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+The Project Gutenberg EBook of Le marchand de Venise, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le marchand de Venise
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: March 9, 2007 [EBook #20773]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARCHAND DE VENISE ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr). This file is gratefully uploaded
+to the PG collection in honor of Distributed Proofreaders
+having posted over 10,000 ebooks.
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+
+ Note du transcripteur.
+
+ ===========================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 6
+ Le marchand de Venise, Les joyeuses Bourgeoises de
+ Windsor, Le roi Jean, La vie et la mort du roi Richard II,
+ Henri IV (1re partie).
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+
+ ==========================================================
+
+
+ LE
+
+ MARCHAND DE VENISE
+
+
+
+ NOTICE
+ SUR LE MARCHAND DE VENISE
+
+Le fond de l'aventure qui fait le sujet du _Marchand de Venise_ se
+retrouve dans les chroniques ou dans la littérature de tous les pays,
+tantôt en entier, tantôt dépouillé de l'épisode très-piquant qu'y
+ajoutent les amours de Bassanio et de Portia. Un jugement pareil à celui
+de Portia a été attribué à Sixte V qui, plus sévère, condamna, dit-on, à
+l'amende les deux contractants, pour les punir de l'immoralité d'un
+pareil marché. En cette occasion il s'agissait d'un pari, et le juif
+était le perdant. Un recueil de nouvelles françaises, intitulé
+_Roger-Bontemps en belle humeur_, raconte la même aventure, mais à
+l'avantage du chrétien, et c'est le sultan Saladin qui est le juge. Dans
+un manuscrit persan qui rapporte le même fait, il s'agit d'un pauvre
+musulman de Syrie avec qui un riche juif fait ce marché pour avoir les
+moyens de le perdre et parvenir ainsi à posséder sa femme dont il est
+amoureux; le cas est décidé par un cadi d'Émèse. Mais l'aventure tout
+entière se trouve consignée, avec quelques différences, dans un
+très-ancien ouvrage écrit en latin et intitulé: _Gesta Romanorum_, et
+dans le _Pecorone_ de _ser Giovanni_, recueil de nouvelles composé avant
+la fin du quatorzième siècle et par conséquent très-antérieur à Sixte V,
+ce qui rend tout à fait improbable l'anecdote rapportée sur ce pape par
+Grégoire Léti.
+
+Dans la nouvelle de ser Giovanni, la dame de Belmont n'est point une
+jeune fille forcée de soumettre son choix aux conditions prescrites par
+le singulier testament de son père, mais une jeune veuve qui, de sa
+propre volonté, impose une condition beaucoup plus singulière à ceux que
+le hasard ou le choix fait aborder dans son port. Obligés de partager
+le lit de la dame, s'ils savent profiter des avantages que leur offre
+une pareille situation, ils obtiendront avec la possession de la veuve
+sa main et tous ses biens. Dans le cas contraire, ils perdent leur
+vaisseau et son chargement, et repartent sur-le-champ avec un cheval et
+une somme d'argent qu'on leur fournit pour retourner chez eux. Peu
+effrayés d'une pareille épreuve, beaucoup ont tenté l'aventure, tous ont
+succombé; car, à peine dans le lit, ils s'endorment d'un profond
+sommeil, d'où ils ne se réveillent que pour apprendre le lendemain que
+la dame plus matinale a déjà fait décharger le navire, et préparer la
+monture qui doit reconduire chez lui le malencontreux prétendant. Aucun
+n'a été tenté de renouveler une entreprise si chère, et dont le mauvais
+succès a découragé les plus vifs aspirants. Le seul Gianetto (c'est dans
+la nouvelle le nom du jeune Vénitien) s'est obstiné, et après deux
+premières déconvenues, il veut risquer une troisième aventure: son
+parrain Ansaldo, sans s'inquiéter de la perte des deux premiers
+vaisseaux dont il ignore la cause, lui en équipe un troisième, avec
+lequel Gianetto lui promet de réparer leurs malheurs. Mais épuisé par
+les précédentes entreprises, il est obligé pour celle-là d'emprunter à
+un juif la somme de dix mille ducats, aux mêmes conditions que celles
+qu'impose Shylock à Antonio. Gianetto arrive, et, averti par une
+suivante de ne pas boire le vin qu'on lui présentera avant de se mettre
+au lit, il surprend à son tour la dame qui, fort troublée d'abord de le
+trouver éveillé, se résigne cependant à son sort, et s'estime heureuse
+de le nommer le lendemain son époux. Gianetto, enivré de son bonheur,
+oublie le pauvre Ansaldo jusqu'au jour fatal de l'échéance du billet. Un
+hasard le lui rappelle alors; il part en diligence pour Venise, et le
+reste de l'histoire se passe comme l'a représenté Shakspeare.
+
+On conçoit aisément la raison et la nécessité des divers changements
+qu'il a fait subir à cette aventure; elle n'était cependant pas
+tellement impossible à représenter de son temps sur le théâtre qu'on ne
+puisse croire qu'il a été induit à ces changements par le besoin de
+donner plus de moralité à ses personnages et plus d'intérêt à son
+action. Aussi la situation du généreux Antonio, la peinture de son
+caractère si dévoué, courageux et mélancolique à la fois, ne sont-elles
+pas l'unique source du charme qui règne si puissamment dans tout
+l'ouvrage. Les lacunes que laisse cette situation sont du moins si
+heureusement remplies qu'on ne s'aperçoit d'aucun vide, tant l'âme est
+doucement occupée des sentiments qui en naissent naturellement. Il
+semble que Shakspeare ait voulu peindre ici, sous leurs différents
+points de vue, les premiers beaux jours d'un heureux mariage. Le
+discours de Portia à Bassanio, au moment où le sort vient de décider en
+sa faveur, et où elle se regarde déjà comme son heureuse épouse, est
+rempli d'un abandon si pur, d'une soumission conjugale si touchante et
+si noble à la fois, que son caractère en acquiert un charme
+inexprimable, et que Bassanio, prenant dès cet instant la situation
+supérieure qui lui convient, n'a plus à craindre d'être rabaissé par
+l'esprit et le courage de sa femme, quelque décidé que soit le parti
+qu'elle va prendre l'instant d'après; on sait maintenant que, le moment
+de la nécessité passé, tout rentrera dans l'ordre, et que les grandes
+qualités qu'elle saura soumettre à son devoir de femme ne feront
+qu'ajouter au bonheur de son mari.
+
+Dans une classe subordonnée, Lorenzo et Jessica nous donnent le
+spectacle de ce tendre badinage de deux jeunes époux si remplis de leur
+bonheur qu'ils le répandent sur les choses les plus étrangères à
+eux-mêmes et jouissent des pensées et des actions les plus
+indifférentes, comme d'autant de portions d'une existence que le bonheur
+envahit tout entière. Cet entretien de Lorenzo et de Jessica, ce jardin,
+ce clair de lune, cette musique qui prépare le retour de Portia, de
+Bassanio, et l'arrivée d'Antonio, disposent l'âme à toutes les douces
+impressions que fera naître l'image d'une félicité complète, dans la
+réunion de Portia et de Bassanio au milieu de tous les amis qui vont
+jouir de leurs soins et de leurs bienfaits. Shakspeare est presque le
+seul poëte dramatique qui n'ait pas craint de s'arrêter sur le tableau
+du bonheur; il sentait qu'il avait de quoi le remplir.
+
+L'invention des trois coffres, dont l'original se trouve aussi en
+plusieurs endroits, existe, à peu près telle que l'a employée
+Shakspeare, dans une autre aventure des _Gesta Romanorum_, si ce n'est
+que la personne soumise à l'épreuve est la fille d'un roi de la Pouille
+qui, par la sagesse de son choix, est jugée digne d'épouser le fils de
+l'empereur de Rome. On voit par là que ces _Gesta Romanorum_ ne
+remontent pas précisément aux temps antiques.
+
+Le caractère du juif Shylock est justement célèbre en Angleterre.
+
+Cette pièce a été représentée avant 1598. C'est ce qu'on sait de plus
+certain sur sa date. Plusieurs pièces sur le même sujet avaient déjà été
+mises au théâtre; il avait été aussi le fond de plusieurs ballades.
+
+En 1701, M. Grandville, depuis lord Lansdowne, remit au théâtre _le
+Marchand de Venise_, avec des changements considérables, sous le titre
+du _Juif de Venise_. On l'a joué longtemps sous cette nouvelle forme.
+
+
+
+ LE
+ MARCHAND DE VENISE
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+LE DUC DE VENISE, } amoureux de
+LE PRINCE DE MAROC, } Portia.
+LE PRINCE D'ARAGON, }
+ANTONIO, marchand de Venise.
+BASSANIO, son ami.
+SALANIO, } amis d'Antonio et de
+GRATIANO,} Bassanio.
+SALARINO,}
+LORENZO, amant de Jessica.
+SHYLOCK, juif.
+TUBAL, autre juif, ami de Shylock.
+LANCELOT GOBBO, jeune lourdaud, domestique de Shylock.
+LE VIEUX GOBBO, père de Lancelot.
+LÉONARDO, domestique de Bassanio.
+BALTHASAR, domestiques de Portia.
+STEPHANO, " " "
+UN VALET.
+PORTIA, riche héritière.
+NÉRISSA, suivante de Portia.
+JESSICA, fille de Shylock.
+
+
+
+Sénateurs de Venise, officiers de la cour de justice, un geôlier,
+valets et autres personne de suite.
+
+La scène est tantôt à Venise, tantôt à Belmont, château de Portia.
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+SCÈNE I
+
+Dans une rue de Venise.
+
+_Entrent_ ANTONIO, SALARINO et SALANIO.
+
+
+Antonio.--De bonne foi, je ne sais pourquoi je suis triste. J'en suis
+fatigué: vous dites que vous en êtes fatigués aussi; mais comment j'ai
+pris ce chagrin, où je l'ai trouvé, rencontré, de quoi il est fait, d'où
+il est sorti, je suis encore à l'apprendre.--La tristesse me rend si
+stupide que j'ai peine à me reconnaître moi-même.
+
+SALANIO.--Votre âme est agitée sur l'Océan; là où, sous leurs voiles
+majestueuses, vos larges vaisseaux, seigneurs et riches bourgeois des
+flots, dominent sur le peuple des petits navires marchands qui les
+saluent, inclinant, lorsqu'ils passent près d'eux, le tissu de leurs
+ailes.
+
+SALARINO.--Croyez-moi, monsieur, si j'avais une pareille mise dehors, la
+plus grande partie de mes affections serait en voyage à la suite de mes
+espérances. Je serais toujours à arracher des brins d'herbe pour savoir
+de quel côté souffle le vent; à chercher sur les cartes les ports, les
+môles et les routes; et chaque objet qui pourrait me faire craindre un
+malheur pour ma cargaison ne manquerait certainement pas de me rendre
+triste.
+
+SALANIO.--En soufflant sur mon bouillon pour le refroidir, mon haleine
+me donnerait un frisson, je songerais à tout le mal qu'un trop grand
+vent pourrait causer sur la mer. Je ne pourrais voir un sablier
+s'écouler que je ne songeasse aux bancs de sable, aux bas-fonds, où je
+verrais mon riche _André_[1] engravé, abaissant son grand mât plus bas
+que ses flancs pour baiser son tombeau. Pourrais-je aller à l'église et
+voir les pierres de l'édifice sacré, sans me rappeler aussitôt les
+rochers dangereux qui, en effleurant seulement les côtés de mon cher
+vaisseau, disperseraient toutes mes épices sur les flots, et
+habilleraient de mes soies les vagues en fureur; en un mot, sans penser
+que riche de tout cela en cet instant, je puis l'instant d'après n'avoir
+plus rien? Puis-je songer à tous ces hasards et ne pas songer en même
+temps qu'un pareil malheur, s'il m'arrivait, me rendrait triste?--Tenez,
+ne m'en dites pas davantage: je suis sûr qu'Antonio est triste, parce
+qu'il songe à ses marchandises.
+
+[Note 1: C'était apparemment le nom d'un des plus gros vaisseaux
+d'Antonio.]
+
+ANTONIO.--Non, croyez-moi. J'en rends grâces au sort; toutes mes
+espérances ne sont pas aventurées sur une seule chance, ni réunies en un
+même lieu; et ma fortune entière ne dépend pas des événements de cette
+année. Ce ne sont donc pas mes marchandises qui m'attristent.
+
+SALARINO.--Il faut alors que vous soyez amoureux.
+
+ANTONIO.--Fi donc!
+
+SALARINO.--Vous n'êtes pas amoureux non plus? En ce cas, souffrez qu'on
+vous dise que vous êtes triste, parce que vous n'êtes pas gai; et il
+vous serait tout aussi aisé de rire, de danser, et de dire que vous êtes
+gai, parce que vous n'êtes pas triste. Par Janus au double visage, la
+nature forme quelquefois d'étranges personnages; les uns ne laissant
+jamais qu'entrevoir leurs yeux à travers leurs paupières à demi fermées
+et riant comme des perroquets, à la vue d'un joueur de cornemuse; et
+d'autres, d'une mine si renfrognée, qu'ils ne montreraient pas seulement
+leurs dents en façon de sourire, quand Nestor en personne jurerait que
+la plaisanterie est de nature à faire rire.
+
+(Entrent Bassanio, Lorenzo, Gratiano.)
+
+SALANIO--Voici Bassanio, votre noble allié, avec Gratiano et Lorenzo.
+Adieu, nous vous laissons en meilleure compagnie.
+
+SALARINO.--Je serais volontiers resté jusqu'à ce que je vous eusse rendu
+joyeux, si de plus dignes ne m'avaient prévenu.
+
+ANTONIO.--Vous avez une grande place dans mon affection; mais je suppose
+que vos affaires vous appellent, et que vous saisissez l'occasion de
+nous quitter.
+
+SALARINO.--Bonjour, mes bons seigneurs.
+
+BASSANIO.--Dites-moi tous deux, mes bons seigneurs, quand rirons-nous?
+Répondez: quand? Vous devenez excessivement rares. Cela durera-t-il?
+
+SALARINO.--Nous nous ferons un plaisir de prendre votre temps.
+
+(Salanio et Salarino sortent.)
+
+LORENZO.--Seigneur Bassanio, puisque vous voilà avec Antonio, nous
+allons vous laisser ensemble. Mais à l'heure du dîner, souvenez-vous, je
+vous prie, du lieu de notre rendez-vous.
+
+BASSANIO.--Je n'y manquerai pas.
+
+GRATIANO.--Vous n'avez pas bon visage, seigneur Antonio. Tenez, vous
+avez trop d'affaires en ce monde; c'est en perdre les avantages que de
+les acheter par trop de soins. Vous êtes étonnamment changé;
+croyez-moi.
+
+ANTONIO.--Je prends le monde pour ce qu'il est, Gratiano: un théâtre où
+chacun doit jouer son rôle; le mien est d'être triste.
+
+GRATIANO.--Le mien sera donc celui du fou. Que les rides de la
+vieillesse viennent au milieu de la joie et du rire, que le vin
+échauffe, s'il le faut, mon foie, mais que d'affaiblissants soupirs ne
+viennent point glacer mon coeur. Pourquoi un homme qui a du sang chaud
+dans les veines demeurerait-il immobile comme son grand-père taillé en
+albâtre? pourquoi dormir quand on veille, et se donner la jaunisse à
+force de mauvaise humeur? Je te le dirai, Antonio; je t'aime, et c'est
+mon amitié qui parle; il y a une espèce de gens dont le visage se
+boursoufle au dehors et s'enveloppe comme l'eau dormante d'un étang, et
+qui se tiennent dans une immobilité volontaire pour se parer d'une
+réputation de sagesse, de gravité, de profondeur d'esprit, et qui
+semblent vous dire: «Monsieur, je suis un oracle; quand j'ouvre la
+bouche, empêchez qu'un chien n'aboie.» O mon cher Antonio, je connais de
+ces gens-là qui ne doivent qu'à leur silence leur réputation de sagesse,
+et qui, j'en suis sûr, s'ils parlaient, seraient capables de damner plus
+d'une oreille, car en les écoutant, bien des gens traiteraient leurs
+frères de fous. Je t'en dirai plus long une autre fois. Mais ne va pas
+te servir de l'appât de la mélancolie, pour pêcher ce goujon des sots,
+la réputation.--Allons, viens, cher Lorenzo. (_A Antonio_.)--Adieu pour
+un moment; je finirai mon sermon après dîner.
+
+LORENZO, _à Antonio_.--Oui, nous allons vous laisser jusqu'à l'heure du
+dîner.--Il faudra que je devienne un de ces sages muets, car Gratiano ne
+me laisse jamais le temps de parler.
+
+GRATIANO.--C'est bon, tiens-moi encore compagnie deux ans, et tu ne
+connaîtras plus le son de ta voix.
+
+ANTONIO.--Adieu, il me rendrait bavard.
+
+GRATIANO.--Tant mieux, ma foi, car le silence ne convient qu'à une
+langue de boeuf fumé, et à une fille qui n'est pas de défaite.
+
+(Gratiano et Lorenzo sortent.)
+
+ANTONIO.--Est-ce là dire quelque chose?
+
+BASSANIO.--Gratiano est l'homme de Venise qui débite le plus de riens.
+Ce qu'il y a de bon dans tous ses discours est comme deux grains de blé
+cachés dans deux boisseaux de son. On les cherche un jour entier avant
+de les trouver, et quand on les a, ils ne valent pas la peine qu'on a
+prise.
+
+ANTONIO.--Fort bien. Dites-moi: quelle est donc cette dame auprès de
+laquelle vous avez juré de faire un secret pèlerinage, et que vous
+m'avez promis de me nommer aujourd'hui?
+
+BASSANIO.--Vous n'ignorez pas, Antonio, dans quel délabrement j'ai mis
+mes affaires, en voulant faire une plus haute figure que ne pouvait me
+le permettre longtemps ma médiocre fortune; je ne m'afflige pas
+maintenant d'être privé des moyens de soutenir ce noble état; mais mon
+premier souci est de me tirer avec honneur des dettes considérables que
+j'ai contractées par un peu trop de prodigalité. C'est à vous, Antonio,
+que je dois le plus, tant en argent qu'en amitié; et c'est de votre
+amitié que j'attends avec confiance les moyens d'accomplir tous mes
+desseins, et les plans que je forme pour payer tout ce que je dois.
+
+ANTONIO.--Je vous prie, mon cher Bassanio, de me les faire connaître;
+et, s'ils se renferment comme vous le faites vous-même dans les limites
+de l'honneur, soyez sûr que ma bourse, ma personne et tout ce que j'ai
+de ressources en ce monde sont à votre service.
+
+BASSANIO.--Lorsque j'étais écolier, dès que j'avais perdu une de mes
+flèches, j'en décochais une autre dans la même direction, mettant plus
+d'attention à suivre son vol, afin de retrouver l'autre; et, en risquant
+de perdre les deux, je les retrouvais toutes deux. Je vous cite cet
+exemple de mon enfance, parce que je vais vous parler le langage de la
+candeur. Je vous dois beaucoup: et comme il arrive à un jeune homme
+livré à ses fantaisies, ce que je vous dois est perdu. Mais si vous
+voulez risquer une autre flèche du même côté où vous avez lancé la
+première, je ne doute pas que, par ma vigilance à observer sa chute, je
+ne retrouve les deux, ou du moins que je ne vous rapporte celle que vous
+aurez hasardée la dernière, en demeurant avec reconnaissance votre
+débiteur pour l'autre.
+
+ANTONIO.--Vous me connaissez; c'est donc perdre le temps que de tourner
+ainsi autour de mon amitié par des circonlocutions. Vous me faites
+certainement plus de tort en doutant de mes sentiments, que si vous
+aviez dissipé tout ce que je possède. Dites-moi donc ce qu'il faut que
+je fasse pour vous, et tout ce que vous me croyez possible; je suis prêt
+à le faire: parlez donc.
+
+BASSANIO.--Il est dans Belmont une riche héritière; elle est belle, plus
+belle que ce mot, et douée de rares vertus. J'ai quelquefois reçu de ses
+yeux de doux messages muets. Son nom est Portia. Elle n'est pas moins
+estimée que la fille de Caton, la Portia de Brutus. L'univers entier
+connaît son mérite; car les quatre vents lui amènent de toutes les côtes
+d'illustres adorateurs. Ses cheveux, dorés comme les rayons du soleil,
+tombent en boucles sur ses tempes comme une toison d'or: ce qui fait de
+sa demeure de Belmont un rivage de Colchos, où plus d'un Jason se rend
+pour la conquérir: ô mon Antonio, si j'avais seulement le moyen d'entrer
+en concurrence avec eux, j'ai dans mon âme de tels présages de succès,
+qu'il est hors de doute que je l'emporterais.
+
+ANTONIO.--Tu sais que toute ma fortune est sur la mer, que je n'ai point
+d'argent, ni la possibilité de rassembler une forte somme. Va donc
+essayer ce que peut mon crédit dans Venise. Je l'épuiserai jusqu'au
+bout, pour te donner les moyens de paraître à Belmont, et d'obtenir la
+belle Portia. Va, informe-toi où il y a de l'argent. J'en ferai autant
+de mon côté, et je ne doute point que je n'en trouve par mon crédit ou
+par le désir qu'on aura de m'obliger.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+A Belmont.--Un appartement de la maison de Portia.
+
+_Entrent_ PORTIA et NÉRISSA.
+
+
+PORTIA.--En vérité, Nérissa, mon petit individu est bien las de ce grand
+univers.
+
+NÉRISSA.--Cela serait bon, ma chère madame, si vos misères étaient en
+aussi grand nombre que le sont vos prospérités: cependant, à ce que je
+vois, on est aussi malade d'indigestion que de disette. Ce n'est donc
+pas un médiocre bonheur que d'être placé dans la médiocrité: superflu
+blanchit de bonne heure, suffisance vit longtemps.
+
+PORTIA.--Voilà de belles sentences, et très-bien débitées.
+
+NÉRISSA.--Elles seraient encore meilleures mises en pratique.
+
+PORTIA.--S'il était aussi aisé de faire qu'il l'est de connaître ce qui
+est bon à faire, les chapelles seraient des églises, et les cabanes des
+pauvres gens des palais de princes. C'est un bon prédicateur que celui
+qui se conforme à ses sermons. J'apprendrais plutôt à vingt personnes ce
+qu'il est à propos de faire, que je ne serais une des vingt à suivre mes
+instructions. Le cerveau peut imaginer des lois pour le sang, mais un
+tempérament ardent saute par-dessus une froide loi; c'est un tel lièvre
+que la folle jeunesse pour s'élancer par-dessus les filets du bon sens!
+Mais cette manière de raisonner n'est pas trop de saison lorsqu'il
+s'agit de choisir un époux. Choisir! hélas! quel mot! Je ne puis ni
+choisir celui que je voudrais, ni refuser celui qui me déplairait. Et
+ainsi il faut que la volonté d'une fille vivante se plie aux volontés
+d'un père mort. N'est-il pas bien dur, Nérissa, de ne pouvoir ni choisir
+ni refuser personne?
+
+NÉRISSA.--Votre père fut toujours vertueux, et les saints personnages
+ont à leur mort de bonnes inspirations. Ainsi, dans cette loterie qu'il
+a imaginée, et au moyen de laquelle vous devez être le partage de celui
+qui, entre trois coffres d'or, d'argent et de plomb, choisira selon son
+intention, vous pouvez être sûr que le bon choix sera fait par un homme
+que vous pourrez aimer en bonne conscience. Mais quelle chaleur
+d'affection sentez-vous pour tous ces brillants adorateurs qui sont déjà
+arrivés?
+
+PORTIA.--Je t'en prie, dis-moi leurs noms: à mesure que tu les nommeras
+je ferai leur portrait, et tu devineras mes sentiments par ma
+description.
+
+NÉRISSA.--D'abord il y a le prince de Naples.
+
+PORTIA.--Eh! c'est un véritable animal[2]. Il ne sait parler que de son
+cheval, et se targue comme d'un mérite singulier de la science qu'il
+possède de le ferrer lui-même. J'ai bien peur que madame sa mère ne se
+soit oubliée avec un forgeron.
+
+[Note 2: _A colt_. _Colt_ signifie un jeune cheval qui n'est pas encore
+dressé, et aussi un étourdi sans éducation. On ne pouvait rendre en
+français le double sens de l'expression, il a fallu choisir celui qui
+allait le mieux au reste de la phrase.]
+
+NÉRISSA.--Vient ensuite le comte Palatin.
+
+PORTIA.--Il est toujours refrogné, comme s'il vous disait: _Si vous ne
+voulez pas de moi, décidez-vous_. Il écoute des contes plaisants sans un
+sourire. Je crains que dans sa vieillesse il ne devienne le philosophe
+larmoyant, puisque jeune encore il est d'une si maussade tristesse.
+J'aime mieux épouser une tête de mort la bouche garnie d'un os, qu'un de
+ces deux hommes-là. Dieu me préserve de tous les deux!
+
+NÉRISSA.--Que dites-vous du seigneur français, monsieur le _Bon_?
+
+PORTIA.--Dieu l'a fait; ainsi je consens qu'il passe pour un homme. Je
+sais bien que c'est un péché de se moquer de son prochain; mais lui!
+Comment! il a un meilleur cheval que le Napolitain! Il possède à un plus
+haut degré que le comte Palatin la mauvaise habitude de froncer le
+sourcil. Il est tous les hommes ensemble, sans en être un. Si un merle
+chante, il fait aussitôt la cabriole. Il va se battre contre son ombre.
+En l'épousant, j'épouserais en lui seul vingt maris; s'il vient à me
+mépriser je lui pardonnerai: car, m'aimât-il à la folie, je ne le
+payerai jamais de retour.
+
+NÉRISSA.--Que dites-vous de Fauconbridge, le jeune baron anglais?
+
+PORTIA.--Vous savez que je ne lui dis rien; car nous ne nous entendons
+ni l'un ni l'autre; il ne sait ni latin, ni français, ni italien: et
+vous pouvez bien jurer en justice que je ne sais pas pour deux sous
+d'anglais. C'est la peinture d'un joli homme. Mais, hélas! qui peut
+s'entretenir avec un tableau muet? Qu'il est mis singulièrement! Je
+crois qu'il a acheté son pourpoint en Italie, ses hauts-de-chausses
+circulaires en France, son bonnet en Allemagne, et ses manières par tout
+pays.
+
+NÉRISSA.--Que pensez-vous du seigneur écossais son voisin?
+
+PORTIA.---Qu'il est plein de charité pour son voisin, car il a emprunté
+un soufflet de l'Anglais, et a juré de le lui rendre quand il pourrait.
+Je crois que le Français s'est rendu sa caution, et s'est engagé pour un
+second.
+
+NÉRISSA.--Comment trouvez-vous le jeune Allemand, le neveu du comte de
+Saxe?
+
+PORTIA.--Fort déplaisant le matin quand il est à jeun, et bien plus
+déplaisant encore le soir quand il est ivre. Lorsqu'il est au mieux il
+est un peu plus mal qu'un homme, et quand il est le plus mal il est tant
+soit peu mieux qu'une bête. Et m'arrivât-il du pis qui puisse arriver,
+j'espère trouver le moyen de me défaire de lui.
+
+NÉRISSA.--S'il se présentait pour choisir, et qu'il prît le bon coffre,
+ce serait refuser d'accomplir les volontés de votre père, que de refuser
+sa main.
+
+PORTIA.--De crainte que ce malheur extrême n'arrive, mets, je te prie,
+sur le coffre opposé un grand verre de vin du Rhin; car si le diable
+était dedans, et cette tentation au dehors, je suis sûre qu'il le
+choisirait. Je ferai tout au monde, Nérissa, plutôt que d'épouser une
+éponge.
+
+NÉRISSA.--Vous ne devez plus craindre d'avoir aucun de ces messieurs;
+ils m'ont fait part de leurs résolutions, c'est de s'en retourner chez
+eux, et de ne plus vous importuner de leur recherche, à moins qu'ils ne
+puissent vous obtenir par quelque autre moyen que celui qu'a imposé
+votre père, et qui dépend du choix des coffres.
+
+PORTIA.--Dussé-je vivre aussi vieille que la Sibylle, je mourrai aussi
+chaste que Diane, à moins qu'on ne m'obtienne dans la forme prescrite
+par mon père. Je suis ravie que cette cargaison d'amoureux se montre si
+raisonnable; car il n'en est pas un parmi eux qui ne me fasse soupirer
+après son absence et prier Dieu de lui accorder un heureux départ.
+
+NÉRISSA.--Ne vous rappelez-vous pas, madame, que du vivant de votre
+père, il vint ici, à la suite du marquis de Montferrat, un Vénitien
+instruit et brave militaire?
+
+PORTIA.--Oui, oui, c'était Bassanio; c'est ainsi, je crois, qu'on le
+nommait.
+
+NÉRISSA.--Cela est vrai, madame; et de tous les hommes sur qui se soient
+jamais arrêtés mes yeux peu capables d'en juger, il m'a paru le plus
+digne d'une belle femme.
+
+PORTIA.--Je m'en souviens bien, et je me souviens aussi qu'il mérite tes
+éloges.--(_Entre un valet._) Qu'est-ce? Quelles nouvelles?
+
+LE VALET.--Les quatre étrangers vous cherchent, madame, pour prendre
+congé de vous, et il vient d'arriver un courrier qui en devance un
+cinquième, le prince de Maroc; il dit que le prince son maître sera ici
+ce soir.
+
+PORTIA.--Si je pouvais accueillir celui-ci d'aussi bon coeur que je vois
+partir les autres, je serais charmée de son arrivée. S'il se trouve
+avoir les qualités d'un saint et le teint d'un diable, je l'aimerais
+mieux pour confesseur que pour épouseur. Allons, Nérissa; et toi (_au
+valet_), marche devant. Tandis que nous mettons un amant dehors, un
+autre frappe à la porte.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Venise.--Une place publique.
+
+_Entrent_ BASSANIO, SHYLOCK.
+
+
+SHYLOCK.--Trois mille ducats?--Bien.
+
+BASSANIO.--Oui, monsieur, pour trois mois.
+
+SHYLOCK.--Pour trois mois?--Bien.
+
+BASSANIO.--Pour lesquels, comme je vous disais, Antonio s'engagera.
+
+SHYLOCK.--Antonio s'engagera?--Bien.
+
+BASSANIO.--Pourrez-vous me rendre service? Me ferez-vous ce plaisir?
+Aurai-je votre réponse?
+
+SHYLOCK.--Trois mille ducats, pour trois mois, et Antonio engagé.
+
+BASSANIO.--Votre réponse à cela?
+
+SHYLOCK.--Antonio est bon.
+
+BASSANIO.--Auriez-vous ouï dire quelque chose de contraire?
+
+SHYLOCK.--Oh! non, non, non, non. En disant qu'il est bon, je veux
+seulement vous faire comprendre qu'il est suffisamment sûr. Cependant
+ses ressources reposent sur des suppositions. Il a un vaisseau frété
+pour Tripoli, un autre dans les Indes, et en outre j'ai appris sur le
+Rialto qu'il en avait un troisième au Mexique, un quatrième en
+Angleterre, et d'autres entreprises encore de côté et d'autre. Mais les
+vaisseaux ne sont que des planches, les matelots que des hommes. Il y a
+des rats de terre et des rats d'eau, et des voleurs d'eau comme des
+voleurs de terre, je veux dire qu'il y a des pirates; et puis aussi les
+dangers de la mer, les vents, les rochers. Néanmoins l'homme est
+suffisant.--Trois mille ducats... je crois pouvoir prendre son
+obligation.
+
+BASSANIO.--Soyez assuré que vous le pouvez.
+
+SHYLOCK.--Je m'assurerai que je le peux; et pour m'en assurer, j'y
+réfléchirai. Puis-je parler à Antonio?
+
+BASSANIO.--Si vous vouliez dîner avec nous?
+
+SHYLOCK.--Oui, pour sentir le porc! pour manger de l'habitation dans
+laquelle votre prophète, le Nazaréen, a par ses conjurations fait entrer
+le diable! Je veux bien faire marché d'acheter avec vous, faire marché
+de vendre avec vous, parler avec vous, me promener avec vous, et ainsi
+de suite; mais je ne veux pas manger avec vous, ni boire avec vous, ni
+prier avec vous. Quelles nouvelles sur le Rialto?--Mais qui vient ici?
+
+BASSANIO.--C'est le seigneur Antonio.
+
+(Entre Antonio.)
+
+SHYLOCK, _à part_.--Comme il a l'air d'un hypocrite publicain! je le
+hais parce qu'il est chrétien, mais je le hais bien davantage parce
+qu'il a la basse simplicité de prêter de l'argent gratis et qu'il fait
+baisser à Venise le taux de l'usance[3]. Si je puis une fois prendre ma
+belle[4], j'assouvirai pleinement la vieille aversion que je lui porte.
+Il hait notre sainte nation, et dans les lieux d'assemblées des
+marchands, il invective contre mes marchés, mes gains bien acquis, qu'il
+appelle intérêts. Maudite soit ma tribu si je lui pardonne!
+
+[Note 3: _Usance_ est un terme de banque; il signifie une échéance à
+trente jours de date, et l'intérêt produit par ces trente jours.
+_Usance_ et _usure_ s'employaient également pour désigner le prêt à
+intérêt, que réprouvaient les anciennes maximes des théologiens. _Usure_
+est demeuré le mot odieux employé pour signifier un intérêt excessif; et
+le mot _usance_ a été préféré par les prêteurs pour signifier ce que les
+emprunteurs nommaient _usure_. Le Juif se sert toujours ici du mot
+_usance_, pour éviter celui d'_intérêt_ qu'Antonio emploie toujours dans
+un sens de reproche.]
+
+[Note 4: _Catch him upon the hip_.--Le prendre sur la hanche. Expression
+proverbiale qui n'a pas son équivalent en français.]
+
+BASSANIO.--Shylock, entendez-vous?
+
+SHYLOCK.--Je me consultais sur les fonds que j'ai en main pour le
+moment, et autant que ma mémoire peut me le rappeler, je vois que je ne
+saurais vous faire tout de suite la somme complète de trois mille
+ducats. N'importe; Tubal, un riche Hébreu de ma tribu me fournira ce
+qu'il faut. Mais doucement; pour combien de mois les voulez-vous? (_A
+Antonio_.) Maintenez-vous en joie, mon bon seigneur. C'était de Votre
+Seigneurie que nous nous entretenions à l'instant même.
+
+ANTONIO.--Shylock, quoique je ne prête ni n'emprunte à intérêt,
+cependant pour fournir aux besoins pressants d'un ami, je dérogerai à ma
+coutume. (_A Bassanio_.) Est-il instruit de la somme que vous désirez?
+
+SHYLOCK.--Oui, oui, trois mille ducats.
+
+ANTONIO.--Et pour trois mois.
+
+SHYLOCK.--J'avais oublié. Pour trois mois; vous me l'aviez dit. A la
+bonne heure. Faites votre billet, et puis je verrai.... Mais écoutez, il
+me semble que vous venez de dire que vous ne prêtez ni n'empruntez à
+intérêt.
+
+ANTONIO.--Jamais.
+
+SHYLOCK.--Quand Jacob faisait paître les brebis de son oncle Laban....
+Ce Jacob (au moyen de ce que fit en sa faveur sa prudente mère) fut le
+troisième possesseur des biens de notre saint Abraham.... Oui, ce fut le
+troisième.
+
+ANTONIO.--A quel propos revient-il ici? Prêtait-il à intérêt?
+
+SHYLOCK.--Non, il ne prêtait pas à intérêt, non, si vous voulez, pas
+précisément à intérêt. Remarquez bien ce que Jacob faisait. Laban et lui
+étant convenus que tous les nouveau-nés qui seraient rayés de deux
+couleurs appartiendraient à Jacob pour son salaire; sur la fin de
+l'automne, les brebis étant en chaleur allaient chercher les béliers, et
+quand ces couples portant toison en étaient arrivés au moment de
+consommer l'oeuvre de la génération, le rusé berger vous levait l'écorce
+de certains bâtons, et dans l'instant précis de l'acte de nature, les
+présentait aux brebis échauffées, qui, concevant alors, quand le temps
+de l'enfantement était venu, mettaient bas des agneaux bariolés,
+lesquels étaient pour Jacob. C'était là un moyen de gagner; et Jacob fut
+béni du ciel; et le gain est une bénédiction, pourvu qu'on ne le vole
+pas.
+
+ANTONIO.--Jacob, monsieur, donnait là ses services pour un salaire
+très-incertain, pour une chose qu'il n'était pas en son pouvoir de faire
+arriver, mais que la seule main du ciel règle et façonne à son gré. Ceci
+a-t-il été écrit pour légitimer le prêt à intérêt? Votre or et votre
+argent sont-ils des brebis et des béliers?
+
+SHYLOCK.--Je ne saurais vous dire; du moins je les fais engendrer aussi
+vite. Mais faites attention à cela, seigneur.
+
+ANTONIO, _à Bassanio_.--Et vous, remarquez, Bassanio, que le diable peut
+employer à ses fins les textes de l'Écriture. Une méchante âme qui
+s'autorise d'un saint témoignage ressemble à un scélérat qui a le
+sourire sur ses lèvres, à une belle pomme dont le coeur est pourri. Oh!
+de quels beaux dehors se couvre la friponnerie!
+
+SHYLOCK.--Trois mille ducats! c'est une bonne grosse somme. Trois mois
+sur les douze.... Voyons un peu l'intérêt.
+
+ANTONIO.--Eh bien! Shylock, vous serons-nous redevables?
+
+SHYLOCK.--Seigneur Antonio, mainte et mainte fois vous m'avez fait des
+reproches au Rialto sur mes prêts et mes usances. Je n'y ai jamais
+répondu qu'en haussant patiemment les épaules, car la patience est le
+caractère distinctif de notre nation. Vous m'avez appelé mécréant, chien
+de coupe-gorge, et vous avez craché sur ma casaque de juif, et tout cela
+parce que j'use à mon gré de mon propre bien. Maintenant il paraît que
+vous avez besoin de mon secours, c'est bon. Vous venez à moi alors, et
+vous dites: «Shylock, nous voudrions de l'argent.» Voilà ce que vous me
+dites, vous qui avez expectoré votre rhume sur ma barbe; qui m'avez
+repoussé du pied, comme vous chasseriez un chien étranger venu sur le
+seuil de votre porte. C'est de l'argent que vous demandez! Je devrais
+vous répondre, dites, ne devrais-je pas vous répondre ainsi: «Un chien
+a-t-il de l'argent? Est-il possible qu'un roquet prête trois mille
+ducats?» Ou bien irai-je vous saluer profondément, et dans l'attitude
+d'un esclave, vous dire d'une voix basse et timide: «Mon beau monsieur,
+vous avez craché sur moi mercredi dernier, vous m'avez donné des coups
+de pied un tel jour, et une autre fois vous m'avez appelé chien; en
+reconnaissance de ces bons traitements, je vais vous prêter tant
+d'argent?»
+
+ANTONIO.--Je suis tout prêt à t'appeler encore de même, à cracher encore
+sur toi, à te repousser encore de mon pied. Si tu nous prêtes cet
+argent, ne nous le prête pas comme à des amis, car l'amitié a-t-elle
+jamais exigé qu'un stérile métal produisît pour elle dans les mains d'un
+ami? mais prête plutôt ici à ton ennemi. S'il manque à son engagement,
+tu auras meilleure grâce à exiger sa punition.
+
+SHYLOCK.--Eh! mais voyez donc comme vous vous emportez! Je voudrais être
+de vos amis, gagner votre affection, oublier les avanies que vous m'avez
+faites, subvenir à vos besoins présents, et ne pas exiger un denier
+d'usure pour mon argent, et vous ne voulez pas m'entendre! L'offre est
+pourtant obligeante.
+
+ANTONIO.--Ce serait, en effet, par obligeance.
+
+SHYLOCK.--Et je veux l'avoir cette obligeance; venez avec moi chez un
+notaire, me signer un simple billet, et pour nous divertir, nous
+stipulerons qu'en cas que vous ne me rendiez pas, à tels jour et lieu
+désigné, la somme ou les sommes exprimées dans l'acte, vous serez
+condamné à me payer une livre juste de votre belle chair, coupée sur
+telle partie du corps qu'il me plaira choisir.
+
+ANTONIO.--J'y consens sur ma foi, et, en signant un pareil billet, je
+dirai que le Juif est rempli d'obligeance.
+
+BASSANIO.--Vous ne ferez pas pour mon compte un billet de la sorte;
+j'aime mieux rester dans l'embarras.
+
+ANTONIO.--Eh! ne craignez rien, mon cher: je n'encourrai pas la
+condamnation. Dans le courant de ces deux mois-ci, c'est-à-dire encore
+un mois avant l'échéance du billet, j'attends des retours pour neuf fois
+sa valeur.
+
+SHYLOCK.--O père Abraham! ce que c'est que ces chrétiens, comme la
+dureté de leurs procédés les rend soupçonneux sur les intentions des
+autres! Dites-moi, s'il ne payait pas au terme marqué, que gagnerais-je
+en exigeant qu'il remplît la condition proposée? Une livre de la chair
+d'un homme, prise sur un homme, ne me serait pas si bonne ni si
+profitable que de la chair de mouton, de boeuf ou de chèvre. C'est pour
+m'acquérir ses bonnes grâces que je lui fais cette offre d'amitié: s'il
+veut l'accepter, à la bonne heure! sinon, adieu; et je vous prie de ne
+pas mal interpréter mon attachement.
+
+ANTONIO.--Oui, Shylock, je signerai ce billet.
+
+SHYLOCK.--En ce cas, allez m'attendre chez le notaire; donnez-lui vos
+instructions sur ce billet bouffon. Je vais prendre les ducats, donner
+un coup d'oeil à mon logis que j'ai laissé sous la garde très-peu sûre
+d'un négligent coquin, et je vous rejoins dans l'instant.
+
+(Il sort.)
+
+ANTONIO.--Dépêche-toi, aimable Juif. Cet Hébreu se fera chrétien; il
+devient traitable.
+
+BASSANIO.--Je n'aime pas de belles conditions accordées par un
+misérable.
+
+ANTONIO.--Allons: il ne peut y avoir rien à craindre; mes vaisseaux
+arriveront un mois avant le terme.
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE DEUXIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+A Belmont.
+
+_Fanfare de cors. Entrent_ LE PRINCE DE MAROC _avec sa suite,_ PORTIA,
+NÉRISSA, _et plusieurs autres personnes de sa suite._
+
+
+LE PRINCE DE MAROC.--Ne vous choquez point de la couleur de mon teint:
+c'est la sombre livrée de ce soleil à la brune chevelure dont je suis
+voisin, et près duquel je fus nourri. Faites-moi venir le plus beau des
+enfants du Nord, où les feux de Phoebus dégèlent à peine les glaçons
+suspendus aux toits, et faisons sur nous une incision en votre honneur,
+pour savoir quel sang est le plus rouge du sien ou du mien. Dame, je
+puis te le dire, cette figure a intimidé le brave. Je jure, par mon
+amour, que les vierges les plus honorées de nos climats en ont été
+éprises. Je ne voudrais pas changer de couleur, à moins que ce ne fût
+pour vous dérober quelques pensées, mon aimable reine.
+
+PORTIA.--Je ne me laisse pas conduire dans mon choix par la seule
+délicatesse des yeux d'une fille. D'ailleurs la loterie à laquelle est
+remis mon sort ôte à ma volonté le droit d'une libre décision. Mais mon
+père n'eût-il pas circonscrit mon choix, et n'eût-il pas, dans sa
+sagesse, déterminé que je me donnerais pour femme à celui qui
+m'obtiendra par les moyens que je vous ai dits, vous me paraîtriez,
+prince renommé, tout aussi digne de mon affection qu'aucun de ceux que
+j'aie vus jusqu'ici se présenter.
+
+LE PRINCE DE MAROC.--Je vous en rends grâces. Je vous prie,
+conduisez-moi à ces coffres, pour y essayer ma fortune. Par ce
+cimeterre, qui a tué le sophi et un prince de Perse, et qui a gagné
+trois batailles sur le sultan Soliman, je voudrais, pour t'obtenir,
+foudroyer de mes regards l'oeil le plus farouche, vaincre en bravoure le
+coeur le plus intrépide de l'univers, arracher les petits ours des
+mamelles de leur mère; que dis-je? insulter au lion rugissant après sa
+proie. Mais, hélas! cependant, quand Hercule et Lichas joueront aux dés
+pour décider lequel vaut le mieux des deux, le plus haut point peut
+sortir de la main la plus faible; et voilà Hercule vaincu par son page.
+Et moi, conduit de même par l'aveugle fortune, je puis manquer ce
+qu'obtiendra un moins digne, et en mourir de douleur.
+
+PORTIA.--Il vous en faut courir les chances, et renoncer à choisir; ou,
+avant de choisir, il faut jurer que si vous choisissez mal, vous ne
+parlerez à l'avenir de mariage à aucune femme. Ainsi, faites bien vos
+réflexions.
+
+LE PRINCE DE MAROC.--Je m'y soumets: allons, conduisez-moi à la décision
+de mon sort.
+
+PORTIA.--Rendons-nous d'abord au temple. Après le dîner, vous tirerez
+votre lot.
+
+LE PRINCE DE MAROC.--A la fortune, donc, qui va me rendre le plus
+heureux ou le plus malheureux des hommes!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+A Venise.--Une rue.
+
+_Entre_ LANCELOT GOBBO.
+
+
+LANCELOT.--Sûrement, ma conscience me permettra de fuir la maison de ce
+Juif, mon maître. Le diable est à mes trousses, et me tente en me
+disant: _Gobbo_, _Lancelot Gobbo_, _bon Lancelot_, ou _bon Gobbo_, ou
+_bon Lancelot Gobbo, servez-vous de vos jambes; prenez votre élan, et
+décampez_. Ma conscience me dit: _Non; prends garde, honnête Lancelot;
+prends garde, honnête Gobbo_; ou, comme je l'ai dit, _honnête Lancelot
+Gobbo, ne t'enfuis pas; rejette la pensée de te fier à tes talons_. Et
+là-dessus l'intrépide démon me presse de faire mon paquet: _Allons_, dit
+le diable; _hors d'ici_, dit le diable; _par le ciel, arme-toi de
+courage_, dit le diable, _et sauve-toi_. Alors ma conscience, se jetant
+dans les bras de mon coeur, me dit fort prudemment: _Mon honnête ami
+Lancelot, toi, le fils d'un honnête homme_, ou _plutôt d'une honnête
+femme_; car, au fait, mon père eut sur son compte quelque chose; il
+s'éleva à quelque chose; il avait un certain arrière-goût.... Bien, ma
+conscience me dit: _Lancelot, ne bouge pas_; _va-t'en_, dit le diable;
+_ne bouge pas_, dit ma conscience.--Et moi je dis: Ma conscience, votre
+conseil est bon; je dis: Démon, votre conseil est bon. En me laissant
+gouverner par ma conscience, je resterais avec le Juif mon maître, qui,
+Dieu me pardonne, est une espèce de diable; et en fuyant de chez le
+Juif, je me laisserais gouverner par le démon qui, sauf votre respect,
+est le diable en personne: sûrement le Juif est le diable même incarné;
+et, en conscience, ma conscience n'est qu'une manière de conscience
+brutale, de venir me conseiller de rester avec le Juif. Allons, c'est le
+diable qui me donne un conseil d'ami; je me sauverai, démon: mes talons
+sont à tes ordres; je me sauverai.
+
+(Entre le vieux Gobbo avec un panier.)
+
+GOBBO.--Monsieur le jeune homme, vous-même, je vous prie: quel est le
+chemin de la maison de monsieur le Juif?
+
+LANCELOT, _à part_.--O ciel! c'est mon père légitime; il a la vue plus
+que brouillée; elle est tout à fait déguerpie[5], en sorte qu'il ne me
+reconnaît pas. Je veux voir ce qui en sera.
+
+[Note 5: _More than sand-blind, high gravel blind_. _Sand-blind_ désigne
+une maladie de la vue, qui fait voir habituellement devant les yeux
+comme des grains de sable. Lancelot, dans son langage bouffon, pour
+exprimer que son père est presque aveugle, dit qu'il n'est pas
+seulement sand-blind (_aveugle de sable_), mais _gravel blind_ (aveugle
+de gravier): ce qui aurait été inintelligible en français.]
+
+GOBBO.--Monsieur le jeune gentilhomme, je vous prie, quel est le chemin
+pour aller chez monsieur le Juif?
+
+LANCELOT.--Tournez sur votre main droite, au premier détour; mais, au
+plus prochain détour, tournez sur votre gauche; puis ma foi, au premier
+détour, ne tournez ni à droite ni à gauche; mais descendez indirectement
+vers la maison du Juif.
+
+GOBBO.--Fontaine de Dieu! ce sera bien difficile à trouver.
+Pourriez-vous me dire si un nommé Lancelot, qui demeure avec lui, y
+demeure ou non?
+
+LANCELOT.--Parlez-vous du jeune monsieur Lancelot?--Faites bien
+attention à présent. (_A part_.)--Je vais lui faire monter l'eau aux
+yeux.--Parlez-vous du jeune monsieur Lancelot?
+
+GOBBO.--Il n'est pas un monsieur; c'est le fils d'un pauvre homme. Son
+père, quoique ce soit moi qui le dise, est un honnête homme
+excessivement pauvre, et qui, Dieu merci, a encore envie de vivre.
+
+LANCELOT.--Allons, que son père soit ce qu'il voudra; nous parlons du
+jeune monsieur Lancelot.
+
+GOBBO.--De l'ami de Votre Seigneurie, et de Lancelot tout court,
+monsieur.
+
+LANCELOT.--Mais, je vous prie, _ergo_, vieillard, _ergo_, je vous en
+conjure; parlez-vous du jeune monsieur Lancelot?
+
+GOBBO.--De Lancelot, sous votre bon plaisir, monsieur.
+
+LANCELOT.--_Ergo_, monsieur Lancelot; ne parlez point de monsieur
+Lancelot, père; car le jeune gentilhomme (en conséquence des destins et
+des destinées, et de toutes ces bizarres façons de parler, comme les
+trois soeurs, et autres branches de science) est vraiment décédé; ou,
+comme qui dirait tout simplement, parti pour le ciel.
+
+GOBBO.--Que Dieu m'en préserve! Ce garçon était le bâton de ma
+vieillesse, mon seul soutien.
+
+LANCELOT.--Est-ce que je ressemble à un gourdin, ou à un appui de
+hangar, à un bâton, à une béquille? Me reconnaissez-vous, père?
+
+GOBBO.--Hélas! non, je ne vous reconnais point, mon jeune monsieur;
+mais, je vous en prie, dites-moi, mon garçon, Dieu fasse paix à son âme!
+est-il vivant ou mort?
+
+LANCELOT.--Ne me connaissez-vous point, père?
+
+GOBBO.--Hélas! monsieur, j'ai la vue trouble et je ne vous connais
+point.
+
+LANCELOT.--Eh bien! si vous aviez vos yeux, vous pourriez bien risquer
+de ne pas me reconnaître; c'est un habile père que celui qui connaît son
+enfant. Allons, vieillard; je vais vous donner des nouvelles de votre
+fils.--Donnez-moi votre bénédiction. La vérité se montrera au grand
+jour: un meurtre ne peut rester longtemps caché; au lieu que le fils
+d'un homme le peut; mais à la fin la vérité se montrera.
+
+GOBBO.--Je vous en prie, monsieur, levez-vous; je suis certain que vous
+n'êtes point Lancelot, mon garçon.
+
+LANCELOT.--Je vous en conjure, ne bavardons pas plus longtemps
+là-dessus. Donnez-moi votre bénédiction. Je suis Lancelot, qui était
+votre garçon, qui est votre fils, et qui sera votre enfant.
+
+GOBBO.--Je ne puis croire que vous soyez mon fils.
+
+LANCELOT.--Je ne sais qu'en penser: mais je suis Lancelot, le valet du
+Juif; et je suis sûr que Marguerite, votre femme, est ma mère.
+
+GOBBO.--Oui, en effet, elle se nomme Marguerite: je jurerai que si tu es
+Lancelot, tu es ma chair, et mon sang. Dieu soit adoré! Quelle barbe tu
+as acquise! Il t'est venu plus de poil au menton qu'il n'en est venu sur
+la queue à Dobbin, mon limonier.
+
+LANCELOT.--Il paraîtrait en cela que la queue de Dobbin augmente à
+rebours; car je suis sûr que la dernière fois que je l'ai vu, il avait
+plus de poil à la queue que je n'en ai sur la face.
+
+GOBBO.--Seigneur! que tu es changé!--Comment vous accordez-vous
+ensemble, ton maître et toi? Je lui apporte un présent: comment
+êtes-vous ensemble aujourd'hui?
+
+LANCELOT.--Fort bien, fort bien. Mais quant à moi, comme j'ai arrêté de
+m'enfuir de chez lui, je ne m'arrêterai plus que je n'aie fait un bout
+de chemin. Mon maître est un vrai Juif. Lui faire un présent! Faites-lui
+présent d'une hart: je meurs de faim à son service: vous pouvez compter
+mes doigts par le nombre de mes côtes. Mon père, je suis bien aise que
+vous soyez venu: donnez-moi votre présent pour un monsieur Bassanio, qui
+fait faire maintenant à ses gens de très-belles livrées neuves: si je ne
+le sers pas, je courrai tant que Dieu a de terre. O rare bonheur! Tenez,
+le voici lui-même; adressez-vous à lui, mon père, car je veux devenir
+Juif, si je sers le Juif plus longtemps.
+
+(Entre Bassanio, suivi de Léonardo et d'autres domestiques.)
+
+BASSANIO.--Vous pouvez l'arranger ainsi;--mais faites si bien diligence,
+que le souper soit prêt au plus tard pour cinq heures.--Aie soin que ces
+lettres soient remises. Donne les livrées à faire, et prie Gratiano de
+venir dans l'instant me trouver chez moi.
+
+(Sort un domestique.)
+
+LANCELOT.--Allez à lui, mon père.
+
+GOBBO.--Dieu bénisse Votre Seigneurie!
+
+BASSANIO.--Bien obligé: me veux-tu quelque chose?
+
+GOBBO.--Voilà mon fils, monsieur, un pauvre garçon...
+
+LANCELOT.--Non pas un pauvre garçon, monsieur; c'est le valet du riche
+Juif, qui voudrait, monsieur, comme mon père vous le spécifiera....
+
+GOBBO.--Il a, monsieur, une grande rage, comme qui dirait, de servir....
+
+LANCELOT.--Effectivement, le court et le long de la chose, est que je
+sers le Juif, et j'ai bien envie, comme mon père vous le spécifiera....
+
+GOBBO.--Son maître et lui, sauf le respect dû à Votre Seigneurie, ne
+sont guère cousins ensemble.
+
+LANCELOT.--Pour abréger, la vérité est que le Juif m'ayant maltraité,
+c'est la cause que je..., comme mon père, qui est, comme je l'espère,
+un vieillard, vous le détaillera.
+
+GOBBO.--J'ai ici quelques paires de pigeons que je voudrais offrir à
+Votre Seigneurie, et ma prière est que....
+
+LANCELOT.--En peu de mots, la requête est impertinente pour mon compte,
+à moi, comme Votre Seigneurie le saura par cet honnête vieillard; et
+quoique ce soit moi qui le dise, quoiqu'il soit vieux, cependant c'est
+un pauvre homme, et mon père.
+
+BASSANIO.--Qu'un de vous parle pour deux.--Que voulez-vous?
+
+LANCELOT.--Vous servir, monsieur.
+
+GOBBO.--C'est là où le bât nous blesse, monsieur.
+
+BASSANIO.--Je te connais très-bien: tu as obtenu ta requête. Shylock,
+ton maître, m'a parlé aujourd'hui même, et t'a fait réussir, supposé que
+ce soit réussir que de quitter le service d'un riche Juif, pour te
+mettre à la suite d'un si pauvre gentilhomme que moi.
+
+LANCELOT.--Le vieux proverbe est très-bien partagé entre mon maître
+Shylock et vous, monsieur: vous avez la grâce de Dieu, monsieur, et lui,
+il a de quoi.
+
+BASSANIO.--C'est fort bien dit: bon père, va avec ton fils.--Prends
+congé de ton ancien maître, et informe-toi de ma demeure, pour t'y
+rendre. (_A ses gens_.) Qu'on lui donne une livrée plus galonnée que
+celle de ses camarades. Ayez-y l'oeil.
+
+LANCELOT.--Mon père, entrons.--Je ne sais pas me procurer du service;
+non, je n'ai jamais eu de langue dans ma tête.--Allons (_considérant la
+paume de sa main_), si de tous les hommes en Italie, qui ouvrent la main
+pour jurer sur l'Évangile, il y en a un qui présente une plus belle
+table.... je dois faire fortune; tenez, voyez seulement cette ligne de
+vie! Pour les mariages, ce n'est qu'une bagatelle; quinze femmes, hélas!
+ce ne serait rien; onze veuves et neuf pucelles, ce n'est que le simple
+nécessaire d'un homme. Et ensuite échapper trois fois au danger de se
+noyer, et courir risque de la vie sur le bord d'un lit de plume.... Ce
+n'est pas grand'chose en effet que de se tirer de là. Allons, si la
+fortune est femme, c'est une bonne pâte de femme de m'avoir donné de
+pareils linéaments.--Venez, mon père, je vais prendre congé du Juif dans
+un clin d'oeil.
+
+(Lancelot et Gobbo sortent.)
+
+BASSANIO.--Je te prie, cher Léonardo, songe à ce que je t'ai recommandé.
+Quand tu auras tout acheté et distribué comme je te l'ai dit, reviens
+promptement; car je traite chez moi, ce soir, mes meilleurs amis.
+Dépêche-toi, va.
+
+LÉONARDO.--Je ferai tout cela de mon mieux.
+
+(Entre Gratiano.)
+
+GRATIANO.--Où est votre maître?
+
+LÉONARDO.--Là-bas, monsieur, qui se promène....
+
+(Léonardo sort.)
+
+GRATIANO.--Seigneur Bassanio!
+
+BASSANIO.--Ha! Gratiano!
+
+GRATIANO.--J'ai une demande à vous faire.
+
+BASSANIO.--Elle vous est accordée.
+
+GRATIANO.--Vous ne pouvez me refuser; il faut absolument que je vous
+accompagne à Belmont.
+
+BASSANIO.--Très-bien, j'y consens.--Mais écoute, Gratiano.--Tu es trop
+sans façon, trop brusque; tu as un ton de voix trop tranchant.--Ce sont
+des qualités qui te vont assez bien, et qui à nos yeux ne semblent pas
+des défauts; mais partout où tu n'es pas connu, te dirai-je? elles
+annoncent quelque chose de trop libre.--Je t'en prie, prends la peine de
+tempérer ton esprit trop pétulant par quelques grains de retenue, de
+peur que l'irrégularité de tes manières ne soit interprétée à mon
+désavantage dans le lieu où je vais, et ne me fasse perdre mes
+espérances.
+
+GRATIANO.--Seigneur Bassanio, écoutez-moi; si je ne prends pas le
+maintien le plus modeste, si je ne parle pas respectueusement, ne
+laissant échapper que quelques jurons de temps à autre; si je ne me
+présente pas de l'air plus grave, toujours des livres de prières dans ma
+poche; si même, lorsqu'on dira les grâces, je ne ferme pas les yeux avec
+componction en tenant ainsi mon chapeau, et poussant un soupir, et
+disant _amen_; enfin si je n'observe pas la civilité jusqu'au scrupule,
+comme un homme formé à toute la gravité de maintien requise pour plaire
+à sa grand'mère, ne vous fiez plus jamais à moi.
+
+BASSANIO.--Allons, nous verrons comment vous vous conduirez.
+
+GRATIANO.--Oui, mais j'excepte la soirée d'aujourd'hui: vous ne me
+jugerez pas sur ce que nous ferons ce soir.
+
+BASSANIO.--Oh! non: ce serait dommage. Je vous inviterai au contraire à
+déployer votre plus grande gaieté; car nous avons des amis qui se
+proposent de se réjouir; mais adieu, je vous laisse: j'ai quelques
+affaires.
+
+GRATIANO.--Et moi, il faut que j'aille trouver Lorenzo et les autres;
+mais nous vous rendrons visite à l'heure du souper.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Toujours à Venise.--Une pièce dans la maison de Shylock.
+
+_Entrent_ JESSICA ET LANCELOT.
+
+
+JESSICA.--Je suis fâchée que tu quittes ainsi mon père. Notre maison est
+l'enfer, et toi, un démon jovial qui dissipais un peu cette atmosphère
+d'ennui. Mais porte-toi bien, voilà un ducat pour toi; et, Lancelot, tu
+verras bientôt au souper Lorenzo, qui est invité chez ton nouveau
+maître. Donne-lui cette lettre: fais-le secrètement; adieu. Je ne
+voudrais pas que mon père me trouvât causant avec toi.
+
+LANCELOT.--Adieu; mes larmes te parlent pour moi.--Très-charmante
+païenne! Très-aimable Juive! Si un chrétien ne fait pas quelque tour de
+fripon pour te posséder, je serais bien trompé; mais, adieu: ces sottes
+larmes noient un peu mon courage viril. Adieu.
+
+(Il sort.)
+
+JESSICA.--Adieu, bon Lancelot.--Hélas! quel odieux péché! n'est-ce pas à
+moi de rougir d'être la fille de mon père! Mais quoique je sois sa
+fille par le sang, je ne le suis point par le caractère. O Lorenzo! si
+tu tiens ta promesse, je mettrai fin à ces combats, je deviendrai
+chrétienne, et ta tendre épouse.
+
+(Elle sort.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Toujours à Venise.--Une rue.
+
+_Entrent_ GRATIANO, LORENZO, SALARINO, SALANIO.
+
+
+LORENZO.--Oui, nous nous échapperons pendant le souper: nous irons
+prendre nos déguisements chez moi, nous reviendrons tous en moins d'une
+heure.
+
+GRATIANO.--Nous n'avons pas fait les préparatifs nécessaires.
+
+SALARINO.--Nous n'avons pas encore parlé de nous procurer des
+porte-flambeaux.
+
+SALANIO.--C'est une pauvre chose, quand cela n'est pas arrangé dans un
+bel ordre; et à mon avis il vaudrait mieux, en ce cas, n'y pas songer.
+
+LORENZO.--Il n'est encore que quatre heures: nous avons deux heures pour
+nous procurer tout ce qu'il faut. (_Entre Lancelot avec une lettre._)
+Ami Lancelot, qu'y a-t-il de nouveau?
+
+LANCELOT.--S'il vous plaît d'ouvrir cette lettre, elle pourra
+probablement vous l'apprendre.
+
+LORENZO.--Je connais cette main: c'est une belle main sur ma foi, et la
+belle main qui a écrit cette lettre est plus blanche que le papier sur
+lequel elle a écrit.
+
+GRATIANO.--Une lettre d'amour, sûrement?
+
+LANCELOT.--Avec votre permission, monsieur....
+
+LORENZO.--Où vas-tu?
+
+LANCELOT.--Vraiment, monsieur, inviter mon ancien maître le Juif à
+souper ce soir chez mon nouveau maître le chrétien.
+
+LORENZO.--Attends, prends ceci.--Dis à l'aimable Jessica, que je ne lui
+manquerai pas de parole. Parle-lui en secret: va. (_Sort
+Lancelot._)--Messieurs, voulez-vous vous préparer pour la mascarade de
+ce soir? Je suis pourvu d'un porte-flambeau.
+
+SALARINO.--Oui, vraiment, j'y vais sur-le-champ.
+
+SALANIO.--Et moi aussi.
+
+LORENZO.--Venez nous trouver, Gratiano et moi, dans quelque temps, au
+logis de Gratiano.
+
+SALARINO.--C'est bon, nous n'y manquerons pas.
+
+(Salarino et Salanio sortent.)
+
+GRATIANO.--Cette lettre ne venait-elle pas de la belle Jessica?
+
+LORENZO.--Il faut que je te dise tout: elle m'instruit de la manière
+dont il faut que je l'enlève de la maison de son père, me détaille ce
+qu'elle emporte d'or et de bijoux, l'habillement de page qu'elle a tout
+prêt. Si jamais le Juif son père entre dans le ciel, ce ne sera que par
+considération pour son aimable fille; et jamais le malheur n'osera
+traverser les pas de cette belle, qu'en s'autorisant du prétexte qu'elle
+est la lignée d'un Juif sans foi. Allons, viens avec moi: parcours cette
+lettre tout en marchant. La belle Jessica me servira de porte-flambeau.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE V
+
+Dans la maison de Shylock.
+
+SHYLOCK, LANCELOT.
+
+
+SHYLOCK.--Allons; tu verras par tes yeux, et tu jugeras de la différence
+qu'il y a entre le vieux Shylock et Bassanio.--Hé! Jessica?--Tu ne seras
+pas toujours à faire bombance, comme tu l'as faite avec moi.... Eh!
+Jessica?... Et à dormir, et à ronfler, et à déchirer tes habits.--Eh
+bien! Jessica? Quoi donc?
+
+LANCELOT.--Holà! Jessica?
+
+SHYLOCK.--Qui te dit d'appeler? Je ne t'ai pas dit d'appeler.
+
+LANCELOT.--Votre Seigneurie me reprochait souvent de ne savoir rien
+faire sans qu'on me le dît.
+
+(Entre Jessica.)
+
+JESSICA.--Vous m'appelez? Que voulez-vous?
+
+SHYLOCK.--Je suis invité à souper dehors, Jessica; voilà mes
+clefs.--Mais pourquoi irais-je? Ce n'est pas par amitié que je suis
+invité; ils me flattent: eh bien! j'irai par haine, pour manger aux
+dépens du prodigue chrétien.--Jessica, ma fille, veille sur ma maison.
+J'ai de la répugnance à sortir: il se brasse quelque chose de contraire
+à mon repos: car j'ai rêvé cette nuit de sacs d'argent.
+
+LANCELOT.--Je vous en conjure, monsieur, allez-y. Mon jeune maître
+attend avec impatience votre déconvenue[6].
+
+SHYLOCK.--Et moi la sienne.
+
+LANCELOT.--Ils ont comploté ensemble....--Je ne dirai pas précisément
+que vous devez voir une mascarade: mais si vous en voyez une, alors ce
+n'était donc pas pour rien que mon nez a saigné le dernier lundi
+Noir[7], à six heures du matin; ce qui répondait au mercredi des
+cendres, dans l'après-dînée, d'il y a quatre ans.
+
+[Note 6: _Your reproach_ (reproche, honte); c'est probablement une
+balourdise de Lancelot pour _approach_ (approche); _reproach_ est pris
+ici par le Juif dans le sens de _honte_, qui n'a aucun rapport de son
+avec aucun mot qui puisse être dans l'intention de Lancelot. On y a
+substitué _déconvenue_, qu'il peut dire pour _venue_.]
+
+[Note 7: Le lundi de Pâques. En 1360, le lundi de Pâques, 14 avril,
+Edouard III faisant avec son armée le siége de Paris, il survint un
+froid si brumeux et si violent, que plusieurs soldats moururent de froid
+sur leurs chevaux, et que le lundi de Pâques en conserva le nom de lundi
+Noir.]
+
+SHYLOCK.--Quoi! y aura-t-il des masques? Écoutez-moi, Jessica. Fermez
+bien mes portes; et lorsque vous entendrez le tambour, et le détestable
+criaillement du fifre au cou tors, n'allez pas vous hisser aux fenêtres,
+ni montrer votre tête en public sur la rue, pour regarder des fous de
+chrétiens aux visages vernis: mais bouchez bien les oreilles de ma
+maison; je veux dire les fenêtres: que le son de ces vaines folies
+n'entre pas dans ma grave maison.--Par le bâton de Jacob, je jure que je
+ne me sens nulle envie d'aller ce soir à un festin en ville; cependant
+j'irai.--Vous, drôle, prenez les devants, et annoncez que je vais y
+aller.
+
+LANCELOT.--Je vais vous précéder, monsieur. (_Bas à Jessica._)
+Maîtresse, malgré tout ce qu'il dit, regardez à la fenêtre; vous verrez
+approcher un chrétien, qui mérite bien les regards d'une Juive.
+
+(Lancelot sort.)
+
+SHYLOCK.--Hé! que vous dit cet imbécile de la race d'Agar?
+
+JESSICA.--Il me disait: Adieu, maîtresse; rien de plus.
+
+SHYLOCK.--Ce Jeannot-là[8] est assez bon homme, mais gros mangeur, lent
+au projet comme une vraie tortue, et dormant dans le jour plus qu'un
+chat sauvage. Les frelons ne bâtissent pas dans ma ruche: ainsi je me
+sépare de lui, pour le céder à un homme que je veux qu'il aide à
+dépenser promptement l'argent qu'il m'a emprunté.--Allons, Jessica,
+rentrez. Peut-être reviendrai-je sur-le-champ. Faites ce que je vous
+recommande: fermez les portes sur vous. Bien attaché, bien retrouvé:
+c'est un proverbe qui ne vieillit point pour un esprit économe.
+
+(Il sort.)
+
+JESSICA.--Adieu.--Et, si la fortune ne m'est pas contraire, j'ai perdu
+un père, et vous une fille.
+
+(Elle sort.)
+
+[Note 8: _The Patch_. Patch était, à ce qu'il paraît, le fou du cardinal
+Wolsey, dont le nom était devenu proverbial comme l'est parmi nous celui
+de Jeannot ou de Jocrisse.]
+
+
+SCÈNE VI
+
+Toujours au même lieu.
+
+GRATIANO ET SALARINO _masqués_.
+
+
+GRATIANO.--Voici le hangar sous lequel Lorenzo nous a dit de l'attendre.
+
+
+SALARINO.--L'heure qu'il nous avait donnée est presque passée.
+
+GRATIANO.--Et il est bien étonnant qu'il tarde autant; car les amoureux
+devancent toujours l'horloge.
+
+SALARINO.--Oh! les pigeons de Vénus volent dix fois plus vite pour
+sceller de nouveaux liens d'amour, qu'ils n'ont coutume de faire pour
+rester fidèles à leurs anciens engagements.
+
+GRATIANO.--Cela sera toujours vrai: quel convive se lève d'une table
+avec cet appétit aigu qu'il sentait en s'y asseyant? Où est le cheval
+qui revienne sur les ennuyeuses traces de la route qu'il a parcourue,
+avec le feu qu'il avait en partant? Pour tous les biens de ce monde, il
+y a plus d'ardeur dans la poursuite que dans la jouissance. Voyez comme,
+semblable au jeune homme ou à l'enfant prodigue, le navire sort pavoisé
+de son port natal, embrassé et caressé par la brise libertine; et voyez
+comme il revient, également semblable à l'enfant prodigue, les côtes
+creusées par les injures de l'air, les voiles en lambeaux, desséché,
+délabré et appauvri par le libertinage de la brise.
+
+(Entre Lorenzo.)
+
+SALARINO.--Ah! voici Lorenzo!--Nous continuerons dans un autre moment.
+
+LORENZO.--Chers amis, pardon d'avoir tardé si longtemps. Ce n'est pas
+moi, ce sont mes affaires qui vous ont fait attendre. Quand il vous
+prendra fantaisie de voler des épouses, je vous promets de faire le guet
+aussi longtemps pour vous.--Approchez; c'est ici la demeure de mon
+beau-père le Juif.--Holà, holà, quelqu'un!
+
+(Jessica paraît à la fenêtre déguisée en page.)
+
+JESSICA.--Qui êtes-vous? Nommez-vous, pour plus de certitude; quoique je
+puisse jurer de vous connaître à votre voix.
+
+LORENZO.--Lorenzo, ton bien-aimé.
+
+JESSICA.--C'est Lorenzo, bien sûr; et mon bien-aimé, bien vrai; car quel
+autre aimé-je autant? et quel autre que vous, Lorenzo, sait si je suis
+votre amante?
+
+LORENZO.--Le ciel et ton coeur sont témoins que tu l'es.
+
+JESSICA.--Tenez, prenez cette cassette; elle en vaut la peine. Je suis
+bien aise qu'il soit nuit, et que vous ne me voyiez point; car je suis
+honteuse de mon déguisement: mais l'Amour est aveugle, et les amants ne
+peuvent voir les charmantes folies qu'ils font eux-mêmes: s'ils les
+pouvaient apercevoir, Cupidon lui-même rougirait de me voir ainsi
+transformée en garçon.
+
+LORENZO.--Descendez, car il faut que vous me serviez de porte-flambeau.
+
+JESSICA.--Quoi! faut-il que je porte la lumière sur ma propre honte! Oh!
+elle ne m'est, je le jure, que trop claire à moi-même. Vous me donnez
+là, cher amour, un emploi d'éclaireur, et j'ai besoin de l'obscurité.
+
+LORENZO.--Et vous êtes obscurcie, ma douce amie, même sous cet aimable
+vêtement de page. Mais venez sans différer; car la nuit, déjà close,
+commence à s'écouler, et nous sommes attendus à la fête de Bassanio.
+
+JESSICA.--Je vais fermer les portes et me dorer encore de quelques
+ducats de plus, et je suis à vous dans le moment.
+
+(Elle quitte la fenêtre.)
+
+GRATIANO.--Par mon chaperon, c'est une Gentille, et non pas une Juive.
+
+LORENZO.--Malheur à moi, si je ne l'aime pas de toute mon âme! Car elle
+est sage, autant que j'en puis juger; elle est belle, si mes yeux ne me
+trompent point; elle est sincère, car je l'ai éprouvée telle, et en
+conséquence, comme fille sage, belle et sincère, elle occupera pour
+toujours mon âme constante. (_Jessica reparaît à la porte._) Ah! te
+voilà?--Allons, messieurs, partons. Les masques de notre compagnie nous
+attendent.
+
+(Il sort avec Jessica et Salarino.)
+
+(Entre Antonio.)
+
+ANTONIO.--Qui est là?
+
+GRATIANO.--C'est vous, seigneur Antonio?
+
+ANTONIO.--Fi, fi, Gratiano: où sont tous les autres? Il est neuf heures.
+Tous nos amis vous attendent.--Point de mascarade ce soir. Le vent
+s'élève, et Bassanio va s'embarquer tout à l'heure. J'ai envoyé vingt
+personnes vous chercher.
+
+GRATIANO.--J'en suis fort aise; je ne désire pas de plus grand plaisir
+que de mettre à la voile, et de partir cette nuit.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE VII
+
+A Belmont.--Un appartement dans la maison de Portia.
+
+_Fanfare de cors_. _Entrent_ PORTIA, LE PRINCE DE MAROC _et leurs
+suites_.
+
+
+PORTIA.--Allons, tirez les rideaux, et découvrez les coffres à ce noble
+prince. Maintenant choisissez.
+
+LE PRINCE DE MAROC.--Le premier est d'or, et porte cette inscription:
+
+ Qui me choisira gagnera ce que beaucoup d'hommes désirent.
+
+Le second est d'argent, et porte cette promesse:
+
+ Qui me choisira aura tout ce qu'il mérite.
+
+Le troisième est de plomb, avec une inscription aussi peu remarquable
+que le métal:
+
+ Qui me choisira doit donner et risquer tout ce qu'il a.
+
+Comment saurai-je si je choisis bien?
+
+PORTIA.--Prince, l'un des trois renferme mon portrait: si vous le
+choisissez, je vous appartiens avec lui.
+
+LE PRINCE DE MAROC.--Puisse quelque dieu diriger mon jugement et ma
+main! Voyons un peu. Je veux encore jeter les yeux sur les inscriptions.
+Que dit le coffre de plomb?
+
+ Qui me choisira doit donner et risquer tout ce qu'il a.
+
+Doit donner! Pourquoi? Pour du plomb! Risquer pour du plomb? Ce coffre
+présente une menace. On ne hasarde tout que dans l'espoir de grands
+avantages. Un coeur d'or ne se laisse pas prendre à l'amorce d'un métal
+de rebut. Je ne veux ni donner, ni risquer rien pour du plomb.--Que dit
+l'argent avec sa couleur virginale?
+
+ Qui me choisira recevra tout ce qu'il mérite.
+
+Tout ce qu'il mérite? Arrête là, prince de Maroc, et pèse ce que tu vaux
+d'une main impartiale. Si tu juges de ton prix par l'opinion que tu as
+de toi, ton mérite est assez grand; mais assez ne s'étend pas
+suffisamment loin pour atteindre cette dame.--Et pourtant, douter de ce
+que je vaux, ce serait lâchement m'exclure.--Tout ce que je mérite!....
+Mais vraiment: c'est d'obtenir la dame. Je la mérite par ma naissance,
+par mon rang, par mes grâces, par les qualités que j'ai reçues de
+l'éducation; mais plus que tout cela, je la mérite par mon amour. Si je
+ne m'égarais pas plus loin, et que je fixasse ici mon choix.... Voyons
+encore une fois ce qui est gravé sur le coffre d'or:
+
+ Qui me choisira gagnera ce que beaucoup d'hommes désirent.
+
+Mais c'est cette dame. Le monde entier la désire, et l'on vient des
+quatre coins de la terre pour baiser cette châsse, cette sainte mortelle
+et vivante. Les déserts de l'Hyrcanie et les sauvages solitudes de la
+vaste Arabie sont devenus le grand chemin que traversent les princes
+pour venir contempler la belle Portia; le liquide royaume, dont la tête
+ambitieuse vomit à la face des cieux n'est pas une barrière capable
+d'arrêter ces courages lointains: ils arrivent comme sur un ruisseau,
+pour voir la belle Portia. Un de ces trois coffres contient son divin
+portrait: est-il probable qu'elle soit contenue dans du plomb? Former
+une si basse pensée mériterait la damnation; ce métal serait trop
+grossier pour assujettir même le linceul destiné à l'embaumer dans la
+nuit du tombeau. Croirai-je qu'elle est cachée dans l'argent, et
+rabaissée ainsi dix fois au-dessous de l'or pur? Idée criminelle! Jamais
+brillant si précieux ne fut enchâssé dans un métal au-dessous de l'or.
+Les Anglais ont une monnaie d'or frappée de la figure d'un ange: mais il
+n'est qu'empreint dessus; c'est un ange couché dans un lit d'or.
+Donnez-moi la clef. Je choisis celui-ci, arrive que pourra.
+
+PORTIA.--La voilà, prince, et si c'est ma figure que vous y trouvez, je
+vous appartiens.
+
+(Elle ouvre le coffre d'or.)
+
+LE PRINCE DE MAROC.--O enfer! que vois-je là? Un squelette et dans le
+creux de son oeil un rouleau de papier! lisons cet écrit.
+
+ Tout ce qui reluit n'est pas or,
+ Vous l'avez souvent ouï dire.
+ Bien des hommes ont vendu leur vie,
+ Pour ne faire que voir ce que j'offre extérieurement.
+ Les tombes dorées renferment des vers.
+ Si vous eussiez été aussi sage que hardi,
+ Et jeune par la force, vieux par le jugement,
+ Votre réponse n'eût pas été dans ce rouleau
+ Adieu: votre requête est à néant.
+
+A néant, en effet, et ma peine perdue! Adieu donc, ardeur. Glace, je
+t'accueille. (_A Portia_.)--Adieu, Portia, mou coeur est trop accablé
+pour se répandre en pénibles adieux. Ainsi s'éloignent les malheureux
+qui ont tout perdu.
+
+(Il sort avec sa suite.)
+
+PORTIA.--Nous en voilà délivrés tout doucement. Fermez les rideaux.
+Allons.... puissent tous ceux de sa couleur choisir de même!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE VIII
+
+A Venise.--Une rue.
+
+_Entrent_ SALANIO, SALARINO.
+
+
+SALARINO.--Eh! vraiment oui, j'ai vu Bassanio mettre à la voile.
+Gratiano est parti avec lui, et Lorenzo n'est point dans leur vaisseau;
+j'en suis sûr.
+
+SALANIO.--Ce coquin de Juif a éveillé par ses cris le duc, qui est venu
+avec lui faire la recherche du vaisseau de Bassanio.
+
+SALARINO.--Il est venu trop tard. L'ancre était levée; mais on a donné à
+entendre au duc, qu'on avait vu dans une gondole Lorenzo et sa tendre
+Jessica. D'ailleurs Antonio a certifié au duc qu'ils n'étaient pas dans
+le même vaisseau que Bassanio.
+
+SALANIO.--Jamais je n'ai entendu d'exclamations de colère si confuses,
+si bizarres, si violentes et changeant si continuellement d'objet, que
+celles que ce chien de Juif proférait dans les rues: «Ma fille! ô mes
+ducats! ô ma fille! Un chrétien les emporte. O mes chrétiens de ducats!
+Justice! la loi! Mes ducats et ma fille! Un sac cacheté, deux sacs
+cachetés de ducats, de doubles ducats, que ma fille m'a volés! Et des
+bijoux! deux pierres, deux pierres rares et précieuses, que ma fille m'a
+volées! Justice! Qu'on trouve ma fille; elle a sur elle les pierres et
+les ducats.»
+
+SALARINO.--Tous les petits garçons de Venise courent après lui, criant:
+ses pierres, sa fille et ses ducats!
+
+SALANIO.--Que le bon Antonio prenne garde à ne pas manquer au jour fixé,
+ou ce sera lui qui payera cela.
+
+SALARINO.--Vraiment, vous avez raison d'y songer. J'ai parlé hier à un
+Français qui m'a dit que sur le détroit qui sépare la France de
+l'Angleterre, il avait péri un vaisseau de notre pays, richement chargé.
+Quand il m'a dit cette nouvelle, j'ai pensé à Antonio, et j'ai
+silencieusement souhaité que ce ne fût pas un des siens.
+
+SALANIO.--Vous ferez mieux d'avertir Antonio de ce que vous savez; mais
+ne le faites pas trop brusquement, de peur de l'affliger.
+
+SALARINO.--Il n'est pas de plus excellent homme sur la terre. J'ai vu
+Bassanio et Antonio se séparer. Bassanio lui disait qu'il hâterait son
+retour le plus qu'il pourrait; Antonio lui répondait: «N'en faites rien,
+Bassanio; n'allez pas, pour l'amour de moi, gâter vos affaires par trop
+de précipitation: laissez mûrir les choses autant qu'il conviendra.
+Quant au billet que le Juif a de moi, n'en laissez pas occuper votre
+esprit amoureux; tenez-vous en joie: que votre première pensée soit de
+trouver les moyens de plaire, et de faire éclater votre amour par les
+témoignages les plus propres à réussir.» A ces mots, les yeux gros de
+larmes et détournant le visage, il a tendu sa main en arrière, et il a
+serré celle de Bassanio avec une affection singulièrement tendre; et
+c'est ainsi qu'ils se sont séparés.
+
+SALANIO.--Je crois qu'il n'aime la vie que pour lui: je t'en prie,
+allons le trouver, et tâchons d'alléger par quelque divertissement la
+tristesse à laquelle il se livre.
+
+SALARINO.--Oui, allons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IX
+
+A Belmont.--Une pièce de la maison de Portia.
+
+_Entre_ NÉRISSA _avec_ UN VALET.
+
+
+NÉRISSA, _au valet_.--Vite et vite, je t'en prie, tire vite le rideau.
+Le prince d'Aragon a prêté le serment, et il s'avance pour choisir.
+
+(Fanfare de cors. Entrent le prince d'Aragon, Portia et leur suite.)
+
+PORTIA.--Voyez, noble prince; voici les coffres: si vous prenez celui
+qui contient mon portrait, notre hymen sera célébré sur-le-champ. Mais
+si vous vous trompez, il faudra, seigneur, sans plus de discours,
+quitter immédiatement ces lieux.
+
+LE PRINCE.--Je suis obligé, par mon serment, d'observer trois choses: la
+première, de ne jamais révéler à personne quel est le coffre que j'aurai
+choisi; ensuite, si je manque le véritable coffre, de ne jamais faire de
+proposition de mariage à aucune jeune fille: enfin, si je n'ai pas le
+bonheur de bien choisir, de vous quitter et de partir sur-le-champ.
+
+PORTIA.--Ce sont les conditions que jurent d'observer ceux qui viennent
+pour moi s'exposer à des hasards, quelque peu digne que j'en sois.
+
+LE PRINCE.--Je me suis soumis à ces conditions en vous adressant mes
+voeux. Fortune, maintenant favorise l'espoir de mon coeur. De l'or, de
+l'argent et du vil plomb!
+
+ Qui me choisit doit donner et risquer tout ce qu'il a.
+
+Vous aurez une plus belle apparence, avant que je donne ou risque
+quelque chose. Que dit le coffre d'or? Ah! voyons.
+
+ Qui me choisit recevra ce que beaucoup d'hommes désirent.
+
+Beaucoup d'hommes désirent beaucoup.... Cela peut s'entendre de la sotte
+multitude qui détermine son choix sur l'apparence, n'apercevant rien au
+delà de ce que son oeil charmé lui présente; qui ne perce pas jusque
+dans l'intérieur, mais comme le martinet, qui construit son nid sur les
+murs extérieurs, exposé aux injures de l'air, à la portée et dans le
+chemin même des accidents. Je ne choisirai point ce que tant de gens
+désirent; je ne veux pas marcher avec les esprits vulgaires et me ranger
+parmi la foule ignorante. Je viens à toi, riche sanctuaire d'argent.
+Répète-moi encore l'inscription que tu portes.
+
+ Qui me choisit recevra tout ce qu'il mérite.
+
+C'est bien dit; car qui peut chercher à duper la fortune et s'élever
+honorablement sans l'empreinte du mérite? Que personne ne prétende se
+revêtir d'honneurs dont il est indigne.... Oh! plût au ciel que les
+biens, les charges, les dignités, ne se détournassent jamais dans des
+voies injustes, et que le pur honneur ne pût jamais s'acquérir que par
+le mérite de celui qui en est revêtu. Que de gens qui sont nus seraient
+couverts! que d'autres qui commandent seraient commandés! que de grains
+de bassesse à séparer de la vraie semence de l'honneur! que l'on
+retrouverait d'honneur caché sous le chaume et sous les ruines du temps,
+et auquel on devrait rendre son premier éclat! Mais choisissons.
+
+ Qui me choisit recevra tout ce qu'il mérite.
+
+Je prendrai ce que je mérite. Donnez-moi la clef de celui-ci, et
+découvrez mon sort sur-le-champ.
+
+PORTIA.--Vous y avez mis trop de temps pour ce que vous trouverez ici.
+
+LE PRINCE.--Qu'est-ce? la figure d'un idiot, qui cligne de l'oeil et me
+présente un papier? Je veux le lire. Que tu es différent de Portia! Que
+tu es différent de ce que j'espérais, et de ce que je méritais!
+
+ Qui me prend recevra tout ce qu'il mérite.
+
+N'ai-je donc mérité rien de mieux que la tête d'un sot? Est-ce là ce que
+je vaux? Est-ce là tout ce que je mérite?
+
+PORTIA.--Offenser et juger sont deux emplois différents et de nature
+opposée.
+
+LE PRINCE.--Lisons:
+
+ Le feu a éprouvé sept fois ce métal;
+ Sept fois éprouvé est le jugement
+ Qui n'a jamais mal choisi.
+ Il est des gens qui n'embrassent que des ombres;
+ Ceux-là n'ont que l'ombre du bonheur!
+ Je sais qu'il y a des sots sur la terre,
+ Vêtus d'argent, comme je le suis;
+ Épousez quelle femme vous voudrez,
+ Votre tête sera toujours la mienne.
+ Ainsi partez, seigneur, vous êtes congédié.
+
+Plus je tarderai dans ces lieux, plus j'y ferai la figure d'un sot. Je
+suis venu apporter mes voeux avec une tête de sot, et je m'en retourne
+avec deux. Adieu donc, dame, je remplirai mon serment de supporter
+patiemment mon malheur.
+
+(Sortent le prince d'Aragon et sa suite.)
+
+PORTIA.--Le moucheron s'est brûlé à la lumière. Oh! ces sots réfléchis!
+Quand ils choisissent, ils sont tout juste assez sages pour se perdre à
+force de raisonnements.
+
+NÉRISSA.--Le vieux proverbe n'a pas tort: la potence et le choix d'une
+femme sont une affaire de hasard.
+
+PORTIA.--Allons, ferme le rideau, Nérissa.
+
+(Entre un valet.)
+
+LE VALET.--Où est madame?
+
+PORTIA.--La voici: que lui veut monsieur?
+
+LE VALET.--Madame, il vient de descendre à votre porte un jeune
+Vénitien, qui marche devant son maître pour annoncer son arrivée, et
+vous présenter de sa part des hommages très-substantiels, je veux dire,
+outre les compliments et les paroles courtoises, des présents d'un haut
+prix. Je n'ai jamais vu de messager d'amour si avenant. Jamais un jour
+d'avril n'annonça les richesses de l'été qui s'avance, sous un aspect
+aussi gracieux que ce courrier lorsqu'il annonce son maître.
+
+PORTIA.--Arrête, je te prie; je crains presque que tu ne me dises tout à
+l'heure qu'il est de tes parents, en te voyant dépenser ainsi, pour le
+louer, tout ton esprit des dimanches. Allons, allons, Nérissa, je brûle
+de voir cet agile courrier d'amour, qui se présente de si bonne grâce.
+
+NÉRISSA.--Que ce soit Bassanio, seigneur Amour, si telle est ta volonté.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE TROISIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+A Venise.--Une rue.
+
+SALANIO, SALARINO
+
+
+SALANIO.--Eh bien! quelles nouvelles sur le Rialto?
+
+SALARINO.--Le bruit y continue toujours, sans que personne le
+contredise, qu'Antonio a perdu dans le détroit un vaisseau richement
+chargé à l'endroit qu'ils nomment, je crois, les Good-wins; un bas-fond
+dangereux et fatal, où sont ensevelis, dit-on, les carcasses d'une foule
+de gros vaisseaux; si du moins ma commère d'histoire se trouve être
+femme de parole.
+
+SALANIO.--Je voudrais qu'elle fût la plus menteuse commère qui ait
+jamais mangé pain d'épice, ou qui ait voulu faire accroire à ses
+voisines qu'elle pleurait la mort de son troisième mari.--Mais il n'est
+que trop vrai, sans perdre le temps en paroles, et pour dire tout
+bonnement les choses sans détour, que le bon Antonio, l'honnête
+Antonio.... Oh! de quelle épithète assez digne pourrai-je accompagner
+son nom?
+
+SALARINO.--Eh bien! enfin?
+
+SALANIO.--Eh! que dis-tu? La fin de tout cela, c'est qu'il a perdu un
+navire.
+
+SALARINO.--Je voudrais du moins que ce fût là la fin de ses pertes.
+
+SALANIO.--Que je te réponde à temps, _Amen_! de peur que le diable ne
+vienne empêcher l'effet de ta prière, car c'est lui que je vois
+s'avancer sous la figure d'un Juif. (_Entre Shylock._) Eh bien! Shylock,
+quelles nouvelles parmi les marchands?
+
+SHYLOCK.--- Vous avez su, et personne ne le sait, personne ne le sait si
+bien que vous, comment ma fille a pris la fuite.
+
+SALARINO.--Cela est sûr. Pour ma part, je connais le tailleur qui a fait
+les ailes avec lesquelles elle s'est envolée.
+
+SALANIO.--Et Shylock, pour sa part, sait que l'oiseau avait toutes ses
+plumes, et qu'il est alors dans la nature des oiseaux de quitter leur
+nid.
+
+SHYLOCK.--Elle sera damnée pour cela.
+
+SALARINO.--Oh! sans doute; si c'est le diable qui la juge.
+
+SHYLOCK.--Ma chair et mon sang se révolter!
+
+SALANIO.--Fi donc, vieux cadavre! comment, ils se révoltent à ton âge?
+
+SHYLOCK.--Je dis que ma fille est ma chair et mon sang.
+
+SALARINO.--Il y a plus de différence entre ta chair et la sienne,
+qu'entre le jais et l'ivoire; plus entre ton sang et le sien, qu'entre
+du vin rouge et du vin du Rhin. Mais, dites-nous, avez-vous ouï dire
+qu'Antonio ait fait quelques pertes sur mer?
+
+SHYLOCK.--J'ai encore là une mauvaise affaire, un banqueroutier, un
+prodigue, qui ose à peine se montrer sur le Rialto; un mendiant, qui
+vous venait faire l'agréable sur la place. Qu'il prenne garde à son
+billet. Il avait coutume de m'appeler usurier..... Qu'il prenne garde à
+son billet. Il avait coutume de prêter de l'argent par charité
+chrétienne..... Qu'il prenne garde à son billet.
+
+SALARINO.--Mais je suis bien sûr que, s'il manquait à ses engagements,
+tu ne prendrais pas sa chair; à quoi te servirait-elle?
+
+SHYLOCK.--A amorcer des poissons. Elle nourrira ma vengeance, si elle ne
+nourrit rien de mieux. Il m'a humilié; il m'a fait tort d'un
+demi-million; il a ri de mes pertes; il s'est moqué de mon gain; il a
+insulté ma nation; il a fait manquer mes marchés; il a refroidi mes
+amis, échauffé mes ennemis, et pour quelle raison? Parce que je suis un
+Juif. Un Juif n'a-t-il pas des yeux? un Juif n'a-t-il pas des mains,
+des organes, des proportions, des sens, des affections, des passions? ne
+se nourrit-il pas des mêmes aliments? n'est-il pas blessé des mêmes
+armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes remèdes, réchauffé
+par le même été et glacé par le même hiver qu'un chrétien? si vous nous
+piquez, ne saignons-nous pas? si vous nous chatouillez, ne rions-nous
+pas? si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas? et si vous nous
+outragez, ne nous vengerons-nous pas? si nous sommes semblables à vous
+dans tout le reste, nous vous ressemblerons aussi en ce point. Si un
+Juif outrage un chrétien, quelle est la modération de celui-ci? La
+vengeance. Si un chrétien outrage un Juif, comment doit-il le supporter,
+d'après l'exemple du chrétien? En se vengeant. Je mettrai en pratique
+les scélératesses que vous m'apprenez; et il y aura malheur si je ne
+surpasse pas mes maîtres.
+
+(Entre un valet.)
+
+LE VALET _d'Antonio._--Messieurs, mon maître Antonio est chez lui, et
+désire vous parler à tous deux.
+
+SALARINO.--Nous l'avons cherché de tous côtés.
+
+SALANIO.--En voici un autre de la tribu. On n'en trouverait pas un
+troisième de la même secte, à moins que le diable en personne ne se fît
+Juif.
+
+(Salanio et Salarino sortent.)
+
+(Entre Tubal.)
+
+SHYLOCK.--Eh bien! Tubal, quelles nouvelles de Gênes? As-tu trouvé ma
+fille?
+
+TUBAL.--J'ai, en beaucoup d'endroits, entendu parler d'elle; mais je
+n'ai pu la trouver.
+
+SHYLOCK.--Quoi! quoi!--Voyez, voyez, voyez un diamant qui m'a coûté deux
+mille ducats à Francfort, que voilà parti. Jamais notre nation ne fut
+maudite comme à présent..... Je ne l'ai jamais éprouvé, comme je
+l'éprouve aujourd'hui. Deux mille ducats, dans cette affaire, et
+d'autres précieux bijoux!.... Je voudrais voir ma fille morte à mes
+pieds et les diamants à ses oreilles. Que n'est-elle ensevelie à mes
+pieds, et les ducats dans sa bière! Point de nouvelles! et de plus je ne
+sais combien d'argent dépensé pour la faire chercher! Quoi! perte sur
+perte! Tant d'emporté par le voleur! et tant de dépensé pour chercher le
+voleur! et point de satisfaction, point de vengeance! Il n'arrive point
+de malheur, qu'il ne me tombe sur le dos: il n'est point d'autres
+soupirs que ceux que je pousse, d'autres larmes que celles que je verse.
+
+TUBAL.--D'autres que vous ont aussi du malheur. Antonio, à ce que j'ai
+appris à Gênes....
+
+SHYLOCK.--Quoi, quoi, quoi? Un malheur, un malheur?
+
+TUBAL.--A perdu un de ses vaisseaux venant de Tripoli.
+
+SHYLOCK.--Dieu soit loué! Dieu soit loué! Est-il bien vrai? est-il bien
+vrai?
+
+TUBAL.--J'ai parlé à des matelots échappés du naufrage.
+
+SHYLOCK.--Je te remercie, cher Tubal. Bonne nouvelle! bonne nouvelle!
+Ha! ha!--Où cela? à Gênes?
+
+TUBAL.--On m'a dit un soir à Gênes que votre fille y avait dépensé
+quatre-vingts ducats.
+
+SHYLOCK.--Tu m'enfonces un poignard! je ne reverrai jamais mon or.
+Quatre-vingts ducats dans un seul endroit! quatre-vingts ducats!
+
+TUBAL.--Je suis arrivé à Venise avec différents créanciers d'Antonio,
+lesquels affirment qu'il n'y a d'autre parti pour lui que de faire
+banqueroute.
+
+SHYLOCK.--J'en suis ravi. Je le ferai souffrir. Je le torturerai. J'en
+suis ravi.
+
+TUBAL.--L'un d'eux m'a montré une bague qu'il avait eue de votre fille
+pour un singe.
+
+SHYLOCK.--La malheureuse! Tu me mets à la torture, Tubal; c'était ma
+turquoise. Je l'eus de Léah, étant encore garçon. Je ne l'aurais pas
+donnée pour un désert plein de singes.
+
+TUBAL.--Mais Antonio est certainement ruiné.
+
+SHYLOCK.--Oh! oui, cela est sûr; cela est sûr, va voir le commissaire:
+préviens-le quinze jours d'avance. S'il manque, j'aurai son coeur. S'il
+était une fois hors de Venise, je ferais tel négoce que je voudrais.
+Cours, cours, Tubal, et viens me rejoindre à notre synagogue. Va, bon
+Tubal... A notre synagogue, Tubal.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+À Belmont.--Une pièce dans la maison de Portia.
+
+_Entrent_ PORTIA, BASSANIO, GRATIANO, NÉRISSA, _et plusieurs personnages
+de leur suite; les coffres sont découverts._
+
+
+PORTIA.--Tardez un peu, je vous prie. Attendez un jour ou deux, avant de
+vous hasarder; car si vous choisissez mal, je suis privée de votre
+compagnie; ainsi attendez donc quelque temps. Quelque chose (mais ce
+n'est pas de l'amour) me dit que je ne voudrais pas vous perdre; et vous
+savez que ce ne sont pas là les conseils de la haine. Mais, de peur que
+vous ne pénétriez pas bien ma pensée (et cependant une fille n'a d'autre
+langue que la pensée), je voudrais vous retenir ici pendant un ou deux
+mois avant de vous voir risquer le choix d'où je dépends.--Je pourrais
+vous apprendre les moyens de bien choisir. Mais alors je serais parjure,
+et je ne le serai jamais; alors vous pouvez vous tromper... et
+cependant, si cela arrive, vous me ferez souhaiter un péché: je
+regretterai de n'avoir pas été parjure. Malheur à vos yeux! ils se sont
+emparés de moi et m'ont partagée en deux: une moitié de moi-même est à
+vous; l'autre moitié est à vous... à moi voulais-je dire. Mais si elle
+est à moi, elle est à vous. Ainsi je suis à vous tout entière; oh!
+siècle pervers qui met des obstacles entre les propriétaires et leurs
+possessions, en sorte que, bien qu'à vous, je ne suis pas à vous! Qu'il
+en soit donc ainsi et que la fortune aille en enfer pour ce fait, et non
+pas moi! Je parle trop, mais c'est pour peser sur le temps, le filer, le
+traîner en longueur, et retarder l'instant de votre choix.
+
+BASSANIO.--Laissez-moi choisir; car vivre en l'état où je suis c'est
+être à la torture.
+
+PORTIA.--A la torture, Bassanio? Avouez donc quelle trahison est mêlée à
+votre amour?
+
+BASSANIO.--Aucune, si ce n'est l'horrible trahison de la défiance qui me
+fait redouter l'instant de jouir de mon amour. La neige et le feu
+pourraient plutôt s'unir et vivre ensemble que la trahison et mon amour.
+
+PORTIA.--Oui; mais je crains que vous ne parliez comme un homme à la
+torture, dont la violence lui fait dire toutes sortes de choses.
+
+BASSANIO.--Promettez-moi la vie, et je confesse la vérité.
+
+PORTIA.--Eh bien! confessez et vivez.
+
+BASSANIO.--Confesser et aimer eût renfermé tout mon aveu. Heureux
+tourments, lorsque celui qui fait mon supplice me suggère des réponses
+pour ma délivrance! Mais laissez-moi essayer ma fortune et les coffres.
+
+PORTIA.--Allez donc. Je suis enfermée dans l'un d'eux; si vous m'aimez,
+vous me trouverez. Nérissa, et vous tous, faites place.--Que la musique
+joue tandis qu'il fera son choix.--Alors, s'il choisit mal, il finira
+comme le cygne qui s'évanouit au milieu des chants. Et afin que la
+comparaison soit plus parfaite, mes yeux formeront le ruisseau, et un
+lit de mort liquide pour lui. Il se peut que son choix soit heureux; et
+alors, à quoi servira la musique? A quoi? Elle sera comme la fanfare qui
+se fait entendre, tandis que des sujets fidèles rendent hommage à leur
+monarque nouvellement couronné.--Elle sera, comme ces doux sons qui, aux
+premiers rayons du matin, s'insinuent dans l'oreille du fiancé encore
+enseveli dans les songes, et l'appellent à l'hyménée.--Le voilà qui
+s'avance avec autant de dignité, mais avec bien plus d'amour que le
+jeune Alcide, lorsqu'il venait affranchir Troie gémissante du tribut
+d'une vierge payé au monstre de la mer. Je suis là, prête à subir le
+sacrifice; toutes les autres sont les épouses troyennes, qui, les yeux
+troublés par les larmes, s'avancent hors des murs pour voir l'issue de
+l'entreprise. Va, Hercule; si tu vis, je vis. Je vois le combat avec
+bien plus de terreur que toi, qui portes les coups.
+
+(Air chanté, tandis que Bassanio examine les coffres, et semble se
+livrer à ses réflexions.)
+
+ Dis-moi, où siége l'illusion.
+ Est-ce dans le coeur, ou dans la tête?
+ Comment naît-elle? comment se nourrit-elle?
+ Réponds, réponds.
+
+ L'illusion s'engendre dans les yeux,
+ Elle se nourrit de regards, et l'illusion meurt
+ Dans le berceau qu'elle habite.
+ Sonnons, sonnons tous la cloche de mort de l'illusion.
+ Je vais commencer. Ding dong, vole.
+
+TOUS.
+
+ Ding dong; ding dong, vole[9].
+
+BASSANIO.--C'est ainsi que ce qui paraît le plus en dehors répond le
+moins à l'apparence. Le monde est sans cesse déçu par l'ornement. En
+justice est-il un argument si souillé, si pervers, qu'une voix gracieuse
+ne puisse l'envelopper de façon à cacher le mal qui s'y trouve renfermé?
+En religion, est-il une erreur damnable, qu'un front sévère ne sanctifie
+et ne fasse passer au moyen d'un texte qui en cachera la grossièreté
+sous une séduisante parure? Il n'est pas de vice si ingénu qui
+n'emprunte à l'extérieur quelques caractères de la vertu. Que de
+poltrons, au coeur aussi peu sûr qu'un escalier de sable, portent
+cependant sur leur menton les barbes d'Hercule et du terrible Mars!
+Pénétrez dans leur intérieur, vous ne trouverez que des foies blancs
+comme du lait: ils ne prennent du courage que ce qu'il jette en dehors,
+pour se rendre redoutables. Regardez la beauté, et vous verrez qu'elle
+s'achète au poids de ce métal qui opère en ceci un miracle dans la
+nature, rendant plus facile la route de celui qui en porte le plus[10].
+Ainsi ces tresses d'or, ondoyantes comme un serpent, qui gambadent si
+follement, au souffle du vent, sur une beauté supposée, ne sont bien
+souvent qu'un héritage passé sur une seconde tête, tandis que le crâne
+qui les a nourris est dans le tombeau. L'ornement n'est donc que le
+rivage perfide d'une mer dangereuse, la brillante écharpe qui voile une
+beauté indienne; en un mot, un dehors de vérité dont ce siècle
+artificieux se revêt pour faire tomber les plus sages dans le piége.
+Ainsi donc, or brillant, aliment que Midas a trouvé trop dur, je ne veux
+point de toi; ni de toi, pâle et vulgaire agent entre l'homme et
+l'homme. Mais toi, toi, pauvre plomb, qui menaces plus que tu ne
+promets, ta pâle simplicité me touche plus que l'éloquence. Je fixe ici
+mon choix. Puisse le bonheur en être le fruit!
+
+[Note 9: _Ding dong bell_. Ce refrain est destiné à imiter le son de la
+cloche qui ne se pourrait rendre en français en traduisant _bell_ par
+_cloche_, qui est le mot correspondant. On y a substitué _vole_, qui
+exprime une des manières de sonner la cloche, et produit à peu près le
+même effet imitatif.]
+
+[Note 10: _Making them lightest that wear more of it._ _Light_ est ici
+employé dans son double sens de brillant, et de léger. L'or, en rendant
+plus brillants (_lightest_) ceux qui en portent le plus, rend plus
+légers (_lightest_) ceux, etc., etc. Le jeu de mots était
+intraduisible.]
+
+PORTIA.--Comme toutes les autres passions se dissipent dans les airs,
+les pensées inquiètes, le désespoir imprudent, la crainte frissonnante,
+la jalousie à l'oeil verdâtre! Amour, modère-toi, tempère ton extase,
+verse tes douceurs avec mesure, diminues-en l'excès. Je ressens trop tes
+félicités; affaiblis-les, de peur que je n'y succombe.
+
+BASSANIO, _ouvrant le coffre de plomb_.--Que vois-je? l'image de la
+belle Portia! Quel demi-dieu a si fort approché de la création? Ces yeux
+se meuvent-ils? ou serait-ce que, se balançant sur mes prunelles
+mobiles, ils me paraissent en mouvement? Ici sont des lèvres
+entr'ouvertes qu'a séparées une haleine de miel: une aussi douce
+barrière devait séparer d'aussi douces amies. Là, dans ses cheveux, le
+peintre, imitant l'araignée, a tissé un réseau d'or où les coeurs des
+hommes seront plutôt pris que ne le sont les mouches dans la toile de
+l'insecte. Mais ses yeux... comment a-t-il pu voir pour les faire! Un
+seul achevé suffisait, je crois, pour le priver des deux siens, et lui
+faire laisser l'ouvrage imparfait. Mais voyez, autant la réalité de mon
+imagination fait tort à cette ombre par des éloges trop au-dessous
+d'elle, autant cette ombre se traîne avec peine loin de la réalité.
+Voici le rouleau qui contient le sommaire de ma destinée.
+
+(Il lit.)
+
+ Vous qui ne choisissez point sur l'apparence,
+ Vous avez bonne chance et bon choix.
+ Puisque ce bonheur vous arrive,
+ Soyez content, n'en cherchez pas d'autre.
+ Si celui-ci vous satisfait,
+ Et que vous regardiez votre sort comme votre bonheur,
+ Tournez-vous vers votre dame,
+ Et prenez-en possession par un baiser amoureux.
+
+Charmant écrit! Belle dame, avec votre permission. (_Il l'embrasse._) Je
+me présente le billet à la main pour donner et pour recevoir: semblable
+à celui de deux concurrents se disputant le prix, qui pense avoir
+satisfait le public, mais qui, lorsqu'il entend les applaudissements, et
+les acclamations universelles, troublé, s'arrête et regarde avec
+incertitude, ne sachant pas bien si c'est à lui que s'adresse cette
+bordée de louanges. Ainsi, trois fois belle Portia, je demeure en doute
+de ce que je vois jusqu'à ce que vous l'ayez confirmé, signé et ratifié.
+
+PORTIA.--Seigneur Bassanio, vous me voyez où je suis, et telle que je
+suis! Pour moi seule, je n'aurais pas l'ambition de vouloir beaucoup
+mieux. Mais pour l'amour de vous, je voudrais pouvoir tripler vingt fois
+mes mérites, être mille fois plus belle, dix mille fois plus riche. Je
+voudrais, seulement pour être placée plus haut dans votre estime,
+surpasser en vertus, en beauté, en biens, en amis, tout ce qui se peut
+compter. Mais ce que je suis au total se réduit, pour vous le dire en
+gros, à ceci, à une fille simple, peu instruite, sans expérience,
+heureuse en ce qu'elle n'est pas hors de l'âge d'apprendre, plus
+heureuse en ce qu'elle n'est pas née si peu intelligente qu'elle ne
+puisse apprendre encore, mais heureuse par-dessus tout de soumettre son
+esprit docile à votre direction, comme à son seigneur, son maître et son
+roi; moi-même et tout ce qui m'appartient est maintenant à vous, est
+devenu votre bien. Tout à l'heure j'étais la maîtresse de cette belle
+maison, de mes domestiques, et reine de moi-même. Maintenant cette
+maison, ces domestiques et moi-même, nous sommes à vous, à vous, mon
+seigneur. Je vous les donne avec cette bague. Lorsque vous vous en
+séparerez ou que vous la perdrez, ou que vous la donnerez, ce sera le
+présage de la ruine de votre amour. Il ne me restera plus que le droit
+de me plaindre de vous.
+
+BASSANIO.--Madame, vous m'avez ôté le pouvoir de vous répondre. Mon sang
+seul vous parle dans mes veines: et toutes les puissances de mon être
+s'agitent confusément comme, après un discours noblement prononcé par un
+prince chéri, se confondent dans le murmure de la multitude charmée tous
+ces sons qui, mêlés ensemble, produisent un chaos où rien ne se
+distingue plus que la joie qui s'exprime sans s'exprimer. Quand cette
+bague sera séparée de ce doigt, que la vie se sépare de ce coeur! Vous
+pourrez dire alors sans crainte de vous tromper: Bassanio est mort.
+
+NÉRISSA.--Mon seigneur et madame, c'est à présent notre tour à nous, qui
+sommes demeurés spectateurs et qui avons vu s'accomplir nos désirs, de
+crier: Bonheur parfait, bonheur parfait, mon seigneur et madame!
+
+GRATIANO.--Seigneur Bassanio, et vous, belle dame, je vous souhaite tout
+le bonheur que vous pouvez désirer; car je suis sûr que vous n'en
+souhaitez aucun aux dépens du mien. Mais lorsque Vos Seigneuries
+solenniseront le traité qui doit les engager, permettez-moi, je vous
+prie, de me marier aussi.
+
+BASSANIO.--De tout mon coeur. Tu peux chercher une femme.
+
+GRATIANO.--Je remercie Votre Seigneurie; vous m'en avez donné une. Mes
+yeux, seigneur, sont aussi prompts que les vôtres. Vous avez vu la
+maîtresse, moi j'ai vu la suivante. Vous avez aimé, j'ai aimé, car je ne
+suis pas plus disposé que vous, seigneur, à traîner les choses en
+longueur. Votre sort était dans ces coffres, le mien s'y trouve attaché
+par l'événement; car à force de faire ma cour jusqu'à me mettre en
+nage, de protester de mon amour jusqu'à m'en être desséché le gosier, je
+suis parvenu à tenir enfin, si une promesse peut se tenir, la parole de
+cette belle, qu'elle m'accorderait son amour si vous aviez le bonheur de
+conquérir sa maîtresse.
+
+PORTIA.--Est-il vrai, Nérissa?
+
+NÉRISSA.--Oui, madame, si c'est votre bon plaisir.
+
+BASSANIO.--Et vous, Gratiano, êtes-vous de bonne foi?
+
+GRATIANO.--Oui, seigneur, je le jure.
+
+BASSANIO.--Nos noces seront fort embellies par les vôtres.
+
+GRATIANO.--Parions avec vous dix mille ducats à qui fera le premier
+garçon.
+
+NÉRISSA.--Quoi! et vous mettez bas l'enjeu?
+
+GRATIANO.--Non; on ne gagne pas à ce jeu-là quand on met bas
+l'enjeu.--Mais qui vient ici? Lorenzo et son infidèle? Quoi! et le
+Vénitien Salanio, mon vieil ami?
+
+(Entrent Lorenzo, Jessica et Salanio.)
+
+BASSANIO.--Lorenzo et Salanio, soyez ici les bienvenus: si toutefois une
+possession aussi nouvelle que la mienne me donne le droit de vous y
+recevoir. Avec votre permission, ma chère Portia, je dis à mes amis, à
+mes compatriotes qu'ils sont les bienvenus.
+
+PORTIA.--Et je le dis aussi, seigneur; ils sont les très-bienvenus.
+
+LORENZO.--J'en remercie Votre Seigneurie. Pour moi, seigneur, mon
+dessein n'était pas de venir vous voir ici; mais j'ai rencontré Salanio
+en chemin; il m'a tant prié de l'accompagner, que je n'ai pu dire non.
+
+SALANIO.--Cela est vrai, seigneur, et j'avais mes raisons. (_Il donne
+une lettre à Bassanio._) Le seigneur Antonio se recommande à votre
+souvenir.
+
+BASSANIO.--Avant que j'ouvre cette lettre, dites-moi comment se porte
+mon cher ami.
+
+SALANIO.--Point malade, seigneur, si ce n'est dans l'âme; point en
+santé, si ce n'est celle de l'âme. Sa lettre vous apprendra sa
+situation.
+
+GRATIANO.--Nérissa, faites un bon accueil à cette étrangère; traitez-la
+bien. Votre main, Salanio. Quelles nouvelles de Venise? Comment se porte
+ce _marchand roi_[11], le bon Antonio? Je suis sûr qu'il se réjouira de
+nos succès. Nous sommes des Jasons, nous avons conquis la Toison.
+
+[Note 11: _That royal merchant_. Lors de la prise de Constantinople par
+les croisés, la république permit à ses sujets de faire, pour leur
+propre compte, dans les îles de l'Archipel, des conquêtes dont il fut
+stipulé qu'ils jouiraient en toute souveraineté, sous la condition d'en
+faire hommage à la république. Plusieurs des grandes familles de la
+république créèrent des établissements de ce genre qui leur valurent le
+titre _de marchands rois_.]
+
+SALANIO.--Plût à Dieu que vous eussiez trouvé la toison qu'il a perdue?
+
+PORTIA.--Il y a dans cette lettre quelques nouvelles sinistres qui font
+disparaître la couleur des joues de Bassanio. La mort de quelque ami
+chéri. Nul autre malheur dans le monde ne peut changer à ce point la
+constitution d'un homme de courage!... Quoi! de pis en pis?...
+Permettez, Bassanio. Je suis une moitié de vous-même, et je dois
+partager sans réserve avec vous tout ce que contient cette lettre.
+
+BASSANIO.--O ma douce Portia! ici sont renfermés un petit nombre de mots
+les plus tristes qui jamais aient noirci le papier. Aimable dame, la
+première fois que je vous déclarai mon amour, je vous dis avec franchise
+que tout le bien que je possédais coulait dans mes veines, que j'étais
+gentilhomme, et je vous disais vrai. Cependant, chère madame, lorsque je
+m'évaluais à néant, voyez quel imposteur j'étais; au lieu de vous dire
+que mon bien n'était rien, j'aurais dû vous dire qu'il était au-dessous
+de rien; car, dans la vérité, je me suis engagé avec un tendre ami, et
+j'ai engagé cet ami avec le plus cruel de ses ennemis, pour me procurer
+des ressources. Voilà une lettre, madame, dont le papier me semble le
+corps de mon ami, et chaque mot une large blessure qui verse son sang
+vital. Mais est-il bien vrai, Salanio? Tous ses vaisseaux ont-ils
+manqué? quoi! il n'en est arrivé aucun? de Tripoli, du Mexique? de
+l'Angleterre, de Lisbonne, de la Barbarie, de l'Inde? Pas un seul
+bâtiment n'a pu éviter la terrible rencontre des rochers, ruine des
+marchands?
+
+SALANIO.--Pas un seul, seigneur. D'ailleurs, il paraît qu'eût-il à
+présent l'argent du billet, le Juif ne voudrait pas le prendre. Je n'ai
+jamais vu de créature portant figure d'homme, aussi âpre, aussi acharnée
+à détruire un homme. Il assiége jour et nuit le duc, en appelle aux
+libertés de l'État du refus de lui rendre justice. Vingt marchands, le
+duc lui-même et les magnifiques[12] du grand port, ont tenté de le
+persuader; mais sa haine ne veut pas sortir de là; une peine encourue,
+la justice, son billet.
+
+[Note 12: On sait que c'était le titre des grands de Venise, les
+magnifiques seigneurs.]
+
+JESSICA.--Quand j'étais avec lui, je l'ai entendu jurer à Tubal et à
+Chus, ses compatriotes, qu'il aimerait mieux avoir la chair d'Antonio,
+que vingt fois la somme qu'il lui avait prêtée; et j'ai la certitude,
+seigneur, que si les lois et l'autorité, et toute la force du pouvoir ne
+s'y opposent, la chose ira bien mal pour le pauvre Antonio.
+
+PORTIA.--C'est votre ami qui se trouve dans ces angoisses?
+
+BASSANIO.--Le plus cher de mes amis, le meilleur des hommes; l'âme la
+mieux faite et la plus infatigable à rendre service; enfin, l'homme qui
+nous retrace l'ancienne vertu romaine, plus qu'aucun autre qui respire
+l'air d'Italie.
+
+PORTIA.--Combien doit-il au Juif?
+
+BASSANIO.--Il doit pour moi trois mille ducats.
+
+PORTIA.--Quoi! pas davantage? Donnez lui en six mille, et annulez le
+billet. Doublez les six mille, triplez-les, plutôt qu'un ami de cette
+sorte perde un cheveu par la faute de Bassanio. Venez d'abord à
+l'église, nommez-moi votre épouse, et partez pour aller à Venise trouver
+votre ami; car vous ne reposerez point aux côtés de Portia avec une âme
+inquiète. Je vous donnerai assez d'or pour payer vingt fois cette petite
+dette. Quand elle sera acquittée, amenez avec vous votre fidèle ami.
+Cependant, Nérissa ma suivante et moi, nous vivrons comme des filles et
+des veuves. Allons, venez; car vous allez partir le jour même de vos
+noces. Traitez bien vos amis, montrez leur une mine joyeuse: puisque je
+vous ai acheté cher, je vous aimerai chèrement.--Mais voyons la lettre
+de votre ami.
+
+BASSANIO _lit_.--«Mon cher Bassanio, tous mes vaisseaux se sont perdus:
+mes créanciers deviennent cruels; ma fortune est réduite à bien peu de
+chose. J'ai encouru la peine portée dans l'obligation faite au Juif: et
+puisque en remplissant cette clause il est impossible que je vive,
+toutes vos dettes envers moi seront acquittées si je puis vous voir
+avant ma mort. Cependant faites ce que vous voudrez: si ce n'est pas
+votre amitié qui vous engage à venir, que ce ne soit pas ma lettre.»
+
+PORTIA.--O mon amour, terminez promptement toute affaire; partez.
+
+BASSANIO.--Puisque vous me donnez la permission de m'éloigner, je vais
+me hâter. Mais jusqu'à mon retour aucun lit n'aura à se reprocher de me
+retenir, aucun repos ne viendra se placer entre vous et moi.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+À Venise.--Une rue.
+
+_Entrent_ SHYLOCK, ANTONIO, SALARINO, UN GEÔLIER.
+
+
+SHYLOCK.--Geôlier, veillez sur lui. Ne me parlez pas de pitié. Le voilà
+cet imbécile qui prêtait de l'argent gratis.--Geôlier, veillez sur lui.
+
+ANTONIO.--Encore un mot, Shylock.
+
+SHYLOCK.--Je veux qu'on satisfasse à mon billet; ne me parle pas contre
+mon billet. J'ai juré que mon billet serait acquitté.--Tu m'as appelé
+chien sans en avoir aucun sujet; mais puisque je suis un chien, prends
+garde à mes crocs. Le duc me fera justice.--Je m'étonne, coquin de
+geôlier, que tu aies la faiblesse de sortir avec lui à sa sollicitation.
+
+ANTONIO.--Je te prie, laisse-moi te parler.
+
+SHYLOCK.--J'aurai mon billet: je ne veux point t'entendre; j'aurai mon
+billet. Ne me parle pas davantage: on ne fera pas de moi un imbécile au
+coeur tendre, aux yeux piteux, capable de secouer la tête, de se
+relâcher et de céder en soupirant aux instances des chrétiens. Ne me
+suis pas: je ne veux point t'entendre; je veux l'acquit de mon billet.
+
+(Il sort.)
+
+SALARINO.--C'est le mâtin le plus inflexible qui ait jamais vécu parmi
+les hommes.
+
+ANTONIO.--Laissons-le; je ne le poursuivrai plus de prières inutiles: il
+veut avoir ma vie; j'en sais bien la raison. J'ai souvent arraché à ses
+poursuites plusieurs de ses débiteurs insolvables qui sont venus
+implorer mon secours; voilà pourquoi il me hait.
+
+SALARINO.--Non, j'en suis sûr, le duc ne souffrira jamais qu'un pareil
+engagement ait son effet.
+
+ANTONIO.--Le duc ne peut refuser de suivre la loi: retrancher aux
+étrangers les sûretés dont ils jouissent à Venise serait une injustice
+contre l'État; car la richesse de son commerce est fondée sur l'abord de
+toutes les nations. Ainsi donc, allons; mes chagrins et mes pertes m'ont
+tellement abattu, qu'à peine pourrai-je conserver jusqu'à demain une
+livre de chair pour mon sanguinaire créancier. À la bonne heure; venez,
+geôlier.--Je prie Dieu que Bassanio vienne me voir acquitter sa dette,
+et je suis content.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+À Belmont.--Une pièce dans la maison de Portia.
+
+_Entrent_ PORTIA, NÉRISSA, LORENZO, JESSICA, BALTHASAR.
+
+
+LORENZO.--Permettez-moi, madame, de le dire en votre présence, vous vous
+êtes formé une noble et juste idée de la divine amitié. Elle se montre
+puissamment dans la manière dont vous supportez l'absence de votre
+époux; mais si vous connaissiez celui à qui vous témoignez ces égards, à
+quel véritablement galant homme vous envoyez secours, combien il aime
+votre mari, je suis sûr que vous seriez plus fière de votre ouvrage,
+qu'un bienfait ordinaire ne saurait vous forcer de l'être.
+
+PORTIA.--Je ne me suis jamais repentie d'avoir fait ce qui était bien,
+et je ne m'en repentirai pas aujourd'hui. Entre deux compagnons qui
+vivent et passent leurs jours ensemble, dont les âmes portent également
+le joug de l'affliction, il faut nécessairement qu'il se trouve un
+rapport parfait de caractères, de moeurs et de sentiments. C'est ce qui
+me fait penser que cet Antonio, étant l'ami de coeur de mon époux, doit
+ressembler à mon époux. S'il est ainsi, il m'en coûte bien peu de chose
+pour arracher l'image de mon âme à l'état où l'a réduite une cruauté
+infernale. Mais ceci en reviendrait trop à me louer moi-même; ainsi n'en
+parlons plus. Écoutez autre chose. Lorenzo, je remets en vos mains le
+soin et la conduite de ma maison jusqu'au retour de mon époux. Quant à
+moi, j'ai fait secrètement voeu au ciel de vivre dans la prière et la
+contemplation, accompagnée de la seule Nérissa, jusqu'au retour de son
+mari et de mon seigneur. Il y a un monastère à deux milles d'ici; c'est
+là que nous passerons le temps de leur absence. Je vous prie de ne pas
+refuser la charge que mon amitié et la nécessité vous imposent.
+
+LORENZO.--Madame, je la reçois de bon coeur. J'obéirai toujours à vos
+honorables commandements.
+
+PORTIA.--Mes gens connaissent déjà ma volonté; ils vous obéiront à vous
+et à Jessica, comme au seigneur Bassanio et à moi-même. Adieu,
+portez-vous bien, jusqu'au moment qui nous réunira.
+
+LORENZO.--Puissiez-vous n'avoir que des pensées agréables et des moments
+heureux!
+
+JESSICA.--Je vous souhaite, madame, toute satisfaction du coeur.
+
+PORTIA.--Je vous remercie de vos voeux, et c'est avec plaisir que j'en
+fais de pareils pour vous. Adieu, Jessica. (_Lorenzo et Jessica
+sortent._) Balthasar, je t'ai toujours trouvé honnête et fidèle; que je
+te retrouve toujours de même. Prends cette lettre, et fais tous tes
+efforts pour arriver à Padoue le plus tôt possible: remets-la en main
+propre au docteur Bellario, mon cousin; et fais bien attention, prends
+les habillements et les papiers qu'il te donnera, et porte-les, je t'en
+prie, avec toute la célérité imaginable, au lieu où l'on passe la barque
+pour aller à Venise. Ne perds point de temps en discours; pars, je m'y
+trouverai avant toi.
+
+BALTHASAR.--Madame, je ferai toute la diligence possible.
+
+PORTIA.--Écoute, Nérissa: j'ai des projets que tu ne connais pas encore.
+Nous reverrons nos maris plus tôt qu'ils ne s'y attendent.
+
+NÉRISSA.--Nous verront-ils?
+
+PORTIA.--Oui, Nérissa; mais sous des habits qui leur feront penser que
+nous sommes pourvues de ce qui nous manque. Je gage tout ce que tu
+voudras que, quand nous serons toutes deux équipées en jeunes gens, je
+suis le plus joli garçon des deux, et que ce sera moi qui porterai ma
+dague de meilleure grâce, qui saurai le mieux prendre cette voix flûtée
+qui marque le passage de l'enfance à l'âge d'homme, et changer de petits
+pas mignards en une démarche virile, et parler batailles comme un jeune
+fanfaron, et dire maints jolis mensonges, et comme quoi j'ai été requis
+d'amour par des femmes d'un rang distingué, que mes refus ont rendues
+malades et fait mourir de douleur. Je ne pouvais pas satisfaire à
+toutes. Puis je m'en repentirai, et je regretterai d'avoir causé leur
+trépas.--J'aurai ainsi une vingtaine de petits mensonges, à faire jurer
+que je suis sorti des écoles depuis plus d'un an.--J'ai dans l'esprit
+un millier des jeunes gentillesses de ces petits fanfarons, dont je veux
+faire usage.
+
+NÉRISSA.--Quoi, deviendrons-nous donc des hommes?
+
+PORTIA.--Fi donc! Quelle question si tu la faisais à quelqu'un capable
+de l'interpréter dans un mauvais sens! Mais viens, je te dirai tout mon
+projet quand nous serons dans ma voiture, qui nous attend à la porte du
+parc. Dépêchons-nous, car il faut que nous fassions vingt milles
+aujourd'hui.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+SCÈNE V
+
+Toujours à Belmont.
+
+_Entrent_ LANCELOT ET JESSICA.
+
+
+LANCELOT.--Oui, en vérité,--car, voyez-vous, les péchés du père
+retombent sur les enfants: aussi, je vous assure que j'ai peur pour
+vous. J'ai toujours été tout bonnement avec vous; ainsi je vous dis
+comme cela toutes les pensées qui me viennent là-dessus: ainsi
+tenez-vous en joie; car, pour parler vrai, je crois que vous êtes
+damnée. Il ne reste qu'une seule espérance, qui peut encore vous sauver;
+mais, pas moins, ce n'est qu'une espèce d'espérance bâtarde.
+
+JESSICA.--Et quelle sorte d'espérance, je te prie?
+
+LANCELOT.--Eh! vraiment, vous pourriez espérer un peu que ce n'est pas
+votre père qui vous a engendrée, que vous n'êtes pas la fille du Juif.
+
+JESSICA.--C'est là, en effet, une sorte d'espérance bâtarde; mais alors
+ce seraient les péchés de ma mère qui retomberaient sur moi.
+
+LANCELOT.--Alors, ma foi, j'ai grand'peur que vous ne soyez damnée de
+père et de mère; ainsi en voulant éviter Scylla votre père, je tombe en
+Charybde votre mère. Allons, vous êtes perdue des deux côtés.
+
+JESSICA.--Je serai sauvée par mon mari, qui m'a faite chrétienne.
+
+LANCELOT.--Vraiment, il n'en est que plus blâmable; nous étions déjà
+bien assez de chrétiens; tout autant qu'il en fallait pour pouvoir bien
+vivre les uns avec les autres. Cette fureur de faire des chrétiens
+haussera le prix des porcs; si nous nous mettons tous à manger du porc,
+nous ne pourrons bientôt plus avoir une grillade sur les charbons pour
+notre argent.
+
+(Entre Lorenzo.)
+
+JESSICA.--Lancelot, je vais conter à mon mari ce que vous me dites; le
+voilà qui vient.
+
+LORENZO.--Savez-vous, Lancelot, que je deviendrai bientôt jaloux de vous
+si vous attirez ainsi ma femme dans des coins?
+
+JESSICA.--Oh! vous n'avez pas lieu de vous alarmer, Lorenzo. Lancelot et
+moi nous ne sommes pas bien ensemble. Il me dit tout net qu'il n'y a
+point de merci pour moi dans le ciel, parce que je suis la fille d'un
+Juif; et il dit aussi que vous n'êtes pas un bon membre de la
+communauté, car, en convertissant les Juifs en chrétiens, vous faites
+augmenter le prix du porc.
+
+LORENZO.--Je me justifierai mieux de cela envers la communauté que vous
+ne pourrez vous justifier, vous, d'avoir grossi le ventre de la
+négresse: la Mauresse est enceinte de vos oeuvres, Lancelot.
+
+LANCELOT.--C'est beaucoup que la Mauresse soit plus grosse que de
+raison, mais si elle est moins qu'une honnête femme, en vérité, elle est
+plus encore que je ne le croyais[13].
+
+[Note 13: It is much, that the moor should be more than reason: but if
+she be less than an honest woman, she is indeed more than I took her
+for.]
+
+LORENZO.--Comme il est aisé à tous les sots de jouer sur les mots! Je
+crois, d'honneur, que bientôt le rôle qui siéra le mieux à l'esprit sera
+le silence, et que la parole ne sera plus qu'aux perroquets. Allons,
+rentrez, et dites-leur de se préparer pour le dîner.
+
+LANCELOT.--Cela est fait, monsieur; ils ont tous des estomacs.
+
+LORENZO.--Bon Dieu! quel moulin à quolibets vous êtes! Allons,
+dites-leur de préparer le dîner.
+
+LANCELOT.--Cela est fait aussi, monsieur, mais seulement couvrir est le
+mot[14].
+
+[Note 14: _Cover_, couvrir la table, et ensuite _cover_, se couvrir.]
+
+LORENZO.--Eh bien! voulez-vous couvrir?
+
+LANCELOT.--Non pas, monsieur; je connais mon devoir.
+
+LORENZO.--Encore la guerre aux mots! Veux-tu donc montrer toute la
+richesse de ton esprit en un instant? Je t'en prie, entends tout uniment
+un homme qui parle tout uniment. Va trouver tes camarades: dis-leur de
+couvrir la table, de servir les plats, et nous allons entrer pour dîner.
+
+LANCELOT.--Pour la table, monsieur, elle sera servie; pour les plats,
+monsieur, ils seront couverts; quant à votre entrée pour venir dîner,
+qu'elle soit selon votre idée et votre fantaisie.
+
+(Il sort.)
+
+LORENZO.--Béni soit le jugement! comme ses mots s'accordent! Le sot a
+entassé dans sa mémoire une armée de bons termes; et j'en connais bien
+d'autres d'une condition plus relevée qui sont farcis de mots comme lui,
+et à qui il ne faut qu'une expression plaisante pour rompre un
+entretien.--Eh bien! Jessica, comment va la joie? Et dis-moi, ma chère,
+dis-moi ton opinion: comment goûtes-tu l'épouse de Bassanio?
+
+JESSICA.--Au delà de toute expression. Il est bien convenable que le
+seigneur Bassanio mène une vie régulière; car, ayant le bonheur de
+posséder une pareille épouse, il goûte ici-bas les félicités du ciel; et
+s'il n'était pas capable de les sentir ici sur la terre, il serait bien
+juste qu'il n'allât jamais dans le ciel. Oui, si deux divinités
+faisaient quelque gageure céleste, et que pour enjeu ils missent deux
+femmes de ce monde, et que Portia en fût une, il faudrait absolument
+ajouter quelque chose à l'autre: car ce pauvre et grossier univers n'a
+pas sa pareille.
+
+LORENZO.--Eh bien! tu as en moi un époux pareil à ce qu'elle est comme
+épouse.
+
+JESSICA.--Oui! demande-moi donc aussi mon sentiment sur ce point.
+
+LORENZO.--C'est ce que je ferai incessamment: mais d'abord allons dîner.
+
+JESSICA.--Pas du tout, laissez-moi faire votre panégyrique, tandis que
+je suis en appétit.
+
+LORENZO.--Non, je t'en prie; réserve-le pour propos de table: une fois
+là, quoi que tu puisses dire, je le digérerai avec le reste.
+
+JESSICA.--C'est bien, je vais vous en servir.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE QUATRIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+A Venise.--Un tribunal.
+
+_Entrent_ LE DUC, LES MAGNIFIQUES, ANTONIO, BASSANIO, GRATIANO,
+SALARINO, SALANIO _et autres personnages_.
+
+
+LE DUC.--Antonio est-il ici?
+
+ANTONIO.--Prêt à paraître, dès qu'il plaira à Votre Altesse.
+
+LE DUC.--J'en suis fâché pour toi. Tu as affaire à un adversaire dur
+comme la pierre, à un misérable tout à fait inhumain et incapable de
+pitié, et dont le coeur n'a pas un grain de sensibilité.
+
+ANTONIO.--Je sais que Votre Grâce a pris beaucoup de peine pour tâcher
+de modérer la rigueur de ses poursuites. Mais puisqu'il reste
+inexorable, et qu'il n'est aucun moyen légal de me soustraire à sa
+haine, j'oppose ma patience à sa fureur. Je suis armé de courage pour
+souffrir avec une âme tranquille la cruauté et la rage de la sienne.
+
+LE DUC.--Allez et faites entrer le Juif dans la chambre.
+
+SALANIO.--Il est à la porte, seigneur; il entre.
+
+(Entre Shylock.)
+
+LE DUC.--Faites place: qu'il paraisse devant nous.--Shylock, tout le
+monde pense, et je le pense aussi, que tu ne feras que conduire cette
+invention de ta méchanceté jusqu'à son dernier période, et qu'alors,
+c'est ainsi du moins qu'on en juge, tu voudras déployer une clémence et
+une pitié plus extraordinaires encore que l'extraordinaire cruauté que
+tu sembles montrer; qu'au lieu d'exiger la condition du billet (qui est
+une livre de chair de ce pauvre marchand), tu ne te contenteras pas
+seulement de te désister de tes prétentions à cet égard; mais encore
+que, touché de sentiments de douceur et d'humanité, tu lui remettras la
+moitié de sa dette, et que tu jetteras un oeil de pitié sur les pertes
+accumulées qui sont venues fondre sur lui en assez grand nombre pour
+écraser un marchand roi, et pour attendrir sur son sort des coeurs
+d'airain et les sauvages âmes de pierre des Turcs inflexibles et des
+Tartares, qui ne connurent jamais les devoirs de la douce courtoisie.
+Nous attendons de toi une réponse favorable, Juif.
+
+SHYLOCK.--J'ai communiqué mes résolutions à Votre Grâce: j'ai juré, par
+le saint jour du sabbat, d'exiger mon dû et l'accomplissement de
+l'obligation. Si vous me refusez, puissent les suites de cette
+infraction retomber sur votre constitution et les libertés de votre
+ville! Vous me demanderez pourquoi j'aime mieux prendre une livre de
+chair morte que de recevoir trois mille ducats? À cela je n'ai point
+d'autre réponse, sinon que c'est mon idée. N'est-ce pas là répondre? Eh
+bien! si un rat fait du dégât dans ma maison, ne suis-je pas le maître
+de donner dix mille ducats pour le faire empoisonner? Vous ne trouvez
+pas encore cette réponse suffisante? Il y a des gens qui n'aiment pas à
+voir sur cette table un cochon de lait la gueule béante; quelques-uns,
+qui deviennent furieux quand ils y voient un chat; et d'autres, au
+nasillement de la cornemuse, ne peuvent retenir leur urine: car notre
+disposition, maîtresse de nos passions, influe souverainement sur les
+goûts et les dégoûts de l'homme. J'en viens à ma réponse. De même qu'il
+n'y a point de raison pourquoi l'un ne saurait supporter la vue d'un
+cochon la gueule béante, l' autre celle d'un chat, animal innocent et
+nécessaire, et l'autre le son de la cornemuse; mais qu'ils sont tous
+forcés de céder à cette faiblesse inévitable, d'offenser quand ils sont
+offensés: de même je ne peux ni ne veux donner d'autre raison de la
+poursuite d'un procès si préjudiciable pour moi, qu'une haine intime,
+une certaine aversion que je sens contre Antonio. Êtes-vous content de
+ma réponse?
+
+BASSANIO.--Ce n'est pas là une réponse, homme insensible, qui soit
+capable d'excuser l'obstination de ta cruauté.
+
+SHYLOCK.--Je ne me suis pas engagé à te donner une réponse qui te plût.
+
+BASSANIO.--Tous les hommes cherchent-ils à tuer ce qu'ils n'aiment pas?
+
+SHYLOCK.--Un homme hait-il ce qu'il n'a pas envie de tuer?
+
+BASSANIO.--Toute offense n'engendre pas d'abord la haine.
+
+SHYLOCK.--Comment! voudrais-tu qu'un serpent te piquât deux fois?
+
+ANTONIO.--Faites attention, je vous prie, à ce que c'est que de
+raisonner avec ce Juif. Vous pourriez aussi bien vous tenir sur le
+rivage à prier la mer d'abaisser la hauteur de ses marées ordinaires;
+vous pourriez aussi bien demander au loup pourquoi il a fait bêler la
+brebis après son agneau; vous pourriez aussi bien demander aux pins des
+montagnes de ne pas secouer leurs cimes avec bruit, quand ils sont
+battus par la tempête du ciel. Vous viendriez aussi facilement à bout
+des plus rudes entreprises, que d'amollir (car qu'y a-t-il de plus
+rude?) son coeur de Juif. Cessez de lui faire des offres, je vous en
+conjure; ne tentez plus aucun moyen; mais laissez-moi promptement et
+simplement, comme il convient, recevoir mon jugement, et le Juif ce
+qu'il désire.
+
+BASSANIO.--Au lieu de trois mille ducats en voilà six mille.
+
+SHYLOCK.--Chacun de ces six mille ducats fût-il divisé en six parties,
+et chaque partie fût-elle un ducat, je ne les prendrais pas; je veux
+qu'on accomplisse les termes du billet.
+
+LE DUC.--Comment espéreras-tu miséricorde, si tu ne fais pas
+miséricorde?
+
+SHYLOCK.--Quel jugement ai-je à redouter, puisque je ne fais point de
+mal? Vous avez chez vous un grand nombre d'esclaves, que comme vos ânes,
+vos chiens et vos mulets, vous employez aux travaux les plus abjects et
+les plus vils, parce que vous les avez achetés. Irai-je vous dire:
+rendez-leur la liberté, faites, faites-leur épouser vos héritières?
+Pourquoi suent-ils sous des fardeaux? Donnez-leur des lits aussi doux
+que les vôtres. Que leur palais soit flatté par les mêmes mets que le
+vôtre. Vous me répondez: ces esclaves sont à nous. Je vous réponds de
+même: la livre de chair que j'exige de lui m'appartient: je l'ai
+chèrement payée, et je la veux. Si vous me refusez, honte à vos lois! Il
+n'y a plus aucune force dans les décrets du sénat de Venise.--J'attends
+que vous me rendiez justice. Parlez: l'aurai-je?
+
+LE DUC.--Mon pouvoir m'autorise à renvoyer l'assemblée, jusqu'à ce que
+Bellario, savant jurisconsulte, que j'ai mandé ici aujourd'hui pour
+résoudre cette question, soit arrivé.
+
+SALANIO.--Seigneur, il y a là à la porte un exprès nouvellement arrivé
+de Padoue, avec des lettres du docteur Bellario.
+
+LE DUC.--Apportez-nous ces lettres, faites entrer le messager.
+
+BASSANIO.--Espère, Antonio. Allons, reprends courage; le Juif aura ma
+chair, mon sang et mes os, et tout, avant que tu perdes pour moi une
+seule goutte de ton sang.
+
+ANTONIO.--Je suis le bouc émissaire du troupeau, le plus propre à
+mourir. Le fruit le plus faible tombe le premier: laissez-moi tomber de
+même.--Vous n'avez rien de mieux à faire, Bassanio, que de vivre et de
+composer mon épitaphe.
+
+(Entre Nérissa déguisée en clerc d'avocat.)
+
+LE DUC.--Venez-vous de Padoue, et de la part de Bellario?
+
+NÉRISSA.--Vous l'avez dit, seigneur: Bellario salue Votre Seigneurie.
+
+(Elle lui présente une lettre.)
+
+BASSANIO.--Pourquoi aiguiser ton couteau avec tant d'application?
+
+SHYLOCK.--Pour couper ce qui me revient de ce banqueroutier.
+
+GRATIANO.--O dur Juif, ce n'est pas sur le cuir de ton soulier; c'est
+bien plutôt sur ton coeur que tu en affiles le tranchant; il n'est point
+de métal, pas même la hache du bourreau, qui ait à moitié l'âpreté de ta
+jalouse haine. N'est-il pas une prière capable de te toucher?
+
+SHYLOCK.--Non, pas une seule que tu puisses avoir assez d'esprit pour
+imaginer.
+
+GRATIANO.--Puisses-tu être damné dans les enfers; chien inexorable!
+Puisse-t-on faire un crime à la justice de te laisser la vie! Tu m'as
+presque fait chanceler dans ma foi: j'ai été tenté d'embrasser l'opinion
+de Pythagore et de croire avec lui que les âmes des animaux passent dans
+des corps humains. Ton âme canine animait un loup pendu pour meurtre
+d'homme; et son odieux esprit échappé du gibet, lorsque tu étais dans le
+ventre de ta profane mère, entra dans ton corps. Tes désirs sont ceux
+d'un loup sanguinaire, affamé et furieux.
+
+SHYLOCK.--Tant que tu n'effaceras pas la signature de ce billet, tu
+n'offenseras que tes poumons à parler si haut. Remets ton esprit dans
+son assiette, jeune homme, ou tu vas le perdre sans ressources.
+J'attends ici justice.
+
+LE DUC.--La lettre de Bellario recommande à la cour un jeune et savant
+docteur. Où est-il?
+
+NÉRISSA.--Ici près, qui attend votre réponse, pour savoir si vous voulez
+le recevoir.
+
+LE DUC.--De tout mon coeur. Allez le chercher, trois ou quatre d'entre
+vous, pour le conduire ici avec civilité. Je vais en attendant faire
+part à la cour de la lettre de Bellario. (_Il lit_.) «Votre Altesse
+saura qu'à la réception de sa lettre je me suis trouvé très malade. Mais
+au même moment que votre exprès est arrivé, un jeune docteur de Rome,
+nommé Balthasar, m'était venu rendre une visite d'amitié. Je l'ai
+informé des particularités du procès pendant entre le Juif et le
+marchand Antonio. Nous avons feuilleté ensemble beaucoup de livres. Il
+est muni de mon avis qu'il vous apporte perfectionné par son savoir,
+dont je ne saurais trop louer l'étendue, pour satisfaire à ma place,
+comme je l'en ai pressé, à la demande de Votre Grâce. Que les années qui
+lui manquent ne le privent pas, je vous prie, de la haute estime qui lui
+est due; car je ne vis jamais un corps si jeune avec une tête si mûre.
+Je le recommande à votre gracieux accueil. C'est à l'essai que se fera
+le mieux connaître son mérite.» Vous entendez ce que m'écrit Bellario.
+Mais voici, je crois, le docteur. (_Entre Portia vêtue en homme de
+loi_.) Donnez-moi votre main. Venez-vous de la part du vieux Bellario?
+
+PORTIA.--Oui, seigneur.
+
+LE DUC.--Soyez le bienvenu. Prenez votre place. Êtes-vous instruit de la
+question qui occupe aujourd'hui la cour?
+
+PORTIA.--Je connais la cause de point en point. Quel est ici le
+marchand, et quel est le Juif?
+
+LE DUC.--Antonio et le vieux Shylock. Approchez tous deux.
+
+PORTIA.--Vous nommez-vous Shylock?
+
+SHYLOCK.--Je me nomme Shylock.
+
+PORTIA.--Le procès que vous avez intenté est d'étrange nature. Cependant
+vous êtes tellement en règle que les lois de Venise ne peuvent vous
+empêcher de le suivre. (_A Antonio_.) Vous courez risque d'être sa
+victime; n'est-il pas vrai?
+
+ANTONIO.--Oui, il le dit.
+
+PORTIA.--Reconnaissez-vous le billet?
+
+ANTONIO.--Je le reconnais.
+
+PORTIA.--Il faut donc que le Juif se montre miséricordieux.
+
+SHYLOCK.--Qui pourrait m'y forcer, dites-moi?
+
+PORTIA.--Le caractère de la clémence est de n'être point forcée. Elle
+tombe, comme la douce pluie du ciel sur le lieu placé au-dessous d'elle.
+Deux fois bénie, elle est bonne à celui qui donne et à celui qui reçoit.
+C'est la plus haute puissance du plus puissant. Elle sied au monarque
+sur le trône mieux que sa couronne. Son sceptre montre la force de son
+autorité temporelle; c'est l'attribut du pouvoir qu'on révère et de la
+majesté; mais la clémence est au-dessus de la domination du sceptre;
+elle a son trône dans le coeur des rois. C'est un des attributs de Dieu
+lui-même, et les puissances de la terre se rapprochent d'autant plus de
+Dieu, qu'elles savent mieux mêler la clémence à la justice. Ainsi, Juif,
+quoique la justice soit l'argument que tu fais valoir, fais cette
+réflexion, qu'en ne suivant que la justice, nul de nous ne pourrait
+espérer de salut: nous prions pour obtenir miséricorde; et cette prière
+nous enseigne à tous en même temps à pratiquer la miséricorde. Je me
+suis étendu sur ce sujet, dans le dessein de tempérer la rigueur de tes
+poursuites, qui, si tu les continues, forceront le tribunal de Venise à
+rendre d'après la loi un arrêt contre ce marchand.
+
+SHYLOCK.--Que mes actions retombent sur ma tête! Je réclame la loi. Je
+veux qu'on remplisse les clauses de mon billet.
+
+PORTIA.--N'est-il pas en état de te rendre cet argent?
+
+BASSANIO.--Oui; je le lui offre ici, aux yeux de la cour, et même le
+double de la somme. Si ce n'est pas assez, je m'oblige à lui payer dix
+fois la somme, sous peine de perdre mes mains, ma tête et mon coeur. Si
+cela ne peut le satisfaire, il sera manifeste que c'est la méchanceté
+qui opprime l'innocence. Je vous en conjure donc, faites une fois plier
+la loi sous votre autorité. Permettez-vous une légère injustice pour
+faire une grande justice et forcer la volonté de ce cruel démon.
+
+PORTIA.--Cela ne doit pas être; il n'est point d'autorité à Venise qui
+puisse changer un décret établi. Cela deviendrait un précédent, et on se
+prévaudrait de cet exemple pour introduire mille abus dans l'État. Cela
+ne se peut pas.
+
+SHYLOCK.--C'est un Daniel venu pour nous juger! Oui, un Daniel! O jeune
+et sage juge, combien je t'honore!
+
+PORTIA.--Laissez-moi voir le billet, je vous prie.
+
+SHYLOCK.--Le voilà, révérendissime docteur; le voilà.
+
+PORTIA.--Shylock, on t'offre le triple de la somme.
+
+SHYLOCK.--Un serment, un serment! J'ai un serment dans le ciel; me
+mettrai-je un parjure sur la conscience? Non; pas pour tout Venise.
+
+PORTIA.--Le délai fatal est expiré, et le Juif est en droit d'exiger une
+livre de chair coupée tout près du coeur du marchand. Sois
+miséricordieux, prends le triple de la somme, et dis-moi de déchirer le
+billet.
+
+SHYLOCK.--Quand il sera payé suivant sa teneur. Il paraît que vous êtes
+un digne juge: vous connaissez la loi, vous avez très judicieusement
+exposé le cas; je vous somme, au nom de cette loi, dont vous êtes une
+des estimables colonnes, de procéder au jugement. Je jure sur mon âme
+que langue d'homme ne parviendra jamais à me faire changer. Je m'en
+tiens à mon billet.
+
+ANTONIO.--Je supplie instamment la cour de rendre son jugement.
+
+PORTIA.--Eh bien! puisqu'il en est ainsi, il faut préparer votre sein à
+recevoir son couteau.
+
+SHYLOCK.--O noble juge! l'excellent jeune homme!
+
+PORTIA.--L'intention et l'objet de la loi sont complétement d'accord
+avec la clause pénale qui, d'après le billet, doit être accomplie.
+
+SHYLOCK.--Cela est juste. Oh! le bon et sage juge! Que tu es bien plus
+vieux que tu ne le parais!
+
+PORTIA, _à Antonio_.--Ainsi, découvrez votre sein.
+
+SHYLOCK.--Oui, son sein: le billet le dit. N'est-il pas vrai, noble
+juge? tout près de son coeur; ce sont les propres mots.
+
+PORTIA.--Oui. Avez-vous ici des balances pour peser la chair?
+
+SHYLOCK.--J'en ai de toutes prêtes.
+
+PORTIA.--Shylock, il faut avoir auprès de lui quelque chirurgien à vos
+frais pour bander sa plaie, de peur qu'il ne perde son sang jusqu'à
+mourir.
+
+SHYLOCK.--Cela est-il spécifié dans le billet?
+
+PORTIA.--Non, cela n'y est pas exprimé; mais qu'importe? il serait bien
+que vous le fissiez par charité.
+
+SHYLOCK.--Je ne le pense pas ainsi! Cela n'est pas dans le billet.
+
+PORTIA.--Approchez, marchand, avez-vous quelque chose à dire?
+
+ANTONIO.--Peu de chose.--Je suis armé de courage et bien préparé.
+Donnez-moi votre main, Bassanio. Adieu, ne vous affligez point du
+malheur où je suis tombé pour vous; car en ceci la fortune se montre
+plus indulgente qu'à son ordinaire. Elle a toujours coutume de laisser
+les malheureux survivre à leurs biens, et contempler avec des yeux
+caves, et un front chargé de rides, une vieillesse accablée sous la
+pauvreté. Elle me délivre des pénibles langueurs d'une pareille
+misère.--Parlez de moi à votre noble épouse; racontez-lui comment est
+arrivée la mort d'Antonio; dites lui combien je vous aimais; parlez bien
+de ma mort, et, votre récit fini, qu'elle juge si Bassanio fut aimé. Ne
+vous repentez point de la cause qui vous fait perdre votre ami; comme il
+ne se repent point de satisfaire à votre dette; car si le Juif enfonce
+son couteau autant que je le désire, je vais la payer de tout mon coeur.
+
+BASSANIO.--Antonio, j'ai épousé une femme qui m'est aussi chère que la
+vie: mais ma vie, ma femme et l'univers entier ne me sont pas plus
+précieux que vos jours. Je consentirais à tout perdre, oui, à tout
+sacrifier à ce démon pour vous délivrer.
+
+PORTIA.--Si votre femme était là pour vous entendre, elle vous
+remercierait assez peu de cette offre.
+
+GRATIANO.--J'aime une femme que j'aime, je vous le proteste. Je voudrais
+qu'elle fût dans le ciel si elle y pouvait obtenir les moyens de changer
+le coeur de ce mâtin de Juif!
+
+NÉRISSA.--Vous faites bien de dire cela en arrière d'elle, sans quoi
+votre voeu pourrait troubler la paix du ménage.
+
+SHYLOCK, _à part_.--Voilà nos époux chrétiens. J'ai une fille; j'aurais
+mieux aimé qu'elle prît pour mari un rejeton de la race de Barrabas,
+qu'un chrétien. (_Haut_.) Nous perdons le temps en bagatelles. Je te
+prie, fais exécuter la sentence.
+
+PORTIA.--Une livre de chair de ce marchand t'appartient: la cour te
+l'adjuge et la loi te la donne.
+
+SHYLOCK.--O juge équitable!
+
+PORTIA.--Et vous devez couper cette chair sur son sein: la loi le permet
+et la cour vous l'accorde.
+
+SHYLOCK.--Le savant juge! Voilà une sentence!--Allons, préparez-vous.
+
+PORTIA.--Arrête un instant. Ce n'est pas tout. Le billet ne t'accorde
+pas une goutte de sang: les termes sont exprès; une livre de chair.
+Prends ce qui t'est dû; prends ta livre de chair. Mais si, en la
+coupant, tu verses une seule goutte de sang chrétien, les lois de Venise
+ordonnent la confiscation de tes terres et de tes biens au profit de la
+république.
+
+GRATIANO.--O le juge équitable! Vois, Juif, le savant juge!
+
+SHYLOCK.--Est-ce là la loi?
+
+PORTIA.--Tu en verras le texte; et, puisque tu veux absolument qu'on te
+fasse justice, sois certain qu'on te la feras plus que tu ne voudras.
+
+GRATIANO.--O le savant juge! Regarde donc, Juif! le savant juge!
+
+SHYLOCK.--En ce cas-là, j'accepte son offre. Qu'on me compte trois fois
+le montant de l'obligation, et qu'on relâche le chrétien.
+
+BASSANIO.--Voici ton argent.
+
+PORTIA.--Doucement: on rendra pleine justice au Juif. Doucement: ne vous
+pressez pas; il n'aura pas autre chose que ce que porte le billet.
+
+GRATIANO.--O Juif! Un juge équitable, un savant juge!
+
+PORTIA.--Ainsi prépare-toi à couper la chair. Ne verse point de sang; ne
+coupe ni plus ni moins, mais tout juste une livre de chair. Si tu coupes
+plus ou moins d'une livre précise, quand ce ne serait que la vingtième
+partie d'un misérable grain; bien plus, si la balance penche de la
+valeur d'un cheveu, tu es mort, et tous tes biens sont confisqués.
+
+GRATIANO.--Un second Daniel, un Daniel, Juif. Infidèle, te voilà pris
+maintenant.
+
+PORTIA.--Pourquoi le Juif balance-t-il? Prends ce qui te revient.
+
+SHYLOCK.--Donnez-moi mon principal, et laissez-moi aller.
+
+BASSANIO.--Le voici tout prêt: tiens.
+
+PORTIA.--Il l'a refusé en présence de la cour; il n'obtiendra que simple
+justice et ce que porte son billet.
+
+GRATIANO.--Un Daniel, te dis-je, un second Daniel! Je te remercie, Juif,
+de m'avoir appris ce mot.
+
+SHYLOCK.--N'aurai-je pas mon principal pur et simple?
+
+PORTIA.--Tu n'auras rien que ce que porte l'obligation, Juif; tu peux le
+prendre à tes risques et périls.
+
+SHYLOCK.--Eh bien! que le diable lui en donne l'acquit, je ne resterai
+pas plus longtemps ici à disputer.
+
+PORTIA.--Arrêtez, Juif, la justice a d'autres droits sur vous. Il est
+porté dans les lois de Venise, que lorsqu'il sera prouvé qu'un étranger
+aura attenté, par des voies directes ou indirectes, à la vie d'un
+citoyen, la moitié de ses biens sera saisie au profit de celui contre
+qui il aura tramé quelque entreprise, que l'autre moitié entrera dans
+les coffres particuliers de l'État; enfin, que le duc seul peut lui
+faire grâce de la mort à laquelle tous les autres juges devront le
+condamner: je déclare que tu te trouves dans le cas. Il est notoire que
+tu as travaillé indirectement et même directement à faire périr le
+défendeur. Ainsi tu as encouru les peines que je viens de mentionner: à
+genoux donc, et implore la clémence du duc.
+
+GRATIANO.--Demande qu'il te soit permis de te pendre toi-même.
+Cependant, comme tes biens appartiennent à la république, tu n'as pas de
+quoi t'acheter une corde; il faut que tu sois pendu aux frais de l'État.
+
+LE DUC.--Afin que tu voies la différence de l'esprit qui nous anime, je
+te fais grâce de la vie sans que tu me la demandes. Quant à la moitié de
+tes biens, elle appartient à Antonio, l'autre moitié revient à l'État.
+Mais tu peux, en te soumettant humblement, obtenir qu'on se restreigne à
+une amende.
+
+PORTIA.--Oui, pour l'État et non pour Antonio.
+
+SHYLOCK.--Eh bien! prenez ma vie et tout, ne me faites grâce de rien.
+Vous m'ôtez ma famille quand vous m'ôtez les moyens de soutenir ma
+famille, vous m'ôtez ma vie quand vous m'ôtez les ressources avec quoi
+je vis.
+
+PORTIA.--Que doit-il attendre de votre pitié, Antonio?
+
+GRATIANO.--Une corde gratis. Rien de plus, au nom de Dieu!
+
+ANTONIO.--Je demanderai à monseigneur le duc et à la cour, qu'on lui
+laisse la moitié de ses biens sans exiger d'amende. Je serai satisfait
+s'il me laisse disposer de l'autre moitié, pour la rendre, à sa mort, au
+gentilhomme qui a enlevé sa fille. Et cela sous deux conditions: la
+première, c'est qu'en faveur de ce qu'on lui accorde il se fera chrétien
+sur-le-champ; l'autre, qu'il fera une donation en présence de la cour,
+par laquelle tout ce qui lui appartient passera, après sa mort, à son
+gendre Lorenzo et à sa fille.
+
+LE DUC.--Il y souscrira, sinon je révoque le pardon que j'ai accordé.
+
+PORTIA.--Es-tu content, Juif, que réponds-tu?
+
+SHYLOCK.--Je suis content.
+
+PORTIA.--Clerc, dressez un acte de donation.
+
+SHYLOCK.--Je vous en conjure, laissez-moi sortir d'ici. Je ne me sens
+pas bien. Envoyez l'acte chez moi: je signerai.
+
+LE DUC.--Va-t'en, mais signe.
+
+GRATIANO.--Tu auras deux parrains à ton baptême. Si j'avais été juge, tu
+en aurais eu dix de plus pour te conduire à la potence, et non pas aux
+fonts baptismaux.
+
+(Shylock sort.)
+
+LE DUC, _à Portia_.--Monsieur, je vous invite à venir dîner chez moi.
+
+PORTIA.--Je supplie humblement Votre Grâce de m'excuser. Il faut que je
+me rende ce soir à Padoue, et que je parte sur-le-champ.
+
+LE DUC.--Je suis fâché que vous ne soyez pas de loisir.--Antonio,
+reconnaissez les peines de monsieur; vous lui avez, à mon gré, de
+grandes obligations.
+
+(Sortent le duc, les magnifiques et la suite.)
+
+BASSANIO.--Très digne gentilhomme! vous avez arraché aujourd'hui mon ami
+et moi-même à des peines cruelles. C'est de grand coeur que nous payons
+vos obligeants services, avec les trois mille ducats qui étaient dus au
+Juif.
+
+ANTONIO.--Et que de plus nous reconnaîtrons vous devoir à jamais notre
+attachement et nos services.
+
+PORTIA.--On est payé, quand on est satisfait; je le suis d'avoir réussi
+à vous délivrer; ainsi donc, je me regarde comme très-bien payé. Mon âme
+n'a jamais été plus mercenaire que cela. Je vous prie de me reconnaître,
+quand il nous arrivera de nous rencontrer. Je vous souhaite toute sorte
+de bonheur et prends congé de vous.
+
+BASSANIO.--Mon cher monsieur, je ne puis m'empêcher de faire encore mes
+efforts pour que vous acceptiez de nous quelque souvenir à titre de
+tribut et non de salaire. Accordez-moi deux choses, je vous prie, de ne
+me pas refuser, et de m'excuser.
+
+PORTIA.--Vous me faites tant d'instances, que j'y cède. Donnez-moi vos
+gants, je les porterai en mémoire de vous: et, pour marque de votre
+amitié, je prendrai cette bague.... Ne retirez donc pas votre main, je
+ne veux rien de plus! Votre amitié ne me la refusera pas.
+
+BASSANIO.--Cette bague, mon bon monsieur! eh! c'est une bagatelle; je
+rougirais de vous faire un pareil présent.
+
+PORTIA.--Je ne veux rien de plus que cette bague, et maintenant je me
+sens une grande envie de l'avoir.
+
+BASSANIO.--Elle est pour moi d'une importance bien au-dessus de sa
+valeur. Je ferai chercher à son de trompe la plus belle bague de Venise,
+et je vous l'offrirai: pour celle-ci, je ne le puis, excusez-moi, de
+grâce.
+
+PORTIA.--Je vois, monsieur, que vous êtes libéral en offre. Vous m'avez
+d'abord appris à demander, et maintenant, à ce qu'il me semble, vous
+m'apprenez comment on doit répondre à celui qui demande.
+
+BASSANIO.--Mon bon monsieur, je tiens cette bague de ma femme;
+lorsqu'elle la mit à mon doigt, elle me fit jurer de ne jamais la
+vendre, ni la donner, ni la perdre.
+
+PORTIA.--Cette excuse sauve aux hommes bien des présents. À moins que
+votre femme ne soit folle, lorsqu'elle saura combien j'ai mérité cette
+bague, elle ne se brouillera pas avec vous à tout jamais, pour me
+l'avoir donnée. C'est bien; la paix soit avec vous!
+
+(Sortent Portia et Nérissa.)
+
+ANTONIO.--Seigneur Bassanio, donnez-lui cette bague. Que ses services et
+mon amitié l'emportent sur l'ordre de votre femme.
+
+BASSANIO.--Allons. Va, Gratiano, tâche de le joindre. Donne-lui la bague
+et, s'il se peut, engage-le à venir chez Antonio. Cours, dépêche-toi.
+(_Gratiano sort_.) Rendons-nous-y de ce pas. Demain de grand matin nous
+volerons à Belmont. Venez, Antonio.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Toujours à Venise.--Une rue.
+
+_Entrent_ PORTIA et NÉRISSA.
+
+
+PORTIA.--Demande où est la maison du Juif; donne-lui cet acte à signer.
+Nous partirons ce soir, et nous arriverons un jour avant nos maris.--Cet
+acte sera fort bien reçu de Lorenzo.
+
+(Entre Gratiano.)
+
+GRATIANO.--Mon beau monsieur, soyez le bien retrouvé. Le seigneur
+Bassanio, après de plus amples réflexions, vous envoie cette bague et
+vous invite à dîner.
+
+PORTIA.--Je ne le puis. J'accepte sa bague; dites-le-lui ainsi de ma
+part, je vous prie.--Enseignez, de plus, je vous prie, encore à ce jeune
+homme la demeure du vieux Shylock.
+
+GRATIANO.--Je vais vous l'indiquer.
+
+NÉRISSA.--Monsieur, je voudrais vous dire un mot. (_A Portia_.) Je veux
+essayer si je pourrai ravoir de mon mari la bague que je lui ai fait
+jurer de conserver toujours.
+
+PORTIA.--Tu y parviendras, je t'en réponds.--Ils vont nous faire des
+serments de l'autre monde, qu'ils ont donné leurs bagues à des hommes;
+mais nous leur tiendrons tête, et leur en donnerons le démenti. Allons,
+dépêche-toi; tu sais où je t'attends.
+
+NÉRISSA, _à Gratiano_.--Venez, mon bon monsieur. Voulez-vous me montrer
+cette maison?
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE CINQUIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+A Belmont.--Avenue de la maison de Portia.
+
+_Entrent_ LORENZO et JESSICA.
+
+
+LORENZO.--Que la lune est brillante!--Ce fut dans une nuit semblable,
+tandis qu'un doux zéphyr caressait légèrement les feuillages sans y
+exciter le moindre frémissement, que Troïle, si je m'en souviens,
+escalada les murs de Troie, et adressa les soupirs de son âme vers les
+tentes des Grecs, où reposait Cressida.
+
+JESSICA.--Ce fut dans une pareille nuit que Thisbé, craintive et foulant
+d'un pied léger la rosée du gazon, aperçut l'ombre d'un lion avant de le
+voir lui-même, et s'enfuit éperdue de frayeur.
+
+LORENZO.--Ce fut dans une nuit semblable que Didon, seule sur le rivage
+d'une mer en furie, une branche de saule à la main, rappela du geste son
+amant vers Carthage.
+
+JESSICA.--Ce fut dans une semblable nuit que Médée cueillit les plantes
+enchantées qui rajeunirent le vieux Æson.
+
+LORENZO.--C'est dans une nuit pareille que Jessica s'est évadée de la
+maison du riche Juif, et, des pas emportés de l'amour, a couru depuis
+Venise jusqu'à Belmont.
+
+JESSICA.--Et c'est dans une pareille nuit que le jeune Lorenzo lui a
+juré qu'il l'aimait tendrement, et qu'il a dérobé son coeur par mille
+serments d'amour, dont aucun n'est sincère.
+
+LORENZO.--Et c'est dans une pareille nuit que la jolie Jessica, comme
+une petite mauvaise qu'elle est, calomnia son amant qui lui pardonna.
+
+JESSICA.--Je voudrais vous faire passer la nuit en ce lieu, si personne
+ne devait venir.--Mais écoutez.... j'entends les pas d'un homme.
+
+(Entre un domestique.)
+
+LORENZO.--Qui s'avance là d'un pas si précipité dans le silence de la
+nuit?
+
+LE DOMESTIQUE.--Ami.
+
+LORENZO.--Un ami? Quel ami? Votre nom, je vous prie, l'ami?
+
+LE DOMESTIQUE.--Stephano est mon nom. Et je viens annoncer que ma
+maîtresse sera de retour à Belmont avant le point du jour. Elle erre
+dans les environs, s'agenouillant au pied de toutes les croix sacrées où
+elle prie Dieu de lui accorder d'heureux jours dans son mariage.
+
+LORENZO.--Qui vient avec elle?
+
+LE DOMESTIQUE.--Personne, qu'un saint ermite, et sa suivante. Dites-moi,
+je vous prie, mon maître est-il de retour?
+
+LORENZO.--Pas encore; et nous n'en avons pas eu de nouvelles.--Mais
+entrons, Jessica, je t'en prie, et faisons quelques préparatifs pour
+recevoir honorablement la maîtresse du logis.
+
+(Entre Lancelot.)
+
+LANCELOT _chantant_.--Sol, la, sol la, ho, ha, sol la, hola, sol la.
+
+LORENZO.--Qui appelle?
+
+LANCELOT.--Sol la. Avez-vous vu M. Lorenzo et madame Lorenzo?
+
+LORENZO.--Cesse tes holà. Par ici.
+
+LANCELOT.--Sol la.--Où? où?
+
+LORENZO.--Ici
+
+LANCELOT.--Dis-lui qu'il vient d'arriver un courrier de la part de mon
+maître, son cornet plein de bonnes nouvelles. Mon maître sera ici avant
+le matin.
+
+(Il sort.)
+
+LORENZO.--Entrons, ma chère âme, et attendons leur arrivée; et cependant
+ce n'est pas la peine.... Pourquoi entrerions-nous?--Ami Stephano,
+annoncez, je vous prie, dans le château, que votre maîtresse est près
+d'arriver, et amenez ici les musiciens en plein air. (_Le domestique
+sort_.) Que la clarté de la lune dort doucement sur ce banc de gazon!
+Nous nous y assiérons et les sons de la musique se glisseront dans notre
+oreille. Ce doux silence et cette nuit si belle conviennent aux accords
+d'une gracieuse harmonie. Assieds-toi, Jessica; vois comme la voûte des
+cieux est incrustée de disques brillants. Parmi tous ces globes que tu
+vois, il n'y a pas jusqu'au plus petit, dont les mouvements ne
+produisent une musique angélique en accord avec les concerts des
+chérubins, à l'oeil plein de jeunesse. Telle est l'harmonie qui se
+révèle aux âmes immortelles: mais tant que notre âme est enclose dans
+cette grossière enveloppe d'une argile périssable, nous sommes
+incapables de l'entendre. (_Entrent les musiciens_.)--Allons, éveillez
+Diane par un hymne; pénétrez des sons les plus mélodieux l'oreille de
+votre maîtresse, et entraînez-la vers sa demeure par le charme de la
+musique.
+
+JESSICA.--Jamais je ne suis gaie quand j'entends une musique agréable.
+
+LORENZO.--La raison en est que vos esprits sont attentifs; car voyez un
+sauvage et folâtre troupeau, une bande de jeunes étalons qui n'ont point
+encore senti la main de l'homme, bondissant avec folie, et faisant
+retentir leurs voix par de bruyants hennissements, effet de l'ardeur de
+leur sang; si par hasard ils viennent à entendre le son d'une trompette,
+ou que leurs oreilles soient frappées de quelque mélodie, vous les
+verrez aussitôt s'arrêter tout court, et leurs yeux farouches prendre un
+regard adouci, par la douce puissance de la musique. Voilà pourquoi les
+poëtes ont prétendu qu'Orphée attirait les arbres, les rochers et les
+fleuves, parce qu'il n'est rien dans la nature de si insensible, de si
+dur, de si furieux, dont la musique ne change pour quelques instants le
+caractère; l'homme qui n'a en lui-même aucune musique, et qui n'est pas
+ému par le doux accord des sons, est propre aux trahisons, aux
+perfidies, aux rapines; les mouvements de son âme sont mornes comme la
+nuit, et ses penchants ténébreux comme l'Érèbe; ne vous fiez point à un
+tel homme.--Écoutons la musique.
+
+(Entrent Portia, Nérissa, à quelque distance.)
+
+PORTIA.--Cette lumière que nous voyons, brûle dans ma salle. Que ce
+petit flambeau jette loin ses rayons! C'est ainsi qu'une belle action
+reluit dans un monde corrompu.
+
+NÉRISSA.--Quand la lune brillait, nous n'apercevions pas ce flambeau.
+
+PORTIA.--Ainsi une petite gloire est obscurcie par une plus grande. Le
+délégué du pouvoir jette autant d'éclat qu'un roi jusqu'à ce que le roi
+paraisse. Alors sa pompe va se perdre comme un ruisseau dans l'immensité
+des mers.--De la musique? Écoutons.
+
+NÉRISSA.--Ce sont vos musiciens, madame; cela vient de la maison.
+
+PORTIA.--Je le vois; il n'y a rien de bon que par certains
+rapprochements. Cette musique me semble beaucoup plus douce que pendant
+le jour.
+
+NÉRISSA.--Madame, c'est le silence qui lui prête ce charme.
+
+PORTIA.--Le corbeau a d'aussi doux sons que l'alouette, pour qui ne fait
+pas attention à leur voix; et je crois que si le rossignol chantait
+pendant le jour au milieu des cris aigus des canards, il ne passerait
+pas pour meilleur musicien que le roitelet. Combien de choses doivent à
+l'à-propos les justes éloges qu'elles obtiennent et leur véritable
+perfection! Silence, paix! la lune dort avec Endymion, et ne voudrait
+pas être réveillée.
+
+(La musique cesse.)
+
+LORENZO.--C'est la voix de Portia, ou je suis bien trompé.
+
+PORTIA.--Il m'a reconnue, comme l'aveugle reconnaît le coucou, à sa
+mauvaise voix.
+
+LORENZO.--Ma chère dame, soyez la bienvenue chez vous.
+
+PORTIA.--Nous avons employé le temps à prier Dieu pour nos époux. Nous
+espérons que c'est avec succès et que nos paroles leur auront été de
+quelque avantage. Sont-ils de retour?
+
+LORENZO.--Pas encore, madame; mais il vient d'arriver un messager pour
+les annoncer.
+
+PORTIA.--Entrez, Nérissa; recommandez à mes domestiques de ne point
+parler du tout de l'absence que nous avons faite. N'en parlez pas non
+plus, Lorenzo, ni vous, Jessica.
+
+(On entend une fanfare.)
+
+LORENZO.--Votre mari n'est pas loin, j'entends sa trompette.--Nous ne
+sommes pas des rapporteurs, madame; ne craignez rien.
+
+PORTIA.--Cette nuit ressemble au jour, mais au jour malade; elle est un
+peu plus pâle que lui. C'est le jour tel qu'il est lorsque le soleil se
+cache.
+
+(Entrent Bassanio, Antonio, Gratiano et leur suite.)
+
+BASSANIO, _à Portia_.--Nous aurions le jour en même temps que les
+antipodes, si vous vous promeniez en l'absence du soleil.
+
+PORTIA.--Si j'éclaire, que ce ne soit pas comme l'inconstant éclair[15],
+car une femme légère rend pesant le pouvoir d'un mari, et puisse n'être
+jamais ainsi pour moi celui de Bassanio! mais Dieu dispose de tout.
+Soyez le bienvenu chez vous, seigneur.
+
+[Note 15:
+
+ Let me give light, but let me not be light:
+
+«Que je donne de la lumière (_light_), mais que je ne sois point légère
+(_light_).» Jeu de mots familier à Shakspeare et aux auteurs de son
+temps, et qu'il a fallu remplacer par un équivalent pour donner un sens
+à ce qui suit.]
+
+BASSANIO.--Je vous rends grâces, madame. Faites bon accueil à mon ami:
+c'est Antonio, c'est l'homme à qui j'ai tant d'obligations.
+
+PORTIA.--Vous lui avez dans tous les sens, en effet, de grandes
+obligations, car, à ce que j'apprends, il en avait contracté pour vous
+de bien considérables.
+
+ANTONIO.--Aucune qu'il n'ait bien acquittée.
+
+PORTIA.--Seigneur, vous êtes le très-bienvenu dans notre maison. Je veux
+vous le prouver autrement que par des paroles; c'est pourquoi j'abrège
+les discours de politesse.
+
+GRATIANO, _à Nérissa, qui lui parlait à part_.--Par cette lune, je vous
+proteste que vous me faites injure. En honneur, je l'ai donnée au clerc
+du juge. Quant à moi, mon amour, puisque vous prenez la chose si fort à
+coeur, je voudrais que celui qui l'a fût eunuque.
+
+PORTIA.--Une querelle! Comment? déjà? De quoi s'agit-il?
+
+GRATIANO.--D'un anneau d'or, d'une méchante bague qu'elle m'a donnée,
+avec une devise, de par l'univers, de la force de celles que les
+couteliers mettent sur les couteaux: «Aimez-moi, et ne m'abandonnez
+pas.»
+
+NÉRISSA.--Que parlez-vous de sa devise ou de sa valeur? Vous m'avez
+juré, lorsque je vous la donnai, de la garder jusqu'à votre dernière
+heure, et de l'emporter avec vous dans le tombeau. Quand ce n'eût pas
+été en ma considération, au moins par respect pour vos ardentes
+protestations, vous auriez dû la conserver. Il l'a donnée au clerc de
+l'avocat! Mais je sais bien, moi, que ce clerc qui l'a reçue n'aura
+jamais de poil au menton.
+
+GRATIANO.--Il en aura, s'il vit, pour devenir homme.
+
+NÉRISSA.--Dites, si une femme vit assez longtemps pour devenir homme.
+
+GRATIANO.--Par cette main, je te jure que je l'ai donnée, à un jeune
+homme, une espèce d'enfant, un chétif petit garçon pas plus grand que
+toi, le clerc du juge, un petit jaseur, qui me l'a demandée pour ses
+peines. En conscience, je ne pouvais pas la refuser.
+
+PORTIA.--Je vous le dirai franchement, vous êtes blâmable de vous être
+défait aussi légèrement du premier présent de votre femme. Un don
+attaché sur votre doigt par des serments, et scellé sur votre chair par
+la foi conjugale! J'ai donné une bague à mon bien-aimé, et je lui ai
+fait jurer de ne s'en jamais séparer. Le voilà; j'oserais bien répondre
+pour lui qu'il ne s'en défera jamais, qu'il ne l'ôterait pas de son
+doigt pour tous les trésors que possède le monde. En vérité, Gratiano,
+vous donnez à votre femme un trop cruel sujet de chagrin. Si pareille
+chose m'arrivait, j'en perdrais la raison.
+
+BASSANIO, _à part_.--D'honneur, il vaudrait mieux me couper la main
+gauche, et dire que j'ai perdu l'anneau à mon corps défendant.
+
+GRATIANO.--Le seigneur Bassanio a donné sa bague à l'avocat qui la lui
+demandait, et qui, en vérité, la méritait bien. Et alors le petit jeune
+homme, son clerc, qui avait eu la peine de faire quelques écritures, m'a
+demandé la mienne; et ni le maître ni le clerc n'ont rien voulu accepter
+que nos deux bagues.
+
+PORTIA.--Quelle bague avez-vous donnée, seigneur? J'espère que ce n'est
+pas celle que vous tenez de moi.
+
+BASSANIO.--Si j'étais capable d'ajouter un mensonge à une faute, je
+nierais le fait. Mais, vous le voyez, mon doigt ne porte plus la bague;
+je ne l'ai plus.
+
+PORTIA.--Et votre coeur perfide est également dépourvu de foi. Je jure
+devant le ciel que je n'entrerai pas dans votre lit que je ne revoie ma
+bague.
+
+NÉRISSA.--Ni moi dans le vôtre que je ne revoie la mienne.
+
+BASSANIO.--Chère Portia, si vous saviez à qui j'ai donné la bague, si
+vous saviez pour qui j'ai donné la bague, si vous pouviez concevoir pour
+quel service j'ai donné la bague, et avec quelle répugnance j'ai
+abandonné la bague, lorsqu'on ne voulait recevoir autre chose que la
+bague, vous calmeriez la vivacité de votre indignation.
+
+PORTIA.--Si vous eussiez connu la valeur de la bague, ou la moitié du
+prix de celle qui vous a donné la bague, ou combien votre honneur était
+intéressé à conserver la bague, vous ne vous seriez jamais défait de la
+bague. Quel homme assez déraisonnable, s'il vous avait plu de la
+défendre avec quelque zèle, eût eu assez peu d'honnêteté pour exiger une
+chose qu'on conservait avec un respect religieux? Nérissa m'apprend ce
+que je dois penser. J'en mourrai; c'est quelque femme qui a ma bague.
+
+BASSANIO.--Non, madame, sur mon honneur, sur ma vie, ce n'est point une
+femme; c'est un honnête docteur qui n'a pas voulu recevoir de moi trois
+mille ducats, et qui m'a demandé la bague. Je la lui ai refusée. J'ai eu
+la constance de le voir se retirer mécontent, lui qui avait défendu la
+vie de mon plus cher ami. Que vous dirai-je, ma douce amie? Je me suis
+cru obligé d'envoyer sur ses pas: j'étais assiégé par les remords et la
+courtoisie; je ne voulais pas laisser sur mon honneur la tache d'une si
+noire ingratitude. Pardonnez-moi, chère épouse; j'en prends à témoin
+ces sacrés flambeaux de la nuit; je suis convaincu que, si vous vous y
+fussiez trouvée, vous m'auriez demandé la bague pour la donner au
+docteur.
+
+PORTIA.--Ne laissez pas ce docteur approcher de ma maison: puisqu'il
+possède le bijou que je chérissais, et que vous aviez juré de garder
+pour l'amour de moi, je deviendrai aussi libérale que vous. Je ne lui
+refuserai rien de ce qui est en ma puissance; non, ni ma personne, ni le
+lit de mon époux. Je saurai le reconnaître, j'en suis sûre; ne vous
+absentez pas une seule nuit; veillez sur moi comme un Argus; si vous y
+manquez, si vous me laissez seule, par mon honneur, qui m'appartient
+encore, ce docteur sera mon compagnon de lit!
+
+NÉRISSA.--Et son clerc le mien; ainsi prenez bien garde de m'abandonner
+à moi-même.
+
+GRATIANO.--Fort bien; faites ce que vous voudrez, mais que je ne l'y
+trouve pas, car je gâterais la plume du jeune clerc.
+
+ANTONIO.--Je suis le malheureux sujet de ces querelles.
+
+PORTIA.--Ne vous en chagrinez pas, seigneur; vous n'en êtes pas moins le
+bienvenu.
+
+BASSANIO.--Portia, pardonne-moi ce tort inévitable, et en présence de
+tous mes amis, je te jure par tes beaux yeux, où je me vois moi-même...
+
+PORTIA.--Entendez-vous? il se voit double dans mes deux yeux; un
+Bassanio dans chacun.--Allons, jurez sur la foi d'un homme double; ce
+sera un serment bien propre à inspirer la confiance.
+
+BASSANIO.--Non, mais écoute-moi. Pardonne-moi cette faute, et je jure
+sur mon âme de ne jamais violer aucun des serments que je t'aurai faits.
+
+ANTONIO, _à Portia_.--J'ai une fois engagé mon corps pour la fortune de
+mon ami; j'étais perdu sans le secours de celui qui a la bague: j'ose
+m'engager encore une fois, et répondre sur mon âme que votre époux ne
+violera jamais volontairement sa foi.
+
+PORTIA.--Servez-lui donc de caution! donnez-lui cette autre bague, et
+recommandez-lui de la garder mieux que la première.
+
+ANTONIO.--Tenez, seigneur Bassanio, jurez de garder cette bague.
+
+BASSANIO.--Par le ciel! c'est celle que j'ai donnée au docteur.
+
+PORTIA.--Je la tiens de lui. Pardonnez-moi, Bassanio; pour cette bague,
+le docteur a passé la nuit avec moi.
+
+NÉRISSA.--Excusez-moi aussi, mon aimable Gratiano; ce chétif petit
+garçon, le clerc du docteur, en retour de cet anneau, a couché avec moi
+la nuit dernière.
+
+GRATIANO.--Vraiment, c'est comme si l'on raccommodait les grands chemins
+en été, où ils n'en ont pas besoin. Quoi! serions-nous déjà cocus avant
+de mériter de l'être?
+
+PORTIA.--Allons, pas de grossièretés.--Vous êtes tous confondus. Prenez
+cette lettre; lisez-la à votre loisir: elle vient de Padoue, de
+Bellario; vous y apprendrez que Portia était le docteur, et Nérissa son
+clerc. Lorenzo vous attestera que je suis partie d'ici presque aussitôt
+que vous. Je ne suis même pas encore rentrée chez moi.--Antonio, vous
+êtes le bienvenu. J'ai en réserve pour vous de meilleures nouvelles que
+vous n'en attendez. Ouvrez promptement cette lettre; vous y verrez que
+trois de vos vaisseaux, richement chargés, viennent d'arriver à bon
+port. Vous ne saurez pas par quel étrange événement cette lettre m'est
+tombée dans les mains.
+
+(Elle lui donne la lettre.)
+
+ANTONIO.--Je demeure muet.
+
+BASSANIO.--Vous étiez le docteur, et je ne vous ai pas reconnue?
+
+GRATIANO.--Vous étiez donc le clerc qui doit me faire cocu?
+
+NÉRISSA.--Oui, mais le clerc qui ne le voudra jamais, à moins qu'il ne
+vive assez longtemps pour devenir homme.
+
+BASSANIO.--Aimable docteur, vous serez mon camarade de lit. En mon
+absence, couchez avec ma femme.
+
+ANTONIO.--Aimable dame, vous m'avez rendu la vie et de quoi vivre; car
+j'apprends ici avec certitude que mes vaisseaux sont arrivés à bon port.
+
+PORTIA.--Lorenzo, mon clerc a aussi quelque chose de consolant pour
+vous.
+
+NÉRISSA.--Oui, et je vous le donnerai sans demander de salaire. Je vous
+remets à vous et à Jessica un acte en bonne forme, par lequel le riche
+Juif vous fait donation de tout ce qu'il se trouvera posséder à sa mort.
+
+LORENZO.--Mes belles dames, vous répandez la manne sur le chemin des
+gens affamés.
+
+PORTIA.--Il est bientôt jour, et cependant je suis sûre que vous n'êtes
+pas encore pleinement satisfaits sur ces événements. Entrons;
+attaquez-nous de questions, et nous répondrons fidèlement à toute chose.
+
+GRATIANO.--Volontiers: la première que je demanderai sous serment à ma
+chère Nérissa, c'est de me dire si elle aime mieux rester sur pied
+jusqu'à ce soir, ou s'aller coucher à présent, qu'il est deux heures du
+matin. Si le jour était venu, je désirerais qu'il s'obscurcit pour me
+mettre au lit avec le clerc de l'avocat. Oui, tant que je vivrai, je ne
+m'inquiéterai de rien aussi vivement que de conserver en sûreté l'anneau
+de Nérissa.
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le marchand de Venise, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARCHAND DE VENISE ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le marchand de Venise
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+Author: William Shakespeare
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+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
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+Release Date: March 9, 2007 [EBook #20773]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARCHAND DE VENISE ***
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+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
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+http://gallica.bnf.fr). This file is gratefully uploaded
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+ Note du transcripteur.
+
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+ Ce document est tiré de:
+
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+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 6
+ Le marchand de Venise--Les joyeuses Bourgeoises de
+ Windsor--Le roi Jean--La vie et la mort du roi Richard II,
+ Henri IV (1re partie).
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+
+ ==========================================================
+</pre>
+<br>
+<h1>LE<br>
+
+MARCHAND DE VENISE</h1>
+
+<br>
+
+<h3>NOTICE<br>
+SUR LE MARCHAND DE VENISE</h3>
+
+
+<p>Le fond de l'aventure qui fait le sujet du <i>Marchand de Venise</i> se
+retrouve dans les chroniques ou dans la littérature de tous les pays,
+tantôt en entier, tantôt dépouillé de l'épisode très-piquant qu'y
+ajoutent les amours de Bassanio et de Portia. Un jugement pareil à celui
+de Portia a été attribué à Sixte V qui, plus sévère, condamna, dit-on, à
+l'amende les deux contractants, pour les punir de l'immoralité d'un
+pareil marché. En cette occasion il s'agissait d'un pari, et le juif
+était le perdant. Un recueil de nouvelles françaises, intitulé
+<i>Roger-Bontemps en belle humeur</i>, raconte la même aventure, mais à
+l'avantage du chrétien, et c'est le sultan Saladin qui est le juge. Dans
+un manuscrit persan qui rapporte le même fait, il s'agit d'un pauvre
+musulman de Syrie avec qui un riche juif fait ce marché pour avoir les
+moyens de le perdre et parvenir ainsi à posséder sa femme dont il est
+amoureux; le cas est décidé par un cadi d'Émèse. Mais l'aventure tout
+entière se trouve consignée, avec quelques différences, dans un
+très-ancien ouvrage écrit en latin et intitulé: <i>Gesta Romanorum</i>, et
+dans le <i>Pecorone</i> de <i>ser Giovanni</i>, recueil de nouvelles composé avant
+la fin du quatorzième siècle et par conséquent très-antérieur à Sixte V,
+ce qui rend tout à fait improbable l'anecdote rapportée sur ce pape par
+Grégoire Léti.</p>
+
+<p>Dans la nouvelle de ser Giovanni, la dame de Belmont n'est point une
+jeune fille forcée de soumettre son choix aux conditions prescrites par
+le singulier testament de son père, mais une jeune veuve qui, de sa
+propre volonté, impose une condition beaucoup plus singulière à ceux que
+le hasard ou le choix fait aborder dans son port. Obligés de partager
+le lit de la dame, s'ils savent profiter des avantages que leur offre
+une pareille situation, ils obtiendront avec la possession de la veuve
+sa main et tous ses biens. Dans le cas contraire, ils perdent leur
+vaisseau et son chargement, et repartent sur-le-champ avec un cheval et
+une somme d'argent qu'on leur fournit pour retourner chez eux. Peu
+effrayés d'une pareille épreuve, beaucoup ont tenté l'aventure, tous ont
+succombé; car, à peine dans le lit, ils s'endorment d'un profond
+sommeil, d'où ils ne se réveillent que pour apprendre le lendemain que
+la dame plus matinale a déjà fait décharger le navire, et préparer la
+monture qui doit reconduire chez lui le malencontreux prétendant. Aucun
+n'a été tenté de renouveler une entreprise si chère, et dont le mauvais
+succès a découragé les plus vifs aspirants. Le seul Gianetto (c'est dans
+la nouvelle le nom du jeune Vénitien) s'est obstiné, et après deux
+premières déconvenues, il veut risquer une troisième aventure: son
+parrain Ansaldo, sans s'inquiéter de la perte des deux premiers
+vaisseaux dont il ignore la cause, lui en équipe un troisième, avec
+lequel Gianetto lui promet de réparer leurs malheurs. Mais épuisé par
+les précédentes entreprises, il est obligé pour celle-là d'emprunter à
+un juif la somme de dix mille ducats, aux mêmes conditions que celles
+qu'impose Shylock à Antonio. Gianetto arrive, et, averti par une
+suivante de ne pas boire le vin qu'on lui présentera avant de se mettre
+au lit, il surprend à son tour la dame qui, fort troublée d'abord de le
+trouver éveillé, se résigne cependant à son sort, et s'estime heureuse
+de le nommer le lendemain son époux. Gianetto, enivré de son bonheur,
+oublie le pauvre Ansaldo jusqu'au jour fatal de l'échéance du billet. Un
+hasard le lui rappelle alors; il part en diligence pour Venise, et le
+reste de l'histoire se passe comme l'a représenté Shakspeare.</p>
+
+<p>On conçoit aisément la raison et la nécessité des divers changements
+qu'il a fait subir à cette aventure; elle n'était cependant pas
+tellement impossible à représenter de son temps sur le théâtre qu'on ne
+puisse croire qu'il a été induit à ces changements par le besoin de
+donner plus de moralité à ses personnages et plus d'intérêt à son
+action. Aussi la situation du généreux Antonio, la peinture de son
+caractère si dévoué, courageux et mélancolique à la fois, ne sont-elles
+pas l'unique source du charme qui règne si puissamment dans tout
+l'ouvrage. Les lacunes que laisse cette situation sont du moins si
+heureusement remplies qu'on ne s'aperçoit d'aucun vide, tant l'âme est
+doucement occupée des sentiments qui en naissent naturellement. Il
+semble que Shakspeare ait voulu peindre ici, sous leurs différents
+points de vue, les premiers beaux jours d'un heureux mariage. Le
+discours de Portia à Bassanio, au moment où le sort vient de décider en
+sa faveur, et où elle se regarde déjà comme son heureuse épouse, est
+rempli d'un abandon si pur, d'une soumission conjugale si touchante et
+si noble à la fois, que son caractère en acquiert un charme
+inexprimable, et que Bassanio, prenant dès cet instant la situation
+supérieure qui lui convient, n'a plus à craindre d'être rabaissé par
+l'esprit et le courage de sa femme, quelque décidé que soit le parti
+qu'elle va prendre l'instant d'après; on sait maintenant que, le moment
+de la nécessité passé, tout rentrera dans l'ordre, et que les grandes
+qualités qu'elle saura soumettre à son devoir de femme ne feront
+qu'ajouter au bonheur de son mari.</p>
+
+<p>Dans une classe subordonnée, Lorenzo et Jessica nous donnent le
+spectacle de ce tendre badinage de deux jeunes époux si remplis de leur
+bonheur qu'ils le répandent sur les choses les plus étrangères à
+eux-mêmes et jouissent des pensées et des actions les plus
+indifférentes, comme d'autant de portions d'une existence que le bonheur
+envahit tout entière. Cet entretien de Lorenzo et de Jessica, ce jardin,
+ce clair de lune, cette musique qui prépare le retour de Portia, de
+Bassanio, et l'arrivée d'Antonio, disposent l'âme à toutes les douces
+impressions que fera naître l'image d'une félicité complète, dans la
+réunion de Portia et de Bassanio au milieu de tous les amis qui vont
+jouir de leurs soins et de leurs bienfaits. Shakspeare est presque le
+seul poëte dramatique qui n'ait pas craint de s'arrêter sur le tableau
+du bonheur; il sentait qu'il avait de quoi le remplir.</p>
+
+<p>L'invention des trois coffres, dont l'original se trouve aussi en
+plusieurs endroits, existe, à peu près telle que l'a employée
+Shakspeare, dans une autre aventure des <i>Gesta Romanorum</i>, si ce n'est
+que la personne soumise à l'épreuve est la fille d'un roi de la Pouille
+qui, par la sagesse de son choix, est jugée digne d'épouser le fils de
+l'empereur de Rome. On voit par là que ces <i>Gesta Romanorum</i> ne
+remontent pas précisément aux temps antiques.</p>
+
+<p>Le caractère du juif Shylock est justement célèbre en Angleterre.</p>
+
+<p>Cette pièce a été représentée avant 1598. C'est ce qu'on sait de plus
+certain sur sa date. Plusieurs pièces sur le même sujet avaient déjà été
+mises au théâtre; il avait été aussi le fond de plusieurs ballades.</p>
+
+<p>En 1701, M. Grandville, depuis lord Lansdowne, remit au théâtre <i>le
+Marchand de Venise</i>, avec des changements considérables, sous le titre
+du <i>Juif de Venise</i>. On l'a joué longtemps sous cette nouvelle forme.</p>
+<br>
+
+
+<h2>LE
+MARCHAND DE VENISE</h2>
+<br>
+
+<pre>
+PERSONNAGES
+
+LE DUC DE VENISE, } amoureux de
+LE PRINCE DE MAROC, } Portia.
+LE PRINCE D'ARAGON, }
+ANTONIO, marchand de Venise.
+BASSANIO, son ami.
+SALANIO, } amis d'Antonio et de
+GRATIANO,} Bassanio.
+SALARINO,}
+LORENZO, amant de Jessica.
+SHYLOCK, juif.
+TUBAL, autre juif, ami de Shylock.
+LANCELOT GOBBO, jeune lourdaud, domestique de Shylock.
+LE VIEUX GOBBO, père de Lancelot.
+LÉONARDO, domestique de Bassanio.
+BALTHASAR, domestiques de Portia.
+STEPHANO, " " "
+UN VALET.
+PORTIA, riche héritière.
+NÉRISSA, suivante de Portia.
+JESSICA, fille de Shylock.
+</pre>
+
+<p class="stage1">Sénateurs de Venise, officiers de la cour de justice, un geôlier,
+valets et autres personne de suite.</p>
+
+<p class="stage1">La scène est tantôt à Venise, tantôt à Belmont, château de Portia.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Dans une rue de Venise.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> ANTONIO, SALARINO et SALANIO.</p>
+<br>
+
+<p>ANTONIO.--De bonne foi, je ne sais pourquoi je suis triste. J'en suis
+fatigué: vous dites que vous en êtes fatigués aussi; mais comment j'ai
+pris ce chagrin, où je l'ai trouvé, rencontré, de quoi il est fait, d'où
+il est sorti, je suis encore à l'apprendre.--La tristesse me rend si
+stupide que j'ai peine à me reconnaître moi-même.</p>
+
+<p>SALANIO.--Votre âme est agitée sur l'Océan; là où, sous leurs voiles
+majestueuses, vos larges vaisseaux, seigneurs et riches bourgeois des
+flots, dominent sur le peuple des petits navires marchands qui les
+saluent, inclinant, lorsqu'ils passent près d'eux, le tissu de leurs
+ailes.</p>
+
+<p>SALARINO.--Croyez-moi, monsieur, si j'avais une pareille mise dehors, la
+plus grande partie de mes affections serait en voyage à la suite de mes
+espérances. Je serais toujours à arracher des brins d'herbe pour savoir
+de quel côté souffle le vent; à chercher sur les cartes les ports, les
+môles et les routes; et chaque objet qui pourrait me faire craindre un
+malheur pour ma cargaison ne manquerait certainement pas de me rendre
+triste.</p>
+
+<p>SALANIO.--En soufflant sur mon bouillon pour le refroidir, mon haleine
+me donnerait un frisson, je songerais à tout le mal qu'un trop grand
+vent pourrait causer sur la mer. Je ne pourrais voir un sablier
+s'écouler que je ne songeasse aux bancs de sable, aux bas-fonds, où je
+verrais mon riche <i>André</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> engravé, abaissant son grand mât plus bas
+que ses flancs pour baiser son tombeau. Pourrais-je aller à l'église et
+voir les pierres de l'édifice sacré, sans me rappeler aussitôt les
+rochers dangereux qui, en effleurant seulement les côtés de mon cher
+vaisseau, disperseraient toutes mes épices sur les flots, et
+habilleraient de mes soies les vagues en fureur; en un mot, sans penser
+que riche de tout cela en cet instant, je puis l'instant d'après n'avoir
+plus rien? Puis-je songer à tous ces hasards et ne pas songer en même
+temps qu'un pareil malheur, s'il m'arrivait, me rendrait triste?--Tenez,
+ne m'en dites pas davantage: je suis sûr qu'Antonio est triste, parce
+qu'il songe à ses marchandises.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a> C'était apparemment le nom d'un des plus gros vaisseaux
+d'Antonio.</blockquote>
+
+<p>ANTONIO.--Non, croyez-moi. J'en rends grâces au sort; toutes mes
+espérances ne sont pas aventurées sur une seule chance, ni réunies en un
+même lieu; et ma fortune entière ne dépend pas des événements de cette
+année. Ce ne sont donc pas mes marchandises qui m'attristent.</p>
+
+<p>SALARINO.--Il faut alors que vous soyez amoureux.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Fi donc!</p>
+
+<p>SALARINO.--Vous n'êtes pas amoureux non plus? En ce cas, souffrez qu'on
+vous dise que vous êtes triste, parce que vous n'êtes pas gai; et il
+vous serait tout aussi aisé de rire, de danser, et de dire que vous êtes
+gai, parce que vous n'êtes pas triste. Par Janus au double visage, la
+nature forme quelquefois d'étranges personnages; les uns ne laissant
+jamais qu'entrevoir leurs yeux à travers leurs paupières à demi fermées
+et riant comme des perroquets, à la vue d'un joueur de cornemuse; et
+d'autres, d'une mine si renfrognée, qu'ils ne montreraient pas seulement
+leurs dents en façon de sourire, quand Nestor en personne jurerait que
+la plaisanterie est de nature à faire rire.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Bassanio, Lorenzo, Gratiano.)</p>
+
+<p>SALANIO--Voici Bassanio, votre noble allié, avec Gratiano et Lorenzo.
+Adieu, nous vous laissons en meilleure compagnie.</p>
+
+<p>SALARINO.--Je serais volontiers resté jusqu'à ce que je vous eusse rendu
+joyeux, si de plus dignes ne m'avaient prévenu.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Vous avez une grande place dans mon affection; mais je suppose
+que vos affaires vous appellent, et que vous saisissez l'occasion de
+nous quitter.</p>
+
+<p>SALARINO.--Bonjour, mes bons seigneurs.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Dites-moi tous deux, mes bons seigneurs, quand rirons-nous?
+Répondez: quand? Vous devenez excessivement rares. Cela durera-t-il?</p>
+
+<p>SALARINO.--Nous nous ferons un plaisir de prendre votre temps.</p>
+
+<p class="stage1">(Salanio et Salarino sortent.)</p>
+
+<p>LORENZO.--Seigneur Bassanio, puisque vous voilà avec Antonio, nous
+allons vous laisser ensemble. Mais à l'heure du dîner, souvenez-vous, je
+vous prie, du lieu de notre rendez-vous.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Je n'y manquerai pas.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Vous n'avez pas bon visage, seigneur Antonio. Tenez, vous
+avez trop d'affaires en ce monde; c'est en perdre les avantages que de
+les acheter par trop de soins. Vous êtes étonnamment changé;
+croyez-moi.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Je prends le monde pour ce qu'il est, Gratiano: un théâtre où
+chacun doit jouer son rôle; le mien est d'être triste.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Le mien sera donc celui du fou. Que les rides de la
+vieillesse viennent au milieu de la joie et du rire, que le vin
+échauffe, s'il le faut, mon foie, mais que d'affaiblissants soupirs ne
+viennent point glacer mon coeur. Pourquoi un homme qui a du sang chaud
+dans les veines demeurerait-il immobile comme son grand-père taillé en
+albâtre? pourquoi dormir quand on veille, et se donner la jaunisse à
+force de mauvaise humeur? Je te le dirai, Antonio; je t'aime, et c'est
+mon amitié qui parle; il y a une espèce de gens dont le visage se
+boursoufle au dehors et s'enveloppe comme l'eau dormante d'un étang, et
+qui se tiennent dans une immobilité volontaire pour se parer d'une
+réputation de sagesse, de gravité, de profondeur d'esprit, et qui
+semblent vous dire: «Monsieur, je suis un oracle; quand j'ouvre la
+bouche, empêchez qu'un chien n'aboie.» O mon cher Antonio, je connais de
+ces gens-là qui ne doivent qu'à leur silence leur réputation de sagesse,
+et qui, j'en suis sûr, s'ils parlaient, seraient capables de damner plus
+d'une oreille, car en les écoutant, bien des gens traiteraient leurs
+frères de fous. Je t'en dirai plus long une autre fois. Mais ne va pas
+te servir de l'appât de la mélancolie, pour pêcher ce goujon des sots,
+la réputation.--Allons, viens, cher Lorenzo. <span class="stage2">(<i>A Antonio</i>.)</span>--Adieu pour
+un moment; je finirai mon sermon après dîner.</p>
+
+<p>LORENZO, <span class="stage2"><i>à Antonio</i></span>.--Oui, nous allons vous laisser jusqu'à l'heure du
+dîner.--Il faudra que je devienne un de ces sages muets, car Gratiano ne
+me laisse jamais le temps de parler.</p>
+
+<p>GRATIANO.--C'est bon, tiens-moi encore compagnie deux ans, et tu ne
+connaîtras plus le son de ta voix.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Adieu, il me rendrait bavard.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Tant mieux, ma foi, car le silence ne convient qu'à une
+langue de boeuf fumé, et à une fille qui n'est pas de défaite.</p>
+
+<p class="stage1">(Gratiano et Lorenzo sortent.)</p>
+
+<p>ANTONIO.--Est-ce là dire quelque chose?</p>
+
+<p>BASSANIO.--Gratiano est l'homme de Venise qui débite le plus de riens.
+Ce qu'il y a de bon dans tous ses discours est comme deux grains de blé
+cachés dans deux boisseaux de son. On les cherche un jour entier avant
+de les trouver, et quand on les a, ils ne valent pas la peine qu'on a
+prise.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Fort bien. Dites-moi: quelle est donc cette dame auprès de
+laquelle vous avez juré de faire un secret pèlerinage, et que vous
+m'avez promis de me nommer aujourd'hui?</p>
+
+<p>BASSANIO.--Vous n'ignorez pas, Antonio, dans quel délabrement j'ai mis
+mes affaires, en voulant faire une plus haute figure que ne pouvait me
+le permettre longtemps ma médiocre fortune; je ne m'afflige pas
+maintenant d'être privé des moyens de soutenir ce noble état; mais mon
+premier souci est de me tirer avec honneur des dettes considérables que
+j'ai contractées par un peu trop de prodigalité. C'est à vous, Antonio,
+que je dois le plus, tant en argent qu'en amitié; et c'est de votre
+amitié que j'attends avec confiance les moyens d'accomplir tous mes
+desseins, et les plans que je forme pour payer tout ce que je dois.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Je vous prie, mon cher Bassanio, de me les faire connaître;
+et, s'ils se renferment comme vous le faites vous-même dans les limites
+de l'honneur, soyez sûr que ma bourse, ma personne et tout ce que j'ai
+de ressources en ce monde sont à votre service.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Lorsque j'étais écolier, dès que j'avais perdu une de mes
+flèches, j'en décochais une autre dans la même direction, mettant plus
+d'attention à suivre son vol, afin de retrouver l'autre; et, en risquant
+de perdre les deux, je les retrouvais toutes deux. Je vous cite cet
+exemple de mon enfance, parce que je vais vous parler le langage de la
+candeur. Je vous dois beaucoup: et comme il arrive à un jeune homme
+livré à ses fantaisies, ce que je vous dois est perdu. Mais si vous
+voulez risquer une autre flèche du même côté où vous avez lancé la
+première, je ne doute pas que, par ma vigilance à observer sa chute, je
+ne retrouve les deux, ou du moins que je ne vous rapporte celle que vous
+aurez hasardée la dernière, en demeurant avec reconnaissance votre
+débiteur pour l'autre.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Vous me connaissez; c'est donc perdre le temps que de tourner
+ainsi autour de mon amitié par des circonlocutions. Vous me faites
+certainement plus de tort en doutant de mes sentiments, que si vous
+aviez dissipé tout ce que je possède. Dites-moi donc ce qu'il faut que
+je fasse pour vous, et tout ce que vous me croyez possible; je suis prêt
+à le faire: parlez donc.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Il est dans Belmont une riche héritière; elle est belle, plus
+belle que ce mot, et douée de rares vertus. J'ai quelquefois reçu de ses
+yeux de doux messages muets. Son nom est Portia. Elle n'est pas moins
+estimée que la fille de Caton, la Portia de Brutus. L'univers entier
+connaît son mérite; car les quatre vents lui amènent de toutes les côtes
+d'illustres adorateurs. Ses cheveux, dorés comme les rayons du soleil,
+tombent en boucles sur ses tempes comme une toison d'or: ce qui fait de
+sa demeure de Belmont un rivage de Colchos, où plus d'un Jason se rend
+pour la conquérir: ô mon Antonio, si j'avais seulement le moyen d'entrer
+en concurrence avec eux, j'ai dans mon âme de tels présages de succès,
+qu'il est hors de doute que je l'emporterais.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Tu sais que toute ma fortune est sur la mer, que je n'ai point
+d'argent, ni la possibilité de rassembler une forte somme. Va donc
+essayer ce que peut mon crédit dans Venise. Je l'épuiserai jusqu'au
+bout, pour te donner les moyens de paraître à Belmont, et d'obtenir la
+belle Portia. Va, informe-toi où il y a de l'argent. J'en ferai autant
+de mon côté, et je ne doute point que je n'en trouve par mon crédit ou
+par le désir qu'on aura de m'obliger.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">A Belmont.--Un appartement de la maison de Portia.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> PORTIA et NÉRISSA.</p>
+<br>
+
+<p>PORTIA.--En vérité, Nérissa, mon petit individu est bien las de ce grand
+univers.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Cela serait bon, ma chère madame, si vos misères étaient en
+aussi grand nombre que le sont vos prospérités: cependant, à ce que je
+vois, on est aussi malade d'indigestion que de disette. Ce n'est donc
+pas un médiocre bonheur que d'être placé dans la médiocrité: superflu
+blanchit de bonne heure, suffisance vit longtemps.</p>
+
+<p>PORTIA.--Voilà de belles sentences, et très-bien débitées.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Elles seraient encore meilleures mises en pratique.</p>
+
+<p>PORTIA.--S'il était aussi aisé de faire qu'il l'est de connaître ce qui
+est bon à faire, les chapelles seraient des églises, et les cabanes des
+pauvres gens des palais de princes. C'est un bon prédicateur que celui
+qui se conforme à ses sermons. J'apprendrais plutôt à vingt personnes ce
+qu'il est à propos de faire, que je ne serais une des vingt à suivre mes
+instructions. Le cerveau peut imaginer des lois pour le sang, mais un
+tempérament ardent saute par-dessus une froide loi; c'est un tel lièvre
+que la folle jeunesse pour s'élancer par-dessus les filets du bon sens!
+Mais cette manière de raisonner n'est pas trop de saison lorsqu'il
+s'agit de choisir un époux. Choisir! hélas! quel mot! Je ne puis ni
+choisir celui que je voudrais, ni refuser celui qui me déplairait. Et
+ainsi il faut que la volonté d'une fille vivante se plie aux volontés
+d'un père mort. N'est-il pas bien dur, Nérissa, de ne pouvoir ni choisir
+ni refuser personne?</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Votre père fut toujours vertueux, et les saints personnages
+ont à leur mort de bonnes inspirations. Ainsi, dans cette loterie qu'il
+a imaginée, et au moyen de laquelle vous devez être le partage de celui
+qui, entre trois coffres d'or, d'argent et de plomb, choisira selon son
+intention, vous pouvez être sûr que le bon choix sera fait par un homme
+que vous pourrez aimer en bonne conscience. Mais quelle chaleur
+d'affection sentez-vous pour tous ces brillants adorateurs qui sont déjà
+arrivés?</p>
+
+<p>PORTIA.--Je t'en prie, dis-moi leurs noms: à mesure que tu les nommeras
+je ferai leur portrait, et tu devineras mes sentiments par ma
+description.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--D'abord il y a le prince de Naples.</p>
+
+<p>PORTIA.--Eh! c'est un véritable animal<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>. Il ne sait parler que de son
+cheval, et se targue comme d'un mérite singulier de la science qu'il
+possède de le ferrer lui-même. J'ai bien peur que madame sa mère ne se
+soit oubliée avec un forgeron.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a> <i>A colt</i>. <i>Colt</i> signifie un jeune cheval qui n'est pas encore
+dressé, et aussi un étourdi sans éducation. On ne pouvait rendre en
+français le double sens de l'expression, il a fallu choisir celui qui
+allait le mieux au reste de la phrase.</blockquote>
+
+<p>NÉRISSA.--Vient ensuite le comte Palatin.</p>
+
+<p>PORTIA.--Il est toujours refrogné, comme s'il vous disait: <i>Si vous ne
+voulez pas de moi, décidez-vous</i>. Il écoute des contes plaisants sans un
+sourire. Je crains que dans sa vieillesse il ne devienne le philosophe
+larmoyant, puisque jeune encore il est d'une si maussade tristesse.
+J'aime mieux épouser une tête de mort la bouche garnie d'un os, qu'un de
+ces deux hommes-là. Dieu me préserve de tous les deux!</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Que dites-vous du seigneur français, monsieur le <i>Bon</i>?</p>
+
+<p>PORTIA.--Dieu l'a fait; ainsi je consens qu'il passe pour un homme. Je
+sais bien que c'est un péché de se moquer de son prochain; mais lui!
+Comment! il a un meilleur cheval que le Napolitain! Il possède à un plus
+haut degré que le comte Palatin la mauvaise habitude de froncer le
+sourcil. Il est tous les hommes ensemble, sans en être un. Si un merle
+chante, il fait aussitôt la cabriole. Il va se battre contre son ombre.
+En l'épousant, j'épouserais en lui seul vingt maris; s'il vient à me
+mépriser je lui pardonnerai: car, m'aimât-il à la folie, je ne le
+payerai jamais de retour.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Que dites-vous de Fauconbridge, le jeune baron anglais?</p>
+
+<p>PORTIA.--Vous savez que je ne lui dis rien; car nous ne nous entendons
+ni l'un ni l'autre; il ne sait ni latin, ni français, ni italien: et
+vous pouvez bien jurer en justice que je ne sais pas pour deux sous
+d'anglais. C'est la peinture d'un joli homme. Mais, hélas! qui peut
+s'entretenir avec un tableau muet? Qu'il est mis singulièrement! Je
+crois qu'il a acheté son pourpoint en Italie, ses hauts-de-chausses
+circulaires en France, son bonnet en Allemagne, et ses manières par tout
+pays.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Que pensez-vous du seigneur écossais son voisin?</p>
+
+<p>PORTIA.---Qu'il est plein de charité pour son voisin, car il a emprunté
+un soufflet de l'Anglais, et a juré de le lui rendre quand il pourrait.
+Je crois que le Français s'est rendu sa caution, et s'est engagé pour un
+second.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Comment trouvez-vous le jeune Allemand, le neveu du comte de
+Saxe?</p>
+
+<p>PORTIA.--Fort déplaisant le matin quand il est à jeun, et bien plus
+déplaisant encore le soir quand il est ivre. Lorsqu'il est au mieux il
+est un peu plus mal qu'un homme, et quand il est le plus mal il est tant
+soit peu mieux qu'une bête. Et m'arrivât-il du pis qui puisse arriver,
+j'espère trouver le moyen de me défaire de lui.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--S'il se présentait pour choisir, et qu'il prît le bon coffre,
+ce serait refuser d'accomplir les volontés de votre père, que de refuser
+sa main.</p>
+
+<p>PORTIA.--De crainte que ce malheur extrême n'arrive, mets, je te prie,
+sur le coffre opposé un grand verre de vin du Rhin; car si le diable
+était dedans, et cette tentation au dehors, je suis sûre qu'il le
+choisirait. Je ferai tout au monde, Nérissa, plutôt que d'épouser une
+éponge.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Vous ne devez plus craindre d'avoir aucun de ces messieurs;
+ils m'ont fait part de leurs résolutions, c'est de s'en retourner chez
+eux, et de ne plus vous importuner de leur recherche, à moins qu'ils ne
+puissent vous obtenir par quelque autre moyen que celui qu'a imposé
+votre père, et qui dépend du choix des coffres.</p>
+
+<p>PORTIA.--Dussé-je vivre aussi vieille que la Sibylle, je mourrai aussi
+chaste que Diane, à moins qu'on ne m'obtienne dans la forme prescrite
+par mon père. Je suis ravie que cette cargaison d'amoureux se montre si
+raisonnable; car il n'en est pas un parmi eux qui ne me fasse soupirer
+après son absence et prier Dieu de lui accorder un heureux départ.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Ne vous rappelez-vous pas, madame, que du vivant de votre
+père, il vint ici, à la suite du marquis de Montferrat, un Vénitien
+instruit et brave militaire?</p>
+
+<p>PORTIA.--Oui, oui, c'était Bassanio; c'est ainsi, je crois, qu'on le
+nommait.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Cela est vrai, madame; et de tous les hommes sur qui se soient
+jamais arrêtés mes yeux peu capables d'en juger, il m'a paru le plus
+digne d'une belle femme.</p>
+
+<p>PORTIA.--Je m'en souviens bien, et je me souviens aussi qu'il mérite tes
+éloges.--<span class="stage2">(<i>Entre un valet.</i>)</span> Qu'est-ce? Quelles nouvelles?</p>
+
+<p>LE VALET.--Les quatre étrangers vous cherchent, madame, pour prendre
+congé de vous, et il vient d'arriver un courrier qui en devance un
+cinquième, le prince de Maroc; il dit que le prince son maître sera ici
+ce soir.</p>
+
+<p>PORTIA.--Si je pouvais accueillir celui-ci d'aussi bon coeur que je vois
+partir les autres, je serais charmée de son arrivée. S'il se trouve
+avoir les qualités d'un saint et le teint d'un diable, je l'aimerais
+mieux pour confesseur que pour épouseur. Allons, Nérissa; et toi <span class="stage2">(<i>au
+valet</i>)</span>, marche devant. Tandis que nous mettons un amant dehors, un
+autre frappe à la porte.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Venise.--Une place publique.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> BASSANIO, SHYLOCK.</p>
+<br>
+
+<p>SHYLOCK.--Trois mille ducats?--Bien.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Oui, monsieur, pour trois mois.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Pour trois mois?--Bien.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Pour lesquels, comme je vous disais, Antonio s'engagera.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Antonio s'engagera?--Bien.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Pourrez-vous me rendre service? Me ferez-vous ce plaisir?
+Aurai-je votre réponse?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Trois mille ducats, pour trois mois, et Antonio engagé.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Votre réponse à cela?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Antonio est bon.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Auriez-vous ouï dire quelque chose de contraire?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Oh! non, non, non, non. En disant qu'il est bon, je veux
+seulement vous faire comprendre qu'il est suffisamment sûr. Cependant
+ses ressources reposent sur des suppositions. Il a un vaisseau frété
+pour Tripoli, un autre dans les Indes, et en outre j'ai appris sur le
+Rialto qu'il en avait un troisième au Mexique, un quatrième en
+Angleterre, et d'autres entreprises encore de côté et d'autre. Mais les
+vaisseaux ne sont que des planches, les matelots que des hommes. Il y a
+des rats de terre et des rats d'eau, et des voleurs d'eau comme des
+voleurs de terre, je veux dire qu'il y a des pirates; et puis aussi les
+dangers de la mer, les vents, les rochers. Néanmoins l'homme est
+suffisant.--Trois mille ducats... je crois pouvoir prendre son
+obligation.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Soyez assuré que vous le pouvez.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Je m'assurerai que je le peux; et pour m'en assurer, j'y
+réfléchirai. Puis-je parler à Antonio?</p>
+
+<p>BASSANIO.--Si vous vouliez dîner avec nous?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Oui, pour sentir le porc! pour manger de l'habitation dans
+laquelle votre prophète, le Nazaréen, a par ses conjurations fait entrer
+le diable! Je veux bien faire marché d'acheter avec vous, faire marché
+de vendre avec vous, parler avec vous, me promener avec vous, et ainsi
+de suite; mais je ne veux pas manger avec vous, ni boire avec vous, ni
+prier avec vous. Quelles nouvelles sur le Rialto?--Mais qui vient ici?</p>
+
+<p>BASSANIO.--C'est le seigneur Antonio.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Antonio.)</p>
+
+<p>SHYLOCK, <i>à part</i>.--Comme il a l'air d'un hypocrite publicain! je le
+hais parce qu'il est chrétien, mais je le hais bien davantage parce
+qu'il a la basse simplicité de prêter de l'argent gratis et qu'il fait
+baisser à Venise le taux de l'usance<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>. Si je puis une fois prendre ma
+belle<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>, j'assouvirai pleinement la vieille aversion que je lui porte.
+Il hait notre sainte nation, et dans les lieux d'assemblées des
+marchands, il invective contre mes marchés, mes gains bien acquis, qu'il
+appelle intérêts. Maudite soit ma tribu si je lui pardonne!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a> <i>Usance</i> est un terme de banque; il signifie une échéance à
+trente jours de date, et l'intérêt produit par ces trente jours.
+<i>Usance</i> et <i>usure</i> s'employaient également pour désigner le prêt à
+intérêt, que réprouvaient les anciennes maximes des théologiens. <i>Usure</i>
+est demeuré le mot odieux employé pour signifier un intérêt excessif; et
+le mot <i>usance</i> a été préféré par les prêteurs pour signifier ce que les
+emprunteurs nommaient <i>usure</i>. Le Juif se sert toujours ici du mot
+<i>usance</i>, pour éviter celui d'<i>intérêt</i> qu'Antonio emploie toujours dans
+un sens de reproche.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a> <i>Catch him upon the hip</i>.--Le prendre sur la hanche. Expression
+proverbiale qui n'a pas son équivalent en français.</blockquote>
+
+<p>BASSANIO.--Shylock, entendez-vous?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Je me consultais sur les fonds que j'ai en main pour le
+moment, et autant que ma mémoire peut me le rappeler, je vois que je ne
+saurais vous faire tout de suite la somme complète de trois mille
+ducats. N'importe; Tubal, un riche Hébreu de ma tribu me fournira ce
+qu'il faut. Mais doucement; pour combien de mois les voulez-vous? <span class="stage2">(<i>A
+Antonio</i>.)</span> Maintenez-vous en joie, mon bon seigneur. C'était de Votre
+Seigneurie que nous nous entretenions à l'instant même.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Shylock, quoique je ne prête ni n'emprunte à intérêt,
+cependant pour fournir aux besoins pressants d'un ami, je dérogerai à ma
+coutume. <span class="stage2">(<i>A Bassanio</i>.)</span> Est-il instruit de la somme que vous désirez?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Oui, oui, trois mille ducats.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Et pour trois mois.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--J'avais oublié. Pour trois mois; vous me l'aviez dit. A la
+bonne heure. Faites votre billet, et puis je verrai.... Mais écoutez, il
+me semble que vous venez de dire que vous ne prêtez ni n'empruntez à
+intérêt.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Jamais.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Quand Jacob faisait paître les brebis de son oncle Laban....
+Ce Jacob (au moyen de ce que fit en sa faveur sa prudente mère) fut le
+troisième possesseur des biens de notre saint Abraham.... Oui, ce fut le
+troisième.</p>
+
+<p>ANTONIO.--A quel propos revient-il ici? Prêtait-il à intérêt?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Non, il ne prêtait pas à intérêt, non, si vous voulez, pas
+précisément à intérêt. Remarquez bien ce que Jacob faisait. Laban et lui
+étant convenus que tous les nouveau-nés qui seraient rayés de deux
+couleurs appartiendraient à Jacob pour son salaire; sur la fin de
+l'automne, les brebis étant en chaleur allaient chercher les béliers, et
+quand ces couples portant toison en étaient arrivés au moment de
+consommer l'oeuvre de la génération, le rusé berger vous levait l'écorce
+de certains bâtons, et dans l'instant précis de l'acte de nature, les
+présentait aux brebis échauffées, qui, concevant alors, quand le temps
+de l'enfantement était venu, mettaient bas des agneaux bariolés,
+lesquels étaient pour Jacob. C'était là un moyen de gagner; et Jacob fut
+béni du ciel; et le gain est une bénédiction, pourvu qu'on ne le vole
+pas.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Jacob, monsieur, donnait là ses services pour un salaire
+très-incertain, pour une chose qu'il n'était pas en son pouvoir de faire
+arriver, mais que la seule main du ciel règle et façonne à son gré. Ceci
+a-t-il été écrit pour légitimer le prêt à intérêt? Votre or et votre
+argent sont-ils des brebis et des béliers?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Je ne saurais vous dire; du moins je les fais engendrer aussi
+vite. Mais faites attention à cela, seigneur.</p>
+
+<p>ANTONIO, <i>à Bassanio</i>.--Et vous, remarquez, Bassanio, que le diable peut
+employer à ses fins les textes de l'Écriture. Une méchante âme qui
+s'autorise d'un saint témoignage ressemble à un scélérat qui a le
+sourire sur ses lèvres, à une belle pomme dont le coeur est pourri. Oh!
+de quels beaux dehors se couvre la friponnerie!</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Trois mille ducats! c'est une bonne grosse somme. Trois mois
+sur les douze.... Voyons un peu l'intérêt.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Eh bien! Shylock, vous serons-nous redevables?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Seigneur Antonio, mainte et mainte fois vous m'avez fait des
+reproches au Rialto sur mes prêts et mes usances. Je n'y ai jamais
+répondu qu'en haussant patiemment les épaules, car la patience est le
+caractère distinctif de notre nation. Vous m'avez appelé mécréant, chien
+de coupe-gorge, et vous avez craché sur ma casaque de juif, et tout cela
+parce que j'use à mon gré de mon propre bien. Maintenant il paraît que
+vous avez besoin de mon secours, c'est bon. Vous venez à moi alors, et
+vous dites: «Shylock, nous voudrions de l'argent.» Voilà ce que vous me
+dites, vous qui avez expectoré votre rhume sur ma barbe; qui m'avez
+repoussé du pied, comme vous chasseriez un chien étranger venu sur le
+seuil de votre porte. C'est de l'argent que vous demandez! Je devrais
+vous répondre, dites, ne devrais-je pas vous répondre ainsi: «Un chien
+a-t-il de l'argent? Est-il possible qu'un roquet prête trois mille
+ducats?» Ou bien irai-je vous saluer profondément, et dans l'attitude
+d'un esclave, vous dire d'une voix basse et timide: «Mon beau monsieur,
+vous avez craché sur moi mercredi dernier, vous m'avez donné des coups
+de pied un tel jour, et une autre fois vous m'avez appelé chien; en
+reconnaissance de ces bons traitements, je vais vous prêter tant
+d'argent?»</p>
+
+<p>ANTONIO.--Je suis tout prêt à t'appeler encore de même, à cracher encore
+sur toi, à te repousser encore de mon pied. Si tu nous prêtes cet
+argent, ne nous le prête pas comme à des amis, car l'amitié a-t-elle
+jamais exigé qu'un stérile métal produisît pour elle dans les mains d'un
+ami? mais prête plutôt ici à ton ennemi. S'il manque à son engagement,
+tu auras meilleure grâce à exiger sa punition.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Eh! mais voyez donc comme vous vous emportez! Je voudrais être
+de vos amis, gagner votre affection, oublier les avanies que vous m'avez
+faites, subvenir à vos besoins présents, et ne pas exiger un denier
+d'usure pour mon argent, et vous ne voulez pas m'entendre! L'offre est
+pourtant obligeante.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Ce serait, en effet, par obligeance.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Et je veux l'avoir cette obligeance; venez avec moi chez un
+notaire, me signer un simple billet, et pour nous divertir, nous
+stipulerons qu'en cas que vous ne me rendiez pas, à tels jour et lieu
+désigné, la somme ou les sommes exprimées dans l'acte, vous serez
+condamné à me payer une livre juste de votre belle chair, coupée sur
+telle partie du corps qu'il me plaira choisir.</p>
+
+<p>ANTONIO.--J'y consens sur ma foi, et, en signant un pareil billet, je
+dirai que le Juif est rempli d'obligeance.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Vous ne ferez pas pour mon compte un billet de la sorte;
+j'aime mieux rester dans l'embarras.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Eh! ne craignez rien, mon cher: je n'encourrai pas la
+condamnation. Dans le courant de ces deux mois-ci, c'est-à-dire encore
+un mois avant l'échéance du billet, j'attends des retours pour neuf fois
+sa valeur.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--O père Abraham! ce que c'est que ces chrétiens, comme la
+dureté de leurs procédés les rend soupçonneux sur les intentions des
+autres! Dites-moi, s'il ne payait pas au terme marqué, que gagnerais-je
+en exigeant qu'il remplît la condition proposée? Une livre de la chair
+d'un homme, prise sur un homme, ne me serait pas si bonne ni si
+profitable que de la chair de mouton, de boeuf ou de chèvre. C'est pour
+m'acquérir ses bonnes grâces que je lui fais cette offre d'amitié: s'il
+veut l'accepter, à la bonne heure! sinon, adieu; et je vous prie de ne
+pas mal interpréter mon attachement.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Oui, Shylock, je signerai ce billet.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--En ce cas, allez m'attendre chez le notaire; donnez-lui vos
+instructions sur ce billet bouffon. Je vais prendre les ducats, donner
+un coup d'oeil à mon logis que j'ai laissé sous la garde très-peu sûre
+d'un négligent coquin, et je vous rejoins dans l'instant.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>ANTONIO.--Dépêche-toi, aimable Juif. Cet Hébreu se fera chrétien; il
+devient traitable.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Je n'aime pas de belles conditions accordées par un
+misérable.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Allons: il ne peut y avoir rien à craindre; mes vaisseaux
+arriveront un mois avant le terme.</p>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">A Belmont.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Fanfare de cors. Entrent</i> LE PRINCE DE MAROC <i>avec sa suite,</i> PORTIA,
+NÉRISSA,<br> <i>et plusieurs autres personnes de sa suite.</i></p>
+<br>
+
+<p>LE PRINCE DE MAROC.--Ne vous choquez point de la couleur de mon teint:
+c'est la sombre livrée de ce soleil à la brune chevelure dont je suis
+voisin, et près duquel je fus nourri. Faites-moi venir le plus beau des
+enfants du Nord, où les feux de Phoebus dégèlent à peine les glaçons
+suspendus aux toits, et faisons sur nous une incision en votre honneur,
+pour savoir quel sang est le plus rouge du sien ou du mien. Dame, je
+puis te le dire, cette figure a intimidé le brave. Je jure, par mon
+amour, que les vierges les plus honorées de nos climats en ont été
+éprises. Je ne voudrais pas changer de couleur, à moins que ce ne fût
+pour vous dérober quelques pensées, mon aimable reine.</p>
+
+<p>PORTIA.--Je ne me laisse pas conduire dans mon choix par la seule
+délicatesse des yeux d'une fille. D'ailleurs la loterie à laquelle est
+remis mon sort ôte à ma volonté le droit d'une libre décision. Mais mon
+père n'eût-il pas circonscrit mon choix, et n'eût-il pas, dans sa
+sagesse, déterminé que je me donnerais pour femme à celui qui
+m'obtiendra par les moyens que je vous ai dits, vous me paraîtriez,
+prince renommé, tout aussi digne de mon affection qu'aucun de ceux que
+j'aie vus jusqu'ici se présenter.</p>
+
+<p>LE PRINCE DE MAROC.--Je vous en rends grâces. Je vous prie,
+conduisez-moi à ces coffres, pour y essayer ma fortune. Par ce
+cimeterre, qui a tué le sophi et un prince de Perse, et qui a gagné
+trois batailles sur le sultan Soliman, je voudrais, pour t'obtenir,
+foudroyer de mes regards l'oeil le plus farouche, vaincre en bravoure le
+coeur le plus intrépide de l'univers, arracher les petits ours des
+mamelles de leur mère; que dis-je? insulter au lion rugissant après sa
+proie. Mais, hélas! cependant, quand Hercule et Lichas joueront aux dés
+pour décider lequel vaut le mieux des deux, le plus haut point peut
+sortir de la main la plus faible; et voilà Hercule vaincu par son page.
+Et moi, conduit de même par l'aveugle fortune, je puis manquer ce
+qu'obtiendra un moins digne, et en mourir de douleur.</p>
+
+<p>PORTIA.--Il vous en faut courir les chances, et renoncer à choisir; ou,
+avant de choisir, il faut jurer que si vous choisissez mal, vous ne
+parlerez à l'avenir de mariage à aucune femme. Ainsi, faites bien vos
+réflexions.</p>
+
+<p>LE PRINCE DE MAROC.--Je m'y soumets: allons, conduisez-moi à la décision
+de mon sort.</p>
+
+<p>PORTIA.--Rendons-nous d'abord au temple. Après le dîner, vous tirerez
+votre lot.</p>
+
+<p>LE PRINCE DE MAROC.--A la fortune, donc, qui va me rendre le plus
+heureux ou le plus malheureux des hommes!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">A Venise.--Une rue.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> LANCELOT GOBBO.</p>
+<br>
+
+<p>LANCELOT.--Sûrement, ma conscience me permettra de fuir la maison de ce
+Juif, mon maître. Le diable est à mes trousses, et me tente en me
+disant: <i>Gobbo</i>, <i>Lancelot Gobbo</i>, <i>bon Lancelot</i>, ou <i>bon Gobbo</i>, ou
+<i>bon Lancelot Gobbo, servez-vous de vos jambes; prenez votre élan, et
+décampez</i>. Ma conscience me dit: <i>Non; prends garde, honnête Lancelot;
+prends garde, honnête Gobbo</i>; ou, comme je l'ai dit, <i>honnête Lancelot
+Gobbo, ne t'enfuis pas; rejette la pensée de te fier à tes talons</i>. Et
+là-dessus l'intrépide démon me presse de faire mon paquet: <i>Allons</i>, dit
+le diable; <i>hors d'ici</i>, dit le diable; <i>par le ciel, arme-toi de
+courage</i>, dit le diable, <i>et sauve-toi</i>. Alors ma conscience, se jetant
+dans les bras de mon coeur, me dit fort prudemment: <i>Mon honnête ami
+Lancelot, toi, le fils d'un honnête homme</i>, ou <i>plutôt d'une honnête
+femme</i>; car, au fait, mon père eut sur son compte quelque chose; il
+s'éleva à quelque chose; il avait un certain arrière-goût.... Bien, ma
+conscience me dit: <i>Lancelot, ne bouge pas</i>; <i>va-t'en</i>, dit le diable;
+<i>ne bouge pas</i>, dit ma conscience.--Et moi je dis: Ma conscience, votre
+conseil est bon; je dis: Démon, votre conseil est bon. En me laissant
+gouverner par ma conscience, je resterais avec le Juif mon maître, qui,
+Dieu me pardonne, est une espèce de diable; et en fuyant de chez le
+Juif, je me laisserais gouverner par le démon qui, sauf votre respect,
+est le diable en personne: sûrement le Juif est le diable même incarné;
+et, en conscience, ma conscience n'est qu'une manière de conscience
+brutale, de venir me conseiller de rester avec le Juif. Allons, c'est le
+diable qui me donne un conseil d'ami; je me sauverai, démon: mes talons
+sont à tes ordres; je me sauverai.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Entre le vieux Gobbo avec un panier.)</p>
+
+<p>GOBBO.--Monsieur le jeune homme, vous-même, je vous prie: quel est le
+chemin de la maison de monsieur le Juif?</p>
+
+<p>LANCELOT, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--O ciel! c'est mon père légitime; il a la vue plus
+que brouillée; elle est tout à fait déguerpie<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, en sorte qu'il ne me
+reconnaît pas. Je veux voir ce qui en sera.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a> <i>More than sand-blind, high gravel blind</i>. <i>Sand-blind</i> désigne
+une maladie de la vue, qui fait voir habituellement devant les yeux
+comme des grains de sable. Lancelot, dans son langage bouffon, pour
+exprimer que son père est presque aveugle, dit qu'il n'est pas
+seulement sand-blind (<i>aveugle de sable</i>), mais <i>gravel blind</i> (aveugle
+de gravier): ce qui aurait été inintelligible en français.</blockquote>
+
+<p>GOBBO.--Monsieur le jeune gentilhomme, je vous prie, quel est le chemin
+pour aller chez monsieur le Juif?</p>
+
+<p>LANCELOT.--Tournez sur votre main droite, au premier détour; mais, au
+plus prochain détour, tournez sur votre gauche; puis ma foi, au premier
+détour, ne tournez ni à droite ni à gauche; mais descendez indirectement
+vers la maison du Juif.</p>
+
+<p>GOBBO.--Fontaine de Dieu! ce sera bien difficile à trouver.
+Pourriez-vous me dire si un nommé Lancelot, qui demeure avec lui, y
+demeure ou non?</p>
+
+<p>LANCELOT.--Parlez-vous du jeune monsieur Lancelot?--Faites bien
+attention à présent. <span class="stage2">(<i>A part</i>.)</span>--Je vais lui faire monter l'eau aux
+yeux.--Parlez-vous du jeune monsieur Lancelot?</p>
+
+<p>GOBBO.--Il n'est pas un monsieur; c'est le fils d'un pauvre homme. Son
+père, quoique ce soit moi qui le dise, est un honnête homme
+excessivement pauvre, et qui, Dieu merci, a encore envie de vivre.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Allons, que son père soit ce qu'il voudra; nous parlons du
+jeune monsieur Lancelot.</p>
+
+<p>GOBBO.--De l'ami de Votre Seigneurie, et de Lancelot tout court,
+monsieur.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Mais, je vous prie, <i>ergo</i>, vieillard, <i>ergo</i>, je vous en
+conjure; parlez-vous du jeune monsieur Lancelot?</p>
+
+<p>GOBBO.--De Lancelot, sous votre bon plaisir, monsieur.</p>
+
+<p>LANCELOT.--<i>Ergo</i>, monsieur Lancelot; ne parlez point de monsieur
+Lancelot, père; car le jeune gentilhomme (en conséquence des destins et
+des destinées, et de toutes ces bizarres façons de parler, comme les
+trois soeurs, et autres branches de science) est vraiment décédé; ou,
+comme qui dirait tout simplement, parti pour le ciel.</p>
+
+<p>GOBBO.--Que Dieu m'en préserve! Ce garçon était le bâton de ma
+vieillesse, mon seul soutien.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Est-ce que je ressemble à un gourdin, ou à un appui de
+hangar, à un bâton, à une béquille? Me reconnaissez-vous, père?</p>
+
+<p>GOBBO.--Hélas! non, je ne vous reconnais point, mon jeune monsieur;
+mais, je vous en prie, dites-moi, mon garçon, Dieu fasse paix à son âme!
+est-il vivant ou mort?</p>
+
+<p>LANCELOT.--Ne me connaissez-vous point, père?</p>
+
+<p>GOBBO.--Hélas! monsieur, j'ai la vue trouble et je ne vous connais
+point.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Eh bien! si vous aviez vos yeux, vous pourriez bien risquer
+de ne pas me reconnaître; c'est un habile père que celui qui connaît son
+enfant. Allons, vieillard; je vais vous donner des nouvelles de votre
+fils.--Donnez-moi votre bénédiction. La vérité se montrera au grand
+jour: un meurtre ne peut rester longtemps caché; au lieu que le fils
+d'un homme le peut; mais à la fin la vérité se montrera.</p>
+
+<p>GOBBO.--Je vous en prie, monsieur, levez-vous; je suis certain que vous
+n'êtes point Lancelot, mon garçon.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Je vous en conjure, ne bavardons pas plus longtemps
+là-dessus. Donnez-moi votre bénédiction. Je suis Lancelot, qui était
+votre garçon, qui est votre fils, et qui sera votre enfant.</p>
+
+<p>GOBBO.--Je ne puis croire que vous soyez mon fils.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Je ne sais qu'en penser: mais je suis Lancelot, le valet du
+Juif; et je suis sûr que Marguerite, votre femme, est ma mère.</p>
+
+<p>GOBBO.--Oui, en effet, elle se nomme Marguerite: je jurerai que si tu es
+Lancelot, tu es ma chair, et mon sang. Dieu soit adoré! Quelle barbe tu
+as acquise! Il t'est venu plus de poil au menton qu'il n'en est venu sur
+la queue à Dobbin, mon limonier.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Il paraîtrait en cela que la queue de Dobbin augmente à
+rebours; car je suis sûr que la dernière fois que je l'ai vu, il avait
+plus de poil à la queue que je n'en ai sur la face.</p>
+
+<p>GOBBO.--Seigneur! que tu es changé!--Comment vous accordez-vous
+ensemble, ton maître et toi? Je lui apporte un présent: comment
+êtes-vous ensemble aujourd'hui?</p>
+
+<p>LANCELOT.--Fort bien, fort bien. Mais quant à moi, comme j'ai arrêté de
+m'enfuir de chez lui, je ne m'arrêterai plus que je n'aie fait un bout
+de chemin. Mon maître est un vrai Juif. Lui faire un présent! Faites-lui
+présent d'une hart: je meurs de faim à son service: vous pouvez compter
+mes doigts par le nombre de mes côtes. Mon père, je suis bien aise que
+vous soyez venu: donnez-moi votre présent pour un monsieur Bassanio, qui
+fait faire maintenant à ses gens de très-belles livrées neuves: si je ne
+le sers pas, je courrai tant que Dieu a de terre. O rare bonheur! Tenez,
+le voici lui-même; adressez-vous à lui, mon père, car je veux devenir
+Juif, si je sers le Juif plus longtemps.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Bassanio, suivi de Léonardo et d'autres domestiques.)</p>
+
+<p>BASSANIO.--Vous pouvez l'arranger ainsi;--mais faites si bien diligence,
+que le souper soit prêt au plus tard pour cinq heures.--Aie soin que ces
+lettres soient remises. Donne les livrées à faire, et prie Gratiano de
+venir dans l'instant me trouver chez moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Sort un domestique.)</p>
+
+<p>LANCELOT.--Allez à lui, mon père.</p>
+
+<p>GOBBO.--Dieu bénisse Votre Seigneurie!</p>
+
+<p>BASSANIO.--Bien obligé: me veux-tu quelque chose?</p>
+
+<p>GOBBO.--Voilà mon fils, monsieur, un pauvre garçon...</p>
+
+<p>LANCELOT.--Non pas un pauvre garçon, monsieur; c'est le valet du riche
+Juif, qui voudrait, monsieur, comme mon père vous le spécifiera....</p>
+
+<p>GOBBO.--Il a, monsieur, une grande rage, comme qui dirait, de servir....</p>
+
+<p>LANCELOT.--Effectivement, le court et le long de la chose, est que je
+sers le Juif, et j'ai bien envie, comme mon père vous le spécifiera....</p>
+
+<p>GOBBO.--Son maître et lui, sauf le respect dû à Votre Seigneurie, ne
+sont guère cousins ensemble.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Pour abréger, la vérité est que le Juif m'ayant maltraité,
+c'est la cause que je...., comme mon père, qui est, comme je l'espère,
+un vieillard, vous le détaillera.</p>
+
+<p>GOBBO.--J'ai ici quelques paires de pigeons que je voudrais offrir à
+Votre Seigneurie, et ma prière est que....</p>
+
+<p>LANCELOT.--En peu de mots, la requête est impertinente pour mon compte,
+à moi, comme Votre Seigneurie le saura par cet honnête vieillard; et
+quoique ce soit moi qui le dise, quoiqu'il soit vieux, cependant c'est
+un pauvre homme, et mon père.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Qu'un de vous parle pour deux.--Que voulez-vous?</p>
+
+<p>LANCELOT.--Vous servir, monsieur.</p>
+
+<p>GOBBO.--C'est là où le bât nous blesse, monsieur.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Je te connais très-bien: tu as obtenu ta requête. Shylock,
+ton maître, m'a parlé aujourd'hui même, et t'a fait réussir, supposé que
+ce soit réussir que de quitter le service d'un riche Juif, pour te
+mettre à la suite d'un si pauvre gentilhomme que moi.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Le vieux proverbe est très-bien partagé entre mon maître
+Shylock et vous, monsieur: vous avez la grâce de Dieu, monsieur, et lui,
+il a de quoi.</p>
+
+<p>BASSANIO.--C'est fort bien dit: bon père, va avec ton fils.--Prends
+congé de ton ancien maître, et informe-toi de ma demeure, pour t'y
+rendre. <span class="stage2">(<i>A ses gens</i>.)</span> Qu'on lui donne une livrée plus galonnée que
+celle de ses camarades. Ayez-y l'oeil.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Mon père, entrons.--Je ne sais pas me procurer du service;
+non, je n'ai jamais eu de langue dans ma tête.--Allons (<i>considérant la
+paume de sa main</i>), si de tous les hommes en Italie, qui ouvrent la main
+pour jurer sur l'Évangile, il y en a un qui présente une plus belle
+table.... je dois faire fortune; tenez, voyez seulement cette ligne de
+vie! Pour les mariages, ce n'est qu'une bagatelle; quinze femmes, hélas!
+ce ne serait rien; onze veuves et neuf pucelles, ce n'est que le simple
+nécessaire d'un homme. Et ensuite échapper trois fois au danger de se
+noyer, et courir risque de la vie sur le bord d'un lit de plume.... Ce
+n'est pas grand'chose en effet que de se tirer de là. Allons, si la
+fortune est femme, c'est une bonne pâte de femme de m'avoir donné de
+pareils linéaments.--Venez, mon père, je vais prendre congé du Juif dans
+un clin d'oeil.</p>
+
+<p class="stage1">(Lancelot et Gobbo sortent.)</p>
+
+<p>BASSANIO.--Je te prie, cher Léonardo, songe à ce que je t'ai recommandé.
+Quand tu auras tout acheté et distribué comme je te l'ai dit, reviens
+promptement; car je traite chez moi, ce soir, mes meilleurs amis.
+Dépêche-toi, va.</p>
+
+<p>LÉONARDO.--Je ferai tout cela de mon mieux.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Gratiano.)</p>
+
+<p>GRATIANO.--Où est votre maître?</p>
+
+<p>LÉONARDO.--Là-bas, monsieur, qui se promène....</p>
+
+<p class="stage1">(Léonardo sort.)</p>
+
+<p>GRATIANO.--Seigneur Bassanio!</p>
+
+<p>BASSANIO.--Ha! Gratiano!</p>
+
+<p>GRATIANO.--J'ai une demande à vous faire.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Elle vous est accordée.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Vous ne pouvez me refuser; il faut absolument que je vous
+accompagne à Belmont.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Très-bien, j'y consens.--Mais écoute, Gratiano.--Tu es trop
+sans façon, trop brusque; tu as un ton de voix trop tranchant.--Ce sont
+des qualités qui te vont assez bien, et qui à nos yeux ne semblent pas
+des défauts; mais partout où tu n'es pas connu, te dirai-je? elles
+annoncent quelque chose de trop libre.--Je t'en prie, prends la peine de
+tempérer ton esprit trop pétulant par quelques grains de retenue, de
+peur que l'irrégularité de tes manières ne soit interprétée à mon
+désavantage dans le lieu où je vais, et ne me fasse perdre mes
+espérances.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Seigneur Bassanio, écoutez-moi; si je ne prends pas le
+maintien le plus modeste, si je ne parle pas respectueusement, ne
+laissant échapper que quelques jurons de temps à autre; si je ne me
+présente pas de l'air plus grave, toujours des livres de prières dans ma
+poche; si même, lorsqu'on dira les grâces, je ne ferme pas les yeux avec
+componction en tenant ainsi mon chapeau, et poussant un soupir, et
+disant <i>amen</i>; enfin si je n'observe pas la civilité jusqu'au scrupule,
+comme un homme formé à toute la gravité de maintien requise pour plaire
+à sa grand'mère, ne vous fiez plus jamais à moi.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Allons, nous verrons comment vous vous conduirez.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Oui, mais j'excepte la soirée d'aujourd'hui: vous ne me
+jugerez pas sur ce que nous ferons ce soir.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Oh! non: ce serait dommage. Je vous inviterai au contraire à
+déployer votre plus grande gaieté; car nous avons des amis qui se
+proposent de se réjouir; mais adieu, je vous laisse: j'ai quelques
+affaires.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Et moi, il faut que j'aille trouver Lorenzo et les autres;
+mais nous vous rendrons visite à l'heure du souper.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours à Venise.--Une pièce dans la maison de Shylock.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> JESSICA ET LANCELOT.</p>
+<br>
+
+
+<p>JESSICA.--Je suis fâchée que tu quittes ainsi mon père. Notre maison est
+l'enfer, et toi, un démon jovial qui dissipais un peu cette atmosphère
+d'ennui. Mais porte-toi bien, voilà un ducat pour toi; et, Lancelot, tu
+verras bientôt au souper Lorenzo, qui est invité chez ton nouveau
+maître. Donne-lui cette lettre: fais-le secrètement; adieu. Je ne
+voudrais pas que mon père me trouvât causant avec toi.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Adieu; mes larmes te parlent pour moi.--Très-charmante
+païenne! Très-aimable Juive! Si un chrétien ne fait pas quelque tour de
+fripon pour te posséder, je serais bien trompé; mais, adieu: ces sottes
+larmes noient un peu mon courage viril. Adieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>JESSICA.--Adieu, bon Lancelot.--Hélas! quel odieux péché! n'est-ce pas à
+moi de rougir d'être la fille de mon père! Mais quoique je sois sa
+fille par le sang, je ne le suis point par le caractère. O Lorenzo! si
+tu tiens ta promesse, je mettrai fin à ces combats, je deviendrai
+chrétienne, et ta tendre épouse.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours à Venise.--Une rue.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> GRATIANO, LORENZO, SALARINO, SALANIO.</p>
+<br>
+
+<p>LORENZO.--Oui, nous nous échapperons pendant le souper: nous irons
+prendre nos déguisements chez moi, nous reviendrons tous en moins d'une
+heure.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Nous n'avons pas fait les préparatifs nécessaires.</p>
+
+<p>SALARINO.--Nous n'avons pas encore parlé de nous procurer des
+porte-flambeaux.</p>
+
+<p>SALANIO.--C'est une pauvre chose, quand cela n'est pas arrangé dans un
+bel ordre; et à mon avis il vaudrait mieux, en ce cas, n'y pas songer.</p>
+
+<p>LORENZO.--Il n'est encore que quatre heures: nous avons deux heures pour
+nous procurer tout ce qu'il faut. <span class="stage2">(<i>Entre Lancelot avec une lettre.</i>)</span>
+Ami Lancelot, qu'y a-t-il de nouveau?</p>
+
+<p>LANCELOT.--S'il vous plaît d'ouvrir cette lettre, elle pourra
+probablement vous l'apprendre.</p>
+
+<p>LORENZO.--Je connais cette main: c'est une belle main sur ma foi, et la
+belle main qui a écrit cette lettre est plus blanche que le papier sur
+lequel elle a écrit.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Une lettre d'amour, sûrement?</p>
+
+<p>LANCELOT.--Avec votre permission, monsieur....</p>
+
+<p>LORENZO.--Où vas-tu?</p>
+
+<p>LANCELOT.--Vraiment, monsieur, inviter mon ancien maître le Juif à
+souper ce soir chez mon nouveau maître le chrétien.</p>
+
+<p>LORENZO.--Attends, prends ceci.--Dis à l'aimable Jessica, que je ne lui
+manquerai pas de parole. Parle-lui en secret: va. <span class="stage2">(<i>Sort
+Lancelot.</i>)</span>--Messieurs, voulez-vous vous préparer pour la mascarade de
+ce soir? Je suis pourvu d'un porte-flambeau.</p>
+
+<p>SALARINO.--Oui, vraiment, j'y vais sur-le-champ.</p>
+
+<p>SALANIO.--Et moi aussi.</p>
+
+<p>LORENZO.--Venez nous trouver, Gratiano et moi, dans quelque temps, au
+logis de Gratiano.</p>
+
+<p>SALARINO.--C'est bon, nous n'y manquerons pas.</p>
+
+<p class="stage1">(Salarino et Salanio sortent.)</p>
+
+<p>GRATIANO.--Cette lettre ne venait-elle pas de la belle Jessica?</p>
+
+<p>LORENZO.--Il faut que je te dise tout: elle m'instruit de la manière
+dont il faut que je l'enlève de la maison de son père, me détaille ce
+qu'elle emporte d'or et de bijoux, l'habillement de page qu'elle a tout
+prêt. Si jamais le Juif son père entre dans le ciel, ce ne sera que par
+considération pour son aimable fille; et jamais le malheur n'osera
+traverser les pas de cette belle, qu'en s'autorisant du prétexte qu'elle
+est la lignée d'un Juif sans foi. Allons, viens avec moi: parcours cette
+lettre tout en marchant. La belle Jessica me servira de porte-flambeau.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">Dans la maison de Shylock.</p>
+
+<p class="stage1">SHYLOCK, LANCELOT.</p>
+<br>
+
+<p>SHYLOCK.--Allons; tu verras par tes yeux, et tu jugeras de la différence
+qu'il y a entre le vieux Shylock et Bassanio.--Hé! Jessica?--Tu ne seras
+pas toujours à faire bombance, comme tu l'as faite avec moi.... Eh!
+Jessica?... Et à dormir, et à ronfler, et à déchirer tes habits.--Eh
+bien! Jessica? Quoi donc?</p>
+
+<p>LANCELOT.--Holà! Jessica?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Qui te dit d'appeler? Je ne t'ai pas dit d'appeler.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Votre Seigneurie me reprochait souvent de ne savoir rien
+faire sans qu'on me le dît.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Jessica.)</p>
+
+<p>JESSICA.--Vous m'appelez? Que voulez-vous?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Je suis invité à souper dehors, Jessica; voilà mes
+clefs.--Mais pourquoi irais-je? Ce n'est pas par amitié que je suis
+invité; ils me flattent: eh bien! j'irai par haine, pour manger aux
+dépens du prodigue chrétien.--Jessica, ma fille, veille sur ma maison.
+J'ai de la répugnance à sortir: il se brasse quelque chose de contraire
+à mon repos: car j'ai rêvé cette nuit de sacs d'argent.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Je vous en conjure, monsieur, allez-y. Mon jeune maître
+attend avec impatience votre déconvenue<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Et moi la sienne.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Ils ont comploté ensemble....--Je ne dirai pas précisément
+que vous devez voir une mascarade: mais si vous en voyez une, alors ce
+n'était donc pas pour rien que mon nez a saigné le dernier lundi
+Noir<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, à six heures du matin; ce qui répondait au mercredi des
+cendres, dans l'après-dînée, d'il y a quatre ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a> <i>Your reproach</i> (reproche, honte); c'est probablement une
+balourdise de Lancelot pour <i>approach</i> (approche); <i>reproach</i> est pris
+ici par le Juif dans le sens de <i>honte</i>, qui n'a aucun rapport de son
+avec aucun mot qui puisse être dans l'intention de Lancelot. On y a
+substitué <i>déconvenue</i>, qu'il peut dire pour <i>venue</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a> Le lundi de Pâques. En 1360, le lundi de Pâques, 14 avril,
+Edouard III faisant avec son armée le siége de Paris, il survint un
+froid si brumeux et si violent, que plusieurs soldats moururent de froid
+sur leurs chevaux, et que le lundi de Pâques en conserva le nom de lundi
+Noir.</blockquote>
+
+<p>SHYLOCK.--Quoi! y aura-t-il des masques? Écoutez-moi, Jessica. Fermez
+bien mes portes; et lorsque vous entendrez le tambour, et le détestable
+criaillement du fifre au cou tors, n'allez pas vous hisser aux fenêtres,
+ni montrer votre tête en public sur la rue, pour regarder des fous de
+chrétiens aux visages vernis: mais bouchez bien les oreilles de ma
+maison; je veux dire les fenêtres: que le son de ces vaines folies
+n'entre pas dans ma grave maison.--Par le bâton de Jacob, je jure que je
+ne me sens nulle envie d'aller ce soir à un festin en ville; cependant
+j'irai.--Vous, drôle, prenez les devants, et annoncez que je vais y
+aller.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Je vais vous précéder, monsieur. <span class="stage2">(<i>Bas à Jessica.</i>)</span>
+Maîtresse, malgré tout ce qu'il dit, regardez à la fenêtre; vous verrez
+approcher un chrétien, qui mérite bien les regards d'une Juive.</p>
+
+<p class="stage1">(Lancelot sort.)</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Hé! que vous dit cet imbécile de la race d'Agar?</p>
+
+<p>JESSICA.--Il me disait: Adieu, maîtresse; rien de plus.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Ce Jeannot-là<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> est assez bon homme, mais gros mangeur, lent
+au projet comme une vraie tortue, et dormant dans le jour plus qu'un
+chat sauvage. Les frelons ne bâtissent pas dans ma ruche: ainsi je me
+sépare de lui, pour le céder à un homme que je veux qu'il aide à
+dépenser promptement l'argent qu'il m'a emprunté.--Allons, Jessica,
+rentrez. Peut-être reviendrai-je sur-le-champ. Faites ce que je vous
+recommande: fermez les portes sur vous. Bien attaché, bien retrouvé:
+c'est un proverbe qui ne vieillit point pour un esprit économe.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>JESSICA.--Adieu.--Et, si la fortune ne m'est pas contraire, j'ai perdu
+un père, et vous une fille.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a> <i>The Patch</i>. Patch était, à ce qu'il paraît, le fou du cardinal
+Wolsey, dont le nom était devenu proverbial comme l'est parmi nous celui
+de Jeannot ou de Jocrisse.</blockquote>
+<br>
+
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours au même lieu.</p>
+
+<p class="stage1">GRATIANO ET SALARINO <i>masqués</i>.</p>
+<br>
+
+<p>GRATIANO.--Voici le hangar sous lequel Lorenzo nous a dit de l'attendre.</p>
+
+<p>
+SALARINO.--L'heure qu'il nous avait donnée est presque passée.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Et il est bien étonnant qu'il tarde autant; car les amoureux
+devancent toujours l'horloge.</p>
+
+<p>SALARINO.--Oh! les pigeons de Vénus volent dix fois plus vite pour
+sceller de nouveaux liens d'amour, qu'ils n'ont coutume de faire pour
+rester fidèles à leurs anciens engagements.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Cela sera toujours vrai: quel convive se lève d'une table
+avec cet appétit aigu qu'il sentait en s'y asseyant? Où est le cheval
+qui revienne sur les ennuyeuses traces de la route qu'il a parcourue,
+avec le feu qu'il avait en partant? Pour tous les biens de ce monde, il
+y a plus d'ardeur dans la poursuite que dans la jouissance. Voyez comme,
+semblable au jeune homme ou à l'enfant prodigue, le navire sort pavoisé
+de son port natal, embrassé et caressé par la brise libertine; et voyez
+comme il revient, également semblable à l'enfant prodigue, les côtes
+creusées par les injures de l'air, les voiles en lambeaux, desséché,
+délabré et appauvri par le libertinage de la brise.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Lorenzo.)</p>
+
+<p>SALARINO.--Ah! voici Lorenzo!--Nous continuerons dans un autre moment.</p>
+
+<p>LORENZO.--Chers amis, pardon d'avoir tardé si longtemps. Ce n'est pas
+moi, ce sont mes affaires qui vous ont fait attendre. Quand il vous
+prendra fantaisie de voler des épouses, je vous promets de faire le guet
+aussi longtemps pour vous.--Approchez; c'est ici la demeure de mon
+beau-père le Juif.--Holà, holà, quelqu'un!</p>
+
+<p class="stage1">(Jessica paraît à la fenêtre déguisée en page.)</p>
+
+<p>JESSICA.--Qui êtes-vous? Nommez-vous, pour plus de certitude; quoique je
+puisse jurer de vous connaître à votre voix.</p>
+
+<p>LORENZO.--Lorenzo, ton bien-aimé.</p>
+
+<p>JESSICA.--C'est Lorenzo, bien sûr; et mon bien-aimé, bien vrai; car quel
+autre aimé-je autant? et quel autre que vous, Lorenzo, sait si je suis
+votre amante?</p>
+
+<p>LORENZO.--Le ciel et ton coeur sont témoins que tu l'es.</p>
+
+<p>JESSICA.--Tenez, prenez cette cassette; elle en vaut la peine. Je suis
+bien aise qu'il soit nuit, et que vous ne me voyiez point; car je suis
+honteuse de mon déguisement: mais l'Amour est aveugle, et les amants ne
+peuvent voir les charmantes folies qu'ils font eux-mêmes: s'ils les
+pouvaient apercevoir, Cupidon lui-même rougirait de me voir ainsi
+transformée en garçon.</p>
+
+<p>LORENZO.--Descendez, car il faut que vous me serviez de porte-flambeau.</p>
+
+<p>JESSICA.--Quoi! faut-il que je porte la lumière sur ma propre honte! Oh!
+elle ne m'est, je le jure, que trop claire à moi-même. Vous me donnez
+là, cher amour, un emploi d'éclaireur, et j'ai besoin de l'obscurité.</p>
+
+<p>LORENZO.--Et vous êtes obscurcie, ma douce amie, même sous cet aimable
+vêtement de page. Mais venez sans différer; car la nuit, déjà close,
+commence à s'écouler, et nous sommes attendus à la fête de Bassanio.</p>
+
+<p>JESSICA.--Je vais fermer les portes et me dorer encore de quelques
+ducats de plus, et je suis à vous dans le moment.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle quitte la fenêtre.)</p>
+
+<p>GRATIANO.--Par mon chaperon, c'est une Gentille, et non pas une Juive.</p>
+
+<p>LORENZO.--Malheur à moi, si je ne l'aime pas de toute mon âme! Car elle
+est sage, autant que j'en puis juger; elle est belle, si mes yeux ne me
+trompent point; elle est sincère, car je l'ai éprouvée telle, et en
+conséquence, comme fille sage, belle et sincère, elle occupera pour
+toujours mon âme constante. <span class="stage2">(<i>Jessica reparaît à la porte.</i>)</span> Ah! te
+voilà?--Allons, messieurs, partons. Les masques de notre compagnie nous
+attendent.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort avec Jessica et Salarino.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Antonio.)</p>
+
+<p>ANTONIO.--Qui est là?</p>
+
+<p>GRATIANO.--C'est vous, seigneur Antonio?</p>
+
+<p>ANTONIO.--Fi, fi, Gratiano: où sont tous les autres? Il est neuf heures.
+Tous nos amis vous attendent.--Point de mascarade ce soir. Le vent
+s'élève, et Bassanio va s'embarquer tout à l'heure. J'ai envoyé vingt
+personnes vous chercher.</p>
+
+<p>GRATIANO.--J'en suis fort aise; je ne désire pas de plus grand plaisir
+que de mettre à la voile, et de partir cette nuit.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="stage1">A Belmont.--Un appartement dans la maison de Portia.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Fanfare de cors</i>. <i>Entrent</i> PORTIA, LE PRINCE DE MAROC <i>et leurs
+suites</i>.</p>
+<br>
+
+<p>PORTIA.--Allons, tirez les rideaux, et découvrez les coffres à ce noble
+prince. Maintenant choisissez.</p>
+
+<p>LE PRINCE DE MAROC.--Le premier est d'or, et porte cette inscription:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p>Qui me choisira gagnera ce que beaucoup d'hommes désirent.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le second est d'argent, et porte cette promesse:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p>Qui me choisira aura tout ce qu'il mérite.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le troisième est de plomb, avec une inscription aussi peu remarquable
+que le métal:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p>Qui me choisira doit donner et risquer tout ce qu'il a.</p>
+</div></div>
+
+<p>Comment saurai-je si je choisis bien?</p>
+
+<p>PORTIA.--Prince, l'un des trois renferme mon portrait: si vous le
+choisissez, je vous appartiens avec lui.</p>
+
+<p>LE PRINCE DE MAROC.--Puisse quelque dieu diriger mon jugement et ma
+main! Voyons un peu. Je veux encore jeter les yeux sur les inscriptions.
+Que dit le coffre de plomb?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p>Qui me choisira doit donner et risquer tout ce qu'il a.</p>
+</div></div>
+
+<p>Doit donner! Pourquoi? Pour du plomb! Risquer pour du plomb? Ce coffre
+présente une menace. On ne hasarde tout que dans l'espoir de grands
+avantages. Un coeur d'or ne se laisse pas prendre à l'amorce d'un métal
+de rebut. Je ne veux ni donner, ni risquer rien pour du plomb.--Que dit
+l'argent avec sa couleur virginale?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p>Qui me choisira recevra tout ce qu'il mérite.</p>
+</div></div>
+
+<p>Tout ce qu'il mérite? Arrête là, prince de Maroc, et pèse ce que tu vaux
+d'une main impartiale. Si tu juges de ton prix par l'opinion que tu as
+de toi, ton mérite est assez grand; mais assez ne s'étend pas
+suffisamment loin pour atteindre cette dame.--Et pourtant, douter de ce
+que je vaux, ce serait lâchement m'exclure.--Tout ce que je mérite!....
+Mais vraiment: c'est d'obtenir la dame. Je la mérite par ma naissance,
+par mon rang, par mes grâces, par les qualités que j'ai reçues de
+l'éducation; mais plus que tout cela, je la mérite par mon amour. Si je
+ne m'égarais pas plus loin, et que je fixasse ici mon choix.... Voyons
+encore une fois ce qui est gravé sur le coffre d'or:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p>Qui me choisira gagnera ce que beaucoup d'hommes désirent.</p>
+</div></div>
+
+<p>Mais c'est cette dame. Le monde entier la désire, et l'on vient des
+quatre coins de la terre pour baiser cette châsse, cette sainte mortelle
+et vivante. Les déserts de l'Hyrcanie et les sauvages solitudes de la
+vaste Arabie sont devenus le grand chemin que traversent les princes
+pour venir contempler la belle Portia; le liquide royaume, dont la tête
+ambitieuse vomit à la face des cieux n'est pas une barrière capable
+d'arrêter ces courages lointains: ils arrivent comme sur un ruisseau,
+pour voir la belle Portia. Un de ces trois coffres contient son divin
+portrait: est-il probable qu'elle soit contenue dans du plomb? Former
+une si basse pensée mériterait la damnation; ce métal serait trop
+grossier pour assujettir même le linceul destiné à l'embaumer dans la
+nuit du tombeau. Croirai-je qu'elle est cachée dans l'argent, et
+rabaissée ainsi dix fois au-dessous de l'or pur? Idée criminelle! Jamais
+brillant si précieux ne fut enchâssé dans un métal au-dessous de l'or.
+Les Anglais ont une monnaie d'or frappée de la figure d'un ange: mais il
+n'est qu'empreint dessus; c'est un ange couché dans un lit d'or.
+Donnez-moi la clef. Je choisis celui-ci, arrive que pourra.</p>
+
+<p>PORTIA.--La voilà, prince, et si c'est ma figure que vous y trouvez, je
+vous appartiens.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle ouvre le coffre d'or.)</p>
+
+<p>LE PRINCE DE MAROC.--O enfer! que vois-je là? Un squelette et dans le
+creux de son oeil un rouleau de papier! lisons cet écrit.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Tout ce qui reluit n'est pas or,</p>
+ <p class="i12">Vous l'avez souvent ouï dire.</p>
+ <p class="i12">Bien des hommes ont vendu leur vie,</p>
+ <p class="i12">Pour ne faire que voir ce que j'offre extérieurement.</p>
+ <p class="i12">Les tombes dorées renferment des vers.</p>
+ <p class="i12">Si vous eussiez été aussi sage que hardi,</p>
+ <p class="i12">Et jeune par la force, vieux par le jugement,</p>
+ <p class="i12">Votre réponse n'eût pas été dans ce rouleau</p>
+ <p class="i12">Adieu: votre requête est à néant.</p>
+</div></div>
+
+<p>A néant, en effet, et ma peine perdue! Adieu donc, ardeur. Glace, je
+t'accueille. <span class="stage2">(<i>A Portia</i>.)</span>--Adieu, Portia, mou coeur est trop accablé
+pour se répandre en pénibles adieux. Ainsi s'éloignent les malheureux
+qui ont tout perdu.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort avec sa suite.)</p>
+
+<p>PORTIA.--Nous en voilà délivrés tout doucement. Fermez les rideaux.
+Allons.... puissent tous ceux de sa couleur choisir de même!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE VIII</h3>
+
+<p class="stage1">A Venise.--Une rue.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> SALANIO, SALARINO.</p>
+<br>
+
+<p>SALARINO.--Eh! vraiment oui, j'ai vu Bassanio mettre à la voile.
+Gratiano est parti avec lui, et Lorenzo n'est point dans leur vaisseau;
+j'en suis sûr.</p>
+
+<p>SALANIO.--Ce coquin de Juif a éveillé par ses cris le duc, qui est venu
+avec lui faire la recherche du vaisseau de Bassanio.</p>
+
+<p>SALARINO.--Il est venu trop tard. L'ancre était levée; mais on a donné à
+entendre au duc, qu'on avait vu dans une gondole Lorenzo et sa tendre
+Jessica. D'ailleurs Antonio a certifié au duc qu'ils n'étaient pas dans
+le même vaisseau que Bassanio.</p>
+
+<p>SALANIO.--Jamais je n'ai entendu d'exclamations de colère si confuses,
+si bizarres, si violentes et changeant si continuellement d'objet, que
+celles que ce chien de Juif proférait dans les rues: «Ma fille! ô mes
+ducats! ô ma fille! Un chrétien les emporte. O mes chrétiens de ducats!
+Justice! la loi! Mes ducats et ma fille! Un sac cacheté, deux sacs
+cachetés de ducats, de doubles ducats, que ma fille m'a volés! Et des
+bijoux! deux pierres, deux pierres rares et précieuses, que ma fille m'a
+volées! Justice! Qu'on trouve ma fille; elle a sur elle les pierres et
+les ducats.»</p>
+
+<p>SALARINO.--Tous les petits garçons de Venise courent après lui, criant:
+ses pierres, sa fille et ses ducats!</p>
+
+<p>SALANIO.--Que le bon Antonio prenne garde à ne pas manquer au jour fixé,
+ou ce sera lui qui payera cela.</p>
+
+<p>SALARINO.--Vraiment, vous avez raison d'y songer. J'ai parlé hier à un
+Français qui m'a dit que sur le détroit qui sépare la France de
+l'Angleterre, il avait péri un vaisseau de notre pays, richement chargé.
+Quand il m'a dit cette nouvelle, j'ai pensé à Antonio, et j'ai
+silencieusement souhaité que ce ne fût pas un des siens.</p>
+
+<p>SALANIO.--Vous ferez mieux d'avertir Antonio de ce que vous savez; mais
+ne le faites pas trop brusquement, de peur de l'affliger.</p>
+
+<p>SALARINO.--Il n'est pas de plus excellent homme sur la terre. J'ai vu
+Bassanio et Antonio se séparer. Bassanio lui disait qu'il hâterait son
+retour le plus qu'il pourrait; Antonio lui répondait: «N'en faites rien,
+Bassanio; n'allez pas, pour l'amour de moi, gâter vos affaires par trop
+de précipitation: laissez mûrir les choses autant qu'il conviendra.
+Quant au billet que le Juif a de moi, n'en laissez pas occuper votre
+esprit amoureux; tenez-vous en joie: que votre première pensée soit de
+trouver les moyens de plaire, et de faire éclater votre amour par les
+témoignages les plus propres à réussir.» A ces mots, les yeux gros de
+larmes et détournant le visage, il a tendu sa main en arrière, et il a
+serré celle de Bassanio avec une affection singulièrement tendre; et
+c'est ainsi qu'ils se sont séparés.</p>
+
+<p>SALANIO.--Je crois qu'il n'aime la vie que pour lui: je t'en prie,
+allons le trouver, et tâchons d'alléger par quelque divertissement la
+tristesse à laquelle il se livre.</p>
+
+<p>SALARINO.--Oui, allons.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IX</h3>
+
+<p class="stage1">A Belmont.--Une pièce de la maison de Portia.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> NÉRISSA <i>avec</i> UN VALET.</p>
+<br>
+
+<p>NÉRISSA, <span class="stage2"><i>au valet</i></span>.--Vite et vite, je t'en prie, tire vite le rideau.
+Le prince d'Aragon a prêté le serment, et il s'avance pour choisir.</p>
+
+<p class="stage1">(Fanfare de cors. Entrent le prince d'Aragon, Portia et leur suite.)</p>
+
+<p>PORTIA.--Voyez, noble prince; voici les coffres: si vous prenez celui
+qui contient mon portrait, notre hymen sera célébré sur-le-champ. Mais
+si vous vous trompez, il faudra, seigneur, sans plus de discours,
+quitter immédiatement ces lieux.</p>
+
+<p>LE PRINCE.--Je suis obligé, par mon serment, d'observer trois choses: la
+première, de ne jamais révéler à personne quel est le coffre que j'aurai
+choisi; ensuite, si je manque le véritable coffre, de ne jamais faire de
+proposition de mariage à aucune jeune fille: enfin, si je n'ai pas le
+bonheur de bien choisir, de vous quitter et de partir sur-le-champ.</p>
+
+<p>PORTIA.--Ce sont les conditions que jurent d'observer ceux qui viennent
+pour moi s'exposer à des hasards, quelque peu digne que j'en sois.</p>
+
+<p>LE PRINCE.--Je me suis soumis à ces conditions en vous adressant mes
+voeux. Fortune, maintenant favorise l'espoir de mon coeur. De l'or, de
+l'argent et du vil plomb!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p>Qui me choisit doit donner et risquer tout ce qu'il a.</p>
+</div></div>
+
+<p>Vous aurez une plus belle apparence, avant que je donne ou risque
+quelque chose. Que dit le coffre d'or? Ah! voyons.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p>Qui me choisit recevra ce que beaucoup d'hommes désirent.</p>
+</div></div>
+
+<p>Beaucoup d'hommes désirent beaucoup.... Cela peut s'entendre de la sotte
+multitude qui détermine son choix sur l'apparence, n'apercevant rien au
+delà de ce que son oeil charmé lui présente; qui ne perce pas jusque
+dans l'intérieur, mais comme le martinet, qui construit son nid sur les
+murs extérieurs, exposé aux injures de l'air, à la portée et dans le
+chemin même des accidents. Je ne choisirai point ce que tant de gens
+désirent; je ne veux pas marcher avec les esprits vulgaires et me ranger
+parmi la foule ignorante. Je viens à toi, riche sanctuaire d'argent.
+Répète-moi encore l'inscription que tu portes.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p>Qui me choisit recevra tout ce qu'il mérite.</p>
+</div></div>
+
+<p>C'est bien dit; car qui peut chercher à duper la fortune et s'élever
+honorablement sans l'empreinte du mérite? Que personne ne prétende se
+revêtir d'honneurs dont il est indigne.... Oh! plût au ciel que les
+biens, les charges, les dignités, ne se détournassent jamais dans des
+voies injustes, et que le pur honneur ne pût jamais s'acquérir que par
+le mérite de celui qui en est revêtu. Que de gens qui sont nus seraient
+couverts! que d'autres qui commandent seraient commandés! que de grains
+de bassesse à séparer de la vraie semence de l'honneur! que l'on
+retrouverait d'honneur caché sous le chaume et sous les ruines du temps,
+et auquel on devrait rendre son premier éclat! Mais choisissons.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p>Qui me choisit recevra tout ce qu'il mérite.</p>
+</div></div>
+
+<p>Je prendrai ce que je mérite. Donnez-moi la clef de celui-ci, et
+découvrez mon sort sur-le-champ.</p>
+
+<p>PORTIA.--Vous y avez mis trop de temps pour ce que vous trouverez ici.</p>
+
+<p>LE PRINCE.--Qu'est-ce? la figure d'un idiot, qui cligne de l'oeil et me
+présente un papier? Je veux le lire. Que tu es différent de Portia! Que
+tu es différent de ce que j'espérais, et de ce que je méritais!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p>Qui me prend recevra tout ce qu'il mérite.</p>
+</div></div>
+
+<p>N'ai-je donc mérité rien de mieux que la tête d'un sot? Est-ce là ce que
+je vaux? Est-ce là tout ce que je mérite?</p>
+
+<p>PORTIA.--Offenser et juger sont deux emplois différents et de nature
+opposée.</p>
+
+<p>LE PRINCE.--Lisons:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Le feu a éprouvé sept fois ce métal;</p>
+ <p class="i12">Sept fois éprouvé est le jugement</p>
+ <p class="i12">Qui n'a jamais mal choisi.</p>
+ <p class="i12">Il est des gens qui n'embrassent que des ombres;</p>
+ <p class="i12">Ceux-là n'ont que l'ombre du bonheur!</p>
+ <p class="i12">Je sais qu'il y a des sots sur la terre,</p>
+ <p class="i12">Vêtus d'argent, comme je le suis;</p>
+ <p class="i12">Épousez quelle femme vous voudrez,</p>
+ <p class="i12">Votre tête sera toujours la mienne.</p>
+ <p class="i12">Ainsi partez, seigneur, vous êtes congédié.</p>
+</div></div>
+
+<p>Plus je tarderai dans ces lieux, plus j'y ferai la figure d'un sot. Je
+suis venu apporter mes voeux avec une tête de sot, et je m'en retourne
+avec deux. Adieu donc, dame, je remplirai mon serment de supporter
+patiemment mon malheur.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent le prince d'Aragon et sa suite.)</p>
+
+<p>PORTIA.--Le moucheron s'est brûlé à la lumière. Oh! ces sots réfléchis!
+Quand ils choisissent, ils sont tout juste assez sages pour se perdre à
+force de raisonnements.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Le vieux proverbe n'a pas tort: la potence et le choix d'une
+femme sont une affaire de hasard.</p>
+
+<p>PORTIA.--Allons, ferme le rideau, Nérissa.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un valet.)</p>
+
+<p>LE VALET.--Où est madame?</p>
+
+<p>PORTIA.--La voici: que lui veut monsieur?</p>
+
+<p>LE VALET.--Madame, il vient de descendre à votre porte un jeune
+Vénitien, qui marche devant son maître pour annoncer son arrivée, et
+vous présenter de sa part des hommages très-substantiels, je veux dire,
+outre les compliments et les paroles courtoises, des présents d'un haut
+prix. Je n'ai jamais vu de messager d'amour si avenant. Jamais un jour
+d'avril n'annonça les richesses de l'été qui s'avance, sous un aspect
+aussi gracieux que ce courrier lorsqu'il annonce son maître.</p>
+
+<p>PORTIA.--Arrête, je te prie; je crains presque que tu ne me dises tout à
+l'heure qu'il est de tes parents, en te voyant dépenser ainsi, pour le
+louer, tout ton esprit des dimanches. Allons, allons, Nérissa, je brûle
+de voir cet agile courrier d'amour, qui se présente de si bonne grâce.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Que ce soit Bassanio, seigneur Amour, si telle est ta volonté.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">A Venise.--Une rue.</p>
+
+<p class="stage1">SALANIO, SALARINO</p>
+<br>
+
+<p>SALANIO.--Eh bien! quelles nouvelles sur le Rialto?</p>
+
+<p>SALARINO.--Le bruit y continue toujours, sans que personne le
+contredise, qu'Antonio a perdu dans le détroit un vaisseau richement
+chargé à l'endroit qu'ils nomment, je crois, les Good-wins; un bas-fond
+dangereux et fatal, où sont ensevelis, dit-on, les carcasses d'une foule
+de gros vaisseaux; si du moins ma commère d'histoire se trouve être
+femme de parole.</p>
+
+<p>SALANIO.--Je voudrais qu'elle fût la plus menteuse commère qui ait
+jamais mangé pain d'épice, ou qui ait voulu faire accroire à ses
+voisines qu'elle pleurait la mort de son troisième mari.--Mais il n'est
+que trop vrai, sans perdre le temps en paroles, et pour dire tout
+bonnement les choses sans détour, que le bon Antonio, l'honnête
+Antonio.... Oh! de quelle épithète assez digne pourrai-je accompagner
+son nom?</p>
+
+<p>SALARINO.--Eh bien! enfin?</p>
+
+<p>SALANIO.--Eh! que dis-tu? La fin de tout cela, c'est qu'il a perdu un
+navire.</p>
+
+<p>SALARINO.--Je voudrais du moins que ce fût là la fin de ses pertes.</p>
+
+<p>SALANIO.--Que je te réponde à temps, <i>Amen</i>! de peur que le diable ne
+vienne empêcher l'effet de ta prière, car c'est lui que je vois
+s'avancer sous la figure d'un Juif. <span class="stage2">(<i>Entre Shylock.</i>)</span> Eh bien! Shylock,
+quelles nouvelles parmi les marchands?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--- Vous avez su, et personne ne le sait, personne ne le sait si
+bien que vous, comment ma fille a pris la fuite.</p>
+
+<p>SALARINO.--Cela est sûr. Pour ma part, je connais le tailleur qui a fait
+les ailes avec lesquelles elle s'est envolée.</p>
+
+<p>SALANIO.--Et Shylock, pour sa part, sait que l'oiseau avait toutes ses
+plumes, et qu'il est alors dans la nature des oiseaux de quitter leur
+nid.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Elle sera damnée pour cela.</p>
+
+<p>SALARINO.--Oh! sans doute; si c'est le diable qui la juge.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Ma chair et mon sang se révolter!</p>
+
+<p>SALANIO.--Fi donc, vieux cadavre! comment, ils se révoltent à ton âge?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Je dis que ma fille est ma chair et mon sang.</p>
+
+<p>SALARINO.--Il y a plus de différence entre ta chair et la sienne,
+qu'entre le jais et l'ivoire; plus entre ton sang et le sien, qu'entre
+du vin rouge et du vin du Rhin. Mais, dites-nous, avez-vous ouï dire
+qu'Antonio ait fait quelques pertes sur mer?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--J'ai encore là une mauvaise affaire, un banqueroutier, un
+prodigue, qui ose à peine se montrer sur le Rialto; un mendiant, qui
+vous venait faire l'agréable sur la place. Qu'il prenne garde à son
+billet. Il avait coutume de m'appeler usurier..... Qu'il prenne garde à
+son billet. Il avait coutume de prêter de l'argent par charité
+chrétienne..... Qu'il prenne garde à son billet.</p>
+
+<p>SALARINO.--Mais je suis bien sûr que, s'il manquait à ses engagements,
+tu ne prendrais pas sa chair; à quoi te servirait-elle?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--A amorcer des poissons. Elle nourrira ma vengeance, si elle ne
+nourrit rien de mieux. Il m'a humilié; il m'a fait tort d'un
+demi-million; il a ri de mes pertes; il s'est moqué de mon gain; il a
+insulté ma nation; il a fait manquer mes marchés; il a refroidi mes
+amis, échauffé mes ennemis, et pour quelle raison? Parce que je suis un
+Juif. Un Juif n'a-t-il pas des yeux? un Juif n'a-t-il pas des mains,
+des organes, des proportions, des sens, des affections, des passions? ne
+se nourrit-il pas des mêmes aliments? n'est-il pas blessé des mêmes
+armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes remèdes, réchauffé
+par le même été et glacé par le même hiver qu'un chrétien? si vous nous
+piquez, ne saignons-nous pas? si vous nous chatouillez, ne rions-nous
+pas? si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas? et si vous nous
+outragez, ne nous vengerons-nous pas? si nous sommes semblables à vous
+dans tout le reste, nous vous ressemblerons aussi en ce point. Si un
+Juif outrage un chrétien, quelle est la modération de celui-ci? La
+vengeance. Si un chrétien outrage un Juif, comment doit-il le supporter,
+d'après l'exemple du chrétien? En se vengeant. Je mettrai en pratique
+les scélératesses que vous m'apprenez; et il y aura malheur si je ne
+surpasse pas mes maîtres.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un valet.)</p>
+
+<p>LE VALET <i>d'Antonio.</i>--Messieurs, mon maître Antonio est chez lui, et
+désire vous parler à tous deux.</p>
+
+<p>SALARINO.--Nous l'avons cherché de tous côtés.</p>
+
+<p>SALANIO.--En voici un autre de la tribu. On n'en trouverait pas un
+troisième de la même secte, à moins que le diable en personne ne se fît
+Juif.</p>
+
+<p class="stage1">(Salanio et Salarino sortent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Tubal.)</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Eh bien! Tubal, quelles nouvelles de Gênes? As-tu trouvé ma
+fille?</p>
+
+<p>TUBAL.--J'ai, en beaucoup d'endroits, entendu parler d'elle; mais je
+n'ai pu la trouver.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Quoi! quoi!--Voyez, voyez, voyez un diamant qui m'a coûté deux
+mille ducats à Francfort, que voilà parti. Jamais notre nation ne fut
+maudite comme à présent..... Je ne l'ai jamais éprouvé, comme je
+l'éprouve aujourd'hui. Deux mille ducats, dans cette affaire, et
+d'autres précieux bijoux!.... Je voudrais voir ma fille morte à mes
+pieds et les diamants à ses oreilles. Que n'est-elle ensevelie à mes
+pieds, et les ducats dans sa bière! Point de nouvelles! et de plus je ne
+sais combien d'argent dépensé pour la faire chercher! Quoi! perte sur
+perte! Tant d'emporté par le voleur! et tant de dépensé pour chercher le
+voleur! et point de satisfaction, point de vengeance! Il n'arrive point
+de malheur, qu'il ne me tombe sur le dos: il n'est point d'autres
+soupirs que ceux que je pousse, d'autres larmes que celles que je verse.</p>
+
+<p>TUBAL.--D'autres que vous ont aussi du malheur. Antonio, à ce que j'ai
+appris à Gênes....</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Quoi, quoi, quoi? Un malheur, un malheur?</p>
+
+<p>TUBAL.--A perdu un de ses vaisseaux venant de Tripoli.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Dieu soit loué! Dieu soit loué! Est-il bien vrai? est-il bien
+vrai?</p>
+
+<p>TUBAL.--J'ai parlé à des matelots échappés du naufrage.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Je te remercie, cher Tubal. Bonne nouvelle! bonne nouvelle!
+Ha! ha!--Où cela? à Gênes?</p>
+
+<p>TUBAL.--On m'a dit un soir à Gênes que votre fille y avait dépensé
+quatre-vingts ducats.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Tu m'enfonces un poignard! je ne reverrai jamais mon or.
+Quatre-vingts ducats dans un seul endroit! quatre-vingts ducats!</p>
+
+<p>TUBAL.--Je suis arrivé à Venise avec différents créanciers d'Antonio,
+lesquels affirment qu'il n'y a d'autre parti pour lui que de faire
+banqueroute.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--J'en suis ravi. Je le ferai souffrir. Je le torturerai. J'en
+suis ravi.</p>
+
+<p>TUBAL.--L'un d'eux m'a montré une bague qu'il avait eue de votre fille
+pour un singe.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--La malheureuse! Tu me mets à la torture, Tubal; c'était ma
+turquoise. Je l'eus de Léah, étant encore garçon. Je ne l'aurais pas
+donnée pour un désert plein de singes.</p>
+
+<p>TUBAL.--Mais Antonio est certainement ruiné.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Oh! oui, cela est sûr; cela est sûr, va voir le commissaire:
+préviens-le quinze jours d'avance. S'il manque, j'aurai son coeur. S'il
+était une fois hors de Venise, je ferais tel négoce que je voudrais.
+Cours, cours, Tubal, et viens me rejoindre à notre synagogue. Va, bon
+Tubal... A notre synagogue, Tubal.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">À Belmont.--Une pièce dans la maison de Portia.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> PORTIA, BASSANIO, GRATIANO, NÉRISSA,<br> <i>et plusieurs personnages
+de leur suite; les coffres sont découverts.</i></p>
+<br>
+
+<p>PORTIA.--Tardez un peu, je vous prie. Attendez un jour ou deux, avant de
+vous hasarder; car si vous choisissez mal, je suis privée de votre
+compagnie; ainsi attendez donc quelque temps. Quelque chose (mais ce
+n'est pas de l'amour) me dit que je ne voudrais pas vous perdre; et vous
+savez que ce ne sont pas là les conseils de la haine. Mais, de peur que
+vous ne pénétriez pas bien ma pensée (et cependant une fille n'a d'autre
+langue que la pensée), je voudrais vous retenir ici pendant un ou deux
+mois avant de vous voir risquer le choix d'où je dépends.--Je pourrais
+vous apprendre les moyens de bien choisir. Mais alors je serais parjure,
+et je ne le serai jamais; alors vous pouvez vous tromper... et
+cependant, si cela arrive, vous me ferez souhaiter un péché: je
+regretterai de n'avoir pas été parjure. Malheur à vos yeux! ils se sont
+emparés de moi et m'ont partagée en deux: une moitié de moi-même est à
+vous; l'autre moitié est à vous... à moi voulais-je dire. Mais si elle
+est à moi, elle est à vous. Ainsi je suis à vous tout entière; oh!
+siècle pervers qui met des obstacles entre les propriétaires et leurs
+possessions, en sorte que, bien qu'à vous, je ne suis pas à vous! Qu'il
+en soit donc ainsi et que la fortune aille en enfer pour ce fait, et non
+pas moi! Je parle trop, mais c'est pour peser sur le temps, le filer, le
+traîner en longueur, et retarder l'instant de votre choix.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Laissez-moi choisir; car vivre en l'état où je suis c'est
+être à la torture.</p>
+
+<p>PORTIA.--A la torture, Bassanio? Avouez donc quelle trahison est mêlée à
+votre amour?</p>
+
+<p>BASSANIO.--Aucune, si ce n'est l'horrible trahison de la défiance qui me
+fait redouter l'instant de jouir de mon amour. La neige et le feu
+pourraient plutôt s'unir et vivre ensemble que la trahison et mon amour.</p>
+
+<p>PORTIA.--Oui; mais je crains que vous ne parliez comme un homme à la
+torture, dont la violence lui fait dire toutes sortes de choses.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Promettez-moi la vie, et je confesse la vérité.</p>
+
+<p>PORTIA.--Eh bien! confessez et vivez.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Confesser et aimer eût renfermé tout mon aveu. Heureux
+tourments, lorsque celui qui fait mon supplice me suggère des réponses
+pour ma délivrance! Mais laissez-moi essayer ma fortune et les coffres.</p>
+
+<p>PORTIA.--Allez donc. Je suis enfermée dans l'un d'eux; si vous m'aimez,
+vous me trouverez. Nérissa, et vous tous, faites place.--Que la musique
+joue tandis qu'il fera son choix.--Alors, s'il choisit mal, il finira
+comme le cygne qui s'évanouit au milieu des chants. Et afin que la
+comparaison soit plus parfaite, mes yeux formeront le ruisseau, et un
+lit de mort liquide pour lui. Il se peut que son choix soit heureux; et
+alors, à quoi servira la musique? A quoi? Elle sera comme la fanfare qui
+se fait entendre, tandis que des sujets fidèles rendent hommage à leur
+monarque nouvellement couronné.--Elle sera, comme ces doux sons qui, aux
+premiers rayons du matin, s'insinuent dans l'oreille du fiancé encore
+enseveli dans les songes, et l'appellent à l'hyménée.--Le voilà qui
+s'avance avec autant de dignité, mais avec bien plus d'amour que le
+jeune Alcide, lorsqu'il venait affranchir Troie gémissante du tribut
+d'une vierge payé au monstre de la mer. Je suis là, prête à subir le
+sacrifice; toutes les autres sont les épouses troyennes, qui, les yeux
+troublés par les larmes, s'avancent hors des murs pour voir l'issue de
+l'entreprise. Va, Hercule; si tu vis, je vis. Je vois le combat avec
+bien plus de terreur que toi, qui portes les coups.</p>
+
+<p class="stage1">(Air chanté, tandis que Bassanio examine les coffres, et semble se
+livrer à ses réflexions.)</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Dis-moi, où siége l'illusion.</p>
+ <p class="i12">Est-ce dans le coeur, ou dans la tête?</p>
+ <p class="i12">Comment naît-elle? comment se nourrit-elle?</p>
+ <p class="i12">Réponds, réponds.</p>
+<br>
+<p class="i12">L'illusion s'engendre dans les yeux,</p>
+ <p class="i12">Elle se nourrit de regards, et l'illusion meurt</p>
+ <p class="i12">Dans le berceau qu'elle habite.</p>
+ <p class="i12">Sonnons, sonnons tous la cloche de mort de l'illusion.</p>
+ <p class="i12">Je vais commencer. Ding dong, vole.</p>
+</div></div>
+
+<p>TOUS.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i12">Ding dong; ding dong, vole<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<p>BASSANIO.--C'est ainsi que ce qui paraît le plus en dehors répond le
+moins à l'apparence. Le monde est sans cesse déçu par l'ornement. En
+justice est-il un argument si souillé, si pervers, qu'une voix gracieuse
+ne puisse l'envelopper de façon à cacher le mal qui s'y trouve renfermé?
+En religion, est-il une erreur damnable, qu'un front sévère ne sanctifie
+et ne fasse passer au moyen d'un texte qui en cachera la grossièreté
+sous une séduisante parure? Il n'est pas de vice si ingénu qui
+n'emprunte à l'extérieur quelques caractères de la vertu. Que de
+poltrons, au coeur aussi peu sûr qu'un escalier de sable, portent
+cependant sur leur menton les barbes d'Hercule et du terrible Mars!
+Pénétrez dans leur intérieur, vous ne trouverez que des foies blancs
+comme du lait: ils ne prennent du courage que ce qu'il jette en dehors,
+pour se rendre redoutables. Regardez la beauté, et vous verrez qu'elle
+s'achète au poids de ce métal qui opère en ceci un miracle dans la
+nature, rendant plus facile la route de celui qui en porte le plus<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.
+Ainsi ces tresses d'or, ondoyantes comme un serpent, qui gambadent si
+follement, au souffle du vent, sur une beauté supposée, ne sont bien
+souvent qu'un héritage passé sur une seconde tête, tandis que le crâne
+qui les a nourris est dans le tombeau. L'ornement n'est donc que le
+rivage perfide d'une mer dangereuse, la brillante écharpe qui voile une
+beauté indienne; en un mot, un dehors de vérité dont ce siècle
+artificieux se revêt pour faire tomber les plus sages dans le piége.
+Ainsi donc, or brillant, aliment que Midas a trouvé trop dur, je ne veux
+point de toi; ni de toi, pâle et vulgaire agent entre l'homme et
+l'homme. Mais toi, toi, pauvre plomb, qui menaces plus que tu ne
+promets, ta pâle simplicité me touche plus que l'éloquence. Je fixe ici
+mon choix. Puisse le bonheur en être le fruit!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a> <i>Ding dong bell</i>. Ce refrain est destiné à imiter le son de la
+cloche qui ne se pourrait rendre en français en traduisant <i>bell</i> par
+<i>cloche</i>, qui est le mot correspondant. On y a substitué <i>vole</i>, qui
+exprime une des manières de sonner la cloche, et produit à peu près le
+même effet imitatif.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a> <i>Making them lightest that wear more of it.</i> <i>Light</i> est ici
+employé dans son double sens de brillant, et de léger. L'or, en rendant
+plus brillants (<i>lightest</i>) ceux qui en portent le plus, rend plus
+légers (<i>lightest</i>) ceux, etc., etc. Le jeu de mots était
+intraduisible.</blockquote>
+
+<p>PORTIA.--Comme toutes les autres passions se dissipent dans les airs,
+les pensées inquiètes, le désespoir imprudent, la crainte frissonnante,
+la jalousie à l'oeil verdâtre! Amour, modère-toi, tempère ton extase,
+verse tes douceurs avec mesure, diminues-en l'excès. Je ressens trop tes
+félicités; affaiblis-les, de peur que je n'y succombe.</p>
+
+<p>BASSANIO, <i>ouvrant le coffre de plomb</i>.--Que vois-je? l'image de la
+belle Portia! Quel demi-dieu a si fort approché de la création? Ces yeux
+se meuvent-ils? ou serait-ce que, se balançant sur mes prunelles
+mobiles, ils me paraissent en mouvement? Ici sont des lèvres
+entr'ouvertes qu'a séparées une haleine de miel: une aussi douce
+barrière devait séparer d'aussi douces amies. Là, dans ses cheveux, le
+peintre, imitant l'araignée, a tissé un réseau d'or où les coeurs des
+hommes seront plutôt pris que ne le sont les mouches dans la toile de
+l'insecte. Mais ses yeux... comment a-t-il pu voir pour les faire! Un
+seul achevé suffisait, je crois, pour le priver des deux siens, et lui
+faire laisser l'ouvrage imparfait. Mais voyez, autant la réalité de mon
+imagination fait tort à cette ombre par des éloges trop au-dessous
+d'elle, autant cette ombre se traîne avec peine loin de la réalité.
+Voici le rouleau qui contient le sommaire de ma destinée.</p>
+
+<p class="stage1">(Il lit.)</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i12">Vous qui ne choisissez point sur l'apparence,</p>
+ <p class="i12">Vous avez bonne chance et bon choix.</p>
+ <p class="i12">Puisque ce bonheur vous arrive,</p>
+ <p class="i12">Soyez content, n'en cherchez pas d'autre.</p>
+ <p class="i12">Si celui-ci vous satisfait,</p>
+ <p class="i12">Et que vous regardiez votre sort comme votre bonheur,</p>
+ <p class="i12">Tournez-vous vers votre dame,</p>
+ <p class="i12">Et prenez-en possession par un baiser amoureux.</p>
+</div></div>
+
+<p>Charmant écrit! Belle dame, avec votre permission. <span class="stage2">(<i>Il l'embrasse.</i>)</span> Je
+me présente le billet à la main pour donner et pour recevoir: semblable
+à celui de deux concurrents se disputant le prix, qui pense avoir
+satisfait le public, mais qui, lorsqu'il entend les applaudissements, et
+les acclamations universelles, troublé, s'arrête et regarde avec
+incertitude, ne sachant pas bien si c'est à lui que s'adresse cette
+bordée de louanges. Ainsi, trois fois belle Portia, je demeure en doute
+de ce que je vois jusqu'à ce que vous l'ayez confirmé, signé et ratifié.</p>
+
+<p>PORTIA.--Seigneur Bassanio, vous me voyez où je suis, et telle que je
+suis! Pour moi seule, je n'aurais pas l'ambition de vouloir beaucoup
+mieux. Mais pour l'amour de vous, je voudrais pouvoir tripler vingt fois
+mes mérites, être mille fois plus belle, dix mille fois plus riche. Je
+voudrais, seulement pour être placée plus haut dans votre estime,
+surpasser en vertus, en beauté, en biens, en amis, tout ce qui se peut
+compter. Mais ce que je suis au total se réduit, pour vous le dire en
+gros, à ceci, à une fille simple, peu instruite, sans expérience,
+heureuse en ce qu'elle n'est pas hors de l'âge d'apprendre, plus
+heureuse en ce qu'elle n'est pas née si peu intelligente qu'elle ne
+puisse apprendre encore, mais heureuse par-dessus tout de soumettre son
+esprit docile à votre direction, comme à son seigneur, son maître et son
+roi; moi-même et tout ce qui m'appartient est maintenant à vous, est
+devenu votre bien. Tout à l'heure j'étais la maîtresse de cette belle
+maison, de mes domestiques, et reine de moi-même. Maintenant cette
+maison, ces domestiques et moi-même, nous sommes à vous, à vous, mon
+seigneur. Je vous les donne avec cette bague. Lorsque vous vous en
+séparerez ou que vous la perdrez, ou que vous la donnerez, ce sera le
+présage de la ruine de votre amour. Il ne me restera plus que le droit
+de me plaindre de vous.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Madame, vous m'avez ôté le pouvoir de vous répondre. Mon sang
+seul vous parle dans mes veines: et toutes les puissances de mon être
+s'agitent confusément comme, après un discours noblement prononcé par un
+prince chéri, se confondent dans le murmure de la multitude charmée tous
+ces sons qui, mêlés ensemble, produisent un chaos où rien ne se
+distingue plus que la joie qui s'exprime sans s'exprimer. Quand cette
+bague sera séparée de ce doigt, que la vie se sépare de ce coeur! Vous
+pourrez dire alors sans crainte de vous tromper: Bassanio est mort.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Mon seigneur et madame, c'est à présent notre tour à nous, qui
+sommes demeurés spectateurs et qui avons vu s'accomplir nos désirs, de
+crier: Bonheur parfait, bonheur parfait, mon seigneur et madame!</p>
+
+<p>GRATIANO.--Seigneur Bassanio, et vous, belle dame, je vous souhaite tout
+le bonheur que vous pouvez désirer; car je suis sûr que vous n'en
+souhaitez aucun aux dépens du mien. Mais lorsque Vos Seigneuries
+solenniseront le traité qui doit les engager, permettez-moi, je vous
+prie, de me marier aussi.</p>
+
+<p>BASSANIO.--De tout mon coeur. Tu peux chercher une femme.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Je remercie Votre Seigneurie; vous m'en avez donné une. Mes
+yeux, seigneur, sont aussi prompts que les vôtres. Vous avez vu la
+maîtresse, moi j'ai vu la suivante. Vous avez aimé, j'ai aimé, car je ne
+suis pas plus disposé que vous, seigneur, à traîner les choses en
+longueur. Votre sort était dans ces coffres, le mien s'y trouve attaché
+par l'événement; car à force de faire ma cour jusqu'à me mettre en
+nage, de protester de mon amour jusqu'à m'en être desséché le gosier, je
+suis parvenu à tenir enfin, si une promesse peut se tenir, la parole de
+cette belle, qu'elle m'accorderait son amour si vous aviez le bonheur de
+conquérir sa maîtresse.</p>
+
+<p>PORTIA.--Est-il vrai, Nérissa?</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Oui, madame, si c'est votre bon plaisir.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Et vous, Gratiano, êtes-vous de bonne foi?</p>
+
+<p>GRATIANO.--Oui, seigneur, je le jure.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Nos noces seront fort embellies par les vôtres.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Parions avec vous dix mille ducats à qui fera le premier
+garçon.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Quoi! et vous mettez bas l'enjeu?</p>
+
+<p>GRATIANO.--Non; on ne gagne pas à ce jeu-là quand on met bas
+l'enjeu.--Mais qui vient ici? Lorenzo et son infidèle? Quoi! et le
+Vénitien Salanio, mon vieil ami?</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Lorenzo, Jessica et Salanio.)</p>
+
+<p>BASSANIO.--Lorenzo et Salanio, soyez ici les bienvenus: si toutefois une
+possession aussi nouvelle que la mienne me donne le droit de vous y
+recevoir. Avec votre permission, ma chère Portia, je dis à mes amis, à
+mes compatriotes qu'ils sont les bienvenus.</p>
+
+<p>PORTIA.--Et je le dis aussi, seigneur; ils sont les très-bienvenus.</p>
+
+<p>LORENZO.--J'en remercie Votre Seigneurie. Pour moi, seigneur, mon
+dessein n'était pas de venir vous voir ici; mais j'ai rencontré Salanio
+en chemin; il m'a tant prié de l'accompagner, que je n'ai pu dire non.</p>
+
+<p>SALANIO.--Cela est vrai, seigneur, et j'avais mes raisons. <span class="stage2">(<i>Il donne
+une lettre à Bassanio.</i>)</span> Le seigneur Antonio se recommande à votre
+souvenir.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Avant que j'ouvre cette lettre, dites-moi comment se porte
+mon cher ami.</p>
+
+<p>SALANIO.--Point malade, seigneur, si ce n'est dans l'âme; point en
+santé, si ce n'est celle de l'âme. Sa lettre vous apprendra sa
+situation.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Nérissa, faites un bon accueil à cette étrangère; traitez-la
+bien. Votre main, Salanio. Quelles nouvelles de Venise? Comment se porte
+ce <i>marchand roi</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, le bon Antonio? Je suis sûr qu'il se réjouira de
+nos succès. Nous sommes des Jasons, nous avons conquis la Toison.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a> <i>That royal merchant</i>. Lors de la prise de Constantinople par
+les croisés, la république permit à ses sujets de faire, pour leur
+propre compte, dans les îles de l'Archipel, des conquêtes dont il fut
+stipulé qu'ils jouiraient en toute souveraineté, sous la condition d'en
+faire hommage à la république. Plusieurs des grandes familles de la
+république créèrent des établissements de ce genre qui leur valurent le
+titre <i>de marchands rois</i>.</blockquote>
+
+<p>SALANIO.--Plût à Dieu que vous eussiez trouvé la toison qu'il a perdue?</p>
+
+<p>PORTIA.--Il y a dans cette lettre quelques nouvelles sinistres qui font
+disparaître la couleur des joues de Bassanio. La mort de quelque ami
+chéri. Nul autre malheur dans le monde ne peut changer à ce point la
+constitution d'un homme de courage!... Quoi! de pis en pis?...
+Permettez, Bassanio. Je suis une moitié de vous-même, et je dois
+partager sans réserve avec vous tout ce que contient cette lettre.</p>
+
+<p>BASSANIO.--O ma douce Portia! ici sont renfermés un petit nombre de mots
+les plus tristes qui jamais aient noirci le papier. Aimable dame, la
+première fois que je vous déclarai mon amour, je vous dis avec franchise
+que tout le bien que je possédais coulait dans mes veines, que j'étais
+gentilhomme, et je vous disais vrai. Cependant, chère madame, lorsque je
+m'évaluais à néant, voyez quel imposteur j'étais; au lieu de vous dire
+que mon bien n'était rien, j'aurais dû vous dire qu'il était au-dessous
+de rien; car, dans la vérité, je me suis engagé avec un tendre ami, et
+j'ai engagé cet ami avec le plus cruel de ses ennemis, pour me procurer
+des ressources. Voilà une lettre, madame, dont le papier me semble le
+corps de mon ami, et chaque mot une large blessure qui verse son sang
+vital. Mais est-il bien vrai, Salanio? Tous ses vaisseaux ont-ils
+manqué? quoi! il n'en est arrivé aucun? de Tripoli, du Mexique? de
+l'Angleterre, de Lisbonne, de la Barbarie, de l'Inde? Pas un seul
+bâtiment n'a pu éviter la terrible rencontre des rochers, ruine des
+marchands?</p>
+
+<p>SALANIO.--Pas un seul, seigneur. D'ailleurs, il paraît qu'eût-il à
+présent l'argent du billet, le Juif ne voudrait pas le prendre. Je n'ai
+jamais vu de créature portant figure d'homme, aussi âpre, aussi acharnée
+à détruire un homme. Il assiége jour et nuit le duc, en appelle aux
+libertés de l'État du refus de lui rendre justice. Vingt marchands, le
+duc lui-même et les magnifiques<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a> du grand port, ont tenté de le
+persuader; mais sa haine ne veut pas sortir de là; une peine encourue,
+la justice, son billet.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a> On sait que c'était le titre des grands de Venise, les
+magnifiques seigneurs.</blockquote>
+
+<p>JESSICA.--Quand j'étais avec lui, je l'ai entendu jurer à Tubal et à
+Chus, ses compatriotes, qu'il aimerait mieux avoir la chair d'Antonio,
+que vingt fois la somme qu'il lui avait prêtée; et j'ai la certitude,
+seigneur, que si les lois et l'autorité, et toute la force du pouvoir ne
+s'y opposent, la chose ira bien mal pour le pauvre Antonio.</p>
+
+<p>PORTIA.--C'est votre ami qui se trouve dans ces angoisses?</p>
+
+<p>BASSANIO.--Le plus cher de mes amis, le meilleur des hommes; l'âme la
+mieux faite et la plus infatigable à rendre service; enfin, l'homme qui
+nous retrace l'ancienne vertu romaine, plus qu'aucun autre qui respire
+l'air d'Italie.</p>
+
+<p>PORTIA.--Combien doit-il au Juif?</p>
+
+<p>BASSANIO.--Il doit pour moi trois mille ducats.</p>
+
+<p>PORTIA.--Quoi! pas davantage? Donnez lui en six mille, et annulez le
+billet. Doublez les six mille, triplez-les, plutôt qu'un ami de cette
+sorte perde un cheveu par la faute de Bassanio. Venez d'abord à
+l'église, nommez-moi votre épouse, et partez pour aller à Venise trouver
+votre ami; car vous ne reposerez point aux côtés de Portia avec une âme
+inquiète. Je vous donnerai assez d'or pour payer vingt fois cette petite
+dette. Quand elle sera acquittée, amenez avec vous votre fidèle ami.
+Cependant, Nérissa ma suivante et moi, nous vivrons comme des filles et
+des veuves. Allons, venez; car vous allez partir le jour même de vos
+noces. Traitez bien vos amis, montrez leur une mine joyeuse: puisque je
+vous ai acheté cher, je vous aimerai chèrement.--Mais voyons la lettre
+de votre ami.</p>
+
+<p>BASSANIO <span class="stage2"><i>lit</i></span>.--«Mon cher Bassanio, tous mes vaisseaux se sont perdus:
+mes créanciers deviennent cruels; ma fortune est réduite à bien peu de
+chose. J'ai encouru la peine portée dans l'obligation faite au Juif: et
+puisque en remplissant cette clause il est impossible que je vive,
+toutes vos dettes envers moi seront acquittées si je puis vous voir
+avant ma mort. Cependant faites ce que vous voudrez: si ce n'est pas
+votre amitié qui vous engage à venir, que ce ne soit pas ma lettre.»</p>
+
+<p>PORTIA.--O mon amour, terminez promptement toute affaire; partez.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Puisque vous me donnez la permission de m'éloigner, je vais
+me hâter. Mais jusqu'à mon retour aucun lit n'aura à se reprocher de me
+retenir, aucun repos ne viendra se placer entre vous et moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">À Venise.--Une rue.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> SHYLOCK, ANTONIO, SALARINO, UN GEÔLIER.</p>
+<br>
+
+<p>SHYLOCK.--Geôlier, veillez sur lui. Ne me parlez pas de pitié. Le voilà
+cet imbécile qui prêtait de l'argent gratis.--Geôlier, veillez sur lui.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Encore un mot, Shylock.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Je veux qu'on satisfasse à mon billet; ne me parle pas contre
+mon billet. J'ai juré que mon billet serait acquitté.--Tu m'as appelé
+chien sans en avoir aucun sujet; mais puisque je suis un chien, prends
+garde à mes crocs. Le duc me fera justice.--Je m'étonne, coquin de
+geôlier, que tu aies la faiblesse de sortir avec lui à sa sollicitation.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Je te prie, laisse-moi te parler.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--J'aurai mon billet: je ne veux point t'entendre; j'aurai mon
+billet. Ne me parle pas davantage: on ne fera pas de moi un imbécile au
+coeur tendre, aux yeux piteux, capable de secouer la tête, de se
+relâcher et de céder en soupirant aux instances des chrétiens. Ne me
+suis pas: je ne veux point t'entendre; je veux l'acquit de mon billet.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>SALARINO.--C'est le mâtin le plus inflexible qui ait jamais vécu parmi
+les hommes.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Laissons-le; je ne le poursuivrai plus de prières inutiles: il
+veut avoir ma vie; j'en sais bien la raison. J'ai souvent arraché à ses
+poursuites plusieurs de ses débiteurs insolvables qui sont venus
+implorer mon secours; voilà pourquoi il me hait.</p>
+
+<p>SALARINO.--Non, j'en suis sûr, le duc ne souffrira jamais qu'un pareil
+engagement ait son effet.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Le duc ne peut refuser de suivre la loi: retrancher aux
+étrangers les sûretés dont ils jouissent à Venise serait une injustice
+contre l'État; car la richesse de son commerce est fondée sur l'abord de
+toutes les nations. Ainsi donc, allons; mes chagrins et mes pertes m'ont
+tellement abattu, qu'à peine pourrai-je conserver jusqu'à demain une
+livre de chair pour mon sanguinaire créancier. À la bonne heure; venez,
+geôlier.--Je prie Dieu que Bassanio vienne me voir acquitter sa dette,
+et je suis content.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">À Belmont.--Une pièce dans la maison de Portia.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> PORTIA, NÉRISSA, LORENZO, JESSICA, BALTHASAR.</p>
+<br>
+
+<p>LORENZO.--Permettez-moi, madame, de le dire en votre présence, vous vous
+êtes formé une noble et juste idée de la divine amitié. Elle se montre
+puissamment dans la manière dont vous supportez l'absence de votre
+époux; mais si vous connaissiez celui à qui vous témoignez ces égards, à
+quel véritablement galant homme vous envoyez secours, combien il aime
+votre mari, je suis sûr que vous seriez plus fière de votre ouvrage,
+qu'un bienfait ordinaire ne saurait vous forcer de l'être.</p>
+
+<p>PORTIA.--Je ne me suis jamais repentie d'avoir fait ce qui était bien,
+et je ne m'en repentirai pas aujourd'hui. Entre deux compagnons qui
+vivent et passent leurs jours ensemble, dont les âmes portent également
+le joug de l'affliction, il faut nécessairement qu'il se trouve un
+rapport parfait de caractères, de moeurs et de sentiments. C'est ce qui
+me fait penser que cet Antonio, étant l'ami de coeur de mon époux, doit
+ressembler à mon époux. S'il est ainsi, il m'en coûte bien peu de chose
+pour arracher l'image de mon âme à l'état où l'a réduite une cruauté
+infernale. Mais ceci en reviendrait trop à me louer moi-même; ainsi n'en
+parlons plus. Écoutez autre chose. Lorenzo, je remets en vos mains le
+soin et la conduite de ma maison jusqu'au retour de mon époux. Quant à
+moi, j'ai fait secrètement voeu au ciel de vivre dans la prière et la
+contemplation, accompagnée de la seule Nérissa, jusqu'au retour de son
+mari et de mon seigneur. Il y a un monastère à deux milles d'ici; c'est
+là que nous passerons le temps de leur absence. Je vous prie de ne pas
+refuser la charge que mon amitié et la nécessité vous imposent.</p>
+
+<p>LORENZO.--Madame, je la reçois de bon coeur. J'obéirai toujours à vos
+honorables commandements.</p>
+
+<p>PORTIA.--Mes gens connaissent déjà ma volonté; ils vous obéiront à vous
+et à Jessica, comme au seigneur Bassanio et à moi-même. Adieu,
+portez-vous bien, jusqu'au moment qui nous réunira.</p>
+
+<p>LORENZO.--Puissiez-vous n'avoir que des pensées agréables et des moments
+heureux!</p>
+
+<p>JESSICA.--Je vous souhaite, madame, toute satisfaction du coeur.</p>
+
+<p>PORTIA.--Je vous remercie de vos voeux, et c'est avec plaisir que j'en
+fais de pareils pour vous. Adieu, Jessica. <span class="stage2">(<i>Lorenzo et Jessica
+sortent.</i>)</span> Balthasar, je t'ai toujours trouvé honnête et fidèle; que je
+te retrouve toujours de même. Prends cette lettre, et fais tous tes
+efforts pour arriver à Padoue le plus tôt possible: remets-la en main
+propre au docteur Bellario, mon cousin; et fais bien attention, prends
+les habillements et les papiers qu'il te donnera, et porte-les, je t'en
+prie, avec toute la célérité imaginable, au lieu où l'on passe la barque
+pour aller à Venise. Ne perds point de temps en discours; pars, je m'y
+trouverai avant toi.</p>
+
+<p>BALTHASAR.--Madame, je ferai toute la diligence possible.</p>
+
+<p>PORTIA.--Écoute, Nérissa: j'ai des projets que tu ne connais pas encore.
+Nous reverrons nos maris plus tôt qu'ils ne s'y attendent.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Nous verront-ils?</p>
+
+<p>PORTIA.--Oui, Nérissa; mais sous des habits qui leur feront penser que
+nous sommes pourvues de ce qui nous manque. Je gage tout ce que tu
+voudras que, quand nous serons toutes deux équipées en jeunes gens, je
+suis le plus joli garçon des deux, et que ce sera moi qui porterai ma
+dague de meilleure grâce, qui saurai le mieux prendre cette voix flûtée
+qui marque le passage de l'enfance à l'âge d'homme, et changer de petits
+pas mignards en une démarche virile, et parler batailles comme un jeune
+fanfaron, et dire maints jolis mensonges, et comme quoi j'ai été requis
+d'amour par des femmes d'un rang distingué, que mes refus ont rendues
+malades et fait mourir de douleur. Je ne pouvais pas satisfaire à
+toutes. Puis je m'en repentirai, et je regretterai d'avoir causé leur
+trépas.--J'aurai ainsi une vingtaine de petits mensonges, à faire jurer
+que je suis sorti des écoles depuis plus d'un an.--J'ai dans l'esprit
+un millier des jeunes gentillesses de ces petits fanfarons, dont je veux
+faire usage.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Quoi, deviendrons-nous donc des hommes?</p>
+
+<p>PORTIA.--Fi donc! Quelle question si tu la faisais à quelqu'un capable
+de l'interpréter dans un mauvais sens! Mais viens, je te dirai tout mon
+projet quand nous serons dans ma voiture, qui nous attend à la porte du
+parc. Dépêchons-nous, car il faut que nous fassions vingt milles
+aujourd'hui.</p>
+
+<p class="stage1">(Elles sortent.)</p>
+<br>
+
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours à Belmont.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LANCELOT ET JESSICA.</p>
+<br>
+
+<p>LANCELOT.--Oui, en vérité,--car, voyez-vous, les péchés du père
+retombent sur les enfants: aussi, je vous assure que j'ai peur pour
+vous. J'ai toujours été tout bonnement avec vous; ainsi je vous dis
+comme cela toutes les pensées qui me viennent là-dessus: ainsi
+tenez-vous en joie; car, pour parler vrai, je crois que vous êtes
+damnée. Il ne reste qu'une seule espérance, qui peut encore vous sauver;
+mais, pas moins, ce n'est qu'une espèce d'espérance bâtarde.</p>
+
+<p>JESSICA.--Et quelle sorte d'espérance, je te prie?</p>
+
+<p>LANCELOT.--Eh! vraiment, vous pourriez espérer un peu que ce n'est pas
+votre père qui vous a engendrée, que vous n'êtes pas la fille du Juif.</p>
+
+<p>JESSICA.--C'est là, en effet, une sorte d'espérance bâtarde; mais alors
+ce seraient les péchés de ma mère qui retomberaient sur moi.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Alors, ma foi, j'ai grand'peur que vous ne soyez damnée de
+père et de mère; ainsi en voulant éviter Scylla votre père, je tombe en
+Charybde votre mère. Allons, vous êtes perdue des deux côtés.</p>
+
+<p>JESSICA.--Je serai sauvée par mon mari, qui m'a faite chrétienne.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Vraiment, il n'en est que plus blâmable; nous étions déjà
+bien assez de chrétiens; tout autant qu'il en fallait pour pouvoir bien
+vivre les uns avec les autres. Cette fureur de faire des chrétiens
+haussera le prix des porcs; si nous nous mettons tous à manger du porc,
+nous ne pourrons bientôt plus avoir une grillade sur les charbons pour
+notre argent.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Lorenzo.)</p>
+
+<p>JESSICA.--Lancelot, je vais conter à mon mari ce que vous me dites; le
+voilà qui vient.</p>
+
+<p>LORENZO.--Savez-vous, Lancelot, que je deviendrai bientôt jaloux de vous
+si vous attirez ainsi ma femme dans des coins?</p>
+
+<p>JESSICA.--Oh! vous n'avez pas lieu de vous alarmer, Lorenzo. Lancelot et
+moi nous ne sommes pas bien ensemble. Il me dit tout net qu'il n'y a
+point de merci pour moi dans le ciel, parce que je suis la fille d'un
+Juif; et il dit aussi que vous n'êtes pas un bon membre de la
+communauté, car, en convertissant les Juifs en chrétiens, vous faites
+augmenter le prix du porc.</p>
+
+<p>LORENZO.--Je me justifierai mieux de cela envers la communauté que vous
+ne pourrez vous justifier, vous, d'avoir grossi le ventre de la
+négresse: la Mauresse est enceinte de vos oeuvres, Lancelot.</p>
+
+<p>LANCELOT.--C'est beaucoup que la Mauresse soit plus grosse que de
+raison, mais si elle est moins qu'une honnête femme, en vérité, elle est
+plus encore que je ne le croyais<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a> It is much, that the moor should be more than reason: but if
+she be less than an honest woman, she is indeed more than I took her
+for.</blockquote>
+
+<p>LORENZO.--Comme il est aisé à tous les sots de jouer sur les mots! Je
+crois, d'honneur, que bientôt le rôle qui siéra le mieux à l'esprit sera
+le silence, et que la parole ne sera plus qu'aux perroquets. Allons,
+rentrez, et dites-leur de se préparer pour le dîner.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Cela est fait, monsieur; ils ont tous des estomacs.</p>
+
+<p>LORENZO.--Bon Dieu! quel moulin à quolibets vous êtes! Allons,
+dites-leur de préparer le dîner.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Cela est fait aussi, monsieur, mais seulement couvrir est le
+mot<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a> <i>Cover</i>, couvrir la table, et ensuite <i>cover</i>, se couvrir.</blockquote>
+
+<p>LORENZO.--Eh bien! voulez-vous couvrir?</p>
+
+<p>LANCELOT.--Non pas, monsieur; je connais mon devoir.</p>
+
+<p>LORENZO.--Encore la guerre aux mots! Veux-tu donc montrer toute la
+richesse de ton esprit en un instant? Je t'en prie, entends tout uniment
+un homme qui parle tout uniment. Va trouver tes camarades: dis-leur de
+couvrir la table, de servir les plats, et nous allons entrer pour dîner.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Pour la table, monsieur, elle sera servie; pour les plats,
+monsieur, ils seront couverts; quant à votre entrée pour venir dîner,
+qu'elle soit selon votre idée et votre fantaisie.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LORENZO.--Béni soit le jugement! comme ses mots s'accordent! Le sot a
+entassé dans sa mémoire une armée de bons termes; et j'en connais bien
+d'autres d'une condition plus relevée qui sont farcis de mots comme lui,
+et à qui il ne faut qu'une expression plaisante pour rompre un
+entretien.--Eh bien! Jessica, comment va la joie? Et dis-moi, ma chère,
+dis-moi ton opinion: comment goûtes-tu l'épouse de Bassanio?</p>
+
+<p>JESSICA.--Au delà de toute expression. Il est bien convenable que le
+seigneur Bassanio mène une vie régulière; car, ayant le bonheur de
+posséder une pareille épouse, il goûte ici-bas les félicités du ciel; et
+s'il n'était pas capable de les sentir ici sur la terre, il serait bien
+juste qu'il n'allât jamais dans le ciel. Oui, si deux divinités
+faisaient quelque gageure céleste, et que pour enjeu ils missent deux
+femmes de ce monde, et que Portia en fût une, il faudrait absolument
+ajouter quelque chose à l'autre: car ce pauvre et grossier univers n'a
+pas sa pareille.</p>
+
+<p>LORENZO.--Eh bien! tu as en moi un époux pareil à ce qu'elle est comme
+épouse.</p>
+
+<p>JESSICA.--Oui! demande-moi donc aussi mon sentiment sur ce point.</p>
+
+<p>LORENZO.--C'est ce que je ferai incessamment: mais d'abord allons dîner.</p>
+
+<p>JESSICA.--Pas du tout, laissez-moi faire votre panégyrique, tandis que
+je suis en appétit.</p>
+
+<p>LORENZO.--Non, je t'en prie; réserve-le pour propos de table: une fois
+là, quoi que tu puisses dire, je le digérerai avec le reste.</p>
+
+<p>JESSICA.--C'est bien, je vais vous en servir.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">A Venise.--Un tribunal.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE DUC, LES MAGNIFIQUES, ANTONIO, BASSANIO, GRATIANO,<br>
+SALARINO, SALANIO <i>et autres personnages</i>.</p>
+<br>
+
+<p>LE DUC.--Antonio est-il ici?</p>
+
+<p>ANTONIO.--Prêt à paraître, dès qu'il plaira à Votre Altesse.</p>
+
+<p>LE DUC.--J'en suis fâché pour toi. Tu as affaire à un adversaire dur
+comme la pierre, à un misérable tout à fait inhumain et incapable de
+pitié, et dont le coeur n'a pas un grain de sensibilité.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Je sais que Votre Grâce a pris beaucoup de peine pour tâcher
+de modérer la rigueur de ses poursuites. Mais puisqu'il reste
+inexorable, et qu'il n'est aucun moyen légal de me soustraire à sa
+haine, j'oppose ma patience à sa fureur. Je suis armé de courage pour
+souffrir avec une âme tranquille la cruauté et la rage de la sienne.</p>
+
+<p>LE DUC.--Allez et faites entrer le Juif dans la chambre.</p>
+
+<p>SALANIO.--Il est à la porte, seigneur; il entre.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Shylock.)</p>
+
+<p>LE DUC.--Faites place: qu'il paraisse devant nous.--Shylock, tout le
+monde pense, et je le pense aussi, que tu ne feras que conduire cette
+invention de ta méchanceté jusqu'à son dernier période, et qu'alors,
+c'est ainsi du moins qu'on en juge, tu voudras déployer une clémence et
+une pitié plus extraordinaires encore que l'extraordinaire cruauté que
+tu sembles montrer; qu'au lieu d'exiger la condition du billet (qui est
+une livre de chair de ce pauvre marchand), tu ne te contenteras pas
+seulement de te désister de tes prétentions à cet égard; mais encore
+que, touché de sentiments de douceur et d'humanité, tu lui remettras la
+moitié de sa dette, et que tu jetteras un oeil de pitié sur les pertes
+accumulées qui sont venues fondre sur lui en assez grand nombre pour
+écraser un marchand roi, et pour attendrir sur son sort des coeurs
+d'airain et les sauvages âmes de pierre des Turcs inflexibles et des
+Tartares, qui ne connurent jamais les devoirs de la douce courtoisie.
+Nous attendons de toi une réponse favorable, Juif.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--J'ai communiqué mes résolutions à Votre Grâce: j'ai juré, par
+le saint jour du sabbat, d'exiger mon dû et l'accomplissement de
+l'obligation. Si vous me refusez, puissent les suites de cette
+infraction retomber sur votre constitution et les libertés de votre
+ville! Vous me demanderez pourquoi j'aime mieux prendre une livre de
+chair morte que de recevoir trois mille ducats? À cela je n'ai point
+d'autre réponse, sinon que c'est mon idée. N'est-ce pas là répondre? Eh
+bien! si un rat fait du dégât dans ma maison, ne suis-je pas le maître
+de donner dix mille ducats pour le faire empoisonner? Vous ne trouvez
+pas encore cette réponse suffisante? Il y a des gens qui n'aiment pas à
+voir sur cette table un cochon de lait la gueule béante; quelques-uns,
+qui deviennent furieux quand ils y voient un chat; et d'autres, au
+nasillement de la cornemuse, ne peuvent retenir leur urine: car notre
+disposition, maîtresse de nos passions, influe souverainement sur les
+goûts et les dégoûts de l'homme. J'en viens à ma réponse. De même qu'il
+n'y a point de raison pourquoi l'un ne saurait supporter la vue d'un
+cochon la gueule béante, l' autre celle d'un chat, animal innocent et
+nécessaire, et l'autre le son de la cornemuse; mais qu'ils sont tous
+forcés de céder à cette faiblesse inévitable, d'offenser quand ils sont
+offensés: de même je ne peux ni ne veux donner d'autre raison de la
+poursuite d'un procès si préjudiciable pour moi, qu'une haine intime,
+une certaine aversion que je sens contre Antonio. Êtes-vous content de
+ma réponse?</p>
+
+<p>BASSANIO.--Ce n'est pas là une réponse, homme insensible, qui soit
+capable d'excuser l'obstination de ta cruauté.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Je ne me suis pas engagé à te donner une réponse qui te plût.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Tous les hommes cherchent-ils à tuer ce qu'ils n'aiment pas?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Un homme hait-il ce qu'il n'a pas envie de tuer?</p>
+
+<p>BASSANIO.--Toute offense n'engendre pas d'abord la haine.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Comment! voudrais-tu qu'un serpent te piquât deux fois?</p>
+
+<p>ANTONIO.--Faites attention, je vous prie, à ce que c'est que de
+raisonner avec ce Juif. Vous pourriez aussi bien vous tenir sur le
+rivage à prier la mer d'abaisser la hauteur de ses marées ordinaires;
+vous pourriez aussi bien demander au loup pourquoi il a fait bêler la
+brebis après son agneau; vous pourriez aussi bien demander aux pins des
+montagnes de ne pas secouer leurs cimes avec bruit, quand ils sont
+battus par la tempête du ciel. Vous viendriez aussi facilement à bout
+des plus rudes entreprises, que d'amollir (car qu'y a-t-il de plus
+rude?) son coeur de Juif. Cessez de lui faire des offres, je vous en
+conjure; ne tentez plus aucun moyen; mais laissez-moi promptement et
+simplement, comme il convient, recevoir mon jugement, et le Juif ce
+qu'il désire.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Au lieu de trois mille ducats en voilà six mille.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Chacun de ces six mille ducats fût-il divisé en six parties,
+et chaque partie fût-elle un ducat, je ne les prendrais pas; je veux
+qu'on accomplisse les termes du billet.</p>
+
+<p>LE DUC.--Comment espéreras-tu miséricorde, si tu ne fais pas
+miséricorde?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Quel jugement ai-je à redouter, puisque je ne fais point de
+mal? Vous avez chez vous un grand nombre d'esclaves, que comme vos ânes,
+vos chiens et vos mulets, vous employez aux travaux les plus abjects et
+les plus vils, parce que vous les avez achetés. Irai-je vous dire:
+rendez-leur la liberté, faites, faites-leur épouser vos héritières?
+Pourquoi suent-ils sous des fardeaux? Donnez-leur des lits aussi doux
+que les vôtres. Que leur palais soit flatté par les mêmes mets que le
+vôtre. Vous me répondez: ces esclaves sont à nous. Je vous réponds de
+même: la livre de chair que j'exige de lui m'appartient: je l'ai
+chèrement payée, et je la veux. Si vous me refusez, honte à vos lois! Il
+n'y a plus aucune force dans les décrets du sénat de Venise.--J'attends
+que vous me rendiez justice. Parlez: l'aurai-je?</p>
+
+<p>LE DUC.--Mon pouvoir m'autorise à renvoyer l'assemblée, jusqu'à ce que
+Bellario, savant jurisconsulte, que j'ai mandé ici aujourd'hui pour
+résoudre cette question, soit arrivé.</p>
+
+<p>SALANIO.--Seigneur, il y a là à la porte un exprès nouvellement arrivé
+de Padoue, avec des lettres du docteur Bellario.</p>
+
+<p>LE DUC.--Apportez-nous ces lettres, faites entrer le messager.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Espère, Antonio. Allons, reprends courage; le Juif aura ma
+chair, mon sang et mes os, et tout, avant que tu perdes pour moi une
+seule goutte de ton sang.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Je suis le bouc émissaire du troupeau, le plus propre à
+mourir. Le fruit le plus faible tombe le premier: laissez-moi tomber de
+même.--Vous n'avez rien de mieux à faire, Bassanio, que de vivre et de
+composer mon épitaphe.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Nérissa déguisée en clerc d'avocat.)</p>
+
+<p>LE DUC.--Venez-vous de Padoue, et de la part de Bellario?</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Vous l'avez dit, seigneur: Bellario salue Votre Seigneurie.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle lui présente une lettre.)</p>
+
+<p>BASSANIO.--Pourquoi aiguiser ton couteau avec tant d'application?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Pour couper ce qui me revient de ce banqueroutier.</p>
+
+<p>GRATIANO.--O dur Juif, ce n'est pas sur le cuir de ton soulier; c'est
+bien plutôt sur ton coeur que tu en affiles le tranchant; il n'est point
+de métal, pas même la hache du bourreau, qui ait à moitié l'âpreté de ta
+jalouse haine. N'est-il pas une prière capable de te toucher?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Non, pas une seule que tu puisses avoir assez d'esprit pour
+imaginer.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Puisses-tu être damné dans les enfers; chien inexorable!
+Puisse-t-on faire un crime à la justice de te laisser la vie! Tu m'as
+presque fait chanceler dans ma foi: j'ai été tenté d'embrasser l'opinion
+de Pythagore et de croire avec lui que les âmes des animaux passent dans
+des corps humains. Ton âme canine animait un loup pendu pour meurtre
+d'homme; et son odieux esprit échappé du gibet, lorsque tu étais dans le
+ventre de ta profane mère, entra dans ton corps. Tes désirs sont ceux
+d'un loup sanguinaire, affamé et furieux.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Tant que tu n'effaceras pas la signature de ce billet, tu
+n'offenseras que tes poumons à parler si haut. Remets ton esprit dans
+son assiette, jeune homme, ou tu vas le perdre sans ressources.
+J'attends ici justice.</p>
+
+<p>LE DUC.--La lettre de Bellario recommande à la cour un jeune et savant
+docteur. Où est-il?</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Ici près, qui attend votre réponse, pour savoir si vous voulez
+le recevoir.</p>
+
+<p>LE DUC.--De tout mon coeur. Allez le chercher, trois ou quatre d'entre
+vous, pour le conduire ici avec civilité. Je vais en attendant faire
+part à la cour de la lettre de Bellario. <span class="stage2">(<i>Il lit</i>.)</span> «Votre Altesse
+saura qu'à la réception de sa lettre je me suis trouvé très malade. Mais
+au même moment que votre exprès est arrivé, un jeune docteur de Rome,
+nommé Balthasar, m'était venu rendre une visite d'amitié. Je l'ai
+informé des particularités du procès pendant entre le Juif et le
+marchand Antonio. Nous avons feuilleté ensemble beaucoup de livres. Il
+est muni de mon avis qu'il vous apporte perfectionné par son savoir,
+dont je ne saurais trop louer l'étendue, pour satisfaire à ma place,
+comme je l'en ai pressé, à la demande de Votre Grâce. Que les années qui
+lui manquent ne le privent pas, je vous prie, de la haute estime qui lui
+est due; car je ne vis jamais un corps si jeune avec une tête si mûre.
+Je le recommande à votre gracieux accueil. C'est à l'essai que se fera
+le mieux connaître son mérite.» Vous entendez ce que m'écrit Bellario.
+Mais voici, je crois, le docteur. <span class="stage2">(<i>Entre Portia vêtue en homme de
+loi</i>.)</span> Donnez-moi votre main. Venez-vous de la part du vieux Bellario?</p>
+
+<p>PORTIA.--Oui, seigneur.</p>
+
+<p>LE DUC.--Soyez le bienvenu. Prenez votre place. Êtes-vous instruit de la
+question qui occupe aujourd'hui la cour?</p>
+
+<p>PORTIA.--Je connais la cause de point en point. Quel est ici le
+marchand, et quel est le Juif?</p>
+
+<p>LE DUC.--Antonio et le vieux Shylock. Approchez tous deux.</p>
+
+<p>PORTIA.--Vous nommez-vous Shylock?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Je me nomme Shylock.</p>
+
+<p>PORTIA.--Le procès que vous avez intenté est d'étrange nature. Cependant
+vous êtes tellement en règle que les lois de Venise ne peuvent vous
+empêcher de le suivre. <span class="stage2">(<i>A Antonio</i>.)</span> Vous courez risque d'être sa
+victime; n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p>ANTONIO.--Oui, il le dit.</p>
+
+<p>PORTIA.--Reconnaissez-vous le billet?</p>
+
+<p>ANTONIO.--Je le reconnais.</p>
+
+<p>PORTIA.--Il faut donc que le Juif se montre miséricordieux.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Qui pourrait m'y forcer, dites-moi?</p>
+
+<p>PORTIA.--Le caractère de la clémence est de n'être point forcée. Elle
+tombe, comme la douce pluie du ciel sur le lieu placé au-dessous d'elle.
+Deux fois bénie, elle est bonne à celui qui donne et à celui qui reçoit.
+C'est la plus haute puissance du plus puissant. Elle sied au monarque
+sur le trône mieux que sa couronne. Son sceptre montre la force de son
+autorité temporelle; c'est l'attribut du pouvoir qu'on révère et de la
+majesté; mais la clémence est au-dessus de la domination du sceptre;
+elle a son trône dans le coeur des rois. C'est un des attributs de Dieu
+lui-même, et les puissances de la terre se rapprochent d'autant plus de
+Dieu, qu'elles savent mieux mêler la clémence à la justice. Ainsi, Juif,
+quoique la justice soit l'argument que tu fais valoir, fais cette
+réflexion, qu'en ne suivant que la justice, nul de nous ne pourrait
+espérer de salut: nous prions pour obtenir miséricorde; et cette prière
+nous enseigne à tous en même temps à pratiquer la miséricorde. Je me
+suis étendu sur ce sujet, dans le dessein de tempérer la rigueur de tes
+poursuites, qui, si tu les continues, forceront le tribunal de Venise à
+rendre d'après la loi un arrêt contre ce marchand.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Que mes actions retombent sur ma tête! Je réclame la loi. Je
+veux qu'on remplisse les clauses de mon billet.</p>
+
+<p>PORTIA.--N'est-il pas en état de te rendre cet argent?</p>
+
+<p>BASSANIO.--Oui; je le lui offre ici, aux yeux de la cour, et même le
+double de la somme. Si ce n'est pas assez, je m'oblige à lui payer dix
+fois la somme, sous peine de perdre mes mains, ma tête et mon coeur. Si
+cela ne peut le satisfaire, il sera manifeste que c'est la méchanceté
+qui opprime l'innocence. Je vous en conjure donc, faites une fois plier
+la loi sous votre autorité. Permettez-vous une légère injustice pour
+faire une grande justice et forcer la volonté de ce cruel démon.</p>
+
+<p>PORTIA.--Cela ne doit pas être; il n'est point d'autorité à Venise qui
+puisse changer un décret établi. Cela deviendrait un précédent, et on se
+prévaudrait de cet exemple pour introduire mille abus dans l'État. Cela
+ne se peut pas.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--C'est un Daniel venu pour nous juger! Oui, un Daniel! O jeune
+et sage juge, combien je t'honore!</p>
+
+<p>PORTIA.--Laissez-moi voir le billet, je vous prie.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Le voilà, révérendissime docteur; le voilà.</p>
+
+<p>PORTIA.--Shylock, on t'offre le triple de la somme.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Un serment, un serment! J'ai un serment dans le ciel; me
+mettrai-je un parjure sur la conscience? Non; pas pour tout Venise.</p>
+
+<p>PORTIA.--Le délai fatal est expiré, et le Juif est en droit d'exiger une
+livre de chair coupée tout près du coeur du marchand. Sois
+miséricordieux, prends le triple de la somme, et dis-moi de déchirer le
+billet.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Quand il sera payé suivant sa teneur. Il paraît que vous êtes
+un digne juge: vous connaissez la loi, vous avez très judicieusement
+exposé le cas; je vous somme, au nom de cette loi, dont vous êtes une
+des estimables colonnes, de procéder au jugement. Je jure sur mon âme
+que langue d'homme ne parviendra jamais à me faire changer. Je m'en
+tiens à mon billet.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Je supplie instamment la cour de rendre son jugement.</p>
+
+<p>PORTIA.--Eh bien! puisqu'il en est ainsi, il faut préparer votre sein à
+recevoir son couteau.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--O noble juge! l'excellent jeune homme!</p>
+
+<p>PORTIA.--L'intention et l'objet de la loi sont complétement d'accord
+avec la clause pénale qui, d'après le billet, doit être accomplie.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Cela est juste. Oh! le bon et sage juge! Que tu es bien plus
+vieux que tu ne le parais!</p>
+
+<p>PORTIA, <i>à Antonio</i>.--Ainsi, découvrez votre sein.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Oui, son sein: le billet le dit. N'est-il pas vrai, noble
+juge? tout près de son coeur; ce sont les propres mots.</p>
+
+<p>PORTIA.--Oui. Avez-vous ici des balances pour peser la chair?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--J'en ai de toutes prêtes.</p>
+
+<p>PORTIA.--Shylock, il faut avoir auprès de lui quelque chirurgien à vos
+frais pour bander sa plaie, de peur qu'il ne perde son sang jusqu'à
+mourir.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Cela est-il spécifié dans le billet?</p>
+
+<p>PORTIA.--Non, cela n'y est pas exprimé; mais qu'importe? il serait bien
+que vous le fissiez par charité.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Je ne le pense pas ainsi! Cela n'est pas dans le billet.</p>
+
+<p>PORTIA.--Approchez, marchand, avez-vous quelque chose à dire?</p>
+
+<p>ANTONIO.--Peu de chose.--Je suis armé de courage et bien préparé.
+Donnez-moi votre main, Bassanio. Adieu, ne vous affligez point du
+malheur où je suis tombé pour vous; car en ceci la fortune se montre
+plus indulgente qu'à son ordinaire. Elle a toujours coutume de laisser
+les malheureux survivre à leurs biens, et contempler avec des yeux
+caves, et un front chargé de rides, une vieillesse accablée sous la
+pauvreté. Elle me délivre des pénibles langueurs d'une pareille
+misère.--Parlez de moi à votre noble épouse; racontez-lui comment est
+arrivée la mort d'Antonio; dites lui combien je vous aimais; parlez bien
+de ma mort, et, votre récit fini, qu'elle juge si Bassanio fut aimé. Ne
+vous repentez point de la cause qui vous fait perdre votre ami; comme il
+ne se repent point de satisfaire à votre dette; car si le Juif enfonce
+son couteau autant que je le désire, je vais la payer de tout mon coeur.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Antonio, j'ai épousé une femme qui m'est aussi chère que la
+vie: mais ma vie, ma femme et l'univers entier ne me sont pas plus
+précieux que vos jours. Je consentirais à tout perdre, oui, à tout
+sacrifier à ce démon pour vous délivrer.</p>
+
+<p>PORTIA.--Si votre femme était là pour vous entendre, elle vous
+remercierait assez peu de cette offre.</p>
+
+<p>GRATIANO.--J'aime une femme que j'aime, je vous le proteste. Je voudrais
+qu'elle fût dans le ciel si elle y pouvait obtenir les moyens de changer
+le coeur de ce mâtin de Juif!</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Vous faites bien de dire cela en arrière d'elle, sans quoi
+votre voeu pourrait troubler la paix du ménage.</p>
+
+<p>SHYLOCK, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Voilà nos époux chrétiens. J'ai une fille; j'aurais
+mieux aimé qu'elle prît pour mari un rejeton de la race de Barrabas,
+qu'un chrétien. <span class="stage2">(<i>Haut</i>.)</span> Nous perdons le temps en bagatelles. Je te
+prie, fais exécuter la sentence.</p>
+
+<p>PORTIA.--Une livre de chair de ce marchand t'appartient: la cour te
+l'adjuge et la loi te la donne.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--O juge équitable!</p>
+
+<p>PORTIA.--Et vous devez couper cette chair sur son sein: la loi le permet
+et la cour vous l'accorde.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Le savant juge! Voilà une sentence!--Allons, préparez-vous.</p>
+
+<p>PORTIA.--Arrête un instant. Ce n'est pas tout. Le billet ne t'accorde
+pas une goutte de sang: les termes sont exprès; une livre de chair.
+Prends ce qui t'est dû; prends ta livre de chair. Mais si, en la
+coupant, tu verses une seule goutte de sang chrétien, les lois de Venise
+ordonnent la confiscation de tes terres et de tes biens au profit de la
+république.</p>
+
+<p>GRATIANO.--O le juge équitable! Vois, Juif, le savant juge!</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Est-ce là la loi?</p>
+
+<p>PORTIA.--Tu en verras le texte; et, puisque tu veux absolument qu'on te
+fasse justice, sois certain qu'on te la feras plus que tu ne voudras.</p>
+
+<p>GRATIANO.--O le savant juge! Regarde donc, Juif! le savant juge!</p>
+
+<p>SHYLOCK.--En ce cas-là, j'accepte son offre. Qu'on me compte trois fois
+le montant de l'obligation, et qu'on relâche le chrétien.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Voici ton argent.</p>
+
+<p>PORTIA.--Doucement: on rendra pleine justice au Juif. Doucement: ne vous
+pressez pas; il n'aura pas autre chose que ce que porte le billet.</p>
+
+<p>GRATIANO.--O Juif! Un juge équitable, un savant juge!</p>
+
+<p>PORTIA.--Ainsi prépare-toi à couper la chair. Ne verse point de sang; ne
+coupe ni plus ni moins, mais tout juste une livre de chair. Si tu coupes
+plus ou moins d'une livre précise, quand ce ne serait que la vingtième
+partie d'un misérable grain; bien plus, si la balance penche de la
+valeur d'un cheveu, tu es mort, et tous tes biens sont confisqués.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Un second Daniel, un Daniel, Juif. Infidèle, te voilà pris
+maintenant.</p>
+
+<p>PORTIA.--Pourquoi le Juif balance-t-il? Prends ce qui te revient.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Donnez-moi mon principal, et laissez-moi aller.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Le voici tout prêt: tiens.</p>
+
+<p>PORTIA.--Il l'a refusé en présence de la cour; il n'obtiendra que simple
+justice et ce que porte son billet.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Un Daniel, te dis-je, un second Daniel! Je te remercie, Juif,
+de m'avoir appris ce mot.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--N'aurai-je pas mon principal pur et simple?</p>
+
+<p>PORTIA.--Tu n'auras rien que ce que porte l'obligation, Juif; tu peux le
+prendre à tes risques et périls.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Eh bien! que le diable lui en donne l'acquit, je ne resterai
+pas plus longtemps ici à disputer.</p>
+
+<p>PORTIA.--Arrêtez, Juif, la justice a d'autres droits sur vous. Il est
+porté dans les lois de Venise, que lorsqu'il sera prouvé qu'un étranger
+aura attenté, par des voies directes ou indirectes, à la vie d'un
+citoyen, la moitié de ses biens sera saisie au profit de celui contre
+qui il aura tramé quelque entreprise, que l'autre moitié entrera dans
+les coffres particuliers de l'État; enfin, que le duc seul peut lui
+faire grâce de la mort à laquelle tous les autres juges devront le
+condamner: je déclare que tu te trouves dans le cas. Il est notoire que
+tu as travaillé indirectement et même directement à faire périr le
+défendeur. Ainsi tu as encouru les peines que je viens de mentionner: à
+genoux donc, et implore la clémence du duc.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Demande qu'il te soit permis de te pendre toi-même.
+Cependant, comme tes biens appartiennent à la république, tu n'as pas de
+quoi t'acheter une corde; il faut que tu sois pendu aux frais de l'État.</p>
+
+<p>LE DUC.--Afin que tu voies la différence de l'esprit qui nous anime, je
+te fais grâce de la vie sans que tu me la demandes. Quant à la moitié de
+tes biens, elle appartient à Antonio, l'autre moitié revient à l'État.
+Mais tu peux, en te soumettant humblement, obtenir qu'on se restreigne à
+une amende.</p>
+
+<p>PORTIA.--Oui, pour l'État et non pour Antonio.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Eh bien! prenez ma vie et tout, ne me faites grâce de rien.
+Vous m'ôtez ma famille quand vous m'ôtez les moyens de soutenir ma
+famille, vous m'ôtez ma vie quand vous m'ôtez les ressources avec quoi
+je vis.</p>
+
+<p>PORTIA.--Que doit-il attendre de votre pitié, Antonio?</p>
+
+<p>GRATIANO.--Une corde gratis. Rien de plus, au nom de Dieu!</p>
+
+<p>ANTONIO.--Je demanderai à monseigneur le duc et à la cour, qu'on lui
+laisse la moitié de ses biens sans exiger d'amende. Je serai satisfait
+s'il me laisse disposer de l'autre moitié, pour la rendre, à sa mort, au
+gentilhomme qui a enlevé sa fille. Et cela sous deux conditions: la
+première, c'est qu'en faveur de ce qu'on lui accorde il se fera chrétien
+sur-le-champ; l'autre, qu'il fera une donation en présence de la cour,
+par laquelle tout ce qui lui appartient passera, après sa mort, à son
+gendre Lorenzo et à sa fille.</p>
+
+<p>LE DUC.--Il y souscrira, sinon je révoque le pardon que j'ai accordé.</p>
+
+<p>PORTIA.--Es-tu content, Juif, que réponds-tu?</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Je suis content.</p>
+
+<p>PORTIA.--Clerc, dressez un acte de donation.</p>
+
+<p>SHYLOCK.--Je vous en conjure, laissez-moi sortir d'ici. Je ne me sens
+pas bien. Envoyez l'acte chez moi: je signerai.</p>
+
+<p>LE DUC.--Va-t'en, mais signe.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Tu auras deux parrains à ton baptême. Si j'avais été juge, tu
+en aurais eu dix de plus pour te conduire à la potence, et non pas aux
+fonts baptismaux.</p>
+
+<p class="stage1">(Shylock sort.)</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Portia</i></span>.--Monsieur, je vous invite à venir dîner chez moi.</p>
+
+<p>PORTIA.--Je supplie humblement Votre Grâce de m'excuser. Il faut que je
+me rende ce soir à Padoue, et que je parte sur-le-champ.</p>
+
+<p>LE DUC.--Je suis fâché que vous ne soyez pas de loisir.--Antonio,
+reconnaissez les peines de monsieur; vous lui avez, à mon gré, de
+grandes obligations.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent le duc, les magnifiques et la suite.)</p>
+
+<p>BASSANIO.--Très digne gentilhomme! vous avez arraché aujourd'hui mon ami
+et moi-même à des peines cruelles. C'est de grand coeur que nous payons
+vos obligeants services, avec les trois mille ducats qui étaient dus au
+Juif.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Et que de plus nous reconnaîtrons vous devoir à jamais notre
+attachement et nos services.</p>
+
+<p>PORTIA.--On est payé, quand on est satisfait; je le suis d'avoir réussi
+à vous délivrer; ainsi donc, je me regarde comme très-bien payé. Mon âme
+n'a jamais été plus mercenaire que cela. Je vous prie de me reconnaître,
+quand il nous arrivera de nous rencontrer. Je vous souhaite toute sorte
+de bonheur et prends congé de vous.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Mon cher monsieur, je ne puis m'empêcher de faire encore mes
+efforts pour que vous acceptiez de nous quelque souvenir à titre de
+tribut et non de salaire. Accordez-moi deux choses, je vous prie, de ne
+me pas refuser, et de m'excuser.</p>
+
+<p>PORTIA.--Vous me faites tant d'instances, que j'y cède. Donnez-moi vos
+gants, je les porterai en mémoire de vous: et, pour marque de votre
+amitié, je prendrai cette bague.... Ne retirez donc pas votre main, je
+ne veux rien de plus! Votre amitié ne me la refusera pas.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Cette bague, mon bon monsieur! eh! c'est une bagatelle; je
+rougirais de vous faire un pareil présent.</p>
+
+<p>PORTIA.--Je ne veux rien de plus que cette bague, et maintenant je me
+sens une grande envie de l'avoir.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Elle est pour moi d'une importance bien au-dessus de sa
+valeur. Je ferai chercher à son de trompe la plus belle bague de Venise,
+et je vous l'offrirai: pour celle-ci, je ne le puis, excusez-moi, de
+grâce.</p>
+
+<p>PORTIA.--Je vois, monsieur, que vous êtes libéral en offre. Vous m'avez
+d'abord appris à demander, et maintenant, à ce qu'il me semble, vous
+m'apprenez comment on doit répondre à celui qui demande.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Mon bon monsieur, je tiens cette bague de ma femme;
+lorsqu'elle la mit à mon doigt, elle me fit jurer de ne jamais la
+vendre, ni la donner, ni la perdre.</p>
+
+<p>PORTIA.--Cette excuse sauve aux hommes bien des présents. À moins que
+votre femme ne soit folle, lorsqu'elle saura combien j'ai mérité cette
+bague, elle ne se brouillera pas avec vous à tout jamais, pour me
+l'avoir donnée. C'est bien; la paix soit avec vous!</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Portia et Nérissa.)</p>
+
+<p>ANTONIO.--Seigneur Bassanio, donnez-lui cette bague. Que ses services et
+mon amitié l'emportent sur l'ordre de votre femme.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Allons. Va, Gratiano, tâche de le joindre. Donne-lui la bague
+et, s'il se peut, engage-le à venir chez Antonio. Cours, dépêche-toi.
+<span class="stage2">(<i>Gratiano sort</i>.)</span> Rendons-nous-y de ce pas. Demain de grand matin nous
+volerons à Belmont. Venez, Antonio.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours à Venise.--Une rue.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> PORTIA et NÉRISSA.</p>
+<br>
+
+<p>PORTIA.--Demande où est la maison du Juif; donne-lui cet acte à signer.
+Nous partirons ce soir, et nous arriverons un jour avant nos maris.--Cet
+acte sera fort bien reçu de Lorenzo.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Gratiano.)</p>
+
+<p>GRATIANO.--Mon beau monsieur, soyez le bien retrouvé. Le seigneur
+Bassanio, après de plus amples réflexions, vous envoie cette bague et
+vous invite à dîner.</p>
+
+<p>PORTIA.--Je ne le puis. J'accepte sa bague; dites-le-lui ainsi de ma
+part, je vous prie.--Enseignez, de plus, je vous prie, encore à ce jeune
+homme la demeure du vieux Shylock.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Je vais vous l'indiquer.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Monsieur, je voudrais vous dire un mot. <span class="stage2">(<i>A Portia</i>.)</span> Je veux
+essayer si je pourrai ravoir de mon mari la bague que je lui ai fait
+jurer de conserver toujours.</p>
+
+<p>PORTIA.--Tu y parviendras, je t'en réponds.--Ils vont nous faire des
+serments de l'autre monde, qu'ils ont donné leurs bagues à des hommes;
+mais nous leur tiendrons tête, et leur en donnerons le démenti. Allons,
+dépêche-toi; tu sais où je t'attends.</p>
+
+<p>NÉRISSA, <span class="stage2"><i>à Gratiano</i></span>.--Venez, mon bon monsieur. Voulez-vous me montrer
+cette maison?</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">A Belmont.--Avenue de la maison de Portia.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LORENZO et JESSICA.</p>
+<br>
+
+<p>LORENZO.--Que la lune est brillante!--Ce fut dans une nuit semblable,
+tandis qu'un doux zéphyr caressait légèrement les feuillages sans y
+exciter le moindre frémissement, que Troïle, si je m'en souviens,
+escalada les murs de Troie, et adressa les soupirs de son âme vers les
+tentes des Grecs, où reposait Cressida.</p>
+
+<p>JESSICA.--Ce fut dans une pareille nuit que Thisbé, craintive et foulant
+d'un pied léger la rosée du gazon, aperçut l'ombre d'un lion avant de le
+voir lui-même, et s'enfuit éperdue de frayeur.</p>
+
+<p>LORENZO.--Ce fut dans une nuit semblable que Didon, seule sur le rivage
+d'une mer en furie, une branche de saule à la main, rappela du geste son
+amant vers Carthage.</p>
+
+<p>JESSICA.--Ce fut dans une semblable nuit que Médée cueillit les plantes
+enchantées qui rajeunirent le vieux Æson.</p>
+
+<p>LORENZO.--C'est dans une nuit pareille que Jessica s'est évadée de la
+maison du riche Juif, et, des pas emportés de l'amour, a couru depuis
+Venise jusqu'à Belmont.</p>
+
+<p>JESSICA.--Et c'est dans une pareille nuit que le jeune Lorenzo lui a
+juré qu'il l'aimait tendrement, et qu'il a dérobé son coeur par mille
+serments d'amour, dont aucun n'est sincère.</p>
+
+<p>LORENZO.--Et c'est dans une pareille nuit que la jolie Jessica, comme
+une petite mauvaise qu'elle est, calomnia son amant qui lui pardonna.</p>
+
+<p>JESSICA.--Je voudrais vous faire passer la nuit en ce lieu, si personne
+ne devait venir.--Mais écoutez.... j'entends les pas d'un homme.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un domestique.)</p>
+
+<p>LORENZO.--Qui s'avance là d'un pas si précipité dans le silence de la
+nuit?</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.--Ami.</p>
+
+<p>LORENZO.--Un ami? Quel ami? Votre nom, je vous prie, l'ami?</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.--Stephano est mon nom. Et je viens annoncer que ma
+maîtresse sera de retour à Belmont avant le point du jour. Elle erre
+dans les environs, s'agenouillant au pied de toutes les croix sacrées où
+elle prie Dieu de lui accorder d'heureux jours dans son mariage.</p>
+
+<p>LORENZO.--Qui vient avec elle?</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.--Personne, qu'un saint ermite, et sa suivante. Dites-moi,
+je vous prie, mon maître est-il de retour?</p>
+
+<p>LORENZO.--Pas encore; et nous n'en avons pas eu de nouvelles.--Mais
+entrons, Jessica, je t'en prie, et faisons quelques préparatifs pour
+recevoir honorablement la maîtresse du logis.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Lancelot.)</p>
+
+<p>LANCELOT <span class="stage2"><i>chantant</i></span>.--Sol, la, sol la, ho, ha, sol la, hola, sol la.</p>
+
+<p>LORENZO.--Qui appelle?</p>
+
+<p>LANCELOT.--Sol la. Avez-vous vu M. Lorenzo et madame Lorenzo?</p>
+
+<p>LORENZO.--Cesse tes holà. Par ici.</p>
+
+<p>LANCELOT.--Sol la.--Où? où?</p>
+
+<p>LORENZO.--Ici
+
+LANCELOT.--Dis-lui qu'il vient d'arriver un courrier de la part de mon
+maître, son cornet plein de bonnes nouvelles. Mon maître sera ici avant
+le matin.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LORENZO.--Entrons, ma chère âme, et attendons leur arrivée; et cependant
+ce n'est pas la peine.... Pourquoi entrerions-nous?--Ami Stephano,
+annoncez, je vous prie, dans le château, que votre maîtresse est près
+d'arriver, et amenez ici les musiciens en plein air. <span class="stage2">(<i>Le domestique
+sort</i>.)</span> Que la clarté de la lune dort doucement sur ce banc de gazon!
+Nous nous y assiérons et les sons de la musique se glisseront dans notre
+oreille. Ce doux silence et cette nuit si belle conviennent aux accords
+d'une gracieuse harmonie. Assieds-toi, Jessica; vois comme la voûte des
+cieux est incrustée de disques brillants. Parmi tous ces globes que tu
+vois, il n'y a pas jusqu'au plus petit, dont les mouvements ne
+produisent une musique angélique en accord avec les concerts des
+chérubins, à l'oeil plein de jeunesse. Telle est l'harmonie qui se
+révèle aux âmes immortelles: mais tant que notre âme est enclose dans
+cette grossière enveloppe d'une argile périssable, nous sommes
+incapables de l'entendre. <span class="stage2">(<i>Entrent les musiciens</i>.)</span>--Allons, éveillez
+Diane par un hymne; pénétrez des sons les plus mélodieux l'oreille de
+votre maîtresse, et entraînez-la vers sa demeure par le charme de la
+musique.</p>
+
+<p>JESSICA.--Jamais je ne suis gaie quand j'entends une musique agréable.</p>
+
+<p>LORENZO.--La raison en est que vos esprits sont attentifs; car voyez un
+sauvage et folâtre troupeau, une bande de jeunes étalons qui n'ont point
+encore senti la main de l'homme, bondissant avec folie, et faisant
+retentir leurs voix par de bruyants hennissements, effet de l'ardeur de
+leur sang; si par hasard ils viennent à entendre le son d'une trompette,
+ou que leurs oreilles soient frappées de quelque mélodie, vous les
+verrez aussitôt s'arrêter tout court, et leurs yeux farouches prendre un
+regard adouci, par la douce puissance de la musique. Voilà pourquoi les
+poëtes ont prétendu qu'Orphée attirait les arbres, les rochers et les
+fleuves, parce qu'il n'est rien dans la nature de si insensible, de si
+dur, de si furieux, dont la musique ne change pour quelques instants le
+caractère; l'homme qui n'a en lui-même aucune musique, et qui n'est pas
+ému par le doux accord des sons, est propre aux trahisons, aux
+perfidies, aux rapines; les mouvements de son âme sont mornes comme la
+nuit, et ses penchants ténébreux comme l'Érèbe; ne vous fiez point à un
+tel homme.--Écoutons la musique.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Portia, Nérissa, à quelque distance.)</p>
+
+<p>PORTIA.--Cette lumière que nous voyons, brûle dans ma salle. Que ce
+petit flambeau jette loin ses rayons! C'est ainsi qu'une belle action
+reluit dans un monde corrompu.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Quand la lune brillait, nous n'apercevions pas ce flambeau.</p>
+
+<p>PORTIA.--Ainsi une petite gloire est obscurcie par une plus grande. Le
+délégué du pouvoir jette autant d'éclat qu'un roi jusqu'à ce que le roi
+paraisse. Alors sa pompe va se perdre comme un ruisseau dans l'immensité
+des mers.--De la musique? Écoutons.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Ce sont vos musiciens, madame; cela vient de la maison.</p>
+
+<p>PORTIA.--Je le vois; il n'y a rien de bon que par certains
+rapprochements. Cette musique me semble beaucoup plus douce que pendant
+le jour.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Madame, c'est le silence qui lui prête ce charme.</p>
+
+<p>PORTIA.--Le corbeau a d'aussi doux sons que l'alouette, pour qui ne fait
+pas attention à leur voix; et je crois que si le rossignol chantait
+pendant le jour au milieu des cris aigus des canards, il ne passerait
+pas pour meilleur musicien que le roitelet. Combien de choses doivent à
+l'à-propos les justes éloges qu'elles obtiennent et leur véritable
+perfection! Silence, paix! la lune dort avec Endymion, et ne voudrait
+pas être réveillée.</p>
+
+<p class="stage1">(La musique cesse.)</p>
+
+<p>LORENZO.--C'est la voix de Portia, ou je suis bien trompé.</p>
+
+<p>PORTIA.--Il m'a reconnue, comme l'aveugle reconnaît le coucou, à sa
+mauvaise voix.</p>
+
+<p>LORENZO.--Ma chère dame, soyez la bienvenue chez vous.</p>
+
+<p>PORTIA.--Nous avons employé le temps à prier Dieu pour nos époux. Nous
+espérons que c'est avec succès et que nos paroles leur auront été de
+quelque avantage. Sont-ils de retour?</p>
+
+<p>LORENZO.--Pas encore, madame; mais il vient d'arriver un messager pour
+les annoncer.</p>
+
+<p>PORTIA.--Entrez, Nérissa; recommandez à mes domestiques de ne point
+parler du tout de l'absence que nous avons faite. N'en parlez pas non
+plus, Lorenzo, ni vous, Jessica.</p>
+
+<p class="stage1">(On entend une fanfare.)</p>
+
+<p>LORENZO.--Votre mari n'est pas loin, j'entends sa trompette.--Nous ne
+sommes pas des rapporteurs, madame; ne craignez rien.</p>
+
+<p>PORTIA.--Cette nuit ressemble au jour, mais au jour malade; elle est un
+peu plus pâle que lui. C'est le jour tel qu'il est lorsque le soleil se
+cache.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Bassanio, Antonio, Gratiano et leur suite.)</p>
+
+<p>BASSANIO, <span class="stage2"><i>à Portia</i></span>.--Nous aurions le jour en même temps que les
+antipodes, si vous vous promeniez en l'absence du soleil.</p>
+
+<p>PORTIA.--Si j'éclaire, que ce ne soit pas comme l'inconstant éclair<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>,
+car une femme légère rend pesant le pouvoir d'un mari, et puisse n'être
+jamais ainsi pour moi celui de Bassanio! mais Dieu dispose de tout.
+Soyez le bienvenu chez vous, seigneur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour)</a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p>Let me give light, but let me not be light:</p>
+</div></div>
+
+<p>«Que je donne de la lumière (<i>light</i>), mais que je ne sois point légère
+(<i>light</i>).» Jeu de mots familier à Shakspeare et aux auteurs de son
+temps, et qu'il a fallu remplacer par un équivalent pour donner un sens
+à ce qui suit.</p></blockquote>
+
+<p>BASSANIO.--Je vous rends grâces, madame. Faites bon accueil à mon ami:
+c'est Antonio, c'est l'homme à qui j'ai tant d'obligations.</p>
+
+<p>PORTIA.--Vous lui avez dans tous les sens, en effet, de grandes
+obligations, car, à ce que j'apprends, il en avait contracté pour vous
+de bien considérables.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Aucune qu'il n'ait bien acquittée.</p>
+
+<p>PORTIA.--Seigneur, vous êtes le très-bienvenu dans notre maison. Je veux
+vous le prouver autrement que par des paroles; c'est pourquoi j'abrège
+les discours de politesse.</p>
+
+<p>GRATIANO, <span class="stage2"><i>à Nérissa, qui lui parlait à part</i></span>.--Par cette lune, je vous
+proteste que vous me faites injure. En honneur, je l'ai donnée au clerc
+du juge. Quant à moi, mon amour, puisque vous prenez la chose si fort à
+coeur, je voudrais que celui qui l'a fût eunuque.</p>
+
+<p>PORTIA.--Une querelle! Comment? déjà? De quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>GRATIANO.--D'un anneau d'or, d'une méchante bague qu'elle m'a donnée,
+avec une devise, de par l'univers, de la force de celles que les
+couteliers mettent sur les couteaux: «Aimez-moi, et ne m'abandonnez
+pas.»</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Que parlez-vous de sa devise ou de sa valeur? Vous m'avez
+juré, lorsque je vous la donnai, de la garder jusqu'à votre dernière
+heure, et de l'emporter avec vous dans le tombeau. Quand ce n'eût pas
+été en ma considération, au moins par respect pour vos ardentes
+protestations, vous auriez dû la conserver. Il l'a donnée au clerc de
+l'avocat! Mais je sais bien, moi, que ce clerc qui l'a reçue n'aura
+jamais de poil au menton.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Il en aura, s'il vit, pour devenir homme.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Dites, si une femme vit assez longtemps pour devenir homme.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Par cette main, je te jure que je l'ai donnée, à un jeune
+homme, une espèce d'enfant, un chétif petit garçon pas plus grand que
+toi, le clerc du juge, un petit jaseur, qui me l'a demandée pour ses
+peines. En conscience, je ne pouvais pas la refuser.</p>
+
+<p>PORTIA.--Je vous le dirai franchement, vous êtes blâmable de vous être
+défait aussi légèrement du premier présent de votre femme. Un don
+attaché sur votre doigt par des serments, et scellé sur votre chair par
+la foi conjugale! J'ai donné une bague à mon bien-aimé, et je lui ai
+fait jurer de ne s'en jamais séparer. Le voilà; j'oserais bien répondre
+pour lui qu'il ne s'en défera jamais, qu'il ne l'ôterait pas de son
+doigt pour tous les trésors que possède le monde. En vérité, Gratiano,
+vous donnez à votre femme un trop cruel sujet de chagrin. Si pareille
+chose m'arrivait, j'en perdrais la raison.</p>
+
+<p>BASSANIO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--D'honneur, il vaudrait mieux me couper la main
+gauche, et dire que j'ai perdu l'anneau à mon corps défendant.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Le seigneur Bassanio a donné sa bague à l'avocat qui la lui
+demandait, et qui, en vérité, la méritait bien. Et alors le petit jeune
+homme, son clerc, qui avait eu la peine de faire quelques écritures, m'a
+demandé la mienne; et ni le maître ni le clerc n'ont rien voulu accepter
+que nos deux bagues.</p>
+
+<p>PORTIA.--Quelle bague avez-vous donnée, seigneur? J'espère que ce n'est
+pas celle que vous tenez de moi.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Si j'étais capable d'ajouter un mensonge à une faute, je
+nierais le fait. Mais, vous le voyez, mon doigt ne porte plus la bague;
+je ne l'ai plus.</p>
+
+<p>PORTIA.--Et votre coeur perfide est également dépourvu de foi. Je jure
+devant le ciel que je n'entrerai pas dans votre lit que je ne revoie ma
+bague.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Ni moi dans le vôtre que je ne revoie la mienne.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Chère Portia, si vous saviez à qui j'ai donné la bague, si
+vous saviez pour qui j'ai donné la bague, si vous pouviez concevoir pour
+quel service j'ai donné la bague, et avec quelle répugnance j'ai
+abandonné la bague, lorsqu'on ne voulait recevoir autre chose que la
+bague, vous calmeriez la vivacité de votre indignation.</p>
+
+<p>PORTIA.--Si vous eussiez connu la valeur de la bague, ou la moitié du
+prix de celle qui vous a donné la bague, ou combien votre honneur était
+intéressé à conserver la bague, vous ne vous seriez jamais défait de la
+bague. Quel homme assez déraisonnable, s'il vous avait plu de la
+défendre avec quelque zèle, eût eu assez peu d'honnêteté pour exiger une
+chose qu'on conservait avec un respect religieux? Nérissa m'apprend ce
+que je dois penser. J'en mourrai; c'est quelque femme qui a ma bague.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Non, madame, sur mon honneur, sur ma vie, ce n'est point une
+femme; c'est un honnête docteur qui n'a pas voulu recevoir de moi trois
+mille ducats, et qui m'a demandé la bague. Je la lui ai refusée. J'ai eu
+la constance de le voir se retirer mécontent, lui qui avait défendu la
+vie de mon plus cher ami. Que vous dirai-je, ma douce amie? Je me suis
+cru obligé d'envoyer sur ses pas: j'étais assiégé par les remords et la
+courtoisie; je ne voulais pas laisser sur mon honneur la tache d'une si
+noire ingratitude. Pardonnez-moi, chère épouse; j'en prends à témoin
+ces sacrés flambeaux de la nuit; je suis convaincu que, si vous vous y
+fussiez trouvée, vous m'auriez demandé la bague pour la donner au
+docteur.</p>
+
+<p>PORTIA.--Ne laissez pas ce docteur approcher de ma maison: puisqu'il
+possède le bijou que je chérissais, et que vous aviez juré de garder
+pour l'amour de moi, je deviendrai aussi libérale que vous. Je ne lui
+refuserai rien de ce qui est en ma puissance; non, ni ma personne, ni le
+lit de mon époux. Je saurai le reconnaître, j'en suis sûre; ne vous
+absentez pas une seule nuit; veillez sur moi comme un Argus; si vous y
+manquez, si vous me laissez seule, par mon honneur, qui m'appartient
+encore, ce docteur sera mon compagnon de lit!</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Et son clerc le mien; ainsi prenez bien garde de m'abandonner
+à moi-même.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Fort bien; faites ce que vous voudrez, mais que je ne l'y
+trouve pas, car je gâterais la plume du jeune clerc.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Je suis le malheureux sujet de ces querelles.</p>
+
+<p>PORTIA.--Ne vous en chagrinez pas, seigneur; vous n'en êtes pas moins le
+bienvenu.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Portia, pardonne-moi ce tort inévitable, et en présence de
+tous mes amis, je te jure par tes beaux yeux, où je me vois moi-même...</p>
+
+<p>PORTIA.--Entendez-vous? il se voit double dans mes deux yeux; un
+Bassanio dans chacun.--Allons, jurez sur la foi d'un homme double; ce
+sera un serment bien propre à inspirer la confiance.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Non, mais écoute-moi. Pardonne-moi cette faute, et je jure
+sur mon âme de ne jamais violer aucun des serments que je t'aurai faits.</p>
+
+<p>ANTONIO, <span class="stage2"><i>à Portia</i></span>.--J'ai une fois engagé mon corps pour la fortune de
+mon ami; j'étais perdu sans le secours de celui qui a la bague: j'ose
+m'engager encore une fois, et répondre sur mon âme que votre époux ne
+violera jamais volontairement sa foi.</p>
+
+<p>PORTIA.--Servez-lui donc de caution! donnez-lui cette autre bague, et
+recommandez-lui de la garder mieux que la première.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Tenez, seigneur Bassanio, jurez de garder cette bague.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Par le ciel! c'est celle que j'ai donnée au docteur.</p>
+
+<p>PORTIA.--Je la tiens de lui. Pardonnez-moi, Bassanio; pour cette bague,
+le docteur a passé la nuit avec moi.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Excusez-moi aussi, mon aimable Gratiano; ce chétif petit
+garçon, le clerc du docteur, en retour de cet anneau, a couché avec moi
+la nuit dernière.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Vraiment, c'est comme si l'on raccommodait les grands chemins
+en été, où ils n'en ont pas besoin. Quoi! serions-nous déjà cocus avant
+de mériter de l'être?</p>
+
+<p>PORTIA.--Allons, pas de grossièretés.--Vous êtes tous confondus. Prenez
+cette lettre; lisez-la à votre loisir: elle vient de Padoue, de
+Bellario; vous y apprendrez que Portia était le docteur, et Nérissa son
+clerc. Lorenzo vous attestera que je suis partie d'ici presque aussitôt
+que vous. Je ne suis même pas encore rentrée chez moi.--Antonio, vous
+êtes le bienvenu. J'ai en réserve pour vous de meilleures nouvelles que
+vous n'en attendez. Ouvrez promptement cette lettre; vous y verrez que
+trois de vos vaisseaux, richement chargés, viennent d'arriver à bon
+port. Vous ne saurez pas par quel étrange événement cette lettre m'est
+tombée dans les mains.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle lui donne la lettre.)</p>
+
+<p>ANTONIO.--Je demeure muet.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Vous étiez le docteur, et je ne vous ai pas reconnue?</p>
+
+<p>GRATIANO.--Vous étiez donc le clerc qui doit me faire cocu?</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Oui, mais le clerc qui ne le voudra jamais, à moins qu'il ne
+vive assez longtemps pour devenir homme.</p>
+
+<p>BASSANIO.--Aimable docteur, vous serez mon camarade de lit. En mon
+absence, couchez avec ma femme.</p>
+
+<p>ANTONIO.--Aimable dame, vous m'avez rendu la vie et de quoi vivre; car
+j'apprends ici avec certitude que mes vaisseaux sont arrivés à bon port.</p>
+
+<p>PORTIA.--Lorenzo, mon clerc a aussi quelque chose de consolant pour
+vous.</p>
+
+<p>NÉRISSA.--Oui, et je vous le donnerai sans demander de salaire. Je vous
+remets à vous et à Jessica un acte en bonne forme, par lequel le riche
+Juif vous fait donation de tout ce qu'il se trouvera posséder à sa mort.</p>
+
+<p>LORENZO.--Mes belles dames, vous répandez la manne sur le chemin des
+gens affamés.</p>
+
+<p>PORTIA.--Il est bientôt jour, et cependant je suis sûre que vous n'êtes
+pas encore pleinement satisfaits sur ces événements. Entrons;
+attaquez-nous de questions, et nous répondrons fidèlement à toute chose.</p>
+
+<p>GRATIANO.--Volontiers: la première que je demanderai sous serment à ma
+chère Nérissa, c'est de me dire si elle aime mieux rester sur pied
+jusqu'à ce soir, ou s'aller coucher à présent, qu'il est deux heures du
+matin. Si le jour était venu, je désirerais qu'il s'obscurcit pour me
+mettre au lit avec le clerc de l'avocat. Oui, tant que je vivrai, je ne
+m'inquiéterai de rien aussi vivement que de conserver en sûreté l'anneau
+de Nérissa.</p>
+
+<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le marchand de Venise, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARCHAND DE VENISE ***
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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