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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/21966-0.txt b/21966-0.txt new file mode 100644 index 0000000..83c36ac --- /dev/null +++ b/21966-0.txt @@ -0,0 +1,6643 @@ +Project Gutenberg's Propos de ville et propos de théâtre, by Henry Murger + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Propos de ville et propos de théâtre + +Author: Henry Murger + +Release Date: June 29, 2007 [EBook #21966] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE VILLE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + + + + + + + + +PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THÉÂTRE + +PAR + +HENRY MURGER + +NOUVELLE ÉDITION CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE + +PARIS + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + +ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES + +3, RUE AUBER, 3 + +1888 + +Droits de reproduction et de traduction réservés + + + + +TABLE + + + PROPOS DE VILLE ET DE THÉÂTRE + Un réveillon à la Maison-d'Or + Les intrigues et les intrigants.--Moulage sur nature au bal de l'Opéra + Fantaisies à propos de l'hiver + Les soupers de bal + SILHOUETTES LITTÉRAIRES + Le Monsieur qui s'occupe de littérature + Le Charançon + Le Rédacteur pour tout faire + Le Caudataire + Les Jérémies + Un succès de première + NOTES DE VOYAGE + CAUSERIES DRAMATIQUES.--Mlle Rachel + Émile Augier + L'esprit du jour + + + + +PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THÉÂTRE + + +Mademoiselle X... jouit d'une certaine réputation parmi _ces messieurs_ +qui, en parlant de _ces dames_ disent _ces créatures_. Ladite demoiselle +est particulièrement notée sur le Stud-Book des maquignons de Cythère, à +cause de sa chevelure qui fait songer au manteau royal de la marchesa de +Barcelone.--Mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est que cette riche +toison est le résultat d'un libre échange contracté entre elle et une de +ses amies, qui s'est condamnée à la Titus, à la condition que +mademoiselle X... lui abandonnerait ses robes tachées, ses chapeaux +bossués, ses vieux souliers et ses vieux Arthurs. + +Dernièrement l'amie vint voir Mademoiselle X..., et la supplia de lui +abandonner les restes d'un petit jeune homme que celle-ci était en train +de mettre en partance pour Clichy. + +--Comme tu y vas, répondit mademoiselle X..., le petit Octave vient +d'hériter d'un oncle qu'il mange avec moi.--Nous venons à peine de nous +mettre à table.--Attends au moins que nous soyons au fromage. + + * * * * * + +Un étranger venu à Paris depuis peu de temps, et ne connaissant pas +encore la topographie de la capitale, avait à visiter un de ses parents +détenu pour dettes. Il s'informait, auprès d'un de ses amis, du plus +court chemin qu'il fallait prendre pour aller à Clichy. + +--Prenez par mademoiselle M..., lui répondit-on. + + * * * * * + +--Quelle est donc, je vous prie, cette dame--qui vient d'entrer dans +l'avant-scène? + +--C'est mademoiselle M... + +--Celle qui vient de manger deux cent mille francs au duc de ***? + +--La même. + +--Et quel est ce jeune homme pâle qui l'accompagne? + +--C'est son cure-dents. + + * * * * * + +Aux gens qui lui plaisent, mademoiselle A... accorde volontiers, par +amour de l'art, ce que tant d'autres, qui ne la valent pas, n'accordent +que par amour de l'or. Seulement, pour ne pas se tromper, elle a soin +d'enregistrer sur le carnet de ses fantaisies ceux qui en doivent être +les favorisés.--Mais pour ne point confondre ses poursuivants ou les +compromettre, elle les appelle par le nom du jour qui leur est réservé. + +Dernièrement, dans un souper où elle avait été fort entourée, et durant +lequel elle avait un peu perdu la tête, elle se brouilla dans la date +des rendez-vous qu'elle accordait et dans les noms des jours de la +semaine distribués aux cavaliers qui avaient obtenu ses promesses. + +Il arriva que, faute d'avoir bien tenu ses livres, elle reçut, dans la +journée du dimanche, la visite de quatre messieurs, qui lui firent +remettre leur carte, où leur nom réel avait été remplacé par celui du +quatrième jour de la semaine. + +Mademoiselle A..., qui rit encore de l'aventure, appelle cette journée +le dimanche des quatre jeudis. + + * * * * * + +Avant d'avoir maison à la ville et à la campagne, avant de manger des +potages à la purée de perles, mademoiselle A. S... ne savait jamais le +matin son adresse du soir; elle mangeait des pommes et marchait à pied +sur les trottoirs. Un grand seigneur qui avait du temps et de l'argent à +perdre dit: _Fiat lux_! à cette obscurité, et mademoiselle A. S... +augmenta d'une nouvelle étoile la constellation des beautés à la mode. +Au contraire de ses camarades, elle ne renie pas son origine, et chaque +fois qu'elle reçoit la visite du grand seigneur en question, aux menus +cadeaux qu'il envoie pour servir d'avant-garde à sa personne, elle lui +fait ajouter une pièce de cent sous qu'elle dépose dans une tirelire. + +--Vous qui nagez dans l'or, à quoi bon ce centime additionnel? lui +demandait-on. + +--Ça me rappelle... répondit mademoiselle A. S... avec mélancolie. + + * * * * * + +L'inconvenance et l'incivilité sont, avec les portraits non +ressemblants, la spécialité du peintre B... Dans un café où il va tous +les soirs, B... venait de scandaliser la réunion, qui n'a cependant pas +la réputation d'être bégueule.--Au lieu de s'excuser, il s'emportait au +contraire avec vivacité à propos des reproches qu'il venait de +s'attirer. + +--Mais, sacrebleu! s'écriait-il, vous dites que je ne sais pas vivre, je +suis cependant reçu dans tous les salons. + +--De cent couverts... répondit un de ses amis. + + * * * * * + +M. X... fut appelé dernièrement par le directeur d'une revue dont le +style est aussi gris que la couverture. On désirait avoir un roman du +spirituel conteur. Les conditions faites, l'ouvrage est promis. + +--Laissez votre adresse, on vous servira la revue, dit le directeur à +l'écrivain. + +--Volontiers, répliqua celui-ci, mais alors vous m'en payerez +l'abonnement en sus. + + * * * * * + +Un provincial gras, gros et grossier, véritable muid de sottise et +d'écus, entourait de ses hommages une jeune actrice qui est venue au +monde avec la prudence du serpent. Aussi crut-elle devoir prendre des +renseignements sur son galant départemental, et s'adressa à une amie. + +--Tu peux y aller, répondit celle-ci, M*** est un homme qui a du foin +dans son assiette. + + * * * * * + +M. R... habitué des Variétés, prenait des renseignements sur une +demoiselle qui a débuté depuis peu dans les avant-scènes des théâtres, +les jours de première représentation. + +--J'en suis très-épris, disait M. R... à son voisin de stalle. +Pensez-vous qu'elle soit inflammable? + +--Je ne la crois pas assurée contre ce genre d'incendie, répondit le +voisin. Du moins, elle ne porte pas la plaque. + + * * * * * + +M. D... est un homme du monde qui s'est fait homme de lettres amateur, +et se livre particulièrement au pastiche. Il fait du Balzac, comme M. +Ponsard fait du Corneille;--il fait du Musset, comme M. du Terrail fait +du Soulié:--il fait du Sand, comme M. Lucas faisait autrefois du +Calderon. Chaque fois qu'il a terminé une composition, il va la +soumettre à un journaliste de ses amis pour prendre son avis. + +Dimanche dernier, il lui apportait un manuscrit à lire. + +--Encore un pastiche! dit le journaliste. + +--Oui,--une imitation de _Jérôme Paturot_. + +--Oh! c'est trop fort!--interrompit le journaliste,--quand on fait de la +fausse monnaie, on ne perd pas son temps à imiter des gros sous. + + * * * * * + +Dans un petit théâtre du boulevard, il existe un artiste dont l'avarice +est arrivée à un tel point qu'il ferait à coup sûr interdire Harpagon +comme prodigue, s'il était son père. C'est lui qui, pour s'épargner la +dépense du rouge de théâtre, a inventé de se serrer le cou outre mesure, +pour se faire monter le sang à la tête. Quant au blanc, il prend celui +du billard, ou gratte les murs de sa loge. C'est encore lui qui, chargé +de jouer le rôle d'un prince généreux, et ayant à dire à un personnage: +«_Je t'accorde cent louis sur ma cassette_,» ajoutait tout haut: «Tu +m'en feras un reçu.» + +Lisant un jour, dans une gazette du théâtre, que le public de la ville +de *** avait l'habitude de jeter des gros sous aux acteurs trouvés +mauvais, c'est lui qui écrivait au directeur du théâtre de cette ville, +pour lui offrir d'aller y donner des représentations. + +Qui dit avare, dit presque toujours usurier. Aussi le cabot en question +l'est, et de façon à en remontrer à tout Israël.--Un soir, pendant un +entr'acte, un de ses camarades entre dans sa loge à moitié habillé. + +--On va commencer, lui dit-il, ma blanchisseuse ne vient pas; veux-tu me +prêter un faux-col? + +--Je veux bien, dit l'avare;--mais, après la pièce,--tu me rendras une +chemise. + + * * * * * + +Madame de G... est liée depuis longtemps avec un homme de lettres +chauve,--de succès surtout. Mais, depuis quelque temps, la discorde est +dans le ménage.--Un divorce est à l'horizon. + +Une amie de madame de G... lui demandait des nouvelles de ses amours +avec l'écrivain. + +--Ah! ma chère, répliqua celle-ci, cela ne tient plus qu'à son cheveu! + + * * * * * + +L. L... a inventé un moyen infaillible pour être servi promptement et +être bien servi, dans les restaurants, les jours où il y a encombrement +et où les garçons, ne pouvant servir tout le monde à la fois, prennent +le parti de ne servir personne. + +Un dimanche, il était entré avec trois confrères dans un restaurant de +la place de la Bourse.--Après vingt minutes d'attente, on n'avait pas +même pu obtenir les couverts. Allons-nous-en! s'écrient les invités de +L. L.... Celui-ci apaise par un geste son trio d'affamés.--Attendez +seulement que j'obtienne un potage,--vous verrez.--Au même instant, +passait un garçon portant une soupière où fumait une _bisque_ +appétissante. L. L... s'en empare, à l'aide d'une persuasion mâtinée de +menaces, et sert ses convives à la ronde.--Ce devoir d'amphitryon +rempli,--il choisit sur sa tête un long fil, noir encore... et, après +l'avoir dextrement arraché, le roule en gracieuse arabesque sur le bord +de son assiette. + +Ses amis le considèrent avec stupeur. + +Tout à coup.... L. L... pousse un juron formidable, suivi d'un appel +olympien, dont le retentissement sonore se prolonge de salle en salle, +pénètre dans les cabinets particuliers, et arrache la dame de comptoir +aux mystérieuses combinaisons d'addition par erreur. + +Un garçon se présente, et reste médusé par le regard de L. L..., qui lui +montre son assiette _ornée_ du cheveu accusateur. + +--Pas d'ordre dans le service!... et des cheveux dans la soupe!--Voilà +comme on perd une bonne maison!--Partons, Messieurs! continue L. L... en +se levant et en invitant ses compagnons à l'imiter. + +Le patron, apprenant ce qui se passait,--accourut, pâle comme son gilet +blanc,--suppliant L. L... de mettre une sourdine à ses reproches, en lui +jurant,--sur son argenterie,--qu'à l'avenir il n'aurait plus dans son +établissements que des cuisiniers et des garçons chauves, ce qui serait +un gage de sécurité pour la calvitie des potages. + +L. L... consentit à jeter le _voile de l'oubli_ sur cet incident. Cinq +minutes après tout le personnel de l'établissement était mis aux ordres +de sa table, et quand on apporta l'addition, L. L... constata une +erreur de 60 fr. au préjudice du comptoir.--Le retour de l'Inde ne lui +était compté que quinze sous: il fit l'observation à la préposée aux +mathématiques; cette dame lui répondit qu'elle ne pouvait prendre sur +elle de changer les prix de la maison. + + * * * * * + +Un écrivain, jadis chef d'une école de philosophie, avait porté au +directeur d'un grand journal un article intitulé _Dieu_. Au bout de +trois mois, pensant que son article avait été mis dans la boîte aux +oublis, le philosophe se rend au journal pour en prendre des nouvelles. + +--Que diable voulez-vous que j'imprime un article qui a un tel titre? +répondit le directeur.--Cela manque d'actualité. + + * * * * * + +A... venait de se battre en duel pour la troisième fois depuis trois +mois. Plus brave qu'heureux dans ces sortes de parties, il est toujours +blessé--légèrement.--Un de ses amis vint lui rendre visite. + +--On m'a raconté que tu avais donné un soufflet à X..., est-ce vrai? + +--Parfaitement, répondit A..., et, montrant sa blessure nouvelle, il +ajoute: + +--Voilà son reçu. + +Deux mois après, A... a une nouvelle affaire,--c'est lui qui est +l'offensé; il demande des excuses,--on lui en accorde trois pouces. + +Le soir, on racontait l'affaire devant D....--Encore touché, dit-il! +Décidément, il veut faire collection. + + * * * * * + +Tout le monde a connu P..., un charmant garçon qui fut autrefois employé +à la _Patrie_ comme rédacteur des faits divers. Dans ces modestes +fonctions, P... apportait un soin, une exactitude, une fidélité de +renseignements et une recherche de style qui l'avaient fait surnommer le +Tallemant des Réaux de la rue.--Courant dès le matin les quartiers de la +ville, il relevait l'éphéméride quotidienne d'un arrondissement avec la +rapidité et la sûreté de flair de ces bons chiens anglais qui battent +en un quart d'heure une plaine de cent arpents sans laisser échapper +une seule pièce de gibier.--Il excellait surtout dans les _petits +enfants écrasés_, et ne connut pas de rival dans les _homicides par +imprudence_. C'est lui qui est l'auteur de la célèbre phrase: «Les +secours les plus empressés n'ont pu le rappeler à la vie,» appliquée à +un suicide de trois jours, et à propos de laquelle les héritiers de +Lapalisse voulaient lui intenter un procès. + + * * * * * + +Il était fort dangereux de rencontrer P... les jours où il revenait à +son journal le carnet vide de faits divers, car il ne reculait devant +rien pour se sauver de la bredouille, et vous eût cherché lui-même +dispute, avec complication de voies de fait,--pour rapporter au +moins--_une rixe et querelle_. + +Un jour que sa battue n'avait pas été heureuse, P... traversait +mélancoliquement le Pont-Neuf, à l'heure où le passage des nombreuses +diligences lui offrait la chance d'un écrasé.--_Malheureusement_, le +passage s'effectua sans accident. P... allait quitter son affût quand +il aperçut un vieux chapeau déposé sur un des bancs circulaires qu'une +édilité prévoyante a fait disposer pour la commodité des oasytés +nocturnes. P... s'empare du chapeau, le jette dans la rivière sans être +aperçu, et se met à pousser des cris qui, en un clin d'Å“il, attirent un +groupe de curieux vers les parapets. Le groupe devient foule, et P... +s'en éloigne quand elle est devenue multitude et qu'il a vu dix +bateliers courir au sauvetage du chapeau.--Le soir, la _Patrie_ +enregistrait--un nouveau suicide,--qui est resté comme un des bons +morceaux de son rédacteur. + + * * * * * + +Un matin, un de ses amis qui se rendait à son bureau, rencontre P... +planté tout droit devant un bâtiment en construction dont les échafauds +étaient remplis de maçons, que P... avait surnommés, à cause de leur +agilité, les _écureuils limousins_. L'ami, pressé, échange un bonjour et +continue sa route. Le soir, en revenant de son ministère, huit heures +après sa première rencontre, il retrouve P... au même endroit, pétrifié +dans l'attitude patiente du héron qui guette sa proie. + +--Encore ici!--demande-t-il étonné.--Que diable y fais-tu depuis ce +matin? + +P... élève sa main en l'air, et, désignant un limousin juché +périlleusement au sommet d'une perche d'un équilibre douteux: + +--J'attends qu'il tombe, répondit-il. + + * * * * * + +M... habite ordinairement la campagne. Chasseur comme d'Houdetot et +Blaze, qui resteront les classiques de la chasse au chien d'arrêt, il +vit au milieu d'une petite meute qui ferait l'orgueil d'un chenil +princier. Sévère, mais juste à l'égard de ses élèves, qu'il admet à +l'honneur de l'intimité domestique, M... s'est efforcé de leur inculquer +les maximes les plus élémentaires de l'art de se bien conduire en +société. À cet effet, il leur a acheté un traducteur de la _Civilité +puérile et honnête_, dont les triples lanières et la mèche aiguë mettent +la correction à côté de la leçon, quand celle-ci n'a pas été bien +comprise. Un des chapitres auxquelles l'intelligence et la nature +canine se montrent plus volontiers rétives, est celui qui concerne +l'observation de certaines convenances qu'on pourrait appeler +digestives. Quelquefois la meute de M..., plantureusement nourrie, +exprime sa satisfaction par des interjections qui sont parfaitement +accueillies, chez ses convives, par un amphitryon arabe, mais qui +blessent nos mÅ“urs. Quand l'un des chiens de M... s'oublie en sa +présence, le maître, ne pouvant deviner quel est celui qui a la +digestion incivile, administre une volée d'énergiques représentations à +toute la meute, qui s'échappe alors par toutes les issues. Les animaux +savent tellement ce qui les menace en pareil cas, qu'entre eux-mêmes, au +moindre bruit, ils se dispersent en hurlant. Dernièrement, M... +attendait un de ses amis pour chasser. L'ami vint au rendez-vous.--On +déjeûne copieusement; M... laisse un moment, au dessert, son ami seul +avec les chiens qui léchaient les plats.--L'ami, qui avait des raisons +pour désirer une seconde de solitude, en profite... et même en abuse.... +Aussitôt toute la meute est sur pied, et se sauve par les fenêtres, +l'oreille basse et la queue entre les jambes. + +Cinq minutes après, M... rentrait dans la salle avec sa femme, et +trouvant son ami tout seul au coin de la cheminée: + +--Où sont donc les chiens? demande-t-il. + +--Je ne sais pas ce qui leur a pris, répondit l'ami, qui saluait la dame +de la maison.--Et il raconte naïvement leur fuite précipitée--dont il ne +comprend pas le motif. + +Madame sourit dans son mouchoir,--tandis que son mari s'approche de son +hôte très-intrigué, et lui dit tout bas à l'oreille deux mots qui lui +mettent un pied de rouge sur la figure. + +--Mais non, je t'assure, balbutie-t-il, en souhaitant de voir une trappe +s'entr'ouvrir sous ses pieds. + +--Bah! fit M... en riant, ne te désole pas; avant la chasse, ça porte +bonheur. + + * * * * * + +Un Atlas et un Hercule de carrefour se disputaient au coin d'une rue. Le +dictionnaire d'injures épuisé, les adversaires, excités par la galerie, +allaient en venir aux mains. L'un d'eux, montrant à l'autre son poing +formidable, lui dit: + +--Vois-tu ça? ça tue les bÅ“ufs. + +--Vois-tu celui-là ? dit l'autre, faisant le même mouvement offensif, ça +tue les bouchers. + + * * * * * + +M. L... arrive de Londres. Une dame qui ne connaît pas l'Angleterre, lui +demandait des renseignements sur ce pays. + +--Comme ville, voici ce qu'est Londres: une gigantesque cheminée; quand +on se promène dans les rues et qu'on se frotte le long des murs, on les +ramone. Comme mÅ“urs, la première personne que j'ai rencontrée à Londres +était un pauvre honteux qui n'osait pas demander l'aumône, parce qu'il +n'avait pas de gants. + + * * * * * + +M. R..., riche propriétaire aux colonies, venu à Paris pour y passer +quelque temps, dînait aux Provençaux en compagnie d'artistes de tous les +arts. Parmi les conviés se trouvait mademoiselle E..., de l'Opéra, dont +les naïvetés font les délices du foyer de la danse. Entre autres choses, +on parlait de l'esclavage des nègres, et M. R... était appelé à donner +son avis sur cette importante question. + +--Les philanthropes trouvent excellentes des choses que nous, colons, ne +pouvons trouver telles, disait-il. Si moi, par exemple, j'affranchissais +mes nègres, je pourrais me considérer comme ruiné, et je n'ai pourtant +que deux cent esclaves. + +--Comment, ruiné! interrompit mademoiselle E... avec conviction; mais +pour quarante francs vous auriez deux cents timbres. + + * * * * * + +La même demoiselle fit un jour une chute pendant la répétition d'un +ballet. Le chorégraphe P... se montrait assez inquiet. + +--Je crains, disait-il au médecin, que mademoiselle ne se soit luxé la +rotule. + +--Monsieur P..., s'écria mademoiselle E..., dont le visage devint aussi +rouge que les mains de madame Pl... la mère, si vous me dites encore +des choses indécentes, je me plaindrai au directeur. + + * * * * * + +Hyacinthe posait pour sa charge chez Nadar, et il avait déjà donné deux +séances sans que la besogne fût achevée. En excuse à la longueur du +temps, l'artiste alléguait plaisamment la longueur du nez de son modèle. + +--Ça ne vous ennuie donc pas de poser? demandait un visiteur au joyeux +comique. + +--Ce n'est pas que cela m'ennuie, répondit-il; mais si j'avais 800,000 +fr. de rente, je ne les dépenserais pas uniquement à ce plaisir-là . + + * * * * * + +Deux vaudevillistes qui sont parrains d'ouvrages charmants cent fois +applaudis, E. L... et M. M..., se promenaient sur le boulevard, le soir +d'une première représentation qui leur inspirait des inquiétudes que le +public ne devait pas réaliser. Tout à coup, M. M... quitte le bras de +son collaborateur et se dispose à entrer dans une boutique. + +--Où vas-tu? demande L... + +--J'entre là pour acheter un parapluie, dit M. M...; attends-moi. + +--Pendant que tu y seras, ajoute L..., achète aussi un parachute. + + * * * * * + +*** est un de ces hommes de lettres qui tiennent dans la littérature le +même rang que l'ablette dans l'ichthyologie. Comme romancier, il a eu +six colonnes de feuilleton et dix bouts d'articles imprimés dans les +journaux, les jours où l'on manquait de faits divers. Comme auteur +dramatique, il a fait représenter des fractions d'à peu près de +vaudevilles dans des simulacres de théâtres. Aussi, quand le marchand de +billets refuse de lui avancer mille écus sur le quart d'une pièce en un +acte qui, depuis huit ans, doit passer lundi prochain, il se fâche tout +rouge et le menace de lui retirer sa griffe. Lorsqu'il se trouve dans un +théâtre, et qu'il y a des dames auprès de lui, si l'ouvreuse vient lui +proposer un journal, il répond tout haut: «Je n'en ai pas besoin; c'est +moi qui le fais.» Dans les foyers, les jours de première représentation, +il marche à côté des critiques célèbres qui ne le connaissent pas, et +remue les lèvres pour faire croire au public qu'il est en conversation +réglée avec eux. Si, dans la rue, il rencontre une actrice, il la tutoie +d'un salut familier que l'actrice lui rend, si elle n'est pas pressée. + +Néanmoins, à force d'agiter partout sa nullité sonore, *** est connu de +beaucoup de monde, et, dans sa famille, il a fait croire que c'était lui +qui écrivait des pièces de théâtre sous le pseudonyme de Scribe. À +défaut d'autre, il a du moins l'esprit de se trouver là où on a besoin +de lui... pour quelque service qui ne demande pas une autre activité que +celle des jambes. + +--Mais ce petit *** fait son chemin, disait-on à un personnage important +dans les jambes duquel *** est toujours fourré. + +--Oui, répondit le protecteur, je vois cela à mes souliers. + + * * * * * + +Entre autres cadeaux du dernier jours de l'an, mademoiselle M..., qui a +ruiné tant de jeunes gens de famille, a reçu un magnifique bracelet en +or massif formant une chaîne et se fermant par un cadenas également en +or, sur lequel était gravée cette inscription: + +«À mademoiselle M..., les gardes du commerce reconnaissants.» + + * * * * * + +Dans une conversation d'après boire, à ce moment du souper où la +médisance devient le meilleur _pousse-café_,--quatre messieurs, +jouissant d'une grande réputation d'entraîneurs--sur les deux _turfs_ du +Champ-de-Mars et de la galanterie,--causaient tour à tour écuries et +boudoirs.--En vidant sur la table les indiscrétions de leur double +_stud-book_, ils laissaient tomber le nom d'une beauté qui avait obtenu +le triomphe de la lithographie. + +--Parbleu! demanda tout à coup l'un des convives au comte de B..., +comment se fait-il que vous, dont le caprice jette toutes les semaines +une douzaine de mouchoirs aux sultanes d'outre-rampe, vous ne puissiez +pas nous dire si la descente de lit de mademoiselle M... est une peau de +lion ou une peau de tigre? + +--Vous savez bien, dit l'un des convives, que le comte est un original +qui ne veut jamais faire comme tout le monde. + + * * * * * + +M. Michel Carré et son ami Jules Barbier ont entrepris avec succès le +rajeunissement de ce vieil Eson dramatique qu'on appelle un poëme +d'opéra-comique. Grâce à eux, les musiciens en réputation commencent à +croire que la poésie bien faite n'empoisonne pas la musique, comme les +marchands de paroles au boisseau en font courir le bruit; et tous les +compositeurs jeunes vont demander des libretti aux jeunes écrivains, +comme les élégants vont chez les meilleurs faiseurs. Mais de cette +spécialité dramatique à laquelle ils semblent s'attacher exclusivement, +il est résulté pour les deux amis et collaborateurs, une singulière +habitude. À force d'écrire des récitatifs, des duos et des quatuors, +cette forme lyrique est dans leur langage ordinaire. Ils ne parlent plus +qu'en vers. Quand M. J. Barbier, qui passe sa vie à courir après M. +Carré qui passe sa vie à l'attendre, s'informe à propos de lui chez son +portier, c'est en ces termes qu'il s'exprime: + +/*[4] + Mon ami Michel Carré + Est-il dehors ou rentré? + Vous, que le propriétaire + De ce logis fait cerbère, + Dites-lui bien de ma part, + Qu'à l'estaminet des Var- + riétes--je vais l'attendre, + Afin de bien nous entendre, + Sur un opéra nouveau, (_bis_) + Musique de Duprato. (_ter_) +*/ + +Quant à Michel Carré, voici ordinairement en quels termes il demande un +cigare: + +/*[4] + Au prix d'un triple décime, + Et pour chasser l'ennui noir + Dont mon esprit est victime, + De vos mains je veux avoir + Un régalia dont l'arome + Flatte mon nerf olfactif, + Et me fasse trouver l'homme + Un peu plus récréatif. +*/ + +Le garçon, interrogé ainsi,--hésite quelques secondes,--puis, ayant +compris soudainement, il apporte un verre d'absinthe. + + * * * * * + +Certaines maîtresses de maison ont adopté la coutume d'introduire dans +leurs soirées des intermèdes de philanthropie. Entre deux contredanses, +elles arrivent négligemment auprès des cavaliers, et, avec toutes les +séductions familières aux sirènes de la bienfaisance, leur bourrent les +poches de billets de loterie.--L'intention est louable, sans doute, mais +quand le fait se reproduit trop souvent, cette tyrannique charité +avoisine l'indiscrétion.--C'est pour en avoir fait abus cet hiver, que +madame R. L... a vu son salon dépeuplé de danseurs à ses derniers bals. +Mardi dernier, un critique, qui a chez cette dame ses entières +franchises de tout impôt de ce genre, voulait y emmener un de ses amis. + +--Ma foi, non, répondit celui-ci, je ne vais pas dans une maison où l'on +sucre le café avec des orphelins. + + * * * * * + +Demi-artiste, demi-millionnaire, mais double fat et totalité d'imbécile, +un individu, qui n'a sur ses amis que la supériorité de pouvoir faire à +lui seul autant de sottises que tous ses amis réunis, le jeune L... +couronne, dit-on, l'Å“uvre de ses folies en conduisant sa maîtresse à la +mairie. + +--Savez-vous, lui demandait-on à ce propos, ce que dit Montaigne des +gens qui épousent leurs maîtresses? + +--Ma foi, non, répondit l'autre, beaucoup plus fort sur le baccarat que +sur ses classiques. + +--Le vieux Michel est un peu cru pour la chasteté des oreilles modernes, +mais je vous traduirai son opinion en termes honnêtes: «Ce sont des +gens, dit-il, qui crachent dans leur verre avant que de boire.» + + * * * * * + +La marquise de G..., restée veuve avec des biens considérables, se +plaignait d'avoir du chagrin à son oncle, le vieux et spirituel +chevalier de M... + +--Quel chagrin pouvez-vous avoir? vous êtes veuve, belle et riche, une +trinité de faveurs qui ferait la félicité de trois femmes. + +--Ah! mon oncle, répondit la marquise avec mélancolie, vous me parlez de +ma fortune, est-ce que cela fait le bonheur? + +--Ma nièce, répliqua le chevalier, cet aphorisme ressemble au mal que +les gourmands disent des truffes devant les gens qui n'ont pas dîné. + + * * * * * + +Le coupé de mademoiselle D... stationnait devant les _Villes de France_. +Le cocher, qui s'était endormi sur son siége, ne s'apercevait pas des +efforts que faisait sa maîtresse pour ouvrir la portière. Passe un jeune +homme qui s'aperçoit des embarras de la dame; il ouvre la portière et +offre la main à la jeune femme en lui disant: + +«Le commissionnaire se recommande aux bontés de madame.» + +Mademoiselle D..., avec un malin sourire, lui remet une pièce de deux +sous. + +«Ce n'est sans doute qu'un à -compte, insiste le cavalier,--j'aurai, si +vous le permettez, l'honneur d'aller réclamer le reste chez vous.» + +Mademoiselle D... regarda avec plus d'attention le Sigisbé improvisé qui +mettait gravement la pièce de deux sous dans sa poche, et elle reconnut +un des fervents habitués de son théâtre. + +Après une courte hésitation,--elle offrit au jeune homme une place dans +sa voiture,--et elle l'emmena chez elle, où elle lui offrit de partager +son dîner qui l'attendait. + +Il y a eu du dessert. + + * * * * * + +À l'un de ses duels, H...., réveillé le matin par ses témoins qui +venaient le prendre, ne se rappelait plus le motif de cette visite +matinale. + +La pluie tombait à flots,--le vent faisait rage, et H... était furieux. + +--Comme c'est gai de se lever par ce temps-là , disait-il,--en se +retournant dans son lit.--Pas de feu dans la cheminée, de l'eau +froide.--Le diable vous emporte! + +Un témoin déclare qu'il y a, honneur sauf de part et d'autre, +possibilité d'arranger l'affaire. + +--Une querelle de table,--ajoute l'autre,--des bêtises.--Autorise-nous à +une rétractation amicale,--et tu pourras te recoucher. + +--Voyons, expliquez-moi l'affaire, dit H...--en se levant néanmoins et +en procédant à sa toilette.--De quel vin buvait-on?--Si c'était du +bordeaux, _je l'ai_ raisonnable. + +--C'était du bourgogne,--et tu l'as agaçant. + +--C'est vrai, fit H... en mettant ses bottes.--Ai-je bu beaucoup? + +--Comme à un repas de noces. + +--Diable! continua H... en mettant sa cravate,--j'ai dû être stupide. + +--Complétement. + +--Ainsi, ajouta H... en faisant avec soin sa raie devant la glace, je +suis convaincu que tous les torts sont de mon côté. + +--Alors, laisse-nous arranger l'affaire, dirent les témoins. + +--Ah! maintenant que je suis habillé, fit H... en mettant son chapeau, +allons-y. + + * * * * * + +_Dialogue entre deux demi-boursiers._ + +--Oui, mon cher, je suis furieux contre V... + +--À quel propos? + +--C'était aujourd'hui mon jour d'avoir le petit groom, et il l'a prêté à +Stéphanie qui a du monde à dîner.--Je me vengerai. + +--C'est ça, dit l'ami, la première fois que ce sera ton jour d'avoir +Stéphanie, tu la lui prêteras. + + * * * * * + +Autant M. P. F, est myope,--autant M... est sourd, mais d'une surdité +tellement authentique, qu'elle ne lui permet pas même d'entendre le bien +qu'on dit de lui, ou le mal qu'on dit de ses amis.--Dans un repas de +chasseurs, où il se trouvait,--l'amphitryon qui avait déjà demandé, en +lui criant dans l'oreille et en lui montrant son assiette et le plat +qu'il découpait, s'il devait lui en servir.--M... qui n'entendait pas, +continuait à causer avec son voisin. Son ami, impatienté, prend un fusil +et le décharge par la fenêtre de la salle à manger. + +--Qu'y a-t-il? fit M... en se retournant. + +--C'est moi, répondit son ami, qui te demande si tu veux du pâté de foie +gras. + + * * * * * + +Une célèbre crinoline, revenant de Mabille, rencontre une de ses amies. + +--Eh bien! lui demande celle-ci, es-tu contente? Était-ce bien composé +ce soir? + +--Ne m'en parle pas, ma chère,--une société d'économistes. + + * * * * * + +J. T... ne vise pas au dandysme.--Non, ce n'est pas sa spécialité. +Malgré sa tenue négligée, il n'essaye pas moins de faire croire à tous +ses amis qu'il fréquente la plus haute société parisienne et qu'il y +est admis libre de toute étiquette... + +Ces jours passés, un ami de T... le rencontre, comme celui-ci mirait +avec satisfaction, dans les glaces extérieures des boutiques, un costume +d'été, tout battant neuf, et qui lui allait comme un gant,--à un +manchot. + +--Comme te voilà beau! dit l'ami. Et, flattant la manie de T..., il +ajoute:--Tu es allé dans le monde? + +--Mais oui, répondit T..., je sors en ce moment de chez le prince... + +--De chez le _prince Eugène_. + + * * * * * + +Les domestiques qui sont au service des artistes ou des gens dont la +publicité s'occupe fréquemment, se montrent tous fort enclins à se +mettre à la remorque de la réputation de leurs maîtres. Quelques-uns +sont même parvenus à se créer une sorte de personnalité, entre autres la +servante-modèle de M. Dumas fils, que les amis de celui-ci ont surnommée +_le verrou_. Plus d'une fois, les chroniqueurs ont vanté les vertus +domestiques de Mlle Verrou, qui recueille très-soigneusement tous les +articles où il est question d'elle, pour en faire une collection de +certificats. Les fréquentes mentions dont elle a été l'objet ont éveillé +la jalousie de la _maîtresse Jacques_ de M. Dantan, une brave femme qui +est depuis longtemps au service du spirituel sculpteur. + +--Comment! Monsieur, disait-elle à son maître, vous recevez chez vous +tous les journalistes de Paris, et vous n'êtes pas honteux qu'aucun de +ces messieurs n'ait encore parlé de moi! Il me semble que je vaux bien +Verrou, et ces messieurs, que vous recevez depuis si longtemps, me +devraient bien une politesse. + + * * * * * + +Si les familiers de l'atelier Dantan se montrent un peu négligents à +tresser des couronnes pour l'ambitieuse Victoire, ils n'oublient pas ses +bons services et son affabilité ordinaire lorsque vient le Jour de +l'An.--Au premier janvier dernier, M. Édouard Thierry, qui est un des +intimes de la maison, prenait Victoire à part pour lui faire son +compliment.--Mais Victoire n'est pas une femme de son temps: elle +dédaigne l'argent et préfère la gloire. + +--Ah! Monsieur, dit-elle au critique, j'aurais mieux aimé un article +dans le _Moniteur_. + +--Mais, ma chère Victoire, vous savez bien que je ne m'occupe que des +livres dans mon feuilleton. Vous n'en faites pas. + +--Comment! répliqua Victoire, et mon livre de dépenses? + +À cette collection de l'amour-propre de l'office ou de l'antichambre, il +faut ajouter la grande figure d'Adolphe,--le domestique de +Lafontaine.--Depuis le jour où on a raconté une anecdote dans laquelle +son nom se trouvait mêlé à celui de son maître,--Adolphe a grandi de +vingt coudées dans sa propre estime;--ce ne sont plus des talons qu'il a +à ses chaussures, ce sont des piédestaux,--et il retire son chapeau +quand il passe sous l'arc de l'Étoile... Quelques jours après la +publication de cette anecdote, Adolphe, initié subitement aux lois du +bien-vivre, prenait un coupé et venait, vêtu comme un parfait notaire, +déposer sa carte dans les bureaux du journal qui l'avait publiée. + + * * * * * + +Un des amis de Lafontaine fit un jour à Adolphe la politesse de lui +apporter le roman de Benjamin Constant: + +--Lisez cela, lui dit-il, je crois qu'il est question de vous. + +Quelques jours après, l'ami, étant revenu, lui demande ce qu'il pense de +l'ouvrage qu'il lui a donné,--et si c'est réellement lui que l'auteur a +voulu mettre en scène. + +--Il y a quelque chose de vrai, répliqua gravement Adolphe;--mais tout +n'est pas absolument exact.--Ce M. Benjamin Constant aurait pu me +demander un rendez-vous: je lui aurais fourni des renseignements. +Cependant, une politesse en vaut une autre,--et quand je saurai son +adresse, j'irai lui porter ma carte. + + * * * * * + +Lafontaine avait dernièrement à déjeuner chez lui un personnage officiel +qui approche souvent S. M. l'Empereur.--Adolphe, qui est d'ailleurs un +excellent serviteur et un garçon intelligent, s'était distingué.--Il +avait même daigné composer lui-même une certaine omelette aux rognons +dont il possède seul le secret, et qui est un chef-d'Å“uvre +culinaire.--Le convive de Lafontaine, félicitant Adolphe sur son talent, +lui disait en riant qu'on n'eût fait mieux, si on eût fait aussi bien, +dans les cuisines impériales.--Depuis ce temps, Adolphe demeure +convaincu qu'il a été question de lui en haut lieu, et s'attend à +recevoir d'un jour à l'autre un message dans lequel il sera convoqué à +travailler sur les fourneaux de Sa Majesté.--Pour ne pas faire attendre +un seul moment,--il passe sa vie en habit noir, en jabot et en gants +blancs. + +--Seulement, si pareil honneur m'arrive, disait-il à un de ses +camarades, mon parti est pris,--je tutoierai M. Lafontaine. + + * * * * * + +L'influence du printemps commence à se faire sentir.--On se marie +beaucoup à Paris depuis quelque temps.--Il est impossible d'entrer dans +un restaurant sans tomber au milieu d'un repas nuptial.--Les voitures +publiques deviennent insuffisantes, et, dans certains quartiers +populeux, on a été obligé de mettre en réquisition les tapissières pour +le transport des époux et de leurs familles.--M. Foy et tous ses +confrères les gaudissarts de l'hymen, qui servent de trait-d'union entre +les âmes qui se cherchent, ont fait poser une sonnette de nuit à la +porte de leurs cabinets d'affaires. + +Les mairies sont assiégées du matin au soir, et se trouvent dans +l'obligation de prendre des employés supplémentaires. On en cite une, +dans un arrondissement central, où un registre de l'état civil ne dure +pas plus longtemps qu'une galette du Gymnase. De même que les médecins, +pendant une épidémie, les officiers publics sont sur les dents. Tous les +tabellions parisiens sont occupés à rédiger ces testaments anticipés de +l'amour, qu'on appelle des contrats de mariage.--Une véritable fureur +de légalité règne dans les relations entre les deux sexes, et, si cela +continue, l'herbe poussera bientôt dans la cour de la mairie du 13e +arrondissement. + +Si la morale y gagne, la fantaisie y perd beaucoup. Cette +_matrimoniomanie_ s'est tellement répandue, qu'après avoir causé pendant +une demi-heure avec une femme qu'on n'a jamais vue, si elle est fille ou +veuve,--on n'est pas sûr de ne point l'épouser à la fin de la journée. +Dernièrement, un de nos amis, qui se promenait aux Tuileries, s'aperçut +qu'une jeune personne, cheminant devant lui dans la compagnie d'une dame +âgée, venait de laisser tomber son gant derrière eux. Notre ami +s'empresse de le ramasser et le remet galamment à la jeune personne, qui +lui répond, en s'inclinant et en rougissant: + +--Monsieur, votre démarche m'honore, et dès l'instant que vos intentions +sont pures, je vous autorise à demander ma main à ma mère. + +Huit jours après, on publiait les bans. + +L'autre soir, un monsieur, en compagnie d'une dame, entrait dans l'un +des cabinets de la Maison d'Or. Ils y étaient à peine installés que +nous entendîmes un des garçon crier à son confrère: + +--On demande une écrevisse bordelaise et un notaire au numéro 8. + +--Le notaire est en main au 6, et retenu par le 2, répondit le garçon. + +C'est particulièrement dans les coulisses que l'hymen sévit avec le plus +de violence.--Sur une de nos grandes scènes, on parle de trois mariages +qui se préparent, et les préparatifs ne laissent pas que d'entraver le +travail des répétitions, à chaque instant interrompues par les +fournisseurs des futurs, qui viennent jusqu'au théâtre pour essayer les +trousseaux et étaler les merveilles des corbeilles de noces. + +Un auteur dramatique, qui a un ouvrage en cinq actes à l'étude dans ce +théâtre, n'a pu arriver encore à faire mettre entièrement en scène le +troisième acte de sa comédie. L'actrice, qui doit y jouer le rôle +principal, étant toujours dérangée par le fleuriste, qui vient pour lui +essayer une couronne de fleurs d'oranger qui ne veut pas se décider à +lui aller. + +Dans un autre théâtre, une jeune ingénue, qui épouse un homme du monde +(également ingénu), discutait avec son futur le choix du notaire qui +dresserait le contrat.--L'actrice désirait que ce fût celui qui est +ordinairement chargé de ses intérêts.--Le futur souhaitait que ce fût un +de ses amis nouvellement pourvu d'une charge et auquel il avait promis +sa clientèle. Au milieu de la discussion qui commençait à s'échauffer +survint un ami commun des deux conjoints: + +--Bonjour, mes enfants, leur dit-il, vous vous disputez avant le +mariage, c'est manger le dessert avant le potage;--faites-vous des +concessions mutuelles;--toi, Monsieur, tu choisiras le notaire qui +dressera le contrat;--vous, Madame, réservez-vous le droit de choisir +d'avance l'avoué qui fera la séparation de corps. + +Ainsi fut dit,--ainsi sera fait,--prétendent les méchantes langues, +devant même que les dragées du premier baptême aient été croquées. + +En apprenant tous ces mariages, une comédienne, qui persiste dans les +anciens us dramatiques, a fait afficher dans son salon et dans sa loge +une pancarte sur laquelle on lit: + +ICI,--ON NE SE MARIE PAS. + +Une de ces récente épouses,--pour laquelle la lune de miel n'avait eu +qu'un quartier,--rencontrant une de ses amies, déposait dans son sein le +bilan de ses illusions matrimoniales: + +--Viens me voir souvent;--je te consolerai. + +--Mais c'est que je ne puis pas sortir quand je veux. + +--Ton mari est donc jaloux? demanda l'amie. + +--Oh! ma chère, répondit la jeune épouse,--il a employé ma dot à acheter +le fonds d'Othello... + + * * * * * + +Dans le cabinet d'un restaurant, deux amants _s'expliquaient_. Chacun +d'eux ayant épuisé la somme d'arguments que lui fournissait son droit, +après un bruyant échange de propos, les gestes remplacèrent le discours, +et les parties commencèrent un échange de projectiles: + +--Si tu ne te tais pas, disait une voix d'homme, je te lance le flambeau +à la figure. + +--Alors, répondit une voix de femme, retire au moins la bougie, sans +cela je ne verrai pas clair pour te jeter la soupière à la tête. + +Un double éclat de rire se fit entendre, et la querelle eut un baiser +pour finale. + + * * * * * + +Le chef de cabinet d'un ministère racontait l'autre jour, dans un salon, +qu'il avait eu le matin sous les yeux une demande signée d'un nom +très-connu dans l'industrie, et qui était ainsi conçue: + +/# + «Monsieur le ministre, + + »J'ai _un mot_ à dire à Votre Excellence: je la prie de vouloir + bien m'accorder, pour samedi prochain, une audience de _deux + heures_.» +#/ + + * * * * * + +Dans une maison où elle avait été invitée, et où on l'avait reçue avec +toutes les attentions que l'on doit à une femme et à une artiste de +talent, mademoiselle *** oublie un soir qu'elle était dans le monde, +elle prend le lustre pour la rampe, le parquet pour les planches, et, +se croyant en scène, elle commença une conversation où se trouvaient des +réflexions dignes de figurer dans le dialogue d'une Lisette avec un +Scapin. La maîtresse de la maison, voulant mettre un terme à ce petit +scandale, prit l'actrice à part: + +--C'est sans doute une erreur qui nous procure l'avantage de vous avoir +parmi nous? lui dit-elle. + +--Comment cela? demanda l'actrice étonnée de l'apostrophe. + +--Mais probablement, fit la dame, j'avais eu l'honneur d'inviter +mademoiselle *** et elle m'envoie sa cuisinière. + + * * * * * + +Sur le boulevard, où il se promenait pour la première fois après dix ans +d'absence, l'avocat S..., autrefois journaliste, rencontra, parmi ses +anciennes connaissances, M. M..., avec lequel il avait été très-lié +autrefois. + +--Eh! cher ami, que je suis content de vous voir,--vous allez me donner +un renseignement,--qu'est-ce qu'on me dit là -bas que vous avez fait une +grosse fortune? + +--Eh! cher ami, répondit modestement M. M..., il faut bien faire quelque +chose. + + * * * * * + +Les personnes qui s'occupent des choses du théâtre se rappellent sans +doute qu'il y a quelques années une scène de vaudeville était dirigée +par un Asiatique bizarre,--qui a laissé dans sa carrière administrative +un recueil de souvenirs à faire passer la mémoire d'Harpagon et du père +Grandet. + +Dans un ouvrage que l'on montait sur son théâtre, on avait engagé un +chien, dont tout le rôle consistait à aboyer deux ou trois fois dans la +coulisse, au milieu d'une scène dramatique. + +Mais la veille de la représentation, à la répétition générale,--le chien +manque son entrée. + +L'Asiatique en question, qui parlait le français des nègres, se mit +alors dans une de ces colères qui l'ont rendu à tout jamais mémorable: + +--Chien! ou est chien? s'écrie-t-il en fureur. + +--Moi pas trouver, dit le régisseur, obligé, pour se faire comprendre, +de parler l'idiome de son directeur. + +--Vous alors marquer chien à l'amende,--quand il sera trouvé. + +Tout le monde se met à la poursuite du chien.--On fouille le théâtre des +cintres au troisième dessous.--Recherches inutiles. + +--La pièce passe demain, dit l'un des auteurs,--on n'aura pas le temps +de faire répéter une nouvelle bête. Il faut en louer une tout instruite, +qui puisse jouer demain.--On peut se procurer cela au théâtre des Chiens +savants. + +À cette proposition, dans laquelle sa lésinerie flaire de nouveaux +frais,--l'Asiatique refuse net. + +--Vous, couper scène du chien, dit-il aux auteurs. + +--Nous, pas couper,--répondent ceux-ci,--vous, recevoir pièce avec +chien,--vous, fournir chien pour jouer pièce, ou bien nous, envoyer à +vous petit papier timbré. + +Comme la discussion menaçait de ne point prendre fin, l'acteur L..., un +des meilleurs comiques de Paris, qui passe avec Brasseur pour savoir le +mieux faire les imitations, proposa aux auteurs de se fier à lui pour +imiter le chien, et il leur donna sur-le-champ un si complet échantillon +de l'organe canin, que l'on crut un instant le pensionnaire fugitif +retrouvé. + +L'Asiatique, voulant donner à l'artiste qui se montrait si plein de +bonne volonté une preuve de sa reconnaissance, vint sur-le-champ lui +offrir une prise--sachant qu'il ne prenait pas de tabac. + +À la satisfaction du public, qui ne supposa point la supercherie, le +comique imita le chien pendant les vingt représentations +premières.--Mais, comme les gens qui gasconnent ou grasseyent en voulant +imiter le jargon girondin ou marseillais, l'artiste s'aperçut avec +inquiétude qu'il commençait à parler chien pour de bon, dans la vie +privée. + +Quand on lui disait bonjour, il répondait involontairement: ouah-ouah! +Quand le garçon de café lui demandait ce qu'il fallait lui servir, il +répondait encore: ouah-ouah! Mais, histoire extraordinaire, +non-seulement il parlait la langue canine, mais encore, il la +comprenait; et, lorsqu'il rencontrait un braque, un caniche, il ne +pouvait s'empêcher d'aller se mêler à leur conversation.--Enfin, un +soir, en s'habillant dans sa loge, il s'aperçut avec horreur qu'il lui +poussait du poil d'épagneul.--Effrayé des dangers de cette +identification, ce soir-là même, l'artiste en question refusa +positivement de donner de la voix dans la coulisse. + +L'Asiatique donne alors à ses administrés un nouveau spectacle de ses +fureurs grandioses, qui eussent été si profitables à contempler pour un +peintre de tempêtes. + +Un machiniste s'offre pour remplacer l'acteur démissionnaire. On lui +demande un essai: le machiniste aboie comme une meute. Un cerf en +carton, qui était sur le théâtre, en est même tellement effrayé, qu'il +prend la fuite.--L'Asiatique, satisfait, ouvre sa tabatière au +machiniste pour lui prouver sa reconnaissance.--Le machiniste n'en use +pas.--Il demande seulement un petit feu pour sa complaisance. + +--Vous feu! Pourquoi? fit l'Asiatique feignant de ne pas +comprendre.--Pas froid,--oranges sur les arbres;--plus d'hiver:--pas +besoin feu. + +Le machiniste met les points sur les i,--il demande dix sous par +représentation. + +L'Asiatique refuse en arabe,--le machiniste en français.--Entr'acte trop +long.--Public tape des pieds,--commissaire arrive sur le +théâtre.--Directeur veut s'expliquer.--Tout le monde parle nègre, on se +croirait dans la case de l'oncle Tom. + +À la fin,--comme il fallait lever le rideau,--l'Asiatique prend un parti +vif et animé. + +--Rideau,--commencez acte,--moi faire chien tout seul, et moi pas donner +dix sous à moi. + +Seulement, pour se prouver sa reconnaissance,--il s'ouvre sa tabatière +et s'offre une prise,--qu'il se refuse. + +Il fit chien lui-même, et le fit en effet si bien que tout le public se +mit à appeler Azor. + + * * * * * + +Deux jeunes gens entrent dernièrement dans un restaurant: l'un d'eux +demande la carte.--Le garçon l'apporte, et place les couverts. Bien que +le menu, dressé par l'amphitryon, fût très-simple,--à chaque chose qu'il +demandait, le garçon s'inclinait et répondait d'un air désolé: + +--Il n'en reste plus.--Que donnerai-je en place à ces messieurs? +ajouta-t-il au quatrième refus qu'il se trouvait dans la nécessité de +leur faire. + +--Donnez-nous l'adresse des Frères provençaux,--répondit l'un des jeunes +gens. + + * * * * * + +Un jouvenceau, frais émoulu de la lecture de _Faublas_ et des _Mémoires +de Casanova_, s'est épris d'une ingénue de vaudeville. Pour abréger les +préliminaires, il a eu le bon esprit de lui adresser son placet dans une +enveloppe dont il ne faut que deux pour faire mille francs. + +Quelques jours après, il écrivait à sa belle pour lui demander un +nouveau rendez-vous. Mais cette fois le poulet était contenu dans un pli +à cinq sous la douzaine. Aussi ne reçut-il pas de réponse. Ayant le +lendemain rencontré la dame, il s'informait du motif de son silence. + +--Vous m'avez donc écrit? lui demanda-t-elle en jouant l'étonnement. + +--Mais, sans doute. + +--C'est bien étonnant; je n'ai pas reconnu l'enveloppe. + + * * * * * + +Nous avons lu sur un album ces remarques d'une dame dont le cÅ“ur a une +grande réputation de cosmopolitisme: + +«Le Français sait le mieux faire parler l'amour; l'Italien le fait le +mieux agir; le Russe le fait agir et parler également bien; l'Allemand +l'endort; le Polonais le ruine.» + + * * * * * + +M. le comte L. de R... qui, à l'âge de trente-six ans, devait plus de +deux millions, eut un jour l'idée de mettre un peu d'ordre dans ses +affaires, et demanda au préfet de la Seine, qui était alors un de ses +amis, l'autorisation de rassembler ses créanciers dans le Champ-de-Mars. + +--Accordé,--répondit le préfet,--s'il n'y a pas d'autre revue ce +jour-là . + + * * * * * + +Le calembour par à peu près est en faveur dans les ateliers. + +On demandait au peintre G... son opinion sur un de ses confrères qui +passe pour avoir des terres dans le royaume des pauvres d'esprit. + +--Bon garçon, répondit l'auteur du _Duel des Pierrots_; mais il est +_Belge_ comme une oie. + +Du même tonneau. + +Un Alsacien, auquel le Code pénal avait ordonné les bains de mer de la +Méditerranée, arrive à l'établissement de Toulon et y trouve un de ses +compatriotes qui se trouvait attaché depuis plusieurs années. + +--Est-on bien ici? demande le nouveau venu à son camarade. + +--Bah! répond celui-ci, dans son accent natal et en montrant ses fers, +où il y a de la _chaîne_ il n'y a pas de plaisir. + + * * * * * + +Dans un des cafés du boulevard, où quelques célébrités littéraires se +réunissent chaque soir après minuit, M. *** racontait l'autre jour qu'il +était obligé d'intenter un procès à un petit _Magazine_ à bon marché où +on lui refusait de lui payer ses _bouts de lignes_ et ses _blancs_. + +--Ne pas vous payer les blancs! s'écria un de ses confrères!--mais si +j'étais votre éditeur, moi, je vous les payerais le double. + + * * * * * + +À l'époque où M. Roqueplan dirigeait le théâtre des Variétés, un +vaudevilliste, qui le tourmentait depuis longtemps et sans résultat pour +obtenir une lecture, usa d'une influence ministérielles pour forcer les +préventions directoriales.--Un billet de l'administration lui apprend +enfin que lui et son manuscrit seront admis à l'audience et à l'examen +du directeur. Il arrive au jour et à l'heure indiqués, s'assied à une +table, mouille ses lèvres au verre d'eau traditionnel, ouvre son +manuscrit et commence à lire. + +«Personnages.... Acte premier.... Scène première....» + +--Ah! pardon, fit M. R... en se levant tout à coup.--Pardon, +monsieur,--mais il est inutile de continuer. Ce sujet-là ne peut pas +convenir à mon cadre. + + * * * * * + +M. R..., qui est, comme on le sait, l'homme paradoxal par excellence, +affirmait que pour bien diriger un théâtre il fallait surtout ne pas +s'en occuper.--Aussi avait-il pour système de consigner sa porte à tous +les auteurs, et ne recevait que ceux qui étaient assez adroits pour +pénétrer auprès de lui malgré toutes les précautions dont il s'entourait +pour les éviter. L'imagination qu'on avait employée dans cette +circonstance devenait alors une sorte de garantie qui le faisait bien +augurer de la pièce qu'on venait lui présenter. Siraudin, évincé déjà +plusieurs fois par le concierge, rôdait un soir dans la petite cour +extérieure du théâtre, pendant que des maçons s'occupaient à faire +quelques réparations. L'ingénieux vaudevilliste s'aperçoit qu'une +échelle est appuyée contre le corps de bâtiment où se trouve le cabinet +directorial dont il voit la fenêtre ouverte. En une seconde son parti +est pris. Un servant de maçons se disposait à monter la truellée qu'il +venait de gâcher. Siraudin lui propose de le remplacer pendant qu'il ira +s'arroser le gosier au cabaret voisin. L'enfant du Limousin accepte, et +deux minutes après, le vaudevilliste, gravissant à l'échelle, se +présentait à M. R..., une auge remplie de plâtre sur le dos et son +manuscrit à la main, demandant une lecture. + +--Je vous l'accorde, répondit le directeur, mais à la condition qu'elle +aura lieu tout de suite, et que vous resterez sur votre +échelle.--Siraudin ayant accepté la condition imposée, commence sa +lecture; mais à la troisième scène, M. R... le fit entrer dans son +cabinet, pour lui signer la réception de ce chef-d'Å“uvre de bouffonnerie +qui s'appelle _la Vendetta_. + + * * * * * + +À propos de lecture dramatique, celle-ci nous rappelle une aventure +qu'on attribue à l'auteur dramatique le plus myope des temps +modernes.--M. *** est, parmi ses confrères, un de ceux qui ont le plus +de croyance en leurs Å“uvres.--Aussi, lorsqu'il lit une pièce devant un +directeur ou devant un comité, essaye-t-il de tous les moyens que peut +lui fournir son éloquence pour faire passer dans l'esprit de son +auditoire la conviction dont il est animé lui-même.--Lisant un jour un +drame romantique devant les sociétaires du Théâtre-Français,--M. ***, +qui animait singulièrement son débit, approchait du dénoûment, dans +lequel le personnage principal se brûlait la cervelle.--Arrivé à la +péripétie finale, l'auteur, pour mieux en faire comprendre l'impression +dramatique,--tire un pistolet de sa poche et fait feu,--et tombe en se +roulant aux pieds des sociétaires en s'écriant: «_Adieu! Mélanie, je +meurs,--vis pour mes enfants!_» + +Le comité fut tellement attristé par ce dénoûment, que son vote en prit +le deuil dans un scrutin tout en boules noires. + + * * * * * + +Un rédacteur du _Times_, voyageant dernièrement en Amérique, se trouva +dans un convoi de chemin de fer où un accident venait de se produire par +suite de négligence. Mais, aux États-Unis, un accident de ce genre n'est +jamais un événement. À peine accorde-t-on, aux voyageurs blessés, +quelques minutes d'arrêt pour rendre le dernier soupir ou retrouver +leurs membres dispersés. + +Le journaliste anglais, gravement contusionné et ayant une épaule +démise, engageait vivement les victimes à se joindre à lui pour déposer +une plainte contre la Compagnie. + +L'un des voyageurs, comptant les blessés, qui étaient au nombre de sept, +lui répondit: + +--La Compagnie ne reçoit de réclamations que lorsqu'elles sont couvertes +de dix signatures.--Il nous manque trois voix! + + * * * * * + +Un autre étranger, ignorant également les habitudes du pays, se +présentait un jour à un bureau de police, à la suite d'un accident de +railway, et voulait déposer une plainte à propos de son bras cassé. + +--Il y a trois jours, répondit le préposé aux malheurs, nous avions +trente morts ici, et personne ne s'est plaint. + + * * * * * + +La Compagnie concessionnaire d'une des grandes lignes américaines, +jalouse d'assurer la sécurité aux voyageurs, vient, dit-on, de prendre +la décision suivante: + +«À l'avenir chacun des trains contiendra un wagon-chapelle, où plusieurs +ministres du culte se tiendront à la disposition des personnes qui, par +suite d'accidents, se trouveraient en danger de mort.--Un supplément de +quelques dollars donnera le droit aux secours de la religion. + +»Deux hommes de loi feront également partie de chaque convoi, et +pourront, s'il y a lieu, recevoir les dispositions testamentaires des +voyageurs qui parcourent les chemins de fer du Nouveau-Monde,--avec +embranchement sur l'autre.» + + * * * * * + +À l'époque où il n'était ni millionnaire, ni commandeur d'ordres +étrangers, mais simplement un homme de beaucoup d'esprit, ***, qui a +toujours eu le goût de la représentation, invitait souvent des amis à +dîner chez lui. On était, au reste, fastueusement servi dans de la +vaisselle de Chine. Mais il arrivait souvent qu'il n'y avait guère que +des Chinois dans des assiettes. + +Un jour, ***, ayant à sa table cinq personnes convoquées pour manger du +gibier qu'un ami lui avait expédié, s'aperçoit que les trois grives qui +ont été annoncées comme plat de résistance, paraissent inquiéter ses +convives,--qui n'avaient pas eu le soin de mettre leur appétit au +vestiaire.--L'un d'eux se hasarde même à faire observer que l'on +pourrait bien manquer de quelque chose.--*** jette un coup d'Å“il sur la +table et disparaît pour revenir bientôt, tenant à la main un flacon de +poivre de Cayenne, dont il saupoudre abondamment l'unique plat du repas. + +--Tu avais raison, dit-il à son ami,--ça manquait de poivre rouge. + + * * * * * + +Un monsieur, passant dans la rue, est abordé par un homme qui lui +demande l'aumône. Il a de la famille et n'a pas mangé depuis la +veille.--Le monsieur le mène chez un boulanger, achète un pain de huit +livres et veut le lui mettre sous le bras. + +--Allons donc, fit le mendiant en repoussant l'offrande, on me prendrait +pour un maçon! + + * * * * * + +Un rapin, qui redoublait sa Bohême,--devait, depuis sept ou huit ans, +150 fr. à un tailleur.--Dernièrement, le débiteur se présente chez son +créancier et le trouve plus que jamais disposé à conserver le _statu +quo_ dans leur situation financière. + +--Monsieur, dit le tailleur en tirant de sa poche un état de statistique +qu'il mit sous les yeux de son client,--j'ai fait un calcul, depuis que +j'ai l'honneur d'être en relation avec vous, rien qu'en montant vos +escaliers, j'ai gravi la valeur de la plus haute montagne des +Cordillières, superposée sur la Jung-Frau, avec le mont Blanc pour +base.--Horizontalement, rien que pour venir de chez moi chez vous, j'ai +fait l'équivalent de deux voyages du passage des Panoramas à la +troisième cataracte. + +--Monsieur, interrompit le rapin,--rien que ce beau travail de +statistique vaut l'argent que je vous dois, et je n'ai jamais senti plus +vivement qu'aujourd'hui le regret de ne pouvoir... + +--Ce n'est pas tout, reprit le tailleur.... J'ai fait un autre calcul. +Si vous m'aviez donné seulement un sou chaque fois que je suis venu, à +l'heure qu'il est.... + +--Je ne vous devrais plus rien.... + +--À l'heure qu'il est, c'est moi qui vous devrais dix-huit cents francs. + +--Eh bien, comme c'est heureux que je ne vous aie point payé, +interrompit le rapin. Si vous étiez mon débiteur aujourd'hui, je serais +obligé, par mon état de gêne, de vous traiter avec la plus grande +rigueur. + + * * * * * + +Un de nos amis se trouvait pas hasard à dîner chez un monsieur dont +l'état de sganarellisme n'est un mystère pour personne,--pas même pour +lui. Au dessert, on se mit à dire un peu de mal du prochain et de la +prochaine. Notre ami, invité à faire sa partie, raconta une mésaventure +conjugale d'un avoué de Paris, que l'on surnommait au Palais le _dix +cors_ de la basoche. Ce solo de médisance, varié avec une verve qui +sentait l'étude des vieux maîtres Gaulois, obtint un grand succès. Il +n'y eut que le maître de la maison qui l'accueillit avec une +indifférence voisine de la contrariété. + +--Aurais-je déplu à notre amphitryon? demanda notre ami à un de ses +voisins. + +--Vous avez, lui répondit celui-ci, oublié le proverbe,--il ne faut pas +parler de corde dans la maison d'un... pendu. + + * * * * * + +Voici un mot de M. Meyerbeer qui exprime tout le naïf orgueil du génie: + +À l'une des répétitions de _l'Étoile du Nord_, l'illustre maître aperçut +un pompier de service qui donnait de bruyants témoignages de son +admiration. La répétition achevée, M. Meyerbeer s'approche du pompier +sympathique. + +--Eh bien! mon ami, il paraît que ce petit ouvrage vous amuse? + +--_Amuse_, n'est pas le mot, répliqua le pompier; la pièce est assez.... + +--Parlez plus bas, interrompit M. Meyerbeer, en apercevant M. Scribe qui +rôdait autour d'eux. + +--Mais la musique! reprit le pompier en baissant la voix,--oh! la +musique!... + +--Vous pouvez parler plus haut, dit M. Meyerbeer... Eh bien! la musique? + +--Oh! continua le pompier en portant la main à son casque, comme pour +faire le salut militaire,--la musique,--_chouetto, suiffard_. + +M. Meyerbeer, ému par ces formule d'admiration trop négligées par les +critiques du grand format, serra la main de son admirateur et lui dit +tout bas à l'oreille: + +--Eh bien! mon ami, puisque vous êtes content, je puis, si vous le +désirez, vous rendre un petit service,--je vous ferai remettre de garde +demain. + + * * * * * + +On parlait l'autre jour, devant la charmante madame C..., du danger que +l'on court à rencontrer M., qui passe pour avoir le _mauvais Å“il_. + +--Pour moi, disait un superstitieux, lorsque je me trouve en face de +lui, je ne manque jamais de lui montrer des cornes. + +--Oh! mon Dieu! s'écria madame C..., je l'ai rencontré dernièrement avec +mon mari, et je n'ai pas songé à prendre cette précaution. + +--Puisque tu étais avec ton mari, lui dit tout bas une de ses amies, +c'était inutile. + + * * * * * + +Le docteur A..., allant faire une visite à l'une de ses clientes +surprit la fille de celle-ci, une enfant de quinze ans, tellement +absorbée dans une lecture, qu'elle ne s'apercevait pas même de sa +présence. + +--Que lisez-vous donc là de si intéressant? demanda le docteur. + +--C'est un livre qu'on a défendu de lire à maman, répondit l'ingénue. + + * * * * * + +_Langage populaire._--Un ouvrier,--ayant eu, après boire, avec un de ses +camarades, une de ces explications où, les arguments de la rhétorique +épuisés, on a recours à ceux de la nature,--rentrait dans son +ménage,--la figure contusionnée. + +--Que t'est-il donc arrivé? lui demanda sa femme. + +--Je suis tombé sur le pavé! + +--Dans la rue aux coups de poings,--répliqua la ménagère. + + * * * * * + +Un écrivain, dont les romans se trouvent en feuilles chez les éditeurs +de denrées coloniales, ou dans les cabinets où la lecture n'est qu'un +accessoire, présentait dernièrement un manuscrit au directeur d'une +revue parisienne, et comme celui-ci lui demandait quels étaient ses +titres littéraires,--le romancier lui citait le titre de plusieurs de +ses ouvrages. + +--Vous voyez, monsieur, disait-il, que j'ai déjà fait beaucoup de +livres. + +--Vous voulez dire beaucoup de kilos,--répondit l'autocrate de la +_Revue_. + + * * * * * + +Tout le monde ne peut pas descendre des Montmorency. M.... le prouve. Il +compte cependant des grands cordons dans sa famille: son père en tirait +un à l'hôtel du comte de H., où sa mère était cuisinière. Se sentant +appelé vers d'autres destins, *** renia sa parenté et se jeta dans cette +société de gentilshommes qui prennent leurs parchemins et leurs habits à +la _Belle Jardinière_. Rencontrant par hasard le marquis de B..., ***, +qui brûle de l'impertinent désir d'être présenté dans le véritable +monde, demandait assez cavalièrement au marquis de lui en ouvrir la +porte. + +--Lorsque je demande un pareil service à M. votre père, répondit +celui-ci, j'ajoute: s'il vous plaît. + + * * * * * + +Se trouvant aux dernières courses, ***, ivre de joie d'avoir gagné une +poule de cinquante francs, voulait la faire pondre dans le giron de la +charmante Julie B., et tout en caracolant près de son équipage, il lui +lançait des Å“illades dont les étincelles inquiétaient celle-ci pour ses +dentelles. + +--Quel est donc ce sportman qui semble nous accompagner? demanda la +jeune femme à un membre du Jockey's-Club qui se trouvait auprès d'elle. + +--Ce n'est pas un sportman,--c'est un sportier, ma chère. + + * * * * * + +--On me compare toujours à ma sÅ“ur, disait la belle Julie B.... Il y a +pourtant une grande différence entre nous.--Elle a toujours une douzaine +d'amants, et moi je n'en ai jamais qu'un--je me tiens bien mieux. + +--C'est vrai, lui répondit-on; il y a entre vous deux la différence d'un +coupé de régie à un omnibus. + + * * * * * + +Un jeune _faon_ de la coulisse avait promis à sa _biche_ de lui offrir, +à l'occasion de sa fête,--quelques bonbons sortis des laboratoires de +Mirès-Pereire-Rotschild-Millaud, etc.--Comme il lui apportait son +cadeau, marchant à pas de loup pour la surprendre, il aperçut la jolie +créature qui, accroupie dans un coin de son boudoir, effeuillait +mélancoliquement une marguerite,--et murmurait, en enlevant délicatement +chacun des pétales de l'oracle amoureux:--_Il m'aime_, Orléans;--_un +peu_, Centre;--_beaucoup_, Nord;--_passionnément_, Autrichiens;--_pas du +tout_, Midi. + + * * * * * + +M*** possède une singulière spécialité de _jettatore_. Au dire de ses +amis, il est de mauvais augure de le rencontrer quand on va à un +rendez-vous de bonne fortune. Ou l'on ne trouve pas la personne qu'on +espérait y voir, ou si on la trouve, il survient toujours quelques-uns +de ces fâcheux accidents qui faisaient s'écrier à un héros de +Lafontaine: + +»Au diable soit le noueur d'aiguillettes!» + +Si bizarre que le fait paraisse, il est affirmé par vingt personnes qui +ont été victimes de cette pernicieuse influence.--M. *** est en outre +l'époux d'une très-jolie dame, qui a fait de son contrat de mariage une +broderie anglaise, à force de l'historier de coups de canif dont elle +assure que son mari a fourni le manche. + +Madame *** avait, la semaine dernière, accordé quelque espérance et un +rendez-vous à une jeune premier qui a eu de beaux succès de galanterie +dans le demi-monde et même dans le monde et demi, si l'on en croit +quelques indiscrétions.--Beau, bien fait, traînant tous les cÅ“urs après +lui, ce Don Juan de coulisses sourit, dit-on, de pitié quand on raconte +devant lui la douzième occupation d'Hercule. Il arrive au rendez-vous, +exact comme un billet de l'échéance, ou comme les compliments d'un ami, +le lendemain d'un _four_.--On s'attache au soin d'un souper où toutes +les primeurs de la gourmandise ont apporté leur échantillon.--Mais au +moment d'entamer le dessert, spécialement composé de fruit défendu, le +jeune premier se trouve subitement atteint d'une indisposition qu'il +chercher à excuser, en prétextant tour à tour le chaud, le froid, +l'émotion ou l'abus de fromage glacé. + +Mais madame *** s'étant levée lui dit en souriant, après avoir remis son +châle et son chapeau: + +--Soyez franc... vous avez rencontré mon mari. + + * * * * * + +SOUVENIRS DU CORSAIRE-SATAN.--On sait que Le-Poitevin-Saint-Alme +appelait les jeunes rédacteurs du _Corsaire_ ses _petits crétins_. En +1846, à l'époque où la feuille satirique atteignait à son plus haut +degré de prospérité, quatre ou cinq des principaux crétins, s'imaginant +que leur collaboration n'était pas étrangère au succès du journal, +demandèrent que le prix de la rédaction fût porté de six centimes à deux +sous la ligne. En cas de refus, ils déclaraient que leur intention était +de prendre du service à la _Revue des Deux Mondes_. + +Le tonnerre tombant dans la tabatière de Virmaître, +administrateur-caissier, lui aurait causé moins d'épouvante que ne lui +en causa l'outrecuidante prétention de ces jeunes manÅ“uvres de +lettres.--Il s'empressa de leur signer leur passe-port pour une autre +patrie. + + * * * * * + +Comme il fallait cependant remplacer les déserteurs, on fit appel à des +volontaires pris dans la catégorie des gens dits du monde, et des +nouvellistes amateurs. Ce fut alors qu'on vit paraître, dans le +_Corsaire_, des nouvelles à la main qui avaient charmé la famille de Noé +pendant sa navigation diluvienne, et qui plus tard avaient fait les +délices des grognards d'Agamemnon au bivouac de Troie. + +Les gens soi-disant bien informés envoyaient des nouveautés de ce genre: + + * * * * * + +«Pendant la campagne d'Egypte, le général Bonaparte, montrant les +pyramides à ses troupes, leur adressa ces paroles mémorables: «Soldats! +du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent!» + + * * * * * + +«Un plaisant, rencontrant dans la campagne un médecin qui allait faire +ses visites en chassant, lui demanda spirituellement s'il avait besoin +d'un fusil pour ses malades.» + + * * * * * + +Ce genre de nouvelles à la main ne tarda pas à attirer aux propriétaires +du _Corsaire_ quelques lettres, dans lesquelles on leur demandait un +désabonnement de faveur. Virmaître, obligé de convenir que les petits +crétins du père Saint-Aime avaient un peu plus d'imagination que les +autres, se montra disposé à leur faire quelques concessions. Une +combinaison fournie par le hasard lui permit de se montrer généreux sans +porter atteinte aux traditions de l'économie. + + * * * * * + +À cette époque, Williams Rogers, qui avait des relations avec le +journal, où il faisait imprimer des réclames, avait eu l'idée de +composer un poëme didactique intitulé: _Les Osanores ou la Prothèse +dentaire_. Avant de le publier, il apporta son poëme à Saint-Alme, avec +lequel il était lié, et lui demanda quelques conseils.--Saint-Alme lui +conseilla d'abord de mettre sa poésie en pension dans une maison +d'orthopédie. Il n'y avait pas, en effet, un vers qui ne fût bossu, +boiteux, bancal ou pied-bot. Si M. Bovary avait vécu à cette époque, le +poëme des _Osanores_ aurait pu lui fournir une magnifique clientèle. Sur +la proposition de Saint-Aime, Williams Rogers consentit à faire corriger +son manuscrit, et à payer les corrections cinquante centimes le vers. + + * * * * * + +Le lendemain de cette convention, une estafette se transportait au café +Momus, où les révoltés avaient établi leur camp.--On leur proposait de +transiger. Après une allocution paternelle, l'éloquent Virmaître leur +fit comprendre que leur demande en augmentation de salaire n'était pas +en rapport avec les bénéfices actuels du journal, mais qu'on en prenait +note pour l'avenir.--Il s'engagea même, sur l'honneur, à donner les dix +centimes la ligne réclamés, le jour où le _Corsaire_ aurait cent mille +abonnés: + +--Mais en attendant? dit l'un des conjurés. + +--En attendant, reprit Virmaître, comme nous comprenons qu'il faut que +jeunesse s'amuse, nous avons décidé qu'un encouragement vous serait +accordé.--Saint-Alme, vous avez la parole. + +Saint-Alme, montrant aux jeunes crétins, qui étaient tous plus ou moins +rimailleurs, le manuscrit des _Osanores_, leur expliqua sous quelle +forme l'encouragement en question leur serait accordé. La rédaction du +journal restait maintenue à son ancien chiffre; mais chacun des +rédacteurs privilégiés recevrait comme prime une certaine quantité de +poésie osanorienne à remettre sur pied, moyennant une gratification de +50 cent. le vers. + +Le tarif des encouragements était ainsi gradué: + +Un feuilleton intéressant donnerait droit à une prime de 40 vers; + +Une nouvelle à la main bien renseignée, 20 vers; + +Un article susceptible d'amener un changement de ministère, 25 vers; + +Un article susceptible d'amener une demande en réparation, 30 vers; + +(Le journal, dans cette circonstance, s'engageait à fournir les témoins +et le fiacre.) + +Une critique sanglante était rétribuée 15 vers; + +Le trait piquant, 5 vers; + +La simple boutade, 2 vers; + +Ces conditions ayant été acceptées, les révoltés amenèrent leur +pavillon, et la réconciliation fut signée dans les flots d'une canette, +que Saint-Alme fit monter à ses frais,--mais pas _assez fraîche_, +interrompit Banville, qui reçut immédiatement l'encouragement réservé au +trait piquant. + +Le soir même, le café Momus fut illuminé en vers osanores. + + * * * * * + +Un ancien député des chambres de Louis-Philippe, ami du père +Saint-Alme, lui disait un jour en faisant allusion à quelques anecdotes +un peu vives publiées par le _Corsaire_: + +--Mon cher ami, votre journal est bien amusant, malheureusement on ne +peut pas le laisser lire à ses filles. + +--Mais, répondit Saint-Alme, si les filles pouvaient le lire, les pères +ne s'y abonneraient pas. + + * * * * * + +Cependant, à la suite de quelque avis officieux du Parquet, le père +Saint-Alme invita ses jeunes crétins à modérer un peu leur verve +gauloise: + +--Songez que vous êtes lus par l'élite de la société, et soyez +convenables, petits drôles. + +L'utopie de cet excellent homme était de croire que la lecture du +_Corsaire_ faisait l'unique préoccupation des têtes couronnées. On +assurait même qu'il se relevait la nuit pour correspondre avec le roi de +Prusse. L'avertissement du père Saint-Alme frappait particulièrement un +jeune homme appelé C... B..., qui employait sa belle jeunesse à écrire, +sur du papier à tête de lettre de son ministère, des nouvelles à la main +du genre dangereux.... C... B... avait inventé un moyen assez ingénieux +pour s'assurer que ses anecdotes restaient dans les limites de la +prudence. Avant de les apporter au journal, il lisait ses nouvelles à +la main à une jeune ingénue qu'il rencontrait quelquefois chez lui. Si +la jeune fille rougissait, cela signifiait que l'anecdote était +scabreuse, et B... la déchirait pour en commencer une autre. + + * * * * * + +Malheureusement, B... ayant eu l'imprudence de confier son procédé à +quelques-uns de ses collaborateurs, il s'en trouva dans le nombre qui +profitèrent d'un petit voyage--du _Numa_ du _Corsaire_, pour aller +pendant son absence consulter sa jeune Egérie qui tenait audience sous +les bosquets de la Closerie des Lilas. Revenu de la campagne, avec une +série de nouvelles à la main, dans le nombre desquels il s'en trouvait +quelques-unes qui l'inquiétaient instinctivement, B... leur fait subir +la censure ordinaire. Aucune rougeur alarmante n'étant venue couvrir le +visage de l'ingénue, B. porte son butin au journal, avec la conviction +certaine que le recueil de ses anecdotes pourrait un jour faire +concurrence à la _Morale en action_. + +--Comment, monsieur, s'écrie Saint-Alme,--c'est vous qui m'apportez des +choses semblables.--Mais voilà de la copie que M. le procureur du roi +vous payera, sans marchander,--un mois de prison la ligne;--vous n'avez +donc pas consulté votre instrument? + +--Pardon, interrompit B. avec étonnement. _Elle_ n'a pas rougi. + +--Eh bien, monsieur, reprit gravement Saint-Alme en se +découvrant,--voyez les cheveux blancs d'un homme qui n'est pas né +d'hier,--ils rougissent, eux! + +B. n'a jamais su qui est-ce qui lui avait dérangé son instrument. + + * * * * * + +Un jour, dans un dîner de jour de l'an, offert par les propriétaires du +_Corsaire_ à leurs rédacteurs,--Virmaître, qui avait eu le dessert +très-aimable, leur demanda ce qu'il pourrait bien faire pour leur être +agréable pendant l'année qui allait commencer.--Tous les rédacteurs +s'étaient consultés entre eux. Privat, qui s'était constitué le député +de leur désir,--vint dire à Virmaître:--Nous demandons qu'il y ait au +bureau du journal,--une sonnette de nuit pour les avances.--Comme +Virmaître avait consenti, un des riches actionnaires du _Corsaire_ lui +demanda tout bas, si ce n'était pas inaugurer là un système +dangereux.--Laissez donc, répondit-il,--dans deux jours la sonnette sera +cassée. + + * * * * * + + + + +UN RÉVEILLON À LA MAISON-D'OR. + + +La veille de Noël, vingt-cinq couverts étaient dressés dans le grand +salon de la _Maison-d'Or_. Une nuée de marmitons, dirigés par un chef +que le maître de ce célèbre établissement vient tout récemment +d'arracher avec des tenailles d'or de la _bouche_ d'un grand souverain +du Nord, activaient les fourneaux d'une cuisine où s'élaboraient des +mets dont la fumée allait donner là -haut des tentations terrestres à +tous les bienheureux condamnés au miroton sempiternel de la béatitude. +Comme deux heures sonnaient, vingt-quatre coupés de maître vinrent l'un +après l'autre abaisser leurs marchepied devant l'escalier de la rue +Laffitte. + +Du premier coupé descendit un monsieur âgé, portant sous le bras un +grand portefeuille. Il était accompagné d'un jeune homme qui ne portait +rien. + +De chacune des vingt-trois autres voitures descendirent successivement +vingt-trois dames en grand costume de gala. + +Ces vingt-trois dames, qui, pour la plupart, sont toutes demoiselles, +appartenaient à l'aristocratie galante. C'étaient des dames du monde... +de Gavarni. + +Quelques-unes de ces dames, qui ajoutent aux revenus du boudoir les +appointements du théâtre, étaient fort jolies; il y en avait même deux +ou trois qui étaient véritablement aussi jeunes que leur acte de +naissance.--On n'en voyait qu'une seule qui fût grêlée; mais il est vrai +d'ajouter qu'elle l'était pour plusieurs. + +À deux heures et demie tout le monde prit place pour le banquet. + +Celui qui le présidait était le marquis de L..., assisté de maître G..., +son notaire. + +En reconnaissant leur amphitryon, les vingt-trois dames convoquées à +cette réunion, par invitation anonyme, poussèrent un grand cri +d'étonnement, et au même instant vingt-trois interrogations tombèrent +dans le potage du marquis. + +Il demanda une autre assiette,--déplia gravement sa serviette, et +répondit aux interrogations: + +--Mangeons d'abord un peu, ensuite nous causerons beaucoup. + +Quand le premier service fut achevé, l'impatiente curiosité des dames ne +pouvant se prolonger au delà , le marquis de L... se leva et prit la +parole en ces termes: + +Mesdames, je comprends parfaitement la surprise que vous témoignez en me +retrouvant au milieu de vous, ou en vous retrouvant au milieu de moi, +comme il vous plaira. J'en suis moi-même encore plus étonné que vous ne +paraissez l'être. Il y a un an, à pareil jour et à pareille heure, +autour de cette même table, j'ai eu l'honneur de vous tirer ma révérence +et de solder devant vous l'addition de mon dernier souper de garçon, qui +se montait, si vous voulez bien vous le rappeler, à un chiffre devant +lequel un teneur de livres aurait certainement retiré son chapeau. Cette +carte payée, je sortis de table parfaitement ruiné; il ne me restait +même pas de quoi prendre un fiacre. L'une de vous eut l'obligeance de +m'offrir une place dans le coupé que j'avais eu le plaisir de lui faire +accepter un mois auparavant, et malgré mon désastre évident, il ne lui +vint pas à l'idée de me faire monter derrière, comme cela eût pourtant +été si naturel dans la circonstance. Au lieu de me reconduire chez moi, +elle poussa même la désintéressement jusqu'à me proposer de me +reconduire chez elle.--Je dus cependant refuser, car en amour, aussi +bien qu'au théâtre, je n'ai jamais aimé les billets de faveur, ayant +fait la remarque qu'ils coûtaient en définitive plus cher qu'au bureau, +et qu'on était toujours mal placé.--Depuis ce jour-là , mesdames, nous ne +nous sommes guère vus qu'à travers le nuage de poussière que soulevaient +vos attelages dans l'avenue des Champs-Élysées, où j'allais me promener +le dimanche en fumant des cigares de dix centimes.--Vous m'avez cru +mort, sans doute. Je vivais cependant si toutefois c'est vivre que vivre +sans vous. + +Un murmure approbateur accueillit ce madrigal. + +Le marquis reprit: + +--Ce que j'ai fait depuis un an, je vous le donne à deviner. + +--Un héritage sans doute, exclama mademoiselle P..., un oncle +d'Amérique... + +--En effet, le seul oncle d'Amérique qui reste aux gens ruinés, le +hasard... est venu à mon aide... J'ai gagné à la Bourse cent mille +francs. + +--Silence, dit le marquis en frappant sur la table pour apaiser la +rumeur soulevée par ce chiffre... un million... et d'assez jolies +fractions comme vous voyez... Me retrouvant du blé à moudre, je suis +revenu au moulins.--Maintenant, mesdames, voici de quoi il s'agit entre +nous.--Je vais me marier... dans un délai très-prochain... qui ne doit +pas excéder un mois... plus tôt même, il ne dépend que de moi de +rapprocher l'époque... Tout à l'heure il ne dépendra que de vous! + +--Comment?... comment?... comment? + +--Vous allez le savoir... J'entre en ménage avec un million; ma femme, +avec deux. + +--Ça fera trois, dit l'une des convives. + +--Parfaitement;--quant aux cent mille francs qui restent, je veux les +manger... + +--Dans nos assiettes? + +--Oui; mais je n'ai pas le temps de rester longtemps à table, et c'est à +ce propos que nous avons à causer.--voilà le lingot, dit le marquis en +jetant un portefeuille sur la table;--combien vous faut-il de temps pour +le fondre? + +--Dame, ce sera selon la température, dit l'une des dames. + +--Écoutez-moi, reprit le marquis,--je n'ai pas de temps à perdre--et +cependant je ne peux pas vous inviter toutes à mordre à la fois au +gâteau,--ce serait trop vite fait.--Voici ce que je propose:--Vous +connaissez respectivement vos forces et votre puissance d'absorption +aurifère.--Nous allons, si vous le permettez, employer les moyens dont +se servent les administrations pour les adjudications publiques... Vous +allez soumissionner,--celle de vous qui me demandera le moins de temps +pour faire le vide... dans ce portefeuille que voici plein... celle-là +aura la préférence. Seulement, je dois vous donner connaissance du +cahier des charges... Il sera absolument interdit de distraire des +sommes pour les convertir en rentes ou en actions industrielles; la +philanthropie est également défendue; je ne veux plus être exposé à +m'asseoir sur des orphelins en entrant dans un boudoir;--toute dépense +affectée à une chose utile et durable est également interdite, comme +aussi les renouvellements de mobiliers, d'équipages ou d'écuries. Je +veux que mes cent mille francs soient mangés à peu près dans le sens +littéral du mot.--La somme épuisée, je veux que la personne qui sera +restée adjudicataire ne conserve que le portefeuille qui l'aura +contenue.--On va allumer les bougies, et mon notaire, ici présent, +présidera à l'adjudication;--on soumissionnera au rabais... en partant +d'un mois au plus.--On pourra opérer par rabais de jours, d'heures et +même de fractions d'heures.--Voici du papier, des enveloppes, des plumes +et de la cire, car les soumissions devront être cachetées.--Me G... +en fera le dépouillement, et poursuivra l'opération selon les usages +ordinaires. Pendant ce temps-là , je vais aller faire un tour chez mon +beau-père, qui donne aussi un réveillon, et saluer ma prétendue.--Je +reviendrai dans une heure. Si l'adjudication est terminée avant mon +retour,--la personne qui sera restée adjudicataire ira m'attendre chez +moi, où des ordres sont donnés pour la recevoir.--Toutes les conditions +du marché se trouvent autographiées dans un cahier dont vous pourrez +prendre connaissance.--À tout à l'heure. + +Et le marquis se retira. + +Avant de rédiger leur soumission, les vingt-trois dames s'isolèrent dans +le salon et firent leurs calculs. + +Au bout de cinq minutes, toutes les soumissions, cachetées selon la +formule, étaient déposées entre les mains du notaire. + +Il en commença le dépouillement au milieu d'un silence si profond, que +l'on aurait pu entendre mademoiselle Ar... dire du bien d'une de ses +camarades. + +Ce travail préparatoire achevé, le notaire alluma les bougies et annonça +qu'on allait commencer les rabais. + +Lorsque Me G..., le notaire du marquis de L..., eut donné lecture des +soumissions déposées entre ses mains par les vingt-trois dames, +plusieurs d'entre elles, effrayées par les rabais considérables contenus +dans les premières soumissions, se retirèrent volontairement, et il ne +resta véritablement qu'une douzaine de concurrentes sérieuses. Parmi +celles-là se montraient comme devant être plus acharnées à la lutte: + +1° La marquise de ***, cette belle Espagnole connue de tout Paris pour +son magnifique attelage à la Daumont, et dont la bibliothèque renferme, +entre autres curiosités, un exemplaire des Å“uvres de Malthus, relié en +peau humaine; + +2° Madame de N..., qui possède un hôtel dont chaque pierre porte la +signature de celui qui l'a fournie et posée; + +3° Mademoiselle R..., dont la beauté a fait depuis quinze ans la fortune +de deux marchands de produits chimiques, et qui prépare les jeune gens +au baccalauréat _ès-gaie science_; + +4° Mademoiselle P..., ravissante créature, qui disait dernièrement +elle-même, à propos de son inconstance proverbiale: Que voulez-vous; «ce +n'est pas ma faute,--mais mon cÅ“ur _fuit_.» + +5° Madame ***, qui, le soir même où une artiste doit débuter à son +théâtre, dans son emploi, achète un grand nombre de places à la location +et les distribue à tous les gens enrhumés de sa connaissance, dans la +douce espérance que leur toux opiniâtre troublera le spectacle et pourra +nuire au succès de l'ouvrage dans lequel doit paraître sa rivale; + +6° Les deux sÅ“urs C..., qu'on a surnommées le duo de l'ail et du +patchouli; + +7° Mademoiselle B..., jeune dernière d'un de nos premiers théâtres, qui +a deux mères, une pour la ville et une pour la campagne; + +8° Mademoiselle D..., que l'on a baptisée le _petit manteau bleu des +coulisses_, à cause de sa philanthropie; + +9° Enfin, mademoiselle C..., de laquelle autant dire qu'il n'y a plus +rien à en dire. + +Après que la première bougie fut consommée, il ne restait plus que +quatre concurrentes, madame de N..., mademoiselle B..., mademoiselle +C... et mademoiselle R.... + +--Si tu renonces à soumissionner, dit cette dernière à mademoiselle +B..., je te donne mon Américain. + +--Si tu te retires, répliqua l'autre, je te laisse mon américaine. + +La seconde bougie fut allumée, et la voix du notaire se fit entendre. + +--La dernière soumission du temps demandé pour dépenser les cent mille +francs du marquis est descendue à quinze jours.... C'est mademoiselle +B... qui a fixé ce chiffre;--offre-t-on moins? demanda Me G... + +--Quatorze jours, douze heures, dit madame de N... + +--Quatorze jours, fit mademoiselle B... + +--Treize jours, douze heures, fit mademoiselle R... + +--Treize jours, exclama mademoiselle C... + +--Si tu te retires, dit mademoiselle B... à mademoiselle C..., je me +brouille pour trois mois et demi avec Alfred, et je l'envoie lui-même te +porter mon grand _boiteux_ indien. + +--Non. + +--Douze jours dix-huit heures, s'écria mademoiselle B.... + +--Onze jours... cinquante, s'écria mademoiselle C... Hum! fit-elle en se +reprenant, je me croyais aux _commissaires_, j'ai voulu dire douze +heures. + +Mademoiselle R..., qui faisait des calculs sur son agenda, leva la main. + +--Dix jours, dit-elle. + +Mademoiselle C... prit à son tour son agenda, fit aussi des calculs. + +--Neuf jours cinquante-cinq.... Allons bon! je me crois encore aux +_commissaires_... Maître G..., c'est onze heures que j'ai voulu dire. + +Sur cette dernière soumission, la deuxième bougie s'éteignit. + +Comme on rallumait la troisième, il ne restait plus que deux +concurrentes, madame de N... et mademoiselle R... s'étant retirées, +convaincues qu'elles ne se trouvaient plus assez fortes pour dépenser +inutilement _cent_ mille francs en huit jours. + +La lutte, continuée avec opiniâtreté entre madame B... et mademoiselle +C..., ne fut pas de longue durée; la bougie s'éteignit en même temps que +mademoiselle C... venait d'abaisser sa soumission à cinq jours sept +heures cinquante minutes. + +Mais, comme elle s'enorgueillissait de son triomphe, le marquis de L... +rentrait dans le salon,--il paraissait un peu ému. + +--Pardonnez-moi, mesdames, de vous avoir dérangées, leur dit-il, mais la +raison qui m'avait fait vous réunir n'existe plus... + +--_Comment?--comment?--comment?_ + +--Mon Dieu, oui,--tout à l'heure, chez mon beau-père,--j'ai eu +l'imprudence de me mettre à la table de jeu,--on faisait le +lansquenet,--il y a eu une série de _mains_, et je n'avais pas encore eu +le temps de m'asseoir, que j'avais perdu les cent mille francs dont +j'étais embarrassé.--La mauvaise chance a fait dans une demi-heure ce +que la plus habile d'entre vous n'aurait pas fait sans doute en quinze +jours... + +--Quinze jours! dit le notaire en montrant le procès-verbal de +l'adjudication; mais mademoiselle C..., restée dernière adjudicataire, +ne demandait que cinq jours et quelques fractions. + +--Comment diable auriez-vous fait? demanda le marquis +très-étonné;--trouver l'emploi de vingt mille francs par jour sans +dépenser un sou utilement,--cela me semble difficile. + +--Monsieur le marquis, répondit cette prodigue personne, je n'ai demandé +que six mois pour réduire le Pérou à la mendicité. + + * * * * * + + + + +LES INTRIGUÉS ET LES INTRIGANTS, MOULAGES SUR NATURE, AU BAL DE L'OPÉRA. + + +UN DOMINO GRIS _à un habit noir-idem_.--Je te connais. + +L'HABIT NOIR.--Tu me connais... Au fait, tu n'es pas la seule. + +LE DOMINO.--Qu'est-ce que tu as fait de Victorine? + +L'HABIT NOIR.--Tiens, tu connais aussi Victorine. Après ça, tu n'es pas +la seule. + +LE DOMINO.--Veux-tu me donner le bras pour faire un tour? + +L'HABIT NOIR.--Oui,--mais nous n'irons pas du côté du buffet. + +LE DOMINO.--Tu n'auras donc jamais le sou! + +L'HABIT NOIR.--Tu auras donc toujours soif! + + * * * * * + +UN MONSIEUR _entre deux eaux-de-vie,--rouge comme un coq et crotté comme +la rue Saint-Denis, arrêtant un petit domino vert qui frétille comme une +couleuvre_.--Titine, je t'avais défendu de mettre les pieds au bal. Mon +cousin m'a dit que c'était un antre de perdition. + +LE DOMINO.--Passe donc ton chemin, imbécile; est-ce que je te connais? + +LE MONSIEUR.--Elle est forte, celle-là !--Voilà donc pourquoi tu étais si +pressée d'avoir des bottines neuves,--que je me prive depuis longtemps +de mon petit verre pour te les acheter,--même que tu les trouvais trop +grandes dans le principe.--Aurais-tu déjà oublié les tiens, Titine? + +Le domino disparaît sans que le monsieur ait su comment, et au lieu de +_Titine_, il se trouve en face d'un gamin entré par contrebande dans le +foyer, + +LE MONSIEUR, _criant_.--Titine! + +LE GAMIN.--Vous faut-il un décrotteur, là , monsieur. Faites-vous cirer! + + * * * * * + +Dans la loge de mademoiselle X...--Une dizaine de gilets blancs +applaudissant en chÅ“ur la _coda_ d'une plaisanterie de cette spirituelle +personne: + +--Oh! oh! oh!--ah! ah! ah!--Charmant!--Divin!--Étourdissant! + +Entre un onzième gilet. + +--Qu'est-ce que vous avez donc à rire comme ça?--On dirait d'une +maisonnée de fous. + +--C'est mademoiselle qui vient de dire un mot. Oh! oh! + +REPRISE DU CHÅ’UR.--Ah! ah! ah! charmant! divin! étourdissant! + +LE ONZIÈME GILET, _s'inclinant devant mademoiselle X..., en lui offrant +un sac de bonbons_.--Est-ce que ce serait montrer trop d'exigence que de +demander une seconde représentation de cette jolie chose? Je mourrais +de dépit si j'étais de vos amis le seul à l'ignorer. + +--Trop bon! cher... cela ne vaut pas la peine... et puis cela pourrait +fatiguer ces messieurs. + +TOUS LES GILETS, _con furore_.--Ô ciel! allons donc!... Trop heureux!... +_Bis_! + +MADEMOISELLE X...--Eh bien, puisque vous le voulez absolument, je +recommencerai.--Tout à l'heure, un de ces messieurs m'annonçait le +prochain mariage de son ami le vicomte de S..., dont la fortune est +très-obérée, avec mademoiselle de P..., connue pour sa richesse et sa +maigreur séraphique. En apprenant cette nouvelle, il m'est arrivé de +dire.... + +_(Commencement de pâmoison sensible sur toute la ligne des gilets +blancs.)_ + +MADEMOISELLE X..., _continuant_.--Il m'est arrivé de dire: Ce mariage +est pour le vicomte de S... une véritable _planche de salut_. + +REPRISE DU CHÅ’UR, _crescendo_.--Ah! ah! ah!--Grand Dieu! quel esprit! Ce +n'est pas une femme! c'est un démon! + +Entre un douzième gilet blanc. + +--Mon Dieu, messieurs, on n'entend que vous dans toute la salle.--Je +suis sûr que c'est mademoiselle qui dit des merveilles. + +--Positivement... Si vous étiez arrivé un moment plus tôt, vous auriez +entendu un de ces mots... + +LES ONZE GILETS, _en sourdine_.--Ah! ah! +ah!...--Charmant!--Divin!--Étourdissant! + +LE DOUZIÈME GILET, _à mademoiselle X..._--Est-ce que ce serait +véritablement montrer trop d'exigence que de vous redemander... (_avec +un fin sourire_) vous devez cependant y être habituée... + +MADEMOISELLE X...--C'est que je crains de fatiguer ces messieurs. + +LES ONZE GILETS.--Ah! ciel!... Allons donc! + +MADEMOISELLE X..., _minaudant_.--Eh bien, puisque vous le voulez +absolument... (_Comme ci-dessus_). + +Quand l'histoire est finie, les douze gilets se réunissent dans un chÅ“ur +formidable et reprennent pour la clôture: + +--Ah! ah! ah! grand Dieu! quel esprit!--Ce n'est pas une femme!--c'est +un démon! + +LE GARÇON DE BUFFET, _qui a servi les glaces, à part_. + +--Mon Dieu! que tous ces gens-là sont bêtes! + + * * * * * + +--Mon cher, je t'assure que c'est une femme du monde. + +--À quoi reconnais-tu ça? + +--Elle a passé deux fois auprès du buffet sans me demander à boire. + + * * * * * + +--Oh! mon Dieu oui, monsieur, c'est la première fois que je viens au +bal; aussi je suis bien troublée; ce bruit, ces lumières... + +--Madame est seule? + +--Oh! non..., j'ai une de mes amies avec moi; nous sommes venues ici +malgré nous, bien malgré nous... Nous étions allées au spectacle, +lorsqu'en rentrant chez nous, nous n'avons plus trouvé notre clef. +C'était la femme de chambre de l'amie chez qui je demeure qui l'avait +emportée avec elle au bal de l'Opéra, où mon amie lui avait permis +d'aller... + +--C'est bien contrariant; néanmoins, permettez-moi de bénir le +hasard... qui m'a permis de vous y rencontrer... (_Ici tous les +madrigaux d'usage._) + +--Mon Dieu, monsieur... ce serait avec le plus grand plaisir... mais... +je ne suis pas seule. Et tenez, voici précisément mon amie qui vient me +chercher. + +Arrive, en effet, un second domino, auquel celui qui n'avait jamais été +au bal pousse le coude d'une certaine façon. + +--Eh bien, ma chère, as-tu rencontré Justine? + +--Mon Dieu non... Dans quel embarras cette fille nous met... Il faut +absolument retourner à la maison; nous ferons comme nous pourrons pour +nous faire ouvrir. + +--- Mais comment faire pour retourner à la maison? il pleut à verse, et +nous avons eu l'imprudence de laisser notre bourse chez la personne où +nous avons été nous costumer... (_S'adressant au monsieur._) Vous serez +sans doute assez obligeant, monsieur, pour nous prêter l'argent d'une +voiture et nous donner votre carte; nous vous ferons remettre cette +petite somme demain matin par la fidèle Justine. + +--Mon Dieu, mesdames, que je suis donc désolé.--Mon fidèle Joseph, à +qui j'ai l'habitude de confier toutes mes clés, n'est pas rentré ce +soir, de façon que je n'ai pu ouvrir mon secrétaire... Si vous voulez, +cependant, nous allons faire un tour dans la salle... nous rencontrerons +peut-être la fidèle Justine avec le fidèle Joseph. + + * * * * * + +--Monsieur, je ne suis pas libre... + +--Vous êtes mariée? + +--Vous l'avez dit. + +--N'aurai-je pas le plaisir de vous rencontrer dans le monde? + +--J'y vais rarement. + +--Mais au théâtre? + +--Je n'y vais pas, je suis en deuil. + +--On ne peut donc vous voir? + +--Très... difficilement... Cependant, si vous étiez discret... Mais, +non... + +--Parlez, ange! + +--Eh bien! je vais quelquefois chez une de mes amies... madame +Camille... + +--Camille, tiens! + +--Rue des Trois-Frères. + +--Tiens! Tiens!... + +--À l'entresol... + +--Tiens! tiens! tiens! + +--S'il n'y avait personne quand vous viendrez, vous trouveriez la clé... + +--Sous le paillasson...--Bonjour, Céleste; comment que ça va? + +--Vous me connaissez donc?--Ah! que c'est bête de me faire perdre mon +temps comme ça. + + * * * * * + +LE DOMINO, _à son cavalier_.--Monsieur est dans la diplomatie? + +LE CAVALIER.--Non, madame. + +LE DOMINO.--Dans les bureaux, peut-être! + +LE CAVALIER.--Non plus. + +LA MARCHANDE DE FLEURS, _arrivant près du couple_. + +--Un joli bouquet, monsieur; fleurissez vot'dame. + +LE CAVALIER, _repoussant les fleurs_.--Merci. + +LE DOMINO, _lâchant le bras du cavalier_.--Monsieur est artiste!!! + + * * * * * + +--Joséphine, tu as tort de parler à Stéphanie; c'est une personne dont +la société est compromettante. + +--Ma chère, j'ai des raisons pour la ménager. + +--Quelles raisons? + +--Elle m'a promis d'échanger, quand elle l'aura épuisée, la liste de ses +Russes contre celle de nos Américains. + +LETTRE TROUVÉE DANS LE CORRIDOR DES PREMIÈRES LOGES. + +«VICTOR, je ne me serais jamais attendue à cela de la part d'un jeune +homme qui paraissait avoir d'aussi bons sentiments.--Le billet du +tapissier est échu avant-hier, et voilà huit jours que je ne vous ai +vu!--Vous n'êtes cependant pas malade, car votre blanchisseuse m'a dit +que vous mettiez vos belles chemises à jabot tous les jours. On ne met +pas des jabots pour se faire poser des sangsues..., à moins qu'on ne +soit trop riche.--Est-ce donc là ce que vous me juriez il y a six mois, +quand j'ai consenti à quitter Médée qui me proposait de faire le +portrait de la signature de son oncle si je voulais l'aimer à lui tout +seul! L'ingratitude, ce venimeux poison, vous aurait-il déjà rongé le +cÅ“ur?--C'était bien la peine que je passe les plus belles nuits de mes +jours à vous broder une bourse pour votre fête, pour que vous exposiez +votre pauvre amie qui vous a tout sacrifié, comme Marguerite Gauthier, à +recevoir la visite boueuse des huissiers qui veulent me saisir comme si +j'étais négociante.--Sans ma portière, qui m'a prêté huit cents francs +pour donner à M. Caroussat, je serais à la belle étoile; c'est donc là +où devait me mener tant d'amour! Ah! AUGUSTE, vous êtes bon, vous êtes +trop jeune pour être entièrement corrompu, et vous ne voudrez pas +souffrir que ce soient les cheveux blancs d'une pauvre femme, mère de +quatre enfants, qui fassent honneur à votre signature. Je vous attends +donc cette nuit au bal de l'Opéra, avec les mille francs en question.--À +cette condition, je vous pardonne. + +»Votre Minette chérie. + +»MATHILDE DE FLANDRY.» + + * * * * * + +UN VIEUX DOMINO, _graisseux comme la barbe d'un capucin, à une petite +pierrette très-fraîche_.--Élisa, mon enfant, je vous défends de danser +avec ce petit jeune homme. + +--Mais, ma tante, il est bien gentil pourtant. + +--Lui avez-vous demandé l'heure, comme je vous ai dit de le faire aux +messieurs qui vous parleront? + +--Oui, ma tante; mais il n'a pas de montre. + +--C'est précisément pourquoi je vous défends de l'écouter. + +--C'est dommage, il a des moustaches si gentilles. + +LE VIEUX DOMINO, _avec onction_.--Ma petite, les moustaches ne font pas +le bonheur. + + * * * * * + +DE LA MÊME À LA MÊME.--Mais, ma tante, c'est qu'il est bien âgé, ce +monsieur-là . + +--N'empêche, mon enfant. Les hommes, vois-tu, c'est le contraire des +étoffes: plus ils sont vieux plus ils durent. + + * * * * * + +--Tiens, voilà Paul! M'emmènes-tu souper? + +PAUL, _frappant sur son gousset_.--Tu sais bien, Célestine, que je n'ai +plus jamais d'argent après minuit. + +--Tiens! moi, c'est le contraire; je n'en ai jamais avant. + + * * * * * + +--Anatole, prête-moi un louis. + +--Pourquoi faire? + +--C'est pour Mélanie, qui veut mettre une de ses parentes au vestiaire. + + * * * * * + +DEUX MESSIEURS _se rencontrant dans le corridor des quatrièmes +loges._--Tiens, mon gendre! + +--Tiens mon beau-père! + +--Vous ici, après un an de mariage!... Oh! + +--Et vous, après trente ans!... Ah! + +Après un quart d'heure de morale réciproque: + +LE GENDRE.--Vous dites donc que cette petite Rosine... + +LE BEAU-PÈRE.--Ah! mon ami, délicieuse... Des pieds... des mains... des +yeux... un véritable trésor... Vous disiez donc que cette petite +Paméla... + +LE GENDRE.--Ah! divine... Des yeux... des mains... des pieds... + +LE GENDRE, _à part._--Il faut que j'arrache mon gendre des mains de +cette drôlesse de Paméla... Elle mangerait la dot de ma fille! + +LE GENDRE, _à part._--Il faut que je délivre mon beau-père des griffes +de cette harpie de Rosine... Tout l'héritage de ma femme y passerait! + + * * * * * + +--Mon dieu, chère madame, est-ce que votre charmante nièce ne +m'accordera pas une petite place dans son cÅ“ur. + +--Tout est comble, mon cher monsieur. + +--Rien qu'un petit coin! + +--Eh bien, voyons, vous m'étonneriez.--_Je verrai voir_ à vous donner un +tabouret. + + + + +FANTAISIES A PROPOS DE L'HIVER. + + +L'hiver continue à donner un démenti à l'almanach. + +Des phénomènes étranges se produisent chaque jour, et jettent la +perturbation au sein de l'Académie des sciences. + +Il y a trois jours, un maraîcher des environs de Paris a trouvé des +ananas sur ses espaliers, et a cueilli des patates dans le champ où il +allait chercher des pommes de terre. + +Un garde-chasse du bois de Meudon a vu,--comme je vous vois;--près de +l'étang de Villebon, un troupeau d'autruches en train de déjeuner avec +un tas de moellons. + +M. Alphonse Karr a reçu de son ermitage de Sainte-Adresse des nouvelles +de son jardinier, qui lui annonce qu'un aloès a fleuri subitement, avec +un grand coup de tonnerre, au milieu de la pelouse qui s'étend devant +son chalet. + +Dimanche dernier, un monsieur qui se promenait autour du bassin des +Tuileries entendit des cris plaintifs entremêlés de sanglots. Il pensa +que c'était un enfant qui était tombé dans l'eau; et il se disposait à +lui porter secours, lorsqu'il s'aperçut que les plaintes qu'il croyait +être poussées par un mineur en péril sortaient de la gueule d'un +crocodile.--Tout le monde sait que la perfection avec laquelle ce +monstre imite les pleurs de l'enfance, lui a fait donner, par les +naturalistes, le surnom de _Brasseur_ des amphibies. + +La semaine passée, encore, comme un rayon de soleil venait de +luire,--profitant du moment où l'ingénieur Chevalier, son geôlier, avait +le dos tourné, le mercure,--parvenu au plus haut degré de +l'exaspération,--a voulu s'échapper du thermomètre,--comme autrefois +Latude de la Bastille. Il a été rattrapé par un sergent de ville, et +reconduit dans sa prison de verre, où il continue à ne pas vouloir +descendre au-dessous de la température des vers à soie. + +Ce que voyant, les établissements de bains préparent leur ouverture. Ils +attendent seulement que la rivière ait baissé et que l'eau soit moins +chaude. En effet, les imprudentes baigneuses qui s'aventureraient dans +les fonds de bois des écoles de natation seraient changées en une +friture de naïades. + +Un des plus bizarres, parmi tous ces phénomènes, est la découverte faite +tout récemment par un poëte lyrique, qui a trouvé des pépites d'or au +fond de son encrier. + +Enfin, il parait que tous les arbres des boulevards et des jardins de +Paris sont couverts de feuilles depuis quinze jours et pourraient +fournir une ombre aussi épaisse que dans le mois de juin. Seulement, +pour ne point effrayer la population, la police fait arracher toutes les +feuilles pendant la nuit. + +Cette précocité de la saison ce s'arrête pas à la végétation. + +M***, qui possède une grande popularité parmi les huissiers et les +gardes du commerce, et qui n'a jamais pu acquitter, une lettre de change +que lorsqu'elle avait des cheveux blancs, est allé payer dernièrement un +billet souscrit à son tailleur, quatre-vingt-dix jours avant l'échéance. + +Le fournisseur n'a pas voulu accepter ce payement anticipé, donnant pour +prétexte que cela dérangerait sa tenue de livres. + +M***, n'ayant pu s'arranger à l'amiable avec cet Allemand obstiné, s'est +décidé à avoir recours aux tribunaux. + +En présence de pareils faits, certifiés par des procès-verbaux +authentiques, les savants ont été appelés à donner leur avis. + +Ces messieurs ont mis leurs lunettes,--leur abat-jour vert, et on a +ouvert la séance,--en même temps que les fenêtres de l'Institut, où +l'honorable réunion se plaignait d'étouffer. + +Chacun des membres présents a lu un mémoire d'une grande beauté et de +plusieurs kilomètres. + +Mais, pour arriver à la fin de la lecture, chacun des orateurs a été mis +dans la nécessité de retirer son habit. + +Plus le discours était long, plus l'orateur éprouvait le besoin de se +dégarnir. + +Aussi, le président, inquiet, donna-t-il aux huissiers l'ordre de faire +évacuer les tribunes, où pourraient se présenter des dames. + +Chacun des remarquables travaux lus, à propos de la question à l'ordre +du jour, concluait à ceci: + +Que ce qui se passait n'était pas naturel. + +Il s'agissait de savoir pourquoi. + +Le président déclara la discussion ouverte; mais chaque orateur qui +montait à la tribune avait à peine ouvert la bouche, qu'il était +soudainement pris d'une quinte de toux. + +Ce n'était plus une académie de savants, c'était une académie de +catarrhes. + +Tous les membres présents sont sortis de la séance les uns après les +autres pour aller acheter du jujube. + +Seul, M. Arago a voulu trouver une solution à cet étrange état de +choses. + +L'illustre savant est passé dans son cabinet.--Depuis plusieurs jours, +la tête appuyée dans les mains, les coudes appuyés sur la table, il +demeure penché sur l'abîme de ses méditations. + +Pendant cette savante réclusion, le grand professeur a fait comparaître +les astres devant lui. + +Il les a interroges paternellement, pour savoir s'ils n'étaient pas +étrangers à ce qui se passe dans la nature. + +Les astres, petits et grands, ont, facilement prouvé leur innocence de +toute tentative de rébellion. + +Les comètes mêmes, particulièrement soupçonnées d'avoir de méchants +desseins et de vouloir s'approcher souvent un peu trop près de la terre, +ont prouvé jusqu'à la dernière évidence que le ciel n'est pas plus pur +que le fond de leur cÅ“ur. + +Les signes du zodiaque, appelés et interrogés à leur tour, ont été moins +clairs dans leurs explications, ce qui leur a valu une assez forte +semonce. + +Le signe qui préside au mois de janvier où nous sommes a paru +particulièrement penaud, quand M. Arago lui a montré une branche +d'oranger en fleurs, cueillie dans son jardin le jour de l'an. + +--Quelle confiance voulez-vous que l'agriculture vous accorde, +malheureux! lui a dit le savant d'une voix qui ne permet pas de +réplique; et qui vous a permis de faire faire votre besogne par le signe +de la Vierge? + +N'ayant pu néanmoins rien tirer au clair, M. Arago s'est remis à ses +travaux. + +Si l'on en croit ses familiers, le grand professeur a enfin trouvé l'X +du problème. + +Mais cette découverte est tellement inquiétante, qu'il n'ose pas la +livrer à la publicité. + +Il paraît que la boule humaine est menacée d'un bouleversement total. + +L'hémisphère a le corps dérangé. Un conflit s'est élevé dans le monde +cosmographique. + +Des mutations incroyables se préparent. + +Les pôles veulent changer de place.--Le Groënland veut devenir une serre +chaude, et va se peupler de scorpions. + +La terre de feu veut devenir une glacière, et va se peupler d'ours +blancs. + +Les zones jouent à colin-maillard. + +Avant très-peu de temps, les ouvrages de M. de Humboldt et de Malte-Brun +ne seront plus bons qu'à mettre au pilon. + +On fera des cornets à tabac avec les cartes de géographie. + +Les _Guides-Richard_ deviendront aussi inutiles pour les voyageurs +qu'une grammaire française peut l'être pour un vaudevilliste ou deux. + +Par suite de tous les changements qui résulteront du cataclysme qui se +prépare déjà par transitions, les parties du monde déplacées se +trouveront sous d'autres latitudes. + +L'Europe sera en Amérique. + +Asnières deviendra port de mer. + +Et l'équateur sera situé à Paris entre le pont Royal et celui des +Saints-Pères. + +Ce remue-ménage universel explique d'une manière parfaitement +satisfaisante les phénomènes que nous avons mentionnés plus haut, et qui +ne sont que le commencement des nouveautés que fera naître le nouvel +ordre de choses. + +Seulement quand le bonhomme Tropique aura élu domicile à Paris, les +Parisiens deviendront tous nègres. + +Et on n'aura plus besoin d'aller à l'Ambigu ou à la Gaîté pour voir +l'_Oncle Tom_. + +C'est alors que ces dames se mettront du blanc! Ça ne se verra pas mieux +que maintenant, mais ça se verra de plus loin. + +Une autre version, qui a trouvé aussi un grand nombre de crédules, c'est +que nous sommes à la veille d'un déluge. + +Dans cette prévision, une Société en commandite s'est formée pour la +construction d'une arche de sauvetage. + +Le prospectus de la Compagnie sera bientôt publié: les actions sont déjà +cotées à une forte prime. + +La fièvre d'agio a tellement gagné les Parisiens, que, si la fin du +monde--dont il a été aussi question--était un fait annoncé +officiellement, ils ne verraient dans ce grand dénouement de l'humanité +qu'un prétexte à la baisse,--et avant de se repentir et de songer à leur +salut, ils commenceraient par courir chez les agents de change pour les +prier de vendre, et les trompettes des archanges auraient peine à +dominer la voix des coulissiers annonçant le _dernier cours_ aux fidèles +du lucre rassemblés dans la cathédrale de leur dieu. + +Que les deux graves événements redoutés par la science s'accomplissent +ou non, l'absence de l'hiver se fait visiblement sentir. + +Un journal racontait l'autre jour lui-même les nombreux suicides +remarqués dans la classe des marchands de bois et des marchands de +fourrures.--Ces industries ne sont pas les seules qui aient été +atteintes par la bénignité de la saison. + +La profession de ramoneur est devenue une sinécure. Que voulez-vous +qu'on ramone quand la cheminée n'est plus qu'un objet d'art? Qui est-ce +qui fait du feu maintenant? Il n'y a plus que M. B..., qui n'en faisait +jamais autrefois quand il avait du monde à dîner dans l'hiver, dans +l'espérance que ses convives, ayant attrapé des engelures entre le +potage et le premier service, s'en iraient avant l'apparition du second. +Aujourd'hui, M. B... emploie le même moyen en sens inverse.--Il bourre +son poêle de telle façon que sa salle à manger est transformée en +piscine pour les maladies de peau. + +Il me manque, et à bien d'autres aussi peut-être, ce mélancolique cri +des enfants de la Savoie: _À pau apin!_ + +Douillettement couché dans un lit moelleux, au fond d'une alcôve +entourée de rideaux épais et lourds, c'était chose douce d'entendre le +matin monter à travers l'humidité du brouillard le monotone refrain de +ces pauvres cigales de la neige, marchant deux à deux, le père toujours +suivi de l'enfant.--Mal vêtus et frissonnant de tout leur corps, mordus +par les bises affamées, en suivant chacun un trottoir;--ils alternaient +leur appel, guettant aux fenêtres l'apparition d'une ménagère qui leur +fît signe de monter. + +_À pau apin!_ chantait d'abord le père en traînant sa voix dont la +dernière note était étouffée par le bruit de ses grossiers sabots +sonnant sur le pavé. + +_À pau apin!_ reprenait le petit avec une voix d'enfant de chÅ“ur à +matines. + +En entendant ce duo matinal,--comme on sentait bien l'hiver sans le +voir,--comme on voyait bien les toits blancs, les branches des arbres +noires, et les glaçons, et toutes les rigueurs des climats du +Nord!--Comme on trouvait alors plus douce l'atmosphère de la chambre +bien close!--comme on savourait avec délices le _far niente_ matinal de +l'oreiller. + +_À pau apin!_ c'est-à -dire il neige, il pleut; mais il est si matin et +il fait si froid, que l'heure gèle en sonnant.--Comme je suis bien dans +mon lit!--Qu'est-ce que je ferai tantôt? Ceci ou cela?--Qu'est-ce que je +vais manger à mon déjeuner? + +_À pau apin!_--Peu à peu on se réveille.--On sort tout à fait du lit; un +coup de sonnette a retenti.--L'argent que vous pouvez avoir s'est mis à +trembler d'effroi dans votre secrétaire:--il a reconnu l'ennemi, +l'intelligent métal!--C'est un créancier qui vient vous demander de +l'argent pour payer ses dettes.--Si vous êtes farceur, vous lui répondez +de loin: + +--Faites comme moi, ne les payez pas. + +Quelquefois il en arrive un autre, puis deux, puis trois.--Alors ils se +mettent à causer, sur le carré, de leurs petites affaires en attendant +que vous sortiez... Il y en a même qui se mettent à lire le journal; +d'autres qui apportent des cartes et jouent au piquet.--De temps en +temps ils sonnent pour voir si vous les entendez... puis ils se décident +à s'en aller, et s'en vont déjeuner en chÅ“ur au café, où ils se mettent +à jouer au billard, et le soir ils ont dépensé vingt-cinq francs--au +lieu de payer leurs dettes. + +Quelquefois, ce n'est pas le drelin de la sonnette qui vous +éveille,--c'est le grattement clandestin d'une petite main +impatiente:--vous n'iriez pas ouvrir, que la porte s'ouvrirait +d'elle-même plutôt que de la laisser se morfondre une minute, cette +matinale visiteuse qui vous arrive, bouquet de roses rouges aux joues, +bouquet de violettes aux mains--tandis que l'hiver chante dans la rue +par la voix du ramoneur: _À pau apin!... à pau apin!..._ + +C'est quelque gentille fillette qui s'en va tirer l'aiguille toute la +journée dans un magasin.--Pour se donner du cÅ“ur à l'ouvrage, elle est +montée vous voir un moment en passant, parce que vous demeurez sur son +chemin,--dit-elle, la menteuse,--histoire de vous dire bonjour et de +prendre un petit air d'amour.--Elle babille, elle frétille, elle +_tournille_ et furète dans votre chambre avec un gentil fredon d'oiseau +désencagé. + +Puis, quand elle a fait ses quinze tours, donné partout son coup d'Å“il, +sans oublier la glace, donné son coup de dent au morceau de sucre qui +traîne, elle se sauve en vous jetant sur votre lit son petit bouquet de +violettes d'un sou, qui ne vous coûte qu'un baiser.--Pauvre petite! +pensez-vous en la voyant partir, elle va avoir froid.--Elle, froid!--Ah! +bien oui.--La neige fond en la voyant passer. Et pendant que la voix de +votre gentille fleuriste murmure encore dans l'escalier, le ramoneur et +son enfant y mêlent lointainement leur refrain: _À pau apin!_ + +Mais, hélas! on ne l'entend plus, ou presque plus, ce refrain monotone, +dont les frileux sybarites se faisaient un plaisir; et, en vérité, il me +manque aussi à moi et à d'autres peut-être. Ô volupté singulière de +l'égoïsme, qui aime à augmenter la dose de ses jouissances en opposant +son bien-être à la privation des autres, et sa paresse avec le labeur de +ceux pour qui le bien-être n'est qu'un mot et pour qui la paresse serait +un vice! + +Que vont-ils faire ces pauvres ramoneurs,--maintenant que l'hiver est +supprimé,--et que deviendra leur petite raclette? + +M. Hornung, qui a fait avec eux de si mauvais tableaux; plusieurs +compositeurs qui les ont mis en musique dans plusieurs milliers de +romances commençant par + +/*[4] + Enfant de la montagne, +*/ + +et les auteurs qui ont fait de la suie une farine à mélodrames +représentés plus de fois qu'il n'était raisonnable, devraient se cotiser +pour leur venir en aide, ou tout au moins leur faire ramoner, quand même +_besoin ne serait pas_, leurs cheminées dont le marbre est chargé des +mille caprices de la mode. + +En attendant, Paris s'est ennuyé jusqu'ici;--le carnaval lui-même a +l'air d'avoir pris médecine;--il a déclaré qu'il retournerait à Venise, +si on ne lui faisait pas voir un glaçon ou un tas de neige. + +On veut du froid, on veut sentir la terre dure sous ses pas et voir +scintiller aux vitres la mosaïque du givre.--Paris tout entier tend avec +impatience sa joue au soufflet de l'aquilon; les plus avantageux de leur +personne souhaitent à grands cris avoir le nez rouge. + +Les plus belles donneraient leur plus beau bracelet pour une onglée. + +On parle d'organiser un hiver artificiel.--Les physiciens et les +chimistes sont convoqués. + + . . . . . . + +Une chose étrange, mais parfaitement véridique à constater, c'est que, +pour les femmes de Paris, l'attrait du plaisir, cette ligne à mille +hameçons tendue par le diable,--est doublé par les dangers qui peuvent +en résulter.--Pour qu'une Parisienne déclare s'être amusée en sortant +d'un bal, il faut que ce soit une pleurésie ou un rhume de cerveau qui +lui tienne le marchepied de sa voiture.--Telle belle dame qui, voilà +quinze jours, allait à l'Opéra ou aux Italiens en robe montante,--quand +la température promettait des petits pois pour le 1er mars,--n'ose +plus s'y montrer qu'en robe décolletée depuis qu'il gèle. + +Il y a deux classes d'individus que cette brusque et inattendue arrivée +de l'hiver a désagréablement surpris: ce sont les maris et les amants. + +Les premiers se frottaient les mains, et comptaient, grâce à la rareté +des bals et des soirées, réaliser d'assez belles économies.--Pour eux, +en effet, un hiver parisien est aussi dangereux à traverser que peut +l'être, pour un capitaliste, une sierra espagnole.--Décembre, janvier et +février, sont des mois coupe-bourses, qui, au lieu de poignards et +d'espingoles,--viennent vous mettre dans la gorge des totaux de +mémoires, et contre lesquels la résistance est inutile. + +Cette année, les maris étaient donc dans la joie de leur âme.--Les +mémoires des bijoutiers, des marchandes de modes et des +couturières,--semblaient devoir être d'une modération infinie. D'après +calculs approximatifs, l'exercice de 1853, comparé au budget des +précédentes années, devait offrir un rabais de 50%.--Ce _boni_, opéré +sur la subvention conjugale, augmentait d'autant la _bourse de garçon_ +de ces messieurs et avait son placement tout trouvé dans la bourse des +Danaïdes du quartier Breda. + +Mais voici que tous ces calculs sont brutalement dérangés!! + +La dernière quinzaine de février se montre prodigue comme un mineur +nouvellement émancipé, et mars s'annonce comme devant être terrible. +«Qui compte sans son hôte s'expose à compter deux fois,» dit le +proverbe,--devenu, pour les pauvres maris, une rigoureuse vérité.--Pour +avoir compté sans l'hiver, eux aussi vont payer double;--et les mémoires +de _madame_, qui montent par le grand escalier; et les mémoires de +_mademoiselle_, qui entrent par l'escalier dérobé, et mettent chaque +matin le portefeuille de monsieur entre deux additions. + +Quant aux amants,--_leur peine n'est pas moins cruelle_,--pour parler +comme les romances.--Le même motif qui a fait la joie des maris économes +assurait leur sécurité.--Les soirées étaient rares, et les bals presque +nuls.--La bien-aimée restait au coin de son feu, paresseusement +étendue dans sa chauffeuse.--Pendant la journée, monsieur allait +à la Bourse.--Le soir, après le dîner, il courait au club, ou se +prétendait appelé au dehors pour un rendez-vous d'affaires, +l'_affaire Chaumontel_,--cette inépuisable mine aux galants +_escampativos_.--L'amant se trouvait donc maître et seigneur,--non pas +seulement du cÅ“ur, mais encore du logis de la dame.--Il consignait lui +même telle ou telle visite, les importuns, les curieux, les jaloux, et +les messieurs qui sont à l'amant ce que lui-même est au mari.--Et il +aurait pu volontiers apporter sa robe de chambre et ses pantoufles.--Il +avait tous les bénéfices de l'état sans en avoir les charges.--Étant +seul, il n'avait point de rivaux, et, n'ayant pas à se défendre, il +n'avait pas à combattre. Aucune contrariété ne troublait sa +jouissance.--Il était sûr d'être désiré et attendu. Et il +arrivait--ponctuellement, régulièrement, comme minuit après onze heures. +Le fauteuil lui tendait ses bras pour le recevoir. Le feu le saluait à +son arrivée par un jet de flamme et un bouquet d'étincelles. La +jardinière dégageait ses plus subtils parfums.--Les rideaux glissaient +d'eux-mêmes sur leurs tringles, et épaississaient leurs plis soyeux.--La +lampe adoucissait sa clarté trop vive, et ne répandait plus dans le +boudoir que le clair-obscur discret,--favorable aux confidences +infimes.--On bâtissait, au coin du feu, des châteaux de félicité, sur +les sables du mot _toujours_.--On disait un peu de mal des absents, +excepté du mari.--Jamais de querelles, jamais d'ennuis.--C'était +charmant, délicieux.--À minuit le mari rentrait.--L'amant s'en allait et +rentrait chez lui, et l'on recommençait le lendemain, pour recommencer +le surlendemain. + +Il faut convenir que c'était trop beau! + +Mais voilà les salons qui s'ouvrent pour tout de bon. Aujourd'hui il y a +bal chez la marquise ***; demain, chez madame ***; après-demain, ici, et +le lendemain ailleurs. + +Adieu la sécurité paisible! adieu les douceurs du tête-à -tête quasi +perpétuel! + +La maîtresse se réveille femme, la femme se retrouve Parisienne; elle a +mis son corset de bal; elle ne le quittera plus de deux mois. Chaque +nuit, elle fera le tour du cadran en valsant, redowant ou mazurkant. Et +l'amant, s'il veut conserver sa conquête, se voit pour deux mois aussi +au carcan de la cravate blanche. Partout où va sa maîtresse, il faut +qu'il aille, la suivant comme son ombre, ombre mélancolique et désolée, +et jetant sur l'idole les mêmes regards effarés que doit avoir un avare +en voyant son coffre-fort s'ouvrir de lui-même et étaler toutes ses +richesses au milieu de gens qui ne dissimulent pas leur +convoitise.--Chaque soirée est un combat, chaque bal une bataille où la +lutte a lieu dans la proportion de un contre cent; car, pour ne pas +perdre un pouce de terrain dans le cÅ“ur de sa maîtresse, il faut qu'il +ait à lui seul autant d'esprit que tous les hommes qui lui font la cour; +il faut qu'il ait le nÅ“ud de sa cravate aussi bien fait, ou la jambe +aussi bien tournée; car le retour des culottes vient d'ajouter un nouvel +élément aux moyens de séduction, et le mollet, au dire de nos aïeux, +passait jadis pour être irrésistible. + +Le premier coup d'archet, au son duquel Paris vient de se mettre en +place pour la première contredanse, qui durera jusqu'aux première +feuilles vertes, a déjà dépareillé bien des couples.--On se voit mal, ou +plutôt on ne se voit plus que sous le grand jour des lustres, on ne fait +plus que se rencontrer. Autour de lui, l'amant n'entend plus dire que +des choses aussi peu agréables pour sa vanité qu'inquiétantes pour son +amour. En parlant de sa maîtresse, un officieux ami viendra lui dire: +Toi, qui connais madame une telle, sais-tu s'il est vrai que ce soit +Armand qui ait succédé à Paul sur le carnet de ses caprices? + +Comme c'est amusant d'entendre cela, si on s'appelle Félix. + +Ou bien, ce sera le mari, dont la fantaisie fait boule de neige, avec +les passions que fait naître sa femme, et qui, prenant l'amant de +celle-ci à part,--lui dira avec ce sourire d'un mari sûr de sa proie: + +--Voyez donc, mon cher, comme ma femme est en beauté ce soir!--Quelles +épaules!--Je ne les avais pas encore vues. + +Le jour, madame dort,--pour se reposer des fatigues de la nuit.--Si elle +reçoit ce sera seulement pendant une heure ou deux,--et l'amant ne sera +reçu qu'en visite officielle, confondu avec les galants,--auxquels la +coquetterie de sa maîtresse accorde une audience, et à qui elle +réservera ses meilleures câlineries de façons et de langage,--pour +s'assurer une troupe de _romains_ qui lui feront une _entrée_ au +prochain bal où elle doit aller. S'il obtient, par grâce, un quart +d'heure de tête-à -tête,--il l'emploira en querelles, en jalousies. + +--Pourquoi avez-vous dansé deux fois de suite avec monsieur un +tel!--Pourquoi mettez-vous une robe bleue, quand vous savez que je +n'aime pas cette couleur-là ? Pourquoi ceci? pourquoi cela? + +La pauvre femme espérait trouver un amant, elle ne voit plus qu'un juge +d'instruction. + +On se raccommode bien, il est vrai, et on partage le bénéfice du +raccommodement;--mais c'est égal, après un certain nombre de _félures_, +l'amour ressemble à ces vieux plats cassés en dix endroits et criblés de +sutures. + +Un beau jour il se casse tout à fait,--et les morceaux n'en sont plus +bons. + +Aussi, à la fin de cette saison de raouts, de bals, de soirées,--que de +couples seront dépareillés,--que de contrats sur papier rose et non +timbrés--laisseront voir le jour au travers de leurs serments, hachés de +coups de canif!--que de jolies bouches, qui disent encore un nom +aujourd'hui, et qui auront appris à en dire un autre!......... + +Entre autres solennités que ramène l'hiver, il faut citer en première +ligne le bal des artistes dramatiques, qui a eu lieu cette année, comme +les précédentes, dans la salle de l'Opéra-Comique. + +Bien longtemps avant le jour où le bal doit avoir lieu, et pour lui +donner de la publicité, outre les annonces, on fait afficher dans tous +les lieux publics une liste de dames patronesses chez lesquelles on peut +se procurer des billets. + +Le placement de ces billets devient même l'objet du zèle le plus +louable: c'est entre toutes les actrices une lutte acharnée pour réunir +le plus grand nombre de souscripteurs, et mériter ainsi une mension +honorable le jour de la séance annuelle. L'amour-propre entre donc bien +un peu pour quelque chose dans tout le mal qu'on se donne à ce propos; +mais le motif est véritablement trop digne d'éloges pour qu'on puisse +faire autrement que d'applaudir. Le placement de ces billets ne s'opère +point, d'ailleurs, sans qu'il en résulte certains dérangements pour les +artistes qui veulent bien s'en charger. + +Comme on l'avait sans doute prévu,--la curiosité qu'excitent, dans une +certaine classe du public, toutes les personnes qui appartiennent au +théâtre, attire un grand nombre de visiteurs chez les dames +patronesses.--Les amoureux de l'art et les amoureux de l'amour; tous +ceux qui ne possèdent aucune relation ni aucun moyen pour pénétrer dans +ce sanctuaire, toujours plein de tentations, qu'on appelle les +coulisses,--saisissent avec empressement une occasion qui leur permet +d'aller constater par leurs propres yeux si une actrice est +véritablement une femme comme les autres. Pendant un mois environ, +toutes les dames patronesses,--et particulièrement celles que leur +réputation met le plus en relief,--sont obligées d'entre-bâiller une +heure ou deux par jour la porte de leur salon à tous les étrangers, +amenés, les uns par l'oisiveté, les autres par la curiosité; ceux-ci +pour voir, ceux-là pour se faire voir eux-mêmes. Une charmante ingénue +nous disait dernièrement que rien n'était plus amusant que le défilé +quotidien de cette procession de gens pour qui le billet de bal n'est en +réalité qu'un prétexte.--Quelquefois aussi, ces visiteurs sont +parfaitement insupportables. Il en est qui s'installent pendant des +heures entières, et poussent l'indiscrétion jusqu'à demander à l'artiste +chez laquelle ils se trouvent s'il est vrai qu'elle était réellement +l'héroïne de telle ou telle aventure qu'ils ont lue dans un journal,--et +tout en parlant, ils inquisitionnent l'appartement du regard; ils +s'informent du prix du loyer, du chiffre des appointements.--Si on les +laissait faire, ils iraient ouvrir les tiroirs. + +D'aucuns arrivent dans des toilettes préméditées--depuis huit jours.--En +saluant l'artiste, ils feignent une émotion qui doit, pensent-ils, +amener quelque bienveillante question à la suite de laquelle ils +pourront faire l'offre de leur cÅ“ur--Quant à leur main, ils la laissent +dans leur poche. + +On a toutes les peines du monde à les mettre à la porte. + +Il y a les messieurs qui _s'occupent de théâtre_, et qui, à la faveur +d'un billet de dix francs, sollicitent la permission de lire un ouvrage +_de leur composition_, qui a obtenu l'assentiment de plusieurs salons. +Ils seraient particulièrement heureux si l'actrice voulait bien leur +accorder sa protection pour faire recevoir leur pièce dans son théâtre, +et si elle daignait en accepter le principal rôle. + +Il y a même les messieurs mal élevés,--qui gardent leur chapeau sur la +tête, n'éteignent pas leur cigare en entrant et viennent prendre un +billet--comme ils iraient acheter la _Patrie_, au coin d'une rue. + +L'artiste, s'apercevant du premier coup qu'elle a affaire à un +palefrenier, s'empresse de l'adresser à sa cuisinière. + +Une actrice d'un théâtre de vaudeville, qui est particulièrement +idolâtrée dans le monde scolaire, et dont les beaux yeux sont une des +principales causes des nombreux pensums qui se distribuent après les +jours de congé, reçut la visite d'un petit collégien d'une quinzaine +d'années. Après lui avoir offert des bonbons, l'artiste s'informa du +motif qui lui valait cette visite. + +Le lycéen répondit qu'il venait chercher un billet de bal. Seulement, +comme la bourse de ses menus plaisirs était un peu plate, il ne pouvait +acquitter le prix du billet en une seule fois, et il priait la dame +patronesse de vouloir bien lui permettre de solder son entrée au bal par +à -comptes. + +Grâce à cette ingénieuse proposition, le lycéen s'est ménagé six +visites.--Le jour où il vint compléter les dix francs du billet, le +petit bonhomme achevait de manger pour un louis de friandises à +l'actrice en question. + +Trois éditions de public se sont épuisées pendant cette nuit dans la +salle de l'Opéra-Comique. Ce n'était plus une foule, c'était une +bouillie humaine--qui encombrait le foyer, la salle et les +corridors.--Un monsieur, placé dans la loge 23, et appelé, pour affaires +importantes, dans la loge 26, a mis deux heures et demie à faire le +trajet d'une loge à l'autre.--Mais, pendant sa traversée, l'éventail qui +lui avait fait signe, ne le voyant pas arriver, s'en est allé avec un +turban de l'école égyptienne. Ces Turcs sont volages, mais on les dit si +aimables!--Un de nos amis, entré dans la salle, à minuit, sans avoir eu +la précaution de se ganter à l'avance,--n'avait achevé de mettre ses +gants qu'à trois heures.--Mais, pendant l'opération, l'un des gants +était devenu noir et l'autre panaché.--Cette foule énorme a fait naître +bon nombre d'incidents comiques, dont quelques-uns ont dû avoir des +résultats sérieux, tels que querelles, ruptures et divorces.--Plusieurs +couples ont été séparés par une bousculade, qui sont destinés à ne plus +se rejoindre.--Plus d'un cavalier, entré avec une robe rose au bras, +s'en est allé avec une robe bleue,--sans trop savoir comment la +métamorphose s'était opérée.--Enfin, pendant la semaine qui a suivi +cette belle fête, il y a eu nombre de mutations, non préméditées, dans +les ménages clandestins, et les employés à l'état civil de Cythère ont +eu, sans doute, une rude besogne. + +Quant à la chaleur, elle était véritablement torride; non-seulement les +bougies fondaient, mais encore on a eu à craindre un moment que le +bronze des lustres n'entrât lui-même en fusion.--Il a été impossible +de se procurer une glace avant trois heures du matin.--Dans le + parcours des buffets aux loges, elles se transformaient en eau +bouillante.--Mademoiselle A...e..., qui, sans doute par amour de +l'antithèse, s'était coiffée avec une couronne de fleurs d'oranger, en +rentrant le matin chez elle, a trouvé des oranges parfaitement mûres, à +la place des fleurs et des boutons symboliques.--Cette atmosphère, qui +aurait fait crier grâce au ver à soie le plus frileux, a causé également +plusieurs accidents, sans compter les rhumatismes qui pourront en +résulter.--On cite notamment une aventure dont l'héroïne est une actrice +qui n'a pas encore débuté, et qui a été surnommée Bérésina, à cause de +sa réserve tellement glaciale, qu'un seul de ses regards suffisait pour +donner des engelures. Jusqu'ici, personne n'avait pu vaincre son +indifférence, devenue proverbiale. C'est en vain que l'on voyait +quotidiennement faire la roue autour d'elle l'armée entière des rôdeurs +de coulisses, espèces de papillons-paons que la lumière des quinquets +attire particulièrement de sept heures à minuit. À la pointe de son +dédain, elle repoussait également toutes les formules de séduction et +toutes les catégories de séducteurs. Aucun d'eux n'avait su se faire +écouter:--ni _les princes charmants_ des mille et une nuits parisiennes, +dont les cartes de visites ont parfaitement cours dans les _exchange +office_;--ni les gros sacs de la finance, hydropisies sonores qui +veulent bien consentir à adresser l'expression de leur hommage, sous +enveloppe, dans une toison du Thibet,--mais qui n'aiment pas à remettre +à huitaine, comme Bilboquet, l'achat des carpes qui excitent leur +convoitise;--ni les Tucarets de l'industrie, dégustateurs jurés de +toutes les primeurs friandes, qu'elles mûrissent au feu du soleil, ou +aux feux de la rampe;--ni les petits messieurs qui trempent leur +chaussure dans le carmin de la Régence;--ni les vicomtes et barons de +fantaisie, dont la vicomté ou la baronnie n'existe que brodée au +plumetis dans le coin de leur mouchoir et qui exigeraient volontiers que +l'on peignît le rébus de leur blason sur les panneaux des omnibus;--ni +les amoureux saules-pleureurs, qui n'ont que le cÅ“ur et pas de +chaumière;--ni les poëtes de première année, qui gravissent la montagne +de l'Hélicon--mortelle aux bottes, et se nourrissent exclusivement de +radis noirs, afin d'économiser les frais d'impression d'un petit volume +jaunâtre, dans l'intérieur duquel ils crachent leurs poumons; ce qui est +aussi malsain pour la santé que pour la littérature.--Ô miracle! elle +avait même repoussé un prince du mélodrame qui lui offrait un rôle de +_six cents_;--un de ces rôles pour lesquels les débutantes donneraient +dix ans de leur vie, leur main droite et le cabas de leur mère;--un rôle +à six costumes, dont deux à maillot.--Ô jeune insensée!--un rôle où il +y avait la scène de folie, cette fameuse scène favorable à l'exhibition +des belles chevelures;--un rôle à rires et à larmes.--Elle a refusé +cette magnifique création.--Ô la petite malheureuse! Dans son dépit, le +prince de la scène a offert le rôle à mademoiselle *** qui a déjà +commandé, rue du Coq, sa chevelure pour la scène de folie.--On dit même +plus, et, en vérité, c'est à n'y pas croire, on dit qu'elle avait refusé +aussi un rendez-vous donné devant l'écharpe municipale, et fermé la +porte au nez d'une passion sincère, dont les offres marchaient sur sept +chiffres, ce qui est ordinairement l'allure des millions.--Inhumaine à +tous, elle passait, sourde et muette, au milieu de cette haie +d'adorateurs; sans que sa rigueur s'adoucît un seul moment, même au +spectacle des extrémités auxquelles se livraient quotidiennement les +désespérés d'amour. Il ne se passait guère de soirée où l'on ne trouvât +un des adorateurs de cette tigresse d'Hircanie pendu après un portant de +coulisses, ce qui gênait singulièrement la manÅ“uvre des +machinistes.--Les suicides se produisaient également dans la salle.--Et +le marchand de lorgnettes eut même le temps de gagner une assez belle +fortune, en ajoutant à son commerce des pistolets, de l'acide +prussique, et autres moyens homicides qui ne pardonnent pas. + +Cette monomanie de suicide avait pris bientôt une telle proportion, que +l'administration s'était vue dans la nécessité d'établir une petite +morgue dans le foyer. + +Cette singulière conduite déterminait, comme on le pense, un bruit +énorme dans tout le Landernau dramatique.--C'était le canevas ordinaire +sur lequel on brodait depuis un mois le cancan des coulisses,--où il ne +manque pas de brodeuses. + +Quand on demandait à la future actrice--pourquoi elle ne faisait pas un +choix, bon ou mauvais, elle avait l'habitude de dire qu'elle n'aimait et +n'aimerait Jamais que son _art_. + +À quoi il lui était généralement répondu qu'elle avait là un amour +malheureux. + +Eh bien, cette même personne, dont le cÅ“ur restait fermé à triple tour +et en dedans, à tous les plus ingénieux _Sésames_ que peut inspirer le +désir, fut, dit-on, attendrie l'autre soir au bal de l'Opéra-Comique. +Elle qui n'avait jamais souri ni accordé l'ombre d'une espérance,--dans +un moment où elle se sentait mourir de chaleur,--elle a donné sourire +et promesse en échange d'un verre d'eau sucrée à la glace. + +Une de ses amies, témoin de ce miracle, l'a appelé _la fonte des +neiges_. + +À ce même bal, M. de Saint-H... virait depuis une demi-heure de +l'orchestre aux balcons, des balcons à l'amphithéâtre, sans pouvoir +trouver un pauvre petit coin.--Un de ses amis, témoin de son embarras, +lui proposa une place dans la loge où il se trouvait en compagnie d'une +comédienne dont la respiration a été appelée le choléra des mouches. + +--Merci, mon cher, répondit M. de Saint-H..., mais Mlle X... et moi +nous ne nous voyons plus... + +--Ah! pardon, répliqua l'ami en se remémorant; c'est vrai... j'avais +oublié... Elle vous a trompé, pour lord... En effet, c'est maintenant +lui qui est... + +--Le Pâris de cette haleine, répondit M. de Saint-H... + + + + +LES SOUPERS DE BAL. + + +Dans les salons d'un des principaux restaurants, après un souper +très-animé qui avait succédé au bal des artistes, la nappe se changea en +tapis vert, et servit de champ de bataille aux coups de fortune d'un +lansquenet formidable. M. B..., qui avait vidé non-seulement ses poches, +mais encore celles de ses amis par les emprunts qu'il leur avait faits, +vit arriver son tour de main sans pouvoir mettre la mise. + +--Chiffon pour chiffon, dit-il en riant et en tirant de sa poche un +papier qu'il jeta sur la table; veut-on accepter celui-là pour _entrée +de jeu_. + +Un des joueurs lut tout haut la signature de ce billet, qui sentait +l'ambre. + +--C'est un rendez-vous! + +--Parfaitement. + +--D'amour? + +--Ou à peu près. + +--La signature est bonne, dit un des ponteurs; je l'accepte comme +valeur. Et il posa un billet de banque en face du billet doux. + +En trois cartes, M. B... avait perdu. + +--Je perds 10,000 fr., dit-il en se retirant; mais je perds aussi une +bonne fortune avec mademoiselle ***. Tout compte fait, c'est 10,000 fr. +de gagnés. + +--Pardon, lui dit le joueur, qui avait gagné la lettre acceptée comme +enjeu, payera-t-on à vue? + +--À vue et au porteur, dit M. B... Et il écrivit au dos de la lettre: + +«Passé à l'ordre de M. le baron R. de G...» + +On peut voir cette singulière lettre de change sur la cheminée de +mademoiselle J***, qui l'a scrupuleusement acquittée. + + * * * * * + +Tout le monde connaît celui-là qui est le héros de cette véridique +aventure. Aussi n'est-ce point la peine de le désigner, même par son +initiale: cela serait aussi inutile que d'allumer le gaz pour montrer le +soleil. Sachez seulement qu'il est jeune, beau, bien fait;--qu'il aime +la vie et qu'il en est aimé; qu'il a encore presque tous ses cheveux et +presque toutes ses illusions;--qu'il est le plus ingénieux Malte-Brun de +la géographie du _Tendre_; qu'il aurait rendu dix points de trente à don +Juan, aux carambolages des cÅ“urs;--que Lovelace lui aurait demandé des +leçons de séduction; qu'il escalade les balcons avec la grâce de Roméo, +et qu'il saute par les fenêtres avec l'agilité de Chérubin;--qu'il grave +son nom sur tous les portants de coulisses, enlacé à celui de toutes les +ingénues, de toutes les amoureuses, de toutes les coquettes, petites ou +grandes;--qu'il pourrait faire une ceinture au monde, en rattachant les +uns après les autres tous les rubans que lui ont donnés toutes les +comtesses et toutes les marquises, toutes les duchesses de tous les +faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré de toutes les parties du +monde,--et qu'enfin, s'il lui prenait fantaisie de publier ses mémoires, +comme Casanova, les plus grands troubles surgiraient dans les familles. +Semblable à ce spadassin d'une comédie récente, qui _marque à tuer_ les +gens qui lui sont antipathiques, lorsqu'il a marqué une femme sur +l'agenda de son désir, la vertu de la _désignée_ peut appeler un notaire +et faire son testament.--Telle dame citée comme un _Gibraltar_ de +fidélité, telle autre comme un _Vincennes_ de rigueur, ont été forcées +de capituler.--Il a effacé du dictionnaire le mot _imprenable_. Il passe +sa vie à mettre en pratique la devise de César: «Voir, venir et +vaincre.»--Comment fait-il? Quel est son talisman? Nul ne le sait, lui +seul le connaît; mais, comme dit la chanson: «C'est son secret, son +bonheur.» + +Tout dernièrement.... il s'éprit d'une actrice, la même qui est une +manufacture de bons mots, concetti, paradoxes et façons de dire, qui lui +ont assuré une réputation d'esprit de coulisse incontestable. + +Bref, notre homme la vit un soir,--belle, radieuse, dans une +avant-scène, faisant voir ses belles dents qui mâchillonnaient quelque +ironie.--Il la vit donc, et tout aussitôt, tirant son carnet, il la +marqua à son _avoir_. + +Le lendemain, un coup de sonnette,--un de ces coups de sonnette +impérieux qui disent tout d'abord combien est sûr d'être reçu celui-là +qui s'annonce ainsi,--ébranla l'antichambre de l'actrice.--Elle voulut +faire mettre un peu d'ordre dans son appartement avant d'y introduire ce +merveilleux sonneur; mais la femme de chambre ayant demandé trois +semaines pour qu'on pût mettre les choses à leur place, et le visiteur +n'étant pas homme à attendre seulement trois minutes, on l'introduisit +quand même dans le salon. + +Il avait _vu_, il _venait_: c'était tout naturel.--Mais, ô surprise! _il +ne vainquit pas_. + +Le prier d'attendre, lui! autant prier d'attendre le lait qui bout! +Quand il était venu, le faire revenir, c'était demander de la patience à +la poudre. Il n'en dormit pas la nuit qui suivit ce désastre.--Le +lendemain, on donnait une première représentation dans un grand théâtre. +Il fit prévenir la rebelle qu'il aurait l'honneur de l'accompagner au +spectacle, et qu'il irait la prendre le soir même chez elle.--L'actrice +répondit qu'elle acceptait.--Son billet fut placé dans les archives du +personnage, qui, le soir même, allait prendre sa conquête dans une +voiture attelée de deux coursiers rapides.--On n'était pas en route +depuis cinq minutes que le cavalier,--faisant trêve aux madrigaux et +séductions de langage de son répertoire ordinaire,--change la stratégie +du siége et passe subitement de la parole à une pantomime +expressive.--Surprise à l'improviste, et tout moyen de défense paralysé, +celle qui était l'objet de cette vive démonstration se décidait déjà à +parlementer, lorsqu'il lui vint subitement une idée.--Elle s'empara du +chapeau de son assaillant, le passa rapidement au travers de la portière +et cria vivement à l'ennemi: + +--Je ne veux pas appeler et faire du scandale,--mais si vous ne me +lâchez pas, je lâche votre chapeau. + +Le lendemain, en racontant l'aventure à ses amies, l'actrice terminait +ainsi: + +--Le lâche!--Croiriez-vous qu'il m'a lâchée? + + * * * * * + +Les habitués de l'orchestre de l'Opéra ont dû remarquer, parmi les +locataires des stalles à l'année, un personnage encore très-alerte et +très-vert, bien qu'il approche de l'âge où l'eau-de-vie commence à être +bonne. Jadis fondateur d'une société placée sous le patronage d'un astre +qui jouit d'une certaine célébrité, il a amassé dans cette entreprise, +qui assurait contre l'un des quatre éléments, une fortune qui lui permet +de se la passer douce, comme on dit dans un certain monde. Aussi M. +M*** ne manque-t-il jamais une occasion d'ajouter un plaisir de plus +dans la tirelire de ses souvenirs. Quant à son assiduité aux +représentations de l'Académie de musique, elle a sa raison d'être dans +l'intérêt très-vif qu'il porte à deux jolies jambes encore reléguées +dans la pénombre des espaliers, et qui jusqu'ici n'ont pu se faire +remarquer que dans la confusion des pas de cent cinquante. Pour ces deux +jolies jambes, dont le nom commence par un F et finit par un E, élève de +l'abbé Sicard, M. M*** s'est passionné comme on se passionne au bel âge. +Pour ces deux jolies jambes, il a mis au pillage tous les magasins où +les merveilles de l'art et de l'industrie agacent les yeux des passants. +Il les a logées dans un intérieur auprès duquel Trianon n'est qu'un +hôtel garni. Pour leur éviter toute fatigue, il ne leur permet de sortir +que dans un chef-d'Å“uvre de carrosserie, attelé de deux éclairs à quatre +jambes qui feraient le tour du monde avant que le meilleur coureur ait +achevé seulement le tour du champ de Mars. Enfin, un quarteron de poëtes +lyriques sont occupés jour et nuit, à raison de cinquante francs par +mois, à confectionner des madrigaux en l'honneur de ces deux tibias, +dont M. M*** se montre jaloux plus que le Grand Turc ne l'est pas de +son sérail. + +Par une bizarrerie singulière, malgré sa jalousie, M*** avait la plus +grande confiance dans la danseuse, et, si quelques amis sceptiques lui +donnaient plaisamment à entendre que la jeune personne lui fournissait +peut-être incognito des collaborateurs, il se montrait d'une incrédulité +de _saint Thomas_.--Une circonstance étrange est venue le convaincre. + +Il y a environ quinze jours, la danseuse, sachant M*** très-gourmet, lui +avait parlé d'une excellente occasion qui se présentait pour acquérir à +bas prix six cents bouteilles de vin d'un excellent cru de Bordeaux, +retour des Indes, provenant de la cave d'un prince russe, rappelé +subitement par un froncement de sourcil du czar. + +--M*** demanda des échantillons, fut très-satisfait... donna l'argent, +une grosse somme, ma foi, et dit à la sylphide de faire descendre le vin +à la cave, avec ordre d'en mettre sur la table chaque fois qu'il +dînerait.--Au bout de quelques jours, il s'aperçut que le bordeaux qu'on +lui servait--avait un goût détestable,--un vrai bordeaux de dîner à prix +fixe. + +--Qu'on m'enlève cette piquette, dit M***.--Ma chère enfant, +ajouta-t-il--en s'adressant à la danseuse volontairement ou non le +prince nous a trompés;--il faut jeter ce vin à la rue. + +--Non, dit-elle, je le donnerai à l'office. + +Vendredi soir, M*** fut invité à un réveillon donné par un jeune artiste +de sa connaissance.--Comme on se mettait à table, un convive en retard +apporta à l'amphitryon quatre bouteilles d'un certain vin qu'il +recommandait aux connaisseurs. + +Au premier verre qui lui fut servi, M*** reconnut son fameux _retour des +Indes_ acheté au prince russe. + +--Où achetez-vous ce bordeaux? demanda-t-il avec inquiétude à la +personne qui avait apporté le vin. + +--Je ne l'achète pas... on me le donne.... J'en ai cinq cent cinquante +bouteilles dans la cave d'une très-bonne maison. + +M*** n'en entendit pas davantage;--il prit sa canne et son chapeau, et +oublia totalement le proverbe: «Quand le vin est versé, il faut le +boire.» + +Les deux jolies jambes courent après lui.--Le rattraperont-elles?... + + * * * * * + +En ce temps-là mademoiselle *** avait allumé une passion romanesque dans +le cÅ“ur d'un jeune premier... connu pour l'ordre qu'il apporte dans tous +les actes de sa vie. Après avoir longtemps soupiré sa tendresse en _la_ +mineur, le jeune premier apprit de l'actrice qu'il ne lui était pas plus +désagréable qu'un autre.--Seulement, avant de se rendre à sa flamme..., +l'actrice exigea, sous serment, qu'il fît un stage de fidélité de quinze +jours. C'était une manière d'épreuve dans le genre de celles que les +princesses du moyen âge exigeaient de leurs chevaliers courtois.--Le +jeune premier jura qu'à dater de ce jour aucune femme n'existerait plus +pour lui, et pria seulement mademoiselle *** de prendre sur son compte +tous les suicides que causerait sa fidélité en l'obligeant à tenir +rigueur à une foule de malheureuses. Rendez-vous fut pris, à quinze +jours de là , pour une heure à laquelle on éteint le gaz.--L'heure tant +désirée arrive enfin. L'amoureux jeune premier se met en route.--Il a +parfumé tous les quartiers qu'il a traversés.--Il a essayé toutes les +cravates de son répertoire,--il a mis de triples talons rouges pour +s'élever à la hauteur de sa bonne fortune,--il s'est gargarisé avec les +tirades les plus sentimentales de ses rôles les plus passionnés.--C'est +à la fois Ergaste, Valère et Clitandre. + +Il arrive. On lui ouvre; il est introduit dans un boudoir où brûle une +lampe--appelée à faire pendant à celle dont André Chénier parle dans +l'une de ses plus voluptueuses élégies.--On l'attendait. + +Mais, au même instant où l'heure du berger sonnait à un cadran +voisin,--Ergaste--Clitandre--Valère--quitte les genoux de sa belle, et +suspend un entretien si doux.--Pourquoi faire? + +Quand mademoiselle *** raconte cette histoire, elle a l'habitude de le +donner à deviner en mille.--Et comme on n'ose pas deviner, elle apprend +à ses auditeurs que: + +--C'était pour remonter sa montre.--Quant à ma passion, ajouta-t-elle, +ce fut tout le contraire qui lui arriva. + + * * * * * + +Mademoiselle B... est une personne si longue, que son coiffeur est +obligé d'apporter une échelle pour la friser. Mademoiselle B..., qui +aime ce qui est bon, tourmentait un poëte pour avoir un rôle, et lui +faisait entendre par de claires minauderies qu'elle se montrerait +reconnaissante. Le malheureux poëte, qui n'a pas de défense, accepte la +transaction. + +--Comment! lui disait un ami, tu vas t'embarrasser de cette grande B...? + +--Elle ne me gênera pas, répondit le poëte, je lui ferai un nÅ“ud. + + * * * * * + +En termes de coulisse, on appelle la famille _du four_ les rares +spectateurs disséminés dans la salle d'un théâtre quand on y joue une +pièce qui n'a pas de succès.--Depuis quelque temps, la famille _du four_ +se montrait très-assidue aux représentations des ouvrages de M***. Il y +a un mois, il fit jouer une comédie, dont le résultat ne devait pas +répondre aux espérances qu'il avait pu concevoir le jour de la première +représentation.--Abusé cependant par un succès dont les fabricants +entrent ordinairement dans la salle avec le public, M*** disait au +foyer, en parlant de sa pièce: «Parbleu! voilà un petit ouvrage qui a +la moitié d'un almanach dans le ventre.» Et il courut au prochain +cabinet de lecture pour lire les _Petites Affiches_, et voir s'il n'y +trouverait pas l'annonce d'une propriété avec parc, rivière, écurie et +poissons rouges:--le tout n'excédant pas cent mille francs. + +À la seconde représentation de son ouvrage, le bordereau de recettes +accusait un total aussi modeste que la fleur des champs. Ce soir-là , +M*** renonça à l'acquisition du château et se borna à chercher une +maison à la Villette, sans écurie, mais toujours avec poissons rouges. + +À la troisième représentation, la recette était devenue si maigre, qu'on +aurait pu la prendre pour mademoiselle *** qui sert de modèle dans les +cours d'ostéologie. + +M*** perdit de vue son projet de propriété à la Villette,--mais il +n'abandonna point son idée de poissons rouges, et voici quel est le +stratagéme ingénieux qu'il a employé pour faire monter les recettes de +sa pièce:--importuné depuis longtemps par une foule de jeunes gens +inédits qui lui adressent des manuscrits en sollicitant l'honneur de sa +collaboration,--M*** a écrit à tous ces aspirants vaudevillistes la +circulaire suivante: + +«Monsieur et cher collaborateur, + +«J'ai lu votre affaire.--Il y a du bon, beaucoup de bon. À nous +deux nous en ferons du meilleur. Venez donc causer de cela ce +soir;--je vous attendrai au théâtre de..., dans le foyer; +excusez-moi si je ne vous envoie pas une place,--mais le public +nous en refuse. Tout à vous. M***.» + +Les collaborateurs ont mordu à l'hameçon,--et M*** a eu au moins ses +poissons rouges. + + * * * * * + +Tout le monde connaît la paresse proverbiale du peintre C..., duquel on +a dit qu'il devait être fils d'un lézard et d'une ligne horizontale. + +Un de ses amis, qui arrive de faire le tour du monde,--unissant le +paradoxe à l'exagération des voyageurs, assurait qu'il avait traversé un +pays où les jours avaient vingt-cinq heures. + +--Dis-moi bien vite où il se trouve,--que j'aille prendre mon passe-port +et faire ma malle! s'écria C... + +--Toi si paresseux, tu ferais ce long voyage? + +--Eh! mon ami, sans doute, puisque ce serait pour aller dans une +contrée où j'aurais par jour une heure de plus à ne rien faire. + + * * * * * + +Le directeur d'un théâtre de vaudeville possède pour associé un Oriental +qui a les manières et le langage des marchands de dattes et de pastilles +du sérail.--On affirme même que c'est dans le commerce de ces denrées +qu'il a acquis la fortune dont une grande partie a été placée dans +l'entreprise dramatique en question.--Ce personnage est d'une avarice +qui est une source perpétuelle de lazzis dans le foyer et les coulisses +de son théâtre.--Quand on monte un ouvrage, il discute pendant des jours +entiers les frais de chaque détail de mise en scène, et pleure +littéralement en acquittant les factures.--C'est lui qui disait à un +acteur ayant besoin de paraître sous deux costumes dans le même ouvrage: + +--La veste que vous portez au premier acte est très-richement doublée; +vous la mettrez à l'envers dans le second acte, ça évitera les frais +d'un autre habit. + +Un soir, l'entr'acte se prolongeait au-delà du temps convenu, à cause +du retard que mettait la blanchisseuse du théâtre à apporter à +l'excellent comique L... une chemise à jabot excentrique dont il avait +besoin pour se costumer (ce genre de linge est fourni par +l'administration). L'impatience du public commençait à se +manifester.--Le marchand de dattes, comme on l'appelle, entre dans une +violente colère en apprenant que c'était L... qui faisait retarder le +lever du rideau, et, furieux, il monte à la loge de l'artiste en le +menaçant de le mettre à l'amende s'il n'entre pas en scène +sur-le-champ.--L... explique le cas où il se trouve, et fait comprendre +à son sous-directeur qu'il peut abréger ce retard en envoyant acheter +une chemise dans le passage des Panoramas. + +À cette proposition, la fureur du mahométan redouble,--mais soudainement +il se calme:--une inspiration lui était venue, et, à la grande surprise +de l'acteur, il ôte sa redingote, son gilet, ses bretelles, et, retirant +le _dernier voile de la pudeur_, humide d'une transpiration résultant de +l'inquiétude que lui donnait la seule idée de rendre la recette, il +propose de prêter sa chemise à son pensionnaire. + +--Merci,--dit celui-ci en rejetant le vêtement tout mouillé,--vous êtes +en sueur de ladrerie; j'aurais trop peur d'amasser votre mal. + + * * * * * + +Mademoiselle Victorine C... est un mince et très-mince petit volume de +lieux communs, richement relié par la générosité du prince russe Nicolas +Tr... Ce grand, ou plutôt ce gras seigneur, ressemble à Lablache regardé +au télescope; quand il voyage dans les chemins de fer, la moitié de sa +personne est comptée comme colis. + +Dernièrement, mademoiselle C... fit une maladie qui la retint pendant +quelques jours au lit.--Comme elle entrait en convalescence, une de ses +amies vint la voir et s'informa de sa santé. + +--Oh! je vais beaucoup mieux, dit mademoiselle Victorine C... + +--Le temps est beau, il faut aller faire un tour en voiture. + +--Tu as raison, dit Victorine, je vais faire atteler: je ferai le tour +du prince. + + * * * * * + +M. Jules Janin est connu par tous ses confrères et tous les artistes +pour son facile accueil et son humeur hospitalière,--On a dit +quelquefois, en parlant de sa maison, que c'était celle du bon Dieu.--Il +serait peut-être plus juste de dire qu'elle est celle d'un bon +diable.--Tous ceux qui sont connus à Paris ont monté l'escalier du +critique.--Mais ce sont particulièrement ceux qui désirent l'être qui en +usent les marches.--L'écrivain concilie cependant les devoirs de +l'hospitalité avec ceux du travail.--Son esprit se dédouble avec une +prodigieuse facilité, et sait être en même temps dans la conversation et +sur le papier où il écrit.--Janin a parié une fois qu'il raconterait +tout haut la retraite des _Dix mille_ en même temps qu'il jouerait aux +dominos d'une main et qu'il écrirait son feuilleton de l'autre;--et il a +gagné son pari.--Mais, parmi les nombreuses visites qui l'obligent à +mettre chaque semaine un nouveau cordon à sa sonnette, il en est souvent +qui _manquent de gaieté_.--De ce nombre sont: les amours-propres +dramatiques, froissés par un silence indulgent, ou irrités par l'éloge +d'un rival ou d'une rivale;--les réputations microscopiques juchées sur +des vanités hautes de cent coudées;--les gens qui, n'ayant jamais pu +apprendre leur nom, même à des créanciers, vont le crier eux-mêmes dans +les endroits qui possèdent un écho, pour avoir le plaisir de s'entendre +appeler;--les auteurs qui désirent qu'on fasse mention de la naissance +de leur _petit dernier_, et ceux-là mêmes qui oublient que la critique +n'enregistre pas les enfants morts sur son état civil.--Et les oisifs, +les inutiles, les diseurs de riens, qui vous usent votre temps, votre +patience, qui entrent chez vous comme à la foire, et en ressortent ne +laissant d'eux après eux que la boue de leurs souliers sur vos +tapis,--une odeur d'ennui dans votre chambre--et du noir dans votre âme. + +Pour s'en préserver, ou tout au moins abréger les visites des mendiants +de minutes, M. Janin a inventé un moyen simple, mais énergique. Ce moyen +a des plumes jaunes et bleues, un bec crochu et un organe... +irrésistible. Ce moyen n'est autre que son perroquet, personnage qui +mériterait à lui seul une biographie.--Quelques ignorants prennent ce +perroquet pour un oiseau, mais un savant métempsycosiste a découvert +que c'était un ancien bénédictin espagnol.--Le fait est que ce +merveilleux perroquet est un puits de science: il parle avec une sûreté +extraordinaire toutes les langues mortes et vivantes; il parle même et +comprend les langues nouvelles. Si un défaut passager de mémoire ne lui +fait pas trouver à temps la citation dont il a besoin, M. Janin regarde +son perroquet, qui la lui souffle sur-le-champ;--et il n'y a pas +d'exemple qu'il ait fait jamais erreur.--En outre, bon juge comme son +maître, et disant son avis net et franc à tout un chacun. Bref, un +oiseau rare,--_avis rara_,--dirait-il lui-même de lui-même.--C'est cet +animal intelligent dont M. Janin se sert pour mettre à la porte les gens +qui lui inspirent justement l'idée de les jeter par la fenêtre.--Quand +l'un deux prolonge sa visite au-delà du temps qu'un indifférent peut +exiger de la politesse d'un homme qui n'aime pas à perdre le sien, M. +Janin fait un signe à son perroquet. L'animal comprend. Il quitte +aussitôt son perchoir, va se jucher sur la chaise du fâcheux, et, se +mettant à jouer du bec, il fait de la charpie avec le collet de son +habit, en même temps qu'il lui entonne à l'oreille une gamme de cris +tellement assourdissants, que le personnage prend à la fois son chapeau +et le parti de s'en aller.--S'il a l'audace hypocrite de féliciter M. +Janin à propos de son oiseau, le critique pousse l'ironie jusqu'à +proposer au fâcheux de lui en faire cadeau. + + * * * * * + +Voici, à propos de la claque et des claqueurs, une anecdote qui s'est +passée il y a une dizaine d'années dans un théâtre d'outre-Seine. On y +représentait alors le premier ouvrage d'un romancier qui est devenu +depuis un de nos plus féconds auteurs dramatiques. La pièce fit passer +les ponts à tout Paris. Dans ce drame, les deux principaux rôles étaient +remplis par deux artistes célèbres, qui avaient l'un et l'autre au moins +autant d'amour-propre que de talent.--L'entrepreneur de succès +subventionné par l'administration, voyant que le public se chargeait +volontiers de faire sa besogne, s'était un peu ralenti de son zèle.--Il +n'y avait plus d'ordre et de régularité dans le service des _entrées_ et +des _sorties_.--Tantôt c'était l'acteur B... qui se plaignait qu'on lui +avait coupé sa tirade par une salve trop précipitée. + +--Mon Dieu! que cette claque est insupportable! disait-il tous les soirs +en rentrant au foyer... + +--Mon Dieu! quand donc les théâtres seront-ils désinfectés de cette +engence? ajoutait madame D... + +Ennuyé de ces plaintes, le directeur prit un jour les deux artistes à +part: + +--Vous êtes tous deux, leur dit-il, des talents de premier ordre.--Vous +avez les sympathies du public, et il vous est pénible souvent, si j'en +crois vos discours, de voir se mêler à l'enthousiasme que vous excitez +les applaudissements d'une tourbe grossière. + +--Sans doute, fit B. + +--Certainement, ajouta madame D... + +--Eh bien, mes amis, soyez heureux... Vos vÅ“ux sont exaucés; il n'y aura +plus d'autres _romains_ dans mon théâtre que ceux qui fonctionnent dans +les tragédies que mon privilége m'autorise malheureusement à jouer.--La +claque est supprimée.--C'est autant d'économisé. + +--Supprimée, la claque! fit B... + +--La claque supprimée! reprit madame D... À compter de quand? + +--À compter d'aujourd'hui même.--Allez vous habiller, et soyez sans +crainte. Quand on lèvera le rideau, vous ne verrez que des payants dans +la salle,--des purs, des sincères, et toute la gloire que vous +recueillerez désormais sera en bonne monnaie. + +Après la fin du spectacle, les deux artistes remontèrent dans leurs +loges,--sérieux et inquiets.--L'ère de l'enthousiasme sincère s'était +mal inaugurée. Comme on dit en termes de coulisses, ils n'avaient +_étrenné_ ni l'un ni l'autre. Cependant jamais B... ne s'était montré +plus habile comédien.--Jamais il n'avait détaillé avec tant de soin et +d'exactitude toutes les nuances variées de son rôle. + +Jamais madame D... n'avait été plus dramatique, plus passionnée. + +--Bah! dit B... à sa camarade, il ne faut pas se désespérer.--Nous avons +une mauvaise salle aujourd'hui.--Voilà tout.--Demain, nous retrouverons +notre vrai public, et alors... + +Mais le lendemain renouvelle la déception de la veille.--À peine les +deux grands artistes recueillent-ils quelque maigre bravo aussitôt +étouffé. + +Mais le surlendemain,--ah! le surlendemain,--à la première entrée en +scène, B... fut accueilli par une salve,--modeste il est vrai,--mais +bien comprise, bien dirigée, commençant là où il fallait et finissant de +même. + +--Je disais bien qu'ils s'y mettraient, dit madame D... en entendant de +la coulisse applaudir son camarade. + +Mais, à son grand étonnement, quand elle parut en scène à son tour,--la +salle reste muette;--elle surprit bien des émotions, des larmes, mais de +bravos, aucun... + +Elle ne dit rien, mais elle pensa davantage. + +Le quatrième jour, B... fut encore applaudi comme la veille; mais, quand +madame D... parut, une salve plus sonore et mieux nourrie accueillit +toutes ses entrées et toutes ses sorties et l'acclama jusqu'à la fin du +spectacle. + +Quelques jours plus tard, le directeur fit cette remarque, que les gens +qui applaudissaient l'acteur B... se disputaient dans le parterre avec +ceux qui applaudissaient madame D..., et réciproquement. + +Il en tira facilement cette conclusion, que les deux premiers artistes +subventionnaient à leurs frais,--et chacun de son côté,--une brigade +d'enthousiasme, et que les deux groupes, se croyant rivaux, pensaient se +montrer plus agréables à leur commettant en faisant de la contradiction +systématique. + +Le soir même, le directeur appela ces deux artistes et leur tint à peu +près ce langage: + +--Mes enfants, soyez heureux, la claque est rétablie.--Votre +amour-propre légitime fera ses frais tous les soirs,--et votre bourse +fera des économies. + + * * * * * + +On a souvent entretenu le public des singularités plus ou moins +singulières de quelques artistes et de quelques écrivains +célèbres.--Voici une anecdote qu'on nous a citée tout récemment à propos +de M. de Balzac,--dont les _manies_ pourraient former un recueil aussi +volumineux qu'intéressant.--Un jour, le grand romancier invita une +douzaine de ses amis à venir dîner dans cette fameuse maison des +Jardies, bâtie sur les plans de M. de Balzac lui-même, qui, entre autres +innovations, avait oublié l'escalier. Comme on allait passer dans la +salle à manger, le maître de la maison, prenant une attitude désolée et +contrite, s'excusa auprès de ses convives, auxquels la dureté des temps +ne lui permettait d'offrir qu'une maigre cuisine, servie dans une +modeste faïence, avec accompagnement de couverts d'étain. Comme tout le +monde se récriait sur l'inutilité de ces excuses entre amis et entre +artistes, on se mit à table, et pendant trois heures, Chevet, qui avait +été mandé de Paris,--donna un somptueux démenti à l'humble préface de +l'écrivain, en offrant à ses convives tous les chefs-d'Å“uvre de son +répertoire. Le repas achevé, les invités se répandirent dans le jardin, +les uns réclamant des cigares, les autres des pipes et du tabac. À cette +demande, le maître de la maison répondit par un sermon sur le funeste +abus d'une substance malfaisante. Quel plaisir pouvait-on prendre à +mâcher une plante amère, endormant les facultés de l'intelligence? etc., +etc. Un fort beau sermon in-octavo, qui n'amena cependant aucune +conversion, comme beaucoup de sermons. Quand la compagnie se fut procuré +de quoi fumer, une voix se leva pour demander des allumettes: nouveau +recri et nouveau sermon de M. de Balzac. Comment pouvait-on supposer +qu'il eût dans sa propriété de ces dangereuses inventions d'une chimie +incendiaire? Et, là -dessus, l'auteur des _Parents pauvres_ entamait un +paradoxe dans lequel il démontrait sérieusement que les allumettes +chimiques, quotidiennement cause de sinistres relatés par les journaux, +étaient répandues dans le public par une bande de malfaiteurs qui +avaient pour but la destruction de la propriété immobilière. Bref, il +n'avait pas d'allumettes, il n'en aurait jamais chez lui! Au milieu de +cette improvisation plaisante, un de ses amis s'était échappé, fouillant +tous les coins et recoins de la maison, pour tâcher d'allumer son +cigare. Comme il bouleversait la cuisine, en ouvrant le tiroir d'une +table, la première chose qu'il aperçut, ce fut une magnifique +argenterie, parfaitement gravée au chiffre de M. de Balzac. + +Le romancier, qui était coutumier de ces sortes de plaisanteries, ne +perdait point contenance lorsque ces petits mensonges innocents étaient +démasqués. Tout le monde connaît l'histoire du cheval qu'il croyait +avoir donné à Jules Sandeau, et duquel il demandait des nouvelles chaque +fois qu'il rencontrait son confrère. + +Quand son ami vint lui annoncer la découverte qu'il venait de faire +dans sa cuisine, M. de Balzac entra dans un grand étonnement; puis, +allant embrasser tous ses convives les uns après les autres, il les +remercia avec effusion de lui avoir procuré cette heureuse surprise. Il +souffrait cruellement d'être obligé de manger dans de l'étain, et sa +reconnaissance était tellement persuasive, que, dans le nombre de ses +invités, il y en eut qui se retirèrent convaincus que c'étaient +positivement eux qui avaient dégagé le _service_ de leur confrère des +mains d'un Gobseck. Quant à M. de Balzac, il n'en voulut pas démordre, +et pendant longtemps il entretint toute la ville de ce beau trait de ses +amis. + + * * * * * + +M..., littérateur très-sérieux et qui réunissait, comme homme et comme +écrivain, toutes les conditions qui font sanctionner par le public la +promotion à la chevalerie de la Légion d'honneur, dut son ruban rouge au +hasard, qui, par extraordinaire, se montra intelligent dans cette +occasion; et voici l'anecdote, telle que M... la raconte lui-même: + +Dans la dernière année du dernier règne, M... se trouvait dans une ville +de bains, où M. Duchâtel, alors ministre de l'intérieur, résidait depuis +quelque temps avec sa famille. En villégiature, les relations se nouent +vite, surtout entre personnes qui portent un nom connu. L'écrivain +rencontra l'Excellence au salon de conversation; et le ministre, charmé +d'avoir fait la connaissance d'un homme d'esprit, l'invita à venir aux +soirées intimes qu'il donnait dans son salon à Vichy. M... y joua le +whist de manière à se faire complimenter par le ministre, qui le voulait +toujours avoir pour partenaire. + +L'année suivante, l'écrivain, qui n'avait jamais revu le ministre, avait +un service à lui demander pour un ami. Il pensa qu'il n'y aurait pas +d'indiscrétion à se présenter au ministère de l'intérieur, et que ses +anciennes relations avec le portefeuille de la rue de Grenelle ne +pourraient que lui être favorables. Il se rend à l'hôtel de +l'Excellence; elle était absente. M..., qui s'était présenté à +l'appartement particulier, laisse une carte au valet de chambre, et pour +indiquer qu'il est venu lui-même, il fait une croix avec un crayon au +lieu de la corner. + +Le soir, en rentrant, le ministre trouva la carte sur son bureau. + +--M...! M...! s'écria-t-il en se frappant le front comme pour se +rappeler, je ne me souviens pas de ce nom-là ! Que diable peut-il donc me +vouloir?... Ah! bon! j'y suis maintenant, ajoute M. Duchâtel en +apercevant la croix marquée au crayon au coin de la carte: c'est bientôt +la fête du roi, et ce monsieur me rappelle que je lui ai promis de le +faire décorer... Il fait bien d'y penser! Pour moi, je ne m'en souvenais +plus. + +Trois jours après le 1er mai, M... lisait au _Moniteur_ sa promotion +au grade de chevalier de la Légion d'honneur. + + * * * * * + +Un admirateur passionné du talent joyeux d'une des meilleures servantes +de Molière, s'étant aventuré un soir au petit théâtre Séraphin, +rencontre l'artiste en contemplation devant les beautés du _Pont cassé_; +c'était à l'époque où l'actrice se trouvait dans une situation +intéressante. + +--Pourquoi donc êtes-vous venue ici? lui demanda le cavalier, +très-surpris de cette rencontre. + +--Oh! ce n'est pas pour moi, répondit l'actrice en riant; c'est pour mon +enfant. + + * * * * * + +Une dame qui se chausse quelquefois d'outremer, et qui a fait +représenter au profit des pauvres et de sa vanité des petites comédies +de genre inutile, s'est acquis dans un certain monde une grande +réputation d'esprit,--à peu près comme les révolutionnaires achetaient +jadis les biens nationaux,--c'est-à -dire à bon marché.--Cette réputation +lui vient de l'habitude qu'elle a de faire des _mots_; les mots, cette +lèpre de la conversation moderne.--Faire des mots, tel semble être le +but de son existence; c'est à quoi elle passe tous ses jours. Sa femme +de chambre assure même qu'elle se relève la nuit pour se livrer à cet +exercice.--Dès qu'elle a fait un mot, elle prend une voiture et court au +galop le répéter à tous ses amis et connaissances, ou l'affiche sur la +glace dans les foyers de théâtres; des amis complaisants le tirent à +autant d'éditions que _l'Oncle Tom_.--Puis, quand le mot a couru tout +Paris, afin que l'Europe n'en ignore, les familiers de cette charmante +personne l'adressent aux gazettes étrangères, qui s'empressent de +l'attribuer à M. de Metternich.--Seulement, comme un mot ne peut +produire de l'effet qu'à la condition d'être placé en situation, comme +on dit en termes de coulisses, mademoiselle *** a un compère dont les +fonctions consistent à amener sur le tapis tel ou tel propos auquel le +mot doit servir de réplique.--Ce confident est ordinairement un bon +jeune homme, auteur de quelque petit proverbe inédit que la dame a +promis de faire mettre en lumière.--Mademoiselle *** est aussi +spirituelle que bonne camarade: quand ses mots ont servi plusieurs fois +ou quand ils ne produisent pas d'effet, elle en fait cadeau à ses +amies.--Une personne qui n'avait pas l'honneur de connaître mademoiselle +***, et qui avait le plus vif désir de l'entendre causer, eut +dernièrement l'occasion de dîner avec elle dans une réunion d'artistes +et d'hommes de lettres. + +--Eh bien que dites-vous de cela? lui demanda un enthousiaste de la +_mot_-nomanie. + +--Ma foi, répondit-il, mettez que je suis un Velche, ou que +Mademoiselle *** n'était pas en train ce soir; mais son esprit et ses +mots m'ont paru ressembler au fameux briquet et aux allumettes d'Arnal, +dans la pièce des _Cabinets particuliers_. + + + + +SILHOUETTES LITTÉRAIRES + + + + +I + + + + +LE MONSIEUR QUI S'OCCUPE DE LITTÉRATURE + + +Le monsieur qui s'occupe de littérature est devenu depuis quelques +années un type assez fréquent. On le rencontre un peu partout, mais +particulièrement dans les lieux publics. Dans les cafés où se +rassemblent les cabotins de la rampe et de la presse, tous les bons à +rien faire, tous les bons à rien dire, toutes les paresses, toutes les +impuissances, toutes les médiocrités, tous ceux qui donnent au public +une si fâcheuse opinion de l'art auquel ils font semblant d'appartenir. +Le monsieur qui s'occupe de littérature possède quelquefois une +certaine aisance. Il est bien vêtu, et recherche la société des hommes +de lettres avec autant de soin que les dames aux camélias en mettent à +les éviter. + +On le supporte dans les compagnies lettrées parce qu'il est généralement +poli, et surtout parce qu'il possède toute sorte de moyens ingénieux +pour chatouiller les houppes sensibles de la vanité des uns et des +autres. Il a des formules de louange appropriées spécialement au +caractère du personnage auquel il s'adresse. Avec celui-ci, il joue la +familiarité brutale qui s'exprime sans ambage; avec tel autre, il fera +arriver son compliment par les sinuosités d'une périphrase habilement +ménagée; avec celui-là , qui affecte l'indifférence ou le dédain en +matière d'éloge, il trouvera, pour irriter cet amour-propre sincèrement +ou faussement blasé, des expressions qui sont, pour ainsi dire la sauce +anglaise de l'enthousiasme; avec un autre, il emploiera le système de la +comparaison et lui dira, par exemple, à propos d'un roman récemment +publié: «Mon cher, je ne puis vous dire que cela, c'est du Balzac +_écrit_.» Comme il a fait une étude spéciale du cÅ“ur humain des gens de +lettres, il a surtout remarqué que la meilleure manière de leur dire du +bien d'eux-mêmes était de leur dire du mal des autres. Le Monsieur qui +s'occupe de littérature aime à traiter les écrivains. Quand il en +rencontre un de sa connaissance sur le boulevard, il l'emmène volontiers +dîner, et choisit dans le restaurant la place où il sera le mieux en +vue. + +Dans les théâtres, où il assiste à toutes les pièces nouvelles, il +affecte de n'en suivre la représentation qu'avec indifférence. Il laisse +échapper tout haut ses impressions par des demi-mots, des gestes qui +attirent sur lui l'attention des voisins.--Si c'est une pièce historique +que l'on représente, il signale les anachronismes. Si c'est un +vaudeville, il se plaint du style.--Si c'est un drame, il dira que +l'ouvrage manque de gaîté. S'il a amené un ami avec lui, il en fait un +compère qui lui donnera la réplique, de manière à amener naturellement +les révélations des mystères de coulisse. Il causera tout haut, +émaillant sa conversation de noms propres et de mots qui ne le sont pas. +Il affectera de lorgner les femmes en réputation, qui garnissent les +avant-scènes et les premières loges, et il les saluera de manière à +faire supposer qu'elles font partie de ses souvenirs ou de ses +espérances. + +Pendant les entr'actes, il court du foyer aux corridors. Il va saluer +le grand feuilleton qui promène dans les groupes l'obèse majesté de son +omnipotence; il prend le bras du moyen feuilleton, et le félicite sur +l'article qu'il a fait le dernier lundi. Il appelle le petit feuilleton +par son nom de baptême, et le complimente sur l'article qu'il fera lundi +prochain. Le monsieur qui s'occupe de littérature va dans le monde, où +il a beaucoup de succès, et se donne une grande importance C'est là +qu'il est roi, c'est là qu'il triomphe. Dès qu'il paraît, on l'entoure; +il devient le centre de la curiosité: si une personne étrangère témoin +de l'empressement qui l'accueille, s'informe pour savoir qui il est, la +maîtresse de la maison répond avec orgueil:--C'est monsieur un tel, un +de mes familiers, un homme charmant, il s'occupe de littérature. Quand +il a bien examiné l'assemblée, et qu'il est convaincu qu'il ne court +aucun risque d'être démenti, le personnage amène alors dans la causerie +une habile transition pour mettre la littérature sur le tapis. + +Une fois qu'il a abordé ce sujet, on ne peut plus le lui faire +abandonner, ou bien alors c'est un travail aussi difficile que de faire +quitter le piano à un pianiste qui s'est fait prier pour s'y mettre, et +ils se font tous prier.--Roman, théâtre, critique, il a tout vu, tout +lu. Il est même dans le secret des ouvrages inédits--il assistait le +matin à la lecture intime du roman de notre célèbre romancier.... Il y a +surtout un chapitre magnifique sur _ceci_, un passage admirable sur +_cela_. Il a été le seul qui ait osé faire quelques observations. Il a +remarqué qu'il y avait trop de citations latines dans l'ouvrage, de +façon que cela le faisait plutôt ressembler à un roman en latin, dans +lequel il y aurait trop de citations _françaises_.--Il a aussi observé +une ou deux erreurs historiques, et relevé deux vices grammaticaux: en +faisant ces corrections, il a même fait jaillir une tache d'encre sur la +manchette de sa chemise--et ce disant, il retourne son parement, dégage +sa manche et fait voir la tache.--Tout le monde se lève dans le salon +pour regarder la tache; les personnes qui sont trop éloignées montent +sur les chaises. + +Dans la journée, il a été à la répétition générale de la pièce des +Français,--Il s'est disputé avec l'auteur, qui ne voulait pas consentir +à faire les coupures qu'il lui indiquait.--Il lui a pris son manuscrit +de force et l'a emporté chez lui pour faire des changements.--Il faudra +qu'il passe la nuit à ce travail; mais enfin il faut bien obliger _un +confrère_.--Il y a surtout la scène cinquième du quatrième acte; il +craint d'être obligé de la recommencer entièrement.--Notez bien qu'il +n'y a pas un mot de vrai dans tout ce qu'il dit.--La tache d'encre était +préméditée, sa répétition, les changements, les coupures, il a entendu +raconter cela dans la journée et s'attribue le rôle actif qu'un autre a +ou n'a pas joué. En si beau chemin, on ne s'arrête pas.--Tout à l'heure, +en sortant d'une première, il a rencontré le critique ***, qui n'avait +pas assisté à la représentation; celui-ci l'a prié de lui faire une +centaine de lignes pour son feuilleton.--Il a bien envie de l'envoyer +promener.--_Chose_ a pris depuis quelque temps la fâcheuse habitude de +le charger de ses corvées.--Cependant, il ne peut refuser ce service à +un ami avec qui il est à _tu_ et à _toi_.--D'abord, il profitera de +l'occasion pour être agréable à Eugène, avec qui il a deux +opéras-comiques en train; c'est de Scribe qu'il veut parler. + +En passant, il saluera mademoiselle *** qui a la mauvaise habitude de +vouloir jouer tous ses rôles en costume Louis XV, sous prétexte que la +poudre lui va bien, et il glissera en même temps un mot d'éloge à la +petite J... qui a été charmante pour lui au souper de madame O... où +M... a tiré un feu d'artifice d'esprit étourdissant. Quand le Monsieur +qui s'occupe de littérature a bavardé pendant deux heures, il s'excuse +auprès de la compagnie d'avoir aussi longtemps causé boutique, et fait +semblant de vouloir passer à un autre motif de conversation.--Les dames +se mettent à causer chiffons, les hommes Bourse ou politique. Mais, tout +à coup, le monsieur qui s'occupe de littérature tire son mouchoir de +poche et pousse un cri d'étonnement--Qu'est-ce donc? qu'y +a-t-il?--Parbleu! s'écrie le monsieur, c'est ce farceur de Dumas, qui +est monté chez moi tantôt, et qui m'a encore laissé son mouchoir en +place du mien,--il n'en fait jamais d'autres; c'est le onzième qu'il me +change ainsi.--Tout le monde veut voir le mouchoir du célèbre +romancier.--Il y a même des fanatiques, qui souhaiteraient se moucher +dedans.--Grâce à ce mouchoir, prémédité comme la tache d'encre, la +conversation a été reprise à propos de littérature, et le monsieur qui +s'en occupe continue à être le lion de la soirée. + +Au demeurant, c'est là un personnage inoffensif; car cette manie n'est +qu'un des innocents déguisements que peut prendre la vanité d'un homme +désÅ“uvré.--Mais il arrive presque toujours un moment où le monsieur qui +s'occupe de littérature désire que la littérature s'occupe de lui.--De +passif qu'il était jusque-là , il essaie de devenir actif.--il ne se +borne pas à écrire un sonnet acrostiche sur la première page d'un album +neuf, comme cela est en usage depuis qu'il y a des albums.--Il se met un +jour à faire de la copie, et en poursuit l'impression avec une activité +à nulle autre pareille.--Moyennant finances, il trouve un libraire qui +consent à lui imprimer un volume, en tête duquel le monsieur qui +s'occupe de littérature met une préface qui commence invariablement par +ces mots: «Cédant aux nombreuses sollicitations de quelques amis d'un +goût sûr et approuvé, l'auteur de ce volume se présente pour la première +fois devant le public, etc., etc.»--Ici, le personnage devient nuisible +et dangereux.--Ce n'est plus le monsieur qui s'occupe de littérature, +c'est l'homme de lettres amateur,--désigné quelquefois plus communément +et plus justement, sous le nom de Charançon de lettres. + + + + +II + + + + +LE CHARANÇON + + +Pareil à l'insecte qui ronge les récoltes, il s'introduit dans la +littérature pour y causer des ravages. + +On ne sait comment, il arrive on ne sait d'où. + +Pour unique mise de fonds, il apporte l'aplomb, qui est l'audace des +sots, et la mémoire, qui est la science des ignorants; non pas, grand +Dieu! qu'il remarque ce qu'il voit ou ce qu'il entend dire, ce serait +alors de l'observation; il surmoule les observations des autres. C'est +le Charançon qui a le premier pratiqué le pastiche, car il est incapable +de rien inventer qui soit marqué à son propre coin, fût-ce même une +sottise. + +Les admirations vivement senties entraînent quelquefois les esprits les +mieux doués et les talents les plus individuels à l'imitation des Å“uvres +qui répondent plus particulièrement à leurs sympathies: mais dans ces +cas, la copie devient alors une façon de glorifier le modèle. + +Le Charançon imite grossièrement, maladroitement; son pastiche n'est pas +une copie, c'est une caricature. Ces difformes parodies ressemblent à +leurs modèles, comme ressemblent aux Å“uvres d'art les odieux plâtres, +colportés sur les quais et les boulevards par les Piémontais, pendant la +morte saison de la fumisterie. + +Toutes les comparaisons qui pourraient peindre l'activité, la souplesse, +la ruse, l'insistance, la servilité ne suffiraient pas à donner une idée +complète de tout le mal que le Charançon se donne pour arriver à se +produire, n'importe où, n'importe comment. Pour accélérer ses débuts il +possède, d'ailleurs des facilités qui manquent quelquefois aux hommes de +lettres véritables,--il a des relations. + +Les relations sont les escaliers par lesquels, dans toutes les +conditions, on arrive, sans se donner trop de mal, à atteindre les +étages supérieurs. + +En littérature particulièrement, les relations servent les personnes au +préjudice de l'art. + +Les relations s'imposent ou se sollicitent. + +Dans le premier cas, elles sont honorables et ne peuvent que flatter +l'amour-propre. + +Dans le second cas, elles humilient.--Un homme qui a le sentiment de sa +valeur souffrira péniblement si, pour la constater, il a besoin de +requérir l'appui des imbéciles ou des niais, qui sont une force comme +toute majorité. + +Le Charançon est invulnérable de ce côté; son amour-propre, habillé de +toile imperméable, peut impunément recevoir toutes les averses de dédain +qui pleuvent sur lui. Grâce à ses relations, il entre dans la +littérature comme les gens qui arrivent en retard à la porte d'un +théâtre, rompent avec violence la queue formée, et se mettent à la tête, +de façon à pénétrer les premiers dans la salle, sans avoir eu les ennuis +de l'attente. + +Par exemple, madame une telle l'aura un soir recommandé à monsieur un +tel, qui aura parlé à celui-ci, qui l'aura présenté à celui-là , et un +beau matin on lui aura dit dans un journal:--apportez-nous quelque +chose. + +Le Charançon ne se le fait pas dire deux fois: dès le lendemain, il +arrive avec son article dans la main, et il court avertir ses amis et +connaissances qu'il va écrire dans tel on tel journal. On a vu souvent +des travaux d'hommes de lettres sérieux rester longtemps dans les +cartons de la rédaction, mais la _copie_ du Charançon n'y fait jamais +long séjour. + +Dès qu'on a commis l'imprudence de lui recevoir quelque chose, il ne +quitte pas les bureaux. Du matin au soir, il surveille et presse son +insertion. Pour se débarrasser de ses intolérables persécutions, on lui +annonce un beau jour que son article est à l'imprimerie. + +Ce jour-là , si vous le rencontrez dans la rue, il vous abordera pour +vous laisser aussitôt en criant: «Pardon si je vous quitte aussi vite, +mais il faut que j'aille corriger mes épreuves.» + +Voyez-le entrer à l'imprimerie: quel air affairé, quelle importance il +se donne; demandez au compositeur ce qu'il pense des Charançons de +lettres quand ils viennent corriger leur premier article; demandez au +prote, qu'ils assomment de leurs recommandations saugrenues. + +--Prenez bien garde à cet alinéa; il est de la dernière +importance;--remarquez bien ce changement,--n'allez pas oublier cette +parenthèse,--et ceci,--et cela,--et leur nom qu'ils ne trouvent jamais +assez gros! + +Enfin le jour de la publication arrive: le Charançon n'a pas dormi; dès +le matin, il est dans la rue, guettant l'ouverture des cabinets +littéraires. + +Voyez-vous ce monsieur qui tient un journal dans ses mains qui +tremblent?--Voyez-vous ses yeux grands ouverts, sa bouche grande ouverte +aussi?--- C'est un Charançon qui lit son premier article imprimé! Tout à +coup il devient pâle, la sueur mouille son visage, il frappe du poing. +Il vient de découvrir un bourdon ou une coquille; il court au journal; +il entre dans les bureaux comme un ouragan; il se plaint avec violence. + +On a dénaturé son article, on compromet sa réputation, etc., etc., etc. +S'il ne se retenait pas, il imiterait, dans son désespoir, ce poëte +italien qui se suicida à cause d'une virgule changée de place dans la +composition d'un de ses livres. Pour une lettre retournée, le Charançon +exigerait volontiers qu'on recommençât le tirage du numéro. + +Il se calme cependant, sur la promesse d'un _erratum_. Et, prenant +autant d'exemplaires que peuvent en contenir ses poches, il en va faire +la distribution dans la ville. + +Le soir, il parcourt les cafés. Chaque fois qu'un consommateur demande +le journal où il se trouve imprimé, il suit des yeux les mouvements de +son visage pendant sa lecture, et si elle ne se continue pas jusqu'à la +colonne où se trouve son article, il ne peut cacher son dépit. + +Du jour où le Charançon a eu un article imprimé, ce ne sont plus des +talons qu'il a à ses souliers, ce sont des piédestaux. + +Dès qu'il a constaté son existence par une première publication, il +utilise ce précédent pour se faire comprendre parmi les collaborateurs +des feuilles éphémères destinées à mourir du CROUP littéraire à l'âge de +deux ou trois numéros. Dans ces journaux qui ne font que s'entr'ouvrir, +le caissier demeure, pour les rédacteurs, constamment caché dans les +nuages de l'incognito le plus épais. + +Mais le Charançon, qui travaille seulement pour la gloire, ne demande +pas d'abord à être payé. + +Un Charançon, qui faisait valoir cette raison, comprise du rédacteur en +chef d'un journal qui rétribue largement ses écrivains, en reçut cette +réponse: + +--Monsieur, mon journal n'est pas assez riche pour se permettre d'avoir +de la rédaction gratis; adressez-vous aux publications qui peuvent se +procurer le luxe de se passer de public. + +Peu à peu cependant, à force d'intrigue, à force de se remuer, le +Charançon finit par acquérir ce qu'on pourrait appeler une réputation de +prospectus. + +Il a fourré l'annonce de ses ouvrages dans tous les _spécimens_. Il se +montre plus exigeant, il croit à son avenir, et il parvient même à y +faire croire quelques autres. + +Le jour où il a fait imprimer quatre cents lignes, il les collectionne +et les offre à la Société des gens de lettres, avec une demande de +réception dans son sein.--S'il est reçu, il se hâte de faire graver des +cartes, sur lesquelles il ajoute après son nom: + +_Membre de la Société des gens de lettres._ + + + + +III + + + + +LE RÉDACTEUR POUR TOUT FAIRE + + +Il existe, à Paris, un grand nombre de ménages peu fortunés, où l'on +prend une bonne pour tout faire. Les servantes qui acceptent ces +conditions sont ordinairement des disciples anonymes de M. Cousin, car +leur engagement les oblige à pratiquer l'éclectisme le plus étendu. + +La servante pour tout faire fait d'abord le ménage et tout ce qui se +rattache à cette occupation: + +Elle fait la cuisine; + +Elle fait les commissions; + +Elle fait la lessive et le repassage; + +Elle fait les corsets et les robes de Madame; + +Elle fait les gilets et les culottes de Monsieur. + +Et quelquefois même, s'il y a un nouveau-né dans la maison, on essaye de +l'utiliser comme nourrice. + +Dire qu'elle excelle dans sa multiple besogne, je n'oserais pas +l'affirmer. + +Elle reçoit ordinairement de quinze à vingt-cinq francs par mois, et +elle est nourrie. + +Il existe, de même, à Paris, des journaux peu riches--pauvreté n'est pas +vice--ou n'ayant pas le moyen de subventionner un spécialiste pour +chacune des matières que sa feuille est appelée à traiter, le +propriétaire prend un rédacteur pour tout faire. + +C'est ordinairement un homme de lettres, bachelier comme Lindor, et qui +s'est essayé tour à tour dans tous les genres de littérature, sans +avoir positivement réussi dans aucun. + +Ces diverses tentatives, dans lesquelles il a échoué isolément, ne l'ont +point découragé. Il met en pratique la devise affirmant que l'union fait +la force. Et, n'ayant pas été heureux dans les spécialités, il brûle un +cierge à M. Cousin, et se dévoue à l'éclectisme. + +C'est alors qu'il accepte les fonctions de rédacteur pour tout faire, et +il fait tout en effet, sans hésitation et sans balancier. + +Il fait du roman et de la nouvelle. + +Il fait des comptes-rendus: + +Dramatiques, + +Lyriques, + +Scientifiques, + +Académiques. + +Il fait des chroniques: + +Parisiennes, + +Provinciales, + +Étrangères. + +Il parle également et à volonté; + +Médecine, + +Usine, + +Cuisine. + +Il parle chemins de fer, + +Religion, + +Industrie, + +Modes, + +Libre-échange. + +Il rédige le premier-Paris, + +Le filet, + +L'entre-filet, + +L'annonce, + +La réclame. + +Et il compose pour chaque numéro: + +Des logogriphes, + +Des charades, + +Des rébus + +Et des calembours. + +Quelquefois même, c'est lui qui dessine la vignette du journal--et c'est +encore lui qui la grave. + +Enfin, c'est un véritable touche-à -tout. + +Il touche même quelquefois des appointements qui varient de 70 à 125 +francs par moi--il n'est ni nourri, ni couché, ni blanchi; il ne reçoit +d'étrennes que lorsqu'il songe à s'en donner. + +Mais il est en même temps son rédacteur en chef et sa rédaction. + +Ce qui l'oblige à être très-respectueux envers lui-même. + +À se céder le pas quand il entre ou sort de son bureau. + +À se saluer quand il se rencontre, + +Et à se déposer sa carte le jour de l'an. + +Mais, en revanche, il possède le droit: + +De recevoir tous ses articles, et de ne pas les faire attendre sur le +marbre. + +De n'y jamais faire de coupures, + +Et de les trouver également jolis. + +Tous les jours il va à la Bibliothèque, et y prend un picotin +d'érudition, pour les besoins de la matière dont il aura à s'occuper +dans son numéro. + +S'il est trop pressé, il fait faire sa besogne par un collaborateur à +deux branches, qui lui sert également pour se rogner les ongles et +moucher la chandelle. + +En qualité de rédacteur en chef, il est de toutes les _premières_, et +siège aux stalles de la critique. Comme son journal ne possède qu'une +influence relative, il arrive quelquefois que les administrations lui +adressent seulement des coupons de corridors ou de carreaux de loges, +auquel cas, il va paisiblement voir la pièce au café, et en suit +religieusement l'intrigue en jouant aux dominos. + +S'il a souvent le double blanc, c'est que la pièce est bonne; s'il a le +double six, c'est que la pièce est mauvaise. + +Inventeur de ce critérium, il en indiqua fraternellement la commodité à +un critique très-influent, qui n'attend qu'une occasion de lui prouver +sa reconnaissance, en lui étant le plus confraternellement désagréable +qu'il se pourra. + +Mais, bonne ou mauvaise, la critique du rédacteur pour tout faire est +généralement obligeante: dire ou faire du mal lui serait pénible, ou +même embarrassant. C'est la seule chose qu'il ne sache pas ou ne veuille +pas faire. Sa plume est un outil, et jamais une arme. + +Quand il rencontre un confrère, il a toujours un mot aimable à lui dire +à propos de ce qu'il a publié récemment. L'amabilité se retrouvera au +bout de sa plume le jour où il se rassemblera autour de sa table de +rédaction pour faire le journal. Le rédacteur pour tout faire semble +posséder le don d'ubiquité,--il est partout en même temps;--il fait +honnêtement et discrètement son métier, sans prétentions et sans bruit. + +Ce n'est pas cependant qu'il ne possède, comme tous les humains bien +organisés, la petite dose d'amour-propre qui est nécessaire à l'homme +pour vivre,--comme l'air et le soleil. + +Aussi, quand un abonné s'est fait inscrire dans la journée, il se serre +la main à lui-même, et se dit, avec un légitime orgueil, en prenant un +maintien et une voix de rédacteur en chef: + +--Votre dernier article a fait de l'effet. + +Et il a, en effet, différentes raisons pour être convaincu que c'est son +article et pas celui d'un autre. + +Quand il a exercé ses fonctions pendant quelque temps, il tente de se +constater à lui-même son influence, en essayant de faire engager sa +maîtresse dans un petit théâtre.--Il réussit ordinairement. + +Quelquefois il songe à se marier,--et jamais à être de l'Académie. + +On ne lui connaît ni ennemi ni envieux.--Christophe-Colomb lui-même ne +pourrait pas lui en découvrir un. + + + + +IV + + + + +LE CAUDATAIRE + + +Comme son nom l'indique, ce personnage est celui qui tend à se coudre +aux individualités, possédant, soit la célébrité, la réputation, ou même +la simple notoriété. + +Cette sorte de sigisbéisme naît quelquefois de la sympathie que l'on +éprouve pour les Å“uvres d'un écrivain, et de l'attachement que vous +inspire sa personne. Comme toute chose sincère, ce sentiment est alors +honorable et mérite le respect, même dans ce que peut avoir d'outré, +l'admiration _caniche_ du caudataire désintéressé. + +Le plus souvent aussi, ce n'est que l'exploitation réglée de l'orgueil +légitime de ceux qui ont su se conquérir un nom, par la vanité ridicule +de ceux qui ne _s'appellent pas_. + +Les millions en moins, le caudataire ressemble aux anciens rustauds de +finance qui consentaient à vider l'humiliation à pleine tasse, et à +verser les écus à plein sac, pour être aperçus du vulgaire, montant +dans les carrosses des grands seigneurs. Le seul désir du caudataire est +aussi de monter dans les carrosses de la renommée--ne fût-ce que par +derrière. + +Les romanciers en vogue, les auteurs dramatiques, rois de la coulisse, +les journalistes en puissance de feuilleton ont leurs caudataires, et +particulièrement les coupe-toujours de la critique, qui débitent la +galette et le flanc de la réclame. + +Le nombre des caudataires varie en proportion de la réputation ou de +l'influence que peuvent exercer sur le public les célébrités des divers +genres de littérature. + +Les fonctions du caudataire sont purement honorifiques, mais en revanche +elles sont fatigantes.--Cependant c'est une charge très-courue. On ne +l'obtient pas du premier coup. Il faut faire une espèce de stage avant +de devenir titulaire. + +Plusieurs qualités sont requises pour être bon caudataire; comme au jeu +des enfants: «Bonjour, maître, quel métier veux-tu être? Il faut, +tire-li-faut d'abord n'être pas bon à autre chose, et avoir du temps à +perdre.» Si le caudataire possède une opinion, il devra lui attacher +une pierre au cou et la jeter dans l'endroit le plus profond de la +Seine. + +Adopter en tout, et proclamer partout et toujours le système du maître +qu'il veut suivre; avoir dans sa poche du drap de toutes les couleurs, +afin de changer de cocarde littéraire en même temps que celui-ci. + +S'il possède un caractère irritable, il devra le tamponner de patience, +s'il ne veut pas souffrir des ruades et rebuffades qui pourront résulter +de la mauvaise humeur de l'homme célèbre, quand celui-ci aura éprouvé +des désagréments familiers à son état. + +Renoncer à toute initiative en matière de jugement sur les productions +des confrères, et attendre que le son se soit fait entendre pour faire +écho. + +Assister à la conception et confection du roman, drame ou feuilleton du +maître; entendre chapitre par chapitre, scène par scène, phrase par +phrase, les vagissements de l'Å“uvre nouvelle, la caresser au berceau du +manuscrit, lui faire des risettes, lui offrir des morceaux de sucre ou +des bonbons, et avoir pour elle tous les soins que demande un nouveau-né +qui pousse sa première dent. + +Ne pas craindre de se coucher tard pour tenir compagnie au maître le +soir, ni de se lever matin pour être le premier à lui apporter le +bulletin de l'enthousiasme du public à propos de l'Å“uvre récemment +publiée; avoir de la mémoire pour se rappeler le nom des tièdes, afin +qu'il leur soit marqué un mauvais point.--Au besoin, chercher querelle à +l'un d'eux, et se battre en duel avec lui: Être complaisant et agile +comme un lévrier ou un troisième collaborateur, qui fait les courses +dans les vaudevilles (commissionnaire sans médaille.) + +Si le maître a la goutte, se plaindre de la sciatique; et, lorsqu'il est +enrhumé du cerveau, se procurer une fluxion de poitrine. + +Voilà quelques-unes des charges, voici maintenant les avantages. + +Ils ne s'obtiennent que graduellement et suivant les principes d'une +hiérarchie qui a ses lois. + +Il existe des caudataires autorisés à aborder dans les lieux publics +l'homme célèbre qu'ils y rencontrent, à se promener avec lui bras dessus +bras dessous sur le boulevard ou dans les foyers des spectacles,--à lui +demander du feu pour allumer son cigare ou une place dans sa loge--ou ce +qu'il compte faire prochainement. + +Ces avantages sont médiocres, ils se résument à faire dire par les gens +qui vous rencontrent: + +--- Tiens! quel est donc ce monsieur qui se promène avec ***? + +Mais, pour quelques caudataires, cette simple remarque suffit. Il a été +vu. Pour lui, l'homme célèbre joue le rôle d'un bec de gaz et lui prête +sa lumière. + +Le second grade procure l'honneur d'une familiarité plus intime. Aussi +l'homme célèbre abandonnera avec son caudataire les formules de +politesse qui restent de la froideur dans les relations;--il sera avec +lui fraternellement grossier et franchement mal appris. Seulement il lui +permettra de l'accompagner partout, à la condition que, moralement, +celui-ci aura le soin de rester quelques pas derrière lui.--Il ne se +fâchera pas si le caudataire l'aborde quand il sera en compagnie; il +commencera à lui donner son avis pour avoir une façon nouvelle de faire +connaître le sien.--Il le brutalisera même en public, et le caudataire +recueillera alors l'avantage d'entendre dire à côté de lui--quel est +donc ce particulier que *** bourre comme ça?--ce ne peut être qu'un ami +intime ou un domestique. + +Quand il aura franchi ces deux degrés, le caudataire arrivera enfin au +comble de ses vÅ“ux. L'homme célèbre le fera grand d'Espagne littéraire, +en lui accordant le droit de rester couvert devant lui. Il l'attachera à +sa personne et le nommera caudataire de première classe, il le fera +chevalier de ses ordres, et celui-ci aura ses entrées grandes et +petites. + +Il possédera son rond de serviette à la table de l'homme célèbre. Sa +vanité pourra se donner des indigestions de tutoiement. Il aura atteint +le point culminant du favoritisme. Il fera partie du mobilier, et si le +mobilier est vendu, on le vendra avec. + +Le caudataire intime obtiendra alors de temps en temps une mention dans +un roman. On profilera sa silhouette dans une pièce, ou bien on lui +jettera au bas de la colonne d'un feuilleton, un bout d'éloge banal, +qu'on n'oserait offrir à personne, et qu'on lui mettra dans la main +comme un sou démonétisé. Car, en réalité, l'homme célèbre peut accepter +ce servilisme; mais, comme son caudataire ne possède aucun talent et +aucune dignité, il professera bien souvent pour lui le sentiment, qui +est précisément le revers de l'estime. + + + + +V + + + + +LES JÉRÉMIES + + +Elle est nombreuse et s'augmente chaque jour cette insupportable famille +des Jérémies littéraires, qui, traitant leur gueuserie et leur paresse +en tout lieu, corbeaux du découragement, croassent leur plainte +monotone. + +--Ô muse marâtre! s'écrie celui-ci. + +--Ô public crétin! ajoute celui-là . + +--Ô critique zoïle! hurle cet autre. + +Et si, par malheur, il vous arrive de tomber dans un de leurs conclaves, +véritables clubs de harpies, vous aurez le mal de mer en les écoutant +les uns et les autres parler de ceux qu'ils appellent leurs confrères, +et qui sont parvenus à approcher de près ou de loin le but auquel ils se +proposaient d'atteindre. + +--Prenez au hasard, dans le tas, le plus braillard d'entre ces +convulsionnaires, mettez-le sur la sellette, et dites lui: + +--D'où viens-tu? + +--Qu'as-tu fait? + +--Que veux-tu? + +Pénétrez dans sa biographie,--l'histoire de l'un sera celle de tous. + +Le Jérémie est un fruit sec littéraire, et, le plus ordiremont,--il +greffe sur l'impuissance, cette maladie honteuse de l'intelligence qu'on +appelle l'envie. + +Pareil aux oisifs qui, pour occuper leur paresse, entrent dans le +premier endroit dont ils trouvent la porte ouverte, il sera entré, un +beau jour, dans la littérature par désÅ“uvrement. + +De vocation, il n'en a aucune. + +Il commence cette périlleuse lutte, sans plus d'émotion qu'il entamerait +une partie de piquet. Son ignorance même devient pour lui un brevet +d'outrecuidance. + +À peine consentirait-il, en manière de mise en train, à acheter une main +de papier. + +L'Å“uvre achevée, chose ordinairement sans forme et sans fond,--mannequin +d'idée, grotesquement vêtu de loques de style ramassé sous les piliers +des halles littéraires, il s'étonnera que le fÅ“tus ne marche pas tout +seul, et il commencera à s'alarmer à propos, de l'indifférence coupable +du siècle en matière de chef-d'Å“uvre--inédit? + +Alors, montrant le poing au ciel, et montant sur toutes les tables +d'estaminet pour insulter les astres, le Jérémie, entre la chope et la +pipe, commencera à déplorer son malheureux sort de poëte. + +Avec des sons de mandoline enragée, il répétera toutes les vieilles +rengaines auxquelles ont servi de type les trépas de Gilbert et de +Malfilâtre--qui ont eu le malheur de rester les patrons des incompris +qui ont toujours leurs noms à la bouche, et ne cessent de soupirer à +propos de ces deux victimes de l'art: + +--Ô muse marâtre! + +Quelque âme charitable, se laissant prendre à cette comédie, consent +quelquefois à patroner l'Å“uvre du Jérémie et lui ouvre la voie de la +publicité. + +Il arrive nécessairement ce qui devait arriver. + +Le public ne s'en préoccupe pas,--le chef-d'Å“uvre n'est feuilleté que +par le vent, qui court des bordées dans les nécropoles littéraires des +quais. + +C'est alors que le Jérémie, qui se baissait à l'avance pour passer sous +les arcs de triomphe dont il jalonnait son chemin, commence le second +couplet de sa lamentation. + +--Ô public crétin! + +Quant à la presse, elle demeure silencieuse, ou, forcée par des +sollicitations, elle détachera sur le nez de l'auteur une dédaigneuse +pichenette. + +C'est alors que le Jérémie s'écriera par toute la ville, en agitant ses +grands bras: + +--Ô critique zoïle! + +À compter de ce moment, le Jérémie n'a plus qu'une jouissance et qu'un +bonheur dans le monde. + +Justement châtié dans sa vanité et dans son impuissance, s'il connaît un +endroit où l'on travaille, il ira chaque jour y traîner son désÅ“uvrement +découragé, et répéter de sa plus dolente voix: + +--À quoi bon se donner tant de mal? qui est-ce qui se préoccupe de l'art +aujourd'hui? quel est le sort des poëtes dans une société où le veau +d'or est roi? Souviens-toi de Gilbert, de Malfilâtre, et de tant +d'autres,--sans me compter moi-même. + +Ô muse marâtre! + +Ô public crétin! + +Ô critique zoïle! + + + + +VI + + + + +UN SUCCÈS DE PREMIÈRE + + +La scène se passe à la suite d'un de ces succès coups de foudre qui, dès +la première soirée, signent à une Å“uvre dramatique une feuille de route +de cent cinquante ou deux cents représentations. + +Le rideau vient de se baisser; entre deux salves, on est venu proclamer +le nom victorieux qui devra bientôt, selon l'expression du poëte, +«voltiger aîlé sur la bouche des hommes.» + +La critique, qui s'en va bras dessus bras dessous, se reconduit dans la +personne de ses membres, échangeant entre eux le mot d'ordre pour +l'honorable conspiration de la louange unanime et méritée qui aboutira +le lundi suivant. Du bourdon à l'humble clochette, chacun est heureux +d'avoir à fournir une note à l'hosanna de l'enthousiasme. + +Sous le péristyle du théâtre, et dans l'attitude qu'on prête aux chevaux +d'Hippolyte, les directeurs des théâtres rivaux supputent avec +inquiétude le résultat arithmétique d'un succès qui se dispose à mettre +pendant six mois les mains dans la poche du public, et qui menace de +faire pendant si longtemps une rude saignée à leur bordereau quotidien. + +Derrière eux, les groupes d'auteurs échangent d'un air navré les propos +les plus condoléants. On supposerait qu'ils viennent d'être frappés par +un malheur commun. La rancune de celui-ci, s'accouplant avec +l'impuissance de celui-là ! le dernier four de l'un donnant le bras à la +chute de l'autre, ils se retirent lentement, parlant tout bas, comme +s'ils étaient honteux de s'entendre. + +Derrière eux vient la foule, qui se répand dans les rues, semant sur son +passage mille rumeurs qui préparent le succès, et en colportent la +nouvelle par toutes les voix, de l'_on dit_ sonore,--qui est la +trompette de la moderne Renommée. + +Sur le théâtre, tout est sens dessus dessous. + +Les employés font des cabrioles de jubilation, et, parmi les trappes du +plancher scénique, se livrent à la périlleuse gymnastique de +l'enthousiasme. + +Les machinistes--_machinent_, pour embaumer le lendemain matin le réveil +de l'auteur, un bouquet dans lequel on fera entrer tout le quai aux +Fleurs. + +Le directeur a complètement perdu la tête. + +Dans un nuage d'or, il voit passer le plan figuratif de tous les +châteaux qui battent réclame de leur situation et dépendances dans les +colonnes des _Petites-Affiches_. Il embrasse l'auteur, il l'appelle son +ami,--son sauveur.--Il s'arrache les cheveux de désespoir, parce qu'il +n'a point songé à lui offrir une primé avant le succès. + +--Maintenant il serait trop tard. + +Pour récompenser cet oubli, il lui commande sur-le-champ un nouvel +ouvrage, quitte à répondre, quand celui-ci l'apportera: + +--Mon cher ami, je suis désespéré; mais je n'ai pas de place. Songez +donc que voilà 150 fois qu'on joue votre ouvrage.--J'espère que vous +n'avez pas à vous plaindre de moi. Dieu merci j'ai assez fait mousser +votre pièce. Il ne faut pas songer qu'à soi dans ce monde.--Je serais +fort désolé qu'on pût dire que vous avez monopolisé mon théâtre. + +Il y en a même qui vous répondent tout simplement: + +--Votre succès m'a rendu un mauvais service.--Dès qu'ils sentent du +lard dans un endroit, les rats y viennent; depuis que vous m'avez fait +faire de l'argent, tous mes créanciers me tombent sur le dos.--Encore +une affaire pareille, et je serai obligé de faire faillite. + +L'ingratitude, qui est l'indépendance du cÅ“ur, comme dit un impressario, +est d'ailleurs une vertu directoriale, et il en est dans le nombre de +ces messieurs dont c'est à proprement parler, la seule qualité. + +Les artistes qui ont contribué au succès de l'Å“uvre, vont se visiter +dans leur loge et se font mutuellement cadeau d'un petit piédestal. + +Pendant dix minutes, la conversation roule sur ces trois mots: + +Superbe, magnifique, admirable! + +Dans les corridors, tutoiement et embrassement général. + +Au milieu du foyer, l'auteur, appuyé contre la cheminée, déboutonne son +frac devenu trop étroit pour contenir cette indigestion de gloire, et +met intérieurement une rallonge aux félicitations que lui viennent +offrir ses amis. + +Ceux-ci ont mis dans leur poche le crêpe qu'ils avaient apporté, dans la +charitable intention de prendre le deuil de l'ouvrage en cas de +décès.--D'aucuns même, les intimes, eussent sollicité l'honneur de tenir +les cordons du poêle. + +Le bonheur forcé est si vif qu'on en voit qui changent de couleur. + +Celui-ci est vert-pomme,--celui-là rouge,--celui-là jaune comme un +citron;--on dirait le spectre solaire de l'envie. + +Tous entourent le triomphateur et font de lui une espèce de Laocoon de +l'amitié littéraire. Ils le serrent, l'enlacent, l'embrassent, gonflent +son orgueil avec le gaz de l'hyperbole, et puis entre la parenthèse de +deux caresses, répandent brusquement dans la joie en ébullition la +goutte d'eau froide de la réticence, et par leurs critiques essaient de +reprendre à deux mains ce que la louange avait donné d'une seule. + +Au milieu de ces hypocrites démonstrations, un bravo loyal résonne +parfois, comme une pièce d'or dans un sac de jetons. + +Il est vrai que c'est justement celui-là qui n'est pas entendu ou pas +écouté. + +En sortant du théâtre, l'auteur rencontre quelquefois deux ou trois de +ses amis, qui s'excusent de n'avoir pas été le complimenter au foyer, +sous le prétexte qu'ils se sont trouvés indisposés. + +Et, en effet, pendant la représentation, il était visible à tous les +yeux qu'ils ne se sentaient pas bien. + + + + +NOTES DE VOYAGE + + +_À Monsieur Bourdin, rédacteur en chef du Figaro_. + +Tu te rappelles, mon cher ami, que le 22 juillet au soir, et au moment +où je m'y attendais le moins, m'ayant rencontré sur le boulevard, tu +m'as prié de prendre ta place parmi la députation des journalistes et +chroniqueurs parisiens, invités par la Compagnie du chemin de fer du +Nord à assister aux courses annuelles de Boulogne. Outre que j'ai +toujours été partisan de l'imprévu, le nom de mes futurs compagnons de +voyage m'a décidé à accepter ta proposition, et une demi-heure après +t'avoir quitté, je me présentai à la portière du wagon-salon réservé à +l'émigration littéraire. + + * * * * * + +Chacun commençait à s'installer suivant ses habitudes de voyage; mais +tous ces petits arrangements, où se révélaient naïvement l'instinct +d'égoïsme du voyageur amoureux de ses aises, furent bientôt troublés par +l'arrivée du retardataire et gigantesque Nadar.--Comme chacun le sait, +Nadar est pourvu d'un appareil de locomotion qui lui permet de régler sa +démarche sur le pas des Dieux. Aussi, en le voyant paraître, chacun se +demande avec inquiétude où Nadar pourra mettre ses jambes.--En effet, +ces deux colossales perpendiculaires importunent et bouleversent toutes +les combinaisons d'angles et d'horizontalité. Pendant une demi-heure, on +s'exerce inutilement à une sorte de jeu de patience, dont les membres +des voyageurs sont les pièces.--On fait appel à la science.--Un prix de +vingts-cinq cigares est offert à celui qui résoudra le difficile +problème d'installer Nadar.--Les calculs scientifiques n'ayant pas +abouti,--Nadar trouve un biais,--trois ou quatre de ses amis resteront +debout dans le wagon;--de celle manière il pourra s'allonger à son +aise.--La proposition est repoussée par ces messieurs, qui accusent +Nadar d'abuser des droits que donne l'amitié. + +Nadar répond par cet axiome: + +--En wagon, il n'y a pas d'amis, il n'y a que des coins. + +Au moment de partir, un riche étranger, qui a entendu dire que notre +wagon était habité par des journalistes parisiens, propose cinq mille +francs pour faire le voyage dans notre société.--L'administration +refuse. On se met en route. À la station de Breteuil, le convoi +s'arrête, et nous sommes régalés d'une aubade d'un joueur d'orgue du +pays, qui a déjà doté deux de ses filles avec ses recettes quotidiennes. +Favorisé par l'administration, qui lui accorde ses entrées sur la voie +au passage de tous les trains, cet instrumentiste est, dit-on, au mieux +avec les employés supérieurs de la compagnie.--Dans ses fréquents +voyages, M. de Rothschild ne manque jamais à s'arrêter à Breteuil, et +gratifie du prix de la place qu'il occupe la sérénade nasillarde qui lui +est donnée à son passage. + +Entre Breteuil et Amiens,--on essaye de dormir,--mais il n'y a pas +moyen. + +_Amiens_. Vingt minutes d'arrêt.--La population altérée du wagon se +précipite vers le buffet,--et y produit l'effet d'une éponge qui +tomberait dans une fontaine.--Quelques pâtés de canards succèdent aux +rafraîchissements.--On demande la carte,--et l'on apprend qu'elle a été +payée cinq mille francs par le riche étranger du débarcadère, qui a +voulu, à l'instar de François Ier, être une fois dans sa vie le +restaurateur des lettres. + +La cloche du départ se fait entendre: on remonte en voiture,--et, à la +liberté d'espace dont chacun jouit, on s'aperçoit qu'il +manque--quelqu'un et quelque chose.--Ce quelqu'un et ce quelque +chose,--c'est Nadar et ses jambes.--Tout le wagon entonne à l'unanimité, +sur une musique vague, un hymne à l'indépendance, qui commence, comme +tous les hymnes de ce genre, par ces paroles: + +/*[4] + «Libres du joug qui nous oppresse.» +*/ + +Cet enthousiasme est troublé par un double cri d'épouvante échappé à un +des voyageurs, qui, en se penchant à la portière, vient d'apercevoir +Nadar marchant sur la voie et suivant le train, au petit pas, en fumant +son cigare.--Au premier _arrêt_,--il se fait ouvrir la portière, et se +réallonge de nouveau d'un pôle à l'autre du wagon; le désordre se +rétablit. + +_Abbeville_.--Lever du soleil,--salué par un chÅ“ur formidable de deux +millions de canards qui barbottent dans les marais de la route.--S..... +fait observer judicieusement que la présence de ces oiseaux n'est +peut-être pas étrangère à l'industrie des pâtés, qui est une richesse de +la contrée.--On ne lui dit pas le contraire.--L'heure de la justice +semble à la fin venue.--Nadar vient d'épuiser sa provision de cigares, +et se livre à l'emprunt;--on lui refuse:--il propose comme transaction +de rester debout pendant tout le temps qu'il fumera.--Douze +porte-cigares lui sont tendus.--Nadar se lève, tout le monde peut +s'asseoir. + +Entre Abbeville et Boulogne, dont nous sommes encore éloignés d'une +vingtaine de lieues, quelqu'un propose de charmer les dernières heures +du voyage par un jeu quelconque. Ce vÅ“u n'est pas plus tôt exprimé, +qu'un sixain de cartes se trouve comme par miracle éparpillé sur la +table.--La partie s'engage avec une fureur douce.--Nadar a la veine: +dans un moment, il a cinq mille francs devant lui;--le ponte est +intimidé;--*** se consulte et ne tient pas le coup, dans la crainte +d'un refait. Tout à coup une voix qui sort du wagon voisin, et qu'on +reconnaît pour celle du riche étranger, crie: Banco!--Nadar abat deux as +de pique;--*** se félicite de sa prudence,--et le riche étranger, auquel +on a notifié sa perte, envoie à Nadar, par un employé du train, une +enveloppe _chargée_ sur laquelle il a écrit: _Enchanté d'avoir fait +votre connaissance_. Tel est le dernier épisode de notre voyage. + +Quant aux courses où j'ai assisté, je t'avouerai que c'est un plaisir +auquel je ne crois pas devoir être parfaitement initié.--S....., qui est +passé maître en matière de sport, s'est donné beaucoup de mal pour m'en +expliquer tous les termes et tous les usages. J'ai eu beau me mettre une +carte au chapeau, je n'ai rien compris aux cérémonies du pesage, ni au +jargon de ces petits gnomes, habillés en glaces panachées, qu'on appelle +des jockeys, et qui n'ont d'autre industrie que d'être plus légers +qu'une douzaine de bouchons. Un attelage de dix percherons traînant un +bloc de dix à vingt mille kilogrammes, et faisant saillir leur robuste +musculature sous l'effort, me paraît un spectacle plus intéressant que +le plus merveilleux handicap. À l'issue du banquet qui nous a été +offert à l'hôtel des Bains,--Et qui a clos cette journée +hospitalière,--Nadar m'a appris qu'il partait pour Londres le soir même, +et qu'il m'attachait à sa suite.--À toi donc, je t'écrirai de l'autre +côté de la Manche. + + + + +II + + +Comme je te l'ai dit, mon cher ami, il est décidé que Nadar et moi nous +partons pour Londres à la marée de deux heures. Étant très-fatigués de +la journée de plaisir que nous avons passée à Boulogne, nous nous sommes +rendus à minuit à bord de la _Panthère_ pour y choisir nos places. +T'étonnerai-je beaucoup en te disant que Nadar cherche la +meilleure?--Non!--Malheureusement il a été prévenu. Presque tous les +voyageurs sont déjà embarqués et ont retenu les cadres les mieux +disposés.--Je dois pour ma part me contenter d'une case inférieure, ce +qui ne laisse pas d'être inquiétant lorsqu'on ignore les habitudes +maritimes du passager qui vous servira de plafond.--Pendant que je +m'installai dans le salon demi-réfectoire, demi-dortoir, du +_chief-cabin_, plusieurs Anglais entourent la table à manger et s'y font +servir les productions les plus variées de la race porcine. Un +volumineux gentleman, qui semble moulé sur la corpulente nature de sir +John Falstaff, se sistingue surtout parmi les convives par son appétit +pantagruélique. Après avoir épuisé un fort tirage de sandwichs au +jambon, cet insulaire, à la fois carnivore et frugivore, demande un +melon, qu'il pèse et mange en deux bouchées comme il eût fait d'un +abricot.--Je plaignais instinctivement le voyageur qui aurait la +mauvaise chance de se trouver au-dessous de lui, lorsque je vis +l'insulaire appeler deux garçons et se faire hisser dans le cadre +au-dessus du mien. + +Mon superposé a-t-il le melon heureux? J'en doute, car voici le garçon +qui commence la distribution des soucoupes sans tasses, et le locataire +de l'entresol en réclame deux. Je commence à mal augurer de mon +voisinage, et je propose diplomatiquement à Nadar de lui faire le +sacrifice de mon rez-de-chaussée. Il refuse! Parmi les passagers, il +s'en trouve qui font la traversée pour la première fois. Ils +s'interrogent les uns les autres sur les précautions éprendre. Chacun +dit la sienne. + +Celui-ci raconte qu'ayant l'habitude d'aller sur les chevaux de bois des +Champs-Élysées, il ne sera pas incommodé. + +Celui-là a une provision de pastilles préservatrices. + +Un autre affirme qu'il faut fermer les yeux. Un autre qu'il faut au +contraire les ouvrir et les tenir fixés sur le même point. + +Au même instant un grand mouvement se fait entendre sur le pont. La +cloche sonne pour les retardataires. Une vibration lente et régulière +ébranle toutes les parties du paquebot. Les palettes des roues se +mettent en mouvement; le capitaine crie: _All right_. Nous sommes en +route. + +Tout va bien tant que nous sommes dans le port. Mais au moment où nous +franchissons la passe, quelques personnes commencent à se moucher, ce +qui en mer comme au théâtre est un signe d'émotion. Un petit bonhomme de +huit ans auquel un garçon vient d'apporter un ustensile de prévoyance +demande à son père à quoi peut servir ce récipient. + +Son père le lui explique par une démonstration. + +Deux passagers qui se racontaient des histoires curieuses, afin de se +distraire,--manquent mutuellement de mémoire.--Peu à peu leur récit +devient pâle;--eux aussi. + +--Mon voisin de droite demande du thé. + +Mon voisin de gauche se mouche--trop tard. + +Nous prenons le large, et la _Panthère_, se croyant à Mabille, commence +à chalouper.--Aussi l'usage de la porcelaine se répand-il assez +généralement dans les masses.--Mon voisin d'en haut, qui s'était +endormi, se réveille au moment où il rêvait qu'il venait de prendre une +purgation.--Il demande à être monté sur le pont. + +Sauvé, mon Dieu! + + * * * * * + +Au jour naissant, nous commençons à voir la côte anglaise surgir à +l'horizon, comme une ligne blanche et mince. Une heure après, nous +sommes à l'embouchure de la Tamise. + +La _Panthère_, en entrant dans des eaux plus calmes, reprend des allures +pacifiques qui permettent aux passagers de réparer par le sommeil les +fatigues de la nuit. Mais déjà on les invite à montre sur le pont, car +c'est l'heure où, suivant les habitudes du bord, le dortoir masculin se +transforme en salle à manger. Nadar, qui n'a pas encore faim et qui a +encore sommeil, demande un délai et se l'accorde. Le bruit de la machine +le gênant un peu pour se rendormir, il fait même prier le mécanicien de +stopper. Malheureusement, le bruit de la mécanique empêche également le +mécanicien d'entendre les ordres de Nadar, et le steamer continue sa +route.--Cependant un flot de ladies et de miss affamées, dont le +sybaritisme prolongé de Nadar retarde la réfection, se presse à la porte +du _chief-cabin_, et hésitent à entrer en apprenant qu'un voyageur s'y +trouve encore couché; une humble adresse est présentée à Nadar.--En +apprenant qu'il fait attendre des dames,--il se lève spontanément, mû +par le ressort national de la galanterie française. + +En une seconde, l'essaim affamé entoure la table, qui ploie déjà sous +une montagne de nourriture et qu'arrosé un fleuve de thé. En une autre +seconde, la montagne est aplanie et le fleuve est tari. Ce spectacle m'a +rappelé les beaux travaux gastronomiques que j'ai vu quelquefois +exécuter par M. Ch. Monselet. Les hommes succèdent aux femmes et ne le +leur cèdent en rien. Je retrouve parmi eux le formidable insulaire dont +le voisinage m'avait tant alarmé.--Son insuccès ne l'a pas fait renoncer +à entreprendre une lutte nouvelle avec son indigeste adversaire; et, +obstiné comme un plaideur qui a perdu son procès en instance,--il en +appelle,--en se faisant servir un melon deux fois plus gros que celui de +la veille.--Bien qu'il ait eu la précaution de tempérer, par une +copieuse libation de sherrey, la dangereuse crudité du fruit de _nos +vergers_, cette fois encore, la récidive ne lui est pas heureuse et son +appel est rejeté. + +Cependant nous avions fait du chemin.--Déjà l'embouchure de la Tamise +est franchie, et la _Panthère_ file comme une flèche entre les rives du +large fleuve sillonné de nombreux bateaux pêcheurs qui rentrent dans les +petits ports du voisinage. + +Le père du petit garçon dont j'ai déjà parlé, jaloux de faire briller +les talents géographiques de son fils, l'arme d'une longue vue, et +l'invite à désigner, au fur et à mesure que nous passerons devant, +toutes les villes, ports, bourgs, villages et hameaux, ainsi qu'à faire +connaître le chiffre exact de leur population, leur production spéciale +et les faits historiques se rattachant à chacun d'eux. L'enfant, qui +est en vacances, et pour qui cette fonction de cicérone équivaut à une +rentrée en classe, montre d'abord peu de soumission aux désirs +paternels, et commence, la mémoire un peu troublée, une explication qui +n'est pas d'accord avec _Malte-Brun_. Quelques voyageurs, possédant des +_Guides_, se permettent de relever quelques erreurs commises par le +jeune collégien, entre autres celle qui place Dublin sur la +Tamise.--Blessé dans son amour-propre, le père soutient l'opinion de son +fils,--et celui-ci profite de la discussion pour aller se cacher +derrière un panier de prunes, auquel il a remarqué une _fuite_ qu'il +n'hésite pas à encourager. + +L'approche de Londres se fait sentir à chaque tour de roue. Nous en +sommes encore éloignés de plusieurs lieues, et déjà la vapeur carbonique +qui s'élève plane au-dessus de nous, et nous couvre de cette impalpable +poussière qu'on appelle la _pluie sèche_. Il fait, au reste, un temps +magnifique, et, comme il y a sans doute quelque fête aux environs, nous +nous croisons à tout moment avec des bateaux à vapeur chargés d'une +population endimanchée et joyeuse qui pousse en passant de vigoureux +hurrahs. À la hauteur de Gravesend, le gouvernement anglais nous envoie +à bord des ambassadeurs chargés de l'indiscrète mission de visiter nos +bagages. Il faut déclarer, à la louange de la douane britannique, +qu'elle ne ressemble pas à la nôtre. Le douanier français, à la +frontière surtout, procède à la visite des malles avec la brutale +impatience d'un mari jaloux qui fouille dans les tiroirs de sa femme +pour y chercher les objets de contrebande conjugale.--L'employé de la +douane anglaise, au contraire, visite, mais ne bouleverse pas.--Sa +curiosité est minutieuse, mais polie.--Il aide les voyageurs à refermer +leur malle, à reboucler leur valise, et s'il aperçoit dans un sac de +nuit une chemise à laquelle il manque des boutons,--il s'offre +volontiers de les recoudre. + +Pendant la visite de la douane, nous sommes arrivés à Greenwich, où se +trouve le célèbre hôpital des invalides de la marine, et déjà commence à +se dérouler le merveilleux spectacle qui a fait tant de fois comparer la +Tamise à une forêt de mâts. J'aurais là une belle occasion de me livrer +au dithyrambe, si c'était mon instrument. Mais tu ne m'as pas donné, mon +cher ami, la mission de découvrir que l'Angleterre était la première +nation maritime du globe. Je passe la main à un maître du genre +descriptif intelligent. Si tu as quelques minutes à perdre ou plutôt à +gagner, ouvre les _Caprices et Zig-Zags_ de Théophile Gautier, et tu y +trouveras le tableau fidèle de la route de Greenwich à Londres, qui nous +apparaît au premier détour de la rivière; il est certaines formules +vulgaires qui, mieux que toutes les recherches du langage académique, +excellent à exprimer certaines impressions. + +«J'ai reçu le coup de poing,» me disait un jour en se frappant la +poitrine un ouvrier dont l'imagination venait d'être vivement frappée +par un grand spectacle.--Cette figure brutale rend parfaitement la +nature de l'étonnement que m'a causé la vue de cette ville, où le +gigantesque paraît se multiplier lui-même. Moi aussi,--j'avais reçu le +coup de poing.--Pendant qu'on jette les amarres, je cherche Nadar pour +lui faire partager mon enthousiasme, et je le trouve à l'avant du bateau +en conversation réglée avec une de ses connaissances, qu'il vient de +voir passer à London-Bridge, auprès duquel nous sommes arrêtés.--Le +débarquement s'opère, et nous voici sur le quai, où les pisteurs des +hôtels français commencent à nous assaillir.--Leur loquacité et leur +esprit de ruse restent pourtant bien loin de ce que j'ai vu à la +descente du chemin de fer dans certaine ville du midi de la France. + +À Marseille, notamment, où un aubergiste, furieux de me voir suivre son +concurrent, lui vida sur l'épaule un cornet rempli de punaises, qu'il me +montra ensuite comme un échantillon de l'hospitalité que je +rencontrerais à l'hôtel rival,--j'eus la bonhomie de me laisser prendre +à cette supercherie, qui obtint le succès que son auteur en avait +espéré, car il m'emmena triomphalement à son hôtellerie en me vantant la +propreté qui y régnait. + +J'étais cependant à peine à table, que je vis grouiller sur la nappe +deux ou trois insectes nocturnes, que je montrai à mon hôte, en lui +reprochant son abus de confiance. + +--Monsieur, me répondit-il gravement, je ne puis nier qu'il y en ait +quelques-unes ici, comme partout; mais si je leur tolère la salle à +manger, je leur interdis la chambre à coucher. Monsieur peut être +tranquille; il dormira bien. + +Nadar a jeté nos bagages dans un cab, et remet au cocher l'adresse d'un +hôtel qui nous a été indiqué. + +Cette première course à travers les rues de Londres est quelque chose +d'assez inquiétant, quand on en a peu l'habitude, car le cab est un +véhicule enragé, auprès desquels nos coupés parisiens ne sont que des +coches. + +Nous arrivons dans Leceister-square, où nous devons habiter, et, après +quelques instants accordés à notre toilette,--nous nous lançons à pied +dans les rues de Londres. + +--À propos, me demanda Nadar, sais-tu un peu d'anglais? + +--Je sais: _To be or not to be_. + +--Eh bien! je suis plus riche que toi; j'en sais une quinzaine de +mots.--Nous les partagerons en frères. + + + + +III + + +Un journaliste français rencontrant à Londres un de ses compatriotes qui +habite cette ville depuis longtemps, s'étonnait que celui-ci éprouvât +encore de la difficulté à se faire comprendre. + +--Si tu savais comme ces gens-là ont la tête dure, lui répondit l'ami; +voilà six ans que je vis avec eux et ils n'ont pas pu apprendre le +français. + +Je regrette d'autant plus vivement cette lacune dans l'éducation de nos +voisins d'outre-Manche, que Nadar m'a appris un anglais de fantaisie qui +n'a pas cours à Londres: aussi je me trouve aussi embarrassé dans ce +pays que pourrait l'être dans le nôtre un étranger qui aurait appris le +français en lisant les faits divers de la _Patrie_. + + * * * * * + +Je viens de rencontrer Lherminier, qui m'a conseillé d'acheter un +dictionnaire de conversation franco-anglaise.--C'est un recueil de +dialogues par demandes et par réponses, dans lequel, dit la préface, +toutes les circonstances de la vie sont prévues, depuis les plus +solennelles jusqu'aux plus familières.--Je remarque, en effet, des +chapitres intitulés:--_Réception à la cour,--Audience du +ministre,--Demande en mariage_. Malheureusement, le dictionnaire de +conversation ressemble à ces instruments à vent dont il est impossible +déjouer si on ne possède pas ça que les musiciens appellent +l'_embouchure_. Or, l'embouchure d'une langue, c'est sa +prononciation.--Et comme je n'ai pas l'embouchure de l'anglais,--la +pantomime est encore ma meilleure ressource pour me faire comprendre. + + * * * * * + +Si le _Dictionnaire de conversation_ a prévu les cas exceptionnels d'une +réception royale, ou d'une audience ministérielle, soit dédain, soit +oubli volontaire, il se montre moins prévoyant à propos des +circonstances familières, et il en résulte quelquefois un certain +embarras pour le voyageur. Aujourd'hui même me trouvant dans un des +beaux quartiers de Londres, je désirais, pour dès motifs étrangers à la +misanthropie d'Alceste, rencontrer un endroit écarté.--Ne connaissant +pas les ressources du quartier dans lequel je me trouvais, j'abordai un +_policeman_ avec l'intention de l'interroger. Mais ce fut inutilement +que je cherchai la phrase dans mon dictionnaire. Sa pruderie restait +muette sur cet article! Dans cette circonstance éminemment familière, la +pantomime me parut un moyen de traduction trop expressif pour que +j'osasse en faire usage avec le _policeman_ qui, d'ailleurs, me parut +manquer d'initiative. + +Cependant, comme il y avait urgence, j'allai peut-être me risquer à +braver le _no comit nuisance_, prohibitif inscrit sur la muraille, +lorsque je fus soudainement retenu par un souvenir.--Quelques jours +auparavant, j'avais vu à Paris un Anglais surpris par un sergent de +ville au moment où il semblait lire de trop près les affiches de +spectacle. Ignorant sans doute combien nos lois sont paternelles pour +ces petits délits qui sont dans la nature, le délinquant parut frappé +d'une invincible terreur, et je n'oublierai jamais l'accent avec lequel +il demanda au sergent de ville «quel _siouplice_ lui était réservé?» Il +ne fallut pas moins que le rappel de ce fait pour m'arrêter sur le bord +d'une contravention dont les suites pouvaient être dangereuses. +Heureusement que je rencontrai un compatriote qui m'emmena à +Westminster, où se trouve un _office_ spécial. + +Si l'on en croit les statisticiens et la foule qui encombre incessamment +tous les lieux publics où l'on débite de la boisson, la population de +Londres est une éponge qui absorbe quotidiennement une quantité de +liquide suffisante pour mettre à flot le _Great-Britain_, navire du port +de dix mille billards.--Cependant il s'en faut que les conséquences +naturelles de cette absorbtion prodigieuse aient été prévues dans une +juste mesure. On pourrait croire, au contraire qu'il y a à Londres un +parti pris de provoquer à la contravention, et que le _no comit +nuisance_ est un piège tendu par le fisc.--On est quelquefois obligé de +marcher pendant une heure avant de rencontrer un endroit où l'on puisse, +à l'abri de la pruderie britannique, se livrer tranquillement à +l'antithèse de la soif.--Encore ces refuges hospitaliers qui avoisinent +les monuments sont tellement encombrés, que, pour être sûr d'y trouver +une place, ce n'est pas imprudent de la prendre la veille en location. +Si M. de Rambuteau eût été lord-maire, il est certain que cet état de +chose l'eût frappé, et sans doute il aurait pensé à utiliser au profit +de la population de Londres les nombreuses colonnes monumentales qui +font ressembler cette ville à un immense jeu de quilles dont le dôme de +Saint-Paul est la boule. + + * * * * * + +J'ai vu tant de fois les monuments de Londres servir de décors au +mélodrame, et j'éprouve si peu la nostalgie de l'Ambigu, de la Gaîté et +de la Porte-Saint-Martin, que j'avais d'abord conçu le projet de ne +point visiter les curiosités historiques de la ville. Mais, profitant de +la circonstance qui m'avait attiré vers Westminster, j'ai réfléchi que +je manquerais à tous mes devoirs de touriste si je n'entrais pas dans le +vieil édifice où repose, parmi tant d'illustres personnages, le corps de +l'immortel auteur de _Richard III_. + + * * * * * + +En sortant de Westminster, mon compatriote, familier avec les curiosités +de Londres, m'a amené dans le quartier des mouchoirs volés. Figure-toi +la Cité des _Mystères de Paris_ restituée par un architecte ami du +sombre et de la malpropreté. Le nom de ce quartier indique suffisamment +l'industrie qu'on y exerce, et que les habitants ne songent même pas à +dissimuler, car j'ai vu des enseignes où on lisait; + + À LA RENOMMÉE DU POINT D'ANGLETERRE + UN TEL, RECELEUR, + _Tient tout ce qui concerne son état._ + +Ce commerçant, recelait même un caisson aux armes royales, avec le _By +appointement_ traditionnel, ce qui pourrait faire supposer qu'il était +autorisé par le gouvernement. La maison la mieux fournie et la plus en +vogue est l'ancienne maison Sheppard, traduite plusieurs fois devant les +assises, et tout récemment par M. André de Goy. Au moment où je passais +devant ses magasins, on opérait le déballage d'objets provenant de +l'exposition de Manchester. + +De nombreux commis s'occupaient à préparer la mise en vente. Les uns +effaçaient les initiales gravées sur les bijoux, les autres tondaient +les chiens volés dans les parcs, pour en métamorphoser la race. J'ai vu +devant mes yeux un superbe épagneul écossais, dont un ciseau ingénieux a +fait en moins de cinq minutes, un _pointer_. Des femmes étaient +particulièrement employées à démarquer les pièces de linge.--Et jamais +vaudevilliste ayant besoin d'une idée ne fut plus habile à démarquer le +sujet d'un livre et à faire un torchon avec de la dentelle. + +La vocation des Sheppard est tellement éternisée, qu'un jeune baby de +quelques mois, qui était au sein de sa nourrice, a interrompu son +repas pour venir me prendre mon mouchoir dans ma poche. Je dois au +reste déclarer qu'on me proposa immédiatement d'entrer dans +l'arrière-boutique,--où on me le rendrait,--moyennant dix pences. + +C'est dans ce quartier que s'élève le _Conservatoire des voleurs_.--Là , +du matin au soir, une multitude de jeunes gens,--l'espoir de Newgate, se +livrent à l'étude préparatoire de la distraction.--Les cours sont faits +par d'habiles praticiens.--Il y a une chaire _de mouchoir_, une chaire +_de montre_, une chaire _de bourse_.--Les expériences se font sur un +mannequin à ressort,--Ce qui rend les études quelquefois +très-dures,--c'est que le mannequin qui représente toujours un +gentleman--est armé d'une canne, et au moindre faux mouvement de +l'opérateur--le gentleman lève sa canne et la laisse retomber.--Un +professeur d'ivresse simulée est attaché à l'établissement.--Il +enseigne aux élèves--l'art du zigzag ingénieux--que le _pick-pocket_ +emploie dans les rues pour heurter les passants et les dévaliser.--Des +professeurs de boxe et de gymnastique perfectionnent les aptitudes des +élèves en leur apprenant l'art de ne pas se laisser prendre--ou +pendre.--Le Conservatoire des voleurs de Londres est un des +établissements les mieux tenus de l'Europe. Il y a chaque année un +concours,--où assistent les directeurs de bandes qui ont besoin de +renouveler leur troupe. + +Le dernier concours a mis en relief des sujets merveilleux qui pourront, +avant peu, être appréciés par le public. On parle surtout d'un jeune +homme qui peut voler une montre en dix-sept langues. Bien que ce +concours ait été très animé, il était attristé par le jugement prononcé +récemment contre le directeur du Conservatoire, arrêté dans le Strand au +moment où il démontrait un coup difficile.--Il devrait être pendu le +soir même.--C'est une perte. + + * * * * * + +Au voleur!--mon cher Bourdin,--le compatriote qui me pilotait est un +faux compatriote. C'est un ancien lauréat du Conservatoire qui +_travaille_ les étrangers. Je lui avais inspiré quelque confiance, sans +doute,--et, sans que je m'en sois aperçu, il a opéré dans mes poches un +travail pneumatique qui a parfaitement réussi. Je n'ai pas même de quoi +acheter un carnet pour recueillir mes observations. Adresse-moi, au plus +vite, une lettre--chargée,--très chargée,--et surtout aie le soin +d'écrire mon nom en gros caractères, car la poste française a +l'ingénieuse habitude d'apposer son timbre sur cette partie principale +de l'adresse. + +Chargée! très chargée! + + + + +IV + + +Te rappelles-tu, mon cher ami, de cette époque déjà lointaine où nous +n'aurions pas pu, comme aujourd'hui, concourir au prix de cent mille +francs, fondé par M. Lob, le Véron de la chimie capillaire.--Possédant +déjà quelque teinture d'orthographe, nous collaborions avec une +audacieuse activité à une feuille, où, par exception, notre prose était +payée à raison de huit francs l'arpent,--ce qui mettait nos lignes au +prix des poires d'Angleterre.--Le fondateur de ce journal, où, par +prudence, on ne lisait jamais: _La suite à demain_, disparut un jour en +nous devant plusieurs hectares de copie.--Nous commençâmes d'abord par +nous arracher les cheveux,--distraction qui ne nous est plus +permise,--puis nous prîmes en collaboration le parti de passer cette +banqueroute aux profits et pertes. + +Cependant, trois mois après,--un samedi,--le dernier du carnaval, et +comme nous regrettions avec mélancolie de ne pas pouvoir le _graisser_, +on nous apporta une lettre dans laquelle nous étions convoqués, comme +créancier du journal, à venir toucher 75% de notre créance.--Ah! +conviens-en! jamais rentrée, même celle de Bouffé, ne fut plus +heureuse.--Je t'ai rappelé cet épisode de notre jeunesse pour te faire +comprendre la nature de l'émotion que j'ai éprouvée hier en recevant ta +lettre _chargée_,--pas assez cependant, pour que je n'aie point pu +l'emporter moi-même.--Il était temps,--je commençais à devenir aussi +_gêneur_ pour les employés de la poste anglaise que peut l'être un +débutant littéraire qui veut faire passer son premier feuilleton,--et tu +sais si ça tient, ces bêtes-là ! + +/*[4] + Mais puisque je retrouve un ami si fidèle, + Ma fortune va prendre une face nouvelle. +*/ + +J'ai cependant vu le moment où j'allais me trouver fort embarrassé pour +faire traduire en argent anglais le souvenir de la patrie contenu dans +ta lettre, non pas que les traducteurs manquent ici;--ils y sont même +fort nombreux.--Mais c'était un samedi, et ce jour-là , dès quatre heures +de l'après-midi, non-seulement tous les comptoirs de change, mais encore +tous les magasins sont fermés.--J'allai chez un garçon de ma +connaissance, qui tient dans le Strand le dépôt d'une grande maison +parisienne, et je le priai de me donner la monnaie de mon billet.--Il +m'ouvrit sa caisse,--un monument qui paraissant destiné à loger le +Pérou, et qui cependant ne contenait qu'une somme contre laquelle le +dernier mendiant de Londres n'aurait pas voulu troquer sa journée.--Si +vous étiez venu cinq minutes plus tôt, me dit mon ami, j'avais dix +mille francs en or. Mais je viens de les envoyer à la Banque. Il +m'apprit alors que c'était une mesure de précaution adoptée par tous les +commerçants de Londres.--À la fin de la journée, chacun d'eux, dans la +crainte d'être volé, ne conserve chez lui que la somme indispensable à +ses besoins, et envoie sa recette du jour passer la nuit à la banque de +son quartier, d'où il la retire chaque matin. + +Frappé d'une non-valeur momentanée, mon billet de banque me devenait +aussi inutile qu'un billet de l'Ambigu pourrait l'être à Londres--et +même à Paris. Ce qui m'inquiétait surtout, c'est que j'étais à la veille +d'un de ces dimanches anglais durant lesquels le tour du cadran semble +plus long à faire que le tour du monde. Je fus heureusement sorti +d'embarras par l'obligeance du docteur Verdé-Delisle, qui vient de +mettre tout le monde médical en émoi, par la publication d'un livre +contre la vaccine, à laquelle il attribue l'abâtardissement de la race +moderne en Europe. Ce qu'il y a de singulier, c'est que le Docteur +Delisle, qui est un révolutionnaire par conviction, est, avec Fonta, un +des plus beaux grêlés de France. + + * * * * * + +Aujourd'hui dimanche,--fidèle à ses traditions d'ennui dominical,--la +ville s'est réveillée au milieu d'un brouillard mieux imité qu'au +théâtre de la Porte-Saint-Martin.--C'est une sorte de brume opaque, où +les bruits de la rue s'absorbent;--on sent, en marchant dans les rues, +palpiter dans l'air, autour de soi, les grandes ailes de hibou du spleen +britannique.--À aucun prix on ne pourrait, avant une heure de +l'après-midi, se faire ouvrir une boutique, pas même celle d'un +armurier, si l'on avait l'envie bien naturelle de se brûler la cervelle, +ne fût-ce que pour faire un peu de bruit au milieu de ce silence. Toute +la population de Londres émigre dans les environs; aussi, après les +offices, tous les pauvres abandonnent-ils les églises pour se réunir aux +stations de chemins de fer ou de bateaux vapeur.--Gavarni nous a initiés +à ces types de gueuserie, où toutes les races soumises à la domination +anglaise ont leurs représentants, depuis l'Irlandais, fils de la famine, +jusqu'à l'Indien, fils du soleil. + +Nous avons été passer la journée à la campagne, qui est bien telle +qu'on la représente dans les gravures de steeple-chase.--J'ai vu +Richemond, où lord Ward avait, quelques jours auparavant, donné en +l'honneur des beaux yeux d'une cantatrice,--qui sera bientôt une +lady,--un magnifique banquet, auquel assistait toute la troupe du +Théâtre-Italien.--Après Richemond, nous avons visité Hampton-Court, dont +le parc est une merveille. La célèbre galerie de Hampton-Court est +actuellement dénudée par les emprunts de l'exposition de Manchester. +C'est là qu'on voit la plus belle collection des Holbein connus,--et +plusieurs cartons de Raphaël, parmi lesquels celui de la _Pêche +miraculeuse_ et de la _Transfiguration_. + +De Hampton-Court à Windsor, la route est charmante, mais elle est +accidentée de nombreuses barrières, où un impôt qui varie de six pences +à un demi-shelling est prélevé sur tous les équipages. Un paysagiste en +quête de pittoresque ne ferait pas fortune dans cette campagne unie et +joliette.--Ma grande préoccupation était de voir des chaumières et des +paysans, mais les chaumières sont des maisons de campagne bâties sur un +modèle uniforme; quant aux paysans, ils sont tous en habit noir, et ils +mettent des cravates blanches jusqu'à leur charrue. En approchant de +Windsor, le pays s'accidente un peu. On sait qu'il y a lutte, comme +beauté de points de vue, entre la terrasse de Windsor et celle de +Saint-Germain. L'opinion des touristes est partagée, mais je vote pour +Saint-Germain, où il y a le pavillon Henri IV, dans lequel on dîne, +tandis que Castle-Hotel est une gargote solennelle que le duc de +Wellington et la duchesse de Kent n'auraient certainement point +recommandée par une patente autographe, s'ils y avaient mangé un certain +potage à la queue de bÅ“uf que la beauté du paysage ne m'a pas fait +digérer. + +À la station de Windsor, nous nous sommes rencontrés avec des gardes de +la reine, qui se sont mis à regarder Nadar avec la considération que les +phénomènes se doivent entre eux. Tu sais que ces soldats sont les plus +beaux hommes de l'Angleterre. L'un d'eux, qui était sergent, s'est +approché de notre monumental ami pour se mesurer avec lui.--L'avantage +de la taille est resté à Nadar, mais il a failli le payer cher. Le +sergent, qui était recruteur, lui a tendu une demi-couronne à l'effigie +de la reine d'Angleterre, et Nadar, croyant qu'il lui en demandait la +monnaie, allait prendre la pièce, lorsque le docteur Delisle l'arrêta +soudain, et lui expliqua que, en Angleterre, dès qu'on avait accepté +d'un recruteur une pièce de monnaie à l'effigie du souverain régnant, on +faisait partie de l'armée anglaise. + + * * * * * + +J'ai été hier passer la soirée à la fameuse taverne de Nicholson's, où a +lieu, comme tu le sais, la parodie de tous les procès curieux jugés par +les tribunaux anglais. C'est une sorte de cour d'appel comique où +l'opinion casse quelquefois les arrêts rendus par les magistrats; +anomalie assez étrange à constater dans un pays où le respect de la loi +est souvent poussé jusqu'à l'exagération. On donnait ce soir-là , à la +demande du public, la représentation d'une affaire de conversation +criminelle, qui avait récemment jeté quelque émoi dans la cité.--Un +mécanicien, possédant, comme le dit _Quinola_, plutôt l'amour de la +mécanique que la mécanique de l'amour, s'était, après un an de mariage, +séparé amiablement de sa femme.--Les deux époux vivaient sous le même +toit, mais ne partageaient point la même chambre, et n'avaient de +rapport entre eux que pour regretter l'association légale de leurs +incomptabilités.--En attendant que la loi sur le divorce lui eût rendu +le libre exercice de ses sympathies, la femme encourageait les soins +d'un jeune locataire de sa maison, et plusieurs fois l'avait reçu dans +son appartement particulier à une heure où le soleil était couché et +endormi depuis longtemps. Ces entrevues n'étaient pas sans péril, car +elles avaient lieu dans une chambre assez voisine de celle habitée par +le mari; mais, en tout pays, les gourmands de fruit défendu le trouvent +meilleur s'il est cueilli au nez du garde-champêtre.--Cependant un +matin, à l'heure où tous les chats de Londres se réveillent au cri de +_milk milk_, poussé par les marchands de lait, le mécanicien crut, comme +Angelo, entendre du bruit dans son mur. Il prêta l'oreille, et sentit +quelque chose se dresser sur sa tête. En pareil cas, la loi anglaise est +précise, et, avant de faire partie du club que nous plaçons en France +sous la présidence de Georges Dandin, il faut prouver qu'on y a des +titres. + +Aussi la plainte d'un mari n'est-elle admise, judiciairement, qu'après +une constatation évidente, et, comme on dit en vénerie, pour juger le +délit, il faut l'avoir vu _par corps_; autrement, le plaignant court le +risque d'être considéré comme un vantard. Instruit des exigences de la +législation, le mécanicien résolut d'employer les ressources de son art +pour arriver, comme Vulcain, son patron mythologique, à la surprise des +deux coupables, et, dans le silence du cabinet, il inventa un appareil +ingénieux que l'on pourrait appeler le _compteur conjugal_. Pendant une +courte absence de sa femme, il pénétra dans la chambre à coucher de +celle-ci, et appliqua au meuble principal de cette pièce un mécanisme +dont la présence était habilement dissimulée, et qui communiquait, par +un fil conducteur, à une sorte de cadran où se trouvait une aiguille +indiquant des chiffres. Ce cadran était placé dans l'alcôve du mari, et +restait toute le nuit éclairé par une lampe. + + * * * * * + +Un soir, le mécanicien invite deux de ses amis à venir prendre le thé +chez lui, et, désignant la chambre voisine de la sienne, habitée par sa +femme, il les invite à ne point faire de bruit pour ne pas troubler son +repos.--Puis, ayant su les retenir jusqu'à une heure assez avancée, il +leur proposa de prendre des actions pour l'exploitation d'un nouveau +système de surveillance dont, il voulut sur-le-champ leur expliquer +l'usage.--Supposez, leur dit-il, que vous soyez séparés de vos femmes et +que vous ayez des doutes sur l'emploi qu'elles font de leur +liberté,--surtout à une heure pareille à celle où nous sommes,--mon +appareil vous renseigne exactement. Voyez ce cadran.--L'aiguille est +arrêtée sur le chiffre indiquant la pesanteur du corps de ma femme, qui +est dans la chambre voisine.--Le moindre objet ajouté à ce poids serait +indiqué immédiatement par mon cadran. + +--Mais, interrompit l'un des invités, il me semble que votre aiguille +varie beaucoup: du chiffre 45, la voici qui passe à 90. + +--Il est impossible que ma femme ait pu engraisser de quarante-cinq +kilos dans une soirée, reprit gravement le mécanicien; et conduisant les +deux amis dans la chambre voisine, avant que le poids supplémentaire ait +pu se dissimuler, il requit leur témoignage pour constater le flagrant +délit devant la loi.--Le juge devant lequel l'affaire avait été portée +avait condamné le séducteur à un farthing d'amende (deux liards de notre +monnaie).--Quant à la femme, son mari avait été autorisé à la rendre à +sa famille.--Le mécanicien a dû partir pour la France, où il compte +exploiter son invention. + + + + +V + + +Londres, le... + +J'ai assisté hier à une représentation de la troupe italienne au théâtre +de la Reine; mademoiselle Alboni chantait la _Cenerentola_. Cela m'a un +peu reposé du _Sire de Framboisy_, que des commis-voyageurs en +médiocrités continentales ont introduit à Londres, malgré la +surveillance de la douane. Quelle occasion cependant pour établir un +impôt prohibitif ou pour mettre strictement en vigueur les règlements +qui protègent l'observation du _no comit nuisance_!--Quelle bonne humeur +saine et mélodieuse dans _Cenerentola_, et se peut-il vraiment que +l'auteur de ce chef-d'Å“uvre consente à vivre dans Paris,--au milieu de +cette ville où les rues n'ont de voix que pour fredonner le _Sire de +Framboisy_, où les salons n'ont de pianos que pour accompagner les _Deux +Gendarmes_.--Mademoiselle Alboni est toujours le plus merveilleux +instrument que l'on connaisse, et auquel il ne manque, pour être +complet, que de lui manquer quelque chose.--Un défaut rendrait peut-être +la virtuose admirable, quand ce ne serait que les jours où elle +essayerait de le vaincre.--On m'avait beaucoup vanté la salle du théâtre +de la Reine, aussi ai-je éprouvé une déception;--cela est grand, mais +non point grandiose;--le style décoratif en est mesquin, et rappelle +celui de notre café des Aveugles, où on fait de si bonne musique pour +les sourds. Il faut dire aussi qu'il n'y avait qu'une demi-chambrée, +quelques amis, comme à l'Odéon les jours de tragédie classique. La +saison est terminée et une partie de l'aristocratie est rentrée dans ses +terres. + + * * * * * + +Les personnes de marque qui sont restées à Londres s'abstiennent de +paraître dans les lieux publics pour qu'on ne puisse pas supposer +qu'elles n'ont pas encore quitté la ville.--Aussi n'ai-je pu assister à +une de ces grandes représentations d'apparat, où la présence de S. M. la +reine fait du théâtre une succursale de la cour.--Ces jours-là , +l'étiquette s'assied au contrôle, où un lapidaire est installé avec la +mission de refuser l'entrée à toutes les dames qui se présenteraient en +ayant sur elles moins de cent mille livres de diamants.--Les hommes sont +également soumis au frac et à la cravate blanche. Ce n'est pas gênant +pour les Anglais, qui, en arrivant au monde, en trouvent une dans leur +layette. Mais il arrive quelquefois aux voyageurs, ignorant les usages, +de se présenter au théâtre comme ils iraient à l'estaminet, et de se +heurter à un refus d'entrée.--Le cas a été prévu,--et dans presque +toutes les boutiques qui avoisinent Her Majesty's-Theatre,--on loue des +costumes d'opéra.--Les petits industriels vagues, qui rôdent sous le +péristyle, font même concurrence aux vestiaires officiels, en abaissant +à la portées des petites bourses la location de leurs propres habits +noirs et de leurs propres cravates blanches.--Ils ne demandent d'autre +gage que le vêtement qu'on dépouille pour mettre le leur.--Mais il y a +quelqu'imprudence à les honorer de sa confiance, car pendant que l'on +conduit leur habit noir à l'Opéra, il peut arriver qu'un policeman les +emmène prendre le thé dans une maison où ils sont reçus même en +paletot.--Une fois la saison terminée, l'entrée du théâtre de la Reine +est abordable à toutes les classes de la société.--Outre que le prix des +places est diminué de moitié, le contrôle se montre moins sévère sur le +chapitre du costume--une mise décente est seulement de rigueur, et on +serait reçu même avec l'arc-en-ciel autour du cou,--mais il n'en reste +plus pour se faire une cravate--Léo Lespès a acheté le dernier coupon. + + * * * * * + +Le soir où j'étais au théâtre, je n'ai vu de diamants qu'au jabot de +Nadar et de perles que dans la bouche de madame Taglioni. Les loges de +l'aristocratie étaient vivement démocratisées, je dirai même qu'au +premier flair on respirait dans la salle cette vague odeur du billet +donné... Le décor et la mise en scène m'ont paru être à l'Opéra des +éléments dramatiques absolument inconnus. J'ai vu, dans le +_Cenerentola_, des toiles auprès desquelles le fameux salon jaune, qui +servait de mairie aux amoureux de M. Scribe, eût été une galerie +d'Apollon,--et on a apporté sur la scène, pour chanter le duo assis, +deux fauteuils sur lesquels un gamin du boulevard n'aurait pas voulu +monter, même pour voir le feu d'artifice. Quant aux costumes, ils m'ont +paru brodés par la main des fées de l'économie.--Mademoiselle Rosati a +dansé _Marco Spada_ avec mademoiselle Taglioni, pour laquelle le public +de Londres a une idolâtrie évidente. + + * * * * * + +Le jour où a eu lieu la clôture de la saison, la représentation a été +égayée par un intermède comique qui n'était pas indiqué sur l'affiche, +et dont le directeur du théâtre de la Reine a été le héros. Comme c'est +la coutume, à Londres, après l'exécution solennelle du _God save the +Queen_, écouté avec le respect religieux que tous les Anglais portent à +leur souveraine, les artistes qui composent la troupe se sont avancés, +chacun à leur tour, pour saluer le public privilégié qui leur témoigne à +son tour sa sympathie par des bravos et des rappels. Il y a bien dans la +salle quelques parents et quelques amis qui donnent le _la_ à +l'enthousiasme britannique--mais la cérémonie s'exécute;--on crève +quelques paires de gants et on jette quelques bouquets. M. Lumley, qui +s'étonne de ne pas encore voir, sur une place de Londres, une colonne +monumentale supportant sa statue, avait imaginé de se faire comprendre +dans l'ovation que la première aristocratie du monde accordait à ses +artistes. Exceptionnellement, il voulait quêter le piédestal de sa +dignité directoriale pour se mettre au même rang que son premier ténor +ou sa prima donna. + +En conséquence,--un nombreux groupe d'amis--attendait l'instant où le +dernier artiste aurait achevé sa dernière révérence, pour procurer à M. +Lumley le triomphe romain que celui-ci s'était commandé.--À un signal +donné, un formidable chÅ“ur s'élève dans la salle, au moment où le public +se disposait à se retirer:--Lumley! Lumley! Lumley! et au milieu d'un +étonnement général.--M. Lumley s'avance sur la scène,--il a le soleil +sur son jabot, et l'on voit briller les planètes aux boutonnières de son +gilet,--il salue à quatre-vingts degrés, pose la main sur son cÅ“ur +et se prépare à prononcer un _speach_; mais l'émotion, ou sa +cravate, étranglent son éloquence,--et alors,--ah! dame!--et +alors--l'aristocratie, qui n'a point en public l'hilarité +expansive,--s'est souvenue qu'elle faisait partie de la joyeuse +Angleterre, et elle a fait à M. Lumley un de ces succès--qui coulent un +homme,--mais pas en bronze. + + * * * * * + +En sortant du théâtre, à minuit, je me suis trouvé au milieu des +lumineuses féeries de Hay-Market, qui est la rue de Londres où se +trouvent en plus grand nombre les publics-houses, les tavernes +élégantes, et tous les établissements où l'on noctambulise--entre un +homard et une bouteille de sherrey. + +M. Méry,--un jour qu'il était parvenu à retrouver la plume avec laquelle +il écrivait jadis _Héva_ et la _Guerre de Nizam_, a écrit dans les +_Nuits anglaises_ vingt pages qu'il peut revendiquer comme étant +l'invention de la photographie. Je n'essayerai pas de lutter avec ce +passage qui est resté dans toutes les mémoires littéraires comme un bon +point à marquer à l'écrivain qui s'en marque lui-même tant de +mauvais.--Qu'il vous suffise de savoir que Hay-Market, Piccadilly et les +rues avoisinantes sont les principaux docks--de la compagnie de +Cythère.--Depuis minuit jusqu'à cinq heures du matin, dans cette rue et +dans celles qui l'avoisinent, on trouve l'affluence qu'on remarque à +Paris aux Champs-Élysées les jours de feu d'artifice. Sans doute c'est +un tableau affligeant pour le moraliste, mais à Londres la morale se +couche à neuf heures. À partir de ce moment, le pavé appartient à ceux +qui ont l'habitude de le battre, et c'est en battant ce pavé-là , que +Shakespeare a rêvé les types immortels de Juliette, de Cordélia, de +Desdemone et de toutes les femmes-anges qui peuplent son répertoire. + +Un spectacle bien cher à tous ceux dont le tempérament est fait avec une +rognure de Gargantua, c'est le luxe apéritif des tavernes et la mise en +scène pleine de séductions de leur étalage extérieur où, sous la blanche +lumière du gaz, se rassemblent toutes les variétés connues du règne +animal.--Les publics-houses de Hay-Market et de Piccadilly sont de +préférence ceux où l'on va souper au retour du Wauxhall, de Cremorn et +du Casino. Un homard vivant, passant ses longues pinces au travers du +grillage de Scott, m'a invité à aller le manger. Scott est la +Maison-d'or du quartier. Il est patronné par les jeunes gens de +l'aristocratie et par les crinolines de grande circonférence. Le +cabinet particulier existe peu dans les tavernes anglaises. Les salons +sont divisés en compartiments,--ce qui rend l'isolement absolu à peu +près impossible.--Mais ce que la morale y peut gagner, elle le perd dans +les parcs qui restent ouverts toute la nuit.--Cependant, depuis quelque +temps, l'autorité s'est émue de ces pèlerinages après boire.--Les parcs +n'ont point été fermés, mais, sur une pétition de la chaste Diane qui +avait sa statue dans Saint-James, on a organisé des rondes, qui assurent +à la déesse un repos tranquille, en éloignant de ses regards tout ce qui +pourrait lui faire regretter trop vivement l'absence d'Endymion. + + * * * * * + +Cependant, on n'a pas encore pu, ou on n'a pas voulu retirer pendant la +nuit l'hospitalité des parcs aux nombreux hôtes de ces dortoirs de la +belle étoile. Ils y viennent reposer pacifiquement avec leurs femmes et +leurs enfants. Chaque famille a son banc ou son arbre accoutumé. Le +matin, aux premiers sons de la diane, ils se lèvent comme une troupe +familiarisée avec la discipline et se répandent dans les rues où ils +vont, pour la plupart, se livrer au productif _far niente_ de la +mendicité, profession qui n'est nullement interdite dans le département +des ÃŽles Britanniques, car elle est, avec le vagabondage, la soupape de +sûreté des deux ou trois cents propriétaires auxquels appartient la +ville de Londres.--Les Anglais, il faut le dire, ont l'instinct--de la +charité,--tous ceux dont le formidable appétit de jouissances humaines +est habitué à mâcher le million,--payent généreusement aux +établissements de bienfaisance le droit de digérer avec sécurité. + + * * * * * + +Mais l'aumône sur la voie publique est encore très-fréquente.--À +Londres, quiconque peut donner donne, et avec bonne grâce comme on lui +demande, car j'ai vu un jour un pauvre qui n'osait pas tendre sa main +parce qu'il n'avait pas de gants et que c'était dimanche. Les bras +croisés entre sa peau et le drap de son habit, il désignait timidement +aux passants, par un mouvement de la tête, un chapeau en ruine, au fond +duquel on apercevait encore un double chiffre surmonté d'une couronne +ducale.--Ce chapeau armorié d'un pauvre honteux, qui n'avait pour +oreiller que le pavé de la rue, avait appartenu peut-être à un lord +propriétaire du quartier. Tous ceux qui jetaient leur aumône dans cette +sébile armoriée, savaient bien qu'elle irait tomber dans le comptoir du +dieu Gin.--Mais ils savaient aussi qu'il est le dieu de l'abrutissement +résigné, que chaque taverne,--où la misère va s'abreuver, vaut un +corps-de-garde,--et qu'en encourageant les pauvres honteux,--on prévient +les pauvres hardis. Cela est si vrai, qu'un des principaux magistrats de +Londres,--auquel on montrait le recensement de la population, classe par +classe,--secouait la tête et disait avec inquiétude:--Que se +passe-t-il?--je n'ai pas mon compte de pauvres. + + * * * * * + +Je m'aperçois que ces remarques ne sont pas à leur place au milieu de +ces lignes frivoles,--- qui auraient pu, sans que personne y perdît, +rester dans le carnet, où les jetaient les hasards de la flânerie;--mais +il est bien difficile de ne point parler de misère à propos d'un pays +où l'haleine d'une population mourant de froid pendant l'hiver suffit +pour former un brouillard qui cache la vue du soleil. + + * * * * * + +Le gouvernement anglais a du reste le génie de la prévoyance, et, sans +compromettre son autorité, il sait à propos faire des concessions.--Tout +récemment il avait été question, à l'instigation du clergé, m'a-t-on +dit, de supprimer les musiques publiques qui sont le dimanche une +récréation populaire.--Il y a eu commencement d'émeute, on a déraciné +quelques chênes dans les parcs pour les opposer aux bâtons des +policemen. La police a dû rendre au peuple ses orchestres en plein +vent.--Mais pour rester d'accord avec le principe religieux, qui en +réclamait l'interdiction,--on a seulement permis la musique +sacrée.--C'est du moins à ce titre que le _Postillon de Longjumeau_ est +exécuté à Londres dans les parcs sous le nom d'_Oratorio_.--On est +devenu également beaucoup moins rigoureux pour les règlements, qui +obligeaient les dimanches la stricte fermeture des débits de +boisson.--Les portes et les volets, sont bien fermés jusqu'au soir; mais +cependant--il y a bien un sésame qui entre-baille l'huis prohibé, s'il +ne l'ouvre entièrement.--Je me souviens pour mon compte, d'avoir +consommé plusieurs ginger-beer,--à une heure où la loi me condamnait à +la soif. + + * * * * * + +J'ai été ce soir à Cremorn-Garden,--c'est une imitation de Mabille. Le +jardin beaucoup plus grand, mais moins somptueux, contient un théâtre, +un cirque et une foule de divertissements.--L'éclairage est +mesquin,--est-ce dans un but favorable au mystère? je ne le crois pas, +car les labyrinthes et les bosquets sont peu fréquentés. La foule se +disperse plus volontiers dans le cirque, vers les jeux, et surtout vers +les loteries de _bibelots_.--La rotonde du bal, où s'élève un orchestre +excellent, est, à l'instar de Mabille, l'empire où règne un Pilodo--qui +pourrait rendre des points de grêle a à son confrère de Paris.--On +m'affirme que c'est pour rappeler le plus possible le roi des bals +parisiens, que le chef d'orchestre de Cremorn s'applique cette grêlure +postiche, seulement il arrive quelquefois que, dans la chaleur de +l'exécution d'un quadrille, le masque tombe et il reste un très-joli +garçon, fort apprécié de ses danseuses.--Cremorn, qui est le +Parc-aux-Biches de Londres, a, comme Mabille, ses grands et ses petits +jours.--On y trouve beaucoup d'émigrées des Folies-Nouvelles et du Café +du Cirque. + +C'est le fonds de magasin de la galanterie parisienne. Elles ne valent +pas à beaucoup près les Anglaises; mais comme elles viennent de France, +le pavillon couvre la marchandise.--En résumé, ce bal, comme tous ceux +qui existent à Londres, n'a pas l'entrain que l'on remarque quelquefois +dans les nôtres.--Les Anglais sont des gens mathématiques et pressés qui +ne font rien d'inutile. Aussi ne perdent-ils pas leur temps à faire la +cour aux femmes qu'ils rencontrent dans les lieux de plaisir.--S'ils en +invitent une pour le quadrille ou la valse,--ils lui présentent non pas +la main, mais leur canne ou leur parapluie;--lorsque la femme, en +valsant, permet à son cavalier de lui appuyer sa canne derrière le dos, +c'est un indice d'espérances. On va ordinairement les arroser d'un verre +de boisson froide, qui a le _sherrey_ pour base, et qui se boit avec +une paille.--Toute femme qui fréquente les bals apporte sa paille à +_sherrey_ dans son corset.--Si, après en avoir fait usage, elle l'offre +à son cavalier, c'est comme si le notaire y avait passé.--Tout ceci +n'est pas du dernier galant, mais le madrigal n'est pas une monnaie +anglaise.--On peut revenir de Cremorn par le _penny-boat_. Quand la +soirée est belle, c'est un charmant voyage d'un quart d'heure. À bord du +steamer l'Anglais retrouve la gaieté qu'il n'avait pas au bal.--C'est +l'Antée de l'eau, il faut qu'il soit dessus pour qu'il paraisse vivre. +Quant à moi--mon retour de Cremorn a été gâté par des Parisiens, qui se +racontaient le dernier drame de l'Ambigu. + + * * * * * + +Aujourd'hui, à quatre heures, j'ai été pris dans la rue d'une attaque de +spleen foudroyant. C'est une espèce de suie morale qui s'attache à +toutes vos idées. Il n'est pas de distraction qui puisse vous ramoner +l'âme. Il n'y a qu'un remède à ce mal-là :--c'est le départ. Je fais ma +malle,--ce ne sera ni long ni lourd. + + * * * * * + +L'ami qui me reconduit au chemin de fer m'a glissé dans la poche, en me +quittant, une nouvelle à la main anglaise. + +Il y a deux jours,--comme il avait fait mauvais temps et que le macadam +avait délayé la boue dans la rue, un de ces industriels de la rue avait +imaginé de tracer dans Regent-street un chemin praticable pour les +piétons.--Chaque personne qui passait lui donnait un penny. Vers la fin +du jour, et comme il avait amassé une assez belle recette, le balayeur, +ayant quitté la place, prit son balai, et se mit à détruire son travail +du matin, en effaçant le passage qu'il avait tracé au milieu de la boue. + +--Et bien! lui dit mon ami qui à la même heure mettait les volets à son +magasin, que faites-vous donc là ? + +--Mais je fais comme vous.--je ferme ma boutique. Un gamin de Paris +aurait-il mieux dit! + +En arrivant à la station de Folkestone où je dois m'embarquer, j'ai +acheté pour lire, pendant la traversée, les numéros du _Cours de +littérature_ où se trouve l'_éloge_ d'Alfred de Musset par M. de +Lamartine. + + * * * * * + +Ah! + + + + +CAUSERIES DRAMATIQUES + + + + +MADEMOISELLE RACHEL + + +L'année qui vient de s'achever semble avoir donné pour mot d'ordre à +celle qui commence de continuer son hécatombe de victimes choisies. Le +Nécrologe de l'an nouveau s'ouvre encore par un nom illustre. Après une +maladie dont l'issue, malheureusement trop certaine, n'était cependant +pas aussi prochainement attendue, mademoiselle Rachel vient de mourir +dans un petit coin de la terre française, qui est le vestibule de +l'Italie.--La souveraineté dramatique qu'elle a exercée pendant près de +vingt années, ses courses victorieuses à l'étranger, où elle allait +populariser les Å“uvres de notre théâtre national, ont laissé d'elle, +partout où elle a passé, un durable souvenir, qui fera de sa mort un +événement européen, une date presque historique. On peut le dire sans +exagération, c'est une tête couronnée que la mort vient de toucher. On a +beaucoup écrit sur mademoiselle Rachel pendant sa vie; car elle était, +comme femme et comme artiste, un de ces personnages que leur évidence +soumet incessamment aux indiscrètes curiosités de l'opinion. On va sans +doute écrire beaucoup à propos de sa mort: la _Chronique_ a ses +nécessités, et souvent elle est obligée de faire un pupitre d'un +cercueil à peine fermé. Déjà , pour obéir à cette curiosité du public, on +a commencé des révélations, qui, tout intéressantes et toutes +sympathiques qu'elles puissent être, auraient pu être retardées, sans +qu'on eût pour cela manqué de zèle pour la mémoire de la célèbre +tragédienne.--Sans doute, l'actualité est un besoin de l'époque; mais il +y a des occasions où ce besoin doit sembler pénible à satisfaire. + +Quant à nous, n'ayant pas eu l'honneur, souvent envié, de connaître +particulièrement mademoiselle Rachel, nous ne pourrons ajouter aucun +détail biographique inédit à ceux qui sont déjà connus, et nous sommes +obligé de nous restreindre dans les limites discrètes d'une simple +appréciation artistique. + +Comme tous les talents supérieurs dont l'arrivée imprévue occasionne un +déplacement soudain dans les idées et dans les goûts du public, la +grande tragédienne, dont Paris accompagne aujourd'hui même les +funérailles, a soulevé bien des discussions dans la critique pendant le +cours de sa carrière, si hâtivement interrompue.--Peu d'artistes ont +éveillé plus de passions; mais si l'admiration ne s'est pas livrée +toujours sans résistance, si l'enthousiasme s'enveloppait quelquefois de +formules restrictives, une chose qui n'a jamais été contestée à la +défunte par aucune voix, ce fut sa nature nativement privilégiée, qui, +dès le premier aspect, et avant même qu'elle eût agi ou parlé, lui +permettait de révéler cet _on ne sait quoi_ de plus qu'humain, indiquant +une de ces rares individualités que l'art destine à la domination des +foules.--Aussi la mort de mademoiselle Rachel est-elle plus que la +disparition regrettable d'une femme intelligente, jeune, admirée, aimée: +elle est pour l'art un véritable sinistre.--Quelque chose était avec +elle, qui ne sera plus; et c'est bien véritablement une grande place +vide que va faire ailleurs cette petite place qu'on creuse à sa +dépouille.--Mademoiselle Rachel est morte à trente-sept ans. On ne peut +se défendre d'être profondément attristé par ces rigoureuses préférences +du destin, qui semble quelquefois transformer la mort, le doux ange de +la délivrance, en une sorte de juge brutal, appliquant avec colère la +loi de destruction. Mais si mademoiselle Rachel est morte bien jeune, sa +carrière n'en reste pas moins aussi pleinement remplie que puisse le +souhaiter l'ambition humaine: son nom reste un des plus sonores qu'ait +répétés le siècle. Depuis longtemps la gloire lui avait dit son dernier +mot, et, si elle avait encore quelque chose à demander à la vie, ce ne +pouvait être que le repos.--Relativement, elle aura donc vécu bien plus +que d'autres grands artistes dont l'existence se sera prolongée plus +longtemps que la sienne, mais qui auront dépensé une partie de leur vie +dans des luttes pénibles et obscures.--Sans doute, elle aussi, a connu +les difficiles chemins; mais elle n'a pas eu le temps de s'y +lasser.--Elle a eu à lutter, comme tant d'autres: qui dit conquêtes dit +combats; mais cette partie de sa biographie reste la plus courte.--Elle +commença à régner dès qu'elle fut connue, et jamais peut-être +acclamation plus unanime et plus spontanée n'inaugura une nouvelle +royauté dans l'art, et ne couronna un plus jeune front. + +Dès les premiers jours où elle parut sur le théâtre du Gymnase, vouée +alors aux puérils jeux de scène du petit répertoire qui y avait été +acclimaté par M. Scribe et ses écoliers, quelques fervents, toujours en +quête de l'inconnu, découvrirent dans cette enfant celle qui allait être +la grande muse tragique de l'époque.--Une destinée favorable ne permit +point cependant que ce début prît les proportions d'un événement.--Si +mademoiselle Rachel eût réussi tout d'abord avec éclat dans le genre +étroit et faux où elle s'était montrée au public, peut-être le public +l'aurait condamnée à y rester, et elle eût été perdue pour le grand art +qu'elle était appelée à régénérer.--Heureusement pour elle et pour tout +le monde, elle ne fit que traverser le territoire de la comédie +bourgeoise. Son grand geste sculptural, ses fières allures, ses +hautaines attitudes, cet organe sonore, plein, l'un des plus magnifiques +instruments qui eussent depuis longtemps exprimé la passion, firent +dissonnance avec les petites phrases, alternées de petits couplets, de +ce petit drame.--L'actrice n'eut qu'un succès d'estime. Le directeur du +Gymnase crut s'apercevoir qu'un article de l'engagement était pour sa +pensionnaire une porte de sortie, et il la lui ouvrit, croyant bien ne +laisser partir que la _Vendéenne_.--Peu de temps après, entrant par +hasard à la Comédie-Française, à cette époque un des plus célèbres +déserts de l'Europe, il la reconnut.--C'était déjà _Camille_,--non plus +une petite débutante _donnant quelques espérances_, et qu'il fallait +encourager,--mais la grande et fière Romaine de Corneille. + +Le lendemain, c'était _Hermione_; huit jours après, c'était déjà celle +qui fut Rachel.--On sait combien le public fut prompt à retourner à ce +théâtre, presque délaissé, et avec quelle ferveur passionnée il +accueillit la résurrection des vieux maîtres classiques.--Pour qu'un +pareil enthousiasme ait pu se maintenir à un degré égal pendant dix-huit +ans;--pour avoir su, avec cinq ou six rôles, ramener le culte d'une +forme dramatique qui n'était plus dans le goût de l'époque,--il fallait +quelque chose de plus qu'un grand talent, il fallait cette puissance +souveraine d'un art supérieur.--Le public, encouragé quelquefois par la +critique, a tenté de se soustraire à cette domination évidente: il se +brouillait avec son actrice;--mais elle demeurait toujours la favorite +et, à chacun de leurs raccommodements, l'art gagnait une de ces belles +fêtes comme on en voyait souvent à ces heureuses époques, où les +sereines distractions de l'intelligence étaient plutôt un besoin +véritable qu'une affaire de mode.--Si on recherche quelle a été +l'influence de mademoiselle Rachel sur le mouvement dramatique de son +époque, il y aura peu de chose à dire qui puisse ajouter à sa +gloire.--Elle a restauré passagèrement la tragédie française: rien de +plus. En dehors des cinq ou six grandes figures tragiques qu'elle avait +fidèlement restituées, elle a peu favorisé le théâtre contemporain, non +par crainte d'impuissance, mais par sympathie, peut-être par +reconnaissance pour les vieux poëtes, auxquels elle réservait de +préférence ses souffles les plus puissants. Cette piété, un peu +exclusive envers le passé, ne l'empêcha point quelquefois de prêter +l'appui de son talent à des Å“uvres modernes. Mais ce n'est point là ce +qui peut compter pour des services rendus à l'art de son temps.--Sauf de +rares exceptions, mademoiselle Rachel avait la coquetterie de +l'isolement et du tour de force:--elle protégeait particulièrement de sa +présence et de son autorité des pièces--qui n'auraient pu exister sans +elle, et il y eut dans quelques-unes de ces créations plus de charité +que de dévouement.--Hostile à l'art dramatique, on ne peut point +affirmer qu'elle le fut, mais du moins peut-on dire qu'elle se montra +quelquefois paresseusement indifférente à l'aider.--Ce qui est certain, +c'est que la tragédie est morte de nouveau avec elle. _Hermione_, +_Camille_, _Phèdre_, _Émilie_, toutes les amoureuses, toutes les +passionnées, toutes les jalouses, qu'elle faisait vivre, vont reprendre +leur immobilité de bas-relief,--et rentrer dans le monde endormi de la +tradition,--jusqu'à ce qu'une autre muse inspirée vienne souffler de +nouveau sur la poussière qui les recouvrira. + +Mademoiselle Rachel ne fut pas seulement une grande artiste dont le nom +est destiné à se perpétuer au théâtre:--en dehors de la scène, elle +était encore une des plus illustres personnalités de son +époque.--Dépouillée du prestige dramatique, elle retrouvait dans le +monde une autre souveraineté, qui était reconnue par tous ceux qui +eurent l'honneur de l'approcher. C'était la grâce ajoutée à la grâce, +disaient ceux qui avaient la réputation de ne dire que la vérité.--On a +répété d'elle des mots charmants, qu'elle daignait faire elle-même, et +sa correspondance indique une tournure d'esprit qui ne devait pis son +originalité au vulgaire jargon des coulisses.--On a raconté quelquefois +que les maréchaux de l'empereur Napoléon, lorsqu'ils devaient assister +à quelque cérémonie d'apparat, allaient consulter Talma sur la manière +de draper leur manteau de cour. Les plus grandes dames d'aujourd'hui +auraient pu consulter mademoiselle Rachel sur la manière de s'envelopper +dans un châle.--Elle possédait, avec la merveilleuse intuition que donne +l'art, le sens intime des grandes élégances de l'attitude et du +vêtement.--Dans le moulage qui aurait reproduit les plis formés par son +cachemire, un statuaire aurait pu, sans commettre d'anachronisme, couler +la tunique destinée à revêtir les lignes harmonieuses d'une figure +antique. + +Janvier 1858 + + + + +ÉMILE AUGIER[*] + +[*: _La Jeunesse_, comédie en cinq actes et en vers.] + + +L'accueil qui vient d'être fait à la dernière comédie représentée sur le +théâtre de l'Odéon prouve que le public ratifie les honneurs académiques +récemment accordés à M. Émile Augier.--Il n'est plus seulement l'élu +d'une fraction de la littérature, il est l'élu de l'opinion. + +La critique a souvent et justement été rigoureuse envers M. Émile +Augier. Après avoir encouragé son premier début, les Å“uvres qui lui ont +succédé ont été discutées avec une certaine sévérité. Mais l'auteur de +_la Jeunesse_ ne s'est pas mépris sur les véritables intentions de cette +rigueur sympathique. À l'époque où il parut au théâtre, il se +présentait--par modestie, sans doute--à la suite d'un écrivain dont les +tendances dramatiques avaient un but rétrograde. Après un succès de +surprise, qu'elle avait eu le tort d'exagérer, la critique dut combattre +cette réaction.--Mais il était trop tard déjà : une école était créée, +et, par camaraderie plutôt que par instinct, M. Émile Augier s'était +fait le second de M. Ponsard.--Ce fut à rompre cette association +antinaturelle que la critique a longtemps travaillé, et jusque dans les +agressions dont il était l'objet, M. Augier a pu voir qu'il était traité +avec une préférence marquée. + +Les efforts de la critique ne furent pas stériles. Tandis que l'auteur +de _Lucrèce_ persévérait avec une conviction respectable, comme l'est +toute conviction, dans la voie où il savait devoir trouver le succès, M. +Émile Augier, emporté par sa véritable nature, s'échappait quelquefois +du préau de l'école du bon sens, et s'aventurait à faire de la poésie +buissonnière. Ces tentatives, qui d'ailleurs manquaient de franchise, ne +furent point toutes heureuses au point de vue du succès banal. Elles +auraient pu décourager M. Augier. Elles eurent au contraire pour +résultat de l'accoutumer aux périls de la lutte, et de le rendre +indifférent aux faciles triomphes qu'on peut obtenir en flattant +l'opinion de la majorité, nativement hostile à tout art qui tend à +s'élever. + +Les commencements de cette seconde période du talent de M. Augier +révèlent encore un certain respect pour les traditions de l'école qui le +revendiquait comme un de ses chefs. Mais cependant, au milieu des +concessions qu'il croit devoir faire encore à son passé, on sent qu'il +médite une émancipation complète de toute servitude littéraire. En même +temps qu'il agrandit l'horizon de ses idées, il imprime à ses Å“uvres +nouvelles un mouvement dramatique, où la vie commence à remuer: progrès +qui lui attire déjà quelques mauvaises notes dans l'école du bon +sens.--Son vers, facile et spirituel, s'empreint de poésie, en exprimant +des passions autres que celles permises dans le répertoire du +_théâtre-sermon_.--M. Augier semble préluder à sa pièce de _la Jeunesse_ +en se faisant jeune lui-même. Ses infidélités à son école deviennent +plus fréquentes. _Diane_, qui semble une tentative de réconciliation +avec le romantisme, donne la main à _Marion Delorme_.--M. Augier pousse +même une pointe dans le domaine de la _fantaisie_, en compagnie d'Alfred +de Musset,--et continue de se compromettre aux yeux du parti littéraire +qu'il représente, en écrivant une comédie avec M. Jules Sandeau, un +romancier, un homme qui écrit en prose. La collaboration de l'esprit +alerte de M. Augier avec la délicatesse passionnée de M. Sandeau +produisit _le Gendre de M. Poirier_, comédie charmante, dont le sujet +était loin d'être la glorification des instincts bourgeois. Ce fut à la +fois un succès dramatique et littéraire, en même temps qu'un +rapprochement vers le genre où le théâtre commençait à entrer.--S'il eût +été profitable, au point de vue de leur intérêt, que l'association des +deux écrivains se perpétuât, elle pouvait être nuisible à leur +individualité.--Il y eut une séparation amiable, à la suite de laquelle +M. Augier reparut seul avec le _Mariage d'Olympe_, dont la chute +triomphante fut la revanche complète et longtemps attendue du succès de +_Gabrielle_.--Cette pièce n'était plus une transition, mais une franche +apostasie des principes de l'école à laquelle il avait appartenu +jadis.--Le jour où elle fut représentée, l'auteur reçut sa démission de +membre de l'école du bon sens.--Cette rupture définitive fut une +véritable fête littéraire, et si le _Mariage d'Olympe_ tomba devant le +parterre, la réputation de M. Augier s'éleva singulièrement dans la +portion du public qui mesure plutôt une Å“uvre à sa valeur qu'à son +succès.--Une chose importante au théâtre, aussi bien qu'ailleurs, c'est +de savoir arriver à temps.--La science de l'à -propos est le talent de +ceux qui n'en ont pas.--Des Å“uvres dont le principal ou l'unique mérite +était d'arriver juste à la minute précise où le public désire voir +formuler au théâtre des idées qui sont _dans l'air_ ont réussi avec +éclat,--tandis que d'autres recevaient un accueil douteux, parce +qu'elles se présentaient en avance ou en retard. + +L'_habent sua fata_, que les anciens appliquaient aux livres, peut +s'appliquer encore plus justement aux ouvrages dramatiques.--Le caprice +du public faisant du théâtre le terrain le plus mouvant où puissent +s'aventurer les inventions de l'intelligence, en donnant le _Mariage +d'Olympe_, M. Augier était en retard. Déjà depuis plusieurs années la +scène était occupée par toutes les variétés du monde interlope, et ce +spectacle avait épuisé l'attention de la foule.--Le mérite de cette +comédie et sa moralité même ne purent conjurer l'esprit de réaction dont +les clameurs hypocrites de la critique vertueuse animaient les +spectateurs. Ils ne voulurent point attendre l'Å“uvre qui résumait la +question sociale, débattue devant eux sous toutes les formes. Cette +réaction fut injuste comme l'est souvent toute chose née du caprice; +mais si M. Augier en fut victime à un point de vue, l'événement lui fut +profitable à un autre, car le _Mariage d'Olympe_ avait prouvé à ceux qui +en doutaient encore, qu'il pouvait parler la langue virile de la comédie +sérieuse.--_La Jeunesse_, qu'on vient de représenter à l'Odéon, est-elle +un progrès sur les dernières productions du nouvel académicien?--Comme +conception dramatique, non; mais comme audace et comme création de +caractères, M. Augier indique son intention bien arrêtée de persévérer +dans la voie où la critique fit tant d'efforts pour l'attirer. Et +d'abord il faut remarquer cette fois qu'il s'est présenté dans les +conditions favorables pour réussir. + +Cette même mobilité dans l'esprit du public à laquelle il dut un +désastre vient de lui préparer un triomphe.--Sera-t-il durable ou +passager? On ne sait encore, mais on remarque depuis quelque temps un +indice de retour vers une forme dramatique d'où la poésie ne soit pas +exclue comme faisant obstacle à l'intérêt.--L'écrivain qui au théâtre +fut le précurseur de l'école réaliste a ses caudataires, dont les +productions n'obtiennent déjà plus la vogue qui les accueillait +jadis.--N'est-ce qu'un temps d'arrêt dans la curiosité? Est-ce lassitude +réelle et besoin de changement? Toujours est-il que le moment semble +favorable pour l'écrivain dramatique arrivant au théâtre doublé d'un +poëte.--C'est ce que nous avons cru deviner dans l'ovation faite à M. +Augier, qui, il faut le dire, n'avait jamais été en meilleure veine de +poésie.--Le sujet de sa pièce nouvelle est tout moderne: c'est la lutte +de l'homme jeune avec les mÅ“urs de l'époque, qui, au nom de ses intérêts +de position et de fortune, réclament l'immolation de tous les instincts +libres et généreux de l'âge juvénile.--On pourrait contester à M. Augier +que son personnage de Philippe Huguet, qui a vingt-huit ans, soit la +personnification bien absolue de la jeunesse; à vingt-huit ans la +jeunesse est déjà un astre voisin de son déclin. La profession même +d'Huguet a dû hâter la maturité de son esprit. Philippe est avocat, et +l'étude de la loi est contradictoire avec les aspirations du cÅ“ur.--Il +est vrai que dès son jeune âge Philippe a été victime de la corruption +maternelle,--corruption est le mot, et on n'en peut trouver d'autre pour +exprimer le système d'éducation avec lequel madame Huguet a élevé son +fils dès son plus jeune âge.--Cette création de la mère corruptrice est +toute la pièce.--Balzac, qui ne reculait certainement pas devant la +peinture des infirmités sociales, l'eût à peine osé. Madame Huguet s'est +mariée pauvre à un homme pauvre, qu'elle aimait et dont elle était +aimée; les premiers temps de cette union furent heureux: + +/*[4] + Comme nous nous aimions, comme nous étions braves, + Quel superbe dédain des mesquines entraves! +*/ + +dit elle-même madame Huguet dans la scène où elle explique à son fils +les raisons qui l'ont amenée à nourrir sa jeunesse du lait amer de +l'expérience.--Mais aux joies de la lune de miel, à la lutte courageuse +que les deux époux, soutenus par leur amour, ont entreprise contre la +misère, a succédé un de ces découragements qui tôt ou tard finissent par +affaiblir les plus robustes affections. + +Cette pauvreté, d'autant plus pénible à supporter qu'il fallait la +dérober sous l'apparence d'un bien-être factice, s'augmente encore par +la naissance de deux enfants, qui sur les modestes revenus du ménage +viennent prélever l'impôt de leur éducation.--Restée veuve, madame +Huguet a marié sa fille et vit avec son fils; mais en se rappelant les +souffrances intimes qui ont altéré son bonheur d'épouse et de mère, elle +a juré d'affranchir son fils d'une destinée où la misère pourrait être +l'hôte de son foyer.--C'est dans ce but que par le conseil, par +l'exemple, elle a éloigné Philippe du vert chemin de sa jeunesse, pour +l'entraîner sur la route au bout de laquelle son ambition rêvait la +fortune, ce bonheur moderne.--L'intention est maternelle, sans doute, +mais ce n'était pas moins une grande audace de risquer sur la scène +cette maternité qui, au nom de sa tendresse, s'appliquait à étouffer +tous les instincts généreux de son enfant. Cette création scabreuse, et +traitée avec un art infini, a été acceptée par le public. Il n'a point +voulu y voir ce que l'auteur n'avait pas voulu montrer,--une mère +monstrueuse, c'est-à -dire un outrage fait au sentiment le plus sacré de +la nature. + +Cependant quelques timorés crieront peut-être à l'immoralité. Mais ne +serait-il pas temps d'en finir avec ce reproche banal qu'on jette à +toutes les Å“uvres qui s'inspirent un peu vivement des mÅ“urs de leur +époque? La nôtre restera grande dans l'histoire, par les grandes choses +et les grands noms qu'elle rappelle à l'avenir. Mais on ne peut nier que +nous traversons une époque de décadence morale, et que le temps est +mauvais pour faire de la scène comique un pâturage où brouterait le +troupeau des blancs moutons de madame Deshoulières. La conclusion de la +pièce de M. Augier est plus poétique que dramatique. Philippe Huguet, +malgré toutes ses concessions aux lâchetés sociales, a cependant gardé, +pur de tout contact corrupteur, l'amour qu'il a pour sa cousine. Cette +passion comprimée, presque inavouée, éclate tout à coup. Par un beau +soleil d'été, au milieu des champs qui exhalent + +/*[4] + Cette fraîche senteur des terres retournées, +*/ + +le _jeune_ homme sent sa jeunesse faire irruption subite dans tout son +être. L'intervention des influences de la nature peut être discutée +comme moyen dramatique. On trouvera peut-être que Philippe déchire bien +vite sa robe d'avocat au premier buisson d'aubépine. Mais ce +rajeunissement de l'homme par la jeunesse d'une nature en floraison est +une idée poétique, une fiction, si on veut, mais une fiction pleine de +charme et qui amène une scène d'amour, une vraie scène d'amour comme on +n'en avait pas entendu au théâtre depuis le dialogue de Valentin avec +Cécile, dans _Il ne faut jurer de rien!_ Cette scène seule suffirait +pour justifier le titre de _la Jeunesse_ que M. Augier a donné à sa +pièce. Oui, c'est bien la _jeunesse_ qui parle par ces beaux vers de +Philippe à Cyprienne quand il lui avoue son amour: + +/*[4] + Quel serment te faut-il de ma métamorphose? + Eh bien! par la beauté de la terre et des cieux, + Par le printemps en fleurs, par l'été radieux; + Mais non par ma jeunesse à la fin déchaînée; + Non, non, par tes douleurs, ô douce résignée, + Je jure qu'il n'est plus ce vieillard, ce pervers, + Qui cherchait d'autres biens que toi dans l'univers. + Moi je suis un jeune homme heureux et sans envie, + Ne demandant à Dieu que de gagner ta vie + Et défiant le sort d'atteindre son bonheur, + Enfoui désormais tout entier dans ton cÅ“ur. + Me crois-tu maintenant?--Soyez témoin pour elle, + Bois sombre et plein de mousse où rit la tourterelle. +*/ + +Ce _rire_ de la tourterelle est, par parenthèse, une faute de +naturalisme. Tout le monde sait que ce charmant oiseau des solitudes +champêtres exprime au contraire son éternel amour par une sorte de +roucoulement à la fois tendre et plaintif.--Ceci n'est pas une critique +mais une simple observation.--On prévoit quel dénoûment amène la +rencontre de Philippe avec sa cousine: il épouse Cyprienne et vivra +auprès d'elle à la campagne. En réalité, cette utopie de +l'avocat-laboureur est un peu un dénoûment de convention. Ou madame +Huguet n'avait pu parvenir à inoculer à son fils sa fièvre d'ambition et +de fortune, et alors il n'aurait pas attendu aussi longtemps pour suivre +les penchants de son cÅ“ur en épousant sa cousine; ou les influences +maternelles auraient préservé Philippe de tout retour juvénile: cette +conclusion n'en est donc pas une, dramatiquement. Mais il nous répugne +de soumettre à l'_appareil_ de la logique une Å“uvre qui est avant tout +une tentative de poésie. Laissons à d'autres le soin de chagriner le +succès d'un homme qui, à son honneur et à celui du public, a su réunir +dans cette difficile entreprise de faire écouter et applaudir des vers à +une époque où l'on parle une langue en chiffres. + + + + +L'ESPRIT DU JOUR + + +...À propos des pièces en vogue, la critique qui _s'en irait en guerre_ +courrait le risque de se compromettre gravement; les _petits agneaux_ +lui bêleraient ironiquement au nez, et les _vaches landaises_ ne se +laisseraient pas _écarter_ par les plis de sa toge sans la trouer +préalablement de quelques coups de corne. Si, persistant dans son +réquisitoire, le malheureux critique s'écriait: «Mais la raison! Mais le +sens commun! qu'en faites-vous dans tout ceci?» Grassot lui grognerait +_gnouf-gnouf_. S'il tentait de protester au nom du style et de la +langue, Lassagne lui montrerait la sienne en lui répondant: _Ô mon +Dieur-je_--et tout serait dit; car, à l'heure où nous sommes, ces deux +vocables triomphants suffisent pour répondre à tout. Ils sont +l'admiration et la préoccupation de tout un peuple qui tient cependant +quelque place sur la carte. _Gnouf-gnouf_ et _ô mon Dieur-je_ résument +toute la gaieté et tout l'esprit français. Avant peu, ces deux +interjections finiront par former à elles seules le fond de la langue. +On se bat presque pour chacune d'elles, comme on se battait jadis sous +les réverbères pour le sonnet de _Job_ contre le sonnet d'_Uranie_. +C'est une rage, une fureur, une passion comme les Parisiens seuls savent +en avoir pour les choses ridicules.--Il y a maintenant à Paris des +professeurs qui enseignent l'art d'imiter la délirante épilepsie de +Lassagne, ou l'enrouement épique de Grassot.--Un pharmacien qui +inventerait des pastilles antipectorales, dont l'usage communiquerait +aux consommateurs l'extinction de voix du célèbre grotesque du +Palais-Royal, ferait fortune en moins d'une semaine.--Dans les foyers, +dans les ateliers, dans tous les centres où l'art élabore son Å“uvre sous +toutes ses formes: _gnouf-gnouf_ et _ô mon Dieur-je_ sont à +l'étude.--C'est en disant _gnouf-gnouf_ que le poëte appelle +l'inspiration rebelle. + + GNOUF-GNOUF, t'en souvient-il, nous voguions en silence, + +répètent les cygnes élégiaques qui nagent dans les eaux du lac +immortel.--Les _Lassagnistes_ sont un peu moins nombreux. Cependant un +jeune homme qui sait adroitement jeter quelque _ô mon Dieur-je_ dans la +conversation peut encore se présenter dans un salon.--Si l'Alboni +chante, on la fera taire.--Ce sera d'abord une occasion d'éviter l'art, +une chose que le public moderne n'aime pas, parce qu'elle offense la +vulgarité de ses goûts. + +Peut-être trouvera-t-on que c'est là chercher querelle à une innocente +manie; mais il y a dans cette manie un symptôme qui caractérise l'esprit +du temps: jamais il n'a été plus indifféremment hostile aux Å“uvres +sérieusement dignes d'attirer l'attention; jamais il ne s'est montré +plus sympathique à celles qui le sont moins.--L'époque est surtout +propice aux exagérations du grotesque et aux extravagances de la +parodie. De même que l'acteur qui a le plus de succès est celui-là qui +sait le mieux faire subir au masque humain toutes les difformités de la +grimace, les Å“uvres qui exercent sur la foule l'attraction la plus +puissante sont celles où la vérité humaine est le plus violemment +contorsionnée. Au théâtre, les ouvrages sérieux ou d'apparence sérieuse +attirent bien le public, mais on pourrait croire qu'il y vient plutôt +par curiosité, par désÅ“uvrement, que par goût. C'est au _spectacle_ et +non au théâtre que l'appellent ses véritables instincts. + +FIN. + + + + +ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY + + +Å’UVRES COMPLÈTES + +D'HENRY MURGER + +Publiées dans la collection Michel Lévy + +SCÈNES DE LA VIE DE BOHÊME 1 vol. + +SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE 1-- + +LES VACANCES DE CAMILLE 1-- + +LE PAYS LATIN 1-- + +SCÈNES DE CAMPAGNE 1-- + +LES BUVEURS D'EAU 1-- + +LE DERNIER RENDEZ-VOUS 1-- + +LE ROMAN DE TOUTES LES FEMMES 1-- + +PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THÉÂTRE 1-- + +LE SABOT ROUGE 1-- + +MADAME OLYMPE 1-- + + * * * * * + +LES NUITS D'HIVER, poésies complètes, 4e édition 1 vol. + +DONA SIRÈNE 1-- + +LES ROUERIES DE L'INGÉNUE 1-- + + * * * * * + +LA VIE DE BOHÊME, comédie en cinq actes. + +LE BONHOMME JADIS, comédie en un acte. + +LE SERMENT D'HORACE, comédie en un acte. + + * * * * * + +BALLADES ET FANTAISIES, un joli volume in-32. + + +Émile Colin.--Imprimerie de Lagny. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Propos de ville et propos de théâtre, by +Henry Murger + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE VILLE *** + +***** This file should be named 21966-0.txt or 21966-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/1/9/6/21966/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/21966-0.zip b/21966-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..29b61bb --- /dev/null +++ b/21966-0.zip diff --git a/21966-8.txt b/21966-8.txt new file mode 100644 index 0000000..ffcdb4c --- /dev/null +++ b/21966-8.txt @@ -0,0 +1,6643 @@ +Project Gutenberg's Propos de ville et propos de théâtre, by Henry Murger + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Propos de ville et propos de théâtre + +Author: Henry Murger + +Release Date: June 29, 2007 [EBook #21966] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE VILLE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + + + + + + + + +PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THÉÂTRE + +PAR + +HENRY MURGER + +NOUVELLE ÉDITION CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE + +PARIS + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + +ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES + +3, RUE AUBER, 3 + +1888 + +Droits de reproduction et de traduction réservés + + + + +TABLE + + + PROPOS DE VILLE ET DE THÉÂTRE + Un réveillon à la Maison-d'Or + Les intrigues et les intrigants.--Moulage sur nature au bal de l'Opéra + Fantaisies à propos de l'hiver + Les soupers de bal + SILHOUETTES LITTÉRAIRES + Le Monsieur qui s'occupe de littérature + Le Charançon + Le Rédacteur pour tout faire + Le Caudataire + Les Jérémies + Un succès de première + NOTES DE VOYAGE + CAUSERIES DRAMATIQUES.--Mlle Rachel + Émile Augier + L'esprit du jour + + + + +PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THÉÂTRE + + +Mademoiselle X... jouit d'une certaine réputation parmi _ces messieurs_ +qui, en parlant de _ces dames_ disent _ces créatures_. Ladite demoiselle +est particulièrement notée sur le Stud-Book des maquignons de Cythère, à +cause de sa chevelure qui fait songer au manteau royal de la marchesa de +Barcelone.--Mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est que cette riche +toison est le résultat d'un libre échange contracté entre elle et une de +ses amies, qui s'est condamnée à la Titus, à la condition que +mademoiselle X... lui abandonnerait ses robes tachées, ses chapeaux +bossués, ses vieux souliers et ses vieux Arthurs. + +Dernièrement l'amie vint voir Mademoiselle X..., et la supplia de lui +abandonner les restes d'un petit jeune homme que celle-ci était en train +de mettre en partance pour Clichy. + +--Comme tu y vas, répondit mademoiselle X..., le petit Octave vient +d'hériter d'un oncle qu'il mange avec moi.--Nous venons à peine de nous +mettre à table.--Attends au moins que nous soyons au fromage. + + * * * * * + +Un étranger venu à Paris depuis peu de temps, et ne connaissant pas +encore la topographie de la capitale, avait à visiter un de ses parents +détenu pour dettes. Il s'informait, auprès d'un de ses amis, du plus +court chemin qu'il fallait prendre pour aller à Clichy. + +--Prenez par mademoiselle M..., lui répondit-on. + + * * * * * + +--Quelle est donc, je vous prie, cette dame--qui vient d'entrer dans +l'avant-scène? + +--C'est mademoiselle M... + +--Celle qui vient de manger deux cent mille francs au duc de ***? + +--La même. + +--Et quel est ce jeune homme pâle qui l'accompagne? + +--C'est son cure-dents. + + * * * * * + +Aux gens qui lui plaisent, mademoiselle A... accorde volontiers, par +amour de l'art, ce que tant d'autres, qui ne la valent pas, n'accordent +que par amour de l'or. Seulement, pour ne pas se tromper, elle a soin +d'enregistrer sur le carnet de ses fantaisies ceux qui en doivent être +les favorisés.--Mais pour ne point confondre ses poursuivants ou les +compromettre, elle les appelle par le nom du jour qui leur est réservé. + +Dernièrement, dans un souper où elle avait été fort entourée, et durant +lequel elle avait un peu perdu la tête, elle se brouilla dans la date +des rendez-vous qu'elle accordait et dans les noms des jours de la +semaine distribués aux cavaliers qui avaient obtenu ses promesses. + +Il arriva que, faute d'avoir bien tenu ses livres, elle reçut, dans la +journée du dimanche, la visite de quatre messieurs, qui lui firent +remettre leur carte, où leur nom réel avait été remplacé par celui du +quatrième jour de la semaine. + +Mademoiselle A..., qui rit encore de l'aventure, appelle cette journée +le dimanche des quatre jeudis. + + * * * * * + +Avant d'avoir maison à la ville et à la campagne, avant de manger des +potages à la purée de perles, mademoiselle A. S... ne savait jamais le +matin son adresse du soir; elle mangeait des pommes et marchait à pied +sur les trottoirs. Un grand seigneur qui avait du temps et de l'argent à +perdre dit: _Fiat lux_! à cette obscurité, et mademoiselle A. S... +augmenta d'une nouvelle étoile la constellation des beautés à la mode. +Au contraire de ses camarades, elle ne renie pas son origine, et chaque +fois qu'elle reçoit la visite du grand seigneur en question, aux menus +cadeaux qu'il envoie pour servir d'avant-garde à sa personne, elle lui +fait ajouter une pièce de cent sous qu'elle dépose dans une tirelire. + +--Vous qui nagez dans l'or, à quoi bon ce centime additionnel? lui +demandait-on. + +--Ça me rappelle... répondit mademoiselle A. S... avec mélancolie. + + * * * * * + +L'inconvenance et l'incivilité sont, avec les portraits non +ressemblants, la spécialité du peintre B... Dans un café où il va tous +les soirs, B... venait de scandaliser la réunion, qui n'a cependant pas +la réputation d'être bégueule.--Au lieu de s'excuser, il s'emportait au +contraire avec vivacité à propos des reproches qu'il venait de +s'attirer. + +--Mais, sacrebleu! s'écriait-il, vous dites que je ne sais pas vivre, je +suis cependant reçu dans tous les salons. + +--De cent couverts... répondit un de ses amis. + + * * * * * + +M. X... fut appelé dernièrement par le directeur d'une revue dont le +style est aussi gris que la couverture. On désirait avoir un roman du +spirituel conteur. Les conditions faites, l'ouvrage est promis. + +--Laissez votre adresse, on vous servira la revue, dit le directeur à +l'écrivain. + +--Volontiers, répliqua celui-ci, mais alors vous m'en payerez +l'abonnement en sus. + + * * * * * + +Un provincial gras, gros et grossier, véritable muid de sottise et +d'écus, entourait de ses hommages une jeune actrice qui est venue au +monde avec la prudence du serpent. Aussi crut-elle devoir prendre des +renseignements sur son galant départemental, et s'adressa à une amie. + +--Tu peux y aller, répondit celle-ci, M*** est un homme qui a du foin +dans son assiette. + + * * * * * + +M. R... habitué des Variétés, prenait des renseignements sur une +demoiselle qui a débuté depuis peu dans les avant-scènes des théâtres, +les jours de première représentation. + +--J'en suis très-épris, disait M. R... à son voisin de stalle. +Pensez-vous qu'elle soit inflammable? + +--Je ne la crois pas assurée contre ce genre d'incendie, répondit le +voisin. Du moins, elle ne porte pas la plaque. + + * * * * * + +M. D... est un homme du monde qui s'est fait homme de lettres amateur, +et se livre particulièrement au pastiche. Il fait du Balzac, comme M. +Ponsard fait du Corneille;--il fait du Musset, comme M. du Terrail fait +du Soulié:--il fait du Sand, comme M. Lucas faisait autrefois du +Calderon. Chaque fois qu'il a terminé une composition, il va la +soumettre à un journaliste de ses amis pour prendre son avis. + +Dimanche dernier, il lui apportait un manuscrit à lire. + +--Encore un pastiche! dit le journaliste. + +--Oui,--une imitation de _Jérôme Paturot_. + +--Oh! c'est trop fort!--interrompit le journaliste,--quand on fait de la +fausse monnaie, on ne perd pas son temps à imiter des gros sous. + + * * * * * + +Dans un petit théâtre du boulevard, il existe un artiste dont l'avarice +est arrivée à un tel point qu'il ferait à coup sûr interdire Harpagon +comme prodigue, s'il était son père. C'est lui qui, pour s'épargner la +dépense du rouge de théâtre, a inventé de se serrer le cou outre mesure, +pour se faire monter le sang à la tête. Quant au blanc, il prend celui +du billard, ou gratte les murs de sa loge. C'est encore lui qui, chargé +de jouer le rôle d'un prince généreux, et ayant à dire à un personnage: +«_Je t'accorde cent louis sur ma cassette_,» ajoutait tout haut: «Tu +m'en feras un reçu.» + +Lisant un jour, dans une gazette du théâtre, que le public de la ville +de *** avait l'habitude de jeter des gros sous aux acteurs trouvés +mauvais, c'est lui qui écrivait au directeur du théâtre de cette ville, +pour lui offrir d'aller y donner des représentations. + +Qui dit avare, dit presque toujours usurier. Aussi le cabot en question +l'est, et de façon à en remontrer à tout Israël.--Un soir, pendant un +entr'acte, un de ses camarades entre dans sa loge à moitié habillé. + +--On va commencer, lui dit-il, ma blanchisseuse ne vient pas; veux-tu me +prêter un faux-col? + +--Je veux bien, dit l'avare;--mais, après la pièce,--tu me rendras une +chemise. + + * * * * * + +Madame de G... est liée depuis longtemps avec un homme de lettres +chauve,--de succès surtout. Mais, depuis quelque temps, la discorde est +dans le ménage.--Un divorce est à l'horizon. + +Une amie de madame de G... lui demandait des nouvelles de ses amours +avec l'écrivain. + +--Ah! ma chère, répliqua celle-ci, cela ne tient plus qu'à son cheveu! + + * * * * * + +L. L... a inventé un moyen infaillible pour être servi promptement et +être bien servi, dans les restaurants, les jours où il y a encombrement +et où les garçons, ne pouvant servir tout le monde à la fois, prennent +le parti de ne servir personne. + +Un dimanche, il était entré avec trois confrères dans un restaurant de +la place de la Bourse.--Après vingt minutes d'attente, on n'avait pas +même pu obtenir les couverts. Allons-nous-en! s'écrient les invités de +L. L.... Celui-ci apaise par un geste son trio d'affamés.--Attendez +seulement que j'obtienne un potage,--vous verrez.--Au même instant, +passait un garçon portant une soupière où fumait une _bisque_ +appétissante. L. L... s'en empare, à l'aide d'une persuasion mâtinée de +menaces, et sert ses convives à la ronde.--Ce devoir d'amphitryon +rempli,--il choisit sur sa tête un long fil, noir encore... et, après +l'avoir dextrement arraché, le roule en gracieuse arabesque sur le bord +de son assiette. + +Ses amis le considèrent avec stupeur. + +Tout à coup.... L. L... pousse un juron formidable, suivi d'un appel +olympien, dont le retentissement sonore se prolonge de salle en salle, +pénètre dans les cabinets particuliers, et arrache la dame de comptoir +aux mystérieuses combinaisons d'addition par erreur. + +Un garçon se présente, et reste médusé par le regard de L. L..., qui lui +montre son assiette _ornée_ du cheveu accusateur. + +--Pas d'ordre dans le service!... et des cheveux dans la soupe!--Voilà +comme on perd une bonne maison!--Partons, Messieurs! continue L. L... en +se levant et en invitant ses compagnons à l'imiter. + +Le patron, apprenant ce qui se passait,--accourut, pâle comme son gilet +blanc,--suppliant L. L... de mettre une sourdine à ses reproches, en lui +jurant,--sur son argenterie,--qu'à l'avenir il n'aurait plus dans son +établissements que des cuisiniers et des garçons chauves, ce qui serait +un gage de sécurité pour la calvitie des potages. + +L. L... consentit à jeter le _voile de l'oubli_ sur cet incident. Cinq +minutes après tout le personnel de l'établissement était mis aux ordres +de sa table, et quand on apporta l'addition, L. L... constata une +erreur de 60 fr. au préjudice du comptoir.--Le retour de l'Inde ne lui +était compté que quinze sous: il fit l'observation à la préposée aux +mathématiques; cette dame lui répondit qu'elle ne pouvait prendre sur +elle de changer les prix de la maison. + + * * * * * + +Un écrivain, jadis chef d'une école de philosophie, avait porté au +directeur d'un grand journal un article intitulé _Dieu_. Au bout de +trois mois, pensant que son article avait été mis dans la boîte aux +oublis, le philosophe se rend au journal pour en prendre des nouvelles. + +--Que diable voulez-vous que j'imprime un article qui a un tel titre? +répondit le directeur.--Cela manque d'actualité. + + * * * * * + +A... venait de se battre en duel pour la troisième fois depuis trois +mois. Plus brave qu'heureux dans ces sortes de parties, il est toujours +blessé--légèrement.--Un de ses amis vint lui rendre visite. + +--On m'a raconté que tu avais donné un soufflet à X..., est-ce vrai? + +--Parfaitement, répondit A..., et, montrant sa blessure nouvelle, il +ajoute: + +--Voilà son reçu. + +Deux mois après, A... a une nouvelle affaire,--c'est lui qui est +l'offensé; il demande des excuses,--on lui en accorde trois pouces. + +Le soir, on racontait l'affaire devant D....--Encore touché, dit-il! +Décidément, il veut faire collection. + + * * * * * + +Tout le monde a connu P..., un charmant garçon qui fut autrefois employé +à la _Patrie_ comme rédacteur des faits divers. Dans ces modestes +fonctions, P... apportait un soin, une exactitude, une fidélité de +renseignements et une recherche de style qui l'avaient fait surnommer le +Tallemant des Réaux de la rue.--Courant dès le matin les quartiers de la +ville, il relevait l'éphéméride quotidienne d'un arrondissement avec la +rapidité et la sûreté de flair de ces bons chiens anglais qui battent +en un quart d'heure une plaine de cent arpents sans laisser échapper +une seule pièce de gibier.--Il excellait surtout dans les _petits +enfants écrasés_, et ne connut pas de rival dans les _homicides par +imprudence_. C'est lui qui est l'auteur de la célèbre phrase: «Les +secours les plus empressés n'ont pu le rappeler à la vie,» appliquée à +un suicide de trois jours, et à propos de laquelle les héritiers de +Lapalisse voulaient lui intenter un procès. + + * * * * * + +Il était fort dangereux de rencontrer P... les jours où il revenait à +son journal le carnet vide de faits divers, car il ne reculait devant +rien pour se sauver de la bredouille, et vous eût cherché lui-même +dispute, avec complication de voies de fait,--pour rapporter au +moins--_une rixe et querelle_. + +Un jour que sa battue n'avait pas été heureuse, P... traversait +mélancoliquement le Pont-Neuf, à l'heure où le passage des nombreuses +diligences lui offrait la chance d'un écrasé.--_Malheureusement_, le +passage s'effectua sans accident. P... allait quitter son affût quand +il aperçut un vieux chapeau déposé sur un des bancs circulaires qu'une +édilité prévoyante a fait disposer pour la commodité des oasytés +nocturnes. P... s'empare du chapeau, le jette dans la rivière sans être +aperçu, et se met à pousser des cris qui, en un clin d'oeil, attirent un +groupe de curieux vers les parapets. Le groupe devient foule, et P... +s'en éloigne quand elle est devenue multitude et qu'il a vu dix +bateliers courir au sauvetage du chapeau.--Le soir, la _Patrie_ +enregistrait--un nouveau suicide,--qui est resté comme un des bons +morceaux de son rédacteur. + + * * * * * + +Un matin, un de ses amis qui se rendait à son bureau, rencontre P... +planté tout droit devant un bâtiment en construction dont les échafauds +étaient remplis de maçons, que P... avait surnommés, à cause de leur +agilité, les _écureuils limousins_. L'ami, pressé, échange un bonjour et +continue sa route. Le soir, en revenant de son ministère, huit heures +après sa première rencontre, il retrouve P... au même endroit, pétrifié +dans l'attitude patiente du héron qui guette sa proie. + +--Encore ici!--demande-t-il étonné.--Que diable y fais-tu depuis ce +matin? + +P... élève sa main en l'air, et, désignant un limousin juché +périlleusement au sommet d'une perche d'un équilibre douteux: + +--J'attends qu'il tombe, répondit-il. + + * * * * * + +M... habite ordinairement la campagne. Chasseur comme d'Houdetot et +Blaze, qui resteront les classiques de la chasse au chien d'arrêt, il +vit au milieu d'une petite meute qui ferait l'orgueil d'un chenil +princier. Sévère, mais juste à l'égard de ses élèves, qu'il admet à +l'honneur de l'intimité domestique, M... s'est efforcé de leur inculquer +les maximes les plus élémentaires de l'art de se bien conduire en +société. À cet effet, il leur a acheté un traducteur de la _Civilité +puérile et honnête_, dont les triples lanières et la mèche aiguë mettent +la correction à côté de la leçon, quand celle-ci n'a pas été bien +comprise. Un des chapitres auxquelles l'intelligence et la nature +canine se montrent plus volontiers rétives, est celui qui concerne +l'observation de certaines convenances qu'on pourrait appeler +digestives. Quelquefois la meute de M..., plantureusement nourrie, +exprime sa satisfaction par des interjections qui sont parfaitement +accueillies, chez ses convives, par un amphitryon arabe, mais qui +blessent nos moeurs. Quand l'un des chiens de M... s'oublie en sa +présence, le maître, ne pouvant deviner quel est celui qui a la +digestion incivile, administre une volée d'énergiques représentations à +toute la meute, qui s'échappe alors par toutes les issues. Les animaux +savent tellement ce qui les menace en pareil cas, qu'entre eux-mêmes, au +moindre bruit, ils se dispersent en hurlant. Dernièrement, M... +attendait un de ses amis pour chasser. L'ami vint au rendez-vous.--On +déjeûne copieusement; M... laisse un moment, au dessert, son ami seul +avec les chiens qui léchaient les plats.--L'ami, qui avait des raisons +pour désirer une seconde de solitude, en profite... et même en abuse.... +Aussitôt toute la meute est sur pied, et se sauve par les fenêtres, +l'oreille basse et la queue entre les jambes. + +Cinq minutes après, M... rentrait dans la salle avec sa femme, et +trouvant son ami tout seul au coin de la cheminée: + +--Où sont donc les chiens? demande-t-il. + +--Je ne sais pas ce qui leur a pris, répondit l'ami, qui saluait la dame +de la maison.--Et il raconte naïvement leur fuite précipitée--dont il ne +comprend pas le motif. + +Madame sourit dans son mouchoir,--tandis que son mari s'approche de son +hôte très-intrigué, et lui dit tout bas à l'oreille deux mots qui lui +mettent un pied de rouge sur la figure. + +--Mais non, je t'assure, balbutie-t-il, en souhaitant de voir une trappe +s'entr'ouvrir sous ses pieds. + +--Bah! fit M... en riant, ne te désole pas; avant la chasse, ça porte +bonheur. + + * * * * * + +Un Atlas et un Hercule de carrefour se disputaient au coin d'une rue. Le +dictionnaire d'injures épuisé, les adversaires, excités par la galerie, +allaient en venir aux mains. L'un d'eux, montrant à l'autre son poing +formidable, lui dit: + +--Vois-tu ça? ça tue les boeufs. + +--Vois-tu celui-là? dit l'autre, faisant le même mouvement offensif, ça +tue les bouchers. + + * * * * * + +M. L... arrive de Londres. Une dame qui ne connaît pas l'Angleterre, lui +demandait des renseignements sur ce pays. + +--Comme ville, voici ce qu'est Londres: une gigantesque cheminée; quand +on se promène dans les rues et qu'on se frotte le long des murs, on les +ramone. Comme moeurs, la première personne que j'ai rencontrée à Londres +était un pauvre honteux qui n'osait pas demander l'aumône, parce qu'il +n'avait pas de gants. + + * * * * * + +M. R..., riche propriétaire aux colonies, venu à Paris pour y passer +quelque temps, dînait aux Provençaux en compagnie d'artistes de tous les +arts. Parmi les conviés se trouvait mademoiselle E..., de l'Opéra, dont +les naïvetés font les délices du foyer de la danse. Entre autres choses, +on parlait de l'esclavage des nègres, et M. R... était appelé à donner +son avis sur cette importante question. + +--Les philanthropes trouvent excellentes des choses que nous, colons, ne +pouvons trouver telles, disait-il. Si moi, par exemple, j'affranchissais +mes nègres, je pourrais me considérer comme ruiné, et je n'ai pourtant +que deux cent esclaves. + +--Comment, ruiné! interrompit mademoiselle E... avec conviction; mais +pour quarante francs vous auriez deux cents timbres. + + * * * * * + +La même demoiselle fit un jour une chute pendant la répétition d'un +ballet. Le chorégraphe P... se montrait assez inquiet. + +--Je crains, disait-il au médecin, que mademoiselle ne se soit luxé la +rotule. + +--Monsieur P..., s'écria mademoiselle E..., dont le visage devint aussi +rouge que les mains de madame Pl... la mère, si vous me dites encore +des choses indécentes, je me plaindrai au directeur. + + * * * * * + +Hyacinthe posait pour sa charge chez Nadar, et il avait déjà donné deux +séances sans que la besogne fût achevée. En excuse à la longueur du +temps, l'artiste alléguait plaisamment la longueur du nez de son modèle. + +--Ça ne vous ennuie donc pas de poser? demandait un visiteur au joyeux +comique. + +--Ce n'est pas que cela m'ennuie, répondit-il; mais si j'avais 800,000 +fr. de rente, je ne les dépenserais pas uniquement à ce plaisir-là. + + * * * * * + +Deux vaudevillistes qui sont parrains d'ouvrages charmants cent fois +applaudis, E. L... et M. M..., se promenaient sur le boulevard, le soir +d'une première représentation qui leur inspirait des inquiétudes que le +public ne devait pas réaliser. Tout à coup, M. M... quitte le bras de +son collaborateur et se dispose à entrer dans une boutique. + +--Où vas-tu? demande L... + +--J'entre là pour acheter un parapluie, dit M. M...; attends-moi. + +--Pendant que tu y seras, ajoute L..., achète aussi un parachute. + + * * * * * + +*** est un de ces hommes de lettres qui tiennent dans la littérature le +même rang que l'ablette dans l'ichthyologie. Comme romancier, il a eu +six colonnes de feuilleton et dix bouts d'articles imprimés dans les +journaux, les jours où l'on manquait de faits divers. Comme auteur +dramatique, il a fait représenter des fractions d'à peu près de +vaudevilles dans des simulacres de théâtres. Aussi, quand le marchand de +billets refuse de lui avancer mille écus sur le quart d'une pièce en un +acte qui, depuis huit ans, doit passer lundi prochain, il se fâche tout +rouge et le menace de lui retirer sa griffe. Lorsqu'il se trouve dans un +théâtre, et qu'il y a des dames auprès de lui, si l'ouvreuse vient lui +proposer un journal, il répond tout haut: «Je n'en ai pas besoin; c'est +moi qui le fais.» Dans les foyers, les jours de première représentation, +il marche à côté des critiques célèbres qui ne le connaissent pas, et +remue les lèvres pour faire croire au public qu'il est en conversation +réglée avec eux. Si, dans la rue, il rencontre une actrice, il la tutoie +d'un salut familier que l'actrice lui rend, si elle n'est pas pressée. + +Néanmoins, à force d'agiter partout sa nullité sonore, *** est connu de +beaucoup de monde, et, dans sa famille, il a fait croire que c'était lui +qui écrivait des pièces de théâtre sous le pseudonyme de Scribe. À +défaut d'autre, il a du moins l'esprit de se trouver là où on a besoin +de lui... pour quelque service qui ne demande pas une autre activité que +celle des jambes. + +--Mais ce petit *** fait son chemin, disait-on à un personnage important +dans les jambes duquel *** est toujours fourré. + +--Oui, répondit le protecteur, je vois cela à mes souliers. + + * * * * * + +Entre autres cadeaux du dernier jours de l'an, mademoiselle M..., qui a +ruiné tant de jeunes gens de famille, a reçu un magnifique bracelet en +or massif formant une chaîne et se fermant par un cadenas également en +or, sur lequel était gravée cette inscription: + +«À mademoiselle M..., les gardes du commerce reconnaissants.» + + * * * * * + +Dans une conversation d'après boire, à ce moment du souper où la +médisance devient le meilleur _pousse-café_,--quatre messieurs, +jouissant d'une grande réputation d'entraîneurs--sur les deux _turfs_ du +Champ-de-Mars et de la galanterie,--causaient tour à tour écuries et +boudoirs.--En vidant sur la table les indiscrétions de leur double +_stud-book_, ils laissaient tomber le nom d'une beauté qui avait obtenu +le triomphe de la lithographie. + +--Parbleu! demanda tout à coup l'un des convives au comte de B..., +comment se fait-il que vous, dont le caprice jette toutes les semaines +une douzaine de mouchoirs aux sultanes d'outre-rampe, vous ne puissiez +pas nous dire si la descente de lit de mademoiselle M... est une peau de +lion ou une peau de tigre? + +--Vous savez bien, dit l'un des convives, que le comte est un original +qui ne veut jamais faire comme tout le monde. + + * * * * * + +M. Michel Carré et son ami Jules Barbier ont entrepris avec succès le +rajeunissement de ce vieil Eson dramatique qu'on appelle un poëme +d'opéra-comique. Grâce à eux, les musiciens en réputation commencent à +croire que la poésie bien faite n'empoisonne pas la musique, comme les +marchands de paroles au boisseau en font courir le bruit; et tous les +compositeurs jeunes vont demander des libretti aux jeunes écrivains, +comme les élégants vont chez les meilleurs faiseurs. Mais de cette +spécialité dramatique à laquelle ils semblent s'attacher exclusivement, +il est résulté pour les deux amis et collaborateurs, une singulière +habitude. À force d'écrire des récitatifs, des duos et des quatuors, +cette forme lyrique est dans leur langage ordinaire. Ils ne parlent plus +qu'en vers. Quand M. J. Barbier, qui passe sa vie à courir après M. +Carré qui passe sa vie à l'attendre, s'informe à propos de lui chez son +portier, c'est en ces termes qu'il s'exprime: + +/*[4] + Mon ami Michel Carré + Est-il dehors ou rentré? + Vous, que le propriétaire + De ce logis fait cerbère, + Dites-lui bien de ma part, + Qu'à l'estaminet des Var- + riétes--je vais l'attendre, + Afin de bien nous entendre, + Sur un opéra nouveau, (_bis_) + Musique de Duprato. (_ter_) +*/ + +Quant à Michel Carré, voici ordinairement en quels termes il demande un +cigare: + +/*[4] + Au prix d'un triple décime, + Et pour chasser l'ennui noir + Dont mon esprit est victime, + De vos mains je veux avoir + Un régalia dont l'arome + Flatte mon nerf olfactif, + Et me fasse trouver l'homme + Un peu plus récréatif. +*/ + +Le garçon, interrogé ainsi,--hésite quelques secondes,--puis, ayant +compris soudainement, il apporte un verre d'absinthe. + + * * * * * + +Certaines maîtresses de maison ont adopté la coutume d'introduire dans +leurs soirées des intermèdes de philanthropie. Entre deux contredanses, +elles arrivent négligemment auprès des cavaliers, et, avec toutes les +séductions familières aux sirènes de la bienfaisance, leur bourrent les +poches de billets de loterie.--L'intention est louable, sans doute, mais +quand le fait se reproduit trop souvent, cette tyrannique charité +avoisine l'indiscrétion.--C'est pour en avoir fait abus cet hiver, que +madame R. L... a vu son salon dépeuplé de danseurs à ses derniers bals. +Mardi dernier, un critique, qui a chez cette dame ses entières +franchises de tout impôt de ce genre, voulait y emmener un de ses amis. + +--Ma foi, non, répondit celui-ci, je ne vais pas dans une maison où l'on +sucre le café avec des orphelins. + + * * * * * + +Demi-artiste, demi-millionnaire, mais double fat et totalité d'imbécile, +un individu, qui n'a sur ses amis que la supériorité de pouvoir faire à +lui seul autant de sottises que tous ses amis réunis, le jeune L... +couronne, dit-on, l'oeuvre de ses folies en conduisant sa maîtresse à la +mairie. + +--Savez-vous, lui demandait-on à ce propos, ce que dit Montaigne des +gens qui épousent leurs maîtresses? + +--Ma foi, non, répondit l'autre, beaucoup plus fort sur le baccarat que +sur ses classiques. + +--Le vieux Michel est un peu cru pour la chasteté des oreilles modernes, +mais je vous traduirai son opinion en termes honnêtes: «Ce sont des +gens, dit-il, qui crachent dans leur verre avant que de boire.» + + * * * * * + +La marquise de G..., restée veuve avec des biens considérables, se +plaignait d'avoir du chagrin à son oncle, le vieux et spirituel +chevalier de M... + +--Quel chagrin pouvez-vous avoir? vous êtes veuve, belle et riche, une +trinité de faveurs qui ferait la félicité de trois femmes. + +--Ah! mon oncle, répondit la marquise avec mélancolie, vous me parlez de +ma fortune, est-ce que cela fait le bonheur? + +--Ma nièce, répliqua le chevalier, cet aphorisme ressemble au mal que +les gourmands disent des truffes devant les gens qui n'ont pas dîné. + + * * * * * + +Le coupé de mademoiselle D... stationnait devant les _Villes de France_. +Le cocher, qui s'était endormi sur son siége, ne s'apercevait pas des +efforts que faisait sa maîtresse pour ouvrir la portière. Passe un jeune +homme qui s'aperçoit des embarras de la dame; il ouvre la portière et +offre la main à la jeune femme en lui disant: + +«Le commissionnaire se recommande aux bontés de madame.» + +Mademoiselle D..., avec un malin sourire, lui remet une pièce de deux +sous. + +«Ce n'est sans doute qu'un à-compte, insiste le cavalier,--j'aurai, si +vous le permettez, l'honneur d'aller réclamer le reste chez vous.» + +Mademoiselle D... regarda avec plus d'attention le Sigisbé improvisé qui +mettait gravement la pièce de deux sous dans sa poche, et elle reconnut +un des fervents habitués de son théâtre. + +Après une courte hésitation,--elle offrit au jeune homme une place dans +sa voiture,--et elle l'emmena chez elle, où elle lui offrit de partager +son dîner qui l'attendait. + +Il y a eu du dessert. + + * * * * * + +À l'un de ses duels, H...., réveillé le matin par ses témoins qui +venaient le prendre, ne se rappelait plus le motif de cette visite +matinale. + +La pluie tombait à flots,--le vent faisait rage, et H... était furieux. + +--Comme c'est gai de se lever par ce temps-là, disait-il,--en se +retournant dans son lit.--Pas de feu dans la cheminée, de l'eau +froide.--Le diable vous emporte! + +Un témoin déclare qu'il y a, honneur sauf de part et d'autre, +possibilité d'arranger l'affaire. + +--Une querelle de table,--ajoute l'autre,--des bêtises.--Autorise-nous à +une rétractation amicale,--et tu pourras te recoucher. + +--Voyons, expliquez-moi l'affaire, dit H...--en se levant néanmoins et +en procédant à sa toilette.--De quel vin buvait-on?--Si c'était du +bordeaux, _je l'ai_ raisonnable. + +--C'était du bourgogne,--et tu l'as agaçant. + +--C'est vrai, fit H... en mettant ses bottes.--Ai-je bu beaucoup? + +--Comme à un repas de noces. + +--Diable! continua H... en mettant sa cravate,--j'ai dû être stupide. + +--Complétement. + +--Ainsi, ajouta H... en faisant avec soin sa raie devant la glace, je +suis convaincu que tous les torts sont de mon côté. + +--Alors, laisse-nous arranger l'affaire, dirent les témoins. + +--Ah! maintenant que je suis habillé, fit H... en mettant son chapeau, +allons-y. + + * * * * * + +_Dialogue entre deux demi-boursiers._ + +--Oui, mon cher, je suis furieux contre V... + +--À quel propos? + +--C'était aujourd'hui mon jour d'avoir le petit groom, et il l'a prêté à +Stéphanie qui a du monde à dîner.--Je me vengerai. + +--C'est ça, dit l'ami, la première fois que ce sera ton jour d'avoir +Stéphanie, tu la lui prêteras. + + * * * * * + +Autant M. P. F, est myope,--autant M... est sourd, mais d'une surdité +tellement authentique, qu'elle ne lui permet pas même d'entendre le bien +qu'on dit de lui, ou le mal qu'on dit de ses amis.--Dans un repas de +chasseurs, où il se trouvait,--l'amphitryon qui avait déjà demandé, en +lui criant dans l'oreille et en lui montrant son assiette et le plat +qu'il découpait, s'il devait lui en servir.--M... qui n'entendait pas, +continuait à causer avec son voisin. Son ami, impatienté, prend un fusil +et le décharge par la fenêtre de la salle à manger. + +--Qu'y a-t-il? fit M... en se retournant. + +--C'est moi, répondit son ami, qui te demande si tu veux du pâté de foie +gras. + + * * * * * + +Une célèbre crinoline, revenant de Mabille, rencontre une de ses amies. + +--Eh bien! lui demande celle-ci, es-tu contente? Était-ce bien composé +ce soir? + +--Ne m'en parle pas, ma chère,--une société d'économistes. + + * * * * * + +J. T... ne vise pas au dandysme.--Non, ce n'est pas sa spécialité. +Malgré sa tenue négligée, il n'essaye pas moins de faire croire à tous +ses amis qu'il fréquente la plus haute société parisienne et qu'il y +est admis libre de toute étiquette... + +Ces jours passés, un ami de T... le rencontre, comme celui-ci mirait +avec satisfaction, dans les glaces extérieures des boutiques, un costume +d'été, tout battant neuf, et qui lui allait comme un gant,--à un +manchot. + +--Comme te voilà beau! dit l'ami. Et, flattant la manie de T..., il +ajoute:--Tu es allé dans le monde? + +--Mais oui, répondit T..., je sors en ce moment de chez le prince... + +--De chez le _prince Eugène_. + + * * * * * + +Les domestiques qui sont au service des artistes ou des gens dont la +publicité s'occupe fréquemment, se montrent tous fort enclins à se +mettre à la remorque de la réputation de leurs maîtres. Quelques-uns +sont même parvenus à se créer une sorte de personnalité, entre autres la +servante-modèle de M. Dumas fils, que les amis de celui-ci ont surnommée +_le verrou_. Plus d'une fois, les chroniqueurs ont vanté les vertus +domestiques de Mlle Verrou, qui recueille très-soigneusement tous les +articles où il est question d'elle, pour en faire une collection de +certificats. Les fréquentes mentions dont elle a été l'objet ont éveillé +la jalousie de la _maîtresse Jacques_ de M. Dantan, une brave femme qui +est depuis longtemps au service du spirituel sculpteur. + +--Comment! Monsieur, disait-elle à son maître, vous recevez chez vous +tous les journalistes de Paris, et vous n'êtes pas honteux qu'aucun de +ces messieurs n'ait encore parlé de moi! Il me semble que je vaux bien +Verrou, et ces messieurs, que vous recevez depuis si longtemps, me +devraient bien une politesse. + + * * * * * + +Si les familiers de l'atelier Dantan se montrent un peu négligents à +tresser des couronnes pour l'ambitieuse Victoire, ils n'oublient pas ses +bons services et son affabilité ordinaire lorsque vient le Jour de +l'An.--Au premier janvier dernier, M. Édouard Thierry, qui est un des +intimes de la maison, prenait Victoire à part pour lui faire son +compliment.--Mais Victoire n'est pas une femme de son temps: elle +dédaigne l'argent et préfère la gloire. + +--Ah! Monsieur, dit-elle au critique, j'aurais mieux aimé un article +dans le _Moniteur_. + +--Mais, ma chère Victoire, vous savez bien que je ne m'occupe que des +livres dans mon feuilleton. Vous n'en faites pas. + +--Comment! répliqua Victoire, et mon livre de dépenses? + +À cette collection de l'amour-propre de l'office ou de l'antichambre, il +faut ajouter la grande figure d'Adolphe,--le domestique de +Lafontaine.--Depuis le jour où on a raconté une anecdote dans laquelle +son nom se trouvait mêlé à celui de son maître,--Adolphe a grandi de +vingt coudées dans sa propre estime;--ce ne sont plus des talons qu'il a +à ses chaussures, ce sont des piédestaux,--et il retire son chapeau +quand il passe sous l'arc de l'Étoile... Quelques jours après la +publication de cette anecdote, Adolphe, initié subitement aux lois du +bien-vivre, prenait un coupé et venait, vêtu comme un parfait notaire, +déposer sa carte dans les bureaux du journal qui l'avait publiée. + + * * * * * + +Un des amis de Lafontaine fit un jour à Adolphe la politesse de lui +apporter le roman de Benjamin Constant: + +--Lisez cela, lui dit-il, je crois qu'il est question de vous. + +Quelques jours après, l'ami, étant revenu, lui demande ce qu'il pense de +l'ouvrage qu'il lui a donné,--et si c'est réellement lui que l'auteur a +voulu mettre en scène. + +--Il y a quelque chose de vrai, répliqua gravement Adolphe;--mais tout +n'est pas absolument exact.--Ce M. Benjamin Constant aurait pu me +demander un rendez-vous: je lui aurais fourni des renseignements. +Cependant, une politesse en vaut une autre,--et quand je saurai son +adresse, j'irai lui porter ma carte. + + * * * * * + +Lafontaine avait dernièrement à déjeuner chez lui un personnage officiel +qui approche souvent S. M. l'Empereur.--Adolphe, qui est d'ailleurs un +excellent serviteur et un garçon intelligent, s'était distingué.--Il +avait même daigné composer lui-même une certaine omelette aux rognons +dont il possède seul le secret, et qui est un chef-d'oeuvre +culinaire.--Le convive de Lafontaine, félicitant Adolphe sur son talent, +lui disait en riant qu'on n'eût fait mieux, si on eût fait aussi bien, +dans les cuisines impériales.--Depuis ce temps, Adolphe demeure +convaincu qu'il a été question de lui en haut lieu, et s'attend à +recevoir d'un jour à l'autre un message dans lequel il sera convoqué à +travailler sur les fourneaux de Sa Majesté.--Pour ne pas faire attendre +un seul moment,--il passe sa vie en habit noir, en jabot et en gants +blancs. + +--Seulement, si pareil honneur m'arrive, disait-il à un de ses +camarades, mon parti est pris,--je tutoierai M. Lafontaine. + + * * * * * + +L'influence du printemps commence à se faire sentir.--On se marie +beaucoup à Paris depuis quelque temps.--Il est impossible d'entrer dans +un restaurant sans tomber au milieu d'un repas nuptial.--Les voitures +publiques deviennent insuffisantes, et, dans certains quartiers +populeux, on a été obligé de mettre en réquisition les tapissières pour +le transport des époux et de leurs familles.--M. Foy et tous ses +confrères les gaudissarts de l'hymen, qui servent de trait-d'union entre +les âmes qui se cherchent, ont fait poser une sonnette de nuit à la +porte de leurs cabinets d'affaires. + +Les mairies sont assiégées du matin au soir, et se trouvent dans +l'obligation de prendre des employés supplémentaires. On en cite une, +dans un arrondissement central, où un registre de l'état civil ne dure +pas plus longtemps qu'une galette du Gymnase. De même que les médecins, +pendant une épidémie, les officiers publics sont sur les dents. Tous les +tabellions parisiens sont occupés à rédiger ces testaments anticipés de +l'amour, qu'on appelle des contrats de mariage.--Une véritable fureur +de légalité règne dans les relations entre les deux sexes, et, si cela +continue, l'herbe poussera bientôt dans la cour de la mairie du 13e +arrondissement. + +Si la morale y gagne, la fantaisie y perd beaucoup. Cette +_matrimoniomanie_ s'est tellement répandue, qu'après avoir causé pendant +une demi-heure avec une femme qu'on n'a jamais vue, si elle est fille ou +veuve,--on n'est pas sûr de ne point l'épouser à la fin de la journée. +Dernièrement, un de nos amis, qui se promenait aux Tuileries, s'aperçut +qu'une jeune personne, cheminant devant lui dans la compagnie d'une dame +âgée, venait de laisser tomber son gant derrière eux. Notre ami +s'empresse de le ramasser et le remet galamment à la jeune personne, qui +lui répond, en s'inclinant et en rougissant: + +--Monsieur, votre démarche m'honore, et dès l'instant que vos intentions +sont pures, je vous autorise à demander ma main à ma mère. + +Huit jours après, on publiait les bans. + +L'autre soir, un monsieur, en compagnie d'une dame, entrait dans l'un +des cabinets de la Maison d'Or. Ils y étaient à peine installés que +nous entendîmes un des garçon crier à son confrère: + +--On demande une écrevisse bordelaise et un notaire au numéro 8. + +--Le notaire est en main au 6, et retenu par le 2, répondit le garçon. + +C'est particulièrement dans les coulisses que l'hymen sévit avec le plus +de violence.--Sur une de nos grandes scènes, on parle de trois mariages +qui se préparent, et les préparatifs ne laissent pas que d'entraver le +travail des répétitions, à chaque instant interrompues par les +fournisseurs des futurs, qui viennent jusqu'au théâtre pour essayer les +trousseaux et étaler les merveilles des corbeilles de noces. + +Un auteur dramatique, qui a un ouvrage en cinq actes à l'étude dans ce +théâtre, n'a pu arriver encore à faire mettre entièrement en scène le +troisième acte de sa comédie. L'actrice, qui doit y jouer le rôle +principal, étant toujours dérangée par le fleuriste, qui vient pour lui +essayer une couronne de fleurs d'oranger qui ne veut pas se décider à +lui aller. + +Dans un autre théâtre, une jeune ingénue, qui épouse un homme du monde +(également ingénu), discutait avec son futur le choix du notaire qui +dresserait le contrat.--L'actrice désirait que ce fût celui qui est +ordinairement chargé de ses intérêts.--Le futur souhaitait que ce fût un +de ses amis nouvellement pourvu d'une charge et auquel il avait promis +sa clientèle. Au milieu de la discussion qui commençait à s'échauffer +survint un ami commun des deux conjoints: + +--Bonjour, mes enfants, leur dit-il, vous vous disputez avant le +mariage, c'est manger le dessert avant le potage;--faites-vous des +concessions mutuelles;--toi, Monsieur, tu choisiras le notaire qui +dressera le contrat;--vous, Madame, réservez-vous le droit de choisir +d'avance l'avoué qui fera la séparation de corps. + +Ainsi fut dit,--ainsi sera fait,--prétendent les méchantes langues, +devant même que les dragées du premier baptême aient été croquées. + +En apprenant tous ces mariages, une comédienne, qui persiste dans les +anciens us dramatiques, a fait afficher dans son salon et dans sa loge +une pancarte sur laquelle on lit: + +ICI,--ON NE SE MARIE PAS. + +Une de ces récente épouses,--pour laquelle la lune de miel n'avait eu +qu'un quartier,--rencontrant une de ses amies, déposait dans son sein le +bilan de ses illusions matrimoniales: + +--Viens me voir souvent;--je te consolerai. + +--Mais c'est que je ne puis pas sortir quand je veux. + +--Ton mari est donc jaloux? demanda l'amie. + +--Oh! ma chère, répondit la jeune épouse,--il a employé ma dot à acheter +le fonds d'Othello... + + * * * * * + +Dans le cabinet d'un restaurant, deux amants _s'expliquaient_. Chacun +d'eux ayant épuisé la somme d'arguments que lui fournissait son droit, +après un bruyant échange de propos, les gestes remplacèrent le discours, +et les parties commencèrent un échange de projectiles: + +--Si tu ne te tais pas, disait une voix d'homme, je te lance le flambeau +à la figure. + +--Alors, répondit une voix de femme, retire au moins la bougie, sans +cela je ne verrai pas clair pour te jeter la soupière à la tête. + +Un double éclat de rire se fit entendre, et la querelle eut un baiser +pour finale. + + * * * * * + +Le chef de cabinet d'un ministère racontait l'autre jour, dans un salon, +qu'il avait eu le matin sous les yeux une demande signée d'un nom +très-connu dans l'industrie, et qui était ainsi conçue: + +/# + «Monsieur le ministre, + + »J'ai _un mot_ à dire à Votre Excellence: je la prie de vouloir + bien m'accorder, pour samedi prochain, une audience de _deux + heures_.» +#/ + + * * * * * + +Dans une maison où elle avait été invitée, et où on l'avait reçue avec +toutes les attentions que l'on doit à une femme et à une artiste de +talent, mademoiselle *** oublie un soir qu'elle était dans le monde, +elle prend le lustre pour la rampe, le parquet pour les planches, et, +se croyant en scène, elle commença une conversation où se trouvaient des +réflexions dignes de figurer dans le dialogue d'une Lisette avec un +Scapin. La maîtresse de la maison, voulant mettre un terme à ce petit +scandale, prit l'actrice à part: + +--C'est sans doute une erreur qui nous procure l'avantage de vous avoir +parmi nous? lui dit-elle. + +--Comment cela? demanda l'actrice étonnée de l'apostrophe. + +--Mais probablement, fit la dame, j'avais eu l'honneur d'inviter +mademoiselle *** et elle m'envoie sa cuisinière. + + * * * * * + +Sur le boulevard, où il se promenait pour la première fois après dix ans +d'absence, l'avocat S..., autrefois journaliste, rencontra, parmi ses +anciennes connaissances, M. M..., avec lequel il avait été très-lié +autrefois. + +--Eh! cher ami, que je suis content de vous voir,--vous allez me donner +un renseignement,--qu'est-ce qu'on me dit là-bas que vous avez fait une +grosse fortune? + +--Eh! cher ami, répondit modestement M. M..., il faut bien faire quelque +chose. + + * * * * * + +Les personnes qui s'occupent des choses du théâtre se rappellent sans +doute qu'il y a quelques années une scène de vaudeville était dirigée +par un Asiatique bizarre,--qui a laissé dans sa carrière administrative +un recueil de souvenirs à faire passer la mémoire d'Harpagon et du père +Grandet. + +Dans un ouvrage que l'on montait sur son théâtre, on avait engagé un +chien, dont tout le rôle consistait à aboyer deux ou trois fois dans la +coulisse, au milieu d'une scène dramatique. + +Mais la veille de la représentation, à la répétition générale,--le chien +manque son entrée. + +L'Asiatique en question, qui parlait le français des nègres, se mit +alors dans une de ces colères qui l'ont rendu à tout jamais mémorable: + +--Chien! ou est chien? s'écrie-t-il en fureur. + +--Moi pas trouver, dit le régisseur, obligé, pour se faire comprendre, +de parler l'idiome de son directeur. + +--Vous alors marquer chien à l'amende,--quand il sera trouvé. + +Tout le monde se met à la poursuite du chien.--On fouille le théâtre des +cintres au troisième dessous.--Recherches inutiles. + +--La pièce passe demain, dit l'un des auteurs,--on n'aura pas le temps +de faire répéter une nouvelle bête. Il faut en louer une tout instruite, +qui puisse jouer demain.--On peut se procurer cela au théâtre des Chiens +savants. + +À cette proposition, dans laquelle sa lésinerie flaire de nouveaux +frais,--l'Asiatique refuse net. + +--Vous, couper scène du chien, dit-il aux auteurs. + +--Nous, pas couper,--répondent ceux-ci,--vous, recevoir pièce avec +chien,--vous, fournir chien pour jouer pièce, ou bien nous, envoyer à +vous petit papier timbré. + +Comme la discussion menaçait de ne point prendre fin, l'acteur L..., un +des meilleurs comiques de Paris, qui passe avec Brasseur pour savoir le +mieux faire les imitations, proposa aux auteurs de se fier à lui pour +imiter le chien, et il leur donna sur-le-champ un si complet échantillon +de l'organe canin, que l'on crut un instant le pensionnaire fugitif +retrouvé. + +L'Asiatique, voulant donner à l'artiste qui se montrait si plein de +bonne volonté une preuve de sa reconnaissance, vint sur-le-champ lui +offrir une prise--sachant qu'il ne prenait pas de tabac. + +À la satisfaction du public, qui ne supposa point la supercherie, le +comique imita le chien pendant les vingt représentations +premières.--Mais, comme les gens qui gasconnent ou grasseyent en voulant +imiter le jargon girondin ou marseillais, l'artiste s'aperçut avec +inquiétude qu'il commençait à parler chien pour de bon, dans la vie +privée. + +Quand on lui disait bonjour, il répondait involontairement: ouah-ouah! +Quand le garçon de café lui demandait ce qu'il fallait lui servir, il +répondait encore: ouah-ouah! Mais, histoire extraordinaire, +non-seulement il parlait la langue canine, mais encore, il la +comprenait; et, lorsqu'il rencontrait un braque, un caniche, il ne +pouvait s'empêcher d'aller se mêler à leur conversation.--Enfin, un +soir, en s'habillant dans sa loge, il s'aperçut avec horreur qu'il lui +poussait du poil d'épagneul.--Effrayé des dangers de cette +identification, ce soir-là même, l'artiste en question refusa +positivement de donner de la voix dans la coulisse. + +L'Asiatique donne alors à ses administrés un nouveau spectacle de ses +fureurs grandioses, qui eussent été si profitables à contempler pour un +peintre de tempêtes. + +Un machiniste s'offre pour remplacer l'acteur démissionnaire. On lui +demande un essai: le machiniste aboie comme une meute. Un cerf en +carton, qui était sur le théâtre, en est même tellement effrayé, qu'il +prend la fuite.--L'Asiatique, satisfait, ouvre sa tabatière au +machiniste pour lui prouver sa reconnaissance.--Le machiniste n'en use +pas.--Il demande seulement un petit feu pour sa complaisance. + +--Vous feu! Pourquoi? fit l'Asiatique feignant de ne pas +comprendre.--Pas froid,--oranges sur les arbres;--plus d'hiver:--pas +besoin feu. + +Le machiniste met les points sur les i,--il demande dix sous par +représentation. + +L'Asiatique refuse en arabe,--le machiniste en français.--Entr'acte trop +long.--Public tape des pieds,--commissaire arrive sur le +théâtre.--Directeur veut s'expliquer.--Tout le monde parle nègre, on se +croirait dans la case de l'oncle Tom. + +À la fin,--comme il fallait lever le rideau,--l'Asiatique prend un parti +vif et animé. + +--Rideau,--commencez acte,--moi faire chien tout seul, et moi pas donner +dix sous à moi. + +Seulement, pour se prouver sa reconnaissance,--il s'ouvre sa tabatière +et s'offre une prise,--qu'il se refuse. + +Il fit chien lui-même, et le fit en effet si bien que tout le public se +mit à appeler Azor. + + * * * * * + +Deux jeunes gens entrent dernièrement dans un restaurant: l'un d'eux +demande la carte.--Le garçon l'apporte, et place les couverts. Bien que +le menu, dressé par l'amphitryon, fût très-simple,--à chaque chose qu'il +demandait, le garçon s'inclinait et répondait d'un air désolé: + +--Il n'en reste plus.--Que donnerai-je en place à ces messieurs? +ajouta-t-il au quatrième refus qu'il se trouvait dans la nécessité de +leur faire. + +--Donnez-nous l'adresse des Frères provençaux,--répondit l'un des jeunes +gens. + + * * * * * + +Un jouvenceau, frais émoulu de la lecture de _Faublas_ et des _Mémoires +de Casanova_, s'est épris d'une ingénue de vaudeville. Pour abréger les +préliminaires, il a eu le bon esprit de lui adresser son placet dans une +enveloppe dont il ne faut que deux pour faire mille francs. + +Quelques jours après, il écrivait à sa belle pour lui demander un +nouveau rendez-vous. Mais cette fois le poulet était contenu dans un pli +à cinq sous la douzaine. Aussi ne reçut-il pas de réponse. Ayant le +lendemain rencontré la dame, il s'informait du motif de son silence. + +--Vous m'avez donc écrit? lui demanda-t-elle en jouant l'étonnement. + +--Mais, sans doute. + +--C'est bien étonnant; je n'ai pas reconnu l'enveloppe. + + * * * * * + +Nous avons lu sur un album ces remarques d'une dame dont le coeur a une +grande réputation de cosmopolitisme: + +«Le Français sait le mieux faire parler l'amour; l'Italien le fait le +mieux agir; le Russe le fait agir et parler également bien; l'Allemand +l'endort; le Polonais le ruine.» + + * * * * * + +M. le comte L. de R... qui, à l'âge de trente-six ans, devait plus de +deux millions, eut un jour l'idée de mettre un peu d'ordre dans ses +affaires, et demanda au préfet de la Seine, qui était alors un de ses +amis, l'autorisation de rassembler ses créanciers dans le Champ-de-Mars. + +--Accordé,--répondit le préfet,--s'il n'y a pas d'autre revue ce +jour-là. + + * * * * * + +Le calembour par à peu près est en faveur dans les ateliers. + +On demandait au peintre G... son opinion sur un de ses confrères qui +passe pour avoir des terres dans le royaume des pauvres d'esprit. + +--Bon garçon, répondit l'auteur du _Duel des Pierrots_; mais il est +_Belge_ comme une oie. + +Du même tonneau. + +Un Alsacien, auquel le Code pénal avait ordonné les bains de mer de la +Méditerranée, arrive à l'établissement de Toulon et y trouve un de ses +compatriotes qui se trouvait attaché depuis plusieurs années. + +--Est-on bien ici? demande le nouveau venu à son camarade. + +--Bah! répond celui-ci, dans son accent natal et en montrant ses fers, +où il y a de la _chaîne_ il n'y a pas de plaisir. + + * * * * * + +Dans un des cafés du boulevard, où quelques célébrités littéraires se +réunissent chaque soir après minuit, M. *** racontait l'autre jour qu'il +était obligé d'intenter un procès à un petit _Magazine_ à bon marché où +on lui refusait de lui payer ses _bouts de lignes_ et ses _blancs_. + +--Ne pas vous payer les blancs! s'écria un de ses confrères!--mais si +j'étais votre éditeur, moi, je vous les payerais le double. + + * * * * * + +À l'époque où M. Roqueplan dirigeait le théâtre des Variétés, un +vaudevilliste, qui le tourmentait depuis longtemps et sans résultat pour +obtenir une lecture, usa d'une influence ministérielles pour forcer les +préventions directoriales.--Un billet de l'administration lui apprend +enfin que lui et son manuscrit seront admis à l'audience et à l'examen +du directeur. Il arrive au jour et à l'heure indiqués, s'assied à une +table, mouille ses lèvres au verre d'eau traditionnel, ouvre son +manuscrit et commence à lire. + +«Personnages.... Acte premier.... Scène première....» + +--Ah! pardon, fit M. R... en se levant tout à coup.--Pardon, +monsieur,--mais il est inutile de continuer. Ce sujet-là ne peut pas +convenir à mon cadre. + + * * * * * + +M. R..., qui est, comme on le sait, l'homme paradoxal par excellence, +affirmait que pour bien diriger un théâtre il fallait surtout ne pas +s'en occuper.--Aussi avait-il pour système de consigner sa porte à tous +les auteurs, et ne recevait que ceux qui étaient assez adroits pour +pénétrer auprès de lui malgré toutes les précautions dont il s'entourait +pour les éviter. L'imagination qu'on avait employée dans cette +circonstance devenait alors une sorte de garantie qui le faisait bien +augurer de la pièce qu'on venait lui présenter. Siraudin, évincé déjà +plusieurs fois par le concierge, rôdait un soir dans la petite cour +extérieure du théâtre, pendant que des maçons s'occupaient à faire +quelques réparations. L'ingénieux vaudevilliste s'aperçoit qu'une +échelle est appuyée contre le corps de bâtiment où se trouve le cabinet +directorial dont il voit la fenêtre ouverte. En une seconde son parti +est pris. Un servant de maçons se disposait à monter la truellée qu'il +venait de gâcher. Siraudin lui propose de le remplacer pendant qu'il ira +s'arroser le gosier au cabaret voisin. L'enfant du Limousin accepte, et +deux minutes après, le vaudevilliste, gravissant à l'échelle, se +présentait à M. R..., une auge remplie de plâtre sur le dos et son +manuscrit à la main, demandant une lecture. + +--Je vous l'accorde, répondit le directeur, mais à la condition qu'elle +aura lieu tout de suite, et que vous resterez sur votre +échelle.--Siraudin ayant accepté la condition imposée, commence sa +lecture; mais à la troisième scène, M. R... le fit entrer dans son +cabinet, pour lui signer la réception de ce chef-d'oeuvre de bouffonnerie +qui s'appelle _la Vendetta_. + + * * * * * + +À propos de lecture dramatique, celle-ci nous rappelle une aventure +qu'on attribue à l'auteur dramatique le plus myope des temps +modernes.--M. *** est, parmi ses confrères, un de ceux qui ont le plus +de croyance en leurs oeuvres.--Aussi, lorsqu'il lit une pièce devant un +directeur ou devant un comité, essaye-t-il de tous les moyens que peut +lui fournir son éloquence pour faire passer dans l'esprit de son +auditoire la conviction dont il est animé lui-même.--Lisant un jour un +drame romantique devant les sociétaires du Théâtre-Français,--M. ***, +qui animait singulièrement son débit, approchait du dénoûment, dans +lequel le personnage principal se brûlait la cervelle.--Arrivé à la +péripétie finale, l'auteur, pour mieux en faire comprendre l'impression +dramatique,--tire un pistolet de sa poche et fait feu,--et tombe en se +roulant aux pieds des sociétaires en s'écriant: «_Adieu! Mélanie, je +meurs,--vis pour mes enfants!_» + +Le comité fut tellement attristé par ce dénoûment, que son vote en prit +le deuil dans un scrutin tout en boules noires. + + * * * * * + +Un rédacteur du _Times_, voyageant dernièrement en Amérique, se trouva +dans un convoi de chemin de fer où un accident venait de se produire par +suite de négligence. Mais, aux États-Unis, un accident de ce genre n'est +jamais un événement. À peine accorde-t-on, aux voyageurs blessés, +quelques minutes d'arrêt pour rendre le dernier soupir ou retrouver +leurs membres dispersés. + +Le journaliste anglais, gravement contusionné et ayant une épaule +démise, engageait vivement les victimes à se joindre à lui pour déposer +une plainte contre la Compagnie. + +L'un des voyageurs, comptant les blessés, qui étaient au nombre de sept, +lui répondit: + +--La Compagnie ne reçoit de réclamations que lorsqu'elles sont couvertes +de dix signatures.--Il nous manque trois voix! + + * * * * * + +Un autre étranger, ignorant également les habitudes du pays, se +présentait un jour à un bureau de police, à la suite d'un accident de +railway, et voulait déposer une plainte à propos de son bras cassé. + +--Il y a trois jours, répondit le préposé aux malheurs, nous avions +trente morts ici, et personne ne s'est plaint. + + * * * * * + +La Compagnie concessionnaire d'une des grandes lignes américaines, +jalouse d'assurer la sécurité aux voyageurs, vient, dit-on, de prendre +la décision suivante: + +«À l'avenir chacun des trains contiendra un wagon-chapelle, où plusieurs +ministres du culte se tiendront à la disposition des personnes qui, par +suite d'accidents, se trouveraient en danger de mort.--Un supplément de +quelques dollars donnera le droit aux secours de la religion. + +»Deux hommes de loi feront également partie de chaque convoi, et +pourront, s'il y a lieu, recevoir les dispositions testamentaires des +voyageurs qui parcourent les chemins de fer du Nouveau-Monde,--avec +embranchement sur l'autre.» + + * * * * * + +À l'époque où il n'était ni millionnaire, ni commandeur d'ordres +étrangers, mais simplement un homme de beaucoup d'esprit, ***, qui a +toujours eu le goût de la représentation, invitait souvent des amis à +dîner chez lui. On était, au reste, fastueusement servi dans de la +vaisselle de Chine. Mais il arrivait souvent qu'il n'y avait guère que +des Chinois dans des assiettes. + +Un jour, ***, ayant à sa table cinq personnes convoquées pour manger du +gibier qu'un ami lui avait expédié, s'aperçoit que les trois grives qui +ont été annoncées comme plat de résistance, paraissent inquiéter ses +convives,--qui n'avaient pas eu le soin de mettre leur appétit au +vestiaire.--L'un d'eux se hasarde même à faire observer que l'on +pourrait bien manquer de quelque chose.--*** jette un coup d'oeil sur la +table et disparaît pour revenir bientôt, tenant à la main un flacon de +poivre de Cayenne, dont il saupoudre abondamment l'unique plat du repas. + +--Tu avais raison, dit-il à son ami,--ça manquait de poivre rouge. + + * * * * * + +Un monsieur, passant dans la rue, est abordé par un homme qui lui +demande l'aumône. Il a de la famille et n'a pas mangé depuis la +veille.--Le monsieur le mène chez un boulanger, achète un pain de huit +livres et veut le lui mettre sous le bras. + +--Allons donc, fit le mendiant en repoussant l'offrande, on me prendrait +pour un maçon! + + * * * * * + +Un rapin, qui redoublait sa Bohême,--devait, depuis sept ou huit ans, +150 fr. à un tailleur.--Dernièrement, le débiteur se présente chez son +créancier et le trouve plus que jamais disposé à conserver le _statu +quo_ dans leur situation financière. + +--Monsieur, dit le tailleur en tirant de sa poche un état de statistique +qu'il mit sous les yeux de son client,--j'ai fait un calcul, depuis que +j'ai l'honneur d'être en relation avec vous, rien qu'en montant vos +escaliers, j'ai gravi la valeur de la plus haute montagne des +Cordillières, superposée sur la Jung-Frau, avec le mont Blanc pour +base.--Horizontalement, rien que pour venir de chez moi chez vous, j'ai +fait l'équivalent de deux voyages du passage des Panoramas à la +troisième cataracte. + +--Monsieur, interrompit le rapin,--rien que ce beau travail de +statistique vaut l'argent que je vous dois, et je n'ai jamais senti plus +vivement qu'aujourd'hui le regret de ne pouvoir... + +--Ce n'est pas tout, reprit le tailleur.... J'ai fait un autre calcul. +Si vous m'aviez donné seulement un sou chaque fois que je suis venu, à +l'heure qu'il est.... + +--Je ne vous devrais plus rien.... + +--À l'heure qu'il est, c'est moi qui vous devrais dix-huit cents francs. + +--Eh bien, comme c'est heureux que je ne vous aie point payé, +interrompit le rapin. Si vous étiez mon débiteur aujourd'hui, je serais +obligé, par mon état de gêne, de vous traiter avec la plus grande +rigueur. + + * * * * * + +Un de nos amis se trouvait pas hasard à dîner chez un monsieur dont +l'état de sganarellisme n'est un mystère pour personne,--pas même pour +lui. Au dessert, on se mit à dire un peu de mal du prochain et de la +prochaine. Notre ami, invité à faire sa partie, raconta une mésaventure +conjugale d'un avoué de Paris, que l'on surnommait au Palais le _dix +cors_ de la basoche. Ce solo de médisance, varié avec une verve qui +sentait l'étude des vieux maîtres Gaulois, obtint un grand succès. Il +n'y eut que le maître de la maison qui l'accueillit avec une +indifférence voisine de la contrariété. + +--Aurais-je déplu à notre amphitryon? demanda notre ami à un de ses +voisins. + +--Vous avez, lui répondit celui-ci, oublié le proverbe,--il ne faut pas +parler de corde dans la maison d'un... pendu. + + * * * * * + +Voici un mot de M. Meyerbeer qui exprime tout le naïf orgueil du génie: + +À l'une des répétitions de _l'Étoile du Nord_, l'illustre maître aperçut +un pompier de service qui donnait de bruyants témoignages de son +admiration. La répétition achevée, M. Meyerbeer s'approche du pompier +sympathique. + +--Eh bien! mon ami, il paraît que ce petit ouvrage vous amuse? + +--_Amuse_, n'est pas le mot, répliqua le pompier; la pièce est assez.... + +--Parlez plus bas, interrompit M. Meyerbeer, en apercevant M. Scribe qui +rôdait autour d'eux. + +--Mais la musique! reprit le pompier en baissant la voix,--oh! la +musique!... + +--Vous pouvez parler plus haut, dit M. Meyerbeer... Eh bien! la musique? + +--Oh! continua le pompier en portant la main à son casque, comme pour +faire le salut militaire,--la musique,--_chouetto, suiffard_. + +M. Meyerbeer, ému par ces formule d'admiration trop négligées par les +critiques du grand format, serra la main de son admirateur et lui dit +tout bas à l'oreille: + +--Eh bien! mon ami, puisque vous êtes content, je puis, si vous le +désirez, vous rendre un petit service,--je vous ferai remettre de garde +demain. + + * * * * * + +On parlait l'autre jour, devant la charmante madame C..., du danger que +l'on court à rencontrer M., qui passe pour avoir le _mauvais oeil_. + +--Pour moi, disait un superstitieux, lorsque je me trouve en face de +lui, je ne manque jamais de lui montrer des cornes. + +--Oh! mon Dieu! s'écria madame C..., je l'ai rencontré dernièrement avec +mon mari, et je n'ai pas songé à prendre cette précaution. + +--Puisque tu étais avec ton mari, lui dit tout bas une de ses amies, +c'était inutile. + + * * * * * + +Le docteur A..., allant faire une visite à l'une de ses clientes +surprit la fille de celle-ci, une enfant de quinze ans, tellement +absorbée dans une lecture, qu'elle ne s'apercevait pas même de sa +présence. + +--Que lisez-vous donc là de si intéressant? demanda le docteur. + +--C'est un livre qu'on a défendu de lire à maman, répondit l'ingénue. + + * * * * * + +_Langage populaire._--Un ouvrier,--ayant eu, après boire, avec un de ses +camarades, une de ces explications où, les arguments de la rhétorique +épuisés, on a recours à ceux de la nature,--rentrait dans son +ménage,--la figure contusionnée. + +--Que t'est-il donc arrivé? lui demanda sa femme. + +--Je suis tombé sur le pavé! + +--Dans la rue aux coups de poings,--répliqua la ménagère. + + * * * * * + +Un écrivain, dont les romans se trouvent en feuilles chez les éditeurs +de denrées coloniales, ou dans les cabinets où la lecture n'est qu'un +accessoire, présentait dernièrement un manuscrit au directeur d'une +revue parisienne, et comme celui-ci lui demandait quels étaient ses +titres littéraires,--le romancier lui citait le titre de plusieurs de +ses ouvrages. + +--Vous voyez, monsieur, disait-il, que j'ai déjà fait beaucoup de +livres. + +--Vous voulez dire beaucoup de kilos,--répondit l'autocrate de la +_Revue_. + + * * * * * + +Tout le monde ne peut pas descendre des Montmorency. M.... le prouve. Il +compte cependant des grands cordons dans sa famille: son père en tirait +un à l'hôtel du comte de H., où sa mère était cuisinière. Se sentant +appelé vers d'autres destins, *** renia sa parenté et se jeta dans cette +société de gentilshommes qui prennent leurs parchemins et leurs habits à +la _Belle Jardinière_. Rencontrant par hasard le marquis de B..., ***, +qui brûle de l'impertinent désir d'être présenté dans le véritable +monde, demandait assez cavalièrement au marquis de lui en ouvrir la +porte. + +--Lorsque je demande un pareil service à M. votre père, répondit +celui-ci, j'ajoute: s'il vous plaît. + + * * * * * + +Se trouvant aux dernières courses, ***, ivre de joie d'avoir gagné une +poule de cinquante francs, voulait la faire pondre dans le giron de la +charmante Julie B., et tout en caracolant près de son équipage, il lui +lançait des oeillades dont les étincelles inquiétaient celle-ci pour ses +dentelles. + +--Quel est donc ce sportman qui semble nous accompagner? demanda la +jeune femme à un membre du Jockey's-Club qui se trouvait auprès d'elle. + +--Ce n'est pas un sportman,--c'est un sportier, ma chère. + + * * * * * + +--On me compare toujours à ma soeur, disait la belle Julie B.... Il y a +pourtant une grande différence entre nous.--Elle a toujours une douzaine +d'amants, et moi je n'en ai jamais qu'un--je me tiens bien mieux. + +--C'est vrai, lui répondit-on; il y a entre vous deux la différence d'un +coupé de régie à un omnibus. + + * * * * * + +Un jeune _faon_ de la coulisse avait promis à sa _biche_ de lui offrir, +à l'occasion de sa fête,--quelques bonbons sortis des laboratoires de +Mirès-Pereire-Rotschild-Millaud, etc.--Comme il lui apportait son +cadeau, marchant à pas de loup pour la surprendre, il aperçut la jolie +créature qui, accroupie dans un coin de son boudoir, effeuillait +mélancoliquement une marguerite,--et murmurait, en enlevant délicatement +chacun des pétales de l'oracle amoureux:--_Il m'aime_, Orléans;--_un +peu_, Centre;--_beaucoup_, Nord;--_passionnément_, Autrichiens;--_pas du +tout_, Midi. + + * * * * * + +M*** possède une singulière spécialité de _jettatore_. Au dire de ses +amis, il est de mauvais augure de le rencontrer quand on va à un +rendez-vous de bonne fortune. Ou l'on ne trouve pas la personne qu'on +espérait y voir, ou si on la trouve, il survient toujours quelques-uns +de ces fâcheux accidents qui faisaient s'écrier à un héros de +Lafontaine: + +»Au diable soit le noueur d'aiguillettes!» + +Si bizarre que le fait paraisse, il est affirmé par vingt personnes qui +ont été victimes de cette pernicieuse influence.--M. *** est en outre +l'époux d'une très-jolie dame, qui a fait de son contrat de mariage une +broderie anglaise, à force de l'historier de coups de canif dont elle +assure que son mari a fourni le manche. + +Madame *** avait, la semaine dernière, accordé quelque espérance et un +rendez-vous à une jeune premier qui a eu de beaux succès de galanterie +dans le demi-monde et même dans le monde et demi, si l'on en croit +quelques indiscrétions.--Beau, bien fait, traînant tous les coeurs après +lui, ce Don Juan de coulisses sourit, dit-on, de pitié quand on raconte +devant lui la douzième occupation d'Hercule. Il arrive au rendez-vous, +exact comme un billet de l'échéance, ou comme les compliments d'un ami, +le lendemain d'un _four_.--On s'attache au soin d'un souper où toutes +les primeurs de la gourmandise ont apporté leur échantillon.--Mais au +moment d'entamer le dessert, spécialement composé de fruit défendu, le +jeune premier se trouve subitement atteint d'une indisposition qu'il +chercher à excuser, en prétextant tour à tour le chaud, le froid, +l'émotion ou l'abus de fromage glacé. + +Mais madame *** s'étant levée lui dit en souriant, après avoir remis son +châle et son chapeau: + +--Soyez franc... vous avez rencontré mon mari. + + * * * * * + +SOUVENIRS DU CORSAIRE-SATAN.--On sait que Le-Poitevin-Saint-Alme +appelait les jeunes rédacteurs du _Corsaire_ ses _petits crétins_. En +1846, à l'époque où la feuille satirique atteignait à son plus haut +degré de prospérité, quatre ou cinq des principaux crétins, s'imaginant +que leur collaboration n'était pas étrangère au succès du journal, +demandèrent que le prix de la rédaction fût porté de six centimes à deux +sous la ligne. En cas de refus, ils déclaraient que leur intention était +de prendre du service à la _Revue des Deux Mondes_. + +Le tonnerre tombant dans la tabatière de Virmaître, +administrateur-caissier, lui aurait causé moins d'épouvante que ne lui +en causa l'outrecuidante prétention de ces jeunes manoeuvres de +lettres.--Il s'empressa de leur signer leur passe-port pour une autre +patrie. + + * * * * * + +Comme il fallait cependant remplacer les déserteurs, on fit appel à des +volontaires pris dans la catégorie des gens dits du monde, et des +nouvellistes amateurs. Ce fut alors qu'on vit paraître, dans le +_Corsaire_, des nouvelles à la main qui avaient charmé la famille de Noé +pendant sa navigation diluvienne, et qui plus tard avaient fait les +délices des grognards d'Agamemnon au bivouac de Troie. + +Les gens soi-disant bien informés envoyaient des nouveautés de ce genre: + + * * * * * + +«Pendant la campagne d'Egypte, le général Bonaparte, montrant les +pyramides à ses troupes, leur adressa ces paroles mémorables: «Soldats! +du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent!» + + * * * * * + +«Un plaisant, rencontrant dans la campagne un médecin qui allait faire +ses visites en chassant, lui demanda spirituellement s'il avait besoin +d'un fusil pour ses malades.» + + * * * * * + +Ce genre de nouvelles à la main ne tarda pas à attirer aux propriétaires +du _Corsaire_ quelques lettres, dans lesquelles on leur demandait un +désabonnement de faveur. Virmaître, obligé de convenir que les petits +crétins du père Saint-Aime avaient un peu plus d'imagination que les +autres, se montra disposé à leur faire quelques concessions. Une +combinaison fournie par le hasard lui permit de se montrer généreux sans +porter atteinte aux traditions de l'économie. + + * * * * * + +À cette époque, Williams Rogers, qui avait des relations avec le +journal, où il faisait imprimer des réclames, avait eu l'idée de +composer un poëme didactique intitulé: _Les Osanores ou la Prothèse +dentaire_. Avant de le publier, il apporta son poëme à Saint-Alme, avec +lequel il était lié, et lui demanda quelques conseils.--Saint-Alme lui +conseilla d'abord de mettre sa poésie en pension dans une maison +d'orthopédie. Il n'y avait pas, en effet, un vers qui ne fût bossu, +boiteux, bancal ou pied-bot. Si M. Bovary avait vécu à cette époque, le +poëme des _Osanores_ aurait pu lui fournir une magnifique clientèle. Sur +la proposition de Saint-Aime, Williams Rogers consentit à faire corriger +son manuscrit, et à payer les corrections cinquante centimes le vers. + + * * * * * + +Le lendemain de cette convention, une estafette se transportait au café +Momus, où les révoltés avaient établi leur camp.--On leur proposait de +transiger. Après une allocution paternelle, l'éloquent Virmaître leur +fit comprendre que leur demande en augmentation de salaire n'était pas +en rapport avec les bénéfices actuels du journal, mais qu'on en prenait +note pour l'avenir.--Il s'engagea même, sur l'honneur, à donner les dix +centimes la ligne réclamés, le jour où le _Corsaire_ aurait cent mille +abonnés: + +--Mais en attendant? dit l'un des conjurés. + +--En attendant, reprit Virmaître, comme nous comprenons qu'il faut que +jeunesse s'amuse, nous avons décidé qu'un encouragement vous serait +accordé.--Saint-Alme, vous avez la parole. + +Saint-Alme, montrant aux jeunes crétins, qui étaient tous plus ou moins +rimailleurs, le manuscrit des _Osanores_, leur expliqua sous quelle +forme l'encouragement en question leur serait accordé. La rédaction du +journal restait maintenue à son ancien chiffre; mais chacun des +rédacteurs privilégiés recevrait comme prime une certaine quantité de +poésie osanorienne à remettre sur pied, moyennant une gratification de +50 cent. le vers. + +Le tarif des encouragements était ainsi gradué: + +Un feuilleton intéressant donnerait droit à une prime de 40 vers; + +Une nouvelle à la main bien renseignée, 20 vers; + +Un article susceptible d'amener un changement de ministère, 25 vers; + +Un article susceptible d'amener une demande en réparation, 30 vers; + +(Le journal, dans cette circonstance, s'engageait à fournir les témoins +et le fiacre.) + +Une critique sanglante était rétribuée 15 vers; + +Le trait piquant, 5 vers; + +La simple boutade, 2 vers; + +Ces conditions ayant été acceptées, les révoltés amenèrent leur +pavillon, et la réconciliation fut signée dans les flots d'une canette, +que Saint-Alme fit monter à ses frais,--mais pas _assez fraîche_, +interrompit Banville, qui reçut immédiatement l'encouragement réservé au +trait piquant. + +Le soir même, le café Momus fut illuminé en vers osanores. + + * * * * * + +Un ancien député des chambres de Louis-Philippe, ami du père +Saint-Alme, lui disait un jour en faisant allusion à quelques anecdotes +un peu vives publiées par le _Corsaire_: + +--Mon cher ami, votre journal est bien amusant, malheureusement on ne +peut pas le laisser lire à ses filles. + +--Mais, répondit Saint-Alme, si les filles pouvaient le lire, les pères +ne s'y abonneraient pas. + + * * * * * + +Cependant, à la suite de quelque avis officieux du Parquet, le père +Saint-Alme invita ses jeunes crétins à modérer un peu leur verve +gauloise: + +--Songez que vous êtes lus par l'élite de la société, et soyez +convenables, petits drôles. + +L'utopie de cet excellent homme était de croire que la lecture du +_Corsaire_ faisait l'unique préoccupation des têtes couronnées. On +assurait même qu'il se relevait la nuit pour correspondre avec le roi de +Prusse. L'avertissement du père Saint-Alme frappait particulièrement un +jeune homme appelé C... B..., qui employait sa belle jeunesse à écrire, +sur du papier à tête de lettre de son ministère, des nouvelles à la main +du genre dangereux.... C... B... avait inventé un moyen assez ingénieux +pour s'assurer que ses anecdotes restaient dans les limites de la +prudence. Avant de les apporter au journal, il lisait ses nouvelles à +la main à une jeune ingénue qu'il rencontrait quelquefois chez lui. Si +la jeune fille rougissait, cela signifiait que l'anecdote était +scabreuse, et B... la déchirait pour en commencer une autre. + + * * * * * + +Malheureusement, B... ayant eu l'imprudence de confier son procédé à +quelques-uns de ses collaborateurs, il s'en trouva dans le nombre qui +profitèrent d'un petit voyage--du _Numa_ du _Corsaire_, pour aller +pendant son absence consulter sa jeune Egérie qui tenait audience sous +les bosquets de la Closerie des Lilas. Revenu de la campagne, avec une +série de nouvelles à la main, dans le nombre desquels il s'en trouvait +quelques-unes qui l'inquiétaient instinctivement, B... leur fait subir +la censure ordinaire. Aucune rougeur alarmante n'étant venue couvrir le +visage de l'ingénue, B. porte son butin au journal, avec la conviction +certaine que le recueil de ses anecdotes pourrait un jour faire +concurrence à la _Morale en action_. + +--Comment, monsieur, s'écrie Saint-Alme,--c'est vous qui m'apportez des +choses semblables.--Mais voilà de la copie que M. le procureur du roi +vous payera, sans marchander,--un mois de prison la ligne;--vous n'avez +donc pas consulté votre instrument? + +--Pardon, interrompit B. avec étonnement. _Elle_ n'a pas rougi. + +--Eh bien, monsieur, reprit gravement Saint-Alme en se +découvrant,--voyez les cheveux blancs d'un homme qui n'est pas né +d'hier,--ils rougissent, eux! + +B. n'a jamais su qui est-ce qui lui avait dérangé son instrument. + + * * * * * + +Un jour, dans un dîner de jour de l'an, offert par les propriétaires du +_Corsaire_ à leurs rédacteurs,--Virmaître, qui avait eu le dessert +très-aimable, leur demanda ce qu'il pourrait bien faire pour leur être +agréable pendant l'année qui allait commencer.--Tous les rédacteurs +s'étaient consultés entre eux. Privat, qui s'était constitué le député +de leur désir,--vint dire à Virmaître:--Nous demandons qu'il y ait au +bureau du journal,--une sonnette de nuit pour les avances.--Comme +Virmaître avait consenti, un des riches actionnaires du _Corsaire_ lui +demanda tout bas, si ce n'était pas inaugurer là un système +dangereux.--Laissez donc, répondit-il,--dans deux jours la sonnette sera +cassée. + + * * * * * + + + + +UN RÉVEILLON À LA MAISON-D'OR. + + +La veille de Noël, vingt-cinq couverts étaient dressés dans le grand +salon de la _Maison-d'Or_. Une nuée de marmitons, dirigés par un chef +que le maître de ce célèbre établissement vient tout récemment +d'arracher avec des tenailles d'or de la _bouche_ d'un grand souverain +du Nord, activaient les fourneaux d'une cuisine où s'élaboraient des +mets dont la fumée allait donner là-haut des tentations terrestres à +tous les bienheureux condamnés au miroton sempiternel de la béatitude. +Comme deux heures sonnaient, vingt-quatre coupés de maître vinrent l'un +après l'autre abaisser leurs marchepied devant l'escalier de la rue +Laffitte. + +Du premier coupé descendit un monsieur âgé, portant sous le bras un +grand portefeuille. Il était accompagné d'un jeune homme qui ne portait +rien. + +De chacune des vingt-trois autres voitures descendirent successivement +vingt-trois dames en grand costume de gala. + +Ces vingt-trois dames, qui, pour la plupart, sont toutes demoiselles, +appartenaient à l'aristocratie galante. C'étaient des dames du monde... +de Gavarni. + +Quelques-unes de ces dames, qui ajoutent aux revenus du boudoir les +appointements du théâtre, étaient fort jolies; il y en avait même deux +ou trois qui étaient véritablement aussi jeunes que leur acte de +naissance.--On n'en voyait qu'une seule qui fût grêlée; mais il est vrai +d'ajouter qu'elle l'était pour plusieurs. + +À deux heures et demie tout le monde prit place pour le banquet. + +Celui qui le présidait était le marquis de L..., assisté de maître G..., +son notaire. + +En reconnaissant leur amphitryon, les vingt-trois dames convoquées à +cette réunion, par invitation anonyme, poussèrent un grand cri +d'étonnement, et au même instant vingt-trois interrogations tombèrent +dans le potage du marquis. + +Il demanda une autre assiette,--déplia gravement sa serviette, et +répondit aux interrogations: + +--Mangeons d'abord un peu, ensuite nous causerons beaucoup. + +Quand le premier service fut achevé, l'impatiente curiosité des dames ne +pouvant se prolonger au delà, le marquis de L... se leva et prit la +parole en ces termes: + +Mesdames, je comprends parfaitement la surprise que vous témoignez en me +retrouvant au milieu de vous, ou en vous retrouvant au milieu de moi, +comme il vous plaira. J'en suis moi-même encore plus étonné que vous ne +paraissez l'être. Il y a un an, à pareil jour et à pareille heure, +autour de cette même table, j'ai eu l'honneur de vous tirer ma révérence +et de solder devant vous l'addition de mon dernier souper de garçon, qui +se montait, si vous voulez bien vous le rappeler, à un chiffre devant +lequel un teneur de livres aurait certainement retiré son chapeau. Cette +carte payée, je sortis de table parfaitement ruiné; il ne me restait +même pas de quoi prendre un fiacre. L'une de vous eut l'obligeance de +m'offrir une place dans le coupé que j'avais eu le plaisir de lui faire +accepter un mois auparavant, et malgré mon désastre évident, il ne lui +vint pas à l'idée de me faire monter derrière, comme cela eût pourtant +été si naturel dans la circonstance. Au lieu de me reconduire chez moi, +elle poussa même la désintéressement jusqu'à me proposer de me +reconduire chez elle.--Je dus cependant refuser, car en amour, aussi +bien qu'au théâtre, je n'ai jamais aimé les billets de faveur, ayant +fait la remarque qu'ils coûtaient en définitive plus cher qu'au bureau, +et qu'on était toujours mal placé.--Depuis ce jour-là, mesdames, nous ne +nous sommes guère vus qu'à travers le nuage de poussière que soulevaient +vos attelages dans l'avenue des Champs-Élysées, où j'allais me promener +le dimanche en fumant des cigares de dix centimes.--Vous m'avez cru +mort, sans doute. Je vivais cependant si toutefois c'est vivre que vivre +sans vous. + +Un murmure approbateur accueillit ce madrigal. + +Le marquis reprit: + +--Ce que j'ai fait depuis un an, je vous le donne à deviner. + +--Un héritage sans doute, exclama mademoiselle P..., un oncle +d'Amérique... + +--En effet, le seul oncle d'Amérique qui reste aux gens ruinés, le +hasard... est venu à mon aide... J'ai gagné à la Bourse cent mille +francs. + +--Silence, dit le marquis en frappant sur la table pour apaiser la +rumeur soulevée par ce chiffre... un million... et d'assez jolies +fractions comme vous voyez... Me retrouvant du blé à moudre, je suis +revenu au moulins.--Maintenant, mesdames, voici de quoi il s'agit entre +nous.--Je vais me marier... dans un délai très-prochain... qui ne doit +pas excéder un mois... plus tôt même, il ne dépend que de moi de +rapprocher l'époque... Tout à l'heure il ne dépendra que de vous! + +--Comment?... comment?... comment? + +--Vous allez le savoir... J'entre en ménage avec un million; ma femme, +avec deux. + +--Ça fera trois, dit l'une des convives. + +--Parfaitement;--quant aux cent mille francs qui restent, je veux les +manger... + +--Dans nos assiettes? + +--Oui; mais je n'ai pas le temps de rester longtemps à table, et c'est à +ce propos que nous avons à causer.--voilà le lingot, dit le marquis en +jetant un portefeuille sur la table;--combien vous faut-il de temps pour +le fondre? + +--Dame, ce sera selon la température, dit l'une des dames. + +--Écoutez-moi, reprit le marquis,--je n'ai pas de temps à perdre--et +cependant je ne peux pas vous inviter toutes à mordre à la fois au +gâteau,--ce serait trop vite fait.--Voici ce que je propose:--Vous +connaissez respectivement vos forces et votre puissance d'absorption +aurifère.--Nous allons, si vous le permettez, employer les moyens dont +se servent les administrations pour les adjudications publiques... Vous +allez soumissionner,--celle de vous qui me demandera le moins de temps +pour faire le vide... dans ce portefeuille que voici plein... celle-là +aura la préférence. Seulement, je dois vous donner connaissance du +cahier des charges... Il sera absolument interdit de distraire des +sommes pour les convertir en rentes ou en actions industrielles; la +philanthropie est également défendue; je ne veux plus être exposé à +m'asseoir sur des orphelins en entrant dans un boudoir;--toute dépense +affectée à une chose utile et durable est également interdite, comme +aussi les renouvellements de mobiliers, d'équipages ou d'écuries. Je +veux que mes cent mille francs soient mangés à peu près dans le sens +littéral du mot.--La somme épuisée, je veux que la personne qui sera +restée adjudicataire ne conserve que le portefeuille qui l'aura +contenue.--On va allumer les bougies, et mon notaire, ici présent, +présidera à l'adjudication;--on soumissionnera au rabais... en partant +d'un mois au plus.--On pourra opérer par rabais de jours, d'heures et +même de fractions d'heures.--Voici du papier, des enveloppes, des plumes +et de la cire, car les soumissions devront être cachetées.--Me G... +en fera le dépouillement, et poursuivra l'opération selon les usages +ordinaires. Pendant ce temps-là, je vais aller faire un tour chez mon +beau-père, qui donne aussi un réveillon, et saluer ma prétendue.--Je +reviendrai dans une heure. Si l'adjudication est terminée avant mon +retour,--la personne qui sera restée adjudicataire ira m'attendre chez +moi, où des ordres sont donnés pour la recevoir.--Toutes les conditions +du marché se trouvent autographiées dans un cahier dont vous pourrez +prendre connaissance.--À tout à l'heure. + +Et le marquis se retira. + +Avant de rédiger leur soumission, les vingt-trois dames s'isolèrent dans +le salon et firent leurs calculs. + +Au bout de cinq minutes, toutes les soumissions, cachetées selon la +formule, étaient déposées entre les mains du notaire. + +Il en commença le dépouillement au milieu d'un silence si profond, que +l'on aurait pu entendre mademoiselle Ar... dire du bien d'une de ses +camarades. + +Ce travail préparatoire achevé, le notaire alluma les bougies et annonça +qu'on allait commencer les rabais. + +Lorsque Me G..., le notaire du marquis de L..., eut donné lecture des +soumissions déposées entre ses mains par les vingt-trois dames, +plusieurs d'entre elles, effrayées par les rabais considérables contenus +dans les premières soumissions, se retirèrent volontairement, et il ne +resta véritablement qu'une douzaine de concurrentes sérieuses. Parmi +celles-là se montraient comme devant être plus acharnées à la lutte: + +1° La marquise de ***, cette belle Espagnole connue de tout Paris pour +son magnifique attelage à la Daumont, et dont la bibliothèque renferme, +entre autres curiosités, un exemplaire des oeuvres de Malthus, relié en +peau humaine; + +2° Madame de N..., qui possède un hôtel dont chaque pierre porte la +signature de celui qui l'a fournie et posée; + +3° Mademoiselle R..., dont la beauté a fait depuis quinze ans la fortune +de deux marchands de produits chimiques, et qui prépare les jeune gens +au baccalauréat _ès-gaie science_; + +4° Mademoiselle P..., ravissante créature, qui disait dernièrement +elle-même, à propos de son inconstance proverbiale: Que voulez-vous; «ce +n'est pas ma faute,--mais mon coeur _fuit_.» + +5° Madame ***, qui, le soir même où une artiste doit débuter à son +théâtre, dans son emploi, achète un grand nombre de places à la location +et les distribue à tous les gens enrhumés de sa connaissance, dans la +douce espérance que leur toux opiniâtre troublera le spectacle et pourra +nuire au succès de l'ouvrage dans lequel doit paraître sa rivale; + +6° Les deux soeurs C..., qu'on a surnommées le duo de l'ail et du +patchouli; + +7° Mademoiselle B..., jeune dernière d'un de nos premiers théâtres, qui +a deux mères, une pour la ville et une pour la campagne; + +8° Mademoiselle D..., que l'on a baptisée le _petit manteau bleu des +coulisses_, à cause de sa philanthropie; + +9° Enfin, mademoiselle C..., de laquelle autant dire qu'il n'y a plus +rien à en dire. + +Après que la première bougie fut consommée, il ne restait plus que +quatre concurrentes, madame de N..., mademoiselle B..., mademoiselle +C... et mademoiselle R.... + +--Si tu renonces à soumissionner, dit cette dernière à mademoiselle +B..., je te donne mon Américain. + +--Si tu te retires, répliqua l'autre, je te laisse mon américaine. + +La seconde bougie fut allumée, et la voix du notaire se fit entendre. + +--La dernière soumission du temps demandé pour dépenser les cent mille +francs du marquis est descendue à quinze jours.... C'est mademoiselle +B... qui a fixé ce chiffre;--offre-t-on moins? demanda Me G... + +--Quatorze jours, douze heures, dit madame de N... + +--Quatorze jours, fit mademoiselle B... + +--Treize jours, douze heures, fit mademoiselle R... + +--Treize jours, exclama mademoiselle C... + +--Si tu te retires, dit mademoiselle B... à mademoiselle C..., je me +brouille pour trois mois et demi avec Alfred, et je l'envoie lui-même te +porter mon grand _boiteux_ indien. + +--Non. + +--Douze jours dix-huit heures, s'écria mademoiselle B.... + +--Onze jours... cinquante, s'écria mademoiselle C... Hum! fit-elle en se +reprenant, je me croyais aux _commissaires_, j'ai voulu dire douze +heures. + +Mademoiselle R..., qui faisait des calculs sur son agenda, leva la main. + +--Dix jours, dit-elle. + +Mademoiselle C... prit à son tour son agenda, fit aussi des calculs. + +--Neuf jours cinquante-cinq.... Allons bon! je me crois encore aux +_commissaires_... Maître G..., c'est onze heures que j'ai voulu dire. + +Sur cette dernière soumission, la deuxième bougie s'éteignit. + +Comme on rallumait la troisième, il ne restait plus que deux +concurrentes, madame de N... et mademoiselle R... s'étant retirées, +convaincues qu'elles ne se trouvaient plus assez fortes pour dépenser +inutilement _cent_ mille francs en huit jours. + +La lutte, continuée avec opiniâtreté entre madame B... et mademoiselle +C..., ne fut pas de longue durée; la bougie s'éteignit en même temps que +mademoiselle C... venait d'abaisser sa soumission à cinq jours sept +heures cinquante minutes. + +Mais, comme elle s'enorgueillissait de son triomphe, le marquis de L... +rentrait dans le salon,--il paraissait un peu ému. + +--Pardonnez-moi, mesdames, de vous avoir dérangées, leur dit-il, mais la +raison qui m'avait fait vous réunir n'existe plus... + +--_Comment?--comment?--comment?_ + +--Mon Dieu, oui,--tout à l'heure, chez mon beau-père,--j'ai eu +l'imprudence de me mettre à la table de jeu,--on faisait le +lansquenet,--il y a eu une série de _mains_, et je n'avais pas encore eu +le temps de m'asseoir, que j'avais perdu les cent mille francs dont +j'étais embarrassé.--La mauvaise chance a fait dans une demi-heure ce +que la plus habile d'entre vous n'aurait pas fait sans doute en quinze +jours... + +--Quinze jours! dit le notaire en montrant le procès-verbal de +l'adjudication; mais mademoiselle C..., restée dernière adjudicataire, +ne demandait que cinq jours et quelques fractions. + +--Comment diable auriez-vous fait? demanda le marquis +très-étonné;--trouver l'emploi de vingt mille francs par jour sans +dépenser un sou utilement,--cela me semble difficile. + +--Monsieur le marquis, répondit cette prodigue personne, je n'ai demandé +que six mois pour réduire le Pérou à la mendicité. + + * * * * * + + + + +LES INTRIGUÉS ET LES INTRIGANTS, MOULAGES SUR NATURE, AU BAL DE L'OPÉRA. + + +UN DOMINO GRIS _à un habit noir-idem_.--Je te connais. + +L'HABIT NOIR.--Tu me connais... Au fait, tu n'es pas la seule. + +LE DOMINO.--Qu'est-ce que tu as fait de Victorine? + +L'HABIT NOIR.--Tiens, tu connais aussi Victorine. Après ça, tu n'es pas +la seule. + +LE DOMINO.--Veux-tu me donner le bras pour faire un tour? + +L'HABIT NOIR.--Oui,--mais nous n'irons pas du côté du buffet. + +LE DOMINO.--Tu n'auras donc jamais le sou! + +L'HABIT NOIR.--Tu auras donc toujours soif! + + * * * * * + +UN MONSIEUR _entre deux eaux-de-vie,--rouge comme un coq et crotté comme +la rue Saint-Denis, arrêtant un petit domino vert qui frétille comme une +couleuvre_.--Titine, je t'avais défendu de mettre les pieds au bal. Mon +cousin m'a dit que c'était un antre de perdition. + +LE DOMINO.--Passe donc ton chemin, imbécile; est-ce que je te connais? + +LE MONSIEUR.--Elle est forte, celle-là!--Voilà donc pourquoi tu étais si +pressée d'avoir des bottines neuves,--que je me prive depuis longtemps +de mon petit verre pour te les acheter,--même que tu les trouvais trop +grandes dans le principe.--Aurais-tu déjà oublié les tiens, Titine? + +Le domino disparaît sans que le monsieur ait su comment, et au lieu de +_Titine_, il se trouve en face d'un gamin entré par contrebande dans le +foyer, + +LE MONSIEUR, _criant_.--Titine! + +LE GAMIN.--Vous faut-il un décrotteur, là, monsieur. Faites-vous cirer! + + * * * * * + +Dans la loge de mademoiselle X...--Une dizaine de gilets blancs +applaudissant en choeur la _coda_ d'une plaisanterie de cette spirituelle +personne: + +--Oh! oh! oh!--ah! ah! ah!--Charmant!--Divin!--Étourdissant! + +Entre un onzième gilet. + +--Qu'est-ce que vous avez donc à rire comme ça?--On dirait d'une +maisonnée de fous. + +--C'est mademoiselle qui vient de dire un mot. Oh! oh! + +REPRISE DU CHOEUR.--Ah! ah! ah! charmant! divin! étourdissant! + +LE ONZIÈME GILET, _s'inclinant devant mademoiselle X..., en lui offrant +un sac de bonbons_.--Est-ce que ce serait montrer trop d'exigence que de +demander une seconde représentation de cette jolie chose? Je mourrais +de dépit si j'étais de vos amis le seul à l'ignorer. + +--Trop bon! cher... cela ne vaut pas la peine... et puis cela pourrait +fatiguer ces messieurs. + +TOUS LES GILETS, _con furore_.--Ô ciel! allons donc!... Trop heureux!... +_Bis_! + +MADEMOISELLE X...--Eh bien, puisque vous le voulez absolument, je +recommencerai.--Tout à l'heure, un de ces messieurs m'annonçait le +prochain mariage de son ami le vicomte de S..., dont la fortune est +très-obérée, avec mademoiselle de P..., connue pour sa richesse et sa +maigreur séraphique. En apprenant cette nouvelle, il m'est arrivé de +dire.... + +_(Commencement de pâmoison sensible sur toute la ligne des gilets +blancs.)_ + +MADEMOISELLE X..., _continuant_.--Il m'est arrivé de dire: Ce mariage +est pour le vicomte de S... une véritable _planche de salut_. + +REPRISE DU CHOEUR, _crescendo_.--Ah! ah! ah!--Grand Dieu! quel esprit! Ce +n'est pas une femme! c'est un démon! + +Entre un douzième gilet blanc. + +--Mon Dieu, messieurs, on n'entend que vous dans toute la salle.--Je +suis sûr que c'est mademoiselle qui dit des merveilles. + +--Positivement... Si vous étiez arrivé un moment plus tôt, vous auriez +entendu un de ces mots... + +LES ONZE GILETS, _en sourdine_.--Ah! ah! +ah!...--Charmant!--Divin!--Étourdissant! + +LE DOUZIÈME GILET, _à mademoiselle X..._--Est-ce que ce serait +véritablement montrer trop d'exigence que de vous redemander... (_avec +un fin sourire_) vous devez cependant y être habituée... + +MADEMOISELLE X...--C'est que je crains de fatiguer ces messieurs. + +LES ONZE GILETS.--Ah! ciel!... Allons donc! + +MADEMOISELLE X..., _minaudant_.--Eh bien, puisque vous le voulez +absolument... (_Comme ci-dessus_). + +Quand l'histoire est finie, les douze gilets se réunissent dans un choeur +formidable et reprennent pour la clôture: + +--Ah! ah! ah! grand Dieu! quel esprit!--Ce n'est pas une femme!--c'est +un démon! + +LE GARÇON DE BUFFET, _qui a servi les glaces, à part_. + +--Mon Dieu! que tous ces gens-là sont bêtes! + + * * * * * + +--Mon cher, je t'assure que c'est une femme du monde. + +--À quoi reconnais-tu ça? + +--Elle a passé deux fois auprès du buffet sans me demander à boire. + + * * * * * + +--Oh! mon Dieu oui, monsieur, c'est la première fois que je viens au +bal; aussi je suis bien troublée; ce bruit, ces lumières... + +--Madame est seule? + +--Oh! non..., j'ai une de mes amies avec moi; nous sommes venues ici +malgré nous, bien malgré nous... Nous étions allées au spectacle, +lorsqu'en rentrant chez nous, nous n'avons plus trouvé notre clef. +C'était la femme de chambre de l'amie chez qui je demeure qui l'avait +emportée avec elle au bal de l'Opéra, où mon amie lui avait permis +d'aller... + +--C'est bien contrariant; néanmoins, permettez-moi de bénir le +hasard... qui m'a permis de vous y rencontrer... (_Ici tous les +madrigaux d'usage._) + +--Mon Dieu, monsieur... ce serait avec le plus grand plaisir... mais... +je ne suis pas seule. Et tenez, voici précisément mon amie qui vient me +chercher. + +Arrive, en effet, un second domino, auquel celui qui n'avait jamais été +au bal pousse le coude d'une certaine façon. + +--Eh bien, ma chère, as-tu rencontré Justine? + +--Mon Dieu non... Dans quel embarras cette fille nous met... Il faut +absolument retourner à la maison; nous ferons comme nous pourrons pour +nous faire ouvrir. + +--- Mais comment faire pour retourner à la maison? il pleut à verse, et +nous avons eu l'imprudence de laisser notre bourse chez la personne où +nous avons été nous costumer... (_S'adressant au monsieur._) Vous serez +sans doute assez obligeant, monsieur, pour nous prêter l'argent d'une +voiture et nous donner votre carte; nous vous ferons remettre cette +petite somme demain matin par la fidèle Justine. + +--Mon Dieu, mesdames, que je suis donc désolé.--Mon fidèle Joseph, à +qui j'ai l'habitude de confier toutes mes clés, n'est pas rentré ce +soir, de façon que je n'ai pu ouvrir mon secrétaire... Si vous voulez, +cependant, nous allons faire un tour dans la salle... nous rencontrerons +peut-être la fidèle Justine avec le fidèle Joseph. + + * * * * * + +--Monsieur, je ne suis pas libre... + +--Vous êtes mariée? + +--Vous l'avez dit. + +--N'aurai-je pas le plaisir de vous rencontrer dans le monde? + +--J'y vais rarement. + +--Mais au théâtre? + +--Je n'y vais pas, je suis en deuil. + +--On ne peut donc vous voir? + +--Très... difficilement... Cependant, si vous étiez discret... Mais, +non... + +--Parlez, ange! + +--Eh bien! je vais quelquefois chez une de mes amies... madame +Camille... + +--Camille, tiens! + +--Rue des Trois-Frères. + +--Tiens! Tiens!... + +--À l'entresol... + +--Tiens! tiens! tiens! + +--S'il n'y avait personne quand vous viendrez, vous trouveriez la clé... + +--Sous le paillasson...--Bonjour, Céleste; comment que ça va? + +--Vous me connaissez donc?--Ah! que c'est bête de me faire perdre mon +temps comme ça. + + * * * * * + +LE DOMINO, _à son cavalier_.--Monsieur est dans la diplomatie? + +LE CAVALIER.--Non, madame. + +LE DOMINO.--Dans les bureaux, peut-être! + +LE CAVALIER.--Non plus. + +LA MARCHANDE DE FLEURS, _arrivant près du couple_. + +--Un joli bouquet, monsieur; fleurissez vot'dame. + +LE CAVALIER, _repoussant les fleurs_.--Merci. + +LE DOMINO, _lâchant le bras du cavalier_.--Monsieur est artiste!!! + + * * * * * + +--Joséphine, tu as tort de parler à Stéphanie; c'est une personne dont +la société est compromettante. + +--Ma chère, j'ai des raisons pour la ménager. + +--Quelles raisons? + +--Elle m'a promis d'échanger, quand elle l'aura épuisée, la liste de ses +Russes contre celle de nos Américains. + +LETTRE TROUVÉE DANS LE CORRIDOR DES PREMIÈRES LOGES. + +«VICTOR, je ne me serais jamais attendue à cela de la part d'un jeune +homme qui paraissait avoir d'aussi bons sentiments.--Le billet du +tapissier est échu avant-hier, et voilà huit jours que je ne vous ai +vu!--Vous n'êtes cependant pas malade, car votre blanchisseuse m'a dit +que vous mettiez vos belles chemises à jabot tous les jours. On ne met +pas des jabots pour se faire poser des sangsues..., à moins qu'on ne +soit trop riche.--Est-ce donc là ce que vous me juriez il y a six mois, +quand j'ai consenti à quitter Médée qui me proposait de faire le +portrait de la signature de son oncle si je voulais l'aimer à lui tout +seul! L'ingratitude, ce venimeux poison, vous aurait-il déjà rongé le +coeur?--C'était bien la peine que je passe les plus belles nuits de mes +jours à vous broder une bourse pour votre fête, pour que vous exposiez +votre pauvre amie qui vous a tout sacrifié, comme Marguerite Gauthier, à +recevoir la visite boueuse des huissiers qui veulent me saisir comme si +j'étais négociante.--Sans ma portière, qui m'a prêté huit cents francs +pour donner à M. Caroussat, je serais à la belle étoile; c'est donc là +où devait me mener tant d'amour! Ah! AUGUSTE, vous êtes bon, vous êtes +trop jeune pour être entièrement corrompu, et vous ne voudrez pas +souffrir que ce soient les cheveux blancs d'une pauvre femme, mère de +quatre enfants, qui fassent honneur à votre signature. Je vous attends +donc cette nuit au bal de l'Opéra, avec les mille francs en question.--À +cette condition, je vous pardonne. + +»Votre Minette chérie. + +»MATHILDE DE FLANDRY.» + + * * * * * + +UN VIEUX DOMINO, _graisseux comme la barbe d'un capucin, à une petite +pierrette très-fraîche_.--Élisa, mon enfant, je vous défends de danser +avec ce petit jeune homme. + +--Mais, ma tante, il est bien gentil pourtant. + +--Lui avez-vous demandé l'heure, comme je vous ai dit de le faire aux +messieurs qui vous parleront? + +--Oui, ma tante; mais il n'a pas de montre. + +--C'est précisément pourquoi je vous défends de l'écouter. + +--C'est dommage, il a des moustaches si gentilles. + +LE VIEUX DOMINO, _avec onction_.--Ma petite, les moustaches ne font pas +le bonheur. + + * * * * * + +DE LA MÊME À LA MÊME.--Mais, ma tante, c'est qu'il est bien âgé, ce +monsieur-là. + +--N'empêche, mon enfant. Les hommes, vois-tu, c'est le contraire des +étoffes: plus ils sont vieux plus ils durent. + + * * * * * + +--Tiens, voilà Paul! M'emmènes-tu souper? + +PAUL, _frappant sur son gousset_.--Tu sais bien, Célestine, que je n'ai +plus jamais d'argent après minuit. + +--Tiens! moi, c'est le contraire; je n'en ai jamais avant. + + * * * * * + +--Anatole, prête-moi un louis. + +--Pourquoi faire? + +--C'est pour Mélanie, qui veut mettre une de ses parentes au vestiaire. + + * * * * * + +DEUX MESSIEURS _se rencontrant dans le corridor des quatrièmes +loges._--Tiens, mon gendre! + +--Tiens mon beau-père! + +--Vous ici, après un an de mariage!... Oh! + +--Et vous, après trente ans!... Ah! + +Après un quart d'heure de morale réciproque: + +LE GENDRE.--Vous dites donc que cette petite Rosine... + +LE BEAU-PÈRE.--Ah! mon ami, délicieuse... Des pieds... des mains... des +yeux... un véritable trésor... Vous disiez donc que cette petite +Paméla... + +LE GENDRE.--Ah! divine... Des yeux... des mains... des pieds... + +LE GENDRE, _à part._--Il faut que j'arrache mon gendre des mains de +cette drôlesse de Paméla... Elle mangerait la dot de ma fille! + +LE GENDRE, _à part._--Il faut que je délivre mon beau-père des griffes +de cette harpie de Rosine... Tout l'héritage de ma femme y passerait! + + * * * * * + +--Mon dieu, chère madame, est-ce que votre charmante nièce ne +m'accordera pas une petite place dans son coeur. + +--Tout est comble, mon cher monsieur. + +--Rien qu'un petit coin! + +--Eh bien, voyons, vous m'étonneriez.--_Je verrai voir_ à vous donner un +tabouret. + + + + +FANTAISIES A PROPOS DE L'HIVER. + + +L'hiver continue à donner un démenti à l'almanach. + +Des phénomènes étranges se produisent chaque jour, et jettent la +perturbation au sein de l'Académie des sciences. + +Il y a trois jours, un maraîcher des environs de Paris a trouvé des +ananas sur ses espaliers, et a cueilli des patates dans le champ où il +allait chercher des pommes de terre. + +Un garde-chasse du bois de Meudon a vu,--comme je vous vois;--près de +l'étang de Villebon, un troupeau d'autruches en train de déjeuner avec +un tas de moellons. + +M. Alphonse Karr a reçu de son ermitage de Sainte-Adresse des nouvelles +de son jardinier, qui lui annonce qu'un aloès a fleuri subitement, avec +un grand coup de tonnerre, au milieu de la pelouse qui s'étend devant +son chalet. + +Dimanche dernier, un monsieur qui se promenait autour du bassin des +Tuileries entendit des cris plaintifs entremêlés de sanglots. Il pensa +que c'était un enfant qui était tombé dans l'eau; et il se disposait à +lui porter secours, lorsqu'il s'aperçut que les plaintes qu'il croyait +être poussées par un mineur en péril sortaient de la gueule d'un +crocodile.--Tout le monde sait que la perfection avec laquelle ce +monstre imite les pleurs de l'enfance, lui a fait donner, par les +naturalistes, le surnom de _Brasseur_ des amphibies. + +La semaine passée, encore, comme un rayon de soleil venait de +luire,--profitant du moment où l'ingénieur Chevalier, son geôlier, avait +le dos tourné, le mercure,--parvenu au plus haut degré de +l'exaspération,--a voulu s'échapper du thermomètre,--comme autrefois +Latude de la Bastille. Il a été rattrapé par un sergent de ville, et +reconduit dans sa prison de verre, où il continue à ne pas vouloir +descendre au-dessous de la température des vers à soie. + +Ce que voyant, les établissements de bains préparent leur ouverture. Ils +attendent seulement que la rivière ait baissé et que l'eau soit moins +chaude. En effet, les imprudentes baigneuses qui s'aventureraient dans +les fonds de bois des écoles de natation seraient changées en une +friture de naïades. + +Un des plus bizarres, parmi tous ces phénomènes, est la découverte faite +tout récemment par un poëte lyrique, qui a trouvé des pépites d'or au +fond de son encrier. + +Enfin, il parait que tous les arbres des boulevards et des jardins de +Paris sont couverts de feuilles depuis quinze jours et pourraient +fournir une ombre aussi épaisse que dans le mois de juin. Seulement, +pour ne point effrayer la population, la police fait arracher toutes les +feuilles pendant la nuit. + +Cette précocité de la saison ce s'arrête pas à la végétation. + +M***, qui possède une grande popularité parmi les huissiers et les +gardes du commerce, et qui n'a jamais pu acquitter, une lettre de change +que lorsqu'elle avait des cheveux blancs, est allé payer dernièrement un +billet souscrit à son tailleur, quatre-vingt-dix jours avant l'échéance. + +Le fournisseur n'a pas voulu accepter ce payement anticipé, donnant pour +prétexte que cela dérangerait sa tenue de livres. + +M***, n'ayant pu s'arranger à l'amiable avec cet Allemand obstiné, s'est +décidé à avoir recours aux tribunaux. + +En présence de pareils faits, certifiés par des procès-verbaux +authentiques, les savants ont été appelés à donner leur avis. + +Ces messieurs ont mis leurs lunettes,--leur abat-jour vert, et on a +ouvert la séance,--en même temps que les fenêtres de l'Institut, où +l'honorable réunion se plaignait d'étouffer. + +Chacun des membres présents a lu un mémoire d'une grande beauté et de +plusieurs kilomètres. + +Mais, pour arriver à la fin de la lecture, chacun des orateurs a été mis +dans la nécessité de retirer son habit. + +Plus le discours était long, plus l'orateur éprouvait le besoin de se +dégarnir. + +Aussi, le président, inquiet, donna-t-il aux huissiers l'ordre de faire +évacuer les tribunes, où pourraient se présenter des dames. + +Chacun des remarquables travaux lus, à propos de la question à l'ordre +du jour, concluait à ceci: + +Que ce qui se passait n'était pas naturel. + +Il s'agissait de savoir pourquoi. + +Le président déclara la discussion ouverte; mais chaque orateur qui +montait à la tribune avait à peine ouvert la bouche, qu'il était +soudainement pris d'une quinte de toux. + +Ce n'était plus une académie de savants, c'était une académie de +catarrhes. + +Tous les membres présents sont sortis de la séance les uns après les +autres pour aller acheter du jujube. + +Seul, M. Arago a voulu trouver une solution à cet étrange état de +choses. + +L'illustre savant est passé dans son cabinet.--Depuis plusieurs jours, +la tête appuyée dans les mains, les coudes appuyés sur la table, il +demeure penché sur l'abîme de ses méditations. + +Pendant cette savante réclusion, le grand professeur a fait comparaître +les astres devant lui. + +Il les a interroges paternellement, pour savoir s'ils n'étaient pas +étrangers à ce qui se passe dans la nature. + +Les astres, petits et grands, ont, facilement prouvé leur innocence de +toute tentative de rébellion. + +Les comètes mêmes, particulièrement soupçonnées d'avoir de méchants +desseins et de vouloir s'approcher souvent un peu trop près de la terre, +ont prouvé jusqu'à la dernière évidence que le ciel n'est pas plus pur +que le fond de leur coeur. + +Les signes du zodiaque, appelés et interrogés à leur tour, ont été moins +clairs dans leurs explications, ce qui leur a valu une assez forte +semonce. + +Le signe qui préside au mois de janvier où nous sommes a paru +particulièrement penaud, quand M. Arago lui a montré une branche +d'oranger en fleurs, cueillie dans son jardin le jour de l'an. + +--Quelle confiance voulez-vous que l'agriculture vous accorde, +malheureux! lui a dit le savant d'une voix qui ne permet pas de +réplique; et qui vous a permis de faire faire votre besogne par le signe +de la Vierge? + +N'ayant pu néanmoins rien tirer au clair, M. Arago s'est remis à ses +travaux. + +Si l'on en croit ses familiers, le grand professeur a enfin trouvé l'X +du problème. + +Mais cette découverte est tellement inquiétante, qu'il n'ose pas la +livrer à la publicité. + +Il paraît que la boule humaine est menacée d'un bouleversement total. + +L'hémisphère a le corps dérangé. Un conflit s'est élevé dans le monde +cosmographique. + +Des mutations incroyables se préparent. + +Les pôles veulent changer de place.--Le Groënland veut devenir une serre +chaude, et va se peupler de scorpions. + +La terre de feu veut devenir une glacière, et va se peupler d'ours +blancs. + +Les zones jouent à colin-maillard. + +Avant très-peu de temps, les ouvrages de M. de Humboldt et de Malte-Brun +ne seront plus bons qu'à mettre au pilon. + +On fera des cornets à tabac avec les cartes de géographie. + +Les _Guides-Richard_ deviendront aussi inutiles pour les voyageurs +qu'une grammaire française peut l'être pour un vaudevilliste ou deux. + +Par suite de tous les changements qui résulteront du cataclysme qui se +prépare déjà par transitions, les parties du monde déplacées se +trouveront sous d'autres latitudes. + +L'Europe sera en Amérique. + +Asnières deviendra port de mer. + +Et l'équateur sera situé à Paris entre le pont Royal et celui des +Saints-Pères. + +Ce remue-ménage universel explique d'une manière parfaitement +satisfaisante les phénomènes que nous avons mentionnés plus haut, et qui +ne sont que le commencement des nouveautés que fera naître le nouvel +ordre de choses. + +Seulement quand le bonhomme Tropique aura élu domicile à Paris, les +Parisiens deviendront tous nègres. + +Et on n'aura plus besoin d'aller à l'Ambigu ou à la Gaîté pour voir +l'_Oncle Tom_. + +C'est alors que ces dames se mettront du blanc! Ça ne se verra pas mieux +que maintenant, mais ça se verra de plus loin. + +Une autre version, qui a trouvé aussi un grand nombre de crédules, c'est +que nous sommes à la veille d'un déluge. + +Dans cette prévision, une Société en commandite s'est formée pour la +construction d'une arche de sauvetage. + +Le prospectus de la Compagnie sera bientôt publié: les actions sont déjà +cotées à une forte prime. + +La fièvre d'agio a tellement gagné les Parisiens, que, si la fin du +monde--dont il a été aussi question--était un fait annoncé +officiellement, ils ne verraient dans ce grand dénouement de l'humanité +qu'un prétexte à la baisse,--et avant de se repentir et de songer à leur +salut, ils commenceraient par courir chez les agents de change pour les +prier de vendre, et les trompettes des archanges auraient peine à +dominer la voix des coulissiers annonçant le _dernier cours_ aux fidèles +du lucre rassemblés dans la cathédrale de leur dieu. + +Que les deux graves événements redoutés par la science s'accomplissent +ou non, l'absence de l'hiver se fait visiblement sentir. + +Un journal racontait l'autre jour lui-même les nombreux suicides +remarqués dans la classe des marchands de bois et des marchands de +fourrures.--Ces industries ne sont pas les seules qui aient été +atteintes par la bénignité de la saison. + +La profession de ramoneur est devenue une sinécure. Que voulez-vous +qu'on ramone quand la cheminée n'est plus qu'un objet d'art? Qui est-ce +qui fait du feu maintenant? Il n'y a plus que M. B..., qui n'en faisait +jamais autrefois quand il avait du monde à dîner dans l'hiver, dans +l'espérance que ses convives, ayant attrapé des engelures entre le +potage et le premier service, s'en iraient avant l'apparition du second. +Aujourd'hui, M. B... emploie le même moyen en sens inverse.--Il bourre +son poêle de telle façon que sa salle à manger est transformée en +piscine pour les maladies de peau. + +Il me manque, et à bien d'autres aussi peut-être, ce mélancolique cri +des enfants de la Savoie: _À pau apin!_ + +Douillettement couché dans un lit moelleux, au fond d'une alcôve +entourée de rideaux épais et lourds, c'était chose douce d'entendre le +matin monter à travers l'humidité du brouillard le monotone refrain de +ces pauvres cigales de la neige, marchant deux à deux, le père toujours +suivi de l'enfant.--Mal vêtus et frissonnant de tout leur corps, mordus +par les bises affamées, en suivant chacun un trottoir;--ils alternaient +leur appel, guettant aux fenêtres l'apparition d'une ménagère qui leur +fît signe de monter. + +_À pau apin!_ chantait d'abord le père en traînant sa voix dont la +dernière note était étouffée par le bruit de ses grossiers sabots +sonnant sur le pavé. + +_À pau apin!_ reprenait le petit avec une voix d'enfant de choeur à +matines. + +En entendant ce duo matinal,--comme on sentait bien l'hiver sans le +voir,--comme on voyait bien les toits blancs, les branches des arbres +noires, et les glaçons, et toutes les rigueurs des climats du +Nord!--Comme on trouvait alors plus douce l'atmosphère de la chambre +bien close!--comme on savourait avec délices le _far niente_ matinal de +l'oreiller. + +_À pau apin!_ c'est-à-dire il neige, il pleut; mais il est si matin et +il fait si froid, que l'heure gèle en sonnant.--Comme je suis bien dans +mon lit!--Qu'est-ce que je ferai tantôt? Ceci ou cela?--Qu'est-ce que je +vais manger à mon déjeuner? + +_À pau apin!_--Peu à peu on se réveille.--On sort tout à fait du lit; un +coup de sonnette a retenti.--L'argent que vous pouvez avoir s'est mis à +trembler d'effroi dans votre secrétaire:--il a reconnu l'ennemi, +l'intelligent métal!--C'est un créancier qui vient vous demander de +l'argent pour payer ses dettes.--Si vous êtes farceur, vous lui répondez +de loin: + +--Faites comme moi, ne les payez pas. + +Quelquefois il en arrive un autre, puis deux, puis trois.--Alors ils se +mettent à causer, sur le carré, de leurs petites affaires en attendant +que vous sortiez... Il y en a même qui se mettent à lire le journal; +d'autres qui apportent des cartes et jouent au piquet.--De temps en +temps ils sonnent pour voir si vous les entendez... puis ils se décident +à s'en aller, et s'en vont déjeuner en choeur au café, où ils se mettent +à jouer au billard, et le soir ils ont dépensé vingt-cinq francs--au +lieu de payer leurs dettes. + +Quelquefois, ce n'est pas le drelin de la sonnette qui vous +éveille,--c'est le grattement clandestin d'une petite main +impatiente:--vous n'iriez pas ouvrir, que la porte s'ouvrirait +d'elle-même plutôt que de la laisser se morfondre une minute, cette +matinale visiteuse qui vous arrive, bouquet de roses rouges aux joues, +bouquet de violettes aux mains--tandis que l'hiver chante dans la rue +par la voix du ramoneur: _À pau apin!... à pau apin!..._ + +C'est quelque gentille fillette qui s'en va tirer l'aiguille toute la +journée dans un magasin.--Pour se donner du coeur à l'ouvrage, elle est +montée vous voir un moment en passant, parce que vous demeurez sur son +chemin,--dit-elle, la menteuse,--histoire de vous dire bonjour et de +prendre un petit air d'amour.--Elle babille, elle frétille, elle +_tournille_ et furète dans votre chambre avec un gentil fredon d'oiseau +désencagé. + +Puis, quand elle a fait ses quinze tours, donné partout son coup d'oeil, +sans oublier la glace, donné son coup de dent au morceau de sucre qui +traîne, elle se sauve en vous jetant sur votre lit son petit bouquet de +violettes d'un sou, qui ne vous coûte qu'un baiser.--Pauvre petite! +pensez-vous en la voyant partir, elle va avoir froid.--Elle, froid!--Ah! +bien oui.--La neige fond en la voyant passer. Et pendant que la voix de +votre gentille fleuriste murmure encore dans l'escalier, le ramoneur et +son enfant y mêlent lointainement leur refrain: _À pau apin!_ + +Mais, hélas! on ne l'entend plus, ou presque plus, ce refrain monotone, +dont les frileux sybarites se faisaient un plaisir; et, en vérité, il me +manque aussi à moi et à d'autres peut-être. Ô volupté singulière de +l'égoïsme, qui aime à augmenter la dose de ses jouissances en opposant +son bien-être à la privation des autres, et sa paresse avec le labeur de +ceux pour qui le bien-être n'est qu'un mot et pour qui la paresse serait +un vice! + +Que vont-ils faire ces pauvres ramoneurs,--maintenant que l'hiver est +supprimé,--et que deviendra leur petite raclette? + +M. Hornung, qui a fait avec eux de si mauvais tableaux; plusieurs +compositeurs qui les ont mis en musique dans plusieurs milliers de +romances commençant par + +/*[4] + Enfant de la montagne, +*/ + +et les auteurs qui ont fait de la suie une farine à mélodrames +représentés plus de fois qu'il n'était raisonnable, devraient se cotiser +pour leur venir en aide, ou tout au moins leur faire ramoner, quand même +_besoin ne serait pas_, leurs cheminées dont le marbre est chargé des +mille caprices de la mode. + +En attendant, Paris s'est ennuyé jusqu'ici;--le carnaval lui-même a +l'air d'avoir pris médecine;--il a déclaré qu'il retournerait à Venise, +si on ne lui faisait pas voir un glaçon ou un tas de neige. + +On veut du froid, on veut sentir la terre dure sous ses pas et voir +scintiller aux vitres la mosaïque du givre.--Paris tout entier tend avec +impatience sa joue au soufflet de l'aquilon; les plus avantageux de leur +personne souhaitent à grands cris avoir le nez rouge. + +Les plus belles donneraient leur plus beau bracelet pour une onglée. + +On parle d'organiser un hiver artificiel.--Les physiciens et les +chimistes sont convoqués. + + . . . . . . + +Une chose étrange, mais parfaitement véridique à constater, c'est que, +pour les femmes de Paris, l'attrait du plaisir, cette ligne à mille +hameçons tendue par le diable,--est doublé par les dangers qui peuvent +en résulter.--Pour qu'une Parisienne déclare s'être amusée en sortant +d'un bal, il faut que ce soit une pleurésie ou un rhume de cerveau qui +lui tienne le marchepied de sa voiture.--Telle belle dame qui, voilà +quinze jours, allait à l'Opéra ou aux Italiens en robe montante,--quand +la température promettait des petits pois pour le 1er mars,--n'ose +plus s'y montrer qu'en robe décolletée depuis qu'il gèle. + +Il y a deux classes d'individus que cette brusque et inattendue arrivée +de l'hiver a désagréablement surpris: ce sont les maris et les amants. + +Les premiers se frottaient les mains, et comptaient, grâce à la rareté +des bals et des soirées, réaliser d'assez belles économies.--Pour eux, +en effet, un hiver parisien est aussi dangereux à traverser que peut +l'être, pour un capitaliste, une sierra espagnole.--Décembre, janvier et +février, sont des mois coupe-bourses, qui, au lieu de poignards et +d'espingoles,--viennent vous mettre dans la gorge des totaux de +mémoires, et contre lesquels la résistance est inutile. + +Cette année, les maris étaient donc dans la joie de leur âme.--Les +mémoires des bijoutiers, des marchandes de modes et des +couturières,--semblaient devoir être d'une modération infinie. D'après +calculs approximatifs, l'exercice de 1853, comparé au budget des +précédentes années, devait offrir un rabais de 50%.--Ce _boni_, opéré +sur la subvention conjugale, augmentait d'autant la _bourse de garçon_ +de ces messieurs et avait son placement tout trouvé dans la bourse des +Danaïdes du quartier Breda. + +Mais voici que tous ces calculs sont brutalement dérangés!! + +La dernière quinzaine de février se montre prodigue comme un mineur +nouvellement émancipé, et mars s'annonce comme devant être terrible. +«Qui compte sans son hôte s'expose à compter deux fois,» dit le +proverbe,--devenu, pour les pauvres maris, une rigoureuse vérité.--Pour +avoir compté sans l'hiver, eux aussi vont payer double;--et les mémoires +de _madame_, qui montent par le grand escalier; et les mémoires de +_mademoiselle_, qui entrent par l'escalier dérobé, et mettent chaque +matin le portefeuille de monsieur entre deux additions. + +Quant aux amants,--_leur peine n'est pas moins cruelle_,--pour parler +comme les romances.--Le même motif qui a fait la joie des maris économes +assurait leur sécurité.--Les soirées étaient rares, et les bals presque +nuls.--La bien-aimée restait au coin de son feu, paresseusement +étendue dans sa chauffeuse.--Pendant la journée, monsieur allait +à la Bourse.--Le soir, après le dîner, il courait au club, ou se +prétendait appelé au dehors pour un rendez-vous d'affaires, +l'_affaire Chaumontel_,--cette inépuisable mine aux galants +_escampativos_.--L'amant se trouvait donc maître et seigneur,--non pas +seulement du coeur, mais encore du logis de la dame.--Il consignait lui +même telle ou telle visite, les importuns, les curieux, les jaloux, et +les messieurs qui sont à l'amant ce que lui-même est au mari.--Et il +aurait pu volontiers apporter sa robe de chambre et ses pantoufles.--Il +avait tous les bénéfices de l'état sans en avoir les charges.--Étant +seul, il n'avait point de rivaux, et, n'ayant pas à se défendre, il +n'avait pas à combattre. Aucune contrariété ne troublait sa +jouissance.--Il était sûr d'être désiré et attendu. Et il +arrivait--ponctuellement, régulièrement, comme minuit après onze heures. +Le fauteuil lui tendait ses bras pour le recevoir. Le feu le saluait à +son arrivée par un jet de flamme et un bouquet d'étincelles. La +jardinière dégageait ses plus subtils parfums.--Les rideaux glissaient +d'eux-mêmes sur leurs tringles, et épaississaient leurs plis soyeux.--La +lampe adoucissait sa clarté trop vive, et ne répandait plus dans le +boudoir que le clair-obscur discret,--favorable aux confidences +infimes.--On bâtissait, au coin du feu, des châteaux de félicité, sur +les sables du mot _toujours_.--On disait un peu de mal des absents, +excepté du mari.--Jamais de querelles, jamais d'ennuis.--C'était +charmant, délicieux.--À minuit le mari rentrait.--L'amant s'en allait et +rentrait chez lui, et l'on recommençait le lendemain, pour recommencer +le surlendemain. + +Il faut convenir que c'était trop beau! + +Mais voilà les salons qui s'ouvrent pour tout de bon. Aujourd'hui il y a +bal chez la marquise ***; demain, chez madame ***; après-demain, ici, et +le lendemain ailleurs. + +Adieu la sécurité paisible! adieu les douceurs du tête-à-tête quasi +perpétuel! + +La maîtresse se réveille femme, la femme se retrouve Parisienne; elle a +mis son corset de bal; elle ne le quittera plus de deux mois. Chaque +nuit, elle fera le tour du cadran en valsant, redowant ou mazurkant. Et +l'amant, s'il veut conserver sa conquête, se voit pour deux mois aussi +au carcan de la cravate blanche. Partout où va sa maîtresse, il faut +qu'il aille, la suivant comme son ombre, ombre mélancolique et désolée, +et jetant sur l'idole les mêmes regards effarés que doit avoir un avare +en voyant son coffre-fort s'ouvrir de lui-même et étaler toutes ses +richesses au milieu de gens qui ne dissimulent pas leur +convoitise.--Chaque soirée est un combat, chaque bal une bataille où la +lutte a lieu dans la proportion de un contre cent; car, pour ne pas +perdre un pouce de terrain dans le coeur de sa maîtresse, il faut qu'il +ait à lui seul autant d'esprit que tous les hommes qui lui font la cour; +il faut qu'il ait le noeud de sa cravate aussi bien fait, ou la jambe +aussi bien tournée; car le retour des culottes vient d'ajouter un nouvel +élément aux moyens de séduction, et le mollet, au dire de nos aïeux, +passait jadis pour être irrésistible. + +Le premier coup d'archet, au son duquel Paris vient de se mettre en +place pour la première contredanse, qui durera jusqu'aux première +feuilles vertes, a déjà dépareillé bien des couples.--On se voit mal, ou +plutôt on ne se voit plus que sous le grand jour des lustres, on ne fait +plus que se rencontrer. Autour de lui, l'amant n'entend plus dire que +des choses aussi peu agréables pour sa vanité qu'inquiétantes pour son +amour. En parlant de sa maîtresse, un officieux ami viendra lui dire: +Toi, qui connais madame une telle, sais-tu s'il est vrai que ce soit +Armand qui ait succédé à Paul sur le carnet de ses caprices? + +Comme c'est amusant d'entendre cela, si on s'appelle Félix. + +Ou bien, ce sera le mari, dont la fantaisie fait boule de neige, avec +les passions que fait naître sa femme, et qui, prenant l'amant de +celle-ci à part,--lui dira avec ce sourire d'un mari sûr de sa proie: + +--Voyez donc, mon cher, comme ma femme est en beauté ce soir!--Quelles +épaules!--Je ne les avais pas encore vues. + +Le jour, madame dort,--pour se reposer des fatigues de la nuit.--Si elle +reçoit ce sera seulement pendant une heure ou deux,--et l'amant ne sera +reçu qu'en visite officielle, confondu avec les galants,--auxquels la +coquetterie de sa maîtresse accorde une audience, et à qui elle +réservera ses meilleures câlineries de façons et de langage,--pour +s'assurer une troupe de _romains_ qui lui feront une _entrée_ au +prochain bal où elle doit aller. S'il obtient, par grâce, un quart +d'heure de tête-à-tête,--il l'emploira en querelles, en jalousies. + +--Pourquoi avez-vous dansé deux fois de suite avec monsieur un +tel!--Pourquoi mettez-vous une robe bleue, quand vous savez que je +n'aime pas cette couleur-là? Pourquoi ceci? pourquoi cela? + +La pauvre femme espérait trouver un amant, elle ne voit plus qu'un juge +d'instruction. + +On se raccommode bien, il est vrai, et on partage le bénéfice du +raccommodement;--mais c'est égal, après un certain nombre de _félures_, +l'amour ressemble à ces vieux plats cassés en dix endroits et criblés de +sutures. + +Un beau jour il se casse tout à fait,--et les morceaux n'en sont plus +bons. + +Aussi, à la fin de cette saison de raouts, de bals, de soirées,--que de +couples seront dépareillés,--que de contrats sur papier rose et non +timbrés--laisseront voir le jour au travers de leurs serments, hachés de +coups de canif!--que de jolies bouches, qui disent encore un nom +aujourd'hui, et qui auront appris à en dire un autre!......... + +Entre autres solennités que ramène l'hiver, il faut citer en première +ligne le bal des artistes dramatiques, qui a eu lieu cette année, comme +les précédentes, dans la salle de l'Opéra-Comique. + +Bien longtemps avant le jour où le bal doit avoir lieu, et pour lui +donner de la publicité, outre les annonces, on fait afficher dans tous +les lieux publics une liste de dames patronesses chez lesquelles on peut +se procurer des billets. + +Le placement de ces billets devient même l'objet du zèle le plus +louable: c'est entre toutes les actrices une lutte acharnée pour réunir +le plus grand nombre de souscripteurs, et mériter ainsi une mension +honorable le jour de la séance annuelle. L'amour-propre entre donc bien +un peu pour quelque chose dans tout le mal qu'on se donne à ce propos; +mais le motif est véritablement trop digne d'éloges pour qu'on puisse +faire autrement que d'applaudir. Le placement de ces billets ne s'opère +point, d'ailleurs, sans qu'il en résulte certains dérangements pour les +artistes qui veulent bien s'en charger. + +Comme on l'avait sans doute prévu,--la curiosité qu'excitent, dans une +certaine classe du public, toutes les personnes qui appartiennent au +théâtre, attire un grand nombre de visiteurs chez les dames +patronesses.--Les amoureux de l'art et les amoureux de l'amour; tous +ceux qui ne possèdent aucune relation ni aucun moyen pour pénétrer dans +ce sanctuaire, toujours plein de tentations, qu'on appelle les +coulisses,--saisissent avec empressement une occasion qui leur permet +d'aller constater par leurs propres yeux si une actrice est +véritablement une femme comme les autres. Pendant un mois environ, +toutes les dames patronesses,--et particulièrement celles que leur +réputation met le plus en relief,--sont obligées d'entre-bâiller une +heure ou deux par jour la porte de leur salon à tous les étrangers, +amenés, les uns par l'oisiveté, les autres par la curiosité; ceux-ci +pour voir, ceux-là pour se faire voir eux-mêmes. Une charmante ingénue +nous disait dernièrement que rien n'était plus amusant que le défilé +quotidien de cette procession de gens pour qui le billet de bal n'est en +réalité qu'un prétexte.--Quelquefois aussi, ces visiteurs sont +parfaitement insupportables. Il en est qui s'installent pendant des +heures entières, et poussent l'indiscrétion jusqu'à demander à l'artiste +chez laquelle ils se trouvent s'il est vrai qu'elle était réellement +l'héroïne de telle ou telle aventure qu'ils ont lue dans un journal,--et +tout en parlant, ils inquisitionnent l'appartement du regard; ils +s'informent du prix du loyer, du chiffre des appointements.--Si on les +laissait faire, ils iraient ouvrir les tiroirs. + +D'aucuns arrivent dans des toilettes préméditées--depuis huit jours.--En +saluant l'artiste, ils feignent une émotion qui doit, pensent-ils, +amener quelque bienveillante question à la suite de laquelle ils +pourront faire l'offre de leur coeur--Quant à leur main, ils la laissent +dans leur poche. + +On a toutes les peines du monde à les mettre à la porte. + +Il y a les messieurs qui _s'occupent de théâtre_, et qui, à la faveur +d'un billet de dix francs, sollicitent la permission de lire un ouvrage +_de leur composition_, qui a obtenu l'assentiment de plusieurs salons. +Ils seraient particulièrement heureux si l'actrice voulait bien leur +accorder sa protection pour faire recevoir leur pièce dans son théâtre, +et si elle daignait en accepter le principal rôle. + +Il y a même les messieurs mal élevés,--qui gardent leur chapeau sur la +tête, n'éteignent pas leur cigare en entrant et viennent prendre un +billet--comme ils iraient acheter la _Patrie_, au coin d'une rue. + +L'artiste, s'apercevant du premier coup qu'elle a affaire à un +palefrenier, s'empresse de l'adresser à sa cuisinière. + +Une actrice d'un théâtre de vaudeville, qui est particulièrement +idolâtrée dans le monde scolaire, et dont les beaux yeux sont une des +principales causes des nombreux pensums qui se distribuent après les +jours de congé, reçut la visite d'un petit collégien d'une quinzaine +d'années. Après lui avoir offert des bonbons, l'artiste s'informa du +motif qui lui valait cette visite. + +Le lycéen répondit qu'il venait chercher un billet de bal. Seulement, +comme la bourse de ses menus plaisirs était un peu plate, il ne pouvait +acquitter le prix du billet en une seule fois, et il priait la dame +patronesse de vouloir bien lui permettre de solder son entrée au bal par +à-comptes. + +Grâce à cette ingénieuse proposition, le lycéen s'est ménagé six +visites.--Le jour où il vint compléter les dix francs du billet, le +petit bonhomme achevait de manger pour un louis de friandises à +l'actrice en question. + +Trois éditions de public se sont épuisées pendant cette nuit dans la +salle de l'Opéra-Comique. Ce n'était plus une foule, c'était une +bouillie humaine--qui encombrait le foyer, la salle et les +corridors.--Un monsieur, placé dans la loge 23, et appelé, pour affaires +importantes, dans la loge 26, a mis deux heures et demie à faire le +trajet d'une loge à l'autre.--Mais, pendant sa traversée, l'éventail qui +lui avait fait signe, ne le voyant pas arriver, s'en est allé avec un +turban de l'école égyptienne. Ces Turcs sont volages, mais on les dit si +aimables!--Un de nos amis, entré dans la salle, à minuit, sans avoir eu +la précaution de se ganter à l'avance,--n'avait achevé de mettre ses +gants qu'à trois heures.--Mais, pendant l'opération, l'un des gants +était devenu noir et l'autre panaché.--Cette foule énorme a fait naître +bon nombre d'incidents comiques, dont quelques-uns ont dû avoir des +résultats sérieux, tels que querelles, ruptures et divorces.--Plusieurs +couples ont été séparés par une bousculade, qui sont destinés à ne plus +se rejoindre.--Plus d'un cavalier, entré avec une robe rose au bras, +s'en est allé avec une robe bleue,--sans trop savoir comment la +métamorphose s'était opérée.--Enfin, pendant la semaine qui a suivi +cette belle fête, il y a eu nombre de mutations, non préméditées, dans +les ménages clandestins, et les employés à l'état civil de Cythère ont +eu, sans doute, une rude besogne. + +Quant à la chaleur, elle était véritablement torride; non-seulement les +bougies fondaient, mais encore on a eu à craindre un moment que le +bronze des lustres n'entrât lui-même en fusion.--Il a été impossible +de se procurer une glace avant trois heures du matin.--Dans le + parcours des buffets aux loges, elles se transformaient en eau +bouillante.--Mademoiselle A...e..., qui, sans doute par amour de +l'antithèse, s'était coiffée avec une couronne de fleurs d'oranger, en +rentrant le matin chez elle, a trouvé des oranges parfaitement mûres, à +la place des fleurs et des boutons symboliques.--Cette atmosphère, qui +aurait fait crier grâce au ver à soie le plus frileux, a causé également +plusieurs accidents, sans compter les rhumatismes qui pourront en +résulter.--On cite notamment une aventure dont l'héroïne est une actrice +qui n'a pas encore débuté, et qui a été surnommée Bérésina, à cause de +sa réserve tellement glaciale, qu'un seul de ses regards suffisait pour +donner des engelures. Jusqu'ici, personne n'avait pu vaincre son +indifférence, devenue proverbiale. C'est en vain que l'on voyait +quotidiennement faire la roue autour d'elle l'armée entière des rôdeurs +de coulisses, espèces de papillons-paons que la lumière des quinquets +attire particulièrement de sept heures à minuit. À la pointe de son +dédain, elle repoussait également toutes les formules de séduction et +toutes les catégories de séducteurs. Aucun d'eux n'avait su se faire +écouter:--ni _les princes charmants_ des mille et une nuits parisiennes, +dont les cartes de visites ont parfaitement cours dans les _exchange +office_;--ni les gros sacs de la finance, hydropisies sonores qui +veulent bien consentir à adresser l'expression de leur hommage, sous +enveloppe, dans une toison du Thibet,--mais qui n'aiment pas à remettre +à huitaine, comme Bilboquet, l'achat des carpes qui excitent leur +convoitise;--ni les Tucarets de l'industrie, dégustateurs jurés de +toutes les primeurs friandes, qu'elles mûrissent au feu du soleil, ou +aux feux de la rampe;--ni les petits messieurs qui trempent leur +chaussure dans le carmin de la Régence;--ni les vicomtes et barons de +fantaisie, dont la vicomté ou la baronnie n'existe que brodée au +plumetis dans le coin de leur mouchoir et qui exigeraient volontiers que +l'on peignît le rébus de leur blason sur les panneaux des omnibus;--ni +les amoureux saules-pleureurs, qui n'ont que le coeur et pas de +chaumière;--ni les poëtes de première année, qui gravissent la montagne +de l'Hélicon--mortelle aux bottes, et se nourrissent exclusivement de +radis noirs, afin d'économiser les frais d'impression d'un petit volume +jaunâtre, dans l'intérieur duquel ils crachent leurs poumons; ce qui est +aussi malsain pour la santé que pour la littérature.--Ô miracle! elle +avait même repoussé un prince du mélodrame qui lui offrait un rôle de +_six cents_;--un de ces rôles pour lesquels les débutantes donneraient +dix ans de leur vie, leur main droite et le cabas de leur mère;--un rôle +à six costumes, dont deux à maillot.--Ô jeune insensée!--un rôle où il +y avait la scène de folie, cette fameuse scène favorable à l'exhibition +des belles chevelures;--un rôle à rires et à larmes.--Elle a refusé +cette magnifique création.--Ô la petite malheureuse! Dans son dépit, le +prince de la scène a offert le rôle à mademoiselle *** qui a déjà +commandé, rue du Coq, sa chevelure pour la scène de folie.--On dit même +plus, et, en vérité, c'est à n'y pas croire, on dit qu'elle avait refusé +aussi un rendez-vous donné devant l'écharpe municipale, et fermé la +porte au nez d'une passion sincère, dont les offres marchaient sur sept +chiffres, ce qui est ordinairement l'allure des millions.--Inhumaine à +tous, elle passait, sourde et muette, au milieu de cette haie +d'adorateurs; sans que sa rigueur s'adoucît un seul moment, même au +spectacle des extrémités auxquelles se livraient quotidiennement les +désespérés d'amour. Il ne se passait guère de soirée où l'on ne trouvât +un des adorateurs de cette tigresse d'Hircanie pendu après un portant de +coulisses, ce qui gênait singulièrement la manoeuvre des +machinistes.--Les suicides se produisaient également dans la salle.--Et +le marchand de lorgnettes eut même le temps de gagner une assez belle +fortune, en ajoutant à son commerce des pistolets, de l'acide +prussique, et autres moyens homicides qui ne pardonnent pas. + +Cette monomanie de suicide avait pris bientôt une telle proportion, que +l'administration s'était vue dans la nécessité d'établir une petite +morgue dans le foyer. + +Cette singulière conduite déterminait, comme on le pense, un bruit +énorme dans tout le Landernau dramatique.--C'était le canevas ordinaire +sur lequel on brodait depuis un mois le cancan des coulisses,--où il ne +manque pas de brodeuses. + +Quand on demandait à la future actrice--pourquoi elle ne faisait pas un +choix, bon ou mauvais, elle avait l'habitude de dire qu'elle n'aimait et +n'aimerait Jamais que son _art_. + +À quoi il lui était généralement répondu qu'elle avait là un amour +malheureux. + +Eh bien, cette même personne, dont le coeur restait fermé à triple tour +et en dedans, à tous les plus ingénieux _Sésames_ que peut inspirer le +désir, fut, dit-on, attendrie l'autre soir au bal de l'Opéra-Comique. +Elle qui n'avait jamais souri ni accordé l'ombre d'une espérance,--dans +un moment où elle se sentait mourir de chaleur,--elle a donné sourire +et promesse en échange d'un verre d'eau sucrée à la glace. + +Une de ses amies, témoin de ce miracle, l'a appelé _la fonte des +neiges_. + +À ce même bal, M. de Saint-H... virait depuis une demi-heure de +l'orchestre aux balcons, des balcons à l'amphithéâtre, sans pouvoir +trouver un pauvre petit coin.--Un de ses amis, témoin de son embarras, +lui proposa une place dans la loge où il se trouvait en compagnie d'une +comédienne dont la respiration a été appelée le choléra des mouches. + +--Merci, mon cher, répondit M. de Saint-H..., mais Mlle X... et moi +nous ne nous voyons plus... + +--Ah! pardon, répliqua l'ami en se remémorant; c'est vrai... j'avais +oublié... Elle vous a trompé, pour lord... En effet, c'est maintenant +lui qui est... + +--Le Pâris de cette haleine, répondit M. de Saint-H... + + + + +LES SOUPERS DE BAL. + + +Dans les salons d'un des principaux restaurants, après un souper +très-animé qui avait succédé au bal des artistes, la nappe se changea en +tapis vert, et servit de champ de bataille aux coups de fortune d'un +lansquenet formidable. M. B..., qui avait vidé non-seulement ses poches, +mais encore celles de ses amis par les emprunts qu'il leur avait faits, +vit arriver son tour de main sans pouvoir mettre la mise. + +--Chiffon pour chiffon, dit-il en riant et en tirant de sa poche un +papier qu'il jeta sur la table; veut-on accepter celui-là pour _entrée +de jeu_. + +Un des joueurs lut tout haut la signature de ce billet, qui sentait +l'ambre. + +--C'est un rendez-vous! + +--Parfaitement. + +--D'amour? + +--Ou à peu près. + +--La signature est bonne, dit un des ponteurs; je l'accepte comme +valeur. Et il posa un billet de banque en face du billet doux. + +En trois cartes, M. B... avait perdu. + +--Je perds 10,000 fr., dit-il en se retirant; mais je perds aussi une +bonne fortune avec mademoiselle ***. Tout compte fait, c'est 10,000 fr. +de gagnés. + +--Pardon, lui dit le joueur, qui avait gagné la lettre acceptée comme +enjeu, payera-t-on à vue? + +--À vue et au porteur, dit M. B... Et il écrivit au dos de la lettre: + +«Passé à l'ordre de M. le baron R. de G...» + +On peut voir cette singulière lettre de change sur la cheminée de +mademoiselle J***, qui l'a scrupuleusement acquittée. + + * * * * * + +Tout le monde connaît celui-là qui est le héros de cette véridique +aventure. Aussi n'est-ce point la peine de le désigner, même par son +initiale: cela serait aussi inutile que d'allumer le gaz pour montrer le +soleil. Sachez seulement qu'il est jeune, beau, bien fait;--qu'il aime +la vie et qu'il en est aimé; qu'il a encore presque tous ses cheveux et +presque toutes ses illusions;--qu'il est le plus ingénieux Malte-Brun de +la géographie du _Tendre_; qu'il aurait rendu dix points de trente à don +Juan, aux carambolages des coeurs;--que Lovelace lui aurait demandé des +leçons de séduction; qu'il escalade les balcons avec la grâce de Roméo, +et qu'il saute par les fenêtres avec l'agilité de Chérubin;--qu'il grave +son nom sur tous les portants de coulisses, enlacé à celui de toutes les +ingénues, de toutes les amoureuses, de toutes les coquettes, petites ou +grandes;--qu'il pourrait faire une ceinture au monde, en rattachant les +uns après les autres tous les rubans que lui ont donnés toutes les +comtesses et toutes les marquises, toutes les duchesses de tous les +faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré de toutes les parties du +monde,--et qu'enfin, s'il lui prenait fantaisie de publier ses mémoires, +comme Casanova, les plus grands troubles surgiraient dans les familles. +Semblable à ce spadassin d'une comédie récente, qui _marque à tuer_ les +gens qui lui sont antipathiques, lorsqu'il a marqué une femme sur +l'agenda de son désir, la vertu de la _désignée_ peut appeler un notaire +et faire son testament.--Telle dame citée comme un _Gibraltar_ de +fidélité, telle autre comme un _Vincennes_ de rigueur, ont été forcées +de capituler.--Il a effacé du dictionnaire le mot _imprenable_. Il passe +sa vie à mettre en pratique la devise de César: «Voir, venir et +vaincre.»--Comment fait-il? Quel est son talisman? Nul ne le sait, lui +seul le connaît; mais, comme dit la chanson: «C'est son secret, son +bonheur.» + +Tout dernièrement.... il s'éprit d'une actrice, la même qui est une +manufacture de bons mots, concetti, paradoxes et façons de dire, qui lui +ont assuré une réputation d'esprit de coulisse incontestable. + +Bref, notre homme la vit un soir,--belle, radieuse, dans une +avant-scène, faisant voir ses belles dents qui mâchillonnaient quelque +ironie.--Il la vit donc, et tout aussitôt, tirant son carnet, il la +marqua à son _avoir_. + +Le lendemain, un coup de sonnette,--un de ces coups de sonnette +impérieux qui disent tout d'abord combien est sûr d'être reçu celui-là +qui s'annonce ainsi,--ébranla l'antichambre de l'actrice.--Elle voulut +faire mettre un peu d'ordre dans son appartement avant d'y introduire ce +merveilleux sonneur; mais la femme de chambre ayant demandé trois +semaines pour qu'on pût mettre les choses à leur place, et le visiteur +n'étant pas homme à attendre seulement trois minutes, on l'introduisit +quand même dans le salon. + +Il avait _vu_, il _venait_: c'était tout naturel.--Mais, ô surprise! _il +ne vainquit pas_. + +Le prier d'attendre, lui! autant prier d'attendre le lait qui bout! +Quand il était venu, le faire revenir, c'était demander de la patience à +la poudre. Il n'en dormit pas la nuit qui suivit ce désastre.--Le +lendemain, on donnait une première représentation dans un grand théâtre. +Il fit prévenir la rebelle qu'il aurait l'honneur de l'accompagner au +spectacle, et qu'il irait la prendre le soir même chez elle.--L'actrice +répondit qu'elle acceptait.--Son billet fut placé dans les archives du +personnage, qui, le soir même, allait prendre sa conquête dans une +voiture attelée de deux coursiers rapides.--On n'était pas en route +depuis cinq minutes que le cavalier,--faisant trêve aux madrigaux et +séductions de langage de son répertoire ordinaire,--change la stratégie +du siége et passe subitement de la parole à une pantomime +expressive.--Surprise à l'improviste, et tout moyen de défense paralysé, +celle qui était l'objet de cette vive démonstration se décidait déjà à +parlementer, lorsqu'il lui vint subitement une idée.--Elle s'empara du +chapeau de son assaillant, le passa rapidement au travers de la portière +et cria vivement à l'ennemi: + +--Je ne veux pas appeler et faire du scandale,--mais si vous ne me +lâchez pas, je lâche votre chapeau. + +Le lendemain, en racontant l'aventure à ses amies, l'actrice terminait +ainsi: + +--Le lâche!--Croiriez-vous qu'il m'a lâchée? + + * * * * * + +Les habitués de l'orchestre de l'Opéra ont dû remarquer, parmi les +locataires des stalles à l'année, un personnage encore très-alerte et +très-vert, bien qu'il approche de l'âge où l'eau-de-vie commence à être +bonne. Jadis fondateur d'une société placée sous le patronage d'un astre +qui jouit d'une certaine célébrité, il a amassé dans cette entreprise, +qui assurait contre l'un des quatre éléments, une fortune qui lui permet +de se la passer douce, comme on dit dans un certain monde. Aussi M. +M*** ne manque-t-il jamais une occasion d'ajouter un plaisir de plus +dans la tirelire de ses souvenirs. Quant à son assiduité aux +représentations de l'Académie de musique, elle a sa raison d'être dans +l'intérêt très-vif qu'il porte à deux jolies jambes encore reléguées +dans la pénombre des espaliers, et qui jusqu'ici n'ont pu se faire +remarquer que dans la confusion des pas de cent cinquante. Pour ces deux +jolies jambes, dont le nom commence par un F et finit par un E, élève de +l'abbé Sicard, M. M*** s'est passionné comme on se passionne au bel âge. +Pour ces deux jolies jambes, il a mis au pillage tous les magasins où +les merveilles de l'art et de l'industrie agacent les yeux des passants. +Il les a logées dans un intérieur auprès duquel Trianon n'est qu'un +hôtel garni. Pour leur éviter toute fatigue, il ne leur permet de sortir +que dans un chef-d'oeuvre de carrosserie, attelé de deux éclairs à quatre +jambes qui feraient le tour du monde avant que le meilleur coureur ait +achevé seulement le tour du champ de Mars. Enfin, un quarteron de poëtes +lyriques sont occupés jour et nuit, à raison de cinquante francs par +mois, à confectionner des madrigaux en l'honneur de ces deux tibias, +dont M. M*** se montre jaloux plus que le Grand Turc ne l'est pas de +son sérail. + +Par une bizarrerie singulière, malgré sa jalousie, M*** avait la plus +grande confiance dans la danseuse, et, si quelques amis sceptiques lui +donnaient plaisamment à entendre que la jeune personne lui fournissait +peut-être incognito des collaborateurs, il se montrait d'une incrédulité +de _saint Thomas_.--Une circonstance étrange est venue le convaincre. + +Il y a environ quinze jours, la danseuse, sachant M*** très-gourmet, lui +avait parlé d'une excellente occasion qui se présentait pour acquérir à +bas prix six cents bouteilles de vin d'un excellent cru de Bordeaux, +retour des Indes, provenant de la cave d'un prince russe, rappelé +subitement par un froncement de sourcil du czar. + +--M*** demanda des échantillons, fut très-satisfait... donna l'argent, +une grosse somme, ma foi, et dit à la sylphide de faire descendre le vin +à la cave, avec ordre d'en mettre sur la table chaque fois qu'il +dînerait.--Au bout de quelques jours, il s'aperçut que le bordeaux qu'on +lui servait--avait un goût détestable,--un vrai bordeaux de dîner à prix +fixe. + +--Qu'on m'enlève cette piquette, dit M***.--Ma chère enfant, +ajouta-t-il--en s'adressant à la danseuse volontairement ou non le +prince nous a trompés;--il faut jeter ce vin à la rue. + +--Non, dit-elle, je le donnerai à l'office. + +Vendredi soir, M*** fut invité à un réveillon donné par un jeune artiste +de sa connaissance.--Comme on se mettait à table, un convive en retard +apporta à l'amphitryon quatre bouteilles d'un certain vin qu'il +recommandait aux connaisseurs. + +Au premier verre qui lui fut servi, M*** reconnut son fameux _retour des +Indes_ acheté au prince russe. + +--Où achetez-vous ce bordeaux? demanda-t-il avec inquiétude à la +personne qui avait apporté le vin. + +--Je ne l'achète pas... on me le donne.... J'en ai cinq cent cinquante +bouteilles dans la cave d'une très-bonne maison. + +M*** n'en entendit pas davantage;--il prit sa canne et son chapeau, et +oublia totalement le proverbe: «Quand le vin est versé, il faut le +boire.» + +Les deux jolies jambes courent après lui.--Le rattraperont-elles?... + + * * * * * + +En ce temps-là mademoiselle *** avait allumé une passion romanesque dans +le coeur d'un jeune premier... connu pour l'ordre qu'il apporte dans tous +les actes de sa vie. Après avoir longtemps soupiré sa tendresse en _la_ +mineur, le jeune premier apprit de l'actrice qu'il ne lui était pas plus +désagréable qu'un autre.--Seulement, avant de se rendre à sa flamme..., +l'actrice exigea, sous serment, qu'il fît un stage de fidélité de quinze +jours. C'était une manière d'épreuve dans le genre de celles que les +princesses du moyen âge exigeaient de leurs chevaliers courtois.--Le +jeune premier jura qu'à dater de ce jour aucune femme n'existerait plus +pour lui, et pria seulement mademoiselle *** de prendre sur son compte +tous les suicides que causerait sa fidélité en l'obligeant à tenir +rigueur à une foule de malheureuses. Rendez-vous fut pris, à quinze +jours de là, pour une heure à laquelle on éteint le gaz.--L'heure tant +désirée arrive enfin. L'amoureux jeune premier se met en route.--Il a +parfumé tous les quartiers qu'il a traversés.--Il a essayé toutes les +cravates de son répertoire,--il a mis de triples talons rouges pour +s'élever à la hauteur de sa bonne fortune,--il s'est gargarisé avec les +tirades les plus sentimentales de ses rôles les plus passionnés.--C'est +à la fois Ergaste, Valère et Clitandre. + +Il arrive. On lui ouvre; il est introduit dans un boudoir où brûle une +lampe--appelée à faire pendant à celle dont André Chénier parle dans +l'une de ses plus voluptueuses élégies.--On l'attendait. + +Mais, au même instant où l'heure du berger sonnait à un cadran +voisin,--Ergaste--Clitandre--Valère--quitte les genoux de sa belle, et +suspend un entretien si doux.--Pourquoi faire? + +Quand mademoiselle *** raconte cette histoire, elle a l'habitude de le +donner à deviner en mille.--Et comme on n'ose pas deviner, elle apprend +à ses auditeurs que: + +--C'était pour remonter sa montre.--Quant à ma passion, ajouta-t-elle, +ce fut tout le contraire qui lui arriva. + + * * * * * + +Mademoiselle B... est une personne si longue, que son coiffeur est +obligé d'apporter une échelle pour la friser. Mademoiselle B..., qui +aime ce qui est bon, tourmentait un poëte pour avoir un rôle, et lui +faisait entendre par de claires minauderies qu'elle se montrerait +reconnaissante. Le malheureux poëte, qui n'a pas de défense, accepte la +transaction. + +--Comment! lui disait un ami, tu vas t'embarrasser de cette grande B...? + +--Elle ne me gênera pas, répondit le poëte, je lui ferai un noeud. + + * * * * * + +En termes de coulisse, on appelle la famille _du four_ les rares +spectateurs disséminés dans la salle d'un théâtre quand on y joue une +pièce qui n'a pas de succès.--Depuis quelque temps, la famille _du four_ +se montrait très-assidue aux représentations des ouvrages de M***. Il y +a un mois, il fit jouer une comédie, dont le résultat ne devait pas +répondre aux espérances qu'il avait pu concevoir le jour de la première +représentation.--Abusé cependant par un succès dont les fabricants +entrent ordinairement dans la salle avec le public, M*** disait au +foyer, en parlant de sa pièce: «Parbleu! voilà un petit ouvrage qui a +la moitié d'un almanach dans le ventre.» Et il courut au prochain +cabinet de lecture pour lire les _Petites Affiches_, et voir s'il n'y +trouverait pas l'annonce d'une propriété avec parc, rivière, écurie et +poissons rouges:--le tout n'excédant pas cent mille francs. + +À la seconde représentation de son ouvrage, le bordereau de recettes +accusait un total aussi modeste que la fleur des champs. Ce soir-là, +M*** renonça à l'acquisition du château et se borna à chercher une +maison à la Villette, sans écurie, mais toujours avec poissons rouges. + +À la troisième représentation, la recette était devenue si maigre, qu'on +aurait pu la prendre pour mademoiselle *** qui sert de modèle dans les +cours d'ostéologie. + +M*** perdit de vue son projet de propriété à la Villette,--mais il +n'abandonna point son idée de poissons rouges, et voici quel est le +stratagéme ingénieux qu'il a employé pour faire monter les recettes de +sa pièce:--importuné depuis longtemps par une foule de jeunes gens +inédits qui lui adressent des manuscrits en sollicitant l'honneur de sa +collaboration,--M*** a écrit à tous ces aspirants vaudevillistes la +circulaire suivante: + +«Monsieur et cher collaborateur, + +«J'ai lu votre affaire.--Il y a du bon, beaucoup de bon. À nous +deux nous en ferons du meilleur. Venez donc causer de cela ce +soir;--je vous attendrai au théâtre de..., dans le foyer; +excusez-moi si je ne vous envoie pas une place,--mais le public +nous en refuse. Tout à vous. M***.» + +Les collaborateurs ont mordu à l'hameçon,--et M*** a eu au moins ses +poissons rouges. + + * * * * * + +Tout le monde connaît la paresse proverbiale du peintre C..., duquel on +a dit qu'il devait être fils d'un lézard et d'une ligne horizontale. + +Un de ses amis, qui arrive de faire le tour du monde,--unissant le +paradoxe à l'exagération des voyageurs, assurait qu'il avait traversé un +pays où les jours avaient vingt-cinq heures. + +--Dis-moi bien vite où il se trouve,--que j'aille prendre mon passe-port +et faire ma malle! s'écria C... + +--Toi si paresseux, tu ferais ce long voyage? + +--Eh! mon ami, sans doute, puisque ce serait pour aller dans une +contrée où j'aurais par jour une heure de plus à ne rien faire. + + * * * * * + +Le directeur d'un théâtre de vaudeville possède pour associé un Oriental +qui a les manières et le langage des marchands de dattes et de pastilles +du sérail.--On affirme même que c'est dans le commerce de ces denrées +qu'il a acquis la fortune dont une grande partie a été placée dans +l'entreprise dramatique en question.--Ce personnage est d'une avarice +qui est une source perpétuelle de lazzis dans le foyer et les coulisses +de son théâtre.--Quand on monte un ouvrage, il discute pendant des jours +entiers les frais de chaque détail de mise en scène, et pleure +littéralement en acquittant les factures.--C'est lui qui disait à un +acteur ayant besoin de paraître sous deux costumes dans le même ouvrage: + +--La veste que vous portez au premier acte est très-richement doublée; +vous la mettrez à l'envers dans le second acte, ça évitera les frais +d'un autre habit. + +Un soir, l'entr'acte se prolongeait au-delà du temps convenu, à cause +du retard que mettait la blanchisseuse du théâtre à apporter à +l'excellent comique L... une chemise à jabot excentrique dont il avait +besoin pour se costumer (ce genre de linge est fourni par +l'administration). L'impatience du public commençait à se +manifester.--Le marchand de dattes, comme on l'appelle, entre dans une +violente colère en apprenant que c'était L... qui faisait retarder le +lever du rideau, et, furieux, il monte à la loge de l'artiste en le +menaçant de le mettre à l'amende s'il n'entre pas en scène +sur-le-champ.--L... explique le cas où il se trouve, et fait comprendre +à son sous-directeur qu'il peut abréger ce retard en envoyant acheter +une chemise dans le passage des Panoramas. + +À cette proposition, la fureur du mahométan redouble,--mais soudainement +il se calme:--une inspiration lui était venue, et, à la grande surprise +de l'acteur, il ôte sa redingote, son gilet, ses bretelles, et, retirant +le _dernier voile de la pudeur_, humide d'une transpiration résultant de +l'inquiétude que lui donnait la seule idée de rendre la recette, il +propose de prêter sa chemise à son pensionnaire. + +--Merci,--dit celui-ci en rejetant le vêtement tout mouillé,--vous êtes +en sueur de ladrerie; j'aurais trop peur d'amasser votre mal. + + * * * * * + +Mademoiselle Victorine C... est un mince et très-mince petit volume de +lieux communs, richement relié par la générosité du prince russe Nicolas +Tr... Ce grand, ou plutôt ce gras seigneur, ressemble à Lablache regardé +au télescope; quand il voyage dans les chemins de fer, la moitié de sa +personne est comptée comme colis. + +Dernièrement, mademoiselle C... fit une maladie qui la retint pendant +quelques jours au lit.--Comme elle entrait en convalescence, une de ses +amies vint la voir et s'informa de sa santé. + +--Oh! je vais beaucoup mieux, dit mademoiselle Victorine C... + +--Le temps est beau, il faut aller faire un tour en voiture. + +--Tu as raison, dit Victorine, je vais faire atteler: je ferai le tour +du prince. + + * * * * * + +M. Jules Janin est connu par tous ses confrères et tous les artistes +pour son facile accueil et son humeur hospitalière,--On a dit +quelquefois, en parlant de sa maison, que c'était celle du bon Dieu.--Il +serait peut-être plus juste de dire qu'elle est celle d'un bon +diable.--Tous ceux qui sont connus à Paris ont monté l'escalier du +critique.--Mais ce sont particulièrement ceux qui désirent l'être qui en +usent les marches.--L'écrivain concilie cependant les devoirs de +l'hospitalité avec ceux du travail.--Son esprit se dédouble avec une +prodigieuse facilité, et sait être en même temps dans la conversation et +sur le papier où il écrit.--Janin a parié une fois qu'il raconterait +tout haut la retraite des _Dix mille_ en même temps qu'il jouerait aux +dominos d'une main et qu'il écrirait son feuilleton de l'autre;--et il a +gagné son pari.--Mais, parmi les nombreuses visites qui l'obligent à +mettre chaque semaine un nouveau cordon à sa sonnette, il en est souvent +qui _manquent de gaieté_.--De ce nombre sont: les amours-propres +dramatiques, froissés par un silence indulgent, ou irrités par l'éloge +d'un rival ou d'une rivale;--les réputations microscopiques juchées sur +des vanités hautes de cent coudées;--les gens qui, n'ayant jamais pu +apprendre leur nom, même à des créanciers, vont le crier eux-mêmes dans +les endroits qui possèdent un écho, pour avoir le plaisir de s'entendre +appeler;--les auteurs qui désirent qu'on fasse mention de la naissance +de leur _petit dernier_, et ceux-là mêmes qui oublient que la critique +n'enregistre pas les enfants morts sur son état civil.--Et les oisifs, +les inutiles, les diseurs de riens, qui vous usent votre temps, votre +patience, qui entrent chez vous comme à la foire, et en ressortent ne +laissant d'eux après eux que la boue de leurs souliers sur vos +tapis,--une odeur d'ennui dans votre chambre--et du noir dans votre âme. + +Pour s'en préserver, ou tout au moins abréger les visites des mendiants +de minutes, M. Janin a inventé un moyen simple, mais énergique. Ce moyen +a des plumes jaunes et bleues, un bec crochu et un organe... +irrésistible. Ce moyen n'est autre que son perroquet, personnage qui +mériterait à lui seul une biographie.--Quelques ignorants prennent ce +perroquet pour un oiseau, mais un savant métempsycosiste a découvert +que c'était un ancien bénédictin espagnol.--Le fait est que ce +merveilleux perroquet est un puits de science: il parle avec une sûreté +extraordinaire toutes les langues mortes et vivantes; il parle même et +comprend les langues nouvelles. Si un défaut passager de mémoire ne lui +fait pas trouver à temps la citation dont il a besoin, M. Janin regarde +son perroquet, qui la lui souffle sur-le-champ;--et il n'y a pas +d'exemple qu'il ait fait jamais erreur.--En outre, bon juge comme son +maître, et disant son avis net et franc à tout un chacun. Bref, un +oiseau rare,--_avis rara_,--dirait-il lui-même de lui-même.--C'est cet +animal intelligent dont M. Janin se sert pour mettre à la porte les gens +qui lui inspirent justement l'idée de les jeter par la fenêtre.--Quand +l'un deux prolonge sa visite au-delà du temps qu'un indifférent peut +exiger de la politesse d'un homme qui n'aime pas à perdre le sien, M. +Janin fait un signe à son perroquet. L'animal comprend. Il quitte +aussitôt son perchoir, va se jucher sur la chaise du fâcheux, et, se +mettant à jouer du bec, il fait de la charpie avec le collet de son +habit, en même temps qu'il lui entonne à l'oreille une gamme de cris +tellement assourdissants, que le personnage prend à la fois son chapeau +et le parti de s'en aller.--S'il a l'audace hypocrite de féliciter M. +Janin à propos de son oiseau, le critique pousse l'ironie jusqu'à +proposer au fâcheux de lui en faire cadeau. + + * * * * * + +Voici, à propos de la claque et des claqueurs, une anecdote qui s'est +passée il y a une dizaine d'années dans un théâtre d'outre-Seine. On y +représentait alors le premier ouvrage d'un romancier qui est devenu +depuis un de nos plus féconds auteurs dramatiques. La pièce fit passer +les ponts à tout Paris. Dans ce drame, les deux principaux rôles étaient +remplis par deux artistes célèbres, qui avaient l'un et l'autre au moins +autant d'amour-propre que de talent.--L'entrepreneur de succès +subventionné par l'administration, voyant que le public se chargeait +volontiers de faire sa besogne, s'était un peu ralenti de son zèle.--Il +n'y avait plus d'ordre et de régularité dans le service des _entrées_ et +des _sorties_.--Tantôt c'était l'acteur B... qui se plaignait qu'on lui +avait coupé sa tirade par une salve trop précipitée. + +--Mon Dieu! que cette claque est insupportable! disait-il tous les soirs +en rentrant au foyer... + +--Mon Dieu! quand donc les théâtres seront-ils désinfectés de cette +engence? ajoutait madame D... + +Ennuyé de ces plaintes, le directeur prit un jour les deux artistes à +part: + +--Vous êtes tous deux, leur dit-il, des talents de premier ordre.--Vous +avez les sympathies du public, et il vous est pénible souvent, si j'en +crois vos discours, de voir se mêler à l'enthousiasme que vous excitez +les applaudissements d'une tourbe grossière. + +--Sans doute, fit B. + +--Certainement, ajouta madame D... + +--Eh bien, mes amis, soyez heureux... Vos voeux sont exaucés; il n'y aura +plus d'autres _romains_ dans mon théâtre que ceux qui fonctionnent dans +les tragédies que mon privilége m'autorise malheureusement à jouer.--La +claque est supprimée.--C'est autant d'économisé. + +--Supprimée, la claque! fit B... + +--La claque supprimée! reprit madame D... À compter de quand? + +--À compter d'aujourd'hui même.--Allez vous habiller, et soyez sans +crainte. Quand on lèvera le rideau, vous ne verrez que des payants dans +la salle,--des purs, des sincères, et toute la gloire que vous +recueillerez désormais sera en bonne monnaie. + +Après la fin du spectacle, les deux artistes remontèrent dans leurs +loges,--sérieux et inquiets.--L'ère de l'enthousiasme sincère s'était +mal inaugurée. Comme on dit en termes de coulisses, ils n'avaient +_étrenné_ ni l'un ni l'autre. Cependant jamais B... ne s'était montré +plus habile comédien.--Jamais il n'avait détaillé avec tant de soin et +d'exactitude toutes les nuances variées de son rôle. + +Jamais madame D... n'avait été plus dramatique, plus passionnée. + +--Bah! dit B... à sa camarade, il ne faut pas se désespérer.--Nous avons +une mauvaise salle aujourd'hui.--Voilà tout.--Demain, nous retrouverons +notre vrai public, et alors... + +Mais le lendemain renouvelle la déception de la veille.--À peine les +deux grands artistes recueillent-ils quelque maigre bravo aussitôt +étouffé. + +Mais le surlendemain,--ah! le surlendemain,--à la première entrée en +scène, B... fut accueilli par une salve,--modeste il est vrai,--mais +bien comprise, bien dirigée, commençant là où il fallait et finissant de +même. + +--Je disais bien qu'ils s'y mettraient, dit madame D... en entendant de +la coulisse applaudir son camarade. + +Mais, à son grand étonnement, quand elle parut en scène à son tour,--la +salle reste muette;--elle surprit bien des émotions, des larmes, mais de +bravos, aucun... + +Elle ne dit rien, mais elle pensa davantage. + +Le quatrième jour, B... fut encore applaudi comme la veille; mais, quand +madame D... parut, une salve plus sonore et mieux nourrie accueillit +toutes ses entrées et toutes ses sorties et l'acclama jusqu'à la fin du +spectacle. + +Quelques jours plus tard, le directeur fit cette remarque, que les gens +qui applaudissaient l'acteur B... se disputaient dans le parterre avec +ceux qui applaudissaient madame D..., et réciproquement. + +Il en tira facilement cette conclusion, que les deux premiers artistes +subventionnaient à leurs frais,--et chacun de son côté,--une brigade +d'enthousiasme, et que les deux groupes, se croyant rivaux, pensaient se +montrer plus agréables à leur commettant en faisant de la contradiction +systématique. + +Le soir même, le directeur appela ces deux artistes et leur tint à peu +près ce langage: + +--Mes enfants, soyez heureux, la claque est rétablie.--Votre +amour-propre légitime fera ses frais tous les soirs,--et votre bourse +fera des économies. + + * * * * * + +On a souvent entretenu le public des singularités plus ou moins +singulières de quelques artistes et de quelques écrivains +célèbres.--Voici une anecdote qu'on nous a citée tout récemment à propos +de M. de Balzac,--dont les _manies_ pourraient former un recueil aussi +volumineux qu'intéressant.--Un jour, le grand romancier invita une +douzaine de ses amis à venir dîner dans cette fameuse maison des +Jardies, bâtie sur les plans de M. de Balzac lui-même, qui, entre autres +innovations, avait oublié l'escalier. Comme on allait passer dans la +salle à manger, le maître de la maison, prenant une attitude désolée et +contrite, s'excusa auprès de ses convives, auxquels la dureté des temps +ne lui permettait d'offrir qu'une maigre cuisine, servie dans une +modeste faïence, avec accompagnement de couverts d'étain. Comme tout le +monde se récriait sur l'inutilité de ces excuses entre amis et entre +artistes, on se mit à table, et pendant trois heures, Chevet, qui avait +été mandé de Paris,--donna un somptueux démenti à l'humble préface de +l'écrivain, en offrant à ses convives tous les chefs-d'oeuvre de son +répertoire. Le repas achevé, les invités se répandirent dans le jardin, +les uns réclamant des cigares, les autres des pipes et du tabac. À cette +demande, le maître de la maison répondit par un sermon sur le funeste +abus d'une substance malfaisante. Quel plaisir pouvait-on prendre à +mâcher une plante amère, endormant les facultés de l'intelligence? etc., +etc. Un fort beau sermon in-octavo, qui n'amena cependant aucune +conversion, comme beaucoup de sermons. Quand la compagnie se fut procuré +de quoi fumer, une voix se leva pour demander des allumettes: nouveau +recri et nouveau sermon de M. de Balzac. Comment pouvait-on supposer +qu'il eût dans sa propriété de ces dangereuses inventions d'une chimie +incendiaire? Et, là-dessus, l'auteur des _Parents pauvres_ entamait un +paradoxe dans lequel il démontrait sérieusement que les allumettes +chimiques, quotidiennement cause de sinistres relatés par les journaux, +étaient répandues dans le public par une bande de malfaiteurs qui +avaient pour but la destruction de la propriété immobilière. Bref, il +n'avait pas d'allumettes, il n'en aurait jamais chez lui! Au milieu de +cette improvisation plaisante, un de ses amis s'était échappé, fouillant +tous les coins et recoins de la maison, pour tâcher d'allumer son +cigare. Comme il bouleversait la cuisine, en ouvrant le tiroir d'une +table, la première chose qu'il aperçut, ce fut une magnifique +argenterie, parfaitement gravée au chiffre de M. de Balzac. + +Le romancier, qui était coutumier de ces sortes de plaisanteries, ne +perdait point contenance lorsque ces petits mensonges innocents étaient +démasqués. Tout le monde connaît l'histoire du cheval qu'il croyait +avoir donné à Jules Sandeau, et duquel il demandait des nouvelles chaque +fois qu'il rencontrait son confrère. + +Quand son ami vint lui annoncer la découverte qu'il venait de faire +dans sa cuisine, M. de Balzac entra dans un grand étonnement; puis, +allant embrasser tous ses convives les uns après les autres, il les +remercia avec effusion de lui avoir procuré cette heureuse surprise. Il +souffrait cruellement d'être obligé de manger dans de l'étain, et sa +reconnaissance était tellement persuasive, que, dans le nombre de ses +invités, il y en eut qui se retirèrent convaincus que c'étaient +positivement eux qui avaient dégagé le _service_ de leur confrère des +mains d'un Gobseck. Quant à M. de Balzac, il n'en voulut pas démordre, +et pendant longtemps il entretint toute la ville de ce beau trait de ses +amis. + + * * * * * + +M..., littérateur très-sérieux et qui réunissait, comme homme et comme +écrivain, toutes les conditions qui font sanctionner par le public la +promotion à la chevalerie de la Légion d'honneur, dut son ruban rouge au +hasard, qui, par extraordinaire, se montra intelligent dans cette +occasion; et voici l'anecdote, telle que M... la raconte lui-même: + +Dans la dernière année du dernier règne, M... se trouvait dans une ville +de bains, où M. Duchâtel, alors ministre de l'intérieur, résidait depuis +quelque temps avec sa famille. En villégiature, les relations se nouent +vite, surtout entre personnes qui portent un nom connu. L'écrivain +rencontra l'Excellence au salon de conversation; et le ministre, charmé +d'avoir fait la connaissance d'un homme d'esprit, l'invita à venir aux +soirées intimes qu'il donnait dans son salon à Vichy. M... y joua le +whist de manière à se faire complimenter par le ministre, qui le voulait +toujours avoir pour partenaire. + +L'année suivante, l'écrivain, qui n'avait jamais revu le ministre, avait +un service à lui demander pour un ami. Il pensa qu'il n'y aurait pas +d'indiscrétion à se présenter au ministère de l'intérieur, et que ses +anciennes relations avec le portefeuille de la rue de Grenelle ne +pourraient que lui être favorables. Il se rend à l'hôtel de +l'Excellence; elle était absente. M..., qui s'était présenté à +l'appartement particulier, laisse une carte au valet de chambre, et pour +indiquer qu'il est venu lui-même, il fait une croix avec un crayon au +lieu de la corner. + +Le soir, en rentrant, le ministre trouva la carte sur son bureau. + +--M...! M...! s'écria-t-il en se frappant le front comme pour se +rappeler, je ne me souviens pas de ce nom-là! Que diable peut-il donc me +vouloir?... Ah! bon! j'y suis maintenant, ajoute M. Duchâtel en +apercevant la croix marquée au crayon au coin de la carte: c'est bientôt +la fête du roi, et ce monsieur me rappelle que je lui ai promis de le +faire décorer... Il fait bien d'y penser! Pour moi, je ne m'en souvenais +plus. + +Trois jours après le 1er mai, M... lisait au _Moniteur_ sa promotion +au grade de chevalier de la Légion d'honneur. + + * * * * * + +Un admirateur passionné du talent joyeux d'une des meilleures servantes +de Molière, s'étant aventuré un soir au petit théâtre Séraphin, +rencontre l'artiste en contemplation devant les beautés du _Pont cassé_; +c'était à l'époque où l'actrice se trouvait dans une situation +intéressante. + +--Pourquoi donc êtes-vous venue ici? lui demanda le cavalier, +très-surpris de cette rencontre. + +--Oh! ce n'est pas pour moi, répondit l'actrice en riant; c'est pour mon +enfant. + + * * * * * + +Une dame qui se chausse quelquefois d'outremer, et qui a fait +représenter au profit des pauvres et de sa vanité des petites comédies +de genre inutile, s'est acquis dans un certain monde une grande +réputation d'esprit,--à peu près comme les révolutionnaires achetaient +jadis les biens nationaux,--c'est-à-dire à bon marché.--Cette réputation +lui vient de l'habitude qu'elle a de faire des _mots_; les mots, cette +lèpre de la conversation moderne.--Faire des mots, tel semble être le +but de son existence; c'est à quoi elle passe tous ses jours. Sa femme +de chambre assure même qu'elle se relève la nuit pour se livrer à cet +exercice.--Dès qu'elle a fait un mot, elle prend une voiture et court au +galop le répéter à tous ses amis et connaissances, ou l'affiche sur la +glace dans les foyers de théâtres; des amis complaisants le tirent à +autant d'éditions que _l'Oncle Tom_.--Puis, quand le mot a couru tout +Paris, afin que l'Europe n'en ignore, les familiers de cette charmante +personne l'adressent aux gazettes étrangères, qui s'empressent de +l'attribuer à M. de Metternich.--Seulement, comme un mot ne peut +produire de l'effet qu'à la condition d'être placé en situation, comme +on dit en termes de coulisses, mademoiselle *** a un compère dont les +fonctions consistent à amener sur le tapis tel ou tel propos auquel le +mot doit servir de réplique.--Ce confident est ordinairement un bon +jeune homme, auteur de quelque petit proverbe inédit que la dame a +promis de faire mettre en lumière.--Mademoiselle *** est aussi +spirituelle que bonne camarade: quand ses mots ont servi plusieurs fois +ou quand ils ne produisent pas d'effet, elle en fait cadeau à ses +amies.--Une personne qui n'avait pas l'honneur de connaître mademoiselle +***, et qui avait le plus vif désir de l'entendre causer, eut +dernièrement l'occasion de dîner avec elle dans une réunion d'artistes +et d'hommes de lettres. + +--Eh bien que dites-vous de cela? lui demanda un enthousiaste de la +_mot_-nomanie. + +--Ma foi, répondit-il, mettez que je suis un Velche, ou que +Mademoiselle *** n'était pas en train ce soir; mais son esprit et ses +mots m'ont paru ressembler au fameux briquet et aux allumettes d'Arnal, +dans la pièce des _Cabinets particuliers_. + + + + +SILHOUETTES LITTÉRAIRES + + + + +I + + + + +LE MONSIEUR QUI S'OCCUPE DE LITTÉRATURE + + +Le monsieur qui s'occupe de littérature est devenu depuis quelques +années un type assez fréquent. On le rencontre un peu partout, mais +particulièrement dans les lieux publics. Dans les cafés où se +rassemblent les cabotins de la rampe et de la presse, tous les bons à +rien faire, tous les bons à rien dire, toutes les paresses, toutes les +impuissances, toutes les médiocrités, tous ceux qui donnent au public +une si fâcheuse opinion de l'art auquel ils font semblant d'appartenir. +Le monsieur qui s'occupe de littérature possède quelquefois une +certaine aisance. Il est bien vêtu, et recherche la société des hommes +de lettres avec autant de soin que les dames aux camélias en mettent à +les éviter. + +On le supporte dans les compagnies lettrées parce qu'il est généralement +poli, et surtout parce qu'il possède toute sorte de moyens ingénieux +pour chatouiller les houppes sensibles de la vanité des uns et des +autres. Il a des formules de louange appropriées spécialement au +caractère du personnage auquel il s'adresse. Avec celui-ci, il joue la +familiarité brutale qui s'exprime sans ambage; avec tel autre, il fera +arriver son compliment par les sinuosités d'une périphrase habilement +ménagée; avec celui-là, qui affecte l'indifférence ou le dédain en +matière d'éloge, il trouvera, pour irriter cet amour-propre sincèrement +ou faussement blasé, des expressions qui sont, pour ainsi dire la sauce +anglaise de l'enthousiasme; avec un autre, il emploiera le système de la +comparaison et lui dira, par exemple, à propos d'un roman récemment +publié: «Mon cher, je ne puis vous dire que cela, c'est du Balzac +_écrit_.» Comme il a fait une étude spéciale du coeur humain des gens de +lettres, il a surtout remarqué que la meilleure manière de leur dire du +bien d'eux-mêmes était de leur dire du mal des autres. Le Monsieur qui +s'occupe de littérature aime à traiter les écrivains. Quand il en +rencontre un de sa connaissance sur le boulevard, il l'emmène volontiers +dîner, et choisit dans le restaurant la place où il sera le mieux en +vue. + +Dans les théâtres, où il assiste à toutes les pièces nouvelles, il +affecte de n'en suivre la représentation qu'avec indifférence. Il laisse +échapper tout haut ses impressions par des demi-mots, des gestes qui +attirent sur lui l'attention des voisins.--Si c'est une pièce historique +que l'on représente, il signale les anachronismes. Si c'est un +vaudeville, il se plaint du style.--Si c'est un drame, il dira que +l'ouvrage manque de gaîté. S'il a amené un ami avec lui, il en fait un +compère qui lui donnera la réplique, de manière à amener naturellement +les révélations des mystères de coulisse. Il causera tout haut, +émaillant sa conversation de noms propres et de mots qui ne le sont pas. +Il affectera de lorgner les femmes en réputation, qui garnissent les +avant-scènes et les premières loges, et il les saluera de manière à +faire supposer qu'elles font partie de ses souvenirs ou de ses +espérances. + +Pendant les entr'actes, il court du foyer aux corridors. Il va saluer +le grand feuilleton qui promène dans les groupes l'obèse majesté de son +omnipotence; il prend le bras du moyen feuilleton, et le félicite sur +l'article qu'il a fait le dernier lundi. Il appelle le petit feuilleton +par son nom de baptême, et le complimente sur l'article qu'il fera lundi +prochain. Le monsieur qui s'occupe de littérature va dans le monde, où +il a beaucoup de succès, et se donne une grande importance C'est là +qu'il est roi, c'est là qu'il triomphe. Dès qu'il paraît, on l'entoure; +il devient le centre de la curiosité: si une personne étrangère témoin +de l'empressement qui l'accueille, s'informe pour savoir qui il est, la +maîtresse de la maison répond avec orgueil:--C'est monsieur un tel, un +de mes familiers, un homme charmant, il s'occupe de littérature. Quand +il a bien examiné l'assemblée, et qu'il est convaincu qu'il ne court +aucun risque d'être démenti, le personnage amène alors dans la causerie +une habile transition pour mettre la littérature sur le tapis. + +Une fois qu'il a abordé ce sujet, on ne peut plus le lui faire +abandonner, ou bien alors c'est un travail aussi difficile que de faire +quitter le piano à un pianiste qui s'est fait prier pour s'y mettre, et +ils se font tous prier.--Roman, théâtre, critique, il a tout vu, tout +lu. Il est même dans le secret des ouvrages inédits--il assistait le +matin à la lecture intime du roman de notre célèbre romancier.... Il y a +surtout un chapitre magnifique sur _ceci_, un passage admirable sur +_cela_. Il a été le seul qui ait osé faire quelques observations. Il a +remarqué qu'il y avait trop de citations latines dans l'ouvrage, de +façon que cela le faisait plutôt ressembler à un roman en latin, dans +lequel il y aurait trop de citations _françaises_.--Il a aussi observé +une ou deux erreurs historiques, et relevé deux vices grammaticaux: en +faisant ces corrections, il a même fait jaillir une tache d'encre sur la +manchette de sa chemise--et ce disant, il retourne son parement, dégage +sa manche et fait voir la tache.--Tout le monde se lève dans le salon +pour regarder la tache; les personnes qui sont trop éloignées montent +sur les chaises. + +Dans la journée, il a été à la répétition générale de la pièce des +Français,--Il s'est disputé avec l'auteur, qui ne voulait pas consentir +à faire les coupures qu'il lui indiquait.--Il lui a pris son manuscrit +de force et l'a emporté chez lui pour faire des changements.--Il faudra +qu'il passe la nuit à ce travail; mais enfin il faut bien obliger _un +confrère_.--Il y a surtout la scène cinquième du quatrième acte; il +craint d'être obligé de la recommencer entièrement.--Notez bien qu'il +n'y a pas un mot de vrai dans tout ce qu'il dit.--La tache d'encre était +préméditée, sa répétition, les changements, les coupures, il a entendu +raconter cela dans la journée et s'attribue le rôle actif qu'un autre a +ou n'a pas joué. En si beau chemin, on ne s'arrête pas.--Tout à l'heure, +en sortant d'une première, il a rencontré le critique ***, qui n'avait +pas assisté à la représentation; celui-ci l'a prié de lui faire une +centaine de lignes pour son feuilleton.--Il a bien envie de l'envoyer +promener.--_Chose_ a pris depuis quelque temps la fâcheuse habitude de +le charger de ses corvées.--Cependant, il ne peut refuser ce service à +un ami avec qui il est à _tu_ et à _toi_.--D'abord, il profitera de +l'occasion pour être agréable à Eugène, avec qui il a deux +opéras-comiques en train; c'est de Scribe qu'il veut parler. + +En passant, il saluera mademoiselle *** qui a la mauvaise habitude de +vouloir jouer tous ses rôles en costume Louis XV, sous prétexte que la +poudre lui va bien, et il glissera en même temps un mot d'éloge à la +petite J... qui a été charmante pour lui au souper de madame O... où +M... a tiré un feu d'artifice d'esprit étourdissant. Quand le Monsieur +qui s'occupe de littérature a bavardé pendant deux heures, il s'excuse +auprès de la compagnie d'avoir aussi longtemps causé boutique, et fait +semblant de vouloir passer à un autre motif de conversation.--Les dames +se mettent à causer chiffons, les hommes Bourse ou politique. Mais, tout +à coup, le monsieur qui s'occupe de littérature tire son mouchoir de +poche et pousse un cri d'étonnement--Qu'est-ce donc? qu'y +a-t-il?--Parbleu! s'écrie le monsieur, c'est ce farceur de Dumas, qui +est monté chez moi tantôt, et qui m'a encore laissé son mouchoir en +place du mien,--il n'en fait jamais d'autres; c'est le onzième qu'il me +change ainsi.--Tout le monde veut voir le mouchoir du célèbre +romancier.--Il y a même des fanatiques, qui souhaiteraient se moucher +dedans.--Grâce à ce mouchoir, prémédité comme la tache d'encre, la +conversation a été reprise à propos de littérature, et le monsieur qui +s'en occupe continue à être le lion de la soirée. + +Au demeurant, c'est là un personnage inoffensif; car cette manie n'est +qu'un des innocents déguisements que peut prendre la vanité d'un homme +désoeuvré.--Mais il arrive presque toujours un moment où le monsieur qui +s'occupe de littérature désire que la littérature s'occupe de lui.--De +passif qu'il était jusque-là, il essaie de devenir actif.--il ne se +borne pas à écrire un sonnet acrostiche sur la première page d'un album +neuf, comme cela est en usage depuis qu'il y a des albums.--Il se met un +jour à faire de la copie, et en poursuit l'impression avec une activité +à nulle autre pareille.--Moyennant finances, il trouve un libraire qui +consent à lui imprimer un volume, en tête duquel le monsieur qui +s'occupe de littérature met une préface qui commence invariablement par +ces mots: «Cédant aux nombreuses sollicitations de quelques amis d'un +goût sûr et approuvé, l'auteur de ce volume se présente pour la première +fois devant le public, etc., etc.»--Ici, le personnage devient nuisible +et dangereux.--Ce n'est plus le monsieur qui s'occupe de littérature, +c'est l'homme de lettres amateur,--désigné quelquefois plus communément +et plus justement, sous le nom de Charançon de lettres. + + + + +II + + + + +LE CHARANÇON + + +Pareil à l'insecte qui ronge les récoltes, il s'introduit dans la +littérature pour y causer des ravages. + +On ne sait comment, il arrive on ne sait d'où. + +Pour unique mise de fonds, il apporte l'aplomb, qui est l'audace des +sots, et la mémoire, qui est la science des ignorants; non pas, grand +Dieu! qu'il remarque ce qu'il voit ou ce qu'il entend dire, ce serait +alors de l'observation; il surmoule les observations des autres. C'est +le Charançon qui a le premier pratiqué le pastiche, car il est incapable +de rien inventer qui soit marqué à son propre coin, fût-ce même une +sottise. + +Les admirations vivement senties entraînent quelquefois les esprits les +mieux doués et les talents les plus individuels à l'imitation des oeuvres +qui répondent plus particulièrement à leurs sympathies: mais dans ces +cas, la copie devient alors une façon de glorifier le modèle. + +Le Charançon imite grossièrement, maladroitement; son pastiche n'est pas +une copie, c'est une caricature. Ces difformes parodies ressemblent à +leurs modèles, comme ressemblent aux oeuvres d'art les odieux plâtres, +colportés sur les quais et les boulevards par les Piémontais, pendant la +morte saison de la fumisterie. + +Toutes les comparaisons qui pourraient peindre l'activité, la souplesse, +la ruse, l'insistance, la servilité ne suffiraient pas à donner une idée +complète de tout le mal que le Charançon se donne pour arriver à se +produire, n'importe où, n'importe comment. Pour accélérer ses débuts il +possède, d'ailleurs des facilités qui manquent quelquefois aux hommes de +lettres véritables,--il a des relations. + +Les relations sont les escaliers par lesquels, dans toutes les +conditions, on arrive, sans se donner trop de mal, à atteindre les +étages supérieurs. + +En littérature particulièrement, les relations servent les personnes au +préjudice de l'art. + +Les relations s'imposent ou se sollicitent. + +Dans le premier cas, elles sont honorables et ne peuvent que flatter +l'amour-propre. + +Dans le second cas, elles humilient.--Un homme qui a le sentiment de sa +valeur souffrira péniblement si, pour la constater, il a besoin de +requérir l'appui des imbéciles ou des niais, qui sont une force comme +toute majorité. + +Le Charançon est invulnérable de ce côté; son amour-propre, habillé de +toile imperméable, peut impunément recevoir toutes les averses de dédain +qui pleuvent sur lui. Grâce à ses relations, il entre dans la +littérature comme les gens qui arrivent en retard à la porte d'un +théâtre, rompent avec violence la queue formée, et se mettent à la tête, +de façon à pénétrer les premiers dans la salle, sans avoir eu les ennuis +de l'attente. + +Par exemple, madame une telle l'aura un soir recommandé à monsieur un +tel, qui aura parlé à celui-ci, qui l'aura présenté à celui-là, et un +beau matin on lui aura dit dans un journal:--apportez-nous quelque +chose. + +Le Charançon ne se le fait pas dire deux fois: dès le lendemain, il +arrive avec son article dans la main, et il court avertir ses amis et +connaissances qu'il va écrire dans tel on tel journal. On a vu souvent +des travaux d'hommes de lettres sérieux rester longtemps dans les +cartons de la rédaction, mais la _copie_ du Charançon n'y fait jamais +long séjour. + +Dès qu'on a commis l'imprudence de lui recevoir quelque chose, il ne +quitte pas les bureaux. Du matin au soir, il surveille et presse son +insertion. Pour se débarrasser de ses intolérables persécutions, on lui +annonce un beau jour que son article est à l'imprimerie. + +Ce jour-là, si vous le rencontrez dans la rue, il vous abordera pour +vous laisser aussitôt en criant: «Pardon si je vous quitte aussi vite, +mais il faut que j'aille corriger mes épreuves.» + +Voyez-le entrer à l'imprimerie: quel air affairé, quelle importance il +se donne; demandez au compositeur ce qu'il pense des Charançons de +lettres quand ils viennent corriger leur premier article; demandez au +prote, qu'ils assomment de leurs recommandations saugrenues. + +--Prenez bien garde à cet alinéa; il est de la dernière +importance;--remarquez bien ce changement,--n'allez pas oublier cette +parenthèse,--et ceci,--et cela,--et leur nom qu'ils ne trouvent jamais +assez gros! + +Enfin le jour de la publication arrive: le Charançon n'a pas dormi; dès +le matin, il est dans la rue, guettant l'ouverture des cabinets +littéraires. + +Voyez-vous ce monsieur qui tient un journal dans ses mains qui +tremblent?--Voyez-vous ses yeux grands ouverts, sa bouche grande ouverte +aussi?--- C'est un Charançon qui lit son premier article imprimé! Tout à +coup il devient pâle, la sueur mouille son visage, il frappe du poing. +Il vient de découvrir un bourdon ou une coquille; il court au journal; +il entre dans les bureaux comme un ouragan; il se plaint avec violence. + +On a dénaturé son article, on compromet sa réputation, etc., etc., etc. +S'il ne se retenait pas, il imiterait, dans son désespoir, ce poëte +italien qui se suicida à cause d'une virgule changée de place dans la +composition d'un de ses livres. Pour une lettre retournée, le Charançon +exigerait volontiers qu'on recommençât le tirage du numéro. + +Il se calme cependant, sur la promesse d'un _erratum_. Et, prenant +autant d'exemplaires que peuvent en contenir ses poches, il en va faire +la distribution dans la ville. + +Le soir, il parcourt les cafés. Chaque fois qu'un consommateur demande +le journal où il se trouve imprimé, il suit des yeux les mouvements de +son visage pendant sa lecture, et si elle ne se continue pas jusqu'à la +colonne où se trouve son article, il ne peut cacher son dépit. + +Du jour où le Charançon a eu un article imprimé, ce ne sont plus des +talons qu'il a à ses souliers, ce sont des piédestaux. + +Dès qu'il a constaté son existence par une première publication, il +utilise ce précédent pour se faire comprendre parmi les collaborateurs +des feuilles éphémères destinées à mourir du CROUP littéraire à l'âge de +deux ou trois numéros. Dans ces journaux qui ne font que s'entr'ouvrir, +le caissier demeure, pour les rédacteurs, constamment caché dans les +nuages de l'incognito le plus épais. + +Mais le Charançon, qui travaille seulement pour la gloire, ne demande +pas d'abord à être payé. + +Un Charançon, qui faisait valoir cette raison, comprise du rédacteur en +chef d'un journal qui rétribue largement ses écrivains, en reçut cette +réponse: + +--Monsieur, mon journal n'est pas assez riche pour se permettre d'avoir +de la rédaction gratis; adressez-vous aux publications qui peuvent se +procurer le luxe de se passer de public. + +Peu à peu cependant, à force d'intrigue, à force de se remuer, le +Charançon finit par acquérir ce qu'on pourrait appeler une réputation de +prospectus. + +Il a fourré l'annonce de ses ouvrages dans tous les _spécimens_. Il se +montre plus exigeant, il croit à son avenir, et il parvient même à y +faire croire quelques autres. + +Le jour où il a fait imprimer quatre cents lignes, il les collectionne +et les offre à la Société des gens de lettres, avec une demande de +réception dans son sein.--S'il est reçu, il se hâte de faire graver des +cartes, sur lesquelles il ajoute après son nom: + +_Membre de la Société des gens de lettres._ + + + + +III + + + + +LE RÉDACTEUR POUR TOUT FAIRE + + +Il existe, à Paris, un grand nombre de ménages peu fortunés, où l'on +prend une bonne pour tout faire. Les servantes qui acceptent ces +conditions sont ordinairement des disciples anonymes de M. Cousin, car +leur engagement les oblige à pratiquer l'éclectisme le plus étendu. + +La servante pour tout faire fait d'abord le ménage et tout ce qui se +rattache à cette occupation: + +Elle fait la cuisine; + +Elle fait les commissions; + +Elle fait la lessive et le repassage; + +Elle fait les corsets et les robes de Madame; + +Elle fait les gilets et les culottes de Monsieur. + +Et quelquefois même, s'il y a un nouveau-né dans la maison, on essaye de +l'utiliser comme nourrice. + +Dire qu'elle excelle dans sa multiple besogne, je n'oserais pas +l'affirmer. + +Elle reçoit ordinairement de quinze à vingt-cinq francs par mois, et +elle est nourrie. + +Il existe, de même, à Paris, des journaux peu riches--pauvreté n'est pas +vice--ou n'ayant pas le moyen de subventionner un spécialiste pour +chacune des matières que sa feuille est appelée à traiter, le +propriétaire prend un rédacteur pour tout faire. + +C'est ordinairement un homme de lettres, bachelier comme Lindor, et qui +s'est essayé tour à tour dans tous les genres de littérature, sans +avoir positivement réussi dans aucun. + +Ces diverses tentatives, dans lesquelles il a échoué isolément, ne l'ont +point découragé. Il met en pratique la devise affirmant que l'union fait +la force. Et, n'ayant pas été heureux dans les spécialités, il brûle un +cierge à M. Cousin, et se dévoue à l'éclectisme. + +C'est alors qu'il accepte les fonctions de rédacteur pour tout faire, et +il fait tout en effet, sans hésitation et sans balancier. + +Il fait du roman et de la nouvelle. + +Il fait des comptes-rendus: + +Dramatiques, + +Lyriques, + +Scientifiques, + +Académiques. + +Il fait des chroniques: + +Parisiennes, + +Provinciales, + +Étrangères. + +Il parle également et à volonté; + +Médecine, + +Usine, + +Cuisine. + +Il parle chemins de fer, + +Religion, + +Industrie, + +Modes, + +Libre-échange. + +Il rédige le premier-Paris, + +Le filet, + +L'entre-filet, + +L'annonce, + +La réclame. + +Et il compose pour chaque numéro: + +Des logogriphes, + +Des charades, + +Des rébus + +Et des calembours. + +Quelquefois même, c'est lui qui dessine la vignette du journal--et c'est +encore lui qui la grave. + +Enfin, c'est un véritable touche-à-tout. + +Il touche même quelquefois des appointements qui varient de 70 à 125 +francs par moi--il n'est ni nourri, ni couché, ni blanchi; il ne reçoit +d'étrennes que lorsqu'il songe à s'en donner. + +Mais il est en même temps son rédacteur en chef et sa rédaction. + +Ce qui l'oblige à être très-respectueux envers lui-même. + +À se céder le pas quand il entre ou sort de son bureau. + +À se saluer quand il se rencontre, + +Et à se déposer sa carte le jour de l'an. + +Mais, en revanche, il possède le droit: + +De recevoir tous ses articles, et de ne pas les faire attendre sur le +marbre. + +De n'y jamais faire de coupures, + +Et de les trouver également jolis. + +Tous les jours il va à la Bibliothèque, et y prend un picotin +d'érudition, pour les besoins de la matière dont il aura à s'occuper +dans son numéro. + +S'il est trop pressé, il fait faire sa besogne par un collaborateur à +deux branches, qui lui sert également pour se rogner les ongles et +moucher la chandelle. + +En qualité de rédacteur en chef, il est de toutes les _premières_, et +siège aux stalles de la critique. Comme son journal ne possède qu'une +influence relative, il arrive quelquefois que les administrations lui +adressent seulement des coupons de corridors ou de carreaux de loges, +auquel cas, il va paisiblement voir la pièce au café, et en suit +religieusement l'intrigue en jouant aux dominos. + +S'il a souvent le double blanc, c'est que la pièce est bonne; s'il a le +double six, c'est que la pièce est mauvaise. + +Inventeur de ce critérium, il en indiqua fraternellement la commodité à +un critique très-influent, qui n'attend qu'une occasion de lui prouver +sa reconnaissance, en lui étant le plus confraternellement désagréable +qu'il se pourra. + +Mais, bonne ou mauvaise, la critique du rédacteur pour tout faire est +généralement obligeante: dire ou faire du mal lui serait pénible, ou +même embarrassant. C'est la seule chose qu'il ne sache pas ou ne veuille +pas faire. Sa plume est un outil, et jamais une arme. + +Quand il rencontre un confrère, il a toujours un mot aimable à lui dire +à propos de ce qu'il a publié récemment. L'amabilité se retrouvera au +bout de sa plume le jour où il se rassemblera autour de sa table de +rédaction pour faire le journal. Le rédacteur pour tout faire semble +posséder le don d'ubiquité,--il est partout en même temps;--il fait +honnêtement et discrètement son métier, sans prétentions et sans bruit. + +Ce n'est pas cependant qu'il ne possède, comme tous les humains bien +organisés, la petite dose d'amour-propre qui est nécessaire à l'homme +pour vivre,--comme l'air et le soleil. + +Aussi, quand un abonné s'est fait inscrire dans la journée, il se serre +la main à lui-même, et se dit, avec un légitime orgueil, en prenant un +maintien et une voix de rédacteur en chef: + +--Votre dernier article a fait de l'effet. + +Et il a, en effet, différentes raisons pour être convaincu que c'est son +article et pas celui d'un autre. + +Quand il a exercé ses fonctions pendant quelque temps, il tente de se +constater à lui-même son influence, en essayant de faire engager sa +maîtresse dans un petit théâtre.--Il réussit ordinairement. + +Quelquefois il songe à se marier,--et jamais à être de l'Académie. + +On ne lui connaît ni ennemi ni envieux.--Christophe-Colomb lui-même ne +pourrait pas lui en découvrir un. + + + + +IV + + + + +LE CAUDATAIRE + + +Comme son nom l'indique, ce personnage est celui qui tend à se coudre +aux individualités, possédant, soit la célébrité, la réputation, ou même +la simple notoriété. + +Cette sorte de sigisbéisme naît quelquefois de la sympathie que l'on +éprouve pour les oeuvres d'un écrivain, et de l'attachement que vous +inspire sa personne. Comme toute chose sincère, ce sentiment est alors +honorable et mérite le respect, même dans ce que peut avoir d'outré, +l'admiration _caniche_ du caudataire désintéressé. + +Le plus souvent aussi, ce n'est que l'exploitation réglée de l'orgueil +légitime de ceux qui ont su se conquérir un nom, par la vanité ridicule +de ceux qui ne _s'appellent pas_. + +Les millions en moins, le caudataire ressemble aux anciens rustauds de +finance qui consentaient à vider l'humiliation à pleine tasse, et à +verser les écus à plein sac, pour être aperçus du vulgaire, montant +dans les carrosses des grands seigneurs. Le seul désir du caudataire est +aussi de monter dans les carrosses de la renommée--ne fût-ce que par +derrière. + +Les romanciers en vogue, les auteurs dramatiques, rois de la coulisse, +les journalistes en puissance de feuilleton ont leurs caudataires, et +particulièrement les coupe-toujours de la critique, qui débitent la +galette et le flanc de la réclame. + +Le nombre des caudataires varie en proportion de la réputation ou de +l'influence que peuvent exercer sur le public les célébrités des divers +genres de littérature. + +Les fonctions du caudataire sont purement honorifiques, mais en revanche +elles sont fatigantes.--Cependant c'est une charge très-courue. On ne +l'obtient pas du premier coup. Il faut faire une espèce de stage avant +de devenir titulaire. + +Plusieurs qualités sont requises pour être bon caudataire; comme au jeu +des enfants: «Bonjour, maître, quel métier veux-tu être? Il faut, +tire-li-faut d'abord n'être pas bon à autre chose, et avoir du temps à +perdre.» Si le caudataire possède une opinion, il devra lui attacher +une pierre au cou et la jeter dans l'endroit le plus profond de la +Seine. + +Adopter en tout, et proclamer partout et toujours le système du maître +qu'il veut suivre; avoir dans sa poche du drap de toutes les couleurs, +afin de changer de cocarde littéraire en même temps que celui-ci. + +S'il possède un caractère irritable, il devra le tamponner de patience, +s'il ne veut pas souffrir des ruades et rebuffades qui pourront résulter +de la mauvaise humeur de l'homme célèbre, quand celui-ci aura éprouvé +des désagréments familiers à son état. + +Renoncer à toute initiative en matière de jugement sur les productions +des confrères, et attendre que le son se soit fait entendre pour faire +écho. + +Assister à la conception et confection du roman, drame ou feuilleton du +maître; entendre chapitre par chapitre, scène par scène, phrase par +phrase, les vagissements de l'oeuvre nouvelle, la caresser au berceau du +manuscrit, lui faire des risettes, lui offrir des morceaux de sucre ou +des bonbons, et avoir pour elle tous les soins que demande un nouveau-né +qui pousse sa première dent. + +Ne pas craindre de se coucher tard pour tenir compagnie au maître le +soir, ni de se lever matin pour être le premier à lui apporter le +bulletin de l'enthousiasme du public à propos de l'oeuvre récemment +publiée; avoir de la mémoire pour se rappeler le nom des tièdes, afin +qu'il leur soit marqué un mauvais point.--Au besoin, chercher querelle à +l'un d'eux, et se battre en duel avec lui: Être complaisant et agile +comme un lévrier ou un troisième collaborateur, qui fait les courses +dans les vaudevilles (commissionnaire sans médaille.) + +Si le maître a la goutte, se plaindre de la sciatique; et, lorsqu'il est +enrhumé du cerveau, se procurer une fluxion de poitrine. + +Voilà quelques-unes des charges, voici maintenant les avantages. + +Ils ne s'obtiennent que graduellement et suivant les principes d'une +hiérarchie qui a ses lois. + +Il existe des caudataires autorisés à aborder dans les lieux publics +l'homme célèbre qu'ils y rencontrent, à se promener avec lui bras dessus +bras dessous sur le boulevard ou dans les foyers des spectacles,--à lui +demander du feu pour allumer son cigare ou une place dans sa loge--ou ce +qu'il compte faire prochainement. + +Ces avantages sont médiocres, ils se résument à faire dire par les gens +qui vous rencontrent: + +--- Tiens! quel est donc ce monsieur qui se promène avec ***? + +Mais, pour quelques caudataires, cette simple remarque suffit. Il a été +vu. Pour lui, l'homme célèbre joue le rôle d'un bec de gaz et lui prête +sa lumière. + +Le second grade procure l'honneur d'une familiarité plus intime. Aussi +l'homme célèbre abandonnera avec son caudataire les formules de +politesse qui restent de la froideur dans les relations;--il sera avec +lui fraternellement grossier et franchement mal appris. Seulement il lui +permettra de l'accompagner partout, à la condition que, moralement, +celui-ci aura le soin de rester quelques pas derrière lui.--Il ne se +fâchera pas si le caudataire l'aborde quand il sera en compagnie; il +commencera à lui donner son avis pour avoir une façon nouvelle de faire +connaître le sien.--Il le brutalisera même en public, et le caudataire +recueillera alors l'avantage d'entendre dire à côté de lui--quel est +donc ce particulier que *** bourre comme ça?--ce ne peut être qu'un ami +intime ou un domestique. + +Quand il aura franchi ces deux degrés, le caudataire arrivera enfin au +comble de ses voeux. L'homme célèbre le fera grand d'Espagne littéraire, +en lui accordant le droit de rester couvert devant lui. Il l'attachera à +sa personne et le nommera caudataire de première classe, il le fera +chevalier de ses ordres, et celui-ci aura ses entrées grandes et +petites. + +Il possédera son rond de serviette à la table de l'homme célèbre. Sa +vanité pourra se donner des indigestions de tutoiement. Il aura atteint +le point culminant du favoritisme. Il fera partie du mobilier, et si le +mobilier est vendu, on le vendra avec. + +Le caudataire intime obtiendra alors de temps en temps une mention dans +un roman. On profilera sa silhouette dans une pièce, ou bien on lui +jettera au bas de la colonne d'un feuilleton, un bout d'éloge banal, +qu'on n'oserait offrir à personne, et qu'on lui mettra dans la main +comme un sou démonétisé. Car, en réalité, l'homme célèbre peut accepter +ce servilisme; mais, comme son caudataire ne possède aucun talent et +aucune dignité, il professera bien souvent pour lui le sentiment, qui +est précisément le revers de l'estime. + + + + +V + + + + +LES JÉRÉMIES + + +Elle est nombreuse et s'augmente chaque jour cette insupportable famille +des Jérémies littéraires, qui, traitant leur gueuserie et leur paresse +en tout lieu, corbeaux du découragement, croassent leur plainte +monotone. + +--Ô muse marâtre! s'écrie celui-ci. + +--Ô public crétin! ajoute celui-là. + +--Ô critique zoïle! hurle cet autre. + +Et si, par malheur, il vous arrive de tomber dans un de leurs conclaves, +véritables clubs de harpies, vous aurez le mal de mer en les écoutant +les uns et les autres parler de ceux qu'ils appellent leurs confrères, +et qui sont parvenus à approcher de près ou de loin le but auquel ils se +proposaient d'atteindre. + +--Prenez au hasard, dans le tas, le plus braillard d'entre ces +convulsionnaires, mettez-le sur la sellette, et dites lui: + +--D'où viens-tu? + +--Qu'as-tu fait? + +--Que veux-tu? + +Pénétrez dans sa biographie,--l'histoire de l'un sera celle de tous. + +Le Jérémie est un fruit sec littéraire, et, le plus ordiremont,--il +greffe sur l'impuissance, cette maladie honteuse de l'intelligence qu'on +appelle l'envie. + +Pareil aux oisifs qui, pour occuper leur paresse, entrent dans le +premier endroit dont ils trouvent la porte ouverte, il sera entré, un +beau jour, dans la littérature par désoeuvrement. + +De vocation, il n'en a aucune. + +Il commence cette périlleuse lutte, sans plus d'émotion qu'il entamerait +une partie de piquet. Son ignorance même devient pour lui un brevet +d'outrecuidance. + +À peine consentirait-il, en manière de mise en train, à acheter une main +de papier. + +L'oeuvre achevée, chose ordinairement sans forme et sans fond,--mannequin +d'idée, grotesquement vêtu de loques de style ramassé sous les piliers +des halles littéraires, il s'étonnera que le foetus ne marche pas tout +seul, et il commencera à s'alarmer à propos, de l'indifférence coupable +du siècle en matière de chef-d'oeuvre--inédit? + +Alors, montrant le poing au ciel, et montant sur toutes les tables +d'estaminet pour insulter les astres, le Jérémie, entre la chope et la +pipe, commencera à déplorer son malheureux sort de poëte. + +Avec des sons de mandoline enragée, il répétera toutes les vieilles +rengaines auxquelles ont servi de type les trépas de Gilbert et de +Malfilâtre--qui ont eu le malheur de rester les patrons des incompris +qui ont toujours leurs noms à la bouche, et ne cessent de soupirer à +propos de ces deux victimes de l'art: + +--Ô muse marâtre! + +Quelque âme charitable, se laissant prendre à cette comédie, consent +quelquefois à patroner l'oeuvre du Jérémie et lui ouvre la voie de la +publicité. + +Il arrive nécessairement ce qui devait arriver. + +Le public ne s'en préoccupe pas,--le chef-d'oeuvre n'est feuilleté que +par le vent, qui court des bordées dans les nécropoles littéraires des +quais. + +C'est alors que le Jérémie, qui se baissait à l'avance pour passer sous +les arcs de triomphe dont il jalonnait son chemin, commence le second +couplet de sa lamentation. + +--Ô public crétin! + +Quant à la presse, elle demeure silencieuse, ou, forcée par des +sollicitations, elle détachera sur le nez de l'auteur une dédaigneuse +pichenette. + +C'est alors que le Jérémie s'écriera par toute la ville, en agitant ses +grands bras: + +--Ô critique zoïle! + +À compter de ce moment, le Jérémie n'a plus qu'une jouissance et qu'un +bonheur dans le monde. + +Justement châtié dans sa vanité et dans son impuissance, s'il connaît un +endroit où l'on travaille, il ira chaque jour y traîner son désoeuvrement +découragé, et répéter de sa plus dolente voix: + +--À quoi bon se donner tant de mal? qui est-ce qui se préoccupe de l'art +aujourd'hui? quel est le sort des poëtes dans une société où le veau +d'or est roi? Souviens-toi de Gilbert, de Malfilâtre, et de tant +d'autres,--sans me compter moi-même. + +Ô muse marâtre! + +Ô public crétin! + +Ô critique zoïle! + + + + +VI + + + + +UN SUCCÈS DE PREMIÈRE + + +La scène se passe à la suite d'un de ces succès coups de foudre qui, dès +la première soirée, signent à une oeuvre dramatique une feuille de route +de cent cinquante ou deux cents représentations. + +Le rideau vient de se baisser; entre deux salves, on est venu proclamer +le nom victorieux qui devra bientôt, selon l'expression du poëte, +«voltiger aîlé sur la bouche des hommes.» + +La critique, qui s'en va bras dessus bras dessous, se reconduit dans la +personne de ses membres, échangeant entre eux le mot d'ordre pour +l'honorable conspiration de la louange unanime et méritée qui aboutira +le lundi suivant. Du bourdon à l'humble clochette, chacun est heureux +d'avoir à fournir une note à l'hosanna de l'enthousiasme. + +Sous le péristyle du théâtre, et dans l'attitude qu'on prête aux chevaux +d'Hippolyte, les directeurs des théâtres rivaux supputent avec +inquiétude le résultat arithmétique d'un succès qui se dispose à mettre +pendant six mois les mains dans la poche du public, et qui menace de +faire pendant si longtemps une rude saignée à leur bordereau quotidien. + +Derrière eux, les groupes d'auteurs échangent d'un air navré les propos +les plus condoléants. On supposerait qu'ils viennent d'être frappés par +un malheur commun. La rancune de celui-ci, s'accouplant avec +l'impuissance de celui-là! le dernier four de l'un donnant le bras à la +chute de l'autre, ils se retirent lentement, parlant tout bas, comme +s'ils étaient honteux de s'entendre. + +Derrière eux vient la foule, qui se répand dans les rues, semant sur son +passage mille rumeurs qui préparent le succès, et en colportent la +nouvelle par toutes les voix, de l'_on dit_ sonore,--qui est la +trompette de la moderne Renommée. + +Sur le théâtre, tout est sens dessus dessous. + +Les employés font des cabrioles de jubilation, et, parmi les trappes du +plancher scénique, se livrent à la périlleuse gymnastique de +l'enthousiasme. + +Les machinistes--_machinent_, pour embaumer le lendemain matin le réveil +de l'auteur, un bouquet dans lequel on fera entrer tout le quai aux +Fleurs. + +Le directeur a complètement perdu la tête. + +Dans un nuage d'or, il voit passer le plan figuratif de tous les +châteaux qui battent réclame de leur situation et dépendances dans les +colonnes des _Petites-Affiches_. Il embrasse l'auteur, il l'appelle son +ami,--son sauveur.--Il s'arrache les cheveux de désespoir, parce qu'il +n'a point songé à lui offrir une primé avant le succès. + +--Maintenant il serait trop tard. + +Pour récompenser cet oubli, il lui commande sur-le-champ un nouvel +ouvrage, quitte à répondre, quand celui-ci l'apportera: + +--Mon cher ami, je suis désespéré; mais je n'ai pas de place. Songez +donc que voilà 150 fois qu'on joue votre ouvrage.--J'espère que vous +n'avez pas à vous plaindre de moi. Dieu merci j'ai assez fait mousser +votre pièce. Il ne faut pas songer qu'à soi dans ce monde.--Je serais +fort désolé qu'on pût dire que vous avez monopolisé mon théâtre. + +Il y en a même qui vous répondent tout simplement: + +--Votre succès m'a rendu un mauvais service.--Dès qu'ils sentent du +lard dans un endroit, les rats y viennent; depuis que vous m'avez fait +faire de l'argent, tous mes créanciers me tombent sur le dos.--Encore +une affaire pareille, et je serai obligé de faire faillite. + +L'ingratitude, qui est l'indépendance du coeur, comme dit un impressario, +est d'ailleurs une vertu directoriale, et il en est dans le nombre de +ces messieurs dont c'est à proprement parler, la seule qualité. + +Les artistes qui ont contribué au succès de l'oeuvre, vont se visiter +dans leur loge et se font mutuellement cadeau d'un petit piédestal. + +Pendant dix minutes, la conversation roule sur ces trois mots: + +Superbe, magnifique, admirable! + +Dans les corridors, tutoiement et embrassement général. + +Au milieu du foyer, l'auteur, appuyé contre la cheminée, déboutonne son +frac devenu trop étroit pour contenir cette indigestion de gloire, et +met intérieurement une rallonge aux félicitations que lui viennent +offrir ses amis. + +Ceux-ci ont mis dans leur poche le crêpe qu'ils avaient apporté, dans la +charitable intention de prendre le deuil de l'ouvrage en cas de +décès.--D'aucuns même, les intimes, eussent sollicité l'honneur de tenir +les cordons du poêle. + +Le bonheur forcé est si vif qu'on en voit qui changent de couleur. + +Celui-ci est vert-pomme,--celui-là rouge,--celui-là jaune comme un +citron;--on dirait le spectre solaire de l'envie. + +Tous entourent le triomphateur et font de lui une espèce de Laocoon de +l'amitié littéraire. Ils le serrent, l'enlacent, l'embrassent, gonflent +son orgueil avec le gaz de l'hyperbole, et puis entre la parenthèse de +deux caresses, répandent brusquement dans la joie en ébullition la +goutte d'eau froide de la réticence, et par leurs critiques essaient de +reprendre à deux mains ce que la louange avait donné d'une seule. + +Au milieu de ces hypocrites démonstrations, un bravo loyal résonne +parfois, comme une pièce d'or dans un sac de jetons. + +Il est vrai que c'est justement celui-là qui n'est pas entendu ou pas +écouté. + +En sortant du théâtre, l'auteur rencontre quelquefois deux ou trois de +ses amis, qui s'excusent de n'avoir pas été le complimenter au foyer, +sous le prétexte qu'ils se sont trouvés indisposés. + +Et, en effet, pendant la représentation, il était visible à tous les +yeux qu'ils ne se sentaient pas bien. + + + + +NOTES DE VOYAGE + + +_À Monsieur Bourdin, rédacteur en chef du Figaro_. + +Tu te rappelles, mon cher ami, que le 22 juillet au soir, et au moment +où je m'y attendais le moins, m'ayant rencontré sur le boulevard, tu +m'as prié de prendre ta place parmi la députation des journalistes et +chroniqueurs parisiens, invités par la Compagnie du chemin de fer du +Nord à assister aux courses annuelles de Boulogne. Outre que j'ai +toujours été partisan de l'imprévu, le nom de mes futurs compagnons de +voyage m'a décidé à accepter ta proposition, et une demi-heure après +t'avoir quitté, je me présentai à la portière du wagon-salon réservé à +l'émigration littéraire. + + * * * * * + +Chacun commençait à s'installer suivant ses habitudes de voyage; mais +tous ces petits arrangements, où se révélaient naïvement l'instinct +d'égoïsme du voyageur amoureux de ses aises, furent bientôt troublés par +l'arrivée du retardataire et gigantesque Nadar.--Comme chacun le sait, +Nadar est pourvu d'un appareil de locomotion qui lui permet de régler sa +démarche sur le pas des Dieux. Aussi, en le voyant paraître, chacun se +demande avec inquiétude où Nadar pourra mettre ses jambes.--En effet, +ces deux colossales perpendiculaires importunent et bouleversent toutes +les combinaisons d'angles et d'horizontalité. Pendant une demi-heure, on +s'exerce inutilement à une sorte de jeu de patience, dont les membres +des voyageurs sont les pièces.--On fait appel à la science.--Un prix de +vingts-cinq cigares est offert à celui qui résoudra le difficile +problème d'installer Nadar.--Les calculs scientifiques n'ayant pas +abouti,--Nadar trouve un biais,--trois ou quatre de ses amis resteront +debout dans le wagon;--de celle manière il pourra s'allonger à son +aise.--La proposition est repoussée par ces messieurs, qui accusent +Nadar d'abuser des droits que donne l'amitié. + +Nadar répond par cet axiome: + +--En wagon, il n'y a pas d'amis, il n'y a que des coins. + +Au moment de partir, un riche étranger, qui a entendu dire que notre +wagon était habité par des journalistes parisiens, propose cinq mille +francs pour faire le voyage dans notre société.--L'administration +refuse. On se met en route. À la station de Breteuil, le convoi +s'arrête, et nous sommes régalés d'une aubade d'un joueur d'orgue du +pays, qui a déjà doté deux de ses filles avec ses recettes quotidiennes. +Favorisé par l'administration, qui lui accorde ses entrées sur la voie +au passage de tous les trains, cet instrumentiste est, dit-on, au mieux +avec les employés supérieurs de la compagnie.--Dans ses fréquents +voyages, M. de Rothschild ne manque jamais à s'arrêter à Breteuil, et +gratifie du prix de la place qu'il occupe la sérénade nasillarde qui lui +est donnée à son passage. + +Entre Breteuil et Amiens,--on essaye de dormir,--mais il n'y a pas +moyen. + +_Amiens_. Vingt minutes d'arrêt.--La population altérée du wagon se +précipite vers le buffet,--et y produit l'effet d'une éponge qui +tomberait dans une fontaine.--Quelques pâtés de canards succèdent aux +rafraîchissements.--On demande la carte,--et l'on apprend qu'elle a été +payée cinq mille francs par le riche étranger du débarcadère, qui a +voulu, à l'instar de François Ier, être une fois dans sa vie le +restaurateur des lettres. + +La cloche du départ se fait entendre: on remonte en voiture,--et, à la +liberté d'espace dont chacun jouit, on s'aperçoit qu'il +manque--quelqu'un et quelque chose.--Ce quelqu'un et ce quelque +chose,--c'est Nadar et ses jambes.--Tout le wagon entonne à l'unanimité, +sur une musique vague, un hymne à l'indépendance, qui commence, comme +tous les hymnes de ce genre, par ces paroles: + +/*[4] + «Libres du joug qui nous oppresse.» +*/ + +Cet enthousiasme est troublé par un double cri d'épouvante échappé à un +des voyageurs, qui, en se penchant à la portière, vient d'apercevoir +Nadar marchant sur la voie et suivant le train, au petit pas, en fumant +son cigare.--Au premier _arrêt_,--il se fait ouvrir la portière, et se +réallonge de nouveau d'un pôle à l'autre du wagon; le désordre se +rétablit. + +_Abbeville_.--Lever du soleil,--salué par un choeur formidable de deux +millions de canards qui barbottent dans les marais de la route.--S..... +fait observer judicieusement que la présence de ces oiseaux n'est +peut-être pas étrangère à l'industrie des pâtés, qui est une richesse de +la contrée.--On ne lui dit pas le contraire.--L'heure de la justice +semble à la fin venue.--Nadar vient d'épuiser sa provision de cigares, +et se livre à l'emprunt;--on lui refuse:--il propose comme transaction +de rester debout pendant tout le temps qu'il fumera.--Douze +porte-cigares lui sont tendus.--Nadar se lève, tout le monde peut +s'asseoir. + +Entre Abbeville et Boulogne, dont nous sommes encore éloignés d'une +vingtaine de lieues, quelqu'un propose de charmer les dernières heures +du voyage par un jeu quelconque. Ce voeu n'est pas plus tôt exprimé, +qu'un sixain de cartes se trouve comme par miracle éparpillé sur la +table.--La partie s'engage avec une fureur douce.--Nadar a la veine: +dans un moment, il a cinq mille francs devant lui;--le ponte est +intimidé;--*** se consulte et ne tient pas le coup, dans la crainte +d'un refait. Tout à coup une voix qui sort du wagon voisin, et qu'on +reconnaît pour celle du riche étranger, crie: Banco!--Nadar abat deux as +de pique;--*** se félicite de sa prudence,--et le riche étranger, auquel +on a notifié sa perte, envoie à Nadar, par un employé du train, une +enveloppe _chargée_ sur laquelle il a écrit: _Enchanté d'avoir fait +votre connaissance_. Tel est le dernier épisode de notre voyage. + +Quant aux courses où j'ai assisté, je t'avouerai que c'est un plaisir +auquel je ne crois pas devoir être parfaitement initié.--S....., qui est +passé maître en matière de sport, s'est donné beaucoup de mal pour m'en +expliquer tous les termes et tous les usages. J'ai eu beau me mettre une +carte au chapeau, je n'ai rien compris aux cérémonies du pesage, ni au +jargon de ces petits gnomes, habillés en glaces panachées, qu'on appelle +des jockeys, et qui n'ont d'autre industrie que d'être plus légers +qu'une douzaine de bouchons. Un attelage de dix percherons traînant un +bloc de dix à vingt mille kilogrammes, et faisant saillir leur robuste +musculature sous l'effort, me paraît un spectacle plus intéressant que +le plus merveilleux handicap. À l'issue du banquet qui nous a été +offert à l'hôtel des Bains,--Et qui a clos cette journée +hospitalière,--Nadar m'a appris qu'il partait pour Londres le soir même, +et qu'il m'attachait à sa suite.--À toi donc, je t'écrirai de l'autre +côté de la Manche. + + + + +II + + +Comme je te l'ai dit, mon cher ami, il est décidé que Nadar et moi nous +partons pour Londres à la marée de deux heures. Étant très-fatigués de +la journée de plaisir que nous avons passée à Boulogne, nous nous sommes +rendus à minuit à bord de la _Panthère_ pour y choisir nos places. +T'étonnerai-je beaucoup en te disant que Nadar cherche la +meilleure?--Non!--Malheureusement il a été prévenu. Presque tous les +voyageurs sont déjà embarqués et ont retenu les cadres les mieux +disposés.--Je dois pour ma part me contenter d'une case inférieure, ce +qui ne laisse pas d'être inquiétant lorsqu'on ignore les habitudes +maritimes du passager qui vous servira de plafond.--Pendant que je +m'installai dans le salon demi-réfectoire, demi-dortoir, du +_chief-cabin_, plusieurs Anglais entourent la table à manger et s'y font +servir les productions les plus variées de la race porcine. Un +volumineux gentleman, qui semble moulé sur la corpulente nature de sir +John Falstaff, se sistingue surtout parmi les convives par son appétit +pantagruélique. Après avoir épuisé un fort tirage de sandwichs au +jambon, cet insulaire, à la fois carnivore et frugivore, demande un +melon, qu'il pèse et mange en deux bouchées comme il eût fait d'un +abricot.--Je plaignais instinctivement le voyageur qui aurait la +mauvaise chance de se trouver au-dessous de lui, lorsque je vis +l'insulaire appeler deux garçons et se faire hisser dans le cadre +au-dessus du mien. + +Mon superposé a-t-il le melon heureux? J'en doute, car voici le garçon +qui commence la distribution des soucoupes sans tasses, et le locataire +de l'entresol en réclame deux. Je commence à mal augurer de mon +voisinage, et je propose diplomatiquement à Nadar de lui faire le +sacrifice de mon rez-de-chaussée. Il refuse! Parmi les passagers, il +s'en trouve qui font la traversée pour la première fois. Ils +s'interrogent les uns les autres sur les précautions éprendre. Chacun +dit la sienne. + +Celui-ci raconte qu'ayant l'habitude d'aller sur les chevaux de bois des +Champs-Élysées, il ne sera pas incommodé. + +Celui-là a une provision de pastilles préservatrices. + +Un autre affirme qu'il faut fermer les yeux. Un autre qu'il faut au +contraire les ouvrir et les tenir fixés sur le même point. + +Au même instant un grand mouvement se fait entendre sur le pont. La +cloche sonne pour les retardataires. Une vibration lente et régulière +ébranle toutes les parties du paquebot. Les palettes des roues se +mettent en mouvement; le capitaine crie: _All right_. Nous sommes en +route. + +Tout va bien tant que nous sommes dans le port. Mais au moment où nous +franchissons la passe, quelques personnes commencent à se moucher, ce +qui en mer comme au théâtre est un signe d'émotion. Un petit bonhomme de +huit ans auquel un garçon vient d'apporter un ustensile de prévoyance +demande à son père à quoi peut servir ce récipient. + +Son père le lui explique par une démonstration. + +Deux passagers qui se racontaient des histoires curieuses, afin de se +distraire,--manquent mutuellement de mémoire.--Peu à peu leur récit +devient pâle;--eux aussi. + +--Mon voisin de droite demande du thé. + +Mon voisin de gauche se mouche--trop tard. + +Nous prenons le large, et la _Panthère_, se croyant à Mabille, commence +à chalouper.--Aussi l'usage de la porcelaine se répand-il assez +généralement dans les masses.--Mon voisin d'en haut, qui s'était +endormi, se réveille au moment où il rêvait qu'il venait de prendre une +purgation.--Il demande à être monté sur le pont. + +Sauvé, mon Dieu! + + * * * * * + +Au jour naissant, nous commençons à voir la côte anglaise surgir à +l'horizon, comme une ligne blanche et mince. Une heure après, nous +sommes à l'embouchure de la Tamise. + +La _Panthère_, en entrant dans des eaux plus calmes, reprend des allures +pacifiques qui permettent aux passagers de réparer par le sommeil les +fatigues de la nuit. Mais déjà on les invite à montre sur le pont, car +c'est l'heure où, suivant les habitudes du bord, le dortoir masculin se +transforme en salle à manger. Nadar, qui n'a pas encore faim et qui a +encore sommeil, demande un délai et se l'accorde. Le bruit de la machine +le gênant un peu pour se rendormir, il fait même prier le mécanicien de +stopper. Malheureusement, le bruit de la mécanique empêche également le +mécanicien d'entendre les ordres de Nadar, et le steamer continue sa +route.--Cependant un flot de ladies et de miss affamées, dont le +sybaritisme prolongé de Nadar retarde la réfection, se presse à la porte +du _chief-cabin_, et hésitent à entrer en apprenant qu'un voyageur s'y +trouve encore couché; une humble adresse est présentée à Nadar.--En +apprenant qu'il fait attendre des dames,--il se lève spontanément, mû +par le ressort national de la galanterie française. + +En une seconde, l'essaim affamé entoure la table, qui ploie déjà sous +une montagne de nourriture et qu'arrosé un fleuve de thé. En une autre +seconde, la montagne est aplanie et le fleuve est tari. Ce spectacle m'a +rappelé les beaux travaux gastronomiques que j'ai vu quelquefois +exécuter par M. Ch. Monselet. Les hommes succèdent aux femmes et ne le +leur cèdent en rien. Je retrouve parmi eux le formidable insulaire dont +le voisinage m'avait tant alarmé.--Son insuccès ne l'a pas fait renoncer +à entreprendre une lutte nouvelle avec son indigeste adversaire; et, +obstiné comme un plaideur qui a perdu son procès en instance,--il en +appelle,--en se faisant servir un melon deux fois plus gros que celui de +la veille.--Bien qu'il ait eu la précaution de tempérer, par une +copieuse libation de sherrey, la dangereuse crudité du fruit de _nos +vergers_, cette fois encore, la récidive ne lui est pas heureuse et son +appel est rejeté. + +Cependant nous avions fait du chemin.--Déjà l'embouchure de la Tamise +est franchie, et la _Panthère_ file comme une flèche entre les rives du +large fleuve sillonné de nombreux bateaux pêcheurs qui rentrent dans les +petits ports du voisinage. + +Le père du petit garçon dont j'ai déjà parlé, jaloux de faire briller +les talents géographiques de son fils, l'arme d'une longue vue, et +l'invite à désigner, au fur et à mesure que nous passerons devant, +toutes les villes, ports, bourgs, villages et hameaux, ainsi qu'à faire +connaître le chiffre exact de leur population, leur production spéciale +et les faits historiques se rattachant à chacun d'eux. L'enfant, qui +est en vacances, et pour qui cette fonction de cicérone équivaut à une +rentrée en classe, montre d'abord peu de soumission aux désirs +paternels, et commence, la mémoire un peu troublée, une explication qui +n'est pas d'accord avec _Malte-Brun_. Quelques voyageurs, possédant des +_Guides_, se permettent de relever quelques erreurs commises par le +jeune collégien, entre autres celle qui place Dublin sur la +Tamise.--Blessé dans son amour-propre, le père soutient l'opinion de son +fils,--et celui-ci profite de la discussion pour aller se cacher +derrière un panier de prunes, auquel il a remarqué une _fuite_ qu'il +n'hésite pas à encourager. + +L'approche de Londres se fait sentir à chaque tour de roue. Nous en +sommes encore éloignés de plusieurs lieues, et déjà la vapeur carbonique +qui s'élève plane au-dessus de nous, et nous couvre de cette impalpable +poussière qu'on appelle la _pluie sèche_. Il fait, au reste, un temps +magnifique, et, comme il y a sans doute quelque fête aux environs, nous +nous croisons à tout moment avec des bateaux à vapeur chargés d'une +population endimanchée et joyeuse qui pousse en passant de vigoureux +hurrahs. À la hauteur de Gravesend, le gouvernement anglais nous envoie +à bord des ambassadeurs chargés de l'indiscrète mission de visiter nos +bagages. Il faut déclarer, à la louange de la douane britannique, +qu'elle ne ressemble pas à la nôtre. Le douanier français, à la +frontière surtout, procède à la visite des malles avec la brutale +impatience d'un mari jaloux qui fouille dans les tiroirs de sa femme +pour y chercher les objets de contrebande conjugale.--L'employé de la +douane anglaise, au contraire, visite, mais ne bouleverse pas.--Sa +curiosité est minutieuse, mais polie.--Il aide les voyageurs à refermer +leur malle, à reboucler leur valise, et s'il aperçoit dans un sac de +nuit une chemise à laquelle il manque des boutons,--il s'offre +volontiers de les recoudre. + +Pendant la visite de la douane, nous sommes arrivés à Greenwich, où se +trouve le célèbre hôpital des invalides de la marine, et déjà commence à +se dérouler le merveilleux spectacle qui a fait tant de fois comparer la +Tamise à une forêt de mâts. J'aurais là une belle occasion de me livrer +au dithyrambe, si c'était mon instrument. Mais tu ne m'as pas donné, mon +cher ami, la mission de découvrir que l'Angleterre était la première +nation maritime du globe. Je passe la main à un maître du genre +descriptif intelligent. Si tu as quelques minutes à perdre ou plutôt à +gagner, ouvre les _Caprices et Zig-Zags_ de Théophile Gautier, et tu y +trouveras le tableau fidèle de la route de Greenwich à Londres, qui nous +apparaît au premier détour de la rivière; il est certaines formules +vulgaires qui, mieux que toutes les recherches du langage académique, +excellent à exprimer certaines impressions. + +«J'ai reçu le coup de poing,» me disait un jour en se frappant la +poitrine un ouvrier dont l'imagination venait d'être vivement frappée +par un grand spectacle.--Cette figure brutale rend parfaitement la +nature de l'étonnement que m'a causé la vue de cette ville, où le +gigantesque paraît se multiplier lui-même. Moi aussi,--j'avais reçu le +coup de poing.--Pendant qu'on jette les amarres, je cherche Nadar pour +lui faire partager mon enthousiasme, et je le trouve à l'avant du bateau +en conversation réglée avec une de ses connaissances, qu'il vient de +voir passer à London-Bridge, auprès duquel nous sommes arrêtés.--Le +débarquement s'opère, et nous voici sur le quai, où les pisteurs des +hôtels français commencent à nous assaillir.--Leur loquacité et leur +esprit de ruse restent pourtant bien loin de ce que j'ai vu à la +descente du chemin de fer dans certaine ville du midi de la France. + +À Marseille, notamment, où un aubergiste, furieux de me voir suivre son +concurrent, lui vida sur l'épaule un cornet rempli de punaises, qu'il me +montra ensuite comme un échantillon de l'hospitalité que je +rencontrerais à l'hôtel rival,--j'eus la bonhomie de me laisser prendre +à cette supercherie, qui obtint le succès que son auteur en avait +espéré, car il m'emmena triomphalement à son hôtellerie en me vantant la +propreté qui y régnait. + +J'étais cependant à peine à table, que je vis grouiller sur la nappe +deux ou trois insectes nocturnes, que je montrai à mon hôte, en lui +reprochant son abus de confiance. + +--Monsieur, me répondit-il gravement, je ne puis nier qu'il y en ait +quelques-unes ici, comme partout; mais si je leur tolère la salle à +manger, je leur interdis la chambre à coucher. Monsieur peut être +tranquille; il dormira bien. + +Nadar a jeté nos bagages dans un cab, et remet au cocher l'adresse d'un +hôtel qui nous a été indiqué. + +Cette première course à travers les rues de Londres est quelque chose +d'assez inquiétant, quand on en a peu l'habitude, car le cab est un +véhicule enragé, auprès desquels nos coupés parisiens ne sont que des +coches. + +Nous arrivons dans Leceister-square, où nous devons habiter, et, après +quelques instants accordés à notre toilette,--nous nous lançons à pied +dans les rues de Londres. + +--À propos, me demanda Nadar, sais-tu un peu d'anglais? + +--Je sais: _To be or not to be_. + +--Eh bien! je suis plus riche que toi; j'en sais une quinzaine de +mots.--Nous les partagerons en frères. + + + + +III + + +Un journaliste français rencontrant à Londres un de ses compatriotes qui +habite cette ville depuis longtemps, s'étonnait que celui-ci éprouvât +encore de la difficulté à se faire comprendre. + +--Si tu savais comme ces gens-là ont la tête dure, lui répondit l'ami; +voilà six ans que je vis avec eux et ils n'ont pas pu apprendre le +français. + +Je regrette d'autant plus vivement cette lacune dans l'éducation de nos +voisins d'outre-Manche, que Nadar m'a appris un anglais de fantaisie qui +n'a pas cours à Londres: aussi je me trouve aussi embarrassé dans ce +pays que pourrait l'être dans le nôtre un étranger qui aurait appris le +français en lisant les faits divers de la _Patrie_. + + * * * * * + +Je viens de rencontrer Lherminier, qui m'a conseillé d'acheter un +dictionnaire de conversation franco-anglaise.--C'est un recueil de +dialogues par demandes et par réponses, dans lequel, dit la préface, +toutes les circonstances de la vie sont prévues, depuis les plus +solennelles jusqu'aux plus familières.--Je remarque, en effet, des +chapitres intitulés:--_Réception à la cour,--Audience du +ministre,--Demande en mariage_. Malheureusement, le dictionnaire de +conversation ressemble à ces instruments à vent dont il est impossible +déjouer si on ne possède pas ça que les musiciens appellent +l'_embouchure_. Or, l'embouchure d'une langue, c'est sa +prononciation.--Et comme je n'ai pas l'embouchure de l'anglais,--la +pantomime est encore ma meilleure ressource pour me faire comprendre. + + * * * * * + +Si le _Dictionnaire de conversation_ a prévu les cas exceptionnels d'une +réception royale, ou d'une audience ministérielle, soit dédain, soit +oubli volontaire, il se montre moins prévoyant à propos des +circonstances familières, et il en résulte quelquefois un certain +embarras pour le voyageur. Aujourd'hui même me trouvant dans un des +beaux quartiers de Londres, je désirais, pour dès motifs étrangers à la +misanthropie d'Alceste, rencontrer un endroit écarté.--Ne connaissant +pas les ressources du quartier dans lequel je me trouvais, j'abordai un +_policeman_ avec l'intention de l'interroger. Mais ce fut inutilement +que je cherchai la phrase dans mon dictionnaire. Sa pruderie restait +muette sur cet article! Dans cette circonstance éminemment familière, la +pantomime me parut un moyen de traduction trop expressif pour que +j'osasse en faire usage avec le _policeman_ qui, d'ailleurs, me parut +manquer d'initiative. + +Cependant, comme il y avait urgence, j'allai peut-être me risquer à +braver le _no comit nuisance_, prohibitif inscrit sur la muraille, +lorsque je fus soudainement retenu par un souvenir.--Quelques jours +auparavant, j'avais vu à Paris un Anglais surpris par un sergent de +ville au moment où il semblait lire de trop près les affiches de +spectacle. Ignorant sans doute combien nos lois sont paternelles pour +ces petits délits qui sont dans la nature, le délinquant parut frappé +d'une invincible terreur, et je n'oublierai jamais l'accent avec lequel +il demanda au sergent de ville «quel _siouplice_ lui était réservé?» Il +ne fallut pas moins que le rappel de ce fait pour m'arrêter sur le bord +d'une contravention dont les suites pouvaient être dangereuses. +Heureusement que je rencontrai un compatriote qui m'emmena à +Westminster, où se trouve un _office_ spécial. + +Si l'on en croit les statisticiens et la foule qui encombre incessamment +tous les lieux publics où l'on débite de la boisson, la population de +Londres est une éponge qui absorbe quotidiennement une quantité de +liquide suffisante pour mettre à flot le _Great-Britain_, navire du port +de dix mille billards.--Cependant il s'en faut que les conséquences +naturelles de cette absorbtion prodigieuse aient été prévues dans une +juste mesure. On pourrait croire, au contraire qu'il y a à Londres un +parti pris de provoquer à la contravention, et que le _no comit +nuisance_ est un piège tendu par le fisc.--On est quelquefois obligé de +marcher pendant une heure avant de rencontrer un endroit où l'on puisse, +à l'abri de la pruderie britannique, se livrer tranquillement à +l'antithèse de la soif.--Encore ces refuges hospitaliers qui avoisinent +les monuments sont tellement encombrés, que, pour être sûr d'y trouver +une place, ce n'est pas imprudent de la prendre la veille en location. +Si M. de Rambuteau eût été lord-maire, il est certain que cet état de +chose l'eût frappé, et sans doute il aurait pensé à utiliser au profit +de la population de Londres les nombreuses colonnes monumentales qui +font ressembler cette ville à un immense jeu de quilles dont le dôme de +Saint-Paul est la boule. + + * * * * * + +J'ai vu tant de fois les monuments de Londres servir de décors au +mélodrame, et j'éprouve si peu la nostalgie de l'Ambigu, de la Gaîté et +de la Porte-Saint-Martin, que j'avais d'abord conçu le projet de ne +point visiter les curiosités historiques de la ville. Mais, profitant de +la circonstance qui m'avait attiré vers Westminster, j'ai réfléchi que +je manquerais à tous mes devoirs de touriste si je n'entrais pas dans le +vieil édifice où repose, parmi tant d'illustres personnages, le corps de +l'immortel auteur de _Richard III_. + + * * * * * + +En sortant de Westminster, mon compatriote, familier avec les curiosités +de Londres, m'a amené dans le quartier des mouchoirs volés. Figure-toi +la Cité des _Mystères de Paris_ restituée par un architecte ami du +sombre et de la malpropreté. Le nom de ce quartier indique suffisamment +l'industrie qu'on y exerce, et que les habitants ne songent même pas à +dissimuler, car j'ai vu des enseignes où on lisait; + + À LA RENOMMÉE DU POINT D'ANGLETERRE + UN TEL, RECELEUR, + _Tient tout ce qui concerne son état._ + +Ce commerçant, recelait même un caisson aux armes royales, avec le _By +appointement_ traditionnel, ce qui pourrait faire supposer qu'il était +autorisé par le gouvernement. La maison la mieux fournie et la plus en +vogue est l'ancienne maison Sheppard, traduite plusieurs fois devant les +assises, et tout récemment par M. André de Goy. Au moment où je passais +devant ses magasins, on opérait le déballage d'objets provenant de +l'exposition de Manchester. + +De nombreux commis s'occupaient à préparer la mise en vente. Les uns +effaçaient les initiales gravées sur les bijoux, les autres tondaient +les chiens volés dans les parcs, pour en métamorphoser la race. J'ai vu +devant mes yeux un superbe épagneul écossais, dont un ciseau ingénieux a +fait en moins de cinq minutes, un _pointer_. Des femmes étaient +particulièrement employées à démarquer les pièces de linge.--Et jamais +vaudevilliste ayant besoin d'une idée ne fut plus habile à démarquer le +sujet d'un livre et à faire un torchon avec de la dentelle. + +La vocation des Sheppard est tellement éternisée, qu'un jeune baby de +quelques mois, qui était au sein de sa nourrice, a interrompu son +repas pour venir me prendre mon mouchoir dans ma poche. Je dois au +reste déclarer qu'on me proposa immédiatement d'entrer dans +l'arrière-boutique,--où on me le rendrait,--moyennant dix pences. + +C'est dans ce quartier que s'élève le _Conservatoire des voleurs_.--Là, +du matin au soir, une multitude de jeunes gens,--l'espoir de Newgate, se +livrent à l'étude préparatoire de la distraction.--Les cours sont faits +par d'habiles praticiens.--Il y a une chaire _de mouchoir_, une chaire +_de montre_, une chaire _de bourse_.--Les expériences se font sur un +mannequin à ressort,--Ce qui rend les études quelquefois +très-dures,--c'est que le mannequin qui représente toujours un +gentleman--est armé d'une canne, et au moindre faux mouvement de +l'opérateur--le gentleman lève sa canne et la laisse retomber.--Un +professeur d'ivresse simulée est attaché à l'établissement.--Il +enseigne aux élèves--l'art du zigzag ingénieux--que le _pick-pocket_ +emploie dans les rues pour heurter les passants et les dévaliser.--Des +professeurs de boxe et de gymnastique perfectionnent les aptitudes des +élèves en leur apprenant l'art de ne pas se laisser prendre--ou +pendre.--Le Conservatoire des voleurs de Londres est un des +établissements les mieux tenus de l'Europe. Il y a chaque année un +concours,--où assistent les directeurs de bandes qui ont besoin de +renouveler leur troupe. + +Le dernier concours a mis en relief des sujets merveilleux qui pourront, +avant peu, être appréciés par le public. On parle surtout d'un jeune +homme qui peut voler une montre en dix-sept langues. Bien que ce +concours ait été très animé, il était attristé par le jugement prononcé +récemment contre le directeur du Conservatoire, arrêté dans le Strand au +moment où il démontrait un coup difficile.--Il devrait être pendu le +soir même.--C'est une perte. + + * * * * * + +Au voleur!--mon cher Bourdin,--le compatriote qui me pilotait est un +faux compatriote. C'est un ancien lauréat du Conservatoire qui +_travaille_ les étrangers. Je lui avais inspiré quelque confiance, sans +doute,--et, sans que je m'en sois aperçu, il a opéré dans mes poches un +travail pneumatique qui a parfaitement réussi. Je n'ai pas même de quoi +acheter un carnet pour recueillir mes observations. Adresse-moi, au plus +vite, une lettre--chargée,--très chargée,--et surtout aie le soin +d'écrire mon nom en gros caractères, car la poste française a +l'ingénieuse habitude d'apposer son timbre sur cette partie principale +de l'adresse. + +Chargée! très chargée! + + + + +IV + + +Te rappelles-tu, mon cher ami, de cette époque déjà lointaine où nous +n'aurions pas pu, comme aujourd'hui, concourir au prix de cent mille +francs, fondé par M. Lob, le Véron de la chimie capillaire.--Possédant +déjà quelque teinture d'orthographe, nous collaborions avec une +audacieuse activité à une feuille, où, par exception, notre prose était +payée à raison de huit francs l'arpent,--ce qui mettait nos lignes au +prix des poires d'Angleterre.--Le fondateur de ce journal, où, par +prudence, on ne lisait jamais: _La suite à demain_, disparut un jour en +nous devant plusieurs hectares de copie.--Nous commençâmes d'abord par +nous arracher les cheveux,--distraction qui ne nous est plus +permise,--puis nous prîmes en collaboration le parti de passer cette +banqueroute aux profits et pertes. + +Cependant, trois mois après,--un samedi,--le dernier du carnaval, et +comme nous regrettions avec mélancolie de ne pas pouvoir le _graisser_, +on nous apporta une lettre dans laquelle nous étions convoqués, comme +créancier du journal, à venir toucher 75% de notre créance.--Ah! +conviens-en! jamais rentrée, même celle de Bouffé, ne fut plus +heureuse.--Je t'ai rappelé cet épisode de notre jeunesse pour te faire +comprendre la nature de l'émotion que j'ai éprouvée hier en recevant ta +lettre _chargée_,--pas assez cependant, pour que je n'aie point pu +l'emporter moi-même.--Il était temps,--je commençais à devenir aussi +_gêneur_ pour les employés de la poste anglaise que peut l'être un +débutant littéraire qui veut faire passer son premier feuilleton,--et tu +sais si ça tient, ces bêtes-là! + +/*[4] + Mais puisque je retrouve un ami si fidèle, + Ma fortune va prendre une face nouvelle. +*/ + +J'ai cependant vu le moment où j'allais me trouver fort embarrassé pour +faire traduire en argent anglais le souvenir de la patrie contenu dans +ta lettre, non pas que les traducteurs manquent ici;--ils y sont même +fort nombreux.--Mais c'était un samedi, et ce jour-là, dès quatre heures +de l'après-midi, non-seulement tous les comptoirs de change, mais encore +tous les magasins sont fermés.--J'allai chez un garçon de ma +connaissance, qui tient dans le Strand le dépôt d'une grande maison +parisienne, et je le priai de me donner la monnaie de mon billet.--Il +m'ouvrit sa caisse,--un monument qui paraissant destiné à loger le +Pérou, et qui cependant ne contenait qu'une somme contre laquelle le +dernier mendiant de Londres n'aurait pas voulu troquer sa journée.--Si +vous étiez venu cinq minutes plus tôt, me dit mon ami, j'avais dix +mille francs en or. Mais je viens de les envoyer à la Banque. Il +m'apprit alors que c'était une mesure de précaution adoptée par tous les +commerçants de Londres.--À la fin de la journée, chacun d'eux, dans la +crainte d'être volé, ne conserve chez lui que la somme indispensable à +ses besoins, et envoie sa recette du jour passer la nuit à la banque de +son quartier, d'où il la retire chaque matin. + +Frappé d'une non-valeur momentanée, mon billet de banque me devenait +aussi inutile qu'un billet de l'Ambigu pourrait l'être à Londres--et +même à Paris. Ce qui m'inquiétait surtout, c'est que j'étais à la veille +d'un de ces dimanches anglais durant lesquels le tour du cadran semble +plus long à faire que le tour du monde. Je fus heureusement sorti +d'embarras par l'obligeance du docteur Verdé-Delisle, qui vient de +mettre tout le monde médical en émoi, par la publication d'un livre +contre la vaccine, à laquelle il attribue l'abâtardissement de la race +moderne en Europe. Ce qu'il y a de singulier, c'est que le Docteur +Delisle, qui est un révolutionnaire par conviction, est, avec Fonta, un +des plus beaux grêlés de France. + + * * * * * + +Aujourd'hui dimanche,--fidèle à ses traditions d'ennui dominical,--la +ville s'est réveillée au milieu d'un brouillard mieux imité qu'au +théâtre de la Porte-Saint-Martin.--C'est une sorte de brume opaque, où +les bruits de la rue s'absorbent;--on sent, en marchant dans les rues, +palpiter dans l'air, autour de soi, les grandes ailes de hibou du spleen +britannique.--À aucun prix on ne pourrait, avant une heure de +l'après-midi, se faire ouvrir une boutique, pas même celle d'un +armurier, si l'on avait l'envie bien naturelle de se brûler la cervelle, +ne fût-ce que pour faire un peu de bruit au milieu de ce silence. Toute +la population de Londres émigre dans les environs; aussi, après les +offices, tous les pauvres abandonnent-ils les églises pour se réunir aux +stations de chemins de fer ou de bateaux vapeur.--Gavarni nous a initiés +à ces types de gueuserie, où toutes les races soumises à la domination +anglaise ont leurs représentants, depuis l'Irlandais, fils de la famine, +jusqu'à l'Indien, fils du soleil. + +Nous avons été passer la journée à la campagne, qui est bien telle +qu'on la représente dans les gravures de steeple-chase.--J'ai vu +Richemond, où lord Ward avait, quelques jours auparavant, donné en +l'honneur des beaux yeux d'une cantatrice,--qui sera bientôt une +lady,--un magnifique banquet, auquel assistait toute la troupe du +Théâtre-Italien.--Après Richemond, nous avons visité Hampton-Court, dont +le parc est une merveille. La célèbre galerie de Hampton-Court est +actuellement dénudée par les emprunts de l'exposition de Manchester. +C'est là qu'on voit la plus belle collection des Holbein connus,--et +plusieurs cartons de Raphaël, parmi lesquels celui de la _Pêche +miraculeuse_ et de la _Transfiguration_. + +De Hampton-Court à Windsor, la route est charmante, mais elle est +accidentée de nombreuses barrières, où un impôt qui varie de six pences +à un demi-shelling est prélevé sur tous les équipages. Un paysagiste en +quête de pittoresque ne ferait pas fortune dans cette campagne unie et +joliette.--Ma grande préoccupation était de voir des chaumières et des +paysans, mais les chaumières sont des maisons de campagne bâties sur un +modèle uniforme; quant aux paysans, ils sont tous en habit noir, et ils +mettent des cravates blanches jusqu'à leur charrue. En approchant de +Windsor, le pays s'accidente un peu. On sait qu'il y a lutte, comme +beauté de points de vue, entre la terrasse de Windsor et celle de +Saint-Germain. L'opinion des touristes est partagée, mais je vote pour +Saint-Germain, où il y a le pavillon Henri IV, dans lequel on dîne, +tandis que Castle-Hotel est une gargote solennelle que le duc de +Wellington et la duchesse de Kent n'auraient certainement point +recommandée par une patente autographe, s'ils y avaient mangé un certain +potage à la queue de boeuf que la beauté du paysage ne m'a pas fait +digérer. + +À la station de Windsor, nous nous sommes rencontrés avec des gardes de +la reine, qui se sont mis à regarder Nadar avec la considération que les +phénomènes se doivent entre eux. Tu sais que ces soldats sont les plus +beaux hommes de l'Angleterre. L'un d'eux, qui était sergent, s'est +approché de notre monumental ami pour se mesurer avec lui.--L'avantage +de la taille est resté à Nadar, mais il a failli le payer cher. Le +sergent, qui était recruteur, lui a tendu une demi-couronne à l'effigie +de la reine d'Angleterre, et Nadar, croyant qu'il lui en demandait la +monnaie, allait prendre la pièce, lorsque le docteur Delisle l'arrêta +soudain, et lui expliqua que, en Angleterre, dès qu'on avait accepté +d'un recruteur une pièce de monnaie à l'effigie du souverain régnant, on +faisait partie de l'armée anglaise. + + * * * * * + +J'ai été hier passer la soirée à la fameuse taverne de Nicholson's, où a +lieu, comme tu le sais, la parodie de tous les procès curieux jugés par +les tribunaux anglais. C'est une sorte de cour d'appel comique où +l'opinion casse quelquefois les arrêts rendus par les magistrats; +anomalie assez étrange à constater dans un pays où le respect de la loi +est souvent poussé jusqu'à l'exagération. On donnait ce soir-là, à la +demande du public, la représentation d'une affaire de conversation +criminelle, qui avait récemment jeté quelque émoi dans la cité.--Un +mécanicien, possédant, comme le dit _Quinola_, plutôt l'amour de la +mécanique que la mécanique de l'amour, s'était, après un an de mariage, +séparé amiablement de sa femme.--Les deux époux vivaient sous le même +toit, mais ne partageaient point la même chambre, et n'avaient de +rapport entre eux que pour regretter l'association légale de leurs +incomptabilités.--En attendant que la loi sur le divorce lui eût rendu +le libre exercice de ses sympathies, la femme encourageait les soins +d'un jeune locataire de sa maison, et plusieurs fois l'avait reçu dans +son appartement particulier à une heure où le soleil était couché et +endormi depuis longtemps. Ces entrevues n'étaient pas sans péril, car +elles avaient lieu dans une chambre assez voisine de celle habitée par +le mari; mais, en tout pays, les gourmands de fruit défendu le trouvent +meilleur s'il est cueilli au nez du garde-champêtre.--Cependant un +matin, à l'heure où tous les chats de Londres se réveillent au cri de +_milk milk_, poussé par les marchands de lait, le mécanicien crut, comme +Angelo, entendre du bruit dans son mur. Il prêta l'oreille, et sentit +quelque chose se dresser sur sa tête. En pareil cas, la loi anglaise est +précise, et, avant de faire partie du club que nous plaçons en France +sous la présidence de Georges Dandin, il faut prouver qu'on y a des +titres. + +Aussi la plainte d'un mari n'est-elle admise, judiciairement, qu'après +une constatation évidente, et, comme on dit en vénerie, pour juger le +délit, il faut l'avoir vu _par corps_; autrement, le plaignant court le +risque d'être considéré comme un vantard. Instruit des exigences de la +législation, le mécanicien résolut d'employer les ressources de son art +pour arriver, comme Vulcain, son patron mythologique, à la surprise des +deux coupables, et, dans le silence du cabinet, il inventa un appareil +ingénieux que l'on pourrait appeler le _compteur conjugal_. Pendant une +courte absence de sa femme, il pénétra dans la chambre à coucher de +celle-ci, et appliqua au meuble principal de cette pièce un mécanisme +dont la présence était habilement dissimulée, et qui communiquait, par +un fil conducteur, à une sorte de cadran où se trouvait une aiguille +indiquant des chiffres. Ce cadran était placé dans l'alcôve du mari, et +restait toute le nuit éclairé par une lampe. + + * * * * * + +Un soir, le mécanicien invite deux de ses amis à venir prendre le thé +chez lui, et, désignant la chambre voisine de la sienne, habitée par sa +femme, il les invite à ne point faire de bruit pour ne pas troubler son +repos.--Puis, ayant su les retenir jusqu'à une heure assez avancée, il +leur proposa de prendre des actions pour l'exploitation d'un nouveau +système de surveillance dont, il voulut sur-le-champ leur expliquer +l'usage.--Supposez, leur dit-il, que vous soyez séparés de vos femmes et +que vous ayez des doutes sur l'emploi qu'elles font de leur +liberté,--surtout à une heure pareille à celle où nous sommes,--mon +appareil vous renseigne exactement. Voyez ce cadran.--L'aiguille est +arrêtée sur le chiffre indiquant la pesanteur du corps de ma femme, qui +est dans la chambre voisine.--Le moindre objet ajouté à ce poids serait +indiqué immédiatement par mon cadran. + +--Mais, interrompit l'un des invités, il me semble que votre aiguille +varie beaucoup: du chiffre 45, la voici qui passe à 90. + +--Il est impossible que ma femme ait pu engraisser de quarante-cinq +kilos dans une soirée, reprit gravement le mécanicien; et conduisant les +deux amis dans la chambre voisine, avant que le poids supplémentaire ait +pu se dissimuler, il requit leur témoignage pour constater le flagrant +délit devant la loi.--Le juge devant lequel l'affaire avait été portée +avait condamné le séducteur à un farthing d'amende (deux liards de notre +monnaie).--Quant à la femme, son mari avait été autorisé à la rendre à +sa famille.--Le mécanicien a dû partir pour la France, où il compte +exploiter son invention. + + + + +V + + +Londres, le... + +J'ai assisté hier à une représentation de la troupe italienne au théâtre +de la Reine; mademoiselle Alboni chantait la _Cenerentola_. Cela m'a un +peu reposé du _Sire de Framboisy_, que des commis-voyageurs en +médiocrités continentales ont introduit à Londres, malgré la +surveillance de la douane. Quelle occasion cependant pour établir un +impôt prohibitif ou pour mettre strictement en vigueur les règlements +qui protègent l'observation du _no comit nuisance_!--Quelle bonne humeur +saine et mélodieuse dans _Cenerentola_, et se peut-il vraiment que +l'auteur de ce chef-d'oeuvre consente à vivre dans Paris,--au milieu de +cette ville où les rues n'ont de voix que pour fredonner le _Sire de +Framboisy_, où les salons n'ont de pianos que pour accompagner les _Deux +Gendarmes_.--Mademoiselle Alboni est toujours le plus merveilleux +instrument que l'on connaisse, et auquel il ne manque, pour être +complet, que de lui manquer quelque chose.--Un défaut rendrait peut-être +la virtuose admirable, quand ce ne serait que les jours où elle +essayerait de le vaincre.--On m'avait beaucoup vanté la salle du théâtre +de la Reine, aussi ai-je éprouvé une déception;--cela est grand, mais +non point grandiose;--le style décoratif en est mesquin, et rappelle +celui de notre café des Aveugles, où on fait de si bonne musique pour +les sourds. Il faut dire aussi qu'il n'y avait qu'une demi-chambrée, +quelques amis, comme à l'Odéon les jours de tragédie classique. La +saison est terminée et une partie de l'aristocratie est rentrée dans ses +terres. + + * * * * * + +Les personnes de marque qui sont restées à Londres s'abstiennent de +paraître dans les lieux publics pour qu'on ne puisse pas supposer +qu'elles n'ont pas encore quitté la ville.--Aussi n'ai-je pu assister à +une de ces grandes représentations d'apparat, où la présence de S. M. la +reine fait du théâtre une succursale de la cour.--Ces jours-là, +l'étiquette s'assied au contrôle, où un lapidaire est installé avec la +mission de refuser l'entrée à toutes les dames qui se présenteraient en +ayant sur elles moins de cent mille livres de diamants.--Les hommes sont +également soumis au frac et à la cravate blanche. Ce n'est pas gênant +pour les Anglais, qui, en arrivant au monde, en trouvent une dans leur +layette. Mais il arrive quelquefois aux voyageurs, ignorant les usages, +de se présenter au théâtre comme ils iraient à l'estaminet, et de se +heurter à un refus d'entrée.--Le cas a été prévu,--et dans presque +toutes les boutiques qui avoisinent Her Majesty's-Theatre,--on loue des +costumes d'opéra.--Les petits industriels vagues, qui rôdent sous le +péristyle, font même concurrence aux vestiaires officiels, en abaissant +à la portées des petites bourses la location de leurs propres habits +noirs et de leurs propres cravates blanches.--Ils ne demandent d'autre +gage que le vêtement qu'on dépouille pour mettre le leur.--Mais il y a +quelqu'imprudence à les honorer de sa confiance, car pendant que l'on +conduit leur habit noir à l'Opéra, il peut arriver qu'un policeman les +emmène prendre le thé dans une maison où ils sont reçus même en +paletot.--Une fois la saison terminée, l'entrée du théâtre de la Reine +est abordable à toutes les classes de la société.--Outre que le prix des +places est diminué de moitié, le contrôle se montre moins sévère sur le +chapitre du costume--une mise décente est seulement de rigueur, et on +serait reçu même avec l'arc-en-ciel autour du cou,--mais il n'en reste +plus pour se faire une cravate--Léo Lespès a acheté le dernier coupon. + + * * * * * + +Le soir où j'étais au théâtre, je n'ai vu de diamants qu'au jabot de +Nadar et de perles que dans la bouche de madame Taglioni. Les loges de +l'aristocratie étaient vivement démocratisées, je dirai même qu'au +premier flair on respirait dans la salle cette vague odeur du billet +donné... Le décor et la mise en scène m'ont paru être à l'Opéra des +éléments dramatiques absolument inconnus. J'ai vu, dans le +_Cenerentola_, des toiles auprès desquelles le fameux salon jaune, qui +servait de mairie aux amoureux de M. Scribe, eût été une galerie +d'Apollon,--et on a apporté sur la scène, pour chanter le duo assis, +deux fauteuils sur lesquels un gamin du boulevard n'aurait pas voulu +monter, même pour voir le feu d'artifice. Quant aux costumes, ils m'ont +paru brodés par la main des fées de l'économie.--Mademoiselle Rosati a +dansé _Marco Spada_ avec mademoiselle Taglioni, pour laquelle le public +de Londres a une idolâtrie évidente. + + * * * * * + +Le jour où a eu lieu la clôture de la saison, la représentation a été +égayée par un intermède comique qui n'était pas indiqué sur l'affiche, +et dont le directeur du théâtre de la Reine a été le héros. Comme c'est +la coutume, à Londres, après l'exécution solennelle du _God save the +Queen_, écouté avec le respect religieux que tous les Anglais portent à +leur souveraine, les artistes qui composent la troupe se sont avancés, +chacun à leur tour, pour saluer le public privilégié qui leur témoigne à +son tour sa sympathie par des bravos et des rappels. Il y a bien dans la +salle quelques parents et quelques amis qui donnent le _la_ à +l'enthousiasme britannique--mais la cérémonie s'exécute;--on crève +quelques paires de gants et on jette quelques bouquets. M. Lumley, qui +s'étonne de ne pas encore voir, sur une place de Londres, une colonne +monumentale supportant sa statue, avait imaginé de se faire comprendre +dans l'ovation que la première aristocratie du monde accordait à ses +artistes. Exceptionnellement, il voulait quêter le piédestal de sa +dignité directoriale pour se mettre au même rang que son premier ténor +ou sa prima donna. + +En conséquence,--un nombreux groupe d'amis--attendait l'instant où le +dernier artiste aurait achevé sa dernière révérence, pour procurer à M. +Lumley le triomphe romain que celui-ci s'était commandé.--À un signal +donné, un formidable choeur s'élève dans la salle, au moment où le public +se disposait à se retirer:--Lumley! Lumley! Lumley! et au milieu d'un +étonnement général.--M. Lumley s'avance sur la scène,--il a le soleil +sur son jabot, et l'on voit briller les planètes aux boutonnières de son +gilet,--il salue à quatre-vingts degrés, pose la main sur son coeur +et se prépare à prononcer un _speach_; mais l'émotion, ou sa +cravate, étranglent son éloquence,--et alors,--ah! dame!--et +alors--l'aristocratie, qui n'a point en public l'hilarité +expansive,--s'est souvenue qu'elle faisait partie de la joyeuse +Angleterre, et elle a fait à M. Lumley un de ces succès--qui coulent un +homme,--mais pas en bronze. + + * * * * * + +En sortant du théâtre, à minuit, je me suis trouvé au milieu des +lumineuses féeries de Hay-Market, qui est la rue de Londres où se +trouvent en plus grand nombre les publics-houses, les tavernes +élégantes, et tous les établissements où l'on noctambulise--entre un +homard et une bouteille de sherrey. + +M. Méry,--un jour qu'il était parvenu à retrouver la plume avec laquelle +il écrivait jadis _Héva_ et la _Guerre de Nizam_, a écrit dans les +_Nuits anglaises_ vingt pages qu'il peut revendiquer comme étant +l'invention de la photographie. Je n'essayerai pas de lutter avec ce +passage qui est resté dans toutes les mémoires littéraires comme un bon +point à marquer à l'écrivain qui s'en marque lui-même tant de +mauvais.--Qu'il vous suffise de savoir que Hay-Market, Piccadilly et les +rues avoisinantes sont les principaux docks--de la compagnie de +Cythère.--Depuis minuit jusqu'à cinq heures du matin, dans cette rue et +dans celles qui l'avoisinent, on trouve l'affluence qu'on remarque à +Paris aux Champs-Élysées les jours de feu d'artifice. Sans doute c'est +un tableau affligeant pour le moraliste, mais à Londres la morale se +couche à neuf heures. À partir de ce moment, le pavé appartient à ceux +qui ont l'habitude de le battre, et c'est en battant ce pavé-là, que +Shakespeare a rêvé les types immortels de Juliette, de Cordélia, de +Desdemone et de toutes les femmes-anges qui peuplent son répertoire. + +Un spectacle bien cher à tous ceux dont le tempérament est fait avec une +rognure de Gargantua, c'est le luxe apéritif des tavernes et la mise en +scène pleine de séductions de leur étalage extérieur où, sous la blanche +lumière du gaz, se rassemblent toutes les variétés connues du règne +animal.--Les publics-houses de Hay-Market et de Piccadilly sont de +préférence ceux où l'on va souper au retour du Wauxhall, de Cremorn et +du Casino. Un homard vivant, passant ses longues pinces au travers du +grillage de Scott, m'a invité à aller le manger. Scott est la +Maison-d'or du quartier. Il est patronné par les jeunes gens de +l'aristocratie et par les crinolines de grande circonférence. Le +cabinet particulier existe peu dans les tavernes anglaises. Les salons +sont divisés en compartiments,--ce qui rend l'isolement absolu à peu +près impossible.--Mais ce que la morale y peut gagner, elle le perd dans +les parcs qui restent ouverts toute la nuit.--Cependant, depuis quelque +temps, l'autorité s'est émue de ces pèlerinages après boire.--Les parcs +n'ont point été fermés, mais, sur une pétition de la chaste Diane qui +avait sa statue dans Saint-James, on a organisé des rondes, qui assurent +à la déesse un repos tranquille, en éloignant de ses regards tout ce qui +pourrait lui faire regretter trop vivement l'absence d'Endymion. + + * * * * * + +Cependant, on n'a pas encore pu, ou on n'a pas voulu retirer pendant la +nuit l'hospitalité des parcs aux nombreux hôtes de ces dortoirs de la +belle étoile. Ils y viennent reposer pacifiquement avec leurs femmes et +leurs enfants. Chaque famille a son banc ou son arbre accoutumé. Le +matin, aux premiers sons de la diane, ils se lèvent comme une troupe +familiarisée avec la discipline et se répandent dans les rues où ils +vont, pour la plupart, se livrer au productif _far niente_ de la +mendicité, profession qui n'est nullement interdite dans le département +des Îles Britanniques, car elle est, avec le vagabondage, la soupape de +sûreté des deux ou trois cents propriétaires auxquels appartient la +ville de Londres.--Les Anglais, il faut le dire, ont l'instinct--de la +charité,--tous ceux dont le formidable appétit de jouissances humaines +est habitué à mâcher le million,--payent généreusement aux +établissements de bienfaisance le droit de digérer avec sécurité. + + * * * * * + +Mais l'aumône sur la voie publique est encore très-fréquente.--À +Londres, quiconque peut donner donne, et avec bonne grâce comme on lui +demande, car j'ai vu un jour un pauvre qui n'osait pas tendre sa main +parce qu'il n'avait pas de gants et que c'était dimanche. Les bras +croisés entre sa peau et le drap de son habit, il désignait timidement +aux passants, par un mouvement de la tête, un chapeau en ruine, au fond +duquel on apercevait encore un double chiffre surmonté d'une couronne +ducale.--Ce chapeau armorié d'un pauvre honteux, qui n'avait pour +oreiller que le pavé de la rue, avait appartenu peut-être à un lord +propriétaire du quartier. Tous ceux qui jetaient leur aumône dans cette +sébile armoriée, savaient bien qu'elle irait tomber dans le comptoir du +dieu Gin.--Mais ils savaient aussi qu'il est le dieu de l'abrutissement +résigné, que chaque taverne,--où la misère va s'abreuver, vaut un +corps-de-garde,--et qu'en encourageant les pauvres honteux,--on prévient +les pauvres hardis. Cela est si vrai, qu'un des principaux magistrats de +Londres,--auquel on montrait le recensement de la population, classe par +classe,--secouait la tête et disait avec inquiétude:--Que se +passe-t-il?--je n'ai pas mon compte de pauvres. + + * * * * * + +Je m'aperçois que ces remarques ne sont pas à leur place au milieu de +ces lignes frivoles,--- qui auraient pu, sans que personne y perdît, +rester dans le carnet, où les jetaient les hasards de la flânerie;--mais +il est bien difficile de ne point parler de misère à propos d'un pays +où l'haleine d'une population mourant de froid pendant l'hiver suffit +pour former un brouillard qui cache la vue du soleil. + + * * * * * + +Le gouvernement anglais a du reste le génie de la prévoyance, et, sans +compromettre son autorité, il sait à propos faire des concessions.--Tout +récemment il avait été question, à l'instigation du clergé, m'a-t-on +dit, de supprimer les musiques publiques qui sont le dimanche une +récréation populaire.--Il y a eu commencement d'émeute, on a déraciné +quelques chênes dans les parcs pour les opposer aux bâtons des +policemen. La police a dû rendre au peuple ses orchestres en plein +vent.--Mais pour rester d'accord avec le principe religieux, qui en +réclamait l'interdiction,--on a seulement permis la musique +sacrée.--C'est du moins à ce titre que le _Postillon de Longjumeau_ est +exécuté à Londres dans les parcs sous le nom d'_Oratorio_.--On est +devenu également beaucoup moins rigoureux pour les règlements, qui +obligeaient les dimanches la stricte fermeture des débits de +boisson.--Les portes et les volets, sont bien fermés jusqu'au soir; mais +cependant--il y a bien un sésame qui entre-baille l'huis prohibé, s'il +ne l'ouvre entièrement.--Je me souviens pour mon compte, d'avoir +consommé plusieurs ginger-beer,--à une heure où la loi me condamnait à +la soif. + + * * * * * + +J'ai été ce soir à Cremorn-Garden,--c'est une imitation de Mabille. Le +jardin beaucoup plus grand, mais moins somptueux, contient un théâtre, +un cirque et une foule de divertissements.--L'éclairage est +mesquin,--est-ce dans un but favorable au mystère? je ne le crois pas, +car les labyrinthes et les bosquets sont peu fréquentés. La foule se +disperse plus volontiers dans le cirque, vers les jeux, et surtout vers +les loteries de _bibelots_.--La rotonde du bal, où s'élève un orchestre +excellent, est, à l'instar de Mabille, l'empire où règne un Pilodo--qui +pourrait rendre des points de grêle a à son confrère de Paris.--On +m'affirme que c'est pour rappeler le plus possible le roi des bals +parisiens, que le chef d'orchestre de Cremorn s'applique cette grêlure +postiche, seulement il arrive quelquefois que, dans la chaleur de +l'exécution d'un quadrille, le masque tombe et il reste un très-joli +garçon, fort apprécié de ses danseuses.--Cremorn, qui est le +Parc-aux-Biches de Londres, a, comme Mabille, ses grands et ses petits +jours.--On y trouve beaucoup d'émigrées des Folies-Nouvelles et du Café +du Cirque. + +C'est le fonds de magasin de la galanterie parisienne. Elles ne valent +pas à beaucoup près les Anglaises; mais comme elles viennent de France, +le pavillon couvre la marchandise.--En résumé, ce bal, comme tous ceux +qui existent à Londres, n'a pas l'entrain que l'on remarque quelquefois +dans les nôtres.--Les Anglais sont des gens mathématiques et pressés qui +ne font rien d'inutile. Aussi ne perdent-ils pas leur temps à faire la +cour aux femmes qu'ils rencontrent dans les lieux de plaisir.--S'ils en +invitent une pour le quadrille ou la valse,--ils lui présentent non pas +la main, mais leur canne ou leur parapluie;--lorsque la femme, en +valsant, permet à son cavalier de lui appuyer sa canne derrière le dos, +c'est un indice d'espérances. On va ordinairement les arroser d'un verre +de boisson froide, qui a le _sherrey_ pour base, et qui se boit avec +une paille.--Toute femme qui fréquente les bals apporte sa paille à +_sherrey_ dans son corset.--Si, après en avoir fait usage, elle l'offre +à son cavalier, c'est comme si le notaire y avait passé.--Tout ceci +n'est pas du dernier galant, mais le madrigal n'est pas une monnaie +anglaise.--On peut revenir de Cremorn par le _penny-boat_. Quand la +soirée est belle, c'est un charmant voyage d'un quart d'heure. À bord du +steamer l'Anglais retrouve la gaieté qu'il n'avait pas au bal.--C'est +l'Antée de l'eau, il faut qu'il soit dessus pour qu'il paraisse vivre. +Quant à moi--mon retour de Cremorn a été gâté par des Parisiens, qui se +racontaient le dernier drame de l'Ambigu. + + * * * * * + +Aujourd'hui, à quatre heures, j'ai été pris dans la rue d'une attaque de +spleen foudroyant. C'est une espèce de suie morale qui s'attache à +toutes vos idées. Il n'est pas de distraction qui puisse vous ramoner +l'âme. Il n'y a qu'un remède à ce mal-là:--c'est le départ. Je fais ma +malle,--ce ne sera ni long ni lourd. + + * * * * * + +L'ami qui me reconduit au chemin de fer m'a glissé dans la poche, en me +quittant, une nouvelle à la main anglaise. + +Il y a deux jours,--comme il avait fait mauvais temps et que le macadam +avait délayé la boue dans la rue, un de ces industriels de la rue avait +imaginé de tracer dans Regent-street un chemin praticable pour les +piétons.--Chaque personne qui passait lui donnait un penny. Vers la fin +du jour, et comme il avait amassé une assez belle recette, le balayeur, +ayant quitté la place, prit son balai, et se mit à détruire son travail +du matin, en effaçant le passage qu'il avait tracé au milieu de la boue. + +--Et bien! lui dit mon ami qui à la même heure mettait les volets à son +magasin, que faites-vous donc là? + +--Mais je fais comme vous.--je ferme ma boutique. Un gamin de Paris +aurait-il mieux dit! + +En arrivant à la station de Folkestone où je dois m'embarquer, j'ai +acheté pour lire, pendant la traversée, les numéros du _Cours de +littérature_ où se trouve l'_éloge_ d'Alfred de Musset par M. de +Lamartine. + + * * * * * + +Ah! + + + + +CAUSERIES DRAMATIQUES + + + + +MADEMOISELLE RACHEL + + +L'année qui vient de s'achever semble avoir donné pour mot d'ordre à +celle qui commence de continuer son hécatombe de victimes choisies. Le +Nécrologe de l'an nouveau s'ouvre encore par un nom illustre. Après une +maladie dont l'issue, malheureusement trop certaine, n'était cependant +pas aussi prochainement attendue, mademoiselle Rachel vient de mourir +dans un petit coin de la terre française, qui est le vestibule de +l'Italie.--La souveraineté dramatique qu'elle a exercée pendant près de +vingt années, ses courses victorieuses à l'étranger, où elle allait +populariser les oeuvres de notre théâtre national, ont laissé d'elle, +partout où elle a passé, un durable souvenir, qui fera de sa mort un +événement européen, une date presque historique. On peut le dire sans +exagération, c'est une tête couronnée que la mort vient de toucher. On a +beaucoup écrit sur mademoiselle Rachel pendant sa vie; car elle était, +comme femme et comme artiste, un de ces personnages que leur évidence +soumet incessamment aux indiscrètes curiosités de l'opinion. On va sans +doute écrire beaucoup à propos de sa mort: la _Chronique_ a ses +nécessités, et souvent elle est obligée de faire un pupitre d'un +cercueil à peine fermé. Déjà, pour obéir à cette curiosité du public, on +a commencé des révélations, qui, tout intéressantes et toutes +sympathiques qu'elles puissent être, auraient pu être retardées, sans +qu'on eût pour cela manqué de zèle pour la mémoire de la célèbre +tragédienne.--Sans doute, l'actualité est un besoin de l'époque; mais il +y a des occasions où ce besoin doit sembler pénible à satisfaire. + +Quant à nous, n'ayant pas eu l'honneur, souvent envié, de connaître +particulièrement mademoiselle Rachel, nous ne pourrons ajouter aucun +détail biographique inédit à ceux qui sont déjà connus, et nous sommes +obligé de nous restreindre dans les limites discrètes d'une simple +appréciation artistique. + +Comme tous les talents supérieurs dont l'arrivée imprévue occasionne un +déplacement soudain dans les idées et dans les goûts du public, la +grande tragédienne, dont Paris accompagne aujourd'hui même les +funérailles, a soulevé bien des discussions dans la critique pendant le +cours de sa carrière, si hâtivement interrompue.--Peu d'artistes ont +éveillé plus de passions; mais si l'admiration ne s'est pas livrée +toujours sans résistance, si l'enthousiasme s'enveloppait quelquefois de +formules restrictives, une chose qui n'a jamais été contestée à la +défunte par aucune voix, ce fut sa nature nativement privilégiée, qui, +dès le premier aspect, et avant même qu'elle eût agi ou parlé, lui +permettait de révéler cet _on ne sait quoi_ de plus qu'humain, indiquant +une de ces rares individualités que l'art destine à la domination des +foules.--Aussi la mort de mademoiselle Rachel est-elle plus que la +disparition regrettable d'une femme intelligente, jeune, admirée, aimée: +elle est pour l'art un véritable sinistre.--Quelque chose était avec +elle, qui ne sera plus; et c'est bien véritablement une grande place +vide que va faire ailleurs cette petite place qu'on creuse à sa +dépouille.--Mademoiselle Rachel est morte à trente-sept ans. On ne peut +se défendre d'être profondément attristé par ces rigoureuses préférences +du destin, qui semble quelquefois transformer la mort, le doux ange de +la délivrance, en une sorte de juge brutal, appliquant avec colère la +loi de destruction. Mais si mademoiselle Rachel est morte bien jeune, sa +carrière n'en reste pas moins aussi pleinement remplie que puisse le +souhaiter l'ambition humaine: son nom reste un des plus sonores qu'ait +répétés le siècle. Depuis longtemps la gloire lui avait dit son dernier +mot, et, si elle avait encore quelque chose à demander à la vie, ce ne +pouvait être que le repos.--Relativement, elle aura donc vécu bien plus +que d'autres grands artistes dont l'existence se sera prolongée plus +longtemps que la sienne, mais qui auront dépensé une partie de leur vie +dans des luttes pénibles et obscures.--Sans doute, elle aussi, a connu +les difficiles chemins; mais elle n'a pas eu le temps de s'y +lasser.--Elle a eu à lutter, comme tant d'autres: qui dit conquêtes dit +combats; mais cette partie de sa biographie reste la plus courte.--Elle +commença à régner dès qu'elle fut connue, et jamais peut-être +acclamation plus unanime et plus spontanée n'inaugura une nouvelle +royauté dans l'art, et ne couronna un plus jeune front. + +Dès les premiers jours où elle parut sur le théâtre du Gymnase, vouée +alors aux puérils jeux de scène du petit répertoire qui y avait été +acclimaté par M. Scribe et ses écoliers, quelques fervents, toujours en +quête de l'inconnu, découvrirent dans cette enfant celle qui allait être +la grande muse tragique de l'époque.--Une destinée favorable ne permit +point cependant que ce début prît les proportions d'un événement.--Si +mademoiselle Rachel eût réussi tout d'abord avec éclat dans le genre +étroit et faux où elle s'était montrée au public, peut-être le public +l'aurait condamnée à y rester, et elle eût été perdue pour le grand art +qu'elle était appelée à régénérer.--Heureusement pour elle et pour tout +le monde, elle ne fit que traverser le territoire de la comédie +bourgeoise. Son grand geste sculptural, ses fières allures, ses +hautaines attitudes, cet organe sonore, plein, l'un des plus magnifiques +instruments qui eussent depuis longtemps exprimé la passion, firent +dissonnance avec les petites phrases, alternées de petits couplets, de +ce petit drame.--L'actrice n'eut qu'un succès d'estime. Le directeur du +Gymnase crut s'apercevoir qu'un article de l'engagement était pour sa +pensionnaire une porte de sortie, et il la lui ouvrit, croyant bien ne +laisser partir que la _Vendéenne_.--Peu de temps après, entrant par +hasard à la Comédie-Française, à cette époque un des plus célèbres +déserts de l'Europe, il la reconnut.--C'était déjà _Camille_,--non plus +une petite débutante _donnant quelques espérances_, et qu'il fallait +encourager,--mais la grande et fière Romaine de Corneille. + +Le lendemain, c'était _Hermione_; huit jours après, c'était déjà celle +qui fut Rachel.--On sait combien le public fut prompt à retourner à ce +théâtre, presque délaissé, et avec quelle ferveur passionnée il +accueillit la résurrection des vieux maîtres classiques.--Pour qu'un +pareil enthousiasme ait pu se maintenir à un degré égal pendant dix-huit +ans;--pour avoir su, avec cinq ou six rôles, ramener le culte d'une +forme dramatique qui n'était plus dans le goût de l'époque,--il fallait +quelque chose de plus qu'un grand talent, il fallait cette puissance +souveraine d'un art supérieur.--Le public, encouragé quelquefois par la +critique, a tenté de se soustraire à cette domination évidente: il se +brouillait avec son actrice;--mais elle demeurait toujours la favorite +et, à chacun de leurs raccommodements, l'art gagnait une de ces belles +fêtes comme on en voyait souvent à ces heureuses époques, où les +sereines distractions de l'intelligence étaient plutôt un besoin +véritable qu'une affaire de mode.--Si on recherche quelle a été +l'influence de mademoiselle Rachel sur le mouvement dramatique de son +époque, il y aura peu de chose à dire qui puisse ajouter à sa +gloire.--Elle a restauré passagèrement la tragédie française: rien de +plus. En dehors des cinq ou six grandes figures tragiques qu'elle avait +fidèlement restituées, elle a peu favorisé le théâtre contemporain, non +par crainte d'impuissance, mais par sympathie, peut-être par +reconnaissance pour les vieux poëtes, auxquels elle réservait de +préférence ses souffles les plus puissants. Cette piété, un peu +exclusive envers le passé, ne l'empêcha point quelquefois de prêter +l'appui de son talent à des oeuvres modernes. Mais ce n'est point là ce +qui peut compter pour des services rendus à l'art de son temps.--Sauf de +rares exceptions, mademoiselle Rachel avait la coquetterie de +l'isolement et du tour de force:--elle protégeait particulièrement de sa +présence et de son autorité des pièces--qui n'auraient pu exister sans +elle, et il y eut dans quelques-unes de ces créations plus de charité +que de dévouement.--Hostile à l'art dramatique, on ne peut point +affirmer qu'elle le fut, mais du moins peut-on dire qu'elle se montra +quelquefois paresseusement indifférente à l'aider.--Ce qui est certain, +c'est que la tragédie est morte de nouveau avec elle. _Hermione_, +_Camille_, _Phèdre_, _Émilie_, toutes les amoureuses, toutes les +passionnées, toutes les jalouses, qu'elle faisait vivre, vont reprendre +leur immobilité de bas-relief,--et rentrer dans le monde endormi de la +tradition,--jusqu'à ce qu'une autre muse inspirée vienne souffler de +nouveau sur la poussière qui les recouvrira. + +Mademoiselle Rachel ne fut pas seulement une grande artiste dont le nom +est destiné à se perpétuer au théâtre:--en dehors de la scène, elle +était encore une des plus illustres personnalités de son +époque.--Dépouillée du prestige dramatique, elle retrouvait dans le +monde une autre souveraineté, qui était reconnue par tous ceux qui +eurent l'honneur de l'approcher. C'était la grâce ajoutée à la grâce, +disaient ceux qui avaient la réputation de ne dire que la vérité.--On a +répété d'elle des mots charmants, qu'elle daignait faire elle-même, et +sa correspondance indique une tournure d'esprit qui ne devait pis son +originalité au vulgaire jargon des coulisses.--On a raconté quelquefois +que les maréchaux de l'empereur Napoléon, lorsqu'ils devaient assister +à quelque cérémonie d'apparat, allaient consulter Talma sur la manière +de draper leur manteau de cour. Les plus grandes dames d'aujourd'hui +auraient pu consulter mademoiselle Rachel sur la manière de s'envelopper +dans un châle.--Elle possédait, avec la merveilleuse intuition que donne +l'art, le sens intime des grandes élégances de l'attitude et du +vêtement.--Dans le moulage qui aurait reproduit les plis formés par son +cachemire, un statuaire aurait pu, sans commettre d'anachronisme, couler +la tunique destinée à revêtir les lignes harmonieuses d'une figure +antique. + +Janvier 1858 + + + + +ÉMILE AUGIER[*] + +[*: _La Jeunesse_, comédie en cinq actes et en vers.] + + +L'accueil qui vient d'être fait à la dernière comédie représentée sur le +théâtre de l'Odéon prouve que le public ratifie les honneurs académiques +récemment accordés à M. Émile Augier.--Il n'est plus seulement l'élu +d'une fraction de la littérature, il est l'élu de l'opinion. + +La critique a souvent et justement été rigoureuse envers M. Émile +Augier. Après avoir encouragé son premier début, les oeuvres qui lui ont +succédé ont été discutées avec une certaine sévérité. Mais l'auteur de +_la Jeunesse_ ne s'est pas mépris sur les véritables intentions de cette +rigueur sympathique. À l'époque où il parut au théâtre, il se +présentait--par modestie, sans doute--à la suite d'un écrivain dont les +tendances dramatiques avaient un but rétrograde. Après un succès de +surprise, qu'elle avait eu le tort d'exagérer, la critique dut combattre +cette réaction.--Mais il était trop tard déjà: une école était créée, +et, par camaraderie plutôt que par instinct, M. Émile Augier s'était +fait le second de M. Ponsard.--Ce fut à rompre cette association +antinaturelle que la critique a longtemps travaillé, et jusque dans les +agressions dont il était l'objet, M. Augier a pu voir qu'il était traité +avec une préférence marquée. + +Les efforts de la critique ne furent pas stériles. Tandis que l'auteur +de _Lucrèce_ persévérait avec une conviction respectable, comme l'est +toute conviction, dans la voie où il savait devoir trouver le succès, M. +Émile Augier, emporté par sa véritable nature, s'échappait quelquefois +du préau de l'école du bon sens, et s'aventurait à faire de la poésie +buissonnière. Ces tentatives, qui d'ailleurs manquaient de franchise, ne +furent point toutes heureuses au point de vue du succès banal. Elles +auraient pu décourager M. Augier. Elles eurent au contraire pour +résultat de l'accoutumer aux périls de la lutte, et de le rendre +indifférent aux faciles triomphes qu'on peut obtenir en flattant +l'opinion de la majorité, nativement hostile à tout art qui tend à +s'élever. + +Les commencements de cette seconde période du talent de M. Augier +révèlent encore un certain respect pour les traditions de l'école qui le +revendiquait comme un de ses chefs. Mais cependant, au milieu des +concessions qu'il croit devoir faire encore à son passé, on sent qu'il +médite une émancipation complète de toute servitude littéraire. En même +temps qu'il agrandit l'horizon de ses idées, il imprime à ses oeuvres +nouvelles un mouvement dramatique, où la vie commence à remuer: progrès +qui lui attire déjà quelques mauvaises notes dans l'école du bon +sens.--Son vers, facile et spirituel, s'empreint de poésie, en exprimant +des passions autres que celles permises dans le répertoire du +_théâtre-sermon_.--M. Augier semble préluder à sa pièce de _la Jeunesse_ +en se faisant jeune lui-même. Ses infidélités à son école deviennent +plus fréquentes. _Diane_, qui semble une tentative de réconciliation +avec le romantisme, donne la main à _Marion Delorme_.--M. Augier pousse +même une pointe dans le domaine de la _fantaisie_, en compagnie d'Alfred +de Musset,--et continue de se compromettre aux yeux du parti littéraire +qu'il représente, en écrivant une comédie avec M. Jules Sandeau, un +romancier, un homme qui écrit en prose. La collaboration de l'esprit +alerte de M. Augier avec la délicatesse passionnée de M. Sandeau +produisit _le Gendre de M. Poirier_, comédie charmante, dont le sujet +était loin d'être la glorification des instincts bourgeois. Ce fut à la +fois un succès dramatique et littéraire, en même temps qu'un +rapprochement vers le genre où le théâtre commençait à entrer.--S'il eût +été profitable, au point de vue de leur intérêt, que l'association des +deux écrivains se perpétuât, elle pouvait être nuisible à leur +individualité.--Il y eut une séparation amiable, à la suite de laquelle +M. Augier reparut seul avec le _Mariage d'Olympe_, dont la chute +triomphante fut la revanche complète et longtemps attendue du succès de +_Gabrielle_.--Cette pièce n'était plus une transition, mais une franche +apostasie des principes de l'école à laquelle il avait appartenu +jadis.--Le jour où elle fut représentée, l'auteur reçut sa démission de +membre de l'école du bon sens.--Cette rupture définitive fut une +véritable fête littéraire, et si le _Mariage d'Olympe_ tomba devant le +parterre, la réputation de M. Augier s'éleva singulièrement dans la +portion du public qui mesure plutôt une oeuvre à sa valeur qu'à son +succès.--Une chose importante au théâtre, aussi bien qu'ailleurs, c'est +de savoir arriver à temps.--La science de l'à-propos est le talent de +ceux qui n'en ont pas.--Des oeuvres dont le principal ou l'unique mérite +était d'arriver juste à la minute précise où le public désire voir +formuler au théâtre des idées qui sont _dans l'air_ ont réussi avec +éclat,--tandis que d'autres recevaient un accueil douteux, parce +qu'elles se présentaient en avance ou en retard. + +L'_habent sua fata_, que les anciens appliquaient aux livres, peut +s'appliquer encore plus justement aux ouvrages dramatiques.--Le caprice +du public faisant du théâtre le terrain le plus mouvant où puissent +s'aventurer les inventions de l'intelligence, en donnant le _Mariage +d'Olympe_, M. Augier était en retard. Déjà depuis plusieurs années la +scène était occupée par toutes les variétés du monde interlope, et ce +spectacle avait épuisé l'attention de la foule.--Le mérite de cette +comédie et sa moralité même ne purent conjurer l'esprit de réaction dont +les clameurs hypocrites de la critique vertueuse animaient les +spectateurs. Ils ne voulurent point attendre l'oeuvre qui résumait la +question sociale, débattue devant eux sous toutes les formes. Cette +réaction fut injuste comme l'est souvent toute chose née du caprice; +mais si M. Augier en fut victime à un point de vue, l'événement lui fut +profitable à un autre, car le _Mariage d'Olympe_ avait prouvé à ceux qui +en doutaient encore, qu'il pouvait parler la langue virile de la comédie +sérieuse.--_La Jeunesse_, qu'on vient de représenter à l'Odéon, est-elle +un progrès sur les dernières productions du nouvel académicien?--Comme +conception dramatique, non; mais comme audace et comme création de +caractères, M. Augier indique son intention bien arrêtée de persévérer +dans la voie où la critique fit tant d'efforts pour l'attirer. Et +d'abord il faut remarquer cette fois qu'il s'est présenté dans les +conditions favorables pour réussir. + +Cette même mobilité dans l'esprit du public à laquelle il dut un +désastre vient de lui préparer un triomphe.--Sera-t-il durable ou +passager? On ne sait encore, mais on remarque depuis quelque temps un +indice de retour vers une forme dramatique d'où la poésie ne soit pas +exclue comme faisant obstacle à l'intérêt.--L'écrivain qui au théâtre +fut le précurseur de l'école réaliste a ses caudataires, dont les +productions n'obtiennent déjà plus la vogue qui les accueillait +jadis.--N'est-ce qu'un temps d'arrêt dans la curiosité? Est-ce lassitude +réelle et besoin de changement? Toujours est-il que le moment semble +favorable pour l'écrivain dramatique arrivant au théâtre doublé d'un +poëte.--C'est ce que nous avons cru deviner dans l'ovation faite à M. +Augier, qui, il faut le dire, n'avait jamais été en meilleure veine de +poésie.--Le sujet de sa pièce nouvelle est tout moderne: c'est la lutte +de l'homme jeune avec les moeurs de l'époque, qui, au nom de ses intérêts +de position et de fortune, réclament l'immolation de tous les instincts +libres et généreux de l'âge juvénile.--On pourrait contester à M. Augier +que son personnage de Philippe Huguet, qui a vingt-huit ans, soit la +personnification bien absolue de la jeunesse; à vingt-huit ans la +jeunesse est déjà un astre voisin de son déclin. La profession même +d'Huguet a dû hâter la maturité de son esprit. Philippe est avocat, et +l'étude de la loi est contradictoire avec les aspirations du coeur.--Il +est vrai que dès son jeune âge Philippe a été victime de la corruption +maternelle,--corruption est le mot, et on n'en peut trouver d'autre pour +exprimer le système d'éducation avec lequel madame Huguet a élevé son +fils dès son plus jeune âge.--Cette création de la mère corruptrice est +toute la pièce.--Balzac, qui ne reculait certainement pas devant la +peinture des infirmités sociales, l'eût à peine osé. Madame Huguet s'est +mariée pauvre à un homme pauvre, qu'elle aimait et dont elle était +aimée; les premiers temps de cette union furent heureux: + +/*[4] + Comme nous nous aimions, comme nous étions braves, + Quel superbe dédain des mesquines entraves! +*/ + +dit elle-même madame Huguet dans la scène où elle explique à son fils +les raisons qui l'ont amenée à nourrir sa jeunesse du lait amer de +l'expérience.--Mais aux joies de la lune de miel, à la lutte courageuse +que les deux époux, soutenus par leur amour, ont entreprise contre la +misère, a succédé un de ces découragements qui tôt ou tard finissent par +affaiblir les plus robustes affections. + +Cette pauvreté, d'autant plus pénible à supporter qu'il fallait la +dérober sous l'apparence d'un bien-être factice, s'augmente encore par +la naissance de deux enfants, qui sur les modestes revenus du ménage +viennent prélever l'impôt de leur éducation.--Restée veuve, madame +Huguet a marié sa fille et vit avec son fils; mais en se rappelant les +souffrances intimes qui ont altéré son bonheur d'épouse et de mère, elle +a juré d'affranchir son fils d'une destinée où la misère pourrait être +l'hôte de son foyer.--C'est dans ce but que par le conseil, par +l'exemple, elle a éloigné Philippe du vert chemin de sa jeunesse, pour +l'entraîner sur la route au bout de laquelle son ambition rêvait la +fortune, ce bonheur moderne.--L'intention est maternelle, sans doute, +mais ce n'était pas moins une grande audace de risquer sur la scène +cette maternité qui, au nom de sa tendresse, s'appliquait à étouffer +tous les instincts généreux de son enfant. Cette création scabreuse, et +traitée avec un art infini, a été acceptée par le public. Il n'a point +voulu y voir ce que l'auteur n'avait pas voulu montrer,--une mère +monstrueuse, c'est-à-dire un outrage fait au sentiment le plus sacré de +la nature. + +Cependant quelques timorés crieront peut-être à l'immoralité. Mais ne +serait-il pas temps d'en finir avec ce reproche banal qu'on jette à +toutes les oeuvres qui s'inspirent un peu vivement des moeurs de leur +époque? La nôtre restera grande dans l'histoire, par les grandes choses +et les grands noms qu'elle rappelle à l'avenir. Mais on ne peut nier que +nous traversons une époque de décadence morale, et que le temps est +mauvais pour faire de la scène comique un pâturage où brouterait le +troupeau des blancs moutons de madame Deshoulières. La conclusion de la +pièce de M. Augier est plus poétique que dramatique. Philippe Huguet, +malgré toutes ses concessions aux lâchetés sociales, a cependant gardé, +pur de tout contact corrupteur, l'amour qu'il a pour sa cousine. Cette +passion comprimée, presque inavouée, éclate tout à coup. Par un beau +soleil d'été, au milieu des champs qui exhalent + +/*[4] + Cette fraîche senteur des terres retournées, +*/ + +le _jeune_ homme sent sa jeunesse faire irruption subite dans tout son +être. L'intervention des influences de la nature peut être discutée +comme moyen dramatique. On trouvera peut-être que Philippe déchire bien +vite sa robe d'avocat au premier buisson d'aubépine. Mais ce +rajeunissement de l'homme par la jeunesse d'une nature en floraison est +une idée poétique, une fiction, si on veut, mais une fiction pleine de +charme et qui amène une scène d'amour, une vraie scène d'amour comme on +n'en avait pas entendu au théâtre depuis le dialogue de Valentin avec +Cécile, dans _Il ne faut jurer de rien!_ Cette scène seule suffirait +pour justifier le titre de _la Jeunesse_ que M. Augier a donné à sa +pièce. Oui, c'est bien la _jeunesse_ qui parle par ces beaux vers de +Philippe à Cyprienne quand il lui avoue son amour: + +/*[4] + Quel serment te faut-il de ma métamorphose? + Eh bien! par la beauté de la terre et des cieux, + Par le printemps en fleurs, par l'été radieux; + Mais non par ma jeunesse à la fin déchaînée; + Non, non, par tes douleurs, ô douce résignée, + Je jure qu'il n'est plus ce vieillard, ce pervers, + Qui cherchait d'autres biens que toi dans l'univers. + Moi je suis un jeune homme heureux et sans envie, + Ne demandant à Dieu que de gagner ta vie + Et défiant le sort d'atteindre son bonheur, + Enfoui désormais tout entier dans ton coeur. + Me crois-tu maintenant?--Soyez témoin pour elle, + Bois sombre et plein de mousse où rit la tourterelle. +*/ + +Ce _rire_ de la tourterelle est, par parenthèse, une faute de +naturalisme. Tout le monde sait que ce charmant oiseau des solitudes +champêtres exprime au contraire son éternel amour par une sorte de +roucoulement à la fois tendre et plaintif.--Ceci n'est pas une critique +mais une simple observation.--On prévoit quel dénoûment amène la +rencontre de Philippe avec sa cousine: il épouse Cyprienne et vivra +auprès d'elle à la campagne. En réalité, cette utopie de +l'avocat-laboureur est un peu un dénoûment de convention. Ou madame +Huguet n'avait pu parvenir à inoculer à son fils sa fièvre d'ambition et +de fortune, et alors il n'aurait pas attendu aussi longtemps pour suivre +les penchants de son coeur en épousant sa cousine; ou les influences +maternelles auraient préservé Philippe de tout retour juvénile: cette +conclusion n'en est donc pas une, dramatiquement. Mais il nous répugne +de soumettre à l'_appareil_ de la logique une oeuvre qui est avant tout +une tentative de poésie. Laissons à d'autres le soin de chagriner le +succès d'un homme qui, à son honneur et à celui du public, a su réunir +dans cette difficile entreprise de faire écouter et applaudir des vers à +une époque où l'on parle une langue en chiffres. + + + + +L'ESPRIT DU JOUR + + +...À propos des pièces en vogue, la critique qui _s'en irait en guerre_ +courrait le risque de se compromettre gravement; les _petits agneaux_ +lui bêleraient ironiquement au nez, et les _vaches landaises_ ne se +laisseraient pas _écarter_ par les plis de sa toge sans la trouer +préalablement de quelques coups de corne. Si, persistant dans son +réquisitoire, le malheureux critique s'écriait: «Mais la raison! Mais le +sens commun! qu'en faites-vous dans tout ceci?» Grassot lui grognerait +_gnouf-gnouf_. S'il tentait de protester au nom du style et de la +langue, Lassagne lui montrerait la sienne en lui répondant: _Ô mon +Dieur-je_--et tout serait dit; car, à l'heure où nous sommes, ces deux +vocables triomphants suffisent pour répondre à tout. Ils sont +l'admiration et la préoccupation de tout un peuple qui tient cependant +quelque place sur la carte. _Gnouf-gnouf_ et _ô mon Dieur-je_ résument +toute la gaieté et tout l'esprit français. Avant peu, ces deux +interjections finiront par former à elles seules le fond de la langue. +On se bat presque pour chacune d'elles, comme on se battait jadis sous +les réverbères pour le sonnet de _Job_ contre le sonnet d'_Uranie_. +C'est une rage, une fureur, une passion comme les Parisiens seuls savent +en avoir pour les choses ridicules.--Il y a maintenant à Paris des +professeurs qui enseignent l'art d'imiter la délirante épilepsie de +Lassagne, ou l'enrouement épique de Grassot.--Un pharmacien qui +inventerait des pastilles antipectorales, dont l'usage communiquerait +aux consommateurs l'extinction de voix du célèbre grotesque du +Palais-Royal, ferait fortune en moins d'une semaine.--Dans les foyers, +dans les ateliers, dans tous les centres où l'art élabore son oeuvre sous +toutes ses formes: _gnouf-gnouf_ et _ô mon Dieur-je_ sont à +l'étude.--C'est en disant _gnouf-gnouf_ que le poëte appelle +l'inspiration rebelle. + + GNOUF-GNOUF, t'en souvient-il, nous voguions en silence, + +répètent les cygnes élégiaques qui nagent dans les eaux du lac +immortel.--Les _Lassagnistes_ sont un peu moins nombreux. Cependant un +jeune homme qui sait adroitement jeter quelque _ô mon Dieur-je_ dans la +conversation peut encore se présenter dans un salon.--Si l'Alboni +chante, on la fera taire.--Ce sera d'abord une occasion d'éviter l'art, +une chose que le public moderne n'aime pas, parce qu'elle offense la +vulgarité de ses goûts. + +Peut-être trouvera-t-on que c'est là chercher querelle à une innocente +manie; mais il y a dans cette manie un symptôme qui caractérise l'esprit +du temps: jamais il n'a été plus indifféremment hostile aux oeuvres +sérieusement dignes d'attirer l'attention; jamais il ne s'est montré +plus sympathique à celles qui le sont moins.--L'époque est surtout +propice aux exagérations du grotesque et aux extravagances de la +parodie. De même que l'acteur qui a le plus de succès est celui-là qui +sait le mieux faire subir au masque humain toutes les difformités de la +grimace, les oeuvres qui exercent sur la foule l'attraction la plus +puissante sont celles où la vérité humaine est le plus violemment +contorsionnée. Au théâtre, les ouvrages sérieux ou d'apparence sérieuse +attirent bien le public, mais on pourrait croire qu'il y vient plutôt +par curiosité, par désoeuvrement, que par goût. C'est au _spectacle_ et +non au théâtre que l'appellent ses véritables instincts. + +FIN. + + + + +ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY + + +OEUVRES COMPLÈTES + +D'HENRY MURGER + +Publiées dans la collection Michel Lévy + +SCÈNES DE LA VIE DE BOHÊME 1 vol. + +SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE 1-- + +LES VACANCES DE CAMILLE 1-- + +LE PAYS LATIN 1-- + +SCÈNES DE CAMPAGNE 1-- + +LES BUVEURS D'EAU 1-- + +LE DERNIER RENDEZ-VOUS 1-- + +LE ROMAN DE TOUTES LES FEMMES 1-- + +PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THÉÂTRE 1-- + +LE SABOT ROUGE 1-- + +MADAME OLYMPE 1-- + + * * * * * + +LES NUITS D'HIVER, poésies complètes, 4e édition 1 vol. + +DONA SIRÈNE 1-- + +LES ROUERIES DE L'INGÉNUE 1-- + + * * * * * + +LA VIE DE BOHÊME, comédie en cinq actes. + +LE BONHOMME JADIS, comédie en un acte. + +LE SERMENT D'HORACE, comédie en un acte. + + * * * * * + +BALLADES ET FANTAISIES, un joli volume in-32. + + +Émile Colin.--Imprimerie de Lagny. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Propos de ville et propos de théâtre, by +Henry Murger + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE VILLE *** + +***** This file should be named 21966-8.txt or 21966-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/1/9/6/21966/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/21966-8.zip b/21966-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4e354c8 --- /dev/null +++ b/21966-8.zip diff --git a/21966-h.zip b/21966-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f428b0f --- /dev/null +++ b/21966-h.zip diff --git a/21966-h/21966-h.htm b/21966-h/21966-h.htm new file mode 100644 index 0000000..cd1a785 --- /dev/null +++ b/21966-h/21966-h.htm @@ -0,0 +1,6678 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Propos de ville et de théâtre, par Henry Murger. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + .as {font-size:150%; + text-align: center; + text-indent: 0%; + margin-top: 4%; + margin-bottom: 4%; + line-height: .75em; + } + h1,h2,h3,h4 { + text-align: center; + clear: both; + } + .e {margin-top:15%; + margin-bottom:10%; + } + hr { width: 50%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + background:#fdfdfd; + color:black; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + ul {list-style-type: none;text-indent: -1em;} + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + .smcap {font-variant: small-caps; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + img {border: none;} + sup {font-size: 70%;} + .c {text-align: center; + text-indent: 0%; + } + .footnotes {border: dashed 1px;margin-top:5%;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .6em; text-decoration: none;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Propos de ville et propos de théâtre, by Henry Murger + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Propos de ville et propos de théâtre + +Author: Henry Murger + +Release Date: June 29, 2007 [EBook #21966] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE VILLE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + + + + + +</pre> + + +<hr style="width: 100%;" /> + +<h2>PROPOS</h2> +<h1 style="font-size: 300%;">DE VILLE</h1> +<p class="c">ET</p> +<h3>PROPOS DE THÉÂTRE</h3> +<p class="c">PAR</p> + +<h4>HENRY MURGER</h4> + +<p class="c">NOUVELLE ÉDITION CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE</p> +<p class="c"><img src="images/001.png" alt="medallion" /></p> +<p class="c">PARIS</p> +<p class="c">CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</p> +<p class="c">ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES<br /> +3, RUE AUBER, 3</p> +<p class="c">1888</p> +<p class="c">Droits de reproduction et de traduction réservés</p> + +<hr /> +<h2>TABLE</h2> + +<ul style="margin-left:20%;"> +<li><a href="#PROPOS_DE_VILLE_ET_PROPOS_DE_THEATRE"><b><span class="smcap">propos de ville et propos de théâtre</span></b></a> +<ul><li><a href="#un_reveillon_a_la_maison-dor"><b>Un réveillon À la Maison-d'or.</b></a></li> +<li><a href="#les_intrigues_et_les_intrigants_moulages_sur_nature_au_bal_de_lopera"><b>Les intrigués et les intrigants—Moulages sur nature, au bal de l'Opéra.</b></a></li> +<li><a href="#fantaisies_a_propos_de_lhiver"><b>Fantaisies a propos de l'hiver.</b></a></li> +<li><a href="#les_soupers_de_bal"><b>Les soupers de bal.</b></a></li></ul></li> +<li><a href="#SILHOUETTES_LITTERAIRES"><b><span class="smcap">Silhouettes littéraires</span></b></a> +<ul><li><a href="#le_monsieur_qui_soccupe_de_litterature"><b>Le Monsieur qui s'occupe de littérature</b></a></li> +<li><a href="#le_charancon"><b>Le Charançon</b></a></li> +<li><a href="#le_redacteur_pour_tout_faire"><b>Le Rédacteur pour tout faire</b></a></li> +<li><a href="#le_caudataire"><b>Le Caudataire</b></a></li> +<li><a href="#les_jeremies"><b>Les Jérémies</b></a></li> +<li><a href="#un_succes_de_premiere"><b>Un succès de première</b></a></li> +</ul></li> +<li><a href="#NOTES_DE_VOYAGE"><b><span class="smcap">Notes de voyage</span></b></a></li> +<li><a href="#CAUSERIES_DRAMATIQUES"><b><span class="smcap">Causeries dramatiques—M<sup>lle</sup> Rachel</span></b></a> +<ul><li><a href="#emile_augier"><b>Émile Augier</b></a></li> +<li><a href="#lesprit_du_jour"><b>L'esprit du jour</b></a></li></ul> +</li> +</ul> +<hr /> + +<h2 class="e"><a name="PROPOS_DE_VILLE_ET_PROPOS_DE_THEATRE" id="PROPOS_DE_VILLE_ET_PROPOS_DE_THEATRE"></a>PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THÉÂTRE</h2> + + +<p>Mademoiselle X... jouit d'une certaine réputation parmi <i>ces messieurs</i> +qui, en parlant de <i>ces dames</i> disent <i>ces créatures</i>. Ladite demoiselle +est particulièrement notée sur le Stud-Book des maquignons de Cythère, à +cause de sa chevelure qui fait songer au manteau royal de la marchesa de +Barcelone.—Mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est que cette riche +toison est le résultat d'un libre échange contracté entre elle et une de +ses amies, qui s'est condamnée à la Titus, à la condition que +mademoiselle X... lui abandonnerait ses robes tachées, ses chapeaux +bossués, ses vieux souliers et ses vieux Arthurs.</p> + +<p>Dernièrement l'amie vint voir Mademoiselle X..., et la supplia de lui +abandonner les restes d'un petit jeune homme que celle-ci était en train +de mettre en partance pour Clichy.</p> + +<p>—Comme tu y vas, répondit mademoiselle X..., le petit Octave vient +d'hériter d'un oncle qu'il mange avec moi.—Nous venons à peine de nous +mettre à table.—Attends au moins que nous soyons au fromage.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Un étranger venu à Paris depuis peu de temps, et ne connaissant pas +encore la topographie de la capitale, avait à visiter un de ses parents +détenu pour dettes. Il s'informait, auprès d'un de ses amis, du plus +court chemin qu'il fallait prendre pour aller à Clichy.</p> + +<p>—Prenez par mademoiselle M..., lui répondit-on.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>—Quelle est donc, je vous prie, cette dame—qui vient d'entrer dans +l'avant-scène?</p> + +<p>—C'est mademoiselle M...</p> + +<p>—Celle qui vient de manger deux cent mille francs au duc de ***?</p> + +<p>—La même.</p> + +<p>—Et quel est ce jeune homme pâle qui l'accompagne?</p> + +<p>—C'est son cure-dents.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Aux gens qui lui plaisent, mademoiselle A... accorde volontiers, par +amour de l'art, ce que tant d'autres, qui ne la valent pas, n'accordent +que par amour de l'or. Seulement, pour ne pas se tromper, elle a soin +d'enregistrer sur le carnet de ses fantaisies ceux qui en doivent être +les favorisés.—Mais pour ne point confondre ses poursuivants ou les +compromettre, elle les appelle par le nom du jour qui leur est réservé.</p> + +<p>Dernièrement, dans un souper où elle avait été fort entourée, et durant +lequel elle avait un peu perdu la tête, elle se brouilla dans la date +des rendez-vous qu'elle accordait et dans les noms des jours de la +semaine distribués aux cavaliers qui avaient obtenu ses promesses.</p> + +<p>Il arriva que, faute d'avoir bien tenu ses livres, elle reçut, dans la +journée du dimanche, la visite de quatre messieurs, qui lui firent +remettre leur carte, où leur nom réel avait été remplacé par celui du +quatrième jour de la semaine.</p> + +<p>Mademoiselle A..., qui rit encore de l'aventure, appelle cette journée +le dimanche des quatre jeudis.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Avant d'avoir maison à la ville et à la campagne, avant de manger des +potages à la purée de perles, mademoiselle A. S... ne savait jamais le +matin son adresse du soir; elle mangeait des pommes et marchait à pied +sur les trottoirs. Un grand seigneur qui avait du temps et de l'argent à +perdre dit: <i>Fiat lux</i>! à cette obscurité, et mademoiselle A. S... +augmenta d'une nouvelle étoile la constellation des beautés à la mode. +Au contraire de ses camarades, elle ne renie pas son origine, et chaque +fois qu'elle reçoit la visite du grand seigneur en question, aux menus +cadeaux qu'il envoie pour servir d'avant-garde à sa personne, elle lui +fait ajouter une pièce de cent sous qu'elle dépose dans une tirelire.</p> + +<p>—Vous qui nagez dans l'or, à quoi bon ce centime additionnel? lui +demandait-on.</p> + +<p>—Ça me rappelle... répondit mademoiselle A. S... avec mélancolie.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>L'inconvenance et l'incivilité sont, avec les portraits non +ressemblants, la spécialité du peintre B... Dans un café où il va tous +les soirs, B... venait de scandaliser la réunion, qui n'a cependant pas +la réputation d'être bégueule.—Au lieu de s'excuser, il s'emportait au +contraire avec vivacité à propos des reproches qu'il venait de +s'attirer.</p> + +<p>—Mais, sacrebleu! s'écriait-il, vous dites que je ne sais pas vivre, je +suis cependant reçu dans tous les salons.</p> + +<p>—De cent couverts... répondit un de ses amis.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>M. X... fut appelé dernièrement par le directeur d'une revue dont le +style est aussi gris que la couverture. On désirait avoir un roman du +spirituel conteur. Les conditions faites, l'ouvrage est promis.</p> + +<p>—Laissez votre adresse, on vous servira la revue, dit le directeur à +l'écrivain.</p> + +<p>—Volontiers, répliqua celui-ci, mais alors vous m'en payerez +l'abonnement en sus.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Un provincial gras, gros et grossier, véritable muid de sottise et +d'écus, entourait de ses hommages une jeune actrice qui est venue au +monde avec la prudence du serpent. Aussi crut-elle devoir prendre des +renseignements sur son galant départemental, et s'adressa à une amie.</p> + +<p>—Tu peux y aller, répondit celle-ci, M*** est un homme qui a du foin +dans son assiette.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>M. R... habitué des Variétés, prenait des renseignements sur une +demoiselle qui a débuté depuis peu dans les avant-scènes des théâtres, +les jours de première représentation.</p> + +<p>—J'en suis très-épris, disait M. R... à son voisin de stalle. +Pensez-vous qu'elle soit inflammable?</p> + +<p>—Je ne la crois pas assurée contre ce genre d'incendie, répondit le +voisin. Du moins, elle ne porte pas la plaque.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>M. D... est un homme du monde qui s'est fait homme de lettres amateur, +et se livre particulièrement au pastiche. Il fait du Balzac, comme M. +Ponsard fait du Corneille;—il fait du Musset, comme M. du Terrail fait +du Soulié:—il fait du Sand, comme M. Lucas faisait autrefois du +Calderon. Chaque fois qu'il a terminé une composition, il va la +soumettre à un journaliste de ses amis pour prendre son avis.</p> + +<p>Dimanche dernier, il lui apportait un manuscrit à lire.</p> + +<p>—Encore un pastiche! dit le journaliste.</p> + +<p>—Oui,—une imitation de <i>Jérôme Paturot</i>.</p> + +<p>—Oh! c'est trop fort!—interrompit le journaliste,—quand on fait de la +fausse monnaie, on ne perd pas son temps à imiter des gros sous.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Dans un petit théâtre du boulevard, il existe un artiste dont l'avarice +est arrivée à un tel point qu'il ferait à coup sûr interdire Harpagon +comme prodigue, s'il était son père. C'est lui qui, pour s'épargner la +dépense du rouge de théâtre, a inventé de se serrer le cou outre mesure, +pour se faire monter le sang à la tête. Quant au blanc, il prend celui +du billard, ou gratte les murs de sa loge. C'est encore lui qui, chargé +de jouer le rôle d'un prince généreux, et ayant à dire à un personnage: +«<i>Je t'accorde cent louis sur ma cassette</i>,» ajoutait tout haut: «Tu +m'en feras un reçu.»</p> + +<p>Lisant un jour, dans une gazette du théâtre, que le public de la ville +de *** avait l'habitude de jeter des gros sous aux acteurs trouvés +mauvais, c'est lui qui écrivait au directeur du théâtre de cette ville, +pour lui offrir d'aller y donner des représentations.</p> + +<p>Qui dit avare, dit presque toujours usurier. Aussi le cabot en question +l'est, et de façon à en remontrer à tout Israël.—Un soir, pendant un +entr'acte, un de ses camarades entre dans sa loge à moitié habillé.</p> + +<p>—On va commencer, lui dit-il, ma blanchisseuse ne vient pas; veux-tu me +prêter un faux-col?</p> + +<p>—Je veux bien, dit l'avare;—mais, après la pièce,—tu me rendras une +chemise.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Madame de G... est liée depuis longtemps avec un homme de lettres +chauve,—de succès surtout. Mais, depuis quelque temps, la discorde est +dans le ménage.—Un divorce est à l'horizon.</p> + +<p>Une amie de madame de G... lui demandait des nouvelles de ses amours +avec l'écrivain.</p> + +<p>—Ah! ma chère, répliqua celle-ci, cela ne tient plus qu'à son cheveu!</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>L. L... a inventé un moyen infaillible pour être servi promptement et +être bien servi, dans les restaurants, les jours où il y a encombrement +et où les garçons, ne pouvant servir tout le monde à la fois, prennent +le parti de ne servir personne.</p> + +<p>Un dimanche, il était entré avec trois confrères dans un restaurant de +la place de la Bourse.—Après vingt minutes d'attente, on n'avait pas +même pu obtenir les couverts. Allons-nous-en! s'écrient les invités de +L. L.... Celui-ci apaise par un geste son trio d'affamés.—Attendez +seulement que j'obtienne un potage,—vous verrez.—Au même instant, +passait un garçon portant une soupière où fumait une <i>bisque</i> +appétissante. L. L... s'en empare, à l'aide d'une persuasion mâtinée de +menaces, et sert ses convives à la ronde.—Ce devoir d'amphitryon +rempli,—il choisit sur sa tête un long fil, noir encore... et, après +l'avoir dextrement arraché, le roule en gracieuse arabesque sur le bord +de son assiette.</p> + +<p>Ses amis le considèrent avec stupeur.</p> + +<p>Tout à coup.... L. L... pousse un juron formidable, suivi d'un appel +olympien, dont le retentissement sonore se prolonge de salle en salle, +pénètre dans les cabinets particuliers, et arrache la dame de comptoir +aux mystérieuses combinaisons d'addition par erreur.</p> + +<p>Un garçon se présente, et reste médusé par le regard de L. L..., qui lui +montre son assiette <i>ornée</i> du cheveu accusateur.</p> + +<p>—Pas d'ordre dans le service!... et des cheveux dans la soupe!—Voilà +comme on perd une bonne maison!—Partons, Messieurs! continue L. L... en +se levant et en invitant ses compagnons à l'imiter.</p> + +<p>Le patron, apprenant ce qui se passait,—accourut, pâle comme son gilet +blanc,—suppliant L. L... de mettre une sourdine à ses reproches, en lui +jurant,—sur son argenterie,—qu'à l'avenir il n'aurait plus dans son +établissements que des cuisiniers et des garçons chauves, ce qui serait +un gage de sécurité pour la calvitie des potages.</p> + +<p>L. L... consentit à jeter le <i>voile de l'oubli</i> sur cet incident. Cinq +minutes après tout le personnel de l'établissement était mis aux ordres +de sa table, et quand on apporta l'addition, L. L... constata une +erreur de 60 fr. au préjudice du comptoir.—Le retour de l'Inde ne lui +était compté que quinze sous: il fit l'observation à la préposée aux +mathématiques; cette dame lui répondit qu'elle ne pouvait prendre sur +elle de changer les prix de la maison.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Un écrivain, jadis chef d'une école de philosophie, avait porté au +directeur d'un grand journal un article intitulé <i>Dieu</i>. Au bout de +trois mois, pensant que son article avait été mis dans la boîte aux +oublis, le philosophe se rend au journal pour en prendre des nouvelles.</p> + +<p>—Que diable voulez-vous que j'imprime un article qui a un tel titre? +répondit le directeur.—Cela manque d'actualité.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>A... venait de se battre en duel pour la troisième fois depuis trois +mois. Plus brave qu'heureux dans ces sortes de parties, il est toujours +blessé—légèrement.—Un de ses amis vint lui rendre visite.</p> + +<p>—On m'a raconté que tu avais donné un soufflet à X..., est-ce vrai?</p> + +<p>—Parfaitement, répondit A..., et, montrant sa blessure nouvelle, il +ajoute:</p> + +<p>—Voilà son reçu.</p> + +<p>Deux mois après, A... a une nouvelle affaire,—c'est lui qui est +l'offensé; il demande des excuses,—on lui en accorde trois pouces.</p> + +<p>Le soir, on racontait l'affaire devant D....—Encore touché, dit-il! +Décidément, il veut faire collection.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Tout le monde a connu P..., un charmant garçon qui fut autrefois employé +à la <i>Patrie</i> comme rédacteur des faits divers. Dans ces modestes +fonctions, P... apportait un soin, une exactitude, une fidélité de +renseignements et une recherche de style qui l'avaient fait surnommer le +Tallemant des Réaux de la rue.—Courant dès le matin les quartiers de la +ville, il relevait l'éphéméride quotidienne d'un arrondissement avec la +rapidité et la sûreté de flair de ces bons chiens anglais qui battent +en un quart d'heure une plaine de cent arpents sans laisser échapper +une seule pièce de gibier.—Il excellait surtout dans les <i>petits +enfants écrasés</i>, et ne connut pas de rival dans les <i>homicides par +imprudence</i>. C'est lui qui est l'auteur de la célèbre phrase: «Les +secours les plus empressés n'ont pu le rappeler à la vie,» appliquée à +un suicide de trois jours, et à propos de laquelle les héritiers de +Lapalisse voulaient lui intenter un procès.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Il était fort dangereux de rencontrer P... les jours où il revenait à +son journal le carnet vide de faits divers, car il ne reculait devant +rien pour se sauver de la bredouille, et vous eût cherché lui-même +dispute, avec complication de voies de fait,—pour rapporter au +moins—<i>une rixe et querelle</i>.</p> + +<p>Un jour que sa battue n'avait pas été heureuse, P... traversait +mélancoliquement le Pont-Neuf, à l'heure où le passage des nombreuses +diligences lui offrait la chance d'un écrasé.—<i>Malheureusement</i>, le +passage s'effectua sans accident. P... allait quitter son affût quand +il aperçut un vieux chapeau déposé sur un des bancs circulaires qu'une +édilité prévoyante a fait disposer pour la commodité des oasytés +nocturnes. P... s'empare du chapeau, le jette dans la rivière sans être +aperçu, et se met à pousser des cris qui, en un clin d'œil, attirent un +groupe de curieux vers les parapets. Le groupe devient foule, et P... +s'en éloigne quand elle est devenue multitude et qu'il a vu dix +bateliers courir au sauvetage du chapeau.—Le soir, la <i>Patrie</i> +enregistrait—un nouveau suicide,—qui est resté comme un des bons +morceaux de son rédacteur.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Un matin, un de ses amis qui se rendait à son bureau, rencontre P... +planté tout droit devant un bâtiment en construction dont les échafauds +étaient remplis de maçons, que P... avait surnommés, à cause de leur +agilité, les <i>écureuils limousins</i>. L'ami, pressé, échange un bonjour et +continue sa route. Le soir, en revenant de son ministère, huit heures +après sa première rencontre, il retrouve P... au même endroit, pétrifié +dans l'attitude patiente du héron qui guette sa proie.</p> + +<p>—Encore ici!—demande-t-il étonné.—Que diable y fais-tu depuis ce +matin?</p> + +<p>P... élève sa main en l'air, et, désignant un limousin juché +périlleusement au sommet d'une perche d'un équilibre douteux:</p> + +<p>—J'attends qu'il tombe, répondit-il.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>M... habite ordinairement la campagne. Chasseur comme d'Houdetot et +Blaze, qui resteront les classiques de la chasse au chien d'arrêt, il +vit au milieu d'une petite meute qui ferait l'orgueil d'un chenil +princier. Sévère, mais juste à l'égard de ses élèves, qu'il admet à +l'honneur de l'intimité domestique, M... s'est efforcé de leur inculquer +les maximes les plus élémentaires de l'art de se bien conduire en +société. À cet effet, il leur a acheté un traducteur de la <i>Civilité +puérile et honnête</i>, dont les triples lanières et la mèche aiguë mettent +la correction à côté de la leçon, quand celle-ci n'a pas été bien +comprise. Un des chapitres auxquelles l'intelligence et la nature +canine se montrent plus volontiers rétives, est celui qui concerne +l'observation de certaines convenances qu'on pourrait appeler +digestives. Quelquefois la meute de M..., plantureusement nourrie, +exprime sa satisfaction par des interjections qui sont parfaitement +accueillies, chez ses convives, par un amphitryon arabe, mais qui +blessent nos mœurs. Quand l'un des chiens de M... s'oublie en sa +présence, le maître, ne pouvant deviner quel est celui qui a la +digestion incivile, administre une volée d'énergiques représentations à +toute la meute, qui s'échappe alors par toutes les issues. Les animaux +savent tellement ce qui les menace en pareil cas, qu'entre eux-mêmes, au +moindre bruit, ils se dispersent en hurlant. Dernièrement, M... +attendait un de ses amis pour chasser. L'ami vint au rendez-vous.—On +déjeûne copieusement; M... laisse un moment, au dessert, son ami seul +avec les chiens qui léchaient les plats.—L'ami, qui avait des raisons +pour désirer une seconde de solitude, en profite... et même en abuse.... +Aussitôt toute la meute est sur pied, et se sauve par les fenêtres, +l'oreille basse et la queue entre les jambes.</p> + +<p>Cinq minutes après, M... rentrait dans la salle avec sa femme, et +trouvant son ami tout seul au coin de la cheminée:</p> + +<p>—Où sont donc les chiens? demande-t-il.</p> + +<p>—Je ne sais pas ce qui leur a pris, répondit l'ami, qui saluait la dame +de la maison.—Et il raconte naïvement leur fuite précipitée—dont il ne +comprend pas le motif.</p> + +<p>Madame sourit dans son mouchoir,—tandis que son mari s'approche de son +hôte très-intrigué, et lui dit tout bas à l'oreille deux mots qui lui +mettent un pied de rouge sur la figure.</p> + +<p>—Mais non, je t'assure, balbutie-t-il, en souhaitant de voir une trappe +s'entr'ouvrir sous ses pieds.</p> + +<p>—Bah! fit M... en riant, ne te désole pas; avant la chasse, ça porte +bonheur.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Un Atlas et un Hercule de carrefour se disputaient au coin d'une rue. Le +dictionnaire d'injures épuisé, les adversaires, excités par la galerie, +allaient en venir aux mains. L'un d'eux, montrant à l'autre son poing +formidable, lui dit:</p> + +<p>—Vois-tu ça? ça tue les bœufs.</p> + +<p>—Vois-tu celui-là? dit l'autre, faisant le même mouvement offensif, ça +tue les bouchers.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>M. L... arrive de Londres. Une dame qui ne connaît pas l'Angleterre, lui +demandait des renseignements sur ce pays.</p> + +<p>—Comme ville, voici ce qu'est Londres: une gigantesque cheminée; quand +on se promène dans les rues et qu'on se frotte le long des murs, on les +ramone. Comme mœurs, la première personne que j'ai rencontrée à Londres +était un pauvre honteux qui n'osait pas demander l'aumône, parce qu'il +n'avait pas de gants.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>M. R..., riche propriétaire aux colonies, venu à Paris pour y passer +quelque temps, dînait aux Provençaux en compagnie d'artistes de tous les +arts. Parmi les conviés se trouvait mademoiselle E..., de l'Opéra, dont +les naïvetés font les délices du foyer de la danse. Entre autres choses, +on parlait de l'esclavage des nègres, et M. R... était appelé à donner +son avis sur cette importante question.</p> + +<p>—Les philanthropes trouvent excellentes des choses que nous, colons, ne +pouvons trouver telles, disait-il. Si moi, par exemple, j'affranchissais +mes nègres, je pourrais me considérer comme ruiné, et je n'ai pourtant +que deux cent esclaves.</p> + +<p>—Comment, ruiné! interrompit mademoiselle E... avec conviction; mais +pour quarante francs vous auriez deux cents timbres.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>La même demoiselle fit un jour une chute pendant la répétition d'un +ballet. Le chorégraphe P... se montrait assez inquiet.</p> + +<p>—Je crains, disait-il au médecin, que mademoiselle ne se soit luxé la +rotule.</p> + +<p>—Monsieur P..., s'écria mademoiselle E..., dont le visage devint aussi +rouge que les mains de madame Pl... la mère, si vous me dites encore +des choses indécentes, je me plaindrai au directeur.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Hyacinthe posait pour sa charge chez Nadar, et il avait déjà donné deux +séances sans que la besogne fût achevée. En excuse à la longueur du +temps, l'artiste alléguait plaisamment la longueur du nez de son modèle.</p> + +<p>—Ça ne vous ennuie donc pas de poser? demandait un visiteur au joyeux +comique.</p> + +<p>—Ce n'est pas que cela m'ennuie, répondit-il; mais si j'avais 800,000 +fr. de rente, je ne les dépenserais pas uniquement à ce plaisir-là.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Deux vaudevillistes qui sont parrains d'ouvrages charmants cent fois +applaudis, E. L... et M. M..., se promenaient sur le boulevard, le soir +d'une première représentation qui leur inspirait des inquiétudes que le +public ne devait pas réaliser. Tout à coup, M. M... quitte le bras de +son collaborateur et se dispose à entrer dans une boutique.</p> + +<p>—Où vas-tu? demande L...</p> + +<p>—J'entre là pour acheter un parapluie, dit M. M...; attends-moi.</p> + +<p>—Pendant que tu y seras, ajoute L..., achète aussi un parachute.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>*** est un de ces hommes de lettres qui tiennent dans la littérature le +même rang que l'ablette dans l'ichthyologie. Comme romancier, il a eu +six colonnes de feuilleton et dix bouts d'articles imprimés dans les +journaux, les jours où l'on manquait de faits divers. Comme auteur +dramatique, il a fait représenter des fractions d'à peu près de +vaudevilles dans des simulacres de théâtres. Aussi, quand le marchand de +billets refuse de lui avancer mille écus sur le quart d'une pièce en un +acte qui, depuis huit ans, doit passer lundi prochain, il se fâche tout +rouge et le menace de lui retirer sa griffe. Lorsqu'il se trouve dans un +théâtre, et qu'il y a des dames auprès de lui, si l'ouvreuse vient lui +proposer un journal, il répond tout haut: «Je n'en ai pas besoin; c'est +moi qui le fais.» Dans les foyers, les jours de première représentation, +il marche à côté des critiques célèbres qui ne le connaissent pas, et +remue les lèvres pour faire croire au public qu'il est en conversation +réglée avec eux. Si, dans la rue, il rencontre une actrice, il la tutoie +d'un salut familier que l'actrice lui rend, si elle n'est pas pressée.</p> + +<p>Néanmoins, à force d'agiter partout sa nullité sonore, *** est connu de +beaucoup de monde, et, dans sa famille, il a fait croire que c'était lui +qui écrivait des pièces de théâtre sous le pseudonyme de Scribe. À +défaut d'autre, il a du moins l'esprit de se trouver là où on a besoin +de lui... pour quelque service qui ne demande pas une autre activité que +celle des jambes.</p> + +<p>—Mais ce petit *** fait son chemin, disait-on à un personnage important +dans les jambes duquel *** est toujours fourré.</p> + +<p>—Oui, répondit le protecteur, je vois cela à mes souliers.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Entre autres cadeaux du dernier jours de l'an, mademoiselle M..., qui a +ruiné tant de jeunes gens de famille, a reçu un magnifique bracelet en +or massif formant une chaîne et se fermant par un cadenas également en +or, sur lequel était gravée cette inscription:</p> + +<p>«À mademoiselle M..., les gardes du commerce reconnaissants.»</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Dans une conversation d'après boire, à ce moment du souper où la +médisance devient le meilleur <i>pousse-café</i>,—quatre messieurs, +jouissant d'une grande réputation d'entraîneurs—sur les deux <i>turfs</i> du +Champ-de-Mars et de la galanterie,—causaient tour à tour écuries et +boudoirs.—En vidant sur la table les indiscrétions de leur double +<i>stud-book</i>, ils laissaient tomber le nom d'une beauté qui avait obtenu +le triomphe de la lithographie.</p> + +<p>—Parbleu! demanda tout à coup l'un des convives au comte de B..., +comment se fait-il que vous, dont le caprice jette toutes les semaines +une douzaine de mouchoirs aux sultanes d'outre-rampe, vous ne puissiez +pas nous dire si la descente de lit de mademoiselle M... est une peau de +lion ou une peau de tigre?</p> + +<p>—Vous savez bien, dit l'un des convives, que le comte est un original +qui ne veut jamais faire comme tout le monde.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>M. Michel Carré et son ami Jules Barbier ont entrepris avec succès le +rajeunissement de ce vieil Eson dramatique qu'on appelle un poëme +d'opéra-comique. Grâce à eux, les musiciens en réputation commencent à +croire que la poésie bien faite n'empoisonne pas la musique, comme les +marchands de paroles au boisseau en font courir le bruit; et tous les +compositeurs jeunes vont demander des libretti aux jeunes écrivains, +comme les élégants vont chez les meilleurs faiseurs. Mais de cette +spécialité dramatique à laquelle ils semblent s'attacher exclusivement, +il est résulté pour les deux amis et collaborateurs, une singulière +habitude. À force d'écrire des récitatifs, des duos et des quatuors, +cette forme lyrique est dans leur langage ordinaire. Ils ne parlent plus +qu'en vers. Quand M. J. Barbier, qui passe sa vie à courir après M. +Carré qui passe sa vie à l'attendre, s'informe à propos de lui chez son +portier, c'est en ces termes qu'il s'exprime:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Mon ami Michel Carré</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Est-il dehors ou rentré?</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Vous, que le propriétaire</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">De ce logis fait cerbère,</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Dites-lui bien de ma part,</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Qu'à l'estaminet des Var-</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">riétes—je vais l'attendre,</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Afin de bien nous entendre,</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Sur un opéra nouveau, (<i>bis</i>)</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Musique de Duprato. (<i>ter</i>)</span><br /><br /> +</p> + +<p>Quant à Michel Carré, voici ordinairement en quels termes il demande un +cigare:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Au prix d'un triple décime,</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Et pour chasser l'ennui noir</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Dont mon esprit est victime,</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">De vos mains je veux avoir</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Un régalia dont l'arome</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Flatte mon nerf olfactif,</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Et me fasse trouver l'homme</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Un peu plus récréatif.</span><br /><br /> +</p> + +<p>Le garçon, interrogé ainsi,—hésite quelques secondes,—puis, ayant +compris soudainement, il apporte un verre d'absinthe.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Certaines maîtresses de maison ont adopté la coutume d'introduire dans +leurs soirées des intermèdes de philanthropie. Entre deux contredanses, +elles arrivent négligemment auprès des cavaliers, et, avec toutes les +séductions familières aux sirènes de la bienfaisance, leur bourrent les +poches de billets de loterie.—L'intention est louable, sans doute, mais +quand le fait se reproduit trop souvent, cette tyrannique charité +avoisine l'indiscrétion.—C'est pour en avoir fait abus cet hiver, que +madame R. L... a vu son salon dépeuplé de danseurs à ses derniers bals. +Mardi dernier, un critique, qui a chez cette dame ses entières +franchises de tout impôt de ce genre, voulait y emmener un de ses amis.</p> + +<p>—Ma foi, non, répondit celui-ci, je ne vais pas dans une maison où l'on +sucre le café avec des orphelins.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Demi-artiste, demi-millionnaire, mais double fat et totalité d'imbécile, +un individu, qui n'a sur ses amis que la supériorité de pouvoir faire à +lui seul autant de sottises que tous ses amis réunis, le jeune L... +couronne, dit-on, l'œuvre de ses folies en conduisant sa maîtresse à la +mairie.</p> + +<p>—Savez-vous, lui demandait-on à ce propos, ce que dit Montaigne des +gens qui épousent leurs maîtresses?</p> + +<p>—Ma foi, non, répondit l'autre, beaucoup plus fort sur le baccarat que +sur ses classiques.</p> + +<p>—Le vieux Michel est un peu cru pour la chasteté des oreilles modernes, +mais je vous traduirai son opinion en termes honnêtes: «Ce sont des +gens, dit-il, qui crachent dans leur verre avant que de boire.»</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>La marquise de G..., restée veuve avec des biens considérables, se +plaignait d'avoir du chagrin à son oncle, le vieux et spirituel +chevalier de M...</p> + +<p>—Quel chagrin pouvez-vous avoir? vous êtes veuve, belle et riche, une +trinité de faveurs qui ferait la félicité de trois femmes.</p> + +<p>—Ah! mon oncle, répondit la marquise avec mélancolie, vous me parlez de +ma fortune, est-ce que cela fait le bonheur?</p> + +<p>—Ma nièce, répliqua le chevalier, cet aphorisme ressemble au mal que +les gourmands disent des truffes devant les gens qui n'ont pas dîné.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Le coupé de mademoiselle D... stationnait devant les <i>Villes de France</i>. +Le cocher, qui s'était endormi sur son siége, ne s'apercevait pas des +efforts que faisait sa maîtresse pour ouvrir la portière. Passe un jeune +homme qui s'aperçoit des embarras de la dame; il ouvre la portière et +offre la main à la jeune femme en lui disant:</p> + +<p>«Le commissionnaire se recommande aux bontés de madame.»</p> + +<p>Mademoiselle D..., avec un malin sourire, lui remet une pièce de deux +sous.</p> + +<p>«Ce n'est sans doute qu'un à-compte, insiste le cavalier,—j'aurai, si +vous le permettez, l'honneur d'aller réclamer le reste chez vous.»</p> + +<p>Mademoiselle D... regarda avec plus d'attention le Sigisbé improvisé qui +mettait gravement la pièce de deux sous dans sa poche, et elle reconnut +un des fervents habitués de son théâtre.</p> + +<p>Après une courte hésitation,—elle offrit au jeune homme une place dans +sa voiture,—et elle l'emmena chez elle, où elle lui offrit de partager +son dîner qui l'attendait.</p> + +<p>Il y a eu du dessert.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>À l'un de ses duels, H...., réveillé le matin par ses témoins qui +venaient le prendre, ne se rappelait plus le motif de cette visite +matinale.</p> + +<p>La pluie tombait à flots,—le vent faisait rage, et H... était furieux.</p> + +<p>—Comme c'est gai de se lever par ce temps-là, disait-il,—en se +retournant dans son lit.—Pas de feu dans la cheminée, de l'eau +froide.—Le diable vous emporte!</p> + +<p>Un témoin déclare qu'il y a, honneur sauf de part et d'autre, +possibilité d'arranger l'affaire.</p> + +<p>—Une querelle de table,—ajoute l'autre,—des bêtises.—Autorise-nous à +une rétractation amicale,—et tu pourras te recoucher.</p> + +<p>—Voyons, expliquez-moi l'affaire, dit H...—en se levant néanmoins et +en procédant à sa toilette.—De quel vin buvait-on?—Si c'était du +bordeaux, <i>je l'ai</i> raisonnable.</p> + +<p>—C'était du bourgogne,—et tu l'as agaçant.</p> + +<p>—C'est vrai, fit H... en mettant ses bottes.—Ai-je bu beaucoup?</p> + +<p>—Comme à un repas de noces.</p> + +<p>—Diable! continua H... en mettant sa cravate,—j'ai dû être stupide.</p> + +<p>—Complétement.</p> + +<p>—Ainsi, ajouta H... en faisant avec soin sa raie devant la glace, je +suis convaincu que tous les torts sont de mon côté.</p> + +<p>—Alors, laisse-nous arranger l'affaire, dirent les témoins.</p> + +<p>—Ah! maintenant que je suis habillé, fit H... en mettant son chapeau, +allons-y.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p class="c"><i>Dialogue entre deux demi-boursiers.</i></p> + +<p>—Oui, mon cher, je suis furieux contre V...</p> + +<p>—À quel propos?</p> + +<p>—C'était aujourd'hui mon jour d'avoir le petit groom, et il l'a prêté à +Stéphanie qui a du monde à dîner.—Je me vengerai.</p> + +<p>—C'est ça, dit l'ami, la première fois que ce sera ton jour d'avoir +Stéphanie, tu la lui prêteras.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Autant M. P. F, est myope,—autant M... est sourd, mais d'une surdité +tellement authentique, qu'elle ne lui permet pas même d'entendre le bien +qu'on dit de lui, ou le mal qu'on dit de ses amis.—Dans un repas de +chasseurs, où il se trouvait,—l'amphitryon qui avait déjà demandé, en +lui criant dans l'oreille et en lui montrant son assiette et le plat +qu'il découpait, s'il devait lui en servir.—M... qui n'entendait pas, +continuait à causer avec son voisin. Son ami, impatienté, prend un fusil +et le décharge par la fenêtre de la salle à manger.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? fit M... en se retournant.</p> + +<p>—C'est moi, répondit son ami, qui te demande si tu veux du pâté de foie +gras.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Une célèbre crinoline, revenant de Mabille, rencontre une de ses amies.</p> + +<p>—Eh bien! lui demande celle-ci, es-tu contente? Était-ce bien composé +ce soir?</p> + +<p>—Ne m'en parle pas, ma chère,—une société d'économistes.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>J. T... ne vise pas au dandysme.—Non, ce n'est pas sa spécialité. +Malgré sa tenue négligée, il n'essaye pas moins de faire croire à tous +ses amis qu'il fréquente la plus haute société parisienne et qu'il y +est admis libre de toute étiquette...</p> + +<p>Ces jours passés, un ami de T... le rencontre, comme celui-ci mirait +avec satisfaction, dans les glaces extérieures des boutiques, un costume +d'été, tout battant neuf, et qui lui allait comme un gant,—à un +manchot.</p> + +<p>—Comme te voilà beau! dit l'ami. Et, flattant la manie de T..., il +ajoute:—Tu es allé dans le monde?</p> + +<p>—Mais oui, répondit T..., je sors en ce moment de chez le prince...</p> + +<p>—De chez le <i>prince Eugène</i>.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Les domestiques qui sont au service des artistes ou des gens dont la +publicité s'occupe fréquemment, se montrent tous fort enclins à se +mettre à la remorque de la réputation de leurs maîtres. Quelques-uns +sont même parvenus à se créer une sorte de personnalité, entre autres la +servante-modèle de M. Dumas fils, que les amis de celui-ci ont surnommée +<i>le verrou</i>. Plus d'une fois, les chroniqueurs ont vanté les vertus +domestiques de M<sup>lle</sup> Verrou, qui recueille très-soigneusement tous les +articles où il est question d'elle, pour en faire une collection de +certificats. Les fréquentes mentions dont elle a été l'objet ont éveillé +la jalousie de la <i>maîtresse Jacques</i> de M. Dantan, une brave femme qui +est depuis longtemps au service du spirituel sculpteur.</p> + +<p>—Comment! Monsieur, disait-elle à son maître, vous recevez chez vous +tous les journalistes de Paris, et vous n'êtes pas honteux qu'aucun de +ces messieurs n'ait encore parlé de moi! Il me semble que je vaux bien +Verrou, et ces messieurs, que vous recevez depuis si longtemps, me +devraient bien une politesse.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Si les familiers de l'atelier Dantan se montrent un peu négligents à +tresser des couronnes pour l'ambitieuse Victoire, ils n'oublient pas ses +bons services et son affabilité ordinaire lorsque vient le Jour de +l'An.—Au premier janvier dernier, M. Édouard Thierry, qui est un des +intimes de la maison, prenait Victoire à part pour lui faire son +compliment.—Mais Victoire n'est pas une femme de son temps: elle +dédaigne l'argent et préfère la gloire.</p> + +<p>—Ah! Monsieur, dit-elle au critique, j'aurais mieux aimé un article +dans le <i>Moniteur</i>.</p> + +<p>—Mais, ma chère Victoire, vous savez bien que je ne m'occupe que des +livres dans mon feuilleton. Vous n'en faites pas.</p> + +<p>—Comment! répliqua Victoire, et mon livre de dépenses?</p> + +<p>À cette collection de l'amour-propre de l'office ou de l'antichambre, il +faut ajouter la grande figure d'Adolphe,—le domestique de +Lafontaine.—Depuis le jour où on a raconté une anecdote dans laquelle +son nom se trouvait mêlé à celui de son maître,—Adolphe a grandi de +vingt coudées dans sa propre estime;—ce ne sont plus des talons qu'il a +à ses chaussures, ce sont des piédestaux,—et il retire son chapeau +quand il passe sous l'arc de l'Étoile... Quelques jours après la +publication de cette anecdote, Adolphe, initié subitement aux lois du +bien-vivre, prenait un coupé et venait, vêtu comme un parfait notaire, +déposer sa carte dans les bureaux du journal qui l'avait publiée.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Un des amis de Lafontaine fit un jour à Adolphe la politesse de lui +apporter le roman de Benjamin Constant:</p> + +<p>—Lisez cela, lui dit-il, je crois qu'il est question de vous.</p> + +<p>Quelques jours après, l'ami, étant revenu, lui demande ce qu'il pense de +l'ouvrage qu'il lui a donné,—et si c'est réellement lui que l'auteur a +voulu mettre en scène.</p> + +<p>—Il y a quelque chose de vrai, répliqua gravement Adolphe;—mais tout +n'est pas absolument exact.—Ce M. Benjamin Constant aurait pu me +demander un rendez-vous: je lui aurais fourni des renseignements. +Cependant, une politesse en vaut une autre,—et quand je saurai son +adresse, j'irai lui porter ma carte.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Lafontaine avait dernièrement à déjeuner chez lui un personnage officiel +qui approche souvent S. M. l'Empereur.—Adolphe, qui est d'ailleurs un +excellent serviteur et un garçon intelligent, s'était distingué.—Il +avait même daigné composer lui-même une certaine omelette aux rognons +dont il possède seul le secret, et qui est un chef-d'œuvre +culinaire.—Le convive de Lafontaine, félicitant Adolphe sur son talent, +lui disait en riant qu'on n'eût fait mieux, si on eût fait aussi bien, +dans les cuisines impériales.—Depuis ce temps, Adolphe demeure +convaincu qu'il a été question de lui en haut lieu, et s'attend à +recevoir d'un jour à l'autre un message dans lequel il sera convoqué à +travailler sur les fourneaux de Sa Majesté.—Pour ne pas faire attendre +un seul moment,—il passe sa vie en habit noir, en jabot et en gants +blancs.</p> + +<p>—Seulement, si pareil honneur m'arrive, disait-il à un de ses +camarades, mon parti est pris,—je tutoierai M. Lafontaine.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>L'influence du printemps commence à se faire sentir.—On se marie +beaucoup à Paris depuis quelque temps.—Il est impossible d'entrer dans +un restaurant sans tomber au milieu d'un repas nuptial.—Les voitures +publiques deviennent insuffisantes, et, dans certains quartiers +populeux, on a été obligé de mettre en réquisition les tapissières pour +le transport des époux et de leurs familles.—M. Foy et tous ses +confrères les gaudissarts de l'hymen, qui servent de trait-d'union entre +les âmes qui se cherchent, ont fait poser une sonnette de nuit à la +porte de leurs cabinets d'affaires.</p> + +<p>Les mairies sont assiégées du matin au soir, et se trouvent dans +l'obligation de prendre des employés supplémentaires. On en cite une, +dans un arrondissement central, où un registre de l'état civil ne dure +pas plus longtemps qu'une galette du Gymnase. De même que les médecins, +pendant une épidémie, les officiers publics sont sur les dents. Tous les +tabellions parisiens sont occupés à rédiger ces testaments anticipés de +l'amour, qu'on appelle des contrats de mariage.—Une véritable fureur +de légalité règne dans les relations entre les deux sexes, et, si cela +continue, l'herbe poussera bientôt dans la cour de la mairie du 13<sup>e</sup> +arrondissement.</p> + +<p>Si la morale y gagne, la fantaisie y perd beaucoup. Cette +<i>matrimoniomanie</i> s'est tellement répandue, qu'après avoir causé pendant +une demi-heure avec une femme qu'on n'a jamais vue, si elle est fille ou +veuve,—on n'est pas sûr de ne point l'épouser à la fin de la journée. +Dernièrement, un de nos amis, qui se promenait aux Tuileries, s'aperçut +qu'une jeune personne, cheminant devant lui dans la compagnie d'une dame +âgée, venait de laisser tomber son gant derrière eux. Notre ami +s'empresse de le ramasser et le remet galamment à la jeune personne, qui +lui répond, en s'inclinant et en rougissant:</p> + +<p>—Monsieur, votre démarche m'honore, et dès l'instant que vos intentions +sont pures, je vous autorise à demander ma main à ma mère.</p> + +<p>Huit jours après, on publiait les bans.</p> + +<p>L'autre soir, un monsieur, en compagnie d'une dame, entrait dans l'un +des cabinets de la Maison d'Or. Ils y étaient à peine installés que +nous entendîmes un des garçon crier à son confrère:</p> + +<p>—On demande une écrevisse bordelaise et un notaire au numéro 8.</p> + +<p>—Le notaire est en main au 6, et retenu par le 2, répondit le garçon.</p> + +<p>C'est particulièrement dans les coulisses que l'hymen sévit avec le plus +de violence.—Sur une de nos grandes scènes, on parle de trois mariages +qui se préparent, et les préparatifs ne laissent pas que d'entraver le +travail des répétitions, à chaque instant interrompues par les +fournisseurs des futurs, qui viennent jusqu'au théâtre pour essayer les +trousseaux et étaler les merveilles des corbeilles de noces.</p> + +<p>Un auteur dramatique, qui a un ouvrage en cinq actes à l'étude dans ce +théâtre, n'a pu arriver encore à faire mettre entièrement en scène le +troisième acte de sa comédie. L'actrice, qui doit y jouer le rôle +principal, étant toujours dérangée par le fleuriste, qui vient pour lui +essayer une couronne de fleurs d'oranger qui ne veut pas se décider à +lui aller.</p> + +<p>Dans un autre théâtre, une jeune ingénue, qui épouse un homme du monde +(également ingénu), discutait avec son futur le choix du notaire qui +dresserait le contrat.—L'actrice désirait que ce fût celui qui est +ordinairement chargé de ses intérêts.—Le futur souhaitait que ce fût un +de ses amis nouvellement pourvu d'une charge et auquel il avait promis +sa clientèle. Au milieu de la discussion qui commençait à s'échauffer +survint un ami commun des deux conjoints:</p> + +<p>—Bonjour, mes enfants, leur dit-il, vous vous disputez avant le +mariage, c'est manger le dessert avant le potage;—faites-vous des +concessions mutuelles;—toi, Monsieur, tu choisiras le notaire qui +dressera le contrat;—vous, Madame, réservez-vous le droit de choisir +d'avance l'avoué qui fera la séparation de corps.</p> + +<p>Ainsi fut dit,—ainsi sera fait,—prétendent les méchantes langues, +devant même que les dragées du premier baptême aient été croquées.</p> + +<p>En apprenant tous ces mariages, une comédienne, qui persiste dans les +anciens us dramatiques, a fait afficher dans son salon et dans sa loge +une pancarte sur laquelle on lit:</p> + +<p class="c"><span class="smcap">ici,—on ne se marie pas</span>.</p> + +<p>Une de ces récente épouses,—pour laquelle la lune de miel n'avait eu +qu'un quartier,—rencontrant une de ses amies, déposait dans son sein le +bilan de ses illusions matrimoniales:</p> + +<p>—Viens me voir souvent;—je te consolerai.</p> + +<p>—Mais c'est que je ne puis pas sortir quand je veux.</p> + +<p>—Ton mari est donc jaloux? demanda l'amie.</p> + +<p>—Oh! ma chère, répondit la jeune épouse,—il a employé ma dot à acheter +le fonds d'Othello...</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Dans le cabinet d'un restaurant, deux amants <i>s'expliquaient</i>. Chacun +d'eux ayant épuisé la somme d'arguments que lui fournissait son droit, +après un bruyant échange de propos, les gestes remplacèrent le discours, +et les parties commencèrent un échange de projectiles:</p> + +<p>—Si tu ne te tais pas, disait une voix d'homme, je te lance le flambeau +à la figure.</p> + +<p>—Alors, répondit une voix de femme, retire au moins la bougie, sans +cela je ne verrai pas clair pour te jeter la soupière à la tête.</p> + +<p>Un double éclat de rire se fit entendre, et la querelle eut un baiser +pour finale.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Le chef de cabinet d'un ministère racontait l'autre jour, dans un salon, +qu'il avait eu le matin sous les yeux une demande signée d'un nom +très-connu dans l'industrie, et qui était ainsi conçue:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Monsieur le ministre,</p> + +<p>»J'ai <i>un mot</i> à dire à Votre Excellence: je la prie de vouloir +bien m'accorder, pour samedi prochain, une audience de <i>deux +heures</i>.»</p></div> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Dans une maison où elle avait été invitée, et où on l'avait reçue avec +toutes les attentions que l'on doit à une femme et à une artiste de +talent, mademoiselle *** oublie un soir qu'elle était dans le monde, +elle prend le lustre pour la rampe, le parquet pour les planches, et, +se croyant en scène, elle commença une conversation où se trouvaient des +réflexions dignes de figurer dans le dialogue d'une Lisette avec un +Scapin. La maîtresse de la maison, voulant mettre un terme à ce petit +scandale, prit l'actrice à part:</p> + +<p>—C'est sans doute une erreur qui nous procure l'avantage de vous avoir +parmi nous? lui dit-elle.</p> + +<p>—Comment cela? demanda l'actrice étonnée de l'apostrophe.</p> + +<p>—Mais probablement, fit la dame, j'avais eu l'honneur d'inviter +mademoiselle *** et elle m'envoie sa cuisinière.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Sur le boulevard, où il se promenait pour la première fois après dix ans +d'absence, l'avocat S..., autrefois journaliste, rencontra, parmi ses +anciennes connaissances, M. M..., avec lequel il avait été très-lié +autrefois.</p> + +<p>—Eh! cher ami, que je suis content de vous voir,—vous allez me donner +un renseignement,—qu'est-ce qu'on me dit là-bas que vous avez fait une +grosse fortune?</p> + +<p>—Eh! cher ami, répondit modestement M. M..., il faut bien faire quelque +chose.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Les personnes qui s'occupent des choses du théâtre se rappellent sans +doute qu'il y a quelques années une scène de vaudeville était dirigée +par un Asiatique bizarre,—qui a laissé dans sa carrière administrative +un recueil de souvenirs à faire passer la mémoire d'Harpagon et du père +Grandet.</p> + +<p>Dans un ouvrage que l'on montait sur son théâtre, on avait engagé un +chien, dont tout le rôle consistait à aboyer deux ou trois fois dans la +coulisse, au milieu d'une scène dramatique.</p> + +<p>Mais la veille de la représentation, à la répétition générale,—le chien +manque son entrée.</p> + +<p>L'Asiatique en question, qui parlait le français des nègres, se mit +alors dans une de ces colères qui l'ont rendu à tout jamais mémorable:</p> + +<p>—Chien! ou est chien? s'écrie-t-il en fureur.</p> + +<p>—Moi pas trouver, dit le régisseur, obligé, pour se faire comprendre, +de parler l'idiome de son directeur.</p> + +<p>—Vous alors marquer chien à l'amende,—quand il sera trouvé.</p> + +<p>Tout le monde se met à la poursuite du chien.—On fouille le théâtre des +cintres au troisième dessous.—Recherches inutiles.</p> + +<p>—La pièce passe demain, dit l'un des auteurs,—on n'aura pas le temps +de faire répéter une nouvelle bête. Il faut en louer une tout instruite, +qui puisse jouer demain.—On peut se procurer cela au théâtre des Chiens +savants.</p> + +<p>À cette proposition, dans laquelle sa lésinerie flaire de nouveaux +frais,—l'Asiatique refuse net.</p> + +<p>—Vous, couper scène du chien, dit-il aux auteurs.</p> + +<p>—Nous, pas couper,—répondent ceux-ci,—vous, recevoir pièce avec +chien,—vous, fournir chien pour jouer pièce, ou bien nous, envoyer à +vous petit papier timbré.</p> + +<p>Comme la discussion menaçait de ne point prendre fin, l'acteur L..., un +des meilleurs comiques de Paris, qui passe avec Brasseur pour savoir le +mieux faire les imitations, proposa aux auteurs de se fier à lui pour +imiter le chien, et il leur donna sur-le-champ un si complet échantillon +de l'organe canin, que l'on crut un instant le pensionnaire fugitif +retrouvé.</p> + +<p>L'Asiatique, voulant donner à l'artiste qui se montrait si plein de +bonne volonté une preuve de sa reconnaissance, vint sur-le-champ lui +offrir une prise—sachant qu'il ne prenait pas de tabac.</p> + +<p>À la satisfaction du public, qui ne supposa point la supercherie, le +comique imita le chien pendant les vingt représentations +premières.—Mais, comme les gens qui gasconnent ou grasseyent en voulant +imiter le jargon girondin ou marseillais, l'artiste s'aperçut avec +inquiétude qu'il commençait à parler chien pour de bon, dans la vie +privée.</p> + +<p>Quand on lui disait bonjour, il répondait involontairement: ouah-ouah! +Quand le garçon de café lui demandait ce qu'il fallait lui servir, il +répondait encore: ouah-ouah! Mais, histoire extraordinaire, +non-seulement il parlait la langue canine, mais encore, il la +comprenait; et, lorsqu'il rencontrait un braque, un caniche, il ne +pouvait s'empêcher d'aller se mêler à leur conversation.—Enfin, un +soir, en s'habillant dans sa loge, il s'aperçut avec horreur qu'il lui +poussait du poil d'épagneul.—Effrayé des dangers de cette +identification, ce soir-là même, l'artiste en question refusa +positivement de donner de la voix dans la coulisse.</p> + +<p>L'Asiatique donne alors à ses administrés un nouveau spectacle de ses +fureurs grandioses, qui eussent été si profitables à contempler pour un +peintre de tempêtes.</p> + +<p>Un machiniste s'offre pour remplacer l'acteur démissionnaire. On lui +demande un essai: le machiniste aboie comme une meute. Un cerf en +carton, qui était sur le théâtre, en est même tellement effrayé, qu'il +prend la fuite.—L'Asiatique, satisfait, ouvre sa tabatière au +machiniste pour lui prouver sa reconnaissance.—Le machiniste n'en use +pas.—Il demande seulement un petit feu pour sa complaisance.</p> + +<p>—Vous feu! Pourquoi? fit l'Asiatique feignant de ne pas +comprendre.—Pas froid,—oranges sur les arbres;—plus d'hiver:—pas +besoin feu.</p> + +<p>Le machiniste met les points sur les i,—il demande dix sous par +représentation.</p> + +<p>L'Asiatique refuse en arabe,—le machiniste en français.—Entr'acte trop +long.—Public tape des pieds,—commissaire arrive sur le +théâtre.—Directeur veut s'expliquer.—Tout le monde parle nègre, on se +croirait dans la case de l'oncle Tom.</p> + +<p>À la fin,—comme il fallait lever le rideau,—l'Asiatique prend un parti +vif et animé.</p> + +<p>—Rideau,—commencez acte,—moi faire chien tout seul, et moi pas donner +dix sous à moi.</p> + +<p>Seulement, pour se prouver sa reconnaissance,—il s'ouvre sa tabatière +et s'offre une prise,—qu'il se refuse.</p> + +<p>Il fit chien lui-même, et le fit en effet si bien que tout le public se +mit à appeler Azor.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Deux jeunes gens entrent dernièrement dans un restaurant: l'un d'eux +demande la carte.—Le garçon l'apporte, et place les couverts. Bien que +le menu, dressé par l'amphitryon, fût très-simple,—à chaque chose qu'il +demandait, le garçon s'inclinait et répondait d'un air désolé:</p> + +<p>—Il n'en reste plus.—Que donnerai-je en place à ces messieurs? +ajouta-t-il au quatrième refus qu'il se trouvait dans la nécessité de +leur faire.</p> + +<p>—Donnez-nous l'adresse des Frères provençaux,—répondit l'un des jeunes +gens.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Un jouvenceau, frais émoulu de la lecture de <i>Faublas</i> et des <i>Mémoires +de Casanova</i>, s'est épris d'une ingénue de vaudeville. Pour abréger les +préliminaires, il a eu le bon esprit de lui adresser son placet dans une +enveloppe dont il ne faut que deux pour faire mille francs.</p> + +<p>Quelques jours après, il écrivait à sa belle pour lui demander un +nouveau rendez-vous. Mais cette fois le poulet était contenu dans un pli +à cinq sous la douzaine. Aussi ne reçut-il pas de réponse. Ayant le +lendemain rencontré la dame, il s'informait du motif de son silence.</p> + +<p>—Vous m'avez donc écrit? lui demanda-t-elle en jouant l'étonnement.</p> + +<p>—Mais, sans doute.</p> + +<p>—C'est bien étonnant; je n'ai pas reconnu l'enveloppe.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Nous avons lu sur un album ces remarques d'une dame dont le cœur a une +grande réputation de cosmopolitisme:</p> + +<p>«Le Français sait le mieux faire parler l'amour; l'Italien le fait le +mieux agir; le Russe le fait agir et parler également bien; l'Allemand +l'endort; le Polonais le ruine.»</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>M. le comte L. de R... qui, à l'âge de trente-six ans, devait plus de +deux millions, eut un jour l'idée de mettre un peu d'ordre dans ses +affaires, et demanda au préfet de la Seine, qui était alors un de ses +amis, l'autorisation de rassembler ses créanciers dans le Champ-de-Mars.</p> + +<p>—Accordé,—répondit le préfet,—s'il n'y a pas d'autre revue ce +jour-là.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Le calembour par à peu près est en faveur dans les ateliers.</p> + +<p>On demandait au peintre G... son opinion sur un de ses confrères qui +passe pour avoir des terres dans le royaume des pauvres d'esprit.</p> + +<p>—Bon garçon, répondit l'auteur du <i>Duel des Pierrots</i>; mais il est +<i>Belge</i> comme une oie.</p> + +<p>Du même tonneau.</p> + +<p>Un Alsacien, auquel le Code pénal avait ordonné les bains de mer de la +Méditerranée, arrive à l'établissement de Toulon et y trouve un de ses +compatriotes qui se trouvait attaché depuis plusieurs années.</p> + +<p>—Est-on bien ici? demande le nouveau venu à son camarade.</p> + +<p>—Bah! répond celui-ci, dans son accent natal et en montrant ses fers, +où il y a de la <i>chaîne</i> il n'y a pas de plaisir.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Dans un des cafés du boulevard, où quelques célébrités littéraires se +réunissent chaque soir après minuit, M. *** racontait l'autre jour qu'il +était obligé d'intenter un procès à un petit <i>Magazine</i> à bon marché où +on lui refusait de lui payer ses <i>bouts de lignes</i> et ses <i>blancs</i>.</p> + +<p>—Ne pas vous payer les blancs! s'écria un de ses confrères!—mais si +j'étais votre éditeur, moi, je vous les payerais le double.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>À l'époque où M. Roqueplan dirigeait le théâtre des Variétés, un +vaudevilliste, qui le tourmentait depuis longtemps et sans résultat pour +obtenir une lecture, usa d'une influence ministérielles pour forcer les +préventions directoriales.—Un billet de l'administration lui apprend +enfin que lui et son manuscrit seront admis à l'audience et à l'examen +du directeur. Il arrive au jour et à l'heure indiqués, s'assied à une +table, mouille ses lèvres au verre d'eau traditionnel, ouvre son +manuscrit et commence à lire.</p> + +<p>«Personnages.... Acte premier.... Scène première....»</p> + +<p>—Ah! pardon, fit M. R... en se levant tout à coup.—Pardon, +monsieur,—mais il est inutile de continuer. Ce sujet-là ne peut pas +convenir à mon cadre.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>M. R..., qui est, comme on le sait, l'homme paradoxal par excellence, +affirmait que pour bien diriger un théâtre il fallait surtout ne pas +s'en occuper.—Aussi avait-il pour système de consigner sa porte à tous +les auteurs, et ne recevait que ceux qui étaient assez adroits pour +pénétrer auprès de lui malgré toutes les précautions dont il s'entourait +pour les éviter. L'imagination qu'on avait employée dans cette +circonstance devenait alors une sorte de garantie qui le faisait bien +augurer de la pièce qu'on venait lui présenter. Siraudin, évincé déjà +plusieurs fois par le concierge, rôdait un soir dans la petite cour +extérieure du théâtre, pendant que des maçons s'occupaient à faire +quelques réparations. L'ingénieux vaudevilliste s'aperçoit qu'une +échelle est appuyée contre le corps de bâtiment où se trouve le cabinet +directorial dont il voit la fenêtre ouverte. En une seconde son parti +est pris. Un servant de maçons se disposait à monter la truellée qu'il +venait de gâcher. Siraudin lui propose de le remplacer pendant qu'il ira +s'arroser le gosier au cabaret voisin. L'enfant du Limousin accepte, et +deux minutes après, le vaudevilliste, gravissant à l'échelle, se +présentait à M. R..., une auge remplie de plâtre sur le dos et son +manuscrit à la main, demandant une lecture.</p> + +<p>—Je vous l'accorde, répondit le directeur, mais à la condition qu'elle +aura lieu tout de suite, et que vous resterez sur votre +échelle.—Siraudin ayant accepté la condition imposée, commence sa +lecture; mais à la troisième scène, M. R... le fit entrer dans son +cabinet, pour lui signer la réception de ce chef-d'œuvre de bouffonnerie +qui s'appelle <i>la Vendetta</i>.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>À propos de lecture dramatique, celle-ci nous rappelle une aventure +qu'on attribue à l'auteur dramatique le plus myope des temps +modernes.—M. *** est, parmi ses confrères, un de ceux qui ont le plus +de croyance en leurs œuvres.—Aussi, lorsqu'il lit une pièce devant un +directeur ou devant un comité, essaye-t-il de tous les moyens que peut +lui fournir son éloquence pour faire passer dans l'esprit de son +auditoire la conviction dont il est animé lui-même.—Lisant un jour un +drame romantique devant les sociétaires du Théâtre-Français,—M. ***, +qui animait singulièrement son débit, approchait du dénoûment, dans +lequel le personnage principal se brûlait la cervelle.—Arrivé à la +péripétie finale, l'auteur, pour mieux en faire comprendre l'impression +dramatique,—tire un pistolet de sa poche et fait feu,—et tombe en se +roulant aux pieds des sociétaires en s'écriant: «<i>Adieu! Mélanie, je +meurs,—vis pour mes enfants!</i>»</p> + +<p>Le comité fut tellement attristé par ce dénoûment, que son vote en prit +le deuil dans un scrutin tout en boules noires.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Un rédacteur du <i>Times</i>, voyageant dernièrement en Amérique, se trouva +dans un convoi de chemin de fer où un accident venait de se produire par +suite de négligence. Mais, aux États-Unis, un accident de ce genre n'est +jamais un événement. À peine accorde-t-on, aux voyageurs blessés, +quelques minutes d'arrêt pour rendre le dernier soupir ou retrouver +leurs membres dispersés.</p> + +<p>Le journaliste anglais, gravement contusionné et ayant une épaule +démise, engageait vivement les victimes à se joindre à lui pour déposer +une plainte contre la Compagnie.</p> + +<p>L'un des voyageurs, comptant les blessés, qui étaient au nombre de sept, +lui répondit:</p> + +<p>—La Compagnie ne reçoit de réclamations que lorsqu'elles sont couvertes +de dix signatures.—Il nous manque trois voix!</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Un autre étranger, ignorant également les habitudes du pays, se +présentait un jour à un bureau de police, à la suite d'un accident de +railway, et voulait déposer une plainte à propos de son bras cassé.</p> + +<p>—Il y a trois jours, répondit le préposé aux malheurs, nous avions +trente morts ici, et personne ne s'est plaint.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>La Compagnie concessionnaire d'une des grandes lignes américaines, +jalouse d'assurer la sécurité aux voyageurs, vient, dit-on, de prendre +la décision suivante:</p> + +<p>«À l'avenir chacun des trains contiendra un wagon-chapelle, où plusieurs +ministres du culte se tiendront à la disposition des personnes qui, par +suite d'accidents, se trouveraient en danger de mort.—Un supplément de +quelques dollars donnera le droit aux secours de la religion.</p> + +<p>»Deux hommes de loi feront également partie de chaque convoi, et +pourront, s'il y a lieu, recevoir les dispositions testamentaires des +voyageurs qui parcourent les chemins de fer du Nouveau-Monde,—avec +embranchement sur l'autre.»</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>À l'époque où il n'était ni millionnaire, ni commandeur d'ordres +étrangers, mais simplement un homme de beaucoup d'esprit, ***, qui a +toujours eu le goût de la représentation, invitait souvent des amis à +dîner chez lui. On était, au reste, fastueusement servi dans de la +vaisselle de Chine. Mais il arrivait souvent qu'il n'y avait guère que +des Chinois dans des assiettes.</p> + +<p>Un jour, ***, ayant à sa table cinq personnes convoquées pour manger du +gibier qu'un ami lui avait expédié, s'aperçoit que les trois grives qui +ont été annoncées comme plat de résistance, paraissent inquiéter ses +convives,—qui n'avaient pas eu le soin de mettre leur appétit au +vestiaire.—L'un d'eux se hasarde même à faire observer que l'on +pourrait bien manquer de quelque chose.—*** jette un coup d'œil sur la +table et disparaît pour revenir bientôt, tenant à la main un flacon de +poivre de Cayenne, dont il saupoudre abondamment l'unique plat du repas.</p> + +<p>—Tu avais raison, dit-il à son ami,—ça manquait de poivre rouge.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Un monsieur, passant dans la rue, est abordé par un homme qui lui +demande l'aumône. Il a de la famille et n'a pas mangé depuis la +veille.—Le monsieur le mène chez un boulanger, achète un pain de huit +livres et veut le lui mettre sous le bras.</p> + +<p>—Allons donc, fit le mendiant en repoussant l'offrande, on me prendrait +pour un maçon!</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Un rapin, qui redoublait sa Bohême,—devait, depuis sept ou huit ans, +150 fr. à un tailleur.—Dernièrement, le débiteur se présente chez son +créancier et le trouve plus que jamais disposé à conserver le <i>statu +quo</i> dans leur situation financière.</p> + +<p>—Monsieur, dit le tailleur en tirant de sa poche un état de statistique +qu'il mit sous les yeux de son client,—j'ai fait un calcul, depuis que +j'ai l'honneur d'être en relation avec vous, rien qu'en montant vos +escaliers, j'ai gravi la valeur de la plus haute montagne des +Cordillières, superposée sur la Jung-Frau, avec le mont Blanc pour +base.—Horizontalement, rien que pour venir de chez moi chez vous, j'ai +fait l'équivalent de deux voyages du passage des Panoramas à la +troisième cataracte.</p> + +<p>—Monsieur, interrompit le rapin,—rien que ce beau travail de +statistique vaut l'argent que je vous dois, et je n'ai jamais senti plus +vivement qu'aujourd'hui le regret de ne pouvoir...</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, reprit le tailleur.... J'ai fait un autre calcul. +Si vous m'aviez donné seulement un sou chaque fois que je suis venu, à +l'heure qu'il est....</p> + +<p>—Je ne vous devrais plus rien....</p> + +<p>—À l'heure qu'il est, c'est moi qui vous devrais dix-huit cents francs.</p> + +<p>—Eh bien, comme c'est heureux que je ne vous aie point payé, +interrompit le rapin. Si vous étiez mon débiteur aujourd'hui, je serais +obligé, par mon état de gêne, de vous traiter avec la plus grande +rigueur.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Un de nos amis se trouvait pas hasard à dîner chez un monsieur dont +l'état de sganarellisme n'est un mystère pour personne,—pas même pour +lui. Au dessert, on se mit à dire un peu de mal du prochain et de la +prochaine. Notre ami, invité à faire sa partie, raconta une mésaventure +conjugale d'un avoué de Paris, que l'on surnommait au Palais le <i>dix +cors</i> de la basoche. Ce solo de médisance, varié avec une verve qui +sentait l'étude des vieux maîtres Gaulois, obtint un grand succès. Il +n'y eut que le maître de la maison qui l'accueillit avec une +indifférence voisine de la contrariété.</p> + +<p>—Aurais-je déplu à notre amphitryon? demanda notre ami à un de ses +voisins.</p> + +<p>—Vous avez, lui répondit celui-ci, oublié le proverbe,—il ne faut pas +parler de corde dans la maison d'un... pendu.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Voici un mot de M. Meyerbeer qui exprime tout le naïf orgueil du génie:</p> + +<p>À l'une des répétitions de <i>l'Étoile du Nord</i>, l'illustre maître aperçut +un pompier de service qui donnait de bruyants témoignages de son +admiration. La répétition achevée, M. Meyerbeer s'approche du pompier +sympathique.</p> + +<p>—Eh bien! mon ami, il paraît que ce petit ouvrage vous amuse?</p> + +<p>—<i>Amuse</i>, n'est pas le mot, répliqua le pompier; la pièce est assez....</p> + +<p>—Parlez plus bas, interrompit M. Meyerbeer, en apercevant M. Scribe qui +rôdait autour d'eux.</p> + +<p>—Mais la musique! reprit le pompier en baissant la voix,—oh! la +musique!...</p> + +<p>—Vous pouvez parler plus haut, dit M. Meyerbeer... Eh bien! la musique?</p> + +<p>—Oh! continua le pompier en portant la main à son casque, comme pour +faire le salut militaire,—la musique,—<i>chouetto, suiffard</i>.</p> + +<p>M. Meyerbeer, ému par ces formule d'admiration trop négligées par les +critiques du grand format, serra la main de son admirateur et lui dit +tout bas à l'oreille:</p> + +<p>—Eh bien! mon ami, puisque vous êtes content, je puis, si vous le +désirez, vous rendre un petit service,—je vous ferai remettre de garde +demain.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>On parlait l'autre jour, devant la charmante madame C..., du danger que +l'on court à rencontrer M., qui passe pour avoir le <i>mauvais œil</i>.</p> + +<p>—Pour moi, disait un superstitieux, lorsque je me trouve en face de +lui, je ne manque jamais de lui montrer des cornes.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! s'écria madame C..., je l'ai rencontré dernièrement avec +mon mari, et je n'ai pas songé à prendre cette précaution.</p> + +<p>—Puisque tu étais avec ton mari, lui dit tout bas une de ses amies, +c'était inutile.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Le docteur A..., allant faire une visite à l'une de ses clientes +surprit la fille de celle-ci, une enfant de quinze ans, tellement +absorbée dans une lecture, qu'elle ne s'apercevait pas même de sa +présence.</p> + +<p>—Que lisez-vous donc là de si intéressant? demanda le docteur.</p> + +<p>—C'est un livre qu'on a défendu de lire à maman, répondit l'ingénue.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p><i>Langage populaire.</i>—Un ouvrier,—ayant eu, après boire, avec un de ses +camarades, une de ces explications où, les arguments de la rhétorique +épuisés, on a recours à ceux de la nature,—rentrait dans son +ménage,—la figure contusionnée.</p> + +<p>—Que t'est-il donc arrivé? lui demanda sa femme.</p> + +<p>—Je suis tombé sur le pavé!</p> + +<p>—Dans la rue aux coups de poings,—répliqua la ménagère.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Un écrivain, dont les romans se trouvent en feuilles chez les éditeurs +de denrées coloniales, ou dans les cabinets où la lecture n'est qu'un +accessoire, présentait dernièrement un manuscrit au directeur d'une +revue parisienne, et comme celui-ci lui demandait quels étaient ses +titres littéraires,—le romancier lui citait le titre de plusieurs de +ses ouvrages.</p> + +<p>—Vous voyez, monsieur, disait-il, que j'ai déjà fait beaucoup de +livres.</p> + +<p>—Vous voulez dire beaucoup de kilos,—répondit l'autocrate de la +<i>Revue</i>.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Tout le monde ne peut pas descendre des Montmorency. M.... le prouve. Il +compte cependant des grands cordons dans sa famille: son père en tirait +un à l'hôtel du comte de H., où sa mère était cuisinière. Se sentant +appelé vers d'autres destins, *** renia sa parenté et se jeta dans cette +société de gentilshommes qui prennent leurs parchemins et leurs habits à +la <i>Belle Jardinière</i>. Rencontrant par hasard le marquis de B..., ***, +qui brûle de l'impertinent désir d'être présenté dans le véritable +monde, demandait assez cavalièrement au marquis de lui en ouvrir la +porte.</p> + +<p>—Lorsque je demande un pareil service à M. votre père, répondit +celui-ci, j'ajoute: s'il vous plaît.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Se trouvant aux dernières courses, ***, ivre de joie d'avoir gagné une +poule de cinquante francs, voulait la faire pondre dans le giron de la +charmante Julie B., et tout en caracolant près de son équipage, il lui +lançait des œillades dont les étincelles inquiétaient celle-ci pour ses +dentelles.</p> + +<p>—Quel est donc ce sportman qui semble nous accompagner? demanda la +jeune femme à un membre du Jockey's-Club qui se trouvait auprès d'elle.</p> + +<p>—Ce n'est pas un sportman,—c'est un sportier, ma chère.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>—On me compare toujours à ma sœur, disait la belle Julie B.... Il y a +pourtant une grande différence entre nous.—Elle a toujours une douzaine +d'amants, et moi je n'en ai jamais qu'un—je me tiens bien mieux.</p> + +<p>—C'est vrai, lui répondit-on; il y a entre vous deux la différence d'un +coupé de régie à un omnibus.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Un jeune <i>faon</i> de la coulisse avait promis à sa <i>biche</i> de lui offrir, +à l'occasion de sa fête,—quelques bonbons sortis des laboratoires de +Mirès-Pereire-Rotschild-Millaud, etc.—Comme il lui apportait son +cadeau, marchant à pas de loup pour la surprendre, il aperçut la jolie +créature qui, accroupie dans un coin de son boudoir, effeuillait +mélancoliquement une marguerite,—et murmurait, en enlevant délicatement +chacun des pétales de l'oracle amoureux:—<i>Il m'aime</i>, Orléans;—<i>un +peu</i>, Centre;—<i>beaucoup</i>, Nord;—<i>passionnément</i>, Autrichiens;—<i>pas du +tout</i>, Midi.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>M*** possède une singulière spécialité de <i>jettatore</i>. Au dire de ses +amis, il est de mauvais augure de le rencontrer quand on va à un +rendez-vous de bonne fortune. Ou l'on ne trouve pas la personne qu'on +espérait y voir, ou si on la trouve, il survient toujours quelques-uns +de ces fâcheux accidents qui faisaient s'écrier à un héros de +Lafontaine:</p> + +<p>»Au diable soit le noueur d'aiguillettes!»</p> + +<p>Si bizarre que le fait paraisse, il est affirmé par vingt personnes qui +ont été victimes de cette pernicieuse influence.—M. *** est en outre +l'époux d'une très-jolie dame, qui a fait de son contrat de mariage une +broderie anglaise, à force de l'historier de coups de canif dont elle +assure que son mari a fourni le manche.</p> + +<p>Madame *** avait, la semaine dernière, accordé quelque espérance et un +rendez-vous à une jeune premier qui a eu de beaux succès de galanterie +dans le demi-monde et même dans le monde et demi, si l'on en croit +quelques indiscrétions.—Beau, bien fait, traînant tous les cœurs après +lui, ce Don Juan de coulisses sourit, dit-on, de pitié quand on raconte +devant lui la douzième occupation d'Hercule. Il arrive au rendez-vous, +exact comme un billet de l'échéance, ou comme les compliments d'un ami, +le lendemain d'un <i>four</i>.—On s'attache au soin d'un souper où toutes +les primeurs de la gourmandise ont apporté leur échantillon.—Mais au +moment d'entamer le dessert, spécialement composé de fruit défendu, le +jeune premier se trouve subitement atteint d'une indisposition qu'il +chercher à excuser, en prétextant tour à tour le chaud, le froid, +l'émotion ou l'abus de fromage glacé.</p> + +<p>Mais madame *** s'étant levée lui dit en souriant, après avoir remis son +châle et son chapeau:</p> + +<p>—Soyez franc... vous avez rencontré mon mari.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p><span class="smcap">Souvenirs Du Corsaire-Satan</span>.—On sait que Le-Poitevin-Saint-Alme +appelait les jeunes rédacteurs du <i>Corsaire</i> ses <i>petits crétins</i>. En +1846, à l'époque où la feuille satirique atteignait à son plus haut +degré de prospérité, quatre ou cinq des principaux crétins, s'imaginant +que leur collaboration n'était pas étrangère au succès du journal, +demandèrent que le prix de la rédaction fût porté de six centimes à deux +sous la ligne. En cas de refus, ils déclaraient que leur intention était +de prendre du service à la <i>Revue des Deux Mondes</i>.</p> + +<p>Le tonnerre tombant dans la tabatière de Virmaître, +administrateur-caissier, lui aurait causé moins d'épouvante que ne lui +en causa l'outrecuidante prétention de ces jeunes manœuvres de +lettres.—Il s'empressa de leur signer leur passe-port pour une autre +patrie.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Comme il fallait cependant remplacer les déserteurs, on fit appel à des +volontaires pris dans la catégorie des gens dits du monde, et des +nouvellistes amateurs. Ce fut alors qu'on vit paraître, dans le +<i>Corsaire</i>, des nouvelles à la main qui avaient charmé la famille de Noé +pendant sa navigation diluvienne, et qui plus tard avaient fait les +délices des grognards d'Agamemnon au bivouac de Troie.</p> + +<p>Les gens soi-disant bien informés envoyaient des nouveautés de ce genre:</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>«Pendant la campagne d'Egypte, le général Bonaparte, montrant les +pyramides à ses troupes, leur adressa ces paroles mémorables: «Soldats! +du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent!»</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>«Un plaisant, rencontrant dans la campagne un médecin qui allait faire +ses visites en chassant, lui demanda spirituellement s'il avait besoin +d'un fusil pour ses malades.»</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Ce genre de nouvelles à la main ne tarda pas à attirer aux propriétaires +du <i>Corsaire</i> quelques lettres, dans lesquelles on leur demandait un +désabonnement de faveur. Virmaître, obligé de convenir que les petits +crétins du père Saint-Aime avaient un peu plus d'imagination que les +autres, se montra disposé à leur faire quelques concessions. Une +combinaison fournie par le hasard lui permit de se montrer généreux sans +porter atteinte aux traditions de l'économie.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>À cette époque, Williams Rogers, qui avait des relations avec le +journal, où il faisait imprimer des réclames, avait eu l'idée de +composer un poëme didactique intitulé: <i>Les Osanores ou la Prothèse +dentaire</i>. Avant de le publier, il apporta son poëme à Saint-Alme, avec +lequel il était lié, et lui demanda quelques conseils.—Saint-Alme lui +conseilla d'abord de mettre sa poésie en pension dans une maison +d'orthopédie. Il n'y avait pas, en effet, un vers qui ne fût bossu, +boiteux, bancal ou pied-bot. Si M. Bovary avait vécu à cette époque, le +poëme des <i>Osanores</i> aurait pu lui fournir une magnifique clientèle. Sur +la proposition de Saint-Aime, Williams Rogers consentit à faire corriger +son manuscrit, et à payer les corrections cinquante centimes le vers.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Le lendemain de cette convention, une estafette se transportait au café +Momus, où les révoltés avaient établi leur camp.—On leur proposait de +transiger. Après une allocution paternelle, l'éloquent Virmaître leur +fit comprendre que leur demande en augmentation de salaire n'était pas +en rapport avec les bénéfices actuels du journal, mais qu'on en prenait +note pour l'avenir.—Il s'engagea même, sur l'honneur, à donner les dix +centimes la ligne réclamés, le jour où le <i>Corsaire</i> aurait cent mille +abonnés:</p> + +<p>—Mais en attendant? dit l'un des conjurés.</p> + +<p>—En attendant, reprit Virmaître, comme nous comprenons qu'il faut que +jeunesse s'amuse, nous avons décidé qu'un encouragement vous serait +accordé.—Saint-Alme, vous avez la parole.</p> + +<p>Saint-Alme, montrant aux jeunes crétins, qui étaient tous plus ou moins +rimailleurs, le manuscrit des <i>Osanores</i>, leur expliqua sous quelle +forme l'encouragement en question leur serait accordé. La rédaction du +journal restait maintenue à son ancien chiffre; mais chacun des +rédacteurs privilégiés recevrait comme prime une certaine quantité de +poésie osanorienne à remettre sur pied, moyennant une gratification de +50 cent. le vers.</p> + +<p>Le tarif des encouragements était ainsi gradué:</p> + +<p>Un feuilleton intéressant donnerait droit à une prime de 40 vers;</p> + +<p>Une nouvelle à la main bien renseignée, 20 vers;</p> + +<p>Un article susceptible d'amener un changement de ministère, 25 vers;</p> + +<p>Un article susceptible d'amener une demande en réparation, 30 vers;</p> + +<p>(Le journal, dans cette circonstance, s'engageait à fournir les témoins +et le fiacre.)</p> + +<p>Une critique sanglante était rétribuée 15 vers;</p> + +<p>Le trait piquant, 5 vers;</p> + +<p>La simple boutade, 2 vers;</p> + +<p>Ces conditions ayant été acceptées, les révoltés amenèrent leur +pavillon, et la réconciliation fut signée dans les flots d'une canette, +que Saint-Alme fit monter à ses frais,—mais pas <i>assez fraîche</i>, +interrompit Banville, qui reçut immédiatement l'encouragement réservé au +trait piquant.</p> + +<p>Le soir même, le café Momus fut illuminé en vers osanores.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Un ancien député des chambres de Louis-Philippe, ami du père +Saint-Alme, lui disait un jour en faisant allusion à quelques anecdotes +un peu vives publiées par le <i>Corsaire</i>:</p> + +<p>—Mon cher ami, votre journal est bien amusant, malheureusement on ne +peut pas le laisser lire à ses filles.</p> + +<p>—Mais, répondit Saint-Alme, si les filles pouvaient le lire, les pères +ne s'y abonneraient pas.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Cependant, à la suite de quelque avis officieux du Parquet, le père +Saint-Alme invita ses jeunes crétins à modérer un peu leur verve +gauloise:</p> + +<p>—Songez que vous êtes lus par l'élite de la société, et soyez +convenables, petits drôles.</p> + +<p>L'utopie de cet excellent homme était de croire que la lecture du +<i>Corsaire</i> faisait l'unique préoccupation des têtes couronnées. On +assurait même qu'il se relevait la nuit pour correspondre avec le roi de +Prusse. L'avertissement du père Saint-Alme frappait particulièrement un +jeune homme appelé C... B..., qui employait sa belle jeunesse à écrire, +sur du papier à tête de lettre de son ministère, des nouvelles à la main +du genre dangereux.... C... B... avait inventé un moyen assez ingénieux +pour s'assurer que ses anecdotes restaient dans les limites de la +prudence. Avant de les apporter au journal, il lisait ses nouvelles à +la main à une jeune ingénue qu'il rencontrait quelquefois chez lui. Si +la jeune fille rougissait, cela signifiait que l'anecdote était +scabreuse, et B... la déchirait pour en commencer une autre.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Malheureusement, B... ayant eu l'imprudence de confier son procédé à +quelques-uns de ses collaborateurs, il s'en trouva dans le nombre qui +profitèrent d'un petit voyage—du <i>Numa</i> du <i>Corsaire</i>, pour aller +pendant son absence consulter sa jeune Egérie qui tenait audience sous +les bosquets de la Closerie des Lilas. Revenu de la campagne, avec une +série de nouvelles à la main, dans le nombre desquels il s'en trouvait +quelques-unes qui l'inquiétaient instinctivement, B... leur fait subir +la censure ordinaire. Aucune rougeur alarmante n'étant venue couvrir le +visage de l'ingénue, B. porte son butin au journal, avec la conviction +certaine que le recueil de ses anecdotes pourrait un jour faire +concurrence à la <i>Morale en action</i>.</p> + +<p>—Comment, monsieur, s'écrie Saint-Alme,—c'est vous qui m'apportez des +choses semblables.—Mais voilà de la copie que M. le procureur du roi +vous payera, sans marchander,—un mois de prison la ligne;—vous n'avez +donc pas consulté votre instrument?</p> + +<p>—Pardon, interrompit B. avec étonnement. <i>Elle</i> n'a pas rougi.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, reprit gravement Saint-Alme en se +découvrant,—voyez les cheveux blancs d'un homme qui n'est pas né +d'hier,—ils rougissent, eux!</p> + +<p>B. n'a jamais su qui est-ce qui lui avait dérangé son instrument.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Un jour, dans un dîner de jour de l'an, offert par les propriétaires du +<i>Corsaire</i> à leurs rédacteurs,—Virmaître, qui avait eu le dessert +très-aimable, leur demanda ce qu'il pourrait bien faire pour leur être +agréable pendant l'année qui allait commencer.—Tous les rédacteurs +s'étaient consultés entre eux. Privat, qui s'était constitué le député +de leur désir,—vint dire à Virmaître:—Nous demandons qu'il y ait au +bureau du journal,—une sonnette de nuit pour les avances.—Comme +Virmaître avait consenti, un des riches actionnaires du <i>Corsaire</i> lui +demanda tout bas, si ce n'était pas inaugurer là un système +dangereux.—Laissez donc, répondit-il,—dans deux jours la sonnette sera +cassée.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + + + +<h2 class="e"><a name="un_reveillon_a_la_maison-dor" id="un_reveillon_a_la_maison-dor"></a><span class="smcap">un réveillon à la maison-d'or</span>.</h2> + + +<p>La veille de Noël, vingt-cinq couverts étaient dressés dans le grand +salon de la <i>Maison-d'Or</i>. Une nuée de marmitons, dirigés par un chef +que le maître de ce célèbre établissement vient tout récemment +d'arracher avec des tenailles d'or de la <i>bouche</i> d'un grand souverain +du Nord, activaient les fourneaux d'une cuisine où s'élaboraient des +mets dont la fumée allait donner là-haut des tentations terrestres à +tous les bienheureux condamnés au miroton sempiternel de la béatitude. +Comme deux heures sonnaient, vingt-quatre coupés de maître vinrent l'un +après l'autre abaisser leurs marchepied devant l'escalier de la rue +Laffitte.</p> + +<p>Du premier coupé descendit un monsieur âgé, portant sous le bras un +grand portefeuille. Il était accompagné d'un jeune homme qui ne portait +rien.</p> + +<p>De chacune des vingt-trois autres voitures descendirent successivement +vingt-trois dames en grand costume de gala.</p> + +<p>Ces vingt-trois dames, qui, pour la plupart, sont toutes demoiselles, +appartenaient à l'aristocratie galante. C'étaient des dames du monde... +de Gavarni.</p> + +<p>Quelques-unes de ces dames, qui ajoutent aux revenus du boudoir les +appointements du théâtre, étaient fort jolies; il y en avait même deux +ou trois qui étaient véritablement aussi jeunes que leur acte de +naissance.—On n'en voyait qu'une seule qui fût grêlée; mais il est vrai +d'ajouter qu'elle l'était pour plusieurs.</p> + +<p>À deux heures et demie tout le monde prit place pour le banquet.</p> + +<p>Celui qui le présidait était le marquis de L..., assisté de maître G..., +son notaire.</p> + +<p>En reconnaissant leur amphitryon, les vingt-trois dames convoquées à +cette réunion, par invitation anonyme, poussèrent un grand cri +d'étonnement, et au même instant vingt-trois interrogations tombèrent +dans le potage du marquis.</p> + +<p>Il demanda une autre assiette,—déplia gravement sa serviette, et +répondit aux interrogations:</p> + +<p>—Mangeons d'abord un peu, ensuite nous causerons beaucoup.</p> + +<p>Quand le premier service fut achevé, l'impatiente curiosité des dames ne +pouvant se prolonger au delà, le marquis de L... se leva et prit la +parole en ces termes:</p> + +<p>Mesdames, je comprends parfaitement la surprise que vous témoignez en me +retrouvant au milieu de vous, ou en vous retrouvant au milieu de moi, +comme il vous plaira. J'en suis moi-même encore plus étonné que vous ne +paraissez l'être. Il y a un an, à pareil jour et à pareille heure, +autour de cette même table, j'ai eu l'honneur de vous tirer ma révérence +et de solder devant vous l'addition de mon dernier souper de garçon, qui +se montait, si vous voulez bien vous le rappeler, à un chiffre devant +lequel un teneur de livres aurait certainement retiré son chapeau. Cette +carte payée, je sortis de table parfaitement ruiné; il ne me restait +même pas de quoi prendre un fiacre. L'une de vous eut l'obligeance de +m'offrir une place dans le coupé que j'avais eu le plaisir de lui faire +accepter un mois auparavant, et malgré mon désastre évident, il ne lui +vint pas à l'idée de me faire monter derrière, comme cela eût pourtant +été si naturel dans la circonstance. Au lieu de me reconduire chez moi, +elle poussa même la désintéressement jusqu'à me proposer de me +reconduire chez elle.—Je dus cependant refuser, car en amour, aussi +bien qu'au théâtre, je n'ai jamais aimé les billets de faveur, ayant +fait la remarque qu'ils coûtaient en définitive plus cher qu'au bureau, +et qu'on était toujours mal placé.—Depuis ce jour-là, mesdames, nous ne +nous sommes guère vus qu'à travers le nuage de poussière que soulevaient +vos attelages dans l'avenue des Champs-Élysées, où j'allais me promener +le dimanche en fumant des cigares de dix centimes.—Vous m'avez cru +mort, sans doute. Je vivais cependant si toutefois c'est vivre que vivre +sans vous.</p> + +<p>Un murmure approbateur accueillit ce madrigal.</p> + +<p>Le marquis reprit:</p> + +<p>—Ce que j'ai fait depuis un an, je vous le donne à deviner.</p> + +<p>—Un héritage sans doute, exclama mademoiselle P..., un oncle +d'Amérique...</p> + +<p>—En effet, le seul oncle d'Amérique qui reste aux gens ruinés, le +hasard... est venu à mon aide... J'ai gagné à la Bourse cent mille +francs.</p> + +<p>—Silence, dit le marquis en frappant sur la table pour apaiser la +rumeur soulevée par ce chiffre... un million... et d'assez jolies +fractions comme vous voyez... Me retrouvant du blé à moudre, je suis +revenu au moulins.—Maintenant, mesdames, voici de quoi il s'agit entre +nous.—Je vais me marier... dans un délai très-prochain... qui ne doit +pas excéder un mois... plus tôt même, il ne dépend que de moi de +rapprocher l'époque... Tout à l'heure il ne dépendra que de vous!</p> + +<p>—Comment?... comment?... comment?</p> + +<p>—Vous allez le savoir... J'entre en ménage avec un million; ma femme, +avec deux.</p> + +<p>—Ça fera trois, dit l'une des convives.</p> + +<p>—Parfaitement;—quant aux cent mille francs qui restent, je veux les +manger...</p> + +<p>—Dans nos assiettes?</p> + +<p>—Oui; mais je n'ai pas le temps de rester longtemps à table, et c'est à +ce propos que nous avons à causer.—voilà le lingot, dit le marquis en +jetant un portefeuille sur la table;—combien vous faut-il de temps pour +le fondre?</p> + +<p>—Dame, ce sera selon la température, dit l'une des dames.</p> + +<p>—Écoutez-moi, reprit le marquis,—je n'ai pas de temps à perdre—et +cependant je ne peux pas vous inviter toutes à mordre à la fois au +gâteau,—ce serait trop vite fait.—Voici ce que je propose:—Vous +connaissez respectivement vos forces et votre puissance d'absorption +aurifère.—Nous allons, si vous le permettez, employer les moyens dont +se servent les administrations pour les adjudications publiques... Vous +allez soumissionner,—celle de vous qui me demandera le moins de temps +pour faire le vide... dans ce portefeuille que voici plein... celle-là +aura la préférence. Seulement, je dois vous donner connaissance du +cahier des charges... Il sera absolument interdit de distraire des +sommes pour les convertir en rentes ou en actions industrielles; la +philanthropie est également défendue; je ne veux plus être exposé à +m'asseoir sur des orphelins en entrant dans un boudoir;—toute dépense +affectée à une chose utile et durable est également interdite, comme +aussi les renouvellements de mobiliers, d'équipages ou d'écuries. Je +veux que mes cent mille francs soient mangés à peu près dans le sens +littéral du mot.—La somme épuisée, je veux que la personne qui sera +restée adjudicataire ne conserve que le portefeuille qui l'aura +contenue.—On va allumer les bougies, et mon notaire, ici présent, +présidera à l'adjudication;—on soumissionnera au rabais... en partant +d'un mois au plus.—On pourra opérer par rabais de jours, d'heures et +même de fractions d'heures.—Voici du papier, des enveloppes, des plumes +et de la cire, car les soumissions devront être cachetées.—M<sup>e</sup> G... +en fera le dépouillement, et poursuivra l'opération selon les usages +ordinaires. Pendant ce temps-là, je vais aller faire un tour chez mon +beau-père, qui donne aussi un réveillon, et saluer ma prétendue.—Je +reviendrai dans une heure. Si l'adjudication est terminée avant mon +retour,—la personne qui sera restée adjudicataire ira m'attendre chez +moi, où des ordres sont donnés pour la recevoir.—Toutes les conditions +du marché se trouvent autographiées dans un cahier dont vous pourrez +prendre connaissance.—À tout à l'heure.</p> + +<p>Et le marquis se retira.</p> + +<p>Avant de rédiger leur soumission, les vingt-trois dames s'isolèrent dans +le salon et firent leurs calculs.</p> + +<p>Au bout de cinq minutes, toutes les soumissions, cachetées selon la +formule, étaient déposées entre les mains du notaire.</p> + +<p>Il en commença le dépouillement au milieu d'un silence si profond, que +l'on aurait pu entendre mademoiselle Ar... dire du bien d'une de ses +camarades.</p> + +<p>Ce travail préparatoire achevé, le notaire alluma les bougies et annonça +qu'on allait commencer les rabais.</p> + +<p>Lorsque M<sup>e</sup> G..., le notaire du marquis de L..., eut donné lecture des +soumissions déposées entre ses mains par les vingt-trois dames, +plusieurs d'entre elles, effrayées par les rabais considérables contenus +dans les premières soumissions, se retirèrent volontairement, et il ne +resta véritablement qu'une douzaine de concurrentes sérieuses. Parmi +celles-là se montraient comme devant être plus acharnées à la lutte:</p> + +<p>1° La marquise de ***, cette belle Espagnole connue de tout Paris pour +son magnifique attelage à la Daumont, et dont la bibliothèque renferme, +entre autres curiosités, un exemplaire des œuvres de Malthus, relié en +peau humaine;</p> + +<p>2° Madame de N..., qui possède un hôtel dont chaque pierre porte la +signature de celui qui l'a fournie et posée;</p> + +<p>3° Mademoiselle R..., dont la beauté a fait depuis quinze ans la fortune +de deux marchands de produits chimiques, et qui prépare les jeune gens +au baccalauréat <i>ès-gaie science</i>;</p> + +<p>4° Mademoiselle P..., ravissante créature, qui disait dernièrement +elle-même, à propos de son inconstance proverbiale: Que voulez-vous; «ce +n'est pas ma faute,—mais mon cœur <i>fuit</i>.»</p> + +<p>5° Madame ***, qui, le soir même où une artiste doit débuter à son +théâtre, dans son emploi, achète un grand nombre de places à la location +et les distribue à tous les gens enrhumés de sa connaissance, dans la +douce espérance que leur toux opiniâtre troublera le spectacle et pourra +nuire au succès de l'ouvrage dans lequel doit paraître sa rivale;</p> + +<p>6° Les deux sœurs C..., qu'on a surnommées le duo de l'ail et du +patchouli;</p> + +<p>7° Mademoiselle B..., jeune dernière d'un de nos premiers théâtres, qui +a deux mères, une pour la ville et une pour la campagne;</p> + +<p>8° Mademoiselle D..., que l'on a baptisée le <i>petit manteau bleu des +coulisses</i>, à cause de sa philanthropie;</p> + +<p>9° Enfin, mademoiselle C..., de laquelle autant dire qu'il n'y a plus +rien à en dire.</p> + +<p>Après que la première bougie fut consommée, il ne restait plus que +quatre concurrentes, madame de N..., mademoiselle B..., mademoiselle +C... et mademoiselle R....</p> + +<p>—Si tu renonces à soumissionner, dit cette dernière à mademoiselle +B..., je te donne mon Américain.</p> + +<p>—Si tu te retires, répliqua l'autre, je te laisse mon américaine.</p> + +<p>La seconde bougie fut allumée, et la voix du notaire se fit entendre.</p> + +<p>—La dernière soumission du temps demandé pour dépenser les cent mille +francs du marquis est descendue à quinze jours.... C'est mademoiselle +B... qui a fixé ce chiffre;—offre-t-on moins? demanda M<sup>e</sup> G...</p> + +<p>—Quatorze jours, douze heures, dit madame de N...</p> + +<p>—Quatorze jours, fit mademoiselle B...</p> + +<p>—Treize jours, douze heures, fit mademoiselle R...</p> + +<p>—Treize jours, exclama mademoiselle C...</p> + +<p>—Si tu te retires, dit mademoiselle B... à mademoiselle C..., je me +brouille pour trois mois et demi avec Alfred, et je l'envoie lui-même te +porter mon grand <i>boiteux</i> indien.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Douze jours dix-huit heures, s'écria mademoiselle B....</p> + +<p>—Onze jours... cinquante, s'écria mademoiselle C... Hum! fit-elle en se +reprenant, je me croyais aux <i>commissaires</i>, j'ai voulu dire douze +heures.</p> + +<p>Mademoiselle R..., qui faisait des calculs sur son agenda, leva la main.</p> + +<p>—Dix jours, dit-elle.</p> + +<p>Mademoiselle C... prit à son tour son agenda, fit aussi des calculs.</p> + +<p>—Neuf jours cinquante-cinq.... Allons bon! je me crois encore aux +<i>commissaires</i>... Maître G..., c'est onze heures que j'ai voulu dire.</p> + +<p>Sur cette dernière soumission, la deuxième bougie s'éteignit.</p> + +<p>Comme on rallumait la troisième, il ne restait plus que deux +concurrentes, madame de N... et mademoiselle R... s'étant retirées, +convaincues qu'elles ne se trouvaient plus assez fortes pour dépenser +inutilement <i>cent</i> mille francs en huit jours.</p> + +<p>La lutte, continuée avec opiniâtreté entre madame B... et mademoiselle +C..., ne fut pas de longue durée; la bougie s'éteignit en même temps que +mademoiselle C... venait d'abaisser sa soumission à cinq jours sept +heures cinquante minutes.</p> + +<p>Mais, comme elle s'enorgueillissait de son triomphe, le marquis de L... +rentrait dans le salon,—il paraissait un peu ému.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, mesdames, de vous avoir dérangées, leur dit-il, mais la +raison qui m'avait fait vous réunir n'existe plus...</p> + +<p>—<i>Comment?—comment?—comment?</i></p> + +<p>—Mon Dieu, oui,—tout à l'heure, chez mon beau-père,—j'ai eu +l'imprudence de me mettre à la table de jeu,—on faisait le +lansquenet,—il y a eu une série de <i>mains</i>, et je n'avais pas encore eu +le temps de m'asseoir, que j'avais perdu les cent mille francs dont +j'étais embarrassé.—La mauvaise chance a fait dans une demi-heure ce +que la plus habile d'entre vous n'aurait pas fait sans doute en quinze +jours...</p> + +<p>—Quinze jours! dit le notaire en montrant le procès-verbal de +l'adjudication; mais mademoiselle C..., restée dernière adjudicataire, +ne demandait que cinq jours et quelques fractions.</p> + +<p>—Comment diable auriez-vous fait? demanda le marquis +très-étonné;—trouver l'emploi de vingt mille francs par jour sans +dépenser un sou utilement,—cela me semble difficile.</p> + +<p>—Monsieur le marquis, répondit cette prodigue personne, je n'ai demandé +que six mois pour réduire le Pérou à la mendicité.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + + + +<h2 class="e"><a name="les_intrigues_et_les_intrigants_moulages_sur_nature_au_bal_de_lopera" id="les_intrigues_et_les_intrigants_moulages_sur_nature_au_bal_de_lopera"></a><span class="smcap">les intrigués et les intrigants, moulages sur nature, au bal de l'opéra</span>.</h2> + + +<p><span class="smcap">un domino gris</span> <i>à un habit noir-idem</i>.—Je te connais.</p> + +<p><span class="smcap">l'habit noir</span>.—Tu me connais... Au fait, tu n'es pas la seule.</p> + +<p><span class="smcap">le domino</span>.—Qu'est-ce que tu as fait de Victorine?</p> + +<p><span class="smcap">l'habit noir</span>.—Tiens, tu connais aussi Victorine. Après ça, tu n'es pas +la seule.</p> + +<p><span class="smcap">le domino</span>.—Veux-tu me donner le bras pour faire un tour?</p> + +<p><span class="smcap">l'habit noir</span>.—Oui,—mais nous n'irons pas du côté du buffet.</p> + +<p><span class="smcap">le domino</span>.—Tu n'auras donc jamais le sou!</p> + +<p><span class="smcap">l'habit noir</span>.—Tu auras donc toujours soif!</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p><span class="smcap">un monsieur</span> <i>entre deux eaux-de-vie,—rouge comme un coq et crotté comme +la rue Saint-Denis, arrêtant un petit domino vert qui frétille comme une +couleuvre</i>.—Titine, je t'avais défendu de mettre les pieds au bal. Mon +cousin m'a dit que c'était un antre de perdition.</p> + +<p><span class="smcap">le domino</span>.—Passe donc ton chemin, imbécile; est-ce que je te connais?</p> + +<p><span class="smcap">le monsieur</span>.—Elle est forte, celle-là!—Voilà donc pourquoi tu étais si +pressée d'avoir des bottines neuves,—que je me prive depuis longtemps +de mon petit verre pour te les acheter,—même que tu les trouvais trop +grandes dans le principe.—Aurais-tu déjà oublié les tiens, Titine?</p> + +<p>Le domino disparaît sans que le monsieur ait su comment, et au lieu de +<i>Titine</i>, il se trouve en face d'un gamin entré par contrebande dans le +foyer,</p> + +<p><span class="smcap">le monsieur</span>, <i>criant</i>.—Titine!</p> + +<p><span class="smcap">le gamin</span>.—Vous faut-il un décrotteur, là, monsieur. Faites-vous cirer!</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Dans la loge de mademoiselle X...—Une dizaine de gilets blancs +applaudissant en chœur la <i>coda</i> d'une plaisanterie de cette spirituelle +personne:</p> + +<p>—Oh! oh! oh!—ah! ah! ah!—Charmant!—Divin!—Étourdissant!</p> + +<p>Entre un onzième gilet.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous avez donc à rire comme ça?—On dirait d'une +maisonnée de fous.</p> + +<p>—C'est mademoiselle qui vient de dire un mot. Oh! oh!</p> + +<p><span class="smcap">reprise du chœur</span>.—Ah! ah! ah! charmant! divin! étourdissant!</p> + +<p><span class="smcap">le onzième gilet</span>, <i>s'inclinant devant mademoiselle X..., en lui offrant +un sac de bonbons</i>.—Est-ce que ce serait montrer trop d'exigence que de +demander une seconde représentation de cette jolie chose? Je mourrais +de dépit si j'étais de vos amis le seul à l'ignorer.</p> + +<p>—Trop bon! cher... cela ne vaut pas la peine... et puis cela pourrait +fatiguer ces messieurs.</p> + +<p><span class="smcap">tous les gilets</span>, <i>con furore</i>.—Ô ciel! allons donc!... Trop heureux!... +<i>Bis</i>!</p> + +<p><span class="smcap">mademoiselle x</span>...—Eh bien, puisque vous le voulez absolument, je +recommencerai.—Tout à l'heure, un de ces messieurs m'annonçait le +prochain mariage de son ami le vicomte de S..., dont la fortune est +très-obérée, avec mademoiselle de P..., connue pour sa richesse et sa +maigreur séraphique. En apprenant cette nouvelle, il m'est arrivé de +dire....</p> + +<p><i>(Commencement de pâmoison sensible sur toute la ligne des gilets +blancs.)</i></p> + +<p><span class="smcap">mademoiselle x</span>..., <i>continuant</i>.—Il m'est arrivé de dire: Ce mariage +est pour le vicomte de S... une véritable <i>planche de salut</i>.</p> + +<p><span class="smcap">reprise du chœur</span>, <i>crescendo</i>.—Ah! ah! ah!—Grand Dieu! quel esprit! Ce +n'est pas une femme! c'est un démon!</p> + +<p>Entre un douzième gilet blanc.</p> + +<p>—Mon Dieu, messieurs, on n'entend que vous dans toute la salle.—Je +suis sûr que c'est mademoiselle qui dit des merveilles.</p> + +<p>—Positivement... Si vous étiez arrivé un moment plus tôt, vous auriez +entendu un de ces mots...</p> + +<p><span class="smcap">les onze gilets</span>, <i>en sourdine</i>.—Ah! ah! +ah!...—Charmant!—Divin!—Étourdissant!</p> + +<p><span class="smcap">le douzième gilet</span>, <i>à mademoiselle X...</i>—Est-ce que ce serait +véritablement montrer trop d'exigence que de vous redemander... (<i>avec +un fin sourire</i>) vous devez cependant y être habituée...</p> + +<p><span class="smcap">mademoiselle x</span>...—C'est que je crains de fatiguer ces messieurs.</p> + +<p><span class="smcap">les onze gilets</span>.—Ah! ciel!... Allons donc!</p> + +<p><span class="smcap">mademoiselle x</span>..., <i>minaudant</i>.—Eh bien, puisque vous le voulez +absolument... (<i>Comme ci-dessus</i>).</p> + +<p>Quand l'histoire est finie, les douze gilets se réunissent dans un chœur +formidable et reprennent pour la clôture:</p> + +<p>—Ah! ah! ah! grand Dieu! quel esprit!—Ce n'est pas une femme!—c'est +un démon!</p> + +<p><span class="smcap">le garçon de buffet</span>, <i>qui a servi les glaces, à part</i>.</p> + +<p>—Mon Dieu! que tous ces gens-là sont bêtes!</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>—Mon cher, je t'assure que c'est une femme du monde.</p> + +<p>—À quoi reconnais-tu ça?</p> + +<p>—Elle a passé deux fois auprès du buffet sans me demander à boire.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>—Oh! mon Dieu oui, monsieur, c'est la première fois que je viens au +bal; aussi je suis bien troublée; ce bruit, ces lumières...</p> + +<p>—Madame est seule?</p> + +<p>—Oh! non..., j'ai une de mes amies avec moi; nous sommes venues ici +malgré nous, bien malgré nous... Nous étions allées au spectacle, +lorsqu'en rentrant chez nous, nous n'avons plus trouvé notre clef. +C'était la femme de chambre de l'amie chez qui je demeure qui l'avait +emportée avec elle au bal de l'Opéra, où mon amie lui avait permis +d'aller...</p> + +<p>—C'est bien contrariant; néanmoins, permettez-moi de bénir le +hasard... qui m'a permis de vous y rencontrer... (<i>Ici tous les +madrigaux d'usage.</i>)</p> + +<p>—Mon Dieu, monsieur... ce serait avec le plus grand plaisir... mais... +je ne suis pas seule. Et tenez, voici précisément mon amie qui vient me +chercher.</p> + +<p>Arrive, en effet, un second domino, auquel celui qui n'avait jamais été +au bal pousse le coude d'une certaine façon.</p> + +<p>—Eh bien, ma chère, as-tu rencontré Justine?</p> + +<p>—Mon Dieu non... Dans quel embarras cette fille nous met... Il faut +absolument retourner à la maison; nous ferons comme nous pourrons pour +nous faire ouvrir.</p> + +<p>--- Mais comment faire pour retourner à la maison? il pleut à verse, et +nous avons eu l'imprudence de laisser notre bourse chez la personne où +nous avons été nous costumer... (<i>S'adressant au monsieur.</i>) Vous serez +sans doute assez obligeant, monsieur, pour nous prêter l'argent d'une +voiture et nous donner votre carte; nous vous ferons remettre cette +petite somme demain matin par la fidèle Justine.</p> + +<p>—Mon Dieu, mesdames, que je suis donc désolé.—Mon fidèle Joseph, à +qui j'ai l'habitude de confier toutes mes clés, n'est pas rentré ce +soir, de façon que je n'ai pu ouvrir mon secrétaire... Si vous voulez, +cependant, nous allons faire un tour dans la salle... nous rencontrerons +peut-être la fidèle Justine avec le fidèle Joseph.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>—Monsieur, je ne suis pas libre...</p> + +<p>—Vous êtes mariée?</p> + +<p>—Vous l'avez dit.</p> + +<p>—N'aurai-je pas le plaisir de vous rencontrer dans le monde?</p> + +<p>—J'y vais rarement.</p> + +<p>—Mais au théâtre?</p> + +<p>—Je n'y vais pas, je suis en deuil.</p> + +<p>—On ne peut donc vous voir?</p> + +<p>—Très... difficilement... Cependant, si vous étiez discret... Mais, +non...</p> + +<p>—Parlez, ange!</p> + +<p>—Eh bien! je vais quelquefois chez une de mes amies... madame +Camille...</p> + +<p>—Camille, tiens!</p> + +<p>—Rue des Trois-Frères.</p> + +<p>—Tiens! Tiens!...</p> + +<p>—À l'entresol...</p> + +<p>—Tiens! tiens! tiens!</p> + +<p>—S'il n'y avait personne quand vous viendrez, vous trouveriez la clé...</p> + +<p>—Sous le paillasson...—Bonjour, Céleste; comment que ça va?</p> + +<p>—Vous me connaissez donc?—Ah! que c'est bête de me faire perdre mon +temps comme ça.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p><span class="smcap">le domino</span>, <i>à son cavalier</i>.—Monsieur est dans la diplomatie?</p> + +<p><span class="smcap">le cavalier</span>.—Non, madame.</p> + +<p><span class="smcap">le domino</span>.—Dans les bureaux, peut-être!</p> + +<p><span class="smcap">le cavalier</span>.—Non plus.</p> + +<p><span class="smcap">la marchande de fleurs</span>, <i>arrivant près du couple</i>.</p> + +<p>—Un joli bouquet, monsieur; fleurissez vot'dame.</p> + +<p><span class="smcap">le cavalier</span>, <i>repoussant les fleurs</i>.—Merci.</p> + +<p><span class="smcap">le domino</span>, <i>lâchant le bras du cavalier</i>.—Monsieur est artiste!!!</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>—Joséphine, tu as tort de parler à Stéphanie; c'est une personne dont +la société est compromettante.</p> + +<p>—Ma chère, j'ai des raisons pour la ménager.</p> + +<p>—Quelles raisons?</p> + +<p>—Elle m'a promis d'échanger, quand elle l'aura épuisée, la liste de ses +Russes contre celle de nos Américains.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">lettre trouvée dans le corridor des premières loges</span>.</p> + +<p>«<span class="smcap">Victor</span>, je ne me serais jamais attendue à cela de la part d'un jeune +homme qui paraissait avoir d'aussi bons sentiments.—Le billet du +tapissier est échu avant-hier, et voilà huit jours que je ne vous ai +vu!—Vous n'êtes cependant pas malade, car votre blanchisseuse m'a dit +que vous mettiez vos belles chemises à jabot tous les jours. On ne met +pas des jabots pour se faire poser des sangsues..., à moins qu'on ne +soit trop riche.—Est-ce donc là ce que vous me juriez il y a six mois, +quand j'ai consenti à quitter Médée qui me proposait de faire le +portrait de la signature de son oncle si je voulais l'aimer à lui tout +seul! L'ingratitude, ce venimeux poison, vous aurait-il déjà rongé le +cœur?—C'était bien la peine que je passe les plus belles nuits de mes +jours à vous broder une bourse pour votre fête, pour que vous exposiez +votre pauvre amie qui vous a tout sacrifié, comme Marguerite Gauthier, à +recevoir la visite boueuse des huissiers qui veulent me saisir comme si +j'étais négociante.—Sans ma portière, qui m'a prêté huit cents francs +pour donner à M. Caroussat, je serais à la belle étoile; c'est donc là +où devait me mener tant d'amour! Ah! <span class="smcap">Auguste</span>, vous êtes bon, vous êtes +trop jeune pour être entièrement corrompu, et vous ne voudrez pas +souffrir que ce soient les cheveux blancs d'une pauvre femme, mère de +quatre enfants, qui fassent honneur à votre signature. Je vous attends +donc cette nuit au bal de l'Opéra, avec les mille francs en question.—À +cette condition, je vous pardonne.</p> + +<p>»Votre Minette chérie.</p> + +<p style="margin-left:5%;">»<span class="smcap">Mathilde De Flandry</span>.»</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p><span class="smcap">un vieux domino</span>, <i>graisseux comme la barbe d'un capucin, à une petite +pierrette très-fraîche</i>.—Élisa, mon enfant, je vous défends de danser +avec ce petit jeune homme.</p> + +<p>—Mais, ma tante, il est bien gentil pourtant.</p> + +<p>—Lui avez-vous demandé l'heure, comme je vous ai dit de le faire aux +messieurs qui vous parleront?</p> + +<p>—Oui, ma tante; mais il n'a pas de montre.</p> + +<p>—C'est précisément pourquoi je vous défends de l'écouter.</p> + +<p>—C'est dommage, il a des moustaches si gentilles.</p> + +<p><span class="smcap">le vieux domino</span>, <i>avec onction</i>.—Ma petite, les moustaches ne font pas +le bonheur.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p><span class="smcap">de la même à la même</span>.—Mais, ma tante, c'est qu'il est bien âgé, ce +monsieur-là.</p> + +<p>—N'empêche, mon enfant. Les hommes, vois-tu, c'est le contraire des +étoffes: plus ils sont vieux plus ils durent.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>—Tiens, voilà Paul! M'emmènes-tu souper?</p> + +<p><span class="smcap">paul</span>, <i>frappant sur son gousset</i>.—Tu sais bien, Célestine, que je n'ai +plus jamais d'argent après minuit.</p> + +<p>—Tiens! moi, c'est le contraire; je n'en ai jamais avant.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>—Anatole, prête-moi un louis.</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—C'est pour Mélanie, qui veut mettre une de ses parentes au vestiaire.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p><span class="smcap">deux messieurs</span> <i>se rencontrant dans le corridor des quatrièmes +loges.</i>—Tiens, mon gendre!</p> + +<p>—Tiens mon beau-père!</p> + +<p>—Vous ici, après un an de mariage!... Oh!</p> + +<p>—Et vous, après trente ans!... Ah!</p> + +<p>Après un quart d'heure de morale réciproque:</p> + +<p><span class="smcap">le gendre</span>.—Vous dites donc que cette petite Rosine...</p> + +<p><span class="smcap">le beau-père</span>.—Ah! mon ami, délicieuse... Des pieds... des mains... des +yeux... un véritable trésor... Vous disiez donc que cette petite +Paméla...</p> + +<p><span class="smcap">le gendre</span>.—Ah! divine... Des yeux... des mains... des pieds...</p> + +<p><span class="smcap">le gendre</span>, <i>à part.</i>—Il faut que j'arrache mon gendre des mains de +cette drôlesse de Paméla... Elle mangerait la dot de ma fille!</p> + +<p><span class="smcap">le gendre</span>, <i>à part.</i>—Il faut que je délivre mon beau-père des griffes +de cette harpie de Rosine... Tout l'héritage de ma femme y passerait!</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>—Mon dieu, chère madame, est-ce que votre charmante nièce ne +m'accordera pas une petite place dans son cœur.</p> + +<p>—Tout est comble, mon cher monsieur.</p> + +<p>—Rien qu'un petit coin!</p> + +<p>—Eh bien, voyons, vous m'étonneriez.—<i>Je verrai voir</i> à vous donner un +tabouret.</p> + + + +<h2 class="e"><a name="fantaisies_a_propos_de_lhiver" id="fantaisies_a_propos_de_lhiver"></a><span class="smcap">fantaisies a propos de l'hiver</span>.</h2> + + +<p>L'hiver continue à donner un démenti à l'almanach.</p> + +<p>Des phénomènes étranges se produisent chaque jour, et jettent la +perturbation au sein de l'Académie des sciences.</p> + +<p>Il y a trois jours, un maraîcher des environs de Paris a trouvé des +ananas sur ses espaliers, et a cueilli des patates dans le champ où il +allait chercher des pommes de terre.</p> + +<p>Un garde-chasse du bois de Meudon a vu,—comme je vous vois;—près de +l'étang de Villebon, un troupeau d'autruches en train de déjeuner avec +un tas de moellons.</p> + +<p>M. Alphonse Karr a reçu de son ermitage de Sainte-Adresse des nouvelles +de son jardinier, qui lui annonce qu'un aloès a fleuri subitement, avec +un grand coup de tonnerre, au milieu de la pelouse qui s'étend devant +son chalet.</p> + +<p>Dimanche dernier, un monsieur qui se promenait autour du bassin des +Tuileries entendit des cris plaintifs entremêlés de sanglots. Il pensa +que c'était un enfant qui était tombé dans l'eau; et il se disposait à +lui porter secours, lorsqu'il s'aperçut que les plaintes qu'il croyait +être poussées par un mineur en péril sortaient de la gueule d'un +crocodile.—Tout le monde sait que la perfection avec laquelle ce +monstre imite les pleurs de l'enfance, lui a fait donner, par les +naturalistes, le surnom de <i>Brasseur</i> des amphibies.</p> + +<p>La semaine passée, encore, comme un rayon de soleil venait de +luire,—profitant du moment où l'ingénieur Chevalier, son geôlier, avait +le dos tourné, le mercure,—parvenu au plus haut degré de +l'exaspération,—a voulu s'échapper du thermomètre,—comme autrefois +Latude de la Bastille. Il a été rattrapé par un sergent de ville, et +reconduit dans sa prison de verre, où il continue à ne pas vouloir +descendre au-dessous de la température des vers à soie.</p> + +<p>Ce que voyant, les établissements de bains préparent leur ouverture. Ils +attendent seulement que la rivière ait baissé et que l'eau soit moins +chaude. En effet, les imprudentes baigneuses qui s'aventureraient dans +les fonds de bois des écoles de natation seraient changées en une +friture de naïades.</p> + +<p>Un des plus bizarres, parmi tous ces phénomènes, est la découverte faite +tout récemment par un poëte lyrique, qui a trouvé des pépites d'or au +fond de son encrier.</p> + +<p>Enfin, il parait que tous les arbres des boulevards et des jardins de +Paris sont couverts de feuilles depuis quinze jours et pourraient +fournir une ombre aussi épaisse que dans le mois de juin. Seulement, +pour ne point effrayer la population, la police fait arracher toutes les +feuilles pendant la nuit.</p> + +<p>Cette précocité de la saison ce s'arrête pas à la végétation.</p> + +<p>M***, qui possède une grande popularité parmi les huissiers et les +gardes du commerce, et qui n'a jamais pu acquitter, une lettre de change +que lorsqu'elle avait des cheveux blancs, est allé payer dernièrement un +billet souscrit à son tailleur, quatre-vingt-dix jours avant l'échéance.</p> + +<p>Le fournisseur n'a pas voulu accepter ce payement anticipé, donnant pour +prétexte que cela dérangerait sa tenue de livres.</p> + +<p>M***, n'ayant pu s'arranger à l'amiable avec cet Allemand obstiné, s'est +décidé à avoir recours aux tribunaux.</p> + +<p>En présence de pareils faits, certifiés par des procès-verbaux +authentiques, les savants ont été appelés à donner leur avis.</p> + +<p>Ces messieurs ont mis leurs lunettes,—leur abat-jour vert, et on a +ouvert la séance,—en même temps que les fenêtres de l'Institut, où +l'honorable réunion se plaignait d'étouffer.</p> + +<p>Chacun des membres présents a lu un mémoire d'une grande beauté et de +plusieurs kilomètres.</p> + +<p>Mais, pour arriver à la fin de la lecture, chacun des orateurs a été mis +dans la nécessité de retirer son habit.</p> + +<p>Plus le discours était long, plus l'orateur éprouvait le besoin de se +dégarnir.</p> + +<p>Aussi, le président, inquiet, donna-t-il aux huissiers l'ordre de faire +évacuer les tribunes, où pourraient se présenter des dames.</p> + +<p>Chacun des remarquables travaux lus, à propos de la question à l'ordre +du jour, concluait à ceci:</p> + +<p>Que ce qui se passait n'était pas naturel.</p> + +<p>Il s'agissait de savoir pourquoi.</p> + +<p>Le président déclara la discussion ouverte; mais chaque orateur qui +montait à la tribune avait à peine ouvert la bouche, qu'il était +soudainement pris d'une quinte de toux.</p> + +<p>Ce n'était plus une académie de savants, c'était une académie de +catarrhes.</p> + +<p>Tous les membres présents sont sortis de la séance les uns après les +autres pour aller acheter du jujube.</p> + +<p>Seul, M. Arago a voulu trouver une solution à cet étrange état de +choses.</p> + +<p>L'illustre savant est passé dans son cabinet.—Depuis plusieurs jours, +la tête appuyée dans les mains, les coudes appuyés sur la table, il +demeure penché sur l'abîme de ses méditations.</p> + +<p>Pendant cette savante réclusion, le grand professeur a fait comparaître +les astres devant lui.</p> + +<p>Il les a interroges paternellement, pour savoir s'ils n'étaient pas +étrangers à ce qui se passe dans la nature.</p> + +<p>Les astres, petits et grands, ont, facilement prouvé leur innocence de +toute tentative de rébellion.</p> + +<p>Les comètes mêmes, particulièrement soupçonnées d'avoir de méchants +desseins et de vouloir s'approcher souvent un peu trop près de la terre, +ont prouvé jusqu'à la dernière évidence que le ciel n'est pas plus pur +que le fond de leur cœur.</p> + +<p>Les signes du zodiaque, appelés et interrogés à leur tour, ont été moins +clairs dans leurs explications, ce qui leur a valu une assez forte +semonce.</p> + +<p>Le signe qui préside au mois de janvier où nous sommes a paru +particulièrement penaud, quand M. Arago lui a montré une branche +d'oranger en fleurs, cueillie dans son jardin le jour de l'an.</p> + +<p>—Quelle confiance voulez-vous que l'agriculture vous accorde, +malheureux! lui a dit le savant d'une voix qui ne permet pas de +réplique; et qui vous a permis de faire faire votre besogne par le signe +de la Vierge?</p> + +<p>N'ayant pu néanmoins rien tirer au clair, M. Arago s'est remis à ses +travaux.</p> + +<p>Si l'on en croit ses familiers, le grand professeur a enfin trouvé l'X +du problème.</p> + +<p>Mais cette découverte est tellement inquiétante, qu'il n'ose pas la +livrer à la publicité.</p> + +<p>Il paraît que la boule humaine est menacée d'un bouleversement total.</p> + +<p>L'hémisphère a le corps dérangé. Un conflit s'est élevé dans le monde +cosmographique.</p> + +<p>Des mutations incroyables se préparent.</p> + +<p>Les pôles veulent changer de place.—Le Groënland veut devenir une serre +chaude, et va se peupler de scorpions.</p> + +<p>La terre de feu veut devenir une glacière, et va se peupler d'ours +blancs.</p> + +<p>Les zones jouent à colin-maillard.</p> + +<p>Avant très-peu de temps, les ouvrages de M. de Humboldt et de Malte-Brun +ne seront plus bons qu'à mettre au pilon.</p> + +<p>On fera des cornets à tabac avec les cartes de géographie.</p> + +<p>Les <i>Guides-Richard</i> deviendront aussi inutiles pour les voyageurs +qu'une grammaire française peut l'être pour un vaudevilliste ou deux.</p> + +<p>Par suite de tous les changements qui résulteront du cataclysme qui se +prépare déjà par transitions, les parties du monde déplacées se +trouveront sous d'autres latitudes.</p> + +<p>L'Europe sera en Amérique.</p> + +<p>Asnières deviendra port de mer.</p> + +<p>Et l'équateur sera situé à Paris entre le pont Royal et celui des +Saints-Pères.</p> + +<p>Ce remue-ménage universel explique d'une manière parfaitement +satisfaisante les phénomènes que nous avons mentionnés plus haut, et qui +ne sont que le commencement des nouveautés que fera naître le nouvel +ordre de choses.</p> + +<p>Seulement quand le bonhomme Tropique aura élu domicile à Paris, les +Parisiens deviendront tous nègres.</p> + +<p>Et on n'aura plus besoin d'aller à l'Ambigu ou à la Gaîté pour voir +l'<i>Oncle Tom</i>.</p> + +<p>C'est alors que ces dames se mettront du blanc! Ça ne se verra pas mieux +que maintenant, mais ça se verra de plus loin.</p> + +<p>Une autre version, qui a trouvé aussi un grand nombre de crédules, c'est +que nous sommes à la veille d'un déluge.</p> + +<p>Dans cette prévision, une Société en commandite s'est formée pour la +construction d'une arche de sauvetage.</p> + +<p>Le prospectus de la Compagnie sera bientôt publié: les actions sont déjà +cotées à une forte prime.</p> + +<p>La fièvre d'agio a tellement gagné les Parisiens, que, si la fin du +monde—dont il a été aussi question—était un fait annoncé +officiellement, ils ne verraient dans ce grand dénouement de l'humanité +qu'un prétexte à la baisse,—et avant de se repentir et de songer à leur +salut, ils commenceraient par courir chez les agents de change pour les +prier de vendre, et les trompettes des archanges auraient peine à +dominer la voix des coulissiers annonçant le <i>dernier cours</i> aux fidèles +du lucre rassemblés dans la cathédrale de leur dieu.</p> + +<p>Que les deux graves événements redoutés par la science s'accomplissent +ou non, l'absence de l'hiver se fait visiblement sentir.</p> + +<p>Un journal racontait l'autre jour lui-même les nombreux suicides +remarqués dans la classe des marchands de bois et des marchands de +fourrures.—Ces industries ne sont pas les seules qui aient été +atteintes par la bénignité de la saison.</p> + +<p>La profession de ramoneur est devenue une sinécure. Que voulez-vous +qu'on ramone quand la cheminée n'est plus qu'un objet d'art? Qui est-ce +qui fait du feu maintenant? Il n'y a plus que M. B..., qui n'en faisait +jamais autrefois quand il avait du monde à dîner dans l'hiver, dans +l'espérance que ses convives, ayant attrapé des engelures entre le +potage et le premier service, s'en iraient avant l'apparition du second. +Aujourd'hui, M. B... emploie le même moyen en sens inverse.—Il bourre +son poêle de telle façon que sa salle à manger est transformée en +piscine pour les maladies de peau.</p> + +<p>Il me manque, et à bien d'autres aussi peut-être, ce mélancolique cri +des enfants de la Savoie: <i>À pau apin!</i></p> + +<p>Douillettement couché dans un lit moelleux, au fond d'une alcôve +entourée de rideaux épais et lourds, c'était chose douce d'entendre le +matin monter à travers l'humidité du brouillard le monotone refrain de +ces pauvres cigales de la neige, marchant deux à deux, le père toujours +suivi de l'enfant.—Mal vêtus et frissonnant de tout leur corps, mordus +par les bises affamées, en suivant chacun un trottoir;—ils alternaient +leur appel, guettant aux fenêtres l'apparition d'une ménagère qui leur +fît signe de monter.</p> + +<p><i>À pau apin!</i> chantait d'abord le père en traînant sa voix dont la +dernière note était étouffée par le bruit de ses grossiers sabots +sonnant sur le pavé.</p> + +<p><i>À pau apin!</i> reprenait le petit avec une voix d'enfant de chœur à +matines.</p> + +<p>En entendant ce duo matinal,—comme on sentait bien l'hiver sans le +voir,—comme on voyait bien les toits blancs, les branches des arbres +noires, et les glaçons, et toutes les rigueurs des climats du +Nord!—Comme on trouvait alors plus douce l'atmosphère de la chambre +bien close!—comme on savourait avec délices le <i>far niente</i> matinal de +l'oreiller.</p> + +<p><i>À pau apin!</i> c'est-à-dire il neige, il pleut; mais il est si matin et +il fait si froid, que l'heure gèle en sonnant.—Comme je suis bien dans +mon lit!—Qu'est-ce que je ferai tantôt? Ceci ou cela?—Qu'est-ce que je +vais manger à mon déjeuner?</p> + +<p><i>À pau apin!</i>—Peu à peu on se réveille.—On sort tout à fait du lit; un +coup de sonnette a retenti.—L'argent que vous pouvez avoir s'est mis à +trembler d'effroi dans votre secrétaire:—il a reconnu l'ennemi, +l'intelligent métal!—C'est un créancier qui vient vous demander de +l'argent pour payer ses dettes.—Si vous êtes farceur, vous lui répondez +de loin:</p> + +<p>—Faites comme moi, ne les payez pas.</p> + +<p>Quelquefois il en arrive un autre, puis deux, puis trois.—Alors ils se +mettent à causer, sur le carré, de leurs petites affaires en attendant +que vous sortiez... Il y en a même qui se mettent à lire le journal; +d'autres qui apportent des cartes et jouent au piquet.—De temps en +temps ils sonnent pour voir si vous les entendez... puis ils se décident +à s'en aller, et s'en vont déjeuner en chœur au café, où ils se mettent +à jouer au billard, et le soir ils ont dépensé vingt-cinq francs—au +lieu de payer leurs dettes.</p> + +<p>Quelquefois, ce n'est pas le drelin de la sonnette qui vous +éveille,—c'est le grattement clandestin d'une petite main +impatiente:—vous n'iriez pas ouvrir, que la porte s'ouvrirait +d'elle-même plutôt que de la laisser se morfondre une minute, cette +matinale visiteuse qui vous arrive, bouquet de roses rouges aux joues, +bouquet de violettes aux mains—tandis que l'hiver chante dans la rue +par la voix du ramoneur: <i>À pau apin!... à pau apin!...</i></p> + +<p>C'est quelque gentille fillette qui s'en va tirer l'aiguille toute la +journée dans un magasin.—Pour se donner du cœur à l'ouvrage, elle est +montée vous voir un moment en passant, parce que vous demeurez sur son +chemin,—dit-elle, la menteuse,—histoire de vous dire bonjour et de +prendre un petit air d'amour.—Elle babille, elle frétille, elle +<i>tournille</i> et furète dans votre chambre avec un gentil fredon d'oiseau +désencagé.</p> + +<p>Puis, quand elle a fait ses quinze tours, donné partout son coup d'œil, +sans oublier la glace, donné son coup de dent au morceau de sucre qui +traîne, elle se sauve en vous jetant sur votre lit son petit bouquet de +violettes d'un sou, qui ne vous coûte qu'un baiser.—Pauvre petite! +pensez-vous en la voyant partir, elle va avoir froid.—Elle, froid!—Ah! +bien oui.—La neige fond en la voyant passer. Et pendant que la voix de +votre gentille fleuriste murmure encore dans l'escalier, le ramoneur et +son enfant y mêlent lointainement leur refrain: <i>À pau apin!</i></p> + +<p>Mais, hélas! on ne l'entend plus, ou presque plus, ce refrain monotone, +dont les frileux sybarites se faisaient un plaisir; et, en vérité, il me +manque aussi à moi et à d'autres peut-être. Ô volupté singulière de +l'égoïsme, qui aime à augmenter la dose de ses jouissances en opposant +son bien-être à la privation des autres, et sa paresse avec le labeur de +ceux pour qui le bien-être n'est qu'un mot et pour qui la paresse serait +un vice!</p> + +<p>Que vont-ils faire ces pauvres ramoneurs,—maintenant que l'hiver est +supprimé,—et que deviendra leur petite raclette?</p> + +<p>M. Hornung, qui a fait avec eux de si mauvais tableaux; plusieurs +compositeurs qui les ont mis en musique dans plusieurs milliers de +romances commençant par</p> + +<p> +<br /><span style="margin-left: 4em;">Enfant de la montagne,</span><br /><br /> +</p> + +<p>et les auteurs qui ont fait de la suie une farine à mélodrames +représentés plus de fois qu'il n'était raisonnable, devraient se cotiser +pour leur venir en aide, ou tout au moins leur faire ramoner, quand même +<i>besoin ne serait pas</i>, leurs cheminées dont le marbre est chargé des +mille caprices de la mode.</p> + +<p>En attendant, Paris s'est ennuyé jusqu'ici;—le carnaval lui-même a +l'air d'avoir pris médecine;—il a déclaré qu'il retournerait à Venise, +si on ne lui faisait pas voir un glaçon ou un tas de neige.</p> + +<p>On veut du froid, on veut sentir la terre dure sous ses pas et voir +scintiller aux vitres la mosaïque du givre.—Paris tout entier tend avec +impatience sa joue au soufflet de l'aquilon; les plus avantageux de leur +personne souhaitent à grands cris avoir le nez rouge.</p> + +<p>Les plus belles donneraient leur plus beau bracelet pour une onglée.</p> + +<p>On parle d'organiser un hiver artificiel.—Les physiciens et les +chimistes sont convoqués.</p> + +<p class="c">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Une chose étrange, mais parfaitement véridique à constater, c'est que, +pour les femmes de Paris, l'attrait du plaisir, cette ligne à mille +hameçons tendue par le diable,—est doublé par les dangers qui peuvent +en résulter.—Pour qu'une Parisienne déclare s'être amusée en sortant +d'un bal, il faut que ce soit une pleurésie ou un rhume de cerveau qui +lui tienne le marchepied de sa voiture.—Telle belle dame qui, voilà +quinze jours, allait à l'Opéra ou aux Italiens en robe montante,—quand +la température promettait des petits pois pour le 1<sup>er</sup> mars,—n'ose +plus s'y montrer qu'en robe décolletée depuis qu'il gèle.</p> + +<p>Il y a deux classes d'individus que cette brusque et inattendue arrivée +de l'hiver a désagréablement surpris: ce sont les maris et les amants.</p> + +<p>Les premiers se frottaient les mains, et comptaient, grâce à la rareté +des bals et des soirées, réaliser d'assez belles économies.—Pour eux, +en effet, un hiver parisien est aussi dangereux à traverser que peut +l'être, pour un capitaliste, une sierra espagnole.—Décembre, janvier et +février, sont des mois coupe-bourses, qui, au lieu de poignards et +d'espingoles,—viennent vous mettre dans la gorge des totaux de +mémoires, et contre lesquels la résistance est inutile.</p> + +<p>Cette année, les maris étaient donc dans la joie de leur âme.—Les +mémoires des bijoutiers, des marchandes de modes et des +couturières,—semblaient devoir être d'une modération infinie. D'après +calculs approximatifs, l'exercice de 1853, comparé au budget des +précédentes années, devait offrir un rabais de 50%.—Ce <i>boni</i>, opéré +sur la subvention conjugale, augmentait d'autant la <i>bourse de garçon</i> +de ces messieurs et avait son placement tout trouvé dans la bourse des +Danaïdes du quartier Breda.</p> + +<p>Mais voici que tous ces calculs sont brutalement dérangés!!</p> + +<p>La dernière quinzaine de février se montre prodigue comme un mineur +nouvellement émancipé, et mars s'annonce comme devant être terrible. +«Qui compte sans son hôte s'expose à compter deux fois,» dit le +proverbe,—devenu, pour les pauvres maris, une rigoureuse vérité.—Pour +avoir compté sans l'hiver, eux aussi vont payer double;—et les mémoires +de <i>madame</i>, qui montent par le grand escalier; et les mémoires de +<i>mademoiselle</i>, qui entrent par l'escalier dérobé, et mettent chaque +matin le portefeuille de monsieur entre deux additions.</p> + +<p>Quant aux amants,—<i>leur peine n'est pas moins cruelle</i>,—pour parler +comme les romances.—Le même motif qui a fait la joie des maris économes +assurait leur sécurité.—Les soirées étaient rares, et les bals presque +nuls.—La bien-aimée restait au coin de son feu, paresseusement étendue +dans sa chauffeuse.—Pendant la journée, monsieur allait à la +Bourse.—Le soir, après le dîner, il courait au club, ou se prétendait +appelé au dehors pour un rendez-vous d'affaires, l'<i>affaire +Chaumontel</i>,—cette inépuisable mine aux galants +<i>escampativos</i>.—L'amant se trouvait donc maître et seigneur,—non pas +seulement du cœur, mais encore du logis de la dame.—Il consignait lui +même telle ou telle visite, les importuns, les curieux, les jaloux, et +les messieurs qui sont à l'amant ce que lui-même est au mari.—Et il +aurait pu volontiers apporter sa robe de chambre et ses pantoufles.—Il +avait tous les bénéfices de l'état sans en avoir les charges.—Étant +seul, il n'avait point de rivaux, et, n'ayant pas à se défendre, il +n'avait pas à combattre. Aucune contrariété ne troublait sa +jouissance.—Il était sûr d'être désiré et attendu. Et il +arrivait—ponctuellement, régulièrement, comme minuit après onze heures. +Le fauteuil lui tendait ses bras pour le recevoir. Le feu le saluait à +son arrivée par un jet de flamme et un bouquet d'étincelles. La +jardinière dégageait ses plus subtils parfums.—Les rideaux glissaient +d'eux-mêmes sur leurs tringles, et épaississaient leurs plis soyeux.—La +lampe adoucissait sa clarté trop vive, et ne répandait plus dans le +boudoir que le clair-obscur discret,—favorable aux confidences +infimes.—On bâtissait, au coin du feu, des châteaux de félicité, sur +les sables du mot <i>toujours</i>.—On disait un peu de mal des absents, +excepté du mari.—Jamais de querelles, jamais d'ennuis.—C'était +charmant, délicieux.—À minuit le mari rentrait.—L'amant s'en allait et +rentrait chez lui, et l'on recommençait le lendemain, pour recommencer +le surlendemain.</p> + +<p>Il faut convenir que c'était trop beau!</p> + +<p>Mais voilà les salons qui s'ouvrent pour tout de bon. Aujourd'hui il y a +bal chez la marquise ***; demain, chez madame ***; après-demain, ici, et +le lendemain ailleurs.</p> + +<p>Adieu la sécurité paisible! adieu les douceurs du tête-à-tête quasi +perpétuel!</p> + +<p>La maîtresse se réveille femme, la femme se retrouve Parisienne; elle a +mis son corset de bal; elle ne le quittera plus de deux mois. Chaque +nuit, elle fera le tour du cadran en valsant, redowant ou mazurkant. Et +l'amant, s'il veut conserver sa conquête, se voit pour deux mois aussi +au carcan de la cravate blanche. Partout où va sa maîtresse, il faut +qu'il aille, la suivant comme son ombre, ombre mélancolique et désolée, +et jetant sur l'idole les mêmes regards effarés que doit avoir un avare +en voyant son coffre-fort s'ouvrir de lui-même et étaler toutes ses +richesses au milieu de gens qui ne dissimulent pas leur +convoitise.—Chaque soirée est un combat, chaque bal une bataille où la +lutte a lieu dans la proportion de un contre cent; car, pour ne pas +perdre un pouce de terrain dans le cœur de sa maîtresse, il faut qu'il +ait à lui seul autant d'esprit que tous les hommes qui lui font la cour; +il faut qu'il ait le nœud de sa cravate aussi bien fait, ou la jambe +aussi bien tournée; car le retour des culottes vient d'ajouter un nouvel +élément aux moyens de séduction, et le mollet, au dire de nos aïeux, +passait jadis pour être irrésistible.</p> + +<p>Le premier coup d'archet, au son duquel Paris vient de se mettre en +place pour la première contredanse, qui durera jusqu'aux première +feuilles vertes, a déjà dépareillé bien des couples.—On se voit mal, ou +plutôt on ne se voit plus que sous le grand jour des lustres, on ne fait +plus que se rencontrer. Autour de lui, l'amant n'entend plus dire que +des choses aussi peu agréables pour sa vanité qu'inquiétantes pour son +amour. En parlant de sa maîtresse, un officieux ami viendra lui dire: +Toi, qui connais madame une telle, sais-tu s'il est vrai que ce soit +Armand qui ait succédé à Paul sur le carnet de ses caprices?</p> + +<p>Comme c'est amusant d'entendre cela, si on s'appelle Félix.</p> + +<p>Ou bien, ce sera le mari, dont la fantaisie fait boule de neige, avec +les passions que fait naître sa femme, et qui, prenant l'amant de +celle-ci à part,—lui dira avec ce sourire d'un mari sûr de sa proie:</p> + +<p>—Voyez donc, mon cher, comme ma femme est en beauté ce soir!—Quelles +épaules!—Je ne les avais pas encore vues.</p> + +<p>Le jour, madame dort,—pour se reposer des fatigues de la nuit.—Si elle +reçoit ce sera seulement pendant une heure ou deux,—et l'amant ne sera +reçu qu'en visite officielle, confondu avec les galants,—auxquels la +coquetterie de sa maîtresse accorde une audience, et à qui elle +réservera ses meilleures câlineries de façons et de langage,—pour +s'assurer une troupe de <i>romains</i> qui lui feront une <i>entrée</i> au +prochain bal où elle doit aller. S'il obtient, par grâce, un quart +d'heure de tête-à-tête,—il l'emploira en querelles, en jalousies.</p> + +<p>—Pourquoi avez-vous dansé deux fois de suite avec monsieur un +tel!—Pourquoi mettez-vous une robe bleue, quand vous savez que je +n'aime pas cette couleur-là? Pourquoi ceci? pourquoi cela?</p> + +<p>La pauvre femme espérait trouver un amant, elle ne voit plus qu'un juge +d'instruction.</p> + +<p>On se raccommode bien, il est vrai, et on partage le bénéfice du +raccommodement;—mais c'est égal, après un certain nombre de <i>félures</i>, +l'amour ressemble à ces vieux plats cassés en dix endroits et criblés de +sutures.</p> + +<p>Un beau jour il se casse tout à fait,—et les morceaux n'en sont plus +bons.</p> + +<p>Aussi, à la fin de cette saison de raouts, de bals, de soirées,—que de +couples seront dépareillés,—que de contrats sur papier rose et non +timbrés—laisseront voir le jour au travers de leurs serments, hachés de +coups de canif!—que de jolies bouches, qui disent encore un nom +aujourd'hui, et qui auront appris à en dire un autre!.........</p> + +<p>Entre autres solennités que ramène l'hiver, il faut citer en première +ligne le bal des artistes dramatiques, qui a eu lieu cette année, comme +les précédentes, dans la salle de l'Opéra-Comique.</p> + +<p>Bien longtemps avant le jour où le bal doit avoir lieu, et pour lui +donner de la publicité, outre les annonces, on fait afficher dans tous +les lieux publics une liste de dames patronesses chez lesquelles on peut +se procurer des billets.</p> + +<p>Le placement de ces billets devient même l'objet du zèle le plus +louable: c'est entre toutes les actrices une lutte acharnée pour réunir +le plus grand nombre de souscripteurs, et mériter ainsi une mension +honorable le jour de la séance annuelle. L'amour-propre entre donc bien +un peu pour quelque chose dans tout le mal qu'on se donne à ce propos; +mais le motif est véritablement trop digne d'éloges pour qu'on puisse +faire autrement que d'applaudir. Le placement de ces billets ne s'opère +point, d'ailleurs, sans qu'il en résulte certains dérangements pour les +artistes qui veulent bien s'en charger.</p> + +<p>Comme on l'avait sans doute prévu,—la curiosité qu'excitent, dans une +certaine classe du public, toutes les personnes qui appartiennent au +théâtre, attire un grand nombre de visiteurs chez les dames +patronesses.—Les amoureux de l'art et les amoureux de l'amour; tous +ceux qui ne possèdent aucune relation ni aucun moyen pour pénétrer dans +ce sanctuaire, toujours plein de tentations, qu'on appelle les +coulisses,—saisissent avec empressement une occasion qui leur permet +d'aller constater par leurs propres yeux si une actrice est +véritablement une femme comme les autres. Pendant un mois environ, +toutes les dames patronesses,—et particulièrement celles que leur +réputation met le plus en relief,—sont obligées d'entre-bâiller une +heure ou deux par jour la porte de leur salon à tous les étrangers, +amenés, les uns par l'oisiveté, les autres par la curiosité; ceux-ci +pour voir, ceux-là pour se faire voir eux-mêmes. Une charmante ingénue +nous disait dernièrement que rien n'était plus amusant que le défilé +quotidien de cette procession de gens pour qui le billet de bal n'est en +réalité qu'un prétexte.—Quelquefois aussi, ces visiteurs sont +parfaitement insupportables. Il en est qui s'installent pendant des +heures entières, et poussent l'indiscrétion jusqu'à demander à l'artiste +chez laquelle ils se trouvent s'il est vrai qu'elle était réellement +l'héroïne de telle ou telle aventure qu'ils ont lue dans un journal,—et +tout en parlant, ils inquisitionnent l'appartement du regard; ils +s'informent du prix du loyer, du chiffre des appointements.—Si on les +laissait faire, ils iraient ouvrir les tiroirs.</p> + +<p>D'aucuns arrivent dans des toilettes préméditées—depuis huit jours.—En +saluant l'artiste, ils feignent une émotion qui doit, pensent-ils, +amener quelque bienveillante question à la suite de laquelle ils +pourront faire l'offre de leur cœur—Quant à leur main, ils la laissent +dans leur poche.</p> + +<p>On a toutes les peines du monde à les mettre à la porte.</p> + +<p>Il y a les messieurs qui <i>s'occupent de théâtre</i>, et qui, à la faveur +d'un billet de dix francs, sollicitent la permission de lire un ouvrage +<i>de leur composition</i>, qui a obtenu l'assentiment de plusieurs salons. +Ils seraient particulièrement heureux si l'actrice voulait bien leur +accorder sa protection pour faire recevoir leur pièce dans son théâtre, +et si elle daignait en accepter le principal rôle.</p> + +<p>Il y a même les messieurs mal élevés,—qui gardent leur chapeau sur la +tête, n'éteignent pas leur cigare en entrant et viennent prendre un +billet—comme ils iraient acheter la <i>Patrie</i>, au coin d'une rue.</p> + +<p>L'artiste, s'apercevant du premier coup qu'elle a affaire à un +palefrenier, s'empresse de l'adresser à sa cuisinière.</p> + +<p>Une actrice d'un théâtre de vaudeville, qui est particulièrement +idolâtrée dans le monde scolaire, et dont les beaux yeux sont une des +principales causes des nombreux pensums qui se distribuent après les +jours de congé, reçut la visite d'un petit collégien d'une quinzaine +d'années. Après lui avoir offert des bonbons, l'artiste s'informa du +motif qui lui valait cette visite.</p> + +<p>Le lycéen répondit qu'il venait chercher un billet de bal. Seulement, +comme la bourse de ses menus plaisirs était un peu plate, il ne pouvait +acquitter le prix du billet en une seule fois, et il priait la dame +patronesse de vouloir bien lui permettre de solder son entrée au bal par +à-comptes.</p> + +<p>Grâce à cette ingénieuse proposition, le lycéen s'est ménagé six +visites.—Le jour où il vint compléter les dix francs du billet, le +petit bonhomme achevait de manger pour un louis de friandises à +l'actrice en question.</p> + +<p>Trois éditions de public se sont épuisées pendant cette nuit dans la +salle de l'Opéra-Comique. Ce n'était plus une foule, c'était une +bouillie humaine—qui encombrait le foyer, la salle et les +corridors.—Un monsieur, placé dans la loge 23, et appelé, pour affaires +importantes, dans la loge 26, a mis deux heures et demie à faire le +trajet d'une loge à l'autre.—Mais, pendant sa traversée, l'éventail qui +lui avait fait signe, ne le voyant pas arriver, s'en est allé avec un +turban de l'école égyptienne. Ces Turcs sont volages, mais on les dit si +aimables!—Un de nos amis, entré dans la salle, à minuit, sans avoir eu +la précaution de se ganter à l'avance,—n'avait achevé de mettre ses +gants qu'à trois heures.—Mais, pendant l'opération, l'un des gants +était devenu noir et l'autre panaché.—Cette foule énorme a fait naître +bon nombre d'incidents comiques, dont quelques-uns ont dû avoir des +résultats sérieux, tels que querelles, ruptures et divorces.—Plusieurs +couples ont été séparés par une bousculade, qui sont destinés à ne plus +se rejoindre.—Plus d'un cavalier, entré avec une robe rose au bras, +s'en est allé avec une robe bleue,—sans trop savoir comment la +métamorphose s'était opérée.—Enfin, pendant la semaine qui a suivi +cette belle fête, il y a eu nombre de mutations, non préméditées, dans +les ménages clandestins, et les employés à l'état civil de Cythère ont +eu, sans doute, une rude besogne.</p> + +<p>Quant à la chaleur, elle était véritablement torride; non-seulement les +bougies fondaient, mais encore on a eu à craindre un moment que le +bronze des lustres n'entrât lui-même en fusion.—Il a été impossible de +se procurer une glace avant trois heures du matin.—Dans le parcours des +buffets aux loges, elles se transformaient en eau +bouillante.—Mademoiselle A...e..., qui, sans doute par amour de +l'antithèse, s'était coiffée avec une couronne de fleurs d'oranger, en +rentrant le matin chez elle, a trouvé des oranges parfaitement mûres, à +la place des fleurs et des boutons symboliques.—Cette atmosphère, qui +aurait fait crier grâce au ver à soie le plus frileux, a causé également +plusieurs accidents, sans compter les rhumatismes qui pourront en +résulter.—On cite notamment une aventure dont l'héroïne est une actrice +qui n'a pas encore débuté, et qui a été surnommée Bérésina, à cause de +sa réserve tellement glaciale, qu'un seul de ses regards suffisait pour +donner des engelures. Jusqu'ici, personne n'avait pu vaincre son +indifférence, devenue proverbiale. C'est en vain que l'on voyait +quotidiennement faire la roue autour d'elle l'armée entière des rôdeurs +de coulisses, espèces de papillons-paons que la lumière des quinquets +attire particulièrement de sept heures à minuit. À la pointe de son +dédain, elle repoussait également toutes les formules de séduction et +toutes les catégories de séducteurs. Aucun d'eux n'avait su se faire +écouter:—ni <i>les princes charmants</i> des mille et une nuits parisiennes, +dont les cartes de visites ont parfaitement cours dans les <i>exchange +office</i>;—ni les gros sacs de la finance, hydropisies sonores qui +veulent bien consentir à adresser l'expression de leur hommage, sous +enveloppe, dans une toison du Thibet,—mais qui n'aiment pas à remettre +à huitaine, comme Bilboquet, l'achat des carpes qui excitent leur +convoitise;—ni les Tucarets de l'industrie, dégustateurs jurés de +toutes les primeurs friandes, qu'elles mûrissent au feu du soleil, ou +aux feux de la rampe;—ni les petits messieurs qui trempent leur +chaussure dans le carmin de la Régence;—ni les vicomtes et barons de +fantaisie, dont la vicomté ou la baronnie n'existe que brodée au +plumetis dans le coin de leur mouchoir et qui exigeraient volontiers que +l'on peignît le rébus de leur blason sur les panneaux des omnibus;—ni +les amoureux saules-pleureurs, qui n'ont que le cœur et pas de +chaumière;—ni les poëtes de première année, qui gravissent la montagne +de l'Hélicon—mortelle aux bottes, et se nourrissent exclusivement de +radis noirs, afin d'économiser les frais d'impression d'un petit volume +jaunâtre, dans l'intérieur duquel ils crachent leurs poumons; ce qui est +aussi malsain pour la santé que pour la littérature.—Ô miracle! elle +avait même repoussé un prince du mélodrame qui lui offrait un rôle de +<i>six cents</i>;—un de ces rôles pour lesquels les débutantes donneraient +dix ans de leur vie, leur main droite et le cabas de leur mère;—un rôle +à six costumes, dont deux à maillot.—Ô jeune insensée!—un rôle où il +y avait la scène de folie, cette fameuse scène favorable à l'exhibition +des belles chevelures;—un rôle à rires et à larmes.—Elle a refusé +cette magnifique création.—Ô la petite malheureuse! Dans son dépit, le +prince de la scène a offert le rôle à mademoiselle *** qui a déjà +commandé, rue du Coq, sa chevelure pour la scène de folie.—On dit même +plus, et, en vérité, c'est à n'y pas croire, on dit qu'elle avait refusé +aussi un rendez-vous donné devant l'écharpe municipale, et fermé la +porte au nez d'une passion sincère, dont les offres marchaient sur sept +chiffres, ce qui est ordinairement l'allure des millions.—Inhumaine à +tous, elle passait, sourde et muette, au milieu de cette haie +d'adorateurs; sans que sa rigueur s'adoucît un seul moment, même au +spectacle des extrémités auxquelles se livraient quotidiennement les +désespérés d'amour. Il ne se passait guère de soirée où l'on ne trouvât +un des adorateurs de cette tigresse d'Hircanie pendu après un portant de +coulisses, ce qui gênait singulièrement la manœuvre des +machinistes.—Les suicides se produisaient également dans la salle.—Et +le marchand de lorgnettes eut même le temps de gagner une assez belle +fortune, en ajoutant à son commerce des pistolets, de l'acide +prussique, et autres moyens homicides qui ne pardonnent pas.</p> + +<p>Cette monomanie de suicide avait pris bientôt une telle proportion, que +l'administration s'était vue dans la nécessité d'établir une petite +morgue dans le foyer.</p> + +<p>Cette singulière conduite déterminait, comme on le pense, un bruit +énorme dans tout le Landernau dramatique.—C'était le canevas ordinaire +sur lequel on brodait depuis un mois le cancan des coulisses,—où il ne +manque pas de brodeuses.</p> + +<p>Quand on demandait à la future actrice—pourquoi elle ne faisait pas un +choix, bon ou mauvais, elle avait l'habitude de dire qu'elle n'aimait et +n'aimerait Jamais que son <i>art</i>.</p> + +<p>À quoi il lui était généralement répondu qu'elle avait là un amour +malheureux.</p> + +<p>Eh bien, cette même personne, dont le cœur restait fermé à triple tour +et en dedans, à tous les plus ingénieux <i>Sésames</i> que peut inspirer le +désir, fut, dit-on, attendrie l'autre soir au bal de l'Opéra-Comique. +Elle qui n'avait jamais souri ni accordé l'ombre d'une espérance,—dans +un moment où elle se sentait mourir de chaleur,—elle a donné sourire +et promesse en échange d'un verre d'eau sucrée à la glace.</p> + +<p>Une de ses amies, témoin de ce miracle, l'a appelé <i>la fonte des +neiges</i>.</p> + +<p>À ce même bal, M. de Saint-H... virait depuis une demi-heure de +l'orchestre aux balcons, des balcons à l'amphithéâtre, sans pouvoir +trouver un pauvre petit coin.—Un de ses amis, témoin de son embarras, +lui proposa une place dans la loge où il se trouvait en compagnie d'une +comédienne dont la respiration a été appelée le choléra des mouches.</p> + +<p>—Merci, mon cher, répondit M. de Saint-H..., mais M<sup>lle</sup> X... et moi +nous ne nous voyons plus...</p> + +<p>—Ah! pardon, répliqua l'ami en se remémorant; c'est vrai... j'avais +oublié... Elle vous a trompé, pour lord... En effet, c'est maintenant +lui qui est...</p> + +<p>—Le Pâris de cette haleine, répondit M. de Saint-H...</p> + + + +<h2 class="e"><a name="les_soupers_de_bal" id="les_soupers_de_bal"></a><span class="smcap">les soupers de bal</span>.</h2> + + +<p>Dans les salons d'un des principaux restaurants, après un souper +très-animé qui avait succédé au bal des artistes, la nappe se changea en +tapis vert, et servit de champ de bataille aux coups de fortune d'un +lansquenet formidable. M. B..., qui avait vidé non-seulement ses poches, +mais encore celles de ses amis par les emprunts qu'il leur avait faits, +vit arriver son tour de main sans pouvoir mettre la mise.</p> + +<p>—Chiffon pour chiffon, dit-il en riant et en tirant de sa poche un +papier qu'il jeta sur la table; veut-on accepter celui-là pour <i>entrée +de jeu</i>.</p> + +<p>Un des joueurs lut tout haut la signature de ce billet, qui sentait +l'ambre.</p> + +<p>—C'est un rendez-vous!</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—D'amour?</p> + +<p>—Ou à peu près.</p> + +<p>—La signature est bonne, dit un des ponteurs; je l'accepte comme +valeur. Et il posa un billet de banque en face du billet doux.</p> + +<p>En trois cartes, M. B... avait perdu.</p> + +<p>—Je perds 10,000 fr., dit-il en se retirant; mais je perds aussi une +bonne fortune avec mademoiselle ***. Tout compte fait, c'est 10,000 fr. +de gagnés.</p> + +<p>—Pardon, lui dit le joueur, qui avait gagné la lettre acceptée comme +enjeu, payera-t-on à vue?</p> + +<p>—À vue et au porteur, dit M. B... Et il écrivit au dos de la lettre:</p> + +<p>«Passé à l'ordre de M. le baron R. de G...»</p> + +<p>On peut voir cette singulière lettre de change sur la cheminée de +mademoiselle J***, qui l'a scrupuleusement acquittée.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Tout le monde connaît celui-là qui est le héros de cette véridique +aventure. Aussi n'est-ce point la peine de le désigner, même par son +initiale: cela serait aussi inutile que d'allumer le gaz pour montrer le +soleil. Sachez seulement qu'il est jeune, beau, bien fait;—qu'il aime +la vie et qu'il en est aimé; qu'il a encore presque tous ses cheveux et +presque toutes ses illusions;—qu'il est le plus ingénieux Malte-Brun de +la géographie du <i>Tendre</i>; qu'il aurait rendu dix points de trente à don +Juan, aux carambolages des cœurs;—que Lovelace lui aurait demandé des +leçons de séduction; qu'il escalade les balcons avec la grâce de Roméo, +et qu'il saute par les fenêtres avec l'agilité de Chérubin;—qu'il grave +son nom sur tous les portants de coulisses, enlacé à celui de toutes les +ingénues, de toutes les amoureuses, de toutes les coquettes, petites ou +grandes;—qu'il pourrait faire une ceinture au monde, en rattachant les +uns après les autres tous les rubans que lui ont donnés toutes les +comtesses et toutes les marquises, toutes les duchesses de tous les +faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré de toutes les parties du +monde,—et qu'enfin, s'il lui prenait fantaisie de publier ses mémoires, +comme Casanova, les plus grands troubles surgiraient dans les familles. +Semblable à ce spadassin d'une comédie récente, qui <i>marque à tuer</i> les +gens qui lui sont antipathiques, lorsqu'il a marqué une femme sur +l'agenda de son désir, la vertu de la <i>désignée</i> peut appeler un notaire +et faire son testament.—Telle dame citée comme un <i>Gibraltar</i> de +fidélité, telle autre comme un <i>Vincennes</i> de rigueur, ont été forcées +de capituler.—Il a effacé du dictionnaire le mot <i>imprenable</i>. Il passe +sa vie à mettre en pratique la devise de César: «Voir, venir et +vaincre.»—Comment fait-il? Quel est son talisman? Nul ne le sait, lui +seul le connaît; mais, comme dit la chanson: «C'est son secret, son +bonheur.»</p> + +<p>Tout dernièrement.... il s'éprit d'une actrice, la même qui est une +manufacture de bons mots, concetti, paradoxes et façons de dire, qui lui +ont assuré une réputation d'esprit de coulisse incontestable.</p> + +<p>Bref, notre homme la vit un soir,—belle, radieuse, dans une +avant-scène, faisant voir ses belles dents qui mâchillonnaient quelque +ironie.—Il la vit donc, et tout aussitôt, tirant son carnet, il la +marqua à son <i>avoir</i>.</p> + +<p>Le lendemain, un coup de sonnette,—un de ces coups de sonnette +impérieux qui disent tout d'abord combien est sûr d'être reçu celui-là +qui s'annonce ainsi,—ébranla l'antichambre de l'actrice.—Elle voulut +faire mettre un peu d'ordre dans son appartement avant d'y introduire ce +merveilleux sonneur; mais la femme de chambre ayant demandé trois +semaines pour qu'on pût mettre les choses à leur place, et le visiteur +n'étant pas homme à attendre seulement trois minutes, on l'introduisit +quand même dans le salon.</p> + +<p>Il avait <i>vu</i>, il <i>venait</i>: c'était tout naturel.—Mais, ô surprise! <i>il +ne vainquit pas</i>.</p> + +<p>Le prier d'attendre, lui! autant prier d'attendre le lait qui bout! +Quand il était venu, le faire revenir, c'était demander de la patience à +la poudre. Il n'en dormit pas la nuit qui suivit ce désastre.—Le +lendemain, on donnait une première représentation dans un grand théâtre. +Il fit prévenir la rebelle qu'il aurait l'honneur de l'accompagner au +spectacle, et qu'il irait la prendre le soir même chez elle.—L'actrice +répondit qu'elle acceptait.—Son billet fut placé dans les archives du +personnage, qui, le soir même, allait prendre sa conquête dans une +voiture attelée de deux coursiers rapides.—On n'était pas en route +depuis cinq minutes que le cavalier,—faisant trêve aux madrigaux et +séductions de langage de son répertoire ordinaire,—change la stratégie +du siége et passe subitement de la parole à une pantomime +expressive.—Surprise à l'improviste, et tout moyen de défense paralysé, +celle qui était l'objet de cette vive démonstration se décidait déjà à +parlementer, lorsqu'il lui vint subitement une idée.—Elle s'empara du +chapeau de son assaillant, le passa rapidement au travers de la portière +et cria vivement à l'ennemi:</p> + +<p>—Je ne veux pas appeler et faire du scandale,—mais si vous ne me +lâchez pas, je lâche votre chapeau.</p> + +<p>Le lendemain, en racontant l'aventure à ses amies, l'actrice terminait +ainsi:</p> + +<p>—Le lâche!—Croiriez-vous qu'il m'a lâchée?</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Les habitués de l'orchestre de l'Opéra ont dû remarquer, parmi les +locataires des stalles à l'année, un personnage encore très-alerte et +très-vert, bien qu'il approche de l'âge où l'eau-de-vie commence à être +bonne. Jadis fondateur d'une société placée sous le patronage d'un astre +qui jouit d'une certaine célébrité, il a amassé dans cette entreprise, +qui assurait contre l'un des quatre éléments, une fortune qui lui permet +de se la passer douce, comme on dit dans un certain monde. Aussi M. +M*** ne manque-t-il jamais une occasion d'ajouter un plaisir de plus +dans la tirelire de ses souvenirs. Quant à son assiduité aux +représentations de l'Académie de musique, elle a sa raison d'être dans +l'intérêt très-vif qu'il porte à deux jolies jambes encore reléguées +dans la pénombre des espaliers, et qui jusqu'ici n'ont pu se faire +remarquer que dans la confusion des pas de cent cinquante. Pour ces deux +jolies jambes, dont le nom commence par un F et finit par un E, élève de +l'abbé Sicard, M. M*** s'est passionné comme on se passionne au bel âge. +Pour ces deux jolies jambes, il a mis au pillage tous les magasins où +les merveilles de l'art et de l'industrie agacent les yeux des passants. +Il les a logées dans un intérieur auprès duquel Trianon n'est qu'un +hôtel garni. Pour leur éviter toute fatigue, il ne leur permet de sortir +que dans un chef-d'œuvre de carrosserie, attelé de deux éclairs à quatre +jambes qui feraient le tour du monde avant que le meilleur coureur ait +achevé seulement le tour du champ de Mars. Enfin, un quarteron de poëtes +lyriques sont occupés jour et nuit, à raison de cinquante francs par +mois, à confectionner des madrigaux en l'honneur de ces deux tibias, +dont M. M*** se montre jaloux plus que le Grand Turc ne l'est pas de +son sérail.</p> + +<p>Par une bizarrerie singulière, malgré sa jalousie, M*** avait la plus +grande confiance dans la danseuse, et, si quelques amis sceptiques lui +donnaient plaisamment à entendre que la jeune personne lui fournissait +peut-être incognito des collaborateurs, il se montrait d'une incrédulité +de <i>saint Thomas</i>.—Une circonstance étrange est venue le convaincre.</p> + +<p>Il y a environ quinze jours, la danseuse, sachant M*** très-gourmet, lui +avait parlé d'une excellente occasion qui se présentait pour acquérir à +bas prix six cents bouteilles de vin d'un excellent cru de Bordeaux, +retour des Indes, provenant de la cave d'un prince russe, rappelé +subitement par un froncement de sourcil du czar.</p> + +<p>—M*** demanda des échantillons, fut très-satisfait... donna l'argent, +une grosse somme, ma foi, et dit à la sylphide de faire descendre le vin +à la cave, avec ordre d'en mettre sur la table chaque fois qu'il +dînerait.—Au bout de quelques jours, il s'aperçut que le bordeaux qu'on +lui servait—avait un goût détestable,—un vrai bordeaux de dîner à prix +fixe.</p> + +<p>—Qu'on m'enlève cette piquette, dit M***.—Ma chère enfant, +ajouta-t-il—en s'adressant à la danseuse volontairement ou non le +prince nous a trompés;—il faut jeter ce vin à la rue.</p> + +<p>—Non, dit-elle, je le donnerai à l'office.</p> + +<p>Vendredi soir, M*** fut invité à un réveillon donné par un jeune artiste +de sa connaissance.—Comme on se mettait à table, un convive en retard +apporta à l'amphitryon quatre bouteilles d'un certain vin qu'il +recommandait aux connaisseurs.</p> + +<p>Au premier verre qui lui fut servi, M*** reconnut son fameux <i>retour des +Indes</i> acheté au prince russe.</p> + +<p>—Où achetez-vous ce bordeaux? demanda-t-il avec inquiétude à la +personne qui avait apporté le vin.</p> + +<p>—Je ne l'achète pas... on me le donne.... J'en ai cinq cent cinquante +bouteilles dans la cave d'une très-bonne maison.</p> + +<p>M*** n'en entendit pas davantage;—il prit sa canne et son chapeau, et +oublia totalement le proverbe: «Quand le vin est versé, il faut le +boire.»</p> + +<p>Les deux jolies jambes courent après lui.—Le rattraperont-elles?...</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>En ce temps-là mademoiselle *** avait allumé une passion romanesque dans +le cœur d'un jeune premier... connu pour l'ordre qu'il apporte dans tous +les actes de sa vie. Après avoir longtemps soupiré sa tendresse en <i>la</i> +mineur, le jeune premier apprit de l'actrice qu'il ne lui était pas plus +désagréable qu'un autre.—Seulement, avant de se rendre à sa flamme..., +l'actrice exigea, sous serment, qu'il fît un stage de fidélité de quinze +jours. C'était une manière d'épreuve dans le genre de celles que les +princesses du moyen âge exigeaient de leurs chevaliers courtois.—Le +jeune premier jura qu'à dater de ce jour aucune femme n'existerait plus +pour lui, et pria seulement mademoiselle *** de prendre sur son compte +tous les suicides que causerait sa fidélité en l'obligeant à tenir +rigueur à une foule de malheureuses. Rendez-vous fut pris, à quinze +jours de là, pour une heure à laquelle on éteint le gaz.—L'heure tant +désirée arrive enfin. L'amoureux jeune premier se met en route.—Il a +parfumé tous les quartiers qu'il a traversés.—Il a essayé toutes les +cravates de son répertoire,—il a mis de triples talons rouges pour +s'élever à la hauteur de sa bonne fortune,—il s'est gargarisé avec les +tirades les plus sentimentales de ses rôles les plus passionnés.—C'est +à la fois Ergaste, Valère et Clitandre.</p> + +<p>Il arrive. On lui ouvre; il est introduit dans un boudoir où brûle une +lampe—appelée à faire pendant à celle dont André Chénier parle dans +l'une de ses plus voluptueuses élégies.—On l'attendait.</p> + +<p>Mais, au même instant où l'heure du berger sonnait à un cadran +voisin,—Ergaste—Clitandre—Valère—quitte les genoux de sa belle, et +suspend un entretien si doux.—Pourquoi faire?</p> + +<p>Quand mademoiselle *** raconte cette histoire, elle a l'habitude de le +donner à deviner en mille.—Et comme on n'ose pas deviner, elle apprend +à ses auditeurs que:</p> + +<p>—C'était pour remonter sa montre.—Quant à ma passion, ajouta-t-elle, +ce fut tout le contraire qui lui arriva.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Mademoiselle B... est une personne si longue, que son coiffeur est +obligé d'apporter une échelle pour la friser. Mademoiselle B..., qui +aime ce qui est bon, tourmentait un poëte pour avoir un rôle, et lui +faisait entendre par de claires minauderies qu'elle se montrerait +reconnaissante. Le malheureux poëte, qui n'a pas de défense, accepte la +transaction.</p> + +<p>—Comment! lui disait un ami, tu vas t'embarrasser de cette grande B...?</p> + +<p>—Elle ne me gênera pas, répondit le poëte, je lui ferai un nœud.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>En termes de coulisse, on appelle la famille <i>du four</i> les rares +spectateurs disséminés dans la salle d'un théâtre quand on y joue une +pièce qui n'a pas de succès.—Depuis quelque temps, la famille <i>du four</i> +se montrait très-assidue aux représentations des ouvrages de M***. Il y +a un mois, il fit jouer une comédie, dont le résultat ne devait pas +répondre aux espérances qu'il avait pu concevoir le jour de la première +représentation.—Abusé cependant par un succès dont les fabricants +entrent ordinairement dans la salle avec le public, M*** disait au +foyer, en parlant de sa pièce: «Parbleu! voilà un petit ouvrage qui a +la moitié d'un almanach dans le ventre.» Et il courut au prochain +cabinet de lecture pour lire les <i>Petites Affiches</i>, et voir s'il n'y +trouverait pas l'annonce d'une propriété avec parc, rivière, écurie et +poissons rouges:—le tout n'excédant pas cent mille francs.</p> + +<p>À la seconde représentation de son ouvrage, le bordereau de recettes +accusait un total aussi modeste que la fleur des champs. Ce soir-là, +M*** renonça à l'acquisition du château et se borna à chercher une +maison à la Villette, sans écurie, mais toujours avec poissons rouges.</p> + +<p>À la troisième représentation, la recette était devenue si maigre, qu'on +aurait pu la prendre pour mademoiselle *** qui sert de modèle dans les +cours d'ostéologie.</p> + +<p>M*** perdit de vue son projet de propriété à la Villette,—mais il +n'abandonna point son idée de poissons rouges, et voici quel est le +stratagéme ingénieux qu'il a employé pour faire monter les recettes de +sa pièce:—importuné depuis longtemps par une foule de jeunes gens +inédits qui lui adressent des manuscrits en sollicitant l'honneur de sa +collaboration,—M*** a écrit à tous ces aspirants vaudevillistes la +circulaire suivante:</p> + +<p>«Monsieur et cher collaborateur,</p> + +<p>«J'ai lu votre affaire.—Il y a du bon, beaucoup de bon. À nous +deux nous en ferons du meilleur. Venez donc causer de cela ce +soir;—je vous attendrai au théâtre de..., dans le foyer; +excusez-moi si je ne vous envoie pas une place,—mais le public +nous en refuse. Tout à vous. M***.»</p> + +<p>Les collaborateurs ont mordu à l'hameçon,—et M*** a eu au moins ses +poissons rouges.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Tout le monde connaît la paresse proverbiale du peintre C..., duquel on +a dit qu'il devait être fils d'un lézard et d'une ligne horizontale.</p> + +<p>Un de ses amis, qui arrive de faire le tour du monde,—unissant le +paradoxe à l'exagération des voyageurs, assurait qu'il avait traversé un +pays où les jours avaient vingt-cinq heures.</p> + +<p>—Dis-moi bien vite où il se trouve,—que j'aille prendre mon passe-port +et faire ma malle! s'écria C...</p> + +<p>—Toi si paresseux, tu ferais ce long voyage?</p> + +<p>—Eh! mon ami, sans doute, puisque ce serait pour aller dans une +contrée où j'aurais par jour une heure de plus à ne rien faire.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Le directeur d'un théâtre de vaudeville possède pour associé un Oriental +qui a les manières et le langage des marchands de dattes et de pastilles +du sérail.—On affirme même que c'est dans le commerce de ces denrées +qu'il a acquis la fortune dont une grande partie a été placée dans +l'entreprise dramatique en question.—Ce personnage est d'une avarice +qui est une source perpétuelle de lazzis dans le foyer et les coulisses +de son théâtre.—Quand on monte un ouvrage, il discute pendant des jours +entiers les frais de chaque détail de mise en scène, et pleure +littéralement en acquittant les factures.—C'est lui qui disait à un +acteur ayant besoin de paraître sous deux costumes dans le même ouvrage:</p> + +<p>—La veste que vous portez au premier acte est très-richement doublée; +vous la mettrez à l'envers dans le second acte, ça évitera les frais +d'un autre habit.</p> + +<p>Un soir, l'entr'acte se prolongeait au-delà du temps convenu, à cause +du retard que mettait la blanchisseuse du théâtre à apporter à +l'excellent comique L... une chemise à jabot excentrique dont il avait +besoin pour se costumer (ce genre de linge est fourni par +l'administration). L'impatience du public commençait à se +manifester.—Le marchand de dattes, comme on l'appelle, entre dans une +violente colère en apprenant que c'était L... qui faisait retarder le +lever du rideau, et, furieux, il monte à la loge de l'artiste en le +menaçant de le mettre à l'amende s'il n'entre pas en scène +sur-le-champ.—L... explique le cas où il se trouve, et fait comprendre +à son sous-directeur qu'il peut abréger ce retard en envoyant acheter +une chemise dans le passage des Panoramas.</p> + +<p>À cette proposition, la fureur du mahométan redouble,—mais soudainement +il se calme:—une inspiration lui était venue, et, à la grande surprise +de l'acteur, il ôte sa redingote, son gilet, ses bretelles, et, retirant +le <i>dernier voile de la pudeur</i>, humide d'une transpiration résultant de +l'inquiétude que lui donnait la seule idée de rendre la recette, il +propose de prêter sa chemise à son pensionnaire.</p> + +<p>—Merci,—dit celui-ci en rejetant le vêtement tout mouillé,—vous êtes +en sueur de ladrerie; j'aurais trop peur d'amasser votre mal.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Mademoiselle Victorine C... est un mince et très-mince petit volume de +lieux communs, richement relié par la générosité du prince russe Nicolas +Tr... Ce grand, ou plutôt ce gras seigneur, ressemble à Lablache regardé +au télescope; quand il voyage dans les chemins de fer, la moitié de sa +personne est comptée comme colis.</p> + +<p>Dernièrement, mademoiselle C... fit une maladie qui la retint pendant +quelques jours au lit.—Comme elle entrait en convalescence, une de ses +amies vint la voir et s'informa de sa santé.</p> + +<p>—Oh! je vais beaucoup mieux, dit mademoiselle Victorine C...</p> + +<p>—Le temps est beau, il faut aller faire un tour en voiture.</p> + +<p>—Tu as raison, dit Victorine, je vais faire atteler: je ferai le tour +du prince.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>M. Jules Janin est connu par tous ses confrères et tous les artistes +pour son facile accueil et son humeur hospitalière,—On a dit +quelquefois, en parlant de sa maison, que c'était celle du bon Dieu.—Il +serait peut-être plus juste de dire qu'elle est celle d'un bon +diable.—Tous ceux qui sont connus à Paris ont monté l'escalier du +critique.—Mais ce sont particulièrement ceux qui désirent l'être qui en +usent les marches.—L'écrivain concilie cependant les devoirs de +l'hospitalité avec ceux du travail.—Son esprit se dédouble avec une +prodigieuse facilité, et sait être en même temps dans la conversation et +sur le papier où il écrit.—Janin a parié une fois qu'il raconterait +tout haut la retraite des <i>Dix mille</i> en même temps qu'il jouerait aux +dominos d'une main et qu'il écrirait son feuilleton de l'autre;—et il a +gagné son pari.—Mais, parmi les nombreuses visites qui l'obligent à +mettre chaque semaine un nouveau cordon à sa sonnette, il en est souvent +qui <i>manquent de gaieté</i>.—De ce nombre sont: les amours-propres +dramatiques, froissés par un silence indulgent, ou irrités par l'éloge +d'un rival ou d'une rivale;—les réputations microscopiques juchées sur +des vanités hautes de cent coudées;—les gens qui, n'ayant jamais pu +apprendre leur nom, même à des créanciers, vont le crier eux-mêmes dans +les endroits qui possèdent un écho, pour avoir le plaisir de s'entendre +appeler;—les auteurs qui désirent qu'on fasse mention de la naissance +de leur <i>petit dernier</i>, et ceux-là mêmes qui oublient que la critique +n'enregistre pas les enfants morts sur son état civil.—Et les oisifs, +les inutiles, les diseurs de riens, qui vous usent votre temps, votre +patience, qui entrent chez vous comme à la foire, et en ressortent ne +laissant d'eux après eux que la boue de leurs souliers sur vos +tapis,—une odeur d'ennui dans votre chambre—et du noir dans votre âme.</p> + +<p>Pour s'en préserver, ou tout au moins abréger les visites des mendiants +de minutes, M. Janin a inventé un moyen simple, mais énergique. Ce moyen +a des plumes jaunes et bleues, un bec crochu et un organe... +irrésistible. Ce moyen n'est autre que son perroquet, personnage qui +mériterait à lui seul une biographie.—Quelques ignorants prennent ce +perroquet pour un oiseau, mais un savant métempsycosiste a découvert +que c'était un ancien bénédictin espagnol.—Le fait est que ce +merveilleux perroquet est un puits de science: il parle avec une sûreté +extraordinaire toutes les langues mortes et vivantes; il parle même et +comprend les langues nouvelles. Si un défaut passager de mémoire ne lui +fait pas trouver à temps la citation dont il a besoin, M. Janin regarde +son perroquet, qui la lui souffle sur-le-champ;—et il n'y a pas +d'exemple qu'il ait fait jamais erreur.—En outre, bon juge comme son +maître, et disant son avis net et franc à tout un chacun. Bref, un +oiseau rare,—<i>avis rara</i>,—dirait-il lui-même de lui-même.—C'est cet +animal intelligent dont M. Janin se sert pour mettre à la porte les gens +qui lui inspirent justement l'idée de les jeter par la fenêtre.—Quand +l'un deux prolonge sa visite au-delà du temps qu'un indifférent peut +exiger de la politesse d'un homme qui n'aime pas à perdre le sien, M. +Janin fait un signe à son perroquet. L'animal comprend. Il quitte +aussitôt son perchoir, va se jucher sur la chaise du fâcheux, et, se +mettant à jouer du bec, il fait de la charpie avec le collet de son +habit, en même temps qu'il lui entonne à l'oreille une gamme de cris +tellement assourdissants, que le personnage prend à la fois son chapeau +et le parti de s'en aller.—S'il a l'audace hypocrite de féliciter M. +Janin à propos de son oiseau, le critique pousse l'ironie jusqu'à +proposer au fâcheux de lui en faire cadeau.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Voici, à propos de la claque et des claqueurs, une anecdote qui s'est +passée il y a une dizaine d'années dans un théâtre d'outre-Seine. On y +représentait alors le premier ouvrage d'un romancier qui est devenu +depuis un de nos plus féconds auteurs dramatiques. La pièce fit passer +les ponts à tout Paris. Dans ce drame, les deux principaux rôles étaient +remplis par deux artistes célèbres, qui avaient l'un et l'autre au moins +autant d'amour-propre que de talent.—L'entrepreneur de succès +subventionné par l'administration, voyant que le public se chargeait +volontiers de faire sa besogne, s'était un peu ralenti de son zèle.—Il +n'y avait plus d'ordre et de régularité dans le service des <i>entrées</i> et +des <i>sorties</i>.—Tantôt c'était l'acteur B... qui se plaignait qu'on lui +avait coupé sa tirade par une salve trop précipitée.</p> + +<p>—Mon Dieu! que cette claque est insupportable! disait-il tous les soirs +en rentrant au foyer...</p> + +<p>—Mon Dieu! quand donc les théâtres seront-ils désinfectés de cette +engence? ajoutait madame D...</p> + +<p>Ennuyé de ces plaintes, le directeur prit un jour les deux artistes à +part:</p> + +<p>—Vous êtes tous deux, leur dit-il, des talents de premier ordre.—Vous +avez les sympathies du public, et il vous est pénible souvent, si j'en +crois vos discours, de voir se mêler à l'enthousiasme que vous excitez +les applaudissements d'une tourbe grossière.</p> + +<p>—Sans doute, fit B.</p> + +<p>—Certainement, ajouta madame D...</p> + +<p>—Eh bien, mes amis, soyez heureux... Vos vœux sont exaucés; il n'y aura +plus d'autres <i>romains</i> dans mon théâtre que ceux qui fonctionnent dans +les tragédies que mon privilége m'autorise malheureusement à jouer.—La +claque est supprimée.—C'est autant d'économisé.</p> + +<p>—Supprimée, la claque! fit B...</p> + +<p>—La claque supprimée! reprit madame D... À compter de quand?</p> + +<p>—À compter d'aujourd'hui même.—Allez vous habiller, et soyez sans +crainte. Quand on lèvera le rideau, vous ne verrez que des payants dans +la salle,—des purs, des sincères, et toute la gloire que vous +recueillerez désormais sera en bonne monnaie.</p> + +<p>Après la fin du spectacle, les deux artistes remontèrent dans leurs +loges,—sérieux et inquiets.—L'ère de l'enthousiasme sincère s'était +mal inaugurée. Comme on dit en termes de coulisses, ils n'avaient +<i>étrenné</i> ni l'un ni l'autre. Cependant jamais B... ne s'était montré +plus habile comédien.—Jamais il n'avait détaillé avec tant de soin et +d'exactitude toutes les nuances variées de son rôle.</p> + +<p>Jamais madame D... n'avait été plus dramatique, plus passionnée.</p> + +<p>—Bah! dit B... à sa camarade, il ne faut pas se désespérer.—Nous avons +une mauvaise salle aujourd'hui.—Voilà tout.—Demain, nous retrouverons +notre vrai public, et alors...</p> + +<p>Mais le lendemain renouvelle la déception de la veille.—À peine les +deux grands artistes recueillent-ils quelque maigre bravo aussitôt +étouffé.</p> + +<p>Mais le surlendemain,—ah! le surlendemain,—à la première entrée en +scène, B... fut accueilli par une salve,—modeste il est vrai,—mais +bien comprise, bien dirigée, commençant là où il fallait et finissant de +même.</p> + +<p>—Je disais bien qu'ils s'y mettraient, dit madame D... en entendant de +la coulisse applaudir son camarade.</p> + +<p>Mais, à son grand étonnement, quand elle parut en scène à son tour,—la +salle reste muette;—elle surprit bien des émotions, des larmes, mais de +bravos, aucun...</p> + +<p>Elle ne dit rien, mais elle pensa davantage.</p> + +<p>Le quatrième jour, B... fut encore applaudi comme la veille; mais, quand +madame D... parut, une salve plus sonore et mieux nourrie accueillit +toutes ses entrées et toutes ses sorties et l'acclama jusqu'à la fin du +spectacle.</p> + +<p>Quelques jours plus tard, le directeur fit cette remarque, que les gens +qui applaudissaient l'acteur B... se disputaient dans le parterre avec +ceux qui applaudissaient madame D..., et réciproquement.</p> + +<p>Il en tira facilement cette conclusion, que les deux premiers artistes +subventionnaient à leurs frais,—et chacun de son côté,—une brigade +d'enthousiasme, et que les deux groupes, se croyant rivaux, pensaient se +montrer plus agréables à leur commettant en faisant de la contradiction +systématique.</p> + +<p>Le soir même, le directeur appela ces deux artistes et leur tint à peu +près ce langage:</p> + +<p>—Mes enfants, soyez heureux, la claque est rétablie.—Votre +amour-propre légitime fera ses frais tous les soirs,—et votre bourse +fera des économies.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>On a souvent entretenu le public des singularités plus ou moins +singulières de quelques artistes et de quelques écrivains +célèbres.—Voici une anecdote qu'on nous a citée tout récemment à propos +de M. de Balzac,—dont les <i>manies</i> pourraient former un recueil aussi +volumineux qu'intéressant.—Un jour, le grand romancier invita une +douzaine de ses amis à venir dîner dans cette fameuse maison des +Jardies, bâtie sur les plans de M. de Balzac lui-même, qui, entre autres +innovations, avait oublié l'escalier. Comme on allait passer dans la +salle à manger, le maître de la maison, prenant une attitude désolée et +contrite, s'excusa auprès de ses convives, auxquels la dureté des temps +ne lui permettait d'offrir qu'une maigre cuisine, servie dans une +modeste faïence, avec accompagnement de couverts d'étain. Comme tout le +monde se récriait sur l'inutilité de ces excuses entre amis et entre +artistes, on se mit à table, et pendant trois heures, Chevet, qui avait +été mandé de Paris,—donna un somptueux démenti à l'humble préface de +l'écrivain, en offrant à ses convives tous les chefs-d'œuvre de son +répertoire. Le repas achevé, les invités se répandirent dans le jardin, +les uns réclamant des cigares, les autres des pipes et du tabac. À cette +demande, le maître de la maison répondit par un sermon sur le funeste +abus d'une substance malfaisante. Quel plaisir pouvait-on prendre à +mâcher une plante amère, endormant les facultés de l'intelligence? etc., +etc. Un fort beau sermon in-octavo, qui n'amena cependant aucune +conversion, comme beaucoup de sermons. Quand la compagnie se fut procuré +de quoi fumer, une voix se leva pour demander des allumettes: nouveau +recri et nouveau sermon de M. de Balzac. Comment pouvait-on supposer +qu'il eût dans sa propriété de ces dangereuses inventions d'une chimie +incendiaire? Et, là-dessus, l'auteur des <i>Parents pauvres</i> entamait un +paradoxe dans lequel il démontrait sérieusement que les allumettes +chimiques, quotidiennement cause de sinistres relatés par les journaux, +étaient répandues dans le public par une bande de malfaiteurs qui +avaient pour but la destruction de la propriété immobilière. Bref, il +n'avait pas d'allumettes, il n'en aurait jamais chez lui! Au milieu de +cette improvisation plaisante, un de ses amis s'était échappé, fouillant +tous les coins et recoins de la maison, pour tâcher d'allumer son +cigare. Comme il bouleversait la cuisine, en ouvrant le tiroir d'une +table, la première chose qu'il aperçut, ce fut une magnifique +argenterie, parfaitement gravée au chiffre de M. de Balzac.</p> + +<p>Le romancier, qui était coutumier de ces sortes de plaisanteries, ne +perdait point contenance lorsque ces petits mensonges innocents étaient +démasqués. Tout le monde connaît l'histoire du cheval qu'il croyait +avoir donné à Jules Sandeau, et duquel il demandait des nouvelles chaque +fois qu'il rencontrait son confrère.</p> + +<p>Quand son ami vint lui annoncer la découverte qu'il venait de faire +dans sa cuisine, M. de Balzac entra dans un grand étonnement; puis, +allant embrasser tous ses convives les uns après les autres, il les +remercia avec effusion de lui avoir procuré cette heureuse surprise. Il +souffrait cruellement d'être obligé de manger dans de l'étain, et sa +reconnaissance était tellement persuasive, que, dans le nombre de ses +invités, il y en eut qui se retirèrent convaincus que c'étaient +positivement eux qui avaient dégagé le <i>service</i> de leur confrère des +mains d'un Gobseck. Quant à M. de Balzac, il n'en voulut pas démordre, +et pendant longtemps il entretint toute la ville de ce beau trait de ses +amis.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>M..., littérateur très-sérieux et qui réunissait, comme homme et comme +écrivain, toutes les conditions qui font sanctionner par le public la +promotion à la chevalerie de la Légion d'honneur, dut son ruban rouge au +hasard, qui, par extraordinaire, se montra intelligent dans cette +occasion; et voici l'anecdote, telle que M... la raconte lui-même:</p> + +<p>Dans la dernière année du dernier règne, M... se trouvait dans une ville +de bains, où M. Duchâtel, alors ministre de l'intérieur, résidait depuis +quelque temps avec sa famille. En villégiature, les relations se nouent +vite, surtout entre personnes qui portent un nom connu. L'écrivain +rencontra l'Excellence au salon de conversation; et le ministre, charmé +d'avoir fait la connaissance d'un homme d'esprit, l'invita à venir aux +soirées intimes qu'il donnait dans son salon à Vichy. M... y joua le +whist de manière à se faire complimenter par le ministre, qui le voulait +toujours avoir pour partenaire.</p> + +<p>L'année suivante, l'écrivain, qui n'avait jamais revu le ministre, avait +un service à lui demander pour un ami. Il pensa qu'il n'y aurait pas +d'indiscrétion à se présenter au ministère de l'intérieur, et que ses +anciennes relations avec le portefeuille de la rue de Grenelle ne +pourraient que lui être favorables. Il se rend à l'hôtel de +l'Excellence; elle était absente. M..., qui s'était présenté à +l'appartement particulier, laisse une carte au valet de chambre, et pour +indiquer qu'il est venu lui-même, il fait une croix avec un crayon au +lieu de la corner.</p> + +<p>Le soir, en rentrant, le ministre trouva la carte sur son bureau.</p> + +<p>—M...! M...! s'écria-t-il en se frappant le front comme pour se +rappeler, je ne me souviens pas de ce nom-là! Que diable peut-il donc me +vouloir?... Ah! bon! j'y suis maintenant, ajoute M. Duchâtel en +apercevant la croix marquée au crayon au coin de la carte: c'est bientôt +la fête du roi, et ce monsieur me rappelle que je lui ai promis de le +faire décorer... Il fait bien d'y penser! Pour moi, je ne m'en souvenais +plus.</p> + +<p>Trois jours après le 1<sup>er</sup> mai, M... lisait au <i>Moniteur</i> sa promotion +au grade de chevalier de la Légion d'honneur.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Un admirateur passionné du talent joyeux d'une des meilleures servantes +de Molière, s'étant aventuré un soir au petit théâtre Séraphin, +rencontre l'artiste en contemplation devant les beautés du <i>Pont cassé</i>; +c'était à l'époque où l'actrice se trouvait dans une situation +intéressante.</p> + +<p>—Pourquoi donc êtes-vous venue ici? lui demanda le cavalier, +très-surpris de cette rencontre.</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas pour moi, répondit l'actrice en riant; c'est pour mon +enfant.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Une dame qui se chausse quelquefois d'outremer, et qui a fait +représenter au profit des pauvres et de sa vanité des petites comédies +de genre inutile, s'est acquis dans un certain monde une grande +réputation d'esprit,—à peu près comme les révolutionnaires achetaient +jadis les biens nationaux,—c'est-à-dire à bon marché.—Cette réputation +lui vient de l'habitude qu'elle a de faire des <i>mots</i>; les mots, cette +lèpre de la conversation moderne.—Faire des mots, tel semble être le +but de son existence; c'est à quoi elle passe tous ses jours. Sa femme +de chambre assure même qu'elle se relève la nuit pour se livrer à cet +exercice.—Dès qu'elle a fait un mot, elle prend une voiture et court au +galop le répéter à tous ses amis et connaissances, ou l'affiche sur la +glace dans les foyers de théâtres; des amis complaisants le tirent à +autant d'éditions que <i>l'Oncle Tom</i>.—Puis, quand le mot a couru tout +Paris, afin que l'Europe n'en ignore, les familiers de cette charmante +personne l'adressent aux gazettes étrangères, qui s'empressent de +l'attribuer à M. de Metternich.—Seulement, comme un mot ne peut +produire de l'effet qu'à la condition d'être placé en situation, comme +on dit en termes de coulisses, mademoiselle *** a un compère dont les +fonctions consistent à amener sur le tapis tel ou tel propos auquel le +mot doit servir de réplique.—Ce confident est ordinairement un bon +jeune homme, auteur de quelque petit proverbe inédit que la dame a +promis de faire mettre en lumière.—Mademoiselle *** est aussi +spirituelle que bonne camarade: quand ses mots ont servi plusieurs fois +ou quand ils ne produisent pas d'effet, elle en fait cadeau à ses +amies.—Une personne qui n'avait pas l'honneur de connaître mademoiselle +***, et qui avait le plus vif désir de l'entendre causer, eut +dernièrement l'occasion de dîner avec elle dans une réunion d'artistes +et d'hommes de lettres.</p> + +<p>—Eh bien que dites-vous de cela? lui demanda un enthousiaste de la +<i>mot</i>-nomanie.</p> + +<p>—Ma foi, répondit-il, mettez que je suis un Velche, ou que +Mademoiselle *** n'était pas en train ce soir; mais son esprit et ses +mots m'ont paru ressembler au fameux briquet et aux allumettes d'Arnal, +dans la pièce des <i>Cabinets particuliers</i>.</p> + +<hr /> +<h2 class="e"><a name="SILHOUETTES_LITTERAIRES" id="SILHOUETTES_LITTERAIRES"></a>SILHOUETTES LITTÉRAIRES</h2> + + + +<h2>I</h2> + + + +<h2><a name="le_monsieur_qui_soccupe_de_litterature" id="le_monsieur_qui_soccupe_de_litterature"></a><span class="smcap">le monsieur qui s'occupe de littérature</span></h2> + + +<p>Le monsieur qui s'occupe de littérature est devenu depuis quelques +années un type assez fréquent. On le rencontre un peu partout, mais +particulièrement dans les lieux publics. Dans les cafés où se +rassemblent les cabotins de la rampe et de la presse, tous les bons à +rien faire, tous les bons à rien dire, toutes les paresses, toutes les +impuissances, toutes les médiocrités, tous ceux qui donnent au public +une si fâcheuse opinion de l'art auquel ils font semblant d'appartenir. +Le monsieur qui s'occupe de littérature possède quelquefois une +certaine aisance. Il est bien vêtu, et recherche la société des hommes +de lettres avec autant de soin que les dames aux camélias en mettent à +les éviter.</p> + +<p>On le supporte dans les compagnies lettrées parce qu'il est généralement +poli, et surtout parce qu'il possède toute sorte de moyens ingénieux +pour chatouiller les houppes sensibles de la vanité des uns et des +autres. Il a des formules de louange appropriées spécialement au +caractère du personnage auquel il s'adresse. Avec celui-ci, il joue la +familiarité brutale qui s'exprime sans ambage; avec tel autre, il fera +arriver son compliment par les sinuosités d'une périphrase habilement +ménagée; avec celui-là, qui affecte l'indifférence ou le dédain en +matière d'éloge, il trouvera, pour irriter cet amour-propre sincèrement +ou faussement blasé, des expressions qui sont, pour ainsi dire la sauce +anglaise de l'enthousiasme; avec un autre, il emploiera le système de la +comparaison et lui dira, par exemple, à propos d'un roman récemment +publié: «Mon cher, je ne puis vous dire que cela, c'est du Balzac +<i>écrit</i>.» Comme il a fait une étude spéciale du cœur humain des gens de +lettres, il a surtout remarqué que la meilleure manière de leur dire du +bien d'eux-mêmes était de leur dire du mal des autres. Le Monsieur qui +s'occupe de littérature aime à traiter les écrivains. Quand il en +rencontre un de sa connaissance sur le boulevard, il l'emmène volontiers +dîner, et choisit dans le restaurant la place où il sera le mieux en +vue.</p> + +<p>Dans les théâtres, où il assiste à toutes les pièces nouvelles, il +affecte de n'en suivre la représentation qu'avec indifférence. Il laisse +échapper tout haut ses impressions par des demi-mots, des gestes qui +attirent sur lui l'attention des voisins.—Si c'est une pièce historique +que l'on représente, il signale les anachronismes. Si c'est un +vaudeville, il se plaint du style.—Si c'est un drame, il dira que +l'ouvrage manque de gaîté. S'il a amené un ami avec lui, il en fait un +compère qui lui donnera la réplique, de manière à amener naturellement +les révélations des mystères de coulisse. Il causera tout haut, +émaillant sa conversation de noms propres et de mots qui ne le sont pas. +Il affectera de lorgner les femmes en réputation, qui garnissent les +avant-scènes et les premières loges, et il les saluera de manière à +faire supposer qu'elles font partie de ses souvenirs ou de ses +espérances.</p> + +<p>Pendant les entr'actes, il court du foyer aux corridors. Il va saluer +le grand feuilleton qui promène dans les groupes l'obèse majesté de son +omnipotence; il prend le bras du moyen feuilleton, et le félicite sur +l'article qu'il a fait le dernier lundi. Il appelle le petit feuilleton +par son nom de baptême, et le complimente sur l'article qu'il fera lundi +prochain. Le monsieur qui s'occupe de littérature va dans le monde, où +il a beaucoup de succès, et se donne une grande importance C'est là +qu'il est roi, c'est là qu'il triomphe. Dès qu'il paraît, on l'entoure; +il devient le centre de la curiosité: si une personne étrangère témoin +de l'empressement qui l'accueille, s'informe pour savoir qui il est, la +maîtresse de la maison répond avec orgueil:—C'est monsieur un tel, un +de mes familiers, un homme charmant, il s'occupe de littérature. Quand +il a bien examiné l'assemblée, et qu'il est convaincu qu'il ne court +aucun risque d'être démenti, le personnage amène alors dans la causerie +une habile transition pour mettre la littérature sur le tapis.</p> + +<p>Une fois qu'il a abordé ce sujet, on ne peut plus le lui faire +abandonner, ou bien alors c'est un travail aussi difficile que de faire +quitter le piano à un pianiste qui s'est fait prier pour s'y mettre, et +ils se font tous prier.—Roman, théâtre, critique, il a tout vu, tout +lu. Il est même dans le secret des ouvrages inédits—il assistait le +matin à la lecture intime du roman de notre célèbre romancier.... Il y a +surtout un chapitre magnifique sur <i>ceci</i>, un passage admirable sur +<i>cela</i>. Il a été le seul qui ait osé faire quelques observations. Il a +remarqué qu'il y avait trop de citations latines dans l'ouvrage, de +façon que cela le faisait plutôt ressembler à un roman en latin, dans +lequel il y aurait trop de citations <i>françaises</i>.—Il a aussi observé +une ou deux erreurs historiques, et relevé deux vices grammaticaux: en +faisant ces corrections, il a même fait jaillir une tache d'encre sur la +manchette de sa chemise—et ce disant, il retourne son parement, dégage +sa manche et fait voir la tache.—Tout le monde se lève dans le salon +pour regarder la tache; les personnes qui sont trop éloignées montent +sur les chaises.</p> + +<p>Dans la journée, il a été à la répétition générale de la pièce des +Français,—Il s'est disputé avec l'auteur, qui ne voulait pas consentir +à faire les coupures qu'il lui indiquait.—Il lui a pris son manuscrit +de force et l'a emporté chez lui pour faire des changements.—Il faudra +qu'il passe la nuit à ce travail; mais enfin il faut bien obliger <i>un +confrère</i>.—Il y a surtout la scène cinquième du quatrième acte; il +craint d'être obligé de la recommencer entièrement.—Notez bien qu'il +n'y a pas un mot de vrai dans tout ce qu'il dit.—La tache d'encre était +préméditée, sa répétition, les changements, les coupures, il a entendu +raconter cela dans la journée et s'attribue le rôle actif qu'un autre a +ou n'a pas joué. En si beau chemin, on ne s'arrête pas.—Tout à l'heure, +en sortant d'une première, il a rencontré le critique ***, qui n'avait +pas assisté à la représentation; celui-ci l'a prié de lui faire une +centaine de lignes pour son feuilleton.—Il a bien envie de l'envoyer +promener.—<i>Chose</i> a pris depuis quelque temps la fâcheuse habitude de +le charger de ses corvées.—Cependant, il ne peut refuser ce service à +un ami avec qui il est à <i>tu</i> et à <i>toi</i>.—D'abord, il profitera de +l'occasion pour être agréable à Eugène, avec qui il a deux +opéras-comiques en train; c'est de Scribe qu'il veut parler.</p> + +<p>En passant, il saluera mademoiselle *** qui a la mauvaise habitude de +vouloir jouer tous ses rôles en costume Louis XV, sous prétexte que la +poudre lui va bien, et il glissera en même temps un mot d'éloge à la +petite J... qui a été charmante pour lui au souper de madame O... où +M... a tiré un feu d'artifice d'esprit étourdissant. Quand le Monsieur +qui s'occupe de littérature a bavardé pendant deux heures, il s'excuse +auprès de la compagnie d'avoir aussi longtemps causé boutique, et fait +semblant de vouloir passer à un autre motif de conversation.—Les dames +se mettent à causer chiffons, les hommes Bourse ou politique. Mais, tout +à coup, le monsieur qui s'occupe de littérature tire son mouchoir de +poche et pousse un cri d'étonnement—Qu'est-ce donc? qu'y +a-t-il?—Parbleu! s'écrie le monsieur, c'est ce farceur de Dumas, qui +est monté chez moi tantôt, et qui m'a encore laissé son mouchoir en +place du mien,—il n'en fait jamais d'autres; c'est le onzième qu'il me +change ainsi.—Tout le monde veut voir le mouchoir du célèbre +romancier.—Il y a même des fanatiques, qui souhaiteraient se moucher +dedans.—Grâce à ce mouchoir, prémédité comme la tache d'encre, la +conversation a été reprise à propos de littérature, et le monsieur qui +s'en occupe continue à être le lion de la soirée.</p> + +<p>Au demeurant, c'est là un personnage inoffensif; car cette manie n'est +qu'un des innocents déguisements que peut prendre la vanité d'un homme +désœuvré.—Mais il arrive presque toujours un moment où le monsieur qui +s'occupe de littérature désire que la littérature s'occupe de lui.—De +passif qu'il était jusque-là, il essaie de devenir actif.—il ne se +borne pas à écrire un sonnet acrostiche sur la première page d'un album +neuf, comme cela est en usage depuis qu'il y a des albums.—Il se met un +jour à faire de la copie, et en poursuit l'impression avec une activité +à nulle autre pareille.—Moyennant finances, il trouve un libraire qui +consent à lui imprimer un volume, en tête duquel le monsieur qui +s'occupe de littérature met une préface qui commence invariablement par +ces mots: «Cédant aux nombreuses sollicitations de quelques amis d'un +goût sûr et approuvé, l'auteur de ce volume se présente pour la première +fois devant le public, etc., etc.»—Ici, le personnage devient nuisible +et dangereux.—Ce n'est plus le monsieur qui s'occupe de littérature, +c'est l'homme de lettres amateur,—désigné quelquefois plus communément +et plus justement, sous le nom de Charançon de lettres.</p> + + + +<h2 class="e">II</h2> + + + +<h2 class="e"><a name="le_charancon" id="le_charancon"></a><span class="smcap">le charançon</span></h2> + + +<p>Pareil à l'insecte qui ronge les récoltes, il s'introduit dans la +littérature pour y causer des ravages.</p> + +<p>On ne sait comment, il arrive on ne sait d'où.</p> + +<p>Pour unique mise de fonds, il apporte l'aplomb, qui est l'audace des +sots, et la mémoire, qui est la science des ignorants; non pas, grand +Dieu! qu'il remarque ce qu'il voit ou ce qu'il entend dire, ce serait +alors de l'observation; il surmoule les observations des autres. C'est +le Charançon qui a le premier pratiqué le pastiche, car il est incapable +de rien inventer qui soit marqué à son propre coin, fût-ce même une +sottise.</p> + +<p>Les admirations vivement senties entraînent quelquefois les esprits les +mieux doués et les talents les plus individuels à l'imitation des œuvres +qui répondent plus particulièrement à leurs sympathies: mais dans ces +cas, la copie devient alors une façon de glorifier le modèle.</p> + +<p>Le Charançon imite grossièrement, maladroitement; son pastiche n'est pas +une copie, c'est une caricature. Ces difformes parodies ressemblent à +leurs modèles, comme ressemblent aux œuvres d'art les odieux plâtres, +colportés sur les quais et les boulevards par les Piémontais, pendant la +morte saison de la fumisterie.</p> + +<p>Toutes les comparaisons qui pourraient peindre l'activité, la souplesse, +la ruse, l'insistance, la servilité ne suffiraient pas à donner une idée +complète de tout le mal que le Charançon se donne pour arriver à se +produire, n'importe où, n'importe comment. Pour accélérer ses débuts il +possède, d'ailleurs des facilités qui manquent quelquefois aux hommes de +lettres véritables,—il a des relations.</p> + +<p>Les relations sont les escaliers par lesquels, dans toutes les +conditions, on arrive, sans se donner trop de mal, à atteindre les +étages supérieurs.</p> + +<p>En littérature particulièrement, les relations servent les personnes au +préjudice de l'art.</p> + +<p>Les relations s'imposent ou se sollicitent.</p> + +<p>Dans le premier cas, elles sont honorables et ne peuvent que flatter +l'amour-propre.</p> + +<p>Dans le second cas, elles humilient.—Un homme qui a le sentiment de sa +valeur souffrira péniblement si, pour la constater, il a besoin de +requérir l'appui des imbéciles ou des niais, qui sont une force comme +toute majorité.</p> + +<p>Le Charançon est invulnérable de ce côté; son amour-propre, habillé de +toile imperméable, peut impunément recevoir toutes les averses de dédain +qui pleuvent sur lui. Grâce à ses relations, il entre dans la +littérature comme les gens qui arrivent en retard à la porte d'un +théâtre, rompent avec violence la queue formée, et se mettent à la tête, +de façon à pénétrer les premiers dans la salle, sans avoir eu les ennuis +de l'attente.</p> + +<p>Par exemple, madame une telle l'aura un soir recommandé à monsieur un +tel, qui aura parlé à celui-ci, qui l'aura présenté à celui-là, et un +beau matin on lui aura dit dans un journal:—apportez-nous quelque +chose.</p> + +<p>Le Charançon ne se le fait pas dire deux fois: dès le lendemain, il +arrive avec son article dans la main, et il court avertir ses amis et +connaissances qu'il va écrire dans tel on tel journal. On a vu souvent +des travaux d'hommes de lettres sérieux rester longtemps dans les +cartons de la rédaction, mais la <i>copie</i> du Charançon n'y fait jamais +long séjour.</p> + +<p>Dès qu'on a commis l'imprudence de lui recevoir quelque chose, il ne +quitte pas les bureaux. Du matin au soir, il surveille et presse son +insertion. Pour se débarrasser de ses intolérables persécutions, on lui +annonce un beau jour que son article est à l'imprimerie.</p> + +<p>Ce jour-là, si vous le rencontrez dans la rue, il vous abordera pour +vous laisser aussitôt en criant: «Pardon si je vous quitte aussi vite, +mais il faut que j'aille corriger mes épreuves.»</p> + +<p>Voyez-le entrer à l'imprimerie: quel air affairé, quelle importance il +se donne; demandez au compositeur ce qu'il pense des Charançons de +lettres quand ils viennent corriger leur premier article; demandez au +prote, qu'ils assomment de leurs recommandations saugrenues.</p> + +<p>—Prenez bien garde à cet alinéa; il est de la dernière +importance;—remarquez bien ce changement,—n'allez pas oublier cette +parenthèse,—et ceci,—et cela,—et leur nom qu'ils ne trouvent jamais +assez gros!</p> + +<p>Enfin le jour de la publication arrive: le Charançon n'a pas dormi; dès +le matin, il est dans la rue, guettant l'ouverture des cabinets +littéraires.</p> + +<p>Voyez-vous ce monsieur qui tient un journal dans ses mains qui +tremblent?—Voyez-vous ses yeux grands ouverts, sa bouche grande ouverte +aussi?—- C'est un Charançon qui lit son premier article imprimé! Tout à +coup il devient pâle, la sueur mouille son visage, il frappe du poing. +Il vient de découvrir un bourdon ou une coquille; il court au journal; +il entre dans les bureaux comme un ouragan; il se plaint avec violence.</p> + +<p>On a dénaturé son article, on compromet sa réputation, etc., etc., etc. +S'il ne se retenait pas, il imiterait, dans son désespoir, ce poëte +italien qui se suicida à cause d'une virgule changée de place dans la +composition d'un de ses livres. Pour une lettre retournée, le Charançon +exigerait volontiers qu'on recommençât le tirage du numéro.</p> + +<p>Il se calme cependant, sur la promesse d'un <i>erratum</i>. Et, prenant +autant d'exemplaires que peuvent en contenir ses poches, il en va faire +la distribution dans la ville.</p> + +<p>Le soir, il parcourt les cafés. Chaque fois qu'un consommateur demande +le journal où il se trouve imprimé, il suit des yeux les mouvements de +son visage pendant sa lecture, et si elle ne se continue pas jusqu'à la +colonne où se trouve son article, il ne peut cacher son dépit.</p> + +<p>Du jour où le Charançon a eu un article imprimé, ce ne sont plus des +talons qu'il a à ses souliers, ce sont des piédestaux.</p> + +<p>Dès qu'il a constaté son existence par une première publication, il +utilise ce précédent pour se faire comprendre parmi les collaborateurs +des feuilles éphémères destinées à mourir du <span class="smcap">CROUP</span> littéraire à l'âge de +deux ou trois numéros. Dans ces journaux qui ne font que s'entr'ouvrir, +le caissier demeure, pour les rédacteurs, constamment caché dans les +nuages de l'incognito le plus épais.</p> + +<p>Mais le Charançon, qui travaille seulement pour la gloire, ne demande +pas d'abord à être payé.</p> + +<p>Un Charançon, qui faisait valoir cette raison, comprise du rédacteur en +chef d'un journal qui rétribue largement ses écrivains, en reçut cette +réponse:</p> + +<p>—Monsieur, mon journal n'est pas assez riche pour se permettre d'avoir +de la rédaction gratis; adressez-vous aux publications qui peuvent se +procurer le luxe de se passer de public.</p> + +<p>Peu à peu cependant, à force d'intrigue, à force de se remuer, le +Charançon finit par acquérir ce qu'on pourrait appeler une réputation de +prospectus.</p> + +<p>Il a fourré l'annonce de ses ouvrages dans tous les <i>spécimens</i>. Il se +montre plus exigeant, il croit à son avenir, et il parvient même à y +faire croire quelques autres.</p> + +<p>Le jour où il a fait imprimer quatre cents lignes, il les collectionne +et les offre à la Société des gens de lettres, avec une demande de +réception dans son sein.—S'il est reçu, il se hâte de faire graver des +cartes, sur lesquelles il ajoute après son nom:</p> + +<p class="c"><i>Membre de la Société des gens de lettres.</i></p> + + + +<h2 class="e">III</h2> + + + +<h2 class="e"><a name="le_redacteur_pour_tout_faire" id="le_redacteur_pour_tout_faire"></a><span class="smcap">le rédacteur pour tout faire</span></h2> + + +<p>Il existe, à Paris, un grand nombre de ménages peu fortunés, où l'on +prend une bonne pour tout faire. Les servantes qui acceptent ces +conditions sont ordinairement des disciples anonymes de M. Cousin, car +leur engagement les oblige à pratiquer l'éclectisme le plus étendu.</p> + +<p>La servante pour tout faire fait d'abord le ménage et tout ce qui se +rattache à cette occupation:</p> + +<p>Elle fait la cuisine;</p> + +<p>Elle fait les commissions;</p> + +<p>Elle fait la lessive et le repassage;</p> + +<p>Elle fait les corsets et les robes de Madame;</p> + +<p>Elle fait les gilets et les culottes de Monsieur.</p> + +<p>Et quelquefois même, s'il y a un nouveau-né dans la maison, on essaye de +l'utiliser comme nourrice.</p> + +<p>Dire qu'elle excelle dans sa multiple besogne, je n'oserais pas +l'affirmer.</p> + +<p>Elle reçoit ordinairement de quinze à vingt-cinq francs par mois, et +elle est nourrie.</p> + +<p>Il existe, de même, à Paris, des journaux peu riches—pauvreté n'est pas +vice—ou n'ayant pas le moyen de subventionner un spécialiste pour +chacune des matières que sa feuille est appelée à traiter, le +propriétaire prend un rédacteur pour tout faire.</p> + +<p>C'est ordinairement un homme de lettres, bachelier comme Lindor, et qui +s'est essayé tour à tour dans tous les genres de littérature, sans +avoir positivement réussi dans aucun.</p> + +<p>Ces diverses tentatives, dans lesquelles il a échoué isolément, ne l'ont +point découragé. Il met en pratique la devise affirmant que l'union fait +la force. Et, n'ayant pas été heureux dans les spécialités, il brûle un +cierge à M. Cousin, et se dévoue à l'éclectisme.</p> + +<p>C'est alors qu'il accepte les fonctions de rédacteur pour tout faire, et +il fait tout en effet, sans hésitation et sans balancier.</p> + +<p>Il fait du roman et de la nouvelle.</p> + +<p>Il fait des comptes-rendus:</p> + +<p>Dramatiques,</p> + +<p>Lyriques,</p> + +<p>Scientifiques,</p> + +<p>Académiques.</p> + +<p>Il fait des chroniques:</p> + +<p>Parisiennes,</p> + +<p>Provinciales,</p> + +<p>Étrangères.</p> + +<p>Il parle également et à volonté;</p> + +<p>Médecine,</p> + +<p>Usine,</p> + +<p>Cuisine.</p> + +<p>Il parle chemins de fer,</p> + +<p>Religion,</p> + +<p>Industrie,</p> + +<p>Modes,</p> + +<p>Libre-échange.</p> + +<p>Il rédige le premier-Paris,</p> + +<p>Le filet,</p> + +<p>L'entre-filet,</p> + +<p>L'annonce,</p> + +<p>La réclame.</p> + +<p>Et il compose pour chaque numéro:</p> + +<p>Des logogriphes,</p> + +<p>Des charades,</p> + +<p>Des rébus</p> + +<p>Et des calembours.</p> + +<p>Quelquefois même, c'est lui qui dessine la vignette du journal—et c'est +encore lui qui la grave.</p> + +<p>Enfin, c'est un véritable touche-à-tout.</p> + +<p>Il touche même quelquefois des appointements qui varient de 70 à 125 +francs par moi—il n'est ni nourri, ni couché, ni blanchi; il ne reçoit +d'étrennes que lorsqu'il songe à s'en donner.</p> + +<p>Mais il est en même temps son rédacteur en chef et sa rédaction.</p> + +<p>Ce qui l'oblige à être très-respectueux envers lui-même.</p> + +<p>À se céder le pas quand il entre ou sort de son bureau.</p> + +<p>À se saluer quand il se rencontre,</p> + +<p>Et à se déposer sa carte le jour de l'an.</p> + +<p>Mais, en revanche, il possède le droit:</p> + +<p>De recevoir tous ses articles, et de ne pas les faire attendre sur le +marbre.</p> + +<p>De n'y jamais faire de coupures,</p> + +<p>Et de les trouver également jolis.</p> + +<p>Tous les jours il va à la Bibliothèque, et y prend un picotin +d'érudition, pour les besoins de la matière dont il aura à s'occuper +dans son numéro.</p> + +<p>S'il est trop pressé, il fait faire sa besogne par un collaborateur à +deux branches, qui lui sert également pour se rogner les ongles et +moucher la chandelle.</p> + +<p>En qualité de rédacteur en chef, il est de toutes les <i>premières</i>, et +siège aux stalles de la critique. Comme son journal ne possède qu'une +influence relative, il arrive quelquefois que les administrations lui +adressent seulement des coupons de corridors ou de carreaux de loges, +auquel cas, il va paisiblement voir la pièce au café, et en suit +religieusement l'intrigue en jouant aux dominos.</p> + +<p>S'il a souvent le double blanc, c'est que la pièce est bonne; s'il a le +double six, c'est que la pièce est mauvaise.</p> + +<p>Inventeur de ce critérium, il en indiqua fraternellement la commodité à +un critique très-influent, qui n'attend qu'une occasion de lui prouver +sa reconnaissance, en lui étant le plus confraternellement désagréable +qu'il se pourra.</p> + +<p>Mais, bonne ou mauvaise, la critique du rédacteur pour tout faire est +généralement obligeante: dire ou faire du mal lui serait pénible, ou +même embarrassant. C'est la seule chose qu'il ne sache pas ou ne veuille +pas faire. Sa plume est un outil, et jamais une arme.</p> + +<p>Quand il rencontre un confrère, il a toujours un mot aimable à lui dire +à propos de ce qu'il a publié récemment. L'amabilité se retrouvera au +bout de sa plume le jour où il se rassemblera autour de sa table de +rédaction pour faire le journal. Le rédacteur pour tout faire semble +posséder le don d'ubiquité,—il est partout en même temps;—il fait +honnêtement et discrètement son métier, sans prétentions et sans bruit.</p> + +<p>Ce n'est pas cependant qu'il ne possède, comme tous les humains bien +organisés, la petite dose d'amour-propre qui est nécessaire à l'homme +pour vivre,—comme l'air et le soleil.</p> + +<p>Aussi, quand un abonné s'est fait inscrire dans la journée, il se serre +la main à lui-même, et se dit, avec un légitime orgueil, en prenant un +maintien et une voix de rédacteur en chef:</p> + +<p>—Votre dernier article a fait de l'effet.</p> + +<p>Et il a, en effet, différentes raisons pour être convaincu que c'est son +article et pas celui d'un autre.</p> + +<p>Quand il a exercé ses fonctions pendant quelque temps, il tente de se +constater à lui-même son influence, en essayant de faire engager sa +maîtresse dans un petit théâtre.—Il réussit ordinairement.</p> + +<p>Quelquefois il songe à se marier,—et jamais à être de l'Académie.</p> + +<p>On ne lui connaît ni ennemi ni envieux.—Christophe-Colomb lui-même ne +pourrait pas lui en découvrir un.</p> + + + +<h2 class="e">IV</h2> + + + +<h2 class="e"><a name="le_caudataire" id="le_caudataire"></a><span class="smcap">le caudataire</span></h2> + + +<p>Comme son nom l'indique, ce personnage est celui qui tend à se coudre +aux individualités, possédant, soit la célébrité, la réputation, ou même +la simple notoriété.</p> + +<p>Cette sorte de sigisbéisme naît quelquefois de la sympathie que l'on +éprouve pour les œuvres d'un écrivain, et de l'attachement que vous +inspire sa personne. Comme toute chose sincère, ce sentiment est alors +honorable et mérite le respect, même dans ce que peut avoir d'outré, +l'admiration <i>caniche</i> du caudataire désintéressé.</p> + +<p>Le plus souvent aussi, ce n'est que l'exploitation réglée de l'orgueil +légitime de ceux qui ont su se conquérir un nom, par la vanité ridicule +de ceux qui ne <i>s'appellent pas</i>.</p> + +<p>Les millions en moins, le caudataire ressemble aux anciens rustauds de +finance qui consentaient à vider l'humiliation à pleine tasse, et à +verser les écus à plein sac, pour être aperçus du vulgaire, montant +dans les carrosses des grands seigneurs. Le seul désir du caudataire est +aussi de monter dans les carrosses de la renommée—ne fût-ce que par +derrière.</p> + +<p>Les romanciers en vogue, les auteurs dramatiques, rois de la coulisse, +les journalistes en puissance de feuilleton ont leurs caudataires, et +particulièrement les coupe-toujours de la critique, qui débitent la +galette et le flanc de la réclame.</p> + +<p>Le nombre des caudataires varie en proportion de la réputation ou de +l'influence que peuvent exercer sur le public les célébrités des divers +genres de littérature.</p> + +<p>Les fonctions du caudataire sont purement honorifiques, mais en revanche +elles sont fatigantes.—Cependant c'est une charge très-courue. On ne +l'obtient pas du premier coup. Il faut faire une espèce de stage avant +de devenir titulaire.</p> + +<p>Plusieurs qualités sont requises pour être bon caudataire; comme au jeu +des enfants: «Bonjour, maître, quel métier veux-tu être? Il faut, +tire-li-faut d'abord n'être pas bon à autre chose, et avoir du temps à +perdre.» Si le caudataire possède une opinion, il devra lui attacher +une pierre au cou et la jeter dans l'endroit le plus profond de la +Seine.</p> + +<p>Adopter en tout, et proclamer partout et toujours le système du maître +qu'il veut suivre; avoir dans sa poche du drap de toutes les couleurs, +afin de changer de cocarde littéraire en même temps que celui-ci.</p> + +<p>S'il possède un caractère irritable, il devra le tamponner de patience, +s'il ne veut pas souffrir des ruades et rebuffades qui pourront résulter +de la mauvaise humeur de l'homme célèbre, quand celui-ci aura éprouvé +des désagréments familiers à son état.</p> + +<p>Renoncer à toute initiative en matière de jugement sur les productions +des confrères, et attendre que le son se soit fait entendre pour faire +écho.</p> + +<p>Assister à la conception et confection du roman, drame ou feuilleton du +maître; entendre chapitre par chapitre, scène par scène, phrase par +phrase, les vagissements de l'œuvre nouvelle, la caresser au berceau du +manuscrit, lui faire des risettes, lui offrir des morceaux de sucre ou +des bonbons, et avoir pour elle tous les soins que demande un nouveau-né +qui pousse sa première dent.</p> + +<p>Ne pas craindre de se coucher tard pour tenir compagnie au maître le +soir, ni de se lever matin pour être le premier à lui apporter le +bulletin de l'enthousiasme du public à propos de l'œuvre récemment +publiée; avoir de la mémoire pour se rappeler le nom des tièdes, afin +qu'il leur soit marqué un mauvais point.—Au besoin, chercher querelle à +l'un d'eux, et se battre en duel avec lui: Être complaisant et agile +comme un lévrier ou un troisième collaborateur, qui fait les courses +dans les vaudevilles (commissionnaire sans médaille.)</p> + +<p>Si le maître a la goutte, se plaindre de la sciatique; et, lorsqu'il est +enrhumé du cerveau, se procurer une fluxion de poitrine.</p> + +<p>Voilà quelques-unes des charges, voici maintenant les avantages.</p> + +<p>Ils ne s'obtiennent que graduellement et suivant les principes d'une +hiérarchie qui a ses lois.</p> + +<p>Il existe des caudataires autorisés à aborder dans les lieux publics +l'homme célèbre qu'ils y rencontrent, à se promener avec lui bras dessus +bras dessous sur le boulevard ou dans les foyers des spectacles,—à lui +demander du feu pour allumer son cigare ou une place dans sa loge—ou ce +qu'il compte faire prochainement.</p> + +<p>Ces avantages sont médiocres, ils se résument à faire dire par les gens +qui vous rencontrent:</p> + +<p>--- Tiens! quel est donc ce monsieur qui se promène avec ***?</p> + +<p>Mais, pour quelques caudataires, cette simple remarque suffit. Il a été +vu. Pour lui, l'homme célèbre joue le rôle d'un bec de gaz et lui prête +sa lumière.</p> + +<p>Le second grade procure l'honneur d'une familiarité plus intime. Aussi +l'homme célèbre abandonnera avec son caudataire les formules de +politesse qui restent de la froideur dans les relations;—il sera avec +lui fraternellement grossier et franchement mal appris. Seulement il lui +permettra de l'accompagner partout, à la condition que, moralement, +celui-ci aura le soin de rester quelques pas derrière lui.—Il ne se +fâchera pas si le caudataire l'aborde quand il sera en compagnie; il +commencera à lui donner son avis pour avoir une façon nouvelle de faire +connaître le sien.—Il le brutalisera même en public, et le caudataire +recueillera alors l'avantage d'entendre dire à côté de lui—quel est +donc ce particulier que *** bourre comme ça?—ce ne peut être qu'un ami +intime ou un domestique.</p> + +<p>Quand il aura franchi ces deux degrés, le caudataire arrivera enfin au +comble de ses vœux. L'homme célèbre le fera grand d'Espagne littéraire, +en lui accordant le droit de rester couvert devant lui. Il l'attachera à +sa personne et le nommera caudataire de première classe, il le fera +chevalier de ses ordres, et celui-ci aura ses entrées grandes et +petites.</p> + +<p>Il possédera son rond de serviette à la table de l'homme célèbre. Sa +vanité pourra se donner des indigestions de tutoiement. Il aura atteint +le point culminant du favoritisme. Il fera partie du mobilier, et si le +mobilier est vendu, on le vendra avec.</p> + +<p>Le caudataire intime obtiendra alors de temps en temps une mention dans +un roman. On profilera sa silhouette dans une pièce, ou bien on lui +jettera au bas de la colonne d'un feuilleton, un bout d'éloge banal, +qu'on n'oserait offrir à personne, et qu'on lui mettra dans la main +comme un sou démonétisé. Car, en réalité, l'homme célèbre peut accepter +ce servilisme; mais, comme son caudataire ne possède aucun talent et +aucune dignité, il professera bien souvent pour lui le sentiment, qui +est précisément le revers de l'estime.</p> + + + +<h2 class="e">V</h2> + + + +<h2 class="e"><a name="les_jeremies" id="les_jeremies"></a><span class="smcap">les jérémies</span></h2> + + +<p>Elle est nombreuse et s'augmente chaque jour cette insupportable famille +des Jérémies littéraires, qui, traitant leur gueuserie et leur paresse +en tout lieu, corbeaux du découragement, croassent leur plainte +monotone.</p> + +<p>—Ô muse marâtre! s'écrie celui-ci.</p> + +<p>—Ô public crétin! ajoute celui-là.</p> + +<p>—Ô critique zoïle! hurle cet autre.</p> + +<p>Et si, par malheur, il vous arrive de tomber dans un de leurs conclaves, +véritables clubs de harpies, vous aurez le mal de mer en les écoutant +les uns et les autres parler de ceux qu'ils appellent leurs confrères, +et qui sont parvenus à approcher de près ou de loin le but auquel ils se +proposaient d'atteindre.</p> + +<p>—Prenez au hasard, dans le tas, le plus braillard d'entre ces +convulsionnaires, mettez-le sur la sellette, et dites lui:</p> + +<p>—D'où viens-tu?</p> + +<p>—Qu'as-tu fait?</p> + +<p>—Que veux-tu?</p> + +<p>Pénétrez dans sa biographie,—l'histoire de l'un sera celle de tous.</p> + +<p>Le Jérémie est un fruit sec littéraire, et, le plus ordiremont,—il +greffe sur l'impuissance, cette maladie honteuse de l'intelligence qu'on +appelle l'envie.</p> + +<p>Pareil aux oisifs qui, pour occuper leur paresse, entrent dans le +premier endroit dont ils trouvent la porte ouverte, il sera entré, un +beau jour, dans la littérature par désœuvrement.</p> + +<p>De vocation, il n'en a aucune.</p> + +<p>Il commence cette périlleuse lutte, sans plus d'émotion qu'il entamerait +une partie de piquet. Son ignorance même devient pour lui un brevet +d'outrecuidance.</p> + +<p>À peine consentirait-il, en manière de mise en train, à acheter une main +de papier.</p> + +<p>L'œuvre achevée, chose ordinairement sans forme et sans fond,—mannequin +d'idée, grotesquement vêtu de loques de style ramassé sous les piliers +des halles littéraires, il s'étonnera que le fœtus ne marche pas tout +seul, et il commencera à s'alarmer à propos, de l'indifférence coupable +du siècle en matière de chef-d'œuvre—inédit?</p> + +<p>Alors, montrant le poing au ciel, et montant sur toutes les tables +d'estaminet pour insulter les astres, le Jérémie, entre la chope et la +pipe, commencera à déplorer son malheureux sort de poëte.</p> + +<p>Avec des sons de mandoline enragée, il répétera toutes les vieilles +rengaines auxquelles ont servi de type les trépas de Gilbert et de +Malfilâtre—qui ont eu le malheur de rester les patrons des incompris +qui ont toujours leurs noms à la bouche, et ne cessent de soupirer à +propos de ces deux victimes de l'art:</p> + +<p>—Ô muse marâtre!</p> + +<p>Quelque âme charitable, se laissant prendre à cette comédie, consent +quelquefois à patroner l'œuvre du Jérémie et lui ouvre la voie de la +publicité.</p> + +<p>Il arrive nécessairement ce qui devait arriver.</p> + +<p>Le public ne s'en préoccupe pas,—le chef-d'œuvre n'est feuilleté que +par le vent, qui court des bordées dans les nécropoles littéraires des +quais.</p> + +<p>C'est alors que le Jérémie, qui se baissait à l'avance pour passer sous +les arcs de triomphe dont il jalonnait son chemin, commence le second +couplet de sa lamentation.</p> + +<p>—Ô public crétin!</p> + +<p>Quant à la presse, elle demeure silencieuse, ou, forcée par des +sollicitations, elle détachera sur le nez de l'auteur une dédaigneuse +pichenette.</p> + +<p>C'est alors que le Jérémie s'écriera par toute la ville, en agitant ses +grands bras:</p> + +<p>—Ô critique zoïle!</p> + +<p>À compter de ce moment, le Jérémie n'a plus qu'une jouissance et qu'un +bonheur dans le monde.</p> + +<p>Justement châtié dans sa vanité et dans son impuissance, s'il connaît un +endroit où l'on travaille, il ira chaque jour y traîner son désœuvrement +découragé, et répéter de sa plus dolente voix:</p> + +<p>—À quoi bon se donner tant de mal? qui est-ce qui se préoccupe de l'art +aujourd'hui? quel est le sort des poëtes dans une société où le veau +d'or est roi? Souviens-toi de Gilbert, de Malfilâtre, et de tant +d'autres,—sans me compter moi-même.</p> + +<p>Ô muse marâtre!</p> + +<p>Ô public crétin!</p> + +<p>Ô critique zoïle!</p> + + + +<h2 class="e">VI</h2> + + + +<h2 class="e"><a name="un_succes_de_premiere" id="un_succes_de_premiere"></a><span class="smcap">un succès de première</span></h2> + + +<p>La scène se passe à la suite d'un de ces succès coups de foudre qui, dès +la première soirée, signent à une œuvre dramatique une feuille de route +de cent cinquante ou deux cents représentations.</p> + +<p>Le rideau vient de se baisser; entre deux salves, on est venu proclamer +le nom victorieux qui devra bientôt, selon l'expression du poëte, +«voltiger aîlé sur la bouche des hommes.»</p> + +<p>La critique, qui s'en va bras dessus bras dessous, se reconduit dans la +personne de ses membres, échangeant entre eux le mot d'ordre pour +l'honorable conspiration de la louange unanime et méritée qui aboutira +le lundi suivant. Du bourdon à l'humble clochette, chacun est heureux +d'avoir à fournir une note à l'hosanna de l'enthousiasme.</p> + +<p>Sous le péristyle du théâtre, et dans l'attitude qu'on prête aux chevaux +d'Hippolyte, les directeurs des théâtres rivaux supputent avec +inquiétude le résultat arithmétique d'un succès qui se dispose à mettre +pendant six mois les mains dans la poche du public, et qui menace de +faire pendant si longtemps une rude saignée à leur bordereau quotidien.</p> + +<p>Derrière eux, les groupes d'auteurs échangent d'un air navré les propos +les plus condoléants. On supposerait qu'ils viennent d'être frappés par +un malheur commun. La rancune de celui-ci, s'accouplant avec +l'impuissance de celui-là! le dernier four de l'un donnant le bras à la +chute de l'autre, ils se retirent lentement, parlant tout bas, comme +s'ils étaient honteux de s'entendre.</p> + +<p>Derrière eux vient la foule, qui se répand dans les rues, semant sur son +passage mille rumeurs qui préparent le succès, et en colportent la +nouvelle par toutes les voix, de l'<i>on dit</i> sonore,—qui est la +trompette de la moderne Renommée.</p> + +<p>Sur le théâtre, tout est sens dessus dessous.</p> + +<p>Les employés font des cabrioles de jubilation, et, parmi les trappes du +plancher scénique, se livrent à la périlleuse gymnastique de +l'enthousiasme.</p> + +<p>Les machinistes—<i>machinent</i>, pour embaumer le lendemain matin le réveil +de l'auteur, un bouquet dans lequel on fera entrer tout le quai aux +Fleurs.</p> + +<p>Le directeur a complètement perdu la tête.</p> + +<p>Dans un nuage d'or, il voit passer le plan figuratif de tous les +châteaux qui battent réclame de leur situation et dépendances dans les +colonnes des <i>Petites-Affiches</i>. Il embrasse l'auteur, il l'appelle son +ami,—son sauveur.—Il s'arrache les cheveux de désespoir, parce qu'il +n'a point songé à lui offrir une primé avant le succès.</p> + +<p>—Maintenant il serait trop tard.</p> + +<p>Pour récompenser cet oubli, il lui commande sur-le-champ un nouvel +ouvrage, quitte à répondre, quand celui-ci l'apportera:</p> + +<p>—Mon cher ami, je suis désespéré; mais je n'ai pas de place. Songez +donc que voilà 150 fois qu'on joue votre ouvrage.—J'espère que vous +n'avez pas à vous plaindre de moi. Dieu merci j'ai assez fait mousser +votre pièce. Il ne faut pas songer qu'à soi dans ce monde.—Je serais +fort désolé qu'on pût dire que vous avez monopolisé mon théâtre.</p> + +<p>Il y en a même qui vous répondent tout simplement:</p> + +<p>—Votre succès m'a rendu un mauvais service.—Dès qu'ils sentent du +lard dans un endroit, les rats y viennent; depuis que vous m'avez fait +faire de l'argent, tous mes créanciers me tombent sur le dos.—Encore +une affaire pareille, et je serai obligé de faire faillite.</p> + +<p>L'ingratitude, qui est l'indépendance du cœur, comme dit un impressario, +est d'ailleurs une vertu directoriale, et il en est dans le nombre de +ces messieurs dont c'est à proprement parler, la seule qualité.</p> + +<p>Les artistes qui ont contribué au succès de l'œuvre, vont se visiter +dans leur loge et se font mutuellement cadeau d'un petit piédestal.</p> + +<p>Pendant dix minutes, la conversation roule sur ces trois mots:</p> + +<p>Superbe, magnifique, admirable!</p> + +<p>Dans les corridors, tutoiement et embrassement général.</p> + +<p>Au milieu du foyer, l'auteur, appuyé contre la cheminée, déboutonne son +frac devenu trop étroit pour contenir cette indigestion de gloire, et +met intérieurement une rallonge aux félicitations que lui viennent +offrir ses amis.</p> + +<p>Ceux-ci ont mis dans leur poche le crêpe qu'ils avaient apporté, dans la +charitable intention de prendre le deuil de l'ouvrage en cas de +décès.—D'aucuns même, les intimes, eussent sollicité l'honneur de tenir +les cordons du poêle.</p> + +<p>Le bonheur forcé est si vif qu'on en voit qui changent de couleur.</p> + +<p>Celui-ci est vert-pomme,—celui-là rouge,—celui-là jaune comme un +citron;—on dirait le spectre solaire de l'envie.</p> + +<p>Tous entourent le triomphateur et font de lui une espèce de Laocoon de +l'amitié littéraire. Ils le serrent, l'enlacent, l'embrassent, gonflent +son orgueil avec le gaz de l'hyperbole, et puis entre la parenthèse de +deux caresses, répandent brusquement dans la joie en ébullition la +goutte d'eau froide de la réticence, et par leurs critiques essaient de +reprendre à deux mains ce que la louange avait donné d'une seule.</p> + +<p>Au milieu de ces hypocrites démonstrations, un bravo loyal résonne +parfois, comme une pièce d'or dans un sac de jetons.</p> + +<p>Il est vrai que c'est justement celui-là qui n'est pas entendu ou pas +écouté.</p> + +<p>En sortant du théâtre, l'auteur rencontre quelquefois deux ou trois de +ses amis, qui s'excusent de n'avoir pas été le complimenter au foyer, +sous le prétexte qu'ils se sont trouvés indisposés.</p> + +<p>Et, en effet, pendant la représentation, il était visible à tous les +yeux qu'ils ne se sentaient pas bien.</p> + + +<hr /> +<h2 class="e"><a name="NOTES_DE_VOYAGE" id="NOTES_DE_VOYAGE"></a>NOTES DE VOYAGE</h2> + + +<p class="c"><i>À Monsieur Bourdin, rédacteur en chef du Figaro</i>.</p> + +<p>Tu te rappelles, mon cher ami, que le 22 juillet au soir, et au moment +où je m'y attendais le moins, m'ayant rencontré sur le boulevard, tu +m'as prié de prendre ta place parmi la députation des journalistes et +chroniqueurs parisiens, invités par la Compagnie du chemin de fer du +Nord à assister aux courses annuelles de Boulogne. Outre que j'ai +toujours été partisan de l'imprévu, le nom de mes futurs compagnons de +voyage m'a décidé à accepter ta proposition, et une demi-heure après +t'avoir quitté, je me présentai à la portière du wagon-salon réservé à +l'émigration littéraire.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Chacun commençait à s'installer suivant ses habitudes de voyage; mais +tous ces petits arrangements, où se révélaient naïvement l'instinct +d'égoïsme du voyageur amoureux de ses aises, furent bientôt troublés par +l'arrivée du retardataire et gigantesque Nadar.—Comme chacun le sait, +Nadar est pourvu d'un appareil de locomotion qui lui permet de régler sa +démarche sur le pas des Dieux. Aussi, en le voyant paraître, chacun se +demande avec inquiétude où Nadar pourra mettre ses jambes.—En effet, +ces deux colossales perpendiculaires importunent et bouleversent toutes +les combinaisons d'angles et d'horizontalité. Pendant une demi-heure, on +s'exerce inutilement à une sorte de jeu de patience, dont les membres +des voyageurs sont les pièces.—On fait appel à la science.—Un prix de +vingts-cinq cigares est offert à celui qui résoudra le difficile +problème d'installer Nadar.—Les calculs scientifiques n'ayant pas +abouti,—Nadar trouve un biais,—trois ou quatre de ses amis resteront +debout dans le wagon;—de celle manière il pourra s'allonger à son +aise.—La proposition est repoussée par ces messieurs, qui accusent +Nadar d'abuser des droits que donne l'amitié.</p> + +<p>Nadar répond par cet axiome:</p> + +<p>—En wagon, il n'y a pas d'amis, il n'y a que des coins.</p> + +<p>Au moment de partir, un riche étranger, qui a entendu dire que notre +wagon était habité par des journalistes parisiens, propose cinq mille +francs pour faire le voyage dans notre société.—L'administration +refuse. On se met en route. À la station de Breteuil, le convoi +s'arrête, et nous sommes régalés d'une aubade d'un joueur d'orgue du +pays, qui a déjà doté deux de ses filles avec ses recettes quotidiennes. +Favorisé par l'administration, qui lui accorde ses entrées sur la voie +au passage de tous les trains, cet instrumentiste est, dit-on, au mieux +avec les employés supérieurs de la compagnie.—Dans ses fréquents +voyages, M. de Rothschild ne manque jamais à s'arrêter à Breteuil, et +gratifie du prix de la place qu'il occupe la sérénade nasillarde qui lui +est donnée à son passage.</p> + +<p>Entre Breteuil et Amiens,—on essaye de dormir,—mais il n'y a pas +moyen.</p> + +<p><i>Amiens</i>. Vingt minutes d'arrêt.—La population altérée du wagon se +précipite vers le buffet,—et y produit l'effet d'une éponge qui +tomberait dans une fontaine.—Quelques pâtés de canards succèdent aux +rafraîchissements.—On demande la carte,—et l'on apprend qu'elle a été +payée cinq mille francs par le riche étranger du débarcadère, qui a +voulu, à l'instar de François I<sup>er</sup>, être une fois dans sa vie le +restaurateur des lettres.</p> + +<p>La cloche du départ se fait entendre: on remonte en voiture,—et, à la +liberté d'espace dont chacun jouit, on s'aperçoit qu'il +manque—quelqu'un et quelque chose.—Ce quelqu'un et ce quelque +chose,—c'est Nadar et ses jambes.—Tout le wagon entonne à l'unanimité, +sur une musique vague, un hymne à l'indépendance, qui commence, comme +tous les hymnes de ce genre, par ces paroles:</p> + +<p> +<br /><span style="margin-left: 4em;">«Libres du joug qui nous oppresse.»</span><br /><br /> +</p> + +<p>Cet enthousiasme est troublé par un double cri d'épouvante échappé à un +des voyageurs, qui, en se penchant à la portière, vient d'apercevoir +Nadar marchant sur la voie et suivant le train, au petit pas, en fumant +son cigare.—Au premier <i>arrêt</i>,—il se fait ouvrir la portière, et se +réallonge de nouveau d'un pôle à l'autre du wagon; le désordre se +rétablit.</p> + +<p><i>Abbeville</i>.—Lever du soleil,—salué par un chœur formidable de deux +millions de canards qui barbottent dans les marais de la route.—S..... +fait observer judicieusement que la présence de ces oiseaux n'est +peut-être pas étrangère à l'industrie des pâtés, qui est une richesse de +la contrée.—On ne lui dit pas le contraire.—L'heure de la justice +semble à la fin venue.—Nadar vient d'épuiser sa provision de cigares, +et se livre à l'emprunt;—on lui refuse:—il propose comme transaction +de rester debout pendant tout le temps qu'il fumera.—Douze +porte-cigares lui sont tendus.—Nadar se lève, tout le monde peut +s'asseoir.</p> + +<p>Entre Abbeville et Boulogne, dont nous sommes encore éloignés d'une +vingtaine de lieues, quelqu'un propose de charmer les dernières heures +du voyage par un jeu quelconque. Ce vœu n'est pas plus tôt exprimé, +qu'un sixain de cartes se trouve comme par miracle éparpillé sur la +table.—La partie s'engage avec une fureur douce.—Nadar a la veine: +dans un moment, il a cinq mille francs devant lui;—le ponte est +intimidé;—*** se consulte et ne tient pas le coup, dans la crainte +d'un refait. Tout à coup une voix qui sort du wagon voisin, et qu'on +reconnaît pour celle du riche étranger, crie: Banco!—Nadar abat deux as +de pique;—*** se félicite de sa prudence,—et le riche étranger, auquel +on a notifié sa perte, envoie à Nadar, par un employé du train, une +enveloppe <i>chargée</i> sur laquelle il a écrit: <i>Enchanté d'avoir fait +votre connaissance</i>. Tel est le dernier épisode de notre voyage.</p> + +<p>Quant aux courses où j'ai assisté, je t'avouerai que c'est un plaisir +auquel je ne crois pas devoir être parfaitement initié.—S....., qui est +passé maître en matière de sport, s'est donné beaucoup de mal pour m'en +expliquer tous les termes et tous les usages. J'ai eu beau me mettre une +carte au chapeau, je n'ai rien compris aux cérémonies du pesage, ni au +jargon de ces petits gnomes, habillés en glaces panachées, qu'on appelle +des jockeys, et qui n'ont d'autre industrie que d'être plus légers +qu'une douzaine de bouchons. Un attelage de dix percherons traînant un +bloc de dix à vingt mille kilogrammes, et faisant saillir leur robuste +musculature sous l'effort, me paraît un spectacle plus intéressant que +le plus merveilleux handicap. À l'issue du banquet qui nous a été +offert à l'hôtel des Bains,—Et qui a clos cette journée +hospitalière,—Nadar m'a appris qu'il partait pour Londres le soir même, +et qu'il m'attachait à sa suite.—À toi donc, je t'écrirai de l'autre +côté de la Manche.</p> + + + +<h2 class="e">II</h2> + + +<p>Comme je te l'ai dit, mon cher ami, il est décidé que Nadar et moi nous +partons pour Londres à la marée de deux heures. Étant très-fatigués de +la journée de plaisir que nous avons passée à Boulogne, nous nous sommes +rendus à minuit à bord de la <i>Panthère</i> pour y choisir nos places. +T'étonnerai-je beaucoup en te disant que Nadar cherche la +meilleure?—Non!—Malheureusement il a été prévenu. Presque tous les +voyageurs sont déjà embarqués et ont retenu les cadres les mieux +disposés.—Je dois pour ma part me contenter d'une case inférieure, ce +qui ne laisse pas d'être inquiétant lorsqu'on ignore les habitudes +maritimes du passager qui vous servira de plafond.—Pendant que je +m'installai dans le salon demi-réfectoire, demi-dortoir, du +<i>chief-cabin</i>, plusieurs Anglais entourent la table à manger et s'y font +servir les productions les plus variées de la race porcine. Un +volumineux gentleman, qui semble moulé sur la corpulente nature de sir +John Falstaff, se sistingue surtout parmi les convives par son appétit +pantagruélique. Après avoir épuisé un fort tirage de sandwichs au +jambon, cet insulaire, à la fois carnivore et frugivore, demande un +melon, qu'il pèse et mange en deux bouchées comme il eût fait d'un +abricot.—Je plaignais instinctivement le voyageur qui aurait la +mauvaise chance de se trouver au-dessous de lui, lorsque je vis +l'insulaire appeler deux garçons et se faire hisser dans le cadre +au-dessus du mien.</p> + +<p>Mon superposé a-t-il le melon heureux? J'en doute, car voici le garçon +qui commence la distribution des soucoupes sans tasses, et le locataire +de l'entresol en réclame deux. Je commence à mal augurer de mon +voisinage, et je propose diplomatiquement à Nadar de lui faire le +sacrifice de mon rez-de-chaussée. Il refuse! Parmi les passagers, il +s'en trouve qui font la traversée pour la première fois. Ils +s'interrogent les uns les autres sur les précautions éprendre. Chacun +dit la sienne.</p> + +<p>Celui-ci raconte qu'ayant l'habitude d'aller sur les chevaux de bois des +Champs-Élysées, il ne sera pas incommodé.</p> + +<p>Celui-là a une provision de pastilles préservatrices.</p> + +<p>Un autre affirme qu'il faut fermer les yeux. Un autre qu'il faut au +contraire les ouvrir et les tenir fixés sur le même point.</p> + +<p>Au même instant un grand mouvement se fait entendre sur le pont. La +cloche sonne pour les retardataires. Une vibration lente et régulière +ébranle toutes les parties du paquebot. Les palettes des roues se +mettent en mouvement; le capitaine crie: <i>All right</i>. Nous sommes en +route.</p> + +<p>Tout va bien tant que nous sommes dans le port. Mais au moment où nous +franchissons la passe, quelques personnes commencent à se moucher, ce +qui en mer comme au théâtre est un signe d'émotion. Un petit bonhomme de +huit ans auquel un garçon vient d'apporter un ustensile de prévoyance +demande à son père à quoi peut servir ce récipient.</p> + +<p>Son père le lui explique par une démonstration.</p> + +<p>Deux passagers qui se racontaient des histoires curieuses, afin de se +distraire,—manquent mutuellement de mémoire.—Peu à peu leur récit +devient pâle;—eux aussi.</p> + +<p>—Mon voisin de droite demande du thé.</p> + +<p>Mon voisin de gauche se mouche—trop tard.</p> + +<p>Nous prenons le large, et la <i>Panthère</i>, se croyant à Mabille, commence +à chalouper.—Aussi l'usage de la porcelaine se répand-il assez +généralement dans les masses.—Mon voisin d'en haut, qui s'était +endormi, se réveille au moment où il rêvait qu'il venait de prendre une +purgation.—Il demande à être monté sur le pont.</p> + +<p>Sauvé, mon Dieu!</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Au jour naissant, nous commençons à voir la côte anglaise surgir à +l'horizon, comme une ligne blanche et mince. Une heure après, nous +sommes à l'embouchure de la Tamise.</p> + +<p>La <i>Panthère</i>, en entrant dans des eaux plus calmes, reprend des allures +pacifiques qui permettent aux passagers de réparer par le sommeil les +fatigues de la nuit. Mais déjà on les invite à montre sur le pont, car +c'est l'heure où, suivant les habitudes du bord, le dortoir masculin se +transforme en salle à manger. Nadar, qui n'a pas encore faim et qui a +encore sommeil, demande un délai et se l'accorde. Le bruit de la machine +le gênant un peu pour se rendormir, il fait même prier le mécanicien de +stopper. Malheureusement, le bruit de la mécanique empêche également le +mécanicien d'entendre les ordres de Nadar, et le steamer continue sa +route.—Cependant un flot de ladies et de miss affamées, dont le +sybaritisme prolongé de Nadar retarde la réfection, se presse à la porte +du <i>chief-cabin</i>, et hésitent à entrer en apprenant qu'un voyageur s'y +trouve encore couché; une humble adresse est présentée à Nadar.—En +apprenant qu'il fait attendre des dames,—il se lève spontanément, mû +par le ressort national de la galanterie française.</p> + +<p>En une seconde, l'essaim affamé entoure la table, qui ploie déjà sous +une montagne de nourriture et qu'arrosé un fleuve de thé. En une autre +seconde, la montagne est aplanie et le fleuve est tari. Ce spectacle m'a +rappelé les beaux travaux gastronomiques que j'ai vu quelquefois +exécuter par M. Ch. Monselet. Les hommes succèdent aux femmes et ne le +leur cèdent en rien. Je retrouve parmi eux le formidable insulaire dont +le voisinage m'avait tant alarmé.—Son insuccès ne l'a pas fait renoncer +à entreprendre une lutte nouvelle avec son indigeste adversaire; et, +obstiné comme un plaideur qui a perdu son procès en instance,—il en +appelle,—en se faisant servir un melon deux fois plus gros que celui de +la veille.—Bien qu'il ait eu la précaution de tempérer, par une +copieuse libation de sherrey, la dangereuse crudité du fruit de <i>nos +vergers</i>, cette fois encore, la récidive ne lui est pas heureuse et son +appel est rejeté.</p> + +<p>Cependant nous avions fait du chemin.—Déjà l'embouchure de la Tamise +est franchie, et la <i>Panthère</i> file comme une flèche entre les rives du +large fleuve sillonné de nombreux bateaux pêcheurs qui rentrent dans les +petits ports du voisinage.</p> + +<p>Le père du petit garçon dont j'ai déjà parlé, jaloux de faire briller +les talents géographiques de son fils, l'arme d'une longue vue, et +l'invite à désigner, au fur et à mesure que nous passerons devant, +toutes les villes, ports, bourgs, villages et hameaux, ainsi qu'à faire +connaître le chiffre exact de leur population, leur production spéciale +et les faits historiques se rattachant à chacun d'eux. L'enfant, qui +est en vacances, et pour qui cette fonction de cicérone équivaut à une +rentrée en classe, montre d'abord peu de soumission aux désirs +paternels, et commence, la mémoire un peu troublée, une explication qui +n'est pas d'accord avec <i>Malte-Brun</i>. Quelques voyageurs, possédant des +<i>Guides</i>, se permettent de relever quelques erreurs commises par le +jeune collégien, entre autres celle qui place Dublin sur la +Tamise.—Blessé dans son amour-propre, le père soutient l'opinion de son +fils,—et celui-ci profite de la discussion pour aller se cacher +derrière un panier de prunes, auquel il a remarqué une <i>fuite</i> qu'il +n'hésite pas à encourager.</p> + +<p>L'approche de Londres se fait sentir à chaque tour de roue. Nous en +sommes encore éloignés de plusieurs lieues, et déjà la vapeur carbonique +qui s'élève plane au-dessus de nous, et nous couvre de cette impalpable +poussière qu'on appelle la <i>pluie sèche</i>. Il fait, au reste, un temps +magnifique, et, comme il y a sans doute quelque fête aux environs, nous +nous croisons à tout moment avec des bateaux à vapeur chargés d'une +population endimanchée et joyeuse qui pousse en passant de vigoureux +hurrahs. À la hauteur de Gravesend, le gouvernement anglais nous envoie +à bord des ambassadeurs chargés de l'indiscrète mission de visiter nos +bagages. Il faut déclarer, à la louange de la douane britannique, +qu'elle ne ressemble pas à la nôtre. Le douanier français, à la +frontière surtout, procède à la visite des malles avec la brutale +impatience d'un mari jaloux qui fouille dans les tiroirs de sa femme +pour y chercher les objets de contrebande conjugale.—L'employé de la +douane anglaise, au contraire, visite, mais ne bouleverse pas.—Sa +curiosité est minutieuse, mais polie.—Il aide les voyageurs à refermer +leur malle, à reboucler leur valise, et s'il aperçoit dans un sac de +nuit une chemise à laquelle il manque des boutons,—il s'offre +volontiers de les recoudre.</p> + +<p>Pendant la visite de la douane, nous sommes arrivés à Greenwich, où se +trouve le célèbre hôpital des invalides de la marine, et déjà commence à +se dérouler le merveilleux spectacle qui a fait tant de fois comparer la +Tamise à une forêt de mâts. J'aurais là une belle occasion de me livrer +au dithyrambe, si c'était mon instrument. Mais tu ne m'as pas donné, mon +cher ami, la mission de découvrir que l'Angleterre était la première +nation maritime du globe. Je passe la main à un maître du genre +descriptif intelligent. Si tu as quelques minutes à perdre ou plutôt à +gagner, ouvre les <i>Caprices et Zig-Zags</i> de Théophile Gautier, et tu y +trouveras le tableau fidèle de la route de Greenwich à Londres, qui nous +apparaît au premier détour de la rivière; il est certaines formules +vulgaires qui, mieux que toutes les recherches du langage académique, +excellent à exprimer certaines impressions.</p> + +<p>«J'ai reçu le coup de poing,» me disait un jour en se frappant la +poitrine un ouvrier dont l'imagination venait d'être vivement frappée +par un grand spectacle.—Cette figure brutale rend parfaitement la +nature de l'étonnement que m'a causé la vue de cette ville, où le +gigantesque paraît se multiplier lui-même. Moi aussi,—j'avais reçu le +coup de poing.—Pendant qu'on jette les amarres, je cherche Nadar pour +lui faire partager mon enthousiasme, et je le trouve à l'avant du bateau +en conversation réglée avec une de ses connaissances, qu'il vient de +voir passer à London-Bridge, auprès duquel nous sommes arrêtés.—Le +débarquement s'opère, et nous voici sur le quai, où les pisteurs des +hôtels français commencent à nous assaillir.—Leur loquacité et leur +esprit de ruse restent pourtant bien loin de ce que j'ai vu à la +descente du chemin de fer dans certaine ville du midi de la France.</p> + +<p>À Marseille, notamment, où un aubergiste, furieux de me voir suivre son +concurrent, lui vida sur l'épaule un cornet rempli de punaises, qu'il me +montra ensuite comme un échantillon de l'hospitalité que je +rencontrerais à l'hôtel rival,—j'eus la bonhomie de me laisser prendre +à cette supercherie, qui obtint le succès que son auteur en avait +espéré, car il m'emmena triomphalement à son hôtellerie en me vantant la +propreté qui y régnait.</p> + +<p>J'étais cependant à peine à table, que je vis grouiller sur la nappe +deux ou trois insectes nocturnes, que je montrai à mon hôte, en lui +reprochant son abus de confiance.</p> + +<p>—Monsieur, me répondit-il gravement, je ne puis nier qu'il y en ait +quelques-unes ici, comme partout; mais si je leur tolère la salle à +manger, je leur interdis la chambre à coucher. Monsieur peut être +tranquille; il dormira bien.</p> + +<p>Nadar a jeté nos bagages dans un cab, et remet au cocher l'adresse d'un +hôtel qui nous a été indiqué.</p> + +<p>Cette première course à travers les rues de Londres est quelque chose +d'assez inquiétant, quand on en a peu l'habitude, car le cab est un +véhicule enragé, auprès desquels nos coupés parisiens ne sont que des +coches.</p> + +<p>Nous arrivons dans Leceister-square, où nous devons habiter, et, après +quelques instants accordés à notre toilette,—nous nous lançons à pied +dans les rues de Londres.</p> + +<p>—À propos, me demanda Nadar, sais-tu un peu d'anglais?</p> + +<p>—Je sais: <i>To be or not to be</i>.</p> + +<p>—Eh bien! je suis plus riche que toi; j'en sais une quinzaine de +mots.—Nous les partagerons en frères.</p> + + + +<h2 class="e">III</h2> + + +<p>Un journaliste français rencontrant à Londres un de ses compatriotes qui +habite cette ville depuis longtemps, s'étonnait que celui-ci éprouvât +encore de la difficulté à se faire comprendre.</p> + +<p>—Si tu savais comme ces gens-là ont la tête dure, lui répondit l'ami; +voilà six ans que je vis avec eux et ils n'ont pas pu apprendre le +français.</p> + +<p>Je regrette d'autant plus vivement cette lacune dans l'éducation de nos +voisins d'outre-Manche, que Nadar m'a appris un anglais de fantaisie qui +n'a pas cours à Londres: aussi je me trouve aussi embarrassé dans ce +pays que pourrait l'être dans le nôtre un étranger qui aurait appris le +français en lisant les faits divers de la <i>Patrie</i>.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Je viens de rencontrer Lherminier, qui m'a conseillé d'acheter un +dictionnaire de conversation franco-anglaise.—C'est un recueil de +dialogues par demandes et par réponses, dans lequel, dit la préface, +toutes les circonstances de la vie sont prévues, depuis les plus +solennelles jusqu'aux plus familières.—Je remarque, en effet, des +chapitres intitulés:—<i>Réception à la cour,—Audience du +ministre,—Demande en mariage</i>. Malheureusement, le dictionnaire de +conversation ressemble à ces instruments à vent dont il est impossible +déjouer si on ne possède pas ça que les musiciens appellent +l'<i>embouchure</i>. Or, l'embouchure d'une langue, c'est sa +prononciation.—Et comme je n'ai pas l'embouchure de l'anglais,—la +pantomime est encore ma meilleure ressource pour me faire comprendre.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Si le <i>Dictionnaire de conversation</i> a prévu les cas exceptionnels d'une +réception royale, ou d'une audience ministérielle, soit dédain, soit +oubli volontaire, il se montre moins prévoyant à propos des +circonstances familières, et il en résulte quelquefois un certain +embarras pour le voyageur. Aujourd'hui même me trouvant dans un des +beaux quartiers de Londres, je désirais, pour dès motifs étrangers à la +misanthropie d'Alceste, rencontrer un endroit écarté.—Ne connaissant +pas les ressources du quartier dans lequel je me trouvais, j'abordai un +<i>policeman</i> avec l'intention de l'interroger. Mais ce fut inutilement +que je cherchai la phrase dans mon dictionnaire. Sa pruderie restait +muette sur cet article! Dans cette circonstance éminemment familière, la +pantomime me parut un moyen de traduction trop expressif pour que +j'osasse en faire usage avec le <i>policeman</i> qui, d'ailleurs, me parut +manquer d'initiative.</p> + +<p>Cependant, comme il y avait urgence, j'allai peut-être me risquer à +braver le <i>no comit nuisance</i>, prohibitif inscrit sur la muraille, +lorsque je fus soudainement retenu par un souvenir.—Quelques jours +auparavant, j'avais vu à Paris un Anglais surpris par un sergent de +ville au moment où il semblait lire de trop près les affiches de +spectacle. Ignorant sans doute combien nos lois sont paternelles pour +ces petits délits qui sont dans la nature, le délinquant parut frappé +d'une invincible terreur, et je n'oublierai jamais l'accent avec lequel +il demanda au sergent de ville «quel <i>siouplice</i> lui était réservé?» Il +ne fallut pas moins que le rappel de ce fait pour m'arrêter sur le bord +d'une contravention dont les suites pouvaient être dangereuses. +Heureusement que je rencontrai un compatriote qui m'emmena à +Westminster, où se trouve un <i>office</i> spécial.</p> + +<p>Si l'on en croit les statisticiens et la foule qui encombre incessamment +tous les lieux publics où l'on débite de la boisson, la population de +Londres est une éponge qui absorbe quotidiennement une quantité de +liquide suffisante pour mettre à flot le <i>Great-Britain</i>, navire du port +de dix mille billards.—Cependant il s'en faut que les conséquences +naturelles de cette absorbtion prodigieuse aient été prévues dans une +juste mesure. On pourrait croire, au contraire qu'il y a à Londres un +parti pris de provoquer à la contravention, et que le <i>no comit +nuisance</i> est un piège tendu par le fisc.—On est quelquefois obligé de +marcher pendant une heure avant de rencontrer un endroit où l'on puisse, +à l'abri de la pruderie britannique, se livrer tranquillement à +l'antithèse de la soif.—Encore ces refuges hospitaliers qui avoisinent +les monuments sont tellement encombrés, que, pour être sûr d'y trouver +une place, ce n'est pas imprudent de la prendre la veille en location. +Si M. de Rambuteau eût été lord-maire, il est certain que cet état de +chose l'eût frappé, et sans doute il aurait pensé à utiliser au profit +de la population de Londres les nombreuses colonnes monumentales qui +font ressembler cette ville à un immense jeu de quilles dont le dôme de +Saint-Paul est la boule.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>J'ai vu tant de fois les monuments de Londres servir de décors au +mélodrame, et j'éprouve si peu la nostalgie de l'Ambigu, de la Gaîté et +de la Porte-Saint-Martin, que j'avais d'abord conçu le projet de ne +point visiter les curiosités historiques de la ville. Mais, profitant de +la circonstance qui m'avait attiré vers Westminster, j'ai réfléchi que +je manquerais à tous mes devoirs de touriste si je n'entrais pas dans le +vieil édifice où repose, parmi tant d'illustres personnages, le corps de +l'immortel auteur de <i>Richard III</i>.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>En sortant de Westminster, mon compatriote, familier avec les curiosités +de Londres, m'a amené dans le quartier des mouchoirs volés. Figure-toi +la Cité des <i>Mystères de Paris</i> restituée par un architecte ami du +sombre et de la malpropreté. Le nom de ce quartier indique suffisamment +l'industrie qu'on y exerce, et que les habitants ne songent même pas à +dissimuler, car j'ai vu des enseignes où on lisait;</p> + +<p class="c">À LA RENOMMÉE DU POINT D'ANGLETERRE</p> + +<p class="c smcap">un tel, receleur,</p> + +<p class="c"><i>Tient tout ce qui concerne son état.</i></p> + +<p>Ce commerçant, recelait même un caisson aux armes royales, avec le <i>By +appointement</i> traditionnel, ce qui pourrait faire supposer qu'il était +autorisé par le gouvernement. La maison la mieux fournie et la plus en +vogue est l'ancienne maison Sheppard, traduite plusieurs fois devant les +assises, et tout récemment par M. André de Goy. Au moment où je passais +devant ses magasins, on opérait le déballage d'objets provenant de +l'exposition de Manchester.</p> + +<p>De nombreux commis s'occupaient à préparer la mise en vente. Les uns +effaçaient les initiales gravées sur les bijoux, les autres tondaient +les chiens volés dans les parcs, pour en métamorphoser la race. J'ai vu +devant mes yeux un superbe épagneul écossais, dont un ciseau ingénieux a +fait en moins de cinq minutes, un <i>pointer</i>. Des femmes étaient +particulièrement employées à démarquer les pièces de linge.—Et jamais +vaudevilliste ayant besoin d'une idée ne fut plus habile à démarquer le +sujet d'un livre et à faire un torchon avec de la dentelle.</p> + +<p>La vocation des Sheppard est tellement éternisée, qu'un jeune baby de +quelques mois, qui était au sein de sa nourrice, a interrompu son repas +pour venir me prendre mon mouchoir dans ma poche. Je dois au reste +déclarer qu'on me proposa immédiatement d'entrer dans +l'arrière-boutique,—où on me le rendrait,—moyennant dix pences.</p> + +<p>C'est dans ce quartier que s'élève le <i>Conservatoire des voleurs</i>.—Là, +du matin au soir, une multitude de jeunes gens,—l'espoir de Newgate, se +livrent à l'étude préparatoire de la distraction.—Les cours sont faits +par d'habiles praticiens.—Il y a une chaire <i>de mouchoir</i>, une chaire +<i>de montre</i>, une chaire <i>de bourse</i>.—Les expériences se font sur un +mannequin à ressort,—Ce qui rend les études quelquefois +très-dures,—c'est que le mannequin qui représente toujours un +gentleman—est armé d'une canne, et au moindre faux mouvement de +l'opérateur—le gentleman lève sa canne et la laisse retomber.—Un +professeur d'ivresse simulée est attaché à l'établissement.—Il +enseigne aux élèves—l'art du zigzag ingénieux—que le <i>pick-pocket</i> +emploie dans les rues pour heurter les passants et les dévaliser.—Des +professeurs de boxe et de gymnastique perfectionnent les aptitudes des +élèves en leur apprenant l'art de ne pas se laisser prendre—ou +pendre.—Le Conservatoire des voleurs de Londres est un des +établissements les mieux tenus de l'Europe. Il y a chaque année un +concours,—où assistent les directeurs de bandes qui ont besoin de +renouveler leur troupe.</p> + +<p>Le dernier concours a mis en relief des sujets merveilleux qui pourront, +avant peu, être appréciés par le public. On parle surtout d'un jeune +homme qui peut voler une montre en dix-sept langues. Bien que ce +concours ait été très animé, il était attristé par le jugement prononcé +récemment contre le directeur du Conservatoire, arrêté dans le Strand au +moment où il démontrait un coup difficile.—Il devrait être pendu le +soir même.—C'est une perte.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Au voleur!—mon cher Bourdin,—le compatriote qui me pilotait est un +faux compatriote. C'est un ancien lauréat du Conservatoire qui +<i>travaille</i> les étrangers. Je lui avais inspiré quelque confiance, sans +doute,—et, sans que je m'en sois aperçu, il a opéré dans mes poches un +travail pneumatique qui a parfaitement réussi. Je n'ai pas même de quoi +acheter un carnet pour recueillir mes observations. Adresse-moi, au plus +vite, une lettre—chargée,—très chargée,—et surtout aie le soin +d'écrire mon nom en gros caractères, car la poste française a +l'ingénieuse habitude d'apposer son timbre sur cette partie principale +de l'adresse.</p> + +<p>Chargée! très chargée!</p> + + + +<h2 class="e">IV</h2> + + +<p>Te rappelles-tu, mon cher ami, de cette époque déjà lointaine où nous +n'aurions pas pu, comme aujourd'hui, concourir au prix de cent mille +francs, fondé par M. Lob, le Véron de la chimie capillaire.—Possédant +déjà quelque teinture d'orthographe, nous collaborions avec une +audacieuse activité à une feuille, où, par exception, notre prose était +payée à raison de huit francs l'arpent,—ce qui mettait nos lignes au +prix des poires d'Angleterre.—Le fondateur de ce journal, où, par +prudence, on ne lisait jamais: <i>La suite à demain</i>, disparut un jour en +nous devant plusieurs hectares de copie.—Nous commençâmes d'abord par +nous arracher les cheveux,—distraction qui ne nous est plus +permise,—puis nous prîmes en collaboration le parti de passer cette +banqueroute aux profits et pertes.</p> + +<p>Cependant, trois mois après,—un samedi,—le dernier du carnaval, et +comme nous regrettions avec mélancolie de ne pas pouvoir le <i>graisser</i>, +on nous apporta une lettre dans laquelle nous étions convoqués, comme +créancier du journal, à venir toucher 75% de notre créance.—Ah! +conviens-en! jamais rentrée, même celle de Bouffé, ne fut plus +heureuse.—Je t'ai rappelé cet épisode de notre jeunesse pour te faire +comprendre la nature de l'émotion que j'ai éprouvée hier en recevant ta +lettre <i>chargée</i>,—pas assez cependant, pour que je n'aie point pu +l'emporter moi-même.—Il était temps,—je commençais à devenir aussi +<i>gêneur</i> pour les employés de la poste anglaise que peut l'être un +débutant littéraire qui veut faire passer son premier feuilleton,—et tu +sais si ça tient, ces bêtes-là!</p> + +<p> +<br /><span style="margin-left: 4em;">Mais puisque je retrouve un ami si fidèle,</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Ma fortune va prendre une face nouvelle.</span><br /><br /> +</p> + +<p>J'ai cependant vu le moment où j'allais me trouver fort embarrassé pour +faire traduire en argent anglais le souvenir de la patrie contenu dans +ta lettre, non pas que les traducteurs manquent ici;—ils y sont même +fort nombreux.—Mais c'était un samedi, et ce jour-là, dès quatre heures +de l'après-midi, non-seulement tous les comptoirs de change, mais encore +tous les magasins sont fermés.—J'allai chez un garçon de ma +connaissance, qui tient dans le Strand le dépôt d'une grande maison +parisienne, et je le priai de me donner la monnaie de mon billet.—Il +m'ouvrit sa caisse,—un monument qui paraissant destiné à loger le +Pérou, et qui cependant ne contenait qu'une somme contre laquelle le +dernier mendiant de Londres n'aurait pas voulu troquer sa journée.—Si +vous étiez venu cinq minutes plus tôt, me dit mon ami, j'avais dix +mille francs en or. Mais je viens de les envoyer à la Banque. Il +m'apprit alors que c'était une mesure de précaution adoptée par tous les +commerçants de Londres.—À la fin de la journée, chacun d'eux, dans la +crainte d'être volé, ne conserve chez lui que la somme indispensable à +ses besoins, et envoie sa recette du jour passer la nuit à la banque de +son quartier, d'où il la retire chaque matin.</p> + +<p>Frappé d'une non-valeur momentanée, mon billet de banque me devenait +aussi inutile qu'un billet de l'Ambigu pourrait l'être à Londres—et +même à Paris. Ce qui m'inquiétait surtout, c'est que j'étais à la veille +d'un de ces dimanches anglais durant lesquels le tour du cadran semble +plus long à faire que le tour du monde. Je fus heureusement sorti +d'embarras par l'obligeance du docteur Verdé-Delisle, qui vient de +mettre tout le monde médical en émoi, par la publication d'un livre +contre la vaccine, à laquelle il attribue l'abâtardissement de la race +moderne en Europe. Ce qu'il y a de singulier, c'est que le Docteur +Delisle, qui est un révolutionnaire par conviction, est, avec Fonta, un +des plus beaux grêlés de France.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Aujourd'hui dimanche,—fidèle à ses traditions d'ennui dominical,—la +ville s'est réveillée au milieu d'un brouillard mieux imité qu'au +théâtre de la Porte-Saint-Martin.—C'est une sorte de brume opaque, où +les bruits de la rue s'absorbent;—on sent, en marchant dans les rues, +palpiter dans l'air, autour de soi, les grandes ailes de hibou du spleen +britannique.—À aucun prix on ne pourrait, avant une heure de +l'après-midi, se faire ouvrir une boutique, pas même celle d'un +armurier, si l'on avait l'envie bien naturelle de se brûler la cervelle, +ne fût-ce que pour faire un peu de bruit au milieu de ce silence. Toute +la population de Londres émigre dans les environs; aussi, après les +offices, tous les pauvres abandonnent-ils les églises pour se réunir aux +stations de chemins de fer ou de bateaux vapeur.—Gavarni nous a initiés +à ces types de gueuserie, où toutes les races soumises à la domination +anglaise ont leurs représentants, depuis l'Irlandais, fils de la famine, +jusqu'à l'Indien, fils du soleil.</p> + +<p>Nous avons été passer la journée à la campagne, qui est bien telle +qu'on la représente dans les gravures de steeple-chase.—J'ai vu +Richemond, où lord Ward avait, quelques jours auparavant, donné en +l'honneur des beaux yeux d'une cantatrice,—qui sera bientôt une +lady,—un magnifique banquet, auquel assistait toute la troupe du +Théâtre-Italien.—Après Richemond, nous avons visité Hampton-Court, dont +le parc est une merveille. La célèbre galerie de Hampton-Court est +actuellement dénudée par les emprunts de l'exposition de Manchester. +C'est là qu'on voit la plus belle collection des Holbein connus,—et +plusieurs cartons de Raphaël, parmi lesquels celui de la <i>Pêche +miraculeuse</i> et de la <i>Transfiguration</i>.</p> + +<p>De Hampton-Court à Windsor, la route est charmante, mais elle est +accidentée de nombreuses barrières, où un impôt qui varie de six pences +à un demi-shelling est prélevé sur tous les équipages. Un paysagiste en +quête de pittoresque ne ferait pas fortune dans cette campagne unie et +joliette.—Ma grande préoccupation était de voir des chaumières et des +paysans, mais les chaumières sont des maisons de campagne bâties sur un +modèle uniforme; quant aux paysans, ils sont tous en habit noir, et ils +mettent des cravates blanches jusqu'à leur charrue. En approchant de +Windsor, le pays s'accidente un peu. On sait qu'il y a lutte, comme +beauté de points de vue, entre la terrasse de Windsor et celle de +Saint-Germain. L'opinion des touristes est partagée, mais je vote pour +Saint-Germain, où il y a le pavillon Henri IV, dans lequel on dîne, +tandis que Castle-Hotel est une gargote solennelle que le duc de +Wellington et la duchesse de Kent n'auraient certainement point +recommandée par une patente autographe, s'ils y avaient mangé un certain +potage à la queue de bœuf que la beauté du paysage ne m'a pas fait +digérer.</p> + +<p>À la station de Windsor, nous nous sommes rencontrés avec des gardes de +la reine, qui se sont mis à regarder Nadar avec la considération que les +phénomènes se doivent entre eux. Tu sais que ces soldats sont les plus +beaux hommes de l'Angleterre. L'un d'eux, qui était sergent, s'est +approché de notre monumental ami pour se mesurer avec lui.—L'avantage +de la taille est resté à Nadar, mais il a failli le payer cher. Le +sergent, qui était recruteur, lui a tendu une demi-couronne à l'effigie +de la reine d'Angleterre, et Nadar, croyant qu'il lui en demandait la +monnaie, allait prendre la pièce, lorsque le docteur Delisle l'arrêta +soudain, et lui expliqua que, en Angleterre, dès qu'on avait accepté +d'un recruteur une pièce de monnaie à l'effigie du souverain régnant, on +faisait partie de l'armée anglaise.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>J'ai été hier passer la soirée à la fameuse taverne de Nicholson's, où a +lieu, comme tu le sais, la parodie de tous les procès curieux jugés par +les tribunaux anglais. C'est une sorte de cour d'appel comique où +l'opinion casse quelquefois les arrêts rendus par les magistrats; +anomalie assez étrange à constater dans un pays où le respect de la loi +est souvent poussé jusqu'à l'exagération. On donnait ce soir-là, à la +demande du public, la représentation d'une affaire de conversation +criminelle, qui avait récemment jeté quelque émoi dans la cité.—Un +mécanicien, possédant, comme le dit <i>Quinola</i>, plutôt l'amour de la +mécanique que la mécanique de l'amour, s'était, après un an de mariage, +séparé amiablement de sa femme.—Les deux époux vivaient sous le même +toit, mais ne partageaient point la même chambre, et n'avaient de +rapport entre eux que pour regretter l'association légale de leurs +incomptabilités.—En attendant que la loi sur le divorce lui eût rendu +le libre exercice de ses sympathies, la femme encourageait les soins +d'un jeune locataire de sa maison, et plusieurs fois l'avait reçu dans +son appartement particulier à une heure où le soleil était couché et +endormi depuis longtemps. Ces entrevues n'étaient pas sans péril, car +elles avaient lieu dans une chambre assez voisine de celle habitée par +le mari; mais, en tout pays, les gourmands de fruit défendu le trouvent +meilleur s'il est cueilli au nez du garde-champêtre.—Cependant un +matin, à l'heure où tous les chats de Londres se réveillent au cri de +<i>milk milk</i>, poussé par les marchands de lait, le mécanicien crut, comme +Angelo, entendre du bruit dans son mur. Il prêta l'oreille, et sentit +quelque chose se dresser sur sa tête. En pareil cas, la loi anglaise est +précise, et, avant de faire partie du club que nous plaçons en France +sous la présidence de Georges Dandin, il faut prouver qu'on y a des +titres.</p> + +<p>Aussi la plainte d'un mari n'est-elle admise, judiciairement, qu'après +une constatation évidente, et, comme on dit en vénerie, pour juger le +délit, il faut l'avoir vu <i>par corps</i>; autrement, le plaignant court le +risque d'être considéré comme un vantard. Instruit des exigences de la +législation, le mécanicien résolut d'employer les ressources de son art +pour arriver, comme Vulcain, son patron mythologique, à la surprise des +deux coupables, et, dans le silence du cabinet, il inventa un appareil +ingénieux que l'on pourrait appeler le <i>compteur conjugal</i>. Pendant une +courte absence de sa femme, il pénétra dans la chambre à coucher de +celle-ci, et appliqua au meuble principal de cette pièce un mécanisme +dont la présence était habilement dissimulée, et qui communiquait, par +un fil conducteur, à une sorte de cadran où se trouvait une aiguille +indiquant des chiffres. Ce cadran était placé dans l'alcôve du mari, et +restait toute le nuit éclairé par une lampe.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Un soir, le mécanicien invite deux de ses amis à venir prendre le thé +chez lui, et, désignant la chambre voisine de la sienne, habitée par sa +femme, il les invite à ne point faire de bruit pour ne pas troubler son +repos.—Puis, ayant su les retenir jusqu'à une heure assez avancée, il +leur proposa de prendre des actions pour l'exploitation d'un nouveau +système de surveillance dont, il voulut sur-le-champ leur expliquer +l'usage.—Supposez, leur dit-il, que vous soyez séparés de vos femmes et +que vous ayez des doutes sur l'emploi qu'elles font de leur +liberté,—surtout à une heure pareille à celle où nous sommes,—mon +appareil vous renseigne exactement. Voyez ce cadran.—L'aiguille est +arrêtée sur le chiffre indiquant la pesanteur du corps de ma femme, qui +est dans la chambre voisine.—Le moindre objet ajouté à ce poids serait +indiqué immédiatement par mon cadran.</p> + +<p>—Mais, interrompit l'un des invités, il me semble que votre aiguille +varie beaucoup: du chiffre 45, la voici qui passe à 90.</p> + +<p>—Il est impossible que ma femme ait pu engraisser de quarante-cinq +kilos dans une soirée, reprit gravement le mécanicien; et conduisant les +deux amis dans la chambre voisine, avant que le poids supplémentaire ait +pu se dissimuler, il requit leur témoignage pour constater le flagrant +délit devant la loi.—Le juge devant lequel l'affaire avait été portée +avait condamné le séducteur à un farthing d'amende (deux liards de notre +monnaie).—Quant à la femme, son mari avait été autorisé à la rendre à +sa famille.—Le mécanicien a dû partir pour la France, où il compte +exploiter son invention.</p> + + + +<h2 class="e">V</h2> + + +<p style="margin-left:55%;">Londres, le...</p> + +<p>J'ai assisté hier à une représentation de la troupe italienne au théâtre +de la Reine; mademoiselle Alboni chantait la <i>Cenerentola</i>. Cela m'a un +peu reposé du <i>Sire de Framboisy</i>, que des commis-voyageurs en +médiocrités continentales ont introduit à Londres, malgré la +surveillance de la douane. Quelle occasion cependant pour établir un +impôt prohibitif ou pour mettre strictement en vigueur les règlements +qui protègent l'observation du <i>no comit nuisance</i>!—Quelle bonne humeur +saine et mélodieuse dans <i>Cenerentola</i>, et se peut-il vraiment que +l'auteur de ce chef-d'œuvre consente à vivre dans Paris,—au milieu de +cette ville où les rues n'ont de voix que pour fredonner le <i>Sire de +Framboisy</i>, où les salons n'ont de pianos que pour accompagner les <i>Deux +Gendarmes</i>.—Mademoiselle Alboni est toujours le plus merveilleux +instrument que l'on connaisse, et auquel il ne manque, pour être +complet, que de lui manquer quelque chose.—Un défaut rendrait peut-être +la virtuose admirable, quand ce ne serait que les jours où elle +essayerait de le vaincre.—On m'avait beaucoup vanté la salle du théâtre +de la Reine, aussi ai-je éprouvé une déception;—cela est grand, mais +non point grandiose;—le style décoratif en est mesquin, et rappelle +celui de notre café des Aveugles, où on fait de si bonne musique pour +les sourds. Il faut dire aussi qu'il n'y avait qu'une demi-chambrée, +quelques amis, comme à l'Odéon les jours de tragédie classique. La +saison est terminée et une partie de l'aristocratie est rentrée dans ses +terres.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Les personnes de marque qui sont restées à Londres s'abstiennent de +paraître dans les lieux publics pour qu'on ne puisse pas supposer +qu'elles n'ont pas encore quitté la ville.—Aussi n'ai-je pu assister à +une de ces grandes représentations d'apparat, où la présence de S. M. la +reine fait du théâtre une succursale de la cour.—Ces jours-là, +l'étiquette s'assied au contrôle, où un lapidaire est installé avec la +mission de refuser l'entrée à toutes les dames qui se présenteraient en +ayant sur elles moins de cent mille livres de diamants.—Les hommes sont +également soumis au frac et à la cravate blanche. Ce n'est pas gênant +pour les Anglais, qui, en arrivant au monde, en trouvent une dans leur +layette. Mais il arrive quelquefois aux voyageurs, ignorant les usages, +de se présenter au théâtre comme ils iraient à l'estaminet, et de se +heurter à un refus d'entrée.—Le cas a été prévu,—et dans presque +toutes les boutiques qui avoisinent Her Majesty's-Theatre,—on loue des +costumes d'opéra.—Les petits industriels vagues, qui rôdent sous le +péristyle, font même concurrence aux vestiaires officiels, en abaissant +à la portées des petites bourses la location de leurs propres habits +noirs et de leurs propres cravates blanches.—Ils ne demandent d'autre +gage que le vêtement qu'on dépouille pour mettre le leur.—Mais il y a +quelqu'imprudence à les honorer de sa confiance, car pendant que l'on +conduit leur habit noir à l'Opéra, il peut arriver qu'un policeman les +emmène prendre le thé dans une maison où ils sont reçus même en +paletot.—Une fois la saison terminée, l'entrée du théâtre de la Reine +est abordable à toutes les classes de la société.—Outre que le prix des +places est diminué de moitié, le contrôle se montre moins sévère sur le +chapitre du costume—une mise décente est seulement de rigueur, et on +serait reçu même avec l'arc-en-ciel autour du cou,—mais il n'en reste +plus pour se faire une cravate—Léo Lespès a acheté le dernier coupon.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Le soir où j'étais au théâtre, je n'ai vu de diamants qu'au jabot de +Nadar et de perles que dans la bouche de madame Taglioni. Les loges de +l'aristocratie étaient vivement démocratisées, je dirai même qu'au +premier flair on respirait dans la salle cette vague odeur du billet +donné... Le décor et la mise en scène m'ont paru être à l'Opéra des +éléments dramatiques absolument inconnus. J'ai vu, dans le +<i>Cenerentola</i>, des toiles auprès desquelles le fameux salon jaune, qui +servait de mairie aux amoureux de M. Scribe, eût été une galerie +d'Apollon,—et on a apporté sur la scène, pour chanter le duo assis, +deux fauteuils sur lesquels un gamin du boulevard n'aurait pas voulu +monter, même pour voir le feu d'artifice. Quant aux costumes, ils m'ont +paru brodés par la main des fées de l'économie.—Mademoiselle Rosati a +dansé <i>Marco Spada</i> avec mademoiselle Taglioni, pour laquelle le public +de Londres a une idolâtrie évidente.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Le jour où a eu lieu la clôture de la saison, la représentation a été +égayée par un intermède comique qui n'était pas indiqué sur l'affiche, +et dont le directeur du théâtre de la Reine a été le héros. Comme c'est +la coutume, à Londres, après l'exécution solennelle du <i>God save the +Queen</i>, écouté avec le respect religieux que tous les Anglais portent à +leur souveraine, les artistes qui composent la troupe se sont avancés, +chacun à leur tour, pour saluer le public privilégié qui leur témoigne à +son tour sa sympathie par des bravos et des rappels. Il y a bien dans la +salle quelques parents et quelques amis qui donnent le <i>la</i> à +l'enthousiasme britannique—mais la cérémonie s'exécute;—on crève +quelques paires de gants et on jette quelques bouquets. M. Lumley, qui +s'étonne de ne pas encore voir, sur une place de Londres, une colonne +monumentale supportant sa statue, avait imaginé de se faire comprendre +dans l'ovation que la première aristocratie du monde accordait à ses +artistes. Exceptionnellement, il voulait quêter le piédestal de sa +dignité directoriale pour se mettre au même rang que son premier ténor +ou sa prima donna.</p> + +<p>En conséquence,—un nombreux groupe d'amis—attendait l'instant où le +dernier artiste aurait achevé sa dernière révérence, pour procurer à M. +Lumley le triomphe romain que celui-ci s'était commandé.—À un signal +donné, un formidable chœur s'élève dans la salle, au moment où le public +se disposait à se retirer:—Lumley! Lumley! Lumley! et au milieu d'un +étonnement général.—M. Lumley s'avance sur la scène,—il a le soleil +sur son jabot, et l'on voit briller les planètes aux boutonnières de son +gilet,—il salue à quatre-vingts degrés, pose la main sur son cœur et se +prépare à prononcer un <i>speach</i>; mais l'émotion, ou sa cravate, +étranglent son éloquence,—et alors,—ah! dame!—et +alors—l'aristocratie, qui n'a point en public l'hilarité +expansive,—s'est souvenue qu'elle faisait partie de la joyeuse +Angleterre, et elle a fait à M. Lumley un de ces succès—qui coulent un +homme,—mais pas en bronze.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>En sortant du théâtre, à minuit, je me suis trouvé au milieu des +lumineuses féeries de Hay-Market, qui est la rue de Londres où se +trouvent en plus grand nombre les publics-houses, les tavernes +élégantes, et tous les établissements où l'on noctambulise—entre un +homard et une bouteille de sherrey.</p> + +<p>M. Méry,—un jour qu'il était parvenu à retrouver la plume avec laquelle +il écrivait jadis <i>Héva</i> et la <i>Guerre de Nizam</i>, a écrit dans les +<i>Nuits anglaises</i> vingt pages qu'il peut revendiquer comme étant +l'invention de la photographie. Je n'essayerai pas de lutter avec ce +passage qui est resté dans toutes les mémoires littéraires comme un bon +point à marquer à l'écrivain qui s'en marque lui-même tant de +mauvais.—Qu'il vous suffise de savoir que Hay-Market, Piccadilly et les +rues avoisinantes sont les principaux docks—de la compagnie de +Cythère.—Depuis minuit jusqu'à cinq heures du matin, dans cette rue et +dans celles qui l'avoisinent, on trouve l'affluence qu'on remarque à +Paris aux Champs-Élysées les jours de feu d'artifice. Sans doute c'est +un tableau affligeant pour le moraliste, mais à Londres la morale se +couche à neuf heures. À partir de ce moment, le pavé appartient à ceux +qui ont l'habitude de le battre, et c'est en battant ce pavé-là, que +Shakespeare a rêvé les types immortels de Juliette, de Cordélia, de +Desdemone et de toutes les femmes-anges qui peuplent son répertoire.</p> + +<p>Un spectacle bien cher à tous ceux dont le tempérament est fait avec une +rognure de Gargantua, c'est le luxe apéritif des tavernes et la mise en +scène pleine de séductions de leur étalage extérieur où, sous la blanche +lumière du gaz, se rassemblent toutes les variétés connues du règne +animal.—Les publics-houses de Hay-Market et de Piccadilly sont de +préférence ceux où l'on va souper au retour du Wauxhall, de Cremorn et +du Casino. Un homard vivant, passant ses longues pinces au travers du +grillage de Scott, m'a invité à aller le manger. Scott est la +Maison-d'or du quartier. Il est patronné par les jeunes gens de +l'aristocratie et par les crinolines de grande circonférence. Le +cabinet particulier existe peu dans les tavernes anglaises. Les salons +sont divisés en compartiments,—ce qui rend l'isolement absolu à peu +près impossible.—Mais ce que la morale y peut gagner, elle le perd dans +les parcs qui restent ouverts toute la nuit.—Cependant, depuis quelque +temps, l'autorité s'est émue de ces pèlerinages après boire.—Les parcs +n'ont point été fermés, mais, sur une pétition de la chaste Diane qui +avait sa statue dans Saint-James, on a organisé des rondes, qui assurent +à la déesse un repos tranquille, en éloignant de ses regards tout ce qui +pourrait lui faire regretter trop vivement l'absence d'Endymion.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Cependant, on n'a pas encore pu, ou on n'a pas voulu retirer pendant la +nuit l'hospitalité des parcs aux nombreux hôtes de ces dortoirs de la +belle étoile. Ils y viennent reposer pacifiquement avec leurs femmes et +leurs enfants. Chaque famille a son banc ou son arbre accoutumé. Le +matin, aux premiers sons de la diane, ils se lèvent comme une troupe +familiarisée avec la discipline et se répandent dans les rues où ils +vont, pour la plupart, se livrer au productif <i>far niente</i> de la +mendicité, profession qui n'est nullement interdite dans le département +des Îles Britanniques, car elle est, avec le vagabondage, la soupape de +sûreté des deux ou trois cents propriétaires auxquels appartient la +ville de Londres.—Les Anglais, il faut le dire, ont l'instinct—de la +charité,—tous ceux dont le formidable appétit de jouissances humaines +est habitué à mâcher le million,—payent généreusement aux +établissements de bienfaisance le droit de digérer avec sécurité.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Mais l'aumône sur la voie publique est encore très-fréquente.—À +Londres, quiconque peut donner donne, et avec bonne grâce comme on lui +demande, car j'ai vu un jour un pauvre qui n'osait pas tendre sa main +parce qu'il n'avait pas de gants et que c'était dimanche. Les bras +croisés entre sa peau et le drap de son habit, il désignait timidement +aux passants, par un mouvement de la tête, un chapeau en ruine, au fond +duquel on apercevait encore un double chiffre surmonté d'une couronne +ducale.—Ce chapeau armorié d'un pauvre honteux, qui n'avait pour +oreiller que le pavé de la rue, avait appartenu peut-être à un lord +propriétaire du quartier. Tous ceux qui jetaient leur aumône dans cette +sébile armoriée, savaient bien qu'elle irait tomber dans le comptoir du +dieu Gin.—Mais ils savaient aussi qu'il est le dieu de l'abrutissement +résigné, que chaque taverne,—où la misère va s'abreuver, vaut un +corps-de-garde,—et qu'en encourageant les pauvres honteux,—on prévient +les pauvres hardis. Cela est si vrai, qu'un des principaux magistrats de +Londres,—auquel on montrait le recensement de la population, classe par +classe,—secouait la tête et disait avec inquiétude:—Que se +passe-t-il?—je n'ai pas mon compte de pauvres.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Je m'aperçois que ces remarques ne sont pas à leur place au milieu de +ces lignes frivoles,—- qui auraient pu, sans que personne y perdît, +rester dans le carnet, où les jetaient les hasards de la flânerie;—mais +il est bien difficile de ne point parler de misère à propos d'un pays +où l'haleine d'une population mourant de froid pendant l'hiver suffit +pour former un brouillard qui cache la vue du soleil.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Le gouvernement anglais a du reste le génie de la prévoyance, et, sans +compromettre son autorité, il sait à propos faire des concessions.—Tout +récemment il avait été question, à l'instigation du clergé, m'a-t-on +dit, de supprimer les musiques publiques qui sont le dimanche une +récréation populaire.—Il y a eu commencement d'émeute, on a déraciné +quelques chênes dans les parcs pour les opposer aux bâtons des +policemen. La police a dû rendre au peuple ses orchestres en plein +vent.—Mais pour rester d'accord avec le principe religieux, qui en +réclamait l'interdiction,—on a seulement permis la musique +sacrée.—C'est du moins à ce titre que le <i>Postillon de Longjumeau</i> est +exécuté à Londres dans les parcs sous le nom d'<i>Oratorio</i>.—On est +devenu également beaucoup moins rigoureux pour les règlements, qui +obligeaient les dimanches la stricte fermeture des débits de +boisson.—Les portes et les volets, sont bien fermés jusqu'au soir; mais +cependant—il y a bien un sésame qui entre-baille l'huis prohibé, s'il +ne l'ouvre entièrement.—Je me souviens pour mon compte, d'avoir +consommé plusieurs ginger-beer,—à une heure où la loi me condamnait à +la soif.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>J'ai été ce soir à Cremorn-Garden,—c'est une imitation de Mabille. Le +jardin beaucoup plus grand, mais moins somptueux, contient un théâtre, +un cirque et une foule de divertissements.—L'éclairage est +mesquin,—est-ce dans un but favorable au mystère? je ne le crois pas, +car les labyrinthes et les bosquets sont peu fréquentés. La foule se +disperse plus volontiers dans le cirque, vers les jeux, et surtout vers +les loteries de <i>bibelots</i>.—La rotonde du bal, où s'élève un orchestre +excellent, est, à l'instar de Mabille, l'empire où règne un Pilodo—qui +pourrait rendre des points de grêle a à son confrère de Paris.—On +m'affirme que c'est pour rappeler le plus possible le roi des bals +parisiens, que le chef d'orchestre de Cremorn s'applique cette grêlure +postiche, seulement il arrive quelquefois que, dans la chaleur de +l'exécution d'un quadrille, le masque tombe et il reste un très-joli +garçon, fort apprécié de ses danseuses.—Cremorn, qui est le +Parc-aux-Biches de Londres, a, comme Mabille, ses grands et ses petits +jours.—On y trouve beaucoup d'émigrées des Folies-Nouvelles et du Café +du Cirque.</p> + +<p>C'est le fonds de magasin de la galanterie parisienne. Elles ne valent +pas à beaucoup près les Anglaises; mais comme elles viennent de France, +le pavillon couvre la marchandise.—En résumé, ce bal, comme tous ceux +qui existent à Londres, n'a pas l'entrain que l'on remarque quelquefois +dans les nôtres.—Les Anglais sont des gens mathématiques et pressés qui +ne font rien d'inutile. Aussi ne perdent-ils pas leur temps à faire la +cour aux femmes qu'ils rencontrent dans les lieux de plaisir.—S'ils en +invitent une pour le quadrille ou la valse,—ils lui présentent non pas +la main, mais leur canne ou leur parapluie;—lorsque la femme, en +valsant, permet à son cavalier de lui appuyer sa canne derrière le dos, +c'est un indice d'espérances. On va ordinairement les arroser d'un verre +de boisson froide, qui a le <i>sherrey</i> pour base, et qui se boit avec +une paille.—Toute femme qui fréquente les bals apporte sa paille à +<i>sherrey</i> dans son corset.—Si, après en avoir fait usage, elle l'offre +à son cavalier, c'est comme si le notaire y avait passé.—Tout ceci +n'est pas du dernier galant, mais le madrigal n'est pas une monnaie +anglaise.—On peut revenir de Cremorn par le <i>penny-boat</i>. Quand la +soirée est belle, c'est un charmant voyage d'un quart d'heure. À bord du +steamer l'Anglais retrouve la gaieté qu'il n'avait pas au bal.—C'est +l'Antée de l'eau, il faut qu'il soit dessus pour qu'il paraisse vivre. +Quant à moi—mon retour de Cremorn a été gâté par des Parisiens, qui se +racontaient le dernier drame de l'Ambigu.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Aujourd'hui, à quatre heures, j'ai été pris dans la rue d'une attaque de +spleen foudroyant. C'est une espèce de suie morale qui s'attache à +toutes vos idées. Il n'est pas de distraction qui puisse vous ramoner +l'âme. Il n'y a qu'un remède à ce mal-là:—c'est le départ. Je fais ma +malle,—ce ne sera ni long ni lourd.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>L'ami qui me reconduit au chemin de fer m'a glissé dans la poche, en me +quittant, une nouvelle à la main anglaise.</p> + +<p>Il y a deux jours,—comme il avait fait mauvais temps et que le macadam +avait délayé la boue dans la rue, un de ces industriels de la rue avait +imaginé de tracer dans Regent-street un chemin praticable pour les +piétons.—Chaque personne qui passait lui donnait un penny. Vers la fin +du jour, et comme il avait amassé une assez belle recette, le balayeur, +ayant quitté la place, prit son balai, et se mit à détruire son travail +du matin, en effaçant le passage qu'il avait tracé au milieu de la boue.</p> + +<p>—Et bien! lui dit mon ami qui à la même heure mettait les volets à son +magasin, que faites-vous donc là?</p> + +<p>—Mais je fais comme vous.—je ferme ma boutique. Un gamin de Paris +aurait-il mieux dit!</p> + +<p>En arrivant à la station de Folkestone où je dois m'embarquer, j'ai +acheté pour lire, pendant la traversée, les numéros du <i>Cours de +littérature</i> où se trouve l'<i>éloge</i> d'Alfred de Musset par M. de +Lamartine.</p> + +<p class="as">*<br />* *</p> + +<p>Ah!</p> + + +<hr /> +<h2 class="e"><a name="CAUSERIES_DRAMATIQUES" id="CAUSERIES_DRAMATIQUES"></a>CAUSERIES DRAMATIQUES</h2> + + + +<h2 class="e"><span class="smcap">mademoiselle rachel</span></h2> + + +<p>L'année qui vient de s'achever semble avoir donné pour mot d'ordre à +celle qui commence de continuer son hécatombe de victimes choisies. Le +Nécrologe de l'an nouveau s'ouvre encore par un nom illustre. Après une +maladie dont l'issue, malheureusement trop certaine, n'était cependant +pas aussi prochainement attendue, mademoiselle Rachel vient de mourir +dans un petit coin de la terre française, qui est le vestibule de +l'Italie.—La souveraineté dramatique qu'elle a exercée pendant près de +vingt années, ses courses victorieuses à l'étranger, où elle allait +populariser les œuvres de notre théâtre national, ont laissé d'elle, +partout où elle a passé, un durable souvenir, qui fera de sa mort un +événement européen, une date presque historique. On peut le dire sans +exagération, c'est une tête couronnée que la mort vient de toucher. On a +beaucoup écrit sur mademoiselle Rachel pendant sa vie; car elle était, +comme femme et comme artiste, un de ces personnages que leur évidence +soumet incessamment aux indiscrètes curiosités de l'opinion. On va sans +doute écrire beaucoup à propos de sa mort: la <i>Chronique</i> a ses +nécessités, et souvent elle est obligée de faire un pupitre d'un +cercueil à peine fermé. Déjà, pour obéir à cette curiosité du public, on +a commencé des révélations, qui, tout intéressantes et toutes +sympathiques qu'elles puissent être, auraient pu être retardées, sans +qu'on eût pour cela manqué de zèle pour la mémoire de la célèbre +tragédienne.—Sans doute, l'actualité est un besoin de l'époque; mais il +y a des occasions où ce besoin doit sembler pénible à satisfaire.</p> + +<p>Quant à nous, n'ayant pas eu l'honneur, souvent envié, de connaître +particulièrement mademoiselle Rachel, nous ne pourrons ajouter aucun +détail biographique inédit à ceux qui sont déjà connus, et nous sommes +obligé de nous restreindre dans les limites discrètes d'une simple +appréciation artistique.</p> + +<p>Comme tous les talents supérieurs dont l'arrivée imprévue occasionne un +déplacement soudain dans les idées et dans les goûts du public, la +grande tragédienne, dont Paris accompagne aujourd'hui même les +funérailles, a soulevé bien des discussions dans la critique pendant le +cours de sa carrière, si hâtivement interrompue.—Peu d'artistes ont +éveillé plus de passions; mais si l'admiration ne s'est pas livrée +toujours sans résistance, si l'enthousiasme s'enveloppait quelquefois de +formules restrictives, une chose qui n'a jamais été contestée à la +défunte par aucune voix, ce fut sa nature nativement privilégiée, qui, +dès le premier aspect, et avant même qu'elle eût agi ou parlé, lui +permettait de révéler cet <i>on ne sait quoi</i> de plus qu'humain, indiquant +une de ces rares individualités que l'art destine à la domination des +foules.—Aussi la mort de mademoiselle Rachel est-elle plus que la +disparition regrettable d'une femme intelligente, jeune, admirée, aimée: +elle est pour l'art un véritable sinistre.—Quelque chose était avec +elle, qui ne sera plus; et c'est bien véritablement une grande place +vide que va faire ailleurs cette petite place qu'on creuse à sa +dépouille.—Mademoiselle Rachel est morte à trente-sept ans. On ne peut +se défendre d'être profondément attristé par ces rigoureuses préférences +du destin, qui semble quelquefois transformer la mort, le doux ange de +la délivrance, en une sorte de juge brutal, appliquant avec colère la +loi de destruction. Mais si mademoiselle Rachel est morte bien jeune, sa +carrière n'en reste pas moins aussi pleinement remplie que puisse le +souhaiter l'ambition humaine: son nom reste un des plus sonores qu'ait +répétés le siècle. Depuis longtemps la gloire lui avait dit son dernier +mot, et, si elle avait encore quelque chose à demander à la vie, ce ne +pouvait être que le repos.—Relativement, elle aura donc vécu bien plus +que d'autres grands artistes dont l'existence se sera prolongée plus +longtemps que la sienne, mais qui auront dépensé une partie de leur vie +dans des luttes pénibles et obscures.—Sans doute, elle aussi, a connu +les difficiles chemins; mais elle n'a pas eu le temps de s'y +lasser.—Elle a eu à lutter, comme tant d'autres: qui dit conquêtes dit +combats; mais cette partie de sa biographie reste la plus courte.—Elle +commença à régner dès qu'elle fut connue, et jamais peut-être +acclamation plus unanime et plus spontanée n'inaugura une nouvelle +royauté dans l'art, et ne couronna un plus jeune front.</p> + +<p>Dès les premiers jours où elle parut sur le théâtre du Gymnase, vouée +alors aux puérils jeux de scène du petit répertoire qui y avait été +acclimaté par M. Scribe et ses écoliers, quelques fervents, toujours en +quête de l'inconnu, découvrirent dans cette enfant celle qui allait être +la grande muse tragique de l'époque.—Une destinée favorable ne permit +point cependant que ce début prît les proportions d'un événement.—Si +mademoiselle Rachel eût réussi tout d'abord avec éclat dans le genre +étroit et faux où elle s'était montrée au public, peut-être le public +l'aurait condamnée à y rester, et elle eût été perdue pour le grand art +qu'elle était appelée à régénérer.—Heureusement pour elle et pour tout +le monde, elle ne fit que traverser le territoire de la comédie +bourgeoise. Son grand geste sculptural, ses fières allures, ses +hautaines attitudes, cet organe sonore, plein, l'un des plus magnifiques +instruments qui eussent depuis longtemps exprimé la passion, firent +dissonnance avec les petites phrases, alternées de petits couplets, de +ce petit drame.—L'actrice n'eut qu'un succès d'estime. Le directeur du +Gymnase crut s'apercevoir qu'un article de l'engagement était pour sa +pensionnaire une porte de sortie, et il la lui ouvrit, croyant bien ne +laisser partir que la <i>Vendéenne</i>.—Peu de temps après, entrant par +hasard à la Comédie-Française, à cette époque un des plus célèbres +déserts de l'Europe, il la reconnut.—C'était déjà <i>Camille</i>,—non plus +une petite débutante <i>donnant quelques espérances</i>, et qu'il fallait +encourager,—mais la grande et fière Romaine de Corneille.</p> + +<p>Le lendemain, c'était <i>Hermione</i>; huit jours après, c'était déjà celle +qui fut Rachel.—On sait combien le public fut prompt à retourner à ce +théâtre, presque délaissé, et avec quelle ferveur passionnée il +accueillit la résurrection des vieux maîtres classiques.—Pour qu'un +pareil enthousiasme ait pu se maintenir à un degré égal pendant dix-huit +ans;—pour avoir su, avec cinq ou six rôles, ramener le culte d'une +forme dramatique qui n'était plus dans le goût de l'époque,—il fallait +quelque chose de plus qu'un grand talent, il fallait cette puissance +souveraine d'un art supérieur.—Le public, encouragé quelquefois par la +critique, a tenté de se soustraire à cette domination évidente: il se +brouillait avec son actrice;—mais elle demeurait toujours la favorite +et, à chacun de leurs raccommodements, l'art gagnait une de ces belles +fêtes comme on en voyait souvent à ces heureuses époques, où les +sereines distractions de l'intelligence étaient plutôt un besoin +véritable qu'une affaire de mode.—Si on recherche quelle a été +l'influence de mademoiselle Rachel sur le mouvement dramatique de son +époque, il y aura peu de chose à dire qui puisse ajouter à sa +gloire.—Elle a restauré passagèrement la tragédie française: rien de +plus. En dehors des cinq ou six grandes figures tragiques qu'elle avait +fidèlement restituées, elle a peu favorisé le théâtre contemporain, non +par crainte d'impuissance, mais par sympathie, peut-être par +reconnaissance pour les vieux poëtes, auxquels elle réservait de +préférence ses souffles les plus puissants. Cette piété, un peu +exclusive envers le passé, ne l'empêcha point quelquefois de prêter +l'appui de son talent à des œuvres modernes. Mais ce n'est point là ce +qui peut compter pour des services rendus à l'art de son temps.—Sauf de +rares exceptions, mademoiselle Rachel avait la coquetterie de +l'isolement et du tour de force:—elle protégeait particulièrement de sa +présence et de son autorité des pièces—qui n'auraient pu exister sans +elle, et il y eut dans quelques-unes de ces créations plus de charité +que de dévouement.—Hostile à l'art dramatique, on ne peut point +affirmer qu'elle le fut, mais du moins peut-on dire qu'elle se montra +quelquefois paresseusement indifférente à l'aider.—Ce qui est certain, +c'est que la tragédie est morte de nouveau avec elle. <i>Hermione</i>, +<i>Camille</i>, <i>Phèdre</i>, <i>Émilie</i>, toutes les amoureuses, toutes les +passionnées, toutes les jalouses, qu'elle faisait vivre, vont reprendre +leur immobilité de bas-relief,—et rentrer dans le monde endormi de la +tradition,—jusqu'à ce qu'une autre muse inspirée vienne souffler de +nouveau sur la poussière qui les recouvrira.</p> + +<p>Mademoiselle Rachel ne fut pas seulement une grande artiste dont le nom +est destiné à se perpétuer au théâtre:—en dehors de la scène, elle +était encore une des plus illustres personnalités de son +époque.—Dépouillée du prestige dramatique, elle retrouvait dans le +monde une autre souveraineté, qui était reconnue par tous ceux qui +eurent l'honneur de l'approcher. C'était la grâce ajoutée à la grâce, +disaient ceux qui avaient la réputation de ne dire que la vérité.—On a +répété d'elle des mots charmants, qu'elle daignait faire elle-même, et +sa correspondance indique une tournure d'esprit qui ne devait pis son +originalité au vulgaire jargon des coulisses.—On a raconté quelquefois +que les maréchaux de l'empereur Napoléon, lorsqu'ils devaient assister +à quelque cérémonie d'apparat, allaient consulter Talma sur la manière +de draper leur manteau de cour. Les plus grandes dames d'aujourd'hui +auraient pu consulter mademoiselle Rachel sur la manière de s'envelopper +dans un châle.—Elle possédait, avec la merveilleuse intuition que donne +l'art, le sens intime des grandes élégances de l'attitude et du +vêtement.—Dans le moulage qui aurait reproduit les plis formés par son +cachemire, un statuaire aurait pu, sans commettre d'anachronisme, couler +la tunique destinée à revêtir les lignes harmonieuses d'une figure +antique.</p> + +<p>Janvier 1858</p> + + + +<h2 class="e"><a name="emile_augier" id="emile_augier"></a><span class="smcap">émile augier</span><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a></h2> + + +<p>L'accueil qui vient d'être fait à la dernière comédie représentée sur le +théâtre de l'Odéon prouve que le public ratifie les honneurs académiques +récemment accordés à M. Émile Augier.—Il n'est plus seulement l'élu +d'une fraction de la littérature, il est l'élu de l'opinion.</p> + +<p>La critique a souvent et justement été rigoureuse envers M. Émile +Augier. Après avoir encouragé son premier début, les œuvres qui lui ont +succédé ont été discutées avec une certaine sévérité. Mais l'auteur de +<i>la Jeunesse</i> ne s'est pas mépris sur les véritables intentions de cette +rigueur sympathique. À l'époque où il parut au théâtre, il se +présentait—par modestie, sans doute—à la suite d'un écrivain dont les +tendances dramatiques avaient un but rétrograde. Après un succès de +surprise, qu'elle avait eu le tort d'exagérer, la critique dut combattre +cette réaction.—Mais il était trop tard déjà: une école était créée, +et, par camaraderie plutôt que par instinct, M. Émile Augier s'était +fait le second de M. Ponsard.—Ce fut à rompre cette association +antinaturelle que la critique a longtemps travaillé, et jusque dans les +agressions dont il était l'objet, M. Augier a pu voir qu'il était traité +avec une préférence marquée.</p> + +<p>Les efforts de la critique ne furent pas stériles. Tandis que l'auteur +de <i>Lucrèce</i> persévérait avec une conviction respectable, comme l'est +toute conviction, dans la voie où il savait devoir trouver le succès, M. +Émile Augier, emporté par sa véritable nature, s'échappait quelquefois +du préau de l'école du bon sens, et s'aventurait à faire de la poésie +buissonnière. Ces tentatives, qui d'ailleurs manquaient de franchise, ne +furent point toutes heureuses au point de vue du succès banal. Elles +auraient pu décourager M. Augier. Elles eurent au contraire pour +résultat de l'accoutumer aux périls de la lutte, et de le rendre +indifférent aux faciles triomphes qu'on peut obtenir en flattant +l'opinion de la majorité, nativement hostile à tout art qui tend à +s'élever.</p> + +<p>Les commencements de cette seconde période du talent de M. Augier +révèlent encore un certain respect pour les traditions de l'école qui le +revendiquait comme un de ses chefs. Mais cependant, au milieu des +concessions qu'il croit devoir faire encore à son passé, on sent qu'il +médite une émancipation complète de toute servitude littéraire. En même +temps qu'il agrandit l'horizon de ses idées, il imprime à ses œuvres +nouvelles un mouvement dramatique, où la vie commence à remuer: progrès +qui lui attire déjà quelques mauvaises notes dans l'école du bon +sens.—Son vers, facile et spirituel, s'empreint de poésie, en exprimant +des passions autres que celles permises dans le répertoire du +<i>théâtre-sermon</i>.—M. Augier semble préluder à sa pièce de <i>la Jeunesse</i> +en se faisant jeune lui-même. Ses infidélités à son école deviennent +plus fréquentes. <i>Diane</i>, qui semble une tentative de réconciliation +avec le romantisme, donne la main à <i>Marion Delorme</i>.—M. Augier pousse +même une pointe dans le domaine de la <i>fantaisie</i>, en compagnie d'Alfred +de Musset,—et continue de se compromettre aux yeux du parti littéraire +qu'il représente, en écrivant une comédie avec M. Jules Sandeau, un +romancier, un homme qui écrit en prose. La collaboration de l'esprit +alerte de M. Augier avec la délicatesse passionnée de M. Sandeau +produisit <i>le Gendre de M. Poirier</i>, comédie charmante, dont le sujet +était loin d'être la glorification des instincts bourgeois. Ce fut à la +fois un succès dramatique et littéraire, en même temps qu'un +rapprochement vers le genre où le théâtre commençait à entrer.—S'il eût +été profitable, au point de vue de leur intérêt, que l'association des +deux écrivains se perpétuât, elle pouvait être nuisible à leur +individualité.—Il y eut une séparation amiable, à la suite de laquelle +M. Augier reparut seul avec le <i>Mariage d'Olympe</i>, dont la chute +triomphante fut la revanche complète et longtemps attendue du succès de +<i>Gabrielle</i>.—Cette pièce n'était plus une transition, mais une franche +apostasie des principes de l'école à laquelle il avait appartenu +jadis.—Le jour où elle fut représentée, l'auteur reçut sa démission de +membre de l'école du bon sens.—Cette rupture définitive fut une +véritable fête littéraire, et si le <i>Mariage d'Olympe</i> tomba devant le +parterre, la réputation de M. Augier s'éleva singulièrement dans la +portion du public qui mesure plutôt une œuvre à sa valeur qu'à son +succès.—Une chose importante au théâtre, aussi bien qu'ailleurs, c'est +de savoir arriver à temps.—La science de l'à-propos est le talent de +ceux qui n'en ont pas.—Des œuvres dont le principal ou l'unique mérite +était d'arriver juste à la minute précise où le public désire voir +formuler au théâtre des idées qui sont <i>dans l'air</i> ont réussi avec +éclat,—tandis que d'autres recevaient un accueil douteux, parce +qu'elles se présentaient en avance ou en retard.</p> + +<p>L'<i>habent sua fata</i>, que les anciens appliquaient aux livres, peut +s'appliquer encore plus justement aux ouvrages dramatiques.—Le caprice +du public faisant du théâtre le terrain le plus mouvant où puissent +s'aventurer les inventions de l'intelligence, en donnant le <i>Mariage +d'Olympe</i>, M. Augier était en retard. Déjà depuis plusieurs années la +scène était occupée par toutes les variétés du monde interlope, et ce +spectacle avait épuisé l'attention de la foule.—Le mérite de cette +comédie et sa moralité même ne purent conjurer l'esprit de réaction dont +les clameurs hypocrites de la critique vertueuse animaient les +spectateurs. Ils ne voulurent point attendre l'œuvre qui résumait la +question sociale, débattue devant eux sous toutes les formes. Cette +réaction fut injuste comme l'est souvent toute chose née du caprice; +mais si M. Augier en fut victime à un point de vue, l'événement lui fut +profitable à un autre, car le <i>Mariage d'Olympe</i> avait prouvé à ceux qui +en doutaient encore, qu'il pouvait parler la langue virile de la comédie +sérieuse.—<i>La Jeunesse</i>, qu'on vient de représenter à l'Odéon, est-elle +un progrès sur les dernières productions du nouvel académicien?—Comme +conception dramatique, non; mais comme audace et comme création de +caractères, M. Augier indique son intention bien arrêtée de persévérer +dans la voie où la critique fit tant d'efforts pour l'attirer. Et +d'abord il faut remarquer cette fois qu'il s'est présenté dans les +conditions favorables pour réussir.</p> + +<p>Cette même mobilité dans l'esprit du public à laquelle il dut un +désastre vient de lui préparer un triomphe.—Sera-t-il durable ou +passager? On ne sait encore, mais on remarque depuis quelque temps un +indice de retour vers une forme dramatique d'où la poésie ne soit pas +exclue comme faisant obstacle à l'intérêt.—L'écrivain qui au théâtre +fut le précurseur de l'école réaliste a ses caudataires, dont les +productions n'obtiennent déjà plus la vogue qui les accueillait +jadis.—N'est-ce qu'un temps d'arrêt dans la curiosité? Est-ce lassitude +réelle et besoin de changement? Toujours est-il que le moment semble +favorable pour l'écrivain dramatique arrivant au théâtre doublé d'un +poëte.—C'est ce que nous avons cru deviner dans l'ovation faite à M. +Augier, qui, il faut le dire, n'avait jamais été en meilleure veine de +poésie.—Le sujet de sa pièce nouvelle est tout moderne: c'est la lutte +de l'homme jeune avec les mœurs de l'époque, qui, au nom de ses intérêts +de position et de fortune, réclament l'immolation de tous les instincts +libres et généreux de l'âge juvénile.—On pourrait contester à M. Augier +que son personnage de Philippe Huguet, qui a vingt-huit ans, soit la +personnification bien absolue de la jeunesse; à vingt-huit ans la +jeunesse est déjà un astre voisin de son déclin. La profession même +d'Huguet a dû hâter la maturité de son esprit. Philippe est avocat, et +l'étude de la loi est contradictoire avec les aspirations du cœur.—Il +est vrai que dès son jeune âge Philippe a été victime de la corruption +maternelle,—corruption est le mot, et on n'en peut trouver d'autre pour +exprimer le système d'éducation avec lequel madame Huguet a élevé son +fils dès son plus jeune âge.—Cette création de la mère corruptrice est +toute la pièce.—Balzac, qui ne reculait certainement pas devant la +peinture des infirmités sociales, l'eût à peine osé. Madame Huguet s'est +mariée pauvre à un homme pauvre, qu'elle aimait et dont elle était +aimée; les premiers temps de cette union furent heureux:</p> + +<p> +<br /><span style="margin-left: 4em;">Comme nous nous aimions, comme nous étions braves,</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Quel superbe dédain des mesquines entraves!</span><br /><br /> +</p> + +<p>dit elle-même madame Huguet dans la scène où elle explique à son fils +les raisons qui l'ont amenée à nourrir sa jeunesse du lait amer de +l'expérience.—Mais aux joies de la lune de miel, à la lutte courageuse +que les deux époux, soutenus par leur amour, ont entreprise contre la +misère, a succédé un de ces découragements qui tôt ou tard finissent par +affaiblir les plus robustes affections.</p> + +<p>Cette pauvreté, d'autant plus pénible à supporter qu'il fallait la +dérober sous l'apparence d'un bien-être factice, s'augmente encore par +la naissance de deux enfants, qui sur les modestes revenus du ménage +viennent prélever l'impôt de leur éducation.—Restée veuve, madame +Huguet a marié sa fille et vit avec son fils; mais en se rappelant les +souffrances intimes qui ont altéré son bonheur d'épouse et de mère, elle +a juré d'affranchir son fils d'une destinée où la misère pourrait être +l'hôte de son foyer.—C'est dans ce but que par le conseil, par +l'exemple, elle a éloigné Philippe du vert chemin de sa jeunesse, pour +l'entraîner sur la route au bout de laquelle son ambition rêvait la +fortune, ce bonheur moderne.—L'intention est maternelle, sans doute, +mais ce n'était pas moins une grande audace de risquer sur la scène +cette maternité qui, au nom de sa tendresse, s'appliquait à étouffer +tous les instincts généreux de son enfant. Cette création scabreuse, et +traitée avec un art infini, a été acceptée par le public. Il n'a point +voulu y voir ce que l'auteur n'avait pas voulu montrer,—une mère +monstrueuse, c'est-à-dire un outrage fait au sentiment le plus sacré de +la nature.</p> + +<p>Cependant quelques timorés crieront peut-être à l'immoralité. Mais ne +serait-il pas temps d'en finir avec ce reproche banal qu'on jette à +toutes les œuvres qui s'inspirent un peu vivement des mœurs de leur +époque? La nôtre restera grande dans l'histoire, par les grandes choses +et les grands noms qu'elle rappelle à l'avenir. Mais on ne peut nier que +nous traversons une époque de décadence morale, et que le temps est +mauvais pour faire de la scène comique un pâturage où brouterait le +troupeau des blancs moutons de madame Deshoulières. La conclusion de la +pièce de M. Augier est plus poétique que dramatique. Philippe Huguet, +malgré toutes ses concessions aux lâchetés sociales, a cependant gardé, +pur de tout contact corrupteur, l'amour qu'il a pour sa cousine. Cette +passion comprimée, presque inavouée, éclate tout à coup. Par un beau +soleil d'été, au milieu des champs qui exhalent</p> + +<p> +<br /><span style="margin-left: 4em;">Cette fraîche senteur des terres retournées,</span><br /><br /> +</p> + +<p>le <i>jeune</i> homme sent sa jeunesse faire irruption subite dans tout son +être. L'intervention des influences de la nature peut être discutée +comme moyen dramatique. On trouvera peut-être que Philippe déchire bien +vite sa robe d'avocat au premier buisson d'aubépine. Mais ce +rajeunissement de l'homme par la jeunesse d'une nature en floraison est +une idée poétique, une fiction, si on veut, mais une fiction pleine de +charme et qui amène une scène d'amour, une vraie scène d'amour comme on +n'en avait pas entendu au théâtre depuis le dialogue de Valentin avec +Cécile, dans <i>Il ne faut jurer de rien!</i> Cette scène seule suffirait +pour justifier le titre de <i>la Jeunesse</i> que M. Augier a donné à sa +pièce. Oui, c'est bien la <i>jeunesse</i> qui parle par ces beaux vers de +Philippe à Cyprienne quand il lui avoue son amour:</p> + +<p> +<br /><span style="margin-left: 4em;">Quel serment te faut-il de ma métamorphose?</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Eh bien! par la beauté de la terre et des cieux,</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Par le printemps en fleurs, par l'été radieux;</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Mais non par ma jeunesse à la fin déchaînée;</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Non, non, par tes douleurs, ô douce résignée,</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Je jure qu'il n'est plus ce vieillard, ce pervers,</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Qui cherchait d'autres biens que toi dans l'univers.</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Moi je suis un jeune homme heureux et sans envie,</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Ne demandant à Dieu que de gagner ta vie</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Et défiant le sort d'atteindre son bonheur,</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Enfoui désormais tout entier dans ton cœur.</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Me crois-tu maintenant?—Soyez témoin pour elle,</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Bois sombre et plein de mousse où rit la tourterelle.</span><br /><br /> +</p> + +<p>Ce <i>rire</i> de la tourterelle est, par parenthèse, une faute de +naturalisme. Tout le monde sait que ce charmant oiseau des solitudes +champêtres exprime au contraire son éternel amour par une sorte de +roucoulement à la fois tendre et plaintif.—Ceci n'est pas une critique +mais une simple observation.—On prévoit quel dénoûment amène la +rencontre de Philippe avec sa cousine: il épouse Cyprienne et vivra +auprès d'elle à la campagne. En réalité, cette utopie de +l'avocat-laboureur est un peu un dénoûment de convention. Ou madame +Huguet n'avait pu parvenir à inoculer à son fils sa fièvre d'ambition et +de fortune, et alors il n'aurait pas attendu aussi longtemps pour suivre +les penchants de son cœur en épousant sa cousine; ou les influences +maternelles auraient préservé Philippe de tout retour juvénile: cette +conclusion n'en est donc pas une, dramatiquement. Mais il nous répugne +de soumettre à l'<i>appareil</i> de la logique une œuvre qui est avant tout +une tentative de poésie. Laissons à d'autres le soin de chagriner le +succès d'un homme qui, à son honneur et à celui du public, a su réunir +dans cette difficile entreprise de faire écouter et applaudir des vers à +une époque où l'on parle une langue en chiffres.</p> + + + +<h2 class="e"><a name="lesprit_du_jour" id="lesprit_du_jour"></a><span class="smcap">l'esprit du jour</span></h2> + + +<p>...À propos des pièces en vogue, la critique qui <i>s'en irait en guerre</i> +courrait le risque de se compromettre gravement; les <i>petits agneaux</i> +lui bêleraient ironiquement au nez, et les <i>vaches landaises</i> ne se +laisseraient pas <i>écarter</i> par les plis de sa toge sans la trouer +préalablement de quelques coups de corne. Si, persistant dans son +réquisitoire, le malheureux critique s'écriait: «Mais la raison! Mais le +sens commun! qu'en faites-vous dans tout ceci?» Grassot lui grognerait +<i>gnouf-gnouf</i>. S'il tentait de protester au nom du style et de la +langue, Lassagne lui montrerait la sienne en lui répondant: <i>Ô mon +Dieur-je</i>—et tout serait dit; car, à l'heure où nous sommes, ces deux +vocables triomphants suffisent pour répondre à tout. Ils sont +l'admiration et la préoccupation de tout un peuple qui tient cependant +quelque place sur la carte. <i>Gnouf-gnouf</i> et <i>ô mon Dieur-je</i> résument +toute la gaieté et tout l'esprit français. Avant peu, ces deux +interjections finiront par former à elles seules le fond de la langue. +On se bat presque pour chacune d'elles, comme on se battait jadis sous +les réverbères pour le sonnet de <i>Job</i> contre le sonnet d'<i>Uranie</i>. +C'est une rage, une fureur, une passion comme les Parisiens seuls savent +en avoir pour les choses ridicules.—Il y a maintenant à Paris des +professeurs qui enseignent l'art d'imiter la délirante épilepsie de +Lassagne, ou l'enrouement épique de Grassot.—Un pharmacien qui +inventerait des pastilles antipectorales, dont l'usage communiquerait +aux consommateurs l'extinction de voix du célèbre grotesque du +Palais-Royal, ferait fortune en moins d'une semaine.—Dans les foyers, +dans les ateliers, dans tous les centres où l'art élabore son œuvre sous +toutes ses formes: <i>gnouf-gnouf</i> et <i>ô mon Dieur-je</i> sont à +l'étude.—C'est en disant <i>gnouf-gnouf</i> que le poëte appelle +l'inspiration rebelle.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">Gnouf-gnouf</span>, t'en souvient-il, nous voguions en silence,</p> + +<p>répètent les cygnes élégiaques qui nagent dans les eaux du lac +immortel.—Les <i>Lassagnistes</i> sont un peu moins nombreux. Cependant un +jeune homme qui sait adroitement jeter quelque <i>ô mon Dieur-je</i> dans la +conversation peut encore se présenter dans un salon.—Si l'Alboni +chante, on la fera taire.—Ce sera d'abord une occasion d'éviter l'art, +une chose que le public moderne n'aime pas, parce qu'elle offense la +vulgarité de ses goûts.</p> + +<p>Peut-être trouvera-t-on que c'est là chercher querelle à une innocente +manie; mais il y a dans cette manie un symptôme qui caractérise l'esprit +du temps: jamais il n'a été plus indifféremment hostile aux œuvres +sérieusement dignes d'attirer l'attention; jamais il ne s'est montré +plus sympathique à celles qui le sont moins.—L'époque est surtout +propice aux exagérations du grotesque et aux extravagances de la +parodie. De même que l'acteur qui a le plus de succès est celui-là qui +sait le mieux faire subir au masque humain toutes les difformités de la +grimace, les œuvres qui exercent sur la foule l'attraction la plus +puissante sont celles où la vérité humaine est le plus violemment +contorsionnée. Au théâtre, les ouvrages sérieux ou d'apparence sérieuse +attirent bien le public, mais on pourrait croire qu'il y vient plutôt +par curiosité, par désœuvrement, que par goût. C'est au <i>spectacle</i> et +non au théâtre que l'appellent ses véritables instincts.</p> + +<p class="c">FIN.</p> +<hr /> +<table summary="ad" cellspacing="3" cellpadding="3"> +<tr><td colspan="3" align="center">ŒUVRES COMPLÈTES</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center" style="font-size:150%;">D'HENRY MURGER</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center">Publiées dans la collection Michel Lévy</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center">———</td></tr> +<tr><td>SCÈNES DE LA VIE DE BOHÊME</td><td align="right">1</td><td>vol.</td></tr> +<tr><td>SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE</td><td align="right">1</td><td>—</td></tr> +<tr><td>LES VACANCES DE CAMILLE</td><td align="right">1</td><td>—</td></tr> +<tr><td>LE PAYS LATIN</td><td align="right">1</td><td>—</td></tr> +<tr><td>SCÈNES DE CAMPAGNE</td><td align="right">1</td><td>—</td></tr> +<tr><td>LES BUVEURS D'EAU</td><td align="right">1</td><td>—</td></tr> +<tr><td>LE DERNIER RENDEZ-VOUS</td><td align="right">1</td><td>—</td></tr> +<tr><td>LE ROMAN DE TOUTES LES FEMMES</td><td align="right">1</td><td>—</td></tr> +<tr><td>PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THÉÂTRE</td><td align="right">1</td><td>—</td></tr> +<tr><td>LE SABOT ROUGE</td><td align="right">1</td><td>—</td></tr> +<tr><td>MADAME OLYMPE</td><td align="right">1</td><td>—</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center">———</td></tr> +<tr><td valign="bottom">LES NUITS D'HIVER, poésies complètes, 4<sup>e</sup> édition</td><td align="right" valign="bottom">1</td><td valign="bottom">vol.</td></tr> +<tr><td>DONA SIRÈNE</td><td align="right">1</td><td>—</td></tr> +<tr><td>LES ROUERIES DE L'INGÉNUE</td><td align="right">1</td><td>—</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center">———</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="left">LA VIE DE BOHÊME, comédie en cinq actes.</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="left">LE BONHOMME JADIS, comédie en un acte.</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="left">LE SERMENT D'HORACE, comédie en un acte.</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center">———</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="left">BALLADES ET FANTAISIES, un joli volume in-32.</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center">———</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center">Émile Colin.—Imprimerie de Lagny.</td></tr> +</table> + +<div class="footnotes"><h3>NOTE:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>La Jeunesse</i>, comédie en cinq actes et en vers.</p></div> + +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Propos de ville et propos de théâtre, by +Henry Murger + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE VILLE *** + +***** This file should be named 21966-h.htm or 21966-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/1/9/6/21966/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/21966-h/images/001.png b/21966-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1f47428 --- /dev/null +++ b/21966-h/images/001.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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