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+Project Gutenberg's Propos de ville et propos de théâtre, by Henry Murger
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Propos de ville et propos de théâtre
+
+Author: Henry Murger
+
+Release Date: June 29, 2007 [EBook #21966]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE VILLE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
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+PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THÉÂTRE
+
+PAR
+
+HENRY MURGER
+
+NOUVELLE ÉDITION CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+
+3, RUE AUBER, 3
+
+1888
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ PROPOS DE VILLE ET DE THÉÂTRE
+ Un réveillon à la Maison-d'Or
+ Les intrigues et les intrigants.--Moulage sur nature au bal de l'Opéra
+ Fantaisies à propos de l'hiver
+ Les soupers de bal
+ SILHOUETTES LITTÉRAIRES
+ Le Monsieur qui s'occupe de littérature
+ Le Charançon
+ Le Rédacteur pour tout faire
+ Le Caudataire
+ Les Jérémies
+ Un succès de première
+ NOTES DE VOYAGE
+ CAUSERIES DRAMATIQUES.--Mlle Rachel
+ Émile Augier
+ L'esprit du jour
+
+
+
+
+PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THÉÂTRE
+
+
+Mademoiselle X... jouit d'une certaine réputation parmi _ces messieurs_
+qui, en parlant de _ces dames_ disent _ces créatures_. Ladite demoiselle
+est particulièrement notée sur le Stud-Book des maquignons de Cythère, à
+cause de sa chevelure qui fait songer au manteau royal de la marchesa de
+Barcelone.--Mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est que cette riche
+toison est le résultat d'un libre échange contracté entre elle et une de
+ses amies, qui s'est condamnée à la Titus, à la condition que
+mademoiselle X... lui abandonnerait ses robes tachées, ses chapeaux
+bossués, ses vieux souliers et ses vieux Arthurs.
+
+Dernièrement l'amie vint voir Mademoiselle X..., et la supplia de lui
+abandonner les restes d'un petit jeune homme que celle-ci était en train
+de mettre en partance pour Clichy.
+
+--Comme tu y vas, répondit mademoiselle X..., le petit Octave vient
+d'hériter d'un oncle qu'il mange avec moi.--Nous venons à peine de nous
+mettre à table.--Attends au moins que nous soyons au fromage.
+
+ * * * * *
+
+Un étranger venu à Paris depuis peu de temps, et ne connaissant pas
+encore la topographie de la capitale, avait à visiter un de ses parents
+détenu pour dettes. Il s'informait, auprès d'un de ses amis, du plus
+court chemin qu'il fallait prendre pour aller à Clichy.
+
+--Prenez par mademoiselle M..., lui répondit-on.
+
+ * * * * *
+
+--Quelle est donc, je vous prie, cette dame--qui vient d'entrer dans
+l'avant-scène?
+
+--C'est mademoiselle M...
+
+--Celle qui vient de manger deux cent mille francs au duc de ***?
+
+--La même.
+
+--Et quel est ce jeune homme pâle qui l'accompagne?
+
+--C'est son cure-dents.
+
+ * * * * *
+
+Aux gens qui lui plaisent, mademoiselle A... accorde volontiers, par
+amour de l'art, ce que tant d'autres, qui ne la valent pas, n'accordent
+que par amour de l'or. Seulement, pour ne pas se tromper, elle a soin
+d'enregistrer sur le carnet de ses fantaisies ceux qui en doivent être
+les favorisés.--Mais pour ne point confondre ses poursuivants ou les
+compromettre, elle les appelle par le nom du jour qui leur est réservé.
+
+Dernièrement, dans un souper où elle avait été fort entourée, et durant
+lequel elle avait un peu perdu la tête, elle se brouilla dans la date
+des rendez-vous qu'elle accordait et dans les noms des jours de la
+semaine distribués aux cavaliers qui avaient obtenu ses promesses.
+
+Il arriva que, faute d'avoir bien tenu ses livres, elle reçut, dans la
+journée du dimanche, la visite de quatre messieurs, qui lui firent
+remettre leur carte, où leur nom réel avait été remplacé par celui du
+quatrième jour de la semaine.
+
+Mademoiselle A..., qui rit encore de l'aventure, appelle cette journée
+le dimanche des quatre jeudis.
+
+ * * * * *
+
+Avant d'avoir maison à la ville et à la campagne, avant de manger des
+potages à la purée de perles, mademoiselle A. S... ne savait jamais le
+matin son adresse du soir; elle mangeait des pommes et marchait à pied
+sur les trottoirs. Un grand seigneur qui avait du temps et de l'argent à
+perdre dit: _Fiat lux_! à cette obscurité, et mademoiselle A. S...
+augmenta d'une nouvelle étoile la constellation des beautés à la mode.
+Au contraire de ses camarades, elle ne renie pas son origine, et chaque
+fois qu'elle reçoit la visite du grand seigneur en question, aux menus
+cadeaux qu'il envoie pour servir d'avant-garde à sa personne, elle lui
+fait ajouter une pièce de cent sous qu'elle dépose dans une tirelire.
+
+--Vous qui nagez dans l'or, à quoi bon ce centime additionnel? lui
+demandait-on.
+
+--Ça me rappelle... répondit mademoiselle A. S... avec mélancolie.
+
+ * * * * *
+
+L'inconvenance et l'incivilité sont, avec les portraits non
+ressemblants, la spécialité du peintre B... Dans un café où il va tous
+les soirs, B... venait de scandaliser la réunion, qui n'a cependant pas
+la réputation d'être bégueule.--Au lieu de s'excuser, il s'emportait au
+contraire avec vivacité à propos des reproches qu'il venait de
+s'attirer.
+
+--Mais, sacrebleu! s'écriait-il, vous dites que je ne sais pas vivre, je
+suis cependant reçu dans tous les salons.
+
+--De cent couverts... répondit un de ses amis.
+
+ * * * * *
+
+M. X... fut appelé dernièrement par le directeur d'une revue dont le
+style est aussi gris que la couverture. On désirait avoir un roman du
+spirituel conteur. Les conditions faites, l'ouvrage est promis.
+
+--Laissez votre adresse, on vous servira la revue, dit le directeur à
+l'écrivain.
+
+--Volontiers, répliqua celui-ci, mais alors vous m'en payerez
+l'abonnement en sus.
+
+ * * * * *
+
+Un provincial gras, gros et grossier, véritable muid de sottise et
+d'écus, entourait de ses hommages une jeune actrice qui est venue au
+monde avec la prudence du serpent. Aussi crut-elle devoir prendre des
+renseignements sur son galant départemental, et s'adressa à une amie.
+
+--Tu peux y aller, répondit celle-ci, M*** est un homme qui a du foin
+dans son assiette.
+
+ * * * * *
+
+M. R... habitué des Variétés, prenait des renseignements sur une
+demoiselle qui a débuté depuis peu dans les avant-scènes des théâtres,
+les jours de première représentation.
+
+--J'en suis très-épris, disait M. R... à son voisin de stalle.
+Pensez-vous qu'elle soit inflammable?
+
+--Je ne la crois pas assurée contre ce genre d'incendie, répondit le
+voisin. Du moins, elle ne porte pas la plaque.
+
+ * * * * *
+
+M. D... est un homme du monde qui s'est fait homme de lettres amateur,
+et se livre particulièrement au pastiche. Il fait du Balzac, comme M.
+Ponsard fait du Corneille;--il fait du Musset, comme M. du Terrail fait
+du Soulié:--il fait du Sand, comme M. Lucas faisait autrefois du
+Calderon. Chaque fois qu'il a terminé une composition, il va la
+soumettre à un journaliste de ses amis pour prendre son avis.
+
+Dimanche dernier, il lui apportait un manuscrit à lire.
+
+--Encore un pastiche! dit le journaliste.
+
+--Oui,--une imitation de _Jérôme Paturot_.
+
+--Oh! c'est trop fort!--interrompit le journaliste,--quand on fait de la
+fausse monnaie, on ne perd pas son temps à imiter des gros sous.
+
+ * * * * *
+
+Dans un petit théâtre du boulevard, il existe un artiste dont l'avarice
+est arrivée à un tel point qu'il ferait à coup sûr interdire Harpagon
+comme prodigue, s'il était son père. C'est lui qui, pour s'épargner la
+dépense du rouge de théâtre, a inventé de se serrer le cou outre mesure,
+pour se faire monter le sang à la tête. Quant au blanc, il prend celui
+du billard, ou gratte les murs de sa loge. C'est encore lui qui, chargé
+de jouer le rôle d'un prince généreux, et ayant à dire à un personnage:
+«_Je t'accorde cent louis sur ma cassette_,» ajoutait tout haut: «Tu
+m'en feras un reçu.»
+
+Lisant un jour, dans une gazette du théâtre, que le public de la ville
+de *** avait l'habitude de jeter des gros sous aux acteurs trouvés
+mauvais, c'est lui qui écrivait au directeur du théâtre de cette ville,
+pour lui offrir d'aller y donner des représentations.
+
+Qui dit avare, dit presque toujours usurier. Aussi le cabot en question
+l'est, et de façon à en remontrer à tout Israël.--Un soir, pendant un
+entr'acte, un de ses camarades entre dans sa loge à moitié habillé.
+
+--On va commencer, lui dit-il, ma blanchisseuse ne vient pas; veux-tu me
+prêter un faux-col?
+
+--Je veux bien, dit l'avare;--mais, après la pièce,--tu me rendras une
+chemise.
+
+ * * * * *
+
+Madame de G... est liée depuis longtemps avec un homme de lettres
+chauve,--de succès surtout. Mais, depuis quelque temps, la discorde est
+dans le ménage.--Un divorce est à l'horizon.
+
+Une amie de madame de G... lui demandait des nouvelles de ses amours
+avec l'écrivain.
+
+--Ah! ma chère, répliqua celle-ci, cela ne tient plus qu'à son cheveu!
+
+ * * * * *
+
+L. L... a inventé un moyen infaillible pour être servi promptement et
+être bien servi, dans les restaurants, les jours où il y a encombrement
+et où les garçons, ne pouvant servir tout le monde à la fois, prennent
+le parti de ne servir personne.
+
+Un dimanche, il était entré avec trois confrères dans un restaurant de
+la place de la Bourse.--Après vingt minutes d'attente, on n'avait pas
+même pu obtenir les couverts. Allons-nous-en! s'écrient les invités de
+L. L.... Celui-ci apaise par un geste son trio d'affamés.--Attendez
+seulement que j'obtienne un potage,--vous verrez.--Au même instant,
+passait un garçon portant une soupière où fumait une _bisque_
+appétissante. L. L... s'en empare, à l'aide d'une persuasion mâtinée de
+menaces, et sert ses convives à la ronde.--Ce devoir d'amphitryon
+rempli,--il choisit sur sa tête un long fil, noir encore... et, après
+l'avoir dextrement arraché, le roule en gracieuse arabesque sur le bord
+de son assiette.
+
+Ses amis le considèrent avec stupeur.
+
+Tout à coup.... L. L... pousse un juron formidable, suivi d'un appel
+olympien, dont le retentissement sonore se prolonge de salle en salle,
+pénètre dans les cabinets particuliers, et arrache la dame de comptoir
+aux mystérieuses combinaisons d'addition par erreur.
+
+Un garçon se présente, et reste médusé par le regard de L. L..., qui lui
+montre son assiette _ornée_ du cheveu accusateur.
+
+--Pas d'ordre dans le service!... et des cheveux dans la soupe!--Voilà
+comme on perd une bonne maison!--Partons, Messieurs! continue L. L... en
+se levant et en invitant ses compagnons à l'imiter.
+
+Le patron, apprenant ce qui se passait,--accourut, pâle comme son gilet
+blanc,--suppliant L. L... de mettre une sourdine à ses reproches, en lui
+jurant,--sur son argenterie,--qu'à l'avenir il n'aurait plus dans son
+établissements que des cuisiniers et des garçons chauves, ce qui serait
+un gage de sécurité pour la calvitie des potages.
+
+L. L... consentit à jeter le _voile de l'oubli_ sur cet incident. Cinq
+minutes après tout le personnel de l'établissement était mis aux ordres
+de sa table, et quand on apporta l'addition, L. L... constata une
+erreur de 60 fr. au préjudice du comptoir.--Le retour de l'Inde ne lui
+était compté que quinze sous: il fit l'observation à la préposée aux
+mathématiques; cette dame lui répondit qu'elle ne pouvait prendre sur
+elle de changer les prix de la maison.
+
+ * * * * *
+
+Un écrivain, jadis chef d'une école de philosophie, avait porté au
+directeur d'un grand journal un article intitulé _Dieu_. Au bout de
+trois mois, pensant que son article avait été mis dans la boîte aux
+oublis, le philosophe se rend au journal pour en prendre des nouvelles.
+
+--Que diable voulez-vous que j'imprime un article qui a un tel titre?
+répondit le directeur.--Cela manque d'actualité.
+
+ * * * * *
+
+A... venait de se battre en duel pour la troisième fois depuis trois
+mois. Plus brave qu'heureux dans ces sortes de parties, il est toujours
+blessé--légèrement.--Un de ses amis vint lui rendre visite.
+
+--On m'a raconté que tu avais donné un soufflet à X..., est-ce vrai?
+
+--Parfaitement, répondit A..., et, montrant sa blessure nouvelle, il
+ajoute:
+
+--Voilà son reçu.
+
+Deux mois après, A... a une nouvelle affaire,--c'est lui qui est
+l'offensé; il demande des excuses,--on lui en accorde trois pouces.
+
+Le soir, on racontait l'affaire devant D....--Encore touché, dit-il!
+Décidément, il veut faire collection.
+
+ * * * * *
+
+Tout le monde a connu P..., un charmant garçon qui fut autrefois employé
+à la _Patrie_ comme rédacteur des faits divers. Dans ces modestes
+fonctions, P... apportait un soin, une exactitude, une fidélité de
+renseignements et une recherche de style qui l'avaient fait surnommer le
+Tallemant des Réaux de la rue.--Courant dès le matin les quartiers de la
+ville, il relevait l'éphéméride quotidienne d'un arrondissement avec la
+rapidité et la sûreté de flair de ces bons chiens anglais qui battent
+en un quart d'heure une plaine de cent arpents sans laisser échapper
+une seule pièce de gibier.--Il excellait surtout dans les _petits
+enfants écrasés_, et ne connut pas de rival dans les _homicides par
+imprudence_. C'est lui qui est l'auteur de la célèbre phrase: «Les
+secours les plus empressés n'ont pu le rappeler à la vie,» appliquée à
+un suicide de trois jours, et à propos de laquelle les héritiers de
+Lapalisse voulaient lui intenter un procès.
+
+ * * * * *
+
+Il était fort dangereux de rencontrer P... les jours où il revenait à
+son journal le carnet vide de faits divers, car il ne reculait devant
+rien pour se sauver de la bredouille, et vous eût cherché lui-même
+dispute, avec complication de voies de fait,--pour rapporter au
+moins--_une rixe et querelle_.
+
+Un jour que sa battue n'avait pas été heureuse, P... traversait
+mélancoliquement le Pont-Neuf, à l'heure où le passage des nombreuses
+diligences lui offrait la chance d'un écrasé.--_Malheureusement_, le
+passage s'effectua sans accident. P... allait quitter son affût quand
+il aperçut un vieux chapeau déposé sur un des bancs circulaires qu'une
+édilité prévoyante a fait disposer pour la commodité des oasytés
+nocturnes. P... s'empare du chapeau, le jette dans la rivière sans être
+aperçu, et se met à pousser des cris qui, en un clin d'œil, attirent un
+groupe de curieux vers les parapets. Le groupe devient foule, et P...
+s'en éloigne quand elle est devenue multitude et qu'il a vu dix
+bateliers courir au sauvetage du chapeau.--Le soir, la _Patrie_
+enregistrait--un nouveau suicide,--qui est resté comme un des bons
+morceaux de son rédacteur.
+
+ * * * * *
+
+Un matin, un de ses amis qui se rendait à son bureau, rencontre P...
+planté tout droit devant un bâtiment en construction dont les échafauds
+étaient remplis de maçons, que P... avait surnommés, à cause de leur
+agilité, les _écureuils limousins_. L'ami, pressé, échange un bonjour et
+continue sa route. Le soir, en revenant de son ministère, huit heures
+après sa première rencontre, il retrouve P... au même endroit, pétrifié
+dans l'attitude patiente du héron qui guette sa proie.
+
+--Encore ici!--demande-t-il étonné.--Que diable y fais-tu depuis ce
+matin?
+
+P... élève sa main en l'air, et, désignant un limousin juché
+périlleusement au sommet d'une perche d'un équilibre douteux:
+
+--J'attends qu'il tombe, répondit-il.
+
+ * * * * *
+
+M... habite ordinairement la campagne. Chasseur comme d'Houdetot et
+Blaze, qui resteront les classiques de la chasse au chien d'arrêt, il
+vit au milieu d'une petite meute qui ferait l'orgueil d'un chenil
+princier. Sévère, mais juste à l'égard de ses élèves, qu'il admet à
+l'honneur de l'intimité domestique, M... s'est efforcé de leur inculquer
+les maximes les plus élémentaires de l'art de se bien conduire en
+société. À cet effet, il leur a acheté un traducteur de la _Civilité
+puérile et honnête_, dont les triples lanières et la mèche aiguë mettent
+la correction à côté de la leçon, quand celle-ci n'a pas été bien
+comprise. Un des chapitres auxquelles l'intelligence et la nature
+canine se montrent plus volontiers rétives, est celui qui concerne
+l'observation de certaines convenances qu'on pourrait appeler
+digestives. Quelquefois la meute de M..., plantureusement nourrie,
+exprime sa satisfaction par des interjections qui sont parfaitement
+accueillies, chez ses convives, par un amphitryon arabe, mais qui
+blessent nos mœurs. Quand l'un des chiens de M... s'oublie en sa
+présence, le maître, ne pouvant deviner quel est celui qui a la
+digestion incivile, administre une volée d'énergiques représentations à
+toute la meute, qui s'échappe alors par toutes les issues. Les animaux
+savent tellement ce qui les menace en pareil cas, qu'entre eux-mêmes, au
+moindre bruit, ils se dispersent en hurlant. Dernièrement, M...
+attendait un de ses amis pour chasser. L'ami vint au rendez-vous.--On
+déjeûne copieusement; M... laisse un moment, au dessert, son ami seul
+avec les chiens qui léchaient les plats.--L'ami, qui avait des raisons
+pour désirer une seconde de solitude, en profite... et même en abuse....
+Aussitôt toute la meute est sur pied, et se sauve par les fenêtres,
+l'oreille basse et la queue entre les jambes.
+
+Cinq minutes après, M... rentrait dans la salle avec sa femme, et
+trouvant son ami tout seul au coin de la cheminée:
+
+--Où sont donc les chiens? demande-t-il.
+
+--Je ne sais pas ce qui leur a pris, répondit l'ami, qui saluait la dame
+de la maison.--Et il raconte naïvement leur fuite précipitée--dont il ne
+comprend pas le motif.
+
+Madame sourit dans son mouchoir,--tandis que son mari s'approche de son
+hôte très-intrigué, et lui dit tout bas à l'oreille deux mots qui lui
+mettent un pied de rouge sur la figure.
+
+--Mais non, je t'assure, balbutie-t-il, en souhaitant de voir une trappe
+s'entr'ouvrir sous ses pieds.
+
+--Bah! fit M... en riant, ne te désole pas; avant la chasse, ça porte
+bonheur.
+
+ * * * * *
+
+Un Atlas et un Hercule de carrefour se disputaient au coin d'une rue. Le
+dictionnaire d'injures épuisé, les adversaires, excités par la galerie,
+allaient en venir aux mains. L'un d'eux, montrant à l'autre son poing
+formidable, lui dit:
+
+--Vois-tu ça? ça tue les bœufs.
+
+--Vois-tu celui-là? dit l'autre, faisant le même mouvement offensif, ça
+tue les bouchers.
+
+ * * * * *
+
+M. L... arrive de Londres. Une dame qui ne connaît pas l'Angleterre, lui
+demandait des renseignements sur ce pays.
+
+--Comme ville, voici ce qu'est Londres: une gigantesque cheminée; quand
+on se promène dans les rues et qu'on se frotte le long des murs, on les
+ramone. Comme mœurs, la première personne que j'ai rencontrée à Londres
+était un pauvre honteux qui n'osait pas demander l'aumône, parce qu'il
+n'avait pas de gants.
+
+ * * * * *
+
+M. R..., riche propriétaire aux colonies, venu à Paris pour y passer
+quelque temps, dînait aux Provençaux en compagnie d'artistes de tous les
+arts. Parmi les conviés se trouvait mademoiselle E..., de l'Opéra, dont
+les naïvetés font les délices du foyer de la danse. Entre autres choses,
+on parlait de l'esclavage des nègres, et M. R... était appelé à donner
+son avis sur cette importante question.
+
+--Les philanthropes trouvent excellentes des choses que nous, colons, ne
+pouvons trouver telles, disait-il. Si moi, par exemple, j'affranchissais
+mes nègres, je pourrais me considérer comme ruiné, et je n'ai pourtant
+que deux cent esclaves.
+
+--Comment, ruiné! interrompit mademoiselle E... avec conviction; mais
+pour quarante francs vous auriez deux cents timbres.
+
+ * * * * *
+
+La même demoiselle fit un jour une chute pendant la répétition d'un
+ballet. Le chorégraphe P... se montrait assez inquiet.
+
+--Je crains, disait-il au médecin, que mademoiselle ne se soit luxé la
+rotule.
+
+--Monsieur P..., s'écria mademoiselle E..., dont le visage devint aussi
+rouge que les mains de madame Pl... la mère, si vous me dites encore
+des choses indécentes, je me plaindrai au directeur.
+
+ * * * * *
+
+Hyacinthe posait pour sa charge chez Nadar, et il avait déjà donné deux
+séances sans que la besogne fût achevée. En excuse à la longueur du
+temps, l'artiste alléguait plaisamment la longueur du nez de son modèle.
+
+--Ça ne vous ennuie donc pas de poser? demandait un visiteur au joyeux
+comique.
+
+--Ce n'est pas que cela m'ennuie, répondit-il; mais si j'avais 800,000
+fr. de rente, je ne les dépenserais pas uniquement à ce plaisir-là.
+
+ * * * * *
+
+Deux vaudevillistes qui sont parrains d'ouvrages charmants cent fois
+applaudis, E. L... et M. M..., se promenaient sur le boulevard, le soir
+d'une première représentation qui leur inspirait des inquiétudes que le
+public ne devait pas réaliser. Tout à coup, M. M... quitte le bras de
+son collaborateur et se dispose à entrer dans une boutique.
+
+--Où vas-tu? demande L...
+
+--J'entre là pour acheter un parapluie, dit M. M...; attends-moi.
+
+--Pendant que tu y seras, ajoute L..., achète aussi un parachute.
+
+ * * * * *
+
+*** est un de ces hommes de lettres qui tiennent dans la littérature le
+même rang que l'ablette dans l'ichthyologie. Comme romancier, il a eu
+six colonnes de feuilleton et dix bouts d'articles imprimés dans les
+journaux, les jours où l'on manquait de faits divers. Comme auteur
+dramatique, il a fait représenter des fractions d'à peu près de
+vaudevilles dans des simulacres de théâtres. Aussi, quand le marchand de
+billets refuse de lui avancer mille écus sur le quart d'une pièce en un
+acte qui, depuis huit ans, doit passer lundi prochain, il se fâche tout
+rouge et le menace de lui retirer sa griffe. Lorsqu'il se trouve dans un
+théâtre, et qu'il y a des dames auprès de lui, si l'ouvreuse vient lui
+proposer un journal, il répond tout haut: «Je n'en ai pas besoin; c'est
+moi qui le fais.» Dans les foyers, les jours de première représentation,
+il marche à côté des critiques célèbres qui ne le connaissent pas, et
+remue les lèvres pour faire croire au public qu'il est en conversation
+réglée avec eux. Si, dans la rue, il rencontre une actrice, il la tutoie
+d'un salut familier que l'actrice lui rend, si elle n'est pas pressée.
+
+Néanmoins, à force d'agiter partout sa nullité sonore, *** est connu de
+beaucoup de monde, et, dans sa famille, il a fait croire que c'était lui
+qui écrivait des pièces de théâtre sous le pseudonyme de Scribe. À
+défaut d'autre, il a du moins l'esprit de se trouver là où on a besoin
+de lui... pour quelque service qui ne demande pas une autre activité que
+celle des jambes.
+
+--Mais ce petit *** fait son chemin, disait-on à un personnage important
+dans les jambes duquel *** est toujours fourré.
+
+--Oui, répondit le protecteur, je vois cela à mes souliers.
+
+ * * * * *
+
+Entre autres cadeaux du dernier jours de l'an, mademoiselle M..., qui a
+ruiné tant de jeunes gens de famille, a reçu un magnifique bracelet en
+or massif formant une chaîne et se fermant par un cadenas également en
+or, sur lequel était gravée cette inscription:
+
+«À mademoiselle M..., les gardes du commerce reconnaissants.»
+
+ * * * * *
+
+Dans une conversation d'après boire, à ce moment du souper où la
+médisance devient le meilleur _pousse-café_,--quatre messieurs,
+jouissant d'une grande réputation d'entraîneurs--sur les deux _turfs_ du
+Champ-de-Mars et de la galanterie,--causaient tour à tour écuries et
+boudoirs.--En vidant sur la table les indiscrétions de leur double
+_stud-book_, ils laissaient tomber le nom d'une beauté qui avait obtenu
+le triomphe de la lithographie.
+
+--Parbleu! demanda tout à coup l'un des convives au comte de B...,
+comment se fait-il que vous, dont le caprice jette toutes les semaines
+une douzaine de mouchoirs aux sultanes d'outre-rampe, vous ne puissiez
+pas nous dire si la descente de lit de mademoiselle M... est une peau de
+lion ou une peau de tigre?
+
+--Vous savez bien, dit l'un des convives, que le comte est un original
+qui ne veut jamais faire comme tout le monde.
+
+ * * * * *
+
+M. Michel Carré et son ami Jules Barbier ont entrepris avec succès le
+rajeunissement de ce vieil Eson dramatique qu'on appelle un poëme
+d'opéra-comique. Grâce à eux, les musiciens en réputation commencent à
+croire que la poésie bien faite n'empoisonne pas la musique, comme les
+marchands de paroles au boisseau en font courir le bruit; et tous les
+compositeurs jeunes vont demander des libretti aux jeunes écrivains,
+comme les élégants vont chez les meilleurs faiseurs. Mais de cette
+spécialité dramatique à laquelle ils semblent s'attacher exclusivement,
+il est résulté pour les deux amis et collaborateurs, une singulière
+habitude. À force d'écrire des récitatifs, des duos et des quatuors,
+cette forme lyrique est dans leur langage ordinaire. Ils ne parlent plus
+qu'en vers. Quand M. J. Barbier, qui passe sa vie à courir après M.
+Carré qui passe sa vie à l'attendre, s'informe à propos de lui chez son
+portier, c'est en ces termes qu'il s'exprime:
+
+/*[4]
+ Mon ami Michel Carré
+ Est-il dehors ou rentré?
+ Vous, que le propriétaire
+ De ce logis fait cerbère,
+ Dites-lui bien de ma part,
+ Qu'à l'estaminet des Var-
+ riétes--je vais l'attendre,
+ Afin de bien nous entendre,
+ Sur un opéra nouveau, (_bis_)
+ Musique de Duprato. (_ter_)
+*/
+
+Quant à Michel Carré, voici ordinairement en quels termes il demande un
+cigare:
+
+/*[4]
+ Au prix d'un triple décime,
+ Et pour chasser l'ennui noir
+ Dont mon esprit est victime,
+ De vos mains je veux avoir
+ Un régalia dont l'arome
+ Flatte mon nerf olfactif,
+ Et me fasse trouver l'homme
+ Un peu plus récréatif.
+*/
+
+Le garçon, interrogé ainsi,--hésite quelques secondes,--puis, ayant
+compris soudainement, il apporte un verre d'absinthe.
+
+ * * * * *
+
+Certaines maîtresses de maison ont adopté la coutume d'introduire dans
+leurs soirées des intermèdes de philanthropie. Entre deux contredanses,
+elles arrivent négligemment auprès des cavaliers, et, avec toutes les
+séductions familières aux sirènes de la bienfaisance, leur bourrent les
+poches de billets de loterie.--L'intention est louable, sans doute, mais
+quand le fait se reproduit trop souvent, cette tyrannique charité
+avoisine l'indiscrétion.--C'est pour en avoir fait abus cet hiver, que
+madame R. L... a vu son salon dépeuplé de danseurs à ses derniers bals.
+Mardi dernier, un critique, qui a chez cette dame ses entières
+franchises de tout impôt de ce genre, voulait y emmener un de ses amis.
+
+--Ma foi, non, répondit celui-ci, je ne vais pas dans une maison où l'on
+sucre le café avec des orphelins.
+
+ * * * * *
+
+Demi-artiste, demi-millionnaire, mais double fat et totalité d'imbécile,
+un individu, qui n'a sur ses amis que la supériorité de pouvoir faire à
+lui seul autant de sottises que tous ses amis réunis, le jeune L...
+couronne, dit-on, l'œuvre de ses folies en conduisant sa maîtresse à la
+mairie.
+
+--Savez-vous, lui demandait-on à ce propos, ce que dit Montaigne des
+gens qui épousent leurs maîtresses?
+
+--Ma foi, non, répondit l'autre, beaucoup plus fort sur le baccarat que
+sur ses classiques.
+
+--Le vieux Michel est un peu cru pour la chasteté des oreilles modernes,
+mais je vous traduirai son opinion en termes honnêtes: «Ce sont des
+gens, dit-il, qui crachent dans leur verre avant que de boire.»
+
+ * * * * *
+
+La marquise de G..., restée veuve avec des biens considérables, se
+plaignait d'avoir du chagrin à son oncle, le vieux et spirituel
+chevalier de M...
+
+--Quel chagrin pouvez-vous avoir? vous êtes veuve, belle et riche, une
+trinité de faveurs qui ferait la félicité de trois femmes.
+
+--Ah! mon oncle, répondit la marquise avec mélancolie, vous me parlez de
+ma fortune, est-ce que cela fait le bonheur?
+
+--Ma nièce, répliqua le chevalier, cet aphorisme ressemble au mal que
+les gourmands disent des truffes devant les gens qui n'ont pas dîné.
+
+ * * * * *
+
+Le coupé de mademoiselle D... stationnait devant les _Villes de France_.
+Le cocher, qui s'était endormi sur son siége, ne s'apercevait pas des
+efforts que faisait sa maîtresse pour ouvrir la portière. Passe un jeune
+homme qui s'aperçoit des embarras de la dame; il ouvre la portière et
+offre la main à la jeune femme en lui disant:
+
+«Le commissionnaire se recommande aux bontés de madame.»
+
+Mademoiselle D..., avec un malin sourire, lui remet une pièce de deux
+sous.
+
+«Ce n'est sans doute qu'un à-compte, insiste le cavalier,--j'aurai, si
+vous le permettez, l'honneur d'aller réclamer le reste chez vous.»
+
+Mademoiselle D... regarda avec plus d'attention le Sigisbé improvisé qui
+mettait gravement la pièce de deux sous dans sa poche, et elle reconnut
+un des fervents habitués de son théâtre.
+
+Après une courte hésitation,--elle offrit au jeune homme une place dans
+sa voiture,--et elle l'emmena chez elle, où elle lui offrit de partager
+son dîner qui l'attendait.
+
+Il y a eu du dessert.
+
+ * * * * *
+
+À l'un de ses duels, H...., réveillé le matin par ses témoins qui
+venaient le prendre, ne se rappelait plus le motif de cette visite
+matinale.
+
+La pluie tombait à flots,--le vent faisait rage, et H... était furieux.
+
+--Comme c'est gai de se lever par ce temps-là, disait-il,--en se
+retournant dans son lit.--Pas de feu dans la cheminée, de l'eau
+froide.--Le diable vous emporte!
+
+Un témoin déclare qu'il y a, honneur sauf de part et d'autre,
+possibilité d'arranger l'affaire.
+
+--Une querelle de table,--ajoute l'autre,--des bêtises.--Autorise-nous à
+une rétractation amicale,--et tu pourras te recoucher.
+
+--Voyons, expliquez-moi l'affaire, dit H...--en se levant néanmoins et
+en procédant à sa toilette.--De quel vin buvait-on?--Si c'était du
+bordeaux, _je l'ai_ raisonnable.
+
+--C'était du bourgogne,--et tu l'as agaçant.
+
+--C'est vrai, fit H... en mettant ses bottes.--Ai-je bu beaucoup?
+
+--Comme à un repas de noces.
+
+--Diable! continua H... en mettant sa cravate,--j'ai dû être stupide.
+
+--Complétement.
+
+--Ainsi, ajouta H... en faisant avec soin sa raie devant la glace, je
+suis convaincu que tous les torts sont de mon côté.
+
+--Alors, laisse-nous arranger l'affaire, dirent les témoins.
+
+--Ah! maintenant que je suis habillé, fit H... en mettant son chapeau,
+allons-y.
+
+ * * * * *
+
+_Dialogue entre deux demi-boursiers._
+
+--Oui, mon cher, je suis furieux contre V...
+
+--À quel propos?
+
+--C'était aujourd'hui mon jour d'avoir le petit groom, et il l'a prêté à
+Stéphanie qui a du monde à dîner.--Je me vengerai.
+
+--C'est ça, dit l'ami, la première fois que ce sera ton jour d'avoir
+Stéphanie, tu la lui prêteras.
+
+ * * * * *
+
+Autant M. P. F, est myope,--autant M... est sourd, mais d'une surdité
+tellement authentique, qu'elle ne lui permet pas même d'entendre le bien
+qu'on dit de lui, ou le mal qu'on dit de ses amis.--Dans un repas de
+chasseurs, où il se trouvait,--l'amphitryon qui avait déjà demandé, en
+lui criant dans l'oreille et en lui montrant son assiette et le plat
+qu'il découpait, s'il devait lui en servir.--M... qui n'entendait pas,
+continuait à causer avec son voisin. Son ami, impatienté, prend un fusil
+et le décharge par la fenêtre de la salle à manger.
+
+--Qu'y a-t-il? fit M... en se retournant.
+
+--C'est moi, répondit son ami, qui te demande si tu veux du pâté de foie
+gras.
+
+ * * * * *
+
+Une célèbre crinoline, revenant de Mabille, rencontre une de ses amies.
+
+--Eh bien! lui demande celle-ci, es-tu contente? Était-ce bien composé
+ce soir?
+
+--Ne m'en parle pas, ma chère,--une société d'économistes.
+
+ * * * * *
+
+J. T... ne vise pas au dandysme.--Non, ce n'est pas sa spécialité.
+Malgré sa tenue négligée, il n'essaye pas moins de faire croire à tous
+ses amis qu'il fréquente la plus haute société parisienne et qu'il y
+est admis libre de toute étiquette...
+
+Ces jours passés, un ami de T... le rencontre, comme celui-ci mirait
+avec satisfaction, dans les glaces extérieures des boutiques, un costume
+d'été, tout battant neuf, et qui lui allait comme un gant,--à un
+manchot.
+
+--Comme te voilà beau! dit l'ami. Et, flattant la manie de T..., il
+ajoute:--Tu es allé dans le monde?
+
+--Mais oui, répondit T..., je sors en ce moment de chez le prince...
+
+--De chez le _prince Eugène_.
+
+ * * * * *
+
+Les domestiques qui sont au service des artistes ou des gens dont la
+publicité s'occupe fréquemment, se montrent tous fort enclins à se
+mettre à la remorque de la réputation de leurs maîtres. Quelques-uns
+sont même parvenus à se créer une sorte de personnalité, entre autres la
+servante-modèle de M. Dumas fils, que les amis de celui-ci ont surnommée
+_le verrou_. Plus d'une fois, les chroniqueurs ont vanté les vertus
+domestiques de Mlle Verrou, qui recueille très-soigneusement tous les
+articles où il est question d'elle, pour en faire une collection de
+certificats. Les fréquentes mentions dont elle a été l'objet ont éveillé
+la jalousie de la _maîtresse Jacques_ de M. Dantan, une brave femme qui
+est depuis longtemps au service du spirituel sculpteur.
+
+--Comment! Monsieur, disait-elle à son maître, vous recevez chez vous
+tous les journalistes de Paris, et vous n'êtes pas honteux qu'aucun de
+ces messieurs n'ait encore parlé de moi! Il me semble que je vaux bien
+Verrou, et ces messieurs, que vous recevez depuis si longtemps, me
+devraient bien une politesse.
+
+ * * * * *
+
+Si les familiers de l'atelier Dantan se montrent un peu négligents à
+tresser des couronnes pour l'ambitieuse Victoire, ils n'oublient pas ses
+bons services et son affabilité ordinaire lorsque vient le Jour de
+l'An.--Au premier janvier dernier, M. Édouard Thierry, qui est un des
+intimes de la maison, prenait Victoire à part pour lui faire son
+compliment.--Mais Victoire n'est pas une femme de son temps: elle
+dédaigne l'argent et préfère la gloire.
+
+--Ah! Monsieur, dit-elle au critique, j'aurais mieux aimé un article
+dans le _Moniteur_.
+
+--Mais, ma chère Victoire, vous savez bien que je ne m'occupe que des
+livres dans mon feuilleton. Vous n'en faites pas.
+
+--Comment! répliqua Victoire, et mon livre de dépenses?
+
+À cette collection de l'amour-propre de l'office ou de l'antichambre, il
+faut ajouter la grande figure d'Adolphe,--le domestique de
+Lafontaine.--Depuis le jour où on a raconté une anecdote dans laquelle
+son nom se trouvait mêlé à celui de son maître,--Adolphe a grandi de
+vingt coudées dans sa propre estime;--ce ne sont plus des talons qu'il a
+à ses chaussures, ce sont des piédestaux,--et il retire son chapeau
+quand il passe sous l'arc de l'Étoile... Quelques jours après la
+publication de cette anecdote, Adolphe, initié subitement aux lois du
+bien-vivre, prenait un coupé et venait, vêtu comme un parfait notaire,
+déposer sa carte dans les bureaux du journal qui l'avait publiée.
+
+ * * * * *
+
+Un des amis de Lafontaine fit un jour à Adolphe la politesse de lui
+apporter le roman de Benjamin Constant:
+
+--Lisez cela, lui dit-il, je crois qu'il est question de vous.
+
+Quelques jours après, l'ami, étant revenu, lui demande ce qu'il pense de
+l'ouvrage qu'il lui a donné,--et si c'est réellement lui que l'auteur a
+voulu mettre en scène.
+
+--Il y a quelque chose de vrai, répliqua gravement Adolphe;--mais tout
+n'est pas absolument exact.--Ce M. Benjamin Constant aurait pu me
+demander un rendez-vous: je lui aurais fourni des renseignements.
+Cependant, une politesse en vaut une autre,--et quand je saurai son
+adresse, j'irai lui porter ma carte.
+
+ * * * * *
+
+Lafontaine avait dernièrement à déjeuner chez lui un personnage officiel
+qui approche souvent S. M. l'Empereur.--Adolphe, qui est d'ailleurs un
+excellent serviteur et un garçon intelligent, s'était distingué.--Il
+avait même daigné composer lui-même une certaine omelette aux rognons
+dont il possède seul le secret, et qui est un chef-d'œuvre
+culinaire.--Le convive de Lafontaine, félicitant Adolphe sur son talent,
+lui disait en riant qu'on n'eût fait mieux, si on eût fait aussi bien,
+dans les cuisines impériales.--Depuis ce temps, Adolphe demeure
+convaincu qu'il a été question de lui en haut lieu, et s'attend à
+recevoir d'un jour à l'autre un message dans lequel il sera convoqué à
+travailler sur les fourneaux de Sa Majesté.--Pour ne pas faire attendre
+un seul moment,--il passe sa vie en habit noir, en jabot et en gants
+blancs.
+
+--Seulement, si pareil honneur m'arrive, disait-il à un de ses
+camarades, mon parti est pris,--je tutoierai M. Lafontaine.
+
+ * * * * *
+
+L'influence du printemps commence à se faire sentir.--On se marie
+beaucoup à Paris depuis quelque temps.--Il est impossible d'entrer dans
+un restaurant sans tomber au milieu d'un repas nuptial.--Les voitures
+publiques deviennent insuffisantes, et, dans certains quartiers
+populeux, on a été obligé de mettre en réquisition les tapissières pour
+le transport des époux et de leurs familles.--M. Foy et tous ses
+confrères les gaudissarts de l'hymen, qui servent de trait-d'union entre
+les âmes qui se cherchent, ont fait poser une sonnette de nuit à la
+porte de leurs cabinets d'affaires.
+
+Les mairies sont assiégées du matin au soir, et se trouvent dans
+l'obligation de prendre des employés supplémentaires. On en cite une,
+dans un arrondissement central, où un registre de l'état civil ne dure
+pas plus longtemps qu'une galette du Gymnase. De même que les médecins,
+pendant une épidémie, les officiers publics sont sur les dents. Tous les
+tabellions parisiens sont occupés à rédiger ces testaments anticipés de
+l'amour, qu'on appelle des contrats de mariage.--Une véritable fureur
+de légalité règne dans les relations entre les deux sexes, et, si cela
+continue, l'herbe poussera bientôt dans la cour de la mairie du 13e
+arrondissement.
+
+Si la morale y gagne, la fantaisie y perd beaucoup. Cette
+_matrimoniomanie_ s'est tellement répandue, qu'après avoir causé pendant
+une demi-heure avec une femme qu'on n'a jamais vue, si elle est fille ou
+veuve,--on n'est pas sûr de ne point l'épouser à la fin de la journée.
+Dernièrement, un de nos amis, qui se promenait aux Tuileries, s'aperçut
+qu'une jeune personne, cheminant devant lui dans la compagnie d'une dame
+âgée, venait de laisser tomber son gant derrière eux. Notre ami
+s'empresse de le ramasser et le remet galamment à la jeune personne, qui
+lui répond, en s'inclinant et en rougissant:
+
+--Monsieur, votre démarche m'honore, et dès l'instant que vos intentions
+sont pures, je vous autorise à demander ma main à ma mère.
+
+Huit jours après, on publiait les bans.
+
+L'autre soir, un monsieur, en compagnie d'une dame, entrait dans l'un
+des cabinets de la Maison d'Or. Ils y étaient à peine installés que
+nous entendîmes un des garçon crier à son confrère:
+
+--On demande une écrevisse bordelaise et un notaire au numéro 8.
+
+--Le notaire est en main au 6, et retenu par le 2, répondit le garçon.
+
+C'est particulièrement dans les coulisses que l'hymen sévit avec le plus
+de violence.--Sur une de nos grandes scènes, on parle de trois mariages
+qui se préparent, et les préparatifs ne laissent pas que d'entraver le
+travail des répétitions, à chaque instant interrompues par les
+fournisseurs des futurs, qui viennent jusqu'au théâtre pour essayer les
+trousseaux et étaler les merveilles des corbeilles de noces.
+
+Un auteur dramatique, qui a un ouvrage en cinq actes à l'étude dans ce
+théâtre, n'a pu arriver encore à faire mettre entièrement en scène le
+troisième acte de sa comédie. L'actrice, qui doit y jouer le rôle
+principal, étant toujours dérangée par le fleuriste, qui vient pour lui
+essayer une couronne de fleurs d'oranger qui ne veut pas se décider à
+lui aller.
+
+Dans un autre théâtre, une jeune ingénue, qui épouse un homme du monde
+(également ingénu), discutait avec son futur le choix du notaire qui
+dresserait le contrat.--L'actrice désirait que ce fût celui qui est
+ordinairement chargé de ses intérêts.--Le futur souhaitait que ce fût un
+de ses amis nouvellement pourvu d'une charge et auquel il avait promis
+sa clientèle. Au milieu de la discussion qui commençait à s'échauffer
+survint un ami commun des deux conjoints:
+
+--Bonjour, mes enfants, leur dit-il, vous vous disputez avant le
+mariage, c'est manger le dessert avant le potage;--faites-vous des
+concessions mutuelles;--toi, Monsieur, tu choisiras le notaire qui
+dressera le contrat;--vous, Madame, réservez-vous le droit de choisir
+d'avance l'avoué qui fera la séparation de corps.
+
+Ainsi fut dit,--ainsi sera fait,--prétendent les méchantes langues,
+devant même que les dragées du premier baptême aient été croquées.
+
+En apprenant tous ces mariages, une comédienne, qui persiste dans les
+anciens us dramatiques, a fait afficher dans son salon et dans sa loge
+une pancarte sur laquelle on lit:
+
+ICI,--ON NE SE MARIE PAS.
+
+Une de ces récente épouses,--pour laquelle la lune de miel n'avait eu
+qu'un quartier,--rencontrant une de ses amies, déposait dans son sein le
+bilan de ses illusions matrimoniales:
+
+--Viens me voir souvent;--je te consolerai.
+
+--Mais c'est que je ne puis pas sortir quand je veux.
+
+--Ton mari est donc jaloux? demanda l'amie.
+
+--Oh! ma chère, répondit la jeune épouse,--il a employé ma dot à acheter
+le fonds d'Othello...
+
+ * * * * *
+
+Dans le cabinet d'un restaurant, deux amants _s'expliquaient_. Chacun
+d'eux ayant épuisé la somme d'arguments que lui fournissait son droit,
+après un bruyant échange de propos, les gestes remplacèrent le discours,
+et les parties commencèrent un échange de projectiles:
+
+--Si tu ne te tais pas, disait une voix d'homme, je te lance le flambeau
+à la figure.
+
+--Alors, répondit une voix de femme, retire au moins la bougie, sans
+cela je ne verrai pas clair pour te jeter la soupière à la tête.
+
+Un double éclat de rire se fit entendre, et la querelle eut un baiser
+pour finale.
+
+ * * * * *
+
+Le chef de cabinet d'un ministère racontait l'autre jour, dans un salon,
+qu'il avait eu le matin sous les yeux une demande signée d'un nom
+très-connu dans l'industrie, et qui était ainsi conçue:
+
+/#
+ «Monsieur le ministre,
+
+ »J'ai _un mot_ à dire à Votre Excellence: je la prie de vouloir
+ bien m'accorder, pour samedi prochain, une audience de _deux
+ heures_.»
+#/
+
+ * * * * *
+
+Dans une maison où elle avait été invitée, et où on l'avait reçue avec
+toutes les attentions que l'on doit à une femme et à une artiste de
+talent, mademoiselle *** oublie un soir qu'elle était dans le monde,
+elle prend le lustre pour la rampe, le parquet pour les planches, et,
+se croyant en scène, elle commença une conversation où se trouvaient des
+réflexions dignes de figurer dans le dialogue d'une Lisette avec un
+Scapin. La maîtresse de la maison, voulant mettre un terme à ce petit
+scandale, prit l'actrice à part:
+
+--C'est sans doute une erreur qui nous procure l'avantage de vous avoir
+parmi nous? lui dit-elle.
+
+--Comment cela? demanda l'actrice étonnée de l'apostrophe.
+
+--Mais probablement, fit la dame, j'avais eu l'honneur d'inviter
+mademoiselle *** et elle m'envoie sa cuisinière.
+
+ * * * * *
+
+Sur le boulevard, où il se promenait pour la première fois après dix ans
+d'absence, l'avocat S..., autrefois journaliste, rencontra, parmi ses
+anciennes connaissances, M. M..., avec lequel il avait été très-lié
+autrefois.
+
+--Eh! cher ami, que je suis content de vous voir,--vous allez me donner
+un renseignement,--qu'est-ce qu'on me dit là-bas que vous avez fait une
+grosse fortune?
+
+--Eh! cher ami, répondit modestement M. M..., il faut bien faire quelque
+chose.
+
+ * * * * *
+
+Les personnes qui s'occupent des choses du théâtre se rappellent sans
+doute qu'il y a quelques années une scène de vaudeville était dirigée
+par un Asiatique bizarre,--qui a laissé dans sa carrière administrative
+un recueil de souvenirs à faire passer la mémoire d'Harpagon et du père
+Grandet.
+
+Dans un ouvrage que l'on montait sur son théâtre, on avait engagé un
+chien, dont tout le rôle consistait à aboyer deux ou trois fois dans la
+coulisse, au milieu d'une scène dramatique.
+
+Mais la veille de la représentation, à la répétition générale,--le chien
+manque son entrée.
+
+L'Asiatique en question, qui parlait le français des nègres, se mit
+alors dans une de ces colères qui l'ont rendu à tout jamais mémorable:
+
+--Chien! ou est chien? s'écrie-t-il en fureur.
+
+--Moi pas trouver, dit le régisseur, obligé, pour se faire comprendre,
+de parler l'idiome de son directeur.
+
+--Vous alors marquer chien à l'amende,--quand il sera trouvé.
+
+Tout le monde se met à la poursuite du chien.--On fouille le théâtre des
+cintres au troisième dessous.--Recherches inutiles.
+
+--La pièce passe demain, dit l'un des auteurs,--on n'aura pas le temps
+de faire répéter une nouvelle bête. Il faut en louer une tout instruite,
+qui puisse jouer demain.--On peut se procurer cela au théâtre des Chiens
+savants.
+
+À cette proposition, dans laquelle sa lésinerie flaire de nouveaux
+frais,--l'Asiatique refuse net.
+
+--Vous, couper scène du chien, dit-il aux auteurs.
+
+--Nous, pas couper,--répondent ceux-ci,--vous, recevoir pièce avec
+chien,--vous, fournir chien pour jouer pièce, ou bien nous, envoyer à
+vous petit papier timbré.
+
+Comme la discussion menaçait de ne point prendre fin, l'acteur L..., un
+des meilleurs comiques de Paris, qui passe avec Brasseur pour savoir le
+mieux faire les imitations, proposa aux auteurs de se fier à lui pour
+imiter le chien, et il leur donna sur-le-champ un si complet échantillon
+de l'organe canin, que l'on crut un instant le pensionnaire fugitif
+retrouvé.
+
+L'Asiatique, voulant donner à l'artiste qui se montrait si plein de
+bonne volonté une preuve de sa reconnaissance, vint sur-le-champ lui
+offrir une prise--sachant qu'il ne prenait pas de tabac.
+
+À la satisfaction du public, qui ne supposa point la supercherie, le
+comique imita le chien pendant les vingt représentations
+premières.--Mais, comme les gens qui gasconnent ou grasseyent en voulant
+imiter le jargon girondin ou marseillais, l'artiste s'aperçut avec
+inquiétude qu'il commençait à parler chien pour de bon, dans la vie
+privée.
+
+Quand on lui disait bonjour, il répondait involontairement: ouah-ouah!
+Quand le garçon de café lui demandait ce qu'il fallait lui servir, il
+répondait encore: ouah-ouah! Mais, histoire extraordinaire,
+non-seulement il parlait la langue canine, mais encore, il la
+comprenait; et, lorsqu'il rencontrait un braque, un caniche, il ne
+pouvait s'empêcher d'aller se mêler à leur conversation.--Enfin, un
+soir, en s'habillant dans sa loge, il s'aperçut avec horreur qu'il lui
+poussait du poil d'épagneul.--Effrayé des dangers de cette
+identification, ce soir-là même, l'artiste en question refusa
+positivement de donner de la voix dans la coulisse.
+
+L'Asiatique donne alors à ses administrés un nouveau spectacle de ses
+fureurs grandioses, qui eussent été si profitables à contempler pour un
+peintre de tempêtes.
+
+Un machiniste s'offre pour remplacer l'acteur démissionnaire. On lui
+demande un essai: le machiniste aboie comme une meute. Un cerf en
+carton, qui était sur le théâtre, en est même tellement effrayé, qu'il
+prend la fuite.--L'Asiatique, satisfait, ouvre sa tabatière au
+machiniste pour lui prouver sa reconnaissance.--Le machiniste n'en use
+pas.--Il demande seulement un petit feu pour sa complaisance.
+
+--Vous feu! Pourquoi? fit l'Asiatique feignant de ne pas
+comprendre.--Pas froid,--oranges sur les arbres;--plus d'hiver:--pas
+besoin feu.
+
+Le machiniste met les points sur les i,--il demande dix sous par
+représentation.
+
+L'Asiatique refuse en arabe,--le machiniste en français.--Entr'acte trop
+long.--Public tape des pieds,--commissaire arrive sur le
+théâtre.--Directeur veut s'expliquer.--Tout le monde parle nègre, on se
+croirait dans la case de l'oncle Tom.
+
+À la fin,--comme il fallait lever le rideau,--l'Asiatique prend un parti
+vif et animé.
+
+--Rideau,--commencez acte,--moi faire chien tout seul, et moi pas donner
+dix sous à moi.
+
+Seulement, pour se prouver sa reconnaissance,--il s'ouvre sa tabatière
+et s'offre une prise,--qu'il se refuse.
+
+Il fit chien lui-même, et le fit en effet si bien que tout le public se
+mit à appeler Azor.
+
+ * * * * *
+
+Deux jeunes gens entrent dernièrement dans un restaurant: l'un d'eux
+demande la carte.--Le garçon l'apporte, et place les couverts. Bien que
+le menu, dressé par l'amphitryon, fût très-simple,--à chaque chose qu'il
+demandait, le garçon s'inclinait et répondait d'un air désolé:
+
+--Il n'en reste plus.--Que donnerai-je en place à ces messieurs?
+ajouta-t-il au quatrième refus qu'il se trouvait dans la nécessité de
+leur faire.
+
+--Donnez-nous l'adresse des Frères provençaux,--répondit l'un des jeunes
+gens.
+
+ * * * * *
+
+Un jouvenceau, frais émoulu de la lecture de _Faublas_ et des _Mémoires
+de Casanova_, s'est épris d'une ingénue de vaudeville. Pour abréger les
+préliminaires, il a eu le bon esprit de lui adresser son placet dans une
+enveloppe dont il ne faut que deux pour faire mille francs.
+
+Quelques jours après, il écrivait à sa belle pour lui demander un
+nouveau rendez-vous. Mais cette fois le poulet était contenu dans un pli
+à cinq sous la douzaine. Aussi ne reçut-il pas de réponse. Ayant le
+lendemain rencontré la dame, il s'informait du motif de son silence.
+
+--Vous m'avez donc écrit? lui demanda-t-elle en jouant l'étonnement.
+
+--Mais, sans doute.
+
+--C'est bien étonnant; je n'ai pas reconnu l'enveloppe.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons lu sur un album ces remarques d'une dame dont le cœur a une
+grande réputation de cosmopolitisme:
+
+«Le Français sait le mieux faire parler l'amour; l'Italien le fait le
+mieux agir; le Russe le fait agir et parler également bien; l'Allemand
+l'endort; le Polonais le ruine.»
+
+ * * * * *
+
+M. le comte L. de R... qui, à l'âge de trente-six ans, devait plus de
+deux millions, eut un jour l'idée de mettre un peu d'ordre dans ses
+affaires, et demanda au préfet de la Seine, qui était alors un de ses
+amis, l'autorisation de rassembler ses créanciers dans le Champ-de-Mars.
+
+--Accordé,--répondit le préfet,--s'il n'y a pas d'autre revue ce
+jour-là.
+
+ * * * * *
+
+Le calembour par à peu près est en faveur dans les ateliers.
+
+On demandait au peintre G... son opinion sur un de ses confrères qui
+passe pour avoir des terres dans le royaume des pauvres d'esprit.
+
+--Bon garçon, répondit l'auteur du _Duel des Pierrots_; mais il est
+_Belge_ comme une oie.
+
+Du même tonneau.
+
+Un Alsacien, auquel le Code pénal avait ordonné les bains de mer de la
+Méditerranée, arrive à l'établissement de Toulon et y trouve un de ses
+compatriotes qui se trouvait attaché depuis plusieurs années.
+
+--Est-on bien ici? demande le nouveau venu à son camarade.
+
+--Bah! répond celui-ci, dans son accent natal et en montrant ses fers,
+où il y a de la _chaîne_ il n'y a pas de plaisir.
+
+ * * * * *
+
+Dans un des cafés du boulevard, où quelques célébrités littéraires se
+réunissent chaque soir après minuit, M. *** racontait l'autre jour qu'il
+était obligé d'intenter un procès à un petit _Magazine_ à bon marché où
+on lui refusait de lui payer ses _bouts de lignes_ et ses _blancs_.
+
+--Ne pas vous payer les blancs! s'écria un de ses confrères!--mais si
+j'étais votre éditeur, moi, je vous les payerais le double.
+
+ * * * * *
+
+À l'époque où M. Roqueplan dirigeait le théâtre des Variétés, un
+vaudevilliste, qui le tourmentait depuis longtemps et sans résultat pour
+obtenir une lecture, usa d'une influence ministérielles pour forcer les
+préventions directoriales.--Un billet de l'administration lui apprend
+enfin que lui et son manuscrit seront admis à l'audience et à l'examen
+du directeur. Il arrive au jour et à l'heure indiqués, s'assied à une
+table, mouille ses lèvres au verre d'eau traditionnel, ouvre son
+manuscrit et commence à lire.
+
+«Personnages.... Acte premier.... Scène première....»
+
+--Ah! pardon, fit M. R... en se levant tout à coup.--Pardon,
+monsieur,--mais il est inutile de continuer. Ce sujet-là ne peut pas
+convenir à mon cadre.
+
+ * * * * *
+
+M. R..., qui est, comme on le sait, l'homme paradoxal par excellence,
+affirmait que pour bien diriger un théâtre il fallait surtout ne pas
+s'en occuper.--Aussi avait-il pour système de consigner sa porte à tous
+les auteurs, et ne recevait que ceux qui étaient assez adroits pour
+pénétrer auprès de lui malgré toutes les précautions dont il s'entourait
+pour les éviter. L'imagination qu'on avait employée dans cette
+circonstance devenait alors une sorte de garantie qui le faisait bien
+augurer de la pièce qu'on venait lui présenter. Siraudin, évincé déjà
+plusieurs fois par le concierge, rôdait un soir dans la petite cour
+extérieure du théâtre, pendant que des maçons s'occupaient à faire
+quelques réparations. L'ingénieux vaudevilliste s'aperçoit qu'une
+échelle est appuyée contre le corps de bâtiment où se trouve le cabinet
+directorial dont il voit la fenêtre ouverte. En une seconde son parti
+est pris. Un servant de maçons se disposait à monter la truellée qu'il
+venait de gâcher. Siraudin lui propose de le remplacer pendant qu'il ira
+s'arroser le gosier au cabaret voisin. L'enfant du Limousin accepte, et
+deux minutes après, le vaudevilliste, gravissant à l'échelle, se
+présentait à M. R..., une auge remplie de plâtre sur le dos et son
+manuscrit à la main, demandant une lecture.
+
+--Je vous l'accorde, répondit le directeur, mais à la condition qu'elle
+aura lieu tout de suite, et que vous resterez sur votre
+échelle.--Siraudin ayant accepté la condition imposée, commence sa
+lecture; mais à la troisième scène, M. R... le fit entrer dans son
+cabinet, pour lui signer la réception de ce chef-d'œuvre de bouffonnerie
+qui s'appelle _la Vendetta_.
+
+ * * * * *
+
+À propos de lecture dramatique, celle-ci nous rappelle une aventure
+qu'on attribue à l'auteur dramatique le plus myope des temps
+modernes.--M. *** est, parmi ses confrères, un de ceux qui ont le plus
+de croyance en leurs œuvres.--Aussi, lorsqu'il lit une pièce devant un
+directeur ou devant un comité, essaye-t-il de tous les moyens que peut
+lui fournir son éloquence pour faire passer dans l'esprit de son
+auditoire la conviction dont il est animé lui-même.--Lisant un jour un
+drame romantique devant les sociétaires du Théâtre-Français,--M. ***,
+qui animait singulièrement son débit, approchait du dénoûment, dans
+lequel le personnage principal se brûlait la cervelle.--Arrivé à la
+péripétie finale, l'auteur, pour mieux en faire comprendre l'impression
+dramatique,--tire un pistolet de sa poche et fait feu,--et tombe en se
+roulant aux pieds des sociétaires en s'écriant: «_Adieu! Mélanie, je
+meurs,--vis pour mes enfants!_»
+
+Le comité fut tellement attristé par ce dénoûment, que son vote en prit
+le deuil dans un scrutin tout en boules noires.
+
+ * * * * *
+
+Un rédacteur du _Times_, voyageant dernièrement en Amérique, se trouva
+dans un convoi de chemin de fer où un accident venait de se produire par
+suite de négligence. Mais, aux États-Unis, un accident de ce genre n'est
+jamais un événement. À peine accorde-t-on, aux voyageurs blessés,
+quelques minutes d'arrêt pour rendre le dernier soupir ou retrouver
+leurs membres dispersés.
+
+Le journaliste anglais, gravement contusionné et ayant une épaule
+démise, engageait vivement les victimes à se joindre à lui pour déposer
+une plainte contre la Compagnie.
+
+L'un des voyageurs, comptant les blessés, qui étaient au nombre de sept,
+lui répondit:
+
+--La Compagnie ne reçoit de réclamations que lorsqu'elles sont couvertes
+de dix signatures.--Il nous manque trois voix!
+
+ * * * * *
+
+Un autre étranger, ignorant également les habitudes du pays, se
+présentait un jour à un bureau de police, à la suite d'un accident de
+railway, et voulait déposer une plainte à propos de son bras cassé.
+
+--Il y a trois jours, répondit le préposé aux malheurs, nous avions
+trente morts ici, et personne ne s'est plaint.
+
+ * * * * *
+
+La Compagnie concessionnaire d'une des grandes lignes américaines,
+jalouse d'assurer la sécurité aux voyageurs, vient, dit-on, de prendre
+la décision suivante:
+
+«À l'avenir chacun des trains contiendra un wagon-chapelle, où plusieurs
+ministres du culte se tiendront à la disposition des personnes qui, par
+suite d'accidents, se trouveraient en danger de mort.--Un supplément de
+quelques dollars donnera le droit aux secours de la religion.
+
+»Deux hommes de loi feront également partie de chaque convoi, et
+pourront, s'il y a lieu, recevoir les dispositions testamentaires des
+voyageurs qui parcourent les chemins de fer du Nouveau-Monde,--avec
+embranchement sur l'autre.»
+
+ * * * * *
+
+À l'époque où il n'était ni millionnaire, ni commandeur d'ordres
+étrangers, mais simplement un homme de beaucoup d'esprit, ***, qui a
+toujours eu le goût de la représentation, invitait souvent des amis à
+dîner chez lui. On était, au reste, fastueusement servi dans de la
+vaisselle de Chine. Mais il arrivait souvent qu'il n'y avait guère que
+des Chinois dans des assiettes.
+
+Un jour, ***, ayant à sa table cinq personnes convoquées pour manger du
+gibier qu'un ami lui avait expédié, s'aperçoit que les trois grives qui
+ont été annoncées comme plat de résistance, paraissent inquiéter ses
+convives,--qui n'avaient pas eu le soin de mettre leur appétit au
+vestiaire.--L'un d'eux se hasarde même à faire observer que l'on
+pourrait bien manquer de quelque chose.--*** jette un coup d'œil sur la
+table et disparaît pour revenir bientôt, tenant à la main un flacon de
+poivre de Cayenne, dont il saupoudre abondamment l'unique plat du repas.
+
+--Tu avais raison, dit-il à son ami,--ça manquait de poivre rouge.
+
+ * * * * *
+
+Un monsieur, passant dans la rue, est abordé par un homme qui lui
+demande l'aumône. Il a de la famille et n'a pas mangé depuis la
+veille.--Le monsieur le mène chez un boulanger, achète un pain de huit
+livres et veut le lui mettre sous le bras.
+
+--Allons donc, fit le mendiant en repoussant l'offrande, on me prendrait
+pour un maçon!
+
+ * * * * *
+
+Un rapin, qui redoublait sa Bohême,--devait, depuis sept ou huit ans,
+150 fr. à un tailleur.--Dernièrement, le débiteur se présente chez son
+créancier et le trouve plus que jamais disposé à conserver le _statu
+quo_ dans leur situation financière.
+
+--Monsieur, dit le tailleur en tirant de sa poche un état de statistique
+qu'il mit sous les yeux de son client,--j'ai fait un calcul, depuis que
+j'ai l'honneur d'être en relation avec vous, rien qu'en montant vos
+escaliers, j'ai gravi la valeur de la plus haute montagne des
+Cordillières, superposée sur la Jung-Frau, avec le mont Blanc pour
+base.--Horizontalement, rien que pour venir de chez moi chez vous, j'ai
+fait l'équivalent de deux voyages du passage des Panoramas à la
+troisième cataracte.
+
+--Monsieur, interrompit le rapin,--rien que ce beau travail de
+statistique vaut l'argent que je vous dois, et je n'ai jamais senti plus
+vivement qu'aujourd'hui le regret de ne pouvoir...
+
+--Ce n'est pas tout, reprit le tailleur.... J'ai fait un autre calcul.
+Si vous m'aviez donné seulement un sou chaque fois que je suis venu, à
+l'heure qu'il est....
+
+--Je ne vous devrais plus rien....
+
+--À l'heure qu'il est, c'est moi qui vous devrais dix-huit cents francs.
+
+--Eh bien, comme c'est heureux que je ne vous aie point payé,
+interrompit le rapin. Si vous étiez mon débiteur aujourd'hui, je serais
+obligé, par mon état de gêne, de vous traiter avec la plus grande
+rigueur.
+
+ * * * * *
+
+Un de nos amis se trouvait pas hasard à dîner chez un monsieur dont
+l'état de sganarellisme n'est un mystère pour personne,--pas même pour
+lui. Au dessert, on se mit à dire un peu de mal du prochain et de la
+prochaine. Notre ami, invité à faire sa partie, raconta une mésaventure
+conjugale d'un avoué de Paris, que l'on surnommait au Palais le _dix
+cors_ de la basoche. Ce solo de médisance, varié avec une verve qui
+sentait l'étude des vieux maîtres Gaulois, obtint un grand succès. Il
+n'y eut que le maître de la maison qui l'accueillit avec une
+indifférence voisine de la contrariété.
+
+--Aurais-je déplu à notre amphitryon? demanda notre ami à un de ses
+voisins.
+
+--Vous avez, lui répondit celui-ci, oublié le proverbe,--il ne faut pas
+parler de corde dans la maison d'un... pendu.
+
+ * * * * *
+
+Voici un mot de M. Meyerbeer qui exprime tout le naïf orgueil du génie:
+
+À l'une des répétitions de _l'Étoile du Nord_, l'illustre maître aperçut
+un pompier de service qui donnait de bruyants témoignages de son
+admiration. La répétition achevée, M. Meyerbeer s'approche du pompier
+sympathique.
+
+--Eh bien! mon ami, il paraît que ce petit ouvrage vous amuse?
+
+--_Amuse_, n'est pas le mot, répliqua le pompier; la pièce est assez....
+
+--Parlez plus bas, interrompit M. Meyerbeer, en apercevant M. Scribe qui
+rôdait autour d'eux.
+
+--Mais la musique! reprit le pompier en baissant la voix,--oh! la
+musique!...
+
+--Vous pouvez parler plus haut, dit M. Meyerbeer... Eh bien! la musique?
+
+--Oh! continua le pompier en portant la main à son casque, comme pour
+faire le salut militaire,--la musique,--_chouetto, suiffard_.
+
+M. Meyerbeer, ému par ces formule d'admiration trop négligées par les
+critiques du grand format, serra la main de son admirateur et lui dit
+tout bas à l'oreille:
+
+--Eh bien! mon ami, puisque vous êtes content, je puis, si vous le
+désirez, vous rendre un petit service,--je vous ferai remettre de garde
+demain.
+
+ * * * * *
+
+On parlait l'autre jour, devant la charmante madame C..., du danger que
+l'on court à rencontrer M., qui passe pour avoir le _mauvais œil_.
+
+--Pour moi, disait un superstitieux, lorsque je me trouve en face de
+lui, je ne manque jamais de lui montrer des cornes.
+
+--Oh! mon Dieu! s'écria madame C..., je l'ai rencontré dernièrement avec
+mon mari, et je n'ai pas songé à prendre cette précaution.
+
+--Puisque tu étais avec ton mari, lui dit tout bas une de ses amies,
+c'était inutile.
+
+ * * * * *
+
+Le docteur A..., allant faire une visite à l'une de ses clientes
+surprit la fille de celle-ci, une enfant de quinze ans, tellement
+absorbée dans une lecture, qu'elle ne s'apercevait pas même de sa
+présence.
+
+--Que lisez-vous donc là de si intéressant? demanda le docteur.
+
+--C'est un livre qu'on a défendu de lire à maman, répondit l'ingénue.
+
+ * * * * *
+
+_Langage populaire._--Un ouvrier,--ayant eu, après boire, avec un de ses
+camarades, une de ces explications où, les arguments de la rhétorique
+épuisés, on a recours à ceux de la nature,--rentrait dans son
+ménage,--la figure contusionnée.
+
+--Que t'est-il donc arrivé? lui demanda sa femme.
+
+--Je suis tombé sur le pavé!
+
+--Dans la rue aux coups de poings,--répliqua la ménagère.
+
+ * * * * *
+
+Un écrivain, dont les romans se trouvent en feuilles chez les éditeurs
+de denrées coloniales, ou dans les cabinets où la lecture n'est qu'un
+accessoire, présentait dernièrement un manuscrit au directeur d'une
+revue parisienne, et comme celui-ci lui demandait quels étaient ses
+titres littéraires,--le romancier lui citait le titre de plusieurs de
+ses ouvrages.
+
+--Vous voyez, monsieur, disait-il, que j'ai déjà fait beaucoup de
+livres.
+
+--Vous voulez dire beaucoup de kilos,--répondit l'autocrate de la
+_Revue_.
+
+ * * * * *
+
+Tout le monde ne peut pas descendre des Montmorency. M.... le prouve. Il
+compte cependant des grands cordons dans sa famille: son père en tirait
+un à l'hôtel du comte de H., où sa mère était cuisinière. Se sentant
+appelé vers d'autres destins, *** renia sa parenté et se jeta dans cette
+société de gentilshommes qui prennent leurs parchemins et leurs habits à
+la _Belle Jardinière_. Rencontrant par hasard le marquis de B..., ***,
+qui brûle de l'impertinent désir d'être présenté dans le véritable
+monde, demandait assez cavalièrement au marquis de lui en ouvrir la
+porte.
+
+--Lorsque je demande un pareil service à M. votre père, répondit
+celui-ci, j'ajoute: s'il vous plaît.
+
+ * * * * *
+
+Se trouvant aux dernières courses, ***, ivre de joie d'avoir gagné une
+poule de cinquante francs, voulait la faire pondre dans le giron de la
+charmante Julie B., et tout en caracolant près de son équipage, il lui
+lançait des œillades dont les étincelles inquiétaient celle-ci pour ses
+dentelles.
+
+--Quel est donc ce sportman qui semble nous accompagner? demanda la
+jeune femme à un membre du Jockey's-Club qui se trouvait auprès d'elle.
+
+--Ce n'est pas un sportman,--c'est un sportier, ma chère.
+
+ * * * * *
+
+--On me compare toujours à ma sœur, disait la belle Julie B.... Il y a
+pourtant une grande différence entre nous.--Elle a toujours une douzaine
+d'amants, et moi je n'en ai jamais qu'un--je me tiens bien mieux.
+
+--C'est vrai, lui répondit-on; il y a entre vous deux la différence d'un
+coupé de régie à un omnibus.
+
+ * * * * *
+
+Un jeune _faon_ de la coulisse avait promis à sa _biche_ de lui offrir,
+à l'occasion de sa fête,--quelques bonbons sortis des laboratoires de
+Mirès-Pereire-Rotschild-Millaud, etc.--Comme il lui apportait son
+cadeau, marchant à pas de loup pour la surprendre, il aperçut la jolie
+créature qui, accroupie dans un coin de son boudoir, effeuillait
+mélancoliquement une marguerite,--et murmurait, en enlevant délicatement
+chacun des pétales de l'oracle amoureux:--_Il m'aime_, Orléans;--_un
+peu_, Centre;--_beaucoup_, Nord;--_passionnément_, Autrichiens;--_pas du
+tout_, Midi.
+
+ * * * * *
+
+M*** possède une singulière spécialité de _jettatore_. Au dire de ses
+amis, il est de mauvais augure de le rencontrer quand on va à un
+rendez-vous de bonne fortune. Ou l'on ne trouve pas la personne qu'on
+espérait y voir, ou si on la trouve, il survient toujours quelques-uns
+de ces fâcheux accidents qui faisaient s'écrier à un héros de
+Lafontaine:
+
+»Au diable soit le noueur d'aiguillettes!»
+
+Si bizarre que le fait paraisse, il est affirmé par vingt personnes qui
+ont été victimes de cette pernicieuse influence.--M. *** est en outre
+l'époux d'une très-jolie dame, qui a fait de son contrat de mariage une
+broderie anglaise, à force de l'historier de coups de canif dont elle
+assure que son mari a fourni le manche.
+
+Madame *** avait, la semaine dernière, accordé quelque espérance et un
+rendez-vous à une jeune premier qui a eu de beaux succès de galanterie
+dans le demi-monde et même dans le monde et demi, si l'on en croit
+quelques indiscrétions.--Beau, bien fait, traînant tous les cœurs après
+lui, ce Don Juan de coulisses sourit, dit-on, de pitié quand on raconte
+devant lui la douzième occupation d'Hercule. Il arrive au rendez-vous,
+exact comme un billet de l'échéance, ou comme les compliments d'un ami,
+le lendemain d'un _four_.--On s'attache au soin d'un souper où toutes
+les primeurs de la gourmandise ont apporté leur échantillon.--Mais au
+moment d'entamer le dessert, spécialement composé de fruit défendu, le
+jeune premier se trouve subitement atteint d'une indisposition qu'il
+chercher à excuser, en prétextant tour à tour le chaud, le froid,
+l'émotion ou l'abus de fromage glacé.
+
+Mais madame *** s'étant levée lui dit en souriant, après avoir remis son
+châle et son chapeau:
+
+--Soyez franc... vous avez rencontré mon mari.
+
+ * * * * *
+
+SOUVENIRS DU CORSAIRE-SATAN.--On sait que Le-Poitevin-Saint-Alme
+appelait les jeunes rédacteurs du _Corsaire_ ses _petits crétins_. En
+1846, à l'époque où la feuille satirique atteignait à son plus haut
+degré de prospérité, quatre ou cinq des principaux crétins, s'imaginant
+que leur collaboration n'était pas étrangère au succès du journal,
+demandèrent que le prix de la rédaction fût porté de six centimes à deux
+sous la ligne. En cas de refus, ils déclaraient que leur intention était
+de prendre du service à la _Revue des Deux Mondes_.
+
+Le tonnerre tombant dans la tabatière de Virmaître,
+administrateur-caissier, lui aurait causé moins d'épouvante que ne lui
+en causa l'outrecuidante prétention de ces jeunes manœuvres de
+lettres.--Il s'empressa de leur signer leur passe-port pour une autre
+patrie.
+
+ * * * * *
+
+Comme il fallait cependant remplacer les déserteurs, on fit appel à des
+volontaires pris dans la catégorie des gens dits du monde, et des
+nouvellistes amateurs. Ce fut alors qu'on vit paraître, dans le
+_Corsaire_, des nouvelles à la main qui avaient charmé la famille de Noé
+pendant sa navigation diluvienne, et qui plus tard avaient fait les
+délices des grognards d'Agamemnon au bivouac de Troie.
+
+Les gens soi-disant bien informés envoyaient des nouveautés de ce genre:
+
+ * * * * *
+
+«Pendant la campagne d'Egypte, le général Bonaparte, montrant les
+pyramides à ses troupes, leur adressa ces paroles mémorables: «Soldats!
+du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent!»
+
+ * * * * *
+
+«Un plaisant, rencontrant dans la campagne un médecin qui allait faire
+ses visites en chassant, lui demanda spirituellement s'il avait besoin
+d'un fusil pour ses malades.»
+
+ * * * * *
+
+Ce genre de nouvelles à la main ne tarda pas à attirer aux propriétaires
+du _Corsaire_ quelques lettres, dans lesquelles on leur demandait un
+désabonnement de faveur. Virmaître, obligé de convenir que les petits
+crétins du père Saint-Aime avaient un peu plus d'imagination que les
+autres, se montra disposé à leur faire quelques concessions. Une
+combinaison fournie par le hasard lui permit de se montrer généreux sans
+porter atteinte aux traditions de l'économie.
+
+ * * * * *
+
+À cette époque, Williams Rogers, qui avait des relations avec le
+journal, où il faisait imprimer des réclames, avait eu l'idée de
+composer un poëme didactique intitulé: _Les Osanores ou la Prothèse
+dentaire_. Avant de le publier, il apporta son poëme à Saint-Alme, avec
+lequel il était lié, et lui demanda quelques conseils.--Saint-Alme lui
+conseilla d'abord de mettre sa poésie en pension dans une maison
+d'orthopédie. Il n'y avait pas, en effet, un vers qui ne fût bossu,
+boiteux, bancal ou pied-bot. Si M. Bovary avait vécu à cette époque, le
+poëme des _Osanores_ aurait pu lui fournir une magnifique clientèle. Sur
+la proposition de Saint-Aime, Williams Rogers consentit à faire corriger
+son manuscrit, et à payer les corrections cinquante centimes le vers.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain de cette convention, une estafette se transportait au café
+Momus, où les révoltés avaient établi leur camp.--On leur proposait de
+transiger. Après une allocution paternelle, l'éloquent Virmaître leur
+fit comprendre que leur demande en augmentation de salaire n'était pas
+en rapport avec les bénéfices actuels du journal, mais qu'on en prenait
+note pour l'avenir.--Il s'engagea même, sur l'honneur, à donner les dix
+centimes la ligne réclamés, le jour où le _Corsaire_ aurait cent mille
+abonnés:
+
+--Mais en attendant? dit l'un des conjurés.
+
+--En attendant, reprit Virmaître, comme nous comprenons qu'il faut que
+jeunesse s'amuse, nous avons décidé qu'un encouragement vous serait
+accordé.--Saint-Alme, vous avez la parole.
+
+Saint-Alme, montrant aux jeunes crétins, qui étaient tous plus ou moins
+rimailleurs, le manuscrit des _Osanores_, leur expliqua sous quelle
+forme l'encouragement en question leur serait accordé. La rédaction du
+journal restait maintenue à son ancien chiffre; mais chacun des
+rédacteurs privilégiés recevrait comme prime une certaine quantité de
+poésie osanorienne à remettre sur pied, moyennant une gratification de
+50 cent. le vers.
+
+Le tarif des encouragements était ainsi gradué:
+
+Un feuilleton intéressant donnerait droit à une prime de 40 vers;
+
+Une nouvelle à la main bien renseignée, 20 vers;
+
+Un article susceptible d'amener un changement de ministère, 25 vers;
+
+Un article susceptible d'amener une demande en réparation, 30 vers;
+
+(Le journal, dans cette circonstance, s'engageait à fournir les témoins
+et le fiacre.)
+
+Une critique sanglante était rétribuée 15 vers;
+
+Le trait piquant, 5 vers;
+
+La simple boutade, 2 vers;
+
+Ces conditions ayant été acceptées, les révoltés amenèrent leur
+pavillon, et la réconciliation fut signée dans les flots d'une canette,
+que Saint-Alme fit monter à ses frais,--mais pas _assez fraîche_,
+interrompit Banville, qui reçut immédiatement l'encouragement réservé au
+trait piquant.
+
+Le soir même, le café Momus fut illuminé en vers osanores.
+
+ * * * * *
+
+Un ancien député des chambres de Louis-Philippe, ami du père
+Saint-Alme, lui disait un jour en faisant allusion à quelques anecdotes
+un peu vives publiées par le _Corsaire_:
+
+--Mon cher ami, votre journal est bien amusant, malheureusement on ne
+peut pas le laisser lire à ses filles.
+
+--Mais, répondit Saint-Alme, si les filles pouvaient le lire, les pères
+ne s'y abonneraient pas.
+
+ * * * * *
+
+Cependant, à la suite de quelque avis officieux du Parquet, le père
+Saint-Alme invita ses jeunes crétins à modérer un peu leur verve
+gauloise:
+
+--Songez que vous êtes lus par l'élite de la société, et soyez
+convenables, petits drôles.
+
+L'utopie de cet excellent homme était de croire que la lecture du
+_Corsaire_ faisait l'unique préoccupation des têtes couronnées. On
+assurait même qu'il se relevait la nuit pour correspondre avec le roi de
+Prusse. L'avertissement du père Saint-Alme frappait particulièrement un
+jeune homme appelé C... B..., qui employait sa belle jeunesse à écrire,
+sur du papier à tête de lettre de son ministère, des nouvelles à la main
+du genre dangereux.... C... B... avait inventé un moyen assez ingénieux
+pour s'assurer que ses anecdotes restaient dans les limites de la
+prudence. Avant de les apporter au journal, il lisait ses nouvelles à
+la main à une jeune ingénue qu'il rencontrait quelquefois chez lui. Si
+la jeune fille rougissait, cela signifiait que l'anecdote était
+scabreuse, et B... la déchirait pour en commencer une autre.
+
+ * * * * *
+
+Malheureusement, B... ayant eu l'imprudence de confier son procédé à
+quelques-uns de ses collaborateurs, il s'en trouva dans le nombre qui
+profitèrent d'un petit voyage--du _Numa_ du _Corsaire_, pour aller
+pendant son absence consulter sa jeune Egérie qui tenait audience sous
+les bosquets de la Closerie des Lilas. Revenu de la campagne, avec une
+série de nouvelles à la main, dans le nombre desquels il s'en trouvait
+quelques-unes qui l'inquiétaient instinctivement, B... leur fait subir
+la censure ordinaire. Aucune rougeur alarmante n'étant venue couvrir le
+visage de l'ingénue, B. porte son butin au journal, avec la conviction
+certaine que le recueil de ses anecdotes pourrait un jour faire
+concurrence à la _Morale en action_.
+
+--Comment, monsieur, s'écrie Saint-Alme,--c'est vous qui m'apportez des
+choses semblables.--Mais voilà de la copie que M. le procureur du roi
+vous payera, sans marchander,--un mois de prison la ligne;--vous n'avez
+donc pas consulté votre instrument?
+
+--Pardon, interrompit B. avec étonnement. _Elle_ n'a pas rougi.
+
+--Eh bien, monsieur, reprit gravement Saint-Alme en se
+découvrant,--voyez les cheveux blancs d'un homme qui n'est pas né
+d'hier,--ils rougissent, eux!
+
+B. n'a jamais su qui est-ce qui lui avait dérangé son instrument.
+
+ * * * * *
+
+Un jour, dans un dîner de jour de l'an, offert par les propriétaires du
+_Corsaire_ à leurs rédacteurs,--Virmaître, qui avait eu le dessert
+très-aimable, leur demanda ce qu'il pourrait bien faire pour leur être
+agréable pendant l'année qui allait commencer.--Tous les rédacteurs
+s'étaient consultés entre eux. Privat, qui s'était constitué le député
+de leur désir,--vint dire à Virmaître:--Nous demandons qu'il y ait au
+bureau du journal,--une sonnette de nuit pour les avances.--Comme
+Virmaître avait consenti, un des riches actionnaires du _Corsaire_ lui
+demanda tout bas, si ce n'était pas inaugurer là un système
+dangereux.--Laissez donc, répondit-il,--dans deux jours la sonnette sera
+cassée.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+UN RÉVEILLON À LA MAISON-D'OR.
+
+
+La veille de Noël, vingt-cinq couverts étaient dressés dans le grand
+salon de la _Maison-d'Or_. Une nuée de marmitons, dirigés par un chef
+que le maître de ce célèbre établissement vient tout récemment
+d'arracher avec des tenailles d'or de la _bouche_ d'un grand souverain
+du Nord, activaient les fourneaux d'une cuisine où s'élaboraient des
+mets dont la fumée allait donner là-haut des tentations terrestres à
+tous les bienheureux condamnés au miroton sempiternel de la béatitude.
+Comme deux heures sonnaient, vingt-quatre coupés de maître vinrent l'un
+après l'autre abaisser leurs marchepied devant l'escalier de la rue
+Laffitte.
+
+Du premier coupé descendit un monsieur âgé, portant sous le bras un
+grand portefeuille. Il était accompagné d'un jeune homme qui ne portait
+rien.
+
+De chacune des vingt-trois autres voitures descendirent successivement
+vingt-trois dames en grand costume de gala.
+
+Ces vingt-trois dames, qui, pour la plupart, sont toutes demoiselles,
+appartenaient à l'aristocratie galante. C'étaient des dames du monde...
+de Gavarni.
+
+Quelques-unes de ces dames, qui ajoutent aux revenus du boudoir les
+appointements du théâtre, étaient fort jolies; il y en avait même deux
+ou trois qui étaient véritablement aussi jeunes que leur acte de
+naissance.--On n'en voyait qu'une seule qui fût grêlée; mais il est vrai
+d'ajouter qu'elle l'était pour plusieurs.
+
+À deux heures et demie tout le monde prit place pour le banquet.
+
+Celui qui le présidait était le marquis de L..., assisté de maître G...,
+son notaire.
+
+En reconnaissant leur amphitryon, les vingt-trois dames convoquées à
+cette réunion, par invitation anonyme, poussèrent un grand cri
+d'étonnement, et au même instant vingt-trois interrogations tombèrent
+dans le potage du marquis.
+
+Il demanda une autre assiette,--déplia gravement sa serviette, et
+répondit aux interrogations:
+
+--Mangeons d'abord un peu, ensuite nous causerons beaucoup.
+
+Quand le premier service fut achevé, l'impatiente curiosité des dames ne
+pouvant se prolonger au delà, le marquis de L... se leva et prit la
+parole en ces termes:
+
+Mesdames, je comprends parfaitement la surprise que vous témoignez en me
+retrouvant au milieu de vous, ou en vous retrouvant au milieu de moi,
+comme il vous plaira. J'en suis moi-même encore plus étonné que vous ne
+paraissez l'être. Il y a un an, à pareil jour et à pareille heure,
+autour de cette même table, j'ai eu l'honneur de vous tirer ma révérence
+et de solder devant vous l'addition de mon dernier souper de garçon, qui
+se montait, si vous voulez bien vous le rappeler, à un chiffre devant
+lequel un teneur de livres aurait certainement retiré son chapeau. Cette
+carte payée, je sortis de table parfaitement ruiné; il ne me restait
+même pas de quoi prendre un fiacre. L'une de vous eut l'obligeance de
+m'offrir une place dans le coupé que j'avais eu le plaisir de lui faire
+accepter un mois auparavant, et malgré mon désastre évident, il ne lui
+vint pas à l'idée de me faire monter derrière, comme cela eût pourtant
+été si naturel dans la circonstance. Au lieu de me reconduire chez moi,
+elle poussa même la désintéressement jusqu'à me proposer de me
+reconduire chez elle.--Je dus cependant refuser, car en amour, aussi
+bien qu'au théâtre, je n'ai jamais aimé les billets de faveur, ayant
+fait la remarque qu'ils coûtaient en définitive plus cher qu'au bureau,
+et qu'on était toujours mal placé.--Depuis ce jour-là, mesdames, nous ne
+nous sommes guère vus qu'à travers le nuage de poussière que soulevaient
+vos attelages dans l'avenue des Champs-Élysées, où j'allais me promener
+le dimanche en fumant des cigares de dix centimes.--Vous m'avez cru
+mort, sans doute. Je vivais cependant si toutefois c'est vivre que vivre
+sans vous.
+
+Un murmure approbateur accueillit ce madrigal.
+
+Le marquis reprit:
+
+--Ce que j'ai fait depuis un an, je vous le donne à deviner.
+
+--Un héritage sans doute, exclama mademoiselle P..., un oncle
+d'Amérique...
+
+--En effet, le seul oncle d'Amérique qui reste aux gens ruinés, le
+hasard... est venu à mon aide... J'ai gagné à la Bourse cent mille
+francs.
+
+--Silence, dit le marquis en frappant sur la table pour apaiser la
+rumeur soulevée par ce chiffre... un million... et d'assez jolies
+fractions comme vous voyez... Me retrouvant du blé à moudre, je suis
+revenu au moulins.--Maintenant, mesdames, voici de quoi il s'agit entre
+nous.--Je vais me marier... dans un délai très-prochain... qui ne doit
+pas excéder un mois... plus tôt même, il ne dépend que de moi de
+rapprocher l'époque... Tout à l'heure il ne dépendra que de vous!
+
+--Comment?... comment?... comment?
+
+--Vous allez le savoir... J'entre en ménage avec un million; ma femme,
+avec deux.
+
+--Ça fera trois, dit l'une des convives.
+
+--Parfaitement;--quant aux cent mille francs qui restent, je veux les
+manger...
+
+--Dans nos assiettes?
+
+--Oui; mais je n'ai pas le temps de rester longtemps à table, et c'est à
+ce propos que nous avons à causer.--voilà le lingot, dit le marquis en
+jetant un portefeuille sur la table;--combien vous faut-il de temps pour
+le fondre?
+
+--Dame, ce sera selon la température, dit l'une des dames.
+
+--Écoutez-moi, reprit le marquis,--je n'ai pas de temps à perdre--et
+cependant je ne peux pas vous inviter toutes à mordre à la fois au
+gâteau,--ce serait trop vite fait.--Voici ce que je propose:--Vous
+connaissez respectivement vos forces et votre puissance d'absorption
+aurifère.--Nous allons, si vous le permettez, employer les moyens dont
+se servent les administrations pour les adjudications publiques... Vous
+allez soumissionner,--celle de vous qui me demandera le moins de temps
+pour faire le vide... dans ce portefeuille que voici plein... celle-là
+aura la préférence. Seulement, je dois vous donner connaissance du
+cahier des charges... Il sera absolument interdit de distraire des
+sommes pour les convertir en rentes ou en actions industrielles; la
+philanthropie est également défendue; je ne veux plus être exposé à
+m'asseoir sur des orphelins en entrant dans un boudoir;--toute dépense
+affectée à une chose utile et durable est également interdite, comme
+aussi les renouvellements de mobiliers, d'équipages ou d'écuries. Je
+veux que mes cent mille francs soient mangés à peu près dans le sens
+littéral du mot.--La somme épuisée, je veux que la personne qui sera
+restée adjudicataire ne conserve que le portefeuille qui l'aura
+contenue.--On va allumer les bougies, et mon notaire, ici présent,
+présidera à l'adjudication;--on soumissionnera au rabais... en partant
+d'un mois au plus.--On pourra opérer par rabais de jours, d'heures et
+même de fractions d'heures.--Voici du papier, des enveloppes, des plumes
+et de la cire, car les soumissions devront être cachetées.--Me G...
+en fera le dépouillement, et poursuivra l'opération selon les usages
+ordinaires. Pendant ce temps-là, je vais aller faire un tour chez mon
+beau-père, qui donne aussi un réveillon, et saluer ma prétendue.--Je
+reviendrai dans une heure. Si l'adjudication est terminée avant mon
+retour,--la personne qui sera restée adjudicataire ira m'attendre chez
+moi, où des ordres sont donnés pour la recevoir.--Toutes les conditions
+du marché se trouvent autographiées dans un cahier dont vous pourrez
+prendre connaissance.--À tout à l'heure.
+
+Et le marquis se retira.
+
+Avant de rédiger leur soumission, les vingt-trois dames s'isolèrent dans
+le salon et firent leurs calculs.
+
+Au bout de cinq minutes, toutes les soumissions, cachetées selon la
+formule, étaient déposées entre les mains du notaire.
+
+Il en commença le dépouillement au milieu d'un silence si profond, que
+l'on aurait pu entendre mademoiselle Ar... dire du bien d'une de ses
+camarades.
+
+Ce travail préparatoire achevé, le notaire alluma les bougies et annonça
+qu'on allait commencer les rabais.
+
+Lorsque Me G..., le notaire du marquis de L..., eut donné lecture des
+soumissions déposées entre ses mains par les vingt-trois dames,
+plusieurs d'entre elles, effrayées par les rabais considérables contenus
+dans les premières soumissions, se retirèrent volontairement, et il ne
+resta véritablement qu'une douzaine de concurrentes sérieuses. Parmi
+celles-là se montraient comme devant être plus acharnées à la lutte:
+
+1° La marquise de ***, cette belle Espagnole connue de tout Paris pour
+son magnifique attelage à la Daumont, et dont la bibliothèque renferme,
+entre autres curiosités, un exemplaire des œuvres de Malthus, relié en
+peau humaine;
+
+2° Madame de N..., qui possède un hôtel dont chaque pierre porte la
+signature de celui qui l'a fournie et posée;
+
+3° Mademoiselle R..., dont la beauté a fait depuis quinze ans la fortune
+de deux marchands de produits chimiques, et qui prépare les jeune gens
+au baccalauréat _ès-gaie science_;
+
+4° Mademoiselle P..., ravissante créature, qui disait dernièrement
+elle-même, à propos de son inconstance proverbiale: Que voulez-vous; «ce
+n'est pas ma faute,--mais mon cœur _fuit_.»
+
+5° Madame ***, qui, le soir même où une artiste doit débuter à son
+théâtre, dans son emploi, achète un grand nombre de places à la location
+et les distribue à tous les gens enrhumés de sa connaissance, dans la
+douce espérance que leur toux opiniâtre troublera le spectacle et pourra
+nuire au succès de l'ouvrage dans lequel doit paraître sa rivale;
+
+6° Les deux sœurs C..., qu'on a surnommées le duo de l'ail et du
+patchouli;
+
+7° Mademoiselle B..., jeune dernière d'un de nos premiers théâtres, qui
+a deux mères, une pour la ville et une pour la campagne;
+
+8° Mademoiselle D..., que l'on a baptisée le _petit manteau bleu des
+coulisses_, à cause de sa philanthropie;
+
+9° Enfin, mademoiselle C..., de laquelle autant dire qu'il n'y a plus
+rien à en dire.
+
+Après que la première bougie fut consommée, il ne restait plus que
+quatre concurrentes, madame de N..., mademoiselle B..., mademoiselle
+C... et mademoiselle R....
+
+--Si tu renonces à soumissionner, dit cette dernière à mademoiselle
+B..., je te donne mon Américain.
+
+--Si tu te retires, répliqua l'autre, je te laisse mon américaine.
+
+La seconde bougie fut allumée, et la voix du notaire se fit entendre.
+
+--La dernière soumission du temps demandé pour dépenser les cent mille
+francs du marquis est descendue à quinze jours.... C'est mademoiselle
+B... qui a fixé ce chiffre;--offre-t-on moins? demanda Me G...
+
+--Quatorze jours, douze heures, dit madame de N...
+
+--Quatorze jours, fit mademoiselle B...
+
+--Treize jours, douze heures, fit mademoiselle R...
+
+--Treize jours, exclama mademoiselle C...
+
+--Si tu te retires, dit mademoiselle B... à mademoiselle C..., je me
+brouille pour trois mois et demi avec Alfred, et je l'envoie lui-même te
+porter mon grand _boiteux_ indien.
+
+--Non.
+
+--Douze jours dix-huit heures, s'écria mademoiselle B....
+
+--Onze jours... cinquante, s'écria mademoiselle C... Hum! fit-elle en se
+reprenant, je me croyais aux _commissaires_, j'ai voulu dire douze
+heures.
+
+Mademoiselle R..., qui faisait des calculs sur son agenda, leva la main.
+
+--Dix jours, dit-elle.
+
+Mademoiselle C... prit à son tour son agenda, fit aussi des calculs.
+
+--Neuf jours cinquante-cinq.... Allons bon! je me crois encore aux
+_commissaires_... Maître G..., c'est onze heures que j'ai voulu dire.
+
+Sur cette dernière soumission, la deuxième bougie s'éteignit.
+
+Comme on rallumait la troisième, il ne restait plus que deux
+concurrentes, madame de N... et mademoiselle R... s'étant retirées,
+convaincues qu'elles ne se trouvaient plus assez fortes pour dépenser
+inutilement _cent_ mille francs en huit jours.
+
+La lutte, continuée avec opiniâtreté entre madame B... et mademoiselle
+C..., ne fut pas de longue durée; la bougie s'éteignit en même temps que
+mademoiselle C... venait d'abaisser sa soumission à cinq jours sept
+heures cinquante minutes.
+
+Mais, comme elle s'enorgueillissait de son triomphe, le marquis de L...
+rentrait dans le salon,--il paraissait un peu ému.
+
+--Pardonnez-moi, mesdames, de vous avoir dérangées, leur dit-il, mais la
+raison qui m'avait fait vous réunir n'existe plus...
+
+--_Comment?--comment?--comment?_
+
+--Mon Dieu, oui,--tout à l'heure, chez mon beau-père,--j'ai eu
+l'imprudence de me mettre à la table de jeu,--on faisait le
+lansquenet,--il y a eu une série de _mains_, et je n'avais pas encore eu
+le temps de m'asseoir, que j'avais perdu les cent mille francs dont
+j'étais embarrassé.--La mauvaise chance a fait dans une demi-heure ce
+que la plus habile d'entre vous n'aurait pas fait sans doute en quinze
+jours...
+
+--Quinze jours! dit le notaire en montrant le procès-verbal de
+l'adjudication; mais mademoiselle C..., restée dernière adjudicataire,
+ne demandait que cinq jours et quelques fractions.
+
+--Comment diable auriez-vous fait? demanda le marquis
+très-étonné;--trouver l'emploi de vingt mille francs par jour sans
+dépenser un sou utilement,--cela me semble difficile.
+
+--Monsieur le marquis, répondit cette prodigue personne, je n'ai demandé
+que six mois pour réduire le Pérou à la mendicité.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+LES INTRIGUÉS ET LES INTRIGANTS, MOULAGES SUR NATURE, AU BAL DE L'OPÉRA.
+
+
+UN DOMINO GRIS _à un habit noir-idem_.--Je te connais.
+
+L'HABIT NOIR.--Tu me connais... Au fait, tu n'es pas la seule.
+
+LE DOMINO.--Qu'est-ce que tu as fait de Victorine?
+
+L'HABIT NOIR.--Tiens, tu connais aussi Victorine. Après ça, tu n'es pas
+la seule.
+
+LE DOMINO.--Veux-tu me donner le bras pour faire un tour?
+
+L'HABIT NOIR.--Oui,--mais nous n'irons pas du côté du buffet.
+
+LE DOMINO.--Tu n'auras donc jamais le sou!
+
+L'HABIT NOIR.--Tu auras donc toujours soif!
+
+ * * * * *
+
+UN MONSIEUR _entre deux eaux-de-vie,--rouge comme un coq et crotté comme
+la rue Saint-Denis, arrêtant un petit domino vert qui frétille comme une
+couleuvre_.--Titine, je t'avais défendu de mettre les pieds au bal. Mon
+cousin m'a dit que c'était un antre de perdition.
+
+LE DOMINO.--Passe donc ton chemin, imbécile; est-ce que je te connais?
+
+LE MONSIEUR.--Elle est forte, celle-là!--Voilà donc pourquoi tu étais si
+pressée d'avoir des bottines neuves,--que je me prive depuis longtemps
+de mon petit verre pour te les acheter,--même que tu les trouvais trop
+grandes dans le principe.--Aurais-tu déjà oublié les tiens, Titine?
+
+Le domino disparaît sans que le monsieur ait su comment, et au lieu de
+_Titine_, il se trouve en face d'un gamin entré par contrebande dans le
+foyer,
+
+LE MONSIEUR, _criant_.--Titine!
+
+LE GAMIN.--Vous faut-il un décrotteur, là, monsieur. Faites-vous cirer!
+
+ * * * * *
+
+Dans la loge de mademoiselle X...--Une dizaine de gilets blancs
+applaudissant en chœur la _coda_ d'une plaisanterie de cette spirituelle
+personne:
+
+--Oh! oh! oh!--ah! ah! ah!--Charmant!--Divin!--Étourdissant!
+
+Entre un onzième gilet.
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc à rire comme ça?--On dirait d'une
+maisonnée de fous.
+
+--C'est mademoiselle qui vient de dire un mot. Oh! oh!
+
+REPRISE DU CHŒUR.--Ah! ah! ah! charmant! divin! étourdissant!
+
+LE ONZIÈME GILET, _s'inclinant devant mademoiselle X..., en lui offrant
+un sac de bonbons_.--Est-ce que ce serait montrer trop d'exigence que de
+demander une seconde représentation de cette jolie chose? Je mourrais
+de dépit si j'étais de vos amis le seul à l'ignorer.
+
+--Trop bon! cher... cela ne vaut pas la peine... et puis cela pourrait
+fatiguer ces messieurs.
+
+TOUS LES GILETS, _con furore_.--Ô ciel! allons donc!... Trop heureux!...
+_Bis_!
+
+MADEMOISELLE X...--Eh bien, puisque vous le voulez absolument, je
+recommencerai.--Tout à l'heure, un de ces messieurs m'annonçait le
+prochain mariage de son ami le vicomte de S..., dont la fortune est
+très-obérée, avec mademoiselle de P..., connue pour sa richesse et sa
+maigreur séraphique. En apprenant cette nouvelle, il m'est arrivé de
+dire....
+
+_(Commencement de pâmoison sensible sur toute la ligne des gilets
+blancs.)_
+
+MADEMOISELLE X..., _continuant_.--Il m'est arrivé de dire: Ce mariage
+est pour le vicomte de S... une véritable _planche de salut_.
+
+REPRISE DU CHÅ’UR, _crescendo_.--Ah! ah! ah!--Grand Dieu! quel esprit! Ce
+n'est pas une femme! c'est un démon!
+
+Entre un douzième gilet blanc.
+
+--Mon Dieu, messieurs, on n'entend que vous dans toute la salle.--Je
+suis sûr que c'est mademoiselle qui dit des merveilles.
+
+--Positivement... Si vous étiez arrivé un moment plus tôt, vous auriez
+entendu un de ces mots...
+
+LES ONZE GILETS, _en sourdine_.--Ah! ah!
+ah!...--Charmant!--Divin!--Étourdissant!
+
+LE DOUZIÈME GILET, _à mademoiselle X..._--Est-ce que ce serait
+véritablement montrer trop d'exigence que de vous redemander... (_avec
+un fin sourire_) vous devez cependant y être habituée...
+
+MADEMOISELLE X...--C'est que je crains de fatiguer ces messieurs.
+
+LES ONZE GILETS.--Ah! ciel!... Allons donc!
+
+MADEMOISELLE X..., _minaudant_.--Eh bien, puisque vous le voulez
+absolument... (_Comme ci-dessus_).
+
+Quand l'histoire est finie, les douze gilets se réunissent dans un chœur
+formidable et reprennent pour la clôture:
+
+--Ah! ah! ah! grand Dieu! quel esprit!--Ce n'est pas une femme!--c'est
+un démon!
+
+LE GARÇON DE BUFFET, _qui a servi les glaces, à part_.
+
+--Mon Dieu! que tous ces gens-là sont bêtes!
+
+ * * * * *
+
+--Mon cher, je t'assure que c'est une femme du monde.
+
+--À quoi reconnais-tu ça?
+
+--Elle a passé deux fois auprès du buffet sans me demander à boire.
+
+ * * * * *
+
+--Oh! mon Dieu oui, monsieur, c'est la première fois que je viens au
+bal; aussi je suis bien troublée; ce bruit, ces lumières...
+
+--Madame est seule?
+
+--Oh! non..., j'ai une de mes amies avec moi; nous sommes venues ici
+malgré nous, bien malgré nous... Nous étions allées au spectacle,
+lorsqu'en rentrant chez nous, nous n'avons plus trouvé notre clef.
+C'était la femme de chambre de l'amie chez qui je demeure qui l'avait
+emportée avec elle au bal de l'Opéra, où mon amie lui avait permis
+d'aller...
+
+--C'est bien contrariant; néanmoins, permettez-moi de bénir le
+hasard... qui m'a permis de vous y rencontrer... (_Ici tous les
+madrigaux d'usage._)
+
+--Mon Dieu, monsieur... ce serait avec le plus grand plaisir... mais...
+je ne suis pas seule. Et tenez, voici précisément mon amie qui vient me
+chercher.
+
+Arrive, en effet, un second domino, auquel celui qui n'avait jamais été
+au bal pousse le coude d'une certaine façon.
+
+--Eh bien, ma chère, as-tu rencontré Justine?
+
+--Mon Dieu non... Dans quel embarras cette fille nous met... Il faut
+absolument retourner à la maison; nous ferons comme nous pourrons pour
+nous faire ouvrir.
+
+--- Mais comment faire pour retourner à la maison? il pleut à verse, et
+nous avons eu l'imprudence de laisser notre bourse chez la personne où
+nous avons été nous costumer... (_S'adressant au monsieur._) Vous serez
+sans doute assez obligeant, monsieur, pour nous prêter l'argent d'une
+voiture et nous donner votre carte; nous vous ferons remettre cette
+petite somme demain matin par la fidèle Justine.
+
+--Mon Dieu, mesdames, que je suis donc désolé.--Mon fidèle Joseph, à
+qui j'ai l'habitude de confier toutes mes clés, n'est pas rentré ce
+soir, de façon que je n'ai pu ouvrir mon secrétaire... Si vous voulez,
+cependant, nous allons faire un tour dans la salle... nous rencontrerons
+peut-être la fidèle Justine avec le fidèle Joseph.
+
+ * * * * *
+
+--Monsieur, je ne suis pas libre...
+
+--Vous êtes mariée?
+
+--Vous l'avez dit.
+
+--N'aurai-je pas le plaisir de vous rencontrer dans le monde?
+
+--J'y vais rarement.
+
+--Mais au théâtre?
+
+--Je n'y vais pas, je suis en deuil.
+
+--On ne peut donc vous voir?
+
+--Très... difficilement... Cependant, si vous étiez discret... Mais,
+non...
+
+--Parlez, ange!
+
+--Eh bien! je vais quelquefois chez une de mes amies... madame
+Camille...
+
+--Camille, tiens!
+
+--Rue des Trois-Frères.
+
+--Tiens! Tiens!...
+
+--À l'entresol...
+
+--Tiens! tiens! tiens!
+
+--S'il n'y avait personne quand vous viendrez, vous trouveriez la clé...
+
+--Sous le paillasson...--Bonjour, Céleste; comment que ça va?
+
+--Vous me connaissez donc?--Ah! que c'est bête de me faire perdre mon
+temps comme ça.
+
+ * * * * *
+
+LE DOMINO, _à son cavalier_.--Monsieur est dans la diplomatie?
+
+LE CAVALIER.--Non, madame.
+
+LE DOMINO.--Dans les bureaux, peut-être!
+
+LE CAVALIER.--Non plus.
+
+LA MARCHANDE DE FLEURS, _arrivant près du couple_.
+
+--Un joli bouquet, monsieur; fleurissez vot'dame.
+
+LE CAVALIER, _repoussant les fleurs_.--Merci.
+
+LE DOMINO, _lâchant le bras du cavalier_.--Monsieur est artiste!!!
+
+ * * * * *
+
+--Joséphine, tu as tort de parler à Stéphanie; c'est une personne dont
+la société est compromettante.
+
+--Ma chère, j'ai des raisons pour la ménager.
+
+--Quelles raisons?
+
+--Elle m'a promis d'échanger, quand elle l'aura épuisée, la liste de ses
+Russes contre celle de nos Américains.
+
+LETTRE TROUVÉE DANS LE CORRIDOR DES PREMIÈRES LOGES.
+
+«VICTOR, je ne me serais jamais attendue à cela de la part d'un jeune
+homme qui paraissait avoir d'aussi bons sentiments.--Le billet du
+tapissier est échu avant-hier, et voilà huit jours que je ne vous ai
+vu!--Vous n'êtes cependant pas malade, car votre blanchisseuse m'a dit
+que vous mettiez vos belles chemises à jabot tous les jours. On ne met
+pas des jabots pour se faire poser des sangsues..., à moins qu'on ne
+soit trop riche.--Est-ce donc là ce que vous me juriez il y a six mois,
+quand j'ai consenti à quitter Médée qui me proposait de faire le
+portrait de la signature de son oncle si je voulais l'aimer à lui tout
+seul! L'ingratitude, ce venimeux poison, vous aurait-il déjà rongé le
+cœur?--C'était bien la peine que je passe les plus belles nuits de mes
+jours à vous broder une bourse pour votre fête, pour que vous exposiez
+votre pauvre amie qui vous a tout sacrifié, comme Marguerite Gauthier, à
+recevoir la visite boueuse des huissiers qui veulent me saisir comme si
+j'étais négociante.--Sans ma portière, qui m'a prêté huit cents francs
+pour donner à M. Caroussat, je serais à la belle étoile; c'est donc là
+où devait me mener tant d'amour! Ah! AUGUSTE, vous êtes bon, vous êtes
+trop jeune pour être entièrement corrompu, et vous ne voudrez pas
+souffrir que ce soient les cheveux blancs d'une pauvre femme, mère de
+quatre enfants, qui fassent honneur à votre signature. Je vous attends
+donc cette nuit au bal de l'Opéra, avec les mille francs en question.--À
+cette condition, je vous pardonne.
+
+»Votre Minette chérie.
+
+»MATHILDE DE FLANDRY.»
+
+ * * * * *
+
+UN VIEUX DOMINO, _graisseux comme la barbe d'un capucin, à une petite
+pierrette très-fraîche_.--Élisa, mon enfant, je vous défends de danser
+avec ce petit jeune homme.
+
+--Mais, ma tante, il est bien gentil pourtant.
+
+--Lui avez-vous demandé l'heure, comme je vous ai dit de le faire aux
+messieurs qui vous parleront?
+
+--Oui, ma tante; mais il n'a pas de montre.
+
+--C'est précisément pourquoi je vous défends de l'écouter.
+
+--C'est dommage, il a des moustaches si gentilles.
+
+LE VIEUX DOMINO, _avec onction_.--Ma petite, les moustaches ne font pas
+le bonheur.
+
+ * * * * *
+
+DE LA MÊME À LA MÊME.--Mais, ma tante, c'est qu'il est bien âgé, ce
+monsieur-là.
+
+--N'empêche, mon enfant. Les hommes, vois-tu, c'est le contraire des
+étoffes: plus ils sont vieux plus ils durent.
+
+ * * * * *
+
+--Tiens, voilà Paul! M'emmènes-tu souper?
+
+PAUL, _frappant sur son gousset_.--Tu sais bien, Célestine, que je n'ai
+plus jamais d'argent après minuit.
+
+--Tiens! moi, c'est le contraire; je n'en ai jamais avant.
+
+ * * * * *
+
+--Anatole, prête-moi un louis.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--C'est pour Mélanie, qui veut mettre une de ses parentes au vestiaire.
+
+ * * * * *
+
+DEUX MESSIEURS _se rencontrant dans le corridor des quatrièmes
+loges._--Tiens, mon gendre!
+
+--Tiens mon beau-père!
+
+--Vous ici, après un an de mariage!... Oh!
+
+--Et vous, après trente ans!... Ah!
+
+Après un quart d'heure de morale réciproque:
+
+LE GENDRE.--Vous dites donc que cette petite Rosine...
+
+LE BEAU-PÈRE.--Ah! mon ami, délicieuse... Des pieds... des mains... des
+yeux... un véritable trésor... Vous disiez donc que cette petite
+Paméla...
+
+LE GENDRE.--Ah! divine... Des yeux... des mains... des pieds...
+
+LE GENDRE, _à part._--Il faut que j'arrache mon gendre des mains de
+cette drôlesse de Paméla... Elle mangerait la dot de ma fille!
+
+LE GENDRE, _à part._--Il faut que je délivre mon beau-père des griffes
+de cette harpie de Rosine... Tout l'héritage de ma femme y passerait!
+
+ * * * * *
+
+--Mon dieu, chère madame, est-ce que votre charmante nièce ne
+m'accordera pas une petite place dans son cœur.
+
+--Tout est comble, mon cher monsieur.
+
+--Rien qu'un petit coin!
+
+--Eh bien, voyons, vous m'étonneriez.--_Je verrai voir_ à vous donner un
+tabouret.
+
+
+
+
+FANTAISIES A PROPOS DE L'HIVER.
+
+
+L'hiver continue à donner un démenti à l'almanach.
+
+Des phénomènes étranges se produisent chaque jour, et jettent la
+perturbation au sein de l'Académie des sciences.
+
+Il y a trois jours, un maraîcher des environs de Paris a trouvé des
+ananas sur ses espaliers, et a cueilli des patates dans le champ où il
+allait chercher des pommes de terre.
+
+Un garde-chasse du bois de Meudon a vu,--comme je vous vois;--près de
+l'étang de Villebon, un troupeau d'autruches en train de déjeuner avec
+un tas de moellons.
+
+M. Alphonse Karr a reçu de son ermitage de Sainte-Adresse des nouvelles
+de son jardinier, qui lui annonce qu'un aloès a fleuri subitement, avec
+un grand coup de tonnerre, au milieu de la pelouse qui s'étend devant
+son chalet.
+
+Dimanche dernier, un monsieur qui se promenait autour du bassin des
+Tuileries entendit des cris plaintifs entremêlés de sanglots. Il pensa
+que c'était un enfant qui était tombé dans l'eau; et il se disposait à
+lui porter secours, lorsqu'il s'aperçut que les plaintes qu'il croyait
+être poussées par un mineur en péril sortaient de la gueule d'un
+crocodile.--Tout le monde sait que la perfection avec laquelle ce
+monstre imite les pleurs de l'enfance, lui a fait donner, par les
+naturalistes, le surnom de _Brasseur_ des amphibies.
+
+La semaine passée, encore, comme un rayon de soleil venait de
+luire,--profitant du moment où l'ingénieur Chevalier, son geôlier, avait
+le dos tourné, le mercure,--parvenu au plus haut degré de
+l'exaspération,--a voulu s'échapper du thermomètre,--comme autrefois
+Latude de la Bastille. Il a été rattrapé par un sergent de ville, et
+reconduit dans sa prison de verre, où il continue à ne pas vouloir
+descendre au-dessous de la température des vers à soie.
+
+Ce que voyant, les établissements de bains préparent leur ouverture. Ils
+attendent seulement que la rivière ait baissé et que l'eau soit moins
+chaude. En effet, les imprudentes baigneuses qui s'aventureraient dans
+les fonds de bois des écoles de natation seraient changées en une
+friture de naïades.
+
+Un des plus bizarres, parmi tous ces phénomènes, est la découverte faite
+tout récemment par un poëte lyrique, qui a trouvé des pépites d'or au
+fond de son encrier.
+
+Enfin, il parait que tous les arbres des boulevards et des jardins de
+Paris sont couverts de feuilles depuis quinze jours et pourraient
+fournir une ombre aussi épaisse que dans le mois de juin. Seulement,
+pour ne point effrayer la population, la police fait arracher toutes les
+feuilles pendant la nuit.
+
+Cette précocité de la saison ce s'arrête pas à la végétation.
+
+M***, qui possède une grande popularité parmi les huissiers et les
+gardes du commerce, et qui n'a jamais pu acquitter, une lettre de change
+que lorsqu'elle avait des cheveux blancs, est allé payer dernièrement un
+billet souscrit à son tailleur, quatre-vingt-dix jours avant l'échéance.
+
+Le fournisseur n'a pas voulu accepter ce payement anticipé, donnant pour
+prétexte que cela dérangerait sa tenue de livres.
+
+M***, n'ayant pu s'arranger à l'amiable avec cet Allemand obstiné, s'est
+décidé à avoir recours aux tribunaux.
+
+En présence de pareils faits, certifiés par des procès-verbaux
+authentiques, les savants ont été appelés à donner leur avis.
+
+Ces messieurs ont mis leurs lunettes,--leur abat-jour vert, et on a
+ouvert la séance,--en même temps que les fenêtres de l'Institut, où
+l'honorable réunion se plaignait d'étouffer.
+
+Chacun des membres présents a lu un mémoire d'une grande beauté et de
+plusieurs kilomètres.
+
+Mais, pour arriver à la fin de la lecture, chacun des orateurs a été mis
+dans la nécessité de retirer son habit.
+
+Plus le discours était long, plus l'orateur éprouvait le besoin de se
+dégarnir.
+
+Aussi, le président, inquiet, donna-t-il aux huissiers l'ordre de faire
+évacuer les tribunes, où pourraient se présenter des dames.
+
+Chacun des remarquables travaux lus, à propos de la question à l'ordre
+du jour, concluait à ceci:
+
+Que ce qui se passait n'était pas naturel.
+
+Il s'agissait de savoir pourquoi.
+
+Le président déclara la discussion ouverte; mais chaque orateur qui
+montait à la tribune avait à peine ouvert la bouche, qu'il était
+soudainement pris d'une quinte de toux.
+
+Ce n'était plus une académie de savants, c'était une académie de
+catarrhes.
+
+Tous les membres présents sont sortis de la séance les uns après les
+autres pour aller acheter du jujube.
+
+Seul, M. Arago a voulu trouver une solution à cet étrange état de
+choses.
+
+L'illustre savant est passé dans son cabinet.--Depuis plusieurs jours,
+la tête appuyée dans les mains, les coudes appuyés sur la table, il
+demeure penché sur l'abîme de ses méditations.
+
+Pendant cette savante réclusion, le grand professeur a fait comparaître
+les astres devant lui.
+
+Il les a interroges paternellement, pour savoir s'ils n'étaient pas
+étrangers à ce qui se passe dans la nature.
+
+Les astres, petits et grands, ont, facilement prouvé leur innocence de
+toute tentative de rébellion.
+
+Les comètes mêmes, particulièrement soupçonnées d'avoir de méchants
+desseins et de vouloir s'approcher souvent un peu trop près de la terre,
+ont prouvé jusqu'à la dernière évidence que le ciel n'est pas plus pur
+que le fond de leur cœur.
+
+Les signes du zodiaque, appelés et interrogés à leur tour, ont été moins
+clairs dans leurs explications, ce qui leur a valu une assez forte
+semonce.
+
+Le signe qui préside au mois de janvier où nous sommes a paru
+particulièrement penaud, quand M. Arago lui a montré une branche
+d'oranger en fleurs, cueillie dans son jardin le jour de l'an.
+
+--Quelle confiance voulez-vous que l'agriculture vous accorde,
+malheureux! lui a dit le savant d'une voix qui ne permet pas de
+réplique; et qui vous a permis de faire faire votre besogne par le signe
+de la Vierge?
+
+N'ayant pu néanmoins rien tirer au clair, M. Arago s'est remis à ses
+travaux.
+
+Si l'on en croit ses familiers, le grand professeur a enfin trouvé l'X
+du problème.
+
+Mais cette découverte est tellement inquiétante, qu'il n'ose pas la
+livrer à la publicité.
+
+Il paraît que la boule humaine est menacée d'un bouleversement total.
+
+L'hémisphère a le corps dérangé. Un conflit s'est élevé dans le monde
+cosmographique.
+
+Des mutations incroyables se préparent.
+
+Les pôles veulent changer de place.--Le Groënland veut devenir une serre
+chaude, et va se peupler de scorpions.
+
+La terre de feu veut devenir une glacière, et va se peupler d'ours
+blancs.
+
+Les zones jouent à colin-maillard.
+
+Avant très-peu de temps, les ouvrages de M. de Humboldt et de Malte-Brun
+ne seront plus bons qu'à mettre au pilon.
+
+On fera des cornets à tabac avec les cartes de géographie.
+
+Les _Guides-Richard_ deviendront aussi inutiles pour les voyageurs
+qu'une grammaire française peut l'être pour un vaudevilliste ou deux.
+
+Par suite de tous les changements qui résulteront du cataclysme qui se
+prépare déjà par transitions, les parties du monde déplacées se
+trouveront sous d'autres latitudes.
+
+L'Europe sera en Amérique.
+
+Asnières deviendra port de mer.
+
+Et l'équateur sera situé à Paris entre le pont Royal et celui des
+Saints-Pères.
+
+Ce remue-ménage universel explique d'une manière parfaitement
+satisfaisante les phénomènes que nous avons mentionnés plus haut, et qui
+ne sont que le commencement des nouveautés que fera naître le nouvel
+ordre de choses.
+
+Seulement quand le bonhomme Tropique aura élu domicile à Paris, les
+Parisiens deviendront tous nègres.
+
+Et on n'aura plus besoin d'aller à l'Ambigu ou à la Gaîté pour voir
+l'_Oncle Tom_.
+
+C'est alors que ces dames se mettront du blanc! Ça ne se verra pas mieux
+que maintenant, mais ça se verra de plus loin.
+
+Une autre version, qui a trouvé aussi un grand nombre de crédules, c'est
+que nous sommes à la veille d'un déluge.
+
+Dans cette prévision, une Société en commandite s'est formée pour la
+construction d'une arche de sauvetage.
+
+Le prospectus de la Compagnie sera bientôt publié: les actions sont déjà
+cotées à une forte prime.
+
+La fièvre d'agio a tellement gagné les Parisiens, que, si la fin du
+monde--dont il a été aussi question--était un fait annoncé
+officiellement, ils ne verraient dans ce grand dénouement de l'humanité
+qu'un prétexte à la baisse,--et avant de se repentir et de songer à leur
+salut, ils commenceraient par courir chez les agents de change pour les
+prier de vendre, et les trompettes des archanges auraient peine à
+dominer la voix des coulissiers annonçant le _dernier cours_ aux fidèles
+du lucre rassemblés dans la cathédrale de leur dieu.
+
+Que les deux graves événements redoutés par la science s'accomplissent
+ou non, l'absence de l'hiver se fait visiblement sentir.
+
+Un journal racontait l'autre jour lui-même les nombreux suicides
+remarqués dans la classe des marchands de bois et des marchands de
+fourrures.--Ces industries ne sont pas les seules qui aient été
+atteintes par la bénignité de la saison.
+
+La profession de ramoneur est devenue une sinécure. Que voulez-vous
+qu'on ramone quand la cheminée n'est plus qu'un objet d'art? Qui est-ce
+qui fait du feu maintenant? Il n'y a plus que M. B..., qui n'en faisait
+jamais autrefois quand il avait du monde à dîner dans l'hiver, dans
+l'espérance que ses convives, ayant attrapé des engelures entre le
+potage et le premier service, s'en iraient avant l'apparition du second.
+Aujourd'hui, M. B... emploie le même moyen en sens inverse.--Il bourre
+son poêle de telle façon que sa salle à manger est transformée en
+piscine pour les maladies de peau.
+
+Il me manque, et à bien d'autres aussi peut-être, ce mélancolique cri
+des enfants de la Savoie: _À pau apin!_
+
+Douillettement couché dans un lit moelleux, au fond d'une alcôve
+entourée de rideaux épais et lourds, c'était chose douce d'entendre le
+matin monter à travers l'humidité du brouillard le monotone refrain de
+ces pauvres cigales de la neige, marchant deux à deux, le père toujours
+suivi de l'enfant.--Mal vêtus et frissonnant de tout leur corps, mordus
+par les bises affamées, en suivant chacun un trottoir;--ils alternaient
+leur appel, guettant aux fenêtres l'apparition d'une ménagère qui leur
+fît signe de monter.
+
+_À pau apin!_ chantait d'abord le père en traînant sa voix dont la
+dernière note était étouffée par le bruit de ses grossiers sabots
+sonnant sur le pavé.
+
+_À pau apin!_ reprenait le petit avec une voix d'enfant de chœur à
+matines.
+
+En entendant ce duo matinal,--comme on sentait bien l'hiver sans le
+voir,--comme on voyait bien les toits blancs, les branches des arbres
+noires, et les glaçons, et toutes les rigueurs des climats du
+Nord!--Comme on trouvait alors plus douce l'atmosphère de la chambre
+bien close!--comme on savourait avec délices le _far niente_ matinal de
+l'oreiller.
+
+_À pau apin!_ c'est-à-dire il neige, il pleut; mais il est si matin et
+il fait si froid, que l'heure gèle en sonnant.--Comme je suis bien dans
+mon lit!--Qu'est-ce que je ferai tantôt? Ceci ou cela?--Qu'est-ce que je
+vais manger à mon déjeuner?
+
+_À pau apin!_--Peu à peu on se réveille.--On sort tout à fait du lit; un
+coup de sonnette a retenti.--L'argent que vous pouvez avoir s'est mis à
+trembler d'effroi dans votre secrétaire:--il a reconnu l'ennemi,
+l'intelligent métal!--C'est un créancier qui vient vous demander de
+l'argent pour payer ses dettes.--Si vous êtes farceur, vous lui répondez
+de loin:
+
+--Faites comme moi, ne les payez pas.
+
+Quelquefois il en arrive un autre, puis deux, puis trois.--Alors ils se
+mettent à causer, sur le carré, de leurs petites affaires en attendant
+que vous sortiez... Il y en a même qui se mettent à lire le journal;
+d'autres qui apportent des cartes et jouent au piquet.--De temps en
+temps ils sonnent pour voir si vous les entendez... puis ils se décident
+à s'en aller, et s'en vont déjeuner en chœur au café, où ils se mettent
+à jouer au billard, et le soir ils ont dépensé vingt-cinq francs--au
+lieu de payer leurs dettes.
+
+Quelquefois, ce n'est pas le drelin de la sonnette qui vous
+éveille,--c'est le grattement clandestin d'une petite main
+impatiente:--vous n'iriez pas ouvrir, que la porte s'ouvrirait
+d'elle-même plutôt que de la laisser se morfondre une minute, cette
+matinale visiteuse qui vous arrive, bouquet de roses rouges aux joues,
+bouquet de violettes aux mains--tandis que l'hiver chante dans la rue
+par la voix du ramoneur: _À pau apin!... à pau apin!..._
+
+C'est quelque gentille fillette qui s'en va tirer l'aiguille toute la
+journée dans un magasin.--Pour se donner du cœur à l'ouvrage, elle est
+montée vous voir un moment en passant, parce que vous demeurez sur son
+chemin,--dit-elle, la menteuse,--histoire de vous dire bonjour et de
+prendre un petit air d'amour.--Elle babille, elle frétille, elle
+_tournille_ et furète dans votre chambre avec un gentil fredon d'oiseau
+désencagé.
+
+Puis, quand elle a fait ses quinze tours, donné partout son coup d'œil,
+sans oublier la glace, donné son coup de dent au morceau de sucre qui
+traîne, elle se sauve en vous jetant sur votre lit son petit bouquet de
+violettes d'un sou, qui ne vous coûte qu'un baiser.--Pauvre petite!
+pensez-vous en la voyant partir, elle va avoir froid.--Elle, froid!--Ah!
+bien oui.--La neige fond en la voyant passer. Et pendant que la voix de
+votre gentille fleuriste murmure encore dans l'escalier, le ramoneur et
+son enfant y mêlent lointainement leur refrain: _À pau apin!_
+
+Mais, hélas! on ne l'entend plus, ou presque plus, ce refrain monotone,
+dont les frileux sybarites se faisaient un plaisir; et, en vérité, il me
+manque aussi à moi et à d'autres peut-être. Ô volupté singulière de
+l'égoïsme, qui aime à augmenter la dose de ses jouissances en opposant
+son bien-être à la privation des autres, et sa paresse avec le labeur de
+ceux pour qui le bien-être n'est qu'un mot et pour qui la paresse serait
+un vice!
+
+Que vont-ils faire ces pauvres ramoneurs,--maintenant que l'hiver est
+supprimé,--et que deviendra leur petite raclette?
+
+M. Hornung, qui a fait avec eux de si mauvais tableaux; plusieurs
+compositeurs qui les ont mis en musique dans plusieurs milliers de
+romances commençant par
+
+/*[4]
+ Enfant de la montagne,
+*/
+
+et les auteurs qui ont fait de la suie une farine à mélodrames
+représentés plus de fois qu'il n'était raisonnable, devraient se cotiser
+pour leur venir en aide, ou tout au moins leur faire ramoner, quand même
+_besoin ne serait pas_, leurs cheminées dont le marbre est chargé des
+mille caprices de la mode.
+
+En attendant, Paris s'est ennuyé jusqu'ici;--le carnaval lui-même a
+l'air d'avoir pris médecine;--il a déclaré qu'il retournerait à Venise,
+si on ne lui faisait pas voir un glaçon ou un tas de neige.
+
+On veut du froid, on veut sentir la terre dure sous ses pas et voir
+scintiller aux vitres la mosaïque du givre.--Paris tout entier tend avec
+impatience sa joue au soufflet de l'aquilon; les plus avantageux de leur
+personne souhaitent à grands cris avoir le nez rouge.
+
+Les plus belles donneraient leur plus beau bracelet pour une onglée.
+
+On parle d'organiser un hiver artificiel.--Les physiciens et les
+chimistes sont convoqués.
+
+ . . . . . .
+
+Une chose étrange, mais parfaitement véridique à constater, c'est que,
+pour les femmes de Paris, l'attrait du plaisir, cette ligne à mille
+hameçons tendue par le diable,--est doublé par les dangers qui peuvent
+en résulter.--Pour qu'une Parisienne déclare s'être amusée en sortant
+d'un bal, il faut que ce soit une pleurésie ou un rhume de cerveau qui
+lui tienne le marchepied de sa voiture.--Telle belle dame qui, voilà
+quinze jours, allait à l'Opéra ou aux Italiens en robe montante,--quand
+la température promettait des petits pois pour le 1er mars,--n'ose
+plus s'y montrer qu'en robe décolletée depuis qu'il gèle.
+
+Il y a deux classes d'individus que cette brusque et inattendue arrivée
+de l'hiver a désagréablement surpris: ce sont les maris et les amants.
+
+Les premiers se frottaient les mains, et comptaient, grâce à la rareté
+des bals et des soirées, réaliser d'assez belles économies.--Pour eux,
+en effet, un hiver parisien est aussi dangereux à traverser que peut
+l'être, pour un capitaliste, une sierra espagnole.--Décembre, janvier et
+février, sont des mois coupe-bourses, qui, au lieu de poignards et
+d'espingoles,--viennent vous mettre dans la gorge des totaux de
+mémoires, et contre lesquels la résistance est inutile.
+
+Cette année, les maris étaient donc dans la joie de leur âme.--Les
+mémoires des bijoutiers, des marchandes de modes et des
+couturières,--semblaient devoir être d'une modération infinie. D'après
+calculs approximatifs, l'exercice de 1853, comparé au budget des
+précédentes années, devait offrir un rabais de 50%.--Ce _boni_, opéré
+sur la subvention conjugale, augmentait d'autant la _bourse de garçon_
+de ces messieurs et avait son placement tout trouvé dans la bourse des
+Danaïdes du quartier Breda.
+
+Mais voici que tous ces calculs sont brutalement dérangés!!
+
+La dernière quinzaine de février se montre prodigue comme un mineur
+nouvellement émancipé, et mars s'annonce comme devant être terrible.
+«Qui compte sans son hôte s'expose à compter deux fois,» dit le
+proverbe,--devenu, pour les pauvres maris, une rigoureuse vérité.--Pour
+avoir compté sans l'hiver, eux aussi vont payer double;--et les mémoires
+de _madame_, qui montent par le grand escalier; et les mémoires de
+_mademoiselle_, qui entrent par l'escalier dérobé, et mettent chaque
+matin le portefeuille de monsieur entre deux additions.
+
+Quant aux amants,--_leur peine n'est pas moins cruelle_,--pour parler
+comme les romances.--Le même motif qui a fait la joie des maris économes
+assurait leur sécurité.--Les soirées étaient rares, et les bals presque
+nuls.--La bien-aimée restait au coin de son feu, paresseusement
+étendue dans sa chauffeuse.--Pendant la journée, monsieur allait
+à la Bourse.--Le soir, après le dîner, il courait au club, ou se
+prétendait appelé au dehors pour un rendez-vous d'affaires,
+l'_affaire Chaumontel_,--cette inépuisable mine aux galants
+_escampativos_.--L'amant se trouvait donc maître et seigneur,--non pas
+seulement du cœur, mais encore du logis de la dame.--Il consignait lui
+même telle ou telle visite, les importuns, les curieux, les jaloux, et
+les messieurs qui sont à l'amant ce que lui-même est au mari.--Et il
+aurait pu volontiers apporter sa robe de chambre et ses pantoufles.--Il
+avait tous les bénéfices de l'état sans en avoir les charges.--Étant
+seul, il n'avait point de rivaux, et, n'ayant pas à se défendre, il
+n'avait pas à combattre. Aucune contrariété ne troublait sa
+jouissance.--Il était sûr d'être désiré et attendu. Et il
+arrivait--ponctuellement, régulièrement, comme minuit après onze heures.
+Le fauteuil lui tendait ses bras pour le recevoir. Le feu le saluait à
+son arrivée par un jet de flamme et un bouquet d'étincelles. La
+jardinière dégageait ses plus subtils parfums.--Les rideaux glissaient
+d'eux-mêmes sur leurs tringles, et épaississaient leurs plis soyeux.--La
+lampe adoucissait sa clarté trop vive, et ne répandait plus dans le
+boudoir que le clair-obscur discret,--favorable aux confidences
+infimes.--On bâtissait, au coin du feu, des châteaux de félicité, sur
+les sables du mot _toujours_.--On disait un peu de mal des absents,
+excepté du mari.--Jamais de querelles, jamais d'ennuis.--C'était
+charmant, délicieux.--À minuit le mari rentrait.--L'amant s'en allait et
+rentrait chez lui, et l'on recommençait le lendemain, pour recommencer
+le surlendemain.
+
+Il faut convenir que c'était trop beau!
+
+Mais voilà les salons qui s'ouvrent pour tout de bon. Aujourd'hui il y a
+bal chez la marquise ***; demain, chez madame ***; après-demain, ici, et
+le lendemain ailleurs.
+
+Adieu la sécurité paisible! adieu les douceurs du tête-à-tête quasi
+perpétuel!
+
+La maîtresse se réveille femme, la femme se retrouve Parisienne; elle a
+mis son corset de bal; elle ne le quittera plus de deux mois. Chaque
+nuit, elle fera le tour du cadran en valsant, redowant ou mazurkant. Et
+l'amant, s'il veut conserver sa conquête, se voit pour deux mois aussi
+au carcan de la cravate blanche. Partout où va sa maîtresse, il faut
+qu'il aille, la suivant comme son ombre, ombre mélancolique et désolée,
+et jetant sur l'idole les mêmes regards effarés que doit avoir un avare
+en voyant son coffre-fort s'ouvrir de lui-même et étaler toutes ses
+richesses au milieu de gens qui ne dissimulent pas leur
+convoitise.--Chaque soirée est un combat, chaque bal une bataille où la
+lutte a lieu dans la proportion de un contre cent; car, pour ne pas
+perdre un pouce de terrain dans le cœur de sa maîtresse, il faut qu'il
+ait à lui seul autant d'esprit que tous les hommes qui lui font la cour;
+il faut qu'il ait le nœud de sa cravate aussi bien fait, ou la jambe
+aussi bien tournée; car le retour des culottes vient d'ajouter un nouvel
+élément aux moyens de séduction, et le mollet, au dire de nos aïeux,
+passait jadis pour être irrésistible.
+
+Le premier coup d'archet, au son duquel Paris vient de se mettre en
+place pour la première contredanse, qui durera jusqu'aux première
+feuilles vertes, a déjà dépareillé bien des couples.--On se voit mal, ou
+plutôt on ne se voit plus que sous le grand jour des lustres, on ne fait
+plus que se rencontrer. Autour de lui, l'amant n'entend plus dire que
+des choses aussi peu agréables pour sa vanité qu'inquiétantes pour son
+amour. En parlant de sa maîtresse, un officieux ami viendra lui dire:
+Toi, qui connais madame une telle, sais-tu s'il est vrai que ce soit
+Armand qui ait succédé à Paul sur le carnet de ses caprices?
+
+Comme c'est amusant d'entendre cela, si on s'appelle Félix.
+
+Ou bien, ce sera le mari, dont la fantaisie fait boule de neige, avec
+les passions que fait naître sa femme, et qui, prenant l'amant de
+celle-ci à part,--lui dira avec ce sourire d'un mari sûr de sa proie:
+
+--Voyez donc, mon cher, comme ma femme est en beauté ce soir!--Quelles
+épaules!--Je ne les avais pas encore vues.
+
+Le jour, madame dort,--pour se reposer des fatigues de la nuit.--Si elle
+reçoit ce sera seulement pendant une heure ou deux,--et l'amant ne sera
+reçu qu'en visite officielle, confondu avec les galants,--auxquels la
+coquetterie de sa maîtresse accorde une audience, et à qui elle
+réservera ses meilleures câlineries de façons et de langage,--pour
+s'assurer une troupe de _romains_ qui lui feront une _entrée_ au
+prochain bal où elle doit aller. S'il obtient, par grâce, un quart
+d'heure de tête-à-tête,--il l'emploira en querelles, en jalousies.
+
+--Pourquoi avez-vous dansé deux fois de suite avec monsieur un
+tel!--Pourquoi mettez-vous une robe bleue, quand vous savez que je
+n'aime pas cette couleur-là? Pourquoi ceci? pourquoi cela?
+
+La pauvre femme espérait trouver un amant, elle ne voit plus qu'un juge
+d'instruction.
+
+On se raccommode bien, il est vrai, et on partage le bénéfice du
+raccommodement;--mais c'est égal, après un certain nombre de _félures_,
+l'amour ressemble à ces vieux plats cassés en dix endroits et criblés de
+sutures.
+
+Un beau jour il se casse tout à fait,--et les morceaux n'en sont plus
+bons.
+
+Aussi, à la fin de cette saison de raouts, de bals, de soirées,--que de
+couples seront dépareillés,--que de contrats sur papier rose et non
+timbrés--laisseront voir le jour au travers de leurs serments, hachés de
+coups de canif!--que de jolies bouches, qui disent encore un nom
+aujourd'hui, et qui auront appris à en dire un autre!.........
+
+Entre autres solennités que ramène l'hiver, il faut citer en première
+ligne le bal des artistes dramatiques, qui a eu lieu cette année, comme
+les précédentes, dans la salle de l'Opéra-Comique.
+
+Bien longtemps avant le jour où le bal doit avoir lieu, et pour lui
+donner de la publicité, outre les annonces, on fait afficher dans tous
+les lieux publics une liste de dames patronesses chez lesquelles on peut
+se procurer des billets.
+
+Le placement de ces billets devient même l'objet du zèle le plus
+louable: c'est entre toutes les actrices une lutte acharnée pour réunir
+le plus grand nombre de souscripteurs, et mériter ainsi une mension
+honorable le jour de la séance annuelle. L'amour-propre entre donc bien
+un peu pour quelque chose dans tout le mal qu'on se donne à ce propos;
+mais le motif est véritablement trop digne d'éloges pour qu'on puisse
+faire autrement que d'applaudir. Le placement de ces billets ne s'opère
+point, d'ailleurs, sans qu'il en résulte certains dérangements pour les
+artistes qui veulent bien s'en charger.
+
+Comme on l'avait sans doute prévu,--la curiosité qu'excitent, dans une
+certaine classe du public, toutes les personnes qui appartiennent au
+théâtre, attire un grand nombre de visiteurs chez les dames
+patronesses.--Les amoureux de l'art et les amoureux de l'amour; tous
+ceux qui ne possèdent aucune relation ni aucun moyen pour pénétrer dans
+ce sanctuaire, toujours plein de tentations, qu'on appelle les
+coulisses,--saisissent avec empressement une occasion qui leur permet
+d'aller constater par leurs propres yeux si une actrice est
+véritablement une femme comme les autres. Pendant un mois environ,
+toutes les dames patronesses,--et particulièrement celles que leur
+réputation met le plus en relief,--sont obligées d'entre-bâiller une
+heure ou deux par jour la porte de leur salon à tous les étrangers,
+amenés, les uns par l'oisiveté, les autres par la curiosité; ceux-ci
+pour voir, ceux-là pour se faire voir eux-mêmes. Une charmante ingénue
+nous disait dernièrement que rien n'était plus amusant que le défilé
+quotidien de cette procession de gens pour qui le billet de bal n'est en
+réalité qu'un prétexte.--Quelquefois aussi, ces visiteurs sont
+parfaitement insupportables. Il en est qui s'installent pendant des
+heures entières, et poussent l'indiscrétion jusqu'à demander à l'artiste
+chez laquelle ils se trouvent s'il est vrai qu'elle était réellement
+l'héroïne de telle ou telle aventure qu'ils ont lue dans un journal,--et
+tout en parlant, ils inquisitionnent l'appartement du regard; ils
+s'informent du prix du loyer, du chiffre des appointements.--Si on les
+laissait faire, ils iraient ouvrir les tiroirs.
+
+D'aucuns arrivent dans des toilettes préméditées--depuis huit jours.--En
+saluant l'artiste, ils feignent une émotion qui doit, pensent-ils,
+amener quelque bienveillante question à la suite de laquelle ils
+pourront faire l'offre de leur cœur--Quant à leur main, ils la laissent
+dans leur poche.
+
+On a toutes les peines du monde à les mettre à la porte.
+
+Il y a les messieurs qui _s'occupent de théâtre_, et qui, à la faveur
+d'un billet de dix francs, sollicitent la permission de lire un ouvrage
+_de leur composition_, qui a obtenu l'assentiment de plusieurs salons.
+Ils seraient particulièrement heureux si l'actrice voulait bien leur
+accorder sa protection pour faire recevoir leur pièce dans son théâtre,
+et si elle daignait en accepter le principal rôle.
+
+Il y a même les messieurs mal élevés,--qui gardent leur chapeau sur la
+tête, n'éteignent pas leur cigare en entrant et viennent prendre un
+billet--comme ils iraient acheter la _Patrie_, au coin d'une rue.
+
+L'artiste, s'apercevant du premier coup qu'elle a affaire à un
+palefrenier, s'empresse de l'adresser à sa cuisinière.
+
+Une actrice d'un théâtre de vaudeville, qui est particulièrement
+idolâtrée dans le monde scolaire, et dont les beaux yeux sont une des
+principales causes des nombreux pensums qui se distribuent après les
+jours de congé, reçut la visite d'un petit collégien d'une quinzaine
+d'années. Après lui avoir offert des bonbons, l'artiste s'informa du
+motif qui lui valait cette visite.
+
+Le lycéen répondit qu'il venait chercher un billet de bal. Seulement,
+comme la bourse de ses menus plaisirs était un peu plate, il ne pouvait
+acquitter le prix du billet en une seule fois, et il priait la dame
+patronesse de vouloir bien lui permettre de solder son entrée au bal par
+à-comptes.
+
+Grâce à cette ingénieuse proposition, le lycéen s'est ménagé six
+visites.--Le jour où il vint compléter les dix francs du billet, le
+petit bonhomme achevait de manger pour un louis de friandises à
+l'actrice en question.
+
+Trois éditions de public se sont épuisées pendant cette nuit dans la
+salle de l'Opéra-Comique. Ce n'était plus une foule, c'était une
+bouillie humaine--qui encombrait le foyer, la salle et les
+corridors.--Un monsieur, placé dans la loge 23, et appelé, pour affaires
+importantes, dans la loge 26, a mis deux heures et demie à faire le
+trajet d'une loge à l'autre.--Mais, pendant sa traversée, l'éventail qui
+lui avait fait signe, ne le voyant pas arriver, s'en est allé avec un
+turban de l'école égyptienne. Ces Turcs sont volages, mais on les dit si
+aimables!--Un de nos amis, entré dans la salle, à minuit, sans avoir eu
+la précaution de se ganter à l'avance,--n'avait achevé de mettre ses
+gants qu'à trois heures.--Mais, pendant l'opération, l'un des gants
+était devenu noir et l'autre panaché.--Cette foule énorme a fait naître
+bon nombre d'incidents comiques, dont quelques-uns ont dû avoir des
+résultats sérieux, tels que querelles, ruptures et divorces.--Plusieurs
+couples ont été séparés par une bousculade, qui sont destinés à ne plus
+se rejoindre.--Plus d'un cavalier, entré avec une robe rose au bras,
+s'en est allé avec une robe bleue,--sans trop savoir comment la
+métamorphose s'était opérée.--Enfin, pendant la semaine qui a suivi
+cette belle fête, il y a eu nombre de mutations, non préméditées, dans
+les ménages clandestins, et les employés à l'état civil de Cythère ont
+eu, sans doute, une rude besogne.
+
+Quant à la chaleur, elle était véritablement torride; non-seulement les
+bougies fondaient, mais encore on a eu à craindre un moment que le
+bronze des lustres n'entrât lui-même en fusion.--Il a été impossible
+de se procurer une glace avant trois heures du matin.--Dans le
+ parcours des buffets aux loges, elles se transformaient en eau
+bouillante.--Mademoiselle A...e..., qui, sans doute par amour de
+l'antithèse, s'était coiffée avec une couronne de fleurs d'oranger, en
+rentrant le matin chez elle, a trouvé des oranges parfaitement mûres, à
+la place des fleurs et des boutons symboliques.--Cette atmosphère, qui
+aurait fait crier grâce au ver à soie le plus frileux, a causé également
+plusieurs accidents, sans compter les rhumatismes qui pourront en
+résulter.--On cite notamment une aventure dont l'héroïne est une actrice
+qui n'a pas encore débuté, et qui a été surnommée Bérésina, à cause de
+sa réserve tellement glaciale, qu'un seul de ses regards suffisait pour
+donner des engelures. Jusqu'ici, personne n'avait pu vaincre son
+indifférence, devenue proverbiale. C'est en vain que l'on voyait
+quotidiennement faire la roue autour d'elle l'armée entière des rôdeurs
+de coulisses, espèces de papillons-paons que la lumière des quinquets
+attire particulièrement de sept heures à minuit. À la pointe de son
+dédain, elle repoussait également toutes les formules de séduction et
+toutes les catégories de séducteurs. Aucun d'eux n'avait su se faire
+écouter:--ni _les princes charmants_ des mille et une nuits parisiennes,
+dont les cartes de visites ont parfaitement cours dans les _exchange
+office_;--ni les gros sacs de la finance, hydropisies sonores qui
+veulent bien consentir à adresser l'expression de leur hommage, sous
+enveloppe, dans une toison du Thibet,--mais qui n'aiment pas à remettre
+à huitaine, comme Bilboquet, l'achat des carpes qui excitent leur
+convoitise;--ni les Tucarets de l'industrie, dégustateurs jurés de
+toutes les primeurs friandes, qu'elles mûrissent au feu du soleil, ou
+aux feux de la rampe;--ni les petits messieurs qui trempent leur
+chaussure dans le carmin de la Régence;--ni les vicomtes et barons de
+fantaisie, dont la vicomté ou la baronnie n'existe que brodée au
+plumetis dans le coin de leur mouchoir et qui exigeraient volontiers que
+l'on peignît le rébus de leur blason sur les panneaux des omnibus;--ni
+les amoureux saules-pleureurs, qui n'ont que le cœur et pas de
+chaumière;--ni les poëtes de première année, qui gravissent la montagne
+de l'Hélicon--mortelle aux bottes, et se nourrissent exclusivement de
+radis noirs, afin d'économiser les frais d'impression d'un petit volume
+jaunâtre, dans l'intérieur duquel ils crachent leurs poumons; ce qui est
+aussi malsain pour la santé que pour la littérature.--Ô miracle! elle
+avait même repoussé un prince du mélodrame qui lui offrait un rôle de
+_six cents_;--un de ces rôles pour lesquels les débutantes donneraient
+dix ans de leur vie, leur main droite et le cabas de leur mère;--un rôle
+à six costumes, dont deux à maillot.--Ô jeune insensée!--un rôle où il
+y avait la scène de folie, cette fameuse scène favorable à l'exhibition
+des belles chevelures;--un rôle à rires et à larmes.--Elle a refusé
+cette magnifique création.--Ô la petite malheureuse! Dans son dépit, le
+prince de la scène a offert le rôle à mademoiselle *** qui a déjà
+commandé, rue du Coq, sa chevelure pour la scène de folie.--On dit même
+plus, et, en vérité, c'est à n'y pas croire, on dit qu'elle avait refusé
+aussi un rendez-vous donné devant l'écharpe municipale, et fermé la
+porte au nez d'une passion sincère, dont les offres marchaient sur sept
+chiffres, ce qui est ordinairement l'allure des millions.--Inhumaine à
+tous, elle passait, sourde et muette, au milieu de cette haie
+d'adorateurs; sans que sa rigueur s'adoucît un seul moment, même au
+spectacle des extrémités auxquelles se livraient quotidiennement les
+désespérés d'amour. Il ne se passait guère de soirée où l'on ne trouvât
+un des adorateurs de cette tigresse d'Hircanie pendu après un portant de
+coulisses, ce qui gênait singulièrement la manœuvre des
+machinistes.--Les suicides se produisaient également dans la salle.--Et
+le marchand de lorgnettes eut même le temps de gagner une assez belle
+fortune, en ajoutant à son commerce des pistolets, de l'acide
+prussique, et autres moyens homicides qui ne pardonnent pas.
+
+Cette monomanie de suicide avait pris bientôt une telle proportion, que
+l'administration s'était vue dans la nécessité d'établir une petite
+morgue dans le foyer.
+
+Cette singulière conduite déterminait, comme on le pense, un bruit
+énorme dans tout le Landernau dramatique.--C'était le canevas ordinaire
+sur lequel on brodait depuis un mois le cancan des coulisses,--où il ne
+manque pas de brodeuses.
+
+Quand on demandait à la future actrice--pourquoi elle ne faisait pas un
+choix, bon ou mauvais, elle avait l'habitude de dire qu'elle n'aimait et
+n'aimerait Jamais que son _art_.
+
+À quoi il lui était généralement répondu qu'elle avait là un amour
+malheureux.
+
+Eh bien, cette même personne, dont le cœur restait fermé à triple tour
+et en dedans, à tous les plus ingénieux _Sésames_ que peut inspirer le
+désir, fut, dit-on, attendrie l'autre soir au bal de l'Opéra-Comique.
+Elle qui n'avait jamais souri ni accordé l'ombre d'une espérance,--dans
+un moment où elle se sentait mourir de chaleur,--elle a donné sourire
+et promesse en échange d'un verre d'eau sucrée à la glace.
+
+Une de ses amies, témoin de ce miracle, l'a appelé _la fonte des
+neiges_.
+
+À ce même bal, M. de Saint-H... virait depuis une demi-heure de
+l'orchestre aux balcons, des balcons à l'amphithéâtre, sans pouvoir
+trouver un pauvre petit coin.--Un de ses amis, témoin de son embarras,
+lui proposa une place dans la loge où il se trouvait en compagnie d'une
+comédienne dont la respiration a été appelée le choléra des mouches.
+
+--Merci, mon cher, répondit M. de Saint-H..., mais Mlle X... et moi
+nous ne nous voyons plus...
+
+--Ah! pardon, répliqua l'ami en se remémorant; c'est vrai... j'avais
+oublié... Elle vous a trompé, pour lord... En effet, c'est maintenant
+lui qui est...
+
+--Le Pâris de cette haleine, répondit M. de Saint-H...
+
+
+
+
+LES SOUPERS DE BAL.
+
+
+Dans les salons d'un des principaux restaurants, après un souper
+très-animé qui avait succédé au bal des artistes, la nappe se changea en
+tapis vert, et servit de champ de bataille aux coups de fortune d'un
+lansquenet formidable. M. B..., qui avait vidé non-seulement ses poches,
+mais encore celles de ses amis par les emprunts qu'il leur avait faits,
+vit arriver son tour de main sans pouvoir mettre la mise.
+
+--Chiffon pour chiffon, dit-il en riant et en tirant de sa poche un
+papier qu'il jeta sur la table; veut-on accepter celui-là pour _entrée
+de jeu_.
+
+Un des joueurs lut tout haut la signature de ce billet, qui sentait
+l'ambre.
+
+--C'est un rendez-vous!
+
+--Parfaitement.
+
+--D'amour?
+
+--Ou à peu près.
+
+--La signature est bonne, dit un des ponteurs; je l'accepte comme
+valeur. Et il posa un billet de banque en face du billet doux.
+
+En trois cartes, M. B... avait perdu.
+
+--Je perds 10,000 fr., dit-il en se retirant; mais je perds aussi une
+bonne fortune avec mademoiselle ***. Tout compte fait, c'est 10,000 fr.
+de gagnés.
+
+--Pardon, lui dit le joueur, qui avait gagné la lettre acceptée comme
+enjeu, payera-t-on à vue?
+
+--À vue et au porteur, dit M. B... Et il écrivit au dos de la lettre:
+
+«Passé à l'ordre de M. le baron R. de G...»
+
+On peut voir cette singulière lettre de change sur la cheminée de
+mademoiselle J***, qui l'a scrupuleusement acquittée.
+
+ * * * * *
+
+Tout le monde connaît celui-là qui est le héros de cette véridique
+aventure. Aussi n'est-ce point la peine de le désigner, même par son
+initiale: cela serait aussi inutile que d'allumer le gaz pour montrer le
+soleil. Sachez seulement qu'il est jeune, beau, bien fait;--qu'il aime
+la vie et qu'il en est aimé; qu'il a encore presque tous ses cheveux et
+presque toutes ses illusions;--qu'il est le plus ingénieux Malte-Brun de
+la géographie du _Tendre_; qu'il aurait rendu dix points de trente à don
+Juan, aux carambolages des cœurs;--que Lovelace lui aurait demandé des
+leçons de séduction; qu'il escalade les balcons avec la grâce de Roméo,
+et qu'il saute par les fenêtres avec l'agilité de Chérubin;--qu'il grave
+son nom sur tous les portants de coulisses, enlacé à celui de toutes les
+ingénues, de toutes les amoureuses, de toutes les coquettes, petites ou
+grandes;--qu'il pourrait faire une ceinture au monde, en rattachant les
+uns après les autres tous les rubans que lui ont donnés toutes les
+comtesses et toutes les marquises, toutes les duchesses de tous les
+faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré de toutes les parties du
+monde,--et qu'enfin, s'il lui prenait fantaisie de publier ses mémoires,
+comme Casanova, les plus grands troubles surgiraient dans les familles.
+Semblable à ce spadassin d'une comédie récente, qui _marque à tuer_ les
+gens qui lui sont antipathiques, lorsqu'il a marqué une femme sur
+l'agenda de son désir, la vertu de la _désignée_ peut appeler un notaire
+et faire son testament.--Telle dame citée comme un _Gibraltar_ de
+fidélité, telle autre comme un _Vincennes_ de rigueur, ont été forcées
+de capituler.--Il a effacé du dictionnaire le mot _imprenable_. Il passe
+sa vie à mettre en pratique la devise de César: «Voir, venir et
+vaincre.»--Comment fait-il? Quel est son talisman? Nul ne le sait, lui
+seul le connaît; mais, comme dit la chanson: «C'est son secret, son
+bonheur.»
+
+Tout dernièrement.... il s'éprit d'une actrice, la même qui est une
+manufacture de bons mots, concetti, paradoxes et façons de dire, qui lui
+ont assuré une réputation d'esprit de coulisse incontestable.
+
+Bref, notre homme la vit un soir,--belle, radieuse, dans une
+avant-scène, faisant voir ses belles dents qui mâchillonnaient quelque
+ironie.--Il la vit donc, et tout aussitôt, tirant son carnet, il la
+marqua à son _avoir_.
+
+Le lendemain, un coup de sonnette,--un de ces coups de sonnette
+impérieux qui disent tout d'abord combien est sûr d'être reçu celui-là
+qui s'annonce ainsi,--ébranla l'antichambre de l'actrice.--Elle voulut
+faire mettre un peu d'ordre dans son appartement avant d'y introduire ce
+merveilleux sonneur; mais la femme de chambre ayant demandé trois
+semaines pour qu'on pût mettre les choses à leur place, et le visiteur
+n'étant pas homme à attendre seulement trois minutes, on l'introduisit
+quand même dans le salon.
+
+Il avait _vu_, il _venait_: c'était tout naturel.--Mais, ô surprise! _il
+ne vainquit pas_.
+
+Le prier d'attendre, lui! autant prier d'attendre le lait qui bout!
+Quand il était venu, le faire revenir, c'était demander de la patience à
+la poudre. Il n'en dormit pas la nuit qui suivit ce désastre.--Le
+lendemain, on donnait une première représentation dans un grand théâtre.
+Il fit prévenir la rebelle qu'il aurait l'honneur de l'accompagner au
+spectacle, et qu'il irait la prendre le soir même chez elle.--L'actrice
+répondit qu'elle acceptait.--Son billet fut placé dans les archives du
+personnage, qui, le soir même, allait prendre sa conquête dans une
+voiture attelée de deux coursiers rapides.--On n'était pas en route
+depuis cinq minutes que le cavalier,--faisant trêve aux madrigaux et
+séductions de langage de son répertoire ordinaire,--change la stratégie
+du siége et passe subitement de la parole à une pantomime
+expressive.--Surprise à l'improviste, et tout moyen de défense paralysé,
+celle qui était l'objet de cette vive démonstration se décidait déjà à
+parlementer, lorsqu'il lui vint subitement une idée.--Elle s'empara du
+chapeau de son assaillant, le passa rapidement au travers de la portière
+et cria vivement à l'ennemi:
+
+--Je ne veux pas appeler et faire du scandale,--mais si vous ne me
+lâchez pas, je lâche votre chapeau.
+
+Le lendemain, en racontant l'aventure à ses amies, l'actrice terminait
+ainsi:
+
+--Le lâche!--Croiriez-vous qu'il m'a lâchée?
+
+ * * * * *
+
+Les habitués de l'orchestre de l'Opéra ont dû remarquer, parmi les
+locataires des stalles à l'année, un personnage encore très-alerte et
+très-vert, bien qu'il approche de l'âge où l'eau-de-vie commence à être
+bonne. Jadis fondateur d'une société placée sous le patronage d'un astre
+qui jouit d'une certaine célébrité, il a amassé dans cette entreprise,
+qui assurait contre l'un des quatre éléments, une fortune qui lui permet
+de se la passer douce, comme on dit dans un certain monde. Aussi M.
+M*** ne manque-t-il jamais une occasion d'ajouter un plaisir de plus
+dans la tirelire de ses souvenirs. Quant à son assiduité aux
+représentations de l'Académie de musique, elle a sa raison d'être dans
+l'intérêt très-vif qu'il porte à deux jolies jambes encore reléguées
+dans la pénombre des espaliers, et qui jusqu'ici n'ont pu se faire
+remarquer que dans la confusion des pas de cent cinquante. Pour ces deux
+jolies jambes, dont le nom commence par un F et finit par un E, élève de
+l'abbé Sicard, M. M*** s'est passionné comme on se passionne au bel âge.
+Pour ces deux jolies jambes, il a mis au pillage tous les magasins où
+les merveilles de l'art et de l'industrie agacent les yeux des passants.
+Il les a logées dans un intérieur auprès duquel Trianon n'est qu'un
+hôtel garni. Pour leur éviter toute fatigue, il ne leur permet de sortir
+que dans un chef-d'œuvre de carrosserie, attelé de deux éclairs à quatre
+jambes qui feraient le tour du monde avant que le meilleur coureur ait
+achevé seulement le tour du champ de Mars. Enfin, un quarteron de poëtes
+lyriques sont occupés jour et nuit, à raison de cinquante francs par
+mois, à confectionner des madrigaux en l'honneur de ces deux tibias,
+dont M. M*** se montre jaloux plus que le Grand Turc ne l'est pas de
+son sérail.
+
+Par une bizarrerie singulière, malgré sa jalousie, M*** avait la plus
+grande confiance dans la danseuse, et, si quelques amis sceptiques lui
+donnaient plaisamment à entendre que la jeune personne lui fournissait
+peut-être incognito des collaborateurs, il se montrait d'une incrédulité
+de _saint Thomas_.--Une circonstance étrange est venue le convaincre.
+
+Il y a environ quinze jours, la danseuse, sachant M*** très-gourmet, lui
+avait parlé d'une excellente occasion qui se présentait pour acquérir à
+bas prix six cents bouteilles de vin d'un excellent cru de Bordeaux,
+retour des Indes, provenant de la cave d'un prince russe, rappelé
+subitement par un froncement de sourcil du czar.
+
+--M*** demanda des échantillons, fut très-satisfait... donna l'argent,
+une grosse somme, ma foi, et dit à la sylphide de faire descendre le vin
+à la cave, avec ordre d'en mettre sur la table chaque fois qu'il
+dînerait.--Au bout de quelques jours, il s'aperçut que le bordeaux qu'on
+lui servait--avait un goût détestable,--un vrai bordeaux de dîner à prix
+fixe.
+
+--Qu'on m'enlève cette piquette, dit M***.--Ma chère enfant,
+ajouta-t-il--en s'adressant à la danseuse volontairement ou non le
+prince nous a trompés;--il faut jeter ce vin à la rue.
+
+--Non, dit-elle, je le donnerai à l'office.
+
+Vendredi soir, M*** fut invité à un réveillon donné par un jeune artiste
+de sa connaissance.--Comme on se mettait à table, un convive en retard
+apporta à l'amphitryon quatre bouteilles d'un certain vin qu'il
+recommandait aux connaisseurs.
+
+Au premier verre qui lui fut servi, M*** reconnut son fameux _retour des
+Indes_ acheté au prince russe.
+
+--Où achetez-vous ce bordeaux? demanda-t-il avec inquiétude à la
+personne qui avait apporté le vin.
+
+--Je ne l'achète pas... on me le donne.... J'en ai cinq cent cinquante
+bouteilles dans la cave d'une très-bonne maison.
+
+M*** n'en entendit pas davantage;--il prit sa canne et son chapeau, et
+oublia totalement le proverbe: «Quand le vin est versé, il faut le
+boire.»
+
+Les deux jolies jambes courent après lui.--Le rattraperont-elles?...
+
+ * * * * *
+
+En ce temps-là mademoiselle *** avait allumé une passion romanesque dans
+le cœur d'un jeune premier... connu pour l'ordre qu'il apporte dans tous
+les actes de sa vie. Après avoir longtemps soupiré sa tendresse en _la_
+mineur, le jeune premier apprit de l'actrice qu'il ne lui était pas plus
+désagréable qu'un autre.--Seulement, avant de se rendre à sa flamme...,
+l'actrice exigea, sous serment, qu'il fît un stage de fidélité de quinze
+jours. C'était une manière d'épreuve dans le genre de celles que les
+princesses du moyen âge exigeaient de leurs chevaliers courtois.--Le
+jeune premier jura qu'à dater de ce jour aucune femme n'existerait plus
+pour lui, et pria seulement mademoiselle *** de prendre sur son compte
+tous les suicides que causerait sa fidélité en l'obligeant à tenir
+rigueur à une foule de malheureuses. Rendez-vous fut pris, à quinze
+jours de là, pour une heure à laquelle on éteint le gaz.--L'heure tant
+désirée arrive enfin. L'amoureux jeune premier se met en route.--Il a
+parfumé tous les quartiers qu'il a traversés.--Il a essayé toutes les
+cravates de son répertoire,--il a mis de triples talons rouges pour
+s'élever à la hauteur de sa bonne fortune,--il s'est gargarisé avec les
+tirades les plus sentimentales de ses rôles les plus passionnés.--C'est
+à la fois Ergaste, Valère et Clitandre.
+
+Il arrive. On lui ouvre; il est introduit dans un boudoir où brûle une
+lampe--appelée à faire pendant à celle dont André Chénier parle dans
+l'une de ses plus voluptueuses élégies.--On l'attendait.
+
+Mais, au même instant où l'heure du berger sonnait à un cadran
+voisin,--Ergaste--Clitandre--Valère--quitte les genoux de sa belle, et
+suspend un entretien si doux.--Pourquoi faire?
+
+Quand mademoiselle *** raconte cette histoire, elle a l'habitude de le
+donner à deviner en mille.--Et comme on n'ose pas deviner, elle apprend
+à ses auditeurs que:
+
+--C'était pour remonter sa montre.--Quant à ma passion, ajouta-t-elle,
+ce fut tout le contraire qui lui arriva.
+
+ * * * * *
+
+Mademoiselle B... est une personne si longue, que son coiffeur est
+obligé d'apporter une échelle pour la friser. Mademoiselle B..., qui
+aime ce qui est bon, tourmentait un poëte pour avoir un rôle, et lui
+faisait entendre par de claires minauderies qu'elle se montrerait
+reconnaissante. Le malheureux poëte, qui n'a pas de défense, accepte la
+transaction.
+
+--Comment! lui disait un ami, tu vas t'embarrasser de cette grande B...?
+
+--Elle ne me gênera pas, répondit le poëte, je lui ferai un nœud.
+
+ * * * * *
+
+En termes de coulisse, on appelle la famille _du four_ les rares
+spectateurs disséminés dans la salle d'un théâtre quand on y joue une
+pièce qui n'a pas de succès.--Depuis quelque temps, la famille _du four_
+se montrait très-assidue aux représentations des ouvrages de M***. Il y
+a un mois, il fit jouer une comédie, dont le résultat ne devait pas
+répondre aux espérances qu'il avait pu concevoir le jour de la première
+représentation.--Abusé cependant par un succès dont les fabricants
+entrent ordinairement dans la salle avec le public, M*** disait au
+foyer, en parlant de sa pièce: «Parbleu! voilà un petit ouvrage qui a
+la moitié d'un almanach dans le ventre.» Et il courut au prochain
+cabinet de lecture pour lire les _Petites Affiches_, et voir s'il n'y
+trouverait pas l'annonce d'une propriété avec parc, rivière, écurie et
+poissons rouges:--le tout n'excédant pas cent mille francs.
+
+À la seconde représentation de son ouvrage, le bordereau de recettes
+accusait un total aussi modeste que la fleur des champs. Ce soir-là,
+M*** renonça à l'acquisition du château et se borna à chercher une
+maison à la Villette, sans écurie, mais toujours avec poissons rouges.
+
+À la troisième représentation, la recette était devenue si maigre, qu'on
+aurait pu la prendre pour mademoiselle *** qui sert de modèle dans les
+cours d'ostéologie.
+
+M*** perdit de vue son projet de propriété à la Villette,--mais il
+n'abandonna point son idée de poissons rouges, et voici quel est le
+stratagéme ingénieux qu'il a employé pour faire monter les recettes de
+sa pièce:--importuné depuis longtemps par une foule de jeunes gens
+inédits qui lui adressent des manuscrits en sollicitant l'honneur de sa
+collaboration,--M*** a écrit à tous ces aspirants vaudevillistes la
+circulaire suivante:
+
+«Monsieur et cher collaborateur,
+
+«J'ai lu votre affaire.--Il y a du bon, beaucoup de bon. À nous
+deux nous en ferons du meilleur. Venez donc causer de cela ce
+soir;--je vous attendrai au théâtre de..., dans le foyer;
+excusez-moi si je ne vous envoie pas une place,--mais le public
+nous en refuse. Tout à vous. M***.»
+
+Les collaborateurs ont mordu à l'hameçon,--et M*** a eu au moins ses
+poissons rouges.
+
+ * * * * *
+
+Tout le monde connaît la paresse proverbiale du peintre C..., duquel on
+a dit qu'il devait être fils d'un lézard et d'une ligne horizontale.
+
+Un de ses amis, qui arrive de faire le tour du monde,--unissant le
+paradoxe à l'exagération des voyageurs, assurait qu'il avait traversé un
+pays où les jours avaient vingt-cinq heures.
+
+--Dis-moi bien vite où il se trouve,--que j'aille prendre mon passe-port
+et faire ma malle! s'écria C...
+
+--Toi si paresseux, tu ferais ce long voyage?
+
+--Eh! mon ami, sans doute, puisque ce serait pour aller dans une
+contrée où j'aurais par jour une heure de plus à ne rien faire.
+
+ * * * * *
+
+Le directeur d'un théâtre de vaudeville possède pour associé un Oriental
+qui a les manières et le langage des marchands de dattes et de pastilles
+du sérail.--On affirme même que c'est dans le commerce de ces denrées
+qu'il a acquis la fortune dont une grande partie a été placée dans
+l'entreprise dramatique en question.--Ce personnage est d'une avarice
+qui est une source perpétuelle de lazzis dans le foyer et les coulisses
+de son théâtre.--Quand on monte un ouvrage, il discute pendant des jours
+entiers les frais de chaque détail de mise en scène, et pleure
+littéralement en acquittant les factures.--C'est lui qui disait à un
+acteur ayant besoin de paraître sous deux costumes dans le même ouvrage:
+
+--La veste que vous portez au premier acte est très-richement doublée;
+vous la mettrez à l'envers dans le second acte, ça évitera les frais
+d'un autre habit.
+
+Un soir, l'entr'acte se prolongeait au-delà du temps convenu, à cause
+du retard que mettait la blanchisseuse du théâtre à apporter à
+l'excellent comique L... une chemise à jabot excentrique dont il avait
+besoin pour se costumer (ce genre de linge est fourni par
+l'administration). L'impatience du public commençait à se
+manifester.--Le marchand de dattes, comme on l'appelle, entre dans une
+violente colère en apprenant que c'était L... qui faisait retarder le
+lever du rideau, et, furieux, il monte à la loge de l'artiste en le
+menaçant de le mettre à l'amende s'il n'entre pas en scène
+sur-le-champ.--L... explique le cas où il se trouve, et fait comprendre
+à son sous-directeur qu'il peut abréger ce retard en envoyant acheter
+une chemise dans le passage des Panoramas.
+
+À cette proposition, la fureur du mahométan redouble,--mais soudainement
+il se calme:--une inspiration lui était venue, et, à la grande surprise
+de l'acteur, il ôte sa redingote, son gilet, ses bretelles, et, retirant
+le _dernier voile de la pudeur_, humide d'une transpiration résultant de
+l'inquiétude que lui donnait la seule idée de rendre la recette, il
+propose de prêter sa chemise à son pensionnaire.
+
+--Merci,--dit celui-ci en rejetant le vêtement tout mouillé,--vous êtes
+en sueur de ladrerie; j'aurais trop peur d'amasser votre mal.
+
+ * * * * *
+
+Mademoiselle Victorine C... est un mince et très-mince petit volume de
+lieux communs, richement relié par la générosité du prince russe Nicolas
+Tr... Ce grand, ou plutôt ce gras seigneur, ressemble à Lablache regardé
+au télescope; quand il voyage dans les chemins de fer, la moitié de sa
+personne est comptée comme colis.
+
+Dernièrement, mademoiselle C... fit une maladie qui la retint pendant
+quelques jours au lit.--Comme elle entrait en convalescence, une de ses
+amies vint la voir et s'informa de sa santé.
+
+--Oh! je vais beaucoup mieux, dit mademoiselle Victorine C...
+
+--Le temps est beau, il faut aller faire un tour en voiture.
+
+--Tu as raison, dit Victorine, je vais faire atteler: je ferai le tour
+du prince.
+
+ * * * * *
+
+M. Jules Janin est connu par tous ses confrères et tous les artistes
+pour son facile accueil et son humeur hospitalière,--On a dit
+quelquefois, en parlant de sa maison, que c'était celle du bon Dieu.--Il
+serait peut-être plus juste de dire qu'elle est celle d'un bon
+diable.--Tous ceux qui sont connus à Paris ont monté l'escalier du
+critique.--Mais ce sont particulièrement ceux qui désirent l'être qui en
+usent les marches.--L'écrivain concilie cependant les devoirs de
+l'hospitalité avec ceux du travail.--Son esprit se dédouble avec une
+prodigieuse facilité, et sait être en même temps dans la conversation et
+sur le papier où il écrit.--Janin a parié une fois qu'il raconterait
+tout haut la retraite des _Dix mille_ en même temps qu'il jouerait aux
+dominos d'une main et qu'il écrirait son feuilleton de l'autre;--et il a
+gagné son pari.--Mais, parmi les nombreuses visites qui l'obligent à
+mettre chaque semaine un nouveau cordon à sa sonnette, il en est souvent
+qui _manquent de gaieté_.--De ce nombre sont: les amours-propres
+dramatiques, froissés par un silence indulgent, ou irrités par l'éloge
+d'un rival ou d'une rivale;--les réputations microscopiques juchées sur
+des vanités hautes de cent coudées;--les gens qui, n'ayant jamais pu
+apprendre leur nom, même à des créanciers, vont le crier eux-mêmes dans
+les endroits qui possèdent un écho, pour avoir le plaisir de s'entendre
+appeler;--les auteurs qui désirent qu'on fasse mention de la naissance
+de leur _petit dernier_, et ceux-là mêmes qui oublient que la critique
+n'enregistre pas les enfants morts sur son état civil.--Et les oisifs,
+les inutiles, les diseurs de riens, qui vous usent votre temps, votre
+patience, qui entrent chez vous comme à la foire, et en ressortent ne
+laissant d'eux après eux que la boue de leurs souliers sur vos
+tapis,--une odeur d'ennui dans votre chambre--et du noir dans votre âme.
+
+Pour s'en préserver, ou tout au moins abréger les visites des mendiants
+de minutes, M. Janin a inventé un moyen simple, mais énergique. Ce moyen
+a des plumes jaunes et bleues, un bec crochu et un organe...
+irrésistible. Ce moyen n'est autre que son perroquet, personnage qui
+mériterait à lui seul une biographie.--Quelques ignorants prennent ce
+perroquet pour un oiseau, mais un savant métempsycosiste a découvert
+que c'était un ancien bénédictin espagnol.--Le fait est que ce
+merveilleux perroquet est un puits de science: il parle avec une sûreté
+extraordinaire toutes les langues mortes et vivantes; il parle même et
+comprend les langues nouvelles. Si un défaut passager de mémoire ne lui
+fait pas trouver à temps la citation dont il a besoin, M. Janin regarde
+son perroquet, qui la lui souffle sur-le-champ;--et il n'y a pas
+d'exemple qu'il ait fait jamais erreur.--En outre, bon juge comme son
+maître, et disant son avis net et franc à tout un chacun. Bref, un
+oiseau rare,--_avis rara_,--dirait-il lui-même de lui-même.--C'est cet
+animal intelligent dont M. Janin se sert pour mettre à la porte les gens
+qui lui inspirent justement l'idée de les jeter par la fenêtre.--Quand
+l'un deux prolonge sa visite au-delà du temps qu'un indifférent peut
+exiger de la politesse d'un homme qui n'aime pas à perdre le sien, M.
+Janin fait un signe à son perroquet. L'animal comprend. Il quitte
+aussitôt son perchoir, va se jucher sur la chaise du fâcheux, et, se
+mettant à jouer du bec, il fait de la charpie avec le collet de son
+habit, en même temps qu'il lui entonne à l'oreille une gamme de cris
+tellement assourdissants, que le personnage prend à la fois son chapeau
+et le parti de s'en aller.--S'il a l'audace hypocrite de féliciter M.
+Janin à propos de son oiseau, le critique pousse l'ironie jusqu'à
+proposer au fâcheux de lui en faire cadeau.
+
+ * * * * *
+
+Voici, à propos de la claque et des claqueurs, une anecdote qui s'est
+passée il y a une dizaine d'années dans un théâtre d'outre-Seine. On y
+représentait alors le premier ouvrage d'un romancier qui est devenu
+depuis un de nos plus féconds auteurs dramatiques. La pièce fit passer
+les ponts à tout Paris. Dans ce drame, les deux principaux rôles étaient
+remplis par deux artistes célèbres, qui avaient l'un et l'autre au moins
+autant d'amour-propre que de talent.--L'entrepreneur de succès
+subventionné par l'administration, voyant que le public se chargeait
+volontiers de faire sa besogne, s'était un peu ralenti de son zèle.--Il
+n'y avait plus d'ordre et de régularité dans le service des _entrées_ et
+des _sorties_.--Tantôt c'était l'acteur B... qui se plaignait qu'on lui
+avait coupé sa tirade par une salve trop précipitée.
+
+--Mon Dieu! que cette claque est insupportable! disait-il tous les soirs
+en rentrant au foyer...
+
+--Mon Dieu! quand donc les théâtres seront-ils désinfectés de cette
+engence? ajoutait madame D...
+
+Ennuyé de ces plaintes, le directeur prit un jour les deux artistes à
+part:
+
+--Vous êtes tous deux, leur dit-il, des talents de premier ordre.--Vous
+avez les sympathies du public, et il vous est pénible souvent, si j'en
+crois vos discours, de voir se mêler à l'enthousiasme que vous excitez
+les applaudissements d'une tourbe grossière.
+
+--Sans doute, fit B.
+
+--Certainement, ajouta madame D...
+
+--Eh bien, mes amis, soyez heureux... Vos vœux sont exaucés; il n'y aura
+plus d'autres _romains_ dans mon théâtre que ceux qui fonctionnent dans
+les tragédies que mon privilége m'autorise malheureusement à jouer.--La
+claque est supprimée.--C'est autant d'économisé.
+
+--Supprimée, la claque! fit B...
+
+--La claque supprimée! reprit madame D... À compter de quand?
+
+--À compter d'aujourd'hui même.--Allez vous habiller, et soyez sans
+crainte. Quand on lèvera le rideau, vous ne verrez que des payants dans
+la salle,--des purs, des sincères, et toute la gloire que vous
+recueillerez désormais sera en bonne monnaie.
+
+Après la fin du spectacle, les deux artistes remontèrent dans leurs
+loges,--sérieux et inquiets.--L'ère de l'enthousiasme sincère s'était
+mal inaugurée. Comme on dit en termes de coulisses, ils n'avaient
+_étrenné_ ni l'un ni l'autre. Cependant jamais B... ne s'était montré
+plus habile comédien.--Jamais il n'avait détaillé avec tant de soin et
+d'exactitude toutes les nuances variées de son rôle.
+
+Jamais madame D... n'avait été plus dramatique, plus passionnée.
+
+--Bah! dit B... à sa camarade, il ne faut pas se désespérer.--Nous avons
+une mauvaise salle aujourd'hui.--Voilà tout.--Demain, nous retrouverons
+notre vrai public, et alors...
+
+Mais le lendemain renouvelle la déception de la veille.--À peine les
+deux grands artistes recueillent-ils quelque maigre bravo aussitôt
+étouffé.
+
+Mais le surlendemain,--ah! le surlendemain,--à la première entrée en
+scène, B... fut accueilli par une salve,--modeste il est vrai,--mais
+bien comprise, bien dirigée, commençant là où il fallait et finissant de
+même.
+
+--Je disais bien qu'ils s'y mettraient, dit madame D... en entendant de
+la coulisse applaudir son camarade.
+
+Mais, à son grand étonnement, quand elle parut en scène à son tour,--la
+salle reste muette;--elle surprit bien des émotions, des larmes, mais de
+bravos, aucun...
+
+Elle ne dit rien, mais elle pensa davantage.
+
+Le quatrième jour, B... fut encore applaudi comme la veille; mais, quand
+madame D... parut, une salve plus sonore et mieux nourrie accueillit
+toutes ses entrées et toutes ses sorties et l'acclama jusqu'à la fin du
+spectacle.
+
+Quelques jours plus tard, le directeur fit cette remarque, que les gens
+qui applaudissaient l'acteur B... se disputaient dans le parterre avec
+ceux qui applaudissaient madame D..., et réciproquement.
+
+Il en tira facilement cette conclusion, que les deux premiers artistes
+subventionnaient à leurs frais,--et chacun de son côté,--une brigade
+d'enthousiasme, et que les deux groupes, se croyant rivaux, pensaient se
+montrer plus agréables à leur commettant en faisant de la contradiction
+systématique.
+
+Le soir même, le directeur appela ces deux artistes et leur tint à peu
+près ce langage:
+
+--Mes enfants, soyez heureux, la claque est rétablie.--Votre
+amour-propre légitime fera ses frais tous les soirs,--et votre bourse
+fera des économies.
+
+ * * * * *
+
+On a souvent entretenu le public des singularités plus ou moins
+singulières de quelques artistes et de quelques écrivains
+célèbres.--Voici une anecdote qu'on nous a citée tout récemment à propos
+de M. de Balzac,--dont les _manies_ pourraient former un recueil aussi
+volumineux qu'intéressant.--Un jour, le grand romancier invita une
+douzaine de ses amis à venir dîner dans cette fameuse maison des
+Jardies, bâtie sur les plans de M. de Balzac lui-même, qui, entre autres
+innovations, avait oublié l'escalier. Comme on allait passer dans la
+salle à manger, le maître de la maison, prenant une attitude désolée et
+contrite, s'excusa auprès de ses convives, auxquels la dureté des temps
+ne lui permettait d'offrir qu'une maigre cuisine, servie dans une
+modeste faïence, avec accompagnement de couverts d'étain. Comme tout le
+monde se récriait sur l'inutilité de ces excuses entre amis et entre
+artistes, on se mit à table, et pendant trois heures, Chevet, qui avait
+été mandé de Paris,--donna un somptueux démenti à l'humble préface de
+l'écrivain, en offrant à ses convives tous les chefs-d'œuvre de son
+répertoire. Le repas achevé, les invités se répandirent dans le jardin,
+les uns réclamant des cigares, les autres des pipes et du tabac. À cette
+demande, le maître de la maison répondit par un sermon sur le funeste
+abus d'une substance malfaisante. Quel plaisir pouvait-on prendre à
+mâcher une plante amère, endormant les facultés de l'intelligence? etc.,
+etc. Un fort beau sermon in-octavo, qui n'amena cependant aucune
+conversion, comme beaucoup de sermons. Quand la compagnie se fut procuré
+de quoi fumer, une voix se leva pour demander des allumettes: nouveau
+recri et nouveau sermon de M. de Balzac. Comment pouvait-on supposer
+qu'il eût dans sa propriété de ces dangereuses inventions d'une chimie
+incendiaire? Et, là-dessus, l'auteur des _Parents pauvres_ entamait un
+paradoxe dans lequel il démontrait sérieusement que les allumettes
+chimiques, quotidiennement cause de sinistres relatés par les journaux,
+étaient répandues dans le public par une bande de malfaiteurs qui
+avaient pour but la destruction de la propriété immobilière. Bref, il
+n'avait pas d'allumettes, il n'en aurait jamais chez lui! Au milieu de
+cette improvisation plaisante, un de ses amis s'était échappé, fouillant
+tous les coins et recoins de la maison, pour tâcher d'allumer son
+cigare. Comme il bouleversait la cuisine, en ouvrant le tiroir d'une
+table, la première chose qu'il aperçut, ce fut une magnifique
+argenterie, parfaitement gravée au chiffre de M. de Balzac.
+
+Le romancier, qui était coutumier de ces sortes de plaisanteries, ne
+perdait point contenance lorsque ces petits mensonges innocents étaient
+démasqués. Tout le monde connaît l'histoire du cheval qu'il croyait
+avoir donné à Jules Sandeau, et duquel il demandait des nouvelles chaque
+fois qu'il rencontrait son confrère.
+
+Quand son ami vint lui annoncer la découverte qu'il venait de faire
+dans sa cuisine, M. de Balzac entra dans un grand étonnement; puis,
+allant embrasser tous ses convives les uns après les autres, il les
+remercia avec effusion de lui avoir procuré cette heureuse surprise. Il
+souffrait cruellement d'être obligé de manger dans de l'étain, et sa
+reconnaissance était tellement persuasive, que, dans le nombre de ses
+invités, il y en eut qui se retirèrent convaincus que c'étaient
+positivement eux qui avaient dégagé le _service_ de leur confrère des
+mains d'un Gobseck. Quant à M. de Balzac, il n'en voulut pas démordre,
+et pendant longtemps il entretint toute la ville de ce beau trait de ses
+amis.
+
+ * * * * *
+
+M..., littérateur très-sérieux et qui réunissait, comme homme et comme
+écrivain, toutes les conditions qui font sanctionner par le public la
+promotion à la chevalerie de la Légion d'honneur, dut son ruban rouge au
+hasard, qui, par extraordinaire, se montra intelligent dans cette
+occasion; et voici l'anecdote, telle que M... la raconte lui-même:
+
+Dans la dernière année du dernier règne, M... se trouvait dans une ville
+de bains, où M. Duchâtel, alors ministre de l'intérieur, résidait depuis
+quelque temps avec sa famille. En villégiature, les relations se nouent
+vite, surtout entre personnes qui portent un nom connu. L'écrivain
+rencontra l'Excellence au salon de conversation; et le ministre, charmé
+d'avoir fait la connaissance d'un homme d'esprit, l'invita à venir aux
+soirées intimes qu'il donnait dans son salon à Vichy. M... y joua le
+whist de manière à se faire complimenter par le ministre, qui le voulait
+toujours avoir pour partenaire.
+
+L'année suivante, l'écrivain, qui n'avait jamais revu le ministre, avait
+un service à lui demander pour un ami. Il pensa qu'il n'y aurait pas
+d'indiscrétion à se présenter au ministère de l'intérieur, et que ses
+anciennes relations avec le portefeuille de la rue de Grenelle ne
+pourraient que lui être favorables. Il se rend à l'hôtel de
+l'Excellence; elle était absente. M..., qui s'était présenté à
+l'appartement particulier, laisse une carte au valet de chambre, et pour
+indiquer qu'il est venu lui-même, il fait une croix avec un crayon au
+lieu de la corner.
+
+Le soir, en rentrant, le ministre trouva la carte sur son bureau.
+
+--M...! M...! s'écria-t-il en se frappant le front comme pour se
+rappeler, je ne me souviens pas de ce nom-là! Que diable peut-il donc me
+vouloir?... Ah! bon! j'y suis maintenant, ajoute M. Duchâtel en
+apercevant la croix marquée au crayon au coin de la carte: c'est bientôt
+la fête du roi, et ce monsieur me rappelle que je lui ai promis de le
+faire décorer... Il fait bien d'y penser! Pour moi, je ne m'en souvenais
+plus.
+
+Trois jours après le 1er mai, M... lisait au _Moniteur_ sa promotion
+au grade de chevalier de la Légion d'honneur.
+
+ * * * * *
+
+Un admirateur passionné du talent joyeux d'une des meilleures servantes
+de Molière, s'étant aventuré un soir au petit théâtre Séraphin,
+rencontre l'artiste en contemplation devant les beautés du _Pont cassé_;
+c'était à l'époque où l'actrice se trouvait dans une situation
+intéressante.
+
+--Pourquoi donc êtes-vous venue ici? lui demanda le cavalier,
+très-surpris de cette rencontre.
+
+--Oh! ce n'est pas pour moi, répondit l'actrice en riant; c'est pour mon
+enfant.
+
+ * * * * *
+
+Une dame qui se chausse quelquefois d'outremer, et qui a fait
+représenter au profit des pauvres et de sa vanité des petites comédies
+de genre inutile, s'est acquis dans un certain monde une grande
+réputation d'esprit,--à peu près comme les révolutionnaires achetaient
+jadis les biens nationaux,--c'est-à-dire à bon marché.--Cette réputation
+lui vient de l'habitude qu'elle a de faire des _mots_; les mots, cette
+lèpre de la conversation moderne.--Faire des mots, tel semble être le
+but de son existence; c'est à quoi elle passe tous ses jours. Sa femme
+de chambre assure même qu'elle se relève la nuit pour se livrer à cet
+exercice.--Dès qu'elle a fait un mot, elle prend une voiture et court au
+galop le répéter à tous ses amis et connaissances, ou l'affiche sur la
+glace dans les foyers de théâtres; des amis complaisants le tirent à
+autant d'éditions que _l'Oncle Tom_.--Puis, quand le mot a couru tout
+Paris, afin que l'Europe n'en ignore, les familiers de cette charmante
+personne l'adressent aux gazettes étrangères, qui s'empressent de
+l'attribuer à M. de Metternich.--Seulement, comme un mot ne peut
+produire de l'effet qu'à la condition d'être placé en situation, comme
+on dit en termes de coulisses, mademoiselle *** a un compère dont les
+fonctions consistent à amener sur le tapis tel ou tel propos auquel le
+mot doit servir de réplique.--Ce confident est ordinairement un bon
+jeune homme, auteur de quelque petit proverbe inédit que la dame a
+promis de faire mettre en lumière.--Mademoiselle *** est aussi
+spirituelle que bonne camarade: quand ses mots ont servi plusieurs fois
+ou quand ils ne produisent pas d'effet, elle en fait cadeau à ses
+amies.--Une personne qui n'avait pas l'honneur de connaître mademoiselle
+***, et qui avait le plus vif désir de l'entendre causer, eut
+dernièrement l'occasion de dîner avec elle dans une réunion d'artistes
+et d'hommes de lettres.
+
+--Eh bien que dites-vous de cela? lui demanda un enthousiaste de la
+_mot_-nomanie.
+
+--Ma foi, répondit-il, mettez que je suis un Velche, ou que
+Mademoiselle *** n'était pas en train ce soir; mais son esprit et ses
+mots m'ont paru ressembler au fameux briquet et aux allumettes d'Arnal,
+dans la pièce des _Cabinets particuliers_.
+
+
+
+
+SILHOUETTES LITTÉRAIRES
+
+
+
+
+I
+
+
+
+
+LE MONSIEUR QUI S'OCCUPE DE LITTÉRATURE
+
+
+Le monsieur qui s'occupe de littérature est devenu depuis quelques
+années un type assez fréquent. On le rencontre un peu partout, mais
+particulièrement dans les lieux publics. Dans les cafés où se
+rassemblent les cabotins de la rampe et de la presse, tous les bons à
+rien faire, tous les bons à rien dire, toutes les paresses, toutes les
+impuissances, toutes les médiocrités, tous ceux qui donnent au public
+une si fâcheuse opinion de l'art auquel ils font semblant d'appartenir.
+Le monsieur qui s'occupe de littérature possède quelquefois une
+certaine aisance. Il est bien vêtu, et recherche la société des hommes
+de lettres avec autant de soin que les dames aux camélias en mettent à
+les éviter.
+
+On le supporte dans les compagnies lettrées parce qu'il est généralement
+poli, et surtout parce qu'il possède toute sorte de moyens ingénieux
+pour chatouiller les houppes sensibles de la vanité des uns et des
+autres. Il a des formules de louange appropriées spécialement au
+caractère du personnage auquel il s'adresse. Avec celui-ci, il joue la
+familiarité brutale qui s'exprime sans ambage; avec tel autre, il fera
+arriver son compliment par les sinuosités d'une périphrase habilement
+ménagée; avec celui-là, qui affecte l'indifférence ou le dédain en
+matière d'éloge, il trouvera, pour irriter cet amour-propre sincèrement
+ou faussement blasé, des expressions qui sont, pour ainsi dire la sauce
+anglaise de l'enthousiasme; avec un autre, il emploiera le système de la
+comparaison et lui dira, par exemple, à propos d'un roman récemment
+publié: «Mon cher, je ne puis vous dire que cela, c'est du Balzac
+_écrit_.» Comme il a fait une étude spéciale du cœur humain des gens de
+lettres, il a surtout remarqué que la meilleure manière de leur dire du
+bien d'eux-mêmes était de leur dire du mal des autres. Le Monsieur qui
+s'occupe de littérature aime à traiter les écrivains. Quand il en
+rencontre un de sa connaissance sur le boulevard, il l'emmène volontiers
+dîner, et choisit dans le restaurant la place où il sera le mieux en
+vue.
+
+Dans les théâtres, où il assiste à toutes les pièces nouvelles, il
+affecte de n'en suivre la représentation qu'avec indifférence. Il laisse
+échapper tout haut ses impressions par des demi-mots, des gestes qui
+attirent sur lui l'attention des voisins.--Si c'est une pièce historique
+que l'on représente, il signale les anachronismes. Si c'est un
+vaudeville, il se plaint du style.--Si c'est un drame, il dira que
+l'ouvrage manque de gaîté. S'il a amené un ami avec lui, il en fait un
+compère qui lui donnera la réplique, de manière à amener naturellement
+les révélations des mystères de coulisse. Il causera tout haut,
+émaillant sa conversation de noms propres et de mots qui ne le sont pas.
+Il affectera de lorgner les femmes en réputation, qui garnissent les
+avant-scènes et les premières loges, et il les saluera de manière à
+faire supposer qu'elles font partie de ses souvenirs ou de ses
+espérances.
+
+Pendant les entr'actes, il court du foyer aux corridors. Il va saluer
+le grand feuilleton qui promène dans les groupes l'obèse majesté de son
+omnipotence; il prend le bras du moyen feuilleton, et le félicite sur
+l'article qu'il a fait le dernier lundi. Il appelle le petit feuilleton
+par son nom de baptême, et le complimente sur l'article qu'il fera lundi
+prochain. Le monsieur qui s'occupe de littérature va dans le monde, où
+il a beaucoup de succès, et se donne une grande importance C'est là
+qu'il est roi, c'est là qu'il triomphe. Dès qu'il paraît, on l'entoure;
+il devient le centre de la curiosité: si une personne étrangère témoin
+de l'empressement qui l'accueille, s'informe pour savoir qui il est, la
+maîtresse de la maison répond avec orgueil:--C'est monsieur un tel, un
+de mes familiers, un homme charmant, il s'occupe de littérature. Quand
+il a bien examiné l'assemblée, et qu'il est convaincu qu'il ne court
+aucun risque d'être démenti, le personnage amène alors dans la causerie
+une habile transition pour mettre la littérature sur le tapis.
+
+Une fois qu'il a abordé ce sujet, on ne peut plus le lui faire
+abandonner, ou bien alors c'est un travail aussi difficile que de faire
+quitter le piano à un pianiste qui s'est fait prier pour s'y mettre, et
+ils se font tous prier.--Roman, théâtre, critique, il a tout vu, tout
+lu. Il est même dans le secret des ouvrages inédits--il assistait le
+matin à la lecture intime du roman de notre célèbre romancier.... Il y a
+surtout un chapitre magnifique sur _ceci_, un passage admirable sur
+_cela_. Il a été le seul qui ait osé faire quelques observations. Il a
+remarqué qu'il y avait trop de citations latines dans l'ouvrage, de
+façon que cela le faisait plutôt ressembler à un roman en latin, dans
+lequel il y aurait trop de citations _françaises_.--Il a aussi observé
+une ou deux erreurs historiques, et relevé deux vices grammaticaux: en
+faisant ces corrections, il a même fait jaillir une tache d'encre sur la
+manchette de sa chemise--et ce disant, il retourne son parement, dégage
+sa manche et fait voir la tache.--Tout le monde se lève dans le salon
+pour regarder la tache; les personnes qui sont trop éloignées montent
+sur les chaises.
+
+Dans la journée, il a été à la répétition générale de la pièce des
+Français,--Il s'est disputé avec l'auteur, qui ne voulait pas consentir
+à faire les coupures qu'il lui indiquait.--Il lui a pris son manuscrit
+de force et l'a emporté chez lui pour faire des changements.--Il faudra
+qu'il passe la nuit à ce travail; mais enfin il faut bien obliger _un
+confrère_.--Il y a surtout la scène cinquième du quatrième acte; il
+craint d'être obligé de la recommencer entièrement.--Notez bien qu'il
+n'y a pas un mot de vrai dans tout ce qu'il dit.--La tache d'encre était
+préméditée, sa répétition, les changements, les coupures, il a entendu
+raconter cela dans la journée et s'attribue le rôle actif qu'un autre a
+ou n'a pas joué. En si beau chemin, on ne s'arrête pas.--Tout à l'heure,
+en sortant d'une première, il a rencontré le critique ***, qui n'avait
+pas assisté à la représentation; celui-ci l'a prié de lui faire une
+centaine de lignes pour son feuilleton.--Il a bien envie de l'envoyer
+promener.--_Chose_ a pris depuis quelque temps la fâcheuse habitude de
+le charger de ses corvées.--Cependant, il ne peut refuser ce service à
+un ami avec qui il est à _tu_ et à _toi_.--D'abord, il profitera de
+l'occasion pour être agréable à Eugène, avec qui il a deux
+opéras-comiques en train; c'est de Scribe qu'il veut parler.
+
+En passant, il saluera mademoiselle *** qui a la mauvaise habitude de
+vouloir jouer tous ses rôles en costume Louis XV, sous prétexte que la
+poudre lui va bien, et il glissera en même temps un mot d'éloge à la
+petite J... qui a été charmante pour lui au souper de madame O... où
+M... a tiré un feu d'artifice d'esprit étourdissant. Quand le Monsieur
+qui s'occupe de littérature a bavardé pendant deux heures, il s'excuse
+auprès de la compagnie d'avoir aussi longtemps causé boutique, et fait
+semblant de vouloir passer à un autre motif de conversation.--Les dames
+se mettent à causer chiffons, les hommes Bourse ou politique. Mais, tout
+à coup, le monsieur qui s'occupe de littérature tire son mouchoir de
+poche et pousse un cri d'étonnement--Qu'est-ce donc? qu'y
+a-t-il?--Parbleu! s'écrie le monsieur, c'est ce farceur de Dumas, qui
+est monté chez moi tantôt, et qui m'a encore laissé son mouchoir en
+place du mien,--il n'en fait jamais d'autres; c'est le onzième qu'il me
+change ainsi.--Tout le monde veut voir le mouchoir du célèbre
+romancier.--Il y a même des fanatiques, qui souhaiteraient se moucher
+dedans.--Grâce à ce mouchoir, prémédité comme la tache d'encre, la
+conversation a été reprise à propos de littérature, et le monsieur qui
+s'en occupe continue à être le lion de la soirée.
+
+Au demeurant, c'est là un personnage inoffensif; car cette manie n'est
+qu'un des innocents déguisements que peut prendre la vanité d'un homme
+désœuvré.--Mais il arrive presque toujours un moment où le monsieur qui
+s'occupe de littérature désire que la littérature s'occupe de lui.--De
+passif qu'il était jusque-là, il essaie de devenir actif.--il ne se
+borne pas à écrire un sonnet acrostiche sur la première page d'un album
+neuf, comme cela est en usage depuis qu'il y a des albums.--Il se met un
+jour à faire de la copie, et en poursuit l'impression avec une activité
+à nulle autre pareille.--Moyennant finances, il trouve un libraire qui
+consent à lui imprimer un volume, en tête duquel le monsieur qui
+s'occupe de littérature met une préface qui commence invariablement par
+ces mots: «Cédant aux nombreuses sollicitations de quelques amis d'un
+goût sûr et approuvé, l'auteur de ce volume se présente pour la première
+fois devant le public, etc., etc.»--Ici, le personnage devient nuisible
+et dangereux.--Ce n'est plus le monsieur qui s'occupe de littérature,
+c'est l'homme de lettres amateur,--désigné quelquefois plus communément
+et plus justement, sous le nom de Charançon de lettres.
+
+
+
+
+II
+
+
+
+
+LE CHARANÇON
+
+
+Pareil à l'insecte qui ronge les récoltes, il s'introduit dans la
+littérature pour y causer des ravages.
+
+On ne sait comment, il arrive on ne sait d'où.
+
+Pour unique mise de fonds, il apporte l'aplomb, qui est l'audace des
+sots, et la mémoire, qui est la science des ignorants; non pas, grand
+Dieu! qu'il remarque ce qu'il voit ou ce qu'il entend dire, ce serait
+alors de l'observation; il surmoule les observations des autres. C'est
+le Charançon qui a le premier pratiqué le pastiche, car il est incapable
+de rien inventer qui soit marqué à son propre coin, fût-ce même une
+sottise.
+
+Les admirations vivement senties entraînent quelquefois les esprits les
+mieux doués et les talents les plus individuels à l'imitation des œuvres
+qui répondent plus particulièrement à leurs sympathies: mais dans ces
+cas, la copie devient alors une façon de glorifier le modèle.
+
+Le Charançon imite grossièrement, maladroitement; son pastiche n'est pas
+une copie, c'est une caricature. Ces difformes parodies ressemblent à
+leurs modèles, comme ressemblent aux œuvres d'art les odieux plâtres,
+colportés sur les quais et les boulevards par les Piémontais, pendant la
+morte saison de la fumisterie.
+
+Toutes les comparaisons qui pourraient peindre l'activité, la souplesse,
+la ruse, l'insistance, la servilité ne suffiraient pas à donner une idée
+complète de tout le mal que le Charançon se donne pour arriver à se
+produire, n'importe où, n'importe comment. Pour accélérer ses débuts il
+possède, d'ailleurs des facilités qui manquent quelquefois aux hommes de
+lettres véritables,--il a des relations.
+
+Les relations sont les escaliers par lesquels, dans toutes les
+conditions, on arrive, sans se donner trop de mal, à atteindre les
+étages supérieurs.
+
+En littérature particulièrement, les relations servent les personnes au
+préjudice de l'art.
+
+Les relations s'imposent ou se sollicitent.
+
+Dans le premier cas, elles sont honorables et ne peuvent que flatter
+l'amour-propre.
+
+Dans le second cas, elles humilient.--Un homme qui a le sentiment de sa
+valeur souffrira péniblement si, pour la constater, il a besoin de
+requérir l'appui des imbéciles ou des niais, qui sont une force comme
+toute majorité.
+
+Le Charançon est invulnérable de ce côté; son amour-propre, habillé de
+toile imperméable, peut impunément recevoir toutes les averses de dédain
+qui pleuvent sur lui. Grâce à ses relations, il entre dans la
+littérature comme les gens qui arrivent en retard à la porte d'un
+théâtre, rompent avec violence la queue formée, et se mettent à la tête,
+de façon à pénétrer les premiers dans la salle, sans avoir eu les ennuis
+de l'attente.
+
+Par exemple, madame une telle l'aura un soir recommandé à monsieur un
+tel, qui aura parlé à celui-ci, qui l'aura présenté à celui-là, et un
+beau matin on lui aura dit dans un journal:--apportez-nous quelque
+chose.
+
+Le Charançon ne se le fait pas dire deux fois: dès le lendemain, il
+arrive avec son article dans la main, et il court avertir ses amis et
+connaissances qu'il va écrire dans tel on tel journal. On a vu souvent
+des travaux d'hommes de lettres sérieux rester longtemps dans les
+cartons de la rédaction, mais la _copie_ du Charançon n'y fait jamais
+long séjour.
+
+Dès qu'on a commis l'imprudence de lui recevoir quelque chose, il ne
+quitte pas les bureaux. Du matin au soir, il surveille et presse son
+insertion. Pour se débarrasser de ses intolérables persécutions, on lui
+annonce un beau jour que son article est à l'imprimerie.
+
+Ce jour-là, si vous le rencontrez dans la rue, il vous abordera pour
+vous laisser aussitôt en criant: «Pardon si je vous quitte aussi vite,
+mais il faut que j'aille corriger mes épreuves.»
+
+Voyez-le entrer à l'imprimerie: quel air affairé, quelle importance il
+se donne; demandez au compositeur ce qu'il pense des Charançons de
+lettres quand ils viennent corriger leur premier article; demandez au
+prote, qu'ils assomment de leurs recommandations saugrenues.
+
+--Prenez bien garde à cet alinéa; il est de la dernière
+importance;--remarquez bien ce changement,--n'allez pas oublier cette
+parenthèse,--et ceci,--et cela,--et leur nom qu'ils ne trouvent jamais
+assez gros!
+
+Enfin le jour de la publication arrive: le Charançon n'a pas dormi; dès
+le matin, il est dans la rue, guettant l'ouverture des cabinets
+littéraires.
+
+Voyez-vous ce monsieur qui tient un journal dans ses mains qui
+tremblent?--Voyez-vous ses yeux grands ouverts, sa bouche grande ouverte
+aussi?--- C'est un Charançon qui lit son premier article imprimé! Tout à
+coup il devient pâle, la sueur mouille son visage, il frappe du poing.
+Il vient de découvrir un bourdon ou une coquille; il court au journal;
+il entre dans les bureaux comme un ouragan; il se plaint avec violence.
+
+On a dénaturé son article, on compromet sa réputation, etc., etc., etc.
+S'il ne se retenait pas, il imiterait, dans son désespoir, ce poëte
+italien qui se suicida à cause d'une virgule changée de place dans la
+composition d'un de ses livres. Pour une lettre retournée, le Charançon
+exigerait volontiers qu'on recommençât le tirage du numéro.
+
+Il se calme cependant, sur la promesse d'un _erratum_. Et, prenant
+autant d'exemplaires que peuvent en contenir ses poches, il en va faire
+la distribution dans la ville.
+
+Le soir, il parcourt les cafés. Chaque fois qu'un consommateur demande
+le journal où il se trouve imprimé, il suit des yeux les mouvements de
+son visage pendant sa lecture, et si elle ne se continue pas jusqu'à la
+colonne où se trouve son article, il ne peut cacher son dépit.
+
+Du jour où le Charançon a eu un article imprimé, ce ne sont plus des
+talons qu'il a à ses souliers, ce sont des piédestaux.
+
+Dès qu'il a constaté son existence par une première publication, il
+utilise ce précédent pour se faire comprendre parmi les collaborateurs
+des feuilles éphémères destinées à mourir du CROUP littéraire à l'âge de
+deux ou trois numéros. Dans ces journaux qui ne font que s'entr'ouvrir,
+le caissier demeure, pour les rédacteurs, constamment caché dans les
+nuages de l'incognito le plus épais.
+
+Mais le Charançon, qui travaille seulement pour la gloire, ne demande
+pas d'abord à être payé.
+
+Un Charançon, qui faisait valoir cette raison, comprise du rédacteur en
+chef d'un journal qui rétribue largement ses écrivains, en reçut cette
+réponse:
+
+--Monsieur, mon journal n'est pas assez riche pour se permettre d'avoir
+de la rédaction gratis; adressez-vous aux publications qui peuvent se
+procurer le luxe de se passer de public.
+
+Peu à peu cependant, à force d'intrigue, à force de se remuer, le
+Charançon finit par acquérir ce qu'on pourrait appeler une réputation de
+prospectus.
+
+Il a fourré l'annonce de ses ouvrages dans tous les _spécimens_. Il se
+montre plus exigeant, il croit à son avenir, et il parvient même à y
+faire croire quelques autres.
+
+Le jour où il a fait imprimer quatre cents lignes, il les collectionne
+et les offre à la Société des gens de lettres, avec une demande de
+réception dans son sein.--S'il est reçu, il se hâte de faire graver des
+cartes, sur lesquelles il ajoute après son nom:
+
+_Membre de la Société des gens de lettres._
+
+
+
+
+III
+
+
+
+
+LE RÉDACTEUR POUR TOUT FAIRE
+
+
+Il existe, à Paris, un grand nombre de ménages peu fortunés, où l'on
+prend une bonne pour tout faire. Les servantes qui acceptent ces
+conditions sont ordinairement des disciples anonymes de M. Cousin, car
+leur engagement les oblige à pratiquer l'éclectisme le plus étendu.
+
+La servante pour tout faire fait d'abord le ménage et tout ce qui se
+rattache à cette occupation:
+
+Elle fait la cuisine;
+
+Elle fait les commissions;
+
+Elle fait la lessive et le repassage;
+
+Elle fait les corsets et les robes de Madame;
+
+Elle fait les gilets et les culottes de Monsieur.
+
+Et quelquefois même, s'il y a un nouveau-né dans la maison, on essaye de
+l'utiliser comme nourrice.
+
+Dire qu'elle excelle dans sa multiple besogne, je n'oserais pas
+l'affirmer.
+
+Elle reçoit ordinairement de quinze à vingt-cinq francs par mois, et
+elle est nourrie.
+
+Il existe, de même, à Paris, des journaux peu riches--pauvreté n'est pas
+vice--ou n'ayant pas le moyen de subventionner un spécialiste pour
+chacune des matières que sa feuille est appelée à traiter, le
+propriétaire prend un rédacteur pour tout faire.
+
+C'est ordinairement un homme de lettres, bachelier comme Lindor, et qui
+s'est essayé tour à tour dans tous les genres de littérature, sans
+avoir positivement réussi dans aucun.
+
+Ces diverses tentatives, dans lesquelles il a échoué isolément, ne l'ont
+point découragé. Il met en pratique la devise affirmant que l'union fait
+la force. Et, n'ayant pas été heureux dans les spécialités, il brûle un
+cierge à M. Cousin, et se dévoue à l'éclectisme.
+
+C'est alors qu'il accepte les fonctions de rédacteur pour tout faire, et
+il fait tout en effet, sans hésitation et sans balancier.
+
+Il fait du roman et de la nouvelle.
+
+Il fait des comptes-rendus:
+
+Dramatiques,
+
+Lyriques,
+
+Scientifiques,
+
+Académiques.
+
+Il fait des chroniques:
+
+Parisiennes,
+
+Provinciales,
+
+Étrangères.
+
+Il parle également et à volonté;
+
+Médecine,
+
+Usine,
+
+Cuisine.
+
+Il parle chemins de fer,
+
+Religion,
+
+Industrie,
+
+Modes,
+
+Libre-échange.
+
+Il rédige le premier-Paris,
+
+Le filet,
+
+L'entre-filet,
+
+L'annonce,
+
+La réclame.
+
+Et il compose pour chaque numéro:
+
+Des logogriphes,
+
+Des charades,
+
+Des rébus
+
+Et des calembours.
+
+Quelquefois même, c'est lui qui dessine la vignette du journal--et c'est
+encore lui qui la grave.
+
+Enfin, c'est un véritable touche-à-tout.
+
+Il touche même quelquefois des appointements qui varient de 70 à 125
+francs par moi--il n'est ni nourri, ni couché, ni blanchi; il ne reçoit
+d'étrennes que lorsqu'il songe à s'en donner.
+
+Mais il est en même temps son rédacteur en chef et sa rédaction.
+
+Ce qui l'oblige à être très-respectueux envers lui-même.
+
+À se céder le pas quand il entre ou sort de son bureau.
+
+À se saluer quand il se rencontre,
+
+Et à se déposer sa carte le jour de l'an.
+
+Mais, en revanche, il possède le droit:
+
+De recevoir tous ses articles, et de ne pas les faire attendre sur le
+marbre.
+
+De n'y jamais faire de coupures,
+
+Et de les trouver également jolis.
+
+Tous les jours il va à la Bibliothèque, et y prend un picotin
+d'érudition, pour les besoins de la matière dont il aura à s'occuper
+dans son numéro.
+
+S'il est trop pressé, il fait faire sa besogne par un collaborateur à
+deux branches, qui lui sert également pour se rogner les ongles et
+moucher la chandelle.
+
+En qualité de rédacteur en chef, il est de toutes les _premières_, et
+siège aux stalles de la critique. Comme son journal ne possède qu'une
+influence relative, il arrive quelquefois que les administrations lui
+adressent seulement des coupons de corridors ou de carreaux de loges,
+auquel cas, il va paisiblement voir la pièce au café, et en suit
+religieusement l'intrigue en jouant aux dominos.
+
+S'il a souvent le double blanc, c'est que la pièce est bonne; s'il a le
+double six, c'est que la pièce est mauvaise.
+
+Inventeur de ce critérium, il en indiqua fraternellement la commodité à
+un critique très-influent, qui n'attend qu'une occasion de lui prouver
+sa reconnaissance, en lui étant le plus confraternellement désagréable
+qu'il se pourra.
+
+Mais, bonne ou mauvaise, la critique du rédacteur pour tout faire est
+généralement obligeante: dire ou faire du mal lui serait pénible, ou
+même embarrassant. C'est la seule chose qu'il ne sache pas ou ne veuille
+pas faire. Sa plume est un outil, et jamais une arme.
+
+Quand il rencontre un confrère, il a toujours un mot aimable à lui dire
+à propos de ce qu'il a publié récemment. L'amabilité se retrouvera au
+bout de sa plume le jour où il se rassemblera autour de sa table de
+rédaction pour faire le journal. Le rédacteur pour tout faire semble
+posséder le don d'ubiquité,--il est partout en même temps;--il fait
+honnêtement et discrètement son métier, sans prétentions et sans bruit.
+
+Ce n'est pas cependant qu'il ne possède, comme tous les humains bien
+organisés, la petite dose d'amour-propre qui est nécessaire à l'homme
+pour vivre,--comme l'air et le soleil.
+
+Aussi, quand un abonné s'est fait inscrire dans la journée, il se serre
+la main à lui-même, et se dit, avec un légitime orgueil, en prenant un
+maintien et une voix de rédacteur en chef:
+
+--Votre dernier article a fait de l'effet.
+
+Et il a, en effet, différentes raisons pour être convaincu que c'est son
+article et pas celui d'un autre.
+
+Quand il a exercé ses fonctions pendant quelque temps, il tente de se
+constater à lui-même son influence, en essayant de faire engager sa
+maîtresse dans un petit théâtre.--Il réussit ordinairement.
+
+Quelquefois il songe à se marier,--et jamais à être de l'Académie.
+
+On ne lui connaît ni ennemi ni envieux.--Christophe-Colomb lui-même ne
+pourrait pas lui en découvrir un.
+
+
+
+
+IV
+
+
+
+
+LE CAUDATAIRE
+
+
+Comme son nom l'indique, ce personnage est celui qui tend à se coudre
+aux individualités, possédant, soit la célébrité, la réputation, ou même
+la simple notoriété.
+
+Cette sorte de sigisbéisme naît quelquefois de la sympathie que l'on
+éprouve pour les œuvres d'un écrivain, et de l'attachement que vous
+inspire sa personne. Comme toute chose sincère, ce sentiment est alors
+honorable et mérite le respect, même dans ce que peut avoir d'outré,
+l'admiration _caniche_ du caudataire désintéressé.
+
+Le plus souvent aussi, ce n'est que l'exploitation réglée de l'orgueil
+légitime de ceux qui ont su se conquérir un nom, par la vanité ridicule
+de ceux qui ne _s'appellent pas_.
+
+Les millions en moins, le caudataire ressemble aux anciens rustauds de
+finance qui consentaient à vider l'humiliation à pleine tasse, et à
+verser les écus à plein sac, pour être aperçus du vulgaire, montant
+dans les carrosses des grands seigneurs. Le seul désir du caudataire est
+aussi de monter dans les carrosses de la renommée--ne fût-ce que par
+derrière.
+
+Les romanciers en vogue, les auteurs dramatiques, rois de la coulisse,
+les journalistes en puissance de feuilleton ont leurs caudataires, et
+particulièrement les coupe-toujours de la critique, qui débitent la
+galette et le flanc de la réclame.
+
+Le nombre des caudataires varie en proportion de la réputation ou de
+l'influence que peuvent exercer sur le public les célébrités des divers
+genres de littérature.
+
+Les fonctions du caudataire sont purement honorifiques, mais en revanche
+elles sont fatigantes.--Cependant c'est une charge très-courue. On ne
+l'obtient pas du premier coup. Il faut faire une espèce de stage avant
+de devenir titulaire.
+
+Plusieurs qualités sont requises pour être bon caudataire; comme au jeu
+des enfants: «Bonjour, maître, quel métier veux-tu être? Il faut,
+tire-li-faut d'abord n'être pas bon à autre chose, et avoir du temps à
+perdre.» Si le caudataire possède une opinion, il devra lui attacher
+une pierre au cou et la jeter dans l'endroit le plus profond de la
+Seine.
+
+Adopter en tout, et proclamer partout et toujours le système du maître
+qu'il veut suivre; avoir dans sa poche du drap de toutes les couleurs,
+afin de changer de cocarde littéraire en même temps que celui-ci.
+
+S'il possède un caractère irritable, il devra le tamponner de patience,
+s'il ne veut pas souffrir des ruades et rebuffades qui pourront résulter
+de la mauvaise humeur de l'homme célèbre, quand celui-ci aura éprouvé
+des désagréments familiers à son état.
+
+Renoncer à toute initiative en matière de jugement sur les productions
+des confrères, et attendre que le son se soit fait entendre pour faire
+écho.
+
+Assister à la conception et confection du roman, drame ou feuilleton du
+maître; entendre chapitre par chapitre, scène par scène, phrase par
+phrase, les vagissements de l'œuvre nouvelle, la caresser au berceau du
+manuscrit, lui faire des risettes, lui offrir des morceaux de sucre ou
+des bonbons, et avoir pour elle tous les soins que demande un nouveau-né
+qui pousse sa première dent.
+
+Ne pas craindre de se coucher tard pour tenir compagnie au maître le
+soir, ni de se lever matin pour être le premier à lui apporter le
+bulletin de l'enthousiasme du public à propos de l'œuvre récemment
+publiée; avoir de la mémoire pour se rappeler le nom des tièdes, afin
+qu'il leur soit marqué un mauvais point.--Au besoin, chercher querelle à
+l'un d'eux, et se battre en duel avec lui: Être complaisant et agile
+comme un lévrier ou un troisième collaborateur, qui fait les courses
+dans les vaudevilles (commissionnaire sans médaille.)
+
+Si le maître a la goutte, se plaindre de la sciatique; et, lorsqu'il est
+enrhumé du cerveau, se procurer une fluxion de poitrine.
+
+Voilà quelques-unes des charges, voici maintenant les avantages.
+
+Ils ne s'obtiennent que graduellement et suivant les principes d'une
+hiérarchie qui a ses lois.
+
+Il existe des caudataires autorisés à aborder dans les lieux publics
+l'homme célèbre qu'ils y rencontrent, à se promener avec lui bras dessus
+bras dessous sur le boulevard ou dans les foyers des spectacles,--à lui
+demander du feu pour allumer son cigare ou une place dans sa loge--ou ce
+qu'il compte faire prochainement.
+
+Ces avantages sont médiocres, ils se résument à faire dire par les gens
+qui vous rencontrent:
+
+--- Tiens! quel est donc ce monsieur qui se promène avec ***?
+
+Mais, pour quelques caudataires, cette simple remarque suffit. Il a été
+vu. Pour lui, l'homme célèbre joue le rôle d'un bec de gaz et lui prête
+sa lumière.
+
+Le second grade procure l'honneur d'une familiarité plus intime. Aussi
+l'homme célèbre abandonnera avec son caudataire les formules de
+politesse qui restent de la froideur dans les relations;--il sera avec
+lui fraternellement grossier et franchement mal appris. Seulement il lui
+permettra de l'accompagner partout, à la condition que, moralement,
+celui-ci aura le soin de rester quelques pas derrière lui.--Il ne se
+fâchera pas si le caudataire l'aborde quand il sera en compagnie; il
+commencera à lui donner son avis pour avoir une façon nouvelle de faire
+connaître le sien.--Il le brutalisera même en public, et le caudataire
+recueillera alors l'avantage d'entendre dire à côté de lui--quel est
+donc ce particulier que *** bourre comme ça?--ce ne peut être qu'un ami
+intime ou un domestique.
+
+Quand il aura franchi ces deux degrés, le caudataire arrivera enfin au
+comble de ses vœux. L'homme célèbre le fera grand d'Espagne littéraire,
+en lui accordant le droit de rester couvert devant lui. Il l'attachera à
+sa personne et le nommera caudataire de première classe, il le fera
+chevalier de ses ordres, et celui-ci aura ses entrées grandes et
+petites.
+
+Il possédera son rond de serviette à la table de l'homme célèbre. Sa
+vanité pourra se donner des indigestions de tutoiement. Il aura atteint
+le point culminant du favoritisme. Il fera partie du mobilier, et si le
+mobilier est vendu, on le vendra avec.
+
+Le caudataire intime obtiendra alors de temps en temps une mention dans
+un roman. On profilera sa silhouette dans une pièce, ou bien on lui
+jettera au bas de la colonne d'un feuilleton, un bout d'éloge banal,
+qu'on n'oserait offrir à personne, et qu'on lui mettra dans la main
+comme un sou démonétisé. Car, en réalité, l'homme célèbre peut accepter
+ce servilisme; mais, comme son caudataire ne possède aucun talent et
+aucune dignité, il professera bien souvent pour lui le sentiment, qui
+est précisément le revers de l'estime.
+
+
+
+
+V
+
+
+
+
+LES JÉRÉMIES
+
+
+Elle est nombreuse et s'augmente chaque jour cette insupportable famille
+des Jérémies littéraires, qui, traitant leur gueuserie et leur paresse
+en tout lieu, corbeaux du découragement, croassent leur plainte
+monotone.
+
+--Ô muse marâtre! s'écrie celui-ci.
+
+--Ô public crétin! ajoute celui-là.
+
+--Ô critique zoïle! hurle cet autre.
+
+Et si, par malheur, il vous arrive de tomber dans un de leurs conclaves,
+véritables clubs de harpies, vous aurez le mal de mer en les écoutant
+les uns et les autres parler de ceux qu'ils appellent leurs confrères,
+et qui sont parvenus à approcher de près ou de loin le but auquel ils se
+proposaient d'atteindre.
+
+--Prenez au hasard, dans le tas, le plus braillard d'entre ces
+convulsionnaires, mettez-le sur la sellette, et dites lui:
+
+--D'où viens-tu?
+
+--Qu'as-tu fait?
+
+--Que veux-tu?
+
+Pénétrez dans sa biographie,--l'histoire de l'un sera celle de tous.
+
+Le Jérémie est un fruit sec littéraire, et, le plus ordiremont,--il
+greffe sur l'impuissance, cette maladie honteuse de l'intelligence qu'on
+appelle l'envie.
+
+Pareil aux oisifs qui, pour occuper leur paresse, entrent dans le
+premier endroit dont ils trouvent la porte ouverte, il sera entré, un
+beau jour, dans la littérature par désœuvrement.
+
+De vocation, il n'en a aucune.
+
+Il commence cette périlleuse lutte, sans plus d'émotion qu'il entamerait
+une partie de piquet. Son ignorance même devient pour lui un brevet
+d'outrecuidance.
+
+À peine consentirait-il, en manière de mise en train, à acheter une main
+de papier.
+
+L'œuvre achevée, chose ordinairement sans forme et sans fond,--mannequin
+d'idée, grotesquement vêtu de loques de style ramassé sous les piliers
+des halles littéraires, il s'étonnera que le fœtus ne marche pas tout
+seul, et il commencera à s'alarmer à propos, de l'indifférence coupable
+du siècle en matière de chef-d'œuvre--inédit?
+
+Alors, montrant le poing au ciel, et montant sur toutes les tables
+d'estaminet pour insulter les astres, le Jérémie, entre la chope et la
+pipe, commencera à déplorer son malheureux sort de poëte.
+
+Avec des sons de mandoline enragée, il répétera toutes les vieilles
+rengaines auxquelles ont servi de type les trépas de Gilbert et de
+Malfilâtre--qui ont eu le malheur de rester les patrons des incompris
+qui ont toujours leurs noms à la bouche, et ne cessent de soupirer à
+propos de ces deux victimes de l'art:
+
+--Ô muse marâtre!
+
+Quelque âme charitable, se laissant prendre à cette comédie, consent
+quelquefois à patroner l'œuvre du Jérémie et lui ouvre la voie de la
+publicité.
+
+Il arrive nécessairement ce qui devait arriver.
+
+Le public ne s'en préoccupe pas,--le chef-d'œuvre n'est feuilleté que
+par le vent, qui court des bordées dans les nécropoles littéraires des
+quais.
+
+C'est alors que le Jérémie, qui se baissait à l'avance pour passer sous
+les arcs de triomphe dont il jalonnait son chemin, commence le second
+couplet de sa lamentation.
+
+--Ô public crétin!
+
+Quant à la presse, elle demeure silencieuse, ou, forcée par des
+sollicitations, elle détachera sur le nez de l'auteur une dédaigneuse
+pichenette.
+
+C'est alors que le Jérémie s'écriera par toute la ville, en agitant ses
+grands bras:
+
+--Ô critique zoïle!
+
+À compter de ce moment, le Jérémie n'a plus qu'une jouissance et qu'un
+bonheur dans le monde.
+
+Justement châtié dans sa vanité et dans son impuissance, s'il connaît un
+endroit où l'on travaille, il ira chaque jour y traîner son désœuvrement
+découragé, et répéter de sa plus dolente voix:
+
+--À quoi bon se donner tant de mal? qui est-ce qui se préoccupe de l'art
+aujourd'hui? quel est le sort des poëtes dans une société où le veau
+d'or est roi? Souviens-toi de Gilbert, de Malfilâtre, et de tant
+d'autres,--sans me compter moi-même.
+
+Ô muse marâtre!
+
+Ô public crétin!
+
+Ô critique zoïle!
+
+
+
+
+VI
+
+
+
+
+UN SUCCÈS DE PREMIÈRE
+
+
+La scène se passe à la suite d'un de ces succès coups de foudre qui, dès
+la première soirée, signent à une œuvre dramatique une feuille de route
+de cent cinquante ou deux cents représentations.
+
+Le rideau vient de se baisser; entre deux salves, on est venu proclamer
+le nom victorieux qui devra bientôt, selon l'expression du poëte,
+«voltiger aîlé sur la bouche des hommes.»
+
+La critique, qui s'en va bras dessus bras dessous, se reconduit dans la
+personne de ses membres, échangeant entre eux le mot d'ordre pour
+l'honorable conspiration de la louange unanime et méritée qui aboutira
+le lundi suivant. Du bourdon à l'humble clochette, chacun est heureux
+d'avoir à fournir une note à l'hosanna de l'enthousiasme.
+
+Sous le péristyle du théâtre, et dans l'attitude qu'on prête aux chevaux
+d'Hippolyte, les directeurs des théâtres rivaux supputent avec
+inquiétude le résultat arithmétique d'un succès qui se dispose à mettre
+pendant six mois les mains dans la poche du public, et qui menace de
+faire pendant si longtemps une rude saignée à leur bordereau quotidien.
+
+Derrière eux, les groupes d'auteurs échangent d'un air navré les propos
+les plus condoléants. On supposerait qu'ils viennent d'être frappés par
+un malheur commun. La rancune de celui-ci, s'accouplant avec
+l'impuissance de celui-là! le dernier four de l'un donnant le bras à la
+chute de l'autre, ils se retirent lentement, parlant tout bas, comme
+s'ils étaient honteux de s'entendre.
+
+Derrière eux vient la foule, qui se répand dans les rues, semant sur son
+passage mille rumeurs qui préparent le succès, et en colportent la
+nouvelle par toutes les voix, de l'_on dit_ sonore,--qui est la
+trompette de la moderne Renommée.
+
+Sur le théâtre, tout est sens dessus dessous.
+
+Les employés font des cabrioles de jubilation, et, parmi les trappes du
+plancher scénique, se livrent à la périlleuse gymnastique de
+l'enthousiasme.
+
+Les machinistes--_machinent_, pour embaumer le lendemain matin le réveil
+de l'auteur, un bouquet dans lequel on fera entrer tout le quai aux
+Fleurs.
+
+Le directeur a complètement perdu la tête.
+
+Dans un nuage d'or, il voit passer le plan figuratif de tous les
+châteaux qui battent réclame de leur situation et dépendances dans les
+colonnes des _Petites-Affiches_. Il embrasse l'auteur, il l'appelle son
+ami,--son sauveur.--Il s'arrache les cheveux de désespoir, parce qu'il
+n'a point songé à lui offrir une primé avant le succès.
+
+--Maintenant il serait trop tard.
+
+Pour récompenser cet oubli, il lui commande sur-le-champ un nouvel
+ouvrage, quitte à répondre, quand celui-ci l'apportera:
+
+--Mon cher ami, je suis désespéré; mais je n'ai pas de place. Songez
+donc que voilà 150 fois qu'on joue votre ouvrage.--J'espère que vous
+n'avez pas à vous plaindre de moi. Dieu merci j'ai assez fait mousser
+votre pièce. Il ne faut pas songer qu'à soi dans ce monde.--Je serais
+fort désolé qu'on pût dire que vous avez monopolisé mon théâtre.
+
+Il y en a même qui vous répondent tout simplement:
+
+--Votre succès m'a rendu un mauvais service.--Dès qu'ils sentent du
+lard dans un endroit, les rats y viennent; depuis que vous m'avez fait
+faire de l'argent, tous mes créanciers me tombent sur le dos.--Encore
+une affaire pareille, et je serai obligé de faire faillite.
+
+L'ingratitude, qui est l'indépendance du cœur, comme dit un impressario,
+est d'ailleurs une vertu directoriale, et il en est dans le nombre de
+ces messieurs dont c'est à proprement parler, la seule qualité.
+
+Les artistes qui ont contribué au succès de l'œuvre, vont se visiter
+dans leur loge et se font mutuellement cadeau d'un petit piédestal.
+
+Pendant dix minutes, la conversation roule sur ces trois mots:
+
+Superbe, magnifique, admirable!
+
+Dans les corridors, tutoiement et embrassement général.
+
+Au milieu du foyer, l'auteur, appuyé contre la cheminée, déboutonne son
+frac devenu trop étroit pour contenir cette indigestion de gloire, et
+met intérieurement une rallonge aux félicitations que lui viennent
+offrir ses amis.
+
+Ceux-ci ont mis dans leur poche le crêpe qu'ils avaient apporté, dans la
+charitable intention de prendre le deuil de l'ouvrage en cas de
+décès.--D'aucuns même, les intimes, eussent sollicité l'honneur de tenir
+les cordons du poêle.
+
+Le bonheur forcé est si vif qu'on en voit qui changent de couleur.
+
+Celui-ci est vert-pomme,--celui-là rouge,--celui-là jaune comme un
+citron;--on dirait le spectre solaire de l'envie.
+
+Tous entourent le triomphateur et font de lui une espèce de Laocoon de
+l'amitié littéraire. Ils le serrent, l'enlacent, l'embrassent, gonflent
+son orgueil avec le gaz de l'hyperbole, et puis entre la parenthèse de
+deux caresses, répandent brusquement dans la joie en ébullition la
+goutte d'eau froide de la réticence, et par leurs critiques essaient de
+reprendre à deux mains ce que la louange avait donné d'une seule.
+
+Au milieu de ces hypocrites démonstrations, un bravo loyal résonne
+parfois, comme une pièce d'or dans un sac de jetons.
+
+Il est vrai que c'est justement celui-là qui n'est pas entendu ou pas
+écouté.
+
+En sortant du théâtre, l'auteur rencontre quelquefois deux ou trois de
+ses amis, qui s'excusent de n'avoir pas été le complimenter au foyer,
+sous le prétexte qu'ils se sont trouvés indisposés.
+
+Et, en effet, pendant la représentation, il était visible à tous les
+yeux qu'ils ne se sentaient pas bien.
+
+
+
+
+NOTES DE VOYAGE
+
+
+_À Monsieur Bourdin, rédacteur en chef du Figaro_.
+
+Tu te rappelles, mon cher ami, que le 22 juillet au soir, et au moment
+où je m'y attendais le moins, m'ayant rencontré sur le boulevard, tu
+m'as prié de prendre ta place parmi la députation des journalistes et
+chroniqueurs parisiens, invités par la Compagnie du chemin de fer du
+Nord à assister aux courses annuelles de Boulogne. Outre que j'ai
+toujours été partisan de l'imprévu, le nom de mes futurs compagnons de
+voyage m'a décidé à accepter ta proposition, et une demi-heure après
+t'avoir quitté, je me présentai à la portière du wagon-salon réservé à
+l'émigration littéraire.
+
+ * * * * *
+
+Chacun commençait à s'installer suivant ses habitudes de voyage; mais
+tous ces petits arrangements, où se révélaient naïvement l'instinct
+d'égoïsme du voyageur amoureux de ses aises, furent bientôt troublés par
+l'arrivée du retardataire et gigantesque Nadar.--Comme chacun le sait,
+Nadar est pourvu d'un appareil de locomotion qui lui permet de régler sa
+démarche sur le pas des Dieux. Aussi, en le voyant paraître, chacun se
+demande avec inquiétude où Nadar pourra mettre ses jambes.--En effet,
+ces deux colossales perpendiculaires importunent et bouleversent toutes
+les combinaisons d'angles et d'horizontalité. Pendant une demi-heure, on
+s'exerce inutilement à une sorte de jeu de patience, dont les membres
+des voyageurs sont les pièces.--On fait appel à la science.--Un prix de
+vingts-cinq cigares est offert à celui qui résoudra le difficile
+problème d'installer Nadar.--Les calculs scientifiques n'ayant pas
+abouti,--Nadar trouve un biais,--trois ou quatre de ses amis resteront
+debout dans le wagon;--de celle manière il pourra s'allonger à son
+aise.--La proposition est repoussée par ces messieurs, qui accusent
+Nadar d'abuser des droits que donne l'amitié.
+
+Nadar répond par cet axiome:
+
+--En wagon, il n'y a pas d'amis, il n'y a que des coins.
+
+Au moment de partir, un riche étranger, qui a entendu dire que notre
+wagon était habité par des journalistes parisiens, propose cinq mille
+francs pour faire le voyage dans notre société.--L'administration
+refuse. On se met en route. À la station de Breteuil, le convoi
+s'arrête, et nous sommes régalés d'une aubade d'un joueur d'orgue du
+pays, qui a déjà doté deux de ses filles avec ses recettes quotidiennes.
+Favorisé par l'administration, qui lui accorde ses entrées sur la voie
+au passage de tous les trains, cet instrumentiste est, dit-on, au mieux
+avec les employés supérieurs de la compagnie.--Dans ses fréquents
+voyages, M. de Rothschild ne manque jamais à s'arrêter à Breteuil, et
+gratifie du prix de la place qu'il occupe la sérénade nasillarde qui lui
+est donnée à son passage.
+
+Entre Breteuil et Amiens,--on essaye de dormir,--mais il n'y a pas
+moyen.
+
+_Amiens_. Vingt minutes d'arrêt.--La population altérée du wagon se
+précipite vers le buffet,--et y produit l'effet d'une éponge qui
+tomberait dans une fontaine.--Quelques pâtés de canards succèdent aux
+rafraîchissements.--On demande la carte,--et l'on apprend qu'elle a été
+payée cinq mille francs par le riche étranger du débarcadère, qui a
+voulu, à l'instar de François Ier, être une fois dans sa vie le
+restaurateur des lettres.
+
+La cloche du départ se fait entendre: on remonte en voiture,--et, à la
+liberté d'espace dont chacun jouit, on s'aperçoit qu'il
+manque--quelqu'un et quelque chose.--Ce quelqu'un et ce quelque
+chose,--c'est Nadar et ses jambes.--Tout le wagon entonne à l'unanimité,
+sur une musique vague, un hymne à l'indépendance, qui commence, comme
+tous les hymnes de ce genre, par ces paroles:
+
+/*[4]
+ «Libres du joug qui nous oppresse.»
+*/
+
+Cet enthousiasme est troublé par un double cri d'épouvante échappé à un
+des voyageurs, qui, en se penchant à la portière, vient d'apercevoir
+Nadar marchant sur la voie et suivant le train, au petit pas, en fumant
+son cigare.--Au premier _arrêt_,--il se fait ouvrir la portière, et se
+réallonge de nouveau d'un pôle à l'autre du wagon; le désordre se
+rétablit.
+
+_Abbeville_.--Lever du soleil,--salué par un chœur formidable de deux
+millions de canards qui barbottent dans les marais de la route.--S.....
+fait observer judicieusement que la présence de ces oiseaux n'est
+peut-être pas étrangère à l'industrie des pâtés, qui est une richesse de
+la contrée.--On ne lui dit pas le contraire.--L'heure de la justice
+semble à la fin venue.--Nadar vient d'épuiser sa provision de cigares,
+et se livre à l'emprunt;--on lui refuse:--il propose comme transaction
+de rester debout pendant tout le temps qu'il fumera.--Douze
+porte-cigares lui sont tendus.--Nadar se lève, tout le monde peut
+s'asseoir.
+
+Entre Abbeville et Boulogne, dont nous sommes encore éloignés d'une
+vingtaine de lieues, quelqu'un propose de charmer les dernières heures
+du voyage par un jeu quelconque. Ce vœu n'est pas plus tôt exprimé,
+qu'un sixain de cartes se trouve comme par miracle éparpillé sur la
+table.--La partie s'engage avec une fureur douce.--Nadar a la veine:
+dans un moment, il a cinq mille francs devant lui;--le ponte est
+intimidé;--*** se consulte et ne tient pas le coup, dans la crainte
+d'un refait. Tout à coup une voix qui sort du wagon voisin, et qu'on
+reconnaît pour celle du riche étranger, crie: Banco!--Nadar abat deux as
+de pique;--*** se félicite de sa prudence,--et le riche étranger, auquel
+on a notifié sa perte, envoie à Nadar, par un employé du train, une
+enveloppe _chargée_ sur laquelle il a écrit: _Enchanté d'avoir fait
+votre connaissance_. Tel est le dernier épisode de notre voyage.
+
+Quant aux courses où j'ai assisté, je t'avouerai que c'est un plaisir
+auquel je ne crois pas devoir être parfaitement initié.--S....., qui est
+passé maître en matière de sport, s'est donné beaucoup de mal pour m'en
+expliquer tous les termes et tous les usages. J'ai eu beau me mettre une
+carte au chapeau, je n'ai rien compris aux cérémonies du pesage, ni au
+jargon de ces petits gnomes, habillés en glaces panachées, qu'on appelle
+des jockeys, et qui n'ont d'autre industrie que d'être plus légers
+qu'une douzaine de bouchons. Un attelage de dix percherons traînant un
+bloc de dix à vingt mille kilogrammes, et faisant saillir leur robuste
+musculature sous l'effort, me paraît un spectacle plus intéressant que
+le plus merveilleux handicap. À l'issue du banquet qui nous a été
+offert à l'hôtel des Bains,--Et qui a clos cette journée
+hospitalière,--Nadar m'a appris qu'il partait pour Londres le soir même,
+et qu'il m'attachait à sa suite.--À toi donc, je t'écrirai de l'autre
+côté de la Manche.
+
+
+
+
+II
+
+
+Comme je te l'ai dit, mon cher ami, il est décidé que Nadar et moi nous
+partons pour Londres à la marée de deux heures. Étant très-fatigués de
+la journée de plaisir que nous avons passée à Boulogne, nous nous sommes
+rendus à minuit à bord de la _Panthère_ pour y choisir nos places.
+T'étonnerai-je beaucoup en te disant que Nadar cherche la
+meilleure?--Non!--Malheureusement il a été prévenu. Presque tous les
+voyageurs sont déjà embarqués et ont retenu les cadres les mieux
+disposés.--Je dois pour ma part me contenter d'une case inférieure, ce
+qui ne laisse pas d'être inquiétant lorsqu'on ignore les habitudes
+maritimes du passager qui vous servira de plafond.--Pendant que je
+m'installai dans le salon demi-réfectoire, demi-dortoir, du
+_chief-cabin_, plusieurs Anglais entourent la table à manger et s'y font
+servir les productions les plus variées de la race porcine. Un
+volumineux gentleman, qui semble moulé sur la corpulente nature de sir
+John Falstaff, se sistingue surtout parmi les convives par son appétit
+pantagruélique. Après avoir épuisé un fort tirage de sandwichs au
+jambon, cet insulaire, à la fois carnivore et frugivore, demande un
+melon, qu'il pèse et mange en deux bouchées comme il eût fait d'un
+abricot.--Je plaignais instinctivement le voyageur qui aurait la
+mauvaise chance de se trouver au-dessous de lui, lorsque je vis
+l'insulaire appeler deux garçons et se faire hisser dans le cadre
+au-dessus du mien.
+
+Mon superposé a-t-il le melon heureux? J'en doute, car voici le garçon
+qui commence la distribution des soucoupes sans tasses, et le locataire
+de l'entresol en réclame deux. Je commence à mal augurer de mon
+voisinage, et je propose diplomatiquement à Nadar de lui faire le
+sacrifice de mon rez-de-chaussée. Il refuse! Parmi les passagers, il
+s'en trouve qui font la traversée pour la première fois. Ils
+s'interrogent les uns les autres sur les précautions éprendre. Chacun
+dit la sienne.
+
+Celui-ci raconte qu'ayant l'habitude d'aller sur les chevaux de bois des
+Champs-Élysées, il ne sera pas incommodé.
+
+Celui-là a une provision de pastilles préservatrices.
+
+Un autre affirme qu'il faut fermer les yeux. Un autre qu'il faut au
+contraire les ouvrir et les tenir fixés sur le même point.
+
+Au même instant un grand mouvement se fait entendre sur le pont. La
+cloche sonne pour les retardataires. Une vibration lente et régulière
+ébranle toutes les parties du paquebot. Les palettes des roues se
+mettent en mouvement; le capitaine crie: _All right_. Nous sommes en
+route.
+
+Tout va bien tant que nous sommes dans le port. Mais au moment où nous
+franchissons la passe, quelques personnes commencent à se moucher, ce
+qui en mer comme au théâtre est un signe d'émotion. Un petit bonhomme de
+huit ans auquel un garçon vient d'apporter un ustensile de prévoyance
+demande à son père à quoi peut servir ce récipient.
+
+Son père le lui explique par une démonstration.
+
+Deux passagers qui se racontaient des histoires curieuses, afin de se
+distraire,--manquent mutuellement de mémoire.--Peu à peu leur récit
+devient pâle;--eux aussi.
+
+--Mon voisin de droite demande du thé.
+
+Mon voisin de gauche se mouche--trop tard.
+
+Nous prenons le large, et la _Panthère_, se croyant à Mabille, commence
+à chalouper.--Aussi l'usage de la porcelaine se répand-il assez
+généralement dans les masses.--Mon voisin d'en haut, qui s'était
+endormi, se réveille au moment où il rêvait qu'il venait de prendre une
+purgation.--Il demande à être monté sur le pont.
+
+Sauvé, mon Dieu!
+
+ * * * * *
+
+Au jour naissant, nous commençons à voir la côte anglaise surgir à
+l'horizon, comme une ligne blanche et mince. Une heure après, nous
+sommes à l'embouchure de la Tamise.
+
+La _Panthère_, en entrant dans des eaux plus calmes, reprend des allures
+pacifiques qui permettent aux passagers de réparer par le sommeil les
+fatigues de la nuit. Mais déjà on les invite à montre sur le pont, car
+c'est l'heure où, suivant les habitudes du bord, le dortoir masculin se
+transforme en salle à manger. Nadar, qui n'a pas encore faim et qui a
+encore sommeil, demande un délai et se l'accorde. Le bruit de la machine
+le gênant un peu pour se rendormir, il fait même prier le mécanicien de
+stopper. Malheureusement, le bruit de la mécanique empêche également le
+mécanicien d'entendre les ordres de Nadar, et le steamer continue sa
+route.--Cependant un flot de ladies et de miss affamées, dont le
+sybaritisme prolongé de Nadar retarde la réfection, se presse à la porte
+du _chief-cabin_, et hésitent à entrer en apprenant qu'un voyageur s'y
+trouve encore couché; une humble adresse est présentée à Nadar.--En
+apprenant qu'il fait attendre des dames,--il se lève spontanément, mû
+par le ressort national de la galanterie française.
+
+En une seconde, l'essaim affamé entoure la table, qui ploie déjà sous
+une montagne de nourriture et qu'arrosé un fleuve de thé. En une autre
+seconde, la montagne est aplanie et le fleuve est tari. Ce spectacle m'a
+rappelé les beaux travaux gastronomiques que j'ai vu quelquefois
+exécuter par M. Ch. Monselet. Les hommes succèdent aux femmes et ne le
+leur cèdent en rien. Je retrouve parmi eux le formidable insulaire dont
+le voisinage m'avait tant alarmé.--Son insuccès ne l'a pas fait renoncer
+à entreprendre une lutte nouvelle avec son indigeste adversaire; et,
+obstiné comme un plaideur qui a perdu son procès en instance,--il en
+appelle,--en se faisant servir un melon deux fois plus gros que celui de
+la veille.--Bien qu'il ait eu la précaution de tempérer, par une
+copieuse libation de sherrey, la dangereuse crudité du fruit de _nos
+vergers_, cette fois encore, la récidive ne lui est pas heureuse et son
+appel est rejeté.
+
+Cependant nous avions fait du chemin.--Déjà l'embouchure de la Tamise
+est franchie, et la _Panthère_ file comme une flèche entre les rives du
+large fleuve sillonné de nombreux bateaux pêcheurs qui rentrent dans les
+petits ports du voisinage.
+
+Le père du petit garçon dont j'ai déjà parlé, jaloux de faire briller
+les talents géographiques de son fils, l'arme d'une longue vue, et
+l'invite à désigner, au fur et à mesure que nous passerons devant,
+toutes les villes, ports, bourgs, villages et hameaux, ainsi qu'à faire
+connaître le chiffre exact de leur population, leur production spéciale
+et les faits historiques se rattachant à chacun d'eux. L'enfant, qui
+est en vacances, et pour qui cette fonction de cicérone équivaut à une
+rentrée en classe, montre d'abord peu de soumission aux désirs
+paternels, et commence, la mémoire un peu troublée, une explication qui
+n'est pas d'accord avec _Malte-Brun_. Quelques voyageurs, possédant des
+_Guides_, se permettent de relever quelques erreurs commises par le
+jeune collégien, entre autres celle qui place Dublin sur la
+Tamise.--Blessé dans son amour-propre, le père soutient l'opinion de son
+fils,--et celui-ci profite de la discussion pour aller se cacher
+derrière un panier de prunes, auquel il a remarqué une _fuite_ qu'il
+n'hésite pas à encourager.
+
+L'approche de Londres se fait sentir à chaque tour de roue. Nous en
+sommes encore éloignés de plusieurs lieues, et déjà la vapeur carbonique
+qui s'élève plane au-dessus de nous, et nous couvre de cette impalpable
+poussière qu'on appelle la _pluie sèche_. Il fait, au reste, un temps
+magnifique, et, comme il y a sans doute quelque fête aux environs, nous
+nous croisons à tout moment avec des bateaux à vapeur chargés d'une
+population endimanchée et joyeuse qui pousse en passant de vigoureux
+hurrahs. À la hauteur de Gravesend, le gouvernement anglais nous envoie
+à bord des ambassadeurs chargés de l'indiscrète mission de visiter nos
+bagages. Il faut déclarer, à la louange de la douane britannique,
+qu'elle ne ressemble pas à la nôtre. Le douanier français, à la
+frontière surtout, procède à la visite des malles avec la brutale
+impatience d'un mari jaloux qui fouille dans les tiroirs de sa femme
+pour y chercher les objets de contrebande conjugale.--L'employé de la
+douane anglaise, au contraire, visite, mais ne bouleverse pas.--Sa
+curiosité est minutieuse, mais polie.--Il aide les voyageurs à refermer
+leur malle, à reboucler leur valise, et s'il aperçoit dans un sac de
+nuit une chemise à laquelle il manque des boutons,--il s'offre
+volontiers de les recoudre.
+
+Pendant la visite de la douane, nous sommes arrivés à Greenwich, où se
+trouve le célèbre hôpital des invalides de la marine, et déjà commence à
+se dérouler le merveilleux spectacle qui a fait tant de fois comparer la
+Tamise à une forêt de mâts. J'aurais là une belle occasion de me livrer
+au dithyrambe, si c'était mon instrument. Mais tu ne m'as pas donné, mon
+cher ami, la mission de découvrir que l'Angleterre était la première
+nation maritime du globe. Je passe la main à un maître du genre
+descriptif intelligent. Si tu as quelques minutes à perdre ou plutôt à
+gagner, ouvre les _Caprices et Zig-Zags_ de Théophile Gautier, et tu y
+trouveras le tableau fidèle de la route de Greenwich à Londres, qui nous
+apparaît au premier détour de la rivière; il est certaines formules
+vulgaires qui, mieux que toutes les recherches du langage académique,
+excellent à exprimer certaines impressions.
+
+«J'ai reçu le coup de poing,» me disait un jour en se frappant la
+poitrine un ouvrier dont l'imagination venait d'être vivement frappée
+par un grand spectacle.--Cette figure brutale rend parfaitement la
+nature de l'étonnement que m'a causé la vue de cette ville, où le
+gigantesque paraît se multiplier lui-même. Moi aussi,--j'avais reçu le
+coup de poing.--Pendant qu'on jette les amarres, je cherche Nadar pour
+lui faire partager mon enthousiasme, et je le trouve à l'avant du bateau
+en conversation réglée avec une de ses connaissances, qu'il vient de
+voir passer à London-Bridge, auprès duquel nous sommes arrêtés.--Le
+débarquement s'opère, et nous voici sur le quai, où les pisteurs des
+hôtels français commencent à nous assaillir.--Leur loquacité et leur
+esprit de ruse restent pourtant bien loin de ce que j'ai vu à la
+descente du chemin de fer dans certaine ville du midi de la France.
+
+À Marseille, notamment, où un aubergiste, furieux de me voir suivre son
+concurrent, lui vida sur l'épaule un cornet rempli de punaises, qu'il me
+montra ensuite comme un échantillon de l'hospitalité que je
+rencontrerais à l'hôtel rival,--j'eus la bonhomie de me laisser prendre
+à cette supercherie, qui obtint le succès que son auteur en avait
+espéré, car il m'emmena triomphalement à son hôtellerie en me vantant la
+propreté qui y régnait.
+
+J'étais cependant à peine à table, que je vis grouiller sur la nappe
+deux ou trois insectes nocturnes, que je montrai à mon hôte, en lui
+reprochant son abus de confiance.
+
+--Monsieur, me répondit-il gravement, je ne puis nier qu'il y en ait
+quelques-unes ici, comme partout; mais si je leur tolère la salle à
+manger, je leur interdis la chambre à coucher. Monsieur peut être
+tranquille; il dormira bien.
+
+Nadar a jeté nos bagages dans un cab, et remet au cocher l'adresse d'un
+hôtel qui nous a été indiqué.
+
+Cette première course à travers les rues de Londres est quelque chose
+d'assez inquiétant, quand on en a peu l'habitude, car le cab est un
+véhicule enragé, auprès desquels nos coupés parisiens ne sont que des
+coches.
+
+Nous arrivons dans Leceister-square, où nous devons habiter, et, après
+quelques instants accordés à notre toilette,--nous nous lançons à pied
+dans les rues de Londres.
+
+--À propos, me demanda Nadar, sais-tu un peu d'anglais?
+
+--Je sais: _To be or not to be_.
+
+--Eh bien! je suis plus riche que toi; j'en sais une quinzaine de
+mots.--Nous les partagerons en frères.
+
+
+
+
+III
+
+
+Un journaliste français rencontrant à Londres un de ses compatriotes qui
+habite cette ville depuis longtemps, s'étonnait que celui-ci éprouvât
+encore de la difficulté à se faire comprendre.
+
+--Si tu savais comme ces gens-là ont la tête dure, lui répondit l'ami;
+voilà six ans que je vis avec eux et ils n'ont pas pu apprendre le
+français.
+
+Je regrette d'autant plus vivement cette lacune dans l'éducation de nos
+voisins d'outre-Manche, que Nadar m'a appris un anglais de fantaisie qui
+n'a pas cours à Londres: aussi je me trouve aussi embarrassé dans ce
+pays que pourrait l'être dans le nôtre un étranger qui aurait appris le
+français en lisant les faits divers de la _Patrie_.
+
+ * * * * *
+
+Je viens de rencontrer Lherminier, qui m'a conseillé d'acheter un
+dictionnaire de conversation franco-anglaise.--C'est un recueil de
+dialogues par demandes et par réponses, dans lequel, dit la préface,
+toutes les circonstances de la vie sont prévues, depuis les plus
+solennelles jusqu'aux plus familières.--Je remarque, en effet, des
+chapitres intitulés:--_Réception à la cour,--Audience du
+ministre,--Demande en mariage_. Malheureusement, le dictionnaire de
+conversation ressemble à ces instruments à vent dont il est impossible
+déjouer si on ne possède pas ça que les musiciens appellent
+l'_embouchure_. Or, l'embouchure d'une langue, c'est sa
+prononciation.--Et comme je n'ai pas l'embouchure de l'anglais,--la
+pantomime est encore ma meilleure ressource pour me faire comprendre.
+
+ * * * * *
+
+Si le _Dictionnaire de conversation_ a prévu les cas exceptionnels d'une
+réception royale, ou d'une audience ministérielle, soit dédain, soit
+oubli volontaire, il se montre moins prévoyant à propos des
+circonstances familières, et il en résulte quelquefois un certain
+embarras pour le voyageur. Aujourd'hui même me trouvant dans un des
+beaux quartiers de Londres, je désirais, pour dès motifs étrangers à la
+misanthropie d'Alceste, rencontrer un endroit écarté.--Ne connaissant
+pas les ressources du quartier dans lequel je me trouvais, j'abordai un
+_policeman_ avec l'intention de l'interroger. Mais ce fut inutilement
+que je cherchai la phrase dans mon dictionnaire. Sa pruderie restait
+muette sur cet article! Dans cette circonstance éminemment familière, la
+pantomime me parut un moyen de traduction trop expressif pour que
+j'osasse en faire usage avec le _policeman_ qui, d'ailleurs, me parut
+manquer d'initiative.
+
+Cependant, comme il y avait urgence, j'allai peut-être me risquer à
+braver le _no comit nuisance_, prohibitif inscrit sur la muraille,
+lorsque je fus soudainement retenu par un souvenir.--Quelques jours
+auparavant, j'avais vu à Paris un Anglais surpris par un sergent de
+ville au moment où il semblait lire de trop près les affiches de
+spectacle. Ignorant sans doute combien nos lois sont paternelles pour
+ces petits délits qui sont dans la nature, le délinquant parut frappé
+d'une invincible terreur, et je n'oublierai jamais l'accent avec lequel
+il demanda au sergent de ville «quel _siouplice_ lui était réservé?» Il
+ne fallut pas moins que le rappel de ce fait pour m'arrêter sur le bord
+d'une contravention dont les suites pouvaient être dangereuses.
+Heureusement que je rencontrai un compatriote qui m'emmena à
+Westminster, où se trouve un _office_ spécial.
+
+Si l'on en croit les statisticiens et la foule qui encombre incessamment
+tous les lieux publics où l'on débite de la boisson, la population de
+Londres est une éponge qui absorbe quotidiennement une quantité de
+liquide suffisante pour mettre à flot le _Great-Britain_, navire du port
+de dix mille billards.--Cependant il s'en faut que les conséquences
+naturelles de cette absorbtion prodigieuse aient été prévues dans une
+juste mesure. On pourrait croire, au contraire qu'il y a à Londres un
+parti pris de provoquer à la contravention, et que le _no comit
+nuisance_ est un piège tendu par le fisc.--On est quelquefois obligé de
+marcher pendant une heure avant de rencontrer un endroit où l'on puisse,
+à l'abri de la pruderie britannique, se livrer tranquillement à
+l'antithèse de la soif.--Encore ces refuges hospitaliers qui avoisinent
+les monuments sont tellement encombrés, que, pour être sûr d'y trouver
+une place, ce n'est pas imprudent de la prendre la veille en location.
+Si M. de Rambuteau eût été lord-maire, il est certain que cet état de
+chose l'eût frappé, et sans doute il aurait pensé à utiliser au profit
+de la population de Londres les nombreuses colonnes monumentales qui
+font ressembler cette ville à un immense jeu de quilles dont le dôme de
+Saint-Paul est la boule.
+
+ * * * * *
+
+J'ai vu tant de fois les monuments de Londres servir de décors au
+mélodrame, et j'éprouve si peu la nostalgie de l'Ambigu, de la Gaîté et
+de la Porte-Saint-Martin, que j'avais d'abord conçu le projet de ne
+point visiter les curiosités historiques de la ville. Mais, profitant de
+la circonstance qui m'avait attiré vers Westminster, j'ai réfléchi que
+je manquerais à tous mes devoirs de touriste si je n'entrais pas dans le
+vieil édifice où repose, parmi tant d'illustres personnages, le corps de
+l'immortel auteur de _Richard III_.
+
+ * * * * *
+
+En sortant de Westminster, mon compatriote, familier avec les curiosités
+de Londres, m'a amené dans le quartier des mouchoirs volés. Figure-toi
+la Cité des _Mystères de Paris_ restituée par un architecte ami du
+sombre et de la malpropreté. Le nom de ce quartier indique suffisamment
+l'industrie qu'on y exerce, et que les habitants ne songent même pas à
+dissimuler, car j'ai vu des enseignes où on lisait;
+
+ À LA RENOMMÉE DU POINT D'ANGLETERRE
+ UN TEL, RECELEUR,
+ _Tient tout ce qui concerne son état._
+
+Ce commerçant, recelait même un caisson aux armes royales, avec le _By
+appointement_ traditionnel, ce qui pourrait faire supposer qu'il était
+autorisé par le gouvernement. La maison la mieux fournie et la plus en
+vogue est l'ancienne maison Sheppard, traduite plusieurs fois devant les
+assises, et tout récemment par M. André de Goy. Au moment où je passais
+devant ses magasins, on opérait le déballage d'objets provenant de
+l'exposition de Manchester.
+
+De nombreux commis s'occupaient à préparer la mise en vente. Les uns
+effaçaient les initiales gravées sur les bijoux, les autres tondaient
+les chiens volés dans les parcs, pour en métamorphoser la race. J'ai vu
+devant mes yeux un superbe épagneul écossais, dont un ciseau ingénieux a
+fait en moins de cinq minutes, un _pointer_. Des femmes étaient
+particulièrement employées à démarquer les pièces de linge.--Et jamais
+vaudevilliste ayant besoin d'une idée ne fut plus habile à démarquer le
+sujet d'un livre et à faire un torchon avec de la dentelle.
+
+La vocation des Sheppard est tellement éternisée, qu'un jeune baby de
+quelques mois, qui était au sein de sa nourrice, a interrompu son
+repas pour venir me prendre mon mouchoir dans ma poche. Je dois au
+reste déclarer qu'on me proposa immédiatement d'entrer dans
+l'arrière-boutique,--où on me le rendrait,--moyennant dix pences.
+
+C'est dans ce quartier que s'élève le _Conservatoire des voleurs_.--Là,
+du matin au soir, une multitude de jeunes gens,--l'espoir de Newgate, se
+livrent à l'étude préparatoire de la distraction.--Les cours sont faits
+par d'habiles praticiens.--Il y a une chaire _de mouchoir_, une chaire
+_de montre_, une chaire _de bourse_.--Les expériences se font sur un
+mannequin à ressort,--Ce qui rend les études quelquefois
+très-dures,--c'est que le mannequin qui représente toujours un
+gentleman--est armé d'une canne, et au moindre faux mouvement de
+l'opérateur--le gentleman lève sa canne et la laisse retomber.--Un
+professeur d'ivresse simulée est attaché à l'établissement.--Il
+enseigne aux élèves--l'art du zigzag ingénieux--que le _pick-pocket_
+emploie dans les rues pour heurter les passants et les dévaliser.--Des
+professeurs de boxe et de gymnastique perfectionnent les aptitudes des
+élèves en leur apprenant l'art de ne pas se laisser prendre--ou
+pendre.--Le Conservatoire des voleurs de Londres est un des
+établissements les mieux tenus de l'Europe. Il y a chaque année un
+concours,--où assistent les directeurs de bandes qui ont besoin de
+renouveler leur troupe.
+
+Le dernier concours a mis en relief des sujets merveilleux qui pourront,
+avant peu, être appréciés par le public. On parle surtout d'un jeune
+homme qui peut voler une montre en dix-sept langues. Bien que ce
+concours ait été très animé, il était attristé par le jugement prononcé
+récemment contre le directeur du Conservatoire, arrêté dans le Strand au
+moment où il démontrait un coup difficile.--Il devrait être pendu le
+soir même.--C'est une perte.
+
+ * * * * *
+
+Au voleur!--mon cher Bourdin,--le compatriote qui me pilotait est un
+faux compatriote. C'est un ancien lauréat du Conservatoire qui
+_travaille_ les étrangers. Je lui avais inspiré quelque confiance, sans
+doute,--et, sans que je m'en sois aperçu, il a opéré dans mes poches un
+travail pneumatique qui a parfaitement réussi. Je n'ai pas même de quoi
+acheter un carnet pour recueillir mes observations. Adresse-moi, au plus
+vite, une lettre--chargée,--très chargée,--et surtout aie le soin
+d'écrire mon nom en gros caractères, car la poste française a
+l'ingénieuse habitude d'apposer son timbre sur cette partie principale
+de l'adresse.
+
+Chargée! très chargée!
+
+
+
+
+IV
+
+
+Te rappelles-tu, mon cher ami, de cette époque déjà lointaine où nous
+n'aurions pas pu, comme aujourd'hui, concourir au prix de cent mille
+francs, fondé par M. Lob, le Véron de la chimie capillaire.--Possédant
+déjà quelque teinture d'orthographe, nous collaborions avec une
+audacieuse activité à une feuille, où, par exception, notre prose était
+payée à raison de huit francs l'arpent,--ce qui mettait nos lignes au
+prix des poires d'Angleterre.--Le fondateur de ce journal, où, par
+prudence, on ne lisait jamais: _La suite à demain_, disparut un jour en
+nous devant plusieurs hectares de copie.--Nous commençâmes d'abord par
+nous arracher les cheveux,--distraction qui ne nous est plus
+permise,--puis nous prîmes en collaboration le parti de passer cette
+banqueroute aux profits et pertes.
+
+Cependant, trois mois après,--un samedi,--le dernier du carnaval, et
+comme nous regrettions avec mélancolie de ne pas pouvoir le _graisser_,
+on nous apporta une lettre dans laquelle nous étions convoqués, comme
+créancier du journal, à venir toucher 75% de notre créance.--Ah!
+conviens-en! jamais rentrée, même celle de Bouffé, ne fut plus
+heureuse.--Je t'ai rappelé cet épisode de notre jeunesse pour te faire
+comprendre la nature de l'émotion que j'ai éprouvée hier en recevant ta
+lettre _chargée_,--pas assez cependant, pour que je n'aie point pu
+l'emporter moi-même.--Il était temps,--je commençais à devenir aussi
+_gêneur_ pour les employés de la poste anglaise que peut l'être un
+débutant littéraire qui veut faire passer son premier feuilleton,--et tu
+sais si ça tient, ces bêtes-là!
+
+/*[4]
+ Mais puisque je retrouve un ami si fidèle,
+ Ma fortune va prendre une face nouvelle.
+*/
+
+J'ai cependant vu le moment où j'allais me trouver fort embarrassé pour
+faire traduire en argent anglais le souvenir de la patrie contenu dans
+ta lettre, non pas que les traducteurs manquent ici;--ils y sont même
+fort nombreux.--Mais c'était un samedi, et ce jour-là, dès quatre heures
+de l'après-midi, non-seulement tous les comptoirs de change, mais encore
+tous les magasins sont fermés.--J'allai chez un garçon de ma
+connaissance, qui tient dans le Strand le dépôt d'une grande maison
+parisienne, et je le priai de me donner la monnaie de mon billet.--Il
+m'ouvrit sa caisse,--un monument qui paraissant destiné à loger le
+Pérou, et qui cependant ne contenait qu'une somme contre laquelle le
+dernier mendiant de Londres n'aurait pas voulu troquer sa journée.--Si
+vous étiez venu cinq minutes plus tôt, me dit mon ami, j'avais dix
+mille francs en or. Mais je viens de les envoyer à la Banque. Il
+m'apprit alors que c'était une mesure de précaution adoptée par tous les
+commerçants de Londres.--À la fin de la journée, chacun d'eux, dans la
+crainte d'être volé, ne conserve chez lui que la somme indispensable à
+ses besoins, et envoie sa recette du jour passer la nuit à la banque de
+son quartier, d'où il la retire chaque matin.
+
+Frappé d'une non-valeur momentanée, mon billet de banque me devenait
+aussi inutile qu'un billet de l'Ambigu pourrait l'être à Londres--et
+même à Paris. Ce qui m'inquiétait surtout, c'est que j'étais à la veille
+d'un de ces dimanches anglais durant lesquels le tour du cadran semble
+plus long à faire que le tour du monde. Je fus heureusement sorti
+d'embarras par l'obligeance du docteur Verdé-Delisle, qui vient de
+mettre tout le monde médical en émoi, par la publication d'un livre
+contre la vaccine, à laquelle il attribue l'abâtardissement de la race
+moderne en Europe. Ce qu'il y a de singulier, c'est que le Docteur
+Delisle, qui est un révolutionnaire par conviction, est, avec Fonta, un
+des plus beaux grêlés de France.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui dimanche,--fidèle à ses traditions d'ennui dominical,--la
+ville s'est réveillée au milieu d'un brouillard mieux imité qu'au
+théâtre de la Porte-Saint-Martin.--C'est une sorte de brume opaque, où
+les bruits de la rue s'absorbent;--on sent, en marchant dans les rues,
+palpiter dans l'air, autour de soi, les grandes ailes de hibou du spleen
+britannique.--À aucun prix on ne pourrait, avant une heure de
+l'après-midi, se faire ouvrir une boutique, pas même celle d'un
+armurier, si l'on avait l'envie bien naturelle de se brûler la cervelle,
+ne fût-ce que pour faire un peu de bruit au milieu de ce silence. Toute
+la population de Londres émigre dans les environs; aussi, après les
+offices, tous les pauvres abandonnent-ils les églises pour se réunir aux
+stations de chemins de fer ou de bateaux vapeur.--Gavarni nous a initiés
+à ces types de gueuserie, où toutes les races soumises à la domination
+anglaise ont leurs représentants, depuis l'Irlandais, fils de la famine,
+jusqu'à l'Indien, fils du soleil.
+
+Nous avons été passer la journée à la campagne, qui est bien telle
+qu'on la représente dans les gravures de steeple-chase.--J'ai vu
+Richemond, où lord Ward avait, quelques jours auparavant, donné en
+l'honneur des beaux yeux d'une cantatrice,--qui sera bientôt une
+lady,--un magnifique banquet, auquel assistait toute la troupe du
+Théâtre-Italien.--Après Richemond, nous avons visité Hampton-Court, dont
+le parc est une merveille. La célèbre galerie de Hampton-Court est
+actuellement dénudée par les emprunts de l'exposition de Manchester.
+C'est là qu'on voit la plus belle collection des Holbein connus,--et
+plusieurs cartons de Raphaël, parmi lesquels celui de la _Pêche
+miraculeuse_ et de la _Transfiguration_.
+
+De Hampton-Court à Windsor, la route est charmante, mais elle est
+accidentée de nombreuses barrières, où un impôt qui varie de six pences
+à un demi-shelling est prélevé sur tous les équipages. Un paysagiste en
+quête de pittoresque ne ferait pas fortune dans cette campagne unie et
+joliette.--Ma grande préoccupation était de voir des chaumières et des
+paysans, mais les chaumières sont des maisons de campagne bâties sur un
+modèle uniforme; quant aux paysans, ils sont tous en habit noir, et ils
+mettent des cravates blanches jusqu'à leur charrue. En approchant de
+Windsor, le pays s'accidente un peu. On sait qu'il y a lutte, comme
+beauté de points de vue, entre la terrasse de Windsor et celle de
+Saint-Germain. L'opinion des touristes est partagée, mais je vote pour
+Saint-Germain, où il y a le pavillon Henri IV, dans lequel on dîne,
+tandis que Castle-Hotel est une gargote solennelle que le duc de
+Wellington et la duchesse de Kent n'auraient certainement point
+recommandée par une patente autographe, s'ils y avaient mangé un certain
+potage à la queue de bœuf que la beauté du paysage ne m'a pas fait
+digérer.
+
+À la station de Windsor, nous nous sommes rencontrés avec des gardes de
+la reine, qui se sont mis à regarder Nadar avec la considération que les
+phénomènes se doivent entre eux. Tu sais que ces soldats sont les plus
+beaux hommes de l'Angleterre. L'un d'eux, qui était sergent, s'est
+approché de notre monumental ami pour se mesurer avec lui.--L'avantage
+de la taille est resté à Nadar, mais il a failli le payer cher. Le
+sergent, qui était recruteur, lui a tendu une demi-couronne à l'effigie
+de la reine d'Angleterre, et Nadar, croyant qu'il lui en demandait la
+monnaie, allait prendre la pièce, lorsque le docteur Delisle l'arrêta
+soudain, et lui expliqua que, en Angleterre, dès qu'on avait accepté
+d'un recruteur une pièce de monnaie à l'effigie du souverain régnant, on
+faisait partie de l'armée anglaise.
+
+ * * * * *
+
+J'ai été hier passer la soirée à la fameuse taverne de Nicholson's, où a
+lieu, comme tu le sais, la parodie de tous les procès curieux jugés par
+les tribunaux anglais. C'est une sorte de cour d'appel comique où
+l'opinion casse quelquefois les arrêts rendus par les magistrats;
+anomalie assez étrange à constater dans un pays où le respect de la loi
+est souvent poussé jusqu'à l'exagération. On donnait ce soir-là, à la
+demande du public, la représentation d'une affaire de conversation
+criminelle, qui avait récemment jeté quelque émoi dans la cité.--Un
+mécanicien, possédant, comme le dit _Quinola_, plutôt l'amour de la
+mécanique que la mécanique de l'amour, s'était, après un an de mariage,
+séparé amiablement de sa femme.--Les deux époux vivaient sous le même
+toit, mais ne partageaient point la même chambre, et n'avaient de
+rapport entre eux que pour regretter l'association légale de leurs
+incomptabilités.--En attendant que la loi sur le divorce lui eût rendu
+le libre exercice de ses sympathies, la femme encourageait les soins
+d'un jeune locataire de sa maison, et plusieurs fois l'avait reçu dans
+son appartement particulier à une heure où le soleil était couché et
+endormi depuis longtemps. Ces entrevues n'étaient pas sans péril, car
+elles avaient lieu dans une chambre assez voisine de celle habitée par
+le mari; mais, en tout pays, les gourmands de fruit défendu le trouvent
+meilleur s'il est cueilli au nez du garde-champêtre.--Cependant un
+matin, à l'heure où tous les chats de Londres se réveillent au cri de
+_milk milk_, poussé par les marchands de lait, le mécanicien crut, comme
+Angelo, entendre du bruit dans son mur. Il prêta l'oreille, et sentit
+quelque chose se dresser sur sa tête. En pareil cas, la loi anglaise est
+précise, et, avant de faire partie du club que nous plaçons en France
+sous la présidence de Georges Dandin, il faut prouver qu'on y a des
+titres.
+
+Aussi la plainte d'un mari n'est-elle admise, judiciairement, qu'après
+une constatation évidente, et, comme on dit en vénerie, pour juger le
+délit, il faut l'avoir vu _par corps_; autrement, le plaignant court le
+risque d'être considéré comme un vantard. Instruit des exigences de la
+législation, le mécanicien résolut d'employer les ressources de son art
+pour arriver, comme Vulcain, son patron mythologique, à la surprise des
+deux coupables, et, dans le silence du cabinet, il inventa un appareil
+ingénieux que l'on pourrait appeler le _compteur conjugal_. Pendant une
+courte absence de sa femme, il pénétra dans la chambre à coucher de
+celle-ci, et appliqua au meuble principal de cette pièce un mécanisme
+dont la présence était habilement dissimulée, et qui communiquait, par
+un fil conducteur, à une sorte de cadran où se trouvait une aiguille
+indiquant des chiffres. Ce cadran était placé dans l'alcôve du mari, et
+restait toute le nuit éclairé par une lampe.
+
+ * * * * *
+
+Un soir, le mécanicien invite deux de ses amis à venir prendre le thé
+chez lui, et, désignant la chambre voisine de la sienne, habitée par sa
+femme, il les invite à ne point faire de bruit pour ne pas troubler son
+repos.--Puis, ayant su les retenir jusqu'à une heure assez avancée, il
+leur proposa de prendre des actions pour l'exploitation d'un nouveau
+système de surveillance dont, il voulut sur-le-champ leur expliquer
+l'usage.--Supposez, leur dit-il, que vous soyez séparés de vos femmes et
+que vous ayez des doutes sur l'emploi qu'elles font de leur
+liberté,--surtout à une heure pareille à celle où nous sommes,--mon
+appareil vous renseigne exactement. Voyez ce cadran.--L'aiguille est
+arrêtée sur le chiffre indiquant la pesanteur du corps de ma femme, qui
+est dans la chambre voisine.--Le moindre objet ajouté à ce poids serait
+indiqué immédiatement par mon cadran.
+
+--Mais, interrompit l'un des invités, il me semble que votre aiguille
+varie beaucoup: du chiffre 45, la voici qui passe à 90.
+
+--Il est impossible que ma femme ait pu engraisser de quarante-cinq
+kilos dans une soirée, reprit gravement le mécanicien; et conduisant les
+deux amis dans la chambre voisine, avant que le poids supplémentaire ait
+pu se dissimuler, il requit leur témoignage pour constater le flagrant
+délit devant la loi.--Le juge devant lequel l'affaire avait été portée
+avait condamné le séducteur à un farthing d'amende (deux liards de notre
+monnaie).--Quant à la femme, son mari avait été autorisé à la rendre à
+sa famille.--Le mécanicien a dû partir pour la France, où il compte
+exploiter son invention.
+
+
+
+
+V
+
+
+Londres, le...
+
+J'ai assisté hier à une représentation de la troupe italienne au théâtre
+de la Reine; mademoiselle Alboni chantait la _Cenerentola_. Cela m'a un
+peu reposé du _Sire de Framboisy_, que des commis-voyageurs en
+médiocrités continentales ont introduit à Londres, malgré la
+surveillance de la douane. Quelle occasion cependant pour établir un
+impôt prohibitif ou pour mettre strictement en vigueur les règlements
+qui protègent l'observation du _no comit nuisance_!--Quelle bonne humeur
+saine et mélodieuse dans _Cenerentola_, et se peut-il vraiment que
+l'auteur de ce chef-d'œuvre consente à vivre dans Paris,--au milieu de
+cette ville où les rues n'ont de voix que pour fredonner le _Sire de
+Framboisy_, où les salons n'ont de pianos que pour accompagner les _Deux
+Gendarmes_.--Mademoiselle Alboni est toujours le plus merveilleux
+instrument que l'on connaisse, et auquel il ne manque, pour être
+complet, que de lui manquer quelque chose.--Un défaut rendrait peut-être
+la virtuose admirable, quand ce ne serait que les jours où elle
+essayerait de le vaincre.--On m'avait beaucoup vanté la salle du théâtre
+de la Reine, aussi ai-je éprouvé une déception;--cela est grand, mais
+non point grandiose;--le style décoratif en est mesquin, et rappelle
+celui de notre café des Aveugles, où on fait de si bonne musique pour
+les sourds. Il faut dire aussi qu'il n'y avait qu'une demi-chambrée,
+quelques amis, comme à l'Odéon les jours de tragédie classique. La
+saison est terminée et une partie de l'aristocratie est rentrée dans ses
+terres.
+
+ * * * * *
+
+Les personnes de marque qui sont restées à Londres s'abstiennent de
+paraître dans les lieux publics pour qu'on ne puisse pas supposer
+qu'elles n'ont pas encore quitté la ville.--Aussi n'ai-je pu assister à
+une de ces grandes représentations d'apparat, où la présence de S. M. la
+reine fait du théâtre une succursale de la cour.--Ces jours-là,
+l'étiquette s'assied au contrôle, où un lapidaire est installé avec la
+mission de refuser l'entrée à toutes les dames qui se présenteraient en
+ayant sur elles moins de cent mille livres de diamants.--Les hommes sont
+également soumis au frac et à la cravate blanche. Ce n'est pas gênant
+pour les Anglais, qui, en arrivant au monde, en trouvent une dans leur
+layette. Mais il arrive quelquefois aux voyageurs, ignorant les usages,
+de se présenter au théâtre comme ils iraient à l'estaminet, et de se
+heurter à un refus d'entrée.--Le cas a été prévu,--et dans presque
+toutes les boutiques qui avoisinent Her Majesty's-Theatre,--on loue des
+costumes d'opéra.--Les petits industriels vagues, qui rôdent sous le
+péristyle, font même concurrence aux vestiaires officiels, en abaissant
+à la portées des petites bourses la location de leurs propres habits
+noirs et de leurs propres cravates blanches.--Ils ne demandent d'autre
+gage que le vêtement qu'on dépouille pour mettre le leur.--Mais il y a
+quelqu'imprudence à les honorer de sa confiance, car pendant que l'on
+conduit leur habit noir à l'Opéra, il peut arriver qu'un policeman les
+emmène prendre le thé dans une maison où ils sont reçus même en
+paletot.--Une fois la saison terminée, l'entrée du théâtre de la Reine
+est abordable à toutes les classes de la société.--Outre que le prix des
+places est diminué de moitié, le contrôle se montre moins sévère sur le
+chapitre du costume--une mise décente est seulement de rigueur, et on
+serait reçu même avec l'arc-en-ciel autour du cou,--mais il n'en reste
+plus pour se faire une cravate--Léo Lespès a acheté le dernier coupon.
+
+ * * * * *
+
+Le soir où j'étais au théâtre, je n'ai vu de diamants qu'au jabot de
+Nadar et de perles que dans la bouche de madame Taglioni. Les loges de
+l'aristocratie étaient vivement démocratisées, je dirai même qu'au
+premier flair on respirait dans la salle cette vague odeur du billet
+donné... Le décor et la mise en scène m'ont paru être à l'Opéra des
+éléments dramatiques absolument inconnus. J'ai vu, dans le
+_Cenerentola_, des toiles auprès desquelles le fameux salon jaune, qui
+servait de mairie aux amoureux de M. Scribe, eût été une galerie
+d'Apollon,--et on a apporté sur la scène, pour chanter le duo assis,
+deux fauteuils sur lesquels un gamin du boulevard n'aurait pas voulu
+monter, même pour voir le feu d'artifice. Quant aux costumes, ils m'ont
+paru brodés par la main des fées de l'économie.--Mademoiselle Rosati a
+dansé _Marco Spada_ avec mademoiselle Taglioni, pour laquelle le public
+de Londres a une idolâtrie évidente.
+
+ * * * * *
+
+Le jour où a eu lieu la clôture de la saison, la représentation a été
+égayée par un intermède comique qui n'était pas indiqué sur l'affiche,
+et dont le directeur du théâtre de la Reine a été le héros. Comme c'est
+la coutume, à Londres, après l'exécution solennelle du _God save the
+Queen_, écouté avec le respect religieux que tous les Anglais portent à
+leur souveraine, les artistes qui composent la troupe se sont avancés,
+chacun à leur tour, pour saluer le public privilégié qui leur témoigne à
+son tour sa sympathie par des bravos et des rappels. Il y a bien dans la
+salle quelques parents et quelques amis qui donnent le _la_ à
+l'enthousiasme britannique--mais la cérémonie s'exécute;--on crève
+quelques paires de gants et on jette quelques bouquets. M. Lumley, qui
+s'étonne de ne pas encore voir, sur une place de Londres, une colonne
+monumentale supportant sa statue, avait imaginé de se faire comprendre
+dans l'ovation que la première aristocratie du monde accordait à ses
+artistes. Exceptionnellement, il voulait quêter le piédestal de sa
+dignité directoriale pour se mettre au même rang que son premier ténor
+ou sa prima donna.
+
+En conséquence,--un nombreux groupe d'amis--attendait l'instant où le
+dernier artiste aurait achevé sa dernière révérence, pour procurer à M.
+Lumley le triomphe romain que celui-ci s'était commandé.--À un signal
+donné, un formidable chœur s'élève dans la salle, au moment où le public
+se disposait à se retirer:--Lumley! Lumley! Lumley! et au milieu d'un
+étonnement général.--M. Lumley s'avance sur la scène,--il a le soleil
+sur son jabot, et l'on voit briller les planètes aux boutonnières de son
+gilet,--il salue à quatre-vingts degrés, pose la main sur son cœur
+et se prépare à prononcer un _speach_; mais l'émotion, ou sa
+cravate, étranglent son éloquence,--et alors,--ah! dame!--et
+alors--l'aristocratie, qui n'a point en public l'hilarité
+expansive,--s'est souvenue qu'elle faisait partie de la joyeuse
+Angleterre, et elle a fait à M. Lumley un de ces succès--qui coulent un
+homme,--mais pas en bronze.
+
+ * * * * *
+
+En sortant du théâtre, à minuit, je me suis trouvé au milieu des
+lumineuses féeries de Hay-Market, qui est la rue de Londres où se
+trouvent en plus grand nombre les publics-houses, les tavernes
+élégantes, et tous les établissements où l'on noctambulise--entre un
+homard et une bouteille de sherrey.
+
+M. Méry,--un jour qu'il était parvenu à retrouver la plume avec laquelle
+il écrivait jadis _Héva_ et la _Guerre de Nizam_, a écrit dans les
+_Nuits anglaises_ vingt pages qu'il peut revendiquer comme étant
+l'invention de la photographie. Je n'essayerai pas de lutter avec ce
+passage qui est resté dans toutes les mémoires littéraires comme un bon
+point à marquer à l'écrivain qui s'en marque lui-même tant de
+mauvais.--Qu'il vous suffise de savoir que Hay-Market, Piccadilly et les
+rues avoisinantes sont les principaux docks--de la compagnie de
+Cythère.--Depuis minuit jusqu'à cinq heures du matin, dans cette rue et
+dans celles qui l'avoisinent, on trouve l'affluence qu'on remarque à
+Paris aux Champs-Élysées les jours de feu d'artifice. Sans doute c'est
+un tableau affligeant pour le moraliste, mais à Londres la morale se
+couche à neuf heures. À partir de ce moment, le pavé appartient à ceux
+qui ont l'habitude de le battre, et c'est en battant ce pavé-là, que
+Shakespeare a rêvé les types immortels de Juliette, de Cordélia, de
+Desdemone et de toutes les femmes-anges qui peuplent son répertoire.
+
+Un spectacle bien cher à tous ceux dont le tempérament est fait avec une
+rognure de Gargantua, c'est le luxe apéritif des tavernes et la mise en
+scène pleine de séductions de leur étalage extérieur où, sous la blanche
+lumière du gaz, se rassemblent toutes les variétés connues du règne
+animal.--Les publics-houses de Hay-Market et de Piccadilly sont de
+préférence ceux où l'on va souper au retour du Wauxhall, de Cremorn et
+du Casino. Un homard vivant, passant ses longues pinces au travers du
+grillage de Scott, m'a invité à aller le manger. Scott est la
+Maison-d'or du quartier. Il est patronné par les jeunes gens de
+l'aristocratie et par les crinolines de grande circonférence. Le
+cabinet particulier existe peu dans les tavernes anglaises. Les salons
+sont divisés en compartiments,--ce qui rend l'isolement absolu à peu
+près impossible.--Mais ce que la morale y peut gagner, elle le perd dans
+les parcs qui restent ouverts toute la nuit.--Cependant, depuis quelque
+temps, l'autorité s'est émue de ces pèlerinages après boire.--Les parcs
+n'ont point été fermés, mais, sur une pétition de la chaste Diane qui
+avait sa statue dans Saint-James, on a organisé des rondes, qui assurent
+à la déesse un repos tranquille, en éloignant de ses regards tout ce qui
+pourrait lui faire regretter trop vivement l'absence d'Endymion.
+
+ * * * * *
+
+Cependant, on n'a pas encore pu, ou on n'a pas voulu retirer pendant la
+nuit l'hospitalité des parcs aux nombreux hôtes de ces dortoirs de la
+belle étoile. Ils y viennent reposer pacifiquement avec leurs femmes et
+leurs enfants. Chaque famille a son banc ou son arbre accoutumé. Le
+matin, aux premiers sons de la diane, ils se lèvent comme une troupe
+familiarisée avec la discipline et se répandent dans les rues où ils
+vont, pour la plupart, se livrer au productif _far niente_ de la
+mendicité, profession qui n'est nullement interdite dans le département
+des ÃŽles Britanniques, car elle est, avec le vagabondage, la soupape de
+sûreté des deux ou trois cents propriétaires auxquels appartient la
+ville de Londres.--Les Anglais, il faut le dire, ont l'instinct--de la
+charité,--tous ceux dont le formidable appétit de jouissances humaines
+est habitué à mâcher le million,--payent généreusement aux
+établissements de bienfaisance le droit de digérer avec sécurité.
+
+ * * * * *
+
+Mais l'aumône sur la voie publique est encore très-fréquente.--À
+Londres, quiconque peut donner donne, et avec bonne grâce comme on lui
+demande, car j'ai vu un jour un pauvre qui n'osait pas tendre sa main
+parce qu'il n'avait pas de gants et que c'était dimanche. Les bras
+croisés entre sa peau et le drap de son habit, il désignait timidement
+aux passants, par un mouvement de la tête, un chapeau en ruine, au fond
+duquel on apercevait encore un double chiffre surmonté d'une couronne
+ducale.--Ce chapeau armorié d'un pauvre honteux, qui n'avait pour
+oreiller que le pavé de la rue, avait appartenu peut-être à un lord
+propriétaire du quartier. Tous ceux qui jetaient leur aumône dans cette
+sébile armoriée, savaient bien qu'elle irait tomber dans le comptoir du
+dieu Gin.--Mais ils savaient aussi qu'il est le dieu de l'abrutissement
+résigné, que chaque taverne,--où la misère va s'abreuver, vaut un
+corps-de-garde,--et qu'en encourageant les pauvres honteux,--on prévient
+les pauvres hardis. Cela est si vrai, qu'un des principaux magistrats de
+Londres,--auquel on montrait le recensement de la population, classe par
+classe,--secouait la tête et disait avec inquiétude:--Que se
+passe-t-il?--je n'ai pas mon compte de pauvres.
+
+ * * * * *
+
+Je m'aperçois que ces remarques ne sont pas à leur place au milieu de
+ces lignes frivoles,--- qui auraient pu, sans que personne y perdît,
+rester dans le carnet, où les jetaient les hasards de la flânerie;--mais
+il est bien difficile de ne point parler de misère à propos d'un pays
+où l'haleine d'une population mourant de froid pendant l'hiver suffit
+pour former un brouillard qui cache la vue du soleil.
+
+ * * * * *
+
+Le gouvernement anglais a du reste le génie de la prévoyance, et, sans
+compromettre son autorité, il sait à propos faire des concessions.--Tout
+récemment il avait été question, à l'instigation du clergé, m'a-t-on
+dit, de supprimer les musiques publiques qui sont le dimanche une
+récréation populaire.--Il y a eu commencement d'émeute, on a déraciné
+quelques chênes dans les parcs pour les opposer aux bâtons des
+policemen. La police a dû rendre au peuple ses orchestres en plein
+vent.--Mais pour rester d'accord avec le principe religieux, qui en
+réclamait l'interdiction,--on a seulement permis la musique
+sacrée.--C'est du moins à ce titre que le _Postillon de Longjumeau_ est
+exécuté à Londres dans les parcs sous le nom d'_Oratorio_.--On est
+devenu également beaucoup moins rigoureux pour les règlements, qui
+obligeaient les dimanches la stricte fermeture des débits de
+boisson.--Les portes et les volets, sont bien fermés jusqu'au soir; mais
+cependant--il y a bien un sésame qui entre-baille l'huis prohibé, s'il
+ne l'ouvre entièrement.--Je me souviens pour mon compte, d'avoir
+consommé plusieurs ginger-beer,--à une heure où la loi me condamnait à
+la soif.
+
+ * * * * *
+
+J'ai été ce soir à Cremorn-Garden,--c'est une imitation de Mabille. Le
+jardin beaucoup plus grand, mais moins somptueux, contient un théâtre,
+un cirque et une foule de divertissements.--L'éclairage est
+mesquin,--est-ce dans un but favorable au mystère? je ne le crois pas,
+car les labyrinthes et les bosquets sont peu fréquentés. La foule se
+disperse plus volontiers dans le cirque, vers les jeux, et surtout vers
+les loteries de _bibelots_.--La rotonde du bal, où s'élève un orchestre
+excellent, est, à l'instar de Mabille, l'empire où règne un Pilodo--qui
+pourrait rendre des points de grêle a à son confrère de Paris.--On
+m'affirme que c'est pour rappeler le plus possible le roi des bals
+parisiens, que le chef d'orchestre de Cremorn s'applique cette grêlure
+postiche, seulement il arrive quelquefois que, dans la chaleur de
+l'exécution d'un quadrille, le masque tombe et il reste un très-joli
+garçon, fort apprécié de ses danseuses.--Cremorn, qui est le
+Parc-aux-Biches de Londres, a, comme Mabille, ses grands et ses petits
+jours.--On y trouve beaucoup d'émigrées des Folies-Nouvelles et du Café
+du Cirque.
+
+C'est le fonds de magasin de la galanterie parisienne. Elles ne valent
+pas à beaucoup près les Anglaises; mais comme elles viennent de France,
+le pavillon couvre la marchandise.--En résumé, ce bal, comme tous ceux
+qui existent à Londres, n'a pas l'entrain que l'on remarque quelquefois
+dans les nôtres.--Les Anglais sont des gens mathématiques et pressés qui
+ne font rien d'inutile. Aussi ne perdent-ils pas leur temps à faire la
+cour aux femmes qu'ils rencontrent dans les lieux de plaisir.--S'ils en
+invitent une pour le quadrille ou la valse,--ils lui présentent non pas
+la main, mais leur canne ou leur parapluie;--lorsque la femme, en
+valsant, permet à son cavalier de lui appuyer sa canne derrière le dos,
+c'est un indice d'espérances. On va ordinairement les arroser d'un verre
+de boisson froide, qui a le _sherrey_ pour base, et qui se boit avec
+une paille.--Toute femme qui fréquente les bals apporte sa paille à
+_sherrey_ dans son corset.--Si, après en avoir fait usage, elle l'offre
+à son cavalier, c'est comme si le notaire y avait passé.--Tout ceci
+n'est pas du dernier galant, mais le madrigal n'est pas une monnaie
+anglaise.--On peut revenir de Cremorn par le _penny-boat_. Quand la
+soirée est belle, c'est un charmant voyage d'un quart d'heure. À bord du
+steamer l'Anglais retrouve la gaieté qu'il n'avait pas au bal.--C'est
+l'Antée de l'eau, il faut qu'il soit dessus pour qu'il paraisse vivre.
+Quant à moi--mon retour de Cremorn a été gâté par des Parisiens, qui se
+racontaient le dernier drame de l'Ambigu.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui, à quatre heures, j'ai été pris dans la rue d'une attaque de
+spleen foudroyant. C'est une espèce de suie morale qui s'attache à
+toutes vos idées. Il n'est pas de distraction qui puisse vous ramoner
+l'âme. Il n'y a qu'un remède à ce mal-là:--c'est le départ. Je fais ma
+malle,--ce ne sera ni long ni lourd.
+
+ * * * * *
+
+L'ami qui me reconduit au chemin de fer m'a glissé dans la poche, en me
+quittant, une nouvelle à la main anglaise.
+
+Il y a deux jours,--comme il avait fait mauvais temps et que le macadam
+avait délayé la boue dans la rue, un de ces industriels de la rue avait
+imaginé de tracer dans Regent-street un chemin praticable pour les
+piétons.--Chaque personne qui passait lui donnait un penny. Vers la fin
+du jour, et comme il avait amassé une assez belle recette, le balayeur,
+ayant quitté la place, prit son balai, et se mit à détruire son travail
+du matin, en effaçant le passage qu'il avait tracé au milieu de la boue.
+
+--Et bien! lui dit mon ami qui à la même heure mettait les volets à son
+magasin, que faites-vous donc là?
+
+--Mais je fais comme vous.--je ferme ma boutique. Un gamin de Paris
+aurait-il mieux dit!
+
+En arrivant à la station de Folkestone où je dois m'embarquer, j'ai
+acheté pour lire, pendant la traversée, les numéros du _Cours de
+littérature_ où se trouve l'_éloge_ d'Alfred de Musset par M. de
+Lamartine.
+
+ * * * * *
+
+Ah!
+
+
+
+
+CAUSERIES DRAMATIQUES
+
+
+
+
+MADEMOISELLE RACHEL
+
+
+L'année qui vient de s'achever semble avoir donné pour mot d'ordre à
+celle qui commence de continuer son hécatombe de victimes choisies. Le
+Nécrologe de l'an nouveau s'ouvre encore par un nom illustre. Après une
+maladie dont l'issue, malheureusement trop certaine, n'était cependant
+pas aussi prochainement attendue, mademoiselle Rachel vient de mourir
+dans un petit coin de la terre française, qui est le vestibule de
+l'Italie.--La souveraineté dramatique qu'elle a exercée pendant près de
+vingt années, ses courses victorieuses à l'étranger, où elle allait
+populariser les œuvres de notre théâtre national, ont laissé d'elle,
+partout où elle a passé, un durable souvenir, qui fera de sa mort un
+événement européen, une date presque historique. On peut le dire sans
+exagération, c'est une tête couronnée que la mort vient de toucher. On a
+beaucoup écrit sur mademoiselle Rachel pendant sa vie; car elle était,
+comme femme et comme artiste, un de ces personnages que leur évidence
+soumet incessamment aux indiscrètes curiosités de l'opinion. On va sans
+doute écrire beaucoup à propos de sa mort: la _Chronique_ a ses
+nécessités, et souvent elle est obligée de faire un pupitre d'un
+cercueil à peine fermé. Déjà, pour obéir à cette curiosité du public, on
+a commencé des révélations, qui, tout intéressantes et toutes
+sympathiques qu'elles puissent être, auraient pu être retardées, sans
+qu'on eût pour cela manqué de zèle pour la mémoire de la célèbre
+tragédienne.--Sans doute, l'actualité est un besoin de l'époque; mais il
+y a des occasions où ce besoin doit sembler pénible à satisfaire.
+
+Quant à nous, n'ayant pas eu l'honneur, souvent envié, de connaître
+particulièrement mademoiselle Rachel, nous ne pourrons ajouter aucun
+détail biographique inédit à ceux qui sont déjà connus, et nous sommes
+obligé de nous restreindre dans les limites discrètes d'une simple
+appréciation artistique.
+
+Comme tous les talents supérieurs dont l'arrivée imprévue occasionne un
+déplacement soudain dans les idées et dans les goûts du public, la
+grande tragédienne, dont Paris accompagne aujourd'hui même les
+funérailles, a soulevé bien des discussions dans la critique pendant le
+cours de sa carrière, si hâtivement interrompue.--Peu d'artistes ont
+éveillé plus de passions; mais si l'admiration ne s'est pas livrée
+toujours sans résistance, si l'enthousiasme s'enveloppait quelquefois de
+formules restrictives, une chose qui n'a jamais été contestée à la
+défunte par aucune voix, ce fut sa nature nativement privilégiée, qui,
+dès le premier aspect, et avant même qu'elle eût agi ou parlé, lui
+permettait de révéler cet _on ne sait quoi_ de plus qu'humain, indiquant
+une de ces rares individualités que l'art destine à la domination des
+foules.--Aussi la mort de mademoiselle Rachel est-elle plus que la
+disparition regrettable d'une femme intelligente, jeune, admirée, aimée:
+elle est pour l'art un véritable sinistre.--Quelque chose était avec
+elle, qui ne sera plus; et c'est bien véritablement une grande place
+vide que va faire ailleurs cette petite place qu'on creuse à sa
+dépouille.--Mademoiselle Rachel est morte à trente-sept ans. On ne peut
+se défendre d'être profondément attristé par ces rigoureuses préférences
+du destin, qui semble quelquefois transformer la mort, le doux ange de
+la délivrance, en une sorte de juge brutal, appliquant avec colère la
+loi de destruction. Mais si mademoiselle Rachel est morte bien jeune, sa
+carrière n'en reste pas moins aussi pleinement remplie que puisse le
+souhaiter l'ambition humaine: son nom reste un des plus sonores qu'ait
+répétés le siècle. Depuis longtemps la gloire lui avait dit son dernier
+mot, et, si elle avait encore quelque chose à demander à la vie, ce ne
+pouvait être que le repos.--Relativement, elle aura donc vécu bien plus
+que d'autres grands artistes dont l'existence se sera prolongée plus
+longtemps que la sienne, mais qui auront dépensé une partie de leur vie
+dans des luttes pénibles et obscures.--Sans doute, elle aussi, a connu
+les difficiles chemins; mais elle n'a pas eu le temps de s'y
+lasser.--Elle a eu à lutter, comme tant d'autres: qui dit conquêtes dit
+combats; mais cette partie de sa biographie reste la plus courte.--Elle
+commença à régner dès qu'elle fut connue, et jamais peut-être
+acclamation plus unanime et plus spontanée n'inaugura une nouvelle
+royauté dans l'art, et ne couronna un plus jeune front.
+
+Dès les premiers jours où elle parut sur le théâtre du Gymnase, vouée
+alors aux puérils jeux de scène du petit répertoire qui y avait été
+acclimaté par M. Scribe et ses écoliers, quelques fervents, toujours en
+quête de l'inconnu, découvrirent dans cette enfant celle qui allait être
+la grande muse tragique de l'époque.--Une destinée favorable ne permit
+point cependant que ce début prît les proportions d'un événement.--Si
+mademoiselle Rachel eût réussi tout d'abord avec éclat dans le genre
+étroit et faux où elle s'était montrée au public, peut-être le public
+l'aurait condamnée à y rester, et elle eût été perdue pour le grand art
+qu'elle était appelée à régénérer.--Heureusement pour elle et pour tout
+le monde, elle ne fit que traverser le territoire de la comédie
+bourgeoise. Son grand geste sculptural, ses fières allures, ses
+hautaines attitudes, cet organe sonore, plein, l'un des plus magnifiques
+instruments qui eussent depuis longtemps exprimé la passion, firent
+dissonnance avec les petites phrases, alternées de petits couplets, de
+ce petit drame.--L'actrice n'eut qu'un succès d'estime. Le directeur du
+Gymnase crut s'apercevoir qu'un article de l'engagement était pour sa
+pensionnaire une porte de sortie, et il la lui ouvrit, croyant bien ne
+laisser partir que la _Vendéenne_.--Peu de temps après, entrant par
+hasard à la Comédie-Française, à cette époque un des plus célèbres
+déserts de l'Europe, il la reconnut.--C'était déjà _Camille_,--non plus
+une petite débutante _donnant quelques espérances_, et qu'il fallait
+encourager,--mais la grande et fière Romaine de Corneille.
+
+Le lendemain, c'était _Hermione_; huit jours après, c'était déjà celle
+qui fut Rachel.--On sait combien le public fut prompt à retourner à ce
+théâtre, presque délaissé, et avec quelle ferveur passionnée il
+accueillit la résurrection des vieux maîtres classiques.--Pour qu'un
+pareil enthousiasme ait pu se maintenir à un degré égal pendant dix-huit
+ans;--pour avoir su, avec cinq ou six rôles, ramener le culte d'une
+forme dramatique qui n'était plus dans le goût de l'époque,--il fallait
+quelque chose de plus qu'un grand talent, il fallait cette puissance
+souveraine d'un art supérieur.--Le public, encouragé quelquefois par la
+critique, a tenté de se soustraire à cette domination évidente: il se
+brouillait avec son actrice;--mais elle demeurait toujours la favorite
+et, à chacun de leurs raccommodements, l'art gagnait une de ces belles
+fêtes comme on en voyait souvent à ces heureuses époques, où les
+sereines distractions de l'intelligence étaient plutôt un besoin
+véritable qu'une affaire de mode.--Si on recherche quelle a été
+l'influence de mademoiselle Rachel sur le mouvement dramatique de son
+époque, il y aura peu de chose à dire qui puisse ajouter à sa
+gloire.--Elle a restauré passagèrement la tragédie française: rien de
+plus. En dehors des cinq ou six grandes figures tragiques qu'elle avait
+fidèlement restituées, elle a peu favorisé le théâtre contemporain, non
+par crainte d'impuissance, mais par sympathie, peut-être par
+reconnaissance pour les vieux poëtes, auxquels elle réservait de
+préférence ses souffles les plus puissants. Cette piété, un peu
+exclusive envers le passé, ne l'empêcha point quelquefois de prêter
+l'appui de son talent à des œuvres modernes. Mais ce n'est point là ce
+qui peut compter pour des services rendus à l'art de son temps.--Sauf de
+rares exceptions, mademoiselle Rachel avait la coquetterie de
+l'isolement et du tour de force:--elle protégeait particulièrement de sa
+présence et de son autorité des pièces--qui n'auraient pu exister sans
+elle, et il y eut dans quelques-unes de ces créations plus de charité
+que de dévouement.--Hostile à l'art dramatique, on ne peut point
+affirmer qu'elle le fut, mais du moins peut-on dire qu'elle se montra
+quelquefois paresseusement indifférente à l'aider.--Ce qui est certain,
+c'est que la tragédie est morte de nouveau avec elle. _Hermione_,
+_Camille_, _Phèdre_, _Émilie_, toutes les amoureuses, toutes les
+passionnées, toutes les jalouses, qu'elle faisait vivre, vont reprendre
+leur immobilité de bas-relief,--et rentrer dans le monde endormi de la
+tradition,--jusqu'à ce qu'une autre muse inspirée vienne souffler de
+nouveau sur la poussière qui les recouvrira.
+
+Mademoiselle Rachel ne fut pas seulement une grande artiste dont le nom
+est destiné à se perpétuer au théâtre:--en dehors de la scène, elle
+était encore une des plus illustres personnalités de son
+époque.--Dépouillée du prestige dramatique, elle retrouvait dans le
+monde une autre souveraineté, qui était reconnue par tous ceux qui
+eurent l'honneur de l'approcher. C'était la grâce ajoutée à la grâce,
+disaient ceux qui avaient la réputation de ne dire que la vérité.--On a
+répété d'elle des mots charmants, qu'elle daignait faire elle-même, et
+sa correspondance indique une tournure d'esprit qui ne devait pis son
+originalité au vulgaire jargon des coulisses.--On a raconté quelquefois
+que les maréchaux de l'empereur Napoléon, lorsqu'ils devaient assister
+à quelque cérémonie d'apparat, allaient consulter Talma sur la manière
+de draper leur manteau de cour. Les plus grandes dames d'aujourd'hui
+auraient pu consulter mademoiselle Rachel sur la manière de s'envelopper
+dans un châle.--Elle possédait, avec la merveilleuse intuition que donne
+l'art, le sens intime des grandes élégances de l'attitude et du
+vêtement.--Dans le moulage qui aurait reproduit les plis formés par son
+cachemire, un statuaire aurait pu, sans commettre d'anachronisme, couler
+la tunique destinée à revêtir les lignes harmonieuses d'une figure
+antique.
+
+Janvier 1858
+
+
+
+
+ÉMILE AUGIER[*]
+
+[*: _La Jeunesse_, comédie en cinq actes et en vers.]
+
+
+L'accueil qui vient d'être fait à la dernière comédie représentée sur le
+théâtre de l'Odéon prouve que le public ratifie les honneurs académiques
+récemment accordés à M. Émile Augier.--Il n'est plus seulement l'élu
+d'une fraction de la littérature, il est l'élu de l'opinion.
+
+La critique a souvent et justement été rigoureuse envers M. Émile
+Augier. Après avoir encouragé son premier début, les œuvres qui lui ont
+succédé ont été discutées avec une certaine sévérité. Mais l'auteur de
+_la Jeunesse_ ne s'est pas mépris sur les véritables intentions de cette
+rigueur sympathique. À l'époque où il parut au théâtre, il se
+présentait--par modestie, sans doute--à la suite d'un écrivain dont les
+tendances dramatiques avaient un but rétrograde. Après un succès de
+surprise, qu'elle avait eu le tort d'exagérer, la critique dut combattre
+cette réaction.--Mais il était trop tard déjà: une école était créée,
+et, par camaraderie plutôt que par instinct, M. Émile Augier s'était
+fait le second de M. Ponsard.--Ce fut à rompre cette association
+antinaturelle que la critique a longtemps travaillé, et jusque dans les
+agressions dont il était l'objet, M. Augier a pu voir qu'il était traité
+avec une préférence marquée.
+
+Les efforts de la critique ne furent pas stériles. Tandis que l'auteur
+de _Lucrèce_ persévérait avec une conviction respectable, comme l'est
+toute conviction, dans la voie où il savait devoir trouver le succès, M.
+Émile Augier, emporté par sa véritable nature, s'échappait quelquefois
+du préau de l'école du bon sens, et s'aventurait à faire de la poésie
+buissonnière. Ces tentatives, qui d'ailleurs manquaient de franchise, ne
+furent point toutes heureuses au point de vue du succès banal. Elles
+auraient pu décourager M. Augier. Elles eurent au contraire pour
+résultat de l'accoutumer aux périls de la lutte, et de le rendre
+indifférent aux faciles triomphes qu'on peut obtenir en flattant
+l'opinion de la majorité, nativement hostile à tout art qui tend à
+s'élever.
+
+Les commencements de cette seconde période du talent de M. Augier
+révèlent encore un certain respect pour les traditions de l'école qui le
+revendiquait comme un de ses chefs. Mais cependant, au milieu des
+concessions qu'il croit devoir faire encore à son passé, on sent qu'il
+médite une émancipation complète de toute servitude littéraire. En même
+temps qu'il agrandit l'horizon de ses idées, il imprime à ses œuvres
+nouvelles un mouvement dramatique, où la vie commence à remuer: progrès
+qui lui attire déjà quelques mauvaises notes dans l'école du bon
+sens.--Son vers, facile et spirituel, s'empreint de poésie, en exprimant
+des passions autres que celles permises dans le répertoire du
+_théâtre-sermon_.--M. Augier semble préluder à sa pièce de _la Jeunesse_
+en se faisant jeune lui-même. Ses infidélités à son école deviennent
+plus fréquentes. _Diane_, qui semble une tentative de réconciliation
+avec le romantisme, donne la main à _Marion Delorme_.--M. Augier pousse
+même une pointe dans le domaine de la _fantaisie_, en compagnie d'Alfred
+de Musset,--et continue de se compromettre aux yeux du parti littéraire
+qu'il représente, en écrivant une comédie avec M. Jules Sandeau, un
+romancier, un homme qui écrit en prose. La collaboration de l'esprit
+alerte de M. Augier avec la délicatesse passionnée de M. Sandeau
+produisit _le Gendre de M. Poirier_, comédie charmante, dont le sujet
+était loin d'être la glorification des instincts bourgeois. Ce fut à la
+fois un succès dramatique et littéraire, en même temps qu'un
+rapprochement vers le genre où le théâtre commençait à entrer.--S'il eût
+été profitable, au point de vue de leur intérêt, que l'association des
+deux écrivains se perpétuât, elle pouvait être nuisible à leur
+individualité.--Il y eut une séparation amiable, à la suite de laquelle
+M. Augier reparut seul avec le _Mariage d'Olympe_, dont la chute
+triomphante fut la revanche complète et longtemps attendue du succès de
+_Gabrielle_.--Cette pièce n'était plus une transition, mais une franche
+apostasie des principes de l'école à laquelle il avait appartenu
+jadis.--Le jour où elle fut représentée, l'auteur reçut sa démission de
+membre de l'école du bon sens.--Cette rupture définitive fut une
+véritable fête littéraire, et si le _Mariage d'Olympe_ tomba devant le
+parterre, la réputation de M. Augier s'éleva singulièrement dans la
+portion du public qui mesure plutôt une œuvre à sa valeur qu'à son
+succès.--Une chose importante au théâtre, aussi bien qu'ailleurs, c'est
+de savoir arriver à temps.--La science de l'à-propos est le talent de
+ceux qui n'en ont pas.--Des œuvres dont le principal ou l'unique mérite
+était d'arriver juste à la minute précise où le public désire voir
+formuler au théâtre des idées qui sont _dans l'air_ ont réussi avec
+éclat,--tandis que d'autres recevaient un accueil douteux, parce
+qu'elles se présentaient en avance ou en retard.
+
+L'_habent sua fata_, que les anciens appliquaient aux livres, peut
+s'appliquer encore plus justement aux ouvrages dramatiques.--Le caprice
+du public faisant du théâtre le terrain le plus mouvant où puissent
+s'aventurer les inventions de l'intelligence, en donnant le _Mariage
+d'Olympe_, M. Augier était en retard. Déjà depuis plusieurs années la
+scène était occupée par toutes les variétés du monde interlope, et ce
+spectacle avait épuisé l'attention de la foule.--Le mérite de cette
+comédie et sa moralité même ne purent conjurer l'esprit de réaction dont
+les clameurs hypocrites de la critique vertueuse animaient les
+spectateurs. Ils ne voulurent point attendre l'œuvre qui résumait la
+question sociale, débattue devant eux sous toutes les formes. Cette
+réaction fut injuste comme l'est souvent toute chose née du caprice;
+mais si M. Augier en fut victime à un point de vue, l'événement lui fut
+profitable à un autre, car le _Mariage d'Olympe_ avait prouvé à ceux qui
+en doutaient encore, qu'il pouvait parler la langue virile de la comédie
+sérieuse.--_La Jeunesse_, qu'on vient de représenter à l'Odéon, est-elle
+un progrès sur les dernières productions du nouvel académicien?--Comme
+conception dramatique, non; mais comme audace et comme création de
+caractères, M. Augier indique son intention bien arrêtée de persévérer
+dans la voie où la critique fit tant d'efforts pour l'attirer. Et
+d'abord il faut remarquer cette fois qu'il s'est présenté dans les
+conditions favorables pour réussir.
+
+Cette même mobilité dans l'esprit du public à laquelle il dut un
+désastre vient de lui préparer un triomphe.--Sera-t-il durable ou
+passager? On ne sait encore, mais on remarque depuis quelque temps un
+indice de retour vers une forme dramatique d'où la poésie ne soit pas
+exclue comme faisant obstacle à l'intérêt.--L'écrivain qui au théâtre
+fut le précurseur de l'école réaliste a ses caudataires, dont les
+productions n'obtiennent déjà plus la vogue qui les accueillait
+jadis.--N'est-ce qu'un temps d'arrêt dans la curiosité? Est-ce lassitude
+réelle et besoin de changement? Toujours est-il que le moment semble
+favorable pour l'écrivain dramatique arrivant au théâtre doublé d'un
+poëte.--C'est ce que nous avons cru deviner dans l'ovation faite à M.
+Augier, qui, il faut le dire, n'avait jamais été en meilleure veine de
+poésie.--Le sujet de sa pièce nouvelle est tout moderne: c'est la lutte
+de l'homme jeune avec les mœurs de l'époque, qui, au nom de ses intérêts
+de position et de fortune, réclament l'immolation de tous les instincts
+libres et généreux de l'âge juvénile.--On pourrait contester à M. Augier
+que son personnage de Philippe Huguet, qui a vingt-huit ans, soit la
+personnification bien absolue de la jeunesse; à vingt-huit ans la
+jeunesse est déjà un astre voisin de son déclin. La profession même
+d'Huguet a dû hâter la maturité de son esprit. Philippe est avocat, et
+l'étude de la loi est contradictoire avec les aspirations du cœur.--Il
+est vrai que dès son jeune âge Philippe a été victime de la corruption
+maternelle,--corruption est le mot, et on n'en peut trouver d'autre pour
+exprimer le système d'éducation avec lequel madame Huguet a élevé son
+fils dès son plus jeune âge.--Cette création de la mère corruptrice est
+toute la pièce.--Balzac, qui ne reculait certainement pas devant la
+peinture des infirmités sociales, l'eût à peine osé. Madame Huguet s'est
+mariée pauvre à un homme pauvre, qu'elle aimait et dont elle était
+aimée; les premiers temps de cette union furent heureux:
+
+/*[4]
+ Comme nous nous aimions, comme nous étions braves,
+ Quel superbe dédain des mesquines entraves!
+*/
+
+dit elle-même madame Huguet dans la scène où elle explique à son fils
+les raisons qui l'ont amenée à nourrir sa jeunesse du lait amer de
+l'expérience.--Mais aux joies de la lune de miel, à la lutte courageuse
+que les deux époux, soutenus par leur amour, ont entreprise contre la
+misère, a succédé un de ces découragements qui tôt ou tard finissent par
+affaiblir les plus robustes affections.
+
+Cette pauvreté, d'autant plus pénible à supporter qu'il fallait la
+dérober sous l'apparence d'un bien-être factice, s'augmente encore par
+la naissance de deux enfants, qui sur les modestes revenus du ménage
+viennent prélever l'impôt de leur éducation.--Restée veuve, madame
+Huguet a marié sa fille et vit avec son fils; mais en se rappelant les
+souffrances intimes qui ont altéré son bonheur d'épouse et de mère, elle
+a juré d'affranchir son fils d'une destinée où la misère pourrait être
+l'hôte de son foyer.--C'est dans ce but que par le conseil, par
+l'exemple, elle a éloigné Philippe du vert chemin de sa jeunesse, pour
+l'entraîner sur la route au bout de laquelle son ambition rêvait la
+fortune, ce bonheur moderne.--L'intention est maternelle, sans doute,
+mais ce n'était pas moins une grande audace de risquer sur la scène
+cette maternité qui, au nom de sa tendresse, s'appliquait à étouffer
+tous les instincts généreux de son enfant. Cette création scabreuse, et
+traitée avec un art infini, a été acceptée par le public. Il n'a point
+voulu y voir ce que l'auteur n'avait pas voulu montrer,--une mère
+monstrueuse, c'est-à-dire un outrage fait au sentiment le plus sacré de
+la nature.
+
+Cependant quelques timorés crieront peut-être à l'immoralité. Mais ne
+serait-il pas temps d'en finir avec ce reproche banal qu'on jette à
+toutes les œuvres qui s'inspirent un peu vivement des mœurs de leur
+époque? La nôtre restera grande dans l'histoire, par les grandes choses
+et les grands noms qu'elle rappelle à l'avenir. Mais on ne peut nier que
+nous traversons une époque de décadence morale, et que le temps est
+mauvais pour faire de la scène comique un pâturage où brouterait le
+troupeau des blancs moutons de madame Deshoulières. La conclusion de la
+pièce de M. Augier est plus poétique que dramatique. Philippe Huguet,
+malgré toutes ses concessions aux lâchetés sociales, a cependant gardé,
+pur de tout contact corrupteur, l'amour qu'il a pour sa cousine. Cette
+passion comprimée, presque inavouée, éclate tout à coup. Par un beau
+soleil d'été, au milieu des champs qui exhalent
+
+/*[4]
+ Cette fraîche senteur des terres retournées,
+*/
+
+le _jeune_ homme sent sa jeunesse faire irruption subite dans tout son
+être. L'intervention des influences de la nature peut être discutée
+comme moyen dramatique. On trouvera peut-être que Philippe déchire bien
+vite sa robe d'avocat au premier buisson d'aubépine. Mais ce
+rajeunissement de l'homme par la jeunesse d'une nature en floraison est
+une idée poétique, une fiction, si on veut, mais une fiction pleine de
+charme et qui amène une scène d'amour, une vraie scène d'amour comme on
+n'en avait pas entendu au théâtre depuis le dialogue de Valentin avec
+Cécile, dans _Il ne faut jurer de rien!_ Cette scène seule suffirait
+pour justifier le titre de _la Jeunesse_ que M. Augier a donné à sa
+pièce. Oui, c'est bien la _jeunesse_ qui parle par ces beaux vers de
+Philippe à Cyprienne quand il lui avoue son amour:
+
+/*[4]
+ Quel serment te faut-il de ma métamorphose?
+ Eh bien! par la beauté de la terre et des cieux,
+ Par le printemps en fleurs, par l'été radieux;
+ Mais non par ma jeunesse à la fin déchaînée;
+ Non, non, par tes douleurs, ô douce résignée,
+ Je jure qu'il n'est plus ce vieillard, ce pervers,
+ Qui cherchait d'autres biens que toi dans l'univers.
+ Moi je suis un jeune homme heureux et sans envie,
+ Ne demandant à Dieu que de gagner ta vie
+ Et défiant le sort d'atteindre son bonheur,
+ Enfoui désormais tout entier dans ton cœur.
+ Me crois-tu maintenant?--Soyez témoin pour elle,
+ Bois sombre et plein de mousse où rit la tourterelle.
+*/
+
+Ce _rire_ de la tourterelle est, par parenthèse, une faute de
+naturalisme. Tout le monde sait que ce charmant oiseau des solitudes
+champêtres exprime au contraire son éternel amour par une sorte de
+roucoulement à la fois tendre et plaintif.--Ceci n'est pas une critique
+mais une simple observation.--On prévoit quel dénoûment amène la
+rencontre de Philippe avec sa cousine: il épouse Cyprienne et vivra
+auprès d'elle à la campagne. En réalité, cette utopie de
+l'avocat-laboureur est un peu un dénoûment de convention. Ou madame
+Huguet n'avait pu parvenir à inoculer à son fils sa fièvre d'ambition et
+de fortune, et alors il n'aurait pas attendu aussi longtemps pour suivre
+les penchants de son cœur en épousant sa cousine; ou les influences
+maternelles auraient préservé Philippe de tout retour juvénile: cette
+conclusion n'en est donc pas une, dramatiquement. Mais il nous répugne
+de soumettre à l'_appareil_ de la logique une œuvre qui est avant tout
+une tentative de poésie. Laissons à d'autres le soin de chagriner le
+succès d'un homme qui, à son honneur et à celui du public, a su réunir
+dans cette difficile entreprise de faire écouter et applaudir des vers à
+une époque où l'on parle une langue en chiffres.
+
+
+
+
+L'ESPRIT DU JOUR
+
+
+...À propos des pièces en vogue, la critique qui _s'en irait en guerre_
+courrait le risque de se compromettre gravement; les _petits agneaux_
+lui bêleraient ironiquement au nez, et les _vaches landaises_ ne se
+laisseraient pas _écarter_ par les plis de sa toge sans la trouer
+préalablement de quelques coups de corne. Si, persistant dans son
+réquisitoire, le malheureux critique s'écriait: «Mais la raison! Mais le
+sens commun! qu'en faites-vous dans tout ceci?» Grassot lui grognerait
+_gnouf-gnouf_. S'il tentait de protester au nom du style et de la
+langue, Lassagne lui montrerait la sienne en lui répondant: _Ô mon
+Dieur-je_--et tout serait dit; car, à l'heure où nous sommes, ces deux
+vocables triomphants suffisent pour répondre à tout. Ils sont
+l'admiration et la préoccupation de tout un peuple qui tient cependant
+quelque place sur la carte. _Gnouf-gnouf_ et _ô mon Dieur-je_ résument
+toute la gaieté et tout l'esprit français. Avant peu, ces deux
+interjections finiront par former à elles seules le fond de la langue.
+On se bat presque pour chacune d'elles, comme on se battait jadis sous
+les réverbères pour le sonnet de _Job_ contre le sonnet d'_Uranie_.
+C'est une rage, une fureur, une passion comme les Parisiens seuls savent
+en avoir pour les choses ridicules.--Il y a maintenant à Paris des
+professeurs qui enseignent l'art d'imiter la délirante épilepsie de
+Lassagne, ou l'enrouement épique de Grassot.--Un pharmacien qui
+inventerait des pastilles antipectorales, dont l'usage communiquerait
+aux consommateurs l'extinction de voix du célèbre grotesque du
+Palais-Royal, ferait fortune en moins d'une semaine.--Dans les foyers,
+dans les ateliers, dans tous les centres où l'art élabore son œuvre sous
+toutes ses formes: _gnouf-gnouf_ et _ô mon Dieur-je_ sont à
+l'étude.--C'est en disant _gnouf-gnouf_ que le poëte appelle
+l'inspiration rebelle.
+
+ GNOUF-GNOUF, t'en souvient-il, nous voguions en silence,
+
+répètent les cygnes élégiaques qui nagent dans les eaux du lac
+immortel.--Les _Lassagnistes_ sont un peu moins nombreux. Cependant un
+jeune homme qui sait adroitement jeter quelque _ô mon Dieur-je_ dans la
+conversation peut encore se présenter dans un salon.--Si l'Alboni
+chante, on la fera taire.--Ce sera d'abord une occasion d'éviter l'art,
+une chose que le public moderne n'aime pas, parce qu'elle offense la
+vulgarité de ses goûts.
+
+Peut-être trouvera-t-on que c'est là chercher querelle à une innocente
+manie; mais il y a dans cette manie un symptôme qui caractérise l'esprit
+du temps: jamais il n'a été plus indifféremment hostile aux œuvres
+sérieusement dignes d'attirer l'attention; jamais il ne s'est montré
+plus sympathique à celles qui le sont moins.--L'époque est surtout
+propice aux exagérations du grotesque et aux extravagances de la
+parodie. De même que l'acteur qui a le plus de succès est celui-là qui
+sait le mieux faire subir au masque humain toutes les difformités de la
+grimace, les œuvres qui exercent sur la foule l'attraction la plus
+puissante sont celles où la vérité humaine est le plus violemment
+contorsionnée. Au théâtre, les ouvrages sérieux ou d'apparence sérieuse
+attirent bien le public, mais on pourrait croire qu'il y vient plutôt
+par curiosité, par désœuvrement, que par goût. C'est au _spectacle_ et
+non au théâtre que l'appellent ses véritables instincts.
+
+FIN.
+
+
+
+
+ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+ŒUVRES COMPLÈTES
+
+D'HENRY MURGER
+
+Publiées dans la collection Michel Lévy
+
+SCÈNES DE LA VIE DE BOHÊME 1 vol.
+
+SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE 1--
+
+LES VACANCES DE CAMILLE 1--
+
+LE PAYS LATIN 1--
+
+SCÈNES DE CAMPAGNE 1--
+
+LES BUVEURS D'EAU 1--
+
+LE DERNIER RENDEZ-VOUS 1--
+
+LE ROMAN DE TOUTES LES FEMMES 1--
+
+PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THÉÂTRE 1--
+
+LE SABOT ROUGE 1--
+
+MADAME OLYMPE 1--
+
+ * * * * *
+
+LES NUITS D'HIVER, poésies complètes, 4e édition 1 vol.
+
+DONA SIRÈNE 1--
+
+LES ROUERIES DE L'INGÉNUE 1--
+
+ * * * * *
+
+LA VIE DE BOHÊME, comédie en cinq actes.
+
+LE BONHOMME JADIS, comédie en un acte.
+
+LE SERMENT D'HORACE, comédie en un acte.
+
+ * * * * *
+
+BALLADES ET FANTAISIES, un joli volume in-32.
+
+
+Émile Colin.--Imprimerie de Lagny.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Propos de ville et propos de théâtre, by
+Henry Murger
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+Project Gutenberg's Propos de ville et propos de théâtre, by Henry Murger
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Propos de ville et propos de théâtre
+
+Author: Henry Murger
+
+Release Date: June 29, 2007 [EBook #21966]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE VILLE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THÉÂTRE
+
+PAR
+
+HENRY MURGER
+
+NOUVELLE ÉDITION CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+
+3, RUE AUBER, 3
+
+1888
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ PROPOS DE VILLE ET DE THÉÂTRE
+ Un réveillon à la Maison-d'Or
+ Les intrigues et les intrigants.--Moulage sur nature au bal de l'Opéra
+ Fantaisies à propos de l'hiver
+ Les soupers de bal
+ SILHOUETTES LITTÉRAIRES
+ Le Monsieur qui s'occupe de littérature
+ Le Charançon
+ Le Rédacteur pour tout faire
+ Le Caudataire
+ Les Jérémies
+ Un succès de première
+ NOTES DE VOYAGE
+ CAUSERIES DRAMATIQUES.--Mlle Rachel
+ Émile Augier
+ L'esprit du jour
+
+
+
+
+PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THÉÂTRE
+
+
+Mademoiselle X... jouit d'une certaine réputation parmi _ces messieurs_
+qui, en parlant de _ces dames_ disent _ces créatures_. Ladite demoiselle
+est particulièrement notée sur le Stud-Book des maquignons de Cythère, à
+cause de sa chevelure qui fait songer au manteau royal de la marchesa de
+Barcelone.--Mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est que cette riche
+toison est le résultat d'un libre échange contracté entre elle et une de
+ses amies, qui s'est condamnée à la Titus, à la condition que
+mademoiselle X... lui abandonnerait ses robes tachées, ses chapeaux
+bossués, ses vieux souliers et ses vieux Arthurs.
+
+Dernièrement l'amie vint voir Mademoiselle X..., et la supplia de lui
+abandonner les restes d'un petit jeune homme que celle-ci était en train
+de mettre en partance pour Clichy.
+
+--Comme tu y vas, répondit mademoiselle X..., le petit Octave vient
+d'hériter d'un oncle qu'il mange avec moi.--Nous venons à peine de nous
+mettre à table.--Attends au moins que nous soyons au fromage.
+
+ * * * * *
+
+Un étranger venu à Paris depuis peu de temps, et ne connaissant pas
+encore la topographie de la capitale, avait à visiter un de ses parents
+détenu pour dettes. Il s'informait, auprès d'un de ses amis, du plus
+court chemin qu'il fallait prendre pour aller à Clichy.
+
+--Prenez par mademoiselle M..., lui répondit-on.
+
+ * * * * *
+
+--Quelle est donc, je vous prie, cette dame--qui vient d'entrer dans
+l'avant-scène?
+
+--C'est mademoiselle M...
+
+--Celle qui vient de manger deux cent mille francs au duc de ***?
+
+--La même.
+
+--Et quel est ce jeune homme pâle qui l'accompagne?
+
+--C'est son cure-dents.
+
+ * * * * *
+
+Aux gens qui lui plaisent, mademoiselle A... accorde volontiers, par
+amour de l'art, ce que tant d'autres, qui ne la valent pas, n'accordent
+que par amour de l'or. Seulement, pour ne pas se tromper, elle a soin
+d'enregistrer sur le carnet de ses fantaisies ceux qui en doivent être
+les favorisés.--Mais pour ne point confondre ses poursuivants ou les
+compromettre, elle les appelle par le nom du jour qui leur est réservé.
+
+Dernièrement, dans un souper où elle avait été fort entourée, et durant
+lequel elle avait un peu perdu la tête, elle se brouilla dans la date
+des rendez-vous qu'elle accordait et dans les noms des jours de la
+semaine distribués aux cavaliers qui avaient obtenu ses promesses.
+
+Il arriva que, faute d'avoir bien tenu ses livres, elle reçut, dans la
+journée du dimanche, la visite de quatre messieurs, qui lui firent
+remettre leur carte, où leur nom réel avait été remplacé par celui du
+quatrième jour de la semaine.
+
+Mademoiselle A..., qui rit encore de l'aventure, appelle cette journée
+le dimanche des quatre jeudis.
+
+ * * * * *
+
+Avant d'avoir maison à la ville et à la campagne, avant de manger des
+potages à la purée de perles, mademoiselle A. S... ne savait jamais le
+matin son adresse du soir; elle mangeait des pommes et marchait à pied
+sur les trottoirs. Un grand seigneur qui avait du temps et de l'argent à
+perdre dit: _Fiat lux_! à cette obscurité, et mademoiselle A. S...
+augmenta d'une nouvelle étoile la constellation des beautés à la mode.
+Au contraire de ses camarades, elle ne renie pas son origine, et chaque
+fois qu'elle reçoit la visite du grand seigneur en question, aux menus
+cadeaux qu'il envoie pour servir d'avant-garde à sa personne, elle lui
+fait ajouter une pièce de cent sous qu'elle dépose dans une tirelire.
+
+--Vous qui nagez dans l'or, à quoi bon ce centime additionnel? lui
+demandait-on.
+
+--Ça me rappelle... répondit mademoiselle A. S... avec mélancolie.
+
+ * * * * *
+
+L'inconvenance et l'incivilité sont, avec les portraits non
+ressemblants, la spécialité du peintre B... Dans un café où il va tous
+les soirs, B... venait de scandaliser la réunion, qui n'a cependant pas
+la réputation d'être bégueule.--Au lieu de s'excuser, il s'emportait au
+contraire avec vivacité à propos des reproches qu'il venait de
+s'attirer.
+
+--Mais, sacrebleu! s'écriait-il, vous dites que je ne sais pas vivre, je
+suis cependant reçu dans tous les salons.
+
+--De cent couverts... répondit un de ses amis.
+
+ * * * * *
+
+M. X... fut appelé dernièrement par le directeur d'une revue dont le
+style est aussi gris que la couverture. On désirait avoir un roman du
+spirituel conteur. Les conditions faites, l'ouvrage est promis.
+
+--Laissez votre adresse, on vous servira la revue, dit le directeur à
+l'écrivain.
+
+--Volontiers, répliqua celui-ci, mais alors vous m'en payerez
+l'abonnement en sus.
+
+ * * * * *
+
+Un provincial gras, gros et grossier, véritable muid de sottise et
+d'écus, entourait de ses hommages une jeune actrice qui est venue au
+monde avec la prudence du serpent. Aussi crut-elle devoir prendre des
+renseignements sur son galant départemental, et s'adressa à une amie.
+
+--Tu peux y aller, répondit celle-ci, M*** est un homme qui a du foin
+dans son assiette.
+
+ * * * * *
+
+M. R... habitué des Variétés, prenait des renseignements sur une
+demoiselle qui a débuté depuis peu dans les avant-scènes des théâtres,
+les jours de première représentation.
+
+--J'en suis très-épris, disait M. R... à son voisin de stalle.
+Pensez-vous qu'elle soit inflammable?
+
+--Je ne la crois pas assurée contre ce genre d'incendie, répondit le
+voisin. Du moins, elle ne porte pas la plaque.
+
+ * * * * *
+
+M. D... est un homme du monde qui s'est fait homme de lettres amateur,
+et se livre particulièrement au pastiche. Il fait du Balzac, comme M.
+Ponsard fait du Corneille;--il fait du Musset, comme M. du Terrail fait
+du Soulié:--il fait du Sand, comme M. Lucas faisait autrefois du
+Calderon. Chaque fois qu'il a terminé une composition, il va la
+soumettre à un journaliste de ses amis pour prendre son avis.
+
+Dimanche dernier, il lui apportait un manuscrit à lire.
+
+--Encore un pastiche! dit le journaliste.
+
+--Oui,--une imitation de _Jérôme Paturot_.
+
+--Oh! c'est trop fort!--interrompit le journaliste,--quand on fait de la
+fausse monnaie, on ne perd pas son temps à imiter des gros sous.
+
+ * * * * *
+
+Dans un petit théâtre du boulevard, il existe un artiste dont l'avarice
+est arrivée à un tel point qu'il ferait à coup sûr interdire Harpagon
+comme prodigue, s'il était son père. C'est lui qui, pour s'épargner la
+dépense du rouge de théâtre, a inventé de se serrer le cou outre mesure,
+pour se faire monter le sang à la tête. Quant au blanc, il prend celui
+du billard, ou gratte les murs de sa loge. C'est encore lui qui, chargé
+de jouer le rôle d'un prince généreux, et ayant à dire à un personnage:
+«_Je t'accorde cent louis sur ma cassette_,» ajoutait tout haut: «Tu
+m'en feras un reçu.»
+
+Lisant un jour, dans une gazette du théâtre, que le public de la ville
+de *** avait l'habitude de jeter des gros sous aux acteurs trouvés
+mauvais, c'est lui qui écrivait au directeur du théâtre de cette ville,
+pour lui offrir d'aller y donner des représentations.
+
+Qui dit avare, dit presque toujours usurier. Aussi le cabot en question
+l'est, et de façon à en remontrer à tout Israël.--Un soir, pendant un
+entr'acte, un de ses camarades entre dans sa loge à moitié habillé.
+
+--On va commencer, lui dit-il, ma blanchisseuse ne vient pas; veux-tu me
+prêter un faux-col?
+
+--Je veux bien, dit l'avare;--mais, après la pièce,--tu me rendras une
+chemise.
+
+ * * * * *
+
+Madame de G... est liée depuis longtemps avec un homme de lettres
+chauve,--de succès surtout. Mais, depuis quelque temps, la discorde est
+dans le ménage.--Un divorce est à l'horizon.
+
+Une amie de madame de G... lui demandait des nouvelles de ses amours
+avec l'écrivain.
+
+--Ah! ma chère, répliqua celle-ci, cela ne tient plus qu'à son cheveu!
+
+ * * * * *
+
+L. L... a inventé un moyen infaillible pour être servi promptement et
+être bien servi, dans les restaurants, les jours où il y a encombrement
+et où les garçons, ne pouvant servir tout le monde à la fois, prennent
+le parti de ne servir personne.
+
+Un dimanche, il était entré avec trois confrères dans un restaurant de
+la place de la Bourse.--Après vingt minutes d'attente, on n'avait pas
+même pu obtenir les couverts. Allons-nous-en! s'écrient les invités de
+L. L.... Celui-ci apaise par un geste son trio d'affamés.--Attendez
+seulement que j'obtienne un potage,--vous verrez.--Au même instant,
+passait un garçon portant une soupière où fumait une _bisque_
+appétissante. L. L... s'en empare, à l'aide d'une persuasion mâtinée de
+menaces, et sert ses convives à la ronde.--Ce devoir d'amphitryon
+rempli,--il choisit sur sa tête un long fil, noir encore... et, après
+l'avoir dextrement arraché, le roule en gracieuse arabesque sur le bord
+de son assiette.
+
+Ses amis le considèrent avec stupeur.
+
+Tout à coup.... L. L... pousse un juron formidable, suivi d'un appel
+olympien, dont le retentissement sonore se prolonge de salle en salle,
+pénètre dans les cabinets particuliers, et arrache la dame de comptoir
+aux mystérieuses combinaisons d'addition par erreur.
+
+Un garçon se présente, et reste médusé par le regard de L. L..., qui lui
+montre son assiette _ornée_ du cheveu accusateur.
+
+--Pas d'ordre dans le service!... et des cheveux dans la soupe!--Voilà
+comme on perd une bonne maison!--Partons, Messieurs! continue L. L... en
+se levant et en invitant ses compagnons à l'imiter.
+
+Le patron, apprenant ce qui se passait,--accourut, pâle comme son gilet
+blanc,--suppliant L. L... de mettre une sourdine à ses reproches, en lui
+jurant,--sur son argenterie,--qu'à l'avenir il n'aurait plus dans son
+établissements que des cuisiniers et des garçons chauves, ce qui serait
+un gage de sécurité pour la calvitie des potages.
+
+L. L... consentit à jeter le _voile de l'oubli_ sur cet incident. Cinq
+minutes après tout le personnel de l'établissement était mis aux ordres
+de sa table, et quand on apporta l'addition, L. L... constata une
+erreur de 60 fr. au préjudice du comptoir.--Le retour de l'Inde ne lui
+était compté que quinze sous: il fit l'observation à la préposée aux
+mathématiques; cette dame lui répondit qu'elle ne pouvait prendre sur
+elle de changer les prix de la maison.
+
+ * * * * *
+
+Un écrivain, jadis chef d'une école de philosophie, avait porté au
+directeur d'un grand journal un article intitulé _Dieu_. Au bout de
+trois mois, pensant que son article avait été mis dans la boîte aux
+oublis, le philosophe se rend au journal pour en prendre des nouvelles.
+
+--Que diable voulez-vous que j'imprime un article qui a un tel titre?
+répondit le directeur.--Cela manque d'actualité.
+
+ * * * * *
+
+A... venait de se battre en duel pour la troisième fois depuis trois
+mois. Plus brave qu'heureux dans ces sortes de parties, il est toujours
+blessé--légèrement.--Un de ses amis vint lui rendre visite.
+
+--On m'a raconté que tu avais donné un soufflet à X..., est-ce vrai?
+
+--Parfaitement, répondit A..., et, montrant sa blessure nouvelle, il
+ajoute:
+
+--Voilà son reçu.
+
+Deux mois après, A... a une nouvelle affaire,--c'est lui qui est
+l'offensé; il demande des excuses,--on lui en accorde trois pouces.
+
+Le soir, on racontait l'affaire devant D....--Encore touché, dit-il!
+Décidément, il veut faire collection.
+
+ * * * * *
+
+Tout le monde a connu P..., un charmant garçon qui fut autrefois employé
+à la _Patrie_ comme rédacteur des faits divers. Dans ces modestes
+fonctions, P... apportait un soin, une exactitude, une fidélité de
+renseignements et une recherche de style qui l'avaient fait surnommer le
+Tallemant des Réaux de la rue.--Courant dès le matin les quartiers de la
+ville, il relevait l'éphéméride quotidienne d'un arrondissement avec la
+rapidité et la sûreté de flair de ces bons chiens anglais qui battent
+en un quart d'heure une plaine de cent arpents sans laisser échapper
+une seule pièce de gibier.--Il excellait surtout dans les _petits
+enfants écrasés_, et ne connut pas de rival dans les _homicides par
+imprudence_. C'est lui qui est l'auteur de la célèbre phrase: «Les
+secours les plus empressés n'ont pu le rappeler à la vie,» appliquée à
+un suicide de trois jours, et à propos de laquelle les héritiers de
+Lapalisse voulaient lui intenter un procès.
+
+ * * * * *
+
+Il était fort dangereux de rencontrer P... les jours où il revenait à
+son journal le carnet vide de faits divers, car il ne reculait devant
+rien pour se sauver de la bredouille, et vous eût cherché lui-même
+dispute, avec complication de voies de fait,--pour rapporter au
+moins--_une rixe et querelle_.
+
+Un jour que sa battue n'avait pas été heureuse, P... traversait
+mélancoliquement le Pont-Neuf, à l'heure où le passage des nombreuses
+diligences lui offrait la chance d'un écrasé.--_Malheureusement_, le
+passage s'effectua sans accident. P... allait quitter son affût quand
+il aperçut un vieux chapeau déposé sur un des bancs circulaires qu'une
+édilité prévoyante a fait disposer pour la commodité des oasytés
+nocturnes. P... s'empare du chapeau, le jette dans la rivière sans être
+aperçu, et se met à pousser des cris qui, en un clin d'oeil, attirent un
+groupe de curieux vers les parapets. Le groupe devient foule, et P...
+s'en éloigne quand elle est devenue multitude et qu'il a vu dix
+bateliers courir au sauvetage du chapeau.--Le soir, la _Patrie_
+enregistrait--un nouveau suicide,--qui est resté comme un des bons
+morceaux de son rédacteur.
+
+ * * * * *
+
+Un matin, un de ses amis qui se rendait à son bureau, rencontre P...
+planté tout droit devant un bâtiment en construction dont les échafauds
+étaient remplis de maçons, que P... avait surnommés, à cause de leur
+agilité, les _écureuils limousins_. L'ami, pressé, échange un bonjour et
+continue sa route. Le soir, en revenant de son ministère, huit heures
+après sa première rencontre, il retrouve P... au même endroit, pétrifié
+dans l'attitude patiente du héron qui guette sa proie.
+
+--Encore ici!--demande-t-il étonné.--Que diable y fais-tu depuis ce
+matin?
+
+P... élève sa main en l'air, et, désignant un limousin juché
+périlleusement au sommet d'une perche d'un équilibre douteux:
+
+--J'attends qu'il tombe, répondit-il.
+
+ * * * * *
+
+M... habite ordinairement la campagne. Chasseur comme d'Houdetot et
+Blaze, qui resteront les classiques de la chasse au chien d'arrêt, il
+vit au milieu d'une petite meute qui ferait l'orgueil d'un chenil
+princier. Sévère, mais juste à l'égard de ses élèves, qu'il admet à
+l'honneur de l'intimité domestique, M... s'est efforcé de leur inculquer
+les maximes les plus élémentaires de l'art de se bien conduire en
+société. À cet effet, il leur a acheté un traducteur de la _Civilité
+puérile et honnête_, dont les triples lanières et la mèche aiguë mettent
+la correction à côté de la leçon, quand celle-ci n'a pas été bien
+comprise. Un des chapitres auxquelles l'intelligence et la nature
+canine se montrent plus volontiers rétives, est celui qui concerne
+l'observation de certaines convenances qu'on pourrait appeler
+digestives. Quelquefois la meute de M..., plantureusement nourrie,
+exprime sa satisfaction par des interjections qui sont parfaitement
+accueillies, chez ses convives, par un amphitryon arabe, mais qui
+blessent nos moeurs. Quand l'un des chiens de M... s'oublie en sa
+présence, le maître, ne pouvant deviner quel est celui qui a la
+digestion incivile, administre une volée d'énergiques représentations à
+toute la meute, qui s'échappe alors par toutes les issues. Les animaux
+savent tellement ce qui les menace en pareil cas, qu'entre eux-mêmes, au
+moindre bruit, ils se dispersent en hurlant. Dernièrement, M...
+attendait un de ses amis pour chasser. L'ami vint au rendez-vous.--On
+déjeûne copieusement; M... laisse un moment, au dessert, son ami seul
+avec les chiens qui léchaient les plats.--L'ami, qui avait des raisons
+pour désirer une seconde de solitude, en profite... et même en abuse....
+Aussitôt toute la meute est sur pied, et se sauve par les fenêtres,
+l'oreille basse et la queue entre les jambes.
+
+Cinq minutes après, M... rentrait dans la salle avec sa femme, et
+trouvant son ami tout seul au coin de la cheminée:
+
+--Où sont donc les chiens? demande-t-il.
+
+--Je ne sais pas ce qui leur a pris, répondit l'ami, qui saluait la dame
+de la maison.--Et il raconte naïvement leur fuite précipitée--dont il ne
+comprend pas le motif.
+
+Madame sourit dans son mouchoir,--tandis que son mari s'approche de son
+hôte très-intrigué, et lui dit tout bas à l'oreille deux mots qui lui
+mettent un pied de rouge sur la figure.
+
+--Mais non, je t'assure, balbutie-t-il, en souhaitant de voir une trappe
+s'entr'ouvrir sous ses pieds.
+
+--Bah! fit M... en riant, ne te désole pas; avant la chasse, ça porte
+bonheur.
+
+ * * * * *
+
+Un Atlas et un Hercule de carrefour se disputaient au coin d'une rue. Le
+dictionnaire d'injures épuisé, les adversaires, excités par la galerie,
+allaient en venir aux mains. L'un d'eux, montrant à l'autre son poing
+formidable, lui dit:
+
+--Vois-tu ça? ça tue les boeufs.
+
+--Vois-tu celui-là? dit l'autre, faisant le même mouvement offensif, ça
+tue les bouchers.
+
+ * * * * *
+
+M. L... arrive de Londres. Une dame qui ne connaît pas l'Angleterre, lui
+demandait des renseignements sur ce pays.
+
+--Comme ville, voici ce qu'est Londres: une gigantesque cheminée; quand
+on se promène dans les rues et qu'on se frotte le long des murs, on les
+ramone. Comme moeurs, la première personne que j'ai rencontrée à Londres
+était un pauvre honteux qui n'osait pas demander l'aumône, parce qu'il
+n'avait pas de gants.
+
+ * * * * *
+
+M. R..., riche propriétaire aux colonies, venu à Paris pour y passer
+quelque temps, dînait aux Provençaux en compagnie d'artistes de tous les
+arts. Parmi les conviés se trouvait mademoiselle E..., de l'Opéra, dont
+les naïvetés font les délices du foyer de la danse. Entre autres choses,
+on parlait de l'esclavage des nègres, et M. R... était appelé à donner
+son avis sur cette importante question.
+
+--Les philanthropes trouvent excellentes des choses que nous, colons, ne
+pouvons trouver telles, disait-il. Si moi, par exemple, j'affranchissais
+mes nègres, je pourrais me considérer comme ruiné, et je n'ai pourtant
+que deux cent esclaves.
+
+--Comment, ruiné! interrompit mademoiselle E... avec conviction; mais
+pour quarante francs vous auriez deux cents timbres.
+
+ * * * * *
+
+La même demoiselle fit un jour une chute pendant la répétition d'un
+ballet. Le chorégraphe P... se montrait assez inquiet.
+
+--Je crains, disait-il au médecin, que mademoiselle ne se soit luxé la
+rotule.
+
+--Monsieur P..., s'écria mademoiselle E..., dont le visage devint aussi
+rouge que les mains de madame Pl... la mère, si vous me dites encore
+des choses indécentes, je me plaindrai au directeur.
+
+ * * * * *
+
+Hyacinthe posait pour sa charge chez Nadar, et il avait déjà donné deux
+séances sans que la besogne fût achevée. En excuse à la longueur du
+temps, l'artiste alléguait plaisamment la longueur du nez de son modèle.
+
+--Ça ne vous ennuie donc pas de poser? demandait un visiteur au joyeux
+comique.
+
+--Ce n'est pas que cela m'ennuie, répondit-il; mais si j'avais 800,000
+fr. de rente, je ne les dépenserais pas uniquement à ce plaisir-là.
+
+ * * * * *
+
+Deux vaudevillistes qui sont parrains d'ouvrages charmants cent fois
+applaudis, E. L... et M. M..., se promenaient sur le boulevard, le soir
+d'une première représentation qui leur inspirait des inquiétudes que le
+public ne devait pas réaliser. Tout à coup, M. M... quitte le bras de
+son collaborateur et se dispose à entrer dans une boutique.
+
+--Où vas-tu? demande L...
+
+--J'entre là pour acheter un parapluie, dit M. M...; attends-moi.
+
+--Pendant que tu y seras, ajoute L..., achète aussi un parachute.
+
+ * * * * *
+
+*** est un de ces hommes de lettres qui tiennent dans la littérature le
+même rang que l'ablette dans l'ichthyologie. Comme romancier, il a eu
+six colonnes de feuilleton et dix bouts d'articles imprimés dans les
+journaux, les jours où l'on manquait de faits divers. Comme auteur
+dramatique, il a fait représenter des fractions d'à peu près de
+vaudevilles dans des simulacres de théâtres. Aussi, quand le marchand de
+billets refuse de lui avancer mille écus sur le quart d'une pièce en un
+acte qui, depuis huit ans, doit passer lundi prochain, il se fâche tout
+rouge et le menace de lui retirer sa griffe. Lorsqu'il se trouve dans un
+théâtre, et qu'il y a des dames auprès de lui, si l'ouvreuse vient lui
+proposer un journal, il répond tout haut: «Je n'en ai pas besoin; c'est
+moi qui le fais.» Dans les foyers, les jours de première représentation,
+il marche à côté des critiques célèbres qui ne le connaissent pas, et
+remue les lèvres pour faire croire au public qu'il est en conversation
+réglée avec eux. Si, dans la rue, il rencontre une actrice, il la tutoie
+d'un salut familier que l'actrice lui rend, si elle n'est pas pressée.
+
+Néanmoins, à force d'agiter partout sa nullité sonore, *** est connu de
+beaucoup de monde, et, dans sa famille, il a fait croire que c'était lui
+qui écrivait des pièces de théâtre sous le pseudonyme de Scribe. À
+défaut d'autre, il a du moins l'esprit de se trouver là où on a besoin
+de lui... pour quelque service qui ne demande pas une autre activité que
+celle des jambes.
+
+--Mais ce petit *** fait son chemin, disait-on à un personnage important
+dans les jambes duquel *** est toujours fourré.
+
+--Oui, répondit le protecteur, je vois cela à mes souliers.
+
+ * * * * *
+
+Entre autres cadeaux du dernier jours de l'an, mademoiselle M..., qui a
+ruiné tant de jeunes gens de famille, a reçu un magnifique bracelet en
+or massif formant une chaîne et se fermant par un cadenas également en
+or, sur lequel était gravée cette inscription:
+
+«À mademoiselle M..., les gardes du commerce reconnaissants.»
+
+ * * * * *
+
+Dans une conversation d'après boire, à ce moment du souper où la
+médisance devient le meilleur _pousse-café_,--quatre messieurs,
+jouissant d'une grande réputation d'entraîneurs--sur les deux _turfs_ du
+Champ-de-Mars et de la galanterie,--causaient tour à tour écuries et
+boudoirs.--En vidant sur la table les indiscrétions de leur double
+_stud-book_, ils laissaient tomber le nom d'une beauté qui avait obtenu
+le triomphe de la lithographie.
+
+--Parbleu! demanda tout à coup l'un des convives au comte de B...,
+comment se fait-il que vous, dont le caprice jette toutes les semaines
+une douzaine de mouchoirs aux sultanes d'outre-rampe, vous ne puissiez
+pas nous dire si la descente de lit de mademoiselle M... est une peau de
+lion ou une peau de tigre?
+
+--Vous savez bien, dit l'un des convives, que le comte est un original
+qui ne veut jamais faire comme tout le monde.
+
+ * * * * *
+
+M. Michel Carré et son ami Jules Barbier ont entrepris avec succès le
+rajeunissement de ce vieil Eson dramatique qu'on appelle un poëme
+d'opéra-comique. Grâce à eux, les musiciens en réputation commencent à
+croire que la poésie bien faite n'empoisonne pas la musique, comme les
+marchands de paroles au boisseau en font courir le bruit; et tous les
+compositeurs jeunes vont demander des libretti aux jeunes écrivains,
+comme les élégants vont chez les meilleurs faiseurs. Mais de cette
+spécialité dramatique à laquelle ils semblent s'attacher exclusivement,
+il est résulté pour les deux amis et collaborateurs, une singulière
+habitude. À force d'écrire des récitatifs, des duos et des quatuors,
+cette forme lyrique est dans leur langage ordinaire. Ils ne parlent plus
+qu'en vers. Quand M. J. Barbier, qui passe sa vie à courir après M.
+Carré qui passe sa vie à l'attendre, s'informe à propos de lui chez son
+portier, c'est en ces termes qu'il s'exprime:
+
+/*[4]
+ Mon ami Michel Carré
+ Est-il dehors ou rentré?
+ Vous, que le propriétaire
+ De ce logis fait cerbère,
+ Dites-lui bien de ma part,
+ Qu'à l'estaminet des Var-
+ riétes--je vais l'attendre,
+ Afin de bien nous entendre,
+ Sur un opéra nouveau, (_bis_)
+ Musique de Duprato. (_ter_)
+*/
+
+Quant à Michel Carré, voici ordinairement en quels termes il demande un
+cigare:
+
+/*[4]
+ Au prix d'un triple décime,
+ Et pour chasser l'ennui noir
+ Dont mon esprit est victime,
+ De vos mains je veux avoir
+ Un régalia dont l'arome
+ Flatte mon nerf olfactif,
+ Et me fasse trouver l'homme
+ Un peu plus récréatif.
+*/
+
+Le garçon, interrogé ainsi,--hésite quelques secondes,--puis, ayant
+compris soudainement, il apporte un verre d'absinthe.
+
+ * * * * *
+
+Certaines maîtresses de maison ont adopté la coutume d'introduire dans
+leurs soirées des intermèdes de philanthropie. Entre deux contredanses,
+elles arrivent négligemment auprès des cavaliers, et, avec toutes les
+séductions familières aux sirènes de la bienfaisance, leur bourrent les
+poches de billets de loterie.--L'intention est louable, sans doute, mais
+quand le fait se reproduit trop souvent, cette tyrannique charité
+avoisine l'indiscrétion.--C'est pour en avoir fait abus cet hiver, que
+madame R. L... a vu son salon dépeuplé de danseurs à ses derniers bals.
+Mardi dernier, un critique, qui a chez cette dame ses entières
+franchises de tout impôt de ce genre, voulait y emmener un de ses amis.
+
+--Ma foi, non, répondit celui-ci, je ne vais pas dans une maison où l'on
+sucre le café avec des orphelins.
+
+ * * * * *
+
+Demi-artiste, demi-millionnaire, mais double fat et totalité d'imbécile,
+un individu, qui n'a sur ses amis que la supériorité de pouvoir faire à
+lui seul autant de sottises que tous ses amis réunis, le jeune L...
+couronne, dit-on, l'oeuvre de ses folies en conduisant sa maîtresse à la
+mairie.
+
+--Savez-vous, lui demandait-on à ce propos, ce que dit Montaigne des
+gens qui épousent leurs maîtresses?
+
+--Ma foi, non, répondit l'autre, beaucoup plus fort sur le baccarat que
+sur ses classiques.
+
+--Le vieux Michel est un peu cru pour la chasteté des oreilles modernes,
+mais je vous traduirai son opinion en termes honnêtes: «Ce sont des
+gens, dit-il, qui crachent dans leur verre avant que de boire.»
+
+ * * * * *
+
+La marquise de G..., restée veuve avec des biens considérables, se
+plaignait d'avoir du chagrin à son oncle, le vieux et spirituel
+chevalier de M...
+
+--Quel chagrin pouvez-vous avoir? vous êtes veuve, belle et riche, une
+trinité de faveurs qui ferait la félicité de trois femmes.
+
+--Ah! mon oncle, répondit la marquise avec mélancolie, vous me parlez de
+ma fortune, est-ce que cela fait le bonheur?
+
+--Ma nièce, répliqua le chevalier, cet aphorisme ressemble au mal que
+les gourmands disent des truffes devant les gens qui n'ont pas dîné.
+
+ * * * * *
+
+Le coupé de mademoiselle D... stationnait devant les _Villes de France_.
+Le cocher, qui s'était endormi sur son siége, ne s'apercevait pas des
+efforts que faisait sa maîtresse pour ouvrir la portière. Passe un jeune
+homme qui s'aperçoit des embarras de la dame; il ouvre la portière et
+offre la main à la jeune femme en lui disant:
+
+«Le commissionnaire se recommande aux bontés de madame.»
+
+Mademoiselle D..., avec un malin sourire, lui remet une pièce de deux
+sous.
+
+«Ce n'est sans doute qu'un à-compte, insiste le cavalier,--j'aurai, si
+vous le permettez, l'honneur d'aller réclamer le reste chez vous.»
+
+Mademoiselle D... regarda avec plus d'attention le Sigisbé improvisé qui
+mettait gravement la pièce de deux sous dans sa poche, et elle reconnut
+un des fervents habitués de son théâtre.
+
+Après une courte hésitation,--elle offrit au jeune homme une place dans
+sa voiture,--et elle l'emmena chez elle, où elle lui offrit de partager
+son dîner qui l'attendait.
+
+Il y a eu du dessert.
+
+ * * * * *
+
+À l'un de ses duels, H...., réveillé le matin par ses témoins qui
+venaient le prendre, ne se rappelait plus le motif de cette visite
+matinale.
+
+La pluie tombait à flots,--le vent faisait rage, et H... était furieux.
+
+--Comme c'est gai de se lever par ce temps-là, disait-il,--en se
+retournant dans son lit.--Pas de feu dans la cheminée, de l'eau
+froide.--Le diable vous emporte!
+
+Un témoin déclare qu'il y a, honneur sauf de part et d'autre,
+possibilité d'arranger l'affaire.
+
+--Une querelle de table,--ajoute l'autre,--des bêtises.--Autorise-nous à
+une rétractation amicale,--et tu pourras te recoucher.
+
+--Voyons, expliquez-moi l'affaire, dit H...--en se levant néanmoins et
+en procédant à sa toilette.--De quel vin buvait-on?--Si c'était du
+bordeaux, _je l'ai_ raisonnable.
+
+--C'était du bourgogne,--et tu l'as agaçant.
+
+--C'est vrai, fit H... en mettant ses bottes.--Ai-je bu beaucoup?
+
+--Comme à un repas de noces.
+
+--Diable! continua H... en mettant sa cravate,--j'ai dû être stupide.
+
+--Complétement.
+
+--Ainsi, ajouta H... en faisant avec soin sa raie devant la glace, je
+suis convaincu que tous les torts sont de mon côté.
+
+--Alors, laisse-nous arranger l'affaire, dirent les témoins.
+
+--Ah! maintenant que je suis habillé, fit H... en mettant son chapeau,
+allons-y.
+
+ * * * * *
+
+_Dialogue entre deux demi-boursiers._
+
+--Oui, mon cher, je suis furieux contre V...
+
+--À quel propos?
+
+--C'était aujourd'hui mon jour d'avoir le petit groom, et il l'a prêté à
+Stéphanie qui a du monde à dîner.--Je me vengerai.
+
+--C'est ça, dit l'ami, la première fois que ce sera ton jour d'avoir
+Stéphanie, tu la lui prêteras.
+
+ * * * * *
+
+Autant M. P. F, est myope,--autant M... est sourd, mais d'une surdité
+tellement authentique, qu'elle ne lui permet pas même d'entendre le bien
+qu'on dit de lui, ou le mal qu'on dit de ses amis.--Dans un repas de
+chasseurs, où il se trouvait,--l'amphitryon qui avait déjà demandé, en
+lui criant dans l'oreille et en lui montrant son assiette et le plat
+qu'il découpait, s'il devait lui en servir.--M... qui n'entendait pas,
+continuait à causer avec son voisin. Son ami, impatienté, prend un fusil
+et le décharge par la fenêtre de la salle à manger.
+
+--Qu'y a-t-il? fit M... en se retournant.
+
+--C'est moi, répondit son ami, qui te demande si tu veux du pâté de foie
+gras.
+
+ * * * * *
+
+Une célèbre crinoline, revenant de Mabille, rencontre une de ses amies.
+
+--Eh bien! lui demande celle-ci, es-tu contente? Était-ce bien composé
+ce soir?
+
+--Ne m'en parle pas, ma chère,--une société d'économistes.
+
+ * * * * *
+
+J. T... ne vise pas au dandysme.--Non, ce n'est pas sa spécialité.
+Malgré sa tenue négligée, il n'essaye pas moins de faire croire à tous
+ses amis qu'il fréquente la plus haute société parisienne et qu'il y
+est admis libre de toute étiquette...
+
+Ces jours passés, un ami de T... le rencontre, comme celui-ci mirait
+avec satisfaction, dans les glaces extérieures des boutiques, un costume
+d'été, tout battant neuf, et qui lui allait comme un gant,--à un
+manchot.
+
+--Comme te voilà beau! dit l'ami. Et, flattant la manie de T..., il
+ajoute:--Tu es allé dans le monde?
+
+--Mais oui, répondit T..., je sors en ce moment de chez le prince...
+
+--De chez le _prince Eugène_.
+
+ * * * * *
+
+Les domestiques qui sont au service des artistes ou des gens dont la
+publicité s'occupe fréquemment, se montrent tous fort enclins à se
+mettre à la remorque de la réputation de leurs maîtres. Quelques-uns
+sont même parvenus à se créer une sorte de personnalité, entre autres la
+servante-modèle de M. Dumas fils, que les amis de celui-ci ont surnommée
+_le verrou_. Plus d'une fois, les chroniqueurs ont vanté les vertus
+domestiques de Mlle Verrou, qui recueille très-soigneusement tous les
+articles où il est question d'elle, pour en faire une collection de
+certificats. Les fréquentes mentions dont elle a été l'objet ont éveillé
+la jalousie de la _maîtresse Jacques_ de M. Dantan, une brave femme qui
+est depuis longtemps au service du spirituel sculpteur.
+
+--Comment! Monsieur, disait-elle à son maître, vous recevez chez vous
+tous les journalistes de Paris, et vous n'êtes pas honteux qu'aucun de
+ces messieurs n'ait encore parlé de moi! Il me semble que je vaux bien
+Verrou, et ces messieurs, que vous recevez depuis si longtemps, me
+devraient bien une politesse.
+
+ * * * * *
+
+Si les familiers de l'atelier Dantan se montrent un peu négligents à
+tresser des couronnes pour l'ambitieuse Victoire, ils n'oublient pas ses
+bons services et son affabilité ordinaire lorsque vient le Jour de
+l'An.--Au premier janvier dernier, M. Édouard Thierry, qui est un des
+intimes de la maison, prenait Victoire à part pour lui faire son
+compliment.--Mais Victoire n'est pas une femme de son temps: elle
+dédaigne l'argent et préfère la gloire.
+
+--Ah! Monsieur, dit-elle au critique, j'aurais mieux aimé un article
+dans le _Moniteur_.
+
+--Mais, ma chère Victoire, vous savez bien que je ne m'occupe que des
+livres dans mon feuilleton. Vous n'en faites pas.
+
+--Comment! répliqua Victoire, et mon livre de dépenses?
+
+À cette collection de l'amour-propre de l'office ou de l'antichambre, il
+faut ajouter la grande figure d'Adolphe,--le domestique de
+Lafontaine.--Depuis le jour où on a raconté une anecdote dans laquelle
+son nom se trouvait mêlé à celui de son maître,--Adolphe a grandi de
+vingt coudées dans sa propre estime;--ce ne sont plus des talons qu'il a
+à ses chaussures, ce sont des piédestaux,--et il retire son chapeau
+quand il passe sous l'arc de l'Étoile... Quelques jours après la
+publication de cette anecdote, Adolphe, initié subitement aux lois du
+bien-vivre, prenait un coupé et venait, vêtu comme un parfait notaire,
+déposer sa carte dans les bureaux du journal qui l'avait publiée.
+
+ * * * * *
+
+Un des amis de Lafontaine fit un jour à Adolphe la politesse de lui
+apporter le roman de Benjamin Constant:
+
+--Lisez cela, lui dit-il, je crois qu'il est question de vous.
+
+Quelques jours après, l'ami, étant revenu, lui demande ce qu'il pense de
+l'ouvrage qu'il lui a donné,--et si c'est réellement lui que l'auteur a
+voulu mettre en scène.
+
+--Il y a quelque chose de vrai, répliqua gravement Adolphe;--mais tout
+n'est pas absolument exact.--Ce M. Benjamin Constant aurait pu me
+demander un rendez-vous: je lui aurais fourni des renseignements.
+Cependant, une politesse en vaut une autre,--et quand je saurai son
+adresse, j'irai lui porter ma carte.
+
+ * * * * *
+
+Lafontaine avait dernièrement à déjeuner chez lui un personnage officiel
+qui approche souvent S. M. l'Empereur.--Adolphe, qui est d'ailleurs un
+excellent serviteur et un garçon intelligent, s'était distingué.--Il
+avait même daigné composer lui-même une certaine omelette aux rognons
+dont il possède seul le secret, et qui est un chef-d'oeuvre
+culinaire.--Le convive de Lafontaine, félicitant Adolphe sur son talent,
+lui disait en riant qu'on n'eût fait mieux, si on eût fait aussi bien,
+dans les cuisines impériales.--Depuis ce temps, Adolphe demeure
+convaincu qu'il a été question de lui en haut lieu, et s'attend à
+recevoir d'un jour à l'autre un message dans lequel il sera convoqué à
+travailler sur les fourneaux de Sa Majesté.--Pour ne pas faire attendre
+un seul moment,--il passe sa vie en habit noir, en jabot et en gants
+blancs.
+
+--Seulement, si pareil honneur m'arrive, disait-il à un de ses
+camarades, mon parti est pris,--je tutoierai M. Lafontaine.
+
+ * * * * *
+
+L'influence du printemps commence à se faire sentir.--On se marie
+beaucoup à Paris depuis quelque temps.--Il est impossible d'entrer dans
+un restaurant sans tomber au milieu d'un repas nuptial.--Les voitures
+publiques deviennent insuffisantes, et, dans certains quartiers
+populeux, on a été obligé de mettre en réquisition les tapissières pour
+le transport des époux et de leurs familles.--M. Foy et tous ses
+confrères les gaudissarts de l'hymen, qui servent de trait-d'union entre
+les âmes qui se cherchent, ont fait poser une sonnette de nuit à la
+porte de leurs cabinets d'affaires.
+
+Les mairies sont assiégées du matin au soir, et se trouvent dans
+l'obligation de prendre des employés supplémentaires. On en cite une,
+dans un arrondissement central, où un registre de l'état civil ne dure
+pas plus longtemps qu'une galette du Gymnase. De même que les médecins,
+pendant une épidémie, les officiers publics sont sur les dents. Tous les
+tabellions parisiens sont occupés à rédiger ces testaments anticipés de
+l'amour, qu'on appelle des contrats de mariage.--Une véritable fureur
+de légalité règne dans les relations entre les deux sexes, et, si cela
+continue, l'herbe poussera bientôt dans la cour de la mairie du 13e
+arrondissement.
+
+Si la morale y gagne, la fantaisie y perd beaucoup. Cette
+_matrimoniomanie_ s'est tellement répandue, qu'après avoir causé pendant
+une demi-heure avec une femme qu'on n'a jamais vue, si elle est fille ou
+veuve,--on n'est pas sûr de ne point l'épouser à la fin de la journée.
+Dernièrement, un de nos amis, qui se promenait aux Tuileries, s'aperçut
+qu'une jeune personne, cheminant devant lui dans la compagnie d'une dame
+âgée, venait de laisser tomber son gant derrière eux. Notre ami
+s'empresse de le ramasser et le remet galamment à la jeune personne, qui
+lui répond, en s'inclinant et en rougissant:
+
+--Monsieur, votre démarche m'honore, et dès l'instant que vos intentions
+sont pures, je vous autorise à demander ma main à ma mère.
+
+Huit jours après, on publiait les bans.
+
+L'autre soir, un monsieur, en compagnie d'une dame, entrait dans l'un
+des cabinets de la Maison d'Or. Ils y étaient à peine installés que
+nous entendîmes un des garçon crier à son confrère:
+
+--On demande une écrevisse bordelaise et un notaire au numéro 8.
+
+--Le notaire est en main au 6, et retenu par le 2, répondit le garçon.
+
+C'est particulièrement dans les coulisses que l'hymen sévit avec le plus
+de violence.--Sur une de nos grandes scènes, on parle de trois mariages
+qui se préparent, et les préparatifs ne laissent pas que d'entraver le
+travail des répétitions, à chaque instant interrompues par les
+fournisseurs des futurs, qui viennent jusqu'au théâtre pour essayer les
+trousseaux et étaler les merveilles des corbeilles de noces.
+
+Un auteur dramatique, qui a un ouvrage en cinq actes à l'étude dans ce
+théâtre, n'a pu arriver encore à faire mettre entièrement en scène le
+troisième acte de sa comédie. L'actrice, qui doit y jouer le rôle
+principal, étant toujours dérangée par le fleuriste, qui vient pour lui
+essayer une couronne de fleurs d'oranger qui ne veut pas se décider à
+lui aller.
+
+Dans un autre théâtre, une jeune ingénue, qui épouse un homme du monde
+(également ingénu), discutait avec son futur le choix du notaire qui
+dresserait le contrat.--L'actrice désirait que ce fût celui qui est
+ordinairement chargé de ses intérêts.--Le futur souhaitait que ce fût un
+de ses amis nouvellement pourvu d'une charge et auquel il avait promis
+sa clientèle. Au milieu de la discussion qui commençait à s'échauffer
+survint un ami commun des deux conjoints:
+
+--Bonjour, mes enfants, leur dit-il, vous vous disputez avant le
+mariage, c'est manger le dessert avant le potage;--faites-vous des
+concessions mutuelles;--toi, Monsieur, tu choisiras le notaire qui
+dressera le contrat;--vous, Madame, réservez-vous le droit de choisir
+d'avance l'avoué qui fera la séparation de corps.
+
+Ainsi fut dit,--ainsi sera fait,--prétendent les méchantes langues,
+devant même que les dragées du premier baptême aient été croquées.
+
+En apprenant tous ces mariages, une comédienne, qui persiste dans les
+anciens us dramatiques, a fait afficher dans son salon et dans sa loge
+une pancarte sur laquelle on lit:
+
+ICI,--ON NE SE MARIE PAS.
+
+Une de ces récente épouses,--pour laquelle la lune de miel n'avait eu
+qu'un quartier,--rencontrant une de ses amies, déposait dans son sein le
+bilan de ses illusions matrimoniales:
+
+--Viens me voir souvent;--je te consolerai.
+
+--Mais c'est que je ne puis pas sortir quand je veux.
+
+--Ton mari est donc jaloux? demanda l'amie.
+
+--Oh! ma chère, répondit la jeune épouse,--il a employé ma dot à acheter
+le fonds d'Othello...
+
+ * * * * *
+
+Dans le cabinet d'un restaurant, deux amants _s'expliquaient_. Chacun
+d'eux ayant épuisé la somme d'arguments que lui fournissait son droit,
+après un bruyant échange de propos, les gestes remplacèrent le discours,
+et les parties commencèrent un échange de projectiles:
+
+--Si tu ne te tais pas, disait une voix d'homme, je te lance le flambeau
+à la figure.
+
+--Alors, répondit une voix de femme, retire au moins la bougie, sans
+cela je ne verrai pas clair pour te jeter la soupière à la tête.
+
+Un double éclat de rire se fit entendre, et la querelle eut un baiser
+pour finale.
+
+ * * * * *
+
+Le chef de cabinet d'un ministère racontait l'autre jour, dans un salon,
+qu'il avait eu le matin sous les yeux une demande signée d'un nom
+très-connu dans l'industrie, et qui était ainsi conçue:
+
+/#
+ «Monsieur le ministre,
+
+ »J'ai _un mot_ à dire à Votre Excellence: je la prie de vouloir
+ bien m'accorder, pour samedi prochain, une audience de _deux
+ heures_.»
+#/
+
+ * * * * *
+
+Dans une maison où elle avait été invitée, et où on l'avait reçue avec
+toutes les attentions que l'on doit à une femme et à une artiste de
+talent, mademoiselle *** oublie un soir qu'elle était dans le monde,
+elle prend le lustre pour la rampe, le parquet pour les planches, et,
+se croyant en scène, elle commença une conversation où se trouvaient des
+réflexions dignes de figurer dans le dialogue d'une Lisette avec un
+Scapin. La maîtresse de la maison, voulant mettre un terme à ce petit
+scandale, prit l'actrice à part:
+
+--C'est sans doute une erreur qui nous procure l'avantage de vous avoir
+parmi nous? lui dit-elle.
+
+--Comment cela? demanda l'actrice étonnée de l'apostrophe.
+
+--Mais probablement, fit la dame, j'avais eu l'honneur d'inviter
+mademoiselle *** et elle m'envoie sa cuisinière.
+
+ * * * * *
+
+Sur le boulevard, où il se promenait pour la première fois après dix ans
+d'absence, l'avocat S..., autrefois journaliste, rencontra, parmi ses
+anciennes connaissances, M. M..., avec lequel il avait été très-lié
+autrefois.
+
+--Eh! cher ami, que je suis content de vous voir,--vous allez me donner
+un renseignement,--qu'est-ce qu'on me dit là-bas que vous avez fait une
+grosse fortune?
+
+--Eh! cher ami, répondit modestement M. M..., il faut bien faire quelque
+chose.
+
+ * * * * *
+
+Les personnes qui s'occupent des choses du théâtre se rappellent sans
+doute qu'il y a quelques années une scène de vaudeville était dirigée
+par un Asiatique bizarre,--qui a laissé dans sa carrière administrative
+un recueil de souvenirs à faire passer la mémoire d'Harpagon et du père
+Grandet.
+
+Dans un ouvrage que l'on montait sur son théâtre, on avait engagé un
+chien, dont tout le rôle consistait à aboyer deux ou trois fois dans la
+coulisse, au milieu d'une scène dramatique.
+
+Mais la veille de la représentation, à la répétition générale,--le chien
+manque son entrée.
+
+L'Asiatique en question, qui parlait le français des nègres, se mit
+alors dans une de ces colères qui l'ont rendu à tout jamais mémorable:
+
+--Chien! ou est chien? s'écrie-t-il en fureur.
+
+--Moi pas trouver, dit le régisseur, obligé, pour se faire comprendre,
+de parler l'idiome de son directeur.
+
+--Vous alors marquer chien à l'amende,--quand il sera trouvé.
+
+Tout le monde se met à la poursuite du chien.--On fouille le théâtre des
+cintres au troisième dessous.--Recherches inutiles.
+
+--La pièce passe demain, dit l'un des auteurs,--on n'aura pas le temps
+de faire répéter une nouvelle bête. Il faut en louer une tout instruite,
+qui puisse jouer demain.--On peut se procurer cela au théâtre des Chiens
+savants.
+
+À cette proposition, dans laquelle sa lésinerie flaire de nouveaux
+frais,--l'Asiatique refuse net.
+
+--Vous, couper scène du chien, dit-il aux auteurs.
+
+--Nous, pas couper,--répondent ceux-ci,--vous, recevoir pièce avec
+chien,--vous, fournir chien pour jouer pièce, ou bien nous, envoyer à
+vous petit papier timbré.
+
+Comme la discussion menaçait de ne point prendre fin, l'acteur L..., un
+des meilleurs comiques de Paris, qui passe avec Brasseur pour savoir le
+mieux faire les imitations, proposa aux auteurs de se fier à lui pour
+imiter le chien, et il leur donna sur-le-champ un si complet échantillon
+de l'organe canin, que l'on crut un instant le pensionnaire fugitif
+retrouvé.
+
+L'Asiatique, voulant donner à l'artiste qui se montrait si plein de
+bonne volonté une preuve de sa reconnaissance, vint sur-le-champ lui
+offrir une prise--sachant qu'il ne prenait pas de tabac.
+
+À la satisfaction du public, qui ne supposa point la supercherie, le
+comique imita le chien pendant les vingt représentations
+premières.--Mais, comme les gens qui gasconnent ou grasseyent en voulant
+imiter le jargon girondin ou marseillais, l'artiste s'aperçut avec
+inquiétude qu'il commençait à parler chien pour de bon, dans la vie
+privée.
+
+Quand on lui disait bonjour, il répondait involontairement: ouah-ouah!
+Quand le garçon de café lui demandait ce qu'il fallait lui servir, il
+répondait encore: ouah-ouah! Mais, histoire extraordinaire,
+non-seulement il parlait la langue canine, mais encore, il la
+comprenait; et, lorsqu'il rencontrait un braque, un caniche, il ne
+pouvait s'empêcher d'aller se mêler à leur conversation.--Enfin, un
+soir, en s'habillant dans sa loge, il s'aperçut avec horreur qu'il lui
+poussait du poil d'épagneul.--Effrayé des dangers de cette
+identification, ce soir-là même, l'artiste en question refusa
+positivement de donner de la voix dans la coulisse.
+
+L'Asiatique donne alors à ses administrés un nouveau spectacle de ses
+fureurs grandioses, qui eussent été si profitables à contempler pour un
+peintre de tempêtes.
+
+Un machiniste s'offre pour remplacer l'acteur démissionnaire. On lui
+demande un essai: le machiniste aboie comme une meute. Un cerf en
+carton, qui était sur le théâtre, en est même tellement effrayé, qu'il
+prend la fuite.--L'Asiatique, satisfait, ouvre sa tabatière au
+machiniste pour lui prouver sa reconnaissance.--Le machiniste n'en use
+pas.--Il demande seulement un petit feu pour sa complaisance.
+
+--Vous feu! Pourquoi? fit l'Asiatique feignant de ne pas
+comprendre.--Pas froid,--oranges sur les arbres;--plus d'hiver:--pas
+besoin feu.
+
+Le machiniste met les points sur les i,--il demande dix sous par
+représentation.
+
+L'Asiatique refuse en arabe,--le machiniste en français.--Entr'acte trop
+long.--Public tape des pieds,--commissaire arrive sur le
+théâtre.--Directeur veut s'expliquer.--Tout le monde parle nègre, on se
+croirait dans la case de l'oncle Tom.
+
+À la fin,--comme il fallait lever le rideau,--l'Asiatique prend un parti
+vif et animé.
+
+--Rideau,--commencez acte,--moi faire chien tout seul, et moi pas donner
+dix sous à moi.
+
+Seulement, pour se prouver sa reconnaissance,--il s'ouvre sa tabatière
+et s'offre une prise,--qu'il se refuse.
+
+Il fit chien lui-même, et le fit en effet si bien que tout le public se
+mit à appeler Azor.
+
+ * * * * *
+
+Deux jeunes gens entrent dernièrement dans un restaurant: l'un d'eux
+demande la carte.--Le garçon l'apporte, et place les couverts. Bien que
+le menu, dressé par l'amphitryon, fût très-simple,--à chaque chose qu'il
+demandait, le garçon s'inclinait et répondait d'un air désolé:
+
+--Il n'en reste plus.--Que donnerai-je en place à ces messieurs?
+ajouta-t-il au quatrième refus qu'il se trouvait dans la nécessité de
+leur faire.
+
+--Donnez-nous l'adresse des Frères provençaux,--répondit l'un des jeunes
+gens.
+
+ * * * * *
+
+Un jouvenceau, frais émoulu de la lecture de _Faublas_ et des _Mémoires
+de Casanova_, s'est épris d'une ingénue de vaudeville. Pour abréger les
+préliminaires, il a eu le bon esprit de lui adresser son placet dans une
+enveloppe dont il ne faut que deux pour faire mille francs.
+
+Quelques jours après, il écrivait à sa belle pour lui demander un
+nouveau rendez-vous. Mais cette fois le poulet était contenu dans un pli
+à cinq sous la douzaine. Aussi ne reçut-il pas de réponse. Ayant le
+lendemain rencontré la dame, il s'informait du motif de son silence.
+
+--Vous m'avez donc écrit? lui demanda-t-elle en jouant l'étonnement.
+
+--Mais, sans doute.
+
+--C'est bien étonnant; je n'ai pas reconnu l'enveloppe.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons lu sur un album ces remarques d'une dame dont le coeur a une
+grande réputation de cosmopolitisme:
+
+«Le Français sait le mieux faire parler l'amour; l'Italien le fait le
+mieux agir; le Russe le fait agir et parler également bien; l'Allemand
+l'endort; le Polonais le ruine.»
+
+ * * * * *
+
+M. le comte L. de R... qui, à l'âge de trente-six ans, devait plus de
+deux millions, eut un jour l'idée de mettre un peu d'ordre dans ses
+affaires, et demanda au préfet de la Seine, qui était alors un de ses
+amis, l'autorisation de rassembler ses créanciers dans le Champ-de-Mars.
+
+--Accordé,--répondit le préfet,--s'il n'y a pas d'autre revue ce
+jour-là.
+
+ * * * * *
+
+Le calembour par à peu près est en faveur dans les ateliers.
+
+On demandait au peintre G... son opinion sur un de ses confrères qui
+passe pour avoir des terres dans le royaume des pauvres d'esprit.
+
+--Bon garçon, répondit l'auteur du _Duel des Pierrots_; mais il est
+_Belge_ comme une oie.
+
+Du même tonneau.
+
+Un Alsacien, auquel le Code pénal avait ordonné les bains de mer de la
+Méditerranée, arrive à l'établissement de Toulon et y trouve un de ses
+compatriotes qui se trouvait attaché depuis plusieurs années.
+
+--Est-on bien ici? demande le nouveau venu à son camarade.
+
+--Bah! répond celui-ci, dans son accent natal et en montrant ses fers,
+où il y a de la _chaîne_ il n'y a pas de plaisir.
+
+ * * * * *
+
+Dans un des cafés du boulevard, où quelques célébrités littéraires se
+réunissent chaque soir après minuit, M. *** racontait l'autre jour qu'il
+était obligé d'intenter un procès à un petit _Magazine_ à bon marché où
+on lui refusait de lui payer ses _bouts de lignes_ et ses _blancs_.
+
+--Ne pas vous payer les blancs! s'écria un de ses confrères!--mais si
+j'étais votre éditeur, moi, je vous les payerais le double.
+
+ * * * * *
+
+À l'époque où M. Roqueplan dirigeait le théâtre des Variétés, un
+vaudevilliste, qui le tourmentait depuis longtemps et sans résultat pour
+obtenir une lecture, usa d'une influence ministérielles pour forcer les
+préventions directoriales.--Un billet de l'administration lui apprend
+enfin que lui et son manuscrit seront admis à l'audience et à l'examen
+du directeur. Il arrive au jour et à l'heure indiqués, s'assied à une
+table, mouille ses lèvres au verre d'eau traditionnel, ouvre son
+manuscrit et commence à lire.
+
+«Personnages.... Acte premier.... Scène première....»
+
+--Ah! pardon, fit M. R... en se levant tout à coup.--Pardon,
+monsieur,--mais il est inutile de continuer. Ce sujet-là ne peut pas
+convenir à mon cadre.
+
+ * * * * *
+
+M. R..., qui est, comme on le sait, l'homme paradoxal par excellence,
+affirmait que pour bien diriger un théâtre il fallait surtout ne pas
+s'en occuper.--Aussi avait-il pour système de consigner sa porte à tous
+les auteurs, et ne recevait que ceux qui étaient assez adroits pour
+pénétrer auprès de lui malgré toutes les précautions dont il s'entourait
+pour les éviter. L'imagination qu'on avait employée dans cette
+circonstance devenait alors une sorte de garantie qui le faisait bien
+augurer de la pièce qu'on venait lui présenter. Siraudin, évincé déjà
+plusieurs fois par le concierge, rôdait un soir dans la petite cour
+extérieure du théâtre, pendant que des maçons s'occupaient à faire
+quelques réparations. L'ingénieux vaudevilliste s'aperçoit qu'une
+échelle est appuyée contre le corps de bâtiment où se trouve le cabinet
+directorial dont il voit la fenêtre ouverte. En une seconde son parti
+est pris. Un servant de maçons se disposait à monter la truellée qu'il
+venait de gâcher. Siraudin lui propose de le remplacer pendant qu'il ira
+s'arroser le gosier au cabaret voisin. L'enfant du Limousin accepte, et
+deux minutes après, le vaudevilliste, gravissant à l'échelle, se
+présentait à M. R..., une auge remplie de plâtre sur le dos et son
+manuscrit à la main, demandant une lecture.
+
+--Je vous l'accorde, répondit le directeur, mais à la condition qu'elle
+aura lieu tout de suite, et que vous resterez sur votre
+échelle.--Siraudin ayant accepté la condition imposée, commence sa
+lecture; mais à la troisième scène, M. R... le fit entrer dans son
+cabinet, pour lui signer la réception de ce chef-d'oeuvre de bouffonnerie
+qui s'appelle _la Vendetta_.
+
+ * * * * *
+
+À propos de lecture dramatique, celle-ci nous rappelle une aventure
+qu'on attribue à l'auteur dramatique le plus myope des temps
+modernes.--M. *** est, parmi ses confrères, un de ceux qui ont le plus
+de croyance en leurs oeuvres.--Aussi, lorsqu'il lit une pièce devant un
+directeur ou devant un comité, essaye-t-il de tous les moyens que peut
+lui fournir son éloquence pour faire passer dans l'esprit de son
+auditoire la conviction dont il est animé lui-même.--Lisant un jour un
+drame romantique devant les sociétaires du Théâtre-Français,--M. ***,
+qui animait singulièrement son débit, approchait du dénoûment, dans
+lequel le personnage principal se brûlait la cervelle.--Arrivé à la
+péripétie finale, l'auteur, pour mieux en faire comprendre l'impression
+dramatique,--tire un pistolet de sa poche et fait feu,--et tombe en se
+roulant aux pieds des sociétaires en s'écriant: «_Adieu! Mélanie, je
+meurs,--vis pour mes enfants!_»
+
+Le comité fut tellement attristé par ce dénoûment, que son vote en prit
+le deuil dans un scrutin tout en boules noires.
+
+ * * * * *
+
+Un rédacteur du _Times_, voyageant dernièrement en Amérique, se trouva
+dans un convoi de chemin de fer où un accident venait de se produire par
+suite de négligence. Mais, aux États-Unis, un accident de ce genre n'est
+jamais un événement. À peine accorde-t-on, aux voyageurs blessés,
+quelques minutes d'arrêt pour rendre le dernier soupir ou retrouver
+leurs membres dispersés.
+
+Le journaliste anglais, gravement contusionné et ayant une épaule
+démise, engageait vivement les victimes à se joindre à lui pour déposer
+une plainte contre la Compagnie.
+
+L'un des voyageurs, comptant les blessés, qui étaient au nombre de sept,
+lui répondit:
+
+--La Compagnie ne reçoit de réclamations que lorsqu'elles sont couvertes
+de dix signatures.--Il nous manque trois voix!
+
+ * * * * *
+
+Un autre étranger, ignorant également les habitudes du pays, se
+présentait un jour à un bureau de police, à la suite d'un accident de
+railway, et voulait déposer une plainte à propos de son bras cassé.
+
+--Il y a trois jours, répondit le préposé aux malheurs, nous avions
+trente morts ici, et personne ne s'est plaint.
+
+ * * * * *
+
+La Compagnie concessionnaire d'une des grandes lignes américaines,
+jalouse d'assurer la sécurité aux voyageurs, vient, dit-on, de prendre
+la décision suivante:
+
+«À l'avenir chacun des trains contiendra un wagon-chapelle, où plusieurs
+ministres du culte se tiendront à la disposition des personnes qui, par
+suite d'accidents, se trouveraient en danger de mort.--Un supplément de
+quelques dollars donnera le droit aux secours de la religion.
+
+»Deux hommes de loi feront également partie de chaque convoi, et
+pourront, s'il y a lieu, recevoir les dispositions testamentaires des
+voyageurs qui parcourent les chemins de fer du Nouveau-Monde,--avec
+embranchement sur l'autre.»
+
+ * * * * *
+
+À l'époque où il n'était ni millionnaire, ni commandeur d'ordres
+étrangers, mais simplement un homme de beaucoup d'esprit, ***, qui a
+toujours eu le goût de la représentation, invitait souvent des amis à
+dîner chez lui. On était, au reste, fastueusement servi dans de la
+vaisselle de Chine. Mais il arrivait souvent qu'il n'y avait guère que
+des Chinois dans des assiettes.
+
+Un jour, ***, ayant à sa table cinq personnes convoquées pour manger du
+gibier qu'un ami lui avait expédié, s'aperçoit que les trois grives qui
+ont été annoncées comme plat de résistance, paraissent inquiéter ses
+convives,--qui n'avaient pas eu le soin de mettre leur appétit au
+vestiaire.--L'un d'eux se hasarde même à faire observer que l'on
+pourrait bien manquer de quelque chose.--*** jette un coup d'oeil sur la
+table et disparaît pour revenir bientôt, tenant à la main un flacon de
+poivre de Cayenne, dont il saupoudre abondamment l'unique plat du repas.
+
+--Tu avais raison, dit-il à son ami,--ça manquait de poivre rouge.
+
+ * * * * *
+
+Un monsieur, passant dans la rue, est abordé par un homme qui lui
+demande l'aumône. Il a de la famille et n'a pas mangé depuis la
+veille.--Le monsieur le mène chez un boulanger, achète un pain de huit
+livres et veut le lui mettre sous le bras.
+
+--Allons donc, fit le mendiant en repoussant l'offrande, on me prendrait
+pour un maçon!
+
+ * * * * *
+
+Un rapin, qui redoublait sa Bohême,--devait, depuis sept ou huit ans,
+150 fr. à un tailleur.--Dernièrement, le débiteur se présente chez son
+créancier et le trouve plus que jamais disposé à conserver le _statu
+quo_ dans leur situation financière.
+
+--Monsieur, dit le tailleur en tirant de sa poche un état de statistique
+qu'il mit sous les yeux de son client,--j'ai fait un calcul, depuis que
+j'ai l'honneur d'être en relation avec vous, rien qu'en montant vos
+escaliers, j'ai gravi la valeur de la plus haute montagne des
+Cordillières, superposée sur la Jung-Frau, avec le mont Blanc pour
+base.--Horizontalement, rien que pour venir de chez moi chez vous, j'ai
+fait l'équivalent de deux voyages du passage des Panoramas à la
+troisième cataracte.
+
+--Monsieur, interrompit le rapin,--rien que ce beau travail de
+statistique vaut l'argent que je vous dois, et je n'ai jamais senti plus
+vivement qu'aujourd'hui le regret de ne pouvoir...
+
+--Ce n'est pas tout, reprit le tailleur.... J'ai fait un autre calcul.
+Si vous m'aviez donné seulement un sou chaque fois que je suis venu, à
+l'heure qu'il est....
+
+--Je ne vous devrais plus rien....
+
+--À l'heure qu'il est, c'est moi qui vous devrais dix-huit cents francs.
+
+--Eh bien, comme c'est heureux que je ne vous aie point payé,
+interrompit le rapin. Si vous étiez mon débiteur aujourd'hui, je serais
+obligé, par mon état de gêne, de vous traiter avec la plus grande
+rigueur.
+
+ * * * * *
+
+Un de nos amis se trouvait pas hasard à dîner chez un monsieur dont
+l'état de sganarellisme n'est un mystère pour personne,--pas même pour
+lui. Au dessert, on se mit à dire un peu de mal du prochain et de la
+prochaine. Notre ami, invité à faire sa partie, raconta une mésaventure
+conjugale d'un avoué de Paris, que l'on surnommait au Palais le _dix
+cors_ de la basoche. Ce solo de médisance, varié avec une verve qui
+sentait l'étude des vieux maîtres Gaulois, obtint un grand succès. Il
+n'y eut que le maître de la maison qui l'accueillit avec une
+indifférence voisine de la contrariété.
+
+--Aurais-je déplu à notre amphitryon? demanda notre ami à un de ses
+voisins.
+
+--Vous avez, lui répondit celui-ci, oublié le proverbe,--il ne faut pas
+parler de corde dans la maison d'un... pendu.
+
+ * * * * *
+
+Voici un mot de M. Meyerbeer qui exprime tout le naïf orgueil du génie:
+
+À l'une des répétitions de _l'Étoile du Nord_, l'illustre maître aperçut
+un pompier de service qui donnait de bruyants témoignages de son
+admiration. La répétition achevée, M. Meyerbeer s'approche du pompier
+sympathique.
+
+--Eh bien! mon ami, il paraît que ce petit ouvrage vous amuse?
+
+--_Amuse_, n'est pas le mot, répliqua le pompier; la pièce est assez....
+
+--Parlez plus bas, interrompit M. Meyerbeer, en apercevant M. Scribe qui
+rôdait autour d'eux.
+
+--Mais la musique! reprit le pompier en baissant la voix,--oh! la
+musique!...
+
+--Vous pouvez parler plus haut, dit M. Meyerbeer... Eh bien! la musique?
+
+--Oh! continua le pompier en portant la main à son casque, comme pour
+faire le salut militaire,--la musique,--_chouetto, suiffard_.
+
+M. Meyerbeer, ému par ces formule d'admiration trop négligées par les
+critiques du grand format, serra la main de son admirateur et lui dit
+tout bas à l'oreille:
+
+--Eh bien! mon ami, puisque vous êtes content, je puis, si vous le
+désirez, vous rendre un petit service,--je vous ferai remettre de garde
+demain.
+
+ * * * * *
+
+On parlait l'autre jour, devant la charmante madame C..., du danger que
+l'on court à rencontrer M., qui passe pour avoir le _mauvais oeil_.
+
+--Pour moi, disait un superstitieux, lorsque je me trouve en face de
+lui, je ne manque jamais de lui montrer des cornes.
+
+--Oh! mon Dieu! s'écria madame C..., je l'ai rencontré dernièrement avec
+mon mari, et je n'ai pas songé à prendre cette précaution.
+
+--Puisque tu étais avec ton mari, lui dit tout bas une de ses amies,
+c'était inutile.
+
+ * * * * *
+
+Le docteur A..., allant faire une visite à l'une de ses clientes
+surprit la fille de celle-ci, une enfant de quinze ans, tellement
+absorbée dans une lecture, qu'elle ne s'apercevait pas même de sa
+présence.
+
+--Que lisez-vous donc là de si intéressant? demanda le docteur.
+
+--C'est un livre qu'on a défendu de lire à maman, répondit l'ingénue.
+
+ * * * * *
+
+_Langage populaire._--Un ouvrier,--ayant eu, après boire, avec un de ses
+camarades, une de ces explications où, les arguments de la rhétorique
+épuisés, on a recours à ceux de la nature,--rentrait dans son
+ménage,--la figure contusionnée.
+
+--Que t'est-il donc arrivé? lui demanda sa femme.
+
+--Je suis tombé sur le pavé!
+
+--Dans la rue aux coups de poings,--répliqua la ménagère.
+
+ * * * * *
+
+Un écrivain, dont les romans se trouvent en feuilles chez les éditeurs
+de denrées coloniales, ou dans les cabinets où la lecture n'est qu'un
+accessoire, présentait dernièrement un manuscrit au directeur d'une
+revue parisienne, et comme celui-ci lui demandait quels étaient ses
+titres littéraires,--le romancier lui citait le titre de plusieurs de
+ses ouvrages.
+
+--Vous voyez, monsieur, disait-il, que j'ai déjà fait beaucoup de
+livres.
+
+--Vous voulez dire beaucoup de kilos,--répondit l'autocrate de la
+_Revue_.
+
+ * * * * *
+
+Tout le monde ne peut pas descendre des Montmorency. M.... le prouve. Il
+compte cependant des grands cordons dans sa famille: son père en tirait
+un à l'hôtel du comte de H., où sa mère était cuisinière. Se sentant
+appelé vers d'autres destins, *** renia sa parenté et se jeta dans cette
+société de gentilshommes qui prennent leurs parchemins et leurs habits à
+la _Belle Jardinière_. Rencontrant par hasard le marquis de B..., ***,
+qui brûle de l'impertinent désir d'être présenté dans le véritable
+monde, demandait assez cavalièrement au marquis de lui en ouvrir la
+porte.
+
+--Lorsque je demande un pareil service à M. votre père, répondit
+celui-ci, j'ajoute: s'il vous plaît.
+
+ * * * * *
+
+Se trouvant aux dernières courses, ***, ivre de joie d'avoir gagné une
+poule de cinquante francs, voulait la faire pondre dans le giron de la
+charmante Julie B., et tout en caracolant près de son équipage, il lui
+lançait des oeillades dont les étincelles inquiétaient celle-ci pour ses
+dentelles.
+
+--Quel est donc ce sportman qui semble nous accompagner? demanda la
+jeune femme à un membre du Jockey's-Club qui se trouvait auprès d'elle.
+
+--Ce n'est pas un sportman,--c'est un sportier, ma chère.
+
+ * * * * *
+
+--On me compare toujours à ma soeur, disait la belle Julie B.... Il y a
+pourtant une grande différence entre nous.--Elle a toujours une douzaine
+d'amants, et moi je n'en ai jamais qu'un--je me tiens bien mieux.
+
+--C'est vrai, lui répondit-on; il y a entre vous deux la différence d'un
+coupé de régie à un omnibus.
+
+ * * * * *
+
+Un jeune _faon_ de la coulisse avait promis à sa _biche_ de lui offrir,
+à l'occasion de sa fête,--quelques bonbons sortis des laboratoires de
+Mirès-Pereire-Rotschild-Millaud, etc.--Comme il lui apportait son
+cadeau, marchant à pas de loup pour la surprendre, il aperçut la jolie
+créature qui, accroupie dans un coin de son boudoir, effeuillait
+mélancoliquement une marguerite,--et murmurait, en enlevant délicatement
+chacun des pétales de l'oracle amoureux:--_Il m'aime_, Orléans;--_un
+peu_, Centre;--_beaucoup_, Nord;--_passionnément_, Autrichiens;--_pas du
+tout_, Midi.
+
+ * * * * *
+
+M*** possède une singulière spécialité de _jettatore_. Au dire de ses
+amis, il est de mauvais augure de le rencontrer quand on va à un
+rendez-vous de bonne fortune. Ou l'on ne trouve pas la personne qu'on
+espérait y voir, ou si on la trouve, il survient toujours quelques-uns
+de ces fâcheux accidents qui faisaient s'écrier à un héros de
+Lafontaine:
+
+»Au diable soit le noueur d'aiguillettes!»
+
+Si bizarre que le fait paraisse, il est affirmé par vingt personnes qui
+ont été victimes de cette pernicieuse influence.--M. *** est en outre
+l'époux d'une très-jolie dame, qui a fait de son contrat de mariage une
+broderie anglaise, à force de l'historier de coups de canif dont elle
+assure que son mari a fourni le manche.
+
+Madame *** avait, la semaine dernière, accordé quelque espérance et un
+rendez-vous à une jeune premier qui a eu de beaux succès de galanterie
+dans le demi-monde et même dans le monde et demi, si l'on en croit
+quelques indiscrétions.--Beau, bien fait, traînant tous les coeurs après
+lui, ce Don Juan de coulisses sourit, dit-on, de pitié quand on raconte
+devant lui la douzième occupation d'Hercule. Il arrive au rendez-vous,
+exact comme un billet de l'échéance, ou comme les compliments d'un ami,
+le lendemain d'un _four_.--On s'attache au soin d'un souper où toutes
+les primeurs de la gourmandise ont apporté leur échantillon.--Mais au
+moment d'entamer le dessert, spécialement composé de fruit défendu, le
+jeune premier se trouve subitement atteint d'une indisposition qu'il
+chercher à excuser, en prétextant tour à tour le chaud, le froid,
+l'émotion ou l'abus de fromage glacé.
+
+Mais madame *** s'étant levée lui dit en souriant, après avoir remis son
+châle et son chapeau:
+
+--Soyez franc... vous avez rencontré mon mari.
+
+ * * * * *
+
+SOUVENIRS DU CORSAIRE-SATAN.--On sait que Le-Poitevin-Saint-Alme
+appelait les jeunes rédacteurs du _Corsaire_ ses _petits crétins_. En
+1846, à l'époque où la feuille satirique atteignait à son plus haut
+degré de prospérité, quatre ou cinq des principaux crétins, s'imaginant
+que leur collaboration n'était pas étrangère au succès du journal,
+demandèrent que le prix de la rédaction fût porté de six centimes à deux
+sous la ligne. En cas de refus, ils déclaraient que leur intention était
+de prendre du service à la _Revue des Deux Mondes_.
+
+Le tonnerre tombant dans la tabatière de Virmaître,
+administrateur-caissier, lui aurait causé moins d'épouvante que ne lui
+en causa l'outrecuidante prétention de ces jeunes manoeuvres de
+lettres.--Il s'empressa de leur signer leur passe-port pour une autre
+patrie.
+
+ * * * * *
+
+Comme il fallait cependant remplacer les déserteurs, on fit appel à des
+volontaires pris dans la catégorie des gens dits du monde, et des
+nouvellistes amateurs. Ce fut alors qu'on vit paraître, dans le
+_Corsaire_, des nouvelles à la main qui avaient charmé la famille de Noé
+pendant sa navigation diluvienne, et qui plus tard avaient fait les
+délices des grognards d'Agamemnon au bivouac de Troie.
+
+Les gens soi-disant bien informés envoyaient des nouveautés de ce genre:
+
+ * * * * *
+
+«Pendant la campagne d'Egypte, le général Bonaparte, montrant les
+pyramides à ses troupes, leur adressa ces paroles mémorables: «Soldats!
+du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent!»
+
+ * * * * *
+
+«Un plaisant, rencontrant dans la campagne un médecin qui allait faire
+ses visites en chassant, lui demanda spirituellement s'il avait besoin
+d'un fusil pour ses malades.»
+
+ * * * * *
+
+Ce genre de nouvelles à la main ne tarda pas à attirer aux propriétaires
+du _Corsaire_ quelques lettres, dans lesquelles on leur demandait un
+désabonnement de faveur. Virmaître, obligé de convenir que les petits
+crétins du père Saint-Aime avaient un peu plus d'imagination que les
+autres, se montra disposé à leur faire quelques concessions. Une
+combinaison fournie par le hasard lui permit de se montrer généreux sans
+porter atteinte aux traditions de l'économie.
+
+ * * * * *
+
+À cette époque, Williams Rogers, qui avait des relations avec le
+journal, où il faisait imprimer des réclames, avait eu l'idée de
+composer un poëme didactique intitulé: _Les Osanores ou la Prothèse
+dentaire_. Avant de le publier, il apporta son poëme à Saint-Alme, avec
+lequel il était lié, et lui demanda quelques conseils.--Saint-Alme lui
+conseilla d'abord de mettre sa poésie en pension dans une maison
+d'orthopédie. Il n'y avait pas, en effet, un vers qui ne fût bossu,
+boiteux, bancal ou pied-bot. Si M. Bovary avait vécu à cette époque, le
+poëme des _Osanores_ aurait pu lui fournir une magnifique clientèle. Sur
+la proposition de Saint-Aime, Williams Rogers consentit à faire corriger
+son manuscrit, et à payer les corrections cinquante centimes le vers.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain de cette convention, une estafette se transportait au café
+Momus, où les révoltés avaient établi leur camp.--On leur proposait de
+transiger. Après une allocution paternelle, l'éloquent Virmaître leur
+fit comprendre que leur demande en augmentation de salaire n'était pas
+en rapport avec les bénéfices actuels du journal, mais qu'on en prenait
+note pour l'avenir.--Il s'engagea même, sur l'honneur, à donner les dix
+centimes la ligne réclamés, le jour où le _Corsaire_ aurait cent mille
+abonnés:
+
+--Mais en attendant? dit l'un des conjurés.
+
+--En attendant, reprit Virmaître, comme nous comprenons qu'il faut que
+jeunesse s'amuse, nous avons décidé qu'un encouragement vous serait
+accordé.--Saint-Alme, vous avez la parole.
+
+Saint-Alme, montrant aux jeunes crétins, qui étaient tous plus ou moins
+rimailleurs, le manuscrit des _Osanores_, leur expliqua sous quelle
+forme l'encouragement en question leur serait accordé. La rédaction du
+journal restait maintenue à son ancien chiffre; mais chacun des
+rédacteurs privilégiés recevrait comme prime une certaine quantité de
+poésie osanorienne à remettre sur pied, moyennant une gratification de
+50 cent. le vers.
+
+Le tarif des encouragements était ainsi gradué:
+
+Un feuilleton intéressant donnerait droit à une prime de 40 vers;
+
+Une nouvelle à la main bien renseignée, 20 vers;
+
+Un article susceptible d'amener un changement de ministère, 25 vers;
+
+Un article susceptible d'amener une demande en réparation, 30 vers;
+
+(Le journal, dans cette circonstance, s'engageait à fournir les témoins
+et le fiacre.)
+
+Une critique sanglante était rétribuée 15 vers;
+
+Le trait piquant, 5 vers;
+
+La simple boutade, 2 vers;
+
+Ces conditions ayant été acceptées, les révoltés amenèrent leur
+pavillon, et la réconciliation fut signée dans les flots d'une canette,
+que Saint-Alme fit monter à ses frais,--mais pas _assez fraîche_,
+interrompit Banville, qui reçut immédiatement l'encouragement réservé au
+trait piquant.
+
+Le soir même, le café Momus fut illuminé en vers osanores.
+
+ * * * * *
+
+Un ancien député des chambres de Louis-Philippe, ami du père
+Saint-Alme, lui disait un jour en faisant allusion à quelques anecdotes
+un peu vives publiées par le _Corsaire_:
+
+--Mon cher ami, votre journal est bien amusant, malheureusement on ne
+peut pas le laisser lire à ses filles.
+
+--Mais, répondit Saint-Alme, si les filles pouvaient le lire, les pères
+ne s'y abonneraient pas.
+
+ * * * * *
+
+Cependant, à la suite de quelque avis officieux du Parquet, le père
+Saint-Alme invita ses jeunes crétins à modérer un peu leur verve
+gauloise:
+
+--Songez que vous êtes lus par l'élite de la société, et soyez
+convenables, petits drôles.
+
+L'utopie de cet excellent homme était de croire que la lecture du
+_Corsaire_ faisait l'unique préoccupation des têtes couronnées. On
+assurait même qu'il se relevait la nuit pour correspondre avec le roi de
+Prusse. L'avertissement du père Saint-Alme frappait particulièrement un
+jeune homme appelé C... B..., qui employait sa belle jeunesse à écrire,
+sur du papier à tête de lettre de son ministère, des nouvelles à la main
+du genre dangereux.... C... B... avait inventé un moyen assez ingénieux
+pour s'assurer que ses anecdotes restaient dans les limites de la
+prudence. Avant de les apporter au journal, il lisait ses nouvelles à
+la main à une jeune ingénue qu'il rencontrait quelquefois chez lui. Si
+la jeune fille rougissait, cela signifiait que l'anecdote était
+scabreuse, et B... la déchirait pour en commencer une autre.
+
+ * * * * *
+
+Malheureusement, B... ayant eu l'imprudence de confier son procédé à
+quelques-uns de ses collaborateurs, il s'en trouva dans le nombre qui
+profitèrent d'un petit voyage--du _Numa_ du _Corsaire_, pour aller
+pendant son absence consulter sa jeune Egérie qui tenait audience sous
+les bosquets de la Closerie des Lilas. Revenu de la campagne, avec une
+série de nouvelles à la main, dans le nombre desquels il s'en trouvait
+quelques-unes qui l'inquiétaient instinctivement, B... leur fait subir
+la censure ordinaire. Aucune rougeur alarmante n'étant venue couvrir le
+visage de l'ingénue, B. porte son butin au journal, avec la conviction
+certaine que le recueil de ses anecdotes pourrait un jour faire
+concurrence à la _Morale en action_.
+
+--Comment, monsieur, s'écrie Saint-Alme,--c'est vous qui m'apportez des
+choses semblables.--Mais voilà de la copie que M. le procureur du roi
+vous payera, sans marchander,--un mois de prison la ligne;--vous n'avez
+donc pas consulté votre instrument?
+
+--Pardon, interrompit B. avec étonnement. _Elle_ n'a pas rougi.
+
+--Eh bien, monsieur, reprit gravement Saint-Alme en se
+découvrant,--voyez les cheveux blancs d'un homme qui n'est pas né
+d'hier,--ils rougissent, eux!
+
+B. n'a jamais su qui est-ce qui lui avait dérangé son instrument.
+
+ * * * * *
+
+Un jour, dans un dîner de jour de l'an, offert par les propriétaires du
+_Corsaire_ à leurs rédacteurs,--Virmaître, qui avait eu le dessert
+très-aimable, leur demanda ce qu'il pourrait bien faire pour leur être
+agréable pendant l'année qui allait commencer.--Tous les rédacteurs
+s'étaient consultés entre eux. Privat, qui s'était constitué le député
+de leur désir,--vint dire à Virmaître:--Nous demandons qu'il y ait au
+bureau du journal,--une sonnette de nuit pour les avances.--Comme
+Virmaître avait consenti, un des riches actionnaires du _Corsaire_ lui
+demanda tout bas, si ce n'était pas inaugurer là un système
+dangereux.--Laissez donc, répondit-il,--dans deux jours la sonnette sera
+cassée.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+UN RÉVEILLON À LA MAISON-D'OR.
+
+
+La veille de Noël, vingt-cinq couverts étaient dressés dans le grand
+salon de la _Maison-d'Or_. Une nuée de marmitons, dirigés par un chef
+que le maître de ce célèbre établissement vient tout récemment
+d'arracher avec des tenailles d'or de la _bouche_ d'un grand souverain
+du Nord, activaient les fourneaux d'une cuisine où s'élaboraient des
+mets dont la fumée allait donner là-haut des tentations terrestres à
+tous les bienheureux condamnés au miroton sempiternel de la béatitude.
+Comme deux heures sonnaient, vingt-quatre coupés de maître vinrent l'un
+après l'autre abaisser leurs marchepied devant l'escalier de la rue
+Laffitte.
+
+Du premier coupé descendit un monsieur âgé, portant sous le bras un
+grand portefeuille. Il était accompagné d'un jeune homme qui ne portait
+rien.
+
+De chacune des vingt-trois autres voitures descendirent successivement
+vingt-trois dames en grand costume de gala.
+
+Ces vingt-trois dames, qui, pour la plupart, sont toutes demoiselles,
+appartenaient à l'aristocratie galante. C'étaient des dames du monde...
+de Gavarni.
+
+Quelques-unes de ces dames, qui ajoutent aux revenus du boudoir les
+appointements du théâtre, étaient fort jolies; il y en avait même deux
+ou trois qui étaient véritablement aussi jeunes que leur acte de
+naissance.--On n'en voyait qu'une seule qui fût grêlée; mais il est vrai
+d'ajouter qu'elle l'était pour plusieurs.
+
+À deux heures et demie tout le monde prit place pour le banquet.
+
+Celui qui le présidait était le marquis de L..., assisté de maître G...,
+son notaire.
+
+En reconnaissant leur amphitryon, les vingt-trois dames convoquées à
+cette réunion, par invitation anonyme, poussèrent un grand cri
+d'étonnement, et au même instant vingt-trois interrogations tombèrent
+dans le potage du marquis.
+
+Il demanda une autre assiette,--déplia gravement sa serviette, et
+répondit aux interrogations:
+
+--Mangeons d'abord un peu, ensuite nous causerons beaucoup.
+
+Quand le premier service fut achevé, l'impatiente curiosité des dames ne
+pouvant se prolonger au delà, le marquis de L... se leva et prit la
+parole en ces termes:
+
+Mesdames, je comprends parfaitement la surprise que vous témoignez en me
+retrouvant au milieu de vous, ou en vous retrouvant au milieu de moi,
+comme il vous plaira. J'en suis moi-même encore plus étonné que vous ne
+paraissez l'être. Il y a un an, à pareil jour et à pareille heure,
+autour de cette même table, j'ai eu l'honneur de vous tirer ma révérence
+et de solder devant vous l'addition de mon dernier souper de garçon, qui
+se montait, si vous voulez bien vous le rappeler, à un chiffre devant
+lequel un teneur de livres aurait certainement retiré son chapeau. Cette
+carte payée, je sortis de table parfaitement ruiné; il ne me restait
+même pas de quoi prendre un fiacre. L'une de vous eut l'obligeance de
+m'offrir une place dans le coupé que j'avais eu le plaisir de lui faire
+accepter un mois auparavant, et malgré mon désastre évident, il ne lui
+vint pas à l'idée de me faire monter derrière, comme cela eût pourtant
+été si naturel dans la circonstance. Au lieu de me reconduire chez moi,
+elle poussa même la désintéressement jusqu'à me proposer de me
+reconduire chez elle.--Je dus cependant refuser, car en amour, aussi
+bien qu'au théâtre, je n'ai jamais aimé les billets de faveur, ayant
+fait la remarque qu'ils coûtaient en définitive plus cher qu'au bureau,
+et qu'on était toujours mal placé.--Depuis ce jour-là, mesdames, nous ne
+nous sommes guère vus qu'à travers le nuage de poussière que soulevaient
+vos attelages dans l'avenue des Champs-Élysées, où j'allais me promener
+le dimanche en fumant des cigares de dix centimes.--Vous m'avez cru
+mort, sans doute. Je vivais cependant si toutefois c'est vivre que vivre
+sans vous.
+
+Un murmure approbateur accueillit ce madrigal.
+
+Le marquis reprit:
+
+--Ce que j'ai fait depuis un an, je vous le donne à deviner.
+
+--Un héritage sans doute, exclama mademoiselle P..., un oncle
+d'Amérique...
+
+--En effet, le seul oncle d'Amérique qui reste aux gens ruinés, le
+hasard... est venu à mon aide... J'ai gagné à la Bourse cent mille
+francs.
+
+--Silence, dit le marquis en frappant sur la table pour apaiser la
+rumeur soulevée par ce chiffre... un million... et d'assez jolies
+fractions comme vous voyez... Me retrouvant du blé à moudre, je suis
+revenu au moulins.--Maintenant, mesdames, voici de quoi il s'agit entre
+nous.--Je vais me marier... dans un délai très-prochain... qui ne doit
+pas excéder un mois... plus tôt même, il ne dépend que de moi de
+rapprocher l'époque... Tout à l'heure il ne dépendra que de vous!
+
+--Comment?... comment?... comment?
+
+--Vous allez le savoir... J'entre en ménage avec un million; ma femme,
+avec deux.
+
+--Ça fera trois, dit l'une des convives.
+
+--Parfaitement;--quant aux cent mille francs qui restent, je veux les
+manger...
+
+--Dans nos assiettes?
+
+--Oui; mais je n'ai pas le temps de rester longtemps à table, et c'est à
+ce propos que nous avons à causer.--voilà le lingot, dit le marquis en
+jetant un portefeuille sur la table;--combien vous faut-il de temps pour
+le fondre?
+
+--Dame, ce sera selon la température, dit l'une des dames.
+
+--Écoutez-moi, reprit le marquis,--je n'ai pas de temps à perdre--et
+cependant je ne peux pas vous inviter toutes à mordre à la fois au
+gâteau,--ce serait trop vite fait.--Voici ce que je propose:--Vous
+connaissez respectivement vos forces et votre puissance d'absorption
+aurifère.--Nous allons, si vous le permettez, employer les moyens dont
+se servent les administrations pour les adjudications publiques... Vous
+allez soumissionner,--celle de vous qui me demandera le moins de temps
+pour faire le vide... dans ce portefeuille que voici plein... celle-là
+aura la préférence. Seulement, je dois vous donner connaissance du
+cahier des charges... Il sera absolument interdit de distraire des
+sommes pour les convertir en rentes ou en actions industrielles; la
+philanthropie est également défendue; je ne veux plus être exposé à
+m'asseoir sur des orphelins en entrant dans un boudoir;--toute dépense
+affectée à une chose utile et durable est également interdite, comme
+aussi les renouvellements de mobiliers, d'équipages ou d'écuries. Je
+veux que mes cent mille francs soient mangés à peu près dans le sens
+littéral du mot.--La somme épuisée, je veux que la personne qui sera
+restée adjudicataire ne conserve que le portefeuille qui l'aura
+contenue.--On va allumer les bougies, et mon notaire, ici présent,
+présidera à l'adjudication;--on soumissionnera au rabais... en partant
+d'un mois au plus.--On pourra opérer par rabais de jours, d'heures et
+même de fractions d'heures.--Voici du papier, des enveloppes, des plumes
+et de la cire, car les soumissions devront être cachetées.--Me G...
+en fera le dépouillement, et poursuivra l'opération selon les usages
+ordinaires. Pendant ce temps-là, je vais aller faire un tour chez mon
+beau-père, qui donne aussi un réveillon, et saluer ma prétendue.--Je
+reviendrai dans une heure. Si l'adjudication est terminée avant mon
+retour,--la personne qui sera restée adjudicataire ira m'attendre chez
+moi, où des ordres sont donnés pour la recevoir.--Toutes les conditions
+du marché se trouvent autographiées dans un cahier dont vous pourrez
+prendre connaissance.--À tout à l'heure.
+
+Et le marquis se retira.
+
+Avant de rédiger leur soumission, les vingt-trois dames s'isolèrent dans
+le salon et firent leurs calculs.
+
+Au bout de cinq minutes, toutes les soumissions, cachetées selon la
+formule, étaient déposées entre les mains du notaire.
+
+Il en commença le dépouillement au milieu d'un silence si profond, que
+l'on aurait pu entendre mademoiselle Ar... dire du bien d'une de ses
+camarades.
+
+Ce travail préparatoire achevé, le notaire alluma les bougies et annonça
+qu'on allait commencer les rabais.
+
+Lorsque Me G..., le notaire du marquis de L..., eut donné lecture des
+soumissions déposées entre ses mains par les vingt-trois dames,
+plusieurs d'entre elles, effrayées par les rabais considérables contenus
+dans les premières soumissions, se retirèrent volontairement, et il ne
+resta véritablement qu'une douzaine de concurrentes sérieuses. Parmi
+celles-là se montraient comme devant être plus acharnées à la lutte:
+
+1° La marquise de ***, cette belle Espagnole connue de tout Paris pour
+son magnifique attelage à la Daumont, et dont la bibliothèque renferme,
+entre autres curiosités, un exemplaire des oeuvres de Malthus, relié en
+peau humaine;
+
+2° Madame de N..., qui possède un hôtel dont chaque pierre porte la
+signature de celui qui l'a fournie et posée;
+
+3° Mademoiselle R..., dont la beauté a fait depuis quinze ans la fortune
+de deux marchands de produits chimiques, et qui prépare les jeune gens
+au baccalauréat _ès-gaie science_;
+
+4° Mademoiselle P..., ravissante créature, qui disait dernièrement
+elle-même, à propos de son inconstance proverbiale: Que voulez-vous; «ce
+n'est pas ma faute,--mais mon coeur _fuit_.»
+
+5° Madame ***, qui, le soir même où une artiste doit débuter à son
+théâtre, dans son emploi, achète un grand nombre de places à la location
+et les distribue à tous les gens enrhumés de sa connaissance, dans la
+douce espérance que leur toux opiniâtre troublera le spectacle et pourra
+nuire au succès de l'ouvrage dans lequel doit paraître sa rivale;
+
+6° Les deux soeurs C..., qu'on a surnommées le duo de l'ail et du
+patchouli;
+
+7° Mademoiselle B..., jeune dernière d'un de nos premiers théâtres, qui
+a deux mères, une pour la ville et une pour la campagne;
+
+8° Mademoiselle D..., que l'on a baptisée le _petit manteau bleu des
+coulisses_, à cause de sa philanthropie;
+
+9° Enfin, mademoiselle C..., de laquelle autant dire qu'il n'y a plus
+rien à en dire.
+
+Après que la première bougie fut consommée, il ne restait plus que
+quatre concurrentes, madame de N..., mademoiselle B..., mademoiselle
+C... et mademoiselle R....
+
+--Si tu renonces à soumissionner, dit cette dernière à mademoiselle
+B..., je te donne mon Américain.
+
+--Si tu te retires, répliqua l'autre, je te laisse mon américaine.
+
+La seconde bougie fut allumée, et la voix du notaire se fit entendre.
+
+--La dernière soumission du temps demandé pour dépenser les cent mille
+francs du marquis est descendue à quinze jours.... C'est mademoiselle
+B... qui a fixé ce chiffre;--offre-t-on moins? demanda Me G...
+
+--Quatorze jours, douze heures, dit madame de N...
+
+--Quatorze jours, fit mademoiselle B...
+
+--Treize jours, douze heures, fit mademoiselle R...
+
+--Treize jours, exclama mademoiselle C...
+
+--Si tu te retires, dit mademoiselle B... à mademoiselle C..., je me
+brouille pour trois mois et demi avec Alfred, et je l'envoie lui-même te
+porter mon grand _boiteux_ indien.
+
+--Non.
+
+--Douze jours dix-huit heures, s'écria mademoiselle B....
+
+--Onze jours... cinquante, s'écria mademoiselle C... Hum! fit-elle en se
+reprenant, je me croyais aux _commissaires_, j'ai voulu dire douze
+heures.
+
+Mademoiselle R..., qui faisait des calculs sur son agenda, leva la main.
+
+--Dix jours, dit-elle.
+
+Mademoiselle C... prit à son tour son agenda, fit aussi des calculs.
+
+--Neuf jours cinquante-cinq.... Allons bon! je me crois encore aux
+_commissaires_... Maître G..., c'est onze heures que j'ai voulu dire.
+
+Sur cette dernière soumission, la deuxième bougie s'éteignit.
+
+Comme on rallumait la troisième, il ne restait plus que deux
+concurrentes, madame de N... et mademoiselle R... s'étant retirées,
+convaincues qu'elles ne se trouvaient plus assez fortes pour dépenser
+inutilement _cent_ mille francs en huit jours.
+
+La lutte, continuée avec opiniâtreté entre madame B... et mademoiselle
+C..., ne fut pas de longue durée; la bougie s'éteignit en même temps que
+mademoiselle C... venait d'abaisser sa soumission à cinq jours sept
+heures cinquante minutes.
+
+Mais, comme elle s'enorgueillissait de son triomphe, le marquis de L...
+rentrait dans le salon,--il paraissait un peu ému.
+
+--Pardonnez-moi, mesdames, de vous avoir dérangées, leur dit-il, mais la
+raison qui m'avait fait vous réunir n'existe plus...
+
+--_Comment?--comment?--comment?_
+
+--Mon Dieu, oui,--tout à l'heure, chez mon beau-père,--j'ai eu
+l'imprudence de me mettre à la table de jeu,--on faisait le
+lansquenet,--il y a eu une série de _mains_, et je n'avais pas encore eu
+le temps de m'asseoir, que j'avais perdu les cent mille francs dont
+j'étais embarrassé.--La mauvaise chance a fait dans une demi-heure ce
+que la plus habile d'entre vous n'aurait pas fait sans doute en quinze
+jours...
+
+--Quinze jours! dit le notaire en montrant le procès-verbal de
+l'adjudication; mais mademoiselle C..., restée dernière adjudicataire,
+ne demandait que cinq jours et quelques fractions.
+
+--Comment diable auriez-vous fait? demanda le marquis
+très-étonné;--trouver l'emploi de vingt mille francs par jour sans
+dépenser un sou utilement,--cela me semble difficile.
+
+--Monsieur le marquis, répondit cette prodigue personne, je n'ai demandé
+que six mois pour réduire le Pérou à la mendicité.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+LES INTRIGUÉS ET LES INTRIGANTS, MOULAGES SUR NATURE, AU BAL DE L'OPÉRA.
+
+
+UN DOMINO GRIS _à un habit noir-idem_.--Je te connais.
+
+L'HABIT NOIR.--Tu me connais... Au fait, tu n'es pas la seule.
+
+LE DOMINO.--Qu'est-ce que tu as fait de Victorine?
+
+L'HABIT NOIR.--Tiens, tu connais aussi Victorine. Après ça, tu n'es pas
+la seule.
+
+LE DOMINO.--Veux-tu me donner le bras pour faire un tour?
+
+L'HABIT NOIR.--Oui,--mais nous n'irons pas du côté du buffet.
+
+LE DOMINO.--Tu n'auras donc jamais le sou!
+
+L'HABIT NOIR.--Tu auras donc toujours soif!
+
+ * * * * *
+
+UN MONSIEUR _entre deux eaux-de-vie,--rouge comme un coq et crotté comme
+la rue Saint-Denis, arrêtant un petit domino vert qui frétille comme une
+couleuvre_.--Titine, je t'avais défendu de mettre les pieds au bal. Mon
+cousin m'a dit que c'était un antre de perdition.
+
+LE DOMINO.--Passe donc ton chemin, imbécile; est-ce que je te connais?
+
+LE MONSIEUR.--Elle est forte, celle-là!--Voilà donc pourquoi tu étais si
+pressée d'avoir des bottines neuves,--que je me prive depuis longtemps
+de mon petit verre pour te les acheter,--même que tu les trouvais trop
+grandes dans le principe.--Aurais-tu déjà oublié les tiens, Titine?
+
+Le domino disparaît sans que le monsieur ait su comment, et au lieu de
+_Titine_, il se trouve en face d'un gamin entré par contrebande dans le
+foyer,
+
+LE MONSIEUR, _criant_.--Titine!
+
+LE GAMIN.--Vous faut-il un décrotteur, là, monsieur. Faites-vous cirer!
+
+ * * * * *
+
+Dans la loge de mademoiselle X...--Une dizaine de gilets blancs
+applaudissant en choeur la _coda_ d'une plaisanterie de cette spirituelle
+personne:
+
+--Oh! oh! oh!--ah! ah! ah!--Charmant!--Divin!--Étourdissant!
+
+Entre un onzième gilet.
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc à rire comme ça?--On dirait d'une
+maisonnée de fous.
+
+--C'est mademoiselle qui vient de dire un mot. Oh! oh!
+
+REPRISE DU CHOEUR.--Ah! ah! ah! charmant! divin! étourdissant!
+
+LE ONZIÈME GILET, _s'inclinant devant mademoiselle X..., en lui offrant
+un sac de bonbons_.--Est-ce que ce serait montrer trop d'exigence que de
+demander une seconde représentation de cette jolie chose? Je mourrais
+de dépit si j'étais de vos amis le seul à l'ignorer.
+
+--Trop bon! cher... cela ne vaut pas la peine... et puis cela pourrait
+fatiguer ces messieurs.
+
+TOUS LES GILETS, _con furore_.--Ô ciel! allons donc!... Trop heureux!...
+_Bis_!
+
+MADEMOISELLE X...--Eh bien, puisque vous le voulez absolument, je
+recommencerai.--Tout à l'heure, un de ces messieurs m'annonçait le
+prochain mariage de son ami le vicomte de S..., dont la fortune est
+très-obérée, avec mademoiselle de P..., connue pour sa richesse et sa
+maigreur séraphique. En apprenant cette nouvelle, il m'est arrivé de
+dire....
+
+_(Commencement de pâmoison sensible sur toute la ligne des gilets
+blancs.)_
+
+MADEMOISELLE X..., _continuant_.--Il m'est arrivé de dire: Ce mariage
+est pour le vicomte de S... une véritable _planche de salut_.
+
+REPRISE DU CHOEUR, _crescendo_.--Ah! ah! ah!--Grand Dieu! quel esprit! Ce
+n'est pas une femme! c'est un démon!
+
+Entre un douzième gilet blanc.
+
+--Mon Dieu, messieurs, on n'entend que vous dans toute la salle.--Je
+suis sûr que c'est mademoiselle qui dit des merveilles.
+
+--Positivement... Si vous étiez arrivé un moment plus tôt, vous auriez
+entendu un de ces mots...
+
+LES ONZE GILETS, _en sourdine_.--Ah! ah!
+ah!...--Charmant!--Divin!--Étourdissant!
+
+LE DOUZIÈME GILET, _à mademoiselle X..._--Est-ce que ce serait
+véritablement montrer trop d'exigence que de vous redemander... (_avec
+un fin sourire_) vous devez cependant y être habituée...
+
+MADEMOISELLE X...--C'est que je crains de fatiguer ces messieurs.
+
+LES ONZE GILETS.--Ah! ciel!... Allons donc!
+
+MADEMOISELLE X..., _minaudant_.--Eh bien, puisque vous le voulez
+absolument... (_Comme ci-dessus_).
+
+Quand l'histoire est finie, les douze gilets se réunissent dans un choeur
+formidable et reprennent pour la clôture:
+
+--Ah! ah! ah! grand Dieu! quel esprit!--Ce n'est pas une femme!--c'est
+un démon!
+
+LE GARÇON DE BUFFET, _qui a servi les glaces, à part_.
+
+--Mon Dieu! que tous ces gens-là sont bêtes!
+
+ * * * * *
+
+--Mon cher, je t'assure que c'est une femme du monde.
+
+--À quoi reconnais-tu ça?
+
+--Elle a passé deux fois auprès du buffet sans me demander à boire.
+
+ * * * * *
+
+--Oh! mon Dieu oui, monsieur, c'est la première fois que je viens au
+bal; aussi je suis bien troublée; ce bruit, ces lumières...
+
+--Madame est seule?
+
+--Oh! non..., j'ai une de mes amies avec moi; nous sommes venues ici
+malgré nous, bien malgré nous... Nous étions allées au spectacle,
+lorsqu'en rentrant chez nous, nous n'avons plus trouvé notre clef.
+C'était la femme de chambre de l'amie chez qui je demeure qui l'avait
+emportée avec elle au bal de l'Opéra, où mon amie lui avait permis
+d'aller...
+
+--C'est bien contrariant; néanmoins, permettez-moi de bénir le
+hasard... qui m'a permis de vous y rencontrer... (_Ici tous les
+madrigaux d'usage._)
+
+--Mon Dieu, monsieur... ce serait avec le plus grand plaisir... mais...
+je ne suis pas seule. Et tenez, voici précisément mon amie qui vient me
+chercher.
+
+Arrive, en effet, un second domino, auquel celui qui n'avait jamais été
+au bal pousse le coude d'une certaine façon.
+
+--Eh bien, ma chère, as-tu rencontré Justine?
+
+--Mon Dieu non... Dans quel embarras cette fille nous met... Il faut
+absolument retourner à la maison; nous ferons comme nous pourrons pour
+nous faire ouvrir.
+
+--- Mais comment faire pour retourner à la maison? il pleut à verse, et
+nous avons eu l'imprudence de laisser notre bourse chez la personne où
+nous avons été nous costumer... (_S'adressant au monsieur._) Vous serez
+sans doute assez obligeant, monsieur, pour nous prêter l'argent d'une
+voiture et nous donner votre carte; nous vous ferons remettre cette
+petite somme demain matin par la fidèle Justine.
+
+--Mon Dieu, mesdames, que je suis donc désolé.--Mon fidèle Joseph, à
+qui j'ai l'habitude de confier toutes mes clés, n'est pas rentré ce
+soir, de façon que je n'ai pu ouvrir mon secrétaire... Si vous voulez,
+cependant, nous allons faire un tour dans la salle... nous rencontrerons
+peut-être la fidèle Justine avec le fidèle Joseph.
+
+ * * * * *
+
+--Monsieur, je ne suis pas libre...
+
+--Vous êtes mariée?
+
+--Vous l'avez dit.
+
+--N'aurai-je pas le plaisir de vous rencontrer dans le monde?
+
+--J'y vais rarement.
+
+--Mais au théâtre?
+
+--Je n'y vais pas, je suis en deuil.
+
+--On ne peut donc vous voir?
+
+--Très... difficilement... Cependant, si vous étiez discret... Mais,
+non...
+
+--Parlez, ange!
+
+--Eh bien! je vais quelquefois chez une de mes amies... madame
+Camille...
+
+--Camille, tiens!
+
+--Rue des Trois-Frères.
+
+--Tiens! Tiens!...
+
+--À l'entresol...
+
+--Tiens! tiens! tiens!
+
+--S'il n'y avait personne quand vous viendrez, vous trouveriez la clé...
+
+--Sous le paillasson...--Bonjour, Céleste; comment que ça va?
+
+--Vous me connaissez donc?--Ah! que c'est bête de me faire perdre mon
+temps comme ça.
+
+ * * * * *
+
+LE DOMINO, _à son cavalier_.--Monsieur est dans la diplomatie?
+
+LE CAVALIER.--Non, madame.
+
+LE DOMINO.--Dans les bureaux, peut-être!
+
+LE CAVALIER.--Non plus.
+
+LA MARCHANDE DE FLEURS, _arrivant près du couple_.
+
+--Un joli bouquet, monsieur; fleurissez vot'dame.
+
+LE CAVALIER, _repoussant les fleurs_.--Merci.
+
+LE DOMINO, _lâchant le bras du cavalier_.--Monsieur est artiste!!!
+
+ * * * * *
+
+--Joséphine, tu as tort de parler à Stéphanie; c'est une personne dont
+la société est compromettante.
+
+--Ma chère, j'ai des raisons pour la ménager.
+
+--Quelles raisons?
+
+--Elle m'a promis d'échanger, quand elle l'aura épuisée, la liste de ses
+Russes contre celle de nos Américains.
+
+LETTRE TROUVÉE DANS LE CORRIDOR DES PREMIÈRES LOGES.
+
+«VICTOR, je ne me serais jamais attendue à cela de la part d'un jeune
+homme qui paraissait avoir d'aussi bons sentiments.--Le billet du
+tapissier est échu avant-hier, et voilà huit jours que je ne vous ai
+vu!--Vous n'êtes cependant pas malade, car votre blanchisseuse m'a dit
+que vous mettiez vos belles chemises à jabot tous les jours. On ne met
+pas des jabots pour se faire poser des sangsues..., à moins qu'on ne
+soit trop riche.--Est-ce donc là ce que vous me juriez il y a six mois,
+quand j'ai consenti à quitter Médée qui me proposait de faire le
+portrait de la signature de son oncle si je voulais l'aimer à lui tout
+seul! L'ingratitude, ce venimeux poison, vous aurait-il déjà rongé le
+coeur?--C'était bien la peine que je passe les plus belles nuits de mes
+jours à vous broder une bourse pour votre fête, pour que vous exposiez
+votre pauvre amie qui vous a tout sacrifié, comme Marguerite Gauthier, à
+recevoir la visite boueuse des huissiers qui veulent me saisir comme si
+j'étais négociante.--Sans ma portière, qui m'a prêté huit cents francs
+pour donner à M. Caroussat, je serais à la belle étoile; c'est donc là
+où devait me mener tant d'amour! Ah! AUGUSTE, vous êtes bon, vous êtes
+trop jeune pour être entièrement corrompu, et vous ne voudrez pas
+souffrir que ce soient les cheveux blancs d'une pauvre femme, mère de
+quatre enfants, qui fassent honneur à votre signature. Je vous attends
+donc cette nuit au bal de l'Opéra, avec les mille francs en question.--À
+cette condition, je vous pardonne.
+
+»Votre Minette chérie.
+
+»MATHILDE DE FLANDRY.»
+
+ * * * * *
+
+UN VIEUX DOMINO, _graisseux comme la barbe d'un capucin, à une petite
+pierrette très-fraîche_.--Élisa, mon enfant, je vous défends de danser
+avec ce petit jeune homme.
+
+--Mais, ma tante, il est bien gentil pourtant.
+
+--Lui avez-vous demandé l'heure, comme je vous ai dit de le faire aux
+messieurs qui vous parleront?
+
+--Oui, ma tante; mais il n'a pas de montre.
+
+--C'est précisément pourquoi je vous défends de l'écouter.
+
+--C'est dommage, il a des moustaches si gentilles.
+
+LE VIEUX DOMINO, _avec onction_.--Ma petite, les moustaches ne font pas
+le bonheur.
+
+ * * * * *
+
+DE LA MÊME À LA MÊME.--Mais, ma tante, c'est qu'il est bien âgé, ce
+monsieur-là.
+
+--N'empêche, mon enfant. Les hommes, vois-tu, c'est le contraire des
+étoffes: plus ils sont vieux plus ils durent.
+
+ * * * * *
+
+--Tiens, voilà Paul! M'emmènes-tu souper?
+
+PAUL, _frappant sur son gousset_.--Tu sais bien, Célestine, que je n'ai
+plus jamais d'argent après minuit.
+
+--Tiens! moi, c'est le contraire; je n'en ai jamais avant.
+
+ * * * * *
+
+--Anatole, prête-moi un louis.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--C'est pour Mélanie, qui veut mettre une de ses parentes au vestiaire.
+
+ * * * * *
+
+DEUX MESSIEURS _se rencontrant dans le corridor des quatrièmes
+loges._--Tiens, mon gendre!
+
+--Tiens mon beau-père!
+
+--Vous ici, après un an de mariage!... Oh!
+
+--Et vous, après trente ans!... Ah!
+
+Après un quart d'heure de morale réciproque:
+
+LE GENDRE.--Vous dites donc que cette petite Rosine...
+
+LE BEAU-PÈRE.--Ah! mon ami, délicieuse... Des pieds... des mains... des
+yeux... un véritable trésor... Vous disiez donc que cette petite
+Paméla...
+
+LE GENDRE.--Ah! divine... Des yeux... des mains... des pieds...
+
+LE GENDRE, _à part._--Il faut que j'arrache mon gendre des mains de
+cette drôlesse de Paméla... Elle mangerait la dot de ma fille!
+
+LE GENDRE, _à part._--Il faut que je délivre mon beau-père des griffes
+de cette harpie de Rosine... Tout l'héritage de ma femme y passerait!
+
+ * * * * *
+
+--Mon dieu, chère madame, est-ce que votre charmante nièce ne
+m'accordera pas une petite place dans son coeur.
+
+--Tout est comble, mon cher monsieur.
+
+--Rien qu'un petit coin!
+
+--Eh bien, voyons, vous m'étonneriez.--_Je verrai voir_ à vous donner un
+tabouret.
+
+
+
+
+FANTAISIES A PROPOS DE L'HIVER.
+
+
+L'hiver continue à donner un démenti à l'almanach.
+
+Des phénomènes étranges se produisent chaque jour, et jettent la
+perturbation au sein de l'Académie des sciences.
+
+Il y a trois jours, un maraîcher des environs de Paris a trouvé des
+ananas sur ses espaliers, et a cueilli des patates dans le champ où il
+allait chercher des pommes de terre.
+
+Un garde-chasse du bois de Meudon a vu,--comme je vous vois;--près de
+l'étang de Villebon, un troupeau d'autruches en train de déjeuner avec
+un tas de moellons.
+
+M. Alphonse Karr a reçu de son ermitage de Sainte-Adresse des nouvelles
+de son jardinier, qui lui annonce qu'un aloès a fleuri subitement, avec
+un grand coup de tonnerre, au milieu de la pelouse qui s'étend devant
+son chalet.
+
+Dimanche dernier, un monsieur qui se promenait autour du bassin des
+Tuileries entendit des cris plaintifs entremêlés de sanglots. Il pensa
+que c'était un enfant qui était tombé dans l'eau; et il se disposait à
+lui porter secours, lorsqu'il s'aperçut que les plaintes qu'il croyait
+être poussées par un mineur en péril sortaient de la gueule d'un
+crocodile.--Tout le monde sait que la perfection avec laquelle ce
+monstre imite les pleurs de l'enfance, lui a fait donner, par les
+naturalistes, le surnom de _Brasseur_ des amphibies.
+
+La semaine passée, encore, comme un rayon de soleil venait de
+luire,--profitant du moment où l'ingénieur Chevalier, son geôlier, avait
+le dos tourné, le mercure,--parvenu au plus haut degré de
+l'exaspération,--a voulu s'échapper du thermomètre,--comme autrefois
+Latude de la Bastille. Il a été rattrapé par un sergent de ville, et
+reconduit dans sa prison de verre, où il continue à ne pas vouloir
+descendre au-dessous de la température des vers à soie.
+
+Ce que voyant, les établissements de bains préparent leur ouverture. Ils
+attendent seulement que la rivière ait baissé et que l'eau soit moins
+chaude. En effet, les imprudentes baigneuses qui s'aventureraient dans
+les fonds de bois des écoles de natation seraient changées en une
+friture de naïades.
+
+Un des plus bizarres, parmi tous ces phénomènes, est la découverte faite
+tout récemment par un poëte lyrique, qui a trouvé des pépites d'or au
+fond de son encrier.
+
+Enfin, il parait que tous les arbres des boulevards et des jardins de
+Paris sont couverts de feuilles depuis quinze jours et pourraient
+fournir une ombre aussi épaisse que dans le mois de juin. Seulement,
+pour ne point effrayer la population, la police fait arracher toutes les
+feuilles pendant la nuit.
+
+Cette précocité de la saison ce s'arrête pas à la végétation.
+
+M***, qui possède une grande popularité parmi les huissiers et les
+gardes du commerce, et qui n'a jamais pu acquitter, une lettre de change
+que lorsqu'elle avait des cheveux blancs, est allé payer dernièrement un
+billet souscrit à son tailleur, quatre-vingt-dix jours avant l'échéance.
+
+Le fournisseur n'a pas voulu accepter ce payement anticipé, donnant pour
+prétexte que cela dérangerait sa tenue de livres.
+
+M***, n'ayant pu s'arranger à l'amiable avec cet Allemand obstiné, s'est
+décidé à avoir recours aux tribunaux.
+
+En présence de pareils faits, certifiés par des procès-verbaux
+authentiques, les savants ont été appelés à donner leur avis.
+
+Ces messieurs ont mis leurs lunettes,--leur abat-jour vert, et on a
+ouvert la séance,--en même temps que les fenêtres de l'Institut, où
+l'honorable réunion se plaignait d'étouffer.
+
+Chacun des membres présents a lu un mémoire d'une grande beauté et de
+plusieurs kilomètres.
+
+Mais, pour arriver à la fin de la lecture, chacun des orateurs a été mis
+dans la nécessité de retirer son habit.
+
+Plus le discours était long, plus l'orateur éprouvait le besoin de se
+dégarnir.
+
+Aussi, le président, inquiet, donna-t-il aux huissiers l'ordre de faire
+évacuer les tribunes, où pourraient se présenter des dames.
+
+Chacun des remarquables travaux lus, à propos de la question à l'ordre
+du jour, concluait à ceci:
+
+Que ce qui se passait n'était pas naturel.
+
+Il s'agissait de savoir pourquoi.
+
+Le président déclara la discussion ouverte; mais chaque orateur qui
+montait à la tribune avait à peine ouvert la bouche, qu'il était
+soudainement pris d'une quinte de toux.
+
+Ce n'était plus une académie de savants, c'était une académie de
+catarrhes.
+
+Tous les membres présents sont sortis de la séance les uns après les
+autres pour aller acheter du jujube.
+
+Seul, M. Arago a voulu trouver une solution à cet étrange état de
+choses.
+
+L'illustre savant est passé dans son cabinet.--Depuis plusieurs jours,
+la tête appuyée dans les mains, les coudes appuyés sur la table, il
+demeure penché sur l'abîme de ses méditations.
+
+Pendant cette savante réclusion, le grand professeur a fait comparaître
+les astres devant lui.
+
+Il les a interroges paternellement, pour savoir s'ils n'étaient pas
+étrangers à ce qui se passe dans la nature.
+
+Les astres, petits et grands, ont, facilement prouvé leur innocence de
+toute tentative de rébellion.
+
+Les comètes mêmes, particulièrement soupçonnées d'avoir de méchants
+desseins et de vouloir s'approcher souvent un peu trop près de la terre,
+ont prouvé jusqu'à la dernière évidence que le ciel n'est pas plus pur
+que le fond de leur coeur.
+
+Les signes du zodiaque, appelés et interrogés à leur tour, ont été moins
+clairs dans leurs explications, ce qui leur a valu une assez forte
+semonce.
+
+Le signe qui préside au mois de janvier où nous sommes a paru
+particulièrement penaud, quand M. Arago lui a montré une branche
+d'oranger en fleurs, cueillie dans son jardin le jour de l'an.
+
+--Quelle confiance voulez-vous que l'agriculture vous accorde,
+malheureux! lui a dit le savant d'une voix qui ne permet pas de
+réplique; et qui vous a permis de faire faire votre besogne par le signe
+de la Vierge?
+
+N'ayant pu néanmoins rien tirer au clair, M. Arago s'est remis à ses
+travaux.
+
+Si l'on en croit ses familiers, le grand professeur a enfin trouvé l'X
+du problème.
+
+Mais cette découverte est tellement inquiétante, qu'il n'ose pas la
+livrer à la publicité.
+
+Il paraît que la boule humaine est menacée d'un bouleversement total.
+
+L'hémisphère a le corps dérangé. Un conflit s'est élevé dans le monde
+cosmographique.
+
+Des mutations incroyables se préparent.
+
+Les pôles veulent changer de place.--Le Groënland veut devenir une serre
+chaude, et va se peupler de scorpions.
+
+La terre de feu veut devenir une glacière, et va se peupler d'ours
+blancs.
+
+Les zones jouent à colin-maillard.
+
+Avant très-peu de temps, les ouvrages de M. de Humboldt et de Malte-Brun
+ne seront plus bons qu'à mettre au pilon.
+
+On fera des cornets à tabac avec les cartes de géographie.
+
+Les _Guides-Richard_ deviendront aussi inutiles pour les voyageurs
+qu'une grammaire française peut l'être pour un vaudevilliste ou deux.
+
+Par suite de tous les changements qui résulteront du cataclysme qui se
+prépare déjà par transitions, les parties du monde déplacées se
+trouveront sous d'autres latitudes.
+
+L'Europe sera en Amérique.
+
+Asnières deviendra port de mer.
+
+Et l'équateur sera situé à Paris entre le pont Royal et celui des
+Saints-Pères.
+
+Ce remue-ménage universel explique d'une manière parfaitement
+satisfaisante les phénomènes que nous avons mentionnés plus haut, et qui
+ne sont que le commencement des nouveautés que fera naître le nouvel
+ordre de choses.
+
+Seulement quand le bonhomme Tropique aura élu domicile à Paris, les
+Parisiens deviendront tous nègres.
+
+Et on n'aura plus besoin d'aller à l'Ambigu ou à la Gaîté pour voir
+l'_Oncle Tom_.
+
+C'est alors que ces dames se mettront du blanc! Ça ne se verra pas mieux
+que maintenant, mais ça se verra de plus loin.
+
+Une autre version, qui a trouvé aussi un grand nombre de crédules, c'est
+que nous sommes à la veille d'un déluge.
+
+Dans cette prévision, une Société en commandite s'est formée pour la
+construction d'une arche de sauvetage.
+
+Le prospectus de la Compagnie sera bientôt publié: les actions sont déjà
+cotées à une forte prime.
+
+La fièvre d'agio a tellement gagné les Parisiens, que, si la fin du
+monde--dont il a été aussi question--était un fait annoncé
+officiellement, ils ne verraient dans ce grand dénouement de l'humanité
+qu'un prétexte à la baisse,--et avant de se repentir et de songer à leur
+salut, ils commenceraient par courir chez les agents de change pour les
+prier de vendre, et les trompettes des archanges auraient peine à
+dominer la voix des coulissiers annonçant le _dernier cours_ aux fidèles
+du lucre rassemblés dans la cathédrale de leur dieu.
+
+Que les deux graves événements redoutés par la science s'accomplissent
+ou non, l'absence de l'hiver se fait visiblement sentir.
+
+Un journal racontait l'autre jour lui-même les nombreux suicides
+remarqués dans la classe des marchands de bois et des marchands de
+fourrures.--Ces industries ne sont pas les seules qui aient été
+atteintes par la bénignité de la saison.
+
+La profession de ramoneur est devenue une sinécure. Que voulez-vous
+qu'on ramone quand la cheminée n'est plus qu'un objet d'art? Qui est-ce
+qui fait du feu maintenant? Il n'y a plus que M. B..., qui n'en faisait
+jamais autrefois quand il avait du monde à dîner dans l'hiver, dans
+l'espérance que ses convives, ayant attrapé des engelures entre le
+potage et le premier service, s'en iraient avant l'apparition du second.
+Aujourd'hui, M. B... emploie le même moyen en sens inverse.--Il bourre
+son poêle de telle façon que sa salle à manger est transformée en
+piscine pour les maladies de peau.
+
+Il me manque, et à bien d'autres aussi peut-être, ce mélancolique cri
+des enfants de la Savoie: _À pau apin!_
+
+Douillettement couché dans un lit moelleux, au fond d'une alcôve
+entourée de rideaux épais et lourds, c'était chose douce d'entendre le
+matin monter à travers l'humidité du brouillard le monotone refrain de
+ces pauvres cigales de la neige, marchant deux à deux, le père toujours
+suivi de l'enfant.--Mal vêtus et frissonnant de tout leur corps, mordus
+par les bises affamées, en suivant chacun un trottoir;--ils alternaient
+leur appel, guettant aux fenêtres l'apparition d'une ménagère qui leur
+fît signe de monter.
+
+_À pau apin!_ chantait d'abord le père en traînant sa voix dont la
+dernière note était étouffée par le bruit de ses grossiers sabots
+sonnant sur le pavé.
+
+_À pau apin!_ reprenait le petit avec une voix d'enfant de choeur à
+matines.
+
+En entendant ce duo matinal,--comme on sentait bien l'hiver sans le
+voir,--comme on voyait bien les toits blancs, les branches des arbres
+noires, et les glaçons, et toutes les rigueurs des climats du
+Nord!--Comme on trouvait alors plus douce l'atmosphère de la chambre
+bien close!--comme on savourait avec délices le _far niente_ matinal de
+l'oreiller.
+
+_À pau apin!_ c'est-à-dire il neige, il pleut; mais il est si matin et
+il fait si froid, que l'heure gèle en sonnant.--Comme je suis bien dans
+mon lit!--Qu'est-ce que je ferai tantôt? Ceci ou cela?--Qu'est-ce que je
+vais manger à mon déjeuner?
+
+_À pau apin!_--Peu à peu on se réveille.--On sort tout à fait du lit; un
+coup de sonnette a retenti.--L'argent que vous pouvez avoir s'est mis à
+trembler d'effroi dans votre secrétaire:--il a reconnu l'ennemi,
+l'intelligent métal!--C'est un créancier qui vient vous demander de
+l'argent pour payer ses dettes.--Si vous êtes farceur, vous lui répondez
+de loin:
+
+--Faites comme moi, ne les payez pas.
+
+Quelquefois il en arrive un autre, puis deux, puis trois.--Alors ils se
+mettent à causer, sur le carré, de leurs petites affaires en attendant
+que vous sortiez... Il y en a même qui se mettent à lire le journal;
+d'autres qui apportent des cartes et jouent au piquet.--De temps en
+temps ils sonnent pour voir si vous les entendez... puis ils se décident
+à s'en aller, et s'en vont déjeuner en choeur au café, où ils se mettent
+à jouer au billard, et le soir ils ont dépensé vingt-cinq francs--au
+lieu de payer leurs dettes.
+
+Quelquefois, ce n'est pas le drelin de la sonnette qui vous
+éveille,--c'est le grattement clandestin d'une petite main
+impatiente:--vous n'iriez pas ouvrir, que la porte s'ouvrirait
+d'elle-même plutôt que de la laisser se morfondre une minute, cette
+matinale visiteuse qui vous arrive, bouquet de roses rouges aux joues,
+bouquet de violettes aux mains--tandis que l'hiver chante dans la rue
+par la voix du ramoneur: _À pau apin!... à pau apin!..._
+
+C'est quelque gentille fillette qui s'en va tirer l'aiguille toute la
+journée dans un magasin.--Pour se donner du coeur à l'ouvrage, elle est
+montée vous voir un moment en passant, parce que vous demeurez sur son
+chemin,--dit-elle, la menteuse,--histoire de vous dire bonjour et de
+prendre un petit air d'amour.--Elle babille, elle frétille, elle
+_tournille_ et furète dans votre chambre avec un gentil fredon d'oiseau
+désencagé.
+
+Puis, quand elle a fait ses quinze tours, donné partout son coup d'oeil,
+sans oublier la glace, donné son coup de dent au morceau de sucre qui
+traîne, elle se sauve en vous jetant sur votre lit son petit bouquet de
+violettes d'un sou, qui ne vous coûte qu'un baiser.--Pauvre petite!
+pensez-vous en la voyant partir, elle va avoir froid.--Elle, froid!--Ah!
+bien oui.--La neige fond en la voyant passer. Et pendant que la voix de
+votre gentille fleuriste murmure encore dans l'escalier, le ramoneur et
+son enfant y mêlent lointainement leur refrain: _À pau apin!_
+
+Mais, hélas! on ne l'entend plus, ou presque plus, ce refrain monotone,
+dont les frileux sybarites se faisaient un plaisir; et, en vérité, il me
+manque aussi à moi et à d'autres peut-être. Ô volupté singulière de
+l'égoïsme, qui aime à augmenter la dose de ses jouissances en opposant
+son bien-être à la privation des autres, et sa paresse avec le labeur de
+ceux pour qui le bien-être n'est qu'un mot et pour qui la paresse serait
+un vice!
+
+Que vont-ils faire ces pauvres ramoneurs,--maintenant que l'hiver est
+supprimé,--et que deviendra leur petite raclette?
+
+M. Hornung, qui a fait avec eux de si mauvais tableaux; plusieurs
+compositeurs qui les ont mis en musique dans plusieurs milliers de
+romances commençant par
+
+/*[4]
+ Enfant de la montagne,
+*/
+
+et les auteurs qui ont fait de la suie une farine à mélodrames
+représentés plus de fois qu'il n'était raisonnable, devraient se cotiser
+pour leur venir en aide, ou tout au moins leur faire ramoner, quand même
+_besoin ne serait pas_, leurs cheminées dont le marbre est chargé des
+mille caprices de la mode.
+
+En attendant, Paris s'est ennuyé jusqu'ici;--le carnaval lui-même a
+l'air d'avoir pris médecine;--il a déclaré qu'il retournerait à Venise,
+si on ne lui faisait pas voir un glaçon ou un tas de neige.
+
+On veut du froid, on veut sentir la terre dure sous ses pas et voir
+scintiller aux vitres la mosaïque du givre.--Paris tout entier tend avec
+impatience sa joue au soufflet de l'aquilon; les plus avantageux de leur
+personne souhaitent à grands cris avoir le nez rouge.
+
+Les plus belles donneraient leur plus beau bracelet pour une onglée.
+
+On parle d'organiser un hiver artificiel.--Les physiciens et les
+chimistes sont convoqués.
+
+ . . . . . .
+
+Une chose étrange, mais parfaitement véridique à constater, c'est que,
+pour les femmes de Paris, l'attrait du plaisir, cette ligne à mille
+hameçons tendue par le diable,--est doublé par les dangers qui peuvent
+en résulter.--Pour qu'une Parisienne déclare s'être amusée en sortant
+d'un bal, il faut que ce soit une pleurésie ou un rhume de cerveau qui
+lui tienne le marchepied de sa voiture.--Telle belle dame qui, voilà
+quinze jours, allait à l'Opéra ou aux Italiens en robe montante,--quand
+la température promettait des petits pois pour le 1er mars,--n'ose
+plus s'y montrer qu'en robe décolletée depuis qu'il gèle.
+
+Il y a deux classes d'individus que cette brusque et inattendue arrivée
+de l'hiver a désagréablement surpris: ce sont les maris et les amants.
+
+Les premiers se frottaient les mains, et comptaient, grâce à la rareté
+des bals et des soirées, réaliser d'assez belles économies.--Pour eux,
+en effet, un hiver parisien est aussi dangereux à traverser que peut
+l'être, pour un capitaliste, une sierra espagnole.--Décembre, janvier et
+février, sont des mois coupe-bourses, qui, au lieu de poignards et
+d'espingoles,--viennent vous mettre dans la gorge des totaux de
+mémoires, et contre lesquels la résistance est inutile.
+
+Cette année, les maris étaient donc dans la joie de leur âme.--Les
+mémoires des bijoutiers, des marchandes de modes et des
+couturières,--semblaient devoir être d'une modération infinie. D'après
+calculs approximatifs, l'exercice de 1853, comparé au budget des
+précédentes années, devait offrir un rabais de 50%.--Ce _boni_, opéré
+sur la subvention conjugale, augmentait d'autant la _bourse de garçon_
+de ces messieurs et avait son placement tout trouvé dans la bourse des
+Danaïdes du quartier Breda.
+
+Mais voici que tous ces calculs sont brutalement dérangés!!
+
+La dernière quinzaine de février se montre prodigue comme un mineur
+nouvellement émancipé, et mars s'annonce comme devant être terrible.
+«Qui compte sans son hôte s'expose à compter deux fois,» dit le
+proverbe,--devenu, pour les pauvres maris, une rigoureuse vérité.--Pour
+avoir compté sans l'hiver, eux aussi vont payer double;--et les mémoires
+de _madame_, qui montent par le grand escalier; et les mémoires de
+_mademoiselle_, qui entrent par l'escalier dérobé, et mettent chaque
+matin le portefeuille de monsieur entre deux additions.
+
+Quant aux amants,--_leur peine n'est pas moins cruelle_,--pour parler
+comme les romances.--Le même motif qui a fait la joie des maris économes
+assurait leur sécurité.--Les soirées étaient rares, et les bals presque
+nuls.--La bien-aimée restait au coin de son feu, paresseusement
+étendue dans sa chauffeuse.--Pendant la journée, monsieur allait
+à la Bourse.--Le soir, après le dîner, il courait au club, ou se
+prétendait appelé au dehors pour un rendez-vous d'affaires,
+l'_affaire Chaumontel_,--cette inépuisable mine aux galants
+_escampativos_.--L'amant se trouvait donc maître et seigneur,--non pas
+seulement du coeur, mais encore du logis de la dame.--Il consignait lui
+même telle ou telle visite, les importuns, les curieux, les jaloux, et
+les messieurs qui sont à l'amant ce que lui-même est au mari.--Et il
+aurait pu volontiers apporter sa robe de chambre et ses pantoufles.--Il
+avait tous les bénéfices de l'état sans en avoir les charges.--Étant
+seul, il n'avait point de rivaux, et, n'ayant pas à se défendre, il
+n'avait pas à combattre. Aucune contrariété ne troublait sa
+jouissance.--Il était sûr d'être désiré et attendu. Et il
+arrivait--ponctuellement, régulièrement, comme minuit après onze heures.
+Le fauteuil lui tendait ses bras pour le recevoir. Le feu le saluait à
+son arrivée par un jet de flamme et un bouquet d'étincelles. La
+jardinière dégageait ses plus subtils parfums.--Les rideaux glissaient
+d'eux-mêmes sur leurs tringles, et épaississaient leurs plis soyeux.--La
+lampe adoucissait sa clarté trop vive, et ne répandait plus dans le
+boudoir que le clair-obscur discret,--favorable aux confidences
+infimes.--On bâtissait, au coin du feu, des châteaux de félicité, sur
+les sables du mot _toujours_.--On disait un peu de mal des absents,
+excepté du mari.--Jamais de querelles, jamais d'ennuis.--C'était
+charmant, délicieux.--À minuit le mari rentrait.--L'amant s'en allait et
+rentrait chez lui, et l'on recommençait le lendemain, pour recommencer
+le surlendemain.
+
+Il faut convenir que c'était trop beau!
+
+Mais voilà les salons qui s'ouvrent pour tout de bon. Aujourd'hui il y a
+bal chez la marquise ***; demain, chez madame ***; après-demain, ici, et
+le lendemain ailleurs.
+
+Adieu la sécurité paisible! adieu les douceurs du tête-à-tête quasi
+perpétuel!
+
+La maîtresse se réveille femme, la femme se retrouve Parisienne; elle a
+mis son corset de bal; elle ne le quittera plus de deux mois. Chaque
+nuit, elle fera le tour du cadran en valsant, redowant ou mazurkant. Et
+l'amant, s'il veut conserver sa conquête, se voit pour deux mois aussi
+au carcan de la cravate blanche. Partout où va sa maîtresse, il faut
+qu'il aille, la suivant comme son ombre, ombre mélancolique et désolée,
+et jetant sur l'idole les mêmes regards effarés que doit avoir un avare
+en voyant son coffre-fort s'ouvrir de lui-même et étaler toutes ses
+richesses au milieu de gens qui ne dissimulent pas leur
+convoitise.--Chaque soirée est un combat, chaque bal une bataille où la
+lutte a lieu dans la proportion de un contre cent; car, pour ne pas
+perdre un pouce de terrain dans le coeur de sa maîtresse, il faut qu'il
+ait à lui seul autant d'esprit que tous les hommes qui lui font la cour;
+il faut qu'il ait le noeud de sa cravate aussi bien fait, ou la jambe
+aussi bien tournée; car le retour des culottes vient d'ajouter un nouvel
+élément aux moyens de séduction, et le mollet, au dire de nos aïeux,
+passait jadis pour être irrésistible.
+
+Le premier coup d'archet, au son duquel Paris vient de se mettre en
+place pour la première contredanse, qui durera jusqu'aux première
+feuilles vertes, a déjà dépareillé bien des couples.--On se voit mal, ou
+plutôt on ne se voit plus que sous le grand jour des lustres, on ne fait
+plus que se rencontrer. Autour de lui, l'amant n'entend plus dire que
+des choses aussi peu agréables pour sa vanité qu'inquiétantes pour son
+amour. En parlant de sa maîtresse, un officieux ami viendra lui dire:
+Toi, qui connais madame une telle, sais-tu s'il est vrai que ce soit
+Armand qui ait succédé à Paul sur le carnet de ses caprices?
+
+Comme c'est amusant d'entendre cela, si on s'appelle Félix.
+
+Ou bien, ce sera le mari, dont la fantaisie fait boule de neige, avec
+les passions que fait naître sa femme, et qui, prenant l'amant de
+celle-ci à part,--lui dira avec ce sourire d'un mari sûr de sa proie:
+
+--Voyez donc, mon cher, comme ma femme est en beauté ce soir!--Quelles
+épaules!--Je ne les avais pas encore vues.
+
+Le jour, madame dort,--pour se reposer des fatigues de la nuit.--Si elle
+reçoit ce sera seulement pendant une heure ou deux,--et l'amant ne sera
+reçu qu'en visite officielle, confondu avec les galants,--auxquels la
+coquetterie de sa maîtresse accorde une audience, et à qui elle
+réservera ses meilleures câlineries de façons et de langage,--pour
+s'assurer une troupe de _romains_ qui lui feront une _entrée_ au
+prochain bal où elle doit aller. S'il obtient, par grâce, un quart
+d'heure de tête-à-tête,--il l'emploira en querelles, en jalousies.
+
+--Pourquoi avez-vous dansé deux fois de suite avec monsieur un
+tel!--Pourquoi mettez-vous une robe bleue, quand vous savez que je
+n'aime pas cette couleur-là? Pourquoi ceci? pourquoi cela?
+
+La pauvre femme espérait trouver un amant, elle ne voit plus qu'un juge
+d'instruction.
+
+On se raccommode bien, il est vrai, et on partage le bénéfice du
+raccommodement;--mais c'est égal, après un certain nombre de _félures_,
+l'amour ressemble à ces vieux plats cassés en dix endroits et criblés de
+sutures.
+
+Un beau jour il se casse tout à fait,--et les morceaux n'en sont plus
+bons.
+
+Aussi, à la fin de cette saison de raouts, de bals, de soirées,--que de
+couples seront dépareillés,--que de contrats sur papier rose et non
+timbrés--laisseront voir le jour au travers de leurs serments, hachés de
+coups de canif!--que de jolies bouches, qui disent encore un nom
+aujourd'hui, et qui auront appris à en dire un autre!.........
+
+Entre autres solennités que ramène l'hiver, il faut citer en première
+ligne le bal des artistes dramatiques, qui a eu lieu cette année, comme
+les précédentes, dans la salle de l'Opéra-Comique.
+
+Bien longtemps avant le jour où le bal doit avoir lieu, et pour lui
+donner de la publicité, outre les annonces, on fait afficher dans tous
+les lieux publics une liste de dames patronesses chez lesquelles on peut
+se procurer des billets.
+
+Le placement de ces billets devient même l'objet du zèle le plus
+louable: c'est entre toutes les actrices une lutte acharnée pour réunir
+le plus grand nombre de souscripteurs, et mériter ainsi une mension
+honorable le jour de la séance annuelle. L'amour-propre entre donc bien
+un peu pour quelque chose dans tout le mal qu'on se donne à ce propos;
+mais le motif est véritablement trop digne d'éloges pour qu'on puisse
+faire autrement que d'applaudir. Le placement de ces billets ne s'opère
+point, d'ailleurs, sans qu'il en résulte certains dérangements pour les
+artistes qui veulent bien s'en charger.
+
+Comme on l'avait sans doute prévu,--la curiosité qu'excitent, dans une
+certaine classe du public, toutes les personnes qui appartiennent au
+théâtre, attire un grand nombre de visiteurs chez les dames
+patronesses.--Les amoureux de l'art et les amoureux de l'amour; tous
+ceux qui ne possèdent aucune relation ni aucun moyen pour pénétrer dans
+ce sanctuaire, toujours plein de tentations, qu'on appelle les
+coulisses,--saisissent avec empressement une occasion qui leur permet
+d'aller constater par leurs propres yeux si une actrice est
+véritablement une femme comme les autres. Pendant un mois environ,
+toutes les dames patronesses,--et particulièrement celles que leur
+réputation met le plus en relief,--sont obligées d'entre-bâiller une
+heure ou deux par jour la porte de leur salon à tous les étrangers,
+amenés, les uns par l'oisiveté, les autres par la curiosité; ceux-ci
+pour voir, ceux-là pour se faire voir eux-mêmes. Une charmante ingénue
+nous disait dernièrement que rien n'était plus amusant que le défilé
+quotidien de cette procession de gens pour qui le billet de bal n'est en
+réalité qu'un prétexte.--Quelquefois aussi, ces visiteurs sont
+parfaitement insupportables. Il en est qui s'installent pendant des
+heures entières, et poussent l'indiscrétion jusqu'à demander à l'artiste
+chez laquelle ils se trouvent s'il est vrai qu'elle était réellement
+l'héroïne de telle ou telle aventure qu'ils ont lue dans un journal,--et
+tout en parlant, ils inquisitionnent l'appartement du regard; ils
+s'informent du prix du loyer, du chiffre des appointements.--Si on les
+laissait faire, ils iraient ouvrir les tiroirs.
+
+D'aucuns arrivent dans des toilettes préméditées--depuis huit jours.--En
+saluant l'artiste, ils feignent une émotion qui doit, pensent-ils,
+amener quelque bienveillante question à la suite de laquelle ils
+pourront faire l'offre de leur coeur--Quant à leur main, ils la laissent
+dans leur poche.
+
+On a toutes les peines du monde à les mettre à la porte.
+
+Il y a les messieurs qui _s'occupent de théâtre_, et qui, à la faveur
+d'un billet de dix francs, sollicitent la permission de lire un ouvrage
+_de leur composition_, qui a obtenu l'assentiment de plusieurs salons.
+Ils seraient particulièrement heureux si l'actrice voulait bien leur
+accorder sa protection pour faire recevoir leur pièce dans son théâtre,
+et si elle daignait en accepter le principal rôle.
+
+Il y a même les messieurs mal élevés,--qui gardent leur chapeau sur la
+tête, n'éteignent pas leur cigare en entrant et viennent prendre un
+billet--comme ils iraient acheter la _Patrie_, au coin d'une rue.
+
+L'artiste, s'apercevant du premier coup qu'elle a affaire à un
+palefrenier, s'empresse de l'adresser à sa cuisinière.
+
+Une actrice d'un théâtre de vaudeville, qui est particulièrement
+idolâtrée dans le monde scolaire, et dont les beaux yeux sont une des
+principales causes des nombreux pensums qui se distribuent après les
+jours de congé, reçut la visite d'un petit collégien d'une quinzaine
+d'années. Après lui avoir offert des bonbons, l'artiste s'informa du
+motif qui lui valait cette visite.
+
+Le lycéen répondit qu'il venait chercher un billet de bal. Seulement,
+comme la bourse de ses menus plaisirs était un peu plate, il ne pouvait
+acquitter le prix du billet en une seule fois, et il priait la dame
+patronesse de vouloir bien lui permettre de solder son entrée au bal par
+à-comptes.
+
+Grâce à cette ingénieuse proposition, le lycéen s'est ménagé six
+visites.--Le jour où il vint compléter les dix francs du billet, le
+petit bonhomme achevait de manger pour un louis de friandises à
+l'actrice en question.
+
+Trois éditions de public se sont épuisées pendant cette nuit dans la
+salle de l'Opéra-Comique. Ce n'était plus une foule, c'était une
+bouillie humaine--qui encombrait le foyer, la salle et les
+corridors.--Un monsieur, placé dans la loge 23, et appelé, pour affaires
+importantes, dans la loge 26, a mis deux heures et demie à faire le
+trajet d'une loge à l'autre.--Mais, pendant sa traversée, l'éventail qui
+lui avait fait signe, ne le voyant pas arriver, s'en est allé avec un
+turban de l'école égyptienne. Ces Turcs sont volages, mais on les dit si
+aimables!--Un de nos amis, entré dans la salle, à minuit, sans avoir eu
+la précaution de se ganter à l'avance,--n'avait achevé de mettre ses
+gants qu'à trois heures.--Mais, pendant l'opération, l'un des gants
+était devenu noir et l'autre panaché.--Cette foule énorme a fait naître
+bon nombre d'incidents comiques, dont quelques-uns ont dû avoir des
+résultats sérieux, tels que querelles, ruptures et divorces.--Plusieurs
+couples ont été séparés par une bousculade, qui sont destinés à ne plus
+se rejoindre.--Plus d'un cavalier, entré avec une robe rose au bras,
+s'en est allé avec une robe bleue,--sans trop savoir comment la
+métamorphose s'était opérée.--Enfin, pendant la semaine qui a suivi
+cette belle fête, il y a eu nombre de mutations, non préméditées, dans
+les ménages clandestins, et les employés à l'état civil de Cythère ont
+eu, sans doute, une rude besogne.
+
+Quant à la chaleur, elle était véritablement torride; non-seulement les
+bougies fondaient, mais encore on a eu à craindre un moment que le
+bronze des lustres n'entrât lui-même en fusion.--Il a été impossible
+de se procurer une glace avant trois heures du matin.--Dans le
+ parcours des buffets aux loges, elles se transformaient en eau
+bouillante.--Mademoiselle A...e..., qui, sans doute par amour de
+l'antithèse, s'était coiffée avec une couronne de fleurs d'oranger, en
+rentrant le matin chez elle, a trouvé des oranges parfaitement mûres, à
+la place des fleurs et des boutons symboliques.--Cette atmosphère, qui
+aurait fait crier grâce au ver à soie le plus frileux, a causé également
+plusieurs accidents, sans compter les rhumatismes qui pourront en
+résulter.--On cite notamment une aventure dont l'héroïne est une actrice
+qui n'a pas encore débuté, et qui a été surnommée Bérésina, à cause de
+sa réserve tellement glaciale, qu'un seul de ses regards suffisait pour
+donner des engelures. Jusqu'ici, personne n'avait pu vaincre son
+indifférence, devenue proverbiale. C'est en vain que l'on voyait
+quotidiennement faire la roue autour d'elle l'armée entière des rôdeurs
+de coulisses, espèces de papillons-paons que la lumière des quinquets
+attire particulièrement de sept heures à minuit. À la pointe de son
+dédain, elle repoussait également toutes les formules de séduction et
+toutes les catégories de séducteurs. Aucun d'eux n'avait su se faire
+écouter:--ni _les princes charmants_ des mille et une nuits parisiennes,
+dont les cartes de visites ont parfaitement cours dans les _exchange
+office_;--ni les gros sacs de la finance, hydropisies sonores qui
+veulent bien consentir à adresser l'expression de leur hommage, sous
+enveloppe, dans une toison du Thibet,--mais qui n'aiment pas à remettre
+à huitaine, comme Bilboquet, l'achat des carpes qui excitent leur
+convoitise;--ni les Tucarets de l'industrie, dégustateurs jurés de
+toutes les primeurs friandes, qu'elles mûrissent au feu du soleil, ou
+aux feux de la rampe;--ni les petits messieurs qui trempent leur
+chaussure dans le carmin de la Régence;--ni les vicomtes et barons de
+fantaisie, dont la vicomté ou la baronnie n'existe que brodée au
+plumetis dans le coin de leur mouchoir et qui exigeraient volontiers que
+l'on peignît le rébus de leur blason sur les panneaux des omnibus;--ni
+les amoureux saules-pleureurs, qui n'ont que le coeur et pas de
+chaumière;--ni les poëtes de première année, qui gravissent la montagne
+de l'Hélicon--mortelle aux bottes, et se nourrissent exclusivement de
+radis noirs, afin d'économiser les frais d'impression d'un petit volume
+jaunâtre, dans l'intérieur duquel ils crachent leurs poumons; ce qui est
+aussi malsain pour la santé que pour la littérature.--Ô miracle! elle
+avait même repoussé un prince du mélodrame qui lui offrait un rôle de
+_six cents_;--un de ces rôles pour lesquels les débutantes donneraient
+dix ans de leur vie, leur main droite et le cabas de leur mère;--un rôle
+à six costumes, dont deux à maillot.--Ô jeune insensée!--un rôle où il
+y avait la scène de folie, cette fameuse scène favorable à l'exhibition
+des belles chevelures;--un rôle à rires et à larmes.--Elle a refusé
+cette magnifique création.--Ô la petite malheureuse! Dans son dépit, le
+prince de la scène a offert le rôle à mademoiselle *** qui a déjà
+commandé, rue du Coq, sa chevelure pour la scène de folie.--On dit même
+plus, et, en vérité, c'est à n'y pas croire, on dit qu'elle avait refusé
+aussi un rendez-vous donné devant l'écharpe municipale, et fermé la
+porte au nez d'une passion sincère, dont les offres marchaient sur sept
+chiffres, ce qui est ordinairement l'allure des millions.--Inhumaine à
+tous, elle passait, sourde et muette, au milieu de cette haie
+d'adorateurs; sans que sa rigueur s'adoucît un seul moment, même au
+spectacle des extrémités auxquelles se livraient quotidiennement les
+désespérés d'amour. Il ne se passait guère de soirée où l'on ne trouvât
+un des adorateurs de cette tigresse d'Hircanie pendu après un portant de
+coulisses, ce qui gênait singulièrement la manoeuvre des
+machinistes.--Les suicides se produisaient également dans la salle.--Et
+le marchand de lorgnettes eut même le temps de gagner une assez belle
+fortune, en ajoutant à son commerce des pistolets, de l'acide
+prussique, et autres moyens homicides qui ne pardonnent pas.
+
+Cette monomanie de suicide avait pris bientôt une telle proportion, que
+l'administration s'était vue dans la nécessité d'établir une petite
+morgue dans le foyer.
+
+Cette singulière conduite déterminait, comme on le pense, un bruit
+énorme dans tout le Landernau dramatique.--C'était le canevas ordinaire
+sur lequel on brodait depuis un mois le cancan des coulisses,--où il ne
+manque pas de brodeuses.
+
+Quand on demandait à la future actrice--pourquoi elle ne faisait pas un
+choix, bon ou mauvais, elle avait l'habitude de dire qu'elle n'aimait et
+n'aimerait Jamais que son _art_.
+
+À quoi il lui était généralement répondu qu'elle avait là un amour
+malheureux.
+
+Eh bien, cette même personne, dont le coeur restait fermé à triple tour
+et en dedans, à tous les plus ingénieux _Sésames_ que peut inspirer le
+désir, fut, dit-on, attendrie l'autre soir au bal de l'Opéra-Comique.
+Elle qui n'avait jamais souri ni accordé l'ombre d'une espérance,--dans
+un moment où elle se sentait mourir de chaleur,--elle a donné sourire
+et promesse en échange d'un verre d'eau sucrée à la glace.
+
+Une de ses amies, témoin de ce miracle, l'a appelé _la fonte des
+neiges_.
+
+À ce même bal, M. de Saint-H... virait depuis une demi-heure de
+l'orchestre aux balcons, des balcons à l'amphithéâtre, sans pouvoir
+trouver un pauvre petit coin.--Un de ses amis, témoin de son embarras,
+lui proposa une place dans la loge où il se trouvait en compagnie d'une
+comédienne dont la respiration a été appelée le choléra des mouches.
+
+--Merci, mon cher, répondit M. de Saint-H..., mais Mlle X... et moi
+nous ne nous voyons plus...
+
+--Ah! pardon, répliqua l'ami en se remémorant; c'est vrai... j'avais
+oublié... Elle vous a trompé, pour lord... En effet, c'est maintenant
+lui qui est...
+
+--Le Pâris de cette haleine, répondit M. de Saint-H...
+
+
+
+
+LES SOUPERS DE BAL.
+
+
+Dans les salons d'un des principaux restaurants, après un souper
+très-animé qui avait succédé au bal des artistes, la nappe se changea en
+tapis vert, et servit de champ de bataille aux coups de fortune d'un
+lansquenet formidable. M. B..., qui avait vidé non-seulement ses poches,
+mais encore celles de ses amis par les emprunts qu'il leur avait faits,
+vit arriver son tour de main sans pouvoir mettre la mise.
+
+--Chiffon pour chiffon, dit-il en riant et en tirant de sa poche un
+papier qu'il jeta sur la table; veut-on accepter celui-là pour _entrée
+de jeu_.
+
+Un des joueurs lut tout haut la signature de ce billet, qui sentait
+l'ambre.
+
+--C'est un rendez-vous!
+
+--Parfaitement.
+
+--D'amour?
+
+--Ou à peu près.
+
+--La signature est bonne, dit un des ponteurs; je l'accepte comme
+valeur. Et il posa un billet de banque en face du billet doux.
+
+En trois cartes, M. B... avait perdu.
+
+--Je perds 10,000 fr., dit-il en se retirant; mais je perds aussi une
+bonne fortune avec mademoiselle ***. Tout compte fait, c'est 10,000 fr.
+de gagnés.
+
+--Pardon, lui dit le joueur, qui avait gagné la lettre acceptée comme
+enjeu, payera-t-on à vue?
+
+--À vue et au porteur, dit M. B... Et il écrivit au dos de la lettre:
+
+«Passé à l'ordre de M. le baron R. de G...»
+
+On peut voir cette singulière lettre de change sur la cheminée de
+mademoiselle J***, qui l'a scrupuleusement acquittée.
+
+ * * * * *
+
+Tout le monde connaît celui-là qui est le héros de cette véridique
+aventure. Aussi n'est-ce point la peine de le désigner, même par son
+initiale: cela serait aussi inutile que d'allumer le gaz pour montrer le
+soleil. Sachez seulement qu'il est jeune, beau, bien fait;--qu'il aime
+la vie et qu'il en est aimé; qu'il a encore presque tous ses cheveux et
+presque toutes ses illusions;--qu'il est le plus ingénieux Malte-Brun de
+la géographie du _Tendre_; qu'il aurait rendu dix points de trente à don
+Juan, aux carambolages des coeurs;--que Lovelace lui aurait demandé des
+leçons de séduction; qu'il escalade les balcons avec la grâce de Roméo,
+et qu'il saute par les fenêtres avec l'agilité de Chérubin;--qu'il grave
+son nom sur tous les portants de coulisses, enlacé à celui de toutes les
+ingénues, de toutes les amoureuses, de toutes les coquettes, petites ou
+grandes;--qu'il pourrait faire une ceinture au monde, en rattachant les
+uns après les autres tous les rubans que lui ont donnés toutes les
+comtesses et toutes les marquises, toutes les duchesses de tous les
+faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré de toutes les parties du
+monde,--et qu'enfin, s'il lui prenait fantaisie de publier ses mémoires,
+comme Casanova, les plus grands troubles surgiraient dans les familles.
+Semblable à ce spadassin d'une comédie récente, qui _marque à tuer_ les
+gens qui lui sont antipathiques, lorsqu'il a marqué une femme sur
+l'agenda de son désir, la vertu de la _désignée_ peut appeler un notaire
+et faire son testament.--Telle dame citée comme un _Gibraltar_ de
+fidélité, telle autre comme un _Vincennes_ de rigueur, ont été forcées
+de capituler.--Il a effacé du dictionnaire le mot _imprenable_. Il passe
+sa vie à mettre en pratique la devise de César: «Voir, venir et
+vaincre.»--Comment fait-il? Quel est son talisman? Nul ne le sait, lui
+seul le connaît; mais, comme dit la chanson: «C'est son secret, son
+bonheur.»
+
+Tout dernièrement.... il s'éprit d'une actrice, la même qui est une
+manufacture de bons mots, concetti, paradoxes et façons de dire, qui lui
+ont assuré une réputation d'esprit de coulisse incontestable.
+
+Bref, notre homme la vit un soir,--belle, radieuse, dans une
+avant-scène, faisant voir ses belles dents qui mâchillonnaient quelque
+ironie.--Il la vit donc, et tout aussitôt, tirant son carnet, il la
+marqua à son _avoir_.
+
+Le lendemain, un coup de sonnette,--un de ces coups de sonnette
+impérieux qui disent tout d'abord combien est sûr d'être reçu celui-là
+qui s'annonce ainsi,--ébranla l'antichambre de l'actrice.--Elle voulut
+faire mettre un peu d'ordre dans son appartement avant d'y introduire ce
+merveilleux sonneur; mais la femme de chambre ayant demandé trois
+semaines pour qu'on pût mettre les choses à leur place, et le visiteur
+n'étant pas homme à attendre seulement trois minutes, on l'introduisit
+quand même dans le salon.
+
+Il avait _vu_, il _venait_: c'était tout naturel.--Mais, ô surprise! _il
+ne vainquit pas_.
+
+Le prier d'attendre, lui! autant prier d'attendre le lait qui bout!
+Quand il était venu, le faire revenir, c'était demander de la patience à
+la poudre. Il n'en dormit pas la nuit qui suivit ce désastre.--Le
+lendemain, on donnait une première représentation dans un grand théâtre.
+Il fit prévenir la rebelle qu'il aurait l'honneur de l'accompagner au
+spectacle, et qu'il irait la prendre le soir même chez elle.--L'actrice
+répondit qu'elle acceptait.--Son billet fut placé dans les archives du
+personnage, qui, le soir même, allait prendre sa conquête dans une
+voiture attelée de deux coursiers rapides.--On n'était pas en route
+depuis cinq minutes que le cavalier,--faisant trêve aux madrigaux et
+séductions de langage de son répertoire ordinaire,--change la stratégie
+du siége et passe subitement de la parole à une pantomime
+expressive.--Surprise à l'improviste, et tout moyen de défense paralysé,
+celle qui était l'objet de cette vive démonstration se décidait déjà à
+parlementer, lorsqu'il lui vint subitement une idée.--Elle s'empara du
+chapeau de son assaillant, le passa rapidement au travers de la portière
+et cria vivement à l'ennemi:
+
+--Je ne veux pas appeler et faire du scandale,--mais si vous ne me
+lâchez pas, je lâche votre chapeau.
+
+Le lendemain, en racontant l'aventure à ses amies, l'actrice terminait
+ainsi:
+
+--Le lâche!--Croiriez-vous qu'il m'a lâchée?
+
+ * * * * *
+
+Les habitués de l'orchestre de l'Opéra ont dû remarquer, parmi les
+locataires des stalles à l'année, un personnage encore très-alerte et
+très-vert, bien qu'il approche de l'âge où l'eau-de-vie commence à être
+bonne. Jadis fondateur d'une société placée sous le patronage d'un astre
+qui jouit d'une certaine célébrité, il a amassé dans cette entreprise,
+qui assurait contre l'un des quatre éléments, une fortune qui lui permet
+de se la passer douce, comme on dit dans un certain monde. Aussi M.
+M*** ne manque-t-il jamais une occasion d'ajouter un plaisir de plus
+dans la tirelire de ses souvenirs. Quant à son assiduité aux
+représentations de l'Académie de musique, elle a sa raison d'être dans
+l'intérêt très-vif qu'il porte à deux jolies jambes encore reléguées
+dans la pénombre des espaliers, et qui jusqu'ici n'ont pu se faire
+remarquer que dans la confusion des pas de cent cinquante. Pour ces deux
+jolies jambes, dont le nom commence par un F et finit par un E, élève de
+l'abbé Sicard, M. M*** s'est passionné comme on se passionne au bel âge.
+Pour ces deux jolies jambes, il a mis au pillage tous les magasins où
+les merveilles de l'art et de l'industrie agacent les yeux des passants.
+Il les a logées dans un intérieur auprès duquel Trianon n'est qu'un
+hôtel garni. Pour leur éviter toute fatigue, il ne leur permet de sortir
+que dans un chef-d'oeuvre de carrosserie, attelé de deux éclairs à quatre
+jambes qui feraient le tour du monde avant que le meilleur coureur ait
+achevé seulement le tour du champ de Mars. Enfin, un quarteron de poëtes
+lyriques sont occupés jour et nuit, à raison de cinquante francs par
+mois, à confectionner des madrigaux en l'honneur de ces deux tibias,
+dont M. M*** se montre jaloux plus que le Grand Turc ne l'est pas de
+son sérail.
+
+Par une bizarrerie singulière, malgré sa jalousie, M*** avait la plus
+grande confiance dans la danseuse, et, si quelques amis sceptiques lui
+donnaient plaisamment à entendre que la jeune personne lui fournissait
+peut-être incognito des collaborateurs, il se montrait d'une incrédulité
+de _saint Thomas_.--Une circonstance étrange est venue le convaincre.
+
+Il y a environ quinze jours, la danseuse, sachant M*** très-gourmet, lui
+avait parlé d'une excellente occasion qui se présentait pour acquérir à
+bas prix six cents bouteilles de vin d'un excellent cru de Bordeaux,
+retour des Indes, provenant de la cave d'un prince russe, rappelé
+subitement par un froncement de sourcil du czar.
+
+--M*** demanda des échantillons, fut très-satisfait... donna l'argent,
+une grosse somme, ma foi, et dit à la sylphide de faire descendre le vin
+à la cave, avec ordre d'en mettre sur la table chaque fois qu'il
+dînerait.--Au bout de quelques jours, il s'aperçut que le bordeaux qu'on
+lui servait--avait un goût détestable,--un vrai bordeaux de dîner à prix
+fixe.
+
+--Qu'on m'enlève cette piquette, dit M***.--Ma chère enfant,
+ajouta-t-il--en s'adressant à la danseuse volontairement ou non le
+prince nous a trompés;--il faut jeter ce vin à la rue.
+
+--Non, dit-elle, je le donnerai à l'office.
+
+Vendredi soir, M*** fut invité à un réveillon donné par un jeune artiste
+de sa connaissance.--Comme on se mettait à table, un convive en retard
+apporta à l'amphitryon quatre bouteilles d'un certain vin qu'il
+recommandait aux connaisseurs.
+
+Au premier verre qui lui fut servi, M*** reconnut son fameux _retour des
+Indes_ acheté au prince russe.
+
+--Où achetez-vous ce bordeaux? demanda-t-il avec inquiétude à la
+personne qui avait apporté le vin.
+
+--Je ne l'achète pas... on me le donne.... J'en ai cinq cent cinquante
+bouteilles dans la cave d'une très-bonne maison.
+
+M*** n'en entendit pas davantage;--il prit sa canne et son chapeau, et
+oublia totalement le proverbe: «Quand le vin est versé, il faut le
+boire.»
+
+Les deux jolies jambes courent après lui.--Le rattraperont-elles?...
+
+ * * * * *
+
+En ce temps-là mademoiselle *** avait allumé une passion romanesque dans
+le coeur d'un jeune premier... connu pour l'ordre qu'il apporte dans tous
+les actes de sa vie. Après avoir longtemps soupiré sa tendresse en _la_
+mineur, le jeune premier apprit de l'actrice qu'il ne lui était pas plus
+désagréable qu'un autre.--Seulement, avant de se rendre à sa flamme...,
+l'actrice exigea, sous serment, qu'il fît un stage de fidélité de quinze
+jours. C'était une manière d'épreuve dans le genre de celles que les
+princesses du moyen âge exigeaient de leurs chevaliers courtois.--Le
+jeune premier jura qu'à dater de ce jour aucune femme n'existerait plus
+pour lui, et pria seulement mademoiselle *** de prendre sur son compte
+tous les suicides que causerait sa fidélité en l'obligeant à tenir
+rigueur à une foule de malheureuses. Rendez-vous fut pris, à quinze
+jours de là, pour une heure à laquelle on éteint le gaz.--L'heure tant
+désirée arrive enfin. L'amoureux jeune premier se met en route.--Il a
+parfumé tous les quartiers qu'il a traversés.--Il a essayé toutes les
+cravates de son répertoire,--il a mis de triples talons rouges pour
+s'élever à la hauteur de sa bonne fortune,--il s'est gargarisé avec les
+tirades les plus sentimentales de ses rôles les plus passionnés.--C'est
+à la fois Ergaste, Valère et Clitandre.
+
+Il arrive. On lui ouvre; il est introduit dans un boudoir où brûle une
+lampe--appelée à faire pendant à celle dont André Chénier parle dans
+l'une de ses plus voluptueuses élégies.--On l'attendait.
+
+Mais, au même instant où l'heure du berger sonnait à un cadran
+voisin,--Ergaste--Clitandre--Valère--quitte les genoux de sa belle, et
+suspend un entretien si doux.--Pourquoi faire?
+
+Quand mademoiselle *** raconte cette histoire, elle a l'habitude de le
+donner à deviner en mille.--Et comme on n'ose pas deviner, elle apprend
+à ses auditeurs que:
+
+--C'était pour remonter sa montre.--Quant à ma passion, ajouta-t-elle,
+ce fut tout le contraire qui lui arriva.
+
+ * * * * *
+
+Mademoiselle B... est une personne si longue, que son coiffeur est
+obligé d'apporter une échelle pour la friser. Mademoiselle B..., qui
+aime ce qui est bon, tourmentait un poëte pour avoir un rôle, et lui
+faisait entendre par de claires minauderies qu'elle se montrerait
+reconnaissante. Le malheureux poëte, qui n'a pas de défense, accepte la
+transaction.
+
+--Comment! lui disait un ami, tu vas t'embarrasser de cette grande B...?
+
+--Elle ne me gênera pas, répondit le poëte, je lui ferai un noeud.
+
+ * * * * *
+
+En termes de coulisse, on appelle la famille _du four_ les rares
+spectateurs disséminés dans la salle d'un théâtre quand on y joue une
+pièce qui n'a pas de succès.--Depuis quelque temps, la famille _du four_
+se montrait très-assidue aux représentations des ouvrages de M***. Il y
+a un mois, il fit jouer une comédie, dont le résultat ne devait pas
+répondre aux espérances qu'il avait pu concevoir le jour de la première
+représentation.--Abusé cependant par un succès dont les fabricants
+entrent ordinairement dans la salle avec le public, M*** disait au
+foyer, en parlant de sa pièce: «Parbleu! voilà un petit ouvrage qui a
+la moitié d'un almanach dans le ventre.» Et il courut au prochain
+cabinet de lecture pour lire les _Petites Affiches_, et voir s'il n'y
+trouverait pas l'annonce d'une propriété avec parc, rivière, écurie et
+poissons rouges:--le tout n'excédant pas cent mille francs.
+
+À la seconde représentation de son ouvrage, le bordereau de recettes
+accusait un total aussi modeste que la fleur des champs. Ce soir-là,
+M*** renonça à l'acquisition du château et se borna à chercher une
+maison à la Villette, sans écurie, mais toujours avec poissons rouges.
+
+À la troisième représentation, la recette était devenue si maigre, qu'on
+aurait pu la prendre pour mademoiselle *** qui sert de modèle dans les
+cours d'ostéologie.
+
+M*** perdit de vue son projet de propriété à la Villette,--mais il
+n'abandonna point son idée de poissons rouges, et voici quel est le
+stratagéme ingénieux qu'il a employé pour faire monter les recettes de
+sa pièce:--importuné depuis longtemps par une foule de jeunes gens
+inédits qui lui adressent des manuscrits en sollicitant l'honneur de sa
+collaboration,--M*** a écrit à tous ces aspirants vaudevillistes la
+circulaire suivante:
+
+«Monsieur et cher collaborateur,
+
+«J'ai lu votre affaire.--Il y a du bon, beaucoup de bon. À nous
+deux nous en ferons du meilleur. Venez donc causer de cela ce
+soir;--je vous attendrai au théâtre de..., dans le foyer;
+excusez-moi si je ne vous envoie pas une place,--mais le public
+nous en refuse. Tout à vous. M***.»
+
+Les collaborateurs ont mordu à l'hameçon,--et M*** a eu au moins ses
+poissons rouges.
+
+ * * * * *
+
+Tout le monde connaît la paresse proverbiale du peintre C..., duquel on
+a dit qu'il devait être fils d'un lézard et d'une ligne horizontale.
+
+Un de ses amis, qui arrive de faire le tour du monde,--unissant le
+paradoxe à l'exagération des voyageurs, assurait qu'il avait traversé un
+pays où les jours avaient vingt-cinq heures.
+
+--Dis-moi bien vite où il se trouve,--que j'aille prendre mon passe-port
+et faire ma malle! s'écria C...
+
+--Toi si paresseux, tu ferais ce long voyage?
+
+--Eh! mon ami, sans doute, puisque ce serait pour aller dans une
+contrée où j'aurais par jour une heure de plus à ne rien faire.
+
+ * * * * *
+
+Le directeur d'un théâtre de vaudeville possède pour associé un Oriental
+qui a les manières et le langage des marchands de dattes et de pastilles
+du sérail.--On affirme même que c'est dans le commerce de ces denrées
+qu'il a acquis la fortune dont une grande partie a été placée dans
+l'entreprise dramatique en question.--Ce personnage est d'une avarice
+qui est une source perpétuelle de lazzis dans le foyer et les coulisses
+de son théâtre.--Quand on monte un ouvrage, il discute pendant des jours
+entiers les frais de chaque détail de mise en scène, et pleure
+littéralement en acquittant les factures.--C'est lui qui disait à un
+acteur ayant besoin de paraître sous deux costumes dans le même ouvrage:
+
+--La veste que vous portez au premier acte est très-richement doublée;
+vous la mettrez à l'envers dans le second acte, ça évitera les frais
+d'un autre habit.
+
+Un soir, l'entr'acte se prolongeait au-delà du temps convenu, à cause
+du retard que mettait la blanchisseuse du théâtre à apporter à
+l'excellent comique L... une chemise à jabot excentrique dont il avait
+besoin pour se costumer (ce genre de linge est fourni par
+l'administration). L'impatience du public commençait à se
+manifester.--Le marchand de dattes, comme on l'appelle, entre dans une
+violente colère en apprenant que c'était L... qui faisait retarder le
+lever du rideau, et, furieux, il monte à la loge de l'artiste en le
+menaçant de le mettre à l'amende s'il n'entre pas en scène
+sur-le-champ.--L... explique le cas où il se trouve, et fait comprendre
+à son sous-directeur qu'il peut abréger ce retard en envoyant acheter
+une chemise dans le passage des Panoramas.
+
+À cette proposition, la fureur du mahométan redouble,--mais soudainement
+il se calme:--une inspiration lui était venue, et, à la grande surprise
+de l'acteur, il ôte sa redingote, son gilet, ses bretelles, et, retirant
+le _dernier voile de la pudeur_, humide d'une transpiration résultant de
+l'inquiétude que lui donnait la seule idée de rendre la recette, il
+propose de prêter sa chemise à son pensionnaire.
+
+--Merci,--dit celui-ci en rejetant le vêtement tout mouillé,--vous êtes
+en sueur de ladrerie; j'aurais trop peur d'amasser votre mal.
+
+ * * * * *
+
+Mademoiselle Victorine C... est un mince et très-mince petit volume de
+lieux communs, richement relié par la générosité du prince russe Nicolas
+Tr... Ce grand, ou plutôt ce gras seigneur, ressemble à Lablache regardé
+au télescope; quand il voyage dans les chemins de fer, la moitié de sa
+personne est comptée comme colis.
+
+Dernièrement, mademoiselle C... fit une maladie qui la retint pendant
+quelques jours au lit.--Comme elle entrait en convalescence, une de ses
+amies vint la voir et s'informa de sa santé.
+
+--Oh! je vais beaucoup mieux, dit mademoiselle Victorine C...
+
+--Le temps est beau, il faut aller faire un tour en voiture.
+
+--Tu as raison, dit Victorine, je vais faire atteler: je ferai le tour
+du prince.
+
+ * * * * *
+
+M. Jules Janin est connu par tous ses confrères et tous les artistes
+pour son facile accueil et son humeur hospitalière,--On a dit
+quelquefois, en parlant de sa maison, que c'était celle du bon Dieu.--Il
+serait peut-être plus juste de dire qu'elle est celle d'un bon
+diable.--Tous ceux qui sont connus à Paris ont monté l'escalier du
+critique.--Mais ce sont particulièrement ceux qui désirent l'être qui en
+usent les marches.--L'écrivain concilie cependant les devoirs de
+l'hospitalité avec ceux du travail.--Son esprit se dédouble avec une
+prodigieuse facilité, et sait être en même temps dans la conversation et
+sur le papier où il écrit.--Janin a parié une fois qu'il raconterait
+tout haut la retraite des _Dix mille_ en même temps qu'il jouerait aux
+dominos d'une main et qu'il écrirait son feuilleton de l'autre;--et il a
+gagné son pari.--Mais, parmi les nombreuses visites qui l'obligent à
+mettre chaque semaine un nouveau cordon à sa sonnette, il en est souvent
+qui _manquent de gaieté_.--De ce nombre sont: les amours-propres
+dramatiques, froissés par un silence indulgent, ou irrités par l'éloge
+d'un rival ou d'une rivale;--les réputations microscopiques juchées sur
+des vanités hautes de cent coudées;--les gens qui, n'ayant jamais pu
+apprendre leur nom, même à des créanciers, vont le crier eux-mêmes dans
+les endroits qui possèdent un écho, pour avoir le plaisir de s'entendre
+appeler;--les auteurs qui désirent qu'on fasse mention de la naissance
+de leur _petit dernier_, et ceux-là mêmes qui oublient que la critique
+n'enregistre pas les enfants morts sur son état civil.--Et les oisifs,
+les inutiles, les diseurs de riens, qui vous usent votre temps, votre
+patience, qui entrent chez vous comme à la foire, et en ressortent ne
+laissant d'eux après eux que la boue de leurs souliers sur vos
+tapis,--une odeur d'ennui dans votre chambre--et du noir dans votre âme.
+
+Pour s'en préserver, ou tout au moins abréger les visites des mendiants
+de minutes, M. Janin a inventé un moyen simple, mais énergique. Ce moyen
+a des plumes jaunes et bleues, un bec crochu et un organe...
+irrésistible. Ce moyen n'est autre que son perroquet, personnage qui
+mériterait à lui seul une biographie.--Quelques ignorants prennent ce
+perroquet pour un oiseau, mais un savant métempsycosiste a découvert
+que c'était un ancien bénédictin espagnol.--Le fait est que ce
+merveilleux perroquet est un puits de science: il parle avec une sûreté
+extraordinaire toutes les langues mortes et vivantes; il parle même et
+comprend les langues nouvelles. Si un défaut passager de mémoire ne lui
+fait pas trouver à temps la citation dont il a besoin, M. Janin regarde
+son perroquet, qui la lui souffle sur-le-champ;--et il n'y a pas
+d'exemple qu'il ait fait jamais erreur.--En outre, bon juge comme son
+maître, et disant son avis net et franc à tout un chacun. Bref, un
+oiseau rare,--_avis rara_,--dirait-il lui-même de lui-même.--C'est cet
+animal intelligent dont M. Janin se sert pour mettre à la porte les gens
+qui lui inspirent justement l'idée de les jeter par la fenêtre.--Quand
+l'un deux prolonge sa visite au-delà du temps qu'un indifférent peut
+exiger de la politesse d'un homme qui n'aime pas à perdre le sien, M.
+Janin fait un signe à son perroquet. L'animal comprend. Il quitte
+aussitôt son perchoir, va se jucher sur la chaise du fâcheux, et, se
+mettant à jouer du bec, il fait de la charpie avec le collet de son
+habit, en même temps qu'il lui entonne à l'oreille une gamme de cris
+tellement assourdissants, que le personnage prend à la fois son chapeau
+et le parti de s'en aller.--S'il a l'audace hypocrite de féliciter M.
+Janin à propos de son oiseau, le critique pousse l'ironie jusqu'à
+proposer au fâcheux de lui en faire cadeau.
+
+ * * * * *
+
+Voici, à propos de la claque et des claqueurs, une anecdote qui s'est
+passée il y a une dizaine d'années dans un théâtre d'outre-Seine. On y
+représentait alors le premier ouvrage d'un romancier qui est devenu
+depuis un de nos plus féconds auteurs dramatiques. La pièce fit passer
+les ponts à tout Paris. Dans ce drame, les deux principaux rôles étaient
+remplis par deux artistes célèbres, qui avaient l'un et l'autre au moins
+autant d'amour-propre que de talent.--L'entrepreneur de succès
+subventionné par l'administration, voyant que le public se chargeait
+volontiers de faire sa besogne, s'était un peu ralenti de son zèle.--Il
+n'y avait plus d'ordre et de régularité dans le service des _entrées_ et
+des _sorties_.--Tantôt c'était l'acteur B... qui se plaignait qu'on lui
+avait coupé sa tirade par une salve trop précipitée.
+
+--Mon Dieu! que cette claque est insupportable! disait-il tous les soirs
+en rentrant au foyer...
+
+--Mon Dieu! quand donc les théâtres seront-ils désinfectés de cette
+engence? ajoutait madame D...
+
+Ennuyé de ces plaintes, le directeur prit un jour les deux artistes à
+part:
+
+--Vous êtes tous deux, leur dit-il, des talents de premier ordre.--Vous
+avez les sympathies du public, et il vous est pénible souvent, si j'en
+crois vos discours, de voir se mêler à l'enthousiasme que vous excitez
+les applaudissements d'une tourbe grossière.
+
+--Sans doute, fit B.
+
+--Certainement, ajouta madame D...
+
+--Eh bien, mes amis, soyez heureux... Vos voeux sont exaucés; il n'y aura
+plus d'autres _romains_ dans mon théâtre que ceux qui fonctionnent dans
+les tragédies que mon privilége m'autorise malheureusement à jouer.--La
+claque est supprimée.--C'est autant d'économisé.
+
+--Supprimée, la claque! fit B...
+
+--La claque supprimée! reprit madame D... À compter de quand?
+
+--À compter d'aujourd'hui même.--Allez vous habiller, et soyez sans
+crainte. Quand on lèvera le rideau, vous ne verrez que des payants dans
+la salle,--des purs, des sincères, et toute la gloire que vous
+recueillerez désormais sera en bonne monnaie.
+
+Après la fin du spectacle, les deux artistes remontèrent dans leurs
+loges,--sérieux et inquiets.--L'ère de l'enthousiasme sincère s'était
+mal inaugurée. Comme on dit en termes de coulisses, ils n'avaient
+_étrenné_ ni l'un ni l'autre. Cependant jamais B... ne s'était montré
+plus habile comédien.--Jamais il n'avait détaillé avec tant de soin et
+d'exactitude toutes les nuances variées de son rôle.
+
+Jamais madame D... n'avait été plus dramatique, plus passionnée.
+
+--Bah! dit B... à sa camarade, il ne faut pas se désespérer.--Nous avons
+une mauvaise salle aujourd'hui.--Voilà tout.--Demain, nous retrouverons
+notre vrai public, et alors...
+
+Mais le lendemain renouvelle la déception de la veille.--À peine les
+deux grands artistes recueillent-ils quelque maigre bravo aussitôt
+étouffé.
+
+Mais le surlendemain,--ah! le surlendemain,--à la première entrée en
+scène, B... fut accueilli par une salve,--modeste il est vrai,--mais
+bien comprise, bien dirigée, commençant là où il fallait et finissant de
+même.
+
+--Je disais bien qu'ils s'y mettraient, dit madame D... en entendant de
+la coulisse applaudir son camarade.
+
+Mais, à son grand étonnement, quand elle parut en scène à son tour,--la
+salle reste muette;--elle surprit bien des émotions, des larmes, mais de
+bravos, aucun...
+
+Elle ne dit rien, mais elle pensa davantage.
+
+Le quatrième jour, B... fut encore applaudi comme la veille; mais, quand
+madame D... parut, une salve plus sonore et mieux nourrie accueillit
+toutes ses entrées et toutes ses sorties et l'acclama jusqu'à la fin du
+spectacle.
+
+Quelques jours plus tard, le directeur fit cette remarque, que les gens
+qui applaudissaient l'acteur B... se disputaient dans le parterre avec
+ceux qui applaudissaient madame D..., et réciproquement.
+
+Il en tira facilement cette conclusion, que les deux premiers artistes
+subventionnaient à leurs frais,--et chacun de son côté,--une brigade
+d'enthousiasme, et que les deux groupes, se croyant rivaux, pensaient se
+montrer plus agréables à leur commettant en faisant de la contradiction
+systématique.
+
+Le soir même, le directeur appela ces deux artistes et leur tint à peu
+près ce langage:
+
+--Mes enfants, soyez heureux, la claque est rétablie.--Votre
+amour-propre légitime fera ses frais tous les soirs,--et votre bourse
+fera des économies.
+
+ * * * * *
+
+On a souvent entretenu le public des singularités plus ou moins
+singulières de quelques artistes et de quelques écrivains
+célèbres.--Voici une anecdote qu'on nous a citée tout récemment à propos
+de M. de Balzac,--dont les _manies_ pourraient former un recueil aussi
+volumineux qu'intéressant.--Un jour, le grand romancier invita une
+douzaine de ses amis à venir dîner dans cette fameuse maison des
+Jardies, bâtie sur les plans de M. de Balzac lui-même, qui, entre autres
+innovations, avait oublié l'escalier. Comme on allait passer dans la
+salle à manger, le maître de la maison, prenant une attitude désolée et
+contrite, s'excusa auprès de ses convives, auxquels la dureté des temps
+ne lui permettait d'offrir qu'une maigre cuisine, servie dans une
+modeste faïence, avec accompagnement de couverts d'étain. Comme tout le
+monde se récriait sur l'inutilité de ces excuses entre amis et entre
+artistes, on se mit à table, et pendant trois heures, Chevet, qui avait
+été mandé de Paris,--donna un somptueux démenti à l'humble préface de
+l'écrivain, en offrant à ses convives tous les chefs-d'oeuvre de son
+répertoire. Le repas achevé, les invités se répandirent dans le jardin,
+les uns réclamant des cigares, les autres des pipes et du tabac. À cette
+demande, le maître de la maison répondit par un sermon sur le funeste
+abus d'une substance malfaisante. Quel plaisir pouvait-on prendre à
+mâcher une plante amère, endormant les facultés de l'intelligence? etc.,
+etc. Un fort beau sermon in-octavo, qui n'amena cependant aucune
+conversion, comme beaucoup de sermons. Quand la compagnie se fut procuré
+de quoi fumer, une voix se leva pour demander des allumettes: nouveau
+recri et nouveau sermon de M. de Balzac. Comment pouvait-on supposer
+qu'il eût dans sa propriété de ces dangereuses inventions d'une chimie
+incendiaire? Et, là-dessus, l'auteur des _Parents pauvres_ entamait un
+paradoxe dans lequel il démontrait sérieusement que les allumettes
+chimiques, quotidiennement cause de sinistres relatés par les journaux,
+étaient répandues dans le public par une bande de malfaiteurs qui
+avaient pour but la destruction de la propriété immobilière. Bref, il
+n'avait pas d'allumettes, il n'en aurait jamais chez lui! Au milieu de
+cette improvisation plaisante, un de ses amis s'était échappé, fouillant
+tous les coins et recoins de la maison, pour tâcher d'allumer son
+cigare. Comme il bouleversait la cuisine, en ouvrant le tiroir d'une
+table, la première chose qu'il aperçut, ce fut une magnifique
+argenterie, parfaitement gravée au chiffre de M. de Balzac.
+
+Le romancier, qui était coutumier de ces sortes de plaisanteries, ne
+perdait point contenance lorsque ces petits mensonges innocents étaient
+démasqués. Tout le monde connaît l'histoire du cheval qu'il croyait
+avoir donné à Jules Sandeau, et duquel il demandait des nouvelles chaque
+fois qu'il rencontrait son confrère.
+
+Quand son ami vint lui annoncer la découverte qu'il venait de faire
+dans sa cuisine, M. de Balzac entra dans un grand étonnement; puis,
+allant embrasser tous ses convives les uns après les autres, il les
+remercia avec effusion de lui avoir procuré cette heureuse surprise. Il
+souffrait cruellement d'être obligé de manger dans de l'étain, et sa
+reconnaissance était tellement persuasive, que, dans le nombre de ses
+invités, il y en eut qui se retirèrent convaincus que c'étaient
+positivement eux qui avaient dégagé le _service_ de leur confrère des
+mains d'un Gobseck. Quant à M. de Balzac, il n'en voulut pas démordre,
+et pendant longtemps il entretint toute la ville de ce beau trait de ses
+amis.
+
+ * * * * *
+
+M..., littérateur très-sérieux et qui réunissait, comme homme et comme
+écrivain, toutes les conditions qui font sanctionner par le public la
+promotion à la chevalerie de la Légion d'honneur, dut son ruban rouge au
+hasard, qui, par extraordinaire, se montra intelligent dans cette
+occasion; et voici l'anecdote, telle que M... la raconte lui-même:
+
+Dans la dernière année du dernier règne, M... se trouvait dans une ville
+de bains, où M. Duchâtel, alors ministre de l'intérieur, résidait depuis
+quelque temps avec sa famille. En villégiature, les relations se nouent
+vite, surtout entre personnes qui portent un nom connu. L'écrivain
+rencontra l'Excellence au salon de conversation; et le ministre, charmé
+d'avoir fait la connaissance d'un homme d'esprit, l'invita à venir aux
+soirées intimes qu'il donnait dans son salon à Vichy. M... y joua le
+whist de manière à se faire complimenter par le ministre, qui le voulait
+toujours avoir pour partenaire.
+
+L'année suivante, l'écrivain, qui n'avait jamais revu le ministre, avait
+un service à lui demander pour un ami. Il pensa qu'il n'y aurait pas
+d'indiscrétion à se présenter au ministère de l'intérieur, et que ses
+anciennes relations avec le portefeuille de la rue de Grenelle ne
+pourraient que lui être favorables. Il se rend à l'hôtel de
+l'Excellence; elle était absente. M..., qui s'était présenté à
+l'appartement particulier, laisse une carte au valet de chambre, et pour
+indiquer qu'il est venu lui-même, il fait une croix avec un crayon au
+lieu de la corner.
+
+Le soir, en rentrant, le ministre trouva la carte sur son bureau.
+
+--M...! M...! s'écria-t-il en se frappant le front comme pour se
+rappeler, je ne me souviens pas de ce nom-là! Que diable peut-il donc me
+vouloir?... Ah! bon! j'y suis maintenant, ajoute M. Duchâtel en
+apercevant la croix marquée au crayon au coin de la carte: c'est bientôt
+la fête du roi, et ce monsieur me rappelle que je lui ai promis de le
+faire décorer... Il fait bien d'y penser! Pour moi, je ne m'en souvenais
+plus.
+
+Trois jours après le 1er mai, M... lisait au _Moniteur_ sa promotion
+au grade de chevalier de la Légion d'honneur.
+
+ * * * * *
+
+Un admirateur passionné du talent joyeux d'une des meilleures servantes
+de Molière, s'étant aventuré un soir au petit théâtre Séraphin,
+rencontre l'artiste en contemplation devant les beautés du _Pont cassé_;
+c'était à l'époque où l'actrice se trouvait dans une situation
+intéressante.
+
+--Pourquoi donc êtes-vous venue ici? lui demanda le cavalier,
+très-surpris de cette rencontre.
+
+--Oh! ce n'est pas pour moi, répondit l'actrice en riant; c'est pour mon
+enfant.
+
+ * * * * *
+
+Une dame qui se chausse quelquefois d'outremer, et qui a fait
+représenter au profit des pauvres et de sa vanité des petites comédies
+de genre inutile, s'est acquis dans un certain monde une grande
+réputation d'esprit,--à peu près comme les révolutionnaires achetaient
+jadis les biens nationaux,--c'est-à-dire à bon marché.--Cette réputation
+lui vient de l'habitude qu'elle a de faire des _mots_; les mots, cette
+lèpre de la conversation moderne.--Faire des mots, tel semble être le
+but de son existence; c'est à quoi elle passe tous ses jours. Sa femme
+de chambre assure même qu'elle se relève la nuit pour se livrer à cet
+exercice.--Dès qu'elle a fait un mot, elle prend une voiture et court au
+galop le répéter à tous ses amis et connaissances, ou l'affiche sur la
+glace dans les foyers de théâtres; des amis complaisants le tirent à
+autant d'éditions que _l'Oncle Tom_.--Puis, quand le mot a couru tout
+Paris, afin que l'Europe n'en ignore, les familiers de cette charmante
+personne l'adressent aux gazettes étrangères, qui s'empressent de
+l'attribuer à M. de Metternich.--Seulement, comme un mot ne peut
+produire de l'effet qu'à la condition d'être placé en situation, comme
+on dit en termes de coulisses, mademoiselle *** a un compère dont les
+fonctions consistent à amener sur le tapis tel ou tel propos auquel le
+mot doit servir de réplique.--Ce confident est ordinairement un bon
+jeune homme, auteur de quelque petit proverbe inédit que la dame a
+promis de faire mettre en lumière.--Mademoiselle *** est aussi
+spirituelle que bonne camarade: quand ses mots ont servi plusieurs fois
+ou quand ils ne produisent pas d'effet, elle en fait cadeau à ses
+amies.--Une personne qui n'avait pas l'honneur de connaître mademoiselle
+***, et qui avait le plus vif désir de l'entendre causer, eut
+dernièrement l'occasion de dîner avec elle dans une réunion d'artistes
+et d'hommes de lettres.
+
+--Eh bien que dites-vous de cela? lui demanda un enthousiaste de la
+_mot_-nomanie.
+
+--Ma foi, répondit-il, mettez que je suis un Velche, ou que
+Mademoiselle *** n'était pas en train ce soir; mais son esprit et ses
+mots m'ont paru ressembler au fameux briquet et aux allumettes d'Arnal,
+dans la pièce des _Cabinets particuliers_.
+
+
+
+
+SILHOUETTES LITTÉRAIRES
+
+
+
+
+I
+
+
+
+
+LE MONSIEUR QUI S'OCCUPE DE LITTÉRATURE
+
+
+Le monsieur qui s'occupe de littérature est devenu depuis quelques
+années un type assez fréquent. On le rencontre un peu partout, mais
+particulièrement dans les lieux publics. Dans les cafés où se
+rassemblent les cabotins de la rampe et de la presse, tous les bons à
+rien faire, tous les bons à rien dire, toutes les paresses, toutes les
+impuissances, toutes les médiocrités, tous ceux qui donnent au public
+une si fâcheuse opinion de l'art auquel ils font semblant d'appartenir.
+Le monsieur qui s'occupe de littérature possède quelquefois une
+certaine aisance. Il est bien vêtu, et recherche la société des hommes
+de lettres avec autant de soin que les dames aux camélias en mettent à
+les éviter.
+
+On le supporte dans les compagnies lettrées parce qu'il est généralement
+poli, et surtout parce qu'il possède toute sorte de moyens ingénieux
+pour chatouiller les houppes sensibles de la vanité des uns et des
+autres. Il a des formules de louange appropriées spécialement au
+caractère du personnage auquel il s'adresse. Avec celui-ci, il joue la
+familiarité brutale qui s'exprime sans ambage; avec tel autre, il fera
+arriver son compliment par les sinuosités d'une périphrase habilement
+ménagée; avec celui-là, qui affecte l'indifférence ou le dédain en
+matière d'éloge, il trouvera, pour irriter cet amour-propre sincèrement
+ou faussement blasé, des expressions qui sont, pour ainsi dire la sauce
+anglaise de l'enthousiasme; avec un autre, il emploiera le système de la
+comparaison et lui dira, par exemple, à propos d'un roman récemment
+publié: «Mon cher, je ne puis vous dire que cela, c'est du Balzac
+_écrit_.» Comme il a fait une étude spéciale du coeur humain des gens de
+lettres, il a surtout remarqué que la meilleure manière de leur dire du
+bien d'eux-mêmes était de leur dire du mal des autres. Le Monsieur qui
+s'occupe de littérature aime à traiter les écrivains. Quand il en
+rencontre un de sa connaissance sur le boulevard, il l'emmène volontiers
+dîner, et choisit dans le restaurant la place où il sera le mieux en
+vue.
+
+Dans les théâtres, où il assiste à toutes les pièces nouvelles, il
+affecte de n'en suivre la représentation qu'avec indifférence. Il laisse
+échapper tout haut ses impressions par des demi-mots, des gestes qui
+attirent sur lui l'attention des voisins.--Si c'est une pièce historique
+que l'on représente, il signale les anachronismes. Si c'est un
+vaudeville, il se plaint du style.--Si c'est un drame, il dira que
+l'ouvrage manque de gaîté. S'il a amené un ami avec lui, il en fait un
+compère qui lui donnera la réplique, de manière à amener naturellement
+les révélations des mystères de coulisse. Il causera tout haut,
+émaillant sa conversation de noms propres et de mots qui ne le sont pas.
+Il affectera de lorgner les femmes en réputation, qui garnissent les
+avant-scènes et les premières loges, et il les saluera de manière à
+faire supposer qu'elles font partie de ses souvenirs ou de ses
+espérances.
+
+Pendant les entr'actes, il court du foyer aux corridors. Il va saluer
+le grand feuilleton qui promène dans les groupes l'obèse majesté de son
+omnipotence; il prend le bras du moyen feuilleton, et le félicite sur
+l'article qu'il a fait le dernier lundi. Il appelle le petit feuilleton
+par son nom de baptême, et le complimente sur l'article qu'il fera lundi
+prochain. Le monsieur qui s'occupe de littérature va dans le monde, où
+il a beaucoup de succès, et se donne une grande importance C'est là
+qu'il est roi, c'est là qu'il triomphe. Dès qu'il paraît, on l'entoure;
+il devient le centre de la curiosité: si une personne étrangère témoin
+de l'empressement qui l'accueille, s'informe pour savoir qui il est, la
+maîtresse de la maison répond avec orgueil:--C'est monsieur un tel, un
+de mes familiers, un homme charmant, il s'occupe de littérature. Quand
+il a bien examiné l'assemblée, et qu'il est convaincu qu'il ne court
+aucun risque d'être démenti, le personnage amène alors dans la causerie
+une habile transition pour mettre la littérature sur le tapis.
+
+Une fois qu'il a abordé ce sujet, on ne peut plus le lui faire
+abandonner, ou bien alors c'est un travail aussi difficile que de faire
+quitter le piano à un pianiste qui s'est fait prier pour s'y mettre, et
+ils se font tous prier.--Roman, théâtre, critique, il a tout vu, tout
+lu. Il est même dans le secret des ouvrages inédits--il assistait le
+matin à la lecture intime du roman de notre célèbre romancier.... Il y a
+surtout un chapitre magnifique sur _ceci_, un passage admirable sur
+_cela_. Il a été le seul qui ait osé faire quelques observations. Il a
+remarqué qu'il y avait trop de citations latines dans l'ouvrage, de
+façon que cela le faisait plutôt ressembler à un roman en latin, dans
+lequel il y aurait trop de citations _françaises_.--Il a aussi observé
+une ou deux erreurs historiques, et relevé deux vices grammaticaux: en
+faisant ces corrections, il a même fait jaillir une tache d'encre sur la
+manchette de sa chemise--et ce disant, il retourne son parement, dégage
+sa manche et fait voir la tache.--Tout le monde se lève dans le salon
+pour regarder la tache; les personnes qui sont trop éloignées montent
+sur les chaises.
+
+Dans la journée, il a été à la répétition générale de la pièce des
+Français,--Il s'est disputé avec l'auteur, qui ne voulait pas consentir
+à faire les coupures qu'il lui indiquait.--Il lui a pris son manuscrit
+de force et l'a emporté chez lui pour faire des changements.--Il faudra
+qu'il passe la nuit à ce travail; mais enfin il faut bien obliger _un
+confrère_.--Il y a surtout la scène cinquième du quatrième acte; il
+craint d'être obligé de la recommencer entièrement.--Notez bien qu'il
+n'y a pas un mot de vrai dans tout ce qu'il dit.--La tache d'encre était
+préméditée, sa répétition, les changements, les coupures, il a entendu
+raconter cela dans la journée et s'attribue le rôle actif qu'un autre a
+ou n'a pas joué. En si beau chemin, on ne s'arrête pas.--Tout à l'heure,
+en sortant d'une première, il a rencontré le critique ***, qui n'avait
+pas assisté à la représentation; celui-ci l'a prié de lui faire une
+centaine de lignes pour son feuilleton.--Il a bien envie de l'envoyer
+promener.--_Chose_ a pris depuis quelque temps la fâcheuse habitude de
+le charger de ses corvées.--Cependant, il ne peut refuser ce service à
+un ami avec qui il est à _tu_ et à _toi_.--D'abord, il profitera de
+l'occasion pour être agréable à Eugène, avec qui il a deux
+opéras-comiques en train; c'est de Scribe qu'il veut parler.
+
+En passant, il saluera mademoiselle *** qui a la mauvaise habitude de
+vouloir jouer tous ses rôles en costume Louis XV, sous prétexte que la
+poudre lui va bien, et il glissera en même temps un mot d'éloge à la
+petite J... qui a été charmante pour lui au souper de madame O... où
+M... a tiré un feu d'artifice d'esprit étourdissant. Quand le Monsieur
+qui s'occupe de littérature a bavardé pendant deux heures, il s'excuse
+auprès de la compagnie d'avoir aussi longtemps causé boutique, et fait
+semblant de vouloir passer à un autre motif de conversation.--Les dames
+se mettent à causer chiffons, les hommes Bourse ou politique. Mais, tout
+à coup, le monsieur qui s'occupe de littérature tire son mouchoir de
+poche et pousse un cri d'étonnement--Qu'est-ce donc? qu'y
+a-t-il?--Parbleu! s'écrie le monsieur, c'est ce farceur de Dumas, qui
+est monté chez moi tantôt, et qui m'a encore laissé son mouchoir en
+place du mien,--il n'en fait jamais d'autres; c'est le onzième qu'il me
+change ainsi.--Tout le monde veut voir le mouchoir du célèbre
+romancier.--Il y a même des fanatiques, qui souhaiteraient se moucher
+dedans.--Grâce à ce mouchoir, prémédité comme la tache d'encre, la
+conversation a été reprise à propos de littérature, et le monsieur qui
+s'en occupe continue à être le lion de la soirée.
+
+Au demeurant, c'est là un personnage inoffensif; car cette manie n'est
+qu'un des innocents déguisements que peut prendre la vanité d'un homme
+désoeuvré.--Mais il arrive presque toujours un moment où le monsieur qui
+s'occupe de littérature désire que la littérature s'occupe de lui.--De
+passif qu'il était jusque-là, il essaie de devenir actif.--il ne se
+borne pas à écrire un sonnet acrostiche sur la première page d'un album
+neuf, comme cela est en usage depuis qu'il y a des albums.--Il se met un
+jour à faire de la copie, et en poursuit l'impression avec une activité
+à nulle autre pareille.--Moyennant finances, il trouve un libraire qui
+consent à lui imprimer un volume, en tête duquel le monsieur qui
+s'occupe de littérature met une préface qui commence invariablement par
+ces mots: «Cédant aux nombreuses sollicitations de quelques amis d'un
+goût sûr et approuvé, l'auteur de ce volume se présente pour la première
+fois devant le public, etc., etc.»--Ici, le personnage devient nuisible
+et dangereux.--Ce n'est plus le monsieur qui s'occupe de littérature,
+c'est l'homme de lettres amateur,--désigné quelquefois plus communément
+et plus justement, sous le nom de Charançon de lettres.
+
+
+
+
+II
+
+
+
+
+LE CHARANÇON
+
+
+Pareil à l'insecte qui ronge les récoltes, il s'introduit dans la
+littérature pour y causer des ravages.
+
+On ne sait comment, il arrive on ne sait d'où.
+
+Pour unique mise de fonds, il apporte l'aplomb, qui est l'audace des
+sots, et la mémoire, qui est la science des ignorants; non pas, grand
+Dieu! qu'il remarque ce qu'il voit ou ce qu'il entend dire, ce serait
+alors de l'observation; il surmoule les observations des autres. C'est
+le Charançon qui a le premier pratiqué le pastiche, car il est incapable
+de rien inventer qui soit marqué à son propre coin, fût-ce même une
+sottise.
+
+Les admirations vivement senties entraînent quelquefois les esprits les
+mieux doués et les talents les plus individuels à l'imitation des oeuvres
+qui répondent plus particulièrement à leurs sympathies: mais dans ces
+cas, la copie devient alors une façon de glorifier le modèle.
+
+Le Charançon imite grossièrement, maladroitement; son pastiche n'est pas
+une copie, c'est une caricature. Ces difformes parodies ressemblent à
+leurs modèles, comme ressemblent aux oeuvres d'art les odieux plâtres,
+colportés sur les quais et les boulevards par les Piémontais, pendant la
+morte saison de la fumisterie.
+
+Toutes les comparaisons qui pourraient peindre l'activité, la souplesse,
+la ruse, l'insistance, la servilité ne suffiraient pas à donner une idée
+complète de tout le mal que le Charançon se donne pour arriver à se
+produire, n'importe où, n'importe comment. Pour accélérer ses débuts il
+possède, d'ailleurs des facilités qui manquent quelquefois aux hommes de
+lettres véritables,--il a des relations.
+
+Les relations sont les escaliers par lesquels, dans toutes les
+conditions, on arrive, sans se donner trop de mal, à atteindre les
+étages supérieurs.
+
+En littérature particulièrement, les relations servent les personnes au
+préjudice de l'art.
+
+Les relations s'imposent ou se sollicitent.
+
+Dans le premier cas, elles sont honorables et ne peuvent que flatter
+l'amour-propre.
+
+Dans le second cas, elles humilient.--Un homme qui a le sentiment de sa
+valeur souffrira péniblement si, pour la constater, il a besoin de
+requérir l'appui des imbéciles ou des niais, qui sont une force comme
+toute majorité.
+
+Le Charançon est invulnérable de ce côté; son amour-propre, habillé de
+toile imperméable, peut impunément recevoir toutes les averses de dédain
+qui pleuvent sur lui. Grâce à ses relations, il entre dans la
+littérature comme les gens qui arrivent en retard à la porte d'un
+théâtre, rompent avec violence la queue formée, et se mettent à la tête,
+de façon à pénétrer les premiers dans la salle, sans avoir eu les ennuis
+de l'attente.
+
+Par exemple, madame une telle l'aura un soir recommandé à monsieur un
+tel, qui aura parlé à celui-ci, qui l'aura présenté à celui-là, et un
+beau matin on lui aura dit dans un journal:--apportez-nous quelque
+chose.
+
+Le Charançon ne se le fait pas dire deux fois: dès le lendemain, il
+arrive avec son article dans la main, et il court avertir ses amis et
+connaissances qu'il va écrire dans tel on tel journal. On a vu souvent
+des travaux d'hommes de lettres sérieux rester longtemps dans les
+cartons de la rédaction, mais la _copie_ du Charançon n'y fait jamais
+long séjour.
+
+Dès qu'on a commis l'imprudence de lui recevoir quelque chose, il ne
+quitte pas les bureaux. Du matin au soir, il surveille et presse son
+insertion. Pour se débarrasser de ses intolérables persécutions, on lui
+annonce un beau jour que son article est à l'imprimerie.
+
+Ce jour-là, si vous le rencontrez dans la rue, il vous abordera pour
+vous laisser aussitôt en criant: «Pardon si je vous quitte aussi vite,
+mais il faut que j'aille corriger mes épreuves.»
+
+Voyez-le entrer à l'imprimerie: quel air affairé, quelle importance il
+se donne; demandez au compositeur ce qu'il pense des Charançons de
+lettres quand ils viennent corriger leur premier article; demandez au
+prote, qu'ils assomment de leurs recommandations saugrenues.
+
+--Prenez bien garde à cet alinéa; il est de la dernière
+importance;--remarquez bien ce changement,--n'allez pas oublier cette
+parenthèse,--et ceci,--et cela,--et leur nom qu'ils ne trouvent jamais
+assez gros!
+
+Enfin le jour de la publication arrive: le Charançon n'a pas dormi; dès
+le matin, il est dans la rue, guettant l'ouverture des cabinets
+littéraires.
+
+Voyez-vous ce monsieur qui tient un journal dans ses mains qui
+tremblent?--Voyez-vous ses yeux grands ouverts, sa bouche grande ouverte
+aussi?--- C'est un Charançon qui lit son premier article imprimé! Tout à
+coup il devient pâle, la sueur mouille son visage, il frappe du poing.
+Il vient de découvrir un bourdon ou une coquille; il court au journal;
+il entre dans les bureaux comme un ouragan; il se plaint avec violence.
+
+On a dénaturé son article, on compromet sa réputation, etc., etc., etc.
+S'il ne se retenait pas, il imiterait, dans son désespoir, ce poëte
+italien qui se suicida à cause d'une virgule changée de place dans la
+composition d'un de ses livres. Pour une lettre retournée, le Charançon
+exigerait volontiers qu'on recommençât le tirage du numéro.
+
+Il se calme cependant, sur la promesse d'un _erratum_. Et, prenant
+autant d'exemplaires que peuvent en contenir ses poches, il en va faire
+la distribution dans la ville.
+
+Le soir, il parcourt les cafés. Chaque fois qu'un consommateur demande
+le journal où il se trouve imprimé, il suit des yeux les mouvements de
+son visage pendant sa lecture, et si elle ne se continue pas jusqu'à la
+colonne où se trouve son article, il ne peut cacher son dépit.
+
+Du jour où le Charançon a eu un article imprimé, ce ne sont plus des
+talons qu'il a à ses souliers, ce sont des piédestaux.
+
+Dès qu'il a constaté son existence par une première publication, il
+utilise ce précédent pour se faire comprendre parmi les collaborateurs
+des feuilles éphémères destinées à mourir du CROUP littéraire à l'âge de
+deux ou trois numéros. Dans ces journaux qui ne font que s'entr'ouvrir,
+le caissier demeure, pour les rédacteurs, constamment caché dans les
+nuages de l'incognito le plus épais.
+
+Mais le Charançon, qui travaille seulement pour la gloire, ne demande
+pas d'abord à être payé.
+
+Un Charançon, qui faisait valoir cette raison, comprise du rédacteur en
+chef d'un journal qui rétribue largement ses écrivains, en reçut cette
+réponse:
+
+--Monsieur, mon journal n'est pas assez riche pour se permettre d'avoir
+de la rédaction gratis; adressez-vous aux publications qui peuvent se
+procurer le luxe de se passer de public.
+
+Peu à peu cependant, à force d'intrigue, à force de se remuer, le
+Charançon finit par acquérir ce qu'on pourrait appeler une réputation de
+prospectus.
+
+Il a fourré l'annonce de ses ouvrages dans tous les _spécimens_. Il se
+montre plus exigeant, il croit à son avenir, et il parvient même à y
+faire croire quelques autres.
+
+Le jour où il a fait imprimer quatre cents lignes, il les collectionne
+et les offre à la Société des gens de lettres, avec une demande de
+réception dans son sein.--S'il est reçu, il se hâte de faire graver des
+cartes, sur lesquelles il ajoute après son nom:
+
+_Membre de la Société des gens de lettres._
+
+
+
+
+III
+
+
+
+
+LE RÉDACTEUR POUR TOUT FAIRE
+
+
+Il existe, à Paris, un grand nombre de ménages peu fortunés, où l'on
+prend une bonne pour tout faire. Les servantes qui acceptent ces
+conditions sont ordinairement des disciples anonymes de M. Cousin, car
+leur engagement les oblige à pratiquer l'éclectisme le plus étendu.
+
+La servante pour tout faire fait d'abord le ménage et tout ce qui se
+rattache à cette occupation:
+
+Elle fait la cuisine;
+
+Elle fait les commissions;
+
+Elle fait la lessive et le repassage;
+
+Elle fait les corsets et les robes de Madame;
+
+Elle fait les gilets et les culottes de Monsieur.
+
+Et quelquefois même, s'il y a un nouveau-né dans la maison, on essaye de
+l'utiliser comme nourrice.
+
+Dire qu'elle excelle dans sa multiple besogne, je n'oserais pas
+l'affirmer.
+
+Elle reçoit ordinairement de quinze à vingt-cinq francs par mois, et
+elle est nourrie.
+
+Il existe, de même, à Paris, des journaux peu riches--pauvreté n'est pas
+vice--ou n'ayant pas le moyen de subventionner un spécialiste pour
+chacune des matières que sa feuille est appelée à traiter, le
+propriétaire prend un rédacteur pour tout faire.
+
+C'est ordinairement un homme de lettres, bachelier comme Lindor, et qui
+s'est essayé tour à tour dans tous les genres de littérature, sans
+avoir positivement réussi dans aucun.
+
+Ces diverses tentatives, dans lesquelles il a échoué isolément, ne l'ont
+point découragé. Il met en pratique la devise affirmant que l'union fait
+la force. Et, n'ayant pas été heureux dans les spécialités, il brûle un
+cierge à M. Cousin, et se dévoue à l'éclectisme.
+
+C'est alors qu'il accepte les fonctions de rédacteur pour tout faire, et
+il fait tout en effet, sans hésitation et sans balancier.
+
+Il fait du roman et de la nouvelle.
+
+Il fait des comptes-rendus:
+
+Dramatiques,
+
+Lyriques,
+
+Scientifiques,
+
+Académiques.
+
+Il fait des chroniques:
+
+Parisiennes,
+
+Provinciales,
+
+Étrangères.
+
+Il parle également et à volonté;
+
+Médecine,
+
+Usine,
+
+Cuisine.
+
+Il parle chemins de fer,
+
+Religion,
+
+Industrie,
+
+Modes,
+
+Libre-échange.
+
+Il rédige le premier-Paris,
+
+Le filet,
+
+L'entre-filet,
+
+L'annonce,
+
+La réclame.
+
+Et il compose pour chaque numéro:
+
+Des logogriphes,
+
+Des charades,
+
+Des rébus
+
+Et des calembours.
+
+Quelquefois même, c'est lui qui dessine la vignette du journal--et c'est
+encore lui qui la grave.
+
+Enfin, c'est un véritable touche-à-tout.
+
+Il touche même quelquefois des appointements qui varient de 70 à 125
+francs par moi--il n'est ni nourri, ni couché, ni blanchi; il ne reçoit
+d'étrennes que lorsqu'il songe à s'en donner.
+
+Mais il est en même temps son rédacteur en chef et sa rédaction.
+
+Ce qui l'oblige à être très-respectueux envers lui-même.
+
+À se céder le pas quand il entre ou sort de son bureau.
+
+À se saluer quand il se rencontre,
+
+Et à se déposer sa carte le jour de l'an.
+
+Mais, en revanche, il possède le droit:
+
+De recevoir tous ses articles, et de ne pas les faire attendre sur le
+marbre.
+
+De n'y jamais faire de coupures,
+
+Et de les trouver également jolis.
+
+Tous les jours il va à la Bibliothèque, et y prend un picotin
+d'érudition, pour les besoins de la matière dont il aura à s'occuper
+dans son numéro.
+
+S'il est trop pressé, il fait faire sa besogne par un collaborateur à
+deux branches, qui lui sert également pour se rogner les ongles et
+moucher la chandelle.
+
+En qualité de rédacteur en chef, il est de toutes les _premières_, et
+siège aux stalles de la critique. Comme son journal ne possède qu'une
+influence relative, il arrive quelquefois que les administrations lui
+adressent seulement des coupons de corridors ou de carreaux de loges,
+auquel cas, il va paisiblement voir la pièce au café, et en suit
+religieusement l'intrigue en jouant aux dominos.
+
+S'il a souvent le double blanc, c'est que la pièce est bonne; s'il a le
+double six, c'est que la pièce est mauvaise.
+
+Inventeur de ce critérium, il en indiqua fraternellement la commodité à
+un critique très-influent, qui n'attend qu'une occasion de lui prouver
+sa reconnaissance, en lui étant le plus confraternellement désagréable
+qu'il se pourra.
+
+Mais, bonne ou mauvaise, la critique du rédacteur pour tout faire est
+généralement obligeante: dire ou faire du mal lui serait pénible, ou
+même embarrassant. C'est la seule chose qu'il ne sache pas ou ne veuille
+pas faire. Sa plume est un outil, et jamais une arme.
+
+Quand il rencontre un confrère, il a toujours un mot aimable à lui dire
+à propos de ce qu'il a publié récemment. L'amabilité se retrouvera au
+bout de sa plume le jour où il se rassemblera autour de sa table de
+rédaction pour faire le journal. Le rédacteur pour tout faire semble
+posséder le don d'ubiquité,--il est partout en même temps;--il fait
+honnêtement et discrètement son métier, sans prétentions et sans bruit.
+
+Ce n'est pas cependant qu'il ne possède, comme tous les humains bien
+organisés, la petite dose d'amour-propre qui est nécessaire à l'homme
+pour vivre,--comme l'air et le soleil.
+
+Aussi, quand un abonné s'est fait inscrire dans la journée, il se serre
+la main à lui-même, et se dit, avec un légitime orgueil, en prenant un
+maintien et une voix de rédacteur en chef:
+
+--Votre dernier article a fait de l'effet.
+
+Et il a, en effet, différentes raisons pour être convaincu que c'est son
+article et pas celui d'un autre.
+
+Quand il a exercé ses fonctions pendant quelque temps, il tente de se
+constater à lui-même son influence, en essayant de faire engager sa
+maîtresse dans un petit théâtre.--Il réussit ordinairement.
+
+Quelquefois il songe à se marier,--et jamais à être de l'Académie.
+
+On ne lui connaît ni ennemi ni envieux.--Christophe-Colomb lui-même ne
+pourrait pas lui en découvrir un.
+
+
+
+
+IV
+
+
+
+
+LE CAUDATAIRE
+
+
+Comme son nom l'indique, ce personnage est celui qui tend à se coudre
+aux individualités, possédant, soit la célébrité, la réputation, ou même
+la simple notoriété.
+
+Cette sorte de sigisbéisme naît quelquefois de la sympathie que l'on
+éprouve pour les oeuvres d'un écrivain, et de l'attachement que vous
+inspire sa personne. Comme toute chose sincère, ce sentiment est alors
+honorable et mérite le respect, même dans ce que peut avoir d'outré,
+l'admiration _caniche_ du caudataire désintéressé.
+
+Le plus souvent aussi, ce n'est que l'exploitation réglée de l'orgueil
+légitime de ceux qui ont su se conquérir un nom, par la vanité ridicule
+de ceux qui ne _s'appellent pas_.
+
+Les millions en moins, le caudataire ressemble aux anciens rustauds de
+finance qui consentaient à vider l'humiliation à pleine tasse, et à
+verser les écus à plein sac, pour être aperçus du vulgaire, montant
+dans les carrosses des grands seigneurs. Le seul désir du caudataire est
+aussi de monter dans les carrosses de la renommée--ne fût-ce que par
+derrière.
+
+Les romanciers en vogue, les auteurs dramatiques, rois de la coulisse,
+les journalistes en puissance de feuilleton ont leurs caudataires, et
+particulièrement les coupe-toujours de la critique, qui débitent la
+galette et le flanc de la réclame.
+
+Le nombre des caudataires varie en proportion de la réputation ou de
+l'influence que peuvent exercer sur le public les célébrités des divers
+genres de littérature.
+
+Les fonctions du caudataire sont purement honorifiques, mais en revanche
+elles sont fatigantes.--Cependant c'est une charge très-courue. On ne
+l'obtient pas du premier coup. Il faut faire une espèce de stage avant
+de devenir titulaire.
+
+Plusieurs qualités sont requises pour être bon caudataire; comme au jeu
+des enfants: «Bonjour, maître, quel métier veux-tu être? Il faut,
+tire-li-faut d'abord n'être pas bon à autre chose, et avoir du temps à
+perdre.» Si le caudataire possède une opinion, il devra lui attacher
+une pierre au cou et la jeter dans l'endroit le plus profond de la
+Seine.
+
+Adopter en tout, et proclamer partout et toujours le système du maître
+qu'il veut suivre; avoir dans sa poche du drap de toutes les couleurs,
+afin de changer de cocarde littéraire en même temps que celui-ci.
+
+S'il possède un caractère irritable, il devra le tamponner de patience,
+s'il ne veut pas souffrir des ruades et rebuffades qui pourront résulter
+de la mauvaise humeur de l'homme célèbre, quand celui-ci aura éprouvé
+des désagréments familiers à son état.
+
+Renoncer à toute initiative en matière de jugement sur les productions
+des confrères, et attendre que le son se soit fait entendre pour faire
+écho.
+
+Assister à la conception et confection du roman, drame ou feuilleton du
+maître; entendre chapitre par chapitre, scène par scène, phrase par
+phrase, les vagissements de l'oeuvre nouvelle, la caresser au berceau du
+manuscrit, lui faire des risettes, lui offrir des morceaux de sucre ou
+des bonbons, et avoir pour elle tous les soins que demande un nouveau-né
+qui pousse sa première dent.
+
+Ne pas craindre de se coucher tard pour tenir compagnie au maître le
+soir, ni de se lever matin pour être le premier à lui apporter le
+bulletin de l'enthousiasme du public à propos de l'oeuvre récemment
+publiée; avoir de la mémoire pour se rappeler le nom des tièdes, afin
+qu'il leur soit marqué un mauvais point.--Au besoin, chercher querelle à
+l'un d'eux, et se battre en duel avec lui: Être complaisant et agile
+comme un lévrier ou un troisième collaborateur, qui fait les courses
+dans les vaudevilles (commissionnaire sans médaille.)
+
+Si le maître a la goutte, se plaindre de la sciatique; et, lorsqu'il est
+enrhumé du cerveau, se procurer une fluxion de poitrine.
+
+Voilà quelques-unes des charges, voici maintenant les avantages.
+
+Ils ne s'obtiennent que graduellement et suivant les principes d'une
+hiérarchie qui a ses lois.
+
+Il existe des caudataires autorisés à aborder dans les lieux publics
+l'homme célèbre qu'ils y rencontrent, à se promener avec lui bras dessus
+bras dessous sur le boulevard ou dans les foyers des spectacles,--à lui
+demander du feu pour allumer son cigare ou une place dans sa loge--ou ce
+qu'il compte faire prochainement.
+
+Ces avantages sont médiocres, ils se résument à faire dire par les gens
+qui vous rencontrent:
+
+--- Tiens! quel est donc ce monsieur qui se promène avec ***?
+
+Mais, pour quelques caudataires, cette simple remarque suffit. Il a été
+vu. Pour lui, l'homme célèbre joue le rôle d'un bec de gaz et lui prête
+sa lumière.
+
+Le second grade procure l'honneur d'une familiarité plus intime. Aussi
+l'homme célèbre abandonnera avec son caudataire les formules de
+politesse qui restent de la froideur dans les relations;--il sera avec
+lui fraternellement grossier et franchement mal appris. Seulement il lui
+permettra de l'accompagner partout, à la condition que, moralement,
+celui-ci aura le soin de rester quelques pas derrière lui.--Il ne se
+fâchera pas si le caudataire l'aborde quand il sera en compagnie; il
+commencera à lui donner son avis pour avoir une façon nouvelle de faire
+connaître le sien.--Il le brutalisera même en public, et le caudataire
+recueillera alors l'avantage d'entendre dire à côté de lui--quel est
+donc ce particulier que *** bourre comme ça?--ce ne peut être qu'un ami
+intime ou un domestique.
+
+Quand il aura franchi ces deux degrés, le caudataire arrivera enfin au
+comble de ses voeux. L'homme célèbre le fera grand d'Espagne littéraire,
+en lui accordant le droit de rester couvert devant lui. Il l'attachera à
+sa personne et le nommera caudataire de première classe, il le fera
+chevalier de ses ordres, et celui-ci aura ses entrées grandes et
+petites.
+
+Il possédera son rond de serviette à la table de l'homme célèbre. Sa
+vanité pourra se donner des indigestions de tutoiement. Il aura atteint
+le point culminant du favoritisme. Il fera partie du mobilier, et si le
+mobilier est vendu, on le vendra avec.
+
+Le caudataire intime obtiendra alors de temps en temps une mention dans
+un roman. On profilera sa silhouette dans une pièce, ou bien on lui
+jettera au bas de la colonne d'un feuilleton, un bout d'éloge banal,
+qu'on n'oserait offrir à personne, et qu'on lui mettra dans la main
+comme un sou démonétisé. Car, en réalité, l'homme célèbre peut accepter
+ce servilisme; mais, comme son caudataire ne possède aucun talent et
+aucune dignité, il professera bien souvent pour lui le sentiment, qui
+est précisément le revers de l'estime.
+
+
+
+
+V
+
+
+
+
+LES JÉRÉMIES
+
+
+Elle est nombreuse et s'augmente chaque jour cette insupportable famille
+des Jérémies littéraires, qui, traitant leur gueuserie et leur paresse
+en tout lieu, corbeaux du découragement, croassent leur plainte
+monotone.
+
+--Ô muse marâtre! s'écrie celui-ci.
+
+--Ô public crétin! ajoute celui-là.
+
+--Ô critique zoïle! hurle cet autre.
+
+Et si, par malheur, il vous arrive de tomber dans un de leurs conclaves,
+véritables clubs de harpies, vous aurez le mal de mer en les écoutant
+les uns et les autres parler de ceux qu'ils appellent leurs confrères,
+et qui sont parvenus à approcher de près ou de loin le but auquel ils se
+proposaient d'atteindre.
+
+--Prenez au hasard, dans le tas, le plus braillard d'entre ces
+convulsionnaires, mettez-le sur la sellette, et dites lui:
+
+--D'où viens-tu?
+
+--Qu'as-tu fait?
+
+--Que veux-tu?
+
+Pénétrez dans sa biographie,--l'histoire de l'un sera celle de tous.
+
+Le Jérémie est un fruit sec littéraire, et, le plus ordiremont,--il
+greffe sur l'impuissance, cette maladie honteuse de l'intelligence qu'on
+appelle l'envie.
+
+Pareil aux oisifs qui, pour occuper leur paresse, entrent dans le
+premier endroit dont ils trouvent la porte ouverte, il sera entré, un
+beau jour, dans la littérature par désoeuvrement.
+
+De vocation, il n'en a aucune.
+
+Il commence cette périlleuse lutte, sans plus d'émotion qu'il entamerait
+une partie de piquet. Son ignorance même devient pour lui un brevet
+d'outrecuidance.
+
+À peine consentirait-il, en manière de mise en train, à acheter une main
+de papier.
+
+L'oeuvre achevée, chose ordinairement sans forme et sans fond,--mannequin
+d'idée, grotesquement vêtu de loques de style ramassé sous les piliers
+des halles littéraires, il s'étonnera que le foetus ne marche pas tout
+seul, et il commencera à s'alarmer à propos, de l'indifférence coupable
+du siècle en matière de chef-d'oeuvre--inédit?
+
+Alors, montrant le poing au ciel, et montant sur toutes les tables
+d'estaminet pour insulter les astres, le Jérémie, entre la chope et la
+pipe, commencera à déplorer son malheureux sort de poëte.
+
+Avec des sons de mandoline enragée, il répétera toutes les vieilles
+rengaines auxquelles ont servi de type les trépas de Gilbert et de
+Malfilâtre--qui ont eu le malheur de rester les patrons des incompris
+qui ont toujours leurs noms à la bouche, et ne cessent de soupirer à
+propos de ces deux victimes de l'art:
+
+--Ô muse marâtre!
+
+Quelque âme charitable, se laissant prendre à cette comédie, consent
+quelquefois à patroner l'oeuvre du Jérémie et lui ouvre la voie de la
+publicité.
+
+Il arrive nécessairement ce qui devait arriver.
+
+Le public ne s'en préoccupe pas,--le chef-d'oeuvre n'est feuilleté que
+par le vent, qui court des bordées dans les nécropoles littéraires des
+quais.
+
+C'est alors que le Jérémie, qui se baissait à l'avance pour passer sous
+les arcs de triomphe dont il jalonnait son chemin, commence le second
+couplet de sa lamentation.
+
+--Ô public crétin!
+
+Quant à la presse, elle demeure silencieuse, ou, forcée par des
+sollicitations, elle détachera sur le nez de l'auteur une dédaigneuse
+pichenette.
+
+C'est alors que le Jérémie s'écriera par toute la ville, en agitant ses
+grands bras:
+
+--Ô critique zoïle!
+
+À compter de ce moment, le Jérémie n'a plus qu'une jouissance et qu'un
+bonheur dans le monde.
+
+Justement châtié dans sa vanité et dans son impuissance, s'il connaît un
+endroit où l'on travaille, il ira chaque jour y traîner son désoeuvrement
+découragé, et répéter de sa plus dolente voix:
+
+--À quoi bon se donner tant de mal? qui est-ce qui se préoccupe de l'art
+aujourd'hui? quel est le sort des poëtes dans une société où le veau
+d'or est roi? Souviens-toi de Gilbert, de Malfilâtre, et de tant
+d'autres,--sans me compter moi-même.
+
+Ô muse marâtre!
+
+Ô public crétin!
+
+Ô critique zoïle!
+
+
+
+
+VI
+
+
+
+
+UN SUCCÈS DE PREMIÈRE
+
+
+La scène se passe à la suite d'un de ces succès coups de foudre qui, dès
+la première soirée, signent à une oeuvre dramatique une feuille de route
+de cent cinquante ou deux cents représentations.
+
+Le rideau vient de se baisser; entre deux salves, on est venu proclamer
+le nom victorieux qui devra bientôt, selon l'expression du poëte,
+«voltiger aîlé sur la bouche des hommes.»
+
+La critique, qui s'en va bras dessus bras dessous, se reconduit dans la
+personne de ses membres, échangeant entre eux le mot d'ordre pour
+l'honorable conspiration de la louange unanime et méritée qui aboutira
+le lundi suivant. Du bourdon à l'humble clochette, chacun est heureux
+d'avoir à fournir une note à l'hosanna de l'enthousiasme.
+
+Sous le péristyle du théâtre, et dans l'attitude qu'on prête aux chevaux
+d'Hippolyte, les directeurs des théâtres rivaux supputent avec
+inquiétude le résultat arithmétique d'un succès qui se dispose à mettre
+pendant six mois les mains dans la poche du public, et qui menace de
+faire pendant si longtemps une rude saignée à leur bordereau quotidien.
+
+Derrière eux, les groupes d'auteurs échangent d'un air navré les propos
+les plus condoléants. On supposerait qu'ils viennent d'être frappés par
+un malheur commun. La rancune de celui-ci, s'accouplant avec
+l'impuissance de celui-là! le dernier four de l'un donnant le bras à la
+chute de l'autre, ils se retirent lentement, parlant tout bas, comme
+s'ils étaient honteux de s'entendre.
+
+Derrière eux vient la foule, qui se répand dans les rues, semant sur son
+passage mille rumeurs qui préparent le succès, et en colportent la
+nouvelle par toutes les voix, de l'_on dit_ sonore,--qui est la
+trompette de la moderne Renommée.
+
+Sur le théâtre, tout est sens dessus dessous.
+
+Les employés font des cabrioles de jubilation, et, parmi les trappes du
+plancher scénique, se livrent à la périlleuse gymnastique de
+l'enthousiasme.
+
+Les machinistes--_machinent_, pour embaumer le lendemain matin le réveil
+de l'auteur, un bouquet dans lequel on fera entrer tout le quai aux
+Fleurs.
+
+Le directeur a complètement perdu la tête.
+
+Dans un nuage d'or, il voit passer le plan figuratif de tous les
+châteaux qui battent réclame de leur situation et dépendances dans les
+colonnes des _Petites-Affiches_. Il embrasse l'auteur, il l'appelle son
+ami,--son sauveur.--Il s'arrache les cheveux de désespoir, parce qu'il
+n'a point songé à lui offrir une primé avant le succès.
+
+--Maintenant il serait trop tard.
+
+Pour récompenser cet oubli, il lui commande sur-le-champ un nouvel
+ouvrage, quitte à répondre, quand celui-ci l'apportera:
+
+--Mon cher ami, je suis désespéré; mais je n'ai pas de place. Songez
+donc que voilà 150 fois qu'on joue votre ouvrage.--J'espère que vous
+n'avez pas à vous plaindre de moi. Dieu merci j'ai assez fait mousser
+votre pièce. Il ne faut pas songer qu'à soi dans ce monde.--Je serais
+fort désolé qu'on pût dire que vous avez monopolisé mon théâtre.
+
+Il y en a même qui vous répondent tout simplement:
+
+--Votre succès m'a rendu un mauvais service.--Dès qu'ils sentent du
+lard dans un endroit, les rats y viennent; depuis que vous m'avez fait
+faire de l'argent, tous mes créanciers me tombent sur le dos.--Encore
+une affaire pareille, et je serai obligé de faire faillite.
+
+L'ingratitude, qui est l'indépendance du coeur, comme dit un impressario,
+est d'ailleurs une vertu directoriale, et il en est dans le nombre de
+ces messieurs dont c'est à proprement parler, la seule qualité.
+
+Les artistes qui ont contribué au succès de l'oeuvre, vont se visiter
+dans leur loge et se font mutuellement cadeau d'un petit piédestal.
+
+Pendant dix minutes, la conversation roule sur ces trois mots:
+
+Superbe, magnifique, admirable!
+
+Dans les corridors, tutoiement et embrassement général.
+
+Au milieu du foyer, l'auteur, appuyé contre la cheminée, déboutonne son
+frac devenu trop étroit pour contenir cette indigestion de gloire, et
+met intérieurement une rallonge aux félicitations que lui viennent
+offrir ses amis.
+
+Ceux-ci ont mis dans leur poche le crêpe qu'ils avaient apporté, dans la
+charitable intention de prendre le deuil de l'ouvrage en cas de
+décès.--D'aucuns même, les intimes, eussent sollicité l'honneur de tenir
+les cordons du poêle.
+
+Le bonheur forcé est si vif qu'on en voit qui changent de couleur.
+
+Celui-ci est vert-pomme,--celui-là rouge,--celui-là jaune comme un
+citron;--on dirait le spectre solaire de l'envie.
+
+Tous entourent le triomphateur et font de lui une espèce de Laocoon de
+l'amitié littéraire. Ils le serrent, l'enlacent, l'embrassent, gonflent
+son orgueil avec le gaz de l'hyperbole, et puis entre la parenthèse de
+deux caresses, répandent brusquement dans la joie en ébullition la
+goutte d'eau froide de la réticence, et par leurs critiques essaient de
+reprendre à deux mains ce que la louange avait donné d'une seule.
+
+Au milieu de ces hypocrites démonstrations, un bravo loyal résonne
+parfois, comme une pièce d'or dans un sac de jetons.
+
+Il est vrai que c'est justement celui-là qui n'est pas entendu ou pas
+écouté.
+
+En sortant du théâtre, l'auteur rencontre quelquefois deux ou trois de
+ses amis, qui s'excusent de n'avoir pas été le complimenter au foyer,
+sous le prétexte qu'ils se sont trouvés indisposés.
+
+Et, en effet, pendant la représentation, il était visible à tous les
+yeux qu'ils ne se sentaient pas bien.
+
+
+
+
+NOTES DE VOYAGE
+
+
+_À Monsieur Bourdin, rédacteur en chef du Figaro_.
+
+Tu te rappelles, mon cher ami, que le 22 juillet au soir, et au moment
+où je m'y attendais le moins, m'ayant rencontré sur le boulevard, tu
+m'as prié de prendre ta place parmi la députation des journalistes et
+chroniqueurs parisiens, invités par la Compagnie du chemin de fer du
+Nord à assister aux courses annuelles de Boulogne. Outre que j'ai
+toujours été partisan de l'imprévu, le nom de mes futurs compagnons de
+voyage m'a décidé à accepter ta proposition, et une demi-heure après
+t'avoir quitté, je me présentai à la portière du wagon-salon réservé à
+l'émigration littéraire.
+
+ * * * * *
+
+Chacun commençait à s'installer suivant ses habitudes de voyage; mais
+tous ces petits arrangements, où se révélaient naïvement l'instinct
+d'égoïsme du voyageur amoureux de ses aises, furent bientôt troublés par
+l'arrivée du retardataire et gigantesque Nadar.--Comme chacun le sait,
+Nadar est pourvu d'un appareil de locomotion qui lui permet de régler sa
+démarche sur le pas des Dieux. Aussi, en le voyant paraître, chacun se
+demande avec inquiétude où Nadar pourra mettre ses jambes.--En effet,
+ces deux colossales perpendiculaires importunent et bouleversent toutes
+les combinaisons d'angles et d'horizontalité. Pendant une demi-heure, on
+s'exerce inutilement à une sorte de jeu de patience, dont les membres
+des voyageurs sont les pièces.--On fait appel à la science.--Un prix de
+vingts-cinq cigares est offert à celui qui résoudra le difficile
+problème d'installer Nadar.--Les calculs scientifiques n'ayant pas
+abouti,--Nadar trouve un biais,--trois ou quatre de ses amis resteront
+debout dans le wagon;--de celle manière il pourra s'allonger à son
+aise.--La proposition est repoussée par ces messieurs, qui accusent
+Nadar d'abuser des droits que donne l'amitié.
+
+Nadar répond par cet axiome:
+
+--En wagon, il n'y a pas d'amis, il n'y a que des coins.
+
+Au moment de partir, un riche étranger, qui a entendu dire que notre
+wagon était habité par des journalistes parisiens, propose cinq mille
+francs pour faire le voyage dans notre société.--L'administration
+refuse. On se met en route. À la station de Breteuil, le convoi
+s'arrête, et nous sommes régalés d'une aubade d'un joueur d'orgue du
+pays, qui a déjà doté deux de ses filles avec ses recettes quotidiennes.
+Favorisé par l'administration, qui lui accorde ses entrées sur la voie
+au passage de tous les trains, cet instrumentiste est, dit-on, au mieux
+avec les employés supérieurs de la compagnie.--Dans ses fréquents
+voyages, M. de Rothschild ne manque jamais à s'arrêter à Breteuil, et
+gratifie du prix de la place qu'il occupe la sérénade nasillarde qui lui
+est donnée à son passage.
+
+Entre Breteuil et Amiens,--on essaye de dormir,--mais il n'y a pas
+moyen.
+
+_Amiens_. Vingt minutes d'arrêt.--La population altérée du wagon se
+précipite vers le buffet,--et y produit l'effet d'une éponge qui
+tomberait dans une fontaine.--Quelques pâtés de canards succèdent aux
+rafraîchissements.--On demande la carte,--et l'on apprend qu'elle a été
+payée cinq mille francs par le riche étranger du débarcadère, qui a
+voulu, à l'instar de François Ier, être une fois dans sa vie le
+restaurateur des lettres.
+
+La cloche du départ se fait entendre: on remonte en voiture,--et, à la
+liberté d'espace dont chacun jouit, on s'aperçoit qu'il
+manque--quelqu'un et quelque chose.--Ce quelqu'un et ce quelque
+chose,--c'est Nadar et ses jambes.--Tout le wagon entonne à l'unanimité,
+sur une musique vague, un hymne à l'indépendance, qui commence, comme
+tous les hymnes de ce genre, par ces paroles:
+
+/*[4]
+ «Libres du joug qui nous oppresse.»
+*/
+
+Cet enthousiasme est troublé par un double cri d'épouvante échappé à un
+des voyageurs, qui, en se penchant à la portière, vient d'apercevoir
+Nadar marchant sur la voie et suivant le train, au petit pas, en fumant
+son cigare.--Au premier _arrêt_,--il se fait ouvrir la portière, et se
+réallonge de nouveau d'un pôle à l'autre du wagon; le désordre se
+rétablit.
+
+_Abbeville_.--Lever du soleil,--salué par un choeur formidable de deux
+millions de canards qui barbottent dans les marais de la route.--S.....
+fait observer judicieusement que la présence de ces oiseaux n'est
+peut-être pas étrangère à l'industrie des pâtés, qui est une richesse de
+la contrée.--On ne lui dit pas le contraire.--L'heure de la justice
+semble à la fin venue.--Nadar vient d'épuiser sa provision de cigares,
+et se livre à l'emprunt;--on lui refuse:--il propose comme transaction
+de rester debout pendant tout le temps qu'il fumera.--Douze
+porte-cigares lui sont tendus.--Nadar se lève, tout le monde peut
+s'asseoir.
+
+Entre Abbeville et Boulogne, dont nous sommes encore éloignés d'une
+vingtaine de lieues, quelqu'un propose de charmer les dernières heures
+du voyage par un jeu quelconque. Ce voeu n'est pas plus tôt exprimé,
+qu'un sixain de cartes se trouve comme par miracle éparpillé sur la
+table.--La partie s'engage avec une fureur douce.--Nadar a la veine:
+dans un moment, il a cinq mille francs devant lui;--le ponte est
+intimidé;--*** se consulte et ne tient pas le coup, dans la crainte
+d'un refait. Tout à coup une voix qui sort du wagon voisin, et qu'on
+reconnaît pour celle du riche étranger, crie: Banco!--Nadar abat deux as
+de pique;--*** se félicite de sa prudence,--et le riche étranger, auquel
+on a notifié sa perte, envoie à Nadar, par un employé du train, une
+enveloppe _chargée_ sur laquelle il a écrit: _Enchanté d'avoir fait
+votre connaissance_. Tel est le dernier épisode de notre voyage.
+
+Quant aux courses où j'ai assisté, je t'avouerai que c'est un plaisir
+auquel je ne crois pas devoir être parfaitement initié.--S....., qui est
+passé maître en matière de sport, s'est donné beaucoup de mal pour m'en
+expliquer tous les termes et tous les usages. J'ai eu beau me mettre une
+carte au chapeau, je n'ai rien compris aux cérémonies du pesage, ni au
+jargon de ces petits gnomes, habillés en glaces panachées, qu'on appelle
+des jockeys, et qui n'ont d'autre industrie que d'être plus légers
+qu'une douzaine de bouchons. Un attelage de dix percherons traînant un
+bloc de dix à vingt mille kilogrammes, et faisant saillir leur robuste
+musculature sous l'effort, me paraît un spectacle plus intéressant que
+le plus merveilleux handicap. À l'issue du banquet qui nous a été
+offert à l'hôtel des Bains,--Et qui a clos cette journée
+hospitalière,--Nadar m'a appris qu'il partait pour Londres le soir même,
+et qu'il m'attachait à sa suite.--À toi donc, je t'écrirai de l'autre
+côté de la Manche.
+
+
+
+
+II
+
+
+Comme je te l'ai dit, mon cher ami, il est décidé que Nadar et moi nous
+partons pour Londres à la marée de deux heures. Étant très-fatigués de
+la journée de plaisir que nous avons passée à Boulogne, nous nous sommes
+rendus à minuit à bord de la _Panthère_ pour y choisir nos places.
+T'étonnerai-je beaucoup en te disant que Nadar cherche la
+meilleure?--Non!--Malheureusement il a été prévenu. Presque tous les
+voyageurs sont déjà embarqués et ont retenu les cadres les mieux
+disposés.--Je dois pour ma part me contenter d'une case inférieure, ce
+qui ne laisse pas d'être inquiétant lorsqu'on ignore les habitudes
+maritimes du passager qui vous servira de plafond.--Pendant que je
+m'installai dans le salon demi-réfectoire, demi-dortoir, du
+_chief-cabin_, plusieurs Anglais entourent la table à manger et s'y font
+servir les productions les plus variées de la race porcine. Un
+volumineux gentleman, qui semble moulé sur la corpulente nature de sir
+John Falstaff, se sistingue surtout parmi les convives par son appétit
+pantagruélique. Après avoir épuisé un fort tirage de sandwichs au
+jambon, cet insulaire, à la fois carnivore et frugivore, demande un
+melon, qu'il pèse et mange en deux bouchées comme il eût fait d'un
+abricot.--Je plaignais instinctivement le voyageur qui aurait la
+mauvaise chance de se trouver au-dessous de lui, lorsque je vis
+l'insulaire appeler deux garçons et se faire hisser dans le cadre
+au-dessus du mien.
+
+Mon superposé a-t-il le melon heureux? J'en doute, car voici le garçon
+qui commence la distribution des soucoupes sans tasses, et le locataire
+de l'entresol en réclame deux. Je commence à mal augurer de mon
+voisinage, et je propose diplomatiquement à Nadar de lui faire le
+sacrifice de mon rez-de-chaussée. Il refuse! Parmi les passagers, il
+s'en trouve qui font la traversée pour la première fois. Ils
+s'interrogent les uns les autres sur les précautions éprendre. Chacun
+dit la sienne.
+
+Celui-ci raconte qu'ayant l'habitude d'aller sur les chevaux de bois des
+Champs-Élysées, il ne sera pas incommodé.
+
+Celui-là a une provision de pastilles préservatrices.
+
+Un autre affirme qu'il faut fermer les yeux. Un autre qu'il faut au
+contraire les ouvrir et les tenir fixés sur le même point.
+
+Au même instant un grand mouvement se fait entendre sur le pont. La
+cloche sonne pour les retardataires. Une vibration lente et régulière
+ébranle toutes les parties du paquebot. Les palettes des roues se
+mettent en mouvement; le capitaine crie: _All right_. Nous sommes en
+route.
+
+Tout va bien tant que nous sommes dans le port. Mais au moment où nous
+franchissons la passe, quelques personnes commencent à se moucher, ce
+qui en mer comme au théâtre est un signe d'émotion. Un petit bonhomme de
+huit ans auquel un garçon vient d'apporter un ustensile de prévoyance
+demande à son père à quoi peut servir ce récipient.
+
+Son père le lui explique par une démonstration.
+
+Deux passagers qui se racontaient des histoires curieuses, afin de se
+distraire,--manquent mutuellement de mémoire.--Peu à peu leur récit
+devient pâle;--eux aussi.
+
+--Mon voisin de droite demande du thé.
+
+Mon voisin de gauche se mouche--trop tard.
+
+Nous prenons le large, et la _Panthère_, se croyant à Mabille, commence
+à chalouper.--Aussi l'usage de la porcelaine se répand-il assez
+généralement dans les masses.--Mon voisin d'en haut, qui s'était
+endormi, se réveille au moment où il rêvait qu'il venait de prendre une
+purgation.--Il demande à être monté sur le pont.
+
+Sauvé, mon Dieu!
+
+ * * * * *
+
+Au jour naissant, nous commençons à voir la côte anglaise surgir à
+l'horizon, comme une ligne blanche et mince. Une heure après, nous
+sommes à l'embouchure de la Tamise.
+
+La _Panthère_, en entrant dans des eaux plus calmes, reprend des allures
+pacifiques qui permettent aux passagers de réparer par le sommeil les
+fatigues de la nuit. Mais déjà on les invite à montre sur le pont, car
+c'est l'heure où, suivant les habitudes du bord, le dortoir masculin se
+transforme en salle à manger. Nadar, qui n'a pas encore faim et qui a
+encore sommeil, demande un délai et se l'accorde. Le bruit de la machine
+le gênant un peu pour se rendormir, il fait même prier le mécanicien de
+stopper. Malheureusement, le bruit de la mécanique empêche également le
+mécanicien d'entendre les ordres de Nadar, et le steamer continue sa
+route.--Cependant un flot de ladies et de miss affamées, dont le
+sybaritisme prolongé de Nadar retarde la réfection, se presse à la porte
+du _chief-cabin_, et hésitent à entrer en apprenant qu'un voyageur s'y
+trouve encore couché; une humble adresse est présentée à Nadar.--En
+apprenant qu'il fait attendre des dames,--il se lève spontanément, mû
+par le ressort national de la galanterie française.
+
+En une seconde, l'essaim affamé entoure la table, qui ploie déjà sous
+une montagne de nourriture et qu'arrosé un fleuve de thé. En une autre
+seconde, la montagne est aplanie et le fleuve est tari. Ce spectacle m'a
+rappelé les beaux travaux gastronomiques que j'ai vu quelquefois
+exécuter par M. Ch. Monselet. Les hommes succèdent aux femmes et ne le
+leur cèdent en rien. Je retrouve parmi eux le formidable insulaire dont
+le voisinage m'avait tant alarmé.--Son insuccès ne l'a pas fait renoncer
+à entreprendre une lutte nouvelle avec son indigeste adversaire; et,
+obstiné comme un plaideur qui a perdu son procès en instance,--il en
+appelle,--en se faisant servir un melon deux fois plus gros que celui de
+la veille.--Bien qu'il ait eu la précaution de tempérer, par une
+copieuse libation de sherrey, la dangereuse crudité du fruit de _nos
+vergers_, cette fois encore, la récidive ne lui est pas heureuse et son
+appel est rejeté.
+
+Cependant nous avions fait du chemin.--Déjà l'embouchure de la Tamise
+est franchie, et la _Panthère_ file comme une flèche entre les rives du
+large fleuve sillonné de nombreux bateaux pêcheurs qui rentrent dans les
+petits ports du voisinage.
+
+Le père du petit garçon dont j'ai déjà parlé, jaloux de faire briller
+les talents géographiques de son fils, l'arme d'une longue vue, et
+l'invite à désigner, au fur et à mesure que nous passerons devant,
+toutes les villes, ports, bourgs, villages et hameaux, ainsi qu'à faire
+connaître le chiffre exact de leur population, leur production spéciale
+et les faits historiques se rattachant à chacun d'eux. L'enfant, qui
+est en vacances, et pour qui cette fonction de cicérone équivaut à une
+rentrée en classe, montre d'abord peu de soumission aux désirs
+paternels, et commence, la mémoire un peu troublée, une explication qui
+n'est pas d'accord avec _Malte-Brun_. Quelques voyageurs, possédant des
+_Guides_, se permettent de relever quelques erreurs commises par le
+jeune collégien, entre autres celle qui place Dublin sur la
+Tamise.--Blessé dans son amour-propre, le père soutient l'opinion de son
+fils,--et celui-ci profite de la discussion pour aller se cacher
+derrière un panier de prunes, auquel il a remarqué une _fuite_ qu'il
+n'hésite pas à encourager.
+
+L'approche de Londres se fait sentir à chaque tour de roue. Nous en
+sommes encore éloignés de plusieurs lieues, et déjà la vapeur carbonique
+qui s'élève plane au-dessus de nous, et nous couvre de cette impalpable
+poussière qu'on appelle la _pluie sèche_. Il fait, au reste, un temps
+magnifique, et, comme il y a sans doute quelque fête aux environs, nous
+nous croisons à tout moment avec des bateaux à vapeur chargés d'une
+population endimanchée et joyeuse qui pousse en passant de vigoureux
+hurrahs. À la hauteur de Gravesend, le gouvernement anglais nous envoie
+à bord des ambassadeurs chargés de l'indiscrète mission de visiter nos
+bagages. Il faut déclarer, à la louange de la douane britannique,
+qu'elle ne ressemble pas à la nôtre. Le douanier français, à la
+frontière surtout, procède à la visite des malles avec la brutale
+impatience d'un mari jaloux qui fouille dans les tiroirs de sa femme
+pour y chercher les objets de contrebande conjugale.--L'employé de la
+douane anglaise, au contraire, visite, mais ne bouleverse pas.--Sa
+curiosité est minutieuse, mais polie.--Il aide les voyageurs à refermer
+leur malle, à reboucler leur valise, et s'il aperçoit dans un sac de
+nuit une chemise à laquelle il manque des boutons,--il s'offre
+volontiers de les recoudre.
+
+Pendant la visite de la douane, nous sommes arrivés à Greenwich, où se
+trouve le célèbre hôpital des invalides de la marine, et déjà commence à
+se dérouler le merveilleux spectacle qui a fait tant de fois comparer la
+Tamise à une forêt de mâts. J'aurais là une belle occasion de me livrer
+au dithyrambe, si c'était mon instrument. Mais tu ne m'as pas donné, mon
+cher ami, la mission de découvrir que l'Angleterre était la première
+nation maritime du globe. Je passe la main à un maître du genre
+descriptif intelligent. Si tu as quelques minutes à perdre ou plutôt à
+gagner, ouvre les _Caprices et Zig-Zags_ de Théophile Gautier, et tu y
+trouveras le tableau fidèle de la route de Greenwich à Londres, qui nous
+apparaît au premier détour de la rivière; il est certaines formules
+vulgaires qui, mieux que toutes les recherches du langage académique,
+excellent à exprimer certaines impressions.
+
+«J'ai reçu le coup de poing,» me disait un jour en se frappant la
+poitrine un ouvrier dont l'imagination venait d'être vivement frappée
+par un grand spectacle.--Cette figure brutale rend parfaitement la
+nature de l'étonnement que m'a causé la vue de cette ville, où le
+gigantesque paraît se multiplier lui-même. Moi aussi,--j'avais reçu le
+coup de poing.--Pendant qu'on jette les amarres, je cherche Nadar pour
+lui faire partager mon enthousiasme, et je le trouve à l'avant du bateau
+en conversation réglée avec une de ses connaissances, qu'il vient de
+voir passer à London-Bridge, auprès duquel nous sommes arrêtés.--Le
+débarquement s'opère, et nous voici sur le quai, où les pisteurs des
+hôtels français commencent à nous assaillir.--Leur loquacité et leur
+esprit de ruse restent pourtant bien loin de ce que j'ai vu à la
+descente du chemin de fer dans certaine ville du midi de la France.
+
+À Marseille, notamment, où un aubergiste, furieux de me voir suivre son
+concurrent, lui vida sur l'épaule un cornet rempli de punaises, qu'il me
+montra ensuite comme un échantillon de l'hospitalité que je
+rencontrerais à l'hôtel rival,--j'eus la bonhomie de me laisser prendre
+à cette supercherie, qui obtint le succès que son auteur en avait
+espéré, car il m'emmena triomphalement à son hôtellerie en me vantant la
+propreté qui y régnait.
+
+J'étais cependant à peine à table, que je vis grouiller sur la nappe
+deux ou trois insectes nocturnes, que je montrai à mon hôte, en lui
+reprochant son abus de confiance.
+
+--Monsieur, me répondit-il gravement, je ne puis nier qu'il y en ait
+quelques-unes ici, comme partout; mais si je leur tolère la salle à
+manger, je leur interdis la chambre à coucher. Monsieur peut être
+tranquille; il dormira bien.
+
+Nadar a jeté nos bagages dans un cab, et remet au cocher l'adresse d'un
+hôtel qui nous a été indiqué.
+
+Cette première course à travers les rues de Londres est quelque chose
+d'assez inquiétant, quand on en a peu l'habitude, car le cab est un
+véhicule enragé, auprès desquels nos coupés parisiens ne sont que des
+coches.
+
+Nous arrivons dans Leceister-square, où nous devons habiter, et, après
+quelques instants accordés à notre toilette,--nous nous lançons à pied
+dans les rues de Londres.
+
+--À propos, me demanda Nadar, sais-tu un peu d'anglais?
+
+--Je sais: _To be or not to be_.
+
+--Eh bien! je suis plus riche que toi; j'en sais une quinzaine de
+mots.--Nous les partagerons en frères.
+
+
+
+
+III
+
+
+Un journaliste français rencontrant à Londres un de ses compatriotes qui
+habite cette ville depuis longtemps, s'étonnait que celui-ci éprouvât
+encore de la difficulté à se faire comprendre.
+
+--Si tu savais comme ces gens-là ont la tête dure, lui répondit l'ami;
+voilà six ans que je vis avec eux et ils n'ont pas pu apprendre le
+français.
+
+Je regrette d'autant plus vivement cette lacune dans l'éducation de nos
+voisins d'outre-Manche, que Nadar m'a appris un anglais de fantaisie qui
+n'a pas cours à Londres: aussi je me trouve aussi embarrassé dans ce
+pays que pourrait l'être dans le nôtre un étranger qui aurait appris le
+français en lisant les faits divers de la _Patrie_.
+
+ * * * * *
+
+Je viens de rencontrer Lherminier, qui m'a conseillé d'acheter un
+dictionnaire de conversation franco-anglaise.--C'est un recueil de
+dialogues par demandes et par réponses, dans lequel, dit la préface,
+toutes les circonstances de la vie sont prévues, depuis les plus
+solennelles jusqu'aux plus familières.--Je remarque, en effet, des
+chapitres intitulés:--_Réception à la cour,--Audience du
+ministre,--Demande en mariage_. Malheureusement, le dictionnaire de
+conversation ressemble à ces instruments à vent dont il est impossible
+déjouer si on ne possède pas ça que les musiciens appellent
+l'_embouchure_. Or, l'embouchure d'une langue, c'est sa
+prononciation.--Et comme je n'ai pas l'embouchure de l'anglais,--la
+pantomime est encore ma meilleure ressource pour me faire comprendre.
+
+ * * * * *
+
+Si le _Dictionnaire de conversation_ a prévu les cas exceptionnels d'une
+réception royale, ou d'une audience ministérielle, soit dédain, soit
+oubli volontaire, il se montre moins prévoyant à propos des
+circonstances familières, et il en résulte quelquefois un certain
+embarras pour le voyageur. Aujourd'hui même me trouvant dans un des
+beaux quartiers de Londres, je désirais, pour dès motifs étrangers à la
+misanthropie d'Alceste, rencontrer un endroit écarté.--Ne connaissant
+pas les ressources du quartier dans lequel je me trouvais, j'abordai un
+_policeman_ avec l'intention de l'interroger. Mais ce fut inutilement
+que je cherchai la phrase dans mon dictionnaire. Sa pruderie restait
+muette sur cet article! Dans cette circonstance éminemment familière, la
+pantomime me parut un moyen de traduction trop expressif pour que
+j'osasse en faire usage avec le _policeman_ qui, d'ailleurs, me parut
+manquer d'initiative.
+
+Cependant, comme il y avait urgence, j'allai peut-être me risquer à
+braver le _no comit nuisance_, prohibitif inscrit sur la muraille,
+lorsque je fus soudainement retenu par un souvenir.--Quelques jours
+auparavant, j'avais vu à Paris un Anglais surpris par un sergent de
+ville au moment où il semblait lire de trop près les affiches de
+spectacle. Ignorant sans doute combien nos lois sont paternelles pour
+ces petits délits qui sont dans la nature, le délinquant parut frappé
+d'une invincible terreur, et je n'oublierai jamais l'accent avec lequel
+il demanda au sergent de ville «quel _siouplice_ lui était réservé?» Il
+ne fallut pas moins que le rappel de ce fait pour m'arrêter sur le bord
+d'une contravention dont les suites pouvaient être dangereuses.
+Heureusement que je rencontrai un compatriote qui m'emmena à
+Westminster, où se trouve un _office_ spécial.
+
+Si l'on en croit les statisticiens et la foule qui encombre incessamment
+tous les lieux publics où l'on débite de la boisson, la population de
+Londres est une éponge qui absorbe quotidiennement une quantité de
+liquide suffisante pour mettre à flot le _Great-Britain_, navire du port
+de dix mille billards.--Cependant il s'en faut que les conséquences
+naturelles de cette absorbtion prodigieuse aient été prévues dans une
+juste mesure. On pourrait croire, au contraire qu'il y a à Londres un
+parti pris de provoquer à la contravention, et que le _no comit
+nuisance_ est un piège tendu par le fisc.--On est quelquefois obligé de
+marcher pendant une heure avant de rencontrer un endroit où l'on puisse,
+à l'abri de la pruderie britannique, se livrer tranquillement à
+l'antithèse de la soif.--Encore ces refuges hospitaliers qui avoisinent
+les monuments sont tellement encombrés, que, pour être sûr d'y trouver
+une place, ce n'est pas imprudent de la prendre la veille en location.
+Si M. de Rambuteau eût été lord-maire, il est certain que cet état de
+chose l'eût frappé, et sans doute il aurait pensé à utiliser au profit
+de la population de Londres les nombreuses colonnes monumentales qui
+font ressembler cette ville à un immense jeu de quilles dont le dôme de
+Saint-Paul est la boule.
+
+ * * * * *
+
+J'ai vu tant de fois les monuments de Londres servir de décors au
+mélodrame, et j'éprouve si peu la nostalgie de l'Ambigu, de la Gaîté et
+de la Porte-Saint-Martin, que j'avais d'abord conçu le projet de ne
+point visiter les curiosités historiques de la ville. Mais, profitant de
+la circonstance qui m'avait attiré vers Westminster, j'ai réfléchi que
+je manquerais à tous mes devoirs de touriste si je n'entrais pas dans le
+vieil édifice où repose, parmi tant d'illustres personnages, le corps de
+l'immortel auteur de _Richard III_.
+
+ * * * * *
+
+En sortant de Westminster, mon compatriote, familier avec les curiosités
+de Londres, m'a amené dans le quartier des mouchoirs volés. Figure-toi
+la Cité des _Mystères de Paris_ restituée par un architecte ami du
+sombre et de la malpropreté. Le nom de ce quartier indique suffisamment
+l'industrie qu'on y exerce, et que les habitants ne songent même pas à
+dissimuler, car j'ai vu des enseignes où on lisait;
+
+ À LA RENOMMÉE DU POINT D'ANGLETERRE
+ UN TEL, RECELEUR,
+ _Tient tout ce qui concerne son état._
+
+Ce commerçant, recelait même un caisson aux armes royales, avec le _By
+appointement_ traditionnel, ce qui pourrait faire supposer qu'il était
+autorisé par le gouvernement. La maison la mieux fournie et la plus en
+vogue est l'ancienne maison Sheppard, traduite plusieurs fois devant les
+assises, et tout récemment par M. André de Goy. Au moment où je passais
+devant ses magasins, on opérait le déballage d'objets provenant de
+l'exposition de Manchester.
+
+De nombreux commis s'occupaient à préparer la mise en vente. Les uns
+effaçaient les initiales gravées sur les bijoux, les autres tondaient
+les chiens volés dans les parcs, pour en métamorphoser la race. J'ai vu
+devant mes yeux un superbe épagneul écossais, dont un ciseau ingénieux a
+fait en moins de cinq minutes, un _pointer_. Des femmes étaient
+particulièrement employées à démarquer les pièces de linge.--Et jamais
+vaudevilliste ayant besoin d'une idée ne fut plus habile à démarquer le
+sujet d'un livre et à faire un torchon avec de la dentelle.
+
+La vocation des Sheppard est tellement éternisée, qu'un jeune baby de
+quelques mois, qui était au sein de sa nourrice, a interrompu son
+repas pour venir me prendre mon mouchoir dans ma poche. Je dois au
+reste déclarer qu'on me proposa immédiatement d'entrer dans
+l'arrière-boutique,--où on me le rendrait,--moyennant dix pences.
+
+C'est dans ce quartier que s'élève le _Conservatoire des voleurs_.--Là,
+du matin au soir, une multitude de jeunes gens,--l'espoir de Newgate, se
+livrent à l'étude préparatoire de la distraction.--Les cours sont faits
+par d'habiles praticiens.--Il y a une chaire _de mouchoir_, une chaire
+_de montre_, une chaire _de bourse_.--Les expériences se font sur un
+mannequin à ressort,--Ce qui rend les études quelquefois
+très-dures,--c'est que le mannequin qui représente toujours un
+gentleman--est armé d'une canne, et au moindre faux mouvement de
+l'opérateur--le gentleman lève sa canne et la laisse retomber.--Un
+professeur d'ivresse simulée est attaché à l'établissement.--Il
+enseigne aux élèves--l'art du zigzag ingénieux--que le _pick-pocket_
+emploie dans les rues pour heurter les passants et les dévaliser.--Des
+professeurs de boxe et de gymnastique perfectionnent les aptitudes des
+élèves en leur apprenant l'art de ne pas se laisser prendre--ou
+pendre.--Le Conservatoire des voleurs de Londres est un des
+établissements les mieux tenus de l'Europe. Il y a chaque année un
+concours,--où assistent les directeurs de bandes qui ont besoin de
+renouveler leur troupe.
+
+Le dernier concours a mis en relief des sujets merveilleux qui pourront,
+avant peu, être appréciés par le public. On parle surtout d'un jeune
+homme qui peut voler une montre en dix-sept langues. Bien que ce
+concours ait été très animé, il était attristé par le jugement prononcé
+récemment contre le directeur du Conservatoire, arrêté dans le Strand au
+moment où il démontrait un coup difficile.--Il devrait être pendu le
+soir même.--C'est une perte.
+
+ * * * * *
+
+Au voleur!--mon cher Bourdin,--le compatriote qui me pilotait est un
+faux compatriote. C'est un ancien lauréat du Conservatoire qui
+_travaille_ les étrangers. Je lui avais inspiré quelque confiance, sans
+doute,--et, sans que je m'en sois aperçu, il a opéré dans mes poches un
+travail pneumatique qui a parfaitement réussi. Je n'ai pas même de quoi
+acheter un carnet pour recueillir mes observations. Adresse-moi, au plus
+vite, une lettre--chargée,--très chargée,--et surtout aie le soin
+d'écrire mon nom en gros caractères, car la poste française a
+l'ingénieuse habitude d'apposer son timbre sur cette partie principale
+de l'adresse.
+
+Chargée! très chargée!
+
+
+
+
+IV
+
+
+Te rappelles-tu, mon cher ami, de cette époque déjà lointaine où nous
+n'aurions pas pu, comme aujourd'hui, concourir au prix de cent mille
+francs, fondé par M. Lob, le Véron de la chimie capillaire.--Possédant
+déjà quelque teinture d'orthographe, nous collaborions avec une
+audacieuse activité à une feuille, où, par exception, notre prose était
+payée à raison de huit francs l'arpent,--ce qui mettait nos lignes au
+prix des poires d'Angleterre.--Le fondateur de ce journal, où, par
+prudence, on ne lisait jamais: _La suite à demain_, disparut un jour en
+nous devant plusieurs hectares de copie.--Nous commençâmes d'abord par
+nous arracher les cheveux,--distraction qui ne nous est plus
+permise,--puis nous prîmes en collaboration le parti de passer cette
+banqueroute aux profits et pertes.
+
+Cependant, trois mois après,--un samedi,--le dernier du carnaval, et
+comme nous regrettions avec mélancolie de ne pas pouvoir le _graisser_,
+on nous apporta une lettre dans laquelle nous étions convoqués, comme
+créancier du journal, à venir toucher 75% de notre créance.--Ah!
+conviens-en! jamais rentrée, même celle de Bouffé, ne fut plus
+heureuse.--Je t'ai rappelé cet épisode de notre jeunesse pour te faire
+comprendre la nature de l'émotion que j'ai éprouvée hier en recevant ta
+lettre _chargée_,--pas assez cependant, pour que je n'aie point pu
+l'emporter moi-même.--Il était temps,--je commençais à devenir aussi
+_gêneur_ pour les employés de la poste anglaise que peut l'être un
+débutant littéraire qui veut faire passer son premier feuilleton,--et tu
+sais si ça tient, ces bêtes-là!
+
+/*[4]
+ Mais puisque je retrouve un ami si fidèle,
+ Ma fortune va prendre une face nouvelle.
+*/
+
+J'ai cependant vu le moment où j'allais me trouver fort embarrassé pour
+faire traduire en argent anglais le souvenir de la patrie contenu dans
+ta lettre, non pas que les traducteurs manquent ici;--ils y sont même
+fort nombreux.--Mais c'était un samedi, et ce jour-là, dès quatre heures
+de l'après-midi, non-seulement tous les comptoirs de change, mais encore
+tous les magasins sont fermés.--J'allai chez un garçon de ma
+connaissance, qui tient dans le Strand le dépôt d'une grande maison
+parisienne, et je le priai de me donner la monnaie de mon billet.--Il
+m'ouvrit sa caisse,--un monument qui paraissant destiné à loger le
+Pérou, et qui cependant ne contenait qu'une somme contre laquelle le
+dernier mendiant de Londres n'aurait pas voulu troquer sa journée.--Si
+vous étiez venu cinq minutes plus tôt, me dit mon ami, j'avais dix
+mille francs en or. Mais je viens de les envoyer à la Banque. Il
+m'apprit alors que c'était une mesure de précaution adoptée par tous les
+commerçants de Londres.--À la fin de la journée, chacun d'eux, dans la
+crainte d'être volé, ne conserve chez lui que la somme indispensable à
+ses besoins, et envoie sa recette du jour passer la nuit à la banque de
+son quartier, d'où il la retire chaque matin.
+
+Frappé d'une non-valeur momentanée, mon billet de banque me devenait
+aussi inutile qu'un billet de l'Ambigu pourrait l'être à Londres--et
+même à Paris. Ce qui m'inquiétait surtout, c'est que j'étais à la veille
+d'un de ces dimanches anglais durant lesquels le tour du cadran semble
+plus long à faire que le tour du monde. Je fus heureusement sorti
+d'embarras par l'obligeance du docteur Verdé-Delisle, qui vient de
+mettre tout le monde médical en émoi, par la publication d'un livre
+contre la vaccine, à laquelle il attribue l'abâtardissement de la race
+moderne en Europe. Ce qu'il y a de singulier, c'est que le Docteur
+Delisle, qui est un révolutionnaire par conviction, est, avec Fonta, un
+des plus beaux grêlés de France.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui dimanche,--fidèle à ses traditions d'ennui dominical,--la
+ville s'est réveillée au milieu d'un brouillard mieux imité qu'au
+théâtre de la Porte-Saint-Martin.--C'est une sorte de brume opaque, où
+les bruits de la rue s'absorbent;--on sent, en marchant dans les rues,
+palpiter dans l'air, autour de soi, les grandes ailes de hibou du spleen
+britannique.--À aucun prix on ne pourrait, avant une heure de
+l'après-midi, se faire ouvrir une boutique, pas même celle d'un
+armurier, si l'on avait l'envie bien naturelle de se brûler la cervelle,
+ne fût-ce que pour faire un peu de bruit au milieu de ce silence. Toute
+la population de Londres émigre dans les environs; aussi, après les
+offices, tous les pauvres abandonnent-ils les églises pour se réunir aux
+stations de chemins de fer ou de bateaux vapeur.--Gavarni nous a initiés
+à ces types de gueuserie, où toutes les races soumises à la domination
+anglaise ont leurs représentants, depuis l'Irlandais, fils de la famine,
+jusqu'à l'Indien, fils du soleil.
+
+Nous avons été passer la journée à la campagne, qui est bien telle
+qu'on la représente dans les gravures de steeple-chase.--J'ai vu
+Richemond, où lord Ward avait, quelques jours auparavant, donné en
+l'honneur des beaux yeux d'une cantatrice,--qui sera bientôt une
+lady,--un magnifique banquet, auquel assistait toute la troupe du
+Théâtre-Italien.--Après Richemond, nous avons visité Hampton-Court, dont
+le parc est une merveille. La célèbre galerie de Hampton-Court est
+actuellement dénudée par les emprunts de l'exposition de Manchester.
+C'est là qu'on voit la plus belle collection des Holbein connus,--et
+plusieurs cartons de Raphaël, parmi lesquels celui de la _Pêche
+miraculeuse_ et de la _Transfiguration_.
+
+De Hampton-Court à Windsor, la route est charmante, mais elle est
+accidentée de nombreuses barrières, où un impôt qui varie de six pences
+à un demi-shelling est prélevé sur tous les équipages. Un paysagiste en
+quête de pittoresque ne ferait pas fortune dans cette campagne unie et
+joliette.--Ma grande préoccupation était de voir des chaumières et des
+paysans, mais les chaumières sont des maisons de campagne bâties sur un
+modèle uniforme; quant aux paysans, ils sont tous en habit noir, et ils
+mettent des cravates blanches jusqu'à leur charrue. En approchant de
+Windsor, le pays s'accidente un peu. On sait qu'il y a lutte, comme
+beauté de points de vue, entre la terrasse de Windsor et celle de
+Saint-Germain. L'opinion des touristes est partagée, mais je vote pour
+Saint-Germain, où il y a le pavillon Henri IV, dans lequel on dîne,
+tandis que Castle-Hotel est une gargote solennelle que le duc de
+Wellington et la duchesse de Kent n'auraient certainement point
+recommandée par une patente autographe, s'ils y avaient mangé un certain
+potage à la queue de boeuf que la beauté du paysage ne m'a pas fait
+digérer.
+
+À la station de Windsor, nous nous sommes rencontrés avec des gardes de
+la reine, qui se sont mis à regarder Nadar avec la considération que les
+phénomènes se doivent entre eux. Tu sais que ces soldats sont les plus
+beaux hommes de l'Angleterre. L'un d'eux, qui était sergent, s'est
+approché de notre monumental ami pour se mesurer avec lui.--L'avantage
+de la taille est resté à Nadar, mais il a failli le payer cher. Le
+sergent, qui était recruteur, lui a tendu une demi-couronne à l'effigie
+de la reine d'Angleterre, et Nadar, croyant qu'il lui en demandait la
+monnaie, allait prendre la pièce, lorsque le docteur Delisle l'arrêta
+soudain, et lui expliqua que, en Angleterre, dès qu'on avait accepté
+d'un recruteur une pièce de monnaie à l'effigie du souverain régnant, on
+faisait partie de l'armée anglaise.
+
+ * * * * *
+
+J'ai été hier passer la soirée à la fameuse taverne de Nicholson's, où a
+lieu, comme tu le sais, la parodie de tous les procès curieux jugés par
+les tribunaux anglais. C'est une sorte de cour d'appel comique où
+l'opinion casse quelquefois les arrêts rendus par les magistrats;
+anomalie assez étrange à constater dans un pays où le respect de la loi
+est souvent poussé jusqu'à l'exagération. On donnait ce soir-là, à la
+demande du public, la représentation d'une affaire de conversation
+criminelle, qui avait récemment jeté quelque émoi dans la cité.--Un
+mécanicien, possédant, comme le dit _Quinola_, plutôt l'amour de la
+mécanique que la mécanique de l'amour, s'était, après un an de mariage,
+séparé amiablement de sa femme.--Les deux époux vivaient sous le même
+toit, mais ne partageaient point la même chambre, et n'avaient de
+rapport entre eux que pour regretter l'association légale de leurs
+incomptabilités.--En attendant que la loi sur le divorce lui eût rendu
+le libre exercice de ses sympathies, la femme encourageait les soins
+d'un jeune locataire de sa maison, et plusieurs fois l'avait reçu dans
+son appartement particulier à une heure où le soleil était couché et
+endormi depuis longtemps. Ces entrevues n'étaient pas sans péril, car
+elles avaient lieu dans une chambre assez voisine de celle habitée par
+le mari; mais, en tout pays, les gourmands de fruit défendu le trouvent
+meilleur s'il est cueilli au nez du garde-champêtre.--Cependant un
+matin, à l'heure où tous les chats de Londres se réveillent au cri de
+_milk milk_, poussé par les marchands de lait, le mécanicien crut, comme
+Angelo, entendre du bruit dans son mur. Il prêta l'oreille, et sentit
+quelque chose se dresser sur sa tête. En pareil cas, la loi anglaise est
+précise, et, avant de faire partie du club que nous plaçons en France
+sous la présidence de Georges Dandin, il faut prouver qu'on y a des
+titres.
+
+Aussi la plainte d'un mari n'est-elle admise, judiciairement, qu'après
+une constatation évidente, et, comme on dit en vénerie, pour juger le
+délit, il faut l'avoir vu _par corps_; autrement, le plaignant court le
+risque d'être considéré comme un vantard. Instruit des exigences de la
+législation, le mécanicien résolut d'employer les ressources de son art
+pour arriver, comme Vulcain, son patron mythologique, à la surprise des
+deux coupables, et, dans le silence du cabinet, il inventa un appareil
+ingénieux que l'on pourrait appeler le _compteur conjugal_. Pendant une
+courte absence de sa femme, il pénétra dans la chambre à coucher de
+celle-ci, et appliqua au meuble principal de cette pièce un mécanisme
+dont la présence était habilement dissimulée, et qui communiquait, par
+un fil conducteur, à une sorte de cadran où se trouvait une aiguille
+indiquant des chiffres. Ce cadran était placé dans l'alcôve du mari, et
+restait toute le nuit éclairé par une lampe.
+
+ * * * * *
+
+Un soir, le mécanicien invite deux de ses amis à venir prendre le thé
+chez lui, et, désignant la chambre voisine de la sienne, habitée par sa
+femme, il les invite à ne point faire de bruit pour ne pas troubler son
+repos.--Puis, ayant su les retenir jusqu'à une heure assez avancée, il
+leur proposa de prendre des actions pour l'exploitation d'un nouveau
+système de surveillance dont, il voulut sur-le-champ leur expliquer
+l'usage.--Supposez, leur dit-il, que vous soyez séparés de vos femmes et
+que vous ayez des doutes sur l'emploi qu'elles font de leur
+liberté,--surtout à une heure pareille à celle où nous sommes,--mon
+appareil vous renseigne exactement. Voyez ce cadran.--L'aiguille est
+arrêtée sur le chiffre indiquant la pesanteur du corps de ma femme, qui
+est dans la chambre voisine.--Le moindre objet ajouté à ce poids serait
+indiqué immédiatement par mon cadran.
+
+--Mais, interrompit l'un des invités, il me semble que votre aiguille
+varie beaucoup: du chiffre 45, la voici qui passe à 90.
+
+--Il est impossible que ma femme ait pu engraisser de quarante-cinq
+kilos dans une soirée, reprit gravement le mécanicien; et conduisant les
+deux amis dans la chambre voisine, avant que le poids supplémentaire ait
+pu se dissimuler, il requit leur témoignage pour constater le flagrant
+délit devant la loi.--Le juge devant lequel l'affaire avait été portée
+avait condamné le séducteur à un farthing d'amende (deux liards de notre
+monnaie).--Quant à la femme, son mari avait été autorisé à la rendre à
+sa famille.--Le mécanicien a dû partir pour la France, où il compte
+exploiter son invention.
+
+
+
+
+V
+
+
+Londres, le...
+
+J'ai assisté hier à une représentation de la troupe italienne au théâtre
+de la Reine; mademoiselle Alboni chantait la _Cenerentola_. Cela m'a un
+peu reposé du _Sire de Framboisy_, que des commis-voyageurs en
+médiocrités continentales ont introduit à Londres, malgré la
+surveillance de la douane. Quelle occasion cependant pour établir un
+impôt prohibitif ou pour mettre strictement en vigueur les règlements
+qui protègent l'observation du _no comit nuisance_!--Quelle bonne humeur
+saine et mélodieuse dans _Cenerentola_, et se peut-il vraiment que
+l'auteur de ce chef-d'oeuvre consente à vivre dans Paris,--au milieu de
+cette ville où les rues n'ont de voix que pour fredonner le _Sire de
+Framboisy_, où les salons n'ont de pianos que pour accompagner les _Deux
+Gendarmes_.--Mademoiselle Alboni est toujours le plus merveilleux
+instrument que l'on connaisse, et auquel il ne manque, pour être
+complet, que de lui manquer quelque chose.--Un défaut rendrait peut-être
+la virtuose admirable, quand ce ne serait que les jours où elle
+essayerait de le vaincre.--On m'avait beaucoup vanté la salle du théâtre
+de la Reine, aussi ai-je éprouvé une déception;--cela est grand, mais
+non point grandiose;--le style décoratif en est mesquin, et rappelle
+celui de notre café des Aveugles, où on fait de si bonne musique pour
+les sourds. Il faut dire aussi qu'il n'y avait qu'une demi-chambrée,
+quelques amis, comme à l'Odéon les jours de tragédie classique. La
+saison est terminée et une partie de l'aristocratie est rentrée dans ses
+terres.
+
+ * * * * *
+
+Les personnes de marque qui sont restées à Londres s'abstiennent de
+paraître dans les lieux publics pour qu'on ne puisse pas supposer
+qu'elles n'ont pas encore quitté la ville.--Aussi n'ai-je pu assister à
+une de ces grandes représentations d'apparat, où la présence de S. M. la
+reine fait du théâtre une succursale de la cour.--Ces jours-là,
+l'étiquette s'assied au contrôle, où un lapidaire est installé avec la
+mission de refuser l'entrée à toutes les dames qui se présenteraient en
+ayant sur elles moins de cent mille livres de diamants.--Les hommes sont
+également soumis au frac et à la cravate blanche. Ce n'est pas gênant
+pour les Anglais, qui, en arrivant au monde, en trouvent une dans leur
+layette. Mais il arrive quelquefois aux voyageurs, ignorant les usages,
+de se présenter au théâtre comme ils iraient à l'estaminet, et de se
+heurter à un refus d'entrée.--Le cas a été prévu,--et dans presque
+toutes les boutiques qui avoisinent Her Majesty's-Theatre,--on loue des
+costumes d'opéra.--Les petits industriels vagues, qui rôdent sous le
+péristyle, font même concurrence aux vestiaires officiels, en abaissant
+à la portées des petites bourses la location de leurs propres habits
+noirs et de leurs propres cravates blanches.--Ils ne demandent d'autre
+gage que le vêtement qu'on dépouille pour mettre le leur.--Mais il y a
+quelqu'imprudence à les honorer de sa confiance, car pendant que l'on
+conduit leur habit noir à l'Opéra, il peut arriver qu'un policeman les
+emmène prendre le thé dans une maison où ils sont reçus même en
+paletot.--Une fois la saison terminée, l'entrée du théâtre de la Reine
+est abordable à toutes les classes de la société.--Outre que le prix des
+places est diminué de moitié, le contrôle se montre moins sévère sur le
+chapitre du costume--une mise décente est seulement de rigueur, et on
+serait reçu même avec l'arc-en-ciel autour du cou,--mais il n'en reste
+plus pour se faire une cravate--Léo Lespès a acheté le dernier coupon.
+
+ * * * * *
+
+Le soir où j'étais au théâtre, je n'ai vu de diamants qu'au jabot de
+Nadar et de perles que dans la bouche de madame Taglioni. Les loges de
+l'aristocratie étaient vivement démocratisées, je dirai même qu'au
+premier flair on respirait dans la salle cette vague odeur du billet
+donné... Le décor et la mise en scène m'ont paru être à l'Opéra des
+éléments dramatiques absolument inconnus. J'ai vu, dans le
+_Cenerentola_, des toiles auprès desquelles le fameux salon jaune, qui
+servait de mairie aux amoureux de M. Scribe, eût été une galerie
+d'Apollon,--et on a apporté sur la scène, pour chanter le duo assis,
+deux fauteuils sur lesquels un gamin du boulevard n'aurait pas voulu
+monter, même pour voir le feu d'artifice. Quant aux costumes, ils m'ont
+paru brodés par la main des fées de l'économie.--Mademoiselle Rosati a
+dansé _Marco Spada_ avec mademoiselle Taglioni, pour laquelle le public
+de Londres a une idolâtrie évidente.
+
+ * * * * *
+
+Le jour où a eu lieu la clôture de la saison, la représentation a été
+égayée par un intermède comique qui n'était pas indiqué sur l'affiche,
+et dont le directeur du théâtre de la Reine a été le héros. Comme c'est
+la coutume, à Londres, après l'exécution solennelle du _God save the
+Queen_, écouté avec le respect religieux que tous les Anglais portent à
+leur souveraine, les artistes qui composent la troupe se sont avancés,
+chacun à leur tour, pour saluer le public privilégié qui leur témoigne à
+son tour sa sympathie par des bravos et des rappels. Il y a bien dans la
+salle quelques parents et quelques amis qui donnent le _la_ à
+l'enthousiasme britannique--mais la cérémonie s'exécute;--on crève
+quelques paires de gants et on jette quelques bouquets. M. Lumley, qui
+s'étonne de ne pas encore voir, sur une place de Londres, une colonne
+monumentale supportant sa statue, avait imaginé de se faire comprendre
+dans l'ovation que la première aristocratie du monde accordait à ses
+artistes. Exceptionnellement, il voulait quêter le piédestal de sa
+dignité directoriale pour se mettre au même rang que son premier ténor
+ou sa prima donna.
+
+En conséquence,--un nombreux groupe d'amis--attendait l'instant où le
+dernier artiste aurait achevé sa dernière révérence, pour procurer à M.
+Lumley le triomphe romain que celui-ci s'était commandé.--À un signal
+donné, un formidable choeur s'élève dans la salle, au moment où le public
+se disposait à se retirer:--Lumley! Lumley! Lumley! et au milieu d'un
+étonnement général.--M. Lumley s'avance sur la scène,--il a le soleil
+sur son jabot, et l'on voit briller les planètes aux boutonnières de son
+gilet,--il salue à quatre-vingts degrés, pose la main sur son coeur
+et se prépare à prononcer un _speach_; mais l'émotion, ou sa
+cravate, étranglent son éloquence,--et alors,--ah! dame!--et
+alors--l'aristocratie, qui n'a point en public l'hilarité
+expansive,--s'est souvenue qu'elle faisait partie de la joyeuse
+Angleterre, et elle a fait à M. Lumley un de ces succès--qui coulent un
+homme,--mais pas en bronze.
+
+ * * * * *
+
+En sortant du théâtre, à minuit, je me suis trouvé au milieu des
+lumineuses féeries de Hay-Market, qui est la rue de Londres où se
+trouvent en plus grand nombre les publics-houses, les tavernes
+élégantes, et tous les établissements où l'on noctambulise--entre un
+homard et une bouteille de sherrey.
+
+M. Méry,--un jour qu'il était parvenu à retrouver la plume avec laquelle
+il écrivait jadis _Héva_ et la _Guerre de Nizam_, a écrit dans les
+_Nuits anglaises_ vingt pages qu'il peut revendiquer comme étant
+l'invention de la photographie. Je n'essayerai pas de lutter avec ce
+passage qui est resté dans toutes les mémoires littéraires comme un bon
+point à marquer à l'écrivain qui s'en marque lui-même tant de
+mauvais.--Qu'il vous suffise de savoir que Hay-Market, Piccadilly et les
+rues avoisinantes sont les principaux docks--de la compagnie de
+Cythère.--Depuis minuit jusqu'à cinq heures du matin, dans cette rue et
+dans celles qui l'avoisinent, on trouve l'affluence qu'on remarque à
+Paris aux Champs-Élysées les jours de feu d'artifice. Sans doute c'est
+un tableau affligeant pour le moraliste, mais à Londres la morale se
+couche à neuf heures. À partir de ce moment, le pavé appartient à ceux
+qui ont l'habitude de le battre, et c'est en battant ce pavé-là, que
+Shakespeare a rêvé les types immortels de Juliette, de Cordélia, de
+Desdemone et de toutes les femmes-anges qui peuplent son répertoire.
+
+Un spectacle bien cher à tous ceux dont le tempérament est fait avec une
+rognure de Gargantua, c'est le luxe apéritif des tavernes et la mise en
+scène pleine de séductions de leur étalage extérieur où, sous la blanche
+lumière du gaz, se rassemblent toutes les variétés connues du règne
+animal.--Les publics-houses de Hay-Market et de Piccadilly sont de
+préférence ceux où l'on va souper au retour du Wauxhall, de Cremorn et
+du Casino. Un homard vivant, passant ses longues pinces au travers du
+grillage de Scott, m'a invité à aller le manger. Scott est la
+Maison-d'or du quartier. Il est patronné par les jeunes gens de
+l'aristocratie et par les crinolines de grande circonférence. Le
+cabinet particulier existe peu dans les tavernes anglaises. Les salons
+sont divisés en compartiments,--ce qui rend l'isolement absolu à peu
+près impossible.--Mais ce que la morale y peut gagner, elle le perd dans
+les parcs qui restent ouverts toute la nuit.--Cependant, depuis quelque
+temps, l'autorité s'est émue de ces pèlerinages après boire.--Les parcs
+n'ont point été fermés, mais, sur une pétition de la chaste Diane qui
+avait sa statue dans Saint-James, on a organisé des rondes, qui assurent
+à la déesse un repos tranquille, en éloignant de ses regards tout ce qui
+pourrait lui faire regretter trop vivement l'absence d'Endymion.
+
+ * * * * *
+
+Cependant, on n'a pas encore pu, ou on n'a pas voulu retirer pendant la
+nuit l'hospitalité des parcs aux nombreux hôtes de ces dortoirs de la
+belle étoile. Ils y viennent reposer pacifiquement avec leurs femmes et
+leurs enfants. Chaque famille a son banc ou son arbre accoutumé. Le
+matin, aux premiers sons de la diane, ils se lèvent comme une troupe
+familiarisée avec la discipline et se répandent dans les rues où ils
+vont, pour la plupart, se livrer au productif _far niente_ de la
+mendicité, profession qui n'est nullement interdite dans le département
+des Îles Britanniques, car elle est, avec le vagabondage, la soupape de
+sûreté des deux ou trois cents propriétaires auxquels appartient la
+ville de Londres.--Les Anglais, il faut le dire, ont l'instinct--de la
+charité,--tous ceux dont le formidable appétit de jouissances humaines
+est habitué à mâcher le million,--payent généreusement aux
+établissements de bienfaisance le droit de digérer avec sécurité.
+
+ * * * * *
+
+Mais l'aumône sur la voie publique est encore très-fréquente.--À
+Londres, quiconque peut donner donne, et avec bonne grâce comme on lui
+demande, car j'ai vu un jour un pauvre qui n'osait pas tendre sa main
+parce qu'il n'avait pas de gants et que c'était dimanche. Les bras
+croisés entre sa peau et le drap de son habit, il désignait timidement
+aux passants, par un mouvement de la tête, un chapeau en ruine, au fond
+duquel on apercevait encore un double chiffre surmonté d'une couronne
+ducale.--Ce chapeau armorié d'un pauvre honteux, qui n'avait pour
+oreiller que le pavé de la rue, avait appartenu peut-être à un lord
+propriétaire du quartier. Tous ceux qui jetaient leur aumône dans cette
+sébile armoriée, savaient bien qu'elle irait tomber dans le comptoir du
+dieu Gin.--Mais ils savaient aussi qu'il est le dieu de l'abrutissement
+résigné, que chaque taverne,--où la misère va s'abreuver, vaut un
+corps-de-garde,--et qu'en encourageant les pauvres honteux,--on prévient
+les pauvres hardis. Cela est si vrai, qu'un des principaux magistrats de
+Londres,--auquel on montrait le recensement de la population, classe par
+classe,--secouait la tête et disait avec inquiétude:--Que se
+passe-t-il?--je n'ai pas mon compte de pauvres.
+
+ * * * * *
+
+Je m'aperçois que ces remarques ne sont pas à leur place au milieu de
+ces lignes frivoles,--- qui auraient pu, sans que personne y perdît,
+rester dans le carnet, où les jetaient les hasards de la flânerie;--mais
+il est bien difficile de ne point parler de misère à propos d'un pays
+où l'haleine d'une population mourant de froid pendant l'hiver suffit
+pour former un brouillard qui cache la vue du soleil.
+
+ * * * * *
+
+Le gouvernement anglais a du reste le génie de la prévoyance, et, sans
+compromettre son autorité, il sait à propos faire des concessions.--Tout
+récemment il avait été question, à l'instigation du clergé, m'a-t-on
+dit, de supprimer les musiques publiques qui sont le dimanche une
+récréation populaire.--Il y a eu commencement d'émeute, on a déraciné
+quelques chênes dans les parcs pour les opposer aux bâtons des
+policemen. La police a dû rendre au peuple ses orchestres en plein
+vent.--Mais pour rester d'accord avec le principe religieux, qui en
+réclamait l'interdiction,--on a seulement permis la musique
+sacrée.--C'est du moins à ce titre que le _Postillon de Longjumeau_ est
+exécuté à Londres dans les parcs sous le nom d'_Oratorio_.--On est
+devenu également beaucoup moins rigoureux pour les règlements, qui
+obligeaient les dimanches la stricte fermeture des débits de
+boisson.--Les portes et les volets, sont bien fermés jusqu'au soir; mais
+cependant--il y a bien un sésame qui entre-baille l'huis prohibé, s'il
+ne l'ouvre entièrement.--Je me souviens pour mon compte, d'avoir
+consommé plusieurs ginger-beer,--à une heure où la loi me condamnait à
+la soif.
+
+ * * * * *
+
+J'ai été ce soir à Cremorn-Garden,--c'est une imitation de Mabille. Le
+jardin beaucoup plus grand, mais moins somptueux, contient un théâtre,
+un cirque et une foule de divertissements.--L'éclairage est
+mesquin,--est-ce dans un but favorable au mystère? je ne le crois pas,
+car les labyrinthes et les bosquets sont peu fréquentés. La foule se
+disperse plus volontiers dans le cirque, vers les jeux, et surtout vers
+les loteries de _bibelots_.--La rotonde du bal, où s'élève un orchestre
+excellent, est, à l'instar de Mabille, l'empire où règne un Pilodo--qui
+pourrait rendre des points de grêle a à son confrère de Paris.--On
+m'affirme que c'est pour rappeler le plus possible le roi des bals
+parisiens, que le chef d'orchestre de Cremorn s'applique cette grêlure
+postiche, seulement il arrive quelquefois que, dans la chaleur de
+l'exécution d'un quadrille, le masque tombe et il reste un très-joli
+garçon, fort apprécié de ses danseuses.--Cremorn, qui est le
+Parc-aux-Biches de Londres, a, comme Mabille, ses grands et ses petits
+jours.--On y trouve beaucoup d'émigrées des Folies-Nouvelles et du Café
+du Cirque.
+
+C'est le fonds de magasin de la galanterie parisienne. Elles ne valent
+pas à beaucoup près les Anglaises; mais comme elles viennent de France,
+le pavillon couvre la marchandise.--En résumé, ce bal, comme tous ceux
+qui existent à Londres, n'a pas l'entrain que l'on remarque quelquefois
+dans les nôtres.--Les Anglais sont des gens mathématiques et pressés qui
+ne font rien d'inutile. Aussi ne perdent-ils pas leur temps à faire la
+cour aux femmes qu'ils rencontrent dans les lieux de plaisir.--S'ils en
+invitent une pour le quadrille ou la valse,--ils lui présentent non pas
+la main, mais leur canne ou leur parapluie;--lorsque la femme, en
+valsant, permet à son cavalier de lui appuyer sa canne derrière le dos,
+c'est un indice d'espérances. On va ordinairement les arroser d'un verre
+de boisson froide, qui a le _sherrey_ pour base, et qui se boit avec
+une paille.--Toute femme qui fréquente les bals apporte sa paille à
+_sherrey_ dans son corset.--Si, après en avoir fait usage, elle l'offre
+à son cavalier, c'est comme si le notaire y avait passé.--Tout ceci
+n'est pas du dernier galant, mais le madrigal n'est pas une monnaie
+anglaise.--On peut revenir de Cremorn par le _penny-boat_. Quand la
+soirée est belle, c'est un charmant voyage d'un quart d'heure. À bord du
+steamer l'Anglais retrouve la gaieté qu'il n'avait pas au bal.--C'est
+l'Antée de l'eau, il faut qu'il soit dessus pour qu'il paraisse vivre.
+Quant à moi--mon retour de Cremorn a été gâté par des Parisiens, qui se
+racontaient le dernier drame de l'Ambigu.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui, à quatre heures, j'ai été pris dans la rue d'une attaque de
+spleen foudroyant. C'est une espèce de suie morale qui s'attache à
+toutes vos idées. Il n'est pas de distraction qui puisse vous ramoner
+l'âme. Il n'y a qu'un remède à ce mal-là:--c'est le départ. Je fais ma
+malle,--ce ne sera ni long ni lourd.
+
+ * * * * *
+
+L'ami qui me reconduit au chemin de fer m'a glissé dans la poche, en me
+quittant, une nouvelle à la main anglaise.
+
+Il y a deux jours,--comme il avait fait mauvais temps et que le macadam
+avait délayé la boue dans la rue, un de ces industriels de la rue avait
+imaginé de tracer dans Regent-street un chemin praticable pour les
+piétons.--Chaque personne qui passait lui donnait un penny. Vers la fin
+du jour, et comme il avait amassé une assez belle recette, le balayeur,
+ayant quitté la place, prit son balai, et se mit à détruire son travail
+du matin, en effaçant le passage qu'il avait tracé au milieu de la boue.
+
+--Et bien! lui dit mon ami qui à la même heure mettait les volets à son
+magasin, que faites-vous donc là?
+
+--Mais je fais comme vous.--je ferme ma boutique. Un gamin de Paris
+aurait-il mieux dit!
+
+En arrivant à la station de Folkestone où je dois m'embarquer, j'ai
+acheté pour lire, pendant la traversée, les numéros du _Cours de
+littérature_ où se trouve l'_éloge_ d'Alfred de Musset par M. de
+Lamartine.
+
+ * * * * *
+
+Ah!
+
+
+
+
+CAUSERIES DRAMATIQUES
+
+
+
+
+MADEMOISELLE RACHEL
+
+
+L'année qui vient de s'achever semble avoir donné pour mot d'ordre à
+celle qui commence de continuer son hécatombe de victimes choisies. Le
+Nécrologe de l'an nouveau s'ouvre encore par un nom illustre. Après une
+maladie dont l'issue, malheureusement trop certaine, n'était cependant
+pas aussi prochainement attendue, mademoiselle Rachel vient de mourir
+dans un petit coin de la terre française, qui est le vestibule de
+l'Italie.--La souveraineté dramatique qu'elle a exercée pendant près de
+vingt années, ses courses victorieuses à l'étranger, où elle allait
+populariser les oeuvres de notre théâtre national, ont laissé d'elle,
+partout où elle a passé, un durable souvenir, qui fera de sa mort un
+événement européen, une date presque historique. On peut le dire sans
+exagération, c'est une tête couronnée que la mort vient de toucher. On a
+beaucoup écrit sur mademoiselle Rachel pendant sa vie; car elle était,
+comme femme et comme artiste, un de ces personnages que leur évidence
+soumet incessamment aux indiscrètes curiosités de l'opinion. On va sans
+doute écrire beaucoup à propos de sa mort: la _Chronique_ a ses
+nécessités, et souvent elle est obligée de faire un pupitre d'un
+cercueil à peine fermé. Déjà, pour obéir à cette curiosité du public, on
+a commencé des révélations, qui, tout intéressantes et toutes
+sympathiques qu'elles puissent être, auraient pu être retardées, sans
+qu'on eût pour cela manqué de zèle pour la mémoire de la célèbre
+tragédienne.--Sans doute, l'actualité est un besoin de l'époque; mais il
+y a des occasions où ce besoin doit sembler pénible à satisfaire.
+
+Quant à nous, n'ayant pas eu l'honneur, souvent envié, de connaître
+particulièrement mademoiselle Rachel, nous ne pourrons ajouter aucun
+détail biographique inédit à ceux qui sont déjà connus, et nous sommes
+obligé de nous restreindre dans les limites discrètes d'une simple
+appréciation artistique.
+
+Comme tous les talents supérieurs dont l'arrivée imprévue occasionne un
+déplacement soudain dans les idées et dans les goûts du public, la
+grande tragédienne, dont Paris accompagne aujourd'hui même les
+funérailles, a soulevé bien des discussions dans la critique pendant le
+cours de sa carrière, si hâtivement interrompue.--Peu d'artistes ont
+éveillé plus de passions; mais si l'admiration ne s'est pas livrée
+toujours sans résistance, si l'enthousiasme s'enveloppait quelquefois de
+formules restrictives, une chose qui n'a jamais été contestée à la
+défunte par aucune voix, ce fut sa nature nativement privilégiée, qui,
+dès le premier aspect, et avant même qu'elle eût agi ou parlé, lui
+permettait de révéler cet _on ne sait quoi_ de plus qu'humain, indiquant
+une de ces rares individualités que l'art destine à la domination des
+foules.--Aussi la mort de mademoiselle Rachel est-elle plus que la
+disparition regrettable d'une femme intelligente, jeune, admirée, aimée:
+elle est pour l'art un véritable sinistre.--Quelque chose était avec
+elle, qui ne sera plus; et c'est bien véritablement une grande place
+vide que va faire ailleurs cette petite place qu'on creuse à sa
+dépouille.--Mademoiselle Rachel est morte à trente-sept ans. On ne peut
+se défendre d'être profondément attristé par ces rigoureuses préférences
+du destin, qui semble quelquefois transformer la mort, le doux ange de
+la délivrance, en une sorte de juge brutal, appliquant avec colère la
+loi de destruction. Mais si mademoiselle Rachel est morte bien jeune, sa
+carrière n'en reste pas moins aussi pleinement remplie que puisse le
+souhaiter l'ambition humaine: son nom reste un des plus sonores qu'ait
+répétés le siècle. Depuis longtemps la gloire lui avait dit son dernier
+mot, et, si elle avait encore quelque chose à demander à la vie, ce ne
+pouvait être que le repos.--Relativement, elle aura donc vécu bien plus
+que d'autres grands artistes dont l'existence se sera prolongée plus
+longtemps que la sienne, mais qui auront dépensé une partie de leur vie
+dans des luttes pénibles et obscures.--Sans doute, elle aussi, a connu
+les difficiles chemins; mais elle n'a pas eu le temps de s'y
+lasser.--Elle a eu à lutter, comme tant d'autres: qui dit conquêtes dit
+combats; mais cette partie de sa biographie reste la plus courte.--Elle
+commença à régner dès qu'elle fut connue, et jamais peut-être
+acclamation plus unanime et plus spontanée n'inaugura une nouvelle
+royauté dans l'art, et ne couronna un plus jeune front.
+
+Dès les premiers jours où elle parut sur le théâtre du Gymnase, vouée
+alors aux puérils jeux de scène du petit répertoire qui y avait été
+acclimaté par M. Scribe et ses écoliers, quelques fervents, toujours en
+quête de l'inconnu, découvrirent dans cette enfant celle qui allait être
+la grande muse tragique de l'époque.--Une destinée favorable ne permit
+point cependant que ce début prît les proportions d'un événement.--Si
+mademoiselle Rachel eût réussi tout d'abord avec éclat dans le genre
+étroit et faux où elle s'était montrée au public, peut-être le public
+l'aurait condamnée à y rester, et elle eût été perdue pour le grand art
+qu'elle était appelée à régénérer.--Heureusement pour elle et pour tout
+le monde, elle ne fit que traverser le territoire de la comédie
+bourgeoise. Son grand geste sculptural, ses fières allures, ses
+hautaines attitudes, cet organe sonore, plein, l'un des plus magnifiques
+instruments qui eussent depuis longtemps exprimé la passion, firent
+dissonnance avec les petites phrases, alternées de petits couplets, de
+ce petit drame.--L'actrice n'eut qu'un succès d'estime. Le directeur du
+Gymnase crut s'apercevoir qu'un article de l'engagement était pour sa
+pensionnaire une porte de sortie, et il la lui ouvrit, croyant bien ne
+laisser partir que la _Vendéenne_.--Peu de temps après, entrant par
+hasard à la Comédie-Française, à cette époque un des plus célèbres
+déserts de l'Europe, il la reconnut.--C'était déjà _Camille_,--non plus
+une petite débutante _donnant quelques espérances_, et qu'il fallait
+encourager,--mais la grande et fière Romaine de Corneille.
+
+Le lendemain, c'était _Hermione_; huit jours après, c'était déjà celle
+qui fut Rachel.--On sait combien le public fut prompt à retourner à ce
+théâtre, presque délaissé, et avec quelle ferveur passionnée il
+accueillit la résurrection des vieux maîtres classiques.--Pour qu'un
+pareil enthousiasme ait pu se maintenir à un degré égal pendant dix-huit
+ans;--pour avoir su, avec cinq ou six rôles, ramener le culte d'une
+forme dramatique qui n'était plus dans le goût de l'époque,--il fallait
+quelque chose de plus qu'un grand talent, il fallait cette puissance
+souveraine d'un art supérieur.--Le public, encouragé quelquefois par la
+critique, a tenté de se soustraire à cette domination évidente: il se
+brouillait avec son actrice;--mais elle demeurait toujours la favorite
+et, à chacun de leurs raccommodements, l'art gagnait une de ces belles
+fêtes comme on en voyait souvent à ces heureuses époques, où les
+sereines distractions de l'intelligence étaient plutôt un besoin
+véritable qu'une affaire de mode.--Si on recherche quelle a été
+l'influence de mademoiselle Rachel sur le mouvement dramatique de son
+époque, il y aura peu de chose à dire qui puisse ajouter à sa
+gloire.--Elle a restauré passagèrement la tragédie française: rien de
+plus. En dehors des cinq ou six grandes figures tragiques qu'elle avait
+fidèlement restituées, elle a peu favorisé le théâtre contemporain, non
+par crainte d'impuissance, mais par sympathie, peut-être par
+reconnaissance pour les vieux poëtes, auxquels elle réservait de
+préférence ses souffles les plus puissants. Cette piété, un peu
+exclusive envers le passé, ne l'empêcha point quelquefois de prêter
+l'appui de son talent à des oeuvres modernes. Mais ce n'est point là ce
+qui peut compter pour des services rendus à l'art de son temps.--Sauf de
+rares exceptions, mademoiselle Rachel avait la coquetterie de
+l'isolement et du tour de force:--elle protégeait particulièrement de sa
+présence et de son autorité des pièces--qui n'auraient pu exister sans
+elle, et il y eut dans quelques-unes de ces créations plus de charité
+que de dévouement.--Hostile à l'art dramatique, on ne peut point
+affirmer qu'elle le fut, mais du moins peut-on dire qu'elle se montra
+quelquefois paresseusement indifférente à l'aider.--Ce qui est certain,
+c'est que la tragédie est morte de nouveau avec elle. _Hermione_,
+_Camille_, _Phèdre_, _Émilie_, toutes les amoureuses, toutes les
+passionnées, toutes les jalouses, qu'elle faisait vivre, vont reprendre
+leur immobilité de bas-relief,--et rentrer dans le monde endormi de la
+tradition,--jusqu'à ce qu'une autre muse inspirée vienne souffler de
+nouveau sur la poussière qui les recouvrira.
+
+Mademoiselle Rachel ne fut pas seulement une grande artiste dont le nom
+est destiné à se perpétuer au théâtre:--en dehors de la scène, elle
+était encore une des plus illustres personnalités de son
+époque.--Dépouillée du prestige dramatique, elle retrouvait dans le
+monde une autre souveraineté, qui était reconnue par tous ceux qui
+eurent l'honneur de l'approcher. C'était la grâce ajoutée à la grâce,
+disaient ceux qui avaient la réputation de ne dire que la vérité.--On a
+répété d'elle des mots charmants, qu'elle daignait faire elle-même, et
+sa correspondance indique une tournure d'esprit qui ne devait pis son
+originalité au vulgaire jargon des coulisses.--On a raconté quelquefois
+que les maréchaux de l'empereur Napoléon, lorsqu'ils devaient assister
+à quelque cérémonie d'apparat, allaient consulter Talma sur la manière
+de draper leur manteau de cour. Les plus grandes dames d'aujourd'hui
+auraient pu consulter mademoiselle Rachel sur la manière de s'envelopper
+dans un châle.--Elle possédait, avec la merveilleuse intuition que donne
+l'art, le sens intime des grandes élégances de l'attitude et du
+vêtement.--Dans le moulage qui aurait reproduit les plis formés par son
+cachemire, un statuaire aurait pu, sans commettre d'anachronisme, couler
+la tunique destinée à revêtir les lignes harmonieuses d'une figure
+antique.
+
+Janvier 1858
+
+
+
+
+ÉMILE AUGIER[*]
+
+[*: _La Jeunesse_, comédie en cinq actes et en vers.]
+
+
+L'accueil qui vient d'être fait à la dernière comédie représentée sur le
+théâtre de l'Odéon prouve que le public ratifie les honneurs académiques
+récemment accordés à M. Émile Augier.--Il n'est plus seulement l'élu
+d'une fraction de la littérature, il est l'élu de l'opinion.
+
+La critique a souvent et justement été rigoureuse envers M. Émile
+Augier. Après avoir encouragé son premier début, les oeuvres qui lui ont
+succédé ont été discutées avec une certaine sévérité. Mais l'auteur de
+_la Jeunesse_ ne s'est pas mépris sur les véritables intentions de cette
+rigueur sympathique. À l'époque où il parut au théâtre, il se
+présentait--par modestie, sans doute--à la suite d'un écrivain dont les
+tendances dramatiques avaient un but rétrograde. Après un succès de
+surprise, qu'elle avait eu le tort d'exagérer, la critique dut combattre
+cette réaction.--Mais il était trop tard déjà: une école était créée,
+et, par camaraderie plutôt que par instinct, M. Émile Augier s'était
+fait le second de M. Ponsard.--Ce fut à rompre cette association
+antinaturelle que la critique a longtemps travaillé, et jusque dans les
+agressions dont il était l'objet, M. Augier a pu voir qu'il était traité
+avec une préférence marquée.
+
+Les efforts de la critique ne furent pas stériles. Tandis que l'auteur
+de _Lucrèce_ persévérait avec une conviction respectable, comme l'est
+toute conviction, dans la voie où il savait devoir trouver le succès, M.
+Émile Augier, emporté par sa véritable nature, s'échappait quelquefois
+du préau de l'école du bon sens, et s'aventurait à faire de la poésie
+buissonnière. Ces tentatives, qui d'ailleurs manquaient de franchise, ne
+furent point toutes heureuses au point de vue du succès banal. Elles
+auraient pu décourager M. Augier. Elles eurent au contraire pour
+résultat de l'accoutumer aux périls de la lutte, et de le rendre
+indifférent aux faciles triomphes qu'on peut obtenir en flattant
+l'opinion de la majorité, nativement hostile à tout art qui tend à
+s'élever.
+
+Les commencements de cette seconde période du talent de M. Augier
+révèlent encore un certain respect pour les traditions de l'école qui le
+revendiquait comme un de ses chefs. Mais cependant, au milieu des
+concessions qu'il croit devoir faire encore à son passé, on sent qu'il
+médite une émancipation complète de toute servitude littéraire. En même
+temps qu'il agrandit l'horizon de ses idées, il imprime à ses oeuvres
+nouvelles un mouvement dramatique, où la vie commence à remuer: progrès
+qui lui attire déjà quelques mauvaises notes dans l'école du bon
+sens.--Son vers, facile et spirituel, s'empreint de poésie, en exprimant
+des passions autres que celles permises dans le répertoire du
+_théâtre-sermon_.--M. Augier semble préluder à sa pièce de _la Jeunesse_
+en se faisant jeune lui-même. Ses infidélités à son école deviennent
+plus fréquentes. _Diane_, qui semble une tentative de réconciliation
+avec le romantisme, donne la main à _Marion Delorme_.--M. Augier pousse
+même une pointe dans le domaine de la _fantaisie_, en compagnie d'Alfred
+de Musset,--et continue de se compromettre aux yeux du parti littéraire
+qu'il représente, en écrivant une comédie avec M. Jules Sandeau, un
+romancier, un homme qui écrit en prose. La collaboration de l'esprit
+alerte de M. Augier avec la délicatesse passionnée de M. Sandeau
+produisit _le Gendre de M. Poirier_, comédie charmante, dont le sujet
+était loin d'être la glorification des instincts bourgeois. Ce fut à la
+fois un succès dramatique et littéraire, en même temps qu'un
+rapprochement vers le genre où le théâtre commençait à entrer.--S'il eût
+été profitable, au point de vue de leur intérêt, que l'association des
+deux écrivains se perpétuât, elle pouvait être nuisible à leur
+individualité.--Il y eut une séparation amiable, à la suite de laquelle
+M. Augier reparut seul avec le _Mariage d'Olympe_, dont la chute
+triomphante fut la revanche complète et longtemps attendue du succès de
+_Gabrielle_.--Cette pièce n'était plus une transition, mais une franche
+apostasie des principes de l'école à laquelle il avait appartenu
+jadis.--Le jour où elle fut représentée, l'auteur reçut sa démission de
+membre de l'école du bon sens.--Cette rupture définitive fut une
+véritable fête littéraire, et si le _Mariage d'Olympe_ tomba devant le
+parterre, la réputation de M. Augier s'éleva singulièrement dans la
+portion du public qui mesure plutôt une oeuvre à sa valeur qu'à son
+succès.--Une chose importante au théâtre, aussi bien qu'ailleurs, c'est
+de savoir arriver à temps.--La science de l'à-propos est le talent de
+ceux qui n'en ont pas.--Des oeuvres dont le principal ou l'unique mérite
+était d'arriver juste à la minute précise où le public désire voir
+formuler au théâtre des idées qui sont _dans l'air_ ont réussi avec
+éclat,--tandis que d'autres recevaient un accueil douteux, parce
+qu'elles se présentaient en avance ou en retard.
+
+L'_habent sua fata_, que les anciens appliquaient aux livres, peut
+s'appliquer encore plus justement aux ouvrages dramatiques.--Le caprice
+du public faisant du théâtre le terrain le plus mouvant où puissent
+s'aventurer les inventions de l'intelligence, en donnant le _Mariage
+d'Olympe_, M. Augier était en retard. Déjà depuis plusieurs années la
+scène était occupée par toutes les variétés du monde interlope, et ce
+spectacle avait épuisé l'attention de la foule.--Le mérite de cette
+comédie et sa moralité même ne purent conjurer l'esprit de réaction dont
+les clameurs hypocrites de la critique vertueuse animaient les
+spectateurs. Ils ne voulurent point attendre l'oeuvre qui résumait la
+question sociale, débattue devant eux sous toutes les formes. Cette
+réaction fut injuste comme l'est souvent toute chose née du caprice;
+mais si M. Augier en fut victime à un point de vue, l'événement lui fut
+profitable à un autre, car le _Mariage d'Olympe_ avait prouvé à ceux qui
+en doutaient encore, qu'il pouvait parler la langue virile de la comédie
+sérieuse.--_La Jeunesse_, qu'on vient de représenter à l'Odéon, est-elle
+un progrès sur les dernières productions du nouvel académicien?--Comme
+conception dramatique, non; mais comme audace et comme création de
+caractères, M. Augier indique son intention bien arrêtée de persévérer
+dans la voie où la critique fit tant d'efforts pour l'attirer. Et
+d'abord il faut remarquer cette fois qu'il s'est présenté dans les
+conditions favorables pour réussir.
+
+Cette même mobilité dans l'esprit du public à laquelle il dut un
+désastre vient de lui préparer un triomphe.--Sera-t-il durable ou
+passager? On ne sait encore, mais on remarque depuis quelque temps un
+indice de retour vers une forme dramatique d'où la poésie ne soit pas
+exclue comme faisant obstacle à l'intérêt.--L'écrivain qui au théâtre
+fut le précurseur de l'école réaliste a ses caudataires, dont les
+productions n'obtiennent déjà plus la vogue qui les accueillait
+jadis.--N'est-ce qu'un temps d'arrêt dans la curiosité? Est-ce lassitude
+réelle et besoin de changement? Toujours est-il que le moment semble
+favorable pour l'écrivain dramatique arrivant au théâtre doublé d'un
+poëte.--C'est ce que nous avons cru deviner dans l'ovation faite à M.
+Augier, qui, il faut le dire, n'avait jamais été en meilleure veine de
+poésie.--Le sujet de sa pièce nouvelle est tout moderne: c'est la lutte
+de l'homme jeune avec les moeurs de l'époque, qui, au nom de ses intérêts
+de position et de fortune, réclament l'immolation de tous les instincts
+libres et généreux de l'âge juvénile.--On pourrait contester à M. Augier
+que son personnage de Philippe Huguet, qui a vingt-huit ans, soit la
+personnification bien absolue de la jeunesse; à vingt-huit ans la
+jeunesse est déjà un astre voisin de son déclin. La profession même
+d'Huguet a dû hâter la maturité de son esprit. Philippe est avocat, et
+l'étude de la loi est contradictoire avec les aspirations du coeur.--Il
+est vrai que dès son jeune âge Philippe a été victime de la corruption
+maternelle,--corruption est le mot, et on n'en peut trouver d'autre pour
+exprimer le système d'éducation avec lequel madame Huguet a élevé son
+fils dès son plus jeune âge.--Cette création de la mère corruptrice est
+toute la pièce.--Balzac, qui ne reculait certainement pas devant la
+peinture des infirmités sociales, l'eût à peine osé. Madame Huguet s'est
+mariée pauvre à un homme pauvre, qu'elle aimait et dont elle était
+aimée; les premiers temps de cette union furent heureux:
+
+/*[4]
+ Comme nous nous aimions, comme nous étions braves,
+ Quel superbe dédain des mesquines entraves!
+*/
+
+dit elle-même madame Huguet dans la scène où elle explique à son fils
+les raisons qui l'ont amenée à nourrir sa jeunesse du lait amer de
+l'expérience.--Mais aux joies de la lune de miel, à la lutte courageuse
+que les deux époux, soutenus par leur amour, ont entreprise contre la
+misère, a succédé un de ces découragements qui tôt ou tard finissent par
+affaiblir les plus robustes affections.
+
+Cette pauvreté, d'autant plus pénible à supporter qu'il fallait la
+dérober sous l'apparence d'un bien-être factice, s'augmente encore par
+la naissance de deux enfants, qui sur les modestes revenus du ménage
+viennent prélever l'impôt de leur éducation.--Restée veuve, madame
+Huguet a marié sa fille et vit avec son fils; mais en se rappelant les
+souffrances intimes qui ont altéré son bonheur d'épouse et de mère, elle
+a juré d'affranchir son fils d'une destinée où la misère pourrait être
+l'hôte de son foyer.--C'est dans ce but que par le conseil, par
+l'exemple, elle a éloigné Philippe du vert chemin de sa jeunesse, pour
+l'entraîner sur la route au bout de laquelle son ambition rêvait la
+fortune, ce bonheur moderne.--L'intention est maternelle, sans doute,
+mais ce n'était pas moins une grande audace de risquer sur la scène
+cette maternité qui, au nom de sa tendresse, s'appliquait à étouffer
+tous les instincts généreux de son enfant. Cette création scabreuse, et
+traitée avec un art infini, a été acceptée par le public. Il n'a point
+voulu y voir ce que l'auteur n'avait pas voulu montrer,--une mère
+monstrueuse, c'est-à-dire un outrage fait au sentiment le plus sacré de
+la nature.
+
+Cependant quelques timorés crieront peut-être à l'immoralité. Mais ne
+serait-il pas temps d'en finir avec ce reproche banal qu'on jette à
+toutes les oeuvres qui s'inspirent un peu vivement des moeurs de leur
+époque? La nôtre restera grande dans l'histoire, par les grandes choses
+et les grands noms qu'elle rappelle à l'avenir. Mais on ne peut nier que
+nous traversons une époque de décadence morale, et que le temps est
+mauvais pour faire de la scène comique un pâturage où brouterait le
+troupeau des blancs moutons de madame Deshoulières. La conclusion de la
+pièce de M. Augier est plus poétique que dramatique. Philippe Huguet,
+malgré toutes ses concessions aux lâchetés sociales, a cependant gardé,
+pur de tout contact corrupteur, l'amour qu'il a pour sa cousine. Cette
+passion comprimée, presque inavouée, éclate tout à coup. Par un beau
+soleil d'été, au milieu des champs qui exhalent
+
+/*[4]
+ Cette fraîche senteur des terres retournées,
+*/
+
+le _jeune_ homme sent sa jeunesse faire irruption subite dans tout son
+être. L'intervention des influences de la nature peut être discutée
+comme moyen dramatique. On trouvera peut-être que Philippe déchire bien
+vite sa robe d'avocat au premier buisson d'aubépine. Mais ce
+rajeunissement de l'homme par la jeunesse d'une nature en floraison est
+une idée poétique, une fiction, si on veut, mais une fiction pleine de
+charme et qui amène une scène d'amour, une vraie scène d'amour comme on
+n'en avait pas entendu au théâtre depuis le dialogue de Valentin avec
+Cécile, dans _Il ne faut jurer de rien!_ Cette scène seule suffirait
+pour justifier le titre de _la Jeunesse_ que M. Augier a donné à sa
+pièce. Oui, c'est bien la _jeunesse_ qui parle par ces beaux vers de
+Philippe à Cyprienne quand il lui avoue son amour:
+
+/*[4]
+ Quel serment te faut-il de ma métamorphose?
+ Eh bien! par la beauté de la terre et des cieux,
+ Par le printemps en fleurs, par l'été radieux;
+ Mais non par ma jeunesse à la fin déchaînée;
+ Non, non, par tes douleurs, ô douce résignée,
+ Je jure qu'il n'est plus ce vieillard, ce pervers,
+ Qui cherchait d'autres biens que toi dans l'univers.
+ Moi je suis un jeune homme heureux et sans envie,
+ Ne demandant à Dieu que de gagner ta vie
+ Et défiant le sort d'atteindre son bonheur,
+ Enfoui désormais tout entier dans ton coeur.
+ Me crois-tu maintenant?--Soyez témoin pour elle,
+ Bois sombre et plein de mousse où rit la tourterelle.
+*/
+
+Ce _rire_ de la tourterelle est, par parenthèse, une faute de
+naturalisme. Tout le monde sait que ce charmant oiseau des solitudes
+champêtres exprime au contraire son éternel amour par une sorte de
+roucoulement à la fois tendre et plaintif.--Ceci n'est pas une critique
+mais une simple observation.--On prévoit quel dénoûment amène la
+rencontre de Philippe avec sa cousine: il épouse Cyprienne et vivra
+auprès d'elle à la campagne. En réalité, cette utopie de
+l'avocat-laboureur est un peu un dénoûment de convention. Ou madame
+Huguet n'avait pu parvenir à inoculer à son fils sa fièvre d'ambition et
+de fortune, et alors il n'aurait pas attendu aussi longtemps pour suivre
+les penchants de son coeur en épousant sa cousine; ou les influences
+maternelles auraient préservé Philippe de tout retour juvénile: cette
+conclusion n'en est donc pas une, dramatiquement. Mais il nous répugne
+de soumettre à l'_appareil_ de la logique une oeuvre qui est avant tout
+une tentative de poésie. Laissons à d'autres le soin de chagriner le
+succès d'un homme qui, à son honneur et à celui du public, a su réunir
+dans cette difficile entreprise de faire écouter et applaudir des vers à
+une époque où l'on parle une langue en chiffres.
+
+
+
+
+L'ESPRIT DU JOUR
+
+
+...À propos des pièces en vogue, la critique qui _s'en irait en guerre_
+courrait le risque de se compromettre gravement; les _petits agneaux_
+lui bêleraient ironiquement au nez, et les _vaches landaises_ ne se
+laisseraient pas _écarter_ par les plis de sa toge sans la trouer
+préalablement de quelques coups de corne. Si, persistant dans son
+réquisitoire, le malheureux critique s'écriait: «Mais la raison! Mais le
+sens commun! qu'en faites-vous dans tout ceci?» Grassot lui grognerait
+_gnouf-gnouf_. S'il tentait de protester au nom du style et de la
+langue, Lassagne lui montrerait la sienne en lui répondant: _Ô mon
+Dieur-je_--et tout serait dit; car, à l'heure où nous sommes, ces deux
+vocables triomphants suffisent pour répondre à tout. Ils sont
+l'admiration et la préoccupation de tout un peuple qui tient cependant
+quelque place sur la carte. _Gnouf-gnouf_ et _ô mon Dieur-je_ résument
+toute la gaieté et tout l'esprit français. Avant peu, ces deux
+interjections finiront par former à elles seules le fond de la langue.
+On se bat presque pour chacune d'elles, comme on se battait jadis sous
+les réverbères pour le sonnet de _Job_ contre le sonnet d'_Uranie_.
+C'est une rage, une fureur, une passion comme les Parisiens seuls savent
+en avoir pour les choses ridicules.--Il y a maintenant à Paris des
+professeurs qui enseignent l'art d'imiter la délirante épilepsie de
+Lassagne, ou l'enrouement épique de Grassot.--Un pharmacien qui
+inventerait des pastilles antipectorales, dont l'usage communiquerait
+aux consommateurs l'extinction de voix du célèbre grotesque du
+Palais-Royal, ferait fortune en moins d'une semaine.--Dans les foyers,
+dans les ateliers, dans tous les centres où l'art élabore son oeuvre sous
+toutes ses formes: _gnouf-gnouf_ et _ô mon Dieur-je_ sont à
+l'étude.--C'est en disant _gnouf-gnouf_ que le poëte appelle
+l'inspiration rebelle.
+
+ GNOUF-GNOUF, t'en souvient-il, nous voguions en silence,
+
+répètent les cygnes élégiaques qui nagent dans les eaux du lac
+immortel.--Les _Lassagnistes_ sont un peu moins nombreux. Cependant un
+jeune homme qui sait adroitement jeter quelque _ô mon Dieur-je_ dans la
+conversation peut encore se présenter dans un salon.--Si l'Alboni
+chante, on la fera taire.--Ce sera d'abord une occasion d'éviter l'art,
+une chose que le public moderne n'aime pas, parce qu'elle offense la
+vulgarité de ses goûts.
+
+Peut-être trouvera-t-on que c'est là chercher querelle à une innocente
+manie; mais il y a dans cette manie un symptôme qui caractérise l'esprit
+du temps: jamais il n'a été plus indifféremment hostile aux oeuvres
+sérieusement dignes d'attirer l'attention; jamais il ne s'est montré
+plus sympathique à celles qui le sont moins.--L'époque est surtout
+propice aux exagérations du grotesque et aux extravagances de la
+parodie. De même que l'acteur qui a le plus de succès est celui-là qui
+sait le mieux faire subir au masque humain toutes les difformités de la
+grimace, les oeuvres qui exercent sur la foule l'attraction la plus
+puissante sont celles où la vérité humaine est le plus violemment
+contorsionnée. Au théâtre, les ouvrages sérieux ou d'apparence sérieuse
+attirent bien le public, mais on pourrait croire qu'il y vient plutôt
+par curiosité, par désoeuvrement, que par goût. C'est au _spectacle_ et
+non au théâtre que l'appellent ses véritables instincts.
+
+FIN.
+
+
+
+
+ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+OEUVRES COMPLÈTES
+
+D'HENRY MURGER
+
+Publiées dans la collection Michel Lévy
+
+SCÈNES DE LA VIE DE BOHÊME 1 vol.
+
+SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE 1--
+
+LES VACANCES DE CAMILLE 1--
+
+LE PAYS LATIN 1--
+
+SCÈNES DE CAMPAGNE 1--
+
+LES BUVEURS D'EAU 1--
+
+LE DERNIER RENDEZ-VOUS 1--
+
+LE ROMAN DE TOUTES LES FEMMES 1--
+
+PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THÉÂTRE 1--
+
+LE SABOT ROUGE 1--
+
+MADAME OLYMPE 1--
+
+ * * * * *
+
+LES NUITS D'HIVER, poésies complètes, 4e édition 1 vol.
+
+DONA SIRÈNE 1--
+
+LES ROUERIES DE L'INGÉNUE 1--
+
+ * * * * *
+
+LA VIE DE BOHÊME, comédie en cinq actes.
+
+LE BONHOMME JADIS, comédie en un acte.
+
+LE SERMENT D'HORACE, comédie en un acte.
+
+ * * * * *
+
+BALLADES ET FANTAISIES, un joli volume in-32.
+
+
+Émile Colin.--Imprimerie de Lagny.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Propos de ville et propos de théâtre, by
+Henry Murger
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+ The Project Gutenberg eBook of Propos de ville et de théâtre, par Henry Murger.
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+Project Gutenberg's Propos de ville et propos de théâtre, by Henry Murger
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Propos de ville et propos de théâtre
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+Author: Henry Murger
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+Release Date: June 29, 2007 [EBook #21966]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE VILLE ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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+<h2>PROPOS</h2>
+<h1 style="font-size: 300%;">DE VILLE</h1>
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+<h3>PROPOS DE TH&Eacute;&Acirc;TRE</h3>
+<p class="c">PAR</p>
+
+<h4>HENRY MURGER</h4>
+
+<p class="c">NOUVELLE &Eacute;DITION CONSID&Eacute;RABLEMENT AUGMENT&Eacute;E</p>
+<p class="c"><img src="images/001.png" alt="medallion" /></p>
+<p class="c">PARIS</p>
+<p class="c">CALMANN L&Eacute;VY, &Eacute;DITEUR</p>
+<p class="c">ANCIENNE MAISON MICHEL L&Eacute;VY FR&Egrave;RES<br />
+3, RUE AUBER, 3</p>
+<p class="c">1888</p>
+<p class="c">Droits de reproduction et de traduction r&eacute;serv&eacute;s</p>
+
+<hr />
+<h2>TABLE</h2>
+
+<ul style="margin-left:20%;">
+<li><a href="#PROPOS_DE_VILLE_ET_PROPOS_DE_THEATRE"><b><span class="smcap">propos de ville et propos de th&eacute;&acirc;tre</span></b></a>
+<ul><li><a href="#un_reveillon_a_la_maison-dor"><b>Un r&eacute;veillon &Agrave; la Maison-d'or.</b></a></li>
+<li><a href="#les_intrigues_et_les_intrigants_moulages_sur_nature_au_bal_de_lopera"><b>Les intrigu&eacute;s et les intrigants&mdash;Moulages sur nature, au bal de l'Op&eacute;ra.</b></a></li>
+<li><a href="#fantaisies_a_propos_de_lhiver"><b>Fantaisies a propos de l'hiver.</b></a></li>
+<li><a href="#les_soupers_de_bal"><b>Les soupers de bal.</b></a></li></ul></li>
+<li><a href="#SILHOUETTES_LITTERAIRES"><b><span class="smcap">Silhouettes litt&eacute;raires</span></b></a>
+<ul><li><a href="#le_monsieur_qui_soccupe_de_litterature"><b>Le Monsieur qui s'occupe de litt&eacute;rature</b></a></li>
+<li><a href="#le_charancon"><b>Le Charan&ccedil;on</b></a></li>
+<li><a href="#le_redacteur_pour_tout_faire"><b>Le R&eacute;dacteur pour tout faire</b></a></li>
+<li><a href="#le_caudataire"><b>Le Caudataire</b></a></li>
+<li><a href="#les_jeremies"><b>Les J&eacute;r&eacute;mies</b></a></li>
+<li><a href="#un_succes_de_premiere"><b>Un succ&egrave;s de premi&egrave;re</b></a></li>
+</ul></li>
+<li><a href="#NOTES_DE_VOYAGE"><b><span class="smcap">Notes de voyage</span></b></a></li>
+<li><a href="#CAUSERIES_DRAMATIQUES"><b><span class="smcap">Causeries dramatiques&mdash;M<sup>lle</sup> Rachel</span></b></a>
+<ul><li><a href="#emile_augier"><b>&Eacute;mile Augier</b></a></li>
+<li><a href="#lesprit_du_jour"><b>L'esprit du jour</b></a></li></ul>
+</li>
+</ul>
+<hr />
+
+<h2 class="e"><a name="PROPOS_DE_VILLE_ET_PROPOS_DE_THEATRE" id="PROPOS_DE_VILLE_ET_PROPOS_DE_THEATRE"></a>PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE TH&Eacute;&Acirc;TRE</h2>
+
+
+<p>Mademoiselle X... jouit d'une certaine r&eacute;putation parmi <i>ces messieurs</i>
+qui, en parlant de <i>ces dames</i> disent <i>ces cr&eacute;atures</i>. Ladite demoiselle
+est particuli&egrave;rement not&eacute;e sur le Stud-Book des maquignons de Cyth&egrave;re, &agrave;
+cause de sa chevelure qui fait songer au manteau royal de la marchesa de
+Barcelone.&mdash;Mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est que cette riche
+toison est le r&eacute;sultat d'un libre &eacute;change contract&eacute; entre elle et une de
+ses amies, qui s'est condamn&eacute;e &agrave; la Titus, &agrave; la condition que
+mademoiselle X... lui abandonnerait ses robes tach&eacute;es, ses chapeaux
+bossu&eacute;s, ses vieux souliers et ses vieux Arthurs.</p>
+
+<p>Derni&egrave;rement l'amie vint voir Mademoiselle X..., et la supplia de lui
+abandonner les restes d'un petit jeune homme que celle-ci &eacute;tait en train
+de mettre en partance pour Clichy.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu y vas, r&eacute;pondit mademoiselle X..., le petit Octave vient
+d'h&eacute;riter d'un oncle qu'il mange avec moi.&mdash;Nous venons &agrave; peine de nous
+mettre &agrave; table.&mdash;Attends au moins que nous soyons au fromage.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Un &eacute;tranger venu &agrave; Paris depuis peu de temps, et ne connaissant pas
+encore la topographie de la capitale, avait &agrave; visiter un de ses parents
+d&eacute;tenu pour dettes. Il s'informait, aupr&egrave;s d'un de ses amis, du plus
+court chemin qu'il fallait prendre pour aller &agrave; Clichy.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez par mademoiselle M..., lui r&eacute;pondit-on.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est donc, je vous prie, cette dame&mdash;qui vient d'entrer dans
+l'avant-sc&egrave;ne?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mademoiselle M...</p>
+
+<p>&mdash;Celle qui vient de manger deux cent mille francs au duc de ***?</p>
+
+<p>&mdash;La m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est ce jeune homme p&acirc;le qui l'accompagne?</p>
+
+<p>&mdash;C'est son cure-dents.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Aux gens qui lui plaisent, mademoiselle A... accorde volontiers, par
+amour de l'art, ce que tant d'autres, qui ne la valent pas, n'accordent
+que par amour de l'or. Seulement, pour ne pas se tromper, elle a soin
+d'enregistrer sur le carnet de ses fantaisies ceux qui en doivent &ecirc;tre
+les favoris&eacute;s.&mdash;Mais pour ne point confondre ses poursuivants ou les
+compromettre, elle les appelle par le nom du jour qui leur est r&eacute;serv&eacute;.</p>
+
+<p>Derni&egrave;rement, dans un souper o&ugrave; elle avait &eacute;t&eacute; fort entour&eacute;e, et durant
+lequel elle avait un peu perdu la t&ecirc;te, elle se brouilla dans la date
+des rendez-vous qu'elle accordait et dans les noms des jours de la
+semaine distribu&eacute;s aux cavaliers qui avaient obtenu ses promesses.</p>
+
+<p>Il arriva que, faute d'avoir bien tenu ses livres, elle re&ccedil;ut, dans la
+journ&eacute;e du dimanche, la visite de quatre messieurs, qui lui firent
+remettre leur carte, o&ugrave; leur nom r&eacute;el avait &eacute;t&eacute; remplac&eacute; par celui du
+quatri&egrave;me jour de la semaine.</p>
+
+<p>Mademoiselle A..., qui rit encore de l'aventure, appelle cette journ&eacute;e
+le dimanche des quatre jeudis.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Avant d'avoir maison &agrave; la ville et &agrave; la campagne, avant de manger des
+potages &agrave; la pur&eacute;e de perles, mademoiselle A. S... ne savait jamais le
+matin son adresse du soir; elle mangeait des pommes et marchait &agrave; pied
+sur les trottoirs. Un grand seigneur qui avait du temps et de l'argent &agrave;
+perdre dit: <i>Fiat lux</i>! &agrave; cette obscurit&eacute;, et mademoiselle A. S...
+augmenta d'une nouvelle &eacute;toile la constellation des beaut&eacute;s &agrave; la mode.
+Au contraire de ses camarades, elle ne renie pas son origine, et chaque
+fois qu'elle re&ccedil;oit la visite du grand seigneur en question, aux menus
+cadeaux qu'il envoie pour servir d'avant-garde &agrave; sa personne, elle lui
+fait ajouter une pi&egrave;ce de cent sous qu'elle d&eacute;pose dans une tirelire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous qui nagez dans l'or, &agrave; quoi bon ce centime additionnel? lui
+demandait-on.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a me rappelle... r&eacute;pondit mademoiselle A. S... avec m&eacute;lancolie.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>L'inconvenance et l'incivilit&eacute; sont, avec les portraits non
+ressemblants, la sp&eacute;cialit&eacute; du peintre B... Dans un caf&eacute; o&ugrave; il va tous
+les soirs, B... venait de scandaliser la r&eacute;union, qui n'a cependant pas
+la r&eacute;putation d'&ecirc;tre b&eacute;gueule.&mdash;Au lieu de s'excuser, il s'emportait au
+contraire avec vivacit&eacute; &agrave; propos des reproches qu'il venait de
+s'attirer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sacrebleu! s'&eacute;criait-il, vous dites que je ne sais pas vivre, je
+suis cependant re&ccedil;u dans tous les salons.</p>
+
+<p>&mdash;De cent couverts... r&eacute;pondit un de ses amis.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>M. X... fut appel&eacute; derni&egrave;rement par le directeur d'une revue dont le
+style est aussi gris que la couverture. On d&eacute;sirait avoir un roman du
+spirituel conteur. Les conditions faites, l'ouvrage est promis.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez votre adresse, on vous servira la revue, dit le directeur &agrave;
+l'&eacute;crivain.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, r&eacute;pliqua celui-ci, mais alors vous m'en payerez
+l'abonnement en sus.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Un provincial gras, gros et grossier, v&eacute;ritable muid de sottise et
+d'&eacute;cus, entourait de ses hommages une jeune actrice qui est venue au
+monde avec la prudence du serpent. Aussi crut-elle devoir prendre des
+renseignements sur son galant d&eacute;partemental, et s'adressa &agrave; une amie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux y aller, r&eacute;pondit celle-ci, M*** est un homme qui a du foin
+dans son assiette.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>M. R... habitu&eacute; des Vari&eacute;t&eacute;s, prenait des renseignements sur une
+demoiselle qui a d&eacute;but&eacute; depuis peu dans les avant-sc&egrave;nes des th&eacute;&acirc;tres,
+les jours de premi&egrave;re repr&eacute;sentation.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis tr&egrave;s-&eacute;pris, disait M. R... &agrave; son voisin de stalle.
+Pensez-vous qu'elle soit inflammable?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la crois pas assur&eacute;e contre ce genre d'incendie, r&eacute;pondit le
+voisin. Du moins, elle ne porte pas la plaque.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>M. D... est un homme du monde qui s'est fait homme de lettres amateur,
+et se livre particuli&egrave;rement au pastiche. Il fait du Balzac, comme M.
+Ponsard fait du Corneille;&mdash;il fait du Musset, comme M. du Terrail fait
+du Souli&eacute;:&mdash;il fait du Sand, comme M. Lucas faisait autrefois du
+Calderon. Chaque fois qu'il a termin&eacute; une composition, il va la
+soumettre &agrave; un journaliste de ses amis pour prendre son avis.</p>
+
+<p>Dimanche dernier, il lui apportait un manuscrit &agrave; lire.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un pastiche! dit le journaliste.</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;une imitation de <i>J&eacute;r&ocirc;me Paturot</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est trop fort!&mdash;interrompit le journaliste,&mdash;quand on fait de la
+fausse monnaie, on ne perd pas son temps &agrave; imiter des gros sous.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Dans un petit th&eacute;&acirc;tre du boulevard, il existe un artiste dont l'avarice
+est arriv&eacute;e &agrave; un tel point qu'il ferait &agrave; coup s&ucirc;r interdire Harpagon
+comme prodigue, s'il &eacute;tait son p&egrave;re. C'est lui qui, pour s'&eacute;pargner la
+d&eacute;pense du rouge de th&eacute;&acirc;tre, a invent&eacute; de se serrer le cou outre mesure,
+pour se faire monter le sang &agrave; la t&ecirc;te. Quant au blanc, il prend celui
+du billard, ou gratte les murs de sa loge. C'est encore lui qui, charg&eacute;
+de jouer le r&ocirc;le d'un prince g&eacute;n&eacute;reux, et ayant &agrave; dire &agrave; un personnage:
+&laquo;<i>Je t'accorde cent louis sur ma cassette</i>,&raquo; ajoutait tout haut: &laquo;Tu
+m'en feras un re&ccedil;u.&raquo;</p>
+
+<p>Lisant un jour, dans une gazette du th&eacute;&acirc;tre, que le public de la ville
+de *** avait l'habitude de jeter des gros sous aux acteurs trouv&eacute;s
+mauvais, c'est lui qui &eacute;crivait au directeur du th&eacute;&acirc;tre de cette ville,
+pour lui offrir d'aller y donner des repr&eacute;sentations.</p>
+
+<p>Qui dit avare, dit presque toujours usurier. Aussi le cabot en question
+l'est, et de fa&ccedil;on &agrave; en remontrer &agrave; tout Isra&euml;l.&mdash;Un soir, pendant un
+entr'acte, un de ses camarades entre dans sa loge &agrave; moiti&eacute; habill&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;On va commencer, lui dit-il, ma blanchisseuse ne vient pas; veux-tu me
+pr&ecirc;ter un faux-col?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien, dit l'avare;&mdash;mais, apr&egrave;s la pi&egrave;ce,&mdash;tu me rendras une
+chemise.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Madame de G... est li&eacute;e depuis longtemps avec un homme de lettres
+chauve,&mdash;de succ&egrave;s surtout. Mais, depuis quelque temps, la discorde est
+dans le m&eacute;nage.&mdash;Un divorce est &agrave; l'horizon.</p>
+
+<p>Une amie de madame de G... lui demandait des nouvelles de ses amours
+avec l'&eacute;crivain.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma ch&egrave;re, r&eacute;pliqua celle-ci, cela ne tient plus qu'&agrave; son cheveu!</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>L. L... a invent&eacute; un moyen infaillible pour &ecirc;tre servi promptement et
+&ecirc;tre bien servi, dans les restaurants, les jours o&ugrave; il y a encombrement
+et o&ugrave; les gar&ccedil;ons, ne pouvant servir tout le monde &agrave; la fois, prennent
+le parti de ne servir personne.</p>
+
+<p>Un dimanche, il &eacute;tait entr&eacute; avec trois confr&egrave;res dans un restaurant de
+la place de la Bourse.&mdash;Apr&egrave;s vingt minutes d'attente, on n'avait pas
+m&ecirc;me pu obtenir les couverts. Allons-nous-en! s'&eacute;crient les invit&eacute;s de
+L. L.... Celui-ci apaise par un geste son trio d'affam&eacute;s.&mdash;Attendez
+seulement que j'obtienne un potage,&mdash;vous verrez.&mdash;Au m&ecirc;me instant,
+passait un gar&ccedil;on portant une soupi&egrave;re o&ugrave; fumait une <i>bisque</i>
+app&eacute;tissante. L. L... s'en empare, &agrave; l'aide d'une persuasion m&acirc;tin&eacute;e de
+menaces, et sert ses convives &agrave; la ronde.&mdash;Ce devoir d'amphitryon
+rempli,&mdash;il choisit sur sa t&ecirc;te un long fil, noir encore... et, apr&egrave;s
+l'avoir dextrement arrach&eacute;, le roule en gracieuse arabesque sur le bord
+de son assiette.</p>
+
+<p>Ses amis le consid&egrave;rent avec stupeur.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup.... L. L... pousse un juron formidable, suivi d'un appel
+olympien, dont le retentissement sonore se prolonge de salle en salle,
+p&eacute;n&egrave;tre dans les cabinets particuliers, et arrache la dame de comptoir
+aux myst&eacute;rieuses combinaisons d'addition par erreur.</p>
+
+<p>Un gar&ccedil;on se pr&eacute;sente, et reste m&eacute;dus&eacute; par le regard de L. L..., qui lui
+montre son assiette <i>orn&eacute;e</i> du cheveu accusateur.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'ordre dans le service!... et des cheveux dans la soupe!&mdash;Voil&agrave;
+comme on perd une bonne maison!&mdash;Partons, Messieurs! continue L. L... en
+se levant et en invitant ses compagnons &agrave; l'imiter.</p>
+
+<p>Le patron, apprenant ce qui se passait,&mdash;accourut, p&acirc;le comme son gilet
+blanc,&mdash;suppliant L. L... de mettre une sourdine &agrave; ses reproches, en lui
+jurant,&mdash;sur son argenterie,&mdash;qu'&agrave; l'avenir il n'aurait plus dans son
+&eacute;tablissements que des cuisiniers et des gar&ccedil;ons chauves, ce qui serait
+un gage de s&eacute;curit&eacute; pour la calvitie des potages.</p>
+
+<p>L. L... consentit &agrave; jeter le <i>voile de l'oubli</i> sur cet incident. Cinq
+minutes apr&egrave;s tout le personnel de l'&eacute;tablissement &eacute;tait mis aux ordres
+de sa table, et quand on apporta l'addition, L. L... constata une
+erreur de 60 fr. au pr&eacute;judice du comptoir.&mdash;Le retour de l'Inde ne lui
+&eacute;tait compt&eacute; que quinze sous: il fit l'observation &agrave; la pr&eacute;pos&eacute;e aux
+math&eacute;matiques; cette dame lui r&eacute;pondit qu'elle ne pouvait prendre sur
+elle de changer les prix de la maison.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Un &eacute;crivain, jadis chef d'une &eacute;cole de philosophie, avait port&eacute; au
+directeur d'un grand journal un article intitul&eacute; <i>Dieu</i>. Au bout de
+trois mois, pensant que son article avait &eacute;t&eacute; mis dans la bo&icirc;te aux
+oublis, le philosophe se rend au journal pour en prendre des nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable voulez-vous que j'imprime un article qui a un tel titre?
+r&eacute;pondit le directeur.&mdash;Cela manque d'actualit&eacute;.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>A... venait de se battre en duel pour la troisi&egrave;me fois depuis trois
+mois. Plus brave qu'heureux dans ces sortes de parties, il est toujours
+bless&eacute;&mdash;l&eacute;g&egrave;rement.&mdash;Un de ses amis vint lui rendre visite.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a racont&eacute; que tu avais donn&eacute; un soufflet &agrave; X..., est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, r&eacute;pondit A..., et, montrant sa blessure nouvelle, il
+ajoute:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; son re&ccedil;u.</p>
+
+<p>Deux mois apr&egrave;s, A... a une nouvelle affaire,&mdash;c'est lui qui est
+l'offens&eacute;; il demande des excuses,&mdash;on lui en accorde trois pouces.</p>
+
+<p>Le soir, on racontait l'affaire devant D....&mdash;Encore touch&eacute;, dit-il!
+D&eacute;cid&eacute;ment, il veut faire collection.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Tout le monde a connu P..., un charmant gar&ccedil;on qui fut autrefois employ&eacute;
+&agrave; la <i>Patrie</i> comme r&eacute;dacteur des faits divers. Dans ces modestes
+fonctions, P... apportait un soin, une exactitude, une fid&eacute;lit&eacute; de
+renseignements et une recherche de style qui l'avaient fait surnommer le
+Tallemant des R&eacute;aux de la rue.&mdash;Courant d&egrave;s le matin les quartiers de la
+ville, il relevait l'&eacute;ph&eacute;m&eacute;ride quotidienne d'un arrondissement avec la
+rapidit&eacute; et la s&ucirc;ret&eacute; de flair de ces bons chiens anglais qui battent
+en un quart d'heure une plaine de cent arpents sans laisser &eacute;chapper
+une seule pi&egrave;ce de gibier.&mdash;Il excellait surtout dans les <i>petits
+enfants &eacute;cras&eacute;s</i>, et ne connut pas de rival dans les <i>homicides par
+imprudence</i>. C'est lui qui est l'auteur de la c&eacute;l&egrave;bre phrase: &laquo;Les
+secours les plus empress&eacute;s n'ont pu le rappeler &agrave; la vie,&raquo; appliqu&eacute;e &agrave;
+un suicide de trois jours, et &agrave; propos de laquelle les h&eacute;ritiers de
+Lapalisse voulaient lui intenter un proc&egrave;s.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Il &eacute;tait fort dangereux de rencontrer P... les jours o&ugrave; il revenait &agrave;
+son journal le carnet vide de faits divers, car il ne reculait devant
+rien pour se sauver de la bredouille, et vous e&ucirc;t cherch&eacute; lui-m&ecirc;me
+dispute, avec complication de voies de fait,&mdash;pour rapporter au
+moins&mdash;<i>une rixe et querelle</i>.</p>
+
+<p>Un jour que sa battue n'avait pas &eacute;t&eacute; heureuse, P... traversait
+m&eacute;lancoliquement le Pont-Neuf, &agrave; l'heure o&ugrave; le passage des nombreuses
+diligences lui offrait la chance d'un &eacute;cras&eacute;.&mdash;<i>Malheureusement</i>, le
+passage s'effectua sans accident. P... allait quitter son aff&ucirc;t quand
+il aper&ccedil;ut un vieux chapeau d&eacute;pos&eacute; sur un des bancs circulaires qu'une
+&eacute;dilit&eacute; pr&eacute;voyante a fait disposer pour la commodit&eacute; des oasyt&eacute;s
+nocturnes. P... s'empare du chapeau, le jette dans la rivi&egrave;re sans &ecirc;tre
+aper&ccedil;u, et se met &agrave; pousser des cris qui, en un clin d'&#339;il, attirent un
+groupe de curieux vers les parapets. Le groupe devient foule, et P...
+s'en &eacute;loigne quand elle est devenue multitude et qu'il a vu dix
+bateliers courir au sauvetage du chapeau.&mdash;Le soir, la <i>Patrie</i>
+enregistrait&mdash;un nouveau suicide,&mdash;qui est rest&eacute; comme un des bons
+morceaux de son r&eacute;dacteur.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Un matin, un de ses amis qui se rendait &agrave; son bureau, rencontre P...
+plant&eacute; tout droit devant un b&acirc;timent en construction dont les &eacute;chafauds
+&eacute;taient remplis de ma&ccedil;ons, que P... avait surnomm&eacute;s, &agrave; cause de leur
+agilit&eacute;, les <i>&eacute;cureuils limousins</i>. L'ami, press&eacute;, &eacute;change un bonjour et
+continue sa route. Le soir, en revenant de son minist&egrave;re, huit heures
+apr&egrave;s sa premi&egrave;re rencontre, il retrouve P... au m&ecirc;me endroit, p&eacute;trifi&eacute;
+dans l'attitude patiente du h&eacute;ron qui guette sa proie.</p>
+
+<p>&mdash;Encore ici!&mdash;demande-t-il &eacute;tonn&eacute;.&mdash;Que diable y fais-tu depuis ce
+matin?</p>
+
+<p>P... &eacute;l&egrave;ve sa main en l'air, et, d&eacute;signant un limousin juch&eacute;
+p&eacute;rilleusement au sommet d'une perche d'un &eacute;quilibre douteux:</p>
+
+<p>&mdash;J'attends qu'il tombe, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>M... habite ordinairement la campagne. Chasseur comme d'Houdetot et
+Blaze, qui resteront les classiques de la chasse au chien d'arr&ecirc;t, il
+vit au milieu d'une petite meute qui ferait l'orgueil d'un chenil
+princier. S&eacute;v&egrave;re, mais juste &agrave; l'&eacute;gard de ses &eacute;l&egrave;ves, qu'il admet &agrave;
+l'honneur de l'intimit&eacute; domestique, M... s'est efforc&eacute; de leur inculquer
+les maximes les plus &eacute;l&eacute;mentaires de l'art de se bien conduire en
+soci&eacute;t&eacute;. &Agrave; cet effet, il leur a achet&eacute; un traducteur de la <i>Civilit&eacute;
+pu&eacute;rile et honn&ecirc;te</i>, dont les triples lani&egrave;res et la m&egrave;che aigu&euml; mettent
+la correction &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la le&ccedil;on, quand celle-ci n'a pas &eacute;t&eacute; bien
+comprise. Un des chapitres auxquelles l'intelligence et la nature
+canine se montrent plus volontiers r&eacute;tives, est celui qui concerne
+l'observation de certaines convenances qu'on pourrait appeler
+digestives. Quelquefois la meute de M..., plantureusement nourrie,
+exprime sa satisfaction par des interjections qui sont parfaitement
+accueillies, chez ses convives, par un amphitryon arabe, mais qui
+blessent nos m&#339;urs. Quand l'un des chiens de M... s'oublie en sa
+pr&eacute;sence, le ma&icirc;tre, ne pouvant deviner quel est celui qui a la
+digestion incivile, administre une vol&eacute;e d'&eacute;nergiques repr&eacute;sentations &agrave;
+toute la meute, qui s'&eacute;chappe alors par toutes les issues. Les animaux
+savent tellement ce qui les menace en pareil cas, qu'entre eux-m&ecirc;mes, au
+moindre bruit, ils se dispersent en hurlant. Derni&egrave;rement, M...
+attendait un de ses amis pour chasser. L'ami vint au rendez-vous.&mdash;On
+d&eacute;je&ucirc;ne copieusement; M... laisse un moment, au dessert, son ami seul
+avec les chiens qui l&eacute;chaient les plats.&mdash;L'ami, qui avait des raisons
+pour d&eacute;sirer une seconde de solitude, en profite... et m&ecirc;me en abuse....
+Aussit&ocirc;t toute la meute est sur pied, et se sauve par les fen&ecirc;tres,
+l'oreille basse et la queue entre les jambes.</p>
+
+<p>Cinq minutes apr&egrave;s, M... rentrait dans la salle avec sa femme, et
+trouvant son ami tout seul au coin de la chemin&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; sont donc les chiens? demande-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce qui leur a pris, r&eacute;pondit l'ami, qui saluait la dame
+de la maison.&mdash;Et il raconte na&iuml;vement leur fuite pr&eacute;cipit&eacute;e&mdash;dont il ne
+comprend pas le motif.</p>
+
+<p>Madame sourit dans son mouchoir,&mdash;tandis que son mari s'approche de son
+h&ocirc;te tr&egrave;s-intrigu&eacute;, et lui dit tout bas &agrave; l'oreille deux mots qui lui
+mettent un pied de rouge sur la figure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, je t'assure, balbutie-t-il, en souhaitant de voir une trappe
+s'entr'ouvrir sous ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit M... en riant, ne te d&eacute;sole pas; avant la chasse, &ccedil;a porte
+bonheur.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Un Atlas et un Hercule de carrefour se disputaient au coin d'une rue. Le
+dictionnaire d'injures &eacute;puis&eacute;, les adversaires, excit&eacute;s par la galerie,
+allaient en venir aux mains. L'un d'eux, montrant &agrave; l'autre son poing
+formidable, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu &ccedil;a? &ccedil;a tue les b&#339;ufs.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu celui-l&agrave;? dit l'autre, faisant le m&ecirc;me mouvement offensif, &ccedil;a
+tue les bouchers.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>M. L... arrive de Londres. Une dame qui ne conna&icirc;t pas l'Angleterre, lui
+demandait des renseignements sur ce pays.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ville, voici ce qu'est Londres: une gigantesque chemin&eacute;e; quand
+on se prom&egrave;ne dans les rues et qu'on se frotte le long des murs, on les
+ramone. Comme m&#339;urs, la premi&egrave;re personne que j'ai rencontr&eacute;e &agrave; Londres
+&eacute;tait un pauvre honteux qui n'osait pas demander l'aum&ocirc;ne, parce qu'il
+n'avait pas de gants.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>M. R..., riche propri&eacute;taire aux colonies, venu &agrave; Paris pour y passer
+quelque temps, d&icirc;nait aux Proven&ccedil;aux en compagnie d'artistes de tous les
+arts. Parmi les convi&eacute;s se trouvait mademoiselle E..., de l'Op&eacute;ra, dont
+les na&iuml;vet&eacute;s font les d&eacute;lices du foyer de la danse. Entre autres choses,
+on parlait de l'esclavage des n&egrave;gres, et M. R... &eacute;tait appel&eacute; &agrave; donner
+son avis sur cette importante question.</p>
+
+<p>&mdash;Les philanthropes trouvent excellentes des choses que nous, colons, ne
+pouvons trouver telles, disait-il. Si moi, par exemple, j'affranchissais
+mes n&egrave;gres, je pourrais me consid&eacute;rer comme ruin&eacute;, et je n'ai pourtant
+que deux cent esclaves.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ruin&eacute;! interrompit mademoiselle E... avec conviction; mais
+pour quarante francs vous auriez deux cents timbres.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>La m&ecirc;me demoiselle fit un jour une chute pendant la r&eacute;p&eacute;tition d'un
+ballet. Le chor&eacute;graphe P... se montrait assez inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains, disait-il au m&eacute;decin, que mademoiselle ne se soit lux&eacute; la
+rotule.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur P..., s'&eacute;cria mademoiselle E..., dont le visage devint aussi
+rouge que les mains de madame Pl... la m&egrave;re, si vous me dites encore
+des choses ind&eacute;centes, je me plaindrai au directeur.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Hyacinthe posait pour sa charge chez Nadar, et il avait d&eacute;j&agrave; donn&eacute; deux
+s&eacute;ances sans que la besogne f&ucirc;t achev&eacute;e. En excuse &agrave; la longueur du
+temps, l'artiste all&eacute;guait plaisamment la longueur du nez de son mod&egrave;le.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne vous ennuie donc pas de poser? demandait un visiteur au joyeux
+comique.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas que cela m'ennuie, r&eacute;pondit-il; mais si j'avais 800,000
+fr. de rente, je ne les d&eacute;penserais pas uniquement &agrave; ce plaisir-l&agrave;.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Deux vaudevillistes qui sont parrains d'ouvrages charmants cent fois
+applaudis, E. L... et M. M..., se promenaient sur le boulevard, le soir
+d'une premi&egrave;re repr&eacute;sentation qui leur inspirait des inqui&eacute;tudes que le
+public ne devait pas r&eacute;aliser. Tout &agrave; coup, M. M... quitte le bras de
+son collaborateur et se dispose &agrave; entrer dans une boutique.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vas-tu? demande L...</p>
+
+<p>&mdash;J'entre l&agrave; pour acheter un parapluie, dit M. M...; attends-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant que tu y seras, ajoute L..., ach&egrave;te aussi un parachute.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>*** est un de ces hommes de lettres qui tiennent dans la litt&eacute;rature le
+m&ecirc;me rang que l'ablette dans l'ichthyologie. Comme romancier, il a eu
+six colonnes de feuilleton et dix bouts d'articles imprim&eacute;s dans les
+journaux, les jours o&ugrave; l'on manquait de faits divers. Comme auteur
+dramatique, il a fait repr&eacute;senter des fractions d'&agrave; peu pr&egrave;s de
+vaudevilles dans des simulacres de th&eacute;&acirc;tres. Aussi, quand le marchand de
+billets refuse de lui avancer mille &eacute;cus sur le quart d'une pi&egrave;ce en un
+acte qui, depuis huit ans, doit passer lundi prochain, il se f&acirc;che tout
+rouge et le menace de lui retirer sa griffe. Lorsqu'il se trouve dans un
+th&eacute;&acirc;tre, et qu'il y a des dames aupr&egrave;s de lui, si l'ouvreuse vient lui
+proposer un journal, il r&eacute;pond tout haut: &laquo;Je n'en ai pas besoin; c'est
+moi qui le fais.&raquo; Dans les foyers, les jours de premi&egrave;re repr&eacute;sentation,
+il marche &agrave; c&ocirc;t&eacute; des critiques c&eacute;l&egrave;bres qui ne le connaissent pas, et
+remue les l&egrave;vres pour faire croire au public qu'il est en conversation
+r&eacute;gl&eacute;e avec eux. Si, dans la rue, il rencontre une actrice, il la tutoie
+d'un salut familier que l'actrice lui rend, si elle n'est pas press&eacute;e.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, &agrave; force d'agiter partout sa nullit&eacute; sonore, *** est connu de
+beaucoup de monde, et, dans sa famille, il a fait croire que c'&eacute;tait lui
+qui &eacute;crivait des pi&egrave;ces de th&eacute;&acirc;tre sous le pseudonyme de Scribe. &Agrave;
+d&eacute;faut d'autre, il a du moins l'esprit de se trouver l&agrave; o&ugrave; on a besoin
+de lui... pour quelque service qui ne demande pas une autre activit&eacute; que
+celle des jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce petit *** fait son chemin, disait-on &agrave; un personnage important
+dans les jambes duquel *** est toujours fourr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit le protecteur, je vois cela &agrave; mes souliers.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Entre autres cadeaux du dernier jours de l'an, mademoiselle M..., qui a
+ruin&eacute; tant de jeunes gens de famille, a re&ccedil;u un magnifique bracelet en
+or massif formant une cha&icirc;ne et se fermant par un cadenas &eacute;galement en
+or, sur lequel &eacute;tait grav&eacute;e cette inscription:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; mademoiselle M..., les gardes du commerce reconnaissants.&raquo;</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Dans une conversation d'apr&egrave;s boire, &agrave; ce moment du souper o&ugrave; la
+m&eacute;disance devient le meilleur <i>pousse-caf&eacute;</i>,&mdash;quatre messieurs,
+jouissant d'une grande r&eacute;putation d'entra&icirc;neurs&mdash;sur les deux <i>turfs</i> du
+Champ-de-Mars et de la galanterie,&mdash;causaient tour &agrave; tour &eacute;curies et
+boudoirs.&mdash;En vidant sur la table les indiscr&eacute;tions de leur double
+<i>stud-book</i>, ils laissaient tomber le nom d'une beaut&eacute; qui avait obtenu
+le triomphe de la lithographie.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! demanda tout &agrave; coup l'un des convives au comte de B...,
+comment se fait-il que vous, dont le caprice jette toutes les semaines
+une douzaine de mouchoirs aux sultanes d'outre-rampe, vous ne puissiez
+pas nous dire si la descente de lit de mademoiselle M... est une peau de
+lion ou une peau de tigre?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien, dit l'un des convives, que le comte est un original
+qui ne veut jamais faire comme tout le monde.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>M. Michel Carr&eacute; et son ami Jules Barbier ont entrepris avec succ&egrave;s le
+rajeunissement de ce vieil Eson dramatique qu'on appelle un po&euml;me
+d'op&eacute;ra-comique. Gr&acirc;ce &agrave; eux, les musiciens en r&eacute;putation commencent &agrave;
+croire que la po&eacute;sie bien faite n'empoisonne pas la musique, comme les
+marchands de paroles au boisseau en font courir le bruit; et tous les
+compositeurs jeunes vont demander des libretti aux jeunes &eacute;crivains,
+comme les &eacute;l&eacute;gants vont chez les meilleurs faiseurs. Mais de cette
+sp&eacute;cialit&eacute; dramatique &agrave; laquelle ils semblent s'attacher exclusivement,
+il est r&eacute;sult&eacute; pour les deux amis et collaborateurs, une singuli&egrave;re
+habitude. &Agrave; force d'&eacute;crire des r&eacute;citatifs, des duos et des quatuors,
+cette forme lyrique est dans leur langage ordinaire. Ils ne parlent plus
+qu'en vers. Quand M. J. Barbier, qui passe sa vie &agrave; courir apr&egrave;s M.
+Carr&eacute; qui passe sa vie &agrave; l'attendre, s'informe &agrave; propos de lui chez son
+portier, c'est en ces termes qu'il s'exprime:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Mon ami Michel Carr&eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Est-il dehors ou rentr&eacute;?</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Vous, que le propri&eacute;taire</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">De ce logis fait cerb&egrave;re,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Dites-lui bien de ma part,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Qu'&agrave; l'estaminet des Var-</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">ri&eacute;tes&mdash;je vais l'attendre,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Afin de bien nous entendre,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Sur un op&eacute;ra nouveau, (<i>bis</i>)</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Musique de Duprato. (<i>ter</i>)</span><br /><br />
+</p>
+
+<p>Quant &agrave; Michel Carr&eacute;, voici ordinairement en quels termes il demande un
+cigare:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Au prix d'un triple d&eacute;cime,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Et pour chasser l'ennui noir</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Dont mon esprit est victime,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">De vos mains je veux avoir</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Un r&eacute;galia dont l'arome</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Flatte mon nerf olfactif,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Et me fasse trouver l'homme</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Un peu plus r&eacute;cr&eacute;atif.</span><br /><br />
+</p>
+
+<p>Le gar&ccedil;on, interrog&eacute; ainsi,&mdash;h&eacute;site quelques secondes,&mdash;puis, ayant
+compris soudainement, il apporte un verre d'absinthe.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Certaines ma&icirc;tresses de maison ont adopt&eacute; la coutume d'introduire dans
+leurs soir&eacute;es des interm&egrave;des de philanthropie. Entre deux contredanses,
+elles arrivent n&eacute;gligemment aupr&egrave;s des cavaliers, et, avec toutes les
+s&eacute;ductions famili&egrave;res aux sir&egrave;nes de la bienfaisance, leur bourrent les
+poches de billets de loterie.&mdash;L'intention est louable, sans doute, mais
+quand le fait se reproduit trop souvent, cette tyrannique charit&eacute;
+avoisine l'indiscr&eacute;tion.&mdash;C'est pour en avoir fait abus cet hiver, que
+madame R. L... a vu son salon d&eacute;peupl&eacute; de danseurs &agrave; ses derniers bals.
+Mardi dernier, un critique, qui a chez cette dame ses enti&egrave;res
+franchises de tout imp&ocirc;t de ce genre, voulait y emmener un de ses amis.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non, r&eacute;pondit celui-ci, je ne vais pas dans une maison o&ugrave; l'on
+sucre le caf&eacute; avec des orphelins.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Demi-artiste, demi-millionnaire, mais double fat et totalit&eacute; d'imb&eacute;cile,
+un individu, qui n'a sur ses amis que la sup&eacute;riorit&eacute; de pouvoir faire &agrave;
+lui seul autant de sottises que tous ses amis r&eacute;unis, le jeune L...
+couronne, dit-on, l'&#339;uvre de ses folies en conduisant sa ma&icirc;tresse &agrave; la
+mairie.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, lui demandait-on &agrave; ce propos, ce que dit Montaigne des
+gens qui &eacute;pousent leurs ma&icirc;tresses?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non, r&eacute;pondit l'autre, beaucoup plus fort sur le baccarat que
+sur ses classiques.</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux Michel est un peu cru pour la chastet&eacute; des oreilles modernes,
+mais je vous traduirai son opinion en termes honn&ecirc;tes: &laquo;Ce sont des
+gens, dit-il, qui crachent dans leur verre avant que de boire.&raquo;</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>La marquise de G..., rest&eacute;e veuve avec des biens consid&eacute;rables, se
+plaignait d'avoir du chagrin &agrave; son oncle, le vieux et spirituel
+chevalier de M...</p>
+
+<p>&mdash;Quel chagrin pouvez-vous avoir? vous &ecirc;tes veuve, belle et riche, une
+trinit&eacute; de faveurs qui ferait la f&eacute;licit&eacute; de trois femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon oncle, r&eacute;pondit la marquise avec m&eacute;lancolie, vous me parlez de
+ma fortune, est-ce que cela fait le bonheur?</p>
+
+<p>&mdash;Ma ni&egrave;ce, r&eacute;pliqua le chevalier, cet aphorisme ressemble au mal que
+les gourmands disent des truffes devant les gens qui n'ont pas d&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Le coup&eacute; de mademoiselle D... stationnait devant les <i>Villes de France</i>.
+Le cocher, qui s'&eacute;tait endormi sur son si&eacute;ge, ne s'apercevait pas des
+efforts que faisait sa ma&icirc;tresse pour ouvrir la porti&egrave;re. Passe un jeune
+homme qui s'aper&ccedil;oit des embarras de la dame; il ouvre la porti&egrave;re et
+offre la main &agrave; la jeune femme en lui disant:</p>
+
+<p>&laquo;Le commissionnaire se recommande aux bont&eacute;s de madame.&raquo;</p>
+
+<p>Mademoiselle D..., avec un malin sourire, lui remet une pi&egrave;ce de deux
+sous.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est sans doute qu'un &agrave;-compte, insiste le cavalier,&mdash;j'aurai, si
+vous le permettez, l'honneur d'aller r&eacute;clamer le reste chez vous.&raquo;</p>
+
+<p>Mademoiselle D... regarda avec plus d'attention le Sigisb&eacute; improvis&eacute; qui
+mettait gravement la pi&egrave;ce de deux sous dans sa poche, et elle reconnut
+un des fervents habitu&eacute;s de son th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une courte h&eacute;sitation,&mdash;elle offrit au jeune homme une place dans
+sa voiture,&mdash;et elle l'emmena chez elle, o&ugrave; elle lui offrit de partager
+son d&icirc;ner qui l'attendait.</p>
+
+<p>Il y a eu du dessert.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>&Agrave; l'un de ses duels, H...., r&eacute;veill&eacute; le matin par ses t&eacute;moins qui
+venaient le prendre, ne se rappelait plus le motif de cette visite
+matinale.</p>
+
+<p>La pluie tombait &agrave; flots,&mdash;le vent faisait rage, et H... &eacute;tait furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est gai de se lever par ce temps-l&agrave;, disait-il,&mdash;en se
+retournant dans son lit.&mdash;Pas de feu dans la chemin&eacute;e, de l'eau
+froide.&mdash;Le diable vous emporte!</p>
+
+<p>Un t&eacute;moin d&eacute;clare qu'il y a, honneur sauf de part et d'autre,
+possibilit&eacute; d'arranger l'affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Une querelle de table,&mdash;ajoute l'autre,&mdash;des b&ecirc;tises.&mdash;Autorise-nous &agrave;
+une r&eacute;tractation amicale,&mdash;et tu pourras te recoucher.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, expliquez-moi l'affaire, dit H...&mdash;en se levant n&eacute;anmoins et
+en proc&eacute;dant &agrave; sa toilette.&mdash;De quel vin buvait-on?&mdash;Si c'&eacute;tait du
+bordeaux, <i>je l'ai</i> raisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait du bourgogne,&mdash;et tu l'as aga&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, fit H... en mettant ses bottes.&mdash;Ai-je bu beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Comme &agrave; un repas de noces.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! continua H... en mettant sa cravate,&mdash;j'ai d&ucirc; &ecirc;tre stupide.</p>
+
+<p>&mdash;Compl&eacute;tement.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, ajouta H... en faisant avec soin sa raie devant la glace, je
+suis convaincu que tous les torts sont de mon c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, laisse-nous arranger l'affaire, dirent les t&eacute;moins.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maintenant que je suis habill&eacute;, fit H... en mettant son chapeau,
+allons-y.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p class="c"><i>Dialogue entre deux demi-boursiers.</i></p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cher, je suis furieux contre V...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quel propos?</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait aujourd'hui mon jour d'avoir le petit groom, et il l'a pr&ecirc;t&eacute; &agrave;
+St&eacute;phanie qui a du monde &agrave; d&icirc;ner.&mdash;Je me vengerai.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a, dit l'ami, la premi&egrave;re fois que ce sera ton jour d'avoir
+St&eacute;phanie, tu la lui pr&ecirc;teras.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Autant M. P. F, est myope,&mdash;autant M... est sourd, mais d'une surdit&eacute;
+tellement authentique, qu'elle ne lui permet pas m&ecirc;me d'entendre le bien
+qu'on dit de lui, ou le mal qu'on dit de ses amis.&mdash;Dans un repas de
+chasseurs, o&ugrave; il se trouvait,&mdash;l'amphitryon qui avait d&eacute;j&agrave; demand&eacute;, en
+lui criant dans l'oreille et en lui montrant son assiette et le plat
+qu'il d&eacute;coupait, s'il devait lui en servir.&mdash;M... qui n'entendait pas,
+continuait &agrave; causer avec son voisin. Son ami, impatient&eacute;, prend un fusil
+et le d&eacute;charge par la fen&ecirc;tre de la salle &agrave; manger.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? fit M... en se retournant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, r&eacute;pondit son ami, qui te demande si tu veux du p&acirc;t&eacute; de foie
+gras.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Une c&eacute;l&egrave;bre crinoline, revenant de Mabille, rencontre une de ses amies.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! lui demande celle-ci, es-tu contente? &Eacute;tait-ce bien compos&eacute;
+ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'en parle pas, ma ch&egrave;re,&mdash;une soci&eacute;t&eacute; d'&eacute;conomistes.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>J. T... ne vise pas au dandysme.&mdash;Non, ce n'est pas sa sp&eacute;cialit&eacute;.
+Malgr&eacute; sa tenue n&eacute;glig&eacute;e, il n'essaye pas moins de faire croire &agrave; tous
+ses amis qu'il fr&eacute;quente la plus haute soci&eacute;t&eacute; parisienne et qu'il y
+est admis libre de toute &eacute;tiquette...</p>
+
+<p>Ces jours pass&eacute;s, un ami de T... le rencontre, comme celui-ci mirait
+avec satisfaction, dans les glaces ext&eacute;rieures des boutiques, un costume
+d'&eacute;t&eacute;, tout battant neuf, et qui lui allait comme un gant,&mdash;&agrave; un
+manchot.</p>
+
+<p>&mdash;Comme te voil&agrave; beau! dit l'ami. Et, flattant la manie de T..., il
+ajoute:&mdash;Tu es all&eacute; dans le monde?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, r&eacute;pondit T..., je sors en ce moment de chez le prince...</p>
+
+<p>&mdash;De chez le <i>prince Eug&egrave;ne</i>.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Les domestiques qui sont au service des artistes ou des gens dont la
+publicit&eacute; s'occupe fr&eacute;quemment, se montrent tous fort enclins &agrave; se
+mettre &agrave; la remorque de la r&eacute;putation de leurs ma&icirc;tres. Quelques-uns
+sont m&ecirc;me parvenus &agrave; se cr&eacute;er une sorte de personnalit&eacute;, entre autres la
+servante-mod&egrave;le de M. Dumas fils, que les amis de celui-ci ont surnomm&eacute;e
+<i>le verrou</i>. Plus d'une fois, les chroniqueurs ont vant&eacute; les vertus
+domestiques de M<sup>lle</sup> Verrou, qui recueille tr&egrave;s-soigneusement tous les
+articles o&ugrave; il est question d'elle, pour en faire une collection de
+certificats. Les fr&eacute;quentes mentions dont elle a &eacute;t&eacute; l'objet ont &eacute;veill&eacute;
+la jalousie de la <i>ma&icirc;tresse Jacques</i> de M. Dantan, une brave femme qui
+est depuis longtemps au service du spirituel sculpteur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Monsieur, disait-elle &agrave; son ma&icirc;tre, vous recevez chez vous
+tous les journalistes de Paris, et vous n'&ecirc;tes pas honteux qu'aucun de
+ces messieurs n'ait encore parl&eacute; de moi! Il me semble que je vaux bien
+Verrou, et ces messieurs, que vous recevez depuis si longtemps, me
+devraient bien une politesse.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Si les familiers de l'atelier Dantan se montrent un peu n&eacute;gligents &agrave;
+tresser des couronnes pour l'ambitieuse Victoire, ils n'oublient pas ses
+bons services et son affabilit&eacute; ordinaire lorsque vient le Jour de
+l'An.&mdash;Au premier janvier dernier, M. &Eacute;douard Thierry, qui est un des
+intimes de la maison, prenait Victoire &agrave; part pour lui faire son
+compliment.&mdash;Mais Victoire n'est pas une femme de son temps: elle
+d&eacute;daigne l'argent et pr&eacute;f&egrave;re la gloire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur, dit-elle au critique, j'aurais mieux aim&eacute; un article
+dans le <i>Moniteur</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma ch&egrave;re Victoire, vous savez bien que je ne m'occupe que des
+livres dans mon feuilleton. Vous n'en faites pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! r&eacute;pliqua Victoire, et mon livre de d&eacute;penses?</p>
+
+<p>&Agrave; cette collection de l'amour-propre de l'office ou de l'antichambre, il
+faut ajouter la grande figure d'Adolphe,&mdash;le domestique de
+Lafontaine.&mdash;Depuis le jour o&ugrave; on a racont&eacute; une anecdote dans laquelle
+son nom se trouvait m&ecirc;l&eacute; &agrave; celui de son ma&icirc;tre,&mdash;Adolphe a grandi de
+vingt coud&eacute;es dans sa propre estime;&mdash;ce ne sont plus des talons qu'il a
+&agrave; ses chaussures, ce sont des pi&eacute;destaux,&mdash;et il retire son chapeau
+quand il passe sous l'arc de l'&Eacute;toile... Quelques jours apr&egrave;s la
+publication de cette anecdote, Adolphe, initi&eacute; subitement aux lois du
+bien-vivre, prenait un coup&eacute; et venait, v&ecirc;tu comme un parfait notaire,
+d&eacute;poser sa carte dans les bureaux du journal qui l'avait publi&eacute;e.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Un des amis de Lafontaine fit un jour &agrave; Adolphe la politesse de lui
+apporter le roman de Benjamin Constant:</p>
+
+<p>&mdash;Lisez cela, lui dit-il, je crois qu'il est question de vous.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s, l'ami, &eacute;tant revenu, lui demande ce qu'il pense de
+l'ouvrage qu'il lui a donn&eacute;,&mdash;et si c'est r&eacute;ellement lui que l'auteur a
+voulu mettre en sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelque chose de vrai, r&eacute;pliqua gravement Adolphe;&mdash;mais tout
+n'est pas absolument exact.&mdash;Ce M. Benjamin Constant aurait pu me
+demander un rendez-vous: je lui aurais fourni des renseignements.
+Cependant, une politesse en vaut une autre,&mdash;et quand je saurai son
+adresse, j'irai lui porter ma carte.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Lafontaine avait derni&egrave;rement &agrave; d&eacute;jeuner chez lui un personnage officiel
+qui approche souvent S. M. l'Empereur.&mdash;Adolphe, qui est d'ailleurs un
+excellent serviteur et un gar&ccedil;on intelligent, s'&eacute;tait distingu&eacute;.&mdash;Il
+avait m&ecirc;me daign&eacute; composer lui-m&ecirc;me une certaine omelette aux rognons
+dont il poss&egrave;de seul le secret, et qui est un chef-d'&#339;uvre
+culinaire.&mdash;Le convive de Lafontaine, f&eacute;licitant Adolphe sur son talent,
+lui disait en riant qu'on n'e&ucirc;t fait mieux, si on e&ucirc;t fait aussi bien,
+dans les cuisines imp&eacute;riales.&mdash;Depuis ce temps, Adolphe demeure
+convaincu qu'il a &eacute;t&eacute; question de lui en haut lieu, et s'attend &agrave;
+recevoir d'un jour &agrave; l'autre un message dans lequel il sera convoqu&eacute; &agrave;
+travailler sur les fourneaux de Sa Majest&eacute;.&mdash;Pour ne pas faire attendre
+un seul moment,&mdash;il passe sa vie en habit noir, en jabot et en gants
+blancs.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, si pareil honneur m'arrive, disait-il &agrave; un de ses
+camarades, mon parti est pris,&mdash;je tutoierai M. Lafontaine.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>L'influence du printemps commence &agrave; se faire sentir.&mdash;On se marie
+beaucoup &agrave; Paris depuis quelque temps.&mdash;Il est impossible d'entrer dans
+un restaurant sans tomber au milieu d'un repas nuptial.&mdash;Les voitures
+publiques deviennent insuffisantes, et, dans certains quartiers
+populeux, on a &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de mettre en r&eacute;quisition les tapissi&egrave;res pour
+le transport des &eacute;poux et de leurs familles.&mdash;M. Foy et tous ses
+confr&egrave;res les gaudissarts de l'hymen, qui servent de trait-d'union entre
+les &acirc;mes qui se cherchent, ont fait poser une sonnette de nuit &agrave; la
+porte de leurs cabinets d'affaires.</p>
+
+<p>Les mairies sont assi&eacute;g&eacute;es du matin au soir, et se trouvent dans
+l'obligation de prendre des employ&eacute;s suppl&eacute;mentaires. On en cite une,
+dans un arrondissement central, o&ugrave; un registre de l'&eacute;tat civil ne dure
+pas plus longtemps qu'une galette du Gymnase. De m&ecirc;me que les m&eacute;decins,
+pendant une &eacute;pid&eacute;mie, les officiers publics sont sur les dents. Tous les
+tabellions parisiens sont occup&eacute;s &agrave; r&eacute;diger ces testaments anticip&eacute;s de
+l'amour, qu'on appelle des contrats de mariage.&mdash;Une v&eacute;ritable fureur
+de l&eacute;galit&eacute; r&egrave;gne dans les relations entre les deux sexes, et, si cela
+continue, l'herbe poussera bient&ocirc;t dans la cour de la mairie du 13<sup>e</sup>
+arrondissement.</p>
+
+<p>Si la morale y gagne, la fantaisie y perd beaucoup. Cette
+<i>matrimoniomanie</i> s'est tellement r&eacute;pandue, qu'apr&egrave;s avoir caus&eacute; pendant
+une demi-heure avec une femme qu'on n'a jamais vue, si elle est fille ou
+veuve,&mdash;on n'est pas s&ucirc;r de ne point l'&eacute;pouser &agrave; la fin de la journ&eacute;e.
+Derni&egrave;rement, un de nos amis, qui se promenait aux Tuileries, s'aper&ccedil;ut
+qu'une jeune personne, cheminant devant lui dans la compagnie d'une dame
+&acirc;g&eacute;e, venait de laisser tomber son gant derri&egrave;re eux. Notre ami
+s'empresse de le ramasser et le remet galamment &agrave; la jeune personne, qui
+lui r&eacute;pond, en s'inclinant et en rougissant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, votre d&eacute;marche m'honore, et d&egrave;s l'instant que vos intentions
+sont pures, je vous autorise &agrave; demander ma main &agrave; ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>Huit jours apr&egrave;s, on publiait les bans.</p>
+
+<p>L'autre soir, un monsieur, en compagnie d'une dame, entrait dans l'un
+des cabinets de la Maison d'Or. Ils y &eacute;taient &agrave; peine install&eacute;s que
+nous entend&icirc;mes un des gar&ccedil;on crier &agrave; son confr&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;On demande une &eacute;crevisse bordelaise et un notaire au num&eacute;ro 8.</p>
+
+<p>&mdash;Le notaire est en main au 6, et retenu par le 2, r&eacute;pondit le gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>C'est particuli&egrave;rement dans les coulisses que l'hymen s&eacute;vit avec le plus
+de violence.&mdash;Sur une de nos grandes sc&egrave;nes, on parle de trois mariages
+qui se pr&eacute;parent, et les pr&eacute;paratifs ne laissent pas que d'entraver le
+travail des r&eacute;p&eacute;titions, &agrave; chaque instant interrompues par les
+fournisseurs des futurs, qui viennent jusqu'au th&eacute;&acirc;tre pour essayer les
+trousseaux et &eacute;taler les merveilles des corbeilles de noces.</p>
+
+<p>Un auteur dramatique, qui a un ouvrage en cinq actes &agrave; l'&eacute;tude dans ce
+th&eacute;&acirc;tre, n'a pu arriver encore &agrave; faire mettre enti&egrave;rement en sc&egrave;ne le
+troisi&egrave;me acte de sa com&eacute;die. L'actrice, qui doit y jouer le r&ocirc;le
+principal, &eacute;tant toujours d&eacute;rang&eacute;e par le fleuriste, qui vient pour lui
+essayer une couronne de fleurs d'oranger qui ne veut pas se d&eacute;cider &agrave;
+lui aller.</p>
+
+<p>Dans un autre th&eacute;&acirc;tre, une jeune ing&eacute;nue, qui &eacute;pouse un homme du monde
+(&eacute;galement ing&eacute;nu), discutait avec son futur le choix du notaire qui
+dresserait le contrat.&mdash;L'actrice d&eacute;sirait que ce f&ucirc;t celui qui est
+ordinairement charg&eacute; de ses int&eacute;r&ecirc;ts.&mdash;Le futur souhaitait que ce f&ucirc;t un
+de ses amis nouvellement pourvu d'une charge et auquel il avait promis
+sa client&egrave;le. Au milieu de la discussion qui commen&ccedil;ait &agrave; s'&eacute;chauffer
+survint un ami commun des deux conjoints:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mes enfants, leur dit-il, vous vous disputez avant le
+mariage, c'est manger le dessert avant le potage;&mdash;faites-vous des
+concessions mutuelles;&mdash;toi, Monsieur, tu choisiras le notaire qui
+dressera le contrat;&mdash;vous, Madame, r&eacute;servez-vous le droit de choisir
+d'avance l'avou&eacute; qui fera la s&eacute;paration de corps.</p>
+
+<p>Ainsi fut dit,&mdash;ainsi sera fait,&mdash;pr&eacute;tendent les m&eacute;chantes langues,
+devant m&ecirc;me que les drag&eacute;es du premier bapt&ecirc;me aient &eacute;t&eacute; croqu&eacute;es.</p>
+
+<p>En apprenant tous ces mariages, une com&eacute;dienne, qui persiste dans les
+anciens us dramatiques, a fait afficher dans son salon et dans sa loge
+une pancarte sur laquelle on lit:</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">ici,&mdash;on ne se marie pas</span>.</p>
+
+<p>Une de ces r&eacute;cente &eacute;pouses,&mdash;pour laquelle la lune de miel n'avait eu
+qu'un quartier,&mdash;rencontrant une de ses amies, d&eacute;posait dans son sein le
+bilan de ses illusions matrimoniales:</p>
+
+<p>&mdash;Viens me voir souvent;&mdash;je te consolerai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est que je ne puis pas sortir quand je veux.</p>
+
+<p>&mdash;Ton mari est donc jaloux? demanda l'amie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma ch&egrave;re, r&eacute;pondit la jeune &eacute;pouse,&mdash;il a employ&eacute; ma dot &agrave; acheter
+le fonds d'Othello...</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Dans le cabinet d'un restaurant, deux amants <i>s'expliquaient</i>. Chacun
+d'eux ayant &eacute;puis&eacute; la somme d'arguments que lui fournissait son droit,
+apr&egrave;s un bruyant &eacute;change de propos, les gestes remplac&egrave;rent le discours,
+et les parties commenc&egrave;rent un &eacute;change de projectiles:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu ne te tais pas, disait une voix d'homme, je te lance le flambeau
+&agrave; la figure.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, r&eacute;pondit une voix de femme, retire au moins la bougie, sans
+cela je ne verrai pas clair pour te jeter la soupi&egrave;re &agrave; la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Un double &eacute;clat de rire se fit entendre, et la querelle eut un baiser
+pour finale.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Le chef de cabinet d'un minist&egrave;re racontait l'autre jour, dans un salon,
+qu'il avait eu le matin sous les yeux une demande sign&eacute;e d'un nom
+tr&egrave;s-connu dans l'industrie, et qui &eacute;tait ainsi con&ccedil;ue:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Monsieur le ministre,</p>
+
+<p>&raquo;J'ai <i>un mot</i> &agrave; dire &agrave; Votre Excellence: je la prie de vouloir
+bien m'accorder, pour samedi prochain, une audience de <i>deux
+heures</i>.&raquo;</p></div>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Dans une maison o&ugrave; elle avait &eacute;t&eacute; invit&eacute;e, et o&ugrave; on l'avait re&ccedil;ue avec
+toutes les attentions que l'on doit &agrave; une femme et &agrave; une artiste de
+talent, mademoiselle *** oublie un soir qu'elle &eacute;tait dans le monde,
+elle prend le lustre pour la rampe, le parquet pour les planches, et,
+se croyant en sc&egrave;ne, elle commen&ccedil;a une conversation o&ugrave; se trouvaient des
+r&eacute;flexions dignes de figurer dans le dialogue d'une Lisette avec un
+Scapin. La ma&icirc;tresse de la maison, voulant mettre un terme &agrave; ce petit
+scandale, prit l'actrice &agrave; part:</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans doute une erreur qui nous procure l'avantage de vous avoir
+parmi nous? lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? demanda l'actrice &eacute;tonn&eacute;e de l'apostrophe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais probablement, fit la dame, j'avais eu l'honneur d'inviter
+mademoiselle *** et elle m'envoie sa cuisini&egrave;re.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Sur le boulevard, o&ugrave; il se promenait pour la premi&egrave;re fois apr&egrave;s dix ans
+d'absence, l'avocat S..., autrefois journaliste, rencontra, parmi ses
+anciennes connaissances, M. M..., avec lequel il avait &eacute;t&eacute; tr&egrave;s-li&eacute;
+autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! cher ami, que je suis content de vous voir,&mdash;vous allez me donner
+un renseignement,&mdash;qu'est-ce qu'on me dit l&agrave;-bas que vous avez fait une
+grosse fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! cher ami, r&eacute;pondit modestement M. M..., il faut bien faire quelque
+chose.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Les personnes qui s'occupent des choses du th&eacute;&acirc;tre se rappellent sans
+doute qu'il y a quelques ann&eacute;es une sc&egrave;ne de vaudeville &eacute;tait dirig&eacute;e
+par un Asiatique bizarre,&mdash;qui a laiss&eacute; dans sa carri&egrave;re administrative
+un recueil de souvenirs &agrave; faire passer la m&eacute;moire d'Harpagon et du p&egrave;re
+Grandet.</p>
+
+<p>Dans un ouvrage que l'on montait sur son th&eacute;&acirc;tre, on avait engag&eacute; un
+chien, dont tout le r&ocirc;le consistait &agrave; aboyer deux ou trois fois dans la
+coulisse, au milieu d'une sc&egrave;ne dramatique.</p>
+
+<p>Mais la veille de la repr&eacute;sentation, &agrave; la r&eacute;p&eacute;tition g&eacute;n&eacute;rale,&mdash;le chien
+manque son entr&eacute;e.</p>
+
+<p>L'Asiatique en question, qui parlait le fran&ccedil;ais des n&egrave;gres, se mit
+alors dans une de ces col&egrave;res qui l'ont rendu &agrave; tout jamais m&eacute;morable:</p>
+
+<p>&mdash;Chien! ou est chien? s'&eacute;crie-t-il en fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Moi pas trouver, dit le r&eacute;gisseur, oblig&eacute;, pour se faire comprendre,
+de parler l'idiome de son directeur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous alors marquer chien &agrave; l'amende,&mdash;quand il sera trouv&eacute;.</p>
+
+<p>Tout le monde se met &agrave; la poursuite du chien.&mdash;On fouille le th&eacute;&acirc;tre des
+cintres au troisi&egrave;me dessous.&mdash;Recherches inutiles.</p>
+
+<p>&mdash;La pi&egrave;ce passe demain, dit l'un des auteurs,&mdash;on n'aura pas le temps
+de faire r&eacute;p&eacute;ter une nouvelle b&ecirc;te. Il faut en louer une tout instruite,
+qui puisse jouer demain.&mdash;On peut se procurer cela au th&eacute;&acirc;tre des Chiens
+savants.</p>
+
+<p>&Agrave; cette proposition, dans laquelle sa l&eacute;sinerie flaire de nouveaux
+frais,&mdash;l'Asiatique refuse net.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, couper sc&egrave;ne du chien, dit-il aux auteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Nous, pas couper,&mdash;r&eacute;pondent ceux-ci,&mdash;vous, recevoir pi&egrave;ce avec
+chien,&mdash;vous, fournir chien pour jouer pi&egrave;ce, ou bien nous, envoyer &agrave;
+vous petit papier timbr&eacute;.</p>
+
+<p>Comme la discussion mena&ccedil;ait de ne point prendre fin, l'acteur L..., un
+des meilleurs comiques de Paris, qui passe avec Brasseur pour savoir le
+mieux faire les imitations, proposa aux auteurs de se fier &agrave; lui pour
+imiter le chien, et il leur donna sur-le-champ un si complet &eacute;chantillon
+de l'organe canin, que l'on crut un instant le pensionnaire fugitif
+retrouv&eacute;.</p>
+
+<p>L'Asiatique, voulant donner &agrave; l'artiste qui se montrait si plein de
+bonne volont&eacute; une preuve de sa reconnaissance, vint sur-le-champ lui
+offrir une prise&mdash;sachant qu'il ne prenait pas de tabac.</p>
+
+<p>&Agrave; la satisfaction du public, qui ne supposa point la supercherie, le
+comique imita le chien pendant les vingt repr&eacute;sentations
+premi&egrave;res.&mdash;Mais, comme les gens qui gasconnent ou grasseyent en voulant
+imiter le jargon girondin ou marseillais, l'artiste s'aper&ccedil;ut avec
+inqui&eacute;tude qu'il commen&ccedil;ait &agrave; parler chien pour de bon, dans la vie
+priv&eacute;e.</p>
+
+<p>Quand on lui disait bonjour, il r&eacute;pondait involontairement: ouah-ouah!
+Quand le gar&ccedil;on de caf&eacute; lui demandait ce qu'il fallait lui servir, il
+r&eacute;pondait encore: ouah-ouah! Mais, histoire extraordinaire,
+non-seulement il parlait la langue canine, mais encore, il la
+comprenait; et, lorsqu'il rencontrait un braque, un caniche, il ne
+pouvait s'emp&ecirc;cher d'aller se m&ecirc;ler &agrave; leur conversation.&mdash;Enfin, un
+soir, en s'habillant dans sa loge, il s'aper&ccedil;ut avec horreur qu'il lui
+poussait du poil d'&eacute;pagneul.&mdash;Effray&eacute; des dangers de cette
+identification, ce soir-l&agrave; m&ecirc;me, l'artiste en question refusa
+positivement de donner de la voix dans la coulisse.</p>
+
+<p>L'Asiatique donne alors &agrave; ses administr&eacute;s un nouveau spectacle de ses
+fureurs grandioses, qui eussent &eacute;t&eacute; si profitables &agrave; contempler pour un
+peintre de temp&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Un machiniste s'offre pour remplacer l'acteur d&eacute;missionnaire. On lui
+demande un essai: le machiniste aboie comme une meute. Un cerf en
+carton, qui &eacute;tait sur le th&eacute;&acirc;tre, en est m&ecirc;me tellement effray&eacute;, qu'il
+prend la fuite.&mdash;L'Asiatique, satisfait, ouvre sa tabati&egrave;re au
+machiniste pour lui prouver sa reconnaissance.&mdash;Le machiniste n'en use
+pas.&mdash;Il demande seulement un petit feu pour sa complaisance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous feu! Pourquoi? fit l'Asiatique feignant de ne pas
+comprendre.&mdash;Pas froid,&mdash;oranges sur les arbres;&mdash;plus d'hiver:&mdash;pas
+besoin feu.</p>
+
+<p>Le machiniste met les points sur les i,&mdash;il demande dix sous par
+repr&eacute;sentation.</p>
+
+<p>L'Asiatique refuse en arabe,&mdash;le machiniste en fran&ccedil;ais.&mdash;Entr'acte trop
+long.&mdash;Public tape des pieds,&mdash;commissaire arrive sur le
+th&eacute;&acirc;tre.&mdash;Directeur veut s'expliquer.&mdash;Tout le monde parle n&egrave;gre, on se
+croirait dans la case de l'oncle Tom.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin,&mdash;comme il fallait lever le rideau,&mdash;l'Asiatique prend un parti
+vif et anim&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Rideau,&mdash;commencez acte,&mdash;moi faire chien tout seul, et moi pas donner
+dix sous &agrave; moi.</p>
+
+<p>Seulement, pour se prouver sa reconnaissance,&mdash;il s'ouvre sa tabati&egrave;re
+et s'offre une prise,&mdash;qu'il se refuse.</p>
+
+<p>Il fit chien lui-m&ecirc;me, et le fit en effet si bien que tout le public se
+mit &agrave; appeler Azor.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Deux jeunes gens entrent derni&egrave;rement dans un restaurant: l'un d'eux
+demande la carte.&mdash;Le gar&ccedil;on l'apporte, et place les couverts. Bien que
+le menu, dress&eacute; par l'amphitryon, f&ucirc;t tr&egrave;s-simple,&mdash;&agrave; chaque chose qu'il
+demandait, le gar&ccedil;on s'inclinait et r&eacute;pondait d'un air d&eacute;sol&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en reste plus.&mdash;Que donnerai-je en place &agrave; ces messieurs?
+ajouta-t-il au quatri&egrave;me refus qu'il se trouvait dans la n&eacute;cessit&eacute; de
+leur faire.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-nous l'adresse des Fr&egrave;res proven&ccedil;aux,&mdash;r&eacute;pondit l'un des jeunes
+gens.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Un jouvenceau, frais &eacute;moulu de la lecture de <i>Faublas</i> et des <i>M&eacute;moires
+de Casanova</i>, s'est &eacute;pris d'une ing&eacute;nue de vaudeville. Pour abr&eacute;ger les
+pr&eacute;liminaires, il a eu le bon esprit de lui adresser son placet dans une
+enveloppe dont il ne faut que deux pour faire mille francs.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s, il &eacute;crivait &agrave; sa belle pour lui demander un
+nouveau rendez-vous. Mais cette fois le poulet &eacute;tait contenu dans un pli
+&agrave; cinq sous la douzaine. Aussi ne re&ccedil;ut-il pas de r&eacute;ponse. Ayant le
+lendemain rencontr&eacute; la dame, il s'informait du motif de son silence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez donc &eacute;crit? lui demanda-t-elle en jouant l'&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien &eacute;tonnant; je n'ai pas reconnu l'enveloppe.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Nous avons lu sur un album ces remarques d'une dame dont le c&#339;ur a une
+grande r&eacute;putation de cosmopolitisme:</p>
+
+<p>&laquo;Le Fran&ccedil;ais sait le mieux faire parler l'amour; l'Italien le fait le
+mieux agir; le Russe le fait agir et parler &eacute;galement bien; l'Allemand
+l'endort; le Polonais le ruine.&raquo;</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>M. le comte L. de R... qui, &agrave; l'&acirc;ge de trente-six ans, devait plus de
+deux millions, eut un jour l'id&eacute;e de mettre un peu d'ordre dans ses
+affaires, et demanda au pr&eacute;fet de la Seine, qui &eacute;tait alors un de ses
+amis, l'autorisation de rassembler ses cr&eacute;anciers dans le Champ-de-Mars.</p>
+
+<p>&mdash;Accord&eacute;,&mdash;r&eacute;pondit le pr&eacute;fet,&mdash;s'il n'y a pas d'autre revue ce
+jour-l&agrave;.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Le calembour par &agrave; peu pr&egrave;s est en faveur dans les ateliers.</p>
+
+<p>On demandait au peintre G... son opinion sur un de ses confr&egrave;res qui
+passe pour avoir des terres dans le royaume des pauvres d'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Bon gar&ccedil;on, r&eacute;pondit l'auteur du <i>Duel des Pierrots</i>; mais il est
+<i>Belge</i> comme une oie.</p>
+
+<p>Du m&ecirc;me tonneau.</p>
+
+<p>Un Alsacien, auquel le Code p&eacute;nal avait ordonn&eacute; les bains de mer de la
+M&eacute;diterran&eacute;e, arrive &agrave; l'&eacute;tablissement de Toulon et y trouve un de ses
+compatriotes qui se trouvait attach&eacute; depuis plusieurs ann&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Est-on bien ici? demande le nouveau venu &agrave; son camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! r&eacute;pond celui-ci, dans son accent natal et en montrant ses fers,
+o&ugrave; il y a de la <i>cha&icirc;ne</i> il n'y a pas de plaisir.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Dans un des caf&eacute;s du boulevard, o&ugrave; quelques c&eacute;l&eacute;brit&eacute;s litt&eacute;raires se
+r&eacute;unissent chaque soir apr&egrave;s minuit, M. *** racontait l'autre jour qu'il
+&eacute;tait oblig&eacute; d'intenter un proc&egrave;s &agrave; un petit <i>Magazine</i> &agrave; bon march&eacute; o&ugrave;
+on lui refusait de lui payer ses <i>bouts de lignes</i> et ses <i>blancs</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pas vous payer les blancs! s'&eacute;cria un de ses confr&egrave;res!&mdash;mais si
+j'&eacute;tais votre &eacute;diteur, moi, je vous les payerais le double.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>&Agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; M. Roqueplan dirigeait le th&eacute;&acirc;tre des Vari&eacute;t&eacute;s, un
+vaudevilliste, qui le tourmentait depuis longtemps et sans r&eacute;sultat pour
+obtenir une lecture, usa d'une influence minist&eacute;rielles pour forcer les
+pr&eacute;ventions directoriales.&mdash;Un billet de l'administration lui apprend
+enfin que lui et son manuscrit seront admis &agrave; l'audience et &agrave; l'examen
+du directeur. Il arrive au jour et &agrave; l'heure indiqu&eacute;s, s'assied &agrave; une
+table, mouille ses l&egrave;vres au verre d'eau traditionnel, ouvre son
+manuscrit et commence &agrave; lire.</p>
+
+<p>&laquo;Personnages.... Acte premier.... Sc&egrave;ne premi&egrave;re....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardon, fit M. R... en se levant tout &agrave; coup.&mdash;Pardon,
+monsieur,&mdash;mais il est inutile de continuer. Ce sujet-l&agrave; ne peut pas
+convenir &agrave; mon cadre.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>M. R..., qui est, comme on le sait, l'homme paradoxal par excellence,
+affirmait que pour bien diriger un th&eacute;&acirc;tre il fallait surtout ne pas
+s'en occuper.&mdash;Aussi avait-il pour syst&egrave;me de consigner sa porte &agrave; tous
+les auteurs, et ne recevait que ceux qui &eacute;taient assez adroits pour
+p&eacute;n&eacute;trer aupr&egrave;s de lui malgr&eacute; toutes les pr&eacute;cautions dont il s'entourait
+pour les &eacute;viter. L'imagination qu'on avait employ&eacute;e dans cette
+circonstance devenait alors une sorte de garantie qui le faisait bien
+augurer de la pi&egrave;ce qu'on venait lui pr&eacute;senter. Siraudin, &eacute;vinc&eacute; d&eacute;j&agrave;
+plusieurs fois par le concierge, r&ocirc;dait un soir dans la petite cour
+ext&eacute;rieure du th&eacute;&acirc;tre, pendant que des ma&ccedil;ons s'occupaient &agrave; faire
+quelques r&eacute;parations. L'ing&eacute;nieux vaudevilliste s'aper&ccedil;oit qu'une
+&eacute;chelle est appuy&eacute;e contre le corps de b&acirc;timent o&ugrave; se trouve le cabinet
+directorial dont il voit la fen&ecirc;tre ouverte. En une seconde son parti
+est pris. Un servant de ma&ccedil;ons se disposait &agrave; monter la truell&eacute;e qu'il
+venait de g&acirc;cher. Siraudin lui propose de le remplacer pendant qu'il ira
+s'arroser le gosier au cabaret voisin. L'enfant du Limousin accepte, et
+deux minutes apr&egrave;s, le vaudevilliste, gravissant &agrave; l'&eacute;chelle, se
+pr&eacute;sentait &agrave; M. R..., une auge remplie de pl&acirc;tre sur le dos et son
+manuscrit &agrave; la main, demandant une lecture.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'accorde, r&eacute;pondit le directeur, mais &agrave; la condition qu'elle
+aura lieu tout de suite, et que vous resterez sur votre
+&eacute;chelle.&mdash;Siraudin ayant accept&eacute; la condition impos&eacute;e, commence sa
+lecture; mais &agrave; la troisi&egrave;me sc&egrave;ne, M. R... le fit entrer dans son
+cabinet, pour lui signer la r&eacute;ception de ce chef-d'&#339;uvre de bouffonnerie
+qui s'appelle <i>la Vendetta</i>.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>&Agrave; propos de lecture dramatique, celle-ci nous rappelle une aventure
+qu'on attribue &agrave; l'auteur dramatique le plus myope des temps
+modernes.&mdash;M. *** est, parmi ses confr&egrave;res, un de ceux qui ont le plus
+de croyance en leurs &#339;uvres.&mdash;Aussi, lorsqu'il lit une pi&egrave;ce devant un
+directeur ou devant un comit&eacute;, essaye-t-il de tous les moyens que peut
+lui fournir son &eacute;loquence pour faire passer dans l'esprit de son
+auditoire la conviction dont il est anim&eacute; lui-m&ecirc;me.&mdash;Lisant un jour un
+drame romantique devant les soci&eacute;taires du Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais,&mdash;M. ***,
+qui animait singuli&egrave;rement son d&eacute;bit, approchait du d&eacute;no&ucirc;ment, dans
+lequel le personnage principal se br&ucirc;lait la cervelle.&mdash;Arriv&eacute; &agrave; la
+p&eacute;rip&eacute;tie finale, l'auteur, pour mieux en faire comprendre l'impression
+dramatique,&mdash;tire un pistolet de sa poche et fait feu,&mdash;et tombe en se
+roulant aux pieds des soci&eacute;taires en s'&eacute;criant: &laquo;<i>Adieu! M&eacute;lanie, je
+meurs,&mdash;vis pour mes enfants!</i>&raquo;</p>
+
+<p>Le comit&eacute; fut tellement attrist&eacute; par ce d&eacute;no&ucirc;ment, que son vote en prit
+le deuil dans un scrutin tout en boules noires.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Un r&eacute;dacteur du <i>Times</i>, voyageant derni&egrave;rement en Am&eacute;rique, se trouva
+dans un convoi de chemin de fer o&ugrave; un accident venait de se produire par
+suite de n&eacute;gligence. Mais, aux &Eacute;tats-Unis, un accident de ce genre n'est
+jamais un &eacute;v&eacute;nement. &Agrave; peine accorde-t-on, aux voyageurs bless&eacute;s,
+quelques minutes d'arr&ecirc;t pour rendre le dernier soupir ou retrouver
+leurs membres dispers&eacute;s.</p>
+
+<p>Le journaliste anglais, gravement contusionn&eacute; et ayant une &eacute;paule
+d&eacute;mise, engageait vivement les victimes &agrave; se joindre &agrave; lui pour d&eacute;poser
+une plainte contre la Compagnie.</p>
+
+<p>L'un des voyageurs, comptant les bless&eacute;s, qui &eacute;taient au nombre de sept,
+lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;La Compagnie ne re&ccedil;oit de r&eacute;clamations que lorsqu'elles sont couvertes
+de dix signatures.&mdash;Il nous manque trois voix!</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Un autre &eacute;tranger, ignorant &eacute;galement les habitudes du pays, se
+pr&eacute;sentait un jour &agrave; un bureau de police, &agrave; la suite d'un accident de
+railway, et voulait d&eacute;poser une plainte &agrave; propos de son bras cass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a trois jours, r&eacute;pondit le pr&eacute;pos&eacute; aux malheurs, nous avions
+trente morts ici, et personne ne s'est plaint.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>La Compagnie concessionnaire d'une des grandes lignes am&eacute;ricaines,
+jalouse d'assurer la s&eacute;curit&eacute; aux voyageurs, vient, dit-on, de prendre
+la d&eacute;cision suivante:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; l'avenir chacun des trains contiendra un wagon-chapelle, o&ugrave; plusieurs
+ministres du culte se tiendront &agrave; la disposition des personnes qui, par
+suite d'accidents, se trouveraient en danger de mort.&mdash;Un suppl&eacute;ment de
+quelques dollars donnera le droit aux secours de la religion.</p>
+
+<p>&raquo;Deux hommes de loi feront &eacute;galement partie de chaque convoi, et
+pourront, s'il y a lieu, recevoir les dispositions testamentaires des
+voyageurs qui parcourent les chemins de fer du Nouveau-Monde,&mdash;avec
+embranchement sur l'autre.&raquo;</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>&Agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; il n'&eacute;tait ni millionnaire, ni commandeur d'ordres
+&eacute;trangers, mais simplement un homme de beaucoup d'esprit, ***, qui a
+toujours eu le go&ucirc;t de la repr&eacute;sentation, invitait souvent des amis &agrave;
+d&icirc;ner chez lui. On &eacute;tait, au reste, fastueusement servi dans de la
+vaisselle de Chine. Mais il arrivait souvent qu'il n'y avait gu&egrave;re que
+des Chinois dans des assiettes.</p>
+
+<p>Un jour, ***, ayant &agrave; sa table cinq personnes convoqu&eacute;es pour manger du
+gibier qu'un ami lui avait exp&eacute;di&eacute;, s'aper&ccedil;oit que les trois grives qui
+ont &eacute;t&eacute; annonc&eacute;es comme plat de r&eacute;sistance, paraissent inqui&eacute;ter ses
+convives,&mdash;qui n'avaient pas eu le soin de mettre leur app&eacute;tit au
+vestiaire.&mdash;L'un d'eux se hasarde m&ecirc;me &agrave; faire observer que l'on
+pourrait bien manquer de quelque chose.&mdash;*** jette un coup d'&#339;il sur la
+table et dispara&icirc;t pour revenir bient&ocirc;t, tenant &agrave; la main un flacon de
+poivre de Cayenne, dont il saupoudre abondamment l'unique plat du repas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu avais raison, dit-il &agrave; son ami,&mdash;&ccedil;a manquait de poivre rouge.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Un monsieur, passant dans la rue, est abord&eacute; par un homme qui lui
+demande l'aum&ocirc;ne. Il a de la famille et n'a pas mang&eacute; depuis la
+veille.&mdash;Le monsieur le m&egrave;ne chez un boulanger, ach&egrave;te un pain de huit
+livres et veut le lui mettre sous le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, fit le mendiant en repoussant l'offrande, on me prendrait
+pour un ma&ccedil;on!</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Un rapin, qui redoublait sa Boh&ecirc;me,&mdash;devait, depuis sept ou huit ans,
+150 fr. &agrave; un tailleur.&mdash;Derni&egrave;rement, le d&eacute;biteur se pr&eacute;sente chez son
+cr&eacute;ancier et le trouve plus que jamais dispos&eacute; &agrave; conserver le <i>statu
+quo</i> dans leur situation financi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le tailleur en tirant de sa poche un &eacute;tat de statistique
+qu'il mit sous les yeux de son client,&mdash;j'ai fait un calcul, depuis que
+j'ai l'honneur d'&ecirc;tre en relation avec vous, rien qu'en montant vos
+escaliers, j'ai gravi la valeur de la plus haute montagne des
+Cordilli&egrave;res, superpos&eacute;e sur la Jung-Frau, avec le mont Blanc pour
+base.&mdash;Horizontalement, rien que pour venir de chez moi chez vous, j'ai
+fait l'&eacute;quivalent de deux voyages du passage des Panoramas &agrave; la
+troisi&egrave;me cataracte.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, interrompit le rapin,&mdash;rien que ce beau travail de
+statistique vaut l'argent que je vous dois, et je n'ai jamais senti plus
+vivement qu'aujourd'hui le regret de ne pouvoir...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, reprit le tailleur.... J'ai fait un autre calcul.
+Si vous m'aviez donn&eacute; seulement un sou chaque fois que je suis venu, &agrave;
+l'heure qu'il est....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous devrais plus rien....</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'heure qu'il est, c'est moi qui vous devrais dix-huit cents francs.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, comme c'est heureux que je ne vous aie point pay&eacute;,
+interrompit le rapin. Si vous &eacute;tiez mon d&eacute;biteur aujourd'hui, je serais
+oblig&eacute;, par mon &eacute;tat de g&ecirc;ne, de vous traiter avec la plus grande
+rigueur.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Un de nos amis se trouvait pas hasard &agrave; d&icirc;ner chez un monsieur dont
+l'&eacute;tat de sganarellisme n'est un myst&egrave;re pour personne,&mdash;pas m&ecirc;me pour
+lui. Au dessert, on se mit &agrave; dire un peu de mal du prochain et de la
+prochaine. Notre ami, invit&eacute; &agrave; faire sa partie, raconta une m&eacute;saventure
+conjugale d'un avou&eacute; de Paris, que l'on surnommait au Palais le <i>dix
+cors</i> de la basoche. Ce solo de m&eacute;disance, vari&eacute; avec une verve qui
+sentait l'&eacute;tude des vieux ma&icirc;tres Gaulois, obtint un grand succ&egrave;s. Il
+n'y eut que le ma&icirc;tre de la maison qui l'accueillit avec une
+indiff&eacute;rence voisine de la contrari&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Aurais-je d&eacute;plu &agrave; notre amphitryon? demanda notre ami &agrave; un de ses
+voisins.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez, lui r&eacute;pondit celui-ci, oubli&eacute; le proverbe,&mdash;il ne faut pas
+parler de corde dans la maison d'un... pendu.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Voici un mot de M. Meyerbeer qui exprime tout le na&iuml;f orgueil du g&eacute;nie:</p>
+
+<p>&Agrave; l'une des r&eacute;p&eacute;titions de <i>l'&Eacute;toile du Nord</i>, l'illustre ma&icirc;tre aper&ccedil;ut
+un pompier de service qui donnait de bruyants t&eacute;moignages de son
+admiration. La r&eacute;p&eacute;tition achev&eacute;e, M. Meyerbeer s'approche du pompier
+sympathique.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon ami, il para&icirc;t que ce petit ouvrage vous amuse?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Amuse</i>, n'est pas le mot, r&eacute;pliqua le pompier; la pi&egrave;ce est assez....</p>
+
+<p>&mdash;Parlez plus bas, interrompit M. Meyerbeer, en apercevant M. Scribe qui
+r&ocirc;dait autour d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la musique! reprit le pompier en baissant la voix,&mdash;oh! la
+musique!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez parler plus haut, dit M. Meyerbeer... Eh bien! la musique?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! continua le pompier en portant la main &agrave; son casque, comme pour
+faire le salut militaire,&mdash;la musique,&mdash;<i>chouetto, suiffard</i>.</p>
+
+<p>M. Meyerbeer, &eacute;mu par ces formule d'admiration trop n&eacute;glig&eacute;es par les
+critiques du grand format, serra la main de son admirateur et lui dit
+tout bas &agrave; l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon ami, puisque vous &ecirc;tes content, je puis, si vous le
+d&eacute;sirez, vous rendre un petit service,&mdash;je vous ferai remettre de garde
+demain.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>On parlait l'autre jour, devant la charmante madame C..., du danger que
+l'on court &agrave; rencontrer M., qui passe pour avoir le <i>mauvais &#339;il</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, disait un superstitieux, lorsque je me trouve en face de
+lui, je ne manque jamais de lui montrer des cornes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! s'&eacute;cria madame C..., je l'ai rencontr&eacute; derni&egrave;rement avec
+mon mari, et je n'ai pas song&eacute; &agrave; prendre cette pr&eacute;caution.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu &eacute;tais avec ton mari, lui dit tout bas une de ses amies,
+c'&eacute;tait inutile.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Le docteur A..., allant faire une visite &agrave; l'une de ses clientes
+surprit la fille de celle-ci, une enfant de quinze ans, tellement
+absorb&eacute;e dans une lecture, qu'elle ne s'apercevait pas m&ecirc;me de sa
+pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>&mdash;Que lisez-vous donc l&agrave; de si int&eacute;ressant? demanda le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un livre qu'on a d&eacute;fendu de lire &agrave; maman, r&eacute;pondit l'ing&eacute;nue.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p><i>Langage populaire.</i>&mdash;Un ouvrier,&mdash;ayant eu, apr&egrave;s boire, avec un de ses
+camarades, une de ces explications o&ugrave;, les arguments de la rh&eacute;torique
+&eacute;puis&eacute;s, on a recours &agrave; ceux de la nature,&mdash;rentrait dans son
+m&eacute;nage,&mdash;la figure contusionn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Que t'est-il donc arriv&eacute;? lui demanda sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tomb&eacute; sur le pav&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Dans la rue aux coups de poings,&mdash;r&eacute;pliqua la m&eacute;nag&egrave;re.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Un &eacute;crivain, dont les romans se trouvent en feuilles chez les &eacute;diteurs
+de denr&eacute;es coloniales, ou dans les cabinets o&ugrave; la lecture n'est qu'un
+accessoire, pr&eacute;sentait derni&egrave;rement un manuscrit au directeur d'une
+revue parisienne, et comme celui-ci lui demandait quels &eacute;taient ses
+titres litt&eacute;raires,&mdash;le romancier lui citait le titre de plusieurs de
+ses ouvrages.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, monsieur, disait-il, que j'ai d&eacute;j&agrave; fait beaucoup de
+livres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire beaucoup de kilos,&mdash;r&eacute;pondit l'autocrate de la
+<i>Revue</i>.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Tout le monde ne peut pas descendre des Montmorency. M.... le prouve. Il
+compte cependant des grands cordons dans sa famille: son p&egrave;re en tirait
+un &agrave; l'h&ocirc;tel du comte de H., o&ugrave; sa m&egrave;re &eacute;tait cuisini&egrave;re. Se sentant
+appel&eacute; vers d'autres destins, *** renia sa parent&eacute; et se jeta dans cette
+soci&eacute;t&eacute; de gentilshommes qui prennent leurs parchemins et leurs habits &agrave;
+la <i>Belle Jardini&egrave;re</i>. Rencontrant par hasard le marquis de B..., ***,
+qui br&ucirc;le de l'impertinent d&eacute;sir d'&ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute; dans le v&eacute;ritable
+monde, demandait assez cavali&egrave;rement au marquis de lui en ouvrir la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque je demande un pareil service &agrave; M. votre p&egrave;re, r&eacute;pondit
+celui-ci, j'ajoute: s'il vous pla&icirc;t.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Se trouvant aux derni&egrave;res courses, ***, ivre de joie d'avoir gagn&eacute; une
+poule de cinquante francs, voulait la faire pondre dans le giron de la
+charmante Julie B., et tout en caracolant pr&egrave;s de son &eacute;quipage, il lui
+lan&ccedil;ait des &#339;illades dont les &eacute;tincelles inqui&eacute;taient celle-ci pour ses
+dentelles.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est donc ce sportman qui semble nous accompagner? demanda la
+jeune femme &agrave; un membre du Jockey's-Club qui se trouvait aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un sportman,&mdash;c'est un sportier, ma ch&egrave;re.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>&mdash;On me compare toujours &agrave; ma s&#339;ur, disait la belle Julie B.... Il y a
+pourtant une grande diff&eacute;rence entre nous.&mdash;Elle a toujours une douzaine
+d'amants, et moi je n'en ai jamais qu'un&mdash;je me tiens bien mieux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, lui r&eacute;pondit-on; il y a entre vous deux la diff&eacute;rence d'un
+coup&eacute; de r&eacute;gie &agrave; un omnibus.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Un jeune <i>faon</i> de la coulisse avait promis &agrave; sa <i>biche</i> de lui offrir,
+&agrave; l'occasion de sa f&ecirc;te,&mdash;quelques bonbons sortis des laboratoires de
+Mir&egrave;s-Pereire-Rotschild-Millaud, etc.&mdash;Comme il lui apportait son
+cadeau, marchant &agrave; pas de loup pour la surprendre, il aper&ccedil;ut la jolie
+cr&eacute;ature qui, accroupie dans un coin de son boudoir, effeuillait
+m&eacute;lancoliquement une marguerite,&mdash;et murmurait, en enlevant d&eacute;licatement
+chacun des p&eacute;tales de l'oracle amoureux:&mdash;<i>Il m'aime</i>, Orl&eacute;ans;&mdash;<i>un
+peu</i>, Centre;&mdash;<i>beaucoup</i>, Nord;&mdash;<i>passionn&eacute;ment</i>, Autrichiens;&mdash;<i>pas du
+tout</i>, Midi.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>M*** poss&egrave;de une singuli&egrave;re sp&eacute;cialit&eacute; de <i>jettatore</i>. Au dire de ses
+amis, il est de mauvais augure de le rencontrer quand on va &agrave; un
+rendez-vous de bonne fortune. Ou l'on ne trouve pas la personne qu'on
+esp&eacute;rait y voir, ou si on la trouve, il survient toujours quelques-uns
+de ces f&acirc;cheux accidents qui faisaient s'&eacute;crier &agrave; un h&eacute;ros de
+Lafontaine:</p>
+
+<p>&raquo;Au diable soit le noueur d'aiguillettes!&raquo;</p>
+
+<p>Si bizarre que le fait paraisse, il est affirm&eacute; par vingt personnes qui
+ont &eacute;t&eacute; victimes de cette pernicieuse influence.&mdash;M. *** est en outre
+l'&eacute;poux d'une tr&egrave;s-jolie dame, qui a fait de son contrat de mariage une
+broderie anglaise, &agrave; force de l'historier de coups de canif dont elle
+assure que son mari a fourni le manche.</p>
+
+<p>Madame *** avait, la semaine derni&egrave;re, accord&eacute; quelque esp&eacute;rance et un
+rendez-vous &agrave; une jeune premier qui a eu de beaux succ&egrave;s de galanterie
+dans le demi-monde et m&ecirc;me dans le monde et demi, si l'on en croit
+quelques indiscr&eacute;tions.&mdash;Beau, bien fait, tra&icirc;nant tous les c&#339;urs apr&egrave;s
+lui, ce Don Juan de coulisses sourit, dit-on, de piti&eacute; quand on raconte
+devant lui la douzi&egrave;me occupation d'Hercule. Il arrive au rendez-vous,
+exact comme un billet de l'&eacute;ch&eacute;ance, ou comme les compliments d'un ami,
+le lendemain d'un <i>four</i>.&mdash;On s'attache au soin d'un souper o&ugrave; toutes
+les primeurs de la gourmandise ont apport&eacute; leur &eacute;chantillon.&mdash;Mais au
+moment d'entamer le dessert, sp&eacute;cialement compos&eacute; de fruit d&eacute;fendu, le
+jeune premier se trouve subitement atteint d'une indisposition qu'il
+chercher &agrave; excuser, en pr&eacute;textant tour &agrave; tour le chaud, le froid,
+l'&eacute;motion ou l'abus de fromage glac&eacute;.</p>
+
+<p>Mais madame *** s'&eacute;tant lev&eacute;e lui dit en souriant, apr&egrave;s avoir remis son
+ch&acirc;le et son chapeau:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez franc... vous avez rencontr&eacute; mon mari.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p><span class="smcap">Souvenirs Du Corsaire-Satan</span>.&mdash;On sait que Le-Poitevin-Saint-Alme
+appelait les jeunes r&eacute;dacteurs du <i>Corsaire</i> ses <i>petits cr&eacute;tins</i>. En
+1846, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; la feuille satirique atteignait &agrave; son plus haut
+degr&eacute; de prosp&eacute;rit&eacute;, quatre ou cinq des principaux cr&eacute;tins, s'imaginant
+que leur collaboration n'&eacute;tait pas &eacute;trang&egrave;re au succ&egrave;s du journal,
+demand&egrave;rent que le prix de la r&eacute;daction f&ucirc;t port&eacute; de six centimes &agrave; deux
+sous la ligne. En cas de refus, ils d&eacute;claraient que leur intention &eacute;tait
+de prendre du service &agrave; la <i>Revue des Deux Mondes</i>.</p>
+
+<p>Le tonnerre tombant dans la tabati&egrave;re de Virma&icirc;tre,
+administrateur-caissier, lui aurait caus&eacute; moins d'&eacute;pouvante que ne lui
+en causa l'outrecuidante pr&eacute;tention de ces jeunes man&#339;uvres de
+lettres.&mdash;Il s'empressa de leur signer leur passe-port pour une autre
+patrie.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Comme il fallait cependant remplacer les d&eacute;serteurs, on fit appel &agrave; des
+volontaires pris dans la cat&eacute;gorie des gens dits du monde, et des
+nouvellistes amateurs. Ce fut alors qu'on vit para&icirc;tre, dans le
+<i>Corsaire</i>, des nouvelles &agrave; la main qui avaient charm&eacute; la famille de No&eacute;
+pendant sa navigation diluvienne, et qui plus tard avaient fait les
+d&eacute;lices des grognards d'Agamemnon au bivouac de Troie.</p>
+
+<p>Les gens soi-disant bien inform&eacute;s envoyaient des nouveaut&eacute;s de ce genre:</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>&laquo;Pendant la campagne d'Egypte, le g&eacute;n&eacute;ral Bonaparte, montrant les
+pyramides &agrave; ses troupes, leur adressa ces paroles m&eacute;morables: &laquo;Soldats!
+du haut de ces monuments, quarante si&egrave;cles vous contemplent!&raquo;</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>&laquo;Un plaisant, rencontrant dans la campagne un m&eacute;decin qui allait faire
+ses visites en chassant, lui demanda spirituellement s'il avait besoin
+d'un fusil pour ses malades.&raquo;</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Ce genre de nouvelles &agrave; la main ne tarda pas &agrave; attirer aux propri&eacute;taires
+du <i>Corsaire</i> quelques lettres, dans lesquelles on leur demandait un
+d&eacute;sabonnement de faveur. Virma&icirc;tre, oblig&eacute; de convenir que les petits
+cr&eacute;tins du p&egrave;re Saint-Aime avaient un peu plus d'imagination que les
+autres, se montra dispos&eacute; &agrave; leur faire quelques concessions. Une
+combinaison fournie par le hasard lui permit de se montrer g&eacute;n&eacute;reux sans
+porter atteinte aux traditions de l'&eacute;conomie.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>&Agrave; cette &eacute;poque, Williams Rogers, qui avait des relations avec le
+journal, o&ugrave; il faisait imprimer des r&eacute;clames, avait eu l'id&eacute;e de
+composer un po&euml;me didactique intitul&eacute;: <i>Les Osanores ou la Proth&egrave;se
+dentaire</i>. Avant de le publier, il apporta son po&euml;me &agrave; Saint-Alme, avec
+lequel il &eacute;tait li&eacute;, et lui demanda quelques conseils.&mdash;Saint-Alme lui
+conseilla d'abord de mettre sa po&eacute;sie en pension dans une maison
+d'orthop&eacute;die. Il n'y avait pas, en effet, un vers qui ne f&ucirc;t bossu,
+boiteux, bancal ou pied-bot. Si M. Bovary avait v&eacute;cu &agrave; cette &eacute;poque, le
+po&euml;me des <i>Osanores</i> aurait pu lui fournir une magnifique client&egrave;le. Sur
+la proposition de Saint-Aime, Williams Rogers consentit &agrave; faire corriger
+son manuscrit, et &agrave; payer les corrections cinquante centimes le vers.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Le lendemain de cette convention, une estafette se transportait au caf&eacute;
+Momus, o&ugrave; les r&eacute;volt&eacute;s avaient &eacute;tabli leur camp.&mdash;On leur proposait de
+transiger. Apr&egrave;s une allocution paternelle, l'&eacute;loquent Virma&icirc;tre leur
+fit comprendre que leur demande en augmentation de salaire n'&eacute;tait pas
+en rapport avec les b&eacute;n&eacute;fices actuels du journal, mais qu'on en prenait
+note pour l'avenir.&mdash;Il s'engagea m&ecirc;me, sur l'honneur, &agrave; donner les dix
+centimes la ligne r&eacute;clam&eacute;s, le jour o&ugrave; le <i>Corsaire</i> aurait cent mille
+abonn&eacute;s:</p>
+
+<p>&mdash;Mais en attendant? dit l'un des conjur&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, reprit Virma&icirc;tre, comme nous comprenons qu'il faut que
+jeunesse s'amuse, nous avons d&eacute;cid&eacute; qu'un encouragement vous serait
+accord&eacute;.&mdash;Saint-Alme, vous avez la parole.</p>
+
+<p>Saint-Alme, montrant aux jeunes cr&eacute;tins, qui &eacute;taient tous plus ou moins
+rimailleurs, le manuscrit des <i>Osanores</i>, leur expliqua sous quelle
+forme l'encouragement en question leur serait accord&eacute;. La r&eacute;daction du
+journal restait maintenue &agrave; son ancien chiffre; mais chacun des
+r&eacute;dacteurs privil&eacute;gi&eacute;s recevrait comme prime une certaine quantit&eacute; de
+po&eacute;sie osanorienne &agrave; remettre sur pied, moyennant une gratification de
+50 cent. le vers.</p>
+
+<p>Le tarif des encouragements &eacute;tait ainsi gradu&eacute;:</p>
+
+<p>Un feuilleton int&eacute;ressant donnerait droit &agrave; une prime de 40 vers;</p>
+
+<p>Une nouvelle &agrave; la main bien renseign&eacute;e, 20 vers;</p>
+
+<p>Un article susceptible d'amener un changement de minist&egrave;re, 25 vers;</p>
+
+<p>Un article susceptible d'amener une demande en r&eacute;paration, 30 vers;</p>
+
+<p>(Le journal, dans cette circonstance, s'engageait &agrave; fournir les t&eacute;moins
+et le fiacre.)</p>
+
+<p>Une critique sanglante &eacute;tait r&eacute;tribu&eacute;e 15 vers;</p>
+
+<p>Le trait piquant, 5 vers;</p>
+
+<p>La simple boutade, 2 vers;</p>
+
+<p>Ces conditions ayant &eacute;t&eacute; accept&eacute;es, les r&eacute;volt&eacute;s amen&egrave;rent leur
+pavillon, et la r&eacute;conciliation fut sign&eacute;e dans les flots d'une canette,
+que Saint-Alme fit monter &agrave; ses frais,&mdash;mais pas <i>assez fra&icirc;che</i>,
+interrompit Banville, qui re&ccedil;ut imm&eacute;diatement l'encouragement r&eacute;serv&eacute; au
+trait piquant.</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, le caf&eacute; Momus fut illumin&eacute; en vers osanores.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Un ancien d&eacute;put&eacute; des chambres de Louis-Philippe, ami du p&egrave;re
+Saint-Alme, lui disait un jour en faisant allusion &agrave; quelques anecdotes
+un peu vives publi&eacute;es par le <i>Corsaire</i>:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, votre journal est bien amusant, malheureusement on ne
+peut pas le laisser lire &agrave; ses filles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, r&eacute;pondit Saint-Alme, si les filles pouvaient le lire, les p&egrave;res
+ne s'y abonneraient pas.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; la suite de quelque avis officieux du Parquet, le p&egrave;re
+Saint-Alme invita ses jeunes cr&eacute;tins &agrave; mod&eacute;rer un peu leur verve
+gauloise:</p>
+
+<p>&mdash;Songez que vous &ecirc;tes lus par l'&eacute;lite de la soci&eacute;t&eacute;, et soyez
+convenables, petits dr&ocirc;les.</p>
+
+<p>L'utopie de cet excellent homme &eacute;tait de croire que la lecture du
+<i>Corsaire</i> faisait l'unique pr&eacute;occupation des t&ecirc;tes couronn&eacute;es. On
+assurait m&ecirc;me qu'il se relevait la nuit pour correspondre avec le roi de
+Prusse. L'avertissement du p&egrave;re Saint-Alme frappait particuli&egrave;rement un
+jeune homme appel&eacute; C... B..., qui employait sa belle jeunesse &agrave; &eacute;crire,
+sur du papier &agrave; t&ecirc;te de lettre de son minist&egrave;re, des nouvelles &agrave; la main
+du genre dangereux.... C... B... avait invent&eacute; un moyen assez ing&eacute;nieux
+pour s'assurer que ses anecdotes restaient dans les limites de la
+prudence. Avant de les apporter au journal, il lisait ses nouvelles &agrave;
+la main &agrave; une jeune ing&eacute;nue qu'il rencontrait quelquefois chez lui. Si
+la jeune fille rougissait, cela signifiait que l'anecdote &eacute;tait
+scabreuse, et B... la d&eacute;chirait pour en commencer une autre.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Malheureusement, B... ayant eu l'imprudence de confier son proc&eacute;d&eacute; &agrave;
+quelques-uns de ses collaborateurs, il s'en trouva dans le nombre qui
+profit&egrave;rent d'un petit voyage&mdash;du <i>Numa</i> du <i>Corsaire</i>, pour aller
+pendant son absence consulter sa jeune Eg&eacute;rie qui tenait audience sous
+les bosquets de la Closerie des Lilas. Revenu de la campagne, avec une
+s&eacute;rie de nouvelles &agrave; la main, dans le nombre desquels il s'en trouvait
+quelques-unes qui l'inqui&eacute;taient instinctivement, B... leur fait subir
+la censure ordinaire. Aucune rougeur alarmante n'&eacute;tant venue couvrir le
+visage de l'ing&eacute;nue, B. porte son butin au journal, avec la conviction
+certaine que le recueil de ses anecdotes pourrait un jour faire
+concurrence &agrave; la <i>Morale en action</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur, s'&eacute;crie Saint-Alme,&mdash;c'est vous qui m'apportez des
+choses semblables.&mdash;Mais voil&agrave; de la copie que M. le procureur du roi
+vous payera, sans marchander,&mdash;un mois de prison la ligne;&mdash;vous n'avez
+donc pas consult&eacute; votre instrument?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, interrompit B. avec &eacute;tonnement. <i>Elle</i> n'a pas rougi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, reprit gravement Saint-Alme en se
+d&eacute;couvrant,&mdash;voyez les cheveux blancs d'un homme qui n'est pas n&eacute;
+d'hier,&mdash;ils rougissent, eux!</p>
+
+<p>B. n'a jamais su qui est-ce qui lui avait d&eacute;rang&eacute; son instrument.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Un jour, dans un d&icirc;ner de jour de l'an, offert par les propri&eacute;taires du
+<i>Corsaire</i> &agrave; leurs r&eacute;dacteurs,&mdash;Virma&icirc;tre, qui avait eu le dessert
+tr&egrave;s-aimable, leur demanda ce qu'il pourrait bien faire pour leur &ecirc;tre
+agr&eacute;able pendant l'ann&eacute;e qui allait commencer.&mdash;Tous les r&eacute;dacteurs
+s'&eacute;taient consult&eacute;s entre eux. Privat, qui s'&eacute;tait constitu&eacute; le d&eacute;put&eacute;
+de leur d&eacute;sir,&mdash;vint dire &agrave; Virma&icirc;tre:&mdash;Nous demandons qu'il y ait au
+bureau du journal,&mdash;une sonnette de nuit pour les avances.&mdash;Comme
+Virma&icirc;tre avait consenti, un des riches actionnaires du <i>Corsaire</i> lui
+demanda tout bas, si ce n'&eacute;tait pas inaugurer l&agrave; un syst&egrave;me
+dangereux.&mdash;Laissez donc, r&eacute;pondit-il,&mdash;dans deux jours la sonnette sera
+cass&eacute;e.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+
+
+<h2 class="e"><a name="un_reveillon_a_la_maison-dor" id="un_reveillon_a_la_maison-dor"></a><span class="smcap">un r&eacute;veillon &agrave; la maison-d'or</span>.</h2>
+
+
+<p>La veille de No&euml;l, vingt-cinq couverts &eacute;taient dress&eacute;s dans le grand
+salon de la <i>Maison-d'Or</i>. Une nu&eacute;e de marmitons, dirig&eacute;s par un chef
+que le ma&icirc;tre de ce c&eacute;l&egrave;bre &eacute;tablissement vient tout r&eacute;cemment
+d'arracher avec des tenailles d'or de la <i>bouche</i> d'un grand souverain
+du Nord, activaient les fourneaux d'une cuisine o&ugrave; s'&eacute;laboraient des
+mets dont la fum&eacute;e allait donner l&agrave;-haut des tentations terrestres &agrave;
+tous les bienheureux condamn&eacute;s au miroton sempiternel de la b&eacute;atitude.
+Comme deux heures sonnaient, vingt-quatre coup&eacute;s de ma&icirc;tre vinrent l'un
+apr&egrave;s l'autre abaisser leurs marchepied devant l'escalier de la rue
+Laffitte.</p>
+
+<p>Du premier coup&eacute; descendit un monsieur &acirc;g&eacute;, portant sous le bras un
+grand portefeuille. Il &eacute;tait accompagn&eacute; d'un jeune homme qui ne portait
+rien.</p>
+
+<p>De chacune des vingt-trois autres voitures descendirent successivement
+vingt-trois dames en grand costume de gala.</p>
+
+<p>Ces vingt-trois dames, qui, pour la plupart, sont toutes demoiselles,
+appartenaient &agrave; l'aristocratie galante. C'&eacute;taient des dames du monde...
+de Gavarni.</p>
+
+<p>Quelques-unes de ces dames, qui ajoutent aux revenus du boudoir les
+appointements du th&eacute;&acirc;tre, &eacute;taient fort jolies; il y en avait m&ecirc;me deux
+ou trois qui &eacute;taient v&eacute;ritablement aussi jeunes que leur acte de
+naissance.&mdash;On n'en voyait qu'une seule qui f&ucirc;t gr&ecirc;l&eacute;e; mais il est vrai
+d'ajouter qu'elle l'&eacute;tait pour plusieurs.</p>
+
+<p>&Agrave; deux heures et demie tout le monde prit place pour le banquet.</p>
+
+<p>Celui qui le pr&eacute;sidait &eacute;tait le marquis de L..., assist&eacute; de ma&icirc;tre G...,
+son notaire.</p>
+
+<p>En reconnaissant leur amphitryon, les vingt-trois dames convoqu&eacute;es &agrave;
+cette r&eacute;union, par invitation anonyme, pouss&egrave;rent un grand cri
+d'&eacute;tonnement, et au m&ecirc;me instant vingt-trois interrogations tomb&egrave;rent
+dans le potage du marquis.</p>
+
+<p>Il demanda une autre assiette,&mdash;d&eacute;plia gravement sa serviette, et
+r&eacute;pondit aux interrogations:</p>
+
+<p>&mdash;Mangeons d'abord un peu, ensuite nous causerons beaucoup.</p>
+
+<p>Quand le premier service fut achev&eacute;, l'impatiente curiosit&eacute; des dames ne
+pouvant se prolonger au del&agrave;, le marquis de L... se leva et prit la
+parole en ces termes:</p>
+
+<p>Mesdames, je comprends parfaitement la surprise que vous t&eacute;moignez en me
+retrouvant au milieu de vous, ou en vous retrouvant au milieu de moi,
+comme il vous plaira. J'en suis moi-m&ecirc;me encore plus &eacute;tonn&eacute; que vous ne
+paraissez l'&ecirc;tre. Il y a un an, &agrave; pareil jour et &agrave; pareille heure,
+autour de cette m&ecirc;me table, j'ai eu l'honneur de vous tirer ma r&eacute;v&eacute;rence
+et de solder devant vous l'addition de mon dernier souper de gar&ccedil;on, qui
+se montait, si vous voulez bien vous le rappeler, &agrave; un chiffre devant
+lequel un teneur de livres aurait certainement retir&eacute; son chapeau. Cette
+carte pay&eacute;e, je sortis de table parfaitement ruin&eacute;; il ne me restait
+m&ecirc;me pas de quoi prendre un fiacre. L'une de vous eut l'obligeance de
+m'offrir une place dans le coup&eacute; que j'avais eu le plaisir de lui faire
+accepter un mois auparavant, et malgr&eacute; mon d&eacute;sastre &eacute;vident, il ne lui
+vint pas &agrave; l'id&eacute;e de me faire monter derri&egrave;re, comme cela e&ucirc;t pourtant
+&eacute;t&eacute; si naturel dans la circonstance. Au lieu de me reconduire chez moi,
+elle poussa m&ecirc;me la d&eacute;sint&eacute;ressement jusqu'&agrave; me proposer de me
+reconduire chez elle.&mdash;Je dus cependant refuser, car en amour, aussi
+bien qu'au th&eacute;&acirc;tre, je n'ai jamais aim&eacute; les billets de faveur, ayant
+fait la remarque qu'ils co&ucirc;taient en d&eacute;finitive plus cher qu'au bureau,
+et qu'on &eacute;tait toujours mal plac&eacute;.&mdash;Depuis ce jour-l&agrave;, mesdames, nous ne
+nous sommes gu&egrave;re vus qu'&agrave; travers le nuage de poussi&egrave;re que soulevaient
+vos attelages dans l'avenue des Champs-&Eacute;lys&eacute;es, o&ugrave; j'allais me promener
+le dimanche en fumant des cigares de dix centimes.&mdash;Vous m'avez cru
+mort, sans doute. Je vivais cependant si toutefois c'est vivre que vivre
+sans vous.</p>
+
+<p>Un murmure approbateur accueillit ce madrigal.</p>
+
+<p>Le marquis reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai fait depuis un an, je vous le donne &agrave; deviner.</p>
+
+<p>&mdash;Un h&eacute;ritage sans doute, exclama mademoiselle P..., un oncle
+d'Am&eacute;rique...</p>
+
+<p>&mdash;En effet, le seul oncle d'Am&eacute;rique qui reste aux gens ruin&eacute;s, le
+hasard... est venu &agrave; mon aide... J'ai gagn&eacute; &agrave; la Bourse cent mille
+francs.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, dit le marquis en frappant sur la table pour apaiser la
+rumeur soulev&eacute;e par ce chiffre... un million... et d'assez jolies
+fractions comme vous voyez... Me retrouvant du bl&eacute; &agrave; moudre, je suis
+revenu au moulins.&mdash;Maintenant, mesdames, voici de quoi il s'agit entre
+nous.&mdash;Je vais me marier... dans un d&eacute;lai tr&egrave;s-prochain... qui ne doit
+pas exc&eacute;der un mois... plus t&ocirc;t m&ecirc;me, il ne d&eacute;pend que de moi de
+rapprocher l'&eacute;poque... Tout &agrave; l'heure il ne d&eacute;pendra que de vous!</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... comment?... comment?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le savoir... J'entre en m&eacute;nage avec un million; ma femme,
+avec deux.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a fera trois, dit l'une des convives.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement;&mdash;quant aux cent mille francs qui restent, je veux les
+manger...</p>
+
+<p>&mdash;Dans nos assiettes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais je n'ai pas le temps de rester longtemps &agrave; table, et c'est &agrave;
+ce propos que nous avons &agrave; causer.&mdash;voil&agrave; le lingot, dit le marquis en
+jetant un portefeuille sur la table;&mdash;combien vous faut-il de temps pour
+le fondre?</p>
+
+<p>&mdash;Dame, ce sera selon la temp&eacute;rature, dit l'une des dames.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi, reprit le marquis,&mdash;je n'ai pas de temps &agrave; perdre&mdash;et
+cependant je ne peux pas vous inviter toutes &agrave; mordre &agrave; la fois au
+g&acirc;teau,&mdash;ce serait trop vite fait.&mdash;Voici ce que je propose:&mdash;Vous
+connaissez respectivement vos forces et votre puissance d'absorption
+aurif&egrave;re.&mdash;Nous allons, si vous le permettez, employer les moyens dont
+se servent les administrations pour les adjudications publiques... Vous
+allez soumissionner,&mdash;celle de vous qui me demandera le moins de temps
+pour faire le vide... dans ce portefeuille que voici plein... celle-l&agrave;
+aura la pr&eacute;f&eacute;rence. Seulement, je dois vous donner connaissance du
+cahier des charges... Il sera absolument interdit de distraire des
+sommes pour les convertir en rentes ou en actions industrielles; la
+philanthropie est &eacute;galement d&eacute;fendue; je ne veux plus &ecirc;tre expos&eacute; &agrave;
+m'asseoir sur des orphelins en entrant dans un boudoir;&mdash;toute d&eacute;pense
+affect&eacute;e &agrave; une chose utile et durable est &eacute;galement interdite, comme
+aussi les renouvellements de mobiliers, d'&eacute;quipages ou d'&eacute;curies. Je
+veux que mes cent mille francs soient mang&eacute;s &agrave; peu pr&egrave;s dans le sens
+litt&eacute;ral du mot.&mdash;La somme &eacute;puis&eacute;e, je veux que la personne qui sera
+rest&eacute;e adjudicataire ne conserve que le portefeuille qui l'aura
+contenue.&mdash;On va allumer les bougies, et mon notaire, ici pr&eacute;sent,
+pr&eacute;sidera &agrave; l'adjudication;&mdash;on soumissionnera au rabais... en partant
+d'un mois au plus.&mdash;On pourra op&eacute;rer par rabais de jours, d'heures et
+m&ecirc;me de fractions d'heures.&mdash;Voici du papier, des enveloppes, des plumes
+et de la cire, car les soumissions devront &ecirc;tre cachet&eacute;es.&mdash;M<sup>e</sup> G...
+en fera le d&eacute;pouillement, et poursuivra l'op&eacute;ration selon les usages
+ordinaires. Pendant ce temps-l&agrave;, je vais aller faire un tour chez mon
+beau-p&egrave;re, qui donne aussi un r&eacute;veillon, et saluer ma pr&eacute;tendue.&mdash;Je
+reviendrai dans une heure. Si l'adjudication est termin&eacute;e avant mon
+retour,&mdash;la personne qui sera rest&eacute;e adjudicataire ira m'attendre chez
+moi, o&ugrave; des ordres sont donn&eacute;s pour la recevoir.&mdash;Toutes les conditions
+du march&eacute; se trouvent autographi&eacute;es dans un cahier dont vous pourrez
+prendre connaissance.&mdash;&Agrave; tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Et le marquis se retira.</p>
+
+<p>Avant de r&eacute;diger leur soumission, les vingt-trois dames s'isol&egrave;rent dans
+le salon et firent leurs calculs.</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes, toutes les soumissions, cachet&eacute;es selon la
+formule, &eacute;taient d&eacute;pos&eacute;es entre les mains du notaire.</p>
+
+<p>Il en commen&ccedil;a le d&eacute;pouillement au milieu d'un silence si profond, que
+l'on aurait pu entendre mademoiselle Ar... dire du bien d'une de ses
+camarades.</p>
+
+<p>Ce travail pr&eacute;paratoire achev&eacute;, le notaire alluma les bougies et annon&ccedil;a
+qu'on allait commencer les rabais.</p>
+
+<p>Lorsque M<sup>e</sup> G..., le notaire du marquis de L..., eut donn&eacute; lecture des
+soumissions d&eacute;pos&eacute;es entre ses mains par les vingt-trois dames,
+plusieurs d'entre elles, effray&eacute;es par les rabais consid&eacute;rables contenus
+dans les premi&egrave;res soumissions, se retir&egrave;rent volontairement, et il ne
+resta v&eacute;ritablement qu'une douzaine de concurrentes s&eacute;rieuses. Parmi
+celles-l&agrave; se montraient comme devant &ecirc;tre plus acharn&eacute;es &agrave; la lutte:</p>
+
+<p>1&deg; La marquise de ***, cette belle Espagnole connue de tout Paris pour
+son magnifique attelage &agrave; la Daumont, et dont la biblioth&egrave;que renferme,
+entre autres curiosit&eacute;s, un exemplaire des &#339;uvres de Malthus, reli&eacute; en
+peau humaine;</p>
+
+<p>2&deg; Madame de N..., qui poss&egrave;de un h&ocirc;tel dont chaque pierre porte la
+signature de celui qui l'a fournie et pos&eacute;e;</p>
+
+<p>3&deg; Mademoiselle R..., dont la beaut&eacute; a fait depuis quinze ans la fortune
+de deux marchands de produits chimiques, et qui pr&eacute;pare les jeune gens
+au baccalaur&eacute;at <i>&egrave;s-gaie science</i>;</p>
+
+<p>4&deg; Mademoiselle P..., ravissante cr&eacute;ature, qui disait derni&egrave;rement
+elle-m&ecirc;me, &agrave; propos de son inconstance proverbiale: Que voulez-vous; &laquo;ce
+n'est pas ma faute,&mdash;mais mon c&#339;ur <i>fuit</i>.&raquo;</p>
+
+<p>5&deg; Madame ***, qui, le soir m&ecirc;me o&ugrave; une artiste doit d&eacute;buter &agrave; son
+th&eacute;&acirc;tre, dans son emploi, ach&egrave;te un grand nombre de places &agrave; la location
+et les distribue &agrave; tous les gens enrhum&eacute;s de sa connaissance, dans la
+douce esp&eacute;rance que leur toux opini&acirc;tre troublera le spectacle et pourra
+nuire au succ&egrave;s de l'ouvrage dans lequel doit para&icirc;tre sa rivale;</p>
+
+<p>6&deg; Les deux s&#339;urs C..., qu'on a surnomm&eacute;es le duo de l'ail et du
+patchouli;</p>
+
+<p>7&deg; Mademoiselle B..., jeune derni&egrave;re d'un de nos premiers th&eacute;&acirc;tres, qui
+a deux m&egrave;res, une pour la ville et une pour la campagne;</p>
+
+<p>8&deg; Mademoiselle D..., que l'on a baptis&eacute;e le <i>petit manteau bleu des
+coulisses</i>, &agrave; cause de sa philanthropie;</p>
+
+<p>9&deg; Enfin, mademoiselle C..., de laquelle autant dire qu'il n'y a plus
+rien &agrave; en dire.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s que la premi&egrave;re bougie fut consomm&eacute;e, il ne restait plus que
+quatre concurrentes, madame de N..., mademoiselle B..., mademoiselle
+C... et mademoiselle R....</p>
+
+<p>&mdash;Si tu renonces &agrave; soumissionner, dit cette derni&egrave;re &agrave; mademoiselle
+B..., je te donne mon Am&eacute;ricain.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu te retires, r&eacute;pliqua l'autre, je te laisse mon am&eacute;ricaine.</p>
+
+<p>La seconde bougie fut allum&eacute;e, et la voix du notaire se fit entendre.</p>
+
+<p>&mdash;La derni&egrave;re soumission du temps demand&eacute; pour d&eacute;penser les cent mille
+francs du marquis est descendue &agrave; quinze jours.... C'est mademoiselle
+B... qui a fix&eacute; ce chiffre;&mdash;offre-t-on moins? demanda M<sup>e</sup> G...</p>
+
+<p>&mdash;Quatorze jours, douze heures, dit madame de N...</p>
+
+<p>&mdash;Quatorze jours, fit mademoiselle B...</p>
+
+<p>&mdash;Treize jours, douze heures, fit mademoiselle R...</p>
+
+<p>&mdash;Treize jours, exclama mademoiselle C...</p>
+
+<p>&mdash;Si tu te retires, dit mademoiselle B... &agrave; mademoiselle C..., je me
+brouille pour trois mois et demi avec Alfred, et je l'envoie lui-m&ecirc;me te
+porter mon grand <i>boiteux</i> indien.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Douze jours dix-huit heures, s'&eacute;cria mademoiselle B....</p>
+
+<p>&mdash;Onze jours... cinquante, s'&eacute;cria mademoiselle C... Hum! fit-elle en se
+reprenant, je me croyais aux <i>commissaires</i>, j'ai voulu dire douze
+heures.</p>
+
+<p>Mademoiselle R..., qui faisait des calculs sur son agenda, leva la main.</p>
+
+<p>&mdash;Dix jours, dit-elle.</p>
+
+<p>Mademoiselle C... prit &agrave; son tour son agenda, fit aussi des calculs.</p>
+
+<p>&mdash;Neuf jours cinquante-cinq.... Allons bon! je me crois encore aux
+<i>commissaires</i>... Ma&icirc;tre G..., c'est onze heures que j'ai voulu dire.</p>
+
+<p>Sur cette derni&egrave;re soumission, la deuxi&egrave;me bougie s'&eacute;teignit.</p>
+
+<p>Comme on rallumait la troisi&egrave;me, il ne restait plus que deux
+concurrentes, madame de N... et mademoiselle R... s'&eacute;tant retir&eacute;es,
+convaincues qu'elles ne se trouvaient plus assez fortes pour d&eacute;penser
+inutilement <i>cent</i> mille francs en huit jours.</p>
+
+<p>La lutte, continu&eacute;e avec opini&acirc;tret&eacute; entre madame B... et mademoiselle
+C..., ne fut pas de longue dur&eacute;e; la bougie s'&eacute;teignit en m&ecirc;me temps que
+mademoiselle C... venait d'abaisser sa soumission &agrave; cinq jours sept
+heures cinquante minutes.</p>
+
+<p>Mais, comme elle s'enorgueillissait de son triomphe, le marquis de L...
+rentrait dans le salon,&mdash;il paraissait un peu &eacute;mu.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, mesdames, de vous avoir d&eacute;rang&eacute;es, leur dit-il, mais la
+raison qui m'avait fait vous r&eacute;unir n'existe plus...</p>
+
+<p>&mdash;<i>Comment?&mdash;comment?&mdash;comment?</i></p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui,&mdash;tout &agrave; l'heure, chez mon beau-p&egrave;re,&mdash;j'ai eu
+l'imprudence de me mettre &agrave; la table de jeu,&mdash;on faisait le
+lansquenet,&mdash;il y a eu une s&eacute;rie de <i>mains</i>, et je n'avais pas encore eu
+le temps de m'asseoir, que j'avais perdu les cent mille francs dont
+j'&eacute;tais embarrass&eacute;.&mdash;La mauvaise chance a fait dans une demi-heure ce
+que la plus habile d'entre vous n'aurait pas fait sans doute en quinze
+jours...</p>
+
+<p>&mdash;Quinze jours! dit le notaire en montrant le proc&egrave;s-verbal de
+l'adjudication; mais mademoiselle C..., rest&eacute;e derni&egrave;re adjudicataire,
+ne demandait que cinq jours et quelques fractions.</p>
+
+<p>&mdash;Comment diable auriez-vous fait? demanda le marquis
+tr&egrave;s-&eacute;tonn&eacute;;&mdash;trouver l'emploi de vingt mille francs par jour sans
+d&eacute;penser un sou utilement,&mdash;cela me semble difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis, r&eacute;pondit cette prodigue personne, je n'ai demand&eacute;
+que six mois pour r&eacute;duire le P&eacute;rou &agrave; la mendicit&eacute;.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+
+
+<h2 class="e"><a name="les_intrigues_et_les_intrigants_moulages_sur_nature_au_bal_de_lopera" id="les_intrigues_et_les_intrigants_moulages_sur_nature_au_bal_de_lopera"></a><span class="smcap">les intrigu&eacute;s et les intrigants, moulages sur nature, au bal de l'op&eacute;ra</span>.</h2>
+
+
+<p><span class="smcap">un domino gris</span> <i>&agrave; un habit noir-idem</i>.&mdash;Je te connais.</p>
+
+<p><span class="smcap">l'habit noir</span>.&mdash;Tu me connais... Au fait, tu n'es pas la seule.</p>
+
+<p><span class="smcap">le domino</span>.&mdash;Qu'est-ce que tu as fait de Victorine?</p>
+
+<p><span class="smcap">l'habit noir</span>.&mdash;Tiens, tu connais aussi Victorine. Apr&egrave;s &ccedil;a, tu n'es pas
+la seule.</p>
+
+<p><span class="smcap">le domino</span>.&mdash;Veux-tu me donner le bras pour faire un tour?</p>
+
+<p><span class="smcap">l'habit noir</span>.&mdash;Oui,&mdash;mais nous n'irons pas du c&ocirc;t&eacute; du buffet.</p>
+
+<p><span class="smcap">le domino</span>.&mdash;Tu n'auras donc jamais le sou!</p>
+
+<p><span class="smcap">l'habit noir</span>.&mdash;Tu auras donc toujours soif!</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p><span class="smcap">un monsieur</span> <i>entre deux eaux-de-vie,&mdash;rouge comme un coq et crott&eacute; comme
+la rue Saint-Denis, arr&ecirc;tant un petit domino vert qui fr&eacute;tille comme une
+couleuvre</i>.&mdash;Titine, je t'avais d&eacute;fendu de mettre les pieds au bal. Mon
+cousin m'a dit que c'&eacute;tait un antre de perdition.</p>
+
+<p><span class="smcap">le domino</span>.&mdash;Passe donc ton chemin, imb&eacute;cile; est-ce que je te connais?</p>
+
+<p><span class="smcap">le monsieur</span>.&mdash;Elle est forte, celle-l&agrave;!&mdash;Voil&agrave; donc pourquoi tu &eacute;tais si
+press&eacute;e d'avoir des bottines neuves,&mdash;que je me prive depuis longtemps
+de mon petit verre pour te les acheter,&mdash;m&ecirc;me que tu les trouvais trop
+grandes dans le principe.&mdash;Aurais-tu d&eacute;j&agrave; oubli&eacute; les tiens, Titine?</p>
+
+<p>Le domino dispara&icirc;t sans que le monsieur ait su comment, et au lieu de
+<i>Titine</i>, il se trouve en face d'un gamin entr&eacute; par contrebande dans le
+foyer,</p>
+
+<p><span class="smcap">le monsieur</span>, <i>criant</i>.&mdash;Titine!</p>
+
+<p><span class="smcap">le gamin</span>.&mdash;Vous faut-il un d&eacute;crotteur, l&agrave;, monsieur. Faites-vous cirer!</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Dans la loge de mademoiselle X...&mdash;Une dizaine de gilets blancs
+applaudissant en ch&#339;ur la <i>coda</i> d'une plaisanterie de cette spirituelle
+personne:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! oh!&mdash;ah! ah! ah!&mdash;Charmant!&mdash;Divin!&mdash;&Eacute;tourdissant!</p>
+
+<p>Entre un onzi&egrave;me gilet.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez donc &agrave; rire comme &ccedil;a?&mdash;On dirait d'une
+maisonn&eacute;e de fous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mademoiselle qui vient de dire un mot. Oh! oh!</p>
+
+<p><span class="smcap">reprise du ch&#339;ur</span>.&mdash;Ah! ah! ah! charmant! divin! &eacute;tourdissant!</p>
+
+<p><span class="smcap">le onzi&egrave;me gilet</span>, <i>s'inclinant devant mademoiselle X..., en lui offrant
+un sac de bonbons</i>.&mdash;Est-ce que ce serait montrer trop d'exigence que de
+demander une seconde repr&eacute;sentation de cette jolie chose? Je mourrais
+de d&eacute;pit si j'&eacute;tais de vos amis le seul &agrave; l'ignorer.</p>
+
+<p>&mdash;Trop bon! cher... cela ne vaut pas la peine... et puis cela pourrait
+fatiguer ces messieurs.</p>
+
+<p><span class="smcap">tous les gilets</span>, <i>con furore</i>.&mdash;&Ocirc; ciel! allons donc!... Trop heureux!...
+<i>Bis</i>!</p>
+
+<p><span class="smcap">mademoiselle x</span>...&mdash;Eh bien, puisque vous le voulez absolument, je
+recommencerai.&mdash;Tout &agrave; l'heure, un de ces messieurs m'annon&ccedil;ait le
+prochain mariage de son ami le vicomte de S..., dont la fortune est
+tr&egrave;s-ob&eacute;r&eacute;e, avec mademoiselle de P..., connue pour sa richesse et sa
+maigreur s&eacute;raphique. En apprenant cette nouvelle, il m'est arriv&eacute; de
+dire....</p>
+
+<p><i>(Commencement de p&acirc;moison sensible sur toute la ligne des gilets
+blancs.)</i></p>
+
+<p><span class="smcap">mademoiselle x</span>..., <i>continuant</i>.&mdash;Il m'est arriv&eacute; de dire: Ce mariage
+est pour le vicomte de S... une v&eacute;ritable <i>planche de salut</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">reprise du ch&#339;ur</span>, <i>crescendo</i>.&mdash;Ah! ah! ah!&mdash;Grand Dieu! quel esprit! Ce
+n'est pas une femme! c'est un d&eacute;mon!</p>
+
+<p>Entre un douzi&egrave;me gilet blanc.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, messieurs, on n'entend que vous dans toute la salle.&mdash;Je
+suis s&ucirc;r que c'est mademoiselle qui dit des merveilles.</p>
+
+<p>&mdash;Positivement... Si vous &eacute;tiez arriv&eacute; un moment plus t&ocirc;t, vous auriez
+entendu un de ces mots...</p>
+
+<p><span class="smcap">les onze gilets</span>, <i>en sourdine</i>.&mdash;Ah! ah!
+ah!...&mdash;Charmant!&mdash;Divin!&mdash;&Eacute;tourdissant!</p>
+
+<p><span class="smcap">le douzi&egrave;me gilet</span>, <i>&agrave; mademoiselle X...</i>&mdash;Est-ce que ce serait
+v&eacute;ritablement montrer trop d'exigence que de vous redemander... (<i>avec
+un fin sourire</i>) vous devez cependant y &ecirc;tre habitu&eacute;e...</p>
+
+<p><span class="smcap">mademoiselle x</span>...&mdash;C'est que je crains de fatiguer ces messieurs.</p>
+
+<p><span class="smcap">les onze gilets</span>.&mdash;Ah! ciel!... Allons donc!</p>
+
+<p><span class="smcap">mademoiselle x</span>..., <i>minaudant</i>.&mdash;Eh bien, puisque vous le voulez
+absolument... (<i>Comme ci-dessus</i>).</p>
+
+<p>Quand l'histoire est finie, les douze gilets se r&eacute;unissent dans un ch&#339;ur
+formidable et reprennent pour la cl&ocirc;ture:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah! grand Dieu! quel esprit!&mdash;Ce n'est pas une femme!&mdash;c'est
+un d&eacute;mon!</p>
+
+<p><span class="smcap">le gar&ccedil;on de buffet</span>, <i>qui a servi les glaces, &agrave; part</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que tous ces gens-l&agrave; sont b&ecirc;tes!</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, je t'assure que c'est une femme du monde.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi reconnais-tu &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a pass&eacute; deux fois aupr&egrave;s du buffet sans me demander &agrave; boire.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu oui, monsieur, c'est la premi&egrave;re fois que je viens au
+bal; aussi je suis bien troubl&eacute;e; ce bruit, ces lumi&egrave;res...</p>
+
+<p>&mdash;Madame est seule?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non..., j'ai une de mes amies avec moi; nous sommes venues ici
+malgr&eacute; nous, bien malgr&eacute; nous... Nous &eacute;tions all&eacute;es au spectacle,
+lorsqu'en rentrant chez nous, nous n'avons plus trouv&eacute; notre clef.
+C'&eacute;tait la femme de chambre de l'amie chez qui je demeure qui l'avait
+emport&eacute;e avec elle au bal de l'Op&eacute;ra, o&ugrave; mon amie lui avait permis
+d'aller...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien contrariant; n&eacute;anmoins, permettez-moi de b&eacute;nir le
+hasard... qui m'a permis de vous y rencontrer... (<i>Ici tous les
+madrigaux d'usage.</i>)</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, monsieur... ce serait avec le plus grand plaisir... mais...
+je ne suis pas seule. Et tenez, voici pr&eacute;cis&eacute;ment mon amie qui vient me
+chercher.</p>
+
+<p>Arrive, en effet, un second domino, auquel celui qui n'avait jamais &eacute;t&eacute;
+au bal pousse le coude d'une certaine fa&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma ch&egrave;re, as-tu rencontr&eacute; Justine?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu non... Dans quel embarras cette fille nous met... Il faut
+absolument retourner &agrave; la maison; nous ferons comme nous pourrons pour
+nous faire ouvrir.</p>
+
+<p>--- Mais comment faire pour retourner &agrave; la maison? il pleut &agrave; verse, et
+nous avons eu l'imprudence de laisser notre bourse chez la personne o&ugrave;
+nous avons &eacute;t&eacute; nous costumer... (<i>S'adressant au monsieur.</i>) Vous serez
+sans doute assez obligeant, monsieur, pour nous pr&ecirc;ter l'argent d'une
+voiture et nous donner votre carte; nous vous ferons remettre cette
+petite somme demain matin par la fid&egrave;le Justine.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mesdames, que je suis donc d&eacute;sol&eacute;.&mdash;Mon fid&egrave;le Joseph, &agrave;
+qui j'ai l'habitude de confier toutes mes cl&eacute;s, n'est pas rentr&eacute; ce
+soir, de fa&ccedil;on que je n'ai pu ouvrir mon secr&eacute;taire... Si vous voulez,
+cependant, nous allons faire un tour dans la salle... nous rencontrerons
+peut-&ecirc;tre la fid&egrave;le Justine avec le fid&egrave;le Joseph.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je ne suis pas libre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes mari&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit.</p>
+
+<p>&mdash;N'aurai-je pas le plaisir de vous rencontrer dans le monde?</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais rarement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au th&eacute;&acirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y vais pas, je suis en deuil.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut donc vous voir?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s... difficilement... Cependant, si vous &eacute;tiez discret... Mais,
+non...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, ange!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vais quelquefois chez une de mes amies... madame
+Camille...</p>
+
+<p>&mdash;Camille, tiens!</p>
+
+<p>&mdash;Rue des Trois-Fr&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! Tiens!...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'entresol...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! tiens!</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'y avait personne quand vous viendrez, vous trouveriez la cl&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Sous le paillasson...&mdash;Bonjour, C&eacute;leste; comment que &ccedil;a va?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me connaissez donc?&mdash;Ah! que c'est b&ecirc;te de me faire perdre mon
+temps comme &ccedil;a.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p><span class="smcap">le domino</span>, <i>&agrave; son cavalier</i>.&mdash;Monsieur est dans la diplomatie?</p>
+
+<p><span class="smcap">le cavalier</span>.&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p><span class="smcap">le domino</span>.&mdash;Dans les bureaux, peut-&ecirc;tre!</p>
+
+<p><span class="smcap">le cavalier</span>.&mdash;Non plus.</p>
+
+<p><span class="smcap">la marchande de fleurs</span>, <i>arrivant pr&egrave;s du couple</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Un joli bouquet, monsieur; fleurissez vot'dame.</p>
+
+<p><span class="smcap">le cavalier</span>, <i>repoussant les fleurs</i>.&mdash;Merci.</p>
+
+<p><span class="smcap">le domino</span>, <i>l&acirc;chant le bras du cavalier</i>.&mdash;Monsieur est artiste!!!</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>&mdash;Jos&eacute;phine, tu as tort de parler &agrave; St&eacute;phanie; c'est une personne dont
+la soci&eacute;t&eacute; est compromettante.</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re, j'ai des raisons pour la m&eacute;nager.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles raisons?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a promis d'&eacute;changer, quand elle l'aura &eacute;puis&eacute;e, la liste de ses
+Russes contre celle de nos Am&eacute;ricains.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">lettre trouv&eacute;e dans le corridor des premi&egrave;res loges</span>.</p>
+
+<p>&laquo;<span class="smcap">Victor</span>, je ne me serais jamais attendue &agrave; cela de la part d'un jeune
+homme qui paraissait avoir d'aussi bons sentiments.&mdash;Le billet du
+tapissier est &eacute;chu avant-hier, et voil&agrave; huit jours que je ne vous ai
+vu!&mdash;Vous n'&ecirc;tes cependant pas malade, car votre blanchisseuse m'a dit
+que vous mettiez vos belles chemises &agrave; jabot tous les jours. On ne met
+pas des jabots pour se faire poser des sangsues..., &agrave; moins qu'on ne
+soit trop riche.&mdash;Est-ce donc l&agrave; ce que vous me juriez il y a six mois,
+quand j'ai consenti &agrave; quitter M&eacute;d&eacute;e qui me proposait de faire le
+portrait de la signature de son oncle si je voulais l'aimer &agrave; lui tout
+seul! L'ingratitude, ce venimeux poison, vous aurait-il d&eacute;j&agrave; rong&eacute; le
+c&#339;ur?&mdash;C'&eacute;tait bien la peine que je passe les plus belles nuits de mes
+jours &agrave; vous broder une bourse pour votre f&ecirc;te, pour que vous exposiez
+votre pauvre amie qui vous a tout sacrifi&eacute;, comme Marguerite Gauthier, &agrave;
+recevoir la visite boueuse des huissiers qui veulent me saisir comme si
+j'&eacute;tais n&eacute;gociante.&mdash;Sans ma porti&egrave;re, qui m'a pr&ecirc;t&eacute; huit cents francs
+pour donner &agrave; M. Caroussat, je serais &agrave; la belle &eacute;toile; c'est donc l&agrave;
+o&ugrave; devait me mener tant d'amour! Ah! <span class="smcap">Auguste</span>, vous &ecirc;tes bon, vous &ecirc;tes
+trop jeune pour &ecirc;tre enti&egrave;rement corrompu, et vous ne voudrez pas
+souffrir que ce soient les cheveux blancs d'une pauvre femme, m&egrave;re de
+quatre enfants, qui fassent honneur &agrave; votre signature. Je vous attends
+donc cette nuit au bal de l'Op&eacute;ra, avec les mille francs en question.&mdash;&Agrave;
+cette condition, je vous pardonne.</p>
+
+<p>&raquo;Votre Minette ch&eacute;rie.</p>
+
+<p style="margin-left:5%;">&raquo;<span class="smcap">Mathilde De Flandry</span>.&raquo;</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p><span class="smcap">un vieux domino</span>, <i>graisseux comme la barbe d'un capucin, &agrave; une petite
+pierrette tr&egrave;s-fra&icirc;che</i>.&mdash;&Eacute;lisa, mon enfant, je vous d&eacute;fends de danser
+avec ce petit jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma tante, il est bien gentil pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Lui avez-vous demand&eacute; l'heure, comme je vous ai dit de le faire aux
+messieurs qui vous parleront?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma tante; mais il n'a pas de montre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pr&eacute;cis&eacute;ment pourquoi je vous d&eacute;fends de l'&eacute;couter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage, il a des moustaches si gentilles.</p>
+
+<p><span class="smcap">le vieux domino</span>, <i>avec onction</i>.&mdash;Ma petite, les moustaches ne font pas
+le bonheur.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p><span class="smcap">de la m&ecirc;me &agrave; la m&ecirc;me</span>.&mdash;Mais, ma tante, c'est qu'il est bien &acirc;g&eacute;, ce
+monsieur-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;N'emp&ecirc;che, mon enfant. Les hommes, vois-tu, c'est le contraire des
+&eacute;toffes: plus ils sont vieux plus ils durent.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, voil&agrave; Paul! M'emm&egrave;nes-tu souper?</p>
+
+<p><span class="smcap">paul</span>, <i>frappant sur son gousset</i>.&mdash;Tu sais bien, C&eacute;lestine, que je n'ai
+plus jamais d'argent apr&egrave;s minuit.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! moi, c'est le contraire; je n'en ai jamais avant.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>&mdash;Anatole, pr&ecirc;te-moi un louis.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour M&eacute;lanie, qui veut mettre une de ses parentes au vestiaire.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p><span class="smcap">deux messieurs</span> <i>se rencontrant dans le corridor des quatri&egrave;mes
+loges.</i>&mdash;Tiens, mon gendre!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens mon beau-p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ici, apr&egrave;s un an de mariage!... Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, apr&egrave;s trente ans!... Ah!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un quart d'heure de morale r&eacute;ciproque:</p>
+
+<p><span class="smcap">le gendre</span>.&mdash;Vous dites donc que cette petite Rosine...</p>
+
+<p><span class="smcap">le beau-p&egrave;re</span>.&mdash;Ah! mon ami, d&eacute;licieuse... Des pieds... des mains... des
+yeux... un v&eacute;ritable tr&eacute;sor... Vous disiez donc que cette petite
+Pam&eacute;la...</p>
+
+<p><span class="smcap">le gendre</span>.&mdash;Ah! divine... Des yeux... des mains... des pieds...</p>
+
+<p><span class="smcap">le gendre</span>, <i>&agrave; part.</i>&mdash;Il faut que j'arrache mon gendre des mains de
+cette dr&ocirc;lesse de Pam&eacute;la... Elle mangerait la dot de ma fille!</p>
+
+<p><span class="smcap">le gendre</span>, <i>&agrave; part.</i>&mdash;Il faut que je d&eacute;livre mon beau-p&egrave;re des griffes
+de cette harpie de Rosine... Tout l'h&eacute;ritage de ma femme y passerait!</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>&mdash;Mon dieu, ch&egrave;re madame, est-ce que votre charmante ni&egrave;ce ne
+m'accordera pas une petite place dans son c&#339;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est comble, mon cher monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Rien qu'un petit coin!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voyons, vous m'&eacute;tonneriez.&mdash;<i>Je verrai voir</i> &agrave; vous donner un
+tabouret.</p>
+
+
+
+<h2 class="e"><a name="fantaisies_a_propos_de_lhiver" id="fantaisies_a_propos_de_lhiver"></a><span class="smcap">fantaisies a propos de l'hiver</span>.</h2>
+
+
+<p>L'hiver continue &agrave; donner un d&eacute;menti &agrave; l'almanach.</p>
+
+<p>Des ph&eacute;nom&egrave;nes &eacute;tranges se produisent chaque jour, et jettent la
+perturbation au sein de l'Acad&eacute;mie des sciences.</p>
+
+<p>Il y a trois jours, un mara&icirc;cher des environs de Paris a trouv&eacute; des
+ananas sur ses espaliers, et a cueilli des patates dans le champ o&ugrave; il
+allait chercher des pommes de terre.</p>
+
+<p>Un garde-chasse du bois de Meudon a vu,&mdash;comme je vous vois;&mdash;pr&egrave;s de
+l'&eacute;tang de Villebon, un troupeau d'autruches en train de d&eacute;jeuner avec
+un tas de moellons.</p>
+
+<p>M. Alphonse Karr a re&ccedil;u de son ermitage de Sainte-Adresse des nouvelles
+de son jardinier, qui lui annonce qu'un alo&egrave;s a fleuri subitement, avec
+un grand coup de tonnerre, au milieu de la pelouse qui s'&eacute;tend devant
+son chalet.</p>
+
+<p>Dimanche dernier, un monsieur qui se promenait autour du bassin des
+Tuileries entendit des cris plaintifs entrem&ecirc;l&eacute;s de sanglots. Il pensa
+que c'&eacute;tait un enfant qui &eacute;tait tomb&eacute; dans l'eau; et il se disposait &agrave;
+lui porter secours, lorsqu'il s'aper&ccedil;ut que les plaintes qu'il croyait
+&ecirc;tre pouss&eacute;es par un mineur en p&eacute;ril sortaient de la gueule d'un
+crocodile.&mdash;Tout le monde sait que la perfection avec laquelle ce
+monstre imite les pleurs de l'enfance, lui a fait donner, par les
+naturalistes, le surnom de <i>Brasseur</i> des amphibies.</p>
+
+<p>La semaine pass&eacute;e, encore, comme un rayon de soleil venait de
+luire,&mdash;profitant du moment o&ugrave; l'ing&eacute;nieur Chevalier, son ge&ocirc;lier, avait
+le dos tourn&eacute;, le mercure,&mdash;parvenu au plus haut degr&eacute; de
+l'exasp&eacute;ration,&mdash;a voulu s'&eacute;chapper du thermom&egrave;tre,&mdash;comme autrefois
+Latude de la Bastille. Il a &eacute;t&eacute; rattrap&eacute; par un sergent de ville, et
+reconduit dans sa prison de verre, o&ugrave; il continue &agrave; ne pas vouloir
+descendre au-dessous de la temp&eacute;rature des vers &agrave; soie.</p>
+
+<p>Ce que voyant, les &eacute;tablissements de bains pr&eacute;parent leur ouverture. Ils
+attendent seulement que la rivi&egrave;re ait baiss&eacute; et que l'eau soit moins
+chaude. En effet, les imprudentes baigneuses qui s'aventureraient dans
+les fonds de bois des &eacute;coles de natation seraient chang&eacute;es en une
+friture de na&iuml;ades.</p>
+
+<p>Un des plus bizarres, parmi tous ces ph&eacute;nom&egrave;nes, est la d&eacute;couverte faite
+tout r&eacute;cemment par un po&euml;te lyrique, qui a trouv&eacute; des p&eacute;pites d'or au
+fond de son encrier.</p>
+
+<p>Enfin, il parait que tous les arbres des boulevards et des jardins de
+Paris sont couverts de feuilles depuis quinze jours et pourraient
+fournir une ombre aussi &eacute;paisse que dans le mois de juin. Seulement,
+pour ne point effrayer la population, la police fait arracher toutes les
+feuilles pendant la nuit.</p>
+
+<p>Cette pr&eacute;cocit&eacute; de la saison ce s'arr&ecirc;te pas &agrave; la v&eacute;g&eacute;tation.</p>
+
+<p>M***, qui poss&egrave;de une grande popularit&eacute; parmi les huissiers et les
+gardes du commerce, et qui n'a jamais pu acquitter, une lettre de change
+que lorsqu'elle avait des cheveux blancs, est all&eacute; payer derni&egrave;rement un
+billet souscrit &agrave; son tailleur, quatre-vingt-dix jours avant l'&eacute;ch&eacute;ance.</p>
+
+<p>Le fournisseur n'a pas voulu accepter ce payement anticip&eacute;, donnant pour
+pr&eacute;texte que cela d&eacute;rangerait sa tenue de livres.</p>
+
+<p>M***, n'ayant pu s'arranger &agrave; l'amiable avec cet Allemand obstin&eacute;, s'est
+d&eacute;cid&eacute; &agrave; avoir recours aux tribunaux.</p>
+
+<p>En pr&eacute;sence de pareils faits, certifi&eacute;s par des proc&egrave;s-verbaux
+authentiques, les savants ont &eacute;t&eacute; appel&eacute;s &agrave; donner leur avis.</p>
+
+<p>Ces messieurs ont mis leurs lunettes,&mdash;leur abat-jour vert, et on a
+ouvert la s&eacute;ance,&mdash;en m&ecirc;me temps que les fen&ecirc;tres de l'Institut, o&ugrave;
+l'honorable r&eacute;union se plaignait d'&eacute;touffer.</p>
+
+<p>Chacun des membres pr&eacute;sents a lu un m&eacute;moire d'une grande beaut&eacute; et de
+plusieurs kilom&egrave;tres.</p>
+
+<p>Mais, pour arriver &agrave; la fin de la lecture, chacun des orateurs a &eacute;t&eacute; mis
+dans la n&eacute;cessit&eacute; de retirer son habit.</p>
+
+<p>Plus le discours &eacute;tait long, plus l'orateur &eacute;prouvait le besoin de se
+d&eacute;garnir.</p>
+
+<p>Aussi, le pr&eacute;sident, inquiet, donna-t-il aux huissiers l'ordre de faire
+&eacute;vacuer les tribunes, o&ugrave; pourraient se pr&eacute;senter des dames.</p>
+
+<p>Chacun des remarquables travaux lus, &agrave; propos de la question &agrave; l'ordre
+du jour, concluait &agrave; ceci:</p>
+
+<p>Que ce qui se passait n'&eacute;tait pas naturel.</p>
+
+<p>Il s'agissait de savoir pourquoi.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident d&eacute;clara la discussion ouverte; mais chaque orateur qui
+montait &agrave; la tribune avait &agrave; peine ouvert la bouche, qu'il &eacute;tait
+soudainement pris d'une quinte de toux.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait plus une acad&eacute;mie de savants, c'&eacute;tait une acad&eacute;mie de
+catarrhes.</p>
+
+<p>Tous les membres pr&eacute;sents sont sortis de la s&eacute;ance les uns apr&egrave;s les
+autres pour aller acheter du jujube.</p>
+
+<p>Seul, M. Arago a voulu trouver une solution &agrave; cet &eacute;trange &eacute;tat de
+choses.</p>
+
+<p>L'illustre savant est pass&eacute; dans son cabinet.&mdash;Depuis plusieurs jours,
+la t&ecirc;te appuy&eacute;e dans les mains, les coudes appuy&eacute;s sur la table, il
+demeure pench&eacute; sur l'ab&icirc;me de ses m&eacute;ditations.</p>
+
+<p>Pendant cette savante r&eacute;clusion, le grand professeur a fait compara&icirc;tre
+les astres devant lui.</p>
+
+<p>Il les a interroges paternellement, pour savoir s'ils n'&eacute;taient pas
+&eacute;trangers &agrave; ce qui se passe dans la nature.</p>
+
+<p>Les astres, petits et grands, ont, facilement prouv&eacute; leur innocence de
+toute tentative de r&eacute;bellion.</p>
+
+<p>Les com&egrave;tes m&ecirc;mes, particuli&egrave;rement soup&ccedil;onn&eacute;es d'avoir de m&eacute;chants
+desseins et de vouloir s'approcher souvent un peu trop pr&egrave;s de la terre,
+ont prouv&eacute; jusqu'&agrave; la derni&egrave;re &eacute;vidence que le ciel n'est pas plus pur
+que le fond de leur c&#339;ur.</p>
+
+<p>Les signes du zodiaque, appel&eacute;s et interrog&eacute;s &agrave; leur tour, ont &eacute;t&eacute; moins
+clairs dans leurs explications, ce qui leur a valu une assez forte
+semonce.</p>
+
+<p>Le signe qui pr&eacute;side au mois de janvier o&ugrave; nous sommes a paru
+particuli&egrave;rement penaud, quand M. Arago lui a montr&eacute; une branche
+d'oranger en fleurs, cueillie dans son jardin le jour de l'an.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle confiance voulez-vous que l'agriculture vous accorde,
+malheureux! lui a dit le savant d'une voix qui ne permet pas de
+r&eacute;plique; et qui vous a permis de faire faire votre besogne par le signe
+de la Vierge?</p>
+
+<p>N'ayant pu n&eacute;anmoins rien tirer au clair, M. Arago s'est remis &agrave; ses
+travaux.</p>
+
+<p>Si l'on en croit ses familiers, le grand professeur a enfin trouv&eacute; l'X
+du probl&egrave;me.</p>
+
+<p>Mais cette d&eacute;couverte est tellement inqui&eacute;tante, qu'il n'ose pas la
+livrer &agrave; la publicit&eacute;.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que la boule humaine est menac&eacute;e d'un bouleversement total.</p>
+
+<p>L'h&eacute;misph&egrave;re a le corps d&eacute;rang&eacute;. Un conflit s'est &eacute;lev&eacute; dans le monde
+cosmographique.</p>
+
+<p>Des mutations incroyables se pr&eacute;parent.</p>
+
+<p>Les p&ocirc;les veulent changer de place.&mdash;Le Gro&euml;nland veut devenir une serre
+chaude, et va se peupler de scorpions.</p>
+
+<p>La terre de feu veut devenir une glaci&egrave;re, et va se peupler d'ours
+blancs.</p>
+
+<p>Les zones jouent &agrave; colin-maillard.</p>
+
+<p>Avant tr&egrave;s-peu de temps, les ouvrages de M. de Humboldt et de Malte-Brun
+ne seront plus bons qu'&agrave; mettre au pilon.</p>
+
+<p>On fera des cornets &agrave; tabac avec les cartes de g&eacute;ographie.</p>
+
+<p>Les <i>Guides-Richard</i> deviendront aussi inutiles pour les voyageurs
+qu'une grammaire fran&ccedil;aise peut l'&ecirc;tre pour un vaudevilliste ou deux.</p>
+
+<p>Par suite de tous les changements qui r&eacute;sulteront du cataclysme qui se
+pr&eacute;pare d&eacute;j&agrave; par transitions, les parties du monde d&eacute;plac&eacute;es se
+trouveront sous d'autres latitudes.</p>
+
+<p>L'Europe sera en Am&eacute;rique.</p>
+
+<p>Asni&egrave;res deviendra port de mer.</p>
+
+<p>Et l'&eacute;quateur sera situ&eacute; &agrave; Paris entre le pont Royal et celui des
+Saints-P&egrave;res.</p>
+
+<p>Ce remue-m&eacute;nage universel explique d'une mani&egrave;re parfaitement
+satisfaisante les ph&eacute;nom&egrave;nes que nous avons mentionn&eacute;s plus haut, et qui
+ne sont que le commencement des nouveaut&eacute;s que fera na&icirc;tre le nouvel
+ordre de choses.</p>
+
+<p>Seulement quand le bonhomme Tropique aura &eacute;lu domicile &agrave; Paris, les
+Parisiens deviendront tous n&egrave;gres.</p>
+
+<p>Et on n'aura plus besoin d'aller &agrave; l'Ambigu ou &agrave; la Ga&icirc;t&eacute; pour voir
+l'<i>Oncle Tom</i>.</p>
+
+<p>C'est alors que ces dames se mettront du blanc! &Ccedil;a ne se verra pas mieux
+que maintenant, mais &ccedil;a se verra de plus loin.</p>
+
+<p>Une autre version, qui a trouv&eacute; aussi un grand nombre de cr&eacute;dules, c'est
+que nous sommes &agrave; la veille d'un d&eacute;luge.</p>
+
+<p>Dans cette pr&eacute;vision, une Soci&eacute;t&eacute; en commandite s'est form&eacute;e pour la
+construction d'une arche de sauvetage.</p>
+
+<p>Le prospectus de la Compagnie sera bient&ocirc;t publi&eacute;: les actions sont d&eacute;j&agrave;
+cot&eacute;es &agrave; une forte prime.</p>
+
+<p>La fi&egrave;vre d'agio a tellement gagn&eacute; les Parisiens, que, si la fin du
+monde&mdash;dont il a &eacute;t&eacute; aussi question&mdash;&eacute;tait un fait annonc&eacute;
+officiellement, ils ne verraient dans ce grand d&eacute;nouement de l'humanit&eacute;
+qu'un pr&eacute;texte &agrave; la baisse,&mdash;et avant de se repentir et de songer &agrave; leur
+salut, ils commenceraient par courir chez les agents de change pour les
+prier de vendre, et les trompettes des archanges auraient peine &agrave;
+dominer la voix des coulissiers annon&ccedil;ant le <i>dernier cours</i> aux fid&egrave;les
+du lucre rassembl&eacute;s dans la cath&eacute;drale de leur dieu.</p>
+
+<p>Que les deux graves &eacute;v&eacute;nements redout&eacute;s par la science s'accomplissent
+ou non, l'absence de l'hiver se fait visiblement sentir.</p>
+
+<p>Un journal racontait l'autre jour lui-m&ecirc;me les nombreux suicides
+remarqu&eacute;s dans la classe des marchands de bois et des marchands de
+fourrures.&mdash;Ces industries ne sont pas les seules qui aient &eacute;t&eacute;
+atteintes par la b&eacute;nignit&eacute; de la saison.</p>
+
+<p>La profession de ramoneur est devenue une sin&eacute;cure. Que voulez-vous
+qu'on ramone quand la chemin&eacute;e n'est plus qu'un objet d'art? Qui est-ce
+qui fait du feu maintenant? Il n'y a plus que M. B..., qui n'en faisait
+jamais autrefois quand il avait du monde &agrave; d&icirc;ner dans l'hiver, dans
+l'esp&eacute;rance que ses convives, ayant attrap&eacute; des engelures entre le
+potage et le premier service, s'en iraient avant l'apparition du second.
+Aujourd'hui, M. B... emploie le m&ecirc;me moyen en sens inverse.&mdash;Il bourre
+son po&ecirc;le de telle fa&ccedil;on que sa salle &agrave; manger est transform&eacute;e en
+piscine pour les maladies de peau.</p>
+
+<p>Il me manque, et &agrave; bien d'autres aussi peut-&ecirc;tre, ce m&eacute;lancolique cri
+des enfants de la Savoie: <i>&Agrave; pau apin!</i></p>
+
+<p>Douillettement couch&eacute; dans un lit moelleux, au fond d'une alc&ocirc;ve
+entour&eacute;e de rideaux &eacute;pais et lourds, c'&eacute;tait chose douce d'entendre le
+matin monter &agrave; travers l'humidit&eacute; du brouillard le monotone refrain de
+ces pauvres cigales de la neige, marchant deux &agrave; deux, le p&egrave;re toujours
+suivi de l'enfant.&mdash;Mal v&ecirc;tus et frissonnant de tout leur corps, mordus
+par les bises affam&eacute;es, en suivant chacun un trottoir;&mdash;ils alternaient
+leur appel, guettant aux fen&ecirc;tres l'apparition d'une m&eacute;nag&egrave;re qui leur
+f&icirc;t signe de monter.</p>
+
+<p><i>&Agrave; pau apin!</i> chantait d'abord le p&egrave;re en tra&icirc;nant sa voix dont la
+derni&egrave;re note &eacute;tait &eacute;touff&eacute;e par le bruit de ses grossiers sabots
+sonnant sur le pav&eacute;.</p>
+
+<p><i>&Agrave; pau apin!</i> reprenait le petit avec une voix d'enfant de ch&#339;ur &agrave;
+matines.</p>
+
+<p>En entendant ce duo matinal,&mdash;comme on sentait bien l'hiver sans le
+voir,&mdash;comme on voyait bien les toits blancs, les branches des arbres
+noires, et les gla&ccedil;ons, et toutes les rigueurs des climats du
+Nord!&mdash;Comme on trouvait alors plus douce l'atmosph&egrave;re de la chambre
+bien close!&mdash;comme on savourait avec d&eacute;lices le <i>far niente</i> matinal de
+l'oreiller.</p>
+
+<p><i>&Agrave; pau apin!</i> c'est-&agrave;-dire il neige, il pleut; mais il est si matin et
+il fait si froid, que l'heure g&egrave;le en sonnant.&mdash;Comme je suis bien dans
+mon lit!&mdash;Qu'est-ce que je ferai tant&ocirc;t? Ceci ou cela?&mdash;Qu'est-ce que je
+vais manger &agrave; mon d&eacute;jeuner?</p>
+
+<p><i>&Agrave; pau apin!</i>&mdash;Peu &agrave; peu on se r&eacute;veille.&mdash;On sort tout &agrave; fait du lit; un
+coup de sonnette a retenti.&mdash;L'argent que vous pouvez avoir s'est mis &agrave;
+trembler d'effroi dans votre secr&eacute;taire:&mdash;il a reconnu l'ennemi,
+l'intelligent m&eacute;tal!&mdash;C'est un cr&eacute;ancier qui vient vous demander de
+l'argent pour payer ses dettes.&mdash;Si vous &ecirc;tes farceur, vous lui r&eacute;pondez
+de loin:</p>
+
+<p>&mdash;Faites comme moi, ne les payez pas.</p>
+
+<p>Quelquefois il en arrive un autre, puis deux, puis trois.&mdash;Alors ils se
+mettent &agrave; causer, sur le carr&eacute;, de leurs petites affaires en attendant
+que vous sortiez... Il y en a m&ecirc;me qui se mettent &agrave; lire le journal;
+d'autres qui apportent des cartes et jouent au piquet.&mdash;De temps en
+temps ils sonnent pour voir si vous les entendez... puis ils se d&eacute;cident
+&agrave; s'en aller, et s'en vont d&eacute;jeuner en ch&#339;ur au caf&eacute;, o&ugrave; ils se mettent
+&agrave; jouer au billard, et le soir ils ont d&eacute;pens&eacute; vingt-cinq francs&mdash;au
+lieu de payer leurs dettes.</p>
+
+<p>Quelquefois, ce n'est pas le drelin de la sonnette qui vous
+&eacute;veille,&mdash;c'est le grattement clandestin d'une petite main
+impatiente:&mdash;vous n'iriez pas ouvrir, que la porte s'ouvrirait
+d'elle-m&ecirc;me plut&ocirc;t que de la laisser se morfondre une minute, cette
+matinale visiteuse qui vous arrive, bouquet de roses rouges aux joues,
+bouquet de violettes aux mains&mdash;tandis que l'hiver chante dans la rue
+par la voix du ramoneur: <i>&Agrave; pau apin!... &agrave; pau apin!...</i></p>
+
+<p>C'est quelque gentille fillette qui s'en va tirer l'aiguille toute la
+journ&eacute;e dans un magasin.&mdash;Pour se donner du c&#339;ur &agrave; l'ouvrage, elle est
+mont&eacute;e vous voir un moment en passant, parce que vous demeurez sur son
+chemin,&mdash;dit-elle, la menteuse,&mdash;histoire de vous dire bonjour et de
+prendre un petit air d'amour.&mdash;Elle babille, elle fr&eacute;tille, elle
+<i>tournille</i> et fur&egrave;te dans votre chambre avec un gentil fredon d'oiseau
+d&eacute;sencag&eacute;.</p>
+
+<p>Puis, quand elle a fait ses quinze tours, donn&eacute; partout son coup d'&#339;il,
+sans oublier la glace, donn&eacute; son coup de dent au morceau de sucre qui
+tra&icirc;ne, elle se sauve en vous jetant sur votre lit son petit bouquet de
+violettes d'un sou, qui ne vous co&ucirc;te qu'un baiser.&mdash;Pauvre petite!
+pensez-vous en la voyant partir, elle va avoir froid.&mdash;Elle, froid!&mdash;Ah!
+bien oui.&mdash;La neige fond en la voyant passer. Et pendant que la voix de
+votre gentille fleuriste murmure encore dans l'escalier, le ramoneur et
+son enfant y m&ecirc;lent lointainement leur refrain: <i>&Agrave; pau apin!</i></p>
+
+<p>Mais, h&eacute;las! on ne l'entend plus, ou presque plus, ce refrain monotone,
+dont les frileux sybarites se faisaient un plaisir; et, en v&eacute;rit&eacute;, il me
+manque aussi &agrave; moi et &agrave; d'autres peut-&ecirc;tre. &Ocirc; volupt&eacute; singuli&egrave;re de
+l'&eacute;go&iuml;sme, qui aime &agrave; augmenter la dose de ses jouissances en opposant
+son bien-&ecirc;tre &agrave; la privation des autres, et sa paresse avec le labeur de
+ceux pour qui le bien-&ecirc;tre n'est qu'un mot et pour qui la paresse serait
+un vice!</p>
+
+<p>Que vont-ils faire ces pauvres ramoneurs,&mdash;maintenant que l'hiver est
+supprim&eacute;,&mdash;et que deviendra leur petite raclette?</p>
+
+<p>M. Hornung, qui a fait avec eux de si mauvais tableaux; plusieurs
+compositeurs qui les ont mis en musique dans plusieurs milliers de
+romances commen&ccedil;ant par</p>
+
+<p>
+<br /><span style="margin-left: 4em;">Enfant de la montagne,</span><br /><br />
+</p>
+
+<p>et les auteurs qui ont fait de la suie une farine &agrave; m&eacute;lodrames
+repr&eacute;sent&eacute;s plus de fois qu'il n'&eacute;tait raisonnable, devraient se cotiser
+pour leur venir en aide, ou tout au moins leur faire ramoner, quand m&ecirc;me
+<i>besoin ne serait pas</i>, leurs chemin&eacute;es dont le marbre est charg&eacute; des
+mille caprices de la mode.</p>
+
+<p>En attendant, Paris s'est ennuy&eacute; jusqu'ici;&mdash;le carnaval lui-m&ecirc;me a
+l'air d'avoir pris m&eacute;decine;&mdash;il a d&eacute;clar&eacute; qu'il retournerait &agrave; Venise,
+si on ne lui faisait pas voir un gla&ccedil;on ou un tas de neige.</p>
+
+<p>On veut du froid, on veut sentir la terre dure sous ses pas et voir
+scintiller aux vitres la mosa&iuml;que du givre.&mdash;Paris tout entier tend avec
+impatience sa joue au soufflet de l'aquilon; les plus avantageux de leur
+personne souhaitent &agrave; grands cris avoir le nez rouge.</p>
+
+<p>Les plus belles donneraient leur plus beau bracelet pour une ongl&eacute;e.</p>
+
+<p>On parle d'organiser un hiver artificiel.&mdash;Les physiciens et les
+chimistes sont convoqu&eacute;s.</p>
+
+<p class="c">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Une chose &eacute;trange, mais parfaitement v&eacute;ridique &agrave; constater, c'est que,
+pour les femmes de Paris, l'attrait du plaisir, cette ligne &agrave; mille
+hame&ccedil;ons tendue par le diable,&mdash;est doubl&eacute; par les dangers qui peuvent
+en r&eacute;sulter.&mdash;Pour qu'une Parisienne d&eacute;clare s'&ecirc;tre amus&eacute;e en sortant
+d'un bal, il faut que ce soit une pleur&eacute;sie ou un rhume de cerveau qui
+lui tienne le marchepied de sa voiture.&mdash;Telle belle dame qui, voil&agrave;
+quinze jours, allait &agrave; l'Op&eacute;ra ou aux Italiens en robe montante,&mdash;quand
+la temp&eacute;rature promettait des petits pois pour le 1<sup>er</sup> mars,&mdash;n'ose
+plus s'y montrer qu'en robe d&eacute;collet&eacute;e depuis qu'il g&egrave;le.</p>
+
+<p>Il y a deux classes d'individus que cette brusque et inattendue arriv&eacute;e
+de l'hiver a d&eacute;sagr&eacute;ablement surpris: ce sont les maris et les amants.</p>
+
+<p>Les premiers se frottaient les mains, et comptaient, gr&acirc;ce &agrave; la raret&eacute;
+des bals et des soir&eacute;es, r&eacute;aliser d'assez belles &eacute;conomies.&mdash;Pour eux,
+en effet, un hiver parisien est aussi dangereux &agrave; traverser que peut
+l'&ecirc;tre, pour un capitaliste, une sierra espagnole.&mdash;D&eacute;cembre, janvier et
+f&eacute;vrier, sont des mois coupe-bourses, qui, au lieu de poignards et
+d'espingoles,&mdash;viennent vous mettre dans la gorge des totaux de
+m&eacute;moires, et contre lesquels la r&eacute;sistance est inutile.</p>
+
+<p>Cette ann&eacute;e, les maris &eacute;taient donc dans la joie de leur &acirc;me.&mdash;Les
+m&eacute;moires des bijoutiers, des marchandes de modes et des
+couturi&egrave;res,&mdash;semblaient devoir &ecirc;tre d'une mod&eacute;ration infinie. D'apr&egrave;s
+calculs approximatifs, l'exercice de 1853, compar&eacute; au budget des
+pr&eacute;c&eacute;dentes ann&eacute;es, devait offrir un rabais de 50%.&mdash;Ce <i>boni</i>, op&eacute;r&eacute;
+sur la subvention conjugale, augmentait d'autant la <i>bourse de gar&ccedil;on</i>
+de ces messieurs et avait son placement tout trouv&eacute; dans la bourse des
+Dana&iuml;des du quartier Breda.</p>
+
+<p>Mais voici que tous ces calculs sont brutalement d&eacute;rang&eacute;s!!</p>
+
+<p>La derni&egrave;re quinzaine de f&eacute;vrier se montre prodigue comme un mineur
+nouvellement &eacute;mancip&eacute;, et mars s'annonce comme devant &ecirc;tre terrible.
+&laquo;Qui compte sans son h&ocirc;te s'expose &agrave; compter deux fois,&raquo; dit le
+proverbe,&mdash;devenu, pour les pauvres maris, une rigoureuse v&eacute;rit&eacute;.&mdash;Pour
+avoir compt&eacute; sans l'hiver, eux aussi vont payer double;&mdash;et les m&eacute;moires
+de <i>madame</i>, qui montent par le grand escalier; et les m&eacute;moires de
+<i>mademoiselle</i>, qui entrent par l'escalier d&eacute;rob&eacute;, et mettent chaque
+matin le portefeuille de monsieur entre deux additions.</p>
+
+<p>Quant aux amants,&mdash;<i>leur peine n'est pas moins cruelle</i>,&mdash;pour parler
+comme les romances.&mdash;Le m&ecirc;me motif qui a fait la joie des maris &eacute;conomes
+assurait leur s&eacute;curit&eacute;.&mdash;Les soir&eacute;es &eacute;taient rares, et les bals presque
+nuls.&mdash;La bien-aim&eacute;e restait au coin de son feu, paresseusement &eacute;tendue
+dans sa chauffeuse.&mdash;Pendant la journ&eacute;e, monsieur allait &agrave; la
+Bourse.&mdash;Le soir, apr&egrave;s le d&icirc;ner, il courait au club, ou se pr&eacute;tendait
+appel&eacute; au dehors pour un rendez-vous d'affaires, l'<i>affaire
+Chaumontel</i>,&mdash;cette in&eacute;puisable mine aux galants
+<i>escampativos</i>.&mdash;L'amant se trouvait donc ma&icirc;tre et seigneur,&mdash;non pas
+seulement du c&#339;ur, mais encore du logis de la dame.&mdash;Il consignait lui
+m&ecirc;me telle ou telle visite, les importuns, les curieux, les jaloux, et
+les messieurs qui sont &agrave; l'amant ce que lui-m&ecirc;me est au mari.&mdash;Et il
+aurait pu volontiers apporter sa robe de chambre et ses pantoufles.&mdash;Il
+avait tous les b&eacute;n&eacute;fices de l'&eacute;tat sans en avoir les charges.&mdash;&Eacute;tant
+seul, il n'avait point de rivaux, et, n'ayant pas &agrave; se d&eacute;fendre, il
+n'avait pas &agrave; combattre. Aucune contrari&eacute;t&eacute; ne troublait sa
+jouissance.&mdash;Il &eacute;tait s&ucirc;r d'&ecirc;tre d&eacute;sir&eacute; et attendu. Et il
+arrivait&mdash;ponctuellement, r&eacute;guli&egrave;rement, comme minuit apr&egrave;s onze heures.
+Le fauteuil lui tendait ses bras pour le recevoir. Le feu le saluait &agrave;
+son arriv&eacute;e par un jet de flamme et un bouquet d'&eacute;tincelles. La
+jardini&egrave;re d&eacute;gageait ses plus subtils parfums.&mdash;Les rideaux glissaient
+d'eux-m&ecirc;mes sur leurs tringles, et &eacute;paississaient leurs plis soyeux.&mdash;La
+lampe adoucissait sa clart&eacute; trop vive, et ne r&eacute;pandait plus dans le
+boudoir que le clair-obscur discret,&mdash;favorable aux confidences
+infimes.&mdash;On b&acirc;tissait, au coin du feu, des ch&acirc;teaux de f&eacute;licit&eacute;, sur
+les sables du mot <i>toujours</i>.&mdash;On disait un peu de mal des absents,
+except&eacute; du mari.&mdash;Jamais de querelles, jamais d'ennuis.&mdash;C'&eacute;tait
+charmant, d&eacute;licieux.&mdash;&Agrave; minuit le mari rentrait.&mdash;L'amant s'en allait et
+rentrait chez lui, et l'on recommen&ccedil;ait le lendemain, pour recommencer
+le surlendemain.</p>
+
+<p>Il faut convenir que c'&eacute;tait trop beau!</p>
+
+<p>Mais voil&agrave; les salons qui s'ouvrent pour tout de bon. Aujourd'hui il y a
+bal chez la marquise ***; demain, chez madame ***; apr&egrave;s-demain, ici, et
+le lendemain ailleurs.</p>
+
+<p>Adieu la s&eacute;curit&eacute; paisible! adieu les douceurs du t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te quasi
+perp&eacute;tuel!</p>
+
+<p>La ma&icirc;tresse se r&eacute;veille femme, la femme se retrouve Parisienne; elle a
+mis son corset de bal; elle ne le quittera plus de deux mois. Chaque
+nuit, elle fera le tour du cadran en valsant, redowant ou mazurkant. Et
+l'amant, s'il veut conserver sa conqu&ecirc;te, se voit pour deux mois aussi
+au carcan de la cravate blanche. Partout o&ugrave; va sa ma&icirc;tresse, il faut
+qu'il aille, la suivant comme son ombre, ombre m&eacute;lancolique et d&eacute;sol&eacute;e,
+et jetant sur l'idole les m&ecirc;mes regards effar&eacute;s que doit avoir un avare
+en voyant son coffre-fort s'ouvrir de lui-m&ecirc;me et &eacute;taler toutes ses
+richesses au milieu de gens qui ne dissimulent pas leur
+convoitise.&mdash;Chaque soir&eacute;e est un combat, chaque bal une bataille o&ugrave; la
+lutte a lieu dans la proportion de un contre cent; car, pour ne pas
+perdre un pouce de terrain dans le c&#339;ur de sa ma&icirc;tresse, il faut qu'il
+ait &agrave; lui seul autant d'esprit que tous les hommes qui lui font la cour;
+il faut qu'il ait le n&#339;ud de sa cravate aussi bien fait, ou la jambe
+aussi bien tourn&eacute;e; car le retour des culottes vient d'ajouter un nouvel
+&eacute;l&eacute;ment aux moyens de s&eacute;duction, et le mollet, au dire de nos a&iuml;eux,
+passait jadis pour &ecirc;tre irr&eacute;sistible.</p>
+
+<p>Le premier coup d'archet, au son duquel Paris vient de se mettre en
+place pour la premi&egrave;re contredanse, qui durera jusqu'aux premi&egrave;re
+feuilles vertes, a d&eacute;j&agrave; d&eacute;pareill&eacute; bien des couples.&mdash;On se voit mal, ou
+plut&ocirc;t on ne se voit plus que sous le grand jour des lustres, on ne fait
+plus que se rencontrer. Autour de lui, l'amant n'entend plus dire que
+des choses aussi peu agr&eacute;ables pour sa vanit&eacute; qu'inqui&eacute;tantes pour son
+amour. En parlant de sa ma&icirc;tresse, un officieux ami viendra lui dire:
+Toi, qui connais madame une telle, sais-tu s'il est vrai que ce soit
+Armand qui ait succ&eacute;d&eacute; &agrave; Paul sur le carnet de ses caprices?</p>
+
+<p>Comme c'est amusant d'entendre cela, si on s'appelle F&eacute;lix.</p>
+
+<p>Ou bien, ce sera le mari, dont la fantaisie fait boule de neige, avec
+les passions que fait na&icirc;tre sa femme, et qui, prenant l'amant de
+celle-ci &agrave; part,&mdash;lui dira avec ce sourire d'un mari s&ucirc;r de sa proie:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez donc, mon cher, comme ma femme est en beaut&eacute; ce soir!&mdash;Quelles
+&eacute;paules!&mdash;Je ne les avais pas encore vues.</p>
+
+<p>Le jour, madame dort,&mdash;pour se reposer des fatigues de la nuit.&mdash;Si elle
+re&ccedil;oit ce sera seulement pendant une heure ou deux,&mdash;et l'amant ne sera
+re&ccedil;u qu'en visite officielle, confondu avec les galants,&mdash;auxquels la
+coquetterie de sa ma&icirc;tresse accorde une audience, et &agrave; qui elle
+r&eacute;servera ses meilleures c&acirc;lineries de fa&ccedil;ons et de langage,&mdash;pour
+s'assurer une troupe de <i>romains</i> qui lui feront une <i>entr&eacute;e</i> au
+prochain bal o&ugrave; elle doit aller. S'il obtient, par gr&acirc;ce, un quart
+d'heure de t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te,&mdash;il l'emploira en querelles, en jalousies.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi avez-vous dans&eacute; deux fois de suite avec monsieur un
+tel!&mdash;Pourquoi mettez-vous une robe bleue, quand vous savez que je
+n'aime pas cette couleur-l&agrave;? Pourquoi ceci? pourquoi cela?</p>
+
+<p>La pauvre femme esp&eacute;rait trouver un amant, elle ne voit plus qu'un juge
+d'instruction.</p>
+
+<p>On se raccommode bien, il est vrai, et on partage le b&eacute;n&eacute;fice du
+raccommodement;&mdash;mais c'est &eacute;gal, apr&egrave;s un certain nombre de <i>f&eacute;lures</i>,
+l'amour ressemble &agrave; ces vieux plats cass&eacute;s en dix endroits et cribl&eacute;s de
+sutures.</p>
+
+<p>Un beau jour il se casse tout &agrave; fait,&mdash;et les morceaux n'en sont plus
+bons.</p>
+
+<p>Aussi, &agrave; la fin de cette saison de raouts, de bals, de soir&eacute;es,&mdash;que de
+couples seront d&eacute;pareill&eacute;s,&mdash;que de contrats sur papier rose et non
+timbr&eacute;s&mdash;laisseront voir le jour au travers de leurs serments, hach&eacute;s de
+coups de canif!&mdash;que de jolies bouches, qui disent encore un nom
+aujourd'hui, et qui auront appris &agrave; en dire un autre!.........</p>
+
+<p>Entre autres solennit&eacute;s que ram&egrave;ne l'hiver, il faut citer en premi&egrave;re
+ligne le bal des artistes dramatiques, qui a eu lieu cette ann&eacute;e, comme
+les pr&eacute;c&eacute;dentes, dans la salle de l'Op&eacute;ra-Comique.</p>
+
+<p>Bien longtemps avant le jour o&ugrave; le bal doit avoir lieu, et pour lui
+donner de la publicit&eacute;, outre les annonces, on fait afficher dans tous
+les lieux publics une liste de dames patronesses chez lesquelles on peut
+se procurer des billets.</p>
+
+<p>Le placement de ces billets devient m&ecirc;me l'objet du z&egrave;le le plus
+louable: c'est entre toutes les actrices une lutte acharn&eacute;e pour r&eacute;unir
+le plus grand nombre de souscripteurs, et m&eacute;riter ainsi une mension
+honorable le jour de la s&eacute;ance annuelle. L'amour-propre entre donc bien
+un peu pour quelque chose dans tout le mal qu'on se donne &agrave; ce propos;
+mais le motif est v&eacute;ritablement trop digne d'&eacute;loges pour qu'on puisse
+faire autrement que d'applaudir. Le placement de ces billets ne s'op&egrave;re
+point, d'ailleurs, sans qu'il en r&eacute;sulte certains d&eacute;rangements pour les
+artistes qui veulent bien s'en charger.</p>
+
+<p>Comme on l'avait sans doute pr&eacute;vu,&mdash;la curiosit&eacute; qu'excitent, dans une
+certaine classe du public, toutes les personnes qui appartiennent au
+th&eacute;&acirc;tre, attire un grand nombre de visiteurs chez les dames
+patronesses.&mdash;Les amoureux de l'art et les amoureux de l'amour; tous
+ceux qui ne poss&egrave;dent aucune relation ni aucun moyen pour p&eacute;n&eacute;trer dans
+ce sanctuaire, toujours plein de tentations, qu'on appelle les
+coulisses,&mdash;saisissent avec empressement une occasion qui leur permet
+d'aller constater par leurs propres yeux si une actrice est
+v&eacute;ritablement une femme comme les autres. Pendant un mois environ,
+toutes les dames patronesses,&mdash;et particuli&egrave;rement celles que leur
+r&eacute;putation met le plus en relief,&mdash;sont oblig&eacute;es d'entre-b&acirc;iller une
+heure ou deux par jour la porte de leur salon &agrave; tous les &eacute;trangers,
+amen&eacute;s, les uns par l'oisivet&eacute;, les autres par la curiosit&eacute;; ceux-ci
+pour voir, ceux-l&agrave; pour se faire voir eux-m&ecirc;mes. Une charmante ing&eacute;nue
+nous disait derni&egrave;rement que rien n'&eacute;tait plus amusant que le d&eacute;fil&eacute;
+quotidien de cette procession de gens pour qui le billet de bal n'est en
+r&eacute;alit&eacute; qu'un pr&eacute;texte.&mdash;Quelquefois aussi, ces visiteurs sont
+parfaitement insupportables. Il en est qui s'installent pendant des
+heures enti&egrave;res, et poussent l'indiscr&eacute;tion jusqu'&agrave; demander &agrave; l'artiste
+chez laquelle ils se trouvent s'il est vrai qu'elle &eacute;tait r&eacute;ellement
+l'h&eacute;ro&iuml;ne de telle ou telle aventure qu'ils ont lue dans un journal,&mdash;et
+tout en parlant, ils inquisitionnent l'appartement du regard; ils
+s'informent du prix du loyer, du chiffre des appointements.&mdash;Si on les
+laissait faire, ils iraient ouvrir les tiroirs.</p>
+
+<p>D'aucuns arrivent dans des toilettes pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;es&mdash;depuis huit jours.&mdash;En
+saluant l'artiste, ils feignent une &eacute;motion qui doit, pensent-ils,
+amener quelque bienveillante question &agrave; la suite de laquelle ils
+pourront faire l'offre de leur c&#339;ur&mdash;Quant &agrave; leur main, ils la laissent
+dans leur poche.</p>
+
+<p>On a toutes les peines du monde &agrave; les mettre &agrave; la porte.</p>
+
+<p>Il y a les messieurs qui <i>s'occupent de th&eacute;&acirc;tre</i>, et qui, &agrave; la faveur
+d'un billet de dix francs, sollicitent la permission de lire un ouvrage
+<i>de leur composition</i>, qui a obtenu l'assentiment de plusieurs salons.
+Ils seraient particuli&egrave;rement heureux si l'actrice voulait bien leur
+accorder sa protection pour faire recevoir leur pi&egrave;ce dans son th&eacute;&acirc;tre,
+et si elle daignait en accepter le principal r&ocirc;le.</p>
+
+<p>Il y a m&ecirc;me les messieurs mal &eacute;lev&eacute;s,&mdash;qui gardent leur chapeau sur la
+t&ecirc;te, n'&eacute;teignent pas leur cigare en entrant et viennent prendre un
+billet&mdash;comme ils iraient acheter la <i>Patrie</i>, au coin d'une rue.</p>
+
+<p>L'artiste, s'apercevant du premier coup qu'elle a affaire &agrave; un
+palefrenier, s'empresse de l'adresser &agrave; sa cuisini&egrave;re.</p>
+
+<p>Une actrice d'un th&eacute;&acirc;tre de vaudeville, qui est particuli&egrave;rement
+idol&acirc;tr&eacute;e dans le monde scolaire, et dont les beaux yeux sont une des
+principales causes des nombreux pensums qui se distribuent apr&egrave;s les
+jours de cong&eacute;, re&ccedil;ut la visite d'un petit coll&eacute;gien d'une quinzaine
+d'ann&eacute;es. Apr&egrave;s lui avoir offert des bonbons, l'artiste s'informa du
+motif qui lui valait cette visite.</p>
+
+<p>Le lyc&eacute;en r&eacute;pondit qu'il venait chercher un billet de bal. Seulement,
+comme la bourse de ses menus plaisirs &eacute;tait un peu plate, il ne pouvait
+acquitter le prix du billet en une seule fois, et il priait la dame
+patronesse de vouloir bien lui permettre de solder son entr&eacute;e au bal par
+&agrave;-comptes.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; cette ing&eacute;nieuse proposition, le lyc&eacute;en s'est m&eacute;nag&eacute; six
+visites.&mdash;Le jour o&ugrave; il vint compl&eacute;ter les dix francs du billet, le
+petit bonhomme achevait de manger pour un louis de friandises &agrave;
+l'actrice en question.</p>
+
+<p>Trois &eacute;ditions de public se sont &eacute;puis&eacute;es pendant cette nuit dans la
+salle de l'Op&eacute;ra-Comique. Ce n'&eacute;tait plus une foule, c'&eacute;tait une
+bouillie humaine&mdash;qui encombrait le foyer, la salle et les
+corridors.&mdash;Un monsieur, plac&eacute; dans la loge 23, et appel&eacute;, pour affaires
+importantes, dans la loge 26, a mis deux heures et demie &agrave; faire le
+trajet d'une loge &agrave; l'autre.&mdash;Mais, pendant sa travers&eacute;e, l'&eacute;ventail qui
+lui avait fait signe, ne le voyant pas arriver, s'en est all&eacute; avec un
+turban de l'&eacute;cole &eacute;gyptienne. Ces Turcs sont volages, mais on les dit si
+aimables!&mdash;Un de nos amis, entr&eacute; dans la salle, &agrave; minuit, sans avoir eu
+la pr&eacute;caution de se ganter &agrave; l'avance,&mdash;n'avait achev&eacute; de mettre ses
+gants qu'&agrave; trois heures.&mdash;Mais, pendant l'op&eacute;ration, l'un des gants
+&eacute;tait devenu noir et l'autre panach&eacute;.&mdash;Cette foule &eacute;norme a fait na&icirc;tre
+bon nombre d'incidents comiques, dont quelques-uns ont d&ucirc; avoir des
+r&eacute;sultats s&eacute;rieux, tels que querelles, ruptures et divorces.&mdash;Plusieurs
+couples ont &eacute;t&eacute; s&eacute;par&eacute;s par une bousculade, qui sont destin&eacute;s &agrave; ne plus
+se rejoindre.&mdash;Plus d'un cavalier, entr&eacute; avec une robe rose au bras,
+s'en est all&eacute; avec une robe bleue,&mdash;sans trop savoir comment la
+m&eacute;tamorphose s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute;e.&mdash;Enfin, pendant la semaine qui a suivi
+cette belle f&ecirc;te, il y a eu nombre de mutations, non pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;es, dans
+les m&eacute;nages clandestins, et les employ&eacute;s &agrave; l'&eacute;tat civil de Cyth&egrave;re ont
+eu, sans doute, une rude besogne.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la chaleur, elle &eacute;tait v&eacute;ritablement torride; non-seulement les
+bougies fondaient, mais encore on a eu &agrave; craindre un moment que le
+bronze des lustres n'entr&acirc;t lui-m&ecirc;me en fusion.&mdash;Il a &eacute;t&eacute; impossible de
+se procurer une glace avant trois heures du matin.&mdash;Dans le parcours des
+buffets aux loges, elles se transformaient en eau
+bouillante.&mdash;Mademoiselle A...e..., qui, sans doute par amour de
+l'antith&egrave;se, s'&eacute;tait coiff&eacute;e avec une couronne de fleurs d'oranger, en
+rentrant le matin chez elle, a trouv&eacute; des oranges parfaitement m&ucirc;res, &agrave;
+la place des fleurs et des boutons symboliques.&mdash;Cette atmosph&egrave;re, qui
+aurait fait crier gr&acirc;ce au ver &agrave; soie le plus frileux, a caus&eacute; &eacute;galement
+plusieurs accidents, sans compter les rhumatismes qui pourront en
+r&eacute;sulter.&mdash;On cite notamment une aventure dont l'h&eacute;ro&iuml;ne est une actrice
+qui n'a pas encore d&eacute;but&eacute;, et qui a &eacute;t&eacute; surnomm&eacute;e B&eacute;r&eacute;sina, &agrave; cause de
+sa r&eacute;serve tellement glaciale, qu'un seul de ses regards suffisait pour
+donner des engelures. Jusqu'ici, personne n'avait pu vaincre son
+indiff&eacute;rence, devenue proverbiale. C'est en vain que l'on voyait
+quotidiennement faire la roue autour d'elle l'arm&eacute;e enti&egrave;re des r&ocirc;deurs
+de coulisses, esp&egrave;ces de papillons-paons que la lumi&egrave;re des quinquets
+attire particuli&egrave;rement de sept heures &agrave; minuit. &Agrave; la pointe de son
+d&eacute;dain, elle repoussait &eacute;galement toutes les formules de s&eacute;duction et
+toutes les cat&eacute;gories de s&eacute;ducteurs. Aucun d'eux n'avait su se faire
+&eacute;couter:&mdash;ni <i>les princes charmants</i> des mille et une nuits parisiennes,
+dont les cartes de visites ont parfaitement cours dans les <i>exchange
+office</i>;&mdash;ni les gros sacs de la finance, hydropisies sonores qui
+veulent bien consentir &agrave; adresser l'expression de leur hommage, sous
+enveloppe, dans une toison du Thibet,&mdash;mais qui n'aiment pas &agrave; remettre
+&agrave; huitaine, comme Bilboquet, l'achat des carpes qui excitent leur
+convoitise;&mdash;ni les Tucarets de l'industrie, d&eacute;gustateurs jur&eacute;s de
+toutes les primeurs friandes, qu'elles m&ucirc;rissent au feu du soleil, ou
+aux feux de la rampe;&mdash;ni les petits messieurs qui trempent leur
+chaussure dans le carmin de la R&eacute;gence;&mdash;ni les vicomtes et barons de
+fantaisie, dont la vicomt&eacute; ou la baronnie n'existe que brod&eacute;e au
+plumetis dans le coin de leur mouchoir et qui exigeraient volontiers que
+l'on peign&icirc;t le r&eacute;bus de leur blason sur les panneaux des omnibus;&mdash;ni
+les amoureux saules-pleureurs, qui n'ont que le c&#339;ur et pas de
+chaumi&egrave;re;&mdash;ni les po&euml;tes de premi&egrave;re ann&eacute;e, qui gravissent la montagne
+de l'H&eacute;licon&mdash;mortelle aux bottes, et se nourrissent exclusivement de
+radis noirs, afin d'&eacute;conomiser les frais d'impression d'un petit volume
+jaun&acirc;tre, dans l'int&eacute;rieur duquel ils crachent leurs poumons; ce qui est
+aussi malsain pour la sant&eacute; que pour la litt&eacute;rature.&mdash;&Ocirc; miracle! elle
+avait m&ecirc;me repouss&eacute; un prince du m&eacute;lodrame qui lui offrait un r&ocirc;le de
+<i>six cents</i>;&mdash;un de ces r&ocirc;les pour lesquels les d&eacute;butantes donneraient
+dix ans de leur vie, leur main droite et le cabas de leur m&egrave;re;&mdash;un r&ocirc;le
+&agrave; six costumes, dont deux &agrave; maillot.&mdash;&Ocirc; jeune insens&eacute;e!&mdash;un r&ocirc;le o&ugrave; il
+y avait la sc&egrave;ne de folie, cette fameuse sc&egrave;ne favorable &agrave; l'exhibition
+des belles chevelures;&mdash;un r&ocirc;le &agrave; rires et &agrave; larmes.&mdash;Elle a refus&eacute;
+cette magnifique cr&eacute;ation.&mdash;&Ocirc; la petite malheureuse! Dans son d&eacute;pit, le
+prince de la sc&egrave;ne a offert le r&ocirc;le &agrave; mademoiselle *** qui a d&eacute;j&agrave;
+command&eacute;, rue du Coq, sa chevelure pour la sc&egrave;ne de folie.&mdash;On dit m&ecirc;me
+plus, et, en v&eacute;rit&eacute;, c'est &agrave; n'y pas croire, on dit qu'elle avait refus&eacute;
+aussi un rendez-vous donn&eacute; devant l'&eacute;charpe municipale, et ferm&eacute; la
+porte au nez d'une passion sinc&egrave;re, dont les offres marchaient sur sept
+chiffres, ce qui est ordinairement l'allure des millions.&mdash;Inhumaine &agrave;
+tous, elle passait, sourde et muette, au milieu de cette haie
+d'adorateurs; sans que sa rigueur s'adouc&icirc;t un seul moment, m&ecirc;me au
+spectacle des extr&eacute;mit&eacute;s auxquelles se livraient quotidiennement les
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s d'amour. Il ne se passait gu&egrave;re de soir&eacute;e o&ugrave; l'on ne trouv&acirc;t
+un des adorateurs de cette tigresse d'Hircanie pendu apr&egrave;s un portant de
+coulisses, ce qui g&ecirc;nait singuli&egrave;rement la man&#339;uvre des
+machinistes.&mdash;Les suicides se produisaient &eacute;galement dans la salle.&mdash;Et
+le marchand de lorgnettes eut m&ecirc;me le temps de gagner une assez belle
+fortune, en ajoutant &agrave; son commerce des pistolets, de l'acide
+prussique, et autres moyens homicides qui ne pardonnent pas.</p>
+
+<p>Cette monomanie de suicide avait pris bient&ocirc;t une telle proportion, que
+l'administration s'&eacute;tait vue dans la n&eacute;cessit&eacute; d'&eacute;tablir une petite
+morgue dans le foyer.</p>
+
+<p>Cette singuli&egrave;re conduite d&eacute;terminait, comme on le pense, un bruit
+&eacute;norme dans tout le Landernau dramatique.&mdash;C'&eacute;tait le canevas ordinaire
+sur lequel on brodait depuis un mois le cancan des coulisses,&mdash;o&ugrave; il ne
+manque pas de brodeuses.</p>
+
+<p>Quand on demandait &agrave; la future actrice&mdash;pourquoi elle ne faisait pas un
+choix, bon ou mauvais, elle avait l'habitude de dire qu'elle n'aimait et
+n'aimerait Jamais que son <i>art</i>.</p>
+
+<p>&Agrave; quoi il lui &eacute;tait g&eacute;n&eacute;ralement r&eacute;pondu qu'elle avait l&agrave; un amour
+malheureux.</p>
+
+<p>Eh bien, cette m&ecirc;me personne, dont le c&#339;ur restait ferm&eacute; &agrave; triple tour
+et en dedans, &agrave; tous les plus ing&eacute;nieux <i>S&eacute;sames</i> que peut inspirer le
+d&eacute;sir, fut, dit-on, attendrie l'autre soir au bal de l'Op&eacute;ra-Comique.
+Elle qui n'avait jamais souri ni accord&eacute; l'ombre d'une esp&eacute;rance,&mdash;dans
+un moment o&ugrave; elle se sentait mourir de chaleur,&mdash;elle a donn&eacute; sourire
+et promesse en &eacute;change d'un verre d'eau sucr&eacute;e &agrave; la glace.</p>
+
+<p>Une de ses amies, t&eacute;moin de ce miracle, l'a appel&eacute; <i>la fonte des
+neiges</i>.</p>
+
+<p>&Agrave; ce m&ecirc;me bal, M. de Saint-H... virait depuis une demi-heure de
+l'orchestre aux balcons, des balcons &agrave; l'amphith&eacute;&acirc;tre, sans pouvoir
+trouver un pauvre petit coin.&mdash;Un de ses amis, t&eacute;moin de son embarras,
+lui proposa une place dans la loge o&ugrave; il se trouvait en compagnie d'une
+com&eacute;dienne dont la respiration a &eacute;t&eacute; appel&eacute;e le chol&eacute;ra des mouches.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon cher, r&eacute;pondit M. de Saint-H..., mais M<sup>lle</sup> X... et moi
+nous ne nous voyons plus...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardon, r&eacute;pliqua l'ami en se rem&eacute;morant; c'est vrai... j'avais
+oubli&eacute;... Elle vous a tromp&eacute;, pour lord... En effet, c'est maintenant
+lui qui est...</p>
+
+<p>&mdash;Le P&acirc;ris de cette haleine, r&eacute;pondit M. de Saint-H...</p>
+
+
+
+<h2 class="e"><a name="les_soupers_de_bal" id="les_soupers_de_bal"></a><span class="smcap">les soupers de bal</span>.</h2>
+
+
+<p>Dans les salons d'un des principaux restaurants, apr&egrave;s un souper
+tr&egrave;s-anim&eacute; qui avait succ&eacute;d&eacute; au bal des artistes, la nappe se changea en
+tapis vert, et servit de champ de bataille aux coups de fortune d'un
+lansquenet formidable. M. B..., qui avait vid&eacute; non-seulement ses poches,
+mais encore celles de ses amis par les emprunts qu'il leur avait faits,
+vit arriver son tour de main sans pouvoir mettre la mise.</p>
+
+<p>&mdash;Chiffon pour chiffon, dit-il en riant et en tirant de sa poche un
+papier qu'il jeta sur la table; veut-on accepter celui-l&agrave; pour <i>entr&eacute;e
+de jeu</i>.</p>
+
+<p>Un des joueurs lut tout haut la signature de ce billet, qui sentait
+l'ambre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un rendez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;D'amour?</p>
+
+<p>&mdash;Ou &agrave; peu pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;La signature est bonne, dit un des ponteurs; je l'accepte comme
+valeur. Et il posa un billet de banque en face du billet doux.</p>
+
+<p>En trois cartes, M. B... avait perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Je perds 10,000 fr., dit-il en se retirant; mais je perds aussi une
+bonne fortune avec mademoiselle ***. Tout compte fait, c'est 10,000 fr.
+de gagn&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, lui dit le joueur, qui avait gagn&eacute; la lettre accept&eacute;e comme
+enjeu, payera-t-on &agrave; vue?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vue et au porteur, dit M. B... Et il &eacute;crivit au dos de la lettre:</p>
+
+<p>&laquo;Pass&eacute; &agrave; l'ordre de M. le baron R. de G...&raquo;</p>
+
+<p>On peut voir cette singuli&egrave;re lettre de change sur la chemin&eacute;e de
+mademoiselle J***, qui l'a scrupuleusement acquitt&eacute;e.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Tout le monde conna&icirc;t celui-l&agrave; qui est le h&eacute;ros de cette v&eacute;ridique
+aventure. Aussi n'est-ce point la peine de le d&eacute;signer, m&ecirc;me par son
+initiale: cela serait aussi inutile que d'allumer le gaz pour montrer le
+soleil. Sachez seulement qu'il est jeune, beau, bien fait;&mdash;qu'il aime
+la vie et qu'il en est aim&eacute;; qu'il a encore presque tous ses cheveux et
+presque toutes ses illusions;&mdash;qu'il est le plus ing&eacute;nieux Malte-Brun de
+la g&eacute;ographie du <i>Tendre</i>; qu'il aurait rendu dix points de trente &agrave; don
+Juan, aux carambolages des c&#339;urs;&mdash;que Lovelace lui aurait demand&eacute; des
+le&ccedil;ons de s&eacute;duction; qu'il escalade les balcons avec la gr&acirc;ce de Rom&eacute;o,
+et qu'il saute par les fen&ecirc;tres avec l'agilit&eacute; de Ch&eacute;rubin;&mdash;qu'il grave
+son nom sur tous les portants de coulisses, enlac&eacute; &agrave; celui de toutes les
+ing&eacute;nues, de toutes les amoureuses, de toutes les coquettes, petites ou
+grandes;&mdash;qu'il pourrait faire une ceinture au monde, en rattachant les
+uns apr&egrave;s les autres tous les rubans que lui ont donn&eacute;s toutes les
+comtesses et toutes les marquises, toutes les duchesses de tous les
+faubourgs Saint-Germain et Saint-Honor&eacute; de toutes les parties du
+monde,&mdash;et qu'enfin, s'il lui prenait fantaisie de publier ses m&eacute;moires,
+comme Casanova, les plus grands troubles surgiraient dans les familles.
+Semblable &agrave; ce spadassin d'une com&eacute;die r&eacute;cente, qui <i>marque &agrave; tuer</i> les
+gens qui lui sont antipathiques, lorsqu'il a marqu&eacute; une femme sur
+l'agenda de son d&eacute;sir, la vertu de la <i>d&eacute;sign&eacute;e</i> peut appeler un notaire
+et faire son testament.&mdash;Telle dame cit&eacute;e comme un <i>Gibraltar</i> de
+fid&eacute;lit&eacute;, telle autre comme un <i>Vincennes</i> de rigueur, ont &eacute;t&eacute; forc&eacute;es
+de capituler.&mdash;Il a effac&eacute; du dictionnaire le mot <i>imprenable</i>. Il passe
+sa vie &agrave; mettre en pratique la devise de C&eacute;sar: &laquo;Voir, venir et
+vaincre.&raquo;&mdash;Comment fait-il? Quel est son talisman? Nul ne le sait, lui
+seul le conna&icirc;t; mais, comme dit la chanson: &laquo;C'est son secret, son
+bonheur.&raquo;</p>
+
+<p>Tout derni&egrave;rement.... il s'&eacute;prit d'une actrice, la m&ecirc;me qui est une
+manufacture de bons mots, concetti, paradoxes et fa&ccedil;ons de dire, qui lui
+ont assur&eacute; une r&eacute;putation d'esprit de coulisse incontestable.</p>
+
+<p>Bref, notre homme la vit un soir,&mdash;belle, radieuse, dans une
+avant-sc&egrave;ne, faisant voir ses belles dents qui m&acirc;chillonnaient quelque
+ironie.&mdash;Il la vit donc, et tout aussit&ocirc;t, tirant son carnet, il la
+marqua &agrave; son <i>avoir</i>.</p>
+
+<p>Le lendemain, un coup de sonnette,&mdash;un de ces coups de sonnette
+imp&eacute;rieux qui disent tout d'abord combien est s&ucirc;r d'&ecirc;tre re&ccedil;u celui-l&agrave;
+qui s'annonce ainsi,&mdash;&eacute;branla l'antichambre de l'actrice.&mdash;Elle voulut
+faire mettre un peu d'ordre dans son appartement avant d'y introduire ce
+merveilleux sonneur; mais la femme de chambre ayant demand&eacute; trois
+semaines pour qu'on p&ucirc;t mettre les choses &agrave; leur place, et le visiteur
+n'&eacute;tant pas homme &agrave; attendre seulement trois minutes, on l'introduisit
+quand m&ecirc;me dans le salon.</p>
+
+<p>Il avait <i>vu</i>, il <i>venait</i>: c'&eacute;tait tout naturel.&mdash;Mais, &ocirc; surprise! <i>il
+ne vainquit pas</i>.</p>
+
+<p>Le prier d'attendre, lui! autant prier d'attendre le lait qui bout!
+Quand il &eacute;tait venu, le faire revenir, c'&eacute;tait demander de la patience &agrave;
+la poudre. Il n'en dormit pas la nuit qui suivit ce d&eacute;sastre.&mdash;Le
+lendemain, on donnait une premi&egrave;re repr&eacute;sentation dans un grand th&eacute;&acirc;tre.
+Il fit pr&eacute;venir la rebelle qu'il aurait l'honneur de l'accompagner au
+spectacle, et qu'il irait la prendre le soir m&ecirc;me chez elle.&mdash;L'actrice
+r&eacute;pondit qu'elle acceptait.&mdash;Son billet fut plac&eacute; dans les archives du
+personnage, qui, le soir m&ecirc;me, allait prendre sa conqu&ecirc;te dans une
+voiture attel&eacute;e de deux coursiers rapides.&mdash;On n'&eacute;tait pas en route
+depuis cinq minutes que le cavalier,&mdash;faisant tr&ecirc;ve aux madrigaux et
+s&eacute;ductions de langage de son r&eacute;pertoire ordinaire,&mdash;change la strat&eacute;gie
+du si&eacute;ge et passe subitement de la parole &agrave; une pantomime
+expressive.&mdash;Surprise &agrave; l'improviste, et tout moyen de d&eacute;fense paralys&eacute;,
+celle qui &eacute;tait l'objet de cette vive d&eacute;monstration se d&eacute;cidait d&eacute;j&agrave; &agrave;
+parlementer, lorsqu'il lui vint subitement une id&eacute;e.&mdash;Elle s'empara du
+chapeau de son assaillant, le passa rapidement au travers de la porti&egrave;re
+et cria vivement &agrave; l'ennemi:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas appeler et faire du scandale,&mdash;mais si vous ne me
+l&acirc;chez pas, je l&acirc;che votre chapeau.</p>
+
+<p>Le lendemain, en racontant l'aventure &agrave; ses amies, l'actrice terminait
+ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Le l&acirc;che!&mdash;Croiriez-vous qu'il m'a l&acirc;ch&eacute;e?</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Les habitu&eacute;s de l'orchestre de l'Op&eacute;ra ont d&ucirc; remarquer, parmi les
+locataires des stalles &agrave; l'ann&eacute;e, un personnage encore tr&egrave;s-alerte et
+tr&egrave;s-vert, bien qu'il approche de l'&acirc;ge o&ugrave; l'eau-de-vie commence &agrave; &ecirc;tre
+bonne. Jadis fondateur d'une soci&eacute;t&eacute; plac&eacute;e sous le patronage d'un astre
+qui jouit d'une certaine c&eacute;l&eacute;brit&eacute;, il a amass&eacute; dans cette entreprise,
+qui assurait contre l'un des quatre &eacute;l&eacute;ments, une fortune qui lui permet
+de se la passer douce, comme on dit dans un certain monde. Aussi M.
+M*** ne manque-t-il jamais une occasion d'ajouter un plaisir de plus
+dans la tirelire de ses souvenirs. Quant &agrave; son assiduit&eacute; aux
+repr&eacute;sentations de l'Acad&eacute;mie de musique, elle a sa raison d'&ecirc;tre dans
+l'int&eacute;r&ecirc;t tr&egrave;s-vif qu'il porte &agrave; deux jolies jambes encore rel&eacute;gu&eacute;es
+dans la p&eacute;nombre des espaliers, et qui jusqu'ici n'ont pu se faire
+remarquer que dans la confusion des pas de cent cinquante. Pour ces deux
+jolies jambes, dont le nom commence par un F et finit par un E, &eacute;l&egrave;ve de
+l'abb&eacute; Sicard, M. M*** s'est passionn&eacute; comme on se passionne au bel &acirc;ge.
+Pour ces deux jolies jambes, il a mis au pillage tous les magasins o&ugrave;
+les merveilles de l'art et de l'industrie agacent les yeux des passants.
+Il les a log&eacute;es dans un int&eacute;rieur aupr&egrave;s duquel Trianon n'est qu'un
+h&ocirc;tel garni. Pour leur &eacute;viter toute fatigue, il ne leur permet de sortir
+que dans un chef-d'&#339;uvre de carrosserie, attel&eacute; de deux &eacute;clairs &agrave; quatre
+jambes qui feraient le tour du monde avant que le meilleur coureur ait
+achev&eacute; seulement le tour du champ de Mars. Enfin, un quarteron de po&euml;tes
+lyriques sont occup&eacute;s jour et nuit, &agrave; raison de cinquante francs par
+mois, &agrave; confectionner des madrigaux en l'honneur de ces deux tibias,
+dont M. M*** se montre jaloux plus que le Grand Turc ne l'est pas de
+son s&eacute;rail.</p>
+
+<p>Par une bizarrerie singuli&egrave;re, malgr&eacute; sa jalousie, M*** avait la plus
+grande confiance dans la danseuse, et, si quelques amis sceptiques lui
+donnaient plaisamment &agrave; entendre que la jeune personne lui fournissait
+peut-&ecirc;tre incognito des collaborateurs, il se montrait d'une incr&eacute;dulit&eacute;
+de <i>saint Thomas</i>.&mdash;Une circonstance &eacute;trange est venue le convaincre.</p>
+
+<p>Il y a environ quinze jours, la danseuse, sachant M*** tr&egrave;s-gourmet, lui
+avait parl&eacute; d'une excellente occasion qui se pr&eacute;sentait pour acqu&eacute;rir &agrave;
+bas prix six cents bouteilles de vin d'un excellent cru de Bordeaux,
+retour des Indes, provenant de la cave d'un prince russe, rappel&eacute;
+subitement par un froncement de sourcil du czar.</p>
+
+<p>&mdash;M*** demanda des &eacute;chantillons, fut tr&egrave;s-satisfait... donna l'argent,
+une grosse somme, ma foi, et dit &agrave; la sylphide de faire descendre le vin
+&agrave; la cave, avec ordre d'en mettre sur la table chaque fois qu'il
+d&icirc;nerait.&mdash;Au bout de quelques jours, il s'aper&ccedil;ut que le bordeaux qu'on
+lui servait&mdash;avait un go&ucirc;t d&eacute;testable,&mdash;un vrai bordeaux de d&icirc;ner &agrave; prix
+fixe.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on m'enl&egrave;ve cette piquette, dit M***.&mdash;Ma ch&egrave;re enfant,
+ajouta-t-il&mdash;en s'adressant &agrave; la danseuse volontairement ou non le
+prince nous a tromp&eacute;s;&mdash;il faut jeter ce vin &agrave; la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle, je le donnerai &agrave; l'office.</p>
+
+<p>Vendredi soir, M*** fut invit&eacute; &agrave; un r&eacute;veillon donn&eacute; par un jeune artiste
+de sa connaissance.&mdash;Comme on se mettait &agrave; table, un convive en retard
+apporta &agrave; l'amphitryon quatre bouteilles d'un certain vin qu'il
+recommandait aux connaisseurs.</p>
+
+<p>Au premier verre qui lui fut servi, M*** reconnut son fameux <i>retour des
+Indes</i> achet&eacute; au prince russe.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; achetez-vous ce bordeaux? demanda-t-il avec inqui&eacute;tude &agrave; la
+personne qui avait apport&eacute; le vin.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ach&egrave;te pas... on me le donne.... J'en ai cinq cent cinquante
+bouteilles dans la cave d'une tr&egrave;s-bonne maison.</p>
+
+<p>M*** n'en entendit pas davantage;&mdash;il prit sa canne et son chapeau, et
+oublia totalement le proverbe: &laquo;Quand le vin est vers&eacute;, il faut le
+boire.&raquo;</p>
+
+<p>Les deux jolies jambes courent apr&egrave;s lui.&mdash;Le rattraperont-elles?...</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>En ce temps-l&agrave; mademoiselle *** avait allum&eacute; une passion romanesque dans
+le c&#339;ur d'un jeune premier... connu pour l'ordre qu'il apporte dans tous
+les actes de sa vie. Apr&egrave;s avoir longtemps soupir&eacute; sa tendresse en <i>la</i>
+mineur, le jeune premier apprit de l'actrice qu'il ne lui &eacute;tait pas plus
+d&eacute;sagr&eacute;able qu'un autre.&mdash;Seulement, avant de se rendre &agrave; sa flamme...,
+l'actrice exigea, sous serment, qu'il f&icirc;t un stage de fid&eacute;lit&eacute; de quinze
+jours. C'&eacute;tait une mani&egrave;re d'&eacute;preuve dans le genre de celles que les
+princesses du moyen &acirc;ge exigeaient de leurs chevaliers courtois.&mdash;Le
+jeune premier jura qu'&agrave; dater de ce jour aucune femme n'existerait plus
+pour lui, et pria seulement mademoiselle *** de prendre sur son compte
+tous les suicides que causerait sa fid&eacute;lit&eacute; en l'obligeant &agrave; tenir
+rigueur &agrave; une foule de malheureuses. Rendez-vous fut pris, &agrave; quinze
+jours de l&agrave;, pour une heure &agrave; laquelle on &eacute;teint le gaz.&mdash;L'heure tant
+d&eacute;sir&eacute;e arrive enfin. L'amoureux jeune premier se met en route.&mdash;Il a
+parfum&eacute; tous les quartiers qu'il a travers&eacute;s.&mdash;Il a essay&eacute; toutes les
+cravates de son r&eacute;pertoire,&mdash;il a mis de triples talons rouges pour
+s'&eacute;lever &agrave; la hauteur de sa bonne fortune,&mdash;il s'est gargaris&eacute; avec les
+tirades les plus sentimentales de ses r&ocirc;les les plus passionn&eacute;s.&mdash;C'est
+&agrave; la fois Ergaste, Val&egrave;re et Clitandre.</p>
+
+<p>Il arrive. On lui ouvre; il est introduit dans un boudoir o&ugrave; br&ucirc;le une
+lampe&mdash;appel&eacute;e &agrave; faire pendant &agrave; celle dont Andr&eacute; Ch&eacute;nier parle dans
+l'une de ses plus voluptueuses &eacute;l&eacute;gies.&mdash;On l'attendait.</p>
+
+<p>Mais, au m&ecirc;me instant o&ugrave; l'heure du berger sonnait &agrave; un cadran
+voisin,&mdash;Ergaste&mdash;Clitandre&mdash;Val&egrave;re&mdash;quitte les genoux de sa belle, et
+suspend un entretien si doux.&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>Quand mademoiselle *** raconte cette histoire, elle a l'habitude de le
+donner &agrave; deviner en mille.&mdash;Et comme on n'ose pas deviner, elle apprend
+&agrave; ses auditeurs que:</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait pour remonter sa montre.&mdash;Quant &agrave; ma passion, ajouta-t-elle,
+ce fut tout le contraire qui lui arriva.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Mademoiselle B... est une personne si longue, que son coiffeur est
+oblig&eacute; d'apporter une &eacute;chelle pour la friser. Mademoiselle B..., qui
+aime ce qui est bon, tourmentait un po&euml;te pour avoir un r&ocirc;le, et lui
+faisait entendre par de claires minauderies qu'elle se montrerait
+reconnaissante. Le malheureux po&euml;te, qui n'a pas de d&eacute;fense, accepte la
+transaction.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! lui disait un ami, tu vas t'embarrasser de cette grande B...?</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne me g&ecirc;nera pas, r&eacute;pondit le po&euml;te, je lui ferai un n&#339;ud.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>En termes de coulisse, on appelle la famille <i>du four</i> les rares
+spectateurs diss&eacute;min&eacute;s dans la salle d'un th&eacute;&acirc;tre quand on y joue une
+pi&egrave;ce qui n'a pas de succ&egrave;s.&mdash;Depuis quelque temps, la famille <i>du four</i>
+se montrait tr&egrave;s-assidue aux repr&eacute;sentations des ouvrages de M***. Il y
+a un mois, il fit jouer une com&eacute;die, dont le r&eacute;sultat ne devait pas
+r&eacute;pondre aux esp&eacute;rances qu'il avait pu concevoir le jour de la premi&egrave;re
+repr&eacute;sentation.&mdash;Abus&eacute; cependant par un succ&egrave;s dont les fabricants
+entrent ordinairement dans la salle avec le public, M*** disait au
+foyer, en parlant de sa pi&egrave;ce: &laquo;Parbleu! voil&agrave; un petit ouvrage qui a
+la moiti&eacute; d'un almanach dans le ventre.&raquo; Et il courut au prochain
+cabinet de lecture pour lire les <i>Petites Affiches</i>, et voir s'il n'y
+trouverait pas l'annonce d'une propri&eacute;t&eacute; avec parc, rivi&egrave;re, &eacute;curie et
+poissons rouges:&mdash;le tout n'exc&eacute;dant pas cent mille francs.</p>
+
+<p>&Agrave; la seconde repr&eacute;sentation de son ouvrage, le bordereau de recettes
+accusait un total aussi modeste que la fleur des champs. Ce soir-l&agrave;,
+M*** renon&ccedil;a &agrave; l'acquisition du ch&acirc;teau et se borna &agrave; chercher une
+maison &agrave; la Villette, sans &eacute;curie, mais toujours avec poissons rouges.</p>
+
+<p>&Agrave; la troisi&egrave;me repr&eacute;sentation, la recette &eacute;tait devenue si maigre, qu'on
+aurait pu la prendre pour mademoiselle *** qui sert de mod&egrave;le dans les
+cours d'ost&eacute;ologie.</p>
+
+<p>M*** perdit de vue son projet de propri&eacute;t&eacute; &agrave; la Villette,&mdash;mais il
+n'abandonna point son id&eacute;e de poissons rouges, et voici quel est le
+stratag&eacute;me ing&eacute;nieux qu'il a employ&eacute; pour faire monter les recettes de
+sa pi&egrave;ce:&mdash;importun&eacute; depuis longtemps par une foule de jeunes gens
+in&eacute;dits qui lui adressent des manuscrits en sollicitant l'honneur de sa
+collaboration,&mdash;M*** a &eacute;crit &agrave; tous ces aspirants vaudevillistes la
+circulaire suivante:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur et cher collaborateur,</p>
+
+<p>&laquo;J'ai lu votre affaire.&mdash;Il y a du bon, beaucoup de bon. &Agrave; nous
+deux nous en ferons du meilleur. Venez donc causer de cela ce
+soir;&mdash;je vous attendrai au th&eacute;&acirc;tre de..., dans le foyer;
+excusez-moi si je ne vous envoie pas une place,&mdash;mais le public
+nous en refuse. Tout &agrave; vous. M***.&raquo;</p>
+
+<p>Les collaborateurs ont mordu &agrave; l'hame&ccedil;on,&mdash;et M*** a eu au moins ses
+poissons rouges.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Tout le monde conna&icirc;t la paresse proverbiale du peintre C..., duquel on
+a dit qu'il devait &ecirc;tre fils d'un l&eacute;zard et d'une ligne horizontale.</p>
+
+<p>Un de ses amis, qui arrive de faire le tour du monde,&mdash;unissant le
+paradoxe &agrave; l'exag&eacute;ration des voyageurs, assurait qu'il avait travers&eacute; un
+pays o&ugrave; les jours avaient vingt-cinq heures.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi bien vite o&ugrave; il se trouve,&mdash;que j'aille prendre mon passe-port
+et faire ma malle! s'&eacute;cria C...</p>
+
+<p>&mdash;Toi si paresseux, tu ferais ce long voyage?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon ami, sans doute, puisque ce serait pour aller dans une
+contr&eacute;e o&ugrave; j'aurais par jour une heure de plus &agrave; ne rien faire.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Le directeur d'un th&eacute;&acirc;tre de vaudeville poss&egrave;de pour associ&eacute; un Oriental
+qui a les mani&egrave;res et le langage des marchands de dattes et de pastilles
+du s&eacute;rail.&mdash;On affirme m&ecirc;me que c'est dans le commerce de ces denr&eacute;es
+qu'il a acquis la fortune dont une grande partie a &eacute;t&eacute; plac&eacute;e dans
+l'entreprise dramatique en question.&mdash;Ce personnage est d'une avarice
+qui est une source perp&eacute;tuelle de lazzis dans le foyer et les coulisses
+de son th&eacute;&acirc;tre.&mdash;Quand on monte un ouvrage, il discute pendant des jours
+entiers les frais de chaque d&eacute;tail de mise en sc&egrave;ne, et pleure
+litt&eacute;ralement en acquittant les factures.&mdash;C'est lui qui disait &agrave; un
+acteur ayant besoin de para&icirc;tre sous deux costumes dans le m&ecirc;me ouvrage:</p>
+
+<p>&mdash;La veste que vous portez au premier acte est tr&egrave;s-richement doubl&eacute;e;
+vous la mettrez &agrave; l'envers dans le second acte, &ccedil;a &eacute;vitera les frais
+d'un autre habit.</p>
+
+<p>Un soir, l'entr'acte se prolongeait au-del&agrave; du temps convenu, &agrave; cause
+du retard que mettait la blanchisseuse du th&eacute;&acirc;tre &agrave; apporter &agrave;
+l'excellent comique L... une chemise &agrave; jabot excentrique dont il avait
+besoin pour se costumer (ce genre de linge est fourni par
+l'administration). L'impatience du public commen&ccedil;ait &agrave; se
+manifester.&mdash;Le marchand de dattes, comme on l'appelle, entre dans une
+violente col&egrave;re en apprenant que c'&eacute;tait L... qui faisait retarder le
+lever du rideau, et, furieux, il monte &agrave; la loge de l'artiste en le
+mena&ccedil;ant de le mettre &agrave; l'amende s'il n'entre pas en sc&egrave;ne
+sur-le-champ.&mdash;L... explique le cas o&ugrave; il se trouve, et fait comprendre
+&agrave; son sous-directeur qu'il peut abr&eacute;ger ce retard en envoyant acheter
+une chemise dans le passage des Panoramas.</p>
+
+<p>&Agrave; cette proposition, la fureur du mahom&eacute;tan redouble,&mdash;mais soudainement
+il se calme:&mdash;une inspiration lui &eacute;tait venue, et, &agrave; la grande surprise
+de l'acteur, il &ocirc;te sa redingote, son gilet, ses bretelles, et, retirant
+le <i>dernier voile de la pudeur</i>, humide d'une transpiration r&eacute;sultant de
+l'inqui&eacute;tude que lui donnait la seule id&eacute;e de rendre la recette, il
+propose de pr&ecirc;ter sa chemise &agrave; son pensionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Merci,&mdash;dit celui-ci en rejetant le v&ecirc;tement tout mouill&eacute;,&mdash;vous &ecirc;tes
+en sueur de ladrerie; j'aurais trop peur d'amasser votre mal.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Mademoiselle Victorine C... est un mince et tr&egrave;s-mince petit volume de
+lieux communs, richement reli&eacute; par la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; du prince russe Nicolas
+Tr... Ce grand, ou plut&ocirc;t ce gras seigneur, ressemble &agrave; Lablache regard&eacute;
+au t&eacute;lescope; quand il voyage dans les chemins de fer, la moiti&eacute; de sa
+personne est compt&eacute;e comme colis.</p>
+
+<p>Derni&egrave;rement, mademoiselle C... fit une maladie qui la retint pendant
+quelques jours au lit.&mdash;Comme elle entrait en convalescence, une de ses
+amies vint la voir et s'informa de sa sant&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vais beaucoup mieux, dit mademoiselle Victorine C...</p>
+
+<p>&mdash;Le temps est beau, il faut aller faire un tour en voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, dit Victorine, je vais faire atteler: je ferai le tour
+du prince.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>M. Jules Janin est connu par tous ses confr&egrave;res et tous les artistes
+pour son facile accueil et son humeur hospitali&egrave;re,&mdash;On a dit
+quelquefois, en parlant de sa maison, que c'&eacute;tait celle du bon Dieu.&mdash;Il
+serait peut-&ecirc;tre plus juste de dire qu'elle est celle d'un bon
+diable.&mdash;Tous ceux qui sont connus &agrave; Paris ont mont&eacute; l'escalier du
+critique.&mdash;Mais ce sont particuli&egrave;rement ceux qui d&eacute;sirent l'&ecirc;tre qui en
+usent les marches.&mdash;L'&eacute;crivain concilie cependant les devoirs de
+l'hospitalit&eacute; avec ceux du travail.&mdash;Son esprit se d&eacute;double avec une
+prodigieuse facilit&eacute;, et sait &ecirc;tre en m&ecirc;me temps dans la conversation et
+sur le papier o&ugrave; il &eacute;crit.&mdash;Janin a pari&eacute; une fois qu'il raconterait
+tout haut la retraite des <i>Dix mille</i> en m&ecirc;me temps qu'il jouerait aux
+dominos d'une main et qu'il &eacute;crirait son feuilleton de l'autre;&mdash;et il a
+gagn&eacute; son pari.&mdash;Mais, parmi les nombreuses visites qui l'obligent &agrave;
+mettre chaque semaine un nouveau cordon &agrave; sa sonnette, il en est souvent
+qui <i>manquent de gaiet&eacute;</i>.&mdash;De ce nombre sont: les amours-propres
+dramatiques, froiss&eacute;s par un silence indulgent, ou irrit&eacute;s par l'&eacute;loge
+d'un rival ou d'une rivale;&mdash;les r&eacute;putations microscopiques juch&eacute;es sur
+des vanit&eacute;s hautes de cent coud&eacute;es;&mdash;les gens qui, n'ayant jamais pu
+apprendre leur nom, m&ecirc;me &agrave; des cr&eacute;anciers, vont le crier eux-m&ecirc;mes dans
+les endroits qui poss&egrave;dent un &eacute;cho, pour avoir le plaisir de s'entendre
+appeler;&mdash;les auteurs qui d&eacute;sirent qu'on fasse mention de la naissance
+de leur <i>petit dernier</i>, et ceux-l&agrave; m&ecirc;mes qui oublient que la critique
+n'enregistre pas les enfants morts sur son &eacute;tat civil.&mdash;Et les oisifs,
+les inutiles, les diseurs de riens, qui vous usent votre temps, votre
+patience, qui entrent chez vous comme &agrave; la foire, et en ressortent ne
+laissant d'eux apr&egrave;s eux que la boue de leurs souliers sur vos
+tapis,&mdash;une odeur d'ennui dans votre chambre&mdash;et du noir dans votre &acirc;me.</p>
+
+<p>Pour s'en pr&eacute;server, ou tout au moins abr&eacute;ger les visites des mendiants
+de minutes, M. Janin a invent&eacute; un moyen simple, mais &eacute;nergique. Ce moyen
+a des plumes jaunes et bleues, un bec crochu et un organe...
+irr&eacute;sistible. Ce moyen n'est autre que son perroquet, personnage qui
+m&eacute;riterait &agrave; lui seul une biographie.&mdash;Quelques ignorants prennent ce
+perroquet pour un oiseau, mais un savant m&eacute;tempsycosiste a d&eacute;couvert
+que c'&eacute;tait un ancien b&eacute;n&eacute;dictin espagnol.&mdash;Le fait est que ce
+merveilleux perroquet est un puits de science: il parle avec une s&ucirc;ret&eacute;
+extraordinaire toutes les langues mortes et vivantes; il parle m&ecirc;me et
+comprend les langues nouvelles. Si un d&eacute;faut passager de m&eacute;moire ne lui
+fait pas trouver &agrave; temps la citation dont il a besoin, M. Janin regarde
+son perroquet, qui la lui souffle sur-le-champ;&mdash;et il n'y a pas
+d'exemple qu'il ait fait jamais erreur.&mdash;En outre, bon juge comme son
+ma&icirc;tre, et disant son avis net et franc &agrave; tout un chacun. Bref, un
+oiseau rare,&mdash;<i>avis rara</i>,&mdash;dirait-il lui-m&ecirc;me de lui-m&ecirc;me.&mdash;C'est cet
+animal intelligent dont M. Janin se sert pour mettre &agrave; la porte les gens
+qui lui inspirent justement l'id&eacute;e de les jeter par la fen&ecirc;tre.&mdash;Quand
+l'un deux prolonge sa visite au-del&agrave; du temps qu'un indiff&eacute;rent peut
+exiger de la politesse d'un homme qui n'aime pas &agrave; perdre le sien, M.
+Janin fait un signe &agrave; son perroquet. L'animal comprend. Il quitte
+aussit&ocirc;t son perchoir, va se jucher sur la chaise du f&acirc;cheux, et, se
+mettant &agrave; jouer du bec, il fait de la charpie avec le collet de son
+habit, en m&ecirc;me temps qu'il lui entonne &agrave; l'oreille une gamme de cris
+tellement assourdissants, que le personnage prend &agrave; la fois son chapeau
+et le parti de s'en aller.&mdash;S'il a l'audace hypocrite de f&eacute;liciter M.
+Janin &agrave; propos de son oiseau, le critique pousse l'ironie jusqu'&agrave;
+proposer au f&acirc;cheux de lui en faire cadeau.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Voici, &agrave; propos de la claque et des claqueurs, une anecdote qui s'est
+pass&eacute;e il y a une dizaine d'ann&eacute;es dans un th&eacute;&acirc;tre d'outre-Seine. On y
+repr&eacute;sentait alors le premier ouvrage d'un romancier qui est devenu
+depuis un de nos plus f&eacute;conds auteurs dramatiques. La pi&egrave;ce fit passer
+les ponts &agrave; tout Paris. Dans ce drame, les deux principaux r&ocirc;les &eacute;taient
+remplis par deux artistes c&eacute;l&egrave;bres, qui avaient l'un et l'autre au moins
+autant d'amour-propre que de talent.&mdash;L'entrepreneur de succ&egrave;s
+subventionn&eacute; par l'administration, voyant que le public se chargeait
+volontiers de faire sa besogne, s'&eacute;tait un peu ralenti de son z&egrave;le.&mdash;Il
+n'y avait plus d'ordre et de r&eacute;gularit&eacute; dans le service des <i>entr&eacute;es</i> et
+des <i>sorties</i>.&mdash;Tant&ocirc;t c'&eacute;tait l'acteur B... qui se plaignait qu'on lui
+avait coup&eacute; sa tirade par une salve trop pr&eacute;cipit&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que cette claque est insupportable! disait-il tous les soirs
+en rentrant au foyer...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! quand donc les th&eacute;&acirc;tres seront-ils d&eacute;sinfect&eacute;s de cette
+engence? ajoutait madame D...</p>
+
+<p>Ennuy&eacute; de ces plaintes, le directeur prit un jour les deux artistes &agrave;
+part:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes tous deux, leur dit-il, des talents de premier ordre.&mdash;Vous
+avez les sympathies du public, et il vous est p&eacute;nible souvent, si j'en
+crois vos discours, de voir se m&ecirc;ler &agrave; l'enthousiasme que vous excitez
+les applaudissements d'une tourbe grossi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, fit B.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, ajouta madame D...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mes amis, soyez heureux... Vos v&#339;ux sont exauc&eacute;s; il n'y aura
+plus d'autres <i>romains</i> dans mon th&eacute;&acirc;tre que ceux qui fonctionnent dans
+les trag&eacute;dies que mon privil&eacute;ge m'autorise malheureusement &agrave; jouer.&mdash;La
+claque est supprim&eacute;e.&mdash;C'est autant d'&eacute;conomis&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Supprim&eacute;e, la claque! fit B...</p>
+
+<p>&mdash;La claque supprim&eacute;e! reprit madame D... &Agrave; compter de quand?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; compter d'aujourd'hui m&ecirc;me.&mdash;Allez vous habiller, et soyez sans
+crainte. Quand on l&egrave;vera le rideau, vous ne verrez que des payants dans
+la salle,&mdash;des purs, des sinc&egrave;res, et toute la gloire que vous
+recueillerez d&eacute;sormais sera en bonne monnaie.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la fin du spectacle, les deux artistes remont&egrave;rent dans leurs
+loges,&mdash;s&eacute;rieux et inquiets.&mdash;L'&egrave;re de l'enthousiasme sinc&egrave;re s'&eacute;tait
+mal inaugur&eacute;e. Comme on dit en termes de coulisses, ils n'avaient
+<i>&eacute;trenn&eacute;</i> ni l'un ni l'autre. Cependant jamais B... ne s'&eacute;tait montr&eacute;
+plus habile com&eacute;dien.&mdash;Jamais il n'avait d&eacute;taill&eacute; avec tant de soin et
+d'exactitude toutes les nuances vari&eacute;es de son r&ocirc;le.</p>
+
+<p>Jamais madame D... n'avait &eacute;t&eacute; plus dramatique, plus passionn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit B... &agrave; sa camarade, il ne faut pas se d&eacute;sesp&eacute;rer.&mdash;Nous avons
+une mauvaise salle aujourd'hui.&mdash;Voil&agrave; tout.&mdash;Demain, nous retrouverons
+notre vrai public, et alors...</p>
+
+<p>Mais le lendemain renouvelle la d&eacute;ception de la veille.&mdash;&Agrave; peine les
+deux grands artistes recueillent-ils quelque maigre bravo aussit&ocirc;t
+&eacute;touff&eacute;.</p>
+
+<p>Mais le surlendemain,&mdash;ah! le surlendemain,&mdash;&agrave; la premi&egrave;re entr&eacute;e en
+sc&egrave;ne, B... fut accueilli par une salve,&mdash;modeste il est vrai,&mdash;mais
+bien comprise, bien dirig&eacute;e, commen&ccedil;ant l&agrave; o&ugrave; il fallait et finissant de
+m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Je disais bien qu'ils s'y mettraient, dit madame D... en entendant de
+la coulisse applaudir son camarade.</p>
+
+<p>Mais, &agrave; son grand &eacute;tonnement, quand elle parut en sc&egrave;ne &agrave; son tour,&mdash;la
+salle reste muette;&mdash;elle surprit bien des &eacute;motions, des larmes, mais de
+bravos, aucun...</p>
+
+<p>Elle ne dit rien, mais elle pensa davantage.</p>
+
+<p>Le quatri&egrave;me jour, B... fut encore applaudi comme la veille; mais, quand
+madame D... parut, une salve plus sonore et mieux nourrie accueillit
+toutes ses entr&eacute;es et toutes ses sorties et l'acclama jusqu'&agrave; la fin du
+spectacle.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, le directeur fit cette remarque, que les gens
+qui applaudissaient l'acteur B... se disputaient dans le parterre avec
+ceux qui applaudissaient madame D..., et r&eacute;ciproquement.</p>
+
+<p>Il en tira facilement cette conclusion, que les deux premiers artistes
+subventionnaient &agrave; leurs frais,&mdash;et chacun de son c&ocirc;t&eacute;,&mdash;une brigade
+d'enthousiasme, et que les deux groupes, se croyant rivaux, pensaient se
+montrer plus agr&eacute;ables &agrave; leur commettant en faisant de la contradiction
+syst&eacute;matique.</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, le directeur appela ces deux artistes et leur tint &agrave; peu
+pr&egrave;s ce langage:</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, soyez heureux, la claque est r&eacute;tablie.&mdash;Votre
+amour-propre l&eacute;gitime fera ses frais tous les soirs,&mdash;et votre bourse
+fera des &eacute;conomies.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>On a souvent entretenu le public des singularit&eacute;s plus ou moins
+singuli&egrave;res de quelques artistes et de quelques &eacute;crivains
+c&eacute;l&egrave;bres.&mdash;Voici une anecdote qu'on nous a cit&eacute;e tout r&eacute;cemment &agrave; propos
+de M. de Balzac,&mdash;dont les <i>manies</i> pourraient former un recueil aussi
+volumineux qu'int&eacute;ressant.&mdash;Un jour, le grand romancier invita une
+douzaine de ses amis &agrave; venir d&icirc;ner dans cette fameuse maison des
+Jardies, b&acirc;tie sur les plans de M. de Balzac lui-m&ecirc;me, qui, entre autres
+innovations, avait oubli&eacute; l'escalier. Comme on allait passer dans la
+salle &agrave; manger, le ma&icirc;tre de la maison, prenant une attitude d&eacute;sol&eacute;e et
+contrite, s'excusa aupr&egrave;s de ses convives, auxquels la duret&eacute; des temps
+ne lui permettait d'offrir qu'une maigre cuisine, servie dans une
+modeste fa&iuml;ence, avec accompagnement de couverts d'&eacute;tain. Comme tout le
+monde se r&eacute;criait sur l'inutilit&eacute; de ces excuses entre amis et entre
+artistes, on se mit &agrave; table, et pendant trois heures, Chevet, qui avait
+&eacute;t&eacute; mand&eacute; de Paris,&mdash;donna un somptueux d&eacute;menti &agrave; l'humble pr&eacute;face de
+l'&eacute;crivain, en offrant &agrave; ses convives tous les chefs-d'&#339;uvre de son
+r&eacute;pertoire. Le repas achev&eacute;, les invit&eacute;s se r&eacute;pandirent dans le jardin,
+les uns r&eacute;clamant des cigares, les autres des pipes et du tabac. &Agrave; cette
+demande, le ma&icirc;tre de la maison r&eacute;pondit par un sermon sur le funeste
+abus d'une substance malfaisante. Quel plaisir pouvait-on prendre &agrave;
+m&acirc;cher une plante am&egrave;re, endormant les facult&eacute;s de l'intelligence? etc.,
+etc. Un fort beau sermon in-octavo, qui n'amena cependant aucune
+conversion, comme beaucoup de sermons. Quand la compagnie se fut procur&eacute;
+de quoi fumer, une voix se leva pour demander des allumettes: nouveau
+recri et nouveau sermon de M. de Balzac. Comment pouvait-on supposer
+qu'il e&ucirc;t dans sa propri&eacute;t&eacute; de ces dangereuses inventions d'une chimie
+incendiaire? Et, l&agrave;-dessus, l'auteur des <i>Parents pauvres</i> entamait un
+paradoxe dans lequel il d&eacute;montrait s&eacute;rieusement que les allumettes
+chimiques, quotidiennement cause de sinistres relat&eacute;s par les journaux,
+&eacute;taient r&eacute;pandues dans le public par une bande de malfaiteurs qui
+avaient pour but la destruction de la propri&eacute;t&eacute; immobili&egrave;re. Bref, il
+n'avait pas d'allumettes, il n'en aurait jamais chez lui! Au milieu de
+cette improvisation plaisante, un de ses amis s'&eacute;tait &eacute;chapp&eacute;, fouillant
+tous les coins et recoins de la maison, pour t&acirc;cher d'allumer son
+cigare. Comme il bouleversait la cuisine, en ouvrant le tiroir d'une
+table, la premi&egrave;re chose qu'il aper&ccedil;ut, ce fut une magnifique
+argenterie, parfaitement grav&eacute;e au chiffre de M. de Balzac.</p>
+
+<p>Le romancier, qui &eacute;tait coutumier de ces sortes de plaisanteries, ne
+perdait point contenance lorsque ces petits mensonges innocents &eacute;taient
+d&eacute;masqu&eacute;s. Tout le monde conna&icirc;t l'histoire du cheval qu'il croyait
+avoir donn&eacute; &agrave; Jules Sandeau, et duquel il demandait des nouvelles chaque
+fois qu'il rencontrait son confr&egrave;re.</p>
+
+<p>Quand son ami vint lui annoncer la d&eacute;couverte qu'il venait de faire
+dans sa cuisine, M. de Balzac entra dans un grand &eacute;tonnement; puis,
+allant embrasser tous ses convives les uns apr&egrave;s les autres, il les
+remercia avec effusion de lui avoir procur&eacute; cette heureuse surprise. Il
+souffrait cruellement d'&ecirc;tre oblig&eacute; de manger dans de l'&eacute;tain, et sa
+reconnaissance &eacute;tait tellement persuasive, que, dans le nombre de ses
+invit&eacute;s, il y en eut qui se retir&egrave;rent convaincus que c'&eacute;taient
+positivement eux qui avaient d&eacute;gag&eacute; le <i>service</i> de leur confr&egrave;re des
+mains d'un Gobseck. Quant &agrave; M. de Balzac, il n'en voulut pas d&eacute;mordre,
+et pendant longtemps il entretint toute la ville de ce beau trait de ses
+amis.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>M..., litt&eacute;rateur tr&egrave;s-s&eacute;rieux et qui r&eacute;unissait, comme homme et comme
+&eacute;crivain, toutes les conditions qui font sanctionner par le public la
+promotion &agrave; la chevalerie de la L&eacute;gion d'honneur, dut son ruban rouge au
+hasard, qui, par extraordinaire, se montra intelligent dans cette
+occasion; et voici l'anecdote, telle que M... la raconte lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>Dans la derni&egrave;re ann&eacute;e du dernier r&egrave;gne, M... se trouvait dans une ville
+de bains, o&ugrave; M. Duch&acirc;tel, alors ministre de l'int&eacute;rieur, r&eacute;sidait depuis
+quelque temps avec sa famille. En vill&eacute;giature, les relations se nouent
+vite, surtout entre personnes qui portent un nom connu. L'&eacute;crivain
+rencontra l'Excellence au salon de conversation; et le ministre, charm&eacute;
+d'avoir fait la connaissance d'un homme d'esprit, l'invita &agrave; venir aux
+soir&eacute;es intimes qu'il donnait dans son salon &agrave; Vichy. M... y joua le
+whist de mani&egrave;re &agrave; se faire complimenter par le ministre, qui le voulait
+toujours avoir pour partenaire.</p>
+
+<p>L'ann&eacute;e suivante, l'&eacute;crivain, qui n'avait jamais revu le ministre, avait
+un service &agrave; lui demander pour un ami. Il pensa qu'il n'y aurait pas
+d'indiscr&eacute;tion &agrave; se pr&eacute;senter au minist&egrave;re de l'int&eacute;rieur, et que ses
+anciennes relations avec le portefeuille de la rue de Grenelle ne
+pourraient que lui &ecirc;tre favorables. Il se rend &agrave; l'h&ocirc;tel de
+l'Excellence; elle &eacute;tait absente. M..., qui s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute; &agrave;
+l'appartement particulier, laisse une carte au valet de chambre, et pour
+indiquer qu'il est venu lui-m&ecirc;me, il fait une croix avec un crayon au
+lieu de la corner.</p>
+
+<p>Le soir, en rentrant, le ministre trouva la carte sur son bureau.</p>
+
+<p>&mdash;M...! M...! s'&eacute;cria-t-il en se frappant le front comme pour se
+rappeler, je ne me souviens pas de ce nom-l&agrave;! Que diable peut-il donc me
+vouloir?... Ah! bon! j'y suis maintenant, ajoute M. Duch&acirc;tel en
+apercevant la croix marqu&eacute;e au crayon au coin de la carte: c'est bient&ocirc;t
+la f&ecirc;te du roi, et ce monsieur me rappelle que je lui ai promis de le
+faire d&eacute;corer... Il fait bien d'y penser! Pour moi, je ne m'en souvenais
+plus.</p>
+
+<p>Trois jours apr&egrave;s le 1<sup>er</sup> mai, M... lisait au <i>Moniteur</i> sa promotion
+au grade de chevalier de la L&eacute;gion d'honneur.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Un admirateur passionn&eacute; du talent joyeux d'une des meilleures servantes
+de Moli&egrave;re, s'&eacute;tant aventur&eacute; un soir au petit th&eacute;&acirc;tre S&eacute;raphin,
+rencontre l'artiste en contemplation devant les beaut&eacute;s du <i>Pont cass&eacute;</i>;
+c'&eacute;tait &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; l'actrice se trouvait dans une situation
+int&eacute;ressante.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc &ecirc;tes-vous venue ici? lui demanda le cavalier,
+tr&egrave;s-surpris de cette rencontre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas pour moi, r&eacute;pondit l'actrice en riant; c'est pour mon
+enfant.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Une dame qui se chausse quelquefois d'outremer, et qui a fait
+repr&eacute;senter au profit des pauvres et de sa vanit&eacute; des petites com&eacute;dies
+de genre inutile, s'est acquis dans un certain monde une grande
+r&eacute;putation d'esprit,&mdash;&agrave; peu pr&egrave;s comme les r&eacute;volutionnaires achetaient
+jadis les biens nationaux,&mdash;c'est-&agrave;-dire &agrave; bon march&eacute;.&mdash;Cette r&eacute;putation
+lui vient de l'habitude qu'elle a de faire des <i>mots</i>; les mots, cette
+l&egrave;pre de la conversation moderne.&mdash;Faire des mots, tel semble &ecirc;tre le
+but de son existence; c'est &agrave; quoi elle passe tous ses jours. Sa femme
+de chambre assure m&ecirc;me qu'elle se rel&egrave;ve la nuit pour se livrer &agrave; cet
+exercice.&mdash;D&egrave;s qu'elle a fait un mot, elle prend une voiture et court au
+galop le r&eacute;p&eacute;ter &agrave; tous ses amis et connaissances, ou l'affiche sur la
+glace dans les foyers de th&eacute;&acirc;tres; des amis complaisants le tirent &agrave;
+autant d'&eacute;ditions que <i>l'Oncle Tom</i>.&mdash;Puis, quand le mot a couru tout
+Paris, afin que l'Europe n'en ignore, les familiers de cette charmante
+personne l'adressent aux gazettes &eacute;trang&egrave;res, qui s'empressent de
+l'attribuer &agrave; M. de Metternich.&mdash;Seulement, comme un mot ne peut
+produire de l'effet qu'&agrave; la condition d'&ecirc;tre plac&eacute; en situation, comme
+on dit en termes de coulisses, mademoiselle *** a un comp&egrave;re dont les
+fonctions consistent &agrave; amener sur le tapis tel ou tel propos auquel le
+mot doit servir de r&eacute;plique.&mdash;Ce confident est ordinairement un bon
+jeune homme, auteur de quelque petit proverbe in&eacute;dit que la dame a
+promis de faire mettre en lumi&egrave;re.&mdash;Mademoiselle *** est aussi
+spirituelle que bonne camarade: quand ses mots ont servi plusieurs fois
+ou quand ils ne produisent pas d'effet, elle en fait cadeau &agrave; ses
+amies.&mdash;Une personne qui n'avait pas l'honneur de conna&icirc;tre mademoiselle
+***, et qui avait le plus vif d&eacute;sir de l'entendre causer, eut
+derni&egrave;rement l'occasion de d&icirc;ner avec elle dans une r&eacute;union d'artistes
+et d'hommes de lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien que dites-vous de cela? lui demanda un enthousiaste de la
+<i>mot</i>-nomanie.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, r&eacute;pondit-il, mettez que je suis un Velche, ou que
+Mademoiselle *** n'&eacute;tait pas en train ce soir; mais son esprit et ses
+mots m'ont paru ressembler au fameux briquet et aux allumettes d'Arnal,
+dans la pi&egrave;ce des <i>Cabinets particuliers</i>.</p>
+
+<hr />
+<h2 class="e"><a name="SILHOUETTES_LITTERAIRES" id="SILHOUETTES_LITTERAIRES"></a>SILHOUETTES LITT&Eacute;RAIRES</h2>
+
+
+
+<h2>I</h2>
+
+
+
+<h2><a name="le_monsieur_qui_soccupe_de_litterature" id="le_monsieur_qui_soccupe_de_litterature"></a><span class="smcap">le monsieur qui s'occupe de litt&eacute;rature</span></h2>
+
+
+<p>Le monsieur qui s'occupe de litt&eacute;rature est devenu depuis quelques
+ann&eacute;es un type assez fr&eacute;quent. On le rencontre un peu partout, mais
+particuli&egrave;rement dans les lieux publics. Dans les caf&eacute;s o&ugrave; se
+rassemblent les cabotins de la rampe et de la presse, tous les bons &agrave;
+rien faire, tous les bons &agrave; rien dire, toutes les paresses, toutes les
+impuissances, toutes les m&eacute;diocrit&eacute;s, tous ceux qui donnent au public
+une si f&acirc;cheuse opinion de l'art auquel ils font semblant d'appartenir.
+Le monsieur qui s'occupe de litt&eacute;rature poss&egrave;de quelquefois une
+certaine aisance. Il est bien v&ecirc;tu, et recherche la soci&eacute;t&eacute; des hommes
+de lettres avec autant de soin que les dames aux cam&eacute;lias en mettent &agrave;
+les &eacute;viter.</p>
+
+<p>On le supporte dans les compagnies lettr&eacute;es parce qu'il est g&eacute;n&eacute;ralement
+poli, et surtout parce qu'il poss&egrave;de toute sorte de moyens ing&eacute;nieux
+pour chatouiller les houppes sensibles de la vanit&eacute; des uns et des
+autres. Il a des formules de louange appropri&eacute;es sp&eacute;cialement au
+caract&egrave;re du personnage auquel il s'adresse. Avec celui-ci, il joue la
+familiarit&eacute; brutale qui s'exprime sans ambage; avec tel autre, il fera
+arriver son compliment par les sinuosit&eacute;s d'une p&eacute;riphrase habilement
+m&eacute;nag&eacute;e; avec celui-l&agrave;, qui affecte l'indiff&eacute;rence ou le d&eacute;dain en
+mati&egrave;re d'&eacute;loge, il trouvera, pour irriter cet amour-propre sinc&egrave;rement
+ou faussement blas&eacute;, des expressions qui sont, pour ainsi dire la sauce
+anglaise de l'enthousiasme; avec un autre, il emploiera le syst&egrave;me de la
+comparaison et lui dira, par exemple, &agrave; propos d'un roman r&eacute;cemment
+publi&eacute;: &laquo;Mon cher, je ne puis vous dire que cela, c'est du Balzac
+<i>&eacute;crit</i>.&raquo; Comme il a fait une &eacute;tude sp&eacute;ciale du c&#339;ur humain des gens de
+lettres, il a surtout remarqu&eacute; que la meilleure mani&egrave;re de leur dire du
+bien d'eux-m&ecirc;mes &eacute;tait de leur dire du mal des autres. Le Monsieur qui
+s'occupe de litt&eacute;rature aime &agrave; traiter les &eacute;crivains. Quand il en
+rencontre un de sa connaissance sur le boulevard, il l'emm&egrave;ne volontiers
+d&icirc;ner, et choisit dans le restaurant la place o&ugrave; il sera le mieux en
+vue.</p>
+
+<p>Dans les th&eacute;&acirc;tres, o&ugrave; il assiste &agrave; toutes les pi&egrave;ces nouvelles, il
+affecte de n'en suivre la repr&eacute;sentation qu'avec indiff&eacute;rence. Il laisse
+&eacute;chapper tout haut ses impressions par des demi-mots, des gestes qui
+attirent sur lui l'attention des voisins.&mdash;Si c'est une pi&egrave;ce historique
+que l'on repr&eacute;sente, il signale les anachronismes. Si c'est un
+vaudeville, il se plaint du style.&mdash;Si c'est un drame, il dira que
+l'ouvrage manque de ga&icirc;t&eacute;. S'il a amen&eacute; un ami avec lui, il en fait un
+comp&egrave;re qui lui donnera la r&eacute;plique, de mani&egrave;re &agrave; amener naturellement
+les r&eacute;v&eacute;lations des myst&egrave;res de coulisse. Il causera tout haut,
+&eacute;maillant sa conversation de noms propres et de mots qui ne le sont pas.
+Il affectera de lorgner les femmes en r&eacute;putation, qui garnissent les
+avant-sc&egrave;nes et les premi&egrave;res loges, et il les saluera de mani&egrave;re &agrave;
+faire supposer qu'elles font partie de ses souvenirs ou de ses
+esp&eacute;rances.</p>
+
+<p>Pendant les entr'actes, il court du foyer aux corridors. Il va saluer
+le grand feuilleton qui prom&egrave;ne dans les groupes l'ob&egrave;se majest&eacute; de son
+omnipotence; il prend le bras du moyen feuilleton, et le f&eacute;licite sur
+l'article qu'il a fait le dernier lundi. Il appelle le petit feuilleton
+par son nom de bapt&ecirc;me, et le complimente sur l'article qu'il fera lundi
+prochain. Le monsieur qui s'occupe de litt&eacute;rature va dans le monde, o&ugrave;
+il a beaucoup de succ&egrave;s, et se donne une grande importance C'est l&agrave;
+qu'il est roi, c'est l&agrave; qu'il triomphe. D&egrave;s qu'il para&icirc;t, on l'entoure;
+il devient le centre de la curiosit&eacute;: si une personne &eacute;trang&egrave;re t&eacute;moin
+de l'empressement qui l'accueille, s'informe pour savoir qui il est, la
+ma&icirc;tresse de la maison r&eacute;pond avec orgueil:&mdash;C'est monsieur un tel, un
+de mes familiers, un homme charmant, il s'occupe de litt&eacute;rature. Quand
+il a bien examin&eacute; l'assembl&eacute;e, et qu'il est convaincu qu'il ne court
+aucun risque d'&ecirc;tre d&eacute;menti, le personnage am&egrave;ne alors dans la causerie
+une habile transition pour mettre la litt&eacute;rature sur le tapis.</p>
+
+<p>Une fois qu'il a abord&eacute; ce sujet, on ne peut plus le lui faire
+abandonner, ou bien alors c'est un travail aussi difficile que de faire
+quitter le piano &agrave; un pianiste qui s'est fait prier pour s'y mettre, et
+ils se font tous prier.&mdash;Roman, th&eacute;&acirc;tre, critique, il a tout vu, tout
+lu. Il est m&ecirc;me dans le secret des ouvrages in&eacute;dits&mdash;il assistait le
+matin &agrave; la lecture intime du roman de notre c&eacute;l&egrave;bre romancier.... Il y a
+surtout un chapitre magnifique sur <i>ceci</i>, un passage admirable sur
+<i>cela</i>. Il a &eacute;t&eacute; le seul qui ait os&eacute; faire quelques observations. Il a
+remarqu&eacute; qu'il y avait trop de citations latines dans l'ouvrage, de
+fa&ccedil;on que cela le faisait plut&ocirc;t ressembler &agrave; un roman en latin, dans
+lequel il y aurait trop de citations <i>fran&ccedil;aises</i>.&mdash;Il a aussi observ&eacute;
+une ou deux erreurs historiques, et relev&eacute; deux vices grammaticaux: en
+faisant ces corrections, il a m&ecirc;me fait jaillir une tache d'encre sur la
+manchette de sa chemise&mdash;et ce disant, il retourne son parement, d&eacute;gage
+sa manche et fait voir la tache.&mdash;Tout le monde se l&egrave;ve dans le salon
+pour regarder la tache; les personnes qui sont trop &eacute;loign&eacute;es montent
+sur les chaises.</p>
+
+<p>Dans la journ&eacute;e, il a &eacute;t&eacute; &agrave; la r&eacute;p&eacute;tition g&eacute;n&eacute;rale de la pi&egrave;ce des
+Fran&ccedil;ais,&mdash;Il s'est disput&eacute; avec l'auteur, qui ne voulait pas consentir
+&agrave; faire les coupures qu'il lui indiquait.&mdash;Il lui a pris son manuscrit
+de force et l'a emport&eacute; chez lui pour faire des changements.&mdash;Il faudra
+qu'il passe la nuit &agrave; ce travail; mais enfin il faut bien obliger <i>un
+confr&egrave;re</i>.&mdash;Il y a surtout la sc&egrave;ne cinqui&egrave;me du quatri&egrave;me acte; il
+craint d'&ecirc;tre oblig&eacute; de la recommencer enti&egrave;rement.&mdash;Notez bien qu'il
+n'y a pas un mot de vrai dans tout ce qu'il dit.&mdash;La tache d'encre &eacute;tait
+pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;e, sa r&eacute;p&eacute;tition, les changements, les coupures, il a entendu
+raconter cela dans la journ&eacute;e et s'attribue le r&ocirc;le actif qu'un autre a
+ou n'a pas jou&eacute;. En si beau chemin, on ne s'arr&ecirc;te pas.&mdash;Tout &agrave; l'heure,
+en sortant d'une premi&egrave;re, il a rencontr&eacute; le critique ***, qui n'avait
+pas assist&eacute; &agrave; la repr&eacute;sentation; celui-ci l'a pri&eacute; de lui faire une
+centaine de lignes pour son feuilleton.&mdash;Il a bien envie de l'envoyer
+promener.&mdash;<i>Chose</i> a pris depuis quelque temps la f&acirc;cheuse habitude de
+le charger de ses corv&eacute;es.&mdash;Cependant, il ne peut refuser ce service &agrave;
+un ami avec qui il est &agrave; <i>tu</i> et &agrave; <i>toi</i>.&mdash;D'abord, il profitera de
+l'occasion pour &ecirc;tre agr&eacute;able &agrave; Eug&egrave;ne, avec qui il a deux
+op&eacute;ras-comiques en train; c'est de Scribe qu'il veut parler.</p>
+
+<p>En passant, il saluera mademoiselle *** qui a la mauvaise habitude de
+vouloir jouer tous ses r&ocirc;les en costume Louis XV, sous pr&eacute;texte que la
+poudre lui va bien, et il glissera en m&ecirc;me temps un mot d'&eacute;loge &agrave; la
+petite J... qui a &eacute;t&eacute; charmante pour lui au souper de madame O... o&ugrave;
+M... a tir&eacute; un feu d'artifice d'esprit &eacute;tourdissant. Quand le Monsieur
+qui s'occupe de litt&eacute;rature a bavard&eacute; pendant deux heures, il s'excuse
+aupr&egrave;s de la compagnie d'avoir aussi longtemps caus&eacute; boutique, et fait
+semblant de vouloir passer &agrave; un autre motif de conversation.&mdash;Les dames
+se mettent &agrave; causer chiffons, les hommes Bourse ou politique. Mais, tout
+&agrave; coup, le monsieur qui s'occupe de litt&eacute;rature tire son mouchoir de
+poche et pousse un cri d'&eacute;tonnement&mdash;Qu'est-ce donc? qu'y
+a-t-il?&mdash;Parbleu! s'&eacute;crie le monsieur, c'est ce farceur de Dumas, qui
+est mont&eacute; chez moi tant&ocirc;t, et qui m'a encore laiss&eacute; son mouchoir en
+place du mien,&mdash;il n'en fait jamais d'autres; c'est le onzi&egrave;me qu'il me
+change ainsi.&mdash;Tout le monde veut voir le mouchoir du c&eacute;l&egrave;bre
+romancier.&mdash;Il y a m&ecirc;me des fanatiques, qui souhaiteraient se moucher
+dedans.&mdash;Gr&acirc;ce &agrave; ce mouchoir, pr&eacute;m&eacute;dit&eacute; comme la tache d'encre, la
+conversation a &eacute;t&eacute; reprise &agrave; propos de litt&eacute;rature, et le monsieur qui
+s'en occupe continue &agrave; &ecirc;tre le lion de la soir&eacute;e.</p>
+
+<p>Au demeurant, c'est l&agrave; un personnage inoffensif; car cette manie n'est
+qu'un des innocents d&eacute;guisements que peut prendre la vanit&eacute; d'un homme
+d&eacute;s&#339;uvr&eacute;.&mdash;Mais il arrive presque toujours un moment o&ugrave; le monsieur qui
+s'occupe de litt&eacute;rature d&eacute;sire que la litt&eacute;rature s'occupe de lui.&mdash;De
+passif qu'il &eacute;tait jusque-l&agrave;, il essaie de devenir actif.&mdash;il ne se
+borne pas &agrave; &eacute;crire un sonnet acrostiche sur la premi&egrave;re page d'un album
+neuf, comme cela est en usage depuis qu'il y a des albums.&mdash;Il se met un
+jour &agrave; faire de la copie, et en poursuit l'impression avec une activit&eacute;
+&agrave; nulle autre pareille.&mdash;Moyennant finances, il trouve un libraire qui
+consent &agrave; lui imprimer un volume, en t&ecirc;te duquel le monsieur qui
+s'occupe de litt&eacute;rature met une pr&eacute;face qui commence invariablement par
+ces mots: &laquo;C&eacute;dant aux nombreuses sollicitations de quelques amis d'un
+go&ucirc;t s&ucirc;r et approuv&eacute;, l'auteur de ce volume se pr&eacute;sente pour la premi&egrave;re
+fois devant le public, etc., etc.&raquo;&mdash;Ici, le personnage devient nuisible
+et dangereux.&mdash;Ce n'est plus le monsieur qui s'occupe de litt&eacute;rature,
+c'est l'homme de lettres amateur,&mdash;d&eacute;sign&eacute; quelquefois plus commun&eacute;ment
+et plus justement, sous le nom de Charan&ccedil;on de lettres.</p>
+
+
+
+<h2 class="e">II</h2>
+
+
+
+<h2 class="e"><a name="le_charancon" id="le_charancon"></a><span class="smcap">le charan&ccedil;on</span></h2>
+
+
+<p>Pareil &agrave; l'insecte qui ronge les r&eacute;coltes, il s'introduit dans la
+litt&eacute;rature pour y causer des ravages.</p>
+
+<p>On ne sait comment, il arrive on ne sait d'o&ugrave;.</p>
+
+<p>Pour unique mise de fonds, il apporte l'aplomb, qui est l'audace des
+sots, et la m&eacute;moire, qui est la science des ignorants; non pas, grand
+Dieu! qu'il remarque ce qu'il voit ou ce qu'il entend dire, ce serait
+alors de l'observation; il surmoule les observations des autres. C'est
+le Charan&ccedil;on qui a le premier pratiqu&eacute; le pastiche, car il est incapable
+de rien inventer qui soit marqu&eacute; &agrave; son propre coin, f&ucirc;t-ce m&ecirc;me une
+sottise.</p>
+
+<p>Les admirations vivement senties entra&icirc;nent quelquefois les esprits les
+mieux dou&eacute;s et les talents les plus individuels &agrave; l'imitation des &#339;uvres
+qui r&eacute;pondent plus particuli&egrave;rement &agrave; leurs sympathies: mais dans ces
+cas, la copie devient alors une fa&ccedil;on de glorifier le mod&egrave;le.</p>
+
+<p>Le Charan&ccedil;on imite grossi&egrave;rement, maladroitement; son pastiche n'est pas
+une copie, c'est une caricature. Ces difformes parodies ressemblent &agrave;
+leurs mod&egrave;les, comme ressemblent aux &#339;uvres d'art les odieux pl&acirc;tres,
+colport&eacute;s sur les quais et les boulevards par les Pi&eacute;montais, pendant la
+morte saison de la fumisterie.</p>
+
+<p>Toutes les comparaisons qui pourraient peindre l'activit&eacute;, la souplesse,
+la ruse, l'insistance, la servilit&eacute; ne suffiraient pas &agrave; donner une id&eacute;e
+compl&egrave;te de tout le mal que le Charan&ccedil;on se donne pour arriver &agrave; se
+produire, n'importe o&ugrave;, n'importe comment. Pour acc&eacute;l&eacute;rer ses d&eacute;buts il
+poss&egrave;de, d'ailleurs des facilit&eacute;s qui manquent quelquefois aux hommes de
+lettres v&eacute;ritables,&mdash;il a des relations.</p>
+
+<p>Les relations sont les escaliers par lesquels, dans toutes les
+conditions, on arrive, sans se donner trop de mal, &agrave; atteindre les
+&eacute;tages sup&eacute;rieurs.</p>
+
+<p>En litt&eacute;rature particuli&egrave;rement, les relations servent les personnes au
+pr&eacute;judice de l'art.</p>
+
+<p>Les relations s'imposent ou se sollicitent.</p>
+
+<p>Dans le premier cas, elles sont honorables et ne peuvent que flatter
+l'amour-propre.</p>
+
+<p>Dans le second cas, elles humilient.&mdash;Un homme qui a le sentiment de sa
+valeur souffrira p&eacute;niblement si, pour la constater, il a besoin de
+requ&eacute;rir l'appui des imb&eacute;ciles ou des niais, qui sont une force comme
+toute majorit&eacute;.</p>
+
+<p>Le Charan&ccedil;on est invuln&eacute;rable de ce c&ocirc;t&eacute;; son amour-propre, habill&eacute; de
+toile imperm&eacute;able, peut impun&eacute;ment recevoir toutes les averses de d&eacute;dain
+qui pleuvent sur lui. Gr&acirc;ce &agrave; ses relations, il entre dans la
+litt&eacute;rature comme les gens qui arrivent en retard &agrave; la porte d'un
+th&eacute;&acirc;tre, rompent avec violence la queue form&eacute;e, et se mettent &agrave; la t&ecirc;te,
+de fa&ccedil;on &agrave; p&eacute;n&eacute;trer les premiers dans la salle, sans avoir eu les ennuis
+de l'attente.</p>
+
+<p>Par exemple, madame une telle l'aura un soir recommand&eacute; &agrave; monsieur un
+tel, qui aura parl&eacute; &agrave; celui-ci, qui l'aura pr&eacute;sent&eacute; &agrave; celui-l&agrave;, et un
+beau matin on lui aura dit dans un journal:&mdash;apportez-nous quelque
+chose.</p>
+
+<p>Le Charan&ccedil;on ne se le fait pas dire deux fois: d&egrave;s le lendemain, il
+arrive avec son article dans la main, et il court avertir ses amis et
+connaissances qu'il va &eacute;crire dans tel on tel journal. On a vu souvent
+des travaux d'hommes de lettres s&eacute;rieux rester longtemps dans les
+cartons de la r&eacute;daction, mais la <i>copie</i> du Charan&ccedil;on n'y fait jamais
+long s&eacute;jour.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'on a commis l'imprudence de lui recevoir quelque chose, il ne
+quitte pas les bureaux. Du matin au soir, il surveille et presse son
+insertion. Pour se d&eacute;barrasser de ses intol&eacute;rables pers&eacute;cutions, on lui
+annonce un beau jour que son article est &agrave; l'imprimerie.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, si vous le rencontrez dans la rue, il vous abordera pour
+vous laisser aussit&ocirc;t en criant: &laquo;Pardon si je vous quitte aussi vite,
+mais il faut que j'aille corriger mes &eacute;preuves.&raquo;</p>
+
+<p>Voyez-le entrer &agrave; l'imprimerie: quel air affair&eacute;, quelle importance il
+se donne; demandez au compositeur ce qu'il pense des Charan&ccedil;ons de
+lettres quand ils viennent corriger leur premier article; demandez au
+prote, qu'ils assomment de leurs recommandations saugrenues.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez bien garde &agrave; cet alin&eacute;a; il est de la derni&egrave;re
+importance;&mdash;remarquez bien ce changement,&mdash;n'allez pas oublier cette
+parenth&egrave;se,&mdash;et ceci,&mdash;et cela,&mdash;et leur nom qu'ils ne trouvent jamais
+assez gros!</p>
+
+<p>Enfin le jour de la publication arrive: le Charan&ccedil;on n'a pas dormi; d&egrave;s
+le matin, il est dans la rue, guettant l'ouverture des cabinets
+litt&eacute;raires.</p>
+
+<p>Voyez-vous ce monsieur qui tient un journal dans ses mains qui
+tremblent?&mdash;Voyez-vous ses yeux grands ouverts, sa bouche grande ouverte
+aussi?&mdash;- C'est un Charan&ccedil;on qui lit son premier article imprim&eacute;! Tout &agrave;
+coup il devient p&acirc;le, la sueur mouille son visage, il frappe du poing.
+Il vient de d&eacute;couvrir un bourdon ou une coquille; il court au journal;
+il entre dans les bureaux comme un ouragan; il se plaint avec violence.</p>
+
+<p>On a d&eacute;natur&eacute; son article, on compromet sa r&eacute;putation, etc., etc., etc.
+S'il ne se retenait pas, il imiterait, dans son d&eacute;sespoir, ce po&euml;te
+italien qui se suicida &agrave; cause d'une virgule chang&eacute;e de place dans la
+composition d'un de ses livres. Pour une lettre retourn&eacute;e, le Charan&ccedil;on
+exigerait volontiers qu'on recommen&ccedil;&acirc;t le tirage du num&eacute;ro.</p>
+
+<p>Il se calme cependant, sur la promesse d'un <i>erratum</i>. Et, prenant
+autant d'exemplaires que peuvent en contenir ses poches, il en va faire
+la distribution dans la ville.</p>
+
+<p>Le soir, il parcourt les caf&eacute;s. Chaque fois qu'un consommateur demande
+le journal o&ugrave; il se trouve imprim&eacute;, il suit des yeux les mouvements de
+son visage pendant sa lecture, et si elle ne se continue pas jusqu'&agrave; la
+colonne o&ugrave; se trouve son article, il ne peut cacher son d&eacute;pit.</p>
+
+<p>Du jour o&ugrave; le Charan&ccedil;on a eu un article imprim&eacute;, ce ne sont plus des
+talons qu'il a &agrave; ses souliers, ce sont des pi&eacute;destaux.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il a constat&eacute; son existence par une premi&egrave;re publication, il
+utilise ce pr&eacute;c&eacute;dent pour se faire comprendre parmi les collaborateurs
+des feuilles &eacute;ph&eacute;m&egrave;res destin&eacute;es &agrave; mourir du <span class="smcap">CROUP</span> litt&eacute;raire &agrave; l'&acirc;ge de
+deux ou trois num&eacute;ros. Dans ces journaux qui ne font que s'entr'ouvrir,
+le caissier demeure, pour les r&eacute;dacteurs, constamment cach&eacute; dans les
+nuages de l'incognito le plus &eacute;pais.</p>
+
+<p>Mais le Charan&ccedil;on, qui travaille seulement pour la gloire, ne demande
+pas d'abord &agrave; &ecirc;tre pay&eacute;.</p>
+
+<p>Un Charan&ccedil;on, qui faisait valoir cette raison, comprise du r&eacute;dacteur en
+chef d'un journal qui r&eacute;tribue largement ses &eacute;crivains, en re&ccedil;ut cette
+r&eacute;ponse:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, mon journal n'est pas assez riche pour se permettre d'avoir
+de la r&eacute;daction gratis; adressez-vous aux publications qui peuvent se
+procurer le luxe de se passer de public.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu cependant, &agrave; force d'intrigue, &agrave; force de se remuer, le
+Charan&ccedil;on finit par acqu&eacute;rir ce qu'on pourrait appeler une r&eacute;putation de
+prospectus.</p>
+
+<p>Il a fourr&eacute; l'annonce de ses ouvrages dans tous les <i>sp&eacute;cimens</i>. Il se
+montre plus exigeant, il croit &agrave; son avenir, et il parvient m&ecirc;me &agrave; y
+faire croire quelques autres.</p>
+
+<p>Le jour o&ugrave; il a fait imprimer quatre cents lignes, il les collectionne
+et les offre &agrave; la Soci&eacute;t&eacute; des gens de lettres, avec une demande de
+r&eacute;ception dans son sein.&mdash;S'il est re&ccedil;u, il se h&acirc;te de faire graver des
+cartes, sur lesquelles il ajoute apr&egrave;s son nom:</p>
+
+<p class="c"><i>Membre de la Soci&eacute;t&eacute; des gens de lettres.</i></p>
+
+
+
+<h2 class="e">III</h2>
+
+
+
+<h2 class="e"><a name="le_redacteur_pour_tout_faire" id="le_redacteur_pour_tout_faire"></a><span class="smcap">le r&eacute;dacteur pour tout faire</span></h2>
+
+
+<p>Il existe, &agrave; Paris, un grand nombre de m&eacute;nages peu fortun&eacute;s, o&ugrave; l'on
+prend une bonne pour tout faire. Les servantes qui acceptent ces
+conditions sont ordinairement des disciples anonymes de M. Cousin, car
+leur engagement les oblige &agrave; pratiquer l'&eacute;clectisme le plus &eacute;tendu.</p>
+
+<p>La servante pour tout faire fait d'abord le m&eacute;nage et tout ce qui se
+rattache &agrave; cette occupation:</p>
+
+<p>Elle fait la cuisine;</p>
+
+<p>Elle fait les commissions;</p>
+
+<p>Elle fait la lessive et le repassage;</p>
+
+<p>Elle fait les corsets et les robes de Madame;</p>
+
+<p>Elle fait les gilets et les culottes de Monsieur.</p>
+
+<p>Et quelquefois m&ecirc;me, s'il y a un nouveau-n&eacute; dans la maison, on essaye de
+l'utiliser comme nourrice.</p>
+
+<p>Dire qu'elle excelle dans sa multiple besogne, je n'oserais pas
+l'affirmer.</p>
+
+<p>Elle re&ccedil;oit ordinairement de quinze &agrave; vingt-cinq francs par mois, et
+elle est nourrie.</p>
+
+<p>Il existe, de m&ecirc;me, &agrave; Paris, des journaux peu riches&mdash;pauvret&eacute; n'est pas
+vice&mdash;ou n'ayant pas le moyen de subventionner un sp&eacute;cialiste pour
+chacune des mati&egrave;res que sa feuille est appel&eacute;e &agrave; traiter, le
+propri&eacute;taire prend un r&eacute;dacteur pour tout faire.</p>
+
+<p>C'est ordinairement un homme de lettres, bachelier comme Lindor, et qui
+s'est essay&eacute; tour &agrave; tour dans tous les genres de litt&eacute;rature, sans
+avoir positivement r&eacute;ussi dans aucun.</p>
+
+<p>Ces diverses tentatives, dans lesquelles il a &eacute;chou&eacute; isol&eacute;ment, ne l'ont
+point d&eacute;courag&eacute;. Il met en pratique la devise affirmant que l'union fait
+la force. Et, n'ayant pas &eacute;t&eacute; heureux dans les sp&eacute;cialit&eacute;s, il br&ucirc;le un
+cierge &agrave; M. Cousin, et se d&eacute;voue &agrave; l'&eacute;clectisme.</p>
+
+<p>C'est alors qu'il accepte les fonctions de r&eacute;dacteur pour tout faire, et
+il fait tout en effet, sans h&eacute;sitation et sans balancier.</p>
+
+<p>Il fait du roman et de la nouvelle.</p>
+
+<p>Il fait des comptes-rendus:</p>
+
+<p>Dramatiques,</p>
+
+<p>Lyriques,</p>
+
+<p>Scientifiques,</p>
+
+<p>Acad&eacute;miques.</p>
+
+<p>Il fait des chroniques:</p>
+
+<p>Parisiennes,</p>
+
+<p>Provinciales,</p>
+
+<p>&Eacute;trang&egrave;res.</p>
+
+<p>Il parle &eacute;galement et &agrave; volont&eacute;;</p>
+
+<p>M&eacute;decine,</p>
+
+<p>Usine,</p>
+
+<p>Cuisine.</p>
+
+<p>Il parle chemins de fer,</p>
+
+<p>Religion,</p>
+
+<p>Industrie,</p>
+
+<p>Modes,</p>
+
+<p>Libre-&eacute;change.</p>
+
+<p>Il r&eacute;dige le premier-Paris,</p>
+
+<p>Le filet,</p>
+
+<p>L'entre-filet,</p>
+
+<p>L'annonce,</p>
+
+<p>La r&eacute;clame.</p>
+
+<p>Et il compose pour chaque num&eacute;ro:</p>
+
+<p>Des logogriphes,</p>
+
+<p>Des charades,</p>
+
+<p>Des r&eacute;bus</p>
+
+<p>Et des calembours.</p>
+
+<p>Quelquefois m&ecirc;me, c'est lui qui dessine la vignette du journal&mdash;et c'est
+encore lui qui la grave.</p>
+
+<p>Enfin, c'est un v&eacute;ritable touche-&agrave;-tout.</p>
+
+<p>Il touche m&ecirc;me quelquefois des appointements qui varient de 70 &agrave; 125
+francs par moi&mdash;il n'est ni nourri, ni couch&eacute;, ni blanchi; il ne re&ccedil;oit
+d'&eacute;trennes que lorsqu'il songe &agrave; s'en donner.</p>
+
+<p>Mais il est en m&ecirc;me temps son r&eacute;dacteur en chef et sa r&eacute;daction.</p>
+
+<p>Ce qui l'oblige &agrave; &ecirc;tre tr&egrave;s-respectueux envers lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&Agrave; se c&eacute;der le pas quand il entre ou sort de son bureau.</p>
+
+<p>&Agrave; se saluer quand il se rencontre,</p>
+
+<p>Et &agrave; se d&eacute;poser sa carte le jour de l'an.</p>
+
+<p>Mais, en revanche, il poss&egrave;de le droit:</p>
+
+<p>De recevoir tous ses articles, et de ne pas les faire attendre sur le
+marbre.</p>
+
+<p>De n'y jamais faire de coupures,</p>
+
+<p>Et de les trouver &eacute;galement jolis.</p>
+
+<p>Tous les jours il va &agrave; la Biblioth&egrave;que, et y prend un picotin
+d'&eacute;rudition, pour les besoins de la mati&egrave;re dont il aura &agrave; s'occuper
+dans son num&eacute;ro.</p>
+
+<p>S'il est trop press&eacute;, il fait faire sa besogne par un collaborateur &agrave;
+deux branches, qui lui sert &eacute;galement pour se rogner les ongles et
+moucher la chandelle.</p>
+
+<p>En qualit&eacute; de r&eacute;dacteur en chef, il est de toutes les <i>premi&egrave;res</i>, et
+si&egrave;ge aux stalles de la critique. Comme son journal ne poss&egrave;de qu'une
+influence relative, il arrive quelquefois que les administrations lui
+adressent seulement des coupons de corridors ou de carreaux de loges,
+auquel cas, il va paisiblement voir la pi&egrave;ce au caf&eacute;, et en suit
+religieusement l'intrigue en jouant aux dominos.</p>
+
+<p>S'il a souvent le double blanc, c'est que la pi&egrave;ce est bonne; s'il a le
+double six, c'est que la pi&egrave;ce est mauvaise.</p>
+
+<p>Inventeur de ce crit&eacute;rium, il en indiqua fraternellement la commodit&eacute; &agrave;
+un critique tr&egrave;s-influent, qui n'attend qu'une occasion de lui prouver
+sa reconnaissance, en lui &eacute;tant le plus confraternellement d&eacute;sagr&eacute;able
+qu'il se pourra.</p>
+
+<p>Mais, bonne ou mauvaise, la critique du r&eacute;dacteur pour tout faire est
+g&eacute;n&eacute;ralement obligeante: dire ou faire du mal lui serait p&eacute;nible, ou
+m&ecirc;me embarrassant. C'est la seule chose qu'il ne sache pas ou ne veuille
+pas faire. Sa plume est un outil, et jamais une arme.</p>
+
+<p>Quand il rencontre un confr&egrave;re, il a toujours un mot aimable &agrave; lui dire
+&agrave; propos de ce qu'il a publi&eacute; r&eacute;cemment. L'amabilit&eacute; se retrouvera au
+bout de sa plume le jour o&ugrave; il se rassemblera autour de sa table de
+r&eacute;daction pour faire le journal. Le r&eacute;dacteur pour tout faire semble
+poss&eacute;der le don d'ubiquit&eacute;,&mdash;il est partout en m&ecirc;me temps;&mdash;il fait
+honn&ecirc;tement et discr&egrave;tement son m&eacute;tier, sans pr&eacute;tentions et sans bruit.</p>
+
+<p>Ce n'est pas cependant qu'il ne poss&egrave;de, comme tous les humains bien
+organis&eacute;s, la petite dose d'amour-propre qui est n&eacute;cessaire &agrave; l'homme
+pour vivre,&mdash;comme l'air et le soleil.</p>
+
+<p>Aussi, quand un abonn&eacute; s'est fait inscrire dans la journ&eacute;e, il se serre
+la main &agrave; lui-m&ecirc;me, et se dit, avec un l&eacute;gitime orgueil, en prenant un
+maintien et une voix de r&eacute;dacteur en chef:</p>
+
+<p>&mdash;Votre dernier article a fait de l'effet.</p>
+
+<p>Et il a, en effet, diff&eacute;rentes raisons pour &ecirc;tre convaincu que c'est son
+article et pas celui d'un autre.</p>
+
+<p>Quand il a exerc&eacute; ses fonctions pendant quelque temps, il tente de se
+constater &agrave; lui-m&ecirc;me son influence, en essayant de faire engager sa
+ma&icirc;tresse dans un petit th&eacute;&acirc;tre.&mdash;Il r&eacute;ussit ordinairement.</p>
+
+<p>Quelquefois il songe &agrave; se marier,&mdash;et jamais &agrave; &ecirc;tre de l'Acad&eacute;mie.</p>
+
+<p>On ne lui conna&icirc;t ni ennemi ni envieux.&mdash;Christophe-Colomb lui-m&ecirc;me ne
+pourrait pas lui en d&eacute;couvrir un.</p>
+
+
+
+<h2 class="e">IV</h2>
+
+
+
+<h2 class="e"><a name="le_caudataire" id="le_caudataire"></a><span class="smcap">le caudataire</span></h2>
+
+
+<p>Comme son nom l'indique, ce personnage est celui qui tend &agrave; se coudre
+aux individualit&eacute;s, poss&eacute;dant, soit la c&eacute;l&eacute;brit&eacute;, la r&eacute;putation, ou m&ecirc;me
+la simple notori&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Cette sorte de sigisb&eacute;isme na&icirc;t quelquefois de la sympathie que l'on
+&eacute;prouve pour les &#339;uvres d'un &eacute;crivain, et de l'attachement que vous
+inspire sa personne. Comme toute chose sinc&egrave;re, ce sentiment est alors
+honorable et m&eacute;rite le respect, m&ecirc;me dans ce que peut avoir d'outr&eacute;,
+l'admiration <i>caniche</i> du caudataire d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;.</p>
+
+<p>Le plus souvent aussi, ce n'est que l'exploitation r&eacute;gl&eacute;e de l'orgueil
+l&eacute;gitime de ceux qui ont su se conqu&eacute;rir un nom, par la vanit&eacute; ridicule
+de ceux qui ne <i>s'appellent pas</i>.</p>
+
+<p>Les millions en moins, le caudataire ressemble aux anciens rustauds de
+finance qui consentaient &agrave; vider l'humiliation &agrave; pleine tasse, et &agrave;
+verser les &eacute;cus &agrave; plein sac, pour &ecirc;tre aper&ccedil;us du vulgaire, montant
+dans les carrosses des grands seigneurs. Le seul d&eacute;sir du caudataire est
+aussi de monter dans les carrosses de la renomm&eacute;e&mdash;ne f&ucirc;t-ce que par
+derri&egrave;re.</p>
+
+<p>Les romanciers en vogue, les auteurs dramatiques, rois de la coulisse,
+les journalistes en puissance de feuilleton ont leurs caudataires, et
+particuli&egrave;rement les coupe-toujours de la critique, qui d&eacute;bitent la
+galette et le flanc de la r&eacute;clame.</p>
+
+<p>Le nombre des caudataires varie en proportion de la r&eacute;putation ou de
+l'influence que peuvent exercer sur le public les c&eacute;l&eacute;brit&eacute;s des divers
+genres de litt&eacute;rature.</p>
+
+<p>Les fonctions du caudataire sont purement honorifiques, mais en revanche
+elles sont fatigantes.&mdash;Cependant c'est une charge tr&egrave;s-courue. On ne
+l'obtient pas du premier coup. Il faut faire une esp&egrave;ce de stage avant
+de devenir titulaire.</p>
+
+<p>Plusieurs qualit&eacute;s sont requises pour &ecirc;tre bon caudataire; comme au jeu
+des enfants: &laquo;Bonjour, ma&icirc;tre, quel m&eacute;tier veux-tu &ecirc;tre? Il faut,
+tire-li-faut d'abord n'&ecirc;tre pas bon &agrave; autre chose, et avoir du temps &agrave;
+perdre.&raquo; Si le caudataire poss&egrave;de une opinion, il devra lui attacher
+une pierre au cou et la jeter dans l'endroit le plus profond de la
+Seine.</p>
+
+<p>Adopter en tout, et proclamer partout et toujours le syst&egrave;me du ma&icirc;tre
+qu'il veut suivre; avoir dans sa poche du drap de toutes les couleurs,
+afin de changer de cocarde litt&eacute;raire en m&ecirc;me temps que celui-ci.</p>
+
+<p>S'il poss&egrave;de un caract&egrave;re irritable, il devra le tamponner de patience,
+s'il ne veut pas souffrir des ruades et rebuffades qui pourront r&eacute;sulter
+de la mauvaise humeur de l'homme c&eacute;l&egrave;bre, quand celui-ci aura &eacute;prouv&eacute;
+des d&eacute;sagr&eacute;ments familiers &agrave; son &eacute;tat.</p>
+
+<p>Renoncer &agrave; toute initiative en mati&egrave;re de jugement sur les productions
+des confr&egrave;res, et attendre que le son se soit fait entendre pour faire
+&eacute;cho.</p>
+
+<p>Assister &agrave; la conception et confection du roman, drame ou feuilleton du
+ma&icirc;tre; entendre chapitre par chapitre, sc&egrave;ne par sc&egrave;ne, phrase par
+phrase, les vagissements de l'&#339;uvre nouvelle, la caresser au berceau du
+manuscrit, lui faire des risettes, lui offrir des morceaux de sucre ou
+des bonbons, et avoir pour elle tous les soins que demande un nouveau-n&eacute;
+qui pousse sa premi&egrave;re dent.</p>
+
+<p>Ne pas craindre de se coucher tard pour tenir compagnie au ma&icirc;tre le
+soir, ni de se lever matin pour &ecirc;tre le premier &agrave; lui apporter le
+bulletin de l'enthousiasme du public &agrave; propos de l'&#339;uvre r&eacute;cemment
+publi&eacute;e; avoir de la m&eacute;moire pour se rappeler le nom des ti&egrave;des, afin
+qu'il leur soit marqu&eacute; un mauvais point.&mdash;Au besoin, chercher querelle &agrave;
+l'un d'eux, et se battre en duel avec lui: &Ecirc;tre complaisant et agile
+comme un l&eacute;vrier ou un troisi&egrave;me collaborateur, qui fait les courses
+dans les vaudevilles (commissionnaire sans m&eacute;daille.)</p>
+
+<p>Si le ma&icirc;tre a la goutte, se plaindre de la sciatique; et, lorsqu'il est
+enrhum&eacute; du cerveau, se procurer une fluxion de poitrine.</p>
+
+<p>Voil&agrave; quelques-unes des charges, voici maintenant les avantages.</p>
+
+<p>Ils ne s'obtiennent que graduellement et suivant les principes d'une
+hi&eacute;rarchie qui a ses lois.</p>
+
+<p>Il existe des caudataires autoris&eacute;s &agrave; aborder dans les lieux publics
+l'homme c&eacute;l&egrave;bre qu'ils y rencontrent, &agrave; se promener avec lui bras dessus
+bras dessous sur le boulevard ou dans les foyers des spectacles,&mdash;&agrave; lui
+demander du feu pour allumer son cigare ou une place dans sa loge&mdash;ou ce
+qu'il compte faire prochainement.</p>
+
+<p>Ces avantages sont m&eacute;diocres, ils se r&eacute;sument &agrave; faire dire par les gens
+qui vous rencontrent:</p>
+
+<p>--- Tiens! quel est donc ce monsieur qui se prom&egrave;ne avec ***?</p>
+
+<p>Mais, pour quelques caudataires, cette simple remarque suffit. Il a &eacute;t&eacute;
+vu. Pour lui, l'homme c&eacute;l&egrave;bre joue le r&ocirc;le d'un bec de gaz et lui pr&ecirc;te
+sa lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Le second grade procure l'honneur d'une familiarit&eacute; plus intime. Aussi
+l'homme c&eacute;l&egrave;bre abandonnera avec son caudataire les formules de
+politesse qui restent de la froideur dans les relations;&mdash;il sera avec
+lui fraternellement grossier et franchement mal appris. Seulement il lui
+permettra de l'accompagner partout, &agrave; la condition que, moralement,
+celui-ci aura le soin de rester quelques pas derri&egrave;re lui.&mdash;Il ne se
+f&acirc;chera pas si le caudataire l'aborde quand il sera en compagnie; il
+commencera &agrave; lui donner son avis pour avoir une fa&ccedil;on nouvelle de faire
+conna&icirc;tre le sien.&mdash;Il le brutalisera m&ecirc;me en public, et le caudataire
+recueillera alors l'avantage d'entendre dire &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui&mdash;quel est
+donc ce particulier que *** bourre comme &ccedil;a?&mdash;ce ne peut &ecirc;tre qu'un ami
+intime ou un domestique.</p>
+
+<p>Quand il aura franchi ces deux degr&eacute;s, le caudataire arrivera enfin au
+comble de ses v&#339;ux. L'homme c&eacute;l&egrave;bre le fera grand d'Espagne litt&eacute;raire,
+en lui accordant le droit de rester couvert devant lui. Il l'attachera &agrave;
+sa personne et le nommera caudataire de premi&egrave;re classe, il le fera
+chevalier de ses ordres, et celui-ci aura ses entr&eacute;es grandes et
+petites.</p>
+
+<p>Il poss&eacute;dera son rond de serviette &agrave; la table de l'homme c&eacute;l&egrave;bre. Sa
+vanit&eacute; pourra se donner des indigestions de tutoiement. Il aura atteint
+le point culminant du favoritisme. Il fera partie du mobilier, et si le
+mobilier est vendu, on le vendra avec.</p>
+
+<p>Le caudataire intime obtiendra alors de temps en temps une mention dans
+un roman. On profilera sa silhouette dans une pi&egrave;ce, ou bien on lui
+jettera au bas de la colonne d'un feuilleton, un bout d'&eacute;loge banal,
+qu'on n'oserait offrir &agrave; personne, et qu'on lui mettra dans la main
+comme un sou d&eacute;mon&eacute;tis&eacute;. Car, en r&eacute;alit&eacute;, l'homme c&eacute;l&egrave;bre peut accepter
+ce servilisme; mais, comme son caudataire ne poss&egrave;de aucun talent et
+aucune dignit&eacute;, il professera bien souvent pour lui le sentiment, qui
+est pr&eacute;cis&eacute;ment le revers de l'estime.</p>
+
+
+
+<h2 class="e">V</h2>
+
+
+
+<h2 class="e"><a name="les_jeremies" id="les_jeremies"></a><span class="smcap">les j&eacute;r&eacute;mies</span></h2>
+
+
+<p>Elle est nombreuse et s'augmente chaque jour cette insupportable famille
+des J&eacute;r&eacute;mies litt&eacute;raires, qui, traitant leur gueuserie et leur paresse
+en tout lieu, corbeaux du d&eacute;couragement, croassent leur plainte
+monotone.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; muse mar&acirc;tre! s'&eacute;crie celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; public cr&eacute;tin! ajoute celui-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; critique zo&iuml;le! hurle cet autre.</p>
+
+<p>Et si, par malheur, il vous arrive de tomber dans un de leurs conclaves,
+v&eacute;ritables clubs de harpies, vous aurez le mal de mer en les &eacute;coutant
+les uns et les autres parler de ceux qu'ils appellent leurs confr&egrave;res,
+et qui sont parvenus &agrave; approcher de pr&egrave;s ou de loin le but auquel ils se
+proposaient d'atteindre.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez au hasard, dans le tas, le plus braillard d'entre ces
+convulsionnaires, mettez-le sur la sellette, et dites lui:</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave; viens-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu fait?</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu?</p>
+
+<p>P&eacute;n&eacute;trez dans sa biographie,&mdash;l'histoire de l'un sera celle de tous.</p>
+
+<p>Le J&eacute;r&eacute;mie est un fruit sec litt&eacute;raire, et, le plus ordiremont,&mdash;il
+greffe sur l'impuissance, cette maladie honteuse de l'intelligence qu'on
+appelle l'envie.</p>
+
+<p>Pareil aux oisifs qui, pour occuper leur paresse, entrent dans le
+premier endroit dont ils trouvent la porte ouverte, il sera entr&eacute;, un
+beau jour, dans la litt&eacute;rature par d&eacute;s&#339;uvrement.</p>
+
+<p>De vocation, il n'en a aucune.</p>
+
+<p>Il commence cette p&eacute;rilleuse lutte, sans plus d'&eacute;motion qu'il entamerait
+une partie de piquet. Son ignorance m&ecirc;me devient pour lui un brevet
+d'outrecuidance.</p>
+
+<p>&Agrave; peine consentirait-il, en mani&egrave;re de mise en train, &agrave; acheter une main
+de papier.</p>
+
+<p>L'&#339;uvre achev&eacute;e, chose ordinairement sans forme et sans fond,&mdash;mannequin
+d'id&eacute;e, grotesquement v&ecirc;tu de loques de style ramass&eacute; sous les piliers
+des halles litt&eacute;raires, il s'&eacute;tonnera que le f&#339;tus ne marche pas tout
+seul, et il commencera &agrave; s'alarmer &agrave; propos, de l'indiff&eacute;rence coupable
+du si&egrave;cle en mati&egrave;re de chef-d'&#339;uvre&mdash;in&eacute;dit?</p>
+
+<p>Alors, montrant le poing au ciel, et montant sur toutes les tables
+d'estaminet pour insulter les astres, le J&eacute;r&eacute;mie, entre la chope et la
+pipe, commencera &agrave; d&eacute;plorer son malheureux sort de po&euml;te.</p>
+
+<p>Avec des sons de mandoline enrag&eacute;e, il r&eacute;p&eacute;tera toutes les vieilles
+rengaines auxquelles ont servi de type les tr&eacute;pas de Gilbert et de
+Malfil&acirc;tre&mdash;qui ont eu le malheur de rester les patrons des incompris
+qui ont toujours leurs noms &agrave; la bouche, et ne cessent de soupirer &agrave;
+propos de ces deux victimes de l'art:</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; muse mar&acirc;tre!</p>
+
+<p>Quelque &acirc;me charitable, se laissant prendre &agrave; cette com&eacute;die, consent
+quelquefois &agrave; patroner l'&#339;uvre du J&eacute;r&eacute;mie et lui ouvre la voie de la
+publicit&eacute;.</p>
+
+<p>Il arrive n&eacute;cessairement ce qui devait arriver.</p>
+
+<p>Le public ne s'en pr&eacute;occupe pas,&mdash;le chef-d'&#339;uvre n'est feuillet&eacute; que
+par le vent, qui court des bord&eacute;es dans les n&eacute;cropoles litt&eacute;raires des
+quais.</p>
+
+<p>C'est alors que le J&eacute;r&eacute;mie, qui se baissait &agrave; l'avance pour passer sous
+les arcs de triomphe dont il jalonnait son chemin, commence le second
+couplet de sa lamentation.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; public cr&eacute;tin!</p>
+
+<p>Quant &agrave; la presse, elle demeure silencieuse, ou, forc&eacute;e par des
+sollicitations, elle d&eacute;tachera sur le nez de l'auteur une d&eacute;daigneuse
+pichenette.</p>
+
+<p>C'est alors que le J&eacute;r&eacute;mie s'&eacute;criera par toute la ville, en agitant ses
+grands bras:</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; critique zo&iuml;le!</p>
+
+<p>&Agrave; compter de ce moment, le J&eacute;r&eacute;mie n'a plus qu'une jouissance et qu'un
+bonheur dans le monde.</p>
+
+<p>Justement ch&acirc;ti&eacute; dans sa vanit&eacute; et dans son impuissance, s'il conna&icirc;t un
+endroit o&ugrave; l'on travaille, il ira chaque jour y tra&icirc;ner son d&eacute;s&#339;uvrement
+d&eacute;courag&eacute;, et r&eacute;p&eacute;ter de sa plus dolente voix:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi bon se donner tant de mal? qui est-ce qui se pr&eacute;occupe de l'art
+aujourd'hui? quel est le sort des po&euml;tes dans une soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; le veau
+d'or est roi? Souviens-toi de Gilbert, de Malfil&acirc;tre, et de tant
+d'autres,&mdash;sans me compter moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&Ocirc; muse mar&acirc;tre!</p>
+
+<p>&Ocirc; public cr&eacute;tin!</p>
+
+<p>&Ocirc; critique zo&iuml;le!</p>
+
+
+
+<h2 class="e">VI</h2>
+
+
+
+<h2 class="e"><a name="un_succes_de_premiere" id="un_succes_de_premiere"></a><span class="smcap">un succ&egrave;s de premi&egrave;re</span></h2>
+
+
+<p>La sc&egrave;ne se passe &agrave; la suite d'un de ces succ&egrave;s coups de foudre qui, d&egrave;s
+la premi&egrave;re soir&eacute;e, signent &agrave; une &#339;uvre dramatique une feuille de route
+de cent cinquante ou deux cents repr&eacute;sentations.</p>
+
+<p>Le rideau vient de se baisser; entre deux salves, on est venu proclamer
+le nom victorieux qui devra bient&ocirc;t, selon l'expression du po&euml;te,
+&laquo;voltiger a&icirc;l&eacute; sur la bouche des hommes.&raquo;</p>
+
+<p>La critique, qui s'en va bras dessus bras dessous, se reconduit dans la
+personne de ses membres, &eacute;changeant entre eux le mot d'ordre pour
+l'honorable conspiration de la louange unanime et m&eacute;rit&eacute;e qui aboutira
+le lundi suivant. Du bourdon &agrave; l'humble clochette, chacun est heureux
+d'avoir &agrave; fournir une note &agrave; l'hosanna de l'enthousiasme.</p>
+
+<p>Sous le p&eacute;ristyle du th&eacute;&acirc;tre, et dans l'attitude qu'on pr&ecirc;te aux chevaux
+d'Hippolyte, les directeurs des th&eacute;&acirc;tres rivaux supputent avec
+inqui&eacute;tude le r&eacute;sultat arithm&eacute;tique d'un succ&egrave;s qui se dispose &agrave; mettre
+pendant six mois les mains dans la poche du public, et qui menace de
+faire pendant si longtemps une rude saign&eacute;e &agrave; leur bordereau quotidien.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re eux, les groupes d'auteurs &eacute;changent d'un air navr&eacute; les propos
+les plus condol&eacute;ants. On supposerait qu'ils viennent d'&ecirc;tre frapp&eacute;s par
+un malheur commun. La rancune de celui-ci, s'accouplant avec
+l'impuissance de celui-l&agrave;! le dernier four de l'un donnant le bras &agrave; la
+chute de l'autre, ils se retirent lentement, parlant tout bas, comme
+s'ils &eacute;taient honteux de s'entendre.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re eux vient la foule, qui se r&eacute;pand dans les rues, semant sur son
+passage mille rumeurs qui pr&eacute;parent le succ&egrave;s, et en colportent la
+nouvelle par toutes les voix, de l'<i>on dit</i> sonore,&mdash;qui est la
+trompette de la moderne Renomm&eacute;e.</p>
+
+<p>Sur le th&eacute;&acirc;tre, tout est sens dessus dessous.</p>
+
+<p>Les employ&eacute;s font des cabrioles de jubilation, et, parmi les trappes du
+plancher sc&eacute;nique, se livrent &agrave; la p&eacute;rilleuse gymnastique de
+l'enthousiasme.</p>
+
+<p>Les machinistes&mdash;<i>machinent</i>, pour embaumer le lendemain matin le r&eacute;veil
+de l'auteur, un bouquet dans lequel on fera entrer tout le quai aux
+Fleurs.</p>
+
+<p>Le directeur a compl&egrave;tement perdu la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Dans un nuage d'or, il voit passer le plan figuratif de tous les
+ch&acirc;teaux qui battent r&eacute;clame de leur situation et d&eacute;pendances dans les
+colonnes des <i>Petites-Affiches</i>. Il embrasse l'auteur, il l'appelle son
+ami,&mdash;son sauveur.&mdash;Il s'arrache les cheveux de d&eacute;sespoir, parce qu'il
+n'a point song&eacute; &agrave; lui offrir une prim&eacute; avant le succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant il serait trop tard.</p>
+
+<p>Pour r&eacute;compenser cet oubli, il lui commande sur-le-champ un nouvel
+ouvrage, quitte &agrave; r&eacute;pondre, quand celui-ci l'apportera:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, je suis d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;; mais je n'ai pas de place. Songez
+donc que voil&agrave; 150 fois qu'on joue votre ouvrage.&mdash;J'esp&egrave;re que vous
+n'avez pas &agrave; vous plaindre de moi. Dieu merci j'ai assez fait mousser
+votre pi&egrave;ce. Il ne faut pas songer qu'&agrave; soi dans ce monde.&mdash;Je serais
+fort d&eacute;sol&eacute; qu'on p&ucirc;t dire que vous avez monopolis&eacute; mon th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Il y en a m&ecirc;me qui vous r&eacute;pondent tout simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Votre succ&egrave;s m'a rendu un mauvais service.&mdash;D&egrave;s qu'ils sentent du
+lard dans un endroit, les rats y viennent; depuis que vous m'avez fait
+faire de l'argent, tous mes cr&eacute;anciers me tombent sur le dos.&mdash;Encore
+une affaire pareille, et je serai oblig&eacute; de faire faillite.</p>
+
+<p>L'ingratitude, qui est l'ind&eacute;pendance du c&#339;ur, comme dit un impressario,
+est d'ailleurs une vertu directoriale, et il en est dans le nombre de
+ces messieurs dont c'est &agrave; proprement parler, la seule qualit&eacute;.</p>
+
+<p>Les artistes qui ont contribu&eacute; au succ&egrave;s de l'&#339;uvre, vont se visiter
+dans leur loge et se font mutuellement cadeau d'un petit pi&eacute;destal.</p>
+
+<p>Pendant dix minutes, la conversation roule sur ces trois mots:</p>
+
+<p>Superbe, magnifique, admirable!</p>
+
+<p>Dans les corridors, tutoiement et embrassement g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Au milieu du foyer, l'auteur, appuy&eacute; contre la chemin&eacute;e, d&eacute;boutonne son
+frac devenu trop &eacute;troit pour contenir cette indigestion de gloire, et
+met int&eacute;rieurement une rallonge aux f&eacute;licitations que lui viennent
+offrir ses amis.</p>
+
+<p>Ceux-ci ont mis dans leur poche le cr&ecirc;pe qu'ils avaient apport&eacute;, dans la
+charitable intention de prendre le deuil de l'ouvrage en cas de
+d&eacute;c&egrave;s.&mdash;D'aucuns m&ecirc;me, les intimes, eussent sollicit&eacute; l'honneur de tenir
+les cordons du po&ecirc;le.</p>
+
+<p>Le bonheur forc&eacute; est si vif qu'on en voit qui changent de couleur.</p>
+
+<p>Celui-ci est vert-pomme,&mdash;celui-l&agrave; rouge,&mdash;celui-l&agrave; jaune comme un
+citron;&mdash;on dirait le spectre solaire de l'envie.</p>
+
+<p>Tous entourent le triomphateur et font de lui une esp&egrave;ce de Laocoon de
+l'amiti&eacute; litt&eacute;raire. Ils le serrent, l'enlacent, l'embrassent, gonflent
+son orgueil avec le gaz de l'hyperbole, et puis entre la parenth&egrave;se de
+deux caresses, r&eacute;pandent brusquement dans la joie en &eacute;bullition la
+goutte d'eau froide de la r&eacute;ticence, et par leurs critiques essaient de
+reprendre &agrave; deux mains ce que la louange avait donn&eacute; d'une seule.</p>
+
+<p>Au milieu de ces hypocrites d&eacute;monstrations, un bravo loyal r&eacute;sonne
+parfois, comme une pi&egrave;ce d'or dans un sac de jetons.</p>
+
+<p>Il est vrai que c'est justement celui-l&agrave; qui n'est pas entendu ou pas
+&eacute;cout&eacute;.</p>
+
+<p>En sortant du th&eacute;&acirc;tre, l'auteur rencontre quelquefois deux ou trois de
+ses amis, qui s'excusent de n'avoir pas &eacute;t&eacute; le complimenter au foyer,
+sous le pr&eacute;texte qu'ils se sont trouv&eacute;s indispos&eacute;s.</p>
+
+<p>Et, en effet, pendant la repr&eacute;sentation, il &eacute;tait visible &agrave; tous les
+yeux qu'ils ne se sentaient pas bien.</p>
+
+
+<hr />
+<h2 class="e"><a name="NOTES_DE_VOYAGE" id="NOTES_DE_VOYAGE"></a>NOTES DE VOYAGE</h2>
+
+
+<p class="c"><i>&Agrave; Monsieur Bourdin, r&eacute;dacteur en chef du Figaro</i>.</p>
+
+<p>Tu te rappelles, mon cher ami, que le 22 juillet au soir, et au moment
+o&ugrave; je m'y attendais le moins, m'ayant rencontr&eacute; sur le boulevard, tu
+m'as pri&eacute; de prendre ta place parmi la d&eacute;putation des journalistes et
+chroniqueurs parisiens, invit&eacute;s par la Compagnie du chemin de fer du
+Nord &agrave; assister aux courses annuelles de Boulogne. Outre que j'ai
+toujours &eacute;t&eacute; partisan de l'impr&eacute;vu, le nom de mes futurs compagnons de
+voyage m'a d&eacute;cid&eacute; &agrave; accepter ta proposition, et une demi-heure apr&egrave;s
+t'avoir quitt&eacute;, je me pr&eacute;sentai &agrave; la porti&egrave;re du wagon-salon r&eacute;serv&eacute; &agrave;
+l'&eacute;migration litt&eacute;raire.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Chacun commen&ccedil;ait &agrave; s'installer suivant ses habitudes de voyage; mais
+tous ces petits arrangements, o&ugrave; se r&eacute;v&eacute;laient na&iuml;vement l'instinct
+d'&eacute;go&iuml;sme du voyageur amoureux de ses aises, furent bient&ocirc;t troubl&eacute;s par
+l'arriv&eacute;e du retardataire et gigantesque Nadar.&mdash;Comme chacun le sait,
+Nadar est pourvu d'un appareil de locomotion qui lui permet de r&eacute;gler sa
+d&eacute;marche sur le pas des Dieux. Aussi, en le voyant para&icirc;tre, chacun se
+demande avec inqui&eacute;tude o&ugrave; Nadar pourra mettre ses jambes.&mdash;En effet,
+ces deux colossales perpendiculaires importunent et bouleversent toutes
+les combinaisons d'angles et d'horizontalit&eacute;. Pendant une demi-heure, on
+s'exerce inutilement &agrave; une sorte de jeu de patience, dont les membres
+des voyageurs sont les pi&egrave;ces.&mdash;On fait appel &agrave; la science.&mdash;Un prix de
+vingts-cinq cigares est offert &agrave; celui qui r&eacute;soudra le difficile
+probl&egrave;me d'installer Nadar.&mdash;Les calculs scientifiques n'ayant pas
+abouti,&mdash;Nadar trouve un biais,&mdash;trois ou quatre de ses amis resteront
+debout dans le wagon;&mdash;de celle mani&egrave;re il pourra s'allonger &agrave; son
+aise.&mdash;La proposition est repouss&eacute;e par ces messieurs, qui accusent
+Nadar d'abuser des droits que donne l'amiti&eacute;.</p>
+
+<p>Nadar r&eacute;pond par cet axiome:</p>
+
+<p>&mdash;En wagon, il n'y a pas d'amis, il n'y a que des coins.</p>
+
+<p>Au moment de partir, un riche &eacute;tranger, qui a entendu dire que notre
+wagon &eacute;tait habit&eacute; par des journalistes parisiens, propose cinq mille
+francs pour faire le voyage dans notre soci&eacute;t&eacute;.&mdash;L'administration
+refuse. On se met en route. &Agrave; la station de Breteuil, le convoi
+s'arr&ecirc;te, et nous sommes r&eacute;gal&eacute;s d'une aubade d'un joueur d'orgue du
+pays, qui a d&eacute;j&agrave; dot&eacute; deux de ses filles avec ses recettes quotidiennes.
+Favoris&eacute; par l'administration, qui lui accorde ses entr&eacute;es sur la voie
+au passage de tous les trains, cet instrumentiste est, dit-on, au mieux
+avec les employ&eacute;s sup&eacute;rieurs de la compagnie.&mdash;Dans ses fr&eacute;quents
+voyages, M. de Rothschild ne manque jamais &agrave; s'arr&ecirc;ter &agrave; Breteuil, et
+gratifie du prix de la place qu'il occupe la s&eacute;r&eacute;nade nasillarde qui lui
+est donn&eacute;e &agrave; son passage.</p>
+
+<p>Entre Breteuil et Amiens,&mdash;on essaye de dormir,&mdash;mais il n'y a pas
+moyen.</p>
+
+<p><i>Amiens</i>. Vingt minutes d'arr&ecirc;t.&mdash;La population alt&eacute;r&eacute;e du wagon se
+pr&eacute;cipite vers le buffet,&mdash;et y produit l'effet d'une &eacute;ponge qui
+tomberait dans une fontaine.&mdash;Quelques p&acirc;t&eacute;s de canards succ&egrave;dent aux
+rafra&icirc;chissements.&mdash;On demande la carte,&mdash;et l'on apprend qu'elle a &eacute;t&eacute;
+pay&eacute;e cinq mille francs par le riche &eacute;tranger du d&eacute;barcad&egrave;re, qui a
+voulu, &agrave; l'instar de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, &ecirc;tre une fois dans sa vie le
+restaurateur des lettres.</p>
+
+<p>La cloche du d&eacute;part se fait entendre: on remonte en voiture,&mdash;et, &agrave; la
+libert&eacute; d'espace dont chacun jouit, on s'aper&ccedil;oit qu'il
+manque&mdash;quelqu'un et quelque chose.&mdash;Ce quelqu'un et ce quelque
+chose,&mdash;c'est Nadar et ses jambes.&mdash;Tout le wagon entonne &agrave; l'unanimit&eacute;,
+sur une musique vague, un hymne &agrave; l'ind&eacute;pendance, qui commence, comme
+tous les hymnes de ce genre, par ces paroles:</p>
+
+<p>
+<br /><span style="margin-left: 4em;">&laquo;Libres du joug qui nous oppresse.&raquo;</span><br /><br />
+</p>
+
+<p>Cet enthousiasme est troubl&eacute; par un double cri d'&eacute;pouvante &eacute;chapp&eacute; &agrave; un
+des voyageurs, qui, en se penchant &agrave; la porti&egrave;re, vient d'apercevoir
+Nadar marchant sur la voie et suivant le train, au petit pas, en fumant
+son cigare.&mdash;Au premier <i>arr&ecirc;t</i>,&mdash;il se fait ouvrir la porti&egrave;re, et se
+r&eacute;allonge de nouveau d'un p&ocirc;le &agrave; l'autre du wagon; le d&eacute;sordre se
+r&eacute;tablit.</p>
+
+<p><i>Abbeville</i>.&mdash;Lever du soleil,&mdash;salu&eacute; par un ch&#339;ur formidable de deux
+millions de canards qui barbottent dans les marais de la route.&mdash;S.....
+fait observer judicieusement que la pr&eacute;sence de ces oiseaux n'est
+peut-&ecirc;tre pas &eacute;trang&egrave;re &agrave; l'industrie des p&acirc;t&eacute;s, qui est une richesse de
+la contr&eacute;e.&mdash;On ne lui dit pas le contraire.&mdash;L'heure de la justice
+semble &agrave; la fin venue.&mdash;Nadar vient d'&eacute;puiser sa provision de cigares,
+et se livre &agrave; l'emprunt;&mdash;on lui refuse:&mdash;il propose comme transaction
+de rester debout pendant tout le temps qu'il fumera.&mdash;Douze
+porte-cigares lui sont tendus.&mdash;Nadar se l&egrave;ve, tout le monde peut
+s'asseoir.</p>
+
+<p>Entre Abbeville et Boulogne, dont nous sommes encore &eacute;loign&eacute;s d'une
+vingtaine de lieues, quelqu'un propose de charmer les derni&egrave;res heures
+du voyage par un jeu quelconque. Ce v&#339;u n'est pas plus t&ocirc;t exprim&eacute;,
+qu'un sixain de cartes se trouve comme par miracle &eacute;parpill&eacute; sur la
+table.&mdash;La partie s'engage avec une fureur douce.&mdash;Nadar a la veine:
+dans un moment, il a cinq mille francs devant lui;&mdash;le ponte est
+intimid&eacute;;&mdash;*** se consulte et ne tient pas le coup, dans la crainte
+d'un refait. Tout &agrave; coup une voix qui sort du wagon voisin, et qu'on
+reconna&icirc;t pour celle du riche &eacute;tranger, crie: Banco!&mdash;Nadar abat deux as
+de pique;&mdash;*** se f&eacute;licite de sa prudence,&mdash;et le riche &eacute;tranger, auquel
+on a notifi&eacute; sa perte, envoie &agrave; Nadar, par un employ&eacute; du train, une
+enveloppe <i>charg&eacute;e</i> sur laquelle il a &eacute;crit: <i>Enchant&eacute; d'avoir fait
+votre connaissance</i>. Tel est le dernier &eacute;pisode de notre voyage.</p>
+
+<p>Quant aux courses o&ugrave; j'ai assist&eacute;, je t'avouerai que c'est un plaisir
+auquel je ne crois pas devoir &ecirc;tre parfaitement initi&eacute;.&mdash;S....., qui est
+pass&eacute; ma&icirc;tre en mati&egrave;re de sport, s'est donn&eacute; beaucoup de mal pour m'en
+expliquer tous les termes et tous les usages. J'ai eu beau me mettre une
+carte au chapeau, je n'ai rien compris aux c&eacute;r&eacute;monies du pesage, ni au
+jargon de ces petits gnomes, habill&eacute;s en glaces panach&eacute;es, qu'on appelle
+des jockeys, et qui n'ont d'autre industrie que d'&ecirc;tre plus l&eacute;gers
+qu'une douzaine de bouchons. Un attelage de dix percherons tra&icirc;nant un
+bloc de dix &agrave; vingt mille kilogrammes, et faisant saillir leur robuste
+musculature sous l'effort, me para&icirc;t un spectacle plus int&eacute;ressant que
+le plus merveilleux handicap. &Agrave; l'issue du banquet qui nous a &eacute;t&eacute;
+offert &agrave; l'h&ocirc;tel des Bains,&mdash;Et qui a clos cette journ&eacute;e
+hospitali&egrave;re,&mdash;Nadar m'a appris qu'il partait pour Londres le soir m&ecirc;me,
+et qu'il m'attachait &agrave; sa suite.&mdash;&Agrave; toi donc, je t'&eacute;crirai de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la Manche.</p>
+
+
+
+<h2 class="e">II</h2>
+
+
+<p>Comme je te l'ai dit, mon cher ami, il est d&eacute;cid&eacute; que Nadar et moi nous
+partons pour Londres &agrave; la mar&eacute;e de deux heures. &Eacute;tant tr&egrave;s-fatigu&eacute;s de
+la journ&eacute;e de plaisir que nous avons pass&eacute;e &agrave; Boulogne, nous nous sommes
+rendus &agrave; minuit &agrave; bord de la <i>Panth&egrave;re</i> pour y choisir nos places.
+T'&eacute;tonnerai-je beaucoup en te disant que Nadar cherche la
+meilleure?&mdash;Non!&mdash;Malheureusement il a &eacute;t&eacute; pr&eacute;venu. Presque tous les
+voyageurs sont d&eacute;j&agrave; embarqu&eacute;s et ont retenu les cadres les mieux
+dispos&eacute;s.&mdash;Je dois pour ma part me contenter d'une case inf&eacute;rieure, ce
+qui ne laisse pas d'&ecirc;tre inqui&eacute;tant lorsqu'on ignore les habitudes
+maritimes du passager qui vous servira de plafond.&mdash;Pendant que je
+m'installai dans le salon demi-r&eacute;fectoire, demi-dortoir, du
+<i>chief-cabin</i>, plusieurs Anglais entourent la table &agrave; manger et s'y font
+servir les productions les plus vari&eacute;es de la race porcine. Un
+volumineux gentleman, qui semble moul&eacute; sur la corpulente nature de sir
+John Falstaff, se sistingue surtout parmi les convives par son app&eacute;tit
+pantagru&eacute;lique. Apr&egrave;s avoir &eacute;puis&eacute; un fort tirage de sandwichs au
+jambon, cet insulaire, &agrave; la fois carnivore et frugivore, demande un
+melon, qu'il p&egrave;se et mange en deux bouch&eacute;es comme il e&ucirc;t fait d'un
+abricot.&mdash;Je plaignais instinctivement le voyageur qui aurait la
+mauvaise chance de se trouver au-dessous de lui, lorsque je vis
+l'insulaire appeler deux gar&ccedil;ons et se faire hisser dans le cadre
+au-dessus du mien.</p>
+
+<p>Mon superpos&eacute; a-t-il le melon heureux? J'en doute, car voici le gar&ccedil;on
+qui commence la distribution des soucoupes sans tasses, et le locataire
+de l'entresol en r&eacute;clame deux. Je commence &agrave; mal augurer de mon
+voisinage, et je propose diplomatiquement &agrave; Nadar de lui faire le
+sacrifice de mon rez-de-chauss&eacute;e. Il refuse! Parmi les passagers, il
+s'en trouve qui font la travers&eacute;e pour la premi&egrave;re fois. Ils
+s'interrogent les uns les autres sur les pr&eacute;cautions &eacute;prendre. Chacun
+dit la sienne.</p>
+
+<p>Celui-ci raconte qu'ayant l'habitude d'aller sur les chevaux de bois des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es, il ne sera pas incommod&eacute;.</p>
+
+<p>Celui-l&agrave; a une provision de pastilles pr&eacute;servatrices.</p>
+
+<p>Un autre affirme qu'il faut fermer les yeux. Un autre qu'il faut au
+contraire les ouvrir et les tenir fix&eacute;s sur le m&ecirc;me point.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant un grand mouvement se fait entendre sur le pont. La
+cloche sonne pour les retardataires. Une vibration lente et r&eacute;guli&egrave;re
+&eacute;branle toutes les parties du paquebot. Les palettes des roues se
+mettent en mouvement; le capitaine crie: <i>All right</i>. Nous sommes en
+route.</p>
+
+<p>Tout va bien tant que nous sommes dans le port. Mais au moment o&ugrave; nous
+franchissons la passe, quelques personnes commencent &agrave; se moucher, ce
+qui en mer comme au th&eacute;&acirc;tre est un signe d'&eacute;motion. Un petit bonhomme de
+huit ans auquel un gar&ccedil;on vient d'apporter un ustensile de pr&eacute;voyance
+demande &agrave; son p&egrave;re &agrave; quoi peut servir ce r&eacute;cipient.</p>
+
+<p>Son p&egrave;re le lui explique par une d&eacute;monstration.</p>
+
+<p>Deux passagers qui se racontaient des histoires curieuses, afin de se
+distraire,&mdash;manquent mutuellement de m&eacute;moire.&mdash;Peu &agrave; peu leur r&eacute;cit
+devient p&acirc;le;&mdash;eux aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Mon voisin de droite demande du th&eacute;.</p>
+
+<p>Mon voisin de gauche se mouche&mdash;trop tard.</p>
+
+<p>Nous prenons le large, et la <i>Panth&egrave;re</i>, se croyant &agrave; Mabille, commence
+&agrave; chalouper.&mdash;Aussi l'usage de la porcelaine se r&eacute;pand-il assez
+g&eacute;n&eacute;ralement dans les masses.&mdash;Mon voisin d'en haut, qui s'&eacute;tait
+endormi, se r&eacute;veille au moment o&ugrave; il r&ecirc;vait qu'il venait de prendre une
+purgation.&mdash;Il demande &agrave; &ecirc;tre mont&eacute; sur le pont.</p>
+
+<p>Sauv&eacute;, mon Dieu!</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Au jour naissant, nous commen&ccedil;ons &agrave; voir la c&ocirc;te anglaise surgir &agrave;
+l'horizon, comme une ligne blanche et mince. Une heure apr&egrave;s, nous
+sommes &agrave; l'embouchure de la Tamise.</p>
+
+<p>La <i>Panth&egrave;re</i>, en entrant dans des eaux plus calmes, reprend des allures
+pacifiques qui permettent aux passagers de r&eacute;parer par le sommeil les
+fatigues de la nuit. Mais d&eacute;j&agrave; on les invite &agrave; montre sur le pont, car
+c'est l'heure o&ugrave;, suivant les habitudes du bord, le dortoir masculin se
+transforme en salle &agrave; manger. Nadar, qui n'a pas encore faim et qui a
+encore sommeil, demande un d&eacute;lai et se l'accorde. Le bruit de la machine
+le g&ecirc;nant un peu pour se rendormir, il fait m&ecirc;me prier le m&eacute;canicien de
+stopper. Malheureusement, le bruit de la m&eacute;canique emp&ecirc;che &eacute;galement le
+m&eacute;canicien d'entendre les ordres de Nadar, et le steamer continue sa
+route.&mdash;Cependant un flot de ladies et de miss affam&eacute;es, dont le
+sybaritisme prolong&eacute; de Nadar retarde la r&eacute;fection, se presse &agrave; la porte
+du <i>chief-cabin</i>, et h&eacute;sitent &agrave; entrer en apprenant qu'un voyageur s'y
+trouve encore couch&eacute;; une humble adresse est pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; Nadar.&mdash;En
+apprenant qu'il fait attendre des dames,&mdash;il se l&egrave;ve spontan&eacute;ment, m&ucirc;
+par le ressort national de la galanterie fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>En une seconde, l'essaim affam&eacute; entoure la table, qui ploie d&eacute;j&agrave; sous
+une montagne de nourriture et qu'arros&eacute; un fleuve de th&eacute;. En une autre
+seconde, la montagne est aplanie et le fleuve est tari. Ce spectacle m'a
+rappel&eacute; les beaux travaux gastronomiques que j'ai vu quelquefois
+ex&eacute;cuter par M. Ch. Monselet. Les hommes succ&egrave;dent aux femmes et ne le
+leur c&egrave;dent en rien. Je retrouve parmi eux le formidable insulaire dont
+le voisinage m'avait tant alarm&eacute;.&mdash;Son insucc&egrave;s ne l'a pas fait renoncer
+&agrave; entreprendre une lutte nouvelle avec son indigeste adversaire; et,
+obstin&eacute; comme un plaideur qui a perdu son proc&egrave;s en instance,&mdash;il en
+appelle,&mdash;en se faisant servir un melon deux fois plus gros que celui de
+la veille.&mdash;Bien qu'il ait eu la pr&eacute;caution de temp&eacute;rer, par une
+copieuse libation de sherrey, la dangereuse crudit&eacute; du fruit de <i>nos
+vergers</i>, cette fois encore, la r&eacute;cidive ne lui est pas heureuse et son
+appel est rejet&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant nous avions fait du chemin.&mdash;D&eacute;j&agrave; l'embouchure de la Tamise
+est franchie, et la <i>Panth&egrave;re</i> file comme une fl&egrave;che entre les rives du
+large fleuve sillonn&eacute; de nombreux bateaux p&ecirc;cheurs qui rentrent dans les
+petits ports du voisinage.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re du petit gar&ccedil;on dont j'ai d&eacute;j&agrave; parl&eacute;, jaloux de faire briller
+les talents g&eacute;ographiques de son fils, l'arme d'une longue vue, et
+l'invite &agrave; d&eacute;signer, au fur et &agrave; mesure que nous passerons devant,
+toutes les villes, ports, bourgs, villages et hameaux, ainsi qu'&agrave; faire
+conna&icirc;tre le chiffre exact de leur population, leur production sp&eacute;ciale
+et les faits historiques se rattachant &agrave; chacun d'eux. L'enfant, qui
+est en vacances, et pour qui cette fonction de cic&eacute;rone &eacute;quivaut &agrave; une
+rentr&eacute;e en classe, montre d'abord peu de soumission aux d&eacute;sirs
+paternels, et commence, la m&eacute;moire un peu troubl&eacute;e, une explication qui
+n'est pas d'accord avec <i>Malte-Brun</i>. Quelques voyageurs, poss&eacute;dant des
+<i>Guides</i>, se permettent de relever quelques erreurs commises par le
+jeune coll&eacute;gien, entre autres celle qui place Dublin sur la
+Tamise.&mdash;Bless&eacute; dans son amour-propre, le p&egrave;re soutient l'opinion de son
+fils,&mdash;et celui-ci profite de la discussion pour aller se cacher
+derri&egrave;re un panier de prunes, auquel il a remarqu&eacute; une <i>fuite</i> qu'il
+n'h&eacute;site pas &agrave; encourager.</p>
+
+<p>L'approche de Londres se fait sentir &agrave; chaque tour de roue. Nous en
+sommes encore &eacute;loign&eacute;s de plusieurs lieues, et d&eacute;j&agrave; la vapeur carbonique
+qui s'&eacute;l&egrave;ve plane au-dessus de nous, et nous couvre de cette impalpable
+poussi&egrave;re qu'on appelle la <i>pluie s&egrave;che</i>. Il fait, au reste, un temps
+magnifique, et, comme il y a sans doute quelque f&ecirc;te aux environs, nous
+nous croisons &agrave; tout moment avec des bateaux &agrave; vapeur charg&eacute;s d'une
+population endimanch&eacute;e et joyeuse qui pousse en passant de vigoureux
+hurrahs. &Agrave; la hauteur de Gravesend, le gouvernement anglais nous envoie
+&agrave; bord des ambassadeurs charg&eacute;s de l'indiscr&egrave;te mission de visiter nos
+bagages. Il faut d&eacute;clarer, &agrave; la louange de la douane britannique,
+qu'elle ne ressemble pas &agrave; la n&ocirc;tre. Le douanier fran&ccedil;ais, &agrave; la
+fronti&egrave;re surtout, proc&egrave;de &agrave; la visite des malles avec la brutale
+impatience d'un mari jaloux qui fouille dans les tiroirs de sa femme
+pour y chercher les objets de contrebande conjugale.&mdash;L'employ&eacute; de la
+douane anglaise, au contraire, visite, mais ne bouleverse pas.&mdash;Sa
+curiosit&eacute; est minutieuse, mais polie.&mdash;Il aide les voyageurs &agrave; refermer
+leur malle, &agrave; reboucler leur valise, et s'il aper&ccedil;oit dans un sac de
+nuit une chemise &agrave; laquelle il manque des boutons,&mdash;il s'offre
+volontiers de les recoudre.</p>
+
+<p>Pendant la visite de la douane, nous sommes arriv&eacute;s &agrave; Greenwich, o&ugrave; se
+trouve le c&eacute;l&egrave;bre h&ocirc;pital des invalides de la marine, et d&eacute;j&agrave; commence &agrave;
+se d&eacute;rouler le merveilleux spectacle qui a fait tant de fois comparer la
+Tamise &agrave; une for&ecirc;t de m&acirc;ts. J'aurais l&agrave; une belle occasion de me livrer
+au dithyrambe, si c'&eacute;tait mon instrument. Mais tu ne m'as pas donn&eacute;, mon
+cher ami, la mission de d&eacute;couvrir que l'Angleterre &eacute;tait la premi&egrave;re
+nation maritime du globe. Je passe la main &agrave; un ma&icirc;tre du genre
+descriptif intelligent. Si tu as quelques minutes &agrave; perdre ou plut&ocirc;t &agrave;
+gagner, ouvre les <i>Caprices et Zig-Zags</i> de Th&eacute;ophile Gautier, et tu y
+trouveras le tableau fid&egrave;le de la route de Greenwich &agrave; Londres, qui nous
+appara&icirc;t au premier d&eacute;tour de la rivi&egrave;re; il est certaines formules
+vulgaires qui, mieux que toutes les recherches du langage acad&eacute;mique,
+excellent &agrave; exprimer certaines impressions.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai re&ccedil;u le coup de poing,&raquo; me disait un jour en se frappant la
+poitrine un ouvrier dont l'imagination venait d'&ecirc;tre vivement frapp&eacute;e
+par un grand spectacle.&mdash;Cette figure brutale rend parfaitement la
+nature de l'&eacute;tonnement que m'a caus&eacute; la vue de cette ville, o&ugrave; le
+gigantesque para&icirc;t se multiplier lui-m&ecirc;me. Moi aussi,&mdash;j'avais re&ccedil;u le
+coup de poing.&mdash;Pendant qu'on jette les amarres, je cherche Nadar pour
+lui faire partager mon enthousiasme, et je le trouve &agrave; l'avant du bateau
+en conversation r&eacute;gl&eacute;e avec une de ses connaissances, qu'il vient de
+voir passer &agrave; London-Bridge, aupr&egrave;s duquel nous sommes arr&ecirc;t&eacute;s.&mdash;Le
+d&eacute;barquement s'op&egrave;re, et nous voici sur le quai, o&ugrave; les pisteurs des
+h&ocirc;tels fran&ccedil;ais commencent &agrave; nous assaillir.&mdash;Leur loquacit&eacute; et leur
+esprit de ruse restent pourtant bien loin de ce que j'ai vu &agrave; la
+descente du chemin de fer dans certaine ville du midi de la France.</p>
+
+<p>&Agrave; Marseille, notamment, o&ugrave; un aubergiste, furieux de me voir suivre son
+concurrent, lui vida sur l'&eacute;paule un cornet rempli de punaises, qu'il me
+montra ensuite comme un &eacute;chantillon de l'hospitalit&eacute; que je
+rencontrerais &agrave; l'h&ocirc;tel rival,&mdash;j'eus la bonhomie de me laisser prendre
+&agrave; cette supercherie, qui obtint le succ&egrave;s que son auteur en avait
+esp&eacute;r&eacute;, car il m'emmena triomphalement &agrave; son h&ocirc;tellerie en me vantant la
+propret&eacute; qui y r&eacute;gnait.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais cependant &agrave; peine &agrave; table, que je vis grouiller sur la nappe
+deux ou trois insectes nocturnes, que je montrai &agrave; mon h&ocirc;te, en lui
+reprochant son abus de confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, me r&eacute;pondit-il gravement, je ne puis nier qu'il y en ait
+quelques-unes ici, comme partout; mais si je leur tol&egrave;re la salle &agrave;
+manger, je leur interdis la chambre &agrave; coucher. Monsieur peut &ecirc;tre
+tranquille; il dormira bien.</p>
+
+<p>Nadar a jet&eacute; nos bagages dans un cab, et remet au cocher l'adresse d'un
+h&ocirc;tel qui nous a &eacute;t&eacute; indiqu&eacute;.</p>
+
+<p>Cette premi&egrave;re course &agrave; travers les rues de Londres est quelque chose
+d'assez inqui&eacute;tant, quand on en a peu l'habitude, car le cab est un
+v&eacute;hicule enrag&eacute;, aupr&egrave;s desquels nos coup&eacute;s parisiens ne sont que des
+coches.</p>
+
+<p>Nous arrivons dans Leceister-square, o&ugrave; nous devons habiter, et, apr&egrave;s
+quelques instants accord&eacute;s &agrave; notre toilette,&mdash;nous nous lan&ccedil;ons &agrave; pied
+dans les rues de Londres.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, me demanda Nadar, sais-tu un peu d'anglais?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais: <i>To be or not to be</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je suis plus riche que toi; j'en sais une quinzaine de
+mots.&mdash;Nous les partagerons en fr&egrave;res.</p>
+
+
+
+<h2 class="e">III</h2>
+
+
+<p>Un journaliste fran&ccedil;ais rencontrant &agrave; Londres un de ses compatriotes qui
+habite cette ville depuis longtemps, s'&eacute;tonnait que celui-ci &eacute;prouv&acirc;t
+encore de la difficult&eacute; &agrave; se faire comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu savais comme ces gens-l&agrave; ont la t&ecirc;te dure, lui r&eacute;pondit l'ami;
+voil&agrave; six ans que je vis avec eux et ils n'ont pas pu apprendre le
+fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Je regrette d'autant plus vivement cette lacune dans l'&eacute;ducation de nos
+voisins d'outre-Manche, que Nadar m'a appris un anglais de fantaisie qui
+n'a pas cours &agrave; Londres: aussi je me trouve aussi embarrass&eacute; dans ce
+pays que pourrait l'&ecirc;tre dans le n&ocirc;tre un &eacute;tranger qui aurait appris le
+fran&ccedil;ais en lisant les faits divers de la <i>Patrie</i>.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Je viens de rencontrer Lherminier, qui m'a conseill&eacute; d'acheter un
+dictionnaire de conversation franco-anglaise.&mdash;C'est un recueil de
+dialogues par demandes et par r&eacute;ponses, dans lequel, dit la pr&eacute;face,
+toutes les circonstances de la vie sont pr&eacute;vues, depuis les plus
+solennelles jusqu'aux plus famili&egrave;res.&mdash;Je remarque, en effet, des
+chapitres intitul&eacute;s:&mdash;<i>R&eacute;ception &agrave; la cour,&mdash;Audience du
+ministre,&mdash;Demande en mariage</i>. Malheureusement, le dictionnaire de
+conversation ressemble &agrave; ces instruments &agrave; vent dont il est impossible
+d&eacute;jouer si on ne poss&egrave;de pas &ccedil;a que les musiciens appellent
+l'<i>embouchure</i>. Or, l'embouchure d'une langue, c'est sa
+prononciation.&mdash;Et comme je n'ai pas l'embouchure de l'anglais,&mdash;la
+pantomime est encore ma meilleure ressource pour me faire comprendre.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Si le <i>Dictionnaire de conversation</i> a pr&eacute;vu les cas exceptionnels d'une
+r&eacute;ception royale, ou d'une audience minist&eacute;rielle, soit d&eacute;dain, soit
+oubli volontaire, il se montre moins pr&eacute;voyant &agrave; propos des
+circonstances famili&egrave;res, et il en r&eacute;sulte quelquefois un certain
+embarras pour le voyageur. Aujourd'hui m&ecirc;me me trouvant dans un des
+beaux quartiers de Londres, je d&eacute;sirais, pour d&egrave;s motifs &eacute;trangers &agrave; la
+misanthropie d'Alceste, rencontrer un endroit &eacute;cart&eacute;.&mdash;Ne connaissant
+pas les ressources du quartier dans lequel je me trouvais, j'abordai un
+<i>policeman</i> avec l'intention de l'interroger. Mais ce fut inutilement
+que je cherchai la phrase dans mon dictionnaire. Sa pruderie restait
+muette sur cet article! Dans cette circonstance &eacute;minemment famili&egrave;re, la
+pantomime me parut un moyen de traduction trop expressif pour que
+j'osasse en faire usage avec le <i>policeman</i> qui, d'ailleurs, me parut
+manquer d'initiative.</p>
+
+<p>Cependant, comme il y avait urgence, j'allai peut-&ecirc;tre me risquer &agrave;
+braver le <i>no comit nuisance</i>, prohibitif inscrit sur la muraille,
+lorsque je fus soudainement retenu par un souvenir.&mdash;Quelques jours
+auparavant, j'avais vu &agrave; Paris un Anglais surpris par un sergent de
+ville au moment o&ugrave; il semblait lire de trop pr&egrave;s les affiches de
+spectacle. Ignorant sans doute combien nos lois sont paternelles pour
+ces petits d&eacute;lits qui sont dans la nature, le d&eacute;linquant parut frapp&eacute;
+d'une invincible terreur, et je n'oublierai jamais l'accent avec lequel
+il demanda au sergent de ville &laquo;quel <i>siouplice</i> lui &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;?&raquo; Il
+ne fallut pas moins que le rappel de ce fait pour m'arr&ecirc;ter sur le bord
+d'une contravention dont les suites pouvaient &ecirc;tre dangereuses.
+Heureusement que je rencontrai un compatriote qui m'emmena &agrave;
+Westminster, o&ugrave; se trouve un <i>office</i> sp&eacute;cial.</p>
+
+<p>Si l'on en croit les statisticiens et la foule qui encombre incessamment
+tous les lieux publics o&ugrave; l'on d&eacute;bite de la boisson, la population de
+Londres est une &eacute;ponge qui absorbe quotidiennement une quantit&eacute; de
+liquide suffisante pour mettre &agrave; flot le <i>Great-Britain</i>, navire du port
+de dix mille billards.&mdash;Cependant il s'en faut que les cons&eacute;quences
+naturelles de cette absorbtion prodigieuse aient &eacute;t&eacute; pr&eacute;vues dans une
+juste mesure. On pourrait croire, au contraire qu'il y a &agrave; Londres un
+parti pris de provoquer &agrave; la contravention, et que le <i>no comit
+nuisance</i> est un pi&egrave;ge tendu par le fisc.&mdash;On est quelquefois oblig&eacute; de
+marcher pendant une heure avant de rencontrer un endroit o&ugrave; l'on puisse,
+&agrave; l'abri de la pruderie britannique, se livrer tranquillement &agrave;
+l'antith&egrave;se de la soif.&mdash;Encore ces refuges hospitaliers qui avoisinent
+les monuments sont tellement encombr&eacute;s, que, pour &ecirc;tre s&ucirc;r d'y trouver
+une place, ce n'est pas imprudent de la prendre la veille en location.
+Si M. de Rambuteau e&ucirc;t &eacute;t&eacute; lord-maire, il est certain que cet &eacute;tat de
+chose l'e&ucirc;t frapp&eacute;, et sans doute il aurait pens&eacute; &agrave; utiliser au profit
+de la population de Londres les nombreuses colonnes monumentales qui
+font ressembler cette ville &agrave; un immense jeu de quilles dont le d&ocirc;me de
+Saint-Paul est la boule.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>J'ai vu tant de fois les monuments de Londres servir de d&eacute;cors au
+m&eacute;lodrame, et j'&eacute;prouve si peu la nostalgie de l'Ambigu, de la Ga&icirc;t&eacute; et
+de la Porte-Saint-Martin, que j'avais d'abord con&ccedil;u le projet de ne
+point visiter les curiosit&eacute;s historiques de la ville. Mais, profitant de
+la circonstance qui m'avait attir&eacute; vers Westminster, j'ai r&eacute;fl&eacute;chi que
+je manquerais &agrave; tous mes devoirs de touriste si je n'entrais pas dans le
+vieil &eacute;difice o&ugrave; repose, parmi tant d'illustres personnages, le corps de
+l'immortel auteur de <i>Richard III</i>.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>En sortant de Westminster, mon compatriote, familier avec les curiosit&eacute;s
+de Londres, m'a amen&eacute; dans le quartier des mouchoirs vol&eacute;s. Figure-toi
+la Cit&eacute; des <i>Myst&egrave;res de Paris</i> restitu&eacute;e par un architecte ami du
+sombre et de la malpropret&eacute;. Le nom de ce quartier indique suffisamment
+l'industrie qu'on y exerce, et que les habitants ne songent m&ecirc;me pas &agrave;
+dissimuler, car j'ai vu des enseignes o&ugrave; on lisait;</p>
+
+<p class="c">&Agrave; LA RENOMM&Eacute;E DU POINT D'ANGLETERRE</p>
+
+<p class="c smcap">un tel, receleur,</p>
+
+<p class="c"><i>Tient tout ce qui concerne son &eacute;tat.</i></p>
+
+<p>Ce commer&ccedil;ant, recelait m&ecirc;me un caisson aux armes royales, avec le <i>By
+appointement</i> traditionnel, ce qui pourrait faire supposer qu'il &eacute;tait
+autoris&eacute; par le gouvernement. La maison la mieux fournie et la plus en
+vogue est l'ancienne maison Sheppard, traduite plusieurs fois devant les
+assises, et tout r&eacute;cemment par M. Andr&eacute; de Goy. Au moment o&ugrave; je passais
+devant ses magasins, on op&eacute;rait le d&eacute;ballage d'objets provenant de
+l'exposition de Manchester.</p>
+
+<p>De nombreux commis s'occupaient &agrave; pr&eacute;parer la mise en vente. Les uns
+effa&ccedil;aient les initiales grav&eacute;es sur les bijoux, les autres tondaient
+les chiens vol&eacute;s dans les parcs, pour en m&eacute;tamorphoser la race. J'ai vu
+devant mes yeux un superbe &eacute;pagneul &eacute;cossais, dont un ciseau ing&eacute;nieux a
+fait en moins de cinq minutes, un <i>pointer</i>. Des femmes &eacute;taient
+particuli&egrave;rement employ&eacute;es &agrave; d&eacute;marquer les pi&egrave;ces de linge.&mdash;Et jamais
+vaudevilliste ayant besoin d'une id&eacute;e ne fut plus habile &agrave; d&eacute;marquer le
+sujet d'un livre et &agrave; faire un torchon avec de la dentelle.</p>
+
+<p>La vocation des Sheppard est tellement &eacute;ternis&eacute;e, qu'un jeune baby de
+quelques mois, qui &eacute;tait au sein de sa nourrice, a interrompu son repas
+pour venir me prendre mon mouchoir dans ma poche. Je dois au reste
+d&eacute;clarer qu'on me proposa imm&eacute;diatement d'entrer dans
+l'arri&egrave;re-boutique,&mdash;o&ugrave; on me le rendrait,&mdash;moyennant dix pences.</p>
+
+<p>C'est dans ce quartier que s'&eacute;l&egrave;ve le <i>Conservatoire des voleurs</i>.&mdash;L&agrave;,
+du matin au soir, une multitude de jeunes gens,&mdash;l'espoir de Newgate, se
+livrent &agrave; l'&eacute;tude pr&eacute;paratoire de la distraction.&mdash;Les cours sont faits
+par d'habiles praticiens.&mdash;Il y a une chaire <i>de mouchoir</i>, une chaire
+<i>de montre</i>, une chaire <i>de bourse</i>.&mdash;Les exp&eacute;riences se font sur un
+mannequin &agrave; ressort,&mdash;Ce qui rend les &eacute;tudes quelquefois
+tr&egrave;s-dures,&mdash;c'est que le mannequin qui repr&eacute;sente toujours un
+gentleman&mdash;est arm&eacute; d'une canne, et au moindre faux mouvement de
+l'op&eacute;rateur&mdash;le gentleman l&egrave;ve sa canne et la laisse retomber.&mdash;Un
+professeur d'ivresse simul&eacute;e est attach&eacute; &agrave; l'&eacute;tablissement.&mdash;Il
+enseigne aux &eacute;l&egrave;ves&mdash;l'art du zigzag ing&eacute;nieux&mdash;que le <i>pick-pocket</i>
+emploie dans les rues pour heurter les passants et les d&eacute;valiser.&mdash;Des
+professeurs de boxe et de gymnastique perfectionnent les aptitudes des
+&eacute;l&egrave;ves en leur apprenant l'art de ne pas se laisser prendre&mdash;ou
+pendre.&mdash;Le Conservatoire des voleurs de Londres est un des
+&eacute;tablissements les mieux tenus de l'Europe. Il y a chaque ann&eacute;e un
+concours,&mdash;o&ugrave; assistent les directeurs de bandes qui ont besoin de
+renouveler leur troupe.</p>
+
+<p>Le dernier concours a mis en relief des sujets merveilleux qui pourront,
+avant peu, &ecirc;tre appr&eacute;ci&eacute;s par le public. On parle surtout d'un jeune
+homme qui peut voler une montre en dix-sept langues. Bien que ce
+concours ait &eacute;t&eacute; tr&egrave;s anim&eacute;, il &eacute;tait attrist&eacute; par le jugement prononc&eacute;
+r&eacute;cemment contre le directeur du Conservatoire, arr&ecirc;t&eacute; dans le Strand au
+moment o&ugrave; il d&eacute;montrait un coup difficile.&mdash;Il devrait &ecirc;tre pendu le
+soir m&ecirc;me.&mdash;C'est une perte.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Au voleur!&mdash;mon cher Bourdin,&mdash;le compatriote qui me pilotait est un
+faux compatriote. C'est un ancien laur&eacute;at du Conservatoire qui
+<i>travaille</i> les &eacute;trangers. Je lui avais inspir&eacute; quelque confiance, sans
+doute,&mdash;et, sans que je m'en sois aper&ccedil;u, il a op&eacute;r&eacute; dans mes poches un
+travail pneumatique qui a parfaitement r&eacute;ussi. Je n'ai pas m&ecirc;me de quoi
+acheter un carnet pour recueillir mes observations. Adresse-moi, au plus
+vite, une lettre&mdash;charg&eacute;e,&mdash;tr&egrave;s charg&eacute;e,&mdash;et surtout aie le soin
+d'&eacute;crire mon nom en gros caract&egrave;res, car la poste fran&ccedil;aise a
+l'ing&eacute;nieuse habitude d'apposer son timbre sur cette partie principale
+de l'adresse.</p>
+
+<p>Charg&eacute;e! tr&egrave;s charg&eacute;e!</p>
+
+
+
+<h2 class="e">IV</h2>
+
+
+<p>Te rappelles-tu, mon cher ami, de cette &eacute;poque d&eacute;j&agrave; lointaine o&ugrave; nous
+n'aurions pas pu, comme aujourd'hui, concourir au prix de cent mille
+francs, fond&eacute; par M. Lob, le V&eacute;ron de la chimie capillaire.&mdash;Poss&eacute;dant
+d&eacute;j&agrave; quelque teinture d'orthographe, nous collaborions avec une
+audacieuse activit&eacute; &agrave; une feuille, o&ugrave;, par exception, notre prose &eacute;tait
+pay&eacute;e &agrave; raison de huit francs l'arpent,&mdash;ce qui mettait nos lignes au
+prix des poires d'Angleterre.&mdash;Le fondateur de ce journal, o&ugrave;, par
+prudence, on ne lisait jamais: <i>La suite &agrave; demain</i>, disparut un jour en
+nous devant plusieurs hectares de copie.&mdash;Nous commen&ccedil;&acirc;mes d'abord par
+nous arracher les cheveux,&mdash;distraction qui ne nous est plus
+permise,&mdash;puis nous pr&icirc;mes en collaboration le parti de passer cette
+banqueroute aux profits et pertes.</p>
+
+<p>Cependant, trois mois apr&egrave;s,&mdash;un samedi,&mdash;le dernier du carnaval, et
+comme nous regrettions avec m&eacute;lancolie de ne pas pouvoir le <i>graisser</i>,
+on nous apporta une lettre dans laquelle nous &eacute;tions convoqu&eacute;s, comme
+cr&eacute;ancier du journal, &agrave; venir toucher 75% de notre cr&eacute;ance.&mdash;Ah!
+conviens-en! jamais rentr&eacute;e, m&ecirc;me celle de Bouff&eacute;, ne fut plus
+heureuse.&mdash;Je t'ai rappel&eacute; cet &eacute;pisode de notre jeunesse pour te faire
+comprendre la nature de l'&eacute;motion que j'ai &eacute;prouv&eacute;e hier en recevant ta
+lettre <i>charg&eacute;e</i>,&mdash;pas assez cependant, pour que je n'aie point pu
+l'emporter moi-m&ecirc;me.&mdash;Il &eacute;tait temps,&mdash;je commen&ccedil;ais &agrave; devenir aussi
+<i>g&ecirc;neur</i> pour les employ&eacute;s de la poste anglaise que peut l'&ecirc;tre un
+d&eacute;butant litt&eacute;raire qui veut faire passer son premier feuilleton,&mdash;et tu
+sais si &ccedil;a tient, ces b&ecirc;tes-l&agrave;!</p>
+
+<p>
+<br /><span style="margin-left: 4em;">Mais puisque je retrouve un ami si fid&egrave;le,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Ma fortune va prendre une face nouvelle.</span><br /><br />
+</p>
+
+<p>J'ai cependant vu le moment o&ugrave; j'allais me trouver fort embarrass&eacute; pour
+faire traduire en argent anglais le souvenir de la patrie contenu dans
+ta lettre, non pas que les traducteurs manquent ici;&mdash;ils y sont m&ecirc;me
+fort nombreux.&mdash;Mais c'&eacute;tait un samedi, et ce jour-l&agrave;, d&egrave;s quatre heures
+de l'apr&egrave;s-midi, non-seulement tous les comptoirs de change, mais encore
+tous les magasins sont ferm&eacute;s.&mdash;J'allai chez un gar&ccedil;on de ma
+connaissance, qui tient dans le Strand le d&eacute;p&ocirc;t d'une grande maison
+parisienne, et je le priai de me donner la monnaie de mon billet.&mdash;Il
+m'ouvrit sa caisse,&mdash;un monument qui paraissant destin&eacute; &agrave; loger le
+P&eacute;rou, et qui cependant ne contenait qu'une somme contre laquelle le
+dernier mendiant de Londres n'aurait pas voulu troquer sa journ&eacute;e.&mdash;Si
+vous &eacute;tiez venu cinq minutes plus t&ocirc;t, me dit mon ami, j'avais dix
+mille francs en or. Mais je viens de les envoyer &agrave; la Banque. Il
+m'apprit alors que c'&eacute;tait une mesure de pr&eacute;caution adopt&eacute;e par tous les
+commer&ccedil;ants de Londres.&mdash;&Agrave; la fin de la journ&eacute;e, chacun d'eux, dans la
+crainte d'&ecirc;tre vol&eacute;, ne conserve chez lui que la somme indispensable &agrave;
+ses besoins, et envoie sa recette du jour passer la nuit &agrave; la banque de
+son quartier, d'o&ugrave; il la retire chaque matin.</p>
+
+<p>Frapp&eacute; d'une non-valeur momentan&eacute;e, mon billet de banque me devenait
+aussi inutile qu'un billet de l'Ambigu pourrait l'&ecirc;tre &agrave; Londres&mdash;et
+m&ecirc;me &agrave; Paris. Ce qui m'inqui&eacute;tait surtout, c'est que j'&eacute;tais &agrave; la veille
+d'un de ces dimanches anglais durant lesquels le tour du cadran semble
+plus long &agrave; faire que le tour du monde. Je fus heureusement sorti
+d'embarras par l'obligeance du docteur Verd&eacute;-Delisle, qui vient de
+mettre tout le monde m&eacute;dical en &eacute;moi, par la publication d'un livre
+contre la vaccine, &agrave; laquelle il attribue l'ab&acirc;tardissement de la race
+moderne en Europe. Ce qu'il y a de singulier, c'est que le Docteur
+Delisle, qui est un r&eacute;volutionnaire par conviction, est, avec Fonta, un
+des plus beaux gr&ecirc;l&eacute;s de France.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Aujourd'hui dimanche,&mdash;fid&egrave;le &agrave; ses traditions d'ennui dominical,&mdash;la
+ville s'est r&eacute;veill&eacute;e au milieu d'un brouillard mieux imit&eacute; qu'au
+th&eacute;&acirc;tre de la Porte-Saint-Martin.&mdash;C'est une sorte de brume opaque, o&ugrave;
+les bruits de la rue s'absorbent;&mdash;on sent, en marchant dans les rues,
+palpiter dans l'air, autour de soi, les grandes ailes de hibou du spleen
+britannique.&mdash;&Agrave; aucun prix on ne pourrait, avant une heure de
+l'apr&egrave;s-midi, se faire ouvrir une boutique, pas m&ecirc;me celle d'un
+armurier, si l'on avait l'envie bien naturelle de se br&ucirc;ler la cervelle,
+ne f&ucirc;t-ce que pour faire un peu de bruit au milieu de ce silence. Toute
+la population de Londres &eacute;migre dans les environs; aussi, apr&egrave;s les
+offices, tous les pauvres abandonnent-ils les &eacute;glises pour se r&eacute;unir aux
+stations de chemins de fer ou de bateaux vapeur.&mdash;Gavarni nous a initi&eacute;s
+&agrave; ces types de gueuserie, o&ugrave; toutes les races soumises &agrave; la domination
+anglaise ont leurs repr&eacute;sentants, depuis l'Irlandais, fils de la famine,
+jusqu'&agrave; l'Indien, fils du soleil.</p>
+
+<p>Nous avons &eacute;t&eacute; passer la journ&eacute;e &agrave; la campagne, qui est bien telle
+qu'on la repr&eacute;sente dans les gravures de steeple-chase.&mdash;J'ai vu
+Richemond, o&ugrave; lord Ward avait, quelques jours auparavant, donn&eacute; en
+l'honneur des beaux yeux d'une cantatrice,&mdash;qui sera bient&ocirc;t une
+lady,&mdash;un magnifique banquet, auquel assistait toute la troupe du
+Th&eacute;&acirc;tre-Italien.&mdash;Apr&egrave;s Richemond, nous avons visit&eacute; Hampton-Court, dont
+le parc est une merveille. La c&eacute;l&egrave;bre galerie de Hampton-Court est
+actuellement d&eacute;nud&eacute;e par les emprunts de l'exposition de Manchester.
+C'est l&agrave; qu'on voit la plus belle collection des Holbein connus,&mdash;et
+plusieurs cartons de Rapha&euml;l, parmi lesquels celui de la <i>P&ecirc;che
+miraculeuse</i> et de la <i>Transfiguration</i>.</p>
+
+<p>De Hampton-Court &agrave; Windsor, la route est charmante, mais elle est
+accident&eacute;e de nombreuses barri&egrave;res, o&ugrave; un imp&ocirc;t qui varie de six pences
+&agrave; un demi-shelling est pr&eacute;lev&eacute; sur tous les &eacute;quipages. Un paysagiste en
+qu&ecirc;te de pittoresque ne ferait pas fortune dans cette campagne unie et
+joliette.&mdash;Ma grande pr&eacute;occupation &eacute;tait de voir des chaumi&egrave;res et des
+paysans, mais les chaumi&egrave;res sont des maisons de campagne b&acirc;ties sur un
+mod&egrave;le uniforme; quant aux paysans, ils sont tous en habit noir, et ils
+mettent des cravates blanches jusqu'&agrave; leur charrue. En approchant de
+Windsor, le pays s'accidente un peu. On sait qu'il y a lutte, comme
+beaut&eacute; de points de vue, entre la terrasse de Windsor et celle de
+Saint-Germain. L'opinion des touristes est partag&eacute;e, mais je vote pour
+Saint-Germain, o&ugrave; il y a le pavillon Henri IV, dans lequel on d&icirc;ne,
+tandis que Castle-Hotel est une gargote solennelle que le duc de
+Wellington et la duchesse de Kent n'auraient certainement point
+recommand&eacute;e par une patente autographe, s'ils y avaient mang&eacute; un certain
+potage &agrave; la queue de b&#339;uf que la beaut&eacute; du paysage ne m'a pas fait
+dig&eacute;rer.</p>
+
+<p>&Agrave; la station de Windsor, nous nous sommes rencontr&eacute;s avec des gardes de
+la reine, qui se sont mis &agrave; regarder Nadar avec la consid&eacute;ration que les
+ph&eacute;nom&egrave;nes se doivent entre eux. Tu sais que ces soldats sont les plus
+beaux hommes de l'Angleterre. L'un d'eux, qui &eacute;tait sergent, s'est
+approch&eacute; de notre monumental ami pour se mesurer avec lui.&mdash;L'avantage
+de la taille est rest&eacute; &agrave; Nadar, mais il a failli le payer cher. Le
+sergent, qui &eacute;tait recruteur, lui a tendu une demi-couronne &agrave; l'effigie
+de la reine d'Angleterre, et Nadar, croyant qu'il lui en demandait la
+monnaie, allait prendre la pi&egrave;ce, lorsque le docteur Delisle l'arr&ecirc;ta
+soudain, et lui expliqua que, en Angleterre, d&egrave;s qu'on avait accept&eacute;
+d'un recruteur une pi&egrave;ce de monnaie &agrave; l'effigie du souverain r&eacute;gnant, on
+faisait partie de l'arm&eacute;e anglaise.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>J'ai &eacute;t&eacute; hier passer la soir&eacute;e &agrave; la fameuse taverne de Nicholson's, o&ugrave; a
+lieu, comme tu le sais, la parodie de tous les proc&egrave;s curieux jug&eacute;s par
+les tribunaux anglais. C'est une sorte de cour d'appel comique o&ugrave;
+l'opinion casse quelquefois les arr&ecirc;ts rendus par les magistrats;
+anomalie assez &eacute;trange &agrave; constater dans un pays o&ugrave; le respect de la loi
+est souvent pouss&eacute; jusqu'&agrave; l'exag&eacute;ration. On donnait ce soir-l&agrave;, &agrave; la
+demande du public, la repr&eacute;sentation d'une affaire de conversation
+criminelle, qui avait r&eacute;cemment jet&eacute; quelque &eacute;moi dans la cit&eacute;.&mdash;Un
+m&eacute;canicien, poss&eacute;dant, comme le dit <i>Quinola</i>, plut&ocirc;t l'amour de la
+m&eacute;canique que la m&eacute;canique de l'amour, s'&eacute;tait, apr&egrave;s un an de mariage,
+s&eacute;par&eacute; amiablement de sa femme.&mdash;Les deux &eacute;poux vivaient sous le m&ecirc;me
+toit, mais ne partageaient point la m&ecirc;me chambre, et n'avaient de
+rapport entre eux que pour regretter l'association l&eacute;gale de leurs
+incomptabilit&eacute;s.&mdash;En attendant que la loi sur le divorce lui e&ucirc;t rendu
+le libre exercice de ses sympathies, la femme encourageait les soins
+d'un jeune locataire de sa maison, et plusieurs fois l'avait re&ccedil;u dans
+son appartement particulier &agrave; une heure o&ugrave; le soleil &eacute;tait couch&eacute; et
+endormi depuis longtemps. Ces entrevues n'&eacute;taient pas sans p&eacute;ril, car
+elles avaient lieu dans une chambre assez voisine de celle habit&eacute;e par
+le mari; mais, en tout pays, les gourmands de fruit d&eacute;fendu le trouvent
+meilleur s'il est cueilli au nez du garde-champ&ecirc;tre.&mdash;Cependant un
+matin, &agrave; l'heure o&ugrave; tous les chats de Londres se r&eacute;veillent au cri de
+<i>milk milk</i>, pouss&eacute; par les marchands de lait, le m&eacute;canicien crut, comme
+Angelo, entendre du bruit dans son mur. Il pr&ecirc;ta l'oreille, et sentit
+quelque chose se dresser sur sa t&ecirc;te. En pareil cas, la loi anglaise est
+pr&eacute;cise, et, avant de faire partie du club que nous pla&ccedil;ons en France
+sous la pr&eacute;sidence de Georges Dandin, il faut prouver qu'on y a des
+titres.</p>
+
+<p>Aussi la plainte d'un mari n'est-elle admise, judiciairement, qu'apr&egrave;s
+une constatation &eacute;vidente, et, comme on dit en v&eacute;nerie, pour juger le
+d&eacute;lit, il faut l'avoir vu <i>par corps</i>; autrement, le plaignant court le
+risque d'&ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; comme un vantard. Instruit des exigences de la
+l&eacute;gislation, le m&eacute;canicien r&eacute;solut d'employer les ressources de son art
+pour arriver, comme Vulcain, son patron mythologique, &agrave; la surprise des
+deux coupables, et, dans le silence du cabinet, il inventa un appareil
+ing&eacute;nieux que l'on pourrait appeler le <i>compteur conjugal</i>. Pendant une
+courte absence de sa femme, il p&eacute;n&eacute;tra dans la chambre &agrave; coucher de
+celle-ci, et appliqua au meuble principal de cette pi&egrave;ce un m&eacute;canisme
+dont la pr&eacute;sence &eacute;tait habilement dissimul&eacute;e, et qui communiquait, par
+un fil conducteur, &agrave; une sorte de cadran o&ugrave; se trouvait une aiguille
+indiquant des chiffres. Ce cadran &eacute;tait plac&eacute; dans l'alc&ocirc;ve du mari, et
+restait toute le nuit &eacute;clair&eacute; par une lampe.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Un soir, le m&eacute;canicien invite deux de ses amis &agrave; venir prendre le th&eacute;
+chez lui, et, d&eacute;signant la chambre voisine de la sienne, habit&eacute;e par sa
+femme, il les invite &agrave; ne point faire de bruit pour ne pas troubler son
+repos.&mdash;Puis, ayant su les retenir jusqu'&agrave; une heure assez avanc&eacute;e, il
+leur proposa de prendre des actions pour l'exploitation d'un nouveau
+syst&egrave;me de surveillance dont, il voulut sur-le-champ leur expliquer
+l'usage.&mdash;Supposez, leur dit-il, que vous soyez s&eacute;par&eacute;s de vos femmes et
+que vous ayez des doutes sur l'emploi qu'elles font de leur
+libert&eacute;,&mdash;surtout &agrave; une heure pareille &agrave; celle o&ugrave; nous sommes,&mdash;mon
+appareil vous renseigne exactement. Voyez ce cadran.&mdash;L'aiguille est
+arr&ecirc;t&eacute;e sur le chiffre indiquant la pesanteur du corps de ma femme, qui
+est dans la chambre voisine.&mdash;Le moindre objet ajout&eacute; &agrave; ce poids serait
+indiqu&eacute; imm&eacute;diatement par mon cadran.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, interrompit l'un des invit&eacute;s, il me semble que votre aiguille
+varie beaucoup: du chiffre 45, la voici qui passe &agrave; 90.</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible que ma femme ait pu engraisser de quarante-cinq
+kilos dans une soir&eacute;e, reprit gravement le m&eacute;canicien; et conduisant les
+deux amis dans la chambre voisine, avant que le poids suppl&eacute;mentaire ait
+pu se dissimuler, il requit leur t&eacute;moignage pour constater le flagrant
+d&eacute;lit devant la loi.&mdash;Le juge devant lequel l'affaire avait &eacute;t&eacute; port&eacute;e
+avait condamn&eacute; le s&eacute;ducteur &agrave; un farthing d'amende (deux liards de notre
+monnaie).&mdash;Quant &agrave; la femme, son mari avait &eacute;t&eacute; autoris&eacute; &agrave; la rendre &agrave;
+sa famille.&mdash;Le m&eacute;canicien a d&ucirc; partir pour la France, o&ugrave; il compte
+exploiter son invention.</p>
+
+
+
+<h2 class="e">V</h2>
+
+
+<p style="margin-left:55%;">Londres, le...</p>
+
+<p>J'ai assist&eacute; hier &agrave; une repr&eacute;sentation de la troupe italienne au th&eacute;&acirc;tre
+de la Reine; mademoiselle Alboni chantait la <i>Cenerentola</i>. Cela m'a un
+peu repos&eacute; du <i>Sire de Framboisy</i>, que des commis-voyageurs en
+m&eacute;diocrit&eacute;s continentales ont introduit &agrave; Londres, malgr&eacute; la
+surveillance de la douane. Quelle occasion cependant pour &eacute;tablir un
+imp&ocirc;t prohibitif ou pour mettre strictement en vigueur les r&egrave;glements
+qui prot&egrave;gent l'observation du <i>no comit nuisance</i>!&mdash;Quelle bonne humeur
+saine et m&eacute;lodieuse dans <i>Cenerentola</i>, et se peut-il vraiment que
+l'auteur de ce chef-d'&#339;uvre consente &agrave; vivre dans Paris,&mdash;au milieu de
+cette ville o&ugrave; les rues n'ont de voix que pour fredonner le <i>Sire de
+Framboisy</i>, o&ugrave; les salons n'ont de pianos que pour accompagner les <i>Deux
+Gendarmes</i>.&mdash;Mademoiselle Alboni est toujours le plus merveilleux
+instrument que l'on connaisse, et auquel il ne manque, pour &ecirc;tre
+complet, que de lui manquer quelque chose.&mdash;Un d&eacute;faut rendrait peut-&ecirc;tre
+la virtuose admirable, quand ce ne serait que les jours o&ugrave; elle
+essayerait de le vaincre.&mdash;On m'avait beaucoup vant&eacute; la salle du th&eacute;&acirc;tre
+de la Reine, aussi ai-je &eacute;prouv&eacute; une d&eacute;ception;&mdash;cela est grand, mais
+non point grandiose;&mdash;le style d&eacute;coratif en est mesquin, et rappelle
+celui de notre caf&eacute; des Aveugles, o&ugrave; on fait de si bonne musique pour
+les sourds. Il faut dire aussi qu'il n'y avait qu'une demi-chambr&eacute;e,
+quelques amis, comme &agrave; l'Od&eacute;on les jours de trag&eacute;die classique. La
+saison est termin&eacute;e et une partie de l'aristocratie est rentr&eacute;e dans ses
+terres.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Les personnes de marque qui sont rest&eacute;es &agrave; Londres s'abstiennent de
+para&icirc;tre dans les lieux publics pour qu'on ne puisse pas supposer
+qu'elles n'ont pas encore quitt&eacute; la ville.&mdash;Aussi n'ai-je pu assister &agrave;
+une de ces grandes repr&eacute;sentations d'apparat, o&ugrave; la pr&eacute;sence de S. M. la
+reine fait du th&eacute;&acirc;tre une succursale de la cour.&mdash;Ces jours-l&agrave;,
+l'&eacute;tiquette s'assied au contr&ocirc;le, o&ugrave; un lapidaire est install&eacute; avec la
+mission de refuser l'entr&eacute;e &agrave; toutes les dames qui se pr&eacute;senteraient en
+ayant sur elles moins de cent mille livres de diamants.&mdash;Les hommes sont
+&eacute;galement soumis au frac et &agrave; la cravate blanche. Ce n'est pas g&ecirc;nant
+pour les Anglais, qui, en arrivant au monde, en trouvent une dans leur
+layette. Mais il arrive quelquefois aux voyageurs, ignorant les usages,
+de se pr&eacute;senter au th&eacute;&acirc;tre comme ils iraient &agrave; l'estaminet, et de se
+heurter &agrave; un refus d'entr&eacute;e.&mdash;Le cas a &eacute;t&eacute; pr&eacute;vu,&mdash;et dans presque
+toutes les boutiques qui avoisinent Her Majesty's-Theatre,&mdash;on loue des
+costumes d'op&eacute;ra.&mdash;Les petits industriels vagues, qui r&ocirc;dent sous le
+p&eacute;ristyle, font m&ecirc;me concurrence aux vestiaires officiels, en abaissant
+&agrave; la port&eacute;es des petites bourses la location de leurs propres habits
+noirs et de leurs propres cravates blanches.&mdash;Ils ne demandent d'autre
+gage que le v&ecirc;tement qu'on d&eacute;pouille pour mettre le leur.&mdash;Mais il y a
+quelqu'imprudence &agrave; les honorer de sa confiance, car pendant que l'on
+conduit leur habit noir &agrave; l'Op&eacute;ra, il peut arriver qu'un policeman les
+emm&egrave;ne prendre le th&eacute; dans une maison o&ugrave; ils sont re&ccedil;us m&ecirc;me en
+paletot.&mdash;Une fois la saison termin&eacute;e, l'entr&eacute;e du th&eacute;&acirc;tre de la Reine
+est abordable &agrave; toutes les classes de la soci&eacute;t&eacute;.&mdash;Outre que le prix des
+places est diminu&eacute; de moiti&eacute;, le contr&ocirc;le se montre moins s&eacute;v&egrave;re sur le
+chapitre du costume&mdash;une mise d&eacute;cente est seulement de rigueur, et on
+serait re&ccedil;u m&ecirc;me avec l'arc-en-ciel autour du cou,&mdash;mais il n'en reste
+plus pour se faire une cravate&mdash;L&eacute;o Lesp&egrave;s a achet&eacute; le dernier coupon.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Le soir o&ugrave; j'&eacute;tais au th&eacute;&acirc;tre, je n'ai vu de diamants qu'au jabot de
+Nadar et de perles que dans la bouche de madame Taglioni. Les loges de
+l'aristocratie &eacute;taient vivement d&eacute;mocratis&eacute;es, je dirai m&ecirc;me qu'au
+premier flair on respirait dans la salle cette vague odeur du billet
+donn&eacute;... Le d&eacute;cor et la mise en sc&egrave;ne m'ont paru &ecirc;tre &agrave; l'Op&eacute;ra des
+&eacute;l&eacute;ments dramatiques absolument inconnus. J'ai vu, dans le
+<i>Cenerentola</i>, des toiles aupr&egrave;s desquelles le fameux salon jaune, qui
+servait de mairie aux amoureux de M. Scribe, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; une galerie
+d'Apollon,&mdash;et on a apport&eacute; sur la sc&egrave;ne, pour chanter le duo assis,
+deux fauteuils sur lesquels un gamin du boulevard n'aurait pas voulu
+monter, m&ecirc;me pour voir le feu d'artifice. Quant aux costumes, ils m'ont
+paru brod&eacute;s par la main des f&eacute;es de l'&eacute;conomie.&mdash;Mademoiselle Rosati a
+dans&eacute; <i>Marco Spada</i> avec mademoiselle Taglioni, pour laquelle le public
+de Londres a une idol&acirc;trie &eacute;vidente.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Le jour o&ugrave; a eu lieu la cl&ocirc;ture de la saison, la repr&eacute;sentation a &eacute;t&eacute;
+&eacute;gay&eacute;e par un interm&egrave;de comique qui n'&eacute;tait pas indiqu&eacute; sur l'affiche,
+et dont le directeur du th&eacute;&acirc;tre de la Reine a &eacute;t&eacute; le h&eacute;ros. Comme c'est
+la coutume, &agrave; Londres, apr&egrave;s l'ex&eacute;cution solennelle du <i>God save the
+Queen</i>, &eacute;cout&eacute; avec le respect religieux que tous les Anglais portent &agrave;
+leur souveraine, les artistes qui composent la troupe se sont avanc&eacute;s,
+chacun &agrave; leur tour, pour saluer le public privil&eacute;gi&eacute; qui leur t&eacute;moigne &agrave;
+son tour sa sympathie par des bravos et des rappels. Il y a bien dans la
+salle quelques parents et quelques amis qui donnent le <i>la</i> &agrave;
+l'enthousiasme britannique&mdash;mais la c&eacute;r&eacute;monie s'ex&eacute;cute;&mdash;on cr&egrave;ve
+quelques paires de gants et on jette quelques bouquets. M. Lumley, qui
+s'&eacute;tonne de ne pas encore voir, sur une place de Londres, une colonne
+monumentale supportant sa statue, avait imagin&eacute; de se faire comprendre
+dans l'ovation que la premi&egrave;re aristocratie du monde accordait &agrave; ses
+artistes. Exceptionnellement, il voulait qu&ecirc;ter le pi&eacute;destal de sa
+dignit&eacute; directoriale pour se mettre au m&ecirc;me rang que son premier t&eacute;nor
+ou sa prima donna.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence,&mdash;un nombreux groupe d'amis&mdash;attendait l'instant o&ugrave; le
+dernier artiste aurait achev&eacute; sa derni&egrave;re r&eacute;v&eacute;rence, pour procurer &agrave; M.
+Lumley le triomphe romain que celui-ci s'&eacute;tait command&eacute;.&mdash;&Agrave; un signal
+donn&eacute;, un formidable ch&#339;ur s'&eacute;l&egrave;ve dans la salle, au moment o&ugrave; le public
+se disposait &agrave; se retirer:&mdash;Lumley! Lumley! Lumley! et au milieu d'un
+&eacute;tonnement g&eacute;n&eacute;ral.&mdash;M. Lumley s'avance sur la sc&egrave;ne,&mdash;il a le soleil
+sur son jabot, et l'on voit briller les plan&egrave;tes aux boutonni&egrave;res de son
+gilet,&mdash;il salue &agrave; quatre-vingts degr&eacute;s, pose la main sur son c&#339;ur et se
+pr&eacute;pare &agrave; prononcer un <i>speach</i>; mais l'&eacute;motion, ou sa cravate,
+&eacute;tranglent son &eacute;loquence,&mdash;et alors,&mdash;ah! dame!&mdash;et
+alors&mdash;l'aristocratie, qui n'a point en public l'hilarit&eacute;
+expansive,&mdash;s'est souvenue qu'elle faisait partie de la joyeuse
+Angleterre, et elle a fait &agrave; M. Lumley un de ces succ&egrave;s&mdash;qui coulent un
+homme,&mdash;mais pas en bronze.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>En sortant du th&eacute;&acirc;tre, &agrave; minuit, je me suis trouv&eacute; au milieu des
+lumineuses f&eacute;eries de Hay-Market, qui est la rue de Londres o&ugrave; se
+trouvent en plus grand nombre les publics-houses, les tavernes
+&eacute;l&eacute;gantes, et tous les &eacute;tablissements o&ugrave; l'on noctambulise&mdash;entre un
+homard et une bouteille de sherrey.</p>
+
+<p>M. M&eacute;ry,&mdash;un jour qu'il &eacute;tait parvenu &agrave; retrouver la plume avec laquelle
+il &eacute;crivait jadis <i>H&eacute;va</i> et la <i>Guerre de Nizam</i>, a &eacute;crit dans les
+<i>Nuits anglaises</i> vingt pages qu'il peut revendiquer comme &eacute;tant
+l'invention de la photographie. Je n'essayerai pas de lutter avec ce
+passage qui est rest&eacute; dans toutes les m&eacute;moires litt&eacute;raires comme un bon
+point &agrave; marquer &agrave; l'&eacute;crivain qui s'en marque lui-m&ecirc;me tant de
+mauvais.&mdash;Qu'il vous suffise de savoir que Hay-Market, Piccadilly et les
+rues avoisinantes sont les principaux docks&mdash;de la compagnie de
+Cyth&egrave;re.&mdash;Depuis minuit jusqu'&agrave; cinq heures du matin, dans cette rue et
+dans celles qui l'avoisinent, on trouve l'affluence qu'on remarque &agrave;
+Paris aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es les jours de feu d'artifice. Sans doute c'est
+un tableau affligeant pour le moraliste, mais &agrave; Londres la morale se
+couche &agrave; neuf heures. &Agrave; partir de ce moment, le pav&eacute; appartient &agrave; ceux
+qui ont l'habitude de le battre, et c'est en battant ce pav&eacute;-l&agrave;, que
+Shakespeare a r&ecirc;v&eacute; les types immortels de Juliette, de Cord&eacute;lia, de
+Desdemone et de toutes les femmes-anges qui peuplent son r&eacute;pertoire.</p>
+
+<p>Un spectacle bien cher &agrave; tous ceux dont le temp&eacute;rament est fait avec une
+rognure de Gargantua, c'est le luxe ap&eacute;ritif des tavernes et la mise en
+sc&egrave;ne pleine de s&eacute;ductions de leur &eacute;talage ext&eacute;rieur o&ugrave;, sous la blanche
+lumi&egrave;re du gaz, se rassemblent toutes les vari&eacute;t&eacute;s connues du r&egrave;gne
+animal.&mdash;Les publics-houses de Hay-Market et de Piccadilly sont de
+pr&eacute;f&eacute;rence ceux o&ugrave; l'on va souper au retour du Wauxhall, de Cremorn et
+du Casino. Un homard vivant, passant ses longues pinces au travers du
+grillage de Scott, m'a invit&eacute; &agrave; aller le manger. Scott est la
+Maison-d'or du quartier. Il est patronn&eacute; par les jeunes gens de
+l'aristocratie et par les crinolines de grande circonf&eacute;rence. Le
+cabinet particulier existe peu dans les tavernes anglaises. Les salons
+sont divis&eacute;s en compartiments,&mdash;ce qui rend l'isolement absolu &agrave; peu
+pr&egrave;s impossible.&mdash;Mais ce que la morale y peut gagner, elle le perd dans
+les parcs qui restent ouverts toute la nuit.&mdash;Cependant, depuis quelque
+temps, l'autorit&eacute; s'est &eacute;mue de ces p&egrave;lerinages apr&egrave;s boire.&mdash;Les parcs
+n'ont point &eacute;t&eacute; ferm&eacute;s, mais, sur une p&eacute;tition de la chaste Diane qui
+avait sa statue dans Saint-James, on a organis&eacute; des rondes, qui assurent
+&agrave; la d&eacute;esse un repos tranquille, en &eacute;loignant de ses regards tout ce qui
+pourrait lui faire regretter trop vivement l'absence d'Endymion.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Cependant, on n'a pas encore pu, ou on n'a pas voulu retirer pendant la
+nuit l'hospitalit&eacute; des parcs aux nombreux h&ocirc;tes de ces dortoirs de la
+belle &eacute;toile. Ils y viennent reposer pacifiquement avec leurs femmes et
+leurs enfants. Chaque famille a son banc ou son arbre accoutum&eacute;. Le
+matin, aux premiers sons de la diane, ils se l&egrave;vent comme une troupe
+familiaris&eacute;e avec la discipline et se r&eacute;pandent dans les rues o&ugrave; ils
+vont, pour la plupart, se livrer au productif <i>far niente</i> de la
+mendicit&eacute;, profession qui n'est nullement interdite dans le d&eacute;partement
+des &Icirc;les Britanniques, car elle est, avec le vagabondage, la soupape de
+s&ucirc;ret&eacute; des deux ou trois cents propri&eacute;taires auxquels appartient la
+ville de Londres.&mdash;Les Anglais, il faut le dire, ont l'instinct&mdash;de la
+charit&eacute;,&mdash;tous ceux dont le formidable app&eacute;tit de jouissances humaines
+est habitu&eacute; &agrave; m&acirc;cher le million,&mdash;payent g&eacute;n&eacute;reusement aux
+&eacute;tablissements de bienfaisance le droit de dig&eacute;rer avec s&eacute;curit&eacute;.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Mais l'aum&ocirc;ne sur la voie publique est encore tr&egrave;s-fr&eacute;quente.&mdash;&Agrave;
+Londres, quiconque peut donner donne, et avec bonne gr&acirc;ce comme on lui
+demande, car j'ai vu un jour un pauvre qui n'osait pas tendre sa main
+parce qu'il n'avait pas de gants et que c'&eacute;tait dimanche. Les bras
+crois&eacute;s entre sa peau et le drap de son habit, il d&eacute;signait timidement
+aux passants, par un mouvement de la t&ecirc;te, un chapeau en ruine, au fond
+duquel on apercevait encore un double chiffre surmont&eacute; d'une couronne
+ducale.&mdash;Ce chapeau armori&eacute; d'un pauvre honteux, qui n'avait pour
+oreiller que le pav&eacute; de la rue, avait appartenu peut-&ecirc;tre &agrave; un lord
+propri&eacute;taire du quartier. Tous ceux qui jetaient leur aum&ocirc;ne dans cette
+s&eacute;bile armori&eacute;e, savaient bien qu'elle irait tomber dans le comptoir du
+dieu Gin.&mdash;Mais ils savaient aussi qu'il est le dieu de l'abrutissement
+r&eacute;sign&eacute;, que chaque taverne,&mdash;o&ugrave; la mis&egrave;re va s'abreuver, vaut un
+corps-de-garde,&mdash;et qu'en encourageant les pauvres honteux,&mdash;on pr&eacute;vient
+les pauvres hardis. Cela est si vrai, qu'un des principaux magistrats de
+Londres,&mdash;auquel on montrait le recensement de la population, classe par
+classe,&mdash;secouait la t&ecirc;te et disait avec inqui&eacute;tude:&mdash;Que se
+passe-t-il?&mdash;je n'ai pas mon compte de pauvres.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Je m'aper&ccedil;ois que ces remarques ne sont pas &agrave; leur place au milieu de
+ces lignes frivoles,&mdash;- qui auraient pu, sans que personne y perd&icirc;t,
+rester dans le carnet, o&ugrave; les jetaient les hasards de la fl&acirc;nerie;&mdash;mais
+il est bien difficile de ne point parler de mis&egrave;re &agrave; propos d'un pays
+o&ugrave; l'haleine d'une population mourant de froid pendant l'hiver suffit
+pour former un brouillard qui cache la vue du soleil.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Le gouvernement anglais a du reste le g&eacute;nie de la pr&eacute;voyance, et, sans
+compromettre son autorit&eacute;, il sait &agrave; propos faire des concessions.&mdash;Tout
+r&eacute;cemment il avait &eacute;t&eacute; question, &agrave; l'instigation du clerg&eacute;, m'a-t-on
+dit, de supprimer les musiques publiques qui sont le dimanche une
+r&eacute;cr&eacute;ation populaire.&mdash;Il y a eu commencement d'&eacute;meute, on a d&eacute;racin&eacute;
+quelques ch&ecirc;nes dans les parcs pour les opposer aux b&acirc;tons des
+policemen. La police a d&ucirc; rendre au peuple ses orchestres en plein
+vent.&mdash;Mais pour rester d'accord avec le principe religieux, qui en
+r&eacute;clamait l'interdiction,&mdash;on a seulement permis la musique
+sacr&eacute;e.&mdash;C'est du moins &agrave; ce titre que le <i>Postillon de Longjumeau</i> est
+ex&eacute;cut&eacute; &agrave; Londres dans les parcs sous le nom d'<i>Oratorio</i>.&mdash;On est
+devenu &eacute;galement beaucoup moins rigoureux pour les r&egrave;glements, qui
+obligeaient les dimanches la stricte fermeture des d&eacute;bits de
+boisson.&mdash;Les portes et les volets, sont bien ferm&eacute;s jusqu'au soir; mais
+cependant&mdash;il y a bien un s&eacute;same qui entre-baille l'huis prohib&eacute;, s'il
+ne l'ouvre enti&egrave;rement.&mdash;Je me souviens pour mon compte, d'avoir
+consomm&eacute; plusieurs ginger-beer,&mdash;&agrave; une heure o&ugrave; la loi me condamnait &agrave;
+la soif.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>J'ai &eacute;t&eacute; ce soir &agrave; Cremorn-Garden,&mdash;c'est une imitation de Mabille. Le
+jardin beaucoup plus grand, mais moins somptueux, contient un th&eacute;&acirc;tre,
+un cirque et une foule de divertissements.&mdash;L'&eacute;clairage est
+mesquin,&mdash;est-ce dans un but favorable au myst&egrave;re? je ne le crois pas,
+car les labyrinthes et les bosquets sont peu fr&eacute;quent&eacute;s. La foule se
+disperse plus volontiers dans le cirque, vers les jeux, et surtout vers
+les loteries de <i>bibelots</i>.&mdash;La rotonde du bal, o&ugrave; s'&eacute;l&egrave;ve un orchestre
+excellent, est, &agrave; l'instar de Mabille, l'empire o&ugrave; r&egrave;gne un Pilodo&mdash;qui
+pourrait rendre des points de gr&ecirc;le a &agrave; son confr&egrave;re de Paris.&mdash;On
+m'affirme que c'est pour rappeler le plus possible le roi des bals
+parisiens, que le chef d'orchestre de Cremorn s'applique cette gr&ecirc;lure
+postiche, seulement il arrive quelquefois que, dans la chaleur de
+l'ex&eacute;cution d'un quadrille, le masque tombe et il reste un tr&egrave;s-joli
+gar&ccedil;on, fort appr&eacute;ci&eacute; de ses danseuses.&mdash;Cremorn, qui est le
+Parc-aux-Biches de Londres, a, comme Mabille, ses grands et ses petits
+jours.&mdash;On y trouve beaucoup d'&eacute;migr&eacute;es des Folies-Nouvelles et du Caf&eacute;
+du Cirque.</p>
+
+<p>C'est le fonds de magasin de la galanterie parisienne. Elles ne valent
+pas &agrave; beaucoup pr&egrave;s les Anglaises; mais comme elles viennent de France,
+le pavillon couvre la marchandise.&mdash;En r&eacute;sum&eacute;, ce bal, comme tous ceux
+qui existent &agrave; Londres, n'a pas l'entrain que l'on remarque quelquefois
+dans les n&ocirc;tres.&mdash;Les Anglais sont des gens math&eacute;matiques et press&eacute;s qui
+ne font rien d'inutile. Aussi ne perdent-ils pas leur temps &agrave; faire la
+cour aux femmes qu'ils rencontrent dans les lieux de plaisir.&mdash;S'ils en
+invitent une pour le quadrille ou la valse,&mdash;ils lui pr&eacute;sentent non pas
+la main, mais leur canne ou leur parapluie;&mdash;lorsque la femme, en
+valsant, permet &agrave; son cavalier de lui appuyer sa canne derri&egrave;re le dos,
+c'est un indice d'esp&eacute;rances. On va ordinairement les arroser d'un verre
+de boisson froide, qui a le <i>sherrey</i> pour base, et qui se boit avec
+une paille.&mdash;Toute femme qui fr&eacute;quente les bals apporte sa paille &agrave;
+<i>sherrey</i> dans son corset.&mdash;Si, apr&egrave;s en avoir fait usage, elle l'offre
+&agrave; son cavalier, c'est comme si le notaire y avait pass&eacute;.&mdash;Tout ceci
+n'est pas du dernier galant, mais le madrigal n'est pas une monnaie
+anglaise.&mdash;On peut revenir de Cremorn par le <i>penny-boat</i>. Quand la
+soir&eacute;e est belle, c'est un charmant voyage d'un quart d'heure. &Agrave; bord du
+steamer l'Anglais retrouve la gaiet&eacute; qu'il n'avait pas au bal.&mdash;C'est
+l'Ant&eacute;e de l'eau, il faut qu'il soit dessus pour qu'il paraisse vivre.
+Quant &agrave; moi&mdash;mon retour de Cremorn a &eacute;t&eacute; g&acirc;t&eacute; par des Parisiens, qui se
+racontaient le dernier drame de l'Ambigu.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Aujourd'hui, &agrave; quatre heures, j'ai &eacute;t&eacute; pris dans la rue d'une attaque de
+spleen foudroyant. C'est une esp&egrave;ce de suie morale qui s'attache &agrave;
+toutes vos id&eacute;es. Il n'est pas de distraction qui puisse vous ramoner
+l'&acirc;me. Il n'y a qu'un rem&egrave;de &agrave; ce mal-l&agrave;:&mdash;c'est le d&eacute;part. Je fais ma
+malle,&mdash;ce ne sera ni long ni lourd.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>L'ami qui me reconduit au chemin de fer m'a gliss&eacute; dans la poche, en me
+quittant, une nouvelle &agrave; la main anglaise.</p>
+
+<p>Il y a deux jours,&mdash;comme il avait fait mauvais temps et que le macadam
+avait d&eacute;lay&eacute; la boue dans la rue, un de ces industriels de la rue avait
+imagin&eacute; de tracer dans Regent-street un chemin praticable pour les
+pi&eacute;tons.&mdash;Chaque personne qui passait lui donnait un penny. Vers la fin
+du jour, et comme il avait amass&eacute; une assez belle recette, le balayeur,
+ayant quitt&eacute; la place, prit son balai, et se mit &agrave; d&eacute;truire son travail
+du matin, en effa&ccedil;ant le passage qu'il avait trac&eacute; au milieu de la boue.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien! lui dit mon ami qui &agrave; la m&ecirc;me heure mettait les volets &agrave; son
+magasin, que faites-vous donc l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je fais comme vous.&mdash;je ferme ma boutique. Un gamin de Paris
+aurait-il mieux dit!</p>
+
+<p>En arrivant &agrave; la station de Folkestone o&ugrave; je dois m'embarquer, j'ai
+achet&eacute; pour lire, pendant la travers&eacute;e, les num&eacute;ros du <i>Cours de
+litt&eacute;rature</i> o&ugrave; se trouve l'<i>&eacute;loge</i> d'Alfred de Musset par M. de
+Lamartine.</p>
+
+<p class="as">*<br />*&nbsp;*</p>
+
+<p>Ah!</p>
+
+
+<hr />
+<h2 class="e"><a name="CAUSERIES_DRAMATIQUES" id="CAUSERIES_DRAMATIQUES"></a>CAUSERIES DRAMATIQUES</h2>
+
+
+
+<h2 class="e"><span class="smcap">mademoiselle rachel</span></h2>
+
+
+<p>L'ann&eacute;e qui vient de s'achever semble avoir donn&eacute; pour mot d'ordre &agrave;
+celle qui commence de continuer son h&eacute;catombe de victimes choisies. Le
+N&eacute;crologe de l'an nouveau s'ouvre encore par un nom illustre. Apr&egrave;s une
+maladie dont l'issue, malheureusement trop certaine, n'&eacute;tait cependant
+pas aussi prochainement attendue, mademoiselle Rachel vient de mourir
+dans un petit coin de la terre fran&ccedil;aise, qui est le vestibule de
+l'Italie.&mdash;La souverainet&eacute; dramatique qu'elle a exerc&eacute;e pendant pr&egrave;s de
+vingt ann&eacute;es, ses courses victorieuses &agrave; l'&eacute;tranger, o&ugrave; elle allait
+populariser les &#339;uvres de notre th&eacute;&acirc;tre national, ont laiss&eacute; d'elle,
+partout o&ugrave; elle a pass&eacute;, un durable souvenir, qui fera de sa mort un
+&eacute;v&eacute;nement europ&eacute;en, une date presque historique. On peut le dire sans
+exag&eacute;ration, c'est une t&ecirc;te couronn&eacute;e que la mort vient de toucher. On a
+beaucoup &eacute;crit sur mademoiselle Rachel pendant sa vie; car elle &eacute;tait,
+comme femme et comme artiste, un de ces personnages que leur &eacute;vidence
+soumet incessamment aux indiscr&egrave;tes curiosit&eacute;s de l'opinion. On va sans
+doute &eacute;crire beaucoup &agrave; propos de sa mort: la <i>Chronique</i> a ses
+n&eacute;cessit&eacute;s, et souvent elle est oblig&eacute;e de faire un pupitre d'un
+cercueil &agrave; peine ferm&eacute;. D&eacute;j&agrave;, pour ob&eacute;ir &agrave; cette curiosit&eacute; du public, on
+a commenc&eacute; des r&eacute;v&eacute;lations, qui, tout int&eacute;ressantes et toutes
+sympathiques qu'elles puissent &ecirc;tre, auraient pu &ecirc;tre retard&eacute;es, sans
+qu'on e&ucirc;t pour cela manqu&eacute; de z&egrave;le pour la m&eacute;moire de la c&eacute;l&egrave;bre
+trag&eacute;dienne.&mdash;Sans doute, l'actualit&eacute; est un besoin de l'&eacute;poque; mais il
+y a des occasions o&ugrave; ce besoin doit sembler p&eacute;nible &agrave; satisfaire.</p>
+
+<p>Quant &agrave; nous, n'ayant pas eu l'honneur, souvent envi&eacute;, de conna&icirc;tre
+particuli&egrave;rement mademoiselle Rachel, nous ne pourrons ajouter aucun
+d&eacute;tail biographique in&eacute;dit &agrave; ceux qui sont d&eacute;j&agrave; connus, et nous sommes
+oblig&eacute; de nous restreindre dans les limites discr&egrave;tes d'une simple
+appr&eacute;ciation artistique.</p>
+
+<p>Comme tous les talents sup&eacute;rieurs dont l'arriv&eacute;e impr&eacute;vue occasionne un
+d&eacute;placement soudain dans les id&eacute;es et dans les go&ucirc;ts du public, la
+grande trag&eacute;dienne, dont Paris accompagne aujourd'hui m&ecirc;me les
+fun&eacute;railles, a soulev&eacute; bien des discussions dans la critique pendant le
+cours de sa carri&egrave;re, si h&acirc;tivement interrompue.&mdash;Peu d'artistes ont
+&eacute;veill&eacute; plus de passions; mais si l'admiration ne s'est pas livr&eacute;e
+toujours sans r&eacute;sistance, si l'enthousiasme s'enveloppait quelquefois de
+formules restrictives, une chose qui n'a jamais &eacute;t&eacute; contest&eacute;e &agrave; la
+d&eacute;funte par aucune voix, ce fut sa nature nativement privil&eacute;gi&eacute;e, qui,
+d&egrave;s le premier aspect, et avant m&ecirc;me qu'elle e&ucirc;t agi ou parl&eacute;, lui
+permettait de r&eacute;v&eacute;ler cet <i>on ne sait quoi</i> de plus qu'humain, indiquant
+une de ces rares individualit&eacute;s que l'art destine &agrave; la domination des
+foules.&mdash;Aussi la mort de mademoiselle Rachel est-elle plus que la
+disparition regrettable d'une femme intelligente, jeune, admir&eacute;e, aim&eacute;e:
+elle est pour l'art un v&eacute;ritable sinistre.&mdash;Quelque chose &eacute;tait avec
+elle, qui ne sera plus; et c'est bien v&eacute;ritablement une grande place
+vide que va faire ailleurs cette petite place qu'on creuse &agrave; sa
+d&eacute;pouille.&mdash;Mademoiselle Rachel est morte &agrave; trente-sept ans. On ne peut
+se d&eacute;fendre d'&ecirc;tre profond&eacute;ment attrist&eacute; par ces rigoureuses pr&eacute;f&eacute;rences
+du destin, qui semble quelquefois transformer la mort, le doux ange de
+la d&eacute;livrance, en une sorte de juge brutal, appliquant avec col&egrave;re la
+loi de destruction. Mais si mademoiselle Rachel est morte bien jeune, sa
+carri&egrave;re n'en reste pas moins aussi pleinement remplie que puisse le
+souhaiter l'ambition humaine: son nom reste un des plus sonores qu'ait
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;s le si&egrave;cle. Depuis longtemps la gloire lui avait dit son dernier
+mot, et, si elle avait encore quelque chose &agrave; demander &agrave; la vie, ce ne
+pouvait &ecirc;tre que le repos.&mdash;Relativement, elle aura donc v&eacute;cu bien plus
+que d'autres grands artistes dont l'existence se sera prolong&eacute;e plus
+longtemps que la sienne, mais qui auront d&eacute;pens&eacute; une partie de leur vie
+dans des luttes p&eacute;nibles et obscures.&mdash;Sans doute, elle aussi, a connu
+les difficiles chemins; mais elle n'a pas eu le temps de s'y
+lasser.&mdash;Elle a eu &agrave; lutter, comme tant d'autres: qui dit conqu&ecirc;tes dit
+combats; mais cette partie de sa biographie reste la plus courte.&mdash;Elle
+commen&ccedil;a &agrave; r&eacute;gner d&egrave;s qu'elle fut connue, et jamais peut-&ecirc;tre
+acclamation plus unanime et plus spontan&eacute;e n'inaugura une nouvelle
+royaut&eacute; dans l'art, et ne couronna un plus jeune front.</p>
+
+<p>D&egrave;s les premiers jours o&ugrave; elle parut sur le th&eacute;&acirc;tre du Gymnase, vou&eacute;e
+alors aux pu&eacute;rils jeux de sc&egrave;ne du petit r&eacute;pertoire qui y avait &eacute;t&eacute;
+acclimat&eacute; par M. Scribe et ses &eacute;coliers, quelques fervents, toujours en
+qu&ecirc;te de l'inconnu, d&eacute;couvrirent dans cette enfant celle qui allait &ecirc;tre
+la grande muse tragique de l'&eacute;poque.&mdash;Une destin&eacute;e favorable ne permit
+point cependant que ce d&eacute;but pr&icirc;t les proportions d'un &eacute;v&eacute;nement.&mdash;Si
+mademoiselle Rachel e&ucirc;t r&eacute;ussi tout d'abord avec &eacute;clat dans le genre
+&eacute;troit et faux o&ugrave; elle s'&eacute;tait montr&eacute;e au public, peut-&ecirc;tre le public
+l'aurait condamn&eacute;e &agrave; y rester, et elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; perdue pour le grand art
+qu'elle &eacute;tait appel&eacute;e &agrave; r&eacute;g&eacute;n&eacute;rer.&mdash;Heureusement pour elle et pour tout
+le monde, elle ne fit que traverser le territoire de la com&eacute;die
+bourgeoise. Son grand geste sculptural, ses fi&egrave;res allures, ses
+hautaines attitudes, cet organe sonore, plein, l'un des plus magnifiques
+instruments qui eussent depuis longtemps exprim&eacute; la passion, firent
+dissonnance avec les petites phrases, altern&eacute;es de petits couplets, de
+ce petit drame.&mdash;L'actrice n'eut qu'un succ&egrave;s d'estime. Le directeur du
+Gymnase crut s'apercevoir qu'un article de l'engagement &eacute;tait pour sa
+pensionnaire une porte de sortie, et il la lui ouvrit, croyant bien ne
+laisser partir que la <i>Vend&eacute;enne</i>.&mdash;Peu de temps apr&egrave;s, entrant par
+hasard &agrave; la Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise, &agrave; cette &eacute;poque un des plus c&eacute;l&egrave;bres
+d&eacute;serts de l'Europe, il la reconnut.&mdash;C'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; <i>Camille</i>,&mdash;non plus
+une petite d&eacute;butante <i>donnant quelques esp&eacute;rances</i>, et qu'il fallait
+encourager,&mdash;mais la grande et fi&egrave;re Romaine de Corneille.</p>
+
+<p>Le lendemain, c'&eacute;tait <i>Hermione</i>; huit jours apr&egrave;s, c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; celle
+qui fut Rachel.&mdash;On sait combien le public fut prompt &agrave; retourner &agrave; ce
+th&eacute;&acirc;tre, presque d&eacute;laiss&eacute;, et avec quelle ferveur passionn&eacute;e il
+accueillit la r&eacute;surrection des vieux ma&icirc;tres classiques.&mdash;Pour qu'un
+pareil enthousiasme ait pu se maintenir &agrave; un degr&eacute; &eacute;gal pendant dix-huit
+ans;&mdash;pour avoir su, avec cinq ou six r&ocirc;les, ramener le culte d'une
+forme dramatique qui n'&eacute;tait plus dans le go&ucirc;t de l'&eacute;poque,&mdash;il fallait
+quelque chose de plus qu'un grand talent, il fallait cette puissance
+souveraine d'un art sup&eacute;rieur.&mdash;Le public, encourag&eacute; quelquefois par la
+critique, a tent&eacute; de se soustraire &agrave; cette domination &eacute;vidente: il se
+brouillait avec son actrice;&mdash;mais elle demeurait toujours la favorite
+et, &agrave; chacun de leurs raccommodements, l'art gagnait une de ces belles
+f&ecirc;tes comme on en voyait souvent &agrave; ces heureuses &eacute;poques, o&ugrave; les
+sereines distractions de l'intelligence &eacute;taient plut&ocirc;t un besoin
+v&eacute;ritable qu'une affaire de mode.&mdash;Si on recherche quelle a &eacute;t&eacute;
+l'influence de mademoiselle Rachel sur le mouvement dramatique de son
+&eacute;poque, il y aura peu de chose &agrave; dire qui puisse ajouter &agrave; sa
+gloire.&mdash;Elle a restaur&eacute; passag&egrave;rement la trag&eacute;die fran&ccedil;aise: rien de
+plus. En dehors des cinq ou six grandes figures tragiques qu'elle avait
+fid&egrave;lement restitu&eacute;es, elle a peu favoris&eacute; le th&eacute;&acirc;tre contemporain, non
+par crainte d'impuissance, mais par sympathie, peut-&ecirc;tre par
+reconnaissance pour les vieux po&euml;tes, auxquels elle r&eacute;servait de
+pr&eacute;f&eacute;rence ses souffles les plus puissants. Cette pi&eacute;t&eacute;, un peu
+exclusive envers le pass&eacute;, ne l'emp&ecirc;cha point quelquefois de pr&ecirc;ter
+l'appui de son talent &agrave; des &#339;uvres modernes. Mais ce n'est point l&agrave; ce
+qui peut compter pour des services rendus &agrave; l'art de son temps.&mdash;Sauf de
+rares exceptions, mademoiselle Rachel avait la coquetterie de
+l'isolement et du tour de force:&mdash;elle prot&eacute;geait particuli&egrave;rement de sa
+pr&eacute;sence et de son autorit&eacute; des pi&egrave;ces&mdash;qui n'auraient pu exister sans
+elle, et il y eut dans quelques-unes de ces cr&eacute;ations plus de charit&eacute;
+que de d&eacute;vouement.&mdash;Hostile &agrave; l'art dramatique, on ne peut point
+affirmer qu'elle le fut, mais du moins peut-on dire qu'elle se montra
+quelquefois paresseusement indiff&eacute;rente &agrave; l'aider.&mdash;Ce qui est certain,
+c'est que la trag&eacute;die est morte de nouveau avec elle. <i>Hermione</i>,
+<i>Camille</i>, <i>Ph&egrave;dre</i>, <i>&Eacute;milie</i>, toutes les amoureuses, toutes les
+passionn&eacute;es, toutes les jalouses, qu'elle faisait vivre, vont reprendre
+leur immobilit&eacute; de bas-relief,&mdash;et rentrer dans le monde endormi de la
+tradition,&mdash;jusqu'&agrave; ce qu'une autre muse inspir&eacute;e vienne souffler de
+nouveau sur la poussi&egrave;re qui les recouvrira.</p>
+
+<p>Mademoiselle Rachel ne fut pas seulement une grande artiste dont le nom
+est destin&eacute; &agrave; se perp&eacute;tuer au th&eacute;&acirc;tre:&mdash;en dehors de la sc&egrave;ne, elle
+&eacute;tait encore une des plus illustres personnalit&eacute;s de son
+&eacute;poque.&mdash;D&eacute;pouill&eacute;e du prestige dramatique, elle retrouvait dans le
+monde une autre souverainet&eacute;, qui &eacute;tait reconnue par tous ceux qui
+eurent l'honneur de l'approcher. C'&eacute;tait la gr&acirc;ce ajout&eacute;e &agrave; la gr&acirc;ce,
+disaient ceux qui avaient la r&eacute;putation de ne dire que la v&eacute;rit&eacute;.&mdash;On a
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; d'elle des mots charmants, qu'elle daignait faire elle-m&ecirc;me, et
+sa correspondance indique une tournure d'esprit qui ne devait pis son
+originalit&eacute; au vulgaire jargon des coulisses.&mdash;On a racont&eacute; quelquefois
+que les mar&eacute;chaux de l'empereur Napol&eacute;on, lorsqu'ils devaient assister
+&agrave; quelque c&eacute;r&eacute;monie d'apparat, allaient consulter Talma sur la mani&egrave;re
+de draper leur manteau de cour. Les plus grandes dames d'aujourd'hui
+auraient pu consulter mademoiselle Rachel sur la mani&egrave;re de s'envelopper
+dans un ch&acirc;le.&mdash;Elle poss&eacute;dait, avec la merveilleuse intuition que donne
+l'art, le sens intime des grandes &eacute;l&eacute;gances de l'attitude et du
+v&ecirc;tement.&mdash;Dans le moulage qui aurait reproduit les plis form&eacute;s par son
+cachemire, un statuaire aurait pu, sans commettre d'anachronisme, couler
+la tunique destin&eacute;e &agrave; rev&ecirc;tir les lignes harmonieuses d'une figure
+antique.</p>
+
+<p>Janvier 1858</p>
+
+
+
+<h2 class="e"><a name="emile_augier" id="emile_augier"></a><span class="smcap">&eacute;mile augier</span><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a></h2>
+
+
+<p>L'accueil qui vient d'&ecirc;tre fait &agrave; la derni&egrave;re com&eacute;die repr&eacute;sent&eacute;e sur le
+th&eacute;&acirc;tre de l'Od&eacute;on prouve que le public ratifie les honneurs acad&eacute;miques
+r&eacute;cemment accord&eacute;s &agrave; M. &Eacute;mile Augier.&mdash;Il n'est plus seulement l'&eacute;lu
+d'une fraction de la litt&eacute;rature, il est l'&eacute;lu de l'opinion.</p>
+
+<p>La critique a souvent et justement &eacute;t&eacute; rigoureuse envers M. &Eacute;mile
+Augier. Apr&egrave;s avoir encourag&eacute; son premier d&eacute;but, les &#339;uvres qui lui ont
+succ&eacute;d&eacute; ont &eacute;t&eacute; discut&eacute;es avec une certaine s&eacute;v&eacute;rit&eacute;. Mais l'auteur de
+<i>la Jeunesse</i> ne s'est pas m&eacute;pris sur les v&eacute;ritables intentions de cette
+rigueur sympathique. &Agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; il parut au th&eacute;&acirc;tre, il se
+pr&eacute;sentait&mdash;par modestie, sans doute&mdash;&agrave; la suite d'un &eacute;crivain dont les
+tendances dramatiques avaient un but r&eacute;trograde. Apr&egrave;s un succ&egrave;s de
+surprise, qu'elle avait eu le tort d'exag&eacute;rer, la critique dut combattre
+cette r&eacute;action.&mdash;Mais il &eacute;tait trop tard d&eacute;j&agrave;: une &eacute;cole &eacute;tait cr&eacute;&eacute;e,
+et, par camaraderie plut&ocirc;t que par instinct, M. &Eacute;mile Augier s'&eacute;tait
+fait le second de M. Ponsard.&mdash;Ce fut &agrave; rompre cette association
+antinaturelle que la critique a longtemps travaill&eacute;, et jusque dans les
+agressions dont il &eacute;tait l'objet, M. Augier a pu voir qu'il &eacute;tait trait&eacute;
+avec une pr&eacute;f&eacute;rence marqu&eacute;e.</p>
+
+<p>Les efforts de la critique ne furent pas st&eacute;riles. Tandis que l'auteur
+de <i>Lucr&egrave;ce</i> pers&eacute;v&eacute;rait avec une conviction respectable, comme l'est
+toute conviction, dans la voie o&ugrave; il savait devoir trouver le succ&egrave;s, M.
+&Eacute;mile Augier, emport&eacute; par sa v&eacute;ritable nature, s'&eacute;chappait quelquefois
+du pr&eacute;au de l'&eacute;cole du bon sens, et s'aventurait &agrave; faire de la po&eacute;sie
+buissonni&egrave;re. Ces tentatives, qui d'ailleurs manquaient de franchise, ne
+furent point toutes heureuses au point de vue du succ&egrave;s banal. Elles
+auraient pu d&eacute;courager M. Augier. Elles eurent au contraire pour
+r&eacute;sultat de l'accoutumer aux p&eacute;rils de la lutte, et de le rendre
+indiff&eacute;rent aux faciles triomphes qu'on peut obtenir en flattant
+l'opinion de la majorit&eacute;, nativement hostile &agrave; tout art qui tend &agrave;
+s'&eacute;lever.</p>
+
+<p>Les commencements de cette seconde p&eacute;riode du talent de M. Augier
+r&eacute;v&egrave;lent encore un certain respect pour les traditions de l'&eacute;cole qui le
+revendiquait comme un de ses chefs. Mais cependant, au milieu des
+concessions qu'il croit devoir faire encore &agrave; son pass&eacute;, on sent qu'il
+m&eacute;dite une &eacute;mancipation compl&egrave;te de toute servitude litt&eacute;raire. En m&ecirc;me
+temps qu'il agrandit l'horizon de ses id&eacute;es, il imprime &agrave; ses &#339;uvres
+nouvelles un mouvement dramatique, o&ugrave; la vie commence &agrave; remuer: progr&egrave;s
+qui lui attire d&eacute;j&agrave; quelques mauvaises notes dans l'&eacute;cole du bon
+sens.&mdash;Son vers, facile et spirituel, s'empreint de po&eacute;sie, en exprimant
+des passions autres que celles permises dans le r&eacute;pertoire du
+<i>th&eacute;&acirc;tre-sermon</i>.&mdash;M. Augier semble pr&eacute;luder &agrave; sa pi&egrave;ce de <i>la Jeunesse</i>
+en se faisant jeune lui-m&ecirc;me. Ses infid&eacute;lit&eacute;s &agrave; son &eacute;cole deviennent
+plus fr&eacute;quentes. <i>Diane</i>, qui semble une tentative de r&eacute;conciliation
+avec le romantisme, donne la main &agrave; <i>Marion Delorme</i>.&mdash;M. Augier pousse
+m&ecirc;me une pointe dans le domaine de la <i>fantaisie</i>, en compagnie d'Alfred
+de Musset,&mdash;et continue de se compromettre aux yeux du parti litt&eacute;raire
+qu'il repr&eacute;sente, en &eacute;crivant une com&eacute;die avec M. Jules Sandeau, un
+romancier, un homme qui &eacute;crit en prose. La collaboration de l'esprit
+alerte de M. Augier avec la d&eacute;licatesse passionn&eacute;e de M. Sandeau
+produisit <i>le Gendre de M. Poirier</i>, com&eacute;die charmante, dont le sujet
+&eacute;tait loin d'&ecirc;tre la glorification des instincts bourgeois. Ce fut &agrave; la
+fois un succ&egrave;s dramatique et litt&eacute;raire, en m&ecirc;me temps qu'un
+rapprochement vers le genre o&ugrave; le th&eacute;&acirc;tre commen&ccedil;ait &agrave; entrer.&mdash;S'il e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; profitable, au point de vue de leur int&eacute;r&ecirc;t, que l'association des
+deux &eacute;crivains se perp&eacute;tu&acirc;t, elle pouvait &ecirc;tre nuisible &agrave; leur
+individualit&eacute;.&mdash;Il y eut une s&eacute;paration amiable, &agrave; la suite de laquelle
+M. Augier reparut seul avec le <i>Mariage d'Olympe</i>, dont la chute
+triomphante fut la revanche compl&egrave;te et longtemps attendue du succ&egrave;s de
+<i>Gabrielle</i>.&mdash;Cette pi&egrave;ce n'&eacute;tait plus une transition, mais une franche
+apostasie des principes de l'&eacute;cole &agrave; laquelle il avait appartenu
+jadis.&mdash;Le jour o&ugrave; elle fut repr&eacute;sent&eacute;e, l'auteur re&ccedil;ut sa d&eacute;mission de
+membre de l'&eacute;cole du bon sens.&mdash;Cette rupture d&eacute;finitive fut une
+v&eacute;ritable f&ecirc;te litt&eacute;raire, et si le <i>Mariage d'Olympe</i> tomba devant le
+parterre, la r&eacute;putation de M. Augier s'&eacute;leva singuli&egrave;rement dans la
+portion du public qui mesure plut&ocirc;t une &#339;uvre &agrave; sa valeur qu'&agrave; son
+succ&egrave;s.&mdash;Une chose importante au th&eacute;&acirc;tre, aussi bien qu'ailleurs, c'est
+de savoir arriver &agrave; temps.&mdash;La science de l'&agrave;-propos est le talent de
+ceux qui n'en ont pas.&mdash;Des &#339;uvres dont le principal ou l'unique m&eacute;rite
+&eacute;tait d'arriver juste &agrave; la minute pr&eacute;cise o&ugrave; le public d&eacute;sire voir
+formuler au th&eacute;&acirc;tre des id&eacute;es qui sont <i>dans l'air</i> ont r&eacute;ussi avec
+&eacute;clat,&mdash;tandis que d'autres recevaient un accueil douteux, parce
+qu'elles se pr&eacute;sentaient en avance ou en retard.</p>
+
+<p>L'<i>habent sua fata</i>, que les anciens appliquaient aux livres, peut
+s'appliquer encore plus justement aux ouvrages dramatiques.&mdash;Le caprice
+du public faisant du th&eacute;&acirc;tre le terrain le plus mouvant o&ugrave; puissent
+s'aventurer les inventions de l'intelligence, en donnant le <i>Mariage
+d'Olympe</i>, M. Augier &eacute;tait en retard. D&eacute;j&agrave; depuis plusieurs ann&eacute;es la
+sc&egrave;ne &eacute;tait occup&eacute;e par toutes les vari&eacute;t&eacute;s du monde interlope, et ce
+spectacle avait &eacute;puis&eacute; l'attention de la foule.&mdash;Le m&eacute;rite de cette
+com&eacute;die et sa moralit&eacute; m&ecirc;me ne purent conjurer l'esprit de r&eacute;action dont
+les clameurs hypocrites de la critique vertueuse animaient les
+spectateurs. Ils ne voulurent point attendre l'&#339;uvre qui r&eacute;sumait la
+question sociale, d&eacute;battue devant eux sous toutes les formes. Cette
+r&eacute;action fut injuste comme l'est souvent toute chose n&eacute;e du caprice;
+mais si M. Augier en fut victime &agrave; un point de vue, l'&eacute;v&eacute;nement lui fut
+profitable &agrave; un autre, car le <i>Mariage d'Olympe</i> avait prouv&eacute; &agrave; ceux qui
+en doutaient encore, qu'il pouvait parler la langue virile de la com&eacute;die
+s&eacute;rieuse.&mdash;<i>La Jeunesse</i>, qu'on vient de repr&eacute;senter &agrave; l'Od&eacute;on, est-elle
+un progr&egrave;s sur les derni&egrave;res productions du nouvel acad&eacute;micien?&mdash;Comme
+conception dramatique, non; mais comme audace et comme cr&eacute;ation de
+caract&egrave;res, M. Augier indique son intention bien arr&ecirc;t&eacute;e de pers&eacute;v&eacute;rer
+dans la voie o&ugrave; la critique fit tant d'efforts pour l'attirer. Et
+d'abord il faut remarquer cette fois qu'il s'est pr&eacute;sent&eacute; dans les
+conditions favorables pour r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>Cette m&ecirc;me mobilit&eacute; dans l'esprit du public &agrave; laquelle il dut un
+d&eacute;sastre vient de lui pr&eacute;parer un triomphe.&mdash;Sera-t-il durable ou
+passager? On ne sait encore, mais on remarque depuis quelque temps un
+indice de retour vers une forme dramatique d'o&ugrave; la po&eacute;sie ne soit pas
+exclue comme faisant obstacle &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t.&mdash;L'&eacute;crivain qui au th&eacute;&acirc;tre
+fut le pr&eacute;curseur de l'&eacute;cole r&eacute;aliste a ses caudataires, dont les
+productions n'obtiennent d&eacute;j&agrave; plus la vogue qui les accueillait
+jadis.&mdash;N'est-ce qu'un temps d'arr&ecirc;t dans la curiosit&eacute;? Est-ce lassitude
+r&eacute;elle et besoin de changement? Toujours est-il que le moment semble
+favorable pour l'&eacute;crivain dramatique arrivant au th&eacute;&acirc;tre doubl&eacute; d'un
+po&euml;te.&mdash;C'est ce que nous avons cru deviner dans l'ovation faite &agrave; M.
+Augier, qui, il faut le dire, n'avait jamais &eacute;t&eacute; en meilleure veine de
+po&eacute;sie.&mdash;Le sujet de sa pi&egrave;ce nouvelle est tout moderne: c'est la lutte
+de l'homme jeune avec les m&#339;urs de l'&eacute;poque, qui, au nom de ses int&eacute;r&ecirc;ts
+de position et de fortune, r&eacute;clament l'immolation de tous les instincts
+libres et g&eacute;n&eacute;reux de l'&acirc;ge juv&eacute;nile.&mdash;On pourrait contester &agrave; M. Augier
+que son personnage de Philippe Huguet, qui a vingt-huit ans, soit la
+personnification bien absolue de la jeunesse; &agrave; vingt-huit ans la
+jeunesse est d&eacute;j&agrave; un astre voisin de son d&eacute;clin. La profession m&ecirc;me
+d'Huguet a d&ucirc; h&acirc;ter la maturit&eacute; de son esprit. Philippe est avocat, et
+l'&eacute;tude de la loi est contradictoire avec les aspirations du c&#339;ur.&mdash;Il
+est vrai que d&egrave;s son jeune &acirc;ge Philippe a &eacute;t&eacute; victime de la corruption
+maternelle,&mdash;corruption est le mot, et on n'en peut trouver d'autre pour
+exprimer le syst&egrave;me d'&eacute;ducation avec lequel madame Huguet a &eacute;lev&eacute; son
+fils d&egrave;s son plus jeune &acirc;ge.&mdash;Cette cr&eacute;ation de la m&egrave;re corruptrice est
+toute la pi&egrave;ce.&mdash;Balzac, qui ne reculait certainement pas devant la
+peinture des infirmit&eacute;s sociales, l'e&ucirc;t &agrave; peine os&eacute;. Madame Huguet s'est
+mari&eacute;e pauvre &agrave; un homme pauvre, qu'elle aimait et dont elle &eacute;tait
+aim&eacute;e; les premiers temps de cette union furent heureux:</p>
+
+<p>
+<br /><span style="margin-left: 4em;">Comme nous nous aimions, comme nous &eacute;tions braves,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Quel superbe d&eacute;dain des mesquines entraves!</span><br /><br />
+</p>
+
+<p>dit elle-m&ecirc;me madame Huguet dans la sc&egrave;ne o&ugrave; elle explique &agrave; son fils
+les raisons qui l'ont amen&eacute;e &agrave; nourrir sa jeunesse du lait amer de
+l'exp&eacute;rience.&mdash;Mais aux joies de la lune de miel, &agrave; la lutte courageuse
+que les deux &eacute;poux, soutenus par leur amour, ont entreprise contre la
+mis&egrave;re, a succ&eacute;d&eacute; un de ces d&eacute;couragements qui t&ocirc;t ou tard finissent par
+affaiblir les plus robustes affections.</p>
+
+<p>Cette pauvret&eacute;, d'autant plus p&eacute;nible &agrave; supporter qu'il fallait la
+d&eacute;rober sous l'apparence d'un bien-&ecirc;tre factice, s'augmente encore par
+la naissance de deux enfants, qui sur les modestes revenus du m&eacute;nage
+viennent pr&eacute;lever l'imp&ocirc;t de leur &eacute;ducation.&mdash;Rest&eacute;e veuve, madame
+Huguet a mari&eacute; sa fille et vit avec son fils; mais en se rappelant les
+souffrances intimes qui ont alt&eacute;r&eacute; son bonheur d'&eacute;pouse et de m&egrave;re, elle
+a jur&eacute; d'affranchir son fils d'une destin&eacute;e o&ugrave; la mis&egrave;re pourrait &ecirc;tre
+l'h&ocirc;te de son foyer.&mdash;C'est dans ce but que par le conseil, par
+l'exemple, elle a &eacute;loign&eacute; Philippe du vert chemin de sa jeunesse, pour
+l'entra&icirc;ner sur la route au bout de laquelle son ambition r&ecirc;vait la
+fortune, ce bonheur moderne.&mdash;L'intention est maternelle, sans doute,
+mais ce n'&eacute;tait pas moins une grande audace de risquer sur la sc&egrave;ne
+cette maternit&eacute; qui, au nom de sa tendresse, s'appliquait &agrave; &eacute;touffer
+tous les instincts g&eacute;n&eacute;reux de son enfant. Cette cr&eacute;ation scabreuse, et
+trait&eacute;e avec un art infini, a &eacute;t&eacute; accept&eacute;e par le public. Il n'a point
+voulu y voir ce que l'auteur n'avait pas voulu montrer,&mdash;une m&egrave;re
+monstrueuse, c'est-&agrave;-dire un outrage fait au sentiment le plus sacr&eacute; de
+la nature.</p>
+
+<p>Cependant quelques timor&eacute;s crieront peut-&ecirc;tre &agrave; l'immoralit&eacute;. Mais ne
+serait-il pas temps d'en finir avec ce reproche banal qu'on jette &agrave;
+toutes les &#339;uvres qui s'inspirent un peu vivement des m&#339;urs de leur
+&eacute;poque? La n&ocirc;tre restera grande dans l'histoire, par les grandes choses
+et les grands noms qu'elle rappelle &agrave; l'avenir. Mais on ne peut nier que
+nous traversons une &eacute;poque de d&eacute;cadence morale, et que le temps est
+mauvais pour faire de la sc&egrave;ne comique un p&acirc;turage o&ugrave; brouterait le
+troupeau des blancs moutons de madame Deshouli&egrave;res. La conclusion de la
+pi&egrave;ce de M. Augier est plus po&eacute;tique que dramatique. Philippe Huguet,
+malgr&eacute; toutes ses concessions aux l&acirc;chet&eacute;s sociales, a cependant gard&eacute;,
+pur de tout contact corrupteur, l'amour qu'il a pour sa cousine. Cette
+passion comprim&eacute;e, presque inavou&eacute;e, &eacute;clate tout &agrave; coup. Par un beau
+soleil d'&eacute;t&eacute;, au milieu des champs qui exhalent</p>
+
+<p>
+<br /><span style="margin-left: 4em;">Cette fra&icirc;che senteur des terres retourn&eacute;es,</span><br /><br />
+</p>
+
+<p>le <i>jeune</i> homme sent sa jeunesse faire irruption subite dans tout son
+&ecirc;tre. L'intervention des influences de la nature peut &ecirc;tre discut&eacute;e
+comme moyen dramatique. On trouvera peut-&ecirc;tre que Philippe d&eacute;chire bien
+vite sa robe d'avocat au premier buisson d'aub&eacute;pine. Mais ce
+rajeunissement de l'homme par la jeunesse d'une nature en floraison est
+une id&eacute;e po&eacute;tique, une fiction, si on veut, mais une fiction pleine de
+charme et qui am&egrave;ne une sc&egrave;ne d'amour, une vraie sc&egrave;ne d'amour comme on
+n'en avait pas entendu au th&eacute;&acirc;tre depuis le dialogue de Valentin avec
+C&eacute;cile, dans <i>Il ne faut jurer de rien!</i> Cette sc&egrave;ne seule suffirait
+pour justifier le titre de <i>la Jeunesse</i> que M. Augier a donn&eacute; &agrave; sa
+pi&egrave;ce. Oui, c'est bien la <i>jeunesse</i> qui parle par ces beaux vers de
+Philippe &agrave; Cyprienne quand il lui avoue son amour:</p>
+
+<p>
+<br /><span style="margin-left: 4em;">Quel serment te faut-il de ma m&eacute;tamorphose?</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Eh bien! par la beaut&eacute; de la terre et des cieux,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Par le printemps en fleurs, par l'&eacute;t&eacute; radieux;</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Mais non par ma jeunesse &agrave; la fin d&eacute;cha&icirc;n&eacute;e;</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Non, non, par tes douleurs, &ocirc; douce r&eacute;sign&eacute;e,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Je jure qu'il n'est plus ce vieillard, ce pervers,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Qui cherchait d'autres biens que toi dans l'univers.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Moi je suis un jeune homme heureux et sans envie,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Ne demandant &agrave; Dieu que de gagner ta vie</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Et d&eacute;fiant le sort d'atteindre son bonheur,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Enfoui d&eacute;sormais tout entier dans ton c&#339;ur.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Me crois-tu maintenant?&mdash;Soyez t&eacute;moin pour elle,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Bois sombre et plein de mousse o&ugrave; rit la tourterelle.</span><br /><br />
+</p>
+
+<p>Ce <i>rire</i> de la tourterelle est, par parenth&egrave;se, une faute de
+naturalisme. Tout le monde sait que ce charmant oiseau des solitudes
+champ&ecirc;tres exprime au contraire son &eacute;ternel amour par une sorte de
+roucoulement &agrave; la fois tendre et plaintif.&mdash;Ceci n'est pas une critique
+mais une simple observation.&mdash;On pr&eacute;voit quel d&eacute;no&ucirc;ment am&egrave;ne la
+rencontre de Philippe avec sa cousine: il &eacute;pouse Cyprienne et vivra
+aupr&egrave;s d'elle &agrave; la campagne. En r&eacute;alit&eacute;, cette utopie de
+l'avocat-laboureur est un peu un d&eacute;no&ucirc;ment de convention. Ou madame
+Huguet n'avait pu parvenir &agrave; inoculer &agrave; son fils sa fi&egrave;vre d'ambition et
+de fortune, et alors il n'aurait pas attendu aussi longtemps pour suivre
+les penchants de son c&#339;ur en &eacute;pousant sa cousine; ou les influences
+maternelles auraient pr&eacute;serv&eacute; Philippe de tout retour juv&eacute;nile: cette
+conclusion n'en est donc pas une, dramatiquement. Mais il nous r&eacute;pugne
+de soumettre &agrave; l'<i>appareil</i> de la logique une &#339;uvre qui est avant tout
+une tentative de po&eacute;sie. Laissons &agrave; d'autres le soin de chagriner le
+succ&egrave;s d'un homme qui, &agrave; son honneur et &agrave; celui du public, a su r&eacute;unir
+dans cette difficile entreprise de faire &eacute;couter et applaudir des vers &agrave;
+une &eacute;poque o&ugrave; l'on parle une langue en chiffres.</p>
+
+
+
+<h2 class="e"><a name="lesprit_du_jour" id="lesprit_du_jour"></a><span class="smcap">l'esprit du jour</span></h2>
+
+
+<p>...&Agrave; propos des pi&egrave;ces en vogue, la critique qui <i>s'en irait en guerre</i>
+courrait le risque de se compromettre gravement; les <i>petits agneaux</i>
+lui b&ecirc;leraient ironiquement au nez, et les <i>vaches landaises</i> ne se
+laisseraient pas <i>&eacute;carter</i> par les plis de sa toge sans la trouer
+pr&eacute;alablement de quelques coups de corne. Si, persistant dans son
+r&eacute;quisitoire, le malheureux critique s'&eacute;criait: &laquo;Mais la raison! Mais le
+sens commun! qu'en faites-vous dans tout ceci?&raquo; Grassot lui grognerait
+<i>gnouf-gnouf</i>. S'il tentait de protester au nom du style et de la
+langue, Lassagne lui montrerait la sienne en lui r&eacute;pondant: <i>&Ocirc; mon
+Dieur-je</i>&mdash;et tout serait dit; car, &agrave; l'heure o&ugrave; nous sommes, ces deux
+vocables triomphants suffisent pour r&eacute;pondre &agrave; tout. Ils sont
+l'admiration et la pr&eacute;occupation de tout un peuple qui tient cependant
+quelque place sur la carte. <i>Gnouf-gnouf</i> et <i>&ocirc; mon Dieur-je</i> r&eacute;sument
+toute la gaiet&eacute; et tout l'esprit fran&ccedil;ais. Avant peu, ces deux
+interjections finiront par former &agrave; elles seules le fond de la langue.
+On se bat presque pour chacune d'elles, comme on se battait jadis sous
+les r&eacute;verb&egrave;res pour le sonnet de <i>Job</i> contre le sonnet d'<i>Uranie</i>.
+C'est une rage, une fureur, une passion comme les Parisiens seuls savent
+en avoir pour les choses ridicules.&mdash;Il y a maintenant &agrave; Paris des
+professeurs qui enseignent l'art d'imiter la d&eacute;lirante &eacute;pilepsie de
+Lassagne, ou l'enrouement &eacute;pique de Grassot.&mdash;Un pharmacien qui
+inventerait des pastilles antipectorales, dont l'usage communiquerait
+aux consommateurs l'extinction de voix du c&eacute;l&egrave;bre grotesque du
+Palais-Royal, ferait fortune en moins d'une semaine.&mdash;Dans les foyers,
+dans les ateliers, dans tous les centres o&ugrave; l'art &eacute;labore son &#339;uvre sous
+toutes ses formes: <i>gnouf-gnouf</i> et <i>&ocirc; mon Dieur-je</i> sont &agrave;
+l'&eacute;tude.&mdash;C'est en disant <i>gnouf-gnouf</i> que le po&euml;te appelle
+l'inspiration rebelle.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">Gnouf-gnouf</span>, t'en souvient-il, nous voguions en silence,</p>
+
+<p>r&eacute;p&egrave;tent les cygnes &eacute;l&eacute;giaques qui nagent dans les eaux du lac
+immortel.&mdash;Les <i>Lassagnistes</i> sont un peu moins nombreux. Cependant un
+jeune homme qui sait adroitement jeter quelque <i>&ocirc; mon Dieur-je</i> dans la
+conversation peut encore se pr&eacute;senter dans un salon.&mdash;Si l'Alboni
+chante, on la fera taire.&mdash;Ce sera d'abord une occasion d'&eacute;viter l'art,
+une chose que le public moderne n'aime pas, parce qu'elle offense la
+vulgarit&eacute; de ses go&ucirc;ts.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre trouvera-t-on que c'est l&agrave; chercher querelle &agrave; une innocente
+manie; mais il y a dans cette manie un sympt&ocirc;me qui caract&eacute;rise l'esprit
+du temps: jamais il n'a &eacute;t&eacute; plus indiff&eacute;remment hostile aux &#339;uvres
+s&eacute;rieusement dignes d'attirer l'attention; jamais il ne s'est montr&eacute;
+plus sympathique &agrave; celles qui le sont moins.&mdash;L'&eacute;poque est surtout
+propice aux exag&eacute;rations du grotesque et aux extravagances de la
+parodie. De m&ecirc;me que l'acteur qui a le plus de succ&egrave;s est celui-l&agrave; qui
+sait le mieux faire subir au masque humain toutes les difformit&eacute;s de la
+grimace, les &#339;uvres qui exercent sur la foule l'attraction la plus
+puissante sont celles o&ugrave; la v&eacute;rit&eacute; humaine est le plus violemment
+contorsionn&eacute;e. Au th&eacute;&acirc;tre, les ouvrages s&eacute;rieux ou d'apparence s&eacute;rieuse
+attirent bien le public, mais on pourrait croire qu'il y vient plut&ocirc;t
+par curiosit&eacute;, par d&eacute;s&#339;uvrement, que par go&ucirc;t. C'est au <i>spectacle</i> et
+non au th&eacute;&acirc;tre que l'appellent ses v&eacute;ritables instincts.</p>
+
+<p class="c">FIN.</p>
+<hr />
+<table summary="ad" cellspacing="3" cellpadding="3">
+<tr><td colspan="3" align="center">&OElig;UVRES COMPL&Egrave;TES</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center" style="font-size:150%;">D'HENRY MURGER</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">Publi&eacute;es dans la collection Michel L&eacute;vy</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td>SC&Egrave;NES DE LA VIE DE BOH&Ecirc;ME</td><td align="right">1</td><td>vol.</td></tr>
+<tr><td>SC&Egrave;NES DE LA VIE DE JEUNESSE</td><td align="right">1</td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td>LES VACANCES DE CAMILLE</td><td align="right">1</td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td>LE PAYS LATIN</td><td align="right">1</td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td>SC&Egrave;NES DE CAMPAGNE</td><td align="right">1</td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td>LES BUVEURS D'EAU</td><td align="right">1</td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td>LE DERNIER RENDEZ-VOUS</td><td align="right">1</td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td>LE ROMAN DE TOUTES LES FEMMES</td><td align="right">1</td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td>PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE TH&Eacute;&Acirc;TRE</td><td align="right">1</td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td>LE SABOT ROUGE</td><td align="right">1</td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td>MADAME OLYMPE</td><td align="right">1</td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td valign="bottom">LES NUITS D'HIVER, po&eacute;sies compl&egrave;tes, 4<sup>e</sup> &eacute;dition</td><td align="right" valign="bottom">1</td><td valign="bottom">vol.</td></tr>
+<tr><td>DONA SIR&Egrave;NE</td><td align="right">1</td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td>LES ROUERIES DE L'ING&Eacute;NUE</td><td align="right">1</td><td>&mdash;</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="left">LA VIE DE BOH&Ecirc;ME, com&eacute;die en cinq actes.</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="left">LE BONHOMME JADIS, com&eacute;die en un acte.</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="left">LE SERMENT D'HORACE, com&eacute;die en un acte.</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="left">BALLADES ET FANTAISIES, un joli volume in-32.</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&Eacute;mile Colin.&mdash;Imprimerie de Lagny.</td></tr>
+</table>
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTE:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>La Jeunesse</i>, com&eacute;die en cinq actes et en vers.</p></div>
+
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Propos de ville et propos de théâtre, by
+Henry Murger
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE VILLE ***
+
+***** This file should be named 21966-h.htm or 21966-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+1.E.9.
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+
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
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+1.F.
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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