summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 01:23:30 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 01:23:30 -0700
commit245429e8bb4b73f22cffd946ebfefad998c75b79 (patch)
treeef73b083190a3e76d7baefa77879395cabc7dea2
initial commit of ebook 20554HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--20554-8.txt6498
-rw-r--r--20554-8.zipbin0 -> 110653 bytes
-rw-r--r--20554-h.zipbin0 -> 127061 bytes
-rw-r--r--20554-h/20554-h.htm6652
-rw-r--r--20554-h/images/001.pngbin0 -> 5029 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
8 files changed, 13166 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/20554-8.txt b/20554-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..562fba0
--- /dev/null
+++ b/20554-8.txt
@@ -0,0 +1,6498 @@
+Project Gutenberg's Nos Hommes et Notre Histoire, by Rodolphe Lucien Desdunes
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Nos Hommes et Notre Histoire
+ Notices biographiques accompagnées de reflexions et de
+ souvenirs personnels
+
+Author: Rodolphe Lucien Desdunes
+
+Release Date: February 10, 2007 [EBook #20554]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOS HOMMES ET NOTRE HISTOIRE ***
+
+
+
+
+Produced by Marilynda Fraser-Cunliffe, Chuck Greif, African
+American Biographical Database and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+NOS HOMMES
+
+ET
+
+NOTRE HISTOIRE
+
+
+Notices biographiques accompagnées de reflexions et de souvenirs
+personnels.
+
+Hommage à la population créole, en souvenir des grands hommes qu'elle a
+produits et des bonnes choses qu'elle a accomplies.
+
+PAR
+
+R.-L. DESDUNES
+
+
+ "De quelques superbes distinctions que se flattent les hommes, ils
+ sont tous de la même origine".
+
+ BOSSUET.
+
+[Illustration]
+
+MONTREAL
+ARBOUR & DUPONT, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+419 et 421, rue Saint-Paul
+
+1911
+
+* * *
+
+
+
+
+=Table des Matières=
+
+
+ Page
+
+Avant-propos. 3
+
+CHAPITRE I
+
+Les Créoles de couleur libres et la Campagne de 1814-15.--Hippolyte
+Castra. 5
+
+CHAPITRE II
+
+Les "Cenelles".--M. Armand Lanusse et son temps. 13
+
+CHAPITRE III
+
+Une dédicace.--Les collaborateurs des "Cenelles".--Notices
+biographiques. 33
+
+CHAPITRE IV
+
+Les Collaborateurs des "Cenelles" (suite).--Notices
+biographiques. 65
+
+CHAPITRE V
+
+Beaumont et la chanson créole.--L'affaire Toucoutou.--Poètes
+et journalistes. 83
+
+CHAPITRE VI
+
+Le Créole dans les arts et les professions libérales--Une
+page de notre histoire politique.--Maître d'armes
+populaire.--Figure du passé. 95
+
+CHAPITRE VII
+
+La musique chez les Créoles.--Rivalités d'artistes.--Jusqu'où
+va le préjugé. 113
+
+CHAPITRE VIII
+
+Nos philanthropes du passé.--Comment le Créole de
+couleur sait donner. 123
+
+CHAPITRE IX
+
+Les femmes créoles.--Dans les sanctuaires catholiques.--La
+générosité de Mme Bernard Couvent. 133
+
+CHAPITRE X
+
+L'émigration de 1858.--La politique de l'empereur
+Faustin Ier, d'Haïti.--Deux grandes figures: Emile
+Desdunes, le capitaine Octave Rey. 147
+
+CHAPITRE XI
+
+La génération de 1860.--Le héros André Cailloux.--Le
+président Johnson et la question des races.--Nos
+luttes politiques: patriotes et aventuriers. 165
+
+CHAPITRE XII
+
+La politique et le sentiment du devoir.--M. Aristide
+Mary et le Comité des Citoyens.--Dans nos derniers
+retranchements.--Défections et défaites.--À qui
+notre dernier merci. 183
+
+* * *
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+J'aime le Créole de couleur. Je l'aime surtout quand il parle ma langue.
+Il est alors un peu mon cousin.
+
+Qu'importe la teinte de la peau? Son père était venu ici de Marseilles
+peut-être ou de Bordeaux, mes ancêtres à moi étaient partis du Hâvre:
+Provence, Guyenne ou Normandie, n'est-ce pas toujours la France?... Non,
+je ne veux pas, comme le terre à terre Anglo-saxon ou le protestant
+étroit, prétendre que mon sang latin se soit corrompu en se mêlant dans
+ses veines au sang de l'Africain. Français, je retrouve chez lui ma
+mentalité et sens vibrer tous mes sentiments à l'unisson des siens;
+catholique, je m'incline devant le Noir oeuvre du Créateur, et confesse
+que ma part des mérites de la Passion du Christ n'est pas plus large que
+la sienne.
+
+J'ajouterai: quand les soldats de Lee rendaient leurs armes à
+Appomattox, je n'étais pas né. Ce qui veut dire que je n'ai nullement à
+venger sur le noir ou le Créole de couleur des humiliations et des
+défaites subies il y a cinquante ans aux mains de Grant ou de
+Sherman....
+
+Je l'aime, mon _cousin_, parce qu'il sait aimer; je l'aime parce qu'il
+sait pleurer. L'ilote vulgaire, lui, ne connaît pas les larmes: lorsque
+se fait plus lourd le joug de l'oppresseur, il plie plus bas l'échine,
+voilà tout. Il n'en est pas ainsi du Créole de couleur. J'ai vu des
+mères essuyer une larme furtive, pendant qu'elles me parlaient du sort
+que font à leurs enfants les lois de ségrégation; j'ai vu des hommes
+virils crisper les poings et pleurer aussi, mais de colère, au sentiment
+de leur complète impuissance. Oh! alors plus que jamais j'ai senti que
+de fait il existe chez eux une _moitié de moi-même_!
+
+Aussi lorsque, il y a quelques semaines, l'auteur de _Nos Hommes et
+Notre Histoire_ me parla de manuscrits dormant au fond de ses tiroirs,
+réclamai-je instamment la faveur de les lire et de les livrer à la
+publicité. Et je ne regrette certes pas d'avoir même insisté jusqu'à
+l'importunité, puisque j'ai réussi à faire prendre au présent ouvrage la
+route de l'imprimerie.
+
+Qu'on lise et qu'on fasse lire _Nos Hommes et Notre Histoire_. C'est le
+récit (tout simple, sans la moindre prétention) des bonnes actions
+accomplies par des gens qui nous touchent de près. C'est aussi le récit
+de leurs souffrances.
+
+Il est vrai que, pour être nés aux États-Unis, les personnages dont il
+est fait mention n'ont pas (Barnums ou docteurs Cook) rempli le monde du
+bruit de leurs exploits, mais on conviendra que tous avaient beaucoup de
+coeur et beaucoup d'esprit.
+
+C'est en cela surtout qu'ils étaient Français.
+
+* * *
+
+M. R.-L. Desdunes n'a pas eu l'avantage de voir, dans sa jeunesse, les
+portes des collèges et des Universités de la Louisiane s'ouvrir devant
+lui. Comme les autres Créoles de couleur anxieux de se familiariser avec
+les beautés de la langue de Racine, il dut s'instituer son propre
+précepteur. Il a montré là du courage; il en montre plus encore
+aujourd'hui qu'il consent à braver la critique--la malveillance
+peut-être--au point de prendre devant le public la responsabilité d'un
+travail littéraire aussi considérable.
+
+Les difficultés qu'il a eu à vaincre se sont encore trouvées accentuées
+du fait qu'il souffre de cécité presque complète: ce qui ajoute à la
+beauté et au mérite de son effort.
+
+Rien ne l'a arrêté. Il tenait à nous faire connaître les Créoles, ses
+frères, convaincu que c'était nous les faire estimer.
+
+L. M.
+Nouvelle-Orléans, 1er novembre 1911.
+
+
+
+
+NOS HOMMES ET NOTRE HISTOIRE
+
+=Notices biographiques accompagnées de réflexions et de souvenirs
+personnels=
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+=Les Créoles de couleur libres et la Campagne de 1814-15.--Hippolyte
+Castra.=
+
+ "Une injustice faite à un seul est une menace faite à tous."
+
+ (MONTESQUIEU.)
+
+
+On ne peut faire mention de la campagne mémorable de 1814-15, sans se
+rappeler que les hommes de couleur libres y ont combattu côte à côte
+avec les autres soldats du général Jackson.
+
+Il y avait à cette époque trois classes d'hommes de couleur en
+Louisiane: les enfants du sol, ceux qui étaient originaires de la
+Martinique et ceux qui venaient de Saint-Domingue. Étant tous Créoles,
+ils vivaient toutefois en bons termes et s'unissaient en toute
+circonstance comme s'ils eussent été du même endroit et de la même
+famille: comme le font d'ailleurs toujours les gens nouvellement arrivés
+dans un pays.
+
+Il y avait entre eux communauté d'origine, de langue et de moeurs, mais
+par-dessus tout, ayant à subir le même sort, ils se rencontraient
+toujours dans la voie du malheur, et leurs confidences devaient être
+semblables en tous points.
+
+À l'approche des Anglais, le général Jackson fit appel à tous les
+habitants indistinctement, mais en même temps, il ne manqua pas de
+s'adresser particulièrement à l'orgueil patriotique des hommes de
+couleur, qu'il invita à prendre les armes.
+
+Les termes flatteurs dans lesquels cet appel était formulé ne laissaient
+aucun doute sur les opinions du général en chef. Il était convaincu que
+les hommes de couleur avaient le droit de défendre le sol attaqué, et
+que le gouvernement américain commettait une grave erreur en refusant de
+les recevoir sous les drapeaux.
+
+La déclaration encourageante de l'illustre soldat, acceptée de bonne
+foi, provoqua chez tous un vif enthousiasme, car personne ne doutait
+qu'elle n'eût été faite avec franchise et sincérité. Les patriotes de
+couleur répondirent donc en grand nombre à cet appel. Leurs états de
+services dans la campagne de Chalmette furent d'une valeur incontestable
+au point de vue de l'intérêt et de l'honneur de la nation. Après la
+bataille, le général Jackson les félicita, faisant observer que leur
+conduite avait dépassé ses espérances. Mais là s'est arrêtée toute la
+récompense.
+
+Ces hommes dont la fidélité et les services avaient été reconnus si
+solennellement ont cependant continué de vivre dans toutes les
+conditions désavantageuses que leur imposait le pays, tout comme s'ils
+n'avaient rien accompli pour ce dernier. Ils durent se contenter des
+propos mielleux qu'on leur avait prodigués avant l'action et des éloges
+pompeux mais vides qu'ils reçurent après la victoire. Plus tard, ces
+louanges se changèrent même en lâches insinuations, en malicieuses
+calomnies. Il était donc juste que ces héros méconnus se plaignissent de
+tant d'ingratitude.
+
+Il est vrai que par une action tardive, le gouvernement leur fit
+concession du titre de vétérans et leur accorda une légère pension; mais
+leur état civil resta le même: une modification du Code Noir, qui leur
+donnait le droit de vivre, de jouir, de posséder, de succéder.
+
+À cause de son état de dépendance même le Créole de couleur ne pouvait
+commander le respect; il devenait un objet de haine, de mépris ou
+d'injustice selon les caprices du moment. Tous ses droite étaient
+précaires, ils étaient modifiables ou révocables selon le bon plaisir de
+la classe gouvernante. Hippolyte Castra était du nombre de ces citoyens
+méconnus, de ces héros repoussés, il partageait avec eux l'amertume des
+déceptions éprouvées.
+
+La population avait besoin d'un chantre; elle l'a trouvé tout justement
+dans cet homme qu'on pourrait comparer à Roget et Dubois.
+
+Castra a eu le beau talent de chanter le courage, la vaillance et la
+fidélité de cette superbe phalange créole. Il n'a pas oublié de réclamer
+pour elle la place d'honneur qu'elle méritait d'occuper au banquet du
+triomphe, mais qui lui fut refusée par l'injustice et les préjugés. Nous
+devons à Castra toute notre reconnaissance, et la meilleure manière de
+nous acquitter de notre dette envers lui, c'est de conserver
+précieusement sa composition si patriotique. En voici le texte dans son
+entier, tel qu'il existe dans les cahiers de nos familles:
+
+ LA CAMPAGNE DE 1814-15
+
+ Je me souviens qu'un jour, dans mon enfance,
+ Un beau matin, ma mère, en soupirant,
+ Me dit: "Enfant, emblème d'innocence,
+ Tu ne sais pas l'avenir qui t'attend.
+ Sous ce beau ciel tu crois voir ta patrie:
+ De ton erreur, reviens, mon tendre fils,
+ Et crois surtout en ta mère chérie...
+ Ici, tu n'es qu'un objet de mépris."
+
+ Dix ans après, sur nos vastes frontières,
+ On entendit le canon des Anglais,
+ Et puis ces mots: "Courons vaincre, mes frères,
+ Nous sommes tous nés du sang Louisianais".
+ À ces doux mots, en embrassant ma mère,
+ Je vous suivis en répétant vos cris,
+ Ne pensant pas, dans ma course guerrière,
+ Que je n'étais qu'un objet de mépris.
+
+ En arrivant sur le champ de bataille,
+ Je combattis comme un brave guerrier:
+ Ni les boulets non plus que la mitraille,
+ Jamais, jamais, ne purent m'effrayer.
+ Je me battais avec cette vaillance
+ Dans l'espoir seul de servir mon pays,
+ Ne pensant pas que pour ma récompense,
+ Je ne serais qu'un objet de mépris.
+
+ Après avoir remporté la victoire,
+ Dans ce terrible et glorieux combat,
+ Vous m'avez tous, dans vos coupes, fait boire.
+ En m'appelant un valeureux soldat.
+ Moi, sans regret, avec un coeur sincère,
+ Hélas! j'ai bu, vous croyant mes amis,
+ Ne pensant pas, dans ma joie éphémère,
+ Que je n'étais qu'un objet de mépris.
+
+ Mais, aujourd'hui tristement je soupire,
+ Car j'aperçois en vous un changement;
+ Je ne vois plus ce gracieux sourire
+ Qui se montrait, autrefois, si souvent,
+ Avec éclat sur vos mielleuses bouches.
+ Devenez-vous pour moi des ennemis?...
+ Ah! je le vois dans vos regards farouches
+ Je ne suis plus qu'un objet de mépris.
+
+Quelques Créoles de bonne foi voudraient attribuer ces vers à la plume
+de Nicol Riquet, un de nos poètes des _Cenelles_, mais nous n'avons
+aucune raison de croire que semblable source ait pu produire une
+composition aussi gravement conçue.
+
+M. Riquet nous a laissé le _Rondeau Redoublé_, un morceau farci de
+puérilités. D'après toute apparence, ce poète avait le style enjoué,
+plus enclin à faire rire qu'à faire penser. Il était lui-même un de ces
+"satisfaits" dont le caractère était de s'éloigner des soucis, pour être
+mieux préparé à jouir des plaisirs de la vie matérielle. Il est donc
+invraisemblable de lui attribuer la pièce que nous venons de citer.
+
+
+=HIPPOLYTE CASTRA=
+
+D'ailleurs, les hommes qui ont connu Hippolyte Castra et qui ont pris
+connaissance de son oeuvre affirment que c'est ce grand Louisianais qui
+nous a fait don de cette composition noble et sérieuse. Il est vraiment
+regrettable que cette dernière n'ait pas trouvé sa place dans le cadre
+des _Cenelles_. Cette production valait la peine d'être conservée comme
+l'expression vraie, digne et tendre d'un peuple désappointé d'une façon
+aussi cruelle qu'inattendue.
+
+Il n'y a rien de plus naturel que le début par lequel l'auteur rappelle
+la prophétie de sa mère: "Sous ce beau ciel tu crois voir ta patrie".
+Nos coeurs sentent bien l'à-propos de ces paroles touchantes.
+
+Et puis, parlant des souvenirs de son enfance, avec quelle sublime
+naïveté il rapporte ces mots qu'il avait entendus: "Courons vaincre, mes
+frères!" Oh! n'est-ce pas ce que nous avons entendu en 1861, en 1865, en
+1898, et ce que nous entendons encore dans les moments difficiles? Nous
+sommes tous frères quand le danger nous menace, mais nous devenons des
+ennemis au retour de la sécurité.
+
+Écoutez Castra dans le troisième couplet:
+
+ "Je combattis comme un brave guerrier".
+
+On le dit dans toutes les histoires, et malgré le fait constaté, il n'y
+a pas de récompense pour les services ni pour le courage du héros de
+couleur. Mais ce n'était pas tout. Le combat était terrible, et il a
+"remporté la victoire".
+
+Castra a eu le talent d'établir ses titres en faisant connaître ses
+succès. Mais la reconnaissance du pays s'est bornée à lui dire qu'il
+était un "valeureux soldat" et à le faire boire dans les coupes de la
+victoire.
+
+Tout-à-coup, tristement il soupire, parce qu'il s'aperçoit d'un
+"changement". Il ne rencontre que des "regards farouches" et se voit
+devenu un "objet de mépris": c'est la récompense de ses triomphes et de
+ses sacrifices.
+
+Il n'y a pas à douter de la valeur de cette pièce.
+
+Castra a chanté l'infortune de ses compatriotes, et ses strophes
+pathétiques seront toujours pour nous un sujet palpitant à cause des
+grandes circonstances qui les ont dictées, à cause surtout des profondes
+amertumes qui les ont inspirées. Le sort d'Ogé et de l'Ouverture attire
+plus l'attention que la couleur de leur front ou que la nature de leurs
+périlleuses entreprises. Il en est de même de Pétion, fondateur de la
+République d'Haïti: on oubliera chez ce dernier le jeune homme qui a
+étonné le monde par sa sagesse, son génie et ses actions, pour se
+rappeler celui qui ne fit verser des larmes qu'à sa mort, lorsqu'il
+succomba au chagrin en se voyant incapable de réaliser ses espérances à
+l'égard de son peuple tout fraîchement sorti de la révolution.
+
+Le martyre d'Abraham Lincoln l'a rendu la seconde idole du peuple
+américain. Bien qu'il ait sauvé la nation des périls de la désunion,
+bien qu'il ait aboli l'esclavage en donnant la liberté à quatre millions
+de noirs, tous ces bienfaits réunis n'ont pu entourer son nom d'autant
+de vénération que ne l'a fait le coup de pistolet de l'acteur Wilkes
+Booth. La raison guide l'homme, la raison veut qu'il s'attendrisse à la
+vue ou au souvenir de l'infortune:
+
+ La sensibilité dans l'âme se retrouve
+ Et la fait compatir au malheur qu'on éprouve.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+=Les "Cenelles".--M. Armand Lanusse et son temps.=
+
+
+=LES "CENELLES"=
+
+Le volume intitulé _Les Cenelles_ est un petit livre de deux-cent-neuf
+pages, contenant les poésies écrites par dix-sept Créoles de la
+Louisiane. Il a été publié par ces derniers en 1843. Il se trouve aussi
+dans ce livre des citations de quelques hommes bien connus comme
+littérateurs et généralement estimés par les services signalés qu'ils
+ont rendus à la cause du progrès, de la justice et de l'humanité: Victor
+Hugo, Lamennais, Lemoine, Lamartine, Mercier, tous des Français dont le
+génie et les vues libérales ont contribué puissamment à la gloire et au
+relèvement des lettres et de la société.
+
+Ce petit volume, très rare aujourd'hui, fait partie de la littérature
+franco-louisianaise.
+
+Nous donnerons au public les noms de ceux qui ont collaboré à ce recueil
+et le titre de leurs pièces diverses. De plus, nous citerons
+_in-extenso_ une production de chacun des poètes, avec l'intention, non
+seulement de faire honneur à leur talent, mais encore de livrer leurs
+vers à l'appréciation de leurs descendants.
+
+Il ne faut pas oublier que _Les Cenelles_ ont été écrites et publiées à
+l'époque de l'esclavage, que ceux qui y ont collaboré ne jouissaient pas
+des mêmes avantages que d'autres hommes, par suite des lois de
+restriction et des préjugés sociaux.
+
+Considéré à un point de vue philosophique, l'ouvrage des _Cenelles_
+représente le triomphe de l'esprit humain sur les forces de
+l'obscurantisme. Car, il ne manquait pas de gens, en Louisiane, pour
+s'opposer à l'instruction et au développement de l'intelligence parmi
+les masses de couleur.
+
+En face de ces circonstances et des motifs qui ont inspiré nos pères,
+cette oeuvre littéraire nous vient en ce moment comme un héritage sacré.
+Ce nous est un devoir de la plus haute portée que de le conserver et de
+perpétuer la mémoire de ceux qui nous l'ont légué. C'est là la pensée
+qui nous guide dans notre entreprise. Nous voulons sauver de l'oubli les
+noms de ces dix-sept Créoles qui, au prix des plus grands sacrifices, se
+sont donné la peine d'écrire un livre pour notre gloire, alors qu'ils
+étaient soumis à toutes sortes de privations civiles, politiques et
+sociales, sans même avoir la liberté de se plaindre.
+
+Nous pouvons ajouter que ceux qui ont collaboré aux _Cenelles_ sont les
+principaux hommes de lettres sortis de la population créole. En aucun
+autre temps, cette dernière n'a produit un aussi grand nombre d'esprits
+cultivés, et jamais il n'a existé une entente si parfaite que celle qui
+les unissait dans leurs inclinations et leurs travaux. Ils n'étaient
+point jaloux les uns des autres, et ils ont su s'accorder sur le
+meilleur moyen à employer pour mettre au jour le fruit de leurs études
+et de leurs veilles.
+
+Ces penseurs ont été heureux dans le titre qu'ils ont donné à leur
+ouvrage. La cenelle est le fruit de l'aubépine: son peu de volume dit la
+modestie de nos écrivains; et l'aubépine, "arbrisseau épineux aux fleurs
+blanches et colorantes" exprime, nous croyons, la difficulté de
+l'entreprise pour ceux qui devaient travailler dans un milieu décidément
+peu propice à leurs tendances poétiques. Confiants dans la pureté de
+leurs intentions, désirant surtout donner _une bonne couleur_ au mauvais
+aspect de leur destinée, ils ne pouvaient certes choisir un titre plus
+approprié: _Les Cenelles_.
+
+Nous ignorons à qui revient l'honneur d'avoir trouvé ce nom. Nous savons
+toutefois que c'est à l'instigation de Lanusse que le volume fut publié,
+mais ce n'est pas là une raison suffisante pour lui attribuer aussi le
+choix du titre. Cet épigraphe, précédant les vers de A. Mercier, est
+peut-être, sur ce point, significatif:
+
+ Et de ces fruits qu'un Dieu prodigua dans nos bois,
+ Heureux, si j'en ai su faire un aimable choix.
+
+Finalement, si l'esprit du livre doit être déterminé par l'arrangement
+des matières, le commencement et la fin, pris ensemble, en représentent
+une morale significative, presqu'une allégorie.
+
+Nous observons que le premier morceau des CENELLES se nomme _Chant
+d'Amour_, et le dernier, _Désenchantement_. Les deux pièces sont du même
+auteur, mais cette circonstance ne détruit pas la conclusion à tirer de
+leur contraste significatif.
+
+Ainsi, dans un passage de la première improvisation, le poète, plein
+d'espoir dans son idéal, s'exprime comme suit:
+
+ Car l'amour, l'amour seul d'une vierge adorée,
+ Peut consoler le coeur des maux qu'il a soufferts;
+ C'est la fraîche Oasis, c'est la manne sacrée,
+ C'est la source d'eau pure au milieu des déserts.
+
+Mais plus tard, quand "le rêve", comme l'a dit Lamartine, "tombe devant
+la vérité", le poète cède à la réalité et ne croit plus au bonheur.
+Alors, dans son désenchantement, il s'écrie:
+
+ "Je compte à peine un lustre après mes vingt années,
+ Déjà, de mon printemps, les fleurs se sont fanées;
+ Déjà, le scepticisme a desséché mon coeur,
+ Déjà, je ne crois plus ici-bas au bonheur."
+
+Que le lecteur médite un moment sur la différence qui existe entre les
+premières et les dernières impressions de l'auteur. Si notre jugement
+n'a pas été trompé par des circonstances plus vraisemblables que vraies,
+la morale des _Cenelles_ est sensiblement évidente. Ces hommes de mérite
+ont voulu faire sentir que les doux plaisirs d'une satisfaction
+quelconque ne pouvaient être durables dans un lieu où la liberté des uns
+n'était pas égale à celle des autres, où l'individu provenant d'une
+certaine naissance ne passait que par des joies éphémères, pour retomber
+ensuite dans la tristesse au souvenir de son sort.
+
+[Illustration: M. DANIEL DESDUNES.
+
+Un des deux patriotes qui ont mis leur liberté en jeu dans les luttes
+entreprises contre les lois dites de "Jim Crow."]
+
+
+=ARMAND LANUSSE=
+
+ Justes, ne craignez point le vain pouvoir des hommes.
+
+J.-B. Rousseau.
+
+M. Armand Lanusse est né à la Nouvelle-Orléans en 1812, et il est mort
+dans la même ville en 1867, à l'âge de cinquante-cinq ans. Son nom
+indique assez qu'il était de descendance française. Ce fameux
+Louisianais a reçu son éducation dans sa ville natale; il n'a jamais vu
+la France qu'à "travers le prisme" de l'imagination, ce qui n'empêche
+qu'il fût un homme instruit. Il l'a prouvé par ses diverses productions
+en prose et en vers. Il a aussi prononcé nombre de discours très
+appréciés. Ses poèmes surtout, qui sont d'un goût charmant, ont arrêté
+l'attention de ses compatriotes. Doué d'un tempérament studieux, il
+aimait les classiques et il s'en remplissait l'esprit. On s'en aperçoit
+en lisant ses poésies.
+
+Il affectionnait beaucoup l'étude des difficultés que présente la langue
+française et ses auteurs favoris sur ces sujets étaient: Noël et
+Chapsal, Poitevin, Lefranc, Bescherelle.
+
+Il a été poète, précepteur, politique. Patriote par excellence, il s'est
+occupé sérieusement de toutes les questions concernant le bien-être de
+la population créole. Son zèle et son dévouement à cet égard sont au
+nombre des choses les mieux connues de notre histoire. Mais afin
+d'avoir une idée exacte d'Armand Lanusse, il importe de suivre les
+mouvements de sa vie intéressante et bien remplie.
+
+Avant de passer à l'analyse détaillée de notre sujet, nous voulons dire
+un mot des amabilités du professeur Lanusse vis-à-vis de ses élèves de
+l'Institution des Orphelins. Ce maître consciencieux et plein de
+sollicitude ne perdait aucune occasion qui pût être tournée au profit de
+ses élèves. Chaque année il faisait subir à ces derniers un examen. Les
+parents, invités, pouvaient juger eux-mêmes des progrès de leurs
+enfants. C'était une véritable fête qui durait plusieurs jours. Les
+écoliers passaient des exercices d'étude à des récitations diverses.
+Ceux qui se distinguaient par le savoir, la mémoire, ou par le
+développement d'un talent quelconque, recevaient publiquement les
+compliments du précepteur satisfait. Quelquefois, dans les occasions
+extraordinaires, M. Lanusse manifestait sa satisfaction en décernant un
+prix à l'enfant qui s'était surtout fait applaudir. Nous avons vivace à
+la mémoire le cas de Victoria Lecène, que M. Lanusse couronna. En effet,
+cette jeune fille était vraiement merveilleuse. Sa connaissance parfaite
+du programme des études, le naturel qu'elle mettait dans sa déclamation
+de morceaux détachés et dans l'interprétation des rôles à jouer avec
+d'autres enfants, tout l'avait recommandée à cette récompense éclatante
+de la part de son professeur.
+
+M. Lanusse était traité avec déférence, à cause de ses états de service,
+de ses talents, de sa franchise et de sa droiture.
+
+Ce qui prouvait sa grandeur d'âme, c'était cette libéralité qu'on
+remarquait dans ses relations de chaque jour avec tous. Malgré la
+couleur blanche de sa peau, malgré l'influence des moeurs dépravantes de
+son époque--époque d'esclavage et de préjugés--il n'a jamais essayé de
+renier son origine. Il voyait tout le monde du même oeil. C'est du moins
+ce que nous avons pu constater chaque fois qu'il nous a été permis de
+l'observer dans son contact avec les élèves de son institution. Nous
+n'avons jamais remarqué chez lui la moindre disposition à faire des
+distinctions uniquement basées sur le teint du visage, et nous oserons
+dire que les enfants élevés sous sa direction ont si bien subi
+l'influence du maître, que la question de couleur n'a jamais troublé le
+calme de leur innocence. Les noirs sans arrière-pensée seront d'accord
+avec nous sur ce point.
+
+M. Lanusse nous a enseigné que
+
+ Le vice seul est bas, la vertu fait le rang;
+ Et l'homme le plus juste est aussi le plus grand.
+
+Il était sage de sa part de nous fortifier dans l'amour de notre
+prochain. Son coeur était encore mieux inspiré lorsqu'il plaçait la
+bienveillance au-dessus du préjugé, de la fortune et de l'orgueil.
+
+Sans doute, il pensait qu'après tout,
+
+ Les richesses, l'orgueil, ne sont que des chimères;
+ Enfants du même Dieu, tous les mortels sont frères.
+
+Nous devons une reconnaissance éclatante à la mémoire de cet homme.
+
+M. Lanusse, dans son introduction aux _Cenelles_, donne à comprendre
+clairement que son plus vif désir était de vivre dans l'esprit des
+générations futures comme un homme de bien. Cette ambition était
+légitime, car, ainsi que l'a dit Fénélon, "il y a de la gloire à faire
+le bien", et certes, Lanusse en a fait assez pour mériter une
+considération toute particulière de la part de ses semblables.
+
+M. Lanusse s'emportait facilement et il devenait même alors
+irrépressible. Malgré ce défaut de tempérament, jamais, cependant, il ne
+se fit le défenseur de l'arbitraire ou le persécuteur du faible.
+L'impétuosité de son caractère n'altérait en aucune façon son amour pour
+le juste, sa pitié pour le besoin, son désintéressement. Cet apôtre du
+bien eut donné sa vie pour résister à un acte d'injustice, comme il eut
+donné tout son avoir pour soulager l'infortune. Sa conduite, toujours
+d'accord avec les principes les plus nobles, faisait oublier le feu de
+son tempérament et le rendait éminemment chérissable aux hommes de son
+temps.
+
+En rappelant combien il était bon, courageux et sincère, combien il
+était écouté et respecté, nous nous surprenons à regretter vivement de
+ne l'avoir pas aujourd'hui parmi nous; ou du moins, de n'avoir pas un
+compatriote aux mêmes idées, capable d'exercer la même force d'influence
+sur les esprits. Cette puissante personnalité rendrait notre existence
+moins pénible. Nos rapports sociaux, subissant cette influence
+bienfaisante, auraient gardé l'empreinte d'un commerce honnête, d'une
+cordialité mutuelle. En d'autres temps, les Créoles seraient unis par
+les sentiments de l'amour, tandis qu'à présent ils sont séparés par des
+répugnances ridicules, même par des antipathies irréconciliables.
+
+Il semble que la mort de M. Lanusse ait coincidé avec la disparition de
+l'influence latine chez les Créoles. On ne s'occupe plus, de nos jours,
+de La Fontaine, de Boileau, de Fénélon, de Racine et de Corneille; mais
+du temps d'Armand Lanusse, c'était par l'étude de ces maîtres qu'on nous
+conduisait vers les hauteurs où brille constamment la vive lumière de la
+civilisation.
+
+Telle était cette influence sur la jeunesse que celle-ci repoussait avec
+dédain toutes les tentations de l'égoïsme. Les jouissances matérielles
+n'avaient point d'attrait pour l'homme qui avait appris à répéter avec
+conviction:
+
+ Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux.
+
+Il semble que ce soit folie que de rêver le retour de ces conditions
+morales; cependant, le Créole ne peut être sauvé à lui-même qu'en
+s'appliquant sérieusement à faire renaître le goût des anciennes moeurs.
+Il ne saurait conserver son cachet distinctif en cédant aux tendances du
+jour, surtout aux tendances du politicien. Il n'y a rien dans la
+nouvelle école qui soit digne du nom de progrès. La ruse et
+l'extravagance tiennent là lieu de vertus. Les exemples révoltants et
+pernicieux de certains hommes devraient mourir avec eux. Ce sont de ces
+êtres-là qui ont reconnu l'égoïsme pour loi, et qui ne peuvent servir de
+modèles qu'aux gens dépourvus de tout sentiment d'amour-propre. Pour
+nous, rejeter l'influence latine, c'est nous condamner à vivre sans la
+connaissance de certains principes indispensables à la formation du
+caractère. Nous avons toujours pensé que l'homme de couleur ne devrait
+être dans la politique que par devoir, qu'il ne devrait jamais se
+séparer de son sens moral ni sacrifier son honneur pour des
+considérations pécuniaires.
+
+La puissance du plus fort prime ici le droit du plus faible. Dans ces
+conditions, il nous semble que l'homme bien né doive s'abstenir. L'homme
+de couleur qui, en dépit des restrictions qui lui sont imposées, se
+précipite dans le rayon des activités politiques, sous prétexte
+d'exercer ses droits, est un caractère suspect; car il ne peut agir en
+tout que de la façon que le lui permettent les influences dominantes.
+Nous pensons qu'un pareil rôle n'est pas honorable, et que celui qui le
+remplit exploite le mauvais côté de sa nature pour satisfaire certains
+avantages personnels.
+
+C'est comme précepteur que M. Lanusse a obtenu ses plus grands succès.
+De 1852 à 1866, il a professé à l'Institution Bernard Couvent, formant
+l'éducation d'une foule de jeunes gens qui, depuis, se sont distingués,
+surtout dans les fonctions publiques, dans les lettres et dans le
+commerce. La plupart de ces élèves provenaient de familles pauvres.
+Peut-être, sans le secours de Lanusse, n'eussent-ils jamais eu
+l'occasion de perfectionner leur intelligence. C'est que cet instituteur
+ne regardait pas aux honoraires qu'il pouvait retirer; il donnait à ces
+enfants la même attention qu'ils eussent reçue dans les maisons
+d'éducation les plus prétentieuses, ici ou à l'étranger.
+
+L'excellence du système d'enseignement qui lui était propre est
+démontrée par la facilité avec laquelle ses élèves s'assimilaient
+ensuite les diverses connaissances dont ils avaient besoin soit dans le
+commerce, soit aux fonctions publiques.
+
+Mais ce n'était pas seulement à la formation de bons disciples que se
+bornait la tâche du professeur Larousse. Sachant que l'Institution qu'il
+dirigeait était un legs donné par Mme Couvent, il consacrait toutes
+ses énergies à en assurer le succès; il s'appliquait à faire respecter
+scrupuleusement les volontés de la donatrice.
+
+Les orphelins placés sous sa garde étaient surtout traités avec une
+profonde sollicitude. Chaque année, il était d'usage d'ordonner une
+célébration religieuse à la mémoire de Mme Bernard Couvent.
+
+Nous pouvons nous rappeler avec quelle exactitude M. Lanusse conduisait
+les petits orphelins à l'église, pour l'assistance à ces rites
+solennels.
+
+En étant lui-même présent, il voulait montrer tout le premier qu'à cette
+insigne bienfaitrice nous devons reconnaissance et respect.
+
+Les choses ne se passent plus aujourd'hui de cette manière. Depuis la
+mort de M. Lanusse, l'idée du devoir telle que cet homme l'avait
+comprise a complètement disparu.
+
+Honnête et loyal jusqu'au fond de l'âme, Armand Lanusse ne comptait pas
+sur les artifices de la ruse, ni sur les turpitudes de la supercherie;
+poursuivant l'idéal de sa noble nature, il ne s'engageait dans l'action
+que pour diriger ses forces vers le but marqué par la probité et
+l'honneur. Et puis, il n'y avait rien d'exotique chez lui. Identifié
+avec la population qu'il servait, son unique ambition était de l'honorer
+par ses principes et de l'élever par ses oeuvres: le temps a prouvé
+qu'il a réussi dans l'accomplissement de ce devoir.
+
+Sa mort a été une catastrophe pour nous.
+
+Il est disparu au moment où s'effectuait une transformation des
+conditions civiles et politiques du pays.
+
+S'il eut vécu, jamais peut-être les Créoles ne se fussent égarés; jamais
+ils n'eussent eu recours à l'absurdité et à l'indignité dans l'espoir
+insensé d'échapper à la persécution. Nombreux hélas! sont ceux qui ont
+troqué leur dignité pour une tolérance simulée, au lieu de prendre
+courageusement leur juste part des misères communes!
+
+Ils ont préféré trahir l'honneur et le sang, au lieu de s'écrier avec
+Périclès que "le bonheur se trouve dans la liberté, et la liberté dans
+le courage". Mieux encore, en donnant un sens de résignation pacifique à
+la pensée du Docteur Noir, ils eussent pu se dire au fond de la
+conscience:
+
+ "Nous mourrons ensemble".
+
+Ce serait là le conseil de Lanusse.
+
+D'Alembert avait bien raison. Cet illustre écrivain pensait qu'il n'y a
+rien de plus hideux que l'opprimé qui fuit sans résistance. Cette
+résistance, ne veut pas dire: violence, corruption, carnage, confusion,
+mais bien une saine détermination de ne pas accepter la tyrannie,
+quoiqu'on soit obligé même de la subir. Il y a de l'honneur à souffrir
+pour ses principes.
+
+Tout le monde connaissait la fermeté du loyal Lanusse. Il était l'ennemi
+du préjugé; il était capable de marcher, rue du Canal, appuyé sur le
+bras de M. Louis Lainez, un compatriote dont le teint du visage ne
+laissait aucun doute sur son origine. C'est que M. Lainez, lui aussi,
+était un homme honorable.
+
+Par contre, M. Lanusse ne perdrait pas aujourd'hui son temps dans la
+société de certains noirs qui ont autant d'hypocrisie sur les lèvres
+qu'ils ont de haine dans le coeur.
+
+Certains Créoles, de nos jours, sont réduits à ce point de défaillance
+morale qu'ils méconnaissent et repoussent leurs semblables, leurs
+parents mêmes.
+
+Ceux-là aussi, loin de songer à des moyens de délivrance, cèdent à leur
+faiblesse, sans pouvoir déterminer des principes à suivre ou fixer une
+résolution à prendre, comme s'ils voulaient habituer leur nature à la
+soumission absolue ou à l'oubli de leur individualité. Ils vivent dans
+un affaissement moral qui semble être le dernier degré de l'impuissance.
+
+Dans cet état de détérioration, ils sont non seulement peu soucieux de
+relever leur dignité abaissée, mais ils augmentent la somme de leurs
+erreurs, comme pour multiplier le nombre de leurs supplices. Cependant,
+il n'est pas difficile de comprendre que, quand l'erreur s'est emparée
+des esprits, quand l'irrésolution a ramolli les coeurs, l'espérance est
+bien près d'avoir perdu ses plus fermes appuis.
+
+Avec l'aide d'un compatriote comme Armand Lanusse, certains Créoles
+eussent conservé leur esprit de solidarité, au lieu de courir à
+l'aventure à la recherche d'un destin imaginaire.
+
+Ce vaillant patriote était doué du double courage physique et moral:
+ces qualités décisives le mettraient à la hauteur des entreprises les
+plus difficiles et des résolutions les plus nobles et les plus
+efficaces.
+
+Il y a eu d'autres chefs d'une valeur reconnue: il n'y a rien à
+retrancher du mérite de ces hommes d'élite, mais la différence à établir
+entre eux et M. Lanusse, c'est que ce dernier prenait un intérêt
+immédiat à la formation du caractère et des moeurs, à la situation
+sociale de la population, tandis que les guides du nouveau régime ne
+s'occupaient que de diriger l'action des Créoles dans la sphère civile
+et politique.
+
+Armand Lanusse façonnait l'homme, et les conseillers de 1868 cherchaient
+à former le citoyen. Son oeuvre était tout-à-fait morale, celle des
+autres était essentiellement politique. Les temps n'étaient pas les
+mêmes.
+
+
+=M. ARMAND LANUSSE ET SON TEMPS.=
+
+L'attitude d'un peuple influe, il n'y a pas à en douter, sur les
+dispositions de ses chefs.
+
+Les contemporains de M. Lanusse aimaient la littérature, la peinture, la
+musique, le théâtre, les jeux, la chasse, enfin tous les genres de
+plaisirs imaginables. On s'appliquait à inventer sans cesse des
+récréations nouvelles. C'est ainsi que les banquets, les baptêmes, les
+fêtes de Première Communion s'étaient si généralement recommandés au
+goût de notre ancienne population. Les mariages formaient aussi des
+occasions de gaies manifestations. Le "jeu de gage" était l'inévitable
+dans les réunions sociales. Personne ne prenait d'intérêt à la cause de
+l'humanité; c'est qu'on ne semblait pas croire possible l'abolition de
+l'esclavage dans un temps prochain. Un grand nombre de personnes de
+couleur possédaient même des esclaves. Tout ceci veut dire que les
+réunions, quoique fréquentes et de nature différente, n'étaient d'aucune
+importance pour la société, sous le rapport du droit et de la liberté.
+
+On se gardait bien d'y critiquer les institutions existantes: le
+penchant vers les satisfactions ordinaires de la vie matérielle
+dominait. Nous trouvons donc tout naturel que M. Lanusse, dans sa
+littérature, reflète les vues, les coutumes, les sentiments, les
+inclinations de ses contemporains.
+
+Ce patriote, ne voyant que des poètes autour de lui, n'a pu faire
+autrement que de penser avec eux. Naturellement, il rêvait voir des
+poètes dans l'avenir et non des politiques.
+
+Il ne pouvait attaquer l'esclavage, ou, du moins, en déplorer
+l'existence, puisque ses amis n'en avaient rien dit dans les _Cenelles_.
+En d'autres termes, il ne pouvait en aucune façon se faire agitateur,
+parce qu'il eût été le seul à "agiter".
+
+M. Lanusse n'aimait pas le trivial. Rien ne le rendait plus irritable
+qu'une plaisanterie de mauvais goût.
+
+Un jour, un ami qui connaissait son côté sérieux s'était donné le
+plaisir de lui dédier une pièce de vers copiée d'un livre dont le titre
+ne nous est pas parvenu.
+
+Peu de jours après, la réponse de Lanusse était publiée dans les
+colonnes de la _Tribune_. Nous n'en avons retenu que les quatre lignes
+suivantes:
+
+ Il (Dieu) est, vous dites vrai: tout ici nous l'atteste,
+ La preuve abonde autant que le sable en la mer;
+ Mais, dans beaucoup d'esprits si Dieu se manifeste
+ Satan, sur d'autres, règne en despote d'enfer.
+
+On voit ici nettement que le Lanusse de 1865 n'était plus le Lanusse de
+1844. L'influence du milieu n'était plus la même: l'évolution avait
+imprimé son cachet à notre poète.
+
+En 1865, nous voyons chez lui la force, la décision, la réflexion, et
+cette indépendance dans le style, décelant l'affranchissement de sa
+pensée de toute espèce de complaisance et d'enjouement.
+
+Lanusse était d'abord Louisianais, à peu près dans le même sens que le
+citoyen d'Athènes était Athénien plutôt que Grec, ou, pour mieux dire,
+dans le sens que le célèbre Calhoun était Carolinien avant d'être
+Américain.
+
+On peut dire qu'il ne se flattait pas de son titre d'Américain. Et
+l'instinct créole était encore plus prononcé chez lui que son
+attachement au titre de Louisianais ou au souvenir de son origine.
+Toutes ses prédilections, tous ses ressentiments partaient de là.
+
+
+=L'INSTITUTION COUVENT=
+
+Par testament fait en 1832, Mme Bernard Couvent avait généreusement
+laissé certains biens à être affectés à l'instruction des orphelins
+indigents catholiques du 3^{ème} district.
+
+La clause du testament de Mme Couvent qui nous intéresse ici se lit
+comme suit:
+
+"Je veux et ordonne que mon terrain, à l'encoignure des rues Grands
+Hommes et de l'Union, soit à perpétuité consacré et employé à
+l'établissement d'une école gratuite pour les orphelins de couleur du
+faubourg Marigny. Cette école s'établira sous la surveillance du
+Révérend Père Manehault ou, en cas de mort ou d'absence, se trouvera
+sous la surveillance de ses successeurs en office; en conséquence,
+j'entends que les dits terrains et édifices ne soient jamais vendus sous
+quelque prétexte que ce soit, mais au contraire qu'il y soit fait, par
+souscription ou autrement, toutes les améliorations ou additions que le
+temps et le nombre des enfants orphelins pourront exiger."
+
+Par de malheureuses coïncidences trop longtemps prolongées, ce legs
+était resté inutile, une grande partie en avait même été détournée du
+but auquel il était destiné.
+
+Barthélemy Rey, François Lacroix, Nelson Fouché, Emilien Brulé, Adolphe
+Duhart et quelques autres patriotes, ayant appris l'existence de ce bien
+et l'abus qu'on en faisait, se mirent à la tête d'un mouvement qui avait
+pour objet de contraindre l'exécuteur testamentaire à rendre un compte
+de sa gestion.
+
+Ce n'était pas chose facile, car douze années s'étaient écoulées avant
+que les protecteurs du droit des orphelins eussent ainsi songé à obtenir
+justice.
+
+Lanusse, quoique jeune, s'était joint à cette propagande et dans le
+cours du temps, en avait pris la direction militante.
+
+Son énergie, unie à son intelligence, avait imprimé au mouvement une
+force irrésistible, et cette impulsion n'a pas peu contribué aux
+résultats obtenus. Dans tous les cas, en 1848, la bonne oeuvre était
+sauvée, rien ne pouvait empêcher l'exécution des volontés de Mme
+Couvent.
+
+Mais ce n'était pas tout. Ces biens ayant été entamés par des procédés
+irréguliers, il fallait leur restituer leur intégrité et les organiser
+de manière à les rendre profitables et durables.
+
+M. Lanusse ici encore se montra à la hauteur de la tâche. Il s'entoura
+d'hommes de bonne volonté, et tous se mirent courageusement à l'oeuvre.
+Dans un court espace de temps, on érigea un nouvel édifice, qu'on
+appela: _Institution Catholique des Orphelins Indigents_.
+
+Les propriétés provenant du legs de Mme Couvent ont servi à
+l'entretien de l'établissement, avec quelques autres contributions
+particulières et publiques.
+
+Comme conséquence logique, M. Lanusse, en 1852, fut nommé Principal de
+l'Institution. On peut dire que l'histoire de cette dernière commence
+avec lui.
+
+C'est lui qui en a créé le programme d'études; c'est lui qui a mis ce
+programme en pratique et c'est de lui que ses adjoints ou sous-maîtres
+ont appris la manière de procéder.
+
+Pour le seconder dans son oeuvre, il avait fait choix de Joanni Questy,
+Constant Reynès et Joseph Vigneaux-Lavigne, tous des hommes d'un mérite
+supérieur et d'un dévouement admirable. Sous une telle direction,
+l'École a prospéré et est devenue fameuse par les élèves qu'elle a
+formés. On n'eut plus à aller puiser le savoir aux sources européennes.
+La jeunesse pouvait recevoir les éléments d'une éducation solide dans
+les classes établies par Lanusse et à des prix placés à la portée de
+toutes les bourses. Les orphelins et les enfants de parents pauvres
+n'avaient plus à redouter les désavantages de l'ignorance.
+
+On a sévèrement blâmé M. Lanusse de ce qu'il ait refusé de placer le
+drapeau de l'Union sur le toit de son École, conformément à l'ordre du
+général Butler. C'était une faute, nous en convenons, mais il agissait
+là dans un de ces mouvements de la conscience que l'homme sensible ne
+peut pas toujours maîtriser. Quoiqu'il en soit, il ne faut pas oublier
+que Lanusse avait été conscrit dans la Confédération. Bien qu'il fût
+parfaitement au courant des circonstances qui l'avaient forcé à prendre
+les armes, il éprouvait néanmoins une certaine répugnance à se montrer
+sous un jour douteux.
+
+Nous nous empressons de dire que plus tard il est revenu sur ses idées
+erronées et que dès lors, sa loyauté fut entièrement acquise à la cause
+de l'Union et de la liberté. Il est à la connaissance de tous ses amis
+qu'il a regretté cet incident, et ce repentir loyal devrait suffire à
+l'exonérer. D'ailleurs, toute la suite de sa vie a prouvé qu'il n'y eut
+là qu'une erreur de sa part, et qu'on ne peut suspecter les motifs qui
+l'ont fait agir en cette occasion.
+
+Le public, nous voulons le croire, n'a plus de reproches à lui faire à
+ce sujet.
+
+Certaines paroles de M. Lanusse peignent bien sa noblesse et sa grandeur
+d'âme. Par exemple, son célèbre--"Nous n'irons pas?"--exclamation dont
+il s'est servi, en 1861, alors que la population menacée devait choisir
+entre l'exil et le service militaire, sous peine de châtiment. C'est
+encore lui qui, dans un moment de juste indignation, s'était écrié:
+"Dans l'humble sphère où je circule, qui m'y cherche, m'y trouve."
+
+Un certain personnage déclarait que le contact de l'homme de couleur lui
+inspirait de la répugnance; à quoi M. Lanusse répliqua: "Répugnance et
+instinct, chez vous, c'est la même chose".
+
+On a vu cet homme, dans sa jeunesse, servant loyalement ses amis dans
+leurs petites ambitions, rendant hommage au beau sexe, par devoir plutôt
+que par inclination. Plus tard, vers la même époque, on le retrouve au
+théâtre jouant la comédie avec Orso, notre célèbre tragédien. Plus tard
+encore, on l'aperçoit dans la foule, luttant pour la cause des
+orphelins, dont il prenait plaisir à préparer les intelligences. On le
+voit à l'église donnant l'exemple pour honorer la mémoire de Mme
+Bernard Couvent; on le voit dans l'armée, comme otage plutôt que comme
+soldat; on le lit dans les livres, dans les journaux, comme poète et
+comme polémiste; on le voit même exposer sa vie pour faire face à
+l'arrogance et la morgue. Il se mêle aux entreprises tentées dans
+l'intérêt de l'éducation, et personnellement il prend la direction de
+l'enseignement. Partout, dans tout, jusqu'à la mort, M. Lanusse est
+resté le même, c'est-à-dire la personnification du plus sublime
+dévouement.
+
+Il est juste d'ajouter à son éloge qu'il fut un bon et sage époux, un
+père modèle. Malheureusement, la mort l'a séparé trop tôt de sa famille,
+dont il était le soutien et l'espoir.
+
+Quatre fils et une fille avaient béni son union, mais un seul de ses
+fils, hélas! lui survit.
+
+[Illustration: M. ARTHUR ESTÈVES, Philanthrope, président du Comité des
+Citoyens, président du Bureau de Direction de l'Institution Couvent,
+etc.]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+=Une dédicace.--Les collaborateurs des "Cenelles".--Notices
+biographiques.=
+
+
+=DEDICACE=
+
+M. Armand Lanusse a eu l'honneur d'écrire la Dédicace des _Cenelles_. La
+voici:
+
+ AU BEAU SEXE LOUISIANAIS
+
+ Veuillez bien accepter ces modestes Cenelles
+ Que notre coeur vous offre avec sincérité;
+ Qu'un seul regard tombé de vos chastes prunelles
+ Leur tienne lieu de gloire et d'immortalité.
+
+Les autres pièces que nous tenons de ce poète, sont: _Introduction.--Le
+Dépit.--Épigramme.--Un Frère au Tombeau de son Frère.--La jeune
+Agonisante.--À Elora.--Les Amants consolés.--La jeune Fille au Bal.--Le
+petit Lit que j'aime.--Jalousie.--Le Songe.--Le Prêtre et la jeune
+Fille.--Le Carnaval.--À Mademoiselle * * *.--Besoin d'écrire.--Le
+Portrait.--Une Mère Mourante.--Il Est._
+
+
+=JOANNI QUESTY=
+
+M. Joanni Questy était natif de la Nouvelle-Orléans. Il y fut aussi
+élevé et y reçut son instruction. Il était considéré comme un des hommes
+les plus érudits de son époque.
+
+M. Questy, par son application à l'étude, s'était rendu maître de
+plusieurs langues, mais toutes ses productions connues sont en français.
+C'était un écrivain recherché, il avait un style pur et des idées d'un
+caractère essentiellement philosophique. Il nous a laissé plusieurs
+pièces, au nombre desquelles nous pouvons citer _La Vision_, _Causerie_
+et _Une Larme sur William Stephens_: ces trois morceaux sont publiés
+dans _Les Cenelles_ de 1845. Il a aussi écrit un roman, _M. Paul_, mais
+cet ouvrage est resté inédit. Noël Bacchus en avait le manuscrit.
+
+M. Questy a été un collaborateur important de maintes entreprises
+littéraires de notre cité. Comme professeur, il excellait: il a brillé
+particulièrement dans l'enseignement. Il donnait des leçons d'espagnol
+et de français. Il appartenait à la phalange de 1844, dont il est
+question longuement dans une autre partie de cet ouvrage.
+
+M. Questy jouissait d'une grande popularité, à cause de son caractère
+aimable et sympathique. Tous les enfants connaissaient _M.
+Joanni_,--c'était son nom populaire.
+
+_Vision_ était une de ses premières pièces. On y trouve le style,
+l'expression, l'invention, la richesse, la grâce, l'abondance.
+
+Questy sait plaire et toucher. L'on peut dire de lui comme Dumas, fils,
+disait de Lamartine, que sa poésie était "embaumée".
+
+ =VISION=
+
+ Viens à moi, jeune fille,
+ Viens, ô dive des cieux!
+ Viens, je suis sans famille,
+ Tu fermeras mes yeux.
+
+ Viens, par ton doux sourire,
+ Endormir mes douleurs;
+ Car le Ciel, en son ire,
+ M'abandonne aux malheurs.
+
+ Oh! viens, car à chaque heure
+ Sur mon destin latent
+ Je pleure, et puis je pleure...
+ Nulle âme ne m'entend!
+
+ Toi que tout bas je nomme,
+ Sylphide à l'oeil d'azur,
+ Rayonnant europome
+ Qui t'enivres d'air pur!
+
+ Du ciel, vierge expellée,
+ Riche d'espoir et d'heur
+ Ici-bas exilée
+ Viens... reste sur mon coeur.
+
+ Dis-moi qui fus ton père,
+ Aérienne enfant?
+ Quelle ève fut ta mère?
+ N'eus-tu jamais d'amant?
+
+ Par-delà les nuages,
+ Peut-être est ton palais.
+ Habitacle d'orages
+ Dans lequel tu te plais.
+
+ À goûter l'harmonie
+ Des cithares des cieux.
+ Enfin, ange ou génie
+ Esprit mystérieux.
+
+ Ton sort est un mystère?
+ Tu ne me réponds pas?
+ Toujours, toujours te taire!
+ Parle-moi donc, hélas!
+
+ Peut-être es-tu l'ondine,
+ Reine des flots dorés
+ Qui, des bras d'une femme,
+ Et me sourit après.
+
+ Ou gnomide irisée,
+ Gardienne de trésor...
+ De ma chaîne brisée
+ N'as-tu pas l'anneau d'or?
+
+ Dis-moi, n'es-tu pas l'âme
+ De l'ange radieux
+ Qui des bras d'une femme,
+ S'envola vers les cieux.
+
+ Hier, avant l'aurore?
+ Ou bien peut-être es-tu
+ Celle qui vient d'éclore...
+ Chérubin ou vertu?
+
+ Ton sort est un mystère?
+ Tu ne me réponds pas?
+ Toujours, toujours te taire
+ Parle-moi donc, hélas!
+
+ "Je suis l'âme d'une âme,
+ Le lucide rayon
+ D'un beau globe de flamme
+ Éteint à l'horizon.
+
+ "Parfois je fais sourire
+ L'enfant dans son sommeil;
+ Je lui porte un collyre
+ Quand il pleure au réveil.
+
+ "De mes belles parures
+ J'ai secoué les fleurs,
+ Sur les routes obscures
+ Où marchent les douleurs.
+
+ "Je révèle à qui tombe
+ En s'abreuvant de fiel
+ Les secrets de la tombe,
+ Les mystères du Ciel.
+
+ "Je vais, à ta prière,
+ Veiller sur ton chemin:
+ Tu seras sur la terre
+ À l'ombre de ma main.
+
+ "Adieu: prends ma couronne
+ Comme un gage d'amour".
+ --Mais, divine madone,
+ Vous reverrai-je un jour?
+
+M. Questy a écrit pour l'_Album Littéraire_, et l'on dit que c'est lui
+qui composait les "Compliments de l'Année" pour un certain journal de la
+Nouvelle-Orléans.
+
+L'_Almanach pour Rire_ est encore de lui. Dans ses derniers temps, il
+était employé à la _Tribune_, comme chroniqueur.
+
+
+=VICTOR SEJOUR=
+
+Parmi les écrivains de la population créole, on remarque surtout M.
+Victor Séjour, né à la Nouvelle-Orléans au commencement du siècle
+dernier--c'est-à-dire vers 1819. Il partit pour Paris en 1836 et passa
+le reste de sa vie en France.
+
+Victor Séjour, comme tant d'autres, était obligé de s'éloigner du pays
+qui l'avait vu naître, à cause des entraves du préjugé de race. Son
+père, qui avait de grands moyens, tenait une maison de commerce, rue de
+Chartres. Victor Séjour avait fait ses premières études à la
+Nouvelle-Orléans. C'était un excellent écrivain, il était l'auteur de
+plusieurs ouvrages en prose et en vers. Son poème _Le Retour de
+Napoléon_ a été beaucoup apprécié.
+
+M. Séjour a donné la preuve d'un grand mérite, puisqu'il a pu prendre
+place au premier rang parmi les écrivains de France.
+
+En Louisiane, ses contemporains lui accordent la palme de la
+supériorité. Comme poète, la Louisiane n'a jamais rien produit de
+meilleur.
+
+M. Séjour s'était rapproché de l'empereur Napoléon III, qui le tenait en
+haute estime. Cette circonstance est à noter, car elle fait l'éloge du
+barde de couleur; et ce nous est à nous un sujet de légitime orgueil,
+qu'il se soit ainsi rendu digne d'être l'ami estimé de l'empereur des
+Français.
+
+Le génie de Victor Séjour était précoce: ses contemporains en ont eu un
+aperçu dans une pièce de vers qu'il a composée à l'âge de dix-sept ans,
+peu avant son départ pour la France.
+
+Séjour était membre de la Société des Artisans. C'est à l'occasion de
+l'anniversaire de cette association qu'il a dédié à ses associés le
+premier effort de sa pensée productrice.
+
+On dit que ce début de notre jeune poète fut un coup de maître.
+
+La Société des Artisans est une de nos anciennes organisations. Il faut
+dire qu'à cette époque il existait de petites prétentions parmi les
+Créoles. La classe aisée, composée des gens de profession, voulant se
+distinguer, avait formé la _Société d'Economie_, qui renfermait dans son
+cadre tous les Créoles aux tendances exclusivistes.
+
+Les ouvriers, les hommes d'art et de métier, leur répondirent en formant
+une association dont le nom même dit toute l'idée des fondateurs et des
+membres: _les Artisans_.
+
+Séjour s'était joint à ces derniers. Sans doute, sa première poésie dut
+être une satire contre la conduite bizarre de ceux qui affectaient de
+dédaigner leurs semblables, contre les gens de la _Société d'Economie_.
+
+ =LE RETOUR DE NAPOLÉON=
+
+ I
+
+ Comme la vaste mer grondant sous le tropique,
+ Le peuple se rua sur la place publique,
+ En criant: le voilà!
+ Un cercueil!... O douleur!... un cercueil pour cet homme
+ Qui fit de sa patrie une seconde Rome!...
+ O douleur! tout est là!
+
+ Quand naguère il rentrait vainqueur dans nos murailles,
+ Le front ceint des lauriers de deux mille batailles.
+ Simple dans sa grandeur,
+ Ce même peuple, hélas! pressé sur son passage,
+ Saluait sa venue, exaltant son courage
+ Et rayonnait de sa splendeur.
+
+ Oh! c'est alors, alors que la France était belle!...
+ Elle passait: les rois s'inclinaient devant elle,
+ Comme les épis mûrs sous le souffle du vent.
+ Elle allait, elle allait semblable à la tempête,
+ Et le monde ébranlé, devenant sa conquête,
+ Était derrière, elle devant.
+
+ Plus rien... tout est fini... salut, ô Capitaine;
+ Salut, ô mon consul à la mine hautaine.
+ Tu fus auguste et grand, tu fus superbe et beau;
+ Tu dépassas du front Annibal et Pompée,
+ L'Europe obéissait au poids de ton épée...
+ Comment peux-tu tenir dans cet étroit tombeau?
+
+ Pleurez, peuple, pleurez... il est là, triste et pâle
+ Comme le froid linceul de sa couche fatale;
+ Pleurez votre César, l'intrépide guerrier;
+ Pleurez!... le soldat meurt sur le champ de bataille,
+ Emporté, l'arme au bras par l'ardente mitraille;
+ Il est mort prisonnier!
+
+ Ah! quand seul et pensif, debout sur Sainte-Hélène,
+ Ses regards se tournaient vers la France lointaine,
+ Comme vers une étoile d'or;
+ Son front s'illuminait d'un souvenir de flamme,
+ Il s'écriait: "Mon Dieu, je donnerais mon âme
+ "Pour la revoir encor.
+
+ "Non, non, ce n'est pas moi que l'indigne Angleterre,
+ "Comme un lion captif retient sur cette terre:
+ "Noble France, c'est toi;
+ "C'est toi, ton avenir, ta puissance, tes gloires,
+ "Tes vingt ans de combats, tes vingt ans de victoires;
+ "Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi!"
+
+
+ II
+
+ Oh! ne le laisse point, ô France,
+ Attendre en vain sa délivrance...
+ Couvre-toi de ton bouclier;
+ Tiens, voici ton cheval de guerre,--
+ Rapide comme le tonnerre,
+ Va délivrer le prisonnier.
+
+ Peuple, réveillons-nous, poussons le cri d'alarmes;
+ Soldats, vieux vétérans, couvrez-vous de vos armes.
+ Au nom de votre honneur,
+ Ne laissons point, Français, s'endormir notre haine;
+ Nous avons deux proscrits au roc de Sainte-Hélène:
+ La gloire et l'empereur!
+
+
+ III
+
+ Mais non, il est trop tard... sur le nouveau calvaire,
+ La mort a foudroyé le géant populaire;
+ Il est mort, il est mort!
+ Accablé, délaissé, trahi par sa patrie,
+ En murmurant: "Je meurs, ô ma France chérie,
+ Et malgré moi, je pleure sur ton sort".
+
+
+ IV
+
+ On nous rend son cercueil!... flétrissante ironie!...
+ Ah! notre honneur, Français, touche à son agonie!
+ Nous devrions rougir, car son propre bourreau,
+ Après avoir creusé sous ses pieds un abîme,
+ Après s'être repu du sang de la victime,
+ Nous fait l'aumône du tombeau.
+
+ Nous devrions rougir, nous, peuple qu'on renomme,
+ D'oser nous approcher des restes du grand homme,
+ L'insulte sur le front;
+ D'oser lever les yeux, quand d'une main punique
+ On nous rend, d'une part, sa dépouille héroïque,
+ De l'autre, on nous jette un affront.
+
+ Honte à nous! il fallait le laisser dans son Île;
+ Loin de nos lâchetés, il reposait tranquille...
+ Ou bien pour le ravoir, lui, couvert de lauriers,
+ Lui, vainqueur d'Austerlitz, lui, le fils de la gloire,
+ Il fallait, l'arme au bras, conduits par la victoire,
+ Le ramener dans nos foyers.
+
+ C'eût été digne et beau!... le tambour, la mitraille,
+ Nos soldats chauds encor d'une grande bataille,
+ La poudre et le canon,
+ La France relevée et l'infâme Angleterre
+ Expiant ses forfaits les deux genoux en terre:
+ C'est ainsi qu'il fallait fêter Napoléon!
+
+ N'importe, il est ici! Courage, ô noble France!
+ On ne peut prolonger ta honte et ta souffrance,
+ Car sur le marbre du tombeau,
+ Ravivant dans nos coeurs notre haine trompée,
+ Nous irons, jeunes, vieux, aiguiser notre épée
+ Ebréchée à Waterloo!!!
+
+
+=CAMILLE THIERRY=
+
+M. Camille Thierry était regardé comme un de nos Louisianais les plus
+lettrés. Quoique natif de la Nouvelle-Orléans, il a passé plus de temps
+à Paris qu'en Louisiane. D'ailleurs, c'est dans ce centre de lumière et
+de civilisation qu'il a reçu sa brillante éducation, et qu'il a respiré
+l'air de la liberté.
+
+M. Camille Thierry s'est occupé spécialement de poésie. Ses pièces
+publiées dans les _Cenelles_ ne sont pas ses seules compositions. Sa
+plume facile et abondante a fourni, dit-on, tout un volume qui, sans
+doute, est resté en France, son pays de prédilection.
+
+Néanmoins, les quelques morceaux que nous avons de lui soutiennent assez
+sa réputation comme écrivain et homme de lettres. Thierry avait de
+l'élégance et de la grâce dans le style, des tournures naturelles et des
+expressions heureuses. Le morceau que nous citons de lui a été composé
+dans sa jeunesse; il porte, par conséquent, l'empreinte des inclinations
+du jeune homme. Cependant, cette ardeur du sentiment est tempérée par
+les réflexions d'une sagesse qui le tient éloigné des élans exagérés.
+
+M. Thierry a fait des affaires à la Nouvelle-Orléans, mais le commerce
+ne lui plaisait guère et il s'en retira de bonne heure. Il était aisé,
+ses biens le mettaient à l'abri de toute privation. Il a pu donc se
+livrer tout entier à ses inclinations, sans inquiétude. Au physique, M.
+Thierry était de taille moyenne, avec des traits d'une très grande
+distinction.
+
+Nous avons fait choix de _l'Amante du Corsaire_ pour faire voir les
+mérites de notre jeune poète.
+
+ L'AMANTE DU CORSAIRE
+
+ (À Madame ***)
+
+ Petit oiseau de mer, toi qui reviens sans doute
+ D'un rivage lointain,
+ Oh! dis-moi, n'as-tu pas rencontré sur ta route
+ Le svelte brigantin?
+
+ N'as-tu pas, fatigué, sur son grand mât qui penche,
+ Dormi quelques instants?
+ Joué dans son cordage et dans sa voile blanche
+ Où murmurent les vents?
+
+ N'as-tu pas entendu cette voix qui m'est chère,
+ La voix de mon amant,
+ Demander à la brise un parfum de la terre
+ Pour calmer son tourment?
+
+ Si j'avais comme toi, pour tenter le voyage,
+ Des ailes à mon corps,
+ Je m'en irais d'ici comme ce blanc nuage
+ Qui passe sur ces bords.
+
+ Pour lui parler encor, pour lui dire: je t'aime!
+ J'irais sur l'Océan;
+ Pour baiser ses cheveux, j'irais, oui, fut-ce même
+ En un jour d'ouragan!
+
+ Car, vois-tu, mon amour est un amour étrange
+ Qui n'a rien d'ici-bas;
+ Peut-être me vient-il d'un démon ou d'un ange...
+ Moi-même ne sais pas!
+
+ Mes frères, sans rougir, disent que je suis folle
+ Et s'éloignent de moi:
+ Mes soeurs ne veulent plus écouter ma parole...
+ J'y pense avec effroi!
+
+ En vain, je leurs disais: "Je suis votre soeur, grâce!"
+ Sur leurs âmes de fer
+ Ma parole passait sans laisser plus de trace
+ Que tes ailes dans l'air!...
+
+ À qui je confirai le secret de ma flamme,
+ Dis-moi, petit oiseau?...
+ Ma mère qui m'aimait... dans le ciel a son âme,
+ Son corps dans le tombeau!
+
+ Petit oiseau de mer, toi qui reviens sans doute
+ D'un rivage lointain.
+ Oh! dis-moi, n'as-tu pas rencontré sur ta route
+ Le svelte brigantin?
+
+ =Camille Thierry.=
+
+Camille Thierry composa plusieurs autres pièces dont voici la liste: _Le
+Damné.--Le Passé.--Toi.--Adieu.--Le Réveil.--À Mademoiselle ***.--À
+Celle que j'aime.--Idées.--L'Ombre d'Eugène B.--Parle Toujours.--Le
+Suicide.--Jalousie._
+
+Comme Dalcour, il a donné à la France ses préférences; c'est dans ce
+pays de sa première affection qu'il a poursuivi sa carrière avec le plus
+de zèle et qu'il a publié ce petit volume que nous serions heureux de
+posséder aujourd'hui, mais que la négligence de ses compatriotes a
+malheureusement livré aux ruines de l'abandon.
+
+Thierry ne se faisait pas illusion sur le caractère indifférent de son
+peuple. Il savait bien qu'un homme comme lui ne pouvait ici compter que
+sur lui seul dans les combats de la vie. Dans un des ses morceaux, il
+s'exprimait ainsi:
+
+ Je n'ai point entendu, comme une voix de mère,
+ Une voix me parler;
+ Pour lutter, j'étais seul, quand grondait le tonnerre...
+ Seul pour me consoler!
+
+
+=P. DALCOUR=
+
+Ce poète est un des hommes de 1844 dont nous parlons longuement dans une
+autre partie de ce livre.
+
+P. Dalcour est né à la Nouvelle-Orléans, mais il fut élevé à Paris, où
+il reçut son éducation. Plus tard, il revint ici, pour vivre parmi les
+siens et partager leur sort; mais l'épreuve, dit-on, était trop
+rigoureuse. Il dut comme tant d'autres retourner en France, où il
+pouvait jouir de la liberté et de tous les avantages que la science, la
+littérature et les arts offrent aux esprits qui s'en nourrissent. Les
+charmes d'une société aussi hospitalière devaient nécessairement exercer
+une grande influence sur le caractère, le sentiment et les goûts d'un
+homme accompli comme Pierre Dalcour. Il était tout naturel qu'il
+retournât en France, car quel est l'homme qui, habitué dès l'enfance au
+contact de la civilisation, aurait pu se conformer aux coutumes
+avilissantes de l'esclavage et du préjugé de race?
+
+Ces malheureux exilés volontaires, comme Dalcour, ne pouvaient que
+songer toujours à leurs mères et s'apitoyer sur le sort de celles qui
+leur avaient donné le jour, et cette compassion filiale augmentait
+encore les souffrances de leur âme constamment bouleversée.
+
+C'est pendant que Dalcour séjournait à la Nouvelle-Orléans qu'il a
+composé les pièces que nous retrouvons dans les pages des _Cenelles_.
+Dalcour avait l'esprit prompt, et cette faculté lui rendait facile
+l'improvisation. Il pouvait improviser facilement des vers sur un sujet
+donné au hasard.
+
+Voici ce qui est rapporté à la page 103 des _Cenelles_:
+
+[Illustration: M. ALCÉE LARAT, Patriote créole, membre du Comité des
+Citoyens.]
+
+Dans une société où l'on jouait aux Jeux innocents, il fut ordonné à un
+jeune homme, pour racheter son gage, de faire une déclaration d'amour
+à la dame de son choix. Il s'avança aussitôt vers une jeune personne qui
+passait pour être un peu dévote et s'acquitta ainsi de sa tâche:
+
+ Mademoiselle,
+
+ Du bonheur, loin de vous, je niais l'existence;
+ Vous me rendez la foi qui donne l'espérance;
+ Afin de n'être plus par le doute agité,
+ Voulez-vous d'un baiser me faire charité?
+
+Le sujet, comme on le voit, roulait sur les trois vertus théologales, la
+Foi, l'Espérance et la Charité, si tendrement chantées par Millevoye.
+
+Nous remarquons aussi que Dalcour était traité avec beaucoup de
+déférence par ses amis et collègues. Armand Lanusse et Camille Thierry
+ont souvent complimenté ce poète, en lui adressant des vers et d'autres
+gracieusetés qui témoignent de leurs égards particuliers à son endroit.
+
+Dalcour, Thierry et Valcour vivaient dans la sphère des hommes de
+lettres, ce qui leur a fourni la suprême satisfaction de voir de près
+les plus beaux esprits de l'Europe. Ils sont venus en contact avec les
+Hugo, les Dumas et autres célébrités qui ont illustré le siècle passé.
+
+P. Dalcour nous a laissé les pièces de vers dont les titres
+suivent: _Chant d'Amour.--Un An d'Absence.--À une Inconstante.--Le
+Songe.--Le Maudit.--Au Bord du Lac.--La Foi, l'Espérance et la
+Charité.--Acrostiche.--Les Aveux.--Caractère.--Vers écrits sur
+l'Album.--Heure de Désenchantement._
+
+P. Dalcour, Armand Lanusse et Camille Thierry ont plus produit que les
+autres collaborateurs des _Cenelles_, et leurs écrits présentent aussi
+plus de valeur littéraire (si nous exceptons Séjour et Questy) que
+celles de leurs collègues.
+
+Parmi les productions diverses de P. Dalcour, nous avons fait choix du
+_Chant d'Amour_. C'est un modèle de vers mêlés: imagé, vif, tendre et
+gracieux, ce morceau, dans ses tours variées, nous fait voir en même
+temps le caractère sensible de notre poète et ses ressources de style et
+d'imagination. Ses comparaisons sont correctes, sa composition est
+coulante, ses expressions ont de la couleur comme de véritables
+peintures. Nous pourrions dire de Dalcour ce que Boileau écrivait de
+Molière: "Jamais au bout d'un vers on ne le vit broncher".
+
+ =CHANT D'AMOUR=
+
+ Pour chanter la beauté que j'adore, ô ma lyre,
+ Seconde mes efforts!
+ De tes sons les plus doux, sur l'aile du zéphyre,
+ Porte-lui les accords.
+
+ À la vague qui vient mourir sur le rivage,
+ Aux oiseaux dans les airs,
+ À la brise du soir caressant le feuillage,
+ Emprunte tes concerts.
+
+ Recueille de la nuit ces mille sons étranges
+ Mais doux, harmonieux,
+ Qui font que l'âme croit ouïr la voix des anges
+ Qui chantent dans les cieux.
+
+ Si ma bouche jamais, près d'elle, n'osa faire
+ L'aveu de mon ardeur,
+ O ma lyre, aujourd'hui; dis-lui donc ce mystère,
+ Ce secret de mon coeur.
+
+ Puisse de tes accords la suave harmonie
+ S'exhaler doucement,
+ Comme un concert lointain, comme une symphonie
+ Dans un écho mourant!...
+
+* * *
+
+ Qu'une brise légère,
+ Quand aura fui le jour,
+ Dans l'ombre du mystère.
+ À celle qui m'est chère
+ Porte ce chant d'amour.
+
+ Quand de la nuit l'ombre avance
+ Et, telle qu'un nuage immense,
+ Descend sur la terre en silence;
+ Quand tout repose sous les cieux.
+ Heure de douce rêverie,
+ Parfois son image chérie
+ Semble être présente à mes yeux!
+
+ Je vois sa taille de sylphide
+ Son front pur, sa grâce candide,
+ Ses lèvres de corail humide
+ Ses yeux noirs remplis de langueur;
+ Et je sens la vive étincelle
+ Qui, s'échappant de sa prunelle,
+ Soudain vient embraser mon coeur.
+
+ Je crois aussi, dans mon délire,
+ Entendre sa voix qui soupire,
+ Plus suave que le zéphyre
+ Jouant à travers les rameaux,
+ Et plus douce que le murmure
+ Du clair ruisseau, dont l'onde pure
+ Serpente parmi les roseaux.
+
+ Quand une brise bienfaisante
+ Caresse la fleur odorante,
+ Et s'élève plus énivrante,
+ Le soir, vers la voûte des cieux,
+ Moi, je crois de ma bien-aimée
+ Respirer l'haleine embaumée
+ Dans ces parfums délicieux.
+
+ Mais, hélas! bientôt ce mirage
+ Qui réfléchissait son image
+ S'enfuit comme un léger nuage
+ Que chasse un vent impétueux!
+ Ou telle, au lever de l'aurore,
+ On voit l'ombre qui s'évapore
+ Aux premiers rayons lumineux.
+
+ Alors, mais en vain, je m'écrie:
+ Reviens, ô douce rêverie,
+ Ombre décevante et chérie,
+ Reviens une dernière fois!
+ Hélas! quand ma bouche l'appelle,
+ Je n'entends que l'écho fidèle
+ Qui réponde au loin à ma voix!...
+
+ Ranime-toi ma lyre!--Une lampe expirante
+ Jette, avant de s'éteindre, une vive clarté;
+ Exhale un dernier chant de ta corde vibrante,
+ Qui dise les tourments de mon coeur agité!
+
+ Soit que l'astre du jour inonde de lumière
+ Et la terre et les cieux,
+ Soit que sur nous du soir le voile de mystère
+ Tombe silencieux;
+
+ Vierge, c'est toujours toi qui vis dans ma pensée,
+ Qui fais battre mon coeur,
+ Qui ranimes l'espoir en mon âme affaissée
+ Sous le faix du malheur.
+
+ C'est toi qui m'apparais, ô beauté que j'adore,
+ La nuit, dans mon sommeil;
+ Quand le jour luit c'est toi que mon oeil cherche encore
+ À l'heure du réveil.
+
+ Souvent, alors, je crois voir une ombre légère,
+ Qui vole autour de moi;
+ Cette ombre que ne peut dissiper la lumière,
+ C'est toi, c'est toujours toi!
+
+ Mais, ô déception, une ombre vaine, un rêve
+ Peut-il nous rendre heureux?...
+ Pour qui rêve au bonheur, quand le songe s'achève
+ Le réveil est affreux!
+
+ Viens oh! viens m'arracher à la douleur profonde
+ Où je suis abîmé,
+ Viens, je n'espère plus qu'un bonheur en ce monde,
+ C'est celui d'être aimé.
+
+ Car l'amour, l'amour seul d'une vierge adorée
+ Peut consoler le coeur des maux qu'il a soufferts;
+ C'est la fraîche oasis, c'est la manne sacrée,
+ C'est la source d'eau pure au milieu des déserts!
+
+ =P. Dalcour.=
+
+
+=B. VALCOUR=
+
+M. B. Valcour est né à la Nouvelle-Orléans. Si nous devons en juger par
+la date de ses écrits, il serait un des plus anciens parmi les
+collaborateurs des _Cenelles_.
+
+M. Valcour a fait ses études en France et _sous la direction de bons
+maîtres_, comme il le déclare lui-même dans son Épître à Constant
+Lépouzé, poète.
+
+Il savait le latin et le grec. Il nous intéresse par la franchise de son
+caractère et par le ton classique qu'il maintient dans ses vers élégants
+et polis. Il n'hésite pas à nous annoncer qu'il est poète et qu'il est
+familier avec les ouvrages d'Horace et de Virgile.
+
+Valcour écrit avec assurance: il dit qu'il connaît les règles de l'Art
+Poétique et soutient ses prétentions en nous donnant des alexandrins des
+plus harmonieux et des mieux disposés. Il allégorise un peu dans ses
+poésies, mais ce défaut est plutôt un caprice qu'un vice.
+
+Valcour a choisi pour son genre de composition les rimes plates, les
+vers croisés et les stances régulières. Il a cependant un ou deux
+morceaux de vers mêlés.
+
+Mais dans toutes ses productions, il se conforme scrupuleusement aux
+règles de l'art poétique. Sa versification est facile, et ses rimes,
+sans être riches, ne blessent pas d'oreille. Elles sont toujours
+harmonieuses.
+
+Le morceau qui suit, tiré des _Cenelles_, a été composé en 1828. Nous
+ignorons l'âge que M. Valcour pouvait avoir en ce temps-là. Il devait
+être encore au printemps de la vie lorsqu'il conçut cet hommage adressé
+à son professeur.
+
+ =EPITRE À CONSTANT LEPOUZE,
+ En recevant un volume de ses poésies.=
+
+ Je n'ai point oublié, malgré mon long silence,
+ Que je fus à tes lois, enfant, jadis soumis:
+ De toutes tes bontés j'aime la souvenance.
+ Dans mon coeur, j'ai gardé tes préceptes amis.
+
+ C'est à toi que je dois tous mes goûts de poète:
+ C'est toi qui m'instruisis aux métriques accents,
+ Ma muse vierge encore et sensible et discrète,
+ Fait entendre pour toi le premier de ses chants.
+
+ Dans mon âme jamais que le temps ne l'efface!
+ Tu me donnas la clef du langage des Dieux;
+ Tu me montras du doigt l'ingénieux Horace,
+ De Virgile m'ouvris le livre harmonieux!
+
+ Tu ne fus point pour nous comme ce maître avide
+ Qui vend au poids de l'or ses talents aux abois,
+ Dont la plume de fer jamais ne se décide
+ Qu'à faire un "J'ai reçu" quand vient la fin du mois.
+
+ L'on ne t'a jamais vu, Gros-Jean maître d'école,
+ Emprunter ta science à Constant Letellier;
+ Tu ne fis pas de nous un obscur monopole,
+ Ne vendis pas le banc et même l'écolier.
+
+ Non, l'on ne te vit point signant dans la gazette
+ Un A gonflé d'orgueil ou bien un Z bavard,
+ Faire de quelqu'ami la louange indiscrète
+ Ou l'éloge menteur d'un Mécène bâtard.
+
+ Artiste, gloire à toi! Sois orgueilleux, poète!
+ Emule audacieux de Lavan, de Daru,
+ Par toi Louisiana jouit d'un jour de fête,
+ Aux bords de son grand fleuve Horace est apparu.
+
+ Pourquoi ne vas-tu pas t'asseoir au Colysée,
+ Interroger des yeux les restes de Poestum,
+ Parcourir en rêvant Ferrare délaissée,
+ Fouiller dans Pompéï, puis dans Herculanum?
+
+ Je me suis dit: Enfant, il est temps de remettre
+ Au modeste rhéteur le tribut mérité.
+ Je n'ai qu'un mot pour toi, le voici: merci, Maître;
+ Ma bouche te le dit, mais mon coeur l'a dicté.
+
+Tout ce que nous pouvons ajouter en matière de réflexion, c'est que les
+sentiments exprimés dans les vers qui précèdent nous apprennent d'une
+façon singulièrement sensible tout ce qu'il y a de bien ou de mal dans
+l'influence du contact.
+
+Des Lépouzés font des Valcours.
+
+M. Valcour nous a donné plusieurs autres pièces, telles que _L'Heureux
+Pèlerin.--À Malvina.--À Hermina.--Le 11 mars 1835.--L'Ouvrier
+Louisianais.--À Mon Ami.--Mon Rêve.--Son Chapeau et Son Châle.--À
+Mademoiselle Célina.--À Mademoiselle C_.
+
+
+=J. BOISE=
+
+ L'AMANT DEDAIGNE
+
+ Perfide amour, divinité rebelle
+ Toi qui régis les mortels et les dieux,
+ Pourquoi faut-il que ta flèche cruelle
+ Frappe le sein d'un mortel dédaigneux?
+ Moi qui voulais dans le printemps de l'âge
+ Jouir en paix des plaisirs les plus doux,
+ Tu me fixas dans ma course volage;
+ De mon bonheur ton coeur fut-il jaloux?
+
+ Plus d'attraits, plus de charme,
+ Tout est triste à mes yeux,
+ Tout m'afflige et m'alarme,
+ Le jour m'est odieux.
+ Mes membres s'affaiblissent...
+ Que vais-je devenir?...
+ Mes yeux s'appesantissent,
+ Hélas! faut-il mourir!
+
+ Dis-moi, ma douce amie,
+ Dis-moi, que t'ai-je fait?
+ Sans toi je hais la vie,
+ Sans toi tout me déplaît.
+ Tu ne dis rien encore...
+ Que vais-je devenir?
+ Vainement je t'implore,
+ Hélas! je vais mourir!
+
+ Dis-moi quel est mon crime,
+ Ne puis-je le savoir?
+ Serais-je la victime
+ D'un cruel désespoir?
+ Tu gardes le silence...
+ Que vais-je devenir?
+ Prononce ma sentence,
+ Dis-moi, dois-je mourir?
+
+ C'en est fait, je succombe
+ À mon sinistre sort
+ Sur mon front déjà tombe
+ Le voile de la mort!...
+
+ Adieu, cruelle amie,
+ Mes tourments vont finir;
+ Je quitte cette vie,
+ Adieu, je vais mourir.
+
+
+=J. BOISE=
+
+Jean Boise avait la réputation d'être un excellent écrivain, mais sa
+raison s'est voilée à cette période de sa vie où il promettait le plus
+pour les lettres. Ses amis l'ont beaucoup regretté à cause de son beau
+caractère et de ses heureux talents. Sa démence devint une maladie qui
+termina ses jours trop tôt pour l'espoir de ses contemporains.
+
+La dernière stance du morceau que nous publions de lui révèle, comme le
+dirait Lamartine, une "âme triste jusqu'à la mort".
+
+* * *
+
+=BOWERS=
+
+
+ I
+
+ Naguère un orphelin à la plaintive voix
+ Exhalait ses douleurs au champ semé de croix;
+ Il chantait, et l'oiseau, caché sous le feuillage,
+ Semblait, pour l'écouter, suspendre son ramage.
+ Il chantait, et des vents l'haleine se taisait;
+ Le murmure des eaux, triste, s'assoupissait;
+ Il chantait, et mon coeur, attendri jusqu'aux larmes,
+ Se fondait au récit de ses longues alarmes;
+ Il chantait, et parfois ses funèbres accords
+ Faisaient glisser soudain un frisson sur mon corps!
+
+ II
+
+ Quand arrive le soir, pensif et solitaire,
+ Les regards tristement attachés à la terre,
+ Je me prends à pleurer en pensant à celui
+ Qui m'avait dit jadis: «Je serai ton appui,
+ Je serai le soutien de ton sort déplorable;
+ Le monde te dédaigne, hélas! es-tu coupable
+ Si tu souffres, dis-moi, des malheurs d'ici-bas?
+ Si partout l'infortune accompagne tes pas?
+ Non, non, tu ne l'es point. Sur ton destin je pleure.
+ Enfant, acceptes-tu ma chétive demeure?
+ Avec moi veux-tu vivre, infortuné plaintif?
+ Je serai désormais ton parent adoptif;
+ J'adoucirai ton sort; hélas! il est à plaindre!
+ Enfant, dans mon séjour tu n'auras rien à craindre;
+ Des orages du temps j'abriterai tes jours;
+ Car tu seras mon fils, et le seras toujours.
+ J'endormirai tes maux. Dans ma demeure antique,
+ Oh! viens te reposer, enfant mélancolique!»
+ En achevant ceci, me prenant par la main
+ Dans son riant séjour il me conduit soudain,
+ Il m'appelait son fils, je lui disais: mon père;
+ Enfant, il me montrait un avenir prospère.
+ Déjà j'étais joyeux; seulement, quelquefois
+ Le triste souvenir d'une touchante voix
+ De mon hilarité venait rompre les charmes,
+ Et soudain me forçait à répandre des larmes.
+ Mais quand je le voyais, ce généreux ami,
+ Du sommeil de la mort maintenant endormi,
+ J'étanchais aussitôt mes larmes à sa vue,
+ Et soudain me berçais d'une joie imprévue;
+ Car il savait toujours des mots consolateurs,
+ Des mots qui suspendaient les tourments et les pleurs,
+ Des paroles de miel, si douces et si belles
+ Qu'elles assoupissaient mes peines trop rebelles!
+ Il a donc expiré, ce père généreux!...
+ Sur sa mort j'éclatais en sanglots douloureux!
+ De son dernier soupir je me souviens encore:
+ C'était au mois de Mars, au lever de l'aurore...
+ Je venais de ma soeur visiter le tombeau,
+ Quand, tout-à-coup, j'ouis une voix triste et tendre
+ Balbutiant un nom que je ne pus comprendre.
+ J'écoutai... Cette voix, qui me fit soupirer,
+ Murmura: «Ton père est au moment d'expirer,
+ Enfant, n'entends-tu pas? C'est sa voix qui t'appelle,
+ Viens étendre ta main sur sa couche mortelle,
+ Viens présenter ta lèvre à son baiser d'adieu;
+ Sur son lit de douleur l'entretenir de Dieu!
+ J'écoutais pâlissant, sur le bord de sa couche,
+ Ces derniers mots, hélas! échappés de sa bouche:
+ C'en est fait, ô mon fils, je te quitte à jamais;
+ Sur mon tombeau désert tu priras désormais!...
+ Chaque jour tu viendras, au lever de l'aurore,
+ Enfant, pour y gémir, t'agenouiller encore...
+ Que je serre ta main! c'en est fait... je me meurs...»
+ Et sa voix aussitôt s'éteignit dans les pleurs.
+ Hélas! il n'est donc plus! sur son froid mausolée
+ Je soupire parfois ma tristesse isolée.
+ Au matin de mes jours tel est, tel est mon sort,
+ Banni du monde entier je pleure sur la mort!
+ M'égarant, désolé, dans ce noir cimetière,
+ Je contemple l'abri de ma famille entière;
+ Je suis seul, toujours seul dans le champs des tombeaux,
+ Où le saule éploré balance ses rameaux,
+ Où souvent fatigué, je m'assoupis à l'ombre
+ D'un antique cyprès: là, rêveur, triste et sombre,
+ D'un ange de quinze ans, couronné de jasmins,
+ Je crois presser parfois les palpitantes mains.
+ Tenir entre mes bras cette vierge timide,
+ M'enivrer du regard de sa prunelle humide!
+ Puis soudain je m'éveille en murmurant ces mots:
+ Hélas! ce n'est qu'un rêve au milieu des tombeaux!
+ Ah! ton seul souvenir, ange à jamais aimable,
+ Dans mes malheurs fait naître un charme inexprimable
+ Mais bientôt, je le sens, j'irai dormir enfin
+ De ce sommeil, hélas! qui n'aura pas de fin!
+ Alors, Anastasie, en contemplant ma pierre,
+ Qu'une larme d'amour arrose ta paupière!
+ Puisses-tu t'attendrir à l'aspect de ces mots:
+ «Il vécut et mourut au milieu des tombeaux.»
+
+ III
+
+ L'écho répercuta sa complainte orpheline;
+ Et les deux bras croisés sur sa jeune poitrine,
+ Rêveur, il s'assoupit en contemplant des cieux
+ Le flambeau dont l'éclat argentait ses cheveux;
+ Et quand l'oiseau chanta le réveil de l'aurore
+ Dans la même attitude il sommeillait encore:
+ Oui, mais de ce sommeil dont le lugubre aspect
+ Imprime dans nos coeurs un éternel regret!...
+
+Quoique nous n'ayons aucun renseignement sur la vie, le caractère ou le
+mérite de M. Bowers, cependant nous croyons juste et sage de publier la
+pièce qu'il nous a léguée. Le sujet en est éloquent, le style, bien
+soutenu et la marche des idées, bien suivie.
+
+M. Bowers fut un collaborateur des _Cenelles_, et cette qualité nous le
+fait apprécier tout autant que sa poésie.
+
+Il avait donc sa place toute trouvée dans cet ouvrage.
+
+* * *
+
+
+=L. BOISE.=
+
+ AU PRINTEMPS
+
+ (=Chanson.=)
+
+ Tendre printemps, viens rendre à la nature
+ Et ses trésors et ses puissants attraits.
+ Pour le fêter, assis sur la verdure,
+ Les troubadours chanteront tes bienfaits.
+
+ Sous des berceaux de myrtes et de roses
+ Tu m'entendras, charmé de ton retour,
+ À ma Cloé dire de douces choses;
+ Tu me verras tout rayonnant d'amour.
+
+ Tous les amants, dans leurs chansons nouvelles,
+ Te salueront sous des toits frais et verts;
+ Sur les bosquets, tous les oiseaux fidèles
+ S'assembleront pour former leurs concerts.
+
+ Viens donc, accours, la Nature en souffrance
+ Du sombre Hiver subit les dures lois!
+ Elle soupire, implore ta présence;
+ Elle gémit... n'entends-tu pas sa voix?
+
+Louis Boise était le frère de Jean Boise.
+
+Nous avons entendu les anciens dire que Louis Boise ne savait pas lire
+jusqu'à l'âge de vingt ans. Si cela est vrai, il est digne d'être compté
+au nombre de nos prodiges, car un homme d'une intelligence ordinaire ne
+pourrait commencer si tard à apprendre les lettres et réussir à composer
+des vers comme ceux que nous venons de citer. La tâche était énorme,
+mais la réussite fut merveilleuse.
+
+* * *
+
+[Illustration: DR. L. ROUDANEZ,
+
+Patriote créole, fondateur et propriétaire de la _Tribune_ de la
+Nouvelle-Orléans.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+=Les collaborateurs des "Cenelles" (Suite).--Notices biographiques.=
+
+
+=MICHEL ST-PIERRE=
+
+M. St-Pierre était poète et maître d'armes. Comme poète il était naturel
+et gracieux. Tous ses vers sont construits dans un style coulant et
+plein de charme. St-Pierre était d'un caractère aimant, et ses
+compositions reflétaient la chaleur de ses affections. Sa bonne nature
+n'a jamais été mieux révélée que dans sa pièce intitulée _Le
+Changement_. C'est celle que nous avons choisie pour introduire M.
+St-Pierre, étant celle que le poète adressait à l'objet de ses feux, au
+moment où il voulait passer du célibat au mariage. Chose curieuse, tous
+les enfants apprennent cette romance avec facilité et la chantent avec
+plaisir.
+
+Son courage physique et sa fermeté le firent surnommer le Bayard créole.
+À sa mort, M. Lanusse prononça un discours sur son cercueil, ne manquant
+pas de faire allusion à la bravoure remarquable de son ami.
+
+M. St-Pierre était de la Nouvelle-Orléans et appartenait à une famille
+nombreuse et respectable. Ses frères et soeurs ont comme lui reçu les
+avantages d'une éducation soignée. Tous suivaient avec piété les
+principes de l'Église catholique, dans lesquels ils avaient été élevés.
+
+Ce sens religieux se manifeste assez souvent dans les écrits de notre
+poète. St-Pierre, à une certaine heure de sa vie, avait voulu se
+suicider; mais sur les conseils d'un ami, il revint à lui, c'est-à-dire
+à ces sentiments de foi que la folie seule pouvait affaiblir.
+
+ =LE CHANGEMENT=
+
+ Dans une douce indifférence,
+ Je vivais paisible et content,
+ L'amour me semblait sans puissance,
+ Aussi je le bravais souvent;
+ Mais ces doux plaisirs de ma vie
+ Hélas! n'ont pu durer toujours,
+ Puisque vos beaux yeux, Amélie,
+ En ont interrompu le cours.
+
+ Cependant, si je puis vous plaire,
+ Si vous souriez à mes voeux,
+ Je vous en fais l'aveu sincère,
+ Vous m'aurez rendu plus qu'heureux;
+ Car le bonheur que je respire,
+ Quand je me trouve auprès de vous,
+ Est une ivresse... un doux délire
+ Dont mille amants seraient jaloux!
+
+ Sur votre figure jolie,
+ On voit la bonté, la candeur,
+ L'innocence et la modestie,
+ Et tout ce qui marque un bon coeur.
+ Quand, par un regard plein de flamme,
+ Parfois j'interroge vos yeux,
+ L'espoir semble dire à mon âme
+ Que vous partagerez mes feux.
+
+Nous tenons encore de M. Michel St-Pierre quelques autres pièces dont
+voici les titres: _La Jeune Fille Mourante._--_À Une Demoiselle._--_Deux
+Ans Après._--_Couplets._--_Tu m'as dit: Je t'aime._
+
+
+=NUMA LANUSSE=
+
+La grâce du style, l'élégance des formes et un naturel gai: tels sont
+les traits qui distinguent les "Couplets" de Numa Lanusse. Ces vers
+prouvent que l'auteur possédait un beau talent poétique qui, sans doute,
+se serait développé avec l'âge, si la mort n'était venu le surprendre si
+prématurément. Il avait de nombreux admirateurs.
+
+M. Numa Lanusse est mort à vingt-six ans, des suites d'une chute de
+cheval.
+
+* * *
+
+
+=COUPLETS=
+
+ CHANTES À LA NOCE D'UN AMI
+
+ Air: =J'entends au loin l'archet de la folie=.
+
+ Heureux amants, ô vous qui de Cythère,
+ Entreprenez le voyage incertain,
+ Puisse un doux vent, puisse une mer prospère
+ Conduire au but votre amoureux destin.
+ Que de vos coeurs de sinistres images
+ Ne viennent point troubler le doux transport;
+ Voguez, amis, sans craindre les orages,
+ Nos voeux ardents vous conduiront au port.
+
+ La nef bondit et les vents sont propices,
+ Un doux espoir flatte vos tendres coeurs;
+ L'amour vous suit, et d'abord pour prémices,
+ Ce Dieu charmant vous couronne de fleurs.
+ Pour prévenir tempêtes et naufrages,
+ Nous prions tous, et d'un commun accord.
+ Voguez, amis, sans craindre les orages,
+ Nos voeux ardents vous conduiront au port.
+
+ Un vent moins pur que le soupçon enfante
+ De votre marche a retardé l'essor;
+ Le ciel s'ombrage et la vague écumante
+ Va vous couvrir!...--Non, l'espoir luit encor.
+ La vérité dissipe les nuages
+ Et l'air plus frais vous pousse sans effort.
+ Voguez, amis, sans craindre les orages,
+ Nos voeux ardents vous conduiront au port.
+
+ Déjà la plage à vos yeux se présente,
+ Et jusque là le bonheur vous a lui.
+ L'Amour s'en va, et l'Amitié constante
+ Est avec vous; ce sera votre appui.
+ Votre oeil sourit à de charmants présages,
+ De beaux enfants veillent sur votre sort;
+ Voguez, amis, sans craindre les orages,
+ Leurs voeux, leurs soins vous conduiront au port.
+
+M. Numa Lanusse a aussi composé une autre pièce intitulé:
+_Justification_. Cette pièce fait partie des _Cenelles_ et soutient la
+réputation de l'auteur. À ce qu'il paraît, il était accusé par une
+demoiselle d'avoir produit des couplets contre elle. C'est cette
+accusation qui a donné lieu à _Justification_. Nous regrettons ne
+pouvoir imprimer la romance dans son entier, faute d'espace, mais nous
+croyons devoir en extraire les lignes qui vont suivre et que nous
+entendons souvent répéter dans notre population, la plupart des
+personnes qui les citent en ignorant peut-être l'origine:
+
+ "N'écoutez pas le dicton populaire,
+ Car trop souvent il détruit le bonheur."
+
+Il y a plus de poésie dans ces deux lignes qu'un étranger ne le pourrait
+croire, le Créole seul peut bien en apprécier la philosophie.
+
+
+=DESORMES DAUPHIN=
+
+On verra que la pièce qui va suivre est l'expression du désespoir. Il y
+a une chose bien remarquable chez tous nos poètes, c'est qu'ils mettent
+de l'âme dans toutes leurs compositions. Que le sujet soit triste ou
+gai, simple ou majestueux, l'expression, la manière dont ils exposent
+leurs idées ne manquent jamais d'être l'effet de l'art rehaussé par
+l'affirmation du sentiment.
+
+Dans ces lignes de Dauphin, tout est morne et lugubre. Le poète semble
+les avoir conçues sous l'empire d'une funeste résolution.
+
+Cependant, pour la clarté des pensées, pour l'élévation des sentiments,
+comme pour la pureté du langage, rien, dans le genre choisi, ne peut
+surpasser l'excellence des strophes ici reproduites.
+
+ =ADIEUX=
+
+ Objet chéri, pourquoi de ma tendresse,
+ Avoir si tôt suspendu les transports?
+ Te souviens-tu des jours où ton ivresse
+ Me promettait un bonheur sans remords?
+ Adieu, pardonne à mon âme attendrie
+ De ne pouvoir se détacher de toi;
+ Je vais payer aujourd'hui de ma vie
+ Le temps heureux où je reçus ta foi.
+
+ Adieu! de la voûte céleste,
+ Je veillerai sur ton destin;
+ Là finira le sort funeste
+ Qui de mes jours approche ici la fin.
+
+ Quand, tourmenté d'une peine secrète,
+ Ton faible coeur connaîtra la douleur,
+ Viens prier Dieu sur ma tombe discrète,
+ Soudain pour toi renaîtra le bonheur.
+ Et, l'Eternel exauçant ta prière,
+ En souvenir de nos amours passés,
+ Pose une fleur au marbre tumulaire
+ Qui couvrira mes restes desséchés.
+
+ Adieu! de la voûte céleste,
+ Je veillerai sur ton destin;
+ Là, finira le sort funeste,
+ Qui de mes jours approche ici la fin.
+
+
+=NELSON DESBROSSES=
+
+LE RETOUR AU VILLAGE AUX PERLES[1].
+
+ =ROMANCE=
+
+ Elle folâtre en ces lieux pleins de charmes,
+ Tout me le dit, oui, mon coeur le sent bien.
+ Séjour joyeux, tu bannis mes alarmes,
+ Dieu des amours, quel bonheur est le mien!
+ Bosquet fleuri, témoin de notre flamme,
+ Je te revois, ce n'est point une erreur,
+ Ruisseau chéri, c'est à toi que mon âme
+ Veut en ce jour confier son bonheur.
+ Mais la voilà! comme elle est embellie;
+ Ah! que d'attraits, que d'aimables appas!
+ Elle sourit... combien elle est jolie!
+ Charmante Emma, je vole sur tes pas.
+
+ Mars 1828.
+
+ =Nelson Desbrosses.=
+
+[Note 1: Surnom donné par l'auteur de cette romance et par Numa
+Lanusse au Chemin du Bayou, à cause du grand nombre de jeunes et jolies
+jeunes filles qui demeuraient aux environs de la maison Clarke.]
+
+On voit quel soin nos poètes mettaient à chanter les jeunes beautés de
+leur époque.
+
+Le Village aux Perles est sans doute le lieu qui a inspiré Armand
+Lanusse lorsque, dans son Introduction aux _Cenelles_ il a fait allusion
+aux "charmantes Louisianaises dont la beauté, les grâces et l'amabilité
+se conserveront sans doute dans toute leur merveilleuse pureté chez
+celles qui leur succéderont." Desbrosses s'est bien acquitté de sa
+tâche. Comme ce ravissement est naturel: "La voilà! comme elle est
+embellie!"
+
+Nous avons encore, de nos jours, bon nombre de ces perles...
+
+M. Nelson Desbrosses était natif de la Nouvelle-Orléans. C'était un
+homme éminemment respectable et sympathique. Comme la plupart de ses
+contemporains, il a reçu les avantages de l'instruction dans une école
+privée et sous des maîtres consciencieux. En grandissant, il s'est senti
+de son temps, et il a cultivé les Muses. Il s'est rapproché de la
+société des bardes de son époque, et c'est ainsi que nous trouvons ses
+vers dans les _Cenelles_.
+
+Nelson Desbrosses a visité Haïti, où il a passé plusieurs années De Sa
+vie; néanmoins, c'est en Louisiane qu'il s'est fait une carrière.
+
+Il était connu non seulement comme poète, mais, plus encore, comme homme
+de bien. Doué par la nature de certaines aptitudes particulières, il
+prit le parti de les développer sérieusement. Dans la poursuite de cette
+résolution, il se fit l'ami du célèbre Valmour, qui le prépara et de qui
+il reçut les conseils nécessaires pour obtenir la puissance qu'il
+désirait acquérir dans "l'imposition des mains et dans la transmission
+des messages _spirituels_". Avec le temps, il devint un maître dans cet
+art salutaire, ainsi qu'un grand nombre de ses obligés peuvent encore
+l'attester.
+
+
+=M. F. LIOTAU=
+
+ =UNE IMPRESSION=
+
+ Eglise Saint-Louis, vieux temple reliquaire,
+ Te voilà maintenant désert et solitaire!
+ Ceux qui furent commis ici-bas à tes soins,
+ Du tabernacle saint méprisant les besoins,
+ Ailleurs ont entraîné la phalange chrétienne.
+ Jusqu'à ce que chacun de son erreur revienne,
+ Sur tes dalles, hélas! on ne verra donc plus
+ S'agenouiller encor les enfants de Jésus,
+ Qui, l'oreille attentive et l'âme timorée,
+ Savouraient d'un pasteur la parole sacrée?
+ Et de ton sanctuaire, espace précieux,
+ L'encens n'enverra plus son parfum vers les cieux!...
+ Tes splendides autels, tes images antiques,
+ Tes croix, tes ornements et tes saintes reliques,
+ Hélas! vont donc rester dans un profond oubli
+ Qui les range déjà sous son immense pli!...
+ O toi, temple divin, toi dernière demeure
+ Des hommes bien-aimés que le peuple encor pleure,
+ Et qui, peut-être aussi, ressentant tous tes maux,
+ Gémissent comme nous du fond de leurs tombeaux;
+ Toi qui me vis, enfant, en ton enceinte même
+ Recevoir sur mon front les signes du baptême;
+ Hélas! ai-je grandi pour te voir en ce jour
+ Désert, abandonné peut-être sans retour!...
+ Auguste et pur asile où toute âme est ravie,
+ Lorsque se chante en choeur la sainte liturgie,
+ Resteras-tu toujours privé de tout honneur?
+ Puisque jamais en vain nous prions le Seigneur,
+ Chrétiens, unissons-nous; quand ce Dieu tutélaire
+ A versé tout son sang pour nous sur le Calvaire,
+ Espérons qu'en ce jour Lui seul, puissant et fort,
+ En le priant du coeur, changera notre sort;
+ Prions si nous voulons que sa miséricorde
+ Détruise parmi nous la haine et la discorde.
+ Déjà cette espérance, en tarissant nos pleurs,
+ N'a-t-elle point versé son baume dans nos coeurs?
+ N'avons-nous point revu la foule orléanaise
+ Quand vint la noble fête[2], au vieux temple tout aise?
+ Alors le vrai bonheur brillait dans tous les yeux,
+ Car tout fut oublié dans cet instant heureux!
+ Chrétiens, un autre effort penchera la balance
+ Sans doute vers la paix, gardons-en l'assurance;
+ Et nous verrons encor comme dans le passé,
+ Le peuple chaque jour au temple délaissé!...
+
+ =M. F. Liotau.=
+
+[Note 2: Sainte-Barbe, patronne des artilleurs.]
+
+F. Liotau nous a laissé de très bonnes pièces. Le morceau que nous avons
+choisi, _Une Impression_, est une de ses plus heureuses productions.
+Dans ses vers, l'auteur exprime son respect pour la Religion catholique
+et ses voeux pour l'union des coeurs chrétiens. Liotau soigne son style
+dans tout ce qu'il écrit, depuis le badin jusqu'au grave. Liotau est
+spirituel et fécond: il ne manque jamais de sel dans ces poésies, et il
+s'arrête à la fin de son oeuvre sans s'épuiser. Nous tenons de ce poète:
+_Un an après._--_Eline._--_Mon Vieux Chapeau._--_À Ida._--_Couplets
+chantés à une Noce._--_À un Ami qui m'accusait de Plagiat._--_Un
+Condamné à Mort._
+
+
+=AUGUSTE POPULUS=
+
+ REPONSE À MON AMI MICHEL ST-PIERRE
+
+ Quand a cessé l'orage et que le ciel plus beau
+ De sa robe d'azur se pare de nouveau;
+ Quand souriant d'espoir l'astre qui nous éclaire
+ Rejette au loin son voile, et répand sa lumière;
+ Pour fêter le retour de ce beau jour naissant,
+ Le rossignol joyeux fait entendre son chant:
+ Ainsi, puisque ta muse aujourd'hui se réveille,
+ Et que des sons charmants ont frappé mon oreille,
+ Il m'est doux de penser que du Destin jaloux
+ Ton courage a vaincu le funeste courroux.
+ Maintenant plus d'ennuis, plus de morne silence;
+ Que le plaisir, ami, succède à la souffrance.
+ Écarte de ton coeur ce passé ténébreux
+ Que tu sus racheter par des efforts heureux;
+ Célèbre par tes chants cette grande victoire:
+ Ton retour aux vertus te couronne de gloire.
+
+ =A. Populus.=
+
+_À Mon Ami P._--_Acrostiche._--_Réponse à mon Ami M. St-Pierre_: telles
+sont les pièces signées du nom de ce poète.
+
+M. Auguste Populus était maçon de métier. Malgré la maladie consumante
+dont il était atteint, son assiduité à l'étude était remarquable, son
+amour pour les exercices de l'esprit lui attirait l'estime et
+l'admiration de ses contemporains.
+
+Il est mort jeune, à peine âgé de 46 ans.
+
+M. Populus était de la Nouvelle-Orléans.
+
+Lui et St-Pierre étaient unis par les liens de la plus étroite amitié.
+St-Pierre, dans un moment de désespoir, avait songé à se suicider, et ce
+fut son ami Populus qui l'en dissuada. Le morceau que nous reproduisons
+était la réponse à l'épitre de St-Pierre, dans laquelle ce dernier
+exprimait sa gratitude à notre poète de ce qu'il était venu le rappeler
+ainsi à la raison, ou, comme il le dit, _aux vertus_. Cette circonstance
+donne un caractère solennel à la pièce, comme aussi elle en fait
+ressortir la sublime inspiration.
+
+
+=NICOL RIQUET=
+
+Nicol Riquet était cigarier de métier. L'on dit qu'il improvisait
+facilement et qu'il a fait la réputation de plusieurs parasites
+littéraires de son temps. Riquet n'a jamais quitté la Nouvelle-Orléans.
+Il a composé, dit-on, une foule de romances qui n'ont jamais été
+imprimées, mais que la jeunesse de son temps aimait à chanter.
+
+Le _Rondeau Redoublé_ de Riquet a la distinction d'être la seule
+composition de ce genre publiée dans les _Cenelles_. À ce titre, elle
+offre un intérêt particulier. C'est une dédicace naïve adressée au dieu
+Bacchus.
+
+
+=RONDEAU REDOUBLE=
+
+ AUX FRANCS AMIS
+
+ De francs amis demandent un rondeau.
+ Allons, ma muse, il faut faire merveille!
+ N'écrivons plus désormais pour de l'eau,
+ De bon vin vieux on nous paiera bouteille.
+
+ Pour t'obtenir, ô doux jus de la treille!...
+ Il faut rimer dans un genre nouveau,
+ Il ne faut pas ici que je sommeille:
+ De francs amis demandent un rondeau.
+
+ De vin Bacchus nous promet un tonneau:
+ De fleurs l'Amour nous offre une corbeille;
+ Du dieu du vin j'aime mieux le cadeau.
+ Allons, ma muse, il faut faire merveille!
+
+ La nuit, souvent, pour écrire, je veille,
+ Au jour, mes vers tombent dans l'eau: c'est beau!
+ Dès à présent, muse, je te conseille,
+ N'écrivons plus désormais pour de l'eau.
+
+ Je sens sortir du fond de mon cerveau
+ Un nouveau vers à rime sans pareille;
+ Allons, toujours, nous ferons un tableau;
+ De bon vin vieux on nous paiera bouteille.
+
+ À la censure hélas! qui nous surveille,
+ Vite, en passant ôtons notre chapeau;
+ À ses discours ouvrons bien notre oreille,
+ Pour n'être pas nommés poètereau...
+
+ =De francs amis.=
+
+
+=MANUEL SYLVA=
+
+ =SOUDAIN=
+
+ (Mot donné)
+
+ Air: =J'ai vu partout dans mes voyages.=
+
+ Je renonce à toi, sombre Lyre,
+ Puisque tu perds tes doux accents,
+ Et ne chantes que le délire
+ Qui s'est emparé de mes sens.
+ Tes sons attiseraient la flamme
+ Que mon coeur alimente en vain.
+ Ah! pour le repos de mon âme,
+ Lyre funeste, fuis =soudain=!
+
+ Si ma Lyre ne la rappelle
+ À mon esprit passionné,
+ Je vois son image fidèle
+ Dans l'oeillet qu'elle m'a donné.
+ Cette fleur, bien qu'elle se fane,
+ Est constamment là, sur mon sein...
+ Sors de cet asile, profane,
+ Oeillet funeste, fuis =soudain=?
+
+ Enfin, pour toujours je l'oublie,
+ Je vais jouir d'un doux repos!
+ Non, je n'ai plus rien d'Aurelie
+ Que le souvenir de mes maux.
+ Pleurs versés pour une inconstante,
+ Vous ne coulerez plus demain...
+ Mais, quand de l'oublier je tente,
+ Mon coeur s'y refuse =soudain=!
+
+ Déjà cesse ma frénésie,
+ Lyre, oeillet, revenez à moi.
+ Disparais, sombre jalousie,
+ Aurelie a reçu ma foi.
+ Dans l'Amour tout est indicible,
+ Plaisir, malheur, joie et chagrin:
+ Pour un mot on est inflexible,
+ Un regard désarme =soudain=!
+
+ =Manuel Sylva.=
+
+Manuel Sylva, dit-on, était un homme très modeste mais d'un talent hors
+ligne. Il n'a écrit pour les _Cenelles_ que deux morceaux, l'un ayant
+pour titre _Le Rêve_ et l'autre, _Soudain_, que nous avons reproduit.
+
+Sylva était de descendance espagnole, ainsi qu'il semble l'indiquer dans
+son _Essai Littéraire_. Voici comment il s'exprime:
+
+ Aux chants de mille oiseaux, à ceux du rossignol,
+ J'osai mêler ma voix dans un air Espagnol.
+ Las! Je chantais Adèle et ma mère chérie,
+ Et tous les agréments d'une belle patrie.
+
+Le joug pesait lourdement sur la belle nature de Sylva, et il rêvait aux
+charmes d'un pays qu'il appelait le sien et qui, peut-être, était encore
+le séjour de ses parents bien-aimés.
+
+
+=V. E. RILLIEUX=
+
+Victor Ernest Rillieux est natif de la Nouvelle-Orléans. Il descend
+d'une famille dont plusieurs membres se sont illustrés par des aptitudes
+spéciales et des services précieux rendus à notre population.
+
+Comme disait Joanni de William Stephens, "il est mort avant l'âge". En
+effet, 53 ans, c'est comparativement un jeune âge pour mourir, surtout
+lorsqu'il s'agit d'un homme de la valeur de Rillieux.
+
+Rillieux avait le désavantage d'être pauvre. Il a passé des jours bien
+tristes, mais jamais sur son visage calme on ne pouvait découvrir la
+trace de ses souffrances.
+
+Il partageait son temps entre les soins de son petit commerce et
+l'improvisation de ses vers.
+
+Rillieux était d'un esprit fécond: il a plus écrit qu'aucun autre
+Louisianais. Malheureusement, il ne reste de lui qu'un petit nombre de
+pièces. Ce sont des chansons, des odes et satires, et des traductions de
+l'espagnol dont le mérite est reconnu.
+
+Nous avons fait choix pour la publicité d'une romance de notre poète qui
+a été mise en musique par le plus célèbre de nos compositeurs, lui aussi
+couché maintenant dans la tombe.
+
+Victor Ernest Rillieux est mort inopinément le 5 décembre 1898. C'était
+un autre Gilbert, à qui il ressemblait par le talent et par les
+malheurs.
+
+
+=LE TIMIDE=
+
+ MUSIQUE DE L. D.
+
+ Chaque jour je la vois, charmante, gracieuse
+ Au milieu de ses fleurs, sous l'oranger fleuri;
+ Mais quand de son doux chant la note harmonieuse
+ Vient raviver des feux de mon coeur attendri,
+ Pourquoi, timide, il faut qu'en mon ivresse extrême
+ Je ne puisse jamais dire à celle que j'aime:
+ Chante toujours,
+ O mes amours!
+ Chante, chante toujours.
+
+ Ravi, brûlant d'amour à ses côtés, j'admire
+ Ses grâces, sa beauté, son regard enchanteur.
+ Pourtant, quand de sa lèvre un suave sourire
+ Comme un reflet du Ciel vient embraser mon coeur,
+ Pourquoi, timide et faible, en mon extase même
+ Je n'ose dire, hélas! à la dive que j'aime:
+ Souris toujours
+ O mes amours!
+ Souris, souris toujours.
+
+ Le soir dans son hamac, j'aime à la voir rêveuse,
+ Oh! quand elle murmure en un souffle amoureux
+ Un nom, un tendre aveu qu'en mon âme joyeuse
+ J'écoute avec amour comme un chant des cieux,
+ Pourquoi, croyant, doutant, à ce moment suprême,
+ Je ne puisse, oh! mon Dieu, dire à l'ange que j'aime:
+ Rêve toujours,
+ O mes amours!
+ Rêve, rêve toujours.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+=Beaumont et la chanson créole.--L'affaire Toucoutou.--Poètes et
+journalistes.=
+
+
+=BEAUMONT ET LA CHANSON CREOLE=
+
+Joe Beaumont est né à la Nouvelle-Orléans en 1820, et il est mort en
+1872 dans la même ville, sans jamais en être sorti.
+
+Beaumont était d'humeur toujours égale, toujours disposée à faire bon
+accueil, et cette bienveillance le faisait estimer de tout le monde.
+
+Comme poète, il était ingénieux et naturel. Dans ses compositions, il
+employait des formes agréables, mais il ne blessait jamais la vérité. On
+observe ces qualités surtout dans ses chansons créoles, qui ont toujours
+pour fond une morale ou un fait pris de la vie réelle. Il était le poète
+créole par excellence.
+
+
+=L'AFFAIRE TOUCOUTOU=
+
+Beaumont a montré son talent particulier comme chansonnier créole lors
+du procès qui a eu lieu en notre cité, un peu avant la guerre civile
+entre deux familles de couleur bien connues. Ce différend avait été
+provoqué par un échange d'épithètes de la part des enfants, qui
+s'étaient brouillés dans une querelle de rue. L'un des enfants avait
+traité l'autre de nègre. Il s'en est suivi des démêlés de cour qui ont
+fait grand bruit dans le temps, et qui se sont terminés d'une manière
+funeste aux prétentions de la défense.
+
+La personne attaquée en justice cherchait à se justifier en alléguant
+qu'elle était de race caucasique, qu'elle était _une blanche_, comme on
+le disait à l'époque. La poursuite ayant prouvé qu'elle était de
+descendance africaine, elle fut reconnue comme telle par la Cour Suprême
+de l'État.
+
+Cette contestation judiciaire était intéressante, parce que bon nombre
+de personnes d'origine douteuse avaient recours à la loi pour se fixer
+un état civil favorable. Ces personnes, une fois _régularisées_ par les
+tribunaux, passaient dans les rangs de la race blanche et jouissaient de
+tous les droits et privilèges attachés à cette position.
+
+Une décision adverse, par contre, était désastreuse, fatale, car elle
+entraînait la perte de tout prestige pour la victime, qui ne pouvait
+plus alors vivre dans les mêmes conditions sociales.
+
+D'un autre côté, la population de couleur était sérieusement divisée sur
+cette question d'_usurpation ethnologique_. Les uns approuvaient, les
+autres désapprouvaient la conduite des gens de couleur qui voulaient se
+glisser dans la société des blancs.
+
+Les dissidents étaient en majorité, et Beaumont, quoique quarteron,
+était en pleine sympathie avec les vues de cette classe. C'est ainsi
+qu'il s'est intéressé à la cause célèbre dont nous parlons et qu'il s'en
+est constitué le chroniqueur.
+
+Malheureusement, nous n'avons pas toutes les chansons que Beaumont a
+composées à cette occasion, mais les quelques morceaux recueillis
+suffiront, nous voulons le croire, pour faire connaître le génie de
+notre poète, ainsi que le sentiment du peuple de l'époque à l'égard de
+ces folles controverses dont la couleur de l'épiderme faisait le sujet.
+
+Le poète explique le commencement de l'affaire comme suit:
+
+ Maître volé comme oun sarcelle,
+ Qui sorte dans Bonfouca.
+ Li vini porté nouvelle,
+ Li prend so soeur dans so bra.
+ Li dit: "Chère Toucoutou,
+ Mo croire nous va vini fou."
+
+=La soeur indignée lui répond:=
+
+ Quel est donc ce bavardage?
+ Est-ce ici, dans mon salon,
+
+ Que tu me tiens ce langage,
+ Comme un mauvais vagabon?
+ Une blanche! Ah! es-tu fou?...
+ Mon nom n'est pas Toucoutou.
+
+Alors, le frère philosophe explique à sa soeur exaspérée que les gens de
+couleur qui essaient de se faire blancs sont exposés à la proscription
+et au mépris de leurs semblables. Le poète lui fait dire:
+
+ Eh bien, chère Anastasie,
+ Quand Nègue cherché vini blanc,
+ Société pou yé finie:
+ Faut to caché dans ferblanc.
+
+Dans une autre occasion, pendant que le procès se poursuit, Anastasie,
+croyant voir l'avantage de son côté, prend une mine de dédain et fait
+des menaces à son adversaire, qui semble être en proie à une vive
+inquiétude et montre un air chagrin:
+
+ Li gardé pauvre Eglantine
+ Qui la pré mouri chagrin,
+ Li dit li: "Ah! ma mutine,
+ To va conin moin demin".
+
+Anastasie a perdu son procès et le frère vient lui annoncer la mauvaise
+nouvelle. Il dit qu'il était présent et qu'il a entendu le jugement de
+la Cour de la bouche même des juges:
+
+ Mo sorti la Cour Suprême,
+ Pou voir ça yé ta pré fait,
+ Mo tandé juges loyes même
+ Dit nous perdi nou procès.
+
+Mais le chant le plus populaire que le poète ait composé à l'occasion du
+procès Toucoutou est celui dans lequel il s'est fait l'interprète de
+l'esprit populaire. Dans cette pièce remarquable, Beaumont fait entrer
+toute l'ironie de sa nature railleuse. Après avoir fait voir combien le
+Nègre serait malheureux si Anastasie avait réussi, il dit le prestige et
+les avantages sociaux qu'elle a perdus et finit en souhaitant que la
+leçon serve d'exemple.
+
+En voici les couplets tels qu'ils nous sont parvenus:
+
+ =TOUCOUTOU=
+
+ Si vous té gagné vous procé
+ Oui, nègue cé maléré.
+ Mové dolo qui dans focé
+ Cé pas pou méprisé.
+
+ =Refrain:= Ah! Toucoutou, ye conin vous,
+ Vous cé tin Morico.
+ Na pa savon qui tacé blanc
+ Pou blanchi vous lapo.
+
+ Au Théâtre même quand va prend loge,
+ Comme tout blanc comme y fot,
+ Ye va fé vous prend Jacdéloge,
+ Na pas pacé tantôt.
+
+ Ah! Toucoutou..........
+
+ Quand blancs loyés va donin bal
+ Vous pli capab aller,
+ Comment va fé, vayante diabal,
+ Vous qui laimez danser?
+
+ Ah! Toucoutou..........
+
+ Mo pré fini mo ti chanson
+ Pasqui manvi dormi;
+ Mé mo pensé que la leson
+ Longtemps di va servi.
+
+ Ah! Toucoutou..........
+
+La leçon n'a pas servi comme le poète le pensait.
+
+On peut dire que Joe Beaumont était le Béranger de la population créole.
+
+
+=LOLO MANSION=
+
+Nous avons eu le plaisir et l'honneur de connaître M. Lolo Mansion.
+C'était, en effet, un privilège que d'être admis dans la société d'un
+tel homme. Ce vieillard vénérable et intéressant nous attirait non
+seulement par ses belles qualités sociales, mais plus encore par son
+talent et par ses sentiments patriotiques.
+
+M. Mansion était l'ami intime du poète Joanni Questy: il nous l'a dit.
+C'étaient deux âmes sensibles et vertueuses et leur amitié a duré
+jusqu'à la mort. Ils s'occupaient tous deux de l'art et de l'humanité:
+tous deux étaient bons et savants. M. Mansion était un excellent poète
+et en même temps, un patriote dévoué. On sait qu'en 1855 la persécution
+inaugurée contre les Créoles était particulièrement rigoureuse. Nous
+tenons de source certaine que M. Mansion a généreusement donné une
+partie de sa fortune pour faciliter l'éloignement de ses compatriotes.
+Nombre d'entre eux ont profité de ce mouvement pour se soustraire aux
+rigueurs du préjugé. Le Mexique et Haïti leur avaient ouvert les portes
+de l'hospitalité et, grâce aux libéralités de M. Mansion, les malheureux
+exilés ont pu ainsi jouir des avantages de la liberté et de la sécurité
+en pays amis.
+
+C'est une action inoubliable, et nous espérons que les générations à
+venir se feront un devoir sacré d'en conserver le souvenir.
+
+Lolo Mansion a composé plusieurs poèmes. Ses productions sont d'un goût
+exquis et d'un à-propos remarquable. Il s'appliquait à critiquer les
+moeurs de son époque. C'était un peintre des actualités.
+
+C'est étrange que le mérite d'un tel écrivain ait été si peu apprécié,
+au point qu'on ne lui ait pas trouvé une place dans les _Cenelles_.
+
+Néanmoins, notre poète a eu l'honneur de voir son nom figurer dans
+l'_Athénée Louisianais_. "La Folle" est le sujet de l'oeuvre qui y fut
+couronnée. Ce triomphe inattendu a couvert de gloire le nom de M.
+Mansion et a donné à notre population un regain de prestige.
+
+Tant que la Louisiane aura une histoire littéraire et tant que cette
+histoire attirera l'attention des gens de goût, la gloire de Lolo
+Mansion ne périra pas.
+
+Il est à remarquer que son nom n'a été sauvé de l'oubli que grâce à la
+considération sympathique d'un corps tout-à-fait étranger à la
+population de couleur. Voilà la vérité.
+
+Il y en a eu d'autres encore, de ces écrivains inspirés dont les
+productions en prose ou en vers pourraient être mises en honneur par une
+publicité prévoyante. Ces ouvrages sont perdus ou abandonnés à l'oubli.
+
+
+=PAUL TREVIGNE=
+
+M. Paul Trévigne est né à la Nouvelle-Orléans, en 1825. Son père était
+un vétéran de 1814-15. Le nom de famille de sa mère était Découdreau.
+
+Trévigne, dans sa jeunesse, a reçu une éducation solide et soignée. Il
+devint instituteur, occupation qu'il a exercée pendant quarante ans,
+dans le Troisième District de la Nouvelle-Orléans. Paul Trévigne parlait
+et écrivait plusieurs langues et il était l'ami intime de quelques
+hommes de haute éducation. Au nombre de ces derniers, on cite Joanni
+Questy. Basile Crocker, un des plus célèbres maîtres-d'armes de notre
+ville au siècle passé, était aussi dans son intimité. Bien que Trévigne
+ait formé de bons élèves, aucun d'eux n'a brillé dans la littérature.
+Cette circonstance est due sans doute à un changement survenu dans les
+moeurs de la population. Plusieurs de ses élèves ont été officiers dans
+l'armée de l'Union, où ils se sont distingués par leur intelligence et
+leur bravoure.
+
+Quant à M. Trévigne lui-même, il fut appelé souvent à prendre la plume
+pour la défense des droits de l'homme. Il fut d'abord choisi comme
+Rédacteur en chef du journal l'_Union_, publié ici en 1865, époque fort
+orageuse. Il n'y a pas de doute qu'il a connu là de graves dangers
+personnels. Ayant donné des preuves de son talent comme écrivain, il fut
+plus tard invité à prendre la rédaction de la _Tribune_, journal
+quotidien établi par le docteur Louis Roudanez. Dans ces nouvelles
+fonctions, il développa encore de plus grandes ressources.
+
+M. Trévigne a soutenu à la _Tribune_ une lutte longue et pleine de
+périls, il a poursuivi une carrière qui exigeait chez lui un grand
+courage, du talent et du patriotisme. Ce n'était pas qu'il fût toujours
+au pouvoir de la Direction de récompenser ses rédacteurs: la
+satisfaction du devoir accompli était souvent leur seule rétribution.
+Cet état de choses dura des années. Trévigne, malgré les dangers et le
+dénuement, resta à son poste d'honneur jusqu'à la suspension du journal.
+
+Dans les colonnes du _Louisianian_, journal de l'ex-gouverneur
+Pinchback, a paru sous la plume de M. Trévigne une contribution
+littéraire sous le titre de _Centennial Tribute_. Cette pièce était
+composée à l'occasion du Centenaire de l'indépendance américaine,
+célébré en 1876 par l'Exposition de Philadelphie. Elle traitait des
+_oeuvres_ des anciens Créoles et était écrite en anglais.
+
+De 1892 à 1896, le _Crusader_ a su apprécier son intéressante
+collaboration. C'est M. Trévigne qui conduisait la partie française de
+ce journal. Il s'est rendu utile surtout dans la traduction des articles
+de matières courantes publiés chaque jour dans les colonnes du
+_Crusader_ et qui portaient sur les sujets les plus importants de
+l'époque.
+
+M. Trévigne avait le style correct et la composition facile; ses écrits
+étaient satiriques. Il châtiait en riant. Peut-être cette manière
+enjouée qu'il avait d'exposer ses idées et ses commentaires a-t-elle
+servi à lui épargner de désagréables représailles, surtout dans le temps
+où les blancs étaient peu habitués à accepter les opinions de l'homme de
+couleur. Rien n'allumait le feu de l'indignation chez le Démocrate
+autant que la vue de cet homme de couleur prenant sa place dans le
+domaine intellectuel. Tout ce que celui-ci pouvait dire, faire ou écrire
+pour défendre ses droits, accentuer son progrès ou prouver son mérite
+était par l'autre qualifié d'impertinence, d'agression ou d'audace.
+Aussi, la haine contre un homme comme M. Trévigne était-elle intense et
+prête toujours à éclater à la plus légère friction. M. Trévigne est mort
+âgé de 83 ans.
+
+M. Trévigne ayant vécu si longtemps, cette faveur providentielle lui a
+permis de traverser les grandes crises de notre pays. Il est né et il a
+grandi à l'époque de l'esclavage. Instruit et doué d'une haute
+intelligence, il a pu suivre en bon juge les événements qui se
+déroulaient devant lui. Il a vu vendre des hommes, des femmes et des
+enfants de sa race; il les a vus fouetter, et souvent même il les a vu
+souffrir et mourir dans les chaînes.
+
+Plus tard, il a vu poindre la lumière de la liberté, et cette transition
+a fait naître chez lui le désir de faire bénéficier les siens de
+l'expérience de sa vie. Il l'a fait, et la population créole lui doit
+pour cela une place parmi ses immortels.
+
+Les hommes de son époque l'ont honoré de leur confiance; il a justifié
+cette confiance dans la limite de ses moyens.
+
+La tombe ne doit pas faire oublier son mérite: c'est pour cela que nous
+avons entrepris de signaler son caractère et ses oeuvres. Il y a
+peut-être dans la population des hommes plus remarquables que M. Paul
+Trévigne, mais sa position unique le recommande, lui, à une distinction
+qui ne peut être accordée à aucun autre de ses compatriotes. La vérité
+de l'histoire est la mère nourricière de la justice.
+
+
+=ADOLPHE DUHART=
+
+À la suite des hommes de 1844, il a existé à la Nouvelle-Orléans un
+grand nombre de Créoles remarquables. Mais la situation ayant changé de
+face, ces différents esprits ont dû suivre des routes diverses.
+
+En première ligne nous citerons Adolphe Duhart, poète, auteur d'un drame
+intitulé _Lellia_, qu'il a mis sur la scène au Théâtre d'Orléans, vers
+l'année 1867.
+
+M. Duhart a reçu son éducation dans les écoles de France. Il est devenu
+le successeur de M. Questy, comme principal à l'École des Orphelins
+Indigents.
+
+Il est mort il y a environ deux ans.
+
+Duhart a composé de beaux vers qui lui ont valu d'être regardé dans la
+population comme un des "favoris des dieux".
+
+Son frère, Armand Duhart, a laissé de bons souvenirs comme homme de
+lettres et comme un des plus habiles typographes de son temps. Armand
+Duhart a quitté ce monde en 1905, laissant derrière lui le nom d'un
+homme d'honneur et de bien. Il était un des directeurs de l'Institution
+Bernard Couvent et membre de l'_Union Louisianaise_, fondée en 1884,
+dans le but de venir en aide à l'Institution Couvent et de contribuer
+généralement au progrès intellectuel et moral de la population.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+=Le Créole dans les arts et les professions libérales.--Une page de notre
+histoire politique.--Maître d'armes populaire.--Figures du passé.=
+
+
+=EUGENE WARBOURG=
+
+Eugène Warbourg, sculpteur, naquit à la Nouvelle-Orléans vers l'année
+1825. Il mourut à Rome en 1861.
+
+Elevé dans sa ville natale, il eut la satisfaction de pouvoir suivre son
+penchant naturel pour la sculpture. Il reçut ses premières leçons d'un
+artiste français du nom de Gabriel, dont l'établissement était situé
+quelque part, rue Bourbon.
+
+Ce Gabriel devait être d'une nature bien généreuse, puisque, malgré les
+préjugés, il se donna la peine de former le jeune Warbourg, qui lui doit
+ainsi les premiers développements de son génie artistique.
+
+Sous la direction de cet homme habile et consciencieux, Warbourg fit des
+progrès rapides et remarquables.
+
+Ses ouvrages eurent bientôt attiré l'attention. Aussi, plus tard,
+lorsqu'il entreprit de travailler pour son compte, n'éprouva-t-il aucune
+difficulté à se faire une clientèle enviable.
+
+Bon nombre de grands personnages de son époque l'ont encouragé, en lui
+confiant l'exécution d'ouvrages des plus délicats.
+
+On a de lui des bustes de généraux, de magistrats et d'autres citoyens
+notables.
+
+Les vieux cimetières de notre ville sont pleins de monuments qui
+représentent une partie de son oeuvre et de ses créations. On lui doit,
+entre autres pièces remarquables, une statue représentant deux anges
+taillés dans un seul bloc de marbre: ils tiennent chacun dans la main
+droite un calice reposant sur une même base. Ce morceau de sculpture
+était si fragile, que déjà il avait fait le désespoir d'un artiste
+réputé, auquel le même sujet avait été confié précédemment et qui,
+dit-on, n'avait jamais réussi à conduire son travail à bonne fin.
+
+Warbourg, lui, vainquit toutes les difficultés. La personne qui lui
+avait fait la commande de cette statue ne l'ayant pas ensuite réclamée,
+il dût toutefois prendre des mesures pour en disposer autrement. On dit
+que c'est un nommé Panniston qui est devenu le possesseur de ce
+chef-d'oeuvre précieux.
+
+En dehors de ces travaux particuliers, Warbourg avait accepté des
+contrats des autorités ecclésiastiques, pour lesquelles il a exécuté de
+magnifiques ouvrages.
+
+La Cathédrale Saint-Louis et les maisons Grunewald et Hermann, à
+l'époque, renfermaient des échantillons de son talent artistique.
+
+Ses triomphes, quoique mérités en tous points, avaient cependant excité
+la jalousie de ses rivaux, et ces derniers étaient devenus ses ennemis
+déclarés.
+
+[Illustration: MELLE VICTORIA LECENE,
+L'une des lauréates de l'Institution Bernard Couvent, couronnée
+publiquement par M. Lanusse (photographie prise en 1867).]
+
+Warbourg tenait son atelier rue Saint-Pierre, entre les rues Bourbon et
+Royale. Il s'était adjoint son frère, Daniel Warbourg, lui-même un
+artiste de mérite, qui lui servait d'ouvrier praticien. Les deux
+associés supportèrent quelque temps avec patience la campagne hostile
+inaugurée contre eux par l'envie et par le préjugé, mais ne pouvant
+espérer voir la situation s'améliorer, Eugène fit ses adieux à la
+Nouvelle-Orléans, vers 1852, et partit pour l'Europe. Il alla d'abord à
+Paris, où il étudia encore pendant six ans, achevant de se
+perfectionner. Il conçut alors l'idée de visiter la Belgique, mais son
+séjour dans ce royaume fut de courte durée. Il se rendit ensuite en
+Angleterre. À Londres, il rencontra la duchesse de S.... qui l'employa à
+faire des bas-reliefs d'après les illustrations de l'_Uncle Tom's
+Cabin_", de Mme Beecher Stowe. Il demeura attaché à ce travail
+spécial plus d'un an, après quoi il se décida à visiter Florence, avec
+l'intention de s'y fixer.
+
+Mais, ayant rencontré dans cette dernière ville des conditions aussi
+désagréables que celles qui l'avaient chassé de son pays, il tourna ses
+regards vers la cité de Rome, comme vers un lieu plus propice à ses
+aspirations. En effet, il se trouva mieux là que partout ailleurs, mais
+son bonheur ne dura pas longtemps, car, comme nous l'avons dit, il
+mourut environ deux ans après son arrivée dans la capitale de l'Italie.
+Il était alors âgé de 36 ans.
+
+À l'étranger, le génie de Warbourg avait pris son essor. Il dota le
+monde artistique de plusieurs productions qui ont fait parler de lui.
+Les journaux des deux Continents se sont occupés de ses oeuvres, et les
+artistes et les savants l'ont accueilli avec des marques de sympathie et
+de respectueuse appréciation. Il est à noter que Warbourg et Rillieux
+sont, sans contredit, les deux Louisianais les mieux connus en Europe.
+
+Parmi les chefs-d'oeuvres de Warbourg, on cite: _Le Pêcheur_ et _Le
+Premier Baiser_.
+
+
+=DANIEL WARBOURG=
+
+Daniel Warbourg, son frère, vit encore et fait honneur au nom qu'il
+porte par le mérite remarquable de ses ouvrages de marbrerie.
+
+Daniel Warbourg est graveur.
+
+Daniel fils est un autre membre de la famille favorisé de la nature: il
+est considéré un artiste accompli dans la sculpture du marbre et du
+granit. S'il n'était pas un homme de couleur, depuis longtemps on l'eût
+placé au rang qui lui est dû à cause de ses talents. Il a fait ici des
+travaux d'une élégance admirable et d'une valeur incontestable.
+
+Eugène Warbourg était un homme de couleur libre, enfant de parents
+étrangers. Son état de naissance lui avait permis de s'instruire et de
+cultiver ses facultés, privilège qui n'était pas accordé aux esclaves.
+
+Notons ici, en passant, que certains écrivains ne manquent pas de nous
+parler longuement des aptitudes chorégraphiques des Nègres; mais le
+lecteur cherchera en vain, dans les ouvrages de ces mêmes auteurs, une
+seule ligne sur le génie d'hommes tels que Warbourg.
+
+
+=ALEXANDRE PICKHIL=
+
+Nous avons eu en Louisiane notre Titien, dans la personne d'Alexandre
+Pickhil.
+
+Nous savons que Pickhil a exécuté de magnifiques tableaux, mais il ne
+nous a rien laissé, parce que peut-être le désenchantement l'en a
+détourné. On affirme qu'il avait fait le portrait en pied d'un haut
+personnage ecclésiastique, mais qu'il a lui-même détruit cette oeuvre, à
+cause d'une injuste critique.
+
+C'est ainsi que Pickhil, quoique peut-être le meilleur peintre de son
+époque, a préféré mourir inconnu, dans la misère même, plutôt que de
+manifester son talent au détriment de son amour-propre. Pickhil est mort
+à la Nouvelle-Orléans, vers le milieu du siècle passé, entre 1840 et
+1850.
+
+On dit que la désillusion a fait le malheur de toute sa vie.
+
+
+=JOSEPH ABEILARD=
+
+Joseph Abeilard était un des architectes les plus habiles que la
+Louisiane ait produits avant la guerre de Sécession.
+
+Abeilard était un artiste parfait. Il pouvait dresser un plan comme un
+architecte, apprécier la qualité des matériaux comme un appareilleur,
+rédiger et faire observer les stipulations d'un contrat comme un
+entrepreneur, et exécuter de ses mains les diverses parties d'un ouvrage
+comme le meilleur ouvrier pratiquant. Abeilard était connu pour avoir
+travaillé en ces différentes qualités.
+
+C'était par son mérite supérieur qu'il s'était fait une réputation. Il
+lui est parfois arrivé de perdre de ce prestige qui lui était dû:
+c'était lorsqu'il travaillait en second, sous les ordres d'hommes
+tout-à-fait incapables mais jouissant de la préférence de race.
+
+On peut citer, comme exemple, la construction du Marché Bazar et celle
+des Purgeries (Sugar Sheds), élevées sur le devant de la ville.
+
+C'est le génie d'Abeilard qui mit ces grands ouvrages sur pied, mais le
+contrat n'en avait pas moins été donné à un autre particulier, pour son
+bénéfice personnel. Cet architecte postiche eut toutefois le bon sens
+d'employer Abeilard, qui conduisait tout à bonne fin. Ce qui permit à
+l'autre de toucher des honoraires princiers sans peine et sans fatigue.
+
+Nombre de vieux habitants se souviennent d'Abeilard, et nous sommes sûrs
+que leur jugement à l'égard de cet homme sera le même que celui que nous
+portons ici, car pendant plus de quarante ans qu'il a professé et exercé
+son art, il a maintes fois donné les meilleures preuves possibles de ses
+remarquables aptitudes.
+
+Abeilard est né et il est mort à la Nouvelle-Orléans.
+
+Son frère, Jules Abeilard, était aussi un artisan de premier ordre. Sans
+être l'égal de Joseph, il possédait un talent varié, et il s'est souvent
+distingué dans la préparation et l'exécution de travaux importants
+entièrement confiés à ses soins. Jules est mort à Panama, laissant à la
+population l'héritage d'une belle et enviable réputation.
+
+
+=E. J. EDMUNDS=
+
+Nous devons ajouter à la liste d'honneur le nom du professeur E.-J.
+Edmunds. Il naquit à la Nouvelle-Orléans. S'il vivait aujourd'hui il
+serait encore loin d'être un vieillard.
+
+M. Edmunds fut un de nos plus habiles mathématiciens. Aussi, à son
+retour de France, les autorités de l'État ne tardèrent-elles pas à
+profiter de ses talents.
+
+Vers l'année 1872, le Bureau des Écoles Publiques l'invita à occuper la
+chaire des Mathématiques à l'École Supérieure de la Nouvelle-Orléans,
+et l'offre fut par lui acceptée immédiatement.
+
+Comme toujours, les journaux l'attaquèrent. C'était une ruse employée
+par la presse prévenue pour s'assurer si vraiment l'instructeur
+nouvellement choisi était capable de remplir les délicates fonctions
+qu'il avait assumées. La lutte, dès lors, s'engagea entre les journaux
+et le jeune professeur, mais elle fut de courte durée. Pour mettre fin
+aux ennuis dont il était l'objet, le maître lança un défi à tous ses
+détracteurs, les invitant à venir le rencontrer au tableau noir. Après
+cela, on le laissa tranquille.
+
+Le professeur Edmunds, à la suite d'une maladie, perdit la raison. Il ne
+l'avait pas recouvrée à sa mort. Comme M. Nelson Fouché, il avait fait
+une étude approfondie des mathématiques.
+
+Il avait aussi d'excellentes notions d'astronomie.
+
+Il est bien malheureux qu'il soit mort si jeune.
+
+
+=NORBERT RILLIEUX=
+
+M. Norbert Rillieux était le plus célèbre de nos Créoles. Nous avons eu
+des héros, des écrivains, des musiciens, des peintres, des sculpteurs,
+des architectes, mais Rillieux, lui, était un génie scientifique.
+
+L'invention de Rillieux, le _Vacuum-Pan_, ou appareil centrifuge, a été
+une découverte des plus importantes.
+
+Elle a introduit dans la fabrication du sucre un procédé qui donne un
+meilleur produit et qui, en même temps, apporte un bénéfice beaucoup
+plus considérable aux planteurs dans leurs opérations.
+
+On a souvent essayé de remplacer cette invention, mais sans succès
+décisif. On raconte, à ce sujet, qu'à l'usine de M. Stackhouse un
+certain _charlatan_, qui s'était donné comme ingénieur, prétendit un
+jour qu'il pouvait substituer au _vacuum-pan_ un mécanisme plus sûr et
+plus expéditif.
+
+M. Stackhouse, un peu intéressé sans doute, se laissa séduire par les
+audacieuses assurances de l'ingénieur prétentieux et lui donna la
+permission de faire selon ses idées.
+
+Il fut toutefois convaincu bientôt de son erreur, mais l'expérience lui
+coûta cher.
+
+Il paraît que cet homme incompétent s'était empressé de démolir, pièce
+par pièce, tout le mécanisme si compliqué de l'appareil Rillieux, pour
+enfin découvrir qu'il n'était capable ni de changer les engins, ni de
+remettre les choses à leur place.
+
+M. Stackhouse se vit forcé de faire venir à la hâte un ouvrier habile
+qui, avec l'aide de M. Orville Marigny, mécanicien, put enfin refaire la
+machine que l'ingénieur présomptueux avait presque détruite.
+
+Dans les sciences appliquées, M. Norbert Rillieux n'avait pas son égal
+en Louisiane. Habitué à la conception comme à la construction, il était
+aussi ingénieux dans l'invention qu'il était adroit dans l'exécution. On
+disait que son coup de marteau valait le même prix que son conseil.
+Cependant, malgré le génie de Rillieux, malgré le mérite de ses services
+rendus à la principale industrie de la Louisiane, on n'a jamais manqué
+de lui faire sentir le poids de l'humiliation et du préjugé de race.
+
+Après sa mort, les journaux de la Nouvelle-Orléans ont bien tenté de
+faire son éloge, mais en même temps, toujours si exacts quand il s'agit
+de dénigrer, ils ont eu soin de ne faire pas la moindre allusion à son
+origine.
+
+Tout homme intelligent comprend la raison de cette odieuse réticence:
+c'est qu'il importait d'enlever aux Créoles la gloire qu'ils pourraient
+tirer de cette illustre personnalité.
+
+Norbert Rillieux, comme chef de l'École Centrale, à Paris, a été
+apprécié. Il a occupé là-bas le rang qui convient à un homme de sa
+valeur. Nous ajouterons que, quelle que soit ici l'attitude, quelles que
+soient les réticences des méchants et des ingrats, sa place dans
+l'histoire ne sera jamais effacée.
+
+On dit que Rillieux avait soumis à la ville certains plans de
+canalisation, mais qu'à cause de la question de race ces plans avaient
+été rejetés par l'Administration. Nous n'avons pas de peine à croire que
+ce rapport soit vrai, car le préjugé fait faire ces choses stupides dans
+notre pays. L'absurde, plus ou moins, accompagne le jugement des esprits
+prévenus, comme il a été clairement démontre dans l'incident Stackhouse.
+
+
+=ANTOINE DUBUCLET=
+
+L'injustice du préjugé n'a jamais été plus manifeste que dans l'attitude
+du public louisianais à l'égard de l'honorable Antoine Dubuclet,
+trésorier d'État de 1868 à 1879.
+
+Pendant toute cette époque orageuse, M. Dubuclet a dirigé les finances
+de la Louisiane, et après ses onze ans de service, il s'est retiré sans
+laisser derrière lui le moindre vestige de mécontentement ou d'erreur.
+
+Ce que nous avançons ici a été établi au cours d'une enquête minutieuse
+et rigide, instituée sous les auspices d'un parti hostile et
+soupçonneux.
+
+Les politiciens les plus éminents de la Louisiane s'attendaient à
+trouver ses comptes en désordre. Le Comité Aldiger fut donc créé, ayant
+pour mission d'examiner les archives de la Trésorerie. Déterminés à ne
+rien négliger pour arriver au but qu'ils s'étaient proposé, ces
+Messieurs du Comité s'étaient assuré les services de trois comptables
+experts.
+
+L'enquête dura six mois.
+
+Malgré des recherches minutieuses et le désir non dissimulé de
+rencontrer des sujets de poursuite, on fut contraint de reconnaître la
+probité irréprochable du Trésorier démissionnaire.
+
+Dans un autre milieu que le nôtre, un semblable exemple d'honnêteté
+n'eût pas manqué d'intéresser le public. Ici, il n'en a rien été, pour
+la bonne raison que M. Dubuclet était un Créole de couleur.
+
+En dépit des dilapidations et des turpitudes qui ont marqué
+l'administration des finances de l'État, depuis l'époque qui nous
+occupe, personne n'a eu la loyauté de remonter à ce fonctionnaire modèle
+pour rendre le plus petit hommage à ses hautes qualités civiques.
+
+"O Athéniens, qu'il en coûte pour être loué de vous!"
+
+
+=OSCAR GUIMBILLOTTE=
+
+Le docteur Guimbillotte était fils d'un Français et d'une femme de
+couleur. Il avait toute l'apparence d'un blanc et comptait beaucoup
+d'amis parmi les personnes de cette race. Il s'est marié avec une
+personne de couleur, et il a vécu sans avoir jamais rougi de son
+origine.
+
+D'ailleurs, s'occupant sérieusement de sa profession, pendant plus de
+vingt-cinq ans qu'il l'a exercée, il a prodigué ses soins à tout le
+monde indistinctement.
+
+Le docteur Guimbillotte a honoré la population créole par son grand
+fonds de charité, ainsi que par ses connaissances variées. C'était un
+médecin consciencieux. Il ne se contentait pas seulement de faire des
+visites et d'envoyer son compte, mais il apportait de la sympathie dans
+ses relations professionnelles avec ses patients.
+
+Souvent il composait les médicaments lui-même, les administrait, et
+veillait au chevet du malade pour attendre et vérifier les effets du
+traitement. Cette manière d'agir a sauvé la vie à nombre de personnes
+dont le cas réclamait une attention assidue et la précieuse surveillance
+de l'oeil exercé du médecin.
+
+Le docteur Guimbillotte a prouvé son mérite au sein de nombre de grandes
+familles, qui lui en ont gardé une éternelle reconnaissance.
+
+On dit qu'il était herboriseur, et qu'il n'a pas hésité à faire usage de
+cette spécialité dans certaines occasions où les combinaisons
+pharmaceutiques ordinaires lui refusaient des ressources.
+
+Il était aussi homme de lettres. Les gens qui l'ont connu disent qu'il
+était doué d'une mémoire prodigieuse et que ses connaissances dans la
+littérature étaient aussi vastes que ses études scientifiques.
+
+La mort du docteur Guimbillotte fut une perte sérieuse pour la
+population créole dont il descendait. Il avait étudié à Paris.
+
+Le docteur avait un visage agréable et des traits réguliers comme ceux
+d'un Européen. Ses grands yeux bleus étaient spirituels et
+tendres,--vrais indices de ses qualités et de ses sentiments. Il avait
+un front large et découvert.
+
+Ses cheveux châtains, longs et soyeux, tombaient en mèches généreuses
+sur ses larges épaules. Sans être haut de taille, il avait des formes
+athlétiques.
+
+Tout, chez lui, dénotait la noblesse et la force. Il est mort le 21
+janvier 1886, à l'âge de 55 ans.
+
+
+=ALEXANDRE CHAUMETTE=
+
+Le docteur Alexandre Chaumette était natif de la Nouvelle-Orléans, mais
+il a passé sa jeunesse à Paris, où il a reçu son éducation.
+
+M. Chaumette a la distinction d'être le premier médecin de couleur qui
+soit venu à la Nouvelle-Orléans exercer sa profession. Son arrivée dans
+notre ville a causé une grande sensation.
+
+Les autres médecins, par préjugé ou par calcul, peut-être pour les deux
+raisons, se sont opposés à son entrée dans la carrière professionnelle.
+On a débuté, en soumettant Chaumette à un examen humiliant. Comme il
+était muni d'un diplôme régulier de France, on n'était pas justifiable
+de lui imposer cette formalité.
+
+Il fut enfin admis à la pratique, et la population eut le bénéfice de sa
+science, en même temps que de ses brillantes qualités de citoyen.
+
+Le docteur Chaumette avait fait des études sérieuses, et s'il a été
+enfin reconnu par la Fraternité médicale de cette ville, c'est grâce aux
+preuves qu'il a données de ses grandes connaissances. Il avait été
+attaché au service des hôpitaux de Paris, où, en qualité d'interne, il
+avait acquis une vaste expérience.
+
+Le préjugé ayant renoncé à ses persécutions, il ne tarda pas à gagner
+ici la confiance des blancs comme des noirs.
+
+
+=BASILE CROKERE=
+
+Basile Crokère est un personnage remarquable de la population créole.
+C'est à la Nouvelle-Orléans qu'il a pris naissance et qu'il a développé
+ses talents, particulièrement comme maître d'armes, comme artisan et
+comme mathématicien.
+
+M. Basile, comme nombre de ses compatriotes, s'est appliqué à l'étude et
+au travail. Avec le temps, grâce à son intelligence et à son courage, il
+a su vaincre les difficultés de son milieu.
+
+Il était menuisier de métier, et il est devenu un des plus habiles
+constructeurs d'escaliers de sa ville natale. Il n'y en avait qu'un
+autre comme lui, c'était son ami Noël J. Bacchus.
+
+C'est toutefois à ses succès comme maître d'armes et comme mathématicien
+qu'il doit surtout la place honorable qu'il occupe aujourd'hui dans
+l'histoire des hommes marquants de la Louisiane.
+
+Comme maître d'armes, il a attiré sur lui l'attention du public en
+général.
+
+Quoique la population comptât un nombre considérable de ces experts de
+l'escrime et de bretteurs, Basile Crokère fut proclamé leur supérieur à
+tous. Mais il est entendu qu'il s'était fait cette réputation comme
+homme de salle, non comme brétailleur.
+
+Il employait son talent à former la jeunesse, à la faire bénéficier de
+son habileté, et de ses connaissances dans les armes.
+
+M. Basile était un homme instruit et respectable; il a su se faire
+estimer et considérer par son caractère, sa conduite et ses manières
+distinguées.
+
+Il n'était donc pas étrange qu'un homme possédant ces qualités
+recommandables dût jouir d'un certain crédit parmi les gens de la haute
+société, chez qui il se créa une clientèle d'élite.
+
+La population créole se félicite d'avoir produit un homme comme Basile
+Crokère,--un homme qui, sans sortir du foyer de sa naissance, a pu
+acquérir assez de renom pour recevoir des hommages partis de tous les
+rangs de la société.
+
+Basile Crokère enseignait aussi les mathématiques. On prétend qu'il a
+formé d'excellents élèves. Quant à sa profession des armes, on dit de
+lui qu'il pouvait toucher son adversaire presqu'en composant une
+ballade, comme le faisait le héros de Rostand.
+
+Il disait souvent que sa poitrine était un _point sacré_: ça en avait
+tout l'air, car on nous affirme que jamais le fleuret d'un adversaire ne
+l'a touchée.
+
+De plus, Crockère eut le bonheur, comme ses compatriotes les plus
+estimés, d'apprendre avec profit que le travail, même le travail manuel,
+est un trésor.
+
+Il semble être à propos de noter ici qu'il existait au temps de M.
+Crokère d'autres maîtres d'armes d'une force très remarquable. Les plus
+connus sont Robert Séverin, M. St-Pierre, Joseph Joly, Joseph Auld. Ces
+fines lames étaient les compagnons du grand maître et ont plus d'une
+fois croisé le fer avec lui. L'escrime était en vogue en ce temps-là,
+mais ce noble passe-temps, comme tant d'autres, a dû disparaître devant
+le nouvel ordre de choses introduit dans notre vie sociale par les
+événements de la guerre des Sections de 1861.
+
+Personnellement, M. Basile était charmant. Sa conversation toujours
+correcte et lucide faisait rechercher sa société. Il était très soigné
+dans son langage.
+
+Basile Crokère a contribué sensiblement au prestige de la population
+créole.
+
+Au nombre de ses amis intimes, on comptait les professeurs Trévigne et
+Questy, deux compatriotes d'une grande valeur intellectuelle.
+
+L'un était le rédacteur de la _Tribune_, l'autre, un disciple d'Apollon.
+
+Dans une certaine _Histoire de la Louisiane_, M. Basile Crokère est
+donné comme mulâtre. C'est une erreur, il était quarteron. Le terme
+_mulâtre_ est chez nous si malsonnant, que nous préférons ainsi
+préciser.
+
+Dans un certain ordre d'idées, on y attache même un caractère d'infamie.
+
+
+=FRANÇOIS BOISDORE=
+
+M. François Boisdoré était un orateur de talent. Il a rendu des services
+signalés à la cause des républicains.
+
+Au début de la Reconstruction, en 1868, il a acquis de la distinction en
+faisant entendre sa parole éloquente dans nos assemblées politiques. On
+peut dire de M. Boisdoré qu'il a fait honneur à la population par son
+patriotisme, par l'élévation de son caractère, et par la part active
+qu'il a prise aux débats publics, lorsque la cause du progrès avait
+besoin de défenseurs zélés et capables. Nous devons cet éloge à sa
+mémoire.
+
+M. Boisdoré a été pendant longtemps teneur de livres chez M. Pierre
+Cazenave, le plus grand entrepreneur de pompes funèbres de la
+Nouvelle-Orléans, au milieu du siècle passé.
+
+M. Cazenave était aussi le plus habile embaumeur de son époque.
+
+On dit, à cet égard, que M. Cazenave a emporté dans la tombe un secret
+particulier qu'il possédait sur la manière de prévenir la corruption des
+corps. Ce qui est vrai, c'est qu'il y a encore dans l'établissement de
+M. Emile Labat une de ces _momies_, préparée par lui et que le temps a
+respectée.
+
+L'établissement Cazenave, où M. Boisdoré a fait un si long terme de
+service, était situé angle des rues Bourbon et Saint-Louis. Il ne paraît
+pas très nécessaire d'ajouter que M. Boisdoré appartenait à l'ancienne
+population libre et qu'il avait reçu une brillante éducation.
+
+La mort de M. Pierre Cazenave amena un changement dans sa vie, il dut
+changer de profession. C'est ainsi qu'il devint maître d'école, un peu
+après la guerre civile.
+
+Au physique, on peut l'appeler un bel homme; il avait une physionomie
+imposante.
+
+M. Boisdoré était circonspect dans ses expressions. Il disait rarement
+des mots pour rire, ayant conservé l'habitude des anciens d'être presque
+toujours sérieux dans la communication de sa pensée. Par la mort de M.
+Boisdoré, la population créole a perdu un membre instruit, ferme,
+honnête et utile.
+
+M. Boisdoré a quitté ce monde il y a environ dix ans.
+
+
+=FIGURES DU PASSE=
+
+François Escoffié, Séverin Lataure et Léoni Monthieu étaient des
+professeurs de renom, très estimés pour les services qu'ils ont rendus à
+la population. Ils ont formé de bons élèves.
+
+Soulié, Delassize, Boré, les Rillieux, frères de l'inventeur, les
+Hewlett, les St-Amant, les Sincyr, les Barjon, les Fouvergne, les
+Beauvers, les Brulé, les Castelin et une foule d'autres ont été des
+personnages de position et de qualité.
+
+Les uns se sont signalés dans le commerce, les autres dans l'industrie,
+mais tout ont laissé une réputation de haute distinction. Il est à
+propos de les nommer, car ils ont jeté de l'éclat sur le prestige des
+Créoles de couleur.
+
+Chacun de ces hommes représente une personnalité dont on eût parlé,
+partout ailleurs qu'ici. Malheureusement, le préjugé d'une part et
+l'insouciance de l'autre semblent s'être mis d'accord pour ériger autour
+de certains noms la barrière du silence.
+
+Mais ce silence ne pourra pas durer toujours. L'avenir, probablement,
+s'inquiétera du passé; il est à supposer que l'homme de demain se
+demandera ce qu'était l'homme d'hier. Dans ce cas, puisse notre modeste
+ouvrage servir de guide au patriote désireux de connaître.
+
+
+=JOSEPH COLASTIN ROUSSEAU=
+
+M. Joseph Colastin Rousseau était natif de la Nouvelle-Orléans. Il était
+un des hommes du siècle passé qui s'occupaient de littérature. On a eu
+de lui un petit pamphlet intitulé _Les Contemporains_. Il y a dépeint
+gracieusement son expérience des hommes de sa société et de son époque.
+Il n'a écrit qu'en prose. Bien qu'on ne le voie pas figurer au nombre
+des collaborateurs des _Cenelles_, il a été en tous points l'égal de ces
+hommes d'esprit.
+
+Il partit un peu avant la guerre de 1861 pour Haïti, dont il fit son
+pays d'adoption. Il y étudia le droit et s'y fit recevoir avocat. Ses
+succès au Barreau de la République noire ont certes été remarquables,
+car on en entendit parler jusqu'ici.
+
+M. Colastin Rousseau n'a pas laissé d'héritiers. Il avait épousé Melle
+Populus, petite-fille du célèbre Savary, qui commandait les Haïtiens
+dans la bataille des plaines de Chalmette contre les Anglais, pendant la
+guerre de 1814-15.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+=La musique chez les Créoles.--Rivalités d'artistes.--Jusqu'où va le
+préjugé.=
+
+
+=LA MUSIQUE CHEZ LES CREOLES=
+
+La population créole de couleur a produit d'excellents musiciens et des
+compositeurs d'un mérite supérieur.
+
+Mais ceux dont le talent et les oeuvres ont toutefois commandé une
+attention toute particulière, en Louisiane et même à l'étranger, ce sont
+les Lambert, le père et ses deux fils. Le père, dit-on, était le plus
+fameux des trois. Malheureusement, il ne nous a rien laissé parce que la
+Louisiane, probablement, était encore trop _primitive_ à son époque pour
+encourager son génie musical.
+
+Mais ses fils ont fait du bruit à Paris, au Portugal et au Brésil.
+Lucien, surtout, était l'auteur de nombreuses compositions, qu'il a même
+dédiées aux personnages les plus distingués de ces différents pays. Et
+on affirme que la noblesse ne dédaignait pas ses dédicaces.
+
+Les Lambert ont longtemps brillé en Louisiane, mais comme tant d'autres
+ils ont préféré vivre ailleurs, où les conditions de la vie leur
+paraissaient plus favorables que celles qu'ils rencontraient au foyer de
+leur naissance.
+
+Ils étaient pianistes, et ils ont joué de leur instrument au Théâtre
+d'Orléans.
+
+On rapporte que d'autres artistes de réputation se donnaient le plaisir
+de prendre part à leurs concerts, entr'autres le célèbre Gottschalk.
+
+Malgré les changements survenus depuis la guerre, celui qui est au
+courant de certains détails intimes n'a pas oublié ce qui se passait
+dans ces réunions artistiques. Il y a peu de survivants de cette période
+intéressante, mais la voix des traditions nous en a apporté les échos.
+Entre autres choses, on nous a appris qu'il existait une petite rivalité
+d'artistes entre Gottschalk et Lambert, et que cette rivalité fut
+heureusement réglée par l'intervention ingénieuse d'amis communs, qui
+ont donné à l'un et à l'autre de ces deux génies une part égale de
+gloire.
+
+Gottschalk était reconnu le maître de Lambert comme instrumentiste, et
+Lambert, le maître de Gottschalk comme compositeur.
+
+En ce temps-là, en 1843, il n'était question ici que des mérites
+respectifs de ces deux grands musiciens.
+
+
+=EUGENE MACARTY=
+
+M. Eugène Macarty était un excellent pianiste. Plus heureux que ses
+contemporains, le public s'est occupé d'une façon toute particulière de
+sa personnalité et de ses compositions. On a même prétendu qu'il était
+le seul artiste de mérite parmi les Créoles. Or, d'après les rapports de
+gens dignes de foi et d'une compétence indubitable, Eugène Macarty
+n'était pas même l'égal des Lambert dans la théorie de la musique et
+bien moins encore dans l'invention.
+
+Sous ce rapport, les Lambert ont plus et mieux fait que Macarty. Mais
+celui-ci était varié dans ses talents. Cette versatilité était
+remarquable, car elle s'est toujours manifestée avec avantage dans
+toutes les occasions. Macarty avait une voix de baryton riche, sonore et
+admirablement cultivée.
+
+De plus, il était comédien de nature. Dans le vaudeville, il rivalisait
+avec Charles Vêque, considéré à l'époque un comique de tout premier
+ordre. Charles Vêque avait depuis longtemps laissé les rangs des
+amateurs pour se joindre aux professionnels du théâtre.
+
+Aussi, dans toutes les entreprises de la scène organisées par la
+population créole, Macarty remplissait-il le premier rôle, qui lui était
+décerné de consentement commun.
+
+Il était le successeur logique d'Orso, de Villasseau et de ces autres
+artistes dont les triomphes ont laissé dans l'esprit de leurs
+contemporains des souvenirs ineffaçables.
+
+Macarty était aussi orateur. Doué d'une forte voix et d'une diction
+claire, sa parole était facile et éloquente.
+
+Aux premières heures de la Reconstruction, Macarty s'est fait souvent
+entendre devant les assemblées du peuple, discutant avec force et avec
+intelligence les questions de droit et de liberté, et il n'a jamais
+manqué, dans ces occasions, de recueillir les plus chaleureux
+applaudissements. On peut donc dire que Macarty était musicien,
+chanteur, comédien et politique.
+
+
+=SAMUEL SNAËR=
+
+Samuel Snaër était peut-être plus savant en musique que Macarty, mais sa
+modestie l'a sérieusement embarrassé. Dans sa profession, il n'a jamais
+percé. Bien que le violon fut l'instrument préféré de Snaër, c'est
+néanmoins un fait qu'il jouait avec talent d'une douzaine d'instruments.
+
+Snaër avait une belle voix de ténor, mais il refusait de chanter; il
+maîtrisait l'harmonie, mais ses compositions restaient au fond de sa
+malle, où le temps et les insectes leur ont déclaré la guerre.
+
+Pour le public, Samuel Snaër ne représente qu'un instrumentiste très
+ordinaire, mais pour les bons juges qui l'ont connu intimement, il était
+un génie musical.
+
+Comme Eugène Macarty, Samuel Snaër était natif de la Nouvelle-Orléans.
+
+Il touchait l'orgue très bien. Il fut longtemps l'organiste de l'église
+Sainte-Marie, rue de Chartres.
+
+Trop timide pour se faire une réclame et trop indolent pour se dégager
+par l'émigration des entraves de son lieu de naissance, il a fini par
+tomber dans le dépit, et l'oubli l'avait couvert de son manteau
+longtemps avant sa mort.
+
+Aujourd'hui, dans la population, on parle de Snaër comme joueur de dames
+et non comme artiste.
+
+
+=EDMOND DEDE=
+
+Edmond Dédé était un noir, né à la Nouvelle-Orléans vers l'année 1829,
+contemporain de Macarty et de Snaër.
+
+On a toujours parlé de Dédé comme d'un prodige sur le violon. Il a fait
+ses premières études à la Nouvelle-Orléans, sous la direction de maîtres
+habiles et consciencieux.
+
+Après avoir maîtrisé tout ce qu'un homme de sa couleur pouvait apprendre
+ici, dans son art, il a pris le chemin de l'Europe, sur les conseils
+d'amis sympathiques. Il a visité la Belgique d'abord, mais n'ayant pas
+rencontré dans ce petit royaume l'objet de ses recherches, il s'est
+rendu à Paris, où il a été accueilli avec considération.
+
+Dans cette capitale éclairée, où l'on est toujours bien disposé à
+l'égard de l'infortune et du talent, Edmond Dédé a rencontré de la
+sympathie et du secours. Dans ce pays à l'hospitalité si large, il a
+trouvé l'occasion qu'il souhaitait de se perfectionner dans sa vocation,
+de s'élever à toute la hauteur de ses aspirations.
+
+Par l'entremise de bons amis, il n'a pas tardé à être admis, comme
+auditeur, au Conservatoire de Musique de Paris.
+
+Ses progrès et ses triomphes eurent bientôt attiré sur lui l'attention
+du monde musical. Dès lors, il a joui de toute la considération accordée
+au vrai mérite.
+
+Dédé, plus tard, est devenu chef d'orchestre au Théâtre de Bordeaux, où
+pendant plus de vingt-sept ans il a tenu avec honneur le bâton de
+directeur. Le violon était son instrument.
+
+Cet artiste a revu la Nouvelle-Orléans en 1893. Il a alors donné ici
+plusieurs concerts, où les connaisseurs ont pu apprécier ses hautes
+qualités. Le critique musical de l'"Abeille", entr'autres, lui a fait
+l'honneur d'assister à une de ses représentations. L'ayant vu jouer le
+_Trouvère_ sans cahier, l'aimable rédacteur n'a pas hésité à lui
+prodiguer, dans les colonnes de son important journal, les appréciations
+les plus élogieuses.
+
+Le navire sur lequel Dédé avait pris passage pour venir de France à la
+Nouvelle-Orléans subit les effets d'une rude traversée, au point qu'on
+dût le diriger vers un des ports du Texas. Dédé eut alors le malheur de
+perdre son violon favori, un Crémone; mais ce contretemps ne l'empêcha
+pas ici, même dans des salles sans acoustique propice, de charmer et de
+captiver son public par les séductions de son coup d'archet, sur un
+autre violon qui était bien loin de posséder la même valeur artistique.
+
+On dit qu'il avait dans la tête toutes les oeuvres des grands maîtres.
+Il nous a laissé deux romances: _Patriotisme_ et _Si j'étais Lui_. Il ne
+faudrait pas toutefois juger de ses mérites d'après ces compositions. Il
+en a fait des milliers de ce genre sans compter les danses et ballets
+semés en grand nombre dans toutes les parties de l'Europe qu'il a
+visitées ou habitées.
+
+En Algérie, il a composé le _Serment de l'Arabe_.
+
+Ses travaux sont d'un ordre élevé. Il avait même commencé la composition
+d'un grand opéra, _Le Sultan d'Ispahan_, qu'il n'a pu achever, pour
+cause de maladie.
+
+Edmond Dédé est mort à Paris, en 1903.
+
+
+=BASILE BARRES=
+
+Voici un Créole de couleur qui a certes été fort populaire à la
+Nouvelle-Orléans. Français, il l'était de coeur et d'esprit. C'était un
+gentilhomme accompli et tous se plaisaient à le reconnaître.
+
+Basile Barrès est né en notre ville. Il était tout jeune encore
+lorsqu'il prit de l'emploi chez M. Perrier, le grand marchand de musique
+français de la rue Royale. Il y apprit le piano et devint bientôt un
+artiste de tout premier ordre.
+
+M. Perrier lui fit faire plusieurs voyages à Paris, dans l'intérêt de sa
+maison. Il revenait toujours avec plus que jamais, dans le coeur,
+l'amour de la France.
+
+M. Barrès fut accordeur de pianos, professeur de musique et compositeur.
+Ses airs de danse ont été très populaires à la Nouvelle-Orléans.
+
+Lorsque le grand violoniste Dédé fit un séjour parmi nous, ce fut Basile
+Barrès qu'il choisit pour son accompagnateur.
+
+Tout le monde l'aimait et tout le monde, à sa mort, l'a vivement
+regretté. Il a laissé un fils et trois filles, qui vivent aujourd'hui
+encore et qui habitent la Nouvelle-Orléans.
+
+
+=L'EXPERIENCE D'UN MUSICIEN=
+
+Il n'y a pas très longtemps, il existait à la Nouvelle-Orléans un
+compositeur de musique remarquable. Malheureusement, la teinte fatale de
+sa peau faisait oublier ses mérites, chaque fois que l'heure du triomphe
+venait près de sonner.
+
+L'on pouvait utiliser son génie, abuser de sa bonté et de son zèle, mais
+lorsqu'il s'agissait de reconnaître ses services ou d'honorer ses
+talents, la voix manquait à ceux qui devaient être ses juges et qui,
+néanmoins, avaient eu des preuves de sa valeur et de son bon vouloir. La
+conspiration du silence était impitoyable. Les gens qui l'employaient,
+qui l'invitaient, qui le recherchaient, étaient si imprégnés du préjugé
+de race, que pas un mot de louange ou même de simple reconnaissance ne
+trouvait son chemin jusqu'à la publicité.
+
+Ce n'est pas toutefois le public qu'il faille blâmer de cet état de
+choses, car notre musicien a souvent recueilli les applaudissements des
+spectateurs assemblés pour entendre ses compositions.
+
+Ceux que nous accusons ici savent qui s'est adressé à lui pour
+l'orchestration de vaudevilles, d'opéras et autres pièces
+délicates,--tâche que personne autre n'osait entreprendre. Ils se
+rappelleront comment ce jeune homme au talent supérieur et à l'âme
+généreuse s'est appliqué non seulement à perfectionner l'arrangement des
+parties musicales qui lui étaient soumises, mais comment encore il a
+même ajouté parfois à l'oeuvre principale les gracieuses beautés de sa
+propre invention.
+
+Ils ne peuvent pas avoir oublié qu'aux jours des représentations, le
+jeune maître était présent, _sur invitation_, et qu'alors on se
+contentait de le remercier en secret pour les services qu'il avait
+rendus. Ils savent bien que ce jeune phénomène a même consenti à
+remplacer en certaines occasions tel et tel directeur musical, afin de
+mieux assurer le succès d'un concert ou d'une représentation. Ce qui
+signifiait honneur et profit pour les impressarios, tandis qu'autour de
+son nom à lui on gardait un silence obstiné.
+
+C'est qu'on ne voulait pas rendre hommage à un homme de couleur, c'eût
+été porter préjudice aux prétentions de race qui gouvernent notre
+société. Faire connaître cet artiste, c'était proclamer sa supériorité,
+puisqu'il faisait ce que les autres, dans la crainte de faillir ou
+d'être critiqués, n'osaient pas même entreprendre.
+
+Il était un des deux saxophonistes qu'il y avait alors à la
+Nouvelle-Orléans. C'était toujours sur lui que l'on comptait surtout,
+mais les soli qu'il eut à exécuter en diverses occasions ne furent,
+semble-t-il, jamais assez bien rendus pour faire oublier la couleur de
+sa peau.
+
+Qu'on nous permette de raconter un incident qui démontre non seulement
+l'égoïsme du préjugé, mais aussi la petitesse de certains caractères. Un
+musicien bien connu de cette ville, ayant à se rendre à New York pour
+affaires ayant trait à son art, demanda à notre jeune homme de se
+charger de cette mission. Il s'agissait de soumettre une composition à
+un artiste de renom, qui devait en faire la critique. Notre ami accepta
+de faire le voyage et fut reçu par le Newyorkais avec la plus exquise
+courtoisie.
+
+Au cours de la conversation, celui-ci critiqua librement certains points
+vulnérables de la pièce soumise.
+
+--Cette composition, dit-il, doit être refondue d'un bout à l'autre
+excepté le ballet, qui est parfait. J'écrirai une lettre à mon agent, à
+la Nouvelle-Orléans, et lui donnerai toutes les explications
+nécessaires; cette précaution vous évitera la peine de vous surcharger
+la mémoire de trop longs détails.
+
+Le jeune homme fut mis au courant de la teneur de cette lettre, qu'il
+vint remettre à son destinataire, auteur supposé de la composition
+musicale en question. Ce dernier garda un silence de grimaud, sur le
+contenu du message: l'explication en est que le fameux "ballet parfait"
+était bel et bien, la production de notre jeune artiste, et que c'eût
+été lui faire trop d'honneur que de lui communiquer la décision de
+l'homme de New York.
+
+C'était contre les principes de la Louisiane, que de faire savoir à un
+homme de couleur que son oeuvre était plus parfaite que celle d'_un
+autre_.
+
+Si nous tenons caché le nom de ce musicien, c'est par un sentiment de
+respect pour la famille éplorée, qui désire ne pas être troublée dans
+une période de douleur et de deuil.
+
+Ce fils bien-aimé, que la nature s'était plu à combler de ses dons et
+qu'un pouvoir invisible avait développé au plus haut degré de
+perfectionnement artistique, s'est séparé de nous, mais en partant, il a
+laissé derrière lui un rayon lumineux que toutes les haines terrestres
+ne parviendront jamais à éteindre.
+
+La puissance du Ciel est au-dessus de l'obscurantisme de la terre.
+
+Dieu a dit: "Que la lumière soit", la lumière fut; et _la lumière sera_,
+selon Sa sainte et souveraine Volonté.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+=Nos philanthropes du passé.--Comment le Créole de couleur sait donner.=
+
+
+=NOS PHILANTHROPES DU PASSE=
+
+=GEORGES-ALCÈS=
+
+Voilà un homme de coeur, une de ces natures d'élite telles que nous en
+avions dans la première moitié du siècle passé.
+
+À l'époque où parut Alcès, un individu possédant ses qualités était
+chose rare dans notre milieu.
+
+M. Georges-Alcès était un des plus grands manufacturiers de cigares de
+la Nouvelle-Orléans. Son commerce était très répandu. Ce succès était dû
+à sa probité, à son énergie et à ses connaissances dans son genre
+d'affaires. Cet homme avait à son emploi plus de deux cents ouvriers
+d'un bout de l'année à l'autre, c'étaient tous des Créoles de couleur de
+la ville.
+
+Il leur payait de bons gages et s'occupait de leur bien-être
+généralement.
+
+M. Alcès avait conçu l'idée de faire une famille de ses ouvriers.
+
+Ceux qui travaillaient dans sa fabrique n'avaient qu'à faire connaître
+leurs besoins, qu'il se donnait aussitôt le plaisir de leur fournir les
+fonds désirés, et cela sans compter.
+
+Georges-Alcès était un père pour ses compatriotes. Il fut abusé et
+souvent même vilipendé par certains caractères jaloux, mais comme
+Auguste, il avait tout appris et il voulait "tout oublier". Cet état de
+choses dura plusieurs années.
+
+Il arriva toutefois un moment où il eût à souffrir d'un tel excès
+d'ingratitude, qu'aucun coeur sensible n'aurait pu rester indifférent.
+La patience avait cessé d'être une vertu, parce que la malveillance
+avait dépassé les bornes.
+
+M. C.... avait ouvert un atelier et faisait concurrence à M.
+Georges-Alcès. Ce nouveau venu, ne trouvant pas sans doute que les
+affaires allaient assez vite, résolut de pousser la rivalité jusqu'à la
+ruine de son concurrent, comme fabricant. Il ambitionnait le patronage
+et le prestige dont jouissait Alcès, et dans son avidité, écartant
+toutes convenances, il eut recours aux moyens les plus infâmes pour
+arriver à ses fins.
+
+Il commença ses opérations en embauchant les employés de son rival. Bon
+nombre de ces ouvriers à l'âme faible acceptèrent les offres qui leur
+furent faites et se mirent au service de M. C.....
+
+Ces ingrats s'organisèrent en bandes pour prendre part aux
+démonstrations par lesquelles on devait poursuivre cette persécution,
+dont l'objectif était la destruction du commerce de M. Alcès.
+
+Des parades ignobles défilaient devant la porte de ce dernier, et là,
+tous hurlaient comme des bêtes fauves ou répétaient en choeur des
+épithètes aussi vulgaires qu'insultantes, même des paroles de
+malédiction contre lui et les siens.
+
+Inutile d'ajouter que la plupart des manifestants agissaient sous
+l'influence de la boisson.
+
+Bien plus, on rapporte qu'ils allèrent jusqu'à exécuter des marches
+funèbres sous le balcon de M. Georges-Alcès, accentuant ainsi leur désir
+diabolique de faire tout le mal possible à leur bienfaiteur, à cet homme
+qui donnait du pain à plus de cinquante familles représentées en partie
+dans ces affreuses cohortes.
+
+Dans les rangs de ces gens, M. Alcès avait reconnu des figures qui lui
+étaient familières, des gens qui lui devaient encore des sommes assez
+fortes, ou qui étaient ses obligés pour des faveurs qu'ils avaient
+reçues de lui.
+
+Ce spectacle de noire ingratitude le blessa si cruellement que, le coeur
+navré, il résolut de se retirer des affaires pour ne plus être le témoin
+ni la victime de ces scènes ignominieuses et criminelles.
+
+Quelque temps après la guerre civile, il quitta la Nouvelle-Orléans et
+alla se fixer à New York.
+
+L'ingratitude a de tous temps inspiré la plus vive répulsion. Si le
+maire de La Riole a été condamné aux flétrissures de l'histoire, c'est
+parce qu'il a déposé contre ses bienfaiteurs.
+
+Les misérables qui ont trahi, insulté et persécuté M. Alcès, leur ami,
+devraient nous paraître à jamais odieux; et leurs actions ne devraient
+être rappelées à notre mémoire que pour recevoir le châtiment de notre
+réprobation.
+
+Parlons toujours de Georges-Alcès comme d'un être supérieur, d'un "homme
+humain", digne des éloges d'une postérité reconnaissante.
+
+
+=THOMY LAFON ET ARISTIDE MARY=
+
+Thomy Lafon et Aristide Mary étaient deux philanthropes bien connus et
+universellement estimés.
+
+Lafon a fait ses grandes charités par testament, mais ceci n'empêche pas
+qu'il ait fait beaucoup de bien de son vivant.
+
+On doit à sa munificence une grande partie des fonds qui ont permis la
+construction de l'Asile Berchmans. L'Asile des Vieillards, rue Tonti, et
+l'Asile des Garçons, rue Saint-Pierre, proviennent entièrement de sa
+générosité. Le Couvent de la Sainte-Famille a la jouissance de biens
+considérables légués par ce philanthrope.
+
+Thomy Lafon a souvent donné des sommes assez considérables pour la
+politique qui avait pour but la défense de nos droits. Il exigeait une
+bonne raison pour justifier ses actions, mais cette précaution n'était
+pas l'effet de l'avarice, puisqu'il donnait toujours quand il s'était
+assuré de la vérité. Thomy Lafon se mettait en garde contre l'abus, mais
+il répondait sans hésitation à l'appel de toutes les bonnes causes,
+quand on ne cherchait pas à le pressurer, comme c'était d'usage en ce
+temps-là. Sa philanthropie s'étendait à toutes les classes de la
+société. L'État, l'Eglise et la Bienfaisance, tous ont reçu des
+témoignages de ses libéralités, sans égard à la couleur ou à la race, au
+sexe ou à l'âge. Bien que Lafon fût catholique, il s'occupait plus du
+sort d'un malheureux que de sa religion. Il était modeste autant qu'il
+était généreux. Il désirait toujours le silence sur ses oeuvres. C'était
+un véritable philanthrope.
+
+Thomy Lafon est né à la Nouvelle-Orléans; son père était Français, et sa
+mère, Haïtienne. Son enfance s'est écoulée dans la pauvreté, mais en
+grandissant, il s'est fait une position dans le commerce. Plus tard, il
+s'est occupé de finance.
+
+Doué d'un grand jugement et d'une sagacité extraordinaire, en peu
+d'années il avait accumulé de grands biens. La fortune de Lafon lui
+avait donné beaucoup de prestige, de sorte que, s'il a souffert des
+préjugés, ça n'a été qu'à cause de sa nature sensible et sympathique. Il
+se mêlait toujours avec les siens. Lafon était si considéré dans le
+monde des affaires, qu'il avait une chaise à son service dans toutes les
+Banques de la ville: c'est beaucoup dire.
+
+Lafon évitait les extravagances sociales, si communes à son époque: à
+tel point que, pour bien longtemps, il a passé pour un avare des plus
+insensibles.
+
+Cependant, il ne reculait jamais devant les bonnes causes. Lorsqu'il
+s'agissait d'une affaire de charité ou de patriotisme, le public pouvait
+compter sur ses contributions. Il a plus donné que personne autre dans
+les occasions sérieuses.
+
+La population a donc appris à le connaître par ses bonnes oeuvres. À sa
+mort, on a rendu justice à sa mémoire en perpétuant son nom sous une
+forme ou sous une autre.
+
+Aristide Mary, bien que moins fortuné que Thomy Lafon, semblait être
+plus expansif. Lafon donnait méthodiquement, Mary donnait sans
+questionner.
+
+Le premier a plus donné que le second, mais il fallait le convaincre de
+l'à-propos. Mary, lui, prêtait l'oreille à tous les appels; il tendait
+la main à tous ceux qui demandaient.
+
+Il a aussi laissé quelques legs de charité par testament.
+
+En-dehors de ses donations particulières, dont il n'est pas possible de
+faire l'énumération exacte, il n'est pas une grande affaire politique
+qui n'ait obtenu son appui pécuniaire, s'il croyait l'entreprise faite
+pour la revendication des droits de l'homme en Louisiane. Par exemple,
+il était homme à prendre la responsabilité d'un procès et à en supporter
+tous les frais, de la même façon qu'il venait au secours de toute une
+famille en détresse qui lui faisait connaître ses besoins.
+
+Le monde disait de Mary qu'il avait toujours "la main droite dans la
+poche", pour signifier qu'il ne refusait jamais de distribuer son argent
+aux nécessiteux, dans la mesure de ses moyens. Il donnait pour la
+maladie, pour la mort, pour le malheur, enfin pour toutes les
+circonstances qui se présentaient.
+
+Mary nous a souvent dit qu'il faisait le bien pour l'amour du bien. Et
+c'était vrai. La preuve en est que, malgré les abus et l'ingratitude de
+ses obligés, il a continué ses généreuses prodigalités jusqu'à la fin de
+sa vie.
+
+Thomy Lafon et Aristide Mary étaient deux bienfaiteurs qui méritent
+d'être placés à côté de Mme Bernard Couvent.
+
+
+=JULIEN DEJOUR=
+
+Le sujet de cet article était un homme éminemment respectable, qui s'est
+rendu souverainement utile par ses oeuvres de charité.
+
+Julien Déjour était né aux Cayes, Haïti, mais nous le réclamons pour
+l'un des nôtres, parce qu'il a été élevé par une famille louisianaise.
+
+M. Hermogène Raphael est celui qui a amené le jeune Déjour à la
+Nouvelle-Orléans et qui a pris soin de lui jusqu'à l'âge de majorité.
+
+Déjour a fait un bon usage des bontés de M. Raphael, de qui il a appris
+le métier de couvreur en ardoise. Il était excellent ouvrier, nombre de
+ses travaux sont encore là pour le démontrer. Il faisait tout avec
+conscience et avec art. Mais c'est surtout pour sa bonté d'âme que nous
+voulons le rappeler au souvenir de nos compatriotes. Par la beauté de
+son caractère, Julien Déjour s'était fait estimer et respecter de tout
+le monde. Il avait des amis dans toutes les classes de la société, tant
+ses qualités de coeur étaient d'un ordre supérieur. Il n'existait pas
+d'homme plus sensible au malheur d'autrui.
+
+[Illustration: M. LAURENT AUGUSTE. Philanthrope, ami intime de l'hon.
+Thomas J. Durant, fondateur du parti républicain en Louisiane.]
+
+Presque tous les jours de sa vie étaient marqués de quelque acte de
+bienfaisance. Il faisait le bien et gardait le silence, sa main gauche
+ignorait ce que tendait la main droite.
+
+Cet homme généreux s'était créé une position enviable par son travail,
+mais à mesure qu'il gagnait de l'argent, il le donnait aux malheureux
+qu'il savait être dans le besoin.
+
+Les blancs, les noirs, les jaunes, tous étaient les mêmes à ses yeux, et
+tous recevaient de lui des marques de compassion, des secours
+considérables.
+
+Un tel homme ne devrait pas être oublié. Sa mémoire devrait éveiller
+chez nous un souvenir touchant. Il mérite nos regrets et nos hommages,
+parce qu'il a été bon jusqu'à l'innocence, humain jusqu'au sacrifice.
+Déjour est né en 1850, et il a quitté ce monde en l'année 1900: il avait
+donc exactement cinquante ans lorsque "La mort a sur son front fait
+tournoyer sa faux".
+
+
+=ALCÉE LABAT=
+
+Jamais la population créole de couleur n'a eu un homme plus aimable et
+plus sympathique que Alcée Labat.
+
+Cette bonne nature partageait tous les malheurs de la famille créole
+dans la mortalité et dans la maladie, ainsi que dans les souffrances
+morales, si terribles et si multipliées dans notre centre. Sa bourse et
+ses services personnels étaient toujours à la disposition du public.
+
+Labat a assisté bien des pauvres, auxquels il donnait des secours
+d'argent tant que ces malheureux se trouvaient dans le besoin; et il le
+faisait sans ostentation.
+
+Les particuliers comme les sociétés ont souvenance de ses bienfaits.
+Aussi, le nom d'Alcée Labat est-il connu de tout le monde. Chacun rend
+justice à son caractère et à la façon généreuse dont il distribuait ses
+bonnes oeuvres.
+
+Alcée Labat était membre du Comité des Citoyens, et ses associés peuvent
+témoigner de son zèle et de ses libéralités, lorsqu'il s'agissait
+d'appuyer la cause commune. Labat s'est signalé surtout dans les procès
+que le Comité eut à soutenir contre les abus législatifs de 1890.
+
+Jusqu'à la mort, ce brave homme a conservé l'estime et le respect de ses
+concitoyens.
+
+M. Labat a laissé des fils: ces derniers ont bonne raison d'être fiers
+de leur père, dont les vertus et les services rendus ne devraient être
+jamais oubliés.
+
+Les gens qui sont venus en contact avec lui peuvent parler de sa
+politesse autant que de sa sensibilité.
+
+Jamais une parole ne sortait de sa bouche pour offenser autrui. Ses
+manières étaient affables, et sa mine, quoique réservée, n'avait rien de
+dédaigneux. Démarche, physionomie, parole: tout annonçait chez Labat le
+parfait gentilhomme.
+
+Honnête jusqu'au scrupule, Alcée Labat ne laissait jamais de doute sur
+la rectitude de ses intentions. Jaloux de son honneur, il mettait tous
+ses soins à se faire voir en pleine lumière, dans tous ses rapports avec
+ses semblables.
+
+Il était l'esclave de ses promesses et il remplissait ses engagements
+avec la plus exacte fidélité. Dans la transaction de ses affaires, il
+apportait un soin méticuleux et une scrupuleuse probité.
+
+Labat était un des meilleurs soutiens du journal _The Crusader_ publié
+ici à la fin du siècle dernier: ses contributions à l'entretien de cette
+feuille étaient d'une importance à être fort prisée.
+
+Sa mort a causé de profonds regrets: ce que nous comprenons facilement,
+car sa présence parmi les nôtres signifiait un appui pour les bonnes
+causes, un ami pour l'indigent, un défenseur pour l'opprimé.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+=Les femmes créoles.--Dans les sanctuaires catholiques.--La générosité de
+Mme Bernard Couvent=.
+
+
+=LES FEMMES CREOLES=
+
+La plupart des femmes de la population créole se recommandaient, par
+leur piété et leur amour du bien.
+
+Elles n'employaient jamais de gardes-malades, et n'envoyaient pas non
+plus leurs malades à l'hôpital. Elles soignaient elles-mêmes leurs
+parents et leurs amis et les secouraient dans le besoin.
+
+Au commencement du siècle passé, les femmes de couleur ne ménageaient
+pas leur aide aux églises. Peu à peu, toutefois, on les ostracisa des
+sanctuaires et aujourd'hui, c'est à peine si un seul curé de ce diocèse
+serait prêt à admettre qu'elles ont de fait été, autrefois, de quelque
+service à ses devanciers. On garde au moins le silence sur ce point.
+Plusieurs de nos femmes ont laissé des biens à l'Eglise, mais ces actes
+généreux sont tombés dans l'oubli. Ceci soit dit sans amertume.
+
+N'importe, il y a eu plus d'une Véronique dans la population de
+couleur, et nous le savons. Il n'y avait pas chez nous de mendiants,
+parce que les femmes créoles nourrissaient les pauvres; en même temps,
+elles faisaient naître dans l'âme de leurs protégés un certain degré de
+fierté, et elles les affermissaient dans la foi chrétienne,
+qu'elles-mêmes professaient avec tant de ferveur.
+
+Douces, charitables et pieuses, elles prenaient ainsi soin du corps et
+de l'âme de nos indigents, qu'elles exhortaient constamment à supporter
+leur sort avec résignation. La religion catholique leur avait inculqué
+des principes de vertu, d'amour de Dieu et du prochain: ces principes
+animaient toutes leurs actions.
+
+L'on peut encore dire, à leur louange, qu'elles soignaient les malades
+avec art, et qu'à leur vigilance infatigable on a souvent attribué les
+résultats les plus heureux.
+
+Leur expérience était appréciée et utilisée par des milliers de
+médecins. Ces hommes de la science s'en rapportaient souvent à leur
+jugement et suivaient leurs avis dans bien des cas notoirement sérieux.
+
+Avant l'introduction des mesures sanitaires telles qu'elles existent
+aujourd'hui dans notre ville, les épidémies étaient fréquentes; elles
+s'attaquaient surtout aux étrangers qu'elles décimaient rapidement.
+
+Ce qui augmentait le malheur de ces affligés, c'est que les hôpitaux
+n'étaient ni assez riches ni assez nombreux pour les accommoder. Il
+fallait donc dépendre de la bonne volonté des personnes charitables.
+
+Ces _femmes traiteuses_, comme on les nommait alors, prenaient charge
+des malades, les soignaient jusqu'au rétablissement ou bien jusqu'à la
+mort: quelquefois elles étaient rétribuées pour leurs services, mais en
+maintes occasions, elles avaient donné leur temps, leurs veilles et leur
+secours pour l'amour de Dieu, sans espoir de récompense.
+
+La femme créole était aussi chaste, aussi pure, dans son réduit ou dans
+son infortune, que sa soeur plus fortunée vivant dans l'étalage le plus
+extravagant de l'opulence.
+
+Le faste n'était pas nécessaire pour faire ressortir l'éclat de ce
+caractère si fortement trempé dans la religion et la vertu.
+
+S'il est des esprits, aujourd'hui, assez vils pour tenter de salir la
+mémoire de ces nobles créatures, qu'ils cherchent à ravaler au niveau de
+la brute, nous en appellerons de cette injustice au tribunal de
+l'histoire qui fut, en tout temps et dans tous les pays, le vengeur du
+mérite et de l'innocence.
+
+Les fastes de l'Histoire et les fastes de l'Eglise diront ce que les
+préjugés et les haines du présent essaient d'ensevelir dans l'oubli.
+
+La femme créole de couleur a su étudier, réfléchir, prier; elle a été
+généreuse, secourable et pieuse. Sa vertu, sa charité et sa constance ne
+peuvent être mises en doute, elles resteront toujours ses plus beaux
+ornements.
+
+Nombre de nos filles, autrefois, élevées dans les couvents, devenaient
+des zélatrices et des Soeurs de Charité.
+
+Les autres faisaient de vertueuses mères de familles, qui ont doté la
+Louisiane de cette belle race créole connue par ses talents. Cette race
+nous a fourni des inventeurs, des sculpteurs, des peintres, des poètes,
+des littérateurs, des professeurs, des commerçants, des planteurs et des
+artisans habiles, tous hommes d'une valeur morale manifestement
+supérieure.
+
+Ces excellentes créatures occupent donc une place unique dans nos
+traditions. Ajoutons que les familles leur confiaient souvent
+l'éducation morale de leurs enfants.
+
+Au nombre des femmes créoles les plus remarquables il faut mentionner
+Mademoiselle Henriette Delile.
+
+Cette sainte femme a consacré toute sa vie à l'accomplissement de bonnes
+oeuvres.
+
+Pieuse comme Mme Couvent, sa pensée visait toujours à soulager le
+sort de ses semblables.
+
+À part sa précieuse coopération à l'établissement de plusieurs églises
+de la Nouvelle-Orléans, Melle Delile était encore connue par ses actes
+de chaque jour comme consolatrice des affligés. Elle fut la fondatrice
+de la Société de la Sainte-Famille, dont elle fut aussi la première Mère
+Supérieure.
+
+Cette société ayant fait appel à M. François Lacroix, ce riche
+compatriote fit pour elle l'achat d'un terrain situé dans l'avenue
+Saint-Bernard, et sur lequel on éleva un superbe édifice auquel on a
+donné le nom d'Hospice de la Sainte-Famille. Dans cet Hospice, la
+population avait pour habitude de loger ses veuves laissées sans asile,
+ou celles qui voulaient se retirer du monde pour vivre dans la
+tranquillité et dans l'isolement.
+
+Cette Société fut, pour ainsi dire le noyau de la _Sainte Famille_
+d'aujourd'hui, que nous connaissons tous et qui n'oublie certes pas la
+mémoire d'Henriette Delile, créatrice du groupe primitif dont l'origine
+remonte à 1840, ou même plus haut.
+
+Melle Henriette Delile, Mme Bernard Couvent, Mme François Lacroix
+étaient à la tête d'une propagande toute de charité dont le but était de
+nourrir, de loger et de soigner les nécessiteux de la population créole,
+sans autre motif que l'amour du prochain. Appliquons ici la pensée du
+poète français, et souhaitons que,
+
+ "Les échos n'auront pas oublié _ces_ grands noms".
+
+Mademoiselle Henriette Delile est morte le 17 novembre 1862, à l'âge de
+50 ans.
+
+
+=Mme L. R. LAMOTTE=
+
+La population créole réclame comme une de ses gloires littéraires Mme
+Louisa Lamotte.
+
+Cette femme, si bien connue par son érudition, par les grands services
+qu'elle a rendus à la cause de l'éducation et, notamment, par sa
+position comme directrice du Collège de Jeunes Filles d'Abbeville,
+France, a reçu les Palmes Académiques, quelques années avant sa mort.
+
+Mme Lamotte s'est constamment distinguée dans sa longue carrière de
+quarante années passées dans l'enseignement, à Paris et ailleurs.
+
+Le fait qu'elle a été décorée par des sociétés savantes de l'Europe est
+un titre puissant à la considération toute particulière que nous
+accordons à sa mémoire.
+
+Dans son cas au moins, on constate que les têtes dirigeantes de la
+France n'ont pas été les seules à reconnaître ses mérites.
+
+L'_Abeille_ de la Nouvelle-Orléans, à laquelle Mme Lamotte a
+collaboré, n'a pas manqué d'exprimer ses profonds regrets, lorsque la
+mort est venue la frapper, en 1907.
+
+Voici les réflexions de ce journal:
+
+
+=MEMENTO=
+
+"Nous apprenons, non sans en être profondément attristé, la mort d'une
+femme que nous tenions en la plus respectueuse estime, d'une femme qui,
+longtemps, nous honora de sa collaboration et qui, depuis de longs mois,
+était retenue captive chez elle par une santé chancelante, Madame Louisa
+Lamotte.
+
+"Nous ne connaissons pas les circonstances qui ont entouré la mort de
+l'excellente femme; mais nous avons l'assurance qu'elle n'aura éprouvé
+aucune terreur à l'approche de la mort, tant était tranquille et sereine
+toujours sa conscience.
+
+"Madame Lamotte est née à la Nouvelle-Orléans, mais elle avait été
+élevée en France, où la plus grande partie de son existence s'était
+écoulée. Elle avait été appelée à la Nouvelle-Orléans par ses intérêts,
+et c'est en y consacrant tous ses soins qu'elle a succombé à
+l'épuisement de ses forces.
+
+"Madame Lamotte avait eu à Paris la direction d'une maison d'éducation
+de jeunes filles, et avait fondé dans la grande Capitale une _Revue_
+qu'elle rédigeait avec talent.
+
+"Le Gouvernement reconnut son mérite, et la décora des Palmes
+Académiques.
+
+"Jamais, dans ses causeries toujours intéressantes, ne faisait-elle
+étalage de son savoir de son érudition, trop humble, trop modeste
+était-elle pour cela: jamais non plus, n'y manquait-elle de
+bienveillance.
+
+"Son très ardent désir était de retourner en France, d'y aller reprendre
+ses relations trop longtemps interrompues, de se rapprocher enfin du
+seul être cher qui lui restât, une fille. Elle est morte en plein rêve;
+et bien doux aura été son réveil dans le Grand Au-delà, si le juste y
+reçoit sa récompense."
+
+
+=VIRGINIE GIRODEAU=
+
+On a beaucoup parlé de Virginie Girodeau, mais il nous manque des
+renseignements précis à l'égard de cette femme.
+
+Tout ce que nous apprenons, c'est qu'elle a joué sur la scène théâtrale
+à l'époque d'Armand Lanusse et Edmond Orso, et qu'elle excellait dans la
+tragédie.
+
+Nous ne savons rien de son enfance, comment elle a été instruite dans sa
+jeunesse.
+
+L'on prétend que Melle Virginie s'est perfectionnée dans son art sous la
+direction de M. Perennès, célèbre professeur français du siècle passé.
+
+En tout cas, elle a laissé une grande réputation comme tragédienne. Le
+fait est que notre public bien informé lui accorde une place unique dans
+l'histoire de notre théâtre d'amateurs. Elle a brillé surtout au Théâtre
+de la Renaissance.
+
+À ce titre, elle a droit de voir son nom légué à la postérité et entouré
+de tous les égards dus à son mérite reconnu. D'ailleurs, le but de cet
+ouvrage étant de faire ressortir les qualités et les vertus par
+lesquelles s'est signalée notre petite population, surtout dans les
+temps obscurs de l'esclavage, un seul trait, s'il est bien tranché,
+trouve ici sa large place.
+
+C'est pourquoi nous plaçons Mme Virginie Girodeau parmi nos
+personnalités remarquables dont la gloire est digne d'être remémorée:
+faire le silence sur ce nom serait encourager l'oubli du devoir.
+
+
+=Mme Veuve BERNARD COUVENT=
+
+Mme Couvent, une femme noire africaine, fut peut-être esclave dans sa
+jeunesse. Elle a vécu à la Nouvelle-Orléans et a laissé un legs qui a
+produit de merveilleux résultats.
+
+La générosité de Mme Couvent eut dû attirer l'attention; il y a donc
+lieu de s'étonner qu'aucun de ses contemporains n'ait même songé à faire
+mention de son nom.
+
+Il est un fait indéniable: c'est que Mme Couvent a été la première,
+parmi nous, à donner l'exemple d'une charité éclairée, et pour longtemps
+elle était la seule à jouir de cette distinction. Son attitude sur la
+question de l'éducation a été une réelle censure des gens riches de son
+époque.
+
+Nous avons très peu de renseignements sur Mme Couvent. Le monde
+parlait souvent de cette vieille dame, de sa piété et de son caractère
+charitable, mais de sa naissance, on ne connaissait rien. On prétend
+qu'elle avait vu le jour en Afrique.
+
+Vers l'année 1832, cette femme chrétienne laissa par testament plusieurs
+petites maisons, en vue de la fondation d'un établissement destiné à
+l'instruction des orphelins catholiques indigents du 3^{ème} District.
+
+Il paraît qu'elle est morte vers l'année 1836; mais ses dernières
+volontés, quant à sa donation aux orphelins, ne furent exécutées qu'en
+1848, c'est-à-dire douze ans plus tard.
+
+Une société s'était formée à cette époque et avait demandé compte de ces
+biens à celui qui en avait la gestion.
+
+En temps et lieu, ce dernier dut les restituer et c'est de ce règlement
+qu'est sorti l'établissement de la première École des Orphelins de
+Couleur du 3^{ème} District de la Nouvelle-Orléans.
+
+Une des propriétés ci-dessus mentionnées était située à l'angle des rues
+Union et des Grands Hommes. C'est dans cette maison que, pour la
+première fois, on ouvrit une classe, sous les auspices du Bureau des
+Directeurs organisé dans le but de faire respecter les dispositions
+testamentaires de Mme Couvent.
+
+Dans le testament, il était prévu que l'école devait être placée sous la
+surveillance du clergé catholique.
+
+C'est en vertu de cette clause que l'abbé Manchaut, directeur spirituel
+de Mme Couvent, s'occupa de ce legs particulier et se fit un devoir
+de le conserver aux orphelins catholiques.
+
+Ce bon curé, s'étant aperçu de la négligence qu'on mettait à faire
+exécuter les volontés de la défunte, se décida à intervenir.
+
+Son premier soin fut d'intéresser M. François Lacroix, homme d'un
+caractère excentrique mais d'une grandeur d'âme admirable. M. Lacroix, à
+son tour, sans perdre de temps, s'assura le concours de quelques uns de
+ses amis. Au moyen de foires, de contributions, etc., ces hommes ont
+non-seulement aidé à assurer les titres des propriétés, mais ils ont
+encore acheté d'autres terrains, qu'ils ont ajoutés aux biens donnés par
+Mme Couvent.
+
+Sur un de ces terrains, ces patriotes ont fait ériger un magnifique
+édifice, et c'est ainsi que nous avons eu une grande école, présidée par
+cinq ou six professeurs enseignant dans les deux langues, française et
+anglaise. Les élèves étaient des deux sexes et venaient de toutes les
+sections de la ville.
+
+La première institutrice se nommait Félicie Cailloux. C'était une femme
+de couleur, d'une haute intelligence, respectable et pieuse.
+
+Après elle, lorsqu'on eut changé l'emplacement de l'école et commencé à
+construire sur une plus grande échelle, on eut successivement comme
+instituteurs MM. Lanusse, Lavigne, Snaër, Questy, Christophe, Reynès,
+Lainez, Sent-Manat, Camps, Vigers, Duhart, Trévigne, Mmes Thézan et
+Populus, et quelques autres dont les noms nous échappent.
+
+Depuis, MM. Lafon, Mary et quelques autres personnes ont ajouté aux
+biens laissés par Mme Couvent, qui se sont encore augmentés des
+contributions de François Lacroix et de ses compagnons.
+
+Pendant quelques années, avant la guerre de 1861, les directeurs ont
+quelquefois obtenu des dons de la Législature d'État et de la
+Municipalité de la Nouvelle-Orléans.
+
+L'importance de cette institution vient de ce qu'elle était la meilleure
+école à fréquenter, du temps de l'esclavage.
+
+Tous les maîtres étaient des hommes de couleur, par conséquent, ils
+faisaient entrer la sympathie dans leurs rapports avec les enfants
+confiés à leur charge.
+
+Ces derniers recevaient là la formation intellectuelle, religieuse et
+morale.
+
+Mme Couvent n'avait pas d'instruction, mais elle avait l'âme
+sensible; elle a eu compassion de ces petits enfants condamnés à vivre
+sans les avantages de l'éducation, dans un milieu indifférent, sinon
+hostile, au sort d'une classe éprouvée.
+
+Aidée, sans doute, des conseils de son directeur spirituel, elle a sans
+hésiter affecté tous ses biens au profit des infortunés, au soin de
+leurs intelligences, à la seule fin de les sauver des dangers de
+l'ignorance.
+
+Ses généreuses donations étaient faites aux temps difficiles de
+l'esclavage.
+
+Ça été une faute grave, bien grave, de la part de ses contemporains, que
+d'avoir négligé de nous transmettre des détails précis sur l'histoire de
+cette généreuse créature.
+
+Mme Couvent a dû être bien pieuse, bien recommandable, puisque l'abbé
+Manchaut s'est imposé la tâche de la diriger, de la conseiller et de la
+faire connaître aux amis de l'éducation de 1848.
+
+C'est grâce à la sollicitude inépuisable de ce prêtre, à son ministère
+désintéressé, que Mme Couvent fut enfin connue, que son legs fut
+recouvré et affecté à sa première destination.
+
+Il est juste de mentionner ces faits, non seulement pour l'histoire,
+mais encore pour payer un tribut de reconnaissance à la bienveillance, à
+la charité de ce saint homme qui fait tant honneur à l'Eglise
+catholique.
+
+Sans le secours de ce serviteur de Dieu, la population serait restée
+dans une ignorance complète à l'égard de Mme Couvent, de ce qu'elle
+était, de ce qu'elle avait fait et de la manière qu'elle avait vécu.
+L'existence de Mme Couvent a valu à la population une longue suite de
+secours intellectuels et moraux qui lui ont été prodigués, plus tard,
+sous la direction de maîtres consciencieux.
+
+Nous ne dirons pas que les écrivains du temps de Mme Couvent l'ont
+méconnue. À l'époque, il n'était pas facile d'obtenir l'impression des
+manuscrits; comme pareille chose devait se faire au moyen de
+contributions, il peut bien être arrivé à nos compatriotes d'avoir
+oublié cette femme de bien, comme ç'a été le cas pour d'autres.
+
+Les choses se passaient en petit comité. Les gens de la même vocation ou
+de la même inclination se réunissaient en cercle privé, où les goûts de
+ce milieu particulier étaient seuls considérés.
+
+Parmi les élèves qui sont sortis de l'Institution des Orphelins
+Indigents, l'on peut citer des écrivains, des poètes, des artistes, tous
+des gens d'une conduite exemplaire et d'un mérite appréciable, souvent
+supérieur.
+
+On dit qu'il faut toujours remonter à la source des choses.
+
+Conformément à ce principe, tout ce que la population créole a tiré de
+bien de l'École des Orphelins, elle le doit donc à la générosité de
+cette femme africaine: Veuve Bernard Couvent.
+
+Avant elle, il existait des écoles dans notre ville, mais la classe
+pauvre ne pouvait les fréquenter.
+
+À l'Institution fondée par les généreuses dispositions de Mme
+Couvent, les enfants étaient instruits à un prix très réduit; les
+orphelins l'étaient gratuitement.
+
+La contribution mensuelle ne dépassait jamais cinquante sous; et pour
+cette modique somme d'une demi-piastre par mois, souvent l'enfant
+faisait usage de livres que l'école lui fournissait, quand les parents
+étaient dans l'impossibilité de les acheter.
+
+Citons ici un trait digne d'attention:
+
+Tous les ans, le jour de la Toussaint, la direction organisait une quête
+au bénéfice de l'École. On plaçait à la porte du cimetière deux plateaux
+destinés à recevoir les offrandes des passants. Ces plateaux étaient
+gardés par des orphelins choisis à cet effet par les directeurs.
+
+Il fut un temps où les sommes recueillies par ce moyen étaient
+considérables. Elles étaient affectées aux diverses dépenses de
+l'Institution.
+
+Il est d'usage de faire dire une messe tous les ans pour le repos de
+l'âme de la bonne Veuve. L'entretien de sa tombe, située dans le dernier
+cimetière de l'avenue Claiborne, s'effectue aux frais de la Direction.
+
+Dans ces dernières années, on a fait confectionner une plaque
+commémorative rappelant la mémoire de Mme Couvent et faisant
+connaître son oeuvre. Cette plaque est placée à l'école dont on lui doit
+la fondation.
+
+Le devoir de la population créole de couleur serait de lui élever un
+monument beaucoup plus digne encore.
+
+Il est de notre temps d'honorer la mémoire des morts en organisant des
+sociétés commémoratives.
+
+Il faut des célébrations éclatantes pour rendre justice aux bienfaiteurs
+disparus. Aujourd'hui que nous avons parmi nous plusieurs philanthropes,
+nous pourrions les rallier tous dans ce but en un seul et même groupe.
+
+Que l'avenir ne nous adresse pas les reproches que nous adressons à nos
+prédécesseurs, surtout lorsque l'esprit de notre époque nous exhorte à
+la glorification du bien accompli.
+
+Les noms de Veuve Bernard Couvent, de Thomy Lafon, d'Aristide Mary
+devraient être à jamais honorés. Ces noms devraient être gardés bien
+vivants dans le souvenir de la population par des manifestations dignes
+d'eux et des grandes actions qu'ils nous rappellent.
+
+Durant la période de Reconstruction, les enfants de couleur
+fréquentaient surtout les écoles de l'État, ouvertes à tous
+indistinctement. L'Institution Couvent fut donc négligée et presque
+désertée. À tel point que, en 1881, elle se trouvait à deux doigts de la
+ruine. Une mauvaise administration, pendant les quelques années
+précédentes, avait de plus aidé à sa déchéance.
+
+C'est alors que quelques patriotes se réunirent encore et entreprirent
+de rendre à cette école tout son ancien prestige. La tâche, certes,
+était ardue, mais ces vaillants Créoles s'y dévouèrent corps et âme et
+vainquirent tous les obstacles. Cette patriotique et généreuse phalange
+qu'on a vu figurer dans l'oeuvre de la réédification se composait de
+douze citoyens dont voici les noms:
+
+Arthur Estèves, Eugène Luscy, Noël Bacchus, Nelson Fouché, Armand
+Duhart, J. S. Gautier, P. A. Desdunes, Donatien Déruisé, Charles
+Charbonnet, Philippe Michel, Clovis Gallaud, R. L. Desdunes.
+
+De ces douze hommes qui ont formé le Bureau des Directeurs en 1884, neuf
+sont couchés dans le silence de la tombe.
+
+Par leur probité et leur dévouement, ces Créoles rallièrent la
+population autour d'eux, et c'est ainsi qu'ils purent inaugurer pour
+l'Institution une ère nouvelle de prospérité et d'indépendance.
+
+Il avait été question, pendant un moment, de convertir cette dernière en
+couvent. Telle était la décision prise par le Clergé catholique, en vue
+du fait que l'Institution avait depuis longtemps changé ses conditions
+d'enseignement, ne remplissant plus, par conséquent, les voeux de Mme
+Bernard Couvent. Néanmoins, Sa Grandeur l'archevêque LeRay se rendit aux
+représentations du Bureau de Direction, dont il reconnut l'autorité.
+
+Aujourd'hui, l'Institution des Orphelins Indigents est réorganisée, de
+nouveaux secours lui sont survenus et la population semble lui avoir
+renouvelé son attachement.
+
+Souhaitons que le peuple apprenne de plus en plus à apprécier la charité
+et la prévoyance de Mme Bernard Couvent; qu'il se rappelle la gloire
+de cette femme extraordinaire qui fut la première à apporter une
+amélioration au sort des orphelins de couleur.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+=L'émigration de 1858.--La politique de l'empereur Faustin Ier,
+d'Haïti.--Deux grandes figures: Emile Desdunes, le capitaine Octave Rey.=
+
+
+=L'EMIGRATION DE 1858=.
+
+Les lois de 1855 étaient excessivement sévères pour la population de
+couleur libre, en dépit du fait que cette population était
+particulièrement favorisée sous le rapport du sang et des biens, de
+l'éducation et de la respectabilité,--comme M. Canonge lui-même l'a
+écrit plus tard.
+
+Dès le principe il fut défendu aux personnes de couleur de chercher à
+s'assurer de leur origine, mais cette défense était une conséquence
+naturelle de la loi qui prohibait le mariage civil entre les personnes
+de couleur et celles de race blanche.
+
+Néanmoins, les blancs d'extraction latine, plus respectueux de la morale
+et des dictées de l'honneur, contractèrent des mariages religieux,
+évitant ainsi l'opprobre de la prostitution. De sorte que si nos
+anciens, avant la guerre, n'avaient pas le droit de successibilité, du
+moins, ils portaient le nom de leurs pères et de leurs mères et étaient
+admis aux sacrements de la religion catholique.
+
+Il est juste de constater qu'il y a eu, de tous temps, de braves gens
+dans notre État. Sans la présence et l'intervention de ces natures
+d'élite, la situation pour des hommes sensibles fût devenue une source
+de tourments insupportables.
+
+Parmi les mesures projetées contre les gens de couleur, on cite celle
+qui avait pour but d'obliger une personne à se faire représenter par un
+agent dans les transactions civiles, telles que contrats de vente et
+d'achat, etc.
+
+Comme on peut le deviner, un projet si favorable aux intérêts et aux
+inclinations de l'oppresseur fut joyeusement accueilli par une grande
+portion du public, qui l'appuya chaleureusement.
+
+La presse s'unit aux législateurs, et il sembla un moment que le dernier
+mot du nouveau despotisme allait être prononcé contre les victimes.
+C'est alors qu'on a pu apprécier la grandeur de ces âmes généreuses dont
+nous avons parlé. C'est alors que M. Sigure, s'opposant de toutes ses
+forces à cet acte injustifiable, réussit à en faire renvoyer la
+considération indéfiniment.
+
+C'est donc à l'intervention de ce noble citoyen, soutenu par quelques
+amis sincères et résolus, que les hommes libres de 1855 ont dû le
+bonheur d'être sauvés de l'infamie qui menaçait d'anéantir tous leurs
+droits personnels. Et encore faut-il dire que la partie était considérée
+comme simplement ajournée. Les événements de la guerre sont venus,
+toutefois, faire changer le cours des idées, en forçant les esprits à ne
+s'occuper plus que des hostilités. La condition de notre population
+n'était pas alors bien éloignée de celle de l'esclave.
+
+Une personne de couleur libre ne pouvait pas circuler dans les rues
+sans un permis; venant du dehors, elle ne pouvait s'arrêter ici sans
+être placée sous la garantie d'une caution fournie par un blanc; elle ne
+pouvait défendre son honneur, ni l'honneur de sa famille en justice.
+
+Une parole considérée comme séditieuse, le fait de négliger de quitter
+le sol après l'avis de rigueur, signifiaient pour l'homme de couleur
+libre une condamnation à des années de travaux forcés.
+
+Le noir libre le plus riche, le plus respectable, le mieux connu était
+susceptible d'être arrêté, maltraité et incarcéré, selon le caprice du
+plus dépravé des officiers de police, ou sur la dénonciation du plus
+méprisable des habitants de la cité.
+
+Les violences dans la vie de chaque jour devenaient de plus en plus
+fréquentes.
+
+Au préjugé s'ajoutait la haine, chez la jeune génération qui, sans
+doute, se préparait pour la crise de 1860.
+
+L'agitation de Garrison, les discours de Sumner, de Lincoln, les actions
+de John Brown dans le Kansas contre l'extension de l'esclavage, avaient
+enflammé les esprits, et la Nouvelle-Orléans subissait les mêmes
+influences que le reste du Sud.
+
+C'était la cupidité qui était au fond de tout. L'esclavage payait: il
+fallait sauver l'esclavage à tout prix.
+
+Il faut observer que les étrangers venus de rives lointaines après
+l'année 1840 n'étaient pas de la même mentalité que les hommes de cette
+noble classe issue de la chevalerie, et qui en avait conservé l'idéal.
+Ces nouveaux habitants étaient, pour la plupart, de simples aventuriers
+attirés sur nos bords par l'appât du gain.
+
+Leur but étant de thésauriser, ils s'attachaient à l'exploitation, et
+puisque l'esclavage était la meilleure source de revenus, ils
+l'utilisaient pour atteindre l'objet de leur atroce prédilection.
+
+Le commerce, la politique, la religion: tout roulait à l'époque sur le
+pivot de l'esclavage. Ces étrangers étaient devenus puissants par le
+nombre et par leur communauté d'intérêts. Ils étaient possesseurs
+d'esclaves ou aspiraient à le devenir.
+
+Leurs rangs allaient toujours en grossissant, de sorte que, vers l'année
+1852-53, grâce à l'appui qui leur était donné par certains Louisianais,
+ils avaient acquis une influence prépondérante dans la communauté.
+
+Plus ces nouveaux citoyens obtenaient de succès, plus l'"institution
+divine", comme on désignait l'esclavage en ce temps-là, devenait
+oppressive; plus les préjugés se faisaient sentir contre les personnes
+de couleur libres.
+
+Ces parvenus finirent par dominer, et les protégés de 1845 de M. Bernard
+de Marigny étant devenue les maîtres de la situation, il n'y eut plus de
+bornes à leur ambition.
+
+Les gens de couleur libres étaient soupçonnés de sympathie pour les
+esclaves, bien qu'aucun symptôme extérieur n'indiquât l'existence de ce
+sentiment.
+
+On crut donc qu'il fallait les réduire à l'impuissance, soit par
+l'intimidation, soit par l'exil. Les restrictions ordinaires ne
+suffisaient plus. Il fallait rien moins que les rendre eux-mêmes
+esclaves.
+
+Ces nouveaux maîtres s'étaient adressés à la législation et ils avaient
+obtenu des lois en harmonie avec leurs desseins et leurs désirs. Bien
+que la nature de ces lois semblât menacer la liberté et le droit des
+hommes de couleur, on peut dire aujourd'hui qu'elles n'étaient qu'une
+feinte, et que le but réel des persécuteurs était l'éloignement
+définitif de l'État des gens de notre race.
+
+C'est ce que nombre de ces derniers ont dû comprendre, lorsqu'ils en
+vinrent à prendre volontairement la route de l'exil. Il est encore
+possible que certains d'entre eux, sans songer à tout cela, se soient
+mis en communication avec leur parents d'Haïti dans le but de
+s'expatrier dans ce dernier pays.
+
+
+=EMILE DESDUNES=
+
+Dans tous les cas, en 1858, Emile Desdunes se présenta à la
+Nouvelle-Orléans comme agent d'émigration.
+
+Il était muni de pièces authentiques, l'autorisant à faire tous les
+arrangements nécessaires pour dépayser les Créoles qui voulussent
+émigrer.
+
+Desdunes agissait au nom de l'empereur Faustin Ier (Soulouque).
+
+Le fait que les autorités n'ont offert aucune objection à sa mission,
+malgré la lettre de la loi, est une preuve de plus que cette démarche
+devait être agréable aux esclavagistes.
+
+Il appert que l'empereur Soulouque, agissant sur la foi des
+renseignements qu'il avait reçus, avait décidé d'envoyer Emile Desdunes
+à la Nouvelle-Orléans pour s'enquérir de la condition et des
+dispositions de toutes les personnes de descendance haïtienne.
+
+Emile Desdunes était un homme instruit, honnête, ayant beaucoup
+d'énergie. Comme il était né à la Nouvelle-Orléans mais qu'il était
+Haïtien par l'éducation et les moeurs, l'empereur Soulouque l'avait jugé
+capable en tous points de mener à bien ses projets.
+
+Et en effet, Desdunes justifia toutes ses prévisions. Il était habile,
+sincère, et il produisit une excellente impression dès son arrivé ici.
+
+Ayant gagné la confiance et l'estime des bonnes familles créoles, ses
+premières tentatives furent couronnées du plus heureux succès.
+
+Malheureusement, les choses ne continuèrent pas comme elles avaient
+commencé.
+
+La révolution du général Geffrand ayant renversé le gouvernement de
+l'empereur Soulouque, le pouvoir était passé en d'autres mains, et les
+nouveaux maîtres se montrèrent moins soucieux du sort des Louisianais.
+Après la chute du gouvernement impérial, le mouvement d'émigration
+s'arrêta.
+
+Le colonel Desdunes se retira, et quelque temps après sa retraite, il
+n'y avait plus de communication entre Haïti et la Nouvelle-Orléans. Le
+trait d'union était brisé.
+
+Emile Desdunes est mort au Port-au-Prince, vers l'année 1862, et depuis
+lors, il n'a plus été question de migration entre la Louisiane et le
+pays de Dessalines.
+
+Il est malheureux que la population n'ait pas jugé à propos de se garder
+une porte ouverte à l'étranger, car il est des moments, dans la vie d'un
+peuple qui souffre, où il serait bon pour lui de changer de climat.
+
+L'homme de couleur peut, sans se rendre ridicule, entretenir des idées
+de déplacement selon les circonstances qui entourent son existence.
+L'amour de soi, l'amour de sa famille et ses semblables doivent trouver
+autant leur place que l'amour de la patrie.
+
+
+=LE CAPITAINE OCTAVE REY=.
+
+Celui-là était un des citoyens des mieux connus de notre ville, et l'un
+des plus considérés.
+
+Il descendait d'une des anciennes familles de la Nouvelle-Orléans. Il
+était le fils de M. Barthélemy Rey, un des membres de la première
+direction de l'École des Orphelins Indigents, et le frère des MM.
+Hippolyte et H.-L. Rey, tous hommes d'un grand mérite, qui se sont
+occupés avec zèle du sort de leurs semblables.
+
+Henry L. Rey et Hippolyte Rey ont pris du service comme officiers,
+durant la guerre de Sécession, et ils se sont en outre fait remarquer
+dans plusieurs autres entreprises.
+
+Octave était le plus jeune des frères Rey. Après l'expiration de son
+service militaire, il s'est mêlé aux affaires politiques de son époque
+et s'est fait une réputation comme chef ou _leader_ républicain.
+
+De proportions herculéennes et d'une énergie en harmonie avec sa taille,
+il était aussi imposant au physique, que résolu et puissant dans
+l'action.
+
+Tout le monde connaissait Octave Rey et avait confiance en sa valeur. Il
+a occupé le grade de capitaine dans la Police métropolitaine, et il
+était considéré comme un des officiers les plus habiles de ce corps.
+
+Il a eu l'occasion de faire d'importantes arrestations, qui souvent
+étaient effectuées sous des circonstances particulièrement périlleuses.
+On le voyait toujours, au moment du danger à la tête de ses hommes.
+
+Rey fut capitaine de police de 1868 à 1877, c'est-à-dire, depuis
+l'administration du gouverneur Warmoth jusqu'à l'avènement du gouverneur
+Packard, qui renonça au pouvoir et fut envoyé comme consul à Liverpool.
+
+L'on peut facilement dire que la retraite de Packard était la fin de la
+Reconstruction; pour la Louisiane, l'heure de la débâcle.
+
+C'était alors l'époque sanglante. Le public était constamment terrorisé
+par des émeutes, des assassinats, par mille autres actes de violences
+dont la Nouvelle-Orléans, en particulier, était devenue le théâtre.
+
+La presse fulminait, les sociétés secrètes tramaient, les orateurs
+augmentaient le désordre par leurs harangues passionnées. Et l'Eglise,
+le Barreau et toutes les professions contribuaient plus ou moins à
+l'agitation: car c'était contre l'homme de couleur que la lutte, au
+fond, se faisait.
+
+Cette effervescence de l'esprit public ne ménageait personne. Même les
+fonctionnaires nommés par le gouvernement fédéral n'étaient pas à
+l'abri.
+
+C'est ainsi que M. Joseph Soudé, homme de couleur, fut assassiné sur la
+_Levée_. M. Soudé avait été le premier homme de la race noire à occuper
+un emploi sous l'administration nationale. Il était inspecteur de
+douane. Le crime est resté impuni.
+
+Tuer un noir ou un républicain de n'importe quelle couleur était
+considéré ici comme une action louable et patriotique.
+
+Cette époque, comme on peut s'en faire une idée, était pleine de
+dangers, et les personnes qui, comme le capitaine Rey, servaient l'État
+dans les rangs de la police, avaient toujours à faire face aux
+événements les plus graves.
+
+Des lourdes armées parcouraient les rues en missions hostiles. Ces
+malfaiteurs se croyaient des vengeurs. Ils s'inspiraient de la haine qui
+animait les anciens citoyens contre les _nouveaux_, ainsi que contre les
+blancs chargés de faire respecter les principes de la Reconstruction.
+
+Cette haine profonde, implacable, était spécialement dirigée contre les
+membres de la Police Métropolitaine, que la portion agressive de la
+population accusait d'être l'appui principal du nouveau régime, et par
+conséquent, un obstacle sérieux à ses propres vues ambitieuses.
+
+Les attaques nocturnes, les agressions de tous genres, les meurtres
+étaient fréquents.
+
+Les officiers de faction étaient chassés de leurs postes et quelquefois
+tués sur place.
+
+C'était une chose commune que de rappeler ces malheureux policemen au
+corps-de-garde, afin de les sauver d'une surprise funeste, même d'une
+mort certaine: tant l'assassinat était à l'ordre du jour.
+
+En outre, les autorités républicaines voulaient éviter tout conflit avec
+la population en furie; elles préféraient avoir recours aux expédients
+qui pouvaient apaiser les esprits, plutôt que d'essuyer le reproche
+d'avoir excité davantage les passions.
+
+La modération était la politique du parti au pouvoir. Ce n'était que
+dans les occasions d'extrême provocation que ce parti usait de force
+pour repousser la force. Le fait est que l'émeute du 14 septembre 1874
+est la seule occasion où le gouvernement ait tenté de maintenir son
+autorité par les armes.
+
+Dans tous les autres cas, l'administration s'est toujours montrée sage
+et conciliante, dans le but d'éviter la trop grande effusion de sang, et
+aussi dans l'espoir de pouvoir mieux s'affermir par des procédés
+pacifiques.
+
+Mais toutes ces concessions étaient en vain. Les gens qui entretenaient
+cette crise en avaient fait un problème dont la solution ne devait
+s'effectuer que par un changement de gouvernement, tel qu'ils le
+préméditaient.
+
+Il n'y a pas de doute que le but de toutes ces violences était de
+détruire ou d'amoindrir le pouvoir des autorités constituées.
+
+C'est à cette période agitée de notre histoire, au milieu de ces
+soulèvements contre les lois établies, que le capitaine Rey a montré
+qu'il était homme de coeur.
+
+Doué d'un esprit prompt, d'un jugement sain, d'un courage égal à toute
+éventualité, il n'a jamais manqué de faire son devoir en dépit des
+difficultés qui l'environnaient.
+
+Sans être un homme de grande éducation, il était juste envers ses
+semblables, indépendemment des questions de race ou de parti.
+
+Brave et généreux, sa conduite était toujours conforme au devoir et à la
+dignité.
+
+C'était un de ces hommes qui grandissent avec les événements, et qui
+sont à la hauteur des plus délicates responsabilités.
+
+Il possédait une mémoire prodigieuse des noms et des personnes. Il
+pouvait nommer presque tous les habitants de la ville, et il les
+reconnaissait à vue. Cette mémoire, cette facilité qu'il avait de se
+rappeller l'état des lieux, les traits et les moeurs des hommes, en
+faisaient un caractère unique dans la communauté.
+
+Toujours sympathique, Rey était, pour ainsi dire, le confident de la
+population. D'ailleurs, il servait d'arbitre dans toutes les affaires où
+il s'agissait de faire se réconcilier ceux qui avaient le défaut de se
+brouiller pour les moindres contrariétés. On avait confiance en son bon
+sens, en son impartialité et aussi en ses qualités de gentilhomme dans
+toutes les questions soumises à sa décision.
+
+Octave Rey a eu l'honneur de représenter son District comme sénateur
+d'État.
+
+Il est mort subitement le 1er octobre 1908.
+
+Sa mort a causé autant de regret que de surprise: rien n'indiquait chez
+lui une fin si prochaine.
+
+Les journaux ont parlé de lui longuement et en termes très élogieux.
+
+Ses funérailles furent imposantes. On y accourut de tous les quartiers
+de la ville.
+
+C'était la meilleure preuve de sa popularité parmi les siens.
+
+La dépouille mortelle du brave capitaine repose au cimetière de la rue
+Bienville, dans la tombe de sa famille.
+
+Plusieurs enfants lui survivent--quatre fils et une fille--qui sont très
+estimés. On parlera encore longtemps du capitaine Rey comme d'un de ces
+hommes exceptionnels dont la personnalité vit dans le souvenir de leurs
+semblables.
+
+Il semble que cette impression doive s'accentuer de plus en plus à
+mesure que nous réalisons la perte irréparable occasionnée par sa mort.
+
+Assurément, le capitaine Rey était un homme supérieur--supérieur par
+l'intelligence, supérieur par la volonté, supérieur par le patriotisme.
+Vivant dans un milieu moins prévenu contre la classe de couleur, il
+brillé au premier rang.
+
+Ce n'était pas une tâche facile que d'avoir à lutter contre une
+population gouvernée exclusivement par les conseils du préjugé. Personne
+ne le savait mieux que le capitaine Rey, mais il n'a pas pour cela cessé
+de combattre jusqu'au dernier moment. Il est mort tel qu'il avait vécu,
+chérissant son principe de "chances égales pour tous les hommes
+indistinctement".
+
+La population créole, pour laquelle il a combattu et souffert, ne
+manquera pas de lui accorder la distinction qu'il mérite. Privé de cette
+liberté qui lui eut permis de conduire à bien ses entreprises
+patriotiques, il n'a fait que succomber sous le poids de l'opposition.
+Son insuccès n'était pas une preuve de lâcheté physique ou de faiblesse
+morale, car il pouvait dire, comme dans la tragédie de Racine: "Je
+crains Dieu... et n'ai point d'autre crainte". Tous ceux qui l'ont connu
+le savent bien.
+
+Nous pourrions le comparer ici à ce célèbre Jean Fléming, riche habitant
+de couleur qui, en 1836, fut chargé d'apporter une pétition à l'Orateur
+de la Chambre. Nous sommes bien sûrs que cette pétition, quoique
+respectueuse en sa teneur, a dû être néanmoins l'expression de quelques
+griefs importants.
+
+Le fait de présenter ce document au nom des personnes de couleur était
+en lui-même un coup d'audace susceptible de coûter la vie à Fléming,
+mais celui-ci était irrépressible.
+
+De même, le capitaine Rey s'est souvent exposé aux plus grands dangers,
+en se constituant l'interprète et l'agent de ses compatriotes dans les
+circonstances les plus critiques.
+
+Semblable à Jean Fléming, il allait droit au but en se disant toujours:
+_Advienne que pourra._
+
+Rey était stoïque, et ce stoïcisme, il le tenait de l'ancienne
+population, qui montrait non seulement de la constance dans le malheur,
+mais presque du mépris pour toutes les menaces.
+
+Il y a dans sa vie un incident assez intéressant pour occuper une place
+unique dans cette partie de notre histoire.
+
+L'affaire dont il s'agit date de 1862, lors de la prise de possession de
+la ville par les troupes de l'Union et les marins de Farragut.
+
+Le général Butler avait lancé une proclamation ordonnant à tous les
+citoyens de remettre leurs armes, ainsi que celles dont ils avaient la
+garde.
+
+Or, les armes du régiment de couleur de la Confédération étaient entre
+les mains de plusieurs officiers de ce corps. Ces messieurs, en effet,
+en avaient pris soin et s'étaient donné la peine de les déposer en
+divers lieux sûrs.
+
+Une partie en était cachée à la Salle d'Economie, une autre partie à la
+Salle Claiborne, une autre encore à l'École des Orphelins.
+
+Ayant pris note de cet ordre du commandant, un groupe d'officiers
+dépositaires de ces armes se réunit, et l'on décida de se rendre aux
+quartiers du général Butler pour lui soumettre les faits et apprendre
+ses désirs à l'égard du désarmement de la ville.
+
+Le comité chargé de cette mission était composé de quatre hommes: Henri
+L. Rey, Edgar Davis, Eugène Rapp et Octave Rey. C'est ici que commence
+l'histoire du Premier Régiment de couleur. Ces messieurs étaient là les
+représentants de la population créole, et ils furent les premiers à
+donner l'exemple de la loyauté à la cause de l'Union.
+
+Il y a d'autres personnes qui réclament cet honneur, mais vu les
+conditions qui existaient en 1862, il faut ici rejeter les prétentions
+que pourrait avancer tout homme de couleur qui n'était pas alors
+affranchi de la servitude.
+
+Mais revenons à notre récit. Le général Butler, s'étant sans doute
+aperçu que ses visiteurs personnifiaient l'intelligence, la
+responsabilité civique et l'éducation, s'entretint avec eux sur une
+question plus importante que la remise de quelques vieux fusils qu'on
+disait même inutiles bien avant qu'ils n'eussent été livrés aux soldats.
+
+Après avoir entendu leur rapport, il leur posa cette question:
+
+"Quelles sont les dispositions de votre population à l'égard du
+Gouvernement Fédéral?"
+
+Puis il ajouta: "Ne vous pressez pas; retirez-vous, et méditez mûrement
+sur la réponse que vous devez formuler".
+
+Ces messieurs suivirent le conseil du général et allèrent à l'écart se
+consulter, afin d'être mieux préparés à prendre la responsabilité de
+leurs déclarations.
+
+Henri L. Rey prit la parole et dit au général Butler qu'on n'avait tenu
+aucune assemblée du peuple pour savoir exactement quelle était son
+attitude vis-à-vis du gouvernement, mais que, d'après leur expérience
+sur d'autres points, ils croyaient pouvoir affirmer que ce peuple ne
+pouvait avoir d'autres sentiments que ceux d'une parfaite loyauté à la
+cause de l'Union. Ses collègues et lui-même offraient leurs services,
+séance tenante, au général Butler qui leur faisait l'honneur de les
+consulter sur un sujet aussi grave.
+
+"Il va sans dire", continua M. Rey, "que je suis d'accord en tous points
+avec mes compatriotes".
+
+"Bien", reprit le général, "comme représentant du Gouvernement fédéral,
+j'accepte vos services".
+
+Quinze jours après, parut l'ordre de Butler invitant la population de
+couleur à s'enrôler sous la bannière de la liberté.
+
+Nous disons ailleurs comment la population a répondu à cet appel et
+comment le général Butler a parlé de son zèle, de son patriotisme et de
+ses hautes qualités distinctives.
+
+De ce comité de quatre, les deux frères Rey sont morts; Edgar Davis et
+Eugène Rapp survivent et résident à la Nouvelle-Orléans.
+
+Nous tenons à dire, en passant, que M. St-Albain Sauvinet agissait comme
+interprète dans le bureau du général Butler. M. Sauvinet était créole.
+Il n'y a pas de doute qu'il a contribué en quelque sorte à faciliter
+l'entrevue entre le général Butler et les compagnons d'Octave Rey.
+
+Nous devons ici relever une erreur qui s'est glissée dans l'histoire de
+ce temps-là. Quelques écrivains prétendent que les représentants de la
+population libre n'ont pas répondu à l'appel du général Butler, pas plus
+qu'ils n'ont pris part aux travaux de la Reconstruction.
+
+Les deux rapports sont faux.
+
+On sait que les résolutions adoptées par les hommes de couleur, le 21
+avril 1861, ne représentaient qu'une expression de sentiments extorquée
+par la menace et que, par conséquent, elles n'engageaient nullement la
+conscience de ceux qui y avaient souscrit.
+
+Il y a toujours exception à la règle. Quelques-uns de ces malheureux ont
+pu se fourvoyer et croire qu'il était de leur devoir de demeurer fidèles
+à la Confédération, mais le nombre de ces dupes était trop faible pour
+donner lieu à des reproches sérieux.
+
+Les Rey, les Bertonneau, les Rapp, les Davis, les Larieux, les Cailloux,
+les Monthieu, les Sent-Manat, les Thibault, les Détiége, les Snaër, les
+Orion, les Paul Porée et beaucoup d'autres (les plus éminents de nos
+Créoles) ont non seulement pris du service, mais ont encore formé des
+compagnies, sur l'invitation faite par le général dans sa proclamation
+du 2 août 1862. La plupart des hommes que nous venons de citer ont pris
+part à l'assemblée tenue, le 21 avril 1861, dans l'intérêt supposé de la
+Confédération. Donc, c'est à tort que les historiens s'avisent de dire
+que les gens de la population libre qui voulaient mourir pour la cause
+de l'esclavage avaient, plus tard, refusé de changer leur attitude.
+
+Les faits, comme nous venons de l'établir, contredisent victorieusement
+ces assertions calomnieuses, et il est très juste que les amis de la
+vérité répudient ces mensonges qui tendent à discréditer des hommes à la
+conduite honorable et digne.
+
+Les Créoles de haut rang n'ont pas seulement _répondu_ à l'appel du
+général Butler, car ce sont eux, en effet, qui ont _pris l'initiative_
+et qui ont inspiré cet appel en expliquant l'attitude sympathique de la
+population de couleur libre.
+
+Certes, le général avait l'idée d'utiliser les "Native Guards", mais il
+a procédé avec plus de confiance après avoir appris les dispositions de
+la masse populaire. Le fait est que la population libre était à cette
+époque la seule sur la loyauté de laquelle le gouvernement fédéral
+pouvait sûrement compter, en cas d'éventualité.
+
+S'il est besoin de preuves additionnelles pour rétablir la vérité, qu'on
+se donne la peine d'interroger les souvenirs de Port Hudson. Qu'on se
+retrace dans l'esprit la conduite héroïque du Premier Régiment, dans
+cette bataille mémorable. Qu'on se demande qui était le capitaine
+Cailloux, et l'écho de ce champ de bataille glorieux répondra.
+
+Qu'on se demande qui était-ce que cet Arsène, dont les lambeaux de la
+cervelle, en s'éparpillant, avaient imprimé de larges taches dans les
+plis du drapeau qu'il portait, et dont il ne s'était séparé que pour "en
+rendre compte à Dieu", tel qu'il l'avait promis.
+
+Qu'on se représente encore ce même drapeau, présentant dix-sept
+perforations et tout maculé de sang. Le brave général Logan s'en
+enveloppa de la tête aux pieds en présence du régiment qu'il passait en
+revue, comme pour rendre le plus grand hommage possible à ce symbole
+vivant du plus sublime dévouement.
+
+Ces faits réunis devraient suffire pour éclaircir les doutes des esprits
+sceptiques sur les sentiments et l'attitude des membres dirigeants de la
+population créole, quant à ce qui a trait à l'appel du général Butler,
+en 1862. Les Créoles auraient eu bien peu d'amour-propre si, après les
+insultes du gouverneur Moore, ils eussent conservé encore pour la
+Confédération le moindre reflet d'un attachement patriotique.
+
+L'on nous dira, peut-être, que la classe à laquelle Rey appartenait
+n'était pas des plus malheureuses, vu qu'elle jouissait d'une certaine
+protection. C'est vrai, mais cette protection, qui venait quelquefois de
+_parents privilégiés_ et même parfois d'étrangers, n'avait ni la qualité
+ni la force nécessaires pour la faire triompher de la tyrannie de race.
+
+C'est précisément dans les situations les plus graves qu'on pouvait voir
+combien ces appuis étaient faibles et incertains.
+
+Cette sympathie chancelante, isolée, cédait toujours sous la pression du
+préjugé.
+
+Nous pouvons donc dire hardiment que le capitaine Rey ne devait que très
+peu à la protection, et absolument rien à la tolérance. Placé entre deux
+générations bien différentes il a compris sa mission d'intermédiaire, et
+il l'a remplie dans la mesure de ses moyens. Il a fait face au canon de
+la guerre, et il a participé aux événements que l'abolition de
+l'esclavage avait fait naître.
+
+Mêlé à tous les grands faits de son temps, il a servi noblement son
+peuple et son pays. C'est pour son attitude patriotique, pour ses états
+de service civils et militaires que l'histoire lui doit ses hommages.
+
+Nous sommes certains que les générations futures rendront justice à sa
+mémoire.
+
+[Illustration: M. BASILE BARRES, Musicien et compositeur.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+=La génération de 1860.--Le héros André Cailloux.--Le président
+Johnson et la question des races.--Nos luttes politiques:
+patriotes et aventuriers.=
+
+
+LA GENERATION DE 1860
+
+Le génération de 1860 s'est d'abord signalée par son service militaire.
+
+En 1862, la population fournit deux régiments de volontaires aux armées
+de l'Union et plusieurs officiers à un troisième régiment. Le major
+Ernest Dumas était du nombre de ces derniers.
+
+Les deux premiers régiments étaient composés (officiers et soldats) des
+hommes les plus marquants de l'ancienne population libre. Ces vaillants
+patriotes, dignes descendants des héros de 1815 et de 1845, brûlaient du
+désir de prendre les armes pour la liberté; au premier appel, ils
+s'enrôlèrent pour une période de trois ans.
+
+Ils participèrent à plusieurs grandes batailles, et l'histoire
+impartiale a fait l'éloge de leur valeur.
+
+Bien que ces mêmes hommes eussent été organisés militairement par la
+Confédération, aucune occasion ne s'était présentée de mettre leur
+courage à l'épreuve.
+
+Le président Lincoln lui-même avait des doutes sérieux sur la fermeté et
+la loyauté des hommes de couleur, comme soldats. Le temps devait
+toutefois régler cette question: bientôt la nation entière dut rendre
+hommage à l'héroïsme dont ces nouveaux défenseurs étaient capables.
+
+La bravoure et l'intrépidité des troupes créoles ont excité l'admiration
+du peuple américain, et même du monde entier.
+
+La conduite du capitaine André Cailloux surtout était certainement
+suffisante pour faire naître la confiance dans les esprits les plus
+sceptiques et, en même temps, pour imposer silence aux ennemis du noir.
+
+Tous les peuples se sont intéressés à la destinée de ce Spartacus
+américain. Le Spartacus de la Rome ancienne n'a pas non plus montré plus
+d'héroïsme que cet officier créole, qui courait s'offrir à la mort avec
+le sourire sur les lèvres et en criant: "En avant, mes enfants!" Six
+fois il s'élança contre les batteries meurtrières de Port Hudson, et à
+chaque assaut, il répétait son pressant appel: "Allons, encore une
+fois!"
+
+Enfin, au moment fatal, tombant sous le coup mortel qui l'atteint, il
+donne ses derniers ordres à son sous-officier: "Bacchus, prenez charge!"
+Si l'on disait que le chevalier Bayard a mieux fait, on mentirait à
+l'histoire.
+
+Un point important du problème de race était là résolu: André Cailloux
+venait de prouver que le noir pouvait se battre et qu'il pouvait mourir
+pour la patrie.
+
+La population lui a fait ici d'imposantes funérailles, quand l'ennemi
+nous eut remit son corps, resté couché dans la plaine pendant deux
+mois.
+
+Tous ceux-là que le capitaine Cailloux avait pour ainsi dire glorifiés
+par sa mort héroïque n'ont pas manqué de montrer leur reconnaissance en
+cette occasion solennelle.
+
+Jamais auparavant (à une seule exception) la Nouvelle-Orléans n'avait
+été le théâtre d'une semblable démonstration.
+
+Les hommes, les femmes, les enfants, tous avaient pris le deuil, tous
+suivirent le cercueil du héros jusqu'à l'asile des morts où ses restes
+mutilés et desséchés furent déposés.
+
+Il n'y a eu qu'un seul André Cailloux: nous demandons à nos compatriotes
+de lui ériger la statue ou le monument qui sauveront son nom de l'oubli.
+
+
+=LA CONSTITUANTE DE 1868=
+
+Nous sentons que notre ouvrage serait singulièrement imparfait si nous
+n'y ajoutions certaines observations sur une phase importante de la
+Constituante de 1868.
+
+Presque tous les Créoles qui furent membres de cette fameuse Assemblée
+sont morts aujourd'hui.
+
+L'histoire, dans notre milieu, n'est peut-être pas assez impartiale pour
+rendre justice à la mémoire de ces députés qui travaillèrent les
+premiers à la reconstitution pacifique de notre État.
+
+Il y a encore ce danger, qu'ils pourraient être confondus avec d'autres
+groupes, perdant ainsi le bénéfice d'une appréciation particulière.
+
+Il est nécessaire de faire ressortir quelle était l'importance numérique
+des Créoles dans cette Convention; il importe plus encore de faire
+entrevoir leurs sentiments, de noter leur attitude dans les
+circonstances extraordinaires.
+
+Oui, les Créoles doivent être jugés _séparément_, parce qu'ils ont eu de
+tout temps une volonté qui leur était propre.
+
+Disons d'abord que nous étions largement représentés à la Constituante
+de 1868, et que si un certain esprit de libéralité a marqué les
+délibérations de cette dernière, nous ne pouvons qu'en savoir gré au
+tempérament généreux des délégués de notre race.
+
+Malgré la chaleur des brûlantes passions politiques de l'époque, la
+conduite et les décisions de ce corps souverain ne portent l'empreinte
+d'aucun sentiment qui soit incompatible avec la raison, la justice et
+l'honneur. Il n'existe pas, dans la Constitution donnée alors à l'État,
+la moindre apparence de représailles, le plus léger soupçon de rancune
+cachée, la plus petite trace de lâcheté.
+
+Cette Constitution, par ses ordonnances modérées, est au contraire tout
+à l'éloge des délégués créoles. Ces derniers ont fait leur devoir: ils
+ont voté pour le suffrage universel, ils ont permis le mariage entre les
+races, ils ont reconnu les droits civils et politiques des citoyens sans
+distinction de couleur ou de condition antérieure. En d'autres termes,
+ils ont élargi le cadre des privilèges civils de toutes les races, au
+lieu de le restreindre.
+
+Un coup-d'oeil jeté sur l'article 98 de la Constitution de 1868, suffira
+pour éclairer tout esprit honnête et raisonnable désireux de se
+renseigner sur les dispositions des délégués.
+
+Cet article permettait à tout citoyen de jouir de ses droits du moment
+qu'il acceptait le système de Reconstruction stipulé par le Congrès, en
+1867.
+
+Certes, aux Créoles de couleur ne revient pas le mérite exclusif des
+mesures libérales qui furent adoptées, mais il est juste de leur savoir
+gré de ce qu'ils se soient rangés du côté de la modération lorsqu'il fut
+question de déterminer la _position_ des adversaires.
+
+L'avenir n'aura pas de reproche à leur faire, car les preuves écrites
+qu'ils ont laissées dans cette Constitution de 1868 expliquent leurs
+motifs chevaleresques et font voir tout ce que leur conduite a eu de
+magnanime.
+
+
+=UNE PHASE OUBLIEE=
+
+Le monde oublie si facilement les choses du passé, qu'il est quelquefois
+nécessaire de revenir sur des incidents dont le récit attristant semble
+être pourtant trop délicat pour être souvent répété.
+
+Après la malheureuse journée du 30 juillet 1866, qui a coûté tant de
+sacrifices et de larmes à la population créole, il s'est déroulé de ces
+incidents dont le souvenir n'aurait jamais dû s'effacer de notre
+mémoire. Nous voulons parler de la grande lutte qui a eu lieu sous
+l'administration du Président Johnson, ainsi que de certains contretemps
+que la population a subis dans un temps ou dans un autre.
+
+Nous voulons mettre ici en évidence les qualités de nos Créoles qui,
+comme toujours, se croyaient appelés naturellement à prendre leur part
+légitime aux événements de leur époque.
+
+Immédiatement après la guerre, il était question de faire rentrer les
+États du Sud dans l'Union. Tout le monde était d'accord sur le principe
+du rapprochement des deux sections du pays, qu'une lutte de quatre ans
+avait éloignés l'une de l'autre.
+
+Parmi les hommes d'État, il existait de sérieuses divergences sur la
+question du principe qui devait servir de base à ce rapprochement. Les
+uns préconisaient la politique dite de _Restauration_, les autres, le
+système de _Reconstruction_.
+
+Les deux idées étant fondamentales, elles s'excluaient mutuellement.
+
+La mort du président Lincoln avait élevé le vice-président Johnson au
+pouvoir suprême.
+
+Le nouveau chef d'État était du Tennessee et l'histoire rapporte qu'il
+était d'une modeste origine, qu'il se sentait humilié de son extraction,
+et qu'il voulait profiter de son avancement pour faire oublier ses
+antécédents (honorables sans doute, mais trop voisins de la masse
+commune du peuple).
+
+Les représentants du Sud étaient parfaitement au courant de la
+situation: ils connaissaient le côté faible du président et les
+avantages que cette faiblesse leur assurait pour la mise à exécution de
+leurs plans de réhabilitation.
+
+Ils étaient prêts à accorder leur allégeance au président, en échange du
+soutien qu'ils devaient en recevoir pour faciliter leur retour au
+pouvoir avec pleine liberté de régler à leur guise la situation et de
+mesurer les résultats de la guerre.
+
+Or, ce que les États vaincus ne voulaient pas, c'était de pousser ces
+résultats au-delà de l'abolition de l'esclavage. Ils prétendaient que le
+fait de loger dans la Constitution fédérale le décret d'émancipation
+aurait dû servir entre les deux partis de règlement équitable et
+définitif de toute contestation pendante.
+
+Cette attitude des chefs du Sud était en harmonie avec les sentiments du
+président Johnson lui-même.
+
+Toutefois, malgré la sympathie de ce dernier, les Sudistes étaient
+impuissants à repousser le projet d'affranchissement absolu. L'armée
+était encore sous le commandement de Grant, de Sherman et de Sheridan et
+certes, ces glorieux lieutenants du président-martyr n'auraient jamais
+permis la répudiation de l'Acte de 1863, une mesure qui avait amené sous
+les drapeaux plus de 150,000 hommes dont les états de service pour la
+cause de l'Union étaient bien connus.
+
+Mais le président et ses nouveaux amis faisaient de la _politique_, et
+leurs actions à tous portaient plus ou moins l'empreinte de la ruse et
+de l'artifice.
+
+Ce que les représentants du Sud voulaient, c'était le _Local
+Self-Government_, c'est-à-dire l'administration des affaires comme par
+le passé et le rétablissement dans chaque localité d'une espèce de
+_droit de seigneur_, sans autre autorité que la volonté du maître. Il
+leur fallait pour cela s'opposer à l'affranchissement absolu du noir et
+au suffrage universel. Ils pensaient que, pour atteindre leur but plus
+sûrement, il était nécessaire d'empêcher l'augmentation du nombre de ces
+citoyens dont l'idéal était contraire au leur.
+
+Pour se gagner l'esprit public, ils commencèrent par se plaindre de ce
+que l'intention du Nord était de les humilier, en les soumettant à
+l'autorité et à la domination de leurs anciens esclaves. Ce n'était là
+qu'un prétexte. Ils voulaient le pouvoir; ils voulaient encore se venger
+de l'homme de couleur, ainsi qu'ils l'ont avoué plus tard. L'homme de
+couleur avait été appelé sous les drapeaux pour combattre la
+Confédération, et cela, à leurs yeux, constituait un crime.
+
+Aujourd'hui encore, le pauvre noir subit la peine d'avoir été conscrit
+pour la cause de la liberté.
+
+Quant aux hommes du Nord, ils ne croyaient pas ceux du Sud assez
+réconciliés au nouvel état de choses pour agir de bonne foi ou pour être
+guidés dans leurs décisions par un sentiment d'humanité.
+
+De plus, ils représentaient les États vainqueurs; ils tenaient les rênes
+du pouvoir, et ils devaient une récompense morale à l'homme de couleur
+tout fraîchement revenu du champ de bataille où il avait signalé sa
+valeur. C'eût été un acte de démence de leur part de faire abandon de
+l'avantage politique qui devait découler pour eux du suffrage universel.
+
+C'est pour cela que les maîtres des destinés du parti républicain
+appuyaient l'idée régénératrice de la Reconstruction.
+
+Ils résolurent donc de faire des changements à la Constitution fédérale,
+et d'étouffer les complots qui pourraient embarrasser ou détourner
+l'exécution de leurs projets.
+
+Le président Johnson, lui, qui avait ses petites ambitions, se mit du
+côté des vaincus. C'est un fait connu qu'il a employé tout son pouvoir
+officiel et personnel pour remettre en leurs mains la direction des
+gouvernements dans le Sud, sans égard à l'équité ou aux volontés du
+Congrès, qu'il n'avait pas consulté.
+
+Il est évident que la pensée du président était de livrer au bon plaisir
+de ces États la destinée civile et politique de l'homme de couleur.
+C'était ce qu'on appelait la _Restauration_--une façon de récompenser
+les coupables et de punir les innocents.
+
+Cette attitude du président compliqua la situation. On pouvait respecter
+ses convictions, mais il n'était pas possible de les approuver. Il
+fallait les combattre, non à cause de lui, mais à cause des malheurs qui
+s'ensuivraient. On empêcherait l'homme de couleur de devenir un citoyen,
+et Dieu seul sait si l'Union elle-même se fût alors conservée.
+
+Le président ayant persisté dans son mépris du pouvoir suprême, le
+Congrès résolut de le mettre en accusation. L'effet de cette procédure
+fut de réduire M. Johnson à l'impuissance et de le dépouiller de son
+prestige.
+
+La lutte entre lui et ces géants de la Reconstruction était livrée
+autant dans l'intérêt des noirs que pour le salut du pays: les
+événements l'ont prouvé, car peu de temps après le triomphe des
+_Nordistes_, il n'y avait plus de place dans le Code Noir pour l'homme
+de couleur.
+
+Il est évident qu'en pareille occurrence la population créole ne pouvait
+demeurer dans l'inaction ou dans l'indifférence, et laisser aux autres
+le travail et la peine.
+
+Il y avait deux camps parmi elle. Les uns, sous la direction de l'avocat
+Thomas J. Durant, organisèrent le Club Radical Républicain, en 1865, à
+la Salle de l'Economie, et les autres suivirent le Révérend Dostie,
+homme intrépide qui ne reculait devant aucun danger, qui ne s'arrêtait
+devant aucun obstacle.
+
+Le plan du Club Radical, sur le conseil de M. Durant, était de se
+confier entièrement à la bonne volonté du Congrès de Washington.
+
+Conformément à cette décision, les membres du Club s'abstinrent de
+prendre part à la Convention du 30 juillet 1866.
+
+Dostie, au contraire, avait conçu l'idée de tenter un coup hardi et de
+précipiter ainsi les événements.
+
+Malheureusement pour lui et ses compagnons, les obstacles étant trop
+nombreux et trop puissants, leur sacrifice fut inutile: ils ne
+laissèrent qu'un souvenir de deuil et de regret.
+
+Cette erreur de tactique nous a valu que plusieurs de nos honnêtes
+Créoles ont perdu la vie sans avoir eu l'honneur de faire même connaître
+le premier mot de leurs aspirations.
+
+Néanmoins, la Reconstruction triompha, la Constitution fédérale fut
+amendée, et de 1865 à 1870, tous les citoyens indistinctement furent
+admis au privilège du vote électoral. C'était ce résultat décisif
+qu'avait espéré le Club Radical de Thomas J. Durant, et son attente ne
+fut point trompée.
+
+
+=LES CHEFS DE PARTI=
+
+Au nombre des chefs de partis de cette époque, nous devons citer: le Dr
+Louis Roudanez, J. B. Roudanez, Arnold Bertonneau, Oscar J. Dunn,
+Aristide Mary, Thomy Lafon, Victor Macarty, Laurent Auguste, Antoine
+Dubuclet, J. P. Lanna, Paul Trévigne, Formidor Desmazilières. Il y en
+avait encore d'autres dont les noms nous échappent.
+
+Voilà les hommes qui sont entrés en lice pour combattre au nom du droit
+et de la justice.
+
+Ces vaillants Créoles étaient les premiers à s'offrir, en Louisiane,
+comme les champions du mouvement qui avait pour but d'établir dans
+l'État le principe du suffrage universel, énoncé plus tard dans les
+Amendements.
+
+Ces hommes étaient animés du plus pur patriotisme, et leur probité était
+égale à leur désintéressement.
+
+Ils sortaient de tous les rangs de la société, mais ayant embrassé les
+mêmes principes, la différence d'occupations n'influait en aucune
+manière sur leurs sentiments et leur attitude.
+
+Dès l'enfance, ils avaient appris à être respectables et lorsque l'heure
+fut venue pour eux d'agir, ils firent preuve de toutes les qualités qui
+pouvaient inspirer l'amour et la confiance.
+
+Leur situation de fortune les plaçait au-dessus de toutes les
+tentations, sans compter que leur nature, noblement orgueilleuse, les
+mettait à l'abri de toute espèce de séductions.
+
+Il ne pouvait y avoir qu'une seule façon de diriger des hommes de cette
+valeur: c'était d'en appeler à leur honneur et à leur esprit de devoir,
+de leur indiquer le chemin du bien et de présenter froidement à leur
+esprit les raisonnements de la vérité et de la justice.
+
+Il manquait sans doute de l'expérience à ces généreux serviteurs de la
+cause commune, mais ils s'étaient adjoint des conseillers éclairés dont
+les sages avis les avaient retenus dans de justes limites.
+
+L'argent, le soin, les peines: ils donnaient tout libéralement pour
+faire triompher la _thèse_ qu'ils croyaient être la meilleure. Ils ne
+demandaient que leur place au banquet de la vie, quoiqu'ils y fussent,
+comme Gilbert, d'"infortunés convives".
+
+En présence de ces faits, il ne serait pas juste de les tenir
+responsables de ces extravagances qui, depuis, ont désolé la sainte
+cause de la liberté et de l'égalité politique.
+
+Ces grands hommes entendaient trop bien les principes de l'équité pour
+devenir les instruments coupables de l'exploitation et de l'ignominie,
+de l'aventure et de la corruption.
+
+Le charlatanisme et la fraude étaient ligués contre eux, mais ils
+repoussèrent ces influences méchantes avec la même force de volonté
+qu'ils avaient déployée en combattant les partisans de l'exclusion
+absolue.
+
+Il y a eu certainement quelques exceptions à la règle, mais elles ne
+sont pas dignes de notre attention.
+
+Ces patriotes fondèrent d'abord l'_Union_, un journal hebdomadaire.
+
+Paul Trévigné en était le rédacteur _responsable_. Parmi les
+correspondants, il y avait Nelson Fouché, qui apportait à la cause
+toutes les lumières de sa brillante éducation.
+
+Nelson Fouché était un homme modeste, mais son génie était bien connu
+ici des hommes de toutes les races. Il nous a laissé un petit volume
+intitulé: _Nouveau Recueil_.
+
+Ce livre, qui est très utile, prouve son attachement au progrès. Fouché
+s'occupait beaucoup de dessin, d'arpentage, d'arts et de métiers en
+général.
+
+Les choses allaient vite. Les fondateurs de l'_Union_ ayant conclu que
+cette feuille ne pouvait plus suffire à la tâche, fondèrent un autre
+organe plus important: _La Tribune de la Nouvelle-Orléans_. La _Tribune_
+était une feuille quotidienne, propriété du célèbre docteur Roudanez.
+
+M. Dalloz en était le rédacteur, avec Paul Trévigné, père, comme son
+associé.
+
+Ce M. Dalloz était de la Belgique. Homme instruit, ami des opprimés, il
+mettait toute son ardeur et tous ses talents au service de la cause
+qu'il avait embrassée.
+
+Les principes mis en honneur par le docteur Roudanez et ses associés
+étaient discutés et recommandés dans les colonnes de la _Tribune_.
+Remarquables par l'élévation de leur caractère, par la droiture de leurs
+intentions, par leur profond savoir et leur vaste expérience, plus
+encore même par leur superbe esprit d'indépendance, ces chefs avaient
+acquis un prestige qui les avait rendus aussi puissants à Washington
+qu'à la Nouvelle-Orléans.
+
+La population, alors, était unie, parce qu'elle avait confiance en la
+probité et au patriotisme de ces hommes d'élite, qui s'étaient ainsi
+généreusement chargés des responsabilités de la situation politique.
+
+
+=LES AVENTURIERS=
+
+Les aventuriers, à cette époque, commençaient à s'imposer dans nos
+comices. L'oeil fixé sur le pouvoir, ils ne tardèrent pas à se grouper
+dans un commun effort pour mieux assurer le succès de leurs menées
+ambitieuses.
+
+S'étant aperçus que les hommes de la _Tribune_ étaient les ennemis jurés
+de la corruption et de l'oppression, ils se liguèrent contre eux et leur
+firent une guerre à outrance.
+
+La désorganisation du Comité Central fut pour eux le premier objectif à
+atteindre: toutes leurs ressources furent mises à réquisition pour
+assurer une victoire de ce côté.
+
+On comprend facilement pourquoi ces ambitieux ne tenaient
+pas à s'associer avec des hommes qui combattaient toute idée
+d'assujettissement systématique et qui refusaient de consentir à leur
+propre avilissement. Ils s'étaient convaincus qu'il n'y avait de
+triomphe possible pour eux que dans la retraite définitive des vrais
+amis du peuple. Ils résolurent donc d'intéresser à leurs menées les
+_nouveaux citoyens_. Ces derniers étaient incapables de former une juste
+appréciation des hommes et des événements, et ils se laissèrent séduire
+par mille promesses échevelées. L'astuce, la corruption, le mensonge, la
+violence et même l'incitation à la haine de classes: tout fut mis à
+contribution pour détruire la phalange patriotique de la _Tribune_.
+
+Le docteur Roudanez et ses associés ne demandaient que justice: ils
+n'entendaient nullement inaugurer un règne de licence, de désordre. Ils
+étaient pour l'égalité de tous devant la loi.
+
+La démogogie, elle, avait tous défiguré.
+
+Pour les patriotes de la _Tribune_, il s'agissait de mettre l'homme à
+l'abri de toute proscription, de n'accorder à personne de privilèges
+spéciaux pour des raisons de race ou de sa couleur.
+
+Il y avait avec eux des exilés de France, de ces vrais amis de la
+liberté qui trouvaient une occasion de se rendre utiles en tentant de
+nouveaux efforts pour l'amélioration des destinées de leurs semblables,
+dans ce pays que l'illustre Lafayette avait arrosé de son sang.
+
+Ils voulaient eux aussi faire respecter le citoyen, et non pas
+encourager les excès de l'ambition corrompue, de l'ignorance incapable.
+
+Ces régénérateurs étaient trop honorables, trop sincères dans leur haute
+conception du devoir pour avoir jamais recours aux stratagèmes de la
+bassesse et du mensonge. Ils disaient la vérité aux uns et aux autres et
+conseillaient certaines lenteurs, nécessaires en présence de
+complications dangereuses et difficiles à analyser.
+
+Si cette politique de patience et de réserve avait été suivie, le
+succès, pour être plus lent à venir, n'en eut pas moins été assuré; mais
+on voulut peut-être brusquer les événements, et alors ce fut la réaction
+terrible, fatale pour nous tous. Nos grands Créoles de l'école de la
+_Tribune_ cessèrent alors, de dégoût, leur résistance.
+
+Hâtons-nous toutefois d'ajouter que le règne des fourbes et des
+aventuriers fut de courte durée: tous, quand vint la crise suprême,
+tombèrent dans un même abîme d'humiliation.
+
+Les dilapidations et les perfidies mises à leur compte les ont fait
+connaître dans l'histoire comme des sujets infâmes, bien que toutes les
+accusations portées contre eux n'aient pas été prouvées.
+
+Quoiqu'il en soit, ne pouvant plus supporter les dépenses de
+publication, ne rencontrant que des désappointements et des trahisons,
+la _Tribune_ cessa de paraître, et les champions de nos libertés durent
+alors se contenter de murmurer isolément contre l'injustice de
+l'oppresseur, et contre les sourdes menées des forces corruptrices
+désormais triomphantes et souveraines dans les conseils du parti.
+
+Cependant, quoique affaiblis, ils n'étaient pas tout-à-fait hors de
+combat. Leurs rangs avaient diminué, par suite de quelques désertions,
+mais les déserteurs n'étaient que les pygmées. Les géants pouvaient
+encore se faire redouter, lorsque le besoin s'en faisait sentir et
+qu'ils voulussent se donner la peine d'entrer en lice.
+
+Malheureusement, les adhésions nouvelles finirent aussi par leur
+manquer, la jeune génération s'étant laissé absorber par les influences
+du temps: de sorte que, peu à peu, la mort faisant aussi son oeuvre, nos
+belles figures de 1860 finirent par disparaître. À l'époque de
+transition survenue après la déchéance de 1877, ils n'étaient plus
+hélas! qu'une faible poignée.
+
+C'est alors qu'ils tentèrent un suprême effort contre les premières
+tentations de ce mouvement réactionnaire dont la politique se poursuit
+encore jusqu'à nos jours, avec les résultats les plus alarmants.
+
+Sous le gouvernement Nicholls, un des premiers actes de l'administration
+fut la _séparation_ des enfants des écoles suivant leur couleur. C'était
+un premier coup de canif dans le pacte conclu entre le président Hayes
+et les chefs démocrates de l'État, qui avaient tout promis pour
+s'assurer le pouvoir.
+
+Nos patriotes, fidèles à leurs principes d'égalité, et sur la foi des
+promesses, ne voulaient pas accepter la politique nouvelle considérée
+par eux comme flétrissante.
+
+En conséquence, ils se présentèrent au _Bureau des Écoles publiques_,
+pour y soumettre leur projet contre ce règlement arbitraire. Ils
+visitèrent aussi le gouverneur, qu'on disait sympathique, et lui firent
+part des mêmes protestations. Malheureusement, ils ne purent réussir
+dans leurs démarches. Le gouvernement, obéissant à l'esprit de parti,
+resta inébranlable.
+
+Il resta décidé que l'on construirait des édifices particuliers pour
+recevoir les enfants de chaque race, que l'on instruirait séparément.
+
+La majorité des gens de couleur, séduits peut-être par les apparences,
+semblaient préférer la ségrégation à la communauté, nonobstant la perte
+de prestige et d'avantages divers qu'entraînerait la politique
+d'isolement.
+
+Cette différence d'opinion sur une question aussi vitale était contraire
+au bien-être des enfants, et elle faisait voir l'impossibilité de réunir
+dans une entente les hommes de la _Tribune_ et les disciples de la
+nouvelle École.
+
+Nos vieux défenseurs du droit assistèrent aux séances de la grande
+_Convention Constitutionnelle_, tenue sous la présidence du
+lieutenant-gouverneur Louis A. Wiltz, en 1879.
+
+Plusieurs délégués de couleur (mais de l'élément américain) y figuraient
+comme membres accrédités.
+
+C'est dans cette Convention que fut adoptée une ordonnance établissant
+l'Université du Sud, pour l'instruction supérieure des enfants de
+couleur de l'État.
+
+Les délégués noirs acceptèrent cette ordonnance qui, dans son principe
+même, venait en contradiction avec tout ce qui avait été précédemment
+tentés pour éloigner de l'État les distinctions de race devant la loi.
+C'est cette législation que M. Mary avait caractérisée de _ligue noire
+dans la Constitution_.
+
+Les hommes de couleur qui ont eu la lâcheté de sanctionner le principe
+de la séparation des races avaient figuré déjà dans la Constituante de
+1868: pour être conséquents, leur devoir était de s'abstenir, s'ils ne
+pouvaient se soutenir.
+
+Certes, ce n'était pas le rôle qui convenait aux représentants des
+opprimés, que d'avoir l'air de consentir à leur propre abaissement. Mais
+telle est la mentalité d'un grand nombre de ces personnages politiques,
+qu'ils n'ont jamais pu comprendre le côté sérieux de la vie,
+c'est-à-dire le devoir.
+
+Après ces évènements, qui firent gémir nos anciens champions, on n'a
+plus parlé d'eux comme puissance active et dirigeante dans nos démêlés
+politiques. C'était la fin. L'homme de couleur avait accepté la
+subordination légale, c'est-à-dire l'idée d'être traité
+_conventionnellement_ et non _constitutionnellement_.
+
+Le vote de ces représentants aidait à créer un système qu'ils savaient
+être un moyen d'enlever aux enfants de couleur les avantages de
+l'éducation destinée aux autres enfants de l'État. Ces hommes savaient
+que cette démarcation, une fois établie, surtout avec leur consentement,
+devait servir de base et de prétexte à d'autres mesures contraires aux
+intérêts et aux droits de nos citoyens. Ils savaient que cette action de
+leur part était un mouvement rétrograde, qu'ils sacrifiaient là tout le
+bien que le passé avait consacré et qu'eux-mêmes ils avaient travaillé à
+obtenir.
+
+
+=DE L'UNIFICATION=
+
+Nous devons maintenant revenir sur nos pas pour parler du mouvement de
+l'_Unification_, qui forme un épisode significatif dans la carrière
+politique de ces chefs si souvent mal jugés pour avoir été mal compris.
+
+Le lecteur se souviendra sans doute de la réponse que fit Benjamin
+Constant à Napoléon Bonaparte, lorsque ce dernier demandait à l'auteur
+de l'_Acte Additionnel de_ 1815, s'il était Bonapartiste ou Bourboniste.
+
+"Je suis patriotiste", répondit froidement ce publiciste à l'empereur.
+
+Nos grands patriotes étaient avant tout les amis, les partisans du
+principe. Aussi, lorsque les nobles citoyens qui avaient conçu le projet
+de l'unification les invitèrent à se joindre à eux, se rendirent-ils à
+leur demande sans la moindre hésitation. Guidés par le sentiment du
+devoir, ils étaient prêts à suivre toute lumière qui leur indiquât le
+chemin du salut.
+
+Le programme de l'_Unification_ contenait toutes les assurances et
+toutes les garanties possibles de liberté et de justice, ce qui, dans
+l'esprit de nos champions, était le gage d'un avenir heureux et
+prospère.
+
+Comme pour Benjamin Constant, le nom ne comptait pour rien, il
+s'agissait de l'oeuvre: l'oeuvre seule intéressait leurs motifs ou
+déterminait leur conduite.
+
+On nous rapporte que Formidor Desmazilière, un jour, en discutant le
+mouvement, fit observer à quelques-uns de ses amis qu'il ne demandait
+pas si tel était républicain ou tel autre démocrate ou libéral, que son
+seul désir était d'être considéré comme un _autre homme_ dans son pays,
+dans le pays que son père a défendu contre l'invasion étrangère.
+"Puisque", ajoutait-il, "ces messieurs nous reconnaissent nos droits;
+puisqu'ils nous promettent même la moitié des bénéfices échus
+naturellement à des associés d'une commune entreprise; puisqu'enfin ils
+nous garantissent _liberté, égalité_ et _fraternité_, nous n'avons rien
+de plus à demander. Notre devoir est donc de marcher avec ceux qui nous
+apportent ainsi la paix, l'ordre et le progrès, quels que soient leurs
+titres ou leurs antécédents".
+
+Le temps est venu prouver la sagesse de ce raisonnement.
+
+Le mouvement a échoué, mais nous en gardons la souvenance. S'il n'a pas
+réussi, c'est qu'il était prématuré. Le peuple n'était pas préparé à
+renoncer à sa manière de penser: on ne pouvait donc espérer le voir
+ratifier une politique destinée à renverser les usages établis.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+=La politique et le sentiment du devoir.--M. Aristide Mary et le Comité
+des Citoyens.--Dans nos derniers retranchements.--Défections et
+défaites.--À qui notre dernier merci!=
+
+
+=LA POLITIQUE ET LE SENTIMENT DU DEVOIR=
+
+Les hommes de la _Tribune_ qui, en 1872, proposèrent la candidature
+d'Aristide Mary au poste de gouverneur de l'État, étaient inspirés par
+le sentiment du devoir politique.
+
+Nous disons les "hommes de la _Tribune_", parce que nous voulons parler
+de ceux qui jamais n'avaient transigé, de ceux qui étaient demeurés
+fidèles aux principes de la droiture.
+
+L'idée n'était pas d'imposer Aristide Mary aux masses républicaines,
+parce qu'il était homme de couleur: on voulait tout simplement opposer
+une résistance morale à la funeste doctrine d'exclusion.
+
+En d'autres termes, je dirai que les partisans d'Aristide Mary ont
+revendiqué _le droit d'aspirer au poste_ de gouverneur, mais qu'ils
+n'ont pas convoité le poste même.
+
+Mary avait assez de bon sens, de patriotisme et d'expérience pour
+apprécier les difficultés de la situation. Il savait bien que dans cette
+Convention de 1872 l'or avait établi ses lois, et que les esclaves
+achetés ne devaient qu'obéir, même au détriment des principes.
+
+Il était préparé à la défaite, mais son nom était là comme un défi jeté
+à la face du préjugé de race.
+
+Mary savait que la majorité de cette convention était composée de
+_tripoteurs_, et que parmi ses propres gens, il se trouvait des
+traîtres.
+
+Mais il ne s'en plaignit pas. Il représentait le sentiment du devoir en
+politique, il se considérait très heureux d'avoir conservé assez
+d'influence pour faire respecter ses aspirations, ses convictions et ses
+principes.
+
+La population a le droit de s'enorgueillir d'un Aristide Mary et de tous
+ceux qui, comme lui, n'ont jamais reculé devant la vérité. Leurs vertus
+nous ont honorés et leurs sacrifices nous ont élevés. Nous devons leur
+en être reconnaissants.
+
+Mary a vécu assez longtemps pour suggérer la formation du Comité des
+Citoyens, lequel était composé de dix-huit membres. Ce fut le dernier
+acte de Mary dans la politique: nous y voyons la preuve qu'en dépit de
+ses soixante-dix ans, le sentiment du devoir existait vivace encore chez
+lui, et qu'il en respectait les dictées, comme il disait souvent, "coûte
+que coûte".
+
+
+=M. ARISTIDE MARY ET LE COMITE DES CITOYENS=
+
+C'est en 1890 que le Comité des Citoyens a été formé, alors qu'un retour
+au fanatisme exagéré de l'esprit de caste vint alarmer considérablement
+les Créoles de couleur.
+
+Il ne s'agissait plus de rencontres de rue: nous étions face à face avec
+l'homme d'État résolu à développer et à établir un système par lequel
+une portion de la population devait être soumise à la volonté de
+l'autre.
+
+Il fallait résister à cet état de choses, même sans espoir de réussite.
+
+L'idée de Mary était de donner une forme digne à la résistance, qui
+devait se manifester par une longue suite de procédures judiciaires.
+
+Le comité se composait comme suit:
+
+Arthur Estèves, _président_;
+C. Antoine, _vice-président_;
+Firmin Christophe, _secrétaire_;
+G. G. Johnson, _sous-secrétaire_;
+Paul Bonseigneur, _trésorier_.
+
+Laurent Auguste,
+R. L. Desdunes,
+Alcée Labat,
+Pierre Chevalier,
+N. E. Mansion,
+A. B. Kennedy,
+R. B. Baquié,
+A. J. Guiranovich,
+L. A. Martinet,
+L. J. Joubert,
+M. J. Piron,
+Eugène Luscy,
+E. A. Williams.
+
+L'organisation en fut faite à la Nouvelle-Orléans, le 5 septembre 1891.
+Ce comité, dans une adresse publiée dans les colonnes du _Crusader_, se
+fit connaître au public, expliqua son but et sa détermination, et
+demanda au peuple des secours d'argent pour l'aider dans son entreprise
+patriotique.
+
+Il se mit à l'oeuvre immédiatement, et en peu de temps il recueillit une
+somme considérable.
+
+Il put alors procéder sans obstacle à sa double mission, engageant la
+lutte légale et poursuivant le travail de propagande.
+
+Dès le début, il lui vint de fortes et précieuses adhésions de diverses
+parties du pays.
+
+Parmi les hommes éminents qui répandirent à notre appel, nous citons
+avec orgueil les Honorables Albion W. Tourgée et John M. Harlan, l'un,
+un célèbre publiciste, l'autre, un des neuf juges de la Cour Suprême des
+États-Unis.
+
+La population ne devrait jamais oublier ces nobles coeurs,
+particulièrement M. Tourgée.
+
+Celui-ci a versé son sang sur le champ de bataille, du côté de
+l'_Union_. Après la guerre, il a vécu parmi les opprimés, défendant leur
+cause au péril de sa vie, comme dans son ouvrage intitulé: _The Fool's
+Errand_.
+
+Pendant plus de trente ans, il n'a pas soutenu d'autres luttes que celle
+qu'il entreprit pour l'éducation des masses malheureuses, leur
+développement et leur avancement vers un meilleur destin, sous la
+protection des Institutions américaines.
+
+C'est cet homme qui fut un des premiers à offrir ses services au Comité.
+Ce dernier lui montra son appréciation en le retenant comme son
+principal conseiller légal. MM. Walker et Martinet lui étaient adjoints.
+On ne tarda pas à reconnaître la valeur de cette acquisition.
+
+Mais le côté légal n'était pas le seul à recevoir l'attention de M.
+Tourgée. Comme défenseur du faible, il remplissait les colonnes de
+l'_Inter-Ocean_ de ses articles à la logique inexorable sur les
+conditions de notre vie quotidienne.
+
+Nous pouvons dire du juge Harlan qu'il s'est montré toujours ferme et
+juste dans toutes les décisions de cette haute cour dont il a été un
+des membres les plus capables pendant plus de 33 ans. Il a toujours voté
+contre toute mesure tendant à l'abaissement du citoyen ou au mépris de
+la Constitution.
+
+Le Comité des Citoyens avait pour mission de protester un général contre
+l'adoption et la mise en vigueur des statuts qui établissaient des
+distinctions injustes et humiliantes contre la race de couleur, en
+Louisiane. Mais il s'est occupé particulièrement de l'Acte 111 de 1890.
+
+Cet Acte était le résultat d'une politique inaugurée en 1877.
+
+Il y était prévu que dans les convois, il y aurait des places séparées
+pour les blancs et pour les personnes de couleur. Comme il renfermait
+toutefois des clauses qui affectaient les chemins de fer faisant le
+trafic entre les États, on n'éprouva aucune difficulté à en obtenir
+l'annulation.
+
+Il faut dire qu'antérieurement au passage de cette loi, une délégation
+de citoyens de couleur avait visité la capitale de l'État, pour
+présenter aux membres de l'Assemblée Générale les objections de la
+population.
+
+Ces démarches n'eurent aucun succès.
+
+Nous avions compté sur l'appui possible d'hommes généreux tels qu'il en
+existait en 1879, et sur le prétendu patriotisme de quelques députés de
+couleur. Mais tout ceci fit défaut. La loi telle que modifiée fut
+adoptée, en dépit de la présence de ces représentants de couleur
+auxquels on prêtait de l'influence à cause, disait-on, de leurs rapports
+intimes avec la Compagnie de la Loterie de la Louisiane, alors
+considérée toute-puissante. On a souvent dit, dans le public, que loin
+de nous faire du bien, leurs relations avec cette Corporation ont
+beaucoup contribué à indisposer les esprits contre les noirs en général.
+
+Certes, leur position était nécessairement embarrassante, et il est
+douteux qu'ils fussent assez indépendants pour s'occuper sérieusement
+des volontés ou des droits du peuple dans la circonstance dont il est
+question.
+
+Dans tous les cas, la _Délégation_ de 1890 n'obtint aucune satisfaction
+ni des uns ni des autres.
+
+On résolut donc de commencer la bataille légale, et on choisit M. Daniel
+Desdunes pour tenter les premiers assauts contre l'Acte 111 de la
+Législature de la Louisiane.
+
+Conformément aux plans du Comité, M. Desdunes fut arrêté par un des
+membres de la police secrète, pour avoir pris passage dans un wagon
+destiné par la loi aux personnes de la race blanche exclusivement. On
+lui fit un procès, qui fut de courte durée, le tribunal ayant décidé que
+la loi était inconstitutionnelle, vu son incompatibilité avec la
+Constitution fédérale. Elle portait préjudice aux droits du commerce
+entre États. M. Desdunes fut donc acquitté.
+
+La seconde loi prohibait le mélange des races dans les convois voyageant
+d'un point à un autre, dans les limites de l'État.
+
+Pour attaquer ce second règlement, le Comité se fit représenter par M.
+Homère Plessy. Celui-ci ayant été condamné par la Cour Criminelle de
+l'État, le Comité interjeta appel en dernier ressort. Après avoir tenu
+l'affaire en suspens pendant plusieurs mois, la Cour Suprême fédérale,
+le juge Harlan, dissident, repoussa cet appel, et on dut alors se
+soumettre à l'inévitable, c'est-à-dire qu'on paya l'amende imposée:
+vingt-cinq dollars.
+
+Ainsi se termina le deuxième procès institué au nom du peuple contre la
+validité des Actes No 111 et autres. Notre défaite était la consécration
+de l'odieux principe de _ségrégation des races_.
+
+Nous aurions dû avoir dit que l'affaire Plessy avait été plaidée en
+première instance devant le juge Ferguson. M. Lionel Adams était
+l'avocat de la poursuite, et M. James Walker représentait le Comité.
+L'avocat d'État avait procédé sur la théorie du "contact répugnant" et
+soutenu la constitutionalité d'une loi basée sur une telle théorie.
+
+Il dit à la cour combien certains passagers étaient incommodé par des
+émanations provenant d'une trop grande promiscuité avec certaines
+personnes de couleur, et cet argument suffit pour établir la raison
+d'être de la loi.
+
+M. James Walker parla longuement pour la défense. Il dit qu'il ne
+concevait pas comment l'État pouvait condamner une partie de ses
+citoyens pour apaiser les répugnances des autres; que Blackstone devrait
+être placé au-dessus des dictionnaires quand il s'agit de la définition
+des délits, et que ce maître de la jurisprudence n'a laissé aucun texte
+sur lequel on pourrait se baser pour justifier les distinctions faites
+entre les races de diverses couleurs. Mais il y avait parti pris, et le
+magnifique plaidoyer de M. Walker ne put rien changer de ce qui était
+déjà résolu.
+
+Il n'y avait plus dorénavant à attendre des gens au pouvoir que la
+continuation de cette politique par laquelle le peuple devait être
+divisé en couches supérieures et en couches inférieures, suivant la
+couleur et l'origine.
+
+Le Comité ne tenta aucune contestation judiciaire à l'égard de la loi
+qui défend le mariage entre les deux races.
+
+Il s'attaqua néanmoins au côté moral de la loi, et, en temps et lieu, il
+fit présenter à l'Assemblée Générale de l'État un mémoire respectueux
+mais plein de raison et d'à-propos.
+
+Malgré l'hostilité prédominante, il rencontra chez certains membres de
+ce corps législatif de très honorables sympathies.
+
+Au nombre de ces amis de la justice, nous citerons les sénateurs Tissot
+et Caffery, tous deux morts aujourd'hui. Leur travail, comme défenseurs
+de la morale et de la liberté, ne sera jamais oublié.
+
+Il y en avait encore d'autres, mais ceux-là ne prirent pas de part
+directe à la lutte comme les deux personnages que nous venons de nommer.
+
+Le sénateur Caffery était le président du Comité judiciaire ayant charge
+du projet de loi; le juge Tissot, lui, porta la parole, longuement même,
+en opposition à cette mesure arbitraire.
+
+L'archevêque Janssens s'occupa activement de la question dans une lettre
+que l'éminent prélat eut la bienveillance d'adresser au sénateur
+Caffery, il montrait la nouvelle loi comme une violation de la liberté
+de conscience.
+
+Toutes ces mesures avaient été prises à la sollicitation du Comité des
+Citoyens. L'agitation entretenue par ce dernier et par le _Crusader_
+produisit ses fruits: le premier projet de loi contre le sacrement du
+mariage et la liberté individuelle ne fut pas même mis en délibération.
+
+Toutefois, cette odieuse mesure inspirée par le préjugé devait
+reparaître bientôt.
+
+En 1894, la question était reprise et, en 1896, la loi, adoptée enfin,
+était en pleine vigueur: c'était la loi Gauthreaux. Disons que M.
+Gauthreaux, jusqu'à ce moment-là, n'avait pas craint de se tenir du côté
+de la justice. En 1894, il n'y eut ni intervention ni intercession. La
+population resta abandonnée à ses misères, à tel point qu'elle pouvait
+regarder la charité chrétienne comme un nouveau paradoxe.
+
+Le Comité avait perdu ses défenseurs: l'archevêque restait inactif, le
+sénateur Tissot était mort, et le sénateur d'État Caffery était passé au
+Sénat des États-Unis. La coopération de ces trois hommes formait la clef
+de voûte de nos espérances; lorsqu'ils nous firent défaut, nous sommes
+restés sans soutien et sans consolation. Les appuis auxiliaires, une
+fois libres, émancipés des influences principales, changèrent
+naturellement leur attitude.
+
+Les plus timides de ces inconstants ont cédé par crainte des menaces,
+les autres ont obéi à d'autres motifs, mais tous indistinctement sont
+retournés à leurs anciennes alliances.
+
+Malgré ces contretemps, le Comité ne s'est pas laissé vaincre par le
+découragement.
+
+Il avait encore à son service le _Crusader_, journal quotidien fondé par
+l'Hon. L. A. Martinet. Ce journal était une puissance. Il se publiait
+sous les auspices d'un Bureau de Direction, mais sous la rédaction et le
+contrôle immédiat de M. Louis A. Martinet. Celui-ci avait apporté à son
+oeuvre beaucoup de conscience, d'énergie et de talent, et il s'était
+fait respecter par son courage et sa fidélité aux principes
+républicains.
+
+Intransigeant dans ses idées, invincible dans sa persévérance, précis et
+varié dans son style, il reflétait dans les colonnes de son journal les
+aspirations du peuple dans toute leur force et dans toute leur pureté.
+
+Mais cet organe, tout utile et tout indépendant qu'il se montrât dans
+l'expression de ses vues et dans l'accomplissement de ses mandats, tout
+influent qu'il semblât être dans la communauté, dut comme ses
+prédécesseurs succomber, faute d'encouragement et de secours.
+
+Nous ne pouvons attribuer cette chute qu'au découragement des uns et à
+la pénurie des autres.
+
+Les gens qui ont des moyens et qui auraient pu soutenir le journal se
+sont sans doute effrayés des difficultés croissantes de la situation.
+
+Voyant que les amis de la justice étaient ou morts ou indifférents, ils
+ont cru que la continuation de la croisade serait non seulement
+infructueuse, mais décidément dangereuse.
+
+Voyant encore que les oppresseurs n'imposaient pas de bornes à leur
+tyrannie, qu'ils mettaient tout leur génie à multiplier les lois
+dégradantes contre la population de couleur, nos gens crurent qu'il
+était mieux de souffrir en silence que d'attirer l'attention sur leur
+infortune et sur leur impuissance.
+
+Nous ne partageons pas ces raisonnements. Nous croyons qu'il est plus
+noble et plus digne de lutter quand même, que de se montrer passif et
+résigné. La soumission absolue augmente la puissance de l'oppresseur et
+fait douter du sentiment de l'opprimé.
+
+M. Arthur Estèves, le président du Comité, était un patriote sur, actif
+et dévoué. Il a rempli son devoir jusqu'à la fin.
+
+C'était un homme sur lequel le peuple pouvait compter pour toute espèce
+d'entreprises. Comme M. Bonseigneur, il était tout entier à la cause:
+aussi a-t-il rendu de grands services, pour lesquels la population doit
+lui garder une vive reconnaissance.
+
+M. Estèves, avant de se joindre au Comité des Citoyens, s'était déjà
+acquis une certaine réputation comme président des directeurs de l'École
+des Orphelins Indigents.
+
+C'était l'homme que la population avait choisi, en 1884, pour relever
+cette institution de ses ruines. Par sa probité, son activité et sa
+libéralité, il a non seulement remis l'École sur pied, mais il a
+matériellement contribué à en augmenter les ressources.
+
+Un homme qui avait obtenu de si bons résultats se recommandait
+facilement à la confiance. À la première réunion du comité, il fut élu à
+l'unanimité à la première place, qu'il occupa avec honneur jusqu'à la
+fin.
+
+La population peut se féliciter d'avoir eu comme défenseurs de sa cause
+des hommes tels que Bonseigneur, Martinet et Estèves.
+
+Pas le moindre soupçon n'est venu ternir la pureté de leurs actions,
+pendant les quatre années qu'ils ont conduit les luttes du Comité.
+
+Estèves était Louisianais de famille, mais Haïtien de naissance. Il est
+mort à la Nouvelle-Orléans en 1906, à l'âge de 71 ans. À l'époque de sa
+mort, il travaillait à son métier de voilier.
+
+
+=À QUI NOTRE DERNIER MERCI!=
+
+Quant à M. Bonseigneur, on peut avec raison l'appeler _l'homme de 1890_.
+Après la formation du Comité des Citoyens, il était nécessaire d'avoir
+une caution.
+
+Le Comité allait traiter avec la justice, par conséquent, il lui fallait
+être préparé à remplir les formalités imposées.
+
+Dès le moment que M. Bonseigneur avait dit aux membres du Comité: "Je
+suis avec vous", il se mit tout entier à leur disposition. Il assistait
+aux réunions et entretenait l'animation patriotique parmi les membres;
+il se rendait en personne partout où sa présence, sa caution ou ses
+conseils étaient requis pour le bien de la cause commune. Enfin, il
+était, comme on dit, la cheville ouvrière des entreprises du Comité,
+l'agent indispensable à la marche et au développement de ses desseins et
+de ses opérations.
+
+Grâce à lui, aucune des démarches du Comité n'a échoué, aucun de ses
+plans n'a langui.
+
+Les tribunaux, il est vrai, ont repoussé nos prétentions, mais grâce aux
+bons et loyaux offices de M. Bonseigneur, notre peuple a eu la
+satisfaction de pousser au pied du mur le gouvernement américain
+agissant par le ministère de l'une de ses branches constitutives.
+
+Digne fils d'un vétéran de 1814-15, ce vaillant citoyen a résisté
+jusqu'au bout de ses moyens à cette usurpation inouïe inspirée par la
+haine et le préjugé. Les générations futures se le rappelleront.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nos Hommes et Notre Histoire, by
+Rodolphe Lucien Desdunes
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOS HOMMES ET NOTRE HISTOIRE ***
+
+***** This file should be named 20554-8.txt or 20554-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/0/5/5/20554/
+
+Produced by Marilynda Fraser-Cunliffe, Chuck Greif, African
+American Biographical Database and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/20554-8.zip b/20554-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..7260473
--- /dev/null
+++ b/20554-8.zip
Binary files differ
diff --git a/20554-h.zip b/20554-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..29a4ee5
--- /dev/null
+++ b/20554-h.zip
Binary files differ
diff --git a/20554-h/20554-h.htm b/20554-h/20554-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..5d16772
--- /dev/null
+++ b/20554-h/20554-h.htm
@@ -0,0 +1,6652 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml">
+ <head>
+ <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+ <title>
+ The Project Gutenberg eBook of Nos Hommes Et Notre Histoire, by R.-L. Desdunes.
+ </title>
+ <style type="text/css">
+/*<![CDATA[ XML blockout */
+<!--
+ p { margin-top: .75em;
+ text-align: justify;
+ margin-bottom: .75em;
+ text-indent: 2%;
+ }
+ p.n {text-indent: 0%;}
+ p.r {text-align: right;}
+ p.d {text-align: center;
+ margin-top: 2em;
+ margin-bottom: 2em;
+ }
+ sup {font-size: 55%;}
+ h1,h2,h3 {
+ text-align: center;
+ clear: both;
+ }
+ hr { width: 33%;
+ margin-top: 2em;
+ margin-bottom: 2em;
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+ clear: both;
+ }
+ table {margin-left: auto; margin-right: auto;}
+ body{margin-left: 10%;
+ margin-right: 10%;
+ background:#fdfdfd;
+ color:black;
+ font-family: "Times New Roman", serif;
+ font-size: large;
+ }
+ img {border: none;}
+ a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; }
+ .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */
+ /* visibility: hidden; */
+ position: absolute;
+ left: 92%;
+ font-size: 75%;
+ text-align: right;
+ color: gray;
+ background-color: #ffffff;
+ } /* page numbers */
+ .blockquot{margin-left: 5%; margin-right: 10%;}
+ .c {text-align: center;}
+ .smcap {font-variant: small-caps;}
+ .figcenter {margin: auto; text-align: center;}
+
+ .figleft {float: left; clear: left; margin-left: 0; margin-bottom: 1em; margin-top:
+ 1em; margin-right: 1em; padding: 0; text-align: center;}
+
+ .figright {float: right; clear: right; margin-left: 1em; margin-bottom: 1em;
+ margin-top: 1em; margin-right: 0; padding: 0; text-align: center;}
+ .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;}
+ .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;}
+ .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .5em; text-decoration: none;}
+ .poem {margin-left: 20%; margin-right:10%; text-align: left;}
+ .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;}
+ .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
+ .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
+ .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
+ .poem span.i1 {display: block; margin-left: 1em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
+ .poem span.i17 {display: block; margin-left: 17em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
+ .poem span.i6 {display: block; margin-left: 6em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
+ .poem span.i8 {display: block; margin-left: 8em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
+ .poem span.i9 {display: block; margin-left: 9em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
+ // -->
+ /* XML end ]]>*/
+ </style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's Nos Hommes et Notre Histoire, by Rodolphe Lucien Desdunes
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Nos Hommes et Notre Histoire
+ Notices biographiques accompagnées de reflexions et de
+ souvenirs personnels
+
+Author: Rodolphe Lucien Desdunes
+
+Release Date: February 10, 2007 [EBook #20554]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOS HOMMES ET NOTRE HISTOIRE ***
+
+
+
+
+Produced by Marilynda Fraser-Cunliffe, Chuck Greif, African
+American Biographical Database and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>NOS HOMMES</h1>
+<h3>ET</h3>
+<h1>NOTRE HISTOIRE</h1>
+
+<p class="c"><b>Notices biographiques accompagn&eacute;es de reflexions et de souvenirs
+personnels.</b></p>
+
+<p class="c n">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c">Hommage &agrave; la population cr&eacute;ole, en souvenir des grands hommes qu'elle a
+produits et des bonnes choses qu'elle a accomplies.</p>
+
+<h3><b>PAR</b></h3>
+<h2>R.-L. DESDUNES</h2>
+
+<p class="r">"De quelques superbes distinctions que se flattent<br />les hommes, ils
+sont tous de la m&ecirc;me origine".<br /><br />
+<span class="smcap">Bossuet.</span></p>
+
+<p class="c n"><img src="images/001.png" alt="image" /></p>
+
+<p><br />&nbsp;<br /></p>
+
+<p class="c">
+MONTREAL<br />
+ARBOUR &amp; DUPONT, <span class="smcap">IMPRIMEURS-&Eacute;DITEURS</span><br />
+419 et 421, rue Saint-Paul<br />
+<br />
+1911<br />
+</p>
+<p class="c n">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<h2><a name="Table_des_Matieres" id="Table_des_Matieres"></a><b>Table des Mati&egrave;res</b></h2>
+
+<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="0">
+<tr><td align="center">
+<a href="#AVANT-PROPOS"><b>AVANT-PROPOS</b></a><br /><br />
+Avant-propos.<br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_I"><b>CHAPITRE I</b></a><br /><br />
+Les Cr&eacute;oles de couleur libres et la Campagne de 1814-15.&mdash;Hippolyte Castra.<br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_II"><b>CHAPITRE II</b></a><br /><br />
+Les "Cenelles".&mdash;M. Armand Lanusse et son temps.<br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_III"><b>CHAPITRE III</b></a><br /><br />
+Une d&eacute;dicace.&mdash;Les collaborateurs des "Cenelles".&mdash;Notices biographiques.<br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_IV"><b>CHAPITRE IV</b></a><br /><br />
+Les Collaborateurs des "Cenelles" (suite).&mdash;Notices biographiques.<br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_V"><b>CHAPITRE V</b></a><br /><br />
+Beaumont et la chanson cr&eacute;ole.&mdash;L'affaire Toucoutou.&mdash;Po&egrave;tes et journalistes.<br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_VI"><b>CHAPITRE VI</b></a><br /><br />
+Le Cr&eacute;ole dans les arts et les professions lib&eacute;rales&mdash;Une page de notre histoire politique.&mdash;Ma&icirc;tre d'armes populaire.&mdash;Figure du pass&eacute;.<br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_VII"><b>CHAPITRE VII</b></a><br /><br />
+La musique chez les Cr&eacute;oles.&mdash;Rivalit&eacute;s d'artistes.&mdash;Jusqu'o&ugrave; va le pr&eacute;jug&eacute;.<br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIII"><b>CHAPITRE VIII</b></a><br /><br />
+Nos philanthropes du pass&eacute;.&mdash;Comment le Cr&eacute;ole de couleur sait donner.<br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_IX"><b>CHAPITRE IX</b></a><br /><br />
+Les femmes cr&eacute;oles.&mdash;Dans les sanctuaires catholiques.&mdash;La g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de M<sup>me</sup> Bernard Couvent.<br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_X"><b>CHAPITRE X</b></a><br /><br />
+L'&eacute;migration de 1858.&mdash;La politique de l'empereur Faustin I<sup>er</sup>, d'Ha&iuml;ti.&mdash;Deux grandes figures: Emile Desdunes, le capitaine Octave Rey.<br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_XI"><b>CHAPITRE XI</b></a><br /><br />
+La g&eacute;n&eacute;ration de 1860.&mdash;Le h&eacute;ros Andr&eacute; Cailloux.&mdash;Le pr&eacute;sident Johnson et la question des races.&mdash;Nos luttes politiques: patriotes et aventuriers.<br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_XII"><b>CHAPITRE XII</b></a><br /><br />
+La politique et le sentiment du devoir.&mdash;M. Aristide Mary et le Comit&eacute; des Citoyens.&mdash;Dans nos derniers retranchements.&mdash;D&eacute;fections et d&eacute;faites.&mdash;&Agrave; qui notre dernier merci.<br /><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS"></a>AVANT-PROPOS</h2>
+
+
+<p>J'aime le Cr&eacute;ole de couleur. Je l'aime surtout quand il parle ma langue.
+Il est alors un peu mon cousin.</p>
+
+<p>Qu'importe la teinte de la peau? Son p&egrave;re &eacute;tait venu ici de Marseilles
+peut-&ecirc;tre ou de Bordeaux, mes anc&ecirc;tres &agrave; moi &eacute;taient partis du H&acirc;vre:
+Provence, Guyenne ou Normandie, n'est-ce pas toujours la France?... Non,
+je ne veux pas, comme le terre &agrave; terre Anglo-saxon ou le protestant
+&eacute;troit, pr&eacute;tendre que mon sang latin se soit corrompu en se m&ecirc;lant dans
+ses veines au sang de l'Africain. Fran&ccedil;ais, je retrouve chez lui ma
+mentalit&eacute; et sens vibrer tous mes sentiments &agrave; l'unisson des siens;
+catholique, je m'incline devant le Noir &oelig;uvre du Cr&eacute;ateur, et confesse
+que ma part des m&eacute;rites de la Passion du Christ n'est pas plus large que
+la sienne.</p>
+
+<p>J'ajouterai: quand les soldats de Lee rendaient leurs armes &agrave;
+Appomattox, je n'&eacute;tais pas n&eacute;. Ce qui veut dire que je n'ai nullement &agrave;
+venger sur le noir ou le Cr&eacute;ole de couleur des humiliations et des
+d&eacute;faites subies il y a cinquante ans aux mains de Grant ou de
+Sherman....</p>
+
+<p>Je l'aime, mon <i>cousin</i>, parce qu'il sait aimer; je l'aime parce qu'il
+sait pleurer. L'ilote vulgaire, lui, ne conna&icirc;t pas les larmes: lorsque
+se fait plus lourd le joug de l'oppresseur, il plie plus bas l'&eacute;chine,
+voil&agrave; tout. Il n'en est pas ainsi du Cr&eacute;ole de couleur. J'ai vu des
+m&egrave;res essuyer une larme furtive, pendant qu'elles me parlaient du sort
+que font &agrave; leurs enfants les lois de s&eacute;gr&eacute;gation; j'ai vu des hommes
+virils crisper les poings et pleurer aussi, mais de col&egrave;re, au sentiment
+de leur compl&egrave;te impuissance. Oh! alors plus que jamais j'ai senti que
+de fait il existe chez eux une <i>moiti&eacute; de moi-m&ecirc;me</i>!</p>
+
+<p>Aussi lorsque, il y a quelques semaines, l'auteur de <i>Nos Hommes et
+Notre Histoire</i> me parla de manuscrits dormant au fond de ses tiroirs,
+r&eacute;clamai-je instamment la faveur de les lire et de les livrer &agrave; la
+publicit&eacute;. Et je ne regrette certes pas d'avoir m&ecirc;me insist&eacute; jusqu'&agrave;
+l'importunit&eacute;, puisque j'ai r&eacute;ussi &agrave; faire prendre au pr&eacute;sent ouvrage la
+route de l'imprimerie.</p>
+
+<p>Qu'on lise et qu'on fasse lire <i>Nos Hommes et Notre Histoire</i>. C'est le
+r&eacute;cit (tout simple, sans la moindre pr&eacute;tention) des bonnes actions
+accomplies par des gens qui nous touchent de pr&egrave;s. C'est aussi le r&eacute;cit
+de leurs souffrances.</p>
+
+<p>Il est vrai que, pour &ecirc;tre n&eacute;s aux &Eacute;tats-Unis, les personnages dont il
+est fait mention n'ont pas (Barnums ou docteurs Cook) rempli le monde du
+bruit de leurs exploits, mais on conviendra que tous avaient beaucoup de
+c&oelig;ur et beaucoup d'esprit.</p>
+
+<p>C'est en cela surtout qu'ils &eacute;taient Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>M. R.-L. Desdunes n'a pas eu l'avantage de voir, dans sa jeunesse, les
+portes des coll&egrave;ges et des Universit&eacute;s de la Louisiane s'ouvrir devant
+lui. Comme les autres Cr&eacute;oles de couleur anxieux de se familiariser avec
+les beaut&eacute;s de la langue de Racine, il dut s'instituer son propre
+pr&eacute;cepteur. Il a montr&eacute; l&agrave; du courage; il en montre plus encore
+aujourd'hui qu'il consent &agrave; braver la critique&mdash;la malveillance
+peut-&ecirc;tre&mdash;au point de prendre devant le public la responsabilit&eacute; d'un
+travail litt&eacute;raire aussi consid&eacute;rable.</p>
+
+<p>Les difficult&eacute;s qu'il a eu &agrave; vaincre se sont encore trouv&eacute;es accentu&eacute;es
+du fait qu'il souffre de c&eacute;cit&eacute; presque compl&egrave;te: ce qui ajoute &agrave; la
+beaut&eacute; et au m&eacute;rite de son effort.</p>
+
+<p>Rien ne l'a arr&ecirc;t&eacute;. Il tenait &agrave; nous faire conna&icirc;tre les Cr&eacute;oles, ses
+fr&egrave;res, convaincu que c'&eacute;tait nous les faire estimer.</p>
+
+<p class="r">L. M.</p>
+<p>Nouvelle-Orl&eacute;ans, 1<sup>er</sup> novembre 1911.<br />
+</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="NOS_HOMMES_ET_NOTRE_HISTOIRE" id="NOS_HOMMES_ET_NOTRE_HISTOIRE"></a>NOS HOMMES ET NOTRE HISTOIRE</h2>
+
+<p class="c"><b>Notices biographiques accompagn&eacute;es de r&eacute;flexions et de souvenirs
+personnels</b></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE I</h2>
+
+<p class="c"><b>Les Cr&eacute;oles de couleur libres et la Campagne de 1814-15.&mdash;Hippolyte
+Castra.</b></p>
+
+<p class="r">"Une injustice faite &agrave; un seul est une menace faite &agrave; tous."
+<br />(<span class="smcap">Montesquieu.</span>)</p>
+
+
+<p>On ne peut faire mention de la campagne m&eacute;morable de 1814-15, sans se
+rappeler que les hommes de couleur libres y ont combattu c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te
+avec les autres soldats du g&eacute;n&eacute;ral Jackson.</p>
+
+<p>Il y avait &agrave; cette &eacute;poque trois classes d'hommes de couleur en
+Louisiane: les enfants du sol, ceux qui &eacute;taient originaires de la
+Martinique et ceux qui venaient de Saint-Domingue. &Eacute;tant tous Cr&eacute;oles,
+ils vivaient toutefois en bons termes et s'unissaient en toute
+circonstance comme s'ils eussent &eacute;t&eacute; du m&ecirc;me endroit et de la m&ecirc;me
+famille: comme le font d'ailleurs toujours les gens nouvellement arriv&eacute;s
+dans un pays.</p>
+
+<p>Il y avait entre eux communaut&eacute; d'origine, de langue et de m&oelig;urs, mais
+par-dessus tout, ayant &agrave; subir le m&ecirc;me sort, ils se rencontraient
+toujours dans la voie du malheur, et leurs confidences devaient &ecirc;tre
+semblables en tous points.</p>
+
+<p>&Agrave; l'approche des Anglais, le g&eacute;n&eacute;ral Jackson fit appel &agrave; tous les
+habitants indistinctement, mais en m&ecirc;me temps, il ne manqua pas de
+s'adresser particuli&egrave;rement &agrave; l'orgueil patriotique des hommes de
+couleur, qu'il invita &agrave; prendre les armes.</p>
+
+<p>Les termes flatteurs dans lesquels cet appel &eacute;tait formul&eacute; ne laissaient
+aucun doute sur les opinions du g&eacute;n&eacute;ral en chef. Il &eacute;tait convaincu que
+les hommes de couleur avaient le droit de d&eacute;fendre le sol attaqu&eacute;, et
+que le gouvernement am&eacute;ricain commettait une grave erreur en refusant de
+les recevoir sous les drapeaux.</p>
+
+<p>La d&eacute;claration encourageante de l'illustre soldat, accept&eacute;e de bonne
+foi, provoqua chez tous un vif enthousiasme, car personne ne doutait
+qu'elle n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; faite avec franchise et sinc&eacute;rit&eacute;. Les patriotes de
+couleur r&eacute;pondirent donc en grand nombre &agrave; cet appel. Leurs &eacute;tats de
+services dans la campagne de Chalmette furent d'une valeur incontestable
+au point de vue de l'int&eacute;r&ecirc;t et de l'honneur de la nation. Apr&egrave;s la
+bataille, le g&eacute;n&eacute;ral Jackson les f&eacute;licita, faisant observer que leur
+conduite avait d&eacute;pass&eacute; ses esp&eacute;rances. Mais l&agrave; s'est arr&ecirc;t&eacute;e toute la
+r&eacute;compense.</p>
+
+<p>Ces hommes dont la fid&eacute;lit&eacute; et les services avaient &eacute;t&eacute; reconnus si
+solennellement ont cependant continu&eacute; de vivre dans toutes les
+conditions d&eacute;savantageuses que leur imposait le pays, tout comme s'ils
+n'avaient rien accompli pour ce dernier. Ils durent se contenter des
+propos mielleux qu'on leur avait prodigu&eacute;s avant l'action et des &eacute;loges
+pompeux mais vides qu'ils re&ccedil;urent apr&egrave;s la victoire. Plus tard, ces
+louanges se chang&egrave;rent m&ecirc;me en l&acirc;ches insinuations, en malicieuses
+calomnies. Il &eacute;tait donc juste que ces h&eacute;ros m&eacute;connus se plaignissent de
+tant d'ingratitude.</p>
+
+<p>Il est vrai que par une action tardive, le gouvernement leur fit
+concession du titre de v&eacute;t&eacute;rans et leur accorda une l&eacute;g&egrave;re pension; mais
+leur &eacute;tat civil resta le m&ecirc;me: une modification du Code Noir, qui leur
+donnait le droit de vivre, de jouir, de poss&eacute;der, de succ&eacute;der.</p>
+
+<p>&Agrave; cause de son &eacute;tat de d&eacute;pendance m&ecirc;me le Cr&eacute;ole de couleur ne pouvait
+commander le respect; il devenait un objet de haine, de m&eacute;pris ou
+d'injustice selon les caprices du moment. Tous ses droite &eacute;taient
+pr&eacute;caires, ils &eacute;taient modifiables ou r&eacute;vocables selon le bon plaisir de
+la classe gouvernante. Hippolyte Castra &eacute;tait du nombre de ces citoyens
+m&eacute;connus, de ces h&eacute;ros repouss&eacute;s, il partageait avec eux l'amertume des
+d&eacute;ceptions &eacute;prouv&eacute;es.</p>
+
+<p>La population avait besoin d'un chantre; elle l'a trouv&eacute; tout justement
+dans cet homme qu'on pourrait comparer &agrave; Roget et Dubois.</p>
+
+<p>Castra a eu le beau talent de chanter le courage, la vaillance et la
+fid&eacute;lit&eacute; de cette superbe phalange cr&eacute;ole. Il n'a pas oubli&eacute; de r&eacute;clamer
+pour elle la place d'honneur qu'elle m&eacute;ritait d'occuper au banquet du
+triomphe, mais qui lui fut refus&eacute;e par l'injustice et les pr&eacute;jug&eacute;s. Nous
+devons &agrave; Castra toute notre reconnaissance, et la meilleure mani&egrave;re de
+nous acquitter de notre dette envers lui, c'est de conserver
+pr&eacute;cieusement sa composition si patriotique. En voici le texte dans son
+entier, tel qu'il existe dans les cahiers de nos familles:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">LA CAMPAGNE DE 1814-15<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Je me souviens qu'un jour, dans mon enfance,<br /></span>
+<span class="i0">Un beau matin, ma m&egrave;re, en soupirant,<br /></span>
+<span class="i0">Me dit: "Enfant, embl&egrave;me d'innocence,<br /></span>
+<span class="i0">Tu ne sais pas l'avenir qui t'attend.<br /></span>
+<span class="i0">Sous ce beau ciel tu crois voir ta patrie:<br /></span>
+<span class="i0">De ton erreur, reviens, mon tendre fils,<br /></span>
+<span class="i0">Et crois surtout en ta m&egrave;re ch&eacute;rie...<br /></span>
+<span class="i0">Ici, tu n'es qu'un objet de m&eacute;pris."<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Dix ans apr&egrave;s, sur nos vastes fronti&egrave;res,<br /></span>
+<span class="i0">On entendit le canon des Anglais,<br /></span>
+<span class="i0">Et puis ces mots: "Courons vaincre, mes fr&egrave;res,<br /></span>
+<span class="i0">Nous sommes tous n&eacute;s du sang Louisianais".<br /></span>
+<span class="i0">&Agrave; ces doux mots, en embrassant ma m&egrave;re,<br /></span>
+<span class="i0">Je vous suivis en r&eacute;p&eacute;tant vos cris,<br /></span>
+<span class="i0">Ne pensant pas, dans ma course guerri&egrave;re,<br /></span>
+<span class="i0">Que je n'&eacute;tais qu'un objet de m&eacute;pris.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">En arrivant sur le champ de bataille,<br /></span>
+<span class="i0">Je combattis comme un brave guerrier:<br /></span>
+<span class="i0">Ni les boulets non plus que la mitraille,<br /></span>
+<span class="i0">Jamais, jamais, ne purent m'effrayer.<br /></span>
+<span class="i0">Je me battais avec cette vaillance<br /></span>
+<span class="i0">Dans l'espoir seul de servir mon pays,<br /></span>
+<span class="i0">Ne pensant pas que pour ma r&eacute;compense,<br /></span>
+<span class="i0">Je ne serais qu'un objet de m&eacute;pris.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Apr&egrave;s avoir remport&eacute; la victoire,<br /></span>
+<span class="i0">Dans ce terrible et glorieux combat,<br /></span>
+<span class="i0">Vous m'avez tous, dans vos coupes, fait boire.<br /></span>
+<span class="i0">En m'appelant un valeureux soldat.<br /></span>
+<span class="i0">Moi, sans regret, avec un c&oelig;ur sinc&egrave;re,<br /></span>
+<span class="i0">H&eacute;las! j'ai bu, vous croyant mes amis,<br /></span>
+<span class="i0">Ne pensant pas, dans ma joie &eacute;ph&eacute;m&egrave;re,<br /></span>
+<span class="i0">Que je n'&eacute;tais qu'un objet de m&eacute;pris.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Mais, aujourd'hui tristement je soupire,<br /></span>
+<span class="i0">Car j'aper&ccedil;ois en vous un changement;<br /></span>
+<span class="i0">Je ne vois plus ce gracieux sourire<br /></span>
+<span class="i0">Qui se montrait, autrefois, si souvent,<br /></span>
+<span class="i0">Avec &eacute;clat sur vos mielleuses bouches.<br /></span>
+<span class="i0">Devenez-vous pour moi des ennemis?...<br /></span>
+<span class="i0">Ah! je le vois dans vos regards farouches<br /></span>
+<span class="i0">Je ne suis plus qu'un objet de m&eacute;pris.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Quelques Cr&eacute;oles de bonne foi voudraient attribuer ces vers &agrave; la plume
+de Nicol Riquet, un de nos po&egrave;tes des <i>Cenelles</i>, mais nous n'avons
+aucune raison de croire que semblable source ait pu produire une
+composition aussi gravement con&ccedil;ue.</p>
+
+<p>M. Riquet nous a laiss&eacute; le <i>Rondeau Redoubl&eacute;</i>, un morceau farci de
+pu&eacute;rilit&eacute;s. D'apr&egrave;s toute apparence, ce po&egrave;te avait le style enjou&eacute;,
+plus enclin &agrave; faire rire qu'&agrave; faire penser. Il &eacute;tait lui-m&ecirc;me un de ces
+"satisfaits" dont le caract&egrave;re &eacute;tait de s'&eacute;loigner des soucis, pour &ecirc;tre
+mieux pr&eacute;par&eacute; &agrave; jouir des plaisirs de la vie mat&eacute;rielle. Il est donc
+invraisemblable de lui attribuer la pi&egrave;ce que nous venons de citer.</p>
+
+
+<p class="d"><b>HIPPOLYTE CASTRA</b></p>
+
+<p>D'ailleurs, les hommes qui ont connu Hippolyte Castra et qui ont pris
+connaissance de son &oelig;uvre affirment que c'est ce grand Louisianais qui
+nous a fait don de cette composition noble et s&eacute;rieuse. Il est vraiment
+regrettable que cette derni&egrave;re n'ait pas trouv&eacute; sa place dans le cadre
+des <i>Cenelles</i>. Cette production valait la peine d'&ecirc;tre conserv&eacute;e comme
+l'expression vraie, digne et tendre d'un peuple d&eacute;sappoint&eacute; d'une fa&ccedil;on
+aussi cruelle qu'inattendue.</p>
+
+<p>Il n'y a rien de plus naturel que le d&eacute;but par lequel l'auteur rappelle
+la proph&eacute;tie de sa m&egrave;re: "Sous ce beau ciel tu crois voir ta patrie".
+Nos c&oelig;urs sentent bien l'&agrave;-propos de ces paroles touchantes.</p>
+
+<p>Et puis, parlant des souvenirs de son enfance, avec quelle sublime
+na&iuml;vet&eacute; il rapporte ces mots qu'il avait entendus: "Courons vaincre, mes
+fr&egrave;res!" Oh! n'est-ce pas ce que nous avons entendu en 1861, en 1865, en
+1898, et ce que nous entendons encore dans les moments difficiles? Nous
+sommes tous fr&egrave;res quand le danger nous menace, mais nous devenons des
+ennemis au retour de la s&eacute;curit&eacute;.</p>
+
+<p>&Eacute;coutez Castra dans le troisi&egrave;me couplet:</p>
+
+<p class="d">"Je combattis comme un brave guerrier".</p>
+
+<p>On le dit dans toutes les histoires, et malgr&eacute; le fait constat&eacute;, il n'y
+a pas de r&eacute;compense pour les services ni pour le courage du h&eacute;ros de
+couleur. Mais ce n'&eacute;tait pas tout. Le combat &eacute;tait terrible, et il a
+"remport&eacute; la victoire".</p>
+
+<p>Castra a eu le talent d'&eacute;tablir ses titres en faisant conna&icirc;tre ses
+succ&egrave;s. Mais la reconnaissance du pays s'est born&eacute;e &agrave; lui dire qu'il
+&eacute;tait un "valeureux soldat" et &agrave; le faire boire dans les coupes de la
+victoire.</p>
+
+<p>Tout-&agrave;-coup, tristement il soupire, parce qu'il s'aper&ccedil;oit d'un
+"changement". Il ne rencontre que des "regards farouches" et se voit
+devenu un "objet de m&eacute;pris": c'est la r&eacute;compense de ses triomphes et de
+ses sacrifices.</p>
+
+<p>Il n'y a pas &agrave; douter de la valeur de cette pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>Castra a chant&eacute; l'infortune de ses compatriotes, et ses strophes
+path&eacute;tiques seront toujours pour nous un sujet palpitant &agrave; cause des
+grandes circonstances qui les ont dict&eacute;es, &agrave; cause surtout des profondes
+amertumes qui les ont inspir&eacute;es. Le sort d'Og&eacute; et de l'Ouverture attire
+plus l'attention que la couleur de leur front ou que la nature de leurs
+p&eacute;rilleuses entreprises. Il en est de m&ecirc;me de P&eacute;tion, fondateur de la
+R&eacute;publique d'Ha&iuml;ti: on oubliera chez ce dernier le jeune homme qui a
+&eacute;tonn&eacute; le monde par sa sagesse, son g&eacute;nie et ses actions, pour se
+rappeler celui qui ne fit verser des larmes qu'&agrave; sa mort, lorsqu'il
+succomba au chagrin en se voyant incapable de r&eacute;aliser ses esp&eacute;rances &agrave;
+l'&eacute;gard de son peuple tout fra&icirc;chement sorti de la r&eacute;volution.</p>
+
+<p>Le martyre d'Abraham Lincoln l'a rendu la seconde idole du peuple
+am&eacute;ricain. Bien qu'il ait sauv&eacute; la nation des p&eacute;rils de la d&eacute;sunion,
+bien qu'il ait aboli l'esclavage en donnant la libert&eacute; &agrave; quatre millions
+de noirs, tous ces bienfaits r&eacute;unis n'ont pu entourer son nom d'autant
+de v&eacute;n&eacute;ration que ne l'a fait le coup de pistolet de l'acteur Wilkes
+Booth. La raison guide l'homme, la raison veut qu'il s'attendrisse &agrave; la
+vue ou au souvenir de l'infortune:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">La sensibilit&eacute; dans l'&acirc;me se retrouve<br /></span>
+<span class="i0">Et la fait compatir au malheur qu'on &eacute;prouve.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h2>
+
+<p class="c"><b>Les "Cenelles".&mdash;M. Armand Lanusse et son temps.</b></p>
+
+
+<p class="d"><b>LES "CENELLES"</b></p>
+
+<p>Le volume intitul&eacute; <i>Les Cenelles</i> est un petit livre de deux-cent-neuf
+pages, contenant les po&eacute;sies &eacute;crites par dix-sept Cr&eacute;oles de la
+Louisiane. Il a &eacute;t&eacute; publi&eacute; par ces derniers en 1843. Il se trouve aussi
+dans ce livre des citations de quelques hommes bien connus comme
+litt&eacute;rateurs et g&eacute;n&eacute;ralement estim&eacute;s par les services signal&eacute;s qu'ils
+ont rendus &agrave; la cause du progr&egrave;s, de la justice et de l'humanit&eacute;: Victor
+Hugo, Lamennais, Lemoine, Lamartine, Mercier, tous des Fran&ccedil;ais dont le
+g&eacute;nie et les vues lib&eacute;rales ont contribu&eacute; puissamment &agrave; la gloire et au
+rel&egrave;vement des lettres et de la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Ce petit volume, tr&egrave;s rare aujourd'hui, fait partie de la litt&eacute;rature
+franco-louisianaise.</p>
+
+<p>Nous donnerons au public les noms de ceux qui ont collabor&eacute; &agrave; ce recueil
+et le titre de leurs pi&egrave;ces diverses. De plus, nous citerons
+<i>in-extenso</i> une production de chacun des po&egrave;tes, avec l'intention, non
+seulement de faire honneur &agrave; leur talent, mais encore de livrer leurs
+vers &agrave; l'appr&eacute;ciation de leurs descendants.</p>
+
+<p>Il ne faut pas oublier que <i>Les Cenelles</i> ont &eacute;t&eacute; &eacute;crites et publi&eacute;es &agrave;
+l'&eacute;poque de l'esclavage, que ceux qui y ont collabor&eacute; ne jouissaient pas
+des m&ecirc;mes avantages que d'autres hommes, par suite des lois de
+restriction et des pr&eacute;jug&eacute;s sociaux.</p>
+
+<p>Consid&eacute;r&eacute; &agrave; un point de vue philosophique, l'ouvrage des <i>Cenelles</i>
+repr&eacute;sente le triomphe de l'esprit humain sur les forces de
+l'obscurantisme. Car, il ne manquait pas de gens, en Louisiane, pour
+s'opposer &agrave; l'instruction et au d&eacute;veloppement de l'intelligence parmi
+les masses de couleur.</p>
+
+<p>En face de ces circonstances et des motifs qui ont inspir&eacute; nos p&egrave;res,
+cette &oelig;uvre litt&eacute;raire nous vient en ce moment comme un h&eacute;ritage sacr&eacute;.
+Ce nous est un devoir de la plus haute port&eacute;e que de le conserver et de
+perp&eacute;tuer la m&eacute;moire de ceux qui nous l'ont l&eacute;gu&eacute;. C'est l&agrave; la pens&eacute;e
+qui nous guide dans notre entreprise. Nous voulons sauver de l'oubli les
+noms de ces dix-sept Cr&eacute;oles qui, au prix des plus grands sacrifices, se
+sont donn&eacute; la peine d'&eacute;crire un livre pour notre gloire, alors qu'ils
+&eacute;taient soumis &agrave; toutes sortes de privations civiles, politiques et
+sociales, sans m&ecirc;me avoir la libert&eacute; de se plaindre.</p>
+
+<p>Nous pouvons ajouter que ceux qui ont collabor&eacute; aux <i>Cenelles</i> sont les
+principaux hommes de lettres sortis de la population cr&eacute;ole. En aucun
+autre temps, cette derni&egrave;re n'a produit un aussi grand nombre d'esprits
+cultiv&eacute;s, et jamais il n'a exist&eacute; une entente si parfaite que celle qui
+les unissait dans leurs inclinations et leurs travaux. Ils n'&eacute;taient
+point jaloux les uns des autres, et ils ont su s'accorder sur le
+meilleur moyen &agrave; employer pour mettre au jour le fruit de leurs &eacute;tudes
+et de leurs veilles.</p>
+
+<p>Ces penseurs ont &eacute;t&eacute; heureux dans le titre qu'ils ont donn&eacute; &agrave; leur
+ouvrage. La cenelle est le fruit de l'aub&eacute;pine: son peu de volume dit la
+modestie de nos &eacute;crivains; et l'aub&eacute;pine, "arbrisseau &eacute;pineux aux fleurs
+blanches et colorantes" exprime, nous croyons, la difficult&eacute; de
+l'entreprise pour ceux qui devaient travailler dans un milieu d&eacute;cid&eacute;ment
+peu propice &agrave; leurs tendances po&eacute;tiques. Confiants dans la puret&eacute; de
+leurs intentions, d&eacute;sirant surtout donner <i>une bonne couleur</i> au mauvais
+aspect de leur destin&eacute;e, ils ne pouvaient certes choisir un titre plus
+appropri&eacute;: <i>Les Cenelles</i>.</p>
+
+<p>Nous ignorons &agrave; qui revient l'honneur d'avoir trouv&eacute; ce nom. Nous savons
+toutefois que c'est &agrave; l'instigation de Lanusse que le volume fut publi&eacute;,
+mais ce n'est pas l&agrave; une raison suffisante pour lui attribuer aussi le
+choix du titre. Cet &eacute;pigraphe, pr&eacute;c&eacute;dant les vers de A. Mercier, est
+peut-&ecirc;tre, sur ce point, significatif:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Et de ces fruits qu'un Dieu prodigua dans nos bois,<br /></span>
+<span class="i0">Heureux, si j'en ai su faire un aimable choix.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Finalement, si l'esprit du livre doit &ecirc;tre d&eacute;termin&eacute; par l'arrangement
+des mati&egrave;res, le commencement et la fin, pris ensemble, en repr&eacute;sentent
+une morale significative, presqu'une all&eacute;gorie.</p>
+
+<p>Nous observons que le premier morceau des <span class="smcap">Cenelles</span> se nomme <i>Chant
+d'Amour</i>, et le dernier, <i>D&eacute;senchantement</i>. Les deux pi&egrave;ces sont du m&ecirc;me
+auteur, mais cette circonstance ne d&eacute;truit pas la conclusion &agrave; tirer de
+leur contraste significatif.</p>
+
+<p>Ainsi, dans un passage de la premi&egrave;re improvisation, le po&egrave;te, plein
+d'espoir dans son id&eacute;al, s'exprime comme suit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Car l'amour, l'amour seul d'une vierge ador&eacute;e,<br /></span>
+<span class="i0">Peut consoler le c&oelig;ur des maux qu'il a soufferts;<br /></span>
+<span class="i0">C'est la fra&icirc;che Oasis, c'est la manne sacr&eacute;e,<br /></span>
+<span class="i0">C'est la source d'eau pure au milieu des d&eacute;serts.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Mais plus tard, quand "le r&ecirc;ve", comme l'a dit Lamartine, "tombe devant
+la v&eacute;rit&eacute;", le po&egrave;te c&egrave;de &agrave; la r&eacute;alit&eacute; et ne croit plus au bonheur.
+Alors, dans son d&eacute;senchantement, il s'&eacute;crie:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">"Je compte &agrave; peine un lustre apr&egrave;s mes vingt ann&eacute;es,<br /></span>
+<span class="i0">D&eacute;j&agrave;, de mon printemps, les fleurs se sont fan&eacute;es;<br /></span>
+<span class="i0">D&eacute;j&agrave;, le scepticisme a dess&eacute;ch&eacute; mon c&oelig;ur,<br /></span>
+<span class="i0">D&eacute;j&agrave;, je ne crois plus ici-bas au bonheur."<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Que le lecteur m&eacute;dite un moment sur la diff&eacute;rence qui existe entre les
+premi&egrave;res et les derni&egrave;res impressions de l'auteur. Si notre jugement
+n'a pas &eacute;t&eacute; tromp&eacute; par des circonstances plus vraisemblables que vraies,
+la morale des <i>Cenelles</i> est sensiblement &eacute;vidente. Ces hommes de m&eacute;rite
+ont voulu faire sentir que les doux plaisirs d'une satisfaction
+quelconque ne pouvaient &ecirc;tre durables dans un lieu o&ugrave; la libert&eacute; des uns
+n'&eacute;tait pas &eacute;gale &agrave; celle des autres, o&ugrave; l'individu provenant d'une
+certaine naissance ne passait que par des joies &eacute;ph&eacute;m&egrave;res, pour retomber
+ensuite dans la tristesse au souvenir de son sort.</p>
+
+<p>[Illustration: M. DANIEL DESDUNES. Un des deux patriotes qui ont mis leur libert&eacute; en jeu dans les luttes
+entreprises contre les lois dites de "Jim Crow."]<br />(Note du transcripteur: Malheureusement, les illustrations à notre disposition sont de qualité insuffisante;
+pour cette raison elles ne sont utilisées.)</p>
+
+
+<p class="d"><b>ARMAND LANUSSE</b></p>
+
+<p class="r">Justes, ne craignez point le vain<br />pouvoir des hommes.</p>
+
+<p class="r">
+J.-B. Rousseau.<br /><br /></p>
+
+<p>M. Armand Lanusse est n&eacute; &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans en 1812, et il est mort
+dans la m&ecirc;me ville en 1867, &agrave; l'&acirc;ge de cinquante-cinq ans. Son nom
+indique assez qu'il &eacute;tait de descendance fran&ccedil;aise. Ce fameux
+Louisianais a re&ccedil;u son &eacute;ducation dans sa ville natale; il n'a jamais vu
+la France qu'&agrave; "travers le prisme" de l'imagination, ce qui n'emp&ecirc;che
+qu'il f&ucirc;t un homme instruit. Il l'a prouv&eacute; par ses diverses productions
+en prose et en vers. Il a aussi prononc&eacute; nombre de discours tr&egrave;s
+appr&eacute;ci&eacute;s. Ses po&egrave;mes surtout, qui sont d'un go&ucirc;t charmant, ont arr&ecirc;t&eacute;
+l'attention de ses compatriotes. Dou&eacute; d'un temp&eacute;rament studieux, il
+aimait les classiques et il s'en remplissait l'esprit. On s'en aper&ccedil;oit
+en lisant ses po&eacute;sies.</p>
+
+<p>Il affectionnait beaucoup l'&eacute;tude des difficult&eacute;s que pr&eacute;sente la langue
+fran&ccedil;aise et ses auteurs favoris sur ces sujets &eacute;taient: No&euml;l et
+Chapsal, Poitevin, Lefranc, Bescherelle.</p>
+
+<p>Il a &eacute;t&eacute; po&egrave;te, pr&eacute;cepteur, politique. Patriote par excellence, il s'est
+occup&eacute; s&eacute;rieusement de toutes les questions concernant le bien-&ecirc;tre de
+la population cr&eacute;ole. Son z&egrave;le et son d&eacute;vouement &agrave; cet &eacute;gard sont au
+nombre des choses les mieux connues de notre histoire. Mais afin
+d'avoir une id&eacute;e exacte d'Armand Lanusse, il importe de suivre les
+mouvements de sa vie int&eacute;ressante et bien remplie.</p>
+
+<p>Avant de passer &agrave; l'analyse d&eacute;taill&eacute;e de notre sujet, nous voulons dire
+un mot des amabilit&eacute;s du professeur Lanusse vis-&agrave;-vis de ses &eacute;l&egrave;ves de
+l'Institution des Orphelins. Ce ma&icirc;tre consciencieux et plein de
+sollicitude ne perdait aucune occasion qui p&ucirc;t &ecirc;tre tourn&eacute;e au profit de
+ses &eacute;l&egrave;ves. Chaque ann&eacute;e il faisait subir &agrave; ces derniers un examen. Les
+parents, invit&eacute;s, pouvaient juger eux-m&ecirc;mes des progr&egrave;s de leurs
+enfants. C'&eacute;tait une v&eacute;ritable f&ecirc;te qui durait plusieurs jours. Les
+&eacute;coliers passaient des exercices d'&eacute;tude &agrave; des r&eacute;citations diverses.
+Ceux qui se distinguaient par le savoir, la m&eacute;moire, ou par le
+d&eacute;veloppement d'un talent quelconque, recevaient publiquement les
+compliments du pr&eacute;cepteur satisfait. Quelquefois, dans les occasions
+extraordinaires, M. Lanusse manifestait sa satisfaction en d&eacute;cernant un
+prix &agrave; l'enfant qui s'&eacute;tait surtout fait applaudir. Nous avons vivace &agrave;
+la m&eacute;moire le cas de Victoria Lec&egrave;ne, que M. Lanusse couronna. En effet,
+cette jeune fille &eacute;tait vraiement merveilleuse. Sa connaissance parfaite
+du programme des &eacute;tudes, le naturel qu'elle mettait dans sa d&eacute;clamation
+de morceaux d&eacute;tach&eacute;s et dans l'interpr&eacute;tation des r&ocirc;les &agrave; jouer avec
+d'autres enfants, tout l'avait recommand&eacute;e &agrave; cette r&eacute;compense &eacute;clatante
+de la part de son professeur.</p>
+
+<p>M. Lanusse &eacute;tait trait&eacute; avec d&eacute;f&eacute;rence, &agrave; cause de ses &eacute;tats de service,
+de ses talents, de sa franchise et de sa droiture.</p>
+
+<p>Ce qui prouvait sa grandeur d'&acirc;me, c'&eacute;tait cette lib&eacute;ralit&eacute; qu'on
+remarquait dans ses relations de chaque jour avec tous. Malgr&eacute; la
+couleur blanche de sa peau, malgr&eacute; l'influence des m&oelig;urs d&eacute;pravantes de
+son &eacute;poque&mdash;&eacute;poque d'esclavage et de pr&eacute;jug&eacute;s&mdash;il n'a jamais essay&eacute; de
+renier son origine. Il voyait tout le monde du m&ecirc;me &oelig;il. C'est du moins
+ce que nous avons pu constater chaque fois qu'il nous a &eacute;t&eacute; permis de
+l'observer dans son contact avec les &eacute;l&egrave;ves de son institution. Nous
+n'avons jamais remarqu&eacute; chez lui la moindre disposition &agrave; faire des
+distinctions uniquement bas&eacute;es sur le teint du visage, et nous oserons
+dire que les enfants &eacute;lev&eacute;s sous sa direction ont si bien subi
+l'influence du ma&icirc;tre, que la question de couleur n'a jamais troubl&eacute; le
+calme de leur innocence. Les noirs sans arri&egrave;re-pens&eacute;e seront d'accord
+avec nous sur ce point.</p>
+
+<p>M. Lanusse nous a enseign&eacute; que</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Le vice seul est bas, la vertu fait le rang;<br /></span>
+<span class="i0">Et l'homme le plus juste est aussi le plus grand.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il &eacute;tait sage de sa part de nous fortifier dans l'amour de notre
+prochain. Son c&oelig;ur &eacute;tait encore mieux inspir&eacute; lorsqu'il pla&ccedil;ait la
+bienveillance au-dessus du pr&eacute;jug&eacute;, de la fortune et de l'orgueil.</p>
+
+<p>Sans doute, il pensait qu'apr&egrave;s tout,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Les richesses, l'orgueil, ne sont que des chim&egrave;res;<br /></span>
+<span class="i0">Enfants du m&ecirc;me Dieu, tous les mortels sont fr&egrave;res.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Nous devons une reconnaissance &eacute;clatante &agrave; la m&eacute;moire de cet homme.</p>
+
+<p>M. Lanusse, dans son introduction aux <i>Cenelles</i>, donne &agrave; comprendre
+clairement que son plus vif d&eacute;sir &eacute;tait de vivre dans l'esprit des
+g&eacute;n&eacute;rations futures comme un homme de bien. Cette ambition &eacute;tait
+l&eacute;gitime, car, ainsi que l'a dit F&eacute;n&eacute;lon, "il y a de la gloire &agrave; faire
+le bien", et certes, Lanusse en a fait assez pour m&eacute;riter une
+consid&eacute;ration toute particuli&egrave;re de la part de ses semblables.</p>
+
+<p>M. Lanusse s'emportait facilement et il devenait m&ecirc;me alors
+irr&eacute;pressible. Malgr&eacute; ce d&eacute;faut de temp&eacute;rament, jamais, cependant, il ne
+se fit le d&eacute;fenseur de l'arbitraire ou le pers&eacute;cuteur du faible.
+L'imp&eacute;tuosit&eacute; de son caract&egrave;re n'alt&eacute;rait en aucune fa&ccedil;on son amour pour
+le juste, sa piti&eacute; pour le besoin, son d&eacute;sint&eacute;ressement. Cet ap&ocirc;tre du
+bien eut donn&eacute; sa vie pour r&eacute;sister &agrave; un acte d'injustice, comme il eut
+donn&eacute; tout son avoir pour soulager l'infortune. Sa conduite, toujours
+d'accord avec les principes les plus nobles, faisait oublier le feu de
+son temp&eacute;rament et le rendait &eacute;minemment ch&eacute;rissable aux hommes de son
+temps.</p>
+
+<p>En rappelant combien il &eacute;tait bon, courageux et sinc&egrave;re, combien il
+&eacute;tait &eacute;cout&eacute; et respect&eacute;, nous nous surprenons &agrave; regretter vivement de
+ne l'avoir pas aujourd'hui parmi nous; ou du moins, de n'avoir pas un
+compatriote aux m&ecirc;mes id&eacute;es, capable d'exercer la m&ecirc;me force d'influence
+sur les esprits. Cette puissante personnalit&eacute; rendrait notre existence
+moins p&eacute;nible. Nos rapports sociaux, subissant cette influence
+bienfaisante, auraient gard&eacute; l'empreinte d'un commerce honn&ecirc;te, d'une
+cordialit&eacute; mutuelle. En d'autres temps, les Cr&eacute;oles seraient unis par
+les sentiments de l'amour, tandis qu'&agrave; pr&eacute;sent ils sont s&eacute;par&eacute;s par des
+r&eacute;pugnances ridicules, m&ecirc;me par des antipathies irr&eacute;conciliables.</p>
+
+<p>Il semble que la mort de M. Lanusse ait coincid&eacute; avec la disparition de
+l'influence latine chez les Cr&eacute;oles. On ne s'occupe plus, de nos jours,
+de La Fontaine, de Boileau, de F&eacute;n&eacute;lon, de Racine et de Corneille; mais
+du temps d'Armand Lanusse, c'&eacute;tait par l'&eacute;tude de ces ma&icirc;tres qu'on nous
+conduisait vers les hauteurs o&ugrave; brille constamment la vive lumi&egrave;re de la
+civilisation.</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait cette influence sur la jeunesse que celle-ci repoussait avec
+d&eacute;dain toutes les tentations de l'&eacute;go&iuml;sme. Les jouissances mat&eacute;rielles
+n'avaient point d'attrait pour l'homme qui avait appris &agrave; r&eacute;p&eacute;ter avec
+conviction:</p>
+
+<p class="d">Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux.</p>
+
+<p>Il semble que ce soit folie que de r&ecirc;ver le retour de ces conditions
+morales; cependant, le Cr&eacute;ole ne peut &ecirc;tre sauv&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me qu'en
+s'appliquant s&eacute;rieusement &agrave; faire rena&icirc;tre le go&ucirc;t des anciennes m&oelig;urs.
+Il ne saurait conserver son cachet distinctif en c&eacute;dant aux tendances du
+jour, surtout aux tendances du politicien. Il n'y a rien dans la
+nouvelle &eacute;cole qui soit digne du nom de progr&egrave;s. La ruse et
+l'extravagance tiennent l&agrave; lieu de vertus. Les exemples r&eacute;voltants et
+pernicieux de certains hommes devraient mourir avec eux. Ce sont de ces
+&ecirc;tres-l&agrave; qui ont reconnu l'&eacute;go&iuml;sme pour loi, et qui ne peuvent servir de
+mod&egrave;les qu'aux gens d&eacute;pourvus de tout sentiment d'amour-propre. Pour
+nous, rejeter l'influence latine, c'est nous condamner &agrave; vivre sans la
+connaissance de certains principes indispensables &agrave; la formation du
+caract&egrave;re. Nous avons toujours pens&eacute; que l'homme de couleur ne devrait
+&ecirc;tre dans la politique que par devoir, qu'il ne devrait jamais se
+s&eacute;parer de son sens moral ni sacrifier son honneur pour des
+consid&eacute;rations p&eacute;cuniaires.</p>
+
+<p>La puissance du plus fort prime ici le droit du plus faible. Dans ces
+conditions, il nous semble que l'homme bien n&eacute; doive s'abstenir. L'homme
+de couleur qui, en d&eacute;pit des restrictions qui lui sont impos&eacute;es, se
+pr&eacute;cipite dans le rayon des activit&eacute;s politiques, sous pr&eacute;texte
+d'exercer ses droits, est un caract&egrave;re suspect; car il ne peut agir en
+tout que de la fa&ccedil;on que le lui permettent les influences dominantes.
+Nous pensons qu'un pareil r&ocirc;le n'est pas honorable, et que celui qui le
+remplit exploite le mauvais c&ocirc;t&eacute; de sa nature pour satisfaire certains
+avantages personnels.</p>
+
+<p>C'est comme pr&eacute;cepteur que M. Lanusse a obtenu ses plus grands succ&egrave;s.
+De 1852 &agrave; 1866, il a profess&eacute; &agrave; l'Institution Bernard Couvent, formant
+l'&eacute;ducation d'une foule de jeunes gens qui, depuis, se sont distingu&eacute;s,
+surtout dans les fonctions publiques, dans les lettres et dans le
+commerce. La plupart de ces &eacute;l&egrave;ves provenaient de familles pauvres.
+Peut-&ecirc;tre, sans le secours de Lanusse, n'eussent-ils jamais eu
+l'occasion de perfectionner leur intelligence. C'est que cet instituteur
+ne regardait pas aux honoraires qu'il pouvait retirer; il donnait &agrave; ces
+enfants la m&ecirc;me attention qu'ils eussent re&ccedil;ue dans les maisons
+d'&eacute;ducation les plus pr&eacute;tentieuses, ici ou &agrave; l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>L'excellence du syst&egrave;me d'enseignement qui lui &eacute;tait propre est
+d&eacute;montr&eacute;e par la facilit&eacute; avec laquelle ses &eacute;l&egrave;ves s'assimilaient
+ensuite les diverses connaissances dont ils avaient besoin soit dans le
+commerce, soit aux fonctions publiques.</p>
+
+<p>Mais ce n'&eacute;tait pas seulement &agrave; la formation de bons disciples que se
+bornait la t&acirc;che du professeur Larousse. Sachant que l'Institution qu'il
+dirigeait &eacute;tait un legs donn&eacute; par M<sup>me</sup> Couvent, il consacrait toutes
+ses &eacute;nergies &agrave; en assurer le succ&egrave;s; il s'appliquait &agrave; faire respecter
+scrupuleusement les volont&eacute;s de la donatrice.</p>
+
+<p>Les orphelins plac&eacute;s sous sa garde &eacute;taient surtout trait&eacute;s avec une
+profonde sollicitude. Chaque ann&eacute;e, il &eacute;tait d'usage d'ordonner une
+c&eacute;l&eacute;bration religieuse &agrave; la m&eacute;moire de M<sup>me</sup> Bernard Couvent.</p>
+
+<p>Nous pouvons nous rappeler avec quelle exactitude M. Lanusse conduisait
+les petits orphelins &agrave; l'&eacute;glise, pour l'assistance &agrave; ces rites
+solennels.</p>
+
+<p>En &eacute;tant lui-m&ecirc;me pr&eacute;sent, il voulait montrer tout le premier qu'&agrave; cette
+insigne bienfaitrice nous devons reconnaissance et respect.</p>
+
+<p>Les choses ne se passent plus aujourd'hui de cette mani&egrave;re. Depuis la
+mort de M. Lanusse, l'id&eacute;e du devoir telle que cet homme l'avait
+comprise a compl&egrave;tement disparu.</p>
+
+<p>Honn&ecirc;te et loyal jusqu'au fond de l'&acirc;me, Armand Lanusse ne comptait pas
+sur les artifices de la ruse, ni sur les turpitudes de la supercherie;
+poursuivant l'id&eacute;al de sa noble nature, il ne s'engageait dans l'action
+que pour diriger ses forces vers le but marqu&eacute; par la probit&eacute; et
+l'honneur. Et puis, il n'y avait rien d'exotique chez lui. Identifi&eacute;
+avec la population qu'il servait, son unique ambition &eacute;tait de l'honorer
+par ses principes et de l'&eacute;lever par ses &oelig;uvres: le temps a prouv&eacute;
+qu'il a r&eacute;ussi dans l'accomplissement de ce devoir.</p>
+
+<p>Sa mort a &eacute;t&eacute; une catastrophe pour nous.</p>
+
+<p>Il est disparu au moment o&ugrave; s'effectuait une transformation des
+conditions civiles et politiques du pays.</p>
+
+<p>S'il eut v&eacute;cu, jamais peut-&ecirc;tre les Cr&eacute;oles ne se fussent &eacute;gar&eacute;s; jamais
+ils n'eussent eu recours &agrave; l'absurdit&eacute; et &agrave; l'indignit&eacute; dans l'espoir
+insens&eacute; d'&eacute;chapper &agrave; la pers&eacute;cution. Nombreux h&eacute;las! sont ceux qui ont
+troqu&eacute; leur dignit&eacute; pour une tol&eacute;rance simul&eacute;e, au lieu de prendre
+courageusement leur juste part des mis&egrave;res communes!</p>
+
+<p>Ils ont pr&eacute;f&eacute;r&eacute; trahir l'honneur et le sang, au lieu de s'&eacute;crier avec
+P&eacute;ricl&egrave;s que "le bonheur se trouve dans la libert&eacute;, et la libert&eacute; dans
+le courage". Mieux encore, en donnant un sens de r&eacute;signation pacifique &agrave;
+la pens&eacute;e du Docteur Noir, ils eussent pu se dire au fond de la
+conscience:</p>
+
+<p class="d">"Nous mourrons ensemble".</p>
+
+
+<p>Ce serait l&agrave; le conseil de Lanusse.</p>
+
+<p>D'Alembert avait bien raison. Cet illustre &eacute;crivain pensait qu'il n'y a
+rien de plus hideux que l'opprim&eacute; qui fuit sans r&eacute;sistance. Cette
+r&eacute;sistance, ne veut pas dire: violence, corruption, carnage, confusion,
+mais bien une saine d&eacute;termination de ne pas accepter la tyrannie,
+quoiqu'on soit oblig&eacute; m&ecirc;me de la subir. Il y a de l'honneur &agrave; souffrir
+pour ses principes.</p>
+
+<p>Tout le monde connaissait la fermet&eacute; du loyal Lanusse. Il &eacute;tait l'ennemi
+du pr&eacute;jug&eacute;; il &eacute;tait capable de marcher, rue du Canal, appuy&eacute; sur le
+bras de M. Louis Lainez, un compatriote dont le teint du visage ne
+laissait aucun doute sur son origine. C'est que M. Lainez, lui aussi,
+&eacute;tait un homme honorable.</p>
+
+<p>Par contre, M. Lanusse ne perdrait pas aujourd'hui son temps dans la
+soci&eacute;t&eacute; de certains noirs qui ont autant d'hypocrisie sur les l&egrave;vres
+qu'ils ont de haine dans le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Certains Cr&eacute;oles, de nos jours, sont r&eacute;duits &agrave; ce point de d&eacute;faillance
+morale qu'ils m&eacute;connaissent et repoussent leurs semblables, leurs
+parents m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Ceux-l&agrave; aussi, loin de songer &agrave; des moyens de d&eacute;livrance, c&egrave;dent &agrave; leur
+faiblesse, sans pouvoir d&eacute;terminer des principes &agrave; suivre ou fixer une
+r&eacute;solution &agrave; prendre, comme s'ils voulaient habituer leur nature &agrave; la
+soumission absolue ou &agrave; l'oubli de leur individualit&eacute;. Ils vivent dans
+un affaissement moral qui semble &ecirc;tre le dernier degr&eacute; de l'impuissance.</p>
+
+<p>Dans cet &eacute;tat de d&eacute;t&eacute;rioration, ils sont non seulement peu soucieux de
+relever leur dignit&eacute; abaiss&eacute;e, mais ils augmentent la somme de leurs
+erreurs, comme pour multiplier le nombre de leurs supplices. Cependant,
+il n'est pas difficile de comprendre que, quand l'erreur s'est empar&eacute;e
+des esprits, quand l'irr&eacute;solution a ramolli les c&oelig;urs, l'esp&eacute;rance est
+bien pr&egrave;s d'avoir perdu ses plus fermes appuis.</p>
+
+<p>Avec l'aide d'un compatriote comme Armand Lanusse, certains Cr&eacute;oles
+eussent conserv&eacute; leur esprit de solidarit&eacute;, au lieu de courir &agrave;
+l'aventure &agrave; la recherche d'un destin imaginaire.</p>
+
+<p>Ce vaillant patriote &eacute;tait dou&eacute; du double courage physique et moral:
+ces qualit&eacute;s d&eacute;cisives le mettraient &agrave; la hauteur des entreprises les
+plus difficiles et des r&eacute;solutions les plus nobles et les plus
+efficaces.</p>
+
+<p>Il y a eu d'autres chefs d'une valeur reconnue: il n'y a rien &agrave;
+retrancher du m&eacute;rite de ces hommes d'&eacute;lite, mais la diff&eacute;rence &agrave; &eacute;tablir
+entre eux et M. Lanusse, c'est que ce dernier prenait un int&eacute;r&ecirc;t
+imm&eacute;diat &agrave; la formation du caract&egrave;re et des m&oelig;urs, &agrave; la situation
+sociale de la population, tandis que les guides du nouveau r&eacute;gime ne
+s'occupaient que de diriger l'action des Cr&eacute;oles dans la sph&egrave;re civile
+et politique.</p>
+
+<p>Armand Lanusse fa&ccedil;onnait l'homme, et les conseillers de 1868 cherchaient
+&agrave; former le citoyen. Son &oelig;uvre &eacute;tait tout-&agrave;-fait morale, celle des
+autres &eacute;tait essentiellement politique. Les temps n'&eacute;taient pas les
+m&ecirc;mes.</p>
+
+
+<p class="d"><b>M. ARMAND LANUSSE ET SON TEMPS.</b></p>
+
+<p>L'attitude d'un peuple influe, il n'y a pas &agrave; en douter, sur les
+dispositions de ses chefs.</p>
+
+<p>Les contemporains de M. Lanusse aimaient la litt&eacute;rature, la peinture, la
+musique, le th&eacute;&acirc;tre, les jeux, la chasse, enfin tous les genres de
+plaisirs imaginables. On s'appliquait &agrave; inventer sans cesse des
+r&eacute;cr&eacute;ations nouvelles. C'est ainsi que les banquets, les bapt&ecirc;mes, les
+f&ecirc;tes de Premi&egrave;re Communion s'&eacute;taient si g&eacute;n&eacute;ralement recommand&eacute;s au
+go&ucirc;t de notre ancienne population. Les mariages formaient aussi des
+occasions de gaies manifestations. Le "jeu de gage" &eacute;tait l'in&eacute;vitable
+dans les r&eacute;unions sociales. Personne ne prenait d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; la cause de
+l'humanit&eacute;; c'est qu'on ne semblait pas croire possible l'abolition de
+l'esclavage dans un temps prochain. Un grand nombre de personnes de
+couleur poss&eacute;daient m&ecirc;me des esclaves. Tout ceci veut dire que les
+r&eacute;unions, quoique fr&eacute;quentes et de nature diff&eacute;rente, n'&eacute;taient d'aucune
+importance pour la soci&eacute;t&eacute;, sous le rapport du droit et de la libert&eacute;.</p>
+
+<p>On se gardait bien d'y critiquer les institutions existantes: le
+penchant vers les satisfactions ordinaires de la vie mat&eacute;rielle
+dominait. Nous trouvons donc tout naturel que M. Lanusse, dans sa
+litt&eacute;rature, refl&egrave;te les vues, les coutumes, les sentiments, les
+inclinations de ses contemporains.</p>
+
+<p>Ce patriote, ne voyant que des po&egrave;tes autour de lui, n'a pu faire
+autrement que de penser avec eux. Naturellement, il r&ecirc;vait voir des
+po&egrave;tes dans l'avenir et non des politiques.</p>
+
+<p>Il ne pouvait attaquer l'esclavage, ou, du moins, en d&eacute;plorer
+l'existence, puisque ses amis n'en avaient rien dit dans les <i>Cenelles</i>.
+En d'autres termes, il ne pouvait en aucune fa&ccedil;on se faire agitateur,
+parce qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le seul &agrave; "agiter".</p>
+
+<p>M. Lanusse n'aimait pas le trivial. Rien ne le rendait plus irritable
+qu'une plaisanterie de mauvais go&ucirc;t.</p>
+
+<p>Un jour, un ami qui connaissait son c&ocirc;t&eacute; s&eacute;rieux s'&eacute;tait donn&eacute; le
+plaisir de lui d&eacute;dier une pi&egrave;ce de vers copi&eacute;e d'un livre dont le titre
+ne nous est pas parvenu.</p>
+
+<p>Peu de jours apr&egrave;s, la r&eacute;ponse de Lanusse &eacute;tait publi&eacute;e dans les
+colonnes de la <i>Tribune</i>. Nous n'en avons retenu que les quatre lignes
+suivantes:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Il (Dieu) est, vous dites vrai: tout ici nous l'atteste,<br /></span>
+<span class="i0">La preuve abonde autant que le sable en la mer;<br /></span>
+<span class="i0">Mais, dans beaucoup d'esprits si Dieu se manifeste<br /></span>
+<span class="i0">Satan, sur d'autres, r&egrave;gne en despote d'enfer.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>On voit ici nettement que le Lanusse de 1865 n'&eacute;tait plus le Lanusse de
+1844. L'influence du milieu n'&eacute;tait plus la m&ecirc;me: l'&eacute;volution avait
+imprim&eacute; son cachet &agrave; notre po&egrave;te.</p>
+
+<p>En 1865, nous voyons chez lui la force, la d&eacute;cision, la r&eacute;flexion, et
+cette ind&eacute;pendance dans le style, d&eacute;celant l'affranchissement de sa
+pens&eacute;e de toute esp&egrave;ce de complaisance et d'enjouement.</p>
+
+<p>Lanusse &eacute;tait d'abord Louisianais, &agrave; peu pr&egrave;s dans le m&ecirc;me sens que le
+citoyen d'Ath&egrave;nes &eacute;tait Ath&eacute;nien plut&ocirc;t que Grec, ou, pour mieux dire,
+dans le sens que le c&eacute;l&egrave;bre Calhoun &eacute;tait Carolinien avant d'&ecirc;tre
+Am&eacute;ricain.</p>
+
+<p>On peut dire qu'il ne se flattait pas de son titre d'Am&eacute;ricain. Et
+l'instinct cr&eacute;ole &eacute;tait encore plus prononc&eacute; chez lui que son
+attachement au titre de Louisianais ou au souvenir de son origine.
+Toutes ses pr&eacute;dilections, tous ses ressentiments partaient de l&agrave;.</p>
+
+
+<p class="d"><b>L'INSTITUTION COUVENT</b></p>
+
+<p>Par testament fait en 1832, M<sup>me</sup> Bernard Couvent avait g&eacute;n&eacute;reusement
+laiss&eacute; certains biens &agrave; &ecirc;tre affect&eacute;s &agrave; l'instruction des orphelins
+indigents catholiques du 3<sup>&egrave;me</sup> district.</p>
+
+<p>La clause du testament de M<sup>me</sup> Couvent qui nous int&eacute;resse ici se lit
+comme suit:</p>
+
+<p>"Je veux et ordonne que mon terrain, &agrave; l'encoignure des rues Grands
+Hommes et de l'Union, soit &agrave; perp&eacute;tuit&eacute; consacr&eacute; et employ&eacute; &agrave;
+l'&eacute;tablissement d'une &eacute;cole gratuite pour les orphelins de couleur du
+faubourg Marigny. Cette &eacute;cole s'&eacute;tablira sous la surveillance du
+R&eacute;v&eacute;rend P&egrave;re Manehault ou, en cas de mort ou d'absence, se trouvera
+sous la surveillance de ses successeurs en office; en cons&eacute;quence,
+j'entends que les dits terrains et &eacute;difices ne soient jamais vendus sous
+quelque pr&eacute;texte que ce soit, mais au contraire qu'il y soit fait, par
+souscription ou autrement, toutes les am&eacute;liorations ou additions que le
+temps et le nombre des enfants orphelins pourront exiger."</p>
+
+<p>Par de malheureuses co&iuml;ncidences trop longtemps prolong&eacute;es, ce legs
+&eacute;tait rest&eacute; inutile, une grande partie en avait m&ecirc;me &eacute;t&eacute; d&eacute;tourn&eacute;e du
+but auquel il &eacute;tait destin&eacute;.</p>
+
+<p>Barth&eacute;lemy Rey, Fran&ccedil;ois Lacroix, Nelson Fouch&eacute;, Emilien Brul&eacute;, Adolphe
+Duhart et quelques autres patriotes, ayant appris l'existence de ce bien
+et l'abus qu'on en faisait, se mirent &agrave; la t&ecirc;te d'un mouvement qui avait
+pour objet de contraindre l'ex&eacute;cuteur testamentaire &agrave; rendre un compte
+de sa gestion.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas chose facile, car douze ann&eacute;es s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;es avant
+que les protecteurs du droit des orphelins eussent ainsi song&eacute; &agrave; obtenir
+justice.</p>
+
+<p>Lanusse, quoique jeune, s'&eacute;tait joint &agrave; cette propagande et dans le
+cours du temps, en avait pris la direction militante.</p>
+
+<p>Son &eacute;nergie, unie &agrave; son intelligence, avait imprim&eacute; au mouvement une
+force irr&eacute;sistible, et cette impulsion n'a pas peu contribu&eacute; aux
+r&eacute;sultats obtenus. Dans tous les cas, en 1848, la bonne &oelig;uvre &eacute;tait
+sauv&eacute;e, rien ne pouvait emp&ecirc;cher l'ex&eacute;cution des volont&eacute;s de M<sup>me</sup>
+Couvent.</p>
+
+<p>Mais ce n'&eacute;tait pas tout. Ces biens ayant &eacute;t&eacute; entam&eacute;s par des proc&eacute;d&eacute;s
+irr&eacute;guliers, il fallait leur restituer leur int&eacute;grit&eacute; et les organiser
+de mani&egrave;re &agrave; les rendre profitables et durables.</p>
+
+<p>M. Lanusse ici encore se montra &agrave; la hauteur de la t&acirc;che. Il s'entoura
+d'hommes de bonne volont&eacute;, et tous se mirent courageusement &agrave; l'&oelig;uvre.
+Dans un court espace de temps, on &eacute;rigea un nouvel &eacute;difice, qu'on
+appela: <i>Institution Catholique des Orphelins Indigents</i>.</p>
+
+<p>Les propri&eacute;t&eacute;s provenant du legs de M<sup>me</sup> Couvent ont servi &agrave;
+l'entretien de l'&eacute;tablissement, avec quelques autres contributions
+particuli&egrave;res et publiques.</p>
+
+<p>Comme cons&eacute;quence logique, M. Lanusse, en 1852, fut nomm&eacute; Principal de
+l'Institution. On peut dire que l'histoire de cette derni&egrave;re commence
+avec lui.</p>
+
+<p>C'est lui qui en a cr&eacute;&eacute; le programme d'&eacute;tudes; c'est lui qui a mis ce
+programme en pratique et c'est de lui que ses adjoints ou sous-ma&icirc;tres
+ont appris la mani&egrave;re de proc&eacute;der.</p>
+
+<p>Pour le seconder dans son &oelig;uvre, il avait fait choix de Joanni Questy,
+Constant Reyn&egrave;s et Joseph Vigneaux-Lavigne, tous des hommes d'un m&eacute;rite
+sup&eacute;rieur et d'un d&eacute;vouement admirable. Sous une telle direction,
+l'&Eacute;cole a prosp&eacute;r&eacute; et est devenue fameuse par les &eacute;l&egrave;ves qu'elle a
+form&eacute;s. On n'eut plus &agrave; aller puiser le savoir aux sources europ&eacute;ennes.
+La jeunesse pouvait recevoir les &eacute;l&eacute;ments d'une &eacute;ducation solide dans
+les classes &eacute;tablies par Lanusse et &agrave; des prix plac&eacute;s &agrave; la port&eacute;e de
+toutes les bourses. Les orphelins et les enfants de parents pauvres
+n'avaient plus &agrave; redouter les d&eacute;savantages de l'ignorance.</p>
+
+<p>On a s&eacute;v&egrave;rement bl&acirc;m&eacute; M. Lanusse de ce qu'il ait refus&eacute; de placer le
+drapeau de l'Union sur le toit de son &Eacute;cole, conform&eacute;ment &agrave; l'ordre du
+g&eacute;n&eacute;ral Butler. C'&eacute;tait une faute, nous en convenons, mais il agissait
+l&agrave; dans un de ces mouvements de la conscience que l'homme sensible ne
+peut pas toujours ma&icirc;triser. Quoiqu'il en soit, il ne faut pas oublier
+que Lanusse avait &eacute;t&eacute; conscrit dans la Conf&eacute;d&eacute;ration. Bien qu'il f&ucirc;t
+parfaitement au courant des circonstances qui l'avaient forc&eacute; &agrave; prendre
+les armes, il &eacute;prouvait n&eacute;anmoins une certaine r&eacute;pugnance &agrave; se montrer
+sous un jour douteux.</p>
+
+<p>Nous nous empressons de dire que plus tard il est revenu sur ses id&eacute;es
+erron&eacute;es et que d&egrave;s lors, sa loyaut&eacute; fut enti&egrave;rement acquise &agrave; la cause
+de l'Union et de la libert&eacute;. Il est &agrave; la connaissance de tous ses amis
+qu'il a regrett&eacute; cet incident, et ce repentir loyal devrait suffire &agrave;
+l'exon&eacute;rer. D'ailleurs, toute la suite de sa vie a prouv&eacute; qu'il n'y eut
+l&agrave; qu'une erreur de sa part, et qu'on ne peut suspecter les motifs qui
+l'ont fait agir en cette occasion.</p>
+
+<p>Le public, nous voulons le croire, n'a plus de reproches &agrave; lui faire &agrave;
+ce sujet.</p>
+
+<p>Certaines paroles de M. Lanusse peignent bien sa noblesse et sa grandeur
+d'&acirc;me. Par exemple, son c&eacute;l&egrave;bre&mdash;"Nous n'irons pas?"&mdash;exclamation dont
+il s'est servi, en 1861, alors que la population menac&eacute;e devait choisir
+entre l'exil et le service militaire, sous peine de ch&acirc;timent. C'est
+encore lui qui, dans un moment de juste indignation, s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute;:
+"Dans l'humble sph&egrave;re o&ugrave; je circule, qui m'y cherche, m'y trouve."</p>
+
+<p>Un certain personnage d&eacute;clarait que le contact de l'homme de couleur lui
+inspirait de la r&eacute;pugnance; &agrave; quoi M. Lanusse r&eacute;pliqua: "R&eacute;pugnance et
+instinct, chez vous, c'est la m&ecirc;me chose".</p>
+
+<p>On a vu cet homme, dans sa jeunesse, servant loyalement ses amis dans
+leurs petites ambitions, rendant hommage au beau sexe, par devoir plut&ocirc;t
+que par inclination. Plus tard, vers la m&ecirc;me &eacute;poque, on le retrouve au
+th&eacute;&acirc;tre jouant la com&eacute;die avec Orso, notre c&eacute;l&egrave;bre trag&eacute;dien. Plus tard
+encore, on l'aper&ccedil;oit dans la foule, luttant pour la cause des
+orphelins, dont il prenait plaisir &agrave; pr&eacute;parer les intelligences. On le
+voit &agrave; l'&eacute;glise donnant l'exemple pour honorer la m&eacute;moire de M<sup>me</sup>
+Bernard Couvent; on le voit dans l'arm&eacute;e, comme otage plut&ocirc;t que comme
+soldat; on le lit dans les livres, dans les journaux, comme po&egrave;te et
+comme pol&eacute;miste; on le voit m&ecirc;me exposer sa vie pour faire face &agrave;
+l'arrogance et la morgue. Il se m&ecirc;le aux entreprises tent&eacute;es dans
+l'int&eacute;r&ecirc;t de l'&eacute;ducation, et personnellement il prend la direction de
+l'enseignement. Partout, dans tout, jusqu'&agrave; la mort, M. Lanusse est
+rest&eacute; le m&ecirc;me, c'est-&agrave;-dire la personnification du plus sublime
+d&eacute;vouement.</p>
+
+<p>Il est juste d'ajouter &agrave; son &eacute;loge qu'il fut un bon et sage &eacute;poux, un
+p&egrave;re mod&egrave;le. Malheureusement, la mort l'a s&eacute;par&eacute; trop t&ocirc;t de sa famille,
+dont il &eacute;tait le soutien et l'espoir.</p>
+
+<p>Quatre fils et une fille avaient b&eacute;ni son union, mais un seul de ses
+fils, h&eacute;las! lui survit.</p>
+
+<p>[Illustration: M. ARTHUR EST&Egrave;VES, Philanthrope, pr&eacute;sident du Comit&eacute; des
+Citoyens, pr&eacute;sident du Bureau de Direction de l'Institution Couvent,
+etc.]</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h2>
+
+<p class="c"><b>Une d&eacute;dicace.&mdash;Les collaborateurs des "Cenelles".&mdash;Notices
+biographiques.</b></p>
+
+
+<p class="d"><b>DEDICACE</b></p>
+
+<p>M. Armand Lanusse a eu l'honneur d'&eacute;crire la D&eacute;dicace des <i>Cenelles</i>. La
+voici:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">AU BEAU SEXE LOUISIANAIS<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Veuillez bien accepter ces modestes Cenelles<br /></span>
+<span class="i0">Que notre c&oelig;ur vous offre avec sinc&eacute;rit&eacute;;<br /></span>
+<span class="i0">Qu'un seul regard tomb&eacute; de vos chastes prunelles<br /></span>
+<span class="i0">Leur tienne lieu de gloire et d'immortalit&eacute;.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Les autres pi&egrave;ces que nous tenons de ce po&egrave;te, sont:<br /><i>Introduction.&mdash;Le
+D&eacute;pit.&mdash;&Eacute;pigramme.&mdash;Un Fr&egrave;re au Tombeau de son Fr&egrave;re.&mdash;La jeune
+Agonisante.&mdash;&Agrave; Elora.&mdash;Les Amants consol&eacute;s.&mdash;La jeune Fille au Bal.&mdash;Le
+petit Lit que j'aime.&mdash;Jalousie.&mdash;Le Songe.&mdash;Le Pr&ecirc;tre et la jeune
+Fille.&mdash;Le Carnaval.&mdash;&Agrave; Mademoiselle * * *.&mdash;Besoin d'&eacute;crire.&mdash;Le
+Portrait.&mdash;Une M&egrave;re Mourante.&mdash;Il Est.</i></p>
+
+
+<p class="d"><b>JOANNI QUESTY</b></p>
+
+<p>M. Joanni Questy &eacute;tait natif de la Nouvelle-Orl&eacute;ans. Il y fut aussi
+&eacute;lev&eacute; et y re&ccedil;ut son instruction. Il &eacute;tait consid&eacute;r&eacute; comme un des hommes
+les plus &eacute;rudits de son &eacute;poque.</p>
+
+<p>M. Questy, par son application &agrave; l'&eacute;tude, s'&eacute;tait rendu ma&icirc;tre de
+plusieurs langues, mais toutes ses productions connues sont en fran&ccedil;ais.
+C'&eacute;tait un &eacute;crivain recherch&eacute;, il avait un style pur et des id&eacute;es d'un
+caract&egrave;re essentiellement philosophique. Il nous a laiss&eacute; plusieurs
+pi&egrave;ces, au nombre desquelles nous pouvons citer <i>La Vision</i>, <i>Causerie</i>
+et <i>Une Larme sur William Stephens</i>: ces trois morceaux sont publi&eacute;s
+dans <i>Les Cenelles</i> de 1845. Il a aussi &eacute;crit un roman, <i>M. Paul</i>, mais
+cet ouvrage est rest&eacute; in&eacute;dit. No&euml;l Bacchus en avait le manuscrit.</p>
+
+<p>M. Questy a &eacute;t&eacute; un collaborateur important de maintes entreprises
+litt&eacute;raires de notre cit&eacute;. Comme professeur, il excellait: il a brill&eacute;
+particuli&egrave;rement dans l'enseignement. Il donnait des le&ccedil;ons d'espagnol
+et de fran&ccedil;ais. Il appartenait &agrave; la phalange de 1844, dont il est
+question longuement dans une autre partie de cet ouvrage.</p>
+
+<p>M. Questy jouissait d'une grande popularit&eacute;, &agrave; cause de son caract&egrave;re
+aimable et sympathique. Tous les enfants connaissaient <i>M.
+Joanni</i>,&mdash;c'&eacute;tait son nom populaire.</p>
+
+<p><i>Vision</i> &eacute;tait une de ses premi&egrave;res pi&egrave;ces. On y trouve le style,
+l'expression, l'invention, la richesse, la gr&acirc;ce, l'abondance.</p>
+
+<p>Questy sait plaire et toucher. L'on peut dire de lui comme Dumas, fils,
+disait de Lamartine, que sa po&eacute;sie &eacute;tait "embaum&eacute;e".</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2"><b>VISION</b><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Viens &agrave; moi, jeune fille,<br /></span>
+<span class="i0">Viens, &ocirc; dive des cieux!<br /></span>
+<span class="i0">Viens, je suis sans famille,<br /></span>
+<span class="i0">Tu fermeras mes yeux.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Viens, par ton doux sourire,<br /></span>
+<span class="i0">Endormir mes douleurs;<br /></span>
+<span class="i0">Car le Ciel, en son ire,<br /></span>
+<span class="i0">M'abandonne aux malheurs.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Oh! viens, car &agrave; chaque heure<br /></span>
+<span class="i0">Sur mon destin latent<br /></span>
+<span class="i0">Je pleure, et puis je pleure...<br /></span>
+<span class="i0">Nulle &acirc;me ne m'entend!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Toi que tout bas je nomme,<br /></span>
+<span class="i0">Sylphide &agrave; l'&oelig;il d'azur,<br /></span>
+<span class="i0">Rayonnant europome<br /></span>
+<span class="i0">Qui t'enivres d'air pur!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Du ciel, vierge expell&eacute;e,<br /></span>
+<span class="i0">Riche d'espoir et d'heur<br /></span>
+<span class="i0">Ici-bas exil&eacute;e<br /></span>
+<span class="i0">Viens... reste sur mon c&oelig;ur.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Dis-moi qui fus ton p&egrave;re,<br /></span>
+<span class="i0">A&eacute;rienne enfant?<br /></span>
+<span class="i0">Quelle &egrave;ve fut ta m&egrave;re?<br /></span>
+<span class="i0">N'eus-tu jamais d'amant?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Par-del&agrave; les nuages,<br /></span>
+<span class="i0">Peut-&ecirc;tre est ton palais.<br /></span>
+<span class="i0">Habitacle d'orages<br /></span>
+<span class="i0">Dans lequel tu te plais.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">&Agrave; go&ucirc;ter l'harmonie<br /></span>
+<span class="i0">Des cithares des cieux.<br /></span>
+<span class="i0">Enfin, ange ou g&eacute;nie<br /></span>
+<span class="i0">Esprit myst&eacute;rieux.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Ton sort est un myst&egrave;re?<br /></span>
+<span class="i0">Tu ne me r&eacute;ponds pas?<br /></span>
+<span class="i0">Toujours, toujours te taire!<br /></span>
+<span class="i0">Parle-moi donc, h&eacute;las!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Peut-&ecirc;tre es-tu l'ondine,<br /></span>
+<span class="i0">Reine des flots dor&eacute;s<br /></span>
+<span class="i0">Qui, des bras d'une femme,<br /></span>
+<span class="i0">Et me sourit apr&egrave;s.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Ou gnomide iris&eacute;e,<br /></span>
+<span class="i0">Gardienne de tr&eacute;sor...<br /></span>
+<span class="i0">De ma cha&icirc;ne bris&eacute;e<br /></span>
+<span class="i0">N'as-tu pas l'anneau d'or?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Dis-moi, n'es-tu pas l'&acirc;me<br /></span>
+<span class="i0">De l'ange radieux<br /></span>
+<span class="i0">Qui des bras d'une femme,<br /></span>
+<span class="i0">S'envola vers les cieux.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Hier, avant l'aurore?<br /></span>
+<span class="i0">Ou bien peut-&ecirc;tre es-tu<br /></span>
+<span class="i0">Celle qui vient d'&eacute;clore...<br /></span>
+<span class="i0">Ch&eacute;rubin ou vertu?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Ton sort est un myst&egrave;re?<br /></span>
+<span class="i0">Tu ne me r&eacute;ponds pas?<br /></span>
+<span class="i0">Toujours, toujours te taire<br /></span>
+<span class="i0">Parle-moi donc, h&eacute;las!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">"Je suis l'&acirc;me d'une &acirc;me,<br /></span>
+<span class="i0">Le lucide rayon<br /></span>
+<span class="i0">D'un beau globe de flamme<br /></span>
+<span class="i0">&Eacute;teint &agrave; l'horizon.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">"Parfois je fais sourire<br /></span>
+<span class="i0">L'enfant dans son sommeil;<br /></span>
+<span class="i0">Je lui porte un collyre<br /></span>
+<span class="i0">Quand il pleure au r&eacute;veil.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">"De mes belles parures<br /></span>
+<span class="i0">J'ai secou&eacute; les fleurs,<br /></span>
+<span class="i0">Sur les routes obscures<br /></span>
+<span class="i0">O&ugrave; marchent les douleurs.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">"Je r&eacute;v&egrave;le &agrave; qui tombe<br /></span>
+<span class="i0">En s'abreuvant de fiel<br /></span>
+<span class="i0">Les secrets de la tombe,<br /></span>
+<span class="i0">Les myst&egrave;res du Ciel.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">"Je vais, &agrave; ta pri&egrave;re,<br /></span>
+<span class="i0">Veiller sur ton chemin:<br /></span>
+<span class="i0">Tu seras sur la terre<br /></span>
+<span class="i0">&Agrave; l'ombre de ma main.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">"Adieu: prends ma couronne<br /></span>
+<span class="i0">Comme un gage d'amour".<br /></span>
+<span class="i0">&mdash;Mais, divine madone,<br /></span>
+<span class="i0">Vous reverrai-je un jour?<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>M. Questy a &eacute;crit pour l'<i>Album Litt&eacute;raire</i>, et l'on dit que c'est lui
+qui composait les "Compliments de l'Ann&eacute;e" pour un certain journal de la
+Nouvelle-Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>L'<i>Almanach pour Rire</i> est encore de lui. Dans ses derniers temps, il
+&eacute;tait employ&eacute; &agrave; la <i>Tribune</i>, comme chroniqueur.</p>
+
+
+<p class="d"><b>VICTOR SEJOUR</b></p>
+
+<p>Parmi les &eacute;crivains de la population cr&eacute;ole, on remarque surtout M.
+Victor S&eacute;jour, n&eacute; &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans au commencement du si&egrave;cle
+dernier&mdash;c'est-&agrave;-dire vers 1819. Il partit pour Paris en 1836 et passa
+le reste de sa vie en France.</p>
+
+<p>Victor S&eacute;jour, comme tant d'autres, &eacute;tait oblig&eacute; de s'&eacute;loigner du pays
+qui l'avait vu na&icirc;tre, &agrave; cause des entraves du pr&eacute;jug&eacute; de race. Son
+p&egrave;re, qui avait de grands moyens, tenait une maison de commerce, rue de
+Chartres. Victor S&eacute;jour avait fait ses premi&egrave;res &eacute;tudes &agrave; la
+Nouvelle-Orl&eacute;ans. C'&eacute;tait un excellent &eacute;crivain, il &eacute;tait l'auteur de
+plusieurs ouvrages en prose et en vers. Son po&egrave;me <i>Le Retour de
+Napol&eacute;on</i> a &eacute;t&eacute; beaucoup appr&eacute;ci&eacute;.</p>
+
+<p>M. S&eacute;jour a donn&eacute; la preuve d'un grand m&eacute;rite, puisqu'il a pu prendre
+place au premier rang parmi les &eacute;crivains de France.</p>
+
+<p>En Louisiane, ses contemporains lui accordent la palme de la
+sup&eacute;riorit&eacute;. Comme po&egrave;te, la Louisiane n'a jamais rien produit de
+meilleur.</p>
+
+<p>M. S&eacute;jour s'&eacute;tait rapproch&eacute; de l'empereur Napol&eacute;on III, qui le tenait en
+haute estime. Cette circonstance est &agrave; noter, car elle fait l'&eacute;loge du
+barde de couleur; et ce nous est &agrave; nous un sujet de l&eacute;gitime orgueil,
+qu'il se soit ainsi rendu digne d'&ecirc;tre l'ami estim&eacute; de l'empereur des
+Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Le g&eacute;nie de Victor S&eacute;jour &eacute;tait pr&eacute;coce: ses contemporains en ont eu un
+aper&ccedil;u dans une pi&egrave;ce de vers qu'il a compos&eacute;e &agrave; l'&acirc;ge de dix-sept ans,
+peu avant son d&eacute;part pour la France.</p>
+
+<p>S&eacute;jour &eacute;tait membre de la Soci&eacute;t&eacute; des Artisans. C'est &agrave; l'occasion de
+l'anniversaire de cette association qu'il a d&eacute;di&eacute; &agrave; ses associ&eacute;s le
+premier effort de sa pens&eacute;e productrice.</p>
+
+<p>On dit que ce d&eacute;but de notre jeune po&egrave;te fut un coup de ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>La Soci&eacute;t&eacute; des Artisans est une de nos anciennes organisations. Il faut
+dire qu'&agrave; cette &eacute;poque il existait de petites pr&eacute;tentions parmi les
+Cr&eacute;oles. La classe ais&eacute;e, compos&eacute;e des gens de profession, voulant se
+distinguer, avait form&eacute; la <i>Soci&eacute;t&eacute; d'Economie</i>, qui renfermait dans son
+cadre tous les Cr&eacute;oles aux tendances exclusivistes.</p>
+
+<p>Les ouvriers, les hommes d'art et de m&eacute;tier, leur r&eacute;pondirent en formant
+une association dont le nom m&ecirc;me dit toute l'id&eacute;e des fondateurs et des
+membres: <i>les Artisans</i>.</p>
+
+<p>S&eacute;jour s'&eacute;tait joint &agrave; ces derniers. Sans doute, sa premi&egrave;re po&eacute;sie dut
+&ecirc;tre une satire contre la conduite bizarre de ceux qui affectaient de
+d&eacute;daigner leurs semblables, contre les gens de la <i>Soci&eacute;t&eacute; d'Economie</i>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2"><b>LE RETOUR DE NAPOL&Eacute;ON</b><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i8">I<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Comme la vaste mer grondant sous le tropique,<br /></span>
+<span class="i0">Le peuple se rua sur la place publique,<br /></span>
+<span class="i4">En criant: le voil&agrave;!<br /></span>
+<span class="i0">Un cercueil!... O douleur!... un cercueil pour cet homme<br /></span>
+<span class="i0">Qui fit de sa patrie une seconde Rome!...<br /></span>
+<span class="i4">O douleur! tout est l&agrave;!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Quand nagu&egrave;re il rentrait vainqueur dans nos murailles,<br /></span>
+<span class="i0">Le front ceint des lauriers de deux mille batailles.<br /></span>
+<span class="i4">Simple dans sa grandeur,<br /></span>
+<span class="i0">Ce m&ecirc;me peuple, h&eacute;las! press&eacute; sur son passage,<br /></span>
+<span class="i0">Saluait sa venue, exaltant son courage<br /></span>
+<span class="i4">Et rayonnait de sa splendeur.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Oh! c'est alors, alors que la France &eacute;tait belle!...<br /></span>
+<span class="i0">Elle passait: les rois s'inclinaient devant elle,<br /></span>
+<span class="i0">Comme les &eacute;pis m&ucirc;rs sous le souffle du vent.<br /></span>
+<span class="i0">Elle allait, elle allait semblable &agrave; la temp&ecirc;te,<br /></span>
+<span class="i0">Et le monde &eacute;branl&eacute;, devenant sa conqu&ecirc;te,<br /></span>
+<span class="i4">&Eacute;tait derri&egrave;re, elle devant.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Plus rien... tout est fini... salut, &ocirc; Capitaine;<br /></span>
+<span class="i0">Salut, &ocirc; mon consul &agrave; la mine hautaine.<br /></span>
+<span class="i0">Tu fus auguste et grand, tu fus superbe et beau;<br /></span>
+<span class="i0">Tu d&eacute;passas du front Annibal et Pomp&eacute;e,<br /></span>
+<span class="i0">L'Europe ob&eacute;issait au poids de ton &eacute;p&eacute;e...<br /></span>
+<span class="i0">Comment peux-tu tenir dans cet &eacute;troit tombeau?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Pleurez, peuple, pleurez... il est l&agrave;, triste et p&acirc;le<br /></span>
+<span class="i0">Comme le froid linceul de sa couche fatale;<br /></span>
+<span class="i0">Pleurez votre C&eacute;sar, l'intr&eacute;pide guerrier;<br /></span>
+<span class="i0">Pleurez!... le soldat meurt sur le champ de bataille,<br /></span>
+<span class="i0">Emport&eacute;, l'arme au bras par l'ardente mitraille;<br /></span>
+<span class="i4">Il est mort prisonnier!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Ah! quand seul et pensif, debout sur Sainte-H&eacute;l&egrave;ne,<br /></span>
+<span class="i0">Ses regards se tournaient vers la France lointaine,<br /></span>
+<span class="i4">Comme vers une &eacute;toile d'or;<br /></span>
+<span class="i0">Son front s'illuminait d'un souvenir de flamme,<br /></span>
+<span class="i0">Il s'&eacute;criait: "Mon Dieu, je donnerais mon &acirc;me<br /></span>
+<span class="i4">"Pour la revoir encor.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">"Non, non, ce n'est pas moi que l'indigne Angleterre,<br /></span>
+<span class="i0">"Comme un lion captif retient sur cette terre:<br /></span>
+<span class="i4">"Noble France, c'est toi;<br /></span>
+<span class="i0">"C'est toi, ton avenir, ta puissance, tes gloires,<br /></span>
+<span class="i0">"Tes vingt ans de combats, tes vingt ans de victoires;<br /></span>
+<span class="i4">"Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi!"<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+
+<span class="i8">II<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">Oh! ne le laisse point, &ocirc; France,<br /></span>
+<span class="i4">Attendre en vain sa d&eacute;livrance...<br /></span>
+<span class="i4">Couvre-toi de ton bouclier;<br /></span>
+<span class="i4">Tiens, voici ton cheval de guerre,&mdash;<br /></span>
+<span class="i4">Rapide comme le tonnerre,<br /></span>
+<span class="i4">Va d&eacute;livrer le prisonnier.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Peuple, r&eacute;veillons-nous, poussons le cri d'alarmes;<br /></span>
+<span class="i0">Soldats, vieux v&eacute;t&eacute;rans, couvrez-vous de vos armes.<br /></span>
+<span class="i4">Au nom de votre honneur,<br /></span>
+<span class="i0">Ne laissons point, Fran&ccedil;ais, s'endormir notre haine;<br /></span>
+<span class="i0">Nous avons deux proscrits au roc de Sainte-H&eacute;l&egrave;ne:<br /></span>
+<span class="i4">La gloire et l'empereur!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+
+<span class="i8">III<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Mais non, il est trop tard... sur le nouveau calvaire,<br /></span>
+<span class="i0">La mort a foudroy&eacute; le g&eacute;ant populaire;<br /></span>
+<span class="i4">Il est mort, il est mort!<br /></span>
+<span class="i0">Accabl&eacute;, d&eacute;laiss&eacute;, trahi par sa patrie,<br /></span>
+<span class="i0">En murmurant: "Je meurs, &ocirc; ma France ch&eacute;rie,<br /></span>
+<span class="i4">Et malgr&eacute; moi, je pleure sur ton sort".<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+
+<span class="i8">IV<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">On nous rend son cercueil!... fl&eacute;trissante ironie!...<br /></span>
+<span class="i0">Ah! notre honneur, Fran&ccedil;ais, touche &agrave; son agonie!<br /></span>
+<span class="i0">Nous devrions rougir, car son propre bourreau,<br /></span>
+<span class="i0">Apr&egrave;s avoir creus&eacute; sous ses pieds un ab&icirc;me,<br /></span>
+<span class="i0">Apr&egrave;s s'&ecirc;tre repu du sang de la victime,<br /></span>
+<span class="i4">Nous fait l'aum&ocirc;ne du tombeau.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Nous devrions rougir, nous, peuple qu'on renomme,<br /></span>
+<span class="i0">D'oser nous approcher des restes du grand homme,<br /></span>
+<span class="i4">L'insulte sur le front;<br /></span>
+<span class="i0">D'oser lever les yeux, quand d'une main punique<br /></span>
+<span class="i0">On nous rend, d'une part, sa d&eacute;pouille h&eacute;ro&iuml;que,<br /></span>
+<span class="i4">De l'autre, on nous jette un affront.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Honte &agrave; nous! il fallait le laisser dans son &Icirc;le;<br /></span>
+<span class="i0">Loin de nos l&acirc;chet&eacute;s, il reposait tranquille...<br /></span>
+<span class="i0">Ou bien pour le ravoir, lui, couvert de lauriers,<br /></span>
+<span class="i0">Lui, vainqueur d'Austerlitz, lui, le fils de la gloire,<br /></span>
+<span class="i0">Il fallait, l'arme au bras, conduits par la victoire,<br /></span>
+<span class="i4">Le ramener dans nos foyers.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; digne et beau!... le tambour, la mitraille,<br /></span>
+<span class="i0">Nos soldats chauds encor d'une grande bataille,<br /></span>
+<span class="i4">La poudre et le canon,<br /></span>
+<span class="i0">La France relev&eacute;e et l'inf&acirc;me Angleterre<br /></span>
+<span class="i0">Expiant ses forfaits les deux genoux en terre:<br /></span>
+<span class="i4">C'est ainsi qu'il fallait f&ecirc;ter Napol&eacute;on!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">N'importe, il est ici! Courage, &ocirc; noble France!<br /></span>
+<span class="i0">On ne peut prolonger ta honte et ta souffrance,<br /></span>
+<span class="i4">Car sur le marbre du tombeau,<br /></span>
+<span class="i0">Ravivant dans nos c&oelig;urs notre haine tromp&eacute;e,<br /></span>
+<span class="i0">Nous irons, jeunes, vieux, aiguiser notre &eacute;p&eacute;e<br /></span>
+<span class="i4">Ebr&eacute;ch&eacute;e &agrave; Waterloo!!!<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p class="d"><b>CAMILLE THIERRY</b></p>
+
+<p>M. Camille Thierry &eacute;tait regard&eacute; comme un de nos Louisianais les plus
+lettr&eacute;s. Quoique natif de la Nouvelle-Orl&eacute;ans, il a pass&eacute; plus de temps
+&agrave; Paris qu'en Louisiane. D'ailleurs, c'est dans ce centre de lumi&egrave;re et
+de civilisation qu'il a re&ccedil;u sa brillante &eacute;ducation, et qu'il a respir&eacute;
+l'air de la libert&eacute;.</p>
+
+<p>M. Camille Thierry s'est occup&eacute; sp&eacute;cialement de po&eacute;sie. Ses pi&egrave;ces
+publi&eacute;es dans les <i>Cenelles</i> ne sont pas ses seules compositions. Sa
+plume facile et abondante a fourni, dit-on, tout un volume qui, sans
+doute, est rest&eacute; en France, son pays de pr&eacute;dilection.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, les quelques morceaux que nous avons de lui soutiennent assez
+sa r&eacute;putation comme &eacute;crivain et homme de lettres. Thierry avait de
+l'&eacute;l&eacute;gance et de la gr&acirc;ce dans le style, des tournures naturelles et des
+expressions heureuses. Le morceau que nous citons de lui a &eacute;t&eacute; compos&eacute;
+dans sa jeunesse; il porte, par cons&eacute;quent, l'empreinte des inclinations
+du jeune homme. Cependant, cette ardeur du sentiment est temp&eacute;r&eacute;e par
+les r&eacute;flexions d'une sagesse qui le tient &eacute;loign&eacute; des &eacute;lans exag&eacute;r&eacute;s.</p>
+
+<p>M. Thierry a fait des affaires &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans, mais le commerce
+ne lui plaisait gu&egrave;re et il s'en retira de bonne heure. Il &eacute;tait ais&eacute;,
+ses biens le mettaient &agrave; l'abri de toute privation. Il a pu donc se
+livrer tout entier &agrave; ses inclinations, sans inqui&eacute;tude. Au physique, M.
+Thierry &eacute;tait de taille moyenne, avec des traits d'une tr&egrave;s grande
+distinction.</p>
+
+<p>Nous avons fait choix de <i>l'Amante du Corsaire</i> pour faire voir les
+m&eacute;rites de notre jeune po&egrave;te.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">L'AMANTE DU CORSAIRE<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i6">(&Agrave; Madame ***)<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Petit oiseau de mer, toi qui reviens sans doute<br /></span>
+<span class="i4">D'un rivage lointain,<br /></span>
+<span class="i0">Oh! dis-moi, n'as-tu pas rencontr&eacute; sur ta route<br /></span>
+<span class="i4">Le svelte brigantin?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">N'as-tu pas, fatigu&eacute;, sur son grand m&acirc;t qui penche,<br /></span>
+<span class="i4">Dormi quelques instants?<br /></span>
+<span class="i0">Jou&eacute; dans son cordage et dans sa voile blanche<br /></span>
+<span class="i4">O&ugrave; murmurent les vents?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">N'as-tu pas entendu cette voix qui m'est ch&egrave;re,<br /></span>
+<span class="i4">La voix de mon amant,<br /></span>
+<span class="i0">Demander &agrave; la brise un parfum de la terre<br /></span>
+<span class="i4">Pour calmer son tourment?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Si j'avais comme toi, pour tenter le voyage,<br /></span>
+<span class="i4">Des ailes &agrave; mon corps,<br /></span>
+<span class="i0">Je m'en irais d'ici comme ce blanc nuage<br /></span>
+<span class="i4">Qui passe sur ces bords.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Pour lui parler encor, pour lui dire: je t'aime!<br /></span>
+<span class="i4">J'irais sur l'Oc&eacute;an;<br /></span>
+<span class="i0">Pour baiser ses cheveux, j'irais, oui, fut-ce m&ecirc;me<br /></span>
+<span class="i4">En un jour d'ouragan!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Car, vois-tu, mon amour est un amour &eacute;trange<br /></span>
+<span class="i4">Qui n'a rien d'ici-bas;<br /></span>
+<span class="i0">Peut-&ecirc;tre me vient-il d'un d&eacute;mon ou d'un ange...<br /></span>
+<span class="i4">Moi-m&ecirc;me ne sais pas!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Mes fr&egrave;res, sans rougir, disent que je suis folle<br /></span>
+<span class="i4">Et s'&eacute;loignent de moi:<br /></span>
+<span class="i0">Mes s&oelig;urs ne veulent plus &eacute;couter ma parole...<br /></span>
+<span class="i4">J'y pense avec effroi!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">En vain, je leurs disais: "Je suis votre s&oelig;ur, gr&acirc;ce!"<br /></span>
+<span class="i4">Sur leurs &acirc;mes de fer<br /></span>
+<span class="i0">Ma parole passait sans laisser plus de trace<br /></span>
+<span class="i4">Que tes ailes dans l'air!...<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">&Agrave; qui je confirai le secret de ma flamme,<br /></span>
+<span class="i4">Dis-moi, petit oiseau?...<br /></span>
+<span class="i0">Ma m&egrave;re qui m'aimait... dans le ciel a son &acirc;me,<br /></span>
+<span class="i4">Son corps dans le tombeau!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Petit oiseau de mer, toi qui reviens sans doute<br /></span>
+<span class="i4">D'un rivage lointain.<br /></span>
+<span class="i0">Oh! dis-moi, n'as-tu pas rencontr&eacute; sur ta route<br /></span>
+<span class="i4">Le svelte brigantin?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i8"><b>Camille Thierry.</b><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Camille Thierry composa plusieurs autres pi&egrave;ces dont voici la liste: <i>Le
+Damn&eacute;.&mdash;Le Pass&eacute;.&mdash;Toi.&mdash;Adieu.&mdash;Le R&eacute;veil.&mdash;&Agrave; Mademoiselle ***.&mdash;&Agrave;
+Celle que j'aime.&mdash;Id&eacute;es.&mdash;L'Ombre d'Eug&egrave;ne B.&mdash;Parle Toujours.&mdash;Le
+Suicide.&mdash;Jalousie.</i></p>
+
+<p>Comme Dalcour, il a donn&eacute; &agrave; la France ses pr&eacute;f&eacute;rences; c'est dans ce
+pays de sa premi&egrave;re affection qu'il a poursuivi sa carri&egrave;re avec le plus
+de z&egrave;le et qu'il a publi&eacute; ce petit volume que nous serions heureux de
+poss&eacute;der aujourd'hui, mais que la n&eacute;gligence de ses compatriotes a
+malheureusement livr&eacute; aux ruines de l'abandon.</p>
+
+<p>Thierry ne se faisait pas illusion sur le caract&egrave;re indiff&eacute;rent de son
+peuple. Il savait bien qu'un homme comme lui ne pouvait ici compter que
+sur lui seul dans les combats de la vie. Dans un des ses morceaux, il
+s'exprimait ainsi:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je n'ai point entendu, comme une voix de m&egrave;re,<br /></span>
+<span class="i4">Une voix me parler;<br /></span>
+<span class="i0">Pour lutter, j'&eacute;tais seul, quand grondait le tonnerre...<br /></span>
+<span class="i4">Seul pour me consoler!<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p class="d"><b>P. DALCOUR</b></p>
+
+<p>Ce po&egrave;te est un des hommes de 1844 dont nous parlons longuement dans une
+autre partie de ce livre.</p>
+
+<p>P. Dalcour est n&eacute; &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans, mais il fut &eacute;lev&eacute; &agrave; Paris, o&ugrave;
+il re&ccedil;ut son &eacute;ducation. Plus tard, il revint ici, pour vivre parmi les
+siens et partager leur sort; mais l'&eacute;preuve, dit-on, &eacute;tait trop
+rigoureuse. Il dut comme tant d'autres retourner en France, o&ugrave; il
+pouvait jouir de la libert&eacute; et de tous les avantages que la science, la
+litt&eacute;rature et les arts offrent aux esprits qui s'en nourrissent. Les
+charmes d'une soci&eacute;t&eacute; aussi hospitali&egrave;re devaient n&eacute;cessairement exercer
+une grande influence sur le caract&egrave;re, le sentiment et les go&ucirc;ts d'un
+homme accompli comme Pierre Dalcour. Il &eacute;tait tout naturel qu'il
+retourn&acirc;t en France, car quel est l'homme qui, habitu&eacute; d&egrave;s l'enfance au
+contact de la civilisation, aurait pu se conformer aux coutumes
+avilissantes de l'esclavage et du pr&eacute;jug&eacute; de race?</p>
+
+<p>Ces malheureux exil&eacute;s volontaires, comme Dalcour, ne pouvaient que
+songer toujours &agrave; leurs m&egrave;res et s'apitoyer sur le sort de celles qui
+leur avaient donn&eacute; le jour, et cette compassion filiale augmentait
+encore les souffrances de leur &acirc;me constamment boulevers&eacute;e.</p>
+
+<p>C'est pendant que Dalcour s&eacute;journait &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans qu'il a
+compos&eacute; les pi&egrave;ces que nous retrouvons dans les pages des <i>Cenelles</i>.
+Dalcour avait l'esprit prompt, et cette facult&eacute; lui rendait facile
+l'improvisation. Il pouvait improviser facilement des vers sur un sujet
+donn&eacute; au hasard.</p>
+
+<p>Voici ce qui est rapport&eacute; &agrave; la page 103 des <i>Cenelles</i>:</p>
+
+<p>[Illustration: M. ALC&Eacute;E LARAT, Patriote cr&eacute;ole, membre du Comit&eacute; des
+Citoyens.]</p>
+
+<p>Dans une soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; l'on jouait aux Jeux innocents, il fut ordonn&eacute; &agrave; un
+jeune homme, pour racheter son gage, de faire une d&eacute;claration d'amour
+&agrave; la dame de son choix. Il s'avan&ccedil;a aussit&ocirc;t vers une jeune personne qui
+passait pour &ecirc;tre un peu d&eacute;vote et s'acquitta ainsi de sa t&acirc;che:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Mademoiselle,<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i1">Du bonheur, loin de vous, je niais l'existence;<br /></span>
+<span class="i1">Vous me rendez la foi qui donne l'esp&eacute;rance;<br /></span>
+<span class="i1">Afin de n'&ecirc;tre plus par le doute agit&eacute;,<br /></span>
+<span class="i1">Voulez-vous d'un baiser me faire charit&eacute;?<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Le sujet, comme on le voit, roulait sur les trois vertus th&eacute;ologales, la
+Foi, l'Esp&eacute;rance et la Charit&eacute;, si tendrement chant&eacute;es par Millevoye.</p>
+
+<p>Nous remarquons aussi que Dalcour &eacute;tait trait&eacute; avec beaucoup de
+d&eacute;f&eacute;rence par ses amis et coll&egrave;gues. Armand Lanusse et Camille Thierry
+ont souvent compliment&eacute; ce po&egrave;te, en lui adressant des vers et d'autres
+gracieuset&eacute;s qui t&eacute;moignent de leurs &eacute;gards particuliers &agrave; son endroit.</p>
+
+<p>Dalcour, Thierry et Valcour vivaient dans la sph&egrave;re des hommes de
+lettres, ce qui leur a fourni la supr&ecirc;me satisfaction de voir de pr&egrave;s
+les plus beaux esprits de l'Europe. Ils sont venus en contact avec les
+Hugo, les Dumas et autres c&eacute;l&eacute;brit&eacute;s qui ont illustr&eacute; le si&egrave;cle pass&eacute;.</p>
+
+<p>P. Dalcour nous a laiss&eacute; les pi&egrave;ces de vers dont les titres suivent:
+<i>Chant d'Amour.&mdash;Un An d'Absence.&mdash;&Agrave; une Inconstante.&mdash;Le Songe.&mdash;Le
+Maudit.&mdash;Au Bord du Lac.&mdash;La Foi, l'Esp&eacute;rance et la
+Charit&eacute;.&mdash;Acrostiche.&mdash;Les Aveux.&mdash;Caract&egrave;re.&mdash;Vers &eacute;crits sur
+l'Album.&mdash;Heure de D&eacute;senchantement.</i></p>
+
+<p>P. Dalcour, Armand Lanusse et Camille Thierry ont plus produit que les
+autres collaborateurs des <i>Cenelles</i>, et leurs &eacute;crits pr&eacute;sentent aussi
+plus de valeur litt&eacute;raire (si nous exceptons S&eacute;jour et Questy) que
+celles de leurs coll&egrave;gues.</p>
+
+<p>Parmi les productions diverses de P. Dalcour, nous avons fait choix du
+<i>Chant d'Amour</i>. C'est un mod&egrave;le de vers m&ecirc;l&eacute;s: imag&eacute;, vif, tendre et
+gracieux, ce morceau, dans ses tours vari&eacute;es, nous fait voir en m&ecirc;me
+temps le caract&egrave;re sensible de notre po&egrave;te et ses ressources de style et
+d'imagination. Ses comparaisons sont correctes, sa composition est
+coulante, ses expressions ont de la couleur comme de v&eacute;ritables
+peintures. Nous pourrions dire de Dalcour ce que Boileau &eacute;crivait de
+Moli&egrave;re: "Jamais au bout d'un vers on ne le vit broncher".</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4"><b>CHANT D'AMOUR</b><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Pour chanter la beaut&eacute; que j'adore, &ocirc; ma lyre,<br /></span>
+<span class="i4">Seconde mes efforts!<br /></span>
+<span class="i0">De tes sons les plus doux, sur l'aile du z&eacute;phyre,<br /></span>
+<span class="i4">Porte-lui les accords.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">&Agrave; la vague qui vient mourir sur le rivage,<br /></span>
+<span class="i4">Aux oiseaux dans les airs,<br /></span>
+<span class="i0">&Agrave; la brise du soir caressant le feuillage,<br /></span>
+<span class="i4">Emprunte tes concerts.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Recueille de la nuit ces mille sons &eacute;tranges<br /></span>
+<span class="i4">Mais doux, harmonieux,<br /></span>
+<span class="i0">Qui font que l'&acirc;me croit ou&iuml;r la voix des anges<br /></span>
+<span class="i4">Qui chantent dans les cieux.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Si ma bouche jamais, pr&egrave;s d'elle, n'osa faire<br /></span>
+<span class="i4">L'aveu de mon ardeur,<br /></span>
+<span class="i0">O ma lyre, aujourd'hui; dis-lui donc ce myst&egrave;re,<br /></span>
+<span class="i4">Ce secret de mon c&oelig;ur.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Puisse de tes accords la suave harmonie<br /></span>
+<span class="i4">S'exhaler doucement,<br /></span>
+<span class="i0">Comme un concert lointain, comme une symphonie<br /></span>
+<span class="i4">Dans un &eacute;cho mourant!...<br /></span>
+</div></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Qu'une brise l&eacute;g&egrave;re,<br /></span>
+<span class="i4">Quand aura fui le jour,<br /></span>
+<span class="i4">Dans l'ombre du myst&egrave;re.<br /></span>
+<span class="i4">&Agrave; celle qui m'est ch&egrave;re<br /></span>
+<span class="i4">Porte ce chant d'amour.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">Quand de la nuit l'ombre avance<br /></span>
+<span class="i4">Et, telle qu'un nuage immense,<br /></span>
+<span class="i4">Descend sur la terre en silence;<br /></span>
+<span class="i4">Quand tout repose sous les cieux.<br /></span>
+<span class="i4">Heure de douce r&ecirc;verie,<br /></span>
+<span class="i4">Parfois son image ch&eacute;rie<br /></span>
+<span class="i4">Semble &ecirc;tre pr&eacute;sente &agrave; mes yeux!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">Je vois sa taille de sylphide<br /></span>
+<span class="i4">Son front pur, sa gr&acirc;ce candide,<br /></span>
+<span class="i4">Ses l&egrave;vres de corail humide<br /></span>
+<span class="i4">Ses yeux noirs remplis de langueur;<br /></span>
+<span class="i4">Et je sens la vive &eacute;tincelle<br /></span>
+<span class="i4">Qui, s'&eacute;chappant de sa prunelle,<br /></span>
+<span class="i4">Soudain vient embraser mon c&oelig;ur.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">Je crois aussi, dans mon d&eacute;lire,<br /></span>
+<span class="i4">Entendre sa voix qui soupire,<br /></span>
+<span class="i4">Plus suave que le z&eacute;phyre<br /></span>
+<span class="i4">Jouant &agrave; travers les rameaux,<br /></span>
+<span class="i4">Et plus douce que le murmure<br /></span>
+<span class="i4">Du clair ruisseau, dont l'onde pure<br /></span>
+<span class="i4">Serpente parmi les roseaux.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">Quand une brise bienfaisante<br /></span>
+<span class="i4">Caresse la fleur odorante,<br /></span>
+<span class="i4">Et s'&eacute;l&egrave;ve plus &eacute;nivrante,<br /></span>
+<span class="i4">Le soir, vers la vo&ucirc;te des cieux,<br /></span>
+<span class="i4">Moi, je crois de ma bien-aim&eacute;e<br /></span>
+<span class="i4">Respirer l'haleine embaum&eacute;e<br /></span>
+<span class="i4">Dans ces parfums d&eacute;licieux.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">Mais, h&eacute;las! bient&ocirc;t ce mirage<br /></span>
+<span class="i4">Qui r&eacute;fl&eacute;chissait son image<br /></span>
+<span class="i4">S'enfuit comme un l&eacute;ger nuage<br /></span>
+<span class="i4">Que chasse un vent imp&eacute;tueux!<br /></span>
+<span class="i4">Ou telle, au lever de l'aurore,<br /></span>
+<span class="i4">On voit l'ombre qui s'&eacute;vapore<br /></span>
+<span class="i4">Aux premiers rayons lumineux.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">Alors, mais en vain, je m'&eacute;crie:<br /></span>
+<span class="i4">Reviens, &ocirc; douce r&ecirc;verie,<br /></span>
+<span class="i4">Ombre d&eacute;cevante et ch&eacute;rie,<br /></span>
+<span class="i4">Reviens une derni&egrave;re fois!<br /></span>
+<span class="i4">H&eacute;las! quand ma bouche l'appelle,<br /></span>
+<span class="i4">Je n'entends que l'&eacute;cho fid&egrave;le<br /></span>
+<span class="i4">Qui r&eacute;ponde au loin &agrave; ma voix!...<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Ranime-toi ma lyre!&mdash;Une lampe expirante<br /></span>
+<span class="i0">Jette, avant de s'&eacute;teindre, une vive clart&eacute;;<br /></span>
+<span class="i0">Exhale un dernier chant de ta corde vibrante,<br /></span>
+<span class="i0">Qui dise les tourments de mon c&oelig;ur agit&eacute;!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Soit que l'astre du jour inonde de lumi&egrave;re<br /></span>
+<span class="i4">Et la terre et les cieux,<br /></span>
+<span class="i0">Soit que sur nous du soir le voile de myst&egrave;re<br /></span>
+<span class="i4">Tombe silencieux;<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Vierge, c'est toujours toi qui vis dans ma pens&eacute;e,<br /></span>
+<span class="i4">Qui fais battre mon c&oelig;ur,<br /></span>
+<span class="i0">Qui ranimes l'espoir en mon &acirc;me affaiss&eacute;e<br /></span>
+<span class="i4">Sous le faix du malheur.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">C'est toi qui m'apparais, &ocirc; beaut&eacute; que j'adore,<br /></span>
+<span class="i4">La nuit, dans mon sommeil;<br /></span>
+<span class="i0">Quand le jour luit c'est toi que mon &oelig;il cherche encore<br /></span>
+<span class="i4">&Agrave; l'heure du r&eacute;veil.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Souvent, alors, je crois voir une ombre l&eacute;g&egrave;re,<br /></span>
+<span class="i4">Qui vole autour de moi;<br /></span>
+<span class="i0">Cette ombre que ne peut dissiper la lumi&egrave;re,<br /></span>
+<span class="i4">C'est toi, c'est toujours toi!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Mais, &ocirc; d&eacute;ception, une ombre vaine, un r&ecirc;ve<br /></span>
+<span class="i4">Peut-il nous rendre heureux?...<br /></span>
+<span class="i0">Pour qui r&ecirc;ve au bonheur, quand le songe s'ach&egrave;ve<br /></span>
+<span class="i4">Le r&eacute;veil est affreux!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Viens oh! viens m'arracher &agrave; la douleur profonde<br /></span>
+<span class="i4">O&ugrave; je suis ab&icirc;m&eacute;,<br /></span>
+<span class="i0">Viens, je n'esp&egrave;re plus qu'un bonheur en ce monde,<br /></span>
+<span class="i4">C'est celui d'&ecirc;tre aim&eacute;.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Car l'amour, l'amour seul d'une vierge ador&eacute;e<br /></span>
+<span class="i0">Peut consoler le c&oelig;ur des maux qu'il a soufferts;<br /></span>
+<span class="i0">C'est la fra&icirc;che oasis, c'est la manne sacr&eacute;e,<br /></span>
+<span class="i0">C'est la source d'eau pure au milieu des d&eacute;serts!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i9"><b>P. Dalcour.</b><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&nbsp;<br /><br /></p>
+
+<p class="d"><b>B. VALCOUR</b></p>
+
+<p>M. B. Valcour est n&eacute; &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans. Si nous devons en juger par
+la date de ses &eacute;crits, il serait un des plus anciens parmi les
+collaborateurs des <i>Cenelles</i>.</p>
+
+<p>M. Valcour a fait ses &eacute;tudes en France et <i>sous la direction de bons
+ma&icirc;tres</i>, comme il le d&eacute;clare lui-m&ecirc;me dans son &Eacute;p&icirc;tre &agrave; Constant
+L&eacute;pouz&eacute;, po&egrave;te.</p>
+
+<p>Il savait le latin et le grec. Il nous int&eacute;resse par la franchise de son
+caract&egrave;re et par le ton classique qu'il maintient dans ses vers &eacute;l&eacute;gants
+et polis. Il n'h&eacute;site pas &agrave; nous annoncer qu'il est po&egrave;te et qu'il est
+familier avec les ouvrages d'Horace et de Virgile.</p>
+
+<p>Valcour &eacute;crit avec assurance: il dit qu'il conna&icirc;t les r&egrave;gles de l'Art
+Po&eacute;tique et soutient ses pr&eacute;tentions en nous donnant des alexandrins des
+plus harmonieux et des mieux dispos&eacute;s. Il all&eacute;gorise un peu dans ses
+po&eacute;sies, mais ce d&eacute;faut est plut&ocirc;t un caprice qu'un vice.</p>
+
+<p>Valcour a choisi pour son genre de composition les rimes plates, les
+vers crois&eacute;s et les stances r&eacute;guli&egrave;res. Il a cependant un ou deux
+morceaux de vers m&ecirc;l&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais dans toutes ses productions, il se conforme scrupuleusement aux
+r&egrave;gles de l'art po&eacute;tique. Sa versification est facile, et ses rimes,
+sans &ecirc;tre riches, ne blessent pas d'oreille. Elles sont toujours
+harmonieuses.</p>
+
+<p>Le morceau qui suit, tir&eacute; des <i>Cenelles</i>, a &eacute;t&eacute; compos&eacute; en 1828. Nous
+ignorons l'&acirc;ge que M. Valcour pouvait avoir en ce temps-l&agrave;. Il devait
+&ecirc;tre encore au printemps de la vie lorsqu'il con&ccedil;ut cet hommage adress&eacute;
+&agrave; son professeur.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2"><b>EPITRE &Agrave; CONSTANT LEPOUZE</b>,<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i2"><b>En recevant un volume de ses po&eacute;sies.</b><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Je n'ai point oubli&eacute;, malgr&eacute; mon long silence,<br /></span>
+<span class="i0">Que je fus &agrave; tes lois, enfant, jadis soumis:<br /></span>
+<span class="i0">De toutes tes bont&eacute;s j'aime la souvenance.<br /></span>
+<span class="i0">Dans mon c&oelig;ur, j'ai gard&eacute; tes pr&eacute;ceptes amis.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">C'est &agrave; toi que je dois tous mes go&ucirc;ts de po&egrave;te:<br /></span>
+<span class="i0">C'est toi qui m'instruisis aux m&eacute;triques accents,<br /></span>
+<span class="i0">Ma muse vierge encore et sensible et discr&egrave;te,<br /></span>
+<span class="i0">Fait entendre pour toi le premier de ses chants.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Dans mon &acirc;me jamais que le temps ne l'efface!<br /></span>
+<span class="i0">Tu me donnas la clef du langage des Dieux;<br /></span>
+<span class="i0">Tu me montras du doigt l'ing&eacute;nieux Horace,<br /></span>
+<span class="i0">De Virgile m'ouvris le livre harmonieux!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Tu ne fus point pour nous comme ce ma&icirc;tre avide<br /></span>
+<span class="i0">Qui vend au poids de l'or ses talents aux abois,<br /></span>
+<span class="i0">Dont la plume de fer jamais ne se d&eacute;cide<br /></span>
+<span class="i0">Qu'&agrave; faire un "J'ai re&ccedil;u" quand vient la fin du mois.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">L'on ne t'a jamais vu, Gros-Jean ma&icirc;tre d'&eacute;cole,<br /></span>
+<span class="i0">Emprunter ta science &agrave; Constant Letellier;<br /></span>
+<span class="i0">Tu ne fis pas de nous un obscur monopole,<br /></span>
+<span class="i0">Ne vendis pas le banc et m&ecirc;me l'&eacute;colier.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Non, l'on ne te vit point signant dans la gazette<br /></span>
+<span class="i0">Un A gonfl&eacute; d'orgueil ou bien un Z bavard,<br /></span>
+<span class="i0">Faire de quelqu'ami la louange indiscr&egrave;te<br /></span>
+<span class="i0">Ou l'&eacute;loge menteur d'un M&eacute;c&egrave;ne b&acirc;tard.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Artiste, gloire &agrave; toi! Sois orgueilleux, po&egrave;te!<br /></span>
+<span class="i0">Emule audacieux de Lavan, de Daru,<br /></span>
+<span class="i0">Par toi Louisiana jouit d'un jour de f&ecirc;te,<br /></span>
+<span class="i0">Aux bords de son grand fleuve Horace est apparu.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Pourquoi ne vas-tu pas t'asseoir au Colys&eacute;e,<br /></span>
+<span class="i0">Interroger des yeux les restes de Poestum,<br /></span>
+<span class="i0">Parcourir en r&ecirc;vant Ferrare d&eacute;laiss&eacute;e,<br /></span>
+<span class="i0">Fouiller dans Pomp&eacute;&iuml;, puis dans Herculanum?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Je me suis dit: Enfant, il est temps de remettre<br /></span>
+<span class="i0">Au modeste rh&eacute;teur le tribut m&eacute;rit&eacute;.<br /></span>
+<span class="i0">Je n'ai qu'un mot pour toi, le voici: merci, Ma&icirc;tre;<br /></span>
+<span class="i0">Ma bouche te le dit, mais mon c&oelig;ur l'a dict&eacute;.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Tout ce que nous pouvons ajouter en mati&egrave;re de r&eacute;flexion, c'est que les
+sentiments exprim&eacute;s dans les vers qui pr&eacute;c&egrave;dent nous apprennent d'une
+fa&ccedil;on singuli&egrave;rement sensible tout ce qu'il y a de bien ou de mal dans
+l'influence du contact.</p>
+
+<p>Des L&eacute;pouz&eacute;s font des Valcours.</p>
+
+<p>M. Valcour nous a donn&eacute; plusieurs autres pi&egrave;ces, telles que <i>L'Heureux
+P&egrave;lerin.&mdash;&Agrave; Malvina.&mdash;&Agrave; Hermina.&mdash;Le 11 mars 1835.&mdash;L'Ouvrier
+Louisianais.&mdash;&Agrave; Mon Ami.&mdash;Mon R&ecirc;ve.&mdash;Son Chapeau et Son Ch&acirc;le.&mdash;&Agrave;
+Mademoiselle C&eacute;lina.&mdash;&Agrave; Mademoiselle C</i>.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<p class="d"><b>J. BOISE</b></p>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">L'AMANT DEDAIGNE<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Perfide amour, divinit&eacute; rebelle<br /></span>
+<span class="i0">Toi qui r&eacute;gis les mortels et les dieux,<br /></span>
+<span class="i0">Pourquoi faut-il que ta fl&egrave;che cruelle<br /></span>
+<span class="i0">Frappe le sein d'un mortel d&eacute;daigneux?<br /></span>
+<span class="i0">Moi qui voulais dans le printemps de l'&acirc;ge<br /></span>
+<span class="i0">Jouir en paix des plaisirs les plus doux,<br /></span>
+<span class="i0">Tu me fixas dans ma course volage;<br /></span>
+<span class="i0">De mon bonheur ton c&oelig;ur fut-il jaloux?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Plus d'attraits, plus de charme,<br /></span>
+<span class="i0">Tout est triste &agrave; mes yeux,<br /></span>
+<span class="i0">Tout m'afflige et m'alarme,<br /></span>
+<span class="i0">Le jour m'est odieux.<br /></span>
+<span class="i0">Mes membres s'affaiblissent...<br /></span>
+<span class="i0">Que vais-je devenir?...<br /></span>
+<span class="i0">Mes yeux s'appesantissent,<br /></span>
+<span class="i0">H&eacute;las! faut-il mourir!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Dis-moi, ma douce amie,<br /></span>
+<span class="i0">Dis-moi, que t'ai-je fait?<br /></span>
+<span class="i0">Sans toi je hais la vie,<br /></span>
+<span class="i0">Sans toi tout me d&eacute;pla&icirc;t.<br /></span>
+<span class="i0">Tu ne dis rien encore...<br /></span>
+<span class="i0">Que vais-je devenir?<br /></span>
+<span class="i0">Vainement je t'implore,<br /></span>
+<span class="i0">H&eacute;las! je vais mourir!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Dis-moi quel est mon crime,<br /></span>
+<span class="i0">Ne puis-je le savoir?<br /></span>
+<span class="i0">Serais-je la victime<br /></span>
+<span class="i0">D'un cruel d&eacute;sespoir?<br /></span>
+<span class="i0">Tu gardes le silence...<br /></span>
+<span class="i0">Que vais-je devenir?<br /></span>
+<span class="i0">Prononce ma sentence,<br /></span>
+<span class="i0">Dis-moi, dois-je mourir?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">C'en est fait, je succombe<br /></span>
+<span class="i0">&Agrave; mon sinistre sort<br /></span>
+<span class="i0">Sur mon front d&eacute;j&agrave; tombe<br /></span>
+<span class="i0">Le voile de la mort!...<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Adieu, cruelle amie,<br /></span>
+<span class="i0">Mes tourments vont finir;<br /></span>
+<span class="i0">Je quitte cette vie,<br /></span>
+<span class="i0">Adieu, je vais mourir.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p class="d"><b>J. BOISE</b></p>
+
+<p>Jean Boise avait la r&eacute;putation d'&ecirc;tre un excellent &eacute;crivain, mais sa
+raison s'est voil&eacute;e &agrave; cette p&eacute;riode de sa vie o&ugrave; il promettait le plus
+pour les lettres. Ses amis l'ont beaucoup regrett&eacute; &agrave; cause de son beau
+caract&egrave;re et de ses heureux talents. Sa d&eacute;mence devint une maladie qui
+termina ses jours trop t&ocirc;t pour l'espoir de ses contemporains.</p>
+
+<p>La derni&egrave;re stance du morceau que nous publions de lui r&eacute;v&egrave;le, comme le
+dirait Lamartine, une "&acirc;me triste jusqu'&agrave; la mort".</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<p class="d"><b>BOWERS</b></p>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2"><b>L'ORPHELIN DES TOMBEAUX</b><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i8">I</span><br />
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Nagu&egrave;re un orphelin &agrave; la plaintive voix</span><br />
+<span class="i0">Exhalait ses douleurs au champ sem&eacute; de croix;</span><br />
+<span class="i0">Il chantait, et l'oiseau, cach&eacute; sous le feuillage,</span><br />
+<span class="i0">Semblait, pour l'&eacute;couter, suspendre son ramage.</span><br />
+<span class="i0">Il chantait, et des vents l'haleine se taisait;</span><br />
+<span class="i0">Le murmure des eaux, triste, s'assoupissait;</span><br />
+<span class="i0">Il chantait, et mon c&oelig;ur, attendri jusqu'aux larmes,</span><br />
+<span class="i0">Se fondait au r&eacute;cit de ses longues alarmes;</span><br />
+<span class="i0">Il chantait, et parfois ses fun&egrave;bres accords</span><br />
+<span class="i0">Faisaient glisser soudain un frisson sur mon corps!</span><br />
+</div><div class="stanza">
+
+<span class="i8">II</span><br />
+</div><div class="stanza">
+
+<span class="i0">Quand arrive le soir, pensif et solitaire,</span><br />
+<span class="i0">Les regards tristement attach&eacute;s &agrave; la terre,</span><br />
+<span class="i0">Je me prends &agrave; pleurer en pensant &agrave; celui</span><br />
+<span class="i0">Qui m'avait dit jadis: &laquo;Je serai ton appui,</span><br />
+<span class="i0">Je serai le soutien de ton sort d&eacute;plorable;</span><br />
+<span class="i0">Le monde te d&eacute;daigne, h&eacute;las! es-tu coupable</span><br />
+<span class="i0">Si tu souffres, dis-moi, des malheurs d'ici-bas?</span><br />
+<span class="i0">Si partout l'infortune accompagne tes pas?</span><br />
+<span class="i0">Non, non, tu ne l'es point. Sur ton destin je pleure.</span><br />
+<span class="i0">Enfant, acceptes-tu ma ch&eacute;tive demeure?</span><br />
+<span class="i0">Avec moi veux-tu vivre, infortun&eacute; plaintif?</span><br />
+<span class="i0">Je serai d&eacute;sormais ton parent adoptif;</span><br />
+<span class="i0">J'adoucirai ton sort; h&eacute;las! il est &agrave; plaindre!</span><br />
+<span class="i0">Enfant, dans mon s&eacute;jour tu n'auras rien &agrave; craindre;</span><br />
+<span class="i0">Des orages du temps j'abriterai tes jours;</span><br />
+<span class="i0">Car tu seras mon fils, et le seras toujours.</span><br />
+<span class="i0">J'endormirai tes maux. Dans ma demeure antique,</span><br />
+<span class="i0">Oh! viens te reposer, enfant m&eacute;lancolique!&raquo;</span><br />
+<span class="i0">En achevant ceci, me prenant par la main</span><br />
+<span class="i0">Dans son riant s&eacute;jour il me conduit soudain,</span><br />
+<span class="i0">Il m'appelait son fils, je lui disais: mon p&egrave;re;</span><br />
+<span class="i0">Enfant, il me montrait un avenir prosp&egrave;re.</span><br />
+<span class="i0">D&eacute;j&agrave; j'&eacute;tais joyeux; seulement, quelquefois</span><br />
+<span class="i0">Le triste souvenir d'une touchante voix</span><br />
+<span class="i0">De mon hilarit&eacute; venait rompre les charmes,</span><br />
+<span class="i0">Et soudain me for&ccedil;ait &agrave; r&eacute;pandre des larmes.</span><br />
+<span class="i0">Mais quand je le voyais, ce g&eacute;n&eacute;reux ami,</span><br />
+<span class="i0">Du sommeil de la mort maintenant endormi,</span><br />
+<span class="i0">J'&eacute;tanchais aussit&ocirc;t mes larmes &agrave; sa vue,</span><br />
+<span class="i0">Et soudain me ber&ccedil;ais d'une joie impr&eacute;vue;</span><br />
+<span class="i0">Car il savait toujours des mots consolateurs,</span><br />
+<span class="i0">Des mots qui suspendaient les tourments et les pleurs,</span><br />
+<span class="i0">Des paroles de miel, si douces et si belles</span><br />
+<span class="i0">Qu'elles assoupissaient mes peines trop rebelles!</span><br />
+<span class="i0">Il a donc expir&eacute;, ce p&egrave;re g&eacute;n&eacute;reux!...</span><br />
+<span class="i0">Sur sa mort j'&eacute;clatais en sanglots douloureux!</span><br />
+<span class="i0">De son dernier soupir je me souviens encore:</span><br />
+<span class="i0">C'&eacute;tait au mois de Mars, au lever de l'aurore...</span><br />
+<span class="i0">Je venais de ma s&oelig;ur visiter le tombeau,</span><br />
+<span class="i0">Quand, tout-&agrave;-coup, j'ouis une voix triste et tendre</span><br />
+<span class="i0">Balbutiant un nom que je ne pus comprendre.</span><br />
+<span class="i0">J'&eacute;coutai... Cette voix, qui me fit soupirer,</span><br />
+<span class="i0">Murmura: &laquo;Ton p&egrave;re est au moment d'expirer,</span><br />
+<span class="i0">Enfant, n'entends-tu pas? C'est sa voix qui t'appelle,</span><br />
+<span class="i0">Viens &eacute;tendre ta main sur sa couche mortelle,</span><br />
+<span class="i0">Viens pr&eacute;senter ta l&egrave;vre &agrave; son baiser d'adieu;</span><br />
+<span class="i0">Sur son lit de douleur l'entretenir de Dieu!</span><br />
+<span class="i0">J'&eacute;coutais p&acirc;lissant, sur le bord de sa couche,</span><br />
+<span class="i0">Ces derniers mots, h&eacute;las! &eacute;chapp&eacute;s de sa bouche:</span><br />
+<span class="i0">C'en est fait, &ocirc; mon fils, je te quitte &agrave; jamais;</span><br />
+<span class="i0">Sur mon tombeau d&eacute;sert tu priras d&eacute;sormais!...</span><br />
+<span class="i0">Chaque jour tu viendras, au lever de l'aurore,</span><br />
+<span class="i0">Enfant, pour y g&eacute;mir, t'agenouiller encore...</span><br />
+<span class="i0">Que je serre ta main! c'en est fait... je me meurs...&raquo;</span><br />
+<span class="i0">Et sa voix aussit&ocirc;t s'&eacute;teignit dans les pleurs.</span><br />
+<span class="i0">H&eacute;las! il n'est donc plus! sur son froid mausol&eacute;e</span><br />
+<span class="i0">Je soupire parfois ma tristesse isol&eacute;e.</span><br />
+<span class="i0">Au matin de mes jours tel est, tel est mon sort,</span><br />
+<span class="i0">Banni du monde entier je pleure sur la mort!</span><br />
+<span class="i0">M'&eacute;garant, d&eacute;sol&eacute;, dans ce noir cimeti&egrave;re,</span><br />
+<span class="i0">Je contemple l'abri de ma famille enti&egrave;re;</span><br />
+<span class="i0">Je suis seul, toujours seul dans le champs des tombeaux,</span><br />
+<span class="i0">O&ugrave; le saule &eacute;plor&eacute; balance ses rameaux,</span><br />
+<span class="i0">O&ugrave; souvent fatigu&eacute;, je m'assoupis &agrave; l'ombre</span><br />
+<span class="i0">D'un antique cypr&egrave;s: l&agrave;, r&ecirc;veur, triste et sombre,</span><br />
+<span class="i0">D'un ange de quinze ans, couronn&eacute; de jasmins,</span><br />
+<span class="i0">Je crois presser parfois les palpitantes mains.</span><br />
+<span class="i0">Tenir entre mes bras cette vierge timide,</span><br />
+<span class="i0">M'enivrer du regard de sa prunelle humide!</span><br />
+<span class="i0">Puis soudain je m'&eacute;veille en murmurant ces mots:</span><br />
+<span class="i0">H&eacute;las! ce n'est qu'un r&ecirc;ve au milieu des tombeaux!</span><br />
+<span class="i0">Ah! ton seul souvenir, ange &agrave; jamais aimable,</span><br />
+<span class="i0">Dans mes malheurs fait na&icirc;tre un charme inexprimable</span><br />
+<span class="i0">Mais bient&ocirc;t, je le sens, j'irai dormir enfin</span><br />
+<span class="i0">De ce sommeil, h&eacute;las! qui n'aura pas de fin!</span><br />
+<span class="i0">Alors, Anastasie, en contemplant ma pierre,</span><br />
+<span class="i0">Qu'une larme d'amour arrose ta paupi&egrave;re!</span><br />
+<span class="i0">Puisses-tu t'attendrir &agrave; l'aspect de ces mots:</span><br />
+<span class="i0">&laquo;Il v&eacute;cut et mourut au milieu des tombeaux.&raquo;</span><br />
+</div><div class="stanza">
+<span class="i8">III</span><br />
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">L'&eacute;cho r&eacute;percuta sa complainte orpheline;</span><br />
+<span class="i0">Et les deux bras crois&eacute;s sur sa jeune poitrine,</span><br />
+<span class="i0">R&ecirc;veur, il s'assoupit en contemplant des cieux</span><br />
+<span class="i0">Le flambeau dont l'&eacute;clat argentait ses cheveux;</span><br />
+<span class="i0">Et quand l'oiseau chanta le r&eacute;veil de l'aurore</span><br />
+<span class="i0">Dans la m&ecirc;me attitude il sommeillait encore:</span><br />
+<span class="i0">Oui, mais de ce sommeil dont le lugubre aspect</span><br />
+<span class="i0">Imprime dans nos c&oelig;urs un &eacute;ternel regret!...</span><br />
+</div></div>
+
+<p>Quoique nous n'ayons aucun renseignement sur la vie, le caract&egrave;re ou le
+m&eacute;rite de M. Bowers, cependant nous croyons juste et sage de publier la
+pi&egrave;ce qu'il nous a l&eacute;gu&eacute;e. Le sujet en est &eacute;loquent, le style, bien
+soutenu et la marche des id&eacute;es, bien suivie.</p>
+
+<p>M. Bowers fut un collaborateur des <i>Cenelles</i>, et cette qualit&eacute; nous le
+fait appr&eacute;cier tout autant que sa po&eacute;sie.</p>
+
+<p>Il avait donc sa place toute trouv&eacute;e dans cet ouvrage.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p class="d"><b>L. BOISE.</b></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">AU PRINTEMPS<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">(<b>Chanson.</b>)<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Tendre printemps, viens rendre &agrave; la nature<br /></span>
+<span class="i0">Et ses tr&eacute;sors et ses puissants attraits.<br /></span>
+<span class="i0">Pour le f&ecirc;ter, assis sur la verdure,<br /></span>
+<span class="i0">Les troubadours chanteront tes bienfaits.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Sous des berceaux de myrtes et de roses<br /></span>
+<span class="i0">Tu m'entendras, charm&eacute; de ton retour,<br /></span>
+<span class="i0">&Agrave; ma Clo&eacute; dire de douces choses;<br /></span>
+<span class="i0">Tu me verras tout rayonnant d'amour.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Tous les amants, dans leurs chansons nouvelles,<br /></span>
+<span class="i0">Te salueront sous des toits frais et verts;<br /></span>
+<span class="i0">Sur les bosquets, tous les oiseaux fid&egrave;les<br /></span>
+<span class="i0">S'assembleront pour former leurs concerts.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Viens donc, accours, la Nature en souffrance<br /></span>
+<span class="i0">Du sombre Hiver subit les dures lois!<br /></span>
+<span class="i0">Elle soupire, implore ta pr&eacute;sence;<br /></span>
+<span class="i0">Elle g&eacute;mit... n'entends-tu pas sa voix?<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Louis Boise &eacute;tait le fr&egrave;re de Jean Boise.</p>
+
+<p>Nous avons entendu les anciens dire que Louis Boise ne savait pas lire
+jusqu'&agrave; l'&acirc;ge de vingt ans. Si cela est vrai, il est digne d'&ecirc;tre compt&eacute;
+au nombre de nos prodiges, car un homme d'une intelligence ordinaire ne
+pourrait commencer si tard &agrave; apprendre les lettres et r&eacute;ussir &agrave; composer
+des vers comme ceux que nous venons de citer. La t&acirc;che &eacute;tait &eacute;norme,
+mais la r&eacute;ussite fut merveilleuse.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>[Illustration: <span class="smcap">DR</span>. L. ROUDANEZ, Patriote cr&eacute;ole, fondateur et propri&eacute;taire de la <i>Tribune</i> de la
+Nouvelle-Orl&eacute;ans.]</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h2>
+
+<p class="c"><b>Les collaborateurs des "Cenelles" (Suite).&mdash;Notices biographiques.</b></p>
+
+
+<p class="d"><b>MICHEL ST-PIERRE</b></p>
+
+<p>M. St-Pierre &eacute;tait po&egrave;te et ma&icirc;tre d'armes. Comme po&egrave;te il &eacute;tait naturel
+et gracieux. Tous ses vers sont construits dans un style coulant et
+plein de charme. St-Pierre &eacute;tait d'un caract&egrave;re aimant, et ses
+compositions refl&eacute;taient la chaleur de ses affections. Sa bonne nature
+n'a jamais &eacute;t&eacute; mieux r&eacute;v&eacute;l&eacute;e que dans sa pi&egrave;ce intitul&eacute;e <i>Le
+Changement</i>. C'est celle que nous avons choisie pour introduire M.
+St-Pierre, &eacute;tant celle que le po&egrave;te adressait &agrave; l'objet de ses feux, au
+moment o&ugrave; il voulait passer du c&eacute;libat au mariage. Chose curieuse, tous
+les enfants apprennent cette romance avec facilit&eacute; et la chantent avec
+plaisir.</p>
+
+<p>Son courage physique et sa fermet&eacute; le firent surnommer le Bayard cr&eacute;ole.
+&Agrave; sa mort, M. Lanusse pronon&ccedil;a un discours sur son cercueil, ne manquant
+pas de faire allusion &agrave; la bravoure remarquable de son ami.</p>
+
+<p>M. St-Pierre &eacute;tait de la Nouvelle-Orl&eacute;ans et appartenait &agrave; une famille
+nombreuse et respectable. Ses fr&egrave;res et s&oelig;urs ont comme lui re&ccedil;u les
+avantages d'une &eacute;ducation soign&eacute;e. Tous suivaient avec pi&eacute;t&eacute; les
+principes de l'&Eacute;glise catholique, dans lesquels ils avaient &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;s.</p>
+
+<p>Ce sens religieux se manifeste assez souvent dans les &eacute;crits de notre
+po&egrave;te. St-Pierre, &agrave; une certaine heure de sa vie, avait voulu se
+suicider; mais sur les conseils d'un ami, il revint &agrave; lui, c'est-&agrave;-dire
+&agrave; ces sentiments de foi que la folie seule pouvait affaiblir.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><b>LE CHANGEMENT</b><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Dans une douce indiff&eacute;rence,<br /></span>
+<span class="i0">Je vivais paisible et content,<br /></span>
+<span class="i0">L'amour me semblait sans puissance,<br /></span>
+<span class="i0">Aussi je le bravais souvent;<br /></span>
+<span class="i0">Mais ces doux plaisirs de ma vie<br /></span>
+<span class="i0">H&eacute;las! n'ont pu durer toujours,<br /></span>
+<span class="i0">Puisque vos beaux yeux, Am&eacute;lie,<br /></span>
+<span class="i0">En ont interrompu le cours.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Cependant, si je puis vous plaire,<br /></span>
+<span class="i0">Si vous souriez &agrave; mes v&oelig;ux,<br /></span>
+<span class="i0">Je vous en fais l'aveu sinc&egrave;re,<br /></span>
+<span class="i0">Vous m'aurez rendu plus qu'heureux;<br /></span>
+<span class="i0">Car le bonheur que je respire,<br /></span>
+<span class="i0">Quand je me trouve aupr&egrave;s de vous,<br /></span>
+<span class="i0">Est une ivresse... un doux d&eacute;lire<br /></span>
+<span class="i0">Dont mille amants seraient jaloux!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Sur votre figure jolie,<br /></span>
+<span class="i0">On voit la bont&eacute;, la candeur,<br /></span>
+<span class="i0">L'innocence et la modestie,<br /></span>
+<span class="i0">Et tout ce qui marque un bon c&oelig;ur.<br /></span>
+<span class="i0">Quand, par un regard plein de flamme,<br /></span>
+<span class="i0">Parfois j'interroge vos yeux,<br /></span>
+<span class="i0">L'espoir semble dire &agrave; mon &acirc;me<br /></span>
+<span class="i0">Que vous partagerez mes feux.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Nous tenons encore de M. Michel St-Pierre quelques autres pi&egrave;ces dont
+voici les titres: <i>La Jeune Fille Mourante.</i>&mdash;<i>&Agrave; Une Demoiselle.</i>&mdash;<i>Deux
+Ans Apr&egrave;s.</i>&mdash;<i>Couplets.</i>&mdash;<i>Tu m'as dit: Je t'aime.</i></p>
+
+
+<p class="d"><b>NUMA LANUSSE</b></p>
+
+<p>La gr&acirc;ce du style, l'&eacute;l&eacute;gance des formes et un naturel gai: tels sont
+les traits qui distinguent les "Couplets" de Numa Lanusse. Ces vers
+prouvent que l'auteur poss&eacute;dait un beau talent po&eacute;tique qui, sans doute,
+se serait d&eacute;velopp&eacute; avec l'&acirc;ge, si la mort n'&eacute;tait venu le surprendre si
+pr&eacute;matur&eacute;ment. Il avait de nombreux admirateurs.</p>
+
+<p>M. Numa Lanusse est mort &agrave; vingt-six ans, des suites d'une chute de
+cheval.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p class="c"><b>COUPLETS</b></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">CHANTES &Agrave; LA NOCE D'UN AMI<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i2">Air: <b>J'entends au loin l'archet de la folie</b>.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Heureux amants, &ocirc; vous qui de Cyth&egrave;re,<br /></span>
+<span class="i0">Entreprenez le voyage incertain,<br /></span>
+<span class="i0">Puisse un doux vent, puisse une mer prosp&egrave;re<br /></span>
+<span class="i0">Conduire au but votre amoureux destin.<br /></span>
+<span class="i0">Que de vos c&oelig;urs de sinistres images<br /></span>
+<span class="i0">Ne viennent point troubler le doux transport;<br /></span>
+<span class="i0">Voguez, amis, sans craindre les orages,<br /></span>
+<span class="i0">Nos v&oelig;ux ardents vous conduiront au port.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">La nef bondit et les vents sont propices,<br /></span>
+<span class="i0">Un doux espoir flatte vos tendres c&oelig;urs;<br /></span>
+<span class="i0">L'amour vous suit, et d'abord pour pr&eacute;mices,<br /></span>
+<span class="i0">Ce Dieu charmant vous couronne de fleurs.<br /></span>
+<span class="i0">Pour pr&eacute;venir temp&ecirc;tes et naufrages,<br /></span>
+<span class="i0">Nous prions tous, et d'un commun accord.<br /></span>
+<span class="i0">Voguez, amis, sans craindre les orages,<br /></span>
+<span class="i0">Nos v&oelig;ux ardents vous conduiront au port.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Un vent moins pur que le soup&ccedil;on enfante<br /></span>
+<span class="i0">De votre marche a retard&eacute; l'essor;<br /></span>
+<span class="i0">Le ciel s'ombrage et la vague &eacute;cumante<br /></span>
+<span class="i0">Va vous couvrir!...&mdash;Non, l'espoir luit encor.<br /></span>
+<span class="i0">La v&eacute;rit&eacute; dissipe les nuages<br /></span>
+<span class="i0">Et l'air plus frais vous pousse sans effort.<br /></span>
+<span class="i0">Voguez, amis, sans craindre les orages,<br /></span>
+<span class="i0">Nos v&oelig;ux ardents vous conduiront au port.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">D&eacute;j&agrave; la plage &agrave; vos yeux se pr&eacute;sente,<br /></span>
+<span class="i0">Et jusque l&agrave; le bonheur vous a lui.<br /></span>
+<span class="i0">L'Amour s'en va, et l'Amiti&eacute; constante<br /></span>
+<span class="i0">Est avec vous; ce sera votre appui.<br /></span>
+<span class="i0">Votre &oelig;il sourit &agrave; de charmants pr&eacute;sages,<br /></span>
+<span class="i0">De beaux enfants veillent sur votre sort;<br /></span>
+<span class="i0">Voguez, amis, sans craindre les orages,<br /></span>
+<span class="i0">Leurs v&oelig;ux, leurs soins vous conduiront au port.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>M. Numa Lanusse a aussi compos&eacute; une autre pi&egrave;ce intitul&eacute;:
+<i>Justification</i>. Cette pi&egrave;ce fait partie des <i>Cenelles</i> et soutient la
+r&eacute;putation de l'auteur. &Agrave; ce qu'il para&icirc;t, il &eacute;tait accus&eacute; par une
+demoiselle d'avoir produit des couplets contre elle. C'est cette
+accusation qui a donn&eacute; lieu &agrave; <i>Justification</i>. Nous regrettons ne
+pouvoir imprimer la romance dans son entier, faute d'espace, mais nous
+croyons devoir en extraire les lignes qui vont suivre et que nous
+entendons souvent r&eacute;p&eacute;ter dans notre population, la plupart des
+personnes qui les citent en ignorant peut-&ecirc;tre l'origine:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">"N'&eacute;coutez pas le dicton populaire,<br /></span>
+<span class="i0">Car trop souvent il d&eacute;truit le bonheur."<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il y a plus de po&eacute;sie dans ces deux lignes qu'un &eacute;tranger ne le pourrait
+croire, le Cr&eacute;ole seul peut bien en appr&eacute;cier la philosophie.</p>
+
+
+<p class="d"><b>DESORMES DAUPHIN</b></p>
+
+<p>On verra que la pi&egrave;ce qui va suivre est l'expression du d&eacute;sespoir. Il y
+a une chose bien remarquable chez tous nos po&egrave;tes, c'est qu'ils mettent
+de l'&acirc;me dans toutes leurs compositions. Que le sujet soit triste ou
+gai, simple ou majestueux, l'expression, la mani&egrave;re dont ils exposent
+leurs id&eacute;es ne manquent jamais d'&ecirc;tre l'effet de l'art rehauss&eacute; par
+l'affirmation du sentiment.</p>
+
+<p>Dans ces lignes de Dauphin, tout est morne et lugubre. Le po&egrave;te semble
+les avoir con&ccedil;ues sous l'empire d'une funeste r&eacute;solution.</p>
+
+<p>Cependant, pour la clart&eacute; des pens&eacute;es, pour l'&eacute;l&eacute;vation des sentiments,
+comme pour la puret&eacute; du langage, rien, dans le genre choisi, ne peut
+surpasser l'excellence des strophes ici reproduites.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4"><b>ADIEUX</b><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Objet ch&eacute;ri, pourquoi de ma tendresse,<br /></span>
+<span class="i0">Avoir si t&ocirc;t suspendu les transports?<br /></span>
+<span class="i0">Te souviens-tu des jours o&ugrave; ton ivresse<br /></span>
+<span class="i0">Me promettait un bonheur sans remords?<br /></span>
+<span class="i0">Adieu, pardonne &agrave; mon &acirc;me attendrie<br /></span>
+<span class="i0">De ne pouvoir se d&eacute;tacher de toi;<br /></span>
+<span class="i0">Je vais payer aujourd'hui de ma vie<br /></span>
+<span class="i0">Le temps heureux o&ugrave; je re&ccedil;us ta foi.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i6">Adieu! de la vo&ucirc;te c&eacute;leste,<br /></span>
+<span class="i6">Je veillerai sur ton destin;<br /></span>
+<span class="i6">L&agrave; finira le sort funeste<br /></span>
+<span class="i6">Qui de mes jours approche ici la fin.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Quand, tourment&eacute; d'une peine secr&egrave;te,<br /></span>
+<span class="i0">Ton faible c&oelig;ur conna&icirc;tra la douleur,<br /></span>
+<span class="i0">Viens prier Dieu sur ma tombe discr&egrave;te,<br /></span>
+<span class="i0">Soudain pour toi rena&icirc;tra le bonheur.<br /></span>
+<span class="i0">Et, l'Eternel exau&ccedil;ant ta pri&egrave;re,<br /></span>
+<span class="i0">En souvenir de nos amours pass&eacute;s,<br /></span>
+<span class="i0">Pose une fleur au marbre tumulaire<br /></span>
+<span class="i0">Qui couvrira mes restes dess&eacute;ch&eacute;s.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i6">Adieu! de la vo&ucirc;te c&eacute;leste,<br /></span>
+<span class="i6">Je veillerai sur ton destin;<br /></span>
+<span class="i6">L&agrave;, finira le sort funeste,<br /></span>
+<span class="i6">Qui de mes jours approche ici la fin.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<p class="d"><b>NELSON DESBROSSES</b></p>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<p class="c">LE RETOUR<br />AU VILLAGE AUX PERLES<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i8"><b>ROMANCE</b><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">Elle fol&acirc;tre en ces lieux pleins de charmes,<br /></span>
+<span class="i4">Tout me le dit, oui, mon c&oelig;ur le sent bien.<br /></span>
+<span class="i4">S&eacute;jour joyeux, tu bannis mes alarmes,<br /></span>
+<span class="i4">Dieu des amours, quel bonheur est le mien!<br /></span>
+<span class="i4">Bosquet fleuri, t&eacute;moin de notre flamme,<br /></span>
+<span class="i4">Je te revois, ce n'est point une erreur,<br /></span>
+<span class="i4">Ruisseau ch&eacute;ri, c'est &agrave; toi que mon &acirc;me<br /></span>
+<span class="i4">Veut en ce jour confier son bonheur.<br /></span>
+<span class="i4">Mais la voil&agrave;! comme elle est embellie;<br /></span>
+<span class="i4">Ah! que d'attraits, que d'aimables appas!<br /></span>
+<span class="i4">Elle sourit... combien elle est jolie!<br /></span>
+<span class="i4">Charmante Emma, je vole sur tes pas.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">Mars 1828.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i9"><b>Nelson Desbrosses.</b><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>On voit quel soin nos po&egrave;tes mettaient &agrave; chanter les jeunes beaut&eacute;s de
+leur &eacute;poque.</p>
+
+<p>Le Village aux Perles est sans doute le lieu qui a inspir&eacute; Armand
+Lanusse lorsque, dans son Introduction aux <i>Cenelles</i> il a fait allusion
+aux "charmantes Louisianaises dont la beaut&eacute;, les gr&acirc;ces et l'amabilit&eacute;
+se conserveront sans doute dans toute leur merveilleuse puret&eacute; chez
+celles qui leur succ&eacute;deront." Desbrosses s'est bien acquitt&eacute; de sa
+t&acirc;che. Comme ce ravissement est naturel: "La voil&agrave;! comme elle est
+embellie!"</p>
+
+<p>Nous avons encore, de nos jours, bon nombre de ces perles...</p>
+
+<p>M. Nelson Desbrosses &eacute;tait natif de la Nouvelle-Orl&eacute;ans. C'&eacute;tait un
+homme &eacute;minemment respectable et sympathique. Comme la plupart de ses
+contemporains, il a re&ccedil;u les avantages de l'instruction dans une &eacute;cole
+priv&eacute;e et sous des ma&icirc;tres consciencieux. En grandissant, il s'est senti
+de son temps, et il a cultiv&eacute; les Muses. Il s'est rapproch&eacute; de la
+soci&eacute;t&eacute; des bardes de son &eacute;poque, et c'est ainsi que nous trouvons ses
+vers dans les <i>Cenelles</i>.</p>
+
+<p>Nelson Desbrosses a visit&eacute; Ha&iuml;ti, o&ugrave; il a pass&eacute; plusieurs ann&eacute;es De Sa
+vie; n&eacute;anmoins, c'est en Louisiane qu'il s'est fait une carri&egrave;re.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait connu non seulement comme po&egrave;te, mais, plus encore, comme homme
+de bien. Dou&eacute; par la nature de certaines aptitudes particuli&egrave;res, il
+prit le parti de les d&eacute;velopper s&eacute;rieusement. Dans la poursuite de cette
+r&eacute;solution, il se fit l'ami du c&eacute;l&egrave;bre Valmour, qui le pr&eacute;para et de qui
+il re&ccedil;ut les conseils n&eacute;cessaires pour obtenir la puissance qu'il
+d&eacute;sirait acqu&eacute;rir dans "l'imposition des mains et dans la transmission
+des messages <i>spirituels</i>". Avec le temps, il devint un ma&icirc;tre dans cet
+art salutaire, ainsi qu'un grand nombre de ses oblig&eacute;s peuvent encore
+l'attester.</p>
+
+
+<p class="d"><b>M. F. LIOTAU</b></p>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4"><b>UNE IMPRESSION</b><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Eglise Saint-Louis, vieux temple reliquaire,<br /></span>
+<span class="i0">Te voil&agrave; maintenant d&eacute;sert et solitaire!<br /></span>
+<span class="i0">Ceux qui furent commis ici-bas &agrave; tes soins,<br /></span>
+<span class="i0">Du tabernacle saint m&eacute;prisant les besoins,<br /></span>
+<span class="i0">Ailleurs ont entra&icirc;n&eacute; la phalange chr&eacute;tienne.<br /></span>
+<span class="i0">Jusqu'&agrave; ce que chacun de son erreur revienne,<br /></span>
+<span class="i0">Sur tes dalles, h&eacute;las! on ne verra donc plus<br /></span>
+<span class="i0">S'agenouiller encor les enfants de J&eacute;sus,<br /></span>
+<span class="i0">Qui, l'oreille attentive et l'&acirc;me timor&eacute;e,<br /></span>
+<span class="i0">Savouraient d'un pasteur la parole sacr&eacute;e?<br /></span>
+<span class="i0">Et de ton sanctuaire, espace pr&eacute;cieux,<br /></span>
+<span class="i0">L'encens n'enverra plus son parfum vers les cieux!...<br /></span>
+<span class="i0">Tes splendides autels, tes images antiques,<br /></span>
+<span class="i0">Tes croix, tes ornements et tes saintes reliques,<br /></span>
+<span class="i0">H&eacute;las! vont donc rester dans un profond oubli<br /></span>
+<span class="i0">Qui les range d&eacute;j&agrave; sous son immense pli!...<br /></span>
+<span class="i0">O toi, temple divin, toi derni&egrave;re demeure<br /></span>
+<span class="i0">Des hommes bien-aim&eacute;s que le peuple encor pleure,<br /></span>
+<span class="i0">Et qui, peut-&ecirc;tre aussi, ressentant tous tes maux,<br /></span>
+<span class="i0">G&eacute;missent comme nous du fond de leurs tombeaux;<br /></span>
+<span class="i0">Toi qui me vis, enfant, en ton enceinte m&ecirc;me<br /></span>
+<span class="i0">Recevoir sur mon front les signes du bapt&ecirc;me;<br /></span>
+<span class="i0">H&eacute;las! ai-je grandi pour te voir en ce jour<br /></span>
+<span class="i0">D&eacute;sert, abandonn&eacute; peut-&ecirc;tre sans retour!...<br /></span>
+<span class="i0">Auguste et pur asile o&ugrave; toute &acirc;me est ravie,<br /></span>
+<span class="i0">Lorsque se chante en ch&oelig;ur la sainte liturgie,<br /></span>
+<span class="i0">Resteras-tu toujours priv&eacute; de tout honneur?<br /></span>
+<span class="i0">Puisque jamais en vain nous prions le Seigneur,<br /></span>
+<span class="i0">Chr&eacute;tiens, unissons-nous; quand ce Dieu tut&eacute;laire<br /></span>
+<span class="i0">A vers&eacute; tout son sang pour nous sur le Calvaire,<br /></span>
+<span class="i0">Esp&eacute;rons qu'en ce jour Lui seul, puissant et fort,<br /></span>
+<span class="i0">En le priant du c&oelig;ur, changera notre sort;<br /></span>
+<span class="i0">Prions si nous voulons que sa mis&eacute;ricorde<br /></span>
+<span class="i0">D&eacute;truise parmi nous la haine et la discorde.<br /></span>
+<span class="i0">D&eacute;j&agrave; cette esp&eacute;rance, en tarissant nos pleurs,<br /></span>
+<span class="i0">N'a-t-elle point vers&eacute; son baume dans nos c&oelig;urs?<br /></span>
+<span class="i0">N'avons-nous point revu la foule orl&eacute;anaise<br /></span>
+<span class="i0">Quand vint la noble f&ecirc;te<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, au vieux temple tout aise?<br /></span>
+<span class="i0">Alors le vrai bonheur brillait dans tous les yeux,<br /></span>
+<span class="i0">Car tout fut oubli&eacute; dans cet instant heureux!<br /></span>
+<span class="i0">Chr&eacute;tiens, un autre effort penchera la balance<br /></span>
+<span class="i0">Sans doute vers la paix, gardons-en l'assurance;<br /></span>
+<span class="i0">Et nous verrons encor comme dans le pass&eacute;,<br /></span>
+<span class="i0">Le peuple chaque jour au temple d&eacute;laiss&eacute;!...<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i9"><b>M. F. Liotau.</b><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>F. Liotau nous a laiss&eacute; de tr&egrave;s bonnes pi&egrave;ces. Le morceau que nous avons
+choisi, <i>Une Impression</i>, est une de ses plus heureuses productions.
+Dans ses vers, l'auteur exprime son respect pour la Religion catholique
+et ses v&oelig;ux pour l'union des c&oelig;urs chr&eacute;tiens. Liotau soigne son style
+dans tout ce qu'il &eacute;crit, depuis le badin jusqu'au grave. Liotau est
+spirituel et f&eacute;cond: il ne manque jamais de sel dans ces po&eacute;sies, et il
+s'arr&ecirc;te &agrave; la fin de son &oelig;uvre sans s'&eacute;puiser. Nous tenons de ce po&egrave;te:
+<i>Un an apr&egrave;s.</i>&mdash;<i>Eline.</i>&mdash;<i>Mon Vieux Chapeau.</i>&mdash;<i>&Agrave; Ida.</i>&mdash;<i>Couplets
+chant&eacute;s &agrave; une Noce.</i>&mdash;<i>&Agrave; un Ami qui m'accusait de Plagiat.</i>&mdash;<i>Un
+Condamn&eacute; &agrave; Mort.</i></p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<p class="d"><b>AUGUSTE POPULUS</b></p>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">REPONSE &Agrave; MON AMI MICHEL ST-PIERRE<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Quand a cess&eacute; l'orage et que le ciel plus beau<br /></span>
+<span class="i0">De sa robe d'azur se pare de nouveau;<br /></span>
+<span class="i0">Quand souriant d'espoir l'astre qui nous &eacute;claire<br /></span>
+<span class="i0">Rejette au loin son voile, et r&eacute;pand sa lumi&egrave;re;<br /></span>
+<span class="i0">Pour f&ecirc;ter le retour de ce beau jour naissant,<br /></span>
+<span class="i0">Le rossignol joyeux fait entendre son chant:<br /></span>
+<span class="i0">Ainsi, puisque ta muse aujourd'hui se r&eacute;veille,<br /></span>
+<span class="i0">Et que des sons charmants ont frapp&eacute; mon oreille,<br /></span>
+<span class="i0">Il m'est doux de penser que du Destin jaloux<br /></span>
+<span class="i0">Ton courage a vaincu le funeste courroux.<br /></span>
+<span class="i0">Maintenant plus d'ennuis, plus de morne silence;<br /></span>
+<span class="i0">Que le plaisir, ami, succ&egrave;de &agrave; la souffrance.<br /></span>
+<span class="i0">&Eacute;carte de ton c&oelig;ur ce pass&eacute; t&eacute;n&eacute;breux<br /></span>
+<span class="i0">Que tu sus racheter par des efforts heureux;<br /></span>
+<span class="i0">C&eacute;l&egrave;bre par tes chants cette grande victoire:<br /></span>
+<span class="i0">Ton retour aux vertus te couronne de gloire.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i9"><b>A. Populus.</b><br /></span>
+</div></div>
+
+<p><i>&Agrave; Mon Ami P.</i>&mdash;<i>Acrostiche.</i>&mdash;<i>R&eacute;ponse &agrave; mon Ami M. St-Pierre</i>: telles
+sont les pi&egrave;ces sign&eacute;es du nom de ce po&egrave;te.</p>
+
+<p>M. Auguste Populus &eacute;tait ma&ccedil;on de m&eacute;tier. Malgr&eacute; la maladie consumante
+dont il &eacute;tait atteint, son assiduit&eacute; &agrave; l'&eacute;tude &eacute;tait remarquable, son
+amour pour les exercices de l'esprit lui attirait l'estime et
+l'admiration de ses contemporains.</p>
+
+<p>Il est mort jeune, &agrave; peine &acirc;g&eacute; de 46 ans.</p>
+
+<p>M. Populus &eacute;tait de la Nouvelle-Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>Lui et St-Pierre &eacute;taient unis par les liens de la plus &eacute;troite amiti&eacute;.
+St-Pierre, dans un moment de d&eacute;sespoir, avait song&eacute; &agrave; se suicider, et ce
+fut son ami Populus qui l'en dissuada. Le morceau que nous reproduisons
+&eacute;tait la r&eacute;ponse &agrave; l'&eacute;pitre de St-Pierre, dans laquelle ce dernier
+exprimait sa gratitude &agrave; notre po&egrave;te de ce qu'il &eacute;tait venu le rappeler
+ainsi &agrave; la raison, ou, comme il le dit, <i>aux vertus</i>. Cette circonstance
+donne un caract&egrave;re solennel &agrave; la pi&egrave;ce, comme aussi elle en fait
+ressortir la sublime inspiration.</p>
+
+
+<p class="d"><b>NICOL RIQUET</b></p>
+
+<p>Nicol Riquet &eacute;tait cigarier de m&eacute;tier. L'on dit qu'il improvisait
+facilement et qu'il a fait la r&eacute;putation de plusieurs parasites
+litt&eacute;raires de son temps. Riquet n'a jamais quitt&eacute; la Nouvelle-Orl&eacute;ans.
+Il a compos&eacute;, dit-on, une foule de romances qui n'ont jamais &eacute;t&eacute;
+imprim&eacute;es, mais que la jeunesse de son temps aimait &agrave; chanter.</p>
+
+<p>Le <i>Rondeau Redoubl&eacute;</i> de Riquet a la distinction d'&ecirc;tre la seule
+composition de ce genre publi&eacute;e dans les <i>Cenelles</i>. &Agrave; ce titre, elle
+offre un int&eacute;r&ecirc;t particulier. C'est une d&eacute;dicace na&iuml;ve adress&eacute;e au dieu
+Bacchus.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<p class="d"><b>RONDEAU REDOUBLE</b></p>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">AUX FRANCS AMIS<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">De francs amis demandent un rondeau.<br /></span>
+<span class="i0">Allons, ma muse, il faut faire merveille!<br /></span>
+<span class="i0">N'&eacute;crivons plus d&eacute;sormais pour de l'eau,<br /></span>
+<span class="i0">De bon vin vieux on nous paiera bouteille.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Pour t'obtenir, &ocirc; doux jus de la treille!...<br /></span>
+<span class="i0">Il faut rimer dans un genre nouveau,<br /></span>
+<span class="i0">Il ne faut pas ici que je sommeille:<br /></span>
+<span class="i0">De francs amis demandent un rondeau.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">De vin Bacchus nous promet un tonneau:<br /></span>
+<span class="i0">De fleurs l'Amour nous offre une corbeille;<br /></span>
+<span class="i0">Du dieu du vin j'aime mieux le cadeau.<br /></span>
+<span class="i0">Allons, ma muse, il faut faire merveille!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">La nuit, souvent, pour &eacute;crire, je veille,<br /></span>
+<span class="i0">Au jour, mes vers tombent dans l'eau: c'est beau!<br /></span>
+<span class="i0">D&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent, muse, je te conseille,<br /></span>
+<span class="i0">N'&eacute;crivons plus d&eacute;sormais pour de l'eau.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Je sens sortir du fond de mon cerveau<br /></span>
+<span class="i0">Un nouveau vers &agrave; rime sans pareille;<br /></span>
+<span class="i0">Allons, toujours, nous ferons un tableau;<br /></span>
+<span class="i0">De bon vin vieux on nous paiera bouteille.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">&Agrave; la censure h&eacute;las! qui nous surveille,<br /></span>
+<span class="i4">Vite, en passant &ocirc;tons notre chapeau;<br /></span>
+<span class="i4">&Agrave; ses discours ouvrons bien notre oreille,<br /></span>
+<span class="i4">Pour n'&ecirc;tre pas nomm&eacute;s po&egrave;tereau...<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i17"><b>De francs amis.</b><br /></span>
+</div></div>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<p class="d"><b>MANUEL SYLVA</b></p>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4"><b>SOUDAIN</b><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i2">(Mot donn&eacute;)<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Air: <b>J'ai vu partout dans mes voyages.</b><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Je renonce &agrave; toi, sombre Lyre,<br /></span>
+<span class="i0">Puisque tu perds tes doux accents,<br /></span>
+<span class="i0">Et ne chantes que le d&eacute;lire<br /></span>
+<span class="i0">Qui s'est empar&eacute; de mes sens.<br /></span>
+<span class="i0">Tes sons attiseraient la flamme<br /></span>
+<span class="i0">Que mon c&oelig;ur alimente en vain.<br /></span>
+<span class="i0">Ah! pour le repos de mon &acirc;me,<br /></span>
+<span class="i0">Lyre funeste, fuis <b>soudain</b>!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Si ma Lyre ne la rappelle<br /></span>
+<span class="i0">&Agrave; mon esprit passionn&eacute;,<br /></span>
+<span class="i0">Je vois son image fid&egrave;le<br /></span>
+<span class="i0">Dans l'&oelig;illet qu'elle m'a donn&eacute;.<br /></span>
+<span class="i0">Cette fleur, bien qu'elle se fane,<br /></span>
+<span class="i0">Est constamment l&agrave;, sur mon sein...<br /></span>
+<span class="i0">Sors de cet asile, profane,<br /></span>
+<span class="i0">Oeillet funeste, fuis <b>soudain</b>?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Enfin, pour toujours je l'oublie,<br /></span>
+<span class="i0">Je vais jouir d'un doux repos!<br /></span>
+<span class="i0">Non, je n'ai plus rien d'Aurelie<br /></span>
+<span class="i0">Que le souvenir de mes maux.<br /></span>
+<span class="i0">Pleurs vers&eacute;s pour une inconstante,<br /></span>
+<span class="i0">Vous ne coulerez plus demain...<br /></span>
+<span class="i0">Mais, quand de l'oublier je tente,<br /></span>
+<span class="i0">Mon c&oelig;ur s'y refuse <b>soudain</b>!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">D&eacute;j&agrave; cesse ma fr&eacute;n&eacute;sie,<br /></span>
+<span class="i0">Lyre, &oelig;illet, revenez &agrave; moi.<br /></span>
+<span class="i0">Disparais, sombre jalousie,<br /></span>
+<span class="i0">Aurelie a re&ccedil;u ma foi.<br /></span>
+<span class="i0">Dans l'Amour tout est indicible,<br /></span>
+<span class="i0">Plaisir, malheur, joie et chagrin:<br /></span>
+<span class="i0">Pour un mot on est inflexible,<br /></span>
+<span class="i0">Un regard d&eacute;sarme <b>soudain</b>!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i9"><b>Manuel Sylva.</b><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Manuel Sylva, dit-on, &eacute;tait un homme tr&egrave;s modeste mais d'un talent hors
+ligne. Il n'a &eacute;crit pour les <i>Cenelles</i> que deux morceaux, l'un ayant
+pour titre <i>Le R&ecirc;ve</i> et l'autre, <i>Soudain</i>, que nous avons reproduit.</p>
+
+<p>Sylva &eacute;tait de descendance espagnole, ainsi qu'il semble l'indiquer dans
+son <i>Essai Litt&eacute;raire</i>. Voici comment il s'exprime:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Aux chants de mille oiseaux, &agrave; ceux du rossignol,<br /></span>
+<span class="i0">J'osai m&ecirc;ler ma voix dans un air Espagnol.<br /></span>
+<span class="i0">Las! Je chantais Ad&egrave;le et ma m&egrave;re ch&eacute;rie,<br /></span>
+<span class="i0">Et tous les agr&eacute;ments d'une belle patrie.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Le joug pesait lourdement sur la belle nature de Sylva, et il r&ecirc;vait aux
+charmes d'un pays qu'il appelait le sien et qui, peut-&ecirc;tre, &eacute;tait encore
+le s&eacute;jour de ses parents bien-aim&eacute;s.</p>
+
+
+<p class="d"><b>V. E. RILLIEUX</b></p>
+
+<p>Victor Ernest Rillieux est natif de la Nouvelle-Orl&eacute;ans. Il descend
+d'une famille dont plusieurs membres se sont illustr&eacute;s par des aptitudes
+sp&eacute;ciales et des services pr&eacute;cieux rendus &agrave; notre population.</p>
+
+<p>Comme disait Joanni de William Stephens, "il est mort avant l'&acirc;ge". En
+effet, 53 ans, c'est comparativement un jeune &acirc;ge pour mourir, surtout
+lorsqu'il s'agit d'un homme de la valeur de Rillieux.</p>
+
+<p>Rillieux avait le d&eacute;savantage d'&ecirc;tre pauvre. Il a pass&eacute; des jours bien
+tristes, mais jamais sur son visage calme on ne pouvait d&eacute;couvrir la
+trace de ses souffrances.</p>
+
+<p>Il partageait son temps entre les soins de son petit commerce et
+l'improvisation de ses vers.</p>
+
+<p>Rillieux &eacute;tait d'un esprit f&eacute;cond: il a plus &eacute;crit qu'aucun autre
+Louisianais. Malheureusement, il ne reste de lui qu'un petit nombre de
+pi&egrave;ces. Ce sont des chansons, des odes et satires, et des traductions de
+l'espagnol dont le m&eacute;rite est reconnu.</p>
+
+<p>Nous avons fait choix pour la publicit&eacute; d'une romance de notre po&egrave;te qui
+a &eacute;t&eacute; mise en musique par le plus c&eacute;l&egrave;bre de nos compositeurs, lui aussi
+couch&eacute; maintenant dans la tombe.</p>
+
+<p>Victor Ernest Rillieux est mort inopin&eacute;ment le 5 d&eacute;cembre 1898. C'&eacute;tait
+un autre Gilbert, &agrave; qui il ressemblait par le talent et par les
+malheurs.</p>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c"><b>LE TIMIDE</b></p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">MUSIQUE DE L. D.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Chaque jour je la vois, charmante, gracieuse<br /></span>
+<span class="i0">Au milieu de ses fleurs, sous l'oranger fleuri;<br /></span>
+<span class="i0">Mais quand de son doux chant la note harmonieuse<br /></span>
+<span class="i0">Vient raviver des feux de mon c&oelig;ur attendri,<br /></span>
+<span class="i0">Pourquoi, timide, il faut qu'en mon ivresse extr&ecirc;me<br /></span>
+<span class="i0">Je ne puisse jamais dire &agrave; celle que j'aime:<br /></span>
+<span class="i6">Chante toujours,<br /></span>
+<span class="i6">O mes amours!<br /></span>
+<span class="i6">Chante, chante toujours.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Ravi, br&ucirc;lant d'amour &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, j'admire<br /></span>
+<span class="i0">Ses gr&acirc;ces, sa beaut&eacute;, son regard enchanteur.<br /></span>
+<span class="i0">Pourtant, quand de sa l&egrave;vre un suave sourire<br /></span>
+<span class="i0">Comme un reflet du Ciel vient embraser mon c&oelig;ur,<br /></span>
+<span class="i0">Pourquoi, timide et faible, en mon extase m&ecirc;me<br /></span>
+<span class="i0">Je n'ose dire, h&eacute;las! &agrave; la dive que j'aime:<br /></span>
+<span class="i6">Souris toujours<br /></span>
+<span class="i6">O mes amours!<br /></span>
+<span class="i6">Souris, souris toujours.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Le soir dans son hamac, j'aime &agrave; la voir r&ecirc;veuse,<br /></span>
+<span class="i0">Oh! quand elle murmure en un souffle amoureux<br /></span>
+<span class="i0">Un nom, un tendre aveu qu'en mon &acirc;me joyeuse<br /></span>
+<span class="i0">J'&eacute;coute avec amour comme un chant des cieux,<br /></span>
+<span class="i0">Pourquoi, croyant, doutant, &agrave; ce moment supr&ecirc;me,<br /></span>
+<span class="i0">Je ne puisse, oh! mon Dieu, dire &agrave; l'ange que j'aime:<br /></span>
+<span class="i6">R&ecirc;ve toujours,<br /></span>
+<span class="i6">O mes amours!<br /></span>
+<span class="i6">R&ecirc;ve, r&ecirc;ve toujours.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h2>
+
+<p class="c"><b>Beaumont et la chanson cr&eacute;ole.&mdash;L'affaire Toucoutou.&mdash;Po&egrave;tes et
+journalistes.</b></p>
+
+
+<p class="d"><b>BEAUMONT ET LA CHANSON CREOLE</b></p>
+
+<p>Joe Beaumont est n&eacute; &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans en 1820, et il est mort en
+1872 dans la m&ecirc;me ville, sans jamais en &ecirc;tre sorti.</p>
+
+<p>Beaumont &eacute;tait d'humeur toujours &eacute;gale, toujours dispos&eacute;e &agrave; faire bon
+accueil, et cette bienveillance le faisait estimer de tout le monde.</p>
+
+<p>Comme po&egrave;te, il &eacute;tait ing&eacute;nieux et naturel. Dans ses compositions, il
+employait des formes agr&eacute;ables, mais il ne blessait jamais la v&eacute;rit&eacute;. On
+observe ces qualit&eacute;s surtout dans ses chansons cr&eacute;oles, qui ont toujours
+pour fond une morale ou un fait pris de la vie r&eacute;elle. Il &eacute;tait le po&egrave;te
+cr&eacute;ole par excellence.</p>
+
+
+<p class="d"><b>L'AFFAIRE TOUCOUTOU</b></p>
+
+<p>Beaumont a montr&eacute; son talent particulier comme chansonnier cr&eacute;ole lors
+du proc&egrave;s qui a eu lieu en notre cit&eacute;, un peu avant la guerre civile
+entre deux familles de couleur bien connues. Ce diff&eacute;rend avait &eacute;t&eacute;
+provoqu&eacute; par un &eacute;change d'&eacute;pith&egrave;tes de la part des enfants, qui
+s'&eacute;taient brouill&eacute;s dans une querelle de rue. L'un des enfants avait
+trait&eacute; l'autre de n&egrave;gre. Il s'en est suivi des d&eacute;m&ecirc;l&eacute;s de cour qui ont
+fait grand bruit dans le temps, et qui se sont termin&eacute;s d'une mani&egrave;re
+funeste aux pr&eacute;tentions de la d&eacute;fense.</p>
+
+<p>La personne attaqu&eacute;e en justice cherchait &agrave; se justifier en all&eacute;guant
+qu'elle &eacute;tait de race caucasique, qu'elle &eacute;tait <i>une blanche</i>, comme on
+le disait &agrave; l'&eacute;poque. La poursuite ayant prouv&eacute; qu'elle &eacute;tait de
+descendance africaine, elle fut reconnue comme telle par la Cour Supr&ecirc;me
+de l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Cette contestation judiciaire &eacute;tait int&eacute;ressante, parce que bon nombre
+de personnes d'origine douteuse avaient recours &agrave; la loi pour se fixer
+un &eacute;tat civil favorable. Ces personnes, une fois <i>r&eacute;gularis&eacute;es</i> par les
+tribunaux, passaient dans les rangs de la race blanche et jouissaient de
+tous les droits et privil&egrave;ges attach&eacute;s &agrave; cette position.</p>
+
+<p>Une d&eacute;cision adverse, par contre, &eacute;tait d&eacute;sastreuse, fatale, car elle
+entra&icirc;nait la perte de tout prestige pour la victime, qui ne pouvait
+plus alors vivre dans les m&ecirc;mes conditions sociales.</p>
+
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, la population de couleur &eacute;tait s&eacute;rieusement divis&eacute;e sur
+cette question d'<i>usurpation ethnologique</i>. Les uns approuvaient, les
+autres d&eacute;sapprouvaient la conduite des gens de couleur qui voulaient se
+glisser dans la soci&eacute;t&eacute; des blancs.</p>
+
+<p>Les dissidents &eacute;taient en majorit&eacute;, et Beaumont, quoique quarteron,
+&eacute;tait en pleine sympathie avec les vues de cette classe. C'est ainsi
+qu'il s'est int&eacute;ress&eacute; &agrave; la cause c&eacute;l&egrave;bre dont nous parlons et qu'il s'en
+est constitu&eacute; le chroniqueur.</p>
+
+<p>Malheureusement, nous n'avons pas toutes les chansons que Beaumont a
+compos&eacute;es &agrave; cette occasion, mais les quelques morceaux recueillis
+suffiront, nous voulons le croire, pour faire conna&icirc;tre le g&eacute;nie de
+notre po&egrave;te, ainsi que le sentiment du peuple de l'&eacute;poque &agrave; l'&eacute;gard de
+ces folles controverses dont la couleur de l'&eacute;piderme faisait le sujet.</p>
+
+<p>Le po&egrave;te explique le commencement de l'affaire comme suit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ma&icirc;tre vol&eacute; comme oun sarcelle,<br /></span>
+<span class="i0">Qui sorte dans Bonfouca.<br /></span>
+<span class="i0">Li vini port&eacute; nouvelle,<br /></span>
+<span class="i0">Li prend so s&oelig;ur dans so bra.<br /></span>
+<span class="i0">Li dit: "Ch&egrave;re Toucoutou,<br /></span>
+<span class="i0">Mo croire nous va vini fou."<br /></span>
+</div></div>
+
+<p><b>La s&oelig;ur indign&eacute;e lui r&eacute;pond:</b></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quel est donc ce bavardage?<br /></span>
+<span class="i0">Est-ce ici, dans mon salon,<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Que tu me tiens ce langage,<br /></span>
+<span class="i0">Comme un mauvais vagabon?<br /></span>
+<span class="i0">Une blanche! Ah! es-tu fou?...<br /></span>
+<span class="i0">Mon nom n'est pas Toucoutou.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Alors, le fr&egrave;re philosophe explique &agrave; sa s&oelig;ur exasp&eacute;r&eacute;e que les gens de
+couleur qui essaient de se faire blancs sont expos&eacute;s &agrave; la proscription
+et au m&eacute;pris de leurs semblables. Le po&egrave;te lui fait dire:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Eh bien, ch&egrave;re Anastasie,<br /></span>
+<span class="i0">Quand N&egrave;gue cherch&eacute; vini blanc,<br /></span>
+<span class="i0">Soci&eacute;t&eacute; pou y&eacute; finie:<br /></span>
+<span class="i0">Faut to cach&eacute; dans ferblanc.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Dans une autre occasion, pendant que le proc&egrave;s se poursuit, Anastasie,
+croyant voir l'avantage de son c&ocirc;t&eacute;, prend une mine de d&eacute;dain et fait
+des menaces &agrave; son adversaire, qui semble &ecirc;tre en proie &agrave; une vive
+inqui&eacute;tude et montre un air chagrin:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Li gard&eacute; pauvre Eglantine<br /></span>
+<span class="i0">Qui la pr&eacute; mouri chagrin,<br /></span>
+<span class="i0">Li dit li: "Ah! ma mutine,<br /></span>
+<span class="i0">To va conin moin demin".<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Anastasie a perdu son proc&egrave;s et le fr&egrave;re vient lui annoncer la mauvaise
+nouvelle. Il dit qu'il &eacute;tait pr&eacute;sent et qu'il a entendu le jugement de
+la Cour de la bouche m&ecirc;me des juges:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Mo sorti la Cour Supr&ecirc;me,<br /></span>
+<span class="i0">Pou voir &ccedil;a y&eacute; ta pr&eacute; fait,<br /></span>
+<span class="i0">Mo tand&eacute; juges loyes m&ecirc;me<br /></span>
+<span class="i0">Dit nous perdi nou proc&egrave;s.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Mais le chant le plus populaire que le po&egrave;te ait compos&eacute; &agrave; l'occasion du
+proc&egrave;s Toucoutou est celui dans lequel il s'est fait l'interpr&egrave;te de
+l'esprit populaire. Dans cette pi&egrave;ce remarquable, Beaumont fait entrer
+toute l'ironie de sa nature railleuse. Apr&egrave;s avoir fait voir combien le
+N&egrave;gre serait malheureux si Anastasie avait r&eacute;ussi, il dit le prestige et
+les avantages sociaux qu'elle a perdus et finit en souhaitant que la
+le&ccedil;on serve d'exemple.</p>
+
+<p>En voici les couplets tels qu'ils nous sont parvenus:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4"><b>TOUCOUTOU</b><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Si vous t&eacute; gagn&eacute; vous proc&eacute;<br /></span>
+<span class="i0">Oui, n&egrave;gue c&eacute; mal&eacute;r&eacute;.<br /></span>
+<span class="i0">Mov&eacute; dolo qui dans foc&eacute;<br /></span>
+<span class="i0">C&eacute; pas pou m&eacute;pris&eacute;.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p><b>Refrain:</b></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ah! Toucoutou, ye conin vous,<br /></span>
+<span class="i0">Vous c&eacute; tin Morico.<br /></span>
+<span class="i0">Na pa savon qui tac&eacute; blanc<br /></span>
+<span class="i0">Pou blanchi vous lapo.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Au Th&eacute;&acirc;tre m&ecirc;me quand va prend loge,<br /></span>
+<span class="i0">Comme tout blanc comme y fot,<br /></span>
+<span class="i0">Ye va f&eacute; vous prend Jacd&eacute;loge,<br /></span>
+<span class="i0">Na pas pac&eacute; tant&ocirc;t.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Ah! Toucoutou..........<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Quand blancs loy&eacute;s va donin bal<br /></span>
+<span class="i0">Vous pli capab aller,<br /></span>
+<span class="i0">Comment va f&eacute;, vayante diabal,<br /></span>
+<span class="i0">Vous qui laimez danser?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Ah! Toucoutou..........<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Mo pr&eacute; fini mo ti chanson<br /></span>
+<span class="i0">Pasqui manvi dormi;<br /></span>
+<span class="i0">M&eacute; mo pens&eacute; que la leson<br /></span>
+<span class="i0">Longtemps di va servi.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Ah! Toucoutou..........<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>La le&ccedil;on n'a pas servi comme le po&egrave;te le pensait.</p>
+
+<p>On peut dire que Joe Beaumont &eacute;tait le B&eacute;ranger de la population cr&eacute;ole.</p>
+
+
+<p class="d"><b>LOLO MANSION</b></p>
+
+<p>Nous avons eu le plaisir et l'honneur de conna&icirc;tre M. Lolo Mansion.
+C'&eacute;tait, en effet, un privil&egrave;ge que d'&ecirc;tre admis dans la soci&eacute;t&eacute; d'un
+tel homme. Ce vieillard v&eacute;n&eacute;rable et int&eacute;ressant nous attirait non
+seulement par ses belles qualit&eacute;s sociales, mais plus encore par son
+talent et par ses sentiments patriotiques.</p>
+
+<p>M. Mansion &eacute;tait l'ami intime du po&egrave;te Joanni Questy: il nous l'a dit.
+C'&eacute;taient deux &acirc;mes sensibles et vertueuses et leur amiti&eacute; a dur&eacute;
+jusqu'&agrave; la mort. Ils s'occupaient tous deux de l'art et de l'humanit&eacute;:
+tous deux &eacute;taient bons et savants. M. Mansion &eacute;tait un excellent po&egrave;te
+et en m&ecirc;me temps, un patriote d&eacute;vou&eacute;. On sait qu'en 1855 la pers&eacute;cution
+inaugur&eacute;e contre les Cr&eacute;oles &eacute;tait particuli&egrave;rement rigoureuse. Nous
+tenons de source certaine que M. Mansion a g&eacute;n&eacute;reusement donn&eacute; une
+partie de sa fortune pour faciliter l'&eacute;loignement de ses compatriotes.
+Nombre d'entre eux ont profit&eacute; de ce mouvement pour se soustraire aux
+rigueurs du pr&eacute;jug&eacute;. Le Mexique et Ha&iuml;ti leur avaient ouvert les portes
+de l'hospitalit&eacute; et, gr&acirc;ce aux lib&eacute;ralit&eacute;s de M. Mansion, les malheureux
+exil&eacute;s ont pu ainsi jouir des avantages de la libert&eacute; et de la s&eacute;curit&eacute;
+en pays amis.</p>
+
+<p>C'est une action inoubliable, et nous esp&eacute;rons que les g&eacute;n&eacute;rations &agrave;
+venir se feront un devoir sacr&eacute; d'en conserver le souvenir.</p>
+
+<p>Lolo Mansion a compos&eacute; plusieurs po&egrave;mes. Ses productions sont d'un go&ucirc;t
+exquis et d'un &agrave;-propos remarquable. Il s'appliquait &agrave; critiquer les
+m&oelig;urs de son &eacute;poque. C'&eacute;tait un peintre des actualit&eacute;s.</p>
+
+<p>C'est &eacute;trange que le m&eacute;rite d'un tel &eacute;crivain ait &eacute;t&eacute; si peu appr&eacute;ci&eacute;,
+au point qu'on ne lui ait pas trouv&eacute; une place dans les <i>Cenelles</i>.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, notre po&egrave;te a eu l'honneur de voir son nom figurer dans
+l'<i>Ath&eacute;n&eacute;e Louisianais</i>. "La Folle" est le sujet de l'&oelig;uvre qui y fut
+couronn&eacute;e. Ce triomphe inattendu a couvert de gloire le nom de M.
+Mansion et a donn&eacute; &agrave; notre population un regain de prestige.</p>
+
+<p>Tant que la Louisiane aura une histoire litt&eacute;raire et tant que cette
+histoire attirera l'attention des gens de go&ucirc;t, la gloire de Lolo
+Mansion ne p&eacute;rira pas.</p>
+
+<p>Il est &agrave; remarquer que son nom n'a &eacute;t&eacute; sauv&eacute; de l'oubli que gr&acirc;ce &agrave; la
+consid&eacute;ration sympathique d'un corps tout-&agrave;-fait &eacute;tranger &agrave; la
+population de couleur. Voil&agrave; la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Il y en a eu d'autres encore, de ces &eacute;crivains inspir&eacute;s dont les
+productions en prose ou en vers pourraient &ecirc;tre mises en honneur par une
+publicit&eacute; pr&eacute;voyante. Ces ouvrages sont perdus ou abandonn&eacute;s &agrave; l'oubli.</p>
+
+
+<p class="d"><b>PAUL TREVIGNE</b></p>
+
+<p>M. Paul Tr&eacute;vigne est n&eacute; &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans, en 1825. Son p&egrave;re &eacute;tait
+un v&eacute;t&eacute;ran de 1814-15. Le nom de famille de sa m&egrave;re &eacute;tait D&eacute;coudreau.</p>
+
+<p>Tr&eacute;vigne, dans sa jeunesse, a re&ccedil;u une &eacute;ducation solide et soign&eacute;e. Il
+devint instituteur, occupation qu'il a exerc&eacute;e pendant quarante ans,
+dans le Troisi&egrave;me District de la Nouvelle-Orl&eacute;ans. Paul Tr&eacute;vigne parlait
+et &eacute;crivait plusieurs langues et il &eacute;tait l'ami intime de quelques
+hommes de haute &eacute;ducation. Au nombre de ces derniers, on cite Joanni
+Questy. Basile Crocker, un des plus c&eacute;l&egrave;bres ma&icirc;tres-d'armes de notre
+ville au si&egrave;cle pass&eacute;, &eacute;tait aussi dans son intimit&eacute;. Bien que Tr&eacute;vigne
+ait form&eacute; de bons &eacute;l&egrave;ves, aucun d'eux n'a brill&eacute; dans la litt&eacute;rature.
+Cette circonstance est due sans doute &agrave; un changement survenu dans les
+m&oelig;urs de la population. Plusieurs de ses &eacute;l&egrave;ves ont &eacute;t&eacute; officiers dans
+l'arm&eacute;e de l'Union, o&ugrave; ils se sont distingu&eacute;s par leur intelligence et
+leur bravoure.</p>
+
+<p>Quant &agrave; M. Tr&eacute;vigne lui-m&ecirc;me, il fut appel&eacute; souvent &agrave; prendre la plume
+pour la d&eacute;fense des droits de l'homme. Il fut d'abord choisi comme
+R&eacute;dacteur en chef du journal l'<i>Union</i>, publi&eacute; ici en 1865, &eacute;poque fort
+orageuse. Il n'y a pas de doute qu'il a connu l&agrave; de graves dangers
+personnels. Ayant donn&eacute; des preuves de son talent comme &eacute;crivain, il fut
+plus tard invit&eacute; &agrave; prendre la r&eacute;daction de la <i>Tribune</i>, journal
+quotidien &eacute;tabli par le docteur Louis Roudanez. Dans ces nouvelles
+fonctions, il d&eacute;veloppa encore de plus grandes ressources.</p>
+
+<p>M. Tr&eacute;vigne a soutenu &agrave; la <i>Tribune</i> une lutte longue et pleine de
+p&eacute;rils, il a poursuivi une carri&egrave;re qui exigeait chez lui un grand
+courage, du talent et du patriotisme. Ce n'&eacute;tait pas qu'il f&ucirc;t toujours
+au pouvoir de la Direction de r&eacute;compenser ses r&eacute;dacteurs: la
+satisfaction du devoir accompli &eacute;tait souvent leur seule r&eacute;tribution.
+Cet &eacute;tat de choses dura des ann&eacute;es. Tr&eacute;vigne, malgr&eacute; les dangers et le
+d&eacute;nuement, resta &agrave; son poste d'honneur jusqu'&agrave; la suspension du journal.</p>
+
+<p>Dans les colonnes du <i>Louisianian</i>, journal de l'ex-gouverneur
+Pinchback, a paru sous la plume de M. Tr&eacute;vigne une contribution
+litt&eacute;raire sous le titre de <i>Centennial Tribute</i>. Cette pi&egrave;ce &eacute;tait
+compos&eacute;e &agrave; l'occasion du Centenaire de l'ind&eacute;pendance am&eacute;ricaine,
+c&eacute;l&eacute;br&eacute; en 1876 par l'Exposition de Philadelphie. Elle traitait des
+<i>&oelig;uvres</i> des anciens Cr&eacute;oles et &eacute;tait &eacute;crite en anglais.</p>
+
+<p>De 1892 &agrave; 1896, le <i>Crusader</i> a su appr&eacute;cier son int&eacute;ressante
+collaboration. C'est M. Tr&eacute;vigne qui conduisait la partie fran&ccedil;aise de
+ce journal. Il s'est rendu utile surtout dans la traduction des articles
+de mati&egrave;res courantes publi&eacute;s chaque jour dans les colonnes du
+<i>Crusader</i> et qui portaient sur les sujets les plus importants de
+l'&eacute;poque.</p>
+
+<p>M. Tr&eacute;vigne avait le style correct et la composition facile; ses &eacute;crits
+&eacute;taient satiriques. Il ch&acirc;tiait en riant. Peut-&ecirc;tre cette mani&egrave;re
+enjou&eacute;e qu'il avait d'exposer ses id&eacute;es et ses commentaires a-t-elle
+servi &agrave; lui &eacute;pargner de d&eacute;sagr&eacute;ables repr&eacute;sailles, surtout dans le temps
+o&ugrave; les blancs &eacute;taient peu habitu&eacute;s &agrave; accepter les opinions de l'homme de
+couleur. Rien n'allumait le feu de l'indignation chez le D&eacute;mocrate
+autant que la vue de cet homme de couleur prenant sa place dans le
+domaine intellectuel. Tout ce que celui-ci pouvait dire, faire ou &eacute;crire
+pour d&eacute;fendre ses droits, accentuer son progr&egrave;s ou prouver son m&eacute;rite
+&eacute;tait par l'autre qualifi&eacute; d'impertinence, d'agression ou d'audace.
+Aussi, la haine contre un homme comme M. Tr&eacute;vigne &eacute;tait-elle intense et
+pr&ecirc;te toujours &agrave; &eacute;clater &agrave; la plus l&eacute;g&egrave;re friction. M. Tr&eacute;vigne est mort
+&acirc;g&eacute; de 83 ans.</p>
+
+<p>M. Tr&eacute;vigne ayant v&eacute;cu si longtemps, cette faveur providentielle lui a
+permis de traverser les grandes crises de notre pays. Il est n&eacute; et il a
+grandi &agrave; l'&eacute;poque de l'esclavage. Instruit et dou&eacute; d'une haute
+intelligence, il a pu suivre en bon juge les &eacute;v&eacute;nements qui se
+d&eacute;roulaient devant lui. Il a vu vendre des hommes, des femmes et des
+enfants de sa race; il les a vus fouetter, et souvent m&ecirc;me il les a vu
+souffrir et mourir dans les cha&icirc;nes.</p>
+
+<p>Plus tard, il a vu poindre la lumi&egrave;re de la libert&eacute;, et cette transition
+a fait na&icirc;tre chez lui le d&eacute;sir de faire b&eacute;n&eacute;ficier les siens de
+l'exp&eacute;rience de sa vie. Il l'a fait, et la population cr&eacute;ole lui doit
+pour cela une place parmi ses immortels.</p>
+
+<p>Les hommes de son &eacute;poque l'ont honor&eacute; de leur confiance; il a justifi&eacute;
+cette confiance dans la limite de ses moyens.</p>
+
+<p>La tombe ne doit pas faire oublier son m&eacute;rite: c'est pour cela que nous
+avons entrepris de signaler son caract&egrave;re et ses &oelig;uvres. Il y a
+peut-&ecirc;tre dans la population des hommes plus remarquables que M. Paul
+Tr&eacute;vigne, mais sa position unique le recommande, lui, &agrave; une distinction
+qui ne peut &ecirc;tre accord&eacute;e &agrave; aucun autre de ses compatriotes. La v&eacute;rit&eacute;
+de l'histoire est la m&egrave;re nourrici&egrave;re de la justice.</p>
+
+
+<p class="d"><b>ADOLPHE DUHART</b></p>
+
+<p>&Agrave; la suite des hommes de 1844, il a exist&eacute; &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans un
+grand nombre de Cr&eacute;oles remarquables. Mais la situation ayant chang&eacute; de
+face, ces diff&eacute;rents esprits ont d&ucirc; suivre des routes diverses.</p>
+
+<p>En premi&egrave;re ligne nous citerons Adolphe Duhart, po&egrave;te, auteur d'un drame
+intitul&eacute; <i>Lellia</i>, qu'il a mis sur la sc&egrave;ne au Th&eacute;&acirc;tre d'Orl&eacute;ans, vers
+l'ann&eacute;e 1867.</p>
+
+<p>M. Duhart a re&ccedil;u son &eacute;ducation dans les &eacute;coles de France. Il est devenu
+le successeur de M. Questy, comme principal &agrave; l'&Eacute;cole des Orphelins
+Indigents.</p>
+
+<p>Il est mort il y a environ deux ans.</p>
+
+<p>Duhart a compos&eacute; de beaux vers qui lui ont valu d'&ecirc;tre regard&eacute; dans la
+population comme un des "favoris des dieux".</p>
+
+<p>Son fr&egrave;re, Armand Duhart, a laiss&eacute; de bons souvenirs comme homme de
+lettres et comme un des plus habiles typographes de son temps. Armand
+Duhart a quitt&eacute; ce monde en 1905, laissant derri&egrave;re lui le nom d'un
+homme d'honneur et de bien. Il &eacute;tait un des directeurs de l'Institution
+Bernard Couvent et membre de l'<i>Union Louisianaise</i>, fond&eacute;e en 1884,
+dans le but de venir en aide &agrave; l'Institution Couvent et de contribuer
+g&eacute;n&eacute;ralement au progr&egrave;s intellectuel et moral de la population.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h2>
+
+<p class="c"><b>Le Cr&eacute;ole dans les arts et les professions lib&eacute;rales.&mdash;Une page de notre
+histoire politique.&mdash;Ma&icirc;tre d'armes populaire.&mdash;Figures du pass&eacute;.</b></p>
+
+
+<p class="d"><b>EUGENE WARBOURG</b></p>
+
+<p>Eug&egrave;ne Warbourg, sculpteur, naquit &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans vers l'ann&eacute;e
+1825. Il mourut &agrave; Rome en 1861.</p>
+
+<p>Elev&eacute; dans sa ville natale, il eut la satisfaction de pouvoir suivre son
+penchant naturel pour la sculpture. Il re&ccedil;ut ses premi&egrave;res le&ccedil;ons d'un
+artiste fran&ccedil;ais du nom de Gabriel, dont l'&eacute;tablissement &eacute;tait situ&eacute;
+quelque part, rue Bourbon.</p>
+
+<p>Ce Gabriel devait &ecirc;tre d'une nature bien g&eacute;n&eacute;reuse, puisque, malgr&eacute; les
+pr&eacute;jug&eacute;s, il se donna la peine de former le jeune Warbourg, qui lui doit
+ainsi les premiers d&eacute;veloppements de son g&eacute;nie artistique.</p>
+
+<p>Sous la direction de cet homme habile et consciencieux, Warbourg fit des
+progr&egrave;s rapides et remarquables.</p>
+
+<p>Ses ouvrages eurent bient&ocirc;t attir&eacute; l'attention. Aussi, plus tard,
+lorsqu'il entreprit de travailler pour son compte, n'&eacute;prouva-t-il aucune
+difficult&eacute; &agrave; se faire une client&egrave;le enviable.</p>
+
+<p>Bon nombre de grands personnages de son &eacute;poque l'ont encourag&eacute;, en lui
+confiant l'ex&eacute;cution d'ouvrages des plus d&eacute;licats.</p>
+
+<p>On a de lui des bustes de g&eacute;n&eacute;raux, de magistrats et d'autres citoyens
+notables.</p>
+
+<p>Les vieux cimeti&egrave;res de notre ville sont pleins de monuments qui
+repr&eacute;sentent une partie de son &oelig;uvre et de ses cr&eacute;ations. On lui doit,
+entre autres pi&egrave;ces remarquables, une statue repr&eacute;sentant deux anges
+taill&eacute;s dans un seul bloc de marbre: ils tiennent chacun dans la main
+droite un calice reposant sur une m&ecirc;me base. Ce morceau de sculpture
+&eacute;tait si fragile, que d&eacute;j&agrave; il avait fait le d&eacute;sespoir d'un artiste
+r&eacute;put&eacute;, auquel le m&ecirc;me sujet avait &eacute;t&eacute; confi&eacute; pr&eacute;c&eacute;demment et qui,
+dit-on, n'avait jamais r&eacute;ussi &agrave; conduire son travail &agrave; bonne fin.</p>
+
+<p>Warbourg, lui, vainquit toutes les difficult&eacute;s. La personne qui lui
+avait fait la commande de cette statue ne l'ayant pas ensuite r&eacute;clam&eacute;e,
+il d&ucirc;t toutefois prendre des mesures pour en disposer autrement. On dit
+que c'est un nomm&eacute; Panniston qui est devenu le possesseur de ce
+chef-d'&oelig;uvre pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>En dehors de ces travaux particuliers, Warbourg avait accept&eacute; des
+contrats des autorit&eacute;s eccl&eacute;siastiques, pour lesquelles il a ex&eacute;cut&eacute; de
+magnifiques ouvrages.</p>
+
+<p>La Cath&eacute;drale Saint-Louis et les maisons Grunewald et Hermann, &agrave;
+l'&eacute;poque, renfermaient des &eacute;chantillons de son talent artistique.</p>
+
+<p>Ses triomphes, quoique m&eacute;rit&eacute;s en tous points, avaient cependant excit&eacute;
+la jalousie de ses rivaux, et ces derniers &eacute;taient devenus ses ennemis
+d&eacute;clar&eacute;s.</p>
+
+<p>[Illustration: <span class="smcap">Melle</span> VICTORIA LECENE,
+L'une des laur&eacute;ates de l'Institution Bernard Couvent, couronn&eacute;e
+publiquement par M. Lanusse (photographie prise en 1867).]</p>
+
+<p>Warbourg tenait son atelier rue Saint-Pierre, entre les rues Bourbon et
+Royale. Il s'&eacute;tait adjoint son fr&egrave;re, Daniel Warbourg, lui-m&ecirc;me un
+artiste de m&eacute;rite, qui lui servait d'ouvrier praticien. Les deux
+associ&eacute;s support&egrave;rent quelque temps avec patience la campagne hostile
+inaugur&eacute;e contre eux par l'envie et par le pr&eacute;jug&eacute;, mais ne pouvant
+esp&eacute;rer voir la situation s'am&eacute;liorer, Eug&egrave;ne fit ses adieux &agrave; la
+Nouvelle-Orl&eacute;ans, vers 1852, et partit pour l'Europe. Il alla d'abord &agrave;
+Paris, o&ugrave; il &eacute;tudia encore pendant six ans, achevant de se
+perfectionner. Il con&ccedil;ut alors l'id&eacute;e de visiter la Belgique, mais son
+s&eacute;jour dans ce royaume fut de courte dur&eacute;e. Il se rendit ensuite en
+Angleterre. &Agrave; Londres, il rencontra la duchesse de S.... qui l'employa &agrave;
+faire des bas-reliefs d'apr&egrave;s les illustrations de l'<i>Uncle Tom's
+Cabin</i>", de M<sup>me</sup> Beecher Stowe. Il demeura attach&eacute; &agrave; ce travail
+sp&eacute;cial plus d'un an, apr&egrave;s quoi il se d&eacute;cida &agrave; visiter Florence, avec
+l'intention de s'y fixer.</p>
+
+<p>Mais, ayant rencontr&eacute; dans cette derni&egrave;re ville des conditions aussi
+d&eacute;sagr&eacute;ables que celles qui l'avaient chass&eacute; de son pays, il tourna ses
+regards vers la cit&eacute; de Rome, comme vers un lieu plus propice &agrave; ses
+aspirations. En effet, il se trouva mieux l&agrave; que partout ailleurs, mais
+son bonheur ne dura pas longtemps, car, comme nous l'avons dit, il
+mourut environ deux ans apr&egrave;s son arriv&eacute;e dans la capitale de l'Italie.
+Il &eacute;tait alors &acirc;g&eacute; de 36 ans.</p>
+
+<p>&Agrave; l'&eacute;tranger, le g&eacute;nie de Warbourg avait pris son essor. Il dota le
+monde artistique de plusieurs productions qui ont fait parler de lui.
+Les journaux des deux Continents se sont occup&eacute;s de ses &oelig;uvres, et les
+artistes et les savants l'ont accueilli avec des marques de sympathie et
+de respectueuse appr&eacute;ciation. Il est &agrave; noter que Warbourg et Rillieux
+sont, sans contredit, les deux Louisianais les mieux connus en Europe.</p>
+
+<p>Parmi les chefs-d'&oelig;uvres de Warbourg, on cite: <i>Le P&ecirc;cheur</i> et <i>Le
+Premier Baiser</i>.</p>
+
+
+<p class="d"><b>DANIEL WARBOURG</b></p>
+
+<p>Daniel Warbourg, son fr&egrave;re, vit encore et fait honneur au nom qu'il
+porte par le m&eacute;rite remarquable de ses ouvrages de marbrerie.</p>
+
+<p>Daniel Warbourg est graveur.</p>
+
+<p>Daniel fils est un autre membre de la famille favoris&eacute; de la nature: il
+est consid&eacute;r&eacute; un artiste accompli dans la sculpture du marbre et du
+granit. S'il n'&eacute;tait pas un homme de couleur, depuis longtemps on l'e&ucirc;t
+plac&eacute; au rang qui lui est d&ucirc; &agrave; cause de ses talents. Il a fait ici des
+travaux d'une &eacute;l&eacute;gance admirable et d'une valeur incontestable.</p>
+
+<p>Eug&egrave;ne Warbourg &eacute;tait un homme de couleur libre, enfant de parents
+&eacute;trangers. Son &eacute;tat de naissance lui avait permis de s'instruire et de
+cultiver ses facult&eacute;s, privil&egrave;ge qui n'&eacute;tait pas accord&eacute; aux esclaves.</p>
+
+<p>Notons ici, en passant, que certains &eacute;crivains ne manquent pas de nous
+parler longuement des aptitudes chor&eacute;graphiques des N&egrave;gres; mais le
+lecteur cherchera en vain, dans les ouvrages de ces m&ecirc;mes auteurs, une
+seule ligne sur le g&eacute;nie d'hommes tels que Warbourg.</p>
+
+
+<p class="d"><b>ALEXANDRE PICKHIL</b></p>
+
+<p>Nous avons eu en Louisiane notre Titien, dans la personne d'Alexandre
+Pickhil.</p>
+
+<p>Nous savons que Pickhil a ex&eacute;cut&eacute; de magnifiques tableaux, mais il ne
+nous a rien laiss&eacute;, parce que peut-&ecirc;tre le d&eacute;senchantement l'en a
+d&eacute;tourn&eacute;. On affirme qu'il avait fait le portrait en pied d'un haut
+personnage eccl&eacute;siastique, mais qu'il a lui-m&ecirc;me d&eacute;truit cette &oelig;uvre, &agrave;
+cause d'une injuste critique.</p>
+
+<p>C'est ainsi que Pickhil, quoique peut-&ecirc;tre le meilleur peintre de son
+&eacute;poque, a pr&eacute;f&eacute;r&eacute; mourir inconnu, dans la mis&egrave;re m&ecirc;me, plut&ocirc;t que de
+manifester son talent au d&eacute;triment de son amour-propre. Pickhil est mort
+&agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans, vers le milieu du si&egrave;cle pass&eacute;, entre 1840 et
+1850.</p>
+
+<p>On dit que la d&eacute;sillusion a fait le malheur de toute sa vie.</p>
+
+
+<p class="d"><b>JOSEPH ABEILARD</b></p>
+
+<p>Joseph Abeilard &eacute;tait un des architectes les plus habiles que la
+Louisiane ait produits avant la guerre de S&eacute;cession.</p>
+
+<p>Abeilard &eacute;tait un artiste parfait. Il pouvait dresser un plan comme un
+architecte, appr&eacute;cier la qualit&eacute; des mat&eacute;riaux comme un appareilleur,
+r&eacute;diger et faire observer les stipulations d'un contrat comme un
+entrepreneur, et ex&eacute;cuter de ses mains les diverses parties d'un ouvrage
+comme le meilleur ouvrier pratiquant. Abeilard &eacute;tait connu pour avoir
+travaill&eacute; en ces diff&eacute;rentes qualit&eacute;s.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait par son m&eacute;rite sup&eacute;rieur qu'il s'&eacute;tait fait une r&eacute;putation. Il
+lui est parfois arriv&eacute; de perdre de ce prestige qui lui &eacute;tait d&ucirc;:
+c'&eacute;tait lorsqu'il travaillait en second, sous les ordres d'hommes
+tout-&agrave;-fait incapables mais jouissant de la pr&eacute;f&eacute;rence de race.</p>
+
+<p>On peut citer, comme exemple, la construction du March&eacute; Bazar et celle
+des Purgeries (Sugar Sheds), &eacute;lev&eacute;es sur le devant de la ville.</p>
+
+<p>C'est le g&eacute;nie d'Abeilard qui mit ces grands ouvrages sur pied, mais le
+contrat n'en avait pas moins &eacute;t&eacute; donn&eacute; &agrave; un autre particulier, pour son
+b&eacute;n&eacute;fice personnel. Cet architecte postiche eut toutefois le bon sens
+d'employer Abeilard, qui conduisait tout &agrave; bonne fin. Ce qui permit &agrave;
+l'autre de toucher des honoraires princiers sans peine et sans fatigue.</p>
+
+<p>Nombre de vieux habitants se souviennent d'Abeilard, et nous sommes s&ucirc;rs
+que leur jugement &agrave; l'&eacute;gard de cet homme sera le m&ecirc;me que celui que nous
+portons ici, car pendant plus de quarante ans qu'il a profess&eacute; et exerc&eacute;
+son art, il a maintes fois donn&eacute; les meilleures preuves possibles de ses
+remarquables aptitudes.</p>
+
+<p>Abeilard est n&eacute; et il est mort &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>Son fr&egrave;re, Jules Abeilard, &eacute;tait aussi un artisan de premier ordre. Sans
+&ecirc;tre l'&eacute;gal de Joseph, il poss&eacute;dait un talent vari&eacute;, et il s'est souvent
+distingu&eacute; dans la pr&eacute;paration et l'ex&eacute;cution de travaux importants
+enti&egrave;rement confi&eacute;s &agrave; ses soins. Jules est mort &agrave; Panama, laissant &agrave; la
+population l'h&eacute;ritage d'une belle et enviable r&eacute;putation.</p>
+
+
+<p class="d"><b>E. J. EDMUNDS</b></p>
+
+<p>Nous devons ajouter &agrave; la liste d'honneur le nom du professeur E.-J.
+Edmunds. Il naquit &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans. S'il vivait aujourd'hui il
+serait encore loin d'&ecirc;tre un vieillard.</p>
+
+<p>M. Edmunds fut un de nos plus habiles math&eacute;maticiens. Aussi, &agrave; son
+retour de France, les autorit&eacute;s de l'&Eacute;tat ne tard&egrave;rent-elles pas &agrave;
+profiter de ses talents.</p>
+
+<p>Vers l'ann&eacute;e 1872, le Bureau des &Eacute;coles Publiques l'invita &agrave; occuper la
+chaire des Math&eacute;matiques &agrave; l'&Eacute;cole Sup&eacute;rieure de la Nouvelle-Orl&eacute;ans,
+et l'offre fut par lui accept&eacute;e imm&eacute;diatement.</p>
+
+<p>Comme toujours, les journaux l'attaqu&egrave;rent. C'&eacute;tait une ruse employ&eacute;e
+par la presse pr&eacute;venue pour s'assurer si vraiment l'instructeur
+nouvellement choisi &eacute;tait capable de remplir les d&eacute;licates fonctions
+qu'il avait assum&eacute;es. La lutte, d&egrave;s lors, s'engagea entre les journaux
+et le jeune professeur, mais elle fut de courte dur&eacute;e. Pour mettre fin
+aux ennuis dont il &eacute;tait l'objet, le ma&icirc;tre lan&ccedil;a un d&eacute;fi &agrave; tous ses
+d&eacute;tracteurs, les invitant &agrave; venir le rencontrer au tableau noir. Apr&egrave;s
+cela, on le laissa tranquille.</p>
+
+<p>Le professeur Edmunds, &agrave; la suite d'une maladie, perdit la raison. Il ne
+l'avait pas recouvr&eacute;e &agrave; sa mort. Comme M. Nelson Fouch&eacute;, il avait fait
+une &eacute;tude approfondie des math&eacute;matiques.</p>
+
+<p>Il avait aussi d'excellentes notions d'astronomie.</p>
+
+<p>Il est bien malheureux qu'il soit mort si jeune.</p>
+
+
+<p class="d"><b>NORBERT RILLIEUX</b></p>
+
+<p>M. Norbert Rillieux &eacute;tait le plus c&eacute;l&egrave;bre de nos Cr&eacute;oles. Nous avons eu
+des h&eacute;ros, des &eacute;crivains, des musiciens, des peintres, des sculpteurs,
+des architectes, mais Rillieux, lui, &eacute;tait un g&eacute;nie scientifique.</p>
+
+<p>L'invention de Rillieux, le <i>Vacuum-Pan</i>, ou appareil centrifuge, a &eacute;t&eacute;
+une d&eacute;couverte des plus importantes.</p>
+
+<p>Elle a introduit dans la fabrication du sucre un proc&eacute;d&eacute; qui donne un
+meilleur produit et qui, en m&ecirc;me temps, apporte un b&eacute;n&eacute;fice beaucoup
+plus consid&eacute;rable aux planteurs dans leurs op&eacute;rations.</p>
+
+<p>On a souvent essay&eacute; de remplacer cette invention, mais sans succ&egrave;s
+d&eacute;cisif. On raconte, &agrave; ce sujet, qu'&agrave; l'usine de M. Stackhouse un
+certain <i>charlatan</i>, qui s'&eacute;tait donn&eacute; comme ing&eacute;nieur, pr&eacute;tendit un
+jour qu'il pouvait substituer au <i>vacuum-pan</i> un m&eacute;canisme plus s&ucirc;r et
+plus exp&eacute;ditif.</p>
+
+<p>M. Stackhouse, un peu int&eacute;ress&eacute; sans doute, se laissa s&eacute;duire par les
+audacieuses assurances de l'ing&eacute;nieur pr&eacute;tentieux et lui donna la
+permission de faire selon ses id&eacute;es.</p>
+
+<p>Il fut toutefois convaincu bient&ocirc;t de son erreur, mais l'exp&eacute;rience lui
+co&ucirc;ta cher.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que cet homme incomp&eacute;tent s'&eacute;tait empress&eacute; de d&eacute;molir, pi&egrave;ce
+par pi&egrave;ce, tout le m&eacute;canisme si compliqu&eacute; de l'appareil Rillieux, pour
+enfin d&eacute;couvrir qu'il n'&eacute;tait capable ni de changer les engins, ni de
+remettre les choses &agrave; leur place.</p>
+
+<p>M. Stackhouse se vit forc&eacute; de faire venir &agrave; la h&acirc;te un ouvrier habile
+qui, avec l'aide de M. Orville Marigny, m&eacute;canicien, put enfin refaire la
+machine que l'ing&eacute;nieur pr&eacute;somptueux avait presque d&eacute;truite.</p>
+
+<p>Dans les sciences appliqu&eacute;es, M. Norbert Rillieux n'avait pas son &eacute;gal
+en Louisiane. Habitu&eacute; &agrave; la conception comme &agrave; la construction, il &eacute;tait
+aussi ing&eacute;nieux dans l'invention qu'il &eacute;tait adroit dans l'ex&eacute;cution. On
+disait que son coup de marteau valait le m&ecirc;me prix que son conseil.
+Cependant, malgr&eacute; le g&eacute;nie de Rillieux, malgr&eacute; le m&eacute;rite de ses services
+rendus &agrave; la principale industrie de la Louisiane, on n'a jamais manqu&eacute;
+de lui faire sentir le poids de l'humiliation et du pr&eacute;jug&eacute; de race.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s sa mort, les journaux de la Nouvelle-Orl&eacute;ans ont bien tent&eacute; de
+faire son &eacute;loge, mais en m&ecirc;me temps, toujours si exacts quand il s'agit
+de d&eacute;nigrer, ils ont eu soin de ne faire pas la moindre allusion &agrave; son
+origine.</p>
+
+<p>Tout homme intelligent comprend la raison de cette odieuse r&eacute;ticence:
+c'est qu'il importait d'enlever aux Cr&eacute;oles la gloire qu'ils pourraient
+tirer de cette illustre personnalit&eacute;.</p>
+
+<p>Norbert Rillieux, comme chef de l'&Eacute;cole Centrale, &agrave; Paris, a &eacute;t&eacute;
+appr&eacute;ci&eacute;. Il a occup&eacute; l&agrave;-bas le rang qui convient &agrave; un homme de sa
+valeur. Nous ajouterons que, quelle que soit ici l'attitude, quelles que
+soient les r&eacute;ticences des m&eacute;chants et des ingrats, sa place dans
+l'histoire ne sera jamais effac&eacute;e.</p>
+
+<p>On dit que Rillieux avait soumis &agrave; la ville certains plans de
+canalisation, mais qu'&agrave; cause de la question de race ces plans avaient
+&eacute;t&eacute; rejet&eacute;s par l'Administration. Nous n'avons pas de peine &agrave; croire que
+ce rapport soit vrai, car le pr&eacute;jug&eacute; fait faire ces choses stupides dans
+notre pays. L'absurde, plus ou moins, accompagne le jugement des esprits
+pr&eacute;venus, comme il a &eacute;t&eacute; clairement d&eacute;montre dans l'incident Stackhouse.</p>
+
+
+<p class="d"><b>ANTOINE DUBUCLET</b></p>
+
+<p>L'injustice du pr&eacute;jug&eacute; n'a jamais &eacute;t&eacute; plus manifeste que dans l'attitude
+du public louisianais &agrave; l'&eacute;gard de l'honorable Antoine Dubuclet,
+tr&eacute;sorier d'&Eacute;tat de 1868 &agrave; 1879.</p>
+
+<p>Pendant toute cette &eacute;poque orageuse, M. Dubuclet a dirig&eacute; les finances
+de la Louisiane, et apr&egrave;s ses onze ans de service, il s'est retir&eacute; sans
+laisser derri&egrave;re lui le moindre vestige de m&eacute;contentement ou d'erreur.</p>
+
+<p>Ce que nous avan&ccedil;ons ici a &eacute;t&eacute; &eacute;tabli au cours d'une enqu&ecirc;te minutieuse
+et rigide, institu&eacute;e sous les auspices d'un parti hostile et
+soup&ccedil;onneux.</p>
+
+<p>Les politiciens les plus &eacute;minents de la Louisiane s'attendaient &agrave;
+trouver ses comptes en d&eacute;sordre. Le Comit&eacute; Aldiger fut donc cr&eacute;&eacute;, ayant
+pour mission d'examiner les archives de la Tr&eacute;sorerie. D&eacute;termin&eacute;s &agrave; ne
+rien n&eacute;gliger pour arriver au but qu'ils s'&eacute;taient propos&eacute;, ces
+Messieurs du Comit&eacute; s'&eacute;taient assur&eacute; les services de trois comptables
+experts.</p>
+
+<p>L'enqu&ecirc;te dura six mois.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; des recherches minutieuses et le d&eacute;sir non dissimul&eacute; de
+rencontrer des sujets de poursuite, on fut contraint de reconna&icirc;tre la
+probit&eacute; irr&eacute;prochable du Tr&eacute;sorier d&eacute;missionnaire.</p>
+
+<p>Dans un autre milieu que le n&ocirc;tre, un semblable exemple d'honn&ecirc;tet&eacute;
+n'e&ucirc;t pas manqu&eacute; d'int&eacute;resser le public. Ici, il n'en a rien &eacute;t&eacute;, pour
+la bonne raison que M. Dubuclet &eacute;tait un Cr&eacute;ole de couleur.</p>
+
+<p>En d&eacute;pit des dilapidations et des turpitudes qui ont marqu&eacute;
+l'administration des finances de l'&Eacute;tat, depuis l'&eacute;poque qui nous
+occupe, personne n'a eu la loyaut&eacute; de remonter &agrave; ce fonctionnaire mod&egrave;le
+pour rendre le plus petit hommage &agrave; ses hautes qualit&eacute;s civiques.</p>
+
+<p>"O Ath&eacute;niens, qu'il en co&ucirc;te pour &ecirc;tre lou&eacute; de vous!"</p>
+
+
+<p class="d"><b>OSCAR GUIMBILLOTTE</b></p>
+
+<p>Le docteur Guimbillotte &eacute;tait fils d'un Fran&ccedil;ais et d'une femme de
+couleur. Il avait toute l'apparence d'un blanc et comptait beaucoup
+d'amis parmi les personnes de cette race. Il s'est mari&eacute; avec une
+personne de couleur, et il a v&eacute;cu sans avoir jamais rougi de son
+origine.</p>
+
+<p>D'ailleurs, s'occupant s&eacute;rieusement de sa profession, pendant plus de
+vingt-cinq ans qu'il l'a exerc&eacute;e, il a prodigu&eacute; ses soins &agrave; tout le
+monde indistinctement.</p>
+
+<p>Le docteur Guimbillotte a honor&eacute; la population cr&eacute;ole par son grand
+fonds de charit&eacute;, ainsi que par ses connaissances vari&eacute;es. C'&eacute;tait un
+m&eacute;decin consciencieux. Il ne se contentait pas seulement de faire des
+visites et d'envoyer son compte, mais il apportait de la sympathie dans
+ses relations professionnelles avec ses patients.</p>
+
+<p>Souvent il composait les m&eacute;dicaments lui-m&ecirc;me, les administrait, et
+veillait au chevet du malade pour attendre et v&eacute;rifier les effets du
+traitement. Cette mani&egrave;re d'agir a sauv&eacute; la vie &agrave; nombre de personnes
+dont le cas r&eacute;clamait une attention assidue et la pr&eacute;cieuse surveillance
+de l'&oelig;il exerc&eacute; du m&eacute;decin.</p>
+
+<p>Le docteur Guimbillotte a prouv&eacute; son m&eacute;rite au sein de nombre de grandes
+familles, qui lui en ont gard&eacute; une &eacute;ternelle reconnaissance.</p>
+
+<p>On dit qu'il &eacute;tait herboriseur, et qu'il n'a pas h&eacute;sit&eacute; &agrave; faire usage de
+cette sp&eacute;cialit&eacute; dans certaines occasions o&ugrave; les combinaisons
+pharmaceutiques ordinaires lui refusaient des ressources.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait aussi homme de lettres. Les gens qui l'ont connu disent qu'il
+&eacute;tait dou&eacute; d'une m&eacute;moire prodigieuse et que ses connaissances dans la
+litt&eacute;rature &eacute;taient aussi vastes que ses &eacute;tudes scientifiques.</p>
+
+<p>La mort du docteur Guimbillotte fut une perte s&eacute;rieuse pour la
+population cr&eacute;ole dont il descendait. Il avait &eacute;tudi&eacute; &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Le docteur avait un visage agr&eacute;able et des traits r&eacute;guliers comme ceux
+d'un Europ&eacute;en. Ses grands yeux bleus &eacute;taient spirituels et
+tendres,&mdash;vrais indices de ses qualit&eacute;s et de ses sentiments. Il avait
+un front large et d&eacute;couvert.</p>
+
+<p>Ses cheveux ch&acirc;tains, longs et soyeux, tombaient en m&egrave;ches g&eacute;n&eacute;reuses
+sur ses larges &eacute;paules. Sans &ecirc;tre haut de taille, il avait des formes
+athl&eacute;tiques.</p>
+
+<p>Tout, chez lui, d&eacute;notait la noblesse et la force. Il est mort le 21
+janvier 1886, &agrave; l'&acirc;ge de 55 ans.</p>
+
+
+<p class="d"><b>ALEXANDRE CHAUMETTE</b></p>
+
+<p>Le docteur Alexandre Chaumette &eacute;tait natif de la Nouvelle-Orl&eacute;ans, mais
+il a pass&eacute; sa jeunesse &agrave; Paris, o&ugrave; il a re&ccedil;u son &eacute;ducation.</p>
+
+<p>M. Chaumette a la distinction d'&ecirc;tre le premier m&eacute;decin de couleur qui
+soit venu &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans exercer sa profession. Son arriv&eacute;e dans
+notre ville a caus&eacute; une grande sensation.</p>
+
+<p>Les autres m&eacute;decins, par pr&eacute;jug&eacute; ou par calcul, peut-&ecirc;tre pour les deux
+raisons, se sont oppos&eacute;s &agrave; son entr&eacute;e dans la carri&egrave;re professionnelle.
+On a d&eacute;but&eacute;, en soumettant Chaumette &agrave; un examen humiliant. Comme il
+&eacute;tait muni d'un dipl&ocirc;me r&eacute;gulier de France, on n'&eacute;tait pas justifiable
+de lui imposer cette formalit&eacute;.</p>
+
+<p>Il fut enfin admis &agrave; la pratique, et la population eut le b&eacute;n&eacute;fice de sa
+science, en m&ecirc;me temps que de ses brillantes qualit&eacute;s de citoyen.</p>
+
+<p>Le docteur Chaumette avait fait des &eacute;tudes s&eacute;rieuses, et s'il a &eacute;t&eacute;
+enfin reconnu par la Fraternit&eacute; m&eacute;dicale de cette ville, c'est gr&acirc;ce aux
+preuves qu'il a donn&eacute;es de ses grandes connaissances. Il avait &eacute;t&eacute;
+attach&eacute; au service des h&ocirc;pitaux de Paris, o&ugrave;, en qualit&eacute; d'interne, il
+avait acquis une vaste exp&eacute;rience.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;jug&eacute; ayant renonc&eacute; &agrave; ses pers&eacute;cutions, il ne tarda pas &agrave; gagner
+ici la confiance des blancs comme des noirs.</p>
+
+
+<p class="d"><b>BASILE CROKERE</b></p>
+
+<p>Basile Crok&egrave;re est un personnage remarquable de la population cr&eacute;ole.
+C'est &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans qu'il a pris naissance et qu'il a d&eacute;velopp&eacute;
+ses talents, particuli&egrave;rement comme ma&icirc;tre d'armes, comme artisan et
+comme math&eacute;maticien.</p>
+
+<p>M. Basile, comme nombre de ses compatriotes, s'est appliqu&eacute; &agrave; l'&eacute;tude et
+au travail. Avec le temps, gr&acirc;ce &agrave; son intelligence et &agrave; son courage, il
+a su vaincre les difficult&eacute;s de son milieu.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait menuisier de m&eacute;tier, et il est devenu un des plus habiles
+constructeurs d'escaliers de sa ville natale. Il n'y en avait qu'un
+autre comme lui, c'&eacute;tait son ami No&euml;l J. Bacchus.</p>
+
+<p>C'est toutefois &agrave; ses succ&egrave;s comme ma&icirc;tre d'armes et comme math&eacute;maticien
+qu'il doit surtout la place honorable qu'il occupe aujourd'hui dans
+l'histoire des hommes marquants de la Louisiane.</p>
+
+<p>Comme ma&icirc;tre d'armes, il a attir&eacute; sur lui l'attention du public en
+g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Quoique la population compt&acirc;t un nombre consid&eacute;rable de ces experts de
+l'escrime et de bretteurs, Basile Crok&egrave;re fut proclam&eacute; leur sup&eacute;rieur &agrave;
+tous. Mais il est entendu qu'il s'&eacute;tait fait cette r&eacute;putation comme
+homme de salle, non comme br&eacute;tailleur.</p>
+
+<p>Il employait son talent &agrave; former la jeunesse, &agrave; la faire b&eacute;n&eacute;ficier de
+son habilet&eacute;, et de ses connaissances dans les armes.</p>
+
+<p>M. Basile &eacute;tait un homme instruit et respectable; il a su se faire
+estimer et consid&eacute;rer par son caract&egrave;re, sa conduite et ses mani&egrave;res
+distingu&eacute;es.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait donc pas &eacute;trange qu'un homme poss&eacute;dant ces qualit&eacute;s
+recommandables d&ucirc;t jouir d'un certain cr&eacute;dit parmi les gens de la haute
+soci&eacute;t&eacute;, chez qui il se cr&eacute;a une client&egrave;le d'&eacute;lite.</p>
+
+<p>La population cr&eacute;ole se f&eacute;licite d'avoir produit un homme comme Basile
+Crok&egrave;re,&mdash;un homme qui, sans sortir du foyer de sa naissance, a pu
+acqu&eacute;rir assez de renom pour recevoir des hommages partis de tous les
+rangs de la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Basile Crok&egrave;re enseignait aussi les math&eacute;matiques. On pr&eacute;tend qu'il a
+form&eacute; d'excellents &eacute;l&egrave;ves. Quant &agrave; sa profession des armes, on dit de
+lui qu'il pouvait toucher son adversaire presqu'en composant une
+ballade, comme le faisait le h&eacute;ros de Rostand.</p>
+
+<p>Il disait souvent que sa poitrine &eacute;tait un <i>point sacr&eacute;</i>: &ccedil;a en avait
+tout l'air, car on nous affirme que jamais le fleuret d'un adversaire ne
+l'a touch&eacute;e.</p>
+
+<p>De plus, Crock&egrave;re eut le bonheur, comme ses compatriotes les plus
+estim&eacute;s, d'apprendre avec profit que le travail, m&ecirc;me le travail manuel,
+est un tr&eacute;sor.</p>
+
+<p>Il semble &ecirc;tre &agrave; propos de noter ici qu'il existait au temps de M.
+Crok&egrave;re d'autres ma&icirc;tres d'armes d'une force tr&egrave;s remarquable. Les plus
+connus sont Robert S&eacute;verin, M. St-Pierre, Joseph Joly, Joseph Auld. Ces
+fines lames &eacute;taient les compagnons du grand ma&icirc;tre et ont plus d'une
+fois crois&eacute; le fer avec lui. L'escrime &eacute;tait en vogue en ce temps-l&agrave;,
+mais ce noble passe-temps, comme tant d'autres, a d&ucirc; dispara&icirc;tre devant
+le nouvel ordre de choses introduit dans notre vie sociale par les
+&eacute;v&eacute;nements de la guerre des Sections de 1861.</p>
+
+<p>Personnellement, M. Basile &eacute;tait charmant. Sa conversation toujours
+correcte et lucide faisait rechercher sa soci&eacute;t&eacute;. Il &eacute;tait tr&egrave;s soign&eacute;
+dans son langage.</p>
+
+<p>Basile Crok&egrave;re a contribu&eacute; sensiblement au prestige de la population
+cr&eacute;ole.</p>
+
+<p>Au nombre de ses amis intimes, on comptait les professeurs Tr&eacute;vigne et
+Questy, deux compatriotes d'une grande valeur intellectuelle.</p>
+
+<p>L'un &eacute;tait le r&eacute;dacteur de la <i>Tribune</i>, l'autre, un disciple d'Apollon.</p>
+
+<p>Dans une certaine <i>Histoire de la Louisiane</i>, M. Basile Crok&egrave;re est
+donn&eacute; comme mul&acirc;tre. C'est une erreur, il &eacute;tait quarteron. Le terme
+<i>mul&acirc;tre</i> est chez nous si malsonnant, que nous pr&eacute;f&eacute;rons ainsi
+pr&eacute;ciser.</p>
+
+<p>Dans un certain ordre d'id&eacute;es, on y attache m&ecirc;me un caract&egrave;re d'infamie.</p>
+
+
+<p class="d"><b>FRAN&Ccedil;OIS BOISDORE</b></p>
+
+<p>M. Fran&ccedil;ois Boisdor&eacute; &eacute;tait un orateur de talent. Il a rendu des services
+signal&eacute;s &agrave; la cause des r&eacute;publicains.</p>
+
+<p>Au d&eacute;but de la Reconstruction, en 1868, il a acquis de la distinction en
+faisant entendre sa parole &eacute;loquente dans nos assembl&eacute;es politiques. On
+peut dire de M. Boisdor&eacute; qu'il a fait honneur &agrave; la population par son
+patriotisme, par l'&eacute;l&eacute;vation de son caract&egrave;re, et par la part active
+qu'il a prise aux d&eacute;bats publics, lorsque la cause du progr&egrave;s avait
+besoin de d&eacute;fenseurs z&eacute;l&eacute;s et capables. Nous devons cet &eacute;loge &agrave; sa
+m&eacute;moire.</p>
+
+<p>M. Boisdor&eacute; a &eacute;t&eacute; pendant longtemps teneur de livres chez M. Pierre
+Cazenave, le plus grand entrepreneur de pompes fun&egrave;bres de la
+Nouvelle-Orl&eacute;ans, au milieu du si&egrave;cle pass&eacute;.</p>
+
+<p>M. Cazenave &eacute;tait aussi le plus habile embaumeur de son &eacute;poque.</p>
+
+<p>On dit, &agrave; cet &eacute;gard, que M. Cazenave a emport&eacute; dans la tombe un secret
+particulier qu'il poss&eacute;dait sur la mani&egrave;re de pr&eacute;venir la corruption des
+corps. Ce qui est vrai, c'est qu'il y a encore dans l'&eacute;tablissement de
+M. Emile Labat une de ces <i>momies</i>, pr&eacute;par&eacute;e par lui et que le temps a
+respect&eacute;e.</p>
+
+<p>L'&eacute;tablissement Cazenave, o&ugrave; M. Boisdor&eacute; a fait un si long terme de
+service, &eacute;tait situ&eacute; angle des rues Bourbon et Saint-Louis. Il ne para&icirc;t
+pas tr&egrave;s n&eacute;cessaire d'ajouter que M. Boisdor&eacute; appartenait &agrave; l'ancienne
+population libre et qu'il avait re&ccedil;u une brillante &eacute;ducation.</p>
+
+<p>La mort de M. Pierre Cazenave amena un changement dans sa vie, il dut
+changer de profession. C'est ainsi qu'il devint ma&icirc;tre d'&eacute;cole, un peu
+apr&egrave;s la guerre civile.</p>
+
+<p>Au physique, on peut l'appeler un bel homme; il avait une physionomie
+imposante.</p>
+
+<p>M. Boisdor&eacute; &eacute;tait circonspect dans ses expressions. Il disait rarement
+des mots pour rire, ayant conserv&eacute; l'habitude des anciens d'&ecirc;tre presque
+toujours s&eacute;rieux dans la communication de sa pens&eacute;e. Par la mort de M.
+Boisdor&eacute;, la population cr&eacute;ole a perdu un membre instruit, ferme,
+honn&ecirc;te et utile.</p>
+
+<p>M. Boisdor&eacute; a quitt&eacute; ce monde il y a environ dix ans.</p>
+
+
+<p class="d"><b>FIGURES DU PASSE</b></p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois Escoffi&eacute;, S&eacute;verin Lataure et L&eacute;oni Monthieu &eacute;taient des
+professeurs de renom, tr&egrave;s estim&eacute;s pour les services qu'ils ont rendus &agrave;
+la population. Ils ont form&eacute; de bons &eacute;l&egrave;ves.</p>
+
+<p>Souli&eacute;, Delassize, Bor&eacute;, les Rillieux, fr&egrave;res de l'inventeur, les
+Hewlett, les St-Amant, les Sincyr, les Barjon, les Fouvergne, les
+Beauvers, les Brul&eacute;, les Castelin et une foule d'autres ont &eacute;t&eacute; des
+personnages de position et de qualit&eacute;.</p>
+
+<p>Les uns se sont signal&eacute;s dans le commerce, les autres dans l'industrie,
+mais tout ont laiss&eacute; une r&eacute;putation de haute distinction. Il est &agrave;
+propos de les nommer, car ils ont jet&eacute; de l'&eacute;clat sur le prestige des
+Cr&eacute;oles de couleur.</p>
+
+<p>Chacun de ces hommes repr&eacute;sente une personnalit&eacute; dont on e&ucirc;t parl&eacute;,
+partout ailleurs qu'ici. Malheureusement, le pr&eacute;jug&eacute; d'une part et
+l'insouciance de l'autre semblent s'&ecirc;tre mis d'accord pour &eacute;riger autour
+de certains noms la barri&egrave;re du silence.</p>
+
+<p>Mais ce silence ne pourra pas durer toujours. L'avenir, probablement,
+s'inqui&eacute;tera du pass&eacute;; il est &agrave; supposer que l'homme de demain se
+demandera ce qu'&eacute;tait l'homme d'hier. Dans ce cas, puisse notre modeste
+ouvrage servir de guide au patriote d&eacute;sireux de conna&icirc;tre.</p>
+
+
+<p class="d"><b>JOSEPH COLASTIN ROUSSEAU</b></p>
+
+<p>M. Joseph Colastin Rousseau &eacute;tait natif de la Nouvelle-Orl&eacute;ans. Il &eacute;tait
+un des hommes du si&egrave;cle pass&eacute; qui s'occupaient de litt&eacute;rature. On a eu
+de lui un petit pamphlet intitul&eacute; <i>Les Contemporains</i>. Il y a d&eacute;peint
+gracieusement son exp&eacute;rience des hommes de sa soci&eacute;t&eacute; et de son &eacute;poque.
+Il n'a &eacute;crit qu'en prose. Bien qu'on ne le voie pas figurer au nombre
+des collaborateurs des <i>Cenelles</i>, il a &eacute;t&eacute; en tous points l'&eacute;gal de ces
+hommes d'esprit.</p>
+
+<p>Il partit un peu avant la guerre de 1861 pour Ha&iuml;ti, dont il fit son
+pays d'adoption. Il y &eacute;tudia le droit et s'y fit recevoir avocat. Ses
+succ&egrave;s au Barreau de la R&eacute;publique noire ont certes &eacute;t&eacute; remarquables,
+car on en entendit parler jusqu'ici.</p>
+
+<p>M. Colastin Rousseau n'a pas laiss&eacute; d'h&eacute;ritiers. Il avait &eacute;pous&eacute; Melle
+Populus, petite-fille du c&eacute;l&egrave;bre Savary, qui commandait les Ha&iuml;tiens
+dans la bataille des plaines de Chalmette contre les Anglais, pendant la
+guerre de 1814-15.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h2>
+
+<p class="c"><b>La musique chez les Cr&eacute;oles.&mdash;Rivalit&eacute;s d'artistes.&mdash;Jusqu'o&ugrave; va le
+pr&eacute;jug&eacute;.</b></p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c"><b>LA MUSIQUE CHEZ LES CREOLES</b></p>
+
+<p>La population cr&eacute;ole de couleur a produit d'excellents musiciens et des
+compositeurs d'un m&eacute;rite sup&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Mais ceux dont le talent et les &oelig;uvres ont toutefois command&eacute; une
+attention toute particuli&egrave;re, en Louisiane et m&ecirc;me &agrave; l'&eacute;tranger, ce sont
+les Lambert, le p&egrave;re et ses deux fils. Le p&egrave;re, dit-on, &eacute;tait le plus
+fameux des trois. Malheureusement, il ne nous a rien laiss&eacute; parce que la
+Louisiane, probablement, &eacute;tait encore trop <i>primitive</i> &agrave; son &eacute;poque pour
+encourager son g&eacute;nie musical.</p>
+
+<p>Mais ses fils ont fait du bruit &agrave; Paris, au Portugal et au Br&eacute;sil.
+Lucien, surtout, &eacute;tait l'auteur de nombreuses compositions, qu'il a m&ecirc;me
+d&eacute;di&eacute;es aux personnages les plus distingu&eacute;s de ces diff&eacute;rents pays. Et
+on affirme que la noblesse ne d&eacute;daignait pas ses d&eacute;dicaces.</p>
+
+<p>Les Lambert ont longtemps brill&eacute; en Louisiane, mais comme tant d'autres
+ils ont pr&eacute;f&eacute;r&eacute; vivre ailleurs, o&ugrave; les conditions de la vie leur
+paraissaient plus favorables que celles qu'ils rencontraient au foyer de
+leur naissance.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient pianistes, et ils ont jou&eacute; de leur instrument au Th&eacute;&acirc;tre
+d'Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>On rapporte que d'autres artistes de r&eacute;putation se donnaient le plaisir
+de prendre part &agrave; leurs concerts, entr'autres le c&eacute;l&egrave;bre Gottschalk.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; les changements survenus depuis la guerre, celui qui est au
+courant de certains d&eacute;tails intimes n'a pas oubli&eacute; ce qui se passait
+dans ces r&eacute;unions artistiques. Il y a peu de survivants de cette p&eacute;riode
+int&eacute;ressante, mais la voix des traditions nous en a apport&eacute; les &eacute;chos.
+Entre autres choses, on nous a appris qu'il existait une petite rivalit&eacute;
+d'artistes entre Gottschalk et Lambert, et que cette rivalit&eacute; fut
+heureusement r&eacute;gl&eacute;e par l'intervention ing&eacute;nieuse d'amis communs, qui
+ont donn&eacute; &agrave; l'un et &agrave; l'autre de ces deux g&eacute;nies une part &eacute;gale de
+gloire.</p>
+
+<p>Gottschalk &eacute;tait reconnu le ma&icirc;tre de Lambert comme instrumentiste, et
+Lambert, le ma&icirc;tre de Gottschalk comme compositeur.</p>
+
+<p>En ce temps-l&agrave;, en 1843, il n'&eacute;tait question ici que des m&eacute;rites
+respectifs de ces deux grands musiciens.</p>
+
+
+<p class="d"><b>EUGENE MACARTY</b></p>
+
+<p>M. Eug&egrave;ne Macarty &eacute;tait un excellent pianiste. Plus heureux que ses
+contemporains, le public s'est occup&eacute; d'une fa&ccedil;on toute particuli&egrave;re de
+sa personnalit&eacute; et de ses compositions. On a m&ecirc;me pr&eacute;tendu qu'il &eacute;tait
+le seul artiste de m&eacute;rite parmi les Cr&eacute;oles. Or, d'apr&egrave;s les rapports de
+gens dignes de foi et d'une comp&eacute;tence indubitable, Eug&egrave;ne Macarty
+n'&eacute;tait pas m&ecirc;me l'&eacute;gal des Lambert dans la th&eacute;orie de la musique et
+bien moins encore dans l'invention.</p>
+
+<p>Sous ce rapport, les Lambert ont plus et mieux fait que Macarty. Mais
+celui-ci &eacute;tait vari&eacute; dans ses talents. Cette versatilit&eacute; &eacute;tait
+remarquable, car elle s'est toujours manifest&eacute;e avec avantage dans
+toutes les occasions. Macarty avait une voix de baryton riche, sonore et
+admirablement cultiv&eacute;e.</p>
+
+<p>De plus, il &eacute;tait com&eacute;dien de nature. Dans le vaudeville, il rivalisait
+avec Charles V&ecirc;que, consid&eacute;r&eacute; &agrave; l'&eacute;poque un comique de tout premier
+ordre. Charles V&ecirc;que avait depuis longtemps laiss&eacute; les rangs des
+amateurs pour se joindre aux professionnels du th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Aussi, dans toutes les entreprises de la sc&egrave;ne organis&eacute;es par la
+population cr&eacute;ole, Macarty remplissait-il le premier r&ocirc;le, qui lui &eacute;tait
+d&eacute;cern&eacute; de consentement commun.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait le successeur logique d'Orso, de Villasseau et de ces autres
+artistes dont les triomphes ont laiss&eacute; dans l'esprit de leurs
+contemporains des souvenirs ineffa&ccedil;ables.</p>
+
+<p>Macarty &eacute;tait aussi orateur. Dou&eacute; d'une forte voix et d'une diction
+claire, sa parole &eacute;tait facile et &eacute;loquente.</p>
+
+<p>Aux premi&egrave;res heures de la Reconstruction, Macarty s'est fait souvent
+entendre devant les assembl&eacute;es du peuple, discutant avec force et avec
+intelligence les questions de droit et de libert&eacute;, et il n'a jamais
+manqu&eacute;, dans ces occasions, de recueillir les plus chaleureux
+applaudissements. On peut donc dire que Macarty &eacute;tait musicien,
+chanteur, com&eacute;dien et politique.</p>
+
+
+<p class="d"><b>SAMUEL SNA&Euml;R</b></p>
+
+<p>Samuel Sna&euml;r &eacute;tait peut-&ecirc;tre plus savant en musique que Macarty, mais sa
+modestie l'a s&eacute;rieusement embarrass&eacute;. Dans sa profession, il n'a jamais
+perc&eacute;. Bien que le violon fut l'instrument pr&eacute;f&eacute;r&eacute; de Sna&euml;r, c'est
+n&eacute;anmoins un fait qu'il jouait avec talent d'une douzaine d'instruments.</p>
+
+<p>Sna&euml;r avait une belle voix de t&eacute;nor, mais il refusait de chanter; il
+ma&icirc;trisait l'harmonie, mais ses compositions restaient au fond de sa
+malle, o&ugrave; le temps et les insectes leur ont d&eacute;clar&eacute; la guerre.</p>
+
+<p>Pour le public, Samuel Sna&euml;r ne repr&eacute;sente qu'un instrumentiste tr&egrave;s
+ordinaire, mais pour les bons juges qui l'ont connu intimement, il &eacute;tait
+un g&eacute;nie musical.</p>
+
+<p>Comme Eug&egrave;ne Macarty, Samuel Sna&euml;r &eacute;tait natif de la Nouvelle-Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>Il touchait l'orgue tr&egrave;s bien. Il fut longtemps l'organiste de l'&eacute;glise
+Sainte-Marie, rue de Chartres.</p>
+
+<p>Trop timide pour se faire une r&eacute;clame et trop indolent pour se d&eacute;gager
+par l'&eacute;migration des entraves de son lieu de naissance, il a fini par
+tomber dans le d&eacute;pit, et l'oubli l'avait couvert de son manteau
+longtemps avant sa mort.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, dans la population, on parle de Sna&euml;r comme joueur de dames
+et non comme artiste.</p>
+
+
+<p class="d"><b>EDMOND DEDE</b></p>
+
+<p>Edmond D&eacute;d&eacute; &eacute;tait un noir, n&eacute; &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans vers l'ann&eacute;e 1829,
+contemporain de Macarty et de Sna&euml;r.</p>
+
+<p>On a toujours parl&eacute; de D&eacute;d&eacute; comme d'un prodige sur le violon. Il a fait
+ses premi&egrave;res &eacute;tudes &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans, sous la direction de ma&icirc;tres
+habiles et consciencieux.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir ma&icirc;tris&eacute; tout ce qu'un homme de sa couleur pouvait apprendre
+ici, dans son art, il a pris le chemin de l'Europe, sur les conseils
+d'amis sympathiques. Il a visit&eacute; la Belgique d'abord, mais n'ayant pas
+rencontr&eacute; dans ce petit royaume l'objet de ses recherches, il s'est
+rendu &agrave; Paris, o&ugrave; il a &eacute;t&eacute; accueilli avec consid&eacute;ration.</p>
+
+<p>Dans cette capitale &eacute;clair&eacute;e, o&ugrave; l'on est toujours bien dispos&eacute; &agrave;
+l'&eacute;gard de l'infortune et du talent, Edmond D&eacute;d&eacute; a rencontr&eacute; de la
+sympathie et du secours. Dans ce pays &agrave; l'hospitalit&eacute; si large, il a
+trouv&eacute; l'occasion qu'il souhaitait de se perfectionner dans sa vocation,
+de s'&eacute;lever &agrave; toute la hauteur de ses aspirations.</p>
+
+<p>Par l'entremise de bons amis, il n'a pas tard&eacute; &agrave; &ecirc;tre admis, comme
+auditeur, au Conservatoire de Musique de Paris.</p>
+
+<p>Ses progr&egrave;s et ses triomphes eurent bient&ocirc;t attir&eacute; sur lui l'attention
+du monde musical. D&egrave;s lors, il a joui de toute la consid&eacute;ration accord&eacute;e
+au vrai m&eacute;rite.</p>
+
+<p>D&eacute;d&eacute;, plus tard, est devenu chef d'orchestre au Th&eacute;&acirc;tre de Bordeaux, o&ugrave;
+pendant plus de vingt-sept ans il a tenu avec honneur le b&acirc;ton de
+directeur. Le violon &eacute;tait son instrument.</p>
+
+<p>Cet artiste a revu la Nouvelle-Orl&eacute;ans en 1893. Il a alors donn&eacute; ici
+plusieurs concerts, o&ugrave; les connaisseurs ont pu appr&eacute;cier ses hautes
+qualit&eacute;s. Le critique musical de l'"Abeille", entr'autres, lui a fait
+l'honneur d'assister &agrave; une de ses repr&eacute;sentations. L'ayant vu jouer le
+<i>Trouv&egrave;re</i> sans cahier, l'aimable r&eacute;dacteur n'a pas h&eacute;sit&eacute; &agrave; lui
+prodiguer, dans les colonnes de son important journal, les appr&eacute;ciations
+les plus &eacute;logieuses.</p>
+
+<p>Le navire sur lequel D&eacute;d&eacute; avait pris passage pour venir de France &agrave; la
+Nouvelle-Orl&eacute;ans subit les effets d'une rude travers&eacute;e, au point qu'on
+d&ucirc;t le diriger vers un des ports du Texas. D&eacute;d&eacute; eut alors le malheur de
+perdre son violon favori, un Cr&eacute;mone; mais ce contretemps ne l'emp&ecirc;cha
+pas ici, m&ecirc;me dans des salles sans acoustique propice, de charmer et de
+captiver son public par les s&eacute;ductions de son coup d'archet, sur un
+autre violon qui &eacute;tait bien loin de poss&eacute;der la m&ecirc;me valeur artistique.</p>
+
+<p>On dit qu'il avait dans la t&ecirc;te toutes les &oelig;uvres des grands ma&icirc;tres.
+Il nous a laiss&eacute; deux romances: <i>Patriotisme</i> et <i>Si j'&eacute;tais Lui</i>. Il ne
+faudrait pas toutefois juger de ses m&eacute;rites d'apr&egrave;s ces compositions. Il
+en a fait des milliers de ce genre sans compter les danses et ballets
+sem&eacute;s en grand nombre dans toutes les parties de l'Europe qu'il a
+visit&eacute;es ou habit&eacute;es.</p>
+
+<p>En Alg&eacute;rie, il a compos&eacute; le <i>Serment de l'Arabe</i>.</p>
+
+<p>Ses travaux sont d'un ordre &eacute;lev&eacute;. Il avait m&ecirc;me commenc&eacute; la composition
+d'un grand op&eacute;ra, <i>Le Sultan d'Ispahan</i>, qu'il n'a pu achever, pour
+cause de maladie.</p>
+
+<p>Edmond D&eacute;d&eacute; est mort &agrave; Paris, en 1903.</p>
+
+
+<p class="d"><b>BASILE BARRES</b></p>
+
+<p>Voici un Cr&eacute;ole de couleur qui a certes &eacute;t&eacute; fort populaire &agrave; la
+Nouvelle-Orl&eacute;ans. Fran&ccedil;ais, il l'&eacute;tait de c&oelig;ur et d'esprit. C'&eacute;tait un
+gentilhomme accompli et tous se plaisaient &agrave; le reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Basile Barr&egrave;s est n&eacute; en notre ville. Il &eacute;tait tout jeune encore
+lorsqu'il prit de l'emploi chez M. Perrier, le grand marchand de musique
+fran&ccedil;ais de la rue Royale. Il y apprit le piano et devint bient&ocirc;t un
+artiste de tout premier ordre.</p>
+
+<p>M. Perrier lui fit faire plusieurs voyages &agrave; Paris, dans l'int&eacute;r&ecirc;t de sa
+maison. Il revenait toujours avec plus que jamais, dans le c&oelig;ur,
+l'amour de la France.</p>
+
+<p>M. Barr&egrave;s fut accordeur de pianos, professeur de musique et compositeur.
+Ses airs de danse ont &eacute;t&eacute; tr&egrave;s populaires &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>Lorsque le grand violoniste D&eacute;d&eacute; fit un s&eacute;jour parmi nous, ce fut Basile
+Barr&egrave;s qu'il choisit pour son accompagnateur.</p>
+
+<p>Tout le monde l'aimait et tout le monde, &agrave; sa mort, l'a vivement
+regrett&eacute;. Il a laiss&eacute; un fils et trois filles, qui vivent aujourd'hui
+encore et qui habitent la Nouvelle-Orl&eacute;ans.</p>
+
+
+<p class="d"><b>L'EXPERIENCE D'UN MUSICIEN</b></p>
+
+<p>Il n'y a pas tr&egrave;s longtemps, il existait &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans un
+compositeur de musique remarquable. Malheureusement, la teinte fatale de
+sa peau faisait oublier ses m&eacute;rites, chaque fois que l'heure du triomphe
+venait pr&egrave;s de sonner.</p>
+
+<p>L'on pouvait utiliser son g&eacute;nie, abuser de sa bont&eacute; et de son z&egrave;le, mais
+lorsqu'il s'agissait de reconna&icirc;tre ses services ou d'honorer ses
+talents, la voix manquait &agrave; ceux qui devaient &ecirc;tre ses juges et qui,
+n&eacute;anmoins, avaient eu des preuves de sa valeur et de son bon vouloir. La
+conspiration du silence &eacute;tait impitoyable. Les gens qui l'employaient,
+qui l'invitaient, qui le recherchaient, &eacute;taient si impr&eacute;gn&eacute;s du pr&eacute;jug&eacute;
+de race, que pas un mot de louange ou m&ecirc;me de simple reconnaissance ne
+trouvait son chemin jusqu'&agrave; la publicit&eacute;.</p>
+
+<p>Ce n'est pas toutefois le public qu'il faille bl&acirc;mer de cet &eacute;tat de
+choses, car notre musicien a souvent recueilli les applaudissements des
+spectateurs assembl&eacute;s pour entendre ses compositions.</p>
+
+<p>Ceux que nous accusons ici savent qui s'est adress&eacute; &agrave; lui pour
+l'orchestration de vaudevilles, d'op&eacute;ras et autres pi&egrave;ces
+d&eacute;licates,&mdash;t&acirc;che que personne autre n'osait entreprendre. Ils se
+rappelleront comment ce jeune homme au talent sup&eacute;rieur et &agrave; l'&acirc;me
+g&eacute;n&eacute;reuse s'est appliqu&eacute; non seulement &agrave; perfectionner l'arrangement des
+parties musicales qui lui &eacute;taient soumises, mais comment encore il a
+m&ecirc;me ajout&eacute; parfois &agrave; l'&oelig;uvre principale les gracieuses beaut&eacute;s de sa
+propre invention.</p>
+
+<p>Ils ne peuvent pas avoir oubli&eacute; qu'aux jours des repr&eacute;sentations, le
+jeune ma&icirc;tre &eacute;tait pr&eacute;sent, <i>sur invitation</i>, et qu'alors on se
+contentait de le remercier en secret pour les services qu'il avait
+rendus. Ils savent bien que ce jeune ph&eacute;nom&egrave;ne a m&ecirc;me consenti &agrave;
+remplacer en certaines occasions tel et tel directeur musical, afin de
+mieux assurer le succ&egrave;s d'un concert ou d'une repr&eacute;sentation. Ce qui
+signifiait honneur et profit pour les impressarios, tandis qu'autour de
+son nom &agrave; lui on gardait un silence obstin&eacute;.</p>
+
+<p>C'est qu'on ne voulait pas rendre hommage &agrave; un homme de couleur, c'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; porter pr&eacute;judice aux pr&eacute;tentions de race qui gouvernent notre
+soci&eacute;t&eacute;. Faire conna&icirc;tre cet artiste, c'&eacute;tait proclamer sa sup&eacute;riorit&eacute;,
+puisqu'il faisait ce que les autres, dans la crainte de faillir ou
+d'&ecirc;tre critiqu&eacute;s, n'osaient pas m&ecirc;me entreprendre.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait un des deux saxophonistes qu'il y avait alors &agrave; la
+Nouvelle-Orl&eacute;ans. C'&eacute;tait toujours sur lui que l'on comptait surtout,
+mais les soli qu'il eut &agrave; ex&eacute;cuter en diverses occasions ne furent,
+semble-t-il, jamais assez bien rendus pour faire oublier la couleur de
+sa peau.</p>
+
+<p>Qu'on nous permette de raconter un incident qui d&eacute;montre non seulement
+l'&eacute;go&iuml;sme du pr&eacute;jug&eacute;, mais aussi la petitesse de certains caract&egrave;res. Un
+musicien bien connu de cette ville, ayant &agrave; se rendre &agrave; New York pour
+affaires ayant trait &agrave; son art, demanda &agrave; notre jeune homme de se
+charger de cette mission. Il s'agissait de soumettre une composition &agrave;
+un artiste de renom, qui devait en faire la critique. Notre ami accepta
+de faire le voyage et fut re&ccedil;u par le Newyorkais avec la plus exquise
+courtoisie.</p>
+
+<p>Au cours de la conversation, celui-ci critiqua librement certains points
+vuln&eacute;rables de la pi&egrave;ce soumise.</p>
+
+<p>&mdash;Cette composition, dit-il, doit &ecirc;tre refondue d'un bout &agrave; l'autre
+except&eacute; le ballet, qui est parfait. J'&eacute;crirai une lettre &agrave; mon agent, &agrave;
+la Nouvelle-Orl&eacute;ans, et lui donnerai toutes les explications
+n&eacute;cessaires; cette pr&eacute;caution vous &eacute;vitera la peine de vous surcharger
+la m&eacute;moire de trop longs d&eacute;tails.</p>
+
+<p>Le jeune homme fut mis au courant de la teneur de cette lettre, qu'il
+vint remettre &agrave; son destinataire, auteur suppos&eacute; de la composition
+musicale en question. Ce dernier garda un silence de grimaud, sur le
+contenu du message: l'explication en est que le fameux "ballet parfait"
+&eacute;tait bel et bien, la production de notre jeune artiste, et que c'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; lui faire trop d'honneur que de lui communiquer la d&eacute;cision de
+l'homme de New York.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait contre les principes de la Louisiane, que de faire savoir &agrave; un
+homme de couleur que son &oelig;uvre &eacute;tait plus parfaite que celle d'<i>un
+autre</i>.</p>
+
+<p>Si nous tenons cach&eacute; le nom de ce musicien, c'est par un sentiment de
+respect pour la famille &eacute;plor&eacute;e, qui d&eacute;sire ne pas &ecirc;tre troubl&eacute;e dans
+une p&eacute;riode de douleur et de deuil.</p>
+
+<p>Ce fils bien-aim&eacute;, que la nature s'&eacute;tait plu &agrave; combler de ses dons et
+qu'un pouvoir invisible avait d&eacute;velopp&eacute; au plus haut degr&eacute; de
+perfectionnement artistique, s'est s&eacute;par&eacute; de nous, mais en partant, il a
+laiss&eacute; derri&egrave;re lui un rayon lumineux que toutes les haines terrestres
+ne parviendront jamais &agrave; &eacute;teindre.</p>
+
+<p>La puissance du Ciel est au-dessus de l'obscurantisme de la terre.</p>
+
+<p>Dieu a dit: "Que la lumi&egrave;re soit", la lumi&egrave;re fut; et <i>la lumi&egrave;re sera</i>,
+selon Sa sainte et souveraine Volont&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h2>
+
+<p class="c"><b>Nos philanthropes du pass&eacute;.&mdash;Comment le Cr&eacute;ole de couleur sait donner.</b></p>
+
+
+<p class="d"><b>NOS PHILANTHROPES DU PASSE</b></p>
+
+<p class="d"><b>GEORGES-ALC&Egrave;S</b></p>
+
+<p>Voil&agrave; un homme de c&oelig;ur, une de ces natures d'&eacute;lite telles que nous en
+avions dans la premi&egrave;re moiti&eacute; du si&egrave;cle pass&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; parut Alc&egrave;s, un individu poss&eacute;dant ses qualit&eacute;s &eacute;tait
+chose rare dans notre milieu.</p>
+
+<p>M. Georges-Alc&egrave;s &eacute;tait un des plus grands manufacturiers de cigares de
+la Nouvelle-Orl&eacute;ans. Son commerce &eacute;tait tr&egrave;s r&eacute;pandu. Ce succ&egrave;s &eacute;tait d&ucirc;
+&agrave; sa probit&eacute;, &agrave; son &eacute;nergie et &agrave; ses connaissances dans son genre
+d'affaires. Cet homme avait &agrave; son emploi plus de deux cents ouvriers
+d'un bout de l'ann&eacute;e &agrave; l'autre, c'&eacute;taient tous des Cr&eacute;oles de couleur de
+la ville.</p>
+
+<p>Il leur payait de bons gages et s'occupait de leur bien-&ecirc;tre
+g&eacute;n&eacute;ralement.</p>
+
+<p>M. Alc&egrave;s avait con&ccedil;u l'id&eacute;e de faire une famille de ses ouvriers.</p>
+
+<p>Ceux qui travaillaient dans sa fabrique n'avaient qu'&agrave; faire conna&icirc;tre
+leurs besoins, qu'il se donnait aussit&ocirc;t le plaisir de leur fournir les
+fonds d&eacute;sir&eacute;s, et cela sans compter.</p>
+
+<p>Georges-Alc&egrave;s &eacute;tait un p&egrave;re pour ses compatriotes. Il fut abus&eacute; et
+souvent m&ecirc;me vilipend&eacute; par certains caract&egrave;res jaloux, mais comme
+Auguste, il avait tout appris et il voulait "tout oublier". Cet &eacute;tat de
+choses dura plusieurs ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Il arriva toutefois un moment o&ugrave; il e&ucirc;t &agrave; souffrir d'un tel exc&egrave;s
+d'ingratitude, qu'aucun c&oelig;ur sensible n'aurait pu rester indiff&eacute;rent.
+La patience avait cess&eacute; d'&ecirc;tre une vertu, parce que la malveillance
+avait d&eacute;pass&eacute; les bornes.</p>
+
+<p>M. C.... avait ouvert un atelier et faisait concurrence &agrave; M.
+Georges-Alc&egrave;s. Ce nouveau venu, ne trouvant pas sans doute que les
+affaires allaient assez vite, r&eacute;solut de pousser la rivalit&eacute; jusqu'&agrave; la
+ruine de son concurrent, comme fabricant. Il ambitionnait le patronage
+et le prestige dont jouissait Alc&egrave;s, et dans son avidit&eacute;, &eacute;cartant
+toutes convenances, il eut recours aux moyens les plus inf&acirc;mes pour
+arriver &agrave; ses fins.</p>
+
+<p>Il commen&ccedil;a ses op&eacute;rations en embauchant les employ&eacute;s de son rival. Bon
+nombre de ces ouvriers &agrave; l'&acirc;me faible accept&egrave;rent les offres qui leur
+furent faites et se mirent au service de M. C.....</p>
+
+<p>Ces ingrats s'organis&egrave;rent en bandes pour prendre part aux
+d&eacute;monstrations par lesquelles on devait poursuivre cette pers&eacute;cution,
+dont l'objectif &eacute;tait la destruction du commerce de M. Alc&egrave;s.</p>
+
+<p>Des parades ignobles d&eacute;filaient devant la porte de ce dernier, et l&agrave;,
+tous hurlaient comme des b&ecirc;tes fauves ou r&eacute;p&eacute;taient en ch&oelig;ur des
+&eacute;pith&egrave;tes aussi vulgaires qu'insultantes, m&ecirc;me des paroles de
+mal&eacute;diction contre lui et les siens.</p>
+
+<p>Inutile d'ajouter que la plupart des manifestants agissaient sous
+l'influence de la boisson.</p>
+
+<p>Bien plus, on rapporte qu'ils all&egrave;rent jusqu'&agrave; ex&eacute;cuter des marches
+fun&egrave;bres sous le balcon de M. Georges-Alc&egrave;s, accentuant ainsi leur d&eacute;sir
+diabolique de faire tout le mal possible &agrave; leur bienfaiteur, &agrave; cet homme
+qui donnait du pain &agrave; plus de cinquante familles repr&eacute;sent&eacute;es en partie
+dans ces affreuses cohortes.</p>
+
+<p>Dans les rangs de ces gens, M. Alc&egrave;s avait reconnu des figures qui lui
+&eacute;taient famili&egrave;res, des gens qui lui devaient encore des sommes assez
+fortes, ou qui &eacute;taient ses oblig&eacute;s pour des faveurs qu'ils avaient
+re&ccedil;ues de lui.</p>
+
+<p>Ce spectacle de noire ingratitude le blessa si cruellement que, le c&oelig;ur
+navr&eacute;, il r&eacute;solut de se retirer des affaires pour ne plus &ecirc;tre le t&eacute;moin
+ni la victime de ces sc&egrave;nes ignominieuses et criminelles.</p>
+
+<p>Quelque temps apr&egrave;s la guerre civile, il quitta la Nouvelle-Orl&eacute;ans et
+alla se fixer &agrave; New York.</p>
+
+<p>L'ingratitude a de tous temps inspir&eacute; la plus vive r&eacute;pulsion. Si le
+maire de La Riole a &eacute;t&eacute; condamn&eacute; aux fl&eacute;trissures de l'histoire, c'est
+parce qu'il a d&eacute;pos&eacute; contre ses bienfaiteurs.</p>
+
+<p>Les mis&eacute;rables qui ont trahi, insult&eacute; et pers&eacute;cut&eacute; M. Alc&egrave;s, leur ami,
+devraient nous para&icirc;tre &agrave; jamais odieux; et leurs actions ne devraient
+&ecirc;tre rappel&eacute;es &agrave; notre m&eacute;moire que pour recevoir le ch&acirc;timent de notre
+r&eacute;probation.</p>
+
+<p>Parlons toujours de Georges-Alc&egrave;s comme d'un &ecirc;tre sup&eacute;rieur, d'un "homme
+humain", digne des &eacute;loges d'une post&eacute;rit&eacute; reconnaissante.</p>
+
+
+<p class="d"><b>THOMY LAFON ET ARISTIDE MARY</b></p>
+
+<p>Thomy Lafon et Aristide Mary &eacute;taient deux philanthropes bien connus et
+universellement estim&eacute;s.</p>
+
+<p>Lafon a fait ses grandes charit&eacute;s par testament, mais ceci n'emp&ecirc;che pas
+qu'il ait fait beaucoup de bien de son vivant.</p>
+
+<p>On doit &agrave; sa munificence une grande partie des fonds qui ont permis la
+construction de l'Asile Berchmans. L'Asile des Vieillards, rue Tonti, et
+l'Asile des Gar&ccedil;ons, rue Saint-Pierre, proviennent enti&egrave;rement de sa
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;. Le Couvent de la Sainte-Famille a la jouissance de biens
+consid&eacute;rables l&eacute;gu&eacute;s par ce philanthrope.</p>
+
+<p>Thomy Lafon a souvent donn&eacute; des sommes assez consid&eacute;rables pour la
+politique qui avait pour but la d&eacute;fense de nos droits. Il exigeait une
+bonne raison pour justifier ses actions, mais cette pr&eacute;caution n'&eacute;tait
+pas l'effet de l'avarice, puisqu'il donnait toujours quand il s'&eacute;tait
+assur&eacute; de la v&eacute;rit&eacute;. Thomy Lafon se mettait en garde contre l'abus, mais
+il r&eacute;pondait sans h&eacute;sitation &agrave; l'appel de toutes les bonnes causes,
+quand on ne cherchait pas &agrave; le pressurer, comme c'&eacute;tait d'usage en ce
+temps-l&agrave;. Sa philanthropie s'&eacute;tendait &agrave; toutes les classes de la
+soci&eacute;t&eacute;. L'&Eacute;tat, l'Eglise et la Bienfaisance, tous ont re&ccedil;u des
+t&eacute;moignages de ses lib&eacute;ralit&eacute;s, sans &eacute;gard &agrave; la couleur ou &agrave; la race, au
+sexe ou &agrave; l'&acirc;ge. Bien que Lafon f&ucirc;t catholique, il s'occupait plus du
+sort d'un malheureux que de sa religion. Il &eacute;tait modeste autant qu'il
+&eacute;tait g&eacute;n&eacute;reux. Il d&eacute;sirait toujours le silence sur ses &oelig;uvres. C'&eacute;tait
+un v&eacute;ritable philanthrope.</p>
+
+<p>Thomy Lafon est n&eacute; &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans; son p&egrave;re &eacute;tait Fran&ccedil;ais, et sa
+m&egrave;re, Ha&iuml;tienne. Son enfance s'est &eacute;coul&eacute;e dans la pauvret&eacute;, mais en
+grandissant, il s'est fait une position dans le commerce. Plus tard, il
+s'est occup&eacute; de finance.</p>
+
+<p>Dou&eacute; d'un grand jugement et d'une sagacit&eacute; extraordinaire, en peu
+d'ann&eacute;es il avait accumul&eacute; de grands biens. La fortune de Lafon lui
+avait donn&eacute; beaucoup de prestige, de sorte que, s'il a souffert des
+pr&eacute;jug&eacute;s, &ccedil;a n'a &eacute;t&eacute; qu'&agrave; cause de sa nature sensible et sympathique. Il
+se m&ecirc;lait toujours avec les siens. Lafon &eacute;tait si consid&eacute;r&eacute; dans le
+monde des affaires, qu'il avait une chaise &agrave; son service dans toutes les
+Banques de la ville: c'est beaucoup dire.</p>
+
+<p>Lafon &eacute;vitait les extravagances sociales, si communes &agrave; son &eacute;poque: &agrave;
+tel point que, pour bien longtemps, il a pass&eacute; pour un avare des plus
+insensibles.</p>
+
+<p>Cependant, il ne reculait jamais devant les bonnes causes. Lorsqu'il
+s'agissait d'une affaire de charit&eacute; ou de patriotisme, le public pouvait
+compter sur ses contributions. Il a plus donn&eacute; que personne autre dans
+les occasions s&eacute;rieuses.</p>
+
+<p>La population a donc appris &agrave; le conna&icirc;tre par ses bonnes &oelig;uvres. &Agrave; sa
+mort, on a rendu justice &agrave; sa m&eacute;moire en perp&eacute;tuant son nom sous une
+forme ou sous une autre.</p>
+
+<p>Aristide Mary, bien que moins fortun&eacute; que Thomy Lafon, semblait &ecirc;tre
+plus expansif. Lafon donnait m&eacute;thodiquement, Mary donnait sans
+questionner.</p>
+
+<p>Le premier a plus donn&eacute; que le second, mais il fallait le convaincre de
+l'&agrave;-propos. Mary, lui, pr&ecirc;tait l'oreille &agrave; tous les appels; il tendait
+la main &agrave; tous ceux qui demandaient.</p>
+
+<p>Il a aussi laiss&eacute; quelques legs de charit&eacute; par testament.</p>
+
+<p>En-dehors de ses donations particuli&egrave;res, dont il n'est pas possible de
+faire l'&eacute;num&eacute;ration exacte, il n'est pas une grande affaire politique
+qui n'ait obtenu son appui p&eacute;cuniaire, s'il croyait l'entreprise faite
+pour la revendication des droits de l'homme en Louisiane. Par exemple,
+il &eacute;tait homme &agrave; prendre la responsabilit&eacute; d'un proc&egrave;s et &agrave; en supporter
+tous les frais, de la m&ecirc;me fa&ccedil;on qu'il venait au secours de toute une
+famille en d&eacute;tresse qui lui faisait conna&icirc;tre ses besoins.</p>
+
+<p>Le monde disait de Mary qu'il avait toujours "la main droite dans la
+poche", pour signifier qu'il ne refusait jamais de distribuer son argent
+aux n&eacute;cessiteux, dans la mesure de ses moyens. Il donnait pour la
+maladie, pour la mort, pour le malheur, enfin pour toutes les
+circonstances qui se pr&eacute;sentaient.</p>
+
+<p>Mary nous a souvent dit qu'il faisait le bien pour l'amour du bien. Et
+c'&eacute;tait vrai. La preuve en est que, malgr&eacute; les abus et l'ingratitude de
+ses oblig&eacute;s, il a continu&eacute; ses g&eacute;n&eacute;reuses prodigalit&eacute;s jusqu'&agrave; la fin de
+sa vie.</p>
+
+<p>Thomy Lafon et Aristide Mary &eacute;taient deux bienfaiteurs qui m&eacute;ritent
+d'&ecirc;tre plac&eacute;s &agrave; c&ocirc;t&eacute; de M<sup>me</sup> Bernard Couvent.</p>
+
+
+<p class="d"><b>JULIEN DEJOUR</b></p>
+
+<p>Le sujet de cet article &eacute;tait un homme &eacute;minemment respectable, qui s'est
+rendu souverainement utile par ses &oelig;uvres de charit&eacute;.</p>
+
+<p>Julien D&eacute;jour &eacute;tait n&eacute; aux Cayes, Ha&iuml;ti, mais nous le r&eacute;clamons pour
+l'un des n&ocirc;tres, parce qu'il a &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; par une famille louisianaise.</p>
+
+<p>M. Hermog&egrave;ne Raphael est celui qui a amen&eacute; le jeune D&eacute;jour &agrave; la
+Nouvelle-Orl&eacute;ans et qui a pris soin de lui jusqu'&agrave; l'&acirc;ge de majorit&eacute;.</p>
+
+<p>D&eacute;jour a fait un bon usage des bont&eacute;s de M. Raphael, de qui il a appris
+le m&eacute;tier de couvreur en ardoise. Il &eacute;tait excellent ouvrier, nombre de
+ses travaux sont encore l&agrave; pour le d&eacute;montrer. Il faisait tout avec
+conscience et avec art. Mais c'est surtout pour sa bont&eacute; d'&acirc;me que nous
+voulons le rappeler au souvenir de nos compatriotes. Par la beaut&eacute; de
+son caract&egrave;re, Julien D&eacute;jour s'&eacute;tait fait estimer et respecter de tout
+le monde. Il avait des amis dans toutes les classes de la soci&eacute;t&eacute;, tant
+ses qualit&eacute;s de c&oelig;ur &eacute;taient d'un ordre sup&eacute;rieur. Il n'existait pas
+d'homme plus sensible au malheur d'autrui.</p>
+
+<p>[Illustration: M. LAURENT AUGUSTE. Philanthrope, ami intime de l'hon.
+Thomas J. Durant, fondateur du parti r&eacute;publicain en Louisiane.]</p>
+
+<p>Presque tous les jours de sa vie &eacute;taient marqu&eacute;s de quelque acte de
+bienfaisance. Il faisait le bien et gardait le silence, sa main gauche
+ignorait ce que tendait la main droite.</p>
+
+<p>Cet homme g&eacute;n&eacute;reux s'&eacute;tait cr&eacute;&eacute; une position enviable par son travail,
+mais &agrave; mesure qu'il gagnait de l'argent, il le donnait aux malheureux
+qu'il savait &ecirc;tre dans le besoin.</p>
+
+<p>Les blancs, les noirs, les jaunes, tous &eacute;taient les m&ecirc;mes &agrave; ses yeux, et
+tous recevaient de lui des marques de compassion, des secours
+consid&eacute;rables.</p>
+
+<p>Un tel homme ne devrait pas &ecirc;tre oubli&eacute;. Sa m&eacute;moire devrait &eacute;veiller
+chez nous un souvenir touchant. Il m&eacute;rite nos regrets et nos hommages,
+parce qu'il a &eacute;t&eacute; bon jusqu'&agrave; l'innocence, humain jusqu'au sacrifice.
+D&eacute;jour est n&eacute; en 1850, et il a quitt&eacute; ce monde en l'ann&eacute;e 1900: il avait
+donc exactement cinquante ans lorsque "La mort a sur son front fait
+tournoyer sa faux".</p>
+
+
+<p class="d"><b>ALC&Eacute;E LABAT</b></p>
+
+<p>Jamais la population cr&eacute;ole de couleur n'a eu un homme plus aimable et
+plus sympathique que Alc&eacute;e Labat.</p>
+
+<p>Cette bonne nature partageait tous les malheurs de la famille cr&eacute;ole
+dans la mortalit&eacute; et dans la maladie, ainsi que dans les souffrances
+morales, si terribles et si multipli&eacute;es dans notre centre. Sa bourse et
+ses services personnels &eacute;taient toujours &agrave; la disposition du public.</p>
+
+<p>Labat a assist&eacute; bien des pauvres, auxquels il donnait des secours
+d'argent tant que ces malheureux se trouvaient dans le besoin; et il le
+faisait sans ostentation.</p>
+
+<p>Les particuliers comme les soci&eacute;t&eacute;s ont souvenance de ses bienfaits.
+Aussi, le nom d'Alc&eacute;e Labat est-il connu de tout le monde. Chacun rend
+justice &agrave; son caract&egrave;re et &agrave; la fa&ccedil;on g&eacute;n&eacute;reuse dont il distribuait ses
+bonnes &oelig;uvres.</p>
+
+<p>Alc&eacute;e Labat &eacute;tait membre du Comit&eacute; des Citoyens, et ses associ&eacute;s peuvent
+t&eacute;moigner de son z&egrave;le et de ses lib&eacute;ralit&eacute;s, lorsqu'il s'agissait
+d'appuyer la cause commune. Labat s'est signal&eacute; surtout dans les proc&egrave;s
+que le Comit&eacute; eut &agrave; soutenir contre les abus l&eacute;gislatifs de 1890.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; la mort, ce brave homme a conserv&eacute; l'estime et le respect de ses
+concitoyens.</p>
+
+<p>M. Labat a laiss&eacute; des fils: ces derniers ont bonne raison d'&ecirc;tre fiers
+de leur p&egrave;re, dont les vertus et les services rendus ne devraient &ecirc;tre
+jamais oubli&eacute;s.</p>
+
+<p>Les gens qui sont venus en contact avec lui peuvent parler de sa
+politesse autant que de sa sensibilit&eacute;.</p>
+
+<p>Jamais une parole ne sortait de sa bouche pour offenser autrui. Ses
+mani&egrave;res &eacute;taient affables, et sa mine, quoique r&eacute;serv&eacute;e, n'avait rien de
+d&eacute;daigneux. D&eacute;marche, physionomie, parole: tout annon&ccedil;ait chez Labat le
+parfait gentilhomme.</p>
+
+<p>Honn&ecirc;te jusqu'au scrupule, Alc&eacute;e Labat ne laissait jamais de doute sur
+la rectitude de ses intentions. Jaloux de son honneur, il mettait tous
+ses soins &agrave; se faire voir en pleine lumi&egrave;re, dans tous ses rapports avec
+ses semblables.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait l'esclave de ses promesses et il remplissait ses engagements
+avec la plus exacte fid&eacute;lit&eacute;. Dans la transaction de ses affaires, il
+apportait un soin m&eacute;ticuleux et une scrupuleuse probit&eacute;.</p>
+
+<p>Labat &eacute;tait un des meilleurs soutiens du journal <i>The Crusader</i> publi&eacute;
+ici &agrave; la fin du si&egrave;cle dernier: ses contributions &agrave; l'entretien de cette
+feuille &eacute;taient d'une importance &agrave; &ecirc;tre fort pris&eacute;e.</p>
+
+<p>Sa mort a caus&eacute; de profonds regrets: ce que nous comprenons facilement,
+car sa pr&eacute;sence parmi les n&ocirc;tres signifiait un appui pour les bonnes
+causes, un ami pour l'indigent, un d&eacute;fenseur pour l'opprim&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h2>
+
+<p><b>Les femmes cr&eacute;oles.&mdash;Dans les sanctuaires catholiques.&mdash;La g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de
+M<sup>me</sup> Bernard Couvent</b>.</p>
+
+
+<p class="d"><b>LES FEMMES CREOLES</b></p>
+
+<p>La plupart des femmes de la population cr&eacute;ole se recommandaient, par
+leur pi&eacute;t&eacute; et leur amour du bien.</p>
+
+<p>Elles n'employaient jamais de gardes-malades, et n'envoyaient pas non
+plus leurs malades &agrave; l'h&ocirc;pital. Elles soignaient elles-m&ecirc;mes leurs
+parents et leurs amis et les secouraient dans le besoin.</p>
+
+<p>Au commencement du si&egrave;cle pass&eacute;, les femmes de couleur ne m&eacute;nageaient
+pas leur aide aux &eacute;glises. Peu &agrave; peu, toutefois, on les ostracisa des
+sanctuaires et aujourd'hui, c'est &agrave; peine si un seul cur&eacute; de ce dioc&egrave;se
+serait pr&ecirc;t &agrave; admettre qu'elles ont de fait &eacute;t&eacute;, autrefois, de quelque
+service &agrave; ses devanciers. On garde au moins le silence sur ce point.
+Plusieurs de nos femmes ont laiss&eacute; des biens &agrave; l'Eglise, mais ces actes
+g&eacute;n&eacute;reux sont tomb&eacute;s dans l'oubli. Ceci soit dit sans amertume.</p>
+
+<p>N'importe, il y a eu plus d'une V&eacute;ronique dans la population de
+couleur, et nous le savons. Il n'y avait pas chez nous de mendiants,
+parce que les femmes cr&eacute;oles nourrissaient les pauvres; en m&ecirc;me temps,
+elles faisaient na&icirc;tre dans l'&acirc;me de leurs prot&eacute;g&eacute;s un certain degr&eacute; de
+fiert&eacute;, et elles les affermissaient dans la foi chr&eacute;tienne,
+qu'elles-m&ecirc;mes professaient avec tant de ferveur.</p>
+
+<p>Douces, charitables et pieuses, elles prenaient ainsi soin du corps et
+de l'&acirc;me de nos indigents, qu'elles exhortaient constamment &agrave; supporter
+leur sort avec r&eacute;signation. La religion catholique leur avait inculqu&eacute;
+des principes de vertu, d'amour de Dieu et du prochain: ces principes
+animaient toutes leurs actions.</p>
+
+<p>L'on peut encore dire, &agrave; leur louange, qu'elles soignaient les malades
+avec art, et qu'&agrave; leur vigilance infatigable on a souvent attribu&eacute; les
+r&eacute;sultats les plus heureux.</p>
+
+<p>Leur exp&eacute;rience &eacute;tait appr&eacute;ci&eacute;e et utilis&eacute;e par des milliers de
+m&eacute;decins. Ces hommes de la science s'en rapportaient souvent &agrave; leur
+jugement et suivaient leurs avis dans bien des cas notoirement s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>Avant l'introduction des mesures sanitaires telles qu'elles existent
+aujourd'hui dans notre ville, les &eacute;pid&eacute;mies &eacute;taient fr&eacute;quentes; elles
+s'attaquaient surtout aux &eacute;trangers qu'elles d&eacute;cimaient rapidement.</p>
+
+<p>Ce qui augmentait le malheur de ces afflig&eacute;s, c'est que les h&ocirc;pitaux
+n'&eacute;taient ni assez riches ni assez nombreux pour les accommoder. Il
+fallait donc d&eacute;pendre de la bonne volont&eacute; des personnes charitables.</p>
+
+<p>Ces <i>femmes traiteuses</i>, comme on les nommait alors, prenaient charge
+des malades, les soignaient jusqu'au r&eacute;tablissement ou bien jusqu'&agrave; la
+mort: quelquefois elles &eacute;taient r&eacute;tribu&eacute;es pour leurs services, mais en
+maintes occasions, elles avaient donn&eacute; leur temps, leurs veilles et leur
+secours pour l'amour de Dieu, sans espoir de r&eacute;compense.</p>
+
+<p>La femme cr&eacute;ole &eacute;tait aussi chaste, aussi pure, dans son r&eacute;duit ou dans
+son infortune, que sa s&oelig;ur plus fortun&eacute;e vivant dans l'&eacute;talage le plus
+extravagant de l'opulence.</p>
+
+<p>Le faste n'&eacute;tait pas n&eacute;cessaire pour faire ressortir l'&eacute;clat de ce
+caract&egrave;re si fortement tremp&eacute; dans la religion et la vertu.</p>
+
+<p>S'il est des esprits, aujourd'hui, assez vils pour tenter de salir la
+m&eacute;moire de ces nobles cr&eacute;atures, qu'ils cherchent &agrave; ravaler au niveau de
+la brute, nous en appellerons de cette injustice au tribunal de
+l'histoire qui fut, en tout temps et dans tous les pays, le vengeur du
+m&eacute;rite et de l'innocence.</p>
+
+<p>Les fastes de l'Histoire et les fastes de l'Eglise diront ce que les
+pr&eacute;jug&eacute;s et les haines du pr&eacute;sent essaient d'ensevelir dans l'oubli.</p>
+
+<p>La femme cr&eacute;ole de couleur a su &eacute;tudier, r&eacute;fl&eacute;chir, prier; elle a &eacute;t&eacute;
+g&eacute;n&eacute;reuse, secourable et pieuse. Sa vertu, sa charit&eacute; et sa constance ne
+peuvent &ecirc;tre mises en doute, elles resteront toujours ses plus beaux
+ornements.</p>
+
+<p>Nombre de nos filles, autrefois, &eacute;lev&eacute;es dans les couvents, devenaient
+des z&eacute;latrices et des S&oelig;urs de Charit&eacute;.</p>
+
+<p>Les autres faisaient de vertueuses m&egrave;res de familles, qui ont dot&eacute; la
+Louisiane de cette belle race cr&eacute;ole connue par ses talents. Cette race
+nous a fourni des inventeurs, des sculpteurs, des peintres, des po&egrave;tes,
+des litt&eacute;rateurs, des professeurs, des commer&ccedil;ants, des planteurs et des
+artisans habiles, tous hommes d'une valeur morale manifestement
+sup&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Ces excellentes cr&eacute;atures occupent donc une place unique dans nos
+traditions. Ajoutons que les familles leur confiaient souvent
+l'&eacute;ducation morale de leurs enfants.</p>
+
+<p>Au nombre des femmes cr&eacute;oles les plus remarquables il faut mentionner
+Mademoiselle Henriette Delile.</p>
+
+<p>Cette sainte femme a consacr&eacute; toute sa vie &agrave; l'accomplissement de bonnes
+&oelig;uvres.</p>
+
+<p>Pieuse comme M<sup>me</sup> Couvent, sa pens&eacute;e visait toujours &agrave; soulager le
+sort de ses semblables.</p>
+
+<p>&Agrave; part sa pr&eacute;cieuse coop&eacute;ration &agrave; l'&eacute;tablissement de plusieurs &eacute;glises
+de la Nouvelle-Orl&eacute;ans, Melle Delile &eacute;tait encore connue par ses actes
+de chaque jour comme consolatrice des afflig&eacute;s. Elle fut la fondatrice
+de la Soci&eacute;t&eacute; de la Sainte-Famille, dont elle fut aussi la premi&egrave;re M&egrave;re
+Sup&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Cette soci&eacute;t&eacute; ayant fait appel &agrave; M. Fran&ccedil;ois Lacroix, ce riche
+compatriote fit pour elle l'achat d'un terrain situ&eacute; dans l'avenue
+Saint-Bernard, et sur lequel on &eacute;leva un superbe &eacute;difice auquel on a
+donn&eacute; le nom d'Hospice de la Sainte-Famille. Dans cet Hospice, la
+population avait pour habitude de loger ses veuves laiss&eacute;es sans asile,
+ou celles qui voulaient se retirer du monde pour vivre dans la
+tranquillit&eacute; et dans l'isolement.</p>
+
+<p>Cette Soci&eacute;t&eacute; fut, pour ainsi dire le noyau de la <i>Sainte Famille</i>
+d'aujourd'hui, que nous connaissons tous et qui n'oublie certes pas la
+m&eacute;moire d'Henriette Delile, cr&eacute;atrice du groupe primitif dont l'origine
+remonte &agrave; 1840, ou m&ecirc;me plus haut.</p>
+
+<p>Melle Henriette Delile, M<sup>me</sup> Bernard Couvent, M<sup>me</sup> Fran&ccedil;ois Lacroix
+&eacute;taient &agrave; la t&ecirc;te d'une propagande toute de charit&eacute; dont le but &eacute;tait de
+nourrir, de loger et de soigner les n&eacute;cessiteux de la population cr&eacute;ole,
+sans autre motif que l'amour du prochain. Appliquons ici la pens&eacute;e du
+po&egrave;te fran&ccedil;ais, et souhaitons que,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">"Les &eacute;chos n'auront pas oubli&eacute; <i>ces</i> grands noms".<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Mademoiselle Henriette Delile est morte le 17 novembre 1862, &agrave; l'&acirc;ge de
+50 ans.</p>
+
+
+<p class="d"><b>M<sup>me</sup> L. R. LAMOTTE</b></p>
+
+<p>La population cr&eacute;ole r&eacute;clame comme une de ses gloires litt&eacute;raires M<sup>me</sup>
+Louisa Lamotte.</p>
+
+<p>Cette femme, si bien connue par son &eacute;rudition, par les grands services
+qu'elle a rendus &agrave; la cause de l'&eacute;ducation et, notamment, par sa
+position comme directrice du Coll&egrave;ge de Jeunes Filles d'Abbeville,
+France, a re&ccedil;u les Palmes Acad&eacute;miques, quelques ann&eacute;es avant sa mort.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Lamotte s'est constamment distingu&eacute;e dans sa longue carri&egrave;re de
+quarante ann&eacute;es pass&eacute;es dans l'enseignement, &agrave; Paris et ailleurs.</p>
+
+<p>Le fait qu'elle a &eacute;t&eacute; d&eacute;cor&eacute;e par des soci&eacute;t&eacute;s savantes de l'Europe est
+un titre puissant &agrave; la consid&eacute;ration toute particuli&egrave;re que nous
+accordons &agrave; sa m&eacute;moire.</p>
+
+<p>Dans son cas au moins, on constate que les t&ecirc;tes dirigeantes de la
+France n'ont pas &eacute;t&eacute; les seules &agrave; reconna&icirc;tre ses m&eacute;rites.</p>
+
+<p>L'<i>Abeille</i> de la Nouvelle-Orl&eacute;ans, &agrave; laquelle M<sup>me</sup> Lamotte a
+collabor&eacute;, n'a pas manqu&eacute; d'exprimer ses profonds regrets, lorsque la
+mort est venue la frapper, en 1907.</p>
+
+<p>Voici les r&eacute;flexions de ce journal:</p>
+
+
+<p class="d"><b>MEMENTO</b></p>
+
+<p>"Nous apprenons, non sans en &ecirc;tre profond&eacute;ment attrist&eacute;, la mort d'une
+femme que nous tenions en la plus respectueuse estime, d'une femme qui,
+longtemps, nous honora de sa collaboration et qui, depuis de longs mois,
+&eacute;tait retenue captive chez elle par une sant&eacute; chancelante, Madame Louisa
+Lamotte.</p>
+
+<p>"Nous ne connaissons pas les circonstances qui ont entour&eacute; la mort de
+l'excellente femme; mais nous avons l'assurance qu'elle n'aura &eacute;prouv&eacute;
+aucune terreur &agrave; l'approche de la mort, tant &eacute;tait tranquille et sereine
+toujours sa conscience.</p>
+
+<p>"Madame Lamotte est n&eacute;e &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans, mais elle avait &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute;e en France, o&ugrave; la plus grande partie de son existence s'&eacute;tait
+&eacute;coul&eacute;e. Elle avait &eacute;t&eacute; appel&eacute;e &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans par ses int&eacute;r&ecirc;ts,
+et c'est en y consacrant tous ses soins qu'elle a succomb&eacute; &agrave;
+l'&eacute;puisement de ses forces.</p>
+
+<p>"Madame Lamotte avait eu &agrave; Paris la direction d'une maison d'&eacute;ducation
+de jeunes filles, et avait fond&eacute; dans la grande Capitale une <i>Revue</i>
+qu'elle r&eacute;digeait avec talent.</p>
+
+<p>"Le Gouvernement reconnut son m&eacute;rite, et la d&eacute;cora des Palmes
+Acad&eacute;miques.</p>
+
+<p>"Jamais, dans ses causeries toujours int&eacute;ressantes, ne faisait-elle
+&eacute;talage de son savoir de son &eacute;rudition, trop humble, trop modeste
+&eacute;tait-elle pour cela: jamais non plus, n'y manquait-elle de
+bienveillance.</p>
+
+<p>"Son tr&egrave;s ardent d&eacute;sir &eacute;tait de retourner en France, d'y aller reprendre
+ses relations trop longtemps interrompues, de se rapprocher enfin du
+seul &ecirc;tre cher qui lui rest&acirc;t, une fille. Elle est morte en plein r&ecirc;ve;
+et bien doux aura &eacute;t&eacute; son r&eacute;veil dans le Grand Au-del&agrave;, si le juste y
+re&ccedil;oit sa r&eacute;compense."</p>
+
+
+<p class="d"><b>VIRGINIE GIRODEAU</b></p>
+
+<p>On a beaucoup parl&eacute; de Virginie Girodeau, mais il nous manque des
+renseignements pr&eacute;cis &agrave; l'&eacute;gard de cette femme.</p>
+
+<p>Tout ce que nous apprenons, c'est qu'elle a jou&eacute; sur la sc&egrave;ne th&eacute;&acirc;trale
+&agrave; l'&eacute;poque d'Armand Lanusse et Edmond Orso, et qu'elle excellait dans la
+trag&eacute;die.</p>
+
+<p>Nous ne savons rien de son enfance, comment elle a &eacute;t&eacute; instruite dans sa
+jeunesse.</p>
+
+<p>L'on pr&eacute;tend que Melle Virginie s'est perfectionn&eacute;e dans son art sous la
+direction de M. Perenn&egrave;s, c&eacute;l&egrave;bre professeur fran&ccedil;ais du si&egrave;cle pass&eacute;.</p>
+
+<p>En tout cas, elle a laiss&eacute; une grande r&eacute;putation comme trag&eacute;dienne. Le
+fait est que notre public bien inform&eacute; lui accorde une place unique dans
+l'histoire de notre th&eacute;&acirc;tre d'amateurs. Elle a brill&eacute; surtout au Th&eacute;&acirc;tre
+de la Renaissance.</p>
+
+<p>&Agrave; ce titre, elle a droit de voir son nom l&eacute;gu&eacute; &agrave; la post&eacute;rit&eacute; et entour&eacute;
+de tous les &eacute;gards dus &agrave; son m&eacute;rite reconnu. D'ailleurs, le but de cet
+ouvrage &eacute;tant de faire ressortir les qualit&eacute;s et les vertus par
+lesquelles s'est signal&eacute;e notre petite population, surtout dans les
+temps obscurs de l'esclavage, un seul trait, s'il est bien tranch&eacute;,
+trouve ici sa large place.</p>
+
+<p>C'est pourquoi nous pla&ccedil;ons M<sup>me</sup> Virginie Girodeau parmi nos
+personnalit&eacute;s remarquables dont la gloire est digne d'&ecirc;tre rem&eacute;mor&eacute;e:
+faire le silence sur ce nom serait encourager l'oubli du devoir.</p>
+
+
+<p class="d"><b>M<sup>me</sup> Veuve BERNARD COUVENT</b></p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Couvent, une femme noire africaine, fut peut-&ecirc;tre esclave dans sa
+jeunesse. Elle a v&eacute;cu &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans et a laiss&eacute; un legs qui a
+produit de merveilleux r&eacute;sultats.</p>
+
+<p>La g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de M<sup>me</sup> Couvent eut d&ucirc; attirer l'attention; il y a donc
+lieu de s'&eacute;tonner qu'aucun de ses contemporains n'ait m&ecirc;me song&eacute; &agrave; faire
+mention de son nom.</p>
+
+<p>Il est un fait ind&eacute;niable: c'est que M<sup>me</sup> Couvent a &eacute;t&eacute; la premi&egrave;re,
+parmi nous, &agrave; donner l'exemple d'une charit&eacute; &eacute;clair&eacute;e, et pour longtemps
+elle &eacute;tait la seule &agrave; jouir de cette distinction. Son attitude sur la
+question de l'&eacute;ducation a &eacute;t&eacute; une r&eacute;elle censure des gens riches de son
+&eacute;poque.</p>
+
+<p>Nous avons tr&egrave;s peu de renseignements sur M<sup>me</sup> Couvent. Le monde
+parlait souvent de cette vieille dame, de sa pi&eacute;t&eacute; et de son caract&egrave;re
+charitable, mais de sa naissance, on ne connaissait rien. On pr&eacute;tend
+qu'elle avait vu le jour en Afrique.</p>
+
+<p>Vers l'ann&eacute;e 1832, cette femme chr&eacute;tienne laissa par testament plusieurs
+petites maisons, en vue de la fondation d'un &eacute;tablissement destin&eacute; &agrave;
+l'instruction des orphelins catholiques indigents du 3<sup>&egrave;me</sup> District.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t qu'elle est morte vers l'ann&eacute;e 1836; mais ses derni&egrave;res
+volont&eacute;s, quant &agrave; sa donation aux orphelins, ne furent ex&eacute;cut&eacute;es qu'en
+1848, c'est-&agrave;-dire douze ans plus tard.</p>
+
+<p>Une soci&eacute;t&eacute; s'&eacute;tait form&eacute;e &agrave; cette &eacute;poque et avait demand&eacute; compte de ces
+biens &agrave; celui qui en avait la gestion.</p>
+
+<p>En temps et lieu, ce dernier dut les restituer et c'est de ce r&egrave;glement
+qu'est sorti l'&eacute;tablissement de la premi&egrave;re &Eacute;cole des Orphelins de
+Couleur du 3<sup>&egrave;me</sup> District de la Nouvelle-Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>Une des propri&eacute;t&eacute;s ci-dessus mentionn&eacute;es &eacute;tait situ&eacute;e &agrave; l'angle des rues
+Union et des Grands Hommes. C'est dans cette maison que, pour la
+premi&egrave;re fois, on ouvrit une classe, sous les auspices du Bureau des
+Directeurs organis&eacute; dans le but de faire respecter les dispositions
+testamentaires de M<sup>me</sup> Couvent.</p>
+
+<p>Dans le testament, il &eacute;tait pr&eacute;vu que l'&eacute;cole devait &ecirc;tre plac&eacute;e sous la
+surveillance du clerg&eacute; catholique.</p>
+
+<p>C'est en vertu de cette clause que l'abb&eacute; Manchaut, directeur spirituel
+de M<sup>me</sup> Couvent, s'occupa de ce legs particulier et se fit un devoir
+de le conserver aux orphelins catholiques.</p>
+
+<p>Ce bon cur&eacute;, s'&eacute;tant aper&ccedil;u de la n&eacute;gligence qu'on mettait &agrave; faire
+ex&eacute;cuter les volont&eacute;s de la d&eacute;funte, se d&eacute;cida &agrave; intervenir.</p>
+
+<p>Son premier soin fut d'int&eacute;resser M. Fran&ccedil;ois Lacroix, homme d'un
+caract&egrave;re excentrique mais d'une grandeur d'&acirc;me admirable. M. Lacroix, &agrave;
+son tour, sans perdre de temps, s'assura le concours de quelques uns de
+ses amis. Au moyen de foires, de contributions, etc., ces hommes ont
+non-seulement aid&eacute; &agrave; assurer les titres des propri&eacute;t&eacute;s, mais ils ont
+encore achet&eacute; d'autres terrains, qu'ils ont ajout&eacute;s aux biens donn&eacute;s par
+M<sup>me</sup> Couvent.</p>
+
+<p>Sur un de ces terrains, ces patriotes ont fait &eacute;riger un magnifique
+&eacute;difice, et c'est ainsi que nous avons eu une grande &eacute;cole, pr&eacute;sid&eacute;e par
+cinq ou six professeurs enseignant dans les deux langues, fran&ccedil;aise et
+anglaise. Les &eacute;l&egrave;ves &eacute;taient des deux sexes et venaient de toutes les
+sections de la ville.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re institutrice se nommait F&eacute;licie Cailloux. C'&eacute;tait une femme
+de couleur, d'une haute intelligence, respectable et pieuse.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s elle, lorsqu'on eut chang&eacute; l'emplacement de l'&eacute;cole et commenc&eacute; &agrave;
+construire sur une plus grande &eacute;chelle, on eut successivement comme
+instituteurs MM. Lanusse, Lavigne, Sna&euml;r, Questy, Christophe, Reyn&egrave;s,
+Lainez, Sent-Manat, Camps, Vigers, Duhart, Tr&eacute;vigne, M<sup>mes</sup> Th&eacute;zan et
+Populus, et quelques autres dont les noms nous &eacute;chappent.</p>
+
+<p>Depuis, MM. Lafon, Mary et quelques autres personnes ont ajout&eacute; aux
+biens laiss&eacute;s par M<sup>me</sup> Couvent, qui se sont encore augment&eacute;s des
+contributions de Fran&ccedil;ois Lacroix et de ses compagnons.</p>
+
+<p>Pendant quelques ann&eacute;es, avant la guerre de 1861, les directeurs ont
+quelquefois obtenu des dons de la L&eacute;gislature d'&Eacute;tat et de la
+Municipalit&eacute; de la Nouvelle-Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>L'importance de cette institution vient de ce qu'elle &eacute;tait la meilleure
+&eacute;cole &agrave; fr&eacute;quenter, du temps de l'esclavage.</p>
+
+<p>Tous les ma&icirc;tres &eacute;taient des hommes de couleur, par cons&eacute;quent, ils
+faisaient entrer la sympathie dans leurs rapports avec les enfants
+confi&eacute;s &agrave; leur charge.</p>
+
+<p>Ces derniers recevaient l&agrave; la formation intellectuelle, religieuse et
+morale.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Couvent n'avait pas d'instruction, mais elle avait l'&acirc;me
+sensible; elle a eu compassion de ces petits enfants condamn&eacute;s &agrave; vivre
+sans les avantages de l'&eacute;ducation, dans un milieu indiff&eacute;rent, sinon
+hostile, au sort d'une classe &eacute;prouv&eacute;e.</p>
+
+<p>Aid&eacute;e, sans doute, des conseils de son directeur spirituel, elle a sans
+h&eacute;siter affect&eacute; tous ses biens au profit des infortun&eacute;s, au soin de
+leurs intelligences, &agrave; la seule fin de les sauver des dangers de
+l'ignorance.</p>
+
+<p>Ses g&eacute;n&eacute;reuses donations &eacute;taient faites aux temps difficiles de
+l'esclavage.</p>
+
+<p>&Ccedil;a &eacute;t&eacute; une faute grave, bien grave, de la part de ses contemporains, que
+d'avoir n&eacute;glig&eacute; de nous transmettre des d&eacute;tails pr&eacute;cis sur l'histoire de
+cette g&eacute;n&eacute;reuse cr&eacute;ature.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Couvent a d&ucirc; &ecirc;tre bien pieuse, bien recommandable, puisque l'abb&eacute;
+Manchaut s'est impos&eacute; la t&acirc;che de la diriger, de la conseiller et de la
+faire conna&icirc;tre aux amis de l'&eacute;ducation de 1848.</p>
+
+<p>C'est gr&acirc;ce &agrave; la sollicitude in&eacute;puisable de ce pr&ecirc;tre, &agrave; son minist&egrave;re
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, que M<sup>me</sup> Couvent fut enfin connue, que son legs fut
+recouvr&eacute; et affect&eacute; &agrave; sa premi&egrave;re destination.</p>
+
+<p>Il est juste de mentionner ces faits, non seulement pour l'histoire,
+mais encore pour payer un tribut de reconnaissance &agrave; la bienveillance, &agrave;
+la charit&eacute; de ce saint homme qui fait tant honneur &agrave; l'Eglise
+catholique.</p>
+
+<p>Sans le secours de ce serviteur de Dieu, la population serait rest&eacute;e
+dans une ignorance compl&egrave;te &agrave; l'&eacute;gard de M<sup>me</sup> Couvent, de ce qu'elle
+&eacute;tait, de ce qu'elle avait fait et de la mani&egrave;re qu'elle avait v&eacute;cu.
+L'existence de M<sup>me</sup> Couvent a valu &agrave; la population une longue suite de
+secours intellectuels et moraux qui lui ont &eacute;t&eacute; prodigu&eacute;s, plus tard,
+sous la direction de ma&icirc;tres consciencieux.</p>
+
+<p>Nous ne dirons pas que les &eacute;crivains du temps de M<sup>me</sup> Couvent l'ont
+m&eacute;connue. &Agrave; l'&eacute;poque, il n'&eacute;tait pas facile d'obtenir l'impression des
+manuscrits; comme pareille chose devait se faire au moyen de
+contributions, il peut bien &ecirc;tre arriv&eacute; &agrave; nos compatriotes d'avoir
+oubli&eacute; cette femme de bien, comme &ccedil;'a &eacute;t&eacute; le cas pour d'autres.</p>
+
+<p>Les choses se passaient en petit comit&eacute;. Les gens de la m&ecirc;me vocation ou
+de la m&ecirc;me inclination se r&eacute;unissaient en cercle priv&eacute;, o&ugrave; les go&ucirc;ts de
+ce milieu particulier &eacute;taient seuls consid&eacute;r&eacute;s.</p>
+
+<p>Parmi les &eacute;l&egrave;ves qui sont sortis de l'Institution des Orphelins
+Indigents, l'on peut citer des &eacute;crivains, des po&egrave;tes, des artistes, tous
+des gens d'une conduite exemplaire et d'un m&eacute;rite appr&eacute;ciable, souvent
+sup&eacute;rieur.</p>
+
+<p>On dit qu'il faut toujours remonter &agrave; la source des choses.</p>
+
+<p>Conform&eacute;ment &agrave; ce principe, tout ce que la population cr&eacute;ole a tir&eacute; de
+bien de l'&Eacute;cole des Orphelins, elle le doit donc &agrave; la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de
+cette femme africaine: Veuve Bernard Couvent.</p>
+
+<p>Avant elle, il existait des &eacute;coles dans notre ville, mais la classe
+pauvre ne pouvait les fr&eacute;quenter.</p>
+
+<p>&Agrave; l'Institution fond&eacute;e par les g&eacute;n&eacute;reuses dispositions de M<sup>me</sup>
+Couvent, les enfants &eacute;taient instruits &agrave; un prix tr&egrave;s r&eacute;duit; les
+orphelins l'&eacute;taient gratuitement.</p>
+
+<p>La contribution mensuelle ne d&eacute;passait jamais cinquante sous; et pour
+cette modique somme d'une demi-piastre par mois, souvent l'enfant
+faisait usage de livres que l'&eacute;cole lui fournissait, quand les parents
+&eacute;taient dans l'impossibilit&eacute; de les acheter.</p>
+
+<p>Citons ici un trait digne d'attention:</p>
+
+<p>Tous les ans, le jour de la Toussaint, la direction organisait une qu&ecirc;te
+au b&eacute;n&eacute;fice de l'&Eacute;cole. On pla&ccedil;ait &agrave; la porte du cimeti&egrave;re deux plateaux
+destin&eacute;s &agrave; recevoir les offrandes des passants. Ces plateaux &eacute;taient
+gard&eacute;s par des orphelins choisis &agrave; cet effet par les directeurs.</p>
+
+<p>Il fut un temps o&ugrave; les sommes recueillies par ce moyen &eacute;taient
+consid&eacute;rables. Elles &eacute;taient affect&eacute;es aux diverses d&eacute;penses de
+l'Institution.</p>
+
+<p>Il est d'usage de faire dire une messe tous les ans pour le repos de
+l'&acirc;me de la bonne Veuve. L'entretien de sa tombe, situ&eacute;e dans le dernier
+cimeti&egrave;re de l'avenue Claiborne, s'effectue aux frais de la Direction.</p>
+
+<p>Dans ces derni&egrave;res ann&eacute;es, on a fait confectionner une plaque
+comm&eacute;morative rappelant la m&eacute;moire de M<sup>me</sup> Couvent et faisant
+conna&icirc;tre son &oelig;uvre. Cette plaque est plac&eacute;e &agrave; l'&eacute;cole dont on lui doit
+la fondation.</p>
+
+<p>Le devoir de la population cr&eacute;ole de couleur serait de lui &eacute;lever un
+monument beaucoup plus digne encore.</p>
+
+<p>Il est de notre temps d'honorer la m&eacute;moire des morts en organisant des
+soci&eacute;t&eacute;s comm&eacute;moratives.</p>
+
+<p>Il faut des c&eacute;l&eacute;brations &eacute;clatantes pour rendre justice aux bienfaiteurs
+disparus. Aujourd'hui que nous avons parmi nous plusieurs philanthropes,
+nous pourrions les rallier tous dans ce but en un seul et m&ecirc;me groupe.</p>
+
+<p>Que l'avenir ne nous adresse pas les reproches que nous adressons &agrave; nos
+pr&eacute;d&eacute;cesseurs, surtout lorsque l'esprit de notre &eacute;poque nous exhorte &agrave;
+la glorification du bien accompli.</p>
+
+<p>Les noms de Veuve Bernard Couvent, de Thomy Lafon, d'Aristide Mary
+devraient &ecirc;tre &agrave; jamais honor&eacute;s. Ces noms devraient &ecirc;tre gard&eacute;s bien
+vivants dans le souvenir de la population par des manifestations dignes
+d'eux et des grandes actions qu'ils nous rappellent.</p>
+
+<p>Durant la p&eacute;riode de Reconstruction, les enfants de couleur
+fr&eacute;quentaient surtout les &eacute;coles de l'&Eacute;tat, ouvertes &agrave; tous
+indistinctement. L'Institution Couvent fut donc n&eacute;glig&eacute;e et presque
+d&eacute;sert&eacute;e. &Agrave; tel point que, en 1881, elle se trouvait &agrave; deux doigts de la
+ruine. Une mauvaise administration, pendant les quelques ann&eacute;es
+pr&eacute;c&eacute;dentes, avait de plus aid&eacute; &agrave; sa d&eacute;ch&eacute;ance.</p>
+
+<p>C'est alors que quelques patriotes se r&eacute;unirent encore et entreprirent
+de rendre &agrave; cette &eacute;cole tout son ancien prestige. La t&acirc;che, certes,
+&eacute;tait ardue, mais ces vaillants Cr&eacute;oles s'y d&eacute;vou&egrave;rent corps et &acirc;me et
+vainquirent tous les obstacles. Cette patriotique et g&eacute;n&eacute;reuse phalange
+qu'on a vu figurer dans l'&oelig;uvre de la r&eacute;&eacute;dification se composait de
+douze citoyens dont voici les noms:</p>
+
+<p>Arthur Est&egrave;ves, Eug&egrave;ne Luscy, No&euml;l Bacchus, Nelson Fouch&eacute;, Armand
+Duhart, J. S. Gautier, P. A. Desdunes, Donatien D&eacute;ruis&eacute;, Charles
+Charbonnet, Philippe Michel, Clovis Gallaud, R. L. Desdunes.</p>
+
+<p>De ces douze hommes qui ont form&eacute; le Bureau des Directeurs en 1884, neuf
+sont couch&eacute;s dans le silence de la tombe.</p>
+
+<p>Par leur probit&eacute; et leur d&eacute;vouement, ces Cr&eacute;oles ralli&egrave;rent la
+population autour d'eux, et c'est ainsi qu'ils purent inaugurer pour
+l'Institution une &egrave;re nouvelle de prosp&eacute;rit&eacute; et d'ind&eacute;pendance.</p>
+
+<p>Il avait &eacute;t&eacute; question, pendant un moment, de convertir cette derni&egrave;re en
+couvent. Telle &eacute;tait la d&eacute;cision prise par le Clerg&eacute; catholique, en vue
+du fait que l'Institution avait depuis longtemps chang&eacute; ses conditions
+d'enseignement, ne remplissant plus, par cons&eacute;quent, les v&oelig;ux de M<sup>me</sup>
+Bernard Couvent. N&eacute;anmoins, Sa Grandeur l'archev&ecirc;que LeRay se rendit aux
+repr&eacute;sentations du Bureau de Direction, dont il reconnut l'autorit&eacute;.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, l'Institution des Orphelins Indigents est r&eacute;organis&eacute;e, de
+nouveaux secours lui sont survenus et la population semble lui avoir
+renouvel&eacute; son attachement.</p>
+
+<p>Souhaitons que le peuple apprenne de plus en plus &agrave; appr&eacute;cier la charit&eacute;
+et la pr&eacute;voyance de M<sup>me</sup> Bernard Couvent; qu'il se rappelle la gloire
+de cette femme extraordinaire qui fut la premi&egrave;re &agrave; apporter une
+am&eacute;lioration au sort des orphelins de couleur.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h2>
+
+<p class="c"><b>L'&eacute;migration de 1858.&mdash;La politique de l'empereur Faustin I<sup>er</sup>,
+d'Ha&iuml;ti.&mdash;Deux grandes figures: Emile Desdunes, le capitaine Octave Rey.</b></p>
+
+
+<p class="d"><b>L'EMIGRATION DE 1858</b>.</p>
+
+<p>Les lois de 1855 &eacute;taient excessivement s&eacute;v&egrave;res pour la population de
+couleur libre, en d&eacute;pit du fait que cette population &eacute;tait
+particuli&egrave;rement favoris&eacute;e sous le rapport du sang et des biens, de
+l'&eacute;ducation et de la respectabilit&eacute;,&mdash;comme M. Canonge lui-m&ecirc;me l'a
+&eacute;crit plus tard.</p>
+
+<p>D&egrave;s le principe il fut d&eacute;fendu aux personnes de couleur de chercher &agrave;
+s'assurer de leur origine, mais cette d&eacute;fense &eacute;tait une cons&eacute;quence
+naturelle de la loi qui prohibait le mariage civil entre les personnes
+de couleur et celles de race blanche.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, les blancs d'extraction latine, plus respectueux de la morale
+et des dict&eacute;es de l'honneur, contract&egrave;rent des mariages religieux,
+&eacute;vitant ainsi l'opprobre de la prostitution. De sorte que si nos
+anciens, avant la guerre, n'avaient pas le droit de successibilit&eacute;, du
+moins, ils portaient le nom de leurs p&egrave;res et de leurs m&egrave;res et &eacute;taient
+admis aux sacrements de la religion catholique.</p>
+
+<p>Il est juste de constater qu'il y a eu, de tous temps, de braves gens
+dans notre &Eacute;tat. Sans la pr&eacute;sence et l'intervention de ces natures
+d'&eacute;lite, la situation pour des hommes sensibles f&ucirc;t devenue une source
+de tourments insupportables.</p>
+
+<p>Parmi les mesures projet&eacute;es contre les gens de couleur, on cite celle
+qui avait pour but d'obliger une personne &agrave; se faire repr&eacute;senter par un
+agent dans les transactions civiles, telles que contrats de vente et
+d'achat, etc.</p>
+
+<p>Comme on peut le deviner, un projet si favorable aux int&eacute;r&ecirc;ts et aux
+inclinations de l'oppresseur fut joyeusement accueilli par une grande
+portion du public, qui l'appuya chaleureusement.</p>
+
+<p>La presse s'unit aux l&eacute;gislateurs, et il sembla un moment que le dernier
+mot du nouveau despotisme allait &ecirc;tre prononc&eacute; contre les victimes.
+C'est alors qu'on a pu appr&eacute;cier la grandeur de ces &acirc;mes g&eacute;n&eacute;reuses dont
+nous avons parl&eacute;. C'est alors que M. Sigure, s'opposant de toutes ses
+forces &agrave; cet acte injustifiable, r&eacute;ussit &agrave; en faire renvoyer la
+consid&eacute;ration ind&eacute;finiment.</p>
+
+<p>C'est donc &agrave; l'intervention de ce noble citoyen, soutenu par quelques
+amis sinc&egrave;res et r&eacute;solus, que les hommes libres de 1855 ont d&ucirc; le
+bonheur d'&ecirc;tre sauv&eacute;s de l'infamie qui mena&ccedil;ait d'an&eacute;antir tous leurs
+droits personnels. Et encore faut-il dire que la partie &eacute;tait consid&eacute;r&eacute;e
+comme simplement ajourn&eacute;e. Les &eacute;v&eacute;nements de la guerre sont venus,
+toutefois, faire changer le cours des id&eacute;es, en for&ccedil;ant les esprits &agrave; ne
+s'occuper plus que des hostilit&eacute;s. La condition de notre population
+n'&eacute;tait pas alors bien &eacute;loign&eacute;e de celle de l'esclave.</p>
+
+<p>Une personne de couleur libre ne pouvait pas circuler dans les rues
+sans un permis; venant du dehors, elle ne pouvait s'arr&ecirc;ter ici sans
+&ecirc;tre plac&eacute;e sous la garantie d'une caution fournie par un blanc; elle ne
+pouvait d&eacute;fendre son honneur, ni l'honneur de sa famille en justice.</p>
+
+<p>Une parole consid&eacute;r&eacute;e comme s&eacute;ditieuse, le fait de n&eacute;gliger de quitter
+le sol apr&egrave;s l'avis de rigueur, signifiaient pour l'homme de couleur
+libre une condamnation &agrave; des ann&eacute;es de travaux forc&eacute;s.</p>
+
+<p>Le noir libre le plus riche, le plus respectable, le mieux connu &eacute;tait
+susceptible d'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;, maltrait&eacute; et incarc&eacute;r&eacute;, selon le caprice du
+plus d&eacute;prav&eacute; des officiers de police, ou sur la d&eacute;nonciation du plus
+m&eacute;prisable des habitants de la cit&eacute;.</p>
+
+<p>Les violences dans la vie de chaque jour devenaient de plus en plus
+fr&eacute;quentes.</p>
+
+<p>Au pr&eacute;jug&eacute; s'ajoutait la haine, chez la jeune g&eacute;n&eacute;ration qui, sans
+doute, se pr&eacute;parait pour la crise de 1860.</p>
+
+<p>L'agitation de Garrison, les discours de Sumner, de Lincoln, les actions
+de John Brown dans le Kansas contre l'extension de l'esclavage, avaient
+enflamm&eacute; les esprits, et la Nouvelle-Orl&eacute;ans subissait les m&ecirc;mes
+influences que le reste du Sud.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la cupidit&eacute; qui &eacute;tait au fond de tout. L'esclavage payait: il
+fallait sauver l'esclavage &agrave; tout prix.</p>
+
+<p>Il faut observer que les &eacute;trangers venus de rives lointaines apr&egrave;s
+l'ann&eacute;e 1840 n'&eacute;taient pas de la m&ecirc;me mentalit&eacute; que les hommes de cette
+noble classe issue de la chevalerie, et qui en avait conserv&eacute; l'id&eacute;al.
+Ces nouveaux habitants &eacute;taient, pour la plupart, de simples aventuriers
+attir&eacute;s sur nos bords par l'app&acirc;t du gain.</p>
+
+<p>Leur but &eacute;tant de th&eacute;sauriser, ils s'attachaient &agrave; l'exploitation, et
+puisque l'esclavage &eacute;tait la meilleure source de revenus, ils
+l'utilisaient pour atteindre l'objet de leur atroce pr&eacute;dilection.</p>
+
+<p>Le commerce, la politique, la religion: tout roulait &agrave; l'&eacute;poque sur le
+pivot de l'esclavage. Ces &eacute;trangers &eacute;taient devenus puissants par le
+nombre et par leur communaut&eacute; d'int&eacute;r&ecirc;ts. Ils &eacute;taient possesseurs
+d'esclaves ou aspiraient &agrave; le devenir.</p>
+
+<p>Leurs rangs allaient toujours en grossissant, de sorte que, vers l'ann&eacute;e
+1852-53, gr&acirc;ce &agrave; l'appui qui leur &eacute;tait donn&eacute; par certains Louisianais,
+ils avaient acquis une influence pr&eacute;pond&eacute;rante dans la communaut&eacute;.</p>
+
+<p>Plus ces nouveaux citoyens obtenaient de succ&egrave;s, plus l'"institution
+divine", comme on d&eacute;signait l'esclavage en ce temps-l&agrave;, devenait
+oppressive; plus les pr&eacute;jug&eacute;s se faisaient sentir contre les personnes
+de couleur libres.</p>
+
+<p>Ces parvenus finirent par dominer, et les prot&eacute;g&eacute;s de 1845 de M. Bernard
+de Marigny &eacute;tant devenue les ma&icirc;tres de la situation, il n'y eut plus de
+bornes &agrave; leur ambition.</p>
+
+<p>Les gens de couleur libres &eacute;taient soup&ccedil;onn&eacute;s de sympathie pour les
+esclaves, bien qu'aucun sympt&ocirc;me ext&eacute;rieur n'indiqu&acirc;t l'existence de ce
+sentiment.</p>
+
+<p>On crut donc qu'il fallait les r&eacute;duire &agrave; l'impuissance, soit par
+l'intimidation, soit par l'exil. Les restrictions ordinaires ne
+suffisaient plus. Il fallait rien moins que les rendre eux-m&ecirc;mes
+esclaves.</p>
+
+<p>Ces nouveaux ma&icirc;tres s'&eacute;taient adress&eacute;s &agrave; la l&eacute;gislation et ils avaient
+obtenu des lois en harmonie avec leurs desseins et leurs d&eacute;sirs. Bien
+que la nature de ces lois sembl&acirc;t menacer la libert&eacute; et le droit des
+hommes de couleur, on peut dire aujourd'hui qu'elles n'&eacute;taient qu'une
+feinte, et que le but r&eacute;el des pers&eacute;cuteurs &eacute;tait l'&eacute;loignement
+d&eacute;finitif de l'&Eacute;tat des gens de notre race.</p>
+
+<p>C'est ce que nombre de ces derniers ont d&ucirc; comprendre, lorsqu'ils en
+vinrent &agrave; prendre volontairement la route de l'exil. Il est encore
+possible que certains d'entre eux, sans songer &agrave; tout cela, se soient
+mis en communication avec leur parents d'Ha&iuml;ti dans le but de
+s'expatrier dans ce dernier pays.</p>
+
+
+<p class="d"><b>EMILE DESDUNES</b></p>
+
+<p>Dans tous les cas, en 1858, Emile Desdunes se pr&eacute;senta &agrave; la
+Nouvelle-Orl&eacute;ans comme agent d'&eacute;migration.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait muni de pi&egrave;ces authentiques, l'autorisant &agrave; faire tous les
+arrangements n&eacute;cessaires pour d&eacute;payser les Cr&eacute;oles qui voulussent
+&eacute;migrer.</p>
+
+<p>Desdunes agissait au nom de l'empereur Faustin I<sup>er</sup> (Soulouque).</p>
+
+<p>Le fait que les autorit&eacute;s n'ont offert aucune objection &agrave; sa mission,
+malgr&eacute; la lettre de la loi, est une preuve de plus que cette d&eacute;marche
+devait &ecirc;tre agr&eacute;able aux esclavagistes.</p>
+
+<p>Il appert que l'empereur Soulouque, agissant sur la foi des
+renseignements qu'il avait re&ccedil;us, avait d&eacute;cid&eacute; d'envoyer Emile Desdunes
+&agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans pour s'enqu&eacute;rir de la condition et des
+dispositions de toutes les personnes de descendance ha&iuml;tienne.</p>
+
+<p>Emile Desdunes &eacute;tait un homme instruit, honn&ecirc;te, ayant beaucoup
+d'&eacute;nergie. Comme il &eacute;tait n&eacute; &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans mais qu'il &eacute;tait
+Ha&iuml;tien par l'&eacute;ducation et les m&oelig;urs, l'empereur Soulouque l'avait jug&eacute;
+capable en tous points de mener &agrave; bien ses projets.</p>
+
+<p>Et en effet, Desdunes justifia toutes ses pr&eacute;visions. Il &eacute;tait habile,
+sinc&egrave;re, et il produisit une excellente impression d&egrave;s son arriv&eacute; ici.</p>
+
+<p>Ayant gagn&eacute; la confiance et l'estime des bonnes familles cr&eacute;oles, ses
+premi&egrave;res tentatives furent couronn&eacute;es du plus heureux succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Malheureusement, les choses ne continu&egrave;rent pas comme elles avaient
+commenc&eacute;.</p>
+
+<p>La r&eacute;volution du g&eacute;n&eacute;ral Geffrand ayant renvers&eacute; le gouvernement de
+l'empereur Soulouque, le pouvoir &eacute;tait pass&eacute; en d'autres mains, et les
+nouveaux ma&icirc;tres se montr&egrave;rent moins soucieux du sort des Louisianais.
+Apr&egrave;s la chute du gouvernement imp&eacute;rial, le mouvement d'&eacute;migration
+s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Le colonel Desdunes se retira, et quelque temps apr&egrave;s sa retraite, il
+n'y avait plus de communication entre Ha&iuml;ti et la Nouvelle-Orl&eacute;ans. Le
+trait d'union &eacute;tait bris&eacute;.</p>
+
+<p>Emile Desdunes est mort au Port-au-Prince, vers l'ann&eacute;e 1862, et depuis
+lors, il n'a plus &eacute;t&eacute; question de migration entre la Louisiane et le
+pays de Dessalines.</p>
+
+<p>Il est malheureux que la population n'ait pas jug&eacute; &agrave; propos de se garder
+une porte ouverte &agrave; l'&eacute;tranger, car il est des moments, dans la vie d'un
+peuple qui souffre, o&ugrave; il serait bon pour lui de changer de climat.</p>
+
+<p>L'homme de couleur peut, sans se rendre ridicule, entretenir des id&eacute;es
+de d&eacute;placement selon les circonstances qui entourent son existence.
+L'amour de soi, l'amour de sa famille et ses semblables doivent trouver
+autant leur place que l'amour de la patrie.</p>
+
+
+<p class="d"><b>LE CAPITAINE OCTAVE REY</b>.</p>
+
+<p>Celui-l&agrave; &eacute;tait un des citoyens des mieux connus de notre ville, et l'un
+des plus consid&eacute;r&eacute;s.</p>
+
+<p>Il descendait d'une des anciennes familles de la Nouvelle-Orl&eacute;ans. Il
+&eacute;tait le fils de M. Barth&eacute;lemy Rey, un des membres de la premi&egrave;re
+direction de l'&Eacute;cole des Orphelins Indigents, et le fr&egrave;re des MM.
+Hippolyte et H.-L. Rey, tous hommes d'un grand m&eacute;rite, qui se sont
+occup&eacute;s avec z&egrave;le du sort de leurs semblables.</p>
+
+<p>Henry L. Rey et Hippolyte Rey ont pris du service comme officiers,
+durant la guerre de S&eacute;cession, et ils se sont en outre fait remarquer
+dans plusieurs autres entreprises.</p>
+
+<p>Octave &eacute;tait le plus jeune des fr&egrave;res Rey. Apr&egrave;s l'expiration de son
+service militaire, il s'est m&ecirc;l&eacute; aux affaires politiques de son &eacute;poque
+et s'est fait une r&eacute;putation comme chef ou <i>leader</i> r&eacute;publicain.</p>
+
+<p>De proportions hercul&eacute;ennes et d'une &eacute;nergie en harmonie avec sa taille,
+il &eacute;tait aussi imposant au physique, que r&eacute;solu et puissant dans
+l'action.</p>
+
+<p>Tout le monde connaissait Octave Rey et avait confiance en sa valeur. Il
+a occup&eacute; le grade de capitaine dans la Police m&eacute;tropolitaine, et il
+&eacute;tait consid&eacute;r&eacute; comme un des officiers les plus habiles de ce corps.</p>
+
+<p>Il a eu l'occasion de faire d'importantes arrestations, qui souvent
+&eacute;taient effectu&eacute;es sous des circonstances particuli&egrave;rement p&eacute;rilleuses.
+On le voyait toujours, au moment du danger &agrave; la t&ecirc;te de ses hommes.</p>
+
+<p>Rey fut capitaine de police de 1868 &agrave; 1877, c'est-&agrave;-dire, depuis
+l'administration du gouverneur Warmoth jusqu'&agrave; l'av&egrave;nement du gouverneur
+Packard, qui renon&ccedil;a au pouvoir et fut envoy&eacute; comme consul &agrave; Liverpool.</p>
+
+<p>L'on peut facilement dire que la retraite de Packard &eacute;tait la fin de la
+Reconstruction; pour la Louisiane, l'heure de la d&eacute;b&acirc;cle.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait alors l'&eacute;poque sanglante. Le public &eacute;tait constamment terroris&eacute;
+par des &eacute;meutes, des assassinats, par mille autres actes de violences
+dont la Nouvelle-Orl&eacute;ans, en particulier, &eacute;tait devenue le th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>La presse fulminait, les soci&eacute;t&eacute;s secr&egrave;tes tramaient, les orateurs
+augmentaient le d&eacute;sordre par leurs harangues passionn&eacute;es. Et l'Eglise,
+le Barreau et toutes les professions contribuaient plus ou moins &agrave;
+l'agitation: car c'&eacute;tait contre l'homme de couleur que la lutte, au
+fond, se faisait.</p>
+
+<p>Cette effervescence de l'esprit public ne m&eacute;nageait personne. M&ecirc;me les
+fonctionnaires nomm&eacute;s par le gouvernement f&eacute;d&eacute;ral n'&eacute;taient pas &agrave;
+l'abri.</p>
+
+<p>C'est ainsi que M. Joseph Soud&eacute;, homme de couleur, fut assassin&eacute; sur la
+<i>Lev&eacute;e</i>. M. Soud&eacute; avait &eacute;t&eacute; le premier homme de la race noire &agrave; occuper
+un emploi sous l'administration nationale. Il &eacute;tait inspecteur de
+douane. Le crime est rest&eacute; impuni.</p>
+
+<p>Tuer un noir ou un r&eacute;publicain de n'importe quelle couleur &eacute;tait
+consid&eacute;r&eacute; ici comme une action louable et patriotique.</p>
+
+<p>Cette &eacute;poque, comme on peut s'en faire une id&eacute;e, &eacute;tait pleine de
+dangers, et les personnes qui, comme le capitaine Rey, servaient l'&Eacute;tat
+dans les rangs de la police, avaient toujours &agrave; faire face aux
+&eacute;v&eacute;nements les plus graves.</p>
+
+<p>Des lourdes arm&eacute;es parcouraient les rues en missions hostiles. Ces
+malfaiteurs se croyaient des vengeurs. Ils s'inspiraient de la haine qui
+animait les anciens citoyens contre les <i>nouveaux</i>, ainsi que contre les
+blancs charg&eacute;s de faire respecter les principes de la Reconstruction.</p>
+
+<p>Cette haine profonde, implacable, &eacute;tait sp&eacute;cialement dirig&eacute;e contre les
+membres de la Police M&eacute;tropolitaine, que la portion agressive de la
+population accusait d'&ecirc;tre l'appui principal du nouveau r&eacute;gime, et par
+cons&eacute;quent, un obstacle s&eacute;rieux &agrave; ses propres vues ambitieuses.</p>
+
+<p>Les attaques nocturnes, les agressions de tous genres, les meurtres
+&eacute;taient fr&eacute;quents.</p>
+
+<p>Les officiers de faction &eacute;taient chass&eacute;s de leurs postes et quelquefois
+tu&eacute;s sur place.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une chose commune que de rappeler ces malheureux policemen au
+corps-de-garde, afin de les sauver d'une surprise funeste, m&ecirc;me d'une
+mort certaine: tant l'assassinat &eacute;tait &agrave; l'ordre du jour.</p>
+
+<p>En outre, les autorit&eacute;s r&eacute;publicaines voulaient &eacute;viter tout conflit avec
+la population en furie; elles pr&eacute;f&eacute;raient avoir recours aux exp&eacute;dients
+qui pouvaient apaiser les esprits, plut&ocirc;t que d'essuyer le reproche
+d'avoir excit&eacute; davantage les passions.</p>
+
+<p>La mod&eacute;ration &eacute;tait la politique du parti au pouvoir. Ce n'&eacute;tait que
+dans les occasions d'extr&ecirc;me provocation que ce parti usait de force
+pour repousser la force. Le fait est que l'&eacute;meute du 14 septembre 1874
+est la seule occasion o&ugrave; le gouvernement ait tent&eacute; de maintenir son
+autorit&eacute; par les armes.</p>
+
+<p>Dans tous les autres cas, l'administration s'est toujours montr&eacute;e sage
+et conciliante, dans le but d'&eacute;viter la trop grande effusion de sang, et
+aussi dans l'espoir de pouvoir mieux s'affermir par des proc&eacute;d&eacute;s
+pacifiques.</p>
+
+<p>Mais toutes ces concessions &eacute;taient en vain. Les gens qui entretenaient
+cette crise en avaient fait un probl&egrave;me dont la solution ne devait
+s'effectuer que par un changement de gouvernement, tel qu'ils le
+pr&eacute;m&eacute;ditaient.</p>
+
+<p>Il n'y a pas de doute que le but de toutes ces violences &eacute;tait de
+d&eacute;truire ou d'amoindrir le pouvoir des autorit&eacute;s constitu&eacute;es.</p>
+
+<p>C'est &agrave; cette p&eacute;riode agit&eacute;e de notre histoire, au milieu de ces
+soul&egrave;vements contre les lois &eacute;tablies, que le capitaine Rey a montr&eacute;
+qu'il &eacute;tait homme de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Dou&eacute; d'un esprit prompt, d'un jugement sain, d'un courage &eacute;gal &agrave; toute
+&eacute;ventualit&eacute;, il n'a jamais manqu&eacute; de faire son devoir en d&eacute;pit des
+difficult&eacute;s qui l'environnaient.</p>
+
+<p>Sans &ecirc;tre un homme de grande &eacute;ducation, il &eacute;tait juste envers ses
+semblables, ind&eacute;pendemment des questions de race ou de parti.</p>
+
+<p>Brave et g&eacute;n&eacute;reux, sa conduite &eacute;tait toujours conforme au devoir et &agrave; la
+dignit&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un de ces hommes qui grandissent avec les &eacute;v&eacute;nements, et qui
+sont &agrave; la hauteur des plus d&eacute;licates responsabilit&eacute;s.</p>
+
+<p>Il poss&eacute;dait une m&eacute;moire prodigieuse des noms et des personnes. Il
+pouvait nommer presque tous les habitants de la ville, et il les
+reconnaissait &agrave; vue. Cette m&eacute;moire, cette facilit&eacute; qu'il avait de se
+rappeller l'&eacute;tat des lieux, les traits et les m&oelig;urs des hommes, en
+faisaient un caract&egrave;re unique dans la communaut&eacute;.</p>
+
+<p>Toujours sympathique, Rey &eacute;tait, pour ainsi dire, le confident de la
+population. D'ailleurs, il servait d'arbitre dans toutes les affaires o&ugrave;
+il s'agissait de faire se r&eacute;concilier ceux qui avaient le d&eacute;faut de se
+brouiller pour les moindres contrari&eacute;t&eacute;s. On avait confiance en son bon
+sens, en son impartialit&eacute; et aussi en ses qualit&eacute;s de gentilhomme dans
+toutes les questions soumises &agrave; sa d&eacute;cision.</p>
+
+<p>Octave Rey a eu l'honneur de repr&eacute;senter son District comme s&eacute;nateur
+d'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Il est mort subitement le 1<sup>er</sup> octobre 1908.</p>
+
+<p>Sa mort a caus&eacute; autant de regret que de surprise: rien n'indiquait chez
+lui une fin si prochaine.</p>
+
+<p>Les journaux ont parl&eacute; de lui longuement et en termes tr&egrave;s &eacute;logieux.</p>
+
+<p>Ses fun&eacute;railles furent imposantes. On y accourut de tous les quartiers
+de la ville.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la meilleure preuve de sa popularit&eacute; parmi les siens.</p>
+
+<p>La d&eacute;pouille mortelle du brave capitaine repose au cimeti&egrave;re de la rue
+Bienville, dans la tombe de sa famille.</p>
+
+<p>Plusieurs enfants lui survivent&mdash;quatre fils et une fille&mdash;qui sont tr&egrave;s
+estim&eacute;s. On parlera encore longtemps du capitaine Rey comme d'un de ces
+hommes exceptionnels dont la personnalit&eacute; vit dans le souvenir de leurs
+semblables.</p>
+
+<p>Il semble que cette impression doive s'accentuer de plus en plus &agrave;
+mesure que nous r&eacute;alisons la perte irr&eacute;parable occasionn&eacute;e par sa mort.</p>
+
+<p>Assur&eacute;ment, le capitaine Rey &eacute;tait un homme sup&eacute;rieur&mdash;sup&eacute;rieur par
+l'intelligence, sup&eacute;rieur par la volont&eacute;, sup&eacute;rieur par le patriotisme.
+Vivant dans un milieu moins pr&eacute;venu contre la classe de couleur, il
+brill&eacute; au premier rang.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas une t&acirc;che facile que d'avoir &agrave; lutter contre une
+population gouvern&eacute;e exclusivement par les conseils du pr&eacute;jug&eacute;. Personne
+ne le savait mieux que le capitaine Rey, mais il n'a pas pour cela cess&eacute;
+de combattre jusqu'au dernier moment. Il est mort tel qu'il avait v&eacute;cu,
+ch&eacute;rissant son principe de "chances &eacute;gales pour tous les hommes
+indistinctement".</p>
+
+<p>La population cr&eacute;ole, pour laquelle il a combattu et souffert, ne
+manquera pas de lui accorder la distinction qu'il m&eacute;rite. Priv&eacute; de cette
+libert&eacute; qui lui eut permis de conduire &agrave; bien ses entreprises
+patriotiques, il n'a fait que succomber sous le poids de l'opposition.
+Son insucc&egrave;s n'&eacute;tait pas une preuve de l&acirc;chet&eacute; physique ou de faiblesse
+morale, car il pouvait dire, comme dans la trag&eacute;die de Racine: "Je
+crains Dieu... et n'ai point d'autre crainte". Tous ceux qui l'ont connu
+le savent bien.</p>
+
+<p>Nous pourrions le comparer ici &agrave; ce c&eacute;l&egrave;bre Jean Fl&eacute;ming, riche habitant
+de couleur qui, en 1836, fut charg&eacute; d'apporter une p&eacute;tition &agrave; l'Orateur
+de la Chambre. Nous sommes bien s&ucirc;rs que cette p&eacute;tition, quoique
+respectueuse en sa teneur, a d&ucirc; &ecirc;tre n&eacute;anmoins l'expression de quelques
+griefs importants.</p>
+
+<p>Le fait de pr&eacute;senter ce document au nom des personnes de couleur &eacute;tait
+en lui-m&ecirc;me un coup d'audace susceptible de co&ucirc;ter la vie &agrave; Fl&eacute;ming,
+mais celui-ci &eacute;tait irr&eacute;pressible.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me, le capitaine Rey s'est souvent expos&eacute; aux plus grands dangers,
+en se constituant l'interpr&egrave;te et l'agent de ses compatriotes dans les
+circonstances les plus critiques.</p>
+
+<p>Semblable &agrave; Jean Fl&eacute;ming, il allait droit au but en se disant toujours:
+<i>Advienne que pourra.</i></p>
+
+<p>Rey &eacute;tait sto&iuml;que, et ce sto&iuml;cisme, il le tenait de l'ancienne
+population, qui montrait non seulement de la constance dans le malheur,
+mais presque du m&eacute;pris pour toutes les menaces.</p>
+
+<p>Il y a dans sa vie un incident assez int&eacute;ressant pour occuper une place
+unique dans cette partie de notre histoire.</p>
+
+<p>L'affaire dont il s'agit date de 1862, lors de la prise de possession de
+la ville par les troupes de l'Union et les marins de Farragut.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral Butler avait lanc&eacute; une proclamation ordonnant &agrave; tous les
+citoyens de remettre leurs armes, ainsi que celles dont ils avaient la
+garde.</p>
+
+<p>Or, les armes du r&eacute;giment de couleur de la Conf&eacute;d&eacute;ration &eacute;taient entre
+les mains de plusieurs officiers de ce corps. Ces messieurs, en effet,
+en avaient pris soin et s'&eacute;taient donn&eacute; la peine de les d&eacute;poser en
+divers lieux s&ucirc;rs.</p>
+
+<p>Une partie en &eacute;tait cach&eacute;e &agrave; la Salle d'Economie, une autre partie &agrave; la
+Salle Claiborne, une autre encore &agrave; l'&Eacute;cole des Orphelins.</p>
+
+<p>Ayant pris note de cet ordre du commandant, un groupe d'officiers
+d&eacute;positaires de ces armes se r&eacute;unit, et l'on d&eacute;cida de se rendre aux
+quartiers du g&eacute;n&eacute;ral Butler pour lui soumettre les faits et apprendre
+ses d&eacute;sirs &agrave; l'&eacute;gard du d&eacute;sarmement de la ville.</p>
+
+<p>Le comit&eacute; charg&eacute; de cette mission &eacute;tait compos&eacute; de quatre hommes: Henri
+L. Rey, Edgar Davis, Eug&egrave;ne Rapp et Octave Rey. C'est ici que commence
+l'histoire du Premier R&eacute;giment de couleur. Ces messieurs &eacute;taient l&agrave; les
+repr&eacute;sentants de la population cr&eacute;ole, et ils furent les premiers &agrave;
+donner l'exemple de la loyaut&eacute; &agrave; la cause de l'Union.</p>
+
+<p>Il y a d'autres personnes qui r&eacute;clament cet honneur, mais vu les
+conditions qui existaient en 1862, il faut ici rejeter les pr&eacute;tentions
+que pourrait avancer tout homme de couleur qui n'&eacute;tait pas alors
+affranchi de la servitude.</p>
+
+<p>Mais revenons &agrave; notre r&eacute;cit. Le g&eacute;n&eacute;ral Butler, s'&eacute;tant sans doute
+aper&ccedil;u que ses visiteurs personnifiaient l'intelligence, la
+responsabilit&eacute; civique et l'&eacute;ducation, s'entretint avec eux sur une
+question plus importante que la remise de quelques vieux fusils qu'on
+disait m&ecirc;me inutiles bien avant qu'ils n'eussent &eacute;t&eacute; livr&eacute;s aux soldats.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir entendu leur rapport, il leur posa cette question:</p>
+
+<p>"Quelles sont les dispositions de votre population &agrave; l'&eacute;gard du
+Gouvernement F&eacute;d&eacute;ral?"</p>
+
+<p>Puis il ajouta: "Ne vous pressez pas; retirez-vous, et m&eacute;ditez m&ucirc;rement
+sur la r&eacute;ponse que vous devez formuler".</p>
+
+<p>Ces messieurs suivirent le conseil du g&eacute;n&eacute;ral et all&egrave;rent &agrave; l'&eacute;cart se
+consulter, afin d'&ecirc;tre mieux pr&eacute;par&eacute;s &agrave; prendre la responsabilit&eacute; de
+leurs d&eacute;clarations.</p>
+
+<p>Henri L. Rey prit la parole et dit au g&eacute;n&eacute;ral Butler qu'on n'avait tenu
+aucune assembl&eacute;e du peuple pour savoir exactement quelle &eacute;tait son
+attitude vis-&agrave;-vis du gouvernement, mais que, d'apr&egrave;s leur exp&eacute;rience
+sur d'autres points, ils croyaient pouvoir affirmer que ce peuple ne
+pouvait avoir d'autres sentiments que ceux d'une parfaite loyaut&eacute; &agrave; la
+cause de l'Union. Ses coll&egrave;gues et lui-m&ecirc;me offraient leurs services,
+s&eacute;ance tenante, au g&eacute;n&eacute;ral Butler qui leur faisait l'honneur de les
+consulter sur un sujet aussi grave.</p>
+
+<p>"Il va sans dire", continua M. Rey, "que je suis d'accord en tous points
+avec mes compatriotes".</p>
+
+<p>"Bien", reprit le g&eacute;n&eacute;ral, "comme repr&eacute;sentant du Gouvernement f&eacute;d&eacute;ral,
+j'accepte vos services".</p>
+
+<p>Quinze jours apr&egrave;s, parut l'ordre de Butler invitant la population de
+couleur &agrave; s'enr&ocirc;ler sous la banni&egrave;re de la libert&eacute;.</p>
+
+<p>Nous disons ailleurs comment la population a r&eacute;pondu &agrave; cet appel et
+comment le g&eacute;n&eacute;ral Butler a parl&eacute; de son z&egrave;le, de son patriotisme et de
+ses hautes qualit&eacute;s distinctives.</p>
+
+<p>De ce comit&eacute; de quatre, les deux fr&egrave;res Rey sont morts; Edgar Davis et
+Eug&egrave;ne Rapp survivent et r&eacute;sident &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>Nous tenons &agrave; dire, en passant, que M. St-Albain Sauvinet agissait comme
+interpr&egrave;te dans le bureau du g&eacute;n&eacute;ral Butler. M. Sauvinet &eacute;tait cr&eacute;ole.
+Il n'y a pas de doute qu'il a contribu&eacute; en quelque sorte &agrave; faciliter
+l'entrevue entre le g&eacute;n&eacute;ral Butler et les compagnons d'Octave Rey.</p>
+
+<p>Nous devons ici relever une erreur qui s'est gliss&eacute;e dans l'histoire de
+ce temps-l&agrave;. Quelques &eacute;crivains pr&eacute;tendent que les repr&eacute;sentants de la
+population libre n'ont pas r&eacute;pondu &agrave; l'appel du g&eacute;n&eacute;ral Butler, pas plus
+qu'ils n'ont pris part aux travaux de la Reconstruction.</p>
+
+<p>Les deux rapports sont faux.</p>
+
+<p>On sait que les r&eacute;solutions adopt&eacute;es par les hommes de couleur, le 21
+avril 1861, ne repr&eacute;sentaient qu'une expression de sentiments extorqu&eacute;e
+par la menace et que, par cons&eacute;quent, elles n'engageaient nullement la
+conscience de ceux qui y avaient souscrit.</p>
+
+<p>Il y a toujours exception &agrave; la r&egrave;gle. Quelques-uns de ces malheureux ont
+pu se fourvoyer et croire qu'il &eacute;tait de leur devoir de demeurer fid&egrave;les
+&agrave; la Conf&eacute;d&eacute;ration, mais le nombre de ces dupes &eacute;tait trop faible pour
+donner lieu &agrave; des reproches s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>Les Rey, les Bertonneau, les Rapp, les Davis, les Larieux, les Cailloux,
+les Monthieu, les Sent-Manat, les Thibault, les D&eacute;ti&eacute;ge, les Sna&euml;r, les
+Orion, les Paul Por&eacute;e et beaucoup d'autres (les plus &eacute;minents de nos
+Cr&eacute;oles) ont non seulement pris du service, mais ont encore form&eacute; des
+compagnies, sur l'invitation faite par le g&eacute;n&eacute;ral dans sa proclamation
+du 2 ao&ucirc;t 1862. La plupart des hommes que nous venons de citer ont pris
+part &agrave; l'assembl&eacute;e tenue, le 21 avril 1861, dans l'int&eacute;r&ecirc;t suppos&eacute; de la
+Conf&eacute;d&eacute;ration. Donc, c'est &agrave; tort que les historiens s'avisent de dire
+que les gens de la population libre qui voulaient mourir pour la cause
+de l'esclavage avaient, plus tard, refus&eacute; de changer leur attitude.</p>
+
+<p>Les faits, comme nous venons de l'&eacute;tablir, contredisent victorieusement
+ces assertions calomnieuses, et il est tr&egrave;s juste que les amis de la
+v&eacute;rit&eacute; r&eacute;pudient ces mensonges qui tendent &agrave; discr&eacute;diter des hommes &agrave; la
+conduite honorable et digne.</p>
+
+<p>Les Cr&eacute;oles de haut rang n'ont pas seulement <i>r&eacute;pondu</i> &agrave; l'appel du
+g&eacute;n&eacute;ral Butler, car ce sont eux, en effet, qui ont <i>pris l'initiative</i>
+et qui ont inspir&eacute; cet appel en expliquant l'attitude sympathique de la
+population de couleur libre.</p>
+
+<p>Certes, le g&eacute;n&eacute;ral avait l'id&eacute;e d'utiliser les "Native Guards", mais il
+a proc&eacute;d&eacute; avec plus de confiance apr&egrave;s avoir appris les dispositions de
+la masse populaire. Le fait est que la population libre &eacute;tait &agrave; cette
+&eacute;poque la seule sur la loyaut&eacute; de laquelle le gouvernement f&eacute;d&eacute;ral
+pouvait s&ucirc;rement compter, en cas d'&eacute;ventualit&eacute;.</p>
+
+<p>S'il est besoin de preuves additionnelles pour r&eacute;tablir la v&eacute;rit&eacute;, qu'on
+se donne la peine d'interroger les souvenirs de Port Hudson. Qu'on se
+retrace dans l'esprit la conduite h&eacute;ro&iuml;que du Premier R&eacute;giment, dans
+cette bataille m&eacute;morable. Qu'on se demande qui &eacute;tait le capitaine
+Cailloux, et l'&eacute;cho de ce champ de bataille glorieux r&eacute;pondra.</p>
+
+<p>Qu'on se demande qui &eacute;tait-ce que cet Ars&egrave;ne, dont les lambeaux de la
+cervelle, en s'&eacute;parpillant, avaient imprim&eacute; de larges taches dans les
+plis du drapeau qu'il portait, et dont il ne s'&eacute;tait s&eacute;par&eacute; que pour "en
+rendre compte &agrave; Dieu", tel qu'il l'avait promis.</p>
+
+<p>Qu'on se repr&eacute;sente encore ce m&ecirc;me drapeau, pr&eacute;sentant dix-sept
+perforations et tout macul&eacute; de sang. Le brave g&eacute;n&eacute;ral Logan s'en
+enveloppa de la t&ecirc;te aux pieds en pr&eacute;sence du r&eacute;giment qu'il passait en
+revue, comme pour rendre le plus grand hommage possible &agrave; ce symbole
+vivant du plus sublime d&eacute;vouement.</p>
+
+<p>Ces faits r&eacute;unis devraient suffire pour &eacute;claircir les doutes des esprits
+sceptiques sur les sentiments et l'attitude des membres dirigeants de la
+population cr&eacute;ole, quant &agrave; ce qui a trait &agrave; l'appel du g&eacute;n&eacute;ral Butler,
+en 1862. Les Cr&eacute;oles auraient eu bien peu d'amour-propre si, apr&egrave;s les
+insultes du gouverneur Moore, ils eussent conserv&eacute; encore pour la
+Conf&eacute;d&eacute;ration le moindre reflet d'un attachement patriotique.</p>
+
+<p>L'on nous dira, peut-&ecirc;tre, que la classe &agrave; laquelle Rey appartenait
+n'&eacute;tait pas des plus malheureuses, vu qu'elle jouissait d'une certaine
+protection. C'est vrai, mais cette protection, qui venait quelquefois de
+<i>parents privil&eacute;gi&eacute;s</i> et m&ecirc;me parfois d'&eacute;trangers, n'avait ni la qualit&eacute;
+ni la force n&eacute;cessaires pour la faire triompher de la tyrannie de race.</p>
+
+<p>C'est pr&eacute;cis&eacute;ment dans les situations les plus graves qu'on pouvait voir
+combien ces appuis &eacute;taient faibles et incertains.</p>
+
+<p>Cette sympathie chancelante, isol&eacute;e, c&eacute;dait toujours sous la pression du
+pr&eacute;jug&eacute;.</p>
+
+<p>Nous pouvons donc dire hardiment que le capitaine Rey ne devait que tr&egrave;s
+peu &agrave; la protection, et absolument rien &agrave; la tol&eacute;rance. Plac&eacute; entre deux
+g&eacute;n&eacute;rations bien diff&eacute;rentes il a compris sa mission d'interm&eacute;diaire, et
+il l'a remplie dans la mesure de ses moyens. Il a fait face au canon de
+la guerre, et il a particip&eacute; aux &eacute;v&eacute;nements que l'abolition de
+l'esclavage avait fait na&icirc;tre.</p>
+
+<p>M&ecirc;l&eacute; &agrave; tous les grands faits de son temps, il a servi noblement son
+peuple et son pays. C'est pour son attitude patriotique, pour ses &eacute;tats
+de service civils et militaires que l'histoire lui doit ses hommages.</p>
+
+<p>Nous sommes certains que les g&eacute;n&eacute;rations futures rendront justice &agrave; sa
+m&eacute;moire.</p>
+
+<p>[Illustration: M. BASILE BARRES, Musicien et compositeur.]</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h2>
+
+<p class="c"><b>La g&eacute;n&eacute;ration de 1860.&mdash;Le h&eacute;ros Andr&eacute; Cailloux.&mdash;Le pr&eacute;sident
+Johnson et la question des races.&mdash;Nos luttes politiques:
+patriotes et aventuriers.</b></p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="d">LA GENERATION DE 1860</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ration de 1860 s'est d'abord signal&eacute;e par son service militaire.</p>
+
+<p>En 1862, la population fournit deux r&eacute;giments de volontaires aux arm&eacute;es
+de l'Union et plusieurs officiers &agrave; un troisi&egrave;me r&eacute;giment. Le major
+Ernest Dumas &eacute;tait du nombre de ces derniers.</p>
+
+<p>Les deux premiers r&eacute;giments &eacute;taient compos&eacute;s (officiers et soldats) des
+hommes les plus marquants de l'ancienne population libre. Ces vaillants
+patriotes, dignes descendants des h&eacute;ros de 1815 et de 1845, br&ucirc;laient du
+d&eacute;sir de prendre les armes pour la libert&eacute;; au premier appel, ils
+s'enr&ocirc;l&egrave;rent pour une p&eacute;riode de trois ans.</p>
+
+<p>Ils particip&egrave;rent &agrave; plusieurs grandes batailles, et l'histoire
+impartiale a fait l'&eacute;loge de leur valeur.</p>
+
+<p>Bien que ces m&ecirc;mes hommes eussent &eacute;t&eacute; organis&eacute;s militairement par la
+Conf&eacute;d&eacute;ration, aucune occasion ne s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;e de mettre leur
+courage &agrave; l'&eacute;preuve.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident Lincoln lui-m&ecirc;me avait des doutes s&eacute;rieux sur la fermet&eacute; et
+la loyaut&eacute; des hommes de couleur, comme soldats. Le temps devait
+toutefois r&eacute;gler cette question: bient&ocirc;t la nation enti&egrave;re dut rendre
+hommage &agrave; l'h&eacute;ro&iuml;sme dont ces nouveaux d&eacute;fenseurs &eacute;taient capables.</p>
+
+<p>La bravoure et l'intr&eacute;pidit&eacute; des troupes cr&eacute;oles ont excit&eacute; l'admiration
+du peuple am&eacute;ricain, et m&ecirc;me du monde entier.</p>
+
+<p>La conduite du capitaine Andr&eacute; Cailloux surtout &eacute;tait certainement
+suffisante pour faire na&icirc;tre la confiance dans les esprits les plus
+sceptiques et, en m&ecirc;me temps, pour imposer silence aux ennemis du noir.</p>
+
+<p>Tous les peuples se sont int&eacute;ress&eacute;s &agrave; la destin&eacute;e de ce Spartacus
+am&eacute;ricain. Le Spartacus de la Rome ancienne n'a pas non plus montr&eacute; plus
+d'h&eacute;ro&iuml;sme que cet officier cr&eacute;ole, qui courait s'offrir &agrave; la mort avec
+le sourire sur les l&egrave;vres et en criant: "En avant, mes enfants!" Six
+fois il s'&eacute;lan&ccedil;a contre les batteries meurtri&egrave;res de Port Hudson, et &agrave;
+chaque assaut, il r&eacute;p&eacute;tait son pressant appel: "Allons, encore une
+fois!"</p>
+
+<p>Enfin, au moment fatal, tombant sous le coup mortel qui l'atteint, il
+donne ses derniers ordres &agrave; son sous-officier: "Bacchus, prenez charge!"
+Si l'on disait que le chevalier Bayard a mieux fait, on mentirait &agrave;
+l'histoire.</p>
+
+<p>Un point important du probl&egrave;me de race &eacute;tait l&agrave; r&eacute;solu: Andr&eacute; Cailloux
+venait de prouver que le noir pouvait se battre et qu'il pouvait mourir
+pour la patrie.</p>
+
+<p>La population lui a fait ici d'imposantes fun&eacute;railles, quand l'ennemi
+nous eut remit son corps, rest&eacute; couch&eacute; dans la plaine pendant deux
+mois.</p>
+
+<p>Tous ceux-l&agrave; que le capitaine Cailloux avait pour ainsi dire glorifi&eacute;s
+par sa mort h&eacute;ro&iuml;que n'ont pas manqu&eacute; de montrer leur reconnaissance en
+cette occasion solennelle.</p>
+
+<p>Jamais auparavant (&agrave; une seule exception) la Nouvelle-Orl&eacute;ans n'avait
+&eacute;t&eacute; le th&eacute;&acirc;tre d'une semblable d&eacute;monstration.</p>
+
+<p>Les hommes, les femmes, les enfants, tous avaient pris le deuil, tous
+suivirent le cercueil du h&eacute;ros jusqu'&agrave; l'asile des morts o&ugrave; ses restes
+mutil&eacute;s et dess&eacute;ch&eacute;s furent d&eacute;pos&eacute;s.</p>
+
+<p>Il n'y a eu qu'un seul Andr&eacute; Cailloux: nous demandons &agrave; nos compatriotes
+de lui &eacute;riger la statue ou le monument qui sauveront son nom de l'oubli.</p>
+
+
+<p class="d"><b>LA CONSTITUANTE DE 1868</b></p>
+
+<p>Nous sentons que notre ouvrage serait singuli&egrave;rement imparfait si nous
+n'y ajoutions certaines observations sur une phase importante de la
+Constituante de 1868.</p>
+
+<p>Presque tous les Cr&eacute;oles qui furent membres de cette fameuse Assembl&eacute;e
+sont morts aujourd'hui.</p>
+
+<p>L'histoire, dans notre milieu, n'est peut-&ecirc;tre pas assez impartiale pour
+rendre justice &agrave; la m&eacute;moire de ces d&eacute;put&eacute;s qui travaill&egrave;rent les
+premiers &agrave; la reconstitution pacifique de notre &Eacute;tat.</p>
+
+<p>Il y a encore ce danger, qu'ils pourraient &ecirc;tre confondus avec d'autres
+groupes, perdant ainsi le b&eacute;n&eacute;fice d'une appr&eacute;ciation particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>Il est n&eacute;cessaire de faire ressortir quelle &eacute;tait l'importance num&eacute;rique
+des Cr&eacute;oles dans cette Convention; il importe plus encore de faire
+entrevoir leurs sentiments, de noter leur attitude dans les
+circonstances extraordinaires.</p>
+
+<p>Oui, les Cr&eacute;oles doivent &ecirc;tre jug&eacute;s <i>s&eacute;par&eacute;ment</i>, parce qu'ils ont eu de
+tout temps une volont&eacute; qui leur &eacute;tait propre.</p>
+
+<p>Disons d'abord que nous &eacute;tions largement repr&eacute;sent&eacute;s &agrave; la Constituante
+de 1868, et que si un certain esprit de lib&eacute;ralit&eacute; a marqu&eacute; les
+d&eacute;lib&eacute;rations de cette derni&egrave;re, nous ne pouvons qu'en savoir gr&eacute; au
+temp&eacute;rament g&eacute;n&eacute;reux des d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s de notre race.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la chaleur des br&ucirc;lantes passions politiques de l'&eacute;poque, la
+conduite et les d&eacute;cisions de ce corps souverain ne portent l'empreinte
+d'aucun sentiment qui soit incompatible avec la raison, la justice et
+l'honneur. Il n'existe pas, dans la Constitution donn&eacute;e alors &agrave; l'&Eacute;tat,
+la moindre apparence de repr&eacute;sailles, le plus l&eacute;ger soup&ccedil;on de rancune
+cach&eacute;e, la plus petite trace de l&acirc;chet&eacute;.</p>
+
+<p>Cette Constitution, par ses ordonnances mod&eacute;r&eacute;es, est au contraire tout
+&agrave; l'&eacute;loge des d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s cr&eacute;oles. Ces derniers ont fait leur devoir: ils
+ont vot&eacute; pour le suffrage universel, ils ont permis le mariage entre les
+races, ils ont reconnu les droits civils et politiques des citoyens sans
+distinction de couleur ou de condition ant&eacute;rieure. En d'autres termes,
+ils ont &eacute;largi le cadre des privil&egrave;ges civils de toutes les races, au
+lieu de le restreindre.</p>
+
+<p>Un coup-d'&oelig;il jet&eacute; sur l'article 98 de la Constitution de 1868, suffira
+pour &eacute;clairer tout esprit honn&ecirc;te et raisonnable d&eacute;sireux de se
+renseigner sur les dispositions des d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s.</p>
+
+<p>Cet article permettait &agrave; tout citoyen de jouir de ses droits du moment
+qu'il acceptait le syst&egrave;me de Reconstruction stipul&eacute; par le Congr&egrave;s, en
+1867.</p>
+
+<p>Certes, aux Cr&eacute;oles de couleur ne revient pas le m&eacute;rite exclusif des
+mesures lib&eacute;rales qui furent adopt&eacute;es, mais il est juste de leur savoir
+gr&eacute; de ce qu'ils se soient rang&eacute;s du c&ocirc;t&eacute; de la mod&eacute;ration lorsqu'il fut
+question de d&eacute;terminer la <i>position</i> des adversaires.</p>
+
+<p>L'avenir n'aura pas de reproche &agrave; leur faire, car les preuves &eacute;crites
+qu'ils ont laiss&eacute;es dans cette Constitution de 1868 expliquent leurs
+motifs chevaleresques et font voir tout ce que leur conduite a eu de
+magnanime.</p>
+
+
+<p class="d"><b>UNE PHASE OUBLIEE</b></p>
+
+<p>Le monde oublie si facilement les choses du pass&eacute;, qu'il est quelquefois
+n&eacute;cessaire de revenir sur des incidents dont le r&eacute;cit attristant semble
+&ecirc;tre pourtant trop d&eacute;licat pour &ecirc;tre souvent r&eacute;p&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la malheureuse journ&eacute;e du 30 juillet 1866, qui a co&ucirc;t&eacute; tant de
+sacrifices et de larmes &agrave; la population cr&eacute;ole, il s'est d&eacute;roul&eacute; de ces
+incidents dont le souvenir n'aurait jamais d&ucirc; s'effacer de notre
+m&eacute;moire. Nous voulons parler de la grande lutte qui a eu lieu sous
+l'administration du Pr&eacute;sident Johnson, ainsi que de certains contretemps
+que la population a subis dans un temps ou dans un autre.</p>
+
+<p>Nous voulons mettre ici en &eacute;vidence les qualit&eacute;s de nos Cr&eacute;oles qui,
+comme toujours, se croyaient appel&eacute;s naturellement &agrave; prendre leur part
+l&eacute;gitime aux &eacute;v&eacute;nements de leur &eacute;poque.</p>
+
+<p>Imm&eacute;diatement apr&egrave;s la guerre, il &eacute;tait question de faire rentrer les
+&Eacute;tats du Sud dans l'Union. Tout le monde &eacute;tait d'accord sur le principe
+du rapprochement des deux sections du pays, qu'une lutte de quatre ans
+avait &eacute;loign&eacute;s l'une de l'autre.</p>
+
+<p>Parmi les hommes d'&Eacute;tat, il existait de s&eacute;rieuses divergences sur la
+question du principe qui devait servir de base &agrave; ce rapprochement. Les
+uns pr&eacute;conisaient la politique dite de <i>Restauration</i>, les autres, le
+syst&egrave;me de <i>Reconstruction</i>.</p>
+
+<p>Les deux id&eacute;es &eacute;tant fondamentales, elles s'excluaient mutuellement.</p>
+
+<p>La mort du pr&eacute;sident Lincoln avait &eacute;lev&eacute; le vice-pr&eacute;sident Johnson au
+pouvoir supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le nouveau chef d'&Eacute;tat &eacute;tait du Tennessee et l'histoire rapporte qu'il
+&eacute;tait d'une modeste origine, qu'il se sentait humili&eacute; de son extraction,
+et qu'il voulait profiter de son avancement pour faire oublier ses
+ant&eacute;c&eacute;dents (honorables sans doute, mais trop voisins de la masse
+commune du peuple).</p>
+
+<p>Les repr&eacute;sentants du Sud &eacute;taient parfaitement au courant de la
+situation: ils connaissaient le c&ocirc;t&eacute; faible du pr&eacute;sident et les
+avantages que cette faiblesse leur assurait pour la mise &agrave; ex&eacute;cution de
+leurs plans de r&eacute;habilitation.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient pr&ecirc;ts &agrave; accorder leur all&eacute;geance au pr&eacute;sident, en &eacute;change du
+soutien qu'ils devaient en recevoir pour faciliter leur retour au
+pouvoir avec pleine libert&eacute; de r&eacute;gler &agrave; leur guise la situation et de
+mesurer les r&eacute;sultats de la guerre.</p>
+
+<p>Or, ce que les &Eacute;tats vaincus ne voulaient pas, c'&eacute;tait de pousser ces
+r&eacute;sultats au-del&agrave; de l'abolition de l'esclavage. Ils pr&eacute;tendaient que le
+fait de loger dans la Constitution f&eacute;d&eacute;rale le d&eacute;cret d'&eacute;mancipation
+aurait d&ucirc; servir entre les deux partis de r&egrave;glement &eacute;quitable et
+d&eacute;finitif de toute contestation pendante.</p>
+
+<p>Cette attitude des chefs du Sud &eacute;tait en harmonie avec les sentiments du
+pr&eacute;sident Johnson lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Toutefois, malgr&eacute; la sympathie de ce dernier, les Sudistes &eacute;taient
+impuissants &agrave; repousser le projet d'affranchissement absolu. L'arm&eacute;e
+&eacute;tait encore sous le commandement de Grant, de Sherman et de Sheridan et
+certes, ces glorieux lieutenants du pr&eacute;sident-martyr n'auraient jamais
+permis la r&eacute;pudiation de l'Acte de 1863, une mesure qui avait amen&eacute; sous
+les drapeaux plus de 150,000 hommes dont les &eacute;tats de service pour la
+cause de l'Union &eacute;taient bien connus.</p>
+
+<p>Mais le pr&eacute;sident et ses nouveaux amis faisaient de la <i>politique</i>, et
+leurs actions &agrave; tous portaient plus ou moins l'empreinte de la ruse et
+de l'artifice.</p>
+
+<p>Ce que les repr&eacute;sentants du Sud voulaient, c'&eacute;tait le <i>Local
+Self-Government</i>, c'est-&agrave;-dire l'administration des affaires comme par
+le pass&eacute; et le r&eacute;tablissement dans chaque localit&eacute; d'une esp&egrave;ce de
+<i>droit de seigneur</i>, sans autre autorit&eacute; que la volont&eacute; du ma&icirc;tre. Il
+leur fallait pour cela s'opposer &agrave; l'affranchissement absolu du noir et
+au suffrage universel. Ils pensaient que, pour atteindre leur but plus
+s&ucirc;rement, il &eacute;tait n&eacute;cessaire d'emp&ecirc;cher l'augmentation du nombre de ces
+citoyens dont l'id&eacute;al &eacute;tait contraire au leur.</p>
+
+<p>Pour se gagner l'esprit public, ils commenc&egrave;rent par se plaindre de ce
+que l'intention du Nord &eacute;tait de les humilier, en les soumettant &agrave;
+l'autorit&eacute; et &agrave; la domination de leurs anciens esclaves. Ce n'&eacute;tait l&agrave;
+qu'un pr&eacute;texte. Ils voulaient le pouvoir; ils voulaient encore se venger
+de l'homme de couleur, ainsi qu'ils l'ont avou&eacute; plus tard. L'homme de
+couleur avait &eacute;t&eacute; appel&eacute; sous les drapeaux pour combattre la
+Conf&eacute;d&eacute;ration, et cela, &agrave; leurs yeux, constituait un crime.</p>
+
+<p>Aujourd'hui encore, le pauvre noir subit la peine d'avoir &eacute;t&eacute; conscrit
+pour la cause de la libert&eacute;.</p>
+
+<p>Quant aux hommes du Nord, ils ne croyaient pas ceux du Sud assez
+r&eacute;concili&eacute;s au nouvel &eacute;tat de choses pour agir de bonne foi ou pour &ecirc;tre
+guid&eacute;s dans leurs d&eacute;cisions par un sentiment d'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>De plus, ils repr&eacute;sentaient les &Eacute;tats vainqueurs; ils tenaient les r&ecirc;nes
+du pouvoir, et ils devaient une r&eacute;compense morale &agrave; l'homme de couleur
+tout fra&icirc;chement revenu du champ de bataille o&ugrave; il avait signal&eacute; sa
+valeur. C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un acte de d&eacute;mence de leur part de faire abandon de
+l'avantage politique qui devait d&eacute;couler pour eux du suffrage universel.</p>
+
+<p>C'est pour cela que les ma&icirc;tres des destin&eacute;s du parti r&eacute;publicain
+appuyaient l'id&eacute;e r&eacute;g&eacute;n&eacute;ratrice de la Reconstruction.</p>
+
+<p>Ils r&eacute;solurent donc de faire des changements &agrave; la Constitution f&eacute;d&eacute;rale,
+et d'&eacute;touffer les complots qui pourraient embarrasser ou d&eacute;tourner
+l'ex&eacute;cution de leurs projets.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident Johnson, lui, qui avait ses petites ambitions, se mit du
+c&ocirc;t&eacute; des vaincus. C'est un fait connu qu'il a employ&eacute; tout son pouvoir
+officiel et personnel pour remettre en leurs mains la direction des
+gouvernements dans le Sud, sans &eacute;gard &agrave; l'&eacute;quit&eacute; ou aux volont&eacute;s du
+Congr&egrave;s, qu'il n'avait pas consult&eacute;.</p>
+
+<p>Il est &eacute;vident que la pens&eacute;e du pr&eacute;sident &eacute;tait de livrer au bon plaisir
+de ces &Eacute;tats la destin&eacute;e civile et politique de l'homme de couleur.
+C'&eacute;tait ce qu'on appelait la <i>Restauration</i>&mdash;une fa&ccedil;on de r&eacute;compenser
+les coupables et de punir les innocents.</p>
+
+<p>Cette attitude du pr&eacute;sident compliqua la situation. On pouvait respecter
+ses convictions, mais il n'&eacute;tait pas possible de les approuver. Il
+fallait les combattre, non &agrave; cause de lui, mais &agrave; cause des malheurs qui
+s'ensuivraient. On emp&ecirc;cherait l'homme de couleur de devenir un citoyen,
+et Dieu seul sait si l'Union elle-m&ecirc;me se f&ucirc;t alors conserv&eacute;e.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident ayant persist&eacute; dans son m&eacute;pris du pouvoir supr&ecirc;me, le
+Congr&egrave;s r&eacute;solut de le mettre en accusation. L'effet de cette proc&eacute;dure
+fut de r&eacute;duire M. Johnson &agrave; l'impuissance et de le d&eacute;pouiller de son
+prestige.</p>
+
+<p>La lutte entre lui et ces g&eacute;ants de la Reconstruction &eacute;tait livr&eacute;e
+autant dans l'int&eacute;r&ecirc;t des noirs que pour le salut du pays: les
+&eacute;v&eacute;nements l'ont prouv&eacute;, car peu de temps apr&egrave;s le triomphe des
+<i>Nordistes</i>, il n'y avait plus de place dans le Code Noir pour l'homme
+de couleur.</p>
+
+<p>Il est &eacute;vident qu'en pareille occurrence la population cr&eacute;ole ne pouvait
+demeurer dans l'inaction ou dans l'indiff&eacute;rence, et laisser aux autres
+le travail et la peine.</p>
+
+<p>Il y avait deux camps parmi elle. Les uns, sous la direction de l'avocat
+Thomas J. Durant, organis&egrave;rent le Club Radical R&eacute;publicain, en 1865, &agrave;
+la Salle de l'Economie, et les autres suivirent le R&eacute;v&eacute;rend Dostie,
+homme intr&eacute;pide qui ne reculait devant aucun danger, qui ne s'arr&ecirc;tait
+devant aucun obstacle.</p>
+
+<p>Le plan du Club Radical, sur le conseil de M. Durant, &eacute;tait de se
+confier enti&egrave;rement &agrave; la bonne volont&eacute; du Congr&egrave;s de Washington.</p>
+
+<p>Conform&eacute;ment &agrave; cette d&eacute;cision, les membres du Club s'abstinrent de
+prendre part &agrave; la Convention du 30 juillet 1866.</p>
+
+<p>Dostie, au contraire, avait con&ccedil;u l'id&eacute;e de tenter un coup hardi et de
+pr&eacute;cipiter ainsi les &eacute;v&eacute;nements.</p>
+
+<p>Malheureusement pour lui et ses compagnons, les obstacles &eacute;tant trop
+nombreux et trop puissants, leur sacrifice fut inutile: ils ne
+laiss&egrave;rent qu'un souvenir de deuil et de regret.</p>
+
+<p>Cette erreur de tactique nous a valu que plusieurs de nos honn&ecirc;tes
+Cr&eacute;oles ont perdu la vie sans avoir eu l'honneur de faire m&ecirc;me conna&icirc;tre
+le premier mot de leurs aspirations.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, la Reconstruction triompha, la Constitution f&eacute;d&eacute;rale fut
+amend&eacute;e, et de 1865 &agrave; 1870, tous les citoyens indistinctement furent
+admis au privil&egrave;ge du vote &eacute;lectoral. C'&eacute;tait ce r&eacute;sultat d&eacute;cisif
+qu'avait esp&eacute;r&eacute; le Club Radical de Thomas J. Durant, et son attente ne
+fut point tromp&eacute;e.</p>
+
+
+<p class="d"><b>LES CHEFS DE PARTI</b></p>
+
+<p>Au nombre des chefs de partis de cette &eacute;poque, nous devons citer: le Dr
+Louis Roudanez, J. B. Roudanez, Arnold Bertonneau, Oscar J. Dunn,
+Aristide Mary, Thomy Lafon, Victor Macarty, Laurent Auguste, Antoine
+Dubuclet, J. P. Lanna, Paul Tr&eacute;vigne, Formidor Desmazili&egrave;res. Il y en
+avait encore d'autres dont les noms nous &eacute;chappent.</p>
+
+<p>Voil&agrave; les hommes qui sont entr&eacute;s en lice pour combattre au nom du droit
+et de la justice.</p>
+
+<p>Ces vaillants Cr&eacute;oles &eacute;taient les premiers &agrave; s'offrir, en Louisiane,
+comme les champions du mouvement qui avait pour but d'&eacute;tablir dans
+l'&Eacute;tat le principe du suffrage universel, &eacute;nonc&eacute; plus tard dans les
+Amendements.</p>
+
+<p>Ces hommes &eacute;taient anim&eacute;s du plus pur patriotisme, et leur probit&eacute; &eacute;tait
+&eacute;gale &agrave; leur d&eacute;sint&eacute;ressement.</p>
+
+<p>Ils sortaient de tous les rangs de la soci&eacute;t&eacute;, mais ayant embrass&eacute; les
+m&ecirc;mes principes, la diff&eacute;rence d'occupations n'influait en aucune
+mani&egrave;re sur leurs sentiments et leur attitude.</p>
+
+<p>D&egrave;s l'enfance, ils avaient appris &agrave; &ecirc;tre respectables et lorsque l'heure
+fut venue pour eux d'agir, ils firent preuve de toutes les qualit&eacute;s qui
+pouvaient inspirer l'amour et la confiance.</p>
+
+<p>Leur situation de fortune les pla&ccedil;ait au-dessus de toutes les
+tentations, sans compter que leur nature, noblement orgueilleuse, les
+mettait &agrave; l'abri de toute esp&egrave;ce de s&eacute;ductions.</p>
+
+<p>Il ne pouvait y avoir qu'une seule fa&ccedil;on de diriger des hommes de cette
+valeur: c'&eacute;tait d'en appeler &agrave; leur honneur et &agrave; leur esprit de devoir,
+de leur indiquer le chemin du bien et de pr&eacute;senter froidement &agrave; leur
+esprit les raisonnements de la v&eacute;rit&eacute; et de la justice.</p>
+
+<p>Il manquait sans doute de l'exp&eacute;rience &agrave; ces g&eacute;n&eacute;reux serviteurs de la
+cause commune, mais ils s'&eacute;taient adjoint des conseillers &eacute;clair&eacute;s dont
+les sages avis les avaient retenus dans de justes limites.</p>
+
+<p>L'argent, le soin, les peines: ils donnaient tout lib&eacute;ralement pour
+faire triompher la <i>th&egrave;se</i> qu'ils croyaient &ecirc;tre la meilleure. Ils ne
+demandaient que leur place au banquet de la vie, quoiqu'ils y fussent,
+comme Gilbert, d'"infortun&eacute;s convives".</p>
+
+<p>En pr&eacute;sence de ces faits, il ne serait pas juste de les tenir
+responsables de ces extravagances qui, depuis, ont d&eacute;sol&eacute; la sainte
+cause de la libert&eacute; et de l'&eacute;galit&eacute; politique.</p>
+
+<p>Ces grands hommes entendaient trop bien les principes de l'&eacute;quit&eacute; pour
+devenir les instruments coupables de l'exploitation et de l'ignominie,
+de l'aventure et de la corruption.</p>
+
+<p>Le charlatanisme et la fraude &eacute;taient ligu&eacute;s contre eux, mais ils
+repouss&egrave;rent ces influences m&eacute;chantes avec la m&ecirc;me force de volont&eacute;
+qu'ils avaient d&eacute;ploy&eacute;e en combattant les partisans de l'exclusion
+absolue.</p>
+
+<p>Il y a eu certainement quelques exceptions &agrave; la r&egrave;gle, mais elles ne
+sont pas dignes de notre attention.</p>
+
+<p>Ces patriotes fond&egrave;rent d'abord l'<i>Union</i>, un journal hebdomadaire.</p>
+
+<p>Paul Tr&eacute;vign&eacute; en &eacute;tait le r&eacute;dacteur <i>responsable</i>. Parmi les
+correspondants, il y avait Nelson Fouch&eacute;, qui apportait &agrave; la cause
+toutes les lumi&egrave;res de sa brillante &eacute;ducation.</p>
+
+<p>Nelson Fouch&eacute; &eacute;tait un homme modeste, mais son g&eacute;nie &eacute;tait bien connu
+ici des hommes de toutes les races. Il nous a laiss&eacute; un petit volume
+intitul&eacute;: <i>Nouveau Recueil</i>.</p>
+
+<p>Ce livre, qui est tr&egrave;s utile, prouve son attachement au progr&egrave;s. Fouch&eacute;
+s'occupait beaucoup de dessin, d'arpentage, d'arts et de m&eacute;tiers en
+g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Les choses allaient vite. Les fondateurs de l'<i>Union</i> ayant conclu que
+cette feuille ne pouvait plus suffire &agrave; la t&acirc;che, fond&egrave;rent un autre
+organe plus important: <i>La Tribune de la Nouvelle-Orl&eacute;ans</i>. La <i>Tribune</i>
+&eacute;tait une feuille quotidienne, propri&eacute;t&eacute; du c&eacute;l&egrave;bre docteur Roudanez.</p>
+
+<p>M. Dalloz en &eacute;tait le r&eacute;dacteur, avec Paul Tr&eacute;vign&eacute;, p&egrave;re, comme son
+associ&eacute;.</p>
+
+<p>Ce M. Dalloz &eacute;tait de la Belgique. Homme instruit, ami des opprim&eacute;s, il
+mettait toute son ardeur et tous ses talents au service de la cause
+qu'il avait embrass&eacute;e.</p>
+
+<p>Les principes mis en honneur par le docteur Roudanez et ses associ&eacute;s
+&eacute;taient discut&eacute;s et recommand&eacute;s dans les colonnes de la <i>Tribune</i>.
+Remarquables par l'&eacute;l&eacute;vation de leur caract&egrave;re, par la droiture de leurs
+intentions, par leur profond savoir et leur vaste exp&eacute;rience, plus
+encore m&ecirc;me par leur superbe esprit d'ind&eacute;pendance, ces chefs avaient
+acquis un prestige qui les avait rendus aussi puissants &agrave; Washington
+qu'&agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>La population, alors, &eacute;tait unie, parce qu'elle avait confiance en la
+probit&eacute; et au patriotisme de ces hommes d'&eacute;lite, qui s'&eacute;taient ainsi
+g&eacute;n&eacute;reusement charg&eacute;s des responsabilit&eacute;s de la situation politique.</p>
+
+
+<p class="d"><b>LES AVENTURIERS</b></p>
+
+<p>Les aventuriers, &agrave; cette &eacute;poque, commen&ccedil;aient &agrave; s'imposer dans nos
+comices. L'&oelig;il fix&eacute; sur le pouvoir, ils ne tard&egrave;rent pas &agrave; se grouper
+dans un commun effort pour mieux assurer le succ&egrave;s de leurs men&eacute;es
+ambitieuses.</p>
+
+<p>S'&eacute;tant aper&ccedil;us que les hommes de la <i>Tribune</i> &eacute;taient les ennemis jur&eacute;s
+de la corruption et de l'oppression, ils se ligu&egrave;rent contre eux et leur
+firent une guerre &agrave; outrance.</p>
+
+<p>La d&eacute;sorganisation du Comit&eacute; Central fut pour eux le premier objectif &agrave;
+atteindre: toutes leurs ressources furent mises &agrave; r&eacute;quisition pour
+assurer une victoire de ce c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>On comprend facilement pourquoi ces ambitieux ne tenaient pas &agrave;
+s'associer avec des hommes qui combattaient toute id&eacute;e
+d'assujettissement syst&eacute;matique et qui refusaient de consentir &agrave; leur
+propre avilissement. Ils s'&eacute;taient convaincus qu'il n'y avait de
+triomphe possible pour eux que dans la retraite d&eacute;finitive des vrais
+amis du peuple. Ils r&eacute;solurent donc d'int&eacute;resser &agrave; leurs men&eacute;es les
+<i>nouveaux citoyens</i>. Ces derniers &eacute;taient incapables de former une juste
+appr&eacute;ciation des hommes et des &eacute;v&eacute;nements, et ils se laiss&egrave;rent s&eacute;duire
+par mille promesses &eacute;chevel&eacute;es. L'astuce, la corruption, le mensonge, la
+violence et m&ecirc;me l'incitation &agrave; la haine de classes: tout fut mis &agrave;
+contribution pour d&eacute;truire la phalange patriotique de la <i>Tribune</i>.</p>
+
+<p>Le docteur Roudanez et ses associ&eacute;s ne demandaient que justice: ils
+n'entendaient nullement inaugurer un r&egrave;gne de licence, de d&eacute;sordre. Ils
+&eacute;taient pour l'&eacute;galit&eacute; de tous devant la loi.</p>
+
+<p>La d&eacute;mogogie, elle, avait tous d&eacute;figur&eacute;.</p>
+
+<p>Pour les patriotes de la <i>Tribune</i>, il s'agissait de mettre l'homme &agrave;
+l'abri de toute proscription, de n'accorder &agrave; personne de privil&egrave;ges
+sp&eacute;ciaux pour des raisons de race ou de sa couleur.</p>
+
+<p>Il y avait avec eux des exil&eacute;s de France, de ces vrais amis de la
+libert&eacute; qui trouvaient une occasion de se rendre utiles en tentant de
+nouveaux efforts pour l'am&eacute;lioration des destin&eacute;es de leurs semblables,
+dans ce pays que l'illustre Lafayette avait arros&eacute; de son sang.</p>
+
+<p>Ils voulaient eux aussi faire respecter le citoyen, et non pas
+encourager les exc&egrave;s de l'ambition corrompue, de l'ignorance incapable.</p>
+
+<p>Ces r&eacute;g&eacute;n&eacute;rateurs &eacute;taient trop honorables, trop sinc&egrave;res dans leur haute
+conception du devoir pour avoir jamais recours aux stratag&egrave;mes de la
+bassesse et du mensonge. Ils disaient la v&eacute;rit&eacute; aux uns et aux autres et
+conseillaient certaines lenteurs, n&eacute;cessaires en pr&eacute;sence de
+complications dangereuses et difficiles &agrave; analyser.</p>
+
+<p>Si cette politique de patience et de r&eacute;serve avait &eacute;t&eacute; suivie, le
+succ&egrave;s, pour &ecirc;tre plus lent &agrave; venir, n'en eut pas moins &eacute;t&eacute; assur&eacute;; mais
+on voulut peut-&ecirc;tre brusquer les &eacute;v&eacute;nements, et alors ce fut la r&eacute;action
+terrible, fatale pour nous tous. Nos grands Cr&eacute;oles de l'&eacute;cole de la
+<i>Tribune</i> cess&egrave;rent alors, de d&eacute;go&ucirc;t, leur r&eacute;sistance.</p>
+
+<p>H&acirc;tons-nous toutefois d'ajouter que le r&egrave;gne des fourbes et des
+aventuriers fut de courte dur&eacute;e: tous, quand vint la crise supr&ecirc;me,
+tomb&egrave;rent dans un m&ecirc;me ab&icirc;me d'humiliation.</p>
+
+<p>Les dilapidations et les perfidies mises &agrave; leur compte les ont fait
+conna&icirc;tre dans l'histoire comme des sujets inf&acirc;mes, bien que toutes les
+accusations port&eacute;es contre eux n'aient pas &eacute;t&eacute; prouv&eacute;es.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, ne pouvant plus supporter les d&eacute;penses de
+publication, ne rencontrant que des d&eacute;sappointements et des trahisons,
+la <i>Tribune</i> cessa de para&icirc;tre, et les champions de nos libert&eacute;s durent
+alors se contenter de murmurer isol&eacute;ment contre l'injustice de
+l'oppresseur, et contre les sourdes men&eacute;es des forces corruptrices
+d&eacute;sormais triomphantes et souveraines dans les conseils du parti.</p>
+
+<p>Cependant, quoique affaiblis, ils n'&eacute;taient pas tout-&agrave;-fait hors de
+combat. Leurs rangs avaient diminu&eacute;, par suite de quelques d&eacute;sertions,
+mais les d&eacute;serteurs n'&eacute;taient que les pygm&eacute;es. Les g&eacute;ants pouvaient
+encore se faire redouter, lorsque le besoin s'en faisait sentir et
+qu'ils voulussent se donner la peine d'entrer en lice.</p>
+
+<p>Malheureusement, les adh&eacute;sions nouvelles finirent aussi par leur
+manquer, la jeune g&eacute;n&eacute;ration s'&eacute;tant laiss&eacute; absorber par les influences
+du temps: de sorte que, peu &agrave; peu, la mort faisant aussi son &oelig;uvre, nos
+belles figures de 1860 finirent par dispara&icirc;tre. &Agrave; l'&eacute;poque de
+transition survenue apr&egrave;s la d&eacute;ch&eacute;ance de 1877, ils n'&eacute;taient plus
+h&eacute;las! qu'une faible poign&eacute;e.</p>
+
+<p>C'est alors qu'ils tent&egrave;rent un supr&ecirc;me effort contre les premi&egrave;res
+tentations de ce mouvement r&eacute;actionnaire dont la politique se poursuit
+encore jusqu'&agrave; nos jours, avec les r&eacute;sultats les plus alarmants.</p>
+
+<p>Sous le gouvernement Nicholls, un des premiers actes de l'administration
+fut la <i>s&eacute;paration</i> des enfants des &eacute;coles suivant leur couleur. C'&eacute;tait
+un premier coup de canif dans le pacte conclu entre le pr&eacute;sident Hayes
+et les chefs d&eacute;mocrates de l'&Eacute;tat, qui avaient tout promis pour
+s'assurer le pouvoir.</p>
+
+<p>Nos patriotes, fid&egrave;les &agrave; leurs principes d'&eacute;galit&eacute;, et sur la foi des
+promesses, ne voulaient pas accepter la politique nouvelle consid&eacute;r&eacute;e
+par eux comme fl&eacute;trissante.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, ils se pr&eacute;sent&egrave;rent au <i>Bureau des &Eacute;coles publiques</i>,
+pour y soumettre leur projet contre ce r&egrave;glement arbitraire. Ils
+visit&egrave;rent aussi le gouverneur, qu'on disait sympathique, et lui firent
+part des m&ecirc;mes protestations. Malheureusement, ils ne purent r&eacute;ussir
+dans leurs d&eacute;marches. Le gouvernement, ob&eacute;issant &agrave; l'esprit de parti,
+resta in&eacute;branlable.</p>
+
+<p>Il resta d&eacute;cid&eacute; que l'on construirait des &eacute;difices particuliers pour
+recevoir les enfants de chaque race, que l'on instruirait s&eacute;par&eacute;ment.</p>
+
+<p>La majorit&eacute; des gens de couleur, s&eacute;duits peut-&ecirc;tre par les apparences,
+semblaient pr&eacute;f&eacute;rer la s&eacute;gr&eacute;gation &agrave; la communaut&eacute;, nonobstant la perte
+de prestige et d'avantages divers qu'entra&icirc;nerait la politique
+d'isolement.</p>
+
+<p>Cette diff&eacute;rence d'opinion sur une question aussi vitale &eacute;tait contraire
+au bien-&ecirc;tre des enfants, et elle faisait voir l'impossibilit&eacute; de r&eacute;unir
+dans une entente les hommes de la <i>Tribune</i> et les disciples de la
+nouvelle &Eacute;cole.</p>
+
+<p>Nos vieux d&eacute;fenseurs du droit assist&egrave;rent aux s&eacute;ances de la grande
+<i>Convention Constitutionnelle</i>, tenue sous la pr&eacute;sidence du
+lieutenant-gouverneur Louis A. Wiltz, en 1879.</p>
+
+<p>Plusieurs d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s de couleur (mais de l'&eacute;l&eacute;ment am&eacute;ricain) y figuraient
+comme membres accr&eacute;dit&eacute;s.</p>
+
+<p>C'est dans cette Convention que fut adopt&eacute;e une ordonnance &eacute;tablissant
+l'Universit&eacute; du Sud, pour l'instruction sup&eacute;rieure des enfants de
+couleur de l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Les d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s noirs accept&egrave;rent cette ordonnance qui, dans son principe
+m&ecirc;me, venait en contradiction avec tout ce qui avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;c&eacute;demment
+tent&eacute;s pour &eacute;loigner de l'&Eacute;tat les distinctions de race devant la loi.
+C'est cette l&eacute;gislation que M. Mary avait caract&eacute;ris&eacute;e de <i>ligue noire
+dans la Constitution</i>.</p>
+
+<p>Les hommes de couleur qui ont eu la l&acirc;chet&eacute; de sanctionner le principe
+de la s&eacute;paration des races avaient figur&eacute; d&eacute;j&agrave; dans la Constituante de
+1868: pour &ecirc;tre cons&eacute;quents, leur devoir &eacute;tait de s'abstenir, s'ils ne
+pouvaient se soutenir.</p>
+
+<p>Certes, ce n'&eacute;tait pas le r&ocirc;le qui convenait aux repr&eacute;sentants des
+opprim&eacute;s, que d'avoir l'air de consentir &agrave; leur propre abaissement. Mais
+telle est la mentalit&eacute; d'un grand nombre de ces personnages politiques,
+qu'ils n'ont jamais pu comprendre le c&ocirc;t&eacute; s&eacute;rieux de la vie,
+c'est-&agrave;-dire le devoir.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ces &eacute;v&egrave;nements, qui firent g&eacute;mir nos anciens champions, on n'a
+plus parl&eacute; d'eux comme puissance active et dirigeante dans nos d&eacute;m&ecirc;l&eacute;s
+politiques. C'&eacute;tait la fin. L'homme de couleur avait accept&eacute; la
+subordination l&eacute;gale, c'est-&agrave;-dire l'id&eacute;e d'&ecirc;tre trait&eacute;
+<i>conventionnellement</i> et non <i>constitutionnellement</i>.</p>
+
+<p>Le vote de ces repr&eacute;sentants aidait &agrave; cr&eacute;er un syst&egrave;me qu'ils savaient
+&ecirc;tre un moyen d'enlever aux enfants de couleur les avantages de
+l'&eacute;ducation destin&eacute;e aux autres enfants de l'&Eacute;tat. Ces hommes savaient
+que cette d&eacute;marcation, une fois &eacute;tablie, surtout avec leur consentement,
+devait servir de base et de pr&eacute;texte &agrave; d'autres mesures contraires aux
+int&eacute;r&ecirc;ts et aux droits de nos citoyens. Ils savaient que cette action de
+leur part &eacute;tait un mouvement r&eacute;trograde, qu'ils sacrifiaient l&agrave; tout le
+bien que le pass&eacute; avait consacr&eacute; et qu'eux-m&ecirc;mes ils avaient travaill&eacute; &agrave;
+obtenir.</p>
+
+
+<p class="d"><b>DE L'UNIFICATION</b></p>
+
+<p>Nous devons maintenant revenir sur nos pas pour parler du mouvement de
+l'<i>Unification</i>, qui forme un &eacute;pisode significatif dans la carri&egrave;re
+politique de ces chefs si souvent mal jug&eacute;s pour avoir &eacute;t&eacute; mal compris.</p>
+
+<p>Le lecteur se souviendra sans doute de la r&eacute;ponse que fit Benjamin
+Constant &agrave; Napol&eacute;on Bonaparte, lorsque ce dernier demandait &agrave; l'auteur
+de l'<i>Acte Additionnel de</i> 1815, s'il &eacute;tait Bonapartiste ou Bourboniste.</p>
+
+<p>"Je suis patriotiste", r&eacute;pondit froidement ce publiciste &agrave; l'empereur.</p>
+
+<p>Nos grands patriotes &eacute;taient avant tout les amis, les partisans du
+principe. Aussi, lorsque les nobles citoyens qui avaient con&ccedil;u le projet
+de l'unification les invit&egrave;rent &agrave; se joindre &agrave; eux, se rendirent-ils &agrave;
+leur demande sans la moindre h&eacute;sitation. Guid&eacute;s par le sentiment du
+devoir, ils &eacute;taient pr&ecirc;ts &agrave; suivre toute lumi&egrave;re qui leur indiqu&acirc;t le
+chemin du salut.</p>
+
+<p>Le programme de l'<i>Unification</i> contenait toutes les assurances et
+toutes les garanties possibles de libert&eacute; et de justice, ce qui, dans
+l'esprit de nos champions, &eacute;tait le gage d'un avenir heureux et
+prosp&egrave;re.</p>
+
+<p>Comme pour Benjamin Constant, le nom ne comptait pour rien, il
+s'agissait de l'&oelig;uvre: l'&oelig;uvre seule int&eacute;ressait leurs motifs ou
+d&eacute;terminait leur conduite.</p>
+
+<p>On nous rapporte que Formidor Desmazili&egrave;re, un jour, en discutant le
+mouvement, fit observer &agrave; quelques-uns de ses amis qu'il ne demandait
+pas si tel &eacute;tait r&eacute;publicain ou tel autre d&eacute;mocrate ou lib&eacute;ral, que son
+seul d&eacute;sir &eacute;tait d'&ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; comme un <i>autre homme</i> dans son pays,
+dans le pays que son p&egrave;re a d&eacute;fendu contre l'invasion &eacute;trang&egrave;re.
+"Puisque", ajoutait-il, "ces messieurs nous reconnaissent nos droits;
+puisqu'ils nous promettent m&ecirc;me la moiti&eacute; des b&eacute;n&eacute;fices &eacute;chus
+naturellement &agrave; des associ&eacute;s d'une commune entreprise; puisqu'enfin ils
+nous garantissent <i>libert&eacute;, &eacute;galit&eacute;</i> et <i>fraternit&eacute;</i>, nous n'avons rien
+de plus &agrave; demander. Notre devoir est donc de marcher avec ceux qui nous
+apportent ainsi la paix, l'ordre et le progr&egrave;s, quels que soient leurs
+titres ou leurs ant&eacute;c&eacute;dents".</p>
+
+<p>Le temps est venu prouver la sagesse de ce raisonnement.</p>
+
+<p>Le mouvement a &eacute;chou&eacute;, mais nous en gardons la souvenance. S'il n'a pas
+r&eacute;ussi, c'est qu'il &eacute;tait pr&eacute;matur&eacute;. Le peuple n'&eacute;tait pas pr&eacute;par&eacute; &agrave;
+renoncer &agrave; sa mani&egrave;re de penser: on ne pouvait donc esp&eacute;rer le voir
+ratifier une politique destin&eacute;e &agrave; renverser les usages &eacute;tablis.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h2>
+
+<p class="c"><b>La politique et le sentiment du devoir.&mdash;M. Aristide Mary et le Comit&eacute;
+des Citoyens.&mdash;Dans nos derniers retranchements.&mdash;D&eacute;fections et
+d&eacute;faites.&mdash;&Agrave; qui notre dernier merci!</b></p>
+
+
+<p class="d"><b>LA POLITIQUE ET LE SENTIMENT DU DEVOIR</b></p>
+
+<p>Les hommes de la <i>Tribune</i> qui, en 1872, propos&egrave;rent la candidature
+d'Aristide Mary au poste de gouverneur de l'&Eacute;tat, &eacute;taient inspir&eacute;s par
+le sentiment du devoir politique.</p>
+
+<p>Nous disons les "hommes de la <i>Tribune</i>", parce que nous voulons parler
+de ceux qui jamais n'avaient transig&eacute;, de ceux qui &eacute;taient demeur&eacute;s
+fid&egrave;les aux principes de la droiture.</p>
+
+<p>L'id&eacute;e n'&eacute;tait pas d'imposer Aristide Mary aux masses r&eacute;publicaines,
+parce qu'il &eacute;tait homme de couleur: on voulait tout simplement opposer
+une r&eacute;sistance morale &agrave; la funeste doctrine d'exclusion.</p>
+
+<p>En d'autres termes, je dirai que les partisans d'Aristide Mary ont
+revendiqu&eacute; <i>le droit d'aspirer au poste</i> de gouverneur, mais qu'ils
+n'ont pas convoit&eacute; le poste m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mary avait assez de bon sens, de patriotisme et d'exp&eacute;rience pour
+appr&eacute;cier les difficult&eacute;s de la situation. Il savait bien que dans cette
+Convention de 1872 l'or avait &eacute;tabli ses lois, et que les esclaves
+achet&eacute;s ne devaient qu'ob&eacute;ir, m&ecirc;me au d&eacute;triment des principes.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait pr&eacute;par&eacute; &agrave; la d&eacute;faite, mais son nom &eacute;tait l&agrave; comme un d&eacute;fi jet&eacute;
+&agrave; la face du pr&eacute;jug&eacute; de race.</p>
+
+<p>Mary savait que la majorit&eacute; de cette convention &eacute;tait compos&eacute;e de
+<i>tripoteurs</i>, et que parmi ses propres gens, il se trouvait des
+tra&icirc;tres.</p>
+
+<p>Mais il ne s'en plaignit pas. Il repr&eacute;sentait le sentiment du devoir en
+politique, il se consid&eacute;rait tr&egrave;s heureux d'avoir conserv&eacute; assez
+d'influence pour faire respecter ses aspirations, ses convictions et ses
+principes.</p>
+
+<p>La population a le droit de s'enorgueillir d'un Aristide Mary et de tous
+ceux qui, comme lui, n'ont jamais recul&eacute; devant la v&eacute;rit&eacute;. Leurs vertus
+nous ont honor&eacute;s et leurs sacrifices nous ont &eacute;lev&eacute;s. Nous devons leur
+en &ecirc;tre reconnaissants.</p>
+
+<p>Mary a v&eacute;cu assez longtemps pour sugg&eacute;rer la formation du Comit&eacute; des
+Citoyens, lequel &eacute;tait compos&eacute; de dix-huit membres. Ce fut le dernier
+acte de Mary dans la politique: nous y voyons la preuve qu'en d&eacute;pit de
+ses soixante-dix ans, le sentiment du devoir existait vivace encore chez
+lui, et qu'il en respectait les dict&eacute;es, comme il disait souvent, "co&ucirc;te
+que co&ucirc;te".</p>
+
+
+<p class="d"><b>M. ARISTIDE MARY ET LE COMITE DES CITOYENS</b></p>
+
+<p>C'est en 1890 que le Comit&eacute; des Citoyens a &eacute;t&eacute; form&eacute;, alors qu'un retour
+au fanatisme exag&eacute;r&eacute; de l'esprit de caste vint alarmer consid&eacute;rablement
+les Cr&eacute;oles de couleur.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait plus de rencontres de rue: nous &eacute;tions face &agrave; face avec
+l'homme d'&Eacute;tat r&eacute;solu &agrave; d&eacute;velopper et &agrave; &eacute;tablir un syst&egrave;me par lequel
+une portion de la population devait &ecirc;tre soumise &agrave; la volont&eacute; de
+l'autre.</p>
+
+<p>Il fallait r&eacute;sister &agrave; cet &eacute;tat de choses, m&ecirc;me sans espoir de r&eacute;ussite.</p>
+
+<p>L'id&eacute;e de Mary &eacute;tait de donner une forme digne &agrave; la r&eacute;sistance, qui
+devait se manifester par une longue suite de proc&eacute;dures judiciaires.</p>
+
+<p>Le comit&eacute; se composait comme suit:</p>
+
+<table summary="" cellspacing="0" cellpadding="0">
+<tr><td>Arthur Est&egrave;ves, <i>pr&eacute;sident</i>;</td></tr>
+<tr><td>C. Antoine, <i>vice-pr&eacute;sident</i>;</td></tr>
+<tr><td>Firmin Christophe, <i>secr&eacute;taire</i>;</td></tr>
+<tr><td>G. G. Johnson, <i>sous-secr&eacute;taire</i>;</td></tr>
+<tr><td>Paul Bonseigneur, <i>tr&eacute;sorier</i>.</td></tr>
+</table>
+<p>&nbsp;</p>
+<table summary="" cellspacing="0" cellpadding="0">
+<tr><td style="padding-right: 5%;">Laurent Auguste,</td><td style="padding-left: 5%;">A. J. Guiranovich,</td></tr>
+<tr><td style="padding-right: 5%;">R. L. Desdunes,</td><td style="padding-left: 5%;">L. A. Martinet,</td></tr>
+<tr><td style="padding-right: 5%;">Alc&eacute;e Labat,</td><td style="padding-left: 5%;">L. J. Joubert,</td></tr>
+<tr><td style="padding-right: 5%;">Pierre Chevalier,</td><td style="padding-left: 5%;">M. J. Piron,</td></tr>
+<tr><td style="padding-right: 5%;">N. E. Mansion,</td><td style="padding-left: 5%;">Eug&egrave;ne Luscy,</td></tr>
+<tr><td style="padding-right: 5%;">A. B. Kennedy,</td><td style="padding-left: 5%;">E. A. Williams.</td></tr>
+<tr><td style="padding-right: 5%;">R. B. Baqui&eacute;,</td><td>&nbsp;</td></tr>
+</table>
+
+<p>L'organisation en fut faite &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans, le 5 septembre 1891.
+Ce comit&eacute;, dans une adresse publi&eacute;e dans les colonnes du <i>Crusader</i>, se
+fit conna&icirc;tre au public, expliqua son but et sa d&eacute;termination, et
+demanda au peuple des secours d'argent pour l'aider dans son entreprise
+patriotique.</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; l'&oelig;uvre imm&eacute;diatement, et en peu de temps il recueillit une
+somme consid&eacute;rable.</p>
+
+<p>Il put alors proc&eacute;der sans obstacle &agrave; sa double mission, engageant la
+lutte l&eacute;gale et poursuivant le travail de propagande.</p>
+
+<p>D&egrave;s le d&eacute;but, il lui vint de fortes et pr&eacute;cieuses adh&eacute;sions de diverses
+parties du pays.</p>
+
+<p>Parmi les hommes &eacute;minents qui r&eacute;pandirent &agrave; notre appel, nous citons
+avec orgueil les Honorables Albion W. Tourg&eacute;e et John M. Harlan, l'un,
+un c&eacute;l&egrave;bre publiciste, l'autre, un des neuf juges de la Cour Supr&ecirc;me des
+&Eacute;tats-Unis.</p>
+
+<p>La population ne devrait jamais oublier ces nobles c&oelig;urs,
+particuli&egrave;rement M. Tourg&eacute;e.</p>
+
+<p>Celui-ci a vers&eacute; son sang sur le champ de bataille, du c&ocirc;t&eacute; de
+l'<i>Union</i>. Apr&egrave;s la guerre, il a v&eacute;cu parmi les opprim&eacute;s, d&eacute;fendant leur
+cause au p&eacute;ril de sa vie, comme dans son ouvrage intitul&eacute;: <i>The Fool's
+Errand</i>.</p>
+
+<p>Pendant plus de trente ans, il n'a pas soutenu d'autres luttes que celle
+qu'il entreprit pour l'&eacute;ducation des masses malheureuses, leur
+d&eacute;veloppement et leur avancement vers un meilleur destin, sous la
+protection des Institutions am&eacute;ricaines.</p>
+
+<p>C'est cet homme qui fut un des premiers &agrave; offrir ses services au Comit&eacute;.
+Ce dernier lui montra son appr&eacute;ciation en le retenant comme son
+principal conseiller l&eacute;gal. MM. Walker et Martinet lui &eacute;taient adjoints.
+On ne tarda pas &agrave; reconna&icirc;tre la valeur de cette acquisition.</p>
+
+<p>Mais le c&ocirc;t&eacute; l&eacute;gal n'&eacute;tait pas le seul &agrave; recevoir l'attention de M.
+Tourg&eacute;e. Comme d&eacute;fenseur du faible, il remplissait les colonnes de
+l'<i>Inter-Ocean</i> de ses articles &agrave; la logique inexorable sur les
+conditions de notre vie quotidienne.</p>
+
+<p>Nous pouvons dire du juge Harlan qu'il s'est montr&eacute; toujours ferme et
+juste dans toutes les d&eacute;cisions de cette haute cour dont il a &eacute;t&eacute; un
+des membres les plus capables pendant plus de 33 ans. Il a toujours vot&eacute;
+contre toute mesure tendant &agrave; l'abaissement du citoyen ou au m&eacute;pris de
+la Constitution.</p>
+
+<p>Le Comit&eacute; des Citoyens avait pour mission de protester un g&eacute;n&eacute;ral contre
+l'adoption et la mise en vigueur des statuts qui &eacute;tablissaient des
+distinctions injustes et humiliantes contre la race de couleur, en
+Louisiane. Mais il s'est occup&eacute; particuli&egrave;rement de l'Acte 111 de 1890.</p>
+
+<p>Cet Acte &eacute;tait le r&eacute;sultat d'une politique inaugur&eacute;e en 1877.</p>
+
+<p>Il y &eacute;tait pr&eacute;vu que dans les convois, il y aurait des places s&eacute;par&eacute;es
+pour les blancs et pour les personnes de couleur. Comme il renfermait
+toutefois des clauses qui affectaient les chemins de fer faisant le
+trafic entre les &Eacute;tats, on n'&eacute;prouva aucune difficult&eacute; &agrave; en obtenir
+l'annulation.</p>
+
+<p>Il faut dire qu'ant&eacute;rieurement au passage de cette loi, une d&eacute;l&eacute;gation
+de citoyens de couleur avait visit&eacute; la capitale de l'&Eacute;tat, pour
+pr&eacute;senter aux membres de l'Assembl&eacute;e G&eacute;n&eacute;rale les objections de la
+population.</p>
+
+<p>Ces d&eacute;marches n'eurent aucun succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Nous avions compt&eacute; sur l'appui possible d'hommes g&eacute;n&eacute;reux tels qu'il en
+existait en 1879, et sur le pr&eacute;tendu patriotisme de quelques d&eacute;put&eacute;s de
+couleur. Mais tout ceci fit d&eacute;faut. La loi telle que modifi&eacute;e fut
+adopt&eacute;e, en d&eacute;pit de la pr&eacute;sence de ces repr&eacute;sentants de couleur
+auxquels on pr&ecirc;tait de l'influence &agrave; cause, disait-on, de leurs rapports
+intimes avec la Compagnie de la Loterie de la Louisiane, alors
+consid&eacute;r&eacute;e toute-puissante. On a souvent dit, dans le public, que loin
+de nous faire du bien, leurs relations avec cette Corporation ont
+beaucoup contribu&eacute; &agrave; indisposer les esprits contre les noirs en g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Certes, leur position &eacute;tait n&eacute;cessairement embarrassante, et il est
+douteux qu'ils fussent assez ind&eacute;pendants pour s'occuper s&eacute;rieusement
+des volont&eacute;s ou des droits du peuple dans la circonstance dont il est
+question.</p>
+
+<p>Dans tous les cas, la <i>D&eacute;l&eacute;gation</i> de 1890 n'obtint aucune satisfaction
+ni des uns ni des autres.</p>
+
+<p>On r&eacute;solut donc de commencer la bataille l&eacute;gale, et on choisit M. Daniel
+Desdunes pour tenter les premiers assauts contre l'Acte 111 de la
+L&eacute;gislature de la Louisiane.</p>
+
+<p>Conform&eacute;ment aux plans du Comit&eacute;, M. Desdunes fut arr&ecirc;t&eacute; par un des
+membres de la police secr&egrave;te, pour avoir pris passage dans un wagon
+destin&eacute; par la loi aux personnes de la race blanche exclusivement. On
+lui fit un proc&egrave;s, qui fut de courte dur&eacute;e, le tribunal ayant d&eacute;cid&eacute; que
+la loi &eacute;tait inconstitutionnelle, vu son incompatibilit&eacute; avec la
+Constitution f&eacute;d&eacute;rale. Elle portait pr&eacute;judice aux droits du commerce
+entre &Eacute;tats. M. Desdunes fut donc acquitt&eacute;.</p>
+
+<p>La seconde loi prohibait le m&eacute;lange des races dans les convois voyageant
+d'un point &agrave; un autre, dans les limites de l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Pour attaquer ce second r&egrave;glement, le Comit&eacute; se fit repr&eacute;senter par M.
+Hom&egrave;re Plessy. Celui-ci ayant &eacute;t&eacute; condamn&eacute; par la Cour Criminelle de
+l'&Eacute;tat, le Comit&eacute; interjeta appel en dernier ressort. Apr&egrave;s avoir tenu
+l'affaire en suspens pendant plusieurs mois, la Cour Supr&ecirc;me f&eacute;d&eacute;rale,
+le juge Harlan, dissident, repoussa cet appel, et on dut alors se
+soumettre &agrave; l'in&eacute;vitable, c'est-&agrave;-dire qu'on paya l'amende impos&eacute;e:
+vingt-cinq dollars.</p>
+
+<p>Ainsi se termina le deuxi&egrave;me proc&egrave;s institu&eacute; au nom du peuple contre la
+validit&eacute; des Actes No 111 et autres. Notre d&eacute;faite &eacute;tait la cons&eacute;cration
+de l'odieux principe de <i>s&eacute;gr&eacute;gation des races</i>.</p>
+
+<p>Nous aurions d&ucirc; avoir dit que l'affaire Plessy avait &eacute;t&eacute; plaid&eacute;e en
+premi&egrave;re instance devant le juge Ferguson. M. Lionel Adams &eacute;tait
+l'avocat de la poursuite, et M. James Walker repr&eacute;sentait le Comit&eacute;.
+L'avocat d'&Eacute;tat avait proc&eacute;d&eacute; sur la th&eacute;orie du "contact r&eacute;pugnant" et
+soutenu la constitutionalit&eacute; d'une loi bas&eacute;e sur une telle th&eacute;orie.</p>
+
+<p>Il dit &agrave; la cour combien certains passagers &eacute;taient incommod&eacute; par des
+&eacute;manations provenant d'une trop grande promiscuit&eacute; avec certaines
+personnes de couleur, et cet argument suffit pour &eacute;tablir la raison
+d'&ecirc;tre de la loi.</p>
+
+<p>M. James Walker parla longuement pour la d&eacute;fense. Il dit qu'il ne
+concevait pas comment l'&Eacute;tat pouvait condamner une partie de ses
+citoyens pour apaiser les r&eacute;pugnances des autres; que Blackstone devrait
+&ecirc;tre plac&eacute; au-dessus des dictionnaires quand il s'agit de la d&eacute;finition
+des d&eacute;lits, et que ce ma&icirc;tre de la jurisprudence n'a laiss&eacute; aucun texte
+sur lequel on pourrait se baser pour justifier les distinctions faites
+entre les races de diverses couleurs. Mais il y avait parti pris, et le
+magnifique plaidoyer de M. Walker ne put rien changer de ce qui &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; r&eacute;solu.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus dor&eacute;navant &agrave; attendre des gens au pouvoir que la
+continuation de cette politique par laquelle le peuple devait &ecirc;tre
+divis&eacute; en couches sup&eacute;rieures et en couches inf&eacute;rieures, suivant la
+couleur et l'origine.</p>
+
+<p>Le Comit&eacute; ne tenta aucune contestation judiciaire &agrave; l'&eacute;gard de la loi
+qui d&eacute;fend le mariage entre les deux races.</p>
+
+<p>Il s'attaqua n&eacute;anmoins au c&ocirc;t&eacute; moral de la loi, et, en temps et lieu, il
+fit pr&eacute;senter &agrave; l'Assembl&eacute;e G&eacute;n&eacute;rale de l'&Eacute;tat un m&eacute;moire respectueux
+mais plein de raison et d'&agrave;-propos.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; l'hostilit&eacute; pr&eacute;dominante, il rencontra chez certains membres de
+ce corps l&eacute;gislatif de tr&egrave;s honorables sympathies.</p>
+
+<p>Au nombre de ces amis de la justice, nous citerons les s&eacute;nateurs Tissot
+et Caffery, tous deux morts aujourd'hui. Leur travail, comme d&eacute;fenseurs
+de la morale et de la libert&eacute;, ne sera jamais oubli&eacute;.</p>
+
+<p>Il y en avait encore d'autres, mais ceux-l&agrave; ne prirent pas de part
+directe &agrave; la lutte comme les deux personnages que nous venons de nommer.</p>
+
+<p>Le s&eacute;nateur Caffery &eacute;tait le pr&eacute;sident du Comit&eacute; judiciaire ayant charge
+du projet de loi; le juge Tissot, lui, porta la parole, longuement m&ecirc;me,
+en opposition &agrave; cette mesure arbitraire.</p>
+
+<p>L'archev&ecirc;que Janssens s'occupa activement de la question dans une lettre
+que l'&eacute;minent pr&eacute;lat eut la bienveillance d'adresser au s&eacute;nateur
+Caffery, il montrait la nouvelle loi comme une violation de la libert&eacute;
+de conscience.</p>
+
+<p>Toutes ces mesures avaient &eacute;t&eacute; prises &agrave; la sollicitation du Comit&eacute; des
+Citoyens. L'agitation entretenue par ce dernier et par le <i>Crusader</i>
+produisit ses fruits: le premier projet de loi contre le sacrement du
+mariage et la libert&eacute; individuelle ne fut pas m&ecirc;me mis en d&eacute;lib&eacute;ration.</p>
+
+<p>Toutefois, cette odieuse mesure inspir&eacute;e par le pr&eacute;jug&eacute; devait
+repara&icirc;tre bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>En 1894, la question &eacute;tait reprise et, en 1896, la loi, adopt&eacute;e enfin,
+&eacute;tait en pleine vigueur: c'&eacute;tait la loi Gauthreaux. Disons que M.
+Gauthreaux, jusqu'&agrave; ce moment-l&agrave;, n'avait pas craint de se tenir du c&ocirc;t&eacute;
+de la justice. En 1894, il n'y eut ni intervention ni intercession. La
+population resta abandonn&eacute;e &agrave; ses mis&egrave;res, &agrave; tel point qu'elle pouvait
+regarder la charit&eacute; chr&eacute;tienne comme un nouveau paradoxe.</p>
+
+<p>Le Comit&eacute; avait perdu ses d&eacute;fenseurs: l'archev&ecirc;que restait inactif, le
+s&eacute;nateur Tissot &eacute;tait mort, et le s&eacute;nateur d'&Eacute;tat Caffery &eacute;tait pass&eacute; au
+S&eacute;nat des &Eacute;tats-Unis. La coop&eacute;ration de ces trois hommes formait la clef
+de vo&ucirc;te de nos esp&eacute;rances; lorsqu'ils nous firent d&eacute;faut, nous sommes
+rest&eacute;s sans soutien et sans consolation. Les appuis auxiliaires, une
+fois libres, &eacute;mancip&eacute;s des influences principales, chang&egrave;rent
+naturellement leur attitude.</p>
+
+<p>Les plus timides de ces inconstants ont c&eacute;d&eacute; par crainte des menaces,
+les autres ont ob&eacute;i &agrave; d'autres motifs, mais tous indistinctement sont
+retourn&eacute;s &agrave; leurs anciennes alliances.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; ces contretemps, le Comit&eacute; ne s'est pas laiss&eacute; vaincre par le
+d&eacute;couragement.</p>
+
+<p>Il avait encore &agrave; son service le <i>Crusader</i>, journal quotidien fond&eacute; par
+l'Hon. L. A. Martinet. Ce journal &eacute;tait une puissance. Il se publiait
+sous les auspices d'un Bureau de Direction, mais sous la r&eacute;daction et le
+contr&ocirc;le imm&eacute;diat de M. Louis A. Martinet. Celui-ci avait apport&eacute; &agrave; son
+&oelig;uvre beaucoup de conscience, d'&eacute;nergie et de talent, et il s'&eacute;tait
+fait respecter par son courage et sa fid&eacute;lit&eacute; aux principes
+r&eacute;publicains.</p>
+
+<p>Intransigeant dans ses id&eacute;es, invincible dans sa pers&eacute;v&eacute;rance, pr&eacute;cis et
+vari&eacute; dans son style, il refl&eacute;tait dans les colonnes de son journal les
+aspirations du peuple dans toute leur force et dans toute leur puret&eacute;.</p>
+
+<p>Mais cet organe, tout utile et tout ind&eacute;pendant qu'il se montr&acirc;t dans
+l'expression de ses vues et dans l'accomplissement de ses mandats, tout
+influent qu'il sembl&acirc;t &ecirc;tre dans la communaut&eacute;, dut comme ses
+pr&eacute;d&eacute;cesseurs succomber, faute d'encouragement et de secours.</p>
+
+<p>Nous ne pouvons attribuer cette chute qu'au d&eacute;couragement des uns et &agrave;
+la p&eacute;nurie des autres.</p>
+
+<p>Les gens qui ont des moyens et qui auraient pu soutenir le journal se
+sont sans doute effray&eacute;s des difficult&eacute;s croissantes de la situation.</p>
+
+<p>Voyant que les amis de la justice &eacute;taient ou morts ou indiff&eacute;rents, ils
+ont cru que la continuation de la croisade serait non seulement
+infructueuse, mais d&eacute;cid&eacute;ment dangereuse.</p>
+
+<p>Voyant encore que les oppresseurs n'imposaient pas de bornes &agrave; leur
+tyrannie, qu'ils mettaient tout leur g&eacute;nie &agrave; multiplier les lois
+d&eacute;gradantes contre la population de couleur, nos gens crurent qu'il
+&eacute;tait mieux de souffrir en silence que d'attirer l'attention sur leur
+infortune et sur leur impuissance.</p>
+
+<p>Nous ne partageons pas ces raisonnements. Nous croyons qu'il est plus
+noble et plus digne de lutter quand m&ecirc;me, que de se montrer passif et
+r&eacute;sign&eacute;. La soumission absolue augmente la puissance de l'oppresseur et
+fait douter du sentiment de l'opprim&eacute;.</p>
+
+<p>M. Arthur Est&egrave;ves, le pr&eacute;sident du Comit&eacute;, &eacute;tait un patriote sur, actif
+et d&eacute;vou&eacute;. Il a rempli son devoir jusqu'&agrave; la fin.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme sur lequel le peuple pouvait compter pour toute esp&egrave;ce
+d'entreprises. Comme M. Bonseigneur, il &eacute;tait tout entier &agrave; la cause:
+aussi a-t-il rendu de grands services, pour lesquels la population doit
+lui garder une vive reconnaissance.</p>
+
+<p>M. Est&egrave;ves, avant de se joindre au Comit&eacute; des Citoyens, s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+acquis une certaine r&eacute;putation comme pr&eacute;sident des directeurs de l'&Eacute;cole
+des Orphelins Indigents.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'homme que la population avait choisi, en 1884, pour relever
+cette institution de ses ruines. Par sa probit&eacute;, son activit&eacute; et sa
+lib&eacute;ralit&eacute;, il a non seulement remis l'&Eacute;cole sur pied, mais il a
+mat&eacute;riellement contribu&eacute; &agrave; en augmenter les ressources.</p>
+
+<p>Un homme qui avait obtenu de si bons r&eacute;sultats se recommandait
+facilement &agrave; la confiance. &Agrave; la premi&egrave;re r&eacute;union du comit&eacute;, il fut &eacute;lu &agrave;
+l'unanimit&eacute; &agrave; la premi&egrave;re place, qu'il occupa avec honneur jusqu'&agrave; la
+fin.</p>
+
+<p>La population peut se f&eacute;liciter d'avoir eu comme d&eacute;fenseurs de sa cause
+des hommes tels que Bonseigneur, Martinet et Est&egrave;ves.</p>
+
+<p>Pas le moindre soup&ccedil;on n'est venu ternir la puret&eacute; de leurs actions,
+pendant les quatre ann&eacute;es qu'ils ont conduit les luttes du Comit&eacute;.</p>
+
+<p>Est&egrave;ves &eacute;tait Louisianais de famille, mais Ha&iuml;tien de naissance. Il est
+mort &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans en 1906, &agrave; l'&acirc;ge de 71 ans. &Agrave; l'&eacute;poque de sa
+mort, il travaillait &agrave; son m&eacute;tier de voilier.</p>
+
+
+<p class="d"><b>&Agrave; QUI NOTRE DERNIER MERCI!</b></p>
+
+<p>Quant &agrave; M. Bonseigneur, on peut avec raison l'appeler <i>l'homme de 1890</i>.
+Apr&egrave;s la formation du Comit&eacute; des Citoyens, il &eacute;tait n&eacute;cessaire d'avoir
+une caution.</p>
+
+<p>Le Comit&eacute; allait traiter avec la justice, par cons&eacute;quent, il lui fallait
+&ecirc;tre pr&eacute;par&eacute; &agrave; remplir les formalit&eacute;s impos&eacute;es.</p>
+
+<p>D&egrave;s le moment que M. Bonseigneur avait dit aux membres du Comit&eacute;: "Je
+suis avec vous", il se mit tout entier &agrave; leur disposition. Il assistait
+aux r&eacute;unions et entretenait l'animation patriotique parmi les membres;
+il se rendait en personne partout o&ugrave; sa pr&eacute;sence, sa caution ou ses
+conseils &eacute;taient requis pour le bien de la cause commune. Enfin, il
+&eacute;tait, comme on dit, la cheville ouvri&egrave;re des entreprises du Comit&eacute;,
+l'agent indispensable &agrave; la marche et au d&eacute;veloppement de ses desseins et
+de ses op&eacute;rations.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; lui, aucune des d&eacute;marches du Comit&eacute; n'a &eacute;chou&eacute;, aucun de ses
+plans n'a langui.</p>
+
+<p>Les tribunaux, il est vrai, ont repouss&eacute; nos pr&eacute;tentions, mais gr&acirc;ce aux
+bons et loyaux offices de M. Bonseigneur, notre peuple a eu la
+satisfaction de pousser au pied du mur le gouvernement am&eacute;ricain
+agissant par le minist&egrave;re de l'une de ses branches constitutives.</p>
+
+<p>Digne fils d'un v&eacute;t&eacute;ran de 1814-15, ce vaillant citoyen a r&eacute;sist&eacute;
+jusqu'au bout de ses moyens &agrave; cette usurpation inou&iuml;e inspir&eacute;e par la
+haine et le pr&eacute;jug&eacute;. Les g&eacute;n&eacute;rations futures se le rappelleront.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<p class="d">NOTES:</p>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Surnom donn&eacute; par l'auteur de cette romance et par Numa
+Lanusse au Chemin du Bayou, &agrave; cause du grand nombre de jeunes et jolies
+jeunes filles qui demeuraient aux environs de la maison Clarke.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Sainte-Barbe, patronne des artilleurs.</p></div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nos Hommes et Notre Histoire, by
+Rodolphe Lucien Desdunes
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOS HOMMES ET NOTRE HISTOIRE ***
+
+***** This file should be named 20554-h.htm or 20554-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/0/5/5/20554/
+
+Produced by Marilynda Fraser-Cunliffe, Chuck Greif, African
+American Biographical Database and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/20554-h/images/001.png b/20554-h/images/001.png
new file mode 100644
index 0000000..919fe7d
--- /dev/null
+++ b/20554-h/images/001.png
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..734f4b9
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #20554 (https://www.gutenberg.org/ebooks/20554)