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+Project Gutenberg's Propos de ville et propos de théâtre, by Henry Murger
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Propos de ville et propos de théâtre
+
+Author: Henry Murger
+
+Release Date: June 29, 2007 [EBook #21966]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE VILLE ***
+
+
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+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
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+
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+
+
+PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THÉÂTRE
+
+PAR
+
+HENRY MURGER
+
+NOUVELLE ÉDITION CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+
+3, RUE AUBER, 3
+
+1888
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ PROPOS DE VILLE ET DE THÉÂTRE
+ Un réveillon à la Maison-d'Or
+ Les intrigues et les intrigants.--Moulage sur nature au bal de l'Opéra
+ Fantaisies à propos de l'hiver
+ Les soupers de bal
+ SILHOUETTES LITTÉRAIRES
+ Le Monsieur qui s'occupe de littérature
+ Le Charançon
+ Le Rédacteur pour tout faire
+ Le Caudataire
+ Les Jérémies
+ Un succès de première
+ NOTES DE VOYAGE
+ CAUSERIES DRAMATIQUES.--Mlle Rachel
+ Émile Augier
+ L'esprit du jour
+
+
+
+
+PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THÉÂTRE
+
+
+Mademoiselle X... jouit d'une certaine réputation parmi _ces messieurs_
+qui, en parlant de _ces dames_ disent _ces créatures_. Ladite demoiselle
+est particulièrement notée sur le Stud-Book des maquignons de Cythère, à
+cause de sa chevelure qui fait songer au manteau royal de la marchesa de
+Barcelone.--Mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est que cette riche
+toison est le résultat d'un libre échange contracté entre elle et une de
+ses amies, qui s'est condamnée à la Titus, à la condition que
+mademoiselle X... lui abandonnerait ses robes tachées, ses chapeaux
+bossués, ses vieux souliers et ses vieux Arthurs.
+
+Dernièrement l'amie vint voir Mademoiselle X..., et la supplia de lui
+abandonner les restes d'un petit jeune homme que celle-ci était en train
+de mettre en partance pour Clichy.
+
+--Comme tu y vas, répondit mademoiselle X..., le petit Octave vient
+d'hériter d'un oncle qu'il mange avec moi.--Nous venons à peine de nous
+mettre à table.--Attends au moins que nous soyons au fromage.
+
+ * * * * *
+
+Un étranger venu à Paris depuis peu de temps, et ne connaissant pas
+encore la topographie de la capitale, avait à visiter un de ses parents
+détenu pour dettes. Il s'informait, auprès d'un de ses amis, du plus
+court chemin qu'il fallait prendre pour aller à Clichy.
+
+--Prenez par mademoiselle M..., lui répondit-on.
+
+ * * * * *
+
+--Quelle est donc, je vous prie, cette dame--qui vient d'entrer dans
+l'avant-scène?
+
+--C'est mademoiselle M...
+
+--Celle qui vient de manger deux cent mille francs au duc de ***?
+
+--La même.
+
+--Et quel est ce jeune homme pâle qui l'accompagne?
+
+--C'est son cure-dents.
+
+ * * * * *
+
+Aux gens qui lui plaisent, mademoiselle A... accorde volontiers, par
+amour de l'art, ce que tant d'autres, qui ne la valent pas, n'accordent
+que par amour de l'or. Seulement, pour ne pas se tromper, elle a soin
+d'enregistrer sur le carnet de ses fantaisies ceux qui en doivent être
+les favorisés.--Mais pour ne point confondre ses poursuivants ou les
+compromettre, elle les appelle par le nom du jour qui leur est réservé.
+
+Dernièrement, dans un souper où elle avait été fort entourée, et durant
+lequel elle avait un peu perdu la tête, elle se brouilla dans la date
+des rendez-vous qu'elle accordait et dans les noms des jours de la
+semaine distribués aux cavaliers qui avaient obtenu ses promesses.
+
+Il arriva que, faute d'avoir bien tenu ses livres, elle reçut, dans la
+journée du dimanche, la visite de quatre messieurs, qui lui firent
+remettre leur carte, où leur nom réel avait été remplacé par celui du
+quatrième jour de la semaine.
+
+Mademoiselle A..., qui rit encore de l'aventure, appelle cette journée
+le dimanche des quatre jeudis.
+
+ * * * * *
+
+Avant d'avoir maison à la ville et à la campagne, avant de manger des
+potages à la purée de perles, mademoiselle A. S... ne savait jamais le
+matin son adresse du soir; elle mangeait des pommes et marchait à pied
+sur les trottoirs. Un grand seigneur qui avait du temps et de l'argent à
+perdre dit: _Fiat lux_! à cette obscurité, et mademoiselle A. S...
+augmenta d'une nouvelle étoile la constellation des beautés à la mode.
+Au contraire de ses camarades, elle ne renie pas son origine, et chaque
+fois qu'elle reçoit la visite du grand seigneur en question, aux menus
+cadeaux qu'il envoie pour servir d'avant-garde à sa personne, elle lui
+fait ajouter une pièce de cent sous qu'elle dépose dans une tirelire.
+
+--Vous qui nagez dans l'or, à quoi bon ce centime additionnel? lui
+demandait-on.
+
+--Ça me rappelle... répondit mademoiselle A. S... avec mélancolie.
+
+ * * * * *
+
+L'inconvenance et l'incivilité sont, avec les portraits non
+ressemblants, la spécialité du peintre B... Dans un café où il va tous
+les soirs, B... venait de scandaliser la réunion, qui n'a cependant pas
+la réputation d'être bégueule.--Au lieu de s'excuser, il s'emportait au
+contraire avec vivacité à propos des reproches qu'il venait de
+s'attirer.
+
+--Mais, sacrebleu! s'écriait-il, vous dites que je ne sais pas vivre, je
+suis cependant reçu dans tous les salons.
+
+--De cent couverts... répondit un de ses amis.
+
+ * * * * *
+
+M. X... fut appelé dernièrement par le directeur d'une revue dont le
+style est aussi gris que la couverture. On désirait avoir un roman du
+spirituel conteur. Les conditions faites, l'ouvrage est promis.
+
+--Laissez votre adresse, on vous servira la revue, dit le directeur à
+l'écrivain.
+
+--Volontiers, répliqua celui-ci, mais alors vous m'en payerez
+l'abonnement en sus.
+
+ * * * * *
+
+Un provincial gras, gros et grossier, véritable muid de sottise et
+d'écus, entourait de ses hommages une jeune actrice qui est venue au
+monde avec la prudence du serpent. Aussi crut-elle devoir prendre des
+renseignements sur son galant départemental, et s'adressa à une amie.
+
+--Tu peux y aller, répondit celle-ci, M*** est un homme qui a du foin
+dans son assiette.
+
+ * * * * *
+
+M. R... habitué des Variétés, prenait des renseignements sur une
+demoiselle qui a débuté depuis peu dans les avant-scènes des théâtres,
+les jours de première représentation.
+
+--J'en suis très-épris, disait M. R... à son voisin de stalle.
+Pensez-vous qu'elle soit inflammable?
+
+--Je ne la crois pas assurée contre ce genre d'incendie, répondit le
+voisin. Du moins, elle ne porte pas la plaque.
+
+ * * * * *
+
+M. D... est un homme du monde qui s'est fait homme de lettres amateur,
+et se livre particulièrement au pastiche. Il fait du Balzac, comme M.
+Ponsard fait du Corneille;--il fait du Musset, comme M. du Terrail fait
+du Soulié:--il fait du Sand, comme M. Lucas faisait autrefois du
+Calderon. Chaque fois qu'il a terminé une composition, il va la
+soumettre à un journaliste de ses amis pour prendre son avis.
+
+Dimanche dernier, il lui apportait un manuscrit à lire.
+
+--Encore un pastiche! dit le journaliste.
+
+--Oui,--une imitation de _Jérôme Paturot_.
+
+--Oh! c'est trop fort!--interrompit le journaliste,--quand on fait de la
+fausse monnaie, on ne perd pas son temps à imiter des gros sous.
+
+ * * * * *
+
+Dans un petit théâtre du boulevard, il existe un artiste dont l'avarice
+est arrivée à un tel point qu'il ferait à coup sûr interdire Harpagon
+comme prodigue, s'il était son père. C'est lui qui, pour s'épargner la
+dépense du rouge de théâtre, a inventé de se serrer le cou outre mesure,
+pour se faire monter le sang à la tête. Quant au blanc, il prend celui
+du billard, ou gratte les murs de sa loge. C'est encore lui qui, chargé
+de jouer le rôle d'un prince généreux, et ayant à dire à un personnage:
+«_Je t'accorde cent louis sur ma cassette_,» ajoutait tout haut: «Tu
+m'en feras un reçu.»
+
+Lisant un jour, dans une gazette du théâtre, que le public de la ville
+de *** avait l'habitude de jeter des gros sous aux acteurs trouvés
+mauvais, c'est lui qui écrivait au directeur du théâtre de cette ville,
+pour lui offrir d'aller y donner des représentations.
+
+Qui dit avare, dit presque toujours usurier. Aussi le cabot en question
+l'est, et de façon à en remontrer à tout Israël.--Un soir, pendant un
+entr'acte, un de ses camarades entre dans sa loge à moitié habillé.
+
+--On va commencer, lui dit-il, ma blanchisseuse ne vient pas; veux-tu me
+prêter un faux-col?
+
+--Je veux bien, dit l'avare;--mais, après la pièce,--tu me rendras une
+chemise.
+
+ * * * * *
+
+Madame de G... est liée depuis longtemps avec un homme de lettres
+chauve,--de succès surtout. Mais, depuis quelque temps, la discorde est
+dans le ménage.--Un divorce est à l'horizon.
+
+Une amie de madame de G... lui demandait des nouvelles de ses amours
+avec l'écrivain.
+
+--Ah! ma chère, répliqua celle-ci, cela ne tient plus qu'à son cheveu!
+
+ * * * * *
+
+L. L... a inventé un moyen infaillible pour être servi promptement et
+être bien servi, dans les restaurants, les jours où il y a encombrement
+et où les garçons, ne pouvant servir tout le monde à la fois, prennent
+le parti de ne servir personne.
+
+Un dimanche, il était entré avec trois confrères dans un restaurant de
+la place de la Bourse.--Après vingt minutes d'attente, on n'avait pas
+même pu obtenir les couverts. Allons-nous-en! s'écrient les invités de
+L. L.... Celui-ci apaise par un geste son trio d'affamés.--Attendez
+seulement que j'obtienne un potage,--vous verrez.--Au même instant,
+passait un garçon portant une soupière où fumait une _bisque_
+appétissante. L. L... s'en empare, à l'aide d'une persuasion mâtinée de
+menaces, et sert ses convives à la ronde.--Ce devoir d'amphitryon
+rempli,--il choisit sur sa tête un long fil, noir encore... et, après
+l'avoir dextrement arraché, le roule en gracieuse arabesque sur le bord
+de son assiette.
+
+Ses amis le considèrent avec stupeur.
+
+Tout à coup.... L. L... pousse un juron formidable, suivi d'un appel
+olympien, dont le retentissement sonore se prolonge de salle en salle,
+pénètre dans les cabinets particuliers, et arrache la dame de comptoir
+aux mystérieuses combinaisons d'addition par erreur.
+
+Un garçon se présente, et reste médusé par le regard de L. L..., qui lui
+montre son assiette _ornée_ du cheveu accusateur.
+
+--Pas d'ordre dans le service!... et des cheveux dans la soupe!--Voilà
+comme on perd une bonne maison!--Partons, Messieurs! continue L. L... en
+se levant et en invitant ses compagnons à l'imiter.
+
+Le patron, apprenant ce qui se passait,--accourut, pâle comme son gilet
+blanc,--suppliant L. L... de mettre une sourdine à ses reproches, en lui
+jurant,--sur son argenterie,--qu'à l'avenir il n'aurait plus dans son
+établissements que des cuisiniers et des garçons chauves, ce qui serait
+un gage de sécurité pour la calvitie des potages.
+
+L. L... consentit à jeter le _voile de l'oubli_ sur cet incident. Cinq
+minutes après tout le personnel de l'établissement était mis aux ordres
+de sa table, et quand on apporta l'addition, L. L... constata une
+erreur de 60 fr. au préjudice du comptoir.--Le retour de l'Inde ne lui
+était compté que quinze sous: il fit l'observation à la préposée aux
+mathématiques; cette dame lui répondit qu'elle ne pouvait prendre sur
+elle de changer les prix de la maison.
+
+ * * * * *
+
+Un écrivain, jadis chef d'une école de philosophie, avait porté au
+directeur d'un grand journal un article intitulé _Dieu_. Au bout de
+trois mois, pensant que son article avait été mis dans la boîte aux
+oublis, le philosophe se rend au journal pour en prendre des nouvelles.
+
+--Que diable voulez-vous que j'imprime un article qui a un tel titre?
+répondit le directeur.--Cela manque d'actualité.
+
+ * * * * *
+
+A... venait de se battre en duel pour la troisième fois depuis trois
+mois. Plus brave qu'heureux dans ces sortes de parties, il est toujours
+blessé--légèrement.--Un de ses amis vint lui rendre visite.
+
+--On m'a raconté que tu avais donné un soufflet à X..., est-ce vrai?
+
+--Parfaitement, répondit A..., et, montrant sa blessure nouvelle, il
+ajoute:
+
+--Voilà son reçu.
+
+Deux mois après, A... a une nouvelle affaire,--c'est lui qui est
+l'offensé; il demande des excuses,--on lui en accorde trois pouces.
+
+Le soir, on racontait l'affaire devant D....--Encore touché, dit-il!
+Décidément, il veut faire collection.
+
+ * * * * *
+
+Tout le monde a connu P..., un charmant garçon qui fut autrefois employé
+à la _Patrie_ comme rédacteur des faits divers. Dans ces modestes
+fonctions, P... apportait un soin, une exactitude, une fidélité de
+renseignements et une recherche de style qui l'avaient fait surnommer le
+Tallemant des Réaux de la rue.--Courant dès le matin les quartiers de la
+ville, il relevait l'éphéméride quotidienne d'un arrondissement avec la
+rapidité et la sûreté de flair de ces bons chiens anglais qui battent
+en un quart d'heure une plaine de cent arpents sans laisser échapper
+une seule pièce de gibier.--Il excellait surtout dans les _petits
+enfants écrasés_, et ne connut pas de rival dans les _homicides par
+imprudence_. C'est lui qui est l'auteur de la célèbre phrase: «Les
+secours les plus empressés n'ont pu le rappeler à la vie,» appliquée à
+un suicide de trois jours, et à propos de laquelle les héritiers de
+Lapalisse voulaient lui intenter un procès.
+
+ * * * * *
+
+Il était fort dangereux de rencontrer P... les jours où il revenait à
+son journal le carnet vide de faits divers, car il ne reculait devant
+rien pour se sauver de la bredouille, et vous eût cherché lui-même
+dispute, avec complication de voies de fait,--pour rapporter au
+moins--_une rixe et querelle_.
+
+Un jour que sa battue n'avait pas été heureuse, P... traversait
+mélancoliquement le Pont-Neuf, à l'heure où le passage des nombreuses
+diligences lui offrait la chance d'un écrasé.--_Malheureusement_, le
+passage s'effectua sans accident. P... allait quitter son affût quand
+il aperçut un vieux chapeau déposé sur un des bancs circulaires qu'une
+édilité prévoyante a fait disposer pour la commodité des oasytés
+nocturnes. P... s'empare du chapeau, le jette dans la rivière sans être
+aperçu, et se met à pousser des cris qui, en un clin d'oeil, attirent un
+groupe de curieux vers les parapets. Le groupe devient foule, et P...
+s'en éloigne quand elle est devenue multitude et qu'il a vu dix
+bateliers courir au sauvetage du chapeau.--Le soir, la _Patrie_
+enregistrait--un nouveau suicide,--qui est resté comme un des bons
+morceaux de son rédacteur.
+
+ * * * * *
+
+Un matin, un de ses amis qui se rendait à son bureau, rencontre P...
+planté tout droit devant un bâtiment en construction dont les échafauds
+étaient remplis de maçons, que P... avait surnommés, à cause de leur
+agilité, les _écureuils limousins_. L'ami, pressé, échange un bonjour et
+continue sa route. Le soir, en revenant de son ministère, huit heures
+après sa première rencontre, il retrouve P... au même endroit, pétrifié
+dans l'attitude patiente du héron qui guette sa proie.
+
+--Encore ici!--demande-t-il étonné.--Que diable y fais-tu depuis ce
+matin?
+
+P... élève sa main en l'air, et, désignant un limousin juché
+périlleusement au sommet d'une perche d'un équilibre douteux:
+
+--J'attends qu'il tombe, répondit-il.
+
+ * * * * *
+
+M... habite ordinairement la campagne. Chasseur comme d'Houdetot et
+Blaze, qui resteront les classiques de la chasse au chien d'arrêt, il
+vit au milieu d'une petite meute qui ferait l'orgueil d'un chenil
+princier. Sévère, mais juste à l'égard de ses élèves, qu'il admet à
+l'honneur de l'intimité domestique, M... s'est efforcé de leur inculquer
+les maximes les plus élémentaires de l'art de se bien conduire en
+société. À cet effet, il leur a acheté un traducteur de la _Civilité
+puérile et honnête_, dont les triples lanières et la mèche aiguë mettent
+la correction à côté de la leçon, quand celle-ci n'a pas été bien
+comprise. Un des chapitres auxquelles l'intelligence et la nature
+canine se montrent plus volontiers rétives, est celui qui concerne
+l'observation de certaines convenances qu'on pourrait appeler
+digestives. Quelquefois la meute de M..., plantureusement nourrie,
+exprime sa satisfaction par des interjections qui sont parfaitement
+accueillies, chez ses convives, par un amphitryon arabe, mais qui
+blessent nos moeurs. Quand l'un des chiens de M... s'oublie en sa
+présence, le maître, ne pouvant deviner quel est celui qui a la
+digestion incivile, administre une volée d'énergiques représentations à
+toute la meute, qui s'échappe alors par toutes les issues. Les animaux
+savent tellement ce qui les menace en pareil cas, qu'entre eux-mêmes, au
+moindre bruit, ils se dispersent en hurlant. Dernièrement, M...
+attendait un de ses amis pour chasser. L'ami vint au rendez-vous.--On
+déjeûne copieusement; M... laisse un moment, au dessert, son ami seul
+avec les chiens qui léchaient les plats.--L'ami, qui avait des raisons
+pour désirer une seconde de solitude, en profite... et même en abuse....
+Aussitôt toute la meute est sur pied, et se sauve par les fenêtres,
+l'oreille basse et la queue entre les jambes.
+
+Cinq minutes après, M... rentrait dans la salle avec sa femme, et
+trouvant son ami tout seul au coin de la cheminée:
+
+--Où sont donc les chiens? demande-t-il.
+
+--Je ne sais pas ce qui leur a pris, répondit l'ami, qui saluait la dame
+de la maison.--Et il raconte naïvement leur fuite précipitée--dont il ne
+comprend pas le motif.
+
+Madame sourit dans son mouchoir,--tandis que son mari s'approche de son
+hôte très-intrigué, et lui dit tout bas à l'oreille deux mots qui lui
+mettent un pied de rouge sur la figure.
+
+--Mais non, je t'assure, balbutie-t-il, en souhaitant de voir une trappe
+s'entr'ouvrir sous ses pieds.
+
+--Bah! fit M... en riant, ne te désole pas; avant la chasse, ça porte
+bonheur.
+
+ * * * * *
+
+Un Atlas et un Hercule de carrefour se disputaient au coin d'une rue. Le
+dictionnaire d'injures épuisé, les adversaires, excités par la galerie,
+allaient en venir aux mains. L'un d'eux, montrant à l'autre son poing
+formidable, lui dit:
+
+--Vois-tu ça? ça tue les boeufs.
+
+--Vois-tu celui-là? dit l'autre, faisant le même mouvement offensif, ça
+tue les bouchers.
+
+ * * * * *
+
+M. L... arrive de Londres. Une dame qui ne connaît pas l'Angleterre, lui
+demandait des renseignements sur ce pays.
+
+--Comme ville, voici ce qu'est Londres: une gigantesque cheminée; quand
+on se promène dans les rues et qu'on se frotte le long des murs, on les
+ramone. Comme moeurs, la première personne que j'ai rencontrée à Londres
+était un pauvre honteux qui n'osait pas demander l'aumône, parce qu'il
+n'avait pas de gants.
+
+ * * * * *
+
+M. R..., riche propriétaire aux colonies, venu à Paris pour y passer
+quelque temps, dînait aux Provençaux en compagnie d'artistes de tous les
+arts. Parmi les conviés se trouvait mademoiselle E..., de l'Opéra, dont
+les naïvetés font les délices du foyer de la danse. Entre autres choses,
+on parlait de l'esclavage des nègres, et M. R... était appelé à donner
+son avis sur cette importante question.
+
+--Les philanthropes trouvent excellentes des choses que nous, colons, ne
+pouvons trouver telles, disait-il. Si moi, par exemple, j'affranchissais
+mes nègres, je pourrais me considérer comme ruiné, et je n'ai pourtant
+que deux cent esclaves.
+
+--Comment, ruiné! interrompit mademoiselle E... avec conviction; mais
+pour quarante francs vous auriez deux cents timbres.
+
+ * * * * *
+
+La même demoiselle fit un jour une chute pendant la répétition d'un
+ballet. Le chorégraphe P... se montrait assez inquiet.
+
+--Je crains, disait-il au médecin, que mademoiselle ne se soit luxé la
+rotule.
+
+--Monsieur P..., s'écria mademoiselle E..., dont le visage devint aussi
+rouge que les mains de madame Pl... la mère, si vous me dites encore
+des choses indécentes, je me plaindrai au directeur.
+
+ * * * * *
+
+Hyacinthe posait pour sa charge chez Nadar, et il avait déjà donné deux
+séances sans que la besogne fût achevée. En excuse à la longueur du
+temps, l'artiste alléguait plaisamment la longueur du nez de son modèle.
+
+--Ça ne vous ennuie donc pas de poser? demandait un visiteur au joyeux
+comique.
+
+--Ce n'est pas que cela m'ennuie, répondit-il; mais si j'avais 800,000
+fr. de rente, je ne les dépenserais pas uniquement à ce plaisir-là.
+
+ * * * * *
+
+Deux vaudevillistes qui sont parrains d'ouvrages charmants cent fois
+applaudis, E. L... et M. M..., se promenaient sur le boulevard, le soir
+d'une première représentation qui leur inspirait des inquiétudes que le
+public ne devait pas réaliser. Tout à coup, M. M... quitte le bras de
+son collaborateur et se dispose à entrer dans une boutique.
+
+--Où vas-tu? demande L...
+
+--J'entre là pour acheter un parapluie, dit M. M...; attends-moi.
+
+--Pendant que tu y seras, ajoute L..., achète aussi un parachute.
+
+ * * * * *
+
+*** est un de ces hommes de lettres qui tiennent dans la littérature le
+même rang que l'ablette dans l'ichthyologie. Comme romancier, il a eu
+six colonnes de feuilleton et dix bouts d'articles imprimés dans les
+journaux, les jours où l'on manquait de faits divers. Comme auteur
+dramatique, il a fait représenter des fractions d'à peu près de
+vaudevilles dans des simulacres de théâtres. Aussi, quand le marchand de
+billets refuse de lui avancer mille écus sur le quart d'une pièce en un
+acte qui, depuis huit ans, doit passer lundi prochain, il se fâche tout
+rouge et le menace de lui retirer sa griffe. Lorsqu'il se trouve dans un
+théâtre, et qu'il y a des dames auprès de lui, si l'ouvreuse vient lui
+proposer un journal, il répond tout haut: «Je n'en ai pas besoin; c'est
+moi qui le fais.» Dans les foyers, les jours de première représentation,
+il marche à côté des critiques célèbres qui ne le connaissent pas, et
+remue les lèvres pour faire croire au public qu'il est en conversation
+réglée avec eux. Si, dans la rue, il rencontre une actrice, il la tutoie
+d'un salut familier que l'actrice lui rend, si elle n'est pas pressée.
+
+Néanmoins, à force d'agiter partout sa nullité sonore, *** est connu de
+beaucoup de monde, et, dans sa famille, il a fait croire que c'était lui
+qui écrivait des pièces de théâtre sous le pseudonyme de Scribe. À
+défaut d'autre, il a du moins l'esprit de se trouver là où on a besoin
+de lui... pour quelque service qui ne demande pas une autre activité que
+celle des jambes.
+
+--Mais ce petit *** fait son chemin, disait-on à un personnage important
+dans les jambes duquel *** est toujours fourré.
+
+--Oui, répondit le protecteur, je vois cela à mes souliers.
+
+ * * * * *
+
+Entre autres cadeaux du dernier jours de l'an, mademoiselle M..., qui a
+ruiné tant de jeunes gens de famille, a reçu un magnifique bracelet en
+or massif formant une chaîne et se fermant par un cadenas également en
+or, sur lequel était gravée cette inscription:
+
+«À mademoiselle M..., les gardes du commerce reconnaissants.»
+
+ * * * * *
+
+Dans une conversation d'après boire, à ce moment du souper où la
+médisance devient le meilleur _pousse-café_,--quatre messieurs,
+jouissant d'une grande réputation d'entraîneurs--sur les deux _turfs_ du
+Champ-de-Mars et de la galanterie,--causaient tour à tour écuries et
+boudoirs.--En vidant sur la table les indiscrétions de leur double
+_stud-book_, ils laissaient tomber le nom d'une beauté qui avait obtenu
+le triomphe de la lithographie.
+
+--Parbleu! demanda tout à coup l'un des convives au comte de B...,
+comment se fait-il que vous, dont le caprice jette toutes les semaines
+une douzaine de mouchoirs aux sultanes d'outre-rampe, vous ne puissiez
+pas nous dire si la descente de lit de mademoiselle M... est une peau de
+lion ou une peau de tigre?
+
+--Vous savez bien, dit l'un des convives, que le comte est un original
+qui ne veut jamais faire comme tout le monde.
+
+ * * * * *
+
+M. Michel Carré et son ami Jules Barbier ont entrepris avec succès le
+rajeunissement de ce vieil Eson dramatique qu'on appelle un poëme
+d'opéra-comique. Grâce à eux, les musiciens en réputation commencent à
+croire que la poésie bien faite n'empoisonne pas la musique, comme les
+marchands de paroles au boisseau en font courir le bruit; et tous les
+compositeurs jeunes vont demander des libretti aux jeunes écrivains,
+comme les élégants vont chez les meilleurs faiseurs. Mais de cette
+spécialité dramatique à laquelle ils semblent s'attacher exclusivement,
+il est résulté pour les deux amis et collaborateurs, une singulière
+habitude. À force d'écrire des récitatifs, des duos et des quatuors,
+cette forme lyrique est dans leur langage ordinaire. Ils ne parlent plus
+qu'en vers. Quand M. J. Barbier, qui passe sa vie à courir après M.
+Carré qui passe sa vie à l'attendre, s'informe à propos de lui chez son
+portier, c'est en ces termes qu'il s'exprime:
+
+/*[4]
+ Mon ami Michel Carré
+ Est-il dehors ou rentré?
+ Vous, que le propriétaire
+ De ce logis fait cerbère,
+ Dites-lui bien de ma part,
+ Qu'à l'estaminet des Var-
+ riétes--je vais l'attendre,
+ Afin de bien nous entendre,
+ Sur un opéra nouveau, (_bis_)
+ Musique de Duprato. (_ter_)
+*/
+
+Quant à Michel Carré, voici ordinairement en quels termes il demande un
+cigare:
+
+/*[4]
+ Au prix d'un triple décime,
+ Et pour chasser l'ennui noir
+ Dont mon esprit est victime,
+ De vos mains je veux avoir
+ Un régalia dont l'arome
+ Flatte mon nerf olfactif,
+ Et me fasse trouver l'homme
+ Un peu plus récréatif.
+*/
+
+Le garçon, interrogé ainsi,--hésite quelques secondes,--puis, ayant
+compris soudainement, il apporte un verre d'absinthe.
+
+ * * * * *
+
+Certaines maîtresses de maison ont adopté la coutume d'introduire dans
+leurs soirées des intermèdes de philanthropie. Entre deux contredanses,
+elles arrivent négligemment auprès des cavaliers, et, avec toutes les
+séductions familières aux sirènes de la bienfaisance, leur bourrent les
+poches de billets de loterie.--L'intention est louable, sans doute, mais
+quand le fait se reproduit trop souvent, cette tyrannique charité
+avoisine l'indiscrétion.--C'est pour en avoir fait abus cet hiver, que
+madame R. L... a vu son salon dépeuplé de danseurs à ses derniers bals.
+Mardi dernier, un critique, qui a chez cette dame ses entières
+franchises de tout impôt de ce genre, voulait y emmener un de ses amis.
+
+--Ma foi, non, répondit celui-ci, je ne vais pas dans une maison où l'on
+sucre le café avec des orphelins.
+
+ * * * * *
+
+Demi-artiste, demi-millionnaire, mais double fat et totalité d'imbécile,
+un individu, qui n'a sur ses amis que la supériorité de pouvoir faire à
+lui seul autant de sottises que tous ses amis réunis, le jeune L...
+couronne, dit-on, l'oeuvre de ses folies en conduisant sa maîtresse à la
+mairie.
+
+--Savez-vous, lui demandait-on à ce propos, ce que dit Montaigne des
+gens qui épousent leurs maîtresses?
+
+--Ma foi, non, répondit l'autre, beaucoup plus fort sur le baccarat que
+sur ses classiques.
+
+--Le vieux Michel est un peu cru pour la chasteté des oreilles modernes,
+mais je vous traduirai son opinion en termes honnêtes: «Ce sont des
+gens, dit-il, qui crachent dans leur verre avant que de boire.»
+
+ * * * * *
+
+La marquise de G..., restée veuve avec des biens considérables, se
+plaignait d'avoir du chagrin à son oncle, le vieux et spirituel
+chevalier de M...
+
+--Quel chagrin pouvez-vous avoir? vous êtes veuve, belle et riche, une
+trinité de faveurs qui ferait la félicité de trois femmes.
+
+--Ah! mon oncle, répondit la marquise avec mélancolie, vous me parlez de
+ma fortune, est-ce que cela fait le bonheur?
+
+--Ma nièce, répliqua le chevalier, cet aphorisme ressemble au mal que
+les gourmands disent des truffes devant les gens qui n'ont pas dîné.
+
+ * * * * *
+
+Le coupé de mademoiselle D... stationnait devant les _Villes de France_.
+Le cocher, qui s'était endormi sur son siége, ne s'apercevait pas des
+efforts que faisait sa maîtresse pour ouvrir la portière. Passe un jeune
+homme qui s'aperçoit des embarras de la dame; il ouvre la portière et
+offre la main à la jeune femme en lui disant:
+
+«Le commissionnaire se recommande aux bontés de madame.»
+
+Mademoiselle D..., avec un malin sourire, lui remet une pièce de deux
+sous.
+
+«Ce n'est sans doute qu'un à-compte, insiste le cavalier,--j'aurai, si
+vous le permettez, l'honneur d'aller réclamer le reste chez vous.»
+
+Mademoiselle D... regarda avec plus d'attention le Sigisbé improvisé qui
+mettait gravement la pièce de deux sous dans sa poche, et elle reconnut
+un des fervents habitués de son théâtre.
+
+Après une courte hésitation,--elle offrit au jeune homme une place dans
+sa voiture,--et elle l'emmena chez elle, où elle lui offrit de partager
+son dîner qui l'attendait.
+
+Il y a eu du dessert.
+
+ * * * * *
+
+À l'un de ses duels, H...., réveillé le matin par ses témoins qui
+venaient le prendre, ne se rappelait plus le motif de cette visite
+matinale.
+
+La pluie tombait à flots,--le vent faisait rage, et H... était furieux.
+
+--Comme c'est gai de se lever par ce temps-là, disait-il,--en se
+retournant dans son lit.--Pas de feu dans la cheminée, de l'eau
+froide.--Le diable vous emporte!
+
+Un témoin déclare qu'il y a, honneur sauf de part et d'autre,
+possibilité d'arranger l'affaire.
+
+--Une querelle de table,--ajoute l'autre,--des bêtises.--Autorise-nous à
+une rétractation amicale,--et tu pourras te recoucher.
+
+--Voyons, expliquez-moi l'affaire, dit H...--en se levant néanmoins et
+en procédant à sa toilette.--De quel vin buvait-on?--Si c'était du
+bordeaux, _je l'ai_ raisonnable.
+
+--C'était du bourgogne,--et tu l'as agaçant.
+
+--C'est vrai, fit H... en mettant ses bottes.--Ai-je bu beaucoup?
+
+--Comme à un repas de noces.
+
+--Diable! continua H... en mettant sa cravate,--j'ai dû être stupide.
+
+--Complétement.
+
+--Ainsi, ajouta H... en faisant avec soin sa raie devant la glace, je
+suis convaincu que tous les torts sont de mon côté.
+
+--Alors, laisse-nous arranger l'affaire, dirent les témoins.
+
+--Ah! maintenant que je suis habillé, fit H... en mettant son chapeau,
+allons-y.
+
+ * * * * *
+
+_Dialogue entre deux demi-boursiers._
+
+--Oui, mon cher, je suis furieux contre V...
+
+--À quel propos?
+
+--C'était aujourd'hui mon jour d'avoir le petit groom, et il l'a prêté à
+Stéphanie qui a du monde à dîner.--Je me vengerai.
+
+--C'est ça, dit l'ami, la première fois que ce sera ton jour d'avoir
+Stéphanie, tu la lui prêteras.
+
+ * * * * *
+
+Autant M. P. F, est myope,--autant M... est sourd, mais d'une surdité
+tellement authentique, qu'elle ne lui permet pas même d'entendre le bien
+qu'on dit de lui, ou le mal qu'on dit de ses amis.--Dans un repas de
+chasseurs, où il se trouvait,--l'amphitryon qui avait déjà demandé, en
+lui criant dans l'oreille et en lui montrant son assiette et le plat
+qu'il découpait, s'il devait lui en servir.--M... qui n'entendait pas,
+continuait à causer avec son voisin. Son ami, impatienté, prend un fusil
+et le décharge par la fenêtre de la salle à manger.
+
+--Qu'y a-t-il? fit M... en se retournant.
+
+--C'est moi, répondit son ami, qui te demande si tu veux du pâté de foie
+gras.
+
+ * * * * *
+
+Une célèbre crinoline, revenant de Mabille, rencontre une de ses amies.
+
+--Eh bien! lui demande celle-ci, es-tu contente? Était-ce bien composé
+ce soir?
+
+--Ne m'en parle pas, ma chère,--une société d'économistes.
+
+ * * * * *
+
+J. T... ne vise pas au dandysme.--Non, ce n'est pas sa spécialité.
+Malgré sa tenue négligée, il n'essaye pas moins de faire croire à tous
+ses amis qu'il fréquente la plus haute société parisienne et qu'il y
+est admis libre de toute étiquette...
+
+Ces jours passés, un ami de T... le rencontre, comme celui-ci mirait
+avec satisfaction, dans les glaces extérieures des boutiques, un costume
+d'été, tout battant neuf, et qui lui allait comme un gant,--à un
+manchot.
+
+--Comme te voilà beau! dit l'ami. Et, flattant la manie de T..., il
+ajoute:--Tu es allé dans le monde?
+
+--Mais oui, répondit T..., je sors en ce moment de chez le prince...
+
+--De chez le _prince Eugène_.
+
+ * * * * *
+
+Les domestiques qui sont au service des artistes ou des gens dont la
+publicité s'occupe fréquemment, se montrent tous fort enclins à se
+mettre à la remorque de la réputation de leurs maîtres. Quelques-uns
+sont même parvenus à se créer une sorte de personnalité, entre autres la
+servante-modèle de M. Dumas fils, que les amis de celui-ci ont surnommée
+_le verrou_. Plus d'une fois, les chroniqueurs ont vanté les vertus
+domestiques de Mlle Verrou, qui recueille très-soigneusement tous les
+articles où il est question d'elle, pour en faire une collection de
+certificats. Les fréquentes mentions dont elle a été l'objet ont éveillé
+la jalousie de la _maîtresse Jacques_ de M. Dantan, une brave femme qui
+est depuis longtemps au service du spirituel sculpteur.
+
+--Comment! Monsieur, disait-elle à son maître, vous recevez chez vous
+tous les journalistes de Paris, et vous n'êtes pas honteux qu'aucun de
+ces messieurs n'ait encore parlé de moi! Il me semble que je vaux bien
+Verrou, et ces messieurs, que vous recevez depuis si longtemps, me
+devraient bien une politesse.
+
+ * * * * *
+
+Si les familiers de l'atelier Dantan se montrent un peu négligents à
+tresser des couronnes pour l'ambitieuse Victoire, ils n'oublient pas ses
+bons services et son affabilité ordinaire lorsque vient le Jour de
+l'An.--Au premier janvier dernier, M. Édouard Thierry, qui est un des
+intimes de la maison, prenait Victoire à part pour lui faire son
+compliment.--Mais Victoire n'est pas une femme de son temps: elle
+dédaigne l'argent et préfère la gloire.
+
+--Ah! Monsieur, dit-elle au critique, j'aurais mieux aimé un article
+dans le _Moniteur_.
+
+--Mais, ma chère Victoire, vous savez bien que je ne m'occupe que des
+livres dans mon feuilleton. Vous n'en faites pas.
+
+--Comment! répliqua Victoire, et mon livre de dépenses?
+
+À cette collection de l'amour-propre de l'office ou de l'antichambre, il
+faut ajouter la grande figure d'Adolphe,--le domestique de
+Lafontaine.--Depuis le jour où on a raconté une anecdote dans laquelle
+son nom se trouvait mêlé à celui de son maître,--Adolphe a grandi de
+vingt coudées dans sa propre estime;--ce ne sont plus des talons qu'il a
+à ses chaussures, ce sont des piédestaux,--et il retire son chapeau
+quand il passe sous l'arc de l'Étoile... Quelques jours après la
+publication de cette anecdote, Adolphe, initié subitement aux lois du
+bien-vivre, prenait un coupé et venait, vêtu comme un parfait notaire,
+déposer sa carte dans les bureaux du journal qui l'avait publiée.
+
+ * * * * *
+
+Un des amis de Lafontaine fit un jour à Adolphe la politesse de lui
+apporter le roman de Benjamin Constant:
+
+--Lisez cela, lui dit-il, je crois qu'il est question de vous.
+
+Quelques jours après, l'ami, étant revenu, lui demande ce qu'il pense de
+l'ouvrage qu'il lui a donné,--et si c'est réellement lui que l'auteur a
+voulu mettre en scène.
+
+--Il y a quelque chose de vrai, répliqua gravement Adolphe;--mais tout
+n'est pas absolument exact.--Ce M. Benjamin Constant aurait pu me
+demander un rendez-vous: je lui aurais fourni des renseignements.
+Cependant, une politesse en vaut une autre,--et quand je saurai son
+adresse, j'irai lui porter ma carte.
+
+ * * * * *
+
+Lafontaine avait dernièrement à déjeuner chez lui un personnage officiel
+qui approche souvent S. M. l'Empereur.--Adolphe, qui est d'ailleurs un
+excellent serviteur et un garçon intelligent, s'était distingué.--Il
+avait même daigné composer lui-même une certaine omelette aux rognons
+dont il possède seul le secret, et qui est un chef-d'oeuvre
+culinaire.--Le convive de Lafontaine, félicitant Adolphe sur son talent,
+lui disait en riant qu'on n'eût fait mieux, si on eût fait aussi bien,
+dans les cuisines impériales.--Depuis ce temps, Adolphe demeure
+convaincu qu'il a été question de lui en haut lieu, et s'attend à
+recevoir d'un jour à l'autre un message dans lequel il sera convoqué à
+travailler sur les fourneaux de Sa Majesté.--Pour ne pas faire attendre
+un seul moment,--il passe sa vie en habit noir, en jabot et en gants
+blancs.
+
+--Seulement, si pareil honneur m'arrive, disait-il à un de ses
+camarades, mon parti est pris,--je tutoierai M. Lafontaine.
+
+ * * * * *
+
+L'influence du printemps commence à se faire sentir.--On se marie
+beaucoup à Paris depuis quelque temps.--Il est impossible d'entrer dans
+un restaurant sans tomber au milieu d'un repas nuptial.--Les voitures
+publiques deviennent insuffisantes, et, dans certains quartiers
+populeux, on a été obligé de mettre en réquisition les tapissières pour
+le transport des époux et de leurs familles.--M. Foy et tous ses
+confrères les gaudissarts de l'hymen, qui servent de trait-d'union entre
+les âmes qui se cherchent, ont fait poser une sonnette de nuit à la
+porte de leurs cabinets d'affaires.
+
+Les mairies sont assiégées du matin au soir, et se trouvent dans
+l'obligation de prendre des employés supplémentaires. On en cite une,
+dans un arrondissement central, où un registre de l'état civil ne dure
+pas plus longtemps qu'une galette du Gymnase. De même que les médecins,
+pendant une épidémie, les officiers publics sont sur les dents. Tous les
+tabellions parisiens sont occupés à rédiger ces testaments anticipés de
+l'amour, qu'on appelle des contrats de mariage.--Une véritable fureur
+de légalité règne dans les relations entre les deux sexes, et, si cela
+continue, l'herbe poussera bientôt dans la cour de la mairie du 13e
+arrondissement.
+
+Si la morale y gagne, la fantaisie y perd beaucoup. Cette
+_matrimoniomanie_ s'est tellement répandue, qu'après avoir causé pendant
+une demi-heure avec une femme qu'on n'a jamais vue, si elle est fille ou
+veuve,--on n'est pas sûr de ne point l'épouser à la fin de la journée.
+Dernièrement, un de nos amis, qui se promenait aux Tuileries, s'aperçut
+qu'une jeune personne, cheminant devant lui dans la compagnie d'une dame
+âgée, venait de laisser tomber son gant derrière eux. Notre ami
+s'empresse de le ramasser et le remet galamment à la jeune personne, qui
+lui répond, en s'inclinant et en rougissant:
+
+--Monsieur, votre démarche m'honore, et dès l'instant que vos intentions
+sont pures, je vous autorise à demander ma main à ma mère.
+
+Huit jours après, on publiait les bans.
+
+L'autre soir, un monsieur, en compagnie d'une dame, entrait dans l'un
+des cabinets de la Maison d'Or. Ils y étaient à peine installés que
+nous entendîmes un des garçon crier à son confrère:
+
+--On demande une écrevisse bordelaise et un notaire au numéro 8.
+
+--Le notaire est en main au 6, et retenu par le 2, répondit le garçon.
+
+C'est particulièrement dans les coulisses que l'hymen sévit avec le plus
+de violence.--Sur une de nos grandes scènes, on parle de trois mariages
+qui se préparent, et les préparatifs ne laissent pas que d'entraver le
+travail des répétitions, à chaque instant interrompues par les
+fournisseurs des futurs, qui viennent jusqu'au théâtre pour essayer les
+trousseaux et étaler les merveilles des corbeilles de noces.
+
+Un auteur dramatique, qui a un ouvrage en cinq actes à l'étude dans ce
+théâtre, n'a pu arriver encore à faire mettre entièrement en scène le
+troisième acte de sa comédie. L'actrice, qui doit y jouer le rôle
+principal, étant toujours dérangée par le fleuriste, qui vient pour lui
+essayer une couronne de fleurs d'oranger qui ne veut pas se décider à
+lui aller.
+
+Dans un autre théâtre, une jeune ingénue, qui épouse un homme du monde
+(également ingénu), discutait avec son futur le choix du notaire qui
+dresserait le contrat.--L'actrice désirait que ce fût celui qui est
+ordinairement chargé de ses intérêts.--Le futur souhaitait que ce fût un
+de ses amis nouvellement pourvu d'une charge et auquel il avait promis
+sa clientèle. Au milieu de la discussion qui commençait à s'échauffer
+survint un ami commun des deux conjoints:
+
+--Bonjour, mes enfants, leur dit-il, vous vous disputez avant le
+mariage, c'est manger le dessert avant le potage;--faites-vous des
+concessions mutuelles;--toi, Monsieur, tu choisiras le notaire qui
+dressera le contrat;--vous, Madame, réservez-vous le droit de choisir
+d'avance l'avoué qui fera la séparation de corps.
+
+Ainsi fut dit,--ainsi sera fait,--prétendent les méchantes langues,
+devant même que les dragées du premier baptême aient été croquées.
+
+En apprenant tous ces mariages, une comédienne, qui persiste dans les
+anciens us dramatiques, a fait afficher dans son salon et dans sa loge
+une pancarte sur laquelle on lit:
+
+ICI,--ON NE SE MARIE PAS.
+
+Une de ces récente épouses,--pour laquelle la lune de miel n'avait eu
+qu'un quartier,--rencontrant une de ses amies, déposait dans son sein le
+bilan de ses illusions matrimoniales:
+
+--Viens me voir souvent;--je te consolerai.
+
+--Mais c'est que je ne puis pas sortir quand je veux.
+
+--Ton mari est donc jaloux? demanda l'amie.
+
+--Oh! ma chère, répondit la jeune épouse,--il a employé ma dot à acheter
+le fonds d'Othello...
+
+ * * * * *
+
+Dans le cabinet d'un restaurant, deux amants _s'expliquaient_. Chacun
+d'eux ayant épuisé la somme d'arguments que lui fournissait son droit,
+après un bruyant échange de propos, les gestes remplacèrent le discours,
+et les parties commencèrent un échange de projectiles:
+
+--Si tu ne te tais pas, disait une voix d'homme, je te lance le flambeau
+à la figure.
+
+--Alors, répondit une voix de femme, retire au moins la bougie, sans
+cela je ne verrai pas clair pour te jeter la soupière à la tête.
+
+Un double éclat de rire se fit entendre, et la querelle eut un baiser
+pour finale.
+
+ * * * * *
+
+Le chef de cabinet d'un ministère racontait l'autre jour, dans un salon,
+qu'il avait eu le matin sous les yeux une demande signée d'un nom
+très-connu dans l'industrie, et qui était ainsi conçue:
+
+/#
+ «Monsieur le ministre,
+
+ »J'ai _un mot_ à dire à Votre Excellence: je la prie de vouloir
+ bien m'accorder, pour samedi prochain, une audience de _deux
+ heures_.»
+#/
+
+ * * * * *
+
+Dans une maison où elle avait été invitée, et où on l'avait reçue avec
+toutes les attentions que l'on doit à une femme et à une artiste de
+talent, mademoiselle *** oublie un soir qu'elle était dans le monde,
+elle prend le lustre pour la rampe, le parquet pour les planches, et,
+se croyant en scène, elle commença une conversation où se trouvaient des
+réflexions dignes de figurer dans le dialogue d'une Lisette avec un
+Scapin. La maîtresse de la maison, voulant mettre un terme à ce petit
+scandale, prit l'actrice à part:
+
+--C'est sans doute une erreur qui nous procure l'avantage de vous avoir
+parmi nous? lui dit-elle.
+
+--Comment cela? demanda l'actrice étonnée de l'apostrophe.
+
+--Mais probablement, fit la dame, j'avais eu l'honneur d'inviter
+mademoiselle *** et elle m'envoie sa cuisinière.
+
+ * * * * *
+
+Sur le boulevard, où il se promenait pour la première fois après dix ans
+d'absence, l'avocat S..., autrefois journaliste, rencontra, parmi ses
+anciennes connaissances, M. M..., avec lequel il avait été très-lié
+autrefois.
+
+--Eh! cher ami, que je suis content de vous voir,--vous allez me donner
+un renseignement,--qu'est-ce qu'on me dit là-bas que vous avez fait une
+grosse fortune?
+
+--Eh! cher ami, répondit modestement M. M..., il faut bien faire quelque
+chose.
+
+ * * * * *
+
+Les personnes qui s'occupent des choses du théâtre se rappellent sans
+doute qu'il y a quelques années une scène de vaudeville était dirigée
+par un Asiatique bizarre,--qui a laissé dans sa carrière administrative
+un recueil de souvenirs à faire passer la mémoire d'Harpagon et du père
+Grandet.
+
+Dans un ouvrage que l'on montait sur son théâtre, on avait engagé un
+chien, dont tout le rôle consistait à aboyer deux ou trois fois dans la
+coulisse, au milieu d'une scène dramatique.
+
+Mais la veille de la représentation, à la répétition générale,--le chien
+manque son entrée.
+
+L'Asiatique en question, qui parlait le français des nègres, se mit
+alors dans une de ces colères qui l'ont rendu à tout jamais mémorable:
+
+--Chien! ou est chien? s'écrie-t-il en fureur.
+
+--Moi pas trouver, dit le régisseur, obligé, pour se faire comprendre,
+de parler l'idiome de son directeur.
+
+--Vous alors marquer chien à l'amende,--quand il sera trouvé.
+
+Tout le monde se met à la poursuite du chien.--On fouille le théâtre des
+cintres au troisième dessous.--Recherches inutiles.
+
+--La pièce passe demain, dit l'un des auteurs,--on n'aura pas le temps
+de faire répéter une nouvelle bête. Il faut en louer une tout instruite,
+qui puisse jouer demain.--On peut se procurer cela au théâtre des Chiens
+savants.
+
+À cette proposition, dans laquelle sa lésinerie flaire de nouveaux
+frais,--l'Asiatique refuse net.
+
+--Vous, couper scène du chien, dit-il aux auteurs.
+
+--Nous, pas couper,--répondent ceux-ci,--vous, recevoir pièce avec
+chien,--vous, fournir chien pour jouer pièce, ou bien nous, envoyer à
+vous petit papier timbré.
+
+Comme la discussion menaçait de ne point prendre fin, l'acteur L..., un
+des meilleurs comiques de Paris, qui passe avec Brasseur pour savoir le
+mieux faire les imitations, proposa aux auteurs de se fier à lui pour
+imiter le chien, et il leur donna sur-le-champ un si complet échantillon
+de l'organe canin, que l'on crut un instant le pensionnaire fugitif
+retrouvé.
+
+L'Asiatique, voulant donner à l'artiste qui se montrait si plein de
+bonne volonté une preuve de sa reconnaissance, vint sur-le-champ lui
+offrir une prise--sachant qu'il ne prenait pas de tabac.
+
+À la satisfaction du public, qui ne supposa point la supercherie, le
+comique imita le chien pendant les vingt représentations
+premières.--Mais, comme les gens qui gasconnent ou grasseyent en voulant
+imiter le jargon girondin ou marseillais, l'artiste s'aperçut avec
+inquiétude qu'il commençait à parler chien pour de bon, dans la vie
+privée.
+
+Quand on lui disait bonjour, il répondait involontairement: ouah-ouah!
+Quand le garçon de café lui demandait ce qu'il fallait lui servir, il
+répondait encore: ouah-ouah! Mais, histoire extraordinaire,
+non-seulement il parlait la langue canine, mais encore, il la
+comprenait; et, lorsqu'il rencontrait un braque, un caniche, il ne
+pouvait s'empêcher d'aller se mêler à leur conversation.--Enfin, un
+soir, en s'habillant dans sa loge, il s'aperçut avec horreur qu'il lui
+poussait du poil d'épagneul.--Effrayé des dangers de cette
+identification, ce soir-là même, l'artiste en question refusa
+positivement de donner de la voix dans la coulisse.
+
+L'Asiatique donne alors à ses administrés un nouveau spectacle de ses
+fureurs grandioses, qui eussent été si profitables à contempler pour un
+peintre de tempêtes.
+
+Un machiniste s'offre pour remplacer l'acteur démissionnaire. On lui
+demande un essai: le machiniste aboie comme une meute. Un cerf en
+carton, qui était sur le théâtre, en est même tellement effrayé, qu'il
+prend la fuite.--L'Asiatique, satisfait, ouvre sa tabatière au
+machiniste pour lui prouver sa reconnaissance.--Le machiniste n'en use
+pas.--Il demande seulement un petit feu pour sa complaisance.
+
+--Vous feu! Pourquoi? fit l'Asiatique feignant de ne pas
+comprendre.--Pas froid,--oranges sur les arbres;--plus d'hiver:--pas
+besoin feu.
+
+Le machiniste met les points sur les i,--il demande dix sous par
+représentation.
+
+L'Asiatique refuse en arabe,--le machiniste en français.--Entr'acte trop
+long.--Public tape des pieds,--commissaire arrive sur le
+théâtre.--Directeur veut s'expliquer.--Tout le monde parle nègre, on se
+croirait dans la case de l'oncle Tom.
+
+À la fin,--comme il fallait lever le rideau,--l'Asiatique prend un parti
+vif et animé.
+
+--Rideau,--commencez acte,--moi faire chien tout seul, et moi pas donner
+dix sous à moi.
+
+Seulement, pour se prouver sa reconnaissance,--il s'ouvre sa tabatière
+et s'offre une prise,--qu'il se refuse.
+
+Il fit chien lui-même, et le fit en effet si bien que tout le public se
+mit à appeler Azor.
+
+ * * * * *
+
+Deux jeunes gens entrent dernièrement dans un restaurant: l'un d'eux
+demande la carte.--Le garçon l'apporte, et place les couverts. Bien que
+le menu, dressé par l'amphitryon, fût très-simple,--à chaque chose qu'il
+demandait, le garçon s'inclinait et répondait d'un air désolé:
+
+--Il n'en reste plus.--Que donnerai-je en place à ces messieurs?
+ajouta-t-il au quatrième refus qu'il se trouvait dans la nécessité de
+leur faire.
+
+--Donnez-nous l'adresse des Frères provençaux,--répondit l'un des jeunes
+gens.
+
+ * * * * *
+
+Un jouvenceau, frais émoulu de la lecture de _Faublas_ et des _Mémoires
+de Casanova_, s'est épris d'une ingénue de vaudeville. Pour abréger les
+préliminaires, il a eu le bon esprit de lui adresser son placet dans une
+enveloppe dont il ne faut que deux pour faire mille francs.
+
+Quelques jours après, il écrivait à sa belle pour lui demander un
+nouveau rendez-vous. Mais cette fois le poulet était contenu dans un pli
+à cinq sous la douzaine. Aussi ne reçut-il pas de réponse. Ayant le
+lendemain rencontré la dame, il s'informait du motif de son silence.
+
+--Vous m'avez donc écrit? lui demanda-t-elle en jouant l'étonnement.
+
+--Mais, sans doute.
+
+--C'est bien étonnant; je n'ai pas reconnu l'enveloppe.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons lu sur un album ces remarques d'une dame dont le coeur a une
+grande réputation de cosmopolitisme:
+
+«Le Français sait le mieux faire parler l'amour; l'Italien le fait le
+mieux agir; le Russe le fait agir et parler également bien; l'Allemand
+l'endort; le Polonais le ruine.»
+
+ * * * * *
+
+M. le comte L. de R... qui, à l'âge de trente-six ans, devait plus de
+deux millions, eut un jour l'idée de mettre un peu d'ordre dans ses
+affaires, et demanda au préfet de la Seine, qui était alors un de ses
+amis, l'autorisation de rassembler ses créanciers dans le Champ-de-Mars.
+
+--Accordé,--répondit le préfet,--s'il n'y a pas d'autre revue ce
+jour-là.
+
+ * * * * *
+
+Le calembour par à peu près est en faveur dans les ateliers.
+
+On demandait au peintre G... son opinion sur un de ses confrères qui
+passe pour avoir des terres dans le royaume des pauvres d'esprit.
+
+--Bon garçon, répondit l'auteur du _Duel des Pierrots_; mais il est
+_Belge_ comme une oie.
+
+Du même tonneau.
+
+Un Alsacien, auquel le Code pénal avait ordonné les bains de mer de la
+Méditerranée, arrive à l'établissement de Toulon et y trouve un de ses
+compatriotes qui se trouvait attaché depuis plusieurs années.
+
+--Est-on bien ici? demande le nouveau venu à son camarade.
+
+--Bah! répond celui-ci, dans son accent natal et en montrant ses fers,
+où il y a de la _chaîne_ il n'y a pas de plaisir.
+
+ * * * * *
+
+Dans un des cafés du boulevard, où quelques célébrités littéraires se
+réunissent chaque soir après minuit, M. *** racontait l'autre jour qu'il
+était obligé d'intenter un procès à un petit _Magazine_ à bon marché où
+on lui refusait de lui payer ses _bouts de lignes_ et ses _blancs_.
+
+--Ne pas vous payer les blancs! s'écria un de ses confrères!--mais si
+j'étais votre éditeur, moi, je vous les payerais le double.
+
+ * * * * *
+
+À l'époque où M. Roqueplan dirigeait le théâtre des Variétés, un
+vaudevilliste, qui le tourmentait depuis longtemps et sans résultat pour
+obtenir une lecture, usa d'une influence ministérielles pour forcer les
+préventions directoriales.--Un billet de l'administration lui apprend
+enfin que lui et son manuscrit seront admis à l'audience et à l'examen
+du directeur. Il arrive au jour et à l'heure indiqués, s'assied à une
+table, mouille ses lèvres au verre d'eau traditionnel, ouvre son
+manuscrit et commence à lire.
+
+«Personnages.... Acte premier.... Scène première....»
+
+--Ah! pardon, fit M. R... en se levant tout à coup.--Pardon,
+monsieur,--mais il est inutile de continuer. Ce sujet-là ne peut pas
+convenir à mon cadre.
+
+ * * * * *
+
+M. R..., qui est, comme on le sait, l'homme paradoxal par excellence,
+affirmait que pour bien diriger un théâtre il fallait surtout ne pas
+s'en occuper.--Aussi avait-il pour système de consigner sa porte à tous
+les auteurs, et ne recevait que ceux qui étaient assez adroits pour
+pénétrer auprès de lui malgré toutes les précautions dont il s'entourait
+pour les éviter. L'imagination qu'on avait employée dans cette
+circonstance devenait alors une sorte de garantie qui le faisait bien
+augurer de la pièce qu'on venait lui présenter. Siraudin, évincé déjà
+plusieurs fois par le concierge, rôdait un soir dans la petite cour
+extérieure du théâtre, pendant que des maçons s'occupaient à faire
+quelques réparations. L'ingénieux vaudevilliste s'aperçoit qu'une
+échelle est appuyée contre le corps de bâtiment où se trouve le cabinet
+directorial dont il voit la fenêtre ouverte. En une seconde son parti
+est pris. Un servant de maçons se disposait à monter la truellée qu'il
+venait de gâcher. Siraudin lui propose de le remplacer pendant qu'il ira
+s'arroser le gosier au cabaret voisin. L'enfant du Limousin accepte, et
+deux minutes après, le vaudevilliste, gravissant à l'échelle, se
+présentait à M. R..., une auge remplie de plâtre sur le dos et son
+manuscrit à la main, demandant une lecture.
+
+--Je vous l'accorde, répondit le directeur, mais à la condition qu'elle
+aura lieu tout de suite, et que vous resterez sur votre
+échelle.--Siraudin ayant accepté la condition imposée, commence sa
+lecture; mais à la troisième scène, M. R... le fit entrer dans son
+cabinet, pour lui signer la réception de ce chef-d'oeuvre de bouffonnerie
+qui s'appelle _la Vendetta_.
+
+ * * * * *
+
+À propos de lecture dramatique, celle-ci nous rappelle une aventure
+qu'on attribue à l'auteur dramatique le plus myope des temps
+modernes.--M. *** est, parmi ses confrères, un de ceux qui ont le plus
+de croyance en leurs oeuvres.--Aussi, lorsqu'il lit une pièce devant un
+directeur ou devant un comité, essaye-t-il de tous les moyens que peut
+lui fournir son éloquence pour faire passer dans l'esprit de son
+auditoire la conviction dont il est animé lui-même.--Lisant un jour un
+drame romantique devant les sociétaires du Théâtre-Français,--M. ***,
+qui animait singulièrement son débit, approchait du dénoûment, dans
+lequel le personnage principal se brûlait la cervelle.--Arrivé à la
+péripétie finale, l'auteur, pour mieux en faire comprendre l'impression
+dramatique,--tire un pistolet de sa poche et fait feu,--et tombe en se
+roulant aux pieds des sociétaires en s'écriant: «_Adieu! Mélanie, je
+meurs,--vis pour mes enfants!_»
+
+Le comité fut tellement attristé par ce dénoûment, que son vote en prit
+le deuil dans un scrutin tout en boules noires.
+
+ * * * * *
+
+Un rédacteur du _Times_, voyageant dernièrement en Amérique, se trouva
+dans un convoi de chemin de fer où un accident venait de se produire par
+suite de négligence. Mais, aux États-Unis, un accident de ce genre n'est
+jamais un événement. À peine accorde-t-on, aux voyageurs blessés,
+quelques minutes d'arrêt pour rendre le dernier soupir ou retrouver
+leurs membres dispersés.
+
+Le journaliste anglais, gravement contusionné et ayant une épaule
+démise, engageait vivement les victimes à se joindre à lui pour déposer
+une plainte contre la Compagnie.
+
+L'un des voyageurs, comptant les blessés, qui étaient au nombre de sept,
+lui répondit:
+
+--La Compagnie ne reçoit de réclamations que lorsqu'elles sont couvertes
+de dix signatures.--Il nous manque trois voix!
+
+ * * * * *
+
+Un autre étranger, ignorant également les habitudes du pays, se
+présentait un jour à un bureau de police, à la suite d'un accident de
+railway, et voulait déposer une plainte à propos de son bras cassé.
+
+--Il y a trois jours, répondit le préposé aux malheurs, nous avions
+trente morts ici, et personne ne s'est plaint.
+
+ * * * * *
+
+La Compagnie concessionnaire d'une des grandes lignes américaines,
+jalouse d'assurer la sécurité aux voyageurs, vient, dit-on, de prendre
+la décision suivante:
+
+«À l'avenir chacun des trains contiendra un wagon-chapelle, où plusieurs
+ministres du culte se tiendront à la disposition des personnes qui, par
+suite d'accidents, se trouveraient en danger de mort.--Un supplément de
+quelques dollars donnera le droit aux secours de la religion.
+
+»Deux hommes de loi feront également partie de chaque convoi, et
+pourront, s'il y a lieu, recevoir les dispositions testamentaires des
+voyageurs qui parcourent les chemins de fer du Nouveau-Monde,--avec
+embranchement sur l'autre.»
+
+ * * * * *
+
+À l'époque où il n'était ni millionnaire, ni commandeur d'ordres
+étrangers, mais simplement un homme de beaucoup d'esprit, ***, qui a
+toujours eu le goût de la représentation, invitait souvent des amis à
+dîner chez lui. On était, au reste, fastueusement servi dans de la
+vaisselle de Chine. Mais il arrivait souvent qu'il n'y avait guère que
+des Chinois dans des assiettes.
+
+Un jour, ***, ayant à sa table cinq personnes convoquées pour manger du
+gibier qu'un ami lui avait expédié, s'aperçoit que les trois grives qui
+ont été annoncées comme plat de résistance, paraissent inquiéter ses
+convives,--qui n'avaient pas eu le soin de mettre leur appétit au
+vestiaire.--L'un d'eux se hasarde même à faire observer que l'on
+pourrait bien manquer de quelque chose.--*** jette un coup d'oeil sur la
+table et disparaît pour revenir bientôt, tenant à la main un flacon de
+poivre de Cayenne, dont il saupoudre abondamment l'unique plat du repas.
+
+--Tu avais raison, dit-il à son ami,--ça manquait de poivre rouge.
+
+ * * * * *
+
+Un monsieur, passant dans la rue, est abordé par un homme qui lui
+demande l'aumône. Il a de la famille et n'a pas mangé depuis la
+veille.--Le monsieur le mène chez un boulanger, achète un pain de huit
+livres et veut le lui mettre sous le bras.
+
+--Allons donc, fit le mendiant en repoussant l'offrande, on me prendrait
+pour un maçon!
+
+ * * * * *
+
+Un rapin, qui redoublait sa Bohême,--devait, depuis sept ou huit ans,
+150 fr. à un tailleur.--Dernièrement, le débiteur se présente chez son
+créancier et le trouve plus que jamais disposé à conserver le _statu
+quo_ dans leur situation financière.
+
+--Monsieur, dit le tailleur en tirant de sa poche un état de statistique
+qu'il mit sous les yeux de son client,--j'ai fait un calcul, depuis que
+j'ai l'honneur d'être en relation avec vous, rien qu'en montant vos
+escaliers, j'ai gravi la valeur de la plus haute montagne des
+Cordillières, superposée sur la Jung-Frau, avec le mont Blanc pour
+base.--Horizontalement, rien que pour venir de chez moi chez vous, j'ai
+fait l'équivalent de deux voyages du passage des Panoramas à la
+troisième cataracte.
+
+--Monsieur, interrompit le rapin,--rien que ce beau travail de
+statistique vaut l'argent que je vous dois, et je n'ai jamais senti plus
+vivement qu'aujourd'hui le regret de ne pouvoir...
+
+--Ce n'est pas tout, reprit le tailleur.... J'ai fait un autre calcul.
+Si vous m'aviez donné seulement un sou chaque fois que je suis venu, à
+l'heure qu'il est....
+
+--Je ne vous devrais plus rien....
+
+--À l'heure qu'il est, c'est moi qui vous devrais dix-huit cents francs.
+
+--Eh bien, comme c'est heureux que je ne vous aie point payé,
+interrompit le rapin. Si vous étiez mon débiteur aujourd'hui, je serais
+obligé, par mon état de gêne, de vous traiter avec la plus grande
+rigueur.
+
+ * * * * *
+
+Un de nos amis se trouvait pas hasard à dîner chez un monsieur dont
+l'état de sganarellisme n'est un mystère pour personne,--pas même pour
+lui. Au dessert, on se mit à dire un peu de mal du prochain et de la
+prochaine. Notre ami, invité à faire sa partie, raconta une mésaventure
+conjugale d'un avoué de Paris, que l'on surnommait au Palais le _dix
+cors_ de la basoche. Ce solo de médisance, varié avec une verve qui
+sentait l'étude des vieux maîtres Gaulois, obtint un grand succès. Il
+n'y eut que le maître de la maison qui l'accueillit avec une
+indifférence voisine de la contrariété.
+
+--Aurais-je déplu à notre amphitryon? demanda notre ami à un de ses
+voisins.
+
+--Vous avez, lui répondit celui-ci, oublié le proverbe,--il ne faut pas
+parler de corde dans la maison d'un... pendu.
+
+ * * * * *
+
+Voici un mot de M. Meyerbeer qui exprime tout le naïf orgueil du génie:
+
+À l'une des répétitions de _l'Étoile du Nord_, l'illustre maître aperçut
+un pompier de service qui donnait de bruyants témoignages de son
+admiration. La répétition achevée, M. Meyerbeer s'approche du pompier
+sympathique.
+
+--Eh bien! mon ami, il paraît que ce petit ouvrage vous amuse?
+
+--_Amuse_, n'est pas le mot, répliqua le pompier; la pièce est assez....
+
+--Parlez plus bas, interrompit M. Meyerbeer, en apercevant M. Scribe qui
+rôdait autour d'eux.
+
+--Mais la musique! reprit le pompier en baissant la voix,--oh! la
+musique!...
+
+--Vous pouvez parler plus haut, dit M. Meyerbeer... Eh bien! la musique?
+
+--Oh! continua le pompier en portant la main à son casque, comme pour
+faire le salut militaire,--la musique,--_chouetto, suiffard_.
+
+M. Meyerbeer, ému par ces formule d'admiration trop négligées par les
+critiques du grand format, serra la main de son admirateur et lui dit
+tout bas à l'oreille:
+
+--Eh bien! mon ami, puisque vous êtes content, je puis, si vous le
+désirez, vous rendre un petit service,--je vous ferai remettre de garde
+demain.
+
+ * * * * *
+
+On parlait l'autre jour, devant la charmante madame C..., du danger que
+l'on court à rencontrer M., qui passe pour avoir le _mauvais oeil_.
+
+--Pour moi, disait un superstitieux, lorsque je me trouve en face de
+lui, je ne manque jamais de lui montrer des cornes.
+
+--Oh! mon Dieu! s'écria madame C..., je l'ai rencontré dernièrement avec
+mon mari, et je n'ai pas songé à prendre cette précaution.
+
+--Puisque tu étais avec ton mari, lui dit tout bas une de ses amies,
+c'était inutile.
+
+ * * * * *
+
+Le docteur A..., allant faire une visite à l'une de ses clientes
+surprit la fille de celle-ci, une enfant de quinze ans, tellement
+absorbée dans une lecture, qu'elle ne s'apercevait pas même de sa
+présence.
+
+--Que lisez-vous donc là de si intéressant? demanda le docteur.
+
+--C'est un livre qu'on a défendu de lire à maman, répondit l'ingénue.
+
+ * * * * *
+
+_Langage populaire._--Un ouvrier,--ayant eu, après boire, avec un de ses
+camarades, une de ces explications où, les arguments de la rhétorique
+épuisés, on a recours à ceux de la nature,--rentrait dans son
+ménage,--la figure contusionnée.
+
+--Que t'est-il donc arrivé? lui demanda sa femme.
+
+--Je suis tombé sur le pavé!
+
+--Dans la rue aux coups de poings,--répliqua la ménagère.
+
+ * * * * *
+
+Un écrivain, dont les romans se trouvent en feuilles chez les éditeurs
+de denrées coloniales, ou dans les cabinets où la lecture n'est qu'un
+accessoire, présentait dernièrement un manuscrit au directeur d'une
+revue parisienne, et comme celui-ci lui demandait quels étaient ses
+titres littéraires,--le romancier lui citait le titre de plusieurs de
+ses ouvrages.
+
+--Vous voyez, monsieur, disait-il, que j'ai déjà fait beaucoup de
+livres.
+
+--Vous voulez dire beaucoup de kilos,--répondit l'autocrate de la
+_Revue_.
+
+ * * * * *
+
+Tout le monde ne peut pas descendre des Montmorency. M.... le prouve. Il
+compte cependant des grands cordons dans sa famille: son père en tirait
+un à l'hôtel du comte de H., où sa mère était cuisinière. Se sentant
+appelé vers d'autres destins, *** renia sa parenté et se jeta dans cette
+société de gentilshommes qui prennent leurs parchemins et leurs habits à
+la _Belle Jardinière_. Rencontrant par hasard le marquis de B..., ***,
+qui brûle de l'impertinent désir d'être présenté dans le véritable
+monde, demandait assez cavalièrement au marquis de lui en ouvrir la
+porte.
+
+--Lorsque je demande un pareil service à M. votre père, répondit
+celui-ci, j'ajoute: s'il vous plaît.
+
+ * * * * *
+
+Se trouvant aux dernières courses, ***, ivre de joie d'avoir gagné une
+poule de cinquante francs, voulait la faire pondre dans le giron de la
+charmante Julie B., et tout en caracolant près de son équipage, il lui
+lançait des oeillades dont les étincelles inquiétaient celle-ci pour ses
+dentelles.
+
+--Quel est donc ce sportman qui semble nous accompagner? demanda la
+jeune femme à un membre du Jockey's-Club qui se trouvait auprès d'elle.
+
+--Ce n'est pas un sportman,--c'est un sportier, ma chère.
+
+ * * * * *
+
+--On me compare toujours à ma soeur, disait la belle Julie B.... Il y a
+pourtant une grande différence entre nous.--Elle a toujours une douzaine
+d'amants, et moi je n'en ai jamais qu'un--je me tiens bien mieux.
+
+--C'est vrai, lui répondit-on; il y a entre vous deux la différence d'un
+coupé de régie à un omnibus.
+
+ * * * * *
+
+Un jeune _faon_ de la coulisse avait promis à sa _biche_ de lui offrir,
+à l'occasion de sa fête,--quelques bonbons sortis des laboratoires de
+Mirès-Pereire-Rotschild-Millaud, etc.--Comme il lui apportait son
+cadeau, marchant à pas de loup pour la surprendre, il aperçut la jolie
+créature qui, accroupie dans un coin de son boudoir, effeuillait
+mélancoliquement une marguerite,--et murmurait, en enlevant délicatement
+chacun des pétales de l'oracle amoureux:--_Il m'aime_, Orléans;--_un
+peu_, Centre;--_beaucoup_, Nord;--_passionnément_, Autrichiens;--_pas du
+tout_, Midi.
+
+ * * * * *
+
+M*** possède une singulière spécialité de _jettatore_. Au dire de ses
+amis, il est de mauvais augure de le rencontrer quand on va à un
+rendez-vous de bonne fortune. Ou l'on ne trouve pas la personne qu'on
+espérait y voir, ou si on la trouve, il survient toujours quelques-uns
+de ces fâcheux accidents qui faisaient s'écrier à un héros de
+Lafontaine:
+
+»Au diable soit le noueur d'aiguillettes!»
+
+Si bizarre que le fait paraisse, il est affirmé par vingt personnes qui
+ont été victimes de cette pernicieuse influence.--M. *** est en outre
+l'époux d'une très-jolie dame, qui a fait de son contrat de mariage une
+broderie anglaise, à force de l'historier de coups de canif dont elle
+assure que son mari a fourni le manche.
+
+Madame *** avait, la semaine dernière, accordé quelque espérance et un
+rendez-vous à une jeune premier qui a eu de beaux succès de galanterie
+dans le demi-monde et même dans le monde et demi, si l'on en croit
+quelques indiscrétions.--Beau, bien fait, traînant tous les coeurs après
+lui, ce Don Juan de coulisses sourit, dit-on, de pitié quand on raconte
+devant lui la douzième occupation d'Hercule. Il arrive au rendez-vous,
+exact comme un billet de l'échéance, ou comme les compliments d'un ami,
+le lendemain d'un _four_.--On s'attache au soin d'un souper où toutes
+les primeurs de la gourmandise ont apporté leur échantillon.--Mais au
+moment d'entamer le dessert, spécialement composé de fruit défendu, le
+jeune premier se trouve subitement atteint d'une indisposition qu'il
+chercher à excuser, en prétextant tour à tour le chaud, le froid,
+l'émotion ou l'abus de fromage glacé.
+
+Mais madame *** s'étant levée lui dit en souriant, après avoir remis son
+châle et son chapeau:
+
+--Soyez franc... vous avez rencontré mon mari.
+
+ * * * * *
+
+SOUVENIRS DU CORSAIRE-SATAN.--On sait que Le-Poitevin-Saint-Alme
+appelait les jeunes rédacteurs du _Corsaire_ ses _petits crétins_. En
+1846, à l'époque où la feuille satirique atteignait à son plus haut
+degré de prospérité, quatre ou cinq des principaux crétins, s'imaginant
+que leur collaboration n'était pas étrangère au succès du journal,
+demandèrent que le prix de la rédaction fût porté de six centimes à deux
+sous la ligne. En cas de refus, ils déclaraient que leur intention était
+de prendre du service à la _Revue des Deux Mondes_.
+
+Le tonnerre tombant dans la tabatière de Virmaître,
+administrateur-caissier, lui aurait causé moins d'épouvante que ne lui
+en causa l'outrecuidante prétention de ces jeunes manoeuvres de
+lettres.--Il s'empressa de leur signer leur passe-port pour une autre
+patrie.
+
+ * * * * *
+
+Comme il fallait cependant remplacer les déserteurs, on fit appel à des
+volontaires pris dans la catégorie des gens dits du monde, et des
+nouvellistes amateurs. Ce fut alors qu'on vit paraître, dans le
+_Corsaire_, des nouvelles à la main qui avaient charmé la famille de Noé
+pendant sa navigation diluvienne, et qui plus tard avaient fait les
+délices des grognards d'Agamemnon au bivouac de Troie.
+
+Les gens soi-disant bien informés envoyaient des nouveautés de ce genre:
+
+ * * * * *
+
+«Pendant la campagne d'Egypte, le général Bonaparte, montrant les
+pyramides à ses troupes, leur adressa ces paroles mémorables: «Soldats!
+du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent!»
+
+ * * * * *
+
+«Un plaisant, rencontrant dans la campagne un médecin qui allait faire
+ses visites en chassant, lui demanda spirituellement s'il avait besoin
+d'un fusil pour ses malades.»
+
+ * * * * *
+
+Ce genre de nouvelles à la main ne tarda pas à attirer aux propriétaires
+du _Corsaire_ quelques lettres, dans lesquelles on leur demandait un
+désabonnement de faveur. Virmaître, obligé de convenir que les petits
+crétins du père Saint-Aime avaient un peu plus d'imagination que les
+autres, se montra disposé à leur faire quelques concessions. Une
+combinaison fournie par le hasard lui permit de se montrer généreux sans
+porter atteinte aux traditions de l'économie.
+
+ * * * * *
+
+À cette époque, Williams Rogers, qui avait des relations avec le
+journal, où il faisait imprimer des réclames, avait eu l'idée de
+composer un poëme didactique intitulé: _Les Osanores ou la Prothèse
+dentaire_. Avant de le publier, il apporta son poëme à Saint-Alme, avec
+lequel il était lié, et lui demanda quelques conseils.--Saint-Alme lui
+conseilla d'abord de mettre sa poésie en pension dans une maison
+d'orthopédie. Il n'y avait pas, en effet, un vers qui ne fût bossu,
+boiteux, bancal ou pied-bot. Si M. Bovary avait vécu à cette époque, le
+poëme des _Osanores_ aurait pu lui fournir une magnifique clientèle. Sur
+la proposition de Saint-Aime, Williams Rogers consentit à faire corriger
+son manuscrit, et à payer les corrections cinquante centimes le vers.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain de cette convention, une estafette se transportait au café
+Momus, où les révoltés avaient établi leur camp.--On leur proposait de
+transiger. Après une allocution paternelle, l'éloquent Virmaître leur
+fit comprendre que leur demande en augmentation de salaire n'était pas
+en rapport avec les bénéfices actuels du journal, mais qu'on en prenait
+note pour l'avenir.--Il s'engagea même, sur l'honneur, à donner les dix
+centimes la ligne réclamés, le jour où le _Corsaire_ aurait cent mille
+abonnés:
+
+--Mais en attendant? dit l'un des conjurés.
+
+--En attendant, reprit Virmaître, comme nous comprenons qu'il faut que
+jeunesse s'amuse, nous avons décidé qu'un encouragement vous serait
+accordé.--Saint-Alme, vous avez la parole.
+
+Saint-Alme, montrant aux jeunes crétins, qui étaient tous plus ou moins
+rimailleurs, le manuscrit des _Osanores_, leur expliqua sous quelle
+forme l'encouragement en question leur serait accordé. La rédaction du
+journal restait maintenue à son ancien chiffre; mais chacun des
+rédacteurs privilégiés recevrait comme prime une certaine quantité de
+poésie osanorienne à remettre sur pied, moyennant une gratification de
+50 cent. le vers.
+
+Le tarif des encouragements était ainsi gradué:
+
+Un feuilleton intéressant donnerait droit à une prime de 40 vers;
+
+Une nouvelle à la main bien renseignée, 20 vers;
+
+Un article susceptible d'amener un changement de ministère, 25 vers;
+
+Un article susceptible d'amener une demande en réparation, 30 vers;
+
+(Le journal, dans cette circonstance, s'engageait à fournir les témoins
+et le fiacre.)
+
+Une critique sanglante était rétribuée 15 vers;
+
+Le trait piquant, 5 vers;
+
+La simple boutade, 2 vers;
+
+Ces conditions ayant été acceptées, les révoltés amenèrent leur
+pavillon, et la réconciliation fut signée dans les flots d'une canette,
+que Saint-Alme fit monter à ses frais,--mais pas _assez fraîche_,
+interrompit Banville, qui reçut immédiatement l'encouragement réservé au
+trait piquant.
+
+Le soir même, le café Momus fut illuminé en vers osanores.
+
+ * * * * *
+
+Un ancien député des chambres de Louis-Philippe, ami du père
+Saint-Alme, lui disait un jour en faisant allusion à quelques anecdotes
+un peu vives publiées par le _Corsaire_:
+
+--Mon cher ami, votre journal est bien amusant, malheureusement on ne
+peut pas le laisser lire à ses filles.
+
+--Mais, répondit Saint-Alme, si les filles pouvaient le lire, les pères
+ne s'y abonneraient pas.
+
+ * * * * *
+
+Cependant, à la suite de quelque avis officieux du Parquet, le père
+Saint-Alme invita ses jeunes crétins à modérer un peu leur verve
+gauloise:
+
+--Songez que vous êtes lus par l'élite de la société, et soyez
+convenables, petits drôles.
+
+L'utopie de cet excellent homme était de croire que la lecture du
+_Corsaire_ faisait l'unique préoccupation des têtes couronnées. On
+assurait même qu'il se relevait la nuit pour correspondre avec le roi de
+Prusse. L'avertissement du père Saint-Alme frappait particulièrement un
+jeune homme appelé C... B..., qui employait sa belle jeunesse à écrire,
+sur du papier à tête de lettre de son ministère, des nouvelles à la main
+du genre dangereux.... C... B... avait inventé un moyen assez ingénieux
+pour s'assurer que ses anecdotes restaient dans les limites de la
+prudence. Avant de les apporter au journal, il lisait ses nouvelles à
+la main à une jeune ingénue qu'il rencontrait quelquefois chez lui. Si
+la jeune fille rougissait, cela signifiait que l'anecdote était
+scabreuse, et B... la déchirait pour en commencer une autre.
+
+ * * * * *
+
+Malheureusement, B... ayant eu l'imprudence de confier son procédé à
+quelques-uns de ses collaborateurs, il s'en trouva dans le nombre qui
+profitèrent d'un petit voyage--du _Numa_ du _Corsaire_, pour aller
+pendant son absence consulter sa jeune Egérie qui tenait audience sous
+les bosquets de la Closerie des Lilas. Revenu de la campagne, avec une
+série de nouvelles à la main, dans le nombre desquels il s'en trouvait
+quelques-unes qui l'inquiétaient instinctivement, B... leur fait subir
+la censure ordinaire. Aucune rougeur alarmante n'étant venue couvrir le
+visage de l'ingénue, B. porte son butin au journal, avec la conviction
+certaine que le recueil de ses anecdotes pourrait un jour faire
+concurrence à la _Morale en action_.
+
+--Comment, monsieur, s'écrie Saint-Alme,--c'est vous qui m'apportez des
+choses semblables.--Mais voilà de la copie que M. le procureur du roi
+vous payera, sans marchander,--un mois de prison la ligne;--vous n'avez
+donc pas consulté votre instrument?
+
+--Pardon, interrompit B. avec étonnement. _Elle_ n'a pas rougi.
+
+--Eh bien, monsieur, reprit gravement Saint-Alme en se
+découvrant,--voyez les cheveux blancs d'un homme qui n'est pas né
+d'hier,--ils rougissent, eux!
+
+B. n'a jamais su qui est-ce qui lui avait dérangé son instrument.
+
+ * * * * *
+
+Un jour, dans un dîner de jour de l'an, offert par les propriétaires du
+_Corsaire_ à leurs rédacteurs,--Virmaître, qui avait eu le dessert
+très-aimable, leur demanda ce qu'il pourrait bien faire pour leur être
+agréable pendant l'année qui allait commencer.--Tous les rédacteurs
+s'étaient consultés entre eux. Privat, qui s'était constitué le député
+de leur désir,--vint dire à Virmaître:--Nous demandons qu'il y ait au
+bureau du journal,--une sonnette de nuit pour les avances.--Comme
+Virmaître avait consenti, un des riches actionnaires du _Corsaire_ lui
+demanda tout bas, si ce n'était pas inaugurer là un système
+dangereux.--Laissez donc, répondit-il,--dans deux jours la sonnette sera
+cassée.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+UN RÉVEILLON À LA MAISON-D'OR.
+
+
+La veille de Noël, vingt-cinq couverts étaient dressés dans le grand
+salon de la _Maison-d'Or_. Une nuée de marmitons, dirigés par un chef
+que le maître de ce célèbre établissement vient tout récemment
+d'arracher avec des tenailles d'or de la _bouche_ d'un grand souverain
+du Nord, activaient les fourneaux d'une cuisine où s'élaboraient des
+mets dont la fumée allait donner là-haut des tentations terrestres à
+tous les bienheureux condamnés au miroton sempiternel de la béatitude.
+Comme deux heures sonnaient, vingt-quatre coupés de maître vinrent l'un
+après l'autre abaisser leurs marchepied devant l'escalier de la rue
+Laffitte.
+
+Du premier coupé descendit un monsieur âgé, portant sous le bras un
+grand portefeuille. Il était accompagné d'un jeune homme qui ne portait
+rien.
+
+De chacune des vingt-trois autres voitures descendirent successivement
+vingt-trois dames en grand costume de gala.
+
+Ces vingt-trois dames, qui, pour la plupart, sont toutes demoiselles,
+appartenaient à l'aristocratie galante. C'étaient des dames du monde...
+de Gavarni.
+
+Quelques-unes de ces dames, qui ajoutent aux revenus du boudoir les
+appointements du théâtre, étaient fort jolies; il y en avait même deux
+ou trois qui étaient véritablement aussi jeunes que leur acte de
+naissance.--On n'en voyait qu'une seule qui fût grêlée; mais il est vrai
+d'ajouter qu'elle l'était pour plusieurs.
+
+À deux heures et demie tout le monde prit place pour le banquet.
+
+Celui qui le présidait était le marquis de L..., assisté de maître G...,
+son notaire.
+
+En reconnaissant leur amphitryon, les vingt-trois dames convoquées à
+cette réunion, par invitation anonyme, poussèrent un grand cri
+d'étonnement, et au même instant vingt-trois interrogations tombèrent
+dans le potage du marquis.
+
+Il demanda une autre assiette,--déplia gravement sa serviette, et
+répondit aux interrogations:
+
+--Mangeons d'abord un peu, ensuite nous causerons beaucoup.
+
+Quand le premier service fut achevé, l'impatiente curiosité des dames ne
+pouvant se prolonger au delà, le marquis de L... se leva et prit la
+parole en ces termes:
+
+Mesdames, je comprends parfaitement la surprise que vous témoignez en me
+retrouvant au milieu de vous, ou en vous retrouvant au milieu de moi,
+comme il vous plaira. J'en suis moi-même encore plus étonné que vous ne
+paraissez l'être. Il y a un an, à pareil jour et à pareille heure,
+autour de cette même table, j'ai eu l'honneur de vous tirer ma révérence
+et de solder devant vous l'addition de mon dernier souper de garçon, qui
+se montait, si vous voulez bien vous le rappeler, à un chiffre devant
+lequel un teneur de livres aurait certainement retiré son chapeau. Cette
+carte payée, je sortis de table parfaitement ruiné; il ne me restait
+même pas de quoi prendre un fiacre. L'une de vous eut l'obligeance de
+m'offrir une place dans le coupé que j'avais eu le plaisir de lui faire
+accepter un mois auparavant, et malgré mon désastre évident, il ne lui
+vint pas à l'idée de me faire monter derrière, comme cela eût pourtant
+été si naturel dans la circonstance. Au lieu de me reconduire chez moi,
+elle poussa même la désintéressement jusqu'à me proposer de me
+reconduire chez elle.--Je dus cependant refuser, car en amour, aussi
+bien qu'au théâtre, je n'ai jamais aimé les billets de faveur, ayant
+fait la remarque qu'ils coûtaient en définitive plus cher qu'au bureau,
+et qu'on était toujours mal placé.--Depuis ce jour-là, mesdames, nous ne
+nous sommes guère vus qu'à travers le nuage de poussière que soulevaient
+vos attelages dans l'avenue des Champs-Élysées, où j'allais me promener
+le dimanche en fumant des cigares de dix centimes.--Vous m'avez cru
+mort, sans doute. Je vivais cependant si toutefois c'est vivre que vivre
+sans vous.
+
+Un murmure approbateur accueillit ce madrigal.
+
+Le marquis reprit:
+
+--Ce que j'ai fait depuis un an, je vous le donne à deviner.
+
+--Un héritage sans doute, exclama mademoiselle P..., un oncle
+d'Amérique...
+
+--En effet, le seul oncle d'Amérique qui reste aux gens ruinés, le
+hasard... est venu à mon aide... J'ai gagné à la Bourse cent mille
+francs.
+
+--Silence, dit le marquis en frappant sur la table pour apaiser la
+rumeur soulevée par ce chiffre... un million... et d'assez jolies
+fractions comme vous voyez... Me retrouvant du blé à moudre, je suis
+revenu au moulins.--Maintenant, mesdames, voici de quoi il s'agit entre
+nous.--Je vais me marier... dans un délai très-prochain... qui ne doit
+pas excéder un mois... plus tôt même, il ne dépend que de moi de
+rapprocher l'époque... Tout à l'heure il ne dépendra que de vous!
+
+--Comment?... comment?... comment?
+
+--Vous allez le savoir... J'entre en ménage avec un million; ma femme,
+avec deux.
+
+--Ça fera trois, dit l'une des convives.
+
+--Parfaitement;--quant aux cent mille francs qui restent, je veux les
+manger...
+
+--Dans nos assiettes?
+
+--Oui; mais je n'ai pas le temps de rester longtemps à table, et c'est à
+ce propos que nous avons à causer.--voilà le lingot, dit le marquis en
+jetant un portefeuille sur la table;--combien vous faut-il de temps pour
+le fondre?
+
+--Dame, ce sera selon la température, dit l'une des dames.
+
+--Écoutez-moi, reprit le marquis,--je n'ai pas de temps à perdre--et
+cependant je ne peux pas vous inviter toutes à mordre à la fois au
+gâteau,--ce serait trop vite fait.--Voici ce que je propose:--Vous
+connaissez respectivement vos forces et votre puissance d'absorption
+aurifère.--Nous allons, si vous le permettez, employer les moyens dont
+se servent les administrations pour les adjudications publiques... Vous
+allez soumissionner,--celle de vous qui me demandera le moins de temps
+pour faire le vide... dans ce portefeuille que voici plein... celle-là
+aura la préférence. Seulement, je dois vous donner connaissance du
+cahier des charges... Il sera absolument interdit de distraire des
+sommes pour les convertir en rentes ou en actions industrielles; la
+philanthropie est également défendue; je ne veux plus être exposé à
+m'asseoir sur des orphelins en entrant dans un boudoir;--toute dépense
+affectée à une chose utile et durable est également interdite, comme
+aussi les renouvellements de mobiliers, d'équipages ou d'écuries. Je
+veux que mes cent mille francs soient mangés à peu près dans le sens
+littéral du mot.--La somme épuisée, je veux que la personne qui sera
+restée adjudicataire ne conserve que le portefeuille qui l'aura
+contenue.--On va allumer les bougies, et mon notaire, ici présent,
+présidera à l'adjudication;--on soumissionnera au rabais... en partant
+d'un mois au plus.--On pourra opérer par rabais de jours, d'heures et
+même de fractions d'heures.--Voici du papier, des enveloppes, des plumes
+et de la cire, car les soumissions devront être cachetées.--Me G...
+en fera le dépouillement, et poursuivra l'opération selon les usages
+ordinaires. Pendant ce temps-là, je vais aller faire un tour chez mon
+beau-père, qui donne aussi un réveillon, et saluer ma prétendue.--Je
+reviendrai dans une heure. Si l'adjudication est terminée avant mon
+retour,--la personne qui sera restée adjudicataire ira m'attendre chez
+moi, où des ordres sont donnés pour la recevoir.--Toutes les conditions
+du marché se trouvent autographiées dans un cahier dont vous pourrez
+prendre connaissance.--À tout à l'heure.
+
+Et le marquis se retira.
+
+Avant de rédiger leur soumission, les vingt-trois dames s'isolèrent dans
+le salon et firent leurs calculs.
+
+Au bout de cinq minutes, toutes les soumissions, cachetées selon la
+formule, étaient déposées entre les mains du notaire.
+
+Il en commença le dépouillement au milieu d'un silence si profond, que
+l'on aurait pu entendre mademoiselle Ar... dire du bien d'une de ses
+camarades.
+
+Ce travail préparatoire achevé, le notaire alluma les bougies et annonça
+qu'on allait commencer les rabais.
+
+Lorsque Me G..., le notaire du marquis de L..., eut donné lecture des
+soumissions déposées entre ses mains par les vingt-trois dames,
+plusieurs d'entre elles, effrayées par les rabais considérables contenus
+dans les premières soumissions, se retirèrent volontairement, et il ne
+resta véritablement qu'une douzaine de concurrentes sérieuses. Parmi
+celles-là se montraient comme devant être plus acharnées à la lutte:
+
+1° La marquise de ***, cette belle Espagnole connue de tout Paris pour
+son magnifique attelage à la Daumont, et dont la bibliothèque renferme,
+entre autres curiosités, un exemplaire des oeuvres de Malthus, relié en
+peau humaine;
+
+2° Madame de N..., qui possède un hôtel dont chaque pierre porte la
+signature de celui qui l'a fournie et posée;
+
+3° Mademoiselle R..., dont la beauté a fait depuis quinze ans la fortune
+de deux marchands de produits chimiques, et qui prépare les jeune gens
+au baccalauréat _ès-gaie science_;
+
+4° Mademoiselle P..., ravissante créature, qui disait dernièrement
+elle-même, à propos de son inconstance proverbiale: Que voulez-vous; «ce
+n'est pas ma faute,--mais mon coeur _fuit_.»
+
+5° Madame ***, qui, le soir même où une artiste doit débuter à son
+théâtre, dans son emploi, achète un grand nombre de places à la location
+et les distribue à tous les gens enrhumés de sa connaissance, dans la
+douce espérance que leur toux opiniâtre troublera le spectacle et pourra
+nuire au succès de l'ouvrage dans lequel doit paraître sa rivale;
+
+6° Les deux soeurs C..., qu'on a surnommées le duo de l'ail et du
+patchouli;
+
+7° Mademoiselle B..., jeune dernière d'un de nos premiers théâtres, qui
+a deux mères, une pour la ville et une pour la campagne;
+
+8° Mademoiselle D..., que l'on a baptisée le _petit manteau bleu des
+coulisses_, à cause de sa philanthropie;
+
+9° Enfin, mademoiselle C..., de laquelle autant dire qu'il n'y a plus
+rien à en dire.
+
+Après que la première bougie fut consommée, il ne restait plus que
+quatre concurrentes, madame de N..., mademoiselle B..., mademoiselle
+C... et mademoiselle R....
+
+--Si tu renonces à soumissionner, dit cette dernière à mademoiselle
+B..., je te donne mon Américain.
+
+--Si tu te retires, répliqua l'autre, je te laisse mon américaine.
+
+La seconde bougie fut allumée, et la voix du notaire se fit entendre.
+
+--La dernière soumission du temps demandé pour dépenser les cent mille
+francs du marquis est descendue à quinze jours.... C'est mademoiselle
+B... qui a fixé ce chiffre;--offre-t-on moins? demanda Me G...
+
+--Quatorze jours, douze heures, dit madame de N...
+
+--Quatorze jours, fit mademoiselle B...
+
+--Treize jours, douze heures, fit mademoiselle R...
+
+--Treize jours, exclama mademoiselle C...
+
+--Si tu te retires, dit mademoiselle B... à mademoiselle C..., je me
+brouille pour trois mois et demi avec Alfred, et je l'envoie lui-même te
+porter mon grand _boiteux_ indien.
+
+--Non.
+
+--Douze jours dix-huit heures, s'écria mademoiselle B....
+
+--Onze jours... cinquante, s'écria mademoiselle C... Hum! fit-elle en se
+reprenant, je me croyais aux _commissaires_, j'ai voulu dire douze
+heures.
+
+Mademoiselle R..., qui faisait des calculs sur son agenda, leva la main.
+
+--Dix jours, dit-elle.
+
+Mademoiselle C... prit à son tour son agenda, fit aussi des calculs.
+
+--Neuf jours cinquante-cinq.... Allons bon! je me crois encore aux
+_commissaires_... Maître G..., c'est onze heures que j'ai voulu dire.
+
+Sur cette dernière soumission, la deuxième bougie s'éteignit.
+
+Comme on rallumait la troisième, il ne restait plus que deux
+concurrentes, madame de N... et mademoiselle R... s'étant retirées,
+convaincues qu'elles ne se trouvaient plus assez fortes pour dépenser
+inutilement _cent_ mille francs en huit jours.
+
+La lutte, continuée avec opiniâtreté entre madame B... et mademoiselle
+C..., ne fut pas de longue durée; la bougie s'éteignit en même temps que
+mademoiselle C... venait d'abaisser sa soumission à cinq jours sept
+heures cinquante minutes.
+
+Mais, comme elle s'enorgueillissait de son triomphe, le marquis de L...
+rentrait dans le salon,--il paraissait un peu ému.
+
+--Pardonnez-moi, mesdames, de vous avoir dérangées, leur dit-il, mais la
+raison qui m'avait fait vous réunir n'existe plus...
+
+--_Comment?--comment?--comment?_
+
+--Mon Dieu, oui,--tout à l'heure, chez mon beau-père,--j'ai eu
+l'imprudence de me mettre à la table de jeu,--on faisait le
+lansquenet,--il y a eu une série de _mains_, et je n'avais pas encore eu
+le temps de m'asseoir, que j'avais perdu les cent mille francs dont
+j'étais embarrassé.--La mauvaise chance a fait dans une demi-heure ce
+que la plus habile d'entre vous n'aurait pas fait sans doute en quinze
+jours...
+
+--Quinze jours! dit le notaire en montrant le procès-verbal de
+l'adjudication; mais mademoiselle C..., restée dernière adjudicataire,
+ne demandait que cinq jours et quelques fractions.
+
+--Comment diable auriez-vous fait? demanda le marquis
+très-étonné;--trouver l'emploi de vingt mille francs par jour sans
+dépenser un sou utilement,--cela me semble difficile.
+
+--Monsieur le marquis, répondit cette prodigue personne, je n'ai demandé
+que six mois pour réduire le Pérou à la mendicité.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+LES INTRIGUÉS ET LES INTRIGANTS, MOULAGES SUR NATURE, AU BAL DE L'OPÉRA.
+
+
+UN DOMINO GRIS _à un habit noir-idem_.--Je te connais.
+
+L'HABIT NOIR.--Tu me connais... Au fait, tu n'es pas la seule.
+
+LE DOMINO.--Qu'est-ce que tu as fait de Victorine?
+
+L'HABIT NOIR.--Tiens, tu connais aussi Victorine. Après ça, tu n'es pas
+la seule.
+
+LE DOMINO.--Veux-tu me donner le bras pour faire un tour?
+
+L'HABIT NOIR.--Oui,--mais nous n'irons pas du côté du buffet.
+
+LE DOMINO.--Tu n'auras donc jamais le sou!
+
+L'HABIT NOIR.--Tu auras donc toujours soif!
+
+ * * * * *
+
+UN MONSIEUR _entre deux eaux-de-vie,--rouge comme un coq et crotté comme
+la rue Saint-Denis, arrêtant un petit domino vert qui frétille comme une
+couleuvre_.--Titine, je t'avais défendu de mettre les pieds au bal. Mon
+cousin m'a dit que c'était un antre de perdition.
+
+LE DOMINO.--Passe donc ton chemin, imbécile; est-ce que je te connais?
+
+LE MONSIEUR.--Elle est forte, celle-là!--Voilà donc pourquoi tu étais si
+pressée d'avoir des bottines neuves,--que je me prive depuis longtemps
+de mon petit verre pour te les acheter,--même que tu les trouvais trop
+grandes dans le principe.--Aurais-tu déjà oublié les tiens, Titine?
+
+Le domino disparaît sans que le monsieur ait su comment, et au lieu de
+_Titine_, il se trouve en face d'un gamin entré par contrebande dans le
+foyer,
+
+LE MONSIEUR, _criant_.--Titine!
+
+LE GAMIN.--Vous faut-il un décrotteur, là, monsieur. Faites-vous cirer!
+
+ * * * * *
+
+Dans la loge de mademoiselle X...--Une dizaine de gilets blancs
+applaudissant en choeur la _coda_ d'une plaisanterie de cette spirituelle
+personne:
+
+--Oh! oh! oh!--ah! ah! ah!--Charmant!--Divin!--Étourdissant!
+
+Entre un onzième gilet.
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc à rire comme ça?--On dirait d'une
+maisonnée de fous.
+
+--C'est mademoiselle qui vient de dire un mot. Oh! oh!
+
+REPRISE DU CHOEUR.--Ah! ah! ah! charmant! divin! étourdissant!
+
+LE ONZIÈME GILET, _s'inclinant devant mademoiselle X..., en lui offrant
+un sac de bonbons_.--Est-ce que ce serait montrer trop d'exigence que de
+demander une seconde représentation de cette jolie chose? Je mourrais
+de dépit si j'étais de vos amis le seul à l'ignorer.
+
+--Trop bon! cher... cela ne vaut pas la peine... et puis cela pourrait
+fatiguer ces messieurs.
+
+TOUS LES GILETS, _con furore_.--Ô ciel! allons donc!... Trop heureux!...
+_Bis_!
+
+MADEMOISELLE X...--Eh bien, puisque vous le voulez absolument, je
+recommencerai.--Tout à l'heure, un de ces messieurs m'annonçait le
+prochain mariage de son ami le vicomte de S..., dont la fortune est
+très-obérée, avec mademoiselle de P..., connue pour sa richesse et sa
+maigreur séraphique. En apprenant cette nouvelle, il m'est arrivé de
+dire....
+
+_(Commencement de pâmoison sensible sur toute la ligne des gilets
+blancs.)_
+
+MADEMOISELLE X..., _continuant_.--Il m'est arrivé de dire: Ce mariage
+est pour le vicomte de S... une véritable _planche de salut_.
+
+REPRISE DU CHOEUR, _crescendo_.--Ah! ah! ah!--Grand Dieu! quel esprit! Ce
+n'est pas une femme! c'est un démon!
+
+Entre un douzième gilet blanc.
+
+--Mon Dieu, messieurs, on n'entend que vous dans toute la salle.--Je
+suis sûr que c'est mademoiselle qui dit des merveilles.
+
+--Positivement... Si vous étiez arrivé un moment plus tôt, vous auriez
+entendu un de ces mots...
+
+LES ONZE GILETS, _en sourdine_.--Ah! ah!
+ah!...--Charmant!--Divin!--Étourdissant!
+
+LE DOUZIÈME GILET, _à mademoiselle X..._--Est-ce que ce serait
+véritablement montrer trop d'exigence que de vous redemander... (_avec
+un fin sourire_) vous devez cependant y être habituée...
+
+MADEMOISELLE X...--C'est que je crains de fatiguer ces messieurs.
+
+LES ONZE GILETS.--Ah! ciel!... Allons donc!
+
+MADEMOISELLE X..., _minaudant_.--Eh bien, puisque vous le voulez
+absolument... (_Comme ci-dessus_).
+
+Quand l'histoire est finie, les douze gilets se réunissent dans un choeur
+formidable et reprennent pour la clôture:
+
+--Ah! ah! ah! grand Dieu! quel esprit!--Ce n'est pas une femme!--c'est
+un démon!
+
+LE GARÇON DE BUFFET, _qui a servi les glaces, à part_.
+
+--Mon Dieu! que tous ces gens-là sont bêtes!
+
+ * * * * *
+
+--Mon cher, je t'assure que c'est une femme du monde.
+
+--À quoi reconnais-tu ça?
+
+--Elle a passé deux fois auprès du buffet sans me demander à boire.
+
+ * * * * *
+
+--Oh! mon Dieu oui, monsieur, c'est la première fois que je viens au
+bal; aussi je suis bien troublée; ce bruit, ces lumières...
+
+--Madame est seule?
+
+--Oh! non..., j'ai une de mes amies avec moi; nous sommes venues ici
+malgré nous, bien malgré nous... Nous étions allées au spectacle,
+lorsqu'en rentrant chez nous, nous n'avons plus trouvé notre clef.
+C'était la femme de chambre de l'amie chez qui je demeure qui l'avait
+emportée avec elle au bal de l'Opéra, où mon amie lui avait permis
+d'aller...
+
+--C'est bien contrariant; néanmoins, permettez-moi de bénir le
+hasard... qui m'a permis de vous y rencontrer... (_Ici tous les
+madrigaux d'usage._)
+
+--Mon Dieu, monsieur... ce serait avec le plus grand plaisir... mais...
+je ne suis pas seule. Et tenez, voici précisément mon amie qui vient me
+chercher.
+
+Arrive, en effet, un second domino, auquel celui qui n'avait jamais été
+au bal pousse le coude d'une certaine façon.
+
+--Eh bien, ma chère, as-tu rencontré Justine?
+
+--Mon Dieu non... Dans quel embarras cette fille nous met... Il faut
+absolument retourner à la maison; nous ferons comme nous pourrons pour
+nous faire ouvrir.
+
+--- Mais comment faire pour retourner à la maison? il pleut à verse, et
+nous avons eu l'imprudence de laisser notre bourse chez la personne où
+nous avons été nous costumer... (_S'adressant au monsieur._) Vous serez
+sans doute assez obligeant, monsieur, pour nous prêter l'argent d'une
+voiture et nous donner votre carte; nous vous ferons remettre cette
+petite somme demain matin par la fidèle Justine.
+
+--Mon Dieu, mesdames, que je suis donc désolé.--Mon fidèle Joseph, à
+qui j'ai l'habitude de confier toutes mes clés, n'est pas rentré ce
+soir, de façon que je n'ai pu ouvrir mon secrétaire... Si vous voulez,
+cependant, nous allons faire un tour dans la salle... nous rencontrerons
+peut-être la fidèle Justine avec le fidèle Joseph.
+
+ * * * * *
+
+--Monsieur, je ne suis pas libre...
+
+--Vous êtes mariée?
+
+--Vous l'avez dit.
+
+--N'aurai-je pas le plaisir de vous rencontrer dans le monde?
+
+--J'y vais rarement.
+
+--Mais au théâtre?
+
+--Je n'y vais pas, je suis en deuil.
+
+--On ne peut donc vous voir?
+
+--Très... difficilement... Cependant, si vous étiez discret... Mais,
+non...
+
+--Parlez, ange!
+
+--Eh bien! je vais quelquefois chez une de mes amies... madame
+Camille...
+
+--Camille, tiens!
+
+--Rue des Trois-Frères.
+
+--Tiens! Tiens!...
+
+--À l'entresol...
+
+--Tiens! tiens! tiens!
+
+--S'il n'y avait personne quand vous viendrez, vous trouveriez la clé...
+
+--Sous le paillasson...--Bonjour, Céleste; comment que ça va?
+
+--Vous me connaissez donc?--Ah! que c'est bête de me faire perdre mon
+temps comme ça.
+
+ * * * * *
+
+LE DOMINO, _à son cavalier_.--Monsieur est dans la diplomatie?
+
+LE CAVALIER.--Non, madame.
+
+LE DOMINO.--Dans les bureaux, peut-être!
+
+LE CAVALIER.--Non plus.
+
+LA MARCHANDE DE FLEURS, _arrivant près du couple_.
+
+--Un joli bouquet, monsieur; fleurissez vot'dame.
+
+LE CAVALIER, _repoussant les fleurs_.--Merci.
+
+LE DOMINO, _lâchant le bras du cavalier_.--Monsieur est artiste!!!
+
+ * * * * *
+
+--Joséphine, tu as tort de parler à Stéphanie; c'est une personne dont
+la société est compromettante.
+
+--Ma chère, j'ai des raisons pour la ménager.
+
+--Quelles raisons?
+
+--Elle m'a promis d'échanger, quand elle l'aura épuisée, la liste de ses
+Russes contre celle de nos Américains.
+
+LETTRE TROUVÉE DANS LE CORRIDOR DES PREMIÈRES LOGES.
+
+«VICTOR, je ne me serais jamais attendue à cela de la part d'un jeune
+homme qui paraissait avoir d'aussi bons sentiments.--Le billet du
+tapissier est échu avant-hier, et voilà huit jours que je ne vous ai
+vu!--Vous n'êtes cependant pas malade, car votre blanchisseuse m'a dit
+que vous mettiez vos belles chemises à jabot tous les jours. On ne met
+pas des jabots pour se faire poser des sangsues..., à moins qu'on ne
+soit trop riche.--Est-ce donc là ce que vous me juriez il y a six mois,
+quand j'ai consenti à quitter Médée qui me proposait de faire le
+portrait de la signature de son oncle si je voulais l'aimer à lui tout
+seul! L'ingratitude, ce venimeux poison, vous aurait-il déjà rongé le
+coeur?--C'était bien la peine que je passe les plus belles nuits de mes
+jours à vous broder une bourse pour votre fête, pour que vous exposiez
+votre pauvre amie qui vous a tout sacrifié, comme Marguerite Gauthier, à
+recevoir la visite boueuse des huissiers qui veulent me saisir comme si
+j'étais négociante.--Sans ma portière, qui m'a prêté huit cents francs
+pour donner à M. Caroussat, je serais à la belle étoile; c'est donc là
+où devait me mener tant d'amour! Ah! AUGUSTE, vous êtes bon, vous êtes
+trop jeune pour être entièrement corrompu, et vous ne voudrez pas
+souffrir que ce soient les cheveux blancs d'une pauvre femme, mère de
+quatre enfants, qui fassent honneur à votre signature. Je vous attends
+donc cette nuit au bal de l'Opéra, avec les mille francs en question.--À
+cette condition, je vous pardonne.
+
+»Votre Minette chérie.
+
+»MATHILDE DE FLANDRY.»
+
+ * * * * *
+
+UN VIEUX DOMINO, _graisseux comme la barbe d'un capucin, à une petite
+pierrette très-fraîche_.--Élisa, mon enfant, je vous défends de danser
+avec ce petit jeune homme.
+
+--Mais, ma tante, il est bien gentil pourtant.
+
+--Lui avez-vous demandé l'heure, comme je vous ai dit de le faire aux
+messieurs qui vous parleront?
+
+--Oui, ma tante; mais il n'a pas de montre.
+
+--C'est précisément pourquoi je vous défends de l'écouter.
+
+--C'est dommage, il a des moustaches si gentilles.
+
+LE VIEUX DOMINO, _avec onction_.--Ma petite, les moustaches ne font pas
+le bonheur.
+
+ * * * * *
+
+DE LA MÊME À LA MÊME.--Mais, ma tante, c'est qu'il est bien âgé, ce
+monsieur-là.
+
+--N'empêche, mon enfant. Les hommes, vois-tu, c'est le contraire des
+étoffes: plus ils sont vieux plus ils durent.
+
+ * * * * *
+
+--Tiens, voilà Paul! M'emmènes-tu souper?
+
+PAUL, _frappant sur son gousset_.--Tu sais bien, Célestine, que je n'ai
+plus jamais d'argent après minuit.
+
+--Tiens! moi, c'est le contraire; je n'en ai jamais avant.
+
+ * * * * *
+
+--Anatole, prête-moi un louis.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--C'est pour Mélanie, qui veut mettre une de ses parentes au vestiaire.
+
+ * * * * *
+
+DEUX MESSIEURS _se rencontrant dans le corridor des quatrièmes
+loges._--Tiens, mon gendre!
+
+--Tiens mon beau-père!
+
+--Vous ici, après un an de mariage!... Oh!
+
+--Et vous, après trente ans!... Ah!
+
+Après un quart d'heure de morale réciproque:
+
+LE GENDRE.--Vous dites donc que cette petite Rosine...
+
+LE BEAU-PÈRE.--Ah! mon ami, délicieuse... Des pieds... des mains... des
+yeux... un véritable trésor... Vous disiez donc que cette petite
+Paméla...
+
+LE GENDRE.--Ah! divine... Des yeux... des mains... des pieds...
+
+LE GENDRE, _à part._--Il faut que j'arrache mon gendre des mains de
+cette drôlesse de Paméla... Elle mangerait la dot de ma fille!
+
+LE GENDRE, _à part._--Il faut que je délivre mon beau-père des griffes
+de cette harpie de Rosine... Tout l'héritage de ma femme y passerait!
+
+ * * * * *
+
+--Mon dieu, chère madame, est-ce que votre charmante nièce ne
+m'accordera pas une petite place dans son coeur.
+
+--Tout est comble, mon cher monsieur.
+
+--Rien qu'un petit coin!
+
+--Eh bien, voyons, vous m'étonneriez.--_Je verrai voir_ à vous donner un
+tabouret.
+
+
+
+
+FANTAISIES A PROPOS DE L'HIVER.
+
+
+L'hiver continue à donner un démenti à l'almanach.
+
+Des phénomènes étranges se produisent chaque jour, et jettent la
+perturbation au sein de l'Académie des sciences.
+
+Il y a trois jours, un maraîcher des environs de Paris a trouvé des
+ananas sur ses espaliers, et a cueilli des patates dans le champ où il
+allait chercher des pommes de terre.
+
+Un garde-chasse du bois de Meudon a vu,--comme je vous vois;--près de
+l'étang de Villebon, un troupeau d'autruches en train de déjeuner avec
+un tas de moellons.
+
+M. Alphonse Karr a reçu de son ermitage de Sainte-Adresse des nouvelles
+de son jardinier, qui lui annonce qu'un aloès a fleuri subitement, avec
+un grand coup de tonnerre, au milieu de la pelouse qui s'étend devant
+son chalet.
+
+Dimanche dernier, un monsieur qui se promenait autour du bassin des
+Tuileries entendit des cris plaintifs entremêlés de sanglots. Il pensa
+que c'était un enfant qui était tombé dans l'eau; et il se disposait à
+lui porter secours, lorsqu'il s'aperçut que les plaintes qu'il croyait
+être poussées par un mineur en péril sortaient de la gueule d'un
+crocodile.--Tout le monde sait que la perfection avec laquelle ce
+monstre imite les pleurs de l'enfance, lui a fait donner, par les
+naturalistes, le surnom de _Brasseur_ des amphibies.
+
+La semaine passée, encore, comme un rayon de soleil venait de
+luire,--profitant du moment où l'ingénieur Chevalier, son geôlier, avait
+le dos tourné, le mercure,--parvenu au plus haut degré de
+l'exaspération,--a voulu s'échapper du thermomètre,--comme autrefois
+Latude de la Bastille. Il a été rattrapé par un sergent de ville, et
+reconduit dans sa prison de verre, où il continue à ne pas vouloir
+descendre au-dessous de la température des vers à soie.
+
+Ce que voyant, les établissements de bains préparent leur ouverture. Ils
+attendent seulement que la rivière ait baissé et que l'eau soit moins
+chaude. En effet, les imprudentes baigneuses qui s'aventureraient dans
+les fonds de bois des écoles de natation seraient changées en une
+friture de naïades.
+
+Un des plus bizarres, parmi tous ces phénomènes, est la découverte faite
+tout récemment par un poëte lyrique, qui a trouvé des pépites d'or au
+fond de son encrier.
+
+Enfin, il parait que tous les arbres des boulevards et des jardins de
+Paris sont couverts de feuilles depuis quinze jours et pourraient
+fournir une ombre aussi épaisse que dans le mois de juin. Seulement,
+pour ne point effrayer la population, la police fait arracher toutes les
+feuilles pendant la nuit.
+
+Cette précocité de la saison ce s'arrête pas à la végétation.
+
+M***, qui possède une grande popularité parmi les huissiers et les
+gardes du commerce, et qui n'a jamais pu acquitter, une lettre de change
+que lorsqu'elle avait des cheveux blancs, est allé payer dernièrement un
+billet souscrit à son tailleur, quatre-vingt-dix jours avant l'échéance.
+
+Le fournisseur n'a pas voulu accepter ce payement anticipé, donnant pour
+prétexte que cela dérangerait sa tenue de livres.
+
+M***, n'ayant pu s'arranger à l'amiable avec cet Allemand obstiné, s'est
+décidé à avoir recours aux tribunaux.
+
+En présence de pareils faits, certifiés par des procès-verbaux
+authentiques, les savants ont été appelés à donner leur avis.
+
+Ces messieurs ont mis leurs lunettes,--leur abat-jour vert, et on a
+ouvert la séance,--en même temps que les fenêtres de l'Institut, où
+l'honorable réunion se plaignait d'étouffer.
+
+Chacun des membres présents a lu un mémoire d'une grande beauté et de
+plusieurs kilomètres.
+
+Mais, pour arriver à la fin de la lecture, chacun des orateurs a été mis
+dans la nécessité de retirer son habit.
+
+Plus le discours était long, plus l'orateur éprouvait le besoin de se
+dégarnir.
+
+Aussi, le président, inquiet, donna-t-il aux huissiers l'ordre de faire
+évacuer les tribunes, où pourraient se présenter des dames.
+
+Chacun des remarquables travaux lus, à propos de la question à l'ordre
+du jour, concluait à ceci:
+
+Que ce qui se passait n'était pas naturel.
+
+Il s'agissait de savoir pourquoi.
+
+Le président déclara la discussion ouverte; mais chaque orateur qui
+montait à la tribune avait à peine ouvert la bouche, qu'il était
+soudainement pris d'une quinte de toux.
+
+Ce n'était plus une académie de savants, c'était une académie de
+catarrhes.
+
+Tous les membres présents sont sortis de la séance les uns après les
+autres pour aller acheter du jujube.
+
+Seul, M. Arago a voulu trouver une solution à cet étrange état de
+choses.
+
+L'illustre savant est passé dans son cabinet.--Depuis plusieurs jours,
+la tête appuyée dans les mains, les coudes appuyés sur la table, il
+demeure penché sur l'abîme de ses méditations.
+
+Pendant cette savante réclusion, le grand professeur a fait comparaître
+les astres devant lui.
+
+Il les a interroges paternellement, pour savoir s'ils n'étaient pas
+étrangers à ce qui se passe dans la nature.
+
+Les astres, petits et grands, ont, facilement prouvé leur innocence de
+toute tentative de rébellion.
+
+Les comètes mêmes, particulièrement soupçonnées d'avoir de méchants
+desseins et de vouloir s'approcher souvent un peu trop près de la terre,
+ont prouvé jusqu'à la dernière évidence que le ciel n'est pas plus pur
+que le fond de leur coeur.
+
+Les signes du zodiaque, appelés et interrogés à leur tour, ont été moins
+clairs dans leurs explications, ce qui leur a valu une assez forte
+semonce.
+
+Le signe qui préside au mois de janvier où nous sommes a paru
+particulièrement penaud, quand M. Arago lui a montré une branche
+d'oranger en fleurs, cueillie dans son jardin le jour de l'an.
+
+--Quelle confiance voulez-vous que l'agriculture vous accorde,
+malheureux! lui a dit le savant d'une voix qui ne permet pas de
+réplique; et qui vous a permis de faire faire votre besogne par le signe
+de la Vierge?
+
+N'ayant pu néanmoins rien tirer au clair, M. Arago s'est remis à ses
+travaux.
+
+Si l'on en croit ses familiers, le grand professeur a enfin trouvé l'X
+du problème.
+
+Mais cette découverte est tellement inquiétante, qu'il n'ose pas la
+livrer à la publicité.
+
+Il paraît que la boule humaine est menacée d'un bouleversement total.
+
+L'hémisphère a le corps dérangé. Un conflit s'est élevé dans le monde
+cosmographique.
+
+Des mutations incroyables se préparent.
+
+Les pôles veulent changer de place.--Le Groënland veut devenir une serre
+chaude, et va se peupler de scorpions.
+
+La terre de feu veut devenir une glacière, et va se peupler d'ours
+blancs.
+
+Les zones jouent à colin-maillard.
+
+Avant très-peu de temps, les ouvrages de M. de Humboldt et de Malte-Brun
+ne seront plus bons qu'à mettre au pilon.
+
+On fera des cornets à tabac avec les cartes de géographie.
+
+Les _Guides-Richard_ deviendront aussi inutiles pour les voyageurs
+qu'une grammaire française peut l'être pour un vaudevilliste ou deux.
+
+Par suite de tous les changements qui résulteront du cataclysme qui se
+prépare déjà par transitions, les parties du monde déplacées se
+trouveront sous d'autres latitudes.
+
+L'Europe sera en Amérique.
+
+Asnières deviendra port de mer.
+
+Et l'équateur sera situé à Paris entre le pont Royal et celui des
+Saints-Pères.
+
+Ce remue-ménage universel explique d'une manière parfaitement
+satisfaisante les phénomènes que nous avons mentionnés plus haut, et qui
+ne sont que le commencement des nouveautés que fera naître le nouvel
+ordre de choses.
+
+Seulement quand le bonhomme Tropique aura élu domicile à Paris, les
+Parisiens deviendront tous nègres.
+
+Et on n'aura plus besoin d'aller à l'Ambigu ou à la Gaîté pour voir
+l'_Oncle Tom_.
+
+C'est alors que ces dames se mettront du blanc! Ça ne se verra pas mieux
+que maintenant, mais ça se verra de plus loin.
+
+Une autre version, qui a trouvé aussi un grand nombre de crédules, c'est
+que nous sommes à la veille d'un déluge.
+
+Dans cette prévision, une Société en commandite s'est formée pour la
+construction d'une arche de sauvetage.
+
+Le prospectus de la Compagnie sera bientôt publié: les actions sont déjà
+cotées à une forte prime.
+
+La fièvre d'agio a tellement gagné les Parisiens, que, si la fin du
+monde--dont il a été aussi question--était un fait annoncé
+officiellement, ils ne verraient dans ce grand dénouement de l'humanité
+qu'un prétexte à la baisse,--et avant de se repentir et de songer à leur
+salut, ils commenceraient par courir chez les agents de change pour les
+prier de vendre, et les trompettes des archanges auraient peine à
+dominer la voix des coulissiers annonçant le _dernier cours_ aux fidèles
+du lucre rassemblés dans la cathédrale de leur dieu.
+
+Que les deux graves événements redoutés par la science s'accomplissent
+ou non, l'absence de l'hiver se fait visiblement sentir.
+
+Un journal racontait l'autre jour lui-même les nombreux suicides
+remarqués dans la classe des marchands de bois et des marchands de
+fourrures.--Ces industries ne sont pas les seules qui aient été
+atteintes par la bénignité de la saison.
+
+La profession de ramoneur est devenue une sinécure. Que voulez-vous
+qu'on ramone quand la cheminée n'est plus qu'un objet d'art? Qui est-ce
+qui fait du feu maintenant? Il n'y a plus que M. B..., qui n'en faisait
+jamais autrefois quand il avait du monde à dîner dans l'hiver, dans
+l'espérance que ses convives, ayant attrapé des engelures entre le
+potage et le premier service, s'en iraient avant l'apparition du second.
+Aujourd'hui, M. B... emploie le même moyen en sens inverse.--Il bourre
+son poêle de telle façon que sa salle à manger est transformée en
+piscine pour les maladies de peau.
+
+Il me manque, et à bien d'autres aussi peut-être, ce mélancolique cri
+des enfants de la Savoie: _À pau apin!_
+
+Douillettement couché dans un lit moelleux, au fond d'une alcôve
+entourée de rideaux épais et lourds, c'était chose douce d'entendre le
+matin monter à travers l'humidité du brouillard le monotone refrain de
+ces pauvres cigales de la neige, marchant deux à deux, le père toujours
+suivi de l'enfant.--Mal vêtus et frissonnant de tout leur corps, mordus
+par les bises affamées, en suivant chacun un trottoir;--ils alternaient
+leur appel, guettant aux fenêtres l'apparition d'une ménagère qui leur
+fît signe de monter.
+
+_À pau apin!_ chantait d'abord le père en traînant sa voix dont la
+dernière note était étouffée par le bruit de ses grossiers sabots
+sonnant sur le pavé.
+
+_À pau apin!_ reprenait le petit avec une voix d'enfant de choeur à
+matines.
+
+En entendant ce duo matinal,--comme on sentait bien l'hiver sans le
+voir,--comme on voyait bien les toits blancs, les branches des arbres
+noires, et les glaçons, et toutes les rigueurs des climats du
+Nord!--Comme on trouvait alors plus douce l'atmosphère de la chambre
+bien close!--comme on savourait avec délices le _far niente_ matinal de
+l'oreiller.
+
+_À pau apin!_ c'est-à-dire il neige, il pleut; mais il est si matin et
+il fait si froid, que l'heure gèle en sonnant.--Comme je suis bien dans
+mon lit!--Qu'est-ce que je ferai tantôt? Ceci ou cela?--Qu'est-ce que je
+vais manger à mon déjeuner?
+
+_À pau apin!_--Peu à peu on se réveille.--On sort tout à fait du lit; un
+coup de sonnette a retenti.--L'argent que vous pouvez avoir s'est mis à
+trembler d'effroi dans votre secrétaire:--il a reconnu l'ennemi,
+l'intelligent métal!--C'est un créancier qui vient vous demander de
+l'argent pour payer ses dettes.--Si vous êtes farceur, vous lui répondez
+de loin:
+
+--Faites comme moi, ne les payez pas.
+
+Quelquefois il en arrive un autre, puis deux, puis trois.--Alors ils se
+mettent à causer, sur le carré, de leurs petites affaires en attendant
+que vous sortiez... Il y en a même qui se mettent à lire le journal;
+d'autres qui apportent des cartes et jouent au piquet.--De temps en
+temps ils sonnent pour voir si vous les entendez... puis ils se décident
+à s'en aller, et s'en vont déjeuner en choeur au café, où ils se mettent
+à jouer au billard, et le soir ils ont dépensé vingt-cinq francs--au
+lieu de payer leurs dettes.
+
+Quelquefois, ce n'est pas le drelin de la sonnette qui vous
+éveille,--c'est le grattement clandestin d'une petite main
+impatiente:--vous n'iriez pas ouvrir, que la porte s'ouvrirait
+d'elle-même plutôt que de la laisser se morfondre une minute, cette
+matinale visiteuse qui vous arrive, bouquet de roses rouges aux joues,
+bouquet de violettes aux mains--tandis que l'hiver chante dans la rue
+par la voix du ramoneur: _À pau apin!... à pau apin!..._
+
+C'est quelque gentille fillette qui s'en va tirer l'aiguille toute la
+journée dans un magasin.--Pour se donner du coeur à l'ouvrage, elle est
+montée vous voir un moment en passant, parce que vous demeurez sur son
+chemin,--dit-elle, la menteuse,--histoire de vous dire bonjour et de
+prendre un petit air d'amour.--Elle babille, elle frétille, elle
+_tournille_ et furète dans votre chambre avec un gentil fredon d'oiseau
+désencagé.
+
+Puis, quand elle a fait ses quinze tours, donné partout son coup d'oeil,
+sans oublier la glace, donné son coup de dent au morceau de sucre qui
+traîne, elle se sauve en vous jetant sur votre lit son petit bouquet de
+violettes d'un sou, qui ne vous coûte qu'un baiser.--Pauvre petite!
+pensez-vous en la voyant partir, elle va avoir froid.--Elle, froid!--Ah!
+bien oui.--La neige fond en la voyant passer. Et pendant que la voix de
+votre gentille fleuriste murmure encore dans l'escalier, le ramoneur et
+son enfant y mêlent lointainement leur refrain: _À pau apin!_
+
+Mais, hélas! on ne l'entend plus, ou presque plus, ce refrain monotone,
+dont les frileux sybarites se faisaient un plaisir; et, en vérité, il me
+manque aussi à moi et à d'autres peut-être. Ô volupté singulière de
+l'égoïsme, qui aime à augmenter la dose de ses jouissances en opposant
+son bien-être à la privation des autres, et sa paresse avec le labeur de
+ceux pour qui le bien-être n'est qu'un mot et pour qui la paresse serait
+un vice!
+
+Que vont-ils faire ces pauvres ramoneurs,--maintenant que l'hiver est
+supprimé,--et que deviendra leur petite raclette?
+
+M. Hornung, qui a fait avec eux de si mauvais tableaux; plusieurs
+compositeurs qui les ont mis en musique dans plusieurs milliers de
+romances commençant par
+
+/*[4]
+ Enfant de la montagne,
+*/
+
+et les auteurs qui ont fait de la suie une farine à mélodrames
+représentés plus de fois qu'il n'était raisonnable, devraient se cotiser
+pour leur venir en aide, ou tout au moins leur faire ramoner, quand même
+_besoin ne serait pas_, leurs cheminées dont le marbre est chargé des
+mille caprices de la mode.
+
+En attendant, Paris s'est ennuyé jusqu'ici;--le carnaval lui-même a
+l'air d'avoir pris médecine;--il a déclaré qu'il retournerait à Venise,
+si on ne lui faisait pas voir un glaçon ou un tas de neige.
+
+On veut du froid, on veut sentir la terre dure sous ses pas et voir
+scintiller aux vitres la mosaïque du givre.--Paris tout entier tend avec
+impatience sa joue au soufflet de l'aquilon; les plus avantageux de leur
+personne souhaitent à grands cris avoir le nez rouge.
+
+Les plus belles donneraient leur plus beau bracelet pour une onglée.
+
+On parle d'organiser un hiver artificiel.--Les physiciens et les
+chimistes sont convoqués.
+
+ . . . . . .
+
+Une chose étrange, mais parfaitement véridique à constater, c'est que,
+pour les femmes de Paris, l'attrait du plaisir, cette ligne à mille
+hameçons tendue par le diable,--est doublé par les dangers qui peuvent
+en résulter.--Pour qu'une Parisienne déclare s'être amusée en sortant
+d'un bal, il faut que ce soit une pleurésie ou un rhume de cerveau qui
+lui tienne le marchepied de sa voiture.--Telle belle dame qui, voilà
+quinze jours, allait à l'Opéra ou aux Italiens en robe montante,--quand
+la température promettait des petits pois pour le 1er mars,--n'ose
+plus s'y montrer qu'en robe décolletée depuis qu'il gèle.
+
+Il y a deux classes d'individus que cette brusque et inattendue arrivée
+de l'hiver a désagréablement surpris: ce sont les maris et les amants.
+
+Les premiers se frottaient les mains, et comptaient, grâce à la rareté
+des bals et des soirées, réaliser d'assez belles économies.--Pour eux,
+en effet, un hiver parisien est aussi dangereux à traverser que peut
+l'être, pour un capitaliste, une sierra espagnole.--Décembre, janvier et
+février, sont des mois coupe-bourses, qui, au lieu de poignards et
+d'espingoles,--viennent vous mettre dans la gorge des totaux de
+mémoires, et contre lesquels la résistance est inutile.
+
+Cette année, les maris étaient donc dans la joie de leur âme.--Les
+mémoires des bijoutiers, des marchandes de modes et des
+couturières,--semblaient devoir être d'une modération infinie. D'après
+calculs approximatifs, l'exercice de 1853, comparé au budget des
+précédentes années, devait offrir un rabais de 50%.--Ce _boni_, opéré
+sur la subvention conjugale, augmentait d'autant la _bourse de garçon_
+de ces messieurs et avait son placement tout trouvé dans la bourse des
+Danaïdes du quartier Breda.
+
+Mais voici que tous ces calculs sont brutalement dérangés!!
+
+La dernière quinzaine de février se montre prodigue comme un mineur
+nouvellement émancipé, et mars s'annonce comme devant être terrible.
+«Qui compte sans son hôte s'expose à compter deux fois,» dit le
+proverbe,--devenu, pour les pauvres maris, une rigoureuse vérité.--Pour
+avoir compté sans l'hiver, eux aussi vont payer double;--et les mémoires
+de _madame_, qui montent par le grand escalier; et les mémoires de
+_mademoiselle_, qui entrent par l'escalier dérobé, et mettent chaque
+matin le portefeuille de monsieur entre deux additions.
+
+Quant aux amants,--_leur peine n'est pas moins cruelle_,--pour parler
+comme les romances.--Le même motif qui a fait la joie des maris économes
+assurait leur sécurité.--Les soirées étaient rares, et les bals presque
+nuls.--La bien-aimée restait au coin de son feu, paresseusement
+étendue dans sa chauffeuse.--Pendant la journée, monsieur allait
+à la Bourse.--Le soir, après le dîner, il courait au club, ou se
+prétendait appelé au dehors pour un rendez-vous d'affaires,
+l'_affaire Chaumontel_,--cette inépuisable mine aux galants
+_escampativos_.--L'amant se trouvait donc maître et seigneur,--non pas
+seulement du coeur, mais encore du logis de la dame.--Il consignait lui
+même telle ou telle visite, les importuns, les curieux, les jaloux, et
+les messieurs qui sont à l'amant ce que lui-même est au mari.--Et il
+aurait pu volontiers apporter sa robe de chambre et ses pantoufles.--Il
+avait tous les bénéfices de l'état sans en avoir les charges.--Étant
+seul, il n'avait point de rivaux, et, n'ayant pas à se défendre, il
+n'avait pas à combattre. Aucune contrariété ne troublait sa
+jouissance.--Il était sûr d'être désiré et attendu. Et il
+arrivait--ponctuellement, régulièrement, comme minuit après onze heures.
+Le fauteuil lui tendait ses bras pour le recevoir. Le feu le saluait à
+son arrivée par un jet de flamme et un bouquet d'étincelles. La
+jardinière dégageait ses plus subtils parfums.--Les rideaux glissaient
+d'eux-mêmes sur leurs tringles, et épaississaient leurs plis soyeux.--La
+lampe adoucissait sa clarté trop vive, et ne répandait plus dans le
+boudoir que le clair-obscur discret,--favorable aux confidences
+infimes.--On bâtissait, au coin du feu, des châteaux de félicité, sur
+les sables du mot _toujours_.--On disait un peu de mal des absents,
+excepté du mari.--Jamais de querelles, jamais d'ennuis.--C'était
+charmant, délicieux.--À minuit le mari rentrait.--L'amant s'en allait et
+rentrait chez lui, et l'on recommençait le lendemain, pour recommencer
+le surlendemain.
+
+Il faut convenir que c'était trop beau!
+
+Mais voilà les salons qui s'ouvrent pour tout de bon. Aujourd'hui il y a
+bal chez la marquise ***; demain, chez madame ***; après-demain, ici, et
+le lendemain ailleurs.
+
+Adieu la sécurité paisible! adieu les douceurs du tête-à-tête quasi
+perpétuel!
+
+La maîtresse se réveille femme, la femme se retrouve Parisienne; elle a
+mis son corset de bal; elle ne le quittera plus de deux mois. Chaque
+nuit, elle fera le tour du cadran en valsant, redowant ou mazurkant. Et
+l'amant, s'il veut conserver sa conquête, se voit pour deux mois aussi
+au carcan de la cravate blanche. Partout où va sa maîtresse, il faut
+qu'il aille, la suivant comme son ombre, ombre mélancolique et désolée,
+et jetant sur l'idole les mêmes regards effarés que doit avoir un avare
+en voyant son coffre-fort s'ouvrir de lui-même et étaler toutes ses
+richesses au milieu de gens qui ne dissimulent pas leur
+convoitise.--Chaque soirée est un combat, chaque bal une bataille où la
+lutte a lieu dans la proportion de un contre cent; car, pour ne pas
+perdre un pouce de terrain dans le coeur de sa maîtresse, il faut qu'il
+ait à lui seul autant d'esprit que tous les hommes qui lui font la cour;
+il faut qu'il ait le noeud de sa cravate aussi bien fait, ou la jambe
+aussi bien tournée; car le retour des culottes vient d'ajouter un nouvel
+élément aux moyens de séduction, et le mollet, au dire de nos aïeux,
+passait jadis pour être irrésistible.
+
+Le premier coup d'archet, au son duquel Paris vient de se mettre en
+place pour la première contredanse, qui durera jusqu'aux première
+feuilles vertes, a déjà dépareillé bien des couples.--On se voit mal, ou
+plutôt on ne se voit plus que sous le grand jour des lustres, on ne fait
+plus que se rencontrer. Autour de lui, l'amant n'entend plus dire que
+des choses aussi peu agréables pour sa vanité qu'inquiétantes pour son
+amour. En parlant de sa maîtresse, un officieux ami viendra lui dire:
+Toi, qui connais madame une telle, sais-tu s'il est vrai que ce soit
+Armand qui ait succédé à Paul sur le carnet de ses caprices?
+
+Comme c'est amusant d'entendre cela, si on s'appelle Félix.
+
+Ou bien, ce sera le mari, dont la fantaisie fait boule de neige, avec
+les passions que fait naître sa femme, et qui, prenant l'amant de
+celle-ci à part,--lui dira avec ce sourire d'un mari sûr de sa proie:
+
+--Voyez donc, mon cher, comme ma femme est en beauté ce soir!--Quelles
+épaules!--Je ne les avais pas encore vues.
+
+Le jour, madame dort,--pour se reposer des fatigues de la nuit.--Si elle
+reçoit ce sera seulement pendant une heure ou deux,--et l'amant ne sera
+reçu qu'en visite officielle, confondu avec les galants,--auxquels la
+coquetterie de sa maîtresse accorde une audience, et à qui elle
+réservera ses meilleures câlineries de façons et de langage,--pour
+s'assurer une troupe de _romains_ qui lui feront une _entrée_ au
+prochain bal où elle doit aller. S'il obtient, par grâce, un quart
+d'heure de tête-à-tête,--il l'emploira en querelles, en jalousies.
+
+--Pourquoi avez-vous dansé deux fois de suite avec monsieur un
+tel!--Pourquoi mettez-vous une robe bleue, quand vous savez que je
+n'aime pas cette couleur-là? Pourquoi ceci? pourquoi cela?
+
+La pauvre femme espérait trouver un amant, elle ne voit plus qu'un juge
+d'instruction.
+
+On se raccommode bien, il est vrai, et on partage le bénéfice du
+raccommodement;--mais c'est égal, après un certain nombre de _félures_,
+l'amour ressemble à ces vieux plats cassés en dix endroits et criblés de
+sutures.
+
+Un beau jour il se casse tout à fait,--et les morceaux n'en sont plus
+bons.
+
+Aussi, à la fin de cette saison de raouts, de bals, de soirées,--que de
+couples seront dépareillés,--que de contrats sur papier rose et non
+timbrés--laisseront voir le jour au travers de leurs serments, hachés de
+coups de canif!--que de jolies bouches, qui disent encore un nom
+aujourd'hui, et qui auront appris à en dire un autre!.........
+
+Entre autres solennités que ramène l'hiver, il faut citer en première
+ligne le bal des artistes dramatiques, qui a eu lieu cette année, comme
+les précédentes, dans la salle de l'Opéra-Comique.
+
+Bien longtemps avant le jour où le bal doit avoir lieu, et pour lui
+donner de la publicité, outre les annonces, on fait afficher dans tous
+les lieux publics une liste de dames patronesses chez lesquelles on peut
+se procurer des billets.
+
+Le placement de ces billets devient même l'objet du zèle le plus
+louable: c'est entre toutes les actrices une lutte acharnée pour réunir
+le plus grand nombre de souscripteurs, et mériter ainsi une mension
+honorable le jour de la séance annuelle. L'amour-propre entre donc bien
+un peu pour quelque chose dans tout le mal qu'on se donne à ce propos;
+mais le motif est véritablement trop digne d'éloges pour qu'on puisse
+faire autrement que d'applaudir. Le placement de ces billets ne s'opère
+point, d'ailleurs, sans qu'il en résulte certains dérangements pour les
+artistes qui veulent bien s'en charger.
+
+Comme on l'avait sans doute prévu,--la curiosité qu'excitent, dans une
+certaine classe du public, toutes les personnes qui appartiennent au
+théâtre, attire un grand nombre de visiteurs chez les dames
+patronesses.--Les amoureux de l'art et les amoureux de l'amour; tous
+ceux qui ne possèdent aucune relation ni aucun moyen pour pénétrer dans
+ce sanctuaire, toujours plein de tentations, qu'on appelle les
+coulisses,--saisissent avec empressement une occasion qui leur permet
+d'aller constater par leurs propres yeux si une actrice est
+véritablement une femme comme les autres. Pendant un mois environ,
+toutes les dames patronesses,--et particulièrement celles que leur
+réputation met le plus en relief,--sont obligées d'entre-bâiller une
+heure ou deux par jour la porte de leur salon à tous les étrangers,
+amenés, les uns par l'oisiveté, les autres par la curiosité; ceux-ci
+pour voir, ceux-là pour se faire voir eux-mêmes. Une charmante ingénue
+nous disait dernièrement que rien n'était plus amusant que le défilé
+quotidien de cette procession de gens pour qui le billet de bal n'est en
+réalité qu'un prétexte.--Quelquefois aussi, ces visiteurs sont
+parfaitement insupportables. Il en est qui s'installent pendant des
+heures entières, et poussent l'indiscrétion jusqu'à demander à l'artiste
+chez laquelle ils se trouvent s'il est vrai qu'elle était réellement
+l'héroïne de telle ou telle aventure qu'ils ont lue dans un journal,--et
+tout en parlant, ils inquisitionnent l'appartement du regard; ils
+s'informent du prix du loyer, du chiffre des appointements.--Si on les
+laissait faire, ils iraient ouvrir les tiroirs.
+
+D'aucuns arrivent dans des toilettes préméditées--depuis huit jours.--En
+saluant l'artiste, ils feignent une émotion qui doit, pensent-ils,
+amener quelque bienveillante question à la suite de laquelle ils
+pourront faire l'offre de leur coeur--Quant à leur main, ils la laissent
+dans leur poche.
+
+On a toutes les peines du monde à les mettre à la porte.
+
+Il y a les messieurs qui _s'occupent de théâtre_, et qui, à la faveur
+d'un billet de dix francs, sollicitent la permission de lire un ouvrage
+_de leur composition_, qui a obtenu l'assentiment de plusieurs salons.
+Ils seraient particulièrement heureux si l'actrice voulait bien leur
+accorder sa protection pour faire recevoir leur pièce dans son théâtre,
+et si elle daignait en accepter le principal rôle.
+
+Il y a même les messieurs mal élevés,--qui gardent leur chapeau sur la
+tête, n'éteignent pas leur cigare en entrant et viennent prendre un
+billet--comme ils iraient acheter la _Patrie_, au coin d'une rue.
+
+L'artiste, s'apercevant du premier coup qu'elle a affaire à un
+palefrenier, s'empresse de l'adresser à sa cuisinière.
+
+Une actrice d'un théâtre de vaudeville, qui est particulièrement
+idolâtrée dans le monde scolaire, et dont les beaux yeux sont une des
+principales causes des nombreux pensums qui se distribuent après les
+jours de congé, reçut la visite d'un petit collégien d'une quinzaine
+d'années. Après lui avoir offert des bonbons, l'artiste s'informa du
+motif qui lui valait cette visite.
+
+Le lycéen répondit qu'il venait chercher un billet de bal. Seulement,
+comme la bourse de ses menus plaisirs était un peu plate, il ne pouvait
+acquitter le prix du billet en une seule fois, et il priait la dame
+patronesse de vouloir bien lui permettre de solder son entrée au bal par
+à-comptes.
+
+Grâce à cette ingénieuse proposition, le lycéen s'est ménagé six
+visites.--Le jour où il vint compléter les dix francs du billet, le
+petit bonhomme achevait de manger pour un louis de friandises à
+l'actrice en question.
+
+Trois éditions de public se sont épuisées pendant cette nuit dans la
+salle de l'Opéra-Comique. Ce n'était plus une foule, c'était une
+bouillie humaine--qui encombrait le foyer, la salle et les
+corridors.--Un monsieur, placé dans la loge 23, et appelé, pour affaires
+importantes, dans la loge 26, a mis deux heures et demie à faire le
+trajet d'une loge à l'autre.--Mais, pendant sa traversée, l'éventail qui
+lui avait fait signe, ne le voyant pas arriver, s'en est allé avec un
+turban de l'école égyptienne. Ces Turcs sont volages, mais on les dit si
+aimables!--Un de nos amis, entré dans la salle, à minuit, sans avoir eu
+la précaution de se ganter à l'avance,--n'avait achevé de mettre ses
+gants qu'à trois heures.--Mais, pendant l'opération, l'un des gants
+était devenu noir et l'autre panaché.--Cette foule énorme a fait naître
+bon nombre d'incidents comiques, dont quelques-uns ont dû avoir des
+résultats sérieux, tels que querelles, ruptures et divorces.--Plusieurs
+couples ont été séparés par une bousculade, qui sont destinés à ne plus
+se rejoindre.--Plus d'un cavalier, entré avec une robe rose au bras,
+s'en est allé avec une robe bleue,--sans trop savoir comment la
+métamorphose s'était opérée.--Enfin, pendant la semaine qui a suivi
+cette belle fête, il y a eu nombre de mutations, non préméditées, dans
+les ménages clandestins, et les employés à l'état civil de Cythère ont
+eu, sans doute, une rude besogne.
+
+Quant à la chaleur, elle était véritablement torride; non-seulement les
+bougies fondaient, mais encore on a eu à craindre un moment que le
+bronze des lustres n'entrât lui-même en fusion.--Il a été impossible
+de se procurer une glace avant trois heures du matin.--Dans le
+ parcours des buffets aux loges, elles se transformaient en eau
+bouillante.--Mademoiselle A...e..., qui, sans doute par amour de
+l'antithèse, s'était coiffée avec une couronne de fleurs d'oranger, en
+rentrant le matin chez elle, a trouvé des oranges parfaitement mûres, à
+la place des fleurs et des boutons symboliques.--Cette atmosphère, qui
+aurait fait crier grâce au ver à soie le plus frileux, a causé également
+plusieurs accidents, sans compter les rhumatismes qui pourront en
+résulter.--On cite notamment une aventure dont l'héroïne est une actrice
+qui n'a pas encore débuté, et qui a été surnommée Bérésina, à cause de
+sa réserve tellement glaciale, qu'un seul de ses regards suffisait pour
+donner des engelures. Jusqu'ici, personne n'avait pu vaincre son
+indifférence, devenue proverbiale. C'est en vain que l'on voyait
+quotidiennement faire la roue autour d'elle l'armée entière des rôdeurs
+de coulisses, espèces de papillons-paons que la lumière des quinquets
+attire particulièrement de sept heures à minuit. À la pointe de son
+dédain, elle repoussait également toutes les formules de séduction et
+toutes les catégories de séducteurs. Aucun d'eux n'avait su se faire
+écouter:--ni _les princes charmants_ des mille et une nuits parisiennes,
+dont les cartes de visites ont parfaitement cours dans les _exchange
+office_;--ni les gros sacs de la finance, hydropisies sonores qui
+veulent bien consentir à adresser l'expression de leur hommage, sous
+enveloppe, dans une toison du Thibet,--mais qui n'aiment pas à remettre
+à huitaine, comme Bilboquet, l'achat des carpes qui excitent leur
+convoitise;--ni les Tucarets de l'industrie, dégustateurs jurés de
+toutes les primeurs friandes, qu'elles mûrissent au feu du soleil, ou
+aux feux de la rampe;--ni les petits messieurs qui trempent leur
+chaussure dans le carmin de la Régence;--ni les vicomtes et barons de
+fantaisie, dont la vicomté ou la baronnie n'existe que brodée au
+plumetis dans le coin de leur mouchoir et qui exigeraient volontiers que
+l'on peignît le rébus de leur blason sur les panneaux des omnibus;--ni
+les amoureux saules-pleureurs, qui n'ont que le coeur et pas de
+chaumière;--ni les poëtes de première année, qui gravissent la montagne
+de l'Hélicon--mortelle aux bottes, et se nourrissent exclusivement de
+radis noirs, afin d'économiser les frais d'impression d'un petit volume
+jaunâtre, dans l'intérieur duquel ils crachent leurs poumons; ce qui est
+aussi malsain pour la santé que pour la littérature.--Ô miracle! elle
+avait même repoussé un prince du mélodrame qui lui offrait un rôle de
+_six cents_;--un de ces rôles pour lesquels les débutantes donneraient
+dix ans de leur vie, leur main droite et le cabas de leur mère;--un rôle
+à six costumes, dont deux à maillot.--Ô jeune insensée!--un rôle où il
+y avait la scène de folie, cette fameuse scène favorable à l'exhibition
+des belles chevelures;--un rôle à rires et à larmes.--Elle a refusé
+cette magnifique création.--Ô la petite malheureuse! Dans son dépit, le
+prince de la scène a offert le rôle à mademoiselle *** qui a déjà
+commandé, rue du Coq, sa chevelure pour la scène de folie.--On dit même
+plus, et, en vérité, c'est à n'y pas croire, on dit qu'elle avait refusé
+aussi un rendez-vous donné devant l'écharpe municipale, et fermé la
+porte au nez d'une passion sincère, dont les offres marchaient sur sept
+chiffres, ce qui est ordinairement l'allure des millions.--Inhumaine à
+tous, elle passait, sourde et muette, au milieu de cette haie
+d'adorateurs; sans que sa rigueur s'adoucît un seul moment, même au
+spectacle des extrémités auxquelles se livraient quotidiennement les
+désespérés d'amour. Il ne se passait guère de soirée où l'on ne trouvât
+un des adorateurs de cette tigresse d'Hircanie pendu après un portant de
+coulisses, ce qui gênait singulièrement la manoeuvre des
+machinistes.--Les suicides se produisaient également dans la salle.--Et
+le marchand de lorgnettes eut même le temps de gagner une assez belle
+fortune, en ajoutant à son commerce des pistolets, de l'acide
+prussique, et autres moyens homicides qui ne pardonnent pas.
+
+Cette monomanie de suicide avait pris bientôt une telle proportion, que
+l'administration s'était vue dans la nécessité d'établir une petite
+morgue dans le foyer.
+
+Cette singulière conduite déterminait, comme on le pense, un bruit
+énorme dans tout le Landernau dramatique.--C'était le canevas ordinaire
+sur lequel on brodait depuis un mois le cancan des coulisses,--où il ne
+manque pas de brodeuses.
+
+Quand on demandait à la future actrice--pourquoi elle ne faisait pas un
+choix, bon ou mauvais, elle avait l'habitude de dire qu'elle n'aimait et
+n'aimerait Jamais que son _art_.
+
+À quoi il lui était généralement répondu qu'elle avait là un amour
+malheureux.
+
+Eh bien, cette même personne, dont le coeur restait fermé à triple tour
+et en dedans, à tous les plus ingénieux _Sésames_ que peut inspirer le
+désir, fut, dit-on, attendrie l'autre soir au bal de l'Opéra-Comique.
+Elle qui n'avait jamais souri ni accordé l'ombre d'une espérance,--dans
+un moment où elle se sentait mourir de chaleur,--elle a donné sourire
+et promesse en échange d'un verre d'eau sucrée à la glace.
+
+Une de ses amies, témoin de ce miracle, l'a appelé _la fonte des
+neiges_.
+
+À ce même bal, M. de Saint-H... virait depuis une demi-heure de
+l'orchestre aux balcons, des balcons à l'amphithéâtre, sans pouvoir
+trouver un pauvre petit coin.--Un de ses amis, témoin de son embarras,
+lui proposa une place dans la loge où il se trouvait en compagnie d'une
+comédienne dont la respiration a été appelée le choléra des mouches.
+
+--Merci, mon cher, répondit M. de Saint-H..., mais Mlle X... et moi
+nous ne nous voyons plus...
+
+--Ah! pardon, répliqua l'ami en se remémorant; c'est vrai... j'avais
+oublié... Elle vous a trompé, pour lord... En effet, c'est maintenant
+lui qui est...
+
+--Le Pâris de cette haleine, répondit M. de Saint-H...
+
+
+
+
+LES SOUPERS DE BAL.
+
+
+Dans les salons d'un des principaux restaurants, après un souper
+très-animé qui avait succédé au bal des artistes, la nappe se changea en
+tapis vert, et servit de champ de bataille aux coups de fortune d'un
+lansquenet formidable. M. B..., qui avait vidé non-seulement ses poches,
+mais encore celles de ses amis par les emprunts qu'il leur avait faits,
+vit arriver son tour de main sans pouvoir mettre la mise.
+
+--Chiffon pour chiffon, dit-il en riant et en tirant de sa poche un
+papier qu'il jeta sur la table; veut-on accepter celui-là pour _entrée
+de jeu_.
+
+Un des joueurs lut tout haut la signature de ce billet, qui sentait
+l'ambre.
+
+--C'est un rendez-vous!
+
+--Parfaitement.
+
+--D'amour?
+
+--Ou à peu près.
+
+--La signature est bonne, dit un des ponteurs; je l'accepte comme
+valeur. Et il posa un billet de banque en face du billet doux.
+
+En trois cartes, M. B... avait perdu.
+
+--Je perds 10,000 fr., dit-il en se retirant; mais je perds aussi une
+bonne fortune avec mademoiselle ***. Tout compte fait, c'est 10,000 fr.
+de gagnés.
+
+--Pardon, lui dit le joueur, qui avait gagné la lettre acceptée comme
+enjeu, payera-t-on à vue?
+
+--À vue et au porteur, dit M. B... Et il écrivit au dos de la lettre:
+
+«Passé à l'ordre de M. le baron R. de G...»
+
+On peut voir cette singulière lettre de change sur la cheminée de
+mademoiselle J***, qui l'a scrupuleusement acquittée.
+
+ * * * * *
+
+Tout le monde connaît celui-là qui est le héros de cette véridique
+aventure. Aussi n'est-ce point la peine de le désigner, même par son
+initiale: cela serait aussi inutile que d'allumer le gaz pour montrer le
+soleil. Sachez seulement qu'il est jeune, beau, bien fait;--qu'il aime
+la vie et qu'il en est aimé; qu'il a encore presque tous ses cheveux et
+presque toutes ses illusions;--qu'il est le plus ingénieux Malte-Brun de
+la géographie du _Tendre_; qu'il aurait rendu dix points de trente à don
+Juan, aux carambolages des coeurs;--que Lovelace lui aurait demandé des
+leçons de séduction; qu'il escalade les balcons avec la grâce de Roméo,
+et qu'il saute par les fenêtres avec l'agilité de Chérubin;--qu'il grave
+son nom sur tous les portants de coulisses, enlacé à celui de toutes les
+ingénues, de toutes les amoureuses, de toutes les coquettes, petites ou
+grandes;--qu'il pourrait faire une ceinture au monde, en rattachant les
+uns après les autres tous les rubans que lui ont donnés toutes les
+comtesses et toutes les marquises, toutes les duchesses de tous les
+faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré de toutes les parties du
+monde,--et qu'enfin, s'il lui prenait fantaisie de publier ses mémoires,
+comme Casanova, les plus grands troubles surgiraient dans les familles.
+Semblable à ce spadassin d'une comédie récente, qui _marque à tuer_ les
+gens qui lui sont antipathiques, lorsqu'il a marqué une femme sur
+l'agenda de son désir, la vertu de la _désignée_ peut appeler un notaire
+et faire son testament.--Telle dame citée comme un _Gibraltar_ de
+fidélité, telle autre comme un _Vincennes_ de rigueur, ont été forcées
+de capituler.--Il a effacé du dictionnaire le mot _imprenable_. Il passe
+sa vie à mettre en pratique la devise de César: «Voir, venir et
+vaincre.»--Comment fait-il? Quel est son talisman? Nul ne le sait, lui
+seul le connaît; mais, comme dit la chanson: «C'est son secret, son
+bonheur.»
+
+Tout dernièrement.... il s'éprit d'une actrice, la même qui est une
+manufacture de bons mots, concetti, paradoxes et façons de dire, qui lui
+ont assuré une réputation d'esprit de coulisse incontestable.
+
+Bref, notre homme la vit un soir,--belle, radieuse, dans une
+avant-scène, faisant voir ses belles dents qui mâchillonnaient quelque
+ironie.--Il la vit donc, et tout aussitôt, tirant son carnet, il la
+marqua à son _avoir_.
+
+Le lendemain, un coup de sonnette,--un de ces coups de sonnette
+impérieux qui disent tout d'abord combien est sûr d'être reçu celui-là
+qui s'annonce ainsi,--ébranla l'antichambre de l'actrice.--Elle voulut
+faire mettre un peu d'ordre dans son appartement avant d'y introduire ce
+merveilleux sonneur; mais la femme de chambre ayant demandé trois
+semaines pour qu'on pût mettre les choses à leur place, et le visiteur
+n'étant pas homme à attendre seulement trois minutes, on l'introduisit
+quand même dans le salon.
+
+Il avait _vu_, il _venait_: c'était tout naturel.--Mais, ô surprise! _il
+ne vainquit pas_.
+
+Le prier d'attendre, lui! autant prier d'attendre le lait qui bout!
+Quand il était venu, le faire revenir, c'était demander de la patience à
+la poudre. Il n'en dormit pas la nuit qui suivit ce désastre.--Le
+lendemain, on donnait une première représentation dans un grand théâtre.
+Il fit prévenir la rebelle qu'il aurait l'honneur de l'accompagner au
+spectacle, et qu'il irait la prendre le soir même chez elle.--L'actrice
+répondit qu'elle acceptait.--Son billet fut placé dans les archives du
+personnage, qui, le soir même, allait prendre sa conquête dans une
+voiture attelée de deux coursiers rapides.--On n'était pas en route
+depuis cinq minutes que le cavalier,--faisant trêve aux madrigaux et
+séductions de langage de son répertoire ordinaire,--change la stratégie
+du siége et passe subitement de la parole à une pantomime
+expressive.--Surprise à l'improviste, et tout moyen de défense paralysé,
+celle qui était l'objet de cette vive démonstration se décidait déjà à
+parlementer, lorsqu'il lui vint subitement une idée.--Elle s'empara du
+chapeau de son assaillant, le passa rapidement au travers de la portière
+et cria vivement à l'ennemi:
+
+--Je ne veux pas appeler et faire du scandale,--mais si vous ne me
+lâchez pas, je lâche votre chapeau.
+
+Le lendemain, en racontant l'aventure à ses amies, l'actrice terminait
+ainsi:
+
+--Le lâche!--Croiriez-vous qu'il m'a lâchée?
+
+ * * * * *
+
+Les habitués de l'orchestre de l'Opéra ont dû remarquer, parmi les
+locataires des stalles à l'année, un personnage encore très-alerte et
+très-vert, bien qu'il approche de l'âge où l'eau-de-vie commence à être
+bonne. Jadis fondateur d'une société placée sous le patronage d'un astre
+qui jouit d'une certaine célébrité, il a amassé dans cette entreprise,
+qui assurait contre l'un des quatre éléments, une fortune qui lui permet
+de se la passer douce, comme on dit dans un certain monde. Aussi M.
+M*** ne manque-t-il jamais une occasion d'ajouter un plaisir de plus
+dans la tirelire de ses souvenirs. Quant à son assiduité aux
+représentations de l'Académie de musique, elle a sa raison d'être dans
+l'intérêt très-vif qu'il porte à deux jolies jambes encore reléguées
+dans la pénombre des espaliers, et qui jusqu'ici n'ont pu se faire
+remarquer que dans la confusion des pas de cent cinquante. Pour ces deux
+jolies jambes, dont le nom commence par un F et finit par un E, élève de
+l'abbé Sicard, M. M*** s'est passionné comme on se passionne au bel âge.
+Pour ces deux jolies jambes, il a mis au pillage tous les magasins où
+les merveilles de l'art et de l'industrie agacent les yeux des passants.
+Il les a logées dans un intérieur auprès duquel Trianon n'est qu'un
+hôtel garni. Pour leur éviter toute fatigue, il ne leur permet de sortir
+que dans un chef-d'oeuvre de carrosserie, attelé de deux éclairs à quatre
+jambes qui feraient le tour du monde avant que le meilleur coureur ait
+achevé seulement le tour du champ de Mars. Enfin, un quarteron de poëtes
+lyriques sont occupés jour et nuit, à raison de cinquante francs par
+mois, à confectionner des madrigaux en l'honneur de ces deux tibias,
+dont M. M*** se montre jaloux plus que le Grand Turc ne l'est pas de
+son sérail.
+
+Par une bizarrerie singulière, malgré sa jalousie, M*** avait la plus
+grande confiance dans la danseuse, et, si quelques amis sceptiques lui
+donnaient plaisamment à entendre que la jeune personne lui fournissait
+peut-être incognito des collaborateurs, il se montrait d'une incrédulité
+de _saint Thomas_.--Une circonstance étrange est venue le convaincre.
+
+Il y a environ quinze jours, la danseuse, sachant M*** très-gourmet, lui
+avait parlé d'une excellente occasion qui se présentait pour acquérir à
+bas prix six cents bouteilles de vin d'un excellent cru de Bordeaux,
+retour des Indes, provenant de la cave d'un prince russe, rappelé
+subitement par un froncement de sourcil du czar.
+
+--M*** demanda des échantillons, fut très-satisfait... donna l'argent,
+une grosse somme, ma foi, et dit à la sylphide de faire descendre le vin
+à la cave, avec ordre d'en mettre sur la table chaque fois qu'il
+dînerait.--Au bout de quelques jours, il s'aperçut que le bordeaux qu'on
+lui servait--avait un goût détestable,--un vrai bordeaux de dîner à prix
+fixe.
+
+--Qu'on m'enlève cette piquette, dit M***.--Ma chère enfant,
+ajouta-t-il--en s'adressant à la danseuse volontairement ou non le
+prince nous a trompés;--il faut jeter ce vin à la rue.
+
+--Non, dit-elle, je le donnerai à l'office.
+
+Vendredi soir, M*** fut invité à un réveillon donné par un jeune artiste
+de sa connaissance.--Comme on se mettait à table, un convive en retard
+apporta à l'amphitryon quatre bouteilles d'un certain vin qu'il
+recommandait aux connaisseurs.
+
+Au premier verre qui lui fut servi, M*** reconnut son fameux _retour des
+Indes_ acheté au prince russe.
+
+--Où achetez-vous ce bordeaux? demanda-t-il avec inquiétude à la
+personne qui avait apporté le vin.
+
+--Je ne l'achète pas... on me le donne.... J'en ai cinq cent cinquante
+bouteilles dans la cave d'une très-bonne maison.
+
+M*** n'en entendit pas davantage;--il prit sa canne et son chapeau, et
+oublia totalement le proverbe: «Quand le vin est versé, il faut le
+boire.»
+
+Les deux jolies jambes courent après lui.--Le rattraperont-elles?...
+
+ * * * * *
+
+En ce temps-là mademoiselle *** avait allumé une passion romanesque dans
+le coeur d'un jeune premier... connu pour l'ordre qu'il apporte dans tous
+les actes de sa vie. Après avoir longtemps soupiré sa tendresse en _la_
+mineur, le jeune premier apprit de l'actrice qu'il ne lui était pas plus
+désagréable qu'un autre.--Seulement, avant de se rendre à sa flamme...,
+l'actrice exigea, sous serment, qu'il fît un stage de fidélité de quinze
+jours. C'était une manière d'épreuve dans le genre de celles que les
+princesses du moyen âge exigeaient de leurs chevaliers courtois.--Le
+jeune premier jura qu'à dater de ce jour aucune femme n'existerait plus
+pour lui, et pria seulement mademoiselle *** de prendre sur son compte
+tous les suicides que causerait sa fidélité en l'obligeant à tenir
+rigueur à une foule de malheureuses. Rendez-vous fut pris, à quinze
+jours de là, pour une heure à laquelle on éteint le gaz.--L'heure tant
+désirée arrive enfin. L'amoureux jeune premier se met en route.--Il a
+parfumé tous les quartiers qu'il a traversés.--Il a essayé toutes les
+cravates de son répertoire,--il a mis de triples talons rouges pour
+s'élever à la hauteur de sa bonne fortune,--il s'est gargarisé avec les
+tirades les plus sentimentales de ses rôles les plus passionnés.--C'est
+à la fois Ergaste, Valère et Clitandre.
+
+Il arrive. On lui ouvre; il est introduit dans un boudoir où brûle une
+lampe--appelée à faire pendant à celle dont André Chénier parle dans
+l'une de ses plus voluptueuses élégies.--On l'attendait.
+
+Mais, au même instant où l'heure du berger sonnait à un cadran
+voisin,--Ergaste--Clitandre--Valère--quitte les genoux de sa belle, et
+suspend un entretien si doux.--Pourquoi faire?
+
+Quand mademoiselle *** raconte cette histoire, elle a l'habitude de le
+donner à deviner en mille.--Et comme on n'ose pas deviner, elle apprend
+à ses auditeurs que:
+
+--C'était pour remonter sa montre.--Quant à ma passion, ajouta-t-elle,
+ce fut tout le contraire qui lui arriva.
+
+ * * * * *
+
+Mademoiselle B... est une personne si longue, que son coiffeur est
+obligé d'apporter une échelle pour la friser. Mademoiselle B..., qui
+aime ce qui est bon, tourmentait un poëte pour avoir un rôle, et lui
+faisait entendre par de claires minauderies qu'elle se montrerait
+reconnaissante. Le malheureux poëte, qui n'a pas de défense, accepte la
+transaction.
+
+--Comment! lui disait un ami, tu vas t'embarrasser de cette grande B...?
+
+--Elle ne me gênera pas, répondit le poëte, je lui ferai un noeud.
+
+ * * * * *
+
+En termes de coulisse, on appelle la famille _du four_ les rares
+spectateurs disséminés dans la salle d'un théâtre quand on y joue une
+pièce qui n'a pas de succès.--Depuis quelque temps, la famille _du four_
+se montrait très-assidue aux représentations des ouvrages de M***. Il y
+a un mois, il fit jouer une comédie, dont le résultat ne devait pas
+répondre aux espérances qu'il avait pu concevoir le jour de la première
+représentation.--Abusé cependant par un succès dont les fabricants
+entrent ordinairement dans la salle avec le public, M*** disait au
+foyer, en parlant de sa pièce: «Parbleu! voilà un petit ouvrage qui a
+la moitié d'un almanach dans le ventre.» Et il courut au prochain
+cabinet de lecture pour lire les _Petites Affiches_, et voir s'il n'y
+trouverait pas l'annonce d'une propriété avec parc, rivière, écurie et
+poissons rouges:--le tout n'excédant pas cent mille francs.
+
+À la seconde représentation de son ouvrage, le bordereau de recettes
+accusait un total aussi modeste que la fleur des champs. Ce soir-là,
+M*** renonça à l'acquisition du château et se borna à chercher une
+maison à la Villette, sans écurie, mais toujours avec poissons rouges.
+
+À la troisième représentation, la recette était devenue si maigre, qu'on
+aurait pu la prendre pour mademoiselle *** qui sert de modèle dans les
+cours d'ostéologie.
+
+M*** perdit de vue son projet de propriété à la Villette,--mais il
+n'abandonna point son idée de poissons rouges, et voici quel est le
+stratagéme ingénieux qu'il a employé pour faire monter les recettes de
+sa pièce:--importuné depuis longtemps par une foule de jeunes gens
+inédits qui lui adressent des manuscrits en sollicitant l'honneur de sa
+collaboration,--M*** a écrit à tous ces aspirants vaudevillistes la
+circulaire suivante:
+
+«Monsieur et cher collaborateur,
+
+«J'ai lu votre affaire.--Il y a du bon, beaucoup de bon. À nous
+deux nous en ferons du meilleur. Venez donc causer de cela ce
+soir;--je vous attendrai au théâtre de..., dans le foyer;
+excusez-moi si je ne vous envoie pas une place,--mais le public
+nous en refuse. Tout à vous. M***.»
+
+Les collaborateurs ont mordu à l'hameçon,--et M*** a eu au moins ses
+poissons rouges.
+
+ * * * * *
+
+Tout le monde connaît la paresse proverbiale du peintre C..., duquel on
+a dit qu'il devait être fils d'un lézard et d'une ligne horizontale.
+
+Un de ses amis, qui arrive de faire le tour du monde,--unissant le
+paradoxe à l'exagération des voyageurs, assurait qu'il avait traversé un
+pays où les jours avaient vingt-cinq heures.
+
+--Dis-moi bien vite où il se trouve,--que j'aille prendre mon passe-port
+et faire ma malle! s'écria C...
+
+--Toi si paresseux, tu ferais ce long voyage?
+
+--Eh! mon ami, sans doute, puisque ce serait pour aller dans une
+contrée où j'aurais par jour une heure de plus à ne rien faire.
+
+ * * * * *
+
+Le directeur d'un théâtre de vaudeville possède pour associé un Oriental
+qui a les manières et le langage des marchands de dattes et de pastilles
+du sérail.--On affirme même que c'est dans le commerce de ces denrées
+qu'il a acquis la fortune dont une grande partie a été placée dans
+l'entreprise dramatique en question.--Ce personnage est d'une avarice
+qui est une source perpétuelle de lazzis dans le foyer et les coulisses
+de son théâtre.--Quand on monte un ouvrage, il discute pendant des jours
+entiers les frais de chaque détail de mise en scène, et pleure
+littéralement en acquittant les factures.--C'est lui qui disait à un
+acteur ayant besoin de paraître sous deux costumes dans le même ouvrage:
+
+--La veste que vous portez au premier acte est très-richement doublée;
+vous la mettrez à l'envers dans le second acte, ça évitera les frais
+d'un autre habit.
+
+Un soir, l'entr'acte se prolongeait au-delà du temps convenu, à cause
+du retard que mettait la blanchisseuse du théâtre à apporter à
+l'excellent comique L... une chemise à jabot excentrique dont il avait
+besoin pour se costumer (ce genre de linge est fourni par
+l'administration). L'impatience du public commençait à se
+manifester.--Le marchand de dattes, comme on l'appelle, entre dans une
+violente colère en apprenant que c'était L... qui faisait retarder le
+lever du rideau, et, furieux, il monte à la loge de l'artiste en le
+menaçant de le mettre à l'amende s'il n'entre pas en scène
+sur-le-champ.--L... explique le cas où il se trouve, et fait comprendre
+à son sous-directeur qu'il peut abréger ce retard en envoyant acheter
+une chemise dans le passage des Panoramas.
+
+À cette proposition, la fureur du mahométan redouble,--mais soudainement
+il se calme:--une inspiration lui était venue, et, à la grande surprise
+de l'acteur, il ôte sa redingote, son gilet, ses bretelles, et, retirant
+le _dernier voile de la pudeur_, humide d'une transpiration résultant de
+l'inquiétude que lui donnait la seule idée de rendre la recette, il
+propose de prêter sa chemise à son pensionnaire.
+
+--Merci,--dit celui-ci en rejetant le vêtement tout mouillé,--vous êtes
+en sueur de ladrerie; j'aurais trop peur d'amasser votre mal.
+
+ * * * * *
+
+Mademoiselle Victorine C... est un mince et très-mince petit volume de
+lieux communs, richement relié par la générosité du prince russe Nicolas
+Tr... Ce grand, ou plutôt ce gras seigneur, ressemble à Lablache regardé
+au télescope; quand il voyage dans les chemins de fer, la moitié de sa
+personne est comptée comme colis.
+
+Dernièrement, mademoiselle C... fit une maladie qui la retint pendant
+quelques jours au lit.--Comme elle entrait en convalescence, une de ses
+amies vint la voir et s'informa de sa santé.
+
+--Oh! je vais beaucoup mieux, dit mademoiselle Victorine C...
+
+--Le temps est beau, il faut aller faire un tour en voiture.
+
+--Tu as raison, dit Victorine, je vais faire atteler: je ferai le tour
+du prince.
+
+ * * * * *
+
+M. Jules Janin est connu par tous ses confrères et tous les artistes
+pour son facile accueil et son humeur hospitalière,--On a dit
+quelquefois, en parlant de sa maison, que c'était celle du bon Dieu.--Il
+serait peut-être plus juste de dire qu'elle est celle d'un bon
+diable.--Tous ceux qui sont connus à Paris ont monté l'escalier du
+critique.--Mais ce sont particulièrement ceux qui désirent l'être qui en
+usent les marches.--L'écrivain concilie cependant les devoirs de
+l'hospitalité avec ceux du travail.--Son esprit se dédouble avec une
+prodigieuse facilité, et sait être en même temps dans la conversation et
+sur le papier où il écrit.--Janin a parié une fois qu'il raconterait
+tout haut la retraite des _Dix mille_ en même temps qu'il jouerait aux
+dominos d'une main et qu'il écrirait son feuilleton de l'autre;--et il a
+gagné son pari.--Mais, parmi les nombreuses visites qui l'obligent à
+mettre chaque semaine un nouveau cordon à sa sonnette, il en est souvent
+qui _manquent de gaieté_.--De ce nombre sont: les amours-propres
+dramatiques, froissés par un silence indulgent, ou irrités par l'éloge
+d'un rival ou d'une rivale;--les réputations microscopiques juchées sur
+des vanités hautes de cent coudées;--les gens qui, n'ayant jamais pu
+apprendre leur nom, même à des créanciers, vont le crier eux-mêmes dans
+les endroits qui possèdent un écho, pour avoir le plaisir de s'entendre
+appeler;--les auteurs qui désirent qu'on fasse mention de la naissance
+de leur _petit dernier_, et ceux-là mêmes qui oublient que la critique
+n'enregistre pas les enfants morts sur son état civil.--Et les oisifs,
+les inutiles, les diseurs de riens, qui vous usent votre temps, votre
+patience, qui entrent chez vous comme à la foire, et en ressortent ne
+laissant d'eux après eux que la boue de leurs souliers sur vos
+tapis,--une odeur d'ennui dans votre chambre--et du noir dans votre âme.
+
+Pour s'en préserver, ou tout au moins abréger les visites des mendiants
+de minutes, M. Janin a inventé un moyen simple, mais énergique. Ce moyen
+a des plumes jaunes et bleues, un bec crochu et un organe...
+irrésistible. Ce moyen n'est autre que son perroquet, personnage qui
+mériterait à lui seul une biographie.--Quelques ignorants prennent ce
+perroquet pour un oiseau, mais un savant métempsycosiste a découvert
+que c'était un ancien bénédictin espagnol.--Le fait est que ce
+merveilleux perroquet est un puits de science: il parle avec une sûreté
+extraordinaire toutes les langues mortes et vivantes; il parle même et
+comprend les langues nouvelles. Si un défaut passager de mémoire ne lui
+fait pas trouver à temps la citation dont il a besoin, M. Janin regarde
+son perroquet, qui la lui souffle sur-le-champ;--et il n'y a pas
+d'exemple qu'il ait fait jamais erreur.--En outre, bon juge comme son
+maître, et disant son avis net et franc à tout un chacun. Bref, un
+oiseau rare,--_avis rara_,--dirait-il lui-même de lui-même.--C'est cet
+animal intelligent dont M. Janin se sert pour mettre à la porte les gens
+qui lui inspirent justement l'idée de les jeter par la fenêtre.--Quand
+l'un deux prolonge sa visite au-delà du temps qu'un indifférent peut
+exiger de la politesse d'un homme qui n'aime pas à perdre le sien, M.
+Janin fait un signe à son perroquet. L'animal comprend. Il quitte
+aussitôt son perchoir, va se jucher sur la chaise du fâcheux, et, se
+mettant à jouer du bec, il fait de la charpie avec le collet de son
+habit, en même temps qu'il lui entonne à l'oreille une gamme de cris
+tellement assourdissants, que le personnage prend à la fois son chapeau
+et le parti de s'en aller.--S'il a l'audace hypocrite de féliciter M.
+Janin à propos de son oiseau, le critique pousse l'ironie jusqu'à
+proposer au fâcheux de lui en faire cadeau.
+
+ * * * * *
+
+Voici, à propos de la claque et des claqueurs, une anecdote qui s'est
+passée il y a une dizaine d'années dans un théâtre d'outre-Seine. On y
+représentait alors le premier ouvrage d'un romancier qui est devenu
+depuis un de nos plus féconds auteurs dramatiques. La pièce fit passer
+les ponts à tout Paris. Dans ce drame, les deux principaux rôles étaient
+remplis par deux artistes célèbres, qui avaient l'un et l'autre au moins
+autant d'amour-propre que de talent.--L'entrepreneur de succès
+subventionné par l'administration, voyant que le public se chargeait
+volontiers de faire sa besogne, s'était un peu ralenti de son zèle.--Il
+n'y avait plus d'ordre et de régularité dans le service des _entrées_ et
+des _sorties_.--Tantôt c'était l'acteur B... qui se plaignait qu'on lui
+avait coupé sa tirade par une salve trop précipitée.
+
+--Mon Dieu! que cette claque est insupportable! disait-il tous les soirs
+en rentrant au foyer...
+
+--Mon Dieu! quand donc les théâtres seront-ils désinfectés de cette
+engence? ajoutait madame D...
+
+Ennuyé de ces plaintes, le directeur prit un jour les deux artistes à
+part:
+
+--Vous êtes tous deux, leur dit-il, des talents de premier ordre.--Vous
+avez les sympathies du public, et il vous est pénible souvent, si j'en
+crois vos discours, de voir se mêler à l'enthousiasme que vous excitez
+les applaudissements d'une tourbe grossière.
+
+--Sans doute, fit B.
+
+--Certainement, ajouta madame D...
+
+--Eh bien, mes amis, soyez heureux... Vos voeux sont exaucés; il n'y aura
+plus d'autres _romains_ dans mon théâtre que ceux qui fonctionnent dans
+les tragédies que mon privilége m'autorise malheureusement à jouer.--La
+claque est supprimée.--C'est autant d'économisé.
+
+--Supprimée, la claque! fit B...
+
+--La claque supprimée! reprit madame D... À compter de quand?
+
+--À compter d'aujourd'hui même.--Allez vous habiller, et soyez sans
+crainte. Quand on lèvera le rideau, vous ne verrez que des payants dans
+la salle,--des purs, des sincères, et toute la gloire que vous
+recueillerez désormais sera en bonne monnaie.
+
+Après la fin du spectacle, les deux artistes remontèrent dans leurs
+loges,--sérieux et inquiets.--L'ère de l'enthousiasme sincère s'était
+mal inaugurée. Comme on dit en termes de coulisses, ils n'avaient
+_étrenné_ ni l'un ni l'autre. Cependant jamais B... ne s'était montré
+plus habile comédien.--Jamais il n'avait détaillé avec tant de soin et
+d'exactitude toutes les nuances variées de son rôle.
+
+Jamais madame D... n'avait été plus dramatique, plus passionnée.
+
+--Bah! dit B... à sa camarade, il ne faut pas se désespérer.--Nous avons
+une mauvaise salle aujourd'hui.--Voilà tout.--Demain, nous retrouverons
+notre vrai public, et alors...
+
+Mais le lendemain renouvelle la déception de la veille.--À peine les
+deux grands artistes recueillent-ils quelque maigre bravo aussitôt
+étouffé.
+
+Mais le surlendemain,--ah! le surlendemain,--à la première entrée en
+scène, B... fut accueilli par une salve,--modeste il est vrai,--mais
+bien comprise, bien dirigée, commençant là où il fallait et finissant de
+même.
+
+--Je disais bien qu'ils s'y mettraient, dit madame D... en entendant de
+la coulisse applaudir son camarade.
+
+Mais, à son grand étonnement, quand elle parut en scène à son tour,--la
+salle reste muette;--elle surprit bien des émotions, des larmes, mais de
+bravos, aucun...
+
+Elle ne dit rien, mais elle pensa davantage.
+
+Le quatrième jour, B... fut encore applaudi comme la veille; mais, quand
+madame D... parut, une salve plus sonore et mieux nourrie accueillit
+toutes ses entrées et toutes ses sorties et l'acclama jusqu'à la fin du
+spectacle.
+
+Quelques jours plus tard, le directeur fit cette remarque, que les gens
+qui applaudissaient l'acteur B... se disputaient dans le parterre avec
+ceux qui applaudissaient madame D..., et réciproquement.
+
+Il en tira facilement cette conclusion, que les deux premiers artistes
+subventionnaient à leurs frais,--et chacun de son côté,--une brigade
+d'enthousiasme, et que les deux groupes, se croyant rivaux, pensaient se
+montrer plus agréables à leur commettant en faisant de la contradiction
+systématique.
+
+Le soir même, le directeur appela ces deux artistes et leur tint à peu
+près ce langage:
+
+--Mes enfants, soyez heureux, la claque est rétablie.--Votre
+amour-propre légitime fera ses frais tous les soirs,--et votre bourse
+fera des économies.
+
+ * * * * *
+
+On a souvent entretenu le public des singularités plus ou moins
+singulières de quelques artistes et de quelques écrivains
+célèbres.--Voici une anecdote qu'on nous a citée tout récemment à propos
+de M. de Balzac,--dont les _manies_ pourraient former un recueil aussi
+volumineux qu'intéressant.--Un jour, le grand romancier invita une
+douzaine de ses amis à venir dîner dans cette fameuse maison des
+Jardies, bâtie sur les plans de M. de Balzac lui-même, qui, entre autres
+innovations, avait oublié l'escalier. Comme on allait passer dans la
+salle à manger, le maître de la maison, prenant une attitude désolée et
+contrite, s'excusa auprès de ses convives, auxquels la dureté des temps
+ne lui permettait d'offrir qu'une maigre cuisine, servie dans une
+modeste faïence, avec accompagnement de couverts d'étain. Comme tout le
+monde se récriait sur l'inutilité de ces excuses entre amis et entre
+artistes, on se mit à table, et pendant trois heures, Chevet, qui avait
+été mandé de Paris,--donna un somptueux démenti à l'humble préface de
+l'écrivain, en offrant à ses convives tous les chefs-d'oeuvre de son
+répertoire. Le repas achevé, les invités se répandirent dans le jardin,
+les uns réclamant des cigares, les autres des pipes et du tabac. À cette
+demande, le maître de la maison répondit par un sermon sur le funeste
+abus d'une substance malfaisante. Quel plaisir pouvait-on prendre à
+mâcher une plante amère, endormant les facultés de l'intelligence? etc.,
+etc. Un fort beau sermon in-octavo, qui n'amena cependant aucune
+conversion, comme beaucoup de sermons. Quand la compagnie se fut procuré
+de quoi fumer, une voix se leva pour demander des allumettes: nouveau
+recri et nouveau sermon de M. de Balzac. Comment pouvait-on supposer
+qu'il eût dans sa propriété de ces dangereuses inventions d'une chimie
+incendiaire? Et, là-dessus, l'auteur des _Parents pauvres_ entamait un
+paradoxe dans lequel il démontrait sérieusement que les allumettes
+chimiques, quotidiennement cause de sinistres relatés par les journaux,
+étaient répandues dans le public par une bande de malfaiteurs qui
+avaient pour but la destruction de la propriété immobilière. Bref, il
+n'avait pas d'allumettes, il n'en aurait jamais chez lui! Au milieu de
+cette improvisation plaisante, un de ses amis s'était échappé, fouillant
+tous les coins et recoins de la maison, pour tâcher d'allumer son
+cigare. Comme il bouleversait la cuisine, en ouvrant le tiroir d'une
+table, la première chose qu'il aperçut, ce fut une magnifique
+argenterie, parfaitement gravée au chiffre de M. de Balzac.
+
+Le romancier, qui était coutumier de ces sortes de plaisanteries, ne
+perdait point contenance lorsque ces petits mensonges innocents étaient
+démasqués. Tout le monde connaît l'histoire du cheval qu'il croyait
+avoir donné à Jules Sandeau, et duquel il demandait des nouvelles chaque
+fois qu'il rencontrait son confrère.
+
+Quand son ami vint lui annoncer la découverte qu'il venait de faire
+dans sa cuisine, M. de Balzac entra dans un grand étonnement; puis,
+allant embrasser tous ses convives les uns après les autres, il les
+remercia avec effusion de lui avoir procuré cette heureuse surprise. Il
+souffrait cruellement d'être obligé de manger dans de l'étain, et sa
+reconnaissance était tellement persuasive, que, dans le nombre de ses
+invités, il y en eut qui se retirèrent convaincus que c'étaient
+positivement eux qui avaient dégagé le _service_ de leur confrère des
+mains d'un Gobseck. Quant à M. de Balzac, il n'en voulut pas démordre,
+et pendant longtemps il entretint toute la ville de ce beau trait de ses
+amis.
+
+ * * * * *
+
+M..., littérateur très-sérieux et qui réunissait, comme homme et comme
+écrivain, toutes les conditions qui font sanctionner par le public la
+promotion à la chevalerie de la Légion d'honneur, dut son ruban rouge au
+hasard, qui, par extraordinaire, se montra intelligent dans cette
+occasion; et voici l'anecdote, telle que M... la raconte lui-même:
+
+Dans la dernière année du dernier règne, M... se trouvait dans une ville
+de bains, où M. Duchâtel, alors ministre de l'intérieur, résidait depuis
+quelque temps avec sa famille. En villégiature, les relations se nouent
+vite, surtout entre personnes qui portent un nom connu. L'écrivain
+rencontra l'Excellence au salon de conversation; et le ministre, charmé
+d'avoir fait la connaissance d'un homme d'esprit, l'invita à venir aux
+soirées intimes qu'il donnait dans son salon à Vichy. M... y joua le
+whist de manière à se faire complimenter par le ministre, qui le voulait
+toujours avoir pour partenaire.
+
+L'année suivante, l'écrivain, qui n'avait jamais revu le ministre, avait
+un service à lui demander pour un ami. Il pensa qu'il n'y aurait pas
+d'indiscrétion à se présenter au ministère de l'intérieur, et que ses
+anciennes relations avec le portefeuille de la rue de Grenelle ne
+pourraient que lui être favorables. Il se rend à l'hôtel de
+l'Excellence; elle était absente. M..., qui s'était présenté à
+l'appartement particulier, laisse une carte au valet de chambre, et pour
+indiquer qu'il est venu lui-même, il fait une croix avec un crayon au
+lieu de la corner.
+
+Le soir, en rentrant, le ministre trouva la carte sur son bureau.
+
+--M...! M...! s'écria-t-il en se frappant le front comme pour se
+rappeler, je ne me souviens pas de ce nom-là! Que diable peut-il donc me
+vouloir?... Ah! bon! j'y suis maintenant, ajoute M. Duchâtel en
+apercevant la croix marquée au crayon au coin de la carte: c'est bientôt
+la fête du roi, et ce monsieur me rappelle que je lui ai promis de le
+faire décorer... Il fait bien d'y penser! Pour moi, je ne m'en souvenais
+plus.
+
+Trois jours après le 1er mai, M... lisait au _Moniteur_ sa promotion
+au grade de chevalier de la Légion d'honneur.
+
+ * * * * *
+
+Un admirateur passionné du talent joyeux d'une des meilleures servantes
+de Molière, s'étant aventuré un soir au petit théâtre Séraphin,
+rencontre l'artiste en contemplation devant les beautés du _Pont cassé_;
+c'était à l'époque où l'actrice se trouvait dans une situation
+intéressante.
+
+--Pourquoi donc êtes-vous venue ici? lui demanda le cavalier,
+très-surpris de cette rencontre.
+
+--Oh! ce n'est pas pour moi, répondit l'actrice en riant; c'est pour mon
+enfant.
+
+ * * * * *
+
+Une dame qui se chausse quelquefois d'outremer, et qui a fait
+représenter au profit des pauvres et de sa vanité des petites comédies
+de genre inutile, s'est acquis dans un certain monde une grande
+réputation d'esprit,--à peu près comme les révolutionnaires achetaient
+jadis les biens nationaux,--c'est-à-dire à bon marché.--Cette réputation
+lui vient de l'habitude qu'elle a de faire des _mots_; les mots, cette
+lèpre de la conversation moderne.--Faire des mots, tel semble être le
+but de son existence; c'est à quoi elle passe tous ses jours. Sa femme
+de chambre assure même qu'elle se relève la nuit pour se livrer à cet
+exercice.--Dès qu'elle a fait un mot, elle prend une voiture et court au
+galop le répéter à tous ses amis et connaissances, ou l'affiche sur la
+glace dans les foyers de théâtres; des amis complaisants le tirent à
+autant d'éditions que _l'Oncle Tom_.--Puis, quand le mot a couru tout
+Paris, afin que l'Europe n'en ignore, les familiers de cette charmante
+personne l'adressent aux gazettes étrangères, qui s'empressent de
+l'attribuer à M. de Metternich.--Seulement, comme un mot ne peut
+produire de l'effet qu'à la condition d'être placé en situation, comme
+on dit en termes de coulisses, mademoiselle *** a un compère dont les
+fonctions consistent à amener sur le tapis tel ou tel propos auquel le
+mot doit servir de réplique.--Ce confident est ordinairement un bon
+jeune homme, auteur de quelque petit proverbe inédit que la dame a
+promis de faire mettre en lumière.--Mademoiselle *** est aussi
+spirituelle que bonne camarade: quand ses mots ont servi plusieurs fois
+ou quand ils ne produisent pas d'effet, elle en fait cadeau à ses
+amies.--Une personne qui n'avait pas l'honneur de connaître mademoiselle
+***, et qui avait le plus vif désir de l'entendre causer, eut
+dernièrement l'occasion de dîner avec elle dans une réunion d'artistes
+et d'hommes de lettres.
+
+--Eh bien que dites-vous de cela? lui demanda un enthousiaste de la
+_mot_-nomanie.
+
+--Ma foi, répondit-il, mettez que je suis un Velche, ou que
+Mademoiselle *** n'était pas en train ce soir; mais son esprit et ses
+mots m'ont paru ressembler au fameux briquet et aux allumettes d'Arnal,
+dans la pièce des _Cabinets particuliers_.
+
+
+
+
+SILHOUETTES LITTÉRAIRES
+
+
+
+
+I
+
+
+
+
+LE MONSIEUR QUI S'OCCUPE DE LITTÉRATURE
+
+
+Le monsieur qui s'occupe de littérature est devenu depuis quelques
+années un type assez fréquent. On le rencontre un peu partout, mais
+particulièrement dans les lieux publics. Dans les cafés où se
+rassemblent les cabotins de la rampe et de la presse, tous les bons à
+rien faire, tous les bons à rien dire, toutes les paresses, toutes les
+impuissances, toutes les médiocrités, tous ceux qui donnent au public
+une si fâcheuse opinion de l'art auquel ils font semblant d'appartenir.
+Le monsieur qui s'occupe de littérature possède quelquefois une
+certaine aisance. Il est bien vêtu, et recherche la société des hommes
+de lettres avec autant de soin que les dames aux camélias en mettent à
+les éviter.
+
+On le supporte dans les compagnies lettrées parce qu'il est généralement
+poli, et surtout parce qu'il possède toute sorte de moyens ingénieux
+pour chatouiller les houppes sensibles de la vanité des uns et des
+autres. Il a des formules de louange appropriées spécialement au
+caractère du personnage auquel il s'adresse. Avec celui-ci, il joue la
+familiarité brutale qui s'exprime sans ambage; avec tel autre, il fera
+arriver son compliment par les sinuosités d'une périphrase habilement
+ménagée; avec celui-là, qui affecte l'indifférence ou le dédain en
+matière d'éloge, il trouvera, pour irriter cet amour-propre sincèrement
+ou faussement blasé, des expressions qui sont, pour ainsi dire la sauce
+anglaise de l'enthousiasme; avec un autre, il emploiera le système de la
+comparaison et lui dira, par exemple, à propos d'un roman récemment
+publié: «Mon cher, je ne puis vous dire que cela, c'est du Balzac
+_écrit_.» Comme il a fait une étude spéciale du coeur humain des gens de
+lettres, il a surtout remarqué que la meilleure manière de leur dire du
+bien d'eux-mêmes était de leur dire du mal des autres. Le Monsieur qui
+s'occupe de littérature aime à traiter les écrivains. Quand il en
+rencontre un de sa connaissance sur le boulevard, il l'emmène volontiers
+dîner, et choisit dans le restaurant la place où il sera le mieux en
+vue.
+
+Dans les théâtres, où il assiste à toutes les pièces nouvelles, il
+affecte de n'en suivre la représentation qu'avec indifférence. Il laisse
+échapper tout haut ses impressions par des demi-mots, des gestes qui
+attirent sur lui l'attention des voisins.--Si c'est une pièce historique
+que l'on représente, il signale les anachronismes. Si c'est un
+vaudeville, il se plaint du style.--Si c'est un drame, il dira que
+l'ouvrage manque de gaîté. S'il a amené un ami avec lui, il en fait un
+compère qui lui donnera la réplique, de manière à amener naturellement
+les révélations des mystères de coulisse. Il causera tout haut,
+émaillant sa conversation de noms propres et de mots qui ne le sont pas.
+Il affectera de lorgner les femmes en réputation, qui garnissent les
+avant-scènes et les premières loges, et il les saluera de manière à
+faire supposer qu'elles font partie de ses souvenirs ou de ses
+espérances.
+
+Pendant les entr'actes, il court du foyer aux corridors. Il va saluer
+le grand feuilleton qui promène dans les groupes l'obèse majesté de son
+omnipotence; il prend le bras du moyen feuilleton, et le félicite sur
+l'article qu'il a fait le dernier lundi. Il appelle le petit feuilleton
+par son nom de baptême, et le complimente sur l'article qu'il fera lundi
+prochain. Le monsieur qui s'occupe de littérature va dans le monde, où
+il a beaucoup de succès, et se donne une grande importance C'est là
+qu'il est roi, c'est là qu'il triomphe. Dès qu'il paraît, on l'entoure;
+il devient le centre de la curiosité: si une personne étrangère témoin
+de l'empressement qui l'accueille, s'informe pour savoir qui il est, la
+maîtresse de la maison répond avec orgueil:--C'est monsieur un tel, un
+de mes familiers, un homme charmant, il s'occupe de littérature. Quand
+il a bien examiné l'assemblée, et qu'il est convaincu qu'il ne court
+aucun risque d'être démenti, le personnage amène alors dans la causerie
+une habile transition pour mettre la littérature sur le tapis.
+
+Une fois qu'il a abordé ce sujet, on ne peut plus le lui faire
+abandonner, ou bien alors c'est un travail aussi difficile que de faire
+quitter le piano à un pianiste qui s'est fait prier pour s'y mettre, et
+ils se font tous prier.--Roman, théâtre, critique, il a tout vu, tout
+lu. Il est même dans le secret des ouvrages inédits--il assistait le
+matin à la lecture intime du roman de notre célèbre romancier.... Il y a
+surtout un chapitre magnifique sur _ceci_, un passage admirable sur
+_cela_. Il a été le seul qui ait osé faire quelques observations. Il a
+remarqué qu'il y avait trop de citations latines dans l'ouvrage, de
+façon que cela le faisait plutôt ressembler à un roman en latin, dans
+lequel il y aurait trop de citations _françaises_.--Il a aussi observé
+une ou deux erreurs historiques, et relevé deux vices grammaticaux: en
+faisant ces corrections, il a même fait jaillir une tache d'encre sur la
+manchette de sa chemise--et ce disant, il retourne son parement, dégage
+sa manche et fait voir la tache.--Tout le monde se lève dans le salon
+pour regarder la tache; les personnes qui sont trop éloignées montent
+sur les chaises.
+
+Dans la journée, il a été à la répétition générale de la pièce des
+Français,--Il s'est disputé avec l'auteur, qui ne voulait pas consentir
+à faire les coupures qu'il lui indiquait.--Il lui a pris son manuscrit
+de force et l'a emporté chez lui pour faire des changements.--Il faudra
+qu'il passe la nuit à ce travail; mais enfin il faut bien obliger _un
+confrère_.--Il y a surtout la scène cinquième du quatrième acte; il
+craint d'être obligé de la recommencer entièrement.--Notez bien qu'il
+n'y a pas un mot de vrai dans tout ce qu'il dit.--La tache d'encre était
+préméditée, sa répétition, les changements, les coupures, il a entendu
+raconter cela dans la journée et s'attribue le rôle actif qu'un autre a
+ou n'a pas joué. En si beau chemin, on ne s'arrête pas.--Tout à l'heure,
+en sortant d'une première, il a rencontré le critique ***, qui n'avait
+pas assisté à la représentation; celui-ci l'a prié de lui faire une
+centaine de lignes pour son feuilleton.--Il a bien envie de l'envoyer
+promener.--_Chose_ a pris depuis quelque temps la fâcheuse habitude de
+le charger de ses corvées.--Cependant, il ne peut refuser ce service à
+un ami avec qui il est à _tu_ et à _toi_.--D'abord, il profitera de
+l'occasion pour être agréable à Eugène, avec qui il a deux
+opéras-comiques en train; c'est de Scribe qu'il veut parler.
+
+En passant, il saluera mademoiselle *** qui a la mauvaise habitude de
+vouloir jouer tous ses rôles en costume Louis XV, sous prétexte que la
+poudre lui va bien, et il glissera en même temps un mot d'éloge à la
+petite J... qui a été charmante pour lui au souper de madame O... où
+M... a tiré un feu d'artifice d'esprit étourdissant. Quand le Monsieur
+qui s'occupe de littérature a bavardé pendant deux heures, il s'excuse
+auprès de la compagnie d'avoir aussi longtemps causé boutique, et fait
+semblant de vouloir passer à un autre motif de conversation.--Les dames
+se mettent à causer chiffons, les hommes Bourse ou politique. Mais, tout
+à coup, le monsieur qui s'occupe de littérature tire son mouchoir de
+poche et pousse un cri d'étonnement--Qu'est-ce donc? qu'y
+a-t-il?--Parbleu! s'écrie le monsieur, c'est ce farceur de Dumas, qui
+est monté chez moi tantôt, et qui m'a encore laissé son mouchoir en
+place du mien,--il n'en fait jamais d'autres; c'est le onzième qu'il me
+change ainsi.--Tout le monde veut voir le mouchoir du célèbre
+romancier.--Il y a même des fanatiques, qui souhaiteraient se moucher
+dedans.--Grâce à ce mouchoir, prémédité comme la tache d'encre, la
+conversation a été reprise à propos de littérature, et le monsieur qui
+s'en occupe continue à être le lion de la soirée.
+
+Au demeurant, c'est là un personnage inoffensif; car cette manie n'est
+qu'un des innocents déguisements que peut prendre la vanité d'un homme
+désoeuvré.--Mais il arrive presque toujours un moment où le monsieur qui
+s'occupe de littérature désire que la littérature s'occupe de lui.--De
+passif qu'il était jusque-là, il essaie de devenir actif.--il ne se
+borne pas à écrire un sonnet acrostiche sur la première page d'un album
+neuf, comme cela est en usage depuis qu'il y a des albums.--Il se met un
+jour à faire de la copie, et en poursuit l'impression avec une activité
+à nulle autre pareille.--Moyennant finances, il trouve un libraire qui
+consent à lui imprimer un volume, en tête duquel le monsieur qui
+s'occupe de littérature met une préface qui commence invariablement par
+ces mots: «Cédant aux nombreuses sollicitations de quelques amis d'un
+goût sûr et approuvé, l'auteur de ce volume se présente pour la première
+fois devant le public, etc., etc.»--Ici, le personnage devient nuisible
+et dangereux.--Ce n'est plus le monsieur qui s'occupe de littérature,
+c'est l'homme de lettres amateur,--désigné quelquefois plus communément
+et plus justement, sous le nom de Charançon de lettres.
+
+
+
+
+II
+
+
+
+
+LE CHARANÇON
+
+
+Pareil à l'insecte qui ronge les récoltes, il s'introduit dans la
+littérature pour y causer des ravages.
+
+On ne sait comment, il arrive on ne sait d'où.
+
+Pour unique mise de fonds, il apporte l'aplomb, qui est l'audace des
+sots, et la mémoire, qui est la science des ignorants; non pas, grand
+Dieu! qu'il remarque ce qu'il voit ou ce qu'il entend dire, ce serait
+alors de l'observation; il surmoule les observations des autres. C'est
+le Charançon qui a le premier pratiqué le pastiche, car il est incapable
+de rien inventer qui soit marqué à son propre coin, fût-ce même une
+sottise.
+
+Les admirations vivement senties entraînent quelquefois les esprits les
+mieux doués et les talents les plus individuels à l'imitation des oeuvres
+qui répondent plus particulièrement à leurs sympathies: mais dans ces
+cas, la copie devient alors une façon de glorifier le modèle.
+
+Le Charançon imite grossièrement, maladroitement; son pastiche n'est pas
+une copie, c'est une caricature. Ces difformes parodies ressemblent à
+leurs modèles, comme ressemblent aux oeuvres d'art les odieux plâtres,
+colportés sur les quais et les boulevards par les Piémontais, pendant la
+morte saison de la fumisterie.
+
+Toutes les comparaisons qui pourraient peindre l'activité, la souplesse,
+la ruse, l'insistance, la servilité ne suffiraient pas à donner une idée
+complète de tout le mal que le Charançon se donne pour arriver à se
+produire, n'importe où, n'importe comment. Pour accélérer ses débuts il
+possède, d'ailleurs des facilités qui manquent quelquefois aux hommes de
+lettres véritables,--il a des relations.
+
+Les relations sont les escaliers par lesquels, dans toutes les
+conditions, on arrive, sans se donner trop de mal, à atteindre les
+étages supérieurs.
+
+En littérature particulièrement, les relations servent les personnes au
+préjudice de l'art.
+
+Les relations s'imposent ou se sollicitent.
+
+Dans le premier cas, elles sont honorables et ne peuvent que flatter
+l'amour-propre.
+
+Dans le second cas, elles humilient.--Un homme qui a le sentiment de sa
+valeur souffrira péniblement si, pour la constater, il a besoin de
+requérir l'appui des imbéciles ou des niais, qui sont une force comme
+toute majorité.
+
+Le Charançon est invulnérable de ce côté; son amour-propre, habillé de
+toile imperméable, peut impunément recevoir toutes les averses de dédain
+qui pleuvent sur lui. Grâce à ses relations, il entre dans la
+littérature comme les gens qui arrivent en retard à la porte d'un
+théâtre, rompent avec violence la queue formée, et se mettent à la tête,
+de façon à pénétrer les premiers dans la salle, sans avoir eu les ennuis
+de l'attente.
+
+Par exemple, madame une telle l'aura un soir recommandé à monsieur un
+tel, qui aura parlé à celui-ci, qui l'aura présenté à celui-là, et un
+beau matin on lui aura dit dans un journal:--apportez-nous quelque
+chose.
+
+Le Charançon ne se le fait pas dire deux fois: dès le lendemain, il
+arrive avec son article dans la main, et il court avertir ses amis et
+connaissances qu'il va écrire dans tel on tel journal. On a vu souvent
+des travaux d'hommes de lettres sérieux rester longtemps dans les
+cartons de la rédaction, mais la _copie_ du Charançon n'y fait jamais
+long séjour.
+
+Dès qu'on a commis l'imprudence de lui recevoir quelque chose, il ne
+quitte pas les bureaux. Du matin au soir, il surveille et presse son
+insertion. Pour se débarrasser de ses intolérables persécutions, on lui
+annonce un beau jour que son article est à l'imprimerie.
+
+Ce jour-là, si vous le rencontrez dans la rue, il vous abordera pour
+vous laisser aussitôt en criant: «Pardon si je vous quitte aussi vite,
+mais il faut que j'aille corriger mes épreuves.»
+
+Voyez-le entrer à l'imprimerie: quel air affairé, quelle importance il
+se donne; demandez au compositeur ce qu'il pense des Charançons de
+lettres quand ils viennent corriger leur premier article; demandez au
+prote, qu'ils assomment de leurs recommandations saugrenues.
+
+--Prenez bien garde à cet alinéa; il est de la dernière
+importance;--remarquez bien ce changement,--n'allez pas oublier cette
+parenthèse,--et ceci,--et cela,--et leur nom qu'ils ne trouvent jamais
+assez gros!
+
+Enfin le jour de la publication arrive: le Charançon n'a pas dormi; dès
+le matin, il est dans la rue, guettant l'ouverture des cabinets
+littéraires.
+
+Voyez-vous ce monsieur qui tient un journal dans ses mains qui
+tremblent?--Voyez-vous ses yeux grands ouverts, sa bouche grande ouverte
+aussi?--- C'est un Charançon qui lit son premier article imprimé! Tout à
+coup il devient pâle, la sueur mouille son visage, il frappe du poing.
+Il vient de découvrir un bourdon ou une coquille; il court au journal;
+il entre dans les bureaux comme un ouragan; il se plaint avec violence.
+
+On a dénaturé son article, on compromet sa réputation, etc., etc., etc.
+S'il ne se retenait pas, il imiterait, dans son désespoir, ce poëte
+italien qui se suicida à cause d'une virgule changée de place dans la
+composition d'un de ses livres. Pour une lettre retournée, le Charançon
+exigerait volontiers qu'on recommençât le tirage du numéro.
+
+Il se calme cependant, sur la promesse d'un _erratum_. Et, prenant
+autant d'exemplaires que peuvent en contenir ses poches, il en va faire
+la distribution dans la ville.
+
+Le soir, il parcourt les cafés. Chaque fois qu'un consommateur demande
+le journal où il se trouve imprimé, il suit des yeux les mouvements de
+son visage pendant sa lecture, et si elle ne se continue pas jusqu'à la
+colonne où se trouve son article, il ne peut cacher son dépit.
+
+Du jour où le Charançon a eu un article imprimé, ce ne sont plus des
+talons qu'il a à ses souliers, ce sont des piédestaux.
+
+Dès qu'il a constaté son existence par une première publication, il
+utilise ce précédent pour se faire comprendre parmi les collaborateurs
+des feuilles éphémères destinées à mourir du CROUP littéraire à l'âge de
+deux ou trois numéros. Dans ces journaux qui ne font que s'entr'ouvrir,
+le caissier demeure, pour les rédacteurs, constamment caché dans les
+nuages de l'incognito le plus épais.
+
+Mais le Charançon, qui travaille seulement pour la gloire, ne demande
+pas d'abord à être payé.
+
+Un Charançon, qui faisait valoir cette raison, comprise du rédacteur en
+chef d'un journal qui rétribue largement ses écrivains, en reçut cette
+réponse:
+
+--Monsieur, mon journal n'est pas assez riche pour se permettre d'avoir
+de la rédaction gratis; adressez-vous aux publications qui peuvent se
+procurer le luxe de se passer de public.
+
+Peu à peu cependant, à force d'intrigue, à force de se remuer, le
+Charançon finit par acquérir ce qu'on pourrait appeler une réputation de
+prospectus.
+
+Il a fourré l'annonce de ses ouvrages dans tous les _spécimens_. Il se
+montre plus exigeant, il croit à son avenir, et il parvient même à y
+faire croire quelques autres.
+
+Le jour où il a fait imprimer quatre cents lignes, il les collectionne
+et les offre à la Société des gens de lettres, avec une demande de
+réception dans son sein.--S'il est reçu, il se hâte de faire graver des
+cartes, sur lesquelles il ajoute après son nom:
+
+_Membre de la Société des gens de lettres._
+
+
+
+
+III
+
+
+
+
+LE RÉDACTEUR POUR TOUT FAIRE
+
+
+Il existe, à Paris, un grand nombre de ménages peu fortunés, où l'on
+prend une bonne pour tout faire. Les servantes qui acceptent ces
+conditions sont ordinairement des disciples anonymes de M. Cousin, car
+leur engagement les oblige à pratiquer l'éclectisme le plus étendu.
+
+La servante pour tout faire fait d'abord le ménage et tout ce qui se
+rattache à cette occupation:
+
+Elle fait la cuisine;
+
+Elle fait les commissions;
+
+Elle fait la lessive et le repassage;
+
+Elle fait les corsets et les robes de Madame;
+
+Elle fait les gilets et les culottes de Monsieur.
+
+Et quelquefois même, s'il y a un nouveau-né dans la maison, on essaye de
+l'utiliser comme nourrice.
+
+Dire qu'elle excelle dans sa multiple besogne, je n'oserais pas
+l'affirmer.
+
+Elle reçoit ordinairement de quinze à vingt-cinq francs par mois, et
+elle est nourrie.
+
+Il existe, de même, à Paris, des journaux peu riches--pauvreté n'est pas
+vice--ou n'ayant pas le moyen de subventionner un spécialiste pour
+chacune des matières que sa feuille est appelée à traiter, le
+propriétaire prend un rédacteur pour tout faire.
+
+C'est ordinairement un homme de lettres, bachelier comme Lindor, et qui
+s'est essayé tour à tour dans tous les genres de littérature, sans
+avoir positivement réussi dans aucun.
+
+Ces diverses tentatives, dans lesquelles il a échoué isolément, ne l'ont
+point découragé. Il met en pratique la devise affirmant que l'union fait
+la force. Et, n'ayant pas été heureux dans les spécialités, il brûle un
+cierge à M. Cousin, et se dévoue à l'éclectisme.
+
+C'est alors qu'il accepte les fonctions de rédacteur pour tout faire, et
+il fait tout en effet, sans hésitation et sans balancier.
+
+Il fait du roman et de la nouvelle.
+
+Il fait des comptes-rendus:
+
+Dramatiques,
+
+Lyriques,
+
+Scientifiques,
+
+Académiques.
+
+Il fait des chroniques:
+
+Parisiennes,
+
+Provinciales,
+
+Étrangères.
+
+Il parle également et à volonté;
+
+Médecine,
+
+Usine,
+
+Cuisine.
+
+Il parle chemins de fer,
+
+Religion,
+
+Industrie,
+
+Modes,
+
+Libre-échange.
+
+Il rédige le premier-Paris,
+
+Le filet,
+
+L'entre-filet,
+
+L'annonce,
+
+La réclame.
+
+Et il compose pour chaque numéro:
+
+Des logogriphes,
+
+Des charades,
+
+Des rébus
+
+Et des calembours.
+
+Quelquefois même, c'est lui qui dessine la vignette du journal--et c'est
+encore lui qui la grave.
+
+Enfin, c'est un véritable touche-à-tout.
+
+Il touche même quelquefois des appointements qui varient de 70 à 125
+francs par moi--il n'est ni nourri, ni couché, ni blanchi; il ne reçoit
+d'étrennes que lorsqu'il songe à s'en donner.
+
+Mais il est en même temps son rédacteur en chef et sa rédaction.
+
+Ce qui l'oblige à être très-respectueux envers lui-même.
+
+À se céder le pas quand il entre ou sort de son bureau.
+
+À se saluer quand il se rencontre,
+
+Et à se déposer sa carte le jour de l'an.
+
+Mais, en revanche, il possède le droit:
+
+De recevoir tous ses articles, et de ne pas les faire attendre sur le
+marbre.
+
+De n'y jamais faire de coupures,
+
+Et de les trouver également jolis.
+
+Tous les jours il va à la Bibliothèque, et y prend un picotin
+d'érudition, pour les besoins de la matière dont il aura à s'occuper
+dans son numéro.
+
+S'il est trop pressé, il fait faire sa besogne par un collaborateur à
+deux branches, qui lui sert également pour se rogner les ongles et
+moucher la chandelle.
+
+En qualité de rédacteur en chef, il est de toutes les _premières_, et
+siège aux stalles de la critique. Comme son journal ne possède qu'une
+influence relative, il arrive quelquefois que les administrations lui
+adressent seulement des coupons de corridors ou de carreaux de loges,
+auquel cas, il va paisiblement voir la pièce au café, et en suit
+religieusement l'intrigue en jouant aux dominos.
+
+S'il a souvent le double blanc, c'est que la pièce est bonne; s'il a le
+double six, c'est que la pièce est mauvaise.
+
+Inventeur de ce critérium, il en indiqua fraternellement la commodité à
+un critique très-influent, qui n'attend qu'une occasion de lui prouver
+sa reconnaissance, en lui étant le plus confraternellement désagréable
+qu'il se pourra.
+
+Mais, bonne ou mauvaise, la critique du rédacteur pour tout faire est
+généralement obligeante: dire ou faire du mal lui serait pénible, ou
+même embarrassant. C'est la seule chose qu'il ne sache pas ou ne veuille
+pas faire. Sa plume est un outil, et jamais une arme.
+
+Quand il rencontre un confrère, il a toujours un mot aimable à lui dire
+à propos de ce qu'il a publié récemment. L'amabilité se retrouvera au
+bout de sa plume le jour où il se rassemblera autour de sa table de
+rédaction pour faire le journal. Le rédacteur pour tout faire semble
+posséder le don d'ubiquité,--il est partout en même temps;--il fait
+honnêtement et discrètement son métier, sans prétentions et sans bruit.
+
+Ce n'est pas cependant qu'il ne possède, comme tous les humains bien
+organisés, la petite dose d'amour-propre qui est nécessaire à l'homme
+pour vivre,--comme l'air et le soleil.
+
+Aussi, quand un abonné s'est fait inscrire dans la journée, il se serre
+la main à lui-même, et se dit, avec un légitime orgueil, en prenant un
+maintien et une voix de rédacteur en chef:
+
+--Votre dernier article a fait de l'effet.
+
+Et il a, en effet, différentes raisons pour être convaincu que c'est son
+article et pas celui d'un autre.
+
+Quand il a exercé ses fonctions pendant quelque temps, il tente de se
+constater à lui-même son influence, en essayant de faire engager sa
+maîtresse dans un petit théâtre.--Il réussit ordinairement.
+
+Quelquefois il songe à se marier,--et jamais à être de l'Académie.
+
+On ne lui connaît ni ennemi ni envieux.--Christophe-Colomb lui-même ne
+pourrait pas lui en découvrir un.
+
+
+
+
+IV
+
+
+
+
+LE CAUDATAIRE
+
+
+Comme son nom l'indique, ce personnage est celui qui tend à se coudre
+aux individualités, possédant, soit la célébrité, la réputation, ou même
+la simple notoriété.
+
+Cette sorte de sigisbéisme naît quelquefois de la sympathie que l'on
+éprouve pour les oeuvres d'un écrivain, et de l'attachement que vous
+inspire sa personne. Comme toute chose sincère, ce sentiment est alors
+honorable et mérite le respect, même dans ce que peut avoir d'outré,
+l'admiration _caniche_ du caudataire désintéressé.
+
+Le plus souvent aussi, ce n'est que l'exploitation réglée de l'orgueil
+légitime de ceux qui ont su se conquérir un nom, par la vanité ridicule
+de ceux qui ne _s'appellent pas_.
+
+Les millions en moins, le caudataire ressemble aux anciens rustauds de
+finance qui consentaient à vider l'humiliation à pleine tasse, et à
+verser les écus à plein sac, pour être aperçus du vulgaire, montant
+dans les carrosses des grands seigneurs. Le seul désir du caudataire est
+aussi de monter dans les carrosses de la renommée--ne fût-ce que par
+derrière.
+
+Les romanciers en vogue, les auteurs dramatiques, rois de la coulisse,
+les journalistes en puissance de feuilleton ont leurs caudataires, et
+particulièrement les coupe-toujours de la critique, qui débitent la
+galette et le flanc de la réclame.
+
+Le nombre des caudataires varie en proportion de la réputation ou de
+l'influence que peuvent exercer sur le public les célébrités des divers
+genres de littérature.
+
+Les fonctions du caudataire sont purement honorifiques, mais en revanche
+elles sont fatigantes.--Cependant c'est une charge très-courue. On ne
+l'obtient pas du premier coup. Il faut faire une espèce de stage avant
+de devenir titulaire.
+
+Plusieurs qualités sont requises pour être bon caudataire; comme au jeu
+des enfants: «Bonjour, maître, quel métier veux-tu être? Il faut,
+tire-li-faut d'abord n'être pas bon à autre chose, et avoir du temps à
+perdre.» Si le caudataire possède une opinion, il devra lui attacher
+une pierre au cou et la jeter dans l'endroit le plus profond de la
+Seine.
+
+Adopter en tout, et proclamer partout et toujours le système du maître
+qu'il veut suivre; avoir dans sa poche du drap de toutes les couleurs,
+afin de changer de cocarde littéraire en même temps que celui-ci.
+
+S'il possède un caractère irritable, il devra le tamponner de patience,
+s'il ne veut pas souffrir des ruades et rebuffades qui pourront résulter
+de la mauvaise humeur de l'homme célèbre, quand celui-ci aura éprouvé
+des désagréments familiers à son état.
+
+Renoncer à toute initiative en matière de jugement sur les productions
+des confrères, et attendre que le son se soit fait entendre pour faire
+écho.
+
+Assister à la conception et confection du roman, drame ou feuilleton du
+maître; entendre chapitre par chapitre, scène par scène, phrase par
+phrase, les vagissements de l'oeuvre nouvelle, la caresser au berceau du
+manuscrit, lui faire des risettes, lui offrir des morceaux de sucre ou
+des bonbons, et avoir pour elle tous les soins que demande un nouveau-né
+qui pousse sa première dent.
+
+Ne pas craindre de se coucher tard pour tenir compagnie au maître le
+soir, ni de se lever matin pour être le premier à lui apporter le
+bulletin de l'enthousiasme du public à propos de l'oeuvre récemment
+publiée; avoir de la mémoire pour se rappeler le nom des tièdes, afin
+qu'il leur soit marqué un mauvais point.--Au besoin, chercher querelle à
+l'un d'eux, et se battre en duel avec lui: Être complaisant et agile
+comme un lévrier ou un troisième collaborateur, qui fait les courses
+dans les vaudevilles (commissionnaire sans médaille.)
+
+Si le maître a la goutte, se plaindre de la sciatique; et, lorsqu'il est
+enrhumé du cerveau, se procurer une fluxion de poitrine.
+
+Voilà quelques-unes des charges, voici maintenant les avantages.
+
+Ils ne s'obtiennent que graduellement et suivant les principes d'une
+hiérarchie qui a ses lois.
+
+Il existe des caudataires autorisés à aborder dans les lieux publics
+l'homme célèbre qu'ils y rencontrent, à se promener avec lui bras dessus
+bras dessous sur le boulevard ou dans les foyers des spectacles,--à lui
+demander du feu pour allumer son cigare ou une place dans sa loge--ou ce
+qu'il compte faire prochainement.
+
+Ces avantages sont médiocres, ils se résument à faire dire par les gens
+qui vous rencontrent:
+
+--- Tiens! quel est donc ce monsieur qui se promène avec ***?
+
+Mais, pour quelques caudataires, cette simple remarque suffit. Il a été
+vu. Pour lui, l'homme célèbre joue le rôle d'un bec de gaz et lui prête
+sa lumière.
+
+Le second grade procure l'honneur d'une familiarité plus intime. Aussi
+l'homme célèbre abandonnera avec son caudataire les formules de
+politesse qui restent de la froideur dans les relations;--il sera avec
+lui fraternellement grossier et franchement mal appris. Seulement il lui
+permettra de l'accompagner partout, à la condition que, moralement,
+celui-ci aura le soin de rester quelques pas derrière lui.--Il ne se
+fâchera pas si le caudataire l'aborde quand il sera en compagnie; il
+commencera à lui donner son avis pour avoir une façon nouvelle de faire
+connaître le sien.--Il le brutalisera même en public, et le caudataire
+recueillera alors l'avantage d'entendre dire à côté de lui--quel est
+donc ce particulier que *** bourre comme ça?--ce ne peut être qu'un ami
+intime ou un domestique.
+
+Quand il aura franchi ces deux degrés, le caudataire arrivera enfin au
+comble de ses voeux. L'homme célèbre le fera grand d'Espagne littéraire,
+en lui accordant le droit de rester couvert devant lui. Il l'attachera à
+sa personne et le nommera caudataire de première classe, il le fera
+chevalier de ses ordres, et celui-ci aura ses entrées grandes et
+petites.
+
+Il possédera son rond de serviette à la table de l'homme célèbre. Sa
+vanité pourra se donner des indigestions de tutoiement. Il aura atteint
+le point culminant du favoritisme. Il fera partie du mobilier, et si le
+mobilier est vendu, on le vendra avec.
+
+Le caudataire intime obtiendra alors de temps en temps une mention dans
+un roman. On profilera sa silhouette dans une pièce, ou bien on lui
+jettera au bas de la colonne d'un feuilleton, un bout d'éloge banal,
+qu'on n'oserait offrir à personne, et qu'on lui mettra dans la main
+comme un sou démonétisé. Car, en réalité, l'homme célèbre peut accepter
+ce servilisme; mais, comme son caudataire ne possède aucun talent et
+aucune dignité, il professera bien souvent pour lui le sentiment, qui
+est précisément le revers de l'estime.
+
+
+
+
+V
+
+
+
+
+LES JÉRÉMIES
+
+
+Elle est nombreuse et s'augmente chaque jour cette insupportable famille
+des Jérémies littéraires, qui, traitant leur gueuserie et leur paresse
+en tout lieu, corbeaux du découragement, croassent leur plainte
+monotone.
+
+--Ô muse marâtre! s'écrie celui-ci.
+
+--Ô public crétin! ajoute celui-là.
+
+--Ô critique zoïle! hurle cet autre.
+
+Et si, par malheur, il vous arrive de tomber dans un de leurs conclaves,
+véritables clubs de harpies, vous aurez le mal de mer en les écoutant
+les uns et les autres parler de ceux qu'ils appellent leurs confrères,
+et qui sont parvenus à approcher de près ou de loin le but auquel ils se
+proposaient d'atteindre.
+
+--Prenez au hasard, dans le tas, le plus braillard d'entre ces
+convulsionnaires, mettez-le sur la sellette, et dites lui:
+
+--D'où viens-tu?
+
+--Qu'as-tu fait?
+
+--Que veux-tu?
+
+Pénétrez dans sa biographie,--l'histoire de l'un sera celle de tous.
+
+Le Jérémie est un fruit sec littéraire, et, le plus ordiremont,--il
+greffe sur l'impuissance, cette maladie honteuse de l'intelligence qu'on
+appelle l'envie.
+
+Pareil aux oisifs qui, pour occuper leur paresse, entrent dans le
+premier endroit dont ils trouvent la porte ouverte, il sera entré, un
+beau jour, dans la littérature par désoeuvrement.
+
+De vocation, il n'en a aucune.
+
+Il commence cette périlleuse lutte, sans plus d'émotion qu'il entamerait
+une partie de piquet. Son ignorance même devient pour lui un brevet
+d'outrecuidance.
+
+À peine consentirait-il, en manière de mise en train, à acheter une main
+de papier.
+
+L'oeuvre achevée, chose ordinairement sans forme et sans fond,--mannequin
+d'idée, grotesquement vêtu de loques de style ramassé sous les piliers
+des halles littéraires, il s'étonnera que le foetus ne marche pas tout
+seul, et il commencera à s'alarmer à propos, de l'indifférence coupable
+du siècle en matière de chef-d'oeuvre--inédit?
+
+Alors, montrant le poing au ciel, et montant sur toutes les tables
+d'estaminet pour insulter les astres, le Jérémie, entre la chope et la
+pipe, commencera à déplorer son malheureux sort de poëte.
+
+Avec des sons de mandoline enragée, il répétera toutes les vieilles
+rengaines auxquelles ont servi de type les trépas de Gilbert et de
+Malfilâtre--qui ont eu le malheur de rester les patrons des incompris
+qui ont toujours leurs noms à la bouche, et ne cessent de soupirer à
+propos de ces deux victimes de l'art:
+
+--Ô muse marâtre!
+
+Quelque âme charitable, se laissant prendre à cette comédie, consent
+quelquefois à patroner l'oeuvre du Jérémie et lui ouvre la voie de la
+publicité.
+
+Il arrive nécessairement ce qui devait arriver.
+
+Le public ne s'en préoccupe pas,--le chef-d'oeuvre n'est feuilleté que
+par le vent, qui court des bordées dans les nécropoles littéraires des
+quais.
+
+C'est alors que le Jérémie, qui se baissait à l'avance pour passer sous
+les arcs de triomphe dont il jalonnait son chemin, commence le second
+couplet de sa lamentation.
+
+--Ô public crétin!
+
+Quant à la presse, elle demeure silencieuse, ou, forcée par des
+sollicitations, elle détachera sur le nez de l'auteur une dédaigneuse
+pichenette.
+
+C'est alors que le Jérémie s'écriera par toute la ville, en agitant ses
+grands bras:
+
+--Ô critique zoïle!
+
+À compter de ce moment, le Jérémie n'a plus qu'une jouissance et qu'un
+bonheur dans le monde.
+
+Justement châtié dans sa vanité et dans son impuissance, s'il connaît un
+endroit où l'on travaille, il ira chaque jour y traîner son désoeuvrement
+découragé, et répéter de sa plus dolente voix:
+
+--À quoi bon se donner tant de mal? qui est-ce qui se préoccupe de l'art
+aujourd'hui? quel est le sort des poëtes dans une société où le veau
+d'or est roi? Souviens-toi de Gilbert, de Malfilâtre, et de tant
+d'autres,--sans me compter moi-même.
+
+Ô muse marâtre!
+
+Ô public crétin!
+
+Ô critique zoïle!
+
+
+
+
+VI
+
+
+
+
+UN SUCCÈS DE PREMIÈRE
+
+
+La scène se passe à la suite d'un de ces succès coups de foudre qui, dès
+la première soirée, signent à une oeuvre dramatique une feuille de route
+de cent cinquante ou deux cents représentations.
+
+Le rideau vient de se baisser; entre deux salves, on est venu proclamer
+le nom victorieux qui devra bientôt, selon l'expression du poëte,
+«voltiger aîlé sur la bouche des hommes.»
+
+La critique, qui s'en va bras dessus bras dessous, se reconduit dans la
+personne de ses membres, échangeant entre eux le mot d'ordre pour
+l'honorable conspiration de la louange unanime et méritée qui aboutira
+le lundi suivant. Du bourdon à l'humble clochette, chacun est heureux
+d'avoir à fournir une note à l'hosanna de l'enthousiasme.
+
+Sous le péristyle du théâtre, et dans l'attitude qu'on prête aux chevaux
+d'Hippolyte, les directeurs des théâtres rivaux supputent avec
+inquiétude le résultat arithmétique d'un succès qui se dispose à mettre
+pendant six mois les mains dans la poche du public, et qui menace de
+faire pendant si longtemps une rude saignée à leur bordereau quotidien.
+
+Derrière eux, les groupes d'auteurs échangent d'un air navré les propos
+les plus condoléants. On supposerait qu'ils viennent d'être frappés par
+un malheur commun. La rancune de celui-ci, s'accouplant avec
+l'impuissance de celui-là! le dernier four de l'un donnant le bras à la
+chute de l'autre, ils se retirent lentement, parlant tout bas, comme
+s'ils étaient honteux de s'entendre.
+
+Derrière eux vient la foule, qui se répand dans les rues, semant sur son
+passage mille rumeurs qui préparent le succès, et en colportent la
+nouvelle par toutes les voix, de l'_on dit_ sonore,--qui est la
+trompette de la moderne Renommée.
+
+Sur le théâtre, tout est sens dessus dessous.
+
+Les employés font des cabrioles de jubilation, et, parmi les trappes du
+plancher scénique, se livrent à la périlleuse gymnastique de
+l'enthousiasme.
+
+Les machinistes--_machinent_, pour embaumer le lendemain matin le réveil
+de l'auteur, un bouquet dans lequel on fera entrer tout le quai aux
+Fleurs.
+
+Le directeur a complètement perdu la tête.
+
+Dans un nuage d'or, il voit passer le plan figuratif de tous les
+châteaux qui battent réclame de leur situation et dépendances dans les
+colonnes des _Petites-Affiches_. Il embrasse l'auteur, il l'appelle son
+ami,--son sauveur.--Il s'arrache les cheveux de désespoir, parce qu'il
+n'a point songé à lui offrir une primé avant le succès.
+
+--Maintenant il serait trop tard.
+
+Pour récompenser cet oubli, il lui commande sur-le-champ un nouvel
+ouvrage, quitte à répondre, quand celui-ci l'apportera:
+
+--Mon cher ami, je suis désespéré; mais je n'ai pas de place. Songez
+donc que voilà 150 fois qu'on joue votre ouvrage.--J'espère que vous
+n'avez pas à vous plaindre de moi. Dieu merci j'ai assez fait mousser
+votre pièce. Il ne faut pas songer qu'à soi dans ce monde.--Je serais
+fort désolé qu'on pût dire que vous avez monopolisé mon théâtre.
+
+Il y en a même qui vous répondent tout simplement:
+
+--Votre succès m'a rendu un mauvais service.--Dès qu'ils sentent du
+lard dans un endroit, les rats y viennent; depuis que vous m'avez fait
+faire de l'argent, tous mes créanciers me tombent sur le dos.--Encore
+une affaire pareille, et je serai obligé de faire faillite.
+
+L'ingratitude, qui est l'indépendance du coeur, comme dit un impressario,
+est d'ailleurs une vertu directoriale, et il en est dans le nombre de
+ces messieurs dont c'est à proprement parler, la seule qualité.
+
+Les artistes qui ont contribué au succès de l'oeuvre, vont se visiter
+dans leur loge et se font mutuellement cadeau d'un petit piédestal.
+
+Pendant dix minutes, la conversation roule sur ces trois mots:
+
+Superbe, magnifique, admirable!
+
+Dans les corridors, tutoiement et embrassement général.
+
+Au milieu du foyer, l'auteur, appuyé contre la cheminée, déboutonne son
+frac devenu trop étroit pour contenir cette indigestion de gloire, et
+met intérieurement une rallonge aux félicitations que lui viennent
+offrir ses amis.
+
+Ceux-ci ont mis dans leur poche le crêpe qu'ils avaient apporté, dans la
+charitable intention de prendre le deuil de l'ouvrage en cas de
+décès.--D'aucuns même, les intimes, eussent sollicité l'honneur de tenir
+les cordons du poêle.
+
+Le bonheur forcé est si vif qu'on en voit qui changent de couleur.
+
+Celui-ci est vert-pomme,--celui-là rouge,--celui-là jaune comme un
+citron;--on dirait le spectre solaire de l'envie.
+
+Tous entourent le triomphateur et font de lui une espèce de Laocoon de
+l'amitié littéraire. Ils le serrent, l'enlacent, l'embrassent, gonflent
+son orgueil avec le gaz de l'hyperbole, et puis entre la parenthèse de
+deux caresses, répandent brusquement dans la joie en ébullition la
+goutte d'eau froide de la réticence, et par leurs critiques essaient de
+reprendre à deux mains ce que la louange avait donné d'une seule.
+
+Au milieu de ces hypocrites démonstrations, un bravo loyal résonne
+parfois, comme une pièce d'or dans un sac de jetons.
+
+Il est vrai que c'est justement celui-là qui n'est pas entendu ou pas
+écouté.
+
+En sortant du théâtre, l'auteur rencontre quelquefois deux ou trois de
+ses amis, qui s'excusent de n'avoir pas été le complimenter au foyer,
+sous le prétexte qu'ils se sont trouvés indisposés.
+
+Et, en effet, pendant la représentation, il était visible à tous les
+yeux qu'ils ne se sentaient pas bien.
+
+
+
+
+NOTES DE VOYAGE
+
+
+_À Monsieur Bourdin, rédacteur en chef du Figaro_.
+
+Tu te rappelles, mon cher ami, que le 22 juillet au soir, et au moment
+où je m'y attendais le moins, m'ayant rencontré sur le boulevard, tu
+m'as prié de prendre ta place parmi la députation des journalistes et
+chroniqueurs parisiens, invités par la Compagnie du chemin de fer du
+Nord à assister aux courses annuelles de Boulogne. Outre que j'ai
+toujours été partisan de l'imprévu, le nom de mes futurs compagnons de
+voyage m'a décidé à accepter ta proposition, et une demi-heure après
+t'avoir quitté, je me présentai à la portière du wagon-salon réservé à
+l'émigration littéraire.
+
+ * * * * *
+
+Chacun commençait à s'installer suivant ses habitudes de voyage; mais
+tous ces petits arrangements, où se révélaient naïvement l'instinct
+d'égoïsme du voyageur amoureux de ses aises, furent bientôt troublés par
+l'arrivée du retardataire et gigantesque Nadar.--Comme chacun le sait,
+Nadar est pourvu d'un appareil de locomotion qui lui permet de régler sa
+démarche sur le pas des Dieux. Aussi, en le voyant paraître, chacun se
+demande avec inquiétude où Nadar pourra mettre ses jambes.--En effet,
+ces deux colossales perpendiculaires importunent et bouleversent toutes
+les combinaisons d'angles et d'horizontalité. Pendant une demi-heure, on
+s'exerce inutilement à une sorte de jeu de patience, dont les membres
+des voyageurs sont les pièces.--On fait appel à la science.--Un prix de
+vingts-cinq cigares est offert à celui qui résoudra le difficile
+problème d'installer Nadar.--Les calculs scientifiques n'ayant pas
+abouti,--Nadar trouve un biais,--trois ou quatre de ses amis resteront
+debout dans le wagon;--de celle manière il pourra s'allonger à son
+aise.--La proposition est repoussée par ces messieurs, qui accusent
+Nadar d'abuser des droits que donne l'amitié.
+
+Nadar répond par cet axiome:
+
+--En wagon, il n'y a pas d'amis, il n'y a que des coins.
+
+Au moment de partir, un riche étranger, qui a entendu dire que notre
+wagon était habité par des journalistes parisiens, propose cinq mille
+francs pour faire le voyage dans notre société.--L'administration
+refuse. On se met en route. À la station de Breteuil, le convoi
+s'arrête, et nous sommes régalés d'une aubade d'un joueur d'orgue du
+pays, qui a déjà doté deux de ses filles avec ses recettes quotidiennes.
+Favorisé par l'administration, qui lui accorde ses entrées sur la voie
+au passage de tous les trains, cet instrumentiste est, dit-on, au mieux
+avec les employés supérieurs de la compagnie.--Dans ses fréquents
+voyages, M. de Rothschild ne manque jamais à s'arrêter à Breteuil, et
+gratifie du prix de la place qu'il occupe la sérénade nasillarde qui lui
+est donnée à son passage.
+
+Entre Breteuil et Amiens,--on essaye de dormir,--mais il n'y a pas
+moyen.
+
+_Amiens_. Vingt minutes d'arrêt.--La population altérée du wagon se
+précipite vers le buffet,--et y produit l'effet d'une éponge qui
+tomberait dans une fontaine.--Quelques pâtés de canards succèdent aux
+rafraîchissements.--On demande la carte,--et l'on apprend qu'elle a été
+payée cinq mille francs par le riche étranger du débarcadère, qui a
+voulu, à l'instar de François Ier, être une fois dans sa vie le
+restaurateur des lettres.
+
+La cloche du départ se fait entendre: on remonte en voiture,--et, à la
+liberté d'espace dont chacun jouit, on s'aperçoit qu'il
+manque--quelqu'un et quelque chose.--Ce quelqu'un et ce quelque
+chose,--c'est Nadar et ses jambes.--Tout le wagon entonne à l'unanimité,
+sur une musique vague, un hymne à l'indépendance, qui commence, comme
+tous les hymnes de ce genre, par ces paroles:
+
+/*[4]
+ «Libres du joug qui nous oppresse.»
+*/
+
+Cet enthousiasme est troublé par un double cri d'épouvante échappé à un
+des voyageurs, qui, en se penchant à la portière, vient d'apercevoir
+Nadar marchant sur la voie et suivant le train, au petit pas, en fumant
+son cigare.--Au premier _arrêt_,--il se fait ouvrir la portière, et se
+réallonge de nouveau d'un pôle à l'autre du wagon; le désordre se
+rétablit.
+
+_Abbeville_.--Lever du soleil,--salué par un choeur formidable de deux
+millions de canards qui barbottent dans les marais de la route.--S.....
+fait observer judicieusement que la présence de ces oiseaux n'est
+peut-être pas étrangère à l'industrie des pâtés, qui est une richesse de
+la contrée.--On ne lui dit pas le contraire.--L'heure de la justice
+semble à la fin venue.--Nadar vient d'épuiser sa provision de cigares,
+et se livre à l'emprunt;--on lui refuse:--il propose comme transaction
+de rester debout pendant tout le temps qu'il fumera.--Douze
+porte-cigares lui sont tendus.--Nadar se lève, tout le monde peut
+s'asseoir.
+
+Entre Abbeville et Boulogne, dont nous sommes encore éloignés d'une
+vingtaine de lieues, quelqu'un propose de charmer les dernières heures
+du voyage par un jeu quelconque. Ce voeu n'est pas plus tôt exprimé,
+qu'un sixain de cartes se trouve comme par miracle éparpillé sur la
+table.--La partie s'engage avec une fureur douce.--Nadar a la veine:
+dans un moment, il a cinq mille francs devant lui;--le ponte est
+intimidé;--*** se consulte et ne tient pas le coup, dans la crainte
+d'un refait. Tout à coup une voix qui sort du wagon voisin, et qu'on
+reconnaît pour celle du riche étranger, crie: Banco!--Nadar abat deux as
+de pique;--*** se félicite de sa prudence,--et le riche étranger, auquel
+on a notifié sa perte, envoie à Nadar, par un employé du train, une
+enveloppe _chargée_ sur laquelle il a écrit: _Enchanté d'avoir fait
+votre connaissance_. Tel est le dernier épisode de notre voyage.
+
+Quant aux courses où j'ai assisté, je t'avouerai que c'est un plaisir
+auquel je ne crois pas devoir être parfaitement initié.--S....., qui est
+passé maître en matière de sport, s'est donné beaucoup de mal pour m'en
+expliquer tous les termes et tous les usages. J'ai eu beau me mettre une
+carte au chapeau, je n'ai rien compris aux cérémonies du pesage, ni au
+jargon de ces petits gnomes, habillés en glaces panachées, qu'on appelle
+des jockeys, et qui n'ont d'autre industrie que d'être plus légers
+qu'une douzaine de bouchons. Un attelage de dix percherons traînant un
+bloc de dix à vingt mille kilogrammes, et faisant saillir leur robuste
+musculature sous l'effort, me paraît un spectacle plus intéressant que
+le plus merveilleux handicap. À l'issue du banquet qui nous a été
+offert à l'hôtel des Bains,--Et qui a clos cette journée
+hospitalière,--Nadar m'a appris qu'il partait pour Londres le soir même,
+et qu'il m'attachait à sa suite.--À toi donc, je t'écrirai de l'autre
+côté de la Manche.
+
+
+
+
+II
+
+
+Comme je te l'ai dit, mon cher ami, il est décidé que Nadar et moi nous
+partons pour Londres à la marée de deux heures. Étant très-fatigués de
+la journée de plaisir que nous avons passée à Boulogne, nous nous sommes
+rendus à minuit à bord de la _Panthère_ pour y choisir nos places.
+T'étonnerai-je beaucoup en te disant que Nadar cherche la
+meilleure?--Non!--Malheureusement il a été prévenu. Presque tous les
+voyageurs sont déjà embarqués et ont retenu les cadres les mieux
+disposés.--Je dois pour ma part me contenter d'une case inférieure, ce
+qui ne laisse pas d'être inquiétant lorsqu'on ignore les habitudes
+maritimes du passager qui vous servira de plafond.--Pendant que je
+m'installai dans le salon demi-réfectoire, demi-dortoir, du
+_chief-cabin_, plusieurs Anglais entourent la table à manger et s'y font
+servir les productions les plus variées de la race porcine. Un
+volumineux gentleman, qui semble moulé sur la corpulente nature de sir
+John Falstaff, se sistingue surtout parmi les convives par son appétit
+pantagruélique. Après avoir épuisé un fort tirage de sandwichs au
+jambon, cet insulaire, à la fois carnivore et frugivore, demande un
+melon, qu'il pèse et mange en deux bouchées comme il eût fait d'un
+abricot.--Je plaignais instinctivement le voyageur qui aurait la
+mauvaise chance de se trouver au-dessous de lui, lorsque je vis
+l'insulaire appeler deux garçons et se faire hisser dans le cadre
+au-dessus du mien.
+
+Mon superposé a-t-il le melon heureux? J'en doute, car voici le garçon
+qui commence la distribution des soucoupes sans tasses, et le locataire
+de l'entresol en réclame deux. Je commence à mal augurer de mon
+voisinage, et je propose diplomatiquement à Nadar de lui faire le
+sacrifice de mon rez-de-chaussée. Il refuse! Parmi les passagers, il
+s'en trouve qui font la traversée pour la première fois. Ils
+s'interrogent les uns les autres sur les précautions éprendre. Chacun
+dit la sienne.
+
+Celui-ci raconte qu'ayant l'habitude d'aller sur les chevaux de bois des
+Champs-Élysées, il ne sera pas incommodé.
+
+Celui-là a une provision de pastilles préservatrices.
+
+Un autre affirme qu'il faut fermer les yeux. Un autre qu'il faut au
+contraire les ouvrir et les tenir fixés sur le même point.
+
+Au même instant un grand mouvement se fait entendre sur le pont. La
+cloche sonne pour les retardataires. Une vibration lente et régulière
+ébranle toutes les parties du paquebot. Les palettes des roues se
+mettent en mouvement; le capitaine crie: _All right_. Nous sommes en
+route.
+
+Tout va bien tant que nous sommes dans le port. Mais au moment où nous
+franchissons la passe, quelques personnes commencent à se moucher, ce
+qui en mer comme au théâtre est un signe d'émotion. Un petit bonhomme de
+huit ans auquel un garçon vient d'apporter un ustensile de prévoyance
+demande à son père à quoi peut servir ce récipient.
+
+Son père le lui explique par une démonstration.
+
+Deux passagers qui se racontaient des histoires curieuses, afin de se
+distraire,--manquent mutuellement de mémoire.--Peu à peu leur récit
+devient pâle;--eux aussi.
+
+--Mon voisin de droite demande du thé.
+
+Mon voisin de gauche se mouche--trop tard.
+
+Nous prenons le large, et la _Panthère_, se croyant à Mabille, commence
+à chalouper.--Aussi l'usage de la porcelaine se répand-il assez
+généralement dans les masses.--Mon voisin d'en haut, qui s'était
+endormi, se réveille au moment où il rêvait qu'il venait de prendre une
+purgation.--Il demande à être monté sur le pont.
+
+Sauvé, mon Dieu!
+
+ * * * * *
+
+Au jour naissant, nous commençons à voir la côte anglaise surgir à
+l'horizon, comme une ligne blanche et mince. Une heure après, nous
+sommes à l'embouchure de la Tamise.
+
+La _Panthère_, en entrant dans des eaux plus calmes, reprend des allures
+pacifiques qui permettent aux passagers de réparer par le sommeil les
+fatigues de la nuit. Mais déjà on les invite à montre sur le pont, car
+c'est l'heure où, suivant les habitudes du bord, le dortoir masculin se
+transforme en salle à manger. Nadar, qui n'a pas encore faim et qui a
+encore sommeil, demande un délai et se l'accorde. Le bruit de la machine
+le gênant un peu pour se rendormir, il fait même prier le mécanicien de
+stopper. Malheureusement, le bruit de la mécanique empêche également le
+mécanicien d'entendre les ordres de Nadar, et le steamer continue sa
+route.--Cependant un flot de ladies et de miss affamées, dont le
+sybaritisme prolongé de Nadar retarde la réfection, se presse à la porte
+du _chief-cabin_, et hésitent à entrer en apprenant qu'un voyageur s'y
+trouve encore couché; une humble adresse est présentée à Nadar.--En
+apprenant qu'il fait attendre des dames,--il se lève spontanément, mû
+par le ressort national de la galanterie française.
+
+En une seconde, l'essaim affamé entoure la table, qui ploie déjà sous
+une montagne de nourriture et qu'arrosé un fleuve de thé. En une autre
+seconde, la montagne est aplanie et le fleuve est tari. Ce spectacle m'a
+rappelé les beaux travaux gastronomiques que j'ai vu quelquefois
+exécuter par M. Ch. Monselet. Les hommes succèdent aux femmes et ne le
+leur cèdent en rien. Je retrouve parmi eux le formidable insulaire dont
+le voisinage m'avait tant alarmé.--Son insuccès ne l'a pas fait renoncer
+à entreprendre une lutte nouvelle avec son indigeste adversaire; et,
+obstiné comme un plaideur qui a perdu son procès en instance,--il en
+appelle,--en se faisant servir un melon deux fois plus gros que celui de
+la veille.--Bien qu'il ait eu la précaution de tempérer, par une
+copieuse libation de sherrey, la dangereuse crudité du fruit de _nos
+vergers_, cette fois encore, la récidive ne lui est pas heureuse et son
+appel est rejeté.
+
+Cependant nous avions fait du chemin.--Déjà l'embouchure de la Tamise
+est franchie, et la _Panthère_ file comme une flèche entre les rives du
+large fleuve sillonné de nombreux bateaux pêcheurs qui rentrent dans les
+petits ports du voisinage.
+
+Le père du petit garçon dont j'ai déjà parlé, jaloux de faire briller
+les talents géographiques de son fils, l'arme d'une longue vue, et
+l'invite à désigner, au fur et à mesure que nous passerons devant,
+toutes les villes, ports, bourgs, villages et hameaux, ainsi qu'à faire
+connaître le chiffre exact de leur population, leur production spéciale
+et les faits historiques se rattachant à chacun d'eux. L'enfant, qui
+est en vacances, et pour qui cette fonction de cicérone équivaut à une
+rentrée en classe, montre d'abord peu de soumission aux désirs
+paternels, et commence, la mémoire un peu troublée, une explication qui
+n'est pas d'accord avec _Malte-Brun_. Quelques voyageurs, possédant des
+_Guides_, se permettent de relever quelques erreurs commises par le
+jeune collégien, entre autres celle qui place Dublin sur la
+Tamise.--Blessé dans son amour-propre, le père soutient l'opinion de son
+fils,--et celui-ci profite de la discussion pour aller se cacher
+derrière un panier de prunes, auquel il a remarqué une _fuite_ qu'il
+n'hésite pas à encourager.
+
+L'approche de Londres se fait sentir à chaque tour de roue. Nous en
+sommes encore éloignés de plusieurs lieues, et déjà la vapeur carbonique
+qui s'élève plane au-dessus de nous, et nous couvre de cette impalpable
+poussière qu'on appelle la _pluie sèche_. Il fait, au reste, un temps
+magnifique, et, comme il y a sans doute quelque fête aux environs, nous
+nous croisons à tout moment avec des bateaux à vapeur chargés d'une
+population endimanchée et joyeuse qui pousse en passant de vigoureux
+hurrahs. À la hauteur de Gravesend, le gouvernement anglais nous envoie
+à bord des ambassadeurs chargés de l'indiscrète mission de visiter nos
+bagages. Il faut déclarer, à la louange de la douane britannique,
+qu'elle ne ressemble pas à la nôtre. Le douanier français, à la
+frontière surtout, procède à la visite des malles avec la brutale
+impatience d'un mari jaloux qui fouille dans les tiroirs de sa femme
+pour y chercher les objets de contrebande conjugale.--L'employé de la
+douane anglaise, au contraire, visite, mais ne bouleverse pas.--Sa
+curiosité est minutieuse, mais polie.--Il aide les voyageurs à refermer
+leur malle, à reboucler leur valise, et s'il aperçoit dans un sac de
+nuit une chemise à laquelle il manque des boutons,--il s'offre
+volontiers de les recoudre.
+
+Pendant la visite de la douane, nous sommes arrivés à Greenwich, où se
+trouve le célèbre hôpital des invalides de la marine, et déjà commence à
+se dérouler le merveilleux spectacle qui a fait tant de fois comparer la
+Tamise à une forêt de mâts. J'aurais là une belle occasion de me livrer
+au dithyrambe, si c'était mon instrument. Mais tu ne m'as pas donné, mon
+cher ami, la mission de découvrir que l'Angleterre était la première
+nation maritime du globe. Je passe la main à un maître du genre
+descriptif intelligent. Si tu as quelques minutes à perdre ou plutôt à
+gagner, ouvre les _Caprices et Zig-Zags_ de Théophile Gautier, et tu y
+trouveras le tableau fidèle de la route de Greenwich à Londres, qui nous
+apparaît au premier détour de la rivière; il est certaines formules
+vulgaires qui, mieux que toutes les recherches du langage académique,
+excellent à exprimer certaines impressions.
+
+«J'ai reçu le coup de poing,» me disait un jour en se frappant la
+poitrine un ouvrier dont l'imagination venait d'être vivement frappée
+par un grand spectacle.--Cette figure brutale rend parfaitement la
+nature de l'étonnement que m'a causé la vue de cette ville, où le
+gigantesque paraît se multiplier lui-même. Moi aussi,--j'avais reçu le
+coup de poing.--Pendant qu'on jette les amarres, je cherche Nadar pour
+lui faire partager mon enthousiasme, et je le trouve à l'avant du bateau
+en conversation réglée avec une de ses connaissances, qu'il vient de
+voir passer à London-Bridge, auprès duquel nous sommes arrêtés.--Le
+débarquement s'opère, et nous voici sur le quai, où les pisteurs des
+hôtels français commencent à nous assaillir.--Leur loquacité et leur
+esprit de ruse restent pourtant bien loin de ce que j'ai vu à la
+descente du chemin de fer dans certaine ville du midi de la France.
+
+À Marseille, notamment, où un aubergiste, furieux de me voir suivre son
+concurrent, lui vida sur l'épaule un cornet rempli de punaises, qu'il me
+montra ensuite comme un échantillon de l'hospitalité que je
+rencontrerais à l'hôtel rival,--j'eus la bonhomie de me laisser prendre
+à cette supercherie, qui obtint le succès que son auteur en avait
+espéré, car il m'emmena triomphalement à son hôtellerie en me vantant la
+propreté qui y régnait.
+
+J'étais cependant à peine à table, que je vis grouiller sur la nappe
+deux ou trois insectes nocturnes, que je montrai à mon hôte, en lui
+reprochant son abus de confiance.
+
+--Monsieur, me répondit-il gravement, je ne puis nier qu'il y en ait
+quelques-unes ici, comme partout; mais si je leur tolère la salle à
+manger, je leur interdis la chambre à coucher. Monsieur peut être
+tranquille; il dormira bien.
+
+Nadar a jeté nos bagages dans un cab, et remet au cocher l'adresse d'un
+hôtel qui nous a été indiqué.
+
+Cette première course à travers les rues de Londres est quelque chose
+d'assez inquiétant, quand on en a peu l'habitude, car le cab est un
+véhicule enragé, auprès desquels nos coupés parisiens ne sont que des
+coches.
+
+Nous arrivons dans Leceister-square, où nous devons habiter, et, après
+quelques instants accordés à notre toilette,--nous nous lançons à pied
+dans les rues de Londres.
+
+--À propos, me demanda Nadar, sais-tu un peu d'anglais?
+
+--Je sais: _To be or not to be_.
+
+--Eh bien! je suis plus riche que toi; j'en sais une quinzaine de
+mots.--Nous les partagerons en frères.
+
+
+
+
+III
+
+
+Un journaliste français rencontrant à Londres un de ses compatriotes qui
+habite cette ville depuis longtemps, s'étonnait que celui-ci éprouvât
+encore de la difficulté à se faire comprendre.
+
+--Si tu savais comme ces gens-là ont la tête dure, lui répondit l'ami;
+voilà six ans que je vis avec eux et ils n'ont pas pu apprendre le
+français.
+
+Je regrette d'autant plus vivement cette lacune dans l'éducation de nos
+voisins d'outre-Manche, que Nadar m'a appris un anglais de fantaisie qui
+n'a pas cours à Londres: aussi je me trouve aussi embarrassé dans ce
+pays que pourrait l'être dans le nôtre un étranger qui aurait appris le
+français en lisant les faits divers de la _Patrie_.
+
+ * * * * *
+
+Je viens de rencontrer Lherminier, qui m'a conseillé d'acheter un
+dictionnaire de conversation franco-anglaise.--C'est un recueil de
+dialogues par demandes et par réponses, dans lequel, dit la préface,
+toutes les circonstances de la vie sont prévues, depuis les plus
+solennelles jusqu'aux plus familières.--Je remarque, en effet, des
+chapitres intitulés:--_Réception à la cour,--Audience du
+ministre,--Demande en mariage_. Malheureusement, le dictionnaire de
+conversation ressemble à ces instruments à vent dont il est impossible
+déjouer si on ne possède pas ça que les musiciens appellent
+l'_embouchure_. Or, l'embouchure d'une langue, c'est sa
+prononciation.--Et comme je n'ai pas l'embouchure de l'anglais,--la
+pantomime est encore ma meilleure ressource pour me faire comprendre.
+
+ * * * * *
+
+Si le _Dictionnaire de conversation_ a prévu les cas exceptionnels d'une
+réception royale, ou d'une audience ministérielle, soit dédain, soit
+oubli volontaire, il se montre moins prévoyant à propos des
+circonstances familières, et il en résulte quelquefois un certain
+embarras pour le voyageur. Aujourd'hui même me trouvant dans un des
+beaux quartiers de Londres, je désirais, pour dès motifs étrangers à la
+misanthropie d'Alceste, rencontrer un endroit écarté.--Ne connaissant
+pas les ressources du quartier dans lequel je me trouvais, j'abordai un
+_policeman_ avec l'intention de l'interroger. Mais ce fut inutilement
+que je cherchai la phrase dans mon dictionnaire. Sa pruderie restait
+muette sur cet article! Dans cette circonstance éminemment familière, la
+pantomime me parut un moyen de traduction trop expressif pour que
+j'osasse en faire usage avec le _policeman_ qui, d'ailleurs, me parut
+manquer d'initiative.
+
+Cependant, comme il y avait urgence, j'allai peut-être me risquer à
+braver le _no comit nuisance_, prohibitif inscrit sur la muraille,
+lorsque je fus soudainement retenu par un souvenir.--Quelques jours
+auparavant, j'avais vu à Paris un Anglais surpris par un sergent de
+ville au moment où il semblait lire de trop près les affiches de
+spectacle. Ignorant sans doute combien nos lois sont paternelles pour
+ces petits délits qui sont dans la nature, le délinquant parut frappé
+d'une invincible terreur, et je n'oublierai jamais l'accent avec lequel
+il demanda au sergent de ville «quel _siouplice_ lui était réservé?» Il
+ne fallut pas moins que le rappel de ce fait pour m'arrêter sur le bord
+d'une contravention dont les suites pouvaient être dangereuses.
+Heureusement que je rencontrai un compatriote qui m'emmena à
+Westminster, où se trouve un _office_ spécial.
+
+Si l'on en croit les statisticiens et la foule qui encombre incessamment
+tous les lieux publics où l'on débite de la boisson, la population de
+Londres est une éponge qui absorbe quotidiennement une quantité de
+liquide suffisante pour mettre à flot le _Great-Britain_, navire du port
+de dix mille billards.--Cependant il s'en faut que les conséquences
+naturelles de cette absorbtion prodigieuse aient été prévues dans une
+juste mesure. On pourrait croire, au contraire qu'il y a à Londres un
+parti pris de provoquer à la contravention, et que le _no comit
+nuisance_ est un piège tendu par le fisc.--On est quelquefois obligé de
+marcher pendant une heure avant de rencontrer un endroit où l'on puisse,
+à l'abri de la pruderie britannique, se livrer tranquillement à
+l'antithèse de la soif.--Encore ces refuges hospitaliers qui avoisinent
+les monuments sont tellement encombrés, que, pour être sûr d'y trouver
+une place, ce n'est pas imprudent de la prendre la veille en location.
+Si M. de Rambuteau eût été lord-maire, il est certain que cet état de
+chose l'eût frappé, et sans doute il aurait pensé à utiliser au profit
+de la population de Londres les nombreuses colonnes monumentales qui
+font ressembler cette ville à un immense jeu de quilles dont le dôme de
+Saint-Paul est la boule.
+
+ * * * * *
+
+J'ai vu tant de fois les monuments de Londres servir de décors au
+mélodrame, et j'éprouve si peu la nostalgie de l'Ambigu, de la Gaîté et
+de la Porte-Saint-Martin, que j'avais d'abord conçu le projet de ne
+point visiter les curiosités historiques de la ville. Mais, profitant de
+la circonstance qui m'avait attiré vers Westminster, j'ai réfléchi que
+je manquerais à tous mes devoirs de touriste si je n'entrais pas dans le
+vieil édifice où repose, parmi tant d'illustres personnages, le corps de
+l'immortel auteur de _Richard III_.
+
+ * * * * *
+
+En sortant de Westminster, mon compatriote, familier avec les curiosités
+de Londres, m'a amené dans le quartier des mouchoirs volés. Figure-toi
+la Cité des _Mystères de Paris_ restituée par un architecte ami du
+sombre et de la malpropreté. Le nom de ce quartier indique suffisamment
+l'industrie qu'on y exerce, et que les habitants ne songent même pas à
+dissimuler, car j'ai vu des enseignes où on lisait;
+
+ À LA RENOMMÉE DU POINT D'ANGLETERRE
+ UN TEL, RECELEUR,
+ _Tient tout ce qui concerne son état._
+
+Ce commerçant, recelait même un caisson aux armes royales, avec le _By
+appointement_ traditionnel, ce qui pourrait faire supposer qu'il était
+autorisé par le gouvernement. La maison la mieux fournie et la plus en
+vogue est l'ancienne maison Sheppard, traduite plusieurs fois devant les
+assises, et tout récemment par M. André de Goy. Au moment où je passais
+devant ses magasins, on opérait le déballage d'objets provenant de
+l'exposition de Manchester.
+
+De nombreux commis s'occupaient à préparer la mise en vente. Les uns
+effaçaient les initiales gravées sur les bijoux, les autres tondaient
+les chiens volés dans les parcs, pour en métamorphoser la race. J'ai vu
+devant mes yeux un superbe épagneul écossais, dont un ciseau ingénieux a
+fait en moins de cinq minutes, un _pointer_. Des femmes étaient
+particulièrement employées à démarquer les pièces de linge.--Et jamais
+vaudevilliste ayant besoin d'une idée ne fut plus habile à démarquer le
+sujet d'un livre et à faire un torchon avec de la dentelle.
+
+La vocation des Sheppard est tellement éternisée, qu'un jeune baby de
+quelques mois, qui était au sein de sa nourrice, a interrompu son
+repas pour venir me prendre mon mouchoir dans ma poche. Je dois au
+reste déclarer qu'on me proposa immédiatement d'entrer dans
+l'arrière-boutique,--où on me le rendrait,--moyennant dix pences.
+
+C'est dans ce quartier que s'élève le _Conservatoire des voleurs_.--Là,
+du matin au soir, une multitude de jeunes gens,--l'espoir de Newgate, se
+livrent à l'étude préparatoire de la distraction.--Les cours sont faits
+par d'habiles praticiens.--Il y a une chaire _de mouchoir_, une chaire
+_de montre_, une chaire _de bourse_.--Les expériences se font sur un
+mannequin à ressort,--Ce qui rend les études quelquefois
+très-dures,--c'est que le mannequin qui représente toujours un
+gentleman--est armé d'une canne, et au moindre faux mouvement de
+l'opérateur--le gentleman lève sa canne et la laisse retomber.--Un
+professeur d'ivresse simulée est attaché à l'établissement.--Il
+enseigne aux élèves--l'art du zigzag ingénieux--que le _pick-pocket_
+emploie dans les rues pour heurter les passants et les dévaliser.--Des
+professeurs de boxe et de gymnastique perfectionnent les aptitudes des
+élèves en leur apprenant l'art de ne pas se laisser prendre--ou
+pendre.--Le Conservatoire des voleurs de Londres est un des
+établissements les mieux tenus de l'Europe. Il y a chaque année un
+concours,--où assistent les directeurs de bandes qui ont besoin de
+renouveler leur troupe.
+
+Le dernier concours a mis en relief des sujets merveilleux qui pourront,
+avant peu, être appréciés par le public. On parle surtout d'un jeune
+homme qui peut voler une montre en dix-sept langues. Bien que ce
+concours ait été très animé, il était attristé par le jugement prononcé
+récemment contre le directeur du Conservatoire, arrêté dans le Strand au
+moment où il démontrait un coup difficile.--Il devrait être pendu le
+soir même.--C'est une perte.
+
+ * * * * *
+
+Au voleur!--mon cher Bourdin,--le compatriote qui me pilotait est un
+faux compatriote. C'est un ancien lauréat du Conservatoire qui
+_travaille_ les étrangers. Je lui avais inspiré quelque confiance, sans
+doute,--et, sans que je m'en sois aperçu, il a opéré dans mes poches un
+travail pneumatique qui a parfaitement réussi. Je n'ai pas même de quoi
+acheter un carnet pour recueillir mes observations. Adresse-moi, au plus
+vite, une lettre--chargée,--très chargée,--et surtout aie le soin
+d'écrire mon nom en gros caractères, car la poste française a
+l'ingénieuse habitude d'apposer son timbre sur cette partie principale
+de l'adresse.
+
+Chargée! très chargée!
+
+
+
+
+IV
+
+
+Te rappelles-tu, mon cher ami, de cette époque déjà lointaine où nous
+n'aurions pas pu, comme aujourd'hui, concourir au prix de cent mille
+francs, fondé par M. Lob, le Véron de la chimie capillaire.--Possédant
+déjà quelque teinture d'orthographe, nous collaborions avec une
+audacieuse activité à une feuille, où, par exception, notre prose était
+payée à raison de huit francs l'arpent,--ce qui mettait nos lignes au
+prix des poires d'Angleterre.--Le fondateur de ce journal, où, par
+prudence, on ne lisait jamais: _La suite à demain_, disparut un jour en
+nous devant plusieurs hectares de copie.--Nous commençâmes d'abord par
+nous arracher les cheveux,--distraction qui ne nous est plus
+permise,--puis nous prîmes en collaboration le parti de passer cette
+banqueroute aux profits et pertes.
+
+Cependant, trois mois après,--un samedi,--le dernier du carnaval, et
+comme nous regrettions avec mélancolie de ne pas pouvoir le _graisser_,
+on nous apporta une lettre dans laquelle nous étions convoqués, comme
+créancier du journal, à venir toucher 75% de notre créance.--Ah!
+conviens-en! jamais rentrée, même celle de Bouffé, ne fut plus
+heureuse.--Je t'ai rappelé cet épisode de notre jeunesse pour te faire
+comprendre la nature de l'émotion que j'ai éprouvée hier en recevant ta
+lettre _chargée_,--pas assez cependant, pour que je n'aie point pu
+l'emporter moi-même.--Il était temps,--je commençais à devenir aussi
+_gêneur_ pour les employés de la poste anglaise que peut l'être un
+débutant littéraire qui veut faire passer son premier feuilleton,--et tu
+sais si ça tient, ces bêtes-là!
+
+/*[4]
+ Mais puisque je retrouve un ami si fidèle,
+ Ma fortune va prendre une face nouvelle.
+*/
+
+J'ai cependant vu le moment où j'allais me trouver fort embarrassé pour
+faire traduire en argent anglais le souvenir de la patrie contenu dans
+ta lettre, non pas que les traducteurs manquent ici;--ils y sont même
+fort nombreux.--Mais c'était un samedi, et ce jour-là, dès quatre heures
+de l'après-midi, non-seulement tous les comptoirs de change, mais encore
+tous les magasins sont fermés.--J'allai chez un garçon de ma
+connaissance, qui tient dans le Strand le dépôt d'une grande maison
+parisienne, et je le priai de me donner la monnaie de mon billet.--Il
+m'ouvrit sa caisse,--un monument qui paraissant destiné à loger le
+Pérou, et qui cependant ne contenait qu'une somme contre laquelle le
+dernier mendiant de Londres n'aurait pas voulu troquer sa journée.--Si
+vous étiez venu cinq minutes plus tôt, me dit mon ami, j'avais dix
+mille francs en or. Mais je viens de les envoyer à la Banque. Il
+m'apprit alors que c'était une mesure de précaution adoptée par tous les
+commerçants de Londres.--À la fin de la journée, chacun d'eux, dans la
+crainte d'être volé, ne conserve chez lui que la somme indispensable à
+ses besoins, et envoie sa recette du jour passer la nuit à la banque de
+son quartier, d'où il la retire chaque matin.
+
+Frappé d'une non-valeur momentanée, mon billet de banque me devenait
+aussi inutile qu'un billet de l'Ambigu pourrait l'être à Londres--et
+même à Paris. Ce qui m'inquiétait surtout, c'est que j'étais à la veille
+d'un de ces dimanches anglais durant lesquels le tour du cadran semble
+plus long à faire que le tour du monde. Je fus heureusement sorti
+d'embarras par l'obligeance du docteur Verdé-Delisle, qui vient de
+mettre tout le monde médical en émoi, par la publication d'un livre
+contre la vaccine, à laquelle il attribue l'abâtardissement de la race
+moderne en Europe. Ce qu'il y a de singulier, c'est que le Docteur
+Delisle, qui est un révolutionnaire par conviction, est, avec Fonta, un
+des plus beaux grêlés de France.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui dimanche,--fidèle à ses traditions d'ennui dominical,--la
+ville s'est réveillée au milieu d'un brouillard mieux imité qu'au
+théâtre de la Porte-Saint-Martin.--C'est une sorte de brume opaque, où
+les bruits de la rue s'absorbent;--on sent, en marchant dans les rues,
+palpiter dans l'air, autour de soi, les grandes ailes de hibou du spleen
+britannique.--À aucun prix on ne pourrait, avant une heure de
+l'après-midi, se faire ouvrir une boutique, pas même celle d'un
+armurier, si l'on avait l'envie bien naturelle de se brûler la cervelle,
+ne fût-ce que pour faire un peu de bruit au milieu de ce silence. Toute
+la population de Londres émigre dans les environs; aussi, après les
+offices, tous les pauvres abandonnent-ils les églises pour se réunir aux
+stations de chemins de fer ou de bateaux vapeur.--Gavarni nous a initiés
+à ces types de gueuserie, où toutes les races soumises à la domination
+anglaise ont leurs représentants, depuis l'Irlandais, fils de la famine,
+jusqu'à l'Indien, fils du soleil.
+
+Nous avons été passer la journée à la campagne, qui est bien telle
+qu'on la représente dans les gravures de steeple-chase.--J'ai vu
+Richemond, où lord Ward avait, quelques jours auparavant, donné en
+l'honneur des beaux yeux d'une cantatrice,--qui sera bientôt une
+lady,--un magnifique banquet, auquel assistait toute la troupe du
+Théâtre-Italien.--Après Richemond, nous avons visité Hampton-Court, dont
+le parc est une merveille. La célèbre galerie de Hampton-Court est
+actuellement dénudée par les emprunts de l'exposition de Manchester.
+C'est là qu'on voit la plus belle collection des Holbein connus,--et
+plusieurs cartons de Raphaël, parmi lesquels celui de la _Pêche
+miraculeuse_ et de la _Transfiguration_.
+
+De Hampton-Court à Windsor, la route est charmante, mais elle est
+accidentée de nombreuses barrières, où un impôt qui varie de six pences
+à un demi-shelling est prélevé sur tous les équipages. Un paysagiste en
+quête de pittoresque ne ferait pas fortune dans cette campagne unie et
+joliette.--Ma grande préoccupation était de voir des chaumières et des
+paysans, mais les chaumières sont des maisons de campagne bâties sur un
+modèle uniforme; quant aux paysans, ils sont tous en habit noir, et ils
+mettent des cravates blanches jusqu'à leur charrue. En approchant de
+Windsor, le pays s'accidente un peu. On sait qu'il y a lutte, comme
+beauté de points de vue, entre la terrasse de Windsor et celle de
+Saint-Germain. L'opinion des touristes est partagée, mais je vote pour
+Saint-Germain, où il y a le pavillon Henri IV, dans lequel on dîne,
+tandis que Castle-Hotel est une gargote solennelle que le duc de
+Wellington et la duchesse de Kent n'auraient certainement point
+recommandée par une patente autographe, s'ils y avaient mangé un certain
+potage à la queue de boeuf que la beauté du paysage ne m'a pas fait
+digérer.
+
+À la station de Windsor, nous nous sommes rencontrés avec des gardes de
+la reine, qui se sont mis à regarder Nadar avec la considération que les
+phénomènes se doivent entre eux. Tu sais que ces soldats sont les plus
+beaux hommes de l'Angleterre. L'un d'eux, qui était sergent, s'est
+approché de notre monumental ami pour se mesurer avec lui.--L'avantage
+de la taille est resté à Nadar, mais il a failli le payer cher. Le
+sergent, qui était recruteur, lui a tendu une demi-couronne à l'effigie
+de la reine d'Angleterre, et Nadar, croyant qu'il lui en demandait la
+monnaie, allait prendre la pièce, lorsque le docteur Delisle l'arrêta
+soudain, et lui expliqua que, en Angleterre, dès qu'on avait accepté
+d'un recruteur une pièce de monnaie à l'effigie du souverain régnant, on
+faisait partie de l'armée anglaise.
+
+ * * * * *
+
+J'ai été hier passer la soirée à la fameuse taverne de Nicholson's, où a
+lieu, comme tu le sais, la parodie de tous les procès curieux jugés par
+les tribunaux anglais. C'est une sorte de cour d'appel comique où
+l'opinion casse quelquefois les arrêts rendus par les magistrats;
+anomalie assez étrange à constater dans un pays où le respect de la loi
+est souvent poussé jusqu'à l'exagération. On donnait ce soir-là, à la
+demande du public, la représentation d'une affaire de conversation
+criminelle, qui avait récemment jeté quelque émoi dans la cité.--Un
+mécanicien, possédant, comme le dit _Quinola_, plutôt l'amour de la
+mécanique que la mécanique de l'amour, s'était, après un an de mariage,
+séparé amiablement de sa femme.--Les deux époux vivaient sous le même
+toit, mais ne partageaient point la même chambre, et n'avaient de
+rapport entre eux que pour regretter l'association légale de leurs
+incomptabilités.--En attendant que la loi sur le divorce lui eût rendu
+le libre exercice de ses sympathies, la femme encourageait les soins
+d'un jeune locataire de sa maison, et plusieurs fois l'avait reçu dans
+son appartement particulier à une heure où le soleil était couché et
+endormi depuis longtemps. Ces entrevues n'étaient pas sans péril, car
+elles avaient lieu dans une chambre assez voisine de celle habitée par
+le mari; mais, en tout pays, les gourmands de fruit défendu le trouvent
+meilleur s'il est cueilli au nez du garde-champêtre.--Cependant un
+matin, à l'heure où tous les chats de Londres se réveillent au cri de
+_milk milk_, poussé par les marchands de lait, le mécanicien crut, comme
+Angelo, entendre du bruit dans son mur. Il prêta l'oreille, et sentit
+quelque chose se dresser sur sa tête. En pareil cas, la loi anglaise est
+précise, et, avant de faire partie du club que nous plaçons en France
+sous la présidence de Georges Dandin, il faut prouver qu'on y a des
+titres.
+
+Aussi la plainte d'un mari n'est-elle admise, judiciairement, qu'après
+une constatation évidente, et, comme on dit en vénerie, pour juger le
+délit, il faut l'avoir vu _par corps_; autrement, le plaignant court le
+risque d'être considéré comme un vantard. Instruit des exigences de la
+législation, le mécanicien résolut d'employer les ressources de son art
+pour arriver, comme Vulcain, son patron mythologique, à la surprise des
+deux coupables, et, dans le silence du cabinet, il inventa un appareil
+ingénieux que l'on pourrait appeler le _compteur conjugal_. Pendant une
+courte absence de sa femme, il pénétra dans la chambre à coucher de
+celle-ci, et appliqua au meuble principal de cette pièce un mécanisme
+dont la présence était habilement dissimulée, et qui communiquait, par
+un fil conducteur, à une sorte de cadran où se trouvait une aiguille
+indiquant des chiffres. Ce cadran était placé dans l'alcôve du mari, et
+restait toute le nuit éclairé par une lampe.
+
+ * * * * *
+
+Un soir, le mécanicien invite deux de ses amis à venir prendre le thé
+chez lui, et, désignant la chambre voisine de la sienne, habitée par sa
+femme, il les invite à ne point faire de bruit pour ne pas troubler son
+repos.--Puis, ayant su les retenir jusqu'à une heure assez avancée, il
+leur proposa de prendre des actions pour l'exploitation d'un nouveau
+système de surveillance dont, il voulut sur-le-champ leur expliquer
+l'usage.--Supposez, leur dit-il, que vous soyez séparés de vos femmes et
+que vous ayez des doutes sur l'emploi qu'elles font de leur
+liberté,--surtout à une heure pareille à celle où nous sommes,--mon
+appareil vous renseigne exactement. Voyez ce cadran.--L'aiguille est
+arrêtée sur le chiffre indiquant la pesanteur du corps de ma femme, qui
+est dans la chambre voisine.--Le moindre objet ajouté à ce poids serait
+indiqué immédiatement par mon cadran.
+
+--Mais, interrompit l'un des invités, il me semble que votre aiguille
+varie beaucoup: du chiffre 45, la voici qui passe à 90.
+
+--Il est impossible que ma femme ait pu engraisser de quarante-cinq
+kilos dans une soirée, reprit gravement le mécanicien; et conduisant les
+deux amis dans la chambre voisine, avant que le poids supplémentaire ait
+pu se dissimuler, il requit leur témoignage pour constater le flagrant
+délit devant la loi.--Le juge devant lequel l'affaire avait été portée
+avait condamné le séducteur à un farthing d'amende (deux liards de notre
+monnaie).--Quant à la femme, son mari avait été autorisé à la rendre à
+sa famille.--Le mécanicien a dû partir pour la France, où il compte
+exploiter son invention.
+
+
+
+
+V
+
+
+Londres, le...
+
+J'ai assisté hier à une représentation de la troupe italienne au théâtre
+de la Reine; mademoiselle Alboni chantait la _Cenerentola_. Cela m'a un
+peu reposé du _Sire de Framboisy_, que des commis-voyageurs en
+médiocrités continentales ont introduit à Londres, malgré la
+surveillance de la douane. Quelle occasion cependant pour établir un
+impôt prohibitif ou pour mettre strictement en vigueur les règlements
+qui protègent l'observation du _no comit nuisance_!--Quelle bonne humeur
+saine et mélodieuse dans _Cenerentola_, et se peut-il vraiment que
+l'auteur de ce chef-d'oeuvre consente à vivre dans Paris,--au milieu de
+cette ville où les rues n'ont de voix que pour fredonner le _Sire de
+Framboisy_, où les salons n'ont de pianos que pour accompagner les _Deux
+Gendarmes_.--Mademoiselle Alboni est toujours le plus merveilleux
+instrument que l'on connaisse, et auquel il ne manque, pour être
+complet, que de lui manquer quelque chose.--Un défaut rendrait peut-être
+la virtuose admirable, quand ce ne serait que les jours où elle
+essayerait de le vaincre.--On m'avait beaucoup vanté la salle du théâtre
+de la Reine, aussi ai-je éprouvé une déception;--cela est grand, mais
+non point grandiose;--le style décoratif en est mesquin, et rappelle
+celui de notre café des Aveugles, où on fait de si bonne musique pour
+les sourds. Il faut dire aussi qu'il n'y avait qu'une demi-chambrée,
+quelques amis, comme à l'Odéon les jours de tragédie classique. La
+saison est terminée et une partie de l'aristocratie est rentrée dans ses
+terres.
+
+ * * * * *
+
+Les personnes de marque qui sont restées à Londres s'abstiennent de
+paraître dans les lieux publics pour qu'on ne puisse pas supposer
+qu'elles n'ont pas encore quitté la ville.--Aussi n'ai-je pu assister à
+une de ces grandes représentations d'apparat, où la présence de S. M. la
+reine fait du théâtre une succursale de la cour.--Ces jours-là,
+l'étiquette s'assied au contrôle, où un lapidaire est installé avec la
+mission de refuser l'entrée à toutes les dames qui se présenteraient en
+ayant sur elles moins de cent mille livres de diamants.--Les hommes sont
+également soumis au frac et à la cravate blanche. Ce n'est pas gênant
+pour les Anglais, qui, en arrivant au monde, en trouvent une dans leur
+layette. Mais il arrive quelquefois aux voyageurs, ignorant les usages,
+de se présenter au théâtre comme ils iraient à l'estaminet, et de se
+heurter à un refus d'entrée.--Le cas a été prévu,--et dans presque
+toutes les boutiques qui avoisinent Her Majesty's-Theatre,--on loue des
+costumes d'opéra.--Les petits industriels vagues, qui rôdent sous le
+péristyle, font même concurrence aux vestiaires officiels, en abaissant
+à la portées des petites bourses la location de leurs propres habits
+noirs et de leurs propres cravates blanches.--Ils ne demandent d'autre
+gage que le vêtement qu'on dépouille pour mettre le leur.--Mais il y a
+quelqu'imprudence à les honorer de sa confiance, car pendant que l'on
+conduit leur habit noir à l'Opéra, il peut arriver qu'un policeman les
+emmène prendre le thé dans une maison où ils sont reçus même en
+paletot.--Une fois la saison terminée, l'entrée du théâtre de la Reine
+est abordable à toutes les classes de la société.--Outre que le prix des
+places est diminué de moitié, le contrôle se montre moins sévère sur le
+chapitre du costume--une mise décente est seulement de rigueur, et on
+serait reçu même avec l'arc-en-ciel autour du cou,--mais il n'en reste
+plus pour se faire une cravate--Léo Lespès a acheté le dernier coupon.
+
+ * * * * *
+
+Le soir où j'étais au théâtre, je n'ai vu de diamants qu'au jabot de
+Nadar et de perles que dans la bouche de madame Taglioni. Les loges de
+l'aristocratie étaient vivement démocratisées, je dirai même qu'au
+premier flair on respirait dans la salle cette vague odeur du billet
+donné... Le décor et la mise en scène m'ont paru être à l'Opéra des
+éléments dramatiques absolument inconnus. J'ai vu, dans le
+_Cenerentola_, des toiles auprès desquelles le fameux salon jaune, qui
+servait de mairie aux amoureux de M. Scribe, eût été une galerie
+d'Apollon,--et on a apporté sur la scène, pour chanter le duo assis,
+deux fauteuils sur lesquels un gamin du boulevard n'aurait pas voulu
+monter, même pour voir le feu d'artifice. Quant aux costumes, ils m'ont
+paru brodés par la main des fées de l'économie.--Mademoiselle Rosati a
+dansé _Marco Spada_ avec mademoiselle Taglioni, pour laquelle le public
+de Londres a une idolâtrie évidente.
+
+ * * * * *
+
+Le jour où a eu lieu la clôture de la saison, la représentation a été
+égayée par un intermède comique qui n'était pas indiqué sur l'affiche,
+et dont le directeur du théâtre de la Reine a été le héros. Comme c'est
+la coutume, à Londres, après l'exécution solennelle du _God save the
+Queen_, écouté avec le respect religieux que tous les Anglais portent à
+leur souveraine, les artistes qui composent la troupe se sont avancés,
+chacun à leur tour, pour saluer le public privilégié qui leur témoigne à
+son tour sa sympathie par des bravos et des rappels. Il y a bien dans la
+salle quelques parents et quelques amis qui donnent le _la_ à
+l'enthousiasme britannique--mais la cérémonie s'exécute;--on crève
+quelques paires de gants et on jette quelques bouquets. M. Lumley, qui
+s'étonne de ne pas encore voir, sur une place de Londres, une colonne
+monumentale supportant sa statue, avait imaginé de se faire comprendre
+dans l'ovation que la première aristocratie du monde accordait à ses
+artistes. Exceptionnellement, il voulait quêter le piédestal de sa
+dignité directoriale pour se mettre au même rang que son premier ténor
+ou sa prima donna.
+
+En conséquence,--un nombreux groupe d'amis--attendait l'instant où le
+dernier artiste aurait achevé sa dernière révérence, pour procurer à M.
+Lumley le triomphe romain que celui-ci s'était commandé.--À un signal
+donné, un formidable choeur s'élève dans la salle, au moment où le public
+se disposait à se retirer:--Lumley! Lumley! Lumley! et au milieu d'un
+étonnement général.--M. Lumley s'avance sur la scène,--il a le soleil
+sur son jabot, et l'on voit briller les planètes aux boutonnières de son
+gilet,--il salue à quatre-vingts degrés, pose la main sur son coeur
+et se prépare à prononcer un _speach_; mais l'émotion, ou sa
+cravate, étranglent son éloquence,--et alors,--ah! dame!--et
+alors--l'aristocratie, qui n'a point en public l'hilarité
+expansive,--s'est souvenue qu'elle faisait partie de la joyeuse
+Angleterre, et elle a fait à M. Lumley un de ces succès--qui coulent un
+homme,--mais pas en bronze.
+
+ * * * * *
+
+En sortant du théâtre, à minuit, je me suis trouvé au milieu des
+lumineuses féeries de Hay-Market, qui est la rue de Londres où se
+trouvent en plus grand nombre les publics-houses, les tavernes
+élégantes, et tous les établissements où l'on noctambulise--entre un
+homard et une bouteille de sherrey.
+
+M. Méry,--un jour qu'il était parvenu à retrouver la plume avec laquelle
+il écrivait jadis _Héva_ et la _Guerre de Nizam_, a écrit dans les
+_Nuits anglaises_ vingt pages qu'il peut revendiquer comme étant
+l'invention de la photographie. Je n'essayerai pas de lutter avec ce
+passage qui est resté dans toutes les mémoires littéraires comme un bon
+point à marquer à l'écrivain qui s'en marque lui-même tant de
+mauvais.--Qu'il vous suffise de savoir que Hay-Market, Piccadilly et les
+rues avoisinantes sont les principaux docks--de la compagnie de
+Cythère.--Depuis minuit jusqu'à cinq heures du matin, dans cette rue et
+dans celles qui l'avoisinent, on trouve l'affluence qu'on remarque à
+Paris aux Champs-Élysées les jours de feu d'artifice. Sans doute c'est
+un tableau affligeant pour le moraliste, mais à Londres la morale se
+couche à neuf heures. À partir de ce moment, le pavé appartient à ceux
+qui ont l'habitude de le battre, et c'est en battant ce pavé-là, que
+Shakespeare a rêvé les types immortels de Juliette, de Cordélia, de
+Desdemone et de toutes les femmes-anges qui peuplent son répertoire.
+
+Un spectacle bien cher à tous ceux dont le tempérament est fait avec une
+rognure de Gargantua, c'est le luxe apéritif des tavernes et la mise en
+scène pleine de séductions de leur étalage extérieur où, sous la blanche
+lumière du gaz, se rassemblent toutes les variétés connues du règne
+animal.--Les publics-houses de Hay-Market et de Piccadilly sont de
+préférence ceux où l'on va souper au retour du Wauxhall, de Cremorn et
+du Casino. Un homard vivant, passant ses longues pinces au travers du
+grillage de Scott, m'a invité à aller le manger. Scott est la
+Maison-d'or du quartier. Il est patronné par les jeunes gens de
+l'aristocratie et par les crinolines de grande circonférence. Le
+cabinet particulier existe peu dans les tavernes anglaises. Les salons
+sont divisés en compartiments,--ce qui rend l'isolement absolu à peu
+près impossible.--Mais ce que la morale y peut gagner, elle le perd dans
+les parcs qui restent ouverts toute la nuit.--Cependant, depuis quelque
+temps, l'autorité s'est émue de ces pèlerinages après boire.--Les parcs
+n'ont point été fermés, mais, sur une pétition de la chaste Diane qui
+avait sa statue dans Saint-James, on a organisé des rondes, qui assurent
+à la déesse un repos tranquille, en éloignant de ses regards tout ce qui
+pourrait lui faire regretter trop vivement l'absence d'Endymion.
+
+ * * * * *
+
+Cependant, on n'a pas encore pu, ou on n'a pas voulu retirer pendant la
+nuit l'hospitalité des parcs aux nombreux hôtes de ces dortoirs de la
+belle étoile. Ils y viennent reposer pacifiquement avec leurs femmes et
+leurs enfants. Chaque famille a son banc ou son arbre accoutumé. Le
+matin, aux premiers sons de la diane, ils se lèvent comme une troupe
+familiarisée avec la discipline et se répandent dans les rues où ils
+vont, pour la plupart, se livrer au productif _far niente_ de la
+mendicité, profession qui n'est nullement interdite dans le département
+des Îles Britanniques, car elle est, avec le vagabondage, la soupape de
+sûreté des deux ou trois cents propriétaires auxquels appartient la
+ville de Londres.--Les Anglais, il faut le dire, ont l'instinct--de la
+charité,--tous ceux dont le formidable appétit de jouissances humaines
+est habitué à mâcher le million,--payent généreusement aux
+établissements de bienfaisance le droit de digérer avec sécurité.
+
+ * * * * *
+
+Mais l'aumône sur la voie publique est encore très-fréquente.--À
+Londres, quiconque peut donner donne, et avec bonne grâce comme on lui
+demande, car j'ai vu un jour un pauvre qui n'osait pas tendre sa main
+parce qu'il n'avait pas de gants et que c'était dimanche. Les bras
+croisés entre sa peau et le drap de son habit, il désignait timidement
+aux passants, par un mouvement de la tête, un chapeau en ruine, au fond
+duquel on apercevait encore un double chiffre surmonté d'une couronne
+ducale.--Ce chapeau armorié d'un pauvre honteux, qui n'avait pour
+oreiller que le pavé de la rue, avait appartenu peut-être à un lord
+propriétaire du quartier. Tous ceux qui jetaient leur aumône dans cette
+sébile armoriée, savaient bien qu'elle irait tomber dans le comptoir du
+dieu Gin.--Mais ils savaient aussi qu'il est le dieu de l'abrutissement
+résigné, que chaque taverne,--où la misère va s'abreuver, vaut un
+corps-de-garde,--et qu'en encourageant les pauvres honteux,--on prévient
+les pauvres hardis. Cela est si vrai, qu'un des principaux magistrats de
+Londres,--auquel on montrait le recensement de la population, classe par
+classe,--secouait la tête et disait avec inquiétude:--Que se
+passe-t-il?--je n'ai pas mon compte de pauvres.
+
+ * * * * *
+
+Je m'aperçois que ces remarques ne sont pas à leur place au milieu de
+ces lignes frivoles,--- qui auraient pu, sans que personne y perdît,
+rester dans le carnet, où les jetaient les hasards de la flânerie;--mais
+il est bien difficile de ne point parler de misère à propos d'un pays
+où l'haleine d'une population mourant de froid pendant l'hiver suffit
+pour former un brouillard qui cache la vue du soleil.
+
+ * * * * *
+
+Le gouvernement anglais a du reste le génie de la prévoyance, et, sans
+compromettre son autorité, il sait à propos faire des concessions.--Tout
+récemment il avait été question, à l'instigation du clergé, m'a-t-on
+dit, de supprimer les musiques publiques qui sont le dimanche une
+récréation populaire.--Il y a eu commencement d'émeute, on a déraciné
+quelques chênes dans les parcs pour les opposer aux bâtons des
+policemen. La police a dû rendre au peuple ses orchestres en plein
+vent.--Mais pour rester d'accord avec le principe religieux, qui en
+réclamait l'interdiction,--on a seulement permis la musique
+sacrée.--C'est du moins à ce titre que le _Postillon de Longjumeau_ est
+exécuté à Londres dans les parcs sous le nom d'_Oratorio_.--On est
+devenu également beaucoup moins rigoureux pour les règlements, qui
+obligeaient les dimanches la stricte fermeture des débits de
+boisson.--Les portes et les volets, sont bien fermés jusqu'au soir; mais
+cependant--il y a bien un sésame qui entre-baille l'huis prohibé, s'il
+ne l'ouvre entièrement.--Je me souviens pour mon compte, d'avoir
+consommé plusieurs ginger-beer,--à une heure où la loi me condamnait à
+la soif.
+
+ * * * * *
+
+J'ai été ce soir à Cremorn-Garden,--c'est une imitation de Mabille. Le
+jardin beaucoup plus grand, mais moins somptueux, contient un théâtre,
+un cirque et une foule de divertissements.--L'éclairage est
+mesquin,--est-ce dans un but favorable au mystère? je ne le crois pas,
+car les labyrinthes et les bosquets sont peu fréquentés. La foule se
+disperse plus volontiers dans le cirque, vers les jeux, et surtout vers
+les loteries de _bibelots_.--La rotonde du bal, où s'élève un orchestre
+excellent, est, à l'instar de Mabille, l'empire où règne un Pilodo--qui
+pourrait rendre des points de grêle a à son confrère de Paris.--On
+m'affirme que c'est pour rappeler le plus possible le roi des bals
+parisiens, que le chef d'orchestre de Cremorn s'applique cette grêlure
+postiche, seulement il arrive quelquefois que, dans la chaleur de
+l'exécution d'un quadrille, le masque tombe et il reste un très-joli
+garçon, fort apprécié de ses danseuses.--Cremorn, qui est le
+Parc-aux-Biches de Londres, a, comme Mabille, ses grands et ses petits
+jours.--On y trouve beaucoup d'émigrées des Folies-Nouvelles et du Café
+du Cirque.
+
+C'est le fonds de magasin de la galanterie parisienne. Elles ne valent
+pas à beaucoup près les Anglaises; mais comme elles viennent de France,
+le pavillon couvre la marchandise.--En résumé, ce bal, comme tous ceux
+qui existent à Londres, n'a pas l'entrain que l'on remarque quelquefois
+dans les nôtres.--Les Anglais sont des gens mathématiques et pressés qui
+ne font rien d'inutile. Aussi ne perdent-ils pas leur temps à faire la
+cour aux femmes qu'ils rencontrent dans les lieux de plaisir.--S'ils en
+invitent une pour le quadrille ou la valse,--ils lui présentent non pas
+la main, mais leur canne ou leur parapluie;--lorsque la femme, en
+valsant, permet à son cavalier de lui appuyer sa canne derrière le dos,
+c'est un indice d'espérances. On va ordinairement les arroser d'un verre
+de boisson froide, qui a le _sherrey_ pour base, et qui se boit avec
+une paille.--Toute femme qui fréquente les bals apporte sa paille à
+_sherrey_ dans son corset.--Si, après en avoir fait usage, elle l'offre
+à son cavalier, c'est comme si le notaire y avait passé.--Tout ceci
+n'est pas du dernier galant, mais le madrigal n'est pas une monnaie
+anglaise.--On peut revenir de Cremorn par le _penny-boat_. Quand la
+soirée est belle, c'est un charmant voyage d'un quart d'heure. À bord du
+steamer l'Anglais retrouve la gaieté qu'il n'avait pas au bal.--C'est
+l'Antée de l'eau, il faut qu'il soit dessus pour qu'il paraisse vivre.
+Quant à moi--mon retour de Cremorn a été gâté par des Parisiens, qui se
+racontaient le dernier drame de l'Ambigu.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui, à quatre heures, j'ai été pris dans la rue d'une attaque de
+spleen foudroyant. C'est une espèce de suie morale qui s'attache à
+toutes vos idées. Il n'est pas de distraction qui puisse vous ramoner
+l'âme. Il n'y a qu'un remède à ce mal-là:--c'est le départ. Je fais ma
+malle,--ce ne sera ni long ni lourd.
+
+ * * * * *
+
+L'ami qui me reconduit au chemin de fer m'a glissé dans la poche, en me
+quittant, une nouvelle à la main anglaise.
+
+Il y a deux jours,--comme il avait fait mauvais temps et que le macadam
+avait délayé la boue dans la rue, un de ces industriels de la rue avait
+imaginé de tracer dans Regent-street un chemin praticable pour les
+piétons.--Chaque personne qui passait lui donnait un penny. Vers la fin
+du jour, et comme il avait amassé une assez belle recette, le balayeur,
+ayant quitté la place, prit son balai, et se mit à détruire son travail
+du matin, en effaçant le passage qu'il avait tracé au milieu de la boue.
+
+--Et bien! lui dit mon ami qui à la même heure mettait les volets à son
+magasin, que faites-vous donc là?
+
+--Mais je fais comme vous.--je ferme ma boutique. Un gamin de Paris
+aurait-il mieux dit!
+
+En arrivant à la station de Folkestone où je dois m'embarquer, j'ai
+acheté pour lire, pendant la traversée, les numéros du _Cours de
+littérature_ où se trouve l'_éloge_ d'Alfred de Musset par M. de
+Lamartine.
+
+ * * * * *
+
+Ah!
+
+
+
+
+CAUSERIES DRAMATIQUES
+
+
+
+
+MADEMOISELLE RACHEL
+
+
+L'année qui vient de s'achever semble avoir donné pour mot d'ordre à
+celle qui commence de continuer son hécatombe de victimes choisies. Le
+Nécrologe de l'an nouveau s'ouvre encore par un nom illustre. Après une
+maladie dont l'issue, malheureusement trop certaine, n'était cependant
+pas aussi prochainement attendue, mademoiselle Rachel vient de mourir
+dans un petit coin de la terre française, qui est le vestibule de
+l'Italie.--La souveraineté dramatique qu'elle a exercée pendant près de
+vingt années, ses courses victorieuses à l'étranger, où elle allait
+populariser les oeuvres de notre théâtre national, ont laissé d'elle,
+partout où elle a passé, un durable souvenir, qui fera de sa mort un
+événement européen, une date presque historique. On peut le dire sans
+exagération, c'est une tête couronnée que la mort vient de toucher. On a
+beaucoup écrit sur mademoiselle Rachel pendant sa vie; car elle était,
+comme femme et comme artiste, un de ces personnages que leur évidence
+soumet incessamment aux indiscrètes curiosités de l'opinion. On va sans
+doute écrire beaucoup à propos de sa mort: la _Chronique_ a ses
+nécessités, et souvent elle est obligée de faire un pupitre d'un
+cercueil à peine fermé. Déjà, pour obéir à cette curiosité du public, on
+a commencé des révélations, qui, tout intéressantes et toutes
+sympathiques qu'elles puissent être, auraient pu être retardées, sans
+qu'on eût pour cela manqué de zèle pour la mémoire de la célèbre
+tragédienne.--Sans doute, l'actualité est un besoin de l'époque; mais il
+y a des occasions où ce besoin doit sembler pénible à satisfaire.
+
+Quant à nous, n'ayant pas eu l'honneur, souvent envié, de connaître
+particulièrement mademoiselle Rachel, nous ne pourrons ajouter aucun
+détail biographique inédit à ceux qui sont déjà connus, et nous sommes
+obligé de nous restreindre dans les limites discrètes d'une simple
+appréciation artistique.
+
+Comme tous les talents supérieurs dont l'arrivée imprévue occasionne un
+déplacement soudain dans les idées et dans les goûts du public, la
+grande tragédienne, dont Paris accompagne aujourd'hui même les
+funérailles, a soulevé bien des discussions dans la critique pendant le
+cours de sa carrière, si hâtivement interrompue.--Peu d'artistes ont
+éveillé plus de passions; mais si l'admiration ne s'est pas livrée
+toujours sans résistance, si l'enthousiasme s'enveloppait quelquefois de
+formules restrictives, une chose qui n'a jamais été contestée à la
+défunte par aucune voix, ce fut sa nature nativement privilégiée, qui,
+dès le premier aspect, et avant même qu'elle eût agi ou parlé, lui
+permettait de révéler cet _on ne sait quoi_ de plus qu'humain, indiquant
+une de ces rares individualités que l'art destine à la domination des
+foules.--Aussi la mort de mademoiselle Rachel est-elle plus que la
+disparition regrettable d'une femme intelligente, jeune, admirée, aimée:
+elle est pour l'art un véritable sinistre.--Quelque chose était avec
+elle, qui ne sera plus; et c'est bien véritablement une grande place
+vide que va faire ailleurs cette petite place qu'on creuse à sa
+dépouille.--Mademoiselle Rachel est morte à trente-sept ans. On ne peut
+se défendre d'être profondément attristé par ces rigoureuses préférences
+du destin, qui semble quelquefois transformer la mort, le doux ange de
+la délivrance, en une sorte de juge brutal, appliquant avec colère la
+loi de destruction. Mais si mademoiselle Rachel est morte bien jeune, sa
+carrière n'en reste pas moins aussi pleinement remplie que puisse le
+souhaiter l'ambition humaine: son nom reste un des plus sonores qu'ait
+répétés le siècle. Depuis longtemps la gloire lui avait dit son dernier
+mot, et, si elle avait encore quelque chose à demander à la vie, ce ne
+pouvait être que le repos.--Relativement, elle aura donc vécu bien plus
+que d'autres grands artistes dont l'existence se sera prolongée plus
+longtemps que la sienne, mais qui auront dépensé une partie de leur vie
+dans des luttes pénibles et obscures.--Sans doute, elle aussi, a connu
+les difficiles chemins; mais elle n'a pas eu le temps de s'y
+lasser.--Elle a eu à lutter, comme tant d'autres: qui dit conquêtes dit
+combats; mais cette partie de sa biographie reste la plus courte.--Elle
+commença à régner dès qu'elle fut connue, et jamais peut-être
+acclamation plus unanime et plus spontanée n'inaugura une nouvelle
+royauté dans l'art, et ne couronna un plus jeune front.
+
+Dès les premiers jours où elle parut sur le théâtre du Gymnase, vouée
+alors aux puérils jeux de scène du petit répertoire qui y avait été
+acclimaté par M. Scribe et ses écoliers, quelques fervents, toujours en
+quête de l'inconnu, découvrirent dans cette enfant celle qui allait être
+la grande muse tragique de l'époque.--Une destinée favorable ne permit
+point cependant que ce début prît les proportions d'un événement.--Si
+mademoiselle Rachel eût réussi tout d'abord avec éclat dans le genre
+étroit et faux où elle s'était montrée au public, peut-être le public
+l'aurait condamnée à y rester, et elle eût été perdue pour le grand art
+qu'elle était appelée à régénérer.--Heureusement pour elle et pour tout
+le monde, elle ne fit que traverser le territoire de la comédie
+bourgeoise. Son grand geste sculptural, ses fières allures, ses
+hautaines attitudes, cet organe sonore, plein, l'un des plus magnifiques
+instruments qui eussent depuis longtemps exprimé la passion, firent
+dissonnance avec les petites phrases, alternées de petits couplets, de
+ce petit drame.--L'actrice n'eut qu'un succès d'estime. Le directeur du
+Gymnase crut s'apercevoir qu'un article de l'engagement était pour sa
+pensionnaire une porte de sortie, et il la lui ouvrit, croyant bien ne
+laisser partir que la _Vendéenne_.--Peu de temps après, entrant par
+hasard à la Comédie-Française, à cette époque un des plus célèbres
+déserts de l'Europe, il la reconnut.--C'était déjà _Camille_,--non plus
+une petite débutante _donnant quelques espérances_, et qu'il fallait
+encourager,--mais la grande et fière Romaine de Corneille.
+
+Le lendemain, c'était _Hermione_; huit jours après, c'était déjà celle
+qui fut Rachel.--On sait combien le public fut prompt à retourner à ce
+théâtre, presque délaissé, et avec quelle ferveur passionnée il
+accueillit la résurrection des vieux maîtres classiques.--Pour qu'un
+pareil enthousiasme ait pu se maintenir à un degré égal pendant dix-huit
+ans;--pour avoir su, avec cinq ou six rôles, ramener le culte d'une
+forme dramatique qui n'était plus dans le goût de l'époque,--il fallait
+quelque chose de plus qu'un grand talent, il fallait cette puissance
+souveraine d'un art supérieur.--Le public, encouragé quelquefois par la
+critique, a tenté de se soustraire à cette domination évidente: il se
+brouillait avec son actrice;--mais elle demeurait toujours la favorite
+et, à chacun de leurs raccommodements, l'art gagnait une de ces belles
+fêtes comme on en voyait souvent à ces heureuses époques, où les
+sereines distractions de l'intelligence étaient plutôt un besoin
+véritable qu'une affaire de mode.--Si on recherche quelle a été
+l'influence de mademoiselle Rachel sur le mouvement dramatique de son
+époque, il y aura peu de chose à dire qui puisse ajouter à sa
+gloire.--Elle a restauré passagèrement la tragédie française: rien de
+plus. En dehors des cinq ou six grandes figures tragiques qu'elle avait
+fidèlement restituées, elle a peu favorisé le théâtre contemporain, non
+par crainte d'impuissance, mais par sympathie, peut-être par
+reconnaissance pour les vieux poëtes, auxquels elle réservait de
+préférence ses souffles les plus puissants. Cette piété, un peu
+exclusive envers le passé, ne l'empêcha point quelquefois de prêter
+l'appui de son talent à des oeuvres modernes. Mais ce n'est point là ce
+qui peut compter pour des services rendus à l'art de son temps.--Sauf de
+rares exceptions, mademoiselle Rachel avait la coquetterie de
+l'isolement et du tour de force:--elle protégeait particulièrement de sa
+présence et de son autorité des pièces--qui n'auraient pu exister sans
+elle, et il y eut dans quelques-unes de ces créations plus de charité
+que de dévouement.--Hostile à l'art dramatique, on ne peut point
+affirmer qu'elle le fut, mais du moins peut-on dire qu'elle se montra
+quelquefois paresseusement indifférente à l'aider.--Ce qui est certain,
+c'est que la tragédie est morte de nouveau avec elle. _Hermione_,
+_Camille_, _Phèdre_, _Émilie_, toutes les amoureuses, toutes les
+passionnées, toutes les jalouses, qu'elle faisait vivre, vont reprendre
+leur immobilité de bas-relief,--et rentrer dans le monde endormi de la
+tradition,--jusqu'à ce qu'une autre muse inspirée vienne souffler de
+nouveau sur la poussière qui les recouvrira.
+
+Mademoiselle Rachel ne fut pas seulement une grande artiste dont le nom
+est destiné à se perpétuer au théâtre:--en dehors de la scène, elle
+était encore une des plus illustres personnalités de son
+époque.--Dépouillée du prestige dramatique, elle retrouvait dans le
+monde une autre souveraineté, qui était reconnue par tous ceux qui
+eurent l'honneur de l'approcher. C'était la grâce ajoutée à la grâce,
+disaient ceux qui avaient la réputation de ne dire que la vérité.--On a
+répété d'elle des mots charmants, qu'elle daignait faire elle-même, et
+sa correspondance indique une tournure d'esprit qui ne devait pis son
+originalité au vulgaire jargon des coulisses.--On a raconté quelquefois
+que les maréchaux de l'empereur Napoléon, lorsqu'ils devaient assister
+à quelque cérémonie d'apparat, allaient consulter Talma sur la manière
+de draper leur manteau de cour. Les plus grandes dames d'aujourd'hui
+auraient pu consulter mademoiselle Rachel sur la manière de s'envelopper
+dans un châle.--Elle possédait, avec la merveilleuse intuition que donne
+l'art, le sens intime des grandes élégances de l'attitude et du
+vêtement.--Dans le moulage qui aurait reproduit les plis formés par son
+cachemire, un statuaire aurait pu, sans commettre d'anachronisme, couler
+la tunique destinée à revêtir les lignes harmonieuses d'une figure
+antique.
+
+Janvier 1858
+
+
+
+
+ÉMILE AUGIER[*]
+
+[*: _La Jeunesse_, comédie en cinq actes et en vers.]
+
+
+L'accueil qui vient d'être fait à la dernière comédie représentée sur le
+théâtre de l'Odéon prouve que le public ratifie les honneurs académiques
+récemment accordés à M. Émile Augier.--Il n'est plus seulement l'élu
+d'une fraction de la littérature, il est l'élu de l'opinion.
+
+La critique a souvent et justement été rigoureuse envers M. Émile
+Augier. Après avoir encouragé son premier début, les oeuvres qui lui ont
+succédé ont été discutées avec une certaine sévérité. Mais l'auteur de
+_la Jeunesse_ ne s'est pas mépris sur les véritables intentions de cette
+rigueur sympathique. À l'époque où il parut au théâtre, il se
+présentait--par modestie, sans doute--à la suite d'un écrivain dont les
+tendances dramatiques avaient un but rétrograde. Après un succès de
+surprise, qu'elle avait eu le tort d'exagérer, la critique dut combattre
+cette réaction.--Mais il était trop tard déjà: une école était créée,
+et, par camaraderie plutôt que par instinct, M. Émile Augier s'était
+fait le second de M. Ponsard.--Ce fut à rompre cette association
+antinaturelle que la critique a longtemps travaillé, et jusque dans les
+agressions dont il était l'objet, M. Augier a pu voir qu'il était traité
+avec une préférence marquée.
+
+Les efforts de la critique ne furent pas stériles. Tandis que l'auteur
+de _Lucrèce_ persévérait avec une conviction respectable, comme l'est
+toute conviction, dans la voie où il savait devoir trouver le succès, M.
+Émile Augier, emporté par sa véritable nature, s'échappait quelquefois
+du préau de l'école du bon sens, et s'aventurait à faire de la poésie
+buissonnière. Ces tentatives, qui d'ailleurs manquaient de franchise, ne
+furent point toutes heureuses au point de vue du succès banal. Elles
+auraient pu décourager M. Augier. Elles eurent au contraire pour
+résultat de l'accoutumer aux périls de la lutte, et de le rendre
+indifférent aux faciles triomphes qu'on peut obtenir en flattant
+l'opinion de la majorité, nativement hostile à tout art qui tend à
+s'élever.
+
+Les commencements de cette seconde période du talent de M. Augier
+révèlent encore un certain respect pour les traditions de l'école qui le
+revendiquait comme un de ses chefs. Mais cependant, au milieu des
+concessions qu'il croit devoir faire encore à son passé, on sent qu'il
+médite une émancipation complète de toute servitude littéraire. En même
+temps qu'il agrandit l'horizon de ses idées, il imprime à ses oeuvres
+nouvelles un mouvement dramatique, où la vie commence à remuer: progrès
+qui lui attire déjà quelques mauvaises notes dans l'école du bon
+sens.--Son vers, facile et spirituel, s'empreint de poésie, en exprimant
+des passions autres que celles permises dans le répertoire du
+_théâtre-sermon_.--M. Augier semble préluder à sa pièce de _la Jeunesse_
+en se faisant jeune lui-même. Ses infidélités à son école deviennent
+plus fréquentes. _Diane_, qui semble une tentative de réconciliation
+avec le romantisme, donne la main à _Marion Delorme_.--M. Augier pousse
+même une pointe dans le domaine de la _fantaisie_, en compagnie d'Alfred
+de Musset,--et continue de se compromettre aux yeux du parti littéraire
+qu'il représente, en écrivant une comédie avec M. Jules Sandeau, un
+romancier, un homme qui écrit en prose. La collaboration de l'esprit
+alerte de M. Augier avec la délicatesse passionnée de M. Sandeau
+produisit _le Gendre de M. Poirier_, comédie charmante, dont le sujet
+était loin d'être la glorification des instincts bourgeois. Ce fut à la
+fois un succès dramatique et littéraire, en même temps qu'un
+rapprochement vers le genre où le théâtre commençait à entrer.--S'il eût
+été profitable, au point de vue de leur intérêt, que l'association des
+deux écrivains se perpétuât, elle pouvait être nuisible à leur
+individualité.--Il y eut une séparation amiable, à la suite de laquelle
+M. Augier reparut seul avec le _Mariage d'Olympe_, dont la chute
+triomphante fut la revanche complète et longtemps attendue du succès de
+_Gabrielle_.--Cette pièce n'était plus une transition, mais une franche
+apostasie des principes de l'école à laquelle il avait appartenu
+jadis.--Le jour où elle fut représentée, l'auteur reçut sa démission de
+membre de l'école du bon sens.--Cette rupture définitive fut une
+véritable fête littéraire, et si le _Mariage d'Olympe_ tomba devant le
+parterre, la réputation de M. Augier s'éleva singulièrement dans la
+portion du public qui mesure plutôt une oeuvre à sa valeur qu'à son
+succès.--Une chose importante au théâtre, aussi bien qu'ailleurs, c'est
+de savoir arriver à temps.--La science de l'à-propos est le talent de
+ceux qui n'en ont pas.--Des oeuvres dont le principal ou l'unique mérite
+était d'arriver juste à la minute précise où le public désire voir
+formuler au théâtre des idées qui sont _dans l'air_ ont réussi avec
+éclat,--tandis que d'autres recevaient un accueil douteux, parce
+qu'elles se présentaient en avance ou en retard.
+
+L'_habent sua fata_, que les anciens appliquaient aux livres, peut
+s'appliquer encore plus justement aux ouvrages dramatiques.--Le caprice
+du public faisant du théâtre le terrain le plus mouvant où puissent
+s'aventurer les inventions de l'intelligence, en donnant le _Mariage
+d'Olympe_, M. Augier était en retard. Déjà depuis plusieurs années la
+scène était occupée par toutes les variétés du monde interlope, et ce
+spectacle avait épuisé l'attention de la foule.--Le mérite de cette
+comédie et sa moralité même ne purent conjurer l'esprit de réaction dont
+les clameurs hypocrites de la critique vertueuse animaient les
+spectateurs. Ils ne voulurent point attendre l'oeuvre qui résumait la
+question sociale, débattue devant eux sous toutes les formes. Cette
+réaction fut injuste comme l'est souvent toute chose née du caprice;
+mais si M. Augier en fut victime à un point de vue, l'événement lui fut
+profitable à un autre, car le _Mariage d'Olympe_ avait prouvé à ceux qui
+en doutaient encore, qu'il pouvait parler la langue virile de la comédie
+sérieuse.--_La Jeunesse_, qu'on vient de représenter à l'Odéon, est-elle
+un progrès sur les dernières productions du nouvel académicien?--Comme
+conception dramatique, non; mais comme audace et comme création de
+caractères, M. Augier indique son intention bien arrêtée de persévérer
+dans la voie où la critique fit tant d'efforts pour l'attirer. Et
+d'abord il faut remarquer cette fois qu'il s'est présenté dans les
+conditions favorables pour réussir.
+
+Cette même mobilité dans l'esprit du public à laquelle il dut un
+désastre vient de lui préparer un triomphe.--Sera-t-il durable ou
+passager? On ne sait encore, mais on remarque depuis quelque temps un
+indice de retour vers une forme dramatique d'où la poésie ne soit pas
+exclue comme faisant obstacle à l'intérêt.--L'écrivain qui au théâtre
+fut le précurseur de l'école réaliste a ses caudataires, dont les
+productions n'obtiennent déjà plus la vogue qui les accueillait
+jadis.--N'est-ce qu'un temps d'arrêt dans la curiosité? Est-ce lassitude
+réelle et besoin de changement? Toujours est-il que le moment semble
+favorable pour l'écrivain dramatique arrivant au théâtre doublé d'un
+poëte.--C'est ce que nous avons cru deviner dans l'ovation faite à M.
+Augier, qui, il faut le dire, n'avait jamais été en meilleure veine de
+poésie.--Le sujet de sa pièce nouvelle est tout moderne: c'est la lutte
+de l'homme jeune avec les moeurs de l'époque, qui, au nom de ses intérêts
+de position et de fortune, réclament l'immolation de tous les instincts
+libres et généreux de l'âge juvénile.--On pourrait contester à M. Augier
+que son personnage de Philippe Huguet, qui a vingt-huit ans, soit la
+personnification bien absolue de la jeunesse; à vingt-huit ans la
+jeunesse est déjà un astre voisin de son déclin. La profession même
+d'Huguet a dû hâter la maturité de son esprit. Philippe est avocat, et
+l'étude de la loi est contradictoire avec les aspirations du coeur.--Il
+est vrai que dès son jeune âge Philippe a été victime de la corruption
+maternelle,--corruption est le mot, et on n'en peut trouver d'autre pour
+exprimer le système d'éducation avec lequel madame Huguet a élevé son
+fils dès son plus jeune âge.--Cette création de la mère corruptrice est
+toute la pièce.--Balzac, qui ne reculait certainement pas devant la
+peinture des infirmités sociales, l'eût à peine osé. Madame Huguet s'est
+mariée pauvre à un homme pauvre, qu'elle aimait et dont elle était
+aimée; les premiers temps de cette union furent heureux:
+
+/*[4]
+ Comme nous nous aimions, comme nous étions braves,
+ Quel superbe dédain des mesquines entraves!
+*/
+
+dit elle-même madame Huguet dans la scène où elle explique à son fils
+les raisons qui l'ont amenée à nourrir sa jeunesse du lait amer de
+l'expérience.--Mais aux joies de la lune de miel, à la lutte courageuse
+que les deux époux, soutenus par leur amour, ont entreprise contre la
+misère, a succédé un de ces découragements qui tôt ou tard finissent par
+affaiblir les plus robustes affections.
+
+Cette pauvreté, d'autant plus pénible à supporter qu'il fallait la
+dérober sous l'apparence d'un bien-être factice, s'augmente encore par
+la naissance de deux enfants, qui sur les modestes revenus du ménage
+viennent prélever l'impôt de leur éducation.--Restée veuve, madame
+Huguet a marié sa fille et vit avec son fils; mais en se rappelant les
+souffrances intimes qui ont altéré son bonheur d'épouse et de mère, elle
+a juré d'affranchir son fils d'une destinée où la misère pourrait être
+l'hôte de son foyer.--C'est dans ce but que par le conseil, par
+l'exemple, elle a éloigné Philippe du vert chemin de sa jeunesse, pour
+l'entraîner sur la route au bout de laquelle son ambition rêvait la
+fortune, ce bonheur moderne.--L'intention est maternelle, sans doute,
+mais ce n'était pas moins une grande audace de risquer sur la scène
+cette maternité qui, au nom de sa tendresse, s'appliquait à étouffer
+tous les instincts généreux de son enfant. Cette création scabreuse, et
+traitée avec un art infini, a été acceptée par le public. Il n'a point
+voulu y voir ce que l'auteur n'avait pas voulu montrer,--une mère
+monstrueuse, c'est-à-dire un outrage fait au sentiment le plus sacré de
+la nature.
+
+Cependant quelques timorés crieront peut-être à l'immoralité. Mais ne
+serait-il pas temps d'en finir avec ce reproche banal qu'on jette à
+toutes les oeuvres qui s'inspirent un peu vivement des moeurs de leur
+époque? La nôtre restera grande dans l'histoire, par les grandes choses
+et les grands noms qu'elle rappelle à l'avenir. Mais on ne peut nier que
+nous traversons une époque de décadence morale, et que le temps est
+mauvais pour faire de la scène comique un pâturage où brouterait le
+troupeau des blancs moutons de madame Deshoulières. La conclusion de la
+pièce de M. Augier est plus poétique que dramatique. Philippe Huguet,
+malgré toutes ses concessions aux lâchetés sociales, a cependant gardé,
+pur de tout contact corrupteur, l'amour qu'il a pour sa cousine. Cette
+passion comprimée, presque inavouée, éclate tout à coup. Par un beau
+soleil d'été, au milieu des champs qui exhalent
+
+/*[4]
+ Cette fraîche senteur des terres retournées,
+*/
+
+le _jeune_ homme sent sa jeunesse faire irruption subite dans tout son
+être. L'intervention des influences de la nature peut être discutée
+comme moyen dramatique. On trouvera peut-être que Philippe déchire bien
+vite sa robe d'avocat au premier buisson d'aubépine. Mais ce
+rajeunissement de l'homme par la jeunesse d'une nature en floraison est
+une idée poétique, une fiction, si on veut, mais une fiction pleine de
+charme et qui amène une scène d'amour, une vraie scène d'amour comme on
+n'en avait pas entendu au théâtre depuis le dialogue de Valentin avec
+Cécile, dans _Il ne faut jurer de rien!_ Cette scène seule suffirait
+pour justifier le titre de _la Jeunesse_ que M. Augier a donné à sa
+pièce. Oui, c'est bien la _jeunesse_ qui parle par ces beaux vers de
+Philippe à Cyprienne quand il lui avoue son amour:
+
+/*[4]
+ Quel serment te faut-il de ma métamorphose?
+ Eh bien! par la beauté de la terre et des cieux,
+ Par le printemps en fleurs, par l'été radieux;
+ Mais non par ma jeunesse à la fin déchaînée;
+ Non, non, par tes douleurs, ô douce résignée,
+ Je jure qu'il n'est plus ce vieillard, ce pervers,
+ Qui cherchait d'autres biens que toi dans l'univers.
+ Moi je suis un jeune homme heureux et sans envie,
+ Ne demandant à Dieu que de gagner ta vie
+ Et défiant le sort d'atteindre son bonheur,
+ Enfoui désormais tout entier dans ton coeur.
+ Me crois-tu maintenant?--Soyez témoin pour elle,
+ Bois sombre et plein de mousse où rit la tourterelle.
+*/
+
+Ce _rire_ de la tourterelle est, par parenthèse, une faute de
+naturalisme. Tout le monde sait que ce charmant oiseau des solitudes
+champêtres exprime au contraire son éternel amour par une sorte de
+roucoulement à la fois tendre et plaintif.--Ceci n'est pas une critique
+mais une simple observation.--On prévoit quel dénoûment amène la
+rencontre de Philippe avec sa cousine: il épouse Cyprienne et vivra
+auprès d'elle à la campagne. En réalité, cette utopie de
+l'avocat-laboureur est un peu un dénoûment de convention. Ou madame
+Huguet n'avait pu parvenir à inoculer à son fils sa fièvre d'ambition et
+de fortune, et alors il n'aurait pas attendu aussi longtemps pour suivre
+les penchants de son coeur en épousant sa cousine; ou les influences
+maternelles auraient préservé Philippe de tout retour juvénile: cette
+conclusion n'en est donc pas une, dramatiquement. Mais il nous répugne
+de soumettre à l'_appareil_ de la logique une oeuvre qui est avant tout
+une tentative de poésie. Laissons à d'autres le soin de chagriner le
+succès d'un homme qui, à son honneur et à celui du public, a su réunir
+dans cette difficile entreprise de faire écouter et applaudir des vers à
+une époque où l'on parle une langue en chiffres.
+
+
+
+
+L'ESPRIT DU JOUR
+
+
+...À propos des pièces en vogue, la critique qui _s'en irait en guerre_
+courrait le risque de se compromettre gravement; les _petits agneaux_
+lui bêleraient ironiquement au nez, et les _vaches landaises_ ne se
+laisseraient pas _écarter_ par les plis de sa toge sans la trouer
+préalablement de quelques coups de corne. Si, persistant dans son
+réquisitoire, le malheureux critique s'écriait: «Mais la raison! Mais le
+sens commun! qu'en faites-vous dans tout ceci?» Grassot lui grognerait
+_gnouf-gnouf_. S'il tentait de protester au nom du style et de la
+langue, Lassagne lui montrerait la sienne en lui répondant: _Ô mon
+Dieur-je_--et tout serait dit; car, à l'heure où nous sommes, ces deux
+vocables triomphants suffisent pour répondre à tout. Ils sont
+l'admiration et la préoccupation de tout un peuple qui tient cependant
+quelque place sur la carte. _Gnouf-gnouf_ et _ô mon Dieur-je_ résument
+toute la gaieté et tout l'esprit français. Avant peu, ces deux
+interjections finiront par former à elles seules le fond de la langue.
+On se bat presque pour chacune d'elles, comme on se battait jadis sous
+les réverbères pour le sonnet de _Job_ contre le sonnet d'_Uranie_.
+C'est une rage, une fureur, une passion comme les Parisiens seuls savent
+en avoir pour les choses ridicules.--Il y a maintenant à Paris des
+professeurs qui enseignent l'art d'imiter la délirante épilepsie de
+Lassagne, ou l'enrouement épique de Grassot.--Un pharmacien qui
+inventerait des pastilles antipectorales, dont l'usage communiquerait
+aux consommateurs l'extinction de voix du célèbre grotesque du
+Palais-Royal, ferait fortune en moins d'une semaine.--Dans les foyers,
+dans les ateliers, dans tous les centres où l'art élabore son oeuvre sous
+toutes ses formes: _gnouf-gnouf_ et _ô mon Dieur-je_ sont à
+l'étude.--C'est en disant _gnouf-gnouf_ que le poëte appelle
+l'inspiration rebelle.
+
+ GNOUF-GNOUF, t'en souvient-il, nous voguions en silence,
+
+répètent les cygnes élégiaques qui nagent dans les eaux du lac
+immortel.--Les _Lassagnistes_ sont un peu moins nombreux. Cependant un
+jeune homme qui sait adroitement jeter quelque _ô mon Dieur-je_ dans la
+conversation peut encore se présenter dans un salon.--Si l'Alboni
+chante, on la fera taire.--Ce sera d'abord une occasion d'éviter l'art,
+une chose que le public moderne n'aime pas, parce qu'elle offense la
+vulgarité de ses goûts.
+
+Peut-être trouvera-t-on que c'est là chercher querelle à une innocente
+manie; mais il y a dans cette manie un symptôme qui caractérise l'esprit
+du temps: jamais il n'a été plus indifféremment hostile aux oeuvres
+sérieusement dignes d'attirer l'attention; jamais il ne s'est montré
+plus sympathique à celles qui le sont moins.--L'époque est surtout
+propice aux exagérations du grotesque et aux extravagances de la
+parodie. De même que l'acteur qui a le plus de succès est celui-là qui
+sait le mieux faire subir au masque humain toutes les difformités de la
+grimace, les oeuvres qui exercent sur la foule l'attraction la plus
+puissante sont celles où la vérité humaine est le plus violemment
+contorsionnée. Au théâtre, les ouvrages sérieux ou d'apparence sérieuse
+attirent bien le public, mais on pourrait croire qu'il y vient plutôt
+par curiosité, par désoeuvrement, que par goût. C'est au _spectacle_ et
+non au théâtre que l'appellent ses véritables instincts.
+
+FIN.
+
+
+
+
+ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+OEUVRES COMPLÈTES
+
+D'HENRY MURGER
+
+Publiées dans la collection Michel Lévy
+
+SCÈNES DE LA VIE DE BOHÊME 1 vol.
+
+SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE 1--
+
+LES VACANCES DE CAMILLE 1--
+
+LE PAYS LATIN 1--
+
+SCÈNES DE CAMPAGNE 1--
+
+LES BUVEURS D'EAU 1--
+
+LE DERNIER RENDEZ-VOUS 1--
+
+LE ROMAN DE TOUTES LES FEMMES 1--
+
+PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THÉÂTRE 1--
+
+LE SABOT ROUGE 1--
+
+MADAME OLYMPE 1--
+
+ * * * * *
+
+LES NUITS D'HIVER, poésies complètes, 4e édition 1 vol.
+
+DONA SIRÈNE 1--
+
+LES ROUERIES DE L'INGÉNUE 1--
+
+ * * * * *
+
+LA VIE DE BOHÊME, comédie en cinq actes.
+
+LE BONHOMME JADIS, comédie en un acte.
+
+LE SERMENT D'HORACE, comédie en un acte.
+
+ * * * * *
+
+BALLADES ET FANTAISIES, un joli volume in-32.
+
+
+Émile Colin.--Imprimerie de Lagny.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Propos de ville et propos de théâtre, by
+Henry Murger
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE VILLE ***
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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