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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 01:28:49 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le marchand de Venise + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: March 9, 2007 [EBook #20773] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARCHAND DE VENISE *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr). This file is gratefully uploaded +to the PG collection in honor of Distributed Proofreaders +having posted over 10,000 ebooks. + + + + + + + + + Note du transcripteur. + + =========================================================== + Ce document est tiré de: + + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 6 + Le marchand de Venise, Les joyeuses Bourgeoises de + Windsor, Le roi Jean, La vie et la mort du roi Richard II, + Henri IV (1re partie). + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + + ========================================================== + + + LE + + MARCHAND DE VENISE + + + + NOTICE + SUR LE MARCHAND DE VENISE + +Le fond de l'aventure qui fait le sujet du _Marchand de Venise_ se +retrouve dans les chroniques ou dans la littérature de tous les pays, +tantôt en entier, tantôt dépouillé de l'épisode très-piquant qu'y +ajoutent les amours de Bassanio et de Portia. Un jugement pareil à celui +de Portia a été attribué à Sixte V qui, plus sévère, condamna, dit-on, à +l'amende les deux contractants, pour les punir de l'immoralité d'un +pareil marché. En cette occasion il s'agissait d'un pari, et le juif +était le perdant. Un recueil de nouvelles françaises, intitulé +_Roger-Bontemps en belle humeur_, raconte la même aventure, mais à +l'avantage du chrétien, et c'est le sultan Saladin qui est le juge. Dans +un manuscrit persan qui rapporte le même fait, il s'agit d'un pauvre +musulman de Syrie avec qui un riche juif fait ce marché pour avoir les +moyens de le perdre et parvenir ainsi à posséder sa femme dont il est +amoureux; le cas est décidé par un cadi d'Émèse. Mais l'aventure tout +entière se trouve consignée, avec quelques différences, dans un +très-ancien ouvrage écrit en latin et intitulé: _Gesta Romanorum_, et +dans le _Pecorone_ de _ser Giovanni_, recueil de nouvelles composé avant +la fin du quatorzième siècle et par conséquent très-antérieur à Sixte V, +ce qui rend tout à fait improbable l'anecdote rapportée sur ce pape par +Grégoire Léti. + +Dans la nouvelle de ser Giovanni, la dame de Belmont n'est point une +jeune fille forcée de soumettre son choix aux conditions prescrites par +le singulier testament de son père, mais une jeune veuve qui, de sa +propre volonté, impose une condition beaucoup plus singulière à ceux que +le hasard ou le choix fait aborder dans son port. Obligés de partager +le lit de la dame, s'ils savent profiter des avantages que leur offre +une pareille situation, ils obtiendront avec la possession de la veuve +sa main et tous ses biens. Dans le cas contraire, ils perdent leur +vaisseau et son chargement, et repartent sur-le-champ avec un cheval et +une somme d'argent qu'on leur fournit pour retourner chez eux. Peu +effrayés d'une pareille épreuve, beaucoup ont tenté l'aventure, tous ont +succombé; car, à peine dans le lit, ils s'endorment d'un profond +sommeil, d'où ils ne se réveillent que pour apprendre le lendemain que +la dame plus matinale a déjà fait décharger le navire, et préparer la +monture qui doit reconduire chez lui le malencontreux prétendant. Aucun +n'a été tenté de renouveler une entreprise si chère, et dont le mauvais +succès a découragé les plus vifs aspirants. Le seul Gianetto (c'est dans +la nouvelle le nom du jeune Vénitien) s'est obstiné, et après deux +premières déconvenues, il veut risquer une troisième aventure: son +parrain Ansaldo, sans s'inquiéter de la perte des deux premiers +vaisseaux dont il ignore la cause, lui en équipe un troisième, avec +lequel Gianetto lui promet de réparer leurs malheurs. Mais épuisé par +les précédentes entreprises, il est obligé pour celle-là d'emprunter à +un juif la somme de dix mille ducats, aux mêmes conditions que celles +qu'impose Shylock à Antonio. Gianetto arrive, et, averti par une +suivante de ne pas boire le vin qu'on lui présentera avant de se mettre +au lit, il surprend à son tour la dame qui, fort troublée d'abord de le +trouver éveillé, se résigne cependant à son sort, et s'estime heureuse +de le nommer le lendemain son époux. Gianetto, enivré de son bonheur, +oublie le pauvre Ansaldo jusqu'au jour fatal de l'échéance du billet. Un +hasard le lui rappelle alors; il part en diligence pour Venise, et le +reste de l'histoire se passe comme l'a représenté Shakspeare. + +On conçoit aisément la raison et la nécessité des divers changements +qu'il a fait subir à cette aventure; elle n'était cependant pas +tellement impossible à représenter de son temps sur le théâtre qu'on ne +puisse croire qu'il a été induit à ces changements par le besoin de +donner plus de moralité à ses personnages et plus d'intérêt à son +action. Aussi la situation du généreux Antonio, la peinture de son +caractère si dévoué, courageux et mélancolique à la fois, ne sont-elles +pas l'unique source du charme qui règne si puissamment dans tout +l'ouvrage. Les lacunes que laisse cette situation sont du moins si +heureusement remplies qu'on ne s'aperçoit d'aucun vide, tant l'âme est +doucement occupée des sentiments qui en naissent naturellement. Il +semble que Shakspeare ait voulu peindre ici, sous leurs différents +points de vue, les premiers beaux jours d'un heureux mariage. Le +discours de Portia à Bassanio, au moment où le sort vient de décider en +sa faveur, et où elle se regarde déjà comme son heureuse épouse, est +rempli d'un abandon si pur, d'une soumission conjugale si touchante et +si noble à la fois, que son caractère en acquiert un charme +inexprimable, et que Bassanio, prenant dès cet instant la situation +supérieure qui lui convient, n'a plus à craindre d'être rabaissé par +l'esprit et le courage de sa femme, quelque décidé que soit le parti +qu'elle va prendre l'instant d'après; on sait maintenant que, le moment +de la nécessité passé, tout rentrera dans l'ordre, et que les grandes +qualités qu'elle saura soumettre à son devoir de femme ne feront +qu'ajouter au bonheur de son mari. + +Dans une classe subordonnée, Lorenzo et Jessica nous donnent le +spectacle de ce tendre badinage de deux jeunes époux si remplis de leur +bonheur qu'ils le répandent sur les choses les plus étrangères à +eux-mêmes et jouissent des pensées et des actions les plus +indifférentes, comme d'autant de portions d'une existence que le bonheur +envahit tout entière. Cet entretien de Lorenzo et de Jessica, ce jardin, +ce clair de lune, cette musique qui prépare le retour de Portia, de +Bassanio, et l'arrivée d'Antonio, disposent l'âme à toutes les douces +impressions que fera naître l'image d'une félicité complète, dans la +réunion de Portia et de Bassanio au milieu de tous les amis qui vont +jouir de leurs soins et de leurs bienfaits. Shakspeare est presque le +seul poëte dramatique qui n'ait pas craint de s'arrêter sur le tableau +du bonheur; il sentait qu'il avait de quoi le remplir. + +L'invention des trois coffres, dont l'original se trouve aussi en +plusieurs endroits, existe, à peu près telle que l'a employée +Shakspeare, dans une autre aventure des _Gesta Romanorum_, si ce n'est +que la personne soumise à l'épreuve est la fille d'un roi de la Pouille +qui, par la sagesse de son choix, est jugée digne d'épouser le fils de +l'empereur de Rome. On voit par là que ces _Gesta Romanorum_ ne +remontent pas précisément aux temps antiques. + +Le caractère du juif Shylock est justement célèbre en Angleterre. + +Cette pièce a été représentée avant 1598. C'est ce qu'on sait de plus +certain sur sa date. Plusieurs pièces sur le même sujet avaient déjà été +mises au théâtre; il avait été aussi le fond de plusieurs ballades. + +En 1701, M. Grandville, depuis lord Lansdowne, remit au théâtre _le +Marchand de Venise_, avec des changements considérables, sous le titre +du _Juif de Venise_. On l'a joué longtemps sous cette nouvelle forme. + + + + LE + MARCHAND DE VENISE + + + +PERSONNAGES + +LE DUC DE VENISE, } amoureux de +LE PRINCE DE MAROC, } Portia. +LE PRINCE D'ARAGON, } +ANTONIO, marchand de Venise. +BASSANIO, son ami. +SALANIO, } amis d'Antonio et de +GRATIANO,} Bassanio. +SALARINO,} +LORENZO, amant de Jessica. +SHYLOCK, juif. +TUBAL, autre juif, ami de Shylock. +LANCELOT GOBBO, jeune lourdaud, domestique de Shylock. +LE VIEUX GOBBO, père de Lancelot. +LÉONARDO, domestique de Bassanio. +BALTHASAR, domestiques de Portia. +STEPHANO, " " " +UN VALET. +PORTIA, riche héritière. +NÉRISSA, suivante de Portia. +JESSICA, fille de Shylock. + + + +Sénateurs de Venise, officiers de la cour de justice, un geôlier, +valets et autres personne de suite. + +La scène est tantôt à Venise, tantôt à Belmont, château de Portia. + + + + + ACTE PREMIER + + +SCÈNE I + +Dans une rue de Venise. + +_Entrent_ ANTONIO, SALARINO et SALANIO. + + +Antonio.--De bonne foi, je ne sais pourquoi je suis triste. J'en suis +fatigué: vous dites que vous en êtes fatigués aussi; mais comment j'ai +pris ce chagrin, où je l'ai trouvé, rencontré, de quoi il est fait, d'où +il est sorti, je suis encore à l'apprendre.--La tristesse me rend si +stupide que j'ai peine à me reconnaître moi-même. + +SALANIO.--Votre âme est agitée sur l'Océan; là où, sous leurs voiles +majestueuses, vos larges vaisseaux, seigneurs et riches bourgeois des +flots, dominent sur le peuple des petits navires marchands qui les +saluent, inclinant, lorsqu'ils passent près d'eux, le tissu de leurs +ailes. + +SALARINO.--Croyez-moi, monsieur, si j'avais une pareille mise dehors, la +plus grande partie de mes affections serait en voyage à la suite de mes +espérances. Je serais toujours à arracher des brins d'herbe pour savoir +de quel côté souffle le vent; à chercher sur les cartes les ports, les +môles et les routes; et chaque objet qui pourrait me faire craindre un +malheur pour ma cargaison ne manquerait certainement pas de me rendre +triste. + +SALANIO.--En soufflant sur mon bouillon pour le refroidir, mon haleine +me donnerait un frisson, je songerais à tout le mal qu'un trop grand +vent pourrait causer sur la mer. Je ne pourrais voir un sablier +s'écouler que je ne songeasse aux bancs de sable, aux bas-fonds, où je +verrais mon riche _André_[1] engravé, abaissant son grand mât plus bas +que ses flancs pour baiser son tombeau. Pourrais-je aller à l'église et +voir les pierres de l'édifice sacré, sans me rappeler aussitôt les +rochers dangereux qui, en effleurant seulement les côtés de mon cher +vaisseau, disperseraient toutes mes épices sur les flots, et +habilleraient de mes soies les vagues en fureur; en un mot, sans penser +que riche de tout cela en cet instant, je puis l'instant d'après n'avoir +plus rien? Puis-je songer à tous ces hasards et ne pas songer en même +temps qu'un pareil malheur, s'il m'arrivait, me rendrait triste?--Tenez, +ne m'en dites pas davantage: je suis sûr qu'Antonio est triste, parce +qu'il songe à ses marchandises. + +[Note 1: C'était apparemment le nom d'un des plus gros vaisseaux +d'Antonio.] + +ANTONIO.--Non, croyez-moi. J'en rends grâces au sort; toutes mes +espérances ne sont pas aventurées sur une seule chance, ni réunies en un +même lieu; et ma fortune entière ne dépend pas des événements de cette +année. Ce ne sont donc pas mes marchandises qui m'attristent. + +SALARINO.--Il faut alors que vous soyez amoureux. + +ANTONIO.--Fi donc! + +SALARINO.--Vous n'êtes pas amoureux non plus? En ce cas, souffrez qu'on +vous dise que vous êtes triste, parce que vous n'êtes pas gai; et il +vous serait tout aussi aisé de rire, de danser, et de dire que vous êtes +gai, parce que vous n'êtes pas triste. Par Janus au double visage, la +nature forme quelquefois d'étranges personnages; les uns ne laissant +jamais qu'entrevoir leurs yeux à travers leurs paupières à demi fermées +et riant comme des perroquets, à la vue d'un joueur de cornemuse; et +d'autres, d'une mine si renfrognée, qu'ils ne montreraient pas seulement +leurs dents en façon de sourire, quand Nestor en personne jurerait que +la plaisanterie est de nature à faire rire. + +(Entrent Bassanio, Lorenzo, Gratiano.) + +SALANIO--Voici Bassanio, votre noble allié, avec Gratiano et Lorenzo. +Adieu, nous vous laissons en meilleure compagnie. + +SALARINO.--Je serais volontiers resté jusqu'à ce que je vous eusse rendu +joyeux, si de plus dignes ne m'avaient prévenu. + +ANTONIO.--Vous avez une grande place dans mon affection; mais je suppose +que vos affaires vous appellent, et que vous saisissez l'occasion de +nous quitter. + +SALARINO.--Bonjour, mes bons seigneurs. + +BASSANIO.--Dites-moi tous deux, mes bons seigneurs, quand rirons-nous? +Répondez: quand? Vous devenez excessivement rares. Cela durera-t-il? + +SALARINO.--Nous nous ferons un plaisir de prendre votre temps. + +(Salanio et Salarino sortent.) + +LORENZO.--Seigneur Bassanio, puisque vous voilà avec Antonio, nous +allons vous laisser ensemble. Mais à l'heure du dîner, souvenez-vous, je +vous prie, du lieu de notre rendez-vous. + +BASSANIO.--Je n'y manquerai pas. + +GRATIANO.--Vous n'avez pas bon visage, seigneur Antonio. Tenez, vous +avez trop d'affaires en ce monde; c'est en perdre les avantages que de +les acheter par trop de soins. Vous êtes étonnamment changé; +croyez-moi. + +ANTONIO.--Je prends le monde pour ce qu'il est, Gratiano: un théâtre où +chacun doit jouer son rôle; le mien est d'être triste. + +GRATIANO.--Le mien sera donc celui du fou. Que les rides de la +vieillesse viennent au milieu de la joie et du rire, que le vin +échauffe, s'il le faut, mon foie, mais que d'affaiblissants soupirs ne +viennent point glacer mon coeur. Pourquoi un homme qui a du sang chaud +dans les veines demeurerait-il immobile comme son grand-père taillé en +albâtre? pourquoi dormir quand on veille, et se donner la jaunisse à +force de mauvaise humeur? Je te le dirai, Antonio; je t'aime, et c'est +mon amitié qui parle; il y a une espèce de gens dont le visage se +boursoufle au dehors et s'enveloppe comme l'eau dormante d'un étang, et +qui se tiennent dans une immobilité volontaire pour se parer d'une +réputation de sagesse, de gravité, de profondeur d'esprit, et qui +semblent vous dire: «Monsieur, je suis un oracle; quand j'ouvre la +bouche, empêchez qu'un chien n'aboie.» O mon cher Antonio, je connais de +ces gens-là qui ne doivent qu'à leur silence leur réputation de sagesse, +et qui, j'en suis sûr, s'ils parlaient, seraient capables de damner plus +d'une oreille, car en les écoutant, bien des gens traiteraient leurs +frères de fous. Je t'en dirai plus long une autre fois. Mais ne va pas +te servir de l'appât de la mélancolie, pour pêcher ce goujon des sots, +la réputation.--Allons, viens, cher Lorenzo. (_A Antonio_.)--Adieu pour +un moment; je finirai mon sermon après dîner. + +LORENZO, _à Antonio_.--Oui, nous allons vous laisser jusqu'à l'heure du +dîner.--Il faudra que je devienne un de ces sages muets, car Gratiano ne +me laisse jamais le temps de parler. + +GRATIANO.--C'est bon, tiens-moi encore compagnie deux ans, et tu ne +connaîtras plus le son de ta voix. + +ANTONIO.--Adieu, il me rendrait bavard. + +GRATIANO.--Tant mieux, ma foi, car le silence ne convient qu'à une +langue de boeuf fumé, et à une fille qui n'est pas de défaite. + +(Gratiano et Lorenzo sortent.) + +ANTONIO.--Est-ce là dire quelque chose? + +BASSANIO.--Gratiano est l'homme de Venise qui débite le plus de riens. +Ce qu'il y a de bon dans tous ses discours est comme deux grains de blé +cachés dans deux boisseaux de son. On les cherche un jour entier avant +de les trouver, et quand on les a, ils ne valent pas la peine qu'on a +prise. + +ANTONIO.--Fort bien. Dites-moi: quelle est donc cette dame auprès de +laquelle vous avez juré de faire un secret pèlerinage, et que vous +m'avez promis de me nommer aujourd'hui? + +BASSANIO.--Vous n'ignorez pas, Antonio, dans quel délabrement j'ai mis +mes affaires, en voulant faire une plus haute figure que ne pouvait me +le permettre longtemps ma médiocre fortune; je ne m'afflige pas +maintenant d'être privé des moyens de soutenir ce noble état; mais mon +premier souci est de me tirer avec honneur des dettes considérables que +j'ai contractées par un peu trop de prodigalité. C'est à vous, Antonio, +que je dois le plus, tant en argent qu'en amitié; et c'est de votre +amitié que j'attends avec confiance les moyens d'accomplir tous mes +desseins, et les plans que je forme pour payer tout ce que je dois. + +ANTONIO.--Je vous prie, mon cher Bassanio, de me les faire connaître; +et, s'ils se renferment comme vous le faites vous-même dans les limites +de l'honneur, soyez sûr que ma bourse, ma personne et tout ce que j'ai +de ressources en ce monde sont à votre service. + +BASSANIO.--Lorsque j'étais écolier, dès que j'avais perdu une de mes +flèches, j'en décochais une autre dans la même direction, mettant plus +d'attention à suivre son vol, afin de retrouver l'autre; et, en risquant +de perdre les deux, je les retrouvais toutes deux. Je vous cite cet +exemple de mon enfance, parce que je vais vous parler le langage de la +candeur. Je vous dois beaucoup: et comme il arrive à un jeune homme +livré à ses fantaisies, ce que je vous dois est perdu. Mais si vous +voulez risquer une autre flèche du même côté où vous avez lancé la +première, je ne doute pas que, par ma vigilance à observer sa chute, je +ne retrouve les deux, ou du moins que je ne vous rapporte celle que vous +aurez hasardée la dernière, en demeurant avec reconnaissance votre +débiteur pour l'autre. + +ANTONIO.--Vous me connaissez; c'est donc perdre le temps que de tourner +ainsi autour de mon amitié par des circonlocutions. Vous me faites +certainement plus de tort en doutant de mes sentiments, que si vous +aviez dissipé tout ce que je possède. Dites-moi donc ce qu'il faut que +je fasse pour vous, et tout ce que vous me croyez possible; je suis prêt +à le faire: parlez donc. + +BASSANIO.--Il est dans Belmont une riche héritière; elle est belle, plus +belle que ce mot, et douée de rares vertus. J'ai quelquefois reçu de ses +yeux de doux messages muets. Son nom est Portia. Elle n'est pas moins +estimée que la fille de Caton, la Portia de Brutus. L'univers entier +connaît son mérite; car les quatre vents lui amènent de toutes les côtes +d'illustres adorateurs. Ses cheveux, dorés comme les rayons du soleil, +tombent en boucles sur ses tempes comme une toison d'or: ce qui fait de +sa demeure de Belmont un rivage de Colchos, où plus d'un Jason se rend +pour la conquérir: ô mon Antonio, si j'avais seulement le moyen d'entrer +en concurrence avec eux, j'ai dans mon âme de tels présages de succès, +qu'il est hors de doute que je l'emporterais. + +ANTONIO.--Tu sais que toute ma fortune est sur la mer, que je n'ai point +d'argent, ni la possibilité de rassembler une forte somme. Va donc +essayer ce que peut mon crédit dans Venise. Je l'épuiserai jusqu'au +bout, pour te donner les moyens de paraître à Belmont, et d'obtenir la +belle Portia. Va, informe-toi où il y a de l'argent. J'en ferai autant +de mon côté, et je ne doute point que je n'en trouve par mon crédit ou +par le désir qu'on aura de m'obliger. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +A Belmont.--Un appartement de la maison de Portia. + +_Entrent_ PORTIA et NÉRISSA. + + +PORTIA.--En vérité, Nérissa, mon petit individu est bien las de ce grand +univers. + +NÉRISSA.--Cela serait bon, ma chère madame, si vos misères étaient en +aussi grand nombre que le sont vos prospérités: cependant, à ce que je +vois, on est aussi malade d'indigestion que de disette. Ce n'est donc +pas un médiocre bonheur que d'être placé dans la médiocrité: superflu +blanchit de bonne heure, suffisance vit longtemps. + +PORTIA.--Voilà de belles sentences, et très-bien débitées. + +NÉRISSA.--Elles seraient encore meilleures mises en pratique. + +PORTIA.--S'il était aussi aisé de faire qu'il l'est de connaître ce qui +est bon à faire, les chapelles seraient des églises, et les cabanes des +pauvres gens des palais de princes. C'est un bon prédicateur que celui +qui se conforme à ses sermons. J'apprendrais plutôt à vingt personnes ce +qu'il est à propos de faire, que je ne serais une des vingt à suivre mes +instructions. Le cerveau peut imaginer des lois pour le sang, mais un +tempérament ardent saute par-dessus une froide loi; c'est un tel lièvre +que la folle jeunesse pour s'élancer par-dessus les filets du bon sens! +Mais cette manière de raisonner n'est pas trop de saison lorsqu'il +s'agit de choisir un époux. Choisir! hélas! quel mot! Je ne puis ni +choisir celui que je voudrais, ni refuser celui qui me déplairait. Et +ainsi il faut que la volonté d'une fille vivante se plie aux volontés +d'un père mort. N'est-il pas bien dur, Nérissa, de ne pouvoir ni choisir +ni refuser personne? + +NÉRISSA.--Votre père fut toujours vertueux, et les saints personnages +ont à leur mort de bonnes inspirations. Ainsi, dans cette loterie qu'il +a imaginée, et au moyen de laquelle vous devez être le partage de celui +qui, entre trois coffres d'or, d'argent et de plomb, choisira selon son +intention, vous pouvez être sûr que le bon choix sera fait par un homme +que vous pourrez aimer en bonne conscience. Mais quelle chaleur +d'affection sentez-vous pour tous ces brillants adorateurs qui sont déjà +arrivés? + +PORTIA.--Je t'en prie, dis-moi leurs noms: à mesure que tu les nommeras +je ferai leur portrait, et tu devineras mes sentiments par ma +description. + +NÉRISSA.--D'abord il y a le prince de Naples. + +PORTIA.--Eh! c'est un véritable animal[2]. Il ne sait parler que de son +cheval, et se targue comme d'un mérite singulier de la science qu'il +possède de le ferrer lui-même. J'ai bien peur que madame sa mère ne se +soit oubliée avec un forgeron. + +[Note 2: _A colt_. _Colt_ signifie un jeune cheval qui n'est pas encore +dressé, et aussi un étourdi sans éducation. On ne pouvait rendre en +français le double sens de l'expression, il a fallu choisir celui qui +allait le mieux au reste de la phrase.] + +NÉRISSA.--Vient ensuite le comte Palatin. + +PORTIA.--Il est toujours refrogné, comme s'il vous disait: _Si vous ne +voulez pas de moi, décidez-vous_. Il écoute des contes plaisants sans un +sourire. Je crains que dans sa vieillesse il ne devienne le philosophe +larmoyant, puisque jeune encore il est d'une si maussade tristesse. +J'aime mieux épouser une tête de mort la bouche garnie d'un os, qu'un de +ces deux hommes-là. Dieu me préserve de tous les deux! + +NÉRISSA.--Que dites-vous du seigneur français, monsieur le _Bon_? + +PORTIA.--Dieu l'a fait; ainsi je consens qu'il passe pour un homme. Je +sais bien que c'est un péché de se moquer de son prochain; mais lui! +Comment! il a un meilleur cheval que le Napolitain! Il possède à un plus +haut degré que le comte Palatin la mauvaise habitude de froncer le +sourcil. Il est tous les hommes ensemble, sans en être un. Si un merle +chante, il fait aussitôt la cabriole. Il va se battre contre son ombre. +En l'épousant, j'épouserais en lui seul vingt maris; s'il vient à me +mépriser je lui pardonnerai: car, m'aimât-il à la folie, je ne le +payerai jamais de retour. + +NÉRISSA.--Que dites-vous de Fauconbridge, le jeune baron anglais? + +PORTIA.--Vous savez que je ne lui dis rien; car nous ne nous entendons +ni l'un ni l'autre; il ne sait ni latin, ni français, ni italien: et +vous pouvez bien jurer en justice que je ne sais pas pour deux sous +d'anglais. C'est la peinture d'un joli homme. Mais, hélas! qui peut +s'entretenir avec un tableau muet? Qu'il est mis singulièrement! Je +crois qu'il a acheté son pourpoint en Italie, ses hauts-de-chausses +circulaires en France, son bonnet en Allemagne, et ses manières par tout +pays. + +NÉRISSA.--Que pensez-vous du seigneur écossais son voisin? + +PORTIA.---Qu'il est plein de charité pour son voisin, car il a emprunté +un soufflet de l'Anglais, et a juré de le lui rendre quand il pourrait. +Je crois que le Français s'est rendu sa caution, et s'est engagé pour un +second. + +NÉRISSA.--Comment trouvez-vous le jeune Allemand, le neveu du comte de +Saxe? + +PORTIA.--Fort déplaisant le matin quand il est à jeun, et bien plus +déplaisant encore le soir quand il est ivre. Lorsqu'il est au mieux il +est un peu plus mal qu'un homme, et quand il est le plus mal il est tant +soit peu mieux qu'une bête. Et m'arrivât-il du pis qui puisse arriver, +j'espère trouver le moyen de me défaire de lui. + +NÉRISSA.--S'il se présentait pour choisir, et qu'il prît le bon coffre, +ce serait refuser d'accomplir les volontés de votre père, que de refuser +sa main. + +PORTIA.--De crainte que ce malheur extrême n'arrive, mets, je te prie, +sur le coffre opposé un grand verre de vin du Rhin; car si le diable +était dedans, et cette tentation au dehors, je suis sûre qu'il le +choisirait. Je ferai tout au monde, Nérissa, plutôt que d'épouser une +éponge. + +NÉRISSA.--Vous ne devez plus craindre d'avoir aucun de ces messieurs; +ils m'ont fait part de leurs résolutions, c'est de s'en retourner chez +eux, et de ne plus vous importuner de leur recherche, à moins qu'ils ne +puissent vous obtenir par quelque autre moyen que celui qu'a imposé +votre père, et qui dépend du choix des coffres. + +PORTIA.--Dussé-je vivre aussi vieille que la Sibylle, je mourrai aussi +chaste que Diane, à moins qu'on ne m'obtienne dans la forme prescrite +par mon père. Je suis ravie que cette cargaison d'amoureux se montre si +raisonnable; car il n'en est pas un parmi eux qui ne me fasse soupirer +après son absence et prier Dieu de lui accorder un heureux départ. + +NÉRISSA.--Ne vous rappelez-vous pas, madame, que du vivant de votre +père, il vint ici, à la suite du marquis de Montferrat, un Vénitien +instruit et brave militaire? + +PORTIA.--Oui, oui, c'était Bassanio; c'est ainsi, je crois, qu'on le +nommait. + +NÉRISSA.--Cela est vrai, madame; et de tous les hommes sur qui se soient +jamais arrêtés mes yeux peu capables d'en juger, il m'a paru le plus +digne d'une belle femme. + +PORTIA.--Je m'en souviens bien, et je me souviens aussi qu'il mérite tes +éloges.--(_Entre un valet._) Qu'est-ce? Quelles nouvelles? + +LE VALET.--Les quatre étrangers vous cherchent, madame, pour prendre +congé de vous, et il vient d'arriver un courrier qui en devance un +cinquième, le prince de Maroc; il dit que le prince son maître sera ici +ce soir. + +PORTIA.--Si je pouvais accueillir celui-ci d'aussi bon coeur que je vois +partir les autres, je serais charmée de son arrivée. S'il se trouve +avoir les qualités d'un saint et le teint d'un diable, je l'aimerais +mieux pour confesseur que pour épouseur. Allons, Nérissa; et toi (_au +valet_), marche devant. Tandis que nous mettons un amant dehors, un +autre frappe à la porte. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Venise.--Une place publique. + +_Entrent_ BASSANIO, SHYLOCK. + + +SHYLOCK.--Trois mille ducats?--Bien. + +BASSANIO.--Oui, monsieur, pour trois mois. + +SHYLOCK.--Pour trois mois?--Bien. + +BASSANIO.--Pour lesquels, comme je vous disais, Antonio s'engagera. + +SHYLOCK.--Antonio s'engagera?--Bien. + +BASSANIO.--Pourrez-vous me rendre service? Me ferez-vous ce plaisir? +Aurai-je votre réponse? + +SHYLOCK.--Trois mille ducats, pour trois mois, et Antonio engagé. + +BASSANIO.--Votre réponse à cela? + +SHYLOCK.--Antonio est bon. + +BASSANIO.--Auriez-vous ouï dire quelque chose de contraire? + +SHYLOCK.--Oh! non, non, non, non. En disant qu'il est bon, je veux +seulement vous faire comprendre qu'il est suffisamment sûr. Cependant +ses ressources reposent sur des suppositions. Il a un vaisseau frété +pour Tripoli, un autre dans les Indes, et en outre j'ai appris sur le +Rialto qu'il en avait un troisième au Mexique, un quatrième en +Angleterre, et d'autres entreprises encore de côté et d'autre. Mais les +vaisseaux ne sont que des planches, les matelots que des hommes. Il y a +des rats de terre et des rats d'eau, et des voleurs d'eau comme des +voleurs de terre, je veux dire qu'il y a des pirates; et puis aussi les +dangers de la mer, les vents, les rochers. Néanmoins l'homme est +suffisant.--Trois mille ducats... je crois pouvoir prendre son +obligation. + +BASSANIO.--Soyez assuré que vous le pouvez. + +SHYLOCK.--Je m'assurerai que je le peux; et pour m'en assurer, j'y +réfléchirai. Puis-je parler à Antonio? + +BASSANIO.--Si vous vouliez dîner avec nous? + +SHYLOCK.--Oui, pour sentir le porc! pour manger de l'habitation dans +laquelle votre prophète, le Nazaréen, a par ses conjurations fait entrer +le diable! Je veux bien faire marché d'acheter avec vous, faire marché +de vendre avec vous, parler avec vous, me promener avec vous, et ainsi +de suite; mais je ne veux pas manger avec vous, ni boire avec vous, ni +prier avec vous. Quelles nouvelles sur le Rialto?--Mais qui vient ici? + +BASSANIO.--C'est le seigneur Antonio. + +(Entre Antonio.) + +SHYLOCK, _à part_.--Comme il a l'air d'un hypocrite publicain! je le +hais parce qu'il est chrétien, mais je le hais bien davantage parce +qu'il a la basse simplicité de prêter de l'argent gratis et qu'il fait +baisser à Venise le taux de l'usance[3]. Si je puis une fois prendre ma +belle[4], j'assouvirai pleinement la vieille aversion que je lui porte. +Il hait notre sainte nation, et dans les lieux d'assemblées des +marchands, il invective contre mes marchés, mes gains bien acquis, qu'il +appelle intérêts. Maudite soit ma tribu si je lui pardonne! + +[Note 3: _Usance_ est un terme de banque; il signifie une échéance à +trente jours de date, et l'intérêt produit par ces trente jours. +_Usance_ et _usure_ s'employaient également pour désigner le prêt à +intérêt, que réprouvaient les anciennes maximes des théologiens. _Usure_ +est demeuré le mot odieux employé pour signifier un intérêt excessif; et +le mot _usance_ a été préféré par les prêteurs pour signifier ce que les +emprunteurs nommaient _usure_. Le Juif se sert toujours ici du mot +_usance_, pour éviter celui d'_intérêt_ qu'Antonio emploie toujours dans +un sens de reproche.] + +[Note 4: _Catch him upon the hip_.--Le prendre sur la hanche. Expression +proverbiale qui n'a pas son équivalent en français.] + +BASSANIO.--Shylock, entendez-vous? + +SHYLOCK.--Je me consultais sur les fonds que j'ai en main pour le +moment, et autant que ma mémoire peut me le rappeler, je vois que je ne +saurais vous faire tout de suite la somme complète de trois mille +ducats. N'importe; Tubal, un riche Hébreu de ma tribu me fournira ce +qu'il faut. Mais doucement; pour combien de mois les voulez-vous? (_A +Antonio_.) Maintenez-vous en joie, mon bon seigneur. C'était de Votre +Seigneurie que nous nous entretenions à l'instant même. + +ANTONIO.--Shylock, quoique je ne prête ni n'emprunte à intérêt, +cependant pour fournir aux besoins pressants d'un ami, je dérogerai à ma +coutume. (_A Bassanio_.) Est-il instruit de la somme que vous désirez? + +SHYLOCK.--Oui, oui, trois mille ducats. + +ANTONIO.--Et pour trois mois. + +SHYLOCK.--J'avais oublié. Pour trois mois; vous me l'aviez dit. A la +bonne heure. Faites votre billet, et puis je verrai.... Mais écoutez, il +me semble que vous venez de dire que vous ne prêtez ni n'empruntez à +intérêt. + +ANTONIO.--Jamais. + +SHYLOCK.--Quand Jacob faisait paître les brebis de son oncle Laban.... +Ce Jacob (au moyen de ce que fit en sa faveur sa prudente mère) fut le +troisième possesseur des biens de notre saint Abraham.... Oui, ce fut le +troisième. + +ANTONIO.--A quel propos revient-il ici? Prêtait-il à intérêt? + +SHYLOCK.--Non, il ne prêtait pas à intérêt, non, si vous voulez, pas +précisément à intérêt. Remarquez bien ce que Jacob faisait. Laban et lui +étant convenus que tous les nouveau-nés qui seraient rayés de deux +couleurs appartiendraient à Jacob pour son salaire; sur la fin de +l'automne, les brebis étant en chaleur allaient chercher les béliers, et +quand ces couples portant toison en étaient arrivés au moment de +consommer l'oeuvre de la génération, le rusé berger vous levait l'écorce +de certains bâtons, et dans l'instant précis de l'acte de nature, les +présentait aux brebis échauffées, qui, concevant alors, quand le temps +de l'enfantement était venu, mettaient bas des agneaux bariolés, +lesquels étaient pour Jacob. C'était là un moyen de gagner; et Jacob fut +béni du ciel; et le gain est une bénédiction, pourvu qu'on ne le vole +pas. + +ANTONIO.--Jacob, monsieur, donnait là ses services pour un salaire +très-incertain, pour une chose qu'il n'était pas en son pouvoir de faire +arriver, mais que la seule main du ciel règle et façonne à son gré. Ceci +a-t-il été écrit pour légitimer le prêt à intérêt? Votre or et votre +argent sont-ils des brebis et des béliers? + +SHYLOCK.--Je ne saurais vous dire; du moins je les fais engendrer aussi +vite. Mais faites attention à cela, seigneur. + +ANTONIO, _à Bassanio_.--Et vous, remarquez, Bassanio, que le diable peut +employer à ses fins les textes de l'Écriture. Une méchante âme qui +s'autorise d'un saint témoignage ressemble à un scélérat qui a le +sourire sur ses lèvres, à une belle pomme dont le coeur est pourri. Oh! +de quels beaux dehors se couvre la friponnerie! + +SHYLOCK.--Trois mille ducats! c'est une bonne grosse somme. Trois mois +sur les douze.... Voyons un peu l'intérêt. + +ANTONIO.--Eh bien! Shylock, vous serons-nous redevables? + +SHYLOCK.--Seigneur Antonio, mainte et mainte fois vous m'avez fait des +reproches au Rialto sur mes prêts et mes usances. Je n'y ai jamais +répondu qu'en haussant patiemment les épaules, car la patience est le +caractère distinctif de notre nation. Vous m'avez appelé mécréant, chien +de coupe-gorge, et vous avez craché sur ma casaque de juif, et tout cela +parce que j'use à mon gré de mon propre bien. Maintenant il paraît que +vous avez besoin de mon secours, c'est bon. Vous venez à moi alors, et +vous dites: «Shylock, nous voudrions de l'argent.» Voilà ce que vous me +dites, vous qui avez expectoré votre rhume sur ma barbe; qui m'avez +repoussé du pied, comme vous chasseriez un chien étranger venu sur le +seuil de votre porte. C'est de l'argent que vous demandez! Je devrais +vous répondre, dites, ne devrais-je pas vous répondre ainsi: «Un chien +a-t-il de l'argent? Est-il possible qu'un roquet prête trois mille +ducats?» Ou bien irai-je vous saluer profondément, et dans l'attitude +d'un esclave, vous dire d'une voix basse et timide: «Mon beau monsieur, +vous avez craché sur moi mercredi dernier, vous m'avez donné des coups +de pied un tel jour, et une autre fois vous m'avez appelé chien; en +reconnaissance de ces bons traitements, je vais vous prêter tant +d'argent?» + +ANTONIO.--Je suis tout prêt à t'appeler encore de même, à cracher encore +sur toi, à te repousser encore de mon pied. Si tu nous prêtes cet +argent, ne nous le prête pas comme à des amis, car l'amitié a-t-elle +jamais exigé qu'un stérile métal produisît pour elle dans les mains d'un +ami? mais prête plutôt ici à ton ennemi. S'il manque à son engagement, +tu auras meilleure grâce à exiger sa punition. + +SHYLOCK.--Eh! mais voyez donc comme vous vous emportez! Je voudrais être +de vos amis, gagner votre affection, oublier les avanies que vous m'avez +faites, subvenir à vos besoins présents, et ne pas exiger un denier +d'usure pour mon argent, et vous ne voulez pas m'entendre! L'offre est +pourtant obligeante. + +ANTONIO.--Ce serait, en effet, par obligeance. + +SHYLOCK.--Et je veux l'avoir cette obligeance; venez avec moi chez un +notaire, me signer un simple billet, et pour nous divertir, nous +stipulerons qu'en cas que vous ne me rendiez pas, à tels jour et lieu +désigné, la somme ou les sommes exprimées dans l'acte, vous serez +condamné à me payer une livre juste de votre belle chair, coupée sur +telle partie du corps qu'il me plaira choisir. + +ANTONIO.--J'y consens sur ma foi, et, en signant un pareil billet, je +dirai que le Juif est rempli d'obligeance. + +BASSANIO.--Vous ne ferez pas pour mon compte un billet de la sorte; +j'aime mieux rester dans l'embarras. + +ANTONIO.--Eh! ne craignez rien, mon cher: je n'encourrai pas la +condamnation. Dans le courant de ces deux mois-ci, c'est-à-dire encore +un mois avant l'échéance du billet, j'attends des retours pour neuf fois +sa valeur. + +SHYLOCK.--O père Abraham! ce que c'est que ces chrétiens, comme la +dureté de leurs procédés les rend soupçonneux sur les intentions des +autres! Dites-moi, s'il ne payait pas au terme marqué, que gagnerais-je +en exigeant qu'il remplît la condition proposée? Une livre de la chair +d'un homme, prise sur un homme, ne me serait pas si bonne ni si +profitable que de la chair de mouton, de boeuf ou de chèvre. C'est pour +m'acquérir ses bonnes grâces que je lui fais cette offre d'amitié: s'il +veut l'accepter, à la bonne heure! sinon, adieu; et je vous prie de ne +pas mal interpréter mon attachement. + +ANTONIO.--Oui, Shylock, je signerai ce billet. + +SHYLOCK.--En ce cas, allez m'attendre chez le notaire; donnez-lui vos +instructions sur ce billet bouffon. Je vais prendre les ducats, donner +un coup d'oeil à mon logis que j'ai laissé sous la garde très-peu sûre +d'un négligent coquin, et je vous rejoins dans l'instant. + +(Il sort.) + +ANTONIO.--Dépêche-toi, aimable Juif. Cet Hébreu se fera chrétien; il +devient traitable. + +BASSANIO.--Je n'aime pas de belles conditions accordées par un +misérable. + +ANTONIO.--Allons: il ne peut y avoir rien à craindre; mes vaisseaux +arriveront un mois avant le terme. + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + + ACTE DEUXIÈME + + +SCÈNE I + +A Belmont. + +_Fanfare de cors. Entrent_ LE PRINCE DE MAROC _avec sa suite,_ PORTIA, +NÉRISSA, _et plusieurs autres personnes de sa suite._ + + +LE PRINCE DE MAROC.--Ne vous choquez point de la couleur de mon teint: +c'est la sombre livrée de ce soleil à la brune chevelure dont je suis +voisin, et près duquel je fus nourri. Faites-moi venir le plus beau des +enfants du Nord, où les feux de Phoebus dégèlent à peine les glaçons +suspendus aux toits, et faisons sur nous une incision en votre honneur, +pour savoir quel sang est le plus rouge du sien ou du mien. Dame, je +puis te le dire, cette figure a intimidé le brave. Je jure, par mon +amour, que les vierges les plus honorées de nos climats en ont été +éprises. Je ne voudrais pas changer de couleur, à moins que ce ne fût +pour vous dérober quelques pensées, mon aimable reine. + +PORTIA.--Je ne me laisse pas conduire dans mon choix par la seule +délicatesse des yeux d'une fille. D'ailleurs la loterie à laquelle est +remis mon sort ôte à ma volonté le droit d'une libre décision. Mais mon +père n'eût-il pas circonscrit mon choix, et n'eût-il pas, dans sa +sagesse, déterminé que je me donnerais pour femme à celui qui +m'obtiendra par les moyens que je vous ai dits, vous me paraîtriez, +prince renommé, tout aussi digne de mon affection qu'aucun de ceux que +j'aie vus jusqu'ici se présenter. + +LE PRINCE DE MAROC.--Je vous en rends grâces. Je vous prie, +conduisez-moi à ces coffres, pour y essayer ma fortune. Par ce +cimeterre, qui a tué le sophi et un prince de Perse, et qui a gagné +trois batailles sur le sultan Soliman, je voudrais, pour t'obtenir, +foudroyer de mes regards l'oeil le plus farouche, vaincre en bravoure le +coeur le plus intrépide de l'univers, arracher les petits ours des +mamelles de leur mère; que dis-je? insulter au lion rugissant après sa +proie. Mais, hélas! cependant, quand Hercule et Lichas joueront aux dés +pour décider lequel vaut le mieux des deux, le plus haut point peut +sortir de la main la plus faible; et voilà Hercule vaincu par son page. +Et moi, conduit de même par l'aveugle fortune, je puis manquer ce +qu'obtiendra un moins digne, et en mourir de douleur. + +PORTIA.--Il vous en faut courir les chances, et renoncer à choisir; ou, +avant de choisir, il faut jurer que si vous choisissez mal, vous ne +parlerez à l'avenir de mariage à aucune femme. Ainsi, faites bien vos +réflexions. + +LE PRINCE DE MAROC.--Je m'y soumets: allons, conduisez-moi à la décision +de mon sort. + +PORTIA.--Rendons-nous d'abord au temple. Après le dîner, vous tirerez +votre lot. + +LE PRINCE DE MAROC.--A la fortune, donc, qui va me rendre le plus +heureux ou le plus malheureux des hommes! + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +A Venise.--Une rue. + +_Entre_ LANCELOT GOBBO. + + +LANCELOT.--Sûrement, ma conscience me permettra de fuir la maison de ce +Juif, mon maître. Le diable est à mes trousses, et me tente en me +disant: _Gobbo_, _Lancelot Gobbo_, _bon Lancelot_, ou _bon Gobbo_, ou +_bon Lancelot Gobbo, servez-vous de vos jambes; prenez votre élan, et +décampez_. Ma conscience me dit: _Non; prends garde, honnête Lancelot; +prends garde, honnête Gobbo_; ou, comme je l'ai dit, _honnête Lancelot +Gobbo, ne t'enfuis pas; rejette la pensée de te fier à tes talons_. Et +là-dessus l'intrépide démon me presse de faire mon paquet: _Allons_, dit +le diable; _hors d'ici_, dit le diable; _par le ciel, arme-toi de +courage_, dit le diable, _et sauve-toi_. Alors ma conscience, se jetant +dans les bras de mon coeur, me dit fort prudemment: _Mon honnête ami +Lancelot, toi, le fils d'un honnête homme_, ou _plutôt d'une honnête +femme_; car, au fait, mon père eut sur son compte quelque chose; il +s'éleva à quelque chose; il avait un certain arrière-goût.... Bien, ma +conscience me dit: _Lancelot, ne bouge pas_; _va-t'en_, dit le diable; +_ne bouge pas_, dit ma conscience.--Et moi je dis: Ma conscience, votre +conseil est bon; je dis: Démon, votre conseil est bon. En me laissant +gouverner par ma conscience, je resterais avec le Juif mon maître, qui, +Dieu me pardonne, est une espèce de diable; et en fuyant de chez le +Juif, je me laisserais gouverner par le démon qui, sauf votre respect, +est le diable en personne: sûrement le Juif est le diable même incarné; +et, en conscience, ma conscience n'est qu'une manière de conscience +brutale, de venir me conseiller de rester avec le Juif. Allons, c'est le +diable qui me donne un conseil d'ami; je me sauverai, démon: mes talons +sont à tes ordres; je me sauverai. + +(Entre le vieux Gobbo avec un panier.) + +GOBBO.--Monsieur le jeune homme, vous-même, je vous prie: quel est le +chemin de la maison de monsieur le Juif? + +LANCELOT, _à part_.--O ciel! c'est mon père légitime; il a la vue plus +que brouillée; elle est tout à fait déguerpie[5], en sorte qu'il ne me +reconnaît pas. Je veux voir ce qui en sera. + +[Note 5: _More than sand-blind, high gravel blind_. _Sand-blind_ désigne +une maladie de la vue, qui fait voir habituellement devant les yeux +comme des grains de sable. Lancelot, dans son langage bouffon, pour +exprimer que son père est presque aveugle, dit qu'il n'est pas +seulement sand-blind (_aveugle de sable_), mais _gravel blind_ (aveugle +de gravier): ce qui aurait été inintelligible en français.] + +GOBBO.--Monsieur le jeune gentilhomme, je vous prie, quel est le chemin +pour aller chez monsieur le Juif? + +LANCELOT.--Tournez sur votre main droite, au premier détour; mais, au +plus prochain détour, tournez sur votre gauche; puis ma foi, au premier +détour, ne tournez ni à droite ni à gauche; mais descendez indirectement +vers la maison du Juif. + +GOBBO.--Fontaine de Dieu! ce sera bien difficile à trouver. +Pourriez-vous me dire si un nommé Lancelot, qui demeure avec lui, y +demeure ou non? + +LANCELOT.--Parlez-vous du jeune monsieur Lancelot?--Faites bien +attention à présent. (_A part_.)--Je vais lui faire monter l'eau aux +yeux.--Parlez-vous du jeune monsieur Lancelot? + +GOBBO.--Il n'est pas un monsieur; c'est le fils d'un pauvre homme. Son +père, quoique ce soit moi qui le dise, est un honnête homme +excessivement pauvre, et qui, Dieu merci, a encore envie de vivre. + +LANCELOT.--Allons, que son père soit ce qu'il voudra; nous parlons du +jeune monsieur Lancelot. + +GOBBO.--De l'ami de Votre Seigneurie, et de Lancelot tout court, +monsieur. + +LANCELOT.--Mais, je vous prie, _ergo_, vieillard, _ergo_, je vous en +conjure; parlez-vous du jeune monsieur Lancelot? + +GOBBO.--De Lancelot, sous votre bon plaisir, monsieur. + +LANCELOT.--_Ergo_, monsieur Lancelot; ne parlez point de monsieur +Lancelot, père; car le jeune gentilhomme (en conséquence des destins et +des destinées, et de toutes ces bizarres façons de parler, comme les +trois soeurs, et autres branches de science) est vraiment décédé; ou, +comme qui dirait tout simplement, parti pour le ciel. + +GOBBO.--Que Dieu m'en préserve! Ce garçon était le bâton de ma +vieillesse, mon seul soutien. + +LANCELOT.--Est-ce que je ressemble à un gourdin, ou à un appui de +hangar, à un bâton, à une béquille? Me reconnaissez-vous, père? + +GOBBO.--Hélas! non, je ne vous reconnais point, mon jeune monsieur; +mais, je vous en prie, dites-moi, mon garçon, Dieu fasse paix à son âme! +est-il vivant ou mort? + +LANCELOT.--Ne me connaissez-vous point, père? + +GOBBO.--Hélas! monsieur, j'ai la vue trouble et je ne vous connais +point. + +LANCELOT.--Eh bien! si vous aviez vos yeux, vous pourriez bien risquer +de ne pas me reconnaître; c'est un habile père que celui qui connaît son +enfant. Allons, vieillard; je vais vous donner des nouvelles de votre +fils.--Donnez-moi votre bénédiction. La vérité se montrera au grand +jour: un meurtre ne peut rester longtemps caché; au lieu que le fils +d'un homme le peut; mais à la fin la vérité se montrera. + +GOBBO.--Je vous en prie, monsieur, levez-vous; je suis certain que vous +n'êtes point Lancelot, mon garçon. + +LANCELOT.--Je vous en conjure, ne bavardons pas plus longtemps +là-dessus. Donnez-moi votre bénédiction. Je suis Lancelot, qui était +votre garçon, qui est votre fils, et qui sera votre enfant. + +GOBBO.--Je ne puis croire que vous soyez mon fils. + +LANCELOT.--Je ne sais qu'en penser: mais je suis Lancelot, le valet du +Juif; et je suis sûr que Marguerite, votre femme, est ma mère. + +GOBBO.--Oui, en effet, elle se nomme Marguerite: je jurerai que si tu es +Lancelot, tu es ma chair, et mon sang. Dieu soit adoré! Quelle barbe tu +as acquise! Il t'est venu plus de poil au menton qu'il n'en est venu sur +la queue à Dobbin, mon limonier. + +LANCELOT.--Il paraîtrait en cela que la queue de Dobbin augmente à +rebours; car je suis sûr que la dernière fois que je l'ai vu, il avait +plus de poil à la queue que je n'en ai sur la face. + +GOBBO.--Seigneur! que tu es changé!--Comment vous accordez-vous +ensemble, ton maître et toi? Je lui apporte un présent: comment +êtes-vous ensemble aujourd'hui? + +LANCELOT.--Fort bien, fort bien. Mais quant à moi, comme j'ai arrêté de +m'enfuir de chez lui, je ne m'arrêterai plus que je n'aie fait un bout +de chemin. Mon maître est un vrai Juif. Lui faire un présent! Faites-lui +présent d'une hart: je meurs de faim à son service: vous pouvez compter +mes doigts par le nombre de mes côtes. Mon père, je suis bien aise que +vous soyez venu: donnez-moi votre présent pour un monsieur Bassanio, qui +fait faire maintenant à ses gens de très-belles livrées neuves: si je ne +le sers pas, je courrai tant que Dieu a de terre. O rare bonheur! Tenez, +le voici lui-même; adressez-vous à lui, mon père, car je veux devenir +Juif, si je sers le Juif plus longtemps. + +(Entre Bassanio, suivi de Léonardo et d'autres domestiques.) + +BASSANIO.--Vous pouvez l'arranger ainsi;--mais faites si bien diligence, +que le souper soit prêt au plus tard pour cinq heures.--Aie soin que ces +lettres soient remises. Donne les livrées à faire, et prie Gratiano de +venir dans l'instant me trouver chez moi. + +(Sort un domestique.) + +LANCELOT.--Allez à lui, mon père. + +GOBBO.--Dieu bénisse Votre Seigneurie! + +BASSANIO.--Bien obligé: me veux-tu quelque chose? + +GOBBO.--Voilà mon fils, monsieur, un pauvre garçon... + +LANCELOT.--Non pas un pauvre garçon, monsieur; c'est le valet du riche +Juif, qui voudrait, monsieur, comme mon père vous le spécifiera.... + +GOBBO.--Il a, monsieur, une grande rage, comme qui dirait, de servir.... + +LANCELOT.--Effectivement, le court et le long de la chose, est que je +sers le Juif, et j'ai bien envie, comme mon père vous le spécifiera.... + +GOBBO.--Son maître et lui, sauf le respect dû à Votre Seigneurie, ne +sont guère cousins ensemble. + +LANCELOT.--Pour abréger, la vérité est que le Juif m'ayant maltraité, +c'est la cause que je..., comme mon père, qui est, comme je l'espère, +un vieillard, vous le détaillera. + +GOBBO.--J'ai ici quelques paires de pigeons que je voudrais offrir à +Votre Seigneurie, et ma prière est que.... + +LANCELOT.--En peu de mots, la requête est impertinente pour mon compte, +à moi, comme Votre Seigneurie le saura par cet honnête vieillard; et +quoique ce soit moi qui le dise, quoiqu'il soit vieux, cependant c'est +un pauvre homme, et mon père. + +BASSANIO.--Qu'un de vous parle pour deux.--Que voulez-vous? + +LANCELOT.--Vous servir, monsieur. + +GOBBO.--C'est là où le bât nous blesse, monsieur. + +BASSANIO.--Je te connais très-bien: tu as obtenu ta requête. Shylock, +ton maître, m'a parlé aujourd'hui même, et t'a fait réussir, supposé que +ce soit réussir que de quitter le service d'un riche Juif, pour te +mettre à la suite d'un si pauvre gentilhomme que moi. + +LANCELOT.--Le vieux proverbe est très-bien partagé entre mon maître +Shylock et vous, monsieur: vous avez la grâce de Dieu, monsieur, et lui, +il a de quoi. + +BASSANIO.--C'est fort bien dit: bon père, va avec ton fils.--Prends +congé de ton ancien maître, et informe-toi de ma demeure, pour t'y +rendre. (_A ses gens_.) Qu'on lui donne une livrée plus galonnée que +celle de ses camarades. Ayez-y l'oeil. + +LANCELOT.--Mon père, entrons.--Je ne sais pas me procurer du service; +non, je n'ai jamais eu de langue dans ma tête.--Allons (_considérant la +paume de sa main_), si de tous les hommes en Italie, qui ouvrent la main +pour jurer sur l'Évangile, il y en a un qui présente une plus belle +table.... je dois faire fortune; tenez, voyez seulement cette ligne de +vie! Pour les mariages, ce n'est qu'une bagatelle; quinze femmes, hélas! +ce ne serait rien; onze veuves et neuf pucelles, ce n'est que le simple +nécessaire d'un homme. Et ensuite échapper trois fois au danger de se +noyer, et courir risque de la vie sur le bord d'un lit de plume.... Ce +n'est pas grand'chose en effet que de se tirer de là. Allons, si la +fortune est femme, c'est une bonne pâte de femme de m'avoir donné de +pareils linéaments.--Venez, mon père, je vais prendre congé du Juif dans +un clin d'oeil. + +(Lancelot et Gobbo sortent.) + +BASSANIO.--Je te prie, cher Léonardo, songe à ce que je t'ai recommandé. +Quand tu auras tout acheté et distribué comme je te l'ai dit, reviens +promptement; car je traite chez moi, ce soir, mes meilleurs amis. +Dépêche-toi, va. + +LÉONARDO.--Je ferai tout cela de mon mieux. + +(Entre Gratiano.) + +GRATIANO.--Où est votre maître? + +LÉONARDO.--Là-bas, monsieur, qui se promène.... + +(Léonardo sort.) + +GRATIANO.--Seigneur Bassanio! + +BASSANIO.--Ha! Gratiano! + +GRATIANO.--J'ai une demande à vous faire. + +BASSANIO.--Elle vous est accordée. + +GRATIANO.--Vous ne pouvez me refuser; il faut absolument que je vous +accompagne à Belmont. + +BASSANIO.--Très-bien, j'y consens.--Mais écoute, Gratiano.--Tu es trop +sans façon, trop brusque; tu as un ton de voix trop tranchant.--Ce sont +des qualités qui te vont assez bien, et qui à nos yeux ne semblent pas +des défauts; mais partout où tu n'es pas connu, te dirai-je? elles +annoncent quelque chose de trop libre.--Je t'en prie, prends la peine de +tempérer ton esprit trop pétulant par quelques grains de retenue, de +peur que l'irrégularité de tes manières ne soit interprétée à mon +désavantage dans le lieu où je vais, et ne me fasse perdre mes +espérances. + +GRATIANO.--Seigneur Bassanio, écoutez-moi; si je ne prends pas le +maintien le plus modeste, si je ne parle pas respectueusement, ne +laissant échapper que quelques jurons de temps à autre; si je ne me +présente pas de l'air plus grave, toujours des livres de prières dans ma +poche; si même, lorsqu'on dira les grâces, je ne ferme pas les yeux avec +componction en tenant ainsi mon chapeau, et poussant un soupir, et +disant _amen_; enfin si je n'observe pas la civilité jusqu'au scrupule, +comme un homme formé à toute la gravité de maintien requise pour plaire +à sa grand'mère, ne vous fiez plus jamais à moi. + +BASSANIO.--Allons, nous verrons comment vous vous conduirez. + +GRATIANO.--Oui, mais j'excepte la soirée d'aujourd'hui: vous ne me +jugerez pas sur ce que nous ferons ce soir. + +BASSANIO.--Oh! non: ce serait dommage. Je vous inviterai au contraire à +déployer votre plus grande gaieté; car nous avons des amis qui se +proposent de se réjouir; mais adieu, je vous laisse: j'ai quelques +affaires. + +GRATIANO.--Et moi, il faut que j'aille trouver Lorenzo et les autres; +mais nous vous rendrons visite à l'heure du souper. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Toujours à Venise.--Une pièce dans la maison de Shylock. + +_Entrent_ JESSICA ET LANCELOT. + + +JESSICA.--Je suis fâchée que tu quittes ainsi mon père. Notre maison est +l'enfer, et toi, un démon jovial qui dissipais un peu cette atmosphère +d'ennui. Mais porte-toi bien, voilà un ducat pour toi; et, Lancelot, tu +verras bientôt au souper Lorenzo, qui est invité chez ton nouveau +maître. Donne-lui cette lettre: fais-le secrètement; adieu. Je ne +voudrais pas que mon père me trouvât causant avec toi. + +LANCELOT.--Adieu; mes larmes te parlent pour moi.--Très-charmante +païenne! Très-aimable Juive! Si un chrétien ne fait pas quelque tour de +fripon pour te posséder, je serais bien trompé; mais, adieu: ces sottes +larmes noient un peu mon courage viril. Adieu. + +(Il sort.) + +JESSICA.--Adieu, bon Lancelot.--Hélas! quel odieux péché! n'est-ce pas à +moi de rougir d'être la fille de mon père! Mais quoique je sois sa +fille par le sang, je ne le suis point par le caractère. O Lorenzo! si +tu tiens ta promesse, je mettrai fin à ces combats, je deviendrai +chrétienne, et ta tendre épouse. + +(Elle sort.) + + +SCÈNE IV + +Toujours à Venise.--Une rue. + +_Entrent_ GRATIANO, LORENZO, SALARINO, SALANIO. + + +LORENZO.--Oui, nous nous échapperons pendant le souper: nous irons +prendre nos déguisements chez moi, nous reviendrons tous en moins d'une +heure. + +GRATIANO.--Nous n'avons pas fait les préparatifs nécessaires. + +SALARINO.--Nous n'avons pas encore parlé de nous procurer des +porte-flambeaux. + +SALANIO.--C'est une pauvre chose, quand cela n'est pas arrangé dans un +bel ordre; et à mon avis il vaudrait mieux, en ce cas, n'y pas songer. + +LORENZO.--Il n'est encore que quatre heures: nous avons deux heures pour +nous procurer tout ce qu'il faut. (_Entre Lancelot avec une lettre._) +Ami Lancelot, qu'y a-t-il de nouveau? + +LANCELOT.--S'il vous plaît d'ouvrir cette lettre, elle pourra +probablement vous l'apprendre. + +LORENZO.--Je connais cette main: c'est une belle main sur ma foi, et la +belle main qui a écrit cette lettre est plus blanche que le papier sur +lequel elle a écrit. + +GRATIANO.--Une lettre d'amour, sûrement? + +LANCELOT.--Avec votre permission, monsieur.... + +LORENZO.--Où vas-tu? + +LANCELOT.--Vraiment, monsieur, inviter mon ancien maître le Juif à +souper ce soir chez mon nouveau maître le chrétien. + +LORENZO.--Attends, prends ceci.--Dis à l'aimable Jessica, que je ne lui +manquerai pas de parole. Parle-lui en secret: va. (_Sort +Lancelot._)--Messieurs, voulez-vous vous préparer pour la mascarade de +ce soir? Je suis pourvu d'un porte-flambeau. + +SALARINO.--Oui, vraiment, j'y vais sur-le-champ. + +SALANIO.--Et moi aussi. + +LORENZO.--Venez nous trouver, Gratiano et moi, dans quelque temps, au +logis de Gratiano. + +SALARINO.--C'est bon, nous n'y manquerons pas. + +(Salarino et Salanio sortent.) + +GRATIANO.--Cette lettre ne venait-elle pas de la belle Jessica? + +LORENZO.--Il faut que je te dise tout: elle m'instruit de la manière +dont il faut que je l'enlève de la maison de son père, me détaille ce +qu'elle emporte d'or et de bijoux, l'habillement de page qu'elle a tout +prêt. Si jamais le Juif son père entre dans le ciel, ce ne sera que par +considération pour son aimable fille; et jamais le malheur n'osera +traverser les pas de cette belle, qu'en s'autorisant du prétexte qu'elle +est la lignée d'un Juif sans foi. Allons, viens avec moi: parcours cette +lettre tout en marchant. La belle Jessica me servira de porte-flambeau. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE V + +Dans la maison de Shylock. + +SHYLOCK, LANCELOT. + + +SHYLOCK.--Allons; tu verras par tes yeux, et tu jugeras de la différence +qu'il y a entre le vieux Shylock et Bassanio.--Hé! Jessica?--Tu ne seras +pas toujours à faire bombance, comme tu l'as faite avec moi.... Eh! +Jessica?... Et à dormir, et à ronfler, et à déchirer tes habits.--Eh +bien! Jessica? Quoi donc? + +LANCELOT.--Holà! Jessica? + +SHYLOCK.--Qui te dit d'appeler? Je ne t'ai pas dit d'appeler. + +LANCELOT.--Votre Seigneurie me reprochait souvent de ne savoir rien +faire sans qu'on me le dît. + +(Entre Jessica.) + +JESSICA.--Vous m'appelez? Que voulez-vous? + +SHYLOCK.--Je suis invité à souper dehors, Jessica; voilà mes +clefs.--Mais pourquoi irais-je? Ce n'est pas par amitié que je suis +invité; ils me flattent: eh bien! j'irai par haine, pour manger aux +dépens du prodigue chrétien.--Jessica, ma fille, veille sur ma maison. +J'ai de la répugnance à sortir: il se brasse quelque chose de contraire +à mon repos: car j'ai rêvé cette nuit de sacs d'argent. + +LANCELOT.--Je vous en conjure, monsieur, allez-y. Mon jeune maître +attend avec impatience votre déconvenue[6]. + +SHYLOCK.--Et moi la sienne. + +LANCELOT.--Ils ont comploté ensemble....--Je ne dirai pas précisément +que vous devez voir une mascarade: mais si vous en voyez une, alors ce +n'était donc pas pour rien que mon nez a saigné le dernier lundi +Noir[7], à six heures du matin; ce qui répondait au mercredi des +cendres, dans l'après-dînée, d'il y a quatre ans. + +[Note 6: _Your reproach_ (reproche, honte); c'est probablement une +balourdise de Lancelot pour _approach_ (approche); _reproach_ est pris +ici par le Juif dans le sens de _honte_, qui n'a aucun rapport de son +avec aucun mot qui puisse être dans l'intention de Lancelot. On y a +substitué _déconvenue_, qu'il peut dire pour _venue_.] + +[Note 7: Le lundi de Pâques. En 1360, le lundi de Pâques, 14 avril, +Edouard III faisant avec son armée le siége de Paris, il survint un +froid si brumeux et si violent, que plusieurs soldats moururent de froid +sur leurs chevaux, et que le lundi de Pâques en conserva le nom de lundi +Noir.] + +SHYLOCK.--Quoi! y aura-t-il des masques? Écoutez-moi, Jessica. Fermez +bien mes portes; et lorsque vous entendrez le tambour, et le détestable +criaillement du fifre au cou tors, n'allez pas vous hisser aux fenêtres, +ni montrer votre tête en public sur la rue, pour regarder des fous de +chrétiens aux visages vernis: mais bouchez bien les oreilles de ma +maison; je veux dire les fenêtres: que le son de ces vaines folies +n'entre pas dans ma grave maison.--Par le bâton de Jacob, je jure que je +ne me sens nulle envie d'aller ce soir à un festin en ville; cependant +j'irai.--Vous, drôle, prenez les devants, et annoncez que je vais y +aller. + +LANCELOT.--Je vais vous précéder, monsieur. (_Bas à Jessica._) +Maîtresse, malgré tout ce qu'il dit, regardez à la fenêtre; vous verrez +approcher un chrétien, qui mérite bien les regards d'une Juive. + +(Lancelot sort.) + +SHYLOCK.--Hé! que vous dit cet imbécile de la race d'Agar? + +JESSICA.--Il me disait: Adieu, maîtresse; rien de plus. + +SHYLOCK.--Ce Jeannot-là[8] est assez bon homme, mais gros mangeur, lent +au projet comme une vraie tortue, et dormant dans le jour plus qu'un +chat sauvage. Les frelons ne bâtissent pas dans ma ruche: ainsi je me +sépare de lui, pour le céder à un homme que je veux qu'il aide à +dépenser promptement l'argent qu'il m'a emprunté.--Allons, Jessica, +rentrez. Peut-être reviendrai-je sur-le-champ. Faites ce que je vous +recommande: fermez les portes sur vous. Bien attaché, bien retrouvé: +c'est un proverbe qui ne vieillit point pour un esprit économe. + +(Il sort.) + +JESSICA.--Adieu.--Et, si la fortune ne m'est pas contraire, j'ai perdu +un père, et vous une fille. + +(Elle sort.) + +[Note 8: _The Patch_. Patch était, à ce qu'il paraît, le fou du cardinal +Wolsey, dont le nom était devenu proverbial comme l'est parmi nous celui +de Jeannot ou de Jocrisse.] + + +SCÈNE VI + +Toujours au même lieu. + +GRATIANO ET SALARINO _masqués_. + + +GRATIANO.--Voici le hangar sous lequel Lorenzo nous a dit de l'attendre. + + +SALARINO.--L'heure qu'il nous avait donnée est presque passée. + +GRATIANO.--Et il est bien étonnant qu'il tarde autant; car les amoureux +devancent toujours l'horloge. + +SALARINO.--Oh! les pigeons de Vénus volent dix fois plus vite pour +sceller de nouveaux liens d'amour, qu'ils n'ont coutume de faire pour +rester fidèles à leurs anciens engagements. + +GRATIANO.--Cela sera toujours vrai: quel convive se lève d'une table +avec cet appétit aigu qu'il sentait en s'y asseyant? Où est le cheval +qui revienne sur les ennuyeuses traces de la route qu'il a parcourue, +avec le feu qu'il avait en partant? Pour tous les biens de ce monde, il +y a plus d'ardeur dans la poursuite que dans la jouissance. Voyez comme, +semblable au jeune homme ou à l'enfant prodigue, le navire sort pavoisé +de son port natal, embrassé et caressé par la brise libertine; et voyez +comme il revient, également semblable à l'enfant prodigue, les côtes +creusées par les injures de l'air, les voiles en lambeaux, desséché, +délabré et appauvri par le libertinage de la brise. + +(Entre Lorenzo.) + +SALARINO.--Ah! voici Lorenzo!--Nous continuerons dans un autre moment. + +LORENZO.--Chers amis, pardon d'avoir tardé si longtemps. Ce n'est pas +moi, ce sont mes affaires qui vous ont fait attendre. Quand il vous +prendra fantaisie de voler des épouses, je vous promets de faire le guet +aussi longtemps pour vous.--Approchez; c'est ici la demeure de mon +beau-père le Juif.--Holà, holà, quelqu'un! + +(Jessica paraît à la fenêtre déguisée en page.) + +JESSICA.--Qui êtes-vous? Nommez-vous, pour plus de certitude; quoique je +puisse jurer de vous connaître à votre voix. + +LORENZO.--Lorenzo, ton bien-aimé. + +JESSICA.--C'est Lorenzo, bien sûr; et mon bien-aimé, bien vrai; car quel +autre aimé-je autant? et quel autre que vous, Lorenzo, sait si je suis +votre amante? + +LORENZO.--Le ciel et ton coeur sont témoins que tu l'es. + +JESSICA.--Tenez, prenez cette cassette; elle en vaut la peine. Je suis +bien aise qu'il soit nuit, et que vous ne me voyiez point; car je suis +honteuse de mon déguisement: mais l'Amour est aveugle, et les amants ne +peuvent voir les charmantes folies qu'ils font eux-mêmes: s'ils les +pouvaient apercevoir, Cupidon lui-même rougirait de me voir ainsi +transformée en garçon. + +LORENZO.--Descendez, car il faut que vous me serviez de porte-flambeau. + +JESSICA.--Quoi! faut-il que je porte la lumière sur ma propre honte! Oh! +elle ne m'est, je le jure, que trop claire à moi-même. Vous me donnez +là, cher amour, un emploi d'éclaireur, et j'ai besoin de l'obscurité. + +LORENZO.--Et vous êtes obscurcie, ma douce amie, même sous cet aimable +vêtement de page. Mais venez sans différer; car la nuit, déjà close, +commence à s'écouler, et nous sommes attendus à la fête de Bassanio. + +JESSICA.--Je vais fermer les portes et me dorer encore de quelques +ducats de plus, et je suis à vous dans le moment. + +(Elle quitte la fenêtre.) + +GRATIANO.--Par mon chaperon, c'est une Gentille, et non pas une Juive. + +LORENZO.--Malheur à moi, si je ne l'aime pas de toute mon âme! Car elle +est sage, autant que j'en puis juger; elle est belle, si mes yeux ne me +trompent point; elle est sincère, car je l'ai éprouvée telle, et en +conséquence, comme fille sage, belle et sincère, elle occupera pour +toujours mon âme constante. (_Jessica reparaît à la porte._) Ah! te +voilà?--Allons, messieurs, partons. Les masques de notre compagnie nous +attendent. + +(Il sort avec Jessica et Salarino.) + +(Entre Antonio.) + +ANTONIO.--Qui est là? + +GRATIANO.--C'est vous, seigneur Antonio? + +ANTONIO.--Fi, fi, Gratiano: où sont tous les autres? Il est neuf heures. +Tous nos amis vous attendent.--Point de mascarade ce soir. Le vent +s'élève, et Bassanio va s'embarquer tout à l'heure. J'ai envoyé vingt +personnes vous chercher. + +GRATIANO.--J'en suis fort aise; je ne désire pas de plus grand plaisir +que de mettre à la voile, et de partir cette nuit. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE VII + +A Belmont.--Un appartement dans la maison de Portia. + +_Fanfare de cors_. _Entrent_ PORTIA, LE PRINCE DE MAROC _et leurs +suites_. + + +PORTIA.--Allons, tirez les rideaux, et découvrez les coffres à ce noble +prince. Maintenant choisissez. + +LE PRINCE DE MAROC.--Le premier est d'or, et porte cette inscription: + + Qui me choisira gagnera ce que beaucoup d'hommes désirent. + +Le second est d'argent, et porte cette promesse: + + Qui me choisira aura tout ce qu'il mérite. + +Le troisième est de plomb, avec une inscription aussi peu remarquable +que le métal: + + Qui me choisira doit donner et risquer tout ce qu'il a. + +Comment saurai-je si je choisis bien? + +PORTIA.--Prince, l'un des trois renferme mon portrait: si vous le +choisissez, je vous appartiens avec lui. + +LE PRINCE DE MAROC.--Puisse quelque dieu diriger mon jugement et ma +main! Voyons un peu. Je veux encore jeter les yeux sur les inscriptions. +Que dit le coffre de plomb? + + Qui me choisira doit donner et risquer tout ce qu'il a. + +Doit donner! Pourquoi? Pour du plomb! Risquer pour du plomb? Ce coffre +présente une menace. On ne hasarde tout que dans l'espoir de grands +avantages. Un coeur d'or ne se laisse pas prendre à l'amorce d'un métal +de rebut. Je ne veux ni donner, ni risquer rien pour du plomb.--Que dit +l'argent avec sa couleur virginale? + + Qui me choisira recevra tout ce qu'il mérite. + +Tout ce qu'il mérite? Arrête là, prince de Maroc, et pèse ce que tu vaux +d'une main impartiale. Si tu juges de ton prix par l'opinion que tu as +de toi, ton mérite est assez grand; mais assez ne s'étend pas +suffisamment loin pour atteindre cette dame.--Et pourtant, douter de ce +que je vaux, ce serait lâchement m'exclure.--Tout ce que je mérite!.... +Mais vraiment: c'est d'obtenir la dame. Je la mérite par ma naissance, +par mon rang, par mes grâces, par les qualités que j'ai reçues de +l'éducation; mais plus que tout cela, je la mérite par mon amour. Si je +ne m'égarais pas plus loin, et que je fixasse ici mon choix.... Voyons +encore une fois ce qui est gravé sur le coffre d'or: + + Qui me choisira gagnera ce que beaucoup d'hommes désirent. + +Mais c'est cette dame. Le monde entier la désire, et l'on vient des +quatre coins de la terre pour baiser cette châsse, cette sainte mortelle +et vivante. Les déserts de l'Hyrcanie et les sauvages solitudes de la +vaste Arabie sont devenus le grand chemin que traversent les princes +pour venir contempler la belle Portia; le liquide royaume, dont la tête +ambitieuse vomit à la face des cieux n'est pas une barrière capable +d'arrêter ces courages lointains: ils arrivent comme sur un ruisseau, +pour voir la belle Portia. Un de ces trois coffres contient son divin +portrait: est-il probable qu'elle soit contenue dans du plomb? Former +une si basse pensée mériterait la damnation; ce métal serait trop +grossier pour assujettir même le linceul destiné à l'embaumer dans la +nuit du tombeau. Croirai-je qu'elle est cachée dans l'argent, et +rabaissée ainsi dix fois au-dessous de l'or pur? Idée criminelle! Jamais +brillant si précieux ne fut enchâssé dans un métal au-dessous de l'or. +Les Anglais ont une monnaie d'or frappée de la figure d'un ange: mais il +n'est qu'empreint dessus; c'est un ange couché dans un lit d'or. +Donnez-moi la clef. Je choisis celui-ci, arrive que pourra. + +PORTIA.--La voilà, prince, et si c'est ma figure que vous y trouvez, je +vous appartiens. + +(Elle ouvre le coffre d'or.) + +LE PRINCE DE MAROC.--O enfer! que vois-je là? Un squelette et dans le +creux de son oeil un rouleau de papier! lisons cet écrit. + + Tout ce qui reluit n'est pas or, + Vous l'avez souvent ouï dire. + Bien des hommes ont vendu leur vie, + Pour ne faire que voir ce que j'offre extérieurement. + Les tombes dorées renferment des vers. + Si vous eussiez été aussi sage que hardi, + Et jeune par la force, vieux par le jugement, + Votre réponse n'eût pas été dans ce rouleau + Adieu: votre requête est à néant. + +A néant, en effet, et ma peine perdue! Adieu donc, ardeur. Glace, je +t'accueille. (_A Portia_.)--Adieu, Portia, mou coeur est trop accablé +pour se répandre en pénibles adieux. Ainsi s'éloignent les malheureux +qui ont tout perdu. + +(Il sort avec sa suite.) + +PORTIA.--Nous en voilà délivrés tout doucement. Fermez les rideaux. +Allons.... puissent tous ceux de sa couleur choisir de même! + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE VIII + +A Venise.--Une rue. + +_Entrent_ SALANIO, SALARINO. + + +SALARINO.--Eh! vraiment oui, j'ai vu Bassanio mettre à la voile. +Gratiano est parti avec lui, et Lorenzo n'est point dans leur vaisseau; +j'en suis sûr. + +SALANIO.--Ce coquin de Juif a éveillé par ses cris le duc, qui est venu +avec lui faire la recherche du vaisseau de Bassanio. + +SALARINO.--Il est venu trop tard. L'ancre était levée; mais on a donné à +entendre au duc, qu'on avait vu dans une gondole Lorenzo et sa tendre +Jessica. D'ailleurs Antonio a certifié au duc qu'ils n'étaient pas dans +le même vaisseau que Bassanio. + +SALANIO.--Jamais je n'ai entendu d'exclamations de colère si confuses, +si bizarres, si violentes et changeant si continuellement d'objet, que +celles que ce chien de Juif proférait dans les rues: «Ma fille! ô mes +ducats! ô ma fille! Un chrétien les emporte. O mes chrétiens de ducats! +Justice! la loi! Mes ducats et ma fille! Un sac cacheté, deux sacs +cachetés de ducats, de doubles ducats, que ma fille m'a volés! Et des +bijoux! deux pierres, deux pierres rares et précieuses, que ma fille m'a +volées! Justice! Qu'on trouve ma fille; elle a sur elle les pierres et +les ducats.» + +SALARINO.--Tous les petits garçons de Venise courent après lui, criant: +ses pierres, sa fille et ses ducats! + +SALANIO.--Que le bon Antonio prenne garde à ne pas manquer au jour fixé, +ou ce sera lui qui payera cela. + +SALARINO.--Vraiment, vous avez raison d'y songer. J'ai parlé hier à un +Français qui m'a dit que sur le détroit qui sépare la France de +l'Angleterre, il avait péri un vaisseau de notre pays, richement chargé. +Quand il m'a dit cette nouvelle, j'ai pensé à Antonio, et j'ai +silencieusement souhaité que ce ne fût pas un des siens. + +SALANIO.--Vous ferez mieux d'avertir Antonio de ce que vous savez; mais +ne le faites pas trop brusquement, de peur de l'affliger. + +SALARINO.--Il n'est pas de plus excellent homme sur la terre. J'ai vu +Bassanio et Antonio se séparer. Bassanio lui disait qu'il hâterait son +retour le plus qu'il pourrait; Antonio lui répondait: «N'en faites rien, +Bassanio; n'allez pas, pour l'amour de moi, gâter vos affaires par trop +de précipitation: laissez mûrir les choses autant qu'il conviendra. +Quant au billet que le Juif a de moi, n'en laissez pas occuper votre +esprit amoureux; tenez-vous en joie: que votre première pensée soit de +trouver les moyens de plaire, et de faire éclater votre amour par les +témoignages les plus propres à réussir.» A ces mots, les yeux gros de +larmes et détournant le visage, il a tendu sa main en arrière, et il a +serré celle de Bassanio avec une affection singulièrement tendre; et +c'est ainsi qu'ils se sont séparés. + +SALANIO.--Je crois qu'il n'aime la vie que pour lui: je t'en prie, +allons le trouver, et tâchons d'alléger par quelque divertissement la +tristesse à laquelle il se livre. + +SALARINO.--Oui, allons. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IX + +A Belmont.--Une pièce de la maison de Portia. + +_Entre_ NÉRISSA _avec_ UN VALET. + + +NÉRISSA, _au valet_.--Vite et vite, je t'en prie, tire vite le rideau. +Le prince d'Aragon a prêté le serment, et il s'avance pour choisir. + +(Fanfare de cors. Entrent le prince d'Aragon, Portia et leur suite.) + +PORTIA.--Voyez, noble prince; voici les coffres: si vous prenez celui +qui contient mon portrait, notre hymen sera célébré sur-le-champ. Mais +si vous vous trompez, il faudra, seigneur, sans plus de discours, +quitter immédiatement ces lieux. + +LE PRINCE.--Je suis obligé, par mon serment, d'observer trois choses: la +première, de ne jamais révéler à personne quel est le coffre que j'aurai +choisi; ensuite, si je manque le véritable coffre, de ne jamais faire de +proposition de mariage à aucune jeune fille: enfin, si je n'ai pas le +bonheur de bien choisir, de vous quitter et de partir sur-le-champ. + +PORTIA.--Ce sont les conditions que jurent d'observer ceux qui viennent +pour moi s'exposer à des hasards, quelque peu digne que j'en sois. + +LE PRINCE.--Je me suis soumis à ces conditions en vous adressant mes +voeux. Fortune, maintenant favorise l'espoir de mon coeur. De l'or, de +l'argent et du vil plomb! + + Qui me choisit doit donner et risquer tout ce qu'il a. + +Vous aurez une plus belle apparence, avant que je donne ou risque +quelque chose. Que dit le coffre d'or? Ah! voyons. + + Qui me choisit recevra ce que beaucoup d'hommes désirent. + +Beaucoup d'hommes désirent beaucoup.... Cela peut s'entendre de la sotte +multitude qui détermine son choix sur l'apparence, n'apercevant rien au +delà de ce que son oeil charmé lui présente; qui ne perce pas jusque +dans l'intérieur, mais comme le martinet, qui construit son nid sur les +murs extérieurs, exposé aux injures de l'air, à la portée et dans le +chemin même des accidents. Je ne choisirai point ce que tant de gens +désirent; je ne veux pas marcher avec les esprits vulgaires et me ranger +parmi la foule ignorante. Je viens à toi, riche sanctuaire d'argent. +Répète-moi encore l'inscription que tu portes. + + Qui me choisit recevra tout ce qu'il mérite. + +C'est bien dit; car qui peut chercher à duper la fortune et s'élever +honorablement sans l'empreinte du mérite? Que personne ne prétende se +revêtir d'honneurs dont il est indigne.... Oh! plût au ciel que les +biens, les charges, les dignités, ne se détournassent jamais dans des +voies injustes, et que le pur honneur ne pût jamais s'acquérir que par +le mérite de celui qui en est revêtu. Que de gens qui sont nus seraient +couverts! que d'autres qui commandent seraient commandés! que de grains +de bassesse à séparer de la vraie semence de l'honneur! que l'on +retrouverait d'honneur caché sous le chaume et sous les ruines du temps, +et auquel on devrait rendre son premier éclat! Mais choisissons. + + Qui me choisit recevra tout ce qu'il mérite. + +Je prendrai ce que je mérite. Donnez-moi la clef de celui-ci, et +découvrez mon sort sur-le-champ. + +PORTIA.--Vous y avez mis trop de temps pour ce que vous trouverez ici. + +LE PRINCE.--Qu'est-ce? la figure d'un idiot, qui cligne de l'oeil et me +présente un papier? Je veux le lire. Que tu es différent de Portia! Que +tu es différent de ce que j'espérais, et de ce que je méritais! + + Qui me prend recevra tout ce qu'il mérite. + +N'ai-je donc mérité rien de mieux que la tête d'un sot? Est-ce là ce que +je vaux? Est-ce là tout ce que je mérite? + +PORTIA.--Offenser et juger sont deux emplois différents et de nature +opposée. + +LE PRINCE.--Lisons: + + Le feu a éprouvé sept fois ce métal; + Sept fois éprouvé est le jugement + Qui n'a jamais mal choisi. + Il est des gens qui n'embrassent que des ombres; + Ceux-là n'ont que l'ombre du bonheur! + Je sais qu'il y a des sots sur la terre, + Vêtus d'argent, comme je le suis; + Épousez quelle femme vous voudrez, + Votre tête sera toujours la mienne. + Ainsi partez, seigneur, vous êtes congédié. + +Plus je tarderai dans ces lieux, plus j'y ferai la figure d'un sot. Je +suis venu apporter mes voeux avec une tête de sot, et je m'en retourne +avec deux. Adieu donc, dame, je remplirai mon serment de supporter +patiemment mon malheur. + +(Sortent le prince d'Aragon et sa suite.) + +PORTIA.--Le moucheron s'est brûlé à la lumière. Oh! ces sots réfléchis! +Quand ils choisissent, ils sont tout juste assez sages pour se perdre à +force de raisonnements. + +NÉRISSA.--Le vieux proverbe n'a pas tort: la potence et le choix d'une +femme sont une affaire de hasard. + +PORTIA.--Allons, ferme le rideau, Nérissa. + +(Entre un valet.) + +LE VALET.--Où est madame? + +PORTIA.--La voici: que lui veut monsieur? + +LE VALET.--Madame, il vient de descendre à votre porte un jeune +Vénitien, qui marche devant son maître pour annoncer son arrivée, et +vous présenter de sa part des hommages très-substantiels, je veux dire, +outre les compliments et les paroles courtoises, des présents d'un haut +prix. Je n'ai jamais vu de messager d'amour si avenant. Jamais un jour +d'avril n'annonça les richesses de l'été qui s'avance, sous un aspect +aussi gracieux que ce courrier lorsqu'il annonce son maître. + +PORTIA.--Arrête, je te prie; je crains presque que tu ne me dises tout à +l'heure qu'il est de tes parents, en te voyant dépenser ainsi, pour le +louer, tout ton esprit des dimanches. Allons, allons, Nérissa, je brûle +de voir cet agile courrier d'amour, qui se présente de si bonne grâce. + +NÉRISSA.--Que ce soit Bassanio, seigneur Amour, si telle est ta volonté. + +(Ils sortent.) + +FIN DU DEUXIÈME ACTE. + + + + + ACTE TROISIÈME + + +SCÈNE I + +A Venise.--Une rue. + +SALANIO, SALARINO + + +SALANIO.--Eh bien! quelles nouvelles sur le Rialto? + +SALARINO.--Le bruit y continue toujours, sans que personne le +contredise, qu'Antonio a perdu dans le détroit un vaisseau richement +chargé à l'endroit qu'ils nomment, je crois, les Good-wins; un bas-fond +dangereux et fatal, où sont ensevelis, dit-on, les carcasses d'une foule +de gros vaisseaux; si du moins ma commère d'histoire se trouve être +femme de parole. + +SALANIO.--Je voudrais qu'elle fût la plus menteuse commère qui ait +jamais mangé pain d'épice, ou qui ait voulu faire accroire à ses +voisines qu'elle pleurait la mort de son troisième mari.--Mais il n'est +que trop vrai, sans perdre le temps en paroles, et pour dire tout +bonnement les choses sans détour, que le bon Antonio, l'honnête +Antonio.... Oh! de quelle épithète assez digne pourrai-je accompagner +son nom? + +SALARINO.--Eh bien! enfin? + +SALANIO.--Eh! que dis-tu? La fin de tout cela, c'est qu'il a perdu un +navire. + +SALARINO.--Je voudrais du moins que ce fût là la fin de ses pertes. + +SALANIO.--Que je te réponde à temps, _Amen_! de peur que le diable ne +vienne empêcher l'effet de ta prière, car c'est lui que je vois +s'avancer sous la figure d'un Juif. (_Entre Shylock._) Eh bien! Shylock, +quelles nouvelles parmi les marchands? + +SHYLOCK.--- Vous avez su, et personne ne le sait, personne ne le sait si +bien que vous, comment ma fille a pris la fuite. + +SALARINO.--Cela est sûr. Pour ma part, je connais le tailleur qui a fait +les ailes avec lesquelles elle s'est envolée. + +SALANIO.--Et Shylock, pour sa part, sait que l'oiseau avait toutes ses +plumes, et qu'il est alors dans la nature des oiseaux de quitter leur +nid. + +SHYLOCK.--Elle sera damnée pour cela. + +SALARINO.--Oh! sans doute; si c'est le diable qui la juge. + +SHYLOCK.--Ma chair et mon sang se révolter! + +SALANIO.--Fi donc, vieux cadavre! comment, ils se révoltent à ton âge? + +SHYLOCK.--Je dis que ma fille est ma chair et mon sang. + +SALARINO.--Il y a plus de différence entre ta chair et la sienne, +qu'entre le jais et l'ivoire; plus entre ton sang et le sien, qu'entre +du vin rouge et du vin du Rhin. Mais, dites-nous, avez-vous ouï dire +qu'Antonio ait fait quelques pertes sur mer? + +SHYLOCK.--J'ai encore là une mauvaise affaire, un banqueroutier, un +prodigue, qui ose à peine se montrer sur le Rialto; un mendiant, qui +vous venait faire l'agréable sur la place. Qu'il prenne garde à son +billet. Il avait coutume de m'appeler usurier..... Qu'il prenne garde à +son billet. Il avait coutume de prêter de l'argent par charité +chrétienne..... Qu'il prenne garde à son billet. + +SALARINO.--Mais je suis bien sûr que, s'il manquait à ses engagements, +tu ne prendrais pas sa chair; à quoi te servirait-elle? + +SHYLOCK.--A amorcer des poissons. Elle nourrira ma vengeance, si elle ne +nourrit rien de mieux. Il m'a humilié; il m'a fait tort d'un +demi-million; il a ri de mes pertes; il s'est moqué de mon gain; il a +insulté ma nation; il a fait manquer mes marchés; il a refroidi mes +amis, échauffé mes ennemis, et pour quelle raison? Parce que je suis un +Juif. Un Juif n'a-t-il pas des yeux? un Juif n'a-t-il pas des mains, +des organes, des proportions, des sens, des affections, des passions? ne +se nourrit-il pas des mêmes aliments? n'est-il pas blessé des mêmes +armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes remèdes, réchauffé +par le même été et glacé par le même hiver qu'un chrétien? si vous nous +piquez, ne saignons-nous pas? si vous nous chatouillez, ne rions-nous +pas? si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas? et si vous nous +outragez, ne nous vengerons-nous pas? si nous sommes semblables à vous +dans tout le reste, nous vous ressemblerons aussi en ce point. Si un +Juif outrage un chrétien, quelle est la modération de celui-ci? La +vengeance. Si un chrétien outrage un Juif, comment doit-il le supporter, +d'après l'exemple du chrétien? En se vengeant. Je mettrai en pratique +les scélératesses que vous m'apprenez; et il y aura malheur si je ne +surpasse pas mes maîtres. + +(Entre un valet.) + +LE VALET _d'Antonio._--Messieurs, mon maître Antonio est chez lui, et +désire vous parler à tous deux. + +SALARINO.--Nous l'avons cherché de tous côtés. + +SALANIO.--En voici un autre de la tribu. On n'en trouverait pas un +troisième de la même secte, à moins que le diable en personne ne se fît +Juif. + +(Salanio et Salarino sortent.) + +(Entre Tubal.) + +SHYLOCK.--Eh bien! Tubal, quelles nouvelles de Gênes? As-tu trouvé ma +fille? + +TUBAL.--J'ai, en beaucoup d'endroits, entendu parler d'elle; mais je +n'ai pu la trouver. + +SHYLOCK.--Quoi! quoi!--Voyez, voyez, voyez un diamant qui m'a coûté deux +mille ducats à Francfort, que voilà parti. Jamais notre nation ne fut +maudite comme à présent..... Je ne l'ai jamais éprouvé, comme je +l'éprouve aujourd'hui. Deux mille ducats, dans cette affaire, et +d'autres précieux bijoux!.... Je voudrais voir ma fille morte à mes +pieds et les diamants à ses oreilles. Que n'est-elle ensevelie à mes +pieds, et les ducats dans sa bière! Point de nouvelles! et de plus je ne +sais combien d'argent dépensé pour la faire chercher! Quoi! perte sur +perte! Tant d'emporté par le voleur! et tant de dépensé pour chercher le +voleur! et point de satisfaction, point de vengeance! Il n'arrive point +de malheur, qu'il ne me tombe sur le dos: il n'est point d'autres +soupirs que ceux que je pousse, d'autres larmes que celles que je verse. + +TUBAL.--D'autres que vous ont aussi du malheur. Antonio, à ce que j'ai +appris à Gênes.... + +SHYLOCK.--Quoi, quoi, quoi? Un malheur, un malheur? + +TUBAL.--A perdu un de ses vaisseaux venant de Tripoli. + +SHYLOCK.--Dieu soit loué! Dieu soit loué! Est-il bien vrai? est-il bien +vrai? + +TUBAL.--J'ai parlé à des matelots échappés du naufrage. + +SHYLOCK.--Je te remercie, cher Tubal. Bonne nouvelle! bonne nouvelle! +Ha! ha!--Où cela? à Gênes? + +TUBAL.--On m'a dit un soir à Gênes que votre fille y avait dépensé +quatre-vingts ducats. + +SHYLOCK.--Tu m'enfonces un poignard! je ne reverrai jamais mon or. +Quatre-vingts ducats dans un seul endroit! quatre-vingts ducats! + +TUBAL.--Je suis arrivé à Venise avec différents créanciers d'Antonio, +lesquels affirment qu'il n'y a d'autre parti pour lui que de faire +banqueroute. + +SHYLOCK.--J'en suis ravi. Je le ferai souffrir. Je le torturerai. J'en +suis ravi. + +TUBAL.--L'un d'eux m'a montré une bague qu'il avait eue de votre fille +pour un singe. + +SHYLOCK.--La malheureuse! Tu me mets à la torture, Tubal; c'était ma +turquoise. Je l'eus de Léah, étant encore garçon. Je ne l'aurais pas +donnée pour un désert plein de singes. + +TUBAL.--Mais Antonio est certainement ruiné. + +SHYLOCK.--Oh! oui, cela est sûr; cela est sûr, va voir le commissaire: +préviens-le quinze jours d'avance. S'il manque, j'aurai son coeur. S'il +était une fois hors de Venise, je ferais tel négoce que je voudrais. +Cours, cours, Tubal, et viens me rejoindre à notre synagogue. Va, bon +Tubal... A notre synagogue, Tubal. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +À Belmont.--Une pièce dans la maison de Portia. + +_Entrent_ PORTIA, BASSANIO, GRATIANO, NÉRISSA, _et plusieurs personnages +de leur suite; les coffres sont découverts._ + + +PORTIA.--Tardez un peu, je vous prie. Attendez un jour ou deux, avant de +vous hasarder; car si vous choisissez mal, je suis privée de votre +compagnie; ainsi attendez donc quelque temps. Quelque chose (mais ce +n'est pas de l'amour) me dit que je ne voudrais pas vous perdre; et vous +savez que ce ne sont pas là les conseils de la haine. Mais, de peur que +vous ne pénétriez pas bien ma pensée (et cependant une fille n'a d'autre +langue que la pensée), je voudrais vous retenir ici pendant un ou deux +mois avant de vous voir risquer le choix d'où je dépends.--Je pourrais +vous apprendre les moyens de bien choisir. Mais alors je serais parjure, +et je ne le serai jamais; alors vous pouvez vous tromper... et +cependant, si cela arrive, vous me ferez souhaiter un péché: je +regretterai de n'avoir pas été parjure. Malheur à vos yeux! ils se sont +emparés de moi et m'ont partagée en deux: une moitié de moi-même est à +vous; l'autre moitié est à vous... à moi voulais-je dire. Mais si elle +est à moi, elle est à vous. Ainsi je suis à vous tout entière; oh! +siècle pervers qui met des obstacles entre les propriétaires et leurs +possessions, en sorte que, bien qu'à vous, je ne suis pas à vous! Qu'il +en soit donc ainsi et que la fortune aille en enfer pour ce fait, et non +pas moi! Je parle trop, mais c'est pour peser sur le temps, le filer, le +traîner en longueur, et retarder l'instant de votre choix. + +BASSANIO.--Laissez-moi choisir; car vivre en l'état où je suis c'est +être à la torture. + +PORTIA.--A la torture, Bassanio? Avouez donc quelle trahison est mêlée à +votre amour? + +BASSANIO.--Aucune, si ce n'est l'horrible trahison de la défiance qui me +fait redouter l'instant de jouir de mon amour. La neige et le feu +pourraient plutôt s'unir et vivre ensemble que la trahison et mon amour. + +PORTIA.--Oui; mais je crains que vous ne parliez comme un homme à la +torture, dont la violence lui fait dire toutes sortes de choses. + +BASSANIO.--Promettez-moi la vie, et je confesse la vérité. + +PORTIA.--Eh bien! confessez et vivez. + +BASSANIO.--Confesser et aimer eût renfermé tout mon aveu. Heureux +tourments, lorsque celui qui fait mon supplice me suggère des réponses +pour ma délivrance! Mais laissez-moi essayer ma fortune et les coffres. + +PORTIA.--Allez donc. Je suis enfermée dans l'un d'eux; si vous m'aimez, +vous me trouverez. Nérissa, et vous tous, faites place.--Que la musique +joue tandis qu'il fera son choix.--Alors, s'il choisit mal, il finira +comme le cygne qui s'évanouit au milieu des chants. Et afin que la +comparaison soit plus parfaite, mes yeux formeront le ruisseau, et un +lit de mort liquide pour lui. Il se peut que son choix soit heureux; et +alors, à quoi servira la musique? A quoi? Elle sera comme la fanfare qui +se fait entendre, tandis que des sujets fidèles rendent hommage à leur +monarque nouvellement couronné.--Elle sera, comme ces doux sons qui, aux +premiers rayons du matin, s'insinuent dans l'oreille du fiancé encore +enseveli dans les songes, et l'appellent à l'hyménée.--Le voilà qui +s'avance avec autant de dignité, mais avec bien plus d'amour que le +jeune Alcide, lorsqu'il venait affranchir Troie gémissante du tribut +d'une vierge payé au monstre de la mer. Je suis là, prête à subir le +sacrifice; toutes les autres sont les épouses troyennes, qui, les yeux +troublés par les larmes, s'avancent hors des murs pour voir l'issue de +l'entreprise. Va, Hercule; si tu vis, je vis. Je vois le combat avec +bien plus de terreur que toi, qui portes les coups. + +(Air chanté, tandis que Bassanio examine les coffres, et semble se +livrer à ses réflexions.) + + Dis-moi, où siége l'illusion. + Est-ce dans le coeur, ou dans la tête? + Comment naît-elle? comment se nourrit-elle? + Réponds, réponds. + + L'illusion s'engendre dans les yeux, + Elle se nourrit de regards, et l'illusion meurt + Dans le berceau qu'elle habite. + Sonnons, sonnons tous la cloche de mort de l'illusion. + Je vais commencer. Ding dong, vole. + +TOUS. + + Ding dong; ding dong, vole[9]. + +BASSANIO.--C'est ainsi que ce qui paraît le plus en dehors répond le +moins à l'apparence. Le monde est sans cesse déçu par l'ornement. En +justice est-il un argument si souillé, si pervers, qu'une voix gracieuse +ne puisse l'envelopper de façon à cacher le mal qui s'y trouve renfermé? +En religion, est-il une erreur damnable, qu'un front sévère ne sanctifie +et ne fasse passer au moyen d'un texte qui en cachera la grossièreté +sous une séduisante parure? Il n'est pas de vice si ingénu qui +n'emprunte à l'extérieur quelques caractères de la vertu. Que de +poltrons, au coeur aussi peu sûr qu'un escalier de sable, portent +cependant sur leur menton les barbes d'Hercule et du terrible Mars! +Pénétrez dans leur intérieur, vous ne trouverez que des foies blancs +comme du lait: ils ne prennent du courage que ce qu'il jette en dehors, +pour se rendre redoutables. Regardez la beauté, et vous verrez qu'elle +s'achète au poids de ce métal qui opère en ceci un miracle dans la +nature, rendant plus facile la route de celui qui en porte le plus[10]. +Ainsi ces tresses d'or, ondoyantes comme un serpent, qui gambadent si +follement, au souffle du vent, sur une beauté supposée, ne sont bien +souvent qu'un héritage passé sur une seconde tête, tandis que le crâne +qui les a nourris est dans le tombeau. L'ornement n'est donc que le +rivage perfide d'une mer dangereuse, la brillante écharpe qui voile une +beauté indienne; en un mot, un dehors de vérité dont ce siècle +artificieux se revêt pour faire tomber les plus sages dans le piége. +Ainsi donc, or brillant, aliment que Midas a trouvé trop dur, je ne veux +point de toi; ni de toi, pâle et vulgaire agent entre l'homme et +l'homme. Mais toi, toi, pauvre plomb, qui menaces plus que tu ne +promets, ta pâle simplicité me touche plus que l'éloquence. Je fixe ici +mon choix. Puisse le bonheur en être le fruit! + +[Note 9: _Ding dong bell_. Ce refrain est destiné à imiter le son de la +cloche qui ne se pourrait rendre en français en traduisant _bell_ par +_cloche_, qui est le mot correspondant. On y a substitué _vole_, qui +exprime une des manières de sonner la cloche, et produit à peu près le +même effet imitatif.] + +[Note 10: _Making them lightest that wear more of it._ _Light_ est ici +employé dans son double sens de brillant, et de léger. L'or, en rendant +plus brillants (_lightest_) ceux qui en portent le plus, rend plus +légers (_lightest_) ceux, etc., etc. Le jeu de mots était +intraduisible.] + +PORTIA.--Comme toutes les autres passions se dissipent dans les airs, +les pensées inquiètes, le désespoir imprudent, la crainte frissonnante, +la jalousie à l'oeil verdâtre! Amour, modère-toi, tempère ton extase, +verse tes douceurs avec mesure, diminues-en l'excès. Je ressens trop tes +félicités; affaiblis-les, de peur que je n'y succombe. + +BASSANIO, _ouvrant le coffre de plomb_.--Que vois-je? l'image de la +belle Portia! Quel demi-dieu a si fort approché de la création? Ces yeux +se meuvent-ils? ou serait-ce que, se balançant sur mes prunelles +mobiles, ils me paraissent en mouvement? Ici sont des lèvres +entr'ouvertes qu'a séparées une haleine de miel: une aussi douce +barrière devait séparer d'aussi douces amies. Là, dans ses cheveux, le +peintre, imitant l'araignée, a tissé un réseau d'or où les coeurs des +hommes seront plutôt pris que ne le sont les mouches dans la toile de +l'insecte. Mais ses yeux... comment a-t-il pu voir pour les faire! Un +seul achevé suffisait, je crois, pour le priver des deux siens, et lui +faire laisser l'ouvrage imparfait. Mais voyez, autant la réalité de mon +imagination fait tort à cette ombre par des éloges trop au-dessous +d'elle, autant cette ombre se traîne avec peine loin de la réalité. +Voici le rouleau qui contient le sommaire de ma destinée. + +(Il lit.) + + Vous qui ne choisissez point sur l'apparence, + Vous avez bonne chance et bon choix. + Puisque ce bonheur vous arrive, + Soyez content, n'en cherchez pas d'autre. + Si celui-ci vous satisfait, + Et que vous regardiez votre sort comme votre bonheur, + Tournez-vous vers votre dame, + Et prenez-en possession par un baiser amoureux. + +Charmant écrit! Belle dame, avec votre permission. (_Il l'embrasse._) Je +me présente le billet à la main pour donner et pour recevoir: semblable +à celui de deux concurrents se disputant le prix, qui pense avoir +satisfait le public, mais qui, lorsqu'il entend les applaudissements, et +les acclamations universelles, troublé, s'arrête et regarde avec +incertitude, ne sachant pas bien si c'est à lui que s'adresse cette +bordée de louanges. Ainsi, trois fois belle Portia, je demeure en doute +de ce que je vois jusqu'à ce que vous l'ayez confirmé, signé et ratifié. + +PORTIA.--Seigneur Bassanio, vous me voyez où je suis, et telle que je +suis! Pour moi seule, je n'aurais pas l'ambition de vouloir beaucoup +mieux. Mais pour l'amour de vous, je voudrais pouvoir tripler vingt fois +mes mérites, être mille fois plus belle, dix mille fois plus riche. Je +voudrais, seulement pour être placée plus haut dans votre estime, +surpasser en vertus, en beauté, en biens, en amis, tout ce qui se peut +compter. Mais ce que je suis au total se réduit, pour vous le dire en +gros, à ceci, à une fille simple, peu instruite, sans expérience, +heureuse en ce qu'elle n'est pas hors de l'âge d'apprendre, plus +heureuse en ce qu'elle n'est pas née si peu intelligente qu'elle ne +puisse apprendre encore, mais heureuse par-dessus tout de soumettre son +esprit docile à votre direction, comme à son seigneur, son maître et son +roi; moi-même et tout ce qui m'appartient est maintenant à vous, est +devenu votre bien. Tout à l'heure j'étais la maîtresse de cette belle +maison, de mes domestiques, et reine de moi-même. Maintenant cette +maison, ces domestiques et moi-même, nous sommes à vous, à vous, mon +seigneur. Je vous les donne avec cette bague. Lorsque vous vous en +séparerez ou que vous la perdrez, ou que vous la donnerez, ce sera le +présage de la ruine de votre amour. Il ne me restera plus que le droit +de me plaindre de vous. + +BASSANIO.--Madame, vous m'avez ôté le pouvoir de vous répondre. Mon sang +seul vous parle dans mes veines: et toutes les puissances de mon être +s'agitent confusément comme, après un discours noblement prononcé par un +prince chéri, se confondent dans le murmure de la multitude charmée tous +ces sons qui, mêlés ensemble, produisent un chaos où rien ne se +distingue plus que la joie qui s'exprime sans s'exprimer. Quand cette +bague sera séparée de ce doigt, que la vie se sépare de ce coeur! Vous +pourrez dire alors sans crainte de vous tromper: Bassanio est mort. + +NÉRISSA.--Mon seigneur et madame, c'est à présent notre tour à nous, qui +sommes demeurés spectateurs et qui avons vu s'accomplir nos désirs, de +crier: Bonheur parfait, bonheur parfait, mon seigneur et madame! + +GRATIANO.--Seigneur Bassanio, et vous, belle dame, je vous souhaite tout +le bonheur que vous pouvez désirer; car je suis sûr que vous n'en +souhaitez aucun aux dépens du mien. Mais lorsque Vos Seigneuries +solenniseront le traité qui doit les engager, permettez-moi, je vous +prie, de me marier aussi. + +BASSANIO.--De tout mon coeur. Tu peux chercher une femme. + +GRATIANO.--Je remercie Votre Seigneurie; vous m'en avez donné une. Mes +yeux, seigneur, sont aussi prompts que les vôtres. Vous avez vu la +maîtresse, moi j'ai vu la suivante. Vous avez aimé, j'ai aimé, car je ne +suis pas plus disposé que vous, seigneur, à traîner les choses en +longueur. Votre sort était dans ces coffres, le mien s'y trouve attaché +par l'événement; car à force de faire ma cour jusqu'à me mettre en +nage, de protester de mon amour jusqu'à m'en être desséché le gosier, je +suis parvenu à tenir enfin, si une promesse peut se tenir, la parole de +cette belle, qu'elle m'accorderait son amour si vous aviez le bonheur de +conquérir sa maîtresse. + +PORTIA.--Est-il vrai, Nérissa? + +NÉRISSA.--Oui, madame, si c'est votre bon plaisir. + +BASSANIO.--Et vous, Gratiano, êtes-vous de bonne foi? + +GRATIANO.--Oui, seigneur, je le jure. + +BASSANIO.--Nos noces seront fort embellies par les vôtres. + +GRATIANO.--Parions avec vous dix mille ducats à qui fera le premier +garçon. + +NÉRISSA.--Quoi! et vous mettez bas l'enjeu? + +GRATIANO.--Non; on ne gagne pas à ce jeu-là quand on met bas +l'enjeu.--Mais qui vient ici? Lorenzo et son infidèle? Quoi! et le +Vénitien Salanio, mon vieil ami? + +(Entrent Lorenzo, Jessica et Salanio.) + +BASSANIO.--Lorenzo et Salanio, soyez ici les bienvenus: si toutefois une +possession aussi nouvelle que la mienne me donne le droit de vous y +recevoir. Avec votre permission, ma chère Portia, je dis à mes amis, à +mes compatriotes qu'ils sont les bienvenus. + +PORTIA.--Et je le dis aussi, seigneur; ils sont les très-bienvenus. + +LORENZO.--J'en remercie Votre Seigneurie. Pour moi, seigneur, mon +dessein n'était pas de venir vous voir ici; mais j'ai rencontré Salanio +en chemin; il m'a tant prié de l'accompagner, que je n'ai pu dire non. + +SALANIO.--Cela est vrai, seigneur, et j'avais mes raisons. (_Il donne +une lettre à Bassanio._) Le seigneur Antonio se recommande à votre +souvenir. + +BASSANIO.--Avant que j'ouvre cette lettre, dites-moi comment se porte +mon cher ami. + +SALANIO.--Point malade, seigneur, si ce n'est dans l'âme; point en +santé, si ce n'est celle de l'âme. Sa lettre vous apprendra sa +situation. + +GRATIANO.--Nérissa, faites un bon accueil à cette étrangère; traitez-la +bien. Votre main, Salanio. Quelles nouvelles de Venise? Comment se porte +ce _marchand roi_[11], le bon Antonio? Je suis sûr qu'il se réjouira de +nos succès. Nous sommes des Jasons, nous avons conquis la Toison. + +[Note 11: _That royal merchant_. Lors de la prise de Constantinople par +les croisés, la république permit à ses sujets de faire, pour leur +propre compte, dans les îles de l'Archipel, des conquêtes dont il fut +stipulé qu'ils jouiraient en toute souveraineté, sous la condition d'en +faire hommage à la république. Plusieurs des grandes familles de la +république créèrent des établissements de ce genre qui leur valurent le +titre _de marchands rois_.] + +SALANIO.--Plût à Dieu que vous eussiez trouvé la toison qu'il a perdue? + +PORTIA.--Il y a dans cette lettre quelques nouvelles sinistres qui font +disparaître la couleur des joues de Bassanio. La mort de quelque ami +chéri. Nul autre malheur dans le monde ne peut changer à ce point la +constitution d'un homme de courage!... Quoi! de pis en pis?... +Permettez, Bassanio. Je suis une moitié de vous-même, et je dois +partager sans réserve avec vous tout ce que contient cette lettre. + +BASSANIO.--O ma douce Portia! ici sont renfermés un petit nombre de mots +les plus tristes qui jamais aient noirci le papier. Aimable dame, la +première fois que je vous déclarai mon amour, je vous dis avec franchise +que tout le bien que je possédais coulait dans mes veines, que j'étais +gentilhomme, et je vous disais vrai. Cependant, chère madame, lorsque je +m'évaluais à néant, voyez quel imposteur j'étais; au lieu de vous dire +que mon bien n'était rien, j'aurais dû vous dire qu'il était au-dessous +de rien; car, dans la vérité, je me suis engagé avec un tendre ami, et +j'ai engagé cet ami avec le plus cruel de ses ennemis, pour me procurer +des ressources. Voilà une lettre, madame, dont le papier me semble le +corps de mon ami, et chaque mot une large blessure qui verse son sang +vital. Mais est-il bien vrai, Salanio? Tous ses vaisseaux ont-ils +manqué? quoi! il n'en est arrivé aucun? de Tripoli, du Mexique? de +l'Angleterre, de Lisbonne, de la Barbarie, de l'Inde? Pas un seul +bâtiment n'a pu éviter la terrible rencontre des rochers, ruine des +marchands? + +SALANIO.--Pas un seul, seigneur. D'ailleurs, il paraît qu'eût-il à +présent l'argent du billet, le Juif ne voudrait pas le prendre. Je n'ai +jamais vu de créature portant figure d'homme, aussi âpre, aussi acharnée +à détruire un homme. Il assiége jour et nuit le duc, en appelle aux +libertés de l'État du refus de lui rendre justice. Vingt marchands, le +duc lui-même et les magnifiques[12] du grand port, ont tenté de le +persuader; mais sa haine ne veut pas sortir de là; une peine encourue, +la justice, son billet. + +[Note 12: On sait que c'était le titre des grands de Venise, les +magnifiques seigneurs.] + +JESSICA.--Quand j'étais avec lui, je l'ai entendu jurer à Tubal et à +Chus, ses compatriotes, qu'il aimerait mieux avoir la chair d'Antonio, +que vingt fois la somme qu'il lui avait prêtée; et j'ai la certitude, +seigneur, que si les lois et l'autorité, et toute la force du pouvoir ne +s'y opposent, la chose ira bien mal pour le pauvre Antonio. + +PORTIA.--C'est votre ami qui se trouve dans ces angoisses? + +BASSANIO.--Le plus cher de mes amis, le meilleur des hommes; l'âme la +mieux faite et la plus infatigable à rendre service; enfin, l'homme qui +nous retrace l'ancienne vertu romaine, plus qu'aucun autre qui respire +l'air d'Italie. + +PORTIA.--Combien doit-il au Juif? + +BASSANIO.--Il doit pour moi trois mille ducats. + +PORTIA.--Quoi! pas davantage? Donnez lui en six mille, et annulez le +billet. Doublez les six mille, triplez-les, plutôt qu'un ami de cette +sorte perde un cheveu par la faute de Bassanio. Venez d'abord à +l'église, nommez-moi votre épouse, et partez pour aller à Venise trouver +votre ami; car vous ne reposerez point aux côtés de Portia avec une âme +inquiète. Je vous donnerai assez d'or pour payer vingt fois cette petite +dette. Quand elle sera acquittée, amenez avec vous votre fidèle ami. +Cependant, Nérissa ma suivante et moi, nous vivrons comme des filles et +des veuves. Allons, venez; car vous allez partir le jour même de vos +noces. Traitez bien vos amis, montrez leur une mine joyeuse: puisque je +vous ai acheté cher, je vous aimerai chèrement.--Mais voyons la lettre +de votre ami. + +BASSANIO _lit_.--«Mon cher Bassanio, tous mes vaisseaux se sont perdus: +mes créanciers deviennent cruels; ma fortune est réduite à bien peu de +chose. J'ai encouru la peine portée dans l'obligation faite au Juif: et +puisque en remplissant cette clause il est impossible que je vive, +toutes vos dettes envers moi seront acquittées si je puis vous voir +avant ma mort. Cependant faites ce que vous voudrez: si ce n'est pas +votre amitié qui vous engage à venir, que ce ne soit pas ma lettre.» + +PORTIA.--O mon amour, terminez promptement toute affaire; partez. + +BASSANIO.--Puisque vous me donnez la permission de m'éloigner, je vais +me hâter. Mais jusqu'à mon retour aucun lit n'aura à se reprocher de me +retenir, aucun repos ne viendra se placer entre vous et moi. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +À Venise.--Une rue. + +_Entrent_ SHYLOCK, ANTONIO, SALARINO, UN GEÔLIER. + + +SHYLOCK.--Geôlier, veillez sur lui. Ne me parlez pas de pitié. Le voilà +cet imbécile qui prêtait de l'argent gratis.--Geôlier, veillez sur lui. + +ANTONIO.--Encore un mot, Shylock. + +SHYLOCK.--Je veux qu'on satisfasse à mon billet; ne me parle pas contre +mon billet. J'ai juré que mon billet serait acquitté.--Tu m'as appelé +chien sans en avoir aucun sujet; mais puisque je suis un chien, prends +garde à mes crocs. Le duc me fera justice.--Je m'étonne, coquin de +geôlier, que tu aies la faiblesse de sortir avec lui à sa sollicitation. + +ANTONIO.--Je te prie, laisse-moi te parler. + +SHYLOCK.--J'aurai mon billet: je ne veux point t'entendre; j'aurai mon +billet. Ne me parle pas davantage: on ne fera pas de moi un imbécile au +coeur tendre, aux yeux piteux, capable de secouer la tête, de se +relâcher et de céder en soupirant aux instances des chrétiens. Ne me +suis pas: je ne veux point t'entendre; je veux l'acquit de mon billet. + +(Il sort.) + +SALARINO.--C'est le mâtin le plus inflexible qui ait jamais vécu parmi +les hommes. + +ANTONIO.--Laissons-le; je ne le poursuivrai plus de prières inutiles: il +veut avoir ma vie; j'en sais bien la raison. J'ai souvent arraché à ses +poursuites plusieurs de ses débiteurs insolvables qui sont venus +implorer mon secours; voilà pourquoi il me hait. + +SALARINO.--Non, j'en suis sûr, le duc ne souffrira jamais qu'un pareil +engagement ait son effet. + +ANTONIO.--Le duc ne peut refuser de suivre la loi: retrancher aux +étrangers les sûretés dont ils jouissent à Venise serait une injustice +contre l'État; car la richesse de son commerce est fondée sur l'abord de +toutes les nations. Ainsi donc, allons; mes chagrins et mes pertes m'ont +tellement abattu, qu'à peine pourrai-je conserver jusqu'à demain une +livre de chair pour mon sanguinaire créancier. À la bonne heure; venez, +geôlier.--Je prie Dieu que Bassanio vienne me voir acquitter sa dette, +et je suis content. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +À Belmont.--Une pièce dans la maison de Portia. + +_Entrent_ PORTIA, NÉRISSA, LORENZO, JESSICA, BALTHASAR. + + +LORENZO.--Permettez-moi, madame, de le dire en votre présence, vous vous +êtes formé une noble et juste idée de la divine amitié. Elle se montre +puissamment dans la manière dont vous supportez l'absence de votre +époux; mais si vous connaissiez celui à qui vous témoignez ces égards, à +quel véritablement galant homme vous envoyez secours, combien il aime +votre mari, je suis sûr que vous seriez plus fière de votre ouvrage, +qu'un bienfait ordinaire ne saurait vous forcer de l'être. + +PORTIA.--Je ne me suis jamais repentie d'avoir fait ce qui était bien, +et je ne m'en repentirai pas aujourd'hui. Entre deux compagnons qui +vivent et passent leurs jours ensemble, dont les âmes portent également +le joug de l'affliction, il faut nécessairement qu'il se trouve un +rapport parfait de caractères, de moeurs et de sentiments. C'est ce qui +me fait penser que cet Antonio, étant l'ami de coeur de mon époux, doit +ressembler à mon époux. S'il est ainsi, il m'en coûte bien peu de chose +pour arracher l'image de mon âme à l'état où l'a réduite une cruauté +infernale. Mais ceci en reviendrait trop à me louer moi-même; ainsi n'en +parlons plus. Écoutez autre chose. Lorenzo, je remets en vos mains le +soin et la conduite de ma maison jusqu'au retour de mon époux. Quant à +moi, j'ai fait secrètement voeu au ciel de vivre dans la prière et la +contemplation, accompagnée de la seule Nérissa, jusqu'au retour de son +mari et de mon seigneur. Il y a un monastère à deux milles d'ici; c'est +là que nous passerons le temps de leur absence. Je vous prie de ne pas +refuser la charge que mon amitié et la nécessité vous imposent. + +LORENZO.--Madame, je la reçois de bon coeur. J'obéirai toujours à vos +honorables commandements. + +PORTIA.--Mes gens connaissent déjà ma volonté; ils vous obéiront à vous +et à Jessica, comme au seigneur Bassanio et à moi-même. Adieu, +portez-vous bien, jusqu'au moment qui nous réunira. + +LORENZO.--Puissiez-vous n'avoir que des pensées agréables et des moments +heureux! + +JESSICA.--Je vous souhaite, madame, toute satisfaction du coeur. + +PORTIA.--Je vous remercie de vos voeux, et c'est avec plaisir que j'en +fais de pareils pour vous. Adieu, Jessica. (_Lorenzo et Jessica +sortent._) Balthasar, je t'ai toujours trouvé honnête et fidèle; que je +te retrouve toujours de même. Prends cette lettre, et fais tous tes +efforts pour arriver à Padoue le plus tôt possible: remets-la en main +propre au docteur Bellario, mon cousin; et fais bien attention, prends +les habillements et les papiers qu'il te donnera, et porte-les, je t'en +prie, avec toute la célérité imaginable, au lieu où l'on passe la barque +pour aller à Venise. Ne perds point de temps en discours; pars, je m'y +trouverai avant toi. + +BALTHASAR.--Madame, je ferai toute la diligence possible. + +PORTIA.--Écoute, Nérissa: j'ai des projets que tu ne connais pas encore. +Nous reverrons nos maris plus tôt qu'ils ne s'y attendent. + +NÉRISSA.--Nous verront-ils? + +PORTIA.--Oui, Nérissa; mais sous des habits qui leur feront penser que +nous sommes pourvues de ce qui nous manque. Je gage tout ce que tu +voudras que, quand nous serons toutes deux équipées en jeunes gens, je +suis le plus joli garçon des deux, et que ce sera moi qui porterai ma +dague de meilleure grâce, qui saurai le mieux prendre cette voix flûtée +qui marque le passage de l'enfance à l'âge d'homme, et changer de petits +pas mignards en une démarche virile, et parler batailles comme un jeune +fanfaron, et dire maints jolis mensonges, et comme quoi j'ai été requis +d'amour par des femmes d'un rang distingué, que mes refus ont rendues +malades et fait mourir de douleur. Je ne pouvais pas satisfaire à +toutes. Puis je m'en repentirai, et je regretterai d'avoir causé leur +trépas.--J'aurai ainsi une vingtaine de petits mensonges, à faire jurer +que je suis sorti des écoles depuis plus d'un an.--J'ai dans l'esprit +un millier des jeunes gentillesses de ces petits fanfarons, dont je veux +faire usage. + +NÉRISSA.--Quoi, deviendrons-nous donc des hommes? + +PORTIA.--Fi donc! Quelle question si tu la faisais à quelqu'un capable +de l'interpréter dans un mauvais sens! Mais viens, je te dirai tout mon +projet quand nous serons dans ma voiture, qui nous attend à la porte du +parc. Dépêchons-nous, car il faut que nous fassions vingt milles +aujourd'hui. + +(Elles sortent.) + + +SCÈNE V + +Toujours à Belmont. + +_Entrent_ LANCELOT ET JESSICA. + + +LANCELOT.--Oui, en vérité,--car, voyez-vous, les péchés du père +retombent sur les enfants: aussi, je vous assure que j'ai peur pour +vous. J'ai toujours été tout bonnement avec vous; ainsi je vous dis +comme cela toutes les pensées qui me viennent là-dessus: ainsi +tenez-vous en joie; car, pour parler vrai, je crois que vous êtes +damnée. Il ne reste qu'une seule espérance, qui peut encore vous sauver; +mais, pas moins, ce n'est qu'une espèce d'espérance bâtarde. + +JESSICA.--Et quelle sorte d'espérance, je te prie? + +LANCELOT.--Eh! vraiment, vous pourriez espérer un peu que ce n'est pas +votre père qui vous a engendrée, que vous n'êtes pas la fille du Juif. + +JESSICA.--C'est là, en effet, une sorte d'espérance bâtarde; mais alors +ce seraient les péchés de ma mère qui retomberaient sur moi. + +LANCELOT.--Alors, ma foi, j'ai grand'peur que vous ne soyez damnée de +père et de mère; ainsi en voulant éviter Scylla votre père, je tombe en +Charybde votre mère. Allons, vous êtes perdue des deux côtés. + +JESSICA.--Je serai sauvée par mon mari, qui m'a faite chrétienne. + +LANCELOT.--Vraiment, il n'en est que plus blâmable; nous étions déjà +bien assez de chrétiens; tout autant qu'il en fallait pour pouvoir bien +vivre les uns avec les autres. Cette fureur de faire des chrétiens +haussera le prix des porcs; si nous nous mettons tous à manger du porc, +nous ne pourrons bientôt plus avoir une grillade sur les charbons pour +notre argent. + +(Entre Lorenzo.) + +JESSICA.--Lancelot, je vais conter à mon mari ce que vous me dites; le +voilà qui vient. + +LORENZO.--Savez-vous, Lancelot, que je deviendrai bientôt jaloux de vous +si vous attirez ainsi ma femme dans des coins? + +JESSICA.--Oh! vous n'avez pas lieu de vous alarmer, Lorenzo. Lancelot et +moi nous ne sommes pas bien ensemble. Il me dit tout net qu'il n'y a +point de merci pour moi dans le ciel, parce que je suis la fille d'un +Juif; et il dit aussi que vous n'êtes pas un bon membre de la +communauté, car, en convertissant les Juifs en chrétiens, vous faites +augmenter le prix du porc. + +LORENZO.--Je me justifierai mieux de cela envers la communauté que vous +ne pourrez vous justifier, vous, d'avoir grossi le ventre de la +négresse: la Mauresse est enceinte de vos oeuvres, Lancelot. + +LANCELOT.--C'est beaucoup que la Mauresse soit plus grosse que de +raison, mais si elle est moins qu'une honnête femme, en vérité, elle est +plus encore que je ne le croyais[13]. + +[Note 13: It is much, that the moor should be more than reason: but if +she be less than an honest woman, she is indeed more than I took her +for.] + +LORENZO.--Comme il est aisé à tous les sots de jouer sur les mots! Je +crois, d'honneur, que bientôt le rôle qui siéra le mieux à l'esprit sera +le silence, et que la parole ne sera plus qu'aux perroquets. Allons, +rentrez, et dites-leur de se préparer pour le dîner. + +LANCELOT.--Cela est fait, monsieur; ils ont tous des estomacs. + +LORENZO.--Bon Dieu! quel moulin à quolibets vous êtes! Allons, +dites-leur de préparer le dîner. + +LANCELOT.--Cela est fait aussi, monsieur, mais seulement couvrir est le +mot[14]. + +[Note 14: _Cover_, couvrir la table, et ensuite _cover_, se couvrir.] + +LORENZO.--Eh bien! voulez-vous couvrir? + +LANCELOT.--Non pas, monsieur; je connais mon devoir. + +LORENZO.--Encore la guerre aux mots! Veux-tu donc montrer toute la +richesse de ton esprit en un instant? Je t'en prie, entends tout uniment +un homme qui parle tout uniment. Va trouver tes camarades: dis-leur de +couvrir la table, de servir les plats, et nous allons entrer pour dîner. + +LANCELOT.--Pour la table, monsieur, elle sera servie; pour les plats, +monsieur, ils seront couverts; quant à votre entrée pour venir dîner, +qu'elle soit selon votre idée et votre fantaisie. + +(Il sort.) + +LORENZO.--Béni soit le jugement! comme ses mots s'accordent! Le sot a +entassé dans sa mémoire une armée de bons termes; et j'en connais bien +d'autres d'une condition plus relevée qui sont farcis de mots comme lui, +et à qui il ne faut qu'une expression plaisante pour rompre un +entretien.--Eh bien! Jessica, comment va la joie? Et dis-moi, ma chère, +dis-moi ton opinion: comment goûtes-tu l'épouse de Bassanio? + +JESSICA.--Au delà de toute expression. Il est bien convenable que le +seigneur Bassanio mène une vie régulière; car, ayant le bonheur de +posséder une pareille épouse, il goûte ici-bas les félicités du ciel; et +s'il n'était pas capable de les sentir ici sur la terre, il serait bien +juste qu'il n'allât jamais dans le ciel. Oui, si deux divinités +faisaient quelque gageure céleste, et que pour enjeu ils missent deux +femmes de ce monde, et que Portia en fût une, il faudrait absolument +ajouter quelque chose à l'autre: car ce pauvre et grossier univers n'a +pas sa pareille. + +LORENZO.--Eh bien! tu as en moi un époux pareil à ce qu'elle est comme +épouse. + +JESSICA.--Oui! demande-moi donc aussi mon sentiment sur ce point. + +LORENZO.--C'est ce que je ferai incessamment: mais d'abord allons dîner. + +JESSICA.--Pas du tout, laissez-moi faire votre panégyrique, tandis que +je suis en appétit. + +LORENZO.--Non, je t'en prie; réserve-le pour propos de table: une fois +là, quoi que tu puisses dire, je le digérerai avec le reste. + +JESSICA.--C'est bien, je vais vous en servir. + +(Ils sortent.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + + ACTE QUATRIÈME + + +SCÈNE I + +A Venise.--Un tribunal. + +_Entrent_ LE DUC, LES MAGNIFIQUES, ANTONIO, BASSANIO, GRATIANO, +SALARINO, SALANIO _et autres personnages_. + + +LE DUC.--Antonio est-il ici? + +ANTONIO.--Prêt à paraître, dès qu'il plaira à Votre Altesse. + +LE DUC.--J'en suis fâché pour toi. Tu as affaire à un adversaire dur +comme la pierre, à un misérable tout à fait inhumain et incapable de +pitié, et dont le coeur n'a pas un grain de sensibilité. + +ANTONIO.--Je sais que Votre Grâce a pris beaucoup de peine pour tâcher +de modérer la rigueur de ses poursuites. Mais puisqu'il reste +inexorable, et qu'il n'est aucun moyen légal de me soustraire à sa +haine, j'oppose ma patience à sa fureur. Je suis armé de courage pour +souffrir avec une âme tranquille la cruauté et la rage de la sienne. + +LE DUC.--Allez et faites entrer le Juif dans la chambre. + +SALANIO.--Il est à la porte, seigneur; il entre. + +(Entre Shylock.) + +LE DUC.--Faites place: qu'il paraisse devant nous.--Shylock, tout le +monde pense, et je le pense aussi, que tu ne feras que conduire cette +invention de ta méchanceté jusqu'à son dernier période, et qu'alors, +c'est ainsi du moins qu'on en juge, tu voudras déployer une clémence et +une pitié plus extraordinaires encore que l'extraordinaire cruauté que +tu sembles montrer; qu'au lieu d'exiger la condition du billet (qui est +une livre de chair de ce pauvre marchand), tu ne te contenteras pas +seulement de te désister de tes prétentions à cet égard; mais encore +que, touché de sentiments de douceur et d'humanité, tu lui remettras la +moitié de sa dette, et que tu jetteras un oeil de pitié sur les pertes +accumulées qui sont venues fondre sur lui en assez grand nombre pour +écraser un marchand roi, et pour attendrir sur son sort des coeurs +d'airain et les sauvages âmes de pierre des Turcs inflexibles et des +Tartares, qui ne connurent jamais les devoirs de la douce courtoisie. +Nous attendons de toi une réponse favorable, Juif. + +SHYLOCK.--J'ai communiqué mes résolutions à Votre Grâce: j'ai juré, par +le saint jour du sabbat, d'exiger mon dû et l'accomplissement de +l'obligation. Si vous me refusez, puissent les suites de cette +infraction retomber sur votre constitution et les libertés de votre +ville! Vous me demanderez pourquoi j'aime mieux prendre une livre de +chair morte que de recevoir trois mille ducats? À cela je n'ai point +d'autre réponse, sinon que c'est mon idée. N'est-ce pas là répondre? Eh +bien! si un rat fait du dégât dans ma maison, ne suis-je pas le maître +de donner dix mille ducats pour le faire empoisonner? Vous ne trouvez +pas encore cette réponse suffisante? Il y a des gens qui n'aiment pas à +voir sur cette table un cochon de lait la gueule béante; quelques-uns, +qui deviennent furieux quand ils y voient un chat; et d'autres, au +nasillement de la cornemuse, ne peuvent retenir leur urine: car notre +disposition, maîtresse de nos passions, influe souverainement sur les +goûts et les dégoûts de l'homme. J'en viens à ma réponse. De même qu'il +n'y a point de raison pourquoi l'un ne saurait supporter la vue d'un +cochon la gueule béante, l' autre celle d'un chat, animal innocent et +nécessaire, et l'autre le son de la cornemuse; mais qu'ils sont tous +forcés de céder à cette faiblesse inévitable, d'offenser quand ils sont +offensés: de même je ne peux ni ne veux donner d'autre raison de la +poursuite d'un procès si préjudiciable pour moi, qu'une haine intime, +une certaine aversion que je sens contre Antonio. Êtes-vous content de +ma réponse? + +BASSANIO.--Ce n'est pas là une réponse, homme insensible, qui soit +capable d'excuser l'obstination de ta cruauté. + +SHYLOCK.--Je ne me suis pas engagé à te donner une réponse qui te plût. + +BASSANIO.--Tous les hommes cherchent-ils à tuer ce qu'ils n'aiment pas? + +SHYLOCK.--Un homme hait-il ce qu'il n'a pas envie de tuer? + +BASSANIO.--Toute offense n'engendre pas d'abord la haine. + +SHYLOCK.--Comment! voudrais-tu qu'un serpent te piquât deux fois? + +ANTONIO.--Faites attention, je vous prie, à ce que c'est que de +raisonner avec ce Juif. Vous pourriez aussi bien vous tenir sur le +rivage à prier la mer d'abaisser la hauteur de ses marées ordinaires; +vous pourriez aussi bien demander au loup pourquoi il a fait bêler la +brebis après son agneau; vous pourriez aussi bien demander aux pins des +montagnes de ne pas secouer leurs cimes avec bruit, quand ils sont +battus par la tempête du ciel. Vous viendriez aussi facilement à bout +des plus rudes entreprises, que d'amollir (car qu'y a-t-il de plus +rude?) son coeur de Juif. Cessez de lui faire des offres, je vous en +conjure; ne tentez plus aucun moyen; mais laissez-moi promptement et +simplement, comme il convient, recevoir mon jugement, et le Juif ce +qu'il désire. + +BASSANIO.--Au lieu de trois mille ducats en voilà six mille. + +SHYLOCK.--Chacun de ces six mille ducats fût-il divisé en six parties, +et chaque partie fût-elle un ducat, je ne les prendrais pas; je veux +qu'on accomplisse les termes du billet. + +LE DUC.--Comment espéreras-tu miséricorde, si tu ne fais pas +miséricorde? + +SHYLOCK.--Quel jugement ai-je à redouter, puisque je ne fais point de +mal? Vous avez chez vous un grand nombre d'esclaves, que comme vos ânes, +vos chiens et vos mulets, vous employez aux travaux les plus abjects et +les plus vils, parce que vous les avez achetés. Irai-je vous dire: +rendez-leur la liberté, faites, faites-leur épouser vos héritières? +Pourquoi suent-ils sous des fardeaux? Donnez-leur des lits aussi doux +que les vôtres. Que leur palais soit flatté par les mêmes mets que le +vôtre. Vous me répondez: ces esclaves sont à nous. Je vous réponds de +même: la livre de chair que j'exige de lui m'appartient: je l'ai +chèrement payée, et je la veux. Si vous me refusez, honte à vos lois! Il +n'y a plus aucune force dans les décrets du sénat de Venise.--J'attends +que vous me rendiez justice. Parlez: l'aurai-je? + +LE DUC.--Mon pouvoir m'autorise à renvoyer l'assemblée, jusqu'à ce que +Bellario, savant jurisconsulte, que j'ai mandé ici aujourd'hui pour +résoudre cette question, soit arrivé. + +SALANIO.--Seigneur, il y a là à la porte un exprès nouvellement arrivé +de Padoue, avec des lettres du docteur Bellario. + +LE DUC.--Apportez-nous ces lettres, faites entrer le messager. + +BASSANIO.--Espère, Antonio. Allons, reprends courage; le Juif aura ma +chair, mon sang et mes os, et tout, avant que tu perdes pour moi une +seule goutte de ton sang. + +ANTONIO.--Je suis le bouc émissaire du troupeau, le plus propre à +mourir. Le fruit le plus faible tombe le premier: laissez-moi tomber de +même.--Vous n'avez rien de mieux à faire, Bassanio, que de vivre et de +composer mon épitaphe. + +(Entre Nérissa déguisée en clerc d'avocat.) + +LE DUC.--Venez-vous de Padoue, et de la part de Bellario? + +NÉRISSA.--Vous l'avez dit, seigneur: Bellario salue Votre Seigneurie. + +(Elle lui présente une lettre.) + +BASSANIO.--Pourquoi aiguiser ton couteau avec tant d'application? + +SHYLOCK.--Pour couper ce qui me revient de ce banqueroutier. + +GRATIANO.--O dur Juif, ce n'est pas sur le cuir de ton soulier; c'est +bien plutôt sur ton coeur que tu en affiles le tranchant; il n'est point +de métal, pas même la hache du bourreau, qui ait à moitié l'âpreté de ta +jalouse haine. N'est-il pas une prière capable de te toucher? + +SHYLOCK.--Non, pas une seule que tu puisses avoir assez d'esprit pour +imaginer. + +GRATIANO.--Puisses-tu être damné dans les enfers; chien inexorable! +Puisse-t-on faire un crime à la justice de te laisser la vie! Tu m'as +presque fait chanceler dans ma foi: j'ai été tenté d'embrasser l'opinion +de Pythagore et de croire avec lui que les âmes des animaux passent dans +des corps humains. Ton âme canine animait un loup pendu pour meurtre +d'homme; et son odieux esprit échappé du gibet, lorsque tu étais dans le +ventre de ta profane mère, entra dans ton corps. Tes désirs sont ceux +d'un loup sanguinaire, affamé et furieux. + +SHYLOCK.--Tant que tu n'effaceras pas la signature de ce billet, tu +n'offenseras que tes poumons à parler si haut. Remets ton esprit dans +son assiette, jeune homme, ou tu vas le perdre sans ressources. +J'attends ici justice. + +LE DUC.--La lettre de Bellario recommande à la cour un jeune et savant +docteur. Où est-il? + +NÉRISSA.--Ici près, qui attend votre réponse, pour savoir si vous voulez +le recevoir. + +LE DUC.--De tout mon coeur. Allez le chercher, trois ou quatre d'entre +vous, pour le conduire ici avec civilité. Je vais en attendant faire +part à la cour de la lettre de Bellario. (_Il lit_.) «Votre Altesse +saura qu'à la réception de sa lettre je me suis trouvé très malade. Mais +au même moment que votre exprès est arrivé, un jeune docteur de Rome, +nommé Balthasar, m'était venu rendre une visite d'amitié. Je l'ai +informé des particularités du procès pendant entre le Juif et le +marchand Antonio. Nous avons feuilleté ensemble beaucoup de livres. Il +est muni de mon avis qu'il vous apporte perfectionné par son savoir, +dont je ne saurais trop louer l'étendue, pour satisfaire à ma place, +comme je l'en ai pressé, à la demande de Votre Grâce. Que les années qui +lui manquent ne le privent pas, je vous prie, de la haute estime qui lui +est due; car je ne vis jamais un corps si jeune avec une tête si mûre. +Je le recommande à votre gracieux accueil. C'est à l'essai que se fera +le mieux connaître son mérite.» Vous entendez ce que m'écrit Bellario. +Mais voici, je crois, le docteur. (_Entre Portia vêtue en homme de +loi_.) Donnez-moi votre main. Venez-vous de la part du vieux Bellario? + +PORTIA.--Oui, seigneur. + +LE DUC.--Soyez le bienvenu. Prenez votre place. Êtes-vous instruit de la +question qui occupe aujourd'hui la cour? + +PORTIA.--Je connais la cause de point en point. Quel est ici le +marchand, et quel est le Juif? + +LE DUC.--Antonio et le vieux Shylock. Approchez tous deux. + +PORTIA.--Vous nommez-vous Shylock? + +SHYLOCK.--Je me nomme Shylock. + +PORTIA.--Le procès que vous avez intenté est d'étrange nature. Cependant +vous êtes tellement en règle que les lois de Venise ne peuvent vous +empêcher de le suivre. (_A Antonio_.) Vous courez risque d'être sa +victime; n'est-il pas vrai? + +ANTONIO.--Oui, il le dit. + +PORTIA.--Reconnaissez-vous le billet? + +ANTONIO.--Je le reconnais. + +PORTIA.--Il faut donc que le Juif se montre miséricordieux. + +SHYLOCK.--Qui pourrait m'y forcer, dites-moi? + +PORTIA.--Le caractère de la clémence est de n'être point forcée. Elle +tombe, comme la douce pluie du ciel sur le lieu placé au-dessous d'elle. +Deux fois bénie, elle est bonne à celui qui donne et à celui qui reçoit. +C'est la plus haute puissance du plus puissant. Elle sied au monarque +sur le trône mieux que sa couronne. Son sceptre montre la force de son +autorité temporelle; c'est l'attribut du pouvoir qu'on révère et de la +majesté; mais la clémence est au-dessus de la domination du sceptre; +elle a son trône dans le coeur des rois. C'est un des attributs de Dieu +lui-même, et les puissances de la terre se rapprochent d'autant plus de +Dieu, qu'elles savent mieux mêler la clémence à la justice. Ainsi, Juif, +quoique la justice soit l'argument que tu fais valoir, fais cette +réflexion, qu'en ne suivant que la justice, nul de nous ne pourrait +espérer de salut: nous prions pour obtenir miséricorde; et cette prière +nous enseigne à tous en même temps à pratiquer la miséricorde. Je me +suis étendu sur ce sujet, dans le dessein de tempérer la rigueur de tes +poursuites, qui, si tu les continues, forceront le tribunal de Venise à +rendre d'après la loi un arrêt contre ce marchand. + +SHYLOCK.--Que mes actions retombent sur ma tête! Je réclame la loi. Je +veux qu'on remplisse les clauses de mon billet. + +PORTIA.--N'est-il pas en état de te rendre cet argent? + +BASSANIO.--Oui; je le lui offre ici, aux yeux de la cour, et même le +double de la somme. Si ce n'est pas assez, je m'oblige à lui payer dix +fois la somme, sous peine de perdre mes mains, ma tête et mon coeur. Si +cela ne peut le satisfaire, il sera manifeste que c'est la méchanceté +qui opprime l'innocence. Je vous en conjure donc, faites une fois plier +la loi sous votre autorité. Permettez-vous une légère injustice pour +faire une grande justice et forcer la volonté de ce cruel démon. + +PORTIA.--Cela ne doit pas être; il n'est point d'autorité à Venise qui +puisse changer un décret établi. Cela deviendrait un précédent, et on se +prévaudrait de cet exemple pour introduire mille abus dans l'État. Cela +ne se peut pas. + +SHYLOCK.--C'est un Daniel venu pour nous juger! Oui, un Daniel! O jeune +et sage juge, combien je t'honore! + +PORTIA.--Laissez-moi voir le billet, je vous prie. + +SHYLOCK.--Le voilà, révérendissime docteur; le voilà. + +PORTIA.--Shylock, on t'offre le triple de la somme. + +SHYLOCK.--Un serment, un serment! J'ai un serment dans le ciel; me +mettrai-je un parjure sur la conscience? Non; pas pour tout Venise. + +PORTIA.--Le délai fatal est expiré, et le Juif est en droit d'exiger une +livre de chair coupée tout près du coeur du marchand. Sois +miséricordieux, prends le triple de la somme, et dis-moi de déchirer le +billet. + +SHYLOCK.--Quand il sera payé suivant sa teneur. Il paraît que vous êtes +un digne juge: vous connaissez la loi, vous avez très judicieusement +exposé le cas; je vous somme, au nom de cette loi, dont vous êtes une +des estimables colonnes, de procéder au jugement. Je jure sur mon âme +que langue d'homme ne parviendra jamais à me faire changer. Je m'en +tiens à mon billet. + +ANTONIO.--Je supplie instamment la cour de rendre son jugement. + +PORTIA.--Eh bien! puisqu'il en est ainsi, il faut préparer votre sein à +recevoir son couteau. + +SHYLOCK.--O noble juge! l'excellent jeune homme! + +PORTIA.--L'intention et l'objet de la loi sont complétement d'accord +avec la clause pénale qui, d'après le billet, doit être accomplie. + +SHYLOCK.--Cela est juste. Oh! le bon et sage juge! Que tu es bien plus +vieux que tu ne le parais! + +PORTIA, _à Antonio_.--Ainsi, découvrez votre sein. + +SHYLOCK.--Oui, son sein: le billet le dit. N'est-il pas vrai, noble +juge? tout près de son coeur; ce sont les propres mots. + +PORTIA.--Oui. Avez-vous ici des balances pour peser la chair? + +SHYLOCK.--J'en ai de toutes prêtes. + +PORTIA.--Shylock, il faut avoir auprès de lui quelque chirurgien à vos +frais pour bander sa plaie, de peur qu'il ne perde son sang jusqu'à +mourir. + +SHYLOCK.--Cela est-il spécifié dans le billet? + +PORTIA.--Non, cela n'y est pas exprimé; mais qu'importe? il serait bien +que vous le fissiez par charité. + +SHYLOCK.--Je ne le pense pas ainsi! Cela n'est pas dans le billet. + +PORTIA.--Approchez, marchand, avez-vous quelque chose à dire? + +ANTONIO.--Peu de chose.--Je suis armé de courage et bien préparé. +Donnez-moi votre main, Bassanio. Adieu, ne vous affligez point du +malheur où je suis tombé pour vous; car en ceci la fortune se montre +plus indulgente qu'à son ordinaire. Elle a toujours coutume de laisser +les malheureux survivre à leurs biens, et contempler avec des yeux +caves, et un front chargé de rides, une vieillesse accablée sous la +pauvreté. Elle me délivre des pénibles langueurs d'une pareille +misère.--Parlez de moi à votre noble épouse; racontez-lui comment est +arrivée la mort d'Antonio; dites lui combien je vous aimais; parlez bien +de ma mort, et, votre récit fini, qu'elle juge si Bassanio fut aimé. Ne +vous repentez point de la cause qui vous fait perdre votre ami; comme il +ne se repent point de satisfaire à votre dette; car si le Juif enfonce +son couteau autant que je le désire, je vais la payer de tout mon coeur. + +BASSANIO.--Antonio, j'ai épousé une femme qui m'est aussi chère que la +vie: mais ma vie, ma femme et l'univers entier ne me sont pas plus +précieux que vos jours. Je consentirais à tout perdre, oui, à tout +sacrifier à ce démon pour vous délivrer. + +PORTIA.--Si votre femme était là pour vous entendre, elle vous +remercierait assez peu de cette offre. + +GRATIANO.--J'aime une femme que j'aime, je vous le proteste. Je voudrais +qu'elle fût dans le ciel si elle y pouvait obtenir les moyens de changer +le coeur de ce mâtin de Juif! + +NÉRISSA.--Vous faites bien de dire cela en arrière d'elle, sans quoi +votre voeu pourrait troubler la paix du ménage. + +SHYLOCK, _à part_.--Voilà nos époux chrétiens. J'ai une fille; j'aurais +mieux aimé qu'elle prît pour mari un rejeton de la race de Barrabas, +qu'un chrétien. (_Haut_.) Nous perdons le temps en bagatelles. Je te +prie, fais exécuter la sentence. + +PORTIA.--Une livre de chair de ce marchand t'appartient: la cour te +l'adjuge et la loi te la donne. + +SHYLOCK.--O juge équitable! + +PORTIA.--Et vous devez couper cette chair sur son sein: la loi le permet +et la cour vous l'accorde. + +SHYLOCK.--Le savant juge! Voilà une sentence!--Allons, préparez-vous. + +PORTIA.--Arrête un instant. Ce n'est pas tout. Le billet ne t'accorde +pas une goutte de sang: les termes sont exprès; une livre de chair. +Prends ce qui t'est dû; prends ta livre de chair. Mais si, en la +coupant, tu verses une seule goutte de sang chrétien, les lois de Venise +ordonnent la confiscation de tes terres et de tes biens au profit de la +république. + +GRATIANO.--O le juge équitable! Vois, Juif, le savant juge! + +SHYLOCK.--Est-ce là la loi? + +PORTIA.--Tu en verras le texte; et, puisque tu veux absolument qu'on te +fasse justice, sois certain qu'on te la feras plus que tu ne voudras. + +GRATIANO.--O le savant juge! Regarde donc, Juif! le savant juge! + +SHYLOCK.--En ce cas-là, j'accepte son offre. Qu'on me compte trois fois +le montant de l'obligation, et qu'on relâche le chrétien. + +BASSANIO.--Voici ton argent. + +PORTIA.--Doucement: on rendra pleine justice au Juif. Doucement: ne vous +pressez pas; il n'aura pas autre chose que ce que porte le billet. + +GRATIANO.--O Juif! Un juge équitable, un savant juge! + +PORTIA.--Ainsi prépare-toi à couper la chair. Ne verse point de sang; ne +coupe ni plus ni moins, mais tout juste une livre de chair. Si tu coupes +plus ou moins d'une livre précise, quand ce ne serait que la vingtième +partie d'un misérable grain; bien plus, si la balance penche de la +valeur d'un cheveu, tu es mort, et tous tes biens sont confisqués. + +GRATIANO.--Un second Daniel, un Daniel, Juif. Infidèle, te voilà pris +maintenant. + +PORTIA.--Pourquoi le Juif balance-t-il? Prends ce qui te revient. + +SHYLOCK.--Donnez-moi mon principal, et laissez-moi aller. + +BASSANIO.--Le voici tout prêt: tiens. + +PORTIA.--Il l'a refusé en présence de la cour; il n'obtiendra que simple +justice et ce que porte son billet. + +GRATIANO.--Un Daniel, te dis-je, un second Daniel! Je te remercie, Juif, +de m'avoir appris ce mot. + +SHYLOCK.--N'aurai-je pas mon principal pur et simple? + +PORTIA.--Tu n'auras rien que ce que porte l'obligation, Juif; tu peux le +prendre à tes risques et périls. + +SHYLOCK.--Eh bien! que le diable lui en donne l'acquit, je ne resterai +pas plus longtemps ici à disputer. + +PORTIA.--Arrêtez, Juif, la justice a d'autres droits sur vous. Il est +porté dans les lois de Venise, que lorsqu'il sera prouvé qu'un étranger +aura attenté, par des voies directes ou indirectes, à la vie d'un +citoyen, la moitié de ses biens sera saisie au profit de celui contre +qui il aura tramé quelque entreprise, que l'autre moitié entrera dans +les coffres particuliers de l'État; enfin, que le duc seul peut lui +faire grâce de la mort à laquelle tous les autres juges devront le +condamner: je déclare que tu te trouves dans le cas. Il est notoire que +tu as travaillé indirectement et même directement à faire périr le +défendeur. Ainsi tu as encouru les peines que je viens de mentionner: à +genoux donc, et implore la clémence du duc. + +GRATIANO.--Demande qu'il te soit permis de te pendre toi-même. +Cependant, comme tes biens appartiennent à la république, tu n'as pas de +quoi t'acheter une corde; il faut que tu sois pendu aux frais de l'État. + +LE DUC.--Afin que tu voies la différence de l'esprit qui nous anime, je +te fais grâce de la vie sans que tu me la demandes. Quant à la moitié de +tes biens, elle appartient à Antonio, l'autre moitié revient à l'État. +Mais tu peux, en te soumettant humblement, obtenir qu'on se restreigne à +une amende. + +PORTIA.--Oui, pour l'État et non pour Antonio. + +SHYLOCK.--Eh bien! prenez ma vie et tout, ne me faites grâce de rien. +Vous m'ôtez ma famille quand vous m'ôtez les moyens de soutenir ma +famille, vous m'ôtez ma vie quand vous m'ôtez les ressources avec quoi +je vis. + +PORTIA.--Que doit-il attendre de votre pitié, Antonio? + +GRATIANO.--Une corde gratis. Rien de plus, au nom de Dieu! + +ANTONIO.--Je demanderai à monseigneur le duc et à la cour, qu'on lui +laisse la moitié de ses biens sans exiger d'amende. Je serai satisfait +s'il me laisse disposer de l'autre moitié, pour la rendre, à sa mort, au +gentilhomme qui a enlevé sa fille. Et cela sous deux conditions: la +première, c'est qu'en faveur de ce qu'on lui accorde il se fera chrétien +sur-le-champ; l'autre, qu'il fera une donation en présence de la cour, +par laquelle tout ce qui lui appartient passera, après sa mort, à son +gendre Lorenzo et à sa fille. + +LE DUC.--Il y souscrira, sinon je révoque le pardon que j'ai accordé. + +PORTIA.--Es-tu content, Juif, que réponds-tu? + +SHYLOCK.--Je suis content. + +PORTIA.--Clerc, dressez un acte de donation. + +SHYLOCK.--Je vous en conjure, laissez-moi sortir d'ici. Je ne me sens +pas bien. Envoyez l'acte chez moi: je signerai. + +LE DUC.--Va-t'en, mais signe. + +GRATIANO.--Tu auras deux parrains à ton baptême. Si j'avais été juge, tu +en aurais eu dix de plus pour te conduire à la potence, et non pas aux +fonts baptismaux. + +(Shylock sort.) + +LE DUC, _à Portia_.--Monsieur, je vous invite à venir dîner chez moi. + +PORTIA.--Je supplie humblement Votre Grâce de m'excuser. Il faut que je +me rende ce soir à Padoue, et que je parte sur-le-champ. + +LE DUC.--Je suis fâché que vous ne soyez pas de loisir.--Antonio, +reconnaissez les peines de monsieur; vous lui avez, à mon gré, de +grandes obligations. + +(Sortent le duc, les magnifiques et la suite.) + +BASSANIO.--Très digne gentilhomme! vous avez arraché aujourd'hui mon ami +et moi-même à des peines cruelles. C'est de grand coeur que nous payons +vos obligeants services, avec les trois mille ducats qui étaient dus au +Juif. + +ANTONIO.--Et que de plus nous reconnaîtrons vous devoir à jamais notre +attachement et nos services. + +PORTIA.--On est payé, quand on est satisfait; je le suis d'avoir réussi +à vous délivrer; ainsi donc, je me regarde comme très-bien payé. Mon âme +n'a jamais été plus mercenaire que cela. Je vous prie de me reconnaître, +quand il nous arrivera de nous rencontrer. Je vous souhaite toute sorte +de bonheur et prends congé de vous. + +BASSANIO.--Mon cher monsieur, je ne puis m'empêcher de faire encore mes +efforts pour que vous acceptiez de nous quelque souvenir à titre de +tribut et non de salaire. Accordez-moi deux choses, je vous prie, de ne +me pas refuser, et de m'excuser. + +PORTIA.--Vous me faites tant d'instances, que j'y cède. Donnez-moi vos +gants, je les porterai en mémoire de vous: et, pour marque de votre +amitié, je prendrai cette bague.... Ne retirez donc pas votre main, je +ne veux rien de plus! Votre amitié ne me la refusera pas. + +BASSANIO.--Cette bague, mon bon monsieur! eh! c'est une bagatelle; je +rougirais de vous faire un pareil présent. + +PORTIA.--Je ne veux rien de plus que cette bague, et maintenant je me +sens une grande envie de l'avoir. + +BASSANIO.--Elle est pour moi d'une importance bien au-dessus de sa +valeur. Je ferai chercher à son de trompe la plus belle bague de Venise, +et je vous l'offrirai: pour celle-ci, je ne le puis, excusez-moi, de +grâce. + +PORTIA.--Je vois, monsieur, que vous êtes libéral en offre. Vous m'avez +d'abord appris à demander, et maintenant, à ce qu'il me semble, vous +m'apprenez comment on doit répondre à celui qui demande. + +BASSANIO.--Mon bon monsieur, je tiens cette bague de ma femme; +lorsqu'elle la mit à mon doigt, elle me fit jurer de ne jamais la +vendre, ni la donner, ni la perdre. + +PORTIA.--Cette excuse sauve aux hommes bien des présents. À moins que +votre femme ne soit folle, lorsqu'elle saura combien j'ai mérité cette +bague, elle ne se brouillera pas avec vous à tout jamais, pour me +l'avoir donnée. C'est bien; la paix soit avec vous! + +(Sortent Portia et Nérissa.) + +ANTONIO.--Seigneur Bassanio, donnez-lui cette bague. Que ses services et +mon amitié l'emportent sur l'ordre de votre femme. + +BASSANIO.--Allons. Va, Gratiano, tâche de le joindre. Donne-lui la bague +et, s'il se peut, engage-le à venir chez Antonio. Cours, dépêche-toi. +(_Gratiano sort_.) Rendons-nous-y de ce pas. Demain de grand matin nous +volerons à Belmont. Venez, Antonio. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Toujours à Venise.--Une rue. + +_Entrent_ PORTIA et NÉRISSA. + + +PORTIA.--Demande où est la maison du Juif; donne-lui cet acte à signer. +Nous partirons ce soir, et nous arriverons un jour avant nos maris.--Cet +acte sera fort bien reçu de Lorenzo. + +(Entre Gratiano.) + +GRATIANO.--Mon beau monsieur, soyez le bien retrouvé. Le seigneur +Bassanio, après de plus amples réflexions, vous envoie cette bague et +vous invite à dîner. + +PORTIA.--Je ne le puis. J'accepte sa bague; dites-le-lui ainsi de ma +part, je vous prie.--Enseignez, de plus, je vous prie, encore à ce jeune +homme la demeure du vieux Shylock. + +GRATIANO.--Je vais vous l'indiquer. + +NÉRISSA.--Monsieur, je voudrais vous dire un mot. (_A Portia_.) Je veux +essayer si je pourrai ravoir de mon mari la bague que je lui ai fait +jurer de conserver toujours. + +PORTIA.--Tu y parviendras, je t'en réponds.--Ils vont nous faire des +serments de l'autre monde, qu'ils ont donné leurs bagues à des hommes; +mais nous leur tiendrons tête, et leur en donnerons le démenti. Allons, +dépêche-toi; tu sais où je t'attends. + +NÉRISSA, _à Gratiano_.--Venez, mon bon monsieur. Voulez-vous me montrer +cette maison? + +(Ils sortent.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + + ACTE CINQUIÈME + + +SCÈNE I + +A Belmont.--Avenue de la maison de Portia. + +_Entrent_ LORENZO et JESSICA. + + +LORENZO.--Que la lune est brillante!--Ce fut dans une nuit semblable, +tandis qu'un doux zéphyr caressait légèrement les feuillages sans y +exciter le moindre frémissement, que Troïle, si je m'en souviens, +escalada les murs de Troie, et adressa les soupirs de son âme vers les +tentes des Grecs, où reposait Cressida. + +JESSICA.--Ce fut dans une pareille nuit que Thisbé, craintive et foulant +d'un pied léger la rosée du gazon, aperçut l'ombre d'un lion avant de le +voir lui-même, et s'enfuit éperdue de frayeur. + +LORENZO.--Ce fut dans une nuit semblable que Didon, seule sur le rivage +d'une mer en furie, une branche de saule à la main, rappela du geste son +amant vers Carthage. + +JESSICA.--Ce fut dans une semblable nuit que Médée cueillit les plantes +enchantées qui rajeunirent le vieux Æson. + +LORENZO.--C'est dans une nuit pareille que Jessica s'est évadée de la +maison du riche Juif, et, des pas emportés de l'amour, a couru depuis +Venise jusqu'à Belmont. + +JESSICA.--Et c'est dans une pareille nuit que le jeune Lorenzo lui a +juré qu'il l'aimait tendrement, et qu'il a dérobé son coeur par mille +serments d'amour, dont aucun n'est sincère. + +LORENZO.--Et c'est dans une pareille nuit que la jolie Jessica, comme +une petite mauvaise qu'elle est, calomnia son amant qui lui pardonna. + +JESSICA.--Je voudrais vous faire passer la nuit en ce lieu, si personne +ne devait venir.--Mais écoutez.... j'entends les pas d'un homme. + +(Entre un domestique.) + +LORENZO.--Qui s'avance là d'un pas si précipité dans le silence de la +nuit? + +LE DOMESTIQUE.--Ami. + +LORENZO.--Un ami? Quel ami? Votre nom, je vous prie, l'ami? + +LE DOMESTIQUE.--Stephano est mon nom. Et je viens annoncer que ma +maîtresse sera de retour à Belmont avant le point du jour. Elle erre +dans les environs, s'agenouillant au pied de toutes les croix sacrées où +elle prie Dieu de lui accorder d'heureux jours dans son mariage. + +LORENZO.--Qui vient avec elle? + +LE DOMESTIQUE.--Personne, qu'un saint ermite, et sa suivante. Dites-moi, +je vous prie, mon maître est-il de retour? + +LORENZO.--Pas encore; et nous n'en avons pas eu de nouvelles.--Mais +entrons, Jessica, je t'en prie, et faisons quelques préparatifs pour +recevoir honorablement la maîtresse du logis. + +(Entre Lancelot.) + +LANCELOT _chantant_.--Sol, la, sol la, ho, ha, sol la, hola, sol la. + +LORENZO.--Qui appelle? + +LANCELOT.--Sol la. Avez-vous vu M. Lorenzo et madame Lorenzo? + +LORENZO.--Cesse tes holà. Par ici. + +LANCELOT.--Sol la.--Où? où? + +LORENZO.--Ici + +LANCELOT.--Dis-lui qu'il vient d'arriver un courrier de la part de mon +maître, son cornet plein de bonnes nouvelles. Mon maître sera ici avant +le matin. + +(Il sort.) + +LORENZO.--Entrons, ma chère âme, et attendons leur arrivée; et cependant +ce n'est pas la peine.... Pourquoi entrerions-nous?--Ami Stephano, +annoncez, je vous prie, dans le château, que votre maîtresse est près +d'arriver, et amenez ici les musiciens en plein air. (_Le domestique +sort_.) Que la clarté de la lune dort doucement sur ce banc de gazon! +Nous nous y assiérons et les sons de la musique se glisseront dans notre +oreille. Ce doux silence et cette nuit si belle conviennent aux accords +d'une gracieuse harmonie. Assieds-toi, Jessica; vois comme la voûte des +cieux est incrustée de disques brillants. Parmi tous ces globes que tu +vois, il n'y a pas jusqu'au plus petit, dont les mouvements ne +produisent une musique angélique en accord avec les concerts des +chérubins, à l'oeil plein de jeunesse. Telle est l'harmonie qui se +révèle aux âmes immortelles: mais tant que notre âme est enclose dans +cette grossière enveloppe d'une argile périssable, nous sommes +incapables de l'entendre. (_Entrent les musiciens_.)--Allons, éveillez +Diane par un hymne; pénétrez des sons les plus mélodieux l'oreille de +votre maîtresse, et entraînez-la vers sa demeure par le charme de la +musique. + +JESSICA.--Jamais je ne suis gaie quand j'entends une musique agréable. + +LORENZO.--La raison en est que vos esprits sont attentifs; car voyez un +sauvage et folâtre troupeau, une bande de jeunes étalons qui n'ont point +encore senti la main de l'homme, bondissant avec folie, et faisant +retentir leurs voix par de bruyants hennissements, effet de l'ardeur de +leur sang; si par hasard ils viennent à entendre le son d'une trompette, +ou que leurs oreilles soient frappées de quelque mélodie, vous les +verrez aussitôt s'arrêter tout court, et leurs yeux farouches prendre un +regard adouci, par la douce puissance de la musique. Voilà pourquoi les +poëtes ont prétendu qu'Orphée attirait les arbres, les rochers et les +fleuves, parce qu'il n'est rien dans la nature de si insensible, de si +dur, de si furieux, dont la musique ne change pour quelques instants le +caractère; l'homme qui n'a en lui-même aucune musique, et qui n'est pas +ému par le doux accord des sons, est propre aux trahisons, aux +perfidies, aux rapines; les mouvements de son âme sont mornes comme la +nuit, et ses penchants ténébreux comme l'Érèbe; ne vous fiez point à un +tel homme.--Écoutons la musique. + +(Entrent Portia, Nérissa, à quelque distance.) + +PORTIA.--Cette lumière que nous voyons, brûle dans ma salle. Que ce +petit flambeau jette loin ses rayons! C'est ainsi qu'une belle action +reluit dans un monde corrompu. + +NÉRISSA.--Quand la lune brillait, nous n'apercevions pas ce flambeau. + +PORTIA.--Ainsi une petite gloire est obscurcie par une plus grande. Le +délégué du pouvoir jette autant d'éclat qu'un roi jusqu'à ce que le roi +paraisse. Alors sa pompe va se perdre comme un ruisseau dans l'immensité +des mers.--De la musique? Écoutons. + +NÉRISSA.--Ce sont vos musiciens, madame; cela vient de la maison. + +PORTIA.--Je le vois; il n'y a rien de bon que par certains +rapprochements. Cette musique me semble beaucoup plus douce que pendant +le jour. + +NÉRISSA.--Madame, c'est le silence qui lui prête ce charme. + +PORTIA.--Le corbeau a d'aussi doux sons que l'alouette, pour qui ne fait +pas attention à leur voix; et je crois que si le rossignol chantait +pendant le jour au milieu des cris aigus des canards, il ne passerait +pas pour meilleur musicien que le roitelet. Combien de choses doivent à +l'à-propos les justes éloges qu'elles obtiennent et leur véritable +perfection! Silence, paix! la lune dort avec Endymion, et ne voudrait +pas être réveillée. + +(La musique cesse.) + +LORENZO.--C'est la voix de Portia, ou je suis bien trompé. + +PORTIA.--Il m'a reconnue, comme l'aveugle reconnaît le coucou, à sa +mauvaise voix. + +LORENZO.--Ma chère dame, soyez la bienvenue chez vous. + +PORTIA.--Nous avons employé le temps à prier Dieu pour nos époux. Nous +espérons que c'est avec succès et que nos paroles leur auront été de +quelque avantage. Sont-ils de retour? + +LORENZO.--Pas encore, madame; mais il vient d'arriver un messager pour +les annoncer. + +PORTIA.--Entrez, Nérissa; recommandez à mes domestiques de ne point +parler du tout de l'absence que nous avons faite. N'en parlez pas non +plus, Lorenzo, ni vous, Jessica. + +(On entend une fanfare.) + +LORENZO.--Votre mari n'est pas loin, j'entends sa trompette.--Nous ne +sommes pas des rapporteurs, madame; ne craignez rien. + +PORTIA.--Cette nuit ressemble au jour, mais au jour malade; elle est un +peu plus pâle que lui. C'est le jour tel qu'il est lorsque le soleil se +cache. + +(Entrent Bassanio, Antonio, Gratiano et leur suite.) + +BASSANIO, _à Portia_.--Nous aurions le jour en même temps que les +antipodes, si vous vous promeniez en l'absence du soleil. + +PORTIA.--Si j'éclaire, que ce ne soit pas comme l'inconstant éclair[15], +car une femme légère rend pesant le pouvoir d'un mari, et puisse n'être +jamais ainsi pour moi celui de Bassanio! mais Dieu dispose de tout. +Soyez le bienvenu chez vous, seigneur. + +[Note 15: + + Let me give light, but let me not be light: + +«Que je donne de la lumière (_light_), mais que je ne sois point légère +(_light_).» Jeu de mots familier à Shakspeare et aux auteurs de son +temps, et qu'il a fallu remplacer par un équivalent pour donner un sens +à ce qui suit.] + +BASSANIO.--Je vous rends grâces, madame. Faites bon accueil à mon ami: +c'est Antonio, c'est l'homme à qui j'ai tant d'obligations. + +PORTIA.--Vous lui avez dans tous les sens, en effet, de grandes +obligations, car, à ce que j'apprends, il en avait contracté pour vous +de bien considérables. + +ANTONIO.--Aucune qu'il n'ait bien acquittée. + +PORTIA.--Seigneur, vous êtes le très-bienvenu dans notre maison. Je veux +vous le prouver autrement que par des paroles; c'est pourquoi j'abrège +les discours de politesse. + +GRATIANO, _à Nérissa, qui lui parlait à part_.--Par cette lune, je vous +proteste que vous me faites injure. En honneur, je l'ai donnée au clerc +du juge. Quant à moi, mon amour, puisque vous prenez la chose si fort à +coeur, je voudrais que celui qui l'a fût eunuque. + +PORTIA.--Une querelle! Comment? déjà? De quoi s'agit-il? + +GRATIANO.--D'un anneau d'or, d'une méchante bague qu'elle m'a donnée, +avec une devise, de par l'univers, de la force de celles que les +couteliers mettent sur les couteaux: «Aimez-moi, et ne m'abandonnez +pas.» + +NÉRISSA.--Que parlez-vous de sa devise ou de sa valeur? Vous m'avez +juré, lorsque je vous la donnai, de la garder jusqu'à votre dernière +heure, et de l'emporter avec vous dans le tombeau. Quand ce n'eût pas +été en ma considération, au moins par respect pour vos ardentes +protestations, vous auriez dû la conserver. Il l'a donnée au clerc de +l'avocat! Mais je sais bien, moi, que ce clerc qui l'a reçue n'aura +jamais de poil au menton. + +GRATIANO.--Il en aura, s'il vit, pour devenir homme. + +NÉRISSA.--Dites, si une femme vit assez longtemps pour devenir homme. + +GRATIANO.--Par cette main, je te jure que je l'ai donnée, à un jeune +homme, une espèce d'enfant, un chétif petit garçon pas plus grand que +toi, le clerc du juge, un petit jaseur, qui me l'a demandée pour ses +peines. En conscience, je ne pouvais pas la refuser. + +PORTIA.--Je vous le dirai franchement, vous êtes blâmable de vous être +défait aussi légèrement du premier présent de votre femme. Un don +attaché sur votre doigt par des serments, et scellé sur votre chair par +la foi conjugale! J'ai donné une bague à mon bien-aimé, et je lui ai +fait jurer de ne s'en jamais séparer. Le voilà; j'oserais bien répondre +pour lui qu'il ne s'en défera jamais, qu'il ne l'ôterait pas de son +doigt pour tous les trésors que possède le monde. En vérité, Gratiano, +vous donnez à votre femme un trop cruel sujet de chagrin. Si pareille +chose m'arrivait, j'en perdrais la raison. + +BASSANIO, _à part_.--D'honneur, il vaudrait mieux me couper la main +gauche, et dire que j'ai perdu l'anneau à mon corps défendant. + +GRATIANO.--Le seigneur Bassanio a donné sa bague à l'avocat qui la lui +demandait, et qui, en vérité, la méritait bien. Et alors le petit jeune +homme, son clerc, qui avait eu la peine de faire quelques écritures, m'a +demandé la mienne; et ni le maître ni le clerc n'ont rien voulu accepter +que nos deux bagues. + +PORTIA.--Quelle bague avez-vous donnée, seigneur? J'espère que ce n'est +pas celle que vous tenez de moi. + +BASSANIO.--Si j'étais capable d'ajouter un mensonge à une faute, je +nierais le fait. Mais, vous le voyez, mon doigt ne porte plus la bague; +je ne l'ai plus. + +PORTIA.--Et votre coeur perfide est également dépourvu de foi. Je jure +devant le ciel que je n'entrerai pas dans votre lit que je ne revoie ma +bague. + +NÉRISSA.--Ni moi dans le vôtre que je ne revoie la mienne. + +BASSANIO.--Chère Portia, si vous saviez à qui j'ai donné la bague, si +vous saviez pour qui j'ai donné la bague, si vous pouviez concevoir pour +quel service j'ai donné la bague, et avec quelle répugnance j'ai +abandonné la bague, lorsqu'on ne voulait recevoir autre chose que la +bague, vous calmeriez la vivacité de votre indignation. + +PORTIA.--Si vous eussiez connu la valeur de la bague, ou la moitié du +prix de celle qui vous a donné la bague, ou combien votre honneur était +intéressé à conserver la bague, vous ne vous seriez jamais défait de la +bague. Quel homme assez déraisonnable, s'il vous avait plu de la +défendre avec quelque zèle, eût eu assez peu d'honnêteté pour exiger une +chose qu'on conservait avec un respect religieux? Nérissa m'apprend ce +que je dois penser. J'en mourrai; c'est quelque femme qui a ma bague. + +BASSANIO.--Non, madame, sur mon honneur, sur ma vie, ce n'est point une +femme; c'est un honnête docteur qui n'a pas voulu recevoir de moi trois +mille ducats, et qui m'a demandé la bague. Je la lui ai refusée. J'ai eu +la constance de le voir se retirer mécontent, lui qui avait défendu la +vie de mon plus cher ami. Que vous dirai-je, ma douce amie? Je me suis +cru obligé d'envoyer sur ses pas: j'étais assiégé par les remords et la +courtoisie; je ne voulais pas laisser sur mon honneur la tache d'une si +noire ingratitude. Pardonnez-moi, chère épouse; j'en prends à témoin +ces sacrés flambeaux de la nuit; je suis convaincu que, si vous vous y +fussiez trouvée, vous m'auriez demandé la bague pour la donner au +docteur. + +PORTIA.--Ne laissez pas ce docteur approcher de ma maison: puisqu'il +possède le bijou que je chérissais, et que vous aviez juré de garder +pour l'amour de moi, je deviendrai aussi libérale que vous. Je ne lui +refuserai rien de ce qui est en ma puissance; non, ni ma personne, ni le +lit de mon époux. Je saurai le reconnaître, j'en suis sûre; ne vous +absentez pas une seule nuit; veillez sur moi comme un Argus; si vous y +manquez, si vous me laissez seule, par mon honneur, qui m'appartient +encore, ce docteur sera mon compagnon de lit! + +NÉRISSA.--Et son clerc le mien; ainsi prenez bien garde de m'abandonner +à moi-même. + +GRATIANO.--Fort bien; faites ce que vous voudrez, mais que je ne l'y +trouve pas, car je gâterais la plume du jeune clerc. + +ANTONIO.--Je suis le malheureux sujet de ces querelles. + +PORTIA.--Ne vous en chagrinez pas, seigneur; vous n'en êtes pas moins le +bienvenu. + +BASSANIO.--Portia, pardonne-moi ce tort inévitable, et en présence de +tous mes amis, je te jure par tes beaux yeux, où je me vois moi-même... + +PORTIA.--Entendez-vous? il se voit double dans mes deux yeux; un +Bassanio dans chacun.--Allons, jurez sur la foi d'un homme double; ce +sera un serment bien propre à inspirer la confiance. + +BASSANIO.--Non, mais écoute-moi. Pardonne-moi cette faute, et je jure +sur mon âme de ne jamais violer aucun des serments que je t'aurai faits. + +ANTONIO, _à Portia_.--J'ai une fois engagé mon corps pour la fortune de +mon ami; j'étais perdu sans le secours de celui qui a la bague: j'ose +m'engager encore une fois, et répondre sur mon âme que votre époux ne +violera jamais volontairement sa foi. + +PORTIA.--Servez-lui donc de caution! donnez-lui cette autre bague, et +recommandez-lui de la garder mieux que la première. + +ANTONIO.--Tenez, seigneur Bassanio, jurez de garder cette bague. + +BASSANIO.--Par le ciel! c'est celle que j'ai donnée au docteur. + +PORTIA.--Je la tiens de lui. Pardonnez-moi, Bassanio; pour cette bague, +le docteur a passé la nuit avec moi. + +NÉRISSA.--Excusez-moi aussi, mon aimable Gratiano; ce chétif petit +garçon, le clerc du docteur, en retour de cet anneau, a couché avec moi +la nuit dernière. + +GRATIANO.--Vraiment, c'est comme si l'on raccommodait les grands chemins +en été, où ils n'en ont pas besoin. Quoi! serions-nous déjà cocus avant +de mériter de l'être? + +PORTIA.--Allons, pas de grossièretés.--Vous êtes tous confondus. Prenez +cette lettre; lisez-la à votre loisir: elle vient de Padoue, de +Bellario; vous y apprendrez que Portia était le docteur, et Nérissa son +clerc. Lorenzo vous attestera que je suis partie d'ici presque aussitôt +que vous. Je ne suis même pas encore rentrée chez moi.--Antonio, vous +êtes le bienvenu. J'ai en réserve pour vous de meilleures nouvelles que +vous n'en attendez. Ouvrez promptement cette lettre; vous y verrez que +trois de vos vaisseaux, richement chargés, viennent d'arriver à bon +port. Vous ne saurez pas par quel étrange événement cette lettre m'est +tombée dans les mains. + +(Elle lui donne la lettre.) + +ANTONIO.--Je demeure muet. + +BASSANIO.--Vous étiez le docteur, et je ne vous ai pas reconnue? + +GRATIANO.--Vous étiez donc le clerc qui doit me faire cocu? + +NÉRISSA.--Oui, mais le clerc qui ne le voudra jamais, à moins qu'il ne +vive assez longtemps pour devenir homme. + +BASSANIO.--Aimable docteur, vous serez mon camarade de lit. En mon +absence, couchez avec ma femme. + +ANTONIO.--Aimable dame, vous m'avez rendu la vie et de quoi vivre; car +j'apprends ici avec certitude que mes vaisseaux sont arrivés à bon port. + +PORTIA.--Lorenzo, mon clerc a aussi quelque chose de consolant pour +vous. + +NÉRISSA.--Oui, et je vous le donnerai sans demander de salaire. Je vous +remets à vous et à Jessica un acte en bonne forme, par lequel le riche +Juif vous fait donation de tout ce qu'il se trouvera posséder à sa mort. + +LORENZO.--Mes belles dames, vous répandez la manne sur le chemin des +gens affamés. + +PORTIA.--Il est bientôt jour, et cependant je suis sûre que vous n'êtes +pas encore pleinement satisfaits sur ces événements. Entrons; +attaquez-nous de questions, et nous répondrons fidèlement à toute chose. + +GRATIANO.--Volontiers: la première que je demanderai sous serment à ma +chère Nérissa, c'est de me dire si elle aime mieux rester sur pied +jusqu'à ce soir, ou s'aller coucher à présent, qu'il est deux heures du +matin. Si le jour était venu, je désirerais qu'il s'obscurcit pour me +mettre au lit avec le clerc de l'avocat. Oui, tant que je vivrai, je ne +m'inquiéterai de rien aussi vivement que de conserver en sûreté l'anneau +de Nérissa. + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Le marchand de Venise, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARCHAND DE VENISE *** + +***** This file should be named 20773-8.txt or 20773-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/0/7/7/20773/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr). This file is gratefully uploaded +to the PG collection in honor of Distributed Proofreaders +having posted over 10,000 ebooks. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/20773-8.zip b/20773-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..77543fb --- /dev/null +++ b/20773-8.zip diff --git a/20773-h.zip b/20773-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c3c51b1 --- /dev/null +++ b/20773-h.zip diff --git a/20773-h/20773-h.htm b/20773-h/20773-h.htm new file mode 100644 index 0000000..3a9ed4f --- /dev/null +++ b/20773-h/20773-h.htm @@ -0,0 +1,4068 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Le marchand de Venise, by William Shakespeare</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.9em} +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le marchand de Venise, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le marchand de Venise + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: March 9, 2007 [EBook #20773] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARCHAND DE VENISE *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr). This file is gratefully uploaded +to the PG collection in honor of Distributed Proofreaders +having posted over 10,000 ebooks. + + + + + + +</pre> + + +<pre> + Note du transcripteur. + + =========================================================== + Ce document est tiré de: + + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 6 + Le marchand de Venise--Les joyeuses Bourgeoises de + Windsor--Le roi Jean--La vie et la mort du roi Richard II, + Henri IV (1re partie). + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + + ========================================================== +</pre> +<br> +<h1>LE<br> + +MARCHAND DE VENISE</h1> + +<br> + +<h3>NOTICE<br> +SUR LE MARCHAND DE VENISE</h3> + + +<p>Le fond de l'aventure qui fait le sujet du <i>Marchand de Venise</i> se +retrouve dans les chroniques ou dans la littérature de tous les pays, +tantôt en entier, tantôt dépouillé de l'épisode très-piquant qu'y +ajoutent les amours de Bassanio et de Portia. Un jugement pareil à celui +de Portia a été attribué à Sixte V qui, plus sévère, condamna, dit-on, à +l'amende les deux contractants, pour les punir de l'immoralité d'un +pareil marché. En cette occasion il s'agissait d'un pari, et le juif +était le perdant. Un recueil de nouvelles françaises, intitulé +<i>Roger-Bontemps en belle humeur</i>, raconte la même aventure, mais à +l'avantage du chrétien, et c'est le sultan Saladin qui est le juge. Dans +un manuscrit persan qui rapporte le même fait, il s'agit d'un pauvre +musulman de Syrie avec qui un riche juif fait ce marché pour avoir les +moyens de le perdre et parvenir ainsi à posséder sa femme dont il est +amoureux; le cas est décidé par un cadi d'Émèse. Mais l'aventure tout +entière se trouve consignée, avec quelques différences, dans un +très-ancien ouvrage écrit en latin et intitulé: <i>Gesta Romanorum</i>, et +dans le <i>Pecorone</i> de <i>ser Giovanni</i>, recueil de nouvelles composé avant +la fin du quatorzième siècle et par conséquent très-antérieur à Sixte V, +ce qui rend tout à fait improbable l'anecdote rapportée sur ce pape par +Grégoire Léti.</p> + +<p>Dans la nouvelle de ser Giovanni, la dame de Belmont n'est point une +jeune fille forcée de soumettre son choix aux conditions prescrites par +le singulier testament de son père, mais une jeune veuve qui, de sa +propre volonté, impose une condition beaucoup plus singulière à ceux que +le hasard ou le choix fait aborder dans son port. Obligés de partager +le lit de la dame, s'ils savent profiter des avantages que leur offre +une pareille situation, ils obtiendront avec la possession de la veuve +sa main et tous ses biens. Dans le cas contraire, ils perdent leur +vaisseau et son chargement, et repartent sur-le-champ avec un cheval et +une somme d'argent qu'on leur fournit pour retourner chez eux. Peu +effrayés d'une pareille épreuve, beaucoup ont tenté l'aventure, tous ont +succombé; car, à peine dans le lit, ils s'endorment d'un profond +sommeil, d'où ils ne se réveillent que pour apprendre le lendemain que +la dame plus matinale a déjà fait décharger le navire, et préparer la +monture qui doit reconduire chez lui le malencontreux prétendant. Aucun +n'a été tenté de renouveler une entreprise si chère, et dont le mauvais +succès a découragé les plus vifs aspirants. Le seul Gianetto (c'est dans +la nouvelle le nom du jeune Vénitien) s'est obstiné, et après deux +premières déconvenues, il veut risquer une troisième aventure: son +parrain Ansaldo, sans s'inquiéter de la perte des deux premiers +vaisseaux dont il ignore la cause, lui en équipe un troisième, avec +lequel Gianetto lui promet de réparer leurs malheurs. Mais épuisé par +les précédentes entreprises, il est obligé pour celle-là d'emprunter à +un juif la somme de dix mille ducats, aux mêmes conditions que celles +qu'impose Shylock à Antonio. Gianetto arrive, et, averti par une +suivante de ne pas boire le vin qu'on lui présentera avant de se mettre +au lit, il surprend à son tour la dame qui, fort troublée d'abord de le +trouver éveillé, se résigne cependant à son sort, et s'estime heureuse +de le nommer le lendemain son époux. Gianetto, enivré de son bonheur, +oublie le pauvre Ansaldo jusqu'au jour fatal de l'échéance du billet. Un +hasard le lui rappelle alors; il part en diligence pour Venise, et le +reste de l'histoire se passe comme l'a représenté Shakspeare.</p> + +<p>On conçoit aisément la raison et la nécessité des divers changements +qu'il a fait subir à cette aventure; elle n'était cependant pas +tellement impossible à représenter de son temps sur le théâtre qu'on ne +puisse croire qu'il a été induit à ces changements par le besoin de +donner plus de moralité à ses personnages et plus d'intérêt à son +action. Aussi la situation du généreux Antonio, la peinture de son +caractère si dévoué, courageux et mélancolique à la fois, ne sont-elles +pas l'unique source du charme qui règne si puissamment dans tout +l'ouvrage. Les lacunes que laisse cette situation sont du moins si +heureusement remplies qu'on ne s'aperçoit d'aucun vide, tant l'âme est +doucement occupée des sentiments qui en naissent naturellement. Il +semble que Shakspeare ait voulu peindre ici, sous leurs différents +points de vue, les premiers beaux jours d'un heureux mariage. Le +discours de Portia à Bassanio, au moment où le sort vient de décider en +sa faveur, et où elle se regarde déjà comme son heureuse épouse, est +rempli d'un abandon si pur, d'une soumission conjugale si touchante et +si noble à la fois, que son caractère en acquiert un charme +inexprimable, et que Bassanio, prenant dès cet instant la situation +supérieure qui lui convient, n'a plus à craindre d'être rabaissé par +l'esprit et le courage de sa femme, quelque décidé que soit le parti +qu'elle va prendre l'instant d'après; on sait maintenant que, le moment +de la nécessité passé, tout rentrera dans l'ordre, et que les grandes +qualités qu'elle saura soumettre à son devoir de femme ne feront +qu'ajouter au bonheur de son mari.</p> + +<p>Dans une classe subordonnée, Lorenzo et Jessica nous donnent le +spectacle de ce tendre badinage de deux jeunes époux si remplis de leur +bonheur qu'ils le répandent sur les choses les plus étrangères à +eux-mêmes et jouissent des pensées et des actions les plus +indifférentes, comme d'autant de portions d'une existence que le bonheur +envahit tout entière. Cet entretien de Lorenzo et de Jessica, ce jardin, +ce clair de lune, cette musique qui prépare le retour de Portia, de +Bassanio, et l'arrivée d'Antonio, disposent l'âme à toutes les douces +impressions que fera naître l'image d'une félicité complète, dans la +réunion de Portia et de Bassanio au milieu de tous les amis qui vont +jouir de leurs soins et de leurs bienfaits. Shakspeare est presque le +seul poëte dramatique qui n'ait pas craint de s'arrêter sur le tableau +du bonheur; il sentait qu'il avait de quoi le remplir.</p> + +<p>L'invention des trois coffres, dont l'original se trouve aussi en +plusieurs endroits, existe, à peu près telle que l'a employée +Shakspeare, dans une autre aventure des <i>Gesta Romanorum</i>, si ce n'est +que la personne soumise à l'épreuve est la fille d'un roi de la Pouille +qui, par la sagesse de son choix, est jugée digne d'épouser le fils de +l'empereur de Rome. On voit par là que ces <i>Gesta Romanorum</i> ne +remontent pas précisément aux temps antiques.</p> + +<p>Le caractère du juif Shylock est justement célèbre en Angleterre.</p> + +<p>Cette pièce a été représentée avant 1598. C'est ce qu'on sait de plus +certain sur sa date. Plusieurs pièces sur le même sujet avaient déjà été +mises au théâtre; il avait été aussi le fond de plusieurs ballades.</p> + +<p>En 1701, M. Grandville, depuis lord Lansdowne, remit au théâtre <i>le +Marchand de Venise</i>, avec des changements considérables, sous le titre +du <i>Juif de Venise</i>. On l'a joué longtemps sous cette nouvelle forme.</p> +<br> + + +<h2>LE +MARCHAND DE VENISE</h2> +<br> + +<pre> +PERSONNAGES + +LE DUC DE VENISE, } amoureux de +LE PRINCE DE MAROC, } Portia. +LE PRINCE D'ARAGON, } +ANTONIO, marchand de Venise. +BASSANIO, son ami. +SALANIO, } amis d'Antonio et de +GRATIANO,} Bassanio. +SALARINO,} +LORENZO, amant de Jessica. +SHYLOCK, juif. +TUBAL, autre juif, ami de Shylock. +LANCELOT GOBBO, jeune lourdaud, domestique de Shylock. +LE VIEUX GOBBO, père de Lancelot. +LÉONARDO, domestique de Bassanio. +BALTHASAR, domestiques de Portia. +STEPHANO, " " " +UN VALET. +PORTIA, riche héritière. +NÉRISSA, suivante de Portia. +JESSICA, fille de Shylock. +</pre> + +<p class="stage1">Sénateurs de Venise, officiers de la cour de justice, un geôlier, +valets et autres personne de suite.</p> + +<p class="stage1">La scène est tantôt à Venise, tantôt à Belmont, château de Portia.</p> + +<br><br> + + +<h2>ACTE PREMIER</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Dans une rue de Venise.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> ANTONIO, SALARINO et SALANIO.</p> +<br> + +<p>ANTONIO.--De bonne foi, je ne sais pourquoi je suis triste. J'en suis +fatigué: vous dites que vous en êtes fatigués aussi; mais comment j'ai +pris ce chagrin, où je l'ai trouvé, rencontré, de quoi il est fait, d'où +il est sorti, je suis encore à l'apprendre.--La tristesse me rend si +stupide que j'ai peine à me reconnaître moi-même.</p> + +<p>SALANIO.--Votre âme est agitée sur l'Océan; là où, sous leurs voiles +majestueuses, vos larges vaisseaux, seigneurs et riches bourgeois des +flots, dominent sur le peuple des petits navires marchands qui les +saluent, inclinant, lorsqu'ils passent près d'eux, le tissu de leurs +ailes.</p> + +<p>SALARINO.--Croyez-moi, monsieur, si j'avais une pareille mise dehors, la +plus grande partie de mes affections serait en voyage à la suite de mes +espérances. Je serais toujours à arracher des brins d'herbe pour savoir +de quel côté souffle le vent; à chercher sur les cartes les ports, les +môles et les routes; et chaque objet qui pourrait me faire craindre un +malheur pour ma cargaison ne manquerait certainement pas de me rendre +triste.</p> + +<p>SALANIO.--En soufflant sur mon bouillon pour le refroidir, mon haleine +me donnerait un frisson, je songerais à tout le mal qu'un trop grand +vent pourrait causer sur la mer. Je ne pourrais voir un sablier +s'écouler que je ne songeasse aux bancs de sable, aux bas-fonds, où je +verrais mon riche <i>André</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> engravé, abaissant son grand mât plus bas +que ses flancs pour baiser son tombeau. Pourrais-je aller à l'église et +voir les pierres de l'édifice sacré, sans me rappeler aussitôt les +rochers dangereux qui, en effleurant seulement les côtés de mon cher +vaisseau, disperseraient toutes mes épices sur les flots, et +habilleraient de mes soies les vagues en fureur; en un mot, sans penser +que riche de tout cela en cet instant, je puis l'instant d'après n'avoir +plus rien? Puis-je songer à tous ces hasards et ne pas songer en même +temps qu'un pareil malheur, s'il m'arrivait, me rendrait triste?--Tenez, +ne m'en dites pas davantage: je suis sûr qu'Antonio est triste, parce +qu'il songe à ses marchandises.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a> C'était apparemment le nom d'un des plus gros vaisseaux +d'Antonio.</blockquote> + +<p>ANTONIO.--Non, croyez-moi. J'en rends grâces au sort; toutes mes +espérances ne sont pas aventurées sur une seule chance, ni réunies en un +même lieu; et ma fortune entière ne dépend pas des événements de cette +année. Ce ne sont donc pas mes marchandises qui m'attristent.</p> + +<p>SALARINO.--Il faut alors que vous soyez amoureux.</p> + +<p>ANTONIO.--Fi donc!</p> + +<p>SALARINO.--Vous n'êtes pas amoureux non plus? En ce cas, souffrez qu'on +vous dise que vous êtes triste, parce que vous n'êtes pas gai; et il +vous serait tout aussi aisé de rire, de danser, et de dire que vous êtes +gai, parce que vous n'êtes pas triste. Par Janus au double visage, la +nature forme quelquefois d'étranges personnages; les uns ne laissant +jamais qu'entrevoir leurs yeux à travers leurs paupières à demi fermées +et riant comme des perroquets, à la vue d'un joueur de cornemuse; et +d'autres, d'une mine si renfrognée, qu'ils ne montreraient pas seulement +leurs dents en façon de sourire, quand Nestor en personne jurerait que +la plaisanterie est de nature à faire rire.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Bassanio, Lorenzo, Gratiano.)</p> + +<p>SALANIO--Voici Bassanio, votre noble allié, avec Gratiano et Lorenzo. +Adieu, nous vous laissons en meilleure compagnie.</p> + +<p>SALARINO.--Je serais volontiers resté jusqu'à ce que je vous eusse rendu +joyeux, si de plus dignes ne m'avaient prévenu.</p> + +<p>ANTONIO.--Vous avez une grande place dans mon affection; mais je suppose +que vos affaires vous appellent, et que vous saisissez l'occasion de +nous quitter.</p> + +<p>SALARINO.--Bonjour, mes bons seigneurs.</p> + +<p>BASSANIO.--Dites-moi tous deux, mes bons seigneurs, quand rirons-nous? +Répondez: quand? Vous devenez excessivement rares. Cela durera-t-il?</p> + +<p>SALARINO.--Nous nous ferons un plaisir de prendre votre temps.</p> + +<p class="stage1">(Salanio et Salarino sortent.)</p> + +<p>LORENZO.--Seigneur Bassanio, puisque vous voilà avec Antonio, nous +allons vous laisser ensemble. Mais à l'heure du dîner, souvenez-vous, je +vous prie, du lieu de notre rendez-vous.</p> + +<p>BASSANIO.--Je n'y manquerai pas.</p> + +<p>GRATIANO.--Vous n'avez pas bon visage, seigneur Antonio. Tenez, vous +avez trop d'affaires en ce monde; c'est en perdre les avantages que de +les acheter par trop de soins. Vous êtes étonnamment changé; +croyez-moi.</p> + +<p>ANTONIO.--Je prends le monde pour ce qu'il est, Gratiano: un théâtre où +chacun doit jouer son rôle; le mien est d'être triste.</p> + +<p>GRATIANO.--Le mien sera donc celui du fou. Que les rides de la +vieillesse viennent au milieu de la joie et du rire, que le vin +échauffe, s'il le faut, mon foie, mais que d'affaiblissants soupirs ne +viennent point glacer mon coeur. Pourquoi un homme qui a du sang chaud +dans les veines demeurerait-il immobile comme son grand-père taillé en +albâtre? pourquoi dormir quand on veille, et se donner la jaunisse à +force de mauvaise humeur? Je te le dirai, Antonio; je t'aime, et c'est +mon amitié qui parle; il y a une espèce de gens dont le visage se +boursoufle au dehors et s'enveloppe comme l'eau dormante d'un étang, et +qui se tiennent dans une immobilité volontaire pour se parer d'une +réputation de sagesse, de gravité, de profondeur d'esprit, et qui +semblent vous dire: «Monsieur, je suis un oracle; quand j'ouvre la +bouche, empêchez qu'un chien n'aboie.» O mon cher Antonio, je connais de +ces gens-là qui ne doivent qu'à leur silence leur réputation de sagesse, +et qui, j'en suis sûr, s'ils parlaient, seraient capables de damner plus +d'une oreille, car en les écoutant, bien des gens traiteraient leurs +frères de fous. Je t'en dirai plus long une autre fois. Mais ne va pas +te servir de l'appât de la mélancolie, pour pêcher ce goujon des sots, +la réputation.--Allons, viens, cher Lorenzo. <span class="stage2">(<i>A Antonio</i>.)</span>--Adieu pour +un moment; je finirai mon sermon après dîner.</p> + +<p>LORENZO, <span class="stage2"><i>à Antonio</i></span>.--Oui, nous allons vous laisser jusqu'à l'heure du +dîner.--Il faudra que je devienne un de ces sages muets, car Gratiano ne +me laisse jamais le temps de parler.</p> + +<p>GRATIANO.--C'est bon, tiens-moi encore compagnie deux ans, et tu ne +connaîtras plus le son de ta voix.</p> + +<p>ANTONIO.--Adieu, il me rendrait bavard.</p> + +<p>GRATIANO.--Tant mieux, ma foi, car le silence ne convient qu'à une +langue de boeuf fumé, et à une fille qui n'est pas de défaite.</p> + +<p class="stage1">(Gratiano et Lorenzo sortent.)</p> + +<p>ANTONIO.--Est-ce là dire quelque chose?</p> + +<p>BASSANIO.--Gratiano est l'homme de Venise qui débite le plus de riens. +Ce qu'il y a de bon dans tous ses discours est comme deux grains de blé +cachés dans deux boisseaux de son. On les cherche un jour entier avant +de les trouver, et quand on les a, ils ne valent pas la peine qu'on a +prise.</p> + +<p>ANTONIO.--Fort bien. Dites-moi: quelle est donc cette dame auprès de +laquelle vous avez juré de faire un secret pèlerinage, et que vous +m'avez promis de me nommer aujourd'hui?</p> + +<p>BASSANIO.--Vous n'ignorez pas, Antonio, dans quel délabrement j'ai mis +mes affaires, en voulant faire une plus haute figure que ne pouvait me +le permettre longtemps ma médiocre fortune; je ne m'afflige pas +maintenant d'être privé des moyens de soutenir ce noble état; mais mon +premier souci est de me tirer avec honneur des dettes considérables que +j'ai contractées par un peu trop de prodigalité. C'est à vous, Antonio, +que je dois le plus, tant en argent qu'en amitié; et c'est de votre +amitié que j'attends avec confiance les moyens d'accomplir tous mes +desseins, et les plans que je forme pour payer tout ce que je dois.</p> + +<p>ANTONIO.--Je vous prie, mon cher Bassanio, de me les faire connaître; +et, s'ils se renferment comme vous le faites vous-même dans les limites +de l'honneur, soyez sûr que ma bourse, ma personne et tout ce que j'ai +de ressources en ce monde sont à votre service.</p> + +<p>BASSANIO.--Lorsque j'étais écolier, dès que j'avais perdu une de mes +flèches, j'en décochais une autre dans la même direction, mettant plus +d'attention à suivre son vol, afin de retrouver l'autre; et, en risquant +de perdre les deux, je les retrouvais toutes deux. Je vous cite cet +exemple de mon enfance, parce que je vais vous parler le langage de la +candeur. Je vous dois beaucoup: et comme il arrive à un jeune homme +livré à ses fantaisies, ce que je vous dois est perdu. Mais si vous +voulez risquer une autre flèche du même côté où vous avez lancé la +première, je ne doute pas que, par ma vigilance à observer sa chute, je +ne retrouve les deux, ou du moins que je ne vous rapporte celle que vous +aurez hasardée la dernière, en demeurant avec reconnaissance votre +débiteur pour l'autre.</p> + +<p>ANTONIO.--Vous me connaissez; c'est donc perdre le temps que de tourner +ainsi autour de mon amitié par des circonlocutions. Vous me faites +certainement plus de tort en doutant de mes sentiments, que si vous +aviez dissipé tout ce que je possède. Dites-moi donc ce qu'il faut que +je fasse pour vous, et tout ce que vous me croyez possible; je suis prêt +à le faire: parlez donc.</p> + +<p>BASSANIO.--Il est dans Belmont une riche héritière; elle est belle, plus +belle que ce mot, et douée de rares vertus. J'ai quelquefois reçu de ses +yeux de doux messages muets. Son nom est Portia. Elle n'est pas moins +estimée que la fille de Caton, la Portia de Brutus. L'univers entier +connaît son mérite; car les quatre vents lui amènent de toutes les côtes +d'illustres adorateurs. Ses cheveux, dorés comme les rayons du soleil, +tombent en boucles sur ses tempes comme une toison d'or: ce qui fait de +sa demeure de Belmont un rivage de Colchos, où plus d'un Jason se rend +pour la conquérir: ô mon Antonio, si j'avais seulement le moyen d'entrer +en concurrence avec eux, j'ai dans mon âme de tels présages de succès, +qu'il est hors de doute que je l'emporterais.</p> + +<p>ANTONIO.--Tu sais que toute ma fortune est sur la mer, que je n'ai point +d'argent, ni la possibilité de rassembler une forte somme. Va donc +essayer ce que peut mon crédit dans Venise. Je l'épuiserai jusqu'au +bout, pour te donner les moyens de paraître à Belmont, et d'obtenir la +belle Portia. Va, informe-toi où il y a de l'argent. J'en ferai autant +de mon côté, et je ne doute point que je n'en trouve par mon crédit ou +par le désir qu'on aura de m'obliger.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">A Belmont.--Un appartement de la maison de Portia.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> PORTIA et NÉRISSA.</p> +<br> + +<p>PORTIA.--En vérité, Nérissa, mon petit individu est bien las de ce grand +univers.</p> + +<p>NÉRISSA.--Cela serait bon, ma chère madame, si vos misères étaient en +aussi grand nombre que le sont vos prospérités: cependant, à ce que je +vois, on est aussi malade d'indigestion que de disette. Ce n'est donc +pas un médiocre bonheur que d'être placé dans la médiocrité: superflu +blanchit de bonne heure, suffisance vit longtemps.</p> + +<p>PORTIA.--Voilà de belles sentences, et très-bien débitées.</p> + +<p>NÉRISSA.--Elles seraient encore meilleures mises en pratique.</p> + +<p>PORTIA.--S'il était aussi aisé de faire qu'il l'est de connaître ce qui +est bon à faire, les chapelles seraient des églises, et les cabanes des +pauvres gens des palais de princes. C'est un bon prédicateur que celui +qui se conforme à ses sermons. J'apprendrais plutôt à vingt personnes ce +qu'il est à propos de faire, que je ne serais une des vingt à suivre mes +instructions. Le cerveau peut imaginer des lois pour le sang, mais un +tempérament ardent saute par-dessus une froide loi; c'est un tel lièvre +que la folle jeunesse pour s'élancer par-dessus les filets du bon sens! +Mais cette manière de raisonner n'est pas trop de saison lorsqu'il +s'agit de choisir un époux. Choisir! hélas! quel mot! Je ne puis ni +choisir celui que je voudrais, ni refuser celui qui me déplairait. Et +ainsi il faut que la volonté d'une fille vivante se plie aux volontés +d'un père mort. N'est-il pas bien dur, Nérissa, de ne pouvoir ni choisir +ni refuser personne?</p> + +<p>NÉRISSA.--Votre père fut toujours vertueux, et les saints personnages +ont à leur mort de bonnes inspirations. Ainsi, dans cette loterie qu'il +a imaginée, et au moyen de laquelle vous devez être le partage de celui +qui, entre trois coffres d'or, d'argent et de plomb, choisira selon son +intention, vous pouvez être sûr que le bon choix sera fait par un homme +que vous pourrez aimer en bonne conscience. Mais quelle chaleur +d'affection sentez-vous pour tous ces brillants adorateurs qui sont déjà +arrivés?</p> + +<p>PORTIA.--Je t'en prie, dis-moi leurs noms: à mesure que tu les nommeras +je ferai leur portrait, et tu devineras mes sentiments par ma +description.</p> + +<p>NÉRISSA.--D'abord il y a le prince de Naples.</p> + +<p>PORTIA.--Eh! c'est un véritable animal<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>. Il ne sait parler que de son +cheval, et se targue comme d'un mérite singulier de la science qu'il +possède de le ferrer lui-même. J'ai bien peur que madame sa mère ne se +soit oubliée avec un forgeron.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a> <i>A colt</i>. <i>Colt</i> signifie un jeune cheval qui n'est pas encore +dressé, et aussi un étourdi sans éducation. On ne pouvait rendre en +français le double sens de l'expression, il a fallu choisir celui qui +allait le mieux au reste de la phrase.</blockquote> + +<p>NÉRISSA.--Vient ensuite le comte Palatin.</p> + +<p>PORTIA.--Il est toujours refrogné, comme s'il vous disait: <i>Si vous ne +voulez pas de moi, décidez-vous</i>. Il écoute des contes plaisants sans un +sourire. Je crains que dans sa vieillesse il ne devienne le philosophe +larmoyant, puisque jeune encore il est d'une si maussade tristesse. +J'aime mieux épouser une tête de mort la bouche garnie d'un os, qu'un de +ces deux hommes-là. Dieu me préserve de tous les deux!</p> + +<p>NÉRISSA.--Que dites-vous du seigneur français, monsieur le <i>Bon</i>?</p> + +<p>PORTIA.--Dieu l'a fait; ainsi je consens qu'il passe pour un homme. Je +sais bien que c'est un péché de se moquer de son prochain; mais lui! +Comment! il a un meilleur cheval que le Napolitain! Il possède à un plus +haut degré que le comte Palatin la mauvaise habitude de froncer le +sourcil. Il est tous les hommes ensemble, sans en être un. Si un merle +chante, il fait aussitôt la cabriole. Il va se battre contre son ombre. +En l'épousant, j'épouserais en lui seul vingt maris; s'il vient à me +mépriser je lui pardonnerai: car, m'aimât-il à la folie, je ne le +payerai jamais de retour.</p> + +<p>NÉRISSA.--Que dites-vous de Fauconbridge, le jeune baron anglais?</p> + +<p>PORTIA.--Vous savez que je ne lui dis rien; car nous ne nous entendons +ni l'un ni l'autre; il ne sait ni latin, ni français, ni italien: et +vous pouvez bien jurer en justice que je ne sais pas pour deux sous +d'anglais. C'est la peinture d'un joli homme. Mais, hélas! qui peut +s'entretenir avec un tableau muet? Qu'il est mis singulièrement! Je +crois qu'il a acheté son pourpoint en Italie, ses hauts-de-chausses +circulaires en France, son bonnet en Allemagne, et ses manières par tout +pays.</p> + +<p>NÉRISSA.--Que pensez-vous du seigneur écossais son voisin?</p> + +<p>PORTIA.---Qu'il est plein de charité pour son voisin, car il a emprunté +un soufflet de l'Anglais, et a juré de le lui rendre quand il pourrait. +Je crois que le Français s'est rendu sa caution, et s'est engagé pour un +second.</p> + +<p>NÉRISSA.--Comment trouvez-vous le jeune Allemand, le neveu du comte de +Saxe?</p> + +<p>PORTIA.--Fort déplaisant le matin quand il est à jeun, et bien plus +déplaisant encore le soir quand il est ivre. Lorsqu'il est au mieux il +est un peu plus mal qu'un homme, et quand il est le plus mal il est tant +soit peu mieux qu'une bête. Et m'arrivât-il du pis qui puisse arriver, +j'espère trouver le moyen de me défaire de lui.</p> + +<p>NÉRISSA.--S'il se présentait pour choisir, et qu'il prît le bon coffre, +ce serait refuser d'accomplir les volontés de votre père, que de refuser +sa main.</p> + +<p>PORTIA.--De crainte que ce malheur extrême n'arrive, mets, je te prie, +sur le coffre opposé un grand verre de vin du Rhin; car si le diable +était dedans, et cette tentation au dehors, je suis sûre qu'il le +choisirait. Je ferai tout au monde, Nérissa, plutôt que d'épouser une +éponge.</p> + +<p>NÉRISSA.--Vous ne devez plus craindre d'avoir aucun de ces messieurs; +ils m'ont fait part de leurs résolutions, c'est de s'en retourner chez +eux, et de ne plus vous importuner de leur recherche, à moins qu'ils ne +puissent vous obtenir par quelque autre moyen que celui qu'a imposé +votre père, et qui dépend du choix des coffres.</p> + +<p>PORTIA.--Dussé-je vivre aussi vieille que la Sibylle, je mourrai aussi +chaste que Diane, à moins qu'on ne m'obtienne dans la forme prescrite +par mon père. Je suis ravie que cette cargaison d'amoureux se montre si +raisonnable; car il n'en est pas un parmi eux qui ne me fasse soupirer +après son absence et prier Dieu de lui accorder un heureux départ.</p> + +<p>NÉRISSA.--Ne vous rappelez-vous pas, madame, que du vivant de votre +père, il vint ici, à la suite du marquis de Montferrat, un Vénitien +instruit et brave militaire?</p> + +<p>PORTIA.--Oui, oui, c'était Bassanio; c'est ainsi, je crois, qu'on le +nommait.</p> + +<p>NÉRISSA.--Cela est vrai, madame; et de tous les hommes sur qui se soient +jamais arrêtés mes yeux peu capables d'en juger, il m'a paru le plus +digne d'une belle femme.</p> + +<p>PORTIA.--Je m'en souviens bien, et je me souviens aussi qu'il mérite tes +éloges.--<span class="stage2">(<i>Entre un valet.</i>)</span> Qu'est-ce? Quelles nouvelles?</p> + +<p>LE VALET.--Les quatre étrangers vous cherchent, madame, pour prendre +congé de vous, et il vient d'arriver un courrier qui en devance un +cinquième, le prince de Maroc; il dit que le prince son maître sera ici +ce soir.</p> + +<p>PORTIA.--Si je pouvais accueillir celui-ci d'aussi bon coeur que je vois +partir les autres, je serais charmée de son arrivée. S'il se trouve +avoir les qualités d'un saint et le teint d'un diable, je l'aimerais +mieux pour confesseur que pour épouseur. Allons, Nérissa; et toi <span class="stage2">(<i>au +valet</i>)</span>, marche devant. Tandis que nous mettons un amant dehors, un +autre frappe à la porte.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Venise.--Une place publique.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> BASSANIO, SHYLOCK.</p> +<br> + +<p>SHYLOCK.--Trois mille ducats?--Bien.</p> + +<p>BASSANIO.--Oui, monsieur, pour trois mois.</p> + +<p>SHYLOCK.--Pour trois mois?--Bien.</p> + +<p>BASSANIO.--Pour lesquels, comme je vous disais, Antonio s'engagera.</p> + +<p>SHYLOCK.--Antonio s'engagera?--Bien.</p> + +<p>BASSANIO.--Pourrez-vous me rendre service? Me ferez-vous ce plaisir? +Aurai-je votre réponse?</p> + +<p>SHYLOCK.--Trois mille ducats, pour trois mois, et Antonio engagé.</p> + +<p>BASSANIO.--Votre réponse à cela?</p> + +<p>SHYLOCK.--Antonio est bon.</p> + +<p>BASSANIO.--Auriez-vous ouï dire quelque chose de contraire?</p> + +<p>SHYLOCK.--Oh! non, non, non, non. En disant qu'il est bon, je veux +seulement vous faire comprendre qu'il est suffisamment sûr. Cependant +ses ressources reposent sur des suppositions. Il a un vaisseau frété +pour Tripoli, un autre dans les Indes, et en outre j'ai appris sur le +Rialto qu'il en avait un troisième au Mexique, un quatrième en +Angleterre, et d'autres entreprises encore de côté et d'autre. Mais les +vaisseaux ne sont que des planches, les matelots que des hommes. Il y a +des rats de terre et des rats d'eau, et des voleurs d'eau comme des +voleurs de terre, je veux dire qu'il y a des pirates; et puis aussi les +dangers de la mer, les vents, les rochers. Néanmoins l'homme est +suffisant.--Trois mille ducats... je crois pouvoir prendre son +obligation.</p> + +<p>BASSANIO.--Soyez assuré que vous le pouvez.</p> + +<p>SHYLOCK.--Je m'assurerai que je le peux; et pour m'en assurer, j'y +réfléchirai. Puis-je parler à Antonio?</p> + +<p>BASSANIO.--Si vous vouliez dîner avec nous?</p> + +<p>SHYLOCK.--Oui, pour sentir le porc! pour manger de l'habitation dans +laquelle votre prophète, le Nazaréen, a par ses conjurations fait entrer +le diable! Je veux bien faire marché d'acheter avec vous, faire marché +de vendre avec vous, parler avec vous, me promener avec vous, et ainsi +de suite; mais je ne veux pas manger avec vous, ni boire avec vous, ni +prier avec vous. Quelles nouvelles sur le Rialto?--Mais qui vient ici?</p> + +<p>BASSANIO.--C'est le seigneur Antonio.</p> + +<p class="stage1">(Entre Antonio.)</p> + +<p>SHYLOCK, <i>à part</i>.--Comme il a l'air d'un hypocrite publicain! je le +hais parce qu'il est chrétien, mais je le hais bien davantage parce +qu'il a la basse simplicité de prêter de l'argent gratis et qu'il fait +baisser à Venise le taux de l'usance<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>. Si je puis une fois prendre ma +belle<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>, j'assouvirai pleinement la vieille aversion que je lui porte. +Il hait notre sainte nation, et dans les lieux d'assemblées des +marchands, il invective contre mes marchés, mes gains bien acquis, qu'il +appelle intérêts. Maudite soit ma tribu si je lui pardonne!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a> <i>Usance</i> est un terme de banque; il signifie une échéance à +trente jours de date, et l'intérêt produit par ces trente jours. +<i>Usance</i> et <i>usure</i> s'employaient également pour désigner le prêt à +intérêt, que réprouvaient les anciennes maximes des théologiens. <i>Usure</i> +est demeuré le mot odieux employé pour signifier un intérêt excessif; et +le mot <i>usance</i> a été préféré par les prêteurs pour signifier ce que les +emprunteurs nommaient <i>usure</i>. Le Juif se sert toujours ici du mot +<i>usance</i>, pour éviter celui d'<i>intérêt</i> qu'Antonio emploie toujours dans +un sens de reproche.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a> <i>Catch him upon the hip</i>.--Le prendre sur la hanche. Expression +proverbiale qui n'a pas son équivalent en français.</blockquote> + +<p>BASSANIO.--Shylock, entendez-vous?</p> + +<p>SHYLOCK.--Je me consultais sur les fonds que j'ai en main pour le +moment, et autant que ma mémoire peut me le rappeler, je vois que je ne +saurais vous faire tout de suite la somme complète de trois mille +ducats. N'importe; Tubal, un riche Hébreu de ma tribu me fournira ce +qu'il faut. Mais doucement; pour combien de mois les voulez-vous? <span class="stage2">(<i>A +Antonio</i>.)</span> Maintenez-vous en joie, mon bon seigneur. C'était de Votre +Seigneurie que nous nous entretenions à l'instant même.</p> + +<p>ANTONIO.--Shylock, quoique je ne prête ni n'emprunte à intérêt, +cependant pour fournir aux besoins pressants d'un ami, je dérogerai à ma +coutume. <span class="stage2">(<i>A Bassanio</i>.)</span> Est-il instruit de la somme que vous désirez?</p> + +<p>SHYLOCK.--Oui, oui, trois mille ducats.</p> + +<p>ANTONIO.--Et pour trois mois.</p> + +<p>SHYLOCK.--J'avais oublié. Pour trois mois; vous me l'aviez dit. A la +bonne heure. Faites votre billet, et puis je verrai.... Mais écoutez, il +me semble que vous venez de dire que vous ne prêtez ni n'empruntez à +intérêt.</p> + +<p>ANTONIO.--Jamais.</p> + +<p>SHYLOCK.--Quand Jacob faisait paître les brebis de son oncle Laban.... +Ce Jacob (au moyen de ce que fit en sa faveur sa prudente mère) fut le +troisième possesseur des biens de notre saint Abraham.... Oui, ce fut le +troisième.</p> + +<p>ANTONIO.--A quel propos revient-il ici? Prêtait-il à intérêt?</p> + +<p>SHYLOCK.--Non, il ne prêtait pas à intérêt, non, si vous voulez, pas +précisément à intérêt. Remarquez bien ce que Jacob faisait. Laban et lui +étant convenus que tous les nouveau-nés qui seraient rayés de deux +couleurs appartiendraient à Jacob pour son salaire; sur la fin de +l'automne, les brebis étant en chaleur allaient chercher les béliers, et +quand ces couples portant toison en étaient arrivés au moment de +consommer l'oeuvre de la génération, le rusé berger vous levait l'écorce +de certains bâtons, et dans l'instant précis de l'acte de nature, les +présentait aux brebis échauffées, qui, concevant alors, quand le temps +de l'enfantement était venu, mettaient bas des agneaux bariolés, +lesquels étaient pour Jacob. C'était là un moyen de gagner; et Jacob fut +béni du ciel; et le gain est une bénédiction, pourvu qu'on ne le vole +pas.</p> + +<p>ANTONIO.--Jacob, monsieur, donnait là ses services pour un salaire +très-incertain, pour une chose qu'il n'était pas en son pouvoir de faire +arriver, mais que la seule main du ciel règle et façonne à son gré. Ceci +a-t-il été écrit pour légitimer le prêt à intérêt? Votre or et votre +argent sont-ils des brebis et des béliers?</p> + +<p>SHYLOCK.--Je ne saurais vous dire; du moins je les fais engendrer aussi +vite. Mais faites attention à cela, seigneur.</p> + +<p>ANTONIO, <i>à Bassanio</i>.--Et vous, remarquez, Bassanio, que le diable peut +employer à ses fins les textes de l'Écriture. Une méchante âme qui +s'autorise d'un saint témoignage ressemble à un scélérat qui a le +sourire sur ses lèvres, à une belle pomme dont le coeur est pourri. Oh! +de quels beaux dehors se couvre la friponnerie!</p> + +<p>SHYLOCK.--Trois mille ducats! c'est une bonne grosse somme. Trois mois +sur les douze.... Voyons un peu l'intérêt.</p> + +<p>ANTONIO.--Eh bien! Shylock, vous serons-nous redevables?</p> + +<p>SHYLOCK.--Seigneur Antonio, mainte et mainte fois vous m'avez fait des +reproches au Rialto sur mes prêts et mes usances. Je n'y ai jamais +répondu qu'en haussant patiemment les épaules, car la patience est le +caractère distinctif de notre nation. Vous m'avez appelé mécréant, chien +de coupe-gorge, et vous avez craché sur ma casaque de juif, et tout cela +parce que j'use à mon gré de mon propre bien. Maintenant il paraît que +vous avez besoin de mon secours, c'est bon. Vous venez à moi alors, et +vous dites: «Shylock, nous voudrions de l'argent.» Voilà ce que vous me +dites, vous qui avez expectoré votre rhume sur ma barbe; qui m'avez +repoussé du pied, comme vous chasseriez un chien étranger venu sur le +seuil de votre porte. C'est de l'argent que vous demandez! Je devrais +vous répondre, dites, ne devrais-je pas vous répondre ainsi: «Un chien +a-t-il de l'argent? Est-il possible qu'un roquet prête trois mille +ducats?» Ou bien irai-je vous saluer profondément, et dans l'attitude +d'un esclave, vous dire d'une voix basse et timide: «Mon beau monsieur, +vous avez craché sur moi mercredi dernier, vous m'avez donné des coups +de pied un tel jour, et une autre fois vous m'avez appelé chien; en +reconnaissance de ces bons traitements, je vais vous prêter tant +d'argent?»</p> + +<p>ANTONIO.--Je suis tout prêt à t'appeler encore de même, à cracher encore +sur toi, à te repousser encore de mon pied. Si tu nous prêtes cet +argent, ne nous le prête pas comme à des amis, car l'amitié a-t-elle +jamais exigé qu'un stérile métal produisît pour elle dans les mains d'un +ami? mais prête plutôt ici à ton ennemi. S'il manque à son engagement, +tu auras meilleure grâce à exiger sa punition.</p> + +<p>SHYLOCK.--Eh! mais voyez donc comme vous vous emportez! Je voudrais être +de vos amis, gagner votre affection, oublier les avanies que vous m'avez +faites, subvenir à vos besoins présents, et ne pas exiger un denier +d'usure pour mon argent, et vous ne voulez pas m'entendre! L'offre est +pourtant obligeante.</p> + +<p>ANTONIO.--Ce serait, en effet, par obligeance.</p> + +<p>SHYLOCK.--Et je veux l'avoir cette obligeance; venez avec moi chez un +notaire, me signer un simple billet, et pour nous divertir, nous +stipulerons qu'en cas que vous ne me rendiez pas, à tels jour et lieu +désigné, la somme ou les sommes exprimées dans l'acte, vous serez +condamné à me payer une livre juste de votre belle chair, coupée sur +telle partie du corps qu'il me plaira choisir.</p> + +<p>ANTONIO.--J'y consens sur ma foi, et, en signant un pareil billet, je +dirai que le Juif est rempli d'obligeance.</p> + +<p>BASSANIO.--Vous ne ferez pas pour mon compte un billet de la sorte; +j'aime mieux rester dans l'embarras.</p> + +<p>ANTONIO.--Eh! ne craignez rien, mon cher: je n'encourrai pas la +condamnation. Dans le courant de ces deux mois-ci, c'est-à-dire encore +un mois avant l'échéance du billet, j'attends des retours pour neuf fois +sa valeur.</p> + +<p>SHYLOCK.--O père Abraham! ce que c'est que ces chrétiens, comme la +dureté de leurs procédés les rend soupçonneux sur les intentions des +autres! Dites-moi, s'il ne payait pas au terme marqué, que gagnerais-je +en exigeant qu'il remplît la condition proposée? Une livre de la chair +d'un homme, prise sur un homme, ne me serait pas si bonne ni si +profitable que de la chair de mouton, de boeuf ou de chèvre. C'est pour +m'acquérir ses bonnes grâces que je lui fais cette offre d'amitié: s'il +veut l'accepter, à la bonne heure! sinon, adieu; et je vous prie de ne +pas mal interpréter mon attachement.</p> + +<p>ANTONIO.--Oui, Shylock, je signerai ce billet.</p> + +<p>SHYLOCK.--En ce cas, allez m'attendre chez le notaire; donnez-lui vos +instructions sur ce billet bouffon. Je vais prendre les ducats, donner +un coup d'oeil à mon logis que j'ai laissé sous la garde très-peu sûre +d'un négligent coquin, et je vous rejoins dans l'instant.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>ANTONIO.--Dépêche-toi, aimable Juif. Cet Hébreu se fera chrétien; il +devient traitable.</p> + +<p>BASSANIO.--Je n'aime pas de belles conditions accordées par un +misérable.</p> + +<p>ANTONIO.--Allons: il ne peut y avoir rien à craindre; mes vaisseaux +arriveront un mois avant le terme.</p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br><br> + +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">A Belmont.</p> + +<p class="stage1"><i>Fanfare de cors. Entrent</i> LE PRINCE DE MAROC <i>avec sa suite,</i> PORTIA, +NÉRISSA,<br> <i>et plusieurs autres personnes de sa suite.</i></p> +<br> + +<p>LE PRINCE DE MAROC.--Ne vous choquez point de la couleur de mon teint: +c'est la sombre livrée de ce soleil à la brune chevelure dont je suis +voisin, et près duquel je fus nourri. Faites-moi venir le plus beau des +enfants du Nord, où les feux de Phoebus dégèlent à peine les glaçons +suspendus aux toits, et faisons sur nous une incision en votre honneur, +pour savoir quel sang est le plus rouge du sien ou du mien. Dame, je +puis te le dire, cette figure a intimidé le brave. Je jure, par mon +amour, que les vierges les plus honorées de nos climats en ont été +éprises. Je ne voudrais pas changer de couleur, à moins que ce ne fût +pour vous dérober quelques pensées, mon aimable reine.</p> + +<p>PORTIA.--Je ne me laisse pas conduire dans mon choix par la seule +délicatesse des yeux d'une fille. D'ailleurs la loterie à laquelle est +remis mon sort ôte à ma volonté le droit d'une libre décision. Mais mon +père n'eût-il pas circonscrit mon choix, et n'eût-il pas, dans sa +sagesse, déterminé que je me donnerais pour femme à celui qui +m'obtiendra par les moyens que je vous ai dits, vous me paraîtriez, +prince renommé, tout aussi digne de mon affection qu'aucun de ceux que +j'aie vus jusqu'ici se présenter.</p> + +<p>LE PRINCE DE MAROC.--Je vous en rends grâces. Je vous prie, +conduisez-moi à ces coffres, pour y essayer ma fortune. Par ce +cimeterre, qui a tué le sophi et un prince de Perse, et qui a gagné +trois batailles sur le sultan Soliman, je voudrais, pour t'obtenir, +foudroyer de mes regards l'oeil le plus farouche, vaincre en bravoure le +coeur le plus intrépide de l'univers, arracher les petits ours des +mamelles de leur mère; que dis-je? insulter au lion rugissant après sa +proie. Mais, hélas! cependant, quand Hercule et Lichas joueront aux dés +pour décider lequel vaut le mieux des deux, le plus haut point peut +sortir de la main la plus faible; et voilà Hercule vaincu par son page. +Et moi, conduit de même par l'aveugle fortune, je puis manquer ce +qu'obtiendra un moins digne, et en mourir de douleur.</p> + +<p>PORTIA.--Il vous en faut courir les chances, et renoncer à choisir; ou, +avant de choisir, il faut jurer que si vous choisissez mal, vous ne +parlerez à l'avenir de mariage à aucune femme. Ainsi, faites bien vos +réflexions.</p> + +<p>LE PRINCE DE MAROC.--Je m'y soumets: allons, conduisez-moi à la décision +de mon sort.</p> + +<p>PORTIA.--Rendons-nous d'abord au temple. Après le dîner, vous tirerez +votre lot.</p> + +<p>LE PRINCE DE MAROC.--A la fortune, donc, qui va me rendre le plus +heureux ou le plus malheureux des hommes!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">A Venise.--Une rue.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> LANCELOT GOBBO.</p> +<br> + +<p>LANCELOT.--Sûrement, ma conscience me permettra de fuir la maison de ce +Juif, mon maître. Le diable est à mes trousses, et me tente en me +disant: <i>Gobbo</i>, <i>Lancelot Gobbo</i>, <i>bon Lancelot</i>, ou <i>bon Gobbo</i>, ou +<i>bon Lancelot Gobbo, servez-vous de vos jambes; prenez votre élan, et +décampez</i>. Ma conscience me dit: <i>Non; prends garde, honnête Lancelot; +prends garde, honnête Gobbo</i>; ou, comme je l'ai dit, <i>honnête Lancelot +Gobbo, ne t'enfuis pas; rejette la pensée de te fier à tes talons</i>. Et +là-dessus l'intrépide démon me presse de faire mon paquet: <i>Allons</i>, dit +le diable; <i>hors d'ici</i>, dit le diable; <i>par le ciel, arme-toi de +courage</i>, dit le diable, <i>et sauve-toi</i>. Alors ma conscience, se jetant +dans les bras de mon coeur, me dit fort prudemment: <i>Mon honnête ami +Lancelot, toi, le fils d'un honnête homme</i>, ou <i>plutôt d'une honnête +femme</i>; car, au fait, mon père eut sur son compte quelque chose; il +s'éleva à quelque chose; il avait un certain arrière-goût.... Bien, ma +conscience me dit: <i>Lancelot, ne bouge pas</i>; <i>va-t'en</i>, dit le diable; +<i>ne bouge pas</i>, dit ma conscience.--Et moi je dis: Ma conscience, votre +conseil est bon; je dis: Démon, votre conseil est bon. En me laissant +gouverner par ma conscience, je resterais avec le Juif mon maître, qui, +Dieu me pardonne, est une espèce de diable; et en fuyant de chez le +Juif, je me laisserais gouverner par le démon qui, sauf votre respect, +est le diable en personne: sûrement le Juif est le diable même incarné; +et, en conscience, ma conscience n'est qu'une manière de conscience +brutale, de venir me conseiller de rester avec le Juif. Allons, c'est le +diable qui me donne un conseil d'ami; je me sauverai, démon: mes talons +sont à tes ordres; je me sauverai.</p> + + +<p class="stage1">(Entre le vieux Gobbo avec un panier.)</p> + +<p>GOBBO.--Monsieur le jeune homme, vous-même, je vous prie: quel est le +chemin de la maison de monsieur le Juif?</p> + +<p>LANCELOT, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--O ciel! c'est mon père légitime; il a la vue plus +que brouillée; elle est tout à fait déguerpie<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, en sorte qu'il ne me +reconnaît pas. Je veux voir ce qui en sera.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a> <i>More than sand-blind, high gravel blind</i>. <i>Sand-blind</i> désigne +une maladie de la vue, qui fait voir habituellement devant les yeux +comme des grains de sable. Lancelot, dans son langage bouffon, pour +exprimer que son père est presque aveugle, dit qu'il n'est pas +seulement sand-blind (<i>aveugle de sable</i>), mais <i>gravel blind</i> (aveugle +de gravier): ce qui aurait été inintelligible en français.</blockquote> + +<p>GOBBO.--Monsieur le jeune gentilhomme, je vous prie, quel est le chemin +pour aller chez monsieur le Juif?</p> + +<p>LANCELOT.--Tournez sur votre main droite, au premier détour; mais, au +plus prochain détour, tournez sur votre gauche; puis ma foi, au premier +détour, ne tournez ni à droite ni à gauche; mais descendez indirectement +vers la maison du Juif.</p> + +<p>GOBBO.--Fontaine de Dieu! ce sera bien difficile à trouver. +Pourriez-vous me dire si un nommé Lancelot, qui demeure avec lui, y +demeure ou non?</p> + +<p>LANCELOT.--Parlez-vous du jeune monsieur Lancelot?--Faites bien +attention à présent. <span class="stage2">(<i>A part</i>.)</span>--Je vais lui faire monter l'eau aux +yeux.--Parlez-vous du jeune monsieur Lancelot?</p> + +<p>GOBBO.--Il n'est pas un monsieur; c'est le fils d'un pauvre homme. Son +père, quoique ce soit moi qui le dise, est un honnête homme +excessivement pauvre, et qui, Dieu merci, a encore envie de vivre.</p> + +<p>LANCELOT.--Allons, que son père soit ce qu'il voudra; nous parlons du +jeune monsieur Lancelot.</p> + +<p>GOBBO.--De l'ami de Votre Seigneurie, et de Lancelot tout court, +monsieur.</p> + +<p>LANCELOT.--Mais, je vous prie, <i>ergo</i>, vieillard, <i>ergo</i>, je vous en +conjure; parlez-vous du jeune monsieur Lancelot?</p> + +<p>GOBBO.--De Lancelot, sous votre bon plaisir, monsieur.</p> + +<p>LANCELOT.--<i>Ergo</i>, monsieur Lancelot; ne parlez point de monsieur +Lancelot, père; car le jeune gentilhomme (en conséquence des destins et +des destinées, et de toutes ces bizarres façons de parler, comme les +trois soeurs, et autres branches de science) est vraiment décédé; ou, +comme qui dirait tout simplement, parti pour le ciel.</p> + +<p>GOBBO.--Que Dieu m'en préserve! Ce garçon était le bâton de ma +vieillesse, mon seul soutien.</p> + +<p>LANCELOT.--Est-ce que je ressemble à un gourdin, ou à un appui de +hangar, à un bâton, à une béquille? Me reconnaissez-vous, père?</p> + +<p>GOBBO.--Hélas! non, je ne vous reconnais point, mon jeune monsieur; +mais, je vous en prie, dites-moi, mon garçon, Dieu fasse paix à son âme! +est-il vivant ou mort?</p> + +<p>LANCELOT.--Ne me connaissez-vous point, père?</p> + +<p>GOBBO.--Hélas! monsieur, j'ai la vue trouble et je ne vous connais +point.</p> + +<p>LANCELOT.--Eh bien! si vous aviez vos yeux, vous pourriez bien risquer +de ne pas me reconnaître; c'est un habile père que celui qui connaît son +enfant. Allons, vieillard; je vais vous donner des nouvelles de votre +fils.--Donnez-moi votre bénédiction. La vérité se montrera au grand +jour: un meurtre ne peut rester longtemps caché; au lieu que le fils +d'un homme le peut; mais à la fin la vérité se montrera.</p> + +<p>GOBBO.--Je vous en prie, monsieur, levez-vous; je suis certain que vous +n'êtes point Lancelot, mon garçon.</p> + +<p>LANCELOT.--Je vous en conjure, ne bavardons pas plus longtemps +là-dessus. Donnez-moi votre bénédiction. Je suis Lancelot, qui était +votre garçon, qui est votre fils, et qui sera votre enfant.</p> + +<p>GOBBO.--Je ne puis croire que vous soyez mon fils.</p> + +<p>LANCELOT.--Je ne sais qu'en penser: mais je suis Lancelot, le valet du +Juif; et je suis sûr que Marguerite, votre femme, est ma mère.</p> + +<p>GOBBO.--Oui, en effet, elle se nomme Marguerite: je jurerai que si tu es +Lancelot, tu es ma chair, et mon sang. Dieu soit adoré! Quelle barbe tu +as acquise! Il t'est venu plus de poil au menton qu'il n'en est venu sur +la queue à Dobbin, mon limonier.</p> + +<p>LANCELOT.--Il paraîtrait en cela que la queue de Dobbin augmente à +rebours; car je suis sûr que la dernière fois que je l'ai vu, il avait +plus de poil à la queue que je n'en ai sur la face.</p> + +<p>GOBBO.--Seigneur! que tu es changé!--Comment vous accordez-vous +ensemble, ton maître et toi? Je lui apporte un présent: comment +êtes-vous ensemble aujourd'hui?</p> + +<p>LANCELOT.--Fort bien, fort bien. Mais quant à moi, comme j'ai arrêté de +m'enfuir de chez lui, je ne m'arrêterai plus que je n'aie fait un bout +de chemin. Mon maître est un vrai Juif. Lui faire un présent! Faites-lui +présent d'une hart: je meurs de faim à son service: vous pouvez compter +mes doigts par le nombre de mes côtes. Mon père, je suis bien aise que +vous soyez venu: donnez-moi votre présent pour un monsieur Bassanio, qui +fait faire maintenant à ses gens de très-belles livrées neuves: si je ne +le sers pas, je courrai tant que Dieu a de terre. O rare bonheur! Tenez, +le voici lui-même; adressez-vous à lui, mon père, car je veux devenir +Juif, si je sers le Juif plus longtemps.</p> + +<p class="stage1">(Entre Bassanio, suivi de Léonardo et d'autres domestiques.)</p> + +<p>BASSANIO.--Vous pouvez l'arranger ainsi;--mais faites si bien diligence, +que le souper soit prêt au plus tard pour cinq heures.--Aie soin que ces +lettres soient remises. Donne les livrées à faire, et prie Gratiano de +venir dans l'instant me trouver chez moi.</p> + +<p class="stage1">(Sort un domestique.)</p> + +<p>LANCELOT.--Allez à lui, mon père.</p> + +<p>GOBBO.--Dieu bénisse Votre Seigneurie!</p> + +<p>BASSANIO.--Bien obligé: me veux-tu quelque chose?</p> + +<p>GOBBO.--Voilà mon fils, monsieur, un pauvre garçon...</p> + +<p>LANCELOT.--Non pas un pauvre garçon, monsieur; c'est le valet du riche +Juif, qui voudrait, monsieur, comme mon père vous le spécifiera....</p> + +<p>GOBBO.--Il a, monsieur, une grande rage, comme qui dirait, de servir....</p> + +<p>LANCELOT.--Effectivement, le court et le long de la chose, est que je +sers le Juif, et j'ai bien envie, comme mon père vous le spécifiera....</p> + +<p>GOBBO.--Son maître et lui, sauf le respect dû à Votre Seigneurie, ne +sont guère cousins ensemble.</p> + +<p>LANCELOT.--Pour abréger, la vérité est que le Juif m'ayant maltraité, +c'est la cause que je...., comme mon père, qui est, comme je l'espère, +un vieillard, vous le détaillera.</p> + +<p>GOBBO.--J'ai ici quelques paires de pigeons que je voudrais offrir à +Votre Seigneurie, et ma prière est que....</p> + +<p>LANCELOT.--En peu de mots, la requête est impertinente pour mon compte, +à moi, comme Votre Seigneurie le saura par cet honnête vieillard; et +quoique ce soit moi qui le dise, quoiqu'il soit vieux, cependant c'est +un pauvre homme, et mon père.</p> + +<p>BASSANIO.--Qu'un de vous parle pour deux.--Que voulez-vous?</p> + +<p>LANCELOT.--Vous servir, monsieur.</p> + +<p>GOBBO.--C'est là où le bât nous blesse, monsieur.</p> + +<p>BASSANIO.--Je te connais très-bien: tu as obtenu ta requête. Shylock, +ton maître, m'a parlé aujourd'hui même, et t'a fait réussir, supposé que +ce soit réussir que de quitter le service d'un riche Juif, pour te +mettre à la suite d'un si pauvre gentilhomme que moi.</p> + +<p>LANCELOT.--Le vieux proverbe est très-bien partagé entre mon maître +Shylock et vous, monsieur: vous avez la grâce de Dieu, monsieur, et lui, +il a de quoi.</p> + +<p>BASSANIO.--C'est fort bien dit: bon père, va avec ton fils.--Prends +congé de ton ancien maître, et informe-toi de ma demeure, pour t'y +rendre. <span class="stage2">(<i>A ses gens</i>.)</span> Qu'on lui donne une livrée plus galonnée que +celle de ses camarades. Ayez-y l'oeil.</p> + +<p>LANCELOT.--Mon père, entrons.--Je ne sais pas me procurer du service; +non, je n'ai jamais eu de langue dans ma tête.--Allons (<i>considérant la +paume de sa main</i>), si de tous les hommes en Italie, qui ouvrent la main +pour jurer sur l'Évangile, il y en a un qui présente une plus belle +table.... je dois faire fortune; tenez, voyez seulement cette ligne de +vie! Pour les mariages, ce n'est qu'une bagatelle; quinze femmes, hélas! +ce ne serait rien; onze veuves et neuf pucelles, ce n'est que le simple +nécessaire d'un homme. Et ensuite échapper trois fois au danger de se +noyer, et courir risque de la vie sur le bord d'un lit de plume.... Ce +n'est pas grand'chose en effet que de se tirer de là. Allons, si la +fortune est femme, c'est une bonne pâte de femme de m'avoir donné de +pareils linéaments.--Venez, mon père, je vais prendre congé du Juif dans +un clin d'oeil.</p> + +<p class="stage1">(Lancelot et Gobbo sortent.)</p> + +<p>BASSANIO.--Je te prie, cher Léonardo, songe à ce que je t'ai recommandé. +Quand tu auras tout acheté et distribué comme je te l'ai dit, reviens +promptement; car je traite chez moi, ce soir, mes meilleurs amis. +Dépêche-toi, va.</p> + +<p>LÉONARDO.--Je ferai tout cela de mon mieux.</p> + +<p class="stage1">(Entre Gratiano.)</p> + +<p>GRATIANO.--Où est votre maître?</p> + +<p>LÉONARDO.--Là-bas, monsieur, qui se promène....</p> + +<p class="stage1">(Léonardo sort.)</p> + +<p>GRATIANO.--Seigneur Bassanio!</p> + +<p>BASSANIO.--Ha! Gratiano!</p> + +<p>GRATIANO.--J'ai une demande à vous faire.</p> + +<p>BASSANIO.--Elle vous est accordée.</p> + +<p>GRATIANO.--Vous ne pouvez me refuser; il faut absolument que je vous +accompagne à Belmont.</p> + +<p>BASSANIO.--Très-bien, j'y consens.--Mais écoute, Gratiano.--Tu es trop +sans façon, trop brusque; tu as un ton de voix trop tranchant.--Ce sont +des qualités qui te vont assez bien, et qui à nos yeux ne semblent pas +des défauts; mais partout où tu n'es pas connu, te dirai-je? elles +annoncent quelque chose de trop libre.--Je t'en prie, prends la peine de +tempérer ton esprit trop pétulant par quelques grains de retenue, de +peur que l'irrégularité de tes manières ne soit interprétée à mon +désavantage dans le lieu où je vais, et ne me fasse perdre mes +espérances.</p> + +<p>GRATIANO.--Seigneur Bassanio, écoutez-moi; si je ne prends pas le +maintien le plus modeste, si je ne parle pas respectueusement, ne +laissant échapper que quelques jurons de temps à autre; si je ne me +présente pas de l'air plus grave, toujours des livres de prières dans ma +poche; si même, lorsqu'on dira les grâces, je ne ferme pas les yeux avec +componction en tenant ainsi mon chapeau, et poussant un soupir, et +disant <i>amen</i>; enfin si je n'observe pas la civilité jusqu'au scrupule, +comme un homme formé à toute la gravité de maintien requise pour plaire +à sa grand'mère, ne vous fiez plus jamais à moi.</p> + +<p>BASSANIO.--Allons, nous verrons comment vous vous conduirez.</p> + +<p>GRATIANO.--Oui, mais j'excepte la soirée d'aujourd'hui: vous ne me +jugerez pas sur ce que nous ferons ce soir.</p> + +<p>BASSANIO.--Oh! non: ce serait dommage. Je vous inviterai au contraire à +déployer votre plus grande gaieté; car nous avons des amis qui se +proposent de se réjouir; mais adieu, je vous laisse: j'ai quelques +affaires.</p> + +<p>GRATIANO.--Et moi, il faut que j'aille trouver Lorenzo et les autres; +mais nous vous rendrons visite à l'heure du souper.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Toujours à Venise.--Une pièce dans la maison de Shylock.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> JESSICA ET LANCELOT.</p> +<br> + + +<p>JESSICA.--Je suis fâchée que tu quittes ainsi mon père. Notre maison est +l'enfer, et toi, un démon jovial qui dissipais un peu cette atmosphère +d'ennui. Mais porte-toi bien, voilà un ducat pour toi; et, Lancelot, tu +verras bientôt au souper Lorenzo, qui est invité chez ton nouveau +maître. Donne-lui cette lettre: fais-le secrètement; adieu. Je ne +voudrais pas que mon père me trouvât causant avec toi.</p> + +<p>LANCELOT.--Adieu; mes larmes te parlent pour moi.--Très-charmante +païenne! Très-aimable Juive! Si un chrétien ne fait pas quelque tour de +fripon pour te posséder, je serais bien trompé; mais, adieu: ces sottes +larmes noient un peu mon courage viril. Adieu.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>JESSICA.--Adieu, bon Lancelot.--Hélas! quel odieux péché! n'est-ce pas à +moi de rougir d'être la fille de mon père! Mais quoique je sois sa +fille par le sang, je ne le suis point par le caractère. O Lorenzo! si +tu tiens ta promesse, je mettrai fin à ces combats, je deviendrai +chrétienne, et ta tendre épouse.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Toujours à Venise.--Une rue.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> GRATIANO, LORENZO, SALARINO, SALANIO.</p> +<br> + +<p>LORENZO.--Oui, nous nous échapperons pendant le souper: nous irons +prendre nos déguisements chez moi, nous reviendrons tous en moins d'une +heure.</p> + +<p>GRATIANO.--Nous n'avons pas fait les préparatifs nécessaires.</p> + +<p>SALARINO.--Nous n'avons pas encore parlé de nous procurer des +porte-flambeaux.</p> + +<p>SALANIO.--C'est une pauvre chose, quand cela n'est pas arrangé dans un +bel ordre; et à mon avis il vaudrait mieux, en ce cas, n'y pas songer.</p> + +<p>LORENZO.--Il n'est encore que quatre heures: nous avons deux heures pour +nous procurer tout ce qu'il faut. <span class="stage2">(<i>Entre Lancelot avec une lettre.</i>)</span> +Ami Lancelot, qu'y a-t-il de nouveau?</p> + +<p>LANCELOT.--S'il vous plaît d'ouvrir cette lettre, elle pourra +probablement vous l'apprendre.</p> + +<p>LORENZO.--Je connais cette main: c'est une belle main sur ma foi, et la +belle main qui a écrit cette lettre est plus blanche que le papier sur +lequel elle a écrit.</p> + +<p>GRATIANO.--Une lettre d'amour, sûrement?</p> + +<p>LANCELOT.--Avec votre permission, monsieur....</p> + +<p>LORENZO.--Où vas-tu?</p> + +<p>LANCELOT.--Vraiment, monsieur, inviter mon ancien maître le Juif à +souper ce soir chez mon nouveau maître le chrétien.</p> + +<p>LORENZO.--Attends, prends ceci.--Dis à l'aimable Jessica, que je ne lui +manquerai pas de parole. Parle-lui en secret: va. <span class="stage2">(<i>Sort +Lancelot.</i>)</span>--Messieurs, voulez-vous vous préparer pour la mascarade de +ce soir? Je suis pourvu d'un porte-flambeau.</p> + +<p>SALARINO.--Oui, vraiment, j'y vais sur-le-champ.</p> + +<p>SALANIO.--Et moi aussi.</p> + +<p>LORENZO.--Venez nous trouver, Gratiano et moi, dans quelque temps, au +logis de Gratiano.</p> + +<p>SALARINO.--C'est bon, nous n'y manquerons pas.</p> + +<p class="stage1">(Salarino et Salanio sortent.)</p> + +<p>GRATIANO.--Cette lettre ne venait-elle pas de la belle Jessica?</p> + +<p>LORENZO.--Il faut que je te dise tout: elle m'instruit de la manière +dont il faut que je l'enlève de la maison de son père, me détaille ce +qu'elle emporte d'or et de bijoux, l'habillement de page qu'elle a tout +prêt. Si jamais le Juif son père entre dans le ciel, ce ne sera que par +considération pour son aimable fille; et jamais le malheur n'osera +traverser les pas de cette belle, qu'en s'autorisant du prétexte qu'elle +est la lignée d'un Juif sans foi. Allons, viens avec moi: parcours cette +lettre tout en marchant. La belle Jessica me servira de porte-flambeau.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">Dans la maison de Shylock.</p> + +<p class="stage1">SHYLOCK, LANCELOT.</p> +<br> + +<p>SHYLOCK.--Allons; tu verras par tes yeux, et tu jugeras de la différence +qu'il y a entre le vieux Shylock et Bassanio.--Hé! Jessica?--Tu ne seras +pas toujours à faire bombance, comme tu l'as faite avec moi.... Eh! +Jessica?... Et à dormir, et à ronfler, et à déchirer tes habits.--Eh +bien! Jessica? Quoi donc?</p> + +<p>LANCELOT.--Holà! Jessica?</p> + +<p>SHYLOCK.--Qui te dit d'appeler? Je ne t'ai pas dit d'appeler.</p> + +<p>LANCELOT.--Votre Seigneurie me reprochait souvent de ne savoir rien +faire sans qu'on me le dît.</p> + +<p class="stage1">(Entre Jessica.)</p> + +<p>JESSICA.--Vous m'appelez? Que voulez-vous?</p> + +<p>SHYLOCK.--Je suis invité à souper dehors, Jessica; voilà mes +clefs.--Mais pourquoi irais-je? Ce n'est pas par amitié que je suis +invité; ils me flattent: eh bien! j'irai par haine, pour manger aux +dépens du prodigue chrétien.--Jessica, ma fille, veille sur ma maison. +J'ai de la répugnance à sortir: il se brasse quelque chose de contraire +à mon repos: car j'ai rêvé cette nuit de sacs d'argent.</p> + +<p>LANCELOT.--Je vous en conjure, monsieur, allez-y. Mon jeune maître +attend avec impatience votre déconvenue<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p> + +<p>SHYLOCK.--Et moi la sienne.</p> + +<p>LANCELOT.--Ils ont comploté ensemble....--Je ne dirai pas précisément +que vous devez voir une mascarade: mais si vous en voyez une, alors ce +n'était donc pas pour rien que mon nez a saigné le dernier lundi +Noir<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, à six heures du matin; ce qui répondait au mercredi des +cendres, dans l'après-dînée, d'il y a quatre ans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a> <i>Your reproach</i> (reproche, honte); c'est probablement une +balourdise de Lancelot pour <i>approach</i> (approche); <i>reproach</i> est pris +ici par le Juif dans le sens de <i>honte</i>, qui n'a aucun rapport de son +avec aucun mot qui puisse être dans l'intention de Lancelot. On y a +substitué <i>déconvenue</i>, qu'il peut dire pour <i>venue</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a> Le lundi de Pâques. En 1360, le lundi de Pâques, 14 avril, +Edouard III faisant avec son armée le siége de Paris, il survint un +froid si brumeux et si violent, que plusieurs soldats moururent de froid +sur leurs chevaux, et que le lundi de Pâques en conserva le nom de lundi +Noir.</blockquote> + +<p>SHYLOCK.--Quoi! y aura-t-il des masques? Écoutez-moi, Jessica. Fermez +bien mes portes; et lorsque vous entendrez le tambour, et le détestable +criaillement du fifre au cou tors, n'allez pas vous hisser aux fenêtres, +ni montrer votre tête en public sur la rue, pour regarder des fous de +chrétiens aux visages vernis: mais bouchez bien les oreilles de ma +maison; je veux dire les fenêtres: que le son de ces vaines folies +n'entre pas dans ma grave maison.--Par le bâton de Jacob, je jure que je +ne me sens nulle envie d'aller ce soir à un festin en ville; cependant +j'irai.--Vous, drôle, prenez les devants, et annoncez que je vais y +aller.</p> + +<p>LANCELOT.--Je vais vous précéder, monsieur. <span class="stage2">(<i>Bas à Jessica.</i>)</span> +Maîtresse, malgré tout ce qu'il dit, regardez à la fenêtre; vous verrez +approcher un chrétien, qui mérite bien les regards d'une Juive.</p> + +<p class="stage1">(Lancelot sort.)</p> + +<p>SHYLOCK.--Hé! que vous dit cet imbécile de la race d'Agar?</p> + +<p>JESSICA.--Il me disait: Adieu, maîtresse; rien de plus.</p> + +<p>SHYLOCK.--Ce Jeannot-là<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> est assez bon homme, mais gros mangeur, lent +au projet comme une vraie tortue, et dormant dans le jour plus qu'un +chat sauvage. Les frelons ne bâtissent pas dans ma ruche: ainsi je me +sépare de lui, pour le céder à un homme que je veux qu'il aide à +dépenser promptement l'argent qu'il m'a emprunté.--Allons, Jessica, +rentrez. Peut-être reviendrai-je sur-le-champ. Faites ce que je vous +recommande: fermez les portes sur vous. Bien attaché, bien retrouvé: +c'est un proverbe qui ne vieillit point pour un esprit économe.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>JESSICA.--Adieu.--Et, si la fortune ne m'est pas contraire, j'ai perdu +un père, et vous une fille.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a> <i>The Patch</i>. Patch était, à ce qu'il paraît, le fou du cardinal +Wolsey, dont le nom était devenu proverbial comme l'est parmi nous celui +de Jeannot ou de Jocrisse.</blockquote> +<br> + + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="stage1">Toujours au même lieu.</p> + +<p class="stage1">GRATIANO ET SALARINO <i>masqués</i>.</p> +<br> + +<p>GRATIANO.--Voici le hangar sous lequel Lorenzo nous a dit de l'attendre.</p> + +<p> +SALARINO.--L'heure qu'il nous avait donnée est presque passée.</p> + +<p>GRATIANO.--Et il est bien étonnant qu'il tarde autant; car les amoureux +devancent toujours l'horloge.</p> + +<p>SALARINO.--Oh! les pigeons de Vénus volent dix fois plus vite pour +sceller de nouveaux liens d'amour, qu'ils n'ont coutume de faire pour +rester fidèles à leurs anciens engagements.</p> + +<p>GRATIANO.--Cela sera toujours vrai: quel convive se lève d'une table +avec cet appétit aigu qu'il sentait en s'y asseyant? Où est le cheval +qui revienne sur les ennuyeuses traces de la route qu'il a parcourue, +avec le feu qu'il avait en partant? Pour tous les biens de ce monde, il +y a plus d'ardeur dans la poursuite que dans la jouissance. Voyez comme, +semblable au jeune homme ou à l'enfant prodigue, le navire sort pavoisé +de son port natal, embrassé et caressé par la brise libertine; et voyez +comme il revient, également semblable à l'enfant prodigue, les côtes +creusées par les injures de l'air, les voiles en lambeaux, desséché, +délabré et appauvri par le libertinage de la brise.</p> + +<p class="stage1">(Entre Lorenzo.)</p> + +<p>SALARINO.--Ah! voici Lorenzo!--Nous continuerons dans un autre moment.</p> + +<p>LORENZO.--Chers amis, pardon d'avoir tardé si longtemps. Ce n'est pas +moi, ce sont mes affaires qui vous ont fait attendre. Quand il vous +prendra fantaisie de voler des épouses, je vous promets de faire le guet +aussi longtemps pour vous.--Approchez; c'est ici la demeure de mon +beau-père le Juif.--Holà, holà, quelqu'un!</p> + +<p class="stage1">(Jessica paraît à la fenêtre déguisée en page.)</p> + +<p>JESSICA.--Qui êtes-vous? Nommez-vous, pour plus de certitude; quoique je +puisse jurer de vous connaître à votre voix.</p> + +<p>LORENZO.--Lorenzo, ton bien-aimé.</p> + +<p>JESSICA.--C'est Lorenzo, bien sûr; et mon bien-aimé, bien vrai; car quel +autre aimé-je autant? et quel autre que vous, Lorenzo, sait si je suis +votre amante?</p> + +<p>LORENZO.--Le ciel et ton coeur sont témoins que tu l'es.</p> + +<p>JESSICA.--Tenez, prenez cette cassette; elle en vaut la peine. Je suis +bien aise qu'il soit nuit, et que vous ne me voyiez point; car je suis +honteuse de mon déguisement: mais l'Amour est aveugle, et les amants ne +peuvent voir les charmantes folies qu'ils font eux-mêmes: s'ils les +pouvaient apercevoir, Cupidon lui-même rougirait de me voir ainsi +transformée en garçon.</p> + +<p>LORENZO.--Descendez, car il faut que vous me serviez de porte-flambeau.</p> + +<p>JESSICA.--Quoi! faut-il que je porte la lumière sur ma propre honte! Oh! +elle ne m'est, je le jure, que trop claire à moi-même. Vous me donnez +là, cher amour, un emploi d'éclaireur, et j'ai besoin de l'obscurité.</p> + +<p>LORENZO.--Et vous êtes obscurcie, ma douce amie, même sous cet aimable +vêtement de page. Mais venez sans différer; car la nuit, déjà close, +commence à s'écouler, et nous sommes attendus à la fête de Bassanio.</p> + +<p>JESSICA.--Je vais fermer les portes et me dorer encore de quelques +ducats de plus, et je suis à vous dans le moment.</p> + +<p class="stage1">(Elle quitte la fenêtre.)</p> + +<p>GRATIANO.--Par mon chaperon, c'est une Gentille, et non pas une Juive.</p> + +<p>LORENZO.--Malheur à moi, si je ne l'aime pas de toute mon âme! Car elle +est sage, autant que j'en puis juger; elle est belle, si mes yeux ne me +trompent point; elle est sincère, car je l'ai éprouvée telle, et en +conséquence, comme fille sage, belle et sincère, elle occupera pour +toujours mon âme constante. <span class="stage2">(<i>Jessica reparaît à la porte.</i>)</span> Ah! te +voilà?--Allons, messieurs, partons. Les masques de notre compagnie nous +attendent.</p> + +<p class="stage1">(Il sort avec Jessica et Salarino.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Antonio.)</p> + +<p>ANTONIO.--Qui est là?</p> + +<p>GRATIANO.--C'est vous, seigneur Antonio?</p> + +<p>ANTONIO.--Fi, fi, Gratiano: où sont tous les autres? Il est neuf heures. +Tous nos amis vous attendent.--Point de mascarade ce soir. Le vent +s'élève, et Bassanio va s'embarquer tout à l'heure. J'ai envoyé vingt +personnes vous chercher.</p> + +<p>GRATIANO.--J'en suis fort aise; je ne désire pas de plus grand plaisir +que de mettre à la voile, et de partir cette nuit.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="stage1">A Belmont.--Un appartement dans la maison de Portia.</p> + +<p class="stage1"><i>Fanfare de cors</i>. <i>Entrent</i> PORTIA, LE PRINCE DE MAROC <i>et leurs +suites</i>.</p> +<br> + +<p>PORTIA.--Allons, tirez les rideaux, et découvrez les coffres à ce noble +prince. Maintenant choisissez.</p> + +<p>LE PRINCE DE MAROC.--Le premier est d'or, et porte cette inscription:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p>Qui me choisira gagnera ce que beaucoup d'hommes désirent.</p> +</div></div> + +<p>Le second est d'argent, et porte cette promesse:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p>Qui me choisira aura tout ce qu'il mérite.</p> +</div></div> + +<p>Le troisième est de plomb, avec une inscription aussi peu remarquable +que le métal:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p>Qui me choisira doit donner et risquer tout ce qu'il a.</p> +</div></div> + +<p>Comment saurai-je si je choisis bien?</p> + +<p>PORTIA.--Prince, l'un des trois renferme mon portrait: si vous le +choisissez, je vous appartiens avec lui.</p> + +<p>LE PRINCE DE MAROC.--Puisse quelque dieu diriger mon jugement et ma +main! Voyons un peu. Je veux encore jeter les yeux sur les inscriptions. +Que dit le coffre de plomb?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p>Qui me choisira doit donner et risquer tout ce qu'il a.</p> +</div></div> + +<p>Doit donner! Pourquoi? Pour du plomb! Risquer pour du plomb? Ce coffre +présente une menace. On ne hasarde tout que dans l'espoir de grands +avantages. Un coeur d'or ne se laisse pas prendre à l'amorce d'un métal +de rebut. Je ne veux ni donner, ni risquer rien pour du plomb.--Que dit +l'argent avec sa couleur virginale?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p>Qui me choisira recevra tout ce qu'il mérite.</p> +</div></div> + +<p>Tout ce qu'il mérite? Arrête là, prince de Maroc, et pèse ce que tu vaux +d'une main impartiale. Si tu juges de ton prix par l'opinion que tu as +de toi, ton mérite est assez grand; mais assez ne s'étend pas +suffisamment loin pour atteindre cette dame.--Et pourtant, douter de ce +que je vaux, ce serait lâchement m'exclure.--Tout ce que je mérite!.... +Mais vraiment: c'est d'obtenir la dame. Je la mérite par ma naissance, +par mon rang, par mes grâces, par les qualités que j'ai reçues de +l'éducation; mais plus que tout cela, je la mérite par mon amour. Si je +ne m'égarais pas plus loin, et que je fixasse ici mon choix.... Voyons +encore une fois ce qui est gravé sur le coffre d'or:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p>Qui me choisira gagnera ce que beaucoup d'hommes désirent.</p> +</div></div> + +<p>Mais c'est cette dame. Le monde entier la désire, et l'on vient des +quatre coins de la terre pour baiser cette châsse, cette sainte mortelle +et vivante. Les déserts de l'Hyrcanie et les sauvages solitudes de la +vaste Arabie sont devenus le grand chemin que traversent les princes +pour venir contempler la belle Portia; le liquide royaume, dont la tête +ambitieuse vomit à la face des cieux n'est pas une barrière capable +d'arrêter ces courages lointains: ils arrivent comme sur un ruisseau, +pour voir la belle Portia. Un de ces trois coffres contient son divin +portrait: est-il probable qu'elle soit contenue dans du plomb? Former +une si basse pensée mériterait la damnation; ce métal serait trop +grossier pour assujettir même le linceul destiné à l'embaumer dans la +nuit du tombeau. Croirai-je qu'elle est cachée dans l'argent, et +rabaissée ainsi dix fois au-dessous de l'or pur? Idée criminelle! Jamais +brillant si précieux ne fut enchâssé dans un métal au-dessous de l'or. +Les Anglais ont une monnaie d'or frappée de la figure d'un ange: mais il +n'est qu'empreint dessus; c'est un ange couché dans un lit d'or. +Donnez-moi la clef. Je choisis celui-ci, arrive que pourra.</p> + +<p>PORTIA.--La voilà, prince, et si c'est ma figure que vous y trouvez, je +vous appartiens.</p> + +<p class="stage1">(Elle ouvre le coffre d'or.)</p> + +<p>LE PRINCE DE MAROC.--O enfer! que vois-je là? Un squelette et dans le +creux de son oeil un rouleau de papier! lisons cet écrit.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12">Tout ce qui reluit n'est pas or,</p> + <p class="i12">Vous l'avez souvent ouï dire.</p> + <p class="i12">Bien des hommes ont vendu leur vie,</p> + <p class="i12">Pour ne faire que voir ce que j'offre extérieurement.</p> + <p class="i12">Les tombes dorées renferment des vers.</p> + <p class="i12">Si vous eussiez été aussi sage que hardi,</p> + <p class="i12">Et jeune par la force, vieux par le jugement,</p> + <p class="i12">Votre réponse n'eût pas été dans ce rouleau</p> + <p class="i12">Adieu: votre requête est à néant.</p> +</div></div> + +<p>A néant, en effet, et ma peine perdue! Adieu donc, ardeur. Glace, je +t'accueille. <span class="stage2">(<i>A Portia</i>.)</span>--Adieu, Portia, mou coeur est trop accablé +pour se répandre en pénibles adieux. Ainsi s'éloignent les malheureux +qui ont tout perdu.</p> + +<p class="stage1">(Il sort avec sa suite.)</p> + +<p>PORTIA.--Nous en voilà délivrés tout doucement. Fermez les rideaux. +Allons.... puissent tous ceux de sa couleur choisir de même!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE VIII</h3> + +<p class="stage1">A Venise.--Une rue.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> SALANIO, SALARINO.</p> +<br> + +<p>SALARINO.--Eh! vraiment oui, j'ai vu Bassanio mettre à la voile. +Gratiano est parti avec lui, et Lorenzo n'est point dans leur vaisseau; +j'en suis sûr.</p> + +<p>SALANIO.--Ce coquin de Juif a éveillé par ses cris le duc, qui est venu +avec lui faire la recherche du vaisseau de Bassanio.</p> + +<p>SALARINO.--Il est venu trop tard. L'ancre était levée; mais on a donné à +entendre au duc, qu'on avait vu dans une gondole Lorenzo et sa tendre +Jessica. D'ailleurs Antonio a certifié au duc qu'ils n'étaient pas dans +le même vaisseau que Bassanio.</p> + +<p>SALANIO.--Jamais je n'ai entendu d'exclamations de colère si confuses, +si bizarres, si violentes et changeant si continuellement d'objet, que +celles que ce chien de Juif proférait dans les rues: «Ma fille! ô mes +ducats! ô ma fille! Un chrétien les emporte. O mes chrétiens de ducats! +Justice! la loi! Mes ducats et ma fille! Un sac cacheté, deux sacs +cachetés de ducats, de doubles ducats, que ma fille m'a volés! Et des +bijoux! deux pierres, deux pierres rares et précieuses, que ma fille m'a +volées! Justice! Qu'on trouve ma fille; elle a sur elle les pierres et +les ducats.»</p> + +<p>SALARINO.--Tous les petits garçons de Venise courent après lui, criant: +ses pierres, sa fille et ses ducats!</p> + +<p>SALANIO.--Que le bon Antonio prenne garde à ne pas manquer au jour fixé, +ou ce sera lui qui payera cela.</p> + +<p>SALARINO.--Vraiment, vous avez raison d'y songer. J'ai parlé hier à un +Français qui m'a dit que sur le détroit qui sépare la France de +l'Angleterre, il avait péri un vaisseau de notre pays, richement chargé. +Quand il m'a dit cette nouvelle, j'ai pensé à Antonio, et j'ai +silencieusement souhaité que ce ne fût pas un des siens.</p> + +<p>SALANIO.--Vous ferez mieux d'avertir Antonio de ce que vous savez; mais +ne le faites pas trop brusquement, de peur de l'affliger.</p> + +<p>SALARINO.--Il n'est pas de plus excellent homme sur la terre. J'ai vu +Bassanio et Antonio se séparer. Bassanio lui disait qu'il hâterait son +retour le plus qu'il pourrait; Antonio lui répondait: «N'en faites rien, +Bassanio; n'allez pas, pour l'amour de moi, gâter vos affaires par trop +de précipitation: laissez mûrir les choses autant qu'il conviendra. +Quant au billet que le Juif a de moi, n'en laissez pas occuper votre +esprit amoureux; tenez-vous en joie: que votre première pensée soit de +trouver les moyens de plaire, et de faire éclater votre amour par les +témoignages les plus propres à réussir.» A ces mots, les yeux gros de +larmes et détournant le visage, il a tendu sa main en arrière, et il a +serré celle de Bassanio avec une affection singulièrement tendre; et +c'est ainsi qu'ils se sont séparés.</p> + +<p>SALANIO.--Je crois qu'il n'aime la vie que pour lui: je t'en prie, +allons le trouver, et tâchons d'alléger par quelque divertissement la +tristesse à laquelle il se livre.</p> + +<p>SALARINO.--Oui, allons.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IX</h3> + +<p class="stage1">A Belmont.--Une pièce de la maison de Portia.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> NÉRISSA <i>avec</i> UN VALET.</p> +<br> + +<p>NÉRISSA, <span class="stage2"><i>au valet</i></span>.--Vite et vite, je t'en prie, tire vite le rideau. +Le prince d'Aragon a prêté le serment, et il s'avance pour choisir.</p> + +<p class="stage1">(Fanfare de cors. Entrent le prince d'Aragon, Portia et leur suite.)</p> + +<p>PORTIA.--Voyez, noble prince; voici les coffres: si vous prenez celui +qui contient mon portrait, notre hymen sera célébré sur-le-champ. Mais +si vous vous trompez, il faudra, seigneur, sans plus de discours, +quitter immédiatement ces lieux.</p> + +<p>LE PRINCE.--Je suis obligé, par mon serment, d'observer trois choses: la +première, de ne jamais révéler à personne quel est le coffre que j'aurai +choisi; ensuite, si je manque le véritable coffre, de ne jamais faire de +proposition de mariage à aucune jeune fille: enfin, si je n'ai pas le +bonheur de bien choisir, de vous quitter et de partir sur-le-champ.</p> + +<p>PORTIA.--Ce sont les conditions que jurent d'observer ceux qui viennent +pour moi s'exposer à des hasards, quelque peu digne que j'en sois.</p> + +<p>LE PRINCE.--Je me suis soumis à ces conditions en vous adressant mes +voeux. Fortune, maintenant favorise l'espoir de mon coeur. De l'or, de +l'argent et du vil plomb!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p>Qui me choisit doit donner et risquer tout ce qu'il a.</p> +</div></div> + +<p>Vous aurez une plus belle apparence, avant que je donne ou risque +quelque chose. Que dit le coffre d'or? Ah! voyons.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p>Qui me choisit recevra ce que beaucoup d'hommes désirent.</p> +</div></div> + +<p>Beaucoup d'hommes désirent beaucoup.... Cela peut s'entendre de la sotte +multitude qui détermine son choix sur l'apparence, n'apercevant rien au +delà de ce que son oeil charmé lui présente; qui ne perce pas jusque +dans l'intérieur, mais comme le martinet, qui construit son nid sur les +murs extérieurs, exposé aux injures de l'air, à la portée et dans le +chemin même des accidents. Je ne choisirai point ce que tant de gens +désirent; je ne veux pas marcher avec les esprits vulgaires et me ranger +parmi la foule ignorante. Je viens à toi, riche sanctuaire d'argent. +Répète-moi encore l'inscription que tu portes.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p>Qui me choisit recevra tout ce qu'il mérite.</p> +</div></div> + +<p>C'est bien dit; car qui peut chercher à duper la fortune et s'élever +honorablement sans l'empreinte du mérite? Que personne ne prétende se +revêtir d'honneurs dont il est indigne.... Oh! plût au ciel que les +biens, les charges, les dignités, ne se détournassent jamais dans des +voies injustes, et que le pur honneur ne pût jamais s'acquérir que par +le mérite de celui qui en est revêtu. Que de gens qui sont nus seraient +couverts! que d'autres qui commandent seraient commandés! que de grains +de bassesse à séparer de la vraie semence de l'honneur! que l'on +retrouverait d'honneur caché sous le chaume et sous les ruines du temps, +et auquel on devrait rendre son premier éclat! Mais choisissons.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p>Qui me choisit recevra tout ce qu'il mérite.</p> +</div></div> + +<p>Je prendrai ce que je mérite. Donnez-moi la clef de celui-ci, et +découvrez mon sort sur-le-champ.</p> + +<p>PORTIA.--Vous y avez mis trop de temps pour ce que vous trouverez ici.</p> + +<p>LE PRINCE.--Qu'est-ce? la figure d'un idiot, qui cligne de l'oeil et me +présente un papier? Je veux le lire. Que tu es différent de Portia! Que +tu es différent de ce que j'espérais, et de ce que je méritais!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p>Qui me prend recevra tout ce qu'il mérite.</p> +</div></div> + +<p>N'ai-je donc mérité rien de mieux que la tête d'un sot? Est-ce là ce que +je vaux? Est-ce là tout ce que je mérite?</p> + +<p>PORTIA.--Offenser et juger sont deux emplois différents et de nature +opposée.</p> + +<p>LE PRINCE.--Lisons:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12">Le feu a éprouvé sept fois ce métal;</p> + <p class="i12">Sept fois éprouvé est le jugement</p> + <p class="i12">Qui n'a jamais mal choisi.</p> + <p class="i12">Il est des gens qui n'embrassent que des ombres;</p> + <p class="i12">Ceux-là n'ont que l'ombre du bonheur!</p> + <p class="i12">Je sais qu'il y a des sots sur la terre,</p> + <p class="i12">Vêtus d'argent, comme je le suis;</p> + <p class="i12">Épousez quelle femme vous voudrez,</p> + <p class="i12">Votre tête sera toujours la mienne.</p> + <p class="i12">Ainsi partez, seigneur, vous êtes congédié.</p> +</div></div> + +<p>Plus je tarderai dans ces lieux, plus j'y ferai la figure d'un sot. Je +suis venu apporter mes voeux avec une tête de sot, et je m'en retourne +avec deux. Adieu donc, dame, je remplirai mon serment de supporter +patiemment mon malheur.</p> + +<p class="stage1">(Sortent le prince d'Aragon et sa suite.)</p> + +<p>PORTIA.--Le moucheron s'est brûlé à la lumière. Oh! ces sots réfléchis! +Quand ils choisissent, ils sont tout juste assez sages pour se perdre à +force de raisonnements.</p> + +<p>NÉRISSA.--Le vieux proverbe n'a pas tort: la potence et le choix d'une +femme sont une affaire de hasard.</p> + +<p>PORTIA.--Allons, ferme le rideau, Nérissa.</p> + +<p class="stage1">(Entre un valet.)</p> + +<p>LE VALET.--Où est madame?</p> + +<p>PORTIA.--La voici: que lui veut monsieur?</p> + +<p>LE VALET.--Madame, il vient de descendre à votre porte un jeune +Vénitien, qui marche devant son maître pour annoncer son arrivée, et +vous présenter de sa part des hommages très-substantiels, je veux dire, +outre les compliments et les paroles courtoises, des présents d'un haut +prix. Je n'ai jamais vu de messager d'amour si avenant. Jamais un jour +d'avril n'annonça les richesses de l'été qui s'avance, sous un aspect +aussi gracieux que ce courrier lorsqu'il annonce son maître.</p> + +<p>PORTIA.--Arrête, je te prie; je crains presque que tu ne me dises tout à +l'heure qu'il est de tes parents, en te voyant dépenser ainsi, pour le +louer, tout ton esprit des dimanches. Allons, allons, Nérissa, je brûle +de voir cet agile courrier d'amour, qui se présente de si bonne grâce.</p> + +<p>NÉRISSA.--Que ce soit Bassanio, seigneur Amour, si telle est ta volonté.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p> +<br><br> + +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">A Venise.--Une rue.</p> + +<p class="stage1">SALANIO, SALARINO</p> +<br> + +<p>SALANIO.--Eh bien! quelles nouvelles sur le Rialto?</p> + +<p>SALARINO.--Le bruit y continue toujours, sans que personne le +contredise, qu'Antonio a perdu dans le détroit un vaisseau richement +chargé à l'endroit qu'ils nomment, je crois, les Good-wins; un bas-fond +dangereux et fatal, où sont ensevelis, dit-on, les carcasses d'une foule +de gros vaisseaux; si du moins ma commère d'histoire se trouve être +femme de parole.</p> + +<p>SALANIO.--Je voudrais qu'elle fût la plus menteuse commère qui ait +jamais mangé pain d'épice, ou qui ait voulu faire accroire à ses +voisines qu'elle pleurait la mort de son troisième mari.--Mais il n'est +que trop vrai, sans perdre le temps en paroles, et pour dire tout +bonnement les choses sans détour, que le bon Antonio, l'honnête +Antonio.... Oh! de quelle épithète assez digne pourrai-je accompagner +son nom?</p> + +<p>SALARINO.--Eh bien! enfin?</p> + +<p>SALANIO.--Eh! que dis-tu? La fin de tout cela, c'est qu'il a perdu un +navire.</p> + +<p>SALARINO.--Je voudrais du moins que ce fût là la fin de ses pertes.</p> + +<p>SALANIO.--Que je te réponde à temps, <i>Amen</i>! de peur que le diable ne +vienne empêcher l'effet de ta prière, car c'est lui que je vois +s'avancer sous la figure d'un Juif. <span class="stage2">(<i>Entre Shylock.</i>)</span> Eh bien! Shylock, +quelles nouvelles parmi les marchands?</p> + +<p>SHYLOCK.--- Vous avez su, et personne ne le sait, personne ne le sait si +bien que vous, comment ma fille a pris la fuite.</p> + +<p>SALARINO.--Cela est sûr. Pour ma part, je connais le tailleur qui a fait +les ailes avec lesquelles elle s'est envolée.</p> + +<p>SALANIO.--Et Shylock, pour sa part, sait que l'oiseau avait toutes ses +plumes, et qu'il est alors dans la nature des oiseaux de quitter leur +nid.</p> + +<p>SHYLOCK.--Elle sera damnée pour cela.</p> + +<p>SALARINO.--Oh! sans doute; si c'est le diable qui la juge.</p> + +<p>SHYLOCK.--Ma chair et mon sang se révolter!</p> + +<p>SALANIO.--Fi donc, vieux cadavre! comment, ils se révoltent à ton âge?</p> + +<p>SHYLOCK.--Je dis que ma fille est ma chair et mon sang.</p> + +<p>SALARINO.--Il y a plus de différence entre ta chair et la sienne, +qu'entre le jais et l'ivoire; plus entre ton sang et le sien, qu'entre +du vin rouge et du vin du Rhin. Mais, dites-nous, avez-vous ouï dire +qu'Antonio ait fait quelques pertes sur mer?</p> + +<p>SHYLOCK.--J'ai encore là une mauvaise affaire, un banqueroutier, un +prodigue, qui ose à peine se montrer sur le Rialto; un mendiant, qui +vous venait faire l'agréable sur la place. Qu'il prenne garde à son +billet. Il avait coutume de m'appeler usurier..... Qu'il prenne garde à +son billet. Il avait coutume de prêter de l'argent par charité +chrétienne..... Qu'il prenne garde à son billet.</p> + +<p>SALARINO.--Mais je suis bien sûr que, s'il manquait à ses engagements, +tu ne prendrais pas sa chair; à quoi te servirait-elle?</p> + +<p>SHYLOCK.--A amorcer des poissons. Elle nourrira ma vengeance, si elle ne +nourrit rien de mieux. Il m'a humilié; il m'a fait tort d'un +demi-million; il a ri de mes pertes; il s'est moqué de mon gain; il a +insulté ma nation; il a fait manquer mes marchés; il a refroidi mes +amis, échauffé mes ennemis, et pour quelle raison? Parce que je suis un +Juif. Un Juif n'a-t-il pas des yeux? un Juif n'a-t-il pas des mains, +des organes, des proportions, des sens, des affections, des passions? ne +se nourrit-il pas des mêmes aliments? n'est-il pas blessé des mêmes +armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes remèdes, réchauffé +par le même été et glacé par le même hiver qu'un chrétien? si vous nous +piquez, ne saignons-nous pas? si vous nous chatouillez, ne rions-nous +pas? si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas? et si vous nous +outragez, ne nous vengerons-nous pas? si nous sommes semblables à vous +dans tout le reste, nous vous ressemblerons aussi en ce point. Si un +Juif outrage un chrétien, quelle est la modération de celui-ci? La +vengeance. Si un chrétien outrage un Juif, comment doit-il le supporter, +d'après l'exemple du chrétien? En se vengeant. Je mettrai en pratique +les scélératesses que vous m'apprenez; et il y aura malheur si je ne +surpasse pas mes maîtres.</p> + +<p class="stage1">(Entre un valet.)</p> + +<p>LE VALET <i>d'Antonio.</i>--Messieurs, mon maître Antonio est chez lui, et +désire vous parler à tous deux.</p> + +<p>SALARINO.--Nous l'avons cherché de tous côtés.</p> + +<p>SALANIO.--En voici un autre de la tribu. On n'en trouverait pas un +troisième de la même secte, à moins que le diable en personne ne se fît +Juif.</p> + +<p class="stage1">(Salanio et Salarino sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Tubal.)</p> + +<p>SHYLOCK.--Eh bien! Tubal, quelles nouvelles de Gênes? As-tu trouvé ma +fille?</p> + +<p>TUBAL.--J'ai, en beaucoup d'endroits, entendu parler d'elle; mais je +n'ai pu la trouver.</p> + +<p>SHYLOCK.--Quoi! quoi!--Voyez, voyez, voyez un diamant qui m'a coûté deux +mille ducats à Francfort, que voilà parti. Jamais notre nation ne fut +maudite comme à présent..... Je ne l'ai jamais éprouvé, comme je +l'éprouve aujourd'hui. Deux mille ducats, dans cette affaire, et +d'autres précieux bijoux!.... Je voudrais voir ma fille morte à mes +pieds et les diamants à ses oreilles. Que n'est-elle ensevelie à mes +pieds, et les ducats dans sa bière! Point de nouvelles! et de plus je ne +sais combien d'argent dépensé pour la faire chercher! Quoi! perte sur +perte! Tant d'emporté par le voleur! et tant de dépensé pour chercher le +voleur! et point de satisfaction, point de vengeance! Il n'arrive point +de malheur, qu'il ne me tombe sur le dos: il n'est point d'autres +soupirs que ceux que je pousse, d'autres larmes que celles que je verse.</p> + +<p>TUBAL.--D'autres que vous ont aussi du malheur. Antonio, à ce que j'ai +appris à Gênes....</p> + +<p>SHYLOCK.--Quoi, quoi, quoi? Un malheur, un malheur?</p> + +<p>TUBAL.--A perdu un de ses vaisseaux venant de Tripoli.</p> + +<p>SHYLOCK.--Dieu soit loué! Dieu soit loué! Est-il bien vrai? est-il bien +vrai?</p> + +<p>TUBAL.--J'ai parlé à des matelots échappés du naufrage.</p> + +<p>SHYLOCK.--Je te remercie, cher Tubal. Bonne nouvelle! bonne nouvelle! +Ha! ha!--Où cela? à Gênes?</p> + +<p>TUBAL.--On m'a dit un soir à Gênes que votre fille y avait dépensé +quatre-vingts ducats.</p> + +<p>SHYLOCK.--Tu m'enfonces un poignard! je ne reverrai jamais mon or. +Quatre-vingts ducats dans un seul endroit! quatre-vingts ducats!</p> + +<p>TUBAL.--Je suis arrivé à Venise avec différents créanciers d'Antonio, +lesquels affirment qu'il n'y a d'autre parti pour lui que de faire +banqueroute.</p> + +<p>SHYLOCK.--J'en suis ravi. Je le ferai souffrir. Je le torturerai. J'en +suis ravi.</p> + +<p>TUBAL.--L'un d'eux m'a montré une bague qu'il avait eue de votre fille +pour un singe.</p> + +<p>SHYLOCK.--La malheureuse! Tu me mets à la torture, Tubal; c'était ma +turquoise. Je l'eus de Léah, étant encore garçon. Je ne l'aurais pas +donnée pour un désert plein de singes.</p> + +<p>TUBAL.--Mais Antonio est certainement ruiné.</p> + +<p>SHYLOCK.--Oh! oui, cela est sûr; cela est sûr, va voir le commissaire: +préviens-le quinze jours d'avance. S'il manque, j'aurai son coeur. S'il +était une fois hors de Venise, je ferais tel négoce que je voudrais. +Cours, cours, Tubal, et viens me rejoindre à notre synagogue. Va, bon +Tubal... A notre synagogue, Tubal.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">À Belmont.--Une pièce dans la maison de Portia.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> PORTIA, BASSANIO, GRATIANO, NÉRISSA,<br> <i>et plusieurs personnages +de leur suite; les coffres sont découverts.</i></p> +<br> + +<p>PORTIA.--Tardez un peu, je vous prie. Attendez un jour ou deux, avant de +vous hasarder; car si vous choisissez mal, je suis privée de votre +compagnie; ainsi attendez donc quelque temps. Quelque chose (mais ce +n'est pas de l'amour) me dit que je ne voudrais pas vous perdre; et vous +savez que ce ne sont pas là les conseils de la haine. Mais, de peur que +vous ne pénétriez pas bien ma pensée (et cependant une fille n'a d'autre +langue que la pensée), je voudrais vous retenir ici pendant un ou deux +mois avant de vous voir risquer le choix d'où je dépends.--Je pourrais +vous apprendre les moyens de bien choisir. Mais alors je serais parjure, +et je ne le serai jamais; alors vous pouvez vous tromper... et +cependant, si cela arrive, vous me ferez souhaiter un péché: je +regretterai de n'avoir pas été parjure. Malheur à vos yeux! ils se sont +emparés de moi et m'ont partagée en deux: une moitié de moi-même est à +vous; l'autre moitié est à vous... à moi voulais-je dire. Mais si elle +est à moi, elle est à vous. Ainsi je suis à vous tout entière; oh! +siècle pervers qui met des obstacles entre les propriétaires et leurs +possessions, en sorte que, bien qu'à vous, je ne suis pas à vous! Qu'il +en soit donc ainsi et que la fortune aille en enfer pour ce fait, et non +pas moi! Je parle trop, mais c'est pour peser sur le temps, le filer, le +traîner en longueur, et retarder l'instant de votre choix.</p> + +<p>BASSANIO.--Laissez-moi choisir; car vivre en l'état où je suis c'est +être à la torture.</p> + +<p>PORTIA.--A la torture, Bassanio? Avouez donc quelle trahison est mêlée à +votre amour?</p> + +<p>BASSANIO.--Aucune, si ce n'est l'horrible trahison de la défiance qui me +fait redouter l'instant de jouir de mon amour. La neige et le feu +pourraient plutôt s'unir et vivre ensemble que la trahison et mon amour.</p> + +<p>PORTIA.--Oui; mais je crains que vous ne parliez comme un homme à la +torture, dont la violence lui fait dire toutes sortes de choses.</p> + +<p>BASSANIO.--Promettez-moi la vie, et je confesse la vérité.</p> + +<p>PORTIA.--Eh bien! confessez et vivez.</p> + +<p>BASSANIO.--Confesser et aimer eût renfermé tout mon aveu. Heureux +tourments, lorsque celui qui fait mon supplice me suggère des réponses +pour ma délivrance! Mais laissez-moi essayer ma fortune et les coffres.</p> + +<p>PORTIA.--Allez donc. Je suis enfermée dans l'un d'eux; si vous m'aimez, +vous me trouverez. Nérissa, et vous tous, faites place.--Que la musique +joue tandis qu'il fera son choix.--Alors, s'il choisit mal, il finira +comme le cygne qui s'évanouit au milieu des chants. Et afin que la +comparaison soit plus parfaite, mes yeux formeront le ruisseau, et un +lit de mort liquide pour lui. Il se peut que son choix soit heureux; et +alors, à quoi servira la musique? A quoi? Elle sera comme la fanfare qui +se fait entendre, tandis que des sujets fidèles rendent hommage à leur +monarque nouvellement couronné.--Elle sera, comme ces doux sons qui, aux +premiers rayons du matin, s'insinuent dans l'oreille du fiancé encore +enseveli dans les songes, et l'appellent à l'hyménée.--Le voilà qui +s'avance avec autant de dignité, mais avec bien plus d'amour que le +jeune Alcide, lorsqu'il venait affranchir Troie gémissante du tribut +d'une vierge payé au monstre de la mer. Je suis là, prête à subir le +sacrifice; toutes les autres sont les épouses troyennes, qui, les yeux +troublés par les larmes, s'avancent hors des murs pour voir l'issue de +l'entreprise. Va, Hercule; si tu vis, je vis. Je vois le combat avec +bien plus de terreur que toi, qui portes les coups.</p> + +<p class="stage1">(Air chanté, tandis que Bassanio examine les coffres, et semble se +livrer à ses réflexions.)</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12">Dis-moi, où siége l'illusion.</p> + <p class="i12">Est-ce dans le coeur, ou dans la tête?</p> + <p class="i12">Comment naît-elle? comment se nourrit-elle?</p> + <p class="i12">Réponds, réponds.</p> +<br> +<p class="i12">L'illusion s'engendre dans les yeux,</p> + <p class="i12">Elle se nourrit de regards, et l'illusion meurt</p> + <p class="i12">Dans le berceau qu'elle habite.</p> + <p class="i12">Sonnons, sonnons tous la cloche de mort de l'illusion.</p> + <p class="i12">Je vais commencer. Ding dong, vole.</p> +</div></div> + +<p>TOUS.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12">Ding dong; ding dong, vole<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p> +</div></div> + +<p>BASSANIO.--C'est ainsi que ce qui paraît le plus en dehors répond le +moins à l'apparence. Le monde est sans cesse déçu par l'ornement. En +justice est-il un argument si souillé, si pervers, qu'une voix gracieuse +ne puisse l'envelopper de façon à cacher le mal qui s'y trouve renfermé? +En religion, est-il une erreur damnable, qu'un front sévère ne sanctifie +et ne fasse passer au moyen d'un texte qui en cachera la grossièreté +sous une séduisante parure? Il n'est pas de vice si ingénu qui +n'emprunte à l'extérieur quelques caractères de la vertu. Que de +poltrons, au coeur aussi peu sûr qu'un escalier de sable, portent +cependant sur leur menton les barbes d'Hercule et du terrible Mars! +Pénétrez dans leur intérieur, vous ne trouverez que des foies blancs +comme du lait: ils ne prennent du courage que ce qu'il jette en dehors, +pour se rendre redoutables. Regardez la beauté, et vous verrez qu'elle +s'achète au poids de ce métal qui opère en ceci un miracle dans la +nature, rendant plus facile la route de celui qui en porte le plus<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>. +Ainsi ces tresses d'or, ondoyantes comme un serpent, qui gambadent si +follement, au souffle du vent, sur une beauté supposée, ne sont bien +souvent qu'un héritage passé sur une seconde tête, tandis que le crâne +qui les a nourris est dans le tombeau. L'ornement n'est donc que le +rivage perfide d'une mer dangereuse, la brillante écharpe qui voile une +beauté indienne; en un mot, un dehors de vérité dont ce siècle +artificieux se revêt pour faire tomber les plus sages dans le piége. +Ainsi donc, or brillant, aliment que Midas a trouvé trop dur, je ne veux +point de toi; ni de toi, pâle et vulgaire agent entre l'homme et +l'homme. Mais toi, toi, pauvre plomb, qui menaces plus que tu ne +promets, ta pâle simplicité me touche plus que l'éloquence. Je fixe ici +mon choix. Puisse le bonheur en être le fruit!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a> <i>Ding dong bell</i>. Ce refrain est destiné à imiter le son de la +cloche qui ne se pourrait rendre en français en traduisant <i>bell</i> par +<i>cloche</i>, qui est le mot correspondant. On y a substitué <i>vole</i>, qui +exprime une des manières de sonner la cloche, et produit à peu près le +même effet imitatif.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a> <i>Making them lightest that wear more of it.</i> <i>Light</i> est ici +employé dans son double sens de brillant, et de léger. L'or, en rendant +plus brillants (<i>lightest</i>) ceux qui en portent le plus, rend plus +légers (<i>lightest</i>) ceux, etc., etc. Le jeu de mots était +intraduisible.</blockquote> + +<p>PORTIA.--Comme toutes les autres passions se dissipent dans les airs, +les pensées inquiètes, le désespoir imprudent, la crainte frissonnante, +la jalousie à l'oeil verdâtre! Amour, modère-toi, tempère ton extase, +verse tes douceurs avec mesure, diminues-en l'excès. Je ressens trop tes +félicités; affaiblis-les, de peur que je n'y succombe.</p> + +<p>BASSANIO, <i>ouvrant le coffre de plomb</i>.--Que vois-je? l'image de la +belle Portia! Quel demi-dieu a si fort approché de la création? Ces yeux +se meuvent-ils? ou serait-ce que, se balançant sur mes prunelles +mobiles, ils me paraissent en mouvement? Ici sont des lèvres +entr'ouvertes qu'a séparées une haleine de miel: une aussi douce +barrière devait séparer d'aussi douces amies. Là, dans ses cheveux, le +peintre, imitant l'araignée, a tissé un réseau d'or où les coeurs des +hommes seront plutôt pris que ne le sont les mouches dans la toile de +l'insecte. Mais ses yeux... comment a-t-il pu voir pour les faire! Un +seul achevé suffisait, je crois, pour le priver des deux siens, et lui +faire laisser l'ouvrage imparfait. Mais voyez, autant la réalité de mon +imagination fait tort à cette ombre par des éloges trop au-dessous +d'elle, autant cette ombre se traîne avec peine loin de la réalité. +Voici le rouleau qui contient le sommaire de ma destinée.</p> + +<p class="stage1">(Il lit.)</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i12">Vous qui ne choisissez point sur l'apparence,</p> + <p class="i12">Vous avez bonne chance et bon choix.</p> + <p class="i12">Puisque ce bonheur vous arrive,</p> + <p class="i12">Soyez content, n'en cherchez pas d'autre.</p> + <p class="i12">Si celui-ci vous satisfait,</p> + <p class="i12">Et que vous regardiez votre sort comme votre bonheur,</p> + <p class="i12">Tournez-vous vers votre dame,</p> + <p class="i12">Et prenez-en possession par un baiser amoureux.</p> +</div></div> + +<p>Charmant écrit! Belle dame, avec votre permission. <span class="stage2">(<i>Il l'embrasse.</i>)</span> Je +me présente le billet à la main pour donner et pour recevoir: semblable +à celui de deux concurrents se disputant le prix, qui pense avoir +satisfait le public, mais qui, lorsqu'il entend les applaudissements, et +les acclamations universelles, troublé, s'arrête et regarde avec +incertitude, ne sachant pas bien si c'est à lui que s'adresse cette +bordée de louanges. Ainsi, trois fois belle Portia, je demeure en doute +de ce que je vois jusqu'à ce que vous l'ayez confirmé, signé et ratifié.</p> + +<p>PORTIA.--Seigneur Bassanio, vous me voyez où je suis, et telle que je +suis! Pour moi seule, je n'aurais pas l'ambition de vouloir beaucoup +mieux. Mais pour l'amour de vous, je voudrais pouvoir tripler vingt fois +mes mérites, être mille fois plus belle, dix mille fois plus riche. Je +voudrais, seulement pour être placée plus haut dans votre estime, +surpasser en vertus, en beauté, en biens, en amis, tout ce qui se peut +compter. Mais ce que je suis au total se réduit, pour vous le dire en +gros, à ceci, à une fille simple, peu instruite, sans expérience, +heureuse en ce qu'elle n'est pas hors de l'âge d'apprendre, plus +heureuse en ce qu'elle n'est pas née si peu intelligente qu'elle ne +puisse apprendre encore, mais heureuse par-dessus tout de soumettre son +esprit docile à votre direction, comme à son seigneur, son maître et son +roi; moi-même et tout ce qui m'appartient est maintenant à vous, est +devenu votre bien. Tout à l'heure j'étais la maîtresse de cette belle +maison, de mes domestiques, et reine de moi-même. Maintenant cette +maison, ces domestiques et moi-même, nous sommes à vous, à vous, mon +seigneur. Je vous les donne avec cette bague. Lorsque vous vous en +séparerez ou que vous la perdrez, ou que vous la donnerez, ce sera le +présage de la ruine de votre amour. Il ne me restera plus que le droit +de me plaindre de vous.</p> + +<p>BASSANIO.--Madame, vous m'avez ôté le pouvoir de vous répondre. Mon sang +seul vous parle dans mes veines: et toutes les puissances de mon être +s'agitent confusément comme, après un discours noblement prononcé par un +prince chéri, se confondent dans le murmure de la multitude charmée tous +ces sons qui, mêlés ensemble, produisent un chaos où rien ne se +distingue plus que la joie qui s'exprime sans s'exprimer. Quand cette +bague sera séparée de ce doigt, que la vie se sépare de ce coeur! Vous +pourrez dire alors sans crainte de vous tromper: Bassanio est mort.</p> + +<p>NÉRISSA.--Mon seigneur et madame, c'est à présent notre tour à nous, qui +sommes demeurés spectateurs et qui avons vu s'accomplir nos désirs, de +crier: Bonheur parfait, bonheur parfait, mon seigneur et madame!</p> + +<p>GRATIANO.--Seigneur Bassanio, et vous, belle dame, je vous souhaite tout +le bonheur que vous pouvez désirer; car je suis sûr que vous n'en +souhaitez aucun aux dépens du mien. Mais lorsque Vos Seigneuries +solenniseront le traité qui doit les engager, permettez-moi, je vous +prie, de me marier aussi.</p> + +<p>BASSANIO.--De tout mon coeur. Tu peux chercher une femme.</p> + +<p>GRATIANO.--Je remercie Votre Seigneurie; vous m'en avez donné une. Mes +yeux, seigneur, sont aussi prompts que les vôtres. Vous avez vu la +maîtresse, moi j'ai vu la suivante. Vous avez aimé, j'ai aimé, car je ne +suis pas plus disposé que vous, seigneur, à traîner les choses en +longueur. Votre sort était dans ces coffres, le mien s'y trouve attaché +par l'événement; car à force de faire ma cour jusqu'à me mettre en +nage, de protester de mon amour jusqu'à m'en être desséché le gosier, je +suis parvenu à tenir enfin, si une promesse peut se tenir, la parole de +cette belle, qu'elle m'accorderait son amour si vous aviez le bonheur de +conquérir sa maîtresse.</p> + +<p>PORTIA.--Est-il vrai, Nérissa?</p> + +<p>NÉRISSA.--Oui, madame, si c'est votre bon plaisir.</p> + +<p>BASSANIO.--Et vous, Gratiano, êtes-vous de bonne foi?</p> + +<p>GRATIANO.--Oui, seigneur, je le jure.</p> + +<p>BASSANIO.--Nos noces seront fort embellies par les vôtres.</p> + +<p>GRATIANO.--Parions avec vous dix mille ducats à qui fera le premier +garçon.</p> + +<p>NÉRISSA.--Quoi! et vous mettez bas l'enjeu?</p> + +<p>GRATIANO.--Non; on ne gagne pas à ce jeu-là quand on met bas +l'enjeu.--Mais qui vient ici? Lorenzo et son infidèle? Quoi! et le +Vénitien Salanio, mon vieil ami?</p> + +<p class="stage1">(Entrent Lorenzo, Jessica et Salanio.)</p> + +<p>BASSANIO.--Lorenzo et Salanio, soyez ici les bienvenus: si toutefois une +possession aussi nouvelle que la mienne me donne le droit de vous y +recevoir. Avec votre permission, ma chère Portia, je dis à mes amis, à +mes compatriotes qu'ils sont les bienvenus.</p> + +<p>PORTIA.--Et je le dis aussi, seigneur; ils sont les très-bienvenus.</p> + +<p>LORENZO.--J'en remercie Votre Seigneurie. Pour moi, seigneur, mon +dessein n'était pas de venir vous voir ici; mais j'ai rencontré Salanio +en chemin; il m'a tant prié de l'accompagner, que je n'ai pu dire non.</p> + +<p>SALANIO.--Cela est vrai, seigneur, et j'avais mes raisons. <span class="stage2">(<i>Il donne +une lettre à Bassanio.</i>)</span> Le seigneur Antonio se recommande à votre +souvenir.</p> + +<p>BASSANIO.--Avant que j'ouvre cette lettre, dites-moi comment se porte +mon cher ami.</p> + +<p>SALANIO.--Point malade, seigneur, si ce n'est dans l'âme; point en +santé, si ce n'est celle de l'âme. Sa lettre vous apprendra sa +situation.</p> + +<p>GRATIANO.--Nérissa, faites un bon accueil à cette étrangère; traitez-la +bien. Votre main, Salanio. Quelles nouvelles de Venise? Comment se porte +ce <i>marchand roi</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, le bon Antonio? Je suis sûr qu'il se réjouira de +nos succès. Nous sommes des Jasons, nous avons conquis la Toison.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a> <i>That royal merchant</i>. Lors de la prise de Constantinople par +les croisés, la république permit à ses sujets de faire, pour leur +propre compte, dans les îles de l'Archipel, des conquêtes dont il fut +stipulé qu'ils jouiraient en toute souveraineté, sous la condition d'en +faire hommage à la république. Plusieurs des grandes familles de la +république créèrent des établissements de ce genre qui leur valurent le +titre <i>de marchands rois</i>.</blockquote> + +<p>SALANIO.--Plût à Dieu que vous eussiez trouvé la toison qu'il a perdue?</p> + +<p>PORTIA.--Il y a dans cette lettre quelques nouvelles sinistres qui font +disparaître la couleur des joues de Bassanio. La mort de quelque ami +chéri. Nul autre malheur dans le monde ne peut changer à ce point la +constitution d'un homme de courage!... Quoi! de pis en pis?... +Permettez, Bassanio. Je suis une moitié de vous-même, et je dois +partager sans réserve avec vous tout ce que contient cette lettre.</p> + +<p>BASSANIO.--O ma douce Portia! ici sont renfermés un petit nombre de mots +les plus tristes qui jamais aient noirci le papier. Aimable dame, la +première fois que je vous déclarai mon amour, je vous dis avec franchise +que tout le bien que je possédais coulait dans mes veines, que j'étais +gentilhomme, et je vous disais vrai. Cependant, chère madame, lorsque je +m'évaluais à néant, voyez quel imposteur j'étais; au lieu de vous dire +que mon bien n'était rien, j'aurais dû vous dire qu'il était au-dessous +de rien; car, dans la vérité, je me suis engagé avec un tendre ami, et +j'ai engagé cet ami avec le plus cruel de ses ennemis, pour me procurer +des ressources. Voilà une lettre, madame, dont le papier me semble le +corps de mon ami, et chaque mot une large blessure qui verse son sang +vital. Mais est-il bien vrai, Salanio? Tous ses vaisseaux ont-ils +manqué? quoi! il n'en est arrivé aucun? de Tripoli, du Mexique? de +l'Angleterre, de Lisbonne, de la Barbarie, de l'Inde? Pas un seul +bâtiment n'a pu éviter la terrible rencontre des rochers, ruine des +marchands?</p> + +<p>SALANIO.--Pas un seul, seigneur. D'ailleurs, il paraît qu'eût-il à +présent l'argent du billet, le Juif ne voudrait pas le prendre. Je n'ai +jamais vu de créature portant figure d'homme, aussi âpre, aussi acharnée +à détruire un homme. Il assiége jour et nuit le duc, en appelle aux +libertés de l'État du refus de lui rendre justice. Vingt marchands, le +duc lui-même et les magnifiques<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a> du grand port, ont tenté de le +persuader; mais sa haine ne veut pas sortir de là; une peine encourue, +la justice, son billet.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a> On sait que c'était le titre des grands de Venise, les +magnifiques seigneurs.</blockquote> + +<p>JESSICA.--Quand j'étais avec lui, je l'ai entendu jurer à Tubal et à +Chus, ses compatriotes, qu'il aimerait mieux avoir la chair d'Antonio, +que vingt fois la somme qu'il lui avait prêtée; et j'ai la certitude, +seigneur, que si les lois et l'autorité, et toute la force du pouvoir ne +s'y opposent, la chose ira bien mal pour le pauvre Antonio.</p> + +<p>PORTIA.--C'est votre ami qui se trouve dans ces angoisses?</p> + +<p>BASSANIO.--Le plus cher de mes amis, le meilleur des hommes; l'âme la +mieux faite et la plus infatigable à rendre service; enfin, l'homme qui +nous retrace l'ancienne vertu romaine, plus qu'aucun autre qui respire +l'air d'Italie.</p> + +<p>PORTIA.--Combien doit-il au Juif?</p> + +<p>BASSANIO.--Il doit pour moi trois mille ducats.</p> + +<p>PORTIA.--Quoi! pas davantage? Donnez lui en six mille, et annulez le +billet. Doublez les six mille, triplez-les, plutôt qu'un ami de cette +sorte perde un cheveu par la faute de Bassanio. Venez d'abord à +l'église, nommez-moi votre épouse, et partez pour aller à Venise trouver +votre ami; car vous ne reposerez point aux côtés de Portia avec une âme +inquiète. Je vous donnerai assez d'or pour payer vingt fois cette petite +dette. Quand elle sera acquittée, amenez avec vous votre fidèle ami. +Cependant, Nérissa ma suivante et moi, nous vivrons comme des filles et +des veuves. Allons, venez; car vous allez partir le jour même de vos +noces. Traitez bien vos amis, montrez leur une mine joyeuse: puisque je +vous ai acheté cher, je vous aimerai chèrement.--Mais voyons la lettre +de votre ami.</p> + +<p>BASSANIO <span class="stage2"><i>lit</i></span>.--«Mon cher Bassanio, tous mes vaisseaux se sont perdus: +mes créanciers deviennent cruels; ma fortune est réduite à bien peu de +chose. J'ai encouru la peine portée dans l'obligation faite au Juif: et +puisque en remplissant cette clause il est impossible que je vive, +toutes vos dettes envers moi seront acquittées si je puis vous voir +avant ma mort. Cependant faites ce que vous voudrez: si ce n'est pas +votre amitié qui vous engage à venir, que ce ne soit pas ma lettre.»</p> + +<p>PORTIA.--O mon amour, terminez promptement toute affaire; partez.</p> + +<p>BASSANIO.--Puisque vous me donnez la permission de m'éloigner, je vais +me hâter. Mais jusqu'à mon retour aucun lit n'aura à se reprocher de me +retenir, aucun repos ne viendra se placer entre vous et moi.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">À Venise.--Une rue.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> SHYLOCK, ANTONIO, SALARINO, UN GEÔLIER.</p> +<br> + +<p>SHYLOCK.--Geôlier, veillez sur lui. Ne me parlez pas de pitié. Le voilà +cet imbécile qui prêtait de l'argent gratis.--Geôlier, veillez sur lui.</p> + +<p>ANTONIO.--Encore un mot, Shylock.</p> + +<p>SHYLOCK.--Je veux qu'on satisfasse à mon billet; ne me parle pas contre +mon billet. J'ai juré que mon billet serait acquitté.--Tu m'as appelé +chien sans en avoir aucun sujet; mais puisque je suis un chien, prends +garde à mes crocs. Le duc me fera justice.--Je m'étonne, coquin de +geôlier, que tu aies la faiblesse de sortir avec lui à sa sollicitation.</p> + +<p>ANTONIO.--Je te prie, laisse-moi te parler.</p> + +<p>SHYLOCK.--J'aurai mon billet: je ne veux point t'entendre; j'aurai mon +billet. Ne me parle pas davantage: on ne fera pas de moi un imbécile au +coeur tendre, aux yeux piteux, capable de secouer la tête, de se +relâcher et de céder en soupirant aux instances des chrétiens. Ne me +suis pas: je ne veux point t'entendre; je veux l'acquit de mon billet.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>SALARINO.--C'est le mâtin le plus inflexible qui ait jamais vécu parmi +les hommes.</p> + +<p>ANTONIO.--Laissons-le; je ne le poursuivrai plus de prières inutiles: il +veut avoir ma vie; j'en sais bien la raison. J'ai souvent arraché à ses +poursuites plusieurs de ses débiteurs insolvables qui sont venus +implorer mon secours; voilà pourquoi il me hait.</p> + +<p>SALARINO.--Non, j'en suis sûr, le duc ne souffrira jamais qu'un pareil +engagement ait son effet.</p> + +<p>ANTONIO.--Le duc ne peut refuser de suivre la loi: retrancher aux +étrangers les sûretés dont ils jouissent à Venise serait une injustice +contre l'État; car la richesse de son commerce est fondée sur l'abord de +toutes les nations. Ainsi donc, allons; mes chagrins et mes pertes m'ont +tellement abattu, qu'à peine pourrai-je conserver jusqu'à demain une +livre de chair pour mon sanguinaire créancier. À la bonne heure; venez, +geôlier.--Je prie Dieu que Bassanio vienne me voir acquitter sa dette, +et je suis content.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">À Belmont.--Une pièce dans la maison de Portia.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> PORTIA, NÉRISSA, LORENZO, JESSICA, BALTHASAR.</p> +<br> + +<p>LORENZO.--Permettez-moi, madame, de le dire en votre présence, vous vous +êtes formé une noble et juste idée de la divine amitié. Elle se montre +puissamment dans la manière dont vous supportez l'absence de votre +époux; mais si vous connaissiez celui à qui vous témoignez ces égards, à +quel véritablement galant homme vous envoyez secours, combien il aime +votre mari, je suis sûr que vous seriez plus fière de votre ouvrage, +qu'un bienfait ordinaire ne saurait vous forcer de l'être.</p> + +<p>PORTIA.--Je ne me suis jamais repentie d'avoir fait ce qui était bien, +et je ne m'en repentirai pas aujourd'hui. Entre deux compagnons qui +vivent et passent leurs jours ensemble, dont les âmes portent également +le joug de l'affliction, il faut nécessairement qu'il se trouve un +rapport parfait de caractères, de moeurs et de sentiments. C'est ce qui +me fait penser que cet Antonio, étant l'ami de coeur de mon époux, doit +ressembler à mon époux. S'il est ainsi, il m'en coûte bien peu de chose +pour arracher l'image de mon âme à l'état où l'a réduite une cruauté +infernale. Mais ceci en reviendrait trop à me louer moi-même; ainsi n'en +parlons plus. Écoutez autre chose. Lorenzo, je remets en vos mains le +soin et la conduite de ma maison jusqu'au retour de mon époux. Quant à +moi, j'ai fait secrètement voeu au ciel de vivre dans la prière et la +contemplation, accompagnée de la seule Nérissa, jusqu'au retour de son +mari et de mon seigneur. Il y a un monastère à deux milles d'ici; c'est +là que nous passerons le temps de leur absence. Je vous prie de ne pas +refuser la charge que mon amitié et la nécessité vous imposent.</p> + +<p>LORENZO.--Madame, je la reçois de bon coeur. J'obéirai toujours à vos +honorables commandements.</p> + +<p>PORTIA.--Mes gens connaissent déjà ma volonté; ils vous obéiront à vous +et à Jessica, comme au seigneur Bassanio et à moi-même. Adieu, +portez-vous bien, jusqu'au moment qui nous réunira.</p> + +<p>LORENZO.--Puissiez-vous n'avoir que des pensées agréables et des moments +heureux!</p> + +<p>JESSICA.--Je vous souhaite, madame, toute satisfaction du coeur.</p> + +<p>PORTIA.--Je vous remercie de vos voeux, et c'est avec plaisir que j'en +fais de pareils pour vous. Adieu, Jessica. <span class="stage2">(<i>Lorenzo et Jessica +sortent.</i>)</span> Balthasar, je t'ai toujours trouvé honnête et fidèle; que je +te retrouve toujours de même. Prends cette lettre, et fais tous tes +efforts pour arriver à Padoue le plus tôt possible: remets-la en main +propre au docteur Bellario, mon cousin; et fais bien attention, prends +les habillements et les papiers qu'il te donnera, et porte-les, je t'en +prie, avec toute la célérité imaginable, au lieu où l'on passe la barque +pour aller à Venise. Ne perds point de temps en discours; pars, je m'y +trouverai avant toi.</p> + +<p>BALTHASAR.--Madame, je ferai toute la diligence possible.</p> + +<p>PORTIA.--Écoute, Nérissa: j'ai des projets que tu ne connais pas encore. +Nous reverrons nos maris plus tôt qu'ils ne s'y attendent.</p> + +<p>NÉRISSA.--Nous verront-ils?</p> + +<p>PORTIA.--Oui, Nérissa; mais sous des habits qui leur feront penser que +nous sommes pourvues de ce qui nous manque. Je gage tout ce que tu +voudras que, quand nous serons toutes deux équipées en jeunes gens, je +suis le plus joli garçon des deux, et que ce sera moi qui porterai ma +dague de meilleure grâce, qui saurai le mieux prendre cette voix flûtée +qui marque le passage de l'enfance à l'âge d'homme, et changer de petits +pas mignards en une démarche virile, et parler batailles comme un jeune +fanfaron, et dire maints jolis mensonges, et comme quoi j'ai été requis +d'amour par des femmes d'un rang distingué, que mes refus ont rendues +malades et fait mourir de douleur. Je ne pouvais pas satisfaire à +toutes. Puis je m'en repentirai, et je regretterai d'avoir causé leur +trépas.--J'aurai ainsi une vingtaine de petits mensonges, à faire jurer +que je suis sorti des écoles depuis plus d'un an.--J'ai dans l'esprit +un millier des jeunes gentillesses de ces petits fanfarons, dont je veux +faire usage.</p> + +<p>NÉRISSA.--Quoi, deviendrons-nous donc des hommes?</p> + +<p>PORTIA.--Fi donc! Quelle question si tu la faisais à quelqu'un capable +de l'interpréter dans un mauvais sens! Mais viens, je te dirai tout mon +projet quand nous serons dans ma voiture, qui nous attend à la porte du +parc. Dépêchons-nous, car il faut que nous fassions vingt milles +aujourd'hui.</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> +<br> + + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">Toujours à Belmont.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LANCELOT ET JESSICA.</p> +<br> + +<p>LANCELOT.--Oui, en vérité,--car, voyez-vous, les péchés du père +retombent sur les enfants: aussi, je vous assure que j'ai peur pour +vous. J'ai toujours été tout bonnement avec vous; ainsi je vous dis +comme cela toutes les pensées qui me viennent là-dessus: ainsi +tenez-vous en joie; car, pour parler vrai, je crois que vous êtes +damnée. Il ne reste qu'une seule espérance, qui peut encore vous sauver; +mais, pas moins, ce n'est qu'une espèce d'espérance bâtarde.</p> + +<p>JESSICA.--Et quelle sorte d'espérance, je te prie?</p> + +<p>LANCELOT.--Eh! vraiment, vous pourriez espérer un peu que ce n'est pas +votre père qui vous a engendrée, que vous n'êtes pas la fille du Juif.</p> + +<p>JESSICA.--C'est là, en effet, une sorte d'espérance bâtarde; mais alors +ce seraient les péchés de ma mère qui retomberaient sur moi.</p> + +<p>LANCELOT.--Alors, ma foi, j'ai grand'peur que vous ne soyez damnée de +père et de mère; ainsi en voulant éviter Scylla votre père, je tombe en +Charybde votre mère. Allons, vous êtes perdue des deux côtés.</p> + +<p>JESSICA.--Je serai sauvée par mon mari, qui m'a faite chrétienne.</p> + +<p>LANCELOT.--Vraiment, il n'en est que plus blâmable; nous étions déjà +bien assez de chrétiens; tout autant qu'il en fallait pour pouvoir bien +vivre les uns avec les autres. Cette fureur de faire des chrétiens +haussera le prix des porcs; si nous nous mettons tous à manger du porc, +nous ne pourrons bientôt plus avoir une grillade sur les charbons pour +notre argent.</p> + +<p class="stage1">(Entre Lorenzo.)</p> + +<p>JESSICA.--Lancelot, je vais conter à mon mari ce que vous me dites; le +voilà qui vient.</p> + +<p>LORENZO.--Savez-vous, Lancelot, que je deviendrai bientôt jaloux de vous +si vous attirez ainsi ma femme dans des coins?</p> + +<p>JESSICA.--Oh! vous n'avez pas lieu de vous alarmer, Lorenzo. Lancelot et +moi nous ne sommes pas bien ensemble. Il me dit tout net qu'il n'y a +point de merci pour moi dans le ciel, parce que je suis la fille d'un +Juif; et il dit aussi que vous n'êtes pas un bon membre de la +communauté, car, en convertissant les Juifs en chrétiens, vous faites +augmenter le prix du porc.</p> + +<p>LORENZO.--Je me justifierai mieux de cela envers la communauté que vous +ne pourrez vous justifier, vous, d'avoir grossi le ventre de la +négresse: la Mauresse est enceinte de vos oeuvres, Lancelot.</p> + +<p>LANCELOT.--C'est beaucoup que la Mauresse soit plus grosse que de +raison, mais si elle est moins qu'une honnête femme, en vérité, elle est +plus encore que je ne le croyais<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a> It is much, that the moor should be more than reason: but if +she be less than an honest woman, she is indeed more than I took her +for.</blockquote> + +<p>LORENZO.--Comme il est aisé à tous les sots de jouer sur les mots! Je +crois, d'honneur, que bientôt le rôle qui siéra le mieux à l'esprit sera +le silence, et que la parole ne sera plus qu'aux perroquets. Allons, +rentrez, et dites-leur de se préparer pour le dîner.</p> + +<p>LANCELOT.--Cela est fait, monsieur; ils ont tous des estomacs.</p> + +<p>LORENZO.--Bon Dieu! quel moulin à quolibets vous êtes! Allons, +dites-leur de préparer le dîner.</p> + +<p>LANCELOT.--Cela est fait aussi, monsieur, mais seulement couvrir est le +mot<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a> <i>Cover</i>, couvrir la table, et ensuite <i>cover</i>, se couvrir.</blockquote> + +<p>LORENZO.--Eh bien! voulez-vous couvrir?</p> + +<p>LANCELOT.--Non pas, monsieur; je connais mon devoir.</p> + +<p>LORENZO.--Encore la guerre aux mots! Veux-tu donc montrer toute la +richesse de ton esprit en un instant? Je t'en prie, entends tout uniment +un homme qui parle tout uniment. Va trouver tes camarades: dis-leur de +couvrir la table, de servir les plats, et nous allons entrer pour dîner.</p> + +<p>LANCELOT.--Pour la table, monsieur, elle sera servie; pour les plats, +monsieur, ils seront couverts; quant à votre entrée pour venir dîner, +qu'elle soit selon votre idée et votre fantaisie.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>LORENZO.--Béni soit le jugement! comme ses mots s'accordent! Le sot a +entassé dans sa mémoire une armée de bons termes; et j'en connais bien +d'autres d'une condition plus relevée qui sont farcis de mots comme lui, +et à qui il ne faut qu'une expression plaisante pour rompre un +entretien.--Eh bien! Jessica, comment va la joie? Et dis-moi, ma chère, +dis-moi ton opinion: comment goûtes-tu l'épouse de Bassanio?</p> + +<p>JESSICA.--Au delà de toute expression. Il est bien convenable que le +seigneur Bassanio mène une vie régulière; car, ayant le bonheur de +posséder une pareille épouse, il goûte ici-bas les félicités du ciel; et +s'il n'était pas capable de les sentir ici sur la terre, il serait bien +juste qu'il n'allât jamais dans le ciel. Oui, si deux divinités +faisaient quelque gageure céleste, et que pour enjeu ils missent deux +femmes de ce monde, et que Portia en fût une, il faudrait absolument +ajouter quelque chose à l'autre: car ce pauvre et grossier univers n'a +pas sa pareille.</p> + +<p>LORENZO.--Eh bien! tu as en moi un époux pareil à ce qu'elle est comme +épouse.</p> + +<p>JESSICA.--Oui! demande-moi donc aussi mon sentiment sur ce point.</p> + +<p>LORENZO.--C'est ce que je ferai incessamment: mais d'abord allons dîner.</p> + +<p>JESSICA.--Pas du tout, laissez-moi faire votre panégyrique, tandis que +je suis en appétit.</p> + +<p>LORENZO.--Non, je t'en prie; réserve-le pour propos de table: une fois +là, quoi que tu puisses dire, je le digérerai avec le reste.</p> + +<p>JESSICA.--C'est bien, je vais vous en servir.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br><br> + +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">A Venise.--Un tribunal.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE DUC, LES MAGNIFIQUES, ANTONIO, BASSANIO, GRATIANO,<br> +SALARINO, SALANIO <i>et autres personnages</i>.</p> +<br> + +<p>LE DUC.--Antonio est-il ici?</p> + +<p>ANTONIO.--Prêt à paraître, dès qu'il plaira à Votre Altesse.</p> + +<p>LE DUC.--J'en suis fâché pour toi. Tu as affaire à un adversaire dur +comme la pierre, à un misérable tout à fait inhumain et incapable de +pitié, et dont le coeur n'a pas un grain de sensibilité.</p> + +<p>ANTONIO.--Je sais que Votre Grâce a pris beaucoup de peine pour tâcher +de modérer la rigueur de ses poursuites. Mais puisqu'il reste +inexorable, et qu'il n'est aucun moyen légal de me soustraire à sa +haine, j'oppose ma patience à sa fureur. Je suis armé de courage pour +souffrir avec une âme tranquille la cruauté et la rage de la sienne.</p> + +<p>LE DUC.--Allez et faites entrer le Juif dans la chambre.</p> + +<p>SALANIO.--Il est à la porte, seigneur; il entre.</p> + +<p class="stage1">(Entre Shylock.)</p> + +<p>LE DUC.--Faites place: qu'il paraisse devant nous.--Shylock, tout le +monde pense, et je le pense aussi, que tu ne feras que conduire cette +invention de ta méchanceté jusqu'à son dernier période, et qu'alors, +c'est ainsi du moins qu'on en juge, tu voudras déployer une clémence et +une pitié plus extraordinaires encore que l'extraordinaire cruauté que +tu sembles montrer; qu'au lieu d'exiger la condition du billet (qui est +une livre de chair de ce pauvre marchand), tu ne te contenteras pas +seulement de te désister de tes prétentions à cet égard; mais encore +que, touché de sentiments de douceur et d'humanité, tu lui remettras la +moitié de sa dette, et que tu jetteras un oeil de pitié sur les pertes +accumulées qui sont venues fondre sur lui en assez grand nombre pour +écraser un marchand roi, et pour attendrir sur son sort des coeurs +d'airain et les sauvages âmes de pierre des Turcs inflexibles et des +Tartares, qui ne connurent jamais les devoirs de la douce courtoisie. +Nous attendons de toi une réponse favorable, Juif.</p> + +<p>SHYLOCK.--J'ai communiqué mes résolutions à Votre Grâce: j'ai juré, par +le saint jour du sabbat, d'exiger mon dû et l'accomplissement de +l'obligation. Si vous me refusez, puissent les suites de cette +infraction retomber sur votre constitution et les libertés de votre +ville! Vous me demanderez pourquoi j'aime mieux prendre une livre de +chair morte que de recevoir trois mille ducats? À cela je n'ai point +d'autre réponse, sinon que c'est mon idée. N'est-ce pas là répondre? Eh +bien! si un rat fait du dégât dans ma maison, ne suis-je pas le maître +de donner dix mille ducats pour le faire empoisonner? Vous ne trouvez +pas encore cette réponse suffisante? Il y a des gens qui n'aiment pas à +voir sur cette table un cochon de lait la gueule béante; quelques-uns, +qui deviennent furieux quand ils y voient un chat; et d'autres, au +nasillement de la cornemuse, ne peuvent retenir leur urine: car notre +disposition, maîtresse de nos passions, influe souverainement sur les +goûts et les dégoûts de l'homme. J'en viens à ma réponse. De même qu'il +n'y a point de raison pourquoi l'un ne saurait supporter la vue d'un +cochon la gueule béante, l' autre celle d'un chat, animal innocent et +nécessaire, et l'autre le son de la cornemuse; mais qu'ils sont tous +forcés de céder à cette faiblesse inévitable, d'offenser quand ils sont +offensés: de même je ne peux ni ne veux donner d'autre raison de la +poursuite d'un procès si préjudiciable pour moi, qu'une haine intime, +une certaine aversion que je sens contre Antonio. Êtes-vous content de +ma réponse?</p> + +<p>BASSANIO.--Ce n'est pas là une réponse, homme insensible, qui soit +capable d'excuser l'obstination de ta cruauté.</p> + +<p>SHYLOCK.--Je ne me suis pas engagé à te donner une réponse qui te plût.</p> + +<p>BASSANIO.--Tous les hommes cherchent-ils à tuer ce qu'ils n'aiment pas?</p> + +<p>SHYLOCK.--Un homme hait-il ce qu'il n'a pas envie de tuer?</p> + +<p>BASSANIO.--Toute offense n'engendre pas d'abord la haine.</p> + +<p>SHYLOCK.--Comment! voudrais-tu qu'un serpent te piquât deux fois?</p> + +<p>ANTONIO.--Faites attention, je vous prie, à ce que c'est que de +raisonner avec ce Juif. Vous pourriez aussi bien vous tenir sur le +rivage à prier la mer d'abaisser la hauteur de ses marées ordinaires; +vous pourriez aussi bien demander au loup pourquoi il a fait bêler la +brebis après son agneau; vous pourriez aussi bien demander aux pins des +montagnes de ne pas secouer leurs cimes avec bruit, quand ils sont +battus par la tempête du ciel. Vous viendriez aussi facilement à bout +des plus rudes entreprises, que d'amollir (car qu'y a-t-il de plus +rude?) son coeur de Juif. Cessez de lui faire des offres, je vous en +conjure; ne tentez plus aucun moyen; mais laissez-moi promptement et +simplement, comme il convient, recevoir mon jugement, et le Juif ce +qu'il désire.</p> + +<p>BASSANIO.--Au lieu de trois mille ducats en voilà six mille.</p> + +<p>SHYLOCK.--Chacun de ces six mille ducats fût-il divisé en six parties, +et chaque partie fût-elle un ducat, je ne les prendrais pas; je veux +qu'on accomplisse les termes du billet.</p> + +<p>LE DUC.--Comment espéreras-tu miséricorde, si tu ne fais pas +miséricorde?</p> + +<p>SHYLOCK.--Quel jugement ai-je à redouter, puisque je ne fais point de +mal? Vous avez chez vous un grand nombre d'esclaves, que comme vos ânes, +vos chiens et vos mulets, vous employez aux travaux les plus abjects et +les plus vils, parce que vous les avez achetés. Irai-je vous dire: +rendez-leur la liberté, faites, faites-leur épouser vos héritières? +Pourquoi suent-ils sous des fardeaux? Donnez-leur des lits aussi doux +que les vôtres. Que leur palais soit flatté par les mêmes mets que le +vôtre. Vous me répondez: ces esclaves sont à nous. Je vous réponds de +même: la livre de chair que j'exige de lui m'appartient: je l'ai +chèrement payée, et je la veux. Si vous me refusez, honte à vos lois! Il +n'y a plus aucune force dans les décrets du sénat de Venise.--J'attends +que vous me rendiez justice. Parlez: l'aurai-je?</p> + +<p>LE DUC.--Mon pouvoir m'autorise à renvoyer l'assemblée, jusqu'à ce que +Bellario, savant jurisconsulte, que j'ai mandé ici aujourd'hui pour +résoudre cette question, soit arrivé.</p> + +<p>SALANIO.--Seigneur, il y a là à la porte un exprès nouvellement arrivé +de Padoue, avec des lettres du docteur Bellario.</p> + +<p>LE DUC.--Apportez-nous ces lettres, faites entrer le messager.</p> + +<p>BASSANIO.--Espère, Antonio. Allons, reprends courage; le Juif aura ma +chair, mon sang et mes os, et tout, avant que tu perdes pour moi une +seule goutte de ton sang.</p> + +<p>ANTONIO.--Je suis le bouc émissaire du troupeau, le plus propre à +mourir. Le fruit le plus faible tombe le premier: laissez-moi tomber de +même.--Vous n'avez rien de mieux à faire, Bassanio, que de vivre et de +composer mon épitaphe.</p> + +<p class="stage1">(Entre Nérissa déguisée en clerc d'avocat.)</p> + +<p>LE DUC.--Venez-vous de Padoue, et de la part de Bellario?</p> + +<p>NÉRISSA.--Vous l'avez dit, seigneur: Bellario salue Votre Seigneurie.</p> + +<p class="stage1">(Elle lui présente une lettre.)</p> + +<p>BASSANIO.--Pourquoi aiguiser ton couteau avec tant d'application?</p> + +<p>SHYLOCK.--Pour couper ce qui me revient de ce banqueroutier.</p> + +<p>GRATIANO.--O dur Juif, ce n'est pas sur le cuir de ton soulier; c'est +bien plutôt sur ton coeur que tu en affiles le tranchant; il n'est point +de métal, pas même la hache du bourreau, qui ait à moitié l'âpreté de ta +jalouse haine. N'est-il pas une prière capable de te toucher?</p> + +<p>SHYLOCK.--Non, pas une seule que tu puisses avoir assez d'esprit pour +imaginer.</p> + +<p>GRATIANO.--Puisses-tu être damné dans les enfers; chien inexorable! +Puisse-t-on faire un crime à la justice de te laisser la vie! Tu m'as +presque fait chanceler dans ma foi: j'ai été tenté d'embrasser l'opinion +de Pythagore et de croire avec lui que les âmes des animaux passent dans +des corps humains. Ton âme canine animait un loup pendu pour meurtre +d'homme; et son odieux esprit échappé du gibet, lorsque tu étais dans le +ventre de ta profane mère, entra dans ton corps. Tes désirs sont ceux +d'un loup sanguinaire, affamé et furieux.</p> + +<p>SHYLOCK.--Tant que tu n'effaceras pas la signature de ce billet, tu +n'offenseras que tes poumons à parler si haut. Remets ton esprit dans +son assiette, jeune homme, ou tu vas le perdre sans ressources. +J'attends ici justice.</p> + +<p>LE DUC.--La lettre de Bellario recommande à la cour un jeune et savant +docteur. Où est-il?</p> + +<p>NÉRISSA.--Ici près, qui attend votre réponse, pour savoir si vous voulez +le recevoir.</p> + +<p>LE DUC.--De tout mon coeur. Allez le chercher, trois ou quatre d'entre +vous, pour le conduire ici avec civilité. Je vais en attendant faire +part à la cour de la lettre de Bellario. <span class="stage2">(<i>Il lit</i>.)</span> «Votre Altesse +saura qu'à la réception de sa lettre je me suis trouvé très malade. Mais +au même moment que votre exprès est arrivé, un jeune docteur de Rome, +nommé Balthasar, m'était venu rendre une visite d'amitié. Je l'ai +informé des particularités du procès pendant entre le Juif et le +marchand Antonio. Nous avons feuilleté ensemble beaucoup de livres. Il +est muni de mon avis qu'il vous apporte perfectionné par son savoir, +dont je ne saurais trop louer l'étendue, pour satisfaire à ma place, +comme je l'en ai pressé, à la demande de Votre Grâce. Que les années qui +lui manquent ne le privent pas, je vous prie, de la haute estime qui lui +est due; car je ne vis jamais un corps si jeune avec une tête si mûre. +Je le recommande à votre gracieux accueil. C'est à l'essai que se fera +le mieux connaître son mérite.» Vous entendez ce que m'écrit Bellario. +Mais voici, je crois, le docteur. <span class="stage2">(<i>Entre Portia vêtue en homme de +loi</i>.)</span> Donnez-moi votre main. Venez-vous de la part du vieux Bellario?</p> + +<p>PORTIA.--Oui, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.--Soyez le bienvenu. Prenez votre place. Êtes-vous instruit de la +question qui occupe aujourd'hui la cour?</p> + +<p>PORTIA.--Je connais la cause de point en point. Quel est ici le +marchand, et quel est le Juif?</p> + +<p>LE DUC.--Antonio et le vieux Shylock. Approchez tous deux.</p> + +<p>PORTIA.--Vous nommez-vous Shylock?</p> + +<p>SHYLOCK.--Je me nomme Shylock.</p> + +<p>PORTIA.--Le procès que vous avez intenté est d'étrange nature. Cependant +vous êtes tellement en règle que les lois de Venise ne peuvent vous +empêcher de le suivre. <span class="stage2">(<i>A Antonio</i>.)</span> Vous courez risque d'être sa +victime; n'est-il pas vrai?</p> + +<p>ANTONIO.--Oui, il le dit.</p> + +<p>PORTIA.--Reconnaissez-vous le billet?</p> + +<p>ANTONIO.--Je le reconnais.</p> + +<p>PORTIA.--Il faut donc que le Juif se montre miséricordieux.</p> + +<p>SHYLOCK.--Qui pourrait m'y forcer, dites-moi?</p> + +<p>PORTIA.--Le caractère de la clémence est de n'être point forcée. Elle +tombe, comme la douce pluie du ciel sur le lieu placé au-dessous d'elle. +Deux fois bénie, elle est bonne à celui qui donne et à celui qui reçoit. +C'est la plus haute puissance du plus puissant. Elle sied au monarque +sur le trône mieux que sa couronne. Son sceptre montre la force de son +autorité temporelle; c'est l'attribut du pouvoir qu'on révère et de la +majesté; mais la clémence est au-dessus de la domination du sceptre; +elle a son trône dans le coeur des rois. C'est un des attributs de Dieu +lui-même, et les puissances de la terre se rapprochent d'autant plus de +Dieu, qu'elles savent mieux mêler la clémence à la justice. Ainsi, Juif, +quoique la justice soit l'argument que tu fais valoir, fais cette +réflexion, qu'en ne suivant que la justice, nul de nous ne pourrait +espérer de salut: nous prions pour obtenir miséricorde; et cette prière +nous enseigne à tous en même temps à pratiquer la miséricorde. Je me +suis étendu sur ce sujet, dans le dessein de tempérer la rigueur de tes +poursuites, qui, si tu les continues, forceront le tribunal de Venise à +rendre d'après la loi un arrêt contre ce marchand.</p> + +<p>SHYLOCK.--Que mes actions retombent sur ma tête! Je réclame la loi. Je +veux qu'on remplisse les clauses de mon billet.</p> + +<p>PORTIA.--N'est-il pas en état de te rendre cet argent?</p> + +<p>BASSANIO.--Oui; je le lui offre ici, aux yeux de la cour, et même le +double de la somme. Si ce n'est pas assez, je m'oblige à lui payer dix +fois la somme, sous peine de perdre mes mains, ma tête et mon coeur. Si +cela ne peut le satisfaire, il sera manifeste que c'est la méchanceté +qui opprime l'innocence. Je vous en conjure donc, faites une fois plier +la loi sous votre autorité. Permettez-vous une légère injustice pour +faire une grande justice et forcer la volonté de ce cruel démon.</p> + +<p>PORTIA.--Cela ne doit pas être; il n'est point d'autorité à Venise qui +puisse changer un décret établi. Cela deviendrait un précédent, et on se +prévaudrait de cet exemple pour introduire mille abus dans l'État. Cela +ne se peut pas.</p> + +<p>SHYLOCK.--C'est un Daniel venu pour nous juger! Oui, un Daniel! O jeune +et sage juge, combien je t'honore!</p> + +<p>PORTIA.--Laissez-moi voir le billet, je vous prie.</p> + +<p>SHYLOCK.--Le voilà, révérendissime docteur; le voilà.</p> + +<p>PORTIA.--Shylock, on t'offre le triple de la somme.</p> + +<p>SHYLOCK.--Un serment, un serment! J'ai un serment dans le ciel; me +mettrai-je un parjure sur la conscience? Non; pas pour tout Venise.</p> + +<p>PORTIA.--Le délai fatal est expiré, et le Juif est en droit d'exiger une +livre de chair coupée tout près du coeur du marchand. Sois +miséricordieux, prends le triple de la somme, et dis-moi de déchirer le +billet.</p> + +<p>SHYLOCK.--Quand il sera payé suivant sa teneur. Il paraît que vous êtes +un digne juge: vous connaissez la loi, vous avez très judicieusement +exposé le cas; je vous somme, au nom de cette loi, dont vous êtes une +des estimables colonnes, de procéder au jugement. Je jure sur mon âme +que langue d'homme ne parviendra jamais à me faire changer. Je m'en +tiens à mon billet.</p> + +<p>ANTONIO.--Je supplie instamment la cour de rendre son jugement.</p> + +<p>PORTIA.--Eh bien! puisqu'il en est ainsi, il faut préparer votre sein à +recevoir son couteau.</p> + +<p>SHYLOCK.--O noble juge! l'excellent jeune homme!</p> + +<p>PORTIA.--L'intention et l'objet de la loi sont complétement d'accord +avec la clause pénale qui, d'après le billet, doit être accomplie.</p> + +<p>SHYLOCK.--Cela est juste. Oh! le bon et sage juge! Que tu es bien plus +vieux que tu ne le parais!</p> + +<p>PORTIA, <i>à Antonio</i>.--Ainsi, découvrez votre sein.</p> + +<p>SHYLOCK.--Oui, son sein: le billet le dit. N'est-il pas vrai, noble +juge? tout près de son coeur; ce sont les propres mots.</p> + +<p>PORTIA.--Oui. Avez-vous ici des balances pour peser la chair?</p> + +<p>SHYLOCK.--J'en ai de toutes prêtes.</p> + +<p>PORTIA.--Shylock, il faut avoir auprès de lui quelque chirurgien à vos +frais pour bander sa plaie, de peur qu'il ne perde son sang jusqu'à +mourir.</p> + +<p>SHYLOCK.--Cela est-il spécifié dans le billet?</p> + +<p>PORTIA.--Non, cela n'y est pas exprimé; mais qu'importe? il serait bien +que vous le fissiez par charité.</p> + +<p>SHYLOCK.--Je ne le pense pas ainsi! Cela n'est pas dans le billet.</p> + +<p>PORTIA.--Approchez, marchand, avez-vous quelque chose à dire?</p> + +<p>ANTONIO.--Peu de chose.--Je suis armé de courage et bien préparé. +Donnez-moi votre main, Bassanio. Adieu, ne vous affligez point du +malheur où je suis tombé pour vous; car en ceci la fortune se montre +plus indulgente qu'à son ordinaire. Elle a toujours coutume de laisser +les malheureux survivre à leurs biens, et contempler avec des yeux +caves, et un front chargé de rides, une vieillesse accablée sous la +pauvreté. Elle me délivre des pénibles langueurs d'une pareille +misère.--Parlez de moi à votre noble épouse; racontez-lui comment est +arrivée la mort d'Antonio; dites lui combien je vous aimais; parlez bien +de ma mort, et, votre récit fini, qu'elle juge si Bassanio fut aimé. Ne +vous repentez point de la cause qui vous fait perdre votre ami; comme il +ne se repent point de satisfaire à votre dette; car si le Juif enfonce +son couteau autant que je le désire, je vais la payer de tout mon coeur.</p> + +<p>BASSANIO.--Antonio, j'ai épousé une femme qui m'est aussi chère que la +vie: mais ma vie, ma femme et l'univers entier ne me sont pas plus +précieux que vos jours. Je consentirais à tout perdre, oui, à tout +sacrifier à ce démon pour vous délivrer.</p> + +<p>PORTIA.--Si votre femme était là pour vous entendre, elle vous +remercierait assez peu de cette offre.</p> + +<p>GRATIANO.--J'aime une femme que j'aime, je vous le proteste. Je voudrais +qu'elle fût dans le ciel si elle y pouvait obtenir les moyens de changer +le coeur de ce mâtin de Juif!</p> + +<p>NÉRISSA.--Vous faites bien de dire cela en arrière d'elle, sans quoi +votre voeu pourrait troubler la paix du ménage.</p> + +<p>SHYLOCK, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Voilà nos époux chrétiens. J'ai une fille; j'aurais +mieux aimé qu'elle prît pour mari un rejeton de la race de Barrabas, +qu'un chrétien. <span class="stage2">(<i>Haut</i>.)</span> Nous perdons le temps en bagatelles. Je te +prie, fais exécuter la sentence.</p> + +<p>PORTIA.--Une livre de chair de ce marchand t'appartient: la cour te +l'adjuge et la loi te la donne.</p> + +<p>SHYLOCK.--O juge équitable!</p> + +<p>PORTIA.--Et vous devez couper cette chair sur son sein: la loi le permet +et la cour vous l'accorde.</p> + +<p>SHYLOCK.--Le savant juge! Voilà une sentence!--Allons, préparez-vous.</p> + +<p>PORTIA.--Arrête un instant. Ce n'est pas tout. Le billet ne t'accorde +pas une goutte de sang: les termes sont exprès; une livre de chair. +Prends ce qui t'est dû; prends ta livre de chair. Mais si, en la +coupant, tu verses une seule goutte de sang chrétien, les lois de Venise +ordonnent la confiscation de tes terres et de tes biens au profit de la +république.</p> + +<p>GRATIANO.--O le juge équitable! Vois, Juif, le savant juge!</p> + +<p>SHYLOCK.--Est-ce là la loi?</p> + +<p>PORTIA.--Tu en verras le texte; et, puisque tu veux absolument qu'on te +fasse justice, sois certain qu'on te la feras plus que tu ne voudras.</p> + +<p>GRATIANO.--O le savant juge! Regarde donc, Juif! le savant juge!</p> + +<p>SHYLOCK.--En ce cas-là, j'accepte son offre. Qu'on me compte trois fois +le montant de l'obligation, et qu'on relâche le chrétien.</p> + +<p>BASSANIO.--Voici ton argent.</p> + +<p>PORTIA.--Doucement: on rendra pleine justice au Juif. Doucement: ne vous +pressez pas; il n'aura pas autre chose que ce que porte le billet.</p> + +<p>GRATIANO.--O Juif! Un juge équitable, un savant juge!</p> + +<p>PORTIA.--Ainsi prépare-toi à couper la chair. Ne verse point de sang; ne +coupe ni plus ni moins, mais tout juste une livre de chair. Si tu coupes +plus ou moins d'une livre précise, quand ce ne serait que la vingtième +partie d'un misérable grain; bien plus, si la balance penche de la +valeur d'un cheveu, tu es mort, et tous tes biens sont confisqués.</p> + +<p>GRATIANO.--Un second Daniel, un Daniel, Juif. Infidèle, te voilà pris +maintenant.</p> + +<p>PORTIA.--Pourquoi le Juif balance-t-il? Prends ce qui te revient.</p> + +<p>SHYLOCK.--Donnez-moi mon principal, et laissez-moi aller.</p> + +<p>BASSANIO.--Le voici tout prêt: tiens.</p> + +<p>PORTIA.--Il l'a refusé en présence de la cour; il n'obtiendra que simple +justice et ce que porte son billet.</p> + +<p>GRATIANO.--Un Daniel, te dis-je, un second Daniel! Je te remercie, Juif, +de m'avoir appris ce mot.</p> + +<p>SHYLOCK.--N'aurai-je pas mon principal pur et simple?</p> + +<p>PORTIA.--Tu n'auras rien que ce que porte l'obligation, Juif; tu peux le +prendre à tes risques et périls.</p> + +<p>SHYLOCK.--Eh bien! que le diable lui en donne l'acquit, je ne resterai +pas plus longtemps ici à disputer.</p> + +<p>PORTIA.--Arrêtez, Juif, la justice a d'autres droits sur vous. Il est +porté dans les lois de Venise, que lorsqu'il sera prouvé qu'un étranger +aura attenté, par des voies directes ou indirectes, à la vie d'un +citoyen, la moitié de ses biens sera saisie au profit de celui contre +qui il aura tramé quelque entreprise, que l'autre moitié entrera dans +les coffres particuliers de l'État; enfin, que le duc seul peut lui +faire grâce de la mort à laquelle tous les autres juges devront le +condamner: je déclare que tu te trouves dans le cas. Il est notoire que +tu as travaillé indirectement et même directement à faire périr le +défendeur. Ainsi tu as encouru les peines que je viens de mentionner: à +genoux donc, et implore la clémence du duc.</p> + +<p>GRATIANO.--Demande qu'il te soit permis de te pendre toi-même. +Cependant, comme tes biens appartiennent à la république, tu n'as pas de +quoi t'acheter une corde; il faut que tu sois pendu aux frais de l'État.</p> + +<p>LE DUC.--Afin que tu voies la différence de l'esprit qui nous anime, je +te fais grâce de la vie sans que tu me la demandes. Quant à la moitié de +tes biens, elle appartient à Antonio, l'autre moitié revient à l'État. +Mais tu peux, en te soumettant humblement, obtenir qu'on se restreigne à +une amende.</p> + +<p>PORTIA.--Oui, pour l'État et non pour Antonio.</p> + +<p>SHYLOCK.--Eh bien! prenez ma vie et tout, ne me faites grâce de rien. +Vous m'ôtez ma famille quand vous m'ôtez les moyens de soutenir ma +famille, vous m'ôtez ma vie quand vous m'ôtez les ressources avec quoi +je vis.</p> + +<p>PORTIA.--Que doit-il attendre de votre pitié, Antonio?</p> + +<p>GRATIANO.--Une corde gratis. Rien de plus, au nom de Dieu!</p> + +<p>ANTONIO.--Je demanderai à monseigneur le duc et à la cour, qu'on lui +laisse la moitié de ses biens sans exiger d'amende. Je serai satisfait +s'il me laisse disposer de l'autre moitié, pour la rendre, à sa mort, au +gentilhomme qui a enlevé sa fille. Et cela sous deux conditions: la +première, c'est qu'en faveur de ce qu'on lui accorde il se fera chrétien +sur-le-champ; l'autre, qu'il fera une donation en présence de la cour, +par laquelle tout ce qui lui appartient passera, après sa mort, à son +gendre Lorenzo et à sa fille.</p> + +<p>LE DUC.--Il y souscrira, sinon je révoque le pardon que j'ai accordé.</p> + +<p>PORTIA.--Es-tu content, Juif, que réponds-tu?</p> + +<p>SHYLOCK.--Je suis content.</p> + +<p>PORTIA.--Clerc, dressez un acte de donation.</p> + +<p>SHYLOCK.--Je vous en conjure, laissez-moi sortir d'ici. Je ne me sens +pas bien. Envoyez l'acte chez moi: je signerai.</p> + +<p>LE DUC.--Va-t'en, mais signe.</p> + +<p>GRATIANO.--Tu auras deux parrains à ton baptême. Si j'avais été juge, tu +en aurais eu dix de plus pour te conduire à la potence, et non pas aux +fonts baptismaux.</p> + +<p class="stage1">(Shylock sort.)</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Portia</i></span>.--Monsieur, je vous invite à venir dîner chez moi.</p> + +<p>PORTIA.--Je supplie humblement Votre Grâce de m'excuser. Il faut que je +me rende ce soir à Padoue, et que je parte sur-le-champ.</p> + +<p>LE DUC.--Je suis fâché que vous ne soyez pas de loisir.--Antonio, +reconnaissez les peines de monsieur; vous lui avez, à mon gré, de +grandes obligations.</p> + +<p class="stage1">(Sortent le duc, les magnifiques et la suite.)</p> + +<p>BASSANIO.--Très digne gentilhomme! vous avez arraché aujourd'hui mon ami +et moi-même à des peines cruelles. C'est de grand coeur que nous payons +vos obligeants services, avec les trois mille ducats qui étaient dus au +Juif.</p> + +<p>ANTONIO.--Et que de plus nous reconnaîtrons vous devoir à jamais notre +attachement et nos services.</p> + +<p>PORTIA.--On est payé, quand on est satisfait; je le suis d'avoir réussi +à vous délivrer; ainsi donc, je me regarde comme très-bien payé. Mon âme +n'a jamais été plus mercenaire que cela. Je vous prie de me reconnaître, +quand il nous arrivera de nous rencontrer. Je vous souhaite toute sorte +de bonheur et prends congé de vous.</p> + +<p>BASSANIO.--Mon cher monsieur, je ne puis m'empêcher de faire encore mes +efforts pour que vous acceptiez de nous quelque souvenir à titre de +tribut et non de salaire. Accordez-moi deux choses, je vous prie, de ne +me pas refuser, et de m'excuser.</p> + +<p>PORTIA.--Vous me faites tant d'instances, que j'y cède. Donnez-moi vos +gants, je les porterai en mémoire de vous: et, pour marque de votre +amitié, je prendrai cette bague.... Ne retirez donc pas votre main, je +ne veux rien de plus! Votre amitié ne me la refusera pas.</p> + +<p>BASSANIO.--Cette bague, mon bon monsieur! eh! c'est une bagatelle; je +rougirais de vous faire un pareil présent.</p> + +<p>PORTIA.--Je ne veux rien de plus que cette bague, et maintenant je me +sens une grande envie de l'avoir.</p> + +<p>BASSANIO.--Elle est pour moi d'une importance bien au-dessus de sa +valeur. Je ferai chercher à son de trompe la plus belle bague de Venise, +et je vous l'offrirai: pour celle-ci, je ne le puis, excusez-moi, de +grâce.</p> + +<p>PORTIA.--Je vois, monsieur, que vous êtes libéral en offre. Vous m'avez +d'abord appris à demander, et maintenant, à ce qu'il me semble, vous +m'apprenez comment on doit répondre à celui qui demande.</p> + +<p>BASSANIO.--Mon bon monsieur, je tiens cette bague de ma femme; +lorsqu'elle la mit à mon doigt, elle me fit jurer de ne jamais la +vendre, ni la donner, ni la perdre.</p> + +<p>PORTIA.--Cette excuse sauve aux hommes bien des présents. À moins que +votre femme ne soit folle, lorsqu'elle saura combien j'ai mérité cette +bague, elle ne se brouillera pas avec vous à tout jamais, pour me +l'avoir donnée. C'est bien; la paix soit avec vous!</p> + +<p class="stage1">(Sortent Portia et Nérissa.)</p> + +<p>ANTONIO.--Seigneur Bassanio, donnez-lui cette bague. Que ses services et +mon amitié l'emportent sur l'ordre de votre femme.</p> + +<p>BASSANIO.--Allons. Va, Gratiano, tâche de le joindre. Donne-lui la bague +et, s'il se peut, engage-le à venir chez Antonio. Cours, dépêche-toi. +<span class="stage2">(<i>Gratiano sort</i>.)</span> Rendons-nous-y de ce pas. Demain de grand matin nous +volerons à Belmont. Venez, Antonio.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Toujours à Venise.--Une rue.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> PORTIA et NÉRISSA.</p> +<br> + +<p>PORTIA.--Demande où est la maison du Juif; donne-lui cet acte à signer. +Nous partirons ce soir, et nous arriverons un jour avant nos maris.--Cet +acte sera fort bien reçu de Lorenzo.</p> + +<p class="stage1">(Entre Gratiano.)</p> + +<p>GRATIANO.--Mon beau monsieur, soyez le bien retrouvé. Le seigneur +Bassanio, après de plus amples réflexions, vous envoie cette bague et +vous invite à dîner.</p> + +<p>PORTIA.--Je ne le puis. J'accepte sa bague; dites-le-lui ainsi de ma +part, je vous prie.--Enseignez, de plus, je vous prie, encore à ce jeune +homme la demeure du vieux Shylock.</p> + +<p>GRATIANO.--Je vais vous l'indiquer.</p> + +<p>NÉRISSA.--Monsieur, je voudrais vous dire un mot. <span class="stage2">(<i>A Portia</i>.)</span> Je veux +essayer si je pourrai ravoir de mon mari la bague que je lui ai fait +jurer de conserver toujours.</p> + +<p>PORTIA.--Tu y parviendras, je t'en réponds.--Ils vont nous faire des +serments de l'autre monde, qu'ils ont donné leurs bagues à des hommes; +mais nous leur tiendrons tête, et leur en donnerons le démenti. Allons, +dépêche-toi; tu sais où je t'attends.</p> + +<p>NÉRISSA, <span class="stage2"><i>à Gratiano</i></span>.--Venez, mon bon monsieur. Voulez-vous me montrer +cette maison?</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p> +FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br><br> + +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">A Belmont.--Avenue de la maison de Portia.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LORENZO et JESSICA.</p> +<br> + +<p>LORENZO.--Que la lune est brillante!--Ce fut dans une nuit semblable, +tandis qu'un doux zéphyr caressait légèrement les feuillages sans y +exciter le moindre frémissement, que Troïle, si je m'en souviens, +escalada les murs de Troie, et adressa les soupirs de son âme vers les +tentes des Grecs, où reposait Cressida.</p> + +<p>JESSICA.--Ce fut dans une pareille nuit que Thisbé, craintive et foulant +d'un pied léger la rosée du gazon, aperçut l'ombre d'un lion avant de le +voir lui-même, et s'enfuit éperdue de frayeur.</p> + +<p>LORENZO.--Ce fut dans une nuit semblable que Didon, seule sur le rivage +d'une mer en furie, une branche de saule à la main, rappela du geste son +amant vers Carthage.</p> + +<p>JESSICA.--Ce fut dans une semblable nuit que Médée cueillit les plantes +enchantées qui rajeunirent le vieux Æson.</p> + +<p>LORENZO.--C'est dans une nuit pareille que Jessica s'est évadée de la +maison du riche Juif, et, des pas emportés de l'amour, a couru depuis +Venise jusqu'à Belmont.</p> + +<p>JESSICA.--Et c'est dans une pareille nuit que le jeune Lorenzo lui a +juré qu'il l'aimait tendrement, et qu'il a dérobé son coeur par mille +serments d'amour, dont aucun n'est sincère.</p> + +<p>LORENZO.--Et c'est dans une pareille nuit que la jolie Jessica, comme +une petite mauvaise qu'elle est, calomnia son amant qui lui pardonna.</p> + +<p>JESSICA.--Je voudrais vous faire passer la nuit en ce lieu, si personne +ne devait venir.--Mais écoutez.... j'entends les pas d'un homme.</p> + +<p class="stage1">(Entre un domestique.)</p> + +<p>LORENZO.--Qui s'avance là d'un pas si précipité dans le silence de la +nuit?</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.--Ami.</p> + +<p>LORENZO.--Un ami? Quel ami? Votre nom, je vous prie, l'ami?</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.--Stephano est mon nom. Et je viens annoncer que ma +maîtresse sera de retour à Belmont avant le point du jour. Elle erre +dans les environs, s'agenouillant au pied de toutes les croix sacrées où +elle prie Dieu de lui accorder d'heureux jours dans son mariage.</p> + +<p>LORENZO.--Qui vient avec elle?</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.--Personne, qu'un saint ermite, et sa suivante. Dites-moi, +je vous prie, mon maître est-il de retour?</p> + +<p>LORENZO.--Pas encore; et nous n'en avons pas eu de nouvelles.--Mais +entrons, Jessica, je t'en prie, et faisons quelques préparatifs pour +recevoir honorablement la maîtresse du logis.</p> + +<p class="stage1">(Entre Lancelot.)</p> + +<p>LANCELOT <span class="stage2"><i>chantant</i></span>.--Sol, la, sol la, ho, ha, sol la, hola, sol la.</p> + +<p>LORENZO.--Qui appelle?</p> + +<p>LANCELOT.--Sol la. Avez-vous vu M. Lorenzo et madame Lorenzo?</p> + +<p>LORENZO.--Cesse tes holà. Par ici.</p> + +<p>LANCELOT.--Sol la.--Où? où?</p> + +<p>LORENZO.--Ici + +LANCELOT.--Dis-lui qu'il vient d'arriver un courrier de la part de mon +maître, son cornet plein de bonnes nouvelles. Mon maître sera ici avant +le matin.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>LORENZO.--Entrons, ma chère âme, et attendons leur arrivée; et cependant +ce n'est pas la peine.... Pourquoi entrerions-nous?--Ami Stephano, +annoncez, je vous prie, dans le château, que votre maîtresse est près +d'arriver, et amenez ici les musiciens en plein air. <span class="stage2">(<i>Le domestique +sort</i>.)</span> Que la clarté de la lune dort doucement sur ce banc de gazon! +Nous nous y assiérons et les sons de la musique se glisseront dans notre +oreille. Ce doux silence et cette nuit si belle conviennent aux accords +d'une gracieuse harmonie. Assieds-toi, Jessica; vois comme la voûte des +cieux est incrustée de disques brillants. Parmi tous ces globes que tu +vois, il n'y a pas jusqu'au plus petit, dont les mouvements ne +produisent une musique angélique en accord avec les concerts des +chérubins, à l'oeil plein de jeunesse. Telle est l'harmonie qui se +révèle aux âmes immortelles: mais tant que notre âme est enclose dans +cette grossière enveloppe d'une argile périssable, nous sommes +incapables de l'entendre. <span class="stage2">(<i>Entrent les musiciens</i>.)</span>--Allons, éveillez +Diane par un hymne; pénétrez des sons les plus mélodieux l'oreille de +votre maîtresse, et entraînez-la vers sa demeure par le charme de la +musique.</p> + +<p>JESSICA.--Jamais je ne suis gaie quand j'entends une musique agréable.</p> + +<p>LORENZO.--La raison en est que vos esprits sont attentifs; car voyez un +sauvage et folâtre troupeau, une bande de jeunes étalons qui n'ont point +encore senti la main de l'homme, bondissant avec folie, et faisant +retentir leurs voix par de bruyants hennissements, effet de l'ardeur de +leur sang; si par hasard ils viennent à entendre le son d'une trompette, +ou que leurs oreilles soient frappées de quelque mélodie, vous les +verrez aussitôt s'arrêter tout court, et leurs yeux farouches prendre un +regard adouci, par la douce puissance de la musique. Voilà pourquoi les +poëtes ont prétendu qu'Orphée attirait les arbres, les rochers et les +fleuves, parce qu'il n'est rien dans la nature de si insensible, de si +dur, de si furieux, dont la musique ne change pour quelques instants le +caractère; l'homme qui n'a en lui-même aucune musique, et qui n'est pas +ému par le doux accord des sons, est propre aux trahisons, aux +perfidies, aux rapines; les mouvements de son âme sont mornes comme la +nuit, et ses penchants ténébreux comme l'Érèbe; ne vous fiez point à un +tel homme.--Écoutons la musique.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Portia, Nérissa, à quelque distance.)</p> + +<p>PORTIA.--Cette lumière que nous voyons, brûle dans ma salle. Que ce +petit flambeau jette loin ses rayons! C'est ainsi qu'une belle action +reluit dans un monde corrompu.</p> + +<p>NÉRISSA.--Quand la lune brillait, nous n'apercevions pas ce flambeau.</p> + +<p>PORTIA.--Ainsi une petite gloire est obscurcie par une plus grande. Le +délégué du pouvoir jette autant d'éclat qu'un roi jusqu'à ce que le roi +paraisse. Alors sa pompe va se perdre comme un ruisseau dans l'immensité +des mers.--De la musique? Écoutons.</p> + +<p>NÉRISSA.--Ce sont vos musiciens, madame; cela vient de la maison.</p> + +<p>PORTIA.--Je le vois; il n'y a rien de bon que par certains +rapprochements. Cette musique me semble beaucoup plus douce que pendant +le jour.</p> + +<p>NÉRISSA.--Madame, c'est le silence qui lui prête ce charme.</p> + +<p>PORTIA.--Le corbeau a d'aussi doux sons que l'alouette, pour qui ne fait +pas attention à leur voix; et je crois que si le rossignol chantait +pendant le jour au milieu des cris aigus des canards, il ne passerait +pas pour meilleur musicien que le roitelet. Combien de choses doivent à +l'à-propos les justes éloges qu'elles obtiennent et leur véritable +perfection! Silence, paix! la lune dort avec Endymion, et ne voudrait +pas être réveillée.</p> + +<p class="stage1">(La musique cesse.)</p> + +<p>LORENZO.--C'est la voix de Portia, ou je suis bien trompé.</p> + +<p>PORTIA.--Il m'a reconnue, comme l'aveugle reconnaît le coucou, à sa +mauvaise voix.</p> + +<p>LORENZO.--Ma chère dame, soyez la bienvenue chez vous.</p> + +<p>PORTIA.--Nous avons employé le temps à prier Dieu pour nos époux. Nous +espérons que c'est avec succès et que nos paroles leur auront été de +quelque avantage. Sont-ils de retour?</p> + +<p>LORENZO.--Pas encore, madame; mais il vient d'arriver un messager pour +les annoncer.</p> + +<p>PORTIA.--Entrez, Nérissa; recommandez à mes domestiques de ne point +parler du tout de l'absence que nous avons faite. N'en parlez pas non +plus, Lorenzo, ni vous, Jessica.</p> + +<p class="stage1">(On entend une fanfare.)</p> + +<p>LORENZO.--Votre mari n'est pas loin, j'entends sa trompette.--Nous ne +sommes pas des rapporteurs, madame; ne craignez rien.</p> + +<p>PORTIA.--Cette nuit ressemble au jour, mais au jour malade; elle est un +peu plus pâle que lui. C'est le jour tel qu'il est lorsque le soleil se +cache.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Bassanio, Antonio, Gratiano et leur suite.)</p> + +<p>BASSANIO, <span class="stage2"><i>à Portia</i></span>.--Nous aurions le jour en même temps que les +antipodes, si vous vous promeniez en l'absence du soleil.</p> + +<p>PORTIA.--Si j'éclaire, que ce ne soit pas comme l'inconstant éclair<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>, +car une femme légère rend pesant le pouvoir d'un mari, et puisse n'être +jamais ainsi pour moi celui de Bassanio! mais Dieu dispose de tout. +Soyez le bienvenu chez vous, seigneur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour)</a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p>Let me give light, but let me not be light:</p> +</div></div> + +<p>«Que je donne de la lumière (<i>light</i>), mais que je ne sois point légère +(<i>light</i>).» Jeu de mots familier à Shakspeare et aux auteurs de son +temps, et qu'il a fallu remplacer par un équivalent pour donner un sens +à ce qui suit.</p></blockquote> + +<p>BASSANIO.--Je vous rends grâces, madame. Faites bon accueil à mon ami: +c'est Antonio, c'est l'homme à qui j'ai tant d'obligations.</p> + +<p>PORTIA.--Vous lui avez dans tous les sens, en effet, de grandes +obligations, car, à ce que j'apprends, il en avait contracté pour vous +de bien considérables.</p> + +<p>ANTONIO.--Aucune qu'il n'ait bien acquittée.</p> + +<p>PORTIA.--Seigneur, vous êtes le très-bienvenu dans notre maison. Je veux +vous le prouver autrement que par des paroles; c'est pourquoi j'abrège +les discours de politesse.</p> + +<p>GRATIANO, <span class="stage2"><i>à Nérissa, qui lui parlait à part</i></span>.--Par cette lune, je vous +proteste que vous me faites injure. En honneur, je l'ai donnée au clerc +du juge. Quant à moi, mon amour, puisque vous prenez la chose si fort à +coeur, je voudrais que celui qui l'a fût eunuque.</p> + +<p>PORTIA.--Une querelle! Comment? déjà? De quoi s'agit-il?</p> + +<p>GRATIANO.--D'un anneau d'or, d'une méchante bague qu'elle m'a donnée, +avec une devise, de par l'univers, de la force de celles que les +couteliers mettent sur les couteaux: «Aimez-moi, et ne m'abandonnez +pas.»</p> + +<p>NÉRISSA.--Que parlez-vous de sa devise ou de sa valeur? Vous m'avez +juré, lorsque je vous la donnai, de la garder jusqu'à votre dernière +heure, et de l'emporter avec vous dans le tombeau. Quand ce n'eût pas +été en ma considération, au moins par respect pour vos ardentes +protestations, vous auriez dû la conserver. Il l'a donnée au clerc de +l'avocat! Mais je sais bien, moi, que ce clerc qui l'a reçue n'aura +jamais de poil au menton.</p> + +<p>GRATIANO.--Il en aura, s'il vit, pour devenir homme.</p> + +<p>NÉRISSA.--Dites, si une femme vit assez longtemps pour devenir homme.</p> + +<p>GRATIANO.--Par cette main, je te jure que je l'ai donnée, à un jeune +homme, une espèce d'enfant, un chétif petit garçon pas plus grand que +toi, le clerc du juge, un petit jaseur, qui me l'a demandée pour ses +peines. En conscience, je ne pouvais pas la refuser.</p> + +<p>PORTIA.--Je vous le dirai franchement, vous êtes blâmable de vous être +défait aussi légèrement du premier présent de votre femme. Un don +attaché sur votre doigt par des serments, et scellé sur votre chair par +la foi conjugale! J'ai donné une bague à mon bien-aimé, et je lui ai +fait jurer de ne s'en jamais séparer. Le voilà; j'oserais bien répondre +pour lui qu'il ne s'en défera jamais, qu'il ne l'ôterait pas de son +doigt pour tous les trésors que possède le monde. En vérité, Gratiano, +vous donnez à votre femme un trop cruel sujet de chagrin. Si pareille +chose m'arrivait, j'en perdrais la raison.</p> + +<p>BASSANIO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--D'honneur, il vaudrait mieux me couper la main +gauche, et dire que j'ai perdu l'anneau à mon corps défendant.</p> + +<p>GRATIANO.--Le seigneur Bassanio a donné sa bague à l'avocat qui la lui +demandait, et qui, en vérité, la méritait bien. Et alors le petit jeune +homme, son clerc, qui avait eu la peine de faire quelques écritures, m'a +demandé la mienne; et ni le maître ni le clerc n'ont rien voulu accepter +que nos deux bagues.</p> + +<p>PORTIA.--Quelle bague avez-vous donnée, seigneur? J'espère que ce n'est +pas celle que vous tenez de moi.</p> + +<p>BASSANIO.--Si j'étais capable d'ajouter un mensonge à une faute, je +nierais le fait. Mais, vous le voyez, mon doigt ne porte plus la bague; +je ne l'ai plus.</p> + +<p>PORTIA.--Et votre coeur perfide est également dépourvu de foi. Je jure +devant le ciel que je n'entrerai pas dans votre lit que je ne revoie ma +bague.</p> + +<p>NÉRISSA.--Ni moi dans le vôtre que je ne revoie la mienne.</p> + +<p>BASSANIO.--Chère Portia, si vous saviez à qui j'ai donné la bague, si +vous saviez pour qui j'ai donné la bague, si vous pouviez concevoir pour +quel service j'ai donné la bague, et avec quelle répugnance j'ai +abandonné la bague, lorsqu'on ne voulait recevoir autre chose que la +bague, vous calmeriez la vivacité de votre indignation.</p> + +<p>PORTIA.--Si vous eussiez connu la valeur de la bague, ou la moitié du +prix de celle qui vous a donné la bague, ou combien votre honneur était +intéressé à conserver la bague, vous ne vous seriez jamais défait de la +bague. Quel homme assez déraisonnable, s'il vous avait plu de la +défendre avec quelque zèle, eût eu assez peu d'honnêteté pour exiger une +chose qu'on conservait avec un respect religieux? Nérissa m'apprend ce +que je dois penser. J'en mourrai; c'est quelque femme qui a ma bague.</p> + +<p>BASSANIO.--Non, madame, sur mon honneur, sur ma vie, ce n'est point une +femme; c'est un honnête docteur qui n'a pas voulu recevoir de moi trois +mille ducats, et qui m'a demandé la bague. Je la lui ai refusée. J'ai eu +la constance de le voir se retirer mécontent, lui qui avait défendu la +vie de mon plus cher ami. Que vous dirai-je, ma douce amie? Je me suis +cru obligé d'envoyer sur ses pas: j'étais assiégé par les remords et la +courtoisie; je ne voulais pas laisser sur mon honneur la tache d'une si +noire ingratitude. Pardonnez-moi, chère épouse; j'en prends à témoin +ces sacrés flambeaux de la nuit; je suis convaincu que, si vous vous y +fussiez trouvée, vous m'auriez demandé la bague pour la donner au +docteur.</p> + +<p>PORTIA.--Ne laissez pas ce docteur approcher de ma maison: puisqu'il +possède le bijou que je chérissais, et que vous aviez juré de garder +pour l'amour de moi, je deviendrai aussi libérale que vous. Je ne lui +refuserai rien de ce qui est en ma puissance; non, ni ma personne, ni le +lit de mon époux. Je saurai le reconnaître, j'en suis sûre; ne vous +absentez pas une seule nuit; veillez sur moi comme un Argus; si vous y +manquez, si vous me laissez seule, par mon honneur, qui m'appartient +encore, ce docteur sera mon compagnon de lit!</p> + +<p>NÉRISSA.--Et son clerc le mien; ainsi prenez bien garde de m'abandonner +à moi-même.</p> + +<p>GRATIANO.--Fort bien; faites ce que vous voudrez, mais que je ne l'y +trouve pas, car je gâterais la plume du jeune clerc.</p> + +<p>ANTONIO.--Je suis le malheureux sujet de ces querelles.</p> + +<p>PORTIA.--Ne vous en chagrinez pas, seigneur; vous n'en êtes pas moins le +bienvenu.</p> + +<p>BASSANIO.--Portia, pardonne-moi ce tort inévitable, et en présence de +tous mes amis, je te jure par tes beaux yeux, où je me vois moi-même...</p> + +<p>PORTIA.--Entendez-vous? il se voit double dans mes deux yeux; un +Bassanio dans chacun.--Allons, jurez sur la foi d'un homme double; ce +sera un serment bien propre à inspirer la confiance.</p> + +<p>BASSANIO.--Non, mais écoute-moi. Pardonne-moi cette faute, et je jure +sur mon âme de ne jamais violer aucun des serments que je t'aurai faits.</p> + +<p>ANTONIO, <span class="stage2"><i>à Portia</i></span>.--J'ai une fois engagé mon corps pour la fortune de +mon ami; j'étais perdu sans le secours de celui qui a la bague: j'ose +m'engager encore une fois, et répondre sur mon âme que votre époux ne +violera jamais volontairement sa foi.</p> + +<p>PORTIA.--Servez-lui donc de caution! donnez-lui cette autre bague, et +recommandez-lui de la garder mieux que la première.</p> + +<p>ANTONIO.--Tenez, seigneur Bassanio, jurez de garder cette bague.</p> + +<p>BASSANIO.--Par le ciel! c'est celle que j'ai donnée au docteur.</p> + +<p>PORTIA.--Je la tiens de lui. Pardonnez-moi, Bassanio; pour cette bague, +le docteur a passé la nuit avec moi.</p> + +<p>NÉRISSA.--Excusez-moi aussi, mon aimable Gratiano; ce chétif petit +garçon, le clerc du docteur, en retour de cet anneau, a couché avec moi +la nuit dernière.</p> + +<p>GRATIANO.--Vraiment, c'est comme si l'on raccommodait les grands chemins +en été, où ils n'en ont pas besoin. Quoi! serions-nous déjà cocus avant +de mériter de l'être?</p> + +<p>PORTIA.--Allons, pas de grossièretés.--Vous êtes tous confondus. Prenez +cette lettre; lisez-la à votre loisir: elle vient de Padoue, de +Bellario; vous y apprendrez que Portia était le docteur, et Nérissa son +clerc. Lorenzo vous attestera que je suis partie d'ici presque aussitôt +que vous. Je ne suis même pas encore rentrée chez moi.--Antonio, vous +êtes le bienvenu. J'ai en réserve pour vous de meilleures nouvelles que +vous n'en attendez. Ouvrez promptement cette lettre; vous y verrez que +trois de vos vaisseaux, richement chargés, viennent d'arriver à bon +port. Vous ne saurez pas par quel étrange événement cette lettre m'est +tombée dans les mains.</p> + +<p class="stage1">(Elle lui donne la lettre.)</p> + +<p>ANTONIO.--Je demeure muet.</p> + +<p>BASSANIO.--Vous étiez le docteur, et je ne vous ai pas reconnue?</p> + +<p>GRATIANO.--Vous étiez donc le clerc qui doit me faire cocu?</p> + +<p>NÉRISSA.--Oui, mais le clerc qui ne le voudra jamais, à moins qu'il ne +vive assez longtemps pour devenir homme.</p> + +<p>BASSANIO.--Aimable docteur, vous serez mon camarade de lit. En mon +absence, couchez avec ma femme.</p> + +<p>ANTONIO.--Aimable dame, vous m'avez rendu la vie et de quoi vivre; car +j'apprends ici avec certitude que mes vaisseaux sont arrivés à bon port.</p> + +<p>PORTIA.--Lorenzo, mon clerc a aussi quelque chose de consolant pour +vous.</p> + +<p>NÉRISSA.--Oui, et je vous le donnerai sans demander de salaire. Je vous +remets à vous et à Jessica un acte en bonne forme, par lequel le riche +Juif vous fait donation de tout ce qu'il se trouvera posséder à sa mort.</p> + +<p>LORENZO.--Mes belles dames, vous répandez la manne sur le chemin des +gens affamés.</p> + +<p>PORTIA.--Il est bientôt jour, et cependant je suis sûre que vous n'êtes +pas encore pleinement satisfaits sur ces événements. Entrons; +attaquez-nous de questions, et nous répondrons fidèlement à toute chose.</p> + +<p>GRATIANO.--Volontiers: la première que je demanderai sous serment à ma +chère Nérissa, c'est de me dire si elle aime mieux rester sur pied +jusqu'à ce soir, ou s'aller coucher à présent, qu'il est deux heures du +matin. Si le jour était venu, je désirerais qu'il s'obscurcit pour me +mettre au lit avec le clerc de l'avocat. Oui, tant que je vivrai, je ne +m'inquiéterai de rien aussi vivement que de conserver en sûreté l'anneau +de Nérissa.</p> + +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> + +<br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Le marchand de Venise, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARCHAND DE VENISE *** + +***** This file should be named 20773-h.htm or 20773-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/0/7/7/20773/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr). 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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