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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 01:46:15 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le roi Jean + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: June 18, 2007 [EBook #21856] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI JEAN *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + Note du transcripteur. + + =========================================================== + Ce document est tiré de: + + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 6 + Le marchand de Venise, Les joyeuses Bourgeoises de + Windsor, Le roi Jean, La vie et la mort du roi Richard II, + Henri IV (1re partie). + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + + ========================================================== + + + LE ROI JEAN + + TRAGÉDIE + + + + NOTICE SUR LE ROI JEAN + +Shakspeare n'a point écrit ses drames historiques dans l'ordre +chronologique et pour reproduire sur le théâtre, comme ils s'étaient +successivement développés en fait, les événements et les personnages de +l'histoire d'Angleterre. Il ne songeait pas à travailler sur un plan +ainsi général et systématique. Il composait ses pièces selon que telle +ou telle circonstance lui en fournissait l'idée, lui en inspirait la +fantaisie, ou lui en imposait la nécessité, ne se souciant guère de la +chronologie des sujets ni de l'ensemble que tels ou tels ouvrages +pouvaient former. Il a porté sur la scène presque toute l'histoire +d'Angleterre, du treizième au seizième siècle, depuis Jean sans Terre +jusqu'à Henri VIII, commençant par le quinzième siècle et le roi Henri +VI pour remonter ensuite au treizième siècle et au roi Jean, et ne +finissant qu'après avoir plusieurs fois encore interverti l'ordre des +siècles et des rois. Voici, selon ses plus savants commentateurs, selon +M. Malone, entre autres, la chronologie théâtrale de ses six drames +historiques: + +1° Première partie du roi _Henri VI_ (roi de 1422 à 1461), composée en +1589. + +2° Deuxième partie de _Henri VI_, 1591. + +3° Troisième partie de _Henri VI_, 1591. + +4° _Le Roi Jean_ (de 1199 à 1216), 1596. + +5° _Le Roi Richard II_ (de 1377 à 1399), 1597. + +6° _Le Roi Richard III_ (de 1483 à 1485), 1599. + +7° Première partie du roi _Henri IV_ (de 1399 à 1413), 1597. + +8° Deuxième partie de _Henri IV_, 1598. + +9° _Le Roi Henri V_ (de 1413 à 1422), 1599. + +10° _Le Roi Henri VIII_ (de 1509 à 1547), 1601. + +Mais après avoir exactement indiqué l'ordre chronologique de la +composition des drames historiques de Shakspeare, il faut, pour en bien +apprécier le caractère et l'enchaînement dramatique, les replacer comme +nous le faisons dans l'ordre vrai des événements; ainsi seulement on +assiste au spectacle du génie de Shakspeare déroulant et ranimant +l'histoire de son pays. + +En choisissant pour sujet d'une tragédie le règne de Jean sans Terre, +Shakspeare s'imposait la nécessité de ne pas respecter scrupuleusement +l'histoire. Un règne où, dit Hume, «l'Angleterre se vit déjouée et +humiliée dans toutes ses entreprises,» ne pouvait être représenté dans +toute sa vérité devant un public anglais et une cour anglaise; et le +seul souvenir du roi Jean auquel la nation doive attacher du prix, la +grande Charte, n'était pas de ceux qui devaient intéresser vivement une +reine telle qu'Élisabeth. Aussi la pièce de Shakspeare ne +présente-t-elle qu'un sommaire des dernières années de ce règne honteux; +et l'habileté du poëte s'est employée à voiler le caractère de son +principal personnage sans le défigurer, à dissimuler la couleur des +événements sans les dénaturer. Le seul fait sur lequel Shakspeare ait +pris nettement la résolution de substituer l'invention à la vérité, ce +sont les rapports de Jean avec la France; il faut assurément toutes les +illusions de la vanité nationale pour que Shakspeare ait pu présenter et +pour que les Anglais aient supporté le spectacle de Philippe-Auguste +succombant sous l'ascendant de Jean sans Terre. C'est tout au plus ainsi +qu'on aurait pu l'offrir à Jean lui-même lorsqu'enfermé à Rouen, tandis +que Philippe s'emparait de ses possessions en France, il disait +tranquillement: «Laissez faire les Français, je reprendrai en un jour ce +qu'ils mettent des années à conquérir.» Tout ce qui, dans la pièce de +Shakspeare, est relatif à la guerre avec la France, semble avoir été +inventé pour la justification de cette gasconnade du plus lâche et du +plus insolent des princes. + +Dans le reste du drame, l'action même et l'indication des faits qu'il +n'était pas possible de dissimuler, suffisent pour faire entrevoir ce +caractère où le poëte n'a pas osé pénétrer, où il n'eût pu même pénétrer +qu'avec dégoût; mais ni un pareil personnage, ni cette manière gênée de +le peindre n'étaient susceptibles d'un grand effet dramatique; aussi +Shakspeare a-t-il fait porter l'intérêt de sa pièce sur le sort du jeune +Arthur; aussi a-t-il chargé Faulconbridge de ce rôle original et +brillant où l'on sent qu'il se complaît, et qu'il ne se refuse guère +dans aucun de ses ouvrages. + +Shakspeare a présenté le jeune duc de Bretagne à l'âge où pour la +première fois on eut à faire valoir ses droits après la mort de Richard, +c'est-à-dire environ à douze ans. On sait qu'Arthur en avait vingt-cinq +ou vingt-six, qu'il était déjà marié et intéressant par d'aimables et +brillantes qualités lorsqu'il fut fait prisonnier par son oncle; mais le +poëte a senti combien ce spectacle de la faiblesse aux prises avec la +cruauté était plus intéressant dans un enfant; et d'ailleurs, si Arthur +n'eût été un enfant, ce n'est pas sa mère qu'il eût été permis de mettre +en avant à sa place; en supprimant le rôle de Constance, Shakspeare nous +eût peut-être privés de la peinture la plus pathétique qu'il ait jamais +tracée de l'amour maternel, l'un des sentiments où il a été le plus +profond. + +En même temps qu'il a rendu le fait plus touchant, il en a écarté +l'horreur en diminuant l'atrocité du crime. L'opinion la plus +généralement répandue, c'est qu'Hubert de Bourg, qui ne s'était chargé +de faire périr Arthur que pour le sauver, ayant en effet trompé la +cruauté de son oncle par de faux rapports et par un simulacre +d'enterrement, Jean, qui fut instruit de la vérité, tira d'abord Arthur +du château de Falaise où il était sous la garde d'Hubert, se rendit +lui-même de nuit et par eau à Rouen, où il l'avait fait renfermer, le +fit amener dans son bateau, le poignarda de sa main, puis attacha une +pierre à son corps et le jeta dans la rivière. On conçoit qu'un +véritable poëte ait écarté une semblable image. Indépendamment de la +nécessité d'absoudre son principal personnage d'un crime aussi odieux, +Shakspeare a compris combien les lâches remords de Jean, quand il voit +le danger où le plonge le bruit de la mort de son neveu, étaient plus +dramatiques et plus conformes à la nature générale de l'homme que cet +excès d'une brutale férocité; et, certes, la belle scène de Jean avec +Hubert, après la retraite des lords, suffit bien pour justifier un +pareil choix. D'ailleurs le tableau que présente Shakspeare saisit trop +vivement son imagination et acquiert à ses yeux trop de réalité pour +qu'il ne sente pas qu'après la scène incomparable où Arthur obtient sa +grâce d'Hubert, il est impossible de supporter l'idée qu'aucun être +humain porte la main sur ce pauvre enfant, et lui fasse subir de nouveau +le supplice de l'agonie à laquelle il vient d'échapper; le poëte sait de +plus que le spectacle de la mort d'Arthur, bien que moins cruel, serait +encore intolérable si, dans l'esprit des spectateurs, il était +accompagné de l'angoisse qu'y ajouterait la pensée de Constance; il a eu +soin de nous apprendre la mort de la mère avant de nous rendre témoin de +celle du fils; comme si, lorsque son génie a conçu, à un certain degré, +les douleurs d'un sentiment ou d'une passion, son âme trop tendre s'en +effrayait et cherchait pour son propre compte à les adoucir. Quelque +malheur que peigne Shakspeare, il fait presque toujours deviner un +malheur plus grand devant lequel il recule et qu'il nous épargne. + +Le caractère du bâtard Faulconbridge a été fourni à Shakspeare par une +pièce de Rowley, intitulée: _The troublesome Reign of King John_, qui +parut en 1591, c'est-à-dire cinq ans avant celle de Shakspeare, +composée, à ce qu'on croit, en 1596. La pièce de Rowley fut réimprimée +en 1611 avec le nom de Shakspeare, artifice assez ordinaire aux +libraires et aux éditeurs du temps. Cette circonstance, et l'aisance +avec laquelle Shakspeare a puisé dans cet ouvrage, ont fait croire à +plusieurs critiques qu'il y avait mis la main, et que _la Vie et la mort +du roi Jean_ n'était qu'une refonte du premier ouvrage; mais il ne +paraît pas qu'il y ait eu aucune part. + +Selon sa coutume, en empruntant à Rowley ce qui lui a convenu, +Shakspeare a ajouté de grandes beautés à son orignal, mais il en a +conservé presque toutes les erreurs. Ainsi Rowley a supposé que c'était +le duc d'Autriche qui avait tué Richard Coeur de Lion, et en même temps +il fait tuer le duc d'Autriche par Faulconbridge, personnage historique +dont parle Mathieu Pâris sous le nom de Falçasius de Brente, fils +naturel de Richard, et qui, selon Hollinshed, tua le vicomte de Limoges +pour venger la mort de son père, tué, comme on sait, au siége de Chaluz, +château appartenant à ce seigneur. Pour concilier la version de +Hollinshed avec la sienne, Rowley a fait de _Limoges_ le nom de famille +du duc d'Autriche, qu'il nomme ainsi, _Limoges_, _duc d'Autriche_. +Shakspeare l'a suivi exactement en ceci. C'est de même au duc d'Autriche +qu'il attribue la mort de Richard; c'est de même le duc d'Autriche qui, +dans la pièce, reçoit la mort de la main de Faulconbridge; et quant à la +confusion des deux personnages, il paraît que Shakspeare ne s'en est pas +fait plus de scrupule que Rowley, si l'on en peut juger par +l'interpellation de Constance au duc d'Autriche dans la première scène +du troisième acte, où, s'adressant à lui, elle s'écrie: _ô Limoges, ô +Austria!_ Le caractère de Faulconbridge est une de ces créations du +génie de Shakspeare où se retrouve la nature de tous les temps et de +tous les pays: Faulconbridge est le vrai soldat, le soldat de fortune, +ne reconnaissant personnellement de devoir inflexible qu'envers le chef +auquel il a dévoué sa vie et de qui il a reçu la récompense de son +courage, et cependant ne demeurant étranger à aucun des sentiments sur +lesquels se fondent les autres devoirs, obéissant même à ces instincts +d'une rectitude naturelle toutes les fois qu'ils ne se trouvent pas en +contradiction avec le voeu de soumission et de fidélité implicite auquel +appartient son existence, et même sa conscience: il sera humain, +généreux, il sera juste aussi souvent que ce voeu ne lui ordonnera pas +l'inhumanité, l'injustice, la mauvaise foi; il juge bien les choses +auxquelles il se soumet, et n'est dans l'erreur que sur la nécessité de +s'y soumettre; il est habile autant que brave, et n'aliène point son +jugement en renonçant à le suivre; c'est une nature forte que les +circonstances et le besoin d'employer son activité en un sens quelconque +ont réduite à une infériorité morale dont une disposition plus calme et +des réflexions plus approfondies sur la véritable destination des hommes +l'auraient vraisemblablement préservée. Mais, avec le tort de n'avoir +pas cherché assez haut les objets de sa fidélité et de son dévouement, +Faulconbridge a le mérite éminent d'un dévouement et d'une fidélité +inébranlables, vertus singulièrement hautes, et par le sentiment dont +elles émanent, et par les grandes actions dont elles peuvent être la +source. Son langage est, comme sa conduite, le résultat d'un mélange de +bon sens et d'ardeur d'imagination qui enveloppe souvent la raison dans +un fracas de paroles très-naturel aux hommes de la profession et du +caractère de Faulconbridge; sans cesse livrés à l'ébranlement des scènes +et des actions les plus violentes, ils ne peuvent trouver dans le +langage ordinaire de quoi rendre les impressions dont se compose +l'habitude de leur vie. + +Le style général de la pièce est moins ferme et d'une couleur moins +prononcée que celui de plusieurs autres tragédies du même poëte; la +contexture de l'ouvrage est aussi un peu vague et faible, ce qui tient +au défaut d'une idée unique qui ramène sans cesse toutes les parties à +un même centre. La seule idée de ce genre qu'on puisse apercevoir dans +_le Roi Jean_, c'est la haine de la domination étrangère l'emportant sur +la haine d'une usurpation tyrannique. Pour que cette idée fût saillante +et occupât constamment l'esprit du spectateur, il faudrait qu'elle se +reproduisît partout, que tout contribuât à faire ressortir le malheur de +la lutte entre ces deux sentiments; mais ce plan, un peu vaste pour un +ouvrage dramatique, devenait d'ailleurs inconciliable avec la réserve +que s'imposait Shakspeare sur le caractère du roi: aussi une grande +partie de la pièce se passe-t-elle en discussions de peu d'intérêt, et +dans le reste les événements ne sont pas assez bien amenés; les lords +changent trop légèrement de parti, soit d'abord à cause de la mort +d'Arthur, soit ensuite par un motif de crainte personnelle, qui ne +présente pas sous un point de vue assez honorable leur retour à la cause +d'Angleterre. L'emprisonnement du roi Jean n'est pas non plus préparé +avec le soin que met d'ordinaire Shakspeare à fonder et à justifier la +moindre circonstance de son drame: rien n'indique ce qui a pu porter le +moine à une action aussi désespérée, puisqu'en ce moment Jean était +réconcilié avec Rome. La tradition à laquelle Shakspeare a emprunté ce +fait apocryphe attribue l'action du moine au besoin de se venger d'un +mot offensant que lui avait dit le roi. On ne sait trop ce qui a pu +porter Shakspeare à adopter ce conte, dont il a tiré si peu de parti: +peut-être a-t-il voulu donner aux derniers moments de Jean quelque chose +d'une souffrance infernale, sans avoir recours à des remords qui en +effet n'eussent pas été plus d'accord avec le caractère réel de ce +méprisable prince qu'avec la manière adoucie dont le poëte l'a tracé. + + + + LE ROI JEAN + + TRAGÉDIE + + + +PERSONNAGES + +LE ROI JEAN. +LE PRINCE HENRI son fils, depuis le roi Henri III. +ARTHUR, duc de Bretagne, fils de Geoffroy, dernier duc de Bretagne; + et frère aîné du roi Jean. +GUILLAUME MARESHALL, comte de Pembroke. +GEOFFROY FITZ-PETER, comte d'Essex, grand justicier d'Angleterre. +GUILLAUME LONGUE-ÉPÉE, comte de Salisbury. +ROBERT BIGOT, comte de Norfolk. +HUBERT. +ROBERT FAULCONBRIDGE, fils de sir Robert Faulconbridge. +PHILIPPE FAULCONBRIDGE, son frère utérin, bâtard du roi Richard Ier. +JACQUES GOURNEY, attaché au service de lady Faulconbridge. +PIERRE DE POMFRET, prophète. +PHILIPPE, roi de France. +LOUIS, dauphin. +L'ARCHIDUC D'AUTRICHE. +LE CARDINAL PANDOLPHE, légat du pape. +MELUN, seigneur français. +CHATILLON, ambassadeur de France envoyé au roi Jean. +ÉLÉONORE, veuve du roi Henri II, et mère du roi Jean. +CONSTANCE, mère d'Arthur. +BLANCHE, fille d'Alphonse, roi de Castille, et nièce du roi Jean. +LADY FAULCONBRIDGE, mère du bâtard et de Robert Faulconbridge. + +SEIGNEURS, DAMES, CITOYENS D'ANGERS, OFFICIERS, SOLDATS, HÉRAUTS, +MESSAGERS, ET AUTRES GENS DE SUITE. + + + +La scène est tantôt en Angleterre, et tantôt en France. + + + + ACTE PREMIER + + +SCÈNE I + +Northampton.--Une salle de représentation dans le palais. + +_Entrent_ LE ROI JEAN, LA REINE ÉLÉONORE, PEMBROKE, ESSEX, et SALISBURY +_avec_ CHATILLON. + + +LE ROI JEAN.--Eh bien, Châtillon, parlez; que veut de nous la France? + +CHATILLON.--Ainsi, après vous avoir salué, parle le roi de France, par +moi son ambassadeur, à Sa Majesté, à Sa Majesté usurpée d'Angleterre. + +ÉLÉONORE.--Étrange début! Majesté usurpée! + +LE ROI JEAN.--Silence, ma bonne mère, écoutez l'ambassade. + +CHATILLON.--Philippe de France, suivant les droits et au nom du fils de +feu Geoffroy votre frère, Arthur Plantagenet, fait valoir ses titres +légitimes à cette belle île et son territoire, l'Irlande, Poitiers, +l'Anjou, la Touraine, le Maine, vous invitant à déposer l'épée qui +usurpe la domination de ces différents titres, et à la remettre dans la +main du jeune Arthur, votre neveu, votre royal et vrai souverain. + +LE ROI JEAN.--Et que s'ensuivra-t-il si nous nous y refusons? + +CHATILLON.--L'impérieuse entremise d'une guerre sanglante et cruelle, +pour ressaisir par la force des droits que la force seule refuse. + +LE ROI JEAN.--Ici nous avons guerre pour guerre, sang pour sang, +hostilité pour hostilité: c'est ainsi que je réponds au roi de France. + +CHATILLON.--Dès lors recevez par ma bouche le défi de mon roi, dernier +terme de mon ambassade. + +LE ROI JEAN.--Porte-lui le mien, et va-t'en en paix.--Sois aux yeux de +la France comme l'éclair; car avant que tu aies pu annoncer que j'y +viendrai, le tonnerre de mon canon s'y fera entendre. Ainsi donc, +va-t'en! sois la trompette de ma vengeance et le sinistre présage de +votre ruine.--Qu'on lui donne une escorte honorable; Pembroke, +veillez-y.--Adieu, Châtillon. + +(Châtillon et Pembroke sortent.) + +ÉLÉONORE.--Eh bien, mon fils! n'ai-je pas toujours dit que cette +ambitieuse Constance n'aurait point de repos qu'elle n'eût embrasé la +France et le monde entier pour les droits et la cause de son fils? +Quelques faciles arguments d'amour auraient pu cependant prévenir et +arranger ce que le gouvernement de deux royaumes doit régler maintenant +par des événements terribles et sanglants. + +LE ROI JEAN.--Nous avons pour nous notre solide possession et notre +droit. + +ÉLÉONORE.--Votre solide possession bien plus que votre droit; autrement +cela irait mal pour vous et moi; ma conscience confie ici à votre +oreille ce que personne n'entendra jamais que le ciel, vous et moi. + +(Entre le shérif de Northampton, qui parle bas à Essex.) + +ESSEX.--Mon souverain, on apporte ici de la province, pour être soumis à +votre justice, le plus étrange différend dont j'aie jamais entendu +parler: introduirai-je les parties? + +LE ROI JEAN.--Qu'elles approchent.--Nos abbayes et nos prieurés payeront +les frais de cette expédition. (_Le shérif rentre avec Robert +Faulconbridge et Philippe son frère bâtard._) Quelles gens êtes-vous? + +PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Je suis moi, votre fidèle sujet, un gentilhomme +né dans le comté de Northampton, et fils aîné, comme je le suppose, de +Robert Faulconbridge, soldat fait chevalier sur le champ de bataille par +Coeur de Lion, dont la main conférait l'honneur. + +LE ROI JEAN.--Et toi, qui es-tu? + +ROBERT FAULCONBRIDGE.--Le fils et l'héritier du même Faulconbridge. + +LE ROI JEAN.--Celui-ci est l'aîné, et tu es l'héritier? Vous ne veniez +donc pas de la même mère, ce me semble. + +PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Très-certainement de la même mère, puissant +roi; cela est bien connu, et du même père aussi, à ce que je pense; mais +pour la connaissance certaine de cette vérité, je vous en réfère au ciel +et à ma mère; quant à moi j'en doute, comme peuvent le faire tous les +enfants des hommes. + +ÉLÉONORE.--Fi donc! homme grossier, tu diffames ta mère et blesses son +honneur par cette méfiance. + +PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Moi, madame? Non, je n'ai aucune raison pour +cela; c'est la prétention de mon frère, et non pas la mienne; s'il peut +le prouver, il me chasse de cinq cents bonnes livres de revenu au moins. +Que le ciel garde l'honneur de ma mère, et mon héritage avec! + +LE ROI JEAN.--Un bon garçon tout franc.--Pourquoi ton frère, étant le +plus jeune, réclame-t-il ton héritage? + +PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Je ne sais pas pourquoi, si ce n'est pour +s'emparer du bien. Une fois il m'a insolemment accusé de bâtardise: que +je sois engendré aussi légitimement que lui, oui ou non, c'est ce que je +mets sur la tête de ma mère; mais que je sois aussi bien engendré que +lui, mon souverain (que les os qui prirent cette peine pour moi reposent +doucement), comparez nos visages, et jugez vous-même, si le vieux sir +Robert nous engendra tous deux, s'il fut notre père;--que celui-là lui +ressemble. O vieux sir Robert, notre père, je remercie le ciel à genoux +de ce que je ne vous ressemble pas! + +LE ROI JEAN.--Quelle tête à l'envers le ciel nous a envoyée là! + +ÉLÉONORE.--Il a quelque chose du visage de Coeur de Lion, et l'accent de +sa voix le rappelle; ne découvrez-vous pas quelques traces de mon fils +dans la robuste structure de cet homme? + +LE ROI JEAN.--Mon oeil a bien examiné les formes et les trouve +parfaitement celles de Richard. Parle, drôle, quels sont tes motifs pour +prétendre aux biens de ton frère? + +PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Parce qu'il a une moitié du visage semblable à +mon père; avec cette moitié de visage il voudrait avoir tous mes biens. +Une pièce de quatre sous[1] à demi face, cinq cents livres de revenu! + +[Note 1: _Half faced groat_, ce fut sous Henri VII que l'on frappa des +_groats_, pièces de quatre sous portant la figure du roi de profil. +Jusque-là presque toutes les monnaies d'argent avaient porté la figure +de face.] + +ROBERT FAULCONBRIDGE.--Mon gracieux souverain, lorsque mon père vivait, +votre frère l'employait beaucoup. + +PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Fort bien; mais cela ne fait pas que vous +puissiez, monsieur, vous emparer de mon bien; il faut que vous nous +disiez comment il employait ma mère. + +ROBERT FAULCONBRIDGE.--Une fois il l'envoya en ambassade en Allemagne +pour y traiter avec l'empereur d'affaires importantes de ce temps-là. Le +roi se prévalut de son absence, et tout le temps qu'elle dura, il +séjourna chez mon père. Vous dire comment il y réussit, j'en ai honte, +mais la vérité est la vérité. De vastes étendues de mer et de rivages +étaient entre mon père et ma mère, (comme je l'ai entendu dire à mon +père lui-même), lorsque ce vigoureux gentilhomme que voilà fut engendré. +A son lit de mort il me légua ses terres par testament, et jura par sa +mort que celui-ci, fils de ma mère, n'était point à lui; ou que s'il +l'était, il était venu au monde quatorze grandes semaines avant que le +cours du temps fût accompli. Ainsi donc, mon bon souverain, faites que +je possède ce qui est à moi, les biens de mon père, suivant la volonté +de mon père. + +LE ROI JEAN.--Jeune homme, ton frère est légitime; la femme de ton père +le conçut après son mariage; et si elle n'a pas joué franc jeu, à elle +seule en est la faute; faute dont tous les maris courent le hasard du +jour où ils prennent femme. Dis-moi, si mon frère, qui, à ce que tu dis, +prit la peine d'engendrer ce fils, avait revendiqué de ton père ce fils +comme le sien, n'est-il pas vrai, mon ami, que ton père aurait pu +retenir ce veau, né de sa vache, en dépit du monde entier; oui, ma foi, +il l'aurait pu: donc, si étant à mon frère, mon frère ne pouvait pas le +revendiquer, ton père non plus ne peut point le refuser, lors même qu'il +n'est pas à lui.--Cela est concluant.--Le fils de ma mère engendra +l'héritier de ton père; l'héritier de ton père doit avoir les biens de +ton père. + +ROBERT FAULCONBRIDGE.--La volonté de mon père n'aura donc aucune force, +pour déposséder l'enfant qui n'est pas le sien? + +PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Pas plus de force, monsieur, pour me déposséder +que n'en eut sa volonté pour m'engendrer, à ce que je présume. + +ÉLÉONORE.--Qu'aimerais-tu mieux: être un Faulconbridge et ressembler à +ton frère, pour jouir de ton héritage, ou être réputé le fils de Coeur +de Lion, seigneur de ta bonne mine, et pas de biens avec? + +PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Madame, si mon frère avait ma tournure et que +j'eusse la sienne, celle de sir Robert, à qui il ressemble, si mes +jambes étaient ces deux houssines comme celles-là, que mes bras fussent +ainsi rembourrés comme des peaux d'anguille, ma face si maigre, que je +craignisse d'attacher une rose à mon oreille, de peur qu'on ne dît: +voyez où va cette pièce de trois liards[2], et que je fusse, à raison de +cette tournure, héritier de tout ce royaume, je ne veux jamais bouger de +cette place, si je ne donnais jusqu'au dernier pouce pour avoir ma +figure. Pour rien au monde je ne voudrais être sir Rob[3]. + +[Note 2: _Where three farthings goes._ La reine Élisabeth avait fait +frapper différentes pièces de monnaies, entre autres des pièces de trois +_farthings_, environ trois liards, portant d'un côté son effigie et de +l'autre une rose. La pièce de trois _farthings_ était d'argent et +extrêmement mince; la mode de porter une rose à son oreille appartenait +au même temps.] + +[Note 3: _Rob_ diminutif de _Robert_, et probablement un terme de +mépris.] + +ÉLÉONORE.--Tu me plais: veux-tu renoncer à ta fortune, lui abandonner +ton bien et me suivre? Je suis un soldat et sur le point de passer en +France. + +PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Frère, prenez mon bien, je prendrai, moi, la +chance qui m'est offerte. Votre figure vient de gagner cinq cents livres +de revenu; cependant, vendez-la cinq sous, et ce sera cher.--Madame, je +vous suivrai jusqu'à la mort. + +ÉLÉONORE.--Ah! mais je voudrais que vous y arrivassiez avant moi. + +PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--L'usage à la campagne est de céder à nos +supérieurs. + +LE ROI JEAN.--Quel est ton nom? + +PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Philippe, mon souverain, c'est ainsi que +commence mon nom. Philippe, fils aîné de la femme du bon vieux sir +Robert. + +LE ROI JEAN.--Dès aujourd'hui porte le nom de celui dont tu portes la +figure. Agenouille-toi Philippe, mais relève-toi plus grand, relève-toi +sir Richard et Plantagenet. + +PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Frère du côté maternel, donnez-moi votre +main; mon père me donna de l'honneur, le vôtre vous donna du +bien.--Maintenant, bénie soit l'heure de la nuit ou du jour où je fus +engendré en l'absence de sir Robert! + +ÉLÉONORE.--La vraie humeur des Plantagenets!--Je suis ta grand'mère, +Richard; appelle-moi ainsi. + +PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Par hasard, madame, et non par la bonne foi. Eh +bien, quoi? légèrement à gauche, un peu hors du droit chemin, par la +fenêtre ou par la lucarne: qui n'ose sortir le jour marche +nécessairement de nuit; tenir est tenir, de quelque manière qu'on y soit +parvenu; de près ou de loin a bien gagné qui a bien visé; et je suis +moi, de quelque façon que j'aie été engendré. + +LE ROI JEAN.--Va, Faulconbridge, tu as maintenant ce que tu voulais: un +chevalier sans terre te fait écuyer terrier.--Venez, madame, et vous +aussi Richard, venez. Hâtons-nous de partir pour la France, pour la +France, cela est plus que nécessaire. + +PHILIPPE FAULCONBRIDGE.---Frère, adieu: que la fortune te soit +favorable, car tu fus engendré dans la voie de l'honnêteté. (_Tous les +personnages sortent, excepté Philippe_.) D'un pied d'honneur plus riche +que je n'étais, mais plus pauvre de bien, bien des pieds de +terrain.--Allons, actuellement je puis faire d'une Jeannette une +lady.--_Bonjour, sir Richard._--_Dieu vous le rende, mon ami_.--Et s'il +s'appelle George, je l'appellerai Pierre; car un honneur de date récente +oublie le nom des gens: ce serait trop attentif et trop poli pour votre +changement de destinée.--Et votre voyageur[4].--Lui et son cure-dent ont +leur place aux repas de ma seigneurie; et lorsque mon estomac de +chevalier est satisfait, alors je promène ma langue autour de mes dents, +et j'interroge mon élégant convive sur les pays qu'il a parcourus: _Mon +cher monsieur_ (c'est ainsi que je commence, appuyé sur mon coude), _je +vous supplie_...--Voilà la demande, et voici incontinent la réponse, +comme dans un alphabet: _O monsieur_, dit la réponse, _à vos ordres +très-honorés, à votre service, à votre disposition, monsieur_....--_Non, +monsieur_, dit la question: _c'est moi, mon cher monsieur, qui suis à la +vôtre_... et la réponse devinant toujours ainsi ce que veut la demande, +épargne un dialogue de compliments, et nous entretient des Alpes, des +Apennins, des Pyrénées et de la rivière du Pô, arrivant ainsi à l'heure +du souper. Voilà la société digne de mon rang, et qui cadre avec un +esprit ambitieux comme le mien! car c'est un vrai bâtard du temps (ce +que je serai toujours quoique je fasse) celui qui ne se pénètre pas des +moeurs qu'il observe, et cela, non-seulement par rapport à ses habitudes +de corps et d'esprit, ses formes extérieures et son costume, mais qui ne +sait pas encore débiter de son propre fonds le doux poison, si doux au +goût du siècle: ce que toutefois je ne veux point pratiquer pour +tromper, mais que je veux apprendre pour éviter d'être trompé, et pour +semer de fleurs les degrés de mon élévation.--Mais, qui vient si vite en +costume de cheval? Quelle est cette femme postillon? N'a-t-elle point de +mari qui prenne la peine de sonner du cor devant elle? (_Entrent lady +Faulconbridge et Jacques Gourney._) O Dieu! c'est ma mère! Quoi! vous à +cette heure, ma bonne dame? qui vous amène si précipitamment ici, à la +cour? + +[Note 4: Recevoir et questionner les voyageurs était du temps de +Shakspeare l'un des passe-temps les plus recherchés de la bonne +compagnie. L'usage du cure-dent était regardé comme une affectation de +goût pour les modes étrangères.] + +LADY FAULCONBRIDGE.--Où est ce misérable, ton frère? où est celui qui +pourchasse en tous sens mon honneur? + +LE BATARD.--- Mon frère Robert? le fils du vieux sir Robert? le géant +Colbrand[5], cet homme puissant? est-ce le fils de sir Robert que vous +cherchez ainsi? + +[Note 5: Colbrand était un géant danois que Guy de Warwick vainquit en +présence du roi Athelstan.] + +LADY FAULCONBRIDGE.--Le fils de sir Robert! Oui, enfant irrespectueux, +le fils de sir Robert: pourquoi ce mépris pour sir Robert? Il est le +fils de sir Robert, et toi aussi. + +LE BATARD.--Jacques Gourney, voudrais-tu nous laisser pour un moment? + +GOURNEY.--De tout mon coeur, bon Philippe. + +LE BATARD.--Philippe! le pierrot[6]!--Jacques, il court des bruits.... +Tantôt je t'en dirai davantage. (_Jacques sort._)--Madame je ne suis +point le fils du vieux sir Robert; sir Robert aurait pu manger un +vendredi saint toute la part qu'il a eue en moi, sans rompre son jeûne; +Sir Robert pouvait bien faire, mais de bonne foi, avouez-le, a-t-il pu +m'engendrer? Sir Robert ne le pouvait pas; nous connaissons de ses +oeuvres.--Ainsi donc, ma bonne mère, à qui suis-je redevable de ces +membres? Jamais sir Robert n'a aidé à faire cette jambe. + +LADY FAULCONBRIDGE.--T'es-tu ligué avec ton frère, toi, qui pour ton +propre avantage devrais défendre mon honneur? Que veut dire ce mépris, +varlet indiscipliné[7]? + +LE BATARD.--Chevalier, chevalier, ma bonne mère, comme Basilisco[8]. Je +viens d'être armé; et j'ai le coup sur mon épaule. Mais, ma mère, je ne +suis plus le fils de sir Robert; j'ai renoncé à sir Robert et à mon +héritage; nom, légitimité, tout est parti; ainsi, ma bonne mère, +faites-moi connaître mon père; c'est quelque homme bien tourné, +j'espère: qui était-ce, ma mère? + +[Note 6: On donne aux _pierrots_ le nom de _Philippe_, à cause de leur +cri qui paraît se rapprocher du son de ce nom.] + +[Note 7: _Knave._ Ce nom de _varlet_, porté par les jeunes gentilshommes +qui n'avaient point encore pris rang dans la chevalerie, était ici le +sens exact du mot _knave_, et le seul qui pût faire comprendre la +réponse du bâtard. Pour conserver leur véritable couleur et toute leur +énergie, les pièces de Shakspeare, du moins celles dont le sujet est +tiré de l'histoire d'Angleterre, auraient besoin d'être traduites en +vieux langage.] + +[Note 8: _Basilisco_, personnage ridicule d'une mauvaise comédie +anglaise.] + +LADY FAULCONBRIDGE.--As-tu nié d'être un Faulconbridge? + +LE BATARD.--D'aussi grand coeur que je renie le diable. + +LADY FAULCONBRIDGE.--Le roi Richard Coeur de Lion fut ton père; séduite +par une poursuite assidue et pressante, je lui donnai place dans le lit +de mon mari. Que le ciel ne me l'impute point à péché! Tu fus le fruit +d'une faute qui m'est encore chère, et à laquelle je fus trop vivement +sollicitée, pour pouvoir me défendre. + +LE BATARD.--Maintenant, par cette lumière, si j'étais encore à naître, +madame, je ne souhaiterais pas un plus noble père. Il est des fautes +privilégiées sur la terre, et la vôtre est de ce nombre: votre faute ne +fut point folie. Il fallait bien mettre votre coeur à la discrétion de +Richard, comme un tribut de soumission à son amour tout-puissant; de +Richard dont le lion intrépide ne put soutenir la furie et la force +incomparable, ni préserver son coeur royal de la main du héros[9]. Celui +qui ravit de force le coeur des lions, peut facilement s'emparer de +celui d'une femme. Oui, ma mère, de toute mon âme je vous remercie de +mon père! Qu'homme qui vive ose dire que vous ne fîtes pas bien, lorsque +je fus engendré, j'enverrai son âme aux enfers. Venez, madame, je veux +vous présenter à mes parents; et ils diront que le jour où Richard +m'engendra, si tu lui avais dit non, c'eût été un crime. Quiconque dit +que c'en fut un en a menti; je dis, moi, que ce n'en fut pas un. + +[Note 9: Allusion à une ancienne romance et à de vieilles chroniques où +l'on raconte que le roi Richard arracha le coeur d'un lion que le duc +d'Autriche avait fait entrer dans sa prison pour le dévorer, en +vengeance de la mort de son fils tué par Richard d'un coup de poing. Ce +fut de cet exploit, disent la romance et les chroniques, que lui vint le +surnom de _Coeur de Lion_, et c'est la peau portée par Richard que +l'archiduc est supposé lui avoir prise après l'avoir tué.] + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + ACTE DEUXIÈME + + +SCÈNE I. + +La scène est en France.--Devant les murs d'Angers. + +_Entrent d'un côté_ L'ARCHIDUC D'AUTRICHE _et ses soldats; de l'autre_ +PHILIPPE, _roi de France et ses soldats_; LOUIS, CONSTANCE, ARTHUR _et +leur suite_. + + +LOUIS.--Soyez les bien arrivés devant les murs d'Angers, vaillant duc +d'Autriche.--Arthur, l'illustre fondateur de ta race, Richard qui +arracha le coeur à un lion et combattit dans les saintes guerres en +Palestine, descendit prématurément dans la tombe par les mains de ce +brave duc[10]; et lui, pour faire réparation à ses descendants, est ici +venu sur notre demande déployer ses bannières pour ta cause, mon enfant, +et faire justice de l'usurpation de ton oncle dénaturé, Jean +d'Angleterre: embrasse-le, chéris-le, souhaite-lui la bienvenue. + +[Note 10: Richard.--_By this brave duke came early to his grave._ (Voyez +la note précédente.)] + +ARTHUR.--Dieu vous pardonne la mort de Coeur de Lion, d'autant mieux que +vous donnez la vie à sa postérité, en ombrageant ses droits sous vos +ailes de guerre. Je vous souhaite la bienvenue d'une main sans pouvoir, +mais avec un coeur plein d'un amour sincère: duc, soyez le bienvenu +devant les portes d'Angers. + +LOUIS.--Noble enfant! qui ne voudrait te rendre justice? + +L'ARCHIDUC--Je dépose sur ta joue ce baiser plein de zèle, comme le +sceau de l'engagement que prend ici mon amitié, de ne jamais retourner +dans mes États jusqu'à ce qu'Angers, et les domaines qui t'appartiennent +en France, en compagnie de ce rivage pâle et au blanc visage, dont le +pied repousse les vagues mugissantes de l'Océan et sépare ses insulaires +des autres contrées; jusqu'à ce que l'Angleterre, enfermée par la mer +dont les flots lui servent de muraille, et qui se flatte d'être toujours +hors de l'atteinte des projets de l'étranger, jusqu'à ce que ce dernier +coin de l'Occident t'ait salué pour son roi: jusqu'alors, bel enfant, je +ne songerai pas à mes États et ne quitterai point les armes. + +CONSTANCE.--Oh! recevez les remerciements de sa mère, les remerciements +d'une veuve, jusqu'au jour où la puissance de votre bras lui aura donné +la force de s'acquitter plus dignement envers votre amitié! + +L'ARCHIDUC.--La paix du ciel est avec ceux qui tirent leur épée pour une +cause aussi juste et aussi sainte. + +PHILIPPE.--Eh bien! alors, à l'ouvrage: dirigeons notre artillerie +contre les remparts de cette ville opiniâtre.--Assemblons nos plus +habiles tacticiens, pour dresser les plans les plus avantageux.--Nous +laisserons devant cette ville nos os de roi; nous arriverons jusqu'à la +place publique, en nous plongeant dans le sang des Français, mais nous +la soumettrons à cet enfant. + +CONSTANCE.--Attendez une réponse à votre ambassade, de crainte de +souiller inconsidérément vos épées de sang. Châtillon peut nous +rapporter d'Angleterre, par la paix, la justice que nous prétendons +obtenir ici par la guerre. Nous nous reprocherions alors chaque goutte +de sang que trop de précipitation et d'ardeur aurait fait verser sans +nécessité. + +(Châtillon entre). + +PHILIPPE.--Chose étonnante, madame!--Voilà que sur votre désir est +arrivé Châtillon, notre envoyé.--Dis en peu de mots ce que dit +l'Angleterre, brave seigneur; nous t'écoutons tranquillement: parle, +Châtillon. + +CHATILLON.--Retirez vos forces de ce misérable siége, et préparez-les à +une tâche plus grande. Le roi d'Angleterre, irrité de vos justes +demandes, a pris les armes; les vents contraires dont j'ai attendu le +bon plaisir, lui ont donné le temps de débarquer ses légions aussi tôt +que moi: il marche précipitamment vers cette ville; ses forces sont +considérables, et ses soldats pleins de confiance. Avec lui est arrivée +la reine mère, une Até, qui l'excite au sang et au combat; elle est +accompagnée de sa nièce, la princesse Blanche d'Espagne: avec eux est un +bâtard du feu roi, et tous les esprits turbulents du pays, intrépides +volontaires pleins de fougue et de témérité, qui, sous des visages de +femmes, portent la férocité des dragons. Ils ont vendu leurs biens dans +leur pays natal, et apportent fièrement leur patrimoine sur leur dos, +pour courir ici le hasard de fortunes nouvelles. En un mot, jamais plus +brave élite de guerriers invincibles que celle que viennent d'amener les +vaisseaux anglais ne vogua sur les flots gonflés, pour porter la guerre +et le ravage au sein de la chrétienté.--Leurs tambours incivils qui +m'interrompent (_les tambours battent_) m'interdisent plus de détails: +ils sont à la porte pour parlementer ou pour combattre; ainsi +préparez-vous. + +PHILIPPE.--Combien peu nous étions préparés à une telle diligence! + +L'ARCHIDUC--Plus elle est imprévue, plus nous devons redoubler d'efforts +pour nous défendre. Le courage croît avec l'occasion: qu'ils soient donc +les bienvenus; nous sommes prêts. + +(Entrent le roi Jean, Éléonore, Blanche, le Bâtard, Pembroke avec une +partie de l'armée.) + +LE ROI JEAN.--Paix à la France, si la France permet que nous fassions en +paix notre entrée juste et héréditaire dans ce qui nous appartient. +Sinon, que la France soit ensanglantée, et que la paix remonte au ciel! +Tandis que nous, agents du Dieu de colère, nous châtierons l'orgueil +méprisant qui chasse la paix vers le ciel. + +PHILIPPE.--Paix à l'Angleterre, si ces guerriers retournent de France en +Angleterre pour y vivre en paix. Nous aimons l'Angleterre; et c'est à +cause de cet amour pour l'Angleterre que notre sueur coule ici sous le +faix de notre armure. Ce labeur que nous accomplissons ici devrait être +ton oeuvre; mais tu es si loin d'aimer l'Angleterre que tu as supplanté +son roi légitime, rompu la ligne de succession, renversé la fortune d'un +enfant et profané la pureté virginale de la couronne. Jette ici les yeux +(_en montrant Arthur_) sur le visage de ton frère Geoffroy.--Ces yeux, +ce front furent modelés sur les siens: ce petit abrégé contient toute la +substance de ce qui est mort dans Geoffroy; et la main du temps tirera +de cet abrégé un volume aussi considérable. Geoffroy était ton frère +aîné, et voilà son fils; Geoffroy avait droit au royaume d'Angleterre, +et cet enfant possède les droits de Geoffroy. Au nom de Dieu, comment +advient-il donc que tu sois appelé roi, lorsque le sang de la vie bat +dans les tempes à qui appartient la couronne dont tu t'empares? + +LE ROI JEAN.--De qui tires-tu, roi de France, la haute mission d'exiger +de moi une réponse à tes interrogations? + +PHILIPPE.--Du Juge d'en haut, qui excite dans l'âme de ceux qui ont la +puissance, la bonne pensée d'intervenir partout où il y a flétrissure et +violation de droits. Ce juge a mis cet enfant sous ma tutelle; et c'est +en son nom que j'accuse ton injustice, et avec son aide que je compte la +châtier. + +LE ROI JEAN.--Mais quoi! c'est usurper l'autorité. + +PHILIPPE.--Excuse-moi! C'est abattre un usurpateur. + +ÉLÉONORE.--Qu'appelles-tu usurpateur, roi de France? + +CONSTANCE.--Laissez-moi répondre:--l'usurpateur, c'est ton fils. + +ÉLÉONORE.--Loin d'ici, insolente! Oui, ton bâtard sera roi, afin que tu +puisses être reine, et gouverner le monde! + +CONSTANCE.--Mon lit fut toujours aussi fidèle à ton fils, que le tien le +fut à ton époux: et cet enfant ressemble plus de visage à son père +Geoffroy, que toi et Jean ne lui ressemblez de caractère; il lui +ressemble comme l'eau à la pluie, ou le diable à sa mère. Mon enfant, un +bâtard! Sur mon âme, je crois que son père ne fut pas aussi légitimement +engendré: cela est impossible, puisque tu étais sa mère. + +ÉLÉONORE.--Voilà une bonne mère, enfant, qui flétrit ton père. + +CONSTANCE.--Voilà une bonne grand'mère, enfant, qui voudrait te flétrir. + +L'ARCHIDUC.--Paix. + +LE BATARD.--Écoutez le crieur. + +L'ARCHIDUC.--Quel diable d'homme es-tu? + +LE BATARD.--Un homme qui fera le diable avec vous, s'il peut vous +attraper seul, vous et votre peau; vous êtes le lièvre, dont parle le +proverbe, dont la valeur tire les lions morts par la barbe; je fumerai +la peau qui vous sert de casaque, si je puis vous saisir à mon aise, +drôle, songez-y; sur ma foi, je le ferai,--sur ma foi. + +BLANCHE.--Oh! cette dépouille de lion convient trop bien à celui-là qui +l'a dérobée au lion! + +LE BATARD.--Elle fait aussi bien sur son dos que les souliers du grand +Alcide aux pieds d'un âne!--Mais, mon âne, je vous débarrasserai le dos +de ce fardeau, comptez-y, ou bien j'y mettrai de quoi vous faire craquer +les épaules. + +L'ARCHIDUC.--Quel est ce fanfaron qui nous assourdit les oreilles avec +ce débordement de paroles inutiles? + +PHILIPPE.--Louis, déterminez ce que nous allons faire. + +LOUIS.--Femmes et fous, cessez vos conversations.--Roi Jean, en deux +mots, voici le fait: Au nom d'Arthur, je revendique l'Angleterre et +l'Irlande, l'Anjou, la Touraine, le Maine; veux-tu les céder et déposer +les armes? + +LE ROI JEAN.--Ma vie, plutôt!--Roi de France, je te défie. Arthur de +Bretagne, remets-toi entre mes mains; et tu recevras de mon tendre amour +plus que jamais ne pourra conquérir la lâche main du roi de France, +soumets-toi, mon garçon. + +ÉLÉONORE.--Viens auprès de ta grand'mère, enfant. + +CONSTANCE.--Va, mon enfant, va, mon enfant, auprès de cette grand'mère; +donne-lui un royaume, à ta grand'mère, et ta grand'mère te donnera une +plume, une cerise et une figue: la bonne grand'mère que voilà! + +ARTHUR.--Paix! ma bonne mère; je voudrais être couché au fond de ma +tombe; je ne vaux pas tout le bruit qu'on fait pour moi. + +ÉLÉONORE.--Sa mère lui fait une telle honte, pauvre enfant, qu'il en +pleure. + +CONSTANCE.--Que sa mère puisse lui faire honte ou non, ayez honte de +vous-même. Ce sont les injustices de sa grand'mère et non l'opprobre de +sa mère qui font tomber de ses pauvres yeux ces perles faites pour +toucher le ciel et que le ciel acceptera comme honoraires: oui le ciel +séduit par ces larmes de cristal lui fera justice et le vengera de vous. + +ÉLÉONORE.--Indigne calomniatrice du ciel et de la terre! + +CONSTANCE.--Toi, qui offenses indignement le ciel et la terre, ne +m'appelle pas calomniatrice. Toi et ton fils vous usurpez les droits, +possessions et apanages royaux de cet enfant opprimé; c'est le fils de +ton fils aîné; il est malheureux par cela seul qu'il t'appartient. Tes +péchés sont visités dans ce pauvre enfant; il est sous l'arrêt de la loi +divine, bien qu'il soit éloigné à la seconde génération de ton sein qui +a conçu le péché. + +LE ROI JEAN.--Insensée, taisez-vous. + +CONSTANCE.--Je n'ai plus que ceci à dire: il n'est pas seulement puni +pour le péché de son aïeule, mais Dieu l'a prise elle et son péché pour +instrument de ses vengeances; cette postérité éloignée est punie pour +elle et par elle au moyen de son péché: le mal qu'elle lui fait est le +bedeau de son péché; tout est puni dans la personne de cet enfant, et +tout cela pour elle; malédiction sur elle! + +ÉLÉONORE.--Criailleuse imprudente, je puis produire un testament qui +annule les titres de ton fils. + +CONSTANCE.--Et qui en doute? Un testament! un testament inique! +l'expression de la volonté d'une femme, de la volonté d'une grand'mère +perverse! + +PHILIPPE.--Cessez, madame, cessez, ou soyez plus modérée; il sied mal +dans cette assemblée de s'attaquer par de si choquantes +récriminations.--Qu'un trompette somme les habitants d'Angers de +paraître sur les murs, pour qu'ils nous disent de qui ils admettent les +droits, d'Arthur ou de Jean. + +(Les trompettes sonnent. Les citoyens d'Angers paraissent sur les murs.) + +UN CITOYEN.--Qui nous appelle sur nos murs? + +PHILIPPE.--C'est la France au nom de l'Angleterre. + +LE ROI JEAN.--L'Angleterre par elle-même.--Habitants d'Angers et mes +bons sujets.... + +PHILIPPE.--Bons habitants d'Angers, sujets d'Arthur, notre trompette +vous a appelés à cette conférence amicale. + +LE ROI JEAN.--Dans nos intérêts.--Écoutez-nous donc le premier.--Ces +drapeaux de la France que vous voyez rangés ici en face et à la vue de +votre ville, sont venus ici pour votre ruine; les canons ont leurs +entrailles pleines de vengeance, et déjà ils sont montés et prêts à +vomir contre vos murailles l'airain de leur colère; tous les préparatifs +d'un siége sanglant et d'une guerre sans merci de la part de ces +Français s'offrent aux yeux de votre ville. Vos portes précipitamment +fermées, et, sans notre arrivée, ces pierres immobiles qui vous +entourent, comme une ceinture, seraient, par l'effort de leur mitraille, +arrachées à cette heure de leurs solides lits de chaux, et ouvriraient +de larges brèches à la force sanguinaire pour attaquer en foule votre +repos.--Mais à notre aspect, à l'aspect de votre roi légitime, qui, par +une rapide et pénible marche est venu s'interposer entre vos portes et +leur furie, sauver de toute injure les flancs de votre cité, voyez les +Français confondus vous demander un pourparler; et, maintenant, au lieu +de boulets enveloppés de flammes qui jetteraient dans vos murailles la +fièvre et la terrible mort, ils ne vous envoient que de douces paroles +enveloppées de fumée pour jeter dans vos oreilles une erreur funeste à +votre fidélité; ajoutez-y la croyance qu'elles méritent, bons citoyens, +laissez-nous entrer, nous, votre roi, dont les forces épuisées par la +fatigue d'une marche si précipitée réclament un asile dans les murs de +votre cité. + +PHILIPPE.--Lorsque j'aurai parlé, répondez-nous à tous deux. Voyez à ma +main droite, dont la protection est engagée par un voeu sacré à la cause +de celui qu'elle tient, le jeune Plantagenet, fils du frère aîné de cet +homme et son roi, comme de tout ce qu'il possède: c'est au nom de ses +justes droits foulés aux pieds, que nous foulons dans un appareil de +guerre ces vertes plaines devant votre ville; n'étant votre ennemi, +qu'autant que l'exigence de notre zèle hospitalier, pour les intérêts de +cet enfant opprimé, nous en fait un religieux devoir. Ne vous refusez +donc pas à rendre l'hommage que vous devez à celui à qui il est dû, à ce +jeune prince; et nos armes aussitôt, semblables à un ours muselé, +n'auront plus rien de terrible que l'aspect; la fureur de nos canons +s'épuisera vainement contre les nuages invulnérables du ciel; et, par +une heureuse et tranquille retraite, avec nos épées sans entailles et +nos casques sans coups, nous remporterons dans notre patrie ce sang +bouillonnant que nous étions venus verser contre votre ville, et +laisserons en paix vous, vos enfants et vos femmes; mais si vous +dédaignez follement l'offre que nous vous proposons, ce n'est pas +l'enceinte de vos antiques remparts qui vous garantira de nos messagers +de guerre, quand ces Anglais et leurs forces seraient tous logés dans +leurs vastes circonférences. Dites-nous donc si nous serons reçus dans +votre ville comme maîtres, au nom de celui pour qui nous réclamons la +soumission; ou donnerons-nous le signal à notre fureur, et +marcherons-nous à travers le sang à la conquête de ce qui nous +appartient? + +UN CITOYEN.--En deux mots, nous sommes les sujets du roi d'Angleterre, +c'est pour lui et en son nom que nous tenons cette ville. + +LE ROI JEAN.--Reconnaissez donc votre roi, et laissez-moi entrer. + +UN CITOYEN.--Nous ne le pouvons pas: mais à celui qui prouvera qu'il est +roi; à celui-là nous prouverons que nous sommes fidèles; jusque-là, nos +portes sont barrées contre l'univers entier. + +LE ROI JEAN.--La couronne d'Angleterre n'en prouve-t-elle pas le roi? +sinon je vous amène pour témoins deux fois quinze mille coeurs de la +race d'Angleterre. + +LE BATARD.--Bâtards et autres. + +LE ROI JEAN.--Prêts à justifier notre titre au prix de leur vie. + +PHILIPPE.--Autant de guerriers aussi bien nés que les siens... + +LE BATARD.--Parmi lesquels sont aussi quelques bâtards. + +PHILIPPE.--Sont devant lui pour combattre ses prétentions. + +UN CITOYEN.--En attendant que vous ayez réglé lequel a le meilleur +droit, nous, pour nous conserver au plus digne, nous nous défendrons +contre tous deux. + +LE ROI JEAN.--- Alors que Dieu pardonne leurs péchés à toutes les âmes +qui, avant la chute de la rosée du soir, s'envoleront vers leur +éternelle demeure, dans ce procès terrible pour la royauté de notre +royaume! + +PHILIPPE.--Amen, amen.--Allons, chevaliers, aux armes! + +LE BATARD.--Saint Georges, toi qui domptas le dragon et qu'on voit +toujours depuis assis sur son dos à la porte de mon hôtesse, +enseigne-nous quelque tour de ta façon. (_S'adressant à l'Archiduc_.) +Drôle, si j'étais chez toi, dans ton antre avec ta lionne, je mettrais à +ta peau de lion une tête de boeuf, et je ferais de toi un monstre. + +L'ARCHIDUC.--Paix; pas un mot de plus. + +LE BATARD.--Oh! tremblez, car voilà le lion qui rugit. + +LE ROI JEAN.--Avançons plus haut dans la plaine, où nous rangerons tous +nos régiments dans le meilleur ordre. + +LE BATARD.--Hâtez-vous alors, pour prendre l'avantage du terrain. + +PHILIPPE.--Il en sera ainsi. (_A Louis_.) Commandez au reste des troupes +de se porter sur l'autre colline. Dieu et notre droit! + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Même lieu. + +Alarmes et escarmouches, puis une retraite. UN HÉRAUT FRANÇAIS s'avance +vers les portes avec des trompettes. + + +LE HÉRAUT FRANÇAIS.--Hommes d'Angers, ouvrez vos portes et laissez +entrer le jeune Arthur, duc de Bretagne, qui, par le bras de la France, +vient de préparer des larmes à bien des mères anglaises, dont les fils +gisent épars sur la terre ensanglantée; les maris de bien des veuves +sont étendus dans la poussière, embrassant froidement la terre teinte de +sang: la victoire, achetée avec peu de perte, se joue dans les bannières +flottantes des Français, qui, déployées en signe de triomphe, sont là, +prêtes à entrer victorieuses dans vos murs, à y proclamer Arthur de +Bretagne, roi d'Angleterre et le vôtre. + +(Entre un héraut anglais avec des trompettes.) + +LE HÉRAUT ANGLAIS.--Réjouissez-vous, hommes d'Angers, sonnez vos +cloches; le roi Jean, votre roi et roi d'Angleterre, s'avance vainqueur +de cette chaude et cruelle journée! les armes de ses soldats, qui +s'éloignèrent d'ici brillantes comme l'argent reviennent ici dorées du +sang français; il n'est point de panache attaché à un cimier anglais qui +soit tombé sous les coups d'une épée française; nos drapeaux reviennent +dans les mêmes mains qui les ont déployés, lorsque naguère nous +marchions au combat; et semblables à une troupe joyeuse de chasseurs, +tous nos robustes Anglais arrivent les mains rougies et teintes du +carnage de leurs ennemis mourants; ouvrez vos portes, et donnez entrée +aux vainqueurs. + +UN CITOYEN.--Héraut, du haut de nos tours nous avons pu voir, depuis le +commencement jusqu'à la fin, l'attaque et la retraite de vos deux +armées, et leur égalité ne s'est point démentie à nos yeux les +meilleurs: le sang et les coups ont répondu aux coups; la force s'est +mesurée avec la force, et la puissance a confronté la puissance: elles +sont toutes deux égales, et nous les aimons toutes deux également. Il +faut que l'une des deux l'emporte: tant qu'elles se tiendront dans un +aussi parfait équilibre, nous ne tiendrons notre ville ni pour l'un ni +pour l'autre, et néanmoins pour tous les deux. + +(Le roi Jean entre d'un côté avec son armée, Éléonore, Blanche et le +Bâtard; de l'autre, le roi Philippe, Louis, l'archiduc et des troupes.) + +LE ROI JEAN.--Roi de France, as-tu du sang à perdre encore? Parle. +Faut-il que le fleuve de notre droit suive sa course? Détourné par les +obstacles que tu opposes à son passage, quittera-t-il son lit naturel +pour couvrir de ses flots contrariés tes rivages voisins, si tu ne veux +laisser ses eaux argentées continuer paisiblement leur marche vers +l'Océan? + +PHILIPPE.--Roi d'Angleterre, tu n'as pas épargné dans cette chaude mêlée +une goutte de sang de plus que la France, ou plutôt tu en as perdu +davantage. Et je le jure par cette main, qui régit les terres que +gouverne ce climat, avant de déposer les armes que nous portons +justement, nous t'aurons fait fléchir devant nous, toi contre qui nous +les avons prises; ou bien nous augmenterons d'un roi le nombre des +morts;--ornant le registre qui mentionnera les pertes de cette guerre, +d'une liste de carnage associée à des noms de rois. + +LE BATARD.--O majesté! à quelle hauteur s'élève la gloire lorsque le +sang précieux des rois est allumé!--Alors la Mort double d'acier ses +mâchoires décharnées; les épées des soldats sont ses dents et ses +griffes, alors elle se repaît à pleine bouche de la chair des hommes, +tant que durent les querelles des rois.--Pourquoi ces fronts royaux +demeurent-ils ainsi consternés? Rois, criez carnage! retournez dans la +plaine ensanglantée, potentats égaux en force et pleins d'une égale +ardeur! Que la confusion de l'un assure la paix de l'autre; jusqu'alors, +coups, sang et mort! + +LE ROI JEAN.--Lequel des deux partis admettent dans leurs murs les +bourgeois? + +PHILIPPE.--Parlez, citoyens, au nom de l'Angleterre; quel est votre roi? + +UN CITOYEN.--Le roi d'Angleterre, quand nous le connaîtrons. + +PHILIPPE.--Connaissez-le en nous, qui soutenons ici ses droits. + +LE ROI JEAN.--En nous, qui sommes ici notre illustre député et apportons +la possession de notre propre personne; seigneur de nous-même, d'Angers +et de vous. + +UN CITOYEN.--Un pouvoir plus grand que nous nie tout cela, et jusqu'à ce +qu'il n'y ait plus rien de douteux, nous enfermerons nos anciens +scrupules derrière nos portes bien barricadées; sans autres rois que nos +craintes, jusqu'à ce que nos craintes aient été résolues et déposées par +quelque roi bien assuré. + +LE BATARD--Par le ciel, ces canailles d'Angers se raillent de vous, +rois; ils se tiennent dans leurs retranchements comme sur un théâtre +d'où ils peuvent loger à leur aise et montrer au doigt vos laborieux +spectacles et vos scènes de mort. Que vos royales majestés se laissent +gouverner par moi; imitez les mutins de Jérusalem[11], sachez être amis +un moment, et diriger de concert contre cette ville tous vos plus +terribles moyens de vengeance. Que du levant et du couchant, la France +et l'Angleterre pointent les canons de leurs batteries chargés jusqu'à +la gueule; et que leurs épouvantables clameurs fassent écrouler avec +fracas les flancs pierreux de cette orgueilleuse cité. Je voudrais agir +sans relâche contre ces misérables bourgeois, jusqu'à ce que la +désolation de leurs murailles en ruine les laissât aussi nus que l'air +ordinaire; cela fait, divisez vos forces unies et que vos enseignes +confondues se séparent de nouveau; tournez-vous face contre face, et le +fer sanglant contre le fer: la fortune aura bientôt choisi d'un côté son +heureux favori, à qui pour première faveur elle accordera l'honneur de +la journée et le baiser d'une glorieuse victoire. Comment goûtez-vous ce +bizarre conseil, puissants souverains? ne sent-il pas un peu sa +politique? + +[Note 11: Lorsque, assiégés par Titus, ils suspendaient un moment leurs +querelles intestines pour se réunir contre l'ennemi.] + +LE ROI JEAN.--Par le ciel suspendu sur nos têtes, je le goûte fort.--Roi +de France, joindrons-nous nos forces, et mettrons-nous Angers de niveau +avec le sol, quitte à combattre ensuite pour savoir qui en sera roi? + +LE BATARD.--Insulté comme nous par cette ville opiniâtre, si tu as le +coeur d'un roi, tourne la bouche de ton artillerie, comme la nôtre, +contre ses remparts insolents; et lorsque nous les aurons renversés, +alors défions-nous les uns les autres, et travaillons pêle-mêle entre +nous, pour le ciel ou pour l'enfer. + +PHILIPPE.--Qu'il en soit ainsi.--Parlez, par où donnerez-vous l'assaut? + +LE ROI JEAN.--C'est de l'ouest que nous enverrons la destruction dans le +sein de cette cité. + +L'ARCHIDUC.--Moi du nord. + +PHILIPPE.--Notre tonnerre fera pleuvoir du sud sa pluie de boulets. + +LE BATARD.--O sage plan de bataille! du nord au sud! l'Autriche et la +France se tireront dans la bouche l'un de l'autre! je les y exciterai: +venez, allons, allons! + +UN CITOYEN.--Écoutez-nous, grands rois: daignez vous arrêter un instant, +et je vous montrerai la paix et la plus heureuse union; gagnez cette +cité sans coups ni blessure; épargnez la vie de tant d'hommes, venus ici +pour la sacrifier sur le champ de bataille, et laissez-les mourir dans +leurs lits: ne persévérez point, mais écoutez-moi, puissants rois! + +LE ROI JEAN.--Parlez avec confiance; nous sommes prêts à vous écouter. + +UN CITOYEN.--Cette fille de l'Espagne que voilà, la princesse Blanche, +est proche parente du roi d'Angleterre; comptez les années de Louis le +dauphin et celles de cette aimable fille. Si l'amour charnel cherche la +beauté, où la trouvera-t-il plus séduisante que chez Blanche? Si le +pieux amour cherche la vertu, où la trouvera-t-il plus pure que chez +Blanche? Si l'amour ambitieux aspire à un mariage de naissance, dans +quelles veines bondit un sang plus illustre que celui de la princesse +Blanche? Ainsi qu'elle, le jeune Dauphin est de tout point accompli en +beauté, vertu, naissance; ou s'il ne vous semblait accompli, dites +seulement que c'est qu'il n'est point elle; et elle à son tour ne +manquerait de rien qu'on pût appeler besoin, si ce n'était manquer de +quelque chose que de n'être point lui; il est la moitié d'un homme béni +de Dieu qu'elle est appelée à compléter; elle est la moitié parfaite +d'un tout parfait, dont la plénitude de perfection réside en lui. Oh! +comme ces deux ruisseaux d'argent, lorsqu'ils seront réunis, vont faire +la gloire des rivages qui les contiendront! et vous, rois, vous serez +les rivages de ces deux ruisseaux confondus; vous serez, si vous les +mariez, les deux bornes qui contiendront les deux princes. Cette union +fera plus contre nos portes si bien fermées, que ne pourraient faire vos +batteries; car, dès l'instant de cette alliance, nous ouvrirons toute +grande leur bouche pour votre passage plus rapidement que ne le ferait +la poudre pour vous laisser entrer; mais, sans cette alliance, la mer en +furie n'est pas à moitié aussi sourde, les lions plus intrépides, les +montagnes et les rochers plus immobiles; non, la Mort elle-même n'est +pas à moitié aussi inflexible dans son acharnement mortel, que nous dans +le dessein de défendre cette cité. + +LE BATARD.--Vraiment, voici un partisan qui fait sauter hors de ses +haillons le cadavre pourri de la vieille Mort; sa large bouche vomit la +mort et les montagnes, les rochers et les mers! il parle des lions +mugissants aussi familièrement que les jeunes filles de treize ans de +petits chiens! Quel est le canonnier qui a engendré ce sang bouillant? +Il vous entretient tranquillement de canons, de feu, de fumée et de +bruit; il nous donne la bastonnade avec sa langue, mes oreilles sont +rouées; il n'est pas une de ses paroles qui ne donne mieux un soufflet +qu'un poing de France. Pour Dieu, je ne fus jamais si accablé de +paroles, depuis que, pour la première fois, j'appelai _papa_ le père de +mon frère. + +ÉLÉONORE.--Mon fils, prêtez l'oreille à cet arrangement, faites ce +mariage; donnez à notre nièce une dot suffisante; car, par ce noeud, +vous affermirez si sûrement sur votre tête une couronne maintenant mal +assurée que cet enfant à peine éclos n'aura plus de soleil pour mûrir la +fleur qui promet un fruit si vigoureux. Je vois, dans les regards du roi +de France de la disposition à céder.... Voyez comme ils se parlent bas: +pressez-les, tandis que leurs âmes sont ouvertes à cette ambition, de +peur que leur zèle, maintenant amolli, sous le souffle aérien des douces +paroles de la prière, de la pitié et du remords, ne se refroidisse et ne +se gèle de nouveau. + +UN CITOYEN.--Pourquoi vos deux Majestés ne répondent-elles pas à ces +propositions pacifiques de notre ville menacée? + +PHILIPPE.--Roi d'Angleterre, parlez d'abord, vous qui avez été le +premier à parler à cette cité: que dites-vous? + +LE ROI JEAN.--Si le dauphin, ton noble fils, peut lire dans ce livre de +beauté, _j'aime_, la dot de Blanche égalera celle d'une reine; car +l'Anjou et la belle Touraine, le Maine, Poitiers, en un mot tout ce qui +de ce côté de la mer, excepté cette ville que nous assiégeons, relève de +notre couronne et dignité, ornera son lit nuptial, et la rendra riche en +titres, honneurs et avantages, comme elle marche déjà de pair en beauté, +en éducation et en naissance, avec n'importe quelle princesse de +l'univers. + +PHILIPPE.--Qu'en dis-tu, mon garçon? Regarde la figure de la princesse. + +LOUIS.--Je le fais, seigneur; et dans son oeil, je trouve une merveille +ou un miracle merveilleux, l'ombre de moi-même tracée dans son oeil; et +cette ombre, quoique n'étant que l'ombre de votre fils, devient un +soleil, et fait de votre fils une ombre. Je proteste que je ne me suis +jamais tant aimé, que depuis que je vois ainsi mon portrait tiré dans le +tableau flatteur de son oeil. + +(Il parle bas à Blanche.) + +LE BATARD.--Tiré dans le tableau flatteur de son oeil, pendu au pli de +son sourcil froncé, et écartelé dans son coeur!--Lui-même il s'annonce +pour un traître à l'amour. Ce serait vraiment pitié qu'un aussi sot +imbécile fût pendu, tiré et écartelé dans un aussi aimable objet[12]. + +[Note 12: + + _Drawn in the flattering table of her eye + Hang'd in the frowning wrinkle of her brow + And quarter'd in her heart._ + +Faulconbridge joue ici sur les trois mots: _drawn_ (peint et tiré), +_hang'd_ (suspendu et pendu), et _quarter'd_ (mis en quartiers, et +écartelé, terme de blason).] + +BLANCHE.--La volonté de mon oncle, sous ce rapport, est la mienne. S'il +voit en vous quelque chose qui lui plaise, ce qu'il y voit, ce qui lui +plaît, je puis facilement le transporter dans ma volonté, ou, si vous +voulez, pour parler plus convenablement, l'imposer facilement à mon +amour. Je ne veux point vous flatter, mon prince, en vous disant que +tout ce que je vois en vous est digne d'amour; seulement, je ne vois +rien en vous que je puisse, même en vous donnant pour juge les pensées +les plus sévères, trouver digne de haine. + +LE ROI JEAN.--Que disent ces jeunes gens? Que dites-vous, ma nièce? + +BLANCHE.--Qu'elle est obligée, en honneur, à faire tout ce que vous +daignerez décider dans votre sagesse. + +LE ROI JEAN.--Parlez donc, seigneur dauphin, pouvez-vous aimer cette +princesse? + +LOUIS.--Demandez plutôt si je puis m'empêcher de l'aimer, car je l'aime +très-sincèrement. + +LE ROI JEAN.--Avec elle je te donne les cinq provinces du Vexin, de la +Touraine, du Maine, de Poitiers et de l'Anjou; et j'ajoute encore à cela +trente mille marcs d'Angleterre.--Philippe de France, si tu es content, +ordonne à ton fils et à ta fille d'unir leurs mains. + +PHILIPPE.--Je suis content.--Jeunes princes, unissez vos mains. + +L'ARCHIDUC.--Et vos lèvres aussi; car je suis bien sûr, d'avoir fait +ainsi lorsque je fus fiancé. + +PHILIPPE.--Maintenant, citoyens d'Angers, ouvrez vos portes; laissez +entrer cette paix que vous avez faite, car sur l'heure, à la chapelle de +Sainte-Marie, les cérémonies du mariage vont être célébrées.--Mais la +princesse Constance n'est pas avec nous?--Je me doute bien qu'elle n'y +est pas, car sa présence aurait fort troublé le mariage que nous venons +de conclure. Où est-elle, elle et son fils? Que ceux qui le savent me le +disent? + +LOUIS.--Elle est triste et irritée dans la tente de Votre Majesté. + +PHILIPPE.--Et, sur ma foi, cette alliance que nous avons faite ne la +guérira guère de sa tristesse.--Mon frère d'Angleterre, comment +satisferons-nous cette veuve? Je suis venu pour soutenir ses droits, et +voilà, Dieu le sait, que j'en ai détourné une partie à mon propre +avantage. + +LE ROI JEAN.--Nous remédierons à tout: nous ferons le jeune Arthur duc +de Bretagne et comte de Richemont, et nous lui donnerons en apanage +cette riche et belle ville.--Appelez la princesse Constance: qu'un +rapide messager aille l'inviter à se rendre à notre solennité.--J'espère +que, si nous ne remplissons pas sa volonté tout entière, nous la +satisferons cependant assez pour arrêter ses plaintes. Allons, aussi +bien que nous le permettra la précipitation, accomplir cette cérémonie +imprévue et sans préparatifs. + +(Tous sortent excepté le Bâtard.) + +LE BATARD.--Monde insensé! rois insensés! convention insensée! Jean, +pour mettre fin aux prétentions d'Arthur sur le tout, s'est +volontairement dessaisi d'une partie: et le roi de France, dont l'armure +avait été attachée par la conscience, que le zèle et la charité avaient +amené, en vrai soldat de Dieu, sur le champ de bataille, a parlé à +l'oreille de ce démon rusé qui change les résolutions; ce +brocanteur[13], qui casse sans cesse la tête à la bonne foi; cet agent +journalier de paroles violées, qui gagne le monde, les rois, les +mendiants, les vieillards, les jeunes gens, les jeunes filles; qui prive +les pauvres filles du seul bien qu'elles aient à perdre, de ce nom de +filles; ce gentilhomme à la physionomie douce; l'intérêt flatteur +enfin.--L'intérêt, ce penchant du monde, du monde qui est par lui-même +sagement balancé, et fait pour rouler également sur un terrain toujours +égal, si cet amour du gain, ce vil penchant qui nous entraîne, ce mobile +souverain,--l'intérêt ne l'avait privé d'équilibre, détourné de sa +direction, de ses lois, de son cours et de sa fin: c'est ce même +penchant, cet intérêt, cet entremetteur, cet agent de prostitution, ce +mot qui change tout, qui, venant frapper extérieurement les yeux du +volage roi de France, lui a fait retirer l'aide qu'il avait promise, et +abandonner une guerre honorable et décidée, pour accepter la paix la +plus lâche et la plus honteuse.--Et moi-même, pourquoi est-ce que +j'injurie ici l'intérêt? Seulement parce qu'il ne m'a point encore fait +la cour, non qu'il fût en mon pouvoir de fermer le poing, si ses beaux +angelots[14] venaient caresser ma main; mais parce que ma main, qui n'a +pas encore été tentée, semblable à un pauvre mendiant, s'en prend au +riche,--oui, tant que je ne serai qu'un mendiant, je m'emporterai en +invectives, et je dirai: qu'il n'est point de plus grand péché que +d'être riche; et lorsque je deviendrai riche, alors toute ma vertu sera +de dire: qu'il n'est point de plus grand vice que la pauvreté.--Puisque +les rois violent leurs serments par intérêt, profit, sois mon Dieu, car +c'est toi que je veux adorer! + +[Note 13: _That broker that still breaks the pate of faith._ + +_Broker, breaks._ Jeu de mots qu'il n'a pas été possible de rendre +exactement.] + +[Note 14: Pièces de monnaie.] + +FIN DU DEUXIÈME ACTE. + + + + ACTE TROISIÈME + + +SCÈNE I + +Même lieu.--La tente du roi de France. + +_Entrent_ CONSTANCE, ARTHUR ET SALISBURY. + + +CONSTANCE.--Partis pour se marier! Partis pour se jurer la paix! un sang +parjure uni à un sang parjure! partis pour être amis! Louis aura +Blanche, et Blanche aura ces provinces? Il n'en est pas ainsi; tu as mal +parlé, tu as mal entendu. Réfléchis-y, recommence ton récit. Cela ne +peut pas être. Tu m'as dit seulement que cela est ainsi, et j'ai la +confiance que je ne puis m'en fier à toi; car ta parole n'est que le +vain souffle d'un homme ordinaire. Crois-moi, homme, je ne le crois pas: +j'ai le serment d'un roi pour garant du contraire. Tu seras puni pour +m'avoir ainsi effrayée, car je suis malade et susceptible de craintes; +je suis accablée d'injustices, et par conséquent remplie de craintes; je +suis veuve, sans époux, et dès lors sujette à toutes les craintes; je +suis femme, et naturellement faite pour la crainte: et tu aurais beau +m'avouer maintenant que tu ne faisais que plaisanter, je ne puis plus +avoir de trêve avec mon esprit troublé, il sera ébranlé et agité tout le +jour.--Que veux-tu dire en secouant ainsi la tête? Pourquoi arrêtes-tu +sur mon fils de si tristes regards? Que signifie cette main posée sur ta +poitrine? Pourquoi ces larmes lamentables roulent-elles dans tes yeux, +comme un fleuve orgueilleux enflé par-dessus ses bords? Toutes ces +marques de tristesse confirmeraient-elles tes paroles? Parle donc +encore; dis, non pas tout le premier récit, mais, par un seul mot, dis +si ton récit est vrai. + +SALISBURY.--Aussi vrai que vous jugez faussement, à que ce je suppose, +ceux qui vous donnent cause de savoir que je dis vrai. + +CONSTANCE.--Oh! si tu m'enseignes à croire à une telle douleur, enseigne +aussi à cette douleur à me faire mourir; et que ma croyance et ma vie +s'entre-choquent l'une l'autre, comme deux ennemis furieux et désespérés +qui, à la première rencontre, tombent et meurent.--Louis épouse Blanche! +O mon fils! que deviens-tu? La France, l'amie de l'Angleterre! Que +vais-je devenir? Va-t'en: je ne puis supporter ta vue; cette nouvelle +t'a rendu un homme affreux à mes yeux. + +SALISBURY.--Quel autre mal ai-je fait, bonne dame, que de vous raconter +le mal qui a été fait par d'autres? + +CONSTANCE.--Ce mal est en lui-même si odieux, qu'il rend malfaisant tous +ceux qui en parlent. + +ARTHUR.--Je vous en supplie, madame, prenez patience. + +CONSTANCE.--Ah! si toi, qui veux que je prenne patience, si tu étais +laid, déshonorant pour le sein de ta mère, couvert de marques +désagréables et de taches repoussantes, estropié, imbécile, contrefait, +noir, difforme, parsemé de vilaines protubérances et de signes choquants +à l'oeil, je ne m'inquiéterais point, je prendrais patience alors, car +alors je ne t'aimerais pas, car tu serais indigne de ta haute naissance +et ne mériterais pas une couronne. Mais tu es beau, et à ta naissance, +cher enfant, la nature et la fortune se sont associées pour te rendre +grand. Pour les dons de la nature, tu peux rivaliser avec les lis et les +roses à demi épanouies: mais la fortune! Oh! elle est corrompue, changée +et séduite par tes ennemis; elle commet adultère à toute heure avec ton +oncle Jean; et sa main dorée a entraîné le roi de France à fouler aux +pieds le pur honneur des souverains, et à prostituer la majesté royale +au service de leurs amours. Oui, le roi de France est l'entremetteur de +la fortune et du roi Jean; de la fortune, cette vile courtisane; de +Jean, cet usurpateur.--Dis-moi, mon ami, le roi de France n'est-il pas +un parjure? Accable-le de paroles de mépris, ou va-t'en, et laisse dans +la solitude ces chagrins que je suis seule contrainte de supporter. + +SALISBURY.--Pardonnez-moi, madame; je ne puis pas retourner sans vous +vers les rois. + +CONSTANCE.--Tu le peux, tu le feras; je n'irai point avec toi: +j'instruirai mes douleurs à être fières, car le chagrin est fier et +fortifie sa victime. Que les rois s'assemblent près de moi, et devant la +majesté de ma grande douleur; car ma douleur est si grande, qu'il n'y a +plus que la terre vaste et solide qui puisse en soutenir le poids: ici +je m'asseois, moi et la douleur; ici est mon trône; dis aux rois de +venir se courber devant lui. + +(Elle se jette à terre.) + +(Entrent le roi Jean, le roi Philippe, Louis, Blanche, Éléonore, le +Bâtard et l'archiduc d'Autriche.) + +PHILIPPE.--Cela est vrai, ma chère fille; et cet heureux jour sera +toujours pour la France un jour de fête. Pour célébrer ce jour, le +soleil glorieux s'arrête dans sa course, et, prenant le rôle +d'alchimiste, change, par l'éclat de son oeil radieux, la terre maigre +et raboteuse en or brillant: le cours de l'année en ramenant ce jour ne +le verra jamais que comme un jour sanctifié. + +CONSTANCE.--Un jour maudit, et non un jour sanctifié! Qu'a donc mérité +ce jour? qu'a-t-il fait pour être ainsi inscrit dans le calendrier en +lettres d'or, parmi les hautes marées? Ah! plutôt faites disparaître ce +jour de la semaine, ce jour de honte, d'oppression, de parjure: ou, s'il +doit encore demeurer, que les femmes grosses prient le ciel de ne pas +déposer ce jour-là leur fardeau, de peur qu'un monstre ne vienne tromper +leurs espérances; que les matelots ne craignent de naufrage que ce +jour-là; qu'il n'y ait de marchés violés que ceux qu'on aura faits ce +jour-là; que toutes les choses commencées ce jour-là viennent à mauvaise +fin; oui, que la foi elle-même se change en fausseté profonde! + +PHILIPPE.--Par le ciel, madame, vous n'aurez point de motif de maudire +les heureux résultats de cette journée: ne vous ai-je pas engagé ma +majesté royale? + +CONSTANCE.--Vous m'avez trompée par un simulacre qui ressemblait à la +majesté; mais à l'épreuve et sous la pierre de touche, il s'est trouvé +sans valeur. Vous vous êtes parjuré, parjuré! vous êtes venu en armes +pour verser le sang de mes ennemis, et maintenant en armes vous +fortifiez le leur par le vôtre; cette vigoureuse ardeur de luttes corps +à corps, ce rude et menaçant regard de la guerre ont dégénéré en une +amitié et une paix fardées, et notre oppression est la base de cette +ligue. Armez-vous, armez-vous, cieux, contre ces rois parjures! une +veuve vous crie: cieux, soyez-moi un époux! ne permettez point que les +heures de ce jour sacrilége laissent finir ce jour en paix; mais avant +le coucher du soleil lancez la discorde armée entre ces rois parjures! +exaucez-moi, oh! exaucez-moi! + +L'ARCHIDUC.--Princesse Constance, la paix.... + +CONSTANCE.--La guerre, la guerre! point de paix! pour moi, la paix est +la guerre! O Limoges! ô Autrichien[15]! tu fais honte à cette dépouille +sanglante, esclave que tu es, misérable, poltron, petit en vaillance, +grand en déloyauté, toujours fort du côté du plus fort, champion de la +fortune qui ne combats jamais que lorsque Sa Seigneurie capricieuse est +avec toi pour répondre de ta sûreté! toi aussi, tu t'es parjuré, et tu +flattes la puissance? quelle espèce de fou es-tu? un fou bruyant, toi +qui te vantais et frappais du pied en jurant que tu serais des miens? +Esclave au sang glacé, tes paroles n'ont-elles pas résonné en ma faveur +comme le tonnerre? ne t'es-tu pas engagé comme mon soldat, m'enjoignant +de me reposer sur ton étoile, ta fortune et ta force? Et maintenant +passes-tu à mes ennemis? Tu portes la peau d'un lion! ôtes-la par +pudeur, et jette une peau de veau sur ces membres de lâche[16]! + +[Note 15: _O Limoges, ô Austria_ (voyez la notice.)] + +[Note 16: _Hang a calf's skin on those recreant limbs._ Allusion à la +lâcheté du duc d'Autriche.] + +L'ARCHIDUC.--Ah! si un homme me tenait de tels discours! + +LE BATARD.--Et jette une peau de veau sur tes membres de lâche. + +L'ARCHIDUC.--Tu n'oseras pas le dire, vilain, sur ta vie. + +LE BATARD.--Et jette une peau de veau sur tes membres de lâche. + +LE ROI JEAN.--Cela ne nous plaît pas; tu t'oublies. + +(Entre Pandolphe.) + +PHILIPPE.--Voici le saint légat du pape. + +PANDOLPHE.--Salut, délégués et oints du ciel! C'est à toi, roi Jean, que +s'adresse ma sainte mission. Moi, Pandolphe, cardinal du superbe Milan, +et ici légat du pape Innocent, je demande pieusement en son nom pourquoi +tu insultes si obstinément l'Église notre sainte mère, et pourquoi tu +tiens éloigné de force Étienne Langton, élu archevêque de Cantorbéry, de +ce siége saint? au nom de notre susdit saint-père le pape Innocent, je +te le demande. + +LE ROI JEAN.--Quel nom sur la terre peut imposer un interrogatoire à la +libre voix d'un roi sacré? Tu ne peux, cardinal, inventer pour me sommer +de répondre un nom plus impuissant, plus méprisé et plus ridicule que +celui du pape. Va lui raconter ce que je te dis, et ajoutes-y encore +ceci de la bouche du roi d'Angleterre: «Qu'aucun prêtre italien ne +viendra lever ni dîmes ni droits dans nos États; mais que, comme nous +sommes après Dieu le chef suprême, nous maintiendrons seuls, sous sa +protection, là où nous régnerons, cette haute suprématie, sans +l'assistance d'aucune main mortelle.» Dis cela au pape, en mettant de +côté tout respect pour lui et pour son autorité usurpée. + +PHILIPPE.--- Mon frère d'Angleterre, ceci est un blasphème. + +LE ROI JEAN.--Vous, et tous les rois de la chrétienté, vous vous laissez +conduire par les grossiers artifices de ce prêtre intrigant, effrayés +d'une excommunication dont l'argent peut vous relever; et par les +mérites de l'or vil, de cet alliage, de cette poussière, vous achetez +des absolutions corrompues d'un homme qui dans ce marché aliène +l'absolution dont il aurait lui-même besoin. Bien que vous et tout le +reste, grossièrement séduits, souteniez de vos revenus cette diabolique +jonglerie; moi, moi seul, tout seul, je résiste au pape, et tiens ses +amis pour mes ennemis. + +PANDOLPHE.--Eh bien, en vertu du pouvoir légitime dont je suis revêtu, +tu seras maudit et excommunié. Béni sera celui qui abandonnera son +allégeance envers un hérétique; et la main qui, par quelque voie +secrète, tranchera ton exécrable vie sera tenue pour méritoire, +canonisée et révérée comme celle d'un saint. + +CONSTANCE.--Oh! que pour un instant Rome me donne le droit de maudire +avec elle! Bon père cardinal, crie _amen_ à mes amères malédictions; +car, sans mes injures, nulle langue n'a pouvoir pour le maudire autant +qu'il le mérite! + +PANDOLPHE.--Madame, j'ai pouvoir et mission pour maudire. + +CONSTANCE.--Et moi aussi. Lorsque la loi ne peut plus faire justice, +qu'il devienne légitime que la loi ne puisse mettre obstacle à l'injure. +La loi ne peut ici rendre à mon fils son royaume, car celui qui tient le +royaume tient aussi la loi. Ainsi puisque la loi elle-même est une +complète injustice, comment la loi pourrait-elle interdire à ma langue +les malédictions? + +PANDOLPHE.--Philippe de France, sous peine de l'excommunication, quitte +la main de cet archihérétique; et, à moins qu'il ne se soumette à Rome, +soulève contre sa tête toutes les forces de la France. + +ÉLÉONORE.--Tu pâlis, roi de France? Ne retire pas ta main. + +CONSTANCE.--Prends bien garde, démon, que le roi de France ne se +repente, et, dégageant sa main, ne fasse perdre une âme à l'enfer. + +L'ARCHIDUC.--Roi Philippe, écoutez le cardinal. + +LE BATARD.--Et couvre d'une peau de veau ses membres de lâche! + +L'ARCHIDUC.--Misérable, il faut que j'empoche toutes ces insultes, parce +que.... + +LE BATARD.--Parce que vos braies sont faites pour les porter. + +LE ROI JEAN.--Philippe, que réponds-tu au cardinal? + +CONSTANCE.--Que peut-il dire que le cardinal n'ait dit? + +LOUIS.--Réfléchissez, mon père; vous avez à choisir entre la pesante +malédiction de Rome, et la légère perte de l'amitié de l'Angleterre. +Préférez ce qu'il y a de plus facile à supporter. + +BLANCHE.--C'est l'excommunication de Rome. + +CONSTANCE.--O Louis, tiens ferme; le démon te tente ici sous la forme +d'une nouvelle épouse dépouillée de ses parures de noce. + +BLANCHE.--La princesse Constance ne parle pas d'après sa foi, mais +d'après ses nécessités. + +CONSTANCE.--Oh! si tu conviens de mes nécessités, qui n'existent que +parce que toute foi a péri, de ces nécessités tu dois nécessairement +inférer le principe que la foi revivra quand les nécessités périront. +Foule donc aux pieds mes nécessités, et la foi se relève; relève mes +nécessités, la foi est foulée aux pieds. + +LE ROI JEAN.--Le roi est ému et ne répond rien. + +CONSTANCE, _à Philippe_.--Oh! éloignez-vous de lui, et répondez bien. + +L'ARCHIDUC.--Faites-le, roi Philippe, et ne demeurez pas plus longtemps +suspendu dans le doute. + +LE BATARD.--Ne suspendez rien qu'une peau de veau, bonhomme. + +PHILIPPE.--Je suis perplexe et ne sais que dire. + +PANDOLPHE.--Que pourrez-vous dire qui ne vous jette dans des perplexités +plus grandes, si vous êtes excommunié et maudit? + +PHILIPPE.--Mon bon révérend père, mettez-vous à ma place, et dites-moi +comment vous vous conduiriez vous-même. (_Montrant le roi Jean_.) Ma +main vient de s'enchaîner à sa main royale, et l'accord intime de nos +deux âmes, unies par une alliance, les tient associées et liées l'une à +l'autre de toute la force et la sainteté des serments religieux. Les +derniers souffles qui aient rendu le son des paroles ont profondément +juré foi, paix, affection, amitié sincère entre nos deux royaumes et nos +deux personnes royales: et avant ce traité, bien peu de temps avant, ce +qu'il nous fallut seulement pour bien laver nos mains prêtes à se serrer +dans un royal traité de paix, le ciel sait comment elles avaient été +teintes et souillées par le pinceau du carnage, et comment la vengeance +y avait peint les effroyables discordes de deux rois irrités. Et ces +mains si récemment purifiées de sang, si nouvellement unies dans +l'affection, si puissantes dans la haine et l'amitié, se relâcheront de +leur étreinte et de leurs mutuels signes d'attachement! nous pourrions +nous jouer ainsi de la foi, nous moquer du ciel, et faire de nous à ce +point des enfants inconstants, que, détachant nos mains l'une de +l'autre, nous voulussions abjurer la foi jurée, conduire sur le lit +nuptial de la paix souriante une armée ensanglantée, et élever le +tumulte sur le front serein de la loyale sincérité! O saint homme, mon +révérend père, qu'il n'en soit pas ainsi! Veuillez par votre grâce nous +présenter, nous prescrire, nous imposer quelque condition supportable, +et nous nous trouverons heureux de vous obéir et de rester amis. + +PANDOLPHE.--Toute forme est difforme, tout ordre est désordre, qui ne se +montre point ennemi de l'alliance de l'Angleterre. Ainsi, aux armes! +soyez le champion de notre Église, ou que l'Église notre mère prononce +sa malédiction, la malédiction d'une mère sur son fils rebelle. Roi de +France, il y a moins de danger pour toi à tenir un serpent par la +langue, un lion enfermé par sa griffe mortelle, un tigre à jeun par les +dents, qu'à garder en paix cette main que tu tiens. + +PHILIPPE.--Je puis bien retirer ma main, mais non pas ma foi. + +PANDOLPHE.--Ainsi tu fais de la foi l'ennemie de la foi, et, comme dans +une guerre civile, tu élèves ton serment contre ton serment et ta parole +contre ta parole. Oh! que ton serment juré d'abord au ciel, soit d'abord +accompli envers le ciel: c'est-à-dire, sois champion de notre Église! +tout ce que tu as juré depuis, tu l'as juré contre toi-même, et toi-même +ainsi ne peux l'accomplir; car le mal que tu as promis de faire n'est +point mal s'il est fait à bon droit; et ne le pas faire lorsque le faire +est un mal, c'est avoir agi à bon droit de ne le pas faire. Ce qu'il y a +de mieux à faire dans les occasions où on s'est trompé, c'est de se +tromper de nouveau; car, bien qu'on dévie alors, la déviation redevient +la droite voie, et la déloyauté sert de remède à la déloyauté, comme le +feu calme l'ardeur du feu dans les veines écorchées de celui qui vient +de se brûler.--C'est la religion qui oblige à tenir les serments; mais +tu as juré contre la religion, par laquelle tu jures contre la chose que +tu jures; tu te fais d'un serment la preuve du bon droit contre un +serment. Incertain sur le bon droit de tes serments, jure seulement de +ne te point parjurer: autrement quelle dérision serait-ce de jurer? Mais +ce que tu jures maintenant, c'est de devenir parjure, et d'autant plus +parjure que tu tiendras à ce que tu as juré. Ainsi tes derniers voeux, +contraires aux premiers, sont en toi une révolte contre toi-même; et tu +ne peux jamais remporter de plus belle victoire que d'armer ce qu'il y a +en toi de noble et de constant contre ces suggestions imprudentes et +passagères. Nos prières, si tu y consens, viendront aider à ces +résolutions meilleures. Mais sinon, sache que le danger de notre +malédiction est suspendu sur ta tête, si pesant que tu ne pourras jamais +le secouer, mais tu mourras désespéré sous ce noir fardeau. + +L'ARCHIDUC.--Rébellion, pure rébellion! + +LE BATARD.--Quoi! il n'en sera rien? une peau de veau ne viendra pas te +fermer la bouche? + +LOUIS.--Mon père, aux armes! + +BLANCHE.--Le jour de ton mariage? contre le sang auquel tu viens de +t'unir? Quoi! la fête de nos noces sera-t-elle célébrée par des hommes +égorgés? Sera-ce au son des trompettes criardes, du bruyant et brutal +tambour, des clameurs de l'enfer, que se réglera la marche de nos +cérémonies? O mon mari, écoute-moi! (hélas! hélas! que ce nom de mari +est nouveau dans ma bouche!) par ce nom que ma langue vient de prononcer +pour la première fois, je t'en conjure à genoux, ne prends point les +armes contre mon oncle. + +CONSTANCE.--Et moi aussi, sur mes genoux endurcis à force de +m'agenouiller, je t'adresse mes prières, vertueux dauphin: ne change +point les décrets portés d'avance par le ciel. + +BLANCHE.--Je vais voir si tu m'aimes. Quel motif sera plus puissant +auprès de toi que le nom de ta femme? + +CONSTANCE.--Ce qui glorifie celui dont tu te glorifies, son honneur. Ton +honneur, ô Louis, ton honneur! + +LOUIS.--Je m'étonne de voir Votre Majesté si froide à ces hautes +considérations qui la pressent. + +PANDOLPHE.--Je vais lancer l'anathème sur sa tête. + +PHILIPPE.--Tu n'en auras pas besoin.--Roi d'Angleterre, je romps avec +toi. + +CONSTANCE.--O brillant retour de la majesté éclipsée! + +ÉLÉONORE.--O indigne trahison de l'inconstance française! + +LE ROI JEAN.--Roi de France, dans une heure tu regretteras cette +heure-ci. + +LE BATARD.--Le temps, ce vieux régulateur d'horloges, ce chauve +fossoyeur, est-il donc à ses ordres? Eh bien donc, le roi de France +regrettera. + +BLANCHE.--Le soleil se couvre d'un nuage de sang: beau jour, adieu!--De +quel parti dois-je me ranger? Je suis à tous les deux; chaque armée +tient une de mes mains, et, retenue comme je le suis par toutes les +deux, le tourbillon de la rage qui les sépare va me démembrer.--Mon +mari, je ne puis prier pour ta victoire.--Mon oncle, il faut que je prie +pour ta défaite.--Mon père, je ne puis désirer que la fortune te +favorise.--Ma grand'mère, je ne puis souhaiter que tes souhaits +s'accomplissent. Quel que soit le vainqueur, je perdrai de l'autre côté, +assurée de perdre même avant que la partie soit jouée. + +LOUIS.--Madame, vous êtes avec moi; votre fortune est attachée à la +mienne. + +BLANCHE.--Là où vit ma fortune, là meurt ma vie. + +LE ROI JEAN.--Mon cousin, allez rassembler nos forces. (_Faulconbridge +sort._) (_A Philippe._)--Roi de France, je brûle d'une colère enflammée, +d'une rage dont l'ardeur est parvenue à ce point que rien ne la peut +calmer, rien que du sang, le sang de la France, et son sang le plus +cher, le plus précieux. + +PHILIPPE.--Ta rage te consumera, et tu seras réduit en cendres avant que +notre sang en éteigne la flamme. Prends garde à toi, tu es en péril. + +LE ROI JEAN.--Pas plus que celui qui me menace.--Courons aux armes. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +La scène est toujours en France.--Plaine près d'Angers. + +_Fanfares; soldats qui passent et repassent_.--_Entre_ LE BATARD, +_tenant la tête de l'archiduc d'Autriche._ + + +LE BATARD.--Sur ma vie, cette journée devient terriblement chaude! +Quelque démon aérien plane là-haut et verse le mal sur la terre.--La +tête de l'archiduc est ici, tandis que Philippe respire encore. + +(Entrent le roi Jean, Arthur et Hubert.) + +LE ROI JEAN.--Hubert, prends cet enfant sous ta garde. (_A +Faulconbridge._)--Philippe, au combat: ma mère est assiégée dans ma +tente, et prise peut-être, j'en ai peur. + +LE BATARD.--Seigneur, je l'ai délivrée; Son Altesse est en sûreté; ne +craignez rien. Mais en avant, mon prince; il ne faut plus que bien peu +d'efforts pour amener notre besogne à bien. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +La scène est la même. + +_On sonne l'alarme, escarmouches, retraite.--Entrent le_ ROI JEAN, +ÉLÉONORE, ARTHUR, LE BATARD, HUBERT, _et des lords._ + + +LE ROI JEAN.--Il en sera ainsi.(_A Éléonore._)--Votre Seigneurie +demeurera en arrière avec cette forte garde.--(_Au jeune Arthur._) Mon +cousin, n'aie pas l'air si triste: ta grand'mère t'aime, et ton oncle +sera aussi tendre pour toi que le fut ton père. + +ARTHUR.--Oh! cela fera mourir ma mère de chagrin. + +LE ROI JEAN, _au bâtard._--Cousin, partez pour l'Angleterre: prenez les +devants en diligence, et, avant votre arrivée, songez à bien secouer les +coffres de nos abbés thésauriseurs, et à remettre en liberté leurs +angelots captifs. Les grasses côtes de la paix doivent maintenant servir +à nourrir les affamés. Usez du pouvoir que nous vous donnons dans toute +son étendue. + +LE BATARD.--La cloche, le livre, le cierge, ne me feront pas reculer +quand l'or et l'argent m'inviteront à avancer. Je prends congé de Votre +Altesse.(_A Éléonore._)--Grand'mère, si jamais je me souviens d'être +dévot, je prierai pour votre belle santé. Sur ce, je vous baise les +mains. + +ÉLÉONORE.--Adieu, mon aimable cousin. + +LE ROI JEAN.--Cousin, adieu. + +(Le Bâtard sort.) + +ÉLÉONORE, _à Arthur._--Approchez, mon petit parent. Écoutez, je veux +vous dire un mot. + +LE ROI JEAN.--Approche, Hubert,--ô mon cher Hubert, nous te devons +beaucoup; et dans cette prison de chair il est une âme qui te tient pour +son créancier, et qui se propose bien de te payer ton affection avec +usure. Mon cher ami, ton serment volontaire vit dans ce coeur comme un +précieux souvenir.--Donne-moi ta main.--J'aurais quelque chose à te +dire;.... mais j'attendrai quelque autre moment plus convenable. Par le +ciel! Hubert, je suis presque embarrassé de te dire en quelle estime je +te tiens. + +HUBERT.--Je suis bien obligé à Votre Majesté. + +LE ROI JEAN.--Mon bon ami, tu n'as encore aucune raison de dire cela; +mais tu l'auras un jour, et le temps ne coulera pas si lentement qu'il +n'amène pour moi le moment de te faire du bien.--J'aurais une chose à te +dire,.... mais laissons cela.--Le soleil est maintenant aux cieux, et le +jour pompeux, environné des plaisirs du monde, est partout trop dissipé, +trop plein de gaieté pour me donner audience.--Si la cloche de minuit +frappait une heure de sa langue de fer et de sa bouche d'airain dans le +cours assoupi de la nuit; si nous étions ici dans un cimetière, et toi +préoccupé de mille injures; si l'humeur sombre de la mélancolie avait en +toi coagulé, épaissi, appesanti le sang qui d'ordinaire court haut et +bas en chatouillant les veines, éveille dans les yeux de l'homme le rire +imbécile, enfle ses joues dans une vaine gaieté, passion odieuse à mes +projets;.... ou bien si tu pouvais me voir sans yeux, m'entendre sans +oreilles, et me répondre sans voix et par la seule pensée, sans yeux, +sans oreilles, sans le son dangereux des paroles: alors, en dépit du +jour vigilant qui nous enveloppe, je verserais mes pensées dans ton +sein.--Mais non, je n'en ferai rien.--Cependant je t'aime bien, et, sur +ma foi, je crois que tu m'aimes bien. + +HUBERT.--Si bien, que quelque chose que vous me commandiez de faire, dût +ma mort accompagner mon action, par le ciel, je le ferais. + +LE ROI JEAN.--Eh! ne sais-je pas bien que tu le ferais? Bon Hubert, +Hubert, Hubert, jette les yeux sur ce jeune garçon; je vais te dire ce +que c'est, mon ami: c'est un serpent sur mon chemin, et quelque part que +se pose mon pied, il est là devant moi.--M'entends-tu? tu es son +gardien.... + +HUBERT.--Et je le garderai si bien qu'il ne pourra jamais nuire à Votre +Majesté. + +LE ROI JEAN.--La mort! + +HUBERT.--Seigneur!.... + +LE ROI JEAN.--Un tombeau. + +HUBERT.--Il ne vivra point. + +LE ROI JEAN.--C'est assez: je puis me réjouir maintenant. Hubert, je +t'aime; mais voilà, je ne veux pas te dire ce que je prétends faire pour +toi. Souviens-toi....--Madame, portez-vous bien: j'enverrai ces troupes +à Votre Majesté. + +ÉLÉONORE.--Que ma bénédiction t'accompagne. + +LE ROI JEAN, _à Arthur_.--Allons, cousin, en Angleterre. Hubert est +chargé de vous servir; il aura pour vous tous les égards qui vous sont +dus.--Marchons vers Calais; allons. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +Toujours en France.--La tente du roi de France. + +_Entrent_ LE ROI PHILIPPE, LOUIS, PANDOLPHE, _suite._ + + +PHILIPPE.--Ainsi, sur les flots, une bruyante tempête disperse une +Armada entière de vaisseaux rassemblés, et les sépare les uns des +autres. + +PANDOLPHE.--Consolez-vous, reprenez courage, et tout ira bien encore. + +PHILIPPE.--Et qui peut aller bien quand tout nous a tourné si mal? Ne +sommes-nous pas battus? Angers n'est-il pas perdu, Arthur prisonnier? +Plusieurs amis très-chers n'ont-ils pas été tués? et en dépit de la +France, l'Anglais tout sanglant n'est-il pas retourné en Angleterre, +surmontant tous les obstacles? + +LOUIS.--Ce qu'il a conquis, il l'a fortifié. Il n'y a pas d'exemple +d'une si ardente promptitude dirigée avec tant de sagesse, d'une +conduite si prudente dans une guerre si impétueuse. Qui a jamais lu ou +entendu le récit d'un exploit semblable? + +PHILIPPE.--Je supporterais que l'Anglais eût obtenu cette gloire, si +nous pouvions trouver quelque exemple de notre honte. (_Entre +Constance._) Regardez; qui vient ici? un tombeau renfermant une âme, +retenant contre son gré l'immortel esprit dans l'odieuse prison d'une +vie douloureuse.--Je vous en prie, madame, venez avec moi. + +CONSTANCE.--Voyez, maintenant, voyez le résultat de votre paix. + +PHILIPPE.--Patience, ma bonne dame. Courage, noble Constance. + +CONSTANCE.--Non; je défie tout conseil, toute réparation, si ce n'est +celle qui met fin à tous les conseils, la véritable réparation, la mort, +la mort. O mort aimable et chérie! balsamique puanteur! saine +corruption! lève-toi de la couche de l'éternelle nuit, toi l'abjection, +la haine et la terreur des heureux; je baiserai tes détestables os, je +mettrai mes yeux sous tes caverneux sourcils, des vers de ta demeure je +ferai des bagues pour ces doigts; ta dégoûtante poussière fermera le +passage à mon haleine, afin que je devienne un monstre de pourriture +comme toi! Viens à moi en grinçant des dents et je croirai que tu +souris, et je te donnerai le baiser d'une épouse! O toi, l'amour des +malheureux, viens à moi! + +PHILIPPE.--Belle affligée, calmez-vous. + +CONSTANCE.--Non, non, je ne me calmerai point tant qu'il me restera un +souffle pour crier. Oh! que ma langue n'est-elle placée dans la bouche +du tonnerre! Alors de ma douleur j'ébranlerais le monde et je +réveillerais de son sommeil ce cruel squelette qui ne peut entendre la +faible voix d'une femme, qui dédaigne de communes invocations! + +PANDOLPHE.--Madame, vos discours sont ceux de la folie, et non de la +douleur. + +CONSTANCE.--Tu n'es pas saint, toi qui me calomnies ainsi. Je ne suis +pas folle; ces cheveux que j'arrache sont à moi; mon nom est Constance; +j'étais la femme de Geoffroy; le jeune Arthur est mon fils, il est +perdu! Je ne suis pas folle. Plût au ciel que je le fusse! car alors, +sans doute je m'oublierais moi-même. Oh! si je le pouvais, quel chagrin +j'oublierais! Enseigne-moi quelque philosophie qui me rende folle, et tu +seras canonisé, cardinal; car n'étant pas folle, mais sensible à la +douleur, ce que j'ai de raison m'apprend à me délivrer de mes maux, +m'apprend comment je puis me tuer ou me pendre. Si j'étais folle, +j'oublierais mon fils, ou je croirais follement qu'une poupée de +chiffons est mon fils. Ah! je ne suis pas folle; je sens trop bien, trop +bien les diverses douleurs de chaque infortune. + +PHILIPPE.--Renouez ces tresses. Oh! que d'amour je remarque dans cette +belle multitude de cheveux! Là où est tombée par hasard une larme +argentée, par cette seule larme dix mille de ces amis déliés sont collés +ensemble dans un chagrin sociable, semblables à des amants sincères, +fidèles, inséparables, se pressant l'un contre l'autre dans l'adversité. + +CONSTANCE.--En Angleterre, s'il vous plaît! + +PHILIPPE.--Rattachez vos cheveux. + +CONSTANCE.--Oui, je les rattacherai. Et pourquoi le ferai-je? Je les ai +arrachés de leurs noeuds en criant tout haut: _Oh! si mes mains +pouvaient délivrer mon fils comme elles ont rendu la liberté à mes +cheveux!_ Mais maintenant je leur envie leur liberté et les remettrai +dans leurs liens, puisque mon pauvre enfant est captif.--Père cardinal, +je vous ai entendu dire que nous reverrions et que nous reconnaîtrions +nos amis dans le ciel. Si cela est, je reverrai mon fils; car depuis la +naissance de Caïn, le premier enfant mâle, jusqu'à celui qui respira +hier pour la première fois, il n'est pas venu au monde une créature si +charmante: mais le ver rongeur du chagrin va me dévorer mon bouton, et +bannir de ses joues leur beauté native; il aura l'air creux d'un +spectre, maigre et livide comme après un accès de fièvre: il mourra dans +cet état; et lorsqu'il sera ressuscité ainsi, quand je le rencontrerai +dans la cour des cieux, je ne le reconnaîtrai point; ainsi jamais, plus +jamais je ne pourrai revoir mon joli Arthur. + +PANDOLPHE.--Vous entretenez votre chagrin d'idées trop odieuses. + +CONSTANCE.--Il me parle, lui qui n'a jamais eu de fils! + +PANDOLPHE.--Vous êtes aussi attachée à votre douleur qu'à votre fils. + +CONSTANCE.--Ma douleur tient la place de mon enfant absent; elle repose +dans son lit, marche partout avec moi, prend son charmant regard, répète +ses paroles, me rappelle toutes ses grâces, remplit de ses formes les +vêtements qu'il a laissés vides. J'ai donc bien raison de chérir ma +douleur.--Adieu: si vous aviez fait la même perte que moi, je vous +consolerais mieux que vous ne me consolez.--Je ne veux plus conserver +cet arrangement sur ma tête, quand mon esprit est dans un tel désordre. +(_Elle arrache sa coiffure._)--O seigneur! mon enfant, mon Arthur, mon +cher fils, ma vie, ma joie, ma nourriture, mon univers, la consolation +de mon veuvage, le remède de tous mes chagrins! + +(Elle sort.) + +PHILIPPE.--Je crains qu'elle ne se fasse du mal. Je vais la suivre. + +(Il sort.) + +LOUIS.--Il n'est plus rien dans le monde qui puisse me donner aucune +joie. La vie est aussi ennuyeuse pour moi qu'une histoire deux fois +racontée dont on rebat l'oreille fatiguée d'un homme assoupi. La honte +amère a tellement gâté le goût des douceurs de ce monde, qu'il ne me +rend plus que honte et qu'amertume. + +PANDOLPHE.--Avant qu'une forte maladie soit guérie, l'instant même qui +ramène la vigueur et la santé est celui de la crise la plus violente et +le mal qui prend congé de nous montre en nous quittant ce qu'il a de +plus cruel. Qu'avez-vous donc perdu en perdant la journée? + +LOUIS.--Toutes mes journées de gloire, de plaisir et de bonheur. + +PANDOLPHE.--Cela serait certainement ainsi si vous l'aviez gagnée.--Non, +non, c'est quand la fortune veut le plus de bien aux hommes qu'elle les +regarde d'un oeil menaçant. Il est étrange de penser tout ce qu'a perdu +le roi Jean dans ce qu'il croit avoir si clairement gagné.--N'êtes-vous +pas affligé qu'Arthur soit son prisonnier? + +LOUIS.--Aussi sincèrement qu'il est satisfait de l'avoir. + +PANDOLPHE.--Votre esprit est aussi jeune que votre âge. Écoutez-moi +maintenant vous parler avec un esprit prophétique: le souffle seul de ce +que j'ai à vous dire va emporter jusqu'au dernier brin de paille, +jusqu'au dernier obstacle du chemin qui doit conduire vos pas au trône +d'Angleterre. Écoutez donc.--Jean s'est emparé d'Arthur, et tant que la +chaleur de la vie se jouera dans les veines de cet enfant, il est +impossible que Jean, mal affermi, jouisse d'une heure, d'une minute, +d'une seule respiration tranquille. Le sceptre qu'arrache une main +révoltée ne peut être retenu que par la violence qui l'a acquis; et +celui qui se tient dans un endroit glissant ne fera point scrupule de se +retenir aux plus vils appuis pour rester debout. Pour que Jean puisse se +soutenir, il faut qu'Arthur tombe....--Ainsi soit-il, puisque cela ne +peut être autrement. + +LOUIS.--Mais que gagnerai-je à la chute du jeune Arthur? + +PANDOLPHE.--Vous pourrez, grâce aux droits de la princesse Blanche votre +épouse, prétendre à tout ce qu'Arthur réclamait. + +LOUIS.--Et le perdre, et la vie avec, comme Arthur. + +PANDOLPHE.--Oh! que vous êtes jeune et nouveau dans ce vieux monde! Jean +complote à votre profit; les événements conspirent avec vous; car celui +qui baigne sa sûreté dans un sang loyal ne trouvera qu'une sûreté +sanglante et perfide: cette action si odieusement conçue refroidira le +coeur de tous ses sujets et glacera leur zèle, tellement qu'ils +saisiront avec transport la première occasion d'ébranler son trône. On +ne verra plus dans le ciel une exhalaison naturelle; il n'y aura plus un +écart de la nature, pas un jour mauvais, pas un vent ordinaire, pas un +événement accoutumé qu'on ne les dépouille de leurs causes naturelles +pour les appeler des météores, des prodiges, des signes funestes, des +monstruosités, des présages, des voix du ciel annonçant clairement sa +vengeance contre Jean. + +LOUIS.--Il est possible qu'il n'attente pas à la vie d'Arthur, et se +croie suffisamment rassuré par sa captivité. + +PANDOLPHE.--Ah! seigneur, quand il saura que vous approchez, si le jeune +Arthur n'est pas déjà mort, il mourra à cette nouvelle; et alors les +coeurs de son peuple, révoltés contre lui, baiseront les lèvres d'un +changement inconnu; ils trouveront au bout des doigts sanglants de Jean +de puissants motifs de rébellion et de fureur. Il me semble déjà voir ce +bouleversement sur pied. Et combien se prépare-t-il pour vous des +affaires meilleures que je ne vous ai dites! Le bâtard Faulconbridge est +maintenant en Angleterre, pillant l'Église et offensant la charité. S'il +s'y trouvait seulement douze Français en armes, ils seraient comme un +signal qui attirerait autour d'eux dix mille Anglais, ou bien comme une +petite boule de neige qui en roulant devient bientôt une +montagne.--Noble dauphin, venez avec moi trouver le roi. Il est +incroyable quel parti on peut tirer de leur mécontentement, maintenant +que l'indignation est au comble dans leurs âmes.--Partez pour +l'Angleterre; moi, je vais échauffer le roi. + +LOUIS.--De puissants motifs produisent des actions extraordinaires. +Allons, si vous dites oui, le roi ne dira pas non. + +(Ils sortent.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + ACTE QUATRIÈME + + +SCÈNE I + +La scène est en Angleterre.--Une chambre dans le château de +Northampton[17]. + +[Note 17: Rien dans les premières éditions de Shakspeare n'indique le +lieu où se passe cette scène. Northampton étant le lieu où se passe la +première scène, quelques éditeurs ont jugé à propos d'y placer aussi +celle-ci, et on les a suivis pour la clarté.] + +_Entrent_ HUBERT ET DEUX SATELLITES. + + +HUBERT.--Faites-moi rougir ces fers, et ayez soin de vous tenir derrière +la tapisserie. Quand je frapperai de mon pied le sein de la terre, +accourez et attachez bien ferme à une chaise l'enfant que vous trouverez +avec moi. Soyez attentifs.--Sortez, et veillez. + +UN DES SATELLITES.--J'espère que vous nous garantirez les suites de +l'action. + +HUBERT.--Craintes ridicules! N'ayez pas peur; faites ce que je vous dis. +(_Ils sortent._)--Jeune garçon, venez ici; j'ai à vous parler. + +(Entre Arthur.) + +ARTHUR.--Bonjour, Hubert. + +HUBERT.--Bonjour, petit prince. + +ARTHUR.--Aussi petit prince qu'il soit possible de l'être, avec tant de +titres pour être un plus grand prince. Vous êtes triste. + +HUBERT.--En effet, j'ai été plus gai. + +ARTHUR.--Miséricorde! je croyais que personne ne devait être triste que +moi. Cependant je me rappelle qu'étant en France, je voyais de jeunes +gentilshommes tristes comme la nuit, et cela seulement par +divertissement[18]. Par mon baptême, si j'étais hors de prison et +gardant les moutons, je serais gai tant que le jour durerait; et je le +serais même ici, si je ne me doutais que mon oncle cherche à me faire +encore plus de mal. Il a peur de moi, et moi de lui. Est-ce ma faute si +je suis fils de Geoffroy? Non sûrement ce n'est pas ma faute; et plût au +ciel que je fusse votre fils, Hubert! car vous m'aimeriez. + +[Note 18: Moquerie du poëte faisant allusion aux prétentions à la +mélancolie qui, du temps de la reine Élisabeth, étaient du bel air à la +cour.] + +HUBERT, _bas_.--Si je lui parle, son innocent babil va réveiller ma +pitié qui est morte. Il faut me hâter de dépêcher la chose. + +ARTHUR.--Êtes-vous malade, Hubert? Vous êtes pâle aujourd'hui. En +vérité, je voudrais que vous fussiez un peu malade, afin de pouvoir +rester debout toute la nuit à veiller près de vous. Je suis bien sûr que +je vous aime plus que vous ne m'aimez. + +HUBERT.--Ses discours s'emparent de mon coeur. (_Il donne un papier à +Arthur._) Lisez, jeune Arthur. (_A part._)--Quoi! de sottes larmes qui +vont mettre à la porte l'impitoyable cruauté! Il faut en finir +promptement, de crainte que ma résolution ne s'échappe de mes yeux en +larmes efféminées. (_A Arthur._)--Est-ce que vous ne pouvez pas lire? +N'est-ce pas bien écrit? + +ARTHUR.--Trop bien, Hubert, pour un si horrible résultat. Quoi! il faut +que vous me brûliez les deux yeux avec un fer rouge? + +HUBERT.--Jeune enfant, il le faut. + +ARTHUR.--Et le ferez-vous? + +HUBERT.--Je le ferai. + +ARTHUR.--En aurez-vous le coeur? Quand vous avez eu seulement mal à la +tête, j'ai attaché mon mouchoir autour de votre front, le plus beau que +j'eusse: c'était une princesse qui me l'avait brodé, et je ne vous l'ai +jamais redemandé. A minuit, j'appuyais votre tête sur ma main; et, comme +les vigilantes minutes font passer l'heure, j'allégeais encore pour vous +le poids du temps, en vous demandant à chaque instant: «Que vous +manque-t-il? où est votre mal? quel bon office pourrais-je vous rendre?» +Il y a bien des enfants de pauvres gens qui fussent restés dans leur +lit, et ne vous eussent pas dit un seul mot de tendresse; et vous, vous +aviez un prince pour vous servir dans votre maladie! Peut-être +pensez-vous que mon amour était un amour artificieux, et vous lui +donnez le nom de ruse: croyez-le si vous voulez.--Si c'est la volonté +du ciel que vous me traitiez mal, il faut bien que vous le +fassiez.--Pourrez-vous me crever les yeux, ces yeux qui ne vous ont +jamais regardé et ne vous regarderont jamais avec colère? + +HUBERT.--J'ai juré de le faire, il faut que je vous les brûle avec un +fer chaud. + +ARTHUR.--Oh! personne, hors de ce siècle de fer, n'eût jamais voulu le +faire! Le fer lui-même, quoique rougi et ardent, en approchant de mes +yeux, boirait mes larmes et éteindrait sa brûlante rage dans ma seule +innocence, et même, après cela, se consumerait de rouille seulement pour +avoir recélé le feu qui devait nuire à mon oeil. Êtes-vous donc plus +dur, plus insensible que le fer forgé? Oh! si un ange était venu à moi +et m'avait dit qu'Hubert allait me crever les yeux, je n'en aurais cru +aucune autre langue que celle d'Hubert. + +HUBERT, _frappant du pied_.--Venez. (_Les satellites entrent avec des +cordes, des fers, etc._) Faites ce que je vous ai ordonné. + +ARTHUR.--Ah! sauvez-moi, Hubert, sauvez-moi. Mes yeux sont crevés rien +que par les féroces regards de ces hommes sanguinaires. + +HUBERT.--Donnez-moi ce fer, vous dis-je, et liez-le ici. + +ARTHUR.--Hélas! qu'avez-vous besoin d'être si rude et si brusque? Je ne +me débattrai pas, je resterai immobile comme la pierre. Pour l'amour du +ciel, Hubert, que je ne sois pas lié!--Écoutez-moi, Hubert, renvoyez ces +hommes, et je vais m'asseoir tranquille comme un agneau: je ne remuerai +pas, je ne frémirai pas, je ne dirai pas une seule parole, je ne +regarderai pas le fer avec colère. Renvoyez seulement ces hommes, et je +vous pardonnerai, quelque tourment que vous me fassiez souffrir. + +HUBERT.--Allez, demeurez là dedans; laissez-moi seul avec lui. + +UN DES SATELLITES.--Je suis bien content d'être dispensé d'une pareille +action. + +(Sortent les satellites.) + +ARTHUR.--Hélas! j'ai renvoyé par mes reproches mon ami: il a l'air +sévère, mais le coeur tendre. Laissez-le revenir, afin que sa compassion +réveille la vôtre. + +HUBERT.--Allons, enfant; préparez-vous. + +ARTHUR.--N'y a-t-il plus de remède? + +HUBERT.--Pas d'autre que de perdre vos yeux. + +ARTHUR.--Oh ciel! que n'avez-vous dans les vôtres seulement un atome, un +grain de sable ou de poussière, un moucheron, un cheveu égaré, quelque +chose qui pût offenser cet organe précieux! Alors, sentant vous-même +combien les plus petites choses y sont douloureuses, votre odieux projet +vous paraîtrait horrible. + +HUBERT.--Est-ce là ce que vous avez promis? Allons, taisez-vous. + +ARTHUR.--Hubert, les paroles d'un couple de langues ne seraient pas trop +pour plaider la cause d'une paire d'yeux. Ne m'obligez pas à me taire, +Hubert, ne m'y obligez pas; ou bien, Hubert, si vous voulez, coupez-moi +la langue, afin que je puisse garder mes yeux. Oh! épargnez mes yeux, +quand ils ne devraient plus me servir jamais qu'à vous voir.--Tenez, sur +ma parole, le fer est froid, et il ne me ferait aucun mal. + +HUBERT.--Je puis le réchauffer, enfant. + +ARTHUR.--Non, en bonne foi: le feu, créé pour nous réconforter, est mort +de douleur de se voir employé à des cruautés si peu méritées. Voyez +vous-même: il n'y a point de malice dans ce charbon enflammé; le souffle +du ciel en a chassé toute ardeur, et a couvert sa tête des cendres du +repentir. + +HUBERT.--Mais mon souffle peut le ranimer, enfant. + +ARTHUR.--Cela ne servirait qu'à le faire rougir et brûler de honte de +vos procédés, Hubert: peut-être même qu'il lancerait des étincelles dans +vos yeux, et que, comme un dogue qu'on force de combattre, il +s'attaquerait à son maître qui le pousse malgré lui. Tout ce que vous +voulez employer pour me faire du mal vous refuse le service. Vous seul +n'avez point cette pitié qui s'étend jusqu'au fer cruel et au feu, êtres +connus pour servir aux usages impitoyables. + +HUBERT.--Eh bien! vois pour vivre[19]! Je ne toucherais pas à tes yeux +pour tous les trésors que possède ton oncle. Cependant j'avais juré, et +j'avais résolu, enfant, de te brûler les yeux avec ce fer. + +[Note 19: _See to live._ Les commentateurs sont embarrassés sur le sens +de cette expression, qui paraît suffisamment expliquée par la promesse +qu'avait faite Hubert à Jean d'ôter la vie à Arthur, et les détails +subséquents à cette scène qui prouvent que c'était bien là son dessein. +On voit dans le moyen âge plusieurs de ceux dont les yeux ont été brûlés +périr dans ce supplice, ou par ses suites. L'opération devait +probablement être faite sur Arthur de manière à avoir ce résultat.] + +ARTHUR.--Ah! maintenant vous ressemblez à Hubert; tout ce temps vous +étiez déguisé. + +HUBERT.--Paix! pas un mot de plus; adieu. Il faut que votre oncle vous +croie mort. Je vais charger ces farouches espions de rapports trompeurs. +Toi, joli enfant, dors sans inquiétude, et sois certain que, pour tous +les biens de l'univers, Hubert ne te fera jamais de mal. + +ARTHUR.--Oh ciel!--Je vous remercie, Hubert. + +HUBERT.--Silence! pas un mot; rentre sans bruit avec moi. Je m'expose +pour toi à de grands dangers. + + +SCÈNE II + +Toujours en Angleterre.--Une salle d'apparat dans le palais. + +_Entrent_ LE ROI JEAN, _couronné_; PEMBROKE, SALISBURY_ et autres +seigneurs.--Le roi monte sur son trône._ + + +LE ROI JEAN.--Nous nous revoyons encore assis dans ce palais, couronné +une seconde fois; et nous l'espérons, nous y sommes vu d'un oeil joyeux. + +PEMBROKE.--Cette seconde fois, n'était qu'il a plu à Votre Majesté que +cela fût ainsi, était une fois de trop. Vous aviez été couronné +auparavant, et jamais depuis vous n'aviez été dépouillé de la majesté +royale; jamais aucune révolte n'avait donné atteinte à la foi de vos +sujets; le pays n'avait été troublé d'aucune atteinte nouvelle, d'aucun +désir de changement ou d'un état meilleur. + +SALISBURY.--C'est donc une inutile et ridicule surabondance que de +vouloir s'entourer d'une double pompe, que de parer un titre déjà +précieux, que de dorer l'or fin, de teindre le lis, de parfumer la +violette, de polir la glace ou d'ajouter de nouvelles couleurs à +l'arc-en-ciel, et de chercher à éclairer l'oeil brillant des cieux. + +PEMBROKE.--Si ce n'est qu'il faut accomplir le bon plaisir de Votre +Majesté, cet acte est comme un vieux conte redit de nouveau et dont la +dernière répétition devient fâcheuse lorsqu'elle tombe hors de propos. + +SALISBURY.--Il défigure l'aspect antique et respectable de nos simples +et anciennes formes, comme le vent qui change dans les voiles fait errer +le cours des pensées; il éveille et alarme la réflexion, affaiblit la +stabilité des opinions, rend suspect même ce qui est légitime en le +couvrant de vêtements d'une mode si nouvelle. + +PEMBROKE.--L'ouvrier qui veut faire mieux que bien perd son habileté +dans les efforts de son ambition; et souvent en cherchant à excuser une +faute, on l'aggrave par l'excuse même, comme une pièce posée sur une +petite déchirure fait un plus mauvais effet en cachant le défaut, que ne +faisait le défaut lui-même avant qu'il fût ainsi rapiécé. + +SALISBURY.--C'est pourquoi avant votre nouveau couronnement nous vous +avons déclaré notre avis; mais il n'a pas plu à Votre Altesse de +l'écouter. Au reste, nous sommes tous satisfaits, puisque nos volontés +doivent en tout et en partie s'arrêter devant celle de Votre Altesse. + +LE ROI JEAN.--Je vous ai fait part de quelques-unes des raisons de ce +double couronnement, et je les crois fortes; et lorsque mes craintes +seront diminuées, je vous en communiquerai d'autres plus fortes encore. +Cependant, indiquez les abus dont vous demandez la réforme, et vous +verrez bien avec quel empressement j'écouterai et j'accorderai vos +demandes. + +PEMBROKE.--Eh bien, comme l'organe de ceux que voici, et pour vous +découvrir les pensées de leurs coeurs; pour moi comme pour eux, mais +surtout pour votre sûreté, dont eux et moi faisons notre soin le plus +cher, je vous demande avec instance la liberté d'Arthur, dont la +captivité porte les lèvres du mécontentement, toujours prêtes au +murmure, à ce raisonnement dangereux: Si ce que vous possédez en paix +vous le possédez à juste titre, pourquoi donc ces craintes, compagnes, +dit-on, des pas de l'injustice, vous portent-elles à séquestrer ainsi +votre jeune parent? Pourquoi étouffer sa vie sous une ignorance barbare, +et priver sa jeunesse de l'avantage précieux d'une bonne éducation? Afin +que dans les conjonctures présentes vos ennemis ne puissent armer de ce +prétexte les occasions, souffrez que la requête que vous nous avez +ordonné de vous présenter soit pour sa liberté. Nous ne vous la +demandons point pour notre avantage, si ce n'est que notre intérêt est +attaché au vôtre, et que votre intérêt est de le mettre en liberté. + +LE ROI JEAN.--Soit, je confie sa jeunesse à vos soins. (_Entre +Hubert._)--Hubert, quelle nouvelle m'apportez-vous? + +PEMBROKE.--Voilà l'homme qui était chargé de cette exécution sanglante. +Il a montré son ordre à un de mes amis. L'image de quelque odieuse +scélératesse vit dans ses yeux. Son air en dessous porte toutes les +apparences d'un coeur bien troublé, et je crains beaucoup que l'acte +dont nous avions peur qu'il n'eût été chargé ne soit consommé. + +SALISBURY.--Les couleurs du roi vont et viennent entre sa conscience et +son projet comme les hérauts entre deux terribles armées en présence. Sa +passion est mûre; il faut qu'elle crève. + +PEMBROKE.--Et si elle crève, nous en verrons sortir, je le crains bien, +l'affreuse corruption de la mort d'un aimable enfant. + +LE ROI JEAN.--Nous ne pouvons arrêter le bras inflexible de la mort. +Chers seigneurs, bien que ma volonté d'accorder existe toujours, l'objet +de votre requête est mort.--Il nous apprend qu'Arthur est décédé de +cette nuit. + +SALISBURY.--Nous avions craint, en effet, que son mal ne fut au-dessus +de tout remède. + +PEMBROKE.--Oui, nous avons su combien sa mort était prochaine, avant +même que l'enfant se sentît malade.--Il faudra rendre compte de cela ici +ou ailleurs. + +LE ROI JEAN.--Pourquoi tournez-vous sur moi de si graves regards? +Pensez-vous que j'aie en mes mains les ciseaux de la destinée? Puis-je +commander au pouls de la vie? + +SALISBURY.--La tricherie est visible, et c'est une honte qu'un roi la +laisse si grossièrement apercevoir. Prospérez dans votre jeu: adieu. + +PEMBROKE.--Arrête, lord Salisbury; je vais avec toi chercher l'héritage +de ce pauvre enfant, ce petit royaume d'un tombeau dans lequel on l'a +forcé d'entrer. Trois pieds de terre renferment le coeur à qui +appartenait toute l'étendue de cette île.--Quel mauvais monde +cependant!--Cela n'est pas supportable; cela éclatera pour notre chagrin +à tous, et avant peu, je le crains bien. + +(Ils sortent.) + +LE ROI JEAN.--Ils brûlent d'indignation. Je me repens: on ne peut +établir sur le sang aucun fondement solide. On n'assure point sa vie sur +la mort des autres. (_Entre un messager._)--Tu as l'air effrayé; où est +ce sang que j'ai vu habiter sur tes joues? Un ciel si ténébreux ne +s'éclaircit pas sans tempêtes. Fais crever l'orage; comment tout va-t-il +en France? + +LE MESSAGER.--Tout va de France en Angleterre: jamais on n'a vu dans le +corps d'une nation lever une telle armée pour une expédition étrangère. +Ils ont appris à imiter votre diligence; car au moment où l'on devrait +vous apprendre leurs préparatifs, arrive la nouvelle de leur +débarquement. + +LE ROI JEAN.--Dans quelle ivresse s'est donc trouvée plongée notre +vigilance? Qui a pu l'endormir ainsi? Où est l'attention de ma mère que +la France ait pu lever une telle armée sans qu'elle en ait entendu +parler? + +LE MESSAGER.--Mon prince, la poussière lui a bouché les oreilles. Votre +noble mère est morte le premier jour d'avril; et j'ai entendu dire, +seigneur, que la princesse Constance était morte trois jours avant dans +un accès de frénésie: mais quant à ceci, je ne le sais que vaguement par +le bruit public. Je ne sais si c'est vrai ou faux. + +LE ROI JEAN.--Suspends ta rapidité, occasion terrible! Oh! fais un pacte +avec moi jusqu'à ce que j'aie satisfait mes pairs mécontents.--Quoi! ma +mère est morte! Dans quel désordre sont maintenant nos affaires en +France? Et sous le commandement de qui vient cette armée française que +tu me dis positivement être entrée en Angleterre? + +LE MESSAGER.--Du dauphin. + +(Entrent le Bâtard et Pierre de Pomfret.) + +LE ROI JEAN.--Tu m'as tout étourdi par ces fâcheuses nouvelles.--Eh +bien, que dit le monde de nos procédés? Ne cherchez pas à me farcir +encore la tête de mauvaises nouvelles, car elle en est pleine. + +LE BATARD.--Mais si vous avez peur d'apprendre le pis; laissez donc ce +qu'il y a de pis tomber sur votre tête sans que vous en ayez été averti. + +LE ROI JEAN.--Pardon, mon cousin, j'étais étourdi sous le flot; mais je +commence à reprendre haleine au-dessus des vagues, et je puis donner +audience à quelque bouche que ce soit, de quoi qu'elle veuille me +parler. + +LE BATARD.--Vous verrez par les sommes que j'ai ramassées comment j'ai +réussi parmi les ecclésiastiques. Mais en traversant le pays pour +revenir ici, j'ai trouvé le peuple troublé par d'étranges imaginations, +préoccupé de bruit divers, rempli de vains rêves, ne sachant ce qu'il +craint, mais plein de craintes; et voici un prophète que j'ai amené avec +moi de Pomfret[20], où je l'ai rencontré dans les rues, traînant à ses +talons des centaines de gens à qui il chantait en vers grossiers et aux +rudes accords que le jour de l'Ascension prochaine, avant midi, Votre +Altesse déposerait sa couronne. + +[Note 20: Pierre de Pomfret était un ermite en grande réputation de +sainteté parmi le peuple. Il avait prédit que Jean perdrait sa couronne +dans cette année: après que Jean l'eut sauvée du danger par l'humiliante +cérémonie de son hommage au pape, il fit mourir comme imposteur le +pauvre ermite, qui allégua vainement pour sa défense que Jean avait +perdu la couronne indépendante qu'il avait reçue. Le malheureux fut +traîné à la queue d'un cheval, dans les rues de Warham, puis pendu avec +son fils.] + +LE ROI JEAN, _à Pierre_.--Rêveur insensé que tu es, pourquoi parlais-tu +ainsi? + +PIERRE.--Parce que je savais d'avance que cela arrivera ainsi en vérité. + +LE ROI JEAN.--Hubert, emmène-le, emprisonne-le; et qu'à midi, le jour +même qu'il dit que je céderai ma couronne, il soit pendu. Mets-le en +lieu de sûreté, et reviens; j'ai besoin de toi. (_Hubert sort avec +Pierre de Pomfret._)--Oh! mon cher cousin, sais-tu les nouvelles? +sais-tu qui est arrivé? + +LE BATARD.--Les Français, seigneur; on n'a pas autre chose à la bouche. +J'ai de plus trouvé lord Bigot et lord Salisbury, les yeux aussi rouges +qu'un feu nouvellement allumé, et plusieurs autres qui allaient +cherchant le tombeau d'Arthur, tué cette nuit, disent-ils, par votre +ordre. + +LE ROI JEAN.--Cher cousin, va, mêle-toi à leur compagnie; je sais un +moyen de regagner leur affection: amène-les-moi. + +LE BATARD.--Je vais tâcher de les rencontrer. + +LE ROI JEAN.--Oui, mais dépêche-toi; toujours le meilleur pied devant. +Oh! ne laisse pas mes sujets devenir mes ennemis, au moment où des +étrangers en armes viennent effrayer mes villes de l'appareil menaçant +d'une invasion formidable. Sois un Mercure, mets des ailes à tes talons; +et rapide comme la pensée, reviens d'eux à moi. + +LE BATARD.--L'esprit du temps m'enseignera la diligence. + +(Il sort.) + +LE ROI JEAN.--C'est parler en vaillant et noble chevalier. (_Au +messager._)--Suis-le, car il aura peut-être besoin de quelque messager +entre les pairs et moi. Ce sera toi. + +LE MESSAGER.--De grand coeur, mon souverain. + +(Il sort.) + +LE ROI JEAN.--Ma mère morte! + +(Entre Hubert.) + +HUBERT.--Seigneur, on dit que cette nuit on a vu cinq lunes: quatre +fixes, et la cinquième tournant autour des quatre autres avec une +rapidité étonnante. + +LE ROI JEAN.--Cinq lunes! + +HUBERT.--Des vieillards et des fous prophétisent là-dessus dans les rues +d'une manière dangereuse. La mort du jeune Arthur est dans toutes les +bouches. En s'entretenant de lui, ils secouent la tête, chuchotent à +l'oreille l'un de l'autre: celui qui parle serre le poignet de celui qui +écoute, tandis que celui qui écoute exprime son effroi par des +froncements de sourcil, des signes de tête et des roulements +d'yeux.--J'ai vu un forgeron rester ainsi avec son marteau tandis que +son fer refroidissait sur l'enclume pour dévorer, la bouche béante, les +nouvelles que lui contait un tailleur qui, ses ciseaux et son aune à la +main, debout dans ses pantoufles que dans son vif empressement il avait +chaussées de travers et mises au mauvais pied, parlait de bien des +milliers de Français belliqueux qui étaient déjà rangés en bataille dans +le pays de Kent. Un autre ouvrier maigre et tout sale vint interrompre +son récit pour parler de la mort d'Arthur. + +LE ROI JEAN.--Pourquoi cherches-tu à me remplir l'âme de toutes ces +terreurs? Pourquoi reviens-tu si souvent sur la mort du jeune Arthur? +C'est ta main qui l'a assassiné: j'avais de puissantes raisons de +souhaiter sa mort, mais tu n'en avais aucune de le tuer. + +HUBERT.--Aucune, seigneur? Quoi! ne m'y avez-vous pas excité? + +LE ROI JEAN.--C'est la malédiction des rois d'être environnés d'esclaves +qui regardent leurs caprices comme une autorisation d'aller briser de +force la sanglante demeure de la vie; qui voient un ordre dans le +moindre clin d'oeil de l'autorité, et s'imaginent deviner les intentions +menaçantes du souverain dans un regard irrité, qui vient peut-être +d'humeur, plutôt que d'aucun motif réfléchi. + +HUBERT.--Voilà votre seing et votre sceau comme garantie de ce que j'ai +fait. + +LE ROI JEAN.--Oh! quand se rendra le dernier compte entre le ciel et la +terre, cette signature et ce sceau déposeront contre nous pour notre +damnation.--Combien de fois la vue des moyens de commettre une mauvaise +action a-t-elle fait commettre cette mauvaise action! Si tu n'avais pas +été près de moi, toi, un misérable choisi, marqué, désigné par la main +de la nature pour accomplir de honteuses actions, jamais l'idée de ce +meurtre ne fût entrée dans mon âme. Mais en remarquant ton visage +odieux, te voyant propre à quelque sanglante infamie, tout fait, tout +disposé pour être employé à des actes dangereux, je m'ouvris faiblement +à toi de la mort d'Arthur: et toi, pour gagner la faveur d'un roi, tu ne +t'es pas fait scrupule de détruire un prince! + +HUBERT.--Seigneur!.... + +LE ROI JEAN.--Si tu avais seulement secoué la tête, si tu avais gardé un +moment le silence quand je te parlais à mots couverts de mes desseins; +si tu avais fixé sur moi un regard de doute comme pour me demander de +m'expliquer en paroles expresses, une honte profonde m'eût soudain rendu +muet, m'eût fait rompre l'entretien, et tes craintes auraient fait +naître en moi des craintes: mais tu m'as entendu par signes, et c'est +par signe que tu as parlementé avec le péché. Oui! c'est sans un seul +instant de retard que ton coeur s'est laissé persuader, et que ta main +cruelle s'est hâtée en conséquence d'accomplir l'action que nos deux +bouches avaient honte d'exprimer!--Ote-toi de mes yeux, et que je ne te +revoie jamais!--Ma noblesse m'abandonne, une armée étrangère vient +jusqu'à mes portes braver ma puissance: que dis-je! au dedans même de ce +pays de chair, de cet empire où se renferment le sang et la vie, +éclatent les hostilités, et la guerre civile règne entre ma conscience +et la mort de mon cousin. + +HUBERT.--Armez-vous contre vos autres ennemis; je vais faire la paix +entre votre âme et vous; le jeune Arthur est vivant. Cette main est +encore innocente et vierge, et ne s'est point teinte des taches rouges +du sang: jamais encore n'est entré dans ce sein le terrible sentiment +d'une pensée meurtrière; et vous avez calomnié la nature dans mon +visage, qui, bien que rude à l'extérieur, couvre une âme trop belle pour +être le boucher d'un enfant innocent. + +LE ROI JEAN.--Quoi! Arthur vit? Oh! cours promptement vers les pairs; +jette cette nouvelle sur leur fureur allumée, fais-les rentrer sous le +joug de l'obéissance. Pardonne-moi le jugement que ma colère portait sur +ta physionomie, car ma fureur était aveugle; et les affreux traits de +sang dont te couvrait mon imagination te représentaient plus hideux que +tu ne l'es. Oh! ne me réplique pas; mais hâte-toi autant qu'il sera +possible d'amener dans mon cabinet les lords irrités: je t'en conjure +bien lentement; cours plus vite. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +La scène est toujours en Angleterre!--Devant le château. + +ARTHUR _paraît sur le mur._ + + +ARTHUR.--Le mur est bien haut! et cependant je vais sauter en bas. O +bonne terre, aie pitié de moi, et ne me fais pas mal.--Peu de gens ici +me connaissent, ou plutôt personne; et quand on me connaîtrait, cet +habit de mousse me déguise tout à fait.--J'ai peur; cependant je vais me +risquer: si j'arrive en bas sans me briser les membres je trouverai +mille moyens pour m'évader. Autant mourir en fuyant que rester ici pour +mourir. _(Il saute._) Hélas! le coeur de mon oncle est dans ces pierres. +Ciel, reçois mon âme! et toi, Angleterre, conserve mon corps! + +(Il meurt.) + +(Entrent Pembroke, Salisbury, Bigot.) + +SALISBURY.--Milords, je l'ai trouvé à Saint-Edmonsbury: c'est notre +sûreté, et nous devons saisir l'heureuse occasion que nous présente ce +moment dangereux. + +PEMBROKE.--Qui vous a apporté cette lettre de la part du cardinal? + +SALISBURY.--C'est le comte de Melun, un noble seigneur français, qui m'a +donné en particulier, de l'affection que nous porte le dauphin, des +témoignages bien plus étendus que n'en renferment ces lignes. + +BIGOT.--Alors, partons demain matin pour l'aller trouver. + +SALISBURY.--Partons plutôt à l'instant; car nous avons, milords, deux +grandes journées de marche avant de le joindre. + +(Entre le Bâtard.) + +LE BATARD.--Heureux de vous rencontrer encore une fois aujourd'hui, +milords les mécontents! le roi par ma bouche requiert à l'instant votre +présence. + +SALISBURY.--Le roi s'est lui-même privé de nous; nous ne voulons pas +doubler de nos dignités sans tache son mince manteau tout souillé; nous +ne suivrons point ses pas, qui laissent partout où il passe des +empreintes sanglantes. Retourne le lui dire: nous savons tout. + +LE BATARD.--Quelles que soient vos pensées, de bonnes paroles, il me +semble, conviendraient mieux. + +SALISBURY.--Ce sont nos griefs qui parlent en ce moment, et non pas nos +égards. + +LE BATARD.--Mais vous avez peu de raison d'avoir des griefs: la raison +serait donc de montrer des égards. + +PEMBROKE.--Monsieur, monsieur, l'impatience a ses priviléges. + +LE BATARD.--Cela est vrai; celui de faire tort à son maître, à personne +autre. + +SALISBURY.--Voici la prison.(_Voyant le corps d'Arthur._) Qui est là +étendu par terre? + +PEMBROKE.--O mort! que te voilà enorgueillie d'une pure et noble beauté! +La terre n'a pas eu un trou pour cacher ce forfait! + +SALISBURY.--Le meurtre, comme s'il abhorrait lui-même ce qu'il a fait, +reste découvert à vos yeux pour vous exciter à la vengeance. + +BIGOT.--Ou bien, après avoir dévoué au tombeau tant de beauté, il l'a +trouvée d'un prix trop illustre pour le tombeau. + +SALISBURY.--Sir Richard, que pensez-vous? Avez-vous jamais vu, avez-vous +lu, pouviez-vous imaginer, imaginez-vous même à présent que vous le +voyez, ce que vous voyez, et si vous n'aviez pas cet objet présent, la +pensée pourrait-elle en concevoir un semblable? Oui, c'est le comble, la +sommité, le cimier, ou plutôt c'est cimier sur cimier dans les armoiries +du meurtre: oh! c'est la plus sanglante infamie, la barbarie la plus +sauvage, le coup le plus lâche que jamais la colère à l'oeil de pierre, +ou la rage à l'oeil fixe, ait offert aux larmes de la tendre pitié. + +PEMBROKE.--Cet assassinat absout tous ceux qui ont jamais été commis; et +ce forfait unique, incomparable, donnera à tous les crimes à naître une +certaine pureté et une certaine sainteté. Après l'exemple de cet affreux +spectacle, la mortelle effusion du sang ne peut plus être qu'un jeu. + +LE BATARD.--C'est une action sanglante et damnable; c'est l'action +réprouvée d'une main brutale, si cependant c'est l'ouvrage d'une main. + +SALISBURY.--Si c'est l'ouvrage d'une main! Nous avons eu d'avance +quelque ouverture de ce qui devait arriver: c'est l'ouvrage honteux de +la main d'Hubert; le projet et le complot viennent du roi, auquel dès ce +moment mon âme retire toute obéissance. A genoux devant cette ruine +d'une belle vie, j'exhalerai pour encens, devant cette perfection privée +de respiration, un voeu, le voeu sacré de ne goûter aucun des plaisirs +du monde, de ne jamais me laisser séduire par les délices, de ne +connaître ni l'aise ni le loisir, avant que j'aie illustré ce bras par +le sacrifice de la vengeance. + +PEMBROKE ET BIGOT.--Nos âmes s'unissent religieusement à ton serment. + +(Entre Hubert.) + +HUBERT.--Milords, je me suis mis en nage en courant pour vous retrouver. +Arthur est vivant: le roi m'envoie vous chercher. + +SALISBURY.--Vraiment, il est hardi! la vue de la mort ne le fait pas +rougir.--Loin de nos yeux, détestable scélérat! va-t'en. + +HUBERT.--Je ne suis point un scélérat. + +SALISBURY, _tirant son épée._--Faudra-t-il que je vole la loi? + +LE BATARD.--Votre épée est brillante, monsieur; remettez-la à sa place. + +SALISBURY.--Non pas jusqu'à ce que je lui aie fait un fourreau de la +peau d'un assassin. + +HUBERT.--Arrière, lord Salisbury, arrière, vous dis-je: par le ciel, je +crois mon épée aussi bien affilée que la vôtre. Je ne voudrais pas, +milord, que, vous oubliant ainsi, vous tentassiez le danger de m'obliger +à une légitime défense, de peur qu'à la vue de votre colère je ne vinsse +à oublier votre mérite, votre grandeur et votre noblesse. + +BIGOT.--Hors d'ici, homme de boue. Oses-tu braver un noble? + +HUBERT.--Non, pour ma vie; mais j'oserai défendre ma vie innocente +contre un empereur. + +SALISBURY.--Tu es un assassin. + +HUBERT.--Ne me forcez pas à le devenir: jusqu'à cette heure je ne le +suis point. Quiconque permet à sa langue de dire une fausseté ne dit pas +la vérité; et quiconque ne dit pas la vérité ment. + +PEMBROKE.--Hachez-le en pièces. + +LE BATARD.--Gardez la paix, vous dis-je. + +SALISBURY.--Ne vous en mêlez pas, Faulconbridge, ou je tombe sur vous. + +LE BATARD.--Mieux vaudrait pour toi tomber sur le diable, Salisbury. Si +tu t'avises seulement de me regarder de travers ou de faire un pas en +avant, ou si tu permets à ton impudente colère de m'insulter, tu es +mort. Remets ton épée sans délai, ou je vous hacherai de telle sorte, +vous et votre fer à tartines, que vous croirez le diable sorti des +enfers. + +BIGOT.--Que prétends-tu, renommé Faulconbridge? Veux-tu être le champion +d'un traître, d'un meurtrier? + +HUBERT.--Milord, je ne suis ni l'un ni l'autre. + +BIGOT.--Qui a tué ce prince? + +HUBERT.--Il n'y a pas encore une heure que je l'ai laissé bien portant: +je l'honorais, je l'aimais, et je passerai ma vie à pleurer la perte de +sa douce vie. + +SALISBURY.--Ne vous fiez point à ces larmes feintes qui coulent de ses +yeux. Les pleurs ne manquent pas à la scélératesse; et lui, qui en a une +longue habitude, leur donne l'apparence d'un fleuve de tendresse et +d'innocence. Venez avec moi, vous tous dont l'âme abhorre l'odeur +infecte d'un abattoir: cette vapeur de crime me suffoque. + +BIGOT.--Allons vers Bury; allons y rejoindre le dauphin. + +PEMBROKE.--Va dire au roi qu'il peut venir nous y chercher. + +(Les lords sortent.) + +LE BATARD.--L'honnête monde que le nôtre! _(A Hubert.)_--Avez-vous eu +connaissance de ce beau chef-d'oeuvre?--Hubert, si c'est toi qui as +commis cette oeuvre de mort, tu es damné sans que l'immensité infinie de +la miséricorde du ciel puisse t'atteindre. + +HUBERT.--Écoutez-moi seulement, monsieur. + +LE BATARD.--Ah! je te dirai une chose, tu es damné aussi noir.... Non, +il n'y a rien de si noir que toi: tu es damné plus à fond que le prince +Lucifer; il n'y a pas encore un diable d'enfer aussi hideux que tu le +seras, si c'est toi qui as tué cet enfant. + +HUBERT.--Sur mon âme.... + +LE BATARD.--Si tu as seulement consenti à cette cruelle action, tu n'as +pas d'autre parti que le désespoir; et, à défaut de corde, le fil le +plus mince qu'une araignée ait jamais tiré de ses entrailles suffira +pour t'étrangler: un jonc sera une potence suffisante pour te pendre: ou +si tu veux te noyer, mets un peu d'eau dans une cuiller; et pour +étouffer un scélérat tel que toi, cela vaudra tout l'Océan.--Je te +soupçonne violemment. + +HUBERT.--Si par action, consentement, ou seulement par le péché de la +pensée, je suis coupable d'avoir dérobé cet aimable souffle à la belle +enveloppe d'argile où il était renfermé, que l'enfer n'ait pas assez de +douleurs pour me torturer!--Je l'avais laissé bien portant. + +LE BATARD.--Va, prends-le dans tes bras. Je suis troublé, il me semble, +et je perds mon chemin à travers les épines et les dangers de ce +monde.--Comme tu portes légèrement toute l'Angleterre! De cette portion +défunte de royauté se sont envolés vers le ciel la vie, le droit, la +justice de tout ce royaume, laissant l'Angleterre se débattre et lutter +pour séparer à belles dents le droit sans maître de l'orgueilleux +étalage du pouvoir; maintenant, pour arracher cet os décharné de la +souveraineté, le dogue grondant de la guerre hérisse sa crinière +irritée, et grogne au nez de la douce paix; maintenant se liguent +ensemble les forces du dehors et les mécontentements du dedans; et +l'immense confusion plane comme un corbeau sur un animal expirant, en +attendant la chute imminente de la puissance arrachée de son trône. +Heureux maintenant celui dont la ceinture et le manteau pourront +résister à cette tempête!--Emporte cet enfant, et suis-moi en diligence. +Je vais trouver le roi: nous avons en un instant mille affaires sur les +bras, et le ciel même regarde cette terre d'un oeil de courroux. + +(Ils sortent.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + ACTE CINQUIÈME + + +SCÈNE I + +La scène est toujours en Angleterre.--Un appartement dans le palais. + +_Entrent_ LE ROI JEAN, PANDOLPHE _tenant la couronne; suite._ + + +LE ROI JEAN.--Ainsi j'ai remis dans vos mains la couronne de ma gloire. + +PANDOLPHE, _lui rendant la couronne._--Reprenez-la de ma main, comme +tenant du pape votre grandeur et votre autorité souveraine. + +LE ROI JEAN.--Maintenant accomplissez votre parole sacrée. Allez au camp +des Français, et employez tout le pouvoir que vous tenez de Sa Sainteté +pour arrêter leur marche avant que nous soyons en flammes. Notre +noblesse mécontente se révolte, notre peuple se refuse à l'obéissance et +jure amour et allégeance à un sang étranger, au roi d'un autre pays. +Vous seul conservez le pouvoir de neutraliser cette inondation d'humeurs +pernicieuses. Ne tardez donc pas: le moment présent est si malade, que +si le remède n'est présentement administré, nous allons tomber dans un +danger incurable. + +PANDOLPHE.--Ce fut mon souffle qui excita cette tempête pour punir votre +conduite obstinée envers le pape; mais puisque vous voilà soumis et +converti, ma langue va calmer l'orage de guerre et ramener le beau temps +dans votre croyance trouble. Souvenez-vous bien du serment d'obéissance +qu'en ce jour de l'Ascension vous avez prêté au pape. Je vais trouver +les Français pour leur faire poser les armes. + +(Il sort.) + +LE ROI JEAN.--Est-ce aujourd'hui le jour de l'Ascension? Le prophète +n'avait-il pas prédit que le jour de l'Ascension, avant midi, je +renoncerais à ma couronne? C'est en effet ce qui est arrivé; mais +j'avais cru que ce ce serait par contrainte, et grâce au ciel, je l'ai +cédée volontairement[21]. + +[Note 21: Dans l'acte où Jean reconnaît son royaume vassal et tributaire +du saint-siége, il déclare n'avoir pas été contraint par la crainte, +mais avoir agi par sa libre volonté. On ne sait si c'est une malice ou +une ingénuité du poëte d'avoir conservé ces paroles.] + +(Entre le Bâtard.) + +LE BATARD.--Tout le Kent s'est rendu; il n'y a plus que le château de +Douvres qui tienne encore. Londres vient de recevoir le dauphin et son +armée comme des hôtes chéris. Vos nobles refusent de vous entendre et +sont allés offrir leurs services à votre ennemi; et le trouble de la +frayeur disperse çà et là le petit nombre de vos douteux amis. + +LE ROI JEAN.--Mes nobles n'ont-ils donc pas voulu revenir à moi quand +ils ont appris que le jeune Arthur était vivant? + +LE BATARD.--Ils l'ont trouvé mort et jeté dans la rue; cassette vide +d'où le joyau de la vie avait été dérobé et emporté par quelque damnable +main. + +LE ROI JEAN.--Ce traître d'Hubert m'avait dit qu'il était vivant. + +LE BATARD.--Sur mon âme, il l'a dit parce qu'il le croyait.--Mais +pourquoi vous laisser ainsi abattre? Pourquoi cet air triste? soyez +grand en action comme vous l'avez été en pensée: que le monde ne voie +pas la crainte et le découragement gouverner les regards d'un roi. Soyez +prompt comme les événements; montrez-vous de feu avec le feu; menacez +qui vous menace; faites tête aux terreurs qui veulent vous épouvanter. +Ainsi les inférieurs, qui, l'oeil sur les grands, les prennent pour +modèles de leur conduite, deviendront grands à votre exemple et +revêtiront l'esprit intrépide du courage. Allons, brillez comme le dieu +de la guerre quand il se prépare à tenir la plaine. Montrez-vous plein +d'audace et d'une ambitieuse confiance. Quoi! faudra-t-il qu'ils +viennent chercher le lion dans son antre, qu'ils viennent l'y effrayer, +l'y faire trembler? Oh! qu'on ne dise pas cela! Parcourez le pays, +courez chercher le mécontentement hors de vos portes, et luttez avec lui +avant de le laisser arriver si près. + +LE ROI JEAN.--Le légat du pape vient de me quitter: je me suis +heureusement réconcilié avec lui, et il m'a promis de congédier l'armée +que commande le dauphin. + +LE BATARD.--Oh! traité honteux! Quoi! lorsqu'une armée envahissante +aborde dans notre pays, nous enverrons des paroles pacifiques, nous +aurons recours aux compromis, aux insinuations, aux pourparlers, à de +honteuses trêves? Un enfant sans barbe, un étourdi élevé dans la soie, +viendra braver nos champs de bataille, et témoigner son courage sur ce +sol belliqueux, insultant les airs de ses enseignes vainement déployées, +et il ne trouvera aucune résistance? Non: courons aux armes, mon prince. +Peut-être que le cardinal ne pourra vous obtenir la paix; mais s'il +l'obtient, qu'on puisse dire au moins qu'ils ont vu que nous avions +l'intention de nous défendre. + +LE ROI JEAN.--Eh bien! prenez la conduite de nos affaires actuelles. + +LE BATARD.--Allons donc et courage. Je suis bien sûr que nous sommes +encore en état de faire face à des ennemis plus terribles. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Une plaine près de Saint-Edmonsbury[22]. + +_Entrent en armes_ LOUIS, SALISBURY, MELUN, PEMBROKE, BIGOT, _soldats._ + +[Note 22: Shakspeare n'a point ici déterminé le lieu de la scène; mais +d'après l'intention annoncée des lords de rejoindre Louis à +Saint-Edmonsbury, et ce que dit ensuite Melun des serments prononcés en +ce lieu, les derniers éditeurs ont cru pouvoir y placer cette scène.] + + +LOUIS, _à Melun._--Sire de Melun, faites faire une copie de ceci, +gardez-la soigneusement pour nous en conserver la mémoire; remettez +l'original à ces seigneurs, afin que lorsque nous y aurons apposé nos +noms, eux et nous, nous puissions, en lisant cet écrit, savoir à quoi +nous nous sommes engagés par serment, et que nous gardions notre foi +ferme et inviolable. + +SALISBURY.--Elle ne sera jamais violée de notre côté; mais, noble +dauphin, bien que nous jurions de servir vos desseins avec un zèle libre +et une fidélité volontaire, cependant croyez-moi, prince, je ne puis me +réjouir de voir que les plaies de l'État demandent pour appareil une +révolte déshonorante, et que, pour guérir l'ulcère invétéré d'une seule +blessure, il en faille ouvrir plusieurs. Oh! cela désole mon âme de +prendre ce fer à mon côté pour faire des veuves, et dans ce pays, ô +ciel! qui répète le nom de Salisbury pour lui demander du secours et une +honorable délivrance! Mais la maladie de notre temps est telle que, pour +rendre à nos droits la vigueur et la santé, nous n'avons d'autre +instrument que la main de la dure injustice et du coupable désordre.--Et +n'est-ce pas une pitié, ô mes tristes amis, que nous les fils, les +enfants de cette île, soyons nés pour voir une heure aussi triste, pour +fouler son sein chéri à la suite d'une armée étrangère et remplir les +rangs de ses ennemis?--Oh! j'ai besoin de me retirer à l'écart, et de +pleurer sur la honte d'une pareille nécessité.--Nous servons de cortége +à la noblesse d'un pays éloigné, et nous suivons des couleurs inconnues +dans ces lieux. Quoi! dans ces lieux? O ma nation! si tu pouvais +t'éloigner? Si les bras de Neptune qui t'enserrent pouvaient t'emporter +loin de la connaissance de toi-même, pour t'enraciner sur des rivages +infidèles? Alors ces deux armées chrétiennes pourraient unir dans une +veine d'alliance ce sang qu'anime la colère, et ne le répandraient pas +d'une manière si contraire au bon voisinage. + +LOUIS.--Tu montres en ceci un noble caractère, et les grandes affections +qui luttent dans ton sein font un tremblement de terre de générosité. +Oh! quel noble combat tu as livré entre la nécessité et un loyal +respect! Laisse-moi essuyer cette honorable rosée qui trace sur tes +joues son cours argenté. Mon coeur s'est attendri aux larmes d'une +femme; c'est une inondation ordinaire, mais l'effusion de ces pleurs +mâles, cette pluie que chasse de son souffle la tempête de l'âme, +étonnent mes yeux et me frappent de plus de stupeur que si je voyais sur +la voûte élevée des cieux se dessiner de toutes parts de brûlants +météores. Lève ton front, illustre Salisbury, et chasse avec un grand +coeur cette tempête: renvoie ces pleurs aux yeux d'enfants qui n'ont +jamais vu le géant du monde dans ses fureurs, qui n'ont jamais rencontré +d'autres aventures que les fêtes animées de l'ardeur de la jeunesse, de +la joie et du bavardage. Viens, viens, car tu enfonceras ta main dans la +bourse de l'opulente prospérité, aussi avant que Louis lui-même.--Et +vous aussi, nobles qui unissez à mes forces le nerf des vôtres.(_Entre +Pandolphe avec sa suite._)--Et tenez, il me semble qu'un ange a parlé, +voyez le saint légat s'avancer vers nous à grands pas; pour nous donner +une garantie de la part du ciel et pour attacher à nos actions, par sa +voix sacrée, le nom de justice. + +PANDOLPHE.--Salut, noble prince de France. Voici ce que j'ai à vous +dire: Le roi Jean s'est réconcilié avec Rome; son âme est rentrée sous +le pouvoir de la sainte Église, de la grande métropole, du siége de +Rome, contre lesquels il était si fort révolté. Ainsi, repliez vos +étendards menaçants, et adoucissez l'esprit sauvage de la guerre +furieuse; que, comme un lion nourri à la main, elle repose +tranquillement aux pieds de la paix, et n'ait plus rien d'effrayant que +l'apparence. + +LOUIS.--Il faut que Votre Grandeur me le pardonne, mais je ne +retournerai point en arrière. Je suis de trop bon lieu pour appartenir à +personne, pour être aux ordres comme agent secondaire, comme serviteur +utile, comme instrument, de quelque puissance souveraine qui soit au +monde: c'est vous qui le premier avez, entre ce royaume châtié et moi +rallumé de votre souffle les charbons éteints de la guerre; c'est vous +qui avez apporté le bois pour nourrir ce feu: il est beaucoup trop grand +maintenant pour que le faible vent qui l'a allumé puisse l'éteindre. +Vous m'avez enseigné à voir la justice sous sa véritable face; vous +m'avez instruit de mes droits sur ce royaume. Quoi! vous seul avez fait +entrer dans mon coeur cette entreprise, et vous venez me dire +aujourd'hui: «Jean a fait sa paix avec Rome!» Et que me fait cette paix +à moi? Moi, par les droits de mon lit nuptial, le jeune Arthur mort, je +réclame ce pays comme m'appartenant; et maintenant qu'il est à moitié +conquis, il faudra que je recule parce que Jean a fait sa paix avec +Rome! Suis-je l'esclave de Rome? De quel argent Rome a-t-elle contribué? +quels soldats m'a-t-elle fournis? quelles munitions m'a-t-elle envoyées +pour aider à cette entreprise? N'est-ce pas moi qui en porte le fardeau? +Quels autres que moi et ceux qui obéissent à mon appel donnent leurs +sueurs à cette cause et soutiennent cette guerre? N'ai-je pas entendu +ces insulaires crier _vive le roi_! au moment où je côtoyais leurs +villes? n'ai-je pas les plus belles cartes dans le jeu pour gagner cette +facile partie où se joue une couronne? Et il faudra que j'abandonne la +mise que j'ai déjà gagnée! Non, non, sur mon âme, c'est ce qu'on ne dira +jamais. + +PANDOLPHE.--Vous ne considérez que les dehors de cette affaire. + +LOUIS.--Dehors ou dedans, je ne m'en retournerai point que mon +entreprise ne soit couronnée de toute la gloire qui a été promise à mes +vastes espérances avant que j'eusse rassemblé cette brillante élite de +la guerre, que j'eusse choisi dans le monde entier ces ardents courages, +pour marcher le front haut à la conquête, et conquérir le renom jusque +dans la gueule du péril et de la mort.(_Une trompette sonne._)--De quoi +vient nous sommer cette vigoureuse trompette? + +(Entre le Bâtard avec une suite.) + +LE BATARD.--En vertu du droit des gens, je dois avoir audience; je suis +envoyé pour vous parler.--Monseigneur de Milan, je viens de la part du +roi apprendre comment vous avez traité pour lui; et, selon ce que vous +me répondrez, je saurai dans quelle étendue et dans quelles limites je +dois renfermer mes paroles. + +PANDOLPHE.--Le dauphin est trop obstiné dans ses refus, et ne veut +accorder aucune trêve à mes instances. Il répond nettement qu'il ne +quittera point les armes. + +LE BATARD.--Par tout le sang qu'a jamais pu respirer la fureur, le jeune +homme a bien répondu. Maintenant écoutez notre roi d'Angleterre, car +c'est ainsi que Sa Majesté parle par ma bouche: il est tout prêt, et +c'est bien raison qu'il le soit; il se rit de cette singerie d'attaque +sans aucune espèce d'étiquette, de cette mascarade militaire, de cette +imprudente orgie, de cette audace imberbe et de ces bataillons +d'enfants; et il est bien préparé à chasser, le fouet à la main, de +l'enceinte de ses domaines, cette guerre de nains, ces pygmées en armes. +Cette main qui a eu la force de vous fustiger à votre porte même et de +vous faire sauter sur les toits, qui vous a obligés de plonger comme des +seaux dans vos puits les plus cachés, de vous tapir sous la litière du +plancher de vos écuries, de demeurer enfermés comme des pions dans des +coffres et des caisses, de vous tenir serrés contre les pourceaux, et de +chercher la douce sûreté dans les tombeaux et les prisons, frissonnant +et tremblant au seul cri des corbeaux de votre pays dont vous preniez la +voix pour celle d'un Anglais armé; cette main victorieuse qui vous a +châtiés dans vos maisons sera-t-elle ici plus faible? Non; sachez que +notre vaillant monarque a pris les armes, et que, comme l'aigle, il +plane au-dessus de son aire pour fondre sur l'importun qui approche de +son nid.--Et vous, hommes dégénérés, rebelles ingrats; vous, Nérons +sanguinaires, qui déchirez le sein de l'Angleterre, votre bonne mère, +rougissez de honte: vos femmes, vos filles au pâle visage, semblables à +des amazones, s'avancent d'un pas léger à la suite des tambours; elles +ont changé leurs dés en gantelets de fer, leurs aiguilles en lances, et +à la douceur de leur coeur ont succédé des inclinations martiales et +sanguinaires. + +LOUIS.--Finis là tes bravades, et tourne le dos en paix. Nous convenons +que tu peux l'emporter sur nous en injures. Bonsoir; nous tenons notre +temps pour trop précieux pour le perdre avec un pareil braillard. + +PANDOLPHE.--Permettez-moi de parler. + +LE BATARD.--Non, c'est moi qui vais parler. + +LOUIS.--Nous n'écouterons ni l'un ni l'autre.--Battez le tambour, et que +la voix de la guerre établisse la légitimité de nos droits et de notre +présence. + +LE BATARD.--Oui, sans doute, vos tambours vont crier quand vous les +battrez, et vous en ferez autant quand vous serez battus. Que le bruit +d'un de tes tambours réveille seulement un écho, et dans le même instant +un autre tambour déjà suspendu te renverra un son tout aussi bruyant que +le tien. Fais-en retentir un autre, et un second ira aussi bruyant que +le tien ébranler l'oreille du firmament, et insulter le tonnerre à la +bouche sonore. Ne se fiant pas à ce légat qui boite des deux côtés et +dont il s'est servi par jeu plutôt que par nécessité, le belliqueux Jean +est là tout près: sur son front siège la mort aux côtes décharnées, dont +l'occupation sera aujourd'hui de se régaler de milliers de Français. + +LOUIS.--Battez, tambours, que nous allions chercher ce danger. + +LE BATARD.--Et tu le trouveras, dauphin, n'en doute pas. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +La scène est toujours en Angleterre.--Un champ de bataille. + +_Alarmes.--Entrent_ LE ROI JEAN ET HUBERT. + + +LE ROI JEAN.--Comment la journée tourne-t-elle pour nous? Oh! +dis-le-moi, Hubert. + +HUBERT.--Mal, j'en ai peur. Comment se trouve Votre Majesté? + +LE ROI JEAN.--Cette fièvre, qui me tourmente depuis si longtemps, +m'accable tout à fait. Oh! mon coeur est malade. + +(Entre un messager.) + +LE MESSAGER.--Seigneur, votre brave cousin, Faulconbridge, prie Votre +Majesté de quitter le champ de bataille, et de lui faire savoir par moi +la route que vous prendrez. + +LE ROI JEAN.--Dis-lui du côté de Swinstead, à l'abbaye de ce lieu. + +LE MESSAGER.--Ayez bon courage: le puissant secours que le dauphin +attendait ici a fait naufrage, il y a trois nuits, sur les sables de +Godwin. Cette nouvelle vient à l'instant même d'être apportée à Richard. +Les Français combattent mollement, et commencent à se retirer. + +LE ROI JEAN.--Hélas! cette cruelle fièvre me consume et ne me laisse pas +la force de jouir de cette heureuse nouvelle. Marchons vers Swinstead; +qu'on me mette à l'instant dans ma litière: la faiblesse s'est emparée +de moi, et je me sens défaillir. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +Un autre endroit sur le champ de bataille. + +SALISBURY, PEMBROKE, BIGOT. + + +SALISBURY.--Je ne croyais pas que le roi conservât autant d'amis. + +PEMBROKE.--Retournons encore à la charge; ranimons l'ardeur des +Français: s'ils échouent, nous échouons aussi. + +SALISBURY.--Ce diable de bâtard, ce Faulconbridge, en dépit de tout, +maintient à lui seul le combat. + +PEMBROKE.--On dit que le roi Jean, dangereusement malade, a quitté le +champ de bataille. + +(Entre Melun blessé et conduit par des soldats.) + +MELUN.--Conduisez-moi vers les rebelles d'Angleterre que j'aperçois ici. + +SALISBURY.--Tant que nous fûmes heureux on nous donna d'autres noms. + +PEMBROKE.--C'est le comte de Melun! + +SALISBURY.--Blessé à mort. + +MELUN.--Fuyez, nobles Anglais. Vous êtes vendus et achetés: retirez-vous +des cruels engagements où vous vous êtes enfilés[23]; accueillez de +nouveau la fidélité bannie. Cherchez le roi Jean et tombez à ses pieds; +car si le Français a l'avantage dans cette tumultueuse journée, il se +propose de récompenser les peines que vous vous donnez en vous faisant +trancher la tête. Il en a fait le serment, et je l'ai juré avec lui, et +d'autres encore l'ont juré avec moi sur l'autel de Saint-Edmonsbury, sur +le même autel où nous vous jurâmes une tendre amitié et un attachement +éternel[24]. + +[Note 23: _Unthread the rude eye of rebellion_: Désenfilez le cruel trou +d'aiguille de la rébellion.] + +[Note 24: On répandit en effet que le vicomte de Melun, tombé malade à +Londres, sentant les approches de la mort, et pressé par sa conscience, +avait fait avertir les Anglais, qui avaient embrassé le parti de Louis, +que le projet de ce prince était de les exterminer eux et leur famille, +pour distribuer leurs propriétés à ses courtisans. Ce conte, absurde, +trop appuyé par l'imprudente préférence que Louis montrait en toute +occasion pour les Français, fut très-accrédité, et contribua +singulièrement à la défection des Anglais.] + +SALISBURY.--Est-il possible? serait-il vrai? + +MELUN.--N'ai-je pas devant les yeux la hideuse mort, ne retenant plus +qu'un reste de vie qui s'échappe avec mon sang, comme se dissout près du +feu la forme d'une figure de cire? Qu'y a-t-il au monde qui pût +maintenant me porter à tromper, puisque je vais perdre les avantages de +toute imposture? Comment voudrais-je dire ce qui est faux, puisqu'il est +vrai que je dois mourir ici, et que je ne puis vivre ailleurs que par la +vérité? Je vous le répète, si Louis remporte la victoire, il se +parjurera si jamais vos yeux revoient naître à l'orient une nouvelle +aurore. Dans cette nuit même, dont le souffle noir et contagieux fume +déjà autour de la chevelure brûlante d'un vieux et faible soleil fatigué +du jour; dans cette nuit fatale, vous rendrez le dernier soupir, et l'on +vous fera traîtreusement payer par la perte de votre vie à tous[25] +l'amende à laquelle a été taxée votre trahison, dans le cas où, par +votre secours, Louis aurait l'avantage de la journée. Parlez de moi à un +nommé Hubert qui accompagne votre roi: mon affection pour lui, et cet +autre motif que mon grand-père était Anglais, ont éveillé ma conscience +et m'ont déterminé à vous confesser tout ceci. Pour récompense, je vous +prie de m'emporter d'ici, loin du tumulte et du bruit du champ de +bataille, dans quelque lieu où je puisse penser en paix le reste de mes +pensées, et où mon âme et le corps puissent se séparer dans la +contemplation et les désirs pieux. + +[Note 25: + + _Paying the fine of rated treachery_ + _Even with a treacherous fine of all your lives._ + +_Fine_ (amende), et _fine_ (fin), jeu de mots impossible à rendre +exactement.] + +SALISBURY.--Nous te croyons.... Et périsse mon âme si je ne chéris +l'aspect et les attraits de cette belle occasion par qui nous allons +retourner sur nos pas dans le chemin d'une damnable désertion! Et comme +le flot qui s'avance et se retire, abandonnant nos irrégularités et +notre cours déréglé, nous redescendrons dans ces limites que nous avions +dédaignées, et coulerons paisiblement dans les bornes de l'obéissance +jusqu'à notre océan, notre auguste roi Jean.--Mon bras va aider à +t'emporter de ce lieu, car je vois déjà dans tes yeux les cruelles +angoisses de la mort.--Allons, mes amis, désertons de nouveau: heureux +changement, qui ramène l'ancien droit! + +(Ils sortent et emmènent Melun.) + + +SCÈNE V + +La scène est toujours en Angleterre.--Le camp français. + +_Entre_ LOUIS _avec sa suite._ + + +LOUIS.--Il semblait que dans le ciel le soleil se couchait à regret, et +qu'il s'arrêtait et couvrait à l'occident le firmament de rougeur, +tandis que les Anglais se retiraient faiblement, mesurant à reculons la +terre de leur propre pays. Oh! nous avons brillamment fini, lorsqu'après +ce sanglant et laborieux combat nous leur avons dit bonsoir, par une +décharge de notre inutile artillerie; et que nous avons glorieusement +relevé nos enseignes déchirées, restant les derniers sur le champ de +bataille, et presque maîtres du terrain. + +(Un messager entre.) + +LE MESSAGER.--Où est mon prince, le dauphin? + +LOUIS.--Le voici.--Quelles nouvelles? + +LE MESSAGER.--Le comte de Melun est tué. Les seigneurs anglais, d'après +ses conseils, ont de nouveau changé de parti; et vos renforts, que vous +désiriez depuis si longtemps, se sont perdus et abîmés dans les sables +de Godwin. + +LOUIS.--Oh! les affreuses et détestables nouvelles! Que ton coeur soit +maudit! Je ne m'attendais pas à éprouver ce soir la tristesse qu'elles +me donnent. Qui est-ce qui a dit que le roi Jean avait fui une heure ou +deux avant que la nuit tombante vînt séparer nos armées fatiguées? + +LE MESSAGER.--Qui que ce soit qui l'ait dit, il a dit la vérité, +seigneur. + +LOUIS.--C'est bon.--A nos postes, et faisons bonne garde cette nuit. Le +jour ne sera pas levé aussitôt que moi pour tenter les bonnes chances de +demain. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE VI + +Un endroit découvert dans le voisinage de l'abbaye de Swinstead. + +_Il est nuit._--LE BATARD ET HUBERT _entrent par différents côtés._ + + +HUBERT.--Qui va là? Parle. Holà! parle vite, ou je tire. + +LE BATARD.--Ami.--Qui es-tu, toi? + +HUBERT.--Du parti de l'Angleterre. + +LE BATARD.--Où vas-tu? + +HUBERT.--Qu'est-ce que cela te fait? Ne pourrais-je pas m'enquérir de +tes affaires comme toi des miennes? + +LE BATARD.--C'est Hubert, je crois. + +HUBERT.--Tu as deviné juste. Je veux bien à tout hasard te croire de mes +amis, toi qui reconnais si bien ma voix. Qui es-tu? + +LE BATARD.--Qui tu voudras; et si cela te fait plaisir, tu peux me faire +l'amitié de croire que je descends d'un côté des Plantagenets. + +HUBERT.--Mauvaise mémoire, c'est toi et l'aveugle nuit qui m'avez fait +tort.--Brave soldat, pardonne-moi si mon oreille a pu méconnaître aucun +des accents de ta voix. + +LE BATARD.--Allons, allons; sans compliment, quelles nouvelles y a-t-il? + +HUBERT.--Eh! c'était pour vous trouver que je cheminais ici sous les +sombres regards de la nuit. + +LE BATARD.--Abrége donc: quelles nouvelles? + +HUBERT.--O mon cher monsieur, des nouvelles convenant à la nuit, noires, +effrayantes, désespérantes, horribles! + +LE BATARD.--Montre-moi où a porté le coup de ces mauvaises nouvelles. Je +ne suis pas une femme, et je ne m'évanouirai pas. + +HUBERT.--Le roi, je le crains, a été empoisonné par un moine. Je l'ai +laissé presque sans voix, et je suis accouru pour vous informer de ce +malheur, afin que vous puissiez vous préparer, dans cette crise +soudaine, mieux que vous ne l'auriez pu si vous aviez tardé à +l'apprendre. + +LE BATARD.--Comment a-t-il pris du poison? qui l'a goûté avant lui? + +HUBERT.--Un moine, vous dis-je, un scélérat déterminé, dont les +entrailles ont éclaté à l'instant même. Cependant le roi parle encore, +et peut-être pourrait-il en revenir. + +LE BATARD.--Qui as-tu laissé auprès de Sa Majesté? + +HUBERT.--Quoi, vous ne savez pas?.... Tous les seigneurs sont revenus, +accompagnés du prince Henri, à la prière duquel le roi leur a pardonné; +et ils sont tous autour de Sa Majesté. + +LE BATARD.--Ciel tout-puissant, suspends ton courroux, et n'essaye pas +de nous faire supporter plus que nous ne pouvons.--Je te dirai, Hubert, +que cette nuit la moitié de mes troupes, en passant les sables, ont été +surprises par la marée, et ces eaux de Lincoln[26] les ont dévorées. +Moi-même, quoique bien monté, j'ai eu peine à me sauver.--Allons, marche +devant; conduis-moi vers le roi. Je crains bien qu'il ne soit mort avant +que j'arrive. + +(Ils sortent.) + +[Note 26: Ce fut Jean lui-même qui, passant de Lyrin dans le +Lincolnshire, perdit par une inondation, et non par la marée, ses +trésors, ses chariots et ses bagages.] + + +SCÈNE VII + +Le verger de l'abbaye de Swinstead. + +_Entrent_ LE PRINCE HENRI, SALISBURY ET BIGOT. + + +HENRI.--Il est trop tard: toute la vie de son sang est atteinte de +corruption; et son cerveau même, où quelques-uns placent la fragile +demeure de l'âme, annonce par ses vaines rêveries la fin de la vie +mortelle. + +(Entre Pembroke.) + +PEMBROKE.--Sa Majesté parle encore: elle est persuadée que si on la +conduisait en plein air, cela calmerait l'ardeur du cruel poison qui la +dévore. + +HENRI.--Eh bien, il faut le faire porter ici dans le verger. Est-il +toujours en fureur? + +(Bigot sort.) + +PEMBROKE.--Il est plus calme que lorsque vous l'avez quitté. Tout à +l'heure il chantait. + +HENRI.--Oh! illusions de la maladie! Les maux parvenus à leur dernière +violence ne se font pas longtemps sentir. La mort, qui a déjà fait sa +proie des parties extérieures, les laisse insensibles et assiége +maintenant l'esprit qu'elle harcèle et désole par des légions de +fantômes bizarres qui, se pressant en foule à ce dernier assaut, se +confondent les uns avec les autres.--C'est une chose étrange que la mort +puisse chanter!--Hélas! je suis le fils de ce cygne faible et épuisé, +qui chante l'hymne funèbre de sa mort, et fait sortir des organes d'une +voie périssable les sons qui conduisent son âme et son corps à leur +repos éternel. + +SALISBURY.--Prenez courage, prince, car vous êtes né pour rendre une +forme à cette masse qu'il a laissée si irrégulière et si défigurée. + +(Rentrent Bigot et la suite, apportant le roi Jean dans une chaise.) + +LE ROI JEAN.--Ah! certes, maintenant mon âme a de la place: elle ne s'en +ira pas par les fenêtres ni par les portes. J'ai dans mon sein un été si +brûlant, que tous mes intestins se réduisent en poussière. Je ne suis +plus qu'un dessin difforme tracé avec une plume sur du parchemin, et je +me racornis devant ce feu. + +HENRI.--Comment se trouve Votre Majesté? + +LE ROI JEAN.--Empoisonné, fort mal, mort, abandonné, rejeté!.... Et nul +de vous ne commandera à l'hiver de venir enfoncer ses doigts de glace +entre mes mâchoires, ne conjurera le Nord d'envoyer ses vents glacés +caresser mes lèvres desséchées et me soulager par le froid, ne fera +couler les rivières de mon royaume dans mon sein consumé? Je ne vous +demande pas grand'chose; je n'implore qu'un froid qui me soulage; et +vous êtes assez avares, assez ingrats pour me le refuser! + +HENRI.--Oh! que mes larmes n'ont-elles quelque vertu qui pût vous +secourir! + +LE ROI JEAN.--Elles sont pleines d'un sel brûlant.--Au dedans de moi est +un enfer où le poison est renfermé comme un démon pour tyranniser une +vie condamnée et sans espérance. + +(Entre le Bâtard hors d'haleine.). + +LE BATARD.--Oh! je suis tout échauffé de la vitesse de ma course, et de +l'envie qui me pressait de voir Votre Majesté. + +LE ROI JEAN.--Ah! mon cousin, tu es venu pour me fermer les yeux. Le +câble de mon coeur est rompu et brûlé; tous les cordages qui soutenaient +les voiles de ma vie se sont changés en un fil, en un petit cheveu; mon +coeur n'est plus retenu que par une pauvre fibre qui ne tiendra que le +temps d'entendre tes nouvelles; et après, tout ce que tu vois ne sera +plus qu'un morceau de terre, le simulacre de la royauté évanouie! + +LE BATARD.--Le dauphin se prépare à marcher de ce côté, et Dieu sait +comment nous pourrons lui résister; car en une nuit la meilleure partie +de mes troupes, avec laquelle j'avais trouvé moyen de faire retraite, +s'est perdue à l'improviste dans les eaux, dévorée par le retour +inattendu de la marée. + +(Le roi meurt.) + +SALISBURY.--Vous versez ces nouvelles de mort dans une oreille déjà +morte.--Mon souverain! mon prince!--Tout à l'heure roi, maintenant cela! + +HENRI.--C'est ainsi qu'il faut que j'avance pour être arrêté de même! +Quelle sûreté, quelle espérance, quelle stabilité y a-t-il dans ce +monde, lorsque ce qui tout à l'heure était un roi n'est plus maintenant +que de l'argile? + +LE BATARD.--Es-tu parti ainsi?--Je ne reste après toi que pour remplir +pour toi le devoir de la vengeance; puis mon âme ira te servir dans les +cieux, comme elle t'a toujours servi sur la terre.--Vous, astres de +l'Angleterre, maintenant rentrés dans votre sphère régulière, où sont +vos troupes? Montrez actuellement le retour de votre fidélité, et +revenez sans délai avec moi repousser la destruction et l'éternelle +ignominie hors des faibles portes de notre patrie languissante! +Cherchons à l'instant l'ennemi, ou il va nous chercher lui-même: le +dauphin accourt en furie sur nos talons. + +SALISBURY.--Il paraît que vous n'êtes pas instruit de tout ce que nous +savons. Le cardinal Pandolphe est à se reposer dans l'abbaye, où il est +arrivé il y a une demi-heure apportant de la part du dauphin, disposé à +abandonner sur-le-champ cette guerre, des offres de paix que nous +pouvons accepter avec honneur et avec avantage. + +LE BATARD.--Il l'abandonnera bien mieux encore lorsqu'il nous verra bien +ralliés pour la défense. + +SALISBURY.--Mais tout est en quelque sorte fini: il a déjà fait +transporter sur les côtes quantité de bagages et remis sa cause et ses +prétentions entre les mains du cardinal, avec qui, si vous le jugez à +propos, vous et moi et les autres seigneurs, nous partirons en diligence +cette après-dînée, pour achever de terminer heureusement cette affaire. + +LE BATARD.--Soit.--Et vous, mon noble prince, avec ceux des grands dont +on peut le mieux se passer, vous resterez pour les obsèques de votre +père. + +HENRI.--C'est à Worcester que son corps doit être enterré, car c'est +ainsi qu'il l'a ordonné. + +LE BATARD.--Il faut donc l'y conduire.--Et vous, cher prince, +puissiez-vous revêtir avec bonheur le sceptre héréditaire et glorieux de +ce royaume! C'est avec une soumission entière que je vous transmets à +genoux mes fidèles services, et ma soumission éternellement inviolable. + +SALISBURY.--Et nous vous offrons de même notre affection, qui demeurera +désormais sans tache. + +HENRI.--J'ai une âme sensible qui voudrait vous remercier, et ne sait le +faire que par des larmes. + +LE BATARD.--Oh! ne donnons à la circonstance que les douleurs +nécessaires; nous sommes en avance de chagrin avec le passé.--Cette +Angleterre n'est jamais tombée et ne tombera jamais aux pieds +orgueilleux d'un vainqueur, qu'elle ne l'ait d'abord aidé elle-même à la +blesser. Maintenant que ses chefs sont revenus à elle, que les trois +parties du monde viennent armées contre nous, et nous leur tiendrons +tête! Rien ne peut nous accabler si l'Angleterre reste fidèle à +elle-même. + +(Ils sortent.) + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le roi Jean, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI JEAN *** + +***** This file should be named 21856-8.txt or 21856-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/1/8/5/21856/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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