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+The Project Gutenberg EBook of Le roi Jean, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le roi Jean
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: June 18, 2007 [EBook #21856]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI JEAN ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+ Note du transcripteur.
+
+ ===========================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 6
+ Le marchand de Venise, Les joyeuses Bourgeoises de
+ Windsor, Le roi Jean, La vie et la mort du roi Richard II,
+ Henri IV (1re partie).
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+
+ ==========================================================
+
+
+ LE ROI JEAN
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+
+ NOTICE SUR LE ROI JEAN
+
+Shakspeare n'a point écrit ses drames historiques dans l'ordre
+chronologique et pour reproduire sur le théâtre, comme ils s'étaient
+successivement développés en fait, les événements et les personnages de
+l'histoire d'Angleterre. Il ne songeait pas à travailler sur un plan
+ainsi général et systématique. Il composait ses pièces selon que telle
+ou telle circonstance lui en fournissait l'idée, lui en inspirait la
+fantaisie, ou lui en imposait la nécessité, ne se souciant guère de la
+chronologie des sujets ni de l'ensemble que tels ou tels ouvrages
+pouvaient former. Il a porté sur la scène presque toute l'histoire
+d'Angleterre, du treizième au seizième siècle, depuis Jean sans Terre
+jusqu'à Henri VIII, commençant par le quinzième siècle et le roi Henri
+VI pour remonter ensuite au treizième siècle et au roi Jean, et ne
+finissant qu'après avoir plusieurs fois encore interverti l'ordre des
+siècles et des rois. Voici, selon ses plus savants commentateurs, selon
+M. Malone, entre autres, la chronologie théâtrale de ses six drames
+historiques:
+
+1° Première partie du roi _Henri VI_ (roi de 1422 à 1461), composée en
+1589.
+
+2° Deuxième partie de _Henri VI_, 1591.
+
+3° Troisième partie de _Henri VI_, 1591.
+
+4° _Le Roi Jean_ (de 1199 à 1216), 1596.
+
+5° _Le Roi Richard II_ (de 1377 à 1399), 1597.
+
+6° _Le Roi Richard III_ (de 1483 à 1485), 1599.
+
+7° Première partie du roi _Henri IV_ (de 1399 à 1413), 1597.
+
+8° Deuxième partie de _Henri IV_, 1598.
+
+9° _Le Roi Henri V_ (de 1413 à 1422), 1599.
+
+10° _Le Roi Henri VIII_ (de 1509 à 1547), 1601.
+
+Mais après avoir exactement indiqué l'ordre chronologique de la
+composition des drames historiques de Shakspeare, il faut, pour en bien
+apprécier le caractère et l'enchaînement dramatique, les replacer comme
+nous le faisons dans l'ordre vrai des événements; ainsi seulement on
+assiste au spectacle du génie de Shakspeare déroulant et ranimant
+l'histoire de son pays.
+
+En choisissant pour sujet d'une tragédie le règne de Jean sans Terre,
+Shakspeare s'imposait la nécessité de ne pas respecter scrupuleusement
+l'histoire. Un règne où, dit Hume, «l'Angleterre se vit déjouée et
+humiliée dans toutes ses entreprises,» ne pouvait être représenté dans
+toute sa vérité devant un public anglais et une cour anglaise; et le
+seul souvenir du roi Jean auquel la nation doive attacher du prix, la
+grande Charte, n'était pas de ceux qui devaient intéresser vivement une
+reine telle qu'Élisabeth. Aussi la pièce de Shakspeare ne
+présente-t-elle qu'un sommaire des dernières années de ce règne honteux;
+et l'habileté du poëte s'est employée à voiler le caractère de son
+principal personnage sans le défigurer, à dissimuler la couleur des
+événements sans les dénaturer. Le seul fait sur lequel Shakspeare ait
+pris nettement la résolution de substituer l'invention à la vérité, ce
+sont les rapports de Jean avec la France; il faut assurément toutes les
+illusions de la vanité nationale pour que Shakspeare ait pu présenter et
+pour que les Anglais aient supporté le spectacle de Philippe-Auguste
+succombant sous l'ascendant de Jean sans Terre. C'est tout au plus ainsi
+qu'on aurait pu l'offrir à Jean lui-même lorsqu'enfermé à Rouen, tandis
+que Philippe s'emparait de ses possessions en France, il disait
+tranquillement: «Laissez faire les Français, je reprendrai en un jour ce
+qu'ils mettent des années à conquérir.» Tout ce qui, dans la pièce de
+Shakspeare, est relatif à la guerre avec la France, semble avoir été
+inventé pour la justification de cette gasconnade du plus lâche et du
+plus insolent des princes.
+
+Dans le reste du drame, l'action même et l'indication des faits qu'il
+n'était pas possible de dissimuler, suffisent pour faire entrevoir ce
+caractère où le poëte n'a pas osé pénétrer, où il n'eût pu même pénétrer
+qu'avec dégoût; mais ni un pareil personnage, ni cette manière gênée de
+le peindre n'étaient susceptibles d'un grand effet dramatique; aussi
+Shakspeare a-t-il fait porter l'intérêt de sa pièce sur le sort du jeune
+Arthur; aussi a-t-il chargé Faulconbridge de ce rôle original et
+brillant où l'on sent qu'il se complaît, et qu'il ne se refuse guère
+dans aucun de ses ouvrages.
+
+Shakspeare a présenté le jeune duc de Bretagne à l'âge où pour la
+première fois on eut à faire valoir ses droits après la mort de Richard,
+c'est-à-dire environ à douze ans. On sait qu'Arthur en avait vingt-cinq
+ou vingt-six, qu'il était déjà marié et intéressant par d'aimables et
+brillantes qualités lorsqu'il fut fait prisonnier par son oncle; mais le
+poëte a senti combien ce spectacle de la faiblesse aux prises avec la
+cruauté était plus intéressant dans un enfant; et d'ailleurs, si Arthur
+n'eût été un enfant, ce n'est pas sa mère qu'il eût été permis de mettre
+en avant à sa place; en supprimant le rôle de Constance, Shakspeare nous
+eût peut-être privés de la peinture la plus pathétique qu'il ait jamais
+tracée de l'amour maternel, l'un des sentiments où il a été le plus
+profond.
+
+En même temps qu'il a rendu le fait plus touchant, il en a écarté
+l'horreur en diminuant l'atrocité du crime. L'opinion la plus
+généralement répandue, c'est qu'Hubert de Bourg, qui ne s'était chargé
+de faire périr Arthur que pour le sauver, ayant en effet trompé la
+cruauté de son oncle par de faux rapports et par un simulacre
+d'enterrement, Jean, qui fut instruit de la vérité, tira d'abord Arthur
+du château de Falaise où il était sous la garde d'Hubert, se rendit
+lui-même de nuit et par eau à Rouen, où il l'avait fait renfermer, le
+fit amener dans son bateau, le poignarda de sa main, puis attacha une
+pierre à son corps et le jeta dans la rivière. On conçoit qu'un
+véritable poëte ait écarté une semblable image. Indépendamment de la
+nécessité d'absoudre son principal personnage d'un crime aussi odieux,
+Shakspeare a compris combien les lâches remords de Jean, quand il voit
+le danger où le plonge le bruit de la mort de son neveu, étaient plus
+dramatiques et plus conformes à la nature générale de l'homme que cet
+excès d'une brutale férocité; et, certes, la belle scène de Jean avec
+Hubert, après la retraite des lords, suffit bien pour justifier un
+pareil choix. D'ailleurs le tableau que présente Shakspeare saisit trop
+vivement son imagination et acquiert à ses yeux trop de réalité pour
+qu'il ne sente pas qu'après la scène incomparable où Arthur obtient sa
+grâce d'Hubert, il est impossible de supporter l'idée qu'aucun être
+humain porte la main sur ce pauvre enfant, et lui fasse subir de nouveau
+le supplice de l'agonie à laquelle il vient d'échapper; le poëte sait de
+plus que le spectacle de la mort d'Arthur, bien que moins cruel, serait
+encore intolérable si, dans l'esprit des spectateurs, il était
+accompagné de l'angoisse qu'y ajouterait la pensée de Constance; il a eu
+soin de nous apprendre la mort de la mère avant de nous rendre témoin de
+celle du fils; comme si, lorsque son génie a conçu, à un certain degré,
+les douleurs d'un sentiment ou d'une passion, son âme trop tendre s'en
+effrayait et cherchait pour son propre compte à les adoucir. Quelque
+malheur que peigne Shakspeare, il fait presque toujours deviner un
+malheur plus grand devant lequel il recule et qu'il nous épargne.
+
+Le caractère du bâtard Faulconbridge a été fourni à Shakspeare par une
+pièce de Rowley, intitulée: _The troublesome Reign of King John_, qui
+parut en 1591, c'est-à-dire cinq ans avant celle de Shakspeare,
+composée, à ce qu'on croit, en 1596. La pièce de Rowley fut réimprimée
+en 1611 avec le nom de Shakspeare, artifice assez ordinaire aux
+libraires et aux éditeurs du temps. Cette circonstance, et l'aisance
+avec laquelle Shakspeare a puisé dans cet ouvrage, ont fait croire à
+plusieurs critiques qu'il y avait mis la main, et que _la Vie et la mort
+du roi Jean_ n'était qu'une refonte du premier ouvrage; mais il ne
+paraît pas qu'il y ait eu aucune part.
+
+Selon sa coutume, en empruntant à Rowley ce qui lui a convenu,
+Shakspeare a ajouté de grandes beautés à son orignal, mais il en a
+conservé presque toutes les erreurs. Ainsi Rowley a supposé que c'était
+le duc d'Autriche qui avait tué Richard Coeur de Lion, et en même temps
+il fait tuer le duc d'Autriche par Faulconbridge, personnage historique
+dont parle Mathieu Pâris sous le nom de Falçasius de Brente, fils
+naturel de Richard, et qui, selon Hollinshed, tua le vicomte de Limoges
+pour venger la mort de son père, tué, comme on sait, au siége de Chaluz,
+château appartenant à ce seigneur. Pour concilier la version de
+Hollinshed avec la sienne, Rowley a fait de _Limoges_ le nom de famille
+du duc d'Autriche, qu'il nomme ainsi, _Limoges_, _duc d'Autriche_.
+Shakspeare l'a suivi exactement en ceci. C'est de même au duc d'Autriche
+qu'il attribue la mort de Richard; c'est de même le duc d'Autriche qui,
+dans la pièce, reçoit la mort de la main de Faulconbridge; et quant à la
+confusion des deux personnages, il paraît que Shakspeare ne s'en est pas
+fait plus de scrupule que Rowley, si l'on en peut juger par
+l'interpellation de Constance au duc d'Autriche dans la première scène
+du troisième acte, où, s'adressant à lui, elle s'écrie: _ô Limoges, ô
+Austria!_ Le caractère de Faulconbridge est une de ces créations du
+génie de Shakspeare où se retrouve la nature de tous les temps et de
+tous les pays: Faulconbridge est le vrai soldat, le soldat de fortune,
+ne reconnaissant personnellement de devoir inflexible qu'envers le chef
+auquel il a dévoué sa vie et de qui il a reçu la récompense de son
+courage, et cependant ne demeurant étranger à aucun des sentiments sur
+lesquels se fondent les autres devoirs, obéissant même à ces instincts
+d'une rectitude naturelle toutes les fois qu'ils ne se trouvent pas en
+contradiction avec le voeu de soumission et de fidélité implicite auquel
+appartient son existence, et même sa conscience: il sera humain,
+généreux, il sera juste aussi souvent que ce voeu ne lui ordonnera pas
+l'inhumanité, l'injustice, la mauvaise foi; il juge bien les choses
+auxquelles il se soumet, et n'est dans l'erreur que sur la nécessité de
+s'y soumettre; il est habile autant que brave, et n'aliène point son
+jugement en renonçant à le suivre; c'est une nature forte que les
+circonstances et le besoin d'employer son activité en un sens quelconque
+ont réduite à une infériorité morale dont une disposition plus calme et
+des réflexions plus approfondies sur la véritable destination des hommes
+l'auraient vraisemblablement préservée. Mais, avec le tort de n'avoir
+pas cherché assez haut les objets de sa fidélité et de son dévouement,
+Faulconbridge a le mérite éminent d'un dévouement et d'une fidélité
+inébranlables, vertus singulièrement hautes, et par le sentiment dont
+elles émanent, et par les grandes actions dont elles peuvent être la
+source. Son langage est, comme sa conduite, le résultat d'un mélange de
+bon sens et d'ardeur d'imagination qui enveloppe souvent la raison dans
+un fracas de paroles très-naturel aux hommes de la profession et du
+caractère de Faulconbridge; sans cesse livrés à l'ébranlement des scènes
+et des actions les plus violentes, ils ne peuvent trouver dans le
+langage ordinaire de quoi rendre les impressions dont se compose
+l'habitude de leur vie.
+
+Le style général de la pièce est moins ferme et d'une couleur moins
+prononcée que celui de plusieurs autres tragédies du même poëte; la
+contexture de l'ouvrage est aussi un peu vague et faible, ce qui tient
+au défaut d'une idée unique qui ramène sans cesse toutes les parties à
+un même centre. La seule idée de ce genre qu'on puisse apercevoir dans
+_le Roi Jean_, c'est la haine de la domination étrangère l'emportant sur
+la haine d'une usurpation tyrannique. Pour que cette idée fût saillante
+et occupât constamment l'esprit du spectateur, il faudrait qu'elle se
+reproduisît partout, que tout contribuât à faire ressortir le malheur de
+la lutte entre ces deux sentiments; mais ce plan, un peu vaste pour un
+ouvrage dramatique, devenait d'ailleurs inconciliable avec la réserve
+que s'imposait Shakspeare sur le caractère du roi: aussi une grande
+partie de la pièce se passe-t-elle en discussions de peu d'intérêt, et
+dans le reste les événements ne sont pas assez bien amenés; les lords
+changent trop légèrement de parti, soit d'abord à cause de la mort
+d'Arthur, soit ensuite par un motif de crainte personnelle, qui ne
+présente pas sous un point de vue assez honorable leur retour à la cause
+d'Angleterre. L'emprisonnement du roi Jean n'est pas non plus préparé
+avec le soin que met d'ordinaire Shakspeare à fonder et à justifier la
+moindre circonstance de son drame: rien n'indique ce qui a pu porter le
+moine à une action aussi désespérée, puisqu'en ce moment Jean était
+réconcilié avec Rome. La tradition à laquelle Shakspeare a emprunté ce
+fait apocryphe attribue l'action du moine au besoin de se venger d'un
+mot offensant que lui avait dit le roi. On ne sait trop ce qui a pu
+porter Shakspeare à adopter ce conte, dont il a tiré si peu de parti:
+peut-être a-t-il voulu donner aux derniers moments de Jean quelque chose
+d'une souffrance infernale, sans avoir recours à des remords qui en
+effet n'eussent pas été plus d'accord avec le caractère réel de ce
+méprisable prince qu'avec la manière adoucie dont le poëte l'a tracé.
+
+
+
+ LE ROI JEAN
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+LE ROI JEAN.
+LE PRINCE HENRI son fils, depuis le roi Henri III.
+ARTHUR, duc de Bretagne, fils de Geoffroy, dernier duc de Bretagne;
+ et frère aîné du roi Jean.
+GUILLAUME MARESHALL, comte de Pembroke.
+GEOFFROY FITZ-PETER, comte d'Essex, grand justicier d'Angleterre.
+GUILLAUME LONGUE-ÉPÉE, comte de Salisbury.
+ROBERT BIGOT, comte de Norfolk.
+HUBERT.
+ROBERT FAULCONBRIDGE, fils de sir Robert Faulconbridge.
+PHILIPPE FAULCONBRIDGE, son frère utérin, bâtard du roi Richard Ier.
+JACQUES GOURNEY, attaché au service de lady Faulconbridge.
+PIERRE DE POMFRET, prophète.
+PHILIPPE, roi de France.
+LOUIS, dauphin.
+L'ARCHIDUC D'AUTRICHE.
+LE CARDINAL PANDOLPHE, légat du pape.
+MELUN, seigneur français.
+CHATILLON, ambassadeur de France envoyé au roi Jean.
+ÉLÉONORE, veuve du roi Henri II, et mère du roi Jean.
+CONSTANCE, mère d'Arthur.
+BLANCHE, fille d'Alphonse, roi de Castille, et nièce du roi Jean.
+LADY FAULCONBRIDGE, mère du bâtard et de Robert Faulconbridge.
+
+SEIGNEURS, DAMES, CITOYENS D'ANGERS, OFFICIERS, SOLDATS, HÉRAUTS,
+MESSAGERS, ET AUTRES GENS DE SUITE.
+
+
+
+La scène est tantôt en Angleterre, et tantôt en France.
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+SCÈNE I
+
+Northampton.--Une salle de représentation dans le palais.
+
+_Entrent_ LE ROI JEAN, LA REINE ÉLÉONORE, PEMBROKE, ESSEX, et SALISBURY
+_avec_ CHATILLON.
+
+
+LE ROI JEAN.--Eh bien, Châtillon, parlez; que veut de nous la France?
+
+CHATILLON.--Ainsi, après vous avoir salué, parle le roi de France, par
+moi son ambassadeur, à Sa Majesté, à Sa Majesté usurpée d'Angleterre.
+
+ÉLÉONORE.--Étrange début! Majesté usurpée!
+
+LE ROI JEAN.--Silence, ma bonne mère, écoutez l'ambassade.
+
+CHATILLON.--Philippe de France, suivant les droits et au nom du fils de
+feu Geoffroy votre frère, Arthur Plantagenet, fait valoir ses titres
+légitimes à cette belle île et son territoire, l'Irlande, Poitiers,
+l'Anjou, la Touraine, le Maine, vous invitant à déposer l'épée qui
+usurpe la domination de ces différents titres, et à la remettre dans la
+main du jeune Arthur, votre neveu, votre royal et vrai souverain.
+
+LE ROI JEAN.--Et que s'ensuivra-t-il si nous nous y refusons?
+
+CHATILLON.--L'impérieuse entremise d'une guerre sanglante et cruelle,
+pour ressaisir par la force des droits que la force seule refuse.
+
+LE ROI JEAN.--Ici nous avons guerre pour guerre, sang pour sang,
+hostilité pour hostilité: c'est ainsi que je réponds au roi de France.
+
+CHATILLON.--Dès lors recevez par ma bouche le défi de mon roi, dernier
+terme de mon ambassade.
+
+LE ROI JEAN.--Porte-lui le mien, et va-t'en en paix.--Sois aux yeux de
+la France comme l'éclair; car avant que tu aies pu annoncer que j'y
+viendrai, le tonnerre de mon canon s'y fera entendre. Ainsi donc,
+va-t'en! sois la trompette de ma vengeance et le sinistre présage de
+votre ruine.--Qu'on lui donne une escorte honorable; Pembroke,
+veillez-y.--Adieu, Châtillon.
+
+(Châtillon et Pembroke sortent.)
+
+ÉLÉONORE.--Eh bien, mon fils! n'ai-je pas toujours dit que cette
+ambitieuse Constance n'aurait point de repos qu'elle n'eût embrasé la
+France et le monde entier pour les droits et la cause de son fils?
+Quelques faciles arguments d'amour auraient pu cependant prévenir et
+arranger ce que le gouvernement de deux royaumes doit régler maintenant
+par des événements terribles et sanglants.
+
+LE ROI JEAN.--Nous avons pour nous notre solide possession et notre
+droit.
+
+ÉLÉONORE.--Votre solide possession bien plus que votre droit; autrement
+cela irait mal pour vous et moi; ma conscience confie ici à votre
+oreille ce que personne n'entendra jamais que le ciel, vous et moi.
+
+(Entre le shérif de Northampton, qui parle bas à Essex.)
+
+ESSEX.--Mon souverain, on apporte ici de la province, pour être soumis à
+votre justice, le plus étrange différend dont j'aie jamais entendu
+parler: introduirai-je les parties?
+
+LE ROI JEAN.--Qu'elles approchent.--Nos abbayes et nos prieurés payeront
+les frais de cette expédition. (_Le shérif rentre avec Robert
+Faulconbridge et Philippe son frère bâtard._) Quelles gens êtes-vous?
+
+PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Je suis moi, votre fidèle sujet, un gentilhomme
+né dans le comté de Northampton, et fils aîné, comme je le suppose, de
+Robert Faulconbridge, soldat fait chevalier sur le champ de bataille par
+Coeur de Lion, dont la main conférait l'honneur.
+
+LE ROI JEAN.--Et toi, qui es-tu?
+
+ROBERT FAULCONBRIDGE.--Le fils et l'héritier du même Faulconbridge.
+
+LE ROI JEAN.--Celui-ci est l'aîné, et tu es l'héritier? Vous ne veniez
+donc pas de la même mère, ce me semble.
+
+PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Très-certainement de la même mère, puissant
+roi; cela est bien connu, et du même père aussi, à ce que je pense; mais
+pour la connaissance certaine de cette vérité, je vous en réfère au ciel
+et à ma mère; quant à moi j'en doute, comme peuvent le faire tous les
+enfants des hommes.
+
+ÉLÉONORE.--Fi donc! homme grossier, tu diffames ta mère et blesses son
+honneur par cette méfiance.
+
+PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Moi, madame? Non, je n'ai aucune raison pour
+cela; c'est la prétention de mon frère, et non pas la mienne; s'il peut
+le prouver, il me chasse de cinq cents bonnes livres de revenu au moins.
+Que le ciel garde l'honneur de ma mère, et mon héritage avec!
+
+LE ROI JEAN.--Un bon garçon tout franc.--Pourquoi ton frère, étant le
+plus jeune, réclame-t-il ton héritage?
+
+PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Je ne sais pas pourquoi, si ce n'est pour
+s'emparer du bien. Une fois il m'a insolemment accusé de bâtardise: que
+je sois engendré aussi légitimement que lui, oui ou non, c'est ce que je
+mets sur la tête de ma mère; mais que je sois aussi bien engendré que
+lui, mon souverain (que les os qui prirent cette peine pour moi reposent
+doucement), comparez nos visages, et jugez vous-même, si le vieux sir
+Robert nous engendra tous deux, s'il fut notre père;--que celui-là lui
+ressemble. O vieux sir Robert, notre père, je remercie le ciel à genoux
+de ce que je ne vous ressemble pas!
+
+LE ROI JEAN.--Quelle tête à l'envers le ciel nous a envoyée là!
+
+ÉLÉONORE.--Il a quelque chose du visage de Coeur de Lion, et l'accent de
+sa voix le rappelle; ne découvrez-vous pas quelques traces de mon fils
+dans la robuste structure de cet homme?
+
+LE ROI JEAN.--Mon oeil a bien examiné les formes et les trouve
+parfaitement celles de Richard. Parle, drôle, quels sont tes motifs pour
+prétendre aux biens de ton frère?
+
+PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Parce qu'il a une moitié du visage semblable à
+mon père; avec cette moitié de visage il voudrait avoir tous mes biens.
+Une pièce de quatre sous[1] à demi face, cinq cents livres de revenu!
+
+[Note 1: _Half faced groat_, ce fut sous Henri VII que l'on frappa des
+_groats_, pièces de quatre sous portant la figure du roi de profil.
+Jusque-là presque toutes les monnaies d'argent avaient porté la figure
+de face.]
+
+ROBERT FAULCONBRIDGE.--Mon gracieux souverain, lorsque mon père vivait,
+votre frère l'employait beaucoup.
+
+PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Fort bien; mais cela ne fait pas que vous
+puissiez, monsieur, vous emparer de mon bien; il faut que vous nous
+disiez comment il employait ma mère.
+
+ROBERT FAULCONBRIDGE.--Une fois il l'envoya en ambassade en Allemagne
+pour y traiter avec l'empereur d'affaires importantes de ce temps-là. Le
+roi se prévalut de son absence, et tout le temps qu'elle dura, il
+séjourna chez mon père. Vous dire comment il y réussit, j'en ai honte,
+mais la vérité est la vérité. De vastes étendues de mer et de rivages
+étaient entre mon père et ma mère, (comme je l'ai entendu dire à mon
+père lui-même), lorsque ce vigoureux gentilhomme que voilà fut engendré.
+A son lit de mort il me légua ses terres par testament, et jura par sa
+mort que celui-ci, fils de ma mère, n'était point à lui; ou que s'il
+l'était, il était venu au monde quatorze grandes semaines avant que le
+cours du temps fût accompli. Ainsi donc, mon bon souverain, faites que
+je possède ce qui est à moi, les biens de mon père, suivant la volonté
+de mon père.
+
+LE ROI JEAN.--Jeune homme, ton frère est légitime; la femme de ton père
+le conçut après son mariage; et si elle n'a pas joué franc jeu, à elle
+seule en est la faute; faute dont tous les maris courent le hasard du
+jour où ils prennent femme. Dis-moi, si mon frère, qui, à ce que tu dis,
+prit la peine d'engendrer ce fils, avait revendiqué de ton père ce fils
+comme le sien, n'est-il pas vrai, mon ami, que ton père aurait pu
+retenir ce veau, né de sa vache, en dépit du monde entier; oui, ma foi,
+il l'aurait pu: donc, si étant à mon frère, mon frère ne pouvait pas le
+revendiquer, ton père non plus ne peut point le refuser, lors même qu'il
+n'est pas à lui.--Cela est concluant.--Le fils de ma mère engendra
+l'héritier de ton père; l'héritier de ton père doit avoir les biens de
+ton père.
+
+ROBERT FAULCONBRIDGE.--La volonté de mon père n'aura donc aucune force,
+pour déposséder l'enfant qui n'est pas le sien?
+
+PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Pas plus de force, monsieur, pour me déposséder
+que n'en eut sa volonté pour m'engendrer, à ce que je présume.
+
+ÉLÉONORE.--Qu'aimerais-tu mieux: être un Faulconbridge et ressembler à
+ton frère, pour jouir de ton héritage, ou être réputé le fils de Coeur
+de Lion, seigneur de ta bonne mine, et pas de biens avec?
+
+PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Madame, si mon frère avait ma tournure et que
+j'eusse la sienne, celle de sir Robert, à qui il ressemble, si mes
+jambes étaient ces deux houssines comme celles-là, que mes bras fussent
+ainsi rembourrés comme des peaux d'anguille, ma face si maigre, que je
+craignisse d'attacher une rose à mon oreille, de peur qu'on ne dît:
+voyez où va cette pièce de trois liards[2], et que je fusse, à raison de
+cette tournure, héritier de tout ce royaume, je ne veux jamais bouger de
+cette place, si je ne donnais jusqu'au dernier pouce pour avoir ma
+figure. Pour rien au monde je ne voudrais être sir Rob[3].
+
+[Note 2: _Where three farthings goes._ La reine Élisabeth avait fait
+frapper différentes pièces de monnaies, entre autres des pièces de trois
+_farthings_, environ trois liards, portant d'un côté son effigie et de
+l'autre une rose. La pièce de trois _farthings_ était d'argent et
+extrêmement mince; la mode de porter une rose à son oreille appartenait
+au même temps.]
+
+[Note 3: _Rob_ diminutif de _Robert_, et probablement un terme de
+mépris.]
+
+ÉLÉONORE.--Tu me plais: veux-tu renoncer à ta fortune, lui abandonner
+ton bien et me suivre? Je suis un soldat et sur le point de passer en
+France.
+
+PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Frère, prenez mon bien, je prendrai, moi, la
+chance qui m'est offerte. Votre figure vient de gagner cinq cents livres
+de revenu; cependant, vendez-la cinq sous, et ce sera cher.--Madame, je
+vous suivrai jusqu'à la mort.
+
+ÉLÉONORE.--Ah! mais je voudrais que vous y arrivassiez avant moi.
+
+PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--L'usage à la campagne est de céder à nos
+supérieurs.
+
+LE ROI JEAN.--Quel est ton nom?
+
+PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Philippe, mon souverain, c'est ainsi que
+commence mon nom. Philippe, fils aîné de la femme du bon vieux sir
+Robert.
+
+LE ROI JEAN.--Dès aujourd'hui porte le nom de celui dont tu portes la
+figure. Agenouille-toi Philippe, mais relève-toi plus grand, relève-toi
+sir Richard et Plantagenet.
+
+PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Frère du côté maternel, donnez-moi votre
+main; mon père me donna de l'honneur, le vôtre vous donna du
+bien.--Maintenant, bénie soit l'heure de la nuit ou du jour où je fus
+engendré en l'absence de sir Robert!
+
+ÉLÉONORE.--La vraie humeur des Plantagenets!--Je suis ta grand'mère,
+Richard; appelle-moi ainsi.
+
+PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Par hasard, madame, et non par la bonne foi. Eh
+bien, quoi? légèrement à gauche, un peu hors du droit chemin, par la
+fenêtre ou par la lucarne: qui n'ose sortir le jour marche
+nécessairement de nuit; tenir est tenir, de quelque manière qu'on y soit
+parvenu; de près ou de loin a bien gagné qui a bien visé; et je suis
+moi, de quelque façon que j'aie été engendré.
+
+LE ROI JEAN.--Va, Faulconbridge, tu as maintenant ce que tu voulais: un
+chevalier sans terre te fait écuyer terrier.--Venez, madame, et vous
+aussi Richard, venez. Hâtons-nous de partir pour la France, pour la
+France, cela est plus que nécessaire.
+
+PHILIPPE FAULCONBRIDGE.---Frère, adieu: que la fortune te soit
+favorable, car tu fus engendré dans la voie de l'honnêteté. (_Tous les
+personnages sortent, excepté Philippe_.) D'un pied d'honneur plus riche
+que je n'étais, mais plus pauvre de bien, bien des pieds de
+terrain.--Allons, actuellement je puis faire d'une Jeannette une
+lady.--_Bonjour, sir Richard._--_Dieu vous le rende, mon ami_.--Et s'il
+s'appelle George, je l'appellerai Pierre; car un honneur de date récente
+oublie le nom des gens: ce serait trop attentif et trop poli pour votre
+changement de destinée.--Et votre voyageur[4].--Lui et son cure-dent ont
+leur place aux repas de ma seigneurie; et lorsque mon estomac de
+chevalier est satisfait, alors je promène ma langue autour de mes dents,
+et j'interroge mon élégant convive sur les pays qu'il a parcourus: _Mon
+cher monsieur_ (c'est ainsi que je commence, appuyé sur mon coude), _je
+vous supplie_...--Voilà la demande, et voici incontinent la réponse,
+comme dans un alphabet: _O monsieur_, dit la réponse, _à vos ordres
+très-honorés, à votre service, à votre disposition, monsieur_....--_Non,
+monsieur_, dit la question: _c'est moi, mon cher monsieur, qui suis à la
+vôtre_... et la réponse devinant toujours ainsi ce que veut la demande,
+épargne un dialogue de compliments, et nous entretient des Alpes, des
+Apennins, des Pyrénées et de la rivière du Pô, arrivant ainsi à l'heure
+du souper. Voilà la société digne de mon rang, et qui cadre avec un
+esprit ambitieux comme le mien! car c'est un vrai bâtard du temps (ce
+que je serai toujours quoique je fasse) celui qui ne se pénètre pas des
+moeurs qu'il observe, et cela, non-seulement par rapport à ses habitudes
+de corps et d'esprit, ses formes extérieures et son costume, mais qui ne
+sait pas encore débiter de son propre fonds le doux poison, si doux au
+goût du siècle: ce que toutefois je ne veux point pratiquer pour
+tromper, mais que je veux apprendre pour éviter d'être trompé, et pour
+semer de fleurs les degrés de mon élévation.--Mais, qui vient si vite en
+costume de cheval? Quelle est cette femme postillon? N'a-t-elle point de
+mari qui prenne la peine de sonner du cor devant elle? (_Entrent lady
+Faulconbridge et Jacques Gourney._) O Dieu! c'est ma mère! Quoi! vous à
+cette heure, ma bonne dame? qui vous amène si précipitamment ici, à la
+cour?
+
+[Note 4: Recevoir et questionner les voyageurs était du temps de
+Shakspeare l'un des passe-temps les plus recherchés de la bonne
+compagnie. L'usage du cure-dent était regardé comme une affectation de
+goût pour les modes étrangères.]
+
+LADY FAULCONBRIDGE.--Où est ce misérable, ton frère? où est celui qui
+pourchasse en tous sens mon honneur?
+
+LE BATARD.--- Mon frère Robert? le fils du vieux sir Robert? le géant
+Colbrand[5], cet homme puissant? est-ce le fils de sir Robert que vous
+cherchez ainsi?
+
+[Note 5: Colbrand était un géant danois que Guy de Warwick vainquit en
+présence du roi Athelstan.]
+
+LADY FAULCONBRIDGE.--Le fils de sir Robert! Oui, enfant irrespectueux,
+le fils de sir Robert: pourquoi ce mépris pour sir Robert? Il est le
+fils de sir Robert, et toi aussi.
+
+LE BATARD.--Jacques Gourney, voudrais-tu nous laisser pour un moment?
+
+GOURNEY.--De tout mon coeur, bon Philippe.
+
+LE BATARD.--Philippe! le pierrot[6]!--Jacques, il court des bruits....
+Tantôt je t'en dirai davantage. (_Jacques sort._)--Madame je ne suis
+point le fils du vieux sir Robert; sir Robert aurait pu manger un
+vendredi saint toute la part qu'il a eue en moi, sans rompre son jeûne;
+Sir Robert pouvait bien faire, mais de bonne foi, avouez-le, a-t-il pu
+m'engendrer? Sir Robert ne le pouvait pas; nous connaissons de ses
+oeuvres.--Ainsi donc, ma bonne mère, à qui suis-je redevable de ces
+membres? Jamais sir Robert n'a aidé à faire cette jambe.
+
+LADY FAULCONBRIDGE.--T'es-tu ligué avec ton frère, toi, qui pour ton
+propre avantage devrais défendre mon honneur? Que veut dire ce mépris,
+varlet indiscipliné[7]?
+
+LE BATARD.--Chevalier, chevalier, ma bonne mère, comme Basilisco[8]. Je
+viens d'être armé; et j'ai le coup sur mon épaule. Mais, ma mère, je ne
+suis plus le fils de sir Robert; j'ai renoncé à sir Robert et à mon
+héritage; nom, légitimité, tout est parti; ainsi, ma bonne mère,
+faites-moi connaître mon père; c'est quelque homme bien tourné,
+j'espère: qui était-ce, ma mère?
+
+[Note 6: On donne aux _pierrots_ le nom de _Philippe_, à cause de leur
+cri qui paraît se rapprocher du son de ce nom.]
+
+[Note 7: _Knave._ Ce nom de _varlet_, porté par les jeunes gentilshommes
+qui n'avaient point encore pris rang dans la chevalerie, était ici le
+sens exact du mot _knave_, et le seul qui pût faire comprendre la
+réponse du bâtard. Pour conserver leur véritable couleur et toute leur
+énergie, les pièces de Shakspeare, du moins celles dont le sujet est
+tiré de l'histoire d'Angleterre, auraient besoin d'être traduites en
+vieux langage.]
+
+[Note 8: _Basilisco_, personnage ridicule d'une mauvaise comédie
+anglaise.]
+
+LADY FAULCONBRIDGE.--As-tu nié d'être un Faulconbridge?
+
+LE BATARD.--D'aussi grand coeur que je renie le diable.
+
+LADY FAULCONBRIDGE.--Le roi Richard Coeur de Lion fut ton père; séduite
+par une poursuite assidue et pressante, je lui donnai place dans le lit
+de mon mari. Que le ciel ne me l'impute point à péché! Tu fus le fruit
+d'une faute qui m'est encore chère, et à laquelle je fus trop vivement
+sollicitée, pour pouvoir me défendre.
+
+LE BATARD.--Maintenant, par cette lumière, si j'étais encore à naître,
+madame, je ne souhaiterais pas un plus noble père. Il est des fautes
+privilégiées sur la terre, et la vôtre est de ce nombre: votre faute ne
+fut point folie. Il fallait bien mettre votre coeur à la discrétion de
+Richard, comme un tribut de soumission à son amour tout-puissant; de
+Richard dont le lion intrépide ne put soutenir la furie et la force
+incomparable, ni préserver son coeur royal de la main du héros[9]. Celui
+qui ravit de force le coeur des lions, peut facilement s'emparer de
+celui d'une femme. Oui, ma mère, de toute mon âme je vous remercie de
+mon père! Qu'homme qui vive ose dire que vous ne fîtes pas bien, lorsque
+je fus engendré, j'enverrai son âme aux enfers. Venez, madame, je veux
+vous présenter à mes parents; et ils diront que le jour où Richard
+m'engendra, si tu lui avais dit non, c'eût été un crime. Quiconque dit
+que c'en fut un en a menti; je dis, moi, que ce n'en fut pas un.
+
+[Note 9: Allusion à une ancienne romance et à de vieilles chroniques où
+l'on raconte que le roi Richard arracha le coeur d'un lion que le duc
+d'Autriche avait fait entrer dans sa prison pour le dévorer, en
+vengeance de la mort de son fils tué par Richard d'un coup de poing. Ce
+fut de cet exploit, disent la romance et les chroniques, que lui vint le
+surnom de _Coeur de Lion_, et c'est la peau portée par Richard que
+l'archiduc est supposé lui avoir prise après l'avoir tué.]
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+ ACTE DEUXIÈME
+
+
+SCÈNE I.
+
+La scène est en France.--Devant les murs d'Angers.
+
+_Entrent d'un côté_ L'ARCHIDUC D'AUTRICHE _et ses soldats; de l'autre_
+PHILIPPE, _roi de France et ses soldats_; LOUIS, CONSTANCE, ARTHUR _et
+leur suite_.
+
+
+LOUIS.--Soyez les bien arrivés devant les murs d'Angers, vaillant duc
+d'Autriche.--Arthur, l'illustre fondateur de ta race, Richard qui
+arracha le coeur à un lion et combattit dans les saintes guerres en
+Palestine, descendit prématurément dans la tombe par les mains de ce
+brave duc[10]; et lui, pour faire réparation à ses descendants, est ici
+venu sur notre demande déployer ses bannières pour ta cause, mon enfant,
+et faire justice de l'usurpation de ton oncle dénaturé, Jean
+d'Angleterre: embrasse-le, chéris-le, souhaite-lui la bienvenue.
+
+[Note 10: Richard.--_By this brave duke came early to his grave._ (Voyez
+la note précédente.)]
+
+ARTHUR.--Dieu vous pardonne la mort de Coeur de Lion, d'autant mieux que
+vous donnez la vie à sa postérité, en ombrageant ses droits sous vos
+ailes de guerre. Je vous souhaite la bienvenue d'une main sans pouvoir,
+mais avec un coeur plein d'un amour sincère: duc, soyez le bienvenu
+devant les portes d'Angers.
+
+LOUIS.--Noble enfant! qui ne voudrait te rendre justice?
+
+L'ARCHIDUC--Je dépose sur ta joue ce baiser plein de zèle, comme le
+sceau de l'engagement que prend ici mon amitié, de ne jamais retourner
+dans mes États jusqu'à ce qu'Angers, et les domaines qui t'appartiennent
+en France, en compagnie de ce rivage pâle et au blanc visage, dont le
+pied repousse les vagues mugissantes de l'Océan et sépare ses insulaires
+des autres contrées; jusqu'à ce que l'Angleterre, enfermée par la mer
+dont les flots lui servent de muraille, et qui se flatte d'être toujours
+hors de l'atteinte des projets de l'étranger, jusqu'à ce que ce dernier
+coin de l'Occident t'ait salué pour son roi: jusqu'alors, bel enfant, je
+ne songerai pas à mes États et ne quitterai point les armes.
+
+CONSTANCE.--Oh! recevez les remerciements de sa mère, les remerciements
+d'une veuve, jusqu'au jour où la puissance de votre bras lui aura donné
+la force de s'acquitter plus dignement envers votre amitié!
+
+L'ARCHIDUC.--La paix du ciel est avec ceux qui tirent leur épée pour une
+cause aussi juste et aussi sainte.
+
+PHILIPPE.--Eh bien! alors, à l'ouvrage: dirigeons notre artillerie
+contre les remparts de cette ville opiniâtre.--Assemblons nos plus
+habiles tacticiens, pour dresser les plans les plus avantageux.--Nous
+laisserons devant cette ville nos os de roi; nous arriverons jusqu'à la
+place publique, en nous plongeant dans le sang des Français, mais nous
+la soumettrons à cet enfant.
+
+CONSTANCE.--Attendez une réponse à votre ambassade, de crainte de
+souiller inconsidérément vos épées de sang. Châtillon peut nous
+rapporter d'Angleterre, par la paix, la justice que nous prétendons
+obtenir ici par la guerre. Nous nous reprocherions alors chaque goutte
+de sang que trop de précipitation et d'ardeur aurait fait verser sans
+nécessité.
+
+(Châtillon entre).
+
+PHILIPPE.--Chose étonnante, madame!--Voilà que sur votre désir est
+arrivé Châtillon, notre envoyé.--Dis en peu de mots ce que dit
+l'Angleterre, brave seigneur; nous t'écoutons tranquillement: parle,
+Châtillon.
+
+CHATILLON.--Retirez vos forces de ce misérable siége, et préparez-les à
+une tâche plus grande. Le roi d'Angleterre, irrité de vos justes
+demandes, a pris les armes; les vents contraires dont j'ai attendu le
+bon plaisir, lui ont donné le temps de débarquer ses légions aussi tôt
+que moi: il marche précipitamment vers cette ville; ses forces sont
+considérables, et ses soldats pleins de confiance. Avec lui est arrivée
+la reine mère, une Até, qui l'excite au sang et au combat; elle est
+accompagnée de sa nièce, la princesse Blanche d'Espagne: avec eux est un
+bâtard du feu roi, et tous les esprits turbulents du pays, intrépides
+volontaires pleins de fougue et de témérité, qui, sous des visages de
+femmes, portent la férocité des dragons. Ils ont vendu leurs biens dans
+leur pays natal, et apportent fièrement leur patrimoine sur leur dos,
+pour courir ici le hasard de fortunes nouvelles. En un mot, jamais plus
+brave élite de guerriers invincibles que celle que viennent d'amener les
+vaisseaux anglais ne vogua sur les flots gonflés, pour porter la guerre
+et le ravage au sein de la chrétienté.--Leurs tambours incivils qui
+m'interrompent (_les tambours battent_) m'interdisent plus de détails:
+ils sont à la porte pour parlementer ou pour combattre; ainsi
+préparez-vous.
+
+PHILIPPE.--Combien peu nous étions préparés à une telle diligence!
+
+L'ARCHIDUC--Plus elle est imprévue, plus nous devons redoubler d'efforts
+pour nous défendre. Le courage croît avec l'occasion: qu'ils soient donc
+les bienvenus; nous sommes prêts.
+
+(Entrent le roi Jean, Éléonore, Blanche, le Bâtard, Pembroke avec une
+partie de l'armée.)
+
+LE ROI JEAN.--Paix à la France, si la France permet que nous fassions en
+paix notre entrée juste et héréditaire dans ce qui nous appartient.
+Sinon, que la France soit ensanglantée, et que la paix remonte au ciel!
+Tandis que nous, agents du Dieu de colère, nous châtierons l'orgueil
+méprisant qui chasse la paix vers le ciel.
+
+PHILIPPE.--Paix à l'Angleterre, si ces guerriers retournent de France en
+Angleterre pour y vivre en paix. Nous aimons l'Angleterre; et c'est à
+cause de cet amour pour l'Angleterre que notre sueur coule ici sous le
+faix de notre armure. Ce labeur que nous accomplissons ici devrait être
+ton oeuvre; mais tu es si loin d'aimer l'Angleterre que tu as supplanté
+son roi légitime, rompu la ligne de succession, renversé la fortune d'un
+enfant et profané la pureté virginale de la couronne. Jette ici les yeux
+(_en montrant Arthur_) sur le visage de ton frère Geoffroy.--Ces yeux,
+ce front furent modelés sur les siens: ce petit abrégé contient toute la
+substance de ce qui est mort dans Geoffroy; et la main du temps tirera
+de cet abrégé un volume aussi considérable. Geoffroy était ton frère
+aîné, et voilà son fils; Geoffroy avait droit au royaume d'Angleterre,
+et cet enfant possède les droits de Geoffroy. Au nom de Dieu, comment
+advient-il donc que tu sois appelé roi, lorsque le sang de la vie bat
+dans les tempes à qui appartient la couronne dont tu t'empares?
+
+LE ROI JEAN.--De qui tires-tu, roi de France, la haute mission d'exiger
+de moi une réponse à tes interrogations?
+
+PHILIPPE.--Du Juge d'en haut, qui excite dans l'âme de ceux qui ont la
+puissance, la bonne pensée d'intervenir partout où il y a flétrissure et
+violation de droits. Ce juge a mis cet enfant sous ma tutelle; et c'est
+en son nom que j'accuse ton injustice, et avec son aide que je compte la
+châtier.
+
+LE ROI JEAN.--Mais quoi! c'est usurper l'autorité.
+
+PHILIPPE.--Excuse-moi! C'est abattre un usurpateur.
+
+ÉLÉONORE.--Qu'appelles-tu usurpateur, roi de France?
+
+CONSTANCE.--Laissez-moi répondre:--l'usurpateur, c'est ton fils.
+
+ÉLÉONORE.--Loin d'ici, insolente! Oui, ton bâtard sera roi, afin que tu
+puisses être reine, et gouverner le monde!
+
+CONSTANCE.--Mon lit fut toujours aussi fidèle à ton fils, que le tien le
+fut à ton époux: et cet enfant ressemble plus de visage à son père
+Geoffroy, que toi et Jean ne lui ressemblez de caractère; il lui
+ressemble comme l'eau à la pluie, ou le diable à sa mère. Mon enfant, un
+bâtard! Sur mon âme, je crois que son père ne fut pas aussi légitimement
+engendré: cela est impossible, puisque tu étais sa mère.
+
+ÉLÉONORE.--Voilà une bonne mère, enfant, qui flétrit ton père.
+
+CONSTANCE.--Voilà une bonne grand'mère, enfant, qui voudrait te flétrir.
+
+L'ARCHIDUC.--Paix.
+
+LE BATARD.--Écoutez le crieur.
+
+L'ARCHIDUC.--Quel diable d'homme es-tu?
+
+LE BATARD.--Un homme qui fera le diable avec vous, s'il peut vous
+attraper seul, vous et votre peau; vous êtes le lièvre, dont parle le
+proverbe, dont la valeur tire les lions morts par la barbe; je fumerai
+la peau qui vous sert de casaque, si je puis vous saisir à mon aise,
+drôle, songez-y; sur ma foi, je le ferai,--sur ma foi.
+
+BLANCHE.--Oh! cette dépouille de lion convient trop bien à celui-là qui
+l'a dérobée au lion!
+
+LE BATARD.--Elle fait aussi bien sur son dos que les souliers du grand
+Alcide aux pieds d'un âne!--Mais, mon âne, je vous débarrasserai le dos
+de ce fardeau, comptez-y, ou bien j'y mettrai de quoi vous faire craquer
+les épaules.
+
+L'ARCHIDUC.--Quel est ce fanfaron qui nous assourdit les oreilles avec
+ce débordement de paroles inutiles?
+
+PHILIPPE.--Louis, déterminez ce que nous allons faire.
+
+LOUIS.--Femmes et fous, cessez vos conversations.--Roi Jean, en deux
+mots, voici le fait: Au nom d'Arthur, je revendique l'Angleterre et
+l'Irlande, l'Anjou, la Touraine, le Maine; veux-tu les céder et déposer
+les armes?
+
+LE ROI JEAN.--Ma vie, plutôt!--Roi de France, je te défie. Arthur de
+Bretagne, remets-toi entre mes mains; et tu recevras de mon tendre amour
+plus que jamais ne pourra conquérir la lâche main du roi de France,
+soumets-toi, mon garçon.
+
+ÉLÉONORE.--Viens auprès de ta grand'mère, enfant.
+
+CONSTANCE.--Va, mon enfant, va, mon enfant, auprès de cette grand'mère;
+donne-lui un royaume, à ta grand'mère, et ta grand'mère te donnera une
+plume, une cerise et une figue: la bonne grand'mère que voilà!
+
+ARTHUR.--Paix! ma bonne mère; je voudrais être couché au fond de ma
+tombe; je ne vaux pas tout le bruit qu'on fait pour moi.
+
+ÉLÉONORE.--Sa mère lui fait une telle honte, pauvre enfant, qu'il en
+pleure.
+
+CONSTANCE.--Que sa mère puisse lui faire honte ou non, ayez honte de
+vous-même. Ce sont les injustices de sa grand'mère et non l'opprobre de
+sa mère qui font tomber de ses pauvres yeux ces perles faites pour
+toucher le ciel et que le ciel acceptera comme honoraires: oui le ciel
+séduit par ces larmes de cristal lui fera justice et le vengera de vous.
+
+ÉLÉONORE.--Indigne calomniatrice du ciel et de la terre!
+
+CONSTANCE.--Toi, qui offenses indignement le ciel et la terre, ne
+m'appelle pas calomniatrice. Toi et ton fils vous usurpez les droits,
+possessions et apanages royaux de cet enfant opprimé; c'est le fils de
+ton fils aîné; il est malheureux par cela seul qu'il t'appartient. Tes
+péchés sont visités dans ce pauvre enfant; il est sous l'arrêt de la loi
+divine, bien qu'il soit éloigné à la seconde génération de ton sein qui
+a conçu le péché.
+
+LE ROI JEAN.--Insensée, taisez-vous.
+
+CONSTANCE.--Je n'ai plus que ceci à dire: il n'est pas seulement puni
+pour le péché de son aïeule, mais Dieu l'a prise elle et son péché pour
+instrument de ses vengeances; cette postérité éloignée est punie pour
+elle et par elle au moyen de son péché: le mal qu'elle lui fait est le
+bedeau de son péché; tout est puni dans la personne de cet enfant, et
+tout cela pour elle; malédiction sur elle!
+
+ÉLÉONORE.--Criailleuse imprudente, je puis produire un testament qui
+annule les titres de ton fils.
+
+CONSTANCE.--Et qui en doute? Un testament! un testament inique!
+l'expression de la volonté d'une femme, de la volonté d'une grand'mère
+perverse!
+
+PHILIPPE.--Cessez, madame, cessez, ou soyez plus modérée; il sied mal
+dans cette assemblée de s'attaquer par de si choquantes
+récriminations.--Qu'un trompette somme les habitants d'Angers de
+paraître sur les murs, pour qu'ils nous disent de qui ils admettent les
+droits, d'Arthur ou de Jean.
+
+(Les trompettes sonnent. Les citoyens d'Angers paraissent sur les murs.)
+
+UN CITOYEN.--Qui nous appelle sur nos murs?
+
+PHILIPPE.--C'est la France au nom de l'Angleterre.
+
+LE ROI JEAN.--L'Angleterre par elle-même.--Habitants d'Angers et mes
+bons sujets....
+
+PHILIPPE.--Bons habitants d'Angers, sujets d'Arthur, notre trompette
+vous a appelés à cette conférence amicale.
+
+LE ROI JEAN.--Dans nos intérêts.--Écoutez-nous donc le premier.--Ces
+drapeaux de la France que vous voyez rangés ici en face et à la vue de
+votre ville, sont venus ici pour votre ruine; les canons ont leurs
+entrailles pleines de vengeance, et déjà ils sont montés et prêts à
+vomir contre vos murailles l'airain de leur colère; tous les préparatifs
+d'un siége sanglant et d'une guerre sans merci de la part de ces
+Français s'offrent aux yeux de votre ville. Vos portes précipitamment
+fermées, et, sans notre arrivée, ces pierres immobiles qui vous
+entourent, comme une ceinture, seraient, par l'effort de leur mitraille,
+arrachées à cette heure de leurs solides lits de chaux, et ouvriraient
+de larges brèches à la force sanguinaire pour attaquer en foule votre
+repos.--Mais à notre aspect, à l'aspect de votre roi légitime, qui, par
+une rapide et pénible marche est venu s'interposer entre vos portes et
+leur furie, sauver de toute injure les flancs de votre cité, voyez les
+Français confondus vous demander un pourparler; et, maintenant, au lieu
+de boulets enveloppés de flammes qui jetteraient dans vos murailles la
+fièvre et la terrible mort, ils ne vous envoient que de douces paroles
+enveloppées de fumée pour jeter dans vos oreilles une erreur funeste à
+votre fidélité; ajoutez-y la croyance qu'elles méritent, bons citoyens,
+laissez-nous entrer, nous, votre roi, dont les forces épuisées par la
+fatigue d'une marche si précipitée réclament un asile dans les murs de
+votre cité.
+
+PHILIPPE.--Lorsque j'aurai parlé, répondez-nous à tous deux. Voyez à ma
+main droite, dont la protection est engagée par un voeu sacré à la cause
+de celui qu'elle tient, le jeune Plantagenet, fils du frère aîné de cet
+homme et son roi, comme de tout ce qu'il possède: c'est au nom de ses
+justes droits foulés aux pieds, que nous foulons dans un appareil de
+guerre ces vertes plaines devant votre ville; n'étant votre ennemi,
+qu'autant que l'exigence de notre zèle hospitalier, pour les intérêts de
+cet enfant opprimé, nous en fait un religieux devoir. Ne vous refusez
+donc pas à rendre l'hommage que vous devez à celui à qui il est dû, à ce
+jeune prince; et nos armes aussitôt, semblables à un ours muselé,
+n'auront plus rien de terrible que l'aspect; la fureur de nos canons
+s'épuisera vainement contre les nuages invulnérables du ciel; et, par
+une heureuse et tranquille retraite, avec nos épées sans entailles et
+nos casques sans coups, nous remporterons dans notre patrie ce sang
+bouillonnant que nous étions venus verser contre votre ville, et
+laisserons en paix vous, vos enfants et vos femmes; mais si vous
+dédaignez follement l'offre que nous vous proposons, ce n'est pas
+l'enceinte de vos antiques remparts qui vous garantira de nos messagers
+de guerre, quand ces Anglais et leurs forces seraient tous logés dans
+leurs vastes circonférences. Dites-nous donc si nous serons reçus dans
+votre ville comme maîtres, au nom de celui pour qui nous réclamons la
+soumission; ou donnerons-nous le signal à notre fureur, et
+marcherons-nous à travers le sang à la conquête de ce qui nous
+appartient?
+
+UN CITOYEN.--En deux mots, nous sommes les sujets du roi d'Angleterre,
+c'est pour lui et en son nom que nous tenons cette ville.
+
+LE ROI JEAN.--Reconnaissez donc votre roi, et laissez-moi entrer.
+
+UN CITOYEN.--Nous ne le pouvons pas: mais à celui qui prouvera qu'il est
+roi; à celui-là nous prouverons que nous sommes fidèles; jusque-là, nos
+portes sont barrées contre l'univers entier.
+
+LE ROI JEAN.--La couronne d'Angleterre n'en prouve-t-elle pas le roi?
+sinon je vous amène pour témoins deux fois quinze mille coeurs de la
+race d'Angleterre.
+
+LE BATARD.--Bâtards et autres.
+
+LE ROI JEAN.--Prêts à justifier notre titre au prix de leur vie.
+
+PHILIPPE.--Autant de guerriers aussi bien nés que les siens...
+
+LE BATARD.--Parmi lesquels sont aussi quelques bâtards.
+
+PHILIPPE.--Sont devant lui pour combattre ses prétentions.
+
+UN CITOYEN.--En attendant que vous ayez réglé lequel a le meilleur
+droit, nous, pour nous conserver au plus digne, nous nous défendrons
+contre tous deux.
+
+LE ROI JEAN.--- Alors que Dieu pardonne leurs péchés à toutes les âmes
+qui, avant la chute de la rosée du soir, s'envoleront vers leur
+éternelle demeure, dans ce procès terrible pour la royauté de notre
+royaume!
+
+PHILIPPE.--Amen, amen.--Allons, chevaliers, aux armes!
+
+LE BATARD.--Saint Georges, toi qui domptas le dragon et qu'on voit
+toujours depuis assis sur son dos à la porte de mon hôtesse,
+enseigne-nous quelque tour de ta façon. (_S'adressant à l'Archiduc_.)
+Drôle, si j'étais chez toi, dans ton antre avec ta lionne, je mettrais à
+ta peau de lion une tête de boeuf, et je ferais de toi un monstre.
+
+L'ARCHIDUC.--Paix; pas un mot de plus.
+
+LE BATARD.--Oh! tremblez, car voilà le lion qui rugit.
+
+LE ROI JEAN.--Avançons plus haut dans la plaine, où nous rangerons tous
+nos régiments dans le meilleur ordre.
+
+LE BATARD.--Hâtez-vous alors, pour prendre l'avantage du terrain.
+
+PHILIPPE.--Il en sera ainsi. (_A Louis_.) Commandez au reste des troupes
+de se porter sur l'autre colline. Dieu et notre droit!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Même lieu.
+
+Alarmes et escarmouches, puis une retraite. UN HÉRAUT FRANÇAIS s'avance
+vers les portes avec des trompettes.
+
+
+LE HÉRAUT FRANÇAIS.--Hommes d'Angers, ouvrez vos portes et laissez
+entrer le jeune Arthur, duc de Bretagne, qui, par le bras de la France,
+vient de préparer des larmes à bien des mères anglaises, dont les fils
+gisent épars sur la terre ensanglantée; les maris de bien des veuves
+sont étendus dans la poussière, embrassant froidement la terre teinte de
+sang: la victoire, achetée avec peu de perte, se joue dans les bannières
+flottantes des Français, qui, déployées en signe de triomphe, sont là,
+prêtes à entrer victorieuses dans vos murs, à y proclamer Arthur de
+Bretagne, roi d'Angleterre et le vôtre.
+
+(Entre un héraut anglais avec des trompettes.)
+
+LE HÉRAUT ANGLAIS.--Réjouissez-vous, hommes d'Angers, sonnez vos
+cloches; le roi Jean, votre roi et roi d'Angleterre, s'avance vainqueur
+de cette chaude et cruelle journée! les armes de ses soldats, qui
+s'éloignèrent d'ici brillantes comme l'argent reviennent ici dorées du
+sang français; il n'est point de panache attaché à un cimier anglais qui
+soit tombé sous les coups d'une épée française; nos drapeaux reviennent
+dans les mêmes mains qui les ont déployés, lorsque naguère nous
+marchions au combat; et semblables à une troupe joyeuse de chasseurs,
+tous nos robustes Anglais arrivent les mains rougies et teintes du
+carnage de leurs ennemis mourants; ouvrez vos portes, et donnez entrée
+aux vainqueurs.
+
+UN CITOYEN.--Héraut, du haut de nos tours nous avons pu voir, depuis le
+commencement jusqu'à la fin, l'attaque et la retraite de vos deux
+armées, et leur égalité ne s'est point démentie à nos yeux les
+meilleurs: le sang et les coups ont répondu aux coups; la force s'est
+mesurée avec la force, et la puissance a confronté la puissance: elles
+sont toutes deux égales, et nous les aimons toutes deux également. Il
+faut que l'une des deux l'emporte: tant qu'elles se tiendront dans un
+aussi parfait équilibre, nous ne tiendrons notre ville ni pour l'un ni
+pour l'autre, et néanmoins pour tous les deux.
+
+(Le roi Jean entre d'un côté avec son armée, Éléonore, Blanche et le
+Bâtard; de l'autre, le roi Philippe, Louis, l'archiduc et des troupes.)
+
+LE ROI JEAN.--Roi de France, as-tu du sang à perdre encore? Parle.
+Faut-il que le fleuve de notre droit suive sa course? Détourné par les
+obstacles que tu opposes à son passage, quittera-t-il son lit naturel
+pour couvrir de ses flots contrariés tes rivages voisins, si tu ne veux
+laisser ses eaux argentées continuer paisiblement leur marche vers
+l'Océan?
+
+PHILIPPE.--Roi d'Angleterre, tu n'as pas épargné dans cette chaude mêlée
+une goutte de sang de plus que la France, ou plutôt tu en as perdu
+davantage. Et je le jure par cette main, qui régit les terres que
+gouverne ce climat, avant de déposer les armes que nous portons
+justement, nous t'aurons fait fléchir devant nous, toi contre qui nous
+les avons prises; ou bien nous augmenterons d'un roi le nombre des
+morts;--ornant le registre qui mentionnera les pertes de cette guerre,
+d'une liste de carnage associée à des noms de rois.
+
+LE BATARD.--O majesté! à quelle hauteur s'élève la gloire lorsque le
+sang précieux des rois est allumé!--Alors la Mort double d'acier ses
+mâchoires décharnées; les épées des soldats sont ses dents et ses
+griffes, alors elle se repaît à pleine bouche de la chair des hommes,
+tant que durent les querelles des rois.--Pourquoi ces fronts royaux
+demeurent-ils ainsi consternés? Rois, criez carnage! retournez dans la
+plaine ensanglantée, potentats égaux en force et pleins d'une égale
+ardeur! Que la confusion de l'un assure la paix de l'autre; jusqu'alors,
+coups, sang et mort!
+
+LE ROI JEAN.--Lequel des deux partis admettent dans leurs murs les
+bourgeois?
+
+PHILIPPE.--Parlez, citoyens, au nom de l'Angleterre; quel est votre roi?
+
+UN CITOYEN.--Le roi d'Angleterre, quand nous le connaîtrons.
+
+PHILIPPE.--Connaissez-le en nous, qui soutenons ici ses droits.
+
+LE ROI JEAN.--En nous, qui sommes ici notre illustre député et apportons
+la possession de notre propre personne; seigneur de nous-même, d'Angers
+et de vous.
+
+UN CITOYEN.--Un pouvoir plus grand que nous nie tout cela, et jusqu'à ce
+qu'il n'y ait plus rien de douteux, nous enfermerons nos anciens
+scrupules derrière nos portes bien barricadées; sans autres rois que nos
+craintes, jusqu'à ce que nos craintes aient été résolues et déposées par
+quelque roi bien assuré.
+
+LE BATARD--Par le ciel, ces canailles d'Angers se raillent de vous,
+rois; ils se tiennent dans leurs retranchements comme sur un théâtre
+d'où ils peuvent loger à leur aise et montrer au doigt vos laborieux
+spectacles et vos scènes de mort. Que vos royales majestés se laissent
+gouverner par moi; imitez les mutins de Jérusalem[11], sachez être amis
+un moment, et diriger de concert contre cette ville tous vos plus
+terribles moyens de vengeance. Que du levant et du couchant, la France
+et l'Angleterre pointent les canons de leurs batteries chargés jusqu'à
+la gueule; et que leurs épouvantables clameurs fassent écrouler avec
+fracas les flancs pierreux de cette orgueilleuse cité. Je voudrais agir
+sans relâche contre ces misérables bourgeois, jusqu'à ce que la
+désolation de leurs murailles en ruine les laissât aussi nus que l'air
+ordinaire; cela fait, divisez vos forces unies et que vos enseignes
+confondues se séparent de nouveau; tournez-vous face contre face, et le
+fer sanglant contre le fer: la fortune aura bientôt choisi d'un côté son
+heureux favori, à qui pour première faveur elle accordera l'honneur de
+la journée et le baiser d'une glorieuse victoire. Comment goûtez-vous ce
+bizarre conseil, puissants souverains? ne sent-il pas un peu sa
+politique?
+
+[Note 11: Lorsque, assiégés par Titus, ils suspendaient un moment leurs
+querelles intestines pour se réunir contre l'ennemi.]
+
+LE ROI JEAN.--Par le ciel suspendu sur nos têtes, je le goûte fort.--Roi
+de France, joindrons-nous nos forces, et mettrons-nous Angers de niveau
+avec le sol, quitte à combattre ensuite pour savoir qui en sera roi?
+
+LE BATARD.--Insulté comme nous par cette ville opiniâtre, si tu as le
+coeur d'un roi, tourne la bouche de ton artillerie, comme la nôtre,
+contre ses remparts insolents; et lorsque nous les aurons renversés,
+alors défions-nous les uns les autres, et travaillons pêle-mêle entre
+nous, pour le ciel ou pour l'enfer.
+
+PHILIPPE.--Qu'il en soit ainsi.--Parlez, par où donnerez-vous l'assaut?
+
+LE ROI JEAN.--C'est de l'ouest que nous enverrons la destruction dans le
+sein de cette cité.
+
+L'ARCHIDUC.--Moi du nord.
+
+PHILIPPE.--Notre tonnerre fera pleuvoir du sud sa pluie de boulets.
+
+LE BATARD.--O sage plan de bataille! du nord au sud! l'Autriche et la
+France se tireront dans la bouche l'un de l'autre! je les y exciterai:
+venez, allons, allons!
+
+UN CITOYEN.--Écoutez-nous, grands rois: daignez vous arrêter un instant,
+et je vous montrerai la paix et la plus heureuse union; gagnez cette
+cité sans coups ni blessure; épargnez la vie de tant d'hommes, venus ici
+pour la sacrifier sur le champ de bataille, et laissez-les mourir dans
+leurs lits: ne persévérez point, mais écoutez-moi, puissants rois!
+
+LE ROI JEAN.--Parlez avec confiance; nous sommes prêts à vous écouter.
+
+UN CITOYEN.--Cette fille de l'Espagne que voilà, la princesse Blanche,
+est proche parente du roi d'Angleterre; comptez les années de Louis le
+dauphin et celles de cette aimable fille. Si l'amour charnel cherche la
+beauté, où la trouvera-t-il plus séduisante que chez Blanche? Si le
+pieux amour cherche la vertu, où la trouvera-t-il plus pure que chez
+Blanche? Si l'amour ambitieux aspire à un mariage de naissance, dans
+quelles veines bondit un sang plus illustre que celui de la princesse
+Blanche? Ainsi qu'elle, le jeune Dauphin est de tout point accompli en
+beauté, vertu, naissance; ou s'il ne vous semblait accompli, dites
+seulement que c'est qu'il n'est point elle; et elle à son tour ne
+manquerait de rien qu'on pût appeler besoin, si ce n'était manquer de
+quelque chose que de n'être point lui; il est la moitié d'un homme béni
+de Dieu qu'elle est appelée à compléter; elle est la moitié parfaite
+d'un tout parfait, dont la plénitude de perfection réside en lui. Oh!
+comme ces deux ruisseaux d'argent, lorsqu'ils seront réunis, vont faire
+la gloire des rivages qui les contiendront! et vous, rois, vous serez
+les rivages de ces deux ruisseaux confondus; vous serez, si vous les
+mariez, les deux bornes qui contiendront les deux princes. Cette union
+fera plus contre nos portes si bien fermées, que ne pourraient faire vos
+batteries; car, dès l'instant de cette alliance, nous ouvrirons toute
+grande leur bouche pour votre passage plus rapidement que ne le ferait
+la poudre pour vous laisser entrer; mais, sans cette alliance, la mer en
+furie n'est pas à moitié aussi sourde, les lions plus intrépides, les
+montagnes et les rochers plus immobiles; non, la Mort elle-même n'est
+pas à moitié aussi inflexible dans son acharnement mortel, que nous dans
+le dessein de défendre cette cité.
+
+LE BATARD.--Vraiment, voici un partisan qui fait sauter hors de ses
+haillons le cadavre pourri de la vieille Mort; sa large bouche vomit la
+mort et les montagnes, les rochers et les mers! il parle des lions
+mugissants aussi familièrement que les jeunes filles de treize ans de
+petits chiens! Quel est le canonnier qui a engendré ce sang bouillant?
+Il vous entretient tranquillement de canons, de feu, de fumée et de
+bruit; il nous donne la bastonnade avec sa langue, mes oreilles sont
+rouées; il n'est pas une de ses paroles qui ne donne mieux un soufflet
+qu'un poing de France. Pour Dieu, je ne fus jamais si accablé de
+paroles, depuis que, pour la première fois, j'appelai _papa_ le père de
+mon frère.
+
+ÉLÉONORE.--Mon fils, prêtez l'oreille à cet arrangement, faites ce
+mariage; donnez à notre nièce une dot suffisante; car, par ce noeud,
+vous affermirez si sûrement sur votre tête une couronne maintenant mal
+assurée que cet enfant à peine éclos n'aura plus de soleil pour mûrir la
+fleur qui promet un fruit si vigoureux. Je vois, dans les regards du roi
+de France de la disposition à céder.... Voyez comme ils se parlent bas:
+pressez-les, tandis que leurs âmes sont ouvertes à cette ambition, de
+peur que leur zèle, maintenant amolli, sous le souffle aérien des douces
+paroles de la prière, de la pitié et du remords, ne se refroidisse et ne
+se gèle de nouveau.
+
+UN CITOYEN.--Pourquoi vos deux Majestés ne répondent-elles pas à ces
+propositions pacifiques de notre ville menacée?
+
+PHILIPPE.--Roi d'Angleterre, parlez d'abord, vous qui avez été le
+premier à parler à cette cité: que dites-vous?
+
+LE ROI JEAN.--Si le dauphin, ton noble fils, peut lire dans ce livre de
+beauté, _j'aime_, la dot de Blanche égalera celle d'une reine; car
+l'Anjou et la belle Touraine, le Maine, Poitiers, en un mot tout ce qui
+de ce côté de la mer, excepté cette ville que nous assiégeons, relève de
+notre couronne et dignité, ornera son lit nuptial, et la rendra riche en
+titres, honneurs et avantages, comme elle marche déjà de pair en beauté,
+en éducation et en naissance, avec n'importe quelle princesse de
+l'univers.
+
+PHILIPPE.--Qu'en dis-tu, mon garçon? Regarde la figure de la princesse.
+
+LOUIS.--Je le fais, seigneur; et dans son oeil, je trouve une merveille
+ou un miracle merveilleux, l'ombre de moi-même tracée dans son oeil; et
+cette ombre, quoique n'étant que l'ombre de votre fils, devient un
+soleil, et fait de votre fils une ombre. Je proteste que je ne me suis
+jamais tant aimé, que depuis que je vois ainsi mon portrait tiré dans le
+tableau flatteur de son oeil.
+
+(Il parle bas à Blanche.)
+
+LE BATARD.--Tiré dans le tableau flatteur de son oeil, pendu au pli de
+son sourcil froncé, et écartelé dans son coeur!--Lui-même il s'annonce
+pour un traître à l'amour. Ce serait vraiment pitié qu'un aussi sot
+imbécile fût pendu, tiré et écartelé dans un aussi aimable objet[12].
+
+[Note 12:
+
+ _Drawn in the flattering table of her eye
+ Hang'd in the frowning wrinkle of her brow
+ And quarter'd in her heart._
+
+Faulconbridge joue ici sur les trois mots: _drawn_ (peint et tiré),
+_hang'd_ (suspendu et pendu), et _quarter'd_ (mis en quartiers, et
+écartelé, terme de blason).]
+
+BLANCHE.--La volonté de mon oncle, sous ce rapport, est la mienne. S'il
+voit en vous quelque chose qui lui plaise, ce qu'il y voit, ce qui lui
+plaît, je puis facilement le transporter dans ma volonté, ou, si vous
+voulez, pour parler plus convenablement, l'imposer facilement à mon
+amour. Je ne veux point vous flatter, mon prince, en vous disant que
+tout ce que je vois en vous est digne d'amour; seulement, je ne vois
+rien en vous que je puisse, même en vous donnant pour juge les pensées
+les plus sévères, trouver digne de haine.
+
+LE ROI JEAN.--Que disent ces jeunes gens? Que dites-vous, ma nièce?
+
+BLANCHE.--Qu'elle est obligée, en honneur, à faire tout ce que vous
+daignerez décider dans votre sagesse.
+
+LE ROI JEAN.--Parlez donc, seigneur dauphin, pouvez-vous aimer cette
+princesse?
+
+LOUIS.--Demandez plutôt si je puis m'empêcher de l'aimer, car je l'aime
+très-sincèrement.
+
+LE ROI JEAN.--Avec elle je te donne les cinq provinces du Vexin, de la
+Touraine, du Maine, de Poitiers et de l'Anjou; et j'ajoute encore à cela
+trente mille marcs d'Angleterre.--Philippe de France, si tu es content,
+ordonne à ton fils et à ta fille d'unir leurs mains.
+
+PHILIPPE.--Je suis content.--Jeunes princes, unissez vos mains.
+
+L'ARCHIDUC.--Et vos lèvres aussi; car je suis bien sûr, d'avoir fait
+ainsi lorsque je fus fiancé.
+
+PHILIPPE.--Maintenant, citoyens d'Angers, ouvrez vos portes; laissez
+entrer cette paix que vous avez faite, car sur l'heure, à la chapelle de
+Sainte-Marie, les cérémonies du mariage vont être célébrées.--Mais la
+princesse Constance n'est pas avec nous?--Je me doute bien qu'elle n'y
+est pas, car sa présence aurait fort troublé le mariage que nous venons
+de conclure. Où est-elle, elle et son fils? Que ceux qui le savent me le
+disent?
+
+LOUIS.--Elle est triste et irritée dans la tente de Votre Majesté.
+
+PHILIPPE.--Et, sur ma foi, cette alliance que nous avons faite ne la
+guérira guère de sa tristesse.--Mon frère d'Angleterre, comment
+satisferons-nous cette veuve? Je suis venu pour soutenir ses droits, et
+voilà, Dieu le sait, que j'en ai détourné une partie à mon propre
+avantage.
+
+LE ROI JEAN.--Nous remédierons à tout: nous ferons le jeune Arthur duc
+de Bretagne et comte de Richemont, et nous lui donnerons en apanage
+cette riche et belle ville.--Appelez la princesse Constance: qu'un
+rapide messager aille l'inviter à se rendre à notre solennité.--J'espère
+que, si nous ne remplissons pas sa volonté tout entière, nous la
+satisferons cependant assez pour arrêter ses plaintes. Allons, aussi
+bien que nous le permettra la précipitation, accomplir cette cérémonie
+imprévue et sans préparatifs.
+
+(Tous sortent excepté le Bâtard.)
+
+LE BATARD.--Monde insensé! rois insensés! convention insensée! Jean,
+pour mettre fin aux prétentions d'Arthur sur le tout, s'est
+volontairement dessaisi d'une partie: et le roi de France, dont l'armure
+avait été attachée par la conscience, que le zèle et la charité avaient
+amené, en vrai soldat de Dieu, sur le champ de bataille, a parlé à
+l'oreille de ce démon rusé qui change les résolutions; ce
+brocanteur[13], qui casse sans cesse la tête à la bonne foi; cet agent
+journalier de paroles violées, qui gagne le monde, les rois, les
+mendiants, les vieillards, les jeunes gens, les jeunes filles; qui prive
+les pauvres filles du seul bien qu'elles aient à perdre, de ce nom de
+filles; ce gentilhomme à la physionomie douce; l'intérêt flatteur
+enfin.--L'intérêt, ce penchant du monde, du monde qui est par lui-même
+sagement balancé, et fait pour rouler également sur un terrain toujours
+égal, si cet amour du gain, ce vil penchant qui nous entraîne, ce mobile
+souverain,--l'intérêt ne l'avait privé d'équilibre, détourné de sa
+direction, de ses lois, de son cours et de sa fin: c'est ce même
+penchant, cet intérêt, cet entremetteur, cet agent de prostitution, ce
+mot qui change tout, qui, venant frapper extérieurement les yeux du
+volage roi de France, lui a fait retirer l'aide qu'il avait promise, et
+abandonner une guerre honorable et décidée, pour accepter la paix la
+plus lâche et la plus honteuse.--Et moi-même, pourquoi est-ce que
+j'injurie ici l'intérêt? Seulement parce qu'il ne m'a point encore fait
+la cour, non qu'il fût en mon pouvoir de fermer le poing, si ses beaux
+angelots[14] venaient caresser ma main; mais parce que ma main, qui n'a
+pas encore été tentée, semblable à un pauvre mendiant, s'en prend au
+riche,--oui, tant que je ne serai qu'un mendiant, je m'emporterai en
+invectives, et je dirai: qu'il n'est point de plus grand péché que
+d'être riche; et lorsque je deviendrai riche, alors toute ma vertu sera
+de dire: qu'il n'est point de plus grand vice que la pauvreté.--Puisque
+les rois violent leurs serments par intérêt, profit, sois mon Dieu, car
+c'est toi que je veux adorer!
+
+[Note 13: _That broker that still breaks the pate of faith._
+
+_Broker, breaks._ Jeu de mots qu'il n'a pas été possible de rendre
+exactement.]
+
+[Note 14: Pièces de monnaie.]
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+ ACTE TROISIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Même lieu.--La tente du roi de France.
+
+_Entrent_ CONSTANCE, ARTHUR ET SALISBURY.
+
+
+CONSTANCE.--Partis pour se marier! Partis pour se jurer la paix! un sang
+parjure uni à un sang parjure! partis pour être amis! Louis aura
+Blanche, et Blanche aura ces provinces? Il n'en est pas ainsi; tu as mal
+parlé, tu as mal entendu. Réfléchis-y, recommence ton récit. Cela ne
+peut pas être. Tu m'as dit seulement que cela est ainsi, et j'ai la
+confiance que je ne puis m'en fier à toi; car ta parole n'est que le
+vain souffle d'un homme ordinaire. Crois-moi, homme, je ne le crois pas:
+j'ai le serment d'un roi pour garant du contraire. Tu seras puni pour
+m'avoir ainsi effrayée, car je suis malade et susceptible de craintes;
+je suis accablée d'injustices, et par conséquent remplie de craintes; je
+suis veuve, sans époux, et dès lors sujette à toutes les craintes; je
+suis femme, et naturellement faite pour la crainte: et tu aurais beau
+m'avouer maintenant que tu ne faisais que plaisanter, je ne puis plus
+avoir de trêve avec mon esprit troublé, il sera ébranlé et agité tout le
+jour.--Que veux-tu dire en secouant ainsi la tête? Pourquoi arrêtes-tu
+sur mon fils de si tristes regards? Que signifie cette main posée sur ta
+poitrine? Pourquoi ces larmes lamentables roulent-elles dans tes yeux,
+comme un fleuve orgueilleux enflé par-dessus ses bords? Toutes ces
+marques de tristesse confirmeraient-elles tes paroles? Parle donc
+encore; dis, non pas tout le premier récit, mais, par un seul mot, dis
+si ton récit est vrai.
+
+SALISBURY.--Aussi vrai que vous jugez faussement, à que ce je suppose,
+ceux qui vous donnent cause de savoir que je dis vrai.
+
+CONSTANCE.--Oh! si tu m'enseignes à croire à une telle douleur, enseigne
+aussi à cette douleur à me faire mourir; et que ma croyance et ma vie
+s'entre-choquent l'une l'autre, comme deux ennemis furieux et désespérés
+qui, à la première rencontre, tombent et meurent.--Louis épouse Blanche!
+O mon fils! que deviens-tu? La France, l'amie de l'Angleterre! Que
+vais-je devenir? Va-t'en: je ne puis supporter ta vue; cette nouvelle
+t'a rendu un homme affreux à mes yeux.
+
+SALISBURY.--Quel autre mal ai-je fait, bonne dame, que de vous raconter
+le mal qui a été fait par d'autres?
+
+CONSTANCE.--Ce mal est en lui-même si odieux, qu'il rend malfaisant tous
+ceux qui en parlent.
+
+ARTHUR.--Je vous en supplie, madame, prenez patience.
+
+CONSTANCE.--Ah! si toi, qui veux que je prenne patience, si tu étais
+laid, déshonorant pour le sein de ta mère, couvert de marques
+désagréables et de taches repoussantes, estropié, imbécile, contrefait,
+noir, difforme, parsemé de vilaines protubérances et de signes choquants
+à l'oeil, je ne m'inquiéterais point, je prendrais patience alors, car
+alors je ne t'aimerais pas, car tu serais indigne de ta haute naissance
+et ne mériterais pas une couronne. Mais tu es beau, et à ta naissance,
+cher enfant, la nature et la fortune se sont associées pour te rendre
+grand. Pour les dons de la nature, tu peux rivaliser avec les lis et les
+roses à demi épanouies: mais la fortune! Oh! elle est corrompue, changée
+et séduite par tes ennemis; elle commet adultère à toute heure avec ton
+oncle Jean; et sa main dorée a entraîné le roi de France à fouler aux
+pieds le pur honneur des souverains, et à prostituer la majesté royale
+au service de leurs amours. Oui, le roi de France est l'entremetteur de
+la fortune et du roi Jean; de la fortune, cette vile courtisane; de
+Jean, cet usurpateur.--Dis-moi, mon ami, le roi de France n'est-il pas
+un parjure? Accable-le de paroles de mépris, ou va-t'en, et laisse dans
+la solitude ces chagrins que je suis seule contrainte de supporter.
+
+SALISBURY.--Pardonnez-moi, madame; je ne puis pas retourner sans vous
+vers les rois.
+
+CONSTANCE.--Tu le peux, tu le feras; je n'irai point avec toi:
+j'instruirai mes douleurs à être fières, car le chagrin est fier et
+fortifie sa victime. Que les rois s'assemblent près de moi, et devant la
+majesté de ma grande douleur; car ma douleur est si grande, qu'il n'y a
+plus que la terre vaste et solide qui puisse en soutenir le poids: ici
+je m'asseois, moi et la douleur; ici est mon trône; dis aux rois de
+venir se courber devant lui.
+
+(Elle se jette à terre.)
+
+(Entrent le roi Jean, le roi Philippe, Louis, Blanche, Éléonore, le
+Bâtard et l'archiduc d'Autriche.)
+
+PHILIPPE.--Cela est vrai, ma chère fille; et cet heureux jour sera
+toujours pour la France un jour de fête. Pour célébrer ce jour, le
+soleil glorieux s'arrête dans sa course, et, prenant le rôle
+d'alchimiste, change, par l'éclat de son oeil radieux, la terre maigre
+et raboteuse en or brillant: le cours de l'année en ramenant ce jour ne
+le verra jamais que comme un jour sanctifié.
+
+CONSTANCE.--Un jour maudit, et non un jour sanctifié! Qu'a donc mérité
+ce jour? qu'a-t-il fait pour être ainsi inscrit dans le calendrier en
+lettres d'or, parmi les hautes marées? Ah! plutôt faites disparaître ce
+jour de la semaine, ce jour de honte, d'oppression, de parjure: ou, s'il
+doit encore demeurer, que les femmes grosses prient le ciel de ne pas
+déposer ce jour-là leur fardeau, de peur qu'un monstre ne vienne tromper
+leurs espérances; que les matelots ne craignent de naufrage que ce
+jour-là; qu'il n'y ait de marchés violés que ceux qu'on aura faits ce
+jour-là; que toutes les choses commencées ce jour-là viennent à mauvaise
+fin; oui, que la foi elle-même se change en fausseté profonde!
+
+PHILIPPE.--Par le ciel, madame, vous n'aurez point de motif de maudire
+les heureux résultats de cette journée: ne vous ai-je pas engagé ma
+majesté royale?
+
+CONSTANCE.--Vous m'avez trompée par un simulacre qui ressemblait à la
+majesté; mais à l'épreuve et sous la pierre de touche, il s'est trouvé
+sans valeur. Vous vous êtes parjuré, parjuré! vous êtes venu en armes
+pour verser le sang de mes ennemis, et maintenant en armes vous
+fortifiez le leur par le vôtre; cette vigoureuse ardeur de luttes corps
+à corps, ce rude et menaçant regard de la guerre ont dégénéré en une
+amitié et une paix fardées, et notre oppression est la base de cette
+ligue. Armez-vous, armez-vous, cieux, contre ces rois parjures! une
+veuve vous crie: cieux, soyez-moi un époux! ne permettez point que les
+heures de ce jour sacrilége laissent finir ce jour en paix; mais avant
+le coucher du soleil lancez la discorde armée entre ces rois parjures!
+exaucez-moi, oh! exaucez-moi!
+
+L'ARCHIDUC.--Princesse Constance, la paix....
+
+CONSTANCE.--La guerre, la guerre! point de paix! pour moi, la paix est
+la guerre! O Limoges! ô Autrichien[15]! tu fais honte à cette dépouille
+sanglante, esclave que tu es, misérable, poltron, petit en vaillance,
+grand en déloyauté, toujours fort du côté du plus fort, champion de la
+fortune qui ne combats jamais que lorsque Sa Seigneurie capricieuse est
+avec toi pour répondre de ta sûreté! toi aussi, tu t'es parjuré, et tu
+flattes la puissance? quelle espèce de fou es-tu? un fou bruyant, toi
+qui te vantais et frappais du pied en jurant que tu serais des miens?
+Esclave au sang glacé, tes paroles n'ont-elles pas résonné en ma faveur
+comme le tonnerre? ne t'es-tu pas engagé comme mon soldat, m'enjoignant
+de me reposer sur ton étoile, ta fortune et ta force? Et maintenant
+passes-tu à mes ennemis? Tu portes la peau d'un lion! ôtes-la par
+pudeur, et jette une peau de veau sur ces membres de lâche[16]!
+
+[Note 15: _O Limoges, ô Austria_ (voyez la notice.)]
+
+[Note 16: _Hang a calf's skin on those recreant limbs._ Allusion à la
+lâcheté du duc d'Autriche.]
+
+L'ARCHIDUC.--Ah! si un homme me tenait de tels discours!
+
+LE BATARD.--Et jette une peau de veau sur tes membres de lâche.
+
+L'ARCHIDUC.--Tu n'oseras pas le dire, vilain, sur ta vie.
+
+LE BATARD.--Et jette une peau de veau sur tes membres de lâche.
+
+LE ROI JEAN.--Cela ne nous plaît pas; tu t'oublies.
+
+(Entre Pandolphe.)
+
+PHILIPPE.--Voici le saint légat du pape.
+
+PANDOLPHE.--Salut, délégués et oints du ciel! C'est à toi, roi Jean, que
+s'adresse ma sainte mission. Moi, Pandolphe, cardinal du superbe Milan,
+et ici légat du pape Innocent, je demande pieusement en son nom pourquoi
+tu insultes si obstinément l'Église notre sainte mère, et pourquoi tu
+tiens éloigné de force Étienne Langton, élu archevêque de Cantorbéry, de
+ce siége saint? au nom de notre susdit saint-père le pape Innocent, je
+te le demande.
+
+LE ROI JEAN.--Quel nom sur la terre peut imposer un interrogatoire à la
+libre voix d'un roi sacré? Tu ne peux, cardinal, inventer pour me sommer
+de répondre un nom plus impuissant, plus méprisé et plus ridicule que
+celui du pape. Va lui raconter ce que je te dis, et ajoutes-y encore
+ceci de la bouche du roi d'Angleterre: «Qu'aucun prêtre italien ne
+viendra lever ni dîmes ni droits dans nos États; mais que, comme nous
+sommes après Dieu le chef suprême, nous maintiendrons seuls, sous sa
+protection, là où nous régnerons, cette haute suprématie, sans
+l'assistance d'aucune main mortelle.» Dis cela au pape, en mettant de
+côté tout respect pour lui et pour son autorité usurpée.
+
+PHILIPPE.--- Mon frère d'Angleterre, ceci est un blasphème.
+
+LE ROI JEAN.--Vous, et tous les rois de la chrétienté, vous vous laissez
+conduire par les grossiers artifices de ce prêtre intrigant, effrayés
+d'une excommunication dont l'argent peut vous relever; et par les
+mérites de l'or vil, de cet alliage, de cette poussière, vous achetez
+des absolutions corrompues d'un homme qui dans ce marché aliène
+l'absolution dont il aurait lui-même besoin. Bien que vous et tout le
+reste, grossièrement séduits, souteniez de vos revenus cette diabolique
+jonglerie; moi, moi seul, tout seul, je résiste au pape, et tiens ses
+amis pour mes ennemis.
+
+PANDOLPHE.--Eh bien, en vertu du pouvoir légitime dont je suis revêtu,
+tu seras maudit et excommunié. Béni sera celui qui abandonnera son
+allégeance envers un hérétique; et la main qui, par quelque voie
+secrète, tranchera ton exécrable vie sera tenue pour méritoire,
+canonisée et révérée comme celle d'un saint.
+
+CONSTANCE.--Oh! que pour un instant Rome me donne le droit de maudire
+avec elle! Bon père cardinal, crie _amen_ à mes amères malédictions;
+car, sans mes injures, nulle langue n'a pouvoir pour le maudire autant
+qu'il le mérite!
+
+PANDOLPHE.--Madame, j'ai pouvoir et mission pour maudire.
+
+CONSTANCE.--Et moi aussi. Lorsque la loi ne peut plus faire justice,
+qu'il devienne légitime que la loi ne puisse mettre obstacle à l'injure.
+La loi ne peut ici rendre à mon fils son royaume, car celui qui tient le
+royaume tient aussi la loi. Ainsi puisque la loi elle-même est une
+complète injustice, comment la loi pourrait-elle interdire à ma langue
+les malédictions?
+
+PANDOLPHE.--Philippe de France, sous peine de l'excommunication, quitte
+la main de cet archihérétique; et, à moins qu'il ne se soumette à Rome,
+soulève contre sa tête toutes les forces de la France.
+
+ÉLÉONORE.--Tu pâlis, roi de France? Ne retire pas ta main.
+
+CONSTANCE.--Prends bien garde, démon, que le roi de France ne se
+repente, et, dégageant sa main, ne fasse perdre une âme à l'enfer.
+
+L'ARCHIDUC.--Roi Philippe, écoutez le cardinal.
+
+LE BATARD.--Et couvre d'une peau de veau ses membres de lâche!
+
+L'ARCHIDUC.--Misérable, il faut que j'empoche toutes ces insultes, parce
+que....
+
+LE BATARD.--Parce que vos braies sont faites pour les porter.
+
+LE ROI JEAN.--Philippe, que réponds-tu au cardinal?
+
+CONSTANCE.--Que peut-il dire que le cardinal n'ait dit?
+
+LOUIS.--Réfléchissez, mon père; vous avez à choisir entre la pesante
+malédiction de Rome, et la légère perte de l'amitié de l'Angleterre.
+Préférez ce qu'il y a de plus facile à supporter.
+
+BLANCHE.--C'est l'excommunication de Rome.
+
+CONSTANCE.--O Louis, tiens ferme; le démon te tente ici sous la forme
+d'une nouvelle épouse dépouillée de ses parures de noce.
+
+BLANCHE.--La princesse Constance ne parle pas d'après sa foi, mais
+d'après ses nécessités.
+
+CONSTANCE.--Oh! si tu conviens de mes nécessités, qui n'existent que
+parce que toute foi a péri, de ces nécessités tu dois nécessairement
+inférer le principe que la foi revivra quand les nécessités périront.
+Foule donc aux pieds mes nécessités, et la foi se relève; relève mes
+nécessités, la foi est foulée aux pieds.
+
+LE ROI JEAN.--Le roi est ému et ne répond rien.
+
+CONSTANCE, _à Philippe_.--Oh! éloignez-vous de lui, et répondez bien.
+
+L'ARCHIDUC.--Faites-le, roi Philippe, et ne demeurez pas plus longtemps
+suspendu dans le doute.
+
+LE BATARD.--Ne suspendez rien qu'une peau de veau, bonhomme.
+
+PHILIPPE.--Je suis perplexe et ne sais que dire.
+
+PANDOLPHE.--Que pourrez-vous dire qui ne vous jette dans des perplexités
+plus grandes, si vous êtes excommunié et maudit?
+
+PHILIPPE.--Mon bon révérend père, mettez-vous à ma place, et dites-moi
+comment vous vous conduiriez vous-même. (_Montrant le roi Jean_.) Ma
+main vient de s'enchaîner à sa main royale, et l'accord intime de nos
+deux âmes, unies par une alliance, les tient associées et liées l'une à
+l'autre de toute la force et la sainteté des serments religieux. Les
+derniers souffles qui aient rendu le son des paroles ont profondément
+juré foi, paix, affection, amitié sincère entre nos deux royaumes et nos
+deux personnes royales: et avant ce traité, bien peu de temps avant, ce
+qu'il nous fallut seulement pour bien laver nos mains prêtes à se serrer
+dans un royal traité de paix, le ciel sait comment elles avaient été
+teintes et souillées par le pinceau du carnage, et comment la vengeance
+y avait peint les effroyables discordes de deux rois irrités. Et ces
+mains si récemment purifiées de sang, si nouvellement unies dans
+l'affection, si puissantes dans la haine et l'amitié, se relâcheront de
+leur étreinte et de leurs mutuels signes d'attachement! nous pourrions
+nous jouer ainsi de la foi, nous moquer du ciel, et faire de nous à ce
+point des enfants inconstants, que, détachant nos mains l'une de
+l'autre, nous voulussions abjurer la foi jurée, conduire sur le lit
+nuptial de la paix souriante une armée ensanglantée, et élever le
+tumulte sur le front serein de la loyale sincérité! O saint homme, mon
+révérend père, qu'il n'en soit pas ainsi! Veuillez par votre grâce nous
+présenter, nous prescrire, nous imposer quelque condition supportable,
+et nous nous trouverons heureux de vous obéir et de rester amis.
+
+PANDOLPHE.--Toute forme est difforme, tout ordre est désordre, qui ne se
+montre point ennemi de l'alliance de l'Angleterre. Ainsi, aux armes!
+soyez le champion de notre Église, ou que l'Église notre mère prononce
+sa malédiction, la malédiction d'une mère sur son fils rebelle. Roi de
+France, il y a moins de danger pour toi à tenir un serpent par la
+langue, un lion enfermé par sa griffe mortelle, un tigre à jeun par les
+dents, qu'à garder en paix cette main que tu tiens.
+
+PHILIPPE.--Je puis bien retirer ma main, mais non pas ma foi.
+
+PANDOLPHE.--Ainsi tu fais de la foi l'ennemie de la foi, et, comme dans
+une guerre civile, tu élèves ton serment contre ton serment et ta parole
+contre ta parole. Oh! que ton serment juré d'abord au ciel, soit d'abord
+accompli envers le ciel: c'est-à-dire, sois champion de notre Église!
+tout ce que tu as juré depuis, tu l'as juré contre toi-même, et toi-même
+ainsi ne peux l'accomplir; car le mal que tu as promis de faire n'est
+point mal s'il est fait à bon droit; et ne le pas faire lorsque le faire
+est un mal, c'est avoir agi à bon droit de ne le pas faire. Ce qu'il y a
+de mieux à faire dans les occasions où on s'est trompé, c'est de se
+tromper de nouveau; car, bien qu'on dévie alors, la déviation redevient
+la droite voie, et la déloyauté sert de remède à la déloyauté, comme le
+feu calme l'ardeur du feu dans les veines écorchées de celui qui vient
+de se brûler.--C'est la religion qui oblige à tenir les serments; mais
+tu as juré contre la religion, par laquelle tu jures contre la chose que
+tu jures; tu te fais d'un serment la preuve du bon droit contre un
+serment. Incertain sur le bon droit de tes serments, jure seulement de
+ne te point parjurer: autrement quelle dérision serait-ce de jurer? Mais
+ce que tu jures maintenant, c'est de devenir parjure, et d'autant plus
+parjure que tu tiendras à ce que tu as juré. Ainsi tes derniers voeux,
+contraires aux premiers, sont en toi une révolte contre toi-même; et tu
+ne peux jamais remporter de plus belle victoire que d'armer ce qu'il y a
+en toi de noble et de constant contre ces suggestions imprudentes et
+passagères. Nos prières, si tu y consens, viendront aider à ces
+résolutions meilleures. Mais sinon, sache que le danger de notre
+malédiction est suspendu sur ta tête, si pesant que tu ne pourras jamais
+le secouer, mais tu mourras désespéré sous ce noir fardeau.
+
+L'ARCHIDUC.--Rébellion, pure rébellion!
+
+LE BATARD.--Quoi! il n'en sera rien? une peau de veau ne viendra pas te
+fermer la bouche?
+
+LOUIS.--Mon père, aux armes!
+
+BLANCHE.--Le jour de ton mariage? contre le sang auquel tu viens de
+t'unir? Quoi! la fête de nos noces sera-t-elle célébrée par des hommes
+égorgés? Sera-ce au son des trompettes criardes, du bruyant et brutal
+tambour, des clameurs de l'enfer, que se réglera la marche de nos
+cérémonies? O mon mari, écoute-moi! (hélas! hélas! que ce nom de mari
+est nouveau dans ma bouche!) par ce nom que ma langue vient de prononcer
+pour la première fois, je t'en conjure à genoux, ne prends point les
+armes contre mon oncle.
+
+CONSTANCE.--Et moi aussi, sur mes genoux endurcis à force de
+m'agenouiller, je t'adresse mes prières, vertueux dauphin: ne change
+point les décrets portés d'avance par le ciel.
+
+BLANCHE.--Je vais voir si tu m'aimes. Quel motif sera plus puissant
+auprès de toi que le nom de ta femme?
+
+CONSTANCE.--Ce qui glorifie celui dont tu te glorifies, son honneur. Ton
+honneur, ô Louis, ton honneur!
+
+LOUIS.--Je m'étonne de voir Votre Majesté si froide à ces hautes
+considérations qui la pressent.
+
+PANDOLPHE.--Je vais lancer l'anathème sur sa tête.
+
+PHILIPPE.--Tu n'en auras pas besoin.--Roi d'Angleterre, je romps avec
+toi.
+
+CONSTANCE.--O brillant retour de la majesté éclipsée!
+
+ÉLÉONORE.--O indigne trahison de l'inconstance française!
+
+LE ROI JEAN.--Roi de France, dans une heure tu regretteras cette
+heure-ci.
+
+LE BATARD.--Le temps, ce vieux régulateur d'horloges, ce chauve
+fossoyeur, est-il donc à ses ordres? Eh bien donc, le roi de France
+regrettera.
+
+BLANCHE.--Le soleil se couvre d'un nuage de sang: beau jour, adieu!--De
+quel parti dois-je me ranger? Je suis à tous les deux; chaque armée
+tient une de mes mains, et, retenue comme je le suis par toutes les
+deux, le tourbillon de la rage qui les sépare va me démembrer.--Mon
+mari, je ne puis prier pour ta victoire.--Mon oncle, il faut que je prie
+pour ta défaite.--Mon père, je ne puis désirer que la fortune te
+favorise.--Ma grand'mère, je ne puis souhaiter que tes souhaits
+s'accomplissent. Quel que soit le vainqueur, je perdrai de l'autre côté,
+assurée de perdre même avant que la partie soit jouée.
+
+LOUIS.--Madame, vous êtes avec moi; votre fortune est attachée à la
+mienne.
+
+BLANCHE.--Là où vit ma fortune, là meurt ma vie.
+
+LE ROI JEAN.--Mon cousin, allez rassembler nos forces. (_Faulconbridge
+sort._) (_A Philippe._)--Roi de France, je brûle d'une colère enflammée,
+d'une rage dont l'ardeur est parvenue à ce point que rien ne la peut
+calmer, rien que du sang, le sang de la France, et son sang le plus
+cher, le plus précieux.
+
+PHILIPPE.--Ta rage te consumera, et tu seras réduit en cendres avant que
+notre sang en éteigne la flamme. Prends garde à toi, tu es en péril.
+
+LE ROI JEAN.--Pas plus que celui qui me menace.--Courons aux armes.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+La scène est toujours en France.--Plaine près d'Angers.
+
+_Fanfares; soldats qui passent et repassent_.--_Entre_ LE BATARD,
+_tenant la tête de l'archiduc d'Autriche._
+
+
+LE BATARD.--Sur ma vie, cette journée devient terriblement chaude!
+Quelque démon aérien plane là-haut et verse le mal sur la terre.--La
+tête de l'archiduc est ici, tandis que Philippe respire encore.
+
+(Entrent le roi Jean, Arthur et Hubert.)
+
+LE ROI JEAN.--Hubert, prends cet enfant sous ta garde. (_A
+Faulconbridge._)--Philippe, au combat: ma mère est assiégée dans ma
+tente, et prise peut-être, j'en ai peur.
+
+LE BATARD.--Seigneur, je l'ai délivrée; Son Altesse est en sûreté; ne
+craignez rien. Mais en avant, mon prince; il ne faut plus que bien peu
+d'efforts pour amener notre besogne à bien.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+La scène est la même.
+
+_On sonne l'alarme, escarmouches, retraite.--Entrent le_ ROI JEAN,
+ÉLÉONORE, ARTHUR, LE BATARD, HUBERT, _et des lords._
+
+
+LE ROI JEAN.--Il en sera ainsi.(_A Éléonore._)--Votre Seigneurie
+demeurera en arrière avec cette forte garde.--(_Au jeune Arthur._) Mon
+cousin, n'aie pas l'air si triste: ta grand'mère t'aime, et ton oncle
+sera aussi tendre pour toi que le fut ton père.
+
+ARTHUR.--Oh! cela fera mourir ma mère de chagrin.
+
+LE ROI JEAN, _au bâtard._--Cousin, partez pour l'Angleterre: prenez les
+devants en diligence, et, avant votre arrivée, songez à bien secouer les
+coffres de nos abbés thésauriseurs, et à remettre en liberté leurs
+angelots captifs. Les grasses côtes de la paix doivent maintenant servir
+à nourrir les affamés. Usez du pouvoir que nous vous donnons dans toute
+son étendue.
+
+LE BATARD.--La cloche, le livre, le cierge, ne me feront pas reculer
+quand l'or et l'argent m'inviteront à avancer. Je prends congé de Votre
+Altesse.(_A Éléonore._)--Grand'mère, si jamais je me souviens d'être
+dévot, je prierai pour votre belle santé. Sur ce, je vous baise les
+mains.
+
+ÉLÉONORE.--Adieu, mon aimable cousin.
+
+LE ROI JEAN.--Cousin, adieu.
+
+(Le Bâtard sort.)
+
+ÉLÉONORE, _à Arthur._--Approchez, mon petit parent. Écoutez, je veux
+vous dire un mot.
+
+LE ROI JEAN.--Approche, Hubert,--ô mon cher Hubert, nous te devons
+beaucoup; et dans cette prison de chair il est une âme qui te tient pour
+son créancier, et qui se propose bien de te payer ton affection avec
+usure. Mon cher ami, ton serment volontaire vit dans ce coeur comme un
+précieux souvenir.--Donne-moi ta main.--J'aurais quelque chose à te
+dire;.... mais j'attendrai quelque autre moment plus convenable. Par le
+ciel! Hubert, je suis presque embarrassé de te dire en quelle estime je
+te tiens.
+
+HUBERT.--Je suis bien obligé à Votre Majesté.
+
+LE ROI JEAN.--Mon bon ami, tu n'as encore aucune raison de dire cela;
+mais tu l'auras un jour, et le temps ne coulera pas si lentement qu'il
+n'amène pour moi le moment de te faire du bien.--J'aurais une chose à te
+dire,.... mais laissons cela.--Le soleil est maintenant aux cieux, et le
+jour pompeux, environné des plaisirs du monde, est partout trop dissipé,
+trop plein de gaieté pour me donner audience.--Si la cloche de minuit
+frappait une heure de sa langue de fer et de sa bouche d'airain dans le
+cours assoupi de la nuit; si nous étions ici dans un cimetière, et toi
+préoccupé de mille injures; si l'humeur sombre de la mélancolie avait en
+toi coagulé, épaissi, appesanti le sang qui d'ordinaire court haut et
+bas en chatouillant les veines, éveille dans les yeux de l'homme le rire
+imbécile, enfle ses joues dans une vaine gaieté, passion odieuse à mes
+projets;.... ou bien si tu pouvais me voir sans yeux, m'entendre sans
+oreilles, et me répondre sans voix et par la seule pensée, sans yeux,
+sans oreilles, sans le son dangereux des paroles: alors, en dépit du
+jour vigilant qui nous enveloppe, je verserais mes pensées dans ton
+sein.--Mais non, je n'en ferai rien.--Cependant je t'aime bien, et, sur
+ma foi, je crois que tu m'aimes bien.
+
+HUBERT.--Si bien, que quelque chose que vous me commandiez de faire, dût
+ma mort accompagner mon action, par le ciel, je le ferais.
+
+LE ROI JEAN.--Eh! ne sais-je pas bien que tu le ferais? Bon Hubert,
+Hubert, Hubert, jette les yeux sur ce jeune garçon; je vais te dire ce
+que c'est, mon ami: c'est un serpent sur mon chemin, et quelque part que
+se pose mon pied, il est là devant moi.--M'entends-tu? tu es son
+gardien....
+
+HUBERT.--Et je le garderai si bien qu'il ne pourra jamais nuire à Votre
+Majesté.
+
+LE ROI JEAN.--La mort!
+
+HUBERT.--Seigneur!....
+
+LE ROI JEAN.--Un tombeau.
+
+HUBERT.--Il ne vivra point.
+
+LE ROI JEAN.--C'est assez: je puis me réjouir maintenant. Hubert, je
+t'aime; mais voilà, je ne veux pas te dire ce que je prétends faire pour
+toi. Souviens-toi....--Madame, portez-vous bien: j'enverrai ces troupes
+à Votre Majesté.
+
+ÉLÉONORE.--Que ma bénédiction t'accompagne.
+
+LE ROI JEAN, _à Arthur_.--Allons, cousin, en Angleterre. Hubert est
+chargé de vous servir; il aura pour vous tous les égards qui vous sont
+dus.--Marchons vers Calais; allons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Toujours en France.--La tente du roi de France.
+
+_Entrent_ LE ROI PHILIPPE, LOUIS, PANDOLPHE, _suite._
+
+
+PHILIPPE.--Ainsi, sur les flots, une bruyante tempête disperse une
+Armada entière de vaisseaux rassemblés, et les sépare les uns des
+autres.
+
+PANDOLPHE.--Consolez-vous, reprenez courage, et tout ira bien encore.
+
+PHILIPPE.--Et qui peut aller bien quand tout nous a tourné si mal? Ne
+sommes-nous pas battus? Angers n'est-il pas perdu, Arthur prisonnier?
+Plusieurs amis très-chers n'ont-ils pas été tués? et en dépit de la
+France, l'Anglais tout sanglant n'est-il pas retourné en Angleterre,
+surmontant tous les obstacles?
+
+LOUIS.--Ce qu'il a conquis, il l'a fortifié. Il n'y a pas d'exemple
+d'une si ardente promptitude dirigée avec tant de sagesse, d'une
+conduite si prudente dans une guerre si impétueuse. Qui a jamais lu ou
+entendu le récit d'un exploit semblable?
+
+PHILIPPE.--Je supporterais que l'Anglais eût obtenu cette gloire, si
+nous pouvions trouver quelque exemple de notre honte. (_Entre
+Constance._) Regardez; qui vient ici? un tombeau renfermant une âme,
+retenant contre son gré l'immortel esprit dans l'odieuse prison d'une
+vie douloureuse.--Je vous en prie, madame, venez avec moi.
+
+CONSTANCE.--Voyez, maintenant, voyez le résultat de votre paix.
+
+PHILIPPE.--Patience, ma bonne dame. Courage, noble Constance.
+
+CONSTANCE.--Non; je défie tout conseil, toute réparation, si ce n'est
+celle qui met fin à tous les conseils, la véritable réparation, la mort,
+la mort. O mort aimable et chérie! balsamique puanteur! saine
+corruption! lève-toi de la couche de l'éternelle nuit, toi l'abjection,
+la haine et la terreur des heureux; je baiserai tes détestables os, je
+mettrai mes yeux sous tes caverneux sourcils, des vers de ta demeure je
+ferai des bagues pour ces doigts; ta dégoûtante poussière fermera le
+passage à mon haleine, afin que je devienne un monstre de pourriture
+comme toi! Viens à moi en grinçant des dents et je croirai que tu
+souris, et je te donnerai le baiser d'une épouse! O toi, l'amour des
+malheureux, viens à moi!
+
+PHILIPPE.--Belle affligée, calmez-vous.
+
+CONSTANCE.--Non, non, je ne me calmerai point tant qu'il me restera un
+souffle pour crier. Oh! que ma langue n'est-elle placée dans la bouche
+du tonnerre! Alors de ma douleur j'ébranlerais le monde et je
+réveillerais de son sommeil ce cruel squelette qui ne peut entendre la
+faible voix d'une femme, qui dédaigne de communes invocations!
+
+PANDOLPHE.--Madame, vos discours sont ceux de la folie, et non de la
+douleur.
+
+CONSTANCE.--Tu n'es pas saint, toi qui me calomnies ainsi. Je ne suis
+pas folle; ces cheveux que j'arrache sont à moi; mon nom est Constance;
+j'étais la femme de Geoffroy; le jeune Arthur est mon fils, il est
+perdu! Je ne suis pas folle. Plût au ciel que je le fusse! car alors,
+sans doute je m'oublierais moi-même. Oh! si je le pouvais, quel chagrin
+j'oublierais! Enseigne-moi quelque philosophie qui me rende folle, et tu
+seras canonisé, cardinal; car n'étant pas folle, mais sensible à la
+douleur, ce que j'ai de raison m'apprend à me délivrer de mes maux,
+m'apprend comment je puis me tuer ou me pendre. Si j'étais folle,
+j'oublierais mon fils, ou je croirais follement qu'une poupée de
+chiffons est mon fils. Ah! je ne suis pas folle; je sens trop bien, trop
+bien les diverses douleurs de chaque infortune.
+
+PHILIPPE.--Renouez ces tresses. Oh! que d'amour je remarque dans cette
+belle multitude de cheveux! Là où est tombée par hasard une larme
+argentée, par cette seule larme dix mille de ces amis déliés sont collés
+ensemble dans un chagrin sociable, semblables à des amants sincères,
+fidèles, inséparables, se pressant l'un contre l'autre dans l'adversité.
+
+CONSTANCE.--En Angleterre, s'il vous plaît!
+
+PHILIPPE.--Rattachez vos cheveux.
+
+CONSTANCE.--Oui, je les rattacherai. Et pourquoi le ferai-je? Je les ai
+arrachés de leurs noeuds en criant tout haut: _Oh! si mes mains
+pouvaient délivrer mon fils comme elles ont rendu la liberté à mes
+cheveux!_ Mais maintenant je leur envie leur liberté et les remettrai
+dans leurs liens, puisque mon pauvre enfant est captif.--Père cardinal,
+je vous ai entendu dire que nous reverrions et que nous reconnaîtrions
+nos amis dans le ciel. Si cela est, je reverrai mon fils; car depuis la
+naissance de Caïn, le premier enfant mâle, jusqu'à celui qui respira
+hier pour la première fois, il n'est pas venu au monde une créature si
+charmante: mais le ver rongeur du chagrin va me dévorer mon bouton, et
+bannir de ses joues leur beauté native; il aura l'air creux d'un
+spectre, maigre et livide comme après un accès de fièvre: il mourra dans
+cet état; et lorsqu'il sera ressuscité ainsi, quand je le rencontrerai
+dans la cour des cieux, je ne le reconnaîtrai point; ainsi jamais, plus
+jamais je ne pourrai revoir mon joli Arthur.
+
+PANDOLPHE.--Vous entretenez votre chagrin d'idées trop odieuses.
+
+CONSTANCE.--Il me parle, lui qui n'a jamais eu de fils!
+
+PANDOLPHE.--Vous êtes aussi attachée à votre douleur qu'à votre fils.
+
+CONSTANCE.--Ma douleur tient la place de mon enfant absent; elle repose
+dans son lit, marche partout avec moi, prend son charmant regard, répète
+ses paroles, me rappelle toutes ses grâces, remplit de ses formes les
+vêtements qu'il a laissés vides. J'ai donc bien raison de chérir ma
+douleur.--Adieu: si vous aviez fait la même perte que moi, je vous
+consolerais mieux que vous ne me consolez.--Je ne veux plus conserver
+cet arrangement sur ma tête, quand mon esprit est dans un tel désordre.
+(_Elle arrache sa coiffure._)--O seigneur! mon enfant, mon Arthur, mon
+cher fils, ma vie, ma joie, ma nourriture, mon univers, la consolation
+de mon veuvage, le remède de tous mes chagrins!
+
+(Elle sort.)
+
+PHILIPPE.--Je crains qu'elle ne se fasse du mal. Je vais la suivre.
+
+(Il sort.)
+
+LOUIS.--Il n'est plus rien dans le monde qui puisse me donner aucune
+joie. La vie est aussi ennuyeuse pour moi qu'une histoire deux fois
+racontée dont on rebat l'oreille fatiguée d'un homme assoupi. La honte
+amère a tellement gâté le goût des douceurs de ce monde, qu'il ne me
+rend plus que honte et qu'amertume.
+
+PANDOLPHE.--Avant qu'une forte maladie soit guérie, l'instant même qui
+ramène la vigueur et la santé est celui de la crise la plus violente et
+le mal qui prend congé de nous montre en nous quittant ce qu'il a de
+plus cruel. Qu'avez-vous donc perdu en perdant la journée?
+
+LOUIS.--Toutes mes journées de gloire, de plaisir et de bonheur.
+
+PANDOLPHE.--Cela serait certainement ainsi si vous l'aviez gagnée.--Non,
+non, c'est quand la fortune veut le plus de bien aux hommes qu'elle les
+regarde d'un oeil menaçant. Il est étrange de penser tout ce qu'a perdu
+le roi Jean dans ce qu'il croit avoir si clairement gagné.--N'êtes-vous
+pas affligé qu'Arthur soit son prisonnier?
+
+LOUIS.--Aussi sincèrement qu'il est satisfait de l'avoir.
+
+PANDOLPHE.--Votre esprit est aussi jeune que votre âge. Écoutez-moi
+maintenant vous parler avec un esprit prophétique: le souffle seul de ce
+que j'ai à vous dire va emporter jusqu'au dernier brin de paille,
+jusqu'au dernier obstacle du chemin qui doit conduire vos pas au trône
+d'Angleterre. Écoutez donc.--Jean s'est emparé d'Arthur, et tant que la
+chaleur de la vie se jouera dans les veines de cet enfant, il est
+impossible que Jean, mal affermi, jouisse d'une heure, d'une minute,
+d'une seule respiration tranquille. Le sceptre qu'arrache une main
+révoltée ne peut être retenu que par la violence qui l'a acquis; et
+celui qui se tient dans un endroit glissant ne fera point scrupule de se
+retenir aux plus vils appuis pour rester debout. Pour que Jean puisse se
+soutenir, il faut qu'Arthur tombe....--Ainsi soit-il, puisque cela ne
+peut être autrement.
+
+LOUIS.--Mais que gagnerai-je à la chute du jeune Arthur?
+
+PANDOLPHE.--Vous pourrez, grâce aux droits de la princesse Blanche votre
+épouse, prétendre à tout ce qu'Arthur réclamait.
+
+LOUIS.--Et le perdre, et la vie avec, comme Arthur.
+
+PANDOLPHE.--Oh! que vous êtes jeune et nouveau dans ce vieux monde! Jean
+complote à votre profit; les événements conspirent avec vous; car celui
+qui baigne sa sûreté dans un sang loyal ne trouvera qu'une sûreté
+sanglante et perfide: cette action si odieusement conçue refroidira le
+coeur de tous ses sujets et glacera leur zèle, tellement qu'ils
+saisiront avec transport la première occasion d'ébranler son trône. On
+ne verra plus dans le ciel une exhalaison naturelle; il n'y aura plus un
+écart de la nature, pas un jour mauvais, pas un vent ordinaire, pas un
+événement accoutumé qu'on ne les dépouille de leurs causes naturelles
+pour les appeler des météores, des prodiges, des signes funestes, des
+monstruosités, des présages, des voix du ciel annonçant clairement sa
+vengeance contre Jean.
+
+LOUIS.--Il est possible qu'il n'attente pas à la vie d'Arthur, et se
+croie suffisamment rassuré par sa captivité.
+
+PANDOLPHE.--Ah! seigneur, quand il saura que vous approchez, si le jeune
+Arthur n'est pas déjà mort, il mourra à cette nouvelle; et alors les
+coeurs de son peuple, révoltés contre lui, baiseront les lèvres d'un
+changement inconnu; ils trouveront au bout des doigts sanglants de Jean
+de puissants motifs de rébellion et de fureur. Il me semble déjà voir ce
+bouleversement sur pied. Et combien se prépare-t-il pour vous des
+affaires meilleures que je ne vous ai dites! Le bâtard Faulconbridge est
+maintenant en Angleterre, pillant l'Église et offensant la charité. S'il
+s'y trouvait seulement douze Français en armes, ils seraient comme un
+signal qui attirerait autour d'eux dix mille Anglais, ou bien comme une
+petite boule de neige qui en roulant devient bientôt une
+montagne.--Noble dauphin, venez avec moi trouver le roi. Il est
+incroyable quel parti on peut tirer de leur mécontentement, maintenant
+que l'indignation est au comble dans leurs âmes.--Partez pour
+l'Angleterre; moi, je vais échauffer le roi.
+
+LOUIS.--De puissants motifs produisent des actions extraordinaires.
+Allons, si vous dites oui, le roi ne dira pas non.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+ ACTE QUATRIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+La scène est en Angleterre.--Une chambre dans le château de
+Northampton[17].
+
+[Note 17: Rien dans les premières éditions de Shakspeare n'indique le
+lieu où se passe cette scène. Northampton étant le lieu où se passe la
+première scène, quelques éditeurs ont jugé à propos d'y placer aussi
+celle-ci, et on les a suivis pour la clarté.]
+
+_Entrent_ HUBERT ET DEUX SATELLITES.
+
+
+HUBERT.--Faites-moi rougir ces fers, et ayez soin de vous tenir derrière
+la tapisserie. Quand je frapperai de mon pied le sein de la terre,
+accourez et attachez bien ferme à une chaise l'enfant que vous trouverez
+avec moi. Soyez attentifs.--Sortez, et veillez.
+
+UN DES SATELLITES.--J'espère que vous nous garantirez les suites de
+l'action.
+
+HUBERT.--Craintes ridicules! N'ayez pas peur; faites ce que je vous dis.
+(_Ils sortent._)--Jeune garçon, venez ici; j'ai à vous parler.
+
+(Entre Arthur.)
+
+ARTHUR.--Bonjour, Hubert.
+
+HUBERT.--Bonjour, petit prince.
+
+ARTHUR.--Aussi petit prince qu'il soit possible de l'être, avec tant de
+titres pour être un plus grand prince. Vous êtes triste.
+
+HUBERT.--En effet, j'ai été plus gai.
+
+ARTHUR.--Miséricorde! je croyais que personne ne devait être triste que
+moi. Cependant je me rappelle qu'étant en France, je voyais de jeunes
+gentilshommes tristes comme la nuit, et cela seulement par
+divertissement[18]. Par mon baptême, si j'étais hors de prison et
+gardant les moutons, je serais gai tant que le jour durerait; et je le
+serais même ici, si je ne me doutais que mon oncle cherche à me faire
+encore plus de mal. Il a peur de moi, et moi de lui. Est-ce ma faute si
+je suis fils de Geoffroy? Non sûrement ce n'est pas ma faute; et plût au
+ciel que je fusse votre fils, Hubert! car vous m'aimeriez.
+
+[Note 18: Moquerie du poëte faisant allusion aux prétentions à la
+mélancolie qui, du temps de la reine Élisabeth, étaient du bel air à la
+cour.]
+
+HUBERT, _bas_.--Si je lui parle, son innocent babil va réveiller ma
+pitié qui est morte. Il faut me hâter de dépêcher la chose.
+
+ARTHUR.--Êtes-vous malade, Hubert? Vous êtes pâle aujourd'hui. En
+vérité, je voudrais que vous fussiez un peu malade, afin de pouvoir
+rester debout toute la nuit à veiller près de vous. Je suis bien sûr que
+je vous aime plus que vous ne m'aimez.
+
+HUBERT.--Ses discours s'emparent de mon coeur. (_Il donne un papier à
+Arthur._) Lisez, jeune Arthur. (_A part._)--Quoi! de sottes larmes qui
+vont mettre à la porte l'impitoyable cruauté! Il faut en finir
+promptement, de crainte que ma résolution ne s'échappe de mes yeux en
+larmes efféminées. (_A Arthur._)--Est-ce que vous ne pouvez pas lire?
+N'est-ce pas bien écrit?
+
+ARTHUR.--Trop bien, Hubert, pour un si horrible résultat. Quoi! il faut
+que vous me brûliez les deux yeux avec un fer rouge?
+
+HUBERT.--Jeune enfant, il le faut.
+
+ARTHUR.--Et le ferez-vous?
+
+HUBERT.--Je le ferai.
+
+ARTHUR.--En aurez-vous le coeur? Quand vous avez eu seulement mal à la
+tête, j'ai attaché mon mouchoir autour de votre front, le plus beau que
+j'eusse: c'était une princesse qui me l'avait brodé, et je ne vous l'ai
+jamais redemandé. A minuit, j'appuyais votre tête sur ma main; et, comme
+les vigilantes minutes font passer l'heure, j'allégeais encore pour vous
+le poids du temps, en vous demandant à chaque instant: «Que vous
+manque-t-il? où est votre mal? quel bon office pourrais-je vous rendre?»
+Il y a bien des enfants de pauvres gens qui fussent restés dans leur
+lit, et ne vous eussent pas dit un seul mot de tendresse; et vous, vous
+aviez un prince pour vous servir dans votre maladie! Peut-être
+pensez-vous que mon amour était un amour artificieux, et vous lui
+donnez le nom de ruse: croyez-le si vous voulez.--Si c'est la volonté
+du ciel que vous me traitiez mal, il faut bien que vous le
+fassiez.--Pourrez-vous me crever les yeux, ces yeux qui ne vous ont
+jamais regardé et ne vous regarderont jamais avec colère?
+
+HUBERT.--J'ai juré de le faire, il faut que je vous les brûle avec un
+fer chaud.
+
+ARTHUR.--Oh! personne, hors de ce siècle de fer, n'eût jamais voulu le
+faire! Le fer lui-même, quoique rougi et ardent, en approchant de mes
+yeux, boirait mes larmes et éteindrait sa brûlante rage dans ma seule
+innocence, et même, après cela, se consumerait de rouille seulement pour
+avoir recélé le feu qui devait nuire à mon oeil. Êtes-vous donc plus
+dur, plus insensible que le fer forgé? Oh! si un ange était venu à moi
+et m'avait dit qu'Hubert allait me crever les yeux, je n'en aurais cru
+aucune autre langue que celle d'Hubert.
+
+HUBERT, _frappant du pied_.--Venez. (_Les satellites entrent avec des
+cordes, des fers, etc._) Faites ce que je vous ai ordonné.
+
+ARTHUR.--Ah! sauvez-moi, Hubert, sauvez-moi. Mes yeux sont crevés rien
+que par les féroces regards de ces hommes sanguinaires.
+
+HUBERT.--Donnez-moi ce fer, vous dis-je, et liez-le ici.
+
+ARTHUR.--Hélas! qu'avez-vous besoin d'être si rude et si brusque? Je ne
+me débattrai pas, je resterai immobile comme la pierre. Pour l'amour du
+ciel, Hubert, que je ne sois pas lié!--Écoutez-moi, Hubert, renvoyez ces
+hommes, et je vais m'asseoir tranquille comme un agneau: je ne remuerai
+pas, je ne frémirai pas, je ne dirai pas une seule parole, je ne
+regarderai pas le fer avec colère. Renvoyez seulement ces hommes, et je
+vous pardonnerai, quelque tourment que vous me fassiez souffrir.
+
+HUBERT.--Allez, demeurez là dedans; laissez-moi seul avec lui.
+
+UN DES SATELLITES.--Je suis bien content d'être dispensé d'une pareille
+action.
+
+(Sortent les satellites.)
+
+ARTHUR.--Hélas! j'ai renvoyé par mes reproches mon ami: il a l'air
+sévère, mais le coeur tendre. Laissez-le revenir, afin que sa compassion
+réveille la vôtre.
+
+HUBERT.--Allons, enfant; préparez-vous.
+
+ARTHUR.--N'y a-t-il plus de remède?
+
+HUBERT.--Pas d'autre que de perdre vos yeux.
+
+ARTHUR.--Oh ciel! que n'avez-vous dans les vôtres seulement un atome, un
+grain de sable ou de poussière, un moucheron, un cheveu égaré, quelque
+chose qui pût offenser cet organe précieux! Alors, sentant vous-même
+combien les plus petites choses y sont douloureuses, votre odieux projet
+vous paraîtrait horrible.
+
+HUBERT.--Est-ce là ce que vous avez promis? Allons, taisez-vous.
+
+ARTHUR.--Hubert, les paroles d'un couple de langues ne seraient pas trop
+pour plaider la cause d'une paire d'yeux. Ne m'obligez pas à me taire,
+Hubert, ne m'y obligez pas; ou bien, Hubert, si vous voulez, coupez-moi
+la langue, afin que je puisse garder mes yeux. Oh! épargnez mes yeux,
+quand ils ne devraient plus me servir jamais qu'à vous voir.--Tenez, sur
+ma parole, le fer est froid, et il ne me ferait aucun mal.
+
+HUBERT.--Je puis le réchauffer, enfant.
+
+ARTHUR.--Non, en bonne foi: le feu, créé pour nous réconforter, est mort
+de douleur de se voir employé à des cruautés si peu méritées. Voyez
+vous-même: il n'y a point de malice dans ce charbon enflammé; le souffle
+du ciel en a chassé toute ardeur, et a couvert sa tête des cendres du
+repentir.
+
+HUBERT.--Mais mon souffle peut le ranimer, enfant.
+
+ARTHUR.--Cela ne servirait qu'à le faire rougir et brûler de honte de
+vos procédés, Hubert: peut-être même qu'il lancerait des étincelles dans
+vos yeux, et que, comme un dogue qu'on force de combattre, il
+s'attaquerait à son maître qui le pousse malgré lui. Tout ce que vous
+voulez employer pour me faire du mal vous refuse le service. Vous seul
+n'avez point cette pitié qui s'étend jusqu'au fer cruel et au feu, êtres
+connus pour servir aux usages impitoyables.
+
+HUBERT.--Eh bien! vois pour vivre[19]! Je ne toucherais pas à tes yeux
+pour tous les trésors que possède ton oncle. Cependant j'avais juré, et
+j'avais résolu, enfant, de te brûler les yeux avec ce fer.
+
+[Note 19: _See to live._ Les commentateurs sont embarrassés sur le sens
+de cette expression, qui paraît suffisamment expliquée par la promesse
+qu'avait faite Hubert à Jean d'ôter la vie à Arthur, et les détails
+subséquents à cette scène qui prouvent que c'était bien là son dessein.
+On voit dans le moyen âge plusieurs de ceux dont les yeux ont été brûlés
+périr dans ce supplice, ou par ses suites. L'opération devait
+probablement être faite sur Arthur de manière à avoir ce résultat.]
+
+ARTHUR.--Ah! maintenant vous ressemblez à Hubert; tout ce temps vous
+étiez déguisé.
+
+HUBERT.--Paix! pas un mot de plus; adieu. Il faut que votre oncle vous
+croie mort. Je vais charger ces farouches espions de rapports trompeurs.
+Toi, joli enfant, dors sans inquiétude, et sois certain que, pour tous
+les biens de l'univers, Hubert ne te fera jamais de mal.
+
+ARTHUR.--Oh ciel!--Je vous remercie, Hubert.
+
+HUBERT.--Silence! pas un mot; rentre sans bruit avec moi. Je m'expose
+pour toi à de grands dangers.
+
+
+SCÈNE II
+
+Toujours en Angleterre.--Une salle d'apparat dans le palais.
+
+_Entrent_ LE ROI JEAN, _couronné_; PEMBROKE, SALISBURY_ et autres
+seigneurs.--Le roi monte sur son trône._
+
+
+LE ROI JEAN.--Nous nous revoyons encore assis dans ce palais, couronné
+une seconde fois; et nous l'espérons, nous y sommes vu d'un oeil joyeux.
+
+PEMBROKE.--Cette seconde fois, n'était qu'il a plu à Votre Majesté que
+cela fût ainsi, était une fois de trop. Vous aviez été couronné
+auparavant, et jamais depuis vous n'aviez été dépouillé de la majesté
+royale; jamais aucune révolte n'avait donné atteinte à la foi de vos
+sujets; le pays n'avait été troublé d'aucune atteinte nouvelle, d'aucun
+désir de changement ou d'un état meilleur.
+
+SALISBURY.--C'est donc une inutile et ridicule surabondance que de
+vouloir s'entourer d'une double pompe, que de parer un titre déjà
+précieux, que de dorer l'or fin, de teindre le lis, de parfumer la
+violette, de polir la glace ou d'ajouter de nouvelles couleurs à
+l'arc-en-ciel, et de chercher à éclairer l'oeil brillant des cieux.
+
+PEMBROKE.--Si ce n'est qu'il faut accomplir le bon plaisir de Votre
+Majesté, cet acte est comme un vieux conte redit de nouveau et dont la
+dernière répétition devient fâcheuse lorsqu'elle tombe hors de propos.
+
+SALISBURY.--Il défigure l'aspect antique et respectable de nos simples
+et anciennes formes, comme le vent qui change dans les voiles fait errer
+le cours des pensées; il éveille et alarme la réflexion, affaiblit la
+stabilité des opinions, rend suspect même ce qui est légitime en le
+couvrant de vêtements d'une mode si nouvelle.
+
+PEMBROKE.--L'ouvrier qui veut faire mieux que bien perd son habileté
+dans les efforts de son ambition; et souvent en cherchant à excuser une
+faute, on l'aggrave par l'excuse même, comme une pièce posée sur une
+petite déchirure fait un plus mauvais effet en cachant le défaut, que ne
+faisait le défaut lui-même avant qu'il fût ainsi rapiécé.
+
+SALISBURY.--C'est pourquoi avant votre nouveau couronnement nous vous
+avons déclaré notre avis; mais il n'a pas plu à Votre Altesse de
+l'écouter. Au reste, nous sommes tous satisfaits, puisque nos volontés
+doivent en tout et en partie s'arrêter devant celle de Votre Altesse.
+
+LE ROI JEAN.--Je vous ai fait part de quelques-unes des raisons de ce
+double couronnement, et je les crois fortes; et lorsque mes craintes
+seront diminuées, je vous en communiquerai d'autres plus fortes encore.
+Cependant, indiquez les abus dont vous demandez la réforme, et vous
+verrez bien avec quel empressement j'écouterai et j'accorderai vos
+demandes.
+
+PEMBROKE.--Eh bien, comme l'organe de ceux que voici, et pour vous
+découvrir les pensées de leurs coeurs; pour moi comme pour eux, mais
+surtout pour votre sûreté, dont eux et moi faisons notre soin le plus
+cher, je vous demande avec instance la liberté d'Arthur, dont la
+captivité porte les lèvres du mécontentement, toujours prêtes au
+murmure, à ce raisonnement dangereux: Si ce que vous possédez en paix
+vous le possédez à juste titre, pourquoi donc ces craintes, compagnes,
+dit-on, des pas de l'injustice, vous portent-elles à séquestrer ainsi
+votre jeune parent? Pourquoi étouffer sa vie sous une ignorance barbare,
+et priver sa jeunesse de l'avantage précieux d'une bonne éducation? Afin
+que dans les conjonctures présentes vos ennemis ne puissent armer de ce
+prétexte les occasions, souffrez que la requête que vous nous avez
+ordonné de vous présenter soit pour sa liberté. Nous ne vous la
+demandons point pour notre avantage, si ce n'est que notre intérêt est
+attaché au vôtre, et que votre intérêt est de le mettre en liberté.
+
+LE ROI JEAN.--Soit, je confie sa jeunesse à vos soins. (_Entre
+Hubert._)--Hubert, quelle nouvelle m'apportez-vous?
+
+PEMBROKE.--Voilà l'homme qui était chargé de cette exécution sanglante.
+Il a montré son ordre à un de mes amis. L'image de quelque odieuse
+scélératesse vit dans ses yeux. Son air en dessous porte toutes les
+apparences d'un coeur bien troublé, et je crains beaucoup que l'acte
+dont nous avions peur qu'il n'eût été chargé ne soit consommé.
+
+SALISBURY.--Les couleurs du roi vont et viennent entre sa conscience et
+son projet comme les hérauts entre deux terribles armées en présence. Sa
+passion est mûre; il faut qu'elle crève.
+
+PEMBROKE.--Et si elle crève, nous en verrons sortir, je le crains bien,
+l'affreuse corruption de la mort d'un aimable enfant.
+
+LE ROI JEAN.--Nous ne pouvons arrêter le bras inflexible de la mort.
+Chers seigneurs, bien que ma volonté d'accorder existe toujours, l'objet
+de votre requête est mort.--Il nous apprend qu'Arthur est décédé de
+cette nuit.
+
+SALISBURY.--Nous avions craint, en effet, que son mal ne fut au-dessus
+de tout remède.
+
+PEMBROKE.--Oui, nous avons su combien sa mort était prochaine, avant
+même que l'enfant se sentît malade.--Il faudra rendre compte de cela ici
+ou ailleurs.
+
+LE ROI JEAN.--Pourquoi tournez-vous sur moi de si graves regards?
+Pensez-vous que j'aie en mes mains les ciseaux de la destinée? Puis-je
+commander au pouls de la vie?
+
+SALISBURY.--La tricherie est visible, et c'est une honte qu'un roi la
+laisse si grossièrement apercevoir. Prospérez dans votre jeu: adieu.
+
+PEMBROKE.--Arrête, lord Salisbury; je vais avec toi chercher l'héritage
+de ce pauvre enfant, ce petit royaume d'un tombeau dans lequel on l'a
+forcé d'entrer. Trois pieds de terre renferment le coeur à qui
+appartenait toute l'étendue de cette île.--Quel mauvais monde
+cependant!--Cela n'est pas supportable; cela éclatera pour notre chagrin
+à tous, et avant peu, je le crains bien.
+
+(Ils sortent.)
+
+LE ROI JEAN.--Ils brûlent d'indignation. Je me repens: on ne peut
+établir sur le sang aucun fondement solide. On n'assure point sa vie sur
+la mort des autres. (_Entre un messager._)--Tu as l'air effrayé; où est
+ce sang que j'ai vu habiter sur tes joues? Un ciel si ténébreux ne
+s'éclaircit pas sans tempêtes. Fais crever l'orage; comment tout va-t-il
+en France?
+
+LE MESSAGER.--Tout va de France en Angleterre: jamais on n'a vu dans le
+corps d'une nation lever une telle armée pour une expédition étrangère.
+Ils ont appris à imiter votre diligence; car au moment où l'on devrait
+vous apprendre leurs préparatifs, arrive la nouvelle de leur
+débarquement.
+
+LE ROI JEAN.--Dans quelle ivresse s'est donc trouvée plongée notre
+vigilance? Qui a pu l'endormir ainsi? Où est l'attention de ma mère que
+la France ait pu lever une telle armée sans qu'elle en ait entendu
+parler?
+
+LE MESSAGER.--Mon prince, la poussière lui a bouché les oreilles. Votre
+noble mère est morte le premier jour d'avril; et j'ai entendu dire,
+seigneur, que la princesse Constance était morte trois jours avant dans
+un accès de frénésie: mais quant à ceci, je ne le sais que vaguement par
+le bruit public. Je ne sais si c'est vrai ou faux.
+
+LE ROI JEAN.--Suspends ta rapidité, occasion terrible! Oh! fais un pacte
+avec moi jusqu'à ce que j'aie satisfait mes pairs mécontents.--Quoi! ma
+mère est morte! Dans quel désordre sont maintenant nos affaires en
+France? Et sous le commandement de qui vient cette armée française que
+tu me dis positivement être entrée en Angleterre?
+
+LE MESSAGER.--Du dauphin.
+
+(Entrent le Bâtard et Pierre de Pomfret.)
+
+LE ROI JEAN.--Tu m'as tout étourdi par ces fâcheuses nouvelles.--Eh
+bien, que dit le monde de nos procédés? Ne cherchez pas à me farcir
+encore la tête de mauvaises nouvelles, car elle en est pleine.
+
+LE BATARD.--Mais si vous avez peur d'apprendre le pis; laissez donc ce
+qu'il y a de pis tomber sur votre tête sans que vous en ayez été averti.
+
+LE ROI JEAN.--Pardon, mon cousin, j'étais étourdi sous le flot; mais je
+commence à reprendre haleine au-dessus des vagues, et je puis donner
+audience à quelque bouche que ce soit, de quoi qu'elle veuille me
+parler.
+
+LE BATARD.--Vous verrez par les sommes que j'ai ramassées comment j'ai
+réussi parmi les ecclésiastiques. Mais en traversant le pays pour
+revenir ici, j'ai trouvé le peuple troublé par d'étranges imaginations,
+préoccupé de bruit divers, rempli de vains rêves, ne sachant ce qu'il
+craint, mais plein de craintes; et voici un prophète que j'ai amené avec
+moi de Pomfret[20], où je l'ai rencontré dans les rues, traînant à ses
+talons des centaines de gens à qui il chantait en vers grossiers et aux
+rudes accords que le jour de l'Ascension prochaine, avant midi, Votre
+Altesse déposerait sa couronne.
+
+[Note 20: Pierre de Pomfret était un ermite en grande réputation de
+sainteté parmi le peuple. Il avait prédit que Jean perdrait sa couronne
+dans cette année: après que Jean l'eut sauvée du danger par l'humiliante
+cérémonie de son hommage au pape, il fit mourir comme imposteur le
+pauvre ermite, qui allégua vainement pour sa défense que Jean avait
+perdu la couronne indépendante qu'il avait reçue. Le malheureux fut
+traîné à la queue d'un cheval, dans les rues de Warham, puis pendu avec
+son fils.]
+
+LE ROI JEAN, _à Pierre_.--Rêveur insensé que tu es, pourquoi parlais-tu
+ainsi?
+
+PIERRE.--Parce que je savais d'avance que cela arrivera ainsi en vérité.
+
+LE ROI JEAN.--Hubert, emmène-le, emprisonne-le; et qu'à midi, le jour
+même qu'il dit que je céderai ma couronne, il soit pendu. Mets-le en
+lieu de sûreté, et reviens; j'ai besoin de toi. (_Hubert sort avec
+Pierre de Pomfret._)--Oh! mon cher cousin, sais-tu les nouvelles?
+sais-tu qui est arrivé?
+
+LE BATARD.--Les Français, seigneur; on n'a pas autre chose à la bouche.
+J'ai de plus trouvé lord Bigot et lord Salisbury, les yeux aussi rouges
+qu'un feu nouvellement allumé, et plusieurs autres qui allaient
+cherchant le tombeau d'Arthur, tué cette nuit, disent-ils, par votre
+ordre.
+
+LE ROI JEAN.--Cher cousin, va, mêle-toi à leur compagnie; je sais un
+moyen de regagner leur affection: amène-les-moi.
+
+LE BATARD.--Je vais tâcher de les rencontrer.
+
+LE ROI JEAN.--Oui, mais dépêche-toi; toujours le meilleur pied devant.
+Oh! ne laisse pas mes sujets devenir mes ennemis, au moment où des
+étrangers en armes viennent effrayer mes villes de l'appareil menaçant
+d'une invasion formidable. Sois un Mercure, mets des ailes à tes talons;
+et rapide comme la pensée, reviens d'eux à moi.
+
+LE BATARD.--L'esprit du temps m'enseignera la diligence.
+
+(Il sort.)
+
+LE ROI JEAN.--C'est parler en vaillant et noble chevalier. (_Au
+messager._)--Suis-le, car il aura peut-être besoin de quelque messager
+entre les pairs et moi. Ce sera toi.
+
+LE MESSAGER.--De grand coeur, mon souverain.
+
+(Il sort.)
+
+LE ROI JEAN.--Ma mère morte!
+
+(Entre Hubert.)
+
+HUBERT.--Seigneur, on dit que cette nuit on a vu cinq lunes: quatre
+fixes, et la cinquième tournant autour des quatre autres avec une
+rapidité étonnante.
+
+LE ROI JEAN.--Cinq lunes!
+
+HUBERT.--Des vieillards et des fous prophétisent là-dessus dans les rues
+d'une manière dangereuse. La mort du jeune Arthur est dans toutes les
+bouches. En s'entretenant de lui, ils secouent la tête, chuchotent à
+l'oreille l'un de l'autre: celui qui parle serre le poignet de celui qui
+écoute, tandis que celui qui écoute exprime son effroi par des
+froncements de sourcil, des signes de tête et des roulements
+d'yeux.--J'ai vu un forgeron rester ainsi avec son marteau tandis que
+son fer refroidissait sur l'enclume pour dévorer, la bouche béante, les
+nouvelles que lui contait un tailleur qui, ses ciseaux et son aune à la
+main, debout dans ses pantoufles que dans son vif empressement il avait
+chaussées de travers et mises au mauvais pied, parlait de bien des
+milliers de Français belliqueux qui étaient déjà rangés en bataille dans
+le pays de Kent. Un autre ouvrier maigre et tout sale vint interrompre
+son récit pour parler de la mort d'Arthur.
+
+LE ROI JEAN.--Pourquoi cherches-tu à me remplir l'âme de toutes ces
+terreurs? Pourquoi reviens-tu si souvent sur la mort du jeune Arthur?
+C'est ta main qui l'a assassiné: j'avais de puissantes raisons de
+souhaiter sa mort, mais tu n'en avais aucune de le tuer.
+
+HUBERT.--Aucune, seigneur? Quoi! ne m'y avez-vous pas excité?
+
+LE ROI JEAN.--C'est la malédiction des rois d'être environnés d'esclaves
+qui regardent leurs caprices comme une autorisation d'aller briser de
+force la sanglante demeure de la vie; qui voient un ordre dans le
+moindre clin d'oeil de l'autorité, et s'imaginent deviner les intentions
+menaçantes du souverain dans un regard irrité, qui vient peut-être
+d'humeur, plutôt que d'aucun motif réfléchi.
+
+HUBERT.--Voilà votre seing et votre sceau comme garantie de ce que j'ai
+fait.
+
+LE ROI JEAN.--Oh! quand se rendra le dernier compte entre le ciel et la
+terre, cette signature et ce sceau déposeront contre nous pour notre
+damnation.--Combien de fois la vue des moyens de commettre une mauvaise
+action a-t-elle fait commettre cette mauvaise action! Si tu n'avais pas
+été près de moi, toi, un misérable choisi, marqué, désigné par la main
+de la nature pour accomplir de honteuses actions, jamais l'idée de ce
+meurtre ne fût entrée dans mon âme. Mais en remarquant ton visage
+odieux, te voyant propre à quelque sanglante infamie, tout fait, tout
+disposé pour être employé à des actes dangereux, je m'ouvris faiblement
+à toi de la mort d'Arthur: et toi, pour gagner la faveur d'un roi, tu ne
+t'es pas fait scrupule de détruire un prince!
+
+HUBERT.--Seigneur!....
+
+LE ROI JEAN.--Si tu avais seulement secoué la tête, si tu avais gardé un
+moment le silence quand je te parlais à mots couverts de mes desseins;
+si tu avais fixé sur moi un regard de doute comme pour me demander de
+m'expliquer en paroles expresses, une honte profonde m'eût soudain rendu
+muet, m'eût fait rompre l'entretien, et tes craintes auraient fait
+naître en moi des craintes: mais tu m'as entendu par signes, et c'est
+par signe que tu as parlementé avec le péché. Oui! c'est sans un seul
+instant de retard que ton coeur s'est laissé persuader, et que ta main
+cruelle s'est hâtée en conséquence d'accomplir l'action que nos deux
+bouches avaient honte d'exprimer!--Ote-toi de mes yeux, et que je ne te
+revoie jamais!--Ma noblesse m'abandonne, une armée étrangère vient
+jusqu'à mes portes braver ma puissance: que dis-je! au dedans même de ce
+pays de chair, de cet empire où se renferment le sang et la vie,
+éclatent les hostilités, et la guerre civile règne entre ma conscience
+et la mort de mon cousin.
+
+HUBERT.--Armez-vous contre vos autres ennemis; je vais faire la paix
+entre votre âme et vous; le jeune Arthur est vivant. Cette main est
+encore innocente et vierge, et ne s'est point teinte des taches rouges
+du sang: jamais encore n'est entré dans ce sein le terrible sentiment
+d'une pensée meurtrière; et vous avez calomnié la nature dans mon
+visage, qui, bien que rude à l'extérieur, couvre une âme trop belle pour
+être le boucher d'un enfant innocent.
+
+LE ROI JEAN.--Quoi! Arthur vit? Oh! cours promptement vers les pairs;
+jette cette nouvelle sur leur fureur allumée, fais-les rentrer sous le
+joug de l'obéissance. Pardonne-moi le jugement que ma colère portait sur
+ta physionomie, car ma fureur était aveugle; et les affreux traits de
+sang dont te couvrait mon imagination te représentaient plus hideux que
+tu ne l'es. Oh! ne me réplique pas; mais hâte-toi autant qu'il sera
+possible d'amener dans mon cabinet les lords irrités: je t'en conjure
+bien lentement; cours plus vite.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+La scène est toujours en Angleterre!--Devant le château.
+
+ARTHUR _paraît sur le mur._
+
+
+ARTHUR.--Le mur est bien haut! et cependant je vais sauter en bas. O
+bonne terre, aie pitié de moi, et ne me fais pas mal.--Peu de gens ici
+me connaissent, ou plutôt personne; et quand on me connaîtrait, cet
+habit de mousse me déguise tout à fait.--J'ai peur; cependant je vais me
+risquer: si j'arrive en bas sans me briser les membres je trouverai
+mille moyens pour m'évader. Autant mourir en fuyant que rester ici pour
+mourir. _(Il saute._) Hélas! le coeur de mon oncle est dans ces pierres.
+Ciel, reçois mon âme! et toi, Angleterre, conserve mon corps!
+
+(Il meurt.)
+
+(Entrent Pembroke, Salisbury, Bigot.)
+
+SALISBURY.--Milords, je l'ai trouvé à Saint-Edmonsbury: c'est notre
+sûreté, et nous devons saisir l'heureuse occasion que nous présente ce
+moment dangereux.
+
+PEMBROKE.--Qui vous a apporté cette lettre de la part du cardinal?
+
+SALISBURY.--C'est le comte de Melun, un noble seigneur français, qui m'a
+donné en particulier, de l'affection que nous porte le dauphin, des
+témoignages bien plus étendus que n'en renferment ces lignes.
+
+BIGOT.--Alors, partons demain matin pour l'aller trouver.
+
+SALISBURY.--Partons plutôt à l'instant; car nous avons, milords, deux
+grandes journées de marche avant de le joindre.
+
+(Entre le Bâtard.)
+
+LE BATARD.--Heureux de vous rencontrer encore une fois aujourd'hui,
+milords les mécontents! le roi par ma bouche requiert à l'instant votre
+présence.
+
+SALISBURY.--Le roi s'est lui-même privé de nous; nous ne voulons pas
+doubler de nos dignités sans tache son mince manteau tout souillé; nous
+ne suivrons point ses pas, qui laissent partout où il passe des
+empreintes sanglantes. Retourne le lui dire: nous savons tout.
+
+LE BATARD.--Quelles que soient vos pensées, de bonnes paroles, il me
+semble, conviendraient mieux.
+
+SALISBURY.--Ce sont nos griefs qui parlent en ce moment, et non pas nos
+égards.
+
+LE BATARD.--Mais vous avez peu de raison d'avoir des griefs: la raison
+serait donc de montrer des égards.
+
+PEMBROKE.--Monsieur, monsieur, l'impatience a ses priviléges.
+
+LE BATARD.--Cela est vrai; celui de faire tort à son maître, à personne
+autre.
+
+SALISBURY.--Voici la prison.(_Voyant le corps d'Arthur._) Qui est là
+étendu par terre?
+
+PEMBROKE.--O mort! que te voilà enorgueillie d'une pure et noble beauté!
+La terre n'a pas eu un trou pour cacher ce forfait!
+
+SALISBURY.--Le meurtre, comme s'il abhorrait lui-même ce qu'il a fait,
+reste découvert à vos yeux pour vous exciter à la vengeance.
+
+BIGOT.--Ou bien, après avoir dévoué au tombeau tant de beauté, il l'a
+trouvée d'un prix trop illustre pour le tombeau.
+
+SALISBURY.--Sir Richard, que pensez-vous? Avez-vous jamais vu, avez-vous
+lu, pouviez-vous imaginer, imaginez-vous même à présent que vous le
+voyez, ce que vous voyez, et si vous n'aviez pas cet objet présent, la
+pensée pourrait-elle en concevoir un semblable? Oui, c'est le comble, la
+sommité, le cimier, ou plutôt c'est cimier sur cimier dans les armoiries
+du meurtre: oh! c'est la plus sanglante infamie, la barbarie la plus
+sauvage, le coup le plus lâche que jamais la colère à l'oeil de pierre,
+ou la rage à l'oeil fixe, ait offert aux larmes de la tendre pitié.
+
+PEMBROKE.--Cet assassinat absout tous ceux qui ont jamais été commis; et
+ce forfait unique, incomparable, donnera à tous les crimes à naître une
+certaine pureté et une certaine sainteté. Après l'exemple de cet affreux
+spectacle, la mortelle effusion du sang ne peut plus être qu'un jeu.
+
+LE BATARD.--C'est une action sanglante et damnable; c'est l'action
+réprouvée d'une main brutale, si cependant c'est l'ouvrage d'une main.
+
+SALISBURY.--Si c'est l'ouvrage d'une main! Nous avons eu d'avance
+quelque ouverture de ce qui devait arriver: c'est l'ouvrage honteux de
+la main d'Hubert; le projet et le complot viennent du roi, auquel dès ce
+moment mon âme retire toute obéissance. A genoux devant cette ruine
+d'une belle vie, j'exhalerai pour encens, devant cette perfection privée
+de respiration, un voeu, le voeu sacré de ne goûter aucun des plaisirs
+du monde, de ne jamais me laisser séduire par les délices, de ne
+connaître ni l'aise ni le loisir, avant que j'aie illustré ce bras par
+le sacrifice de la vengeance.
+
+PEMBROKE ET BIGOT.--Nos âmes s'unissent religieusement à ton serment.
+
+(Entre Hubert.)
+
+HUBERT.--Milords, je me suis mis en nage en courant pour vous retrouver.
+Arthur est vivant: le roi m'envoie vous chercher.
+
+SALISBURY.--Vraiment, il est hardi! la vue de la mort ne le fait pas
+rougir.--Loin de nos yeux, détestable scélérat! va-t'en.
+
+HUBERT.--Je ne suis point un scélérat.
+
+SALISBURY, _tirant son épée._--Faudra-t-il que je vole la loi?
+
+LE BATARD.--Votre épée est brillante, monsieur; remettez-la à sa place.
+
+SALISBURY.--Non pas jusqu'à ce que je lui aie fait un fourreau de la
+peau d'un assassin.
+
+HUBERT.--Arrière, lord Salisbury, arrière, vous dis-je: par le ciel, je
+crois mon épée aussi bien affilée que la vôtre. Je ne voudrais pas,
+milord, que, vous oubliant ainsi, vous tentassiez le danger de m'obliger
+à une légitime défense, de peur qu'à la vue de votre colère je ne vinsse
+à oublier votre mérite, votre grandeur et votre noblesse.
+
+BIGOT.--Hors d'ici, homme de boue. Oses-tu braver un noble?
+
+HUBERT.--Non, pour ma vie; mais j'oserai défendre ma vie innocente
+contre un empereur.
+
+SALISBURY.--Tu es un assassin.
+
+HUBERT.--Ne me forcez pas à le devenir: jusqu'à cette heure je ne le
+suis point. Quiconque permet à sa langue de dire une fausseté ne dit pas
+la vérité; et quiconque ne dit pas la vérité ment.
+
+PEMBROKE.--Hachez-le en pièces.
+
+LE BATARD.--Gardez la paix, vous dis-je.
+
+SALISBURY.--Ne vous en mêlez pas, Faulconbridge, ou je tombe sur vous.
+
+LE BATARD.--Mieux vaudrait pour toi tomber sur le diable, Salisbury. Si
+tu t'avises seulement de me regarder de travers ou de faire un pas en
+avant, ou si tu permets à ton impudente colère de m'insulter, tu es
+mort. Remets ton épée sans délai, ou je vous hacherai de telle sorte,
+vous et votre fer à tartines, que vous croirez le diable sorti des
+enfers.
+
+BIGOT.--Que prétends-tu, renommé Faulconbridge? Veux-tu être le champion
+d'un traître, d'un meurtrier?
+
+HUBERT.--Milord, je ne suis ni l'un ni l'autre.
+
+BIGOT.--Qui a tué ce prince?
+
+HUBERT.--Il n'y a pas encore une heure que je l'ai laissé bien portant:
+je l'honorais, je l'aimais, et je passerai ma vie à pleurer la perte de
+sa douce vie.
+
+SALISBURY.--Ne vous fiez point à ces larmes feintes qui coulent de ses
+yeux. Les pleurs ne manquent pas à la scélératesse; et lui, qui en a une
+longue habitude, leur donne l'apparence d'un fleuve de tendresse et
+d'innocence. Venez avec moi, vous tous dont l'âme abhorre l'odeur
+infecte d'un abattoir: cette vapeur de crime me suffoque.
+
+BIGOT.--Allons vers Bury; allons y rejoindre le dauphin.
+
+PEMBROKE.--Va dire au roi qu'il peut venir nous y chercher.
+
+(Les lords sortent.)
+
+LE BATARD.--L'honnête monde que le nôtre! _(A Hubert.)_--Avez-vous eu
+connaissance de ce beau chef-d'oeuvre?--Hubert, si c'est toi qui as
+commis cette oeuvre de mort, tu es damné sans que l'immensité infinie de
+la miséricorde du ciel puisse t'atteindre.
+
+HUBERT.--Écoutez-moi seulement, monsieur.
+
+LE BATARD.--Ah! je te dirai une chose, tu es damné aussi noir.... Non,
+il n'y a rien de si noir que toi: tu es damné plus à fond que le prince
+Lucifer; il n'y a pas encore un diable d'enfer aussi hideux que tu le
+seras, si c'est toi qui as tué cet enfant.
+
+HUBERT.--Sur mon âme....
+
+LE BATARD.--Si tu as seulement consenti à cette cruelle action, tu n'as
+pas d'autre parti que le désespoir; et, à défaut de corde, le fil le
+plus mince qu'une araignée ait jamais tiré de ses entrailles suffira
+pour t'étrangler: un jonc sera une potence suffisante pour te pendre: ou
+si tu veux te noyer, mets un peu d'eau dans une cuiller; et pour
+étouffer un scélérat tel que toi, cela vaudra tout l'Océan.--Je te
+soupçonne violemment.
+
+HUBERT.--Si par action, consentement, ou seulement par le péché de la
+pensée, je suis coupable d'avoir dérobé cet aimable souffle à la belle
+enveloppe d'argile où il était renfermé, que l'enfer n'ait pas assez de
+douleurs pour me torturer!--Je l'avais laissé bien portant.
+
+LE BATARD.--Va, prends-le dans tes bras. Je suis troublé, il me semble,
+et je perds mon chemin à travers les épines et les dangers de ce
+monde.--Comme tu portes légèrement toute l'Angleterre! De cette portion
+défunte de royauté se sont envolés vers le ciel la vie, le droit, la
+justice de tout ce royaume, laissant l'Angleterre se débattre et lutter
+pour séparer à belles dents le droit sans maître de l'orgueilleux
+étalage du pouvoir; maintenant, pour arracher cet os décharné de la
+souveraineté, le dogue grondant de la guerre hérisse sa crinière
+irritée, et grogne au nez de la douce paix; maintenant se liguent
+ensemble les forces du dehors et les mécontentements du dedans; et
+l'immense confusion plane comme un corbeau sur un animal expirant, en
+attendant la chute imminente de la puissance arrachée de son trône.
+Heureux maintenant celui dont la ceinture et le manteau pourront
+résister à cette tempête!--Emporte cet enfant, et suis-moi en diligence.
+Je vais trouver le roi: nous avons en un instant mille affaires sur les
+bras, et le ciel même regarde cette terre d'un oeil de courroux.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+ ACTE CINQUIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+La scène est toujours en Angleterre.--Un appartement dans le palais.
+
+_Entrent_ LE ROI JEAN, PANDOLPHE _tenant la couronne; suite._
+
+
+LE ROI JEAN.--Ainsi j'ai remis dans vos mains la couronne de ma gloire.
+
+PANDOLPHE, _lui rendant la couronne._--Reprenez-la de ma main, comme
+tenant du pape votre grandeur et votre autorité souveraine.
+
+LE ROI JEAN.--Maintenant accomplissez votre parole sacrée. Allez au camp
+des Français, et employez tout le pouvoir que vous tenez de Sa Sainteté
+pour arrêter leur marche avant que nous soyons en flammes. Notre
+noblesse mécontente se révolte, notre peuple se refuse à l'obéissance et
+jure amour et allégeance à un sang étranger, au roi d'un autre pays.
+Vous seul conservez le pouvoir de neutraliser cette inondation d'humeurs
+pernicieuses. Ne tardez donc pas: le moment présent est si malade, que
+si le remède n'est présentement administré, nous allons tomber dans un
+danger incurable.
+
+PANDOLPHE.--Ce fut mon souffle qui excita cette tempête pour punir votre
+conduite obstinée envers le pape; mais puisque vous voilà soumis et
+converti, ma langue va calmer l'orage de guerre et ramener le beau temps
+dans votre croyance trouble. Souvenez-vous bien du serment d'obéissance
+qu'en ce jour de l'Ascension vous avez prêté au pape. Je vais trouver
+les Français pour leur faire poser les armes.
+
+(Il sort.)
+
+LE ROI JEAN.--Est-ce aujourd'hui le jour de l'Ascension? Le prophète
+n'avait-il pas prédit que le jour de l'Ascension, avant midi, je
+renoncerais à ma couronne? C'est en effet ce qui est arrivé; mais
+j'avais cru que ce ce serait par contrainte, et grâce au ciel, je l'ai
+cédée volontairement[21].
+
+[Note 21: Dans l'acte où Jean reconnaît son royaume vassal et tributaire
+du saint-siége, il déclare n'avoir pas été contraint par la crainte,
+mais avoir agi par sa libre volonté. On ne sait si c'est une malice ou
+une ingénuité du poëte d'avoir conservé ces paroles.]
+
+(Entre le Bâtard.)
+
+LE BATARD.--Tout le Kent s'est rendu; il n'y a plus que le château de
+Douvres qui tienne encore. Londres vient de recevoir le dauphin et son
+armée comme des hôtes chéris. Vos nobles refusent de vous entendre et
+sont allés offrir leurs services à votre ennemi; et le trouble de la
+frayeur disperse çà et là le petit nombre de vos douteux amis.
+
+LE ROI JEAN.--Mes nobles n'ont-ils donc pas voulu revenir à moi quand
+ils ont appris que le jeune Arthur était vivant?
+
+LE BATARD.--Ils l'ont trouvé mort et jeté dans la rue; cassette vide
+d'où le joyau de la vie avait été dérobé et emporté par quelque damnable
+main.
+
+LE ROI JEAN.--Ce traître d'Hubert m'avait dit qu'il était vivant.
+
+LE BATARD.--Sur mon âme, il l'a dit parce qu'il le croyait.--Mais
+pourquoi vous laisser ainsi abattre? Pourquoi cet air triste? soyez
+grand en action comme vous l'avez été en pensée: que le monde ne voie
+pas la crainte et le découragement gouverner les regards d'un roi. Soyez
+prompt comme les événements; montrez-vous de feu avec le feu; menacez
+qui vous menace; faites tête aux terreurs qui veulent vous épouvanter.
+Ainsi les inférieurs, qui, l'oeil sur les grands, les prennent pour
+modèles de leur conduite, deviendront grands à votre exemple et
+revêtiront l'esprit intrépide du courage. Allons, brillez comme le dieu
+de la guerre quand il se prépare à tenir la plaine. Montrez-vous plein
+d'audace et d'une ambitieuse confiance. Quoi! faudra-t-il qu'ils
+viennent chercher le lion dans son antre, qu'ils viennent l'y effrayer,
+l'y faire trembler? Oh! qu'on ne dise pas cela! Parcourez le pays,
+courez chercher le mécontentement hors de vos portes, et luttez avec lui
+avant de le laisser arriver si près.
+
+LE ROI JEAN.--Le légat du pape vient de me quitter: je me suis
+heureusement réconcilié avec lui, et il m'a promis de congédier l'armée
+que commande le dauphin.
+
+LE BATARD.--Oh! traité honteux! Quoi! lorsqu'une armée envahissante
+aborde dans notre pays, nous enverrons des paroles pacifiques, nous
+aurons recours aux compromis, aux insinuations, aux pourparlers, à de
+honteuses trêves? Un enfant sans barbe, un étourdi élevé dans la soie,
+viendra braver nos champs de bataille, et témoigner son courage sur ce
+sol belliqueux, insultant les airs de ses enseignes vainement déployées,
+et il ne trouvera aucune résistance? Non: courons aux armes, mon prince.
+Peut-être que le cardinal ne pourra vous obtenir la paix; mais s'il
+l'obtient, qu'on puisse dire au moins qu'ils ont vu que nous avions
+l'intention de nous défendre.
+
+LE ROI JEAN.--Eh bien! prenez la conduite de nos affaires actuelles.
+
+LE BATARD.--Allons donc et courage. Je suis bien sûr que nous sommes
+encore en état de faire face à des ennemis plus terribles.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une plaine près de Saint-Edmonsbury[22].
+
+_Entrent en armes_ LOUIS, SALISBURY, MELUN, PEMBROKE, BIGOT, _soldats._
+
+[Note 22: Shakspeare n'a point ici déterminé le lieu de la scène; mais
+d'après l'intention annoncée des lords de rejoindre Louis à
+Saint-Edmonsbury, et ce que dit ensuite Melun des serments prononcés en
+ce lieu, les derniers éditeurs ont cru pouvoir y placer cette scène.]
+
+
+LOUIS, _à Melun._--Sire de Melun, faites faire une copie de ceci,
+gardez-la soigneusement pour nous en conserver la mémoire; remettez
+l'original à ces seigneurs, afin que lorsque nous y aurons apposé nos
+noms, eux et nous, nous puissions, en lisant cet écrit, savoir à quoi
+nous nous sommes engagés par serment, et que nous gardions notre foi
+ferme et inviolable.
+
+SALISBURY.--Elle ne sera jamais violée de notre côté; mais, noble
+dauphin, bien que nous jurions de servir vos desseins avec un zèle libre
+et une fidélité volontaire, cependant croyez-moi, prince, je ne puis me
+réjouir de voir que les plaies de l'État demandent pour appareil une
+révolte déshonorante, et que, pour guérir l'ulcère invétéré d'une seule
+blessure, il en faille ouvrir plusieurs. Oh! cela désole mon âme de
+prendre ce fer à mon côté pour faire des veuves, et dans ce pays, ô
+ciel! qui répète le nom de Salisbury pour lui demander du secours et une
+honorable délivrance! Mais la maladie de notre temps est telle que, pour
+rendre à nos droits la vigueur et la santé, nous n'avons d'autre
+instrument que la main de la dure injustice et du coupable désordre.--Et
+n'est-ce pas une pitié, ô mes tristes amis, que nous les fils, les
+enfants de cette île, soyons nés pour voir une heure aussi triste, pour
+fouler son sein chéri à la suite d'une armée étrangère et remplir les
+rangs de ses ennemis?--Oh! j'ai besoin de me retirer à l'écart, et de
+pleurer sur la honte d'une pareille nécessité.--Nous servons de cortége
+à la noblesse d'un pays éloigné, et nous suivons des couleurs inconnues
+dans ces lieux. Quoi! dans ces lieux? O ma nation! si tu pouvais
+t'éloigner? Si les bras de Neptune qui t'enserrent pouvaient t'emporter
+loin de la connaissance de toi-même, pour t'enraciner sur des rivages
+infidèles? Alors ces deux armées chrétiennes pourraient unir dans une
+veine d'alliance ce sang qu'anime la colère, et ne le répandraient pas
+d'une manière si contraire au bon voisinage.
+
+LOUIS.--Tu montres en ceci un noble caractère, et les grandes affections
+qui luttent dans ton sein font un tremblement de terre de générosité.
+Oh! quel noble combat tu as livré entre la nécessité et un loyal
+respect! Laisse-moi essuyer cette honorable rosée qui trace sur tes
+joues son cours argenté. Mon coeur s'est attendri aux larmes d'une
+femme; c'est une inondation ordinaire, mais l'effusion de ces pleurs
+mâles, cette pluie que chasse de son souffle la tempête de l'âme,
+étonnent mes yeux et me frappent de plus de stupeur que si je voyais sur
+la voûte élevée des cieux se dessiner de toutes parts de brûlants
+météores. Lève ton front, illustre Salisbury, et chasse avec un grand
+coeur cette tempête: renvoie ces pleurs aux yeux d'enfants qui n'ont
+jamais vu le géant du monde dans ses fureurs, qui n'ont jamais rencontré
+d'autres aventures que les fêtes animées de l'ardeur de la jeunesse, de
+la joie et du bavardage. Viens, viens, car tu enfonceras ta main dans la
+bourse de l'opulente prospérité, aussi avant que Louis lui-même.--Et
+vous aussi, nobles qui unissez à mes forces le nerf des vôtres.(_Entre
+Pandolphe avec sa suite._)--Et tenez, il me semble qu'un ange a parlé,
+voyez le saint légat s'avancer vers nous à grands pas; pour nous donner
+une garantie de la part du ciel et pour attacher à nos actions, par sa
+voix sacrée, le nom de justice.
+
+PANDOLPHE.--Salut, noble prince de France. Voici ce que j'ai à vous
+dire: Le roi Jean s'est réconcilié avec Rome; son âme est rentrée sous
+le pouvoir de la sainte Église, de la grande métropole, du siége de
+Rome, contre lesquels il était si fort révolté. Ainsi, repliez vos
+étendards menaçants, et adoucissez l'esprit sauvage de la guerre
+furieuse; que, comme un lion nourri à la main, elle repose
+tranquillement aux pieds de la paix, et n'ait plus rien d'effrayant que
+l'apparence.
+
+LOUIS.--Il faut que Votre Grandeur me le pardonne, mais je ne
+retournerai point en arrière. Je suis de trop bon lieu pour appartenir à
+personne, pour être aux ordres comme agent secondaire, comme serviteur
+utile, comme instrument, de quelque puissance souveraine qui soit au
+monde: c'est vous qui le premier avez, entre ce royaume châtié et moi
+rallumé de votre souffle les charbons éteints de la guerre; c'est vous
+qui avez apporté le bois pour nourrir ce feu: il est beaucoup trop grand
+maintenant pour que le faible vent qui l'a allumé puisse l'éteindre.
+Vous m'avez enseigné à voir la justice sous sa véritable face; vous
+m'avez instruit de mes droits sur ce royaume. Quoi! vous seul avez fait
+entrer dans mon coeur cette entreprise, et vous venez me dire
+aujourd'hui: «Jean a fait sa paix avec Rome!» Et que me fait cette paix
+à moi? Moi, par les droits de mon lit nuptial, le jeune Arthur mort, je
+réclame ce pays comme m'appartenant; et maintenant qu'il est à moitié
+conquis, il faudra que je recule parce que Jean a fait sa paix avec
+Rome! Suis-je l'esclave de Rome? De quel argent Rome a-t-elle contribué?
+quels soldats m'a-t-elle fournis? quelles munitions m'a-t-elle envoyées
+pour aider à cette entreprise? N'est-ce pas moi qui en porte le fardeau?
+Quels autres que moi et ceux qui obéissent à mon appel donnent leurs
+sueurs à cette cause et soutiennent cette guerre? N'ai-je pas entendu
+ces insulaires crier _vive le roi_! au moment où je côtoyais leurs
+villes? n'ai-je pas les plus belles cartes dans le jeu pour gagner cette
+facile partie où se joue une couronne? Et il faudra que j'abandonne la
+mise que j'ai déjà gagnée! Non, non, sur mon âme, c'est ce qu'on ne dira
+jamais.
+
+PANDOLPHE.--Vous ne considérez que les dehors de cette affaire.
+
+LOUIS.--Dehors ou dedans, je ne m'en retournerai point que mon
+entreprise ne soit couronnée de toute la gloire qui a été promise à mes
+vastes espérances avant que j'eusse rassemblé cette brillante élite de
+la guerre, que j'eusse choisi dans le monde entier ces ardents courages,
+pour marcher le front haut à la conquête, et conquérir le renom jusque
+dans la gueule du péril et de la mort.(_Une trompette sonne._)--De quoi
+vient nous sommer cette vigoureuse trompette?
+
+(Entre le Bâtard avec une suite.)
+
+LE BATARD.--En vertu du droit des gens, je dois avoir audience; je suis
+envoyé pour vous parler.--Monseigneur de Milan, je viens de la part du
+roi apprendre comment vous avez traité pour lui; et, selon ce que vous
+me répondrez, je saurai dans quelle étendue et dans quelles limites je
+dois renfermer mes paroles.
+
+PANDOLPHE.--Le dauphin est trop obstiné dans ses refus, et ne veut
+accorder aucune trêve à mes instances. Il répond nettement qu'il ne
+quittera point les armes.
+
+LE BATARD.--Par tout le sang qu'a jamais pu respirer la fureur, le jeune
+homme a bien répondu. Maintenant écoutez notre roi d'Angleterre, car
+c'est ainsi que Sa Majesté parle par ma bouche: il est tout prêt, et
+c'est bien raison qu'il le soit; il se rit de cette singerie d'attaque
+sans aucune espèce d'étiquette, de cette mascarade militaire, de cette
+imprudente orgie, de cette audace imberbe et de ces bataillons
+d'enfants; et il est bien préparé à chasser, le fouet à la main, de
+l'enceinte de ses domaines, cette guerre de nains, ces pygmées en armes.
+Cette main qui a eu la force de vous fustiger à votre porte même et de
+vous faire sauter sur les toits, qui vous a obligés de plonger comme des
+seaux dans vos puits les plus cachés, de vous tapir sous la litière du
+plancher de vos écuries, de demeurer enfermés comme des pions dans des
+coffres et des caisses, de vous tenir serrés contre les pourceaux, et de
+chercher la douce sûreté dans les tombeaux et les prisons, frissonnant
+et tremblant au seul cri des corbeaux de votre pays dont vous preniez la
+voix pour celle d'un Anglais armé; cette main victorieuse qui vous a
+châtiés dans vos maisons sera-t-elle ici plus faible? Non; sachez que
+notre vaillant monarque a pris les armes, et que, comme l'aigle, il
+plane au-dessus de son aire pour fondre sur l'importun qui approche de
+son nid.--Et vous, hommes dégénérés, rebelles ingrats; vous, Nérons
+sanguinaires, qui déchirez le sein de l'Angleterre, votre bonne mère,
+rougissez de honte: vos femmes, vos filles au pâle visage, semblables à
+des amazones, s'avancent d'un pas léger à la suite des tambours; elles
+ont changé leurs dés en gantelets de fer, leurs aiguilles en lances, et
+à la douceur de leur coeur ont succédé des inclinations martiales et
+sanguinaires.
+
+LOUIS.--Finis là tes bravades, et tourne le dos en paix. Nous convenons
+que tu peux l'emporter sur nous en injures. Bonsoir; nous tenons notre
+temps pour trop précieux pour le perdre avec un pareil braillard.
+
+PANDOLPHE.--Permettez-moi de parler.
+
+LE BATARD.--Non, c'est moi qui vais parler.
+
+LOUIS.--Nous n'écouterons ni l'un ni l'autre.--Battez le tambour, et que
+la voix de la guerre établisse la légitimité de nos droits et de notre
+présence.
+
+LE BATARD.--Oui, sans doute, vos tambours vont crier quand vous les
+battrez, et vous en ferez autant quand vous serez battus. Que le bruit
+d'un de tes tambours réveille seulement un écho, et dans le même instant
+un autre tambour déjà suspendu te renverra un son tout aussi bruyant que
+le tien. Fais-en retentir un autre, et un second ira aussi bruyant que
+le tien ébranler l'oreille du firmament, et insulter le tonnerre à la
+bouche sonore. Ne se fiant pas à ce légat qui boite des deux côtés et
+dont il s'est servi par jeu plutôt que par nécessité, le belliqueux Jean
+est là tout près: sur son front siège la mort aux côtes décharnées, dont
+l'occupation sera aujourd'hui de se régaler de milliers de Français.
+
+LOUIS.--Battez, tambours, que nous allions chercher ce danger.
+
+LE BATARD.--Et tu le trouveras, dauphin, n'en doute pas.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+La scène est toujours en Angleterre.--Un champ de bataille.
+
+_Alarmes.--Entrent_ LE ROI JEAN ET HUBERT.
+
+
+LE ROI JEAN.--Comment la journée tourne-t-elle pour nous? Oh!
+dis-le-moi, Hubert.
+
+HUBERT.--Mal, j'en ai peur. Comment se trouve Votre Majesté?
+
+LE ROI JEAN.--Cette fièvre, qui me tourmente depuis si longtemps,
+m'accable tout à fait. Oh! mon coeur est malade.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Seigneur, votre brave cousin, Faulconbridge, prie Votre
+Majesté de quitter le champ de bataille, et de lui faire savoir par moi
+la route que vous prendrez.
+
+LE ROI JEAN.--Dis-lui du côté de Swinstead, à l'abbaye de ce lieu.
+
+LE MESSAGER.--Ayez bon courage: le puissant secours que le dauphin
+attendait ici a fait naufrage, il y a trois nuits, sur les sables de
+Godwin. Cette nouvelle vient à l'instant même d'être apportée à Richard.
+Les Français combattent mollement, et commencent à se retirer.
+
+LE ROI JEAN.--Hélas! cette cruelle fièvre me consume et ne me laisse pas
+la force de jouir de cette heureuse nouvelle. Marchons vers Swinstead;
+qu'on me mette à l'instant dans ma litière: la faiblesse s'est emparée
+de moi, et je me sens défaillir.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Un autre endroit sur le champ de bataille.
+
+SALISBURY, PEMBROKE, BIGOT.
+
+
+SALISBURY.--Je ne croyais pas que le roi conservât autant d'amis.
+
+PEMBROKE.--Retournons encore à la charge; ranimons l'ardeur des
+Français: s'ils échouent, nous échouons aussi.
+
+SALISBURY.--Ce diable de bâtard, ce Faulconbridge, en dépit de tout,
+maintient à lui seul le combat.
+
+PEMBROKE.--On dit que le roi Jean, dangereusement malade, a quitté le
+champ de bataille.
+
+(Entre Melun blessé et conduit par des soldats.)
+
+MELUN.--Conduisez-moi vers les rebelles d'Angleterre que j'aperçois ici.
+
+SALISBURY.--Tant que nous fûmes heureux on nous donna d'autres noms.
+
+PEMBROKE.--C'est le comte de Melun!
+
+SALISBURY.--Blessé à mort.
+
+MELUN.--Fuyez, nobles Anglais. Vous êtes vendus et achetés: retirez-vous
+des cruels engagements où vous vous êtes enfilés[23]; accueillez de
+nouveau la fidélité bannie. Cherchez le roi Jean et tombez à ses pieds;
+car si le Français a l'avantage dans cette tumultueuse journée, il se
+propose de récompenser les peines que vous vous donnez en vous faisant
+trancher la tête. Il en a fait le serment, et je l'ai juré avec lui, et
+d'autres encore l'ont juré avec moi sur l'autel de Saint-Edmonsbury, sur
+le même autel où nous vous jurâmes une tendre amitié et un attachement
+éternel[24].
+
+[Note 23: _Unthread the rude eye of rebellion_: Désenfilez le cruel trou
+d'aiguille de la rébellion.]
+
+[Note 24: On répandit en effet que le vicomte de Melun, tombé malade à
+Londres, sentant les approches de la mort, et pressé par sa conscience,
+avait fait avertir les Anglais, qui avaient embrassé le parti de Louis,
+que le projet de ce prince était de les exterminer eux et leur famille,
+pour distribuer leurs propriétés à ses courtisans. Ce conte, absurde,
+trop appuyé par l'imprudente préférence que Louis montrait en toute
+occasion pour les Français, fut très-accrédité, et contribua
+singulièrement à la défection des Anglais.]
+
+SALISBURY.--Est-il possible? serait-il vrai?
+
+MELUN.--N'ai-je pas devant les yeux la hideuse mort, ne retenant plus
+qu'un reste de vie qui s'échappe avec mon sang, comme se dissout près du
+feu la forme d'une figure de cire? Qu'y a-t-il au monde qui pût
+maintenant me porter à tromper, puisque je vais perdre les avantages de
+toute imposture? Comment voudrais-je dire ce qui est faux, puisqu'il est
+vrai que je dois mourir ici, et que je ne puis vivre ailleurs que par la
+vérité? Je vous le répète, si Louis remporte la victoire, il se
+parjurera si jamais vos yeux revoient naître à l'orient une nouvelle
+aurore. Dans cette nuit même, dont le souffle noir et contagieux fume
+déjà autour de la chevelure brûlante d'un vieux et faible soleil fatigué
+du jour; dans cette nuit fatale, vous rendrez le dernier soupir, et l'on
+vous fera traîtreusement payer par la perte de votre vie à tous[25]
+l'amende à laquelle a été taxée votre trahison, dans le cas où, par
+votre secours, Louis aurait l'avantage de la journée. Parlez de moi à un
+nommé Hubert qui accompagne votre roi: mon affection pour lui, et cet
+autre motif que mon grand-père était Anglais, ont éveillé ma conscience
+et m'ont déterminé à vous confesser tout ceci. Pour récompense, je vous
+prie de m'emporter d'ici, loin du tumulte et du bruit du champ de
+bataille, dans quelque lieu où je puisse penser en paix le reste de mes
+pensées, et où mon âme et le corps puissent se séparer dans la
+contemplation et les désirs pieux.
+
+[Note 25:
+
+ _Paying the fine of rated treachery_
+ _Even with a treacherous fine of all your lives._
+
+_Fine_ (amende), et _fine_ (fin), jeu de mots impossible à rendre
+exactement.]
+
+SALISBURY.--Nous te croyons.... Et périsse mon âme si je ne chéris
+l'aspect et les attraits de cette belle occasion par qui nous allons
+retourner sur nos pas dans le chemin d'une damnable désertion! Et comme
+le flot qui s'avance et se retire, abandonnant nos irrégularités et
+notre cours déréglé, nous redescendrons dans ces limites que nous avions
+dédaignées, et coulerons paisiblement dans les bornes de l'obéissance
+jusqu'à notre océan, notre auguste roi Jean.--Mon bras va aider à
+t'emporter de ce lieu, car je vois déjà dans tes yeux les cruelles
+angoisses de la mort.--Allons, mes amis, désertons de nouveau: heureux
+changement, qui ramène l'ancien droit!
+
+(Ils sortent et emmènent Melun.)
+
+
+SCÈNE V
+
+La scène est toujours en Angleterre.--Le camp français.
+
+_Entre_ LOUIS _avec sa suite._
+
+
+LOUIS.--Il semblait que dans le ciel le soleil se couchait à regret, et
+qu'il s'arrêtait et couvrait à l'occident le firmament de rougeur,
+tandis que les Anglais se retiraient faiblement, mesurant à reculons la
+terre de leur propre pays. Oh! nous avons brillamment fini, lorsqu'après
+ce sanglant et laborieux combat nous leur avons dit bonsoir, par une
+décharge de notre inutile artillerie; et que nous avons glorieusement
+relevé nos enseignes déchirées, restant les derniers sur le champ de
+bataille, et presque maîtres du terrain.
+
+(Un messager entre.)
+
+LE MESSAGER.--Où est mon prince, le dauphin?
+
+LOUIS.--Le voici.--Quelles nouvelles?
+
+LE MESSAGER.--Le comte de Melun est tué. Les seigneurs anglais, d'après
+ses conseils, ont de nouveau changé de parti; et vos renforts, que vous
+désiriez depuis si longtemps, se sont perdus et abîmés dans les sables
+de Godwin.
+
+LOUIS.--Oh! les affreuses et détestables nouvelles! Que ton coeur soit
+maudit! Je ne m'attendais pas à éprouver ce soir la tristesse qu'elles
+me donnent. Qui est-ce qui a dit que le roi Jean avait fui une heure ou
+deux avant que la nuit tombante vînt séparer nos armées fatiguées?
+
+LE MESSAGER.--Qui que ce soit qui l'ait dit, il a dit la vérité,
+seigneur.
+
+LOUIS.--C'est bon.--A nos postes, et faisons bonne garde cette nuit. Le
+jour ne sera pas levé aussitôt que moi pour tenter les bonnes chances de
+demain.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE VI
+
+Un endroit découvert dans le voisinage de l'abbaye de Swinstead.
+
+_Il est nuit._--LE BATARD ET HUBERT _entrent par différents côtés._
+
+
+HUBERT.--Qui va là? Parle. Holà! parle vite, ou je tire.
+
+LE BATARD.--Ami.--Qui es-tu, toi?
+
+HUBERT.--Du parti de l'Angleterre.
+
+LE BATARD.--Où vas-tu?
+
+HUBERT.--Qu'est-ce que cela te fait? Ne pourrais-je pas m'enquérir de
+tes affaires comme toi des miennes?
+
+LE BATARD.--C'est Hubert, je crois.
+
+HUBERT.--Tu as deviné juste. Je veux bien à tout hasard te croire de mes
+amis, toi qui reconnais si bien ma voix. Qui es-tu?
+
+LE BATARD.--Qui tu voudras; et si cela te fait plaisir, tu peux me faire
+l'amitié de croire que je descends d'un côté des Plantagenets.
+
+HUBERT.--Mauvaise mémoire, c'est toi et l'aveugle nuit qui m'avez fait
+tort.--Brave soldat, pardonne-moi si mon oreille a pu méconnaître aucun
+des accents de ta voix.
+
+LE BATARD.--Allons, allons; sans compliment, quelles nouvelles y a-t-il?
+
+HUBERT.--Eh! c'était pour vous trouver que je cheminais ici sous les
+sombres regards de la nuit.
+
+LE BATARD.--Abrége donc: quelles nouvelles?
+
+HUBERT.--O mon cher monsieur, des nouvelles convenant à la nuit, noires,
+effrayantes, désespérantes, horribles!
+
+LE BATARD.--Montre-moi où a porté le coup de ces mauvaises nouvelles. Je
+ne suis pas une femme, et je ne m'évanouirai pas.
+
+HUBERT.--Le roi, je le crains, a été empoisonné par un moine. Je l'ai
+laissé presque sans voix, et je suis accouru pour vous informer de ce
+malheur, afin que vous puissiez vous préparer, dans cette crise
+soudaine, mieux que vous ne l'auriez pu si vous aviez tardé à
+l'apprendre.
+
+LE BATARD.--Comment a-t-il pris du poison? qui l'a goûté avant lui?
+
+HUBERT.--Un moine, vous dis-je, un scélérat déterminé, dont les
+entrailles ont éclaté à l'instant même. Cependant le roi parle encore,
+et peut-être pourrait-il en revenir.
+
+LE BATARD.--Qui as-tu laissé auprès de Sa Majesté?
+
+HUBERT.--Quoi, vous ne savez pas?.... Tous les seigneurs sont revenus,
+accompagnés du prince Henri, à la prière duquel le roi leur a pardonné;
+et ils sont tous autour de Sa Majesté.
+
+LE BATARD.--Ciel tout-puissant, suspends ton courroux, et n'essaye pas
+de nous faire supporter plus que nous ne pouvons.--Je te dirai, Hubert,
+que cette nuit la moitié de mes troupes, en passant les sables, ont été
+surprises par la marée, et ces eaux de Lincoln[26] les ont dévorées.
+Moi-même, quoique bien monté, j'ai eu peine à me sauver.--Allons, marche
+devant; conduis-moi vers le roi. Je crains bien qu'il ne soit mort avant
+que j'arrive.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 26: Ce fut Jean lui-même qui, passant de Lyrin dans le
+Lincolnshire, perdit par une inondation, et non par la marée, ses
+trésors, ses chariots et ses bagages.]
+
+
+SCÈNE VII
+
+Le verger de l'abbaye de Swinstead.
+
+_Entrent_ LE PRINCE HENRI, SALISBURY ET BIGOT.
+
+
+HENRI.--Il est trop tard: toute la vie de son sang est atteinte de
+corruption; et son cerveau même, où quelques-uns placent la fragile
+demeure de l'âme, annonce par ses vaines rêveries la fin de la vie
+mortelle.
+
+(Entre Pembroke.)
+
+PEMBROKE.--Sa Majesté parle encore: elle est persuadée que si on la
+conduisait en plein air, cela calmerait l'ardeur du cruel poison qui la
+dévore.
+
+HENRI.--Eh bien, il faut le faire porter ici dans le verger. Est-il
+toujours en fureur?
+
+(Bigot sort.)
+
+PEMBROKE.--Il est plus calme que lorsque vous l'avez quitté. Tout à
+l'heure il chantait.
+
+HENRI.--Oh! illusions de la maladie! Les maux parvenus à leur dernière
+violence ne se font pas longtemps sentir. La mort, qui a déjà fait sa
+proie des parties extérieures, les laisse insensibles et assiége
+maintenant l'esprit qu'elle harcèle et désole par des légions de
+fantômes bizarres qui, se pressant en foule à ce dernier assaut, se
+confondent les uns avec les autres.--C'est une chose étrange que la mort
+puisse chanter!--Hélas! je suis le fils de ce cygne faible et épuisé,
+qui chante l'hymne funèbre de sa mort, et fait sortir des organes d'une
+voie périssable les sons qui conduisent son âme et son corps à leur
+repos éternel.
+
+SALISBURY.--Prenez courage, prince, car vous êtes né pour rendre une
+forme à cette masse qu'il a laissée si irrégulière et si défigurée.
+
+(Rentrent Bigot et la suite, apportant le roi Jean dans une chaise.)
+
+LE ROI JEAN.--Ah! certes, maintenant mon âme a de la place: elle ne s'en
+ira pas par les fenêtres ni par les portes. J'ai dans mon sein un été si
+brûlant, que tous mes intestins se réduisent en poussière. Je ne suis
+plus qu'un dessin difforme tracé avec une plume sur du parchemin, et je
+me racornis devant ce feu.
+
+HENRI.--Comment se trouve Votre Majesté?
+
+LE ROI JEAN.--Empoisonné, fort mal, mort, abandonné, rejeté!.... Et nul
+de vous ne commandera à l'hiver de venir enfoncer ses doigts de glace
+entre mes mâchoires, ne conjurera le Nord d'envoyer ses vents glacés
+caresser mes lèvres desséchées et me soulager par le froid, ne fera
+couler les rivières de mon royaume dans mon sein consumé? Je ne vous
+demande pas grand'chose; je n'implore qu'un froid qui me soulage; et
+vous êtes assez avares, assez ingrats pour me le refuser!
+
+HENRI.--Oh! que mes larmes n'ont-elles quelque vertu qui pût vous
+secourir!
+
+LE ROI JEAN.--Elles sont pleines d'un sel brûlant.--Au dedans de moi est
+un enfer où le poison est renfermé comme un démon pour tyranniser une
+vie condamnée et sans espérance.
+
+(Entre le Bâtard hors d'haleine.).
+
+LE BATARD.--Oh! je suis tout échauffé de la vitesse de ma course, et de
+l'envie qui me pressait de voir Votre Majesté.
+
+LE ROI JEAN.--Ah! mon cousin, tu es venu pour me fermer les yeux. Le
+câble de mon coeur est rompu et brûlé; tous les cordages qui soutenaient
+les voiles de ma vie se sont changés en un fil, en un petit cheveu; mon
+coeur n'est plus retenu que par une pauvre fibre qui ne tiendra que le
+temps d'entendre tes nouvelles; et après, tout ce que tu vois ne sera
+plus qu'un morceau de terre, le simulacre de la royauté évanouie!
+
+LE BATARD.--Le dauphin se prépare à marcher de ce côté, et Dieu sait
+comment nous pourrons lui résister; car en une nuit la meilleure partie
+de mes troupes, avec laquelle j'avais trouvé moyen de faire retraite,
+s'est perdue à l'improviste dans les eaux, dévorée par le retour
+inattendu de la marée.
+
+(Le roi meurt.)
+
+SALISBURY.--Vous versez ces nouvelles de mort dans une oreille déjà
+morte.--Mon souverain! mon prince!--Tout à l'heure roi, maintenant cela!
+
+HENRI.--C'est ainsi qu'il faut que j'avance pour être arrêté de même!
+Quelle sûreté, quelle espérance, quelle stabilité y a-t-il dans ce
+monde, lorsque ce qui tout à l'heure était un roi n'est plus maintenant
+que de l'argile?
+
+LE BATARD.--Es-tu parti ainsi?--Je ne reste après toi que pour remplir
+pour toi le devoir de la vengeance; puis mon âme ira te servir dans les
+cieux, comme elle t'a toujours servi sur la terre.--Vous, astres de
+l'Angleterre, maintenant rentrés dans votre sphère régulière, où sont
+vos troupes? Montrez actuellement le retour de votre fidélité, et
+revenez sans délai avec moi repousser la destruction et l'éternelle
+ignominie hors des faibles portes de notre patrie languissante!
+Cherchons à l'instant l'ennemi, ou il va nous chercher lui-même: le
+dauphin accourt en furie sur nos talons.
+
+SALISBURY.--Il paraît que vous n'êtes pas instruit de tout ce que nous
+savons. Le cardinal Pandolphe est à se reposer dans l'abbaye, où il est
+arrivé il y a une demi-heure apportant de la part du dauphin, disposé à
+abandonner sur-le-champ cette guerre, des offres de paix que nous
+pouvons accepter avec honneur et avec avantage.
+
+LE BATARD.--Il l'abandonnera bien mieux encore lorsqu'il nous verra bien
+ralliés pour la défense.
+
+SALISBURY.--Mais tout est en quelque sorte fini: il a déjà fait
+transporter sur les côtes quantité de bagages et remis sa cause et ses
+prétentions entre les mains du cardinal, avec qui, si vous le jugez à
+propos, vous et moi et les autres seigneurs, nous partirons en diligence
+cette après-dînée, pour achever de terminer heureusement cette affaire.
+
+LE BATARD.--Soit.--Et vous, mon noble prince, avec ceux des grands dont
+on peut le mieux se passer, vous resterez pour les obsèques de votre
+père.
+
+HENRI.--C'est à Worcester que son corps doit être enterré, car c'est
+ainsi qu'il l'a ordonné.
+
+LE BATARD.--Il faut donc l'y conduire.--Et vous, cher prince,
+puissiez-vous revêtir avec bonheur le sceptre héréditaire et glorieux de
+ce royaume! C'est avec une soumission entière que je vous transmets à
+genoux mes fidèles services, et ma soumission éternellement inviolable.
+
+SALISBURY.--Et nous vous offrons de même notre affection, qui demeurera
+désormais sans tache.
+
+HENRI.--J'ai une âme sensible qui voudrait vous remercier, et ne sait le
+faire que par des larmes.
+
+LE BATARD.--Oh! ne donnons à la circonstance que les douleurs
+nécessaires; nous sommes en avance de chagrin avec le passé.--Cette
+Angleterre n'est jamais tombée et ne tombera jamais aux pieds
+orgueilleux d'un vainqueur, qu'elle ne l'ait d'abord aidé elle-même à la
+blesser. Maintenant que ses chefs sont revenus à elle, que les trois
+parties du monde viennent armées contre nous, et nous leur tiendrons
+tête! Rien ne peut nous accabler si l'Angleterre reste fidèle à
+elle-même.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le roi Jean, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI JEAN ***
+
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+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
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+Release Date: June 18, 2007 [EBook #21856]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI JEAN ***
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+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
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+ Note du transcripteur.
+
+ ===========================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 6
+ Le marchand de Venise--Les joyeuses Bourgeoises de
+ Windsor--<b>Le roi Jean</b>--La vie et la mort du roi Richard II,
+ Henri IV (1re partie).
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+
+ ==========================================================
+</pre>
+<br>
+
+
+
+<h1>LE ROI JEAN</h1>
+
+<h2>TRAGÉDIE</h2>
+<br>
+
+<h3>NOTICE SUR LE ROI JEAN</h3>
+
+
+<p>Shakspeare n'a point écrit ses drames historiques dans l'ordre
+chronologique et pour reproduire sur le théâtre, comme ils s'étaient
+successivement développés en fait, les événements et les personnages
+de l'histoire d'Angleterre. Il ne songeait pas à travailler sur un plan
+ainsi général et systématique. Il composait ses pièces selon que telle
+ou telle circonstance lui en fournissait l'idée, lui en inspirait la
+fantaisie, ou lui en imposait la nécessité, ne se souciant guère de la
+chronologie des sujets ni de l'ensemble que tels ou tels ouvrages
+pouvaient former. Il a porté sur la scène presque toute l'histoire
+d'Angleterre, du treizième au seizième siècle, depuis Jean sans
+Terre jusqu'à Henri VIII, commençant par le quinzième siècle et le
+roi Henri VI pour remonter ensuite au treizième siècle et au roi
+Jean, et ne finissant qu'après avoir plusieurs fois encore interverti
+l'ordre des siècles et des rois. Voici, selon ses plus savants commentateurs,
+selon M. Malone, entre autres, la chronologie théâtrale de
+ses six drames historiques:</p>
+
+<p>1° Première partie du roi <i>Henri VI</i> (roi de 1422 à 1461), composée
+en 1589.</p>
+
+<p>2° Deuxième partie de <i>Henri VI</i>, 1591.</p>
+
+<p>3° Troisième partie de <i>Henri VI</i>, 1591.</p>
+
+<p>4° <i>Le Roi Jean</i> (de 1199 à 1216), 1596.</p>
+
+<p>5° <i>Le Roi Richard II</i> (de 1377 à 1399), 1597.</p>
+
+<p>6° <i>Le Roi Richard III</i> (de 1483 à 1485), 1599.</p>
+
+<p>7° Première partie du roi <i>Henri IV</i> (de 1399 à 1413), 1597.</p>
+
+<p>8° Deuxième partie de <i>Henri IV</i>, 1598.</p>
+
+<p>9° <i>Le Roi Henri V</i> (de 1413 à 1422), 1599.</p>
+
+<p>10° <i>Le Roi Henri VIII</i> (de 1509 à 1547), 1601.</p>
+
+<p>Mais après avoir exactement indiqué l'ordre chronologique de la
+composition des drames historiques de Shakspeare, il faut, pour en
+bien apprécier le caractère et l'enchaînement dramatique, les replacer
+comme nous le faisons dans l'ordre vrai des événements; ainsi
+seulement on assiste au spectacle du génie de Shakspeare déroulant
+et ranimant l'histoire de son pays.</p>
+
+<p>En choisissant pour sujet d'une tragédie le règne de Jean sans
+Terre, Shakspeare s'imposait la nécessité de ne pas respecter scrupuleusement
+l'histoire. Un règne où, dit Hume, «l'Angleterre se
+vit déjouée et humiliée dans toutes ses entreprises,» ne pouvait
+être représenté dans toute sa vérité devant un public anglais et une
+cour anglaise; et le seul souvenir du roi Jean auquel la nation doive
+attacher du prix, la grande Charte, n'était pas de ceux qui devaient
+intéresser vivement une reine telle qu'Élisabeth. Aussi la pièce
+de Shakspeare ne présente-t-elle qu'un sommaire des dernières
+années de ce règne honteux; et l'habileté du poëte s'est employée à
+voiler le caractère de son principal personnage sans le défigurer, à
+dissimuler la couleur des événements sans les dénaturer. Le seul fait
+sur lequel Shakspeare ait pris nettement la résolution de substituer
+l'invention à la vérité, ce sont les rapports de Jean avec la France;
+il faut assurément toutes les illusions de la vanité nationale pour que
+Shakspeare ait pu présenter et pour que les Anglais aient supporté
+le spectacle de Philippe-Auguste succombant sous l'ascendant de
+Jean sans Terre. C'est tout au plus ainsi qu'on aurait pu l'offrir à
+Jean lui-même lorsqu'enfermé à Rouen, tandis que Philippe s'emparait
+de ses possessions en France, il disait tranquillement:
+«Laissez faire les Français, je reprendrai en un jour ce qu'ils
+mettent des années à conquérir.» Tout ce qui, dans la pièce de
+Shakspeare, est relatif à la guerre avec la France, semble avoir été
+inventé pour la justification de cette gasconnade du plus lâche et du
+plus insolent des princes.</p>
+
+<p>Dans le reste du drame, l'action même et l'indication des faits
+qu'il n'était pas possible de dissimuler, suffisent pour faire entrevoir
+ce caractère où le poëte n'a pas osé pénétrer, où il n'eût pu même
+pénétrer qu'avec dégoût; mais ni un pareil personnage, ni cette manière
+gênée de le peindre n'étaient susceptibles d'un grand effet dramatique;
+aussi Shakspeare a-t-il fait porter l'intérêt de sa pièce sur le
+sort du jeune Arthur; aussi a-t-il chargé Faulconbridge de ce rôle
+original et brillant où l'on sent qu'il se complaît, et qu'il ne se refuse
+guère dans aucun de ses ouvrages.</p>
+
+<p>Shakspeare a présenté le jeune duc de Bretagne à l'âge où pour
+la première fois on eut à faire valoir ses droits après la mort de
+Richard, c'est-à-dire environ à douze ans. On sait qu'Arthur en
+avait vingt-cinq ou vingt-six, qu'il était déjà marié et intéressant par
+d'aimables et brillantes qualités lorsqu'il fut fait prisonnier par son
+oncle; mais le poëte a senti combien ce spectacle de la faiblesse aux
+prises avec la cruauté était plus intéressant dans un enfant; et
+d'ailleurs, si Arthur n'eût été un enfant, ce n'est pas sa mère qu'il
+eût été permis de mettre en avant à sa place; en supprimant le rôle
+de Constance, Shakspeare nous eût peut-être privés de la peinture
+la plus pathétique qu'il ait jamais tracée de l'amour maternel, l'un
+des sentiments où il a été le plus profond.</p>
+
+<p>En même temps qu'il a rendu le fait plus touchant, il en a écarté
+l'horreur en diminuant l'atrocité du crime. L'opinion la plus généralement
+répandue, c'est qu'Hubert de Bourg, qui ne s'était chargé
+de faire périr Arthur que pour le sauver, ayant en effet trompé la
+cruauté de son oncle par de faux rapports et par un simulacre
+d'enterrement, Jean, qui fut instruit de la vérité, tira d'abord Arthur
+du château de Falaise où il était sous la garde d'Hubert, se rendit
+lui-même de nuit et par eau à Rouen, où il l'avait fait renfermer, le
+fit amener dans son bateau, le poignarda de sa main, puis attacha
+une pierre à son corps et le jeta dans la rivière. On conçoit qu'un
+véritable poëte ait écarté une semblable image. Indépendamment de
+la nécessité d'absoudre son principal personnage d'un crime aussi
+odieux, Shakspeare a compris combien les lâches remords de Jean,
+quand il voit le danger où le plonge le bruit de la mort de son neveu,
+étaient plus dramatiques et plus conformes à la nature générale
+de l'homme que cet excès d'une brutale férocité; et, certes, la belle
+scène de Jean avec Hubert, après la retraite des lords, suffit bien
+pour justifier un pareil choix. D'ailleurs le tableau que présente
+Shakspeare saisit trop vivement son imagination et acquiert à ses
+yeux trop de réalité pour qu'il ne sente pas qu'après la scène incomparable
+où Arthur obtient sa grâce d'Hubert, il est impossible de
+supporter l'idée qu'aucun être humain porte la main sur ce pauvre
+enfant, et lui fasse subir de nouveau le supplice de l'agonie à laquelle
+il vient d'échapper; le poëte sait de plus que le spectacle de
+la mort d'Arthur, bien que moins cruel, serait encore intolérable si,
+dans l'esprit des spectateurs, il était accompagné de l'angoisse qu'y
+ajouterait la pensée de Constance; il a eu soin de nous apprendre la
+mort de la mère avant de nous rendre témoin de celle du fils;
+comme si, lorsque son génie a conçu, à un certain degré, les douleurs
+d'un sentiment ou d'une passion, son âme trop tendre s'en
+effrayait et cherchait pour son propre compte à les adoucir. Quelque
+malheur que peigne Shakspeare, il fait presque toujours deviner
+un malheur plus grand devant lequel il recule et qu'il nous épargne.</p>
+
+<p>Le caractère du bâtard Faulconbridge a été fourni à Shakspeare
+par une pièce de Rowley, intitulée: <i>The troublesome Reign of King
+John</i>, qui parut en 1591, c'est-à-dire cinq ans avant celle de
+Shakspeare, composée, à ce qu'on croit, en 1596. La pièce de
+Rowley fut réimprimée en 1611 avec le nom de Shakspeare,
+artifice assez ordinaire aux libraires et aux éditeurs du temps.
+Cette circonstance, et l'aisance avec laquelle Shakspeare a puisé
+dans cet ouvrage, ont fait croire à plusieurs critiques qu'il y avait
+mis la main, et que <i>la Vie et la mort du roi Jean</i> n'était qu'une
+refonte du premier ouvrage; mais il ne paraît pas qu'il y ait eu
+aucune part.</p>
+
+<p>Selon sa coutume, en empruntant à Rowley ce qui lui a convenu,
+Shakspeare a ajouté de grandes beautés à son orignal, mais il en a
+conservé presque toutes les erreurs. Ainsi Rowley a supposé que
+c'était le duc d'Autriche qui avait tué Richard Coeur de Lion, et en
+même temps il fait tuer le duc d'Autriche par Faulconbridge, personnage
+historique dont parle Mathieu Pâris sous le nom de Falçasius
+de Brente, fils naturel de Richard, et qui, selon Hollinshed, tua le
+vicomte de Limoges pour venger la mort de son père, tué, comme
+on sait, au siége de Chaluz, château appartenant à ce seigneur.
+Pour concilier la version de Hollinshed avec la sienne, Rowley a fait
+de <i>Limoges</i> le nom de famille du duc d'Autriche, qu'il nomme ainsi,
+<i>Limoges</i>, <i>duc d'Autriche</i>. Shakspeare l'a suivi exactement en ceci.
+C'est de même au duc d'Autriche qu'il attribue la mort de Richard;
+c'est de même le duc d'Autriche qui, dans la pièce, reçoit la mort
+de la main de Faulconbridge; et quant à la confusion des deux personnages,
+il paraît que Shakspeare ne s'en est pas fait plus de scrupule
+que Rowley, si l'on en peut juger par l'interpellation de
+Constance au duc d'Autriche dans la première scène du troisième
+acte, où, s'adressant à lui, elle s'écrie: <i>ô Limoges, ô Austria!</i> Le
+caractère de Faulconbridge est une de ces créations du génie de
+Shakspeare où se retrouve la nature de tous les temps et de tous les
+pays: Faulconbridge est le vrai soldat, le soldat de fortune, ne reconnaissant
+personnellement de devoir inflexible qu'envers le chef auquel
+il a dévoué sa vie et de qui il a reçu la récompense de son
+courage, et cependant ne demeurant étranger à aucun des sentiments
+sur lesquels se fondent les autres devoirs, obéissant même à ces instincts
+d'une rectitude naturelle toutes les fois qu'ils ne se trouvent
+pas en contradiction avec le voeu de soumission et de fidélité implicite
+auquel appartient son existence, et même sa conscience: il
+sera humain, généreux, il sera juste aussi souvent que ce voeu ne
+lui ordonnera pas l'inhumanité, l'injustice, la mauvaise foi; il juge
+bien les choses auxquelles il se soumet, et n'est dans l'erreur que sur
+la nécessité de s'y soumettre; il est habile autant que brave, et n'aliène
+point son jugement en renonçant à le suivre; c'est une nature
+forte que les circonstances et le besoin d'employer son activité en un
+sens quelconque ont réduite à une infériorité morale dont une disposition
+plus calme et des réflexions plus approfondies sur la véritable
+destination des hommes l'auraient vraisemblablement préservée.
+Mais, avec le tort de n'avoir pas cherché assez haut les objets de sa
+fidélité et de son dévouement, Faulconbridge a le mérite éminent
+d'un dévouement et d'une fidélité inébranlables, vertus singulièrement
+hautes, et par le sentiment dont elles émanent, et par les
+grandes actions dont elles peuvent être la source. Son langage est,
+ comme sa conduite, le résultat d'un mélange de bon sens et d'ardeur
+d'imagination qui enveloppe souvent la raison dans un fracas
+de paroles très-naturel aux hommes de la profession et du caractère
+de Faulconbridge; sans cesse livrés à l'ébranlement des scènes et des
+actions les plus violentes, ils ne peuvent trouver dans le langage ordinaire
+de quoi rendre les impressions dont se compose l'habitude de
+leur vie.</p>
+
+<p>Le style général de la pièce est moins ferme et d'une couleur
+moins prononcée que celui de plusieurs autres tragédies du même
+poëte; la contexture de l'ouvrage est aussi un peu vague et faible,
+ce qui tient au défaut d'une idée unique qui ramène sans cesse
+toutes les parties à un même centre. La seule idée de ce genre qu'on
+puisse apercevoir dans <i>le Roi Jean</i>, c'est la haine de la domination
+étrangère l'emportant sur la haine d'une usurpation tyrannique.
+Pour que cette idée fût saillante et occupât constamment l'esprit du
+spectateur, il faudrait qu'elle se reproduisît partout, que tout contribuât
+à faire ressortir le malheur de la lutte entre ces deux sentiments;
+mais ce plan, un peu vaste pour un ouvrage dramatique,
+devenait d'ailleurs inconciliable avec la réserve que s'imposait
+Shakspeare sur le caractère du roi: aussi une grande partie de la
+pièce se passe-t-elle en discussions de peu d'intérêt, et dans le reste
+les événements ne sont pas assez bien amenés; les lords changent
+trop légèrement de parti, soit d'abord à cause de la mort d'Arthur,
+soit ensuite par un motif de crainte personnelle, qui ne présente pas
+sous un point de vue assez honorable leur retour à la cause d'Angleterre.
+L'emprisonnement du roi Jean n'est pas non plus préparé
+avec le soin que met d'ordinaire Shakspeare à fonder et à justifier
+la moindre circonstance de son drame: rien n'indique ce qui a pu
+porter le moine à une action aussi désespérée, puisqu'en ce moment
+Jean était réconcilié avec Rome. La tradition à laquelle
+Shakspeare a emprunté ce fait apocryphe attribue l'action du moine
+au besoin de se venger d'un mot offensant que lui avait dit le roi.
+On ne sait trop ce qui a pu porter Shakspeare à adopter ce conte,
+dont il a tiré si peu de parti: peut-être a-t-il voulu donner aux derniers
+moments de Jean quelque chose d'une souffrance infernale,
+sans avoir recours à des remords qui en effet n'eussent pas été plus
+d'accord avec le caractère réel de ce méprisable prince qu'avec la
+manière adoucie dont le poëte l'a tracé.</p>
+<br>
+
+
+<h2>LE ROI JEAN</h2>
+
+<h3>TRAGÉDIE</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>PERSONNAGES</p>
+<br>
+<p>LE ROI JEAN.</p>
+<p>LE PRINCE HENRI son fils, depuis le roi Henri III.</p>
+<p>ARTHUR, duc de Bretagne, fils de Geoffroy, dernier duc de Bretagne;
+ et frère aîné du roi Jean.</p>
+<p>GUILLAUME MARESHALL, comte de Pembroke.</p>
+<p>GEOFFROY FITZ-PETER, comte d'Essex, grand justicier d'Angleterre.</p>
+<p>GUILLAUME LONGUE-ÉPÉE, comte de Salisbury.</p>
+<p>ROBERT BIGOT, comte de Norfolk.</p>
+<p>HUBERT.</p>
+<p>ROBERT FAULCONBRIDGE, fils de sir Robert Faulconbridge.</p>
+<p>PHILIPPE FAULCONBRIDGE, son frère utérin, bâtard du roi Richard Ier.</p>
+<p>JACQUES GOURNEY, attaché au service de lady Faulconbridge.</p>
+<p>PIERRE DE POMFRET, prophète.</p>
+<p>PHILIPPE, roi de France.</p>
+<p>LOUIS, dauphin.</p>
+<p>L'ARCHIDUC D'AUTRICHE.</p>
+<p>LE CARDINAL PANDOLPHE, légat du pape.</p>
+<p>MELUN, seigneur français.</p>
+<p>CHATILLON, ambassadeur de France envoyé au roi Jean.</p>
+<p>ÉLÉONORE, veuve du roi Henri II, et mère du roi Jean.</p>
+<p>CONSTANCE, mère d'Arthur.</p>
+<p>BLANCHE, fille d'Alphonse, roi de Castille, et nièce du roi Jean.</p>
+<p>LADY FAULCONBRIDGE, mère du bâtard et de Robert Faulconbridge.</p>
+<br>
+<p>SEIGNEURS, DAMES, CITOYENS D'ANGERS, OFFICIERS, SOLDATS, HÉRAUTS,
+MESSAGERS, ET AUTRES GENS DE SUITE.</p>
+</div></div>
+
+
+<p class="stage1">La scène est tantôt en Angleterre, et tantôt en France.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Northampton.--Une salle de représentation dans le palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE ROI JEAN, LA REINE ÉLÉONORE, PEMBROKE,
+ESSEX, et SALISBURY <i>avec</i> CHATILLON.</p>
+<br>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Eh bien, Châtillon, parlez; que veut de
+nous la France?</p>
+
+<p>CHATILLON.--Ainsi, après vous avoir salué, parle le roi
+de France, par moi son ambassadeur, à Sa Majesté, à
+Sa Majesté usurpée d'Angleterre.</p>
+
+<p>ÉLÉONORE.--Étrange début! Majesté usurpée!</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Silence, ma bonne mère, écoutez l'ambassade.</p>
+
+<p>CHATILLON.--Philippe de France, suivant les droits et
+au nom du fils de feu Geoffroy votre frère, Arthur Plantagenet,
+fait valoir ses titres légitimes à cette belle île et
+son territoire, l'Irlande, Poitiers, l'Anjou, la Touraine,
+le Maine, vous invitant à déposer l'épée qui usurpe la
+domination de ces différents titres, et à la remettre dans
+la main du jeune Arthur, votre neveu, votre royal et vrai
+souverain.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Et que s'ensuivra-t-il si nous nous y
+refusons?</p>
+
+<p>CHATILLON.--L'impérieuse entremise d'une guerre sanglante
+et cruelle, pour ressaisir par la force des droits
+que la force seule refuse.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Ici nous avons guerre pour guerre, sang
+pour sang, hostilité pour hostilité: c'est ainsi que je
+réponds au roi de France.</p>
+
+<p>CHATILLON.--Dès lors recevez par ma bouche le défi de
+mon roi, dernier terme de mon ambassade.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Porte-lui le mien, et va-t'en en paix.--Sois
+aux yeux de la France comme l'éclair; car avant
+que tu aies pu annoncer que j'y viendrai, le tonnerre de
+mon canon s'y fera entendre. Ainsi donc, va-t'en! sois
+la trompette de ma vengeance et le sinistre présage de
+votre ruine.--Qu'on lui donne une escorte honorable;
+Pembroke, veillez-y.--Adieu, Châtillon.</p>
+
+<p class="stage1">(Châtillon et Pembroke sortent.)</p>
+
+<p>ÉLÉONORE.--Eh bien, mon fils! n'ai-je pas toujours dit
+que cette ambitieuse Constance n'aurait point de repos
+qu'elle n'eût embrasé la France et le monde entier pour
+les droits et la cause de son fils? Quelques faciles arguments
+d'amour auraient pu cependant prévenir et arranger
+ce que le gouvernement de deux royaumes doit
+régler maintenant par des événements terribles et sanglants.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Nous avons pour nous notre solide possession
+et notre droit.</p>
+
+<p>ÉLÉONORE.--Votre solide possession bien plus que votre
+droit; autrement cela irait mal pour vous et moi; ma
+conscience confie ici à votre oreille ce que personne
+n'entendra jamais que le ciel, vous et moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le shérif de Northampton, qui parle bas à Essex.)</p>
+
+<p>ESSEX.--Mon souverain, on apporte ici de la province,
+pour être soumis à votre justice, le plus étrange différend
+dont j'aie jamais entendu parler: introduirai-je les
+parties?</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Qu'elles approchent.--Nos abbayes et
+nos prieurés payeront les frais de cette expédition. <span class="stage2">(<i>Le
+shérif rentre avec Robert Faulconbridge et Philippe son frère
+bâtard.</i>)</span> Quelles gens êtes-vous?</p>
+
+<p>PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Je suis moi, votre fidèle
+sujet, un gentilhomme né dans le comté de Northampton,
+et fils aîné, comme je le suppose, de Robert Faulconbridge,
+soldat fait chevalier sur le champ de bataille
+par Coeur de Lion, dont la main conférait l'honneur.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Et toi, qui es-tu?</p>
+
+<p>ROBERT FAULCONBRIDGE.--Le fils et l'héritier du même
+Faulconbridge.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Celui-ci est l'aîné, et tu es l'héritier?
+Vous ne veniez donc pas de la même mère, ce me semble.</p>
+
+<p>PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Très-certainement de la
+même mère, puissant roi; cela est bien connu, et du
+même père aussi, à ce que je pense; mais pour la connaissance
+certaine de cette vérité, je vous en réfère au
+ciel et à ma mère; quant à moi j'en doute, comme peuvent
+le faire tous les enfants des hommes.</p>
+
+<p>ÉLÉONORE.--Fi donc! homme grossier, tu diffames ta
+mère et blesses son honneur par cette méfiance.</p>
+
+<p>PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Moi, madame? Non, je n'ai
+aucune raison pour cela; c'est la prétention de mon
+frère, et non pas la mienne; s'il peut le prouver, il me
+chasse de cinq cents bonnes livres de revenu au moins.
+Que le ciel garde l'honneur de ma mère, et mon héritage
+avec!</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Un bon garçon tout franc.--Pourquoi
+ton frère, étant le plus jeune, réclame-t-il ton héritage?</p>
+
+<p>PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Je ne sais pas pourquoi, si
+ce n'est pour s'emparer du bien. Une fois il m'a insolemment
+accusé de bâtardise: que je sois engendré aussi
+légitimement que lui, oui ou non, c'est ce que je mets
+sur la tête de ma mère; mais que je sois aussi bien engendré
+que lui, mon souverain (que les os qui prirent
+cette peine pour moi reposent doucement), comparez
+nos visages, et jugez vous-même, si le vieux sir Robert
+nous engendra tous deux, s'il fut notre père;--que celui-là
+lui ressemble. O vieux sir Robert, notre père, je
+remercie le ciel à genoux de ce que je ne vous ressemble
+pas!</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Quelle tête à l'envers le ciel nous a
+envoyée là!</p>
+
+<p>ÉLÉONORE.--Il a quelque chose du visage de Coeur de
+Lion, et l'accent de sa voix le rappelle; ne découvrez-vous
+pas quelques traces de mon fils dans la robuste
+structure de cet homme?</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Mon oeil a bien examiné les formes et les
+trouve parfaitement celles de Richard. Parle, drôle,
+quels sont tes motifs pour prétendre aux biens de ton
+frère?</p>
+
+<p>PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Parce qu'il a une moitié du
+visage semblable à mon père; avec cette moitié de visage
+il voudrait avoir tous mes biens. Une pièce de quatre
+sous<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> à demi face, cinq cents livres de revenu!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> <i>Half faced groat</i>, ce fut sous Henri VII que l'on frappa des
+<i>groats</i>, pièces de quatre sous portant la figure du roi de profil.
+Jusque-là presque toutes les monnaies d'argent avaient porté
+la figure de face.</blockquote>
+
+<p>ROBERT FAULCONBRIDGE.--Mon gracieux souverain, lorsque
+mon père vivait, votre frère l'employait beaucoup.</p>
+
+<p>PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Fort bien; mais cela ne fait
+pas que vous puissiez, monsieur, vous emparer de mon
+bien; il faut que vous nous disiez comment il employait
+ma mère.</p>
+
+<p>ROBERT FAULCONBRIDGE.--Une fois il l'envoya en ambassade
+en Allemagne pour y traiter avec l'empereur
+d'affaires importantes de ce temps-là. Le roi se prévalut
+de son absence, et tout le temps qu'elle dura, il séjourna
+chez mon père. Vous dire comment il y réussit, j'en ai
+honte, mais la vérité est la vérité. De vastes étendues
+de mer et de rivages étaient entre mon père et ma mère,
+(comme je l'ai entendu dire à mon père lui-même),
+lorsque ce vigoureux gentilhomme que voilà fut engendré.
+A son lit de mort il me légua ses terres par testament,
+et jura par sa mort que celui-ci, fils de ma mère,
+n'était point à lui; ou que s'il l'était, il était venu au
+monde quatorze grandes semaines avant que le cours
+du temps fût accompli. Ainsi donc, mon bon souverain,
+faites que je possède ce qui est à moi, les biens de mon
+père, suivant la volonté de mon père.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Jeune homme, ton frère est légitime;
+la femme de ton père le conçut après son mariage; et si
+elle n'a pas joué franc jeu, à elle seule en est la faute;
+faute dont tous les maris courent le hasard du jour où
+ils prennent femme. Dis-moi, si mon frère, qui, à ce
+que tu dis, prit la peine d'engendrer ce fils, avait revendiqué
+de ton père ce fils comme le sien, n'est-il pas vrai,
+mon ami, que ton père aurait pu retenir ce veau, né de sa
+vache, en dépit du monde entier; oui, ma foi, il l'aurait
+pu: donc, si étant à mon frère, mon frère ne pouvait
+pas le revendiquer, ton père non plus ne peut point
+le refuser, lors même qu'il n'est pas à lui.--Cela est
+concluant.--Le fils de ma mère engendra l'héritier de
+ton père; l'héritier de ton père doit avoir les biens de
+ton père.</p>
+
+<p>ROBERT FAULCONBRIDGE.--La volonté de mon père
+n'aura donc aucune force, pour déposséder l'enfant qui
+n'est pas le sien?</p>
+
+<p>PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Pas plus de force, monsieur,
+pour me déposséder que n'en eut sa volonté pour m'engendrer,
+à ce que je présume.</p>
+
+<p>ÉLÉONORE.--Qu'aimerais-tu mieux: être un Faulconbridge
+et ressembler à ton frère, pour jouir de ton héritage,
+ou être réputé le fils de Coeur de Lion, seigneur
+de ta bonne mine, et pas de biens avec?</p>
+
+<p>PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Madame, si mon frère avait
+ma tournure et que j'eusse la sienne, celle de sir Robert,
+à qui il ressemble, si mes jambes étaient ces deux houssines
+comme celles-là, que mes bras fussent ainsi rembourrés
+comme des peaux d'anguille, ma face si maigre,
+que je craignisse d'attacher une rose à mon oreille, de peur
+qu'on ne dît: voyez où va cette pièce de trois
+liards<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>, et que je fusse, à raison de cette tournure, héritier
+de tout ce royaume, je ne veux jamais bouger de
+cette place, si je ne donnais jusqu'au dernier pouce pour
+avoir ma figure. Pour rien au monde je ne voudrais
+être sir Rob<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> <i>Where three farthings goes.</i> La reine Élisabeth avait fait frapper
+différentes pièces de monnaies, entre autres des pièces de trois
+<i>farthings</i>, environ trois liards, portant d'un côté son effigie et de
+l'autre une rose. La pièce de trois <i>farthings</i> était d'argent et
+extrêmement mince; la mode de porter une rose à son oreille
+appartenait au même temps.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> <i>Rob</i> diminutif de <i>Robert</i>, et probablement un terme de mépris.</blockquote>
+
+<p>ÉLÉONORE.--Tu me plais: veux-tu renoncer à ta fortune,
+lui abandonner ton bien et me suivre? Je suis un
+soldat et sur le point de passer en France.</p>
+
+<p>PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Frère, prenez mon bien, je
+prendrai, moi, la chance qui m'est offerte. Votre figure
+vient de gagner cinq cents livres de revenu; cependant,
+vendez-la cinq sous, et ce sera cher.--Madame, je vous
+suivrai jusqu'à la mort.</p>
+
+<p>ÉLÉONORE.--Ah! mais je voudrais que vous y arrivassiez
+avant moi.</p>
+
+<p>PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--L'usage à la campagne est
+de céder à nos supérieurs.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Quel est ton nom?</p>
+
+<p>PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Philippe, mon souverain,
+c'est ainsi que commence mon nom. Philippe, fils aîné
+de la femme du bon vieux sir Robert.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Dès aujourd'hui porte le nom de celui
+dont tu portes la figure. Agenouille-toi Philippe, mais
+relève-toi plus grand, relève-toi sir Richard et Plantagenet.</p>
+
+<p>PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Frère du côté maternel,
+donnez-moi votre main; mon père me donna de l'honneur,
+le vôtre vous donna du bien.--Maintenant, bénie
+soit l'heure de la nuit ou du jour où je fus engendré en
+l'absence de sir Robert!</p>
+
+<p>ÉLÉONORE.--La vraie humeur des Plantagenets!--Je
+suis ta grand'mère, Richard; appelle-moi ainsi.</p>
+
+<p>PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Par hasard, madame, et
+non par la bonne foi. Eh bien, quoi? légèrement à gauche,
+un peu hors du droit chemin, par la fenêtre ou par
+la lucarne: qui n'ose sortir le jour marche nécessairement
+de nuit; tenir est tenir, de quelque manière qu'on
+y soit parvenu; de près ou de loin a bien gagné qui a
+bien visé; et je suis moi, de quelque façon que j'aie été
+engendré.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Va, Faulconbridge, tu as maintenant
+ce que tu voulais: un chevalier sans terre te fait écuyer
+terrier.--Venez, madame, et vous aussi Richard, venez.
+Hâtons-nous de partir pour la France, pour la France,
+cela est plus que nécessaire.</p>
+
+<p>PHILIPPE FAULCONBRIDGE.---Frère, adieu: que la fortune
+te soit favorable, car tu fus engendré dans la voie de
+l'honnêteté. <span class="stage2">(<i>Tous les personnages sortent, excepté Philippe</i>.)</span>
+D'un pied d'honneur plus riche que je n'étais, mais
+plus pauvre de bien, bien des pieds de terrain.--Allons,
+actuellement je puis faire d'une Jeannette une lady.--<i>Bonjour,
+ sir Richard.</i>--<i>Dieu vous le rende, mon ami</i>.--Et
+s'il s'appelle George, je l'appellerai Pierre; car un honneur
+de date récente oublie le nom des gens: ce serait
+trop attentif et trop poli pour votre changement de destinée.--Et
+votre voyageur<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.--Lui et son cure-dent ont
+leur place aux repas de ma seigneurie; et lorsque mon
+estomac de chevalier est satisfait, alors je promène ma
+langue autour de mes dents, et j'interroge mon élégant
+convive sur les pays qu'il a parcourus: <i>Mon cher monsieur</i>
+(c'est ainsi que je commence, appuyé sur mon
+coude), <i>je vous supplie</i>...--Voilà la demande, et voici
+incontinent la réponse, comme dans un alphabet: <i>O
+monsieur</i>, dit la réponse, <i>à vos ordres très-honorés, à votre
+service, à votre disposition, monsieur</i>....--<i>Non, monsieur</i>,
+dit la question: <i>c'est moi, mon cher monsieur, qui suis à
+la vôtre</i>... et la réponse devinant toujours ainsi ce que
+veut la demande, épargne un dialogue de compliments,
+et nous entretient des Alpes, des Apennins, des Pyrénées
+et de la rivière du Pô, arrivant ainsi à l'heure du
+souper. Voilà la société digne de mon rang, et qui cadre
+avec un esprit ambitieux comme le mien! car c'est un
+vrai bâtard du temps (ce que je serai toujours quoique
+je fasse) celui qui ne se pénètre pas des moeurs qu'il observe,
+et cela, non-seulement par rapport à ses habitudes
+de corps et d'esprit, ses formes extérieures et son
+costume, mais qui ne sait pas encore débiter de son
+propre fonds le doux poison, si doux au goût du siècle:
+ce que toutefois je ne veux point pratiquer pour tromper,
+mais que je veux apprendre pour éviter d'être
+trompé, et pour semer de fleurs les degrés de mon élévation.--Mais,
+qui vient si vite en costume de cheval?
+Quelle est cette femme postillon? N'a-t-elle point de mari
+qui prenne la peine de sonner du cor devant elle? <span class="stage2">(<i>Entrent
+lady Faulconbridge et Jacques Gourney.</i>)</span> O Dieu! c'est
+ma mère! Quoi! vous à cette heure, ma bonne dame?
+qui vous amène si précipitamment ici, à la cour?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Recevoir et questionner les voyageurs était du temps de Shakspeare
+l'un des passe-temps les plus recherchés de la bonne
+compagnie. L'usage du cure-dent était regardé comme une affectation
+ de goût pour les modes étrangères.</blockquote>
+
+<p>LADY FAULCONBRIDGE.--Où est ce misérable, ton frère?
+où est celui qui pourchasse en tous sens mon honneur?</p>
+
+<p>LE BATARD.--- Mon frère Robert? le fils du vieux sir Robert?
+le géant Colbrand<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>, cet homme puissant? est-ce le
+fils de sir Robert que vous cherchez ainsi?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Colbrand était un géant danois que Guy de Warwick vainquit
+en présence du roi Athelstan.</blockquote>
+
+<p>LADY FAULCONBRIDGE.--Le fils de sir Robert! Oui, enfant
+irrespectueux, le fils de sir Robert: pourquoi ce
+mépris pour sir Robert? Il est le fils de sir Robert, et toi
+aussi.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Jacques Gourney, voudrais-tu nous laisser
+pour un moment?</p>
+
+<p>GOURNEY.--De tout mon coeur, bon Philippe.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Philippe! le pierrot<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>!--Jacques, il court
+des bruits.... Tantôt je t'en dirai davantage. <span class="stage2">(<i>Jacques
+sort.</i>)</span>--Madame je ne suis point le fils du vieux sir Robert;
+sir Robert aurait pu manger un vendredi saint
+toute la part qu'il a eue en moi, sans rompre son jeûne;
+Sir Robert pouvait bien faire, mais de bonne foi, avouez-le,
+a-t-il pu m'engendrer? Sir Robert ne le pouvait pas;
+nous connaissons de ses oeuvres.--Ainsi donc, ma bonne
+mère, à qui suis-je redevable de ces membres? Jamais
+sir Robert n'a aidé à faire cette jambe.</p>
+
+<p>LADY FAULCONBRIDGE.--T'es-tu ligué avec ton frère, toi,
+qui pour ton propre avantage devrais défendre mon
+honneur? Que veut dire ce mépris, varlet indiscipliné<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>?</p>
+
+<p>LE BATARD.--Chevalier, chevalier, ma bonne mère,
+comme Basilisco<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>. Je viens d'être armé; et j'ai le coup
+sur mon épaule. Mais, ma mère, je ne suis plus le fils de
+sir Robert; j'ai renoncé à sir Robert et à mon héritage;
+nom, légitimité, tout est parti; ainsi, ma bonne mère,
+faites-moi connaître mon père; c'est quelque homme
+bien tourné, j'espère: qui était-ce, ma mère?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> On donne aux <i>pierrots</i> le nom de <i>Philippe</i>, à cause de leur
+cri qui paraît se rapprocher du son de ce nom.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> <i>Knave.</i> Ce nom de <i>varlet</i>, porté par les jeunes gentilshommes
+qui n'avaient point encore pris rang dans la chevalerie, était ici
+le sens exact du mot <i>knave</i>, et le seul qui pût faire comprendre
+la réponse du bâtard. Pour conserver leur véritable couleur et
+toute leur énergie, les pièces de Shakspeare, du moins celles
+dont le sujet est tiré de l'histoire d'Angleterre, auraient besoin
+d'être traduites en vieux langage.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> <i>Basilisco</i>, personnage ridicule d'une mauvaise comédie anglaise.</blockquote>
+
+<p>LADY FAULCONBRIDGE.--As-tu nié d'être un Faulconbridge?</p>
+
+<p>LE BATARD.--D'aussi grand coeur que je renie le diable.</p>
+
+<p>LADY FAULCONBRIDGE.--Le roi Richard Coeur de Lion
+fut ton père; séduite par une poursuite assidue et pressante,
+je lui donnai place dans le lit de mon mari. Que
+le ciel ne me l'impute point à péché! Tu fus le fruit d'une
+faute qui m'est encore chère, et à laquelle je fus trop
+vivement sollicitée, pour pouvoir me défendre.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Maintenant, par cette lumière, si j'étais
+encore à naître, madame, je ne souhaiterais pas un plus
+noble père. Il est des fautes privilégiées sur la terre, et
+la vôtre est de ce nombre: votre faute ne fut point folie.
+Il fallait bien mettre votre coeur à la discrétion de Richard,
+comme un tribut de soumission à son amour
+tout-puissant; de Richard dont le lion intrépide ne put
+soutenir la furie et la force incomparable, ni préserver
+son coeur royal de la main du héros<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>. Celui qui ravit de
+force le coeur des lions, peut facilement s'emparer de
+celui d'une femme. Oui, ma mère, de toute mon âme je
+vous remercie de mon père! Qu'homme qui vive ose
+dire que vous ne fîtes pas bien, lorsque je fus engendré,
+j'enverrai son âme aux enfers. Venez, madame, je veux
+vous présenter à mes parents; et ils diront que le jour
+où Richard m'engendra, si tu lui avais dit non, c'eût
+été un crime. Quiconque dit que c'en fut un en a menti;
+je dis, moi, que ce n'en fut pas un.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> Allusion à une ancienne romance et à de vieilles chroniques
+où l'on raconte que le roi Richard arracha le coeur d'un lion que
+le duc d'Autriche avait fait entrer dans sa prison pour le dévorer,
+en vengeance de la mort de son fils tué par Richard d'un coup
+de poing. Ce fut de cet exploit, disent la romance et les chroniques,
+que lui vint le surnom de <i>Coeur de Lion</i>, et c'est la peau
+portée par Richard que l'archiduc est supposé lui avoir prise après
+l'avoir tué.</blockquote>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">La scène est en France.--Devant les murs d'Angers.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent d'un côté</i> L'ARCHIDUC D'AUTRICHE <i>et ses soldats;
+de l'autre</i> PHILIPPE, <i>roi de France et ses soldats</i>;
+LOUIS, CONSTANCE, ARTHUR <i>et leur suite</i>.</p>
+
+<br>
+<p>LOUIS.--Soyez les bien arrivés devant les murs d'Angers,
+vaillant duc d'Autriche.--Arthur, l'illustre fondateur
+de ta race, Richard qui arracha le coeur à un lion
+et combattit dans les saintes guerres en Palestine, descendit
+prématurément dans la tombe par les mains de
+ce brave duc<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>; et lui, pour faire réparation à ses descendants,
+est ici venu sur notre demande déployer ses
+bannières pour ta cause, mon enfant, et faire justice de
+l'usurpation de ton oncle dénaturé, Jean d'Angleterre:
+embrasse-le, chéris-le, souhaite-lui la bienvenue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> Richard.--<i>By this brave duke came early to his grave.</i> (Voyez
+la note précédente.)</blockquote>
+
+<p>ARTHUR.--Dieu vous pardonne la mort de Coeur de
+Lion, d'autant mieux que vous donnez la vie à sa postérité,
+en ombrageant ses droits sous vos ailes de guerre.
+Je vous souhaite la bienvenue d'une main sans pouvoir,
+mais avec un coeur plein d'un amour sincère: duc,
+soyez le bienvenu devant les portes d'Angers.</p>
+
+<p>LOUIS.--Noble enfant! qui ne voudrait te rendre justice?</p>
+
+<p>L'ARCHIDUC--Je dépose sur ta joue ce baiser plein de
+zèle, comme le sceau de l'engagement que prend ici
+mon amitié, de ne jamais retourner dans mes États jusqu'à
+ce qu'Angers, et les domaines qui t'appartiennent
+en France, en compagnie de ce rivage pâle et au blanc
+visage, dont le pied repousse les vagues mugissantes de
+l'Océan et sépare ses insulaires des autres contrées;
+jusqu'à ce que l'Angleterre, enfermée par la mer dont
+les flots lui servent de muraille, et qui se flatte d'être
+toujours hors de l'atteinte des projets de l'étranger, jusqu'à
+ce que ce dernier coin de l'Occident t'ait salué
+pour son roi: jusqu'alors, bel enfant, je ne songerai pas
+à mes États et ne quitterai point les armes.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Oh! recevez les remerciements de sa
+mère, les remerciements d'une veuve, jusqu'au jour où
+la puissance de votre bras lui aura donné la force de
+s'acquitter plus dignement envers votre amitié!</p>
+
+<p>L'ARCHIDUC.--La paix du ciel est avec ceux qui tirent
+leur épée pour une cause aussi juste et aussi sainte.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Eh bien! alors, à l'ouvrage: dirigeons
+notre artillerie contre les remparts de cette ville opiniâtre.--Assemblons
+nos plus habiles tacticiens, pour
+dresser les plans les plus avantageux.--Nous laisserons
+devant cette ville nos os de roi; nous arriverons jusqu'à
+la place publique, en nous plongeant dans le sang
+des Français, mais nous la soumettrons à cet enfant.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Attendez une réponse à votre ambassade,
+de crainte de souiller inconsidérément vos épées de
+sang. Châtillon peut nous rapporter d'Angleterre, par la
+paix, la justice que nous prétendons obtenir ici par la
+guerre. Nous nous reprocherions alors chaque goutte de
+sang que trop de précipitation et d'ardeur aurait fait
+verser sans nécessité.</p>
+
+<p class="stage1">(Châtillon entre).</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Chose étonnante, madame!--Voilà que
+sur votre désir est arrivé Châtillon, notre envoyé.--Dis
+en peu de mots ce que dit l'Angleterre, brave seigneur;
+nous t'écoutons tranquillement: parle, Châtillon.</p>
+
+<p>CHATILLON.--Retirez vos forces de ce misérable siége,
+et préparez-les à une tâche plus grande. Le roi d'Angleterre,
+irrité de vos justes demandes, a pris les armes;
+les vents contraires dont j'ai attendu le bon plaisir, lui
+ont donné le temps de débarquer ses légions aussi tôt
+que moi: il marche précipitamment vers cette ville;
+ses forces sont considérables, et ses soldats pleins de
+confiance. Avec lui est arrivée la reine mère, une Até,
+qui l'excite au sang et au combat; elle est accompagnée
+de sa nièce, la princesse Blanche d'Espagne: avec eux
+est un bâtard du feu roi, et tous les esprits turbulents
+du pays, intrépides volontaires pleins de fougue et de
+témérité, qui, sous des visages de femmes, portent la
+férocité des dragons. Ils ont vendu leurs biens dans
+leur pays natal, et apportent fièrement leur patrimoine
+sur leur dos, pour courir ici le hasard de fortunes nouvelles.
+En un mot, jamais plus brave élite de guerriers
+invincibles que celle que viennent d'amener les vaisseaux
+anglais ne vogua sur les flots gonflés, pour porter
+la guerre et le ravage au sein de la chrétienté.--Leurs
+tambours incivils qui m'interrompent <span class="stage2">(<i>les tambours
+battent</i>)</span> m'interdisent plus de détails: ils sont à la porte
+pour parlementer ou pour combattre; ainsi préparez-vous.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Combien peu nous étions préparés à une
+telle diligence!</p>
+
+<p>L'ARCHIDUC--Plus elle est imprévue, plus nous devons
+redoubler d'efforts pour nous défendre. Le courage croît
+avec l'occasion: qu'ils soient donc les bienvenus; nous
+sommes prêts.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent le roi Jean, Éléonore, Blanche, le Bâtard, Pembroke
+avec une partie de l'armée.)</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Paix à la France, si la France permet
+que nous fassions en paix notre entrée juste et héréditaire
+dans ce qui nous appartient. Sinon, que la France
+soit ensanglantée, et que la paix remonte au ciel! Tandis
+que nous, agents du Dieu de colère, nous châtierons
+l'orgueil méprisant qui chasse la paix vers le ciel.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Paix à l'Angleterre, si ces guerriers retournent
+de France en Angleterre pour y vivre en paix. Nous
+aimons l'Angleterre; et c'est à cause de cet amour pour
+l'Angleterre que notre sueur coule ici sous le faix de
+notre armure. Ce labeur que nous accomplissons ici devrait
+être ton oeuvre; mais tu es si loin d'aimer l'Angleterre
+que tu as supplanté son roi légitime, rompu la
+ligne de succession, renversé la fortune d'un enfant et
+profané la pureté virginale de la couronne. Jette ici les
+yeux <span class="stage2">(<i>en montrant Arthur</i>)</span> sur le visage de ton frère
+Geoffroy.--Ces yeux, ce front furent modelés sur les
+siens: ce petit abrégé contient toute la substance de ce
+qui est mort dans Geoffroy; et la main du temps tirera
+de cet abrégé un volume aussi considérable. Geoffroy
+était ton frère aîné, et voilà son fils; Geoffroy avait
+droit au royaume d'Angleterre, et cet enfant possède les
+droits de Geoffroy. Au nom de Dieu, comment advient-il
+donc que tu sois appelé roi, lorsque le sang de la vie bat
+dans les tempes à qui appartient la couronne dont tu
+t'empares?</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--De qui tires-tu, roi de France, la haute
+mission d'exiger de moi une réponse à tes interrogations?</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Du Juge d'en haut, qui excite dans l'âme
+de ceux qui ont la puissance, la bonne pensée d'intervenir
+partout où il y a flétrissure et violation de droits.
+Ce juge a mis cet enfant sous ma tutelle; et c'est en son
+nom que j'accuse ton injustice, et avec son aide que je
+compte la châtier.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Mais quoi! c'est usurper l'autorité.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Excuse-moi! C'est abattre un usurpateur.</p>
+
+<p>ÉLÉONORE.--Qu'appelles-tu usurpateur, roi de France?</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Laissez-moi répondre:--l'usurpateur,
+c'est ton fils.</p>
+
+<p>ÉLÉONORE.--Loin d'ici, insolente! Oui, ton bâtard sera
+roi, afin que tu puisses être reine, et gouverner le
+monde!</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Mon lit fut toujours aussi fidèle à ton
+fils, que le tien le fut à ton époux: et cet enfant ressemble
+plus de visage à son père Geoffroy, que toi et Jean
+ne lui ressemblez de caractère; il lui ressemble comme
+l'eau à la pluie, ou le diable à sa mère. Mon enfant, un
+bâtard! Sur mon âme, je crois que son père ne fut pas
+aussi légitimement engendré: cela est impossible, puisque
+tu étais sa mère.</p>
+
+<p>ÉLÉONORE.--Voilà une bonne mère, enfant, qui flétrit
+ton père.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Voilà une bonne grand'mère, enfant,
+qui voudrait te flétrir.</p>
+
+<p>L'ARCHIDUC.--Paix.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Écoutez le crieur.</p>
+
+<p>L'ARCHIDUC.--Quel diable d'homme es-tu?</p>
+
+<p>LE BATARD.--Un homme qui fera le diable avec vous,
+s'il peut vous attraper seul, vous et votre peau; vous
+êtes le lièvre, dont parle le proverbe, dont la valeur tire
+les lions morts par la barbe; je fumerai la peau qui vous
+sert de casaque, si je puis vous saisir à mon aise, drôle,
+songez-y; sur ma foi, je le ferai,--sur ma foi.</p>
+
+<p>BLANCHE.--Oh! cette dépouille de lion convient trop
+bien à celui-là qui l'a dérobée au lion!</p>
+
+<p>LE BATARD.--Elle fait aussi bien sur son dos que les
+souliers du grand Alcide aux pieds d'un âne!--Mais,
+mon âne, je vous débarrasserai le dos de ce fardeau,
+comptez-y, ou bien j'y mettrai de quoi vous faire craquer
+les épaules.</p>
+
+<p>L'ARCHIDUC.--Quel est ce fanfaron qui nous assourdit
+les oreilles avec ce débordement de paroles inutiles?</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Louis, déterminez ce que nous allons faire.</p>
+
+<p>LOUIS.--Femmes et fous, cessez vos conversations.--Roi
+Jean, en deux mots, voici le fait: Au nom d'Arthur,
+je revendique l'Angleterre et l'Irlande, l'Anjou, la
+Touraine, le Maine; veux-tu les céder et déposer les
+armes?</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Ma vie, plutôt!--Roi de France, je te
+défie. Arthur de Bretagne, remets-toi entre mes mains;
+et tu recevras de mon tendre amour plus que jamais ne
+pourra conquérir la lâche main du roi de France, soumets-toi,
+mon garçon.</p>
+
+<p>ÉLÉONORE.--Viens auprès de ta grand'mère, enfant.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Va, mon enfant, va, mon enfant, auprès
+de cette grand'mère; donne-lui un royaume, à ta grand'mère,
+et ta grand'mère te donnera une plume, une cerise
+et une figue: la bonne grand'mère que voilà!</p>
+
+<p>ARTHUR.--Paix! ma bonne mère; je voudrais être couché
+au fond de ma tombe; je ne vaux pas tout le bruit
+qu'on fait pour moi.</p>
+
+<p>ÉLÉONORE.--Sa mère lui fait une telle honte, pauvre
+enfant, qu'il en pleure.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Que sa mère puisse lui faire honte ou
+non, ayez honte de vous-même. Ce sont les injustices
+de sa grand'mère et non l'opprobre de sa mère qui font
+tomber de ses pauvres yeux ces perles faites pour toucher
+le ciel et que le ciel acceptera comme honoraires: oui
+le ciel séduit par ces larmes de cristal lui fera justice et
+le vengera de vous.</p>
+
+<p>ÉLÉONORE.--Indigne calomniatrice du ciel et de la
+terre!</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Toi, qui offenses indignement le ciel et la
+terre, ne m'appelle pas calomniatrice. Toi et ton fils vous
+usurpez les droits, possessions et apanages royaux de cet
+enfant opprimé; c'est le fils de ton fils aîné; il est malheureux
+par cela seul qu'il t'appartient. Tes péchés sont
+visités dans ce pauvre enfant; il est sous l'arrêt de la loi
+divine, bien qu'il soit éloigné à la seconde génération de
+ton sein qui a conçu le péché.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Insensée, taisez-vous.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Je n'ai plus que ceci à dire: il n'est pas seulement
+puni pour le péché de son aïeule, mais Dieu l'a prise
+elle et son péché pour instrument de ses vengeances;
+cette postérité éloignée est punie pour elle et par elle au
+moyen de son péché: le mal qu'elle lui fait est le bedeau
+de son péché; tout est puni dans la personne de cet enfant,
+et tout cela pour elle; malédiction sur elle!</p>
+
+<p>ÉLÉONORE.--Criailleuse imprudente, je puis produire
+un testament qui annule les titres de ton fils.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Et qui en doute? Un testament! un testament
+inique! l'expression de la volonté d'une femme, de
+la volonté d'une grand'mère perverse!</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Cessez, madame, cessez, ou soyez plus modérée;
+il sied mal dans cette assemblée de s'attaquer
+par de si choquantes récriminations.--Qu'un trompette
+somme les habitants d'Angers de paraître sur les murs,
+pour qu'ils nous disent de qui ils admettent les droits,
+d'Arthur ou de Jean.</p>
+
+<p class="stage1">(Les trompettes sonnent. Les citoyens d'Angers paraissent
+sur les murs.)</p>
+
+<p>UN CITOYEN.--Qui nous appelle sur nos murs?</p>
+
+<p>PHILIPPE.--C'est la France au nom de l'Angleterre.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--L'Angleterre par elle-même.--Habitants
+d'Angers et mes bons sujets....</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Bons habitants d'Angers, sujets d'Arthur,
+notre trompette vous a appelés à cette conférence amicale.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Dans nos intérêts.--Écoutez-nous donc
+le premier.--Ces drapeaux de la France que vous voyez
+rangés ici en face et à la vue de votre ville, sont venus
+ici pour votre ruine; les canons ont leurs entrailles
+pleines de vengeance, et déjà ils sont montés et prêts à
+vomir contre vos murailles l'airain de leur colère; tous
+les préparatifs d'un siége sanglant et d'une guerre sans
+merci de la part de ces Français s'offrent aux yeux de
+votre ville. Vos portes précipitamment fermées, et, sans
+notre arrivée, ces pierres immobiles qui vous entourent,
+comme une ceinture, seraient, par l'effort de leur mitraille,
+arrachées à cette heure de leurs solides lits de
+chaux, et ouvriraient de larges brèches à la force sanguinaire
+pour attaquer en foule votre repos.--Mais à
+notre aspect, à l'aspect de votre roi légitime, qui, par
+une rapide et pénible marche est venu s'interposer entre
+vos portes et leur furie, sauver de toute injure les flancs
+de votre cité, voyez les Français confondus vous demander
+un pourparler; et, maintenant, au lieu de boulets
+enveloppés de flammes qui jetteraient dans vos
+murailles la fièvre et la terrible mort, ils ne vous envoient
+que de douces paroles enveloppées de fumée pour
+jeter dans vos oreilles une erreur funeste à votre fidélité;
+ajoutez-y la croyance qu'elles méritent, bons citoyens,
+laissez-nous entrer, nous, votre roi, dont les forces
+épuisées par la fatigue d'une marche si précipitée réclament
+un asile dans les murs de votre cité.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Lorsque j'aurai parlé, répondez-nous à
+tous deux. Voyez à ma main droite, dont la protection
+est engagée par un voeu sacré à la cause de celui qu'elle
+tient, le jeune Plantagenet, fils du frère aîné de cet
+homme et son roi, comme de tout ce qu'il possède: c'est
+au nom de ses justes droits foulés aux pieds, que nous
+foulons dans un appareil de guerre ces vertes plaines
+devant votre ville; n'étant votre ennemi, qu'autant que
+l'exigence de notre zèle hospitalier, pour les intérêts de
+cet enfant opprimé, nous en fait un religieux devoir.
+Ne vous refusez donc pas à rendre l'hommage que vous
+devez à celui à qui il est dû, à ce jeune prince; et nos
+armes aussitôt, semblables à un ours muselé, n'auront
+plus rien de terrible que l'aspect; la fureur de nos canons
+s'épuisera vainement contre les nuages invulnérables
+du ciel; et, par une heureuse et tranquille retraite,
+avec nos épées sans entailles et nos casques sans coups,
+nous remporterons dans notre patrie ce sang bouillonnant
+que nous étions venus verser contre votre ville, et
+laisserons en paix vous, vos enfants et vos femmes; mais
+si vous dédaignez follement l'offre que nous vous proposons,
+ce n'est pas l'enceinte de vos antiques remparts
+qui vous garantira de nos messagers de guerre, quand
+ces Anglais et leurs forces seraient tous logés dans leurs
+vastes circonférences. Dites-nous donc si nous serons
+reçus dans votre ville comme maîtres, au nom de celui
+pour qui nous réclamons la soumission; ou donnerons-nous
+le signal à notre fureur, et marcherons-nous à
+travers le sang à la conquête de ce qui nous appartient?</p>
+
+<p>UN CITOYEN.--En deux mots, nous sommes les sujets
+du roi d'Angleterre, c'est pour lui et en son nom que
+nous tenons cette ville.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Reconnaissez donc votre roi, et laissez-moi
+entrer.</p>
+
+<p>UN CITOYEN.--Nous ne le pouvons pas: mais à celui qui
+prouvera qu'il est roi; à celui-là nous prouverons que nous
+sommes fidèles; jusque-là, nos portes sont barrées contre
+l'univers entier.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--La couronne d'Angleterre n'en prouve-t-elle
+pas le roi? sinon je vous amène pour témoins
+deux fois quinze mille coeurs de la race d'Angleterre.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Bâtards et autres.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Prêts à justifier notre titre au prix de
+leur vie.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Autant de guerriers aussi bien nés que les
+siens...</p>
+
+<p>LE BATARD.--Parmi lesquels sont aussi quelques bâtards.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Sont devant lui pour combattre ses prétentions.</p>
+
+<p>UN CITOYEN.--En attendant que vous ayez réglé lequel
+a le meilleur droit, nous, pour nous conserver au plus
+digne, nous nous défendrons contre tous deux.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--- Alors que Dieu pardonne leurs péchés
+à toutes les âmes qui, avant la chute de la rosée du soir,
+s'envoleront vers leur éternelle demeure, dans ce procès
+terrible pour la royauté de notre royaume!</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Amen, amen.--Allons, chevaliers, aux
+armes!</p>
+
+<p>LE BATARD.--Saint Georges, toi qui domptas le dragon
+et qu'on voit toujours depuis assis sur son dos à la porte
+de mon hôtesse, enseigne-nous quelque tour de ta façon.
+<span class="stage2">(<i>S'adressant à l'Archiduc</i>.)</span> Drôle, si j'étais chez toi, dans
+ton antre avec ta lionne, je mettrais à ta peau de lion une
+tête de boeuf, et je ferais de toi un monstre.</p>
+
+<p>L'ARCHIDUC.--Paix; pas un mot de plus.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Oh! tremblez, car voilà le lion qui rugit.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Avançons plus haut dans la plaine,
+où nous rangerons tous nos régiments dans le meilleur
+ordre.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Hâtez-vous alors, pour prendre l'avantage
+du terrain.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Il en sera ainsi. <span class="stage2">(<i>A Louis</i>.)</span> Commandez au
+reste des troupes de se porter sur l'autre colline. Dieu et
+notre droit!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Même lieu.</p>
+
+<p class="stage1">Alarmes et escarmouches, puis une retraite.<br>
+UN HÉRAUT FRANÇAIS s'avance vers les portes avec des trompettes.</p>
+
+<br>
+
+<p>LE HÉRAUT FRANÇAIS.--Hommes d'Angers, ouvrez vos
+portes et laissez entrer le jeune Arthur, duc de Bretagne,
+qui, par le bras de la France, vient de préparer des
+larmes à bien des mères anglaises, dont les fils gisent
+épars sur la terre ensanglantée; les maris de bien des
+veuves sont étendus dans la poussière, embrassant froidement
+la terre teinte de sang: la victoire, achetée avec
+peu de perte, se joue dans les bannières flottantes des
+Français, qui, déployées en signe de triomphe, sont là,
+prêtes à entrer victorieuses dans vos murs, à y proclamer
+Arthur de Bretagne, roi d'Angleterre et le vôtre.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un héraut anglais avec des trompettes.)</p>
+
+<p>LE HÉRAUT ANGLAIS.--Réjouissez-vous, hommes d'Angers,
+sonnez vos cloches; le roi Jean, votre roi et roi
+d'Angleterre, s'avance vainqueur de cette chaude et
+cruelle journée! les armes de ses soldats, qui s'éloignèrent
+d'ici brillantes comme l'argent reviennent ici dorées
+du sang français; il n'est point de panache attaché à un
+cimier anglais qui soit tombé sous les coups d'une épée
+française; nos drapeaux reviennent dans les mêmes
+mains qui les ont déployés, lorsque naguère nous marchions
+au combat; et semblables à une troupe joyeuse de
+chasseurs, tous nos robustes Anglais arrivent les mains
+rougies et teintes du carnage de leurs ennemis mourants;
+ouvrez vos portes, et donnez entrée aux vainqueurs.</p>
+
+<p>UN CITOYEN.--Héraut, du haut de nos tours nous avons
+pu voir, depuis le commencement jusqu'à la fin, l'attaque
+et la retraite de vos deux armées, et leur égalité
+ne s'est point démentie à nos yeux les meilleurs: le sang
+et les coups ont répondu aux coups; la force s'est mesurée
+avec la force, et la puissance a confronté la
+puissance: elles sont toutes deux égales, et nous les aimons
+toutes deux également. Il faut que l'une des deux
+l'emporte: tant qu'elles se tiendront dans un aussi parfait
+équilibre, nous ne tiendrons notre ville ni pour l'un
+ni pour l'autre, et néanmoins pour tous les deux.</p>
+
+<p class="stage1">(Le roi Jean entre d'un côté avec son armée, Éléonore,
+Blanche et le Bâtard; de l'autre, le roi Philippe, Louis,
+l'archiduc et des troupes.)</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Roi de France, as-tu du sang à perdre encore?
+Parle. Faut-il que le fleuve de notre droit suive sa
+course? Détourné par les obstacles que tu opposes à son
+passage, quittera-t-il son lit naturel pour couvrir de ses
+flots contrariés tes rivages voisins, si tu ne veux laisser
+ses eaux argentées continuer paisiblement leur marche
+vers l'Océan?</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Roi d'Angleterre, tu n'as pas épargné dans
+cette chaude mêlée une goutte de sang de plus que la
+France, ou plutôt tu en as perdu davantage. Et je le jure
+par cette main, qui régit les terres que gouverne ce climat,
+avant de déposer les armes que nous portons justement,
+nous t'aurons fait fléchir devant nous, toi contre
+qui nous les avons prises; ou bien nous augmenterons
+d'un roi le nombre des morts;--ornant le registre qui
+mentionnera les pertes de cette guerre, d'une liste de
+carnage associée à des noms de rois.</p>
+
+<p>LE BATARD.--O majesté! à quelle hauteur s'élève la
+gloire lorsque le sang précieux des rois est allumé!--Alors
+la Mort double d'acier ses mâchoires décharnées;
+les épées des soldats sont ses dents et ses griffes, alors
+elle se repaît à pleine bouche de la chair des hommes,
+tant que durent les querelles des rois.--Pourquoi ces
+fronts royaux demeurent-ils ainsi consternés? Rois,
+criez carnage! retournez dans la plaine ensanglantée,
+potentats égaux en force et pleins d'une égale ardeur!
+Que la confusion de l'un assure la paix de l'autre; jusqu'alors,
+coups, sang et mort!</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Lequel des deux partis admettent dans
+leurs murs les bourgeois?</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Parlez, citoyens, au nom de l'Angleterre;
+quel est votre roi?</p>
+
+<p>UN CITOYEN.--Le roi d'Angleterre, quand nous le connaîtrons.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Connaissez-le en nous, qui soutenons ici ses
+droits.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--En nous, qui sommes ici notre illustre
+député et apportons la possession de notre propre
+personne; seigneur de nous-même, d'Angers et de vous.</p>
+
+<p>UN CITOYEN.--Un pouvoir plus grand que nous nie
+tout cela, et jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien de douteux,
+nous enfermerons nos anciens scrupules derrière nos
+portes bien barricadées; sans autres rois que nos craintes,
+jusqu'à ce que nos craintes aient été résolues et déposées
+par quelque roi bien assuré.</p>
+
+<p>LE BATARD--Par le ciel, ces canailles d'Angers se raillent
+de vous, rois; ils se tiennent dans leurs retranchements
+comme sur un théâtre d'où ils peuvent loger à
+leur aise et montrer au doigt vos laborieux spectacles et
+vos scènes de mort. Que vos royales majestés se laissent
+gouverner par moi; imitez les mutins de Jérusalem<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>,
+sachez être amis un moment, et diriger de concert contre
+cette ville tous vos plus terribles moyens de vengeance.
+Que du levant et du couchant, la France et l'Angleterre
+pointent les canons de leurs batteries chargés jusqu'à la
+gueule; et que leurs épouvantables clameurs fassent
+écrouler avec fracas les flancs pierreux de cette orgueilleuse
+cité. Je voudrais agir sans relâche contre ces misérables
+bourgeois, jusqu'à ce que la désolation de leurs
+murailles en ruine les laissât aussi nus que l'air ordinaire;
+cela fait, divisez vos forces unies et que vos enseignes
+confondues se séparent de nouveau; tournez-vous
+face contre face, et le fer sanglant contre le fer: la
+fortune aura bientôt choisi d'un côté son heureux favori,
+à qui pour première faveur elle accordera l'honneur de
+la journée et le baiser d'une glorieuse victoire. Comment
+goûtez-vous ce bizarre conseil, puissants souverains? ne
+sent-il pas un peu sa politique?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> Lorsque, assiégés par Titus, ils suspendaient un moment leurs
+querelles intestines pour se réunir contre l'ennemi.</blockquote>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Par le ciel suspendu sur nos têtes, je le
+goûte fort.--Roi de France, joindrons-nous nos forces,
+et mettrons-nous Angers de niveau avec le sol, quitte à
+combattre ensuite pour savoir qui en sera roi?</p>
+
+<p>LE BATARD.--Insulté comme nous par cette ville opiniâtre,
+si tu as le coeur d'un roi, tourne la bouche de
+ton artillerie, comme la nôtre, contre ses remparts
+insolents; et lorsque nous les aurons renversés, alors
+défions-nous les uns les autres, et travaillons pêle-mêle
+entre nous, pour le ciel ou pour l'enfer.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Qu'il en soit ainsi.--Parlez, par où donnerez-vous
+l'assaut?</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--C'est de l'ouest que nous enverrons la
+destruction dans le sein de cette cité.</p>
+
+<p>L'ARCHIDUC.--Moi du nord.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Notre tonnerre fera pleuvoir du sud sa
+pluie de boulets.</p>
+
+<p>LE BATARD.--O sage plan de bataille! du nord au
+sud! l'Autriche et la France se tireront dans la bouche
+l'un de l'autre! je les y exciterai: venez, allons, allons!</p>
+
+<p>UN CITOYEN.--Écoutez-nous, grands rois: daignez vous
+arrêter un instant, et je vous montrerai la paix et la plus
+heureuse union; gagnez cette cité sans coups ni blessure;
+épargnez la vie de tant d'hommes, venus ici pour la sacrifier
+sur le champ de bataille, et laissez-les mourir
+dans leurs lits: ne persévérez point, mais écoutez-moi,
+puissants rois!</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Parlez avec confiance; nous sommes
+prêts à vous écouter.</p>
+
+<p>UN CITOYEN.--Cette fille de l'Espagne que voilà, la
+princesse Blanche, est proche parente du roi d'Angleterre;
+comptez les années de Louis le dauphin et celles
+de cette aimable fille. Si l'amour charnel cherche la
+beauté, où la trouvera-t-il plus séduisante que chez
+Blanche? Si le pieux amour cherche la vertu, où la
+trouvera-t-il plus pure que chez Blanche? Si l'amour
+ambitieux aspire à un mariage de naissance, dans quelles
+veines bondit un sang plus illustre que celui de la
+princesse Blanche? Ainsi qu'elle, le jeune Dauphin est
+de tout point accompli en beauté, vertu, naissance; ou
+s'il ne vous semblait accompli, dites seulement que c'est
+qu'il n'est point elle; et elle à son tour ne manquerait
+de rien qu'on pût appeler besoin, si ce n'était manquer
+de quelque chose que de n'être point lui; il est la moitié
+d'un homme béni de Dieu qu'elle est appelée à compléter;
+elle est la moitié parfaite d'un tout parfait, dont
+la plénitude de perfection réside en lui. Oh! comme ces
+deux ruisseaux d'argent, lorsqu'ils seront réunis, vont
+faire la gloire des rivages qui les contiendront! et vous,
+rois, vous serez les rivages de ces deux ruisseaux confondus;
+vous serez, si vous les mariez, les deux bornes
+qui contiendront les deux princes. Cette union fera plus
+contre nos portes si bien fermées, que ne pourraient faire
+vos batteries; car, dès l'instant de cette alliance, nous
+ouvrirons toute grande leur bouche pour votre passage
+plus rapidement que ne le ferait la poudre pour vous
+laisser entrer; mais, sans cette alliance, la mer en furie
+n'est pas à moitié aussi sourde, les lions plus intrépides,
+les montagnes et les rochers plus immobiles; non, la
+Mort elle-même n'est pas à moitié aussi inflexible dans
+son acharnement mortel, que nous dans le dessein de
+défendre cette cité.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Vraiment, voici un partisan qui fait
+sauter hors de ses haillons le cadavre pourri de la vieille
+Mort; sa large bouche vomit la mort et les montagnes,
+les rochers et les mers! il parle des lions mugissants
+aussi familièrement que les jeunes filles de treize ans
+de petits chiens! Quel est le canonnier qui a engendré
+ce sang bouillant? Il vous entretient tranquillement de
+canons, de feu, de fumée et de bruit; il nous donne la
+bastonnade avec sa langue, mes oreilles sont rouées; il
+n'est pas une de ses paroles qui ne donne mieux un
+soufflet qu'un poing de France. Pour Dieu, je ne fus jamais
+si accablé de paroles, depuis que, pour la première
+fois, j'appelai <i>papa</i> le père de mon frère.</p>
+
+<p>ÉLÉONORE.--Mon fils, prêtez l'oreille à cet arrangement,
+faites ce mariage; donnez à notre nièce une dot
+suffisante; car, par ce noeud, vous affermirez si sûrement
+sur votre tête une couronne maintenant mal assurée
+que cet enfant à peine éclos n'aura plus de soleil pour
+mûrir la fleur qui promet un fruit si vigoureux. Je vois,
+dans les regards du roi de France de la disposition à
+céder.... Voyez comme ils se parlent bas: pressez-les,
+tandis que leurs âmes sont ouvertes à cette ambition,
+de peur que leur zèle, maintenant amolli, sous le souffle
+aérien des douces paroles de la prière, de la pitié et du
+remords, ne se refroidisse et ne se gèle de nouveau.</p>
+
+<p>UN CITOYEN.--Pourquoi vos deux Majestés ne répondent-elles
+pas à ces propositions pacifiques de notre ville
+menacée?</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Roi d'Angleterre, parlez d'abord, vous qui
+avez été le premier à parler à cette cité: que dites-vous?</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Si le dauphin, ton noble fils, peut lire
+dans ce livre de beauté, <i>j'aime</i>, la dot de Blanche égalera
+celle d'une reine; car l'Anjou et la belle Touraine, le
+Maine, Poitiers, en un mot tout ce qui de ce côté de la
+mer, excepté cette ville que nous assiégeons, relève de
+notre couronne et dignité, ornera son lit nuptial, et la
+rendra riche en titres, honneurs et avantages, comme
+elle marche déjà de pair en beauté, en éducation et en
+naissance, avec n'importe quelle princesse de l'univers.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Qu'en dis-tu, mon garçon? Regarde la figure
+de la princesse.</p>
+
+<p>LOUIS.--Je le fais, seigneur; et dans son oeil, je trouve
+une merveille ou un miracle merveilleux, l'ombre
+de moi-même tracée dans son oeil; et cette ombre,
+quoique n'étant que l'ombre de votre fils, devient un
+soleil, et fait de votre fils une ombre. Je proteste que
+je ne me suis jamais tant aimé, que depuis que je vois
+ainsi mon portrait tiré dans le tableau flatteur de son
+oeil.</p>
+
+<p class="stage1">(Il parle bas à Blanche.)</p>
+
+<p>LE BATARD.--Tiré dans le tableau flatteur de son oeil,
+pendu au pli de son sourcil froncé, et écartelé dans son
+coeur!--Lui-même il s'annonce pour un traître à l'amour.
+Ce serait vraiment pitié qu'un aussi sot imbécile fût
+pendu, tiré et écartelé dans un aussi aimable objet<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Drawn in the flattering table of her eye</i></p>
+<p><i>Hang'd in the frowning wrinkle of her brow</i></p>
+<p><i>And quarter'd in her heart.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Faulconbridge joue ici sur les trois mots: <i>drawn</i> (peint et tiré),
+<i>hang'd</i> (suspendu et pendu), et <i>quarter'd</i> (mis en quartiers, et
+écartelé, terme de blason).</blockquote>
+
+<p>BLANCHE.--La volonté de mon oncle, sous ce rapport,
+est la mienne. S'il voit en vous quelque chose qui lui
+plaise, ce qu'il y voit, ce qui lui plaît, je puis facilement
+le transporter dans ma volonté, ou, si vous voulez, pour
+parler plus convenablement, l'imposer facilement à mon
+amour. Je ne veux point vous flatter, mon prince, en vous
+disant que tout ce que je vois en vous est digne d'amour;
+seulement, je ne vois rien en vous que je puisse, même
+en vous donnant pour juge les pensées les plus sévères,
+trouver digne de haine.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Que disent ces jeunes gens? Que dites-vous,
+ma nièce?</p>
+
+<p>BLANCHE.--Qu'elle est obligée, en honneur, à faire tout
+ce que vous daignerez décider dans votre sagesse.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Parlez donc, seigneur dauphin, pouvez-vous
+aimer cette princesse?</p>
+
+<p>LOUIS.--Demandez plutôt si je puis m'empêcher de
+l'aimer, car je l'aime très-sincèrement.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Avec elle je te donne les cinq provinces
+du Vexin, de la Touraine, du Maine, de Poitiers et de
+l'Anjou; et j'ajoute encore à cela trente mille marcs
+d'Angleterre.--Philippe de France, si tu es content, ordonne
+à ton fils et à ta fille d'unir leurs mains.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Je suis content.--Jeunes princes, unissez
+vos mains.</p>
+
+<p>L'ARCHIDUC.--Et vos lèvres aussi; car je suis bien sûr,
+d'avoir fait ainsi lorsque je fus fiancé.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Maintenant, citoyens d'Angers, ouvrez vos
+portes; laissez entrer cette paix que vous avez faite, car
+sur l'heure, à la chapelle de Sainte-Marie, les cérémonies
+du mariage vont être célébrées.--Mais la princesse Constance
+n'est pas avec nous?--Je me doute bien qu'elle n'y
+est pas, car sa présence aurait fort troublé le mariage que
+nous venons de conclure. Où est-elle, elle et son fils? Que
+ceux qui le savent me le disent?</p>
+
+<p>LOUIS.--Elle est triste et irritée dans la tente de Votre
+Majesté.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Et, sur ma foi, cette alliance que nous avons
+faite ne la guérira guère de sa tristesse.--Mon frère
+d'Angleterre, comment satisferons-nous cette veuve? Je
+suis venu pour soutenir ses droits, et voilà, Dieu le sait,
+que j'en ai détourné une partie à mon propre avantage.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Nous remédierons à tout: nous ferons
+le jeune Arthur duc de Bretagne et comte de Richemont,
+et nous lui donnerons en apanage cette riche et belle
+ville.--Appelez la princesse Constance: qu'un rapide
+messager aille l'inviter à se rendre à notre solennité.--J'espère
+que, si nous ne remplissons pas sa volonté tout
+entière, nous la satisferons cependant assez pour arrêter
+ses plaintes. Allons, aussi bien que nous le permettra
+la précipitation, accomplir cette cérémonie imprévue et
+sans préparatifs.</p>
+
+<p class="stage1">(Tous sortent excepté le Bâtard.)</p>
+
+<p>LE BATARD.--Monde insensé! rois insensés! convention
+insensée! Jean, pour mettre fin aux prétentions d'Arthur
+sur le tout, s'est volontairement dessaisi d'une
+partie: et le roi de France, dont l'armure avait été attachée
+par la conscience, que le zèle et la charité avaient
+amené, en vrai soldat de Dieu, sur le champ de bataille,
+a parlé à l'oreille de ce démon rusé qui change les résolutions;
+ce brocanteur<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>, qui casse sans cesse la tête à la
+bonne foi; cet agent journalier de paroles violées, qui
+gagne le monde, les rois, les mendiants, les vieillards,
+les jeunes gens, les jeunes filles; qui prive les pauvres
+filles du seul bien qu'elles aient à perdre, de ce nom de
+filles; ce gentilhomme à la physionomie douce; l'intérêt
+flatteur enfin.--L'intérêt, ce penchant du monde, du
+monde qui est par lui-même sagement balancé, et fait
+pour rouler également sur un terrain toujours égal, si
+cet amour du gain, ce vil penchant qui nous entraîne,
+ce mobile souverain,--l'intérêt ne l'avait privé d'équilibre,
+détourné de sa direction, de ses lois, de son cours
+et de sa fin: c'est ce même penchant, cet intérêt, cet entremetteur,
+cet agent de prostitution, ce mot qui change
+tout, qui, venant frapper extérieurement les yeux du volage
+roi de France, lui a fait retirer l'aide qu'il avait promise,
+et abandonner une guerre honorable et décidée,
+pour accepter la paix la plus lâche et la plus honteuse.--Et
+moi-même, pourquoi est-ce que j'injurie ici l'intérêt?
+Seulement parce qu'il ne m'a point encore fait la
+cour, non qu'il fût en mon pouvoir de fermer le poing,
+si ses beaux angelots<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a> venaient caresser ma main; mais
+parce que ma main, qui n'a pas encore été tentée, semblable
+à un pauvre mendiant, s'en prend au riche,--oui,
+tant que je ne serai qu'un mendiant, je m'emporterai en
+invectives, et je dirai: qu'il n'est point de plus grand
+péché que d'être riche; et lorsque je deviendrai riche,
+alors toute ma vertu sera de dire: qu'il n'est point de
+plus grand vice que la pauvreté.--Puisque les rois violent
+leurs serments par intérêt, profit, sois mon Dieu,
+car c'est toi que je veux adorer!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> <p><i>That broker that still breaks the pate of faith.</i></p>
+
+<p><i>Broker, breaks.</i> Jeu de mots qu'il n'a pas été possible de rendre
+exactement.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> Pièces de monnaie.</blockquote>
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Même lieu.--La tente du roi de France.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CONSTANCE, ARTHUR ET SALISBURY.</p>
+<br>
+
+<p>CONSTANCE.--Partis pour se marier! Partis pour se jurer
+la paix! un sang parjure uni à un sang parjure! partis
+pour être amis! Louis aura Blanche, et Blanche aura ces
+provinces? Il n'en est pas ainsi; tu as mal parlé, tu as
+mal entendu. Réfléchis-y, recommence ton récit. Cela ne
+peut pas être. Tu m'as dit seulement que cela est
+ainsi, et j'ai la confiance que je ne puis m'en fier à toi;
+car ta parole n'est que le vain souffle d'un homme ordinaire.
+Crois-moi, homme, je ne le crois pas: j'ai le serment
+d'un roi pour garant du contraire. Tu seras puni
+pour m'avoir ainsi effrayée, car je suis malade et susceptible
+de craintes; je suis accablée d'injustices, et par conséquent
+remplie de craintes; je suis veuve, sans époux,
+et dès lors sujette à toutes les craintes; je suis femme,
+et naturellement faite pour la crainte: et tu aurais beau
+m'avouer maintenant que tu ne faisais que plaisanter,
+je ne puis plus avoir de trêve avec mon esprit troublé, il
+sera ébranlé et agité tout le jour.--Que veux-tu dire en
+secouant ainsi la tête? Pourquoi arrêtes-tu sur mon fils
+de si tristes regards? Que signifie cette main posée sur
+ta poitrine? Pourquoi ces larmes lamentables roulent-elles
+dans tes yeux, comme un fleuve orgueilleux enflé
+par-dessus ses bords? Toutes ces marques de tristesse
+confirmeraient-elles tes paroles? Parle donc encore; dis,
+non pas tout le premier récit, mais, par un seul mot, dis
+si ton récit est vrai.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Aussi vrai que vous jugez faussement, à
+que ce je suppose, ceux qui vous donnent cause de savoir
+que je dis vrai.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Oh! si tu m'enseignes à croire à une
+telle douleur, enseigne aussi à cette douleur à me faire
+mourir; et que ma croyance et ma vie s'entre-choquent
+l'une l'autre, comme deux ennemis furieux et désespérés
+qui, à la première rencontre, tombent et meurent.--Louis
+épouse Blanche! O mon fils! que deviens-tu? La
+France, l'amie de l'Angleterre! Que vais-je devenir?
+Va-t'en: je ne puis supporter ta vue; cette nouvelle t'a
+rendu un homme affreux à mes yeux.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Quel autre mal ai-je fait, bonne dame, que
+de vous raconter le mal qui a été fait par d'autres?</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Ce mal est en lui-même si odieux, qu'il
+rend malfaisant tous ceux qui en parlent.</p>
+
+<p>ARTHUR.--Je vous en supplie, madame, prenez patience.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Ah! si toi, qui veux que je prenne patience,
+si tu étais laid, déshonorant pour le sein de ta
+mère, couvert de marques désagréables et de taches repoussantes,
+estropié, imbécile, contrefait, noir, difforme,
+parsemé de vilaines protubérances et de signes choquants
+à l'oeil, je ne m'inquiéterais point, je prendrais patience
+alors, car alors je ne t'aimerais pas, car tu serais indigne
+de ta haute naissance et ne mériterais pas une couronne.
+Mais tu es beau, et à ta naissance, cher enfant, la nature
+et la fortune se sont associées pour te rendre grand.
+Pour les dons de la nature, tu peux rivaliser avec les lis
+et les roses à demi épanouies: mais la fortune! Oh! elle
+est corrompue, changée et séduite par tes ennemis; elle
+commet adultère à toute heure avec ton oncle Jean; et
+sa main dorée a entraîné le roi de France à fouler aux
+pieds le pur honneur des souverains, et à prostituer la
+majesté royale au service de leurs amours. Oui, le roi
+de France est l'entremetteur de la fortune et du roi Jean;
+de la fortune, cette vile courtisane; de Jean, cet usurpateur.--Dis-moi,
+mon ami, le roi de France n'est-il pas un
+parjure? Accable-le de paroles de mépris, ou va-t'en, et
+laisse dans la solitude ces chagrins que je suis seule contrainte
+de supporter.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Pardonnez-moi, madame; je ne puis pas
+retourner sans vous vers les rois.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Tu le peux, tu le feras; je n'irai point
+avec toi: j'instruirai mes douleurs à être fières, car le
+chagrin est fier et fortifie sa victime. Que les rois s'assemblent
+près de moi, et devant la majesté de ma
+grande douleur; car ma douleur est si grande, qu'il n'y
+a plus que la terre vaste et solide qui puisse en soutenir
+le poids: ici je m'asseois, moi et la douleur; ici est mon
+trône; dis aux rois de venir se courber devant lui.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle se jette à terre.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent le roi Jean, le roi Philippe, Louis, Blanche,
+Éléonore, le Bâtard et l'archiduc d'Autriche.)</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Cela est vrai, ma chère fille; et cet heureux
+jour sera toujours pour la France un jour de fête.
+Pour célébrer ce jour, le soleil glorieux s'arrête dans sa
+course, et, prenant le rôle d'alchimiste, change, par
+l'éclat de son oeil radieux, la terre maigre et raboteuse
+en or brillant: le cours de l'année en ramenant ce jour
+ne le verra jamais que comme un jour sanctifié.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Un jour maudit, et non un jour sanctifié!
+Qu'a donc mérité ce jour? qu'a-t-il fait pour être ainsi
+inscrit dans le calendrier en lettres d'or, parmi les hautes marées?
+Ah! plutôt faites disparaître ce jour de la
+semaine, ce jour de honte, d'oppression, de parjure:
+ou, s'il doit encore demeurer, que les femmes grosses
+prient le ciel de ne pas déposer ce jour-là leur fardeau,
+de peur qu'un monstre ne vienne tromper leurs espérances;
+que les matelots ne craignent de naufrage que
+ce jour-là; qu'il n'y ait de marchés violés que ceux
+qu'on aura faits ce jour-là; que toutes les choses commencées
+ce jour-là viennent à mauvaise fin; oui, que la
+foi elle-même se change en fausseté profonde!</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Par le ciel, madame, vous n'aurez point
+de motif de maudire les heureux résultats de cette journée:
+ne vous ai-je pas engagé ma majesté royale?</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Vous m'avez trompée par un simulacre
+qui ressemblait à la majesté; mais à l'épreuve et sous
+la pierre de touche, il s'est trouvé sans valeur. Vous vous
+êtes parjuré, parjuré! vous êtes venu en armes pour
+verser le sang de mes ennemis, et maintenant en armes
+vous fortifiez le leur par le vôtre; cette vigoureuse ardeur
+de luttes corps à corps, ce rude et menaçant regard
+de la guerre ont dégénéré en une amitié et une paix
+fardées, et notre oppression est la base de cette ligue.
+Armez-vous, armez-vous, cieux, contre ces rois parjures!
+une veuve vous crie: cieux, soyez-moi un époux! ne
+permettez point que les heures de ce jour sacrilége laissent
+finir ce jour en paix; mais avant le coucher du
+soleil lancez la discorde armée entre ces rois parjures!
+exaucez-moi, oh! exaucez-moi!</p>
+
+<p>L'ARCHIDUC.--Princesse Constance, la paix....</p>
+
+<p>CONSTANCE.--La guerre, la guerre! point de paix! pour
+moi, la paix est la guerre! O Limoges! ô Autrichien<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>!
+tu fais honte à cette dépouille sanglante, esclave que tu
+es, misérable, poltron, petit en vaillance, grand en déloyauté,
+toujours fort du côté du plus fort, champion de
+la fortune qui ne combats jamais que lorsque Sa Seigneurie
+capricieuse est avec toi pour répondre de ta
+sûreté! toi aussi, tu t'es parjuré, et tu flattes la puissance?
+quelle espèce de fou es-tu? un fou bruyant, toi
+qui te vantais et frappais du pied en jurant que tu serais
+des miens? Esclave au sang glacé, tes paroles n'ont-elles
+pas résonné en ma faveur comme le tonnerre? ne t'es-tu
+pas engagé comme mon soldat, m'enjoignant de me
+reposer sur ton étoile, ta fortune et ta force? Et maintenant
+passes-tu à mes ennemis? Tu portes la peau d'un
+lion! ôtes-la par pudeur, et jette une peau de veau sur
+ces membres de lâche<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> <i>O Limoges, ô Austria</i> (voyez la notice.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> <i>Hang a calf's skin on those recreant limbs.</i> Allusion à la lâcheté
+du duc d'Autriche.</blockquote>
+
+<p>L'ARCHIDUC.--Ah! si un homme me tenait de tels discours!</p>
+
+<p>LE BATARD.--Et jette une peau de veau sur tes membres
+de lâche.</p>
+
+<p>L'ARCHIDUC.--Tu n'oseras pas le dire, vilain, sur ta vie.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Et jette une peau de veau sur tes membres
+de lâche.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Cela ne nous plaît pas; tu t'oublies.</p>
+
+<p>(Entre Pandolphe.)</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Voici le saint légat du pape.</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Salut, délégués et oints du ciel! C'est à
+toi, roi Jean, que s'adresse ma sainte mission. Moi, Pandolphe,
+cardinal du superbe Milan, et ici légat du pape
+Innocent, je demande pieusement en son nom pourquoi
+tu insultes si obstinément l'Église notre sainte mère, et
+pourquoi tu tiens éloigné de force Étienne Langton, élu
+archevêque de Cantorbéry, de ce siége saint? au nom
+de notre susdit saint-père le pape Innocent, je te le demande.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Quel nom sur la terre peut imposer
+un interrogatoire à la libre voix d'un roi sacré? Tu ne
+peux, cardinal, inventer pour me sommer de répondre
+un nom plus impuissant, plus méprisé et plus ridicule
+que celui du pape. Va lui raconter ce que je te dis, et
+ajoutes-y encore ceci de la bouche du roi d'Angleterre:
+«Qu'aucun prêtre italien ne viendra lever ni dîmes
+ni droits dans nos États; mais que, comme nous sommes
+après Dieu le chef suprême, nous maintiendrons seuls,
+sous sa protection, là où nous régnerons, cette haute
+suprématie, sans l'assistance d'aucune main mortelle.»
+Dis cela au pape, en mettant de côté tout respect pour
+lui et pour son autorité usurpée.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--- Mon frère d'Angleterre, ceci est un blasphème.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Vous, et tous les rois de la chrétienté,
+vous vous laissez conduire par les grossiers artifices de
+ce prêtre intrigant, effrayés d'une excommunication
+dont l'argent peut vous relever; et par les mérites de
+l'or vil, de cet alliage, de cette poussière, vous achetez
+des absolutions corrompues d'un homme qui dans ce
+marché aliène l'absolution dont il aurait lui-même besoin.
+Bien que vous et tout le reste, grossièrement séduits,
+souteniez de vos revenus cette diabolique jonglerie;
+moi, moi seul, tout seul, je résiste au pape, et
+tiens ses amis pour mes ennemis.</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Eh bien, en vertu du pouvoir légitime
+dont je suis revêtu, tu seras maudit et excommunié.
+Béni sera celui qui abandonnera son allégeance envers un
+hérétique; et la main qui, par quelque voie secrète,
+tranchera ton exécrable vie sera tenue pour méritoire,
+canonisée et révérée comme celle d'un saint.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Oh! que pour un instant Rome me donne
+le droit de maudire avec elle! Bon père cardinal, crie
+<i>amen</i> à mes amères malédictions; car, sans mes injures,
+nulle langue n'a pouvoir pour le maudire autant qu'il le
+mérite!</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Madame, j'ai pouvoir et mission pour
+maudire.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Et moi aussi. Lorsque la loi ne peut plus
+faire justice, qu'il devienne légitime que la loi ne puisse
+mettre obstacle à l'injure. La loi ne peut ici rendre à
+mon fils son royaume, car celui qui tient le royaume
+tient aussi la loi. Ainsi puisque la loi elle-même est une
+complète injustice, comment la loi pourrait-elle interdire
+à ma langue les malédictions?</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Philippe de France, sous peine de l'excommunication,
+quitte la main de cet archihérétique; et,
+à moins qu'il ne se soumette à Rome, soulève contre sa
+tête toutes les forces de la France.</p>
+
+<p>ÉLÉONORE.--Tu pâlis, roi de France? Ne retire pas ta main.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Prends bien garde, démon, que le roi de
+France ne se repente, et, dégageant sa main, ne fasse
+perdre une âme à l'enfer.</p>
+
+<p>L'ARCHIDUC.--Roi Philippe, écoutez le cardinal.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Et couvre d'une peau de veau ses membres
+de lâche!</p>
+
+<p>L'ARCHIDUC.--Misérable, il faut que j'empoche toutes
+ces insultes, parce que....</p>
+
+<p>LE BATARD.--Parce que vos braies sont faites pour les
+porter.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Philippe, que réponds-tu au cardinal?</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Que peut-il dire que le cardinal n'ait dit?</p>
+
+<p>LOUIS.--Réfléchissez, mon père; vous avez à choisir
+entre la pesante malédiction de Rome, et la légère perte
+de l'amitié de l'Angleterre. Préférez ce qu'il y a de plus
+facile à supporter.</p>
+
+<p>BLANCHE.--C'est l'excommunication de Rome.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--O Louis, tiens ferme; le démon te tente
+ici sous la forme d'une nouvelle épouse dépouillée de
+ses parures de noce.</p>
+
+<p>BLANCHE.--La princesse Constance ne parle pas d'après
+sa foi, mais d'après ses nécessités.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Oh! si tu conviens de mes nécessités, qui
+n'existent que parce que toute foi a péri, de ces nécessités
+tu dois nécessairement inférer le principe que la
+foi revivra quand les nécessités périront. Foule donc
+aux pieds mes nécessités, et la foi se relève; relève mes
+nécessités, la foi est foulée aux pieds.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Le roi est ému et ne répond rien.</p>
+
+<p>CONSTANCE, <span class="stage2"><i>à Philippe</i></span>.--Oh! éloignez-vous de lui, et
+répondez bien.</p>
+
+<p>L'ARCHIDUC.--Faites-le, roi Philippe, et ne demeurez
+pas plus longtemps suspendu dans le doute.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Ne suspendez rien qu'une peau de veau,
+bonhomme.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Je suis perplexe et ne sais que dire.</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Que pourrez-vous dire qui ne vous jette
+dans des perplexités plus grandes, si vous êtes excommunié
+et maudit?</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Mon bon révérend père, mettez-vous à ma
+place, et dites-moi comment vous vous conduiriez vous-même.
+<span class="stage2">(<i>Montrant le roi Jean</i>.)</span> Ma main vient de s'enchaîner
+à sa main royale, et l'accord intime de nos deux
+âmes, unies par une alliance, les tient associées et liées
+l'une à l'autre de toute la force et la sainteté des serments
+religieux. Les derniers souffles qui aient rendu le
+son des paroles ont profondément juré foi, paix, affection,
+amitié sincère entre nos deux royaumes et nos
+deux personnes royales: et avant ce traité, bien peu de
+temps avant, ce qu'il nous fallut seulement pour bien
+laver nos mains prêtes à se serrer dans un royal traité
+de paix, le ciel sait comment elles avaient été teintes et
+souillées par le pinceau du carnage, et comment la vengeance
+y avait peint les effroyables discordes de deux
+rois irrités. Et ces mains si récemment purifiées de sang,
+si nouvellement unies dans l'affection, si puissantes
+dans la haine et l'amitié, se relâcheront de leur étreinte
+et de leurs mutuels signes d'attachement! nous pourrions
+nous jouer ainsi de la foi, nous moquer du ciel, et
+faire de nous à ce point des enfants inconstants, que,
+détachant nos mains l'une de l'autre, nous voulussions
+abjurer la foi jurée, conduire sur le lit nuptial de la paix
+souriante une armée ensanglantée, et élever le tumulte
+sur le front serein de la loyale sincérité! O saint homme,
+mon révérend père, qu'il n'en soit pas ainsi! Veuillez
+par votre grâce nous présenter, nous prescrire, nous
+imposer quelque condition supportable, et nous nous
+trouverons heureux de vous obéir et de rester amis.</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Toute forme est difforme, tout ordre est
+désordre, qui ne se montre point ennemi de l'alliance
+de l'Angleterre. Ainsi, aux armes! soyez le champion
+de notre Église, ou que l'Église notre mère prononce sa
+malédiction, la malédiction d'une mère sur son fils rebelle.
+Roi de France, il y a moins de danger pour toi à
+tenir un serpent par la langue, un lion enfermé par sa
+griffe mortelle, un tigre à jeun par les dents, qu'à garder
+en paix cette main que tu tiens.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Je puis bien retirer ma main, mais non
+pas ma foi.</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Ainsi tu fais de la foi l'ennemie de la foi,
+et, comme dans une guerre civile, tu élèves ton serment
+contre ton serment et ta parole contre ta parole. Oh!
+que ton serment juré d'abord au ciel, soit d'abord accompli
+envers le ciel: c'est-à-dire, sois champion de
+notre Église! tout ce que tu as juré depuis, tu l'as juré
+contre toi-même, et toi-même ainsi ne peux l'accomplir;
+car le mal que tu as promis de faire n'est point mal s'il
+est fait à bon droit; et ne le pas faire lorsque le faire
+est un mal, c'est avoir agi à bon droit de ne le pas faire.
+Ce qu'il y a de mieux à faire dans les occasions où on
+s'est trompé, c'est de se tromper de nouveau; car, bien
+qu'on dévie alors, la déviation redevient la droite voie,
+et la déloyauté sert de remède à la déloyauté, comme le
+feu calme l'ardeur du feu dans les veines écorchées de
+celui qui vient de se brûler.--C'est la religion qui oblige
+à tenir les serments; mais tu as juré contre la religion,
+par laquelle tu jures contre la chose que tu jures; tu te
+fais d'un serment la preuve du bon droit contre un serment.
+Incertain sur le bon droit de tes serments, jure
+seulement de ne te point parjurer: autrement quelle
+dérision serait-ce de jurer? Mais ce que tu jures maintenant,
+c'est de devenir parjure, et d'autant plus parjure
+que tu tiendras à ce que tu as juré. Ainsi tes derniers
+voeux, contraires aux premiers, sont en toi une révolte
+contre toi-même; et tu ne peux jamais remporter de
+plus belle victoire que d'armer ce qu'il y a en toi de
+noble et de constant contre ces suggestions imprudentes
+et passagères. Nos prières, si tu y consens, viendront
+aider à ces résolutions meilleures. Mais sinon, sache
+que le danger de notre malédiction est suspendu sur ta
+tête, si pesant que tu ne pourras jamais le secouer, mais
+tu mourras désespéré sous ce noir fardeau.</p>
+
+<p>L'ARCHIDUC.--Rébellion, pure rébellion!</p>
+
+<p>LE BATARD.--Quoi! il n'en sera rien? une peau de veau
+ne viendra pas te fermer la bouche?</p>
+
+<p>LOUIS.--Mon père, aux armes!</p>
+
+<p>BLANCHE.--Le jour de ton mariage? contre le sang auquel
+tu viens de t'unir? Quoi! la fête de nos noces sera-t-elle
+célébrée par des hommes égorgés? Sera-ce au son
+des trompettes criardes, du bruyant et brutal tambour,
+des clameurs de l'enfer, que se réglera la marche de nos
+cérémonies? O mon mari, écoute-moi! (hélas! hélas!
+que ce nom de mari est nouveau dans ma bouche!) par
+ce nom que ma langue vient de prononcer pour la première
+fois, je t'en conjure à genoux, ne prends point les
+armes contre mon oncle.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Et moi aussi, sur mes genoux endurcis à
+force de m'agenouiller, je t'adresse mes prières, vertueux
+dauphin: ne change point les décrets portés
+d'avance par le ciel.</p>
+
+<p>BLANCHE.--Je vais voir si tu m'aimes. Quel motif sera
+plus puissant auprès de toi que le nom de ta femme?</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Ce qui glorifie celui dont tu te glorifies,
+son honneur. Ton honneur, ô Louis, ton honneur!</p>
+
+<p>LOUIS.--Je m'étonne de voir Votre Majesté si froide à
+ces hautes considérations qui la pressent.</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Je vais lancer l'anathème sur sa tête.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Tu n'en auras pas besoin.--Roi d'Angleterre,
+je romps avec toi.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--O brillant retour de la majesté éclipsée!</p>
+
+<p>ÉLÉONORE.--O indigne trahison de l'inconstance française!</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Roi de France, dans une heure tu regretteras
+cette heure-ci.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Le temps, ce vieux régulateur d'horloges,
+ce chauve fossoyeur, est-il donc à ses ordres? Eh bien
+donc, le roi de France regrettera.</p>
+
+<p>BLANCHE.--Le soleil se couvre d'un nuage de sang:
+beau jour, adieu!--De quel parti dois-je me ranger? Je
+suis à tous les deux; chaque armée tient une de mes
+mains, et, retenue comme je le suis par toutes les deux,
+le tourbillon de la rage qui les sépare va me démembrer.--Mon
+mari, je ne puis prier pour ta victoire.--Mon
+oncle, il faut que je prie pour ta défaite.--Mon père, je
+ne puis désirer que la fortune te favorise.--Ma grand'mère,
+je ne puis souhaiter que tes souhaits s'accomplissent.
+Quel que soit le vainqueur, je perdrai de l'autre
+côté, assurée de perdre même avant que la partie soit
+jouée.</p>
+
+<p>LOUIS.--Madame, vous êtes avec moi; votre fortune
+est attachée à la mienne.</p>
+
+<p>BLANCHE.--Là où vit ma fortune, là meurt ma vie.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Mon cousin, allez rassembler nos forces.
+<span class="stage2">(<i>Faulconbridge sort.</i>) (<i>A Philippe.</i>)</span>--Roi de France, je
+brûle d'une colère enflammée, d'une rage dont l'ardeur
+est parvenue à ce point que rien ne la peut calmer, rien
+que du sang, le sang de la France, et son sang le plus
+cher, le plus précieux.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Ta rage te consumera, et tu seras réduit
+en cendres avant que notre sang en éteigne la flamme.
+Prends garde à toi, tu es en péril.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Pas plus que celui qui me menace.--Courons
+aux armes.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">La scène est toujours en France.--Plaine près d'Angers.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Fanfares; soldats qui passent et repassent</i>.--<i>Entre</i> LE BATARD,
+<i>tenant la tête de l'archiduc d'Autriche.</i></p>
+
+<br>
+
+<p>LE BATARD.--Sur ma vie, cette journée devient terriblement
+chaude! Quelque démon aérien plane là-haut
+et verse le mal sur la terre.--La tête de l'archiduc est
+ici, tandis que Philippe respire encore.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent le roi Jean, Arthur et Hubert.)</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Hubert, prends cet enfant sous ta garde.
+<span class="stage2">(<i>A Faulconbridge.</i>)</span>--Philippe, au combat: ma mère est
+assiégée dans ma tente, et prise peut-être, j'en ai peur.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Seigneur, je l'ai délivrée; Son Altesse est
+en sûreté; ne craignez rien. Mais en avant, mon prince;
+il ne faut plus que bien peu d'efforts pour amener notre
+besogne à bien.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">La scène est la même.</p>
+
+<p class="stage1"><i>On sonne l'alarme, escarmouches, retraite.--Entrent le</i> ROI<br>
+JEAN, ÉLÉONORE, ARTHUR, LE BATARD, HUBERT,<br>
+<i>et des lords.</i></p>
+
+<br>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Il en sera ainsi.<span class="stage2">(<i>A Éléonore.</i>)</span>--Votre Seigneurie
+demeurera en arrière avec cette forte garde.--<span class="stage2">(<i>Au
+jeune Arthur.</i>)</span> Mon cousin, n'aie pas l'air si triste: ta
+grand'mère t'aime, et ton oncle sera aussi tendre pour
+toi que le fut ton père.</p>
+
+<p>ARTHUR.--Oh! cela fera mourir ma mère de chagrin.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN, <span class="stage2"><i>au bâtard.</i></span>--Cousin, partez pour l'Angleterre:
+prenez les devants en diligence, et, avant votre
+arrivée, songez à bien secouer les coffres de nos abbés
+thésauriseurs, et à remettre en liberté leurs angelots
+captifs. Les grasses côtes de la paix doivent maintenant
+servir à nourrir les affamés. Usez du pouvoir que nous
+vous donnons dans toute son étendue.</p>
+
+<p>LE BATARD.--La cloche, le livre, le cierge, ne me feront
+pas reculer quand l'or et l'argent m'inviteront à
+avancer. Je prends congé de Votre Altesse.<span class="stage2">(<i>A Éléonore.</i>)</span>--Grand'mère,
+si jamais je me souviens d'être dévot, je
+prierai pour votre belle santé. Sur ce, je vous baise les
+mains.</p>
+
+<p>ÉLÉONORE.--Adieu, mon aimable cousin.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Cousin, adieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Le Bâtard sort.)</p>
+
+<p>ÉLÉONORE, <span class="stage2"><i>à Arthur.</i></span>--Approchez, mon petit parent.
+Écoutez, je veux vous dire un mot.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Approche, Hubert,--ô mon cher Hubert,
+nous te devons beaucoup; et dans cette prison de
+chair il est une âme qui te tient pour son créancier, et
+qui se propose bien de te payer ton affection avec usure.
+Mon cher ami, ton serment volontaire vit dans ce coeur
+comme un précieux souvenir.--Donne-moi ta main.--J'aurais
+quelque chose à te dire;.... mais j'attendrai
+quelque autre moment plus convenable. Par le ciel!
+Hubert, je suis presque embarrassé de te dire en quelle
+estime je te tiens.</p>
+
+<p>HUBERT.--Je suis bien obligé à Votre Majesté.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Mon bon ami, tu n'as encore aucune
+raison de dire cela; mais tu l'auras un jour, et le temps
+ne coulera pas si lentement qu'il n'amène pour moi le
+moment de te faire du bien.--J'aurais une chose à te
+dire,.... mais laissons cela.--Le soleil est maintenant
+aux cieux, et le jour pompeux, environné des plaisirs
+du monde, est partout trop dissipé, trop plein de gaieté
+pour me donner audience.--Si la cloche de minuit frappait
+une heure de sa langue de fer et de sa bouche d'airain
+dans le cours assoupi de la nuit; si nous étions ici
+dans un cimetière, et toi préoccupé de mille injures; si
+l'humeur sombre de la mélancolie avait en toi coagulé,
+épaissi, appesanti le sang qui d'ordinaire court haut et
+bas en chatouillant les veines, éveille dans les yeux de
+l'homme le rire imbécile, enfle ses joues dans une vaine
+gaieté, passion odieuse à mes projets;.... ou bien si tu
+pouvais me voir sans yeux, m'entendre sans oreilles,
+et me répondre sans voix et par la seule pensée, sans
+yeux, sans oreilles, sans le son dangereux des paroles:
+alors, en dépit du jour vigilant qui nous enveloppe, je
+verserais mes pensées dans ton sein.--Mais non, je n'en
+ferai rien.--Cependant je t'aime bien, et, sur ma foi, je
+crois que tu m'aimes bien.</p>
+
+<p>HUBERT.--Si bien, que quelque chose que vous me
+commandiez de faire, dût ma mort accompagner mon
+action, par le ciel, je le ferais.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Eh! ne sais-je pas bien que tu le ferais?
+Bon Hubert, Hubert, Hubert, jette les yeux sur ce jeune
+garçon; je vais te dire ce que c'est, mon ami: c'est un
+serpent sur mon chemin, et quelque part que se pose
+mon pied, il est là devant moi.--M'entends-tu? tu es
+son gardien....</p>
+
+<p>HUBERT.--Et je le garderai si bien qu'il ne pourra jamais
+nuire à Votre Majesté.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--La mort!</p>
+
+<p>HUBERT.--Seigneur!....</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Un tombeau.</p>
+
+<p>HUBERT.--Il ne vivra point.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--C'est assez: je puis me réjouir maintenant.
+Hubert, je t'aime; mais voilà, je ne veux pas te
+dire ce que je prétends faire pour toi. Souviens-toi....--Madame,
+portez-vous bien: j'enverrai ces troupes à
+Votre Majesté.</p>
+
+<p>ÉLÉONORE.--Que ma bénédiction t'accompagne.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN, <span class="stage2"><i>à Arthur</i></span>.--Allons, cousin, en Angleterre.
+Hubert est chargé de vous servir; il aura pour vous tous
+les égards qui vous sont dus.--Marchons vers Calais;
+allons.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours en France.--La tente du roi de France.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE ROI PHILIPPE, LOUIS, PANDOLPHE, <i>suite.</i></p>
+
+<br>
+
+<p>PHILIPPE.--Ainsi, sur les flots, une bruyante tempête
+disperse une Armada entière de vaisseaux rassemblés,
+et les sépare les uns des autres.</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Consolez-vous, reprenez courage, et tout
+ira bien encore.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Et qui peut aller bien quand tout nous a
+tourné si mal? Ne sommes-nous pas battus? Angers n'est-il
+pas perdu, Arthur prisonnier? Plusieurs amis très-chers
+n'ont-ils pas été tués? et en dépit de la France, l'Anglais
+tout sanglant n'est-il pas retourné en Angleterre, surmontant
+tous les obstacles?</p>
+
+<p>LOUIS.--Ce qu'il a conquis, il l'a fortifié. Il n'y a pas
+d'exemple d'une si ardente promptitude dirigée avec
+tant de sagesse, d'une conduite si prudente dans une
+guerre si impétueuse. Qui a jamais lu ou entendu le
+récit d'un exploit semblable?</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Je supporterais que l'Anglais eût obtenu
+cette gloire, si nous pouvions trouver quelque exemple
+de notre honte. <span class="stage2">(<i>Entre Constance.</i>)</span> Regardez; qui vient
+ici? un tombeau renfermant une âme, retenant contre
+son gré l'immortel esprit dans l'odieuse prison d'une vie
+douloureuse.--Je vous en prie, madame, venez avec
+moi.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Voyez, maintenant, voyez le résultat de
+votre paix.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Patience, ma bonne dame. Courage, noble
+Constance.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Non; je défie tout conseil, toute réparation,
+si ce n'est celle qui met fin à tous les conseils, la
+véritable réparation, la mort, la mort. O mort aimable
+et chérie! balsamique puanteur! saine corruption! lève-toi
+de la couche de l'éternelle nuit, toi l'abjection, la
+haine et la terreur des heureux; je baiserai tes détestables
+os, je mettrai mes yeux sous tes caverneux sourcils,
+des vers de ta demeure je ferai des bagues pour
+ces doigts; ta dégoûtante poussière fermera le passage à
+mon haleine, afin que je devienne un monstre de pourriture
+comme toi! Viens à moi en grinçant des dents et
+je croirai que tu souris, et je te donnerai le baiser d'une
+épouse! O toi, l'amour des malheureux, viens à moi!</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Belle affligée, calmez-vous.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Non, non, je ne me calmerai point tant
+qu'il me restera un souffle pour crier. Oh! que ma langue
+n'est-elle placée dans la bouche du tonnerre! Alors
+de ma douleur j'ébranlerais le monde et je réveillerais
+de son sommeil ce cruel squelette qui ne peut entendre
+la faible voix d'une femme, qui dédaigne de communes
+invocations!</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Madame, vos discours sont ceux de la
+folie, et non de la douleur.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Tu n'es pas saint, toi qui me calomnies
+ainsi. Je ne suis pas folle; ces cheveux que j'arrache
+sont à moi; mon nom est Constance; j'étais la femme de
+Geoffroy; le jeune Arthur est mon fils, il est perdu! Je
+ne suis pas folle. Plût au ciel que je le fusse! car alors,
+sans doute je m'oublierais moi-même. Oh! si je le pouvais,
+quel chagrin j'oublierais! Enseigne-moi quelque
+philosophie qui me rende folle, et tu seras canonisé,
+cardinal; car n'étant pas folle, mais sensible à la douleur,
+ce que j'ai de raison m'apprend à me délivrer de
+mes maux, m'apprend comment je puis me tuer ou me
+pendre. Si j'étais folle, j'oublierais mon fils, ou je croirais
+follement qu'une poupée de chiffons est mon fils.
+Ah! je ne suis pas folle; je sens trop bien, trop bien les
+diverses douleurs de chaque infortune.</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Renouez ces tresses. Oh! que d'amour je
+remarque dans cette belle multitude de cheveux! Là où
+est tombée par hasard une larme argentée, par cette seule
+larme dix mille de ces amis déliés sont collés ensemble
+dans un chagrin sociable, semblables à des amants sincères,
+fidèles, inséparables, se pressant l'un contre l'autre
+dans l'adversité.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--En Angleterre, s'il vous plaît!</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Rattachez vos cheveux.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Oui, je les rattacherai. Et pourquoi le
+ferai-je? Je les ai arrachés de leurs noeuds en criant tout
+haut: <i>Oh! si mes mains pouvaient délivrer mon fils comme
+elles ont rendu la liberté à mes cheveux!</i> Mais maintenant
+je leur envie leur liberté et les remettrai dans leurs
+liens, puisque mon pauvre enfant est captif.--Père cardinal,
+je vous ai entendu dire que nous reverrions et
+que nous reconnaîtrions nos amis dans le ciel. Si cela
+est, je reverrai mon fils; car depuis la naissance de
+Caïn, le premier enfant mâle, jusqu'à celui qui respira
+hier pour la première fois, il n'est pas venu au monde
+une créature si charmante: mais le ver rongeur du
+chagrin va me dévorer mon bouton, et bannir de ses
+joues leur beauté native; il aura l'air creux d'un spectre,
+maigre et livide comme après un accès de fièvre: il
+mourra dans cet état; et lorsqu'il sera ressuscité ainsi,
+quand je le rencontrerai dans la cour des cieux, je ne le
+reconnaîtrai point; ainsi jamais, plus jamais je ne
+pourrai revoir mon joli Arthur.</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Vous entretenez votre chagrin d'idées
+trop odieuses.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Il me parle, lui qui n'a jamais eu de fils!</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Vous êtes aussi attachée à votre douleur
+qu'à votre fils.</p>
+
+<p>CONSTANCE.--Ma douleur tient la place de mon enfant
+absent; elle repose dans son lit, marche partout avec
+moi, prend son charmant regard, répète ses paroles, me
+rappelle toutes ses grâces, remplit de ses formes les
+vêtements qu'il a laissés vides. J'ai donc bien raison de
+chérir ma douleur.--Adieu: si vous aviez fait la même
+perte que moi, je vous consolerais mieux que vous ne
+me consolez.--Je ne veux plus conserver cet arrangement
+sur ma tête, quand mon esprit est dans un tel désordre.
+<span class="stage2">(<i>Elle arrache sa coiffure.</i>)</span>--O seigneur! mon enfant,
+mon Arthur, mon cher fils, ma vie, ma joie, ma
+nourriture, mon univers, la consolation de mon veuvage,
+le remède de tous mes chagrins!</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>PHILIPPE.--Je crains qu'elle ne se fasse du mal. Je vais
+la suivre.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LOUIS.--Il n'est plus rien dans le monde qui puisse
+me donner aucune joie. La vie est aussi ennuyeuse pour
+moi qu'une histoire deux fois racontée dont on rebat
+l'oreille fatiguée d'un homme assoupi. La honte amère a
+tellement gâté le goût des douceurs de ce monde, qu'il
+ne me rend plus que honte et qu'amertume.</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Avant qu'une forte maladie soit guérie,
+l'instant même qui ramène la vigueur et la santé est
+celui de la crise la plus violente et le mal qui prend
+congé de nous montre en nous quittant ce qu'il a de
+plus cruel. Qu'avez-vous donc perdu en perdant la
+journée?</p>
+
+<p>LOUIS.--Toutes mes journées de gloire, de plaisir et
+de bonheur.</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Cela serait certainement ainsi si vous
+l'aviez gagnée.--Non, non, c'est quand la fortune veut
+le plus de bien aux hommes qu'elle les regarde d'un oeil
+menaçant. Il est étrange de penser tout ce qu'a perdu le
+roi Jean dans ce qu'il croit avoir si clairement gagné.--N'êtes-vous
+pas affligé qu'Arthur soit son prisonnier?</p>
+
+<p>LOUIS.--Aussi sincèrement qu'il est satisfait de l'avoir.</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Votre esprit est aussi jeune que votre
+âge. Écoutez-moi maintenant vous parler avec un esprit
+prophétique: le souffle seul de ce que j'ai à vous dire
+va emporter jusqu'au dernier brin de paille, jusqu'au
+dernier obstacle du chemin qui doit conduire vos pas
+au trône d'Angleterre. Écoutez donc.--Jean s'est emparé
+d'Arthur, et tant que la chaleur de la vie se jouera dans
+les veines de cet enfant, il est impossible que Jean, mal
+affermi, jouisse d'une heure, d'une minute, d'une seule
+respiration tranquille. Le sceptre qu'arrache une main
+révoltée ne peut être retenu que par la violence qui l'a
+acquis; et celui qui se tient dans un endroit glissant ne
+fera point scrupule de se retenir aux plus vils appuis
+pour rester debout. Pour que Jean puisse se soutenir, il
+faut qu'Arthur tombe....--Ainsi soit-il, puisque cela ne
+peut être autrement.</p>
+
+<p>LOUIS.--Mais que gagnerai-je à la chute du jeune Arthur?</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Vous pourrez, grâce aux droits de la
+princesse Blanche votre épouse, prétendre à tout ce
+qu'Arthur réclamait.</p>
+
+<p>LOUIS.--Et le perdre, et la vie avec, comme Arthur.</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Oh! que vous êtes jeune et nouveau dans
+ce vieux monde! Jean complote à votre profit; les événements
+conspirent avec vous; car celui qui baigne sa
+sûreté dans un sang loyal ne trouvera qu'une sûreté
+sanglante et perfide: cette action si odieusement conçue
+refroidira le coeur de tous ses sujets et glacera leur zèle,
+tellement qu'ils saisiront avec transport la première
+occasion d'ébranler son trône. On ne verra plus dans le
+ciel une exhalaison naturelle; il n'y aura plus un écart
+de la nature, pas un jour mauvais, pas un vent ordinaire,
+pas un événement accoutumé qu'on ne les dépouille
+de leurs causes naturelles pour les appeler des
+météores, des prodiges, des signes funestes, des monstruosités,
+des présages, des voix du ciel annonçant clairement
+sa vengeance contre Jean.</p>
+
+<p>LOUIS.--Il est possible qu'il n'attente pas à la vie d'Arthur,
+et se croie suffisamment rassuré par sa captivité.</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Ah! seigneur, quand il saura que vous
+approchez, si le jeune Arthur n'est pas déjà mort, il
+mourra à cette nouvelle; et alors les coeurs de son peuple,
+révoltés contre lui, baiseront les lèvres d'un changement
+inconnu; ils trouveront au bout des doigts sanglants
+de Jean de puissants motifs de rébellion et de
+fureur. Il me semble déjà voir ce bouleversement sur
+pied. Et combien se prépare-t-il pour vous des affaires
+meilleures que je ne vous ai dites! Le bâtard Faulconbridge
+est maintenant en Angleterre, pillant l'Église et
+offensant la charité. S'il s'y trouvait seulement douze
+Français en armes, ils seraient comme un signal qui
+attirerait autour d'eux dix mille Anglais, ou bien comme
+une petite boule de neige qui en roulant devient bientôt
+une montagne.--Noble dauphin, venez avec moi trouver
+le roi. Il est incroyable quel parti on peut tirer de leur
+mécontentement, maintenant que l'indignation est au
+comble dans leurs âmes.--Partez pour l'Angleterre;
+moi, je vais échauffer le roi.</p>
+
+<p>LOUIS.--De puissants motifs produisent des actions
+extraordinaires. Allons, si vous dites oui, le roi ne dira
+pas non.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">La scène est en Angleterre.--Une chambre dans le château de
+Northampton<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Rien dans les premières éditions de Shakspeare n'indique le
+lieu où se passe cette scène. Northampton étant le lieu où se
+passe la première scène, quelques éditeurs ont jugé à propos
+d'y placer aussi celle-ci, et on les a suivis pour la clarté.</blockquote>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> HUBERT ET DEUX SATELLITES.</p>
+
+<br>
+
+<p>HUBERT.--Faites-moi rougir ces fers, et ayez soin de
+vous tenir derrière la tapisserie. Quand je frapperai de
+mon pied le sein de la terre, accourez et attachez bien
+ferme à une chaise l'enfant que vous trouverez avec moi.
+Soyez attentifs.--Sortez, et veillez.</p>
+
+<p>UN DES SATELLITES.--J'espère que vous nous garantirez
+les suites de l'action.</p>
+
+<p>HUBERT.--Craintes ridicules! N'ayez pas peur; faites
+ce que je vous dis. <span class="stage2">(<i>Ils sortent.</i>)</span>--Jeune garçon, venez
+ici; j'ai à vous parler.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Arthur.)</p>
+
+<p>ARTHUR.--Bonjour, Hubert.</p>
+
+<p>HUBERT.--Bonjour, petit prince.</p>
+
+<p>ARTHUR.--Aussi petit prince qu'il soit possible de l'être,
+avec tant de titres pour être un plus grand prince. Vous
+êtes triste.</p>
+
+<p>HUBERT.--En effet, j'ai été plus gai.</p>
+
+<p>ARTHUR.--Miséricorde! je croyais que personne ne devait
+être triste que moi. Cependant je me rappelle qu'étant
+en France, je voyais de jeunes gentilshommes
+tristes comme la nuit, et cela seulement par divertissement<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.
+Par mon baptême, si j'étais hors de prison et
+gardant les moutons, je serais gai tant que le jour durerait;
+et je le serais même ici, si je ne me doutais que mon
+oncle cherche à me faire encore plus de mal. Il a peur
+de moi, et moi de lui. Est-ce ma faute si je suis fils de
+Geoffroy? Non sûrement ce n'est pas ma faute; et plût
+au ciel que je fusse votre fils, Hubert! car vous m'aimeriez.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Moquerie du poëte faisant allusion aux prétentions à la mélancolie
+qui, du temps de la reine Élisabeth, étaient du bel air à
+la cour.</blockquote>
+
+<p>HUBERT, <span class="stage2"><i>bas</i></span>.--Si je lui parle, son innocent babil va
+réveiller ma pitié qui est morte. Il faut me hâter de
+dépêcher la chose.</p>
+
+<p>ARTHUR.--Êtes-vous malade, Hubert? Vous êtes pâle
+aujourd'hui. En vérité, je voudrais que vous fussiez un
+peu malade, afin de pouvoir rester debout toute la nuit
+à veiller près de vous. Je suis bien sûr que je vous aime
+plus que vous ne m'aimez.</p>
+
+<p>HUBERT.--Ses discours s'emparent de mon coeur. <span class="stage2">(<i>Il
+donne un papier à Arthur.</i>)</span> Lisez, jeune Arthur. <span class="stage2">(<i>A part.</i>)</span>--Quoi!
+de sottes larmes qui vont mettre à la porte l'impitoyable
+cruauté! Il faut en finir promptement, de
+crainte que ma résolution ne s'échappe de mes yeux en
+larmes efféminées. <span class="stage2">(<i>A Arthur.</i>)</span>--Est-ce que vous ne pouvez
+pas lire? N'est-ce pas bien écrit?</p>
+
+<p>ARTHUR.--Trop bien, Hubert, pour un si horrible résultat.
+Quoi! il faut que vous me brûliez les deux yeux
+avec un fer rouge?</p>
+
+<p>HUBERT.--Jeune enfant, il le faut.</p>
+
+<p>ARTHUR.--Et le ferez-vous?</p>
+
+<p>HUBERT.--Je le ferai.</p>
+
+<p>ARTHUR.--En aurez-vous le coeur? Quand vous avez eu
+seulement mal à la tête, j'ai attaché mon mouchoir autour
+de votre front, le plus beau que j'eusse: c'était une
+princesse qui me l'avait brodé, et je ne vous l'ai jamais
+redemandé. A minuit, j'appuyais votre tête sur ma
+main; et, comme les vigilantes minutes font passer
+l'heure, j'allégeais encore pour vous le poids du temps,
+en vous demandant à chaque instant: «Que vous manque-t-il?
+où est votre mal? quel bon office pourrais-je
+vous rendre?» Il y a bien des enfants de pauvres gens
+qui fussent restés dans leur lit, et ne vous eussent pas
+dit un seul mot de tendresse; et vous, vous aviez un
+prince pour vous servir dans votre maladie! Peut-être
+pensez-vous que mon amour était un amour artificieux,
+et vous lui donnez le nom de ruse: croyez-le si vous
+voulez.--Si c'est la volonté du ciel que vous me traitiez
+mal, il faut bien que vous le fassiez.--Pourrez-vous me
+crever les yeux, ces yeux qui ne vous ont jamais regardé
+et ne vous regarderont jamais avec colère?</p>
+
+<p>HUBERT.--J'ai juré de le faire, il faut que je vous les
+brûle avec un fer chaud.</p>
+
+<p>ARTHUR.--Oh! personne, hors de ce siècle de fer, n'eût
+jamais voulu le faire! Le fer lui-même, quoique rougi
+et ardent, en approchant de mes yeux, boirait mes larmes
+et éteindrait sa brûlante rage dans ma seule innocence,
+et même, après cela, se consumerait de rouille seulement
+pour avoir recélé le feu qui devait nuire à mon
+oeil. Êtes-vous donc plus dur, plus insensible que le
+fer forgé? Oh! si un ange était venu à moi et m'avait dit
+qu'Hubert allait me crever les yeux, je n'en aurais cru
+aucune autre langue que celle d'Hubert.</p>
+
+<p>HUBERT, <span class="stage2"><i>frappant du pied</i></span>.--Venez. <span class="stage2">(<i>Les satellites entrent
+avec des cordes, des fers, etc.</i>)</span> Faites ce que je vous ai ordonné.</p>
+
+<p>ARTHUR.--Ah! sauvez-moi, Hubert, sauvez-moi. Mes
+yeux sont crevés rien que par les féroces regards de ces
+hommes sanguinaires.</p>
+
+<p>HUBERT.--Donnez-moi ce fer, vous dis-je, et liez-le ici.</p>
+
+<p>ARTHUR.--Hélas! qu'avez-vous besoin d'être si rude et
+si brusque? Je ne me débattrai pas, je resterai immobile
+comme la pierre. Pour l'amour du ciel, Hubert, que je
+ne sois pas lié!--Écoutez-moi, Hubert, renvoyez ces
+hommes, et je vais m'asseoir tranquille comme un
+agneau: je ne remuerai pas, je ne frémirai pas, je ne
+dirai pas une seule parole, je ne regarderai pas le fer
+avec colère. Renvoyez seulement ces hommes, et je vous
+pardonnerai, quelque tourment que vous me fassiez
+souffrir.</p>
+
+<p>HUBERT.--Allez, demeurez là dedans; laissez-moi seul
+avec lui.</p>
+
+<p>UN DES SATELLITES.--Je suis bien content d'être dispensé
+d'une pareille action.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent les satellites.)</p>
+
+<p>ARTHUR.--Hélas! j'ai renvoyé par mes reproches mon
+ami: il a l'air sévère, mais le coeur tendre. Laissez-le
+revenir, afin que sa compassion réveille la vôtre.</p>
+
+<p>HUBERT.--Allons, enfant; préparez-vous.</p>
+
+<p>ARTHUR.--N'y a-t-il plus de remède?</p>
+
+<p>HUBERT.--Pas d'autre que de perdre vos yeux.</p>
+
+<p>ARTHUR.--Oh ciel! que n'avez-vous dans les vôtres
+seulement un atome, un grain de sable ou de poussière,
+un moucheron, un cheveu égaré, quelque chose qui pût
+offenser cet organe précieux! Alors, sentant vous-même
+combien les plus petites choses y sont douloureuses,
+votre odieux projet vous paraîtrait horrible.</p>
+
+<p>HUBERT.--Est-ce là ce que vous avez promis? Allons,
+taisez-vous.</p>
+
+<p>ARTHUR.--Hubert, les paroles d'un couple de langues
+ne seraient pas trop pour plaider la cause d'une paire
+d'yeux. Ne m'obligez pas à me taire, Hubert, ne m'y
+obligez pas; ou bien, Hubert, si vous voulez, coupez-moi
+la langue, afin que je puisse garder mes yeux. Oh!
+épargnez mes yeux, quand ils ne devraient plus me
+servir jamais qu'à vous voir.--Tenez, sur ma parole, le
+fer est froid, et il ne me ferait aucun mal.</p>
+
+<p>HUBERT.--Je puis le réchauffer, enfant.</p>
+
+<p>ARTHUR.--Non, en bonne foi: le feu, créé pour nous
+réconforter, est mort de douleur de se voir employé à
+des cruautés si peu méritées. Voyez vous-même: il n'y
+a point de malice dans ce charbon enflammé; le souffle
+du ciel en a chassé toute ardeur, et a couvert sa tête des
+cendres du repentir.</p>
+
+<p>HUBERT.--Mais mon souffle peut le ranimer, enfant.</p>
+
+<p>ARTHUR.--Cela ne servirait qu'à le faire rougir et
+brûler de honte de vos procédés, Hubert: peut-être
+même qu'il lancerait des étincelles dans vos yeux, et
+que, comme un dogue qu'on force de combattre, il s'attaquerait
+à son maître qui le pousse malgré lui. Tout ce
+que vous voulez employer pour me faire du mal vous
+refuse le service. Vous seul n'avez point cette pitié qui
+s'étend jusqu'au fer cruel et au feu, êtres connus pour
+servir aux usages impitoyables.</p>
+
+<p>HUBERT.--Eh bien! vois pour vivre<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>! Je ne toucherais
+pas à tes yeux pour tous les trésors que possède ton
+oncle. Cependant j'avais juré, et j'avais résolu, enfant,
+de te brûler les yeux avec ce fer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> <i>See to live.</i> Les commentateurs sont embarrassés sur le sens
+de cette expression, qui paraît suffisamment expliquée par la
+promesse qu'avait faite Hubert à Jean d'ôter la vie à Arthur, et
+les détails subséquents à cette scène qui prouvent que c'était bien
+là son dessein. On voit dans le moyen âge plusieurs de ceux
+dont les yeux ont été brûlés périr dans ce supplice, ou par ses
+suites. L'opération devait probablement être faite sur Arthur de
+manière à avoir ce résultat.</blockquote>
+
+<p>ARTHUR.--Ah! maintenant vous ressemblez à Hubert;
+tout ce temps vous étiez déguisé.</p>
+
+<p>HUBERT.--Paix! pas un mot de plus; adieu. Il faut que
+votre oncle vous croie mort. Je vais charger ces farouches
+espions de rapports trompeurs. Toi, joli enfant,
+dors sans inquiétude, et sois certain que, pour tous les
+biens de l'univers, Hubert ne te fera jamais de mal.</p>
+
+<p>ARTHUR.--Oh ciel!--Je vous remercie, Hubert.</p>
+
+<p>HUBERT.--Silence! pas un mot; rentre sans bruit avec
+moi. Je m'expose pour toi à de grands dangers.</p>
+
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours en Angleterre.--Une salle d'apparat dans le palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE ROI JEAN, <i>couronné</i>; PEMBROKE, SALISBURY<i><br>
+et autres seigneurs.--Le roi monte sur son trône.</i></p>
+
+<br>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Nous nous revoyons encore assis dans
+ce palais, couronné une seconde fois; et nous l'espérons,
+nous y sommes vu d'un oeil joyeux.</p>
+
+<p>PEMBROKE.--Cette seconde fois, n'était qu'il a plu à
+Votre Majesté que cela fût ainsi, était une fois de trop.
+Vous aviez été couronné auparavant, et jamais depuis
+vous n'aviez été dépouillé de la majesté royale; jamais
+aucune révolte n'avait donné atteinte à la foi de vos
+sujets; le pays n'avait été troublé d'aucune atteinte nouvelle,
+d'aucun désir de changement ou d'un état meilleur.</p>
+
+<p>SALISBURY.--C'est donc une inutile et ridicule surabondance
+que de vouloir s'entourer d'une double
+pompe, que de parer un titre déjà précieux, que de
+dorer l'or fin, de teindre le lis, de parfumer la violette,
+de polir la glace ou d'ajouter de nouvelles couleurs à
+l'arc-en-ciel, et de chercher à éclairer l'oeil brillant des
+cieux.</p>
+
+<p>PEMBROKE.--Si ce n'est qu'il faut accomplir le bon
+plaisir de Votre Majesté, cet acte est comme un vieux
+conte redit de nouveau et dont la dernière répétition devient
+fâcheuse lorsqu'elle tombe hors de propos.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Il défigure l'aspect antique et respectable
+de nos simples et anciennes formes, comme le vent qui
+change dans les voiles fait errer le cours des pensées; il
+éveille et alarme la réflexion, affaiblit la stabilité des
+opinions, rend suspect même ce qui est légitime en le
+couvrant de vêtements d'une mode si nouvelle.</p>
+
+<p>PEMBROKE.--L'ouvrier qui veut faire mieux que bien
+perd son habileté dans les efforts de son ambition; et
+souvent en cherchant à excuser une faute, on l'aggrave
+par l'excuse même, comme une pièce posée sur une
+petite déchirure fait un plus mauvais effet en cachant le
+défaut, que ne faisait le défaut lui-même avant qu'il fût
+ainsi rapiécé.</p>
+
+<p>SALISBURY.--C'est pourquoi avant votre nouveau couronnement
+nous vous avons déclaré notre avis; mais il
+n'a pas plu à Votre Altesse de l'écouter. Au reste, nous
+sommes tous satisfaits, puisque nos volontés doivent en
+tout et en partie s'arrêter devant celle de Votre Altesse.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Je vous ai fait part de quelques-unes
+des raisons de ce double couronnement, et je les crois
+fortes; et lorsque mes craintes seront diminuées, je vous
+en communiquerai d'autres plus fortes encore. Cependant,
+indiquez les abus dont vous demandez la réforme,
+et vous verrez bien avec quel empressement j'écouterai
+et j'accorderai vos demandes.</p>
+
+<p>PEMBROKE.--Eh bien, comme l'organe de ceux que
+voici, et pour vous découvrir les pensées de leurs
+coeurs; pour moi comme pour eux, mais surtout pour
+votre sûreté, dont eux et moi faisons notre soin le plus
+cher, je vous demande avec instance la liberté d'Arthur,
+dont la captivité porte les lèvres du mécontentement,
+toujours prêtes au murmure, à ce raisonnement dangereux:
+Si ce que vous possédez en paix vous le possédez
+à juste titre, pourquoi donc ces craintes, compagnes,
+dit-on, des pas de l'injustice, vous portent-elles à séquestrer
+ainsi votre jeune parent? Pourquoi étouffer sa vie
+sous une ignorance barbare, et priver sa jeunesse de
+l'avantage précieux d'une bonne éducation? Afin que
+dans les conjonctures présentes vos ennemis ne puissent
+armer de ce prétexte les occasions, souffrez que la requête
+que vous nous avez ordonné de vous présenter soit
+pour sa liberté. Nous ne vous la demandons point pour
+notre avantage, si ce n'est que notre intérêt est attaché
+au vôtre, et que votre intérêt est de le mettre en liberté.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Soit, je confie sa jeunesse à vos soins.
+<span class="stage2">(<i>Entre Hubert.</i>)</span>--Hubert, quelle nouvelle m'apportez-vous?</p>
+
+<p>PEMBROKE.--Voilà l'homme qui était chargé de cette
+exécution sanglante. Il a montré son ordre à un de mes
+amis. L'image de quelque odieuse scélératesse vit dans
+ses yeux. Son air en dessous porte toutes les apparences
+d'un coeur bien troublé, et je crains beaucoup que l'acte
+dont nous avions peur qu'il n'eût été chargé ne soit
+consommé.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Les couleurs du roi vont et viennent
+entre sa conscience et son projet comme les hérauts entre
+deux terribles armées en présence. Sa passion est mûre;
+il faut qu'elle crève.</p>
+
+<p>PEMBROKE.--Et si elle crève, nous en verrons sortir, je
+le crains bien, l'affreuse corruption de la mort d'un aimable
+enfant.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Nous ne pouvons arrêter le bras inflexible
+de la mort. Chers seigneurs, bien que ma volonté
+d'accorder existe toujours, l'objet de votre requête est
+mort.--Il nous apprend qu'Arthur est décédé de cette
+nuit.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Nous avions craint, en effet, que son mal
+ne fut au-dessus de tout remède.</p>
+
+<p>PEMBROKE.--Oui, nous avons su combien sa mort était
+prochaine, avant même que l'enfant se sentît malade.--Il
+faudra rendre compte de cela ici ou ailleurs.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Pourquoi tournez-vous sur moi de si
+graves regards? Pensez-vous que j'aie en mes mains les
+ciseaux de la destinée? Puis-je commander au pouls de
+la vie?</p>
+
+<p>SALISBURY.--La tricherie est visible, et c'est une honte
+qu'un roi la laisse si grossièrement apercevoir. Prospérez
+dans votre jeu: adieu.</p>
+
+<p>PEMBROKE.--Arrête, lord Salisbury; je vais avec toi
+chercher l'héritage de ce pauvre enfant, ce petit royaume
+d'un tombeau dans lequel on l'a forcé d'entrer. Trois
+pieds de terre renferment le coeur à qui appartenait
+toute l'étendue de cette île.--Quel mauvais monde
+cependant!--Cela n'est pas supportable; cela éclatera
+pour notre chagrin à tous, et avant peu, je le crains bien.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Ils brûlent d'indignation. Je me repens:
+on ne peut établir sur le sang aucun fondement solide.
+On n'assure point sa vie sur la mort des autres. <span class="stage2">(<i>Entre
+un messager.</i>)</span>--Tu as l'air effrayé; où est ce sang que
+j'ai vu habiter sur tes joues? Un ciel si ténébreux ne
+s'éclaircit pas sans tempêtes. Fais crever l'orage; comment
+tout va-t-il en France?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Tout va de France en Angleterre: jamais
+on n'a vu dans le corps d'une nation lever une
+telle armée pour une expédition étrangère. Ils ont appris
+à imiter votre diligence; car au moment où l'on devrait
+vous apprendre leurs préparatifs, arrive la nouvelle de
+leur débarquement.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Dans quelle ivresse s'est donc trouvée
+plongée notre vigilance? Qui a pu l'endormir ainsi? Où
+est l'attention de ma mère que la France ait pu lever
+une telle armée sans qu'elle en ait entendu parler?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Mon prince, la poussière lui a bouché
+les oreilles. Votre noble mère est morte le premier jour
+d'avril; et j'ai entendu dire, seigneur, que la princesse
+Constance était morte trois jours avant dans un accès
+de frénésie: mais quant à ceci, je ne le sais que vaguement
+par le bruit public. Je ne sais si c'est vrai ou faux.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Suspends ta rapidité, occasion terrible!
+Oh! fais un pacte avec moi jusqu'à ce que j'aie satisfait
+mes pairs mécontents.--Quoi! ma mère est morte! Dans
+quel désordre sont maintenant nos affaires en France?
+Et sous le commandement de qui vient cette armée
+française que tu me dis positivement être entrée en Angleterre?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Du dauphin.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent le Bâtard et Pierre de Pomfret.)</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Tu m'as tout étourdi par ces fâcheuses
+nouvelles.--Eh bien, que dit le monde de nos procédés?
+Ne cherchez pas à me farcir encore la tête de mauvaises
+nouvelles, car elle en est pleine.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Mais si vous avez peur d'apprendre le
+pis; laissez donc ce qu'il y a de pis tomber sur votre tête
+sans que vous en ayez été averti.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Pardon, mon cousin, j'étais étourdi sous
+le flot; mais je commence à reprendre haleine au-dessus
+des vagues, et je puis donner audience à quelque bouche
+que ce soit, de quoi qu'elle veuille me parler.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Vous verrez par les sommes que j'ai ramassées
+comment j'ai réussi parmi les ecclésiastiques.
+Mais en traversant le pays pour revenir ici, j'ai trouvé
+le peuple troublé par d'étranges imaginations, préoccupé
+de bruit divers, rempli de vains rêves, ne sachant
+ce qu'il craint, mais plein de craintes; et voici un prophète
+que j'ai amené avec moi de Pomfret<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>, où je l'ai
+rencontré dans les rues, traînant à ses talons des centaines
+de gens à qui il chantait en vers grossiers et aux
+rudes accords que le jour de l'Ascension prochaine, avant
+midi, Votre Altesse déposerait sa couronne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> Pierre de Pomfret était un ermite en grande réputation de
+sainteté parmi le peuple. Il avait prédit que Jean perdrait sa
+couronne dans cette année: après que Jean l'eut sauvée du danger
+par l'humiliante cérémonie de son hommage au pape, il fit
+mourir comme imposteur le pauvre ermite, qui allégua vainement
+pour sa défense que Jean avait perdu la couronne indépendante
+qu'il avait reçue. Le malheureux fut traîné à la queue
+d'un cheval, dans les rues de Warham, puis pendu avec son fils.</blockquote>
+
+<p>LE ROI JEAN, <span class="stage2"><i>à Pierre</i></span>.--Rêveur insensé que tu es, pourquoi
+parlais-tu ainsi?</p>
+
+<p>PIERRE.--Parce que je savais d'avance que cela arrivera
+ainsi en vérité.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Hubert, emmène-le, emprisonne-le; et
+qu'à midi, le jour même qu'il dit que je céderai ma couronne,
+il soit pendu. Mets-le en lieu de sûreté, et reviens;
+j'ai besoin de toi. <span class="stage2">(<i>Hubert sort avec Pierre de Pomfret.</i>)</span>--Oh!
+mon cher cousin, sais-tu les nouvelles? sais-tu
+qui est arrivé?</p>
+
+<p>LE BATARD.--Les Français, seigneur; on n'a pas autre
+chose à la bouche. J'ai de plus trouvé lord Bigot et lord
+Salisbury, les yeux aussi rouges qu'un feu nouvellement
+allumé, et plusieurs autres qui allaient cherchant le
+tombeau d'Arthur, tué cette nuit, disent-ils, par votre
+ordre.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Cher cousin, va, mêle-toi à leur compagnie;
+je sais un moyen de regagner leur affection:
+amène-les-moi.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Je vais tâcher de les rencontrer.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Oui, mais dépêche-toi; toujours le meilleur
+pied devant. Oh! ne laisse pas mes sujets devenir
+mes ennemis, au moment où des étrangers en armes
+viennent effrayer mes villes de l'appareil menaçant
+d'une invasion formidable. Sois un Mercure, mets des
+ailes à tes talons; et rapide comme la pensée, reviens
+d'eux à moi.</p>
+
+<p>LE BATARD.--L'esprit du temps m'enseignera la diligence.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--C'est parler en vaillant et noble chevalier.
+<span class="stage2">(<i>Au messager.</i>)</span>--Suis-le, car il aura peut-être besoin
+de quelque messager entre les pairs et moi. Ce sera toi.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--De grand coeur, mon souverain.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Ma mère morte!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Hubert.)</p>
+
+<p>HUBERT.--Seigneur, on dit que cette nuit on a vu
+cinq lunes: quatre fixes, et la cinquième tournant autour
+des quatre autres avec une rapidité étonnante.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Cinq lunes!</p>
+
+<p>HUBERT.--Des vieillards et des fous prophétisent là-dessus
+dans les rues d'une manière dangereuse. La
+mort du jeune Arthur est dans toutes les bouches. En
+s'entretenant de lui, ils secouent la tête, chuchotent à
+l'oreille l'un de l'autre: celui qui parle serre le poignet
+de celui qui écoute, tandis que celui qui écoute exprime
+son effroi par des froncements de sourcil, des signes de
+tête et des roulements d'yeux.--J'ai vu un forgeron
+rester ainsi avec son marteau tandis que son fer refroidissait
+sur l'enclume pour dévorer, la bouche béante,
+les nouvelles que lui contait un tailleur qui, ses ciseaux
+et son aune à la main, debout dans ses pantoufles que
+dans son vif empressement il avait chaussées de travers
+et mises au mauvais pied, parlait de bien des milliers
+de Français belliqueux qui étaient déjà rangés en bataille
+dans le pays de Kent. Un autre ouvrier maigre et
+tout sale vint interrompre son récit pour parler de la
+mort d'Arthur.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Pourquoi cherches-tu à me remplir
+l'âme de toutes ces terreurs? Pourquoi reviens-tu si souvent
+sur la mort du jeune Arthur? C'est ta main qui l'a
+assassiné: j'avais de puissantes raisons de souhaiter sa
+mort, mais tu n'en avais aucune de le tuer.</p>
+
+<p>HUBERT.--Aucune, seigneur? Quoi! ne m'y avez-vous
+pas excité?</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--C'est la malédiction des rois d'être environnés
+d'esclaves qui regardent leurs caprices comme
+une autorisation d'aller briser de force la sanglante demeure
+de la vie; qui voient un ordre dans le moindre
+clin d'oeil de l'autorité, et s'imaginent deviner les intentions
+menaçantes du souverain dans un regard irrité,
+qui vient peut-être d'humeur, plutôt que d'aucun motif
+réfléchi.</p>
+
+<p>HUBERT.--Voilà votre seing et votre sceau comme garantie
+de ce que j'ai fait.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Oh! quand se rendra le dernier compte
+entre le ciel et la terre, cette signature et ce sceau déposeront
+contre nous pour notre damnation.--Combien de
+fois la vue des moyens de commettre une mauvaise
+action a-t-elle fait commettre cette mauvaise action! Si
+tu n'avais pas été près de moi, toi, un misérable choisi,
+marqué, désigné par la main de la nature pour accomplir
+de honteuses actions, jamais l'idée de ce meurtre
+ne fût entrée dans mon âme. Mais en remarquant ton
+visage odieux, te voyant propre à quelque sanglante
+infamie, tout fait, tout disposé pour être employé à des
+actes dangereux, je m'ouvris faiblement à toi de la mort
+d'Arthur: et toi, pour gagner la faveur d'un roi, tu ne
+t'es pas fait scrupule de détruire un prince!</p>
+
+<p>HUBERT.--Seigneur!....</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Si tu avais seulement secoué la tête, si
+tu avais gardé un moment le silence quand je te parlais
+à mots couverts de mes desseins; si tu avais fixé sur
+moi un regard de doute comme pour me demander de
+m'expliquer en paroles expresses, une honte profonde
+m'eût soudain rendu muet, m'eût fait rompre l'entretien,
+et tes craintes auraient fait naître en moi des
+craintes: mais tu m'as entendu par signes, et c'est par
+signe que tu as parlementé avec le péché. Oui! c'est
+sans un seul instant de retard que ton coeur s'est laissé
+persuader, et que ta main cruelle s'est hâtée en conséquence
+d'accomplir l'action que nos deux bouches
+avaient honte d'exprimer!--Ote-toi de mes yeux, et que
+je ne te revoie jamais!--Ma noblesse m'abandonne, une
+armée étrangère vient jusqu'à mes portes braver ma
+puissance: que dis-je! au dedans même de ce pays de
+chair, de cet empire où se renferment le sang et la vie,
+éclatent les hostilités, et la guerre civile règne entre
+ma conscience et la mort de mon cousin.</p>
+
+<p>HUBERT.--Armez-vous contre vos autres ennemis; je
+vais faire la paix entre votre âme et vous; le jeune Arthur
+est vivant. Cette main est encore innocente et
+vierge, et ne s'est point teinte des taches rouges du sang:
+jamais encore n'est entré dans ce sein le terrible sentiment
+d'une pensée meurtrière; et vous avez calomnié la
+nature dans mon visage, qui, bien que rude à l'extérieur,
+couvre une âme trop belle pour être le boucher
+d'un enfant innocent.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Quoi! Arthur vit? Oh! cours promptement
+vers les pairs; jette cette nouvelle sur leur fureur
+allumée, fais-les rentrer sous le joug de l'obéissance.
+Pardonne-moi le jugement que ma colère portait sur ta
+physionomie, car ma fureur était aveugle; et les affreux
+traits de sang dont te couvrait mon imagination te représentaient
+plus hideux que tu ne l'es. Oh! ne me
+réplique pas; mais hâte-toi autant qu'il sera possible
+d'amener dans mon cabinet les lords irrités: je t'en
+conjure bien lentement; cours plus vite.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">La scène est toujours en Angleterre!--Devant le château.</p>
+
+<p class="stage1">ARTHUR <i>paraît sur le mur.</i></p>
+
+<br>
+
+<p>ARTHUR.--Le mur est bien haut! et cependant je vais
+sauter en bas. O bonne terre, aie pitié de moi, et ne me
+fais pas mal.--Peu de gens ici me connaissent, ou plutôt
+personne; et quand on me connaîtrait, cet habit de
+mousse me déguise tout à fait.--J'ai peur; cependant
+je vais me risquer: si j'arrive en bas sans me briser les
+membres je trouverai mille moyens pour m'évader.
+Autant mourir en fuyant que rester ici pour mourir.
+<span class="stage2"><i>(Il saute.)</i></span> Hélas! le coeur de mon oncle est dans ces
+pierres. Ciel, reçois mon âme! et toi, Angleterre, conserve
+mon corps!</p>
+
+<p class="stage1">(Il meurt.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Pembroke, Salisbury, Bigot.)</p>
+
+<p>SALISBURY.--Milords, je l'ai trouvé à Saint-Edmonsbury:
+c'est notre sûreté, et nous devons saisir l'heureuse
+occasion que nous présente ce moment dangereux.</p>
+
+<p>PEMBROKE.--Qui vous a apporté cette lettre de la part
+du cardinal?</p>
+
+<p>SALISBURY.--C'est le comte de Melun, un noble seigneur
+français, qui m'a donné en particulier, de l'affection
+que nous porte le dauphin, des témoignages bien
+plus étendus que n'en renferment ces lignes.</p>
+
+<p>BIGOT.--Alors, partons demain matin pour l'aller
+trouver.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Partons plutôt à l'instant; car nous avons,
+milords, deux grandes journées de marche avant de le
+joindre.</p>
+
+<p>(Entre le Bâtard.)</p>
+
+<p>LE BATARD.--Heureux de vous rencontrer encore une
+fois aujourd'hui, milords les mécontents! le roi par ma
+bouche requiert à l'instant votre présence.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Le roi s'est lui-même privé de nous; nous
+ne voulons pas doubler de nos dignités sans tache son
+mince manteau tout souillé; nous ne suivrons point ses
+pas, qui laissent partout où il passe des empreintes sanglantes.
+Retourne le lui dire: nous savons tout.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Quelles que soient vos pensées, de bonnes
+paroles, il me semble, conviendraient mieux.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Ce sont nos griefs qui parlent en ce moment,
+et non pas nos égards.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Mais vous avez peu de raison d'avoir des
+griefs: la raison serait donc de montrer des égards.</p>
+
+<p>PEMBROKE.--Monsieur, monsieur, l'impatience a ses
+priviléges.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Cela est vrai; celui de faire tort à son
+maître, à personne autre.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Voici la prison. <span class="stage2">(<i>Voyant le corps d'Arthur.</i>)</span>
+Qui est là étendu par terre?</p>
+
+<p>PEMBROKE.--O mort! que te voilà enorgueillie d'une
+pure et noble beauté! La terre n'a pas eu un trou pour
+cacher ce forfait!</p>
+
+<p>SALISBURY.--Le meurtre, comme s'il abhorrait lui-même
+ce qu'il a fait, reste découvert à vos yeux pour
+vous exciter à la vengeance.</p>
+
+<p>BIGOT.--Ou bien, après avoir dévoué au tombeau tant
+de beauté, il l'a trouvée d'un prix trop illustre pour le
+tombeau.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Sir Richard, que pensez-vous? Avez-vous
+jamais vu, avez-vous lu, pouviez-vous imaginer, imaginez-vous
+même à présent que vous le voyez, ce que
+vous voyez, et si vous n'aviez pas cet objet présent, la
+pensée pourrait-elle en concevoir un semblable? Oui,
+c'est le comble, la sommité, le cimier, ou plutôt c'est
+cimier sur cimier dans les armoiries du meurtre: oh!
+c'est la plus sanglante infamie, la barbarie la plus sauvage,
+le coup le plus lâche que jamais la colère à l'oeil
+de pierre, ou la rage à l'oeil fixe, ait offert aux larmes
+de la tendre pitié.</p>
+
+<p>PEMBROKE.--Cet assassinat absout tous ceux qui ont
+jamais été commis; et ce forfait unique, incomparable,
+donnera à tous les crimes à naître une certaine pureté
+et une certaine sainteté. Après l'exemple de cet affreux
+spectacle, la mortelle effusion du sang ne peut plus être
+qu'un jeu.</p>
+
+<p>LE BATARD.--C'est une action sanglante et damnable;
+c'est l'action réprouvée d'une main brutale, si cependant
+c'est l'ouvrage d'une main.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Si c'est l'ouvrage d'une main! Nous avons
+eu d'avance quelque ouverture de ce qui devait arriver:
+c'est l'ouvrage honteux de la main d'Hubert; le projet et
+le complot viennent du roi, auquel dès ce moment mon
+âme retire toute obéissance. A genoux devant cette
+ruine d'une belle vie, j'exhalerai pour encens, devant
+cette perfection privée de respiration, un voeu, le voeu
+sacré de ne goûter aucun des plaisirs du monde, de ne
+jamais me laisser séduire par les délices, de ne connaître
+ni l'aise ni le loisir, avant que j'aie illustré ce bras par le
+sacrifice de la vengeance.</p>
+
+<p>PEMBROKE ET BIGOT.--Nos âmes s'unissent religieusement
+à ton serment.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Hubert.)</p>
+
+<p>HUBERT.--Milords, je me suis mis en nage en courant
+pour vous retrouver. Arthur est vivant: le roi m'envoie
+vous chercher.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Vraiment, il est hardi! la vue de la mort
+ne le fait pas rougir.--Loin de nos yeux, détestable scélérat!
+va-t'en.</p>
+
+<p>HUBERT.--Je ne suis point un scélérat.</p>
+
+<p>SALISBURY, <span class="stage2"><i>tirant son épée.</i></span>--Faudra-t-il que je vole la loi?</p>
+
+<p>LE BATARD.--Votre épée est brillante, monsieur; remettez-la
+à sa place.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Non pas jusqu'à ce que je lui aie fait un
+fourreau de la peau d'un assassin.</p>
+
+<p>HUBERT.--Arrière, lord Salisbury, arrière, vous dis-je:
+par le ciel, je crois mon épée aussi bien affilée que la
+vôtre. Je ne voudrais pas, milord, que, vous oubliant
+ainsi, vous tentassiez le danger de m'obliger à une légitime
+défense, de peur qu'à la vue de votre colère je ne
+vinsse à oublier votre mérite, votre grandeur et votre
+noblesse.</p>
+
+<p>BIGOT.--Hors d'ici, homme de boue. Oses-tu braver un
+noble?</p>
+
+<p>HUBERT.--Non, pour ma vie; mais j'oserai défendre
+ma vie innocente contre un empereur.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Tu es un assassin.</p>
+
+<p>HUBERT.--Ne me forcez pas à le devenir: jusqu'à cette
+heure je ne le suis point. Quiconque permet à sa langue
+de dire une fausseté ne dit pas la vérité; et quiconque
+ne dit pas la vérité ment.</p>
+
+<p>PEMBROKE.--Hachez-le en pièces.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Gardez la paix, vous dis-je.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Ne vous en mêlez pas, Faulconbridge, ou
+je tombe sur vous.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Mieux vaudrait pour toi tomber sur le
+diable, Salisbury. Si tu t'avises seulement de me regarder
+de travers ou de faire un pas en avant, ou si tu permets
+à ton impudente colère de m'insulter, tu es mort. Remets
+ton épée sans délai, ou je vous hacherai de telle
+sorte, vous et votre fer à tartines, que vous croirez le
+diable sorti des enfers.</p>
+
+<p>BIGOT.--Que prétends-tu, renommé Faulconbridge?
+Veux-tu être le champion d'un traître, d'un meurtrier?</p>
+
+<p>HUBERT.--Milord, je ne suis ni l'un ni l'autre.</p>
+
+<p>BIGOT.--Qui a tué ce prince?</p>
+
+<p>HUBERT.--Il n'y a pas encore une heure que je l'ai
+laissé bien portant: je l'honorais, je l'aimais, et je passerai
+ma vie à pleurer la perte de sa douce vie.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Ne vous fiez point à ces larmes feintes qui
+coulent de ses yeux. Les pleurs ne manquent pas à la
+scélératesse; et lui, qui en a une longue habitude, leur
+donne l'apparence d'un fleuve de tendresse et d'innocence.
+Venez avec moi, vous tous dont l'âme abhorre
+l'odeur infecte d'un abattoir: cette vapeur de crime me
+suffoque.</p>
+
+<p>BIGOT.--Allons vers Bury; allons y rejoindre le dauphin.</p>
+
+<p>PEMBROKE.--Va dire au roi qu'il peut venir nous y
+chercher.</p>
+
+<p class="stage1">(Les lords sortent.)</p>
+
+<p>LE BATARD.--L'honnête monde que le nôtre! <span class="stage2"><i>(A Hubert.)</i></span>--Avez-vous
+eu connaissance de ce beau chef-d'oeuvre?--Hubert,
+si c'est toi qui as commis cette oeuvre de mort,
+tu es damné sans que l'immensité infinie de la miséricorde
+du ciel puisse t'atteindre.</p>
+
+<p>HUBERT.--Écoutez-moi seulement, monsieur.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Ah! je te dirai une chose, tu es damné
+aussi noir.... Non, il n'y a rien de si noir que toi: tu es
+damné plus à fond que le prince Lucifer; il n'y a pas
+encore un diable d'enfer aussi hideux que tu le seras,
+si c'est toi qui as tué cet enfant.</p>
+
+<p>HUBERT.--Sur mon âme....</p>
+
+<p>LE BATARD.--Si tu as seulement consenti à cette cruelle
+action, tu n'as pas d'autre parti que le désespoir; et, à
+défaut de corde, le fil le plus mince qu'une araignée ait
+jamais tiré de ses entrailles suffira pour t'étrangler: un
+jonc sera une potence suffisante pour te pendre: ou si
+tu veux te noyer, mets un peu d'eau dans une cuiller;
+et pour étouffer un scélérat tel que toi, cela vaudra tout
+l'Océan.--Je te soupçonne violemment.</p>
+
+<p>HUBERT.--Si par action, consentement, ou seulement
+par le péché de la pensée, je suis coupable d'avoir dérobé
+cet aimable souffle à la belle enveloppe d'argile où
+il était renfermé, que l'enfer n'ait pas assez de douleurs
+pour me torturer!--Je l'avais laissé bien portant.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Va, prends-le dans tes bras. Je suis troublé,
+il me semble, et je perds mon chemin à travers les
+épines et les dangers de ce monde.--Comme tu portes
+légèrement toute l'Angleterre! De cette portion défunte
+de royauté se sont envolés vers le ciel la vie, le droit,
+la justice de tout ce royaume, laissant l'Angleterre se
+débattre et lutter pour séparer à belles dents le droit
+sans maître de l'orgueilleux étalage du pouvoir; maintenant,
+pour arracher cet os décharné de la souveraineté,
+le dogue grondant de la guerre hérisse sa crinière
+irritée, et grogne au nez de la douce paix; maintenant se
+liguent ensemble les forces du dehors et les mécontentements
+du dedans; et l'immense confusion plane comme
+un corbeau sur un animal expirant, en attendant la
+chute imminente de la puissance arrachée de son trône.
+Heureux maintenant celui dont la ceinture et le manteau
+pourront résister à cette tempête!--Emporte cet
+enfant, et suis-moi en diligence. Je vais trouver le roi:
+nous avons en un instant mille affaires sur les bras, et
+le ciel même regarde cette terre d'un oeil de courroux.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">La scène est toujours en Angleterre.--Un appartement dans le
+palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE ROI JEAN, PANDOLPHE <i>tenant la couronne;
+suite.</i></p>
+
+<br>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Ainsi j'ai remis dans vos mains la couronne
+de ma gloire.</p>
+
+<p>PANDOLPHE, <span class="stage2"><i>lui rendant la couronne.</i></span>--Reprenez-la de
+ma main, comme tenant du pape votre grandeur et votre
+autorité souveraine.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Maintenant accomplissez votre parole
+sacrée. Allez au camp des Français, et employez tout le
+pouvoir que vous tenez de Sa Sainteté pour arrêter leur
+marche avant que nous soyons en flammes. Notre noblesse
+mécontente se révolte, notre peuple se refuse à
+l'obéissance et jure amour et allégeance à un sang étranger,
+au roi d'un autre pays. Vous seul conservez le pouvoir
+de neutraliser cette inondation d'humeurs pernicieuses.
+Ne tardez donc pas: le moment présent est si
+malade, que si le remède n'est présentement administré,
+nous allons tomber dans un danger incurable.</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Ce fut mon souffle qui excita cette tempête
+pour punir votre conduite obstinée envers le pape;
+mais puisque vous voilà soumis et converti, ma langue
+va calmer l'orage de guerre et ramener le beau temps
+dans votre croyance trouble. Souvenez-vous bien du
+serment d'obéissance qu'en ce jour de l'Ascension vous
+avez prêté au pape. Je vais trouver les Français pour
+leur faire poser les armes.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Est-ce aujourd'hui le jour de l'Ascension?
+Le prophète n'avait-il pas prédit que le jour de
+l'Ascension, avant midi, je renoncerais à ma couronne?
+C'est en effet ce qui est arrivé; mais j'avais cru que ce
+ce serait par contrainte, et grâce au ciel, je l'ai cédée
+volontairement.<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> Dans l'acte où Jean reconnaît son royaume vassal et tributaire
+du saint-siége, il déclare n'avoir pas été contraint par la
+crainte, mais avoir agi par sa libre volonté. On ne sait si c'est
+une malice ou une ingénuité du poëte d'avoir conservé ces paroles.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Entre le Bâtard.)</p>
+
+<p>LE BATARD.--Tout le Kent s'est rendu; il n'y a plus que
+le château de Douvres qui tienne encore. Londres vient
+de recevoir le dauphin et son armée comme des hôtes
+chéris. Vos nobles refusent de vous entendre et sont
+allés offrir leurs services à votre ennemi; et le trouble
+de la frayeur disperse çà et là le petit nombre de vos
+douteux amis.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Mes nobles n'ont-ils donc pas voulu revenir
+à moi quand ils ont appris que le jeune Arthur
+était vivant?</p>
+
+<p>LE BATARD.--Ils l'ont trouvé mort et jeté dans la rue;
+cassette vide d'où le joyau de la vie avait été dérobé et
+emporté par quelque damnable main.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Ce traître d'Hubert m'avait dit qu'il était
+vivant.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Sur mon âme, il l'a dit parce qu'il le
+croyait.--Mais pourquoi vous laisser ainsi abattre? Pourquoi
+cet air triste? soyez grand en action comme vous
+l'avez été en pensée: que le monde ne voie pas la crainte
+et le découragement gouverner les regards d'un roi.
+Soyez prompt comme les événements; montrez-vous de
+feu avec le feu; menacez qui vous menace; faites tête
+aux terreurs qui veulent vous épouvanter. Ainsi les inférieurs,
+qui, l'oeil sur les grands, les prennent pour
+modèles de leur conduite, deviendront grands à votre
+exemple et revêtiront l'esprit intrépide du courage.
+Allons, brillez comme le dieu de la guerre quand il se
+prépare à tenir la plaine. Montrez-vous plein d'audace
+et d'une ambitieuse confiance. Quoi! faudra-t-il qu'ils
+viennent chercher le lion dans son antre, qu'ils viennent
+l'y effrayer, l'y faire trembler? Oh! qu'on ne dise
+pas cela! Parcourez le pays, courez chercher le mécontentement
+hors de vos portes, et luttez avec lui avant de
+le laisser arriver si près.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Le légat du pape vient de me quitter:
+je me suis heureusement réconcilié avec lui, et il m'a
+promis de congédier l'armée que commande le dauphin.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Oh! traité honteux! Quoi! lorsqu'une
+armée envahissante aborde dans notre pays, nous enverrons
+des paroles pacifiques, nous aurons recours aux
+compromis, aux insinuations, aux pourparlers, à de
+honteuses trêves? Un enfant sans barbe, un étourdi
+élevé dans la soie, viendra braver nos champs de bataille,
+et témoigner son courage sur ce sol belliqueux,
+insultant les airs de ses enseignes vainement déployées,
+et il ne trouvera aucune résistance? Non: courons aux
+armes, mon prince. Peut-être que le cardinal ne pourra
+vous obtenir la paix; mais s'il l'obtient, qu'on puisse
+dire au moins qu'ils ont vu que nous avions l'intention
+de nous défendre.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Eh bien! prenez la conduite de nos
+affaires actuelles.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Allons donc et courage. Je suis bien sûr
+que nous sommes encore en état de faire face à des
+ennemis plus terribles.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Une plaine près de Saint-Edmonsbury<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent en armes</i> LOUIS, SALISBURY, MELUN,<br>
+PEMBROKE, BIGOT, <i>soldats.</i></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> Shakspeare n'a point ici déterminé le lieu de la scène; mais
+d'après l'intention annoncée des lords de rejoindre Louis à
+Saint-Edmonsbury, et ce que dit ensuite Melun des serments
+prononcés en ce lieu, les derniers éditeurs ont cru pouvoir y
+placer cette scène.</blockquote>
+
+<br>
+
+<p>
+LOUIS, <span class="stage2"><i>à Melun.</i></span>--Sire de Melun, faites faire une copie
+de ceci, gardez-la soigneusement pour nous en conserver
+la mémoire; remettez l'original à ces seigneurs,
+afin que lorsque nous y aurons apposé nos noms, eux et
+nous, nous puissions, en lisant cet écrit, savoir à quoi
+nous nous sommes engagés par serment, et que nous
+gardions notre foi ferme et inviolable.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Elle ne sera jamais violée de notre côté;
+mais, noble dauphin, bien que nous jurions de servir
+vos desseins avec un zèle libre et une fidélité volontaire,
+cependant croyez-moi, prince, je ne puis me réjouir de
+voir que les plaies de l'État demandent pour appareil
+une révolte déshonorante, et que, pour guérir l'ulcère
+invétéré d'une seule blessure, il en faille ouvrir plusieurs.
+Oh! cela désole mon âme de prendre ce fer à
+mon côté pour faire des veuves, et dans ce pays, ô ciel!
+qui répète le nom de Salisbury pour lui demander du
+secours et une honorable délivrance! Mais la maladie
+de notre temps est telle que, pour rendre à nos droits la
+vigueur et la santé, nous n'avons d'autre instrument que
+la main de la dure injustice et du coupable désordre.--Et
+n'est-ce pas une pitié, ô mes tristes amis, que nous
+les fils, les enfants de cette île, soyons nés pour voir
+une heure aussi triste, pour fouler son sein chéri à la
+suite d'une armée étrangère et remplir les rangs de ses
+ennemis?--Oh! j'ai besoin de me retirer à l'écart, et de
+pleurer sur la honte d'une pareille nécessité.--Nous servons
+de cortége à la noblesse d'un pays éloigné, et nous
+suivons des couleurs inconnues dans ces lieux. Quoi!
+dans ces lieux? O ma nation! si tu pouvais t'éloigner? Si
+les bras de Neptune qui t'enserrent pouvaient t'emporter
+loin de la connaissance de toi-même, pour t'enraciner
+sur des rivages infidèles? Alors ces deux armées
+chrétiennes pourraient unir dans une veine d'alliance
+ce sang qu'anime la colère, et ne le répandraient pas
+d'une manière si contraire au bon voisinage.</p>
+
+<p>LOUIS.--Tu montres en ceci un noble caractère, et les
+grandes affections qui luttent dans ton sein font un
+tremblement de terre de générosité. Oh! quel noble
+combat tu as livré entre la nécessité et un loyal respect!
+Laisse-moi essuyer cette honorable rosée qui trace sur
+tes joues son cours argenté. Mon coeur s'est attendri aux
+larmes d'une femme; c'est une inondation ordinaire,
+mais l'effusion de ces pleurs mâles, cette pluie que
+chasse de son souffle la tempête de l'âme, étonnent mes
+yeux et me frappent de plus de stupeur que si je voyais
+sur la voûte élevée des cieux se dessiner de toutes parts
+de brûlants météores. Lève ton front, illustre Salisbury,
+et chasse avec un grand coeur cette tempête: renvoie
+ces pleurs aux yeux d'enfants qui n'ont jamais vu le
+géant du monde dans ses fureurs, qui n'ont jamais rencontré
+d'autres aventures que les fêtes animées de l'ardeur
+de la jeunesse, de la joie et du bavardage. Viens,
+viens, car tu enfonceras ta main dans la bourse de l'opulente
+prospérité, aussi avant que Louis lui-même.--Et
+vous aussi, nobles qui unissez à mes forces le nerf des
+vôtres. <span class="stage2">(<i>Entre Pandolphe avec sa suite.</i>)</span>--Et tenez, il me
+semble qu'un ange a parlé, voyez le saint légat s'avancer
+vers nous à grands pas; pour nous donner une garantie
+de la part du ciel et pour attacher à nos actions,
+par sa voix sacrée, le nom de justice.</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Salut, noble prince de France. Voici ce
+que j'ai à vous dire: Le roi Jean s'est réconcilié avec
+Rome; son âme est rentrée sous le pouvoir de la sainte
+Église, de la grande métropole, du siége de Rome, contre
+lesquels il était si fort révolté. Ainsi, repliez vos étendards
+menaçants, et adoucissez l'esprit sauvage de la
+guerre furieuse; que, comme un lion nourri à la main,
+elle repose tranquillement aux pieds de la paix, et n'ait
+plus rien d'effrayant que l'apparence.</p>
+
+<p>LOUIS.--Il faut que Votre Grandeur me le pardonne,
+mais je ne retournerai point en arrière. Je suis de trop
+bon lieu pour appartenir à personne, pour être aux ordres
+comme agent secondaire, comme serviteur utile,
+comme instrument, de quelque puissance souveraine
+qui soit au monde: c'est vous qui le premier avez, entre
+ce royaume châtié et moi rallumé de votre souffle les
+charbons éteints de la guerre; c'est vous qui avez apporté
+le bois pour nourrir ce feu: il est beaucoup trop
+grand maintenant pour que le faible vent qui l'a allumé
+puisse l'éteindre. Vous m'avez enseigné à voir la justice
+sous sa véritable face; vous m'avez instruit de mes droits
+sur ce royaume. Quoi! vous seul avez fait entrer dans
+mon coeur cette entreprise, et vous venez me dire aujourd'hui:
+«Jean a fait sa paix avec Rome!» Et que me
+fait cette paix à moi? Moi, par les droits de mon lit nuptial,
+le jeune Arthur mort, je réclame ce pays comme
+m'appartenant; et maintenant qu'il est à moitié conquis,
+il faudra que je recule parce que Jean a fait sa
+paix avec Rome! Suis-je l'esclave de Rome? De quel argent
+Rome a-t-elle contribué? quels soldats m'a-t-elle
+fournis? quelles munitions m'a-t-elle envoyées pour
+aider à cette entreprise? N'est-ce pas moi qui en porte
+le fardeau? Quels autres que moi et ceux qui obéissent à
+mon appel donnent leurs sueurs à cette cause et soutiennent
+cette guerre? N'ai-je pas entendu ces insulaires
+crier <i>vive le roi</i>! au moment où je côtoyais leurs villes?
+n'ai-je pas les plus belles cartes dans le jeu pour gagner
+cette facile partie où se joue une couronne? Et il faudra
+que j'abandonne la mise que j'ai déjà gagnée! Non,
+non, sur mon âme, c'est ce qu'on ne dira jamais.</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Vous ne considérez que les dehors de
+cette affaire.</p>
+
+<p>LOUIS.--Dehors ou dedans, je ne m'en retournerai
+point que mon entreprise ne soit couronnée de toute
+la gloire qui a été promise à mes vastes espérances
+avant que j'eusse rassemblé cette brillante élite de la
+guerre, que j'eusse choisi dans le monde entier ces ardents
+courages, pour marcher le front haut à la conquête,
+et conquérir le renom jusque dans la gueule du
+péril et de la mort. <span class="stage2">(<i>Une trompette sonne.</i>)</span>--De quoi vient
+nous sommer cette vigoureuse trompette?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le Bâtard avec une suite.)</p>
+
+<p>LE BATARD.--En vertu du droit des gens, je dois avoir
+audience; je suis envoyé pour vous parler.--Monseigneur
+de Milan, je viens de la part du roi apprendre
+comment vous avez traité pour lui; et, selon ce que
+vous me répondrez, je saurai dans quelle étendue et
+dans quelles limites je dois renfermer mes paroles.</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Le dauphin est trop obstiné dans ses refus,
+et ne veut accorder aucune trêve à mes instances.
+Il répond nettement qu'il ne quittera point les armes.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Par tout le sang qu'a jamais pu respirer
+la fureur, le jeune homme a bien répondu. Maintenant
+écoutez notre roi d'Angleterre, car c'est ainsi que Sa Majesté
+parle par ma bouche: il est tout prêt, et c'est bien
+raison qu'il le soit; il se rit de cette singerie d'attaque
+sans aucune espèce d'étiquette, de cette mascarade militaire,
+de cette imprudente orgie, de cette audace imberbe
+et de ces bataillons d'enfants; et il est bien préparé
+à chasser, le fouet à la main, de l'enceinte de ses
+domaines, cette guerre de nains, ces pygmées en armes.
+Cette main qui a eu la force de vous fustiger à votre
+porte même et de vous faire sauter sur les toits, qui
+vous a obligés de plonger comme des seaux dans vos
+puits les plus cachés, de vous tapir sous la litière du
+plancher de vos écuries, de demeurer enfermés comme
+des pions dans des coffres et des caisses, de vous tenir
+serrés contre les pourceaux, et de chercher la douce
+sûreté dans les tombeaux et les prisons, frissonnant et
+tremblant au seul cri des corbeaux de votre pays dont
+vous preniez la voix pour celle d'un Anglais armé; cette
+main victorieuse qui vous a châtiés dans vos maisons
+sera-t-elle ici plus faible? Non; sachez que notre vaillant
+monarque a pris les armes, et que, comme l'aigle, il
+plane au-dessus de son aire pour fondre sur l'importun
+qui approche de son nid.--Et vous, hommes dégénérés,
+rebelles ingrats; vous, Nérons sanguinaires, qui déchirez
+le sein de l'Angleterre, votre bonne mère, rougissez
+de honte: vos femmes, vos filles au pâle visage, semblables
+à des amazones, s'avancent d'un pas léger à la
+suite des tambours; elles ont changé leurs dés en gantelets
+de fer, leurs aiguilles en lances, et à la douceur
+de leur coeur ont succédé des inclinations martiales et
+sanguinaires.</p>
+
+<p>LOUIS.--Finis là tes bravades, et tourne le dos en paix.
+Nous convenons que tu peux l'emporter sur nous en
+injures. Bonsoir; nous tenons notre temps pour trop
+précieux pour le perdre avec un pareil braillard.</p>
+
+<p>PANDOLPHE.--Permettez-moi de parler.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Non, c'est moi qui vais parler.</p>
+
+<p>LOUIS.--Nous n'écouterons ni l'un ni l'autre.--Battez
+le tambour, et que la voix de la guerre établisse la légitimité
+de nos droits et de notre présence.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Oui, sans doute, vos tambours vont crier
+quand vous les battrez, et vous en ferez autant quand
+vous serez battus. Que le bruit d'un de tes tambours réveille
+seulement un écho, et dans le même instant un
+autre tambour déjà suspendu te renverra un son tout
+aussi bruyant que le tien. Fais-en retentir un autre, et
+un second ira aussi bruyant que le tien ébranler l'oreille
+du firmament, et insulter le tonnerre à la bouche
+sonore. Ne se fiant pas à ce légat qui boite des deux
+côtés et dont il s'est servi par jeu plutôt que par nécessité,
+le belliqueux Jean est là tout près: sur son front
+siège la mort aux côtes décharnées, dont l'occupation
+sera aujourd'hui de se régaler de milliers de Français.</p>
+
+<p>LOUIS.--Battez, tambours, que nous allions chercher
+ce danger.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Et tu le trouveras, dauphin, n'en doute pas.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">La scène est toujours en Angleterre.--Un champ de bataille.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Alarmes.--Entrent</i> LE ROI JEAN ET HUBERT.</p>
+
+<br>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Comment la journée tourne-t-elle pour
+nous? Oh! dis-le-moi, Hubert.</p>
+
+<p>HUBERT.--Mal, j'en ai peur. Comment se trouve Votre
+Majesté?</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Cette fièvre, qui me tourmente depuis si
+longtemps, m'accable tout à fait. Oh! mon coeur est malade.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Seigneur, votre brave cousin, Faulconbridge,
+prie Votre Majesté de quitter le champ de bataille,
+et de lui faire savoir par moi la route que vous
+prendrez.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Dis-lui du côté de Swinstead, à l'abbaye
+de ce lieu.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Ayez bon courage: le puissant secours
+que le dauphin attendait ici a fait naufrage, il y a trois
+nuits, sur les sables de Godwin. Cette nouvelle vient à
+l'instant même d'être apportée à Richard. Les Français
+combattent mollement, et commencent à se retirer.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Hélas! cette cruelle fièvre me consume
+et ne me laisse pas la force de jouir de cette heureuse
+nouvelle. Marchons vers Swinstead; qu'on me mette à
+l'instant dans ma litière: la faiblesse s'est emparée de
+moi, et je me sens défaillir.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Un autre endroit sur le champ de bataille.</p>
+
+<p class="stage1">SALISBURY, PEMBROKE, BIGOT.</p>
+
+<br>
+
+<p>SALISBURY.--Je ne croyais pas que le roi conservât autant
+d'amis.</p>
+
+<p>PEMBROKE.--Retournons encore à la charge; ranimons
+l'ardeur des Français: s'ils échouent, nous échouons
+aussi.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Ce diable de bâtard, ce Faulconbridge,
+en dépit de tout, maintient à lui seul le combat.</p>
+
+<p>PEMBROKE.--On dit que le roi Jean, dangereusement
+malade, a quitté le champ de bataille.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Melun blessé et conduit par des soldats.)</p>
+
+<p>MELUN.--Conduisez-moi vers les rebelles d'Angleterre
+que j'aperçois ici.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Tant que nous fûmes heureux on nous
+donna d'autres noms.</p>
+
+<p>PEMBROKE.--C'est le comte de Melun!</p>
+
+<p>SALISBURY.--Blessé à mort.</p>
+
+<p>MELUN.--Fuyez, nobles Anglais. Vous êtes vendus et
+achetés: retirez-vous des cruels engagements où vous
+vous êtes enfilés<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>; accueillez de nouveau la fidélité
+bannie. Cherchez le roi Jean et tombez à ses pieds; car
+si le Français a l'avantage dans cette tumultueuse journée,
+il se propose de récompenser les peines que vous
+vous donnez en vous faisant trancher la tête. Il en a fait
+le serment, et je l'ai juré avec lui, et d'autres encore
+l'ont juré avec moi sur l'autel de Saint-Edmonsbury,
+sur le même autel où nous vous jurâmes une tendre
+amitié et un attachement éternel<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> <i>Unthread the rude eye of rebellion</i>: Désenfilez le cruel trou
+d'aiguille de la rébellion.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> On répandit en effet que le vicomte de Melun, tombé malade
+à Londres, sentant les approches de la mort, et pressé par sa
+conscience, avait fait avertir les Anglais, qui avaient embrassé
+le parti de Louis, que le projet de ce prince était de les exterminer
+eux et leur famille, pour distribuer leurs propriétés à ses
+courtisans. Ce conte, absurde, trop appuyé par l'imprudente
+préférence que Louis montrait en toute occasion pour les Français,
+fut très-accrédité, et contribua singulièrement à la défection
+des Anglais.</blockquote>
+
+<p>SALISBURY.--Est-il possible? serait-il vrai?</p>
+
+<p>MELUN.--N'ai-je pas devant les yeux la hideuse mort,
+ne retenant plus qu'un reste de vie qui s'échappe avec
+mon sang, comme se dissout près du feu la forme d'une
+figure de cire? Qu'y a-t-il au monde qui pût maintenant
+me porter à tromper, puisque je vais perdre les avantages
+de toute imposture? Comment voudrais-je dire ce
+qui est faux, puisqu'il est vrai que je dois mourir ici, et
+que je ne puis vivre ailleurs que par la vérité? Je vous
+le répète, si Louis remporte la victoire, il se parjurera
+si jamais vos yeux revoient naître à l'orient une nouvelle
+aurore. Dans cette nuit même, dont le souffle noir
+et contagieux fume déjà autour de la chevelure brûlante
+d'un vieux et faible soleil fatigué du jour; dans cette
+nuit fatale, vous rendrez le dernier soupir, et l'on vous
+fera traîtreusement payer par la perte de votre vie à
+tous<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a> l'amende à laquelle a été taxée votre trahison,
+dans le cas où, par votre secours, Louis aurait l'avantage
+de la journée. Parlez de moi à un nommé Hubert
+qui accompagne votre roi: mon affection pour lui, et
+cet autre motif que mon grand-père était Anglais, ont
+éveillé ma conscience et m'ont déterminé à vous confesser
+tout ceci. Pour récompense, je vous prie de m'emporter
+d'ici, loin du tumulte et du bruit du champ de
+bataille, dans quelque lieu où je puisse penser en paix
+le reste de mes pensées, et où mon âme et le corps puissent
+se séparer dans la contemplation et les désirs pieux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Paying the fine of rated treachery</i></p>
+<p><i>Even with a treacherous fine of all your lives.</i></p>
+</div></div>
+
+<p><i>Fine</i> (amende), et <i>fine</i> (fin), jeu de mots impossible à rendre
+exactement.</blockquote>
+
+<p>SALISBURY.--Nous te croyons.... Et périsse mon âme si
+je ne chéris l'aspect et les attraits de cette belle occasion
+par qui nous allons retourner sur nos pas dans le chemin
+d'une damnable désertion! Et comme le flot qui s'avance
+et se retire, abandonnant nos irrégularités et
+notre cours déréglé, nous redescendrons dans ces limites
+que nous avions dédaignées, et coulerons paisiblement
+dans les bornes de l'obéissance jusqu'à notre océan,
+notre auguste roi Jean.--Mon bras va aider à t'emporter
+de ce lieu, car je vois déjà dans tes yeux les cruelles angoisses
+de la mort.--Allons, mes amis, désertons de
+nouveau: heureux changement, qui ramène l'ancien
+droit!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent et emmènent Melun.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">La scène est toujours en Angleterre.--Le camp français.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> LOUIS <i>avec sa suite.</i></p>
+<br>
+
+<p>LOUIS.--Il semblait que dans le ciel le soleil se couchait
+à regret, et qu'il s'arrêtait et couvrait à l'occident
+le firmament de rougeur, tandis que les Anglais se retiraient
+faiblement, mesurant à reculons la terre de leur
+propre pays. Oh! nous avons brillamment fini, lorsqu'après
+ce sanglant et laborieux combat nous leur avons
+dit bonsoir, par une décharge de notre inutile artillerie;
+et que nous avons glorieusement relevé nos enseignes
+déchirées, restant les derniers sur le champ de bataille,
+et presque maîtres du terrain.</p>
+
+<p class="stage1">(Un messager entre.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Où est mon prince, le dauphin?</p>
+
+<p>LOUIS.--Le voici.--Quelles nouvelles?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Le comte de Melun est tué. Les seigneurs
+anglais, d'après ses conseils, ont de nouveau
+changé de parti; et vos renforts, que vous désiriez depuis
+si longtemps, se sont perdus et abîmés dans les
+sables de Godwin.</p>
+
+<p>LOUIS.--Oh! les affreuses et détestables nouvelles! Que
+ton coeur soit maudit! Je ne m'attendais pas à éprouver
+ce soir la tristesse qu'elles me donnent. Qui est-ce qui a
+dit que le roi Jean avait fui une heure ou deux avant
+que la nuit tombante vînt séparer nos armées fatiguées?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Qui que ce soit qui l'ait dit, il a dit la
+vérité, seigneur.</p>
+
+<p>LOUIS.--C'est bon.--A nos postes, et faisons bonne
+garde cette nuit. Le jour ne sera pas levé aussitôt que
+moi pour tenter les bonnes chances de demain.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="stage1">Un endroit découvert dans le voisinage de l'abbaye de Swinstead.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Il est nuit.</i>--LE BATARD ET HUBERT <i>entrent par<br>
+différents côtés.</i></p>
+
+<br>
+
+<p>HUBERT.--Qui va là? Parle. Holà! parle vite, ou je tire.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Ami.--Qui es-tu, toi?</p>
+
+<p>HUBERT.--Du parti de l'Angleterre.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Où vas-tu?</p>
+
+<p>HUBERT.--Qu'est-ce que cela te fait? Ne pourrais-je
+pas m'enquérir de tes affaires comme toi des miennes?</p>
+
+<p>LE BATARD.--C'est Hubert, je crois.</p>
+
+<p>HUBERT.--Tu as deviné juste. Je veux bien à tout hasard
+te croire de mes amis, toi qui reconnais si bien ma
+voix. Qui es-tu?</p>
+
+<p>LE BATARD.--Qui tu voudras; et si cela te fait plaisir,
+tu peux me faire l'amitié de croire que je descends d'un
+côté des Plantagenets.</p>
+
+<p>HUBERT.--Mauvaise mémoire, c'est toi et l'aveugle
+nuit qui m'avez fait tort.--Brave soldat, pardonne-moi
+si mon oreille a pu méconnaître aucun des accents de ta
+voix.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Allons, allons; sans compliment, quelles
+nouvelles y a-t-il?</p>
+
+<p>HUBERT.--Eh! c'était pour vous trouver que je cheminais
+ici sous les sombres regards de la nuit.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Abrége donc: quelles nouvelles?</p>
+
+<p>HUBERT.--O mon cher monsieur, des nouvelles convenant
+à la nuit, noires, effrayantes, désespérantes, horribles!</p>
+
+<p>LE BATARD.--Montre-moi où a porté le coup de ces
+mauvaises nouvelles. Je ne suis pas une femme, et je ne
+m'évanouirai pas.</p>
+
+<p>HUBERT.--Le roi, je le crains, a été empoisonné par
+un moine. Je l'ai laissé presque sans voix, et je suis
+accouru pour vous informer de ce malheur, afin que
+vous puissiez vous préparer, dans cette crise soudaine,
+mieux que vous ne l'auriez pu si vous aviez tardé à l'apprendre.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Comment a-t-il pris du poison? qui l'a
+goûté avant lui?</p>
+
+<p>HUBERT.--Un moine, vous dis-je, un scélérat déterminé,
+dont les entrailles ont éclaté à l'instant même.
+Cependant le roi parle encore, et peut-être pourrait-il
+en revenir.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Qui as-tu laissé auprès de Sa Majesté?</p>
+
+<p>HUBERT.--Quoi, vous ne savez pas?.... Tous les seigneurs
+sont revenus, accompagnés du prince Henri, à
+la prière duquel le roi leur a pardonné; et ils sont tous
+autour de Sa Majesté.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Ciel tout-puissant, suspends ton courroux,
+et n'essaye pas de nous faire supporter plus que
+nous ne pouvons.--Je te dirai, Hubert, que cette nuit la
+moitié de mes troupes, en passant les sables, ont été surprises
+par la marée, et ces eaux de Lincoln<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a> les ont dévorées.
+Moi-même, quoique bien monté, j'ai eu peine à
+me sauver.--Allons, marche devant; conduis-moi vers
+le roi. Je crains bien qu'il ne soit mort avant que j'arrive.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> Ce fut Jean lui-même qui, passant de Lyrin dans le Lincolnshire,
+perdit par une inondation, et non par la marée, ses trésors,
+ses chariots et ses bagages.</blockquote>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="stage1">Le verger de l'abbaye de Swinstead.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE PRINCE HENRI, SALISBURY ET BIGOT.</p>
+
+<br>
+
+<p>HENRI.--Il est trop tard: toute la vie de son sang est
+atteinte de corruption; et son cerveau même, où quelques-uns
+placent la fragile demeure de l'âme, annonce
+par ses vaines rêveries la fin de la vie mortelle.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Pembroke.)</p>
+
+<p>PEMBROKE.--Sa Majesté parle encore: elle est persuadée
+que si on la conduisait en plein air, cela calmerait
+l'ardeur du cruel poison qui la dévore.</p>
+
+<p>HENRI.--Eh bien, il faut le faire porter ici dans le
+verger. Est-il toujours en fureur?</p>
+
+<p class="stage1">(Bigot sort.)</p>
+
+<p>PEMBROKE.--Il est plus calme que lorsque vous l'avez
+quitté. Tout à l'heure il chantait.</p>
+
+<p>HENRI.--Oh! illusions de la maladie! Les maux parvenus
+à leur dernière violence ne se font pas longtemps sentir.
+La mort, qui a déjà fait sa proie des parties extérieures,
+les laisse insensibles et assiége maintenant l'esprit
+qu'elle harcèle et désole par des légions de fantômes bizarres
+qui, se pressant en foule à ce dernier assaut, se
+confondent les uns avec les autres.--C'est une chose
+étrange que la mort puisse chanter!--Hélas! je suis le
+fils de ce cygne faible et épuisé, qui chante l'hymne
+funèbre de sa mort, et fait sortir des organes d'une voie
+périssable les sons qui conduisent son âme et son corps
+à leur repos éternel.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Prenez courage, prince, car vous êtes né
+pour rendre une forme à cette masse qu'il a laissée si
+irrégulière et si défigurée.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentrent Bigot et la suite, apportant le roi Jean dans
+une chaise.)</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Ah! certes, maintenant mon âme a de
+la place: elle ne s'en ira pas par les fenêtres ni par les
+portes. J'ai dans mon sein un été si brûlant, que tous
+mes intestins se réduisent en poussière. Je ne suis plus
+qu'un dessin difforme tracé avec une plume sur du parchemin,
+et je me racornis devant ce feu.</p>
+
+<p>HENRI.--Comment se trouve Votre Majesté?</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Empoisonné, fort mal, mort, abandonné,
+rejeté!.... Et nul de vous ne commandera à l'hiver
+de venir enfoncer ses doigts de glace entre mes
+mâchoires, ne conjurera le Nord d'envoyer ses vents
+glacés caresser mes lèvres desséchées et me soulager par
+le froid, ne fera couler les rivières de mon royaume
+dans mon sein consumé? Je ne vous demande pas
+grand'chose; je n'implore qu'un froid qui me soulage;
+et vous êtes assez avares, assez ingrats pour me le refuser!</p>
+
+<p>HENRI.--Oh! que mes larmes n'ont-elles quelque vertu
+qui pût vous secourir!</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Elles sont pleines d'un sel brûlant.--Au
+dedans de moi est un enfer où le poison est renfermé
+comme un démon pour tyranniser une vie condamnée
+et sans espérance.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le Bâtard hors d'haleine.).</p>
+
+<p>LE BATARD.--Oh! je suis tout échauffé de la vitesse de
+ma course, et de l'envie qui me pressait de voir Votre
+Majesté.</p>
+
+<p>LE ROI JEAN.--Ah! mon cousin, tu es venu pour me
+fermer les yeux. Le câble de mon coeur est rompu et
+brûlé; tous les cordages qui soutenaient les voiles de
+ma vie se sont changés en un fil, en un petit cheveu;
+mon coeur n'est plus retenu que par une pauvre fibre qui
+ne tiendra que le temps d'entendre tes nouvelles; et
+après, tout ce que tu vois ne sera plus qu'un morceau
+de terre, le simulacre de la royauté évanouie!</p>
+
+<p>LE BATARD.--Le dauphin se prépare à marcher de ce
+côté, et Dieu sait comment nous pourrons lui résister;
+car en une nuit la meilleure partie de mes troupes, avec
+laquelle j'avais trouvé moyen de faire retraite, s'est
+perdue à l'improviste dans les eaux, dévorée par le retour
+inattendu de la marée.</p>
+
+<p class="stage1">(Le roi meurt.)</p>
+
+<p>SALISBURY.--Vous versez ces nouvelles de mort dans
+une oreille déjà morte.--Mon souverain! mon prince!--Tout
+à l'heure roi, maintenant cela!</p>
+
+<p>HENRI.--C'est ainsi qu'il faut que j'avance pour être
+arrêté de même! Quelle sûreté, quelle espérance, quelle
+stabilité y a-t-il dans ce monde, lorsque ce qui tout à
+l'heure était un roi n'est plus maintenant que de l'argile?</p>
+
+<p>LE BATARD.--Es-tu parti ainsi?--Je ne reste après toi
+que pour remplir pour toi le devoir de la vengeance;
+puis mon âme ira te servir dans les cieux, comme elle
+t'a toujours servi sur la terre.--Vous, astres de l'Angleterre,
+maintenant rentrés dans votre sphère régulière,
+où sont vos troupes? Montrez actuellement le retour de
+votre fidélité, et revenez sans délai avec moi repousser
+la destruction et l'éternelle ignominie hors des faibles
+portes de notre patrie languissante! Cherchons à l'instant
+l'ennemi, ou il va nous chercher lui-même: le
+dauphin accourt en furie sur nos talons.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Il paraît que vous n'êtes pas instruit de
+tout ce que nous savons. Le cardinal Pandolphe est à se
+reposer dans l'abbaye, où il est arrivé il y a une demi-heure
+apportant de la part du dauphin, disposé à abandonner
+sur-le-champ cette guerre, des offres de paix
+que nous pouvons accepter avec honneur et avec avantage.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Il l'abandonnera bien mieux encore lorsqu'il
+nous verra bien ralliés pour la défense.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Mais tout est en quelque sorte fini: il a
+déjà fait transporter sur les côtes quantité de bagages
+et remis sa cause et ses prétentions entre les mains du
+cardinal, avec qui, si vous le jugez à propos, vous et
+moi et les autres seigneurs, nous partirons en diligence
+cette après-dînée, pour achever de terminer heureusement
+cette affaire.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Soit.--Et vous, mon noble prince, avec
+ceux des grands dont on peut le mieux se passer, vous
+resterez pour les obsèques de votre père.</p>
+
+<p>HENRI.--C'est à Worcester que son corps doit être enterré,
+car c'est ainsi qu'il l'a ordonné.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Il faut donc l'y conduire.--Et vous, cher
+prince, puissiez-vous revêtir avec bonheur le sceptre
+héréditaire et glorieux de ce royaume! C'est avec une
+soumission entière que je vous transmets à genoux mes
+fidèles services, et ma soumission éternellement inviolable.</p>
+
+<p>SALISBURY.--Et nous vous offrons de même notre affection,
+qui demeurera désormais sans tache.</p>
+
+<p>HENRI.--J'ai une âme sensible qui voudrait vous remercier,
+et ne sait le faire que par des larmes.</p>
+
+<p>LE BATARD.--Oh! ne donnons à la circonstance que les
+douleurs nécessaires; nous sommes en avance de chagrin
+avec le passé.--Cette Angleterre n'est jamais tombée
+et ne tombera jamais aux pieds orgueilleux d'un vainqueur,
+qu'elle ne l'ait d'abord aidé elle-même à la
+blesser. Maintenant que ses chefs sont revenus à elle,
+que les trois parties du monde viennent armées contre
+nous, et nous leur tiendrons tête! Rien ne peut nous
+accabler si l'Angleterre reste fidèle à elle-même.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le roi Jean, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI JEAN ***
+
+***** This file should be named 21856-h.htm or 21856-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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