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+Project Gutenberg's Nos Hommes et Notre Histoire, by Rodolphe Lucien Desdunes
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Nos Hommes et Notre Histoire
+ Notices biographiques accompagnées de reflexions et de
+ souvenirs personnels
+
+Author: Rodolphe Lucien Desdunes
+
+Release Date: February 10, 2007 [EBook #20554]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOS HOMMES ET NOTRE HISTOIRE ***
+
+
+
+
+Produced by Marilynda Fraser-Cunliffe, Chuck Greif, African
+American Biographical Database and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+NOS HOMMES
+
+ET
+
+NOTRE HISTOIRE
+
+
+Notices biographiques accompagnées de reflexions et de souvenirs
+personnels.
+
+Hommage à la population créole, en souvenir des grands hommes qu'elle a
+produits et des bonnes choses qu'elle a accomplies.
+
+PAR
+
+R.-L. DESDUNES
+
+
+ "De quelques superbes distinctions que se flattent les hommes, ils
+ sont tous de la même origine".
+
+ BOSSUET.
+
+[Illustration]
+
+MONTREAL
+ARBOUR & DUPONT, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+419 et 421, rue Saint-Paul
+
+1911
+
+* * *
+
+
+
+
+=Table des Matières=
+
+
+ Page
+
+Avant-propos. 3
+
+CHAPITRE I
+
+Les Créoles de couleur libres et la Campagne de 1814-15.--Hippolyte
+Castra. 5
+
+CHAPITRE II
+
+Les "Cenelles".--M. Armand Lanusse et son temps. 13
+
+CHAPITRE III
+
+Une dédicace.--Les collaborateurs des "Cenelles".--Notices
+biographiques. 33
+
+CHAPITRE IV
+
+Les Collaborateurs des "Cenelles" (suite).--Notices
+biographiques. 65
+
+CHAPITRE V
+
+Beaumont et la chanson créole.--L'affaire Toucoutou.--Poètes
+et journalistes. 83
+
+CHAPITRE VI
+
+Le Créole dans les arts et les professions libérales--Une
+page de notre histoire politique.--Maître d'armes
+populaire.--Figure du passé. 95
+
+CHAPITRE VII
+
+La musique chez les Créoles.--Rivalités d'artistes.--Jusqu'où
+va le préjugé. 113
+
+CHAPITRE VIII
+
+Nos philanthropes du passé.--Comment le Créole de
+couleur sait donner. 123
+
+CHAPITRE IX
+
+Les femmes créoles.--Dans les sanctuaires catholiques.--La
+générosité de Mme Bernard Couvent. 133
+
+CHAPITRE X
+
+L'émigration de 1858.--La politique de l'empereur
+Faustin Ier, d'Haïti.--Deux grandes figures: Emile
+Desdunes, le capitaine Octave Rey. 147
+
+CHAPITRE XI
+
+La génération de 1860.--Le héros André Cailloux.--Le
+président Johnson et la question des races.--Nos
+luttes politiques: patriotes et aventuriers. 165
+
+CHAPITRE XII
+
+La politique et le sentiment du devoir.--M. Aristide
+Mary et le Comité des Citoyens.--Dans nos derniers
+retranchements.--Défections et défaites.--À qui
+notre dernier merci. 183
+
+* * *
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+J'aime le Créole de couleur. Je l'aime surtout quand il parle ma langue.
+Il est alors un peu mon cousin.
+
+Qu'importe la teinte de la peau? Son père était venu ici de Marseilles
+peut-être ou de Bordeaux, mes ancêtres à moi étaient partis du Hâvre:
+Provence, Guyenne ou Normandie, n'est-ce pas toujours la France?... Non,
+je ne veux pas, comme le terre à terre Anglo-saxon ou le protestant
+étroit, prétendre que mon sang latin se soit corrompu en se mêlant dans
+ses veines au sang de l'Africain. Français, je retrouve chez lui ma
+mentalité et sens vibrer tous mes sentiments à l'unisson des siens;
+catholique, je m'incline devant le Noir oeuvre du Créateur, et confesse
+que ma part des mérites de la Passion du Christ n'est pas plus large que
+la sienne.
+
+J'ajouterai: quand les soldats de Lee rendaient leurs armes à
+Appomattox, je n'étais pas né. Ce qui veut dire que je n'ai nullement à
+venger sur le noir ou le Créole de couleur des humiliations et des
+défaites subies il y a cinquante ans aux mains de Grant ou de
+Sherman....
+
+Je l'aime, mon _cousin_, parce qu'il sait aimer; je l'aime parce qu'il
+sait pleurer. L'ilote vulgaire, lui, ne connaît pas les larmes: lorsque
+se fait plus lourd le joug de l'oppresseur, il plie plus bas l'échine,
+voilà tout. Il n'en est pas ainsi du Créole de couleur. J'ai vu des
+mères essuyer une larme furtive, pendant qu'elles me parlaient du sort
+que font à leurs enfants les lois de ségrégation; j'ai vu des hommes
+virils crisper les poings et pleurer aussi, mais de colère, au sentiment
+de leur complète impuissance. Oh! alors plus que jamais j'ai senti que
+de fait il existe chez eux une _moitié de moi-même_!
+
+Aussi lorsque, il y a quelques semaines, l'auteur de _Nos Hommes et
+Notre Histoire_ me parla de manuscrits dormant au fond de ses tiroirs,
+réclamai-je instamment la faveur de les lire et de les livrer à la
+publicité. Et je ne regrette certes pas d'avoir même insisté jusqu'à
+l'importunité, puisque j'ai réussi à faire prendre au présent ouvrage la
+route de l'imprimerie.
+
+Qu'on lise et qu'on fasse lire _Nos Hommes et Notre Histoire_. C'est le
+récit (tout simple, sans la moindre prétention) des bonnes actions
+accomplies par des gens qui nous touchent de près. C'est aussi le récit
+de leurs souffrances.
+
+Il est vrai que, pour être nés aux États-Unis, les personnages dont il
+est fait mention n'ont pas (Barnums ou docteurs Cook) rempli le monde du
+bruit de leurs exploits, mais on conviendra que tous avaient beaucoup de
+coeur et beaucoup d'esprit.
+
+C'est en cela surtout qu'ils étaient Français.
+
+* * *
+
+M. R.-L. Desdunes n'a pas eu l'avantage de voir, dans sa jeunesse, les
+portes des collèges et des Universités de la Louisiane s'ouvrir devant
+lui. Comme les autres Créoles de couleur anxieux de se familiariser avec
+les beautés de la langue de Racine, il dut s'instituer son propre
+précepteur. Il a montré là du courage; il en montre plus encore
+aujourd'hui qu'il consent à braver la critique--la malveillance
+peut-être--au point de prendre devant le public la responsabilité d'un
+travail littéraire aussi considérable.
+
+Les difficultés qu'il a eu à vaincre se sont encore trouvées accentuées
+du fait qu'il souffre de cécité presque complète: ce qui ajoute à la
+beauté et au mérite de son effort.
+
+Rien ne l'a arrêté. Il tenait à nous faire connaître les Créoles, ses
+frères, convaincu que c'était nous les faire estimer.
+
+L. M.
+Nouvelle-Orléans, 1er novembre 1911.
+
+
+
+
+NOS HOMMES ET NOTRE HISTOIRE
+
+=Notices biographiques accompagnées de réflexions et de souvenirs
+personnels=
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+=Les Créoles de couleur libres et la Campagne de 1814-15.--Hippolyte
+Castra.=
+
+ "Une injustice faite à un seul est une menace faite à tous."
+
+ (MONTESQUIEU.)
+
+
+On ne peut faire mention de la campagne mémorable de 1814-15, sans se
+rappeler que les hommes de couleur libres y ont combattu côte à côte
+avec les autres soldats du général Jackson.
+
+Il y avait à cette époque trois classes d'hommes de couleur en
+Louisiane: les enfants du sol, ceux qui étaient originaires de la
+Martinique et ceux qui venaient de Saint-Domingue. Étant tous Créoles,
+ils vivaient toutefois en bons termes et s'unissaient en toute
+circonstance comme s'ils eussent été du même endroit et de la même
+famille: comme le font d'ailleurs toujours les gens nouvellement arrivés
+dans un pays.
+
+Il y avait entre eux communauté d'origine, de langue et de moeurs, mais
+par-dessus tout, ayant à subir le même sort, ils se rencontraient
+toujours dans la voie du malheur, et leurs confidences devaient être
+semblables en tous points.
+
+À l'approche des Anglais, le général Jackson fit appel à tous les
+habitants indistinctement, mais en même temps, il ne manqua pas de
+s'adresser particulièrement à l'orgueil patriotique des hommes de
+couleur, qu'il invita à prendre les armes.
+
+Les termes flatteurs dans lesquels cet appel était formulé ne laissaient
+aucun doute sur les opinions du général en chef. Il était convaincu que
+les hommes de couleur avaient le droit de défendre le sol attaqué, et
+que le gouvernement américain commettait une grave erreur en refusant de
+les recevoir sous les drapeaux.
+
+La déclaration encourageante de l'illustre soldat, acceptée de bonne
+foi, provoqua chez tous un vif enthousiasme, car personne ne doutait
+qu'elle n'eût été faite avec franchise et sincérité. Les patriotes de
+couleur répondirent donc en grand nombre à cet appel. Leurs états de
+services dans la campagne de Chalmette furent d'une valeur incontestable
+au point de vue de l'intérêt et de l'honneur de la nation. Après la
+bataille, le général Jackson les félicita, faisant observer que leur
+conduite avait dépassé ses espérances. Mais là s'est arrêtée toute la
+récompense.
+
+Ces hommes dont la fidélité et les services avaient été reconnus si
+solennellement ont cependant continué de vivre dans toutes les
+conditions désavantageuses que leur imposait le pays, tout comme s'ils
+n'avaient rien accompli pour ce dernier. Ils durent se contenter des
+propos mielleux qu'on leur avait prodigués avant l'action et des éloges
+pompeux mais vides qu'ils reçurent après la victoire. Plus tard, ces
+louanges se changèrent même en lâches insinuations, en malicieuses
+calomnies. Il était donc juste que ces héros méconnus se plaignissent de
+tant d'ingratitude.
+
+Il est vrai que par une action tardive, le gouvernement leur fit
+concession du titre de vétérans et leur accorda une légère pension; mais
+leur état civil resta le même: une modification du Code Noir, qui leur
+donnait le droit de vivre, de jouir, de posséder, de succéder.
+
+À cause de son état de dépendance même le Créole de couleur ne pouvait
+commander le respect; il devenait un objet de haine, de mépris ou
+d'injustice selon les caprices du moment. Tous ses droite étaient
+précaires, ils étaient modifiables ou révocables selon le bon plaisir de
+la classe gouvernante. Hippolyte Castra était du nombre de ces citoyens
+méconnus, de ces héros repoussés, il partageait avec eux l'amertume des
+déceptions éprouvées.
+
+La population avait besoin d'un chantre; elle l'a trouvé tout justement
+dans cet homme qu'on pourrait comparer à Roget et Dubois.
+
+Castra a eu le beau talent de chanter le courage, la vaillance et la
+fidélité de cette superbe phalange créole. Il n'a pas oublié de réclamer
+pour elle la place d'honneur qu'elle méritait d'occuper au banquet du
+triomphe, mais qui lui fut refusée par l'injustice et les préjugés. Nous
+devons à Castra toute notre reconnaissance, et la meilleure manière de
+nous acquitter de notre dette envers lui, c'est de conserver
+précieusement sa composition si patriotique. En voici le texte dans son
+entier, tel qu'il existe dans les cahiers de nos familles:
+
+ LA CAMPAGNE DE 1814-15
+
+ Je me souviens qu'un jour, dans mon enfance,
+ Un beau matin, ma mère, en soupirant,
+ Me dit: "Enfant, emblème d'innocence,
+ Tu ne sais pas l'avenir qui t'attend.
+ Sous ce beau ciel tu crois voir ta patrie:
+ De ton erreur, reviens, mon tendre fils,
+ Et crois surtout en ta mère chérie...
+ Ici, tu n'es qu'un objet de mépris."
+
+ Dix ans après, sur nos vastes frontières,
+ On entendit le canon des Anglais,
+ Et puis ces mots: "Courons vaincre, mes frères,
+ Nous sommes tous nés du sang Louisianais".
+ À ces doux mots, en embrassant ma mère,
+ Je vous suivis en répétant vos cris,
+ Ne pensant pas, dans ma course guerrière,
+ Que je n'étais qu'un objet de mépris.
+
+ En arrivant sur le champ de bataille,
+ Je combattis comme un brave guerrier:
+ Ni les boulets non plus que la mitraille,
+ Jamais, jamais, ne purent m'effrayer.
+ Je me battais avec cette vaillance
+ Dans l'espoir seul de servir mon pays,
+ Ne pensant pas que pour ma récompense,
+ Je ne serais qu'un objet de mépris.
+
+ Après avoir remporté la victoire,
+ Dans ce terrible et glorieux combat,
+ Vous m'avez tous, dans vos coupes, fait boire.
+ En m'appelant un valeureux soldat.
+ Moi, sans regret, avec un coeur sincère,
+ Hélas! j'ai bu, vous croyant mes amis,
+ Ne pensant pas, dans ma joie éphémère,
+ Que je n'étais qu'un objet de mépris.
+
+ Mais, aujourd'hui tristement je soupire,
+ Car j'aperçois en vous un changement;
+ Je ne vois plus ce gracieux sourire
+ Qui se montrait, autrefois, si souvent,
+ Avec éclat sur vos mielleuses bouches.
+ Devenez-vous pour moi des ennemis?...
+ Ah! je le vois dans vos regards farouches
+ Je ne suis plus qu'un objet de mépris.
+
+Quelques Créoles de bonne foi voudraient attribuer ces vers à la plume
+de Nicol Riquet, un de nos poètes des _Cenelles_, mais nous n'avons
+aucune raison de croire que semblable source ait pu produire une
+composition aussi gravement conçue.
+
+M. Riquet nous a laissé le _Rondeau Redoublé_, un morceau farci de
+puérilités. D'après toute apparence, ce poète avait le style enjoué,
+plus enclin à faire rire qu'à faire penser. Il était lui-même un de ces
+"satisfaits" dont le caractère était de s'éloigner des soucis, pour être
+mieux préparé à jouir des plaisirs de la vie matérielle. Il est donc
+invraisemblable de lui attribuer la pièce que nous venons de citer.
+
+
+=HIPPOLYTE CASTRA=
+
+D'ailleurs, les hommes qui ont connu Hippolyte Castra et qui ont pris
+connaissance de son oeuvre affirment que c'est ce grand Louisianais qui
+nous a fait don de cette composition noble et sérieuse. Il est vraiment
+regrettable que cette dernière n'ait pas trouvé sa place dans le cadre
+des _Cenelles_. Cette production valait la peine d'être conservée comme
+l'expression vraie, digne et tendre d'un peuple désappointé d'une façon
+aussi cruelle qu'inattendue.
+
+Il n'y a rien de plus naturel que le début par lequel l'auteur rappelle
+la prophétie de sa mère: "Sous ce beau ciel tu crois voir ta patrie".
+Nos coeurs sentent bien l'à-propos de ces paroles touchantes.
+
+Et puis, parlant des souvenirs de son enfance, avec quelle sublime
+naïveté il rapporte ces mots qu'il avait entendus: "Courons vaincre, mes
+frères!" Oh! n'est-ce pas ce que nous avons entendu en 1861, en 1865, en
+1898, et ce que nous entendons encore dans les moments difficiles? Nous
+sommes tous frères quand le danger nous menace, mais nous devenons des
+ennemis au retour de la sécurité.
+
+Écoutez Castra dans le troisième couplet:
+
+ "Je combattis comme un brave guerrier".
+
+On le dit dans toutes les histoires, et malgré le fait constaté, il n'y
+a pas de récompense pour les services ni pour le courage du héros de
+couleur. Mais ce n'était pas tout. Le combat était terrible, et il a
+"remporté la victoire".
+
+Castra a eu le talent d'établir ses titres en faisant connaître ses
+succès. Mais la reconnaissance du pays s'est bornée à lui dire qu'il
+était un "valeureux soldat" et à le faire boire dans les coupes de la
+victoire.
+
+Tout-à-coup, tristement il soupire, parce qu'il s'aperçoit d'un
+"changement". Il ne rencontre que des "regards farouches" et se voit
+devenu un "objet de mépris": c'est la récompense de ses triomphes et de
+ses sacrifices.
+
+Il n'y a pas à douter de la valeur de cette pièce.
+
+Castra a chanté l'infortune de ses compatriotes, et ses strophes
+pathétiques seront toujours pour nous un sujet palpitant à cause des
+grandes circonstances qui les ont dictées, à cause surtout des profondes
+amertumes qui les ont inspirées. Le sort d'Ogé et de l'Ouverture attire
+plus l'attention que la couleur de leur front ou que la nature de leurs
+périlleuses entreprises. Il en est de même de Pétion, fondateur de la
+République d'Haïti: on oubliera chez ce dernier le jeune homme qui a
+étonné le monde par sa sagesse, son génie et ses actions, pour se
+rappeler celui qui ne fit verser des larmes qu'à sa mort, lorsqu'il
+succomba au chagrin en se voyant incapable de réaliser ses espérances à
+l'égard de son peuple tout fraîchement sorti de la révolution.
+
+Le martyre d'Abraham Lincoln l'a rendu la seconde idole du peuple
+américain. Bien qu'il ait sauvé la nation des périls de la désunion,
+bien qu'il ait aboli l'esclavage en donnant la liberté à quatre millions
+de noirs, tous ces bienfaits réunis n'ont pu entourer son nom d'autant
+de vénération que ne l'a fait le coup de pistolet de l'acteur Wilkes
+Booth. La raison guide l'homme, la raison veut qu'il s'attendrisse à la
+vue ou au souvenir de l'infortune:
+
+ La sensibilité dans l'âme se retrouve
+ Et la fait compatir au malheur qu'on éprouve.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+=Les "Cenelles".--M. Armand Lanusse et son temps.=
+
+
+=LES "CENELLES"=
+
+Le volume intitulé _Les Cenelles_ est un petit livre de deux-cent-neuf
+pages, contenant les poésies écrites par dix-sept Créoles de la
+Louisiane. Il a été publié par ces derniers en 1843. Il se trouve aussi
+dans ce livre des citations de quelques hommes bien connus comme
+littérateurs et généralement estimés par les services signalés qu'ils
+ont rendus à la cause du progrès, de la justice et de l'humanité: Victor
+Hugo, Lamennais, Lemoine, Lamartine, Mercier, tous des Français dont le
+génie et les vues libérales ont contribué puissamment à la gloire et au
+relèvement des lettres et de la société.
+
+Ce petit volume, très rare aujourd'hui, fait partie de la littérature
+franco-louisianaise.
+
+Nous donnerons au public les noms de ceux qui ont collaboré à ce recueil
+et le titre de leurs pièces diverses. De plus, nous citerons
+_in-extenso_ une production de chacun des poètes, avec l'intention, non
+seulement de faire honneur à leur talent, mais encore de livrer leurs
+vers à l'appréciation de leurs descendants.
+
+Il ne faut pas oublier que _Les Cenelles_ ont été écrites et publiées à
+l'époque de l'esclavage, que ceux qui y ont collaboré ne jouissaient pas
+des mêmes avantages que d'autres hommes, par suite des lois de
+restriction et des préjugés sociaux.
+
+Considéré à un point de vue philosophique, l'ouvrage des _Cenelles_
+représente le triomphe de l'esprit humain sur les forces de
+l'obscurantisme. Car, il ne manquait pas de gens, en Louisiane, pour
+s'opposer à l'instruction et au développement de l'intelligence parmi
+les masses de couleur.
+
+En face de ces circonstances et des motifs qui ont inspiré nos pères,
+cette oeuvre littéraire nous vient en ce moment comme un héritage sacré.
+Ce nous est un devoir de la plus haute portée que de le conserver et de
+perpétuer la mémoire de ceux qui nous l'ont légué. C'est là la pensée
+qui nous guide dans notre entreprise. Nous voulons sauver de l'oubli les
+noms de ces dix-sept Créoles qui, au prix des plus grands sacrifices, se
+sont donné la peine d'écrire un livre pour notre gloire, alors qu'ils
+étaient soumis à toutes sortes de privations civiles, politiques et
+sociales, sans même avoir la liberté de se plaindre.
+
+Nous pouvons ajouter que ceux qui ont collaboré aux _Cenelles_ sont les
+principaux hommes de lettres sortis de la population créole. En aucun
+autre temps, cette dernière n'a produit un aussi grand nombre d'esprits
+cultivés, et jamais il n'a existé une entente si parfaite que celle qui
+les unissait dans leurs inclinations et leurs travaux. Ils n'étaient
+point jaloux les uns des autres, et ils ont su s'accorder sur le
+meilleur moyen à employer pour mettre au jour le fruit de leurs études
+et de leurs veilles.
+
+Ces penseurs ont été heureux dans le titre qu'ils ont donné à leur
+ouvrage. La cenelle est le fruit de l'aubépine: son peu de volume dit la
+modestie de nos écrivains; et l'aubépine, "arbrisseau épineux aux fleurs
+blanches et colorantes" exprime, nous croyons, la difficulté de
+l'entreprise pour ceux qui devaient travailler dans un milieu décidément
+peu propice à leurs tendances poétiques. Confiants dans la pureté de
+leurs intentions, désirant surtout donner _une bonne couleur_ au mauvais
+aspect de leur destinée, ils ne pouvaient certes choisir un titre plus
+approprié: _Les Cenelles_.
+
+Nous ignorons à qui revient l'honneur d'avoir trouvé ce nom. Nous savons
+toutefois que c'est à l'instigation de Lanusse que le volume fut publié,
+mais ce n'est pas là une raison suffisante pour lui attribuer aussi le
+choix du titre. Cet épigraphe, précédant les vers de A. Mercier, est
+peut-être, sur ce point, significatif:
+
+ Et de ces fruits qu'un Dieu prodigua dans nos bois,
+ Heureux, si j'en ai su faire un aimable choix.
+
+Finalement, si l'esprit du livre doit être déterminé par l'arrangement
+des matières, le commencement et la fin, pris ensemble, en représentent
+une morale significative, presqu'une allégorie.
+
+Nous observons que le premier morceau des CENELLES se nomme _Chant
+d'Amour_, et le dernier, _Désenchantement_. Les deux pièces sont du même
+auteur, mais cette circonstance ne détruit pas la conclusion à tirer de
+leur contraste significatif.
+
+Ainsi, dans un passage de la première improvisation, le poète, plein
+d'espoir dans son idéal, s'exprime comme suit:
+
+ Car l'amour, l'amour seul d'une vierge adorée,
+ Peut consoler le coeur des maux qu'il a soufferts;
+ C'est la fraîche Oasis, c'est la manne sacrée,
+ C'est la source d'eau pure au milieu des déserts.
+
+Mais plus tard, quand "le rêve", comme l'a dit Lamartine, "tombe devant
+la vérité", le poète cède à la réalité et ne croit plus au bonheur.
+Alors, dans son désenchantement, il s'écrie:
+
+ "Je compte à peine un lustre après mes vingt années,
+ Déjà, de mon printemps, les fleurs se sont fanées;
+ Déjà, le scepticisme a desséché mon coeur,
+ Déjà, je ne crois plus ici-bas au bonheur."
+
+Que le lecteur médite un moment sur la différence qui existe entre les
+premières et les dernières impressions de l'auteur. Si notre jugement
+n'a pas été trompé par des circonstances plus vraisemblables que vraies,
+la morale des _Cenelles_ est sensiblement évidente. Ces hommes de mérite
+ont voulu faire sentir que les doux plaisirs d'une satisfaction
+quelconque ne pouvaient être durables dans un lieu où la liberté des uns
+n'était pas égale à celle des autres, où l'individu provenant d'une
+certaine naissance ne passait que par des joies éphémères, pour retomber
+ensuite dans la tristesse au souvenir de son sort.
+
+[Illustration: M. DANIEL DESDUNES.
+
+Un des deux patriotes qui ont mis leur liberté en jeu dans les luttes
+entreprises contre les lois dites de "Jim Crow."]
+
+
+=ARMAND LANUSSE=
+
+ Justes, ne craignez point le vain pouvoir des hommes.
+
+J.-B. Rousseau.
+
+M. Armand Lanusse est né à la Nouvelle-Orléans en 1812, et il est mort
+dans la même ville en 1867, à l'âge de cinquante-cinq ans. Son nom
+indique assez qu'il était de descendance française. Ce fameux
+Louisianais a reçu son éducation dans sa ville natale; il n'a jamais vu
+la France qu'à "travers le prisme" de l'imagination, ce qui n'empêche
+qu'il fût un homme instruit. Il l'a prouvé par ses diverses productions
+en prose et en vers. Il a aussi prononcé nombre de discours très
+appréciés. Ses poèmes surtout, qui sont d'un goût charmant, ont arrêté
+l'attention de ses compatriotes. Doué d'un tempérament studieux, il
+aimait les classiques et il s'en remplissait l'esprit. On s'en aperçoit
+en lisant ses poésies.
+
+Il affectionnait beaucoup l'étude des difficultés que présente la langue
+française et ses auteurs favoris sur ces sujets étaient: Noël et
+Chapsal, Poitevin, Lefranc, Bescherelle.
+
+Il a été poète, précepteur, politique. Patriote par excellence, il s'est
+occupé sérieusement de toutes les questions concernant le bien-être de
+la population créole. Son zèle et son dévouement à cet égard sont au
+nombre des choses les mieux connues de notre histoire. Mais afin
+d'avoir une idée exacte d'Armand Lanusse, il importe de suivre les
+mouvements de sa vie intéressante et bien remplie.
+
+Avant de passer à l'analyse détaillée de notre sujet, nous voulons dire
+un mot des amabilités du professeur Lanusse vis-à-vis de ses élèves de
+l'Institution des Orphelins. Ce maître consciencieux et plein de
+sollicitude ne perdait aucune occasion qui pût être tournée au profit de
+ses élèves. Chaque année il faisait subir à ces derniers un examen. Les
+parents, invités, pouvaient juger eux-mêmes des progrès de leurs
+enfants. C'était une véritable fête qui durait plusieurs jours. Les
+écoliers passaient des exercices d'étude à des récitations diverses.
+Ceux qui se distinguaient par le savoir, la mémoire, ou par le
+développement d'un talent quelconque, recevaient publiquement les
+compliments du précepteur satisfait. Quelquefois, dans les occasions
+extraordinaires, M. Lanusse manifestait sa satisfaction en décernant un
+prix à l'enfant qui s'était surtout fait applaudir. Nous avons vivace à
+la mémoire le cas de Victoria Lecène, que M. Lanusse couronna. En effet,
+cette jeune fille était vraiement merveilleuse. Sa connaissance parfaite
+du programme des études, le naturel qu'elle mettait dans sa déclamation
+de morceaux détachés et dans l'interprétation des rôles à jouer avec
+d'autres enfants, tout l'avait recommandée à cette récompense éclatante
+de la part de son professeur.
+
+M. Lanusse était traité avec déférence, à cause de ses états de service,
+de ses talents, de sa franchise et de sa droiture.
+
+Ce qui prouvait sa grandeur d'âme, c'était cette libéralité qu'on
+remarquait dans ses relations de chaque jour avec tous. Malgré la
+couleur blanche de sa peau, malgré l'influence des moeurs dépravantes de
+son époque--époque d'esclavage et de préjugés--il n'a jamais essayé de
+renier son origine. Il voyait tout le monde du même oeil. C'est du moins
+ce que nous avons pu constater chaque fois qu'il nous a été permis de
+l'observer dans son contact avec les élèves de son institution. Nous
+n'avons jamais remarqué chez lui la moindre disposition à faire des
+distinctions uniquement basées sur le teint du visage, et nous oserons
+dire que les enfants élevés sous sa direction ont si bien subi
+l'influence du maître, que la question de couleur n'a jamais troublé le
+calme de leur innocence. Les noirs sans arrière-pensée seront d'accord
+avec nous sur ce point.
+
+M. Lanusse nous a enseigné que
+
+ Le vice seul est bas, la vertu fait le rang;
+ Et l'homme le plus juste est aussi le plus grand.
+
+Il était sage de sa part de nous fortifier dans l'amour de notre
+prochain. Son coeur était encore mieux inspiré lorsqu'il plaçait la
+bienveillance au-dessus du préjugé, de la fortune et de l'orgueil.
+
+Sans doute, il pensait qu'après tout,
+
+ Les richesses, l'orgueil, ne sont que des chimères;
+ Enfants du même Dieu, tous les mortels sont frères.
+
+Nous devons une reconnaissance éclatante à la mémoire de cet homme.
+
+M. Lanusse, dans son introduction aux _Cenelles_, donne à comprendre
+clairement que son plus vif désir était de vivre dans l'esprit des
+générations futures comme un homme de bien. Cette ambition était
+légitime, car, ainsi que l'a dit Fénélon, "il y a de la gloire à faire
+le bien", et certes, Lanusse en a fait assez pour mériter une
+considération toute particulière de la part de ses semblables.
+
+M. Lanusse s'emportait facilement et il devenait même alors
+irrépressible. Malgré ce défaut de tempérament, jamais, cependant, il ne
+se fit le défenseur de l'arbitraire ou le persécuteur du faible.
+L'impétuosité de son caractère n'altérait en aucune façon son amour pour
+le juste, sa pitié pour le besoin, son désintéressement. Cet apôtre du
+bien eut donné sa vie pour résister à un acte d'injustice, comme il eut
+donné tout son avoir pour soulager l'infortune. Sa conduite, toujours
+d'accord avec les principes les plus nobles, faisait oublier le feu de
+son tempérament et le rendait éminemment chérissable aux hommes de son
+temps.
+
+En rappelant combien il était bon, courageux et sincère, combien il
+était écouté et respecté, nous nous surprenons à regretter vivement de
+ne l'avoir pas aujourd'hui parmi nous; ou du moins, de n'avoir pas un
+compatriote aux mêmes idées, capable d'exercer la même force d'influence
+sur les esprits. Cette puissante personnalité rendrait notre existence
+moins pénible. Nos rapports sociaux, subissant cette influence
+bienfaisante, auraient gardé l'empreinte d'un commerce honnête, d'une
+cordialité mutuelle. En d'autres temps, les Créoles seraient unis par
+les sentiments de l'amour, tandis qu'à présent ils sont séparés par des
+répugnances ridicules, même par des antipathies irréconciliables.
+
+Il semble que la mort de M. Lanusse ait coincidé avec la disparition de
+l'influence latine chez les Créoles. On ne s'occupe plus, de nos jours,
+de La Fontaine, de Boileau, de Fénélon, de Racine et de Corneille; mais
+du temps d'Armand Lanusse, c'était par l'étude de ces maîtres qu'on nous
+conduisait vers les hauteurs où brille constamment la vive lumière de la
+civilisation.
+
+Telle était cette influence sur la jeunesse que celle-ci repoussait avec
+dédain toutes les tentations de l'égoïsme. Les jouissances matérielles
+n'avaient point d'attrait pour l'homme qui avait appris à répéter avec
+conviction:
+
+ Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux.
+
+Il semble que ce soit folie que de rêver le retour de ces conditions
+morales; cependant, le Créole ne peut être sauvé à lui-même qu'en
+s'appliquant sérieusement à faire renaître le goût des anciennes moeurs.
+Il ne saurait conserver son cachet distinctif en cédant aux tendances du
+jour, surtout aux tendances du politicien. Il n'y a rien dans la
+nouvelle école qui soit digne du nom de progrès. La ruse et
+l'extravagance tiennent là lieu de vertus. Les exemples révoltants et
+pernicieux de certains hommes devraient mourir avec eux. Ce sont de ces
+êtres-là qui ont reconnu l'égoïsme pour loi, et qui ne peuvent servir de
+modèles qu'aux gens dépourvus de tout sentiment d'amour-propre. Pour
+nous, rejeter l'influence latine, c'est nous condamner à vivre sans la
+connaissance de certains principes indispensables à la formation du
+caractère. Nous avons toujours pensé que l'homme de couleur ne devrait
+être dans la politique que par devoir, qu'il ne devrait jamais se
+séparer de son sens moral ni sacrifier son honneur pour des
+considérations pécuniaires.
+
+La puissance du plus fort prime ici le droit du plus faible. Dans ces
+conditions, il nous semble que l'homme bien né doive s'abstenir. L'homme
+de couleur qui, en dépit des restrictions qui lui sont imposées, se
+précipite dans le rayon des activités politiques, sous prétexte
+d'exercer ses droits, est un caractère suspect; car il ne peut agir en
+tout que de la façon que le lui permettent les influences dominantes.
+Nous pensons qu'un pareil rôle n'est pas honorable, et que celui qui le
+remplit exploite le mauvais côté de sa nature pour satisfaire certains
+avantages personnels.
+
+C'est comme précepteur que M. Lanusse a obtenu ses plus grands succès.
+De 1852 à 1866, il a professé à l'Institution Bernard Couvent, formant
+l'éducation d'une foule de jeunes gens qui, depuis, se sont distingués,
+surtout dans les fonctions publiques, dans les lettres et dans le
+commerce. La plupart de ces élèves provenaient de familles pauvres.
+Peut-être, sans le secours de Lanusse, n'eussent-ils jamais eu
+l'occasion de perfectionner leur intelligence. C'est que cet instituteur
+ne regardait pas aux honoraires qu'il pouvait retirer; il donnait à ces
+enfants la même attention qu'ils eussent reçue dans les maisons
+d'éducation les plus prétentieuses, ici ou à l'étranger.
+
+L'excellence du système d'enseignement qui lui était propre est
+démontrée par la facilité avec laquelle ses élèves s'assimilaient
+ensuite les diverses connaissances dont ils avaient besoin soit dans le
+commerce, soit aux fonctions publiques.
+
+Mais ce n'était pas seulement à la formation de bons disciples que se
+bornait la tâche du professeur Larousse. Sachant que l'Institution qu'il
+dirigeait était un legs donné par Mme Couvent, il consacrait toutes
+ses énergies à en assurer le succès; il s'appliquait à faire respecter
+scrupuleusement les volontés de la donatrice.
+
+Les orphelins placés sous sa garde étaient surtout traités avec une
+profonde sollicitude. Chaque année, il était d'usage d'ordonner une
+célébration religieuse à la mémoire de Mme Bernard Couvent.
+
+Nous pouvons nous rappeler avec quelle exactitude M. Lanusse conduisait
+les petits orphelins à l'église, pour l'assistance à ces rites
+solennels.
+
+En étant lui-même présent, il voulait montrer tout le premier qu'à cette
+insigne bienfaitrice nous devons reconnaissance et respect.
+
+Les choses ne se passent plus aujourd'hui de cette manière. Depuis la
+mort de M. Lanusse, l'idée du devoir telle que cet homme l'avait
+comprise a complètement disparu.
+
+Honnête et loyal jusqu'au fond de l'âme, Armand Lanusse ne comptait pas
+sur les artifices de la ruse, ni sur les turpitudes de la supercherie;
+poursuivant l'idéal de sa noble nature, il ne s'engageait dans l'action
+que pour diriger ses forces vers le but marqué par la probité et
+l'honneur. Et puis, il n'y avait rien d'exotique chez lui. Identifié
+avec la population qu'il servait, son unique ambition était de l'honorer
+par ses principes et de l'élever par ses oeuvres: le temps a prouvé
+qu'il a réussi dans l'accomplissement de ce devoir.
+
+Sa mort a été une catastrophe pour nous.
+
+Il est disparu au moment où s'effectuait une transformation des
+conditions civiles et politiques du pays.
+
+S'il eut vécu, jamais peut-être les Créoles ne se fussent égarés; jamais
+ils n'eussent eu recours à l'absurdité et à l'indignité dans l'espoir
+insensé d'échapper à la persécution. Nombreux hélas! sont ceux qui ont
+troqué leur dignité pour une tolérance simulée, au lieu de prendre
+courageusement leur juste part des misères communes!
+
+Ils ont préféré trahir l'honneur et le sang, au lieu de s'écrier avec
+Périclès que "le bonheur se trouve dans la liberté, et la liberté dans
+le courage". Mieux encore, en donnant un sens de résignation pacifique à
+la pensée du Docteur Noir, ils eussent pu se dire au fond de la
+conscience:
+
+ "Nous mourrons ensemble".
+
+Ce serait là le conseil de Lanusse.
+
+D'Alembert avait bien raison. Cet illustre écrivain pensait qu'il n'y a
+rien de plus hideux que l'opprimé qui fuit sans résistance. Cette
+résistance, ne veut pas dire: violence, corruption, carnage, confusion,
+mais bien une saine détermination de ne pas accepter la tyrannie,
+quoiqu'on soit obligé même de la subir. Il y a de l'honneur à souffrir
+pour ses principes.
+
+Tout le monde connaissait la fermeté du loyal Lanusse. Il était l'ennemi
+du préjugé; il était capable de marcher, rue du Canal, appuyé sur le
+bras de M. Louis Lainez, un compatriote dont le teint du visage ne
+laissait aucun doute sur son origine. C'est que M. Lainez, lui aussi,
+était un homme honorable.
+
+Par contre, M. Lanusse ne perdrait pas aujourd'hui son temps dans la
+société de certains noirs qui ont autant d'hypocrisie sur les lèvres
+qu'ils ont de haine dans le coeur.
+
+Certains Créoles, de nos jours, sont réduits à ce point de défaillance
+morale qu'ils méconnaissent et repoussent leurs semblables, leurs
+parents mêmes.
+
+Ceux-là aussi, loin de songer à des moyens de délivrance, cèdent à leur
+faiblesse, sans pouvoir déterminer des principes à suivre ou fixer une
+résolution à prendre, comme s'ils voulaient habituer leur nature à la
+soumission absolue ou à l'oubli de leur individualité. Ils vivent dans
+un affaissement moral qui semble être le dernier degré de l'impuissance.
+
+Dans cet état de détérioration, ils sont non seulement peu soucieux de
+relever leur dignité abaissée, mais ils augmentent la somme de leurs
+erreurs, comme pour multiplier le nombre de leurs supplices. Cependant,
+il n'est pas difficile de comprendre que, quand l'erreur s'est emparée
+des esprits, quand l'irrésolution a ramolli les coeurs, l'espérance est
+bien près d'avoir perdu ses plus fermes appuis.
+
+Avec l'aide d'un compatriote comme Armand Lanusse, certains Créoles
+eussent conservé leur esprit de solidarité, au lieu de courir à
+l'aventure à la recherche d'un destin imaginaire.
+
+Ce vaillant patriote était doué du double courage physique et moral:
+ces qualités décisives le mettraient à la hauteur des entreprises les
+plus difficiles et des résolutions les plus nobles et les plus
+efficaces.
+
+Il y a eu d'autres chefs d'une valeur reconnue: il n'y a rien à
+retrancher du mérite de ces hommes d'élite, mais la différence à établir
+entre eux et M. Lanusse, c'est que ce dernier prenait un intérêt
+immédiat à la formation du caractère et des moeurs, à la situation
+sociale de la population, tandis que les guides du nouveau régime ne
+s'occupaient que de diriger l'action des Créoles dans la sphère civile
+et politique.
+
+Armand Lanusse façonnait l'homme, et les conseillers de 1868 cherchaient
+à former le citoyen. Son oeuvre était tout-à-fait morale, celle des
+autres était essentiellement politique. Les temps n'étaient pas les
+mêmes.
+
+
+=M. ARMAND LANUSSE ET SON TEMPS.=
+
+L'attitude d'un peuple influe, il n'y a pas à en douter, sur les
+dispositions de ses chefs.
+
+Les contemporains de M. Lanusse aimaient la littérature, la peinture, la
+musique, le théâtre, les jeux, la chasse, enfin tous les genres de
+plaisirs imaginables. On s'appliquait à inventer sans cesse des
+récréations nouvelles. C'est ainsi que les banquets, les baptêmes, les
+fêtes de Première Communion s'étaient si généralement recommandés au
+goût de notre ancienne population. Les mariages formaient aussi des
+occasions de gaies manifestations. Le "jeu de gage" était l'inévitable
+dans les réunions sociales. Personne ne prenait d'intérêt à la cause de
+l'humanité; c'est qu'on ne semblait pas croire possible l'abolition de
+l'esclavage dans un temps prochain. Un grand nombre de personnes de
+couleur possédaient même des esclaves. Tout ceci veut dire que les
+réunions, quoique fréquentes et de nature différente, n'étaient d'aucune
+importance pour la société, sous le rapport du droit et de la liberté.
+
+On se gardait bien d'y critiquer les institutions existantes: le
+penchant vers les satisfactions ordinaires de la vie matérielle
+dominait. Nous trouvons donc tout naturel que M. Lanusse, dans sa
+littérature, reflète les vues, les coutumes, les sentiments, les
+inclinations de ses contemporains.
+
+Ce patriote, ne voyant que des poètes autour de lui, n'a pu faire
+autrement que de penser avec eux. Naturellement, il rêvait voir des
+poètes dans l'avenir et non des politiques.
+
+Il ne pouvait attaquer l'esclavage, ou, du moins, en déplorer
+l'existence, puisque ses amis n'en avaient rien dit dans les _Cenelles_.
+En d'autres termes, il ne pouvait en aucune façon se faire agitateur,
+parce qu'il eût été le seul à "agiter".
+
+M. Lanusse n'aimait pas le trivial. Rien ne le rendait plus irritable
+qu'une plaisanterie de mauvais goût.
+
+Un jour, un ami qui connaissait son côté sérieux s'était donné le
+plaisir de lui dédier une pièce de vers copiée d'un livre dont le titre
+ne nous est pas parvenu.
+
+Peu de jours après, la réponse de Lanusse était publiée dans les
+colonnes de la _Tribune_. Nous n'en avons retenu que les quatre lignes
+suivantes:
+
+ Il (Dieu) est, vous dites vrai: tout ici nous l'atteste,
+ La preuve abonde autant que le sable en la mer;
+ Mais, dans beaucoup d'esprits si Dieu se manifeste
+ Satan, sur d'autres, règne en despote d'enfer.
+
+On voit ici nettement que le Lanusse de 1865 n'était plus le Lanusse de
+1844. L'influence du milieu n'était plus la même: l'évolution avait
+imprimé son cachet à notre poète.
+
+En 1865, nous voyons chez lui la force, la décision, la réflexion, et
+cette indépendance dans le style, décelant l'affranchissement de sa
+pensée de toute espèce de complaisance et d'enjouement.
+
+Lanusse était d'abord Louisianais, à peu près dans le même sens que le
+citoyen d'Athènes était Athénien plutôt que Grec, ou, pour mieux dire,
+dans le sens que le célèbre Calhoun était Carolinien avant d'être
+Américain.
+
+On peut dire qu'il ne se flattait pas de son titre d'Américain. Et
+l'instinct créole était encore plus prononcé chez lui que son
+attachement au titre de Louisianais ou au souvenir de son origine.
+Toutes ses prédilections, tous ses ressentiments partaient de là.
+
+
+=L'INSTITUTION COUVENT=
+
+Par testament fait en 1832, Mme Bernard Couvent avait généreusement
+laissé certains biens à être affectés à l'instruction des orphelins
+indigents catholiques du 3^{ème} district.
+
+La clause du testament de Mme Couvent qui nous intéresse ici se lit
+comme suit:
+
+"Je veux et ordonne que mon terrain, à l'encoignure des rues Grands
+Hommes et de l'Union, soit à perpétuité consacré et employé à
+l'établissement d'une école gratuite pour les orphelins de couleur du
+faubourg Marigny. Cette école s'établira sous la surveillance du
+Révérend Père Manehault ou, en cas de mort ou d'absence, se trouvera
+sous la surveillance de ses successeurs en office; en conséquence,
+j'entends que les dits terrains et édifices ne soient jamais vendus sous
+quelque prétexte que ce soit, mais au contraire qu'il y soit fait, par
+souscription ou autrement, toutes les améliorations ou additions que le
+temps et le nombre des enfants orphelins pourront exiger."
+
+Par de malheureuses coïncidences trop longtemps prolongées, ce legs
+était resté inutile, une grande partie en avait même été détournée du
+but auquel il était destiné.
+
+Barthélemy Rey, François Lacroix, Nelson Fouché, Emilien Brulé, Adolphe
+Duhart et quelques autres patriotes, ayant appris l'existence de ce bien
+et l'abus qu'on en faisait, se mirent à la tête d'un mouvement qui avait
+pour objet de contraindre l'exécuteur testamentaire à rendre un compte
+de sa gestion.
+
+Ce n'était pas chose facile, car douze années s'étaient écoulées avant
+que les protecteurs du droit des orphelins eussent ainsi songé à obtenir
+justice.
+
+Lanusse, quoique jeune, s'était joint à cette propagande et dans le
+cours du temps, en avait pris la direction militante.
+
+Son énergie, unie à son intelligence, avait imprimé au mouvement une
+force irrésistible, et cette impulsion n'a pas peu contribué aux
+résultats obtenus. Dans tous les cas, en 1848, la bonne oeuvre était
+sauvée, rien ne pouvait empêcher l'exécution des volontés de Mme
+Couvent.
+
+Mais ce n'était pas tout. Ces biens ayant été entamés par des procédés
+irréguliers, il fallait leur restituer leur intégrité et les organiser
+de manière à les rendre profitables et durables.
+
+M. Lanusse ici encore se montra à la hauteur de la tâche. Il s'entoura
+d'hommes de bonne volonté, et tous se mirent courageusement à l'oeuvre.
+Dans un court espace de temps, on érigea un nouvel édifice, qu'on
+appela: _Institution Catholique des Orphelins Indigents_.
+
+Les propriétés provenant du legs de Mme Couvent ont servi à
+l'entretien de l'établissement, avec quelques autres contributions
+particulières et publiques.
+
+Comme conséquence logique, M. Lanusse, en 1852, fut nommé Principal de
+l'Institution. On peut dire que l'histoire de cette dernière commence
+avec lui.
+
+C'est lui qui en a créé le programme d'études; c'est lui qui a mis ce
+programme en pratique et c'est de lui que ses adjoints ou sous-maîtres
+ont appris la manière de procéder.
+
+Pour le seconder dans son oeuvre, il avait fait choix de Joanni Questy,
+Constant Reynès et Joseph Vigneaux-Lavigne, tous des hommes d'un mérite
+supérieur et d'un dévouement admirable. Sous une telle direction,
+l'École a prospéré et est devenue fameuse par les élèves qu'elle a
+formés. On n'eut plus à aller puiser le savoir aux sources européennes.
+La jeunesse pouvait recevoir les éléments d'une éducation solide dans
+les classes établies par Lanusse et à des prix placés à la portée de
+toutes les bourses. Les orphelins et les enfants de parents pauvres
+n'avaient plus à redouter les désavantages de l'ignorance.
+
+On a sévèrement blâmé M. Lanusse de ce qu'il ait refusé de placer le
+drapeau de l'Union sur le toit de son École, conformément à l'ordre du
+général Butler. C'était une faute, nous en convenons, mais il agissait
+là dans un de ces mouvements de la conscience que l'homme sensible ne
+peut pas toujours maîtriser. Quoiqu'il en soit, il ne faut pas oublier
+que Lanusse avait été conscrit dans la Confédération. Bien qu'il fût
+parfaitement au courant des circonstances qui l'avaient forcé à prendre
+les armes, il éprouvait néanmoins une certaine répugnance à se montrer
+sous un jour douteux.
+
+Nous nous empressons de dire que plus tard il est revenu sur ses idées
+erronées et que dès lors, sa loyauté fut entièrement acquise à la cause
+de l'Union et de la liberté. Il est à la connaissance de tous ses amis
+qu'il a regretté cet incident, et ce repentir loyal devrait suffire à
+l'exonérer. D'ailleurs, toute la suite de sa vie a prouvé qu'il n'y eut
+là qu'une erreur de sa part, et qu'on ne peut suspecter les motifs qui
+l'ont fait agir en cette occasion.
+
+Le public, nous voulons le croire, n'a plus de reproches à lui faire à
+ce sujet.
+
+Certaines paroles de M. Lanusse peignent bien sa noblesse et sa grandeur
+d'âme. Par exemple, son célèbre--"Nous n'irons pas?"--exclamation dont
+il s'est servi, en 1861, alors que la population menacée devait choisir
+entre l'exil et le service militaire, sous peine de châtiment. C'est
+encore lui qui, dans un moment de juste indignation, s'était écrié:
+"Dans l'humble sphère où je circule, qui m'y cherche, m'y trouve."
+
+Un certain personnage déclarait que le contact de l'homme de couleur lui
+inspirait de la répugnance; à quoi M. Lanusse répliqua: "Répugnance et
+instinct, chez vous, c'est la même chose".
+
+On a vu cet homme, dans sa jeunesse, servant loyalement ses amis dans
+leurs petites ambitions, rendant hommage au beau sexe, par devoir plutôt
+que par inclination. Plus tard, vers la même époque, on le retrouve au
+théâtre jouant la comédie avec Orso, notre célèbre tragédien. Plus tard
+encore, on l'aperçoit dans la foule, luttant pour la cause des
+orphelins, dont il prenait plaisir à préparer les intelligences. On le
+voit à l'église donnant l'exemple pour honorer la mémoire de Mme
+Bernard Couvent; on le voit dans l'armée, comme otage plutôt que comme
+soldat; on le lit dans les livres, dans les journaux, comme poète et
+comme polémiste; on le voit même exposer sa vie pour faire face à
+l'arrogance et la morgue. Il se mêle aux entreprises tentées dans
+l'intérêt de l'éducation, et personnellement il prend la direction de
+l'enseignement. Partout, dans tout, jusqu'à la mort, M. Lanusse est
+resté le même, c'est-à-dire la personnification du plus sublime
+dévouement.
+
+Il est juste d'ajouter à son éloge qu'il fut un bon et sage époux, un
+père modèle. Malheureusement, la mort l'a séparé trop tôt de sa famille,
+dont il était le soutien et l'espoir.
+
+Quatre fils et une fille avaient béni son union, mais un seul de ses
+fils, hélas! lui survit.
+
+[Illustration: M. ARTHUR ESTÈVES, Philanthrope, président du Comité des
+Citoyens, président du Bureau de Direction de l'Institution Couvent,
+etc.]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+=Une dédicace.--Les collaborateurs des "Cenelles".--Notices
+biographiques.=
+
+
+=DEDICACE=
+
+M. Armand Lanusse a eu l'honneur d'écrire la Dédicace des _Cenelles_. La
+voici:
+
+ AU BEAU SEXE LOUISIANAIS
+
+ Veuillez bien accepter ces modestes Cenelles
+ Que notre coeur vous offre avec sincérité;
+ Qu'un seul regard tombé de vos chastes prunelles
+ Leur tienne lieu de gloire et d'immortalité.
+
+Les autres pièces que nous tenons de ce poète, sont: _Introduction.--Le
+Dépit.--Épigramme.--Un Frère au Tombeau de son Frère.--La jeune
+Agonisante.--À Elora.--Les Amants consolés.--La jeune Fille au Bal.--Le
+petit Lit que j'aime.--Jalousie.--Le Songe.--Le Prêtre et la jeune
+Fille.--Le Carnaval.--À Mademoiselle * * *.--Besoin d'écrire.--Le
+Portrait.--Une Mère Mourante.--Il Est._
+
+
+=JOANNI QUESTY=
+
+M. Joanni Questy était natif de la Nouvelle-Orléans. Il y fut aussi
+élevé et y reçut son instruction. Il était considéré comme un des hommes
+les plus érudits de son époque.
+
+M. Questy, par son application à l'étude, s'était rendu maître de
+plusieurs langues, mais toutes ses productions connues sont en français.
+C'était un écrivain recherché, il avait un style pur et des idées d'un
+caractère essentiellement philosophique. Il nous a laissé plusieurs
+pièces, au nombre desquelles nous pouvons citer _La Vision_, _Causerie_
+et _Une Larme sur William Stephens_: ces trois morceaux sont publiés
+dans _Les Cenelles_ de 1845. Il a aussi écrit un roman, _M. Paul_, mais
+cet ouvrage est resté inédit. Noël Bacchus en avait le manuscrit.
+
+M. Questy a été un collaborateur important de maintes entreprises
+littéraires de notre cité. Comme professeur, il excellait: il a brillé
+particulièrement dans l'enseignement. Il donnait des leçons d'espagnol
+et de français. Il appartenait à la phalange de 1844, dont il est
+question longuement dans une autre partie de cet ouvrage.
+
+M. Questy jouissait d'une grande popularité, à cause de son caractère
+aimable et sympathique. Tous les enfants connaissaient _M.
+Joanni_,--c'était son nom populaire.
+
+_Vision_ était une de ses premières pièces. On y trouve le style,
+l'expression, l'invention, la richesse, la grâce, l'abondance.
+
+Questy sait plaire et toucher. L'on peut dire de lui comme Dumas, fils,
+disait de Lamartine, que sa poésie était "embaumée".
+
+ =VISION=
+
+ Viens à moi, jeune fille,
+ Viens, ô dive des cieux!
+ Viens, je suis sans famille,
+ Tu fermeras mes yeux.
+
+ Viens, par ton doux sourire,
+ Endormir mes douleurs;
+ Car le Ciel, en son ire,
+ M'abandonne aux malheurs.
+
+ Oh! viens, car à chaque heure
+ Sur mon destin latent
+ Je pleure, et puis je pleure...
+ Nulle âme ne m'entend!
+
+ Toi que tout bas je nomme,
+ Sylphide à l'oeil d'azur,
+ Rayonnant europome
+ Qui t'enivres d'air pur!
+
+ Du ciel, vierge expellée,
+ Riche d'espoir et d'heur
+ Ici-bas exilée
+ Viens... reste sur mon coeur.
+
+ Dis-moi qui fus ton père,
+ Aérienne enfant?
+ Quelle ève fut ta mère?
+ N'eus-tu jamais d'amant?
+
+ Par-delà les nuages,
+ Peut-être est ton palais.
+ Habitacle d'orages
+ Dans lequel tu te plais.
+
+ À goûter l'harmonie
+ Des cithares des cieux.
+ Enfin, ange ou génie
+ Esprit mystérieux.
+
+ Ton sort est un mystère?
+ Tu ne me réponds pas?
+ Toujours, toujours te taire!
+ Parle-moi donc, hélas!
+
+ Peut-être es-tu l'ondine,
+ Reine des flots dorés
+ Qui, des bras d'une femme,
+ Et me sourit après.
+
+ Ou gnomide irisée,
+ Gardienne de trésor...
+ De ma chaîne brisée
+ N'as-tu pas l'anneau d'or?
+
+ Dis-moi, n'es-tu pas l'âme
+ De l'ange radieux
+ Qui des bras d'une femme,
+ S'envola vers les cieux.
+
+ Hier, avant l'aurore?
+ Ou bien peut-être es-tu
+ Celle qui vient d'éclore...
+ Chérubin ou vertu?
+
+ Ton sort est un mystère?
+ Tu ne me réponds pas?
+ Toujours, toujours te taire
+ Parle-moi donc, hélas!
+
+ "Je suis l'âme d'une âme,
+ Le lucide rayon
+ D'un beau globe de flamme
+ Éteint à l'horizon.
+
+ "Parfois je fais sourire
+ L'enfant dans son sommeil;
+ Je lui porte un collyre
+ Quand il pleure au réveil.
+
+ "De mes belles parures
+ J'ai secoué les fleurs,
+ Sur les routes obscures
+ Où marchent les douleurs.
+
+ "Je révèle à qui tombe
+ En s'abreuvant de fiel
+ Les secrets de la tombe,
+ Les mystères du Ciel.
+
+ "Je vais, à ta prière,
+ Veiller sur ton chemin:
+ Tu seras sur la terre
+ À l'ombre de ma main.
+
+ "Adieu: prends ma couronne
+ Comme un gage d'amour".
+ --Mais, divine madone,
+ Vous reverrai-je un jour?
+
+M. Questy a écrit pour l'_Album Littéraire_, et l'on dit que c'est lui
+qui composait les "Compliments de l'Année" pour un certain journal de la
+Nouvelle-Orléans.
+
+L'_Almanach pour Rire_ est encore de lui. Dans ses derniers temps, il
+était employé à la _Tribune_, comme chroniqueur.
+
+
+=VICTOR SEJOUR=
+
+Parmi les écrivains de la population créole, on remarque surtout M.
+Victor Séjour, né à la Nouvelle-Orléans au commencement du siècle
+dernier--c'est-à-dire vers 1819. Il partit pour Paris en 1836 et passa
+le reste de sa vie en France.
+
+Victor Séjour, comme tant d'autres, était obligé de s'éloigner du pays
+qui l'avait vu naître, à cause des entraves du préjugé de race. Son
+père, qui avait de grands moyens, tenait une maison de commerce, rue de
+Chartres. Victor Séjour avait fait ses premières études à la
+Nouvelle-Orléans. C'était un excellent écrivain, il était l'auteur de
+plusieurs ouvrages en prose et en vers. Son poème _Le Retour de
+Napoléon_ a été beaucoup apprécié.
+
+M. Séjour a donné la preuve d'un grand mérite, puisqu'il a pu prendre
+place au premier rang parmi les écrivains de France.
+
+En Louisiane, ses contemporains lui accordent la palme de la
+supériorité. Comme poète, la Louisiane n'a jamais rien produit de
+meilleur.
+
+M. Séjour s'était rapproché de l'empereur Napoléon III, qui le tenait en
+haute estime. Cette circonstance est à noter, car elle fait l'éloge du
+barde de couleur; et ce nous est à nous un sujet de légitime orgueil,
+qu'il se soit ainsi rendu digne d'être l'ami estimé de l'empereur des
+Français.
+
+Le génie de Victor Séjour était précoce: ses contemporains en ont eu un
+aperçu dans une pièce de vers qu'il a composée à l'âge de dix-sept ans,
+peu avant son départ pour la France.
+
+Séjour était membre de la Société des Artisans. C'est à l'occasion de
+l'anniversaire de cette association qu'il a dédié à ses associés le
+premier effort de sa pensée productrice.
+
+On dit que ce début de notre jeune poète fut un coup de maître.
+
+La Société des Artisans est une de nos anciennes organisations. Il faut
+dire qu'à cette époque il existait de petites prétentions parmi les
+Créoles. La classe aisée, composée des gens de profession, voulant se
+distinguer, avait formé la _Société d'Economie_, qui renfermait dans son
+cadre tous les Créoles aux tendances exclusivistes.
+
+Les ouvriers, les hommes d'art et de métier, leur répondirent en formant
+une association dont le nom même dit toute l'idée des fondateurs et des
+membres: _les Artisans_.
+
+Séjour s'était joint à ces derniers. Sans doute, sa première poésie dut
+être une satire contre la conduite bizarre de ceux qui affectaient de
+dédaigner leurs semblables, contre les gens de la _Société d'Economie_.
+
+ =LE RETOUR DE NAPOLÉON=
+
+ I
+
+ Comme la vaste mer grondant sous le tropique,
+ Le peuple se rua sur la place publique,
+ En criant: le voilà!
+ Un cercueil!... O douleur!... un cercueil pour cet homme
+ Qui fit de sa patrie une seconde Rome!...
+ O douleur! tout est là!
+
+ Quand naguère il rentrait vainqueur dans nos murailles,
+ Le front ceint des lauriers de deux mille batailles.
+ Simple dans sa grandeur,
+ Ce même peuple, hélas! pressé sur son passage,
+ Saluait sa venue, exaltant son courage
+ Et rayonnait de sa splendeur.
+
+ Oh! c'est alors, alors que la France était belle!...
+ Elle passait: les rois s'inclinaient devant elle,
+ Comme les épis mûrs sous le souffle du vent.
+ Elle allait, elle allait semblable à la tempête,
+ Et le monde ébranlé, devenant sa conquête,
+ Était derrière, elle devant.
+
+ Plus rien... tout est fini... salut, ô Capitaine;
+ Salut, ô mon consul à la mine hautaine.
+ Tu fus auguste et grand, tu fus superbe et beau;
+ Tu dépassas du front Annibal et Pompée,
+ L'Europe obéissait au poids de ton épée...
+ Comment peux-tu tenir dans cet étroit tombeau?
+
+ Pleurez, peuple, pleurez... il est là, triste et pâle
+ Comme le froid linceul de sa couche fatale;
+ Pleurez votre César, l'intrépide guerrier;
+ Pleurez!... le soldat meurt sur le champ de bataille,
+ Emporté, l'arme au bras par l'ardente mitraille;
+ Il est mort prisonnier!
+
+ Ah! quand seul et pensif, debout sur Sainte-Hélène,
+ Ses regards se tournaient vers la France lointaine,
+ Comme vers une étoile d'or;
+ Son front s'illuminait d'un souvenir de flamme,
+ Il s'écriait: "Mon Dieu, je donnerais mon âme
+ "Pour la revoir encor.
+
+ "Non, non, ce n'est pas moi que l'indigne Angleterre,
+ "Comme un lion captif retient sur cette terre:
+ "Noble France, c'est toi;
+ "C'est toi, ton avenir, ta puissance, tes gloires,
+ "Tes vingt ans de combats, tes vingt ans de victoires;
+ "Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi!"
+
+
+ II
+
+ Oh! ne le laisse point, ô France,
+ Attendre en vain sa délivrance...
+ Couvre-toi de ton bouclier;
+ Tiens, voici ton cheval de guerre,--
+ Rapide comme le tonnerre,
+ Va délivrer le prisonnier.
+
+ Peuple, réveillons-nous, poussons le cri d'alarmes;
+ Soldats, vieux vétérans, couvrez-vous de vos armes.
+ Au nom de votre honneur,
+ Ne laissons point, Français, s'endormir notre haine;
+ Nous avons deux proscrits au roc de Sainte-Hélène:
+ La gloire et l'empereur!
+
+
+ III
+
+ Mais non, il est trop tard... sur le nouveau calvaire,
+ La mort a foudroyé le géant populaire;
+ Il est mort, il est mort!
+ Accablé, délaissé, trahi par sa patrie,
+ En murmurant: "Je meurs, ô ma France chérie,
+ Et malgré moi, je pleure sur ton sort".
+
+
+ IV
+
+ On nous rend son cercueil!... flétrissante ironie!...
+ Ah! notre honneur, Français, touche à son agonie!
+ Nous devrions rougir, car son propre bourreau,
+ Après avoir creusé sous ses pieds un abîme,
+ Après s'être repu du sang de la victime,
+ Nous fait l'aumône du tombeau.
+
+ Nous devrions rougir, nous, peuple qu'on renomme,
+ D'oser nous approcher des restes du grand homme,
+ L'insulte sur le front;
+ D'oser lever les yeux, quand d'une main punique
+ On nous rend, d'une part, sa dépouille héroïque,
+ De l'autre, on nous jette un affront.
+
+ Honte à nous! il fallait le laisser dans son Île;
+ Loin de nos lâchetés, il reposait tranquille...
+ Ou bien pour le ravoir, lui, couvert de lauriers,
+ Lui, vainqueur d'Austerlitz, lui, le fils de la gloire,
+ Il fallait, l'arme au bras, conduits par la victoire,
+ Le ramener dans nos foyers.
+
+ C'eût été digne et beau!... le tambour, la mitraille,
+ Nos soldats chauds encor d'une grande bataille,
+ La poudre et le canon,
+ La France relevée et l'infâme Angleterre
+ Expiant ses forfaits les deux genoux en terre:
+ C'est ainsi qu'il fallait fêter Napoléon!
+
+ N'importe, il est ici! Courage, ô noble France!
+ On ne peut prolonger ta honte et ta souffrance,
+ Car sur le marbre du tombeau,
+ Ravivant dans nos coeurs notre haine trompée,
+ Nous irons, jeunes, vieux, aiguiser notre épée
+ Ebréchée à Waterloo!!!
+
+
+=CAMILLE THIERRY=
+
+M. Camille Thierry était regardé comme un de nos Louisianais les plus
+lettrés. Quoique natif de la Nouvelle-Orléans, il a passé plus de temps
+à Paris qu'en Louisiane. D'ailleurs, c'est dans ce centre de lumière et
+de civilisation qu'il a reçu sa brillante éducation, et qu'il a respiré
+l'air de la liberté.
+
+M. Camille Thierry s'est occupé spécialement de poésie. Ses pièces
+publiées dans les _Cenelles_ ne sont pas ses seules compositions. Sa
+plume facile et abondante a fourni, dit-on, tout un volume qui, sans
+doute, est resté en France, son pays de prédilection.
+
+Néanmoins, les quelques morceaux que nous avons de lui soutiennent assez
+sa réputation comme écrivain et homme de lettres. Thierry avait de
+l'élégance et de la grâce dans le style, des tournures naturelles et des
+expressions heureuses. Le morceau que nous citons de lui a été composé
+dans sa jeunesse; il porte, par conséquent, l'empreinte des inclinations
+du jeune homme. Cependant, cette ardeur du sentiment est tempérée par
+les réflexions d'une sagesse qui le tient éloigné des élans exagérés.
+
+M. Thierry a fait des affaires à la Nouvelle-Orléans, mais le commerce
+ne lui plaisait guère et il s'en retira de bonne heure. Il était aisé,
+ses biens le mettaient à l'abri de toute privation. Il a pu donc se
+livrer tout entier à ses inclinations, sans inquiétude. Au physique, M.
+Thierry était de taille moyenne, avec des traits d'une très grande
+distinction.
+
+Nous avons fait choix de _l'Amante du Corsaire_ pour faire voir les
+mérites de notre jeune poète.
+
+ L'AMANTE DU CORSAIRE
+
+ (À Madame ***)
+
+ Petit oiseau de mer, toi qui reviens sans doute
+ D'un rivage lointain,
+ Oh! dis-moi, n'as-tu pas rencontré sur ta route
+ Le svelte brigantin?
+
+ N'as-tu pas, fatigué, sur son grand mât qui penche,
+ Dormi quelques instants?
+ Joué dans son cordage et dans sa voile blanche
+ Où murmurent les vents?
+
+ N'as-tu pas entendu cette voix qui m'est chère,
+ La voix de mon amant,
+ Demander à la brise un parfum de la terre
+ Pour calmer son tourment?
+
+ Si j'avais comme toi, pour tenter le voyage,
+ Des ailes à mon corps,
+ Je m'en irais d'ici comme ce blanc nuage
+ Qui passe sur ces bords.
+
+ Pour lui parler encor, pour lui dire: je t'aime!
+ J'irais sur l'Océan;
+ Pour baiser ses cheveux, j'irais, oui, fut-ce même
+ En un jour d'ouragan!
+
+ Car, vois-tu, mon amour est un amour étrange
+ Qui n'a rien d'ici-bas;
+ Peut-être me vient-il d'un démon ou d'un ange...
+ Moi-même ne sais pas!
+
+ Mes frères, sans rougir, disent que je suis folle
+ Et s'éloignent de moi:
+ Mes soeurs ne veulent plus écouter ma parole...
+ J'y pense avec effroi!
+
+ En vain, je leurs disais: "Je suis votre soeur, grâce!"
+ Sur leurs âmes de fer
+ Ma parole passait sans laisser plus de trace
+ Que tes ailes dans l'air!...
+
+ À qui je confirai le secret de ma flamme,
+ Dis-moi, petit oiseau?...
+ Ma mère qui m'aimait... dans le ciel a son âme,
+ Son corps dans le tombeau!
+
+ Petit oiseau de mer, toi qui reviens sans doute
+ D'un rivage lointain.
+ Oh! dis-moi, n'as-tu pas rencontré sur ta route
+ Le svelte brigantin?
+
+ =Camille Thierry.=
+
+Camille Thierry composa plusieurs autres pièces dont voici la liste: _Le
+Damné.--Le Passé.--Toi.--Adieu.--Le Réveil.--À Mademoiselle ***.--À
+Celle que j'aime.--Idées.--L'Ombre d'Eugène B.--Parle Toujours.--Le
+Suicide.--Jalousie._
+
+Comme Dalcour, il a donné à la France ses préférences; c'est dans ce
+pays de sa première affection qu'il a poursuivi sa carrière avec le plus
+de zèle et qu'il a publié ce petit volume que nous serions heureux de
+posséder aujourd'hui, mais que la négligence de ses compatriotes a
+malheureusement livré aux ruines de l'abandon.
+
+Thierry ne se faisait pas illusion sur le caractère indifférent de son
+peuple. Il savait bien qu'un homme comme lui ne pouvait ici compter que
+sur lui seul dans les combats de la vie. Dans un des ses morceaux, il
+s'exprimait ainsi:
+
+ Je n'ai point entendu, comme une voix de mère,
+ Une voix me parler;
+ Pour lutter, j'étais seul, quand grondait le tonnerre...
+ Seul pour me consoler!
+
+
+=P. DALCOUR=
+
+Ce poète est un des hommes de 1844 dont nous parlons longuement dans une
+autre partie de ce livre.
+
+P. Dalcour est né à la Nouvelle-Orléans, mais il fut élevé à Paris, où
+il reçut son éducation. Plus tard, il revint ici, pour vivre parmi les
+siens et partager leur sort; mais l'épreuve, dit-on, était trop
+rigoureuse. Il dut comme tant d'autres retourner en France, où il
+pouvait jouir de la liberté et de tous les avantages que la science, la
+littérature et les arts offrent aux esprits qui s'en nourrissent. Les
+charmes d'une société aussi hospitalière devaient nécessairement exercer
+une grande influence sur le caractère, le sentiment et les goûts d'un
+homme accompli comme Pierre Dalcour. Il était tout naturel qu'il
+retournât en France, car quel est l'homme qui, habitué dès l'enfance au
+contact de la civilisation, aurait pu se conformer aux coutumes
+avilissantes de l'esclavage et du préjugé de race?
+
+Ces malheureux exilés volontaires, comme Dalcour, ne pouvaient que
+songer toujours à leurs mères et s'apitoyer sur le sort de celles qui
+leur avaient donné le jour, et cette compassion filiale augmentait
+encore les souffrances de leur âme constamment bouleversée.
+
+C'est pendant que Dalcour séjournait à la Nouvelle-Orléans qu'il a
+composé les pièces que nous retrouvons dans les pages des _Cenelles_.
+Dalcour avait l'esprit prompt, et cette faculté lui rendait facile
+l'improvisation. Il pouvait improviser facilement des vers sur un sujet
+donné au hasard.
+
+Voici ce qui est rapporté à la page 103 des _Cenelles_:
+
+[Illustration: M. ALCÉE LARAT, Patriote créole, membre du Comité des
+Citoyens.]
+
+Dans une société où l'on jouait aux Jeux innocents, il fut ordonné à un
+jeune homme, pour racheter son gage, de faire une déclaration d'amour
+à la dame de son choix. Il s'avança aussitôt vers une jeune personne qui
+passait pour être un peu dévote et s'acquitta ainsi de sa tâche:
+
+ Mademoiselle,
+
+ Du bonheur, loin de vous, je niais l'existence;
+ Vous me rendez la foi qui donne l'espérance;
+ Afin de n'être plus par le doute agité,
+ Voulez-vous d'un baiser me faire charité?
+
+Le sujet, comme on le voit, roulait sur les trois vertus théologales, la
+Foi, l'Espérance et la Charité, si tendrement chantées par Millevoye.
+
+Nous remarquons aussi que Dalcour était traité avec beaucoup de
+déférence par ses amis et collègues. Armand Lanusse et Camille Thierry
+ont souvent complimenté ce poète, en lui adressant des vers et d'autres
+gracieusetés qui témoignent de leurs égards particuliers à son endroit.
+
+Dalcour, Thierry et Valcour vivaient dans la sphère des hommes de
+lettres, ce qui leur a fourni la suprême satisfaction de voir de près
+les plus beaux esprits de l'Europe. Ils sont venus en contact avec les
+Hugo, les Dumas et autres célébrités qui ont illustré le siècle passé.
+
+P. Dalcour nous a laissé les pièces de vers dont les titres
+suivent: _Chant d'Amour.--Un An d'Absence.--À une Inconstante.--Le
+Songe.--Le Maudit.--Au Bord du Lac.--La Foi, l'Espérance et la
+Charité.--Acrostiche.--Les Aveux.--Caractère.--Vers écrits sur
+l'Album.--Heure de Désenchantement._
+
+P. Dalcour, Armand Lanusse et Camille Thierry ont plus produit que les
+autres collaborateurs des _Cenelles_, et leurs écrits présentent aussi
+plus de valeur littéraire (si nous exceptons Séjour et Questy) que
+celles de leurs collègues.
+
+Parmi les productions diverses de P. Dalcour, nous avons fait choix du
+_Chant d'Amour_. C'est un modèle de vers mêlés: imagé, vif, tendre et
+gracieux, ce morceau, dans ses tours variées, nous fait voir en même
+temps le caractère sensible de notre poète et ses ressources de style et
+d'imagination. Ses comparaisons sont correctes, sa composition est
+coulante, ses expressions ont de la couleur comme de véritables
+peintures. Nous pourrions dire de Dalcour ce que Boileau écrivait de
+Molière: "Jamais au bout d'un vers on ne le vit broncher".
+
+ =CHANT D'AMOUR=
+
+ Pour chanter la beauté que j'adore, ô ma lyre,
+ Seconde mes efforts!
+ De tes sons les plus doux, sur l'aile du zéphyre,
+ Porte-lui les accords.
+
+ À la vague qui vient mourir sur le rivage,
+ Aux oiseaux dans les airs,
+ À la brise du soir caressant le feuillage,
+ Emprunte tes concerts.
+
+ Recueille de la nuit ces mille sons étranges
+ Mais doux, harmonieux,
+ Qui font que l'âme croit ouïr la voix des anges
+ Qui chantent dans les cieux.
+
+ Si ma bouche jamais, près d'elle, n'osa faire
+ L'aveu de mon ardeur,
+ O ma lyre, aujourd'hui; dis-lui donc ce mystère,
+ Ce secret de mon coeur.
+
+ Puisse de tes accords la suave harmonie
+ S'exhaler doucement,
+ Comme un concert lointain, comme une symphonie
+ Dans un écho mourant!...
+
+* * *
+
+ Qu'une brise légère,
+ Quand aura fui le jour,
+ Dans l'ombre du mystère.
+ À celle qui m'est chère
+ Porte ce chant d'amour.
+
+ Quand de la nuit l'ombre avance
+ Et, telle qu'un nuage immense,
+ Descend sur la terre en silence;
+ Quand tout repose sous les cieux.
+ Heure de douce rêverie,
+ Parfois son image chérie
+ Semble être présente à mes yeux!
+
+ Je vois sa taille de sylphide
+ Son front pur, sa grâce candide,
+ Ses lèvres de corail humide
+ Ses yeux noirs remplis de langueur;
+ Et je sens la vive étincelle
+ Qui, s'échappant de sa prunelle,
+ Soudain vient embraser mon coeur.
+
+ Je crois aussi, dans mon délire,
+ Entendre sa voix qui soupire,
+ Plus suave que le zéphyre
+ Jouant à travers les rameaux,
+ Et plus douce que le murmure
+ Du clair ruisseau, dont l'onde pure
+ Serpente parmi les roseaux.
+
+ Quand une brise bienfaisante
+ Caresse la fleur odorante,
+ Et s'élève plus énivrante,
+ Le soir, vers la voûte des cieux,
+ Moi, je crois de ma bien-aimée
+ Respirer l'haleine embaumée
+ Dans ces parfums délicieux.
+
+ Mais, hélas! bientôt ce mirage
+ Qui réfléchissait son image
+ S'enfuit comme un léger nuage
+ Que chasse un vent impétueux!
+ Ou telle, au lever de l'aurore,
+ On voit l'ombre qui s'évapore
+ Aux premiers rayons lumineux.
+
+ Alors, mais en vain, je m'écrie:
+ Reviens, ô douce rêverie,
+ Ombre décevante et chérie,
+ Reviens une dernière fois!
+ Hélas! quand ma bouche l'appelle,
+ Je n'entends que l'écho fidèle
+ Qui réponde au loin à ma voix!...
+
+ Ranime-toi ma lyre!--Une lampe expirante
+ Jette, avant de s'éteindre, une vive clarté;
+ Exhale un dernier chant de ta corde vibrante,
+ Qui dise les tourments de mon coeur agité!
+
+ Soit que l'astre du jour inonde de lumière
+ Et la terre et les cieux,
+ Soit que sur nous du soir le voile de mystère
+ Tombe silencieux;
+
+ Vierge, c'est toujours toi qui vis dans ma pensée,
+ Qui fais battre mon coeur,
+ Qui ranimes l'espoir en mon âme affaissée
+ Sous le faix du malheur.
+
+ C'est toi qui m'apparais, ô beauté que j'adore,
+ La nuit, dans mon sommeil;
+ Quand le jour luit c'est toi que mon oeil cherche encore
+ À l'heure du réveil.
+
+ Souvent, alors, je crois voir une ombre légère,
+ Qui vole autour de moi;
+ Cette ombre que ne peut dissiper la lumière,
+ C'est toi, c'est toujours toi!
+
+ Mais, ô déception, une ombre vaine, un rêve
+ Peut-il nous rendre heureux?...
+ Pour qui rêve au bonheur, quand le songe s'achève
+ Le réveil est affreux!
+
+ Viens oh! viens m'arracher à la douleur profonde
+ Où je suis abîmé,
+ Viens, je n'espère plus qu'un bonheur en ce monde,
+ C'est celui d'être aimé.
+
+ Car l'amour, l'amour seul d'une vierge adorée
+ Peut consoler le coeur des maux qu'il a soufferts;
+ C'est la fraîche oasis, c'est la manne sacrée,
+ C'est la source d'eau pure au milieu des déserts!
+
+ =P. Dalcour.=
+
+
+=B. VALCOUR=
+
+M. B. Valcour est né à la Nouvelle-Orléans. Si nous devons en juger par
+la date de ses écrits, il serait un des plus anciens parmi les
+collaborateurs des _Cenelles_.
+
+M. Valcour a fait ses études en France et _sous la direction de bons
+maîtres_, comme il le déclare lui-même dans son Épître à Constant
+Lépouzé, poète.
+
+Il savait le latin et le grec. Il nous intéresse par la franchise de son
+caractère et par le ton classique qu'il maintient dans ses vers élégants
+et polis. Il n'hésite pas à nous annoncer qu'il est poète et qu'il est
+familier avec les ouvrages d'Horace et de Virgile.
+
+Valcour écrit avec assurance: il dit qu'il connaît les règles de l'Art
+Poétique et soutient ses prétentions en nous donnant des alexandrins des
+plus harmonieux et des mieux disposés. Il allégorise un peu dans ses
+poésies, mais ce défaut est plutôt un caprice qu'un vice.
+
+Valcour a choisi pour son genre de composition les rimes plates, les
+vers croisés et les stances régulières. Il a cependant un ou deux
+morceaux de vers mêlés.
+
+Mais dans toutes ses productions, il se conforme scrupuleusement aux
+règles de l'art poétique. Sa versification est facile, et ses rimes,
+sans être riches, ne blessent pas d'oreille. Elles sont toujours
+harmonieuses.
+
+Le morceau qui suit, tiré des _Cenelles_, a été composé en 1828. Nous
+ignorons l'âge que M. Valcour pouvait avoir en ce temps-là. Il devait
+être encore au printemps de la vie lorsqu'il conçut cet hommage adressé
+à son professeur.
+
+ =EPITRE À CONSTANT LEPOUZE,
+ En recevant un volume de ses poésies.=
+
+ Je n'ai point oublié, malgré mon long silence,
+ Que je fus à tes lois, enfant, jadis soumis:
+ De toutes tes bontés j'aime la souvenance.
+ Dans mon coeur, j'ai gardé tes préceptes amis.
+
+ C'est à toi que je dois tous mes goûts de poète:
+ C'est toi qui m'instruisis aux métriques accents,
+ Ma muse vierge encore et sensible et discrète,
+ Fait entendre pour toi le premier de ses chants.
+
+ Dans mon âme jamais que le temps ne l'efface!
+ Tu me donnas la clef du langage des Dieux;
+ Tu me montras du doigt l'ingénieux Horace,
+ De Virgile m'ouvris le livre harmonieux!
+
+ Tu ne fus point pour nous comme ce maître avide
+ Qui vend au poids de l'or ses talents aux abois,
+ Dont la plume de fer jamais ne se décide
+ Qu'à faire un "J'ai reçu" quand vient la fin du mois.
+
+ L'on ne t'a jamais vu, Gros-Jean maître d'école,
+ Emprunter ta science à Constant Letellier;
+ Tu ne fis pas de nous un obscur monopole,
+ Ne vendis pas le banc et même l'écolier.
+
+ Non, l'on ne te vit point signant dans la gazette
+ Un A gonflé d'orgueil ou bien un Z bavard,
+ Faire de quelqu'ami la louange indiscrète
+ Ou l'éloge menteur d'un Mécène bâtard.
+
+ Artiste, gloire à toi! Sois orgueilleux, poète!
+ Emule audacieux de Lavan, de Daru,
+ Par toi Louisiana jouit d'un jour de fête,
+ Aux bords de son grand fleuve Horace est apparu.
+
+ Pourquoi ne vas-tu pas t'asseoir au Colysée,
+ Interroger des yeux les restes de Poestum,
+ Parcourir en rêvant Ferrare délaissée,
+ Fouiller dans Pompéï, puis dans Herculanum?
+
+ Je me suis dit: Enfant, il est temps de remettre
+ Au modeste rhéteur le tribut mérité.
+ Je n'ai qu'un mot pour toi, le voici: merci, Maître;
+ Ma bouche te le dit, mais mon coeur l'a dicté.
+
+Tout ce que nous pouvons ajouter en matière de réflexion, c'est que les
+sentiments exprimés dans les vers qui précèdent nous apprennent d'une
+façon singulièrement sensible tout ce qu'il y a de bien ou de mal dans
+l'influence du contact.
+
+Des Lépouzés font des Valcours.
+
+M. Valcour nous a donné plusieurs autres pièces, telles que _L'Heureux
+Pèlerin.--À Malvina.--À Hermina.--Le 11 mars 1835.--L'Ouvrier
+Louisianais.--À Mon Ami.--Mon Rêve.--Son Chapeau et Son Châle.--À
+Mademoiselle Célina.--À Mademoiselle C_.
+
+
+=J. BOISE=
+
+ L'AMANT DEDAIGNE
+
+ Perfide amour, divinité rebelle
+ Toi qui régis les mortels et les dieux,
+ Pourquoi faut-il que ta flèche cruelle
+ Frappe le sein d'un mortel dédaigneux?
+ Moi qui voulais dans le printemps de l'âge
+ Jouir en paix des plaisirs les plus doux,
+ Tu me fixas dans ma course volage;
+ De mon bonheur ton coeur fut-il jaloux?
+
+ Plus d'attraits, plus de charme,
+ Tout est triste à mes yeux,
+ Tout m'afflige et m'alarme,
+ Le jour m'est odieux.
+ Mes membres s'affaiblissent...
+ Que vais-je devenir?...
+ Mes yeux s'appesantissent,
+ Hélas! faut-il mourir!
+
+ Dis-moi, ma douce amie,
+ Dis-moi, que t'ai-je fait?
+ Sans toi je hais la vie,
+ Sans toi tout me déplaît.
+ Tu ne dis rien encore...
+ Que vais-je devenir?
+ Vainement je t'implore,
+ Hélas! je vais mourir!
+
+ Dis-moi quel est mon crime,
+ Ne puis-je le savoir?
+ Serais-je la victime
+ D'un cruel désespoir?
+ Tu gardes le silence...
+ Que vais-je devenir?
+ Prononce ma sentence,
+ Dis-moi, dois-je mourir?
+
+ C'en est fait, je succombe
+ À mon sinistre sort
+ Sur mon front déjà tombe
+ Le voile de la mort!...
+
+ Adieu, cruelle amie,
+ Mes tourments vont finir;
+ Je quitte cette vie,
+ Adieu, je vais mourir.
+
+
+=J. BOISE=
+
+Jean Boise avait la réputation d'être un excellent écrivain, mais sa
+raison s'est voilée à cette période de sa vie où il promettait le plus
+pour les lettres. Ses amis l'ont beaucoup regretté à cause de son beau
+caractère et de ses heureux talents. Sa démence devint une maladie qui
+termina ses jours trop tôt pour l'espoir de ses contemporains.
+
+La dernière stance du morceau que nous publions de lui révèle, comme le
+dirait Lamartine, une "âme triste jusqu'à la mort".
+
+* * *
+
+=BOWERS=
+
+
+ I
+
+ Naguère un orphelin à la plaintive voix
+ Exhalait ses douleurs au champ semé de croix;
+ Il chantait, et l'oiseau, caché sous le feuillage,
+ Semblait, pour l'écouter, suspendre son ramage.
+ Il chantait, et des vents l'haleine se taisait;
+ Le murmure des eaux, triste, s'assoupissait;
+ Il chantait, et mon coeur, attendri jusqu'aux larmes,
+ Se fondait au récit de ses longues alarmes;
+ Il chantait, et parfois ses funèbres accords
+ Faisaient glisser soudain un frisson sur mon corps!
+
+ II
+
+ Quand arrive le soir, pensif et solitaire,
+ Les regards tristement attachés à la terre,
+ Je me prends à pleurer en pensant à celui
+ Qui m'avait dit jadis: «Je serai ton appui,
+ Je serai le soutien de ton sort déplorable;
+ Le monde te dédaigne, hélas! es-tu coupable
+ Si tu souffres, dis-moi, des malheurs d'ici-bas?
+ Si partout l'infortune accompagne tes pas?
+ Non, non, tu ne l'es point. Sur ton destin je pleure.
+ Enfant, acceptes-tu ma chétive demeure?
+ Avec moi veux-tu vivre, infortuné plaintif?
+ Je serai désormais ton parent adoptif;
+ J'adoucirai ton sort; hélas! il est à plaindre!
+ Enfant, dans mon séjour tu n'auras rien à craindre;
+ Des orages du temps j'abriterai tes jours;
+ Car tu seras mon fils, et le seras toujours.
+ J'endormirai tes maux. Dans ma demeure antique,
+ Oh! viens te reposer, enfant mélancolique!»
+ En achevant ceci, me prenant par la main
+ Dans son riant séjour il me conduit soudain,
+ Il m'appelait son fils, je lui disais: mon père;
+ Enfant, il me montrait un avenir prospère.
+ Déjà j'étais joyeux; seulement, quelquefois
+ Le triste souvenir d'une touchante voix
+ De mon hilarité venait rompre les charmes,
+ Et soudain me forçait à répandre des larmes.
+ Mais quand je le voyais, ce généreux ami,
+ Du sommeil de la mort maintenant endormi,
+ J'étanchais aussitôt mes larmes à sa vue,
+ Et soudain me berçais d'une joie imprévue;
+ Car il savait toujours des mots consolateurs,
+ Des mots qui suspendaient les tourments et les pleurs,
+ Des paroles de miel, si douces et si belles
+ Qu'elles assoupissaient mes peines trop rebelles!
+ Il a donc expiré, ce père généreux!...
+ Sur sa mort j'éclatais en sanglots douloureux!
+ De son dernier soupir je me souviens encore:
+ C'était au mois de Mars, au lever de l'aurore...
+ Je venais de ma soeur visiter le tombeau,
+ Quand, tout-à-coup, j'ouis une voix triste et tendre
+ Balbutiant un nom que je ne pus comprendre.
+ J'écoutai... Cette voix, qui me fit soupirer,
+ Murmura: «Ton père est au moment d'expirer,
+ Enfant, n'entends-tu pas? C'est sa voix qui t'appelle,
+ Viens étendre ta main sur sa couche mortelle,
+ Viens présenter ta lèvre à son baiser d'adieu;
+ Sur son lit de douleur l'entretenir de Dieu!
+ J'écoutais pâlissant, sur le bord de sa couche,
+ Ces derniers mots, hélas! échappés de sa bouche:
+ C'en est fait, ô mon fils, je te quitte à jamais;
+ Sur mon tombeau désert tu priras désormais!...
+ Chaque jour tu viendras, au lever de l'aurore,
+ Enfant, pour y gémir, t'agenouiller encore...
+ Que je serre ta main! c'en est fait... je me meurs...»
+ Et sa voix aussitôt s'éteignit dans les pleurs.
+ Hélas! il n'est donc plus! sur son froid mausolée
+ Je soupire parfois ma tristesse isolée.
+ Au matin de mes jours tel est, tel est mon sort,
+ Banni du monde entier je pleure sur la mort!
+ M'égarant, désolé, dans ce noir cimetière,
+ Je contemple l'abri de ma famille entière;
+ Je suis seul, toujours seul dans le champs des tombeaux,
+ Où le saule éploré balance ses rameaux,
+ Où souvent fatigué, je m'assoupis à l'ombre
+ D'un antique cyprès: là, rêveur, triste et sombre,
+ D'un ange de quinze ans, couronné de jasmins,
+ Je crois presser parfois les palpitantes mains.
+ Tenir entre mes bras cette vierge timide,
+ M'enivrer du regard de sa prunelle humide!
+ Puis soudain je m'éveille en murmurant ces mots:
+ Hélas! ce n'est qu'un rêve au milieu des tombeaux!
+ Ah! ton seul souvenir, ange à jamais aimable,
+ Dans mes malheurs fait naître un charme inexprimable
+ Mais bientôt, je le sens, j'irai dormir enfin
+ De ce sommeil, hélas! qui n'aura pas de fin!
+ Alors, Anastasie, en contemplant ma pierre,
+ Qu'une larme d'amour arrose ta paupière!
+ Puisses-tu t'attendrir à l'aspect de ces mots:
+ «Il vécut et mourut au milieu des tombeaux.»
+
+ III
+
+ L'écho répercuta sa complainte orpheline;
+ Et les deux bras croisés sur sa jeune poitrine,
+ Rêveur, il s'assoupit en contemplant des cieux
+ Le flambeau dont l'éclat argentait ses cheveux;
+ Et quand l'oiseau chanta le réveil de l'aurore
+ Dans la même attitude il sommeillait encore:
+ Oui, mais de ce sommeil dont le lugubre aspect
+ Imprime dans nos coeurs un éternel regret!...
+
+Quoique nous n'ayons aucun renseignement sur la vie, le caractère ou le
+mérite de M. Bowers, cependant nous croyons juste et sage de publier la
+pièce qu'il nous a léguée. Le sujet en est éloquent, le style, bien
+soutenu et la marche des idées, bien suivie.
+
+M. Bowers fut un collaborateur des _Cenelles_, et cette qualité nous le
+fait apprécier tout autant que sa poésie.
+
+Il avait donc sa place toute trouvée dans cet ouvrage.
+
+* * *
+
+
+=L. BOISE.=
+
+ AU PRINTEMPS
+
+ (=Chanson.=)
+
+ Tendre printemps, viens rendre à la nature
+ Et ses trésors et ses puissants attraits.
+ Pour le fêter, assis sur la verdure,
+ Les troubadours chanteront tes bienfaits.
+
+ Sous des berceaux de myrtes et de roses
+ Tu m'entendras, charmé de ton retour,
+ À ma Cloé dire de douces choses;
+ Tu me verras tout rayonnant d'amour.
+
+ Tous les amants, dans leurs chansons nouvelles,
+ Te salueront sous des toits frais et verts;
+ Sur les bosquets, tous les oiseaux fidèles
+ S'assembleront pour former leurs concerts.
+
+ Viens donc, accours, la Nature en souffrance
+ Du sombre Hiver subit les dures lois!
+ Elle soupire, implore ta présence;
+ Elle gémit... n'entends-tu pas sa voix?
+
+Louis Boise était le frère de Jean Boise.
+
+Nous avons entendu les anciens dire que Louis Boise ne savait pas lire
+jusqu'à l'âge de vingt ans. Si cela est vrai, il est digne d'être compté
+au nombre de nos prodiges, car un homme d'une intelligence ordinaire ne
+pourrait commencer si tard à apprendre les lettres et réussir à composer
+des vers comme ceux que nous venons de citer. La tâche était énorme,
+mais la réussite fut merveilleuse.
+
+* * *
+
+[Illustration: DR. L. ROUDANEZ,
+
+Patriote créole, fondateur et propriétaire de la _Tribune_ de la
+Nouvelle-Orléans.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+=Les collaborateurs des "Cenelles" (Suite).--Notices biographiques.=
+
+
+=MICHEL ST-PIERRE=
+
+M. St-Pierre était poète et maître d'armes. Comme poète il était naturel
+et gracieux. Tous ses vers sont construits dans un style coulant et
+plein de charme. St-Pierre était d'un caractère aimant, et ses
+compositions reflétaient la chaleur de ses affections. Sa bonne nature
+n'a jamais été mieux révélée que dans sa pièce intitulée _Le
+Changement_. C'est celle que nous avons choisie pour introduire M.
+St-Pierre, étant celle que le poète adressait à l'objet de ses feux, au
+moment où il voulait passer du célibat au mariage. Chose curieuse, tous
+les enfants apprennent cette romance avec facilité et la chantent avec
+plaisir.
+
+Son courage physique et sa fermeté le firent surnommer le Bayard créole.
+À sa mort, M. Lanusse prononça un discours sur son cercueil, ne manquant
+pas de faire allusion à la bravoure remarquable de son ami.
+
+M. St-Pierre était de la Nouvelle-Orléans et appartenait à une famille
+nombreuse et respectable. Ses frères et soeurs ont comme lui reçu les
+avantages d'une éducation soignée. Tous suivaient avec piété les
+principes de l'Église catholique, dans lesquels ils avaient été élevés.
+
+Ce sens religieux se manifeste assez souvent dans les écrits de notre
+poète. St-Pierre, à une certaine heure de sa vie, avait voulu se
+suicider; mais sur les conseils d'un ami, il revint à lui, c'est-à-dire
+à ces sentiments de foi que la folie seule pouvait affaiblir.
+
+ =LE CHANGEMENT=
+
+ Dans une douce indifférence,
+ Je vivais paisible et content,
+ L'amour me semblait sans puissance,
+ Aussi je le bravais souvent;
+ Mais ces doux plaisirs de ma vie
+ Hélas! n'ont pu durer toujours,
+ Puisque vos beaux yeux, Amélie,
+ En ont interrompu le cours.
+
+ Cependant, si je puis vous plaire,
+ Si vous souriez à mes voeux,
+ Je vous en fais l'aveu sincère,
+ Vous m'aurez rendu plus qu'heureux;
+ Car le bonheur que je respire,
+ Quand je me trouve auprès de vous,
+ Est une ivresse... un doux délire
+ Dont mille amants seraient jaloux!
+
+ Sur votre figure jolie,
+ On voit la bonté, la candeur,
+ L'innocence et la modestie,
+ Et tout ce qui marque un bon coeur.
+ Quand, par un regard plein de flamme,
+ Parfois j'interroge vos yeux,
+ L'espoir semble dire à mon âme
+ Que vous partagerez mes feux.
+
+Nous tenons encore de M. Michel St-Pierre quelques autres pièces dont
+voici les titres: _La Jeune Fille Mourante._--_À Une Demoiselle._--_Deux
+Ans Après._--_Couplets._--_Tu m'as dit: Je t'aime._
+
+
+=NUMA LANUSSE=
+
+La grâce du style, l'élégance des formes et un naturel gai: tels sont
+les traits qui distinguent les "Couplets" de Numa Lanusse. Ces vers
+prouvent que l'auteur possédait un beau talent poétique qui, sans doute,
+se serait développé avec l'âge, si la mort n'était venu le surprendre si
+prématurément. Il avait de nombreux admirateurs.
+
+M. Numa Lanusse est mort à vingt-six ans, des suites d'une chute de
+cheval.
+
+* * *
+
+
+=COUPLETS=
+
+ CHANTES À LA NOCE D'UN AMI
+
+ Air: =J'entends au loin l'archet de la folie=.
+
+ Heureux amants, ô vous qui de Cythère,
+ Entreprenez le voyage incertain,
+ Puisse un doux vent, puisse une mer prospère
+ Conduire au but votre amoureux destin.
+ Que de vos coeurs de sinistres images
+ Ne viennent point troubler le doux transport;
+ Voguez, amis, sans craindre les orages,
+ Nos voeux ardents vous conduiront au port.
+
+ La nef bondit et les vents sont propices,
+ Un doux espoir flatte vos tendres coeurs;
+ L'amour vous suit, et d'abord pour prémices,
+ Ce Dieu charmant vous couronne de fleurs.
+ Pour prévenir tempêtes et naufrages,
+ Nous prions tous, et d'un commun accord.
+ Voguez, amis, sans craindre les orages,
+ Nos voeux ardents vous conduiront au port.
+
+ Un vent moins pur que le soupçon enfante
+ De votre marche a retardé l'essor;
+ Le ciel s'ombrage et la vague écumante
+ Va vous couvrir!...--Non, l'espoir luit encor.
+ La vérité dissipe les nuages
+ Et l'air plus frais vous pousse sans effort.
+ Voguez, amis, sans craindre les orages,
+ Nos voeux ardents vous conduiront au port.
+
+ Déjà la plage à vos yeux se présente,
+ Et jusque là le bonheur vous a lui.
+ L'Amour s'en va, et l'Amitié constante
+ Est avec vous; ce sera votre appui.
+ Votre oeil sourit à de charmants présages,
+ De beaux enfants veillent sur votre sort;
+ Voguez, amis, sans craindre les orages,
+ Leurs voeux, leurs soins vous conduiront au port.
+
+M. Numa Lanusse a aussi composé une autre pièce intitulé:
+_Justification_. Cette pièce fait partie des _Cenelles_ et soutient la
+réputation de l'auteur. À ce qu'il paraît, il était accusé par une
+demoiselle d'avoir produit des couplets contre elle. C'est cette
+accusation qui a donné lieu à _Justification_. Nous regrettons ne
+pouvoir imprimer la romance dans son entier, faute d'espace, mais nous
+croyons devoir en extraire les lignes qui vont suivre et que nous
+entendons souvent répéter dans notre population, la plupart des
+personnes qui les citent en ignorant peut-être l'origine:
+
+ "N'écoutez pas le dicton populaire,
+ Car trop souvent il détruit le bonheur."
+
+Il y a plus de poésie dans ces deux lignes qu'un étranger ne le pourrait
+croire, le Créole seul peut bien en apprécier la philosophie.
+
+
+=DESORMES DAUPHIN=
+
+On verra que la pièce qui va suivre est l'expression du désespoir. Il y
+a une chose bien remarquable chez tous nos poètes, c'est qu'ils mettent
+de l'âme dans toutes leurs compositions. Que le sujet soit triste ou
+gai, simple ou majestueux, l'expression, la manière dont ils exposent
+leurs idées ne manquent jamais d'être l'effet de l'art rehaussé par
+l'affirmation du sentiment.
+
+Dans ces lignes de Dauphin, tout est morne et lugubre. Le poète semble
+les avoir conçues sous l'empire d'une funeste résolution.
+
+Cependant, pour la clarté des pensées, pour l'élévation des sentiments,
+comme pour la pureté du langage, rien, dans le genre choisi, ne peut
+surpasser l'excellence des strophes ici reproduites.
+
+ =ADIEUX=
+
+ Objet chéri, pourquoi de ma tendresse,
+ Avoir si tôt suspendu les transports?
+ Te souviens-tu des jours où ton ivresse
+ Me promettait un bonheur sans remords?
+ Adieu, pardonne à mon âme attendrie
+ De ne pouvoir se détacher de toi;
+ Je vais payer aujourd'hui de ma vie
+ Le temps heureux où je reçus ta foi.
+
+ Adieu! de la voûte céleste,
+ Je veillerai sur ton destin;
+ Là finira le sort funeste
+ Qui de mes jours approche ici la fin.
+
+ Quand, tourmenté d'une peine secrète,
+ Ton faible coeur connaîtra la douleur,
+ Viens prier Dieu sur ma tombe discrète,
+ Soudain pour toi renaîtra le bonheur.
+ Et, l'Eternel exauçant ta prière,
+ En souvenir de nos amours passés,
+ Pose une fleur au marbre tumulaire
+ Qui couvrira mes restes desséchés.
+
+ Adieu! de la voûte céleste,
+ Je veillerai sur ton destin;
+ Là, finira le sort funeste,
+ Qui de mes jours approche ici la fin.
+
+
+=NELSON DESBROSSES=
+
+LE RETOUR AU VILLAGE AUX PERLES[1].
+
+ =ROMANCE=
+
+ Elle folâtre en ces lieux pleins de charmes,
+ Tout me le dit, oui, mon coeur le sent bien.
+ Séjour joyeux, tu bannis mes alarmes,
+ Dieu des amours, quel bonheur est le mien!
+ Bosquet fleuri, témoin de notre flamme,
+ Je te revois, ce n'est point une erreur,
+ Ruisseau chéri, c'est à toi que mon âme
+ Veut en ce jour confier son bonheur.
+ Mais la voilà! comme elle est embellie;
+ Ah! que d'attraits, que d'aimables appas!
+ Elle sourit... combien elle est jolie!
+ Charmante Emma, je vole sur tes pas.
+
+ Mars 1828.
+
+ =Nelson Desbrosses.=
+
+[Note 1: Surnom donné par l'auteur de cette romance et par Numa
+Lanusse au Chemin du Bayou, à cause du grand nombre de jeunes et jolies
+jeunes filles qui demeuraient aux environs de la maison Clarke.]
+
+On voit quel soin nos poètes mettaient à chanter les jeunes beautés de
+leur époque.
+
+Le Village aux Perles est sans doute le lieu qui a inspiré Armand
+Lanusse lorsque, dans son Introduction aux _Cenelles_ il a fait allusion
+aux "charmantes Louisianaises dont la beauté, les grâces et l'amabilité
+se conserveront sans doute dans toute leur merveilleuse pureté chez
+celles qui leur succéderont." Desbrosses s'est bien acquitté de sa
+tâche. Comme ce ravissement est naturel: "La voilà! comme elle est
+embellie!"
+
+Nous avons encore, de nos jours, bon nombre de ces perles...
+
+M. Nelson Desbrosses était natif de la Nouvelle-Orléans. C'était un
+homme éminemment respectable et sympathique. Comme la plupart de ses
+contemporains, il a reçu les avantages de l'instruction dans une école
+privée et sous des maîtres consciencieux. En grandissant, il s'est senti
+de son temps, et il a cultivé les Muses. Il s'est rapproché de la
+société des bardes de son époque, et c'est ainsi que nous trouvons ses
+vers dans les _Cenelles_.
+
+Nelson Desbrosses a visité Haïti, où il a passé plusieurs années De Sa
+vie; néanmoins, c'est en Louisiane qu'il s'est fait une carrière.
+
+Il était connu non seulement comme poète, mais, plus encore, comme homme
+de bien. Doué par la nature de certaines aptitudes particulières, il
+prit le parti de les développer sérieusement. Dans la poursuite de cette
+résolution, il se fit l'ami du célèbre Valmour, qui le prépara et de qui
+il reçut les conseils nécessaires pour obtenir la puissance qu'il
+désirait acquérir dans "l'imposition des mains et dans la transmission
+des messages _spirituels_". Avec le temps, il devint un maître dans cet
+art salutaire, ainsi qu'un grand nombre de ses obligés peuvent encore
+l'attester.
+
+
+=M. F. LIOTAU=
+
+ =UNE IMPRESSION=
+
+ Eglise Saint-Louis, vieux temple reliquaire,
+ Te voilà maintenant désert et solitaire!
+ Ceux qui furent commis ici-bas à tes soins,
+ Du tabernacle saint méprisant les besoins,
+ Ailleurs ont entraîné la phalange chrétienne.
+ Jusqu'à ce que chacun de son erreur revienne,
+ Sur tes dalles, hélas! on ne verra donc plus
+ S'agenouiller encor les enfants de Jésus,
+ Qui, l'oreille attentive et l'âme timorée,
+ Savouraient d'un pasteur la parole sacrée?
+ Et de ton sanctuaire, espace précieux,
+ L'encens n'enverra plus son parfum vers les cieux!...
+ Tes splendides autels, tes images antiques,
+ Tes croix, tes ornements et tes saintes reliques,
+ Hélas! vont donc rester dans un profond oubli
+ Qui les range déjà sous son immense pli!...
+ O toi, temple divin, toi dernière demeure
+ Des hommes bien-aimés que le peuple encor pleure,
+ Et qui, peut-être aussi, ressentant tous tes maux,
+ Gémissent comme nous du fond de leurs tombeaux;
+ Toi qui me vis, enfant, en ton enceinte même
+ Recevoir sur mon front les signes du baptême;
+ Hélas! ai-je grandi pour te voir en ce jour
+ Désert, abandonné peut-être sans retour!...
+ Auguste et pur asile où toute âme est ravie,
+ Lorsque se chante en choeur la sainte liturgie,
+ Resteras-tu toujours privé de tout honneur?
+ Puisque jamais en vain nous prions le Seigneur,
+ Chrétiens, unissons-nous; quand ce Dieu tutélaire
+ A versé tout son sang pour nous sur le Calvaire,
+ Espérons qu'en ce jour Lui seul, puissant et fort,
+ En le priant du coeur, changera notre sort;
+ Prions si nous voulons que sa miséricorde
+ Détruise parmi nous la haine et la discorde.
+ Déjà cette espérance, en tarissant nos pleurs,
+ N'a-t-elle point versé son baume dans nos coeurs?
+ N'avons-nous point revu la foule orléanaise
+ Quand vint la noble fête[2], au vieux temple tout aise?
+ Alors le vrai bonheur brillait dans tous les yeux,
+ Car tout fut oublié dans cet instant heureux!
+ Chrétiens, un autre effort penchera la balance
+ Sans doute vers la paix, gardons-en l'assurance;
+ Et nous verrons encor comme dans le passé,
+ Le peuple chaque jour au temple délaissé!...
+
+ =M. F. Liotau.=
+
+[Note 2: Sainte-Barbe, patronne des artilleurs.]
+
+F. Liotau nous a laissé de très bonnes pièces. Le morceau que nous avons
+choisi, _Une Impression_, est une de ses plus heureuses productions.
+Dans ses vers, l'auteur exprime son respect pour la Religion catholique
+et ses voeux pour l'union des coeurs chrétiens. Liotau soigne son style
+dans tout ce qu'il écrit, depuis le badin jusqu'au grave. Liotau est
+spirituel et fécond: il ne manque jamais de sel dans ces poésies, et il
+s'arrête à la fin de son oeuvre sans s'épuiser. Nous tenons de ce poète:
+_Un an après._--_Eline._--_Mon Vieux Chapeau._--_À Ida._--_Couplets
+chantés à une Noce._--_À un Ami qui m'accusait de Plagiat._--_Un
+Condamné à Mort._
+
+
+=AUGUSTE POPULUS=
+
+ REPONSE À MON AMI MICHEL ST-PIERRE
+
+ Quand a cessé l'orage et que le ciel plus beau
+ De sa robe d'azur se pare de nouveau;
+ Quand souriant d'espoir l'astre qui nous éclaire
+ Rejette au loin son voile, et répand sa lumière;
+ Pour fêter le retour de ce beau jour naissant,
+ Le rossignol joyeux fait entendre son chant:
+ Ainsi, puisque ta muse aujourd'hui se réveille,
+ Et que des sons charmants ont frappé mon oreille,
+ Il m'est doux de penser que du Destin jaloux
+ Ton courage a vaincu le funeste courroux.
+ Maintenant plus d'ennuis, plus de morne silence;
+ Que le plaisir, ami, succède à la souffrance.
+ Écarte de ton coeur ce passé ténébreux
+ Que tu sus racheter par des efforts heureux;
+ Célèbre par tes chants cette grande victoire:
+ Ton retour aux vertus te couronne de gloire.
+
+ =A. Populus.=
+
+_À Mon Ami P._--_Acrostiche._--_Réponse à mon Ami M. St-Pierre_: telles
+sont les pièces signées du nom de ce poète.
+
+M. Auguste Populus était maçon de métier. Malgré la maladie consumante
+dont il était atteint, son assiduité à l'étude était remarquable, son
+amour pour les exercices de l'esprit lui attirait l'estime et
+l'admiration de ses contemporains.
+
+Il est mort jeune, à peine âgé de 46 ans.
+
+M. Populus était de la Nouvelle-Orléans.
+
+Lui et St-Pierre étaient unis par les liens de la plus étroite amitié.
+St-Pierre, dans un moment de désespoir, avait songé à se suicider, et ce
+fut son ami Populus qui l'en dissuada. Le morceau que nous reproduisons
+était la réponse à l'épitre de St-Pierre, dans laquelle ce dernier
+exprimait sa gratitude à notre poète de ce qu'il était venu le rappeler
+ainsi à la raison, ou, comme il le dit, _aux vertus_. Cette circonstance
+donne un caractère solennel à la pièce, comme aussi elle en fait
+ressortir la sublime inspiration.
+
+
+=NICOL RIQUET=
+
+Nicol Riquet était cigarier de métier. L'on dit qu'il improvisait
+facilement et qu'il a fait la réputation de plusieurs parasites
+littéraires de son temps. Riquet n'a jamais quitté la Nouvelle-Orléans.
+Il a composé, dit-on, une foule de romances qui n'ont jamais été
+imprimées, mais que la jeunesse de son temps aimait à chanter.
+
+Le _Rondeau Redoublé_ de Riquet a la distinction d'être la seule
+composition de ce genre publiée dans les _Cenelles_. À ce titre, elle
+offre un intérêt particulier. C'est une dédicace naïve adressée au dieu
+Bacchus.
+
+
+=RONDEAU REDOUBLE=
+
+ AUX FRANCS AMIS
+
+ De francs amis demandent un rondeau.
+ Allons, ma muse, il faut faire merveille!
+ N'écrivons plus désormais pour de l'eau,
+ De bon vin vieux on nous paiera bouteille.
+
+ Pour t'obtenir, ô doux jus de la treille!...
+ Il faut rimer dans un genre nouveau,
+ Il ne faut pas ici que je sommeille:
+ De francs amis demandent un rondeau.
+
+ De vin Bacchus nous promet un tonneau:
+ De fleurs l'Amour nous offre une corbeille;
+ Du dieu du vin j'aime mieux le cadeau.
+ Allons, ma muse, il faut faire merveille!
+
+ La nuit, souvent, pour écrire, je veille,
+ Au jour, mes vers tombent dans l'eau: c'est beau!
+ Dès à présent, muse, je te conseille,
+ N'écrivons plus désormais pour de l'eau.
+
+ Je sens sortir du fond de mon cerveau
+ Un nouveau vers à rime sans pareille;
+ Allons, toujours, nous ferons un tableau;
+ De bon vin vieux on nous paiera bouteille.
+
+ À la censure hélas! qui nous surveille,
+ Vite, en passant ôtons notre chapeau;
+ À ses discours ouvrons bien notre oreille,
+ Pour n'être pas nommés poètereau...
+
+ =De francs amis.=
+
+
+=MANUEL SYLVA=
+
+ =SOUDAIN=
+
+ (Mot donné)
+
+ Air: =J'ai vu partout dans mes voyages.=
+
+ Je renonce à toi, sombre Lyre,
+ Puisque tu perds tes doux accents,
+ Et ne chantes que le délire
+ Qui s'est emparé de mes sens.
+ Tes sons attiseraient la flamme
+ Que mon coeur alimente en vain.
+ Ah! pour le repos de mon âme,
+ Lyre funeste, fuis =soudain=!
+
+ Si ma Lyre ne la rappelle
+ À mon esprit passionné,
+ Je vois son image fidèle
+ Dans l'oeillet qu'elle m'a donné.
+ Cette fleur, bien qu'elle se fane,
+ Est constamment là, sur mon sein...
+ Sors de cet asile, profane,
+ Oeillet funeste, fuis =soudain=?
+
+ Enfin, pour toujours je l'oublie,
+ Je vais jouir d'un doux repos!
+ Non, je n'ai plus rien d'Aurelie
+ Que le souvenir de mes maux.
+ Pleurs versés pour une inconstante,
+ Vous ne coulerez plus demain...
+ Mais, quand de l'oublier je tente,
+ Mon coeur s'y refuse =soudain=!
+
+ Déjà cesse ma frénésie,
+ Lyre, oeillet, revenez à moi.
+ Disparais, sombre jalousie,
+ Aurelie a reçu ma foi.
+ Dans l'Amour tout est indicible,
+ Plaisir, malheur, joie et chagrin:
+ Pour un mot on est inflexible,
+ Un regard désarme =soudain=!
+
+ =Manuel Sylva.=
+
+Manuel Sylva, dit-on, était un homme très modeste mais d'un talent hors
+ligne. Il n'a écrit pour les _Cenelles_ que deux morceaux, l'un ayant
+pour titre _Le Rêve_ et l'autre, _Soudain_, que nous avons reproduit.
+
+Sylva était de descendance espagnole, ainsi qu'il semble l'indiquer dans
+son _Essai Littéraire_. Voici comment il s'exprime:
+
+ Aux chants de mille oiseaux, à ceux du rossignol,
+ J'osai mêler ma voix dans un air Espagnol.
+ Las! Je chantais Adèle et ma mère chérie,
+ Et tous les agréments d'une belle patrie.
+
+Le joug pesait lourdement sur la belle nature de Sylva, et il rêvait aux
+charmes d'un pays qu'il appelait le sien et qui, peut-être, était encore
+le séjour de ses parents bien-aimés.
+
+
+=V. E. RILLIEUX=
+
+Victor Ernest Rillieux est natif de la Nouvelle-Orléans. Il descend
+d'une famille dont plusieurs membres se sont illustrés par des aptitudes
+spéciales et des services précieux rendus à notre population.
+
+Comme disait Joanni de William Stephens, "il est mort avant l'âge". En
+effet, 53 ans, c'est comparativement un jeune âge pour mourir, surtout
+lorsqu'il s'agit d'un homme de la valeur de Rillieux.
+
+Rillieux avait le désavantage d'être pauvre. Il a passé des jours bien
+tristes, mais jamais sur son visage calme on ne pouvait découvrir la
+trace de ses souffrances.
+
+Il partageait son temps entre les soins de son petit commerce et
+l'improvisation de ses vers.
+
+Rillieux était d'un esprit fécond: il a plus écrit qu'aucun autre
+Louisianais. Malheureusement, il ne reste de lui qu'un petit nombre de
+pièces. Ce sont des chansons, des odes et satires, et des traductions de
+l'espagnol dont le mérite est reconnu.
+
+Nous avons fait choix pour la publicité d'une romance de notre poète qui
+a été mise en musique par le plus célèbre de nos compositeurs, lui aussi
+couché maintenant dans la tombe.
+
+Victor Ernest Rillieux est mort inopinément le 5 décembre 1898. C'était
+un autre Gilbert, à qui il ressemblait par le talent et par les
+malheurs.
+
+
+=LE TIMIDE=
+
+ MUSIQUE DE L. D.
+
+ Chaque jour je la vois, charmante, gracieuse
+ Au milieu de ses fleurs, sous l'oranger fleuri;
+ Mais quand de son doux chant la note harmonieuse
+ Vient raviver des feux de mon coeur attendri,
+ Pourquoi, timide, il faut qu'en mon ivresse extrême
+ Je ne puisse jamais dire à celle que j'aime:
+ Chante toujours,
+ O mes amours!
+ Chante, chante toujours.
+
+ Ravi, brûlant d'amour à ses côtés, j'admire
+ Ses grâces, sa beauté, son regard enchanteur.
+ Pourtant, quand de sa lèvre un suave sourire
+ Comme un reflet du Ciel vient embraser mon coeur,
+ Pourquoi, timide et faible, en mon extase même
+ Je n'ose dire, hélas! à la dive que j'aime:
+ Souris toujours
+ O mes amours!
+ Souris, souris toujours.
+
+ Le soir dans son hamac, j'aime à la voir rêveuse,
+ Oh! quand elle murmure en un souffle amoureux
+ Un nom, un tendre aveu qu'en mon âme joyeuse
+ J'écoute avec amour comme un chant des cieux,
+ Pourquoi, croyant, doutant, à ce moment suprême,
+ Je ne puisse, oh! mon Dieu, dire à l'ange que j'aime:
+ Rêve toujours,
+ O mes amours!
+ Rêve, rêve toujours.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+=Beaumont et la chanson créole.--L'affaire Toucoutou.--Poètes et
+journalistes.=
+
+
+=BEAUMONT ET LA CHANSON CREOLE=
+
+Joe Beaumont est né à la Nouvelle-Orléans en 1820, et il est mort en
+1872 dans la même ville, sans jamais en être sorti.
+
+Beaumont était d'humeur toujours égale, toujours disposée à faire bon
+accueil, et cette bienveillance le faisait estimer de tout le monde.
+
+Comme poète, il était ingénieux et naturel. Dans ses compositions, il
+employait des formes agréables, mais il ne blessait jamais la vérité. On
+observe ces qualités surtout dans ses chansons créoles, qui ont toujours
+pour fond une morale ou un fait pris de la vie réelle. Il était le poète
+créole par excellence.
+
+
+=L'AFFAIRE TOUCOUTOU=
+
+Beaumont a montré son talent particulier comme chansonnier créole lors
+du procès qui a eu lieu en notre cité, un peu avant la guerre civile
+entre deux familles de couleur bien connues. Ce différend avait été
+provoqué par un échange d'épithètes de la part des enfants, qui
+s'étaient brouillés dans une querelle de rue. L'un des enfants avait
+traité l'autre de nègre. Il s'en est suivi des démêlés de cour qui ont
+fait grand bruit dans le temps, et qui se sont terminés d'une manière
+funeste aux prétentions de la défense.
+
+La personne attaquée en justice cherchait à se justifier en alléguant
+qu'elle était de race caucasique, qu'elle était _une blanche_, comme on
+le disait à l'époque. La poursuite ayant prouvé qu'elle était de
+descendance africaine, elle fut reconnue comme telle par la Cour Suprême
+de l'État.
+
+Cette contestation judiciaire était intéressante, parce que bon nombre
+de personnes d'origine douteuse avaient recours à la loi pour se fixer
+un état civil favorable. Ces personnes, une fois _régularisées_ par les
+tribunaux, passaient dans les rangs de la race blanche et jouissaient de
+tous les droits et privilèges attachés à cette position.
+
+Une décision adverse, par contre, était désastreuse, fatale, car elle
+entraînait la perte de tout prestige pour la victime, qui ne pouvait
+plus alors vivre dans les mêmes conditions sociales.
+
+D'un autre côté, la population de couleur était sérieusement divisée sur
+cette question d'_usurpation ethnologique_. Les uns approuvaient, les
+autres désapprouvaient la conduite des gens de couleur qui voulaient se
+glisser dans la société des blancs.
+
+Les dissidents étaient en majorité, et Beaumont, quoique quarteron,
+était en pleine sympathie avec les vues de cette classe. C'est ainsi
+qu'il s'est intéressé à la cause célèbre dont nous parlons et qu'il s'en
+est constitué le chroniqueur.
+
+Malheureusement, nous n'avons pas toutes les chansons que Beaumont a
+composées à cette occasion, mais les quelques morceaux recueillis
+suffiront, nous voulons le croire, pour faire connaître le génie de
+notre poète, ainsi que le sentiment du peuple de l'époque à l'égard de
+ces folles controverses dont la couleur de l'épiderme faisait le sujet.
+
+Le poète explique le commencement de l'affaire comme suit:
+
+ Maître volé comme oun sarcelle,
+ Qui sorte dans Bonfouca.
+ Li vini porté nouvelle,
+ Li prend so soeur dans so bra.
+ Li dit: "Chère Toucoutou,
+ Mo croire nous va vini fou."
+
+=La soeur indignée lui répond:=
+
+ Quel est donc ce bavardage?
+ Est-ce ici, dans mon salon,
+
+ Que tu me tiens ce langage,
+ Comme un mauvais vagabon?
+ Une blanche! Ah! es-tu fou?...
+ Mon nom n'est pas Toucoutou.
+
+Alors, le frère philosophe explique à sa soeur exaspérée que les gens de
+couleur qui essaient de se faire blancs sont exposés à la proscription
+et au mépris de leurs semblables. Le poète lui fait dire:
+
+ Eh bien, chère Anastasie,
+ Quand Nègue cherché vini blanc,
+ Société pou yé finie:
+ Faut to caché dans ferblanc.
+
+Dans une autre occasion, pendant que le procès se poursuit, Anastasie,
+croyant voir l'avantage de son côté, prend une mine de dédain et fait
+des menaces à son adversaire, qui semble être en proie à une vive
+inquiétude et montre un air chagrin:
+
+ Li gardé pauvre Eglantine
+ Qui la pré mouri chagrin,
+ Li dit li: "Ah! ma mutine,
+ To va conin moin demin".
+
+Anastasie a perdu son procès et le frère vient lui annoncer la mauvaise
+nouvelle. Il dit qu'il était présent et qu'il a entendu le jugement de
+la Cour de la bouche même des juges:
+
+ Mo sorti la Cour Suprême,
+ Pou voir ça yé ta pré fait,
+ Mo tandé juges loyes même
+ Dit nous perdi nou procès.
+
+Mais le chant le plus populaire que le poète ait composé à l'occasion du
+procès Toucoutou est celui dans lequel il s'est fait l'interprète de
+l'esprit populaire. Dans cette pièce remarquable, Beaumont fait entrer
+toute l'ironie de sa nature railleuse. Après avoir fait voir combien le
+Nègre serait malheureux si Anastasie avait réussi, il dit le prestige et
+les avantages sociaux qu'elle a perdus et finit en souhaitant que la
+leçon serve d'exemple.
+
+En voici les couplets tels qu'ils nous sont parvenus:
+
+ =TOUCOUTOU=
+
+ Si vous té gagné vous procé
+ Oui, nègue cé maléré.
+ Mové dolo qui dans focé
+ Cé pas pou méprisé.
+
+ =Refrain:= Ah! Toucoutou, ye conin vous,
+ Vous cé tin Morico.
+ Na pa savon qui tacé blanc
+ Pou blanchi vous lapo.
+
+ Au Théâtre même quand va prend loge,
+ Comme tout blanc comme y fot,
+ Ye va fé vous prend Jacdéloge,
+ Na pas pacé tantôt.
+
+ Ah! Toucoutou..........
+
+ Quand blancs loyés va donin bal
+ Vous pli capab aller,
+ Comment va fé, vayante diabal,
+ Vous qui laimez danser?
+
+ Ah! Toucoutou..........
+
+ Mo pré fini mo ti chanson
+ Pasqui manvi dormi;
+ Mé mo pensé que la leson
+ Longtemps di va servi.
+
+ Ah! Toucoutou..........
+
+La leçon n'a pas servi comme le poète le pensait.
+
+On peut dire que Joe Beaumont était le Béranger de la population créole.
+
+
+=LOLO MANSION=
+
+Nous avons eu le plaisir et l'honneur de connaître M. Lolo Mansion.
+C'était, en effet, un privilège que d'être admis dans la société d'un
+tel homme. Ce vieillard vénérable et intéressant nous attirait non
+seulement par ses belles qualités sociales, mais plus encore par son
+talent et par ses sentiments patriotiques.
+
+M. Mansion était l'ami intime du poète Joanni Questy: il nous l'a dit.
+C'étaient deux âmes sensibles et vertueuses et leur amitié a duré
+jusqu'à la mort. Ils s'occupaient tous deux de l'art et de l'humanité:
+tous deux étaient bons et savants. M. Mansion était un excellent poète
+et en même temps, un patriote dévoué. On sait qu'en 1855 la persécution
+inaugurée contre les Créoles était particulièrement rigoureuse. Nous
+tenons de source certaine que M. Mansion a généreusement donné une
+partie de sa fortune pour faciliter l'éloignement de ses compatriotes.
+Nombre d'entre eux ont profité de ce mouvement pour se soustraire aux
+rigueurs du préjugé. Le Mexique et Haïti leur avaient ouvert les portes
+de l'hospitalité et, grâce aux libéralités de M. Mansion, les malheureux
+exilés ont pu ainsi jouir des avantages de la liberté et de la sécurité
+en pays amis.
+
+C'est une action inoubliable, et nous espérons que les générations à
+venir se feront un devoir sacré d'en conserver le souvenir.
+
+Lolo Mansion a composé plusieurs poèmes. Ses productions sont d'un goût
+exquis et d'un à-propos remarquable. Il s'appliquait à critiquer les
+moeurs de son époque. C'était un peintre des actualités.
+
+C'est étrange que le mérite d'un tel écrivain ait été si peu apprécié,
+au point qu'on ne lui ait pas trouvé une place dans les _Cenelles_.
+
+Néanmoins, notre poète a eu l'honneur de voir son nom figurer dans
+l'_Athénée Louisianais_. "La Folle" est le sujet de l'oeuvre qui y fut
+couronnée. Ce triomphe inattendu a couvert de gloire le nom de M.
+Mansion et a donné à notre population un regain de prestige.
+
+Tant que la Louisiane aura une histoire littéraire et tant que cette
+histoire attirera l'attention des gens de goût, la gloire de Lolo
+Mansion ne périra pas.
+
+Il est à remarquer que son nom n'a été sauvé de l'oubli que grâce à la
+considération sympathique d'un corps tout-à-fait étranger à la
+population de couleur. Voilà la vérité.
+
+Il y en a eu d'autres encore, de ces écrivains inspirés dont les
+productions en prose ou en vers pourraient être mises en honneur par une
+publicité prévoyante. Ces ouvrages sont perdus ou abandonnés à l'oubli.
+
+
+=PAUL TREVIGNE=
+
+M. Paul Trévigne est né à la Nouvelle-Orléans, en 1825. Son père était
+un vétéran de 1814-15. Le nom de famille de sa mère était Découdreau.
+
+Trévigne, dans sa jeunesse, a reçu une éducation solide et soignée. Il
+devint instituteur, occupation qu'il a exercée pendant quarante ans,
+dans le Troisième District de la Nouvelle-Orléans. Paul Trévigne parlait
+et écrivait plusieurs langues et il était l'ami intime de quelques
+hommes de haute éducation. Au nombre de ces derniers, on cite Joanni
+Questy. Basile Crocker, un des plus célèbres maîtres-d'armes de notre
+ville au siècle passé, était aussi dans son intimité. Bien que Trévigne
+ait formé de bons élèves, aucun d'eux n'a brillé dans la littérature.
+Cette circonstance est due sans doute à un changement survenu dans les
+moeurs de la population. Plusieurs de ses élèves ont été officiers dans
+l'armée de l'Union, où ils se sont distingués par leur intelligence et
+leur bravoure.
+
+Quant à M. Trévigne lui-même, il fut appelé souvent à prendre la plume
+pour la défense des droits de l'homme. Il fut d'abord choisi comme
+Rédacteur en chef du journal l'_Union_, publié ici en 1865, époque fort
+orageuse. Il n'y a pas de doute qu'il a connu là de graves dangers
+personnels. Ayant donné des preuves de son talent comme écrivain, il fut
+plus tard invité à prendre la rédaction de la _Tribune_, journal
+quotidien établi par le docteur Louis Roudanez. Dans ces nouvelles
+fonctions, il développa encore de plus grandes ressources.
+
+M. Trévigne a soutenu à la _Tribune_ une lutte longue et pleine de
+périls, il a poursuivi une carrière qui exigeait chez lui un grand
+courage, du talent et du patriotisme. Ce n'était pas qu'il fût toujours
+au pouvoir de la Direction de récompenser ses rédacteurs: la
+satisfaction du devoir accompli était souvent leur seule rétribution.
+Cet état de choses dura des années. Trévigne, malgré les dangers et le
+dénuement, resta à son poste d'honneur jusqu'à la suspension du journal.
+
+Dans les colonnes du _Louisianian_, journal de l'ex-gouverneur
+Pinchback, a paru sous la plume de M. Trévigne une contribution
+littéraire sous le titre de _Centennial Tribute_. Cette pièce était
+composée à l'occasion du Centenaire de l'indépendance américaine,
+célébré en 1876 par l'Exposition de Philadelphie. Elle traitait des
+_oeuvres_ des anciens Créoles et était écrite en anglais.
+
+De 1892 à 1896, le _Crusader_ a su apprécier son intéressante
+collaboration. C'est M. Trévigne qui conduisait la partie française de
+ce journal. Il s'est rendu utile surtout dans la traduction des articles
+de matières courantes publiés chaque jour dans les colonnes du
+_Crusader_ et qui portaient sur les sujets les plus importants de
+l'époque.
+
+M. Trévigne avait le style correct et la composition facile; ses écrits
+étaient satiriques. Il châtiait en riant. Peut-être cette manière
+enjouée qu'il avait d'exposer ses idées et ses commentaires a-t-elle
+servi à lui épargner de désagréables représailles, surtout dans le temps
+où les blancs étaient peu habitués à accepter les opinions de l'homme de
+couleur. Rien n'allumait le feu de l'indignation chez le Démocrate
+autant que la vue de cet homme de couleur prenant sa place dans le
+domaine intellectuel. Tout ce que celui-ci pouvait dire, faire ou écrire
+pour défendre ses droits, accentuer son progrès ou prouver son mérite
+était par l'autre qualifié d'impertinence, d'agression ou d'audace.
+Aussi, la haine contre un homme comme M. Trévigne était-elle intense et
+prête toujours à éclater à la plus légère friction. M. Trévigne est mort
+âgé de 83 ans.
+
+M. Trévigne ayant vécu si longtemps, cette faveur providentielle lui a
+permis de traverser les grandes crises de notre pays. Il est né et il a
+grandi à l'époque de l'esclavage. Instruit et doué d'une haute
+intelligence, il a pu suivre en bon juge les événements qui se
+déroulaient devant lui. Il a vu vendre des hommes, des femmes et des
+enfants de sa race; il les a vus fouetter, et souvent même il les a vu
+souffrir et mourir dans les chaînes.
+
+Plus tard, il a vu poindre la lumière de la liberté, et cette transition
+a fait naître chez lui le désir de faire bénéficier les siens de
+l'expérience de sa vie. Il l'a fait, et la population créole lui doit
+pour cela une place parmi ses immortels.
+
+Les hommes de son époque l'ont honoré de leur confiance; il a justifié
+cette confiance dans la limite de ses moyens.
+
+La tombe ne doit pas faire oublier son mérite: c'est pour cela que nous
+avons entrepris de signaler son caractère et ses oeuvres. Il y a
+peut-être dans la population des hommes plus remarquables que M. Paul
+Trévigne, mais sa position unique le recommande, lui, à une distinction
+qui ne peut être accordée à aucun autre de ses compatriotes. La vérité
+de l'histoire est la mère nourricière de la justice.
+
+
+=ADOLPHE DUHART=
+
+À la suite des hommes de 1844, il a existé à la Nouvelle-Orléans un
+grand nombre de Créoles remarquables. Mais la situation ayant changé de
+face, ces différents esprits ont dû suivre des routes diverses.
+
+En première ligne nous citerons Adolphe Duhart, poète, auteur d'un drame
+intitulé _Lellia_, qu'il a mis sur la scène au Théâtre d'Orléans, vers
+l'année 1867.
+
+M. Duhart a reçu son éducation dans les écoles de France. Il est devenu
+le successeur de M. Questy, comme principal à l'École des Orphelins
+Indigents.
+
+Il est mort il y a environ deux ans.
+
+Duhart a composé de beaux vers qui lui ont valu d'être regardé dans la
+population comme un des "favoris des dieux".
+
+Son frère, Armand Duhart, a laissé de bons souvenirs comme homme de
+lettres et comme un des plus habiles typographes de son temps. Armand
+Duhart a quitté ce monde en 1905, laissant derrière lui le nom d'un
+homme d'honneur et de bien. Il était un des directeurs de l'Institution
+Bernard Couvent et membre de l'_Union Louisianaise_, fondée en 1884,
+dans le but de venir en aide à l'Institution Couvent et de contribuer
+généralement au progrès intellectuel et moral de la population.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+=Le Créole dans les arts et les professions libérales.--Une page de notre
+histoire politique.--Maître d'armes populaire.--Figures du passé.=
+
+
+=EUGENE WARBOURG=
+
+Eugène Warbourg, sculpteur, naquit à la Nouvelle-Orléans vers l'année
+1825. Il mourut à Rome en 1861.
+
+Elevé dans sa ville natale, il eut la satisfaction de pouvoir suivre son
+penchant naturel pour la sculpture. Il reçut ses premières leçons d'un
+artiste français du nom de Gabriel, dont l'établissement était situé
+quelque part, rue Bourbon.
+
+Ce Gabriel devait être d'une nature bien généreuse, puisque, malgré les
+préjugés, il se donna la peine de former le jeune Warbourg, qui lui doit
+ainsi les premiers développements de son génie artistique.
+
+Sous la direction de cet homme habile et consciencieux, Warbourg fit des
+progrès rapides et remarquables.
+
+Ses ouvrages eurent bientôt attiré l'attention. Aussi, plus tard,
+lorsqu'il entreprit de travailler pour son compte, n'éprouva-t-il aucune
+difficulté à se faire une clientèle enviable.
+
+Bon nombre de grands personnages de son époque l'ont encouragé, en lui
+confiant l'exécution d'ouvrages des plus délicats.
+
+On a de lui des bustes de généraux, de magistrats et d'autres citoyens
+notables.
+
+Les vieux cimetières de notre ville sont pleins de monuments qui
+représentent une partie de son oeuvre et de ses créations. On lui doit,
+entre autres pièces remarquables, une statue représentant deux anges
+taillés dans un seul bloc de marbre: ils tiennent chacun dans la main
+droite un calice reposant sur une même base. Ce morceau de sculpture
+était si fragile, que déjà il avait fait le désespoir d'un artiste
+réputé, auquel le même sujet avait été confié précédemment et qui,
+dit-on, n'avait jamais réussi à conduire son travail à bonne fin.
+
+Warbourg, lui, vainquit toutes les difficultés. La personne qui lui
+avait fait la commande de cette statue ne l'ayant pas ensuite réclamée,
+il dût toutefois prendre des mesures pour en disposer autrement. On dit
+que c'est un nommé Panniston qui est devenu le possesseur de ce
+chef-d'oeuvre précieux.
+
+En dehors de ces travaux particuliers, Warbourg avait accepté des
+contrats des autorités ecclésiastiques, pour lesquelles il a exécuté de
+magnifiques ouvrages.
+
+La Cathédrale Saint-Louis et les maisons Grunewald et Hermann, à
+l'époque, renfermaient des échantillons de son talent artistique.
+
+Ses triomphes, quoique mérités en tous points, avaient cependant excité
+la jalousie de ses rivaux, et ces derniers étaient devenus ses ennemis
+déclarés.
+
+[Illustration: MELLE VICTORIA LECENE,
+L'une des lauréates de l'Institution Bernard Couvent, couronnée
+publiquement par M. Lanusse (photographie prise en 1867).]
+
+Warbourg tenait son atelier rue Saint-Pierre, entre les rues Bourbon et
+Royale. Il s'était adjoint son frère, Daniel Warbourg, lui-même un
+artiste de mérite, qui lui servait d'ouvrier praticien. Les deux
+associés supportèrent quelque temps avec patience la campagne hostile
+inaugurée contre eux par l'envie et par le préjugé, mais ne pouvant
+espérer voir la situation s'améliorer, Eugène fit ses adieux à la
+Nouvelle-Orléans, vers 1852, et partit pour l'Europe. Il alla d'abord à
+Paris, où il étudia encore pendant six ans, achevant de se
+perfectionner. Il conçut alors l'idée de visiter la Belgique, mais son
+séjour dans ce royaume fut de courte durée. Il se rendit ensuite en
+Angleterre. À Londres, il rencontra la duchesse de S.... qui l'employa à
+faire des bas-reliefs d'après les illustrations de l'_Uncle Tom's
+Cabin_", de Mme Beecher Stowe. Il demeura attaché à ce travail
+spécial plus d'un an, après quoi il se décida à visiter Florence, avec
+l'intention de s'y fixer.
+
+Mais, ayant rencontré dans cette dernière ville des conditions aussi
+désagréables que celles qui l'avaient chassé de son pays, il tourna ses
+regards vers la cité de Rome, comme vers un lieu plus propice à ses
+aspirations. En effet, il se trouva mieux là que partout ailleurs, mais
+son bonheur ne dura pas longtemps, car, comme nous l'avons dit, il
+mourut environ deux ans après son arrivée dans la capitale de l'Italie.
+Il était alors âgé de 36 ans.
+
+À l'étranger, le génie de Warbourg avait pris son essor. Il dota le
+monde artistique de plusieurs productions qui ont fait parler de lui.
+Les journaux des deux Continents se sont occupés de ses oeuvres, et les
+artistes et les savants l'ont accueilli avec des marques de sympathie et
+de respectueuse appréciation. Il est à noter que Warbourg et Rillieux
+sont, sans contredit, les deux Louisianais les mieux connus en Europe.
+
+Parmi les chefs-d'oeuvres de Warbourg, on cite: _Le Pêcheur_ et _Le
+Premier Baiser_.
+
+
+=DANIEL WARBOURG=
+
+Daniel Warbourg, son frère, vit encore et fait honneur au nom qu'il
+porte par le mérite remarquable de ses ouvrages de marbrerie.
+
+Daniel Warbourg est graveur.
+
+Daniel fils est un autre membre de la famille favorisé de la nature: il
+est considéré un artiste accompli dans la sculpture du marbre et du
+granit. S'il n'était pas un homme de couleur, depuis longtemps on l'eût
+placé au rang qui lui est dû à cause de ses talents. Il a fait ici des
+travaux d'une élégance admirable et d'une valeur incontestable.
+
+Eugène Warbourg était un homme de couleur libre, enfant de parents
+étrangers. Son état de naissance lui avait permis de s'instruire et de
+cultiver ses facultés, privilège qui n'était pas accordé aux esclaves.
+
+Notons ici, en passant, que certains écrivains ne manquent pas de nous
+parler longuement des aptitudes chorégraphiques des Nègres; mais le
+lecteur cherchera en vain, dans les ouvrages de ces mêmes auteurs, une
+seule ligne sur le génie d'hommes tels que Warbourg.
+
+
+=ALEXANDRE PICKHIL=
+
+Nous avons eu en Louisiane notre Titien, dans la personne d'Alexandre
+Pickhil.
+
+Nous savons que Pickhil a exécuté de magnifiques tableaux, mais il ne
+nous a rien laissé, parce que peut-être le désenchantement l'en a
+détourné. On affirme qu'il avait fait le portrait en pied d'un haut
+personnage ecclésiastique, mais qu'il a lui-même détruit cette oeuvre, à
+cause d'une injuste critique.
+
+C'est ainsi que Pickhil, quoique peut-être le meilleur peintre de son
+époque, a préféré mourir inconnu, dans la misère même, plutôt que de
+manifester son talent au détriment de son amour-propre. Pickhil est mort
+à la Nouvelle-Orléans, vers le milieu du siècle passé, entre 1840 et
+1850.
+
+On dit que la désillusion a fait le malheur de toute sa vie.
+
+
+=JOSEPH ABEILARD=
+
+Joseph Abeilard était un des architectes les plus habiles que la
+Louisiane ait produits avant la guerre de Sécession.
+
+Abeilard était un artiste parfait. Il pouvait dresser un plan comme un
+architecte, apprécier la qualité des matériaux comme un appareilleur,
+rédiger et faire observer les stipulations d'un contrat comme un
+entrepreneur, et exécuter de ses mains les diverses parties d'un ouvrage
+comme le meilleur ouvrier pratiquant. Abeilard était connu pour avoir
+travaillé en ces différentes qualités.
+
+C'était par son mérite supérieur qu'il s'était fait une réputation. Il
+lui est parfois arrivé de perdre de ce prestige qui lui était dû:
+c'était lorsqu'il travaillait en second, sous les ordres d'hommes
+tout-à-fait incapables mais jouissant de la préférence de race.
+
+On peut citer, comme exemple, la construction du Marché Bazar et celle
+des Purgeries (Sugar Sheds), élevées sur le devant de la ville.
+
+C'est le génie d'Abeilard qui mit ces grands ouvrages sur pied, mais le
+contrat n'en avait pas moins été donné à un autre particulier, pour son
+bénéfice personnel. Cet architecte postiche eut toutefois le bon sens
+d'employer Abeilard, qui conduisait tout à bonne fin. Ce qui permit à
+l'autre de toucher des honoraires princiers sans peine et sans fatigue.
+
+Nombre de vieux habitants se souviennent d'Abeilard, et nous sommes sûrs
+que leur jugement à l'égard de cet homme sera le même que celui que nous
+portons ici, car pendant plus de quarante ans qu'il a professé et exercé
+son art, il a maintes fois donné les meilleures preuves possibles de ses
+remarquables aptitudes.
+
+Abeilard est né et il est mort à la Nouvelle-Orléans.
+
+Son frère, Jules Abeilard, était aussi un artisan de premier ordre. Sans
+être l'égal de Joseph, il possédait un talent varié, et il s'est souvent
+distingué dans la préparation et l'exécution de travaux importants
+entièrement confiés à ses soins. Jules est mort à Panama, laissant à la
+population l'héritage d'une belle et enviable réputation.
+
+
+=E. J. EDMUNDS=
+
+Nous devons ajouter à la liste d'honneur le nom du professeur E.-J.
+Edmunds. Il naquit à la Nouvelle-Orléans. S'il vivait aujourd'hui il
+serait encore loin d'être un vieillard.
+
+M. Edmunds fut un de nos plus habiles mathématiciens. Aussi, à son
+retour de France, les autorités de l'État ne tardèrent-elles pas à
+profiter de ses talents.
+
+Vers l'année 1872, le Bureau des Écoles Publiques l'invita à occuper la
+chaire des Mathématiques à l'École Supérieure de la Nouvelle-Orléans,
+et l'offre fut par lui acceptée immédiatement.
+
+Comme toujours, les journaux l'attaquèrent. C'était une ruse employée
+par la presse prévenue pour s'assurer si vraiment l'instructeur
+nouvellement choisi était capable de remplir les délicates fonctions
+qu'il avait assumées. La lutte, dès lors, s'engagea entre les journaux
+et le jeune professeur, mais elle fut de courte durée. Pour mettre fin
+aux ennuis dont il était l'objet, le maître lança un défi à tous ses
+détracteurs, les invitant à venir le rencontrer au tableau noir. Après
+cela, on le laissa tranquille.
+
+Le professeur Edmunds, à la suite d'une maladie, perdit la raison. Il ne
+l'avait pas recouvrée à sa mort. Comme M. Nelson Fouché, il avait fait
+une étude approfondie des mathématiques.
+
+Il avait aussi d'excellentes notions d'astronomie.
+
+Il est bien malheureux qu'il soit mort si jeune.
+
+
+=NORBERT RILLIEUX=
+
+M. Norbert Rillieux était le plus célèbre de nos Créoles. Nous avons eu
+des héros, des écrivains, des musiciens, des peintres, des sculpteurs,
+des architectes, mais Rillieux, lui, était un génie scientifique.
+
+L'invention de Rillieux, le _Vacuum-Pan_, ou appareil centrifuge, a été
+une découverte des plus importantes.
+
+Elle a introduit dans la fabrication du sucre un procédé qui donne un
+meilleur produit et qui, en même temps, apporte un bénéfice beaucoup
+plus considérable aux planteurs dans leurs opérations.
+
+On a souvent essayé de remplacer cette invention, mais sans succès
+décisif. On raconte, à ce sujet, qu'à l'usine de M. Stackhouse un
+certain _charlatan_, qui s'était donné comme ingénieur, prétendit un
+jour qu'il pouvait substituer au _vacuum-pan_ un mécanisme plus sûr et
+plus expéditif.
+
+M. Stackhouse, un peu intéressé sans doute, se laissa séduire par les
+audacieuses assurances de l'ingénieur prétentieux et lui donna la
+permission de faire selon ses idées.
+
+Il fut toutefois convaincu bientôt de son erreur, mais l'expérience lui
+coûta cher.
+
+Il paraît que cet homme incompétent s'était empressé de démolir, pièce
+par pièce, tout le mécanisme si compliqué de l'appareil Rillieux, pour
+enfin découvrir qu'il n'était capable ni de changer les engins, ni de
+remettre les choses à leur place.
+
+M. Stackhouse se vit forcé de faire venir à la hâte un ouvrier habile
+qui, avec l'aide de M. Orville Marigny, mécanicien, put enfin refaire la
+machine que l'ingénieur présomptueux avait presque détruite.
+
+Dans les sciences appliquées, M. Norbert Rillieux n'avait pas son égal
+en Louisiane. Habitué à la conception comme à la construction, il était
+aussi ingénieux dans l'invention qu'il était adroit dans l'exécution. On
+disait que son coup de marteau valait le même prix que son conseil.
+Cependant, malgré le génie de Rillieux, malgré le mérite de ses services
+rendus à la principale industrie de la Louisiane, on n'a jamais manqué
+de lui faire sentir le poids de l'humiliation et du préjugé de race.
+
+Après sa mort, les journaux de la Nouvelle-Orléans ont bien tenté de
+faire son éloge, mais en même temps, toujours si exacts quand il s'agit
+de dénigrer, ils ont eu soin de ne faire pas la moindre allusion à son
+origine.
+
+Tout homme intelligent comprend la raison de cette odieuse réticence:
+c'est qu'il importait d'enlever aux Créoles la gloire qu'ils pourraient
+tirer de cette illustre personnalité.
+
+Norbert Rillieux, comme chef de l'École Centrale, à Paris, a été
+apprécié. Il a occupé là-bas le rang qui convient à un homme de sa
+valeur. Nous ajouterons que, quelle que soit ici l'attitude, quelles que
+soient les réticences des méchants et des ingrats, sa place dans
+l'histoire ne sera jamais effacée.
+
+On dit que Rillieux avait soumis à la ville certains plans de
+canalisation, mais qu'à cause de la question de race ces plans avaient
+été rejetés par l'Administration. Nous n'avons pas de peine à croire que
+ce rapport soit vrai, car le préjugé fait faire ces choses stupides dans
+notre pays. L'absurde, plus ou moins, accompagne le jugement des esprits
+prévenus, comme il a été clairement démontre dans l'incident Stackhouse.
+
+
+=ANTOINE DUBUCLET=
+
+L'injustice du préjugé n'a jamais été plus manifeste que dans l'attitude
+du public louisianais à l'égard de l'honorable Antoine Dubuclet,
+trésorier d'État de 1868 à 1879.
+
+Pendant toute cette époque orageuse, M. Dubuclet a dirigé les finances
+de la Louisiane, et après ses onze ans de service, il s'est retiré sans
+laisser derrière lui le moindre vestige de mécontentement ou d'erreur.
+
+Ce que nous avançons ici a été établi au cours d'une enquête minutieuse
+et rigide, instituée sous les auspices d'un parti hostile et
+soupçonneux.
+
+Les politiciens les plus éminents de la Louisiane s'attendaient à
+trouver ses comptes en désordre. Le Comité Aldiger fut donc créé, ayant
+pour mission d'examiner les archives de la Trésorerie. Déterminés à ne
+rien négliger pour arriver au but qu'ils s'étaient proposé, ces
+Messieurs du Comité s'étaient assuré les services de trois comptables
+experts.
+
+L'enquête dura six mois.
+
+Malgré des recherches minutieuses et le désir non dissimulé de
+rencontrer des sujets de poursuite, on fut contraint de reconnaître la
+probité irréprochable du Trésorier démissionnaire.
+
+Dans un autre milieu que le nôtre, un semblable exemple d'honnêteté
+n'eût pas manqué d'intéresser le public. Ici, il n'en a rien été, pour
+la bonne raison que M. Dubuclet était un Créole de couleur.
+
+En dépit des dilapidations et des turpitudes qui ont marqué
+l'administration des finances de l'État, depuis l'époque qui nous
+occupe, personne n'a eu la loyauté de remonter à ce fonctionnaire modèle
+pour rendre le plus petit hommage à ses hautes qualités civiques.
+
+"O Athéniens, qu'il en coûte pour être loué de vous!"
+
+
+=OSCAR GUIMBILLOTTE=
+
+Le docteur Guimbillotte était fils d'un Français et d'une femme de
+couleur. Il avait toute l'apparence d'un blanc et comptait beaucoup
+d'amis parmi les personnes de cette race. Il s'est marié avec une
+personne de couleur, et il a vécu sans avoir jamais rougi de son
+origine.
+
+D'ailleurs, s'occupant sérieusement de sa profession, pendant plus de
+vingt-cinq ans qu'il l'a exercée, il a prodigué ses soins à tout le
+monde indistinctement.
+
+Le docteur Guimbillotte a honoré la population créole par son grand
+fonds de charité, ainsi que par ses connaissances variées. C'était un
+médecin consciencieux. Il ne se contentait pas seulement de faire des
+visites et d'envoyer son compte, mais il apportait de la sympathie dans
+ses relations professionnelles avec ses patients.
+
+Souvent il composait les médicaments lui-même, les administrait, et
+veillait au chevet du malade pour attendre et vérifier les effets du
+traitement. Cette manière d'agir a sauvé la vie à nombre de personnes
+dont le cas réclamait une attention assidue et la précieuse surveillance
+de l'oeil exercé du médecin.
+
+Le docteur Guimbillotte a prouvé son mérite au sein de nombre de grandes
+familles, qui lui en ont gardé une éternelle reconnaissance.
+
+On dit qu'il était herboriseur, et qu'il n'a pas hésité à faire usage de
+cette spécialité dans certaines occasions où les combinaisons
+pharmaceutiques ordinaires lui refusaient des ressources.
+
+Il était aussi homme de lettres. Les gens qui l'ont connu disent qu'il
+était doué d'une mémoire prodigieuse et que ses connaissances dans la
+littérature étaient aussi vastes que ses études scientifiques.
+
+La mort du docteur Guimbillotte fut une perte sérieuse pour la
+population créole dont il descendait. Il avait étudié à Paris.
+
+Le docteur avait un visage agréable et des traits réguliers comme ceux
+d'un Européen. Ses grands yeux bleus étaient spirituels et
+tendres,--vrais indices de ses qualités et de ses sentiments. Il avait
+un front large et découvert.
+
+Ses cheveux châtains, longs et soyeux, tombaient en mèches généreuses
+sur ses larges épaules. Sans être haut de taille, il avait des formes
+athlétiques.
+
+Tout, chez lui, dénotait la noblesse et la force. Il est mort le 21
+janvier 1886, à l'âge de 55 ans.
+
+
+=ALEXANDRE CHAUMETTE=
+
+Le docteur Alexandre Chaumette était natif de la Nouvelle-Orléans, mais
+il a passé sa jeunesse à Paris, où il a reçu son éducation.
+
+M. Chaumette a la distinction d'être le premier médecin de couleur qui
+soit venu à la Nouvelle-Orléans exercer sa profession. Son arrivée dans
+notre ville a causé une grande sensation.
+
+Les autres médecins, par préjugé ou par calcul, peut-être pour les deux
+raisons, se sont opposés à son entrée dans la carrière professionnelle.
+On a débuté, en soumettant Chaumette à un examen humiliant. Comme il
+était muni d'un diplôme régulier de France, on n'était pas justifiable
+de lui imposer cette formalité.
+
+Il fut enfin admis à la pratique, et la population eut le bénéfice de sa
+science, en même temps que de ses brillantes qualités de citoyen.
+
+Le docteur Chaumette avait fait des études sérieuses, et s'il a été
+enfin reconnu par la Fraternité médicale de cette ville, c'est grâce aux
+preuves qu'il a données de ses grandes connaissances. Il avait été
+attaché au service des hôpitaux de Paris, où, en qualité d'interne, il
+avait acquis une vaste expérience.
+
+Le préjugé ayant renoncé à ses persécutions, il ne tarda pas à gagner
+ici la confiance des blancs comme des noirs.
+
+
+=BASILE CROKERE=
+
+Basile Crokère est un personnage remarquable de la population créole.
+C'est à la Nouvelle-Orléans qu'il a pris naissance et qu'il a développé
+ses talents, particulièrement comme maître d'armes, comme artisan et
+comme mathématicien.
+
+M. Basile, comme nombre de ses compatriotes, s'est appliqué à l'étude et
+au travail. Avec le temps, grâce à son intelligence et à son courage, il
+a su vaincre les difficultés de son milieu.
+
+Il était menuisier de métier, et il est devenu un des plus habiles
+constructeurs d'escaliers de sa ville natale. Il n'y en avait qu'un
+autre comme lui, c'était son ami Noël J. Bacchus.
+
+C'est toutefois à ses succès comme maître d'armes et comme mathématicien
+qu'il doit surtout la place honorable qu'il occupe aujourd'hui dans
+l'histoire des hommes marquants de la Louisiane.
+
+Comme maître d'armes, il a attiré sur lui l'attention du public en
+général.
+
+Quoique la population comptât un nombre considérable de ces experts de
+l'escrime et de bretteurs, Basile Crokère fut proclamé leur supérieur à
+tous. Mais il est entendu qu'il s'était fait cette réputation comme
+homme de salle, non comme brétailleur.
+
+Il employait son talent à former la jeunesse, à la faire bénéficier de
+son habileté, et de ses connaissances dans les armes.
+
+M. Basile était un homme instruit et respectable; il a su se faire
+estimer et considérer par son caractère, sa conduite et ses manières
+distinguées.
+
+Il n'était donc pas étrange qu'un homme possédant ces qualités
+recommandables dût jouir d'un certain crédit parmi les gens de la haute
+société, chez qui il se créa une clientèle d'élite.
+
+La population créole se félicite d'avoir produit un homme comme Basile
+Crokère,--un homme qui, sans sortir du foyer de sa naissance, a pu
+acquérir assez de renom pour recevoir des hommages partis de tous les
+rangs de la société.
+
+Basile Crokère enseignait aussi les mathématiques. On prétend qu'il a
+formé d'excellents élèves. Quant à sa profession des armes, on dit de
+lui qu'il pouvait toucher son adversaire presqu'en composant une
+ballade, comme le faisait le héros de Rostand.
+
+Il disait souvent que sa poitrine était un _point sacré_: ça en avait
+tout l'air, car on nous affirme que jamais le fleuret d'un adversaire ne
+l'a touchée.
+
+De plus, Crockère eut le bonheur, comme ses compatriotes les plus
+estimés, d'apprendre avec profit que le travail, même le travail manuel,
+est un trésor.
+
+Il semble être à propos de noter ici qu'il existait au temps de M.
+Crokère d'autres maîtres d'armes d'une force très remarquable. Les plus
+connus sont Robert Séverin, M. St-Pierre, Joseph Joly, Joseph Auld. Ces
+fines lames étaient les compagnons du grand maître et ont plus d'une
+fois croisé le fer avec lui. L'escrime était en vogue en ce temps-là,
+mais ce noble passe-temps, comme tant d'autres, a dû disparaître devant
+le nouvel ordre de choses introduit dans notre vie sociale par les
+événements de la guerre des Sections de 1861.
+
+Personnellement, M. Basile était charmant. Sa conversation toujours
+correcte et lucide faisait rechercher sa société. Il était très soigné
+dans son langage.
+
+Basile Crokère a contribué sensiblement au prestige de la population
+créole.
+
+Au nombre de ses amis intimes, on comptait les professeurs Trévigne et
+Questy, deux compatriotes d'une grande valeur intellectuelle.
+
+L'un était le rédacteur de la _Tribune_, l'autre, un disciple d'Apollon.
+
+Dans une certaine _Histoire de la Louisiane_, M. Basile Crokère est
+donné comme mulâtre. C'est une erreur, il était quarteron. Le terme
+_mulâtre_ est chez nous si malsonnant, que nous préférons ainsi
+préciser.
+
+Dans un certain ordre d'idées, on y attache même un caractère d'infamie.
+
+
+=FRANÇOIS BOISDORE=
+
+M. François Boisdoré était un orateur de talent. Il a rendu des services
+signalés à la cause des républicains.
+
+Au début de la Reconstruction, en 1868, il a acquis de la distinction en
+faisant entendre sa parole éloquente dans nos assemblées politiques. On
+peut dire de M. Boisdoré qu'il a fait honneur à la population par son
+patriotisme, par l'élévation de son caractère, et par la part active
+qu'il a prise aux débats publics, lorsque la cause du progrès avait
+besoin de défenseurs zélés et capables. Nous devons cet éloge à sa
+mémoire.
+
+M. Boisdoré a été pendant longtemps teneur de livres chez M. Pierre
+Cazenave, le plus grand entrepreneur de pompes funèbres de la
+Nouvelle-Orléans, au milieu du siècle passé.
+
+M. Cazenave était aussi le plus habile embaumeur de son époque.
+
+On dit, à cet égard, que M. Cazenave a emporté dans la tombe un secret
+particulier qu'il possédait sur la manière de prévenir la corruption des
+corps. Ce qui est vrai, c'est qu'il y a encore dans l'établissement de
+M. Emile Labat une de ces _momies_, préparée par lui et que le temps a
+respectée.
+
+L'établissement Cazenave, où M. Boisdoré a fait un si long terme de
+service, était situé angle des rues Bourbon et Saint-Louis. Il ne paraît
+pas très nécessaire d'ajouter que M. Boisdoré appartenait à l'ancienne
+population libre et qu'il avait reçu une brillante éducation.
+
+La mort de M. Pierre Cazenave amena un changement dans sa vie, il dut
+changer de profession. C'est ainsi qu'il devint maître d'école, un peu
+après la guerre civile.
+
+Au physique, on peut l'appeler un bel homme; il avait une physionomie
+imposante.
+
+M. Boisdoré était circonspect dans ses expressions. Il disait rarement
+des mots pour rire, ayant conservé l'habitude des anciens d'être presque
+toujours sérieux dans la communication de sa pensée. Par la mort de M.
+Boisdoré, la population créole a perdu un membre instruit, ferme,
+honnête et utile.
+
+M. Boisdoré a quitté ce monde il y a environ dix ans.
+
+
+=FIGURES DU PASSE=
+
+François Escoffié, Séverin Lataure et Léoni Monthieu étaient des
+professeurs de renom, très estimés pour les services qu'ils ont rendus à
+la population. Ils ont formé de bons élèves.
+
+Soulié, Delassize, Boré, les Rillieux, frères de l'inventeur, les
+Hewlett, les St-Amant, les Sincyr, les Barjon, les Fouvergne, les
+Beauvers, les Brulé, les Castelin et une foule d'autres ont été des
+personnages de position et de qualité.
+
+Les uns se sont signalés dans le commerce, les autres dans l'industrie,
+mais tout ont laissé une réputation de haute distinction. Il est à
+propos de les nommer, car ils ont jeté de l'éclat sur le prestige des
+Créoles de couleur.
+
+Chacun de ces hommes représente une personnalité dont on eût parlé,
+partout ailleurs qu'ici. Malheureusement, le préjugé d'une part et
+l'insouciance de l'autre semblent s'être mis d'accord pour ériger autour
+de certains noms la barrière du silence.
+
+Mais ce silence ne pourra pas durer toujours. L'avenir, probablement,
+s'inquiétera du passé; il est à supposer que l'homme de demain se
+demandera ce qu'était l'homme d'hier. Dans ce cas, puisse notre modeste
+ouvrage servir de guide au patriote désireux de connaître.
+
+
+=JOSEPH COLASTIN ROUSSEAU=
+
+M. Joseph Colastin Rousseau était natif de la Nouvelle-Orléans. Il était
+un des hommes du siècle passé qui s'occupaient de littérature. On a eu
+de lui un petit pamphlet intitulé _Les Contemporains_. Il y a dépeint
+gracieusement son expérience des hommes de sa société et de son époque.
+Il n'a écrit qu'en prose. Bien qu'on ne le voie pas figurer au nombre
+des collaborateurs des _Cenelles_, il a été en tous points l'égal de ces
+hommes d'esprit.
+
+Il partit un peu avant la guerre de 1861 pour Haïti, dont il fit son
+pays d'adoption. Il y étudia le droit et s'y fit recevoir avocat. Ses
+succès au Barreau de la République noire ont certes été remarquables,
+car on en entendit parler jusqu'ici.
+
+M. Colastin Rousseau n'a pas laissé d'héritiers. Il avait épousé Melle
+Populus, petite-fille du célèbre Savary, qui commandait les Haïtiens
+dans la bataille des plaines de Chalmette contre les Anglais, pendant la
+guerre de 1814-15.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+=La musique chez les Créoles.--Rivalités d'artistes.--Jusqu'où va le
+préjugé.=
+
+
+=LA MUSIQUE CHEZ LES CREOLES=
+
+La population créole de couleur a produit d'excellents musiciens et des
+compositeurs d'un mérite supérieur.
+
+Mais ceux dont le talent et les oeuvres ont toutefois commandé une
+attention toute particulière, en Louisiane et même à l'étranger, ce sont
+les Lambert, le père et ses deux fils. Le père, dit-on, était le plus
+fameux des trois. Malheureusement, il ne nous a rien laissé parce que la
+Louisiane, probablement, était encore trop _primitive_ à son époque pour
+encourager son génie musical.
+
+Mais ses fils ont fait du bruit à Paris, au Portugal et au Brésil.
+Lucien, surtout, était l'auteur de nombreuses compositions, qu'il a même
+dédiées aux personnages les plus distingués de ces différents pays. Et
+on affirme que la noblesse ne dédaignait pas ses dédicaces.
+
+Les Lambert ont longtemps brillé en Louisiane, mais comme tant d'autres
+ils ont préféré vivre ailleurs, où les conditions de la vie leur
+paraissaient plus favorables que celles qu'ils rencontraient au foyer de
+leur naissance.
+
+Ils étaient pianistes, et ils ont joué de leur instrument au Théâtre
+d'Orléans.
+
+On rapporte que d'autres artistes de réputation se donnaient le plaisir
+de prendre part à leurs concerts, entr'autres le célèbre Gottschalk.
+
+Malgré les changements survenus depuis la guerre, celui qui est au
+courant de certains détails intimes n'a pas oublié ce qui se passait
+dans ces réunions artistiques. Il y a peu de survivants de cette période
+intéressante, mais la voix des traditions nous en a apporté les échos.
+Entre autres choses, on nous a appris qu'il existait une petite rivalité
+d'artistes entre Gottschalk et Lambert, et que cette rivalité fut
+heureusement réglée par l'intervention ingénieuse d'amis communs, qui
+ont donné à l'un et à l'autre de ces deux génies une part égale de
+gloire.
+
+Gottschalk était reconnu le maître de Lambert comme instrumentiste, et
+Lambert, le maître de Gottschalk comme compositeur.
+
+En ce temps-là, en 1843, il n'était question ici que des mérites
+respectifs de ces deux grands musiciens.
+
+
+=EUGENE MACARTY=
+
+M. Eugène Macarty était un excellent pianiste. Plus heureux que ses
+contemporains, le public s'est occupé d'une façon toute particulière de
+sa personnalité et de ses compositions. On a même prétendu qu'il était
+le seul artiste de mérite parmi les Créoles. Or, d'après les rapports de
+gens dignes de foi et d'une compétence indubitable, Eugène Macarty
+n'était pas même l'égal des Lambert dans la théorie de la musique et
+bien moins encore dans l'invention.
+
+Sous ce rapport, les Lambert ont plus et mieux fait que Macarty. Mais
+celui-ci était varié dans ses talents. Cette versatilité était
+remarquable, car elle s'est toujours manifestée avec avantage dans
+toutes les occasions. Macarty avait une voix de baryton riche, sonore et
+admirablement cultivée.
+
+De plus, il était comédien de nature. Dans le vaudeville, il rivalisait
+avec Charles Vêque, considéré à l'époque un comique de tout premier
+ordre. Charles Vêque avait depuis longtemps laissé les rangs des
+amateurs pour se joindre aux professionnels du théâtre.
+
+Aussi, dans toutes les entreprises de la scène organisées par la
+population créole, Macarty remplissait-il le premier rôle, qui lui était
+décerné de consentement commun.
+
+Il était le successeur logique d'Orso, de Villasseau et de ces autres
+artistes dont les triomphes ont laissé dans l'esprit de leurs
+contemporains des souvenirs ineffaçables.
+
+Macarty était aussi orateur. Doué d'une forte voix et d'une diction
+claire, sa parole était facile et éloquente.
+
+Aux premières heures de la Reconstruction, Macarty s'est fait souvent
+entendre devant les assemblées du peuple, discutant avec force et avec
+intelligence les questions de droit et de liberté, et il n'a jamais
+manqué, dans ces occasions, de recueillir les plus chaleureux
+applaudissements. On peut donc dire que Macarty était musicien,
+chanteur, comédien et politique.
+
+
+=SAMUEL SNAËR=
+
+Samuel Snaër était peut-être plus savant en musique que Macarty, mais sa
+modestie l'a sérieusement embarrassé. Dans sa profession, il n'a jamais
+percé. Bien que le violon fut l'instrument préféré de Snaër, c'est
+néanmoins un fait qu'il jouait avec talent d'une douzaine d'instruments.
+
+Snaër avait une belle voix de ténor, mais il refusait de chanter; il
+maîtrisait l'harmonie, mais ses compositions restaient au fond de sa
+malle, où le temps et les insectes leur ont déclaré la guerre.
+
+Pour le public, Samuel Snaër ne représente qu'un instrumentiste très
+ordinaire, mais pour les bons juges qui l'ont connu intimement, il était
+un génie musical.
+
+Comme Eugène Macarty, Samuel Snaër était natif de la Nouvelle-Orléans.
+
+Il touchait l'orgue très bien. Il fut longtemps l'organiste de l'église
+Sainte-Marie, rue de Chartres.
+
+Trop timide pour se faire une réclame et trop indolent pour se dégager
+par l'émigration des entraves de son lieu de naissance, il a fini par
+tomber dans le dépit, et l'oubli l'avait couvert de son manteau
+longtemps avant sa mort.
+
+Aujourd'hui, dans la population, on parle de Snaër comme joueur de dames
+et non comme artiste.
+
+
+=EDMOND DEDE=
+
+Edmond Dédé était un noir, né à la Nouvelle-Orléans vers l'année 1829,
+contemporain de Macarty et de Snaër.
+
+On a toujours parlé de Dédé comme d'un prodige sur le violon. Il a fait
+ses premières études à la Nouvelle-Orléans, sous la direction de maîtres
+habiles et consciencieux.
+
+Après avoir maîtrisé tout ce qu'un homme de sa couleur pouvait apprendre
+ici, dans son art, il a pris le chemin de l'Europe, sur les conseils
+d'amis sympathiques. Il a visité la Belgique d'abord, mais n'ayant pas
+rencontré dans ce petit royaume l'objet de ses recherches, il s'est
+rendu à Paris, où il a été accueilli avec considération.
+
+Dans cette capitale éclairée, où l'on est toujours bien disposé à
+l'égard de l'infortune et du talent, Edmond Dédé a rencontré de la
+sympathie et du secours. Dans ce pays à l'hospitalité si large, il a
+trouvé l'occasion qu'il souhaitait de se perfectionner dans sa vocation,
+de s'élever à toute la hauteur de ses aspirations.
+
+Par l'entremise de bons amis, il n'a pas tardé à être admis, comme
+auditeur, au Conservatoire de Musique de Paris.
+
+Ses progrès et ses triomphes eurent bientôt attiré sur lui l'attention
+du monde musical. Dès lors, il a joui de toute la considération accordée
+au vrai mérite.
+
+Dédé, plus tard, est devenu chef d'orchestre au Théâtre de Bordeaux, où
+pendant plus de vingt-sept ans il a tenu avec honneur le bâton de
+directeur. Le violon était son instrument.
+
+Cet artiste a revu la Nouvelle-Orléans en 1893. Il a alors donné ici
+plusieurs concerts, où les connaisseurs ont pu apprécier ses hautes
+qualités. Le critique musical de l'"Abeille", entr'autres, lui a fait
+l'honneur d'assister à une de ses représentations. L'ayant vu jouer le
+_Trouvère_ sans cahier, l'aimable rédacteur n'a pas hésité à lui
+prodiguer, dans les colonnes de son important journal, les appréciations
+les plus élogieuses.
+
+Le navire sur lequel Dédé avait pris passage pour venir de France à la
+Nouvelle-Orléans subit les effets d'une rude traversée, au point qu'on
+dût le diriger vers un des ports du Texas. Dédé eut alors le malheur de
+perdre son violon favori, un Crémone; mais ce contretemps ne l'empêcha
+pas ici, même dans des salles sans acoustique propice, de charmer et de
+captiver son public par les séductions de son coup d'archet, sur un
+autre violon qui était bien loin de posséder la même valeur artistique.
+
+On dit qu'il avait dans la tête toutes les oeuvres des grands maîtres.
+Il nous a laissé deux romances: _Patriotisme_ et _Si j'étais Lui_. Il ne
+faudrait pas toutefois juger de ses mérites d'après ces compositions. Il
+en a fait des milliers de ce genre sans compter les danses et ballets
+semés en grand nombre dans toutes les parties de l'Europe qu'il a
+visitées ou habitées.
+
+En Algérie, il a composé le _Serment de l'Arabe_.
+
+Ses travaux sont d'un ordre élevé. Il avait même commencé la composition
+d'un grand opéra, _Le Sultan d'Ispahan_, qu'il n'a pu achever, pour
+cause de maladie.
+
+Edmond Dédé est mort à Paris, en 1903.
+
+
+=BASILE BARRES=
+
+Voici un Créole de couleur qui a certes été fort populaire à la
+Nouvelle-Orléans. Français, il l'était de coeur et d'esprit. C'était un
+gentilhomme accompli et tous se plaisaient à le reconnaître.
+
+Basile Barrès est né en notre ville. Il était tout jeune encore
+lorsqu'il prit de l'emploi chez M. Perrier, le grand marchand de musique
+français de la rue Royale. Il y apprit le piano et devint bientôt un
+artiste de tout premier ordre.
+
+M. Perrier lui fit faire plusieurs voyages à Paris, dans l'intérêt de sa
+maison. Il revenait toujours avec plus que jamais, dans le coeur,
+l'amour de la France.
+
+M. Barrès fut accordeur de pianos, professeur de musique et compositeur.
+Ses airs de danse ont été très populaires à la Nouvelle-Orléans.
+
+Lorsque le grand violoniste Dédé fit un séjour parmi nous, ce fut Basile
+Barrès qu'il choisit pour son accompagnateur.
+
+Tout le monde l'aimait et tout le monde, à sa mort, l'a vivement
+regretté. Il a laissé un fils et trois filles, qui vivent aujourd'hui
+encore et qui habitent la Nouvelle-Orléans.
+
+
+=L'EXPERIENCE D'UN MUSICIEN=
+
+Il n'y a pas très longtemps, il existait à la Nouvelle-Orléans un
+compositeur de musique remarquable. Malheureusement, la teinte fatale de
+sa peau faisait oublier ses mérites, chaque fois que l'heure du triomphe
+venait près de sonner.
+
+L'on pouvait utiliser son génie, abuser de sa bonté et de son zèle, mais
+lorsqu'il s'agissait de reconnaître ses services ou d'honorer ses
+talents, la voix manquait à ceux qui devaient être ses juges et qui,
+néanmoins, avaient eu des preuves de sa valeur et de son bon vouloir. La
+conspiration du silence était impitoyable. Les gens qui l'employaient,
+qui l'invitaient, qui le recherchaient, étaient si imprégnés du préjugé
+de race, que pas un mot de louange ou même de simple reconnaissance ne
+trouvait son chemin jusqu'à la publicité.
+
+Ce n'est pas toutefois le public qu'il faille blâmer de cet état de
+choses, car notre musicien a souvent recueilli les applaudissements des
+spectateurs assemblés pour entendre ses compositions.
+
+Ceux que nous accusons ici savent qui s'est adressé à lui pour
+l'orchestration de vaudevilles, d'opéras et autres pièces
+délicates,--tâche que personne autre n'osait entreprendre. Ils se
+rappelleront comment ce jeune homme au talent supérieur et à l'âme
+généreuse s'est appliqué non seulement à perfectionner l'arrangement des
+parties musicales qui lui étaient soumises, mais comment encore il a
+même ajouté parfois à l'oeuvre principale les gracieuses beautés de sa
+propre invention.
+
+Ils ne peuvent pas avoir oublié qu'aux jours des représentations, le
+jeune maître était présent, _sur invitation_, et qu'alors on se
+contentait de le remercier en secret pour les services qu'il avait
+rendus. Ils savent bien que ce jeune phénomène a même consenti à
+remplacer en certaines occasions tel et tel directeur musical, afin de
+mieux assurer le succès d'un concert ou d'une représentation. Ce qui
+signifiait honneur et profit pour les impressarios, tandis qu'autour de
+son nom à lui on gardait un silence obstiné.
+
+C'est qu'on ne voulait pas rendre hommage à un homme de couleur, c'eût
+été porter préjudice aux prétentions de race qui gouvernent notre
+société. Faire connaître cet artiste, c'était proclamer sa supériorité,
+puisqu'il faisait ce que les autres, dans la crainte de faillir ou
+d'être critiqués, n'osaient pas même entreprendre.
+
+Il était un des deux saxophonistes qu'il y avait alors à la
+Nouvelle-Orléans. C'était toujours sur lui que l'on comptait surtout,
+mais les soli qu'il eut à exécuter en diverses occasions ne furent,
+semble-t-il, jamais assez bien rendus pour faire oublier la couleur de
+sa peau.
+
+Qu'on nous permette de raconter un incident qui démontre non seulement
+l'égoïsme du préjugé, mais aussi la petitesse de certains caractères. Un
+musicien bien connu de cette ville, ayant à se rendre à New York pour
+affaires ayant trait à son art, demanda à notre jeune homme de se
+charger de cette mission. Il s'agissait de soumettre une composition à
+un artiste de renom, qui devait en faire la critique. Notre ami accepta
+de faire le voyage et fut reçu par le Newyorkais avec la plus exquise
+courtoisie.
+
+Au cours de la conversation, celui-ci critiqua librement certains points
+vulnérables de la pièce soumise.
+
+--Cette composition, dit-il, doit être refondue d'un bout à l'autre
+excepté le ballet, qui est parfait. J'écrirai une lettre à mon agent, à
+la Nouvelle-Orléans, et lui donnerai toutes les explications
+nécessaires; cette précaution vous évitera la peine de vous surcharger
+la mémoire de trop longs détails.
+
+Le jeune homme fut mis au courant de la teneur de cette lettre, qu'il
+vint remettre à son destinataire, auteur supposé de la composition
+musicale en question. Ce dernier garda un silence de grimaud, sur le
+contenu du message: l'explication en est que le fameux "ballet parfait"
+était bel et bien, la production de notre jeune artiste, et que c'eût
+été lui faire trop d'honneur que de lui communiquer la décision de
+l'homme de New York.
+
+C'était contre les principes de la Louisiane, que de faire savoir à un
+homme de couleur que son oeuvre était plus parfaite que celle d'_un
+autre_.
+
+Si nous tenons caché le nom de ce musicien, c'est par un sentiment de
+respect pour la famille éplorée, qui désire ne pas être troublée dans
+une période de douleur et de deuil.
+
+Ce fils bien-aimé, que la nature s'était plu à combler de ses dons et
+qu'un pouvoir invisible avait développé au plus haut degré de
+perfectionnement artistique, s'est séparé de nous, mais en partant, il a
+laissé derrière lui un rayon lumineux que toutes les haines terrestres
+ne parviendront jamais à éteindre.
+
+La puissance du Ciel est au-dessus de l'obscurantisme de la terre.
+
+Dieu a dit: "Que la lumière soit", la lumière fut; et _la lumière sera_,
+selon Sa sainte et souveraine Volonté.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+=Nos philanthropes du passé.--Comment le Créole de couleur sait donner.=
+
+
+=NOS PHILANTHROPES DU PASSE=
+
+=GEORGES-ALCÈS=
+
+Voilà un homme de coeur, une de ces natures d'élite telles que nous en
+avions dans la première moitié du siècle passé.
+
+À l'époque où parut Alcès, un individu possédant ses qualités était
+chose rare dans notre milieu.
+
+M. Georges-Alcès était un des plus grands manufacturiers de cigares de
+la Nouvelle-Orléans. Son commerce était très répandu. Ce succès était dû
+à sa probité, à son énergie et à ses connaissances dans son genre
+d'affaires. Cet homme avait à son emploi plus de deux cents ouvriers
+d'un bout de l'année à l'autre, c'étaient tous des Créoles de couleur de
+la ville.
+
+Il leur payait de bons gages et s'occupait de leur bien-être
+généralement.
+
+M. Alcès avait conçu l'idée de faire une famille de ses ouvriers.
+
+Ceux qui travaillaient dans sa fabrique n'avaient qu'à faire connaître
+leurs besoins, qu'il se donnait aussitôt le plaisir de leur fournir les
+fonds désirés, et cela sans compter.
+
+Georges-Alcès était un père pour ses compatriotes. Il fut abusé et
+souvent même vilipendé par certains caractères jaloux, mais comme
+Auguste, il avait tout appris et il voulait "tout oublier". Cet état de
+choses dura plusieurs années.
+
+Il arriva toutefois un moment où il eût à souffrir d'un tel excès
+d'ingratitude, qu'aucun coeur sensible n'aurait pu rester indifférent.
+La patience avait cessé d'être une vertu, parce que la malveillance
+avait dépassé les bornes.
+
+M. C.... avait ouvert un atelier et faisait concurrence à M.
+Georges-Alcès. Ce nouveau venu, ne trouvant pas sans doute que les
+affaires allaient assez vite, résolut de pousser la rivalité jusqu'à la
+ruine de son concurrent, comme fabricant. Il ambitionnait le patronage
+et le prestige dont jouissait Alcès, et dans son avidité, écartant
+toutes convenances, il eut recours aux moyens les plus infâmes pour
+arriver à ses fins.
+
+Il commença ses opérations en embauchant les employés de son rival. Bon
+nombre de ces ouvriers à l'âme faible acceptèrent les offres qui leur
+furent faites et se mirent au service de M. C.....
+
+Ces ingrats s'organisèrent en bandes pour prendre part aux
+démonstrations par lesquelles on devait poursuivre cette persécution,
+dont l'objectif était la destruction du commerce de M. Alcès.
+
+Des parades ignobles défilaient devant la porte de ce dernier, et là,
+tous hurlaient comme des bêtes fauves ou répétaient en choeur des
+épithètes aussi vulgaires qu'insultantes, même des paroles de
+malédiction contre lui et les siens.
+
+Inutile d'ajouter que la plupart des manifestants agissaient sous
+l'influence de la boisson.
+
+Bien plus, on rapporte qu'ils allèrent jusqu'à exécuter des marches
+funèbres sous le balcon de M. Georges-Alcès, accentuant ainsi leur désir
+diabolique de faire tout le mal possible à leur bienfaiteur, à cet homme
+qui donnait du pain à plus de cinquante familles représentées en partie
+dans ces affreuses cohortes.
+
+Dans les rangs de ces gens, M. Alcès avait reconnu des figures qui lui
+étaient familières, des gens qui lui devaient encore des sommes assez
+fortes, ou qui étaient ses obligés pour des faveurs qu'ils avaient
+reçues de lui.
+
+Ce spectacle de noire ingratitude le blessa si cruellement que, le coeur
+navré, il résolut de se retirer des affaires pour ne plus être le témoin
+ni la victime de ces scènes ignominieuses et criminelles.
+
+Quelque temps après la guerre civile, il quitta la Nouvelle-Orléans et
+alla se fixer à New York.
+
+L'ingratitude a de tous temps inspiré la plus vive répulsion. Si le
+maire de La Riole a été condamné aux flétrissures de l'histoire, c'est
+parce qu'il a déposé contre ses bienfaiteurs.
+
+Les misérables qui ont trahi, insulté et persécuté M. Alcès, leur ami,
+devraient nous paraître à jamais odieux; et leurs actions ne devraient
+être rappelées à notre mémoire que pour recevoir le châtiment de notre
+réprobation.
+
+Parlons toujours de Georges-Alcès comme d'un être supérieur, d'un "homme
+humain", digne des éloges d'une postérité reconnaissante.
+
+
+=THOMY LAFON ET ARISTIDE MARY=
+
+Thomy Lafon et Aristide Mary étaient deux philanthropes bien connus et
+universellement estimés.
+
+Lafon a fait ses grandes charités par testament, mais ceci n'empêche pas
+qu'il ait fait beaucoup de bien de son vivant.
+
+On doit à sa munificence une grande partie des fonds qui ont permis la
+construction de l'Asile Berchmans. L'Asile des Vieillards, rue Tonti, et
+l'Asile des Garçons, rue Saint-Pierre, proviennent entièrement de sa
+générosité. Le Couvent de la Sainte-Famille a la jouissance de biens
+considérables légués par ce philanthrope.
+
+Thomy Lafon a souvent donné des sommes assez considérables pour la
+politique qui avait pour but la défense de nos droits. Il exigeait une
+bonne raison pour justifier ses actions, mais cette précaution n'était
+pas l'effet de l'avarice, puisqu'il donnait toujours quand il s'était
+assuré de la vérité. Thomy Lafon se mettait en garde contre l'abus, mais
+il répondait sans hésitation à l'appel de toutes les bonnes causes,
+quand on ne cherchait pas à le pressurer, comme c'était d'usage en ce
+temps-là. Sa philanthropie s'étendait à toutes les classes de la
+société. L'État, l'Eglise et la Bienfaisance, tous ont reçu des
+témoignages de ses libéralités, sans égard à la couleur ou à la race, au
+sexe ou à l'âge. Bien que Lafon fût catholique, il s'occupait plus du
+sort d'un malheureux que de sa religion. Il était modeste autant qu'il
+était généreux. Il désirait toujours le silence sur ses oeuvres. C'était
+un véritable philanthrope.
+
+Thomy Lafon est né à la Nouvelle-Orléans; son père était Français, et sa
+mère, Haïtienne. Son enfance s'est écoulée dans la pauvreté, mais en
+grandissant, il s'est fait une position dans le commerce. Plus tard, il
+s'est occupé de finance.
+
+Doué d'un grand jugement et d'une sagacité extraordinaire, en peu
+d'années il avait accumulé de grands biens. La fortune de Lafon lui
+avait donné beaucoup de prestige, de sorte que, s'il a souffert des
+préjugés, ça n'a été qu'à cause de sa nature sensible et sympathique. Il
+se mêlait toujours avec les siens. Lafon était si considéré dans le
+monde des affaires, qu'il avait une chaise à son service dans toutes les
+Banques de la ville: c'est beaucoup dire.
+
+Lafon évitait les extravagances sociales, si communes à son époque: à
+tel point que, pour bien longtemps, il a passé pour un avare des plus
+insensibles.
+
+Cependant, il ne reculait jamais devant les bonnes causes. Lorsqu'il
+s'agissait d'une affaire de charité ou de patriotisme, le public pouvait
+compter sur ses contributions. Il a plus donné que personne autre dans
+les occasions sérieuses.
+
+La population a donc appris à le connaître par ses bonnes oeuvres. À sa
+mort, on a rendu justice à sa mémoire en perpétuant son nom sous une
+forme ou sous une autre.
+
+Aristide Mary, bien que moins fortuné que Thomy Lafon, semblait être
+plus expansif. Lafon donnait méthodiquement, Mary donnait sans
+questionner.
+
+Le premier a plus donné que le second, mais il fallait le convaincre de
+l'à-propos. Mary, lui, prêtait l'oreille à tous les appels; il tendait
+la main à tous ceux qui demandaient.
+
+Il a aussi laissé quelques legs de charité par testament.
+
+En-dehors de ses donations particulières, dont il n'est pas possible de
+faire l'énumération exacte, il n'est pas une grande affaire politique
+qui n'ait obtenu son appui pécuniaire, s'il croyait l'entreprise faite
+pour la revendication des droits de l'homme en Louisiane. Par exemple,
+il était homme à prendre la responsabilité d'un procès et à en supporter
+tous les frais, de la même façon qu'il venait au secours de toute une
+famille en détresse qui lui faisait connaître ses besoins.
+
+Le monde disait de Mary qu'il avait toujours "la main droite dans la
+poche", pour signifier qu'il ne refusait jamais de distribuer son argent
+aux nécessiteux, dans la mesure de ses moyens. Il donnait pour la
+maladie, pour la mort, pour le malheur, enfin pour toutes les
+circonstances qui se présentaient.
+
+Mary nous a souvent dit qu'il faisait le bien pour l'amour du bien. Et
+c'était vrai. La preuve en est que, malgré les abus et l'ingratitude de
+ses obligés, il a continué ses généreuses prodigalités jusqu'à la fin de
+sa vie.
+
+Thomy Lafon et Aristide Mary étaient deux bienfaiteurs qui méritent
+d'être placés à côté de Mme Bernard Couvent.
+
+
+=JULIEN DEJOUR=
+
+Le sujet de cet article était un homme éminemment respectable, qui s'est
+rendu souverainement utile par ses oeuvres de charité.
+
+Julien Déjour était né aux Cayes, Haïti, mais nous le réclamons pour
+l'un des nôtres, parce qu'il a été élevé par une famille louisianaise.
+
+M. Hermogène Raphael est celui qui a amené le jeune Déjour à la
+Nouvelle-Orléans et qui a pris soin de lui jusqu'à l'âge de majorité.
+
+Déjour a fait un bon usage des bontés de M. Raphael, de qui il a appris
+le métier de couvreur en ardoise. Il était excellent ouvrier, nombre de
+ses travaux sont encore là pour le démontrer. Il faisait tout avec
+conscience et avec art. Mais c'est surtout pour sa bonté d'âme que nous
+voulons le rappeler au souvenir de nos compatriotes. Par la beauté de
+son caractère, Julien Déjour s'était fait estimer et respecter de tout
+le monde. Il avait des amis dans toutes les classes de la société, tant
+ses qualités de coeur étaient d'un ordre supérieur. Il n'existait pas
+d'homme plus sensible au malheur d'autrui.
+
+[Illustration: M. LAURENT AUGUSTE. Philanthrope, ami intime de l'hon.
+Thomas J. Durant, fondateur du parti républicain en Louisiane.]
+
+Presque tous les jours de sa vie étaient marqués de quelque acte de
+bienfaisance. Il faisait le bien et gardait le silence, sa main gauche
+ignorait ce que tendait la main droite.
+
+Cet homme généreux s'était créé une position enviable par son travail,
+mais à mesure qu'il gagnait de l'argent, il le donnait aux malheureux
+qu'il savait être dans le besoin.
+
+Les blancs, les noirs, les jaunes, tous étaient les mêmes à ses yeux, et
+tous recevaient de lui des marques de compassion, des secours
+considérables.
+
+Un tel homme ne devrait pas être oublié. Sa mémoire devrait éveiller
+chez nous un souvenir touchant. Il mérite nos regrets et nos hommages,
+parce qu'il a été bon jusqu'à l'innocence, humain jusqu'au sacrifice.
+Déjour est né en 1850, et il a quitté ce monde en l'année 1900: il avait
+donc exactement cinquante ans lorsque "La mort a sur son front fait
+tournoyer sa faux".
+
+
+=ALCÉE LABAT=
+
+Jamais la population créole de couleur n'a eu un homme plus aimable et
+plus sympathique que Alcée Labat.
+
+Cette bonne nature partageait tous les malheurs de la famille créole
+dans la mortalité et dans la maladie, ainsi que dans les souffrances
+morales, si terribles et si multipliées dans notre centre. Sa bourse et
+ses services personnels étaient toujours à la disposition du public.
+
+Labat a assisté bien des pauvres, auxquels il donnait des secours
+d'argent tant que ces malheureux se trouvaient dans le besoin; et il le
+faisait sans ostentation.
+
+Les particuliers comme les sociétés ont souvenance de ses bienfaits.
+Aussi, le nom d'Alcée Labat est-il connu de tout le monde. Chacun rend
+justice à son caractère et à la façon généreuse dont il distribuait ses
+bonnes oeuvres.
+
+Alcée Labat était membre du Comité des Citoyens, et ses associés peuvent
+témoigner de son zèle et de ses libéralités, lorsqu'il s'agissait
+d'appuyer la cause commune. Labat s'est signalé surtout dans les procès
+que le Comité eut à soutenir contre les abus législatifs de 1890.
+
+Jusqu'à la mort, ce brave homme a conservé l'estime et le respect de ses
+concitoyens.
+
+M. Labat a laissé des fils: ces derniers ont bonne raison d'être fiers
+de leur père, dont les vertus et les services rendus ne devraient être
+jamais oubliés.
+
+Les gens qui sont venus en contact avec lui peuvent parler de sa
+politesse autant que de sa sensibilité.
+
+Jamais une parole ne sortait de sa bouche pour offenser autrui. Ses
+manières étaient affables, et sa mine, quoique réservée, n'avait rien de
+dédaigneux. Démarche, physionomie, parole: tout annonçait chez Labat le
+parfait gentilhomme.
+
+Honnête jusqu'au scrupule, Alcée Labat ne laissait jamais de doute sur
+la rectitude de ses intentions. Jaloux de son honneur, il mettait tous
+ses soins à se faire voir en pleine lumière, dans tous ses rapports avec
+ses semblables.
+
+Il était l'esclave de ses promesses et il remplissait ses engagements
+avec la plus exacte fidélité. Dans la transaction de ses affaires, il
+apportait un soin méticuleux et une scrupuleuse probité.
+
+Labat était un des meilleurs soutiens du journal _The Crusader_ publié
+ici à la fin du siècle dernier: ses contributions à l'entretien de cette
+feuille étaient d'une importance à être fort prisée.
+
+Sa mort a causé de profonds regrets: ce que nous comprenons facilement,
+car sa présence parmi les nôtres signifiait un appui pour les bonnes
+causes, un ami pour l'indigent, un défenseur pour l'opprimé.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+=Les femmes créoles.--Dans les sanctuaires catholiques.--La générosité de
+Mme Bernard Couvent=.
+
+
+=LES FEMMES CREOLES=
+
+La plupart des femmes de la population créole se recommandaient, par
+leur piété et leur amour du bien.
+
+Elles n'employaient jamais de gardes-malades, et n'envoyaient pas non
+plus leurs malades à l'hôpital. Elles soignaient elles-mêmes leurs
+parents et leurs amis et les secouraient dans le besoin.
+
+Au commencement du siècle passé, les femmes de couleur ne ménageaient
+pas leur aide aux églises. Peu à peu, toutefois, on les ostracisa des
+sanctuaires et aujourd'hui, c'est à peine si un seul curé de ce diocèse
+serait prêt à admettre qu'elles ont de fait été, autrefois, de quelque
+service à ses devanciers. On garde au moins le silence sur ce point.
+Plusieurs de nos femmes ont laissé des biens à l'Eglise, mais ces actes
+généreux sont tombés dans l'oubli. Ceci soit dit sans amertume.
+
+N'importe, il y a eu plus d'une Véronique dans la population de
+couleur, et nous le savons. Il n'y avait pas chez nous de mendiants,
+parce que les femmes créoles nourrissaient les pauvres; en même temps,
+elles faisaient naître dans l'âme de leurs protégés un certain degré de
+fierté, et elles les affermissaient dans la foi chrétienne,
+qu'elles-mêmes professaient avec tant de ferveur.
+
+Douces, charitables et pieuses, elles prenaient ainsi soin du corps et
+de l'âme de nos indigents, qu'elles exhortaient constamment à supporter
+leur sort avec résignation. La religion catholique leur avait inculqué
+des principes de vertu, d'amour de Dieu et du prochain: ces principes
+animaient toutes leurs actions.
+
+L'on peut encore dire, à leur louange, qu'elles soignaient les malades
+avec art, et qu'à leur vigilance infatigable on a souvent attribué les
+résultats les plus heureux.
+
+Leur expérience était appréciée et utilisée par des milliers de
+médecins. Ces hommes de la science s'en rapportaient souvent à leur
+jugement et suivaient leurs avis dans bien des cas notoirement sérieux.
+
+Avant l'introduction des mesures sanitaires telles qu'elles existent
+aujourd'hui dans notre ville, les épidémies étaient fréquentes; elles
+s'attaquaient surtout aux étrangers qu'elles décimaient rapidement.
+
+Ce qui augmentait le malheur de ces affligés, c'est que les hôpitaux
+n'étaient ni assez riches ni assez nombreux pour les accommoder. Il
+fallait donc dépendre de la bonne volonté des personnes charitables.
+
+Ces _femmes traiteuses_, comme on les nommait alors, prenaient charge
+des malades, les soignaient jusqu'au rétablissement ou bien jusqu'à la
+mort: quelquefois elles étaient rétribuées pour leurs services, mais en
+maintes occasions, elles avaient donné leur temps, leurs veilles et leur
+secours pour l'amour de Dieu, sans espoir de récompense.
+
+La femme créole était aussi chaste, aussi pure, dans son réduit ou dans
+son infortune, que sa soeur plus fortunée vivant dans l'étalage le plus
+extravagant de l'opulence.
+
+Le faste n'était pas nécessaire pour faire ressortir l'éclat de ce
+caractère si fortement trempé dans la religion et la vertu.
+
+S'il est des esprits, aujourd'hui, assez vils pour tenter de salir la
+mémoire de ces nobles créatures, qu'ils cherchent à ravaler au niveau de
+la brute, nous en appellerons de cette injustice au tribunal de
+l'histoire qui fut, en tout temps et dans tous les pays, le vengeur du
+mérite et de l'innocence.
+
+Les fastes de l'Histoire et les fastes de l'Eglise diront ce que les
+préjugés et les haines du présent essaient d'ensevelir dans l'oubli.
+
+La femme créole de couleur a su étudier, réfléchir, prier; elle a été
+généreuse, secourable et pieuse. Sa vertu, sa charité et sa constance ne
+peuvent être mises en doute, elles resteront toujours ses plus beaux
+ornements.
+
+Nombre de nos filles, autrefois, élevées dans les couvents, devenaient
+des zélatrices et des Soeurs de Charité.
+
+Les autres faisaient de vertueuses mères de familles, qui ont doté la
+Louisiane de cette belle race créole connue par ses talents. Cette race
+nous a fourni des inventeurs, des sculpteurs, des peintres, des poètes,
+des littérateurs, des professeurs, des commerçants, des planteurs et des
+artisans habiles, tous hommes d'une valeur morale manifestement
+supérieure.
+
+Ces excellentes créatures occupent donc une place unique dans nos
+traditions. Ajoutons que les familles leur confiaient souvent
+l'éducation morale de leurs enfants.
+
+Au nombre des femmes créoles les plus remarquables il faut mentionner
+Mademoiselle Henriette Delile.
+
+Cette sainte femme a consacré toute sa vie à l'accomplissement de bonnes
+oeuvres.
+
+Pieuse comme Mme Couvent, sa pensée visait toujours à soulager le
+sort de ses semblables.
+
+À part sa précieuse coopération à l'établissement de plusieurs églises
+de la Nouvelle-Orléans, Melle Delile était encore connue par ses actes
+de chaque jour comme consolatrice des affligés. Elle fut la fondatrice
+de la Société de la Sainte-Famille, dont elle fut aussi la première Mère
+Supérieure.
+
+Cette société ayant fait appel à M. François Lacroix, ce riche
+compatriote fit pour elle l'achat d'un terrain situé dans l'avenue
+Saint-Bernard, et sur lequel on éleva un superbe édifice auquel on a
+donné le nom d'Hospice de la Sainte-Famille. Dans cet Hospice, la
+population avait pour habitude de loger ses veuves laissées sans asile,
+ou celles qui voulaient se retirer du monde pour vivre dans la
+tranquillité et dans l'isolement.
+
+Cette Société fut, pour ainsi dire le noyau de la _Sainte Famille_
+d'aujourd'hui, que nous connaissons tous et qui n'oublie certes pas la
+mémoire d'Henriette Delile, créatrice du groupe primitif dont l'origine
+remonte à 1840, ou même plus haut.
+
+Melle Henriette Delile, Mme Bernard Couvent, Mme François Lacroix
+étaient à la tête d'une propagande toute de charité dont le but était de
+nourrir, de loger et de soigner les nécessiteux de la population créole,
+sans autre motif que l'amour du prochain. Appliquons ici la pensée du
+poète français, et souhaitons que,
+
+ "Les échos n'auront pas oublié _ces_ grands noms".
+
+Mademoiselle Henriette Delile est morte le 17 novembre 1862, à l'âge de
+50 ans.
+
+
+=Mme L. R. LAMOTTE=
+
+La population créole réclame comme une de ses gloires littéraires Mme
+Louisa Lamotte.
+
+Cette femme, si bien connue par son érudition, par les grands services
+qu'elle a rendus à la cause de l'éducation et, notamment, par sa
+position comme directrice du Collège de Jeunes Filles d'Abbeville,
+France, a reçu les Palmes Académiques, quelques années avant sa mort.
+
+Mme Lamotte s'est constamment distinguée dans sa longue carrière de
+quarante années passées dans l'enseignement, à Paris et ailleurs.
+
+Le fait qu'elle a été décorée par des sociétés savantes de l'Europe est
+un titre puissant à la considération toute particulière que nous
+accordons à sa mémoire.
+
+Dans son cas au moins, on constate que les têtes dirigeantes de la
+France n'ont pas été les seules à reconnaître ses mérites.
+
+L'_Abeille_ de la Nouvelle-Orléans, à laquelle Mme Lamotte a
+collaboré, n'a pas manqué d'exprimer ses profonds regrets, lorsque la
+mort est venue la frapper, en 1907.
+
+Voici les réflexions de ce journal:
+
+
+=MEMENTO=
+
+"Nous apprenons, non sans en être profondément attristé, la mort d'une
+femme que nous tenions en la plus respectueuse estime, d'une femme qui,
+longtemps, nous honora de sa collaboration et qui, depuis de longs mois,
+était retenue captive chez elle par une santé chancelante, Madame Louisa
+Lamotte.
+
+"Nous ne connaissons pas les circonstances qui ont entouré la mort de
+l'excellente femme; mais nous avons l'assurance qu'elle n'aura éprouvé
+aucune terreur à l'approche de la mort, tant était tranquille et sereine
+toujours sa conscience.
+
+"Madame Lamotte est née à la Nouvelle-Orléans, mais elle avait été
+élevée en France, où la plus grande partie de son existence s'était
+écoulée. Elle avait été appelée à la Nouvelle-Orléans par ses intérêts,
+et c'est en y consacrant tous ses soins qu'elle a succombé à
+l'épuisement de ses forces.
+
+"Madame Lamotte avait eu à Paris la direction d'une maison d'éducation
+de jeunes filles, et avait fondé dans la grande Capitale une _Revue_
+qu'elle rédigeait avec talent.
+
+"Le Gouvernement reconnut son mérite, et la décora des Palmes
+Académiques.
+
+"Jamais, dans ses causeries toujours intéressantes, ne faisait-elle
+étalage de son savoir de son érudition, trop humble, trop modeste
+était-elle pour cela: jamais non plus, n'y manquait-elle de
+bienveillance.
+
+"Son très ardent désir était de retourner en France, d'y aller reprendre
+ses relations trop longtemps interrompues, de se rapprocher enfin du
+seul être cher qui lui restât, une fille. Elle est morte en plein rêve;
+et bien doux aura été son réveil dans le Grand Au-delà, si le juste y
+reçoit sa récompense."
+
+
+=VIRGINIE GIRODEAU=
+
+On a beaucoup parlé de Virginie Girodeau, mais il nous manque des
+renseignements précis à l'égard de cette femme.
+
+Tout ce que nous apprenons, c'est qu'elle a joué sur la scène théâtrale
+à l'époque d'Armand Lanusse et Edmond Orso, et qu'elle excellait dans la
+tragédie.
+
+Nous ne savons rien de son enfance, comment elle a été instruite dans sa
+jeunesse.
+
+L'on prétend que Melle Virginie s'est perfectionnée dans son art sous la
+direction de M. Perennès, célèbre professeur français du siècle passé.
+
+En tout cas, elle a laissé une grande réputation comme tragédienne. Le
+fait est que notre public bien informé lui accorde une place unique dans
+l'histoire de notre théâtre d'amateurs. Elle a brillé surtout au Théâtre
+de la Renaissance.
+
+À ce titre, elle a droit de voir son nom légué à la postérité et entouré
+de tous les égards dus à son mérite reconnu. D'ailleurs, le but de cet
+ouvrage étant de faire ressortir les qualités et les vertus par
+lesquelles s'est signalée notre petite population, surtout dans les
+temps obscurs de l'esclavage, un seul trait, s'il est bien tranché,
+trouve ici sa large place.
+
+C'est pourquoi nous plaçons Mme Virginie Girodeau parmi nos
+personnalités remarquables dont la gloire est digne d'être remémorée:
+faire le silence sur ce nom serait encourager l'oubli du devoir.
+
+
+=Mme Veuve BERNARD COUVENT=
+
+Mme Couvent, une femme noire africaine, fut peut-être esclave dans sa
+jeunesse. Elle a vécu à la Nouvelle-Orléans et a laissé un legs qui a
+produit de merveilleux résultats.
+
+La générosité de Mme Couvent eut dû attirer l'attention; il y a donc
+lieu de s'étonner qu'aucun de ses contemporains n'ait même songé à faire
+mention de son nom.
+
+Il est un fait indéniable: c'est que Mme Couvent a été la première,
+parmi nous, à donner l'exemple d'une charité éclairée, et pour longtemps
+elle était la seule à jouir de cette distinction. Son attitude sur la
+question de l'éducation a été une réelle censure des gens riches de son
+époque.
+
+Nous avons très peu de renseignements sur Mme Couvent. Le monde
+parlait souvent de cette vieille dame, de sa piété et de son caractère
+charitable, mais de sa naissance, on ne connaissait rien. On prétend
+qu'elle avait vu le jour en Afrique.
+
+Vers l'année 1832, cette femme chrétienne laissa par testament plusieurs
+petites maisons, en vue de la fondation d'un établissement destiné à
+l'instruction des orphelins catholiques indigents du 3^{ème} District.
+
+Il paraît qu'elle est morte vers l'année 1836; mais ses dernières
+volontés, quant à sa donation aux orphelins, ne furent exécutées qu'en
+1848, c'est-à-dire douze ans plus tard.
+
+Une société s'était formée à cette époque et avait demandé compte de ces
+biens à celui qui en avait la gestion.
+
+En temps et lieu, ce dernier dut les restituer et c'est de ce règlement
+qu'est sorti l'établissement de la première École des Orphelins de
+Couleur du 3^{ème} District de la Nouvelle-Orléans.
+
+Une des propriétés ci-dessus mentionnées était située à l'angle des rues
+Union et des Grands Hommes. C'est dans cette maison que, pour la
+première fois, on ouvrit une classe, sous les auspices du Bureau des
+Directeurs organisé dans le but de faire respecter les dispositions
+testamentaires de Mme Couvent.
+
+Dans le testament, il était prévu que l'école devait être placée sous la
+surveillance du clergé catholique.
+
+C'est en vertu de cette clause que l'abbé Manchaut, directeur spirituel
+de Mme Couvent, s'occupa de ce legs particulier et se fit un devoir
+de le conserver aux orphelins catholiques.
+
+Ce bon curé, s'étant aperçu de la négligence qu'on mettait à faire
+exécuter les volontés de la défunte, se décida à intervenir.
+
+Son premier soin fut d'intéresser M. François Lacroix, homme d'un
+caractère excentrique mais d'une grandeur d'âme admirable. M. Lacroix, à
+son tour, sans perdre de temps, s'assura le concours de quelques uns de
+ses amis. Au moyen de foires, de contributions, etc., ces hommes ont
+non-seulement aidé à assurer les titres des propriétés, mais ils ont
+encore acheté d'autres terrains, qu'ils ont ajoutés aux biens donnés par
+Mme Couvent.
+
+Sur un de ces terrains, ces patriotes ont fait ériger un magnifique
+édifice, et c'est ainsi que nous avons eu une grande école, présidée par
+cinq ou six professeurs enseignant dans les deux langues, française et
+anglaise. Les élèves étaient des deux sexes et venaient de toutes les
+sections de la ville.
+
+La première institutrice se nommait Félicie Cailloux. C'était une femme
+de couleur, d'une haute intelligence, respectable et pieuse.
+
+Après elle, lorsqu'on eut changé l'emplacement de l'école et commencé à
+construire sur une plus grande échelle, on eut successivement comme
+instituteurs MM. Lanusse, Lavigne, Snaër, Questy, Christophe, Reynès,
+Lainez, Sent-Manat, Camps, Vigers, Duhart, Trévigne, Mmes Thézan et
+Populus, et quelques autres dont les noms nous échappent.
+
+Depuis, MM. Lafon, Mary et quelques autres personnes ont ajouté aux
+biens laissés par Mme Couvent, qui se sont encore augmentés des
+contributions de François Lacroix et de ses compagnons.
+
+Pendant quelques années, avant la guerre de 1861, les directeurs ont
+quelquefois obtenu des dons de la Législature d'État et de la
+Municipalité de la Nouvelle-Orléans.
+
+L'importance de cette institution vient de ce qu'elle était la meilleure
+école à fréquenter, du temps de l'esclavage.
+
+Tous les maîtres étaient des hommes de couleur, par conséquent, ils
+faisaient entrer la sympathie dans leurs rapports avec les enfants
+confiés à leur charge.
+
+Ces derniers recevaient là la formation intellectuelle, religieuse et
+morale.
+
+Mme Couvent n'avait pas d'instruction, mais elle avait l'âme
+sensible; elle a eu compassion de ces petits enfants condamnés à vivre
+sans les avantages de l'éducation, dans un milieu indifférent, sinon
+hostile, au sort d'une classe éprouvée.
+
+Aidée, sans doute, des conseils de son directeur spirituel, elle a sans
+hésiter affecté tous ses biens au profit des infortunés, au soin de
+leurs intelligences, à la seule fin de les sauver des dangers de
+l'ignorance.
+
+Ses généreuses donations étaient faites aux temps difficiles de
+l'esclavage.
+
+Ça été une faute grave, bien grave, de la part de ses contemporains, que
+d'avoir négligé de nous transmettre des détails précis sur l'histoire de
+cette généreuse créature.
+
+Mme Couvent a dû être bien pieuse, bien recommandable, puisque l'abbé
+Manchaut s'est imposé la tâche de la diriger, de la conseiller et de la
+faire connaître aux amis de l'éducation de 1848.
+
+C'est grâce à la sollicitude inépuisable de ce prêtre, à son ministère
+désintéressé, que Mme Couvent fut enfin connue, que son legs fut
+recouvré et affecté à sa première destination.
+
+Il est juste de mentionner ces faits, non seulement pour l'histoire,
+mais encore pour payer un tribut de reconnaissance à la bienveillance, à
+la charité de ce saint homme qui fait tant honneur à l'Eglise
+catholique.
+
+Sans le secours de ce serviteur de Dieu, la population serait restée
+dans une ignorance complète à l'égard de Mme Couvent, de ce qu'elle
+était, de ce qu'elle avait fait et de la manière qu'elle avait vécu.
+L'existence de Mme Couvent a valu à la population une longue suite de
+secours intellectuels et moraux qui lui ont été prodigués, plus tard,
+sous la direction de maîtres consciencieux.
+
+Nous ne dirons pas que les écrivains du temps de Mme Couvent l'ont
+méconnue. À l'époque, il n'était pas facile d'obtenir l'impression des
+manuscrits; comme pareille chose devait se faire au moyen de
+contributions, il peut bien être arrivé à nos compatriotes d'avoir
+oublié cette femme de bien, comme ç'a été le cas pour d'autres.
+
+Les choses se passaient en petit comité. Les gens de la même vocation ou
+de la même inclination se réunissaient en cercle privé, où les goûts de
+ce milieu particulier étaient seuls considérés.
+
+Parmi les élèves qui sont sortis de l'Institution des Orphelins
+Indigents, l'on peut citer des écrivains, des poètes, des artistes, tous
+des gens d'une conduite exemplaire et d'un mérite appréciable, souvent
+supérieur.
+
+On dit qu'il faut toujours remonter à la source des choses.
+
+Conformément à ce principe, tout ce que la population créole a tiré de
+bien de l'École des Orphelins, elle le doit donc à la générosité de
+cette femme africaine: Veuve Bernard Couvent.
+
+Avant elle, il existait des écoles dans notre ville, mais la classe
+pauvre ne pouvait les fréquenter.
+
+À l'Institution fondée par les généreuses dispositions de Mme
+Couvent, les enfants étaient instruits à un prix très réduit; les
+orphelins l'étaient gratuitement.
+
+La contribution mensuelle ne dépassait jamais cinquante sous; et pour
+cette modique somme d'une demi-piastre par mois, souvent l'enfant
+faisait usage de livres que l'école lui fournissait, quand les parents
+étaient dans l'impossibilité de les acheter.
+
+Citons ici un trait digne d'attention:
+
+Tous les ans, le jour de la Toussaint, la direction organisait une quête
+au bénéfice de l'École. On plaçait à la porte du cimetière deux plateaux
+destinés à recevoir les offrandes des passants. Ces plateaux étaient
+gardés par des orphelins choisis à cet effet par les directeurs.
+
+Il fut un temps où les sommes recueillies par ce moyen étaient
+considérables. Elles étaient affectées aux diverses dépenses de
+l'Institution.
+
+Il est d'usage de faire dire une messe tous les ans pour le repos de
+l'âme de la bonne Veuve. L'entretien de sa tombe, située dans le dernier
+cimetière de l'avenue Claiborne, s'effectue aux frais de la Direction.
+
+Dans ces dernières années, on a fait confectionner une plaque
+commémorative rappelant la mémoire de Mme Couvent et faisant
+connaître son oeuvre. Cette plaque est placée à l'école dont on lui doit
+la fondation.
+
+Le devoir de la population créole de couleur serait de lui élever un
+monument beaucoup plus digne encore.
+
+Il est de notre temps d'honorer la mémoire des morts en organisant des
+sociétés commémoratives.
+
+Il faut des célébrations éclatantes pour rendre justice aux bienfaiteurs
+disparus. Aujourd'hui que nous avons parmi nous plusieurs philanthropes,
+nous pourrions les rallier tous dans ce but en un seul et même groupe.
+
+Que l'avenir ne nous adresse pas les reproches que nous adressons à nos
+prédécesseurs, surtout lorsque l'esprit de notre époque nous exhorte à
+la glorification du bien accompli.
+
+Les noms de Veuve Bernard Couvent, de Thomy Lafon, d'Aristide Mary
+devraient être à jamais honorés. Ces noms devraient être gardés bien
+vivants dans le souvenir de la population par des manifestations dignes
+d'eux et des grandes actions qu'ils nous rappellent.
+
+Durant la période de Reconstruction, les enfants de couleur
+fréquentaient surtout les écoles de l'État, ouvertes à tous
+indistinctement. L'Institution Couvent fut donc négligée et presque
+désertée. À tel point que, en 1881, elle se trouvait à deux doigts de la
+ruine. Une mauvaise administration, pendant les quelques années
+précédentes, avait de plus aidé à sa déchéance.
+
+C'est alors que quelques patriotes se réunirent encore et entreprirent
+de rendre à cette école tout son ancien prestige. La tâche, certes,
+était ardue, mais ces vaillants Créoles s'y dévouèrent corps et âme et
+vainquirent tous les obstacles. Cette patriotique et généreuse phalange
+qu'on a vu figurer dans l'oeuvre de la réédification se composait de
+douze citoyens dont voici les noms:
+
+Arthur Estèves, Eugène Luscy, Noël Bacchus, Nelson Fouché, Armand
+Duhart, J. S. Gautier, P. A. Desdunes, Donatien Déruisé, Charles
+Charbonnet, Philippe Michel, Clovis Gallaud, R. L. Desdunes.
+
+De ces douze hommes qui ont formé le Bureau des Directeurs en 1884, neuf
+sont couchés dans le silence de la tombe.
+
+Par leur probité et leur dévouement, ces Créoles rallièrent la
+population autour d'eux, et c'est ainsi qu'ils purent inaugurer pour
+l'Institution une ère nouvelle de prospérité et d'indépendance.
+
+Il avait été question, pendant un moment, de convertir cette dernière en
+couvent. Telle était la décision prise par le Clergé catholique, en vue
+du fait que l'Institution avait depuis longtemps changé ses conditions
+d'enseignement, ne remplissant plus, par conséquent, les voeux de Mme
+Bernard Couvent. Néanmoins, Sa Grandeur l'archevêque LeRay se rendit aux
+représentations du Bureau de Direction, dont il reconnut l'autorité.
+
+Aujourd'hui, l'Institution des Orphelins Indigents est réorganisée, de
+nouveaux secours lui sont survenus et la population semble lui avoir
+renouvelé son attachement.
+
+Souhaitons que le peuple apprenne de plus en plus à apprécier la charité
+et la prévoyance de Mme Bernard Couvent; qu'il se rappelle la gloire
+de cette femme extraordinaire qui fut la première à apporter une
+amélioration au sort des orphelins de couleur.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+=L'émigration de 1858.--La politique de l'empereur Faustin Ier,
+d'Haïti.--Deux grandes figures: Emile Desdunes, le capitaine Octave Rey.=
+
+
+=L'EMIGRATION DE 1858=.
+
+Les lois de 1855 étaient excessivement sévères pour la population de
+couleur libre, en dépit du fait que cette population était
+particulièrement favorisée sous le rapport du sang et des biens, de
+l'éducation et de la respectabilité,--comme M. Canonge lui-même l'a
+écrit plus tard.
+
+Dès le principe il fut défendu aux personnes de couleur de chercher à
+s'assurer de leur origine, mais cette défense était une conséquence
+naturelle de la loi qui prohibait le mariage civil entre les personnes
+de couleur et celles de race blanche.
+
+Néanmoins, les blancs d'extraction latine, plus respectueux de la morale
+et des dictées de l'honneur, contractèrent des mariages religieux,
+évitant ainsi l'opprobre de la prostitution. De sorte que si nos
+anciens, avant la guerre, n'avaient pas le droit de successibilité, du
+moins, ils portaient le nom de leurs pères et de leurs mères et étaient
+admis aux sacrements de la religion catholique.
+
+Il est juste de constater qu'il y a eu, de tous temps, de braves gens
+dans notre État. Sans la présence et l'intervention de ces natures
+d'élite, la situation pour des hommes sensibles fût devenue une source
+de tourments insupportables.
+
+Parmi les mesures projetées contre les gens de couleur, on cite celle
+qui avait pour but d'obliger une personne à se faire représenter par un
+agent dans les transactions civiles, telles que contrats de vente et
+d'achat, etc.
+
+Comme on peut le deviner, un projet si favorable aux intérêts et aux
+inclinations de l'oppresseur fut joyeusement accueilli par une grande
+portion du public, qui l'appuya chaleureusement.
+
+La presse s'unit aux législateurs, et il sembla un moment que le dernier
+mot du nouveau despotisme allait être prononcé contre les victimes.
+C'est alors qu'on a pu apprécier la grandeur de ces âmes généreuses dont
+nous avons parlé. C'est alors que M. Sigure, s'opposant de toutes ses
+forces à cet acte injustifiable, réussit à en faire renvoyer la
+considération indéfiniment.
+
+C'est donc à l'intervention de ce noble citoyen, soutenu par quelques
+amis sincères et résolus, que les hommes libres de 1855 ont dû le
+bonheur d'être sauvés de l'infamie qui menaçait d'anéantir tous leurs
+droits personnels. Et encore faut-il dire que la partie était considérée
+comme simplement ajournée. Les événements de la guerre sont venus,
+toutefois, faire changer le cours des idées, en forçant les esprits à ne
+s'occuper plus que des hostilités. La condition de notre population
+n'était pas alors bien éloignée de celle de l'esclave.
+
+Une personne de couleur libre ne pouvait pas circuler dans les rues
+sans un permis; venant du dehors, elle ne pouvait s'arrêter ici sans
+être placée sous la garantie d'une caution fournie par un blanc; elle ne
+pouvait défendre son honneur, ni l'honneur de sa famille en justice.
+
+Une parole considérée comme séditieuse, le fait de négliger de quitter
+le sol après l'avis de rigueur, signifiaient pour l'homme de couleur
+libre une condamnation à des années de travaux forcés.
+
+Le noir libre le plus riche, le plus respectable, le mieux connu était
+susceptible d'être arrêté, maltraité et incarcéré, selon le caprice du
+plus dépravé des officiers de police, ou sur la dénonciation du plus
+méprisable des habitants de la cité.
+
+Les violences dans la vie de chaque jour devenaient de plus en plus
+fréquentes.
+
+Au préjugé s'ajoutait la haine, chez la jeune génération qui, sans
+doute, se préparait pour la crise de 1860.
+
+L'agitation de Garrison, les discours de Sumner, de Lincoln, les actions
+de John Brown dans le Kansas contre l'extension de l'esclavage, avaient
+enflammé les esprits, et la Nouvelle-Orléans subissait les mêmes
+influences que le reste du Sud.
+
+C'était la cupidité qui était au fond de tout. L'esclavage payait: il
+fallait sauver l'esclavage à tout prix.
+
+Il faut observer que les étrangers venus de rives lointaines après
+l'année 1840 n'étaient pas de la même mentalité que les hommes de cette
+noble classe issue de la chevalerie, et qui en avait conservé l'idéal.
+Ces nouveaux habitants étaient, pour la plupart, de simples aventuriers
+attirés sur nos bords par l'appât du gain.
+
+Leur but étant de thésauriser, ils s'attachaient à l'exploitation, et
+puisque l'esclavage était la meilleure source de revenus, ils
+l'utilisaient pour atteindre l'objet de leur atroce prédilection.
+
+Le commerce, la politique, la religion: tout roulait à l'époque sur le
+pivot de l'esclavage. Ces étrangers étaient devenus puissants par le
+nombre et par leur communauté d'intérêts. Ils étaient possesseurs
+d'esclaves ou aspiraient à le devenir.
+
+Leurs rangs allaient toujours en grossissant, de sorte que, vers l'année
+1852-53, grâce à l'appui qui leur était donné par certains Louisianais,
+ils avaient acquis une influence prépondérante dans la communauté.
+
+Plus ces nouveaux citoyens obtenaient de succès, plus l'"institution
+divine", comme on désignait l'esclavage en ce temps-là, devenait
+oppressive; plus les préjugés se faisaient sentir contre les personnes
+de couleur libres.
+
+Ces parvenus finirent par dominer, et les protégés de 1845 de M. Bernard
+de Marigny étant devenue les maîtres de la situation, il n'y eut plus de
+bornes à leur ambition.
+
+Les gens de couleur libres étaient soupçonnés de sympathie pour les
+esclaves, bien qu'aucun symptôme extérieur n'indiquât l'existence de ce
+sentiment.
+
+On crut donc qu'il fallait les réduire à l'impuissance, soit par
+l'intimidation, soit par l'exil. Les restrictions ordinaires ne
+suffisaient plus. Il fallait rien moins que les rendre eux-mêmes
+esclaves.
+
+Ces nouveaux maîtres s'étaient adressés à la législation et ils avaient
+obtenu des lois en harmonie avec leurs desseins et leurs désirs. Bien
+que la nature de ces lois semblât menacer la liberté et le droit des
+hommes de couleur, on peut dire aujourd'hui qu'elles n'étaient qu'une
+feinte, et que le but réel des persécuteurs était l'éloignement
+définitif de l'État des gens de notre race.
+
+C'est ce que nombre de ces derniers ont dû comprendre, lorsqu'ils en
+vinrent à prendre volontairement la route de l'exil. Il est encore
+possible que certains d'entre eux, sans songer à tout cela, se soient
+mis en communication avec leur parents d'Haïti dans le but de
+s'expatrier dans ce dernier pays.
+
+
+=EMILE DESDUNES=
+
+Dans tous les cas, en 1858, Emile Desdunes se présenta à la
+Nouvelle-Orléans comme agent d'émigration.
+
+Il était muni de pièces authentiques, l'autorisant à faire tous les
+arrangements nécessaires pour dépayser les Créoles qui voulussent
+émigrer.
+
+Desdunes agissait au nom de l'empereur Faustin Ier (Soulouque).
+
+Le fait que les autorités n'ont offert aucune objection à sa mission,
+malgré la lettre de la loi, est une preuve de plus que cette démarche
+devait être agréable aux esclavagistes.
+
+Il appert que l'empereur Soulouque, agissant sur la foi des
+renseignements qu'il avait reçus, avait décidé d'envoyer Emile Desdunes
+à la Nouvelle-Orléans pour s'enquérir de la condition et des
+dispositions de toutes les personnes de descendance haïtienne.
+
+Emile Desdunes était un homme instruit, honnête, ayant beaucoup
+d'énergie. Comme il était né à la Nouvelle-Orléans mais qu'il était
+Haïtien par l'éducation et les moeurs, l'empereur Soulouque l'avait jugé
+capable en tous points de mener à bien ses projets.
+
+Et en effet, Desdunes justifia toutes ses prévisions. Il était habile,
+sincère, et il produisit une excellente impression dès son arrivé ici.
+
+Ayant gagné la confiance et l'estime des bonnes familles créoles, ses
+premières tentatives furent couronnées du plus heureux succès.
+
+Malheureusement, les choses ne continuèrent pas comme elles avaient
+commencé.
+
+La révolution du général Geffrand ayant renversé le gouvernement de
+l'empereur Soulouque, le pouvoir était passé en d'autres mains, et les
+nouveaux maîtres se montrèrent moins soucieux du sort des Louisianais.
+Après la chute du gouvernement impérial, le mouvement d'émigration
+s'arrêta.
+
+Le colonel Desdunes se retira, et quelque temps après sa retraite, il
+n'y avait plus de communication entre Haïti et la Nouvelle-Orléans. Le
+trait d'union était brisé.
+
+Emile Desdunes est mort au Port-au-Prince, vers l'année 1862, et depuis
+lors, il n'a plus été question de migration entre la Louisiane et le
+pays de Dessalines.
+
+Il est malheureux que la population n'ait pas jugé à propos de se garder
+une porte ouverte à l'étranger, car il est des moments, dans la vie d'un
+peuple qui souffre, où il serait bon pour lui de changer de climat.
+
+L'homme de couleur peut, sans se rendre ridicule, entretenir des idées
+de déplacement selon les circonstances qui entourent son existence.
+L'amour de soi, l'amour de sa famille et ses semblables doivent trouver
+autant leur place que l'amour de la patrie.
+
+
+=LE CAPITAINE OCTAVE REY=.
+
+Celui-là était un des citoyens des mieux connus de notre ville, et l'un
+des plus considérés.
+
+Il descendait d'une des anciennes familles de la Nouvelle-Orléans. Il
+était le fils de M. Barthélemy Rey, un des membres de la première
+direction de l'École des Orphelins Indigents, et le frère des MM.
+Hippolyte et H.-L. Rey, tous hommes d'un grand mérite, qui se sont
+occupés avec zèle du sort de leurs semblables.
+
+Henry L. Rey et Hippolyte Rey ont pris du service comme officiers,
+durant la guerre de Sécession, et ils se sont en outre fait remarquer
+dans plusieurs autres entreprises.
+
+Octave était le plus jeune des frères Rey. Après l'expiration de son
+service militaire, il s'est mêlé aux affaires politiques de son époque
+et s'est fait une réputation comme chef ou _leader_ républicain.
+
+De proportions herculéennes et d'une énergie en harmonie avec sa taille,
+il était aussi imposant au physique, que résolu et puissant dans
+l'action.
+
+Tout le monde connaissait Octave Rey et avait confiance en sa valeur. Il
+a occupé le grade de capitaine dans la Police métropolitaine, et il
+était considéré comme un des officiers les plus habiles de ce corps.
+
+Il a eu l'occasion de faire d'importantes arrestations, qui souvent
+étaient effectuées sous des circonstances particulièrement périlleuses.
+On le voyait toujours, au moment du danger à la tête de ses hommes.
+
+Rey fut capitaine de police de 1868 à 1877, c'est-à-dire, depuis
+l'administration du gouverneur Warmoth jusqu'à l'avènement du gouverneur
+Packard, qui renonça au pouvoir et fut envoyé comme consul à Liverpool.
+
+L'on peut facilement dire que la retraite de Packard était la fin de la
+Reconstruction; pour la Louisiane, l'heure de la débâcle.
+
+C'était alors l'époque sanglante. Le public était constamment terrorisé
+par des émeutes, des assassinats, par mille autres actes de violences
+dont la Nouvelle-Orléans, en particulier, était devenue le théâtre.
+
+La presse fulminait, les sociétés secrètes tramaient, les orateurs
+augmentaient le désordre par leurs harangues passionnées. Et l'Eglise,
+le Barreau et toutes les professions contribuaient plus ou moins à
+l'agitation: car c'était contre l'homme de couleur que la lutte, au
+fond, se faisait.
+
+Cette effervescence de l'esprit public ne ménageait personne. Même les
+fonctionnaires nommés par le gouvernement fédéral n'étaient pas à
+l'abri.
+
+C'est ainsi que M. Joseph Soudé, homme de couleur, fut assassiné sur la
+_Levée_. M. Soudé avait été le premier homme de la race noire à occuper
+un emploi sous l'administration nationale. Il était inspecteur de
+douane. Le crime est resté impuni.
+
+Tuer un noir ou un républicain de n'importe quelle couleur était
+considéré ici comme une action louable et patriotique.
+
+Cette époque, comme on peut s'en faire une idée, était pleine de
+dangers, et les personnes qui, comme le capitaine Rey, servaient l'État
+dans les rangs de la police, avaient toujours à faire face aux
+événements les plus graves.
+
+Des lourdes armées parcouraient les rues en missions hostiles. Ces
+malfaiteurs se croyaient des vengeurs. Ils s'inspiraient de la haine qui
+animait les anciens citoyens contre les _nouveaux_, ainsi que contre les
+blancs chargés de faire respecter les principes de la Reconstruction.
+
+Cette haine profonde, implacable, était spécialement dirigée contre les
+membres de la Police Métropolitaine, que la portion agressive de la
+population accusait d'être l'appui principal du nouveau régime, et par
+conséquent, un obstacle sérieux à ses propres vues ambitieuses.
+
+Les attaques nocturnes, les agressions de tous genres, les meurtres
+étaient fréquents.
+
+Les officiers de faction étaient chassés de leurs postes et quelquefois
+tués sur place.
+
+C'était une chose commune que de rappeler ces malheureux policemen au
+corps-de-garde, afin de les sauver d'une surprise funeste, même d'une
+mort certaine: tant l'assassinat était à l'ordre du jour.
+
+En outre, les autorités républicaines voulaient éviter tout conflit avec
+la population en furie; elles préféraient avoir recours aux expédients
+qui pouvaient apaiser les esprits, plutôt que d'essuyer le reproche
+d'avoir excité davantage les passions.
+
+La modération était la politique du parti au pouvoir. Ce n'était que
+dans les occasions d'extrême provocation que ce parti usait de force
+pour repousser la force. Le fait est que l'émeute du 14 septembre 1874
+est la seule occasion où le gouvernement ait tenté de maintenir son
+autorité par les armes.
+
+Dans tous les autres cas, l'administration s'est toujours montrée sage
+et conciliante, dans le but d'éviter la trop grande effusion de sang, et
+aussi dans l'espoir de pouvoir mieux s'affermir par des procédés
+pacifiques.
+
+Mais toutes ces concessions étaient en vain. Les gens qui entretenaient
+cette crise en avaient fait un problème dont la solution ne devait
+s'effectuer que par un changement de gouvernement, tel qu'ils le
+préméditaient.
+
+Il n'y a pas de doute que le but de toutes ces violences était de
+détruire ou d'amoindrir le pouvoir des autorités constituées.
+
+C'est à cette période agitée de notre histoire, au milieu de ces
+soulèvements contre les lois établies, que le capitaine Rey a montré
+qu'il était homme de coeur.
+
+Doué d'un esprit prompt, d'un jugement sain, d'un courage égal à toute
+éventualité, il n'a jamais manqué de faire son devoir en dépit des
+difficultés qui l'environnaient.
+
+Sans être un homme de grande éducation, il était juste envers ses
+semblables, indépendemment des questions de race ou de parti.
+
+Brave et généreux, sa conduite était toujours conforme au devoir et à la
+dignité.
+
+C'était un de ces hommes qui grandissent avec les événements, et qui
+sont à la hauteur des plus délicates responsabilités.
+
+Il possédait une mémoire prodigieuse des noms et des personnes. Il
+pouvait nommer presque tous les habitants de la ville, et il les
+reconnaissait à vue. Cette mémoire, cette facilité qu'il avait de se
+rappeller l'état des lieux, les traits et les moeurs des hommes, en
+faisaient un caractère unique dans la communauté.
+
+Toujours sympathique, Rey était, pour ainsi dire, le confident de la
+population. D'ailleurs, il servait d'arbitre dans toutes les affaires où
+il s'agissait de faire se réconcilier ceux qui avaient le défaut de se
+brouiller pour les moindres contrariétés. On avait confiance en son bon
+sens, en son impartialité et aussi en ses qualités de gentilhomme dans
+toutes les questions soumises à sa décision.
+
+Octave Rey a eu l'honneur de représenter son District comme sénateur
+d'État.
+
+Il est mort subitement le 1er octobre 1908.
+
+Sa mort a causé autant de regret que de surprise: rien n'indiquait chez
+lui une fin si prochaine.
+
+Les journaux ont parlé de lui longuement et en termes très élogieux.
+
+Ses funérailles furent imposantes. On y accourut de tous les quartiers
+de la ville.
+
+C'était la meilleure preuve de sa popularité parmi les siens.
+
+La dépouille mortelle du brave capitaine repose au cimetière de la rue
+Bienville, dans la tombe de sa famille.
+
+Plusieurs enfants lui survivent--quatre fils et une fille--qui sont très
+estimés. On parlera encore longtemps du capitaine Rey comme d'un de ces
+hommes exceptionnels dont la personnalité vit dans le souvenir de leurs
+semblables.
+
+Il semble que cette impression doive s'accentuer de plus en plus à
+mesure que nous réalisons la perte irréparable occasionnée par sa mort.
+
+Assurément, le capitaine Rey était un homme supérieur--supérieur par
+l'intelligence, supérieur par la volonté, supérieur par le patriotisme.
+Vivant dans un milieu moins prévenu contre la classe de couleur, il
+brillé au premier rang.
+
+Ce n'était pas une tâche facile que d'avoir à lutter contre une
+population gouvernée exclusivement par les conseils du préjugé. Personne
+ne le savait mieux que le capitaine Rey, mais il n'a pas pour cela cessé
+de combattre jusqu'au dernier moment. Il est mort tel qu'il avait vécu,
+chérissant son principe de "chances égales pour tous les hommes
+indistinctement".
+
+La population créole, pour laquelle il a combattu et souffert, ne
+manquera pas de lui accorder la distinction qu'il mérite. Privé de cette
+liberté qui lui eut permis de conduire à bien ses entreprises
+patriotiques, il n'a fait que succomber sous le poids de l'opposition.
+Son insuccès n'était pas une preuve de lâcheté physique ou de faiblesse
+morale, car il pouvait dire, comme dans la tragédie de Racine: "Je
+crains Dieu... et n'ai point d'autre crainte". Tous ceux qui l'ont connu
+le savent bien.
+
+Nous pourrions le comparer ici à ce célèbre Jean Fléming, riche habitant
+de couleur qui, en 1836, fut chargé d'apporter une pétition à l'Orateur
+de la Chambre. Nous sommes bien sûrs que cette pétition, quoique
+respectueuse en sa teneur, a dû être néanmoins l'expression de quelques
+griefs importants.
+
+Le fait de présenter ce document au nom des personnes de couleur était
+en lui-même un coup d'audace susceptible de coûter la vie à Fléming,
+mais celui-ci était irrépressible.
+
+De même, le capitaine Rey s'est souvent exposé aux plus grands dangers,
+en se constituant l'interprète et l'agent de ses compatriotes dans les
+circonstances les plus critiques.
+
+Semblable à Jean Fléming, il allait droit au but en se disant toujours:
+_Advienne que pourra._
+
+Rey était stoïque, et ce stoïcisme, il le tenait de l'ancienne
+population, qui montrait non seulement de la constance dans le malheur,
+mais presque du mépris pour toutes les menaces.
+
+Il y a dans sa vie un incident assez intéressant pour occuper une place
+unique dans cette partie de notre histoire.
+
+L'affaire dont il s'agit date de 1862, lors de la prise de possession de
+la ville par les troupes de l'Union et les marins de Farragut.
+
+Le général Butler avait lancé une proclamation ordonnant à tous les
+citoyens de remettre leurs armes, ainsi que celles dont ils avaient la
+garde.
+
+Or, les armes du régiment de couleur de la Confédération étaient entre
+les mains de plusieurs officiers de ce corps. Ces messieurs, en effet,
+en avaient pris soin et s'étaient donné la peine de les déposer en
+divers lieux sûrs.
+
+Une partie en était cachée à la Salle d'Economie, une autre partie à la
+Salle Claiborne, une autre encore à l'École des Orphelins.
+
+Ayant pris note de cet ordre du commandant, un groupe d'officiers
+dépositaires de ces armes se réunit, et l'on décida de se rendre aux
+quartiers du général Butler pour lui soumettre les faits et apprendre
+ses désirs à l'égard du désarmement de la ville.
+
+Le comité chargé de cette mission était composé de quatre hommes: Henri
+L. Rey, Edgar Davis, Eugène Rapp et Octave Rey. C'est ici que commence
+l'histoire du Premier Régiment de couleur. Ces messieurs étaient là les
+représentants de la population créole, et ils furent les premiers à
+donner l'exemple de la loyauté à la cause de l'Union.
+
+Il y a d'autres personnes qui réclament cet honneur, mais vu les
+conditions qui existaient en 1862, il faut ici rejeter les prétentions
+que pourrait avancer tout homme de couleur qui n'était pas alors
+affranchi de la servitude.
+
+Mais revenons à notre récit. Le général Butler, s'étant sans doute
+aperçu que ses visiteurs personnifiaient l'intelligence, la
+responsabilité civique et l'éducation, s'entretint avec eux sur une
+question plus importante que la remise de quelques vieux fusils qu'on
+disait même inutiles bien avant qu'ils n'eussent été livrés aux soldats.
+
+Après avoir entendu leur rapport, il leur posa cette question:
+
+"Quelles sont les dispositions de votre population à l'égard du
+Gouvernement Fédéral?"
+
+Puis il ajouta: "Ne vous pressez pas; retirez-vous, et méditez mûrement
+sur la réponse que vous devez formuler".
+
+Ces messieurs suivirent le conseil du général et allèrent à l'écart se
+consulter, afin d'être mieux préparés à prendre la responsabilité de
+leurs déclarations.
+
+Henri L. Rey prit la parole et dit au général Butler qu'on n'avait tenu
+aucune assemblée du peuple pour savoir exactement quelle était son
+attitude vis-à-vis du gouvernement, mais que, d'après leur expérience
+sur d'autres points, ils croyaient pouvoir affirmer que ce peuple ne
+pouvait avoir d'autres sentiments que ceux d'une parfaite loyauté à la
+cause de l'Union. Ses collègues et lui-même offraient leurs services,
+séance tenante, au général Butler qui leur faisait l'honneur de les
+consulter sur un sujet aussi grave.
+
+"Il va sans dire", continua M. Rey, "que je suis d'accord en tous points
+avec mes compatriotes".
+
+"Bien", reprit le général, "comme représentant du Gouvernement fédéral,
+j'accepte vos services".
+
+Quinze jours après, parut l'ordre de Butler invitant la population de
+couleur à s'enrôler sous la bannière de la liberté.
+
+Nous disons ailleurs comment la population a répondu à cet appel et
+comment le général Butler a parlé de son zèle, de son patriotisme et de
+ses hautes qualités distinctives.
+
+De ce comité de quatre, les deux frères Rey sont morts; Edgar Davis et
+Eugène Rapp survivent et résident à la Nouvelle-Orléans.
+
+Nous tenons à dire, en passant, que M. St-Albain Sauvinet agissait comme
+interprète dans le bureau du général Butler. M. Sauvinet était créole.
+Il n'y a pas de doute qu'il a contribué en quelque sorte à faciliter
+l'entrevue entre le général Butler et les compagnons d'Octave Rey.
+
+Nous devons ici relever une erreur qui s'est glissée dans l'histoire de
+ce temps-là. Quelques écrivains prétendent que les représentants de la
+population libre n'ont pas répondu à l'appel du général Butler, pas plus
+qu'ils n'ont pris part aux travaux de la Reconstruction.
+
+Les deux rapports sont faux.
+
+On sait que les résolutions adoptées par les hommes de couleur, le 21
+avril 1861, ne représentaient qu'une expression de sentiments extorquée
+par la menace et que, par conséquent, elles n'engageaient nullement la
+conscience de ceux qui y avaient souscrit.
+
+Il y a toujours exception à la règle. Quelques-uns de ces malheureux ont
+pu se fourvoyer et croire qu'il était de leur devoir de demeurer fidèles
+à la Confédération, mais le nombre de ces dupes était trop faible pour
+donner lieu à des reproches sérieux.
+
+Les Rey, les Bertonneau, les Rapp, les Davis, les Larieux, les Cailloux,
+les Monthieu, les Sent-Manat, les Thibault, les Détiége, les Snaër, les
+Orion, les Paul Porée et beaucoup d'autres (les plus éminents de nos
+Créoles) ont non seulement pris du service, mais ont encore formé des
+compagnies, sur l'invitation faite par le général dans sa proclamation
+du 2 août 1862. La plupart des hommes que nous venons de citer ont pris
+part à l'assemblée tenue, le 21 avril 1861, dans l'intérêt supposé de la
+Confédération. Donc, c'est à tort que les historiens s'avisent de dire
+que les gens de la population libre qui voulaient mourir pour la cause
+de l'esclavage avaient, plus tard, refusé de changer leur attitude.
+
+Les faits, comme nous venons de l'établir, contredisent victorieusement
+ces assertions calomnieuses, et il est très juste que les amis de la
+vérité répudient ces mensonges qui tendent à discréditer des hommes à la
+conduite honorable et digne.
+
+Les Créoles de haut rang n'ont pas seulement _répondu_ à l'appel du
+général Butler, car ce sont eux, en effet, qui ont _pris l'initiative_
+et qui ont inspiré cet appel en expliquant l'attitude sympathique de la
+population de couleur libre.
+
+Certes, le général avait l'idée d'utiliser les "Native Guards", mais il
+a procédé avec plus de confiance après avoir appris les dispositions de
+la masse populaire. Le fait est que la population libre était à cette
+époque la seule sur la loyauté de laquelle le gouvernement fédéral
+pouvait sûrement compter, en cas d'éventualité.
+
+S'il est besoin de preuves additionnelles pour rétablir la vérité, qu'on
+se donne la peine d'interroger les souvenirs de Port Hudson. Qu'on se
+retrace dans l'esprit la conduite héroïque du Premier Régiment, dans
+cette bataille mémorable. Qu'on se demande qui était le capitaine
+Cailloux, et l'écho de ce champ de bataille glorieux répondra.
+
+Qu'on se demande qui était-ce que cet Arsène, dont les lambeaux de la
+cervelle, en s'éparpillant, avaient imprimé de larges taches dans les
+plis du drapeau qu'il portait, et dont il ne s'était séparé que pour "en
+rendre compte à Dieu", tel qu'il l'avait promis.
+
+Qu'on se représente encore ce même drapeau, présentant dix-sept
+perforations et tout maculé de sang. Le brave général Logan s'en
+enveloppa de la tête aux pieds en présence du régiment qu'il passait en
+revue, comme pour rendre le plus grand hommage possible à ce symbole
+vivant du plus sublime dévouement.
+
+Ces faits réunis devraient suffire pour éclaircir les doutes des esprits
+sceptiques sur les sentiments et l'attitude des membres dirigeants de la
+population créole, quant à ce qui a trait à l'appel du général Butler,
+en 1862. Les Créoles auraient eu bien peu d'amour-propre si, après les
+insultes du gouverneur Moore, ils eussent conservé encore pour la
+Confédération le moindre reflet d'un attachement patriotique.
+
+L'on nous dira, peut-être, que la classe à laquelle Rey appartenait
+n'était pas des plus malheureuses, vu qu'elle jouissait d'une certaine
+protection. C'est vrai, mais cette protection, qui venait quelquefois de
+_parents privilégiés_ et même parfois d'étrangers, n'avait ni la qualité
+ni la force nécessaires pour la faire triompher de la tyrannie de race.
+
+C'est précisément dans les situations les plus graves qu'on pouvait voir
+combien ces appuis étaient faibles et incertains.
+
+Cette sympathie chancelante, isolée, cédait toujours sous la pression du
+préjugé.
+
+Nous pouvons donc dire hardiment que le capitaine Rey ne devait que très
+peu à la protection, et absolument rien à la tolérance. Placé entre deux
+générations bien différentes il a compris sa mission d'intermédiaire, et
+il l'a remplie dans la mesure de ses moyens. Il a fait face au canon de
+la guerre, et il a participé aux événements que l'abolition de
+l'esclavage avait fait naître.
+
+Mêlé à tous les grands faits de son temps, il a servi noblement son
+peuple et son pays. C'est pour son attitude patriotique, pour ses états
+de service civils et militaires que l'histoire lui doit ses hommages.
+
+Nous sommes certains que les générations futures rendront justice à sa
+mémoire.
+
+[Illustration: M. BASILE BARRES, Musicien et compositeur.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+=La génération de 1860.--Le héros André Cailloux.--Le président
+Johnson et la question des races.--Nos luttes politiques:
+patriotes et aventuriers.=
+
+
+LA GENERATION DE 1860
+
+Le génération de 1860 s'est d'abord signalée par son service militaire.
+
+En 1862, la population fournit deux régiments de volontaires aux armées
+de l'Union et plusieurs officiers à un troisième régiment. Le major
+Ernest Dumas était du nombre de ces derniers.
+
+Les deux premiers régiments étaient composés (officiers et soldats) des
+hommes les plus marquants de l'ancienne population libre. Ces vaillants
+patriotes, dignes descendants des héros de 1815 et de 1845, brûlaient du
+désir de prendre les armes pour la liberté; au premier appel, ils
+s'enrôlèrent pour une période de trois ans.
+
+Ils participèrent à plusieurs grandes batailles, et l'histoire
+impartiale a fait l'éloge de leur valeur.
+
+Bien que ces mêmes hommes eussent été organisés militairement par la
+Confédération, aucune occasion ne s'était présentée de mettre leur
+courage à l'épreuve.
+
+Le président Lincoln lui-même avait des doutes sérieux sur la fermeté et
+la loyauté des hommes de couleur, comme soldats. Le temps devait
+toutefois régler cette question: bientôt la nation entière dut rendre
+hommage à l'héroïsme dont ces nouveaux défenseurs étaient capables.
+
+La bravoure et l'intrépidité des troupes créoles ont excité l'admiration
+du peuple américain, et même du monde entier.
+
+La conduite du capitaine André Cailloux surtout était certainement
+suffisante pour faire naître la confiance dans les esprits les plus
+sceptiques et, en même temps, pour imposer silence aux ennemis du noir.
+
+Tous les peuples se sont intéressés à la destinée de ce Spartacus
+américain. Le Spartacus de la Rome ancienne n'a pas non plus montré plus
+d'héroïsme que cet officier créole, qui courait s'offrir à la mort avec
+le sourire sur les lèvres et en criant: "En avant, mes enfants!" Six
+fois il s'élança contre les batteries meurtrières de Port Hudson, et à
+chaque assaut, il répétait son pressant appel: "Allons, encore une
+fois!"
+
+Enfin, au moment fatal, tombant sous le coup mortel qui l'atteint, il
+donne ses derniers ordres à son sous-officier: "Bacchus, prenez charge!"
+Si l'on disait que le chevalier Bayard a mieux fait, on mentirait à
+l'histoire.
+
+Un point important du problème de race était là résolu: André Cailloux
+venait de prouver que le noir pouvait se battre et qu'il pouvait mourir
+pour la patrie.
+
+La population lui a fait ici d'imposantes funérailles, quand l'ennemi
+nous eut remit son corps, resté couché dans la plaine pendant deux
+mois.
+
+Tous ceux-là que le capitaine Cailloux avait pour ainsi dire glorifiés
+par sa mort héroïque n'ont pas manqué de montrer leur reconnaissance en
+cette occasion solennelle.
+
+Jamais auparavant (à une seule exception) la Nouvelle-Orléans n'avait
+été le théâtre d'une semblable démonstration.
+
+Les hommes, les femmes, les enfants, tous avaient pris le deuil, tous
+suivirent le cercueil du héros jusqu'à l'asile des morts où ses restes
+mutilés et desséchés furent déposés.
+
+Il n'y a eu qu'un seul André Cailloux: nous demandons à nos compatriotes
+de lui ériger la statue ou le monument qui sauveront son nom de l'oubli.
+
+
+=LA CONSTITUANTE DE 1868=
+
+Nous sentons que notre ouvrage serait singulièrement imparfait si nous
+n'y ajoutions certaines observations sur une phase importante de la
+Constituante de 1868.
+
+Presque tous les Créoles qui furent membres de cette fameuse Assemblée
+sont morts aujourd'hui.
+
+L'histoire, dans notre milieu, n'est peut-être pas assez impartiale pour
+rendre justice à la mémoire de ces députés qui travaillèrent les
+premiers à la reconstitution pacifique de notre État.
+
+Il y a encore ce danger, qu'ils pourraient être confondus avec d'autres
+groupes, perdant ainsi le bénéfice d'une appréciation particulière.
+
+Il est nécessaire de faire ressortir quelle était l'importance numérique
+des Créoles dans cette Convention; il importe plus encore de faire
+entrevoir leurs sentiments, de noter leur attitude dans les
+circonstances extraordinaires.
+
+Oui, les Créoles doivent être jugés _séparément_, parce qu'ils ont eu de
+tout temps une volonté qui leur était propre.
+
+Disons d'abord que nous étions largement représentés à la Constituante
+de 1868, et que si un certain esprit de libéralité a marqué les
+délibérations de cette dernière, nous ne pouvons qu'en savoir gré au
+tempérament généreux des délégués de notre race.
+
+Malgré la chaleur des brûlantes passions politiques de l'époque, la
+conduite et les décisions de ce corps souverain ne portent l'empreinte
+d'aucun sentiment qui soit incompatible avec la raison, la justice et
+l'honneur. Il n'existe pas, dans la Constitution donnée alors à l'État,
+la moindre apparence de représailles, le plus léger soupçon de rancune
+cachée, la plus petite trace de lâcheté.
+
+Cette Constitution, par ses ordonnances modérées, est au contraire tout
+à l'éloge des délégués créoles. Ces derniers ont fait leur devoir: ils
+ont voté pour le suffrage universel, ils ont permis le mariage entre les
+races, ils ont reconnu les droits civils et politiques des citoyens sans
+distinction de couleur ou de condition antérieure. En d'autres termes,
+ils ont élargi le cadre des privilèges civils de toutes les races, au
+lieu de le restreindre.
+
+Un coup-d'oeil jeté sur l'article 98 de la Constitution de 1868, suffira
+pour éclairer tout esprit honnête et raisonnable désireux de se
+renseigner sur les dispositions des délégués.
+
+Cet article permettait à tout citoyen de jouir de ses droits du moment
+qu'il acceptait le système de Reconstruction stipulé par le Congrès, en
+1867.
+
+Certes, aux Créoles de couleur ne revient pas le mérite exclusif des
+mesures libérales qui furent adoptées, mais il est juste de leur savoir
+gré de ce qu'ils se soient rangés du côté de la modération lorsqu'il fut
+question de déterminer la _position_ des adversaires.
+
+L'avenir n'aura pas de reproche à leur faire, car les preuves écrites
+qu'ils ont laissées dans cette Constitution de 1868 expliquent leurs
+motifs chevaleresques et font voir tout ce que leur conduite a eu de
+magnanime.
+
+
+=UNE PHASE OUBLIEE=
+
+Le monde oublie si facilement les choses du passé, qu'il est quelquefois
+nécessaire de revenir sur des incidents dont le récit attristant semble
+être pourtant trop délicat pour être souvent répété.
+
+Après la malheureuse journée du 30 juillet 1866, qui a coûté tant de
+sacrifices et de larmes à la population créole, il s'est déroulé de ces
+incidents dont le souvenir n'aurait jamais dû s'effacer de notre
+mémoire. Nous voulons parler de la grande lutte qui a eu lieu sous
+l'administration du Président Johnson, ainsi que de certains contretemps
+que la population a subis dans un temps ou dans un autre.
+
+Nous voulons mettre ici en évidence les qualités de nos Créoles qui,
+comme toujours, se croyaient appelés naturellement à prendre leur part
+légitime aux événements de leur époque.
+
+Immédiatement après la guerre, il était question de faire rentrer les
+États du Sud dans l'Union. Tout le monde était d'accord sur le principe
+du rapprochement des deux sections du pays, qu'une lutte de quatre ans
+avait éloignés l'une de l'autre.
+
+Parmi les hommes d'État, il existait de sérieuses divergences sur la
+question du principe qui devait servir de base à ce rapprochement. Les
+uns préconisaient la politique dite de _Restauration_, les autres, le
+système de _Reconstruction_.
+
+Les deux idées étant fondamentales, elles s'excluaient mutuellement.
+
+La mort du président Lincoln avait élevé le vice-président Johnson au
+pouvoir suprême.
+
+Le nouveau chef d'État était du Tennessee et l'histoire rapporte qu'il
+était d'une modeste origine, qu'il se sentait humilié de son extraction,
+et qu'il voulait profiter de son avancement pour faire oublier ses
+antécédents (honorables sans doute, mais trop voisins de la masse
+commune du peuple).
+
+Les représentants du Sud étaient parfaitement au courant de la
+situation: ils connaissaient le côté faible du président et les
+avantages que cette faiblesse leur assurait pour la mise à exécution de
+leurs plans de réhabilitation.
+
+Ils étaient prêts à accorder leur allégeance au président, en échange du
+soutien qu'ils devaient en recevoir pour faciliter leur retour au
+pouvoir avec pleine liberté de régler à leur guise la situation et de
+mesurer les résultats de la guerre.
+
+Or, ce que les États vaincus ne voulaient pas, c'était de pousser ces
+résultats au-delà de l'abolition de l'esclavage. Ils prétendaient que le
+fait de loger dans la Constitution fédérale le décret d'émancipation
+aurait dû servir entre les deux partis de règlement équitable et
+définitif de toute contestation pendante.
+
+Cette attitude des chefs du Sud était en harmonie avec les sentiments du
+président Johnson lui-même.
+
+Toutefois, malgré la sympathie de ce dernier, les Sudistes étaient
+impuissants à repousser le projet d'affranchissement absolu. L'armée
+était encore sous le commandement de Grant, de Sherman et de Sheridan et
+certes, ces glorieux lieutenants du président-martyr n'auraient jamais
+permis la répudiation de l'Acte de 1863, une mesure qui avait amené sous
+les drapeaux plus de 150,000 hommes dont les états de service pour la
+cause de l'Union étaient bien connus.
+
+Mais le président et ses nouveaux amis faisaient de la _politique_, et
+leurs actions à tous portaient plus ou moins l'empreinte de la ruse et
+de l'artifice.
+
+Ce que les représentants du Sud voulaient, c'était le _Local
+Self-Government_, c'est-à-dire l'administration des affaires comme par
+le passé et le rétablissement dans chaque localité d'une espèce de
+_droit de seigneur_, sans autre autorité que la volonté du maître. Il
+leur fallait pour cela s'opposer à l'affranchissement absolu du noir et
+au suffrage universel. Ils pensaient que, pour atteindre leur but plus
+sûrement, il était nécessaire d'empêcher l'augmentation du nombre de ces
+citoyens dont l'idéal était contraire au leur.
+
+Pour se gagner l'esprit public, ils commencèrent par se plaindre de ce
+que l'intention du Nord était de les humilier, en les soumettant à
+l'autorité et à la domination de leurs anciens esclaves. Ce n'était là
+qu'un prétexte. Ils voulaient le pouvoir; ils voulaient encore se venger
+de l'homme de couleur, ainsi qu'ils l'ont avoué plus tard. L'homme de
+couleur avait été appelé sous les drapeaux pour combattre la
+Confédération, et cela, à leurs yeux, constituait un crime.
+
+Aujourd'hui encore, le pauvre noir subit la peine d'avoir été conscrit
+pour la cause de la liberté.
+
+Quant aux hommes du Nord, ils ne croyaient pas ceux du Sud assez
+réconciliés au nouvel état de choses pour agir de bonne foi ou pour être
+guidés dans leurs décisions par un sentiment d'humanité.
+
+De plus, ils représentaient les États vainqueurs; ils tenaient les rênes
+du pouvoir, et ils devaient une récompense morale à l'homme de couleur
+tout fraîchement revenu du champ de bataille où il avait signalé sa
+valeur. C'eût été un acte de démence de leur part de faire abandon de
+l'avantage politique qui devait découler pour eux du suffrage universel.
+
+C'est pour cela que les maîtres des destinés du parti républicain
+appuyaient l'idée régénératrice de la Reconstruction.
+
+Ils résolurent donc de faire des changements à la Constitution fédérale,
+et d'étouffer les complots qui pourraient embarrasser ou détourner
+l'exécution de leurs projets.
+
+Le président Johnson, lui, qui avait ses petites ambitions, se mit du
+côté des vaincus. C'est un fait connu qu'il a employé tout son pouvoir
+officiel et personnel pour remettre en leurs mains la direction des
+gouvernements dans le Sud, sans égard à l'équité ou aux volontés du
+Congrès, qu'il n'avait pas consulté.
+
+Il est évident que la pensée du président était de livrer au bon plaisir
+de ces États la destinée civile et politique de l'homme de couleur.
+C'était ce qu'on appelait la _Restauration_--une façon de récompenser
+les coupables et de punir les innocents.
+
+Cette attitude du président compliqua la situation. On pouvait respecter
+ses convictions, mais il n'était pas possible de les approuver. Il
+fallait les combattre, non à cause de lui, mais à cause des malheurs qui
+s'ensuivraient. On empêcherait l'homme de couleur de devenir un citoyen,
+et Dieu seul sait si l'Union elle-même se fût alors conservée.
+
+Le président ayant persisté dans son mépris du pouvoir suprême, le
+Congrès résolut de le mettre en accusation. L'effet de cette procédure
+fut de réduire M. Johnson à l'impuissance et de le dépouiller de son
+prestige.
+
+La lutte entre lui et ces géants de la Reconstruction était livrée
+autant dans l'intérêt des noirs que pour le salut du pays: les
+événements l'ont prouvé, car peu de temps après le triomphe des
+_Nordistes_, il n'y avait plus de place dans le Code Noir pour l'homme
+de couleur.
+
+Il est évident qu'en pareille occurrence la population créole ne pouvait
+demeurer dans l'inaction ou dans l'indifférence, et laisser aux autres
+le travail et la peine.
+
+Il y avait deux camps parmi elle. Les uns, sous la direction de l'avocat
+Thomas J. Durant, organisèrent le Club Radical Républicain, en 1865, à
+la Salle de l'Economie, et les autres suivirent le Révérend Dostie,
+homme intrépide qui ne reculait devant aucun danger, qui ne s'arrêtait
+devant aucun obstacle.
+
+Le plan du Club Radical, sur le conseil de M. Durant, était de se
+confier entièrement à la bonne volonté du Congrès de Washington.
+
+Conformément à cette décision, les membres du Club s'abstinrent de
+prendre part à la Convention du 30 juillet 1866.
+
+Dostie, au contraire, avait conçu l'idée de tenter un coup hardi et de
+précipiter ainsi les événements.
+
+Malheureusement pour lui et ses compagnons, les obstacles étant trop
+nombreux et trop puissants, leur sacrifice fut inutile: ils ne
+laissèrent qu'un souvenir de deuil et de regret.
+
+Cette erreur de tactique nous a valu que plusieurs de nos honnêtes
+Créoles ont perdu la vie sans avoir eu l'honneur de faire même connaître
+le premier mot de leurs aspirations.
+
+Néanmoins, la Reconstruction triompha, la Constitution fédérale fut
+amendée, et de 1865 à 1870, tous les citoyens indistinctement furent
+admis au privilège du vote électoral. C'était ce résultat décisif
+qu'avait espéré le Club Radical de Thomas J. Durant, et son attente ne
+fut point trompée.
+
+
+=LES CHEFS DE PARTI=
+
+Au nombre des chefs de partis de cette époque, nous devons citer: le Dr
+Louis Roudanez, J. B. Roudanez, Arnold Bertonneau, Oscar J. Dunn,
+Aristide Mary, Thomy Lafon, Victor Macarty, Laurent Auguste, Antoine
+Dubuclet, J. P. Lanna, Paul Trévigne, Formidor Desmazilières. Il y en
+avait encore d'autres dont les noms nous échappent.
+
+Voilà les hommes qui sont entrés en lice pour combattre au nom du droit
+et de la justice.
+
+Ces vaillants Créoles étaient les premiers à s'offrir, en Louisiane,
+comme les champions du mouvement qui avait pour but d'établir dans
+l'État le principe du suffrage universel, énoncé plus tard dans les
+Amendements.
+
+Ces hommes étaient animés du plus pur patriotisme, et leur probité était
+égale à leur désintéressement.
+
+Ils sortaient de tous les rangs de la société, mais ayant embrassé les
+mêmes principes, la différence d'occupations n'influait en aucune
+manière sur leurs sentiments et leur attitude.
+
+Dès l'enfance, ils avaient appris à être respectables et lorsque l'heure
+fut venue pour eux d'agir, ils firent preuve de toutes les qualités qui
+pouvaient inspirer l'amour et la confiance.
+
+Leur situation de fortune les plaçait au-dessus de toutes les
+tentations, sans compter que leur nature, noblement orgueilleuse, les
+mettait à l'abri de toute espèce de séductions.
+
+Il ne pouvait y avoir qu'une seule façon de diriger des hommes de cette
+valeur: c'était d'en appeler à leur honneur et à leur esprit de devoir,
+de leur indiquer le chemin du bien et de présenter froidement à leur
+esprit les raisonnements de la vérité et de la justice.
+
+Il manquait sans doute de l'expérience à ces généreux serviteurs de la
+cause commune, mais ils s'étaient adjoint des conseillers éclairés dont
+les sages avis les avaient retenus dans de justes limites.
+
+L'argent, le soin, les peines: ils donnaient tout libéralement pour
+faire triompher la _thèse_ qu'ils croyaient être la meilleure. Ils ne
+demandaient que leur place au banquet de la vie, quoiqu'ils y fussent,
+comme Gilbert, d'"infortunés convives".
+
+En présence de ces faits, il ne serait pas juste de les tenir
+responsables de ces extravagances qui, depuis, ont désolé la sainte
+cause de la liberté et de l'égalité politique.
+
+Ces grands hommes entendaient trop bien les principes de l'équité pour
+devenir les instruments coupables de l'exploitation et de l'ignominie,
+de l'aventure et de la corruption.
+
+Le charlatanisme et la fraude étaient ligués contre eux, mais ils
+repoussèrent ces influences méchantes avec la même force de volonté
+qu'ils avaient déployée en combattant les partisans de l'exclusion
+absolue.
+
+Il y a eu certainement quelques exceptions à la règle, mais elles ne
+sont pas dignes de notre attention.
+
+Ces patriotes fondèrent d'abord l'_Union_, un journal hebdomadaire.
+
+Paul Trévigné en était le rédacteur _responsable_. Parmi les
+correspondants, il y avait Nelson Fouché, qui apportait à la cause
+toutes les lumières de sa brillante éducation.
+
+Nelson Fouché était un homme modeste, mais son génie était bien connu
+ici des hommes de toutes les races. Il nous a laissé un petit volume
+intitulé: _Nouveau Recueil_.
+
+Ce livre, qui est très utile, prouve son attachement au progrès. Fouché
+s'occupait beaucoup de dessin, d'arpentage, d'arts et de métiers en
+général.
+
+Les choses allaient vite. Les fondateurs de l'_Union_ ayant conclu que
+cette feuille ne pouvait plus suffire à la tâche, fondèrent un autre
+organe plus important: _La Tribune de la Nouvelle-Orléans_. La _Tribune_
+était une feuille quotidienne, propriété du célèbre docteur Roudanez.
+
+M. Dalloz en était le rédacteur, avec Paul Trévigné, père, comme son
+associé.
+
+Ce M. Dalloz était de la Belgique. Homme instruit, ami des opprimés, il
+mettait toute son ardeur et tous ses talents au service de la cause
+qu'il avait embrassée.
+
+Les principes mis en honneur par le docteur Roudanez et ses associés
+étaient discutés et recommandés dans les colonnes de la _Tribune_.
+Remarquables par l'élévation de leur caractère, par la droiture de leurs
+intentions, par leur profond savoir et leur vaste expérience, plus
+encore même par leur superbe esprit d'indépendance, ces chefs avaient
+acquis un prestige qui les avait rendus aussi puissants à Washington
+qu'à la Nouvelle-Orléans.
+
+La population, alors, était unie, parce qu'elle avait confiance en la
+probité et au patriotisme de ces hommes d'élite, qui s'étaient ainsi
+généreusement chargés des responsabilités de la situation politique.
+
+
+=LES AVENTURIERS=
+
+Les aventuriers, à cette époque, commençaient à s'imposer dans nos
+comices. L'oeil fixé sur le pouvoir, ils ne tardèrent pas à se grouper
+dans un commun effort pour mieux assurer le succès de leurs menées
+ambitieuses.
+
+S'étant aperçus que les hommes de la _Tribune_ étaient les ennemis jurés
+de la corruption et de l'oppression, ils se liguèrent contre eux et leur
+firent une guerre à outrance.
+
+La désorganisation du Comité Central fut pour eux le premier objectif à
+atteindre: toutes leurs ressources furent mises à réquisition pour
+assurer une victoire de ce côté.
+
+On comprend facilement pourquoi ces ambitieux ne tenaient
+pas à s'associer avec des hommes qui combattaient toute idée
+d'assujettissement systématique et qui refusaient de consentir à leur
+propre avilissement. Ils s'étaient convaincus qu'il n'y avait de
+triomphe possible pour eux que dans la retraite définitive des vrais
+amis du peuple. Ils résolurent donc d'intéresser à leurs menées les
+_nouveaux citoyens_. Ces derniers étaient incapables de former une juste
+appréciation des hommes et des événements, et ils se laissèrent séduire
+par mille promesses échevelées. L'astuce, la corruption, le mensonge, la
+violence et même l'incitation à la haine de classes: tout fut mis à
+contribution pour détruire la phalange patriotique de la _Tribune_.
+
+Le docteur Roudanez et ses associés ne demandaient que justice: ils
+n'entendaient nullement inaugurer un règne de licence, de désordre. Ils
+étaient pour l'égalité de tous devant la loi.
+
+La démogogie, elle, avait tous défiguré.
+
+Pour les patriotes de la _Tribune_, il s'agissait de mettre l'homme à
+l'abri de toute proscription, de n'accorder à personne de privilèges
+spéciaux pour des raisons de race ou de sa couleur.
+
+Il y avait avec eux des exilés de France, de ces vrais amis de la
+liberté qui trouvaient une occasion de se rendre utiles en tentant de
+nouveaux efforts pour l'amélioration des destinées de leurs semblables,
+dans ce pays que l'illustre Lafayette avait arrosé de son sang.
+
+Ils voulaient eux aussi faire respecter le citoyen, et non pas
+encourager les excès de l'ambition corrompue, de l'ignorance incapable.
+
+Ces régénérateurs étaient trop honorables, trop sincères dans leur haute
+conception du devoir pour avoir jamais recours aux stratagèmes de la
+bassesse et du mensonge. Ils disaient la vérité aux uns et aux autres et
+conseillaient certaines lenteurs, nécessaires en présence de
+complications dangereuses et difficiles à analyser.
+
+Si cette politique de patience et de réserve avait été suivie, le
+succès, pour être plus lent à venir, n'en eut pas moins été assuré; mais
+on voulut peut-être brusquer les événements, et alors ce fut la réaction
+terrible, fatale pour nous tous. Nos grands Créoles de l'école de la
+_Tribune_ cessèrent alors, de dégoût, leur résistance.
+
+Hâtons-nous toutefois d'ajouter que le règne des fourbes et des
+aventuriers fut de courte durée: tous, quand vint la crise suprême,
+tombèrent dans un même abîme d'humiliation.
+
+Les dilapidations et les perfidies mises à leur compte les ont fait
+connaître dans l'histoire comme des sujets infâmes, bien que toutes les
+accusations portées contre eux n'aient pas été prouvées.
+
+Quoiqu'il en soit, ne pouvant plus supporter les dépenses de
+publication, ne rencontrant que des désappointements et des trahisons,
+la _Tribune_ cessa de paraître, et les champions de nos libertés durent
+alors se contenter de murmurer isolément contre l'injustice de
+l'oppresseur, et contre les sourdes menées des forces corruptrices
+désormais triomphantes et souveraines dans les conseils du parti.
+
+Cependant, quoique affaiblis, ils n'étaient pas tout-à-fait hors de
+combat. Leurs rangs avaient diminué, par suite de quelques désertions,
+mais les déserteurs n'étaient que les pygmées. Les géants pouvaient
+encore se faire redouter, lorsque le besoin s'en faisait sentir et
+qu'ils voulussent se donner la peine d'entrer en lice.
+
+Malheureusement, les adhésions nouvelles finirent aussi par leur
+manquer, la jeune génération s'étant laissé absorber par les influences
+du temps: de sorte que, peu à peu, la mort faisant aussi son oeuvre, nos
+belles figures de 1860 finirent par disparaître. À l'époque de
+transition survenue après la déchéance de 1877, ils n'étaient plus
+hélas! qu'une faible poignée.
+
+C'est alors qu'ils tentèrent un suprême effort contre les premières
+tentations de ce mouvement réactionnaire dont la politique se poursuit
+encore jusqu'à nos jours, avec les résultats les plus alarmants.
+
+Sous le gouvernement Nicholls, un des premiers actes de l'administration
+fut la _séparation_ des enfants des écoles suivant leur couleur. C'était
+un premier coup de canif dans le pacte conclu entre le président Hayes
+et les chefs démocrates de l'État, qui avaient tout promis pour
+s'assurer le pouvoir.
+
+Nos patriotes, fidèles à leurs principes d'égalité, et sur la foi des
+promesses, ne voulaient pas accepter la politique nouvelle considérée
+par eux comme flétrissante.
+
+En conséquence, ils se présentèrent au _Bureau des Écoles publiques_,
+pour y soumettre leur projet contre ce règlement arbitraire. Ils
+visitèrent aussi le gouverneur, qu'on disait sympathique, et lui firent
+part des mêmes protestations. Malheureusement, ils ne purent réussir
+dans leurs démarches. Le gouvernement, obéissant à l'esprit de parti,
+resta inébranlable.
+
+Il resta décidé que l'on construirait des édifices particuliers pour
+recevoir les enfants de chaque race, que l'on instruirait séparément.
+
+La majorité des gens de couleur, séduits peut-être par les apparences,
+semblaient préférer la ségrégation à la communauté, nonobstant la perte
+de prestige et d'avantages divers qu'entraînerait la politique
+d'isolement.
+
+Cette différence d'opinion sur une question aussi vitale était contraire
+au bien-être des enfants, et elle faisait voir l'impossibilité de réunir
+dans une entente les hommes de la _Tribune_ et les disciples de la
+nouvelle École.
+
+Nos vieux défenseurs du droit assistèrent aux séances de la grande
+_Convention Constitutionnelle_, tenue sous la présidence du
+lieutenant-gouverneur Louis A. Wiltz, en 1879.
+
+Plusieurs délégués de couleur (mais de l'élément américain) y figuraient
+comme membres accrédités.
+
+C'est dans cette Convention que fut adoptée une ordonnance établissant
+l'Université du Sud, pour l'instruction supérieure des enfants de
+couleur de l'État.
+
+Les délégués noirs acceptèrent cette ordonnance qui, dans son principe
+même, venait en contradiction avec tout ce qui avait été précédemment
+tentés pour éloigner de l'État les distinctions de race devant la loi.
+C'est cette législation que M. Mary avait caractérisée de _ligue noire
+dans la Constitution_.
+
+Les hommes de couleur qui ont eu la lâcheté de sanctionner le principe
+de la séparation des races avaient figuré déjà dans la Constituante de
+1868: pour être conséquents, leur devoir était de s'abstenir, s'ils ne
+pouvaient se soutenir.
+
+Certes, ce n'était pas le rôle qui convenait aux représentants des
+opprimés, que d'avoir l'air de consentir à leur propre abaissement. Mais
+telle est la mentalité d'un grand nombre de ces personnages politiques,
+qu'ils n'ont jamais pu comprendre le côté sérieux de la vie,
+c'est-à-dire le devoir.
+
+Après ces évènements, qui firent gémir nos anciens champions, on n'a
+plus parlé d'eux comme puissance active et dirigeante dans nos démêlés
+politiques. C'était la fin. L'homme de couleur avait accepté la
+subordination légale, c'est-à-dire l'idée d'être traité
+_conventionnellement_ et non _constitutionnellement_.
+
+Le vote de ces représentants aidait à créer un système qu'ils savaient
+être un moyen d'enlever aux enfants de couleur les avantages de
+l'éducation destinée aux autres enfants de l'État. Ces hommes savaient
+que cette démarcation, une fois établie, surtout avec leur consentement,
+devait servir de base et de prétexte à d'autres mesures contraires aux
+intérêts et aux droits de nos citoyens. Ils savaient que cette action de
+leur part était un mouvement rétrograde, qu'ils sacrifiaient là tout le
+bien que le passé avait consacré et qu'eux-mêmes ils avaient travaillé à
+obtenir.
+
+
+=DE L'UNIFICATION=
+
+Nous devons maintenant revenir sur nos pas pour parler du mouvement de
+l'_Unification_, qui forme un épisode significatif dans la carrière
+politique de ces chefs si souvent mal jugés pour avoir été mal compris.
+
+Le lecteur se souviendra sans doute de la réponse que fit Benjamin
+Constant à Napoléon Bonaparte, lorsque ce dernier demandait à l'auteur
+de l'_Acte Additionnel de_ 1815, s'il était Bonapartiste ou Bourboniste.
+
+"Je suis patriotiste", répondit froidement ce publiciste à l'empereur.
+
+Nos grands patriotes étaient avant tout les amis, les partisans du
+principe. Aussi, lorsque les nobles citoyens qui avaient conçu le projet
+de l'unification les invitèrent à se joindre à eux, se rendirent-ils à
+leur demande sans la moindre hésitation. Guidés par le sentiment du
+devoir, ils étaient prêts à suivre toute lumière qui leur indiquât le
+chemin du salut.
+
+Le programme de l'_Unification_ contenait toutes les assurances et
+toutes les garanties possibles de liberté et de justice, ce qui, dans
+l'esprit de nos champions, était le gage d'un avenir heureux et
+prospère.
+
+Comme pour Benjamin Constant, le nom ne comptait pour rien, il
+s'agissait de l'oeuvre: l'oeuvre seule intéressait leurs motifs ou
+déterminait leur conduite.
+
+On nous rapporte que Formidor Desmazilière, un jour, en discutant le
+mouvement, fit observer à quelques-uns de ses amis qu'il ne demandait
+pas si tel était républicain ou tel autre démocrate ou libéral, que son
+seul désir était d'être considéré comme un _autre homme_ dans son pays,
+dans le pays que son père a défendu contre l'invasion étrangère.
+"Puisque", ajoutait-il, "ces messieurs nous reconnaissent nos droits;
+puisqu'ils nous promettent même la moitié des bénéfices échus
+naturellement à des associés d'une commune entreprise; puisqu'enfin ils
+nous garantissent _liberté, égalité_ et _fraternité_, nous n'avons rien
+de plus à demander. Notre devoir est donc de marcher avec ceux qui nous
+apportent ainsi la paix, l'ordre et le progrès, quels que soient leurs
+titres ou leurs antécédents".
+
+Le temps est venu prouver la sagesse de ce raisonnement.
+
+Le mouvement a échoué, mais nous en gardons la souvenance. S'il n'a pas
+réussi, c'est qu'il était prématuré. Le peuple n'était pas préparé à
+renoncer à sa manière de penser: on ne pouvait donc espérer le voir
+ratifier une politique destinée à renverser les usages établis.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+=La politique et le sentiment du devoir.--M. Aristide Mary et le Comité
+des Citoyens.--Dans nos derniers retranchements.--Défections et
+défaites.--À qui notre dernier merci!=
+
+
+=LA POLITIQUE ET LE SENTIMENT DU DEVOIR=
+
+Les hommes de la _Tribune_ qui, en 1872, proposèrent la candidature
+d'Aristide Mary au poste de gouverneur de l'État, étaient inspirés par
+le sentiment du devoir politique.
+
+Nous disons les "hommes de la _Tribune_", parce que nous voulons parler
+de ceux qui jamais n'avaient transigé, de ceux qui étaient demeurés
+fidèles aux principes de la droiture.
+
+L'idée n'était pas d'imposer Aristide Mary aux masses républicaines,
+parce qu'il était homme de couleur: on voulait tout simplement opposer
+une résistance morale à la funeste doctrine d'exclusion.
+
+En d'autres termes, je dirai que les partisans d'Aristide Mary ont
+revendiqué _le droit d'aspirer au poste_ de gouverneur, mais qu'ils
+n'ont pas convoité le poste même.
+
+Mary avait assez de bon sens, de patriotisme et d'expérience pour
+apprécier les difficultés de la situation. Il savait bien que dans cette
+Convention de 1872 l'or avait établi ses lois, et que les esclaves
+achetés ne devaient qu'obéir, même au détriment des principes.
+
+Il était préparé à la défaite, mais son nom était là comme un défi jeté
+à la face du préjugé de race.
+
+Mary savait que la majorité de cette convention était composée de
+_tripoteurs_, et que parmi ses propres gens, il se trouvait des
+traîtres.
+
+Mais il ne s'en plaignit pas. Il représentait le sentiment du devoir en
+politique, il se considérait très heureux d'avoir conservé assez
+d'influence pour faire respecter ses aspirations, ses convictions et ses
+principes.
+
+La population a le droit de s'enorgueillir d'un Aristide Mary et de tous
+ceux qui, comme lui, n'ont jamais reculé devant la vérité. Leurs vertus
+nous ont honorés et leurs sacrifices nous ont élevés. Nous devons leur
+en être reconnaissants.
+
+Mary a vécu assez longtemps pour suggérer la formation du Comité des
+Citoyens, lequel était composé de dix-huit membres. Ce fut le dernier
+acte de Mary dans la politique: nous y voyons la preuve qu'en dépit de
+ses soixante-dix ans, le sentiment du devoir existait vivace encore chez
+lui, et qu'il en respectait les dictées, comme il disait souvent, "coûte
+que coûte".
+
+
+=M. ARISTIDE MARY ET LE COMITE DES CITOYENS=
+
+C'est en 1890 que le Comité des Citoyens a été formé, alors qu'un retour
+au fanatisme exagéré de l'esprit de caste vint alarmer considérablement
+les Créoles de couleur.
+
+Il ne s'agissait plus de rencontres de rue: nous étions face à face avec
+l'homme d'État résolu à développer et à établir un système par lequel
+une portion de la population devait être soumise à la volonté de
+l'autre.
+
+Il fallait résister à cet état de choses, même sans espoir de réussite.
+
+L'idée de Mary était de donner une forme digne à la résistance, qui
+devait se manifester par une longue suite de procédures judiciaires.
+
+Le comité se composait comme suit:
+
+Arthur Estèves, _président_;
+C. Antoine, _vice-président_;
+Firmin Christophe, _secrétaire_;
+G. G. Johnson, _sous-secrétaire_;
+Paul Bonseigneur, _trésorier_.
+
+Laurent Auguste,
+R. L. Desdunes,
+Alcée Labat,
+Pierre Chevalier,
+N. E. Mansion,
+A. B. Kennedy,
+R. B. Baquié,
+A. J. Guiranovich,
+L. A. Martinet,
+L. J. Joubert,
+M. J. Piron,
+Eugène Luscy,
+E. A. Williams.
+
+L'organisation en fut faite à la Nouvelle-Orléans, le 5 septembre 1891.
+Ce comité, dans une adresse publiée dans les colonnes du _Crusader_, se
+fit connaître au public, expliqua son but et sa détermination, et
+demanda au peuple des secours d'argent pour l'aider dans son entreprise
+patriotique.
+
+Il se mit à l'oeuvre immédiatement, et en peu de temps il recueillit une
+somme considérable.
+
+Il put alors procéder sans obstacle à sa double mission, engageant la
+lutte légale et poursuivant le travail de propagande.
+
+Dès le début, il lui vint de fortes et précieuses adhésions de diverses
+parties du pays.
+
+Parmi les hommes éminents qui répandirent à notre appel, nous citons
+avec orgueil les Honorables Albion W. Tourgée et John M. Harlan, l'un,
+un célèbre publiciste, l'autre, un des neuf juges de la Cour Suprême des
+États-Unis.
+
+La population ne devrait jamais oublier ces nobles coeurs,
+particulièrement M. Tourgée.
+
+Celui-ci a versé son sang sur le champ de bataille, du côté de
+l'_Union_. Après la guerre, il a vécu parmi les opprimés, défendant leur
+cause au péril de sa vie, comme dans son ouvrage intitulé: _The Fool's
+Errand_.
+
+Pendant plus de trente ans, il n'a pas soutenu d'autres luttes que celle
+qu'il entreprit pour l'éducation des masses malheureuses, leur
+développement et leur avancement vers un meilleur destin, sous la
+protection des Institutions américaines.
+
+C'est cet homme qui fut un des premiers à offrir ses services au Comité.
+Ce dernier lui montra son appréciation en le retenant comme son
+principal conseiller légal. MM. Walker et Martinet lui étaient adjoints.
+On ne tarda pas à reconnaître la valeur de cette acquisition.
+
+Mais le côté légal n'était pas le seul à recevoir l'attention de M.
+Tourgée. Comme défenseur du faible, il remplissait les colonnes de
+l'_Inter-Ocean_ de ses articles à la logique inexorable sur les
+conditions de notre vie quotidienne.
+
+Nous pouvons dire du juge Harlan qu'il s'est montré toujours ferme et
+juste dans toutes les décisions de cette haute cour dont il a été un
+des membres les plus capables pendant plus de 33 ans. Il a toujours voté
+contre toute mesure tendant à l'abaissement du citoyen ou au mépris de
+la Constitution.
+
+Le Comité des Citoyens avait pour mission de protester un général contre
+l'adoption et la mise en vigueur des statuts qui établissaient des
+distinctions injustes et humiliantes contre la race de couleur, en
+Louisiane. Mais il s'est occupé particulièrement de l'Acte 111 de 1890.
+
+Cet Acte était le résultat d'une politique inaugurée en 1877.
+
+Il y était prévu que dans les convois, il y aurait des places séparées
+pour les blancs et pour les personnes de couleur. Comme il renfermait
+toutefois des clauses qui affectaient les chemins de fer faisant le
+trafic entre les États, on n'éprouva aucune difficulté à en obtenir
+l'annulation.
+
+Il faut dire qu'antérieurement au passage de cette loi, une délégation
+de citoyens de couleur avait visité la capitale de l'État, pour
+présenter aux membres de l'Assemblée Générale les objections de la
+population.
+
+Ces démarches n'eurent aucun succès.
+
+Nous avions compté sur l'appui possible d'hommes généreux tels qu'il en
+existait en 1879, et sur le prétendu patriotisme de quelques députés de
+couleur. Mais tout ceci fit défaut. La loi telle que modifiée fut
+adoptée, en dépit de la présence de ces représentants de couleur
+auxquels on prêtait de l'influence à cause, disait-on, de leurs rapports
+intimes avec la Compagnie de la Loterie de la Louisiane, alors
+considérée toute-puissante. On a souvent dit, dans le public, que loin
+de nous faire du bien, leurs relations avec cette Corporation ont
+beaucoup contribué à indisposer les esprits contre les noirs en général.
+
+Certes, leur position était nécessairement embarrassante, et il est
+douteux qu'ils fussent assez indépendants pour s'occuper sérieusement
+des volontés ou des droits du peuple dans la circonstance dont il est
+question.
+
+Dans tous les cas, la _Délégation_ de 1890 n'obtint aucune satisfaction
+ni des uns ni des autres.
+
+On résolut donc de commencer la bataille légale, et on choisit M. Daniel
+Desdunes pour tenter les premiers assauts contre l'Acte 111 de la
+Législature de la Louisiane.
+
+Conformément aux plans du Comité, M. Desdunes fut arrêté par un des
+membres de la police secrète, pour avoir pris passage dans un wagon
+destiné par la loi aux personnes de la race blanche exclusivement. On
+lui fit un procès, qui fut de courte durée, le tribunal ayant décidé que
+la loi était inconstitutionnelle, vu son incompatibilité avec la
+Constitution fédérale. Elle portait préjudice aux droits du commerce
+entre États. M. Desdunes fut donc acquitté.
+
+La seconde loi prohibait le mélange des races dans les convois voyageant
+d'un point à un autre, dans les limites de l'État.
+
+Pour attaquer ce second règlement, le Comité se fit représenter par M.
+Homère Plessy. Celui-ci ayant été condamné par la Cour Criminelle de
+l'État, le Comité interjeta appel en dernier ressort. Après avoir tenu
+l'affaire en suspens pendant plusieurs mois, la Cour Suprême fédérale,
+le juge Harlan, dissident, repoussa cet appel, et on dut alors se
+soumettre à l'inévitable, c'est-à-dire qu'on paya l'amende imposée:
+vingt-cinq dollars.
+
+Ainsi se termina le deuxième procès institué au nom du peuple contre la
+validité des Actes No 111 et autres. Notre défaite était la consécration
+de l'odieux principe de _ségrégation des races_.
+
+Nous aurions dû avoir dit que l'affaire Plessy avait été plaidée en
+première instance devant le juge Ferguson. M. Lionel Adams était
+l'avocat de la poursuite, et M. James Walker représentait le Comité.
+L'avocat d'État avait procédé sur la théorie du "contact répugnant" et
+soutenu la constitutionalité d'une loi basée sur une telle théorie.
+
+Il dit à la cour combien certains passagers étaient incommodé par des
+émanations provenant d'une trop grande promiscuité avec certaines
+personnes de couleur, et cet argument suffit pour établir la raison
+d'être de la loi.
+
+M. James Walker parla longuement pour la défense. Il dit qu'il ne
+concevait pas comment l'État pouvait condamner une partie de ses
+citoyens pour apaiser les répugnances des autres; que Blackstone devrait
+être placé au-dessus des dictionnaires quand il s'agit de la définition
+des délits, et que ce maître de la jurisprudence n'a laissé aucun texte
+sur lequel on pourrait se baser pour justifier les distinctions faites
+entre les races de diverses couleurs. Mais il y avait parti pris, et le
+magnifique plaidoyer de M. Walker ne put rien changer de ce qui était
+déjà résolu.
+
+Il n'y avait plus dorénavant à attendre des gens au pouvoir que la
+continuation de cette politique par laquelle le peuple devait être
+divisé en couches supérieures et en couches inférieures, suivant la
+couleur et l'origine.
+
+Le Comité ne tenta aucune contestation judiciaire à l'égard de la loi
+qui défend le mariage entre les deux races.
+
+Il s'attaqua néanmoins au côté moral de la loi, et, en temps et lieu, il
+fit présenter à l'Assemblée Générale de l'État un mémoire respectueux
+mais plein de raison et d'à-propos.
+
+Malgré l'hostilité prédominante, il rencontra chez certains membres de
+ce corps législatif de très honorables sympathies.
+
+Au nombre de ces amis de la justice, nous citerons les sénateurs Tissot
+et Caffery, tous deux morts aujourd'hui. Leur travail, comme défenseurs
+de la morale et de la liberté, ne sera jamais oublié.
+
+Il y en avait encore d'autres, mais ceux-là ne prirent pas de part
+directe à la lutte comme les deux personnages que nous venons de nommer.
+
+Le sénateur Caffery était le président du Comité judiciaire ayant charge
+du projet de loi; le juge Tissot, lui, porta la parole, longuement même,
+en opposition à cette mesure arbitraire.
+
+L'archevêque Janssens s'occupa activement de la question dans une lettre
+que l'éminent prélat eut la bienveillance d'adresser au sénateur
+Caffery, il montrait la nouvelle loi comme une violation de la liberté
+de conscience.
+
+Toutes ces mesures avaient été prises à la sollicitation du Comité des
+Citoyens. L'agitation entretenue par ce dernier et par le _Crusader_
+produisit ses fruits: le premier projet de loi contre le sacrement du
+mariage et la liberté individuelle ne fut pas même mis en délibération.
+
+Toutefois, cette odieuse mesure inspirée par le préjugé devait
+reparaître bientôt.
+
+En 1894, la question était reprise et, en 1896, la loi, adoptée enfin,
+était en pleine vigueur: c'était la loi Gauthreaux. Disons que M.
+Gauthreaux, jusqu'à ce moment-là, n'avait pas craint de se tenir du côté
+de la justice. En 1894, il n'y eut ni intervention ni intercession. La
+population resta abandonnée à ses misères, à tel point qu'elle pouvait
+regarder la charité chrétienne comme un nouveau paradoxe.
+
+Le Comité avait perdu ses défenseurs: l'archevêque restait inactif, le
+sénateur Tissot était mort, et le sénateur d'État Caffery était passé au
+Sénat des États-Unis. La coopération de ces trois hommes formait la clef
+de voûte de nos espérances; lorsqu'ils nous firent défaut, nous sommes
+restés sans soutien et sans consolation. Les appuis auxiliaires, une
+fois libres, émancipés des influences principales, changèrent
+naturellement leur attitude.
+
+Les plus timides de ces inconstants ont cédé par crainte des menaces,
+les autres ont obéi à d'autres motifs, mais tous indistinctement sont
+retournés à leurs anciennes alliances.
+
+Malgré ces contretemps, le Comité ne s'est pas laissé vaincre par le
+découragement.
+
+Il avait encore à son service le _Crusader_, journal quotidien fondé par
+l'Hon. L. A. Martinet. Ce journal était une puissance. Il se publiait
+sous les auspices d'un Bureau de Direction, mais sous la rédaction et le
+contrôle immédiat de M. Louis A. Martinet. Celui-ci avait apporté à son
+oeuvre beaucoup de conscience, d'énergie et de talent, et il s'était
+fait respecter par son courage et sa fidélité aux principes
+républicains.
+
+Intransigeant dans ses idées, invincible dans sa persévérance, précis et
+varié dans son style, il reflétait dans les colonnes de son journal les
+aspirations du peuple dans toute leur force et dans toute leur pureté.
+
+Mais cet organe, tout utile et tout indépendant qu'il se montrât dans
+l'expression de ses vues et dans l'accomplissement de ses mandats, tout
+influent qu'il semblât être dans la communauté, dut comme ses
+prédécesseurs succomber, faute d'encouragement et de secours.
+
+Nous ne pouvons attribuer cette chute qu'au découragement des uns et à
+la pénurie des autres.
+
+Les gens qui ont des moyens et qui auraient pu soutenir le journal se
+sont sans doute effrayés des difficultés croissantes de la situation.
+
+Voyant que les amis de la justice étaient ou morts ou indifférents, ils
+ont cru que la continuation de la croisade serait non seulement
+infructueuse, mais décidément dangereuse.
+
+Voyant encore que les oppresseurs n'imposaient pas de bornes à leur
+tyrannie, qu'ils mettaient tout leur génie à multiplier les lois
+dégradantes contre la population de couleur, nos gens crurent qu'il
+était mieux de souffrir en silence que d'attirer l'attention sur leur
+infortune et sur leur impuissance.
+
+Nous ne partageons pas ces raisonnements. Nous croyons qu'il est plus
+noble et plus digne de lutter quand même, que de se montrer passif et
+résigné. La soumission absolue augmente la puissance de l'oppresseur et
+fait douter du sentiment de l'opprimé.
+
+M. Arthur Estèves, le président du Comité, était un patriote sur, actif
+et dévoué. Il a rempli son devoir jusqu'à la fin.
+
+C'était un homme sur lequel le peuple pouvait compter pour toute espèce
+d'entreprises. Comme M. Bonseigneur, il était tout entier à la cause:
+aussi a-t-il rendu de grands services, pour lesquels la population doit
+lui garder une vive reconnaissance.
+
+M. Estèves, avant de se joindre au Comité des Citoyens, s'était déjà
+acquis une certaine réputation comme président des directeurs de l'École
+des Orphelins Indigents.
+
+C'était l'homme que la population avait choisi, en 1884, pour relever
+cette institution de ses ruines. Par sa probité, son activité et sa
+libéralité, il a non seulement remis l'École sur pied, mais il a
+matériellement contribué à en augmenter les ressources.
+
+Un homme qui avait obtenu de si bons résultats se recommandait
+facilement à la confiance. À la première réunion du comité, il fut élu à
+l'unanimité à la première place, qu'il occupa avec honneur jusqu'à la
+fin.
+
+La population peut se féliciter d'avoir eu comme défenseurs de sa cause
+des hommes tels que Bonseigneur, Martinet et Estèves.
+
+Pas le moindre soupçon n'est venu ternir la pureté de leurs actions,
+pendant les quatre années qu'ils ont conduit les luttes du Comité.
+
+Estèves était Louisianais de famille, mais Haïtien de naissance. Il est
+mort à la Nouvelle-Orléans en 1906, à l'âge de 71 ans. À l'époque de sa
+mort, il travaillait à son métier de voilier.
+
+
+=À QUI NOTRE DERNIER MERCI!=
+
+Quant à M. Bonseigneur, on peut avec raison l'appeler _l'homme de 1890_.
+Après la formation du Comité des Citoyens, il était nécessaire d'avoir
+une caution.
+
+Le Comité allait traiter avec la justice, par conséquent, il lui fallait
+être préparé à remplir les formalités imposées.
+
+Dès le moment que M. Bonseigneur avait dit aux membres du Comité: "Je
+suis avec vous", il se mit tout entier à leur disposition. Il assistait
+aux réunions et entretenait l'animation patriotique parmi les membres;
+il se rendait en personne partout où sa présence, sa caution ou ses
+conseils étaient requis pour le bien de la cause commune. Enfin, il
+était, comme on dit, la cheville ouvrière des entreprises du Comité,
+l'agent indispensable à la marche et au développement de ses desseins et
+de ses opérations.
+
+Grâce à lui, aucune des démarches du Comité n'a échoué, aucun de ses
+plans n'a langui.
+
+Les tribunaux, il est vrai, ont repoussé nos prétentions, mais grâce aux
+bons et loyaux offices de M. Bonseigneur, notre peuple a eu la
+satisfaction de pousser au pied du mur le gouvernement américain
+agissant par le ministère de l'une de ses branches constitutives.
+
+Digne fils d'un vétéran de 1814-15, ce vaillant citoyen a résisté
+jusqu'au bout de ses moyens à cette usurpation inouïe inspirée par la
+haine et le préjugé. Les générations futures se le rappelleront.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nos Hommes et Notre Histoire, by
+Rodolphe Lucien Desdunes
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOS HOMMES ET NOTRE HISTOIRE ***
+
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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