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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Nos Hommes et Notre Histoire + Notices biographiques accompagnées de reflexions et de + souvenirs personnels + +Author: Rodolphe Lucien Desdunes + +Release Date: February 10, 2007 [EBook #20554] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOS HOMMES ET NOTRE HISTOIRE *** + + + + +Produced by Marilynda Fraser-Cunliffe, Chuck Greif, African +American Biographical Database and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net + + + + + + + + + +NOS HOMMES + +ET + +NOTRE HISTOIRE + + +Notices biographiques accompagnées de reflexions et de souvenirs +personnels. + +Hommage à la population créole, en souvenir des grands hommes qu'elle a +produits et des bonnes choses qu'elle a accomplies. + +PAR + +R.-L. DESDUNES + + + "De quelques superbes distinctions que se flattent les hommes, ils + sont tous de la même origine". + + BOSSUET. + +[Illustration] + +MONTREAL +ARBOUR & DUPONT, IMPRIMEURS-ÉDITEURS +419 et 421, rue Saint-Paul + +1911 + +* * * + + + + +=Table des Matières= + + + Page + +Avant-propos. 3 + +CHAPITRE I + +Les Créoles de couleur libres et la Campagne de 1814-15.--Hippolyte +Castra. 5 + +CHAPITRE II + +Les "Cenelles".--M. Armand Lanusse et son temps. 13 + +CHAPITRE III + +Une dédicace.--Les collaborateurs des "Cenelles".--Notices +biographiques. 33 + +CHAPITRE IV + +Les Collaborateurs des "Cenelles" (suite).--Notices +biographiques. 65 + +CHAPITRE V + +Beaumont et la chanson créole.--L'affaire Toucoutou.--Poètes +et journalistes. 83 + +CHAPITRE VI + +Le Créole dans les arts et les professions libérales--Une +page de notre histoire politique.--Maître d'armes +populaire.--Figure du passé. 95 + +CHAPITRE VII + +La musique chez les Créoles.--Rivalités d'artistes.--Jusqu'où +va le préjugé. 113 + +CHAPITRE VIII + +Nos philanthropes du passé.--Comment le Créole de +couleur sait donner. 123 + +CHAPITRE IX + +Les femmes créoles.--Dans les sanctuaires catholiques.--La +générosité de Mme Bernard Couvent. 133 + +CHAPITRE X + +L'émigration de 1858.--La politique de l'empereur +Faustin Ier, d'Haïti.--Deux grandes figures: Emile +Desdunes, le capitaine Octave Rey. 147 + +CHAPITRE XI + +La génération de 1860.--Le héros André Cailloux.--Le +président Johnson et la question des races.--Nos +luttes politiques: patriotes et aventuriers. 165 + +CHAPITRE XII + +La politique et le sentiment du devoir.--M. Aristide +Mary et le Comité des Citoyens.--Dans nos derniers +retranchements.--Défections et défaites.--À qui +notre dernier merci. 183 + +* * * + + + + +AVANT-PROPOS + + +J'aime le Créole de couleur. Je l'aime surtout quand il parle ma langue. +Il est alors un peu mon cousin. + +Qu'importe la teinte de la peau? Son père était venu ici de Marseilles +peut-être ou de Bordeaux, mes ancêtres à moi étaient partis du Hâvre: +Provence, Guyenne ou Normandie, n'est-ce pas toujours la France?... Non, +je ne veux pas, comme le terre à terre Anglo-saxon ou le protestant +étroit, prétendre que mon sang latin se soit corrompu en se mêlant dans +ses veines au sang de l'Africain. Français, je retrouve chez lui ma +mentalité et sens vibrer tous mes sentiments à l'unisson des siens; +catholique, je m'incline devant le Noir oeuvre du Créateur, et confesse +que ma part des mérites de la Passion du Christ n'est pas plus large que +la sienne. + +J'ajouterai: quand les soldats de Lee rendaient leurs armes à +Appomattox, je n'étais pas né. Ce qui veut dire que je n'ai nullement à +venger sur le noir ou le Créole de couleur des humiliations et des +défaites subies il y a cinquante ans aux mains de Grant ou de +Sherman.... + +Je l'aime, mon _cousin_, parce qu'il sait aimer; je l'aime parce qu'il +sait pleurer. L'ilote vulgaire, lui, ne connaît pas les larmes: lorsque +se fait plus lourd le joug de l'oppresseur, il plie plus bas l'échine, +voilà tout. Il n'en est pas ainsi du Créole de couleur. J'ai vu des +mères essuyer une larme furtive, pendant qu'elles me parlaient du sort +que font à leurs enfants les lois de ségrégation; j'ai vu des hommes +virils crisper les poings et pleurer aussi, mais de colère, au sentiment +de leur complète impuissance. Oh! alors plus que jamais j'ai senti que +de fait il existe chez eux une _moitié de moi-même_! + +Aussi lorsque, il y a quelques semaines, l'auteur de _Nos Hommes et +Notre Histoire_ me parla de manuscrits dormant au fond de ses tiroirs, +réclamai-je instamment la faveur de les lire et de les livrer à la +publicité. Et je ne regrette certes pas d'avoir même insisté jusqu'à +l'importunité, puisque j'ai réussi à faire prendre au présent ouvrage la +route de l'imprimerie. + +Qu'on lise et qu'on fasse lire _Nos Hommes et Notre Histoire_. C'est le +récit (tout simple, sans la moindre prétention) des bonnes actions +accomplies par des gens qui nous touchent de près. C'est aussi le récit +de leurs souffrances. + +Il est vrai que, pour être nés aux États-Unis, les personnages dont il +est fait mention n'ont pas (Barnums ou docteurs Cook) rempli le monde du +bruit de leurs exploits, mais on conviendra que tous avaient beaucoup de +coeur et beaucoup d'esprit. + +C'est en cela surtout qu'ils étaient Français. + +* * * + +M. R.-L. Desdunes n'a pas eu l'avantage de voir, dans sa jeunesse, les +portes des collèges et des Universités de la Louisiane s'ouvrir devant +lui. Comme les autres Créoles de couleur anxieux de se familiariser avec +les beautés de la langue de Racine, il dut s'instituer son propre +précepteur. Il a montré là du courage; il en montre plus encore +aujourd'hui qu'il consent à braver la critique--la malveillance +peut-être--au point de prendre devant le public la responsabilité d'un +travail littéraire aussi considérable. + +Les difficultés qu'il a eu à vaincre se sont encore trouvées accentuées +du fait qu'il souffre de cécité presque complète: ce qui ajoute à la +beauté et au mérite de son effort. + +Rien ne l'a arrêté. Il tenait à nous faire connaître les Créoles, ses +frères, convaincu que c'était nous les faire estimer. + +L. M. +Nouvelle-Orléans, 1er novembre 1911. + + + + +NOS HOMMES ET NOTRE HISTOIRE + +=Notices biographiques accompagnées de réflexions et de souvenirs +personnels= + + + + +CHAPITRE I + +=Les Créoles de couleur libres et la Campagne de 1814-15.--Hippolyte +Castra.= + + "Une injustice faite à un seul est une menace faite à tous." + + (MONTESQUIEU.) + + +On ne peut faire mention de la campagne mémorable de 1814-15, sans se +rappeler que les hommes de couleur libres y ont combattu côte à côte +avec les autres soldats du général Jackson. + +Il y avait à cette époque trois classes d'hommes de couleur en +Louisiane: les enfants du sol, ceux qui étaient originaires de la +Martinique et ceux qui venaient de Saint-Domingue. Étant tous Créoles, +ils vivaient toutefois en bons termes et s'unissaient en toute +circonstance comme s'ils eussent été du même endroit et de la même +famille: comme le font d'ailleurs toujours les gens nouvellement arrivés +dans un pays. + +Il y avait entre eux communauté d'origine, de langue et de moeurs, mais +par-dessus tout, ayant à subir le même sort, ils se rencontraient +toujours dans la voie du malheur, et leurs confidences devaient être +semblables en tous points. + +À l'approche des Anglais, le général Jackson fit appel à tous les +habitants indistinctement, mais en même temps, il ne manqua pas de +s'adresser particulièrement à l'orgueil patriotique des hommes de +couleur, qu'il invita à prendre les armes. + +Les termes flatteurs dans lesquels cet appel était formulé ne laissaient +aucun doute sur les opinions du général en chef. Il était convaincu que +les hommes de couleur avaient le droit de défendre le sol attaqué, et +que le gouvernement américain commettait une grave erreur en refusant de +les recevoir sous les drapeaux. + +La déclaration encourageante de l'illustre soldat, acceptée de bonne +foi, provoqua chez tous un vif enthousiasme, car personne ne doutait +qu'elle n'eût été faite avec franchise et sincérité. Les patriotes de +couleur répondirent donc en grand nombre à cet appel. Leurs états de +services dans la campagne de Chalmette furent d'une valeur incontestable +au point de vue de l'intérêt et de l'honneur de la nation. Après la +bataille, le général Jackson les félicita, faisant observer que leur +conduite avait dépassé ses espérances. Mais là s'est arrêtée toute la +récompense. + +Ces hommes dont la fidélité et les services avaient été reconnus si +solennellement ont cependant continué de vivre dans toutes les +conditions désavantageuses que leur imposait le pays, tout comme s'ils +n'avaient rien accompli pour ce dernier. Ils durent se contenter des +propos mielleux qu'on leur avait prodigués avant l'action et des éloges +pompeux mais vides qu'ils reçurent après la victoire. Plus tard, ces +louanges se changèrent même en lâches insinuations, en malicieuses +calomnies. Il était donc juste que ces héros méconnus se plaignissent de +tant d'ingratitude. + +Il est vrai que par une action tardive, le gouvernement leur fit +concession du titre de vétérans et leur accorda une légère pension; mais +leur état civil resta le même: une modification du Code Noir, qui leur +donnait le droit de vivre, de jouir, de posséder, de succéder. + +À cause de son état de dépendance même le Créole de couleur ne pouvait +commander le respect; il devenait un objet de haine, de mépris ou +d'injustice selon les caprices du moment. Tous ses droite étaient +précaires, ils étaient modifiables ou révocables selon le bon plaisir de +la classe gouvernante. Hippolyte Castra était du nombre de ces citoyens +méconnus, de ces héros repoussés, il partageait avec eux l'amertume des +déceptions éprouvées. + +La population avait besoin d'un chantre; elle l'a trouvé tout justement +dans cet homme qu'on pourrait comparer à Roget et Dubois. + +Castra a eu le beau talent de chanter le courage, la vaillance et la +fidélité de cette superbe phalange créole. Il n'a pas oublié de réclamer +pour elle la place d'honneur qu'elle méritait d'occuper au banquet du +triomphe, mais qui lui fut refusée par l'injustice et les préjugés. Nous +devons à Castra toute notre reconnaissance, et la meilleure manière de +nous acquitter de notre dette envers lui, c'est de conserver +précieusement sa composition si patriotique. En voici le texte dans son +entier, tel qu'il existe dans les cahiers de nos familles: + + LA CAMPAGNE DE 1814-15 + + Je me souviens qu'un jour, dans mon enfance, + Un beau matin, ma mère, en soupirant, + Me dit: "Enfant, emblème d'innocence, + Tu ne sais pas l'avenir qui t'attend. + Sous ce beau ciel tu crois voir ta patrie: + De ton erreur, reviens, mon tendre fils, + Et crois surtout en ta mère chérie... + Ici, tu n'es qu'un objet de mépris." + + Dix ans après, sur nos vastes frontières, + On entendit le canon des Anglais, + Et puis ces mots: "Courons vaincre, mes frères, + Nous sommes tous nés du sang Louisianais". + À ces doux mots, en embrassant ma mère, + Je vous suivis en répétant vos cris, + Ne pensant pas, dans ma course guerrière, + Que je n'étais qu'un objet de mépris. + + En arrivant sur le champ de bataille, + Je combattis comme un brave guerrier: + Ni les boulets non plus que la mitraille, + Jamais, jamais, ne purent m'effrayer. + Je me battais avec cette vaillance + Dans l'espoir seul de servir mon pays, + Ne pensant pas que pour ma récompense, + Je ne serais qu'un objet de mépris. + + Après avoir remporté la victoire, + Dans ce terrible et glorieux combat, + Vous m'avez tous, dans vos coupes, fait boire. + En m'appelant un valeureux soldat. + Moi, sans regret, avec un coeur sincère, + Hélas! j'ai bu, vous croyant mes amis, + Ne pensant pas, dans ma joie éphémère, + Que je n'étais qu'un objet de mépris. + + Mais, aujourd'hui tristement je soupire, + Car j'aperçois en vous un changement; + Je ne vois plus ce gracieux sourire + Qui se montrait, autrefois, si souvent, + Avec éclat sur vos mielleuses bouches. + Devenez-vous pour moi des ennemis?... + Ah! je le vois dans vos regards farouches + Je ne suis plus qu'un objet de mépris. + +Quelques Créoles de bonne foi voudraient attribuer ces vers à la plume +de Nicol Riquet, un de nos poètes des _Cenelles_, mais nous n'avons +aucune raison de croire que semblable source ait pu produire une +composition aussi gravement conçue. + +M. Riquet nous a laissé le _Rondeau Redoublé_, un morceau farci de +puérilités. D'après toute apparence, ce poète avait le style enjoué, +plus enclin à faire rire qu'à faire penser. Il était lui-même un de ces +"satisfaits" dont le caractère était de s'éloigner des soucis, pour être +mieux préparé à jouir des plaisirs de la vie matérielle. Il est donc +invraisemblable de lui attribuer la pièce que nous venons de citer. + + +=HIPPOLYTE CASTRA= + +D'ailleurs, les hommes qui ont connu Hippolyte Castra et qui ont pris +connaissance de son oeuvre affirment que c'est ce grand Louisianais qui +nous a fait don de cette composition noble et sérieuse. Il est vraiment +regrettable que cette dernière n'ait pas trouvé sa place dans le cadre +des _Cenelles_. Cette production valait la peine d'être conservée comme +l'expression vraie, digne et tendre d'un peuple désappointé d'une façon +aussi cruelle qu'inattendue. + +Il n'y a rien de plus naturel que le début par lequel l'auteur rappelle +la prophétie de sa mère: "Sous ce beau ciel tu crois voir ta patrie". +Nos coeurs sentent bien l'à-propos de ces paroles touchantes. + +Et puis, parlant des souvenirs de son enfance, avec quelle sublime +naïveté il rapporte ces mots qu'il avait entendus: "Courons vaincre, mes +frères!" Oh! n'est-ce pas ce que nous avons entendu en 1861, en 1865, en +1898, et ce que nous entendons encore dans les moments difficiles? Nous +sommes tous frères quand le danger nous menace, mais nous devenons des +ennemis au retour de la sécurité. + +Écoutez Castra dans le troisième couplet: + + "Je combattis comme un brave guerrier". + +On le dit dans toutes les histoires, et malgré le fait constaté, il n'y +a pas de récompense pour les services ni pour le courage du héros de +couleur. Mais ce n'était pas tout. Le combat était terrible, et il a +"remporté la victoire". + +Castra a eu le talent d'établir ses titres en faisant connaître ses +succès. Mais la reconnaissance du pays s'est bornée à lui dire qu'il +était un "valeureux soldat" et à le faire boire dans les coupes de la +victoire. + +Tout-à-coup, tristement il soupire, parce qu'il s'aperçoit d'un +"changement". Il ne rencontre que des "regards farouches" et se voit +devenu un "objet de mépris": c'est la récompense de ses triomphes et de +ses sacrifices. + +Il n'y a pas à douter de la valeur de cette pièce. + +Castra a chanté l'infortune de ses compatriotes, et ses strophes +pathétiques seront toujours pour nous un sujet palpitant à cause des +grandes circonstances qui les ont dictées, à cause surtout des profondes +amertumes qui les ont inspirées. Le sort d'Ogé et de l'Ouverture attire +plus l'attention que la couleur de leur front ou que la nature de leurs +périlleuses entreprises. Il en est de même de Pétion, fondateur de la +République d'Haïti: on oubliera chez ce dernier le jeune homme qui a +étonné le monde par sa sagesse, son génie et ses actions, pour se +rappeler celui qui ne fit verser des larmes qu'à sa mort, lorsqu'il +succomba au chagrin en se voyant incapable de réaliser ses espérances à +l'égard de son peuple tout fraîchement sorti de la révolution. + +Le martyre d'Abraham Lincoln l'a rendu la seconde idole du peuple +américain. Bien qu'il ait sauvé la nation des périls de la désunion, +bien qu'il ait aboli l'esclavage en donnant la liberté à quatre millions +de noirs, tous ces bienfaits réunis n'ont pu entourer son nom d'autant +de vénération que ne l'a fait le coup de pistolet de l'acteur Wilkes +Booth. La raison guide l'homme, la raison veut qu'il s'attendrisse à la +vue ou au souvenir de l'infortune: + + La sensibilité dans l'âme se retrouve + Et la fait compatir au malheur qu'on éprouve. + + + + +CHAPITRE II + +=Les "Cenelles".--M. Armand Lanusse et son temps.= + + +=LES "CENELLES"= + +Le volume intitulé _Les Cenelles_ est un petit livre de deux-cent-neuf +pages, contenant les poésies écrites par dix-sept Créoles de la +Louisiane. Il a été publié par ces derniers en 1843. Il se trouve aussi +dans ce livre des citations de quelques hommes bien connus comme +littérateurs et généralement estimés par les services signalés qu'ils +ont rendus à la cause du progrès, de la justice et de l'humanité: Victor +Hugo, Lamennais, Lemoine, Lamartine, Mercier, tous des Français dont le +génie et les vues libérales ont contribué puissamment à la gloire et au +relèvement des lettres et de la société. + +Ce petit volume, très rare aujourd'hui, fait partie de la littérature +franco-louisianaise. + +Nous donnerons au public les noms de ceux qui ont collaboré à ce recueil +et le titre de leurs pièces diverses. De plus, nous citerons +_in-extenso_ une production de chacun des poètes, avec l'intention, non +seulement de faire honneur à leur talent, mais encore de livrer leurs +vers à l'appréciation de leurs descendants. + +Il ne faut pas oublier que _Les Cenelles_ ont été écrites et publiées à +l'époque de l'esclavage, que ceux qui y ont collaboré ne jouissaient pas +des mêmes avantages que d'autres hommes, par suite des lois de +restriction et des préjugés sociaux. + +Considéré à un point de vue philosophique, l'ouvrage des _Cenelles_ +représente le triomphe de l'esprit humain sur les forces de +l'obscurantisme. Car, il ne manquait pas de gens, en Louisiane, pour +s'opposer à l'instruction et au développement de l'intelligence parmi +les masses de couleur. + +En face de ces circonstances et des motifs qui ont inspiré nos pères, +cette oeuvre littéraire nous vient en ce moment comme un héritage sacré. +Ce nous est un devoir de la plus haute portée que de le conserver et de +perpétuer la mémoire de ceux qui nous l'ont légué. C'est là la pensée +qui nous guide dans notre entreprise. Nous voulons sauver de l'oubli les +noms de ces dix-sept Créoles qui, au prix des plus grands sacrifices, se +sont donné la peine d'écrire un livre pour notre gloire, alors qu'ils +étaient soumis à toutes sortes de privations civiles, politiques et +sociales, sans même avoir la liberté de se plaindre. + +Nous pouvons ajouter que ceux qui ont collaboré aux _Cenelles_ sont les +principaux hommes de lettres sortis de la population créole. En aucun +autre temps, cette dernière n'a produit un aussi grand nombre d'esprits +cultivés, et jamais il n'a existé une entente si parfaite que celle qui +les unissait dans leurs inclinations et leurs travaux. Ils n'étaient +point jaloux les uns des autres, et ils ont su s'accorder sur le +meilleur moyen à employer pour mettre au jour le fruit de leurs études +et de leurs veilles. + +Ces penseurs ont été heureux dans le titre qu'ils ont donné à leur +ouvrage. La cenelle est le fruit de l'aubépine: son peu de volume dit la +modestie de nos écrivains; et l'aubépine, "arbrisseau épineux aux fleurs +blanches et colorantes" exprime, nous croyons, la difficulté de +l'entreprise pour ceux qui devaient travailler dans un milieu décidément +peu propice à leurs tendances poétiques. Confiants dans la pureté de +leurs intentions, désirant surtout donner _une bonne couleur_ au mauvais +aspect de leur destinée, ils ne pouvaient certes choisir un titre plus +approprié: _Les Cenelles_. + +Nous ignorons à qui revient l'honneur d'avoir trouvé ce nom. Nous savons +toutefois que c'est à l'instigation de Lanusse que le volume fut publié, +mais ce n'est pas là une raison suffisante pour lui attribuer aussi le +choix du titre. Cet épigraphe, précédant les vers de A. Mercier, est +peut-être, sur ce point, significatif: + + Et de ces fruits qu'un Dieu prodigua dans nos bois, + Heureux, si j'en ai su faire un aimable choix. + +Finalement, si l'esprit du livre doit être déterminé par l'arrangement +des matières, le commencement et la fin, pris ensemble, en représentent +une morale significative, presqu'une allégorie. + +Nous observons que le premier morceau des CENELLES se nomme _Chant +d'Amour_, et le dernier, _Désenchantement_. Les deux pièces sont du même +auteur, mais cette circonstance ne détruit pas la conclusion à tirer de +leur contraste significatif. + +Ainsi, dans un passage de la première improvisation, le poète, plein +d'espoir dans son idéal, s'exprime comme suit: + + Car l'amour, l'amour seul d'une vierge adorée, + Peut consoler le coeur des maux qu'il a soufferts; + C'est la fraîche Oasis, c'est la manne sacrée, + C'est la source d'eau pure au milieu des déserts. + +Mais plus tard, quand "le rêve", comme l'a dit Lamartine, "tombe devant +la vérité", le poète cède à la réalité et ne croit plus au bonheur. +Alors, dans son désenchantement, il s'écrie: + + "Je compte à peine un lustre après mes vingt années, + Déjà, de mon printemps, les fleurs se sont fanées; + Déjà, le scepticisme a desséché mon coeur, + Déjà, je ne crois plus ici-bas au bonheur." + +Que le lecteur médite un moment sur la différence qui existe entre les +premières et les dernières impressions de l'auteur. Si notre jugement +n'a pas été trompé par des circonstances plus vraisemblables que vraies, +la morale des _Cenelles_ est sensiblement évidente. Ces hommes de mérite +ont voulu faire sentir que les doux plaisirs d'une satisfaction +quelconque ne pouvaient être durables dans un lieu où la liberté des uns +n'était pas égale à celle des autres, où l'individu provenant d'une +certaine naissance ne passait que par des joies éphémères, pour retomber +ensuite dans la tristesse au souvenir de son sort. + +[Illustration: M. DANIEL DESDUNES. + +Un des deux patriotes qui ont mis leur liberté en jeu dans les luttes +entreprises contre les lois dites de "Jim Crow."] + + +=ARMAND LANUSSE= + + Justes, ne craignez point le vain pouvoir des hommes. + +J.-B. Rousseau. + +M. Armand Lanusse est né à la Nouvelle-Orléans en 1812, et il est mort +dans la même ville en 1867, à l'âge de cinquante-cinq ans. Son nom +indique assez qu'il était de descendance française. Ce fameux +Louisianais a reçu son éducation dans sa ville natale; il n'a jamais vu +la France qu'à "travers le prisme" de l'imagination, ce qui n'empêche +qu'il fût un homme instruit. Il l'a prouvé par ses diverses productions +en prose et en vers. Il a aussi prononcé nombre de discours très +appréciés. Ses poèmes surtout, qui sont d'un goût charmant, ont arrêté +l'attention de ses compatriotes. Doué d'un tempérament studieux, il +aimait les classiques et il s'en remplissait l'esprit. On s'en aperçoit +en lisant ses poésies. + +Il affectionnait beaucoup l'étude des difficultés que présente la langue +française et ses auteurs favoris sur ces sujets étaient: Noël et +Chapsal, Poitevin, Lefranc, Bescherelle. + +Il a été poète, précepteur, politique. Patriote par excellence, il s'est +occupé sérieusement de toutes les questions concernant le bien-être de +la population créole. Son zèle et son dévouement à cet égard sont au +nombre des choses les mieux connues de notre histoire. Mais afin +d'avoir une idée exacte d'Armand Lanusse, il importe de suivre les +mouvements de sa vie intéressante et bien remplie. + +Avant de passer à l'analyse détaillée de notre sujet, nous voulons dire +un mot des amabilités du professeur Lanusse vis-à-vis de ses élèves de +l'Institution des Orphelins. Ce maître consciencieux et plein de +sollicitude ne perdait aucune occasion qui pût être tournée au profit de +ses élèves. Chaque année il faisait subir à ces derniers un examen. Les +parents, invités, pouvaient juger eux-mêmes des progrès de leurs +enfants. C'était une véritable fête qui durait plusieurs jours. Les +écoliers passaient des exercices d'étude à des récitations diverses. +Ceux qui se distinguaient par le savoir, la mémoire, ou par le +développement d'un talent quelconque, recevaient publiquement les +compliments du précepteur satisfait. Quelquefois, dans les occasions +extraordinaires, M. Lanusse manifestait sa satisfaction en décernant un +prix à l'enfant qui s'était surtout fait applaudir. Nous avons vivace à +la mémoire le cas de Victoria Lecène, que M. Lanusse couronna. En effet, +cette jeune fille était vraiement merveilleuse. Sa connaissance parfaite +du programme des études, le naturel qu'elle mettait dans sa déclamation +de morceaux détachés et dans l'interprétation des rôles à jouer avec +d'autres enfants, tout l'avait recommandée à cette récompense éclatante +de la part de son professeur. + +M. Lanusse était traité avec déférence, à cause de ses états de service, +de ses talents, de sa franchise et de sa droiture. + +Ce qui prouvait sa grandeur d'âme, c'était cette libéralité qu'on +remarquait dans ses relations de chaque jour avec tous. Malgré la +couleur blanche de sa peau, malgré l'influence des moeurs dépravantes de +son époque--époque d'esclavage et de préjugés--il n'a jamais essayé de +renier son origine. Il voyait tout le monde du même oeil. C'est du moins +ce que nous avons pu constater chaque fois qu'il nous a été permis de +l'observer dans son contact avec les élèves de son institution. Nous +n'avons jamais remarqué chez lui la moindre disposition à faire des +distinctions uniquement basées sur le teint du visage, et nous oserons +dire que les enfants élevés sous sa direction ont si bien subi +l'influence du maître, que la question de couleur n'a jamais troublé le +calme de leur innocence. Les noirs sans arrière-pensée seront d'accord +avec nous sur ce point. + +M. Lanusse nous a enseigné que + + Le vice seul est bas, la vertu fait le rang; + Et l'homme le plus juste est aussi le plus grand. + +Il était sage de sa part de nous fortifier dans l'amour de notre +prochain. Son coeur était encore mieux inspiré lorsqu'il plaçait la +bienveillance au-dessus du préjugé, de la fortune et de l'orgueil. + +Sans doute, il pensait qu'après tout, + + Les richesses, l'orgueil, ne sont que des chimères; + Enfants du même Dieu, tous les mortels sont frères. + +Nous devons une reconnaissance éclatante à la mémoire de cet homme. + +M. Lanusse, dans son introduction aux _Cenelles_, donne à comprendre +clairement que son plus vif désir était de vivre dans l'esprit des +générations futures comme un homme de bien. Cette ambition était +légitime, car, ainsi que l'a dit Fénélon, "il y a de la gloire à faire +le bien", et certes, Lanusse en a fait assez pour mériter une +considération toute particulière de la part de ses semblables. + +M. Lanusse s'emportait facilement et il devenait même alors +irrépressible. Malgré ce défaut de tempérament, jamais, cependant, il ne +se fit le défenseur de l'arbitraire ou le persécuteur du faible. +L'impétuosité de son caractère n'altérait en aucune façon son amour pour +le juste, sa pitié pour le besoin, son désintéressement. Cet apôtre du +bien eut donné sa vie pour résister à un acte d'injustice, comme il eut +donné tout son avoir pour soulager l'infortune. Sa conduite, toujours +d'accord avec les principes les plus nobles, faisait oublier le feu de +son tempérament et le rendait éminemment chérissable aux hommes de son +temps. + +En rappelant combien il était bon, courageux et sincère, combien il +était écouté et respecté, nous nous surprenons à regretter vivement de +ne l'avoir pas aujourd'hui parmi nous; ou du moins, de n'avoir pas un +compatriote aux mêmes idées, capable d'exercer la même force d'influence +sur les esprits. Cette puissante personnalité rendrait notre existence +moins pénible. Nos rapports sociaux, subissant cette influence +bienfaisante, auraient gardé l'empreinte d'un commerce honnête, d'une +cordialité mutuelle. En d'autres temps, les Créoles seraient unis par +les sentiments de l'amour, tandis qu'à présent ils sont séparés par des +répugnances ridicules, même par des antipathies irréconciliables. + +Il semble que la mort de M. Lanusse ait coincidé avec la disparition de +l'influence latine chez les Créoles. On ne s'occupe plus, de nos jours, +de La Fontaine, de Boileau, de Fénélon, de Racine et de Corneille; mais +du temps d'Armand Lanusse, c'était par l'étude de ces maîtres qu'on nous +conduisait vers les hauteurs où brille constamment la vive lumière de la +civilisation. + +Telle était cette influence sur la jeunesse que celle-ci repoussait avec +dédain toutes les tentations de l'égoïsme. Les jouissances matérielles +n'avaient point d'attrait pour l'homme qui avait appris à répéter avec +conviction: + + Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux. + +Il semble que ce soit folie que de rêver le retour de ces conditions +morales; cependant, le Créole ne peut être sauvé à lui-même qu'en +s'appliquant sérieusement à faire renaître le goût des anciennes moeurs. +Il ne saurait conserver son cachet distinctif en cédant aux tendances du +jour, surtout aux tendances du politicien. Il n'y a rien dans la +nouvelle école qui soit digne du nom de progrès. La ruse et +l'extravagance tiennent là lieu de vertus. Les exemples révoltants et +pernicieux de certains hommes devraient mourir avec eux. Ce sont de ces +êtres-là qui ont reconnu l'égoïsme pour loi, et qui ne peuvent servir de +modèles qu'aux gens dépourvus de tout sentiment d'amour-propre. Pour +nous, rejeter l'influence latine, c'est nous condamner à vivre sans la +connaissance de certains principes indispensables à la formation du +caractère. Nous avons toujours pensé que l'homme de couleur ne devrait +être dans la politique que par devoir, qu'il ne devrait jamais se +séparer de son sens moral ni sacrifier son honneur pour des +considérations pécuniaires. + +La puissance du plus fort prime ici le droit du plus faible. Dans ces +conditions, il nous semble que l'homme bien né doive s'abstenir. L'homme +de couleur qui, en dépit des restrictions qui lui sont imposées, se +précipite dans le rayon des activités politiques, sous prétexte +d'exercer ses droits, est un caractère suspect; car il ne peut agir en +tout que de la façon que le lui permettent les influences dominantes. +Nous pensons qu'un pareil rôle n'est pas honorable, et que celui qui le +remplit exploite le mauvais côté de sa nature pour satisfaire certains +avantages personnels. + +C'est comme précepteur que M. Lanusse a obtenu ses plus grands succès. +De 1852 à 1866, il a professé à l'Institution Bernard Couvent, formant +l'éducation d'une foule de jeunes gens qui, depuis, se sont distingués, +surtout dans les fonctions publiques, dans les lettres et dans le +commerce. La plupart de ces élèves provenaient de familles pauvres. +Peut-être, sans le secours de Lanusse, n'eussent-ils jamais eu +l'occasion de perfectionner leur intelligence. C'est que cet instituteur +ne regardait pas aux honoraires qu'il pouvait retirer; il donnait à ces +enfants la même attention qu'ils eussent reçue dans les maisons +d'éducation les plus prétentieuses, ici ou à l'étranger. + +L'excellence du système d'enseignement qui lui était propre est +démontrée par la facilité avec laquelle ses élèves s'assimilaient +ensuite les diverses connaissances dont ils avaient besoin soit dans le +commerce, soit aux fonctions publiques. + +Mais ce n'était pas seulement à la formation de bons disciples que se +bornait la tâche du professeur Larousse. Sachant que l'Institution qu'il +dirigeait était un legs donné par Mme Couvent, il consacrait toutes +ses énergies à en assurer le succès; il s'appliquait à faire respecter +scrupuleusement les volontés de la donatrice. + +Les orphelins placés sous sa garde étaient surtout traités avec une +profonde sollicitude. Chaque année, il était d'usage d'ordonner une +célébration religieuse à la mémoire de Mme Bernard Couvent. + +Nous pouvons nous rappeler avec quelle exactitude M. Lanusse conduisait +les petits orphelins à l'église, pour l'assistance à ces rites +solennels. + +En étant lui-même présent, il voulait montrer tout le premier qu'à cette +insigne bienfaitrice nous devons reconnaissance et respect. + +Les choses ne se passent plus aujourd'hui de cette manière. Depuis la +mort de M. Lanusse, l'idée du devoir telle que cet homme l'avait +comprise a complètement disparu. + +Honnête et loyal jusqu'au fond de l'âme, Armand Lanusse ne comptait pas +sur les artifices de la ruse, ni sur les turpitudes de la supercherie; +poursuivant l'idéal de sa noble nature, il ne s'engageait dans l'action +que pour diriger ses forces vers le but marqué par la probité et +l'honneur. Et puis, il n'y avait rien d'exotique chez lui. Identifié +avec la population qu'il servait, son unique ambition était de l'honorer +par ses principes et de l'élever par ses oeuvres: le temps a prouvé +qu'il a réussi dans l'accomplissement de ce devoir. + +Sa mort a été une catastrophe pour nous. + +Il est disparu au moment où s'effectuait une transformation des +conditions civiles et politiques du pays. + +S'il eut vécu, jamais peut-être les Créoles ne se fussent égarés; jamais +ils n'eussent eu recours à l'absurdité et à l'indignité dans l'espoir +insensé d'échapper à la persécution. Nombreux hélas! sont ceux qui ont +troqué leur dignité pour une tolérance simulée, au lieu de prendre +courageusement leur juste part des misères communes! + +Ils ont préféré trahir l'honneur et le sang, au lieu de s'écrier avec +Périclès que "le bonheur se trouve dans la liberté, et la liberté dans +le courage". Mieux encore, en donnant un sens de résignation pacifique à +la pensée du Docteur Noir, ils eussent pu se dire au fond de la +conscience: + + "Nous mourrons ensemble". + +Ce serait là le conseil de Lanusse. + +D'Alembert avait bien raison. Cet illustre écrivain pensait qu'il n'y a +rien de plus hideux que l'opprimé qui fuit sans résistance. Cette +résistance, ne veut pas dire: violence, corruption, carnage, confusion, +mais bien une saine détermination de ne pas accepter la tyrannie, +quoiqu'on soit obligé même de la subir. Il y a de l'honneur à souffrir +pour ses principes. + +Tout le monde connaissait la fermeté du loyal Lanusse. Il était l'ennemi +du préjugé; il était capable de marcher, rue du Canal, appuyé sur le +bras de M. Louis Lainez, un compatriote dont le teint du visage ne +laissait aucun doute sur son origine. C'est que M. Lainez, lui aussi, +était un homme honorable. + +Par contre, M. Lanusse ne perdrait pas aujourd'hui son temps dans la +société de certains noirs qui ont autant d'hypocrisie sur les lèvres +qu'ils ont de haine dans le coeur. + +Certains Créoles, de nos jours, sont réduits à ce point de défaillance +morale qu'ils méconnaissent et repoussent leurs semblables, leurs +parents mêmes. + +Ceux-là aussi, loin de songer à des moyens de délivrance, cèdent à leur +faiblesse, sans pouvoir déterminer des principes à suivre ou fixer une +résolution à prendre, comme s'ils voulaient habituer leur nature à la +soumission absolue ou à l'oubli de leur individualité. Ils vivent dans +un affaissement moral qui semble être le dernier degré de l'impuissance. + +Dans cet état de détérioration, ils sont non seulement peu soucieux de +relever leur dignité abaissée, mais ils augmentent la somme de leurs +erreurs, comme pour multiplier le nombre de leurs supplices. Cependant, +il n'est pas difficile de comprendre que, quand l'erreur s'est emparée +des esprits, quand l'irrésolution a ramolli les coeurs, l'espérance est +bien près d'avoir perdu ses plus fermes appuis. + +Avec l'aide d'un compatriote comme Armand Lanusse, certains Créoles +eussent conservé leur esprit de solidarité, au lieu de courir à +l'aventure à la recherche d'un destin imaginaire. + +Ce vaillant patriote était doué du double courage physique et moral: +ces qualités décisives le mettraient à la hauteur des entreprises les +plus difficiles et des résolutions les plus nobles et les plus +efficaces. + +Il y a eu d'autres chefs d'une valeur reconnue: il n'y a rien à +retrancher du mérite de ces hommes d'élite, mais la différence à établir +entre eux et M. Lanusse, c'est que ce dernier prenait un intérêt +immédiat à la formation du caractère et des moeurs, à la situation +sociale de la population, tandis que les guides du nouveau régime ne +s'occupaient que de diriger l'action des Créoles dans la sphère civile +et politique. + +Armand Lanusse façonnait l'homme, et les conseillers de 1868 cherchaient +à former le citoyen. Son oeuvre était tout-à-fait morale, celle des +autres était essentiellement politique. Les temps n'étaient pas les +mêmes. + + +=M. ARMAND LANUSSE ET SON TEMPS.= + +L'attitude d'un peuple influe, il n'y a pas à en douter, sur les +dispositions de ses chefs. + +Les contemporains de M. Lanusse aimaient la littérature, la peinture, la +musique, le théâtre, les jeux, la chasse, enfin tous les genres de +plaisirs imaginables. On s'appliquait à inventer sans cesse des +récréations nouvelles. C'est ainsi que les banquets, les baptêmes, les +fêtes de Première Communion s'étaient si généralement recommandés au +goût de notre ancienne population. Les mariages formaient aussi des +occasions de gaies manifestations. Le "jeu de gage" était l'inévitable +dans les réunions sociales. Personne ne prenait d'intérêt à la cause de +l'humanité; c'est qu'on ne semblait pas croire possible l'abolition de +l'esclavage dans un temps prochain. Un grand nombre de personnes de +couleur possédaient même des esclaves. Tout ceci veut dire que les +réunions, quoique fréquentes et de nature différente, n'étaient d'aucune +importance pour la société, sous le rapport du droit et de la liberté. + +On se gardait bien d'y critiquer les institutions existantes: le +penchant vers les satisfactions ordinaires de la vie matérielle +dominait. Nous trouvons donc tout naturel que M. Lanusse, dans sa +littérature, reflète les vues, les coutumes, les sentiments, les +inclinations de ses contemporains. + +Ce patriote, ne voyant que des poètes autour de lui, n'a pu faire +autrement que de penser avec eux. Naturellement, il rêvait voir des +poètes dans l'avenir et non des politiques. + +Il ne pouvait attaquer l'esclavage, ou, du moins, en déplorer +l'existence, puisque ses amis n'en avaient rien dit dans les _Cenelles_. +En d'autres termes, il ne pouvait en aucune façon se faire agitateur, +parce qu'il eût été le seul à "agiter". + +M. Lanusse n'aimait pas le trivial. Rien ne le rendait plus irritable +qu'une plaisanterie de mauvais goût. + +Un jour, un ami qui connaissait son côté sérieux s'était donné le +plaisir de lui dédier une pièce de vers copiée d'un livre dont le titre +ne nous est pas parvenu. + +Peu de jours après, la réponse de Lanusse était publiée dans les +colonnes de la _Tribune_. Nous n'en avons retenu que les quatre lignes +suivantes: + + Il (Dieu) est, vous dites vrai: tout ici nous l'atteste, + La preuve abonde autant que le sable en la mer; + Mais, dans beaucoup d'esprits si Dieu se manifeste + Satan, sur d'autres, règne en despote d'enfer. + +On voit ici nettement que le Lanusse de 1865 n'était plus le Lanusse de +1844. L'influence du milieu n'était plus la même: l'évolution avait +imprimé son cachet à notre poète. + +En 1865, nous voyons chez lui la force, la décision, la réflexion, et +cette indépendance dans le style, décelant l'affranchissement de sa +pensée de toute espèce de complaisance et d'enjouement. + +Lanusse était d'abord Louisianais, à peu près dans le même sens que le +citoyen d'Athènes était Athénien plutôt que Grec, ou, pour mieux dire, +dans le sens que le célèbre Calhoun était Carolinien avant d'être +Américain. + +On peut dire qu'il ne se flattait pas de son titre d'Américain. Et +l'instinct créole était encore plus prononcé chez lui que son +attachement au titre de Louisianais ou au souvenir de son origine. +Toutes ses prédilections, tous ses ressentiments partaient de là. + + +=L'INSTITUTION COUVENT= + +Par testament fait en 1832, Mme Bernard Couvent avait généreusement +laissé certains biens à être affectés à l'instruction des orphelins +indigents catholiques du 3^{ème} district. + +La clause du testament de Mme Couvent qui nous intéresse ici se lit +comme suit: + +"Je veux et ordonne que mon terrain, à l'encoignure des rues Grands +Hommes et de l'Union, soit à perpétuité consacré et employé à +l'établissement d'une école gratuite pour les orphelins de couleur du +faubourg Marigny. Cette école s'établira sous la surveillance du +Révérend Père Manehault ou, en cas de mort ou d'absence, se trouvera +sous la surveillance de ses successeurs en office; en conséquence, +j'entends que les dits terrains et édifices ne soient jamais vendus sous +quelque prétexte que ce soit, mais au contraire qu'il y soit fait, par +souscription ou autrement, toutes les améliorations ou additions que le +temps et le nombre des enfants orphelins pourront exiger." + +Par de malheureuses coïncidences trop longtemps prolongées, ce legs +était resté inutile, une grande partie en avait même été détournée du +but auquel il était destiné. + +Barthélemy Rey, François Lacroix, Nelson Fouché, Emilien Brulé, Adolphe +Duhart et quelques autres patriotes, ayant appris l'existence de ce bien +et l'abus qu'on en faisait, se mirent à la tête d'un mouvement qui avait +pour objet de contraindre l'exécuteur testamentaire à rendre un compte +de sa gestion. + +Ce n'était pas chose facile, car douze années s'étaient écoulées avant +que les protecteurs du droit des orphelins eussent ainsi songé à obtenir +justice. + +Lanusse, quoique jeune, s'était joint à cette propagande et dans le +cours du temps, en avait pris la direction militante. + +Son énergie, unie à son intelligence, avait imprimé au mouvement une +force irrésistible, et cette impulsion n'a pas peu contribué aux +résultats obtenus. Dans tous les cas, en 1848, la bonne oeuvre était +sauvée, rien ne pouvait empêcher l'exécution des volontés de Mme +Couvent. + +Mais ce n'était pas tout. Ces biens ayant été entamés par des procédés +irréguliers, il fallait leur restituer leur intégrité et les organiser +de manière à les rendre profitables et durables. + +M. Lanusse ici encore se montra à la hauteur de la tâche. Il s'entoura +d'hommes de bonne volonté, et tous se mirent courageusement à l'oeuvre. +Dans un court espace de temps, on érigea un nouvel édifice, qu'on +appela: _Institution Catholique des Orphelins Indigents_. + +Les propriétés provenant du legs de Mme Couvent ont servi à +l'entretien de l'établissement, avec quelques autres contributions +particulières et publiques. + +Comme conséquence logique, M. Lanusse, en 1852, fut nommé Principal de +l'Institution. On peut dire que l'histoire de cette dernière commence +avec lui. + +C'est lui qui en a créé le programme d'études; c'est lui qui a mis ce +programme en pratique et c'est de lui que ses adjoints ou sous-maîtres +ont appris la manière de procéder. + +Pour le seconder dans son oeuvre, il avait fait choix de Joanni Questy, +Constant Reynès et Joseph Vigneaux-Lavigne, tous des hommes d'un mérite +supérieur et d'un dévouement admirable. Sous une telle direction, +l'École a prospéré et est devenue fameuse par les élèves qu'elle a +formés. On n'eut plus à aller puiser le savoir aux sources européennes. +La jeunesse pouvait recevoir les éléments d'une éducation solide dans +les classes établies par Lanusse et à des prix placés à la portée de +toutes les bourses. Les orphelins et les enfants de parents pauvres +n'avaient plus à redouter les désavantages de l'ignorance. + +On a sévèrement blâmé M. Lanusse de ce qu'il ait refusé de placer le +drapeau de l'Union sur le toit de son École, conformément à l'ordre du +général Butler. C'était une faute, nous en convenons, mais il agissait +là dans un de ces mouvements de la conscience que l'homme sensible ne +peut pas toujours maîtriser. Quoiqu'il en soit, il ne faut pas oublier +que Lanusse avait été conscrit dans la Confédération. Bien qu'il fût +parfaitement au courant des circonstances qui l'avaient forcé à prendre +les armes, il éprouvait néanmoins une certaine répugnance à se montrer +sous un jour douteux. + +Nous nous empressons de dire que plus tard il est revenu sur ses idées +erronées et que dès lors, sa loyauté fut entièrement acquise à la cause +de l'Union et de la liberté. Il est à la connaissance de tous ses amis +qu'il a regretté cet incident, et ce repentir loyal devrait suffire à +l'exonérer. D'ailleurs, toute la suite de sa vie a prouvé qu'il n'y eut +là qu'une erreur de sa part, et qu'on ne peut suspecter les motifs qui +l'ont fait agir en cette occasion. + +Le public, nous voulons le croire, n'a plus de reproches à lui faire à +ce sujet. + +Certaines paroles de M. Lanusse peignent bien sa noblesse et sa grandeur +d'âme. Par exemple, son célèbre--"Nous n'irons pas?"--exclamation dont +il s'est servi, en 1861, alors que la population menacée devait choisir +entre l'exil et le service militaire, sous peine de châtiment. C'est +encore lui qui, dans un moment de juste indignation, s'était écrié: +"Dans l'humble sphère où je circule, qui m'y cherche, m'y trouve." + +Un certain personnage déclarait que le contact de l'homme de couleur lui +inspirait de la répugnance; à quoi M. Lanusse répliqua: "Répugnance et +instinct, chez vous, c'est la même chose". + +On a vu cet homme, dans sa jeunesse, servant loyalement ses amis dans +leurs petites ambitions, rendant hommage au beau sexe, par devoir plutôt +que par inclination. Plus tard, vers la même époque, on le retrouve au +théâtre jouant la comédie avec Orso, notre célèbre tragédien. Plus tard +encore, on l'aperçoit dans la foule, luttant pour la cause des +orphelins, dont il prenait plaisir à préparer les intelligences. On le +voit à l'église donnant l'exemple pour honorer la mémoire de Mme +Bernard Couvent; on le voit dans l'armée, comme otage plutôt que comme +soldat; on le lit dans les livres, dans les journaux, comme poète et +comme polémiste; on le voit même exposer sa vie pour faire face à +l'arrogance et la morgue. Il se mêle aux entreprises tentées dans +l'intérêt de l'éducation, et personnellement il prend la direction de +l'enseignement. Partout, dans tout, jusqu'à la mort, M. Lanusse est +resté le même, c'est-à-dire la personnification du plus sublime +dévouement. + +Il est juste d'ajouter à son éloge qu'il fut un bon et sage époux, un +père modèle. Malheureusement, la mort l'a séparé trop tôt de sa famille, +dont il était le soutien et l'espoir. + +Quatre fils et une fille avaient béni son union, mais un seul de ses +fils, hélas! lui survit. + +[Illustration: M. ARTHUR ESTÈVES, Philanthrope, président du Comité des +Citoyens, président du Bureau de Direction de l'Institution Couvent, +etc.] + + + + +CHAPITRE III + +=Une dédicace.--Les collaborateurs des "Cenelles".--Notices +biographiques.= + + +=DEDICACE= + +M. Armand Lanusse a eu l'honneur d'écrire la Dédicace des _Cenelles_. La +voici: + + AU BEAU SEXE LOUISIANAIS + + Veuillez bien accepter ces modestes Cenelles + Que notre coeur vous offre avec sincérité; + Qu'un seul regard tombé de vos chastes prunelles + Leur tienne lieu de gloire et d'immortalité. + +Les autres pièces que nous tenons de ce poète, sont: _Introduction.--Le +Dépit.--Épigramme.--Un Frère au Tombeau de son Frère.--La jeune +Agonisante.--À Elora.--Les Amants consolés.--La jeune Fille au Bal.--Le +petit Lit que j'aime.--Jalousie.--Le Songe.--Le Prêtre et la jeune +Fille.--Le Carnaval.--À Mademoiselle * * *.--Besoin d'écrire.--Le +Portrait.--Une Mère Mourante.--Il Est._ + + +=JOANNI QUESTY= + +M. Joanni Questy était natif de la Nouvelle-Orléans. Il y fut aussi +élevé et y reçut son instruction. Il était considéré comme un des hommes +les plus érudits de son époque. + +M. Questy, par son application à l'étude, s'était rendu maître de +plusieurs langues, mais toutes ses productions connues sont en français. +C'était un écrivain recherché, il avait un style pur et des idées d'un +caractère essentiellement philosophique. Il nous a laissé plusieurs +pièces, au nombre desquelles nous pouvons citer _La Vision_, _Causerie_ +et _Une Larme sur William Stephens_: ces trois morceaux sont publiés +dans _Les Cenelles_ de 1845. Il a aussi écrit un roman, _M. Paul_, mais +cet ouvrage est resté inédit. Noël Bacchus en avait le manuscrit. + +M. Questy a été un collaborateur important de maintes entreprises +littéraires de notre cité. Comme professeur, il excellait: il a brillé +particulièrement dans l'enseignement. Il donnait des leçons d'espagnol +et de français. Il appartenait à la phalange de 1844, dont il est +question longuement dans une autre partie de cet ouvrage. + +M. Questy jouissait d'une grande popularité, à cause de son caractère +aimable et sympathique. Tous les enfants connaissaient _M. +Joanni_,--c'était son nom populaire. + +_Vision_ était une de ses premières pièces. On y trouve le style, +l'expression, l'invention, la richesse, la grâce, l'abondance. + +Questy sait plaire et toucher. L'on peut dire de lui comme Dumas, fils, +disait de Lamartine, que sa poésie était "embaumée". + + =VISION= + + Viens à moi, jeune fille, + Viens, ô dive des cieux! + Viens, je suis sans famille, + Tu fermeras mes yeux. + + Viens, par ton doux sourire, + Endormir mes douleurs; + Car le Ciel, en son ire, + M'abandonne aux malheurs. + + Oh! viens, car à chaque heure + Sur mon destin latent + Je pleure, et puis je pleure... + Nulle âme ne m'entend! + + Toi que tout bas je nomme, + Sylphide à l'oeil d'azur, + Rayonnant europome + Qui t'enivres d'air pur! + + Du ciel, vierge expellée, + Riche d'espoir et d'heur + Ici-bas exilée + Viens... reste sur mon coeur. + + Dis-moi qui fus ton père, + Aérienne enfant? + Quelle ève fut ta mère? + N'eus-tu jamais d'amant? + + Par-delà les nuages, + Peut-être est ton palais. + Habitacle d'orages + Dans lequel tu te plais. + + À goûter l'harmonie + Des cithares des cieux. + Enfin, ange ou génie + Esprit mystérieux. + + Ton sort est un mystère? + Tu ne me réponds pas? + Toujours, toujours te taire! + Parle-moi donc, hélas! + + Peut-être es-tu l'ondine, + Reine des flots dorés + Qui, des bras d'une femme, + Et me sourit après. + + Ou gnomide irisée, + Gardienne de trésor... + De ma chaîne brisée + N'as-tu pas l'anneau d'or? + + Dis-moi, n'es-tu pas l'âme + De l'ange radieux + Qui des bras d'une femme, + S'envola vers les cieux. + + Hier, avant l'aurore? + Ou bien peut-être es-tu + Celle qui vient d'éclore... + Chérubin ou vertu? + + Ton sort est un mystère? + Tu ne me réponds pas? + Toujours, toujours te taire + Parle-moi donc, hélas! + + "Je suis l'âme d'une âme, + Le lucide rayon + D'un beau globe de flamme + Éteint à l'horizon. + + "Parfois je fais sourire + L'enfant dans son sommeil; + Je lui porte un collyre + Quand il pleure au réveil. + + "De mes belles parures + J'ai secoué les fleurs, + Sur les routes obscures + Où marchent les douleurs. + + "Je révèle à qui tombe + En s'abreuvant de fiel + Les secrets de la tombe, + Les mystères du Ciel. + + "Je vais, à ta prière, + Veiller sur ton chemin: + Tu seras sur la terre + À l'ombre de ma main. + + "Adieu: prends ma couronne + Comme un gage d'amour". + --Mais, divine madone, + Vous reverrai-je un jour? + +M. Questy a écrit pour l'_Album Littéraire_, et l'on dit que c'est lui +qui composait les "Compliments de l'Année" pour un certain journal de la +Nouvelle-Orléans. + +L'_Almanach pour Rire_ est encore de lui. Dans ses derniers temps, il +était employé à la _Tribune_, comme chroniqueur. + + +=VICTOR SEJOUR= + +Parmi les écrivains de la population créole, on remarque surtout M. +Victor Séjour, né à la Nouvelle-Orléans au commencement du siècle +dernier--c'est-à-dire vers 1819. Il partit pour Paris en 1836 et passa +le reste de sa vie en France. + +Victor Séjour, comme tant d'autres, était obligé de s'éloigner du pays +qui l'avait vu naître, à cause des entraves du préjugé de race. Son +père, qui avait de grands moyens, tenait une maison de commerce, rue de +Chartres. Victor Séjour avait fait ses premières études à la +Nouvelle-Orléans. C'était un excellent écrivain, il était l'auteur de +plusieurs ouvrages en prose et en vers. Son poème _Le Retour de +Napoléon_ a été beaucoup apprécié. + +M. Séjour a donné la preuve d'un grand mérite, puisqu'il a pu prendre +place au premier rang parmi les écrivains de France. + +En Louisiane, ses contemporains lui accordent la palme de la +supériorité. Comme poète, la Louisiane n'a jamais rien produit de +meilleur. + +M. Séjour s'était rapproché de l'empereur Napoléon III, qui le tenait en +haute estime. Cette circonstance est à noter, car elle fait l'éloge du +barde de couleur; et ce nous est à nous un sujet de légitime orgueil, +qu'il se soit ainsi rendu digne d'être l'ami estimé de l'empereur des +Français. + +Le génie de Victor Séjour était précoce: ses contemporains en ont eu un +aperçu dans une pièce de vers qu'il a composée à l'âge de dix-sept ans, +peu avant son départ pour la France. + +Séjour était membre de la Société des Artisans. C'est à l'occasion de +l'anniversaire de cette association qu'il a dédié à ses associés le +premier effort de sa pensée productrice. + +On dit que ce début de notre jeune poète fut un coup de maître. + +La Société des Artisans est une de nos anciennes organisations. Il faut +dire qu'à cette époque il existait de petites prétentions parmi les +Créoles. La classe aisée, composée des gens de profession, voulant se +distinguer, avait formé la _Société d'Economie_, qui renfermait dans son +cadre tous les Créoles aux tendances exclusivistes. + +Les ouvriers, les hommes d'art et de métier, leur répondirent en formant +une association dont le nom même dit toute l'idée des fondateurs et des +membres: _les Artisans_. + +Séjour s'était joint à ces derniers. Sans doute, sa première poésie dut +être une satire contre la conduite bizarre de ceux qui affectaient de +dédaigner leurs semblables, contre les gens de la _Société d'Economie_. + + =LE RETOUR DE NAPOLÉON= + + I + + Comme la vaste mer grondant sous le tropique, + Le peuple se rua sur la place publique, + En criant: le voilà! + Un cercueil!... O douleur!... un cercueil pour cet homme + Qui fit de sa patrie une seconde Rome!... + O douleur! tout est là! + + Quand naguère il rentrait vainqueur dans nos murailles, + Le front ceint des lauriers de deux mille batailles. + Simple dans sa grandeur, + Ce même peuple, hélas! pressé sur son passage, + Saluait sa venue, exaltant son courage + Et rayonnait de sa splendeur. + + Oh! c'est alors, alors que la France était belle!... + Elle passait: les rois s'inclinaient devant elle, + Comme les épis mûrs sous le souffle du vent. + Elle allait, elle allait semblable à la tempête, + Et le monde ébranlé, devenant sa conquête, + Était derrière, elle devant. + + Plus rien... tout est fini... salut, ô Capitaine; + Salut, ô mon consul à la mine hautaine. + Tu fus auguste et grand, tu fus superbe et beau; + Tu dépassas du front Annibal et Pompée, + L'Europe obéissait au poids de ton épée... + Comment peux-tu tenir dans cet étroit tombeau? + + Pleurez, peuple, pleurez... il est là, triste et pâle + Comme le froid linceul de sa couche fatale; + Pleurez votre César, l'intrépide guerrier; + Pleurez!... le soldat meurt sur le champ de bataille, + Emporté, l'arme au bras par l'ardente mitraille; + Il est mort prisonnier! + + Ah! quand seul et pensif, debout sur Sainte-Hélène, + Ses regards se tournaient vers la France lointaine, + Comme vers une étoile d'or; + Son front s'illuminait d'un souvenir de flamme, + Il s'écriait: "Mon Dieu, je donnerais mon âme + "Pour la revoir encor. + + "Non, non, ce n'est pas moi que l'indigne Angleterre, + "Comme un lion captif retient sur cette terre: + "Noble France, c'est toi; + "C'est toi, ton avenir, ta puissance, tes gloires, + "Tes vingt ans de combats, tes vingt ans de victoires; + "Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi!" + + + II + + Oh! ne le laisse point, ô France, + Attendre en vain sa délivrance... + Couvre-toi de ton bouclier; + Tiens, voici ton cheval de guerre,-- + Rapide comme le tonnerre, + Va délivrer le prisonnier. + + Peuple, réveillons-nous, poussons le cri d'alarmes; + Soldats, vieux vétérans, couvrez-vous de vos armes. + Au nom de votre honneur, + Ne laissons point, Français, s'endormir notre haine; + Nous avons deux proscrits au roc de Sainte-Hélène: + La gloire et l'empereur! + + + III + + Mais non, il est trop tard... sur le nouveau calvaire, + La mort a foudroyé le géant populaire; + Il est mort, il est mort! + Accablé, délaissé, trahi par sa patrie, + En murmurant: "Je meurs, ô ma France chérie, + Et malgré moi, je pleure sur ton sort". + + + IV + + On nous rend son cercueil!... flétrissante ironie!... + Ah! notre honneur, Français, touche à son agonie! + Nous devrions rougir, car son propre bourreau, + Après avoir creusé sous ses pieds un abîme, + Après s'être repu du sang de la victime, + Nous fait l'aumône du tombeau. + + Nous devrions rougir, nous, peuple qu'on renomme, + D'oser nous approcher des restes du grand homme, + L'insulte sur le front; + D'oser lever les yeux, quand d'une main punique + On nous rend, d'une part, sa dépouille héroïque, + De l'autre, on nous jette un affront. + + Honte à nous! il fallait le laisser dans son Île; + Loin de nos lâchetés, il reposait tranquille... + Ou bien pour le ravoir, lui, couvert de lauriers, + Lui, vainqueur d'Austerlitz, lui, le fils de la gloire, + Il fallait, l'arme au bras, conduits par la victoire, + Le ramener dans nos foyers. + + C'eût été digne et beau!... le tambour, la mitraille, + Nos soldats chauds encor d'une grande bataille, + La poudre et le canon, + La France relevée et l'infâme Angleterre + Expiant ses forfaits les deux genoux en terre: + C'est ainsi qu'il fallait fêter Napoléon! + + N'importe, il est ici! Courage, ô noble France! + On ne peut prolonger ta honte et ta souffrance, + Car sur le marbre du tombeau, + Ravivant dans nos coeurs notre haine trompée, + Nous irons, jeunes, vieux, aiguiser notre épée + Ebréchée à Waterloo!!! + + +=CAMILLE THIERRY= + +M. Camille Thierry était regardé comme un de nos Louisianais les plus +lettrés. Quoique natif de la Nouvelle-Orléans, il a passé plus de temps +à Paris qu'en Louisiane. D'ailleurs, c'est dans ce centre de lumière et +de civilisation qu'il a reçu sa brillante éducation, et qu'il a respiré +l'air de la liberté. + +M. Camille Thierry s'est occupé spécialement de poésie. Ses pièces +publiées dans les _Cenelles_ ne sont pas ses seules compositions. Sa +plume facile et abondante a fourni, dit-on, tout un volume qui, sans +doute, est resté en France, son pays de prédilection. + +Néanmoins, les quelques morceaux que nous avons de lui soutiennent assez +sa réputation comme écrivain et homme de lettres. Thierry avait de +l'élégance et de la grâce dans le style, des tournures naturelles et des +expressions heureuses. Le morceau que nous citons de lui a été composé +dans sa jeunesse; il porte, par conséquent, l'empreinte des inclinations +du jeune homme. Cependant, cette ardeur du sentiment est tempérée par +les réflexions d'une sagesse qui le tient éloigné des élans exagérés. + +M. Thierry a fait des affaires à la Nouvelle-Orléans, mais le commerce +ne lui plaisait guère et il s'en retira de bonne heure. Il était aisé, +ses biens le mettaient à l'abri de toute privation. Il a pu donc se +livrer tout entier à ses inclinations, sans inquiétude. Au physique, M. +Thierry était de taille moyenne, avec des traits d'une très grande +distinction. + +Nous avons fait choix de _l'Amante du Corsaire_ pour faire voir les +mérites de notre jeune poète. + + L'AMANTE DU CORSAIRE + + (À Madame ***) + + Petit oiseau de mer, toi qui reviens sans doute + D'un rivage lointain, + Oh! dis-moi, n'as-tu pas rencontré sur ta route + Le svelte brigantin? + + N'as-tu pas, fatigué, sur son grand mât qui penche, + Dormi quelques instants? + Joué dans son cordage et dans sa voile blanche + Où murmurent les vents? + + N'as-tu pas entendu cette voix qui m'est chère, + La voix de mon amant, + Demander à la brise un parfum de la terre + Pour calmer son tourment? + + Si j'avais comme toi, pour tenter le voyage, + Des ailes à mon corps, + Je m'en irais d'ici comme ce blanc nuage + Qui passe sur ces bords. + + Pour lui parler encor, pour lui dire: je t'aime! + J'irais sur l'Océan; + Pour baiser ses cheveux, j'irais, oui, fut-ce même + En un jour d'ouragan! + + Car, vois-tu, mon amour est un amour étrange + Qui n'a rien d'ici-bas; + Peut-être me vient-il d'un démon ou d'un ange... + Moi-même ne sais pas! + + Mes frères, sans rougir, disent que je suis folle + Et s'éloignent de moi: + Mes soeurs ne veulent plus écouter ma parole... + J'y pense avec effroi! + + En vain, je leurs disais: "Je suis votre soeur, grâce!" + Sur leurs âmes de fer + Ma parole passait sans laisser plus de trace + Que tes ailes dans l'air!... + + À qui je confirai le secret de ma flamme, + Dis-moi, petit oiseau?... + Ma mère qui m'aimait... dans le ciel a son âme, + Son corps dans le tombeau! + + Petit oiseau de mer, toi qui reviens sans doute + D'un rivage lointain. + Oh! dis-moi, n'as-tu pas rencontré sur ta route + Le svelte brigantin? + + =Camille Thierry.= + +Camille Thierry composa plusieurs autres pièces dont voici la liste: _Le +Damné.--Le Passé.--Toi.--Adieu.--Le Réveil.--À Mademoiselle ***.--À +Celle que j'aime.--Idées.--L'Ombre d'Eugène B.--Parle Toujours.--Le +Suicide.--Jalousie._ + +Comme Dalcour, il a donné à la France ses préférences; c'est dans ce +pays de sa première affection qu'il a poursuivi sa carrière avec le plus +de zèle et qu'il a publié ce petit volume que nous serions heureux de +posséder aujourd'hui, mais que la négligence de ses compatriotes a +malheureusement livré aux ruines de l'abandon. + +Thierry ne se faisait pas illusion sur le caractère indifférent de son +peuple. Il savait bien qu'un homme comme lui ne pouvait ici compter que +sur lui seul dans les combats de la vie. Dans un des ses morceaux, il +s'exprimait ainsi: + + Je n'ai point entendu, comme une voix de mère, + Une voix me parler; + Pour lutter, j'étais seul, quand grondait le tonnerre... + Seul pour me consoler! + + +=P. DALCOUR= + +Ce poète est un des hommes de 1844 dont nous parlons longuement dans une +autre partie de ce livre. + +P. Dalcour est né à la Nouvelle-Orléans, mais il fut élevé à Paris, où +il reçut son éducation. Plus tard, il revint ici, pour vivre parmi les +siens et partager leur sort; mais l'épreuve, dit-on, était trop +rigoureuse. Il dut comme tant d'autres retourner en France, où il +pouvait jouir de la liberté et de tous les avantages que la science, la +littérature et les arts offrent aux esprits qui s'en nourrissent. Les +charmes d'une société aussi hospitalière devaient nécessairement exercer +une grande influence sur le caractère, le sentiment et les goûts d'un +homme accompli comme Pierre Dalcour. Il était tout naturel qu'il +retournât en France, car quel est l'homme qui, habitué dès l'enfance au +contact de la civilisation, aurait pu se conformer aux coutumes +avilissantes de l'esclavage et du préjugé de race? + +Ces malheureux exilés volontaires, comme Dalcour, ne pouvaient que +songer toujours à leurs mères et s'apitoyer sur le sort de celles qui +leur avaient donné le jour, et cette compassion filiale augmentait +encore les souffrances de leur âme constamment bouleversée. + +C'est pendant que Dalcour séjournait à la Nouvelle-Orléans qu'il a +composé les pièces que nous retrouvons dans les pages des _Cenelles_. +Dalcour avait l'esprit prompt, et cette faculté lui rendait facile +l'improvisation. Il pouvait improviser facilement des vers sur un sujet +donné au hasard. + +Voici ce qui est rapporté à la page 103 des _Cenelles_: + +[Illustration: M. ALCÉE LARAT, Patriote créole, membre du Comité des +Citoyens.] + +Dans une société où l'on jouait aux Jeux innocents, il fut ordonné à un +jeune homme, pour racheter son gage, de faire une déclaration d'amour +à la dame de son choix. Il s'avança aussitôt vers une jeune personne qui +passait pour être un peu dévote et s'acquitta ainsi de sa tâche: + + Mademoiselle, + + Du bonheur, loin de vous, je niais l'existence; + Vous me rendez la foi qui donne l'espérance; + Afin de n'être plus par le doute agité, + Voulez-vous d'un baiser me faire charité? + +Le sujet, comme on le voit, roulait sur les trois vertus théologales, la +Foi, l'Espérance et la Charité, si tendrement chantées par Millevoye. + +Nous remarquons aussi que Dalcour était traité avec beaucoup de +déférence par ses amis et collègues. Armand Lanusse et Camille Thierry +ont souvent complimenté ce poète, en lui adressant des vers et d'autres +gracieusetés qui témoignent de leurs égards particuliers à son endroit. + +Dalcour, Thierry et Valcour vivaient dans la sphère des hommes de +lettres, ce qui leur a fourni la suprême satisfaction de voir de près +les plus beaux esprits de l'Europe. Ils sont venus en contact avec les +Hugo, les Dumas et autres célébrités qui ont illustré le siècle passé. + +P. Dalcour nous a laissé les pièces de vers dont les titres +suivent: _Chant d'Amour.--Un An d'Absence.--À une Inconstante.--Le +Songe.--Le Maudit.--Au Bord du Lac.--La Foi, l'Espérance et la +Charité.--Acrostiche.--Les Aveux.--Caractère.--Vers écrits sur +l'Album.--Heure de Désenchantement._ + +P. Dalcour, Armand Lanusse et Camille Thierry ont plus produit que les +autres collaborateurs des _Cenelles_, et leurs écrits présentent aussi +plus de valeur littéraire (si nous exceptons Séjour et Questy) que +celles de leurs collègues. + +Parmi les productions diverses de P. Dalcour, nous avons fait choix du +_Chant d'Amour_. C'est un modèle de vers mêlés: imagé, vif, tendre et +gracieux, ce morceau, dans ses tours variées, nous fait voir en même +temps le caractère sensible de notre poète et ses ressources de style et +d'imagination. Ses comparaisons sont correctes, sa composition est +coulante, ses expressions ont de la couleur comme de véritables +peintures. Nous pourrions dire de Dalcour ce que Boileau écrivait de +Molière: "Jamais au bout d'un vers on ne le vit broncher". + + =CHANT D'AMOUR= + + Pour chanter la beauté que j'adore, ô ma lyre, + Seconde mes efforts! + De tes sons les plus doux, sur l'aile du zéphyre, + Porte-lui les accords. + + À la vague qui vient mourir sur le rivage, + Aux oiseaux dans les airs, + À la brise du soir caressant le feuillage, + Emprunte tes concerts. + + Recueille de la nuit ces mille sons étranges + Mais doux, harmonieux, + Qui font que l'âme croit ouïr la voix des anges + Qui chantent dans les cieux. + + Si ma bouche jamais, près d'elle, n'osa faire + L'aveu de mon ardeur, + O ma lyre, aujourd'hui; dis-lui donc ce mystère, + Ce secret de mon coeur. + + Puisse de tes accords la suave harmonie + S'exhaler doucement, + Comme un concert lointain, comme une symphonie + Dans un écho mourant!... + +* * * + + Qu'une brise légère, + Quand aura fui le jour, + Dans l'ombre du mystère. + À celle qui m'est chère + Porte ce chant d'amour. + + Quand de la nuit l'ombre avance + Et, telle qu'un nuage immense, + Descend sur la terre en silence; + Quand tout repose sous les cieux. + Heure de douce rêverie, + Parfois son image chérie + Semble être présente à mes yeux! + + Je vois sa taille de sylphide + Son front pur, sa grâce candide, + Ses lèvres de corail humide + Ses yeux noirs remplis de langueur; + Et je sens la vive étincelle + Qui, s'échappant de sa prunelle, + Soudain vient embraser mon coeur. + + Je crois aussi, dans mon délire, + Entendre sa voix qui soupire, + Plus suave que le zéphyre + Jouant à travers les rameaux, + Et plus douce que le murmure + Du clair ruisseau, dont l'onde pure + Serpente parmi les roseaux. + + Quand une brise bienfaisante + Caresse la fleur odorante, + Et s'élève plus énivrante, + Le soir, vers la voûte des cieux, + Moi, je crois de ma bien-aimée + Respirer l'haleine embaumée + Dans ces parfums délicieux. + + Mais, hélas! bientôt ce mirage + Qui réfléchissait son image + S'enfuit comme un léger nuage + Que chasse un vent impétueux! + Ou telle, au lever de l'aurore, + On voit l'ombre qui s'évapore + Aux premiers rayons lumineux. + + Alors, mais en vain, je m'écrie: + Reviens, ô douce rêverie, + Ombre décevante et chérie, + Reviens une dernière fois! + Hélas! quand ma bouche l'appelle, + Je n'entends que l'écho fidèle + Qui réponde au loin à ma voix!... + + Ranime-toi ma lyre!--Une lampe expirante + Jette, avant de s'éteindre, une vive clarté; + Exhale un dernier chant de ta corde vibrante, + Qui dise les tourments de mon coeur agité! + + Soit que l'astre du jour inonde de lumière + Et la terre et les cieux, + Soit que sur nous du soir le voile de mystère + Tombe silencieux; + + Vierge, c'est toujours toi qui vis dans ma pensée, + Qui fais battre mon coeur, + Qui ranimes l'espoir en mon âme affaissée + Sous le faix du malheur. + + C'est toi qui m'apparais, ô beauté que j'adore, + La nuit, dans mon sommeil; + Quand le jour luit c'est toi que mon oeil cherche encore + À l'heure du réveil. + + Souvent, alors, je crois voir une ombre légère, + Qui vole autour de moi; + Cette ombre que ne peut dissiper la lumière, + C'est toi, c'est toujours toi! + + Mais, ô déception, une ombre vaine, un rêve + Peut-il nous rendre heureux?... + Pour qui rêve au bonheur, quand le songe s'achève + Le réveil est affreux! + + Viens oh! viens m'arracher à la douleur profonde + Où je suis abîmé, + Viens, je n'espère plus qu'un bonheur en ce monde, + C'est celui d'être aimé. + + Car l'amour, l'amour seul d'une vierge adorée + Peut consoler le coeur des maux qu'il a soufferts; + C'est la fraîche oasis, c'est la manne sacrée, + C'est la source d'eau pure au milieu des déserts! + + =P. Dalcour.= + + +=B. VALCOUR= + +M. B. Valcour est né à la Nouvelle-Orléans. Si nous devons en juger par +la date de ses écrits, il serait un des plus anciens parmi les +collaborateurs des _Cenelles_. + +M. Valcour a fait ses études en France et _sous la direction de bons +maîtres_, comme il le déclare lui-même dans son Épître à Constant +Lépouzé, poète. + +Il savait le latin et le grec. Il nous intéresse par la franchise de son +caractère et par le ton classique qu'il maintient dans ses vers élégants +et polis. Il n'hésite pas à nous annoncer qu'il est poète et qu'il est +familier avec les ouvrages d'Horace et de Virgile. + +Valcour écrit avec assurance: il dit qu'il connaît les règles de l'Art +Poétique et soutient ses prétentions en nous donnant des alexandrins des +plus harmonieux et des mieux disposés. Il allégorise un peu dans ses +poésies, mais ce défaut est plutôt un caprice qu'un vice. + +Valcour a choisi pour son genre de composition les rimes plates, les +vers croisés et les stances régulières. Il a cependant un ou deux +morceaux de vers mêlés. + +Mais dans toutes ses productions, il se conforme scrupuleusement aux +règles de l'art poétique. Sa versification est facile, et ses rimes, +sans être riches, ne blessent pas d'oreille. Elles sont toujours +harmonieuses. + +Le morceau qui suit, tiré des _Cenelles_, a été composé en 1828. Nous +ignorons l'âge que M. Valcour pouvait avoir en ce temps-là. Il devait +être encore au printemps de la vie lorsqu'il conçut cet hommage adressé +à son professeur. + + =EPITRE À CONSTANT LEPOUZE, + En recevant un volume de ses poésies.= + + Je n'ai point oublié, malgré mon long silence, + Que je fus à tes lois, enfant, jadis soumis: + De toutes tes bontés j'aime la souvenance. + Dans mon coeur, j'ai gardé tes préceptes amis. + + C'est à toi que je dois tous mes goûts de poète: + C'est toi qui m'instruisis aux métriques accents, + Ma muse vierge encore et sensible et discrète, + Fait entendre pour toi le premier de ses chants. + + Dans mon âme jamais que le temps ne l'efface! + Tu me donnas la clef du langage des Dieux; + Tu me montras du doigt l'ingénieux Horace, + De Virgile m'ouvris le livre harmonieux! + + Tu ne fus point pour nous comme ce maître avide + Qui vend au poids de l'or ses talents aux abois, + Dont la plume de fer jamais ne se décide + Qu'à faire un "J'ai reçu" quand vient la fin du mois. + + L'on ne t'a jamais vu, Gros-Jean maître d'école, + Emprunter ta science à Constant Letellier; + Tu ne fis pas de nous un obscur monopole, + Ne vendis pas le banc et même l'écolier. + + Non, l'on ne te vit point signant dans la gazette + Un A gonflé d'orgueil ou bien un Z bavard, + Faire de quelqu'ami la louange indiscrète + Ou l'éloge menteur d'un Mécène bâtard. + + Artiste, gloire à toi! Sois orgueilleux, poète! + Emule audacieux de Lavan, de Daru, + Par toi Louisiana jouit d'un jour de fête, + Aux bords de son grand fleuve Horace est apparu. + + Pourquoi ne vas-tu pas t'asseoir au Colysée, + Interroger des yeux les restes de Poestum, + Parcourir en rêvant Ferrare délaissée, + Fouiller dans Pompéï, puis dans Herculanum? + + Je me suis dit: Enfant, il est temps de remettre + Au modeste rhéteur le tribut mérité. + Je n'ai qu'un mot pour toi, le voici: merci, Maître; + Ma bouche te le dit, mais mon coeur l'a dicté. + +Tout ce que nous pouvons ajouter en matière de réflexion, c'est que les +sentiments exprimés dans les vers qui précèdent nous apprennent d'une +façon singulièrement sensible tout ce qu'il y a de bien ou de mal dans +l'influence du contact. + +Des Lépouzés font des Valcours. + +M. Valcour nous a donné plusieurs autres pièces, telles que _L'Heureux +Pèlerin.--À Malvina.--À Hermina.--Le 11 mars 1835.--L'Ouvrier +Louisianais.--À Mon Ami.--Mon Rêve.--Son Chapeau et Son Châle.--À +Mademoiselle Célina.--À Mademoiselle C_. + + +=J. BOISE= + + L'AMANT DEDAIGNE + + Perfide amour, divinité rebelle + Toi qui régis les mortels et les dieux, + Pourquoi faut-il que ta flèche cruelle + Frappe le sein d'un mortel dédaigneux? + Moi qui voulais dans le printemps de l'âge + Jouir en paix des plaisirs les plus doux, + Tu me fixas dans ma course volage; + De mon bonheur ton coeur fut-il jaloux? + + Plus d'attraits, plus de charme, + Tout est triste à mes yeux, + Tout m'afflige et m'alarme, + Le jour m'est odieux. + Mes membres s'affaiblissent... + Que vais-je devenir?... + Mes yeux s'appesantissent, + Hélas! faut-il mourir! + + Dis-moi, ma douce amie, + Dis-moi, que t'ai-je fait? + Sans toi je hais la vie, + Sans toi tout me déplaît. + Tu ne dis rien encore... + Que vais-je devenir? + Vainement je t'implore, + Hélas! je vais mourir! + + Dis-moi quel est mon crime, + Ne puis-je le savoir? + Serais-je la victime + D'un cruel désespoir? + Tu gardes le silence... + Que vais-je devenir? + Prononce ma sentence, + Dis-moi, dois-je mourir? + + C'en est fait, je succombe + À mon sinistre sort + Sur mon front déjà tombe + Le voile de la mort!... + + Adieu, cruelle amie, + Mes tourments vont finir; + Je quitte cette vie, + Adieu, je vais mourir. + + +=J. BOISE= + +Jean Boise avait la réputation d'être un excellent écrivain, mais sa +raison s'est voilée à cette période de sa vie où il promettait le plus +pour les lettres. Ses amis l'ont beaucoup regretté à cause de son beau +caractère et de ses heureux talents. Sa démence devint une maladie qui +termina ses jours trop tôt pour l'espoir de ses contemporains. + +La dernière stance du morceau que nous publions de lui révèle, comme le +dirait Lamartine, une "âme triste jusqu'à la mort". + +* * * + +=BOWERS= + + + I + + Naguère un orphelin à la plaintive voix + Exhalait ses douleurs au champ semé de croix; + Il chantait, et l'oiseau, caché sous le feuillage, + Semblait, pour l'écouter, suspendre son ramage. + Il chantait, et des vents l'haleine se taisait; + Le murmure des eaux, triste, s'assoupissait; + Il chantait, et mon coeur, attendri jusqu'aux larmes, + Se fondait au récit de ses longues alarmes; + Il chantait, et parfois ses funèbres accords + Faisaient glisser soudain un frisson sur mon corps! + + II + + Quand arrive le soir, pensif et solitaire, + Les regards tristement attachés à la terre, + Je me prends à pleurer en pensant à celui + Qui m'avait dit jadis: «Je serai ton appui, + Je serai le soutien de ton sort déplorable; + Le monde te dédaigne, hélas! es-tu coupable + Si tu souffres, dis-moi, des malheurs d'ici-bas? + Si partout l'infortune accompagne tes pas? + Non, non, tu ne l'es point. Sur ton destin je pleure. + Enfant, acceptes-tu ma chétive demeure? + Avec moi veux-tu vivre, infortuné plaintif? + Je serai désormais ton parent adoptif; + J'adoucirai ton sort; hélas! il est à plaindre! + Enfant, dans mon séjour tu n'auras rien à craindre; + Des orages du temps j'abriterai tes jours; + Car tu seras mon fils, et le seras toujours. + J'endormirai tes maux. Dans ma demeure antique, + Oh! viens te reposer, enfant mélancolique!» + En achevant ceci, me prenant par la main + Dans son riant séjour il me conduit soudain, + Il m'appelait son fils, je lui disais: mon père; + Enfant, il me montrait un avenir prospère. + Déjà j'étais joyeux; seulement, quelquefois + Le triste souvenir d'une touchante voix + De mon hilarité venait rompre les charmes, + Et soudain me forçait à répandre des larmes. + Mais quand je le voyais, ce généreux ami, + Du sommeil de la mort maintenant endormi, + J'étanchais aussitôt mes larmes à sa vue, + Et soudain me berçais d'une joie imprévue; + Car il savait toujours des mots consolateurs, + Des mots qui suspendaient les tourments et les pleurs, + Des paroles de miel, si douces et si belles + Qu'elles assoupissaient mes peines trop rebelles! + Il a donc expiré, ce père généreux!... + Sur sa mort j'éclatais en sanglots douloureux! + De son dernier soupir je me souviens encore: + C'était au mois de Mars, au lever de l'aurore... + Je venais de ma soeur visiter le tombeau, + Quand, tout-à-coup, j'ouis une voix triste et tendre + Balbutiant un nom que je ne pus comprendre. + J'écoutai... Cette voix, qui me fit soupirer, + Murmura: «Ton père est au moment d'expirer, + Enfant, n'entends-tu pas? C'est sa voix qui t'appelle, + Viens étendre ta main sur sa couche mortelle, + Viens présenter ta lèvre à son baiser d'adieu; + Sur son lit de douleur l'entretenir de Dieu! + J'écoutais pâlissant, sur le bord de sa couche, + Ces derniers mots, hélas! échappés de sa bouche: + C'en est fait, ô mon fils, je te quitte à jamais; + Sur mon tombeau désert tu priras désormais!... + Chaque jour tu viendras, au lever de l'aurore, + Enfant, pour y gémir, t'agenouiller encore... + Que je serre ta main! c'en est fait... je me meurs...» + Et sa voix aussitôt s'éteignit dans les pleurs. + Hélas! il n'est donc plus! sur son froid mausolée + Je soupire parfois ma tristesse isolée. + Au matin de mes jours tel est, tel est mon sort, + Banni du monde entier je pleure sur la mort! + M'égarant, désolé, dans ce noir cimetière, + Je contemple l'abri de ma famille entière; + Je suis seul, toujours seul dans le champs des tombeaux, + Où le saule éploré balance ses rameaux, + Où souvent fatigué, je m'assoupis à l'ombre + D'un antique cyprès: là, rêveur, triste et sombre, + D'un ange de quinze ans, couronné de jasmins, + Je crois presser parfois les palpitantes mains. + Tenir entre mes bras cette vierge timide, + M'enivrer du regard de sa prunelle humide! + Puis soudain je m'éveille en murmurant ces mots: + Hélas! ce n'est qu'un rêve au milieu des tombeaux! + Ah! ton seul souvenir, ange à jamais aimable, + Dans mes malheurs fait naître un charme inexprimable + Mais bientôt, je le sens, j'irai dormir enfin + De ce sommeil, hélas! qui n'aura pas de fin! + Alors, Anastasie, en contemplant ma pierre, + Qu'une larme d'amour arrose ta paupière! + Puisses-tu t'attendrir à l'aspect de ces mots: + «Il vécut et mourut au milieu des tombeaux.» + + III + + L'écho répercuta sa complainte orpheline; + Et les deux bras croisés sur sa jeune poitrine, + Rêveur, il s'assoupit en contemplant des cieux + Le flambeau dont l'éclat argentait ses cheveux; + Et quand l'oiseau chanta le réveil de l'aurore + Dans la même attitude il sommeillait encore: + Oui, mais de ce sommeil dont le lugubre aspect + Imprime dans nos coeurs un éternel regret!... + +Quoique nous n'ayons aucun renseignement sur la vie, le caractère ou le +mérite de M. Bowers, cependant nous croyons juste et sage de publier la +pièce qu'il nous a léguée. Le sujet en est éloquent, le style, bien +soutenu et la marche des idées, bien suivie. + +M. Bowers fut un collaborateur des _Cenelles_, et cette qualité nous le +fait apprécier tout autant que sa poésie. + +Il avait donc sa place toute trouvée dans cet ouvrage. + +* * * + + +=L. BOISE.= + + AU PRINTEMPS + + (=Chanson.=) + + Tendre printemps, viens rendre à la nature + Et ses trésors et ses puissants attraits. + Pour le fêter, assis sur la verdure, + Les troubadours chanteront tes bienfaits. + + Sous des berceaux de myrtes et de roses + Tu m'entendras, charmé de ton retour, + À ma Cloé dire de douces choses; + Tu me verras tout rayonnant d'amour. + + Tous les amants, dans leurs chansons nouvelles, + Te salueront sous des toits frais et verts; + Sur les bosquets, tous les oiseaux fidèles + S'assembleront pour former leurs concerts. + + Viens donc, accours, la Nature en souffrance + Du sombre Hiver subit les dures lois! + Elle soupire, implore ta présence; + Elle gémit... n'entends-tu pas sa voix? + +Louis Boise était le frère de Jean Boise. + +Nous avons entendu les anciens dire que Louis Boise ne savait pas lire +jusqu'à l'âge de vingt ans. Si cela est vrai, il est digne d'être compté +au nombre de nos prodiges, car un homme d'une intelligence ordinaire ne +pourrait commencer si tard à apprendre les lettres et réussir à composer +des vers comme ceux que nous venons de citer. La tâche était énorme, +mais la réussite fut merveilleuse. + +* * * + +[Illustration: DR. L. ROUDANEZ, + +Patriote créole, fondateur et propriétaire de la _Tribune_ de la +Nouvelle-Orléans.] + + + + +CHAPITRE IV + +=Les collaborateurs des "Cenelles" (Suite).--Notices biographiques.= + + +=MICHEL ST-PIERRE= + +M. St-Pierre était poète et maître d'armes. Comme poète il était naturel +et gracieux. Tous ses vers sont construits dans un style coulant et +plein de charme. St-Pierre était d'un caractère aimant, et ses +compositions reflétaient la chaleur de ses affections. Sa bonne nature +n'a jamais été mieux révélée que dans sa pièce intitulée _Le +Changement_. C'est celle que nous avons choisie pour introduire M. +St-Pierre, étant celle que le poète adressait à l'objet de ses feux, au +moment où il voulait passer du célibat au mariage. Chose curieuse, tous +les enfants apprennent cette romance avec facilité et la chantent avec +plaisir. + +Son courage physique et sa fermeté le firent surnommer le Bayard créole. +À sa mort, M. Lanusse prononça un discours sur son cercueil, ne manquant +pas de faire allusion à la bravoure remarquable de son ami. + +M. St-Pierre était de la Nouvelle-Orléans et appartenait à une famille +nombreuse et respectable. Ses frères et soeurs ont comme lui reçu les +avantages d'une éducation soignée. Tous suivaient avec piété les +principes de l'Église catholique, dans lesquels ils avaient été élevés. + +Ce sens religieux se manifeste assez souvent dans les écrits de notre +poète. St-Pierre, à une certaine heure de sa vie, avait voulu se +suicider; mais sur les conseils d'un ami, il revint à lui, c'est-à-dire +à ces sentiments de foi que la folie seule pouvait affaiblir. + + =LE CHANGEMENT= + + Dans une douce indifférence, + Je vivais paisible et content, + L'amour me semblait sans puissance, + Aussi je le bravais souvent; + Mais ces doux plaisirs de ma vie + Hélas! n'ont pu durer toujours, + Puisque vos beaux yeux, Amélie, + En ont interrompu le cours. + + Cependant, si je puis vous plaire, + Si vous souriez à mes voeux, + Je vous en fais l'aveu sincère, + Vous m'aurez rendu plus qu'heureux; + Car le bonheur que je respire, + Quand je me trouve auprès de vous, + Est une ivresse... un doux délire + Dont mille amants seraient jaloux! + + Sur votre figure jolie, + On voit la bonté, la candeur, + L'innocence et la modestie, + Et tout ce qui marque un bon coeur. + Quand, par un regard plein de flamme, + Parfois j'interroge vos yeux, + L'espoir semble dire à mon âme + Que vous partagerez mes feux. + +Nous tenons encore de M. Michel St-Pierre quelques autres pièces dont +voici les titres: _La Jeune Fille Mourante._--_À Une Demoiselle._--_Deux +Ans Après._--_Couplets._--_Tu m'as dit: Je t'aime._ + + +=NUMA LANUSSE= + +La grâce du style, l'élégance des formes et un naturel gai: tels sont +les traits qui distinguent les "Couplets" de Numa Lanusse. Ces vers +prouvent que l'auteur possédait un beau talent poétique qui, sans doute, +se serait développé avec l'âge, si la mort n'était venu le surprendre si +prématurément. Il avait de nombreux admirateurs. + +M. Numa Lanusse est mort à vingt-six ans, des suites d'une chute de +cheval. + +* * * + + +=COUPLETS= + + CHANTES À LA NOCE D'UN AMI + + Air: =J'entends au loin l'archet de la folie=. + + Heureux amants, ô vous qui de Cythère, + Entreprenez le voyage incertain, + Puisse un doux vent, puisse une mer prospère + Conduire au but votre amoureux destin. + Que de vos coeurs de sinistres images + Ne viennent point troubler le doux transport; + Voguez, amis, sans craindre les orages, + Nos voeux ardents vous conduiront au port. + + La nef bondit et les vents sont propices, + Un doux espoir flatte vos tendres coeurs; + L'amour vous suit, et d'abord pour prémices, + Ce Dieu charmant vous couronne de fleurs. + Pour prévenir tempêtes et naufrages, + Nous prions tous, et d'un commun accord. + Voguez, amis, sans craindre les orages, + Nos voeux ardents vous conduiront au port. + + Un vent moins pur que le soupçon enfante + De votre marche a retardé l'essor; + Le ciel s'ombrage et la vague écumante + Va vous couvrir!...--Non, l'espoir luit encor. + La vérité dissipe les nuages + Et l'air plus frais vous pousse sans effort. + Voguez, amis, sans craindre les orages, + Nos voeux ardents vous conduiront au port. + + Déjà la plage à vos yeux se présente, + Et jusque là le bonheur vous a lui. + L'Amour s'en va, et l'Amitié constante + Est avec vous; ce sera votre appui. + Votre oeil sourit à de charmants présages, + De beaux enfants veillent sur votre sort; + Voguez, amis, sans craindre les orages, + Leurs voeux, leurs soins vous conduiront au port. + +M. Numa Lanusse a aussi composé une autre pièce intitulé: +_Justification_. Cette pièce fait partie des _Cenelles_ et soutient la +réputation de l'auteur. À ce qu'il paraît, il était accusé par une +demoiselle d'avoir produit des couplets contre elle. C'est cette +accusation qui a donné lieu à _Justification_. Nous regrettons ne +pouvoir imprimer la romance dans son entier, faute d'espace, mais nous +croyons devoir en extraire les lignes qui vont suivre et que nous +entendons souvent répéter dans notre population, la plupart des +personnes qui les citent en ignorant peut-être l'origine: + + "N'écoutez pas le dicton populaire, + Car trop souvent il détruit le bonheur." + +Il y a plus de poésie dans ces deux lignes qu'un étranger ne le pourrait +croire, le Créole seul peut bien en apprécier la philosophie. + + +=DESORMES DAUPHIN= + +On verra que la pièce qui va suivre est l'expression du désespoir. Il y +a une chose bien remarquable chez tous nos poètes, c'est qu'ils mettent +de l'âme dans toutes leurs compositions. Que le sujet soit triste ou +gai, simple ou majestueux, l'expression, la manière dont ils exposent +leurs idées ne manquent jamais d'être l'effet de l'art rehaussé par +l'affirmation du sentiment. + +Dans ces lignes de Dauphin, tout est morne et lugubre. Le poète semble +les avoir conçues sous l'empire d'une funeste résolution. + +Cependant, pour la clarté des pensées, pour l'élévation des sentiments, +comme pour la pureté du langage, rien, dans le genre choisi, ne peut +surpasser l'excellence des strophes ici reproduites. + + =ADIEUX= + + Objet chéri, pourquoi de ma tendresse, + Avoir si tôt suspendu les transports? + Te souviens-tu des jours où ton ivresse + Me promettait un bonheur sans remords? + Adieu, pardonne à mon âme attendrie + De ne pouvoir se détacher de toi; + Je vais payer aujourd'hui de ma vie + Le temps heureux où je reçus ta foi. + + Adieu! de la voûte céleste, + Je veillerai sur ton destin; + Là finira le sort funeste + Qui de mes jours approche ici la fin. + + Quand, tourmenté d'une peine secrète, + Ton faible coeur connaîtra la douleur, + Viens prier Dieu sur ma tombe discrète, + Soudain pour toi renaîtra le bonheur. + Et, l'Eternel exauçant ta prière, + En souvenir de nos amours passés, + Pose une fleur au marbre tumulaire + Qui couvrira mes restes desséchés. + + Adieu! de la voûte céleste, + Je veillerai sur ton destin; + Là, finira le sort funeste, + Qui de mes jours approche ici la fin. + + +=NELSON DESBROSSES= + +LE RETOUR AU VILLAGE AUX PERLES[1]. + + =ROMANCE= + + Elle folâtre en ces lieux pleins de charmes, + Tout me le dit, oui, mon coeur le sent bien. + Séjour joyeux, tu bannis mes alarmes, + Dieu des amours, quel bonheur est le mien! + Bosquet fleuri, témoin de notre flamme, + Je te revois, ce n'est point une erreur, + Ruisseau chéri, c'est à toi que mon âme + Veut en ce jour confier son bonheur. + Mais la voilà! comme elle est embellie; + Ah! que d'attraits, que d'aimables appas! + Elle sourit... combien elle est jolie! + Charmante Emma, je vole sur tes pas. + + Mars 1828. + + =Nelson Desbrosses.= + +[Note 1: Surnom donné par l'auteur de cette romance et par Numa +Lanusse au Chemin du Bayou, à cause du grand nombre de jeunes et jolies +jeunes filles qui demeuraient aux environs de la maison Clarke.] + +On voit quel soin nos poètes mettaient à chanter les jeunes beautés de +leur époque. + +Le Village aux Perles est sans doute le lieu qui a inspiré Armand +Lanusse lorsque, dans son Introduction aux _Cenelles_ il a fait allusion +aux "charmantes Louisianaises dont la beauté, les grâces et l'amabilité +se conserveront sans doute dans toute leur merveilleuse pureté chez +celles qui leur succéderont." Desbrosses s'est bien acquitté de sa +tâche. Comme ce ravissement est naturel: "La voilà! comme elle est +embellie!" + +Nous avons encore, de nos jours, bon nombre de ces perles... + +M. Nelson Desbrosses était natif de la Nouvelle-Orléans. C'était un +homme éminemment respectable et sympathique. Comme la plupart de ses +contemporains, il a reçu les avantages de l'instruction dans une école +privée et sous des maîtres consciencieux. En grandissant, il s'est senti +de son temps, et il a cultivé les Muses. Il s'est rapproché de la +société des bardes de son époque, et c'est ainsi que nous trouvons ses +vers dans les _Cenelles_. + +Nelson Desbrosses a visité Haïti, où il a passé plusieurs années De Sa +vie; néanmoins, c'est en Louisiane qu'il s'est fait une carrière. + +Il était connu non seulement comme poète, mais, plus encore, comme homme +de bien. Doué par la nature de certaines aptitudes particulières, il +prit le parti de les développer sérieusement. Dans la poursuite de cette +résolution, il se fit l'ami du célèbre Valmour, qui le prépara et de qui +il reçut les conseils nécessaires pour obtenir la puissance qu'il +désirait acquérir dans "l'imposition des mains et dans la transmission +des messages _spirituels_". Avec le temps, il devint un maître dans cet +art salutaire, ainsi qu'un grand nombre de ses obligés peuvent encore +l'attester. + + +=M. F. LIOTAU= + + =UNE IMPRESSION= + + Eglise Saint-Louis, vieux temple reliquaire, + Te voilà maintenant désert et solitaire! + Ceux qui furent commis ici-bas à tes soins, + Du tabernacle saint méprisant les besoins, + Ailleurs ont entraîné la phalange chrétienne. + Jusqu'à ce que chacun de son erreur revienne, + Sur tes dalles, hélas! on ne verra donc plus + S'agenouiller encor les enfants de Jésus, + Qui, l'oreille attentive et l'âme timorée, + Savouraient d'un pasteur la parole sacrée? + Et de ton sanctuaire, espace précieux, + L'encens n'enverra plus son parfum vers les cieux!... + Tes splendides autels, tes images antiques, + Tes croix, tes ornements et tes saintes reliques, + Hélas! vont donc rester dans un profond oubli + Qui les range déjà sous son immense pli!... + O toi, temple divin, toi dernière demeure + Des hommes bien-aimés que le peuple encor pleure, + Et qui, peut-être aussi, ressentant tous tes maux, + Gémissent comme nous du fond de leurs tombeaux; + Toi qui me vis, enfant, en ton enceinte même + Recevoir sur mon front les signes du baptême; + Hélas! ai-je grandi pour te voir en ce jour + Désert, abandonné peut-être sans retour!... + Auguste et pur asile où toute âme est ravie, + Lorsque se chante en choeur la sainte liturgie, + Resteras-tu toujours privé de tout honneur? + Puisque jamais en vain nous prions le Seigneur, + Chrétiens, unissons-nous; quand ce Dieu tutélaire + A versé tout son sang pour nous sur le Calvaire, + Espérons qu'en ce jour Lui seul, puissant et fort, + En le priant du coeur, changera notre sort; + Prions si nous voulons que sa miséricorde + Détruise parmi nous la haine et la discorde. + Déjà cette espérance, en tarissant nos pleurs, + N'a-t-elle point versé son baume dans nos coeurs? + N'avons-nous point revu la foule orléanaise + Quand vint la noble fête[2], au vieux temple tout aise? + Alors le vrai bonheur brillait dans tous les yeux, + Car tout fut oublié dans cet instant heureux! + Chrétiens, un autre effort penchera la balance + Sans doute vers la paix, gardons-en l'assurance; + Et nous verrons encor comme dans le passé, + Le peuple chaque jour au temple délaissé!... + + =M. F. Liotau.= + +[Note 2: Sainte-Barbe, patronne des artilleurs.] + +F. Liotau nous a laissé de très bonnes pièces. Le morceau que nous avons +choisi, _Une Impression_, est une de ses plus heureuses productions. +Dans ses vers, l'auteur exprime son respect pour la Religion catholique +et ses voeux pour l'union des coeurs chrétiens. Liotau soigne son style +dans tout ce qu'il écrit, depuis le badin jusqu'au grave. Liotau est +spirituel et fécond: il ne manque jamais de sel dans ces poésies, et il +s'arrête à la fin de son oeuvre sans s'épuiser. Nous tenons de ce poète: +_Un an après._--_Eline._--_Mon Vieux Chapeau._--_À Ida._--_Couplets +chantés à une Noce._--_À un Ami qui m'accusait de Plagiat._--_Un +Condamné à Mort._ + + +=AUGUSTE POPULUS= + + REPONSE À MON AMI MICHEL ST-PIERRE + + Quand a cessé l'orage et que le ciel plus beau + De sa robe d'azur se pare de nouveau; + Quand souriant d'espoir l'astre qui nous éclaire + Rejette au loin son voile, et répand sa lumière; + Pour fêter le retour de ce beau jour naissant, + Le rossignol joyeux fait entendre son chant: + Ainsi, puisque ta muse aujourd'hui se réveille, + Et que des sons charmants ont frappé mon oreille, + Il m'est doux de penser que du Destin jaloux + Ton courage a vaincu le funeste courroux. + Maintenant plus d'ennuis, plus de morne silence; + Que le plaisir, ami, succède à la souffrance. + Écarte de ton coeur ce passé ténébreux + Que tu sus racheter par des efforts heureux; + Célèbre par tes chants cette grande victoire: + Ton retour aux vertus te couronne de gloire. + + =A. Populus.= + +_À Mon Ami P._--_Acrostiche._--_Réponse à mon Ami M. St-Pierre_: telles +sont les pièces signées du nom de ce poète. + +M. Auguste Populus était maçon de métier. Malgré la maladie consumante +dont il était atteint, son assiduité à l'étude était remarquable, son +amour pour les exercices de l'esprit lui attirait l'estime et +l'admiration de ses contemporains. + +Il est mort jeune, à peine âgé de 46 ans. + +M. Populus était de la Nouvelle-Orléans. + +Lui et St-Pierre étaient unis par les liens de la plus étroite amitié. +St-Pierre, dans un moment de désespoir, avait songé à se suicider, et ce +fut son ami Populus qui l'en dissuada. Le morceau que nous reproduisons +était la réponse à l'épitre de St-Pierre, dans laquelle ce dernier +exprimait sa gratitude à notre poète de ce qu'il était venu le rappeler +ainsi à la raison, ou, comme il le dit, _aux vertus_. Cette circonstance +donne un caractère solennel à la pièce, comme aussi elle en fait +ressortir la sublime inspiration. + + +=NICOL RIQUET= + +Nicol Riquet était cigarier de métier. L'on dit qu'il improvisait +facilement et qu'il a fait la réputation de plusieurs parasites +littéraires de son temps. Riquet n'a jamais quitté la Nouvelle-Orléans. +Il a composé, dit-on, une foule de romances qui n'ont jamais été +imprimées, mais que la jeunesse de son temps aimait à chanter. + +Le _Rondeau Redoublé_ de Riquet a la distinction d'être la seule +composition de ce genre publiée dans les _Cenelles_. À ce titre, elle +offre un intérêt particulier. C'est une dédicace naïve adressée au dieu +Bacchus. + + +=RONDEAU REDOUBLE= + + AUX FRANCS AMIS + + De francs amis demandent un rondeau. + Allons, ma muse, il faut faire merveille! + N'écrivons plus désormais pour de l'eau, + De bon vin vieux on nous paiera bouteille. + + Pour t'obtenir, ô doux jus de la treille!... + Il faut rimer dans un genre nouveau, + Il ne faut pas ici que je sommeille: + De francs amis demandent un rondeau. + + De vin Bacchus nous promet un tonneau: + De fleurs l'Amour nous offre une corbeille; + Du dieu du vin j'aime mieux le cadeau. + Allons, ma muse, il faut faire merveille! + + La nuit, souvent, pour écrire, je veille, + Au jour, mes vers tombent dans l'eau: c'est beau! + Dès à présent, muse, je te conseille, + N'écrivons plus désormais pour de l'eau. + + Je sens sortir du fond de mon cerveau + Un nouveau vers à rime sans pareille; + Allons, toujours, nous ferons un tableau; + De bon vin vieux on nous paiera bouteille. + + À la censure hélas! qui nous surveille, + Vite, en passant ôtons notre chapeau; + À ses discours ouvrons bien notre oreille, + Pour n'être pas nommés poètereau... + + =De francs amis.= + + +=MANUEL SYLVA= + + =SOUDAIN= + + (Mot donné) + + Air: =J'ai vu partout dans mes voyages.= + + Je renonce à toi, sombre Lyre, + Puisque tu perds tes doux accents, + Et ne chantes que le délire + Qui s'est emparé de mes sens. + Tes sons attiseraient la flamme + Que mon coeur alimente en vain. + Ah! pour le repos de mon âme, + Lyre funeste, fuis =soudain=! + + Si ma Lyre ne la rappelle + À mon esprit passionné, + Je vois son image fidèle + Dans l'oeillet qu'elle m'a donné. + Cette fleur, bien qu'elle se fane, + Est constamment là, sur mon sein... + Sors de cet asile, profane, + Oeillet funeste, fuis =soudain=? + + Enfin, pour toujours je l'oublie, + Je vais jouir d'un doux repos! + Non, je n'ai plus rien d'Aurelie + Que le souvenir de mes maux. + Pleurs versés pour une inconstante, + Vous ne coulerez plus demain... + Mais, quand de l'oublier je tente, + Mon coeur s'y refuse =soudain=! + + Déjà cesse ma frénésie, + Lyre, oeillet, revenez à moi. + Disparais, sombre jalousie, + Aurelie a reçu ma foi. + Dans l'Amour tout est indicible, + Plaisir, malheur, joie et chagrin: + Pour un mot on est inflexible, + Un regard désarme =soudain=! + + =Manuel Sylva.= + +Manuel Sylva, dit-on, était un homme très modeste mais d'un talent hors +ligne. Il n'a écrit pour les _Cenelles_ que deux morceaux, l'un ayant +pour titre _Le Rêve_ et l'autre, _Soudain_, que nous avons reproduit. + +Sylva était de descendance espagnole, ainsi qu'il semble l'indiquer dans +son _Essai Littéraire_. Voici comment il s'exprime: + + Aux chants de mille oiseaux, à ceux du rossignol, + J'osai mêler ma voix dans un air Espagnol. + Las! Je chantais Adèle et ma mère chérie, + Et tous les agréments d'une belle patrie. + +Le joug pesait lourdement sur la belle nature de Sylva, et il rêvait aux +charmes d'un pays qu'il appelait le sien et qui, peut-être, était encore +le séjour de ses parents bien-aimés. + + +=V. E. RILLIEUX= + +Victor Ernest Rillieux est natif de la Nouvelle-Orléans. Il descend +d'une famille dont plusieurs membres se sont illustrés par des aptitudes +spéciales et des services précieux rendus à notre population. + +Comme disait Joanni de William Stephens, "il est mort avant l'âge". En +effet, 53 ans, c'est comparativement un jeune âge pour mourir, surtout +lorsqu'il s'agit d'un homme de la valeur de Rillieux. + +Rillieux avait le désavantage d'être pauvre. Il a passé des jours bien +tristes, mais jamais sur son visage calme on ne pouvait découvrir la +trace de ses souffrances. + +Il partageait son temps entre les soins de son petit commerce et +l'improvisation de ses vers. + +Rillieux était d'un esprit fécond: il a plus écrit qu'aucun autre +Louisianais. Malheureusement, il ne reste de lui qu'un petit nombre de +pièces. Ce sont des chansons, des odes et satires, et des traductions de +l'espagnol dont le mérite est reconnu. + +Nous avons fait choix pour la publicité d'une romance de notre poète qui +a été mise en musique par le plus célèbre de nos compositeurs, lui aussi +couché maintenant dans la tombe. + +Victor Ernest Rillieux est mort inopinément le 5 décembre 1898. C'était +un autre Gilbert, à qui il ressemblait par le talent et par les +malheurs. + + +=LE TIMIDE= + + MUSIQUE DE L. D. + + Chaque jour je la vois, charmante, gracieuse + Au milieu de ses fleurs, sous l'oranger fleuri; + Mais quand de son doux chant la note harmonieuse + Vient raviver des feux de mon coeur attendri, + Pourquoi, timide, il faut qu'en mon ivresse extrême + Je ne puisse jamais dire à celle que j'aime: + Chante toujours, + O mes amours! + Chante, chante toujours. + + Ravi, brûlant d'amour à ses côtés, j'admire + Ses grâces, sa beauté, son regard enchanteur. + Pourtant, quand de sa lèvre un suave sourire + Comme un reflet du Ciel vient embraser mon coeur, + Pourquoi, timide et faible, en mon extase même + Je n'ose dire, hélas! à la dive que j'aime: + Souris toujours + O mes amours! + Souris, souris toujours. + + Le soir dans son hamac, j'aime à la voir rêveuse, + Oh! quand elle murmure en un souffle amoureux + Un nom, un tendre aveu qu'en mon âme joyeuse + J'écoute avec amour comme un chant des cieux, + Pourquoi, croyant, doutant, à ce moment suprême, + Je ne puisse, oh! mon Dieu, dire à l'ange que j'aime: + Rêve toujours, + O mes amours! + Rêve, rêve toujours. + + + + +CHAPITRE V + +=Beaumont et la chanson créole.--L'affaire Toucoutou.--Poètes et +journalistes.= + + +=BEAUMONT ET LA CHANSON CREOLE= + +Joe Beaumont est né à la Nouvelle-Orléans en 1820, et il est mort en +1872 dans la même ville, sans jamais en être sorti. + +Beaumont était d'humeur toujours égale, toujours disposée à faire bon +accueil, et cette bienveillance le faisait estimer de tout le monde. + +Comme poète, il était ingénieux et naturel. Dans ses compositions, il +employait des formes agréables, mais il ne blessait jamais la vérité. On +observe ces qualités surtout dans ses chansons créoles, qui ont toujours +pour fond une morale ou un fait pris de la vie réelle. Il était le poète +créole par excellence. + + +=L'AFFAIRE TOUCOUTOU= + +Beaumont a montré son talent particulier comme chansonnier créole lors +du procès qui a eu lieu en notre cité, un peu avant la guerre civile +entre deux familles de couleur bien connues. Ce différend avait été +provoqué par un échange d'épithètes de la part des enfants, qui +s'étaient brouillés dans une querelle de rue. L'un des enfants avait +traité l'autre de nègre. Il s'en est suivi des démêlés de cour qui ont +fait grand bruit dans le temps, et qui se sont terminés d'une manière +funeste aux prétentions de la défense. + +La personne attaquée en justice cherchait à se justifier en alléguant +qu'elle était de race caucasique, qu'elle était _une blanche_, comme on +le disait à l'époque. La poursuite ayant prouvé qu'elle était de +descendance africaine, elle fut reconnue comme telle par la Cour Suprême +de l'État. + +Cette contestation judiciaire était intéressante, parce que bon nombre +de personnes d'origine douteuse avaient recours à la loi pour se fixer +un état civil favorable. Ces personnes, une fois _régularisées_ par les +tribunaux, passaient dans les rangs de la race blanche et jouissaient de +tous les droits et privilèges attachés à cette position. + +Une décision adverse, par contre, était désastreuse, fatale, car elle +entraînait la perte de tout prestige pour la victime, qui ne pouvait +plus alors vivre dans les mêmes conditions sociales. + +D'un autre côté, la population de couleur était sérieusement divisée sur +cette question d'_usurpation ethnologique_. Les uns approuvaient, les +autres désapprouvaient la conduite des gens de couleur qui voulaient se +glisser dans la société des blancs. + +Les dissidents étaient en majorité, et Beaumont, quoique quarteron, +était en pleine sympathie avec les vues de cette classe. C'est ainsi +qu'il s'est intéressé à la cause célèbre dont nous parlons et qu'il s'en +est constitué le chroniqueur. + +Malheureusement, nous n'avons pas toutes les chansons que Beaumont a +composées à cette occasion, mais les quelques morceaux recueillis +suffiront, nous voulons le croire, pour faire connaître le génie de +notre poète, ainsi que le sentiment du peuple de l'époque à l'égard de +ces folles controverses dont la couleur de l'épiderme faisait le sujet. + +Le poète explique le commencement de l'affaire comme suit: + + Maître volé comme oun sarcelle, + Qui sorte dans Bonfouca. + Li vini porté nouvelle, + Li prend so soeur dans so bra. + Li dit: "Chère Toucoutou, + Mo croire nous va vini fou." + +=La soeur indignée lui répond:= + + Quel est donc ce bavardage? + Est-ce ici, dans mon salon, + + Que tu me tiens ce langage, + Comme un mauvais vagabon? + Une blanche! Ah! es-tu fou?... + Mon nom n'est pas Toucoutou. + +Alors, le frère philosophe explique à sa soeur exaspérée que les gens de +couleur qui essaient de se faire blancs sont exposés à la proscription +et au mépris de leurs semblables. Le poète lui fait dire: + + Eh bien, chère Anastasie, + Quand Nègue cherché vini blanc, + Société pou yé finie: + Faut to caché dans ferblanc. + +Dans une autre occasion, pendant que le procès se poursuit, Anastasie, +croyant voir l'avantage de son côté, prend une mine de dédain et fait +des menaces à son adversaire, qui semble être en proie à une vive +inquiétude et montre un air chagrin: + + Li gardé pauvre Eglantine + Qui la pré mouri chagrin, + Li dit li: "Ah! ma mutine, + To va conin moin demin". + +Anastasie a perdu son procès et le frère vient lui annoncer la mauvaise +nouvelle. Il dit qu'il était présent et qu'il a entendu le jugement de +la Cour de la bouche même des juges: + + Mo sorti la Cour Suprême, + Pou voir ça yé ta pré fait, + Mo tandé juges loyes même + Dit nous perdi nou procès. + +Mais le chant le plus populaire que le poète ait composé à l'occasion du +procès Toucoutou est celui dans lequel il s'est fait l'interprète de +l'esprit populaire. Dans cette pièce remarquable, Beaumont fait entrer +toute l'ironie de sa nature railleuse. Après avoir fait voir combien le +Nègre serait malheureux si Anastasie avait réussi, il dit le prestige et +les avantages sociaux qu'elle a perdus et finit en souhaitant que la +leçon serve d'exemple. + +En voici les couplets tels qu'ils nous sont parvenus: + + =TOUCOUTOU= + + Si vous té gagné vous procé + Oui, nègue cé maléré. + Mové dolo qui dans focé + Cé pas pou méprisé. + + =Refrain:= Ah! Toucoutou, ye conin vous, + Vous cé tin Morico. + Na pa savon qui tacé blanc + Pou blanchi vous lapo. + + Au Théâtre même quand va prend loge, + Comme tout blanc comme y fot, + Ye va fé vous prend Jacdéloge, + Na pas pacé tantôt. + + Ah! Toucoutou.......... + + Quand blancs loyés va donin bal + Vous pli capab aller, + Comment va fé, vayante diabal, + Vous qui laimez danser? + + Ah! Toucoutou.......... + + Mo pré fini mo ti chanson + Pasqui manvi dormi; + Mé mo pensé que la leson + Longtemps di va servi. + + Ah! Toucoutou.......... + +La leçon n'a pas servi comme le poète le pensait. + +On peut dire que Joe Beaumont était le Béranger de la population créole. + + +=LOLO MANSION= + +Nous avons eu le plaisir et l'honneur de connaître M. Lolo Mansion. +C'était, en effet, un privilège que d'être admis dans la société d'un +tel homme. Ce vieillard vénérable et intéressant nous attirait non +seulement par ses belles qualités sociales, mais plus encore par son +talent et par ses sentiments patriotiques. + +M. Mansion était l'ami intime du poète Joanni Questy: il nous l'a dit. +C'étaient deux âmes sensibles et vertueuses et leur amitié a duré +jusqu'à la mort. Ils s'occupaient tous deux de l'art et de l'humanité: +tous deux étaient bons et savants. M. Mansion était un excellent poète +et en même temps, un patriote dévoué. On sait qu'en 1855 la persécution +inaugurée contre les Créoles était particulièrement rigoureuse. Nous +tenons de source certaine que M. Mansion a généreusement donné une +partie de sa fortune pour faciliter l'éloignement de ses compatriotes. +Nombre d'entre eux ont profité de ce mouvement pour se soustraire aux +rigueurs du préjugé. Le Mexique et Haïti leur avaient ouvert les portes +de l'hospitalité et, grâce aux libéralités de M. Mansion, les malheureux +exilés ont pu ainsi jouir des avantages de la liberté et de la sécurité +en pays amis. + +C'est une action inoubliable, et nous espérons que les générations à +venir se feront un devoir sacré d'en conserver le souvenir. + +Lolo Mansion a composé plusieurs poèmes. Ses productions sont d'un goût +exquis et d'un à-propos remarquable. Il s'appliquait à critiquer les +moeurs de son époque. C'était un peintre des actualités. + +C'est étrange que le mérite d'un tel écrivain ait été si peu apprécié, +au point qu'on ne lui ait pas trouvé une place dans les _Cenelles_. + +Néanmoins, notre poète a eu l'honneur de voir son nom figurer dans +l'_Athénée Louisianais_. "La Folle" est le sujet de l'oeuvre qui y fut +couronnée. Ce triomphe inattendu a couvert de gloire le nom de M. +Mansion et a donné à notre population un regain de prestige. + +Tant que la Louisiane aura une histoire littéraire et tant que cette +histoire attirera l'attention des gens de goût, la gloire de Lolo +Mansion ne périra pas. + +Il est à remarquer que son nom n'a été sauvé de l'oubli que grâce à la +considération sympathique d'un corps tout-à-fait étranger à la +population de couleur. Voilà la vérité. + +Il y en a eu d'autres encore, de ces écrivains inspirés dont les +productions en prose ou en vers pourraient être mises en honneur par une +publicité prévoyante. Ces ouvrages sont perdus ou abandonnés à l'oubli. + + +=PAUL TREVIGNE= + +M. Paul Trévigne est né à la Nouvelle-Orléans, en 1825. Son père était +un vétéran de 1814-15. Le nom de famille de sa mère était Découdreau. + +Trévigne, dans sa jeunesse, a reçu une éducation solide et soignée. Il +devint instituteur, occupation qu'il a exercée pendant quarante ans, +dans le Troisième District de la Nouvelle-Orléans. Paul Trévigne parlait +et écrivait plusieurs langues et il était l'ami intime de quelques +hommes de haute éducation. Au nombre de ces derniers, on cite Joanni +Questy. Basile Crocker, un des plus célèbres maîtres-d'armes de notre +ville au siècle passé, était aussi dans son intimité. Bien que Trévigne +ait formé de bons élèves, aucun d'eux n'a brillé dans la littérature. +Cette circonstance est due sans doute à un changement survenu dans les +moeurs de la population. Plusieurs de ses élèves ont été officiers dans +l'armée de l'Union, où ils se sont distingués par leur intelligence et +leur bravoure. + +Quant à M. Trévigne lui-même, il fut appelé souvent à prendre la plume +pour la défense des droits de l'homme. Il fut d'abord choisi comme +Rédacteur en chef du journal l'_Union_, publié ici en 1865, époque fort +orageuse. Il n'y a pas de doute qu'il a connu là de graves dangers +personnels. Ayant donné des preuves de son talent comme écrivain, il fut +plus tard invité à prendre la rédaction de la _Tribune_, journal +quotidien établi par le docteur Louis Roudanez. Dans ces nouvelles +fonctions, il développa encore de plus grandes ressources. + +M. Trévigne a soutenu à la _Tribune_ une lutte longue et pleine de +périls, il a poursuivi une carrière qui exigeait chez lui un grand +courage, du talent et du patriotisme. Ce n'était pas qu'il fût toujours +au pouvoir de la Direction de récompenser ses rédacteurs: la +satisfaction du devoir accompli était souvent leur seule rétribution. +Cet état de choses dura des années. Trévigne, malgré les dangers et le +dénuement, resta à son poste d'honneur jusqu'à la suspension du journal. + +Dans les colonnes du _Louisianian_, journal de l'ex-gouverneur +Pinchback, a paru sous la plume de M. Trévigne une contribution +littéraire sous le titre de _Centennial Tribute_. Cette pièce était +composée à l'occasion du Centenaire de l'indépendance américaine, +célébré en 1876 par l'Exposition de Philadelphie. Elle traitait des +_oeuvres_ des anciens Créoles et était écrite en anglais. + +De 1892 à 1896, le _Crusader_ a su apprécier son intéressante +collaboration. C'est M. Trévigne qui conduisait la partie française de +ce journal. Il s'est rendu utile surtout dans la traduction des articles +de matières courantes publiés chaque jour dans les colonnes du +_Crusader_ et qui portaient sur les sujets les plus importants de +l'époque. + +M. Trévigne avait le style correct et la composition facile; ses écrits +étaient satiriques. Il châtiait en riant. Peut-être cette manière +enjouée qu'il avait d'exposer ses idées et ses commentaires a-t-elle +servi à lui épargner de désagréables représailles, surtout dans le temps +où les blancs étaient peu habitués à accepter les opinions de l'homme de +couleur. Rien n'allumait le feu de l'indignation chez le Démocrate +autant que la vue de cet homme de couleur prenant sa place dans le +domaine intellectuel. Tout ce que celui-ci pouvait dire, faire ou écrire +pour défendre ses droits, accentuer son progrès ou prouver son mérite +était par l'autre qualifié d'impertinence, d'agression ou d'audace. +Aussi, la haine contre un homme comme M. Trévigne était-elle intense et +prête toujours à éclater à la plus légère friction. M. Trévigne est mort +âgé de 83 ans. + +M. Trévigne ayant vécu si longtemps, cette faveur providentielle lui a +permis de traverser les grandes crises de notre pays. Il est né et il a +grandi à l'époque de l'esclavage. Instruit et doué d'une haute +intelligence, il a pu suivre en bon juge les événements qui se +déroulaient devant lui. Il a vu vendre des hommes, des femmes et des +enfants de sa race; il les a vus fouetter, et souvent même il les a vu +souffrir et mourir dans les chaînes. + +Plus tard, il a vu poindre la lumière de la liberté, et cette transition +a fait naître chez lui le désir de faire bénéficier les siens de +l'expérience de sa vie. Il l'a fait, et la population créole lui doit +pour cela une place parmi ses immortels. + +Les hommes de son époque l'ont honoré de leur confiance; il a justifié +cette confiance dans la limite de ses moyens. + +La tombe ne doit pas faire oublier son mérite: c'est pour cela que nous +avons entrepris de signaler son caractère et ses oeuvres. Il y a +peut-être dans la population des hommes plus remarquables que M. Paul +Trévigne, mais sa position unique le recommande, lui, à une distinction +qui ne peut être accordée à aucun autre de ses compatriotes. La vérité +de l'histoire est la mère nourricière de la justice. + + +=ADOLPHE DUHART= + +À la suite des hommes de 1844, il a existé à la Nouvelle-Orléans un +grand nombre de Créoles remarquables. Mais la situation ayant changé de +face, ces différents esprits ont dû suivre des routes diverses. + +En première ligne nous citerons Adolphe Duhart, poète, auteur d'un drame +intitulé _Lellia_, qu'il a mis sur la scène au Théâtre d'Orléans, vers +l'année 1867. + +M. Duhart a reçu son éducation dans les écoles de France. Il est devenu +le successeur de M. Questy, comme principal à l'École des Orphelins +Indigents. + +Il est mort il y a environ deux ans. + +Duhart a composé de beaux vers qui lui ont valu d'être regardé dans la +population comme un des "favoris des dieux". + +Son frère, Armand Duhart, a laissé de bons souvenirs comme homme de +lettres et comme un des plus habiles typographes de son temps. Armand +Duhart a quitté ce monde en 1905, laissant derrière lui le nom d'un +homme d'honneur et de bien. Il était un des directeurs de l'Institution +Bernard Couvent et membre de l'_Union Louisianaise_, fondée en 1884, +dans le but de venir en aide à l'Institution Couvent et de contribuer +généralement au progrès intellectuel et moral de la population. + + + + +CHAPITRE VI + +=Le Créole dans les arts et les professions libérales.--Une page de notre +histoire politique.--Maître d'armes populaire.--Figures du passé.= + + +=EUGENE WARBOURG= + +Eugène Warbourg, sculpteur, naquit à la Nouvelle-Orléans vers l'année +1825. Il mourut à Rome en 1861. + +Elevé dans sa ville natale, il eut la satisfaction de pouvoir suivre son +penchant naturel pour la sculpture. Il reçut ses premières leçons d'un +artiste français du nom de Gabriel, dont l'établissement était situé +quelque part, rue Bourbon. + +Ce Gabriel devait être d'une nature bien généreuse, puisque, malgré les +préjugés, il se donna la peine de former le jeune Warbourg, qui lui doit +ainsi les premiers développements de son génie artistique. + +Sous la direction de cet homme habile et consciencieux, Warbourg fit des +progrès rapides et remarquables. + +Ses ouvrages eurent bientôt attiré l'attention. Aussi, plus tard, +lorsqu'il entreprit de travailler pour son compte, n'éprouva-t-il aucune +difficulté à se faire une clientèle enviable. + +Bon nombre de grands personnages de son époque l'ont encouragé, en lui +confiant l'exécution d'ouvrages des plus délicats. + +On a de lui des bustes de généraux, de magistrats et d'autres citoyens +notables. + +Les vieux cimetières de notre ville sont pleins de monuments qui +représentent une partie de son oeuvre et de ses créations. On lui doit, +entre autres pièces remarquables, une statue représentant deux anges +taillés dans un seul bloc de marbre: ils tiennent chacun dans la main +droite un calice reposant sur une même base. Ce morceau de sculpture +était si fragile, que déjà il avait fait le désespoir d'un artiste +réputé, auquel le même sujet avait été confié précédemment et qui, +dit-on, n'avait jamais réussi à conduire son travail à bonne fin. + +Warbourg, lui, vainquit toutes les difficultés. La personne qui lui +avait fait la commande de cette statue ne l'ayant pas ensuite réclamée, +il dût toutefois prendre des mesures pour en disposer autrement. On dit +que c'est un nommé Panniston qui est devenu le possesseur de ce +chef-d'oeuvre précieux. + +En dehors de ces travaux particuliers, Warbourg avait accepté des +contrats des autorités ecclésiastiques, pour lesquelles il a exécuté de +magnifiques ouvrages. + +La Cathédrale Saint-Louis et les maisons Grunewald et Hermann, à +l'époque, renfermaient des échantillons de son talent artistique. + +Ses triomphes, quoique mérités en tous points, avaient cependant excité +la jalousie de ses rivaux, et ces derniers étaient devenus ses ennemis +déclarés. + +[Illustration: MELLE VICTORIA LECENE, +L'une des lauréates de l'Institution Bernard Couvent, couronnée +publiquement par M. Lanusse (photographie prise en 1867).] + +Warbourg tenait son atelier rue Saint-Pierre, entre les rues Bourbon et +Royale. Il s'était adjoint son frère, Daniel Warbourg, lui-même un +artiste de mérite, qui lui servait d'ouvrier praticien. Les deux +associés supportèrent quelque temps avec patience la campagne hostile +inaugurée contre eux par l'envie et par le préjugé, mais ne pouvant +espérer voir la situation s'améliorer, Eugène fit ses adieux à la +Nouvelle-Orléans, vers 1852, et partit pour l'Europe. Il alla d'abord à +Paris, où il étudia encore pendant six ans, achevant de se +perfectionner. Il conçut alors l'idée de visiter la Belgique, mais son +séjour dans ce royaume fut de courte durée. Il se rendit ensuite en +Angleterre. À Londres, il rencontra la duchesse de S.... qui l'employa à +faire des bas-reliefs d'après les illustrations de l'_Uncle Tom's +Cabin_", de Mme Beecher Stowe. Il demeura attaché à ce travail +spécial plus d'un an, après quoi il se décida à visiter Florence, avec +l'intention de s'y fixer. + +Mais, ayant rencontré dans cette dernière ville des conditions aussi +désagréables que celles qui l'avaient chassé de son pays, il tourna ses +regards vers la cité de Rome, comme vers un lieu plus propice à ses +aspirations. En effet, il se trouva mieux là que partout ailleurs, mais +son bonheur ne dura pas longtemps, car, comme nous l'avons dit, il +mourut environ deux ans après son arrivée dans la capitale de l'Italie. +Il était alors âgé de 36 ans. + +À l'étranger, le génie de Warbourg avait pris son essor. Il dota le +monde artistique de plusieurs productions qui ont fait parler de lui. +Les journaux des deux Continents se sont occupés de ses oeuvres, et les +artistes et les savants l'ont accueilli avec des marques de sympathie et +de respectueuse appréciation. Il est à noter que Warbourg et Rillieux +sont, sans contredit, les deux Louisianais les mieux connus en Europe. + +Parmi les chefs-d'oeuvres de Warbourg, on cite: _Le Pêcheur_ et _Le +Premier Baiser_. + + +=DANIEL WARBOURG= + +Daniel Warbourg, son frère, vit encore et fait honneur au nom qu'il +porte par le mérite remarquable de ses ouvrages de marbrerie. + +Daniel Warbourg est graveur. + +Daniel fils est un autre membre de la famille favorisé de la nature: il +est considéré un artiste accompli dans la sculpture du marbre et du +granit. S'il n'était pas un homme de couleur, depuis longtemps on l'eût +placé au rang qui lui est dû à cause de ses talents. Il a fait ici des +travaux d'une élégance admirable et d'une valeur incontestable. + +Eugène Warbourg était un homme de couleur libre, enfant de parents +étrangers. Son état de naissance lui avait permis de s'instruire et de +cultiver ses facultés, privilège qui n'était pas accordé aux esclaves. + +Notons ici, en passant, que certains écrivains ne manquent pas de nous +parler longuement des aptitudes chorégraphiques des Nègres; mais le +lecteur cherchera en vain, dans les ouvrages de ces mêmes auteurs, une +seule ligne sur le génie d'hommes tels que Warbourg. + + +=ALEXANDRE PICKHIL= + +Nous avons eu en Louisiane notre Titien, dans la personne d'Alexandre +Pickhil. + +Nous savons que Pickhil a exécuté de magnifiques tableaux, mais il ne +nous a rien laissé, parce que peut-être le désenchantement l'en a +détourné. On affirme qu'il avait fait le portrait en pied d'un haut +personnage ecclésiastique, mais qu'il a lui-même détruit cette oeuvre, à +cause d'une injuste critique. + +C'est ainsi que Pickhil, quoique peut-être le meilleur peintre de son +époque, a préféré mourir inconnu, dans la misère même, plutôt que de +manifester son talent au détriment de son amour-propre. Pickhil est mort +à la Nouvelle-Orléans, vers le milieu du siècle passé, entre 1840 et +1850. + +On dit que la désillusion a fait le malheur de toute sa vie. + + +=JOSEPH ABEILARD= + +Joseph Abeilard était un des architectes les plus habiles que la +Louisiane ait produits avant la guerre de Sécession. + +Abeilard était un artiste parfait. Il pouvait dresser un plan comme un +architecte, apprécier la qualité des matériaux comme un appareilleur, +rédiger et faire observer les stipulations d'un contrat comme un +entrepreneur, et exécuter de ses mains les diverses parties d'un ouvrage +comme le meilleur ouvrier pratiquant. Abeilard était connu pour avoir +travaillé en ces différentes qualités. + +C'était par son mérite supérieur qu'il s'était fait une réputation. Il +lui est parfois arrivé de perdre de ce prestige qui lui était dû: +c'était lorsqu'il travaillait en second, sous les ordres d'hommes +tout-à-fait incapables mais jouissant de la préférence de race. + +On peut citer, comme exemple, la construction du Marché Bazar et celle +des Purgeries (Sugar Sheds), élevées sur le devant de la ville. + +C'est le génie d'Abeilard qui mit ces grands ouvrages sur pied, mais le +contrat n'en avait pas moins été donné à un autre particulier, pour son +bénéfice personnel. Cet architecte postiche eut toutefois le bon sens +d'employer Abeilard, qui conduisait tout à bonne fin. Ce qui permit à +l'autre de toucher des honoraires princiers sans peine et sans fatigue. + +Nombre de vieux habitants se souviennent d'Abeilard, et nous sommes sûrs +que leur jugement à l'égard de cet homme sera le même que celui que nous +portons ici, car pendant plus de quarante ans qu'il a professé et exercé +son art, il a maintes fois donné les meilleures preuves possibles de ses +remarquables aptitudes. + +Abeilard est né et il est mort à la Nouvelle-Orléans. + +Son frère, Jules Abeilard, était aussi un artisan de premier ordre. Sans +être l'égal de Joseph, il possédait un talent varié, et il s'est souvent +distingué dans la préparation et l'exécution de travaux importants +entièrement confiés à ses soins. Jules est mort à Panama, laissant à la +population l'héritage d'une belle et enviable réputation. + + +=E. J. EDMUNDS= + +Nous devons ajouter à la liste d'honneur le nom du professeur E.-J. +Edmunds. Il naquit à la Nouvelle-Orléans. S'il vivait aujourd'hui il +serait encore loin d'être un vieillard. + +M. Edmunds fut un de nos plus habiles mathématiciens. Aussi, à son +retour de France, les autorités de l'État ne tardèrent-elles pas à +profiter de ses talents. + +Vers l'année 1872, le Bureau des Écoles Publiques l'invita à occuper la +chaire des Mathématiques à l'École Supérieure de la Nouvelle-Orléans, +et l'offre fut par lui acceptée immédiatement. + +Comme toujours, les journaux l'attaquèrent. C'était une ruse employée +par la presse prévenue pour s'assurer si vraiment l'instructeur +nouvellement choisi était capable de remplir les délicates fonctions +qu'il avait assumées. La lutte, dès lors, s'engagea entre les journaux +et le jeune professeur, mais elle fut de courte durée. Pour mettre fin +aux ennuis dont il était l'objet, le maître lança un défi à tous ses +détracteurs, les invitant à venir le rencontrer au tableau noir. Après +cela, on le laissa tranquille. + +Le professeur Edmunds, à la suite d'une maladie, perdit la raison. Il ne +l'avait pas recouvrée à sa mort. Comme M. Nelson Fouché, il avait fait +une étude approfondie des mathématiques. + +Il avait aussi d'excellentes notions d'astronomie. + +Il est bien malheureux qu'il soit mort si jeune. + + +=NORBERT RILLIEUX= + +M. Norbert Rillieux était le plus célèbre de nos Créoles. Nous avons eu +des héros, des écrivains, des musiciens, des peintres, des sculpteurs, +des architectes, mais Rillieux, lui, était un génie scientifique. + +L'invention de Rillieux, le _Vacuum-Pan_, ou appareil centrifuge, a été +une découverte des plus importantes. + +Elle a introduit dans la fabrication du sucre un procédé qui donne un +meilleur produit et qui, en même temps, apporte un bénéfice beaucoup +plus considérable aux planteurs dans leurs opérations. + +On a souvent essayé de remplacer cette invention, mais sans succès +décisif. On raconte, à ce sujet, qu'à l'usine de M. Stackhouse un +certain _charlatan_, qui s'était donné comme ingénieur, prétendit un +jour qu'il pouvait substituer au _vacuum-pan_ un mécanisme plus sûr et +plus expéditif. + +M. Stackhouse, un peu intéressé sans doute, se laissa séduire par les +audacieuses assurances de l'ingénieur prétentieux et lui donna la +permission de faire selon ses idées. + +Il fut toutefois convaincu bientôt de son erreur, mais l'expérience lui +coûta cher. + +Il paraît que cet homme incompétent s'était empressé de démolir, pièce +par pièce, tout le mécanisme si compliqué de l'appareil Rillieux, pour +enfin découvrir qu'il n'était capable ni de changer les engins, ni de +remettre les choses à leur place. + +M. Stackhouse se vit forcé de faire venir à la hâte un ouvrier habile +qui, avec l'aide de M. Orville Marigny, mécanicien, put enfin refaire la +machine que l'ingénieur présomptueux avait presque détruite. + +Dans les sciences appliquées, M. Norbert Rillieux n'avait pas son égal +en Louisiane. Habitué à la conception comme à la construction, il était +aussi ingénieux dans l'invention qu'il était adroit dans l'exécution. On +disait que son coup de marteau valait le même prix que son conseil. +Cependant, malgré le génie de Rillieux, malgré le mérite de ses services +rendus à la principale industrie de la Louisiane, on n'a jamais manqué +de lui faire sentir le poids de l'humiliation et du préjugé de race. + +Après sa mort, les journaux de la Nouvelle-Orléans ont bien tenté de +faire son éloge, mais en même temps, toujours si exacts quand il s'agit +de dénigrer, ils ont eu soin de ne faire pas la moindre allusion à son +origine. + +Tout homme intelligent comprend la raison de cette odieuse réticence: +c'est qu'il importait d'enlever aux Créoles la gloire qu'ils pourraient +tirer de cette illustre personnalité. + +Norbert Rillieux, comme chef de l'École Centrale, à Paris, a été +apprécié. Il a occupé là-bas le rang qui convient à un homme de sa +valeur. Nous ajouterons que, quelle que soit ici l'attitude, quelles que +soient les réticences des méchants et des ingrats, sa place dans +l'histoire ne sera jamais effacée. + +On dit que Rillieux avait soumis à la ville certains plans de +canalisation, mais qu'à cause de la question de race ces plans avaient +été rejetés par l'Administration. Nous n'avons pas de peine à croire que +ce rapport soit vrai, car le préjugé fait faire ces choses stupides dans +notre pays. L'absurde, plus ou moins, accompagne le jugement des esprits +prévenus, comme il a été clairement démontre dans l'incident Stackhouse. + + +=ANTOINE DUBUCLET= + +L'injustice du préjugé n'a jamais été plus manifeste que dans l'attitude +du public louisianais à l'égard de l'honorable Antoine Dubuclet, +trésorier d'État de 1868 à 1879. + +Pendant toute cette époque orageuse, M. Dubuclet a dirigé les finances +de la Louisiane, et après ses onze ans de service, il s'est retiré sans +laisser derrière lui le moindre vestige de mécontentement ou d'erreur. + +Ce que nous avançons ici a été établi au cours d'une enquête minutieuse +et rigide, instituée sous les auspices d'un parti hostile et +soupçonneux. + +Les politiciens les plus éminents de la Louisiane s'attendaient à +trouver ses comptes en désordre. Le Comité Aldiger fut donc créé, ayant +pour mission d'examiner les archives de la Trésorerie. Déterminés à ne +rien négliger pour arriver au but qu'ils s'étaient proposé, ces +Messieurs du Comité s'étaient assuré les services de trois comptables +experts. + +L'enquête dura six mois. + +Malgré des recherches minutieuses et le désir non dissimulé de +rencontrer des sujets de poursuite, on fut contraint de reconnaître la +probité irréprochable du Trésorier démissionnaire. + +Dans un autre milieu que le nôtre, un semblable exemple d'honnêteté +n'eût pas manqué d'intéresser le public. Ici, il n'en a rien été, pour +la bonne raison que M. Dubuclet était un Créole de couleur. + +En dépit des dilapidations et des turpitudes qui ont marqué +l'administration des finances de l'État, depuis l'époque qui nous +occupe, personne n'a eu la loyauté de remonter à ce fonctionnaire modèle +pour rendre le plus petit hommage à ses hautes qualités civiques. + +"O Athéniens, qu'il en coûte pour être loué de vous!" + + +=OSCAR GUIMBILLOTTE= + +Le docteur Guimbillotte était fils d'un Français et d'une femme de +couleur. Il avait toute l'apparence d'un blanc et comptait beaucoup +d'amis parmi les personnes de cette race. Il s'est marié avec une +personne de couleur, et il a vécu sans avoir jamais rougi de son +origine. + +D'ailleurs, s'occupant sérieusement de sa profession, pendant plus de +vingt-cinq ans qu'il l'a exercée, il a prodigué ses soins à tout le +monde indistinctement. + +Le docteur Guimbillotte a honoré la population créole par son grand +fonds de charité, ainsi que par ses connaissances variées. C'était un +médecin consciencieux. Il ne se contentait pas seulement de faire des +visites et d'envoyer son compte, mais il apportait de la sympathie dans +ses relations professionnelles avec ses patients. + +Souvent il composait les médicaments lui-même, les administrait, et +veillait au chevet du malade pour attendre et vérifier les effets du +traitement. Cette manière d'agir a sauvé la vie à nombre de personnes +dont le cas réclamait une attention assidue et la précieuse surveillance +de l'oeil exercé du médecin. + +Le docteur Guimbillotte a prouvé son mérite au sein de nombre de grandes +familles, qui lui en ont gardé une éternelle reconnaissance. + +On dit qu'il était herboriseur, et qu'il n'a pas hésité à faire usage de +cette spécialité dans certaines occasions où les combinaisons +pharmaceutiques ordinaires lui refusaient des ressources. + +Il était aussi homme de lettres. Les gens qui l'ont connu disent qu'il +était doué d'une mémoire prodigieuse et que ses connaissances dans la +littérature étaient aussi vastes que ses études scientifiques. + +La mort du docteur Guimbillotte fut une perte sérieuse pour la +population créole dont il descendait. Il avait étudié à Paris. + +Le docteur avait un visage agréable et des traits réguliers comme ceux +d'un Européen. Ses grands yeux bleus étaient spirituels et +tendres,--vrais indices de ses qualités et de ses sentiments. Il avait +un front large et découvert. + +Ses cheveux châtains, longs et soyeux, tombaient en mèches généreuses +sur ses larges épaules. Sans être haut de taille, il avait des formes +athlétiques. + +Tout, chez lui, dénotait la noblesse et la force. Il est mort le 21 +janvier 1886, à l'âge de 55 ans. + + +=ALEXANDRE CHAUMETTE= + +Le docteur Alexandre Chaumette était natif de la Nouvelle-Orléans, mais +il a passé sa jeunesse à Paris, où il a reçu son éducation. + +M. Chaumette a la distinction d'être le premier médecin de couleur qui +soit venu à la Nouvelle-Orléans exercer sa profession. Son arrivée dans +notre ville a causé une grande sensation. + +Les autres médecins, par préjugé ou par calcul, peut-être pour les deux +raisons, se sont opposés à son entrée dans la carrière professionnelle. +On a débuté, en soumettant Chaumette à un examen humiliant. Comme il +était muni d'un diplôme régulier de France, on n'était pas justifiable +de lui imposer cette formalité. + +Il fut enfin admis à la pratique, et la population eut le bénéfice de sa +science, en même temps que de ses brillantes qualités de citoyen. + +Le docteur Chaumette avait fait des études sérieuses, et s'il a été +enfin reconnu par la Fraternité médicale de cette ville, c'est grâce aux +preuves qu'il a données de ses grandes connaissances. Il avait été +attaché au service des hôpitaux de Paris, où, en qualité d'interne, il +avait acquis une vaste expérience. + +Le préjugé ayant renoncé à ses persécutions, il ne tarda pas à gagner +ici la confiance des blancs comme des noirs. + + +=BASILE CROKERE= + +Basile Crokère est un personnage remarquable de la population créole. +C'est à la Nouvelle-Orléans qu'il a pris naissance et qu'il a développé +ses talents, particulièrement comme maître d'armes, comme artisan et +comme mathématicien. + +M. Basile, comme nombre de ses compatriotes, s'est appliqué à l'étude et +au travail. Avec le temps, grâce à son intelligence et à son courage, il +a su vaincre les difficultés de son milieu. + +Il était menuisier de métier, et il est devenu un des plus habiles +constructeurs d'escaliers de sa ville natale. Il n'y en avait qu'un +autre comme lui, c'était son ami Noël J. Bacchus. + +C'est toutefois à ses succès comme maître d'armes et comme mathématicien +qu'il doit surtout la place honorable qu'il occupe aujourd'hui dans +l'histoire des hommes marquants de la Louisiane. + +Comme maître d'armes, il a attiré sur lui l'attention du public en +général. + +Quoique la population comptât un nombre considérable de ces experts de +l'escrime et de bretteurs, Basile Crokère fut proclamé leur supérieur à +tous. Mais il est entendu qu'il s'était fait cette réputation comme +homme de salle, non comme brétailleur. + +Il employait son talent à former la jeunesse, à la faire bénéficier de +son habileté, et de ses connaissances dans les armes. + +M. Basile était un homme instruit et respectable; il a su se faire +estimer et considérer par son caractère, sa conduite et ses manières +distinguées. + +Il n'était donc pas étrange qu'un homme possédant ces qualités +recommandables dût jouir d'un certain crédit parmi les gens de la haute +société, chez qui il se créa une clientèle d'élite. + +La population créole se félicite d'avoir produit un homme comme Basile +Crokère,--un homme qui, sans sortir du foyer de sa naissance, a pu +acquérir assez de renom pour recevoir des hommages partis de tous les +rangs de la société. + +Basile Crokère enseignait aussi les mathématiques. On prétend qu'il a +formé d'excellents élèves. Quant à sa profession des armes, on dit de +lui qu'il pouvait toucher son adversaire presqu'en composant une +ballade, comme le faisait le héros de Rostand. + +Il disait souvent que sa poitrine était un _point sacré_: ça en avait +tout l'air, car on nous affirme que jamais le fleuret d'un adversaire ne +l'a touchée. + +De plus, Crockère eut le bonheur, comme ses compatriotes les plus +estimés, d'apprendre avec profit que le travail, même le travail manuel, +est un trésor. + +Il semble être à propos de noter ici qu'il existait au temps de M. +Crokère d'autres maîtres d'armes d'une force très remarquable. Les plus +connus sont Robert Séverin, M. St-Pierre, Joseph Joly, Joseph Auld. Ces +fines lames étaient les compagnons du grand maître et ont plus d'une +fois croisé le fer avec lui. L'escrime était en vogue en ce temps-là, +mais ce noble passe-temps, comme tant d'autres, a dû disparaître devant +le nouvel ordre de choses introduit dans notre vie sociale par les +événements de la guerre des Sections de 1861. + +Personnellement, M. Basile était charmant. Sa conversation toujours +correcte et lucide faisait rechercher sa société. Il était très soigné +dans son langage. + +Basile Crokère a contribué sensiblement au prestige de la population +créole. + +Au nombre de ses amis intimes, on comptait les professeurs Trévigne et +Questy, deux compatriotes d'une grande valeur intellectuelle. + +L'un était le rédacteur de la _Tribune_, l'autre, un disciple d'Apollon. + +Dans une certaine _Histoire de la Louisiane_, M. Basile Crokère est +donné comme mulâtre. C'est une erreur, il était quarteron. Le terme +_mulâtre_ est chez nous si malsonnant, que nous préférons ainsi +préciser. + +Dans un certain ordre d'idées, on y attache même un caractère d'infamie. + + +=FRANÇOIS BOISDORE= + +M. François Boisdoré était un orateur de talent. Il a rendu des services +signalés à la cause des républicains. + +Au début de la Reconstruction, en 1868, il a acquis de la distinction en +faisant entendre sa parole éloquente dans nos assemblées politiques. On +peut dire de M. Boisdoré qu'il a fait honneur à la population par son +patriotisme, par l'élévation de son caractère, et par la part active +qu'il a prise aux débats publics, lorsque la cause du progrès avait +besoin de défenseurs zélés et capables. Nous devons cet éloge à sa +mémoire. + +M. Boisdoré a été pendant longtemps teneur de livres chez M. Pierre +Cazenave, le plus grand entrepreneur de pompes funèbres de la +Nouvelle-Orléans, au milieu du siècle passé. + +M. Cazenave était aussi le plus habile embaumeur de son époque. + +On dit, à cet égard, que M. Cazenave a emporté dans la tombe un secret +particulier qu'il possédait sur la manière de prévenir la corruption des +corps. Ce qui est vrai, c'est qu'il y a encore dans l'établissement de +M. Emile Labat une de ces _momies_, préparée par lui et que le temps a +respectée. + +L'établissement Cazenave, où M. Boisdoré a fait un si long terme de +service, était situé angle des rues Bourbon et Saint-Louis. Il ne paraît +pas très nécessaire d'ajouter que M. Boisdoré appartenait à l'ancienne +population libre et qu'il avait reçu une brillante éducation. + +La mort de M. Pierre Cazenave amena un changement dans sa vie, il dut +changer de profession. C'est ainsi qu'il devint maître d'école, un peu +après la guerre civile. + +Au physique, on peut l'appeler un bel homme; il avait une physionomie +imposante. + +M. Boisdoré était circonspect dans ses expressions. Il disait rarement +des mots pour rire, ayant conservé l'habitude des anciens d'être presque +toujours sérieux dans la communication de sa pensée. Par la mort de M. +Boisdoré, la population créole a perdu un membre instruit, ferme, +honnête et utile. + +M. Boisdoré a quitté ce monde il y a environ dix ans. + + +=FIGURES DU PASSE= + +François Escoffié, Séverin Lataure et Léoni Monthieu étaient des +professeurs de renom, très estimés pour les services qu'ils ont rendus à +la population. Ils ont formé de bons élèves. + +Soulié, Delassize, Boré, les Rillieux, frères de l'inventeur, les +Hewlett, les St-Amant, les Sincyr, les Barjon, les Fouvergne, les +Beauvers, les Brulé, les Castelin et une foule d'autres ont été des +personnages de position et de qualité. + +Les uns se sont signalés dans le commerce, les autres dans l'industrie, +mais tout ont laissé une réputation de haute distinction. Il est à +propos de les nommer, car ils ont jeté de l'éclat sur le prestige des +Créoles de couleur. + +Chacun de ces hommes représente une personnalité dont on eût parlé, +partout ailleurs qu'ici. Malheureusement, le préjugé d'une part et +l'insouciance de l'autre semblent s'être mis d'accord pour ériger autour +de certains noms la barrière du silence. + +Mais ce silence ne pourra pas durer toujours. L'avenir, probablement, +s'inquiétera du passé; il est à supposer que l'homme de demain se +demandera ce qu'était l'homme d'hier. Dans ce cas, puisse notre modeste +ouvrage servir de guide au patriote désireux de connaître. + + +=JOSEPH COLASTIN ROUSSEAU= + +M. Joseph Colastin Rousseau était natif de la Nouvelle-Orléans. Il était +un des hommes du siècle passé qui s'occupaient de littérature. On a eu +de lui un petit pamphlet intitulé _Les Contemporains_. Il y a dépeint +gracieusement son expérience des hommes de sa société et de son époque. +Il n'a écrit qu'en prose. Bien qu'on ne le voie pas figurer au nombre +des collaborateurs des _Cenelles_, il a été en tous points l'égal de ces +hommes d'esprit. + +Il partit un peu avant la guerre de 1861 pour Haïti, dont il fit son +pays d'adoption. Il y étudia le droit et s'y fit recevoir avocat. Ses +succès au Barreau de la République noire ont certes été remarquables, +car on en entendit parler jusqu'ici. + +M. Colastin Rousseau n'a pas laissé d'héritiers. Il avait épousé Melle +Populus, petite-fille du célèbre Savary, qui commandait les Haïtiens +dans la bataille des plaines de Chalmette contre les Anglais, pendant la +guerre de 1814-15. + + + + +CHAPITRE VII + +=La musique chez les Créoles.--Rivalités d'artistes.--Jusqu'où va le +préjugé.= + + +=LA MUSIQUE CHEZ LES CREOLES= + +La population créole de couleur a produit d'excellents musiciens et des +compositeurs d'un mérite supérieur. + +Mais ceux dont le talent et les oeuvres ont toutefois commandé une +attention toute particulière, en Louisiane et même à l'étranger, ce sont +les Lambert, le père et ses deux fils. Le père, dit-on, était le plus +fameux des trois. Malheureusement, il ne nous a rien laissé parce que la +Louisiane, probablement, était encore trop _primitive_ à son époque pour +encourager son génie musical. + +Mais ses fils ont fait du bruit à Paris, au Portugal et au Brésil. +Lucien, surtout, était l'auteur de nombreuses compositions, qu'il a même +dédiées aux personnages les plus distingués de ces différents pays. Et +on affirme que la noblesse ne dédaignait pas ses dédicaces. + +Les Lambert ont longtemps brillé en Louisiane, mais comme tant d'autres +ils ont préféré vivre ailleurs, où les conditions de la vie leur +paraissaient plus favorables que celles qu'ils rencontraient au foyer de +leur naissance. + +Ils étaient pianistes, et ils ont joué de leur instrument au Théâtre +d'Orléans. + +On rapporte que d'autres artistes de réputation se donnaient le plaisir +de prendre part à leurs concerts, entr'autres le célèbre Gottschalk. + +Malgré les changements survenus depuis la guerre, celui qui est au +courant de certains détails intimes n'a pas oublié ce qui se passait +dans ces réunions artistiques. Il y a peu de survivants de cette période +intéressante, mais la voix des traditions nous en a apporté les échos. +Entre autres choses, on nous a appris qu'il existait une petite rivalité +d'artistes entre Gottschalk et Lambert, et que cette rivalité fut +heureusement réglée par l'intervention ingénieuse d'amis communs, qui +ont donné à l'un et à l'autre de ces deux génies une part égale de +gloire. + +Gottschalk était reconnu le maître de Lambert comme instrumentiste, et +Lambert, le maître de Gottschalk comme compositeur. + +En ce temps-là, en 1843, il n'était question ici que des mérites +respectifs de ces deux grands musiciens. + + +=EUGENE MACARTY= + +M. Eugène Macarty était un excellent pianiste. Plus heureux que ses +contemporains, le public s'est occupé d'une façon toute particulière de +sa personnalité et de ses compositions. On a même prétendu qu'il était +le seul artiste de mérite parmi les Créoles. Or, d'après les rapports de +gens dignes de foi et d'une compétence indubitable, Eugène Macarty +n'était pas même l'égal des Lambert dans la théorie de la musique et +bien moins encore dans l'invention. + +Sous ce rapport, les Lambert ont plus et mieux fait que Macarty. Mais +celui-ci était varié dans ses talents. Cette versatilité était +remarquable, car elle s'est toujours manifestée avec avantage dans +toutes les occasions. Macarty avait une voix de baryton riche, sonore et +admirablement cultivée. + +De plus, il était comédien de nature. Dans le vaudeville, il rivalisait +avec Charles Vêque, considéré à l'époque un comique de tout premier +ordre. Charles Vêque avait depuis longtemps laissé les rangs des +amateurs pour se joindre aux professionnels du théâtre. + +Aussi, dans toutes les entreprises de la scène organisées par la +population créole, Macarty remplissait-il le premier rôle, qui lui était +décerné de consentement commun. + +Il était le successeur logique d'Orso, de Villasseau et de ces autres +artistes dont les triomphes ont laissé dans l'esprit de leurs +contemporains des souvenirs ineffaçables. + +Macarty était aussi orateur. Doué d'une forte voix et d'une diction +claire, sa parole était facile et éloquente. + +Aux premières heures de la Reconstruction, Macarty s'est fait souvent +entendre devant les assemblées du peuple, discutant avec force et avec +intelligence les questions de droit et de liberté, et il n'a jamais +manqué, dans ces occasions, de recueillir les plus chaleureux +applaudissements. On peut donc dire que Macarty était musicien, +chanteur, comédien et politique. + + +=SAMUEL SNAËR= + +Samuel Snaër était peut-être plus savant en musique que Macarty, mais sa +modestie l'a sérieusement embarrassé. Dans sa profession, il n'a jamais +percé. Bien que le violon fut l'instrument préféré de Snaër, c'est +néanmoins un fait qu'il jouait avec talent d'une douzaine d'instruments. + +Snaër avait une belle voix de ténor, mais il refusait de chanter; il +maîtrisait l'harmonie, mais ses compositions restaient au fond de sa +malle, où le temps et les insectes leur ont déclaré la guerre. + +Pour le public, Samuel Snaër ne représente qu'un instrumentiste très +ordinaire, mais pour les bons juges qui l'ont connu intimement, il était +un génie musical. + +Comme Eugène Macarty, Samuel Snaër était natif de la Nouvelle-Orléans. + +Il touchait l'orgue très bien. Il fut longtemps l'organiste de l'église +Sainte-Marie, rue de Chartres. + +Trop timide pour se faire une réclame et trop indolent pour se dégager +par l'émigration des entraves de son lieu de naissance, il a fini par +tomber dans le dépit, et l'oubli l'avait couvert de son manteau +longtemps avant sa mort. + +Aujourd'hui, dans la population, on parle de Snaër comme joueur de dames +et non comme artiste. + + +=EDMOND DEDE= + +Edmond Dédé était un noir, né à la Nouvelle-Orléans vers l'année 1829, +contemporain de Macarty et de Snaër. + +On a toujours parlé de Dédé comme d'un prodige sur le violon. Il a fait +ses premières études à la Nouvelle-Orléans, sous la direction de maîtres +habiles et consciencieux. + +Après avoir maîtrisé tout ce qu'un homme de sa couleur pouvait apprendre +ici, dans son art, il a pris le chemin de l'Europe, sur les conseils +d'amis sympathiques. Il a visité la Belgique d'abord, mais n'ayant pas +rencontré dans ce petit royaume l'objet de ses recherches, il s'est +rendu à Paris, où il a été accueilli avec considération. + +Dans cette capitale éclairée, où l'on est toujours bien disposé à +l'égard de l'infortune et du talent, Edmond Dédé a rencontré de la +sympathie et du secours. Dans ce pays à l'hospitalité si large, il a +trouvé l'occasion qu'il souhaitait de se perfectionner dans sa vocation, +de s'élever à toute la hauteur de ses aspirations. + +Par l'entremise de bons amis, il n'a pas tardé à être admis, comme +auditeur, au Conservatoire de Musique de Paris. + +Ses progrès et ses triomphes eurent bientôt attiré sur lui l'attention +du monde musical. Dès lors, il a joui de toute la considération accordée +au vrai mérite. + +Dédé, plus tard, est devenu chef d'orchestre au Théâtre de Bordeaux, où +pendant plus de vingt-sept ans il a tenu avec honneur le bâton de +directeur. Le violon était son instrument. + +Cet artiste a revu la Nouvelle-Orléans en 1893. Il a alors donné ici +plusieurs concerts, où les connaisseurs ont pu apprécier ses hautes +qualités. Le critique musical de l'"Abeille", entr'autres, lui a fait +l'honneur d'assister à une de ses représentations. L'ayant vu jouer le +_Trouvère_ sans cahier, l'aimable rédacteur n'a pas hésité à lui +prodiguer, dans les colonnes de son important journal, les appréciations +les plus élogieuses. + +Le navire sur lequel Dédé avait pris passage pour venir de France à la +Nouvelle-Orléans subit les effets d'une rude traversée, au point qu'on +dût le diriger vers un des ports du Texas. Dédé eut alors le malheur de +perdre son violon favori, un Crémone; mais ce contretemps ne l'empêcha +pas ici, même dans des salles sans acoustique propice, de charmer et de +captiver son public par les séductions de son coup d'archet, sur un +autre violon qui était bien loin de posséder la même valeur artistique. + +On dit qu'il avait dans la tête toutes les oeuvres des grands maîtres. +Il nous a laissé deux romances: _Patriotisme_ et _Si j'étais Lui_. Il ne +faudrait pas toutefois juger de ses mérites d'après ces compositions. Il +en a fait des milliers de ce genre sans compter les danses et ballets +semés en grand nombre dans toutes les parties de l'Europe qu'il a +visitées ou habitées. + +En Algérie, il a composé le _Serment de l'Arabe_. + +Ses travaux sont d'un ordre élevé. Il avait même commencé la composition +d'un grand opéra, _Le Sultan d'Ispahan_, qu'il n'a pu achever, pour +cause de maladie. + +Edmond Dédé est mort à Paris, en 1903. + + +=BASILE BARRES= + +Voici un Créole de couleur qui a certes été fort populaire à la +Nouvelle-Orléans. Français, il l'était de coeur et d'esprit. C'était un +gentilhomme accompli et tous se plaisaient à le reconnaître. + +Basile Barrès est né en notre ville. Il était tout jeune encore +lorsqu'il prit de l'emploi chez M. Perrier, le grand marchand de musique +français de la rue Royale. Il y apprit le piano et devint bientôt un +artiste de tout premier ordre. + +M. Perrier lui fit faire plusieurs voyages à Paris, dans l'intérêt de sa +maison. Il revenait toujours avec plus que jamais, dans le coeur, +l'amour de la France. + +M. Barrès fut accordeur de pianos, professeur de musique et compositeur. +Ses airs de danse ont été très populaires à la Nouvelle-Orléans. + +Lorsque le grand violoniste Dédé fit un séjour parmi nous, ce fut Basile +Barrès qu'il choisit pour son accompagnateur. + +Tout le monde l'aimait et tout le monde, à sa mort, l'a vivement +regretté. Il a laissé un fils et trois filles, qui vivent aujourd'hui +encore et qui habitent la Nouvelle-Orléans. + + +=L'EXPERIENCE D'UN MUSICIEN= + +Il n'y a pas très longtemps, il existait à la Nouvelle-Orléans un +compositeur de musique remarquable. Malheureusement, la teinte fatale de +sa peau faisait oublier ses mérites, chaque fois que l'heure du triomphe +venait près de sonner. + +L'on pouvait utiliser son génie, abuser de sa bonté et de son zèle, mais +lorsqu'il s'agissait de reconnaître ses services ou d'honorer ses +talents, la voix manquait à ceux qui devaient être ses juges et qui, +néanmoins, avaient eu des preuves de sa valeur et de son bon vouloir. La +conspiration du silence était impitoyable. Les gens qui l'employaient, +qui l'invitaient, qui le recherchaient, étaient si imprégnés du préjugé +de race, que pas un mot de louange ou même de simple reconnaissance ne +trouvait son chemin jusqu'à la publicité. + +Ce n'est pas toutefois le public qu'il faille blâmer de cet état de +choses, car notre musicien a souvent recueilli les applaudissements des +spectateurs assemblés pour entendre ses compositions. + +Ceux que nous accusons ici savent qui s'est adressé à lui pour +l'orchestration de vaudevilles, d'opéras et autres pièces +délicates,--tâche que personne autre n'osait entreprendre. Ils se +rappelleront comment ce jeune homme au talent supérieur et à l'âme +généreuse s'est appliqué non seulement à perfectionner l'arrangement des +parties musicales qui lui étaient soumises, mais comment encore il a +même ajouté parfois à l'oeuvre principale les gracieuses beautés de sa +propre invention. + +Ils ne peuvent pas avoir oublié qu'aux jours des représentations, le +jeune maître était présent, _sur invitation_, et qu'alors on se +contentait de le remercier en secret pour les services qu'il avait +rendus. Ils savent bien que ce jeune phénomène a même consenti à +remplacer en certaines occasions tel et tel directeur musical, afin de +mieux assurer le succès d'un concert ou d'une représentation. Ce qui +signifiait honneur et profit pour les impressarios, tandis qu'autour de +son nom à lui on gardait un silence obstiné. + +C'est qu'on ne voulait pas rendre hommage à un homme de couleur, c'eût +été porter préjudice aux prétentions de race qui gouvernent notre +société. Faire connaître cet artiste, c'était proclamer sa supériorité, +puisqu'il faisait ce que les autres, dans la crainte de faillir ou +d'être critiqués, n'osaient pas même entreprendre. + +Il était un des deux saxophonistes qu'il y avait alors à la +Nouvelle-Orléans. C'était toujours sur lui que l'on comptait surtout, +mais les soli qu'il eut à exécuter en diverses occasions ne furent, +semble-t-il, jamais assez bien rendus pour faire oublier la couleur de +sa peau. + +Qu'on nous permette de raconter un incident qui démontre non seulement +l'égoïsme du préjugé, mais aussi la petitesse de certains caractères. Un +musicien bien connu de cette ville, ayant à se rendre à New York pour +affaires ayant trait à son art, demanda à notre jeune homme de se +charger de cette mission. Il s'agissait de soumettre une composition à +un artiste de renom, qui devait en faire la critique. Notre ami accepta +de faire le voyage et fut reçu par le Newyorkais avec la plus exquise +courtoisie. + +Au cours de la conversation, celui-ci critiqua librement certains points +vulnérables de la pièce soumise. + +--Cette composition, dit-il, doit être refondue d'un bout à l'autre +excepté le ballet, qui est parfait. J'écrirai une lettre à mon agent, à +la Nouvelle-Orléans, et lui donnerai toutes les explications +nécessaires; cette précaution vous évitera la peine de vous surcharger +la mémoire de trop longs détails. + +Le jeune homme fut mis au courant de la teneur de cette lettre, qu'il +vint remettre à son destinataire, auteur supposé de la composition +musicale en question. Ce dernier garda un silence de grimaud, sur le +contenu du message: l'explication en est que le fameux "ballet parfait" +était bel et bien, la production de notre jeune artiste, et que c'eût +été lui faire trop d'honneur que de lui communiquer la décision de +l'homme de New York. + +C'était contre les principes de la Louisiane, que de faire savoir à un +homme de couleur que son oeuvre était plus parfaite que celle d'_un +autre_. + +Si nous tenons caché le nom de ce musicien, c'est par un sentiment de +respect pour la famille éplorée, qui désire ne pas être troublée dans +une période de douleur et de deuil. + +Ce fils bien-aimé, que la nature s'était plu à combler de ses dons et +qu'un pouvoir invisible avait développé au plus haut degré de +perfectionnement artistique, s'est séparé de nous, mais en partant, il a +laissé derrière lui un rayon lumineux que toutes les haines terrestres +ne parviendront jamais à éteindre. + +La puissance du Ciel est au-dessus de l'obscurantisme de la terre. + +Dieu a dit: "Que la lumière soit", la lumière fut; et _la lumière sera_, +selon Sa sainte et souveraine Volonté. + + + + +CHAPITRE VIII + +=Nos philanthropes du passé.--Comment le Créole de couleur sait donner.= + + +=NOS PHILANTHROPES DU PASSE= + +=GEORGES-ALCÈS= + +Voilà un homme de coeur, une de ces natures d'élite telles que nous en +avions dans la première moitié du siècle passé. + +À l'époque où parut Alcès, un individu possédant ses qualités était +chose rare dans notre milieu. + +M. Georges-Alcès était un des plus grands manufacturiers de cigares de +la Nouvelle-Orléans. Son commerce était très répandu. Ce succès était dû +à sa probité, à son énergie et à ses connaissances dans son genre +d'affaires. Cet homme avait à son emploi plus de deux cents ouvriers +d'un bout de l'année à l'autre, c'étaient tous des Créoles de couleur de +la ville. + +Il leur payait de bons gages et s'occupait de leur bien-être +généralement. + +M. Alcès avait conçu l'idée de faire une famille de ses ouvriers. + +Ceux qui travaillaient dans sa fabrique n'avaient qu'à faire connaître +leurs besoins, qu'il se donnait aussitôt le plaisir de leur fournir les +fonds désirés, et cela sans compter. + +Georges-Alcès était un père pour ses compatriotes. Il fut abusé et +souvent même vilipendé par certains caractères jaloux, mais comme +Auguste, il avait tout appris et il voulait "tout oublier". Cet état de +choses dura plusieurs années. + +Il arriva toutefois un moment où il eût à souffrir d'un tel excès +d'ingratitude, qu'aucun coeur sensible n'aurait pu rester indifférent. +La patience avait cessé d'être une vertu, parce que la malveillance +avait dépassé les bornes. + +M. C.... avait ouvert un atelier et faisait concurrence à M. +Georges-Alcès. Ce nouveau venu, ne trouvant pas sans doute que les +affaires allaient assez vite, résolut de pousser la rivalité jusqu'à la +ruine de son concurrent, comme fabricant. Il ambitionnait le patronage +et le prestige dont jouissait Alcès, et dans son avidité, écartant +toutes convenances, il eut recours aux moyens les plus infâmes pour +arriver à ses fins. + +Il commença ses opérations en embauchant les employés de son rival. Bon +nombre de ces ouvriers à l'âme faible acceptèrent les offres qui leur +furent faites et se mirent au service de M. C..... + +Ces ingrats s'organisèrent en bandes pour prendre part aux +démonstrations par lesquelles on devait poursuivre cette persécution, +dont l'objectif était la destruction du commerce de M. Alcès. + +Des parades ignobles défilaient devant la porte de ce dernier, et là, +tous hurlaient comme des bêtes fauves ou répétaient en choeur des +épithètes aussi vulgaires qu'insultantes, même des paroles de +malédiction contre lui et les siens. + +Inutile d'ajouter que la plupart des manifestants agissaient sous +l'influence de la boisson. + +Bien plus, on rapporte qu'ils allèrent jusqu'à exécuter des marches +funèbres sous le balcon de M. Georges-Alcès, accentuant ainsi leur désir +diabolique de faire tout le mal possible à leur bienfaiteur, à cet homme +qui donnait du pain à plus de cinquante familles représentées en partie +dans ces affreuses cohortes. + +Dans les rangs de ces gens, M. Alcès avait reconnu des figures qui lui +étaient familières, des gens qui lui devaient encore des sommes assez +fortes, ou qui étaient ses obligés pour des faveurs qu'ils avaient +reçues de lui. + +Ce spectacle de noire ingratitude le blessa si cruellement que, le coeur +navré, il résolut de se retirer des affaires pour ne plus être le témoin +ni la victime de ces scènes ignominieuses et criminelles. + +Quelque temps après la guerre civile, il quitta la Nouvelle-Orléans et +alla se fixer à New York. + +L'ingratitude a de tous temps inspiré la plus vive répulsion. Si le +maire de La Riole a été condamné aux flétrissures de l'histoire, c'est +parce qu'il a déposé contre ses bienfaiteurs. + +Les misérables qui ont trahi, insulté et persécuté M. Alcès, leur ami, +devraient nous paraître à jamais odieux; et leurs actions ne devraient +être rappelées à notre mémoire que pour recevoir le châtiment de notre +réprobation. + +Parlons toujours de Georges-Alcès comme d'un être supérieur, d'un "homme +humain", digne des éloges d'une postérité reconnaissante. + + +=THOMY LAFON ET ARISTIDE MARY= + +Thomy Lafon et Aristide Mary étaient deux philanthropes bien connus et +universellement estimés. + +Lafon a fait ses grandes charités par testament, mais ceci n'empêche pas +qu'il ait fait beaucoup de bien de son vivant. + +On doit à sa munificence une grande partie des fonds qui ont permis la +construction de l'Asile Berchmans. L'Asile des Vieillards, rue Tonti, et +l'Asile des Garçons, rue Saint-Pierre, proviennent entièrement de sa +générosité. Le Couvent de la Sainte-Famille a la jouissance de biens +considérables légués par ce philanthrope. + +Thomy Lafon a souvent donné des sommes assez considérables pour la +politique qui avait pour but la défense de nos droits. Il exigeait une +bonne raison pour justifier ses actions, mais cette précaution n'était +pas l'effet de l'avarice, puisqu'il donnait toujours quand il s'était +assuré de la vérité. Thomy Lafon se mettait en garde contre l'abus, mais +il répondait sans hésitation à l'appel de toutes les bonnes causes, +quand on ne cherchait pas à le pressurer, comme c'était d'usage en ce +temps-là. Sa philanthropie s'étendait à toutes les classes de la +société. L'État, l'Eglise et la Bienfaisance, tous ont reçu des +témoignages de ses libéralités, sans égard à la couleur ou à la race, au +sexe ou à l'âge. Bien que Lafon fût catholique, il s'occupait plus du +sort d'un malheureux que de sa religion. Il était modeste autant qu'il +était généreux. Il désirait toujours le silence sur ses oeuvres. C'était +un véritable philanthrope. + +Thomy Lafon est né à la Nouvelle-Orléans; son père était Français, et sa +mère, Haïtienne. Son enfance s'est écoulée dans la pauvreté, mais en +grandissant, il s'est fait une position dans le commerce. Plus tard, il +s'est occupé de finance. + +Doué d'un grand jugement et d'une sagacité extraordinaire, en peu +d'années il avait accumulé de grands biens. La fortune de Lafon lui +avait donné beaucoup de prestige, de sorte que, s'il a souffert des +préjugés, ça n'a été qu'à cause de sa nature sensible et sympathique. Il +se mêlait toujours avec les siens. Lafon était si considéré dans le +monde des affaires, qu'il avait une chaise à son service dans toutes les +Banques de la ville: c'est beaucoup dire. + +Lafon évitait les extravagances sociales, si communes à son époque: à +tel point que, pour bien longtemps, il a passé pour un avare des plus +insensibles. + +Cependant, il ne reculait jamais devant les bonnes causes. Lorsqu'il +s'agissait d'une affaire de charité ou de patriotisme, le public pouvait +compter sur ses contributions. Il a plus donné que personne autre dans +les occasions sérieuses. + +La population a donc appris à le connaître par ses bonnes oeuvres. À sa +mort, on a rendu justice à sa mémoire en perpétuant son nom sous une +forme ou sous une autre. + +Aristide Mary, bien que moins fortuné que Thomy Lafon, semblait être +plus expansif. Lafon donnait méthodiquement, Mary donnait sans +questionner. + +Le premier a plus donné que le second, mais il fallait le convaincre de +l'à-propos. Mary, lui, prêtait l'oreille à tous les appels; il tendait +la main à tous ceux qui demandaient. + +Il a aussi laissé quelques legs de charité par testament. + +En-dehors de ses donations particulières, dont il n'est pas possible de +faire l'énumération exacte, il n'est pas une grande affaire politique +qui n'ait obtenu son appui pécuniaire, s'il croyait l'entreprise faite +pour la revendication des droits de l'homme en Louisiane. Par exemple, +il était homme à prendre la responsabilité d'un procès et à en supporter +tous les frais, de la même façon qu'il venait au secours de toute une +famille en détresse qui lui faisait connaître ses besoins. + +Le monde disait de Mary qu'il avait toujours "la main droite dans la +poche", pour signifier qu'il ne refusait jamais de distribuer son argent +aux nécessiteux, dans la mesure de ses moyens. Il donnait pour la +maladie, pour la mort, pour le malheur, enfin pour toutes les +circonstances qui se présentaient. + +Mary nous a souvent dit qu'il faisait le bien pour l'amour du bien. Et +c'était vrai. La preuve en est que, malgré les abus et l'ingratitude de +ses obligés, il a continué ses généreuses prodigalités jusqu'à la fin de +sa vie. + +Thomy Lafon et Aristide Mary étaient deux bienfaiteurs qui méritent +d'être placés à côté de Mme Bernard Couvent. + + +=JULIEN DEJOUR= + +Le sujet de cet article était un homme éminemment respectable, qui s'est +rendu souverainement utile par ses oeuvres de charité. + +Julien Déjour était né aux Cayes, Haïti, mais nous le réclamons pour +l'un des nôtres, parce qu'il a été élevé par une famille louisianaise. + +M. Hermogène Raphael est celui qui a amené le jeune Déjour à la +Nouvelle-Orléans et qui a pris soin de lui jusqu'à l'âge de majorité. + +Déjour a fait un bon usage des bontés de M. Raphael, de qui il a appris +le métier de couvreur en ardoise. Il était excellent ouvrier, nombre de +ses travaux sont encore là pour le démontrer. Il faisait tout avec +conscience et avec art. Mais c'est surtout pour sa bonté d'âme que nous +voulons le rappeler au souvenir de nos compatriotes. Par la beauté de +son caractère, Julien Déjour s'était fait estimer et respecter de tout +le monde. Il avait des amis dans toutes les classes de la société, tant +ses qualités de coeur étaient d'un ordre supérieur. Il n'existait pas +d'homme plus sensible au malheur d'autrui. + +[Illustration: M. LAURENT AUGUSTE. Philanthrope, ami intime de l'hon. +Thomas J. Durant, fondateur du parti républicain en Louisiane.] + +Presque tous les jours de sa vie étaient marqués de quelque acte de +bienfaisance. Il faisait le bien et gardait le silence, sa main gauche +ignorait ce que tendait la main droite. + +Cet homme généreux s'était créé une position enviable par son travail, +mais à mesure qu'il gagnait de l'argent, il le donnait aux malheureux +qu'il savait être dans le besoin. + +Les blancs, les noirs, les jaunes, tous étaient les mêmes à ses yeux, et +tous recevaient de lui des marques de compassion, des secours +considérables. + +Un tel homme ne devrait pas être oublié. Sa mémoire devrait éveiller +chez nous un souvenir touchant. Il mérite nos regrets et nos hommages, +parce qu'il a été bon jusqu'à l'innocence, humain jusqu'au sacrifice. +Déjour est né en 1850, et il a quitté ce monde en l'année 1900: il avait +donc exactement cinquante ans lorsque "La mort a sur son front fait +tournoyer sa faux". + + +=ALCÉE LABAT= + +Jamais la population créole de couleur n'a eu un homme plus aimable et +plus sympathique que Alcée Labat. + +Cette bonne nature partageait tous les malheurs de la famille créole +dans la mortalité et dans la maladie, ainsi que dans les souffrances +morales, si terribles et si multipliées dans notre centre. Sa bourse et +ses services personnels étaient toujours à la disposition du public. + +Labat a assisté bien des pauvres, auxquels il donnait des secours +d'argent tant que ces malheureux se trouvaient dans le besoin; et il le +faisait sans ostentation. + +Les particuliers comme les sociétés ont souvenance de ses bienfaits. +Aussi, le nom d'Alcée Labat est-il connu de tout le monde. Chacun rend +justice à son caractère et à la façon généreuse dont il distribuait ses +bonnes oeuvres. + +Alcée Labat était membre du Comité des Citoyens, et ses associés peuvent +témoigner de son zèle et de ses libéralités, lorsqu'il s'agissait +d'appuyer la cause commune. Labat s'est signalé surtout dans les procès +que le Comité eut à soutenir contre les abus législatifs de 1890. + +Jusqu'à la mort, ce brave homme a conservé l'estime et le respect de ses +concitoyens. + +M. Labat a laissé des fils: ces derniers ont bonne raison d'être fiers +de leur père, dont les vertus et les services rendus ne devraient être +jamais oubliés. + +Les gens qui sont venus en contact avec lui peuvent parler de sa +politesse autant que de sa sensibilité. + +Jamais une parole ne sortait de sa bouche pour offenser autrui. Ses +manières étaient affables, et sa mine, quoique réservée, n'avait rien de +dédaigneux. Démarche, physionomie, parole: tout annonçait chez Labat le +parfait gentilhomme. + +Honnête jusqu'au scrupule, Alcée Labat ne laissait jamais de doute sur +la rectitude de ses intentions. Jaloux de son honneur, il mettait tous +ses soins à se faire voir en pleine lumière, dans tous ses rapports avec +ses semblables. + +Il était l'esclave de ses promesses et il remplissait ses engagements +avec la plus exacte fidélité. Dans la transaction de ses affaires, il +apportait un soin méticuleux et une scrupuleuse probité. + +Labat était un des meilleurs soutiens du journal _The Crusader_ publié +ici à la fin du siècle dernier: ses contributions à l'entretien de cette +feuille étaient d'une importance à être fort prisée. + +Sa mort a causé de profonds regrets: ce que nous comprenons facilement, +car sa présence parmi les nôtres signifiait un appui pour les bonnes +causes, un ami pour l'indigent, un défenseur pour l'opprimé. + + + + +CHAPITRE IX + +=Les femmes créoles.--Dans les sanctuaires catholiques.--La générosité de +Mme Bernard Couvent=. + + +=LES FEMMES CREOLES= + +La plupart des femmes de la population créole se recommandaient, par +leur piété et leur amour du bien. + +Elles n'employaient jamais de gardes-malades, et n'envoyaient pas non +plus leurs malades à l'hôpital. Elles soignaient elles-mêmes leurs +parents et leurs amis et les secouraient dans le besoin. + +Au commencement du siècle passé, les femmes de couleur ne ménageaient +pas leur aide aux églises. Peu à peu, toutefois, on les ostracisa des +sanctuaires et aujourd'hui, c'est à peine si un seul curé de ce diocèse +serait prêt à admettre qu'elles ont de fait été, autrefois, de quelque +service à ses devanciers. On garde au moins le silence sur ce point. +Plusieurs de nos femmes ont laissé des biens à l'Eglise, mais ces actes +généreux sont tombés dans l'oubli. Ceci soit dit sans amertume. + +N'importe, il y a eu plus d'une Véronique dans la population de +couleur, et nous le savons. Il n'y avait pas chez nous de mendiants, +parce que les femmes créoles nourrissaient les pauvres; en même temps, +elles faisaient naître dans l'âme de leurs protégés un certain degré de +fierté, et elles les affermissaient dans la foi chrétienne, +qu'elles-mêmes professaient avec tant de ferveur. + +Douces, charitables et pieuses, elles prenaient ainsi soin du corps et +de l'âme de nos indigents, qu'elles exhortaient constamment à supporter +leur sort avec résignation. La religion catholique leur avait inculqué +des principes de vertu, d'amour de Dieu et du prochain: ces principes +animaient toutes leurs actions. + +L'on peut encore dire, à leur louange, qu'elles soignaient les malades +avec art, et qu'à leur vigilance infatigable on a souvent attribué les +résultats les plus heureux. + +Leur expérience était appréciée et utilisée par des milliers de +médecins. Ces hommes de la science s'en rapportaient souvent à leur +jugement et suivaient leurs avis dans bien des cas notoirement sérieux. + +Avant l'introduction des mesures sanitaires telles qu'elles existent +aujourd'hui dans notre ville, les épidémies étaient fréquentes; elles +s'attaquaient surtout aux étrangers qu'elles décimaient rapidement. + +Ce qui augmentait le malheur de ces affligés, c'est que les hôpitaux +n'étaient ni assez riches ni assez nombreux pour les accommoder. Il +fallait donc dépendre de la bonne volonté des personnes charitables. + +Ces _femmes traiteuses_, comme on les nommait alors, prenaient charge +des malades, les soignaient jusqu'au rétablissement ou bien jusqu'à la +mort: quelquefois elles étaient rétribuées pour leurs services, mais en +maintes occasions, elles avaient donné leur temps, leurs veilles et leur +secours pour l'amour de Dieu, sans espoir de récompense. + +La femme créole était aussi chaste, aussi pure, dans son réduit ou dans +son infortune, que sa soeur plus fortunée vivant dans l'étalage le plus +extravagant de l'opulence. + +Le faste n'était pas nécessaire pour faire ressortir l'éclat de ce +caractère si fortement trempé dans la religion et la vertu. + +S'il est des esprits, aujourd'hui, assez vils pour tenter de salir la +mémoire de ces nobles créatures, qu'ils cherchent à ravaler au niveau de +la brute, nous en appellerons de cette injustice au tribunal de +l'histoire qui fut, en tout temps et dans tous les pays, le vengeur du +mérite et de l'innocence. + +Les fastes de l'Histoire et les fastes de l'Eglise diront ce que les +préjugés et les haines du présent essaient d'ensevelir dans l'oubli. + +La femme créole de couleur a su étudier, réfléchir, prier; elle a été +généreuse, secourable et pieuse. Sa vertu, sa charité et sa constance ne +peuvent être mises en doute, elles resteront toujours ses plus beaux +ornements. + +Nombre de nos filles, autrefois, élevées dans les couvents, devenaient +des zélatrices et des Soeurs de Charité. + +Les autres faisaient de vertueuses mères de familles, qui ont doté la +Louisiane de cette belle race créole connue par ses talents. Cette race +nous a fourni des inventeurs, des sculpteurs, des peintres, des poètes, +des littérateurs, des professeurs, des commerçants, des planteurs et des +artisans habiles, tous hommes d'une valeur morale manifestement +supérieure. + +Ces excellentes créatures occupent donc une place unique dans nos +traditions. Ajoutons que les familles leur confiaient souvent +l'éducation morale de leurs enfants. + +Au nombre des femmes créoles les plus remarquables il faut mentionner +Mademoiselle Henriette Delile. + +Cette sainte femme a consacré toute sa vie à l'accomplissement de bonnes +oeuvres. + +Pieuse comme Mme Couvent, sa pensée visait toujours à soulager le +sort de ses semblables. + +À part sa précieuse coopération à l'établissement de plusieurs églises +de la Nouvelle-Orléans, Melle Delile était encore connue par ses actes +de chaque jour comme consolatrice des affligés. Elle fut la fondatrice +de la Société de la Sainte-Famille, dont elle fut aussi la première Mère +Supérieure. + +Cette société ayant fait appel à M. François Lacroix, ce riche +compatriote fit pour elle l'achat d'un terrain situé dans l'avenue +Saint-Bernard, et sur lequel on éleva un superbe édifice auquel on a +donné le nom d'Hospice de la Sainte-Famille. Dans cet Hospice, la +population avait pour habitude de loger ses veuves laissées sans asile, +ou celles qui voulaient se retirer du monde pour vivre dans la +tranquillité et dans l'isolement. + +Cette Société fut, pour ainsi dire le noyau de la _Sainte Famille_ +d'aujourd'hui, que nous connaissons tous et qui n'oublie certes pas la +mémoire d'Henriette Delile, créatrice du groupe primitif dont l'origine +remonte à 1840, ou même plus haut. + +Melle Henriette Delile, Mme Bernard Couvent, Mme François Lacroix +étaient à la tête d'une propagande toute de charité dont le but était de +nourrir, de loger et de soigner les nécessiteux de la population créole, +sans autre motif que l'amour du prochain. Appliquons ici la pensée du +poète français, et souhaitons que, + + "Les échos n'auront pas oublié _ces_ grands noms". + +Mademoiselle Henriette Delile est morte le 17 novembre 1862, à l'âge de +50 ans. + + +=Mme L. R. LAMOTTE= + +La population créole réclame comme une de ses gloires littéraires Mme +Louisa Lamotte. + +Cette femme, si bien connue par son érudition, par les grands services +qu'elle a rendus à la cause de l'éducation et, notamment, par sa +position comme directrice du Collège de Jeunes Filles d'Abbeville, +France, a reçu les Palmes Académiques, quelques années avant sa mort. + +Mme Lamotte s'est constamment distinguée dans sa longue carrière de +quarante années passées dans l'enseignement, à Paris et ailleurs. + +Le fait qu'elle a été décorée par des sociétés savantes de l'Europe est +un titre puissant à la considération toute particulière que nous +accordons à sa mémoire. + +Dans son cas au moins, on constate que les têtes dirigeantes de la +France n'ont pas été les seules à reconnaître ses mérites. + +L'_Abeille_ de la Nouvelle-Orléans, à laquelle Mme Lamotte a +collaboré, n'a pas manqué d'exprimer ses profonds regrets, lorsque la +mort est venue la frapper, en 1907. + +Voici les réflexions de ce journal: + + +=MEMENTO= + +"Nous apprenons, non sans en être profondément attristé, la mort d'une +femme que nous tenions en la plus respectueuse estime, d'une femme qui, +longtemps, nous honora de sa collaboration et qui, depuis de longs mois, +était retenue captive chez elle par une santé chancelante, Madame Louisa +Lamotte. + +"Nous ne connaissons pas les circonstances qui ont entouré la mort de +l'excellente femme; mais nous avons l'assurance qu'elle n'aura éprouvé +aucune terreur à l'approche de la mort, tant était tranquille et sereine +toujours sa conscience. + +"Madame Lamotte est née à la Nouvelle-Orléans, mais elle avait été +élevée en France, où la plus grande partie de son existence s'était +écoulée. Elle avait été appelée à la Nouvelle-Orléans par ses intérêts, +et c'est en y consacrant tous ses soins qu'elle a succombé à +l'épuisement de ses forces. + +"Madame Lamotte avait eu à Paris la direction d'une maison d'éducation +de jeunes filles, et avait fondé dans la grande Capitale une _Revue_ +qu'elle rédigeait avec talent. + +"Le Gouvernement reconnut son mérite, et la décora des Palmes +Académiques. + +"Jamais, dans ses causeries toujours intéressantes, ne faisait-elle +étalage de son savoir de son érudition, trop humble, trop modeste +était-elle pour cela: jamais non plus, n'y manquait-elle de +bienveillance. + +"Son très ardent désir était de retourner en France, d'y aller reprendre +ses relations trop longtemps interrompues, de se rapprocher enfin du +seul être cher qui lui restât, une fille. Elle est morte en plein rêve; +et bien doux aura été son réveil dans le Grand Au-delà, si le juste y +reçoit sa récompense." + + +=VIRGINIE GIRODEAU= + +On a beaucoup parlé de Virginie Girodeau, mais il nous manque des +renseignements précis à l'égard de cette femme. + +Tout ce que nous apprenons, c'est qu'elle a joué sur la scène théâtrale +à l'époque d'Armand Lanusse et Edmond Orso, et qu'elle excellait dans la +tragédie. + +Nous ne savons rien de son enfance, comment elle a été instruite dans sa +jeunesse. + +L'on prétend que Melle Virginie s'est perfectionnée dans son art sous la +direction de M. Perennès, célèbre professeur français du siècle passé. + +En tout cas, elle a laissé une grande réputation comme tragédienne. Le +fait est que notre public bien informé lui accorde une place unique dans +l'histoire de notre théâtre d'amateurs. Elle a brillé surtout au Théâtre +de la Renaissance. + +À ce titre, elle a droit de voir son nom légué à la postérité et entouré +de tous les égards dus à son mérite reconnu. D'ailleurs, le but de cet +ouvrage étant de faire ressortir les qualités et les vertus par +lesquelles s'est signalée notre petite population, surtout dans les +temps obscurs de l'esclavage, un seul trait, s'il est bien tranché, +trouve ici sa large place. + +C'est pourquoi nous plaçons Mme Virginie Girodeau parmi nos +personnalités remarquables dont la gloire est digne d'être remémorée: +faire le silence sur ce nom serait encourager l'oubli du devoir. + + +=Mme Veuve BERNARD COUVENT= + +Mme Couvent, une femme noire africaine, fut peut-être esclave dans sa +jeunesse. Elle a vécu à la Nouvelle-Orléans et a laissé un legs qui a +produit de merveilleux résultats. + +La générosité de Mme Couvent eut dû attirer l'attention; il y a donc +lieu de s'étonner qu'aucun de ses contemporains n'ait même songé à faire +mention de son nom. + +Il est un fait indéniable: c'est que Mme Couvent a été la première, +parmi nous, à donner l'exemple d'une charité éclairée, et pour longtemps +elle était la seule à jouir de cette distinction. Son attitude sur la +question de l'éducation a été une réelle censure des gens riches de son +époque. + +Nous avons très peu de renseignements sur Mme Couvent. Le monde +parlait souvent de cette vieille dame, de sa piété et de son caractère +charitable, mais de sa naissance, on ne connaissait rien. On prétend +qu'elle avait vu le jour en Afrique. + +Vers l'année 1832, cette femme chrétienne laissa par testament plusieurs +petites maisons, en vue de la fondation d'un établissement destiné à +l'instruction des orphelins catholiques indigents du 3^{ème} District. + +Il paraît qu'elle est morte vers l'année 1836; mais ses dernières +volontés, quant à sa donation aux orphelins, ne furent exécutées qu'en +1848, c'est-à-dire douze ans plus tard. + +Une société s'était formée à cette époque et avait demandé compte de ces +biens à celui qui en avait la gestion. + +En temps et lieu, ce dernier dut les restituer et c'est de ce règlement +qu'est sorti l'établissement de la première École des Orphelins de +Couleur du 3^{ème} District de la Nouvelle-Orléans. + +Une des propriétés ci-dessus mentionnées était située à l'angle des rues +Union et des Grands Hommes. C'est dans cette maison que, pour la +première fois, on ouvrit une classe, sous les auspices du Bureau des +Directeurs organisé dans le but de faire respecter les dispositions +testamentaires de Mme Couvent. + +Dans le testament, il était prévu que l'école devait être placée sous la +surveillance du clergé catholique. + +C'est en vertu de cette clause que l'abbé Manchaut, directeur spirituel +de Mme Couvent, s'occupa de ce legs particulier et se fit un devoir +de le conserver aux orphelins catholiques. + +Ce bon curé, s'étant aperçu de la négligence qu'on mettait à faire +exécuter les volontés de la défunte, se décida à intervenir. + +Son premier soin fut d'intéresser M. François Lacroix, homme d'un +caractère excentrique mais d'une grandeur d'âme admirable. M. Lacroix, à +son tour, sans perdre de temps, s'assura le concours de quelques uns de +ses amis. Au moyen de foires, de contributions, etc., ces hommes ont +non-seulement aidé à assurer les titres des propriétés, mais ils ont +encore acheté d'autres terrains, qu'ils ont ajoutés aux biens donnés par +Mme Couvent. + +Sur un de ces terrains, ces patriotes ont fait ériger un magnifique +édifice, et c'est ainsi que nous avons eu une grande école, présidée par +cinq ou six professeurs enseignant dans les deux langues, française et +anglaise. Les élèves étaient des deux sexes et venaient de toutes les +sections de la ville. + +La première institutrice se nommait Félicie Cailloux. C'était une femme +de couleur, d'une haute intelligence, respectable et pieuse. + +Après elle, lorsqu'on eut changé l'emplacement de l'école et commencé à +construire sur une plus grande échelle, on eut successivement comme +instituteurs MM. Lanusse, Lavigne, Snaër, Questy, Christophe, Reynès, +Lainez, Sent-Manat, Camps, Vigers, Duhart, Trévigne, Mmes Thézan et +Populus, et quelques autres dont les noms nous échappent. + +Depuis, MM. Lafon, Mary et quelques autres personnes ont ajouté aux +biens laissés par Mme Couvent, qui se sont encore augmentés des +contributions de François Lacroix et de ses compagnons. + +Pendant quelques années, avant la guerre de 1861, les directeurs ont +quelquefois obtenu des dons de la Législature d'État et de la +Municipalité de la Nouvelle-Orléans. + +L'importance de cette institution vient de ce qu'elle était la meilleure +école à fréquenter, du temps de l'esclavage. + +Tous les maîtres étaient des hommes de couleur, par conséquent, ils +faisaient entrer la sympathie dans leurs rapports avec les enfants +confiés à leur charge. + +Ces derniers recevaient là la formation intellectuelle, religieuse et +morale. + +Mme Couvent n'avait pas d'instruction, mais elle avait l'âme +sensible; elle a eu compassion de ces petits enfants condamnés à vivre +sans les avantages de l'éducation, dans un milieu indifférent, sinon +hostile, au sort d'une classe éprouvée. + +Aidée, sans doute, des conseils de son directeur spirituel, elle a sans +hésiter affecté tous ses biens au profit des infortunés, au soin de +leurs intelligences, à la seule fin de les sauver des dangers de +l'ignorance. + +Ses généreuses donations étaient faites aux temps difficiles de +l'esclavage. + +Ça été une faute grave, bien grave, de la part de ses contemporains, que +d'avoir négligé de nous transmettre des détails précis sur l'histoire de +cette généreuse créature. + +Mme Couvent a dû être bien pieuse, bien recommandable, puisque l'abbé +Manchaut s'est imposé la tâche de la diriger, de la conseiller et de la +faire connaître aux amis de l'éducation de 1848. + +C'est grâce à la sollicitude inépuisable de ce prêtre, à son ministère +désintéressé, que Mme Couvent fut enfin connue, que son legs fut +recouvré et affecté à sa première destination. + +Il est juste de mentionner ces faits, non seulement pour l'histoire, +mais encore pour payer un tribut de reconnaissance à la bienveillance, à +la charité de ce saint homme qui fait tant honneur à l'Eglise +catholique. + +Sans le secours de ce serviteur de Dieu, la population serait restée +dans une ignorance complète à l'égard de Mme Couvent, de ce qu'elle +était, de ce qu'elle avait fait et de la manière qu'elle avait vécu. +L'existence de Mme Couvent a valu à la population une longue suite de +secours intellectuels et moraux qui lui ont été prodigués, plus tard, +sous la direction de maîtres consciencieux. + +Nous ne dirons pas que les écrivains du temps de Mme Couvent l'ont +méconnue. À l'époque, il n'était pas facile d'obtenir l'impression des +manuscrits; comme pareille chose devait se faire au moyen de +contributions, il peut bien être arrivé à nos compatriotes d'avoir +oublié cette femme de bien, comme ç'a été le cas pour d'autres. + +Les choses se passaient en petit comité. Les gens de la même vocation ou +de la même inclination se réunissaient en cercle privé, où les goûts de +ce milieu particulier étaient seuls considérés. + +Parmi les élèves qui sont sortis de l'Institution des Orphelins +Indigents, l'on peut citer des écrivains, des poètes, des artistes, tous +des gens d'une conduite exemplaire et d'un mérite appréciable, souvent +supérieur. + +On dit qu'il faut toujours remonter à la source des choses. + +Conformément à ce principe, tout ce que la population créole a tiré de +bien de l'École des Orphelins, elle le doit donc à la générosité de +cette femme africaine: Veuve Bernard Couvent. + +Avant elle, il existait des écoles dans notre ville, mais la classe +pauvre ne pouvait les fréquenter. + +À l'Institution fondée par les généreuses dispositions de Mme +Couvent, les enfants étaient instruits à un prix très réduit; les +orphelins l'étaient gratuitement. + +La contribution mensuelle ne dépassait jamais cinquante sous; et pour +cette modique somme d'une demi-piastre par mois, souvent l'enfant +faisait usage de livres que l'école lui fournissait, quand les parents +étaient dans l'impossibilité de les acheter. + +Citons ici un trait digne d'attention: + +Tous les ans, le jour de la Toussaint, la direction organisait une quête +au bénéfice de l'École. On plaçait à la porte du cimetière deux plateaux +destinés à recevoir les offrandes des passants. Ces plateaux étaient +gardés par des orphelins choisis à cet effet par les directeurs. + +Il fut un temps où les sommes recueillies par ce moyen étaient +considérables. Elles étaient affectées aux diverses dépenses de +l'Institution. + +Il est d'usage de faire dire une messe tous les ans pour le repos de +l'âme de la bonne Veuve. L'entretien de sa tombe, située dans le dernier +cimetière de l'avenue Claiborne, s'effectue aux frais de la Direction. + +Dans ces dernières années, on a fait confectionner une plaque +commémorative rappelant la mémoire de Mme Couvent et faisant +connaître son oeuvre. Cette plaque est placée à l'école dont on lui doit +la fondation. + +Le devoir de la population créole de couleur serait de lui élever un +monument beaucoup plus digne encore. + +Il est de notre temps d'honorer la mémoire des morts en organisant des +sociétés commémoratives. + +Il faut des célébrations éclatantes pour rendre justice aux bienfaiteurs +disparus. Aujourd'hui que nous avons parmi nous plusieurs philanthropes, +nous pourrions les rallier tous dans ce but en un seul et même groupe. + +Que l'avenir ne nous adresse pas les reproches que nous adressons à nos +prédécesseurs, surtout lorsque l'esprit de notre époque nous exhorte à +la glorification du bien accompli. + +Les noms de Veuve Bernard Couvent, de Thomy Lafon, d'Aristide Mary +devraient être à jamais honorés. Ces noms devraient être gardés bien +vivants dans le souvenir de la population par des manifestations dignes +d'eux et des grandes actions qu'ils nous rappellent. + +Durant la période de Reconstruction, les enfants de couleur +fréquentaient surtout les écoles de l'État, ouvertes à tous +indistinctement. L'Institution Couvent fut donc négligée et presque +désertée. À tel point que, en 1881, elle se trouvait à deux doigts de la +ruine. Une mauvaise administration, pendant les quelques années +précédentes, avait de plus aidé à sa déchéance. + +C'est alors que quelques patriotes se réunirent encore et entreprirent +de rendre à cette école tout son ancien prestige. La tâche, certes, +était ardue, mais ces vaillants Créoles s'y dévouèrent corps et âme et +vainquirent tous les obstacles. Cette patriotique et généreuse phalange +qu'on a vu figurer dans l'oeuvre de la réédification se composait de +douze citoyens dont voici les noms: + +Arthur Estèves, Eugène Luscy, Noël Bacchus, Nelson Fouché, Armand +Duhart, J. S. Gautier, P. A. Desdunes, Donatien Déruisé, Charles +Charbonnet, Philippe Michel, Clovis Gallaud, R. L. Desdunes. + +De ces douze hommes qui ont formé le Bureau des Directeurs en 1884, neuf +sont couchés dans le silence de la tombe. + +Par leur probité et leur dévouement, ces Créoles rallièrent la +population autour d'eux, et c'est ainsi qu'ils purent inaugurer pour +l'Institution une ère nouvelle de prospérité et d'indépendance. + +Il avait été question, pendant un moment, de convertir cette dernière en +couvent. Telle était la décision prise par le Clergé catholique, en vue +du fait que l'Institution avait depuis longtemps changé ses conditions +d'enseignement, ne remplissant plus, par conséquent, les voeux de Mme +Bernard Couvent. Néanmoins, Sa Grandeur l'archevêque LeRay se rendit aux +représentations du Bureau de Direction, dont il reconnut l'autorité. + +Aujourd'hui, l'Institution des Orphelins Indigents est réorganisée, de +nouveaux secours lui sont survenus et la population semble lui avoir +renouvelé son attachement. + +Souhaitons que le peuple apprenne de plus en plus à apprécier la charité +et la prévoyance de Mme Bernard Couvent; qu'il se rappelle la gloire +de cette femme extraordinaire qui fut la première à apporter une +amélioration au sort des orphelins de couleur. + + + + +CHAPITRE X + +=L'émigration de 1858.--La politique de l'empereur Faustin Ier, +d'Haïti.--Deux grandes figures: Emile Desdunes, le capitaine Octave Rey.= + + +=L'EMIGRATION DE 1858=. + +Les lois de 1855 étaient excessivement sévères pour la population de +couleur libre, en dépit du fait que cette population était +particulièrement favorisée sous le rapport du sang et des biens, de +l'éducation et de la respectabilité,--comme M. Canonge lui-même l'a +écrit plus tard. + +Dès le principe il fut défendu aux personnes de couleur de chercher à +s'assurer de leur origine, mais cette défense était une conséquence +naturelle de la loi qui prohibait le mariage civil entre les personnes +de couleur et celles de race blanche. + +Néanmoins, les blancs d'extraction latine, plus respectueux de la morale +et des dictées de l'honneur, contractèrent des mariages religieux, +évitant ainsi l'opprobre de la prostitution. De sorte que si nos +anciens, avant la guerre, n'avaient pas le droit de successibilité, du +moins, ils portaient le nom de leurs pères et de leurs mères et étaient +admis aux sacrements de la religion catholique. + +Il est juste de constater qu'il y a eu, de tous temps, de braves gens +dans notre État. Sans la présence et l'intervention de ces natures +d'élite, la situation pour des hommes sensibles fût devenue une source +de tourments insupportables. + +Parmi les mesures projetées contre les gens de couleur, on cite celle +qui avait pour but d'obliger une personne à se faire représenter par un +agent dans les transactions civiles, telles que contrats de vente et +d'achat, etc. + +Comme on peut le deviner, un projet si favorable aux intérêts et aux +inclinations de l'oppresseur fut joyeusement accueilli par une grande +portion du public, qui l'appuya chaleureusement. + +La presse s'unit aux législateurs, et il sembla un moment que le dernier +mot du nouveau despotisme allait être prononcé contre les victimes. +C'est alors qu'on a pu apprécier la grandeur de ces âmes généreuses dont +nous avons parlé. C'est alors que M. Sigure, s'opposant de toutes ses +forces à cet acte injustifiable, réussit à en faire renvoyer la +considération indéfiniment. + +C'est donc à l'intervention de ce noble citoyen, soutenu par quelques +amis sincères et résolus, que les hommes libres de 1855 ont dû le +bonheur d'être sauvés de l'infamie qui menaçait d'anéantir tous leurs +droits personnels. Et encore faut-il dire que la partie était considérée +comme simplement ajournée. Les événements de la guerre sont venus, +toutefois, faire changer le cours des idées, en forçant les esprits à ne +s'occuper plus que des hostilités. La condition de notre population +n'était pas alors bien éloignée de celle de l'esclave. + +Une personne de couleur libre ne pouvait pas circuler dans les rues +sans un permis; venant du dehors, elle ne pouvait s'arrêter ici sans +être placée sous la garantie d'une caution fournie par un blanc; elle ne +pouvait défendre son honneur, ni l'honneur de sa famille en justice. + +Une parole considérée comme séditieuse, le fait de négliger de quitter +le sol après l'avis de rigueur, signifiaient pour l'homme de couleur +libre une condamnation à des années de travaux forcés. + +Le noir libre le plus riche, le plus respectable, le mieux connu était +susceptible d'être arrêté, maltraité et incarcéré, selon le caprice du +plus dépravé des officiers de police, ou sur la dénonciation du plus +méprisable des habitants de la cité. + +Les violences dans la vie de chaque jour devenaient de plus en plus +fréquentes. + +Au préjugé s'ajoutait la haine, chez la jeune génération qui, sans +doute, se préparait pour la crise de 1860. + +L'agitation de Garrison, les discours de Sumner, de Lincoln, les actions +de John Brown dans le Kansas contre l'extension de l'esclavage, avaient +enflammé les esprits, et la Nouvelle-Orléans subissait les mêmes +influences que le reste du Sud. + +C'était la cupidité qui était au fond de tout. L'esclavage payait: il +fallait sauver l'esclavage à tout prix. + +Il faut observer que les étrangers venus de rives lointaines après +l'année 1840 n'étaient pas de la même mentalité que les hommes de cette +noble classe issue de la chevalerie, et qui en avait conservé l'idéal. +Ces nouveaux habitants étaient, pour la plupart, de simples aventuriers +attirés sur nos bords par l'appât du gain. + +Leur but étant de thésauriser, ils s'attachaient à l'exploitation, et +puisque l'esclavage était la meilleure source de revenus, ils +l'utilisaient pour atteindre l'objet de leur atroce prédilection. + +Le commerce, la politique, la religion: tout roulait à l'époque sur le +pivot de l'esclavage. Ces étrangers étaient devenus puissants par le +nombre et par leur communauté d'intérêts. Ils étaient possesseurs +d'esclaves ou aspiraient à le devenir. + +Leurs rangs allaient toujours en grossissant, de sorte que, vers l'année +1852-53, grâce à l'appui qui leur était donné par certains Louisianais, +ils avaient acquis une influence prépondérante dans la communauté. + +Plus ces nouveaux citoyens obtenaient de succès, plus l'"institution +divine", comme on désignait l'esclavage en ce temps-là, devenait +oppressive; plus les préjugés se faisaient sentir contre les personnes +de couleur libres. + +Ces parvenus finirent par dominer, et les protégés de 1845 de M. Bernard +de Marigny étant devenue les maîtres de la situation, il n'y eut plus de +bornes à leur ambition. + +Les gens de couleur libres étaient soupçonnés de sympathie pour les +esclaves, bien qu'aucun symptôme extérieur n'indiquât l'existence de ce +sentiment. + +On crut donc qu'il fallait les réduire à l'impuissance, soit par +l'intimidation, soit par l'exil. Les restrictions ordinaires ne +suffisaient plus. Il fallait rien moins que les rendre eux-mêmes +esclaves. + +Ces nouveaux maîtres s'étaient adressés à la législation et ils avaient +obtenu des lois en harmonie avec leurs desseins et leurs désirs. Bien +que la nature de ces lois semblât menacer la liberté et le droit des +hommes de couleur, on peut dire aujourd'hui qu'elles n'étaient qu'une +feinte, et que le but réel des persécuteurs était l'éloignement +définitif de l'État des gens de notre race. + +C'est ce que nombre de ces derniers ont dû comprendre, lorsqu'ils en +vinrent à prendre volontairement la route de l'exil. Il est encore +possible que certains d'entre eux, sans songer à tout cela, se soient +mis en communication avec leur parents d'Haïti dans le but de +s'expatrier dans ce dernier pays. + + +=EMILE DESDUNES= + +Dans tous les cas, en 1858, Emile Desdunes se présenta à la +Nouvelle-Orléans comme agent d'émigration. + +Il était muni de pièces authentiques, l'autorisant à faire tous les +arrangements nécessaires pour dépayser les Créoles qui voulussent +émigrer. + +Desdunes agissait au nom de l'empereur Faustin Ier (Soulouque). + +Le fait que les autorités n'ont offert aucune objection à sa mission, +malgré la lettre de la loi, est une preuve de plus que cette démarche +devait être agréable aux esclavagistes. + +Il appert que l'empereur Soulouque, agissant sur la foi des +renseignements qu'il avait reçus, avait décidé d'envoyer Emile Desdunes +à la Nouvelle-Orléans pour s'enquérir de la condition et des +dispositions de toutes les personnes de descendance haïtienne. + +Emile Desdunes était un homme instruit, honnête, ayant beaucoup +d'énergie. Comme il était né à la Nouvelle-Orléans mais qu'il était +Haïtien par l'éducation et les moeurs, l'empereur Soulouque l'avait jugé +capable en tous points de mener à bien ses projets. + +Et en effet, Desdunes justifia toutes ses prévisions. Il était habile, +sincère, et il produisit une excellente impression dès son arrivé ici. + +Ayant gagné la confiance et l'estime des bonnes familles créoles, ses +premières tentatives furent couronnées du plus heureux succès. + +Malheureusement, les choses ne continuèrent pas comme elles avaient +commencé. + +La révolution du général Geffrand ayant renversé le gouvernement de +l'empereur Soulouque, le pouvoir était passé en d'autres mains, et les +nouveaux maîtres se montrèrent moins soucieux du sort des Louisianais. +Après la chute du gouvernement impérial, le mouvement d'émigration +s'arrêta. + +Le colonel Desdunes se retira, et quelque temps après sa retraite, il +n'y avait plus de communication entre Haïti et la Nouvelle-Orléans. Le +trait d'union était brisé. + +Emile Desdunes est mort au Port-au-Prince, vers l'année 1862, et depuis +lors, il n'a plus été question de migration entre la Louisiane et le +pays de Dessalines. + +Il est malheureux que la population n'ait pas jugé à propos de se garder +une porte ouverte à l'étranger, car il est des moments, dans la vie d'un +peuple qui souffre, où il serait bon pour lui de changer de climat. + +L'homme de couleur peut, sans se rendre ridicule, entretenir des idées +de déplacement selon les circonstances qui entourent son existence. +L'amour de soi, l'amour de sa famille et ses semblables doivent trouver +autant leur place que l'amour de la patrie. + + +=LE CAPITAINE OCTAVE REY=. + +Celui-là était un des citoyens des mieux connus de notre ville, et l'un +des plus considérés. + +Il descendait d'une des anciennes familles de la Nouvelle-Orléans. Il +était le fils de M. Barthélemy Rey, un des membres de la première +direction de l'École des Orphelins Indigents, et le frère des MM. +Hippolyte et H.-L. Rey, tous hommes d'un grand mérite, qui se sont +occupés avec zèle du sort de leurs semblables. + +Henry L. Rey et Hippolyte Rey ont pris du service comme officiers, +durant la guerre de Sécession, et ils se sont en outre fait remarquer +dans plusieurs autres entreprises. + +Octave était le plus jeune des frères Rey. Après l'expiration de son +service militaire, il s'est mêlé aux affaires politiques de son époque +et s'est fait une réputation comme chef ou _leader_ républicain. + +De proportions herculéennes et d'une énergie en harmonie avec sa taille, +il était aussi imposant au physique, que résolu et puissant dans +l'action. + +Tout le monde connaissait Octave Rey et avait confiance en sa valeur. Il +a occupé le grade de capitaine dans la Police métropolitaine, et il +était considéré comme un des officiers les plus habiles de ce corps. + +Il a eu l'occasion de faire d'importantes arrestations, qui souvent +étaient effectuées sous des circonstances particulièrement périlleuses. +On le voyait toujours, au moment du danger à la tête de ses hommes. + +Rey fut capitaine de police de 1868 à 1877, c'est-à-dire, depuis +l'administration du gouverneur Warmoth jusqu'à l'avènement du gouverneur +Packard, qui renonça au pouvoir et fut envoyé comme consul à Liverpool. + +L'on peut facilement dire que la retraite de Packard était la fin de la +Reconstruction; pour la Louisiane, l'heure de la débâcle. + +C'était alors l'époque sanglante. Le public était constamment terrorisé +par des émeutes, des assassinats, par mille autres actes de violences +dont la Nouvelle-Orléans, en particulier, était devenue le théâtre. + +La presse fulminait, les sociétés secrètes tramaient, les orateurs +augmentaient le désordre par leurs harangues passionnées. Et l'Eglise, +le Barreau et toutes les professions contribuaient plus ou moins à +l'agitation: car c'était contre l'homme de couleur que la lutte, au +fond, se faisait. + +Cette effervescence de l'esprit public ne ménageait personne. Même les +fonctionnaires nommés par le gouvernement fédéral n'étaient pas à +l'abri. + +C'est ainsi que M. Joseph Soudé, homme de couleur, fut assassiné sur la +_Levée_. M. Soudé avait été le premier homme de la race noire à occuper +un emploi sous l'administration nationale. Il était inspecteur de +douane. Le crime est resté impuni. + +Tuer un noir ou un républicain de n'importe quelle couleur était +considéré ici comme une action louable et patriotique. + +Cette époque, comme on peut s'en faire une idée, était pleine de +dangers, et les personnes qui, comme le capitaine Rey, servaient l'État +dans les rangs de la police, avaient toujours à faire face aux +événements les plus graves. + +Des lourdes armées parcouraient les rues en missions hostiles. Ces +malfaiteurs se croyaient des vengeurs. Ils s'inspiraient de la haine qui +animait les anciens citoyens contre les _nouveaux_, ainsi que contre les +blancs chargés de faire respecter les principes de la Reconstruction. + +Cette haine profonde, implacable, était spécialement dirigée contre les +membres de la Police Métropolitaine, que la portion agressive de la +population accusait d'être l'appui principal du nouveau régime, et par +conséquent, un obstacle sérieux à ses propres vues ambitieuses. + +Les attaques nocturnes, les agressions de tous genres, les meurtres +étaient fréquents. + +Les officiers de faction étaient chassés de leurs postes et quelquefois +tués sur place. + +C'était une chose commune que de rappeler ces malheureux policemen au +corps-de-garde, afin de les sauver d'une surprise funeste, même d'une +mort certaine: tant l'assassinat était à l'ordre du jour. + +En outre, les autorités républicaines voulaient éviter tout conflit avec +la population en furie; elles préféraient avoir recours aux expédients +qui pouvaient apaiser les esprits, plutôt que d'essuyer le reproche +d'avoir excité davantage les passions. + +La modération était la politique du parti au pouvoir. Ce n'était que +dans les occasions d'extrême provocation que ce parti usait de force +pour repousser la force. Le fait est que l'émeute du 14 septembre 1874 +est la seule occasion où le gouvernement ait tenté de maintenir son +autorité par les armes. + +Dans tous les autres cas, l'administration s'est toujours montrée sage +et conciliante, dans le but d'éviter la trop grande effusion de sang, et +aussi dans l'espoir de pouvoir mieux s'affermir par des procédés +pacifiques. + +Mais toutes ces concessions étaient en vain. Les gens qui entretenaient +cette crise en avaient fait un problème dont la solution ne devait +s'effectuer que par un changement de gouvernement, tel qu'ils le +préméditaient. + +Il n'y a pas de doute que le but de toutes ces violences était de +détruire ou d'amoindrir le pouvoir des autorités constituées. + +C'est à cette période agitée de notre histoire, au milieu de ces +soulèvements contre les lois établies, que le capitaine Rey a montré +qu'il était homme de coeur. + +Doué d'un esprit prompt, d'un jugement sain, d'un courage égal à toute +éventualité, il n'a jamais manqué de faire son devoir en dépit des +difficultés qui l'environnaient. + +Sans être un homme de grande éducation, il était juste envers ses +semblables, indépendemment des questions de race ou de parti. + +Brave et généreux, sa conduite était toujours conforme au devoir et à la +dignité. + +C'était un de ces hommes qui grandissent avec les événements, et qui +sont à la hauteur des plus délicates responsabilités. + +Il possédait une mémoire prodigieuse des noms et des personnes. Il +pouvait nommer presque tous les habitants de la ville, et il les +reconnaissait à vue. Cette mémoire, cette facilité qu'il avait de se +rappeller l'état des lieux, les traits et les moeurs des hommes, en +faisaient un caractère unique dans la communauté. + +Toujours sympathique, Rey était, pour ainsi dire, le confident de la +population. D'ailleurs, il servait d'arbitre dans toutes les affaires où +il s'agissait de faire se réconcilier ceux qui avaient le défaut de se +brouiller pour les moindres contrariétés. On avait confiance en son bon +sens, en son impartialité et aussi en ses qualités de gentilhomme dans +toutes les questions soumises à sa décision. + +Octave Rey a eu l'honneur de représenter son District comme sénateur +d'État. + +Il est mort subitement le 1er octobre 1908. + +Sa mort a causé autant de regret que de surprise: rien n'indiquait chez +lui une fin si prochaine. + +Les journaux ont parlé de lui longuement et en termes très élogieux. + +Ses funérailles furent imposantes. On y accourut de tous les quartiers +de la ville. + +C'était la meilleure preuve de sa popularité parmi les siens. + +La dépouille mortelle du brave capitaine repose au cimetière de la rue +Bienville, dans la tombe de sa famille. + +Plusieurs enfants lui survivent--quatre fils et une fille--qui sont très +estimés. On parlera encore longtemps du capitaine Rey comme d'un de ces +hommes exceptionnels dont la personnalité vit dans le souvenir de leurs +semblables. + +Il semble que cette impression doive s'accentuer de plus en plus à +mesure que nous réalisons la perte irréparable occasionnée par sa mort. + +Assurément, le capitaine Rey était un homme supérieur--supérieur par +l'intelligence, supérieur par la volonté, supérieur par le patriotisme. +Vivant dans un milieu moins prévenu contre la classe de couleur, il +brillé au premier rang. + +Ce n'était pas une tâche facile que d'avoir à lutter contre une +population gouvernée exclusivement par les conseils du préjugé. Personne +ne le savait mieux que le capitaine Rey, mais il n'a pas pour cela cessé +de combattre jusqu'au dernier moment. Il est mort tel qu'il avait vécu, +chérissant son principe de "chances égales pour tous les hommes +indistinctement". + +La population créole, pour laquelle il a combattu et souffert, ne +manquera pas de lui accorder la distinction qu'il mérite. Privé de cette +liberté qui lui eut permis de conduire à bien ses entreprises +patriotiques, il n'a fait que succomber sous le poids de l'opposition. +Son insuccès n'était pas une preuve de lâcheté physique ou de faiblesse +morale, car il pouvait dire, comme dans la tragédie de Racine: "Je +crains Dieu... et n'ai point d'autre crainte". Tous ceux qui l'ont connu +le savent bien. + +Nous pourrions le comparer ici à ce célèbre Jean Fléming, riche habitant +de couleur qui, en 1836, fut chargé d'apporter une pétition à l'Orateur +de la Chambre. Nous sommes bien sûrs que cette pétition, quoique +respectueuse en sa teneur, a dû être néanmoins l'expression de quelques +griefs importants. + +Le fait de présenter ce document au nom des personnes de couleur était +en lui-même un coup d'audace susceptible de coûter la vie à Fléming, +mais celui-ci était irrépressible. + +De même, le capitaine Rey s'est souvent exposé aux plus grands dangers, +en se constituant l'interprète et l'agent de ses compatriotes dans les +circonstances les plus critiques. + +Semblable à Jean Fléming, il allait droit au but en se disant toujours: +_Advienne que pourra._ + +Rey était stoïque, et ce stoïcisme, il le tenait de l'ancienne +population, qui montrait non seulement de la constance dans le malheur, +mais presque du mépris pour toutes les menaces. + +Il y a dans sa vie un incident assez intéressant pour occuper une place +unique dans cette partie de notre histoire. + +L'affaire dont il s'agit date de 1862, lors de la prise de possession de +la ville par les troupes de l'Union et les marins de Farragut. + +Le général Butler avait lancé une proclamation ordonnant à tous les +citoyens de remettre leurs armes, ainsi que celles dont ils avaient la +garde. + +Or, les armes du régiment de couleur de la Confédération étaient entre +les mains de plusieurs officiers de ce corps. Ces messieurs, en effet, +en avaient pris soin et s'étaient donné la peine de les déposer en +divers lieux sûrs. + +Une partie en était cachée à la Salle d'Economie, une autre partie à la +Salle Claiborne, une autre encore à l'École des Orphelins. + +Ayant pris note de cet ordre du commandant, un groupe d'officiers +dépositaires de ces armes se réunit, et l'on décida de se rendre aux +quartiers du général Butler pour lui soumettre les faits et apprendre +ses désirs à l'égard du désarmement de la ville. + +Le comité chargé de cette mission était composé de quatre hommes: Henri +L. Rey, Edgar Davis, Eugène Rapp et Octave Rey. C'est ici que commence +l'histoire du Premier Régiment de couleur. Ces messieurs étaient là les +représentants de la population créole, et ils furent les premiers à +donner l'exemple de la loyauté à la cause de l'Union. + +Il y a d'autres personnes qui réclament cet honneur, mais vu les +conditions qui existaient en 1862, il faut ici rejeter les prétentions +que pourrait avancer tout homme de couleur qui n'était pas alors +affranchi de la servitude. + +Mais revenons à notre récit. Le général Butler, s'étant sans doute +aperçu que ses visiteurs personnifiaient l'intelligence, la +responsabilité civique et l'éducation, s'entretint avec eux sur une +question plus importante que la remise de quelques vieux fusils qu'on +disait même inutiles bien avant qu'ils n'eussent été livrés aux soldats. + +Après avoir entendu leur rapport, il leur posa cette question: + +"Quelles sont les dispositions de votre population à l'égard du +Gouvernement Fédéral?" + +Puis il ajouta: "Ne vous pressez pas; retirez-vous, et méditez mûrement +sur la réponse que vous devez formuler". + +Ces messieurs suivirent le conseil du général et allèrent à l'écart se +consulter, afin d'être mieux préparés à prendre la responsabilité de +leurs déclarations. + +Henri L. Rey prit la parole et dit au général Butler qu'on n'avait tenu +aucune assemblée du peuple pour savoir exactement quelle était son +attitude vis-à-vis du gouvernement, mais que, d'après leur expérience +sur d'autres points, ils croyaient pouvoir affirmer que ce peuple ne +pouvait avoir d'autres sentiments que ceux d'une parfaite loyauté à la +cause de l'Union. Ses collègues et lui-même offraient leurs services, +séance tenante, au général Butler qui leur faisait l'honneur de les +consulter sur un sujet aussi grave. + +"Il va sans dire", continua M. Rey, "que je suis d'accord en tous points +avec mes compatriotes". + +"Bien", reprit le général, "comme représentant du Gouvernement fédéral, +j'accepte vos services". + +Quinze jours après, parut l'ordre de Butler invitant la population de +couleur à s'enrôler sous la bannière de la liberté. + +Nous disons ailleurs comment la population a répondu à cet appel et +comment le général Butler a parlé de son zèle, de son patriotisme et de +ses hautes qualités distinctives. + +De ce comité de quatre, les deux frères Rey sont morts; Edgar Davis et +Eugène Rapp survivent et résident à la Nouvelle-Orléans. + +Nous tenons à dire, en passant, que M. St-Albain Sauvinet agissait comme +interprète dans le bureau du général Butler. M. Sauvinet était créole. +Il n'y a pas de doute qu'il a contribué en quelque sorte à faciliter +l'entrevue entre le général Butler et les compagnons d'Octave Rey. + +Nous devons ici relever une erreur qui s'est glissée dans l'histoire de +ce temps-là. Quelques écrivains prétendent que les représentants de la +population libre n'ont pas répondu à l'appel du général Butler, pas plus +qu'ils n'ont pris part aux travaux de la Reconstruction. + +Les deux rapports sont faux. + +On sait que les résolutions adoptées par les hommes de couleur, le 21 +avril 1861, ne représentaient qu'une expression de sentiments extorquée +par la menace et que, par conséquent, elles n'engageaient nullement la +conscience de ceux qui y avaient souscrit. + +Il y a toujours exception à la règle. Quelques-uns de ces malheureux ont +pu se fourvoyer et croire qu'il était de leur devoir de demeurer fidèles +à la Confédération, mais le nombre de ces dupes était trop faible pour +donner lieu à des reproches sérieux. + +Les Rey, les Bertonneau, les Rapp, les Davis, les Larieux, les Cailloux, +les Monthieu, les Sent-Manat, les Thibault, les Détiége, les Snaër, les +Orion, les Paul Porée et beaucoup d'autres (les plus éminents de nos +Créoles) ont non seulement pris du service, mais ont encore formé des +compagnies, sur l'invitation faite par le général dans sa proclamation +du 2 août 1862. La plupart des hommes que nous venons de citer ont pris +part à l'assemblée tenue, le 21 avril 1861, dans l'intérêt supposé de la +Confédération. Donc, c'est à tort que les historiens s'avisent de dire +que les gens de la population libre qui voulaient mourir pour la cause +de l'esclavage avaient, plus tard, refusé de changer leur attitude. + +Les faits, comme nous venons de l'établir, contredisent victorieusement +ces assertions calomnieuses, et il est très juste que les amis de la +vérité répudient ces mensonges qui tendent à discréditer des hommes à la +conduite honorable et digne. + +Les Créoles de haut rang n'ont pas seulement _répondu_ à l'appel du +général Butler, car ce sont eux, en effet, qui ont _pris l'initiative_ +et qui ont inspiré cet appel en expliquant l'attitude sympathique de la +population de couleur libre. + +Certes, le général avait l'idée d'utiliser les "Native Guards", mais il +a procédé avec plus de confiance après avoir appris les dispositions de +la masse populaire. Le fait est que la population libre était à cette +époque la seule sur la loyauté de laquelle le gouvernement fédéral +pouvait sûrement compter, en cas d'éventualité. + +S'il est besoin de preuves additionnelles pour rétablir la vérité, qu'on +se donne la peine d'interroger les souvenirs de Port Hudson. Qu'on se +retrace dans l'esprit la conduite héroïque du Premier Régiment, dans +cette bataille mémorable. Qu'on se demande qui était le capitaine +Cailloux, et l'écho de ce champ de bataille glorieux répondra. + +Qu'on se demande qui était-ce que cet Arsène, dont les lambeaux de la +cervelle, en s'éparpillant, avaient imprimé de larges taches dans les +plis du drapeau qu'il portait, et dont il ne s'était séparé que pour "en +rendre compte à Dieu", tel qu'il l'avait promis. + +Qu'on se représente encore ce même drapeau, présentant dix-sept +perforations et tout maculé de sang. Le brave général Logan s'en +enveloppa de la tête aux pieds en présence du régiment qu'il passait en +revue, comme pour rendre le plus grand hommage possible à ce symbole +vivant du plus sublime dévouement. + +Ces faits réunis devraient suffire pour éclaircir les doutes des esprits +sceptiques sur les sentiments et l'attitude des membres dirigeants de la +population créole, quant à ce qui a trait à l'appel du général Butler, +en 1862. Les Créoles auraient eu bien peu d'amour-propre si, après les +insultes du gouverneur Moore, ils eussent conservé encore pour la +Confédération le moindre reflet d'un attachement patriotique. + +L'on nous dira, peut-être, que la classe à laquelle Rey appartenait +n'était pas des plus malheureuses, vu qu'elle jouissait d'une certaine +protection. C'est vrai, mais cette protection, qui venait quelquefois de +_parents privilégiés_ et même parfois d'étrangers, n'avait ni la qualité +ni la force nécessaires pour la faire triompher de la tyrannie de race. + +C'est précisément dans les situations les plus graves qu'on pouvait voir +combien ces appuis étaient faibles et incertains. + +Cette sympathie chancelante, isolée, cédait toujours sous la pression du +préjugé. + +Nous pouvons donc dire hardiment que le capitaine Rey ne devait que très +peu à la protection, et absolument rien à la tolérance. Placé entre deux +générations bien différentes il a compris sa mission d'intermédiaire, et +il l'a remplie dans la mesure de ses moyens. Il a fait face au canon de +la guerre, et il a participé aux événements que l'abolition de +l'esclavage avait fait naître. + +Mêlé à tous les grands faits de son temps, il a servi noblement son +peuple et son pays. C'est pour son attitude patriotique, pour ses états +de service civils et militaires que l'histoire lui doit ses hommages. + +Nous sommes certains que les générations futures rendront justice à sa +mémoire. + +[Illustration: M. BASILE BARRES, Musicien et compositeur.] + + + + +CHAPITRE XI + +=La génération de 1860.--Le héros André Cailloux.--Le président +Johnson et la question des races.--Nos luttes politiques: +patriotes et aventuriers.= + + +LA GENERATION DE 1860 + +Le génération de 1860 s'est d'abord signalée par son service militaire. + +En 1862, la population fournit deux régiments de volontaires aux armées +de l'Union et plusieurs officiers à un troisième régiment. Le major +Ernest Dumas était du nombre de ces derniers. + +Les deux premiers régiments étaient composés (officiers et soldats) des +hommes les plus marquants de l'ancienne population libre. Ces vaillants +patriotes, dignes descendants des héros de 1815 et de 1845, brûlaient du +désir de prendre les armes pour la liberté; au premier appel, ils +s'enrôlèrent pour une période de trois ans. + +Ils participèrent à plusieurs grandes batailles, et l'histoire +impartiale a fait l'éloge de leur valeur. + +Bien que ces mêmes hommes eussent été organisés militairement par la +Confédération, aucune occasion ne s'était présentée de mettre leur +courage à l'épreuve. + +Le président Lincoln lui-même avait des doutes sérieux sur la fermeté et +la loyauté des hommes de couleur, comme soldats. Le temps devait +toutefois régler cette question: bientôt la nation entière dut rendre +hommage à l'héroïsme dont ces nouveaux défenseurs étaient capables. + +La bravoure et l'intrépidité des troupes créoles ont excité l'admiration +du peuple américain, et même du monde entier. + +La conduite du capitaine André Cailloux surtout était certainement +suffisante pour faire naître la confiance dans les esprits les plus +sceptiques et, en même temps, pour imposer silence aux ennemis du noir. + +Tous les peuples se sont intéressés à la destinée de ce Spartacus +américain. Le Spartacus de la Rome ancienne n'a pas non plus montré plus +d'héroïsme que cet officier créole, qui courait s'offrir à la mort avec +le sourire sur les lèvres et en criant: "En avant, mes enfants!" Six +fois il s'élança contre les batteries meurtrières de Port Hudson, et à +chaque assaut, il répétait son pressant appel: "Allons, encore une +fois!" + +Enfin, au moment fatal, tombant sous le coup mortel qui l'atteint, il +donne ses derniers ordres à son sous-officier: "Bacchus, prenez charge!" +Si l'on disait que le chevalier Bayard a mieux fait, on mentirait à +l'histoire. + +Un point important du problème de race était là résolu: André Cailloux +venait de prouver que le noir pouvait se battre et qu'il pouvait mourir +pour la patrie. + +La population lui a fait ici d'imposantes funérailles, quand l'ennemi +nous eut remit son corps, resté couché dans la plaine pendant deux +mois. + +Tous ceux-là que le capitaine Cailloux avait pour ainsi dire glorifiés +par sa mort héroïque n'ont pas manqué de montrer leur reconnaissance en +cette occasion solennelle. + +Jamais auparavant (à une seule exception) la Nouvelle-Orléans n'avait +été le théâtre d'une semblable démonstration. + +Les hommes, les femmes, les enfants, tous avaient pris le deuil, tous +suivirent le cercueil du héros jusqu'à l'asile des morts où ses restes +mutilés et desséchés furent déposés. + +Il n'y a eu qu'un seul André Cailloux: nous demandons à nos compatriotes +de lui ériger la statue ou le monument qui sauveront son nom de l'oubli. + + +=LA CONSTITUANTE DE 1868= + +Nous sentons que notre ouvrage serait singulièrement imparfait si nous +n'y ajoutions certaines observations sur une phase importante de la +Constituante de 1868. + +Presque tous les Créoles qui furent membres de cette fameuse Assemblée +sont morts aujourd'hui. + +L'histoire, dans notre milieu, n'est peut-être pas assez impartiale pour +rendre justice à la mémoire de ces députés qui travaillèrent les +premiers à la reconstitution pacifique de notre État. + +Il y a encore ce danger, qu'ils pourraient être confondus avec d'autres +groupes, perdant ainsi le bénéfice d'une appréciation particulière. + +Il est nécessaire de faire ressortir quelle était l'importance numérique +des Créoles dans cette Convention; il importe plus encore de faire +entrevoir leurs sentiments, de noter leur attitude dans les +circonstances extraordinaires. + +Oui, les Créoles doivent être jugés _séparément_, parce qu'ils ont eu de +tout temps une volonté qui leur était propre. + +Disons d'abord que nous étions largement représentés à la Constituante +de 1868, et que si un certain esprit de libéralité a marqué les +délibérations de cette dernière, nous ne pouvons qu'en savoir gré au +tempérament généreux des délégués de notre race. + +Malgré la chaleur des brûlantes passions politiques de l'époque, la +conduite et les décisions de ce corps souverain ne portent l'empreinte +d'aucun sentiment qui soit incompatible avec la raison, la justice et +l'honneur. Il n'existe pas, dans la Constitution donnée alors à l'État, +la moindre apparence de représailles, le plus léger soupçon de rancune +cachée, la plus petite trace de lâcheté. + +Cette Constitution, par ses ordonnances modérées, est au contraire tout +à l'éloge des délégués créoles. Ces derniers ont fait leur devoir: ils +ont voté pour le suffrage universel, ils ont permis le mariage entre les +races, ils ont reconnu les droits civils et politiques des citoyens sans +distinction de couleur ou de condition antérieure. En d'autres termes, +ils ont élargi le cadre des privilèges civils de toutes les races, au +lieu de le restreindre. + +Un coup-d'oeil jeté sur l'article 98 de la Constitution de 1868, suffira +pour éclairer tout esprit honnête et raisonnable désireux de se +renseigner sur les dispositions des délégués. + +Cet article permettait à tout citoyen de jouir de ses droits du moment +qu'il acceptait le système de Reconstruction stipulé par le Congrès, en +1867. + +Certes, aux Créoles de couleur ne revient pas le mérite exclusif des +mesures libérales qui furent adoptées, mais il est juste de leur savoir +gré de ce qu'ils se soient rangés du côté de la modération lorsqu'il fut +question de déterminer la _position_ des adversaires. + +L'avenir n'aura pas de reproche à leur faire, car les preuves écrites +qu'ils ont laissées dans cette Constitution de 1868 expliquent leurs +motifs chevaleresques et font voir tout ce que leur conduite a eu de +magnanime. + + +=UNE PHASE OUBLIEE= + +Le monde oublie si facilement les choses du passé, qu'il est quelquefois +nécessaire de revenir sur des incidents dont le récit attristant semble +être pourtant trop délicat pour être souvent répété. + +Après la malheureuse journée du 30 juillet 1866, qui a coûté tant de +sacrifices et de larmes à la population créole, il s'est déroulé de ces +incidents dont le souvenir n'aurait jamais dû s'effacer de notre +mémoire. Nous voulons parler de la grande lutte qui a eu lieu sous +l'administration du Président Johnson, ainsi que de certains contretemps +que la population a subis dans un temps ou dans un autre. + +Nous voulons mettre ici en évidence les qualités de nos Créoles qui, +comme toujours, se croyaient appelés naturellement à prendre leur part +légitime aux événements de leur époque. + +Immédiatement après la guerre, il était question de faire rentrer les +États du Sud dans l'Union. Tout le monde était d'accord sur le principe +du rapprochement des deux sections du pays, qu'une lutte de quatre ans +avait éloignés l'une de l'autre. + +Parmi les hommes d'État, il existait de sérieuses divergences sur la +question du principe qui devait servir de base à ce rapprochement. Les +uns préconisaient la politique dite de _Restauration_, les autres, le +système de _Reconstruction_. + +Les deux idées étant fondamentales, elles s'excluaient mutuellement. + +La mort du président Lincoln avait élevé le vice-président Johnson au +pouvoir suprême. + +Le nouveau chef d'État était du Tennessee et l'histoire rapporte qu'il +était d'une modeste origine, qu'il se sentait humilié de son extraction, +et qu'il voulait profiter de son avancement pour faire oublier ses +antécédents (honorables sans doute, mais trop voisins de la masse +commune du peuple). + +Les représentants du Sud étaient parfaitement au courant de la +situation: ils connaissaient le côté faible du président et les +avantages que cette faiblesse leur assurait pour la mise à exécution de +leurs plans de réhabilitation. + +Ils étaient prêts à accorder leur allégeance au président, en échange du +soutien qu'ils devaient en recevoir pour faciliter leur retour au +pouvoir avec pleine liberté de régler à leur guise la situation et de +mesurer les résultats de la guerre. + +Or, ce que les États vaincus ne voulaient pas, c'était de pousser ces +résultats au-delà de l'abolition de l'esclavage. Ils prétendaient que le +fait de loger dans la Constitution fédérale le décret d'émancipation +aurait dû servir entre les deux partis de règlement équitable et +définitif de toute contestation pendante. + +Cette attitude des chefs du Sud était en harmonie avec les sentiments du +président Johnson lui-même. + +Toutefois, malgré la sympathie de ce dernier, les Sudistes étaient +impuissants à repousser le projet d'affranchissement absolu. L'armée +était encore sous le commandement de Grant, de Sherman et de Sheridan et +certes, ces glorieux lieutenants du président-martyr n'auraient jamais +permis la répudiation de l'Acte de 1863, une mesure qui avait amené sous +les drapeaux plus de 150,000 hommes dont les états de service pour la +cause de l'Union étaient bien connus. + +Mais le président et ses nouveaux amis faisaient de la _politique_, et +leurs actions à tous portaient plus ou moins l'empreinte de la ruse et +de l'artifice. + +Ce que les représentants du Sud voulaient, c'était le _Local +Self-Government_, c'est-à-dire l'administration des affaires comme par +le passé et le rétablissement dans chaque localité d'une espèce de +_droit de seigneur_, sans autre autorité que la volonté du maître. Il +leur fallait pour cela s'opposer à l'affranchissement absolu du noir et +au suffrage universel. Ils pensaient que, pour atteindre leur but plus +sûrement, il était nécessaire d'empêcher l'augmentation du nombre de ces +citoyens dont l'idéal était contraire au leur. + +Pour se gagner l'esprit public, ils commencèrent par se plaindre de ce +que l'intention du Nord était de les humilier, en les soumettant à +l'autorité et à la domination de leurs anciens esclaves. Ce n'était là +qu'un prétexte. Ils voulaient le pouvoir; ils voulaient encore se venger +de l'homme de couleur, ainsi qu'ils l'ont avoué plus tard. L'homme de +couleur avait été appelé sous les drapeaux pour combattre la +Confédération, et cela, à leurs yeux, constituait un crime. + +Aujourd'hui encore, le pauvre noir subit la peine d'avoir été conscrit +pour la cause de la liberté. + +Quant aux hommes du Nord, ils ne croyaient pas ceux du Sud assez +réconciliés au nouvel état de choses pour agir de bonne foi ou pour être +guidés dans leurs décisions par un sentiment d'humanité. + +De plus, ils représentaient les États vainqueurs; ils tenaient les rênes +du pouvoir, et ils devaient une récompense morale à l'homme de couleur +tout fraîchement revenu du champ de bataille où il avait signalé sa +valeur. C'eût été un acte de démence de leur part de faire abandon de +l'avantage politique qui devait découler pour eux du suffrage universel. + +C'est pour cela que les maîtres des destinés du parti républicain +appuyaient l'idée régénératrice de la Reconstruction. + +Ils résolurent donc de faire des changements à la Constitution fédérale, +et d'étouffer les complots qui pourraient embarrasser ou détourner +l'exécution de leurs projets. + +Le président Johnson, lui, qui avait ses petites ambitions, se mit du +côté des vaincus. C'est un fait connu qu'il a employé tout son pouvoir +officiel et personnel pour remettre en leurs mains la direction des +gouvernements dans le Sud, sans égard à l'équité ou aux volontés du +Congrès, qu'il n'avait pas consulté. + +Il est évident que la pensée du président était de livrer au bon plaisir +de ces États la destinée civile et politique de l'homme de couleur. +C'était ce qu'on appelait la _Restauration_--une façon de récompenser +les coupables et de punir les innocents. + +Cette attitude du président compliqua la situation. On pouvait respecter +ses convictions, mais il n'était pas possible de les approuver. Il +fallait les combattre, non à cause de lui, mais à cause des malheurs qui +s'ensuivraient. On empêcherait l'homme de couleur de devenir un citoyen, +et Dieu seul sait si l'Union elle-même se fût alors conservée. + +Le président ayant persisté dans son mépris du pouvoir suprême, le +Congrès résolut de le mettre en accusation. L'effet de cette procédure +fut de réduire M. Johnson à l'impuissance et de le dépouiller de son +prestige. + +La lutte entre lui et ces géants de la Reconstruction était livrée +autant dans l'intérêt des noirs que pour le salut du pays: les +événements l'ont prouvé, car peu de temps après le triomphe des +_Nordistes_, il n'y avait plus de place dans le Code Noir pour l'homme +de couleur. + +Il est évident qu'en pareille occurrence la population créole ne pouvait +demeurer dans l'inaction ou dans l'indifférence, et laisser aux autres +le travail et la peine. + +Il y avait deux camps parmi elle. Les uns, sous la direction de l'avocat +Thomas J. Durant, organisèrent le Club Radical Républicain, en 1865, à +la Salle de l'Economie, et les autres suivirent le Révérend Dostie, +homme intrépide qui ne reculait devant aucun danger, qui ne s'arrêtait +devant aucun obstacle. + +Le plan du Club Radical, sur le conseil de M. Durant, était de se +confier entièrement à la bonne volonté du Congrès de Washington. + +Conformément à cette décision, les membres du Club s'abstinrent de +prendre part à la Convention du 30 juillet 1866. + +Dostie, au contraire, avait conçu l'idée de tenter un coup hardi et de +précipiter ainsi les événements. + +Malheureusement pour lui et ses compagnons, les obstacles étant trop +nombreux et trop puissants, leur sacrifice fut inutile: ils ne +laissèrent qu'un souvenir de deuil et de regret. + +Cette erreur de tactique nous a valu que plusieurs de nos honnêtes +Créoles ont perdu la vie sans avoir eu l'honneur de faire même connaître +le premier mot de leurs aspirations. + +Néanmoins, la Reconstruction triompha, la Constitution fédérale fut +amendée, et de 1865 à 1870, tous les citoyens indistinctement furent +admis au privilège du vote électoral. C'était ce résultat décisif +qu'avait espéré le Club Radical de Thomas J. Durant, et son attente ne +fut point trompée. + + +=LES CHEFS DE PARTI= + +Au nombre des chefs de partis de cette époque, nous devons citer: le Dr +Louis Roudanez, J. B. Roudanez, Arnold Bertonneau, Oscar J. Dunn, +Aristide Mary, Thomy Lafon, Victor Macarty, Laurent Auguste, Antoine +Dubuclet, J. P. Lanna, Paul Trévigne, Formidor Desmazilières. Il y en +avait encore d'autres dont les noms nous échappent. + +Voilà les hommes qui sont entrés en lice pour combattre au nom du droit +et de la justice. + +Ces vaillants Créoles étaient les premiers à s'offrir, en Louisiane, +comme les champions du mouvement qui avait pour but d'établir dans +l'État le principe du suffrage universel, énoncé plus tard dans les +Amendements. + +Ces hommes étaient animés du plus pur patriotisme, et leur probité était +égale à leur désintéressement. + +Ils sortaient de tous les rangs de la société, mais ayant embrassé les +mêmes principes, la différence d'occupations n'influait en aucune +manière sur leurs sentiments et leur attitude. + +Dès l'enfance, ils avaient appris à être respectables et lorsque l'heure +fut venue pour eux d'agir, ils firent preuve de toutes les qualités qui +pouvaient inspirer l'amour et la confiance. + +Leur situation de fortune les plaçait au-dessus de toutes les +tentations, sans compter que leur nature, noblement orgueilleuse, les +mettait à l'abri de toute espèce de séductions. + +Il ne pouvait y avoir qu'une seule façon de diriger des hommes de cette +valeur: c'était d'en appeler à leur honneur et à leur esprit de devoir, +de leur indiquer le chemin du bien et de présenter froidement à leur +esprit les raisonnements de la vérité et de la justice. + +Il manquait sans doute de l'expérience à ces généreux serviteurs de la +cause commune, mais ils s'étaient adjoint des conseillers éclairés dont +les sages avis les avaient retenus dans de justes limites. + +L'argent, le soin, les peines: ils donnaient tout libéralement pour +faire triompher la _thèse_ qu'ils croyaient être la meilleure. Ils ne +demandaient que leur place au banquet de la vie, quoiqu'ils y fussent, +comme Gilbert, d'"infortunés convives". + +En présence de ces faits, il ne serait pas juste de les tenir +responsables de ces extravagances qui, depuis, ont désolé la sainte +cause de la liberté et de l'égalité politique. + +Ces grands hommes entendaient trop bien les principes de l'équité pour +devenir les instruments coupables de l'exploitation et de l'ignominie, +de l'aventure et de la corruption. + +Le charlatanisme et la fraude étaient ligués contre eux, mais ils +repoussèrent ces influences méchantes avec la même force de volonté +qu'ils avaient déployée en combattant les partisans de l'exclusion +absolue. + +Il y a eu certainement quelques exceptions à la règle, mais elles ne +sont pas dignes de notre attention. + +Ces patriotes fondèrent d'abord l'_Union_, un journal hebdomadaire. + +Paul Trévigné en était le rédacteur _responsable_. Parmi les +correspondants, il y avait Nelson Fouché, qui apportait à la cause +toutes les lumières de sa brillante éducation. + +Nelson Fouché était un homme modeste, mais son génie était bien connu +ici des hommes de toutes les races. Il nous a laissé un petit volume +intitulé: _Nouveau Recueil_. + +Ce livre, qui est très utile, prouve son attachement au progrès. Fouché +s'occupait beaucoup de dessin, d'arpentage, d'arts et de métiers en +général. + +Les choses allaient vite. Les fondateurs de l'_Union_ ayant conclu que +cette feuille ne pouvait plus suffire à la tâche, fondèrent un autre +organe plus important: _La Tribune de la Nouvelle-Orléans_. La _Tribune_ +était une feuille quotidienne, propriété du célèbre docteur Roudanez. + +M. Dalloz en était le rédacteur, avec Paul Trévigné, père, comme son +associé. + +Ce M. Dalloz était de la Belgique. Homme instruit, ami des opprimés, il +mettait toute son ardeur et tous ses talents au service de la cause +qu'il avait embrassée. + +Les principes mis en honneur par le docteur Roudanez et ses associés +étaient discutés et recommandés dans les colonnes de la _Tribune_. +Remarquables par l'élévation de leur caractère, par la droiture de leurs +intentions, par leur profond savoir et leur vaste expérience, plus +encore même par leur superbe esprit d'indépendance, ces chefs avaient +acquis un prestige qui les avait rendus aussi puissants à Washington +qu'à la Nouvelle-Orléans. + +La population, alors, était unie, parce qu'elle avait confiance en la +probité et au patriotisme de ces hommes d'élite, qui s'étaient ainsi +généreusement chargés des responsabilités de la situation politique. + + +=LES AVENTURIERS= + +Les aventuriers, à cette époque, commençaient à s'imposer dans nos +comices. L'oeil fixé sur le pouvoir, ils ne tardèrent pas à se grouper +dans un commun effort pour mieux assurer le succès de leurs menées +ambitieuses. + +S'étant aperçus que les hommes de la _Tribune_ étaient les ennemis jurés +de la corruption et de l'oppression, ils se liguèrent contre eux et leur +firent une guerre à outrance. + +La désorganisation du Comité Central fut pour eux le premier objectif à +atteindre: toutes leurs ressources furent mises à réquisition pour +assurer une victoire de ce côté. + +On comprend facilement pourquoi ces ambitieux ne tenaient +pas à s'associer avec des hommes qui combattaient toute idée +d'assujettissement systématique et qui refusaient de consentir à leur +propre avilissement. Ils s'étaient convaincus qu'il n'y avait de +triomphe possible pour eux que dans la retraite définitive des vrais +amis du peuple. Ils résolurent donc d'intéresser à leurs menées les +_nouveaux citoyens_. Ces derniers étaient incapables de former une juste +appréciation des hommes et des événements, et ils se laissèrent séduire +par mille promesses échevelées. L'astuce, la corruption, le mensonge, la +violence et même l'incitation à la haine de classes: tout fut mis à +contribution pour détruire la phalange patriotique de la _Tribune_. + +Le docteur Roudanez et ses associés ne demandaient que justice: ils +n'entendaient nullement inaugurer un règne de licence, de désordre. Ils +étaient pour l'égalité de tous devant la loi. + +La démogogie, elle, avait tous défiguré. + +Pour les patriotes de la _Tribune_, il s'agissait de mettre l'homme à +l'abri de toute proscription, de n'accorder à personne de privilèges +spéciaux pour des raisons de race ou de sa couleur. + +Il y avait avec eux des exilés de France, de ces vrais amis de la +liberté qui trouvaient une occasion de se rendre utiles en tentant de +nouveaux efforts pour l'amélioration des destinées de leurs semblables, +dans ce pays que l'illustre Lafayette avait arrosé de son sang. + +Ils voulaient eux aussi faire respecter le citoyen, et non pas +encourager les excès de l'ambition corrompue, de l'ignorance incapable. + +Ces régénérateurs étaient trop honorables, trop sincères dans leur haute +conception du devoir pour avoir jamais recours aux stratagèmes de la +bassesse et du mensonge. Ils disaient la vérité aux uns et aux autres et +conseillaient certaines lenteurs, nécessaires en présence de +complications dangereuses et difficiles à analyser. + +Si cette politique de patience et de réserve avait été suivie, le +succès, pour être plus lent à venir, n'en eut pas moins été assuré; mais +on voulut peut-être brusquer les événements, et alors ce fut la réaction +terrible, fatale pour nous tous. Nos grands Créoles de l'école de la +_Tribune_ cessèrent alors, de dégoût, leur résistance. + +Hâtons-nous toutefois d'ajouter que le règne des fourbes et des +aventuriers fut de courte durée: tous, quand vint la crise suprême, +tombèrent dans un même abîme d'humiliation. + +Les dilapidations et les perfidies mises à leur compte les ont fait +connaître dans l'histoire comme des sujets infâmes, bien que toutes les +accusations portées contre eux n'aient pas été prouvées. + +Quoiqu'il en soit, ne pouvant plus supporter les dépenses de +publication, ne rencontrant que des désappointements et des trahisons, +la _Tribune_ cessa de paraître, et les champions de nos libertés durent +alors se contenter de murmurer isolément contre l'injustice de +l'oppresseur, et contre les sourdes menées des forces corruptrices +désormais triomphantes et souveraines dans les conseils du parti. + +Cependant, quoique affaiblis, ils n'étaient pas tout-à-fait hors de +combat. Leurs rangs avaient diminué, par suite de quelques désertions, +mais les déserteurs n'étaient que les pygmées. Les géants pouvaient +encore se faire redouter, lorsque le besoin s'en faisait sentir et +qu'ils voulussent se donner la peine d'entrer en lice. + +Malheureusement, les adhésions nouvelles finirent aussi par leur +manquer, la jeune génération s'étant laissé absorber par les influences +du temps: de sorte que, peu à peu, la mort faisant aussi son oeuvre, nos +belles figures de 1860 finirent par disparaître. À l'époque de +transition survenue après la déchéance de 1877, ils n'étaient plus +hélas! qu'une faible poignée. + +C'est alors qu'ils tentèrent un suprême effort contre les premières +tentations de ce mouvement réactionnaire dont la politique se poursuit +encore jusqu'à nos jours, avec les résultats les plus alarmants. + +Sous le gouvernement Nicholls, un des premiers actes de l'administration +fut la _séparation_ des enfants des écoles suivant leur couleur. C'était +un premier coup de canif dans le pacte conclu entre le président Hayes +et les chefs démocrates de l'État, qui avaient tout promis pour +s'assurer le pouvoir. + +Nos patriotes, fidèles à leurs principes d'égalité, et sur la foi des +promesses, ne voulaient pas accepter la politique nouvelle considérée +par eux comme flétrissante. + +En conséquence, ils se présentèrent au _Bureau des Écoles publiques_, +pour y soumettre leur projet contre ce règlement arbitraire. Ils +visitèrent aussi le gouverneur, qu'on disait sympathique, et lui firent +part des mêmes protestations. Malheureusement, ils ne purent réussir +dans leurs démarches. Le gouvernement, obéissant à l'esprit de parti, +resta inébranlable. + +Il resta décidé que l'on construirait des édifices particuliers pour +recevoir les enfants de chaque race, que l'on instruirait séparément. + +La majorité des gens de couleur, séduits peut-être par les apparences, +semblaient préférer la ségrégation à la communauté, nonobstant la perte +de prestige et d'avantages divers qu'entraînerait la politique +d'isolement. + +Cette différence d'opinion sur une question aussi vitale était contraire +au bien-être des enfants, et elle faisait voir l'impossibilité de réunir +dans une entente les hommes de la _Tribune_ et les disciples de la +nouvelle École. + +Nos vieux défenseurs du droit assistèrent aux séances de la grande +_Convention Constitutionnelle_, tenue sous la présidence du +lieutenant-gouverneur Louis A. Wiltz, en 1879. + +Plusieurs délégués de couleur (mais de l'élément américain) y figuraient +comme membres accrédités. + +C'est dans cette Convention que fut adoptée une ordonnance établissant +l'Université du Sud, pour l'instruction supérieure des enfants de +couleur de l'État. + +Les délégués noirs acceptèrent cette ordonnance qui, dans son principe +même, venait en contradiction avec tout ce qui avait été précédemment +tentés pour éloigner de l'État les distinctions de race devant la loi. +C'est cette législation que M. Mary avait caractérisée de _ligue noire +dans la Constitution_. + +Les hommes de couleur qui ont eu la lâcheté de sanctionner le principe +de la séparation des races avaient figuré déjà dans la Constituante de +1868: pour être conséquents, leur devoir était de s'abstenir, s'ils ne +pouvaient se soutenir. + +Certes, ce n'était pas le rôle qui convenait aux représentants des +opprimés, que d'avoir l'air de consentir à leur propre abaissement. Mais +telle est la mentalité d'un grand nombre de ces personnages politiques, +qu'ils n'ont jamais pu comprendre le côté sérieux de la vie, +c'est-à-dire le devoir. + +Après ces évènements, qui firent gémir nos anciens champions, on n'a +plus parlé d'eux comme puissance active et dirigeante dans nos démêlés +politiques. C'était la fin. L'homme de couleur avait accepté la +subordination légale, c'est-à-dire l'idée d'être traité +_conventionnellement_ et non _constitutionnellement_. + +Le vote de ces représentants aidait à créer un système qu'ils savaient +être un moyen d'enlever aux enfants de couleur les avantages de +l'éducation destinée aux autres enfants de l'État. Ces hommes savaient +que cette démarcation, une fois établie, surtout avec leur consentement, +devait servir de base et de prétexte à d'autres mesures contraires aux +intérêts et aux droits de nos citoyens. Ils savaient que cette action de +leur part était un mouvement rétrograde, qu'ils sacrifiaient là tout le +bien que le passé avait consacré et qu'eux-mêmes ils avaient travaillé à +obtenir. + + +=DE L'UNIFICATION= + +Nous devons maintenant revenir sur nos pas pour parler du mouvement de +l'_Unification_, qui forme un épisode significatif dans la carrière +politique de ces chefs si souvent mal jugés pour avoir été mal compris. + +Le lecteur se souviendra sans doute de la réponse que fit Benjamin +Constant à Napoléon Bonaparte, lorsque ce dernier demandait à l'auteur +de l'_Acte Additionnel de_ 1815, s'il était Bonapartiste ou Bourboniste. + +"Je suis patriotiste", répondit froidement ce publiciste à l'empereur. + +Nos grands patriotes étaient avant tout les amis, les partisans du +principe. Aussi, lorsque les nobles citoyens qui avaient conçu le projet +de l'unification les invitèrent à se joindre à eux, se rendirent-ils à +leur demande sans la moindre hésitation. Guidés par le sentiment du +devoir, ils étaient prêts à suivre toute lumière qui leur indiquât le +chemin du salut. + +Le programme de l'_Unification_ contenait toutes les assurances et +toutes les garanties possibles de liberté et de justice, ce qui, dans +l'esprit de nos champions, était le gage d'un avenir heureux et +prospère. + +Comme pour Benjamin Constant, le nom ne comptait pour rien, il +s'agissait de l'oeuvre: l'oeuvre seule intéressait leurs motifs ou +déterminait leur conduite. + +On nous rapporte que Formidor Desmazilière, un jour, en discutant le +mouvement, fit observer à quelques-uns de ses amis qu'il ne demandait +pas si tel était républicain ou tel autre démocrate ou libéral, que son +seul désir était d'être considéré comme un _autre homme_ dans son pays, +dans le pays que son père a défendu contre l'invasion étrangère. +"Puisque", ajoutait-il, "ces messieurs nous reconnaissent nos droits; +puisqu'ils nous promettent même la moitié des bénéfices échus +naturellement à des associés d'une commune entreprise; puisqu'enfin ils +nous garantissent _liberté, égalité_ et _fraternité_, nous n'avons rien +de plus à demander. Notre devoir est donc de marcher avec ceux qui nous +apportent ainsi la paix, l'ordre et le progrès, quels que soient leurs +titres ou leurs antécédents". + +Le temps est venu prouver la sagesse de ce raisonnement. + +Le mouvement a échoué, mais nous en gardons la souvenance. S'il n'a pas +réussi, c'est qu'il était prématuré. Le peuple n'était pas préparé à +renoncer à sa manière de penser: on ne pouvait donc espérer le voir +ratifier une politique destinée à renverser les usages établis. + + + + +CHAPITRE XII + +=La politique et le sentiment du devoir.--M. Aristide Mary et le Comité +des Citoyens.--Dans nos derniers retranchements.--Défections et +défaites.--À qui notre dernier merci!= + + +=LA POLITIQUE ET LE SENTIMENT DU DEVOIR= + +Les hommes de la _Tribune_ qui, en 1872, proposèrent la candidature +d'Aristide Mary au poste de gouverneur de l'État, étaient inspirés par +le sentiment du devoir politique. + +Nous disons les "hommes de la _Tribune_", parce que nous voulons parler +de ceux qui jamais n'avaient transigé, de ceux qui étaient demeurés +fidèles aux principes de la droiture. + +L'idée n'était pas d'imposer Aristide Mary aux masses républicaines, +parce qu'il était homme de couleur: on voulait tout simplement opposer +une résistance morale à la funeste doctrine d'exclusion. + +En d'autres termes, je dirai que les partisans d'Aristide Mary ont +revendiqué _le droit d'aspirer au poste_ de gouverneur, mais qu'ils +n'ont pas convoité le poste même. + +Mary avait assez de bon sens, de patriotisme et d'expérience pour +apprécier les difficultés de la situation. Il savait bien que dans cette +Convention de 1872 l'or avait établi ses lois, et que les esclaves +achetés ne devaient qu'obéir, même au détriment des principes. + +Il était préparé à la défaite, mais son nom était là comme un défi jeté +à la face du préjugé de race. + +Mary savait que la majorité de cette convention était composée de +_tripoteurs_, et que parmi ses propres gens, il se trouvait des +traîtres. + +Mais il ne s'en plaignit pas. Il représentait le sentiment du devoir en +politique, il se considérait très heureux d'avoir conservé assez +d'influence pour faire respecter ses aspirations, ses convictions et ses +principes. + +La population a le droit de s'enorgueillir d'un Aristide Mary et de tous +ceux qui, comme lui, n'ont jamais reculé devant la vérité. Leurs vertus +nous ont honorés et leurs sacrifices nous ont élevés. Nous devons leur +en être reconnaissants. + +Mary a vécu assez longtemps pour suggérer la formation du Comité des +Citoyens, lequel était composé de dix-huit membres. Ce fut le dernier +acte de Mary dans la politique: nous y voyons la preuve qu'en dépit de +ses soixante-dix ans, le sentiment du devoir existait vivace encore chez +lui, et qu'il en respectait les dictées, comme il disait souvent, "coûte +que coûte". + + +=M. ARISTIDE MARY ET LE COMITE DES CITOYENS= + +C'est en 1890 que le Comité des Citoyens a été formé, alors qu'un retour +au fanatisme exagéré de l'esprit de caste vint alarmer considérablement +les Créoles de couleur. + +Il ne s'agissait plus de rencontres de rue: nous étions face à face avec +l'homme d'État résolu à développer et à établir un système par lequel +une portion de la population devait être soumise à la volonté de +l'autre. + +Il fallait résister à cet état de choses, même sans espoir de réussite. + +L'idée de Mary était de donner une forme digne à la résistance, qui +devait se manifester par une longue suite de procédures judiciaires. + +Le comité se composait comme suit: + +Arthur Estèves, _président_; +C. Antoine, _vice-président_; +Firmin Christophe, _secrétaire_; +G. G. Johnson, _sous-secrétaire_; +Paul Bonseigneur, _trésorier_. + +Laurent Auguste, +R. L. Desdunes, +Alcée Labat, +Pierre Chevalier, +N. E. Mansion, +A. B. Kennedy, +R. B. Baquié, +A. J. Guiranovich, +L. A. Martinet, +L. J. Joubert, +M. J. Piron, +Eugène Luscy, +E. A. Williams. + +L'organisation en fut faite à la Nouvelle-Orléans, le 5 septembre 1891. +Ce comité, dans une adresse publiée dans les colonnes du _Crusader_, se +fit connaître au public, expliqua son but et sa détermination, et +demanda au peuple des secours d'argent pour l'aider dans son entreprise +patriotique. + +Il se mit à l'oeuvre immédiatement, et en peu de temps il recueillit une +somme considérable. + +Il put alors procéder sans obstacle à sa double mission, engageant la +lutte légale et poursuivant le travail de propagande. + +Dès le début, il lui vint de fortes et précieuses adhésions de diverses +parties du pays. + +Parmi les hommes éminents qui répandirent à notre appel, nous citons +avec orgueil les Honorables Albion W. Tourgée et John M. Harlan, l'un, +un célèbre publiciste, l'autre, un des neuf juges de la Cour Suprême des +États-Unis. + +La population ne devrait jamais oublier ces nobles coeurs, +particulièrement M. Tourgée. + +Celui-ci a versé son sang sur le champ de bataille, du côté de +l'_Union_. Après la guerre, il a vécu parmi les opprimés, défendant leur +cause au péril de sa vie, comme dans son ouvrage intitulé: _The Fool's +Errand_. + +Pendant plus de trente ans, il n'a pas soutenu d'autres luttes que celle +qu'il entreprit pour l'éducation des masses malheureuses, leur +développement et leur avancement vers un meilleur destin, sous la +protection des Institutions américaines. + +C'est cet homme qui fut un des premiers à offrir ses services au Comité. +Ce dernier lui montra son appréciation en le retenant comme son +principal conseiller légal. MM. Walker et Martinet lui étaient adjoints. +On ne tarda pas à reconnaître la valeur de cette acquisition. + +Mais le côté légal n'était pas le seul à recevoir l'attention de M. +Tourgée. Comme défenseur du faible, il remplissait les colonnes de +l'_Inter-Ocean_ de ses articles à la logique inexorable sur les +conditions de notre vie quotidienne. + +Nous pouvons dire du juge Harlan qu'il s'est montré toujours ferme et +juste dans toutes les décisions de cette haute cour dont il a été un +des membres les plus capables pendant plus de 33 ans. Il a toujours voté +contre toute mesure tendant à l'abaissement du citoyen ou au mépris de +la Constitution. + +Le Comité des Citoyens avait pour mission de protester un général contre +l'adoption et la mise en vigueur des statuts qui établissaient des +distinctions injustes et humiliantes contre la race de couleur, en +Louisiane. Mais il s'est occupé particulièrement de l'Acte 111 de 1890. + +Cet Acte était le résultat d'une politique inaugurée en 1877. + +Il y était prévu que dans les convois, il y aurait des places séparées +pour les blancs et pour les personnes de couleur. Comme il renfermait +toutefois des clauses qui affectaient les chemins de fer faisant le +trafic entre les États, on n'éprouva aucune difficulté à en obtenir +l'annulation. + +Il faut dire qu'antérieurement au passage de cette loi, une délégation +de citoyens de couleur avait visité la capitale de l'État, pour +présenter aux membres de l'Assemblée Générale les objections de la +population. + +Ces démarches n'eurent aucun succès. + +Nous avions compté sur l'appui possible d'hommes généreux tels qu'il en +existait en 1879, et sur le prétendu patriotisme de quelques députés de +couleur. Mais tout ceci fit défaut. La loi telle que modifiée fut +adoptée, en dépit de la présence de ces représentants de couleur +auxquels on prêtait de l'influence à cause, disait-on, de leurs rapports +intimes avec la Compagnie de la Loterie de la Louisiane, alors +considérée toute-puissante. On a souvent dit, dans le public, que loin +de nous faire du bien, leurs relations avec cette Corporation ont +beaucoup contribué à indisposer les esprits contre les noirs en général. + +Certes, leur position était nécessairement embarrassante, et il est +douteux qu'ils fussent assez indépendants pour s'occuper sérieusement +des volontés ou des droits du peuple dans la circonstance dont il est +question. + +Dans tous les cas, la _Délégation_ de 1890 n'obtint aucune satisfaction +ni des uns ni des autres. + +On résolut donc de commencer la bataille légale, et on choisit M. Daniel +Desdunes pour tenter les premiers assauts contre l'Acte 111 de la +Législature de la Louisiane. + +Conformément aux plans du Comité, M. Desdunes fut arrêté par un des +membres de la police secrète, pour avoir pris passage dans un wagon +destiné par la loi aux personnes de la race blanche exclusivement. On +lui fit un procès, qui fut de courte durée, le tribunal ayant décidé que +la loi était inconstitutionnelle, vu son incompatibilité avec la +Constitution fédérale. Elle portait préjudice aux droits du commerce +entre États. M. Desdunes fut donc acquitté. + +La seconde loi prohibait le mélange des races dans les convois voyageant +d'un point à un autre, dans les limites de l'État. + +Pour attaquer ce second règlement, le Comité se fit représenter par M. +Homère Plessy. Celui-ci ayant été condamné par la Cour Criminelle de +l'État, le Comité interjeta appel en dernier ressort. Après avoir tenu +l'affaire en suspens pendant plusieurs mois, la Cour Suprême fédérale, +le juge Harlan, dissident, repoussa cet appel, et on dut alors se +soumettre à l'inévitable, c'est-à-dire qu'on paya l'amende imposée: +vingt-cinq dollars. + +Ainsi se termina le deuxième procès institué au nom du peuple contre la +validité des Actes No 111 et autres. Notre défaite était la consécration +de l'odieux principe de _ségrégation des races_. + +Nous aurions dû avoir dit que l'affaire Plessy avait été plaidée en +première instance devant le juge Ferguson. M. Lionel Adams était +l'avocat de la poursuite, et M. James Walker représentait le Comité. +L'avocat d'État avait procédé sur la théorie du "contact répugnant" et +soutenu la constitutionalité d'une loi basée sur une telle théorie. + +Il dit à la cour combien certains passagers étaient incommodé par des +émanations provenant d'une trop grande promiscuité avec certaines +personnes de couleur, et cet argument suffit pour établir la raison +d'être de la loi. + +M. James Walker parla longuement pour la défense. Il dit qu'il ne +concevait pas comment l'État pouvait condamner une partie de ses +citoyens pour apaiser les répugnances des autres; que Blackstone devrait +être placé au-dessus des dictionnaires quand il s'agit de la définition +des délits, et que ce maître de la jurisprudence n'a laissé aucun texte +sur lequel on pourrait se baser pour justifier les distinctions faites +entre les races de diverses couleurs. Mais il y avait parti pris, et le +magnifique plaidoyer de M. Walker ne put rien changer de ce qui était +déjà résolu. + +Il n'y avait plus dorénavant à attendre des gens au pouvoir que la +continuation de cette politique par laquelle le peuple devait être +divisé en couches supérieures et en couches inférieures, suivant la +couleur et l'origine. + +Le Comité ne tenta aucune contestation judiciaire à l'égard de la loi +qui défend le mariage entre les deux races. + +Il s'attaqua néanmoins au côté moral de la loi, et, en temps et lieu, il +fit présenter à l'Assemblée Générale de l'État un mémoire respectueux +mais plein de raison et d'à-propos. + +Malgré l'hostilité prédominante, il rencontra chez certains membres de +ce corps législatif de très honorables sympathies. + +Au nombre de ces amis de la justice, nous citerons les sénateurs Tissot +et Caffery, tous deux morts aujourd'hui. Leur travail, comme défenseurs +de la morale et de la liberté, ne sera jamais oublié. + +Il y en avait encore d'autres, mais ceux-là ne prirent pas de part +directe à la lutte comme les deux personnages que nous venons de nommer. + +Le sénateur Caffery était le président du Comité judiciaire ayant charge +du projet de loi; le juge Tissot, lui, porta la parole, longuement même, +en opposition à cette mesure arbitraire. + +L'archevêque Janssens s'occupa activement de la question dans une lettre +que l'éminent prélat eut la bienveillance d'adresser au sénateur +Caffery, il montrait la nouvelle loi comme une violation de la liberté +de conscience. + +Toutes ces mesures avaient été prises à la sollicitation du Comité des +Citoyens. L'agitation entretenue par ce dernier et par le _Crusader_ +produisit ses fruits: le premier projet de loi contre le sacrement du +mariage et la liberté individuelle ne fut pas même mis en délibération. + +Toutefois, cette odieuse mesure inspirée par le préjugé devait +reparaître bientôt. + +En 1894, la question était reprise et, en 1896, la loi, adoptée enfin, +était en pleine vigueur: c'était la loi Gauthreaux. Disons que M. +Gauthreaux, jusqu'à ce moment-là, n'avait pas craint de se tenir du côté +de la justice. En 1894, il n'y eut ni intervention ni intercession. La +population resta abandonnée à ses misères, à tel point qu'elle pouvait +regarder la charité chrétienne comme un nouveau paradoxe. + +Le Comité avait perdu ses défenseurs: l'archevêque restait inactif, le +sénateur Tissot était mort, et le sénateur d'État Caffery était passé au +Sénat des États-Unis. La coopération de ces trois hommes formait la clef +de voûte de nos espérances; lorsqu'ils nous firent défaut, nous sommes +restés sans soutien et sans consolation. Les appuis auxiliaires, une +fois libres, émancipés des influences principales, changèrent +naturellement leur attitude. + +Les plus timides de ces inconstants ont cédé par crainte des menaces, +les autres ont obéi à d'autres motifs, mais tous indistinctement sont +retournés à leurs anciennes alliances. + +Malgré ces contretemps, le Comité ne s'est pas laissé vaincre par le +découragement. + +Il avait encore à son service le _Crusader_, journal quotidien fondé par +l'Hon. L. A. Martinet. Ce journal était une puissance. Il se publiait +sous les auspices d'un Bureau de Direction, mais sous la rédaction et le +contrôle immédiat de M. Louis A. Martinet. Celui-ci avait apporté à son +oeuvre beaucoup de conscience, d'énergie et de talent, et il s'était +fait respecter par son courage et sa fidélité aux principes +républicains. + +Intransigeant dans ses idées, invincible dans sa persévérance, précis et +varié dans son style, il reflétait dans les colonnes de son journal les +aspirations du peuple dans toute leur force et dans toute leur pureté. + +Mais cet organe, tout utile et tout indépendant qu'il se montrât dans +l'expression de ses vues et dans l'accomplissement de ses mandats, tout +influent qu'il semblât être dans la communauté, dut comme ses +prédécesseurs succomber, faute d'encouragement et de secours. + +Nous ne pouvons attribuer cette chute qu'au découragement des uns et à +la pénurie des autres. + +Les gens qui ont des moyens et qui auraient pu soutenir le journal se +sont sans doute effrayés des difficultés croissantes de la situation. + +Voyant que les amis de la justice étaient ou morts ou indifférents, ils +ont cru que la continuation de la croisade serait non seulement +infructueuse, mais décidément dangereuse. + +Voyant encore que les oppresseurs n'imposaient pas de bornes à leur +tyrannie, qu'ils mettaient tout leur génie à multiplier les lois +dégradantes contre la population de couleur, nos gens crurent qu'il +était mieux de souffrir en silence que d'attirer l'attention sur leur +infortune et sur leur impuissance. + +Nous ne partageons pas ces raisonnements. Nous croyons qu'il est plus +noble et plus digne de lutter quand même, que de se montrer passif et +résigné. La soumission absolue augmente la puissance de l'oppresseur et +fait douter du sentiment de l'opprimé. + +M. Arthur Estèves, le président du Comité, était un patriote sur, actif +et dévoué. Il a rempli son devoir jusqu'à la fin. + +C'était un homme sur lequel le peuple pouvait compter pour toute espèce +d'entreprises. Comme M. Bonseigneur, il était tout entier à la cause: +aussi a-t-il rendu de grands services, pour lesquels la population doit +lui garder une vive reconnaissance. + +M. Estèves, avant de se joindre au Comité des Citoyens, s'était déjà +acquis une certaine réputation comme président des directeurs de l'École +des Orphelins Indigents. + +C'était l'homme que la population avait choisi, en 1884, pour relever +cette institution de ses ruines. Par sa probité, son activité et sa +libéralité, il a non seulement remis l'École sur pied, mais il a +matériellement contribué à en augmenter les ressources. + +Un homme qui avait obtenu de si bons résultats se recommandait +facilement à la confiance. À la première réunion du comité, il fut élu à +l'unanimité à la première place, qu'il occupa avec honneur jusqu'à la +fin. + +La population peut se féliciter d'avoir eu comme défenseurs de sa cause +des hommes tels que Bonseigneur, Martinet et Estèves. + +Pas le moindre soupçon n'est venu ternir la pureté de leurs actions, +pendant les quatre années qu'ils ont conduit les luttes du Comité. + +Estèves était Louisianais de famille, mais Haïtien de naissance. Il est +mort à la Nouvelle-Orléans en 1906, à l'âge de 71 ans. À l'époque de sa +mort, il travaillait à son métier de voilier. + + +=À QUI NOTRE DERNIER MERCI!= + +Quant à M. Bonseigneur, on peut avec raison l'appeler _l'homme de 1890_. +Après la formation du Comité des Citoyens, il était nécessaire d'avoir +une caution. + +Le Comité allait traiter avec la justice, par conséquent, il lui fallait +être préparé à remplir les formalités imposées. + +Dès le moment que M. Bonseigneur avait dit aux membres du Comité: "Je +suis avec vous", il se mit tout entier à leur disposition. Il assistait +aux réunions et entretenait l'animation patriotique parmi les membres; +il se rendait en personne partout où sa présence, sa caution ou ses +conseils étaient requis pour le bien de la cause commune. Enfin, il +était, comme on dit, la cheville ouvrière des entreprises du Comité, +l'agent indispensable à la marche et au développement de ses desseins et +de ses opérations. + +Grâce à lui, aucune des démarches du Comité n'a échoué, aucun de ses +plans n'a langui. + +Les tribunaux, il est vrai, ont repoussé nos prétentions, mais grâce aux +bons et loyaux offices de M. Bonseigneur, notre peuple a eu la +satisfaction de pousser au pied du mur le gouvernement américain +agissant par le ministère de l'une de ses branches constitutives. + +Digne fils d'un vétéran de 1814-15, ce vaillant citoyen a résisté +jusqu'au bout de ses moyens à cette usurpation inouïe inspirée par la +haine et le préjugé. Les générations futures se le rappelleront. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Nos Hommes et Notre Histoire, by +Rodolphe Lucien Desdunes + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOS HOMMES ET NOTRE HISTOIRE *** + +***** This file should be named 20554-8.txt or 20554-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/0/5/5/20554/ + +Produced by Marilynda Fraser-Cunliffe, Chuck Greif, African +American Biographical Database and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Desdunes. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + p.n {text-indent: 0%;} + p.r {text-align: right;} + p.d {text-align: center; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + } + sup {font-size: 55%;} + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + background:#fdfdfd; + color:black; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + img {border: none;} + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 92%; + font-size: 75%; + text-align: right; + color: gray; + background-color: #ffffff; + } /* page numbers */ + .blockquot{margin-left: 5%; margin-right: 10%;} + .c {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps;} + .figcenter {margin: auto; text-align: center;} + + .figleft {float: left; clear: left; margin-left: 0; margin-bottom: 1em; margin-top: + 1em; margin-right: 1em; padding: 0; text-align: center;} + + .figright {float: right; clear: right; margin-left: 1em; margin-bottom: 1em; + margin-top: 1em; margin-right: 0; padding: 0; text-align: center;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .5em; text-decoration: none;} + .poem {margin-left: 20%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i1 {display: block; margin-left: 1em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i17 {display: block; margin-left: 17em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i6 {display: block; margin-left: 6em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i8 {display: block; margin-left: 8em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i9 {display: block; margin-left: 9em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Nos Hommes et Notre Histoire, by Rodolphe Lucien Desdunes + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Nos Hommes et Notre Histoire + Notices biographiques accompagnées de reflexions et de + souvenirs personnels + +Author: Rodolphe Lucien Desdunes + +Release Date: February 10, 2007 [EBook #20554] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOS HOMMES ET NOTRE HISTOIRE *** + + + + +Produced by Marilynda Fraser-Cunliffe, Chuck Greif, African +American Biographical Database and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net + + + + + + +</pre> + + +<h1>NOS HOMMES</h1> +<h3>ET</h3> +<h1>NOTRE HISTOIRE</h1> + +<p class="c"><b>Notices biographiques accompagnées de reflexions et de souvenirs +personnels.</b></p> + +<p class="c n">———</p> + +<p class="c">Hommage à la population créole, en souvenir des grands hommes qu'elle a +produits et des bonnes choses qu'elle a accomplies.</p> + +<h3><b>PAR</b></h3> +<h2>R.-L. DESDUNES</h2> + +<p class="r">"De quelques superbes distinctions que se flattent<br />les hommes, ils +sont tous de la même origine".<br /><br /> +<span class="smcap">Bossuet.</span></p> + +<p class="c n"><img src="images/001.png" alt="image" /></p> + +<p><br /> <br /></p> + +<p class="c"> +MONTREAL<br /> +ARBOUR & DUPONT, <span class="smcap">IMPRIMEURS-ÉDITEURS</span><br /> +419 et 421, rue Saint-Paul<br /> +<br /> +1911<br /> +</p> +<p class="c n">———</p> +<h2><a name="Table_des_Matieres" id="Table_des_Matieres"></a><b>Table des Matières</b></h2> + +<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="0"> +<tr><td align="center"> +<a href="#AVANT-PROPOS"><b>AVANT-PROPOS</b></a><br /><br /> +Avant-propos.<br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_I"><b>CHAPITRE I</b></a><br /><br /> +Les Créoles de couleur libres et la Campagne de 1814-15.—Hippolyte Castra.<br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_II"><b>CHAPITRE II</b></a><br /><br /> +Les "Cenelles".—M. Armand Lanusse et son temps.<br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_III"><b>CHAPITRE III</b></a><br /><br /> +Une dédicace.—Les collaborateurs des "Cenelles".—Notices biographiques.<br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_IV"><b>CHAPITRE IV</b></a><br /><br /> +Les Collaborateurs des "Cenelles" (suite).—Notices biographiques.<br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_V"><b>CHAPITRE V</b></a><br /><br /> +Beaumont et la chanson créole.—L'affaire Toucoutou.—Poètes et journalistes.<br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_VI"><b>CHAPITRE VI</b></a><br /><br /> +Le Créole dans les arts et les professions libérales—Une page de notre histoire politique.—Maître d'armes populaire.—Figure du passé.<br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_VII"><b>CHAPITRE VII</b></a><br /><br /> +La musique chez les Créoles.—Rivalités d'artistes.—Jusqu'où va le préjugé.<br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIII"><b>CHAPITRE VIII</b></a><br /><br /> +Nos philanthropes du passé.—Comment le Créole de couleur sait donner.<br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_IX"><b>CHAPITRE IX</b></a><br /><br /> +Les femmes créoles.—Dans les sanctuaires catholiques.—La générosité de M<sup>me</sup> Bernard Couvent.<br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_X"><b>CHAPITRE X</b></a><br /><br /> +L'émigration de 1858.—La politique de l'empereur Faustin I<sup>er</sup>, d'Haïti.—Deux grandes figures: Emile Desdunes, le capitaine Octave Rey.<br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_XI"><b>CHAPITRE XI</b></a><br /><br /> +La génération de 1860.—Le héros André Cailloux.—Le président Johnson et la question des races.—Nos luttes politiques: patriotes et aventuriers.<br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_XII"><b>CHAPITRE XII</b></a><br /><br /> +La politique et le sentiment du devoir.—M. Aristide Mary et le Comité des Citoyens.—Dans nos derniers retranchements.—Défections et défaites.—À qui notre dernier merci.<br /><br /> +</td></tr> +</table> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS"></a>AVANT-PROPOS</h2> + + +<p>J'aime le Créole de couleur. Je l'aime surtout quand il parle ma langue. +Il est alors un peu mon cousin.</p> + +<p>Qu'importe la teinte de la peau? Son père était venu ici de Marseilles +peut-être ou de Bordeaux, mes ancêtres à moi étaient partis du Hâvre: +Provence, Guyenne ou Normandie, n'est-ce pas toujours la France?... Non, +je ne veux pas, comme le terre à terre Anglo-saxon ou le protestant +étroit, prétendre que mon sang latin se soit corrompu en se mêlant dans +ses veines au sang de l'Africain. Français, je retrouve chez lui ma +mentalité et sens vibrer tous mes sentiments à l'unisson des siens; +catholique, je m'incline devant le Noir œuvre du Créateur, et confesse +que ma part des mérites de la Passion du Christ n'est pas plus large que +la sienne.</p> + +<p>J'ajouterai: quand les soldats de Lee rendaient leurs armes à +Appomattox, je n'étais pas né. Ce qui veut dire que je n'ai nullement à +venger sur le noir ou le Créole de couleur des humiliations et des +défaites subies il y a cinquante ans aux mains de Grant ou de +Sherman....</p> + +<p>Je l'aime, mon <i>cousin</i>, parce qu'il sait aimer; je l'aime parce qu'il +sait pleurer. L'ilote vulgaire, lui, ne connaît pas les larmes: lorsque +se fait plus lourd le joug de l'oppresseur, il plie plus bas l'échine, +voilà tout. Il n'en est pas ainsi du Créole de couleur. J'ai vu des +mères essuyer une larme furtive, pendant qu'elles me parlaient du sort +que font à leurs enfants les lois de ségrégation; j'ai vu des hommes +virils crisper les poings et pleurer aussi, mais de colère, au sentiment +de leur complète impuissance. Oh! alors plus que jamais j'ai senti que +de fait il existe chez eux une <i>moitié de moi-même</i>!</p> + +<p>Aussi lorsque, il y a quelques semaines, l'auteur de <i>Nos Hommes et +Notre Histoire</i> me parla de manuscrits dormant au fond de ses tiroirs, +réclamai-je instamment la faveur de les lire et de les livrer à la +publicité. Et je ne regrette certes pas d'avoir même insisté jusqu'à +l'importunité, puisque j'ai réussi à faire prendre au présent ouvrage la +route de l'imprimerie.</p> + +<p>Qu'on lise et qu'on fasse lire <i>Nos Hommes et Notre Histoire</i>. C'est le +récit (tout simple, sans la moindre prétention) des bonnes actions +accomplies par des gens qui nous touchent de près. C'est aussi le récit +de leurs souffrances.</p> + +<p>Il est vrai que, pour être nés aux États-Unis, les personnages dont il +est fait mention n'ont pas (Barnums ou docteurs Cook) rempli le monde du +bruit de leurs exploits, mais on conviendra que tous avaient beaucoup de +cœur et beaucoup d'esprit.</p> + +<p>C'est en cela surtout qu'ils étaient Français.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>M. R.-L. Desdunes n'a pas eu l'avantage de voir, dans sa jeunesse, les +portes des collèges et des Universités de la Louisiane s'ouvrir devant +lui. Comme les autres Créoles de couleur anxieux de se familiariser avec +les beautés de la langue de Racine, il dut s'instituer son propre +précepteur. Il a montré là du courage; il en montre plus encore +aujourd'hui qu'il consent à braver la critique—la malveillance +peut-être—au point de prendre devant le public la responsabilité d'un +travail littéraire aussi considérable.</p> + +<p>Les difficultés qu'il a eu à vaincre se sont encore trouvées accentuées +du fait qu'il souffre de cécité presque complète: ce qui ajoute à la +beauté et au mérite de son effort.</p> + +<p>Rien ne l'a arrêté. Il tenait à nous faire connaître les Créoles, ses +frères, convaincu que c'était nous les faire estimer.</p> + +<p class="r">L. M.</p> +<p>Nouvelle-Orléans, 1<sup>er</sup> novembre 1911.<br /> +</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="NOS_HOMMES_ET_NOTRE_HISTOIRE" id="NOS_HOMMES_ET_NOTRE_HISTOIRE"></a>NOS HOMMES ET NOTRE HISTOIRE</h2> + +<p class="c"><b>Notices biographiques accompagnées de réflexions et de souvenirs +personnels</b></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE I</h2> + +<p class="c"><b>Les Créoles de couleur libres et la Campagne de 1814-15.—Hippolyte +Castra.</b></p> + +<p class="r">"Une injustice faite à un seul est une menace faite à tous." +<br />(<span class="smcap">Montesquieu.</span>)</p> + + +<p>On ne peut faire mention de la campagne mémorable de 1814-15, sans se +rappeler que les hommes de couleur libres y ont combattu côte à côte +avec les autres soldats du général Jackson.</p> + +<p>Il y avait à cette époque trois classes d'hommes de couleur en +Louisiane: les enfants du sol, ceux qui étaient originaires de la +Martinique et ceux qui venaient de Saint-Domingue. Étant tous Créoles, +ils vivaient toutefois en bons termes et s'unissaient en toute +circonstance comme s'ils eussent été du même endroit et de la même +famille: comme le font d'ailleurs toujours les gens nouvellement arrivés +dans un pays.</p> + +<p>Il y avait entre eux communauté d'origine, de langue et de mœurs, mais +par-dessus tout, ayant à subir le même sort, ils se rencontraient +toujours dans la voie du malheur, et leurs confidences devaient être +semblables en tous points.</p> + +<p>À l'approche des Anglais, le général Jackson fit appel à tous les +habitants indistinctement, mais en même temps, il ne manqua pas de +s'adresser particulièrement à l'orgueil patriotique des hommes de +couleur, qu'il invita à prendre les armes.</p> + +<p>Les termes flatteurs dans lesquels cet appel était formulé ne laissaient +aucun doute sur les opinions du général en chef. Il était convaincu que +les hommes de couleur avaient le droit de défendre le sol attaqué, et +que le gouvernement américain commettait une grave erreur en refusant de +les recevoir sous les drapeaux.</p> + +<p>La déclaration encourageante de l'illustre soldat, acceptée de bonne +foi, provoqua chez tous un vif enthousiasme, car personne ne doutait +qu'elle n'eût été faite avec franchise et sincérité. Les patriotes de +couleur répondirent donc en grand nombre à cet appel. Leurs états de +services dans la campagne de Chalmette furent d'une valeur incontestable +au point de vue de l'intérêt et de l'honneur de la nation. Après la +bataille, le général Jackson les félicita, faisant observer que leur +conduite avait dépassé ses espérances. Mais là s'est arrêtée toute la +récompense.</p> + +<p>Ces hommes dont la fidélité et les services avaient été reconnus si +solennellement ont cependant continué de vivre dans toutes les +conditions désavantageuses que leur imposait le pays, tout comme s'ils +n'avaient rien accompli pour ce dernier. Ils durent se contenter des +propos mielleux qu'on leur avait prodigués avant l'action et des éloges +pompeux mais vides qu'ils reçurent après la victoire. Plus tard, ces +louanges se changèrent même en lâches insinuations, en malicieuses +calomnies. Il était donc juste que ces héros méconnus se plaignissent de +tant d'ingratitude.</p> + +<p>Il est vrai que par une action tardive, le gouvernement leur fit +concession du titre de vétérans et leur accorda une légère pension; mais +leur état civil resta le même: une modification du Code Noir, qui leur +donnait le droit de vivre, de jouir, de posséder, de succéder.</p> + +<p>À cause de son état de dépendance même le Créole de couleur ne pouvait +commander le respect; il devenait un objet de haine, de mépris ou +d'injustice selon les caprices du moment. Tous ses droite étaient +précaires, ils étaient modifiables ou révocables selon le bon plaisir de +la classe gouvernante. Hippolyte Castra était du nombre de ces citoyens +méconnus, de ces héros repoussés, il partageait avec eux l'amertume des +déceptions éprouvées.</p> + +<p>La population avait besoin d'un chantre; elle l'a trouvé tout justement +dans cet homme qu'on pourrait comparer à Roget et Dubois.</p> + +<p>Castra a eu le beau talent de chanter le courage, la vaillance et la +fidélité de cette superbe phalange créole. Il n'a pas oublié de réclamer +pour elle la place d'honneur qu'elle méritait d'occuper au banquet du +triomphe, mais qui lui fut refusée par l'injustice et les préjugés. Nous +devons à Castra toute notre reconnaissance, et la meilleure manière de +nous acquitter de notre dette envers lui, c'est de conserver +précieusement sa composition si patriotique. En voici le texte dans son +entier, tel qu'il existe dans les cahiers de nos familles:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">LA CAMPAGNE DE 1814-15<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Je me souviens qu'un jour, dans mon enfance,<br /></span> +<span class="i0">Un beau matin, ma mère, en soupirant,<br /></span> +<span class="i0">Me dit: "Enfant, emblème d'innocence,<br /></span> +<span class="i0">Tu ne sais pas l'avenir qui t'attend.<br /></span> +<span class="i0">Sous ce beau ciel tu crois voir ta patrie:<br /></span> +<span class="i0">De ton erreur, reviens, mon tendre fils,<br /></span> +<span class="i0">Et crois surtout en ta mère chérie...<br /></span> +<span class="i0">Ici, tu n'es qu'un objet de mépris."<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Dix ans après, sur nos vastes frontières,<br /></span> +<span class="i0">On entendit le canon des Anglais,<br /></span> +<span class="i0">Et puis ces mots: "Courons vaincre, mes frères,<br /></span> +<span class="i0">Nous sommes tous nés du sang Louisianais".<br /></span> +<span class="i0">À ces doux mots, en embrassant ma mère,<br /></span> +<span class="i0">Je vous suivis en répétant vos cris,<br /></span> +<span class="i0">Ne pensant pas, dans ma course guerrière,<br /></span> +<span class="i0">Que je n'étais qu'un objet de mépris.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">En arrivant sur le champ de bataille,<br /></span> +<span class="i0">Je combattis comme un brave guerrier:<br /></span> +<span class="i0">Ni les boulets non plus que la mitraille,<br /></span> +<span class="i0">Jamais, jamais, ne purent m'effrayer.<br /></span> +<span class="i0">Je me battais avec cette vaillance<br /></span> +<span class="i0">Dans l'espoir seul de servir mon pays,<br /></span> +<span class="i0">Ne pensant pas que pour ma récompense,<br /></span> +<span class="i0">Je ne serais qu'un objet de mépris.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Après avoir remporté la victoire,<br /></span> +<span class="i0">Dans ce terrible et glorieux combat,<br /></span> +<span class="i0">Vous m'avez tous, dans vos coupes, fait boire.<br /></span> +<span class="i0">En m'appelant un valeureux soldat.<br /></span> +<span class="i0">Moi, sans regret, avec un cœur sincère,<br /></span> +<span class="i0">Hélas! j'ai bu, vous croyant mes amis,<br /></span> +<span class="i0">Ne pensant pas, dans ma joie éphémère,<br /></span> +<span class="i0">Que je n'étais qu'un objet de mépris.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Mais, aujourd'hui tristement je soupire,<br /></span> +<span class="i0">Car j'aperçois en vous un changement;<br /></span> +<span class="i0">Je ne vois plus ce gracieux sourire<br /></span> +<span class="i0">Qui se montrait, autrefois, si souvent,<br /></span> +<span class="i0">Avec éclat sur vos mielleuses bouches.<br /></span> +<span class="i0">Devenez-vous pour moi des ennemis?...<br /></span> +<span class="i0">Ah! je le vois dans vos regards farouches<br /></span> +<span class="i0">Je ne suis plus qu'un objet de mépris.<br /></span> +</div></div> + +<p>Quelques Créoles de bonne foi voudraient attribuer ces vers à la plume +de Nicol Riquet, un de nos poètes des <i>Cenelles</i>, mais nous n'avons +aucune raison de croire que semblable source ait pu produire une +composition aussi gravement conçue.</p> + +<p>M. Riquet nous a laissé le <i>Rondeau Redoublé</i>, un morceau farci de +puérilités. D'après toute apparence, ce poète avait le style enjoué, +plus enclin à faire rire qu'à faire penser. Il était lui-même un de ces +"satisfaits" dont le caractère était de s'éloigner des soucis, pour être +mieux préparé à jouir des plaisirs de la vie matérielle. Il est donc +invraisemblable de lui attribuer la pièce que nous venons de citer.</p> + + +<p class="d"><b>HIPPOLYTE CASTRA</b></p> + +<p>D'ailleurs, les hommes qui ont connu Hippolyte Castra et qui ont pris +connaissance de son œuvre affirment que c'est ce grand Louisianais qui +nous a fait don de cette composition noble et sérieuse. Il est vraiment +regrettable que cette dernière n'ait pas trouvé sa place dans le cadre +des <i>Cenelles</i>. Cette production valait la peine d'être conservée comme +l'expression vraie, digne et tendre d'un peuple désappointé d'une façon +aussi cruelle qu'inattendue.</p> + +<p>Il n'y a rien de plus naturel que le début par lequel l'auteur rappelle +la prophétie de sa mère: "Sous ce beau ciel tu crois voir ta patrie". +Nos cœurs sentent bien l'à-propos de ces paroles touchantes.</p> + +<p>Et puis, parlant des souvenirs de son enfance, avec quelle sublime +naïveté il rapporte ces mots qu'il avait entendus: "Courons vaincre, mes +frères!" Oh! n'est-ce pas ce que nous avons entendu en 1861, en 1865, en +1898, et ce que nous entendons encore dans les moments difficiles? Nous +sommes tous frères quand le danger nous menace, mais nous devenons des +ennemis au retour de la sécurité.</p> + +<p>Écoutez Castra dans le troisième couplet:</p> + +<p class="d">"Je combattis comme un brave guerrier".</p> + +<p>On le dit dans toutes les histoires, et malgré le fait constaté, il n'y +a pas de récompense pour les services ni pour le courage du héros de +couleur. Mais ce n'était pas tout. Le combat était terrible, et il a +"remporté la victoire".</p> + +<p>Castra a eu le talent d'établir ses titres en faisant connaître ses +succès. Mais la reconnaissance du pays s'est bornée à lui dire qu'il +était un "valeureux soldat" et à le faire boire dans les coupes de la +victoire.</p> + +<p>Tout-à-coup, tristement il soupire, parce qu'il s'aperçoit d'un +"changement". Il ne rencontre que des "regards farouches" et se voit +devenu un "objet de mépris": c'est la récompense de ses triomphes et de +ses sacrifices.</p> + +<p>Il n'y a pas à douter de la valeur de cette pièce.</p> + +<p>Castra a chanté l'infortune de ses compatriotes, et ses strophes +pathétiques seront toujours pour nous un sujet palpitant à cause des +grandes circonstances qui les ont dictées, à cause surtout des profondes +amertumes qui les ont inspirées. Le sort d'Ogé et de l'Ouverture attire +plus l'attention que la couleur de leur front ou que la nature de leurs +périlleuses entreprises. Il en est de même de Pétion, fondateur de la +République d'Haïti: on oubliera chez ce dernier le jeune homme qui a +étonné le monde par sa sagesse, son génie et ses actions, pour se +rappeler celui qui ne fit verser des larmes qu'à sa mort, lorsqu'il +succomba au chagrin en se voyant incapable de réaliser ses espérances à +l'égard de son peuple tout fraîchement sorti de la révolution.</p> + +<p>Le martyre d'Abraham Lincoln l'a rendu la seconde idole du peuple +américain. Bien qu'il ait sauvé la nation des périls de la désunion, +bien qu'il ait aboli l'esclavage en donnant la liberté à quatre millions +de noirs, tous ces bienfaits réunis n'ont pu entourer son nom d'autant +de vénération que ne l'a fait le coup de pistolet de l'acteur Wilkes +Booth. La raison guide l'homme, la raison veut qu'il s'attendrisse à la +vue ou au souvenir de l'infortune:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">La sensibilité dans l'âme se retrouve<br /></span> +<span class="i0">Et la fait compatir au malheur qu'on éprouve.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h2> + +<p class="c"><b>Les "Cenelles".—M. Armand Lanusse et son temps.</b></p> + + +<p class="d"><b>LES "CENELLES"</b></p> + +<p>Le volume intitulé <i>Les Cenelles</i> est un petit livre de deux-cent-neuf +pages, contenant les poésies écrites par dix-sept Créoles de la +Louisiane. Il a été publié par ces derniers en 1843. Il se trouve aussi +dans ce livre des citations de quelques hommes bien connus comme +littérateurs et généralement estimés par les services signalés qu'ils +ont rendus à la cause du progrès, de la justice et de l'humanité: Victor +Hugo, Lamennais, Lemoine, Lamartine, Mercier, tous des Français dont le +génie et les vues libérales ont contribué puissamment à la gloire et au +relèvement des lettres et de la société.</p> + +<p>Ce petit volume, très rare aujourd'hui, fait partie de la littérature +franco-louisianaise.</p> + +<p>Nous donnerons au public les noms de ceux qui ont collaboré à ce recueil +et le titre de leurs pièces diverses. De plus, nous citerons +<i>in-extenso</i> une production de chacun des poètes, avec l'intention, non +seulement de faire honneur à leur talent, mais encore de livrer leurs +vers à l'appréciation de leurs descendants.</p> + +<p>Il ne faut pas oublier que <i>Les Cenelles</i> ont été écrites et publiées à +l'époque de l'esclavage, que ceux qui y ont collaboré ne jouissaient pas +des mêmes avantages que d'autres hommes, par suite des lois de +restriction et des préjugés sociaux.</p> + +<p>Considéré à un point de vue philosophique, l'ouvrage des <i>Cenelles</i> +représente le triomphe de l'esprit humain sur les forces de +l'obscurantisme. Car, il ne manquait pas de gens, en Louisiane, pour +s'opposer à l'instruction et au développement de l'intelligence parmi +les masses de couleur.</p> + +<p>En face de ces circonstances et des motifs qui ont inspiré nos pères, +cette œuvre littéraire nous vient en ce moment comme un héritage sacré. +Ce nous est un devoir de la plus haute portée que de le conserver et de +perpétuer la mémoire de ceux qui nous l'ont légué. C'est là la pensée +qui nous guide dans notre entreprise. Nous voulons sauver de l'oubli les +noms de ces dix-sept Créoles qui, au prix des plus grands sacrifices, se +sont donné la peine d'écrire un livre pour notre gloire, alors qu'ils +étaient soumis à toutes sortes de privations civiles, politiques et +sociales, sans même avoir la liberté de se plaindre.</p> + +<p>Nous pouvons ajouter que ceux qui ont collaboré aux <i>Cenelles</i> sont les +principaux hommes de lettres sortis de la population créole. En aucun +autre temps, cette dernière n'a produit un aussi grand nombre d'esprits +cultivés, et jamais il n'a existé une entente si parfaite que celle qui +les unissait dans leurs inclinations et leurs travaux. Ils n'étaient +point jaloux les uns des autres, et ils ont su s'accorder sur le +meilleur moyen à employer pour mettre au jour le fruit de leurs études +et de leurs veilles.</p> + +<p>Ces penseurs ont été heureux dans le titre qu'ils ont donné à leur +ouvrage. La cenelle est le fruit de l'aubépine: son peu de volume dit la +modestie de nos écrivains; et l'aubépine, "arbrisseau épineux aux fleurs +blanches et colorantes" exprime, nous croyons, la difficulté de +l'entreprise pour ceux qui devaient travailler dans un milieu décidément +peu propice à leurs tendances poétiques. Confiants dans la pureté de +leurs intentions, désirant surtout donner <i>une bonne couleur</i> au mauvais +aspect de leur destinée, ils ne pouvaient certes choisir un titre plus +approprié: <i>Les Cenelles</i>.</p> + +<p>Nous ignorons à qui revient l'honneur d'avoir trouvé ce nom. Nous savons +toutefois que c'est à l'instigation de Lanusse que le volume fut publié, +mais ce n'est pas là une raison suffisante pour lui attribuer aussi le +choix du titre. Cet épigraphe, précédant les vers de A. Mercier, est +peut-être, sur ce point, significatif:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Et de ces fruits qu'un Dieu prodigua dans nos bois,<br /></span> +<span class="i0">Heureux, si j'en ai su faire un aimable choix.<br /></span> +</div></div> + +<p>Finalement, si l'esprit du livre doit être déterminé par l'arrangement +des matières, le commencement et la fin, pris ensemble, en représentent +une morale significative, presqu'une allégorie.</p> + +<p>Nous observons que le premier morceau des <span class="smcap">Cenelles</span> se nomme <i>Chant +d'Amour</i>, et le dernier, <i>Désenchantement</i>. Les deux pièces sont du même +auteur, mais cette circonstance ne détruit pas la conclusion à tirer de +leur contraste significatif.</p> + +<p>Ainsi, dans un passage de la première improvisation, le poète, plein +d'espoir dans son idéal, s'exprime comme suit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Car l'amour, l'amour seul d'une vierge adorée,<br /></span> +<span class="i0">Peut consoler le cœur des maux qu'il a soufferts;<br /></span> +<span class="i0">C'est la fraîche Oasis, c'est la manne sacrée,<br /></span> +<span class="i0">C'est la source d'eau pure au milieu des déserts.<br /></span> +</div></div> + +<p>Mais plus tard, quand "le rêve", comme l'a dit Lamartine, "tombe devant +la vérité", le poète cède à la réalité et ne croit plus au bonheur. +Alors, dans son désenchantement, il s'écrie:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">"Je compte à peine un lustre après mes vingt années,<br /></span> +<span class="i0">Déjà, de mon printemps, les fleurs se sont fanées;<br /></span> +<span class="i0">Déjà, le scepticisme a desséché mon cœur,<br /></span> +<span class="i0">Déjà, je ne crois plus ici-bas au bonheur."<br /></span> +</div></div> + +<p>Que le lecteur médite un moment sur la différence qui existe entre les +premières et les dernières impressions de l'auteur. Si notre jugement +n'a pas été trompé par des circonstances plus vraisemblables que vraies, +la morale des <i>Cenelles</i> est sensiblement évidente. Ces hommes de mérite +ont voulu faire sentir que les doux plaisirs d'une satisfaction +quelconque ne pouvaient être durables dans un lieu où la liberté des uns +n'était pas égale à celle des autres, où l'individu provenant d'une +certaine naissance ne passait que par des joies éphémères, pour retomber +ensuite dans la tristesse au souvenir de son sort.</p> + +<p>[Illustration: M. DANIEL DESDUNES. Un des deux patriotes qui ont mis leur liberté en jeu dans les luttes +entreprises contre les lois dites de "Jim Crow."]<br />(Note du transcripteur: Malheureusement, les illustrations à notre disposition sont de qualité insuffisante; +pour cette raison elles ne sont utilisées.)</p> + + +<p class="d"><b>ARMAND LANUSSE</b></p> + +<p class="r">Justes, ne craignez point le vain<br />pouvoir des hommes.</p> + +<p class="r"> +J.-B. Rousseau.<br /><br /></p> + +<p>M. Armand Lanusse est né à la Nouvelle-Orléans en 1812, et il est mort +dans la même ville en 1867, à l'âge de cinquante-cinq ans. Son nom +indique assez qu'il était de descendance française. Ce fameux +Louisianais a reçu son éducation dans sa ville natale; il n'a jamais vu +la France qu'à "travers le prisme" de l'imagination, ce qui n'empêche +qu'il fût un homme instruit. Il l'a prouvé par ses diverses productions +en prose et en vers. Il a aussi prononcé nombre de discours très +appréciés. Ses poèmes surtout, qui sont d'un goût charmant, ont arrêté +l'attention de ses compatriotes. Doué d'un tempérament studieux, il +aimait les classiques et il s'en remplissait l'esprit. On s'en aperçoit +en lisant ses poésies.</p> + +<p>Il affectionnait beaucoup l'étude des difficultés que présente la langue +française et ses auteurs favoris sur ces sujets étaient: Noël et +Chapsal, Poitevin, Lefranc, Bescherelle.</p> + +<p>Il a été poète, précepteur, politique. Patriote par excellence, il s'est +occupé sérieusement de toutes les questions concernant le bien-être de +la population créole. Son zèle et son dévouement à cet égard sont au +nombre des choses les mieux connues de notre histoire. Mais afin +d'avoir une idée exacte d'Armand Lanusse, il importe de suivre les +mouvements de sa vie intéressante et bien remplie.</p> + +<p>Avant de passer à l'analyse détaillée de notre sujet, nous voulons dire +un mot des amabilités du professeur Lanusse vis-à-vis de ses élèves de +l'Institution des Orphelins. Ce maître consciencieux et plein de +sollicitude ne perdait aucune occasion qui pût être tournée au profit de +ses élèves. Chaque année il faisait subir à ces derniers un examen. Les +parents, invités, pouvaient juger eux-mêmes des progrès de leurs +enfants. C'était une véritable fête qui durait plusieurs jours. Les +écoliers passaient des exercices d'étude à des récitations diverses. +Ceux qui se distinguaient par le savoir, la mémoire, ou par le +développement d'un talent quelconque, recevaient publiquement les +compliments du précepteur satisfait. Quelquefois, dans les occasions +extraordinaires, M. Lanusse manifestait sa satisfaction en décernant un +prix à l'enfant qui s'était surtout fait applaudir. Nous avons vivace à +la mémoire le cas de Victoria Lecène, que M. Lanusse couronna. En effet, +cette jeune fille était vraiement merveilleuse. Sa connaissance parfaite +du programme des études, le naturel qu'elle mettait dans sa déclamation +de morceaux détachés et dans l'interprétation des rôles à jouer avec +d'autres enfants, tout l'avait recommandée à cette récompense éclatante +de la part de son professeur.</p> + +<p>M. Lanusse était traité avec déférence, à cause de ses états de service, +de ses talents, de sa franchise et de sa droiture.</p> + +<p>Ce qui prouvait sa grandeur d'âme, c'était cette libéralité qu'on +remarquait dans ses relations de chaque jour avec tous. Malgré la +couleur blanche de sa peau, malgré l'influence des mœurs dépravantes de +son époque—époque d'esclavage et de préjugés—il n'a jamais essayé de +renier son origine. Il voyait tout le monde du même œil. C'est du moins +ce que nous avons pu constater chaque fois qu'il nous a été permis de +l'observer dans son contact avec les élèves de son institution. Nous +n'avons jamais remarqué chez lui la moindre disposition à faire des +distinctions uniquement basées sur le teint du visage, et nous oserons +dire que les enfants élevés sous sa direction ont si bien subi +l'influence du maître, que la question de couleur n'a jamais troublé le +calme de leur innocence. Les noirs sans arrière-pensée seront d'accord +avec nous sur ce point.</p> + +<p>M. Lanusse nous a enseigné que</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Le vice seul est bas, la vertu fait le rang;<br /></span> +<span class="i0">Et l'homme le plus juste est aussi le plus grand.<br /></span> +</div></div> + +<p>Il était sage de sa part de nous fortifier dans l'amour de notre +prochain. Son cœur était encore mieux inspiré lorsqu'il plaçait la +bienveillance au-dessus du préjugé, de la fortune et de l'orgueil.</p> + +<p>Sans doute, il pensait qu'après tout,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Les richesses, l'orgueil, ne sont que des chimères;<br /></span> +<span class="i0">Enfants du même Dieu, tous les mortels sont frères.<br /></span> +</div></div> + +<p>Nous devons une reconnaissance éclatante à la mémoire de cet homme.</p> + +<p>M. Lanusse, dans son introduction aux <i>Cenelles</i>, donne à comprendre +clairement que son plus vif désir était de vivre dans l'esprit des +générations futures comme un homme de bien. Cette ambition était +légitime, car, ainsi que l'a dit Fénélon, "il y a de la gloire à faire +le bien", et certes, Lanusse en a fait assez pour mériter une +considération toute particulière de la part de ses semblables.</p> + +<p>M. Lanusse s'emportait facilement et il devenait même alors +irrépressible. Malgré ce défaut de tempérament, jamais, cependant, il ne +se fit le défenseur de l'arbitraire ou le persécuteur du faible. +L'impétuosité de son caractère n'altérait en aucune façon son amour pour +le juste, sa pitié pour le besoin, son désintéressement. Cet apôtre du +bien eut donné sa vie pour résister à un acte d'injustice, comme il eut +donné tout son avoir pour soulager l'infortune. Sa conduite, toujours +d'accord avec les principes les plus nobles, faisait oublier le feu de +son tempérament et le rendait éminemment chérissable aux hommes de son +temps.</p> + +<p>En rappelant combien il était bon, courageux et sincère, combien il +était écouté et respecté, nous nous surprenons à regretter vivement de +ne l'avoir pas aujourd'hui parmi nous; ou du moins, de n'avoir pas un +compatriote aux mêmes idées, capable d'exercer la même force d'influence +sur les esprits. Cette puissante personnalité rendrait notre existence +moins pénible. Nos rapports sociaux, subissant cette influence +bienfaisante, auraient gardé l'empreinte d'un commerce honnête, d'une +cordialité mutuelle. En d'autres temps, les Créoles seraient unis par +les sentiments de l'amour, tandis qu'à présent ils sont séparés par des +répugnances ridicules, même par des antipathies irréconciliables.</p> + +<p>Il semble que la mort de M. Lanusse ait coincidé avec la disparition de +l'influence latine chez les Créoles. On ne s'occupe plus, de nos jours, +de La Fontaine, de Boileau, de Fénélon, de Racine et de Corneille; mais +du temps d'Armand Lanusse, c'était par l'étude de ces maîtres qu'on nous +conduisait vers les hauteurs où brille constamment la vive lumière de la +civilisation.</p> + +<p>Telle était cette influence sur la jeunesse que celle-ci repoussait avec +dédain toutes les tentations de l'égoïsme. Les jouissances matérielles +n'avaient point d'attrait pour l'homme qui avait appris à répéter avec +conviction:</p> + +<p class="d">Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux.</p> + +<p>Il semble que ce soit folie que de rêver le retour de ces conditions +morales; cependant, le Créole ne peut être sauvé à lui-même qu'en +s'appliquant sérieusement à faire renaître le goût des anciennes mœurs. +Il ne saurait conserver son cachet distinctif en cédant aux tendances du +jour, surtout aux tendances du politicien. Il n'y a rien dans la +nouvelle école qui soit digne du nom de progrès. La ruse et +l'extravagance tiennent là lieu de vertus. Les exemples révoltants et +pernicieux de certains hommes devraient mourir avec eux. Ce sont de ces +êtres-là qui ont reconnu l'égoïsme pour loi, et qui ne peuvent servir de +modèles qu'aux gens dépourvus de tout sentiment d'amour-propre. Pour +nous, rejeter l'influence latine, c'est nous condamner à vivre sans la +connaissance de certains principes indispensables à la formation du +caractère. Nous avons toujours pensé que l'homme de couleur ne devrait +être dans la politique que par devoir, qu'il ne devrait jamais se +séparer de son sens moral ni sacrifier son honneur pour des +considérations pécuniaires.</p> + +<p>La puissance du plus fort prime ici le droit du plus faible. Dans ces +conditions, il nous semble que l'homme bien né doive s'abstenir. L'homme +de couleur qui, en dépit des restrictions qui lui sont imposées, se +précipite dans le rayon des activités politiques, sous prétexte +d'exercer ses droits, est un caractère suspect; car il ne peut agir en +tout que de la façon que le lui permettent les influences dominantes. +Nous pensons qu'un pareil rôle n'est pas honorable, et que celui qui le +remplit exploite le mauvais côté de sa nature pour satisfaire certains +avantages personnels.</p> + +<p>C'est comme précepteur que M. Lanusse a obtenu ses plus grands succès. +De 1852 à 1866, il a professé à l'Institution Bernard Couvent, formant +l'éducation d'une foule de jeunes gens qui, depuis, se sont distingués, +surtout dans les fonctions publiques, dans les lettres et dans le +commerce. La plupart de ces élèves provenaient de familles pauvres. +Peut-être, sans le secours de Lanusse, n'eussent-ils jamais eu +l'occasion de perfectionner leur intelligence. C'est que cet instituteur +ne regardait pas aux honoraires qu'il pouvait retirer; il donnait à ces +enfants la même attention qu'ils eussent reçue dans les maisons +d'éducation les plus prétentieuses, ici ou à l'étranger.</p> + +<p>L'excellence du système d'enseignement qui lui était propre est +démontrée par la facilité avec laquelle ses élèves s'assimilaient +ensuite les diverses connaissances dont ils avaient besoin soit dans le +commerce, soit aux fonctions publiques.</p> + +<p>Mais ce n'était pas seulement à la formation de bons disciples que se +bornait la tâche du professeur Larousse. Sachant que l'Institution qu'il +dirigeait était un legs donné par M<sup>me</sup> Couvent, il consacrait toutes +ses énergies à en assurer le succès; il s'appliquait à faire respecter +scrupuleusement les volontés de la donatrice.</p> + +<p>Les orphelins placés sous sa garde étaient surtout traités avec une +profonde sollicitude. Chaque année, il était d'usage d'ordonner une +célébration religieuse à la mémoire de M<sup>me</sup> Bernard Couvent.</p> + +<p>Nous pouvons nous rappeler avec quelle exactitude M. Lanusse conduisait +les petits orphelins à l'église, pour l'assistance à ces rites +solennels.</p> + +<p>En étant lui-même présent, il voulait montrer tout le premier qu'à cette +insigne bienfaitrice nous devons reconnaissance et respect.</p> + +<p>Les choses ne se passent plus aujourd'hui de cette manière. Depuis la +mort de M. Lanusse, l'idée du devoir telle que cet homme l'avait +comprise a complètement disparu.</p> + +<p>Honnête et loyal jusqu'au fond de l'âme, Armand Lanusse ne comptait pas +sur les artifices de la ruse, ni sur les turpitudes de la supercherie; +poursuivant l'idéal de sa noble nature, il ne s'engageait dans l'action +que pour diriger ses forces vers le but marqué par la probité et +l'honneur. Et puis, il n'y avait rien d'exotique chez lui. Identifié +avec la population qu'il servait, son unique ambition était de l'honorer +par ses principes et de l'élever par ses œuvres: le temps a prouvé +qu'il a réussi dans l'accomplissement de ce devoir.</p> + +<p>Sa mort a été une catastrophe pour nous.</p> + +<p>Il est disparu au moment où s'effectuait une transformation des +conditions civiles et politiques du pays.</p> + +<p>S'il eut vécu, jamais peut-être les Créoles ne se fussent égarés; jamais +ils n'eussent eu recours à l'absurdité et à l'indignité dans l'espoir +insensé d'échapper à la persécution. Nombreux hélas! sont ceux qui ont +troqué leur dignité pour une tolérance simulée, au lieu de prendre +courageusement leur juste part des misères communes!</p> + +<p>Ils ont préféré trahir l'honneur et le sang, au lieu de s'écrier avec +Périclès que "le bonheur se trouve dans la liberté, et la liberté dans +le courage". Mieux encore, en donnant un sens de résignation pacifique à +la pensée du Docteur Noir, ils eussent pu se dire au fond de la +conscience:</p> + +<p class="d">"Nous mourrons ensemble".</p> + + +<p>Ce serait là le conseil de Lanusse.</p> + +<p>D'Alembert avait bien raison. Cet illustre écrivain pensait qu'il n'y a +rien de plus hideux que l'opprimé qui fuit sans résistance. Cette +résistance, ne veut pas dire: violence, corruption, carnage, confusion, +mais bien une saine détermination de ne pas accepter la tyrannie, +quoiqu'on soit obligé même de la subir. Il y a de l'honneur à souffrir +pour ses principes.</p> + +<p>Tout le monde connaissait la fermeté du loyal Lanusse. Il était l'ennemi +du préjugé; il était capable de marcher, rue du Canal, appuyé sur le +bras de M. Louis Lainez, un compatriote dont le teint du visage ne +laissait aucun doute sur son origine. C'est que M. Lainez, lui aussi, +était un homme honorable.</p> + +<p>Par contre, M. Lanusse ne perdrait pas aujourd'hui son temps dans la +société de certains noirs qui ont autant d'hypocrisie sur les lèvres +qu'ils ont de haine dans le cœur.</p> + +<p>Certains Créoles, de nos jours, sont réduits à ce point de défaillance +morale qu'ils méconnaissent et repoussent leurs semblables, leurs +parents mêmes.</p> + +<p>Ceux-là aussi, loin de songer à des moyens de délivrance, cèdent à leur +faiblesse, sans pouvoir déterminer des principes à suivre ou fixer une +résolution à prendre, comme s'ils voulaient habituer leur nature à la +soumission absolue ou à l'oubli de leur individualité. Ils vivent dans +un affaissement moral qui semble être le dernier degré de l'impuissance.</p> + +<p>Dans cet état de détérioration, ils sont non seulement peu soucieux de +relever leur dignité abaissée, mais ils augmentent la somme de leurs +erreurs, comme pour multiplier le nombre de leurs supplices. Cependant, +il n'est pas difficile de comprendre que, quand l'erreur s'est emparée +des esprits, quand l'irrésolution a ramolli les cœurs, l'espérance est +bien près d'avoir perdu ses plus fermes appuis.</p> + +<p>Avec l'aide d'un compatriote comme Armand Lanusse, certains Créoles +eussent conservé leur esprit de solidarité, au lieu de courir à +l'aventure à la recherche d'un destin imaginaire.</p> + +<p>Ce vaillant patriote était doué du double courage physique et moral: +ces qualités décisives le mettraient à la hauteur des entreprises les +plus difficiles et des résolutions les plus nobles et les plus +efficaces.</p> + +<p>Il y a eu d'autres chefs d'une valeur reconnue: il n'y a rien à +retrancher du mérite de ces hommes d'élite, mais la différence à établir +entre eux et M. Lanusse, c'est que ce dernier prenait un intérêt +immédiat à la formation du caractère et des mœurs, à la situation +sociale de la population, tandis que les guides du nouveau régime ne +s'occupaient que de diriger l'action des Créoles dans la sphère civile +et politique.</p> + +<p>Armand Lanusse façonnait l'homme, et les conseillers de 1868 cherchaient +à former le citoyen. Son œuvre était tout-à-fait morale, celle des +autres était essentiellement politique. Les temps n'étaient pas les +mêmes.</p> + + +<p class="d"><b>M. ARMAND LANUSSE ET SON TEMPS.</b></p> + +<p>L'attitude d'un peuple influe, il n'y a pas à en douter, sur les +dispositions de ses chefs.</p> + +<p>Les contemporains de M. Lanusse aimaient la littérature, la peinture, la +musique, le théâtre, les jeux, la chasse, enfin tous les genres de +plaisirs imaginables. On s'appliquait à inventer sans cesse des +récréations nouvelles. C'est ainsi que les banquets, les baptêmes, les +fêtes de Première Communion s'étaient si généralement recommandés au +goût de notre ancienne population. Les mariages formaient aussi des +occasions de gaies manifestations. Le "jeu de gage" était l'inévitable +dans les réunions sociales. Personne ne prenait d'intérêt à la cause de +l'humanité; c'est qu'on ne semblait pas croire possible l'abolition de +l'esclavage dans un temps prochain. Un grand nombre de personnes de +couleur possédaient même des esclaves. Tout ceci veut dire que les +réunions, quoique fréquentes et de nature différente, n'étaient d'aucune +importance pour la société, sous le rapport du droit et de la liberté.</p> + +<p>On se gardait bien d'y critiquer les institutions existantes: le +penchant vers les satisfactions ordinaires de la vie matérielle +dominait. Nous trouvons donc tout naturel que M. Lanusse, dans sa +littérature, reflète les vues, les coutumes, les sentiments, les +inclinations de ses contemporains.</p> + +<p>Ce patriote, ne voyant que des poètes autour de lui, n'a pu faire +autrement que de penser avec eux. Naturellement, il rêvait voir des +poètes dans l'avenir et non des politiques.</p> + +<p>Il ne pouvait attaquer l'esclavage, ou, du moins, en déplorer +l'existence, puisque ses amis n'en avaient rien dit dans les <i>Cenelles</i>. +En d'autres termes, il ne pouvait en aucune façon se faire agitateur, +parce qu'il eût été le seul à "agiter".</p> + +<p>M. Lanusse n'aimait pas le trivial. Rien ne le rendait plus irritable +qu'une plaisanterie de mauvais goût.</p> + +<p>Un jour, un ami qui connaissait son côté sérieux s'était donné le +plaisir de lui dédier une pièce de vers copiée d'un livre dont le titre +ne nous est pas parvenu.</p> + +<p>Peu de jours après, la réponse de Lanusse était publiée dans les +colonnes de la <i>Tribune</i>. Nous n'en avons retenu que les quatre lignes +suivantes:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Il (Dieu) est, vous dites vrai: tout ici nous l'atteste,<br /></span> +<span class="i0">La preuve abonde autant que le sable en la mer;<br /></span> +<span class="i0">Mais, dans beaucoup d'esprits si Dieu se manifeste<br /></span> +<span class="i0">Satan, sur d'autres, règne en despote d'enfer.<br /></span> +</div></div> + +<p>On voit ici nettement que le Lanusse de 1865 n'était plus le Lanusse de +1844. L'influence du milieu n'était plus la même: l'évolution avait +imprimé son cachet à notre poète.</p> + +<p>En 1865, nous voyons chez lui la force, la décision, la réflexion, et +cette indépendance dans le style, décelant l'affranchissement de sa +pensée de toute espèce de complaisance et d'enjouement.</p> + +<p>Lanusse était d'abord Louisianais, à peu près dans le même sens que le +citoyen d'Athènes était Athénien plutôt que Grec, ou, pour mieux dire, +dans le sens que le célèbre Calhoun était Carolinien avant d'être +Américain.</p> + +<p>On peut dire qu'il ne se flattait pas de son titre d'Américain. Et +l'instinct créole était encore plus prononcé chez lui que son +attachement au titre de Louisianais ou au souvenir de son origine. +Toutes ses prédilections, tous ses ressentiments partaient de là.</p> + + +<p class="d"><b>L'INSTITUTION COUVENT</b></p> + +<p>Par testament fait en 1832, M<sup>me</sup> Bernard Couvent avait généreusement +laissé certains biens à être affectés à l'instruction des orphelins +indigents catholiques du 3<sup>ème</sup> district.</p> + +<p>La clause du testament de M<sup>me</sup> Couvent qui nous intéresse ici se lit +comme suit:</p> + +<p>"Je veux et ordonne que mon terrain, à l'encoignure des rues Grands +Hommes et de l'Union, soit à perpétuité consacré et employé à +l'établissement d'une école gratuite pour les orphelins de couleur du +faubourg Marigny. Cette école s'établira sous la surveillance du +Révérend Père Manehault ou, en cas de mort ou d'absence, se trouvera +sous la surveillance de ses successeurs en office; en conséquence, +j'entends que les dits terrains et édifices ne soient jamais vendus sous +quelque prétexte que ce soit, mais au contraire qu'il y soit fait, par +souscription ou autrement, toutes les améliorations ou additions que le +temps et le nombre des enfants orphelins pourront exiger."</p> + +<p>Par de malheureuses coïncidences trop longtemps prolongées, ce legs +était resté inutile, une grande partie en avait même été détournée du +but auquel il était destiné.</p> + +<p>Barthélemy Rey, François Lacroix, Nelson Fouché, Emilien Brulé, Adolphe +Duhart et quelques autres patriotes, ayant appris l'existence de ce bien +et l'abus qu'on en faisait, se mirent à la tête d'un mouvement qui avait +pour objet de contraindre l'exécuteur testamentaire à rendre un compte +de sa gestion.</p> + +<p>Ce n'était pas chose facile, car douze années s'étaient écoulées avant +que les protecteurs du droit des orphelins eussent ainsi songé à obtenir +justice.</p> + +<p>Lanusse, quoique jeune, s'était joint à cette propagande et dans le +cours du temps, en avait pris la direction militante.</p> + +<p>Son énergie, unie à son intelligence, avait imprimé au mouvement une +force irrésistible, et cette impulsion n'a pas peu contribué aux +résultats obtenus. Dans tous les cas, en 1848, la bonne œuvre était +sauvée, rien ne pouvait empêcher l'exécution des volontés de M<sup>me</sup> +Couvent.</p> + +<p>Mais ce n'était pas tout. Ces biens ayant été entamés par des procédés +irréguliers, il fallait leur restituer leur intégrité et les organiser +de manière à les rendre profitables et durables.</p> + +<p>M. Lanusse ici encore se montra à la hauteur de la tâche. Il s'entoura +d'hommes de bonne volonté, et tous se mirent courageusement à l'œuvre. +Dans un court espace de temps, on érigea un nouvel édifice, qu'on +appela: <i>Institution Catholique des Orphelins Indigents</i>.</p> + +<p>Les propriétés provenant du legs de M<sup>me</sup> Couvent ont servi à +l'entretien de l'établissement, avec quelques autres contributions +particulières et publiques.</p> + +<p>Comme conséquence logique, M. Lanusse, en 1852, fut nommé Principal de +l'Institution. On peut dire que l'histoire de cette dernière commence +avec lui.</p> + +<p>C'est lui qui en a créé le programme d'études; c'est lui qui a mis ce +programme en pratique et c'est de lui que ses adjoints ou sous-maîtres +ont appris la manière de procéder.</p> + +<p>Pour le seconder dans son œuvre, il avait fait choix de Joanni Questy, +Constant Reynès et Joseph Vigneaux-Lavigne, tous des hommes d'un mérite +supérieur et d'un dévouement admirable. Sous une telle direction, +l'École a prospéré et est devenue fameuse par les élèves qu'elle a +formés. On n'eut plus à aller puiser le savoir aux sources européennes. +La jeunesse pouvait recevoir les éléments d'une éducation solide dans +les classes établies par Lanusse et à des prix placés à la portée de +toutes les bourses. Les orphelins et les enfants de parents pauvres +n'avaient plus à redouter les désavantages de l'ignorance.</p> + +<p>On a sévèrement blâmé M. Lanusse de ce qu'il ait refusé de placer le +drapeau de l'Union sur le toit de son École, conformément à l'ordre du +général Butler. C'était une faute, nous en convenons, mais il agissait +là dans un de ces mouvements de la conscience que l'homme sensible ne +peut pas toujours maîtriser. Quoiqu'il en soit, il ne faut pas oublier +que Lanusse avait été conscrit dans la Confédération. Bien qu'il fût +parfaitement au courant des circonstances qui l'avaient forcé à prendre +les armes, il éprouvait néanmoins une certaine répugnance à se montrer +sous un jour douteux.</p> + +<p>Nous nous empressons de dire que plus tard il est revenu sur ses idées +erronées et que dès lors, sa loyauté fut entièrement acquise à la cause +de l'Union et de la liberté. Il est à la connaissance de tous ses amis +qu'il a regretté cet incident, et ce repentir loyal devrait suffire à +l'exonérer. D'ailleurs, toute la suite de sa vie a prouvé qu'il n'y eut +là qu'une erreur de sa part, et qu'on ne peut suspecter les motifs qui +l'ont fait agir en cette occasion.</p> + +<p>Le public, nous voulons le croire, n'a plus de reproches à lui faire à +ce sujet.</p> + +<p>Certaines paroles de M. Lanusse peignent bien sa noblesse et sa grandeur +d'âme. Par exemple, son célèbre—"Nous n'irons pas?"—exclamation dont +il s'est servi, en 1861, alors que la population menacée devait choisir +entre l'exil et le service militaire, sous peine de châtiment. C'est +encore lui qui, dans un moment de juste indignation, s'était écrié: +"Dans l'humble sphère où je circule, qui m'y cherche, m'y trouve."</p> + +<p>Un certain personnage déclarait que le contact de l'homme de couleur lui +inspirait de la répugnance; à quoi M. Lanusse répliqua: "Répugnance et +instinct, chez vous, c'est la même chose".</p> + +<p>On a vu cet homme, dans sa jeunesse, servant loyalement ses amis dans +leurs petites ambitions, rendant hommage au beau sexe, par devoir plutôt +que par inclination. Plus tard, vers la même époque, on le retrouve au +théâtre jouant la comédie avec Orso, notre célèbre tragédien. Plus tard +encore, on l'aperçoit dans la foule, luttant pour la cause des +orphelins, dont il prenait plaisir à préparer les intelligences. On le +voit à l'église donnant l'exemple pour honorer la mémoire de M<sup>me</sup> +Bernard Couvent; on le voit dans l'armée, comme otage plutôt que comme +soldat; on le lit dans les livres, dans les journaux, comme poète et +comme polémiste; on le voit même exposer sa vie pour faire face à +l'arrogance et la morgue. Il se mêle aux entreprises tentées dans +l'intérêt de l'éducation, et personnellement il prend la direction de +l'enseignement. Partout, dans tout, jusqu'à la mort, M. Lanusse est +resté le même, c'est-à-dire la personnification du plus sublime +dévouement.</p> + +<p>Il est juste d'ajouter à son éloge qu'il fut un bon et sage époux, un +père modèle. Malheureusement, la mort l'a séparé trop tôt de sa famille, +dont il était le soutien et l'espoir.</p> + +<p>Quatre fils et une fille avaient béni son union, mais un seul de ses +fils, hélas! lui survit.</p> + +<p>[Illustration: M. ARTHUR ESTÈVES, Philanthrope, président du Comité des +Citoyens, président du Bureau de Direction de l'Institution Couvent, +etc.]</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h2> + +<p class="c"><b>Une dédicace.—Les collaborateurs des "Cenelles".—Notices +biographiques.</b></p> + + +<p class="d"><b>DEDICACE</b></p> + +<p>M. Armand Lanusse a eu l'honneur d'écrire la Dédicace des <i>Cenelles</i>. La +voici:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">AU BEAU SEXE LOUISIANAIS<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Veuillez bien accepter ces modestes Cenelles<br /></span> +<span class="i0">Que notre cœur vous offre avec sincérité;<br /></span> +<span class="i0">Qu'un seul regard tombé de vos chastes prunelles<br /></span> +<span class="i0">Leur tienne lieu de gloire et d'immortalité.<br /></span> +</div></div> + +<p>Les autres pièces que nous tenons de ce poète, sont:<br /><i>Introduction.—Le +Dépit.—Épigramme.—Un Frère au Tombeau de son Frère.—La jeune +Agonisante.—À Elora.—Les Amants consolés.—La jeune Fille au Bal.—Le +petit Lit que j'aime.—Jalousie.—Le Songe.—Le Prêtre et la jeune +Fille.—Le Carnaval.—À Mademoiselle * * *.—Besoin d'écrire.—Le +Portrait.—Une Mère Mourante.—Il Est.</i></p> + + +<p class="d"><b>JOANNI QUESTY</b></p> + +<p>M. Joanni Questy était natif de la Nouvelle-Orléans. Il y fut aussi +élevé et y reçut son instruction. Il était considéré comme un des hommes +les plus érudits de son époque.</p> + +<p>M. Questy, par son application à l'étude, s'était rendu maître de +plusieurs langues, mais toutes ses productions connues sont en français. +C'était un écrivain recherché, il avait un style pur et des idées d'un +caractère essentiellement philosophique. Il nous a laissé plusieurs +pièces, au nombre desquelles nous pouvons citer <i>La Vision</i>, <i>Causerie</i> +et <i>Une Larme sur William Stephens</i>: ces trois morceaux sont publiés +dans <i>Les Cenelles</i> de 1845. Il a aussi écrit un roman, <i>M. Paul</i>, mais +cet ouvrage est resté inédit. Noël Bacchus en avait le manuscrit.</p> + +<p>M. Questy a été un collaborateur important de maintes entreprises +littéraires de notre cité. Comme professeur, il excellait: il a brillé +particulièrement dans l'enseignement. Il donnait des leçons d'espagnol +et de français. Il appartenait à la phalange de 1844, dont il est +question longuement dans une autre partie de cet ouvrage.</p> + +<p>M. Questy jouissait d'une grande popularité, à cause de son caractère +aimable et sympathique. Tous les enfants connaissaient <i>M. +Joanni</i>,—c'était son nom populaire.</p> + +<p><i>Vision</i> était une de ses premières pièces. On y trouve le style, +l'expression, l'invention, la richesse, la grâce, l'abondance.</p> + +<p>Questy sait plaire et toucher. L'on peut dire de lui comme Dumas, fils, +disait de Lamartine, que sa poésie était "embaumée".</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2"><b>VISION</b><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Viens à moi, jeune fille,<br /></span> +<span class="i0">Viens, ô dive des cieux!<br /></span> +<span class="i0">Viens, je suis sans famille,<br /></span> +<span class="i0">Tu fermeras mes yeux.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Viens, par ton doux sourire,<br /></span> +<span class="i0">Endormir mes douleurs;<br /></span> +<span class="i0">Car le Ciel, en son ire,<br /></span> +<span class="i0">M'abandonne aux malheurs.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Oh! viens, car à chaque heure<br /></span> +<span class="i0">Sur mon destin latent<br /></span> +<span class="i0">Je pleure, et puis je pleure...<br /></span> +<span class="i0">Nulle âme ne m'entend!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Toi que tout bas je nomme,<br /></span> +<span class="i0">Sylphide à l'œil d'azur,<br /></span> +<span class="i0">Rayonnant europome<br /></span> +<span class="i0">Qui t'enivres d'air pur!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Du ciel, vierge expellée,<br /></span> +<span class="i0">Riche d'espoir et d'heur<br /></span> +<span class="i0">Ici-bas exilée<br /></span> +<span class="i0">Viens... reste sur mon cœur.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Dis-moi qui fus ton père,<br /></span> +<span class="i0">Aérienne enfant?<br /></span> +<span class="i0">Quelle ève fut ta mère?<br /></span> +<span class="i0">N'eus-tu jamais d'amant?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Par-delà les nuages,<br /></span> +<span class="i0">Peut-être est ton palais.<br /></span> +<span class="i0">Habitacle d'orages<br /></span> +<span class="i0">Dans lequel tu te plais.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">À goûter l'harmonie<br /></span> +<span class="i0">Des cithares des cieux.<br /></span> +<span class="i0">Enfin, ange ou génie<br /></span> +<span class="i0">Esprit mystérieux.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Ton sort est un mystère?<br /></span> +<span class="i0">Tu ne me réponds pas?<br /></span> +<span class="i0">Toujours, toujours te taire!<br /></span> +<span class="i0">Parle-moi donc, hélas!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Peut-être es-tu l'ondine,<br /></span> +<span class="i0">Reine des flots dorés<br /></span> +<span class="i0">Qui, des bras d'une femme,<br /></span> +<span class="i0">Et me sourit après.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Ou gnomide irisée,<br /></span> +<span class="i0">Gardienne de trésor...<br /></span> +<span class="i0">De ma chaîne brisée<br /></span> +<span class="i0">N'as-tu pas l'anneau d'or?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Dis-moi, n'es-tu pas l'âme<br /></span> +<span class="i0">De l'ange radieux<br /></span> +<span class="i0">Qui des bras d'une femme,<br /></span> +<span class="i0">S'envola vers les cieux.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Hier, avant l'aurore?<br /></span> +<span class="i0">Ou bien peut-être es-tu<br /></span> +<span class="i0">Celle qui vient d'éclore...<br /></span> +<span class="i0">Chérubin ou vertu?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Ton sort est un mystère?<br /></span> +<span class="i0">Tu ne me réponds pas?<br /></span> +<span class="i0">Toujours, toujours te taire<br /></span> +<span class="i0">Parle-moi donc, hélas!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">"Je suis l'âme d'une âme,<br /></span> +<span class="i0">Le lucide rayon<br /></span> +<span class="i0">D'un beau globe de flamme<br /></span> +<span class="i0">Éteint à l'horizon.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">"Parfois je fais sourire<br /></span> +<span class="i0">L'enfant dans son sommeil;<br /></span> +<span class="i0">Je lui porte un collyre<br /></span> +<span class="i0">Quand il pleure au réveil.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">"De mes belles parures<br /></span> +<span class="i0">J'ai secoué les fleurs,<br /></span> +<span class="i0">Sur les routes obscures<br /></span> +<span class="i0">Où marchent les douleurs.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">"Je révèle à qui tombe<br /></span> +<span class="i0">En s'abreuvant de fiel<br /></span> +<span class="i0">Les secrets de la tombe,<br /></span> +<span class="i0">Les mystères du Ciel.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">"Je vais, à ta prière,<br /></span> +<span class="i0">Veiller sur ton chemin:<br /></span> +<span class="i0">Tu seras sur la terre<br /></span> +<span class="i0">À l'ombre de ma main.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">"Adieu: prends ma couronne<br /></span> +<span class="i0">Comme un gage d'amour".<br /></span> +<span class="i0">—Mais, divine madone,<br /></span> +<span class="i0">Vous reverrai-je un jour?<br /></span> +</div></div> + +<p>M. Questy a écrit pour l'<i>Album Littéraire</i>, et l'on dit que c'est lui +qui composait les "Compliments de l'Année" pour un certain journal de la +Nouvelle-Orléans.</p> + +<p>L'<i>Almanach pour Rire</i> est encore de lui. Dans ses derniers temps, il +était employé à la <i>Tribune</i>, comme chroniqueur.</p> + + +<p class="d"><b>VICTOR SEJOUR</b></p> + +<p>Parmi les écrivains de la population créole, on remarque surtout M. +Victor Séjour, né à la Nouvelle-Orléans au commencement du siècle +dernier—c'est-à-dire vers 1819. Il partit pour Paris en 1836 et passa +le reste de sa vie en France.</p> + +<p>Victor Séjour, comme tant d'autres, était obligé de s'éloigner du pays +qui l'avait vu naître, à cause des entraves du préjugé de race. Son +père, qui avait de grands moyens, tenait une maison de commerce, rue de +Chartres. Victor Séjour avait fait ses premières études à la +Nouvelle-Orléans. C'était un excellent écrivain, il était l'auteur de +plusieurs ouvrages en prose et en vers. Son poème <i>Le Retour de +Napoléon</i> a été beaucoup apprécié.</p> + +<p>M. Séjour a donné la preuve d'un grand mérite, puisqu'il a pu prendre +place au premier rang parmi les écrivains de France.</p> + +<p>En Louisiane, ses contemporains lui accordent la palme de la +supériorité. Comme poète, la Louisiane n'a jamais rien produit de +meilleur.</p> + +<p>M. Séjour s'était rapproché de l'empereur Napoléon III, qui le tenait en +haute estime. Cette circonstance est à noter, car elle fait l'éloge du +barde de couleur; et ce nous est à nous un sujet de légitime orgueil, +qu'il se soit ainsi rendu digne d'être l'ami estimé de l'empereur des +Français.</p> + +<p>Le génie de Victor Séjour était précoce: ses contemporains en ont eu un +aperçu dans une pièce de vers qu'il a composée à l'âge de dix-sept ans, +peu avant son départ pour la France.</p> + +<p>Séjour était membre de la Société des Artisans. C'est à l'occasion de +l'anniversaire de cette association qu'il a dédié à ses associés le +premier effort de sa pensée productrice.</p> + +<p>On dit que ce début de notre jeune poète fut un coup de maître.</p> + +<p>La Société des Artisans est une de nos anciennes organisations. Il faut +dire qu'à cette époque il existait de petites prétentions parmi les +Créoles. La classe aisée, composée des gens de profession, voulant se +distinguer, avait formé la <i>Société d'Economie</i>, qui renfermait dans son +cadre tous les Créoles aux tendances exclusivistes.</p> + +<p>Les ouvriers, les hommes d'art et de métier, leur répondirent en formant +une association dont le nom même dit toute l'idée des fondateurs et des +membres: <i>les Artisans</i>.</p> + +<p>Séjour s'était joint à ces derniers. Sans doute, sa première poésie dut +être une satire contre la conduite bizarre de ceux qui affectaient de +dédaigner leurs semblables, contre les gens de la <i>Société d'Economie</i>.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2"><b>LE RETOUR DE NAPOLÉON</b><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i8">I<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Comme la vaste mer grondant sous le tropique,<br /></span> +<span class="i0">Le peuple se rua sur la place publique,<br /></span> +<span class="i4">En criant: le voilà!<br /></span> +<span class="i0">Un cercueil!... O douleur!... un cercueil pour cet homme<br /></span> +<span class="i0">Qui fit de sa patrie une seconde Rome!...<br /></span> +<span class="i4">O douleur! tout est là!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand naguère il rentrait vainqueur dans nos murailles,<br /></span> +<span class="i0">Le front ceint des lauriers de deux mille batailles.<br /></span> +<span class="i4">Simple dans sa grandeur,<br /></span> +<span class="i0">Ce même peuple, hélas! pressé sur son passage,<br /></span> +<span class="i0">Saluait sa venue, exaltant son courage<br /></span> +<span class="i4">Et rayonnait de sa splendeur.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Oh! c'est alors, alors que la France était belle!...<br /></span> +<span class="i0">Elle passait: les rois s'inclinaient devant elle,<br /></span> +<span class="i0">Comme les épis mûrs sous le souffle du vent.<br /></span> +<span class="i0">Elle allait, elle allait semblable à la tempête,<br /></span> +<span class="i0">Et le monde ébranlé, devenant sa conquête,<br /></span> +<span class="i4">Était derrière, elle devant.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Plus rien... tout est fini... salut, ô Capitaine;<br /></span> +<span class="i0">Salut, ô mon consul à la mine hautaine.<br /></span> +<span class="i0">Tu fus auguste et grand, tu fus superbe et beau;<br /></span> +<span class="i0">Tu dépassas du front Annibal et Pompée,<br /></span> +<span class="i0">L'Europe obéissait au poids de ton épée...<br /></span> +<span class="i0">Comment peux-tu tenir dans cet étroit tombeau?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Pleurez, peuple, pleurez... il est là, triste et pâle<br /></span> +<span class="i0">Comme le froid linceul de sa couche fatale;<br /></span> +<span class="i0">Pleurez votre César, l'intrépide guerrier;<br /></span> +<span class="i0">Pleurez!... le soldat meurt sur le champ de bataille,<br /></span> +<span class="i0">Emporté, l'arme au bras par l'ardente mitraille;<br /></span> +<span class="i4">Il est mort prisonnier!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Ah! quand seul et pensif, debout sur Sainte-Hélène,<br /></span> +<span class="i0">Ses regards se tournaient vers la France lointaine,<br /></span> +<span class="i4">Comme vers une étoile d'or;<br /></span> +<span class="i0">Son front s'illuminait d'un souvenir de flamme,<br /></span> +<span class="i0">Il s'écriait: "Mon Dieu, je donnerais mon âme<br /></span> +<span class="i4">"Pour la revoir encor.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">"Non, non, ce n'est pas moi que l'indigne Angleterre,<br /></span> +<span class="i0">"Comme un lion captif retient sur cette terre:<br /></span> +<span class="i4">"Noble France, c'est toi;<br /></span> +<span class="i0">"C'est toi, ton avenir, ta puissance, tes gloires,<br /></span> +<span class="i0">"Tes vingt ans de combats, tes vingt ans de victoires;<br /></span> +<span class="i4">"Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi!"<br /></span> +</div><div class="stanza"> + +<span class="i8">II<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">Oh! ne le laisse point, ô France,<br /></span> +<span class="i4">Attendre en vain sa délivrance...<br /></span> +<span class="i4">Couvre-toi de ton bouclier;<br /></span> +<span class="i4">Tiens, voici ton cheval de guerre,—<br /></span> +<span class="i4">Rapide comme le tonnerre,<br /></span> +<span class="i4">Va délivrer le prisonnier.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Peuple, réveillons-nous, poussons le cri d'alarmes;<br /></span> +<span class="i0">Soldats, vieux vétérans, couvrez-vous de vos armes.<br /></span> +<span class="i4">Au nom de votre honneur,<br /></span> +<span class="i0">Ne laissons point, Français, s'endormir notre haine;<br /></span> +<span class="i0">Nous avons deux proscrits au roc de Sainte-Hélène:<br /></span> +<span class="i4">La gloire et l'empereur!<br /></span> +</div><div class="stanza"> + +<span class="i8">III<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Mais non, il est trop tard... sur le nouveau calvaire,<br /></span> +<span class="i0">La mort a foudroyé le géant populaire;<br /></span> +<span class="i4">Il est mort, il est mort!<br /></span> +<span class="i0">Accablé, délaissé, trahi par sa patrie,<br /></span> +<span class="i0">En murmurant: "Je meurs, ô ma France chérie,<br /></span> +<span class="i4">Et malgré moi, je pleure sur ton sort".<br /></span> +</div><div class="stanza"> + +<span class="i8">IV<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">On nous rend son cercueil!... flétrissante ironie!...<br /></span> +<span class="i0">Ah! notre honneur, Français, touche à son agonie!<br /></span> +<span class="i0">Nous devrions rougir, car son propre bourreau,<br /></span> +<span class="i0">Après avoir creusé sous ses pieds un abîme,<br /></span> +<span class="i0">Après s'être repu du sang de la victime,<br /></span> +<span class="i4">Nous fait l'aumône du tombeau.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Nous devrions rougir, nous, peuple qu'on renomme,<br /></span> +<span class="i0">D'oser nous approcher des restes du grand homme,<br /></span> +<span class="i4">L'insulte sur le front;<br /></span> +<span class="i0">D'oser lever les yeux, quand d'une main punique<br /></span> +<span class="i0">On nous rend, d'une part, sa dépouille héroïque,<br /></span> +<span class="i4">De l'autre, on nous jette un affront.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Honte à nous! il fallait le laisser dans son Île;<br /></span> +<span class="i0">Loin de nos lâchetés, il reposait tranquille...<br /></span> +<span class="i0">Ou bien pour le ravoir, lui, couvert de lauriers,<br /></span> +<span class="i0">Lui, vainqueur d'Austerlitz, lui, le fils de la gloire,<br /></span> +<span class="i0">Il fallait, l'arme au bras, conduits par la victoire,<br /></span> +<span class="i4">Le ramener dans nos foyers.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">C'eût été digne et beau!... le tambour, la mitraille,<br /></span> +<span class="i0">Nos soldats chauds encor d'une grande bataille,<br /></span> +<span class="i4">La poudre et le canon,<br /></span> +<span class="i0">La France relevée et l'infâme Angleterre<br /></span> +<span class="i0">Expiant ses forfaits les deux genoux en terre:<br /></span> +<span class="i4">C'est ainsi qu'il fallait fêter Napoléon!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">N'importe, il est ici! Courage, ô noble France!<br /></span> +<span class="i0">On ne peut prolonger ta honte et ta souffrance,<br /></span> +<span class="i4">Car sur le marbre du tombeau,<br /></span> +<span class="i0">Ravivant dans nos cœurs notre haine trompée,<br /></span> +<span class="i0">Nous irons, jeunes, vieux, aiguiser notre épée<br /></span> +<span class="i4">Ebréchée à Waterloo!!!<br /></span> +</div></div> + + +<p class="d"><b>CAMILLE THIERRY</b></p> + +<p>M. Camille Thierry était regardé comme un de nos Louisianais les plus +lettrés. Quoique natif de la Nouvelle-Orléans, il a passé plus de temps +à Paris qu'en Louisiane. D'ailleurs, c'est dans ce centre de lumière et +de civilisation qu'il a reçu sa brillante éducation, et qu'il a respiré +l'air de la liberté.</p> + +<p>M. Camille Thierry s'est occupé spécialement de poésie. Ses pièces +publiées dans les <i>Cenelles</i> ne sont pas ses seules compositions. Sa +plume facile et abondante a fourni, dit-on, tout un volume qui, sans +doute, est resté en France, son pays de prédilection.</p> + +<p>Néanmoins, les quelques morceaux que nous avons de lui soutiennent assez +sa réputation comme écrivain et homme de lettres. Thierry avait de +l'élégance et de la grâce dans le style, des tournures naturelles et des +expressions heureuses. Le morceau que nous citons de lui a été composé +dans sa jeunesse; il porte, par conséquent, l'empreinte des inclinations +du jeune homme. Cependant, cette ardeur du sentiment est tempérée par +les réflexions d'une sagesse qui le tient éloigné des élans exagérés.</p> + +<p>M. Thierry a fait des affaires à la Nouvelle-Orléans, mais le commerce +ne lui plaisait guère et il s'en retira de bonne heure. Il était aisé, +ses biens le mettaient à l'abri de toute privation. Il a pu donc se +livrer tout entier à ses inclinations, sans inquiétude. Au physique, M. +Thierry était de taille moyenne, avec des traits d'une très grande +distinction.</p> + +<p>Nous avons fait choix de <i>l'Amante du Corsaire</i> pour faire voir les +mérites de notre jeune poète.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">L'AMANTE DU CORSAIRE<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i6">(À Madame ***)<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Petit oiseau de mer, toi qui reviens sans doute<br /></span> +<span class="i4">D'un rivage lointain,<br /></span> +<span class="i0">Oh! dis-moi, n'as-tu pas rencontré sur ta route<br /></span> +<span class="i4">Le svelte brigantin?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">N'as-tu pas, fatigué, sur son grand mât qui penche,<br /></span> +<span class="i4">Dormi quelques instants?<br /></span> +<span class="i0">Joué dans son cordage et dans sa voile blanche<br /></span> +<span class="i4">Où murmurent les vents?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">N'as-tu pas entendu cette voix qui m'est chère,<br /></span> +<span class="i4">La voix de mon amant,<br /></span> +<span class="i0">Demander à la brise un parfum de la terre<br /></span> +<span class="i4">Pour calmer son tourment?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Si j'avais comme toi, pour tenter le voyage,<br /></span> +<span class="i4">Des ailes à mon corps,<br /></span> +<span class="i0">Je m'en irais d'ici comme ce blanc nuage<br /></span> +<span class="i4">Qui passe sur ces bords.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Pour lui parler encor, pour lui dire: je t'aime!<br /></span> +<span class="i4">J'irais sur l'Océan;<br /></span> +<span class="i0">Pour baiser ses cheveux, j'irais, oui, fut-ce même<br /></span> +<span class="i4">En un jour d'ouragan!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Car, vois-tu, mon amour est un amour étrange<br /></span> +<span class="i4">Qui n'a rien d'ici-bas;<br /></span> +<span class="i0">Peut-être me vient-il d'un démon ou d'un ange...<br /></span> +<span class="i4">Moi-même ne sais pas!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Mes frères, sans rougir, disent que je suis folle<br /></span> +<span class="i4">Et s'éloignent de moi:<br /></span> +<span class="i0">Mes sœurs ne veulent plus écouter ma parole...<br /></span> +<span class="i4">J'y pense avec effroi!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">En vain, je leurs disais: "Je suis votre sœur, grâce!"<br /></span> +<span class="i4">Sur leurs âmes de fer<br /></span> +<span class="i0">Ma parole passait sans laisser plus de trace<br /></span> +<span class="i4">Que tes ailes dans l'air!...<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">À qui je confirai le secret de ma flamme,<br /></span> +<span class="i4">Dis-moi, petit oiseau?...<br /></span> +<span class="i0">Ma mère qui m'aimait... dans le ciel a son âme,<br /></span> +<span class="i4">Son corps dans le tombeau!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Petit oiseau de mer, toi qui reviens sans doute<br /></span> +<span class="i4">D'un rivage lointain.<br /></span> +<span class="i0">Oh! dis-moi, n'as-tu pas rencontré sur ta route<br /></span> +<span class="i4">Le svelte brigantin?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i8"><b>Camille Thierry.</b><br /></span> +</div></div> + + +<p>Camille Thierry composa plusieurs autres pièces dont voici la liste: <i>Le +Damné.—Le Passé.—Toi.—Adieu.—Le Réveil.—À Mademoiselle ***.—À +Celle que j'aime.—Idées.—L'Ombre d'Eugène B.—Parle Toujours.—Le +Suicide.—Jalousie.</i></p> + +<p>Comme Dalcour, il a donné à la France ses préférences; c'est dans ce +pays de sa première affection qu'il a poursuivi sa carrière avec le plus +de zèle et qu'il a publié ce petit volume que nous serions heureux de +posséder aujourd'hui, mais que la négligence de ses compatriotes a +malheureusement livré aux ruines de l'abandon.</p> + +<p>Thierry ne se faisait pas illusion sur le caractère indifférent de son +peuple. Il savait bien qu'un homme comme lui ne pouvait ici compter que +sur lui seul dans les combats de la vie. Dans un des ses morceaux, il +s'exprimait ainsi:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je n'ai point entendu, comme une voix de mère,<br /></span> +<span class="i4">Une voix me parler;<br /></span> +<span class="i0">Pour lutter, j'étais seul, quand grondait le tonnerre...<br /></span> +<span class="i4">Seul pour me consoler!<br /></span> +</div></div> + + +<p class="d"><b>P. DALCOUR</b></p> + +<p>Ce poète est un des hommes de 1844 dont nous parlons longuement dans une +autre partie de ce livre.</p> + +<p>P. Dalcour est né à la Nouvelle-Orléans, mais il fut élevé à Paris, où +il reçut son éducation. Plus tard, il revint ici, pour vivre parmi les +siens et partager leur sort; mais l'épreuve, dit-on, était trop +rigoureuse. Il dut comme tant d'autres retourner en France, où il +pouvait jouir de la liberté et de tous les avantages que la science, la +littérature et les arts offrent aux esprits qui s'en nourrissent. Les +charmes d'une société aussi hospitalière devaient nécessairement exercer +une grande influence sur le caractère, le sentiment et les goûts d'un +homme accompli comme Pierre Dalcour. Il était tout naturel qu'il +retournât en France, car quel est l'homme qui, habitué dès l'enfance au +contact de la civilisation, aurait pu se conformer aux coutumes +avilissantes de l'esclavage et du préjugé de race?</p> + +<p>Ces malheureux exilés volontaires, comme Dalcour, ne pouvaient que +songer toujours à leurs mères et s'apitoyer sur le sort de celles qui +leur avaient donné le jour, et cette compassion filiale augmentait +encore les souffrances de leur âme constamment bouleversée.</p> + +<p>C'est pendant que Dalcour séjournait à la Nouvelle-Orléans qu'il a +composé les pièces que nous retrouvons dans les pages des <i>Cenelles</i>. +Dalcour avait l'esprit prompt, et cette faculté lui rendait facile +l'improvisation. Il pouvait improviser facilement des vers sur un sujet +donné au hasard.</p> + +<p>Voici ce qui est rapporté à la page 103 des <i>Cenelles</i>:</p> + +<p>[Illustration: M. ALCÉE LARAT, Patriote créole, membre du Comité des +Citoyens.]</p> + +<p>Dans une société où l'on jouait aux Jeux innocents, il fut ordonné à un +jeune homme, pour racheter son gage, de faire une déclaration d'amour +à la dame de son choix. Il s'avança aussitôt vers une jeune personne qui +passait pour être un peu dévote et s'acquitta ainsi de sa tâche:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Mademoiselle,<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i1">Du bonheur, loin de vous, je niais l'existence;<br /></span> +<span class="i1">Vous me rendez la foi qui donne l'espérance;<br /></span> +<span class="i1">Afin de n'être plus par le doute agité,<br /></span> +<span class="i1">Voulez-vous d'un baiser me faire charité?<br /></span> +</div></div> + +<p>Le sujet, comme on le voit, roulait sur les trois vertus théologales, la +Foi, l'Espérance et la Charité, si tendrement chantées par Millevoye.</p> + +<p>Nous remarquons aussi que Dalcour était traité avec beaucoup de +déférence par ses amis et collègues. Armand Lanusse et Camille Thierry +ont souvent complimenté ce poète, en lui adressant des vers et d'autres +gracieusetés qui témoignent de leurs égards particuliers à son endroit.</p> + +<p>Dalcour, Thierry et Valcour vivaient dans la sphère des hommes de +lettres, ce qui leur a fourni la suprême satisfaction de voir de près +les plus beaux esprits de l'Europe. Ils sont venus en contact avec les +Hugo, les Dumas et autres célébrités qui ont illustré le siècle passé.</p> + +<p>P. Dalcour nous a laissé les pièces de vers dont les titres suivent: +<i>Chant d'Amour.—Un An d'Absence.—À une Inconstante.—Le Songe.—Le +Maudit.—Au Bord du Lac.—La Foi, l'Espérance et la +Charité.—Acrostiche.—Les Aveux.—Caractère.—Vers écrits sur +l'Album.—Heure de Désenchantement.</i></p> + +<p>P. Dalcour, Armand Lanusse et Camille Thierry ont plus produit que les +autres collaborateurs des <i>Cenelles</i>, et leurs écrits présentent aussi +plus de valeur littéraire (si nous exceptons Séjour et Questy) que +celles de leurs collègues.</p> + +<p>Parmi les productions diverses de P. Dalcour, nous avons fait choix du +<i>Chant d'Amour</i>. C'est un modèle de vers mêlés: imagé, vif, tendre et +gracieux, ce morceau, dans ses tours variées, nous fait voir en même +temps le caractère sensible de notre poète et ses ressources de style et +d'imagination. Ses comparaisons sont correctes, sa composition est +coulante, ses expressions ont de la couleur comme de véritables +peintures. Nous pourrions dire de Dalcour ce que Boileau écrivait de +Molière: "Jamais au bout d'un vers on ne le vit broncher".</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4"><b>CHANT D'AMOUR</b><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Pour chanter la beauté que j'adore, ô ma lyre,<br /></span> +<span class="i4">Seconde mes efforts!<br /></span> +<span class="i0">De tes sons les plus doux, sur l'aile du zéphyre,<br /></span> +<span class="i4">Porte-lui les accords.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">À la vague qui vient mourir sur le rivage,<br /></span> +<span class="i4">Aux oiseaux dans les airs,<br /></span> +<span class="i0">À la brise du soir caressant le feuillage,<br /></span> +<span class="i4">Emprunte tes concerts.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Recueille de la nuit ces mille sons étranges<br /></span> +<span class="i4">Mais doux, harmonieux,<br /></span> +<span class="i0">Qui font que l'âme croit ouïr la voix des anges<br /></span> +<span class="i4">Qui chantent dans les cieux.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Si ma bouche jamais, près d'elle, n'osa faire<br /></span> +<span class="i4">L'aveu de mon ardeur,<br /></span> +<span class="i0">O ma lyre, aujourd'hui; dis-lui donc ce mystère,<br /></span> +<span class="i4">Ce secret de mon cœur.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Puisse de tes accords la suave harmonie<br /></span> +<span class="i4">S'exhaler doucement,<br /></span> +<span class="i0">Comme un concert lointain, comme une symphonie<br /></span> +<span class="i4">Dans un écho mourant!...<br /></span> +</div></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Qu'une brise légère,<br /></span> +<span class="i4">Quand aura fui le jour,<br /></span> +<span class="i4">Dans l'ombre du mystère.<br /></span> +<span class="i4">À celle qui m'est chère<br /></span> +<span class="i4">Porte ce chant d'amour.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">Quand de la nuit l'ombre avance<br /></span> +<span class="i4">Et, telle qu'un nuage immense,<br /></span> +<span class="i4">Descend sur la terre en silence;<br /></span> +<span class="i4">Quand tout repose sous les cieux.<br /></span> +<span class="i4">Heure de douce rêverie,<br /></span> +<span class="i4">Parfois son image chérie<br /></span> +<span class="i4">Semble être présente à mes yeux!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">Je vois sa taille de sylphide<br /></span> +<span class="i4">Son front pur, sa grâce candide,<br /></span> +<span class="i4">Ses lèvres de corail humide<br /></span> +<span class="i4">Ses yeux noirs remplis de langueur;<br /></span> +<span class="i4">Et je sens la vive étincelle<br /></span> +<span class="i4">Qui, s'échappant de sa prunelle,<br /></span> +<span class="i4">Soudain vient embraser mon cœur.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">Je crois aussi, dans mon délire,<br /></span> +<span class="i4">Entendre sa voix qui soupire,<br /></span> +<span class="i4">Plus suave que le zéphyre<br /></span> +<span class="i4">Jouant à travers les rameaux,<br /></span> +<span class="i4">Et plus douce que le murmure<br /></span> +<span class="i4">Du clair ruisseau, dont l'onde pure<br /></span> +<span class="i4">Serpente parmi les roseaux.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">Quand une brise bienfaisante<br /></span> +<span class="i4">Caresse la fleur odorante,<br /></span> +<span class="i4">Et s'élève plus énivrante,<br /></span> +<span class="i4">Le soir, vers la voûte des cieux,<br /></span> +<span class="i4">Moi, je crois de ma bien-aimée<br /></span> +<span class="i4">Respirer l'haleine embaumée<br /></span> +<span class="i4">Dans ces parfums délicieux.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">Mais, hélas! bientôt ce mirage<br /></span> +<span class="i4">Qui réfléchissait son image<br /></span> +<span class="i4">S'enfuit comme un léger nuage<br /></span> +<span class="i4">Que chasse un vent impétueux!<br /></span> +<span class="i4">Ou telle, au lever de l'aurore,<br /></span> +<span class="i4">On voit l'ombre qui s'évapore<br /></span> +<span class="i4">Aux premiers rayons lumineux.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">Alors, mais en vain, je m'écrie:<br /></span> +<span class="i4">Reviens, ô douce rêverie,<br /></span> +<span class="i4">Ombre décevante et chérie,<br /></span> +<span class="i4">Reviens une dernière fois!<br /></span> +<span class="i4">Hélas! quand ma bouche l'appelle,<br /></span> +<span class="i4">Je n'entends que l'écho fidèle<br /></span> +<span class="i4">Qui réponde au loin à ma voix!...<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Ranime-toi ma lyre!—Une lampe expirante<br /></span> +<span class="i0">Jette, avant de s'éteindre, une vive clarté;<br /></span> +<span class="i0">Exhale un dernier chant de ta corde vibrante,<br /></span> +<span class="i0">Qui dise les tourments de mon cœur agité!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Soit que l'astre du jour inonde de lumière<br /></span> +<span class="i4">Et la terre et les cieux,<br /></span> +<span class="i0">Soit que sur nous du soir le voile de mystère<br /></span> +<span class="i4">Tombe silencieux;<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Vierge, c'est toujours toi qui vis dans ma pensée,<br /></span> +<span class="i4">Qui fais battre mon cœur,<br /></span> +<span class="i0">Qui ranimes l'espoir en mon âme affaissée<br /></span> +<span class="i4">Sous le faix du malheur.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">C'est toi qui m'apparais, ô beauté que j'adore,<br /></span> +<span class="i4">La nuit, dans mon sommeil;<br /></span> +<span class="i0">Quand le jour luit c'est toi que mon œil cherche encore<br /></span> +<span class="i4">À l'heure du réveil.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Souvent, alors, je crois voir une ombre légère,<br /></span> +<span class="i4">Qui vole autour de moi;<br /></span> +<span class="i0">Cette ombre que ne peut dissiper la lumière,<br /></span> +<span class="i4">C'est toi, c'est toujours toi!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Mais, ô déception, une ombre vaine, un rêve<br /></span> +<span class="i4">Peut-il nous rendre heureux?...<br /></span> +<span class="i0">Pour qui rêve au bonheur, quand le songe s'achève<br /></span> +<span class="i4">Le réveil est affreux!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Viens oh! viens m'arracher à la douleur profonde<br /></span> +<span class="i4">Où je suis abîmé,<br /></span> +<span class="i0">Viens, je n'espère plus qu'un bonheur en ce monde,<br /></span> +<span class="i4">C'est celui d'être aimé.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Car l'amour, l'amour seul d'une vierge adorée<br /></span> +<span class="i0">Peut consoler le cœur des maux qu'il a soufferts;<br /></span> +<span class="i0">C'est la fraîche oasis, c'est la manne sacrée,<br /></span> +<span class="i0">C'est la source d'eau pure au milieu des déserts!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i9"><b>P. Dalcour.</b><br /></span> +</div></div> + +<p> <br /><br /></p> + +<p class="d"><b>B. VALCOUR</b></p> + +<p>M. B. Valcour est né à la Nouvelle-Orléans. Si nous devons en juger par +la date de ses écrits, il serait un des plus anciens parmi les +collaborateurs des <i>Cenelles</i>.</p> + +<p>M. Valcour a fait ses études en France et <i>sous la direction de bons +maîtres</i>, comme il le déclare lui-même dans son Épître à Constant +Lépouzé, poète.</p> + +<p>Il savait le latin et le grec. Il nous intéresse par la franchise de son +caractère et par le ton classique qu'il maintient dans ses vers élégants +et polis. Il n'hésite pas à nous annoncer qu'il est poète et qu'il est +familier avec les ouvrages d'Horace et de Virgile.</p> + +<p>Valcour écrit avec assurance: il dit qu'il connaît les règles de l'Art +Poétique et soutient ses prétentions en nous donnant des alexandrins des +plus harmonieux et des mieux disposés. Il allégorise un peu dans ses +poésies, mais ce défaut est plutôt un caprice qu'un vice.</p> + +<p>Valcour a choisi pour son genre de composition les rimes plates, les +vers croisés et les stances régulières. Il a cependant un ou deux +morceaux de vers mêlés.</p> + +<p>Mais dans toutes ses productions, il se conforme scrupuleusement aux +règles de l'art poétique. Sa versification est facile, et ses rimes, +sans être riches, ne blessent pas d'oreille. Elles sont toujours +harmonieuses.</p> + +<p>Le morceau qui suit, tiré des <i>Cenelles</i>, a été composé en 1828. Nous +ignorons l'âge que M. Valcour pouvait avoir en ce temps-là. Il devait +être encore au printemps de la vie lorsqu'il conçut cet hommage adressé +à son professeur.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2"><b>EPITRE À CONSTANT LEPOUZE</b>,<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i2"><b>En recevant un volume de ses poésies.</b><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Je n'ai point oublié, malgré mon long silence,<br /></span> +<span class="i0">Que je fus à tes lois, enfant, jadis soumis:<br /></span> +<span class="i0">De toutes tes bontés j'aime la souvenance.<br /></span> +<span class="i0">Dans mon cœur, j'ai gardé tes préceptes amis.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">C'est à toi que je dois tous mes goûts de poète:<br /></span> +<span class="i0">C'est toi qui m'instruisis aux métriques accents,<br /></span> +<span class="i0">Ma muse vierge encore et sensible et discrète,<br /></span> +<span class="i0">Fait entendre pour toi le premier de ses chants.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Dans mon âme jamais que le temps ne l'efface!<br /></span> +<span class="i0">Tu me donnas la clef du langage des Dieux;<br /></span> +<span class="i0">Tu me montras du doigt l'ingénieux Horace,<br /></span> +<span class="i0">De Virgile m'ouvris le livre harmonieux!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Tu ne fus point pour nous comme ce maître avide<br /></span> +<span class="i0">Qui vend au poids de l'or ses talents aux abois,<br /></span> +<span class="i0">Dont la plume de fer jamais ne se décide<br /></span> +<span class="i0">Qu'à faire un "J'ai reçu" quand vient la fin du mois.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">L'on ne t'a jamais vu, Gros-Jean maître d'école,<br /></span> +<span class="i0">Emprunter ta science à Constant Letellier;<br /></span> +<span class="i0">Tu ne fis pas de nous un obscur monopole,<br /></span> +<span class="i0">Ne vendis pas le banc et même l'écolier.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Non, l'on ne te vit point signant dans la gazette<br /></span> +<span class="i0">Un A gonflé d'orgueil ou bien un Z bavard,<br /></span> +<span class="i0">Faire de quelqu'ami la louange indiscrète<br /></span> +<span class="i0">Ou l'éloge menteur d'un Mécène bâtard.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Artiste, gloire à toi! Sois orgueilleux, poète!<br /></span> +<span class="i0">Emule audacieux de Lavan, de Daru,<br /></span> +<span class="i0">Par toi Louisiana jouit d'un jour de fête,<br /></span> +<span class="i0">Aux bords de son grand fleuve Horace est apparu.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Pourquoi ne vas-tu pas t'asseoir au Colysée,<br /></span> +<span class="i0">Interroger des yeux les restes de Poestum,<br /></span> +<span class="i0">Parcourir en rêvant Ferrare délaissée,<br /></span> +<span class="i0">Fouiller dans Pompéï, puis dans Herculanum?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Je me suis dit: Enfant, il est temps de remettre<br /></span> +<span class="i0">Au modeste rhéteur le tribut mérité.<br /></span> +<span class="i0">Je n'ai qu'un mot pour toi, le voici: merci, Maître;<br /></span> +<span class="i0">Ma bouche te le dit, mais mon cœur l'a dicté.<br /></span> +</div></div> + +<p>Tout ce que nous pouvons ajouter en matière de réflexion, c'est que les +sentiments exprimés dans les vers qui précèdent nous apprennent d'une +façon singulièrement sensible tout ce qu'il y a de bien ou de mal dans +l'influence du contact.</p> + +<p>Des Lépouzés font des Valcours.</p> + +<p>M. Valcour nous a donné plusieurs autres pièces, telles que <i>L'Heureux +Pèlerin.—À Malvina.—À Hermina.—Le 11 mars 1835.—L'Ouvrier +Louisianais.—À Mon Ami.—Mon Rêve.—Son Chapeau et Son Châle.—À +Mademoiselle Célina.—À Mademoiselle C</i>.</p> + +<p class="c">———</p> +<p class="d"><b>J. BOISE</b></p> +<p class="c">———</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">L'AMANT DEDAIGNE<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Perfide amour, divinité rebelle<br /></span> +<span class="i0">Toi qui régis les mortels et les dieux,<br /></span> +<span class="i0">Pourquoi faut-il que ta flèche cruelle<br /></span> +<span class="i0">Frappe le sein d'un mortel dédaigneux?<br /></span> +<span class="i0">Moi qui voulais dans le printemps de l'âge<br /></span> +<span class="i0">Jouir en paix des plaisirs les plus doux,<br /></span> +<span class="i0">Tu me fixas dans ma course volage;<br /></span> +<span class="i0">De mon bonheur ton cœur fut-il jaloux?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Plus d'attraits, plus de charme,<br /></span> +<span class="i0">Tout est triste à mes yeux,<br /></span> +<span class="i0">Tout m'afflige et m'alarme,<br /></span> +<span class="i0">Le jour m'est odieux.<br /></span> +<span class="i0">Mes membres s'affaiblissent...<br /></span> +<span class="i0">Que vais-je devenir?...<br /></span> +<span class="i0">Mes yeux s'appesantissent,<br /></span> +<span class="i0">Hélas! faut-il mourir!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Dis-moi, ma douce amie,<br /></span> +<span class="i0">Dis-moi, que t'ai-je fait?<br /></span> +<span class="i0">Sans toi je hais la vie,<br /></span> +<span class="i0">Sans toi tout me déplaît.<br /></span> +<span class="i0">Tu ne dis rien encore...<br /></span> +<span class="i0">Que vais-je devenir?<br /></span> +<span class="i0">Vainement je t'implore,<br /></span> +<span class="i0">Hélas! je vais mourir!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Dis-moi quel est mon crime,<br /></span> +<span class="i0">Ne puis-je le savoir?<br /></span> +<span class="i0">Serais-je la victime<br /></span> +<span class="i0">D'un cruel désespoir?<br /></span> +<span class="i0">Tu gardes le silence...<br /></span> +<span class="i0">Que vais-je devenir?<br /></span> +<span class="i0">Prononce ma sentence,<br /></span> +<span class="i0">Dis-moi, dois-je mourir?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">C'en est fait, je succombe<br /></span> +<span class="i0">À mon sinistre sort<br /></span> +<span class="i0">Sur mon front déjà tombe<br /></span> +<span class="i0">Le voile de la mort!...<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Adieu, cruelle amie,<br /></span> +<span class="i0">Mes tourments vont finir;<br /></span> +<span class="i0">Je quitte cette vie,<br /></span> +<span class="i0">Adieu, je vais mourir.<br /></span> +</div></div> + + +<p class="d"><b>J. BOISE</b></p> + +<p>Jean Boise avait la réputation d'être un excellent écrivain, mais sa +raison s'est voilée à cette période de sa vie où il promettait le plus +pour les lettres. Ses amis l'ont beaucoup regretté à cause de son beau +caractère et de ses heureux talents. Sa démence devint une maladie qui +termina ses jours trop tôt pour l'espoir de ses contemporains.</p> + +<p>La dernière stance du morceau que nous publions de lui révèle, comme le +dirait Lamartine, une "âme triste jusqu'à la mort".</p> + +<p class="c">———</p> +<p class="d"><b>BOWERS</b></p> +<p class="c">———</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2"><b>L'ORPHELIN DES TOMBEAUX</b><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i8">I</span><br /> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Naguère un orphelin à la plaintive voix</span><br /> +<span class="i0">Exhalait ses douleurs au champ semé de croix;</span><br /> +<span class="i0">Il chantait, et l'oiseau, caché sous le feuillage,</span><br /> +<span class="i0">Semblait, pour l'écouter, suspendre son ramage.</span><br /> +<span class="i0">Il chantait, et des vents l'haleine se taisait;</span><br /> +<span class="i0">Le murmure des eaux, triste, s'assoupissait;</span><br /> +<span class="i0">Il chantait, et mon cœur, attendri jusqu'aux larmes,</span><br /> +<span class="i0">Se fondait au récit de ses longues alarmes;</span><br /> +<span class="i0">Il chantait, et parfois ses funèbres accords</span><br /> +<span class="i0">Faisaient glisser soudain un frisson sur mon corps!</span><br /> +</div><div class="stanza"> + +<span class="i8">II</span><br /> +</div><div class="stanza"> + +<span class="i0">Quand arrive le soir, pensif et solitaire,</span><br /> +<span class="i0">Les regards tristement attachés à la terre,</span><br /> +<span class="i0">Je me prends à pleurer en pensant à celui</span><br /> +<span class="i0">Qui m'avait dit jadis: «Je serai ton appui,</span><br /> +<span class="i0">Je serai le soutien de ton sort déplorable;</span><br /> +<span class="i0">Le monde te dédaigne, hélas! es-tu coupable</span><br /> +<span class="i0">Si tu souffres, dis-moi, des malheurs d'ici-bas?</span><br /> +<span class="i0">Si partout l'infortune accompagne tes pas?</span><br /> +<span class="i0">Non, non, tu ne l'es point. Sur ton destin je pleure.</span><br /> +<span class="i0">Enfant, acceptes-tu ma chétive demeure?</span><br /> +<span class="i0">Avec moi veux-tu vivre, infortuné plaintif?</span><br /> +<span class="i0">Je serai désormais ton parent adoptif;</span><br /> +<span class="i0">J'adoucirai ton sort; hélas! il est à plaindre!</span><br /> +<span class="i0">Enfant, dans mon séjour tu n'auras rien à craindre;</span><br /> +<span class="i0">Des orages du temps j'abriterai tes jours;</span><br /> +<span class="i0">Car tu seras mon fils, et le seras toujours.</span><br /> +<span class="i0">J'endormirai tes maux. Dans ma demeure antique,</span><br /> +<span class="i0">Oh! viens te reposer, enfant mélancolique!»</span><br /> +<span class="i0">En achevant ceci, me prenant par la main</span><br /> +<span class="i0">Dans son riant séjour il me conduit soudain,</span><br /> +<span class="i0">Il m'appelait son fils, je lui disais: mon père;</span><br /> +<span class="i0">Enfant, il me montrait un avenir prospère.</span><br /> +<span class="i0">Déjà j'étais joyeux; seulement, quelquefois</span><br /> +<span class="i0">Le triste souvenir d'une touchante voix</span><br /> +<span class="i0">De mon hilarité venait rompre les charmes,</span><br /> +<span class="i0">Et soudain me forçait à répandre des larmes.</span><br /> +<span class="i0">Mais quand je le voyais, ce généreux ami,</span><br /> +<span class="i0">Du sommeil de la mort maintenant endormi,</span><br /> +<span class="i0">J'étanchais aussitôt mes larmes à sa vue,</span><br /> +<span class="i0">Et soudain me berçais d'une joie imprévue;</span><br /> +<span class="i0">Car il savait toujours des mots consolateurs,</span><br /> +<span class="i0">Des mots qui suspendaient les tourments et les pleurs,</span><br /> +<span class="i0">Des paroles de miel, si douces et si belles</span><br /> +<span class="i0">Qu'elles assoupissaient mes peines trop rebelles!</span><br /> +<span class="i0">Il a donc expiré, ce père généreux!...</span><br /> +<span class="i0">Sur sa mort j'éclatais en sanglots douloureux!</span><br /> +<span class="i0">De son dernier soupir je me souviens encore:</span><br /> +<span class="i0">C'était au mois de Mars, au lever de l'aurore...</span><br /> +<span class="i0">Je venais de ma sœur visiter le tombeau,</span><br /> +<span class="i0">Quand, tout-à-coup, j'ouis une voix triste et tendre</span><br /> +<span class="i0">Balbutiant un nom que je ne pus comprendre.</span><br /> +<span class="i0">J'écoutai... Cette voix, qui me fit soupirer,</span><br /> +<span class="i0">Murmura: «Ton père est au moment d'expirer,</span><br /> +<span class="i0">Enfant, n'entends-tu pas? C'est sa voix qui t'appelle,</span><br /> +<span class="i0">Viens étendre ta main sur sa couche mortelle,</span><br /> +<span class="i0">Viens présenter ta lèvre à son baiser d'adieu;</span><br /> +<span class="i0">Sur son lit de douleur l'entretenir de Dieu!</span><br /> +<span class="i0">J'écoutais pâlissant, sur le bord de sa couche,</span><br /> +<span class="i0">Ces derniers mots, hélas! échappés de sa bouche:</span><br /> +<span class="i0">C'en est fait, ô mon fils, je te quitte à jamais;</span><br /> +<span class="i0">Sur mon tombeau désert tu priras désormais!...</span><br /> +<span class="i0">Chaque jour tu viendras, au lever de l'aurore,</span><br /> +<span class="i0">Enfant, pour y gémir, t'agenouiller encore...</span><br /> +<span class="i0">Que je serre ta main! c'en est fait... je me meurs...»</span><br /> +<span class="i0">Et sa voix aussitôt s'éteignit dans les pleurs.</span><br /> +<span class="i0">Hélas! il n'est donc plus! sur son froid mausolée</span><br /> +<span class="i0">Je soupire parfois ma tristesse isolée.</span><br /> +<span class="i0">Au matin de mes jours tel est, tel est mon sort,</span><br /> +<span class="i0">Banni du monde entier je pleure sur la mort!</span><br /> +<span class="i0">M'égarant, désolé, dans ce noir cimetière,</span><br /> +<span class="i0">Je contemple l'abri de ma famille entière;</span><br /> +<span class="i0">Je suis seul, toujours seul dans le champs des tombeaux,</span><br /> +<span class="i0">Où le saule éploré balance ses rameaux,</span><br /> +<span class="i0">Où souvent fatigué, je m'assoupis à l'ombre</span><br /> +<span class="i0">D'un antique cyprès: là, rêveur, triste et sombre,</span><br /> +<span class="i0">D'un ange de quinze ans, couronné de jasmins,</span><br /> +<span class="i0">Je crois presser parfois les palpitantes mains.</span><br /> +<span class="i0">Tenir entre mes bras cette vierge timide,</span><br /> +<span class="i0">M'enivrer du regard de sa prunelle humide!</span><br /> +<span class="i0">Puis soudain je m'éveille en murmurant ces mots:</span><br /> +<span class="i0">Hélas! ce n'est qu'un rêve au milieu des tombeaux!</span><br /> +<span class="i0">Ah! ton seul souvenir, ange à jamais aimable,</span><br /> +<span class="i0">Dans mes malheurs fait naître un charme inexprimable</span><br /> +<span class="i0">Mais bientôt, je le sens, j'irai dormir enfin</span><br /> +<span class="i0">De ce sommeil, hélas! qui n'aura pas de fin!</span><br /> +<span class="i0">Alors, Anastasie, en contemplant ma pierre,</span><br /> +<span class="i0">Qu'une larme d'amour arrose ta paupière!</span><br /> +<span class="i0">Puisses-tu t'attendrir à l'aspect de ces mots:</span><br /> +<span class="i0">«Il vécut et mourut au milieu des tombeaux.»</span><br /> +</div><div class="stanza"> +<span class="i8">III</span><br /> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">L'écho répercuta sa complainte orpheline;</span><br /> +<span class="i0">Et les deux bras croisés sur sa jeune poitrine,</span><br /> +<span class="i0">Rêveur, il s'assoupit en contemplant des cieux</span><br /> +<span class="i0">Le flambeau dont l'éclat argentait ses cheveux;</span><br /> +<span class="i0">Et quand l'oiseau chanta le réveil de l'aurore</span><br /> +<span class="i0">Dans la même attitude il sommeillait encore:</span><br /> +<span class="i0">Oui, mais de ce sommeil dont le lugubre aspect</span><br /> +<span class="i0">Imprime dans nos cœurs un éternel regret!...</span><br /> +</div></div> + +<p>Quoique nous n'ayons aucun renseignement sur la vie, le caractère ou le +mérite de M. Bowers, cependant nous croyons juste et sage de publier la +pièce qu'il nous a léguée. Le sujet en est éloquent, le style, bien +soutenu et la marche des idées, bien suivie.</p> + +<p>M. Bowers fut un collaborateur des <i>Cenelles</i>, et cette qualité nous le +fait apprécier tout autant que sa poésie.</p> + +<p>Il avait donc sa place toute trouvée dans cet ouvrage.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p class="d"><b>L. BOISE.</b></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i2">AU PRINTEMPS<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">(<b>Chanson.</b>)<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Tendre printemps, viens rendre à la nature<br /></span> +<span class="i0">Et ses trésors et ses puissants attraits.<br /></span> +<span class="i0">Pour le fêter, assis sur la verdure,<br /></span> +<span class="i0">Les troubadours chanteront tes bienfaits.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Sous des berceaux de myrtes et de roses<br /></span> +<span class="i0">Tu m'entendras, charmé de ton retour,<br /></span> +<span class="i0">À ma Cloé dire de douces choses;<br /></span> +<span class="i0">Tu me verras tout rayonnant d'amour.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Tous les amants, dans leurs chansons nouvelles,<br /></span> +<span class="i0">Te salueront sous des toits frais et verts;<br /></span> +<span class="i0">Sur les bosquets, tous les oiseaux fidèles<br /></span> +<span class="i0">S'assembleront pour former leurs concerts.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Viens donc, accours, la Nature en souffrance<br /></span> +<span class="i0">Du sombre Hiver subit les dures lois!<br /></span> +<span class="i0">Elle soupire, implore ta présence;<br /></span> +<span class="i0">Elle gémit... n'entends-tu pas sa voix?<br /></span> +</div></div> + +<p>Louis Boise était le frère de Jean Boise.</p> + +<p>Nous avons entendu les anciens dire que Louis Boise ne savait pas lire +jusqu'à l'âge de vingt ans. Si cela est vrai, il est digne d'être compté +au nombre de nos prodiges, car un homme d'une intelligence ordinaire ne +pourrait commencer si tard à apprendre les lettres et réussir à composer +des vers comme ceux que nous venons de citer. La tâche était énorme, +mais la réussite fut merveilleuse.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>[Illustration: <span class="smcap">DR</span>. L. ROUDANEZ, Patriote créole, fondateur et propriétaire de la <i>Tribune</i> de la +Nouvelle-Orléans.]</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h2> + +<p class="c"><b>Les collaborateurs des "Cenelles" (Suite).—Notices biographiques.</b></p> + + +<p class="d"><b>MICHEL ST-PIERRE</b></p> + +<p>M. St-Pierre était poète et maître d'armes. Comme poète il était naturel +et gracieux. Tous ses vers sont construits dans un style coulant et +plein de charme. St-Pierre était d'un caractère aimant, et ses +compositions reflétaient la chaleur de ses affections. Sa bonne nature +n'a jamais été mieux révélée que dans sa pièce intitulée <i>Le +Changement</i>. C'est celle que nous avons choisie pour introduire M. +St-Pierre, étant celle que le poète adressait à l'objet de ses feux, au +moment où il voulait passer du célibat au mariage. Chose curieuse, tous +les enfants apprennent cette romance avec facilité et la chantent avec +plaisir.</p> + +<p>Son courage physique et sa fermeté le firent surnommer le Bayard créole. +À sa mort, M. Lanusse prononça un discours sur son cercueil, ne manquant +pas de faire allusion à la bravoure remarquable de son ami.</p> + +<p>M. St-Pierre était de la Nouvelle-Orléans et appartenait à une famille +nombreuse et respectable. Ses frères et sœurs ont comme lui reçu les +avantages d'une éducation soignée. Tous suivaient avec piété les +principes de l'Église catholique, dans lesquels ils avaient été élevés.</p> + +<p>Ce sens religieux se manifeste assez souvent dans les écrits de notre +poète. St-Pierre, à une certaine heure de sa vie, avait voulu se +suicider; mais sur les conseils d'un ami, il revint à lui, c'est-à-dire +à ces sentiments de foi que la folie seule pouvait affaiblir.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><b>LE CHANGEMENT</b><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Dans une douce indifférence,<br /></span> +<span class="i0">Je vivais paisible et content,<br /></span> +<span class="i0">L'amour me semblait sans puissance,<br /></span> +<span class="i0">Aussi je le bravais souvent;<br /></span> +<span class="i0">Mais ces doux plaisirs de ma vie<br /></span> +<span class="i0">Hélas! n'ont pu durer toujours,<br /></span> +<span class="i0">Puisque vos beaux yeux, Amélie,<br /></span> +<span class="i0">En ont interrompu le cours.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Cependant, si je puis vous plaire,<br /></span> +<span class="i0">Si vous souriez à mes vœux,<br /></span> +<span class="i0">Je vous en fais l'aveu sincère,<br /></span> +<span class="i0">Vous m'aurez rendu plus qu'heureux;<br /></span> +<span class="i0">Car le bonheur que je respire,<br /></span> +<span class="i0">Quand je me trouve auprès de vous,<br /></span> +<span class="i0">Est une ivresse... un doux délire<br /></span> +<span class="i0">Dont mille amants seraient jaloux!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Sur votre figure jolie,<br /></span> +<span class="i0">On voit la bonté, la candeur,<br /></span> +<span class="i0">L'innocence et la modestie,<br /></span> +<span class="i0">Et tout ce qui marque un bon cœur.<br /></span> +<span class="i0">Quand, par un regard plein de flamme,<br /></span> +<span class="i0">Parfois j'interroge vos yeux,<br /></span> +<span class="i0">L'espoir semble dire à mon âme<br /></span> +<span class="i0">Que vous partagerez mes feux.<br /></span> +</div></div> + +<p>Nous tenons encore de M. Michel St-Pierre quelques autres pièces dont +voici les titres: <i>La Jeune Fille Mourante.</i>—<i>À Une Demoiselle.</i>—<i>Deux +Ans Après.</i>—<i>Couplets.</i>—<i>Tu m'as dit: Je t'aime.</i></p> + + +<p class="d"><b>NUMA LANUSSE</b></p> + +<p>La grâce du style, l'élégance des formes et un naturel gai: tels sont +les traits qui distinguent les "Couplets" de Numa Lanusse. Ces vers +prouvent que l'auteur possédait un beau talent poétique qui, sans doute, +se serait développé avec l'âge, si la mort n'était venu le surprendre si +prématurément. Il avait de nombreux admirateurs.</p> + +<p>M. Numa Lanusse est mort à vingt-six ans, des suites d'une chute de +cheval.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p class="c"><b>COUPLETS</b></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">CHANTES À LA NOCE D'UN AMI<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i2">Air: <b>J'entends au loin l'archet de la folie</b>.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Heureux amants, ô vous qui de Cythère,<br /></span> +<span class="i0">Entreprenez le voyage incertain,<br /></span> +<span class="i0">Puisse un doux vent, puisse une mer prospère<br /></span> +<span class="i0">Conduire au but votre amoureux destin.<br /></span> +<span class="i0">Que de vos cœurs de sinistres images<br /></span> +<span class="i0">Ne viennent point troubler le doux transport;<br /></span> +<span class="i0">Voguez, amis, sans craindre les orages,<br /></span> +<span class="i0">Nos vœux ardents vous conduiront au port.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">La nef bondit et les vents sont propices,<br /></span> +<span class="i0">Un doux espoir flatte vos tendres cœurs;<br /></span> +<span class="i0">L'amour vous suit, et d'abord pour prémices,<br /></span> +<span class="i0">Ce Dieu charmant vous couronne de fleurs.<br /></span> +<span class="i0">Pour prévenir tempêtes et naufrages,<br /></span> +<span class="i0">Nous prions tous, et d'un commun accord.<br /></span> +<span class="i0">Voguez, amis, sans craindre les orages,<br /></span> +<span class="i0">Nos vœux ardents vous conduiront au port.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Un vent moins pur que le soupçon enfante<br /></span> +<span class="i0">De votre marche a retardé l'essor;<br /></span> +<span class="i0">Le ciel s'ombrage et la vague écumante<br /></span> +<span class="i0">Va vous couvrir!...—Non, l'espoir luit encor.<br /></span> +<span class="i0">La vérité dissipe les nuages<br /></span> +<span class="i0">Et l'air plus frais vous pousse sans effort.<br /></span> +<span class="i0">Voguez, amis, sans craindre les orages,<br /></span> +<span class="i0">Nos vœux ardents vous conduiront au port.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Déjà la plage à vos yeux se présente,<br /></span> +<span class="i0">Et jusque là le bonheur vous a lui.<br /></span> +<span class="i0">L'Amour s'en va, et l'Amitié constante<br /></span> +<span class="i0">Est avec vous; ce sera votre appui.<br /></span> +<span class="i0">Votre œil sourit à de charmants présages,<br /></span> +<span class="i0">De beaux enfants veillent sur votre sort;<br /></span> +<span class="i0">Voguez, amis, sans craindre les orages,<br /></span> +<span class="i0">Leurs vœux, leurs soins vous conduiront au port.<br /></span> +</div></div> + +<p>M. Numa Lanusse a aussi composé une autre pièce intitulé: +<i>Justification</i>. Cette pièce fait partie des <i>Cenelles</i> et soutient la +réputation de l'auteur. À ce qu'il paraît, il était accusé par une +demoiselle d'avoir produit des couplets contre elle. C'est cette +accusation qui a donné lieu à <i>Justification</i>. Nous regrettons ne +pouvoir imprimer la romance dans son entier, faute d'espace, mais nous +croyons devoir en extraire les lignes qui vont suivre et que nous +entendons souvent répéter dans notre population, la plupart des +personnes qui les citent en ignorant peut-être l'origine:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">"N'écoutez pas le dicton populaire,<br /></span> +<span class="i0">Car trop souvent il détruit le bonheur."<br /></span> +</div></div> + +<p>Il y a plus de poésie dans ces deux lignes qu'un étranger ne le pourrait +croire, le Créole seul peut bien en apprécier la philosophie.</p> + + +<p class="d"><b>DESORMES DAUPHIN</b></p> + +<p>On verra que la pièce qui va suivre est l'expression du désespoir. Il y +a une chose bien remarquable chez tous nos poètes, c'est qu'ils mettent +de l'âme dans toutes leurs compositions. Que le sujet soit triste ou +gai, simple ou majestueux, l'expression, la manière dont ils exposent +leurs idées ne manquent jamais d'être l'effet de l'art rehaussé par +l'affirmation du sentiment.</p> + +<p>Dans ces lignes de Dauphin, tout est morne et lugubre. Le poète semble +les avoir conçues sous l'empire d'une funeste résolution.</p> + +<p>Cependant, pour la clarté des pensées, pour l'élévation des sentiments, +comme pour la pureté du langage, rien, dans le genre choisi, ne peut +surpasser l'excellence des strophes ici reproduites.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4"><b>ADIEUX</b><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Objet chéri, pourquoi de ma tendresse,<br /></span> +<span class="i0">Avoir si tôt suspendu les transports?<br /></span> +<span class="i0">Te souviens-tu des jours où ton ivresse<br /></span> +<span class="i0">Me promettait un bonheur sans remords?<br /></span> +<span class="i0">Adieu, pardonne à mon âme attendrie<br /></span> +<span class="i0">De ne pouvoir se détacher de toi;<br /></span> +<span class="i0">Je vais payer aujourd'hui de ma vie<br /></span> +<span class="i0">Le temps heureux où je reçus ta foi.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i6">Adieu! de la voûte céleste,<br /></span> +<span class="i6">Je veillerai sur ton destin;<br /></span> +<span class="i6">Là finira le sort funeste<br /></span> +<span class="i6">Qui de mes jours approche ici la fin.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand, tourmenté d'une peine secrète,<br /></span> +<span class="i0">Ton faible cœur connaîtra la douleur,<br /></span> +<span class="i0">Viens prier Dieu sur ma tombe discrète,<br /></span> +<span class="i0">Soudain pour toi renaîtra le bonheur.<br /></span> +<span class="i0">Et, l'Eternel exauçant ta prière,<br /></span> +<span class="i0">En souvenir de nos amours passés,<br /></span> +<span class="i0">Pose une fleur au marbre tumulaire<br /></span> +<span class="i0">Qui couvrira mes restes desséchés.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i6">Adieu! de la voûte céleste,<br /></span> +<span class="i6">Je veillerai sur ton destin;<br /></span> +<span class="i6">Là, finira le sort funeste,<br /></span> +<span class="i6">Qui de mes jours approche ici la fin.<br /></span> +</div></div> + +<p class="c">———</p> +<p class="d"><b>NELSON DESBROSSES</b></p> +<p class="c">———</p> +<p class="c">LE RETOUR<br />AU VILLAGE AUX PERLES<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> +<p class="c">———</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i8"><b>ROMANCE</b><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">Elle folâtre en ces lieux pleins de charmes,<br /></span> +<span class="i4">Tout me le dit, oui, mon cœur le sent bien.<br /></span> +<span class="i4">Séjour joyeux, tu bannis mes alarmes,<br /></span> +<span class="i4">Dieu des amours, quel bonheur est le mien!<br /></span> +<span class="i4">Bosquet fleuri, témoin de notre flamme,<br /></span> +<span class="i4">Je te revois, ce n'est point une erreur,<br /></span> +<span class="i4">Ruisseau chéri, c'est à toi que mon âme<br /></span> +<span class="i4">Veut en ce jour confier son bonheur.<br /></span> +<span class="i4">Mais la voilà! comme elle est embellie;<br /></span> +<span class="i4">Ah! que d'attraits, que d'aimables appas!<br /></span> +<span class="i4">Elle sourit... combien elle est jolie!<br /></span> +<span class="i4">Charmante Emma, je vole sur tes pas.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">Mars 1828.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i9"><b>Nelson Desbrosses.</b><br /></span> +</div></div> + +<p> </p> + +<p>On voit quel soin nos poètes mettaient à chanter les jeunes beautés de +leur époque.</p> + +<p>Le Village aux Perles est sans doute le lieu qui a inspiré Armand +Lanusse lorsque, dans son Introduction aux <i>Cenelles</i> il a fait allusion +aux "charmantes Louisianaises dont la beauté, les grâces et l'amabilité +se conserveront sans doute dans toute leur merveilleuse pureté chez +celles qui leur succéderont." Desbrosses s'est bien acquitté de sa +tâche. Comme ce ravissement est naturel: "La voilà! comme elle est +embellie!"</p> + +<p>Nous avons encore, de nos jours, bon nombre de ces perles...</p> + +<p>M. Nelson Desbrosses était natif de la Nouvelle-Orléans. C'était un +homme éminemment respectable et sympathique. Comme la plupart de ses +contemporains, il a reçu les avantages de l'instruction dans une école +privée et sous des maîtres consciencieux. En grandissant, il s'est senti +de son temps, et il a cultivé les Muses. Il s'est rapproché de la +société des bardes de son époque, et c'est ainsi que nous trouvons ses +vers dans les <i>Cenelles</i>.</p> + +<p>Nelson Desbrosses a visité Haïti, où il a passé plusieurs années De Sa +vie; néanmoins, c'est en Louisiane qu'il s'est fait une carrière.</p> + +<p>Il était connu non seulement comme poète, mais, plus encore, comme homme +de bien. Doué par la nature de certaines aptitudes particulières, il +prit le parti de les développer sérieusement. Dans la poursuite de cette +résolution, il se fit l'ami du célèbre Valmour, qui le prépara et de qui +il reçut les conseils nécessaires pour obtenir la puissance qu'il +désirait acquérir dans "l'imposition des mains et dans la transmission +des messages <i>spirituels</i>". Avec le temps, il devint un maître dans cet +art salutaire, ainsi qu'un grand nombre de ses obligés peuvent encore +l'attester.</p> + + +<p class="d"><b>M. F. LIOTAU</b></p> +<p class="c">———</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4"><b>UNE IMPRESSION</b><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Eglise Saint-Louis, vieux temple reliquaire,<br /></span> +<span class="i0">Te voilà maintenant désert et solitaire!<br /></span> +<span class="i0">Ceux qui furent commis ici-bas à tes soins,<br /></span> +<span class="i0">Du tabernacle saint méprisant les besoins,<br /></span> +<span class="i0">Ailleurs ont entraîné la phalange chrétienne.<br /></span> +<span class="i0">Jusqu'à ce que chacun de son erreur revienne,<br /></span> +<span class="i0">Sur tes dalles, hélas! on ne verra donc plus<br /></span> +<span class="i0">S'agenouiller encor les enfants de Jésus,<br /></span> +<span class="i0">Qui, l'oreille attentive et l'âme timorée,<br /></span> +<span class="i0">Savouraient d'un pasteur la parole sacrée?<br /></span> +<span class="i0">Et de ton sanctuaire, espace précieux,<br /></span> +<span class="i0">L'encens n'enverra plus son parfum vers les cieux!...<br /></span> +<span class="i0">Tes splendides autels, tes images antiques,<br /></span> +<span class="i0">Tes croix, tes ornements et tes saintes reliques,<br /></span> +<span class="i0">Hélas! vont donc rester dans un profond oubli<br /></span> +<span class="i0">Qui les range déjà sous son immense pli!...<br /></span> +<span class="i0">O toi, temple divin, toi dernière demeure<br /></span> +<span class="i0">Des hommes bien-aimés que le peuple encor pleure,<br /></span> +<span class="i0">Et qui, peut-être aussi, ressentant tous tes maux,<br /></span> +<span class="i0">Gémissent comme nous du fond de leurs tombeaux;<br /></span> +<span class="i0">Toi qui me vis, enfant, en ton enceinte même<br /></span> +<span class="i0">Recevoir sur mon front les signes du baptême;<br /></span> +<span class="i0">Hélas! ai-je grandi pour te voir en ce jour<br /></span> +<span class="i0">Désert, abandonné peut-être sans retour!...<br /></span> +<span class="i0">Auguste et pur asile où toute âme est ravie,<br /></span> +<span class="i0">Lorsque se chante en chœur la sainte liturgie,<br /></span> +<span class="i0">Resteras-tu toujours privé de tout honneur?<br /></span> +<span class="i0">Puisque jamais en vain nous prions le Seigneur,<br /></span> +<span class="i0">Chrétiens, unissons-nous; quand ce Dieu tutélaire<br /></span> +<span class="i0">A versé tout son sang pour nous sur le Calvaire,<br /></span> +<span class="i0">Espérons qu'en ce jour Lui seul, puissant et fort,<br /></span> +<span class="i0">En le priant du cœur, changera notre sort;<br /></span> +<span class="i0">Prions si nous voulons que sa miséricorde<br /></span> +<span class="i0">Détruise parmi nous la haine et la discorde.<br /></span> +<span class="i0">Déjà cette espérance, en tarissant nos pleurs,<br /></span> +<span class="i0">N'a-t-elle point versé son baume dans nos cœurs?<br /></span> +<span class="i0">N'avons-nous point revu la foule orléanaise<br /></span> +<span class="i0">Quand vint la noble fête<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, au vieux temple tout aise?<br /></span> +<span class="i0">Alors le vrai bonheur brillait dans tous les yeux,<br /></span> +<span class="i0">Car tout fut oublié dans cet instant heureux!<br /></span> +<span class="i0">Chrétiens, un autre effort penchera la balance<br /></span> +<span class="i0">Sans doute vers la paix, gardons-en l'assurance;<br /></span> +<span class="i0">Et nous verrons encor comme dans le passé,<br /></span> +<span class="i0">Le peuple chaque jour au temple délaissé!...<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i9"><b>M. F. Liotau.</b><br /></span> +</div></div> + +<p> </p> + +<p>F. Liotau nous a laissé de très bonnes pièces. Le morceau que nous avons +choisi, <i>Une Impression</i>, est une de ses plus heureuses productions. +Dans ses vers, l'auteur exprime son respect pour la Religion catholique +et ses vœux pour l'union des cœurs chrétiens. Liotau soigne son style +dans tout ce qu'il écrit, depuis le badin jusqu'au grave. Liotau est +spirituel et fécond: il ne manque jamais de sel dans ces poésies, et il +s'arrête à la fin de son œuvre sans s'épuiser. Nous tenons de ce poète: +<i>Un an après.</i>—<i>Eline.</i>—<i>Mon Vieux Chapeau.</i>—<i>À Ida.</i>—<i>Couplets +chantés à une Noce.</i>—<i>À un Ami qui m'accusait de Plagiat.</i>—<i>Un +Condamné à Mort.</i></p> + +<p class="c">———</p> +<p class="d"><b>AUGUSTE POPULUS</b></p> +<p class="c">———</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">REPONSE À MON AMI MICHEL ST-PIERRE<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand a cessé l'orage et que le ciel plus beau<br /></span> +<span class="i0">De sa robe d'azur se pare de nouveau;<br /></span> +<span class="i0">Quand souriant d'espoir l'astre qui nous éclaire<br /></span> +<span class="i0">Rejette au loin son voile, et répand sa lumière;<br /></span> +<span class="i0">Pour fêter le retour de ce beau jour naissant,<br /></span> +<span class="i0">Le rossignol joyeux fait entendre son chant:<br /></span> +<span class="i0">Ainsi, puisque ta muse aujourd'hui se réveille,<br /></span> +<span class="i0">Et que des sons charmants ont frappé mon oreille,<br /></span> +<span class="i0">Il m'est doux de penser que du Destin jaloux<br /></span> +<span class="i0">Ton courage a vaincu le funeste courroux.<br /></span> +<span class="i0">Maintenant plus d'ennuis, plus de morne silence;<br /></span> +<span class="i0">Que le plaisir, ami, succède à la souffrance.<br /></span> +<span class="i0">Écarte de ton cœur ce passé ténébreux<br /></span> +<span class="i0">Que tu sus racheter par des efforts heureux;<br /></span> +<span class="i0">Célèbre par tes chants cette grande victoire:<br /></span> +<span class="i0">Ton retour aux vertus te couronne de gloire.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i9"><b>A. Populus.</b><br /></span> +</div></div> + +<p><i>À Mon Ami P.</i>—<i>Acrostiche.</i>—<i>Réponse à mon Ami M. St-Pierre</i>: telles +sont les pièces signées du nom de ce poète.</p> + +<p>M. Auguste Populus était maçon de métier. Malgré la maladie consumante +dont il était atteint, son assiduité à l'étude était remarquable, son +amour pour les exercices de l'esprit lui attirait l'estime et +l'admiration de ses contemporains.</p> + +<p>Il est mort jeune, à peine âgé de 46 ans.</p> + +<p>M. Populus était de la Nouvelle-Orléans.</p> + +<p>Lui et St-Pierre étaient unis par les liens de la plus étroite amitié. +St-Pierre, dans un moment de désespoir, avait songé à se suicider, et ce +fut son ami Populus qui l'en dissuada. Le morceau que nous reproduisons +était la réponse à l'épitre de St-Pierre, dans laquelle ce dernier +exprimait sa gratitude à notre poète de ce qu'il était venu le rappeler +ainsi à la raison, ou, comme il le dit, <i>aux vertus</i>. Cette circonstance +donne un caractère solennel à la pièce, comme aussi elle en fait +ressortir la sublime inspiration.</p> + + +<p class="d"><b>NICOL RIQUET</b></p> + +<p>Nicol Riquet était cigarier de métier. L'on dit qu'il improvisait +facilement et qu'il a fait la réputation de plusieurs parasites +littéraires de son temps. Riquet n'a jamais quitté la Nouvelle-Orléans. +Il a composé, dit-on, une foule de romances qui n'ont jamais été +imprimées, mais que la jeunesse de son temps aimait à chanter.</p> + +<p>Le <i>Rondeau Redoublé</i> de Riquet a la distinction d'être la seule +composition de ce genre publiée dans les <i>Cenelles</i>. À ce titre, elle +offre un intérêt particulier. C'est une dédicace naïve adressée au dieu +Bacchus.</p> + +<p class="c">———</p> +<p class="d"><b>RONDEAU REDOUBLE</b></p> +<p class="c">———</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">AUX FRANCS AMIS<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">De francs amis demandent un rondeau.<br /></span> +<span class="i0">Allons, ma muse, il faut faire merveille!<br /></span> +<span class="i0">N'écrivons plus désormais pour de l'eau,<br /></span> +<span class="i0">De bon vin vieux on nous paiera bouteille.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Pour t'obtenir, ô doux jus de la treille!...<br /></span> +<span class="i0">Il faut rimer dans un genre nouveau,<br /></span> +<span class="i0">Il ne faut pas ici que je sommeille:<br /></span> +<span class="i0">De francs amis demandent un rondeau.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">De vin Bacchus nous promet un tonneau:<br /></span> +<span class="i0">De fleurs l'Amour nous offre une corbeille;<br /></span> +<span class="i0">Du dieu du vin j'aime mieux le cadeau.<br /></span> +<span class="i0">Allons, ma muse, il faut faire merveille!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">La nuit, souvent, pour écrire, je veille,<br /></span> +<span class="i0">Au jour, mes vers tombent dans l'eau: c'est beau!<br /></span> +<span class="i0">Dès à présent, muse, je te conseille,<br /></span> +<span class="i0">N'écrivons plus désormais pour de l'eau.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Je sens sortir du fond de mon cerveau<br /></span> +<span class="i0">Un nouveau vers à rime sans pareille;<br /></span> +<span class="i0">Allons, toujours, nous ferons un tableau;<br /></span> +<span class="i0">De bon vin vieux on nous paiera bouteille.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i4">À la censure hélas! qui nous surveille,<br /></span> +<span class="i4">Vite, en passant ôtons notre chapeau;<br /></span> +<span class="i4">À ses discours ouvrons bien notre oreille,<br /></span> +<span class="i4">Pour n'être pas nommés poètereau...<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i17"><b>De francs amis.</b><br /></span> +</div></div> + +<p class="c">———</p> +<p class="d"><b>MANUEL SYLVA</b></p> +<p class="c">———</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4"><b>SOUDAIN</b><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i2">(Mot donné)<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Air: <b>J'ai vu partout dans mes voyages.</b><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Je renonce à toi, sombre Lyre,<br /></span> +<span class="i0">Puisque tu perds tes doux accents,<br /></span> +<span class="i0">Et ne chantes que le délire<br /></span> +<span class="i0">Qui s'est emparé de mes sens.<br /></span> +<span class="i0">Tes sons attiseraient la flamme<br /></span> +<span class="i0">Que mon cœur alimente en vain.<br /></span> +<span class="i0">Ah! pour le repos de mon âme,<br /></span> +<span class="i0">Lyre funeste, fuis <b>soudain</b>!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Si ma Lyre ne la rappelle<br /></span> +<span class="i0">À mon esprit passionné,<br /></span> +<span class="i0">Je vois son image fidèle<br /></span> +<span class="i0">Dans l'œillet qu'elle m'a donné.<br /></span> +<span class="i0">Cette fleur, bien qu'elle se fane,<br /></span> +<span class="i0">Est constamment là, sur mon sein...<br /></span> +<span class="i0">Sors de cet asile, profane,<br /></span> +<span class="i0">Oeillet funeste, fuis <b>soudain</b>?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Enfin, pour toujours je l'oublie,<br /></span> +<span class="i0">Je vais jouir d'un doux repos!<br /></span> +<span class="i0">Non, je n'ai plus rien d'Aurelie<br /></span> +<span class="i0">Que le souvenir de mes maux.<br /></span> +<span class="i0">Pleurs versés pour une inconstante,<br /></span> +<span class="i0">Vous ne coulerez plus demain...<br /></span> +<span class="i0">Mais, quand de l'oublier je tente,<br /></span> +<span class="i0">Mon cœur s'y refuse <b>soudain</b>!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Déjà cesse ma frénésie,<br /></span> +<span class="i0">Lyre, œillet, revenez à moi.<br /></span> +<span class="i0">Disparais, sombre jalousie,<br /></span> +<span class="i0">Aurelie a reçu ma foi.<br /></span> +<span class="i0">Dans l'Amour tout est indicible,<br /></span> +<span class="i0">Plaisir, malheur, joie et chagrin:<br /></span> +<span class="i0">Pour un mot on est inflexible,<br /></span> +<span class="i0">Un regard désarme <b>soudain</b>!<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i9"><b>Manuel Sylva.</b><br /></span> +</div></div> + +<p>Manuel Sylva, dit-on, était un homme très modeste mais d'un talent hors +ligne. Il n'a écrit pour les <i>Cenelles</i> que deux morceaux, l'un ayant +pour titre <i>Le Rêve</i> et l'autre, <i>Soudain</i>, que nous avons reproduit.</p> + +<p>Sylva était de descendance espagnole, ainsi qu'il semble l'indiquer dans +son <i>Essai Littéraire</i>. Voici comment il s'exprime:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Aux chants de mille oiseaux, à ceux du rossignol,<br /></span> +<span class="i0">J'osai mêler ma voix dans un air Espagnol.<br /></span> +<span class="i0">Las! Je chantais Adèle et ma mère chérie,<br /></span> +<span class="i0">Et tous les agréments d'une belle patrie.<br /></span> +</div></div> + +<p>Le joug pesait lourdement sur la belle nature de Sylva, et il rêvait aux +charmes d'un pays qu'il appelait le sien et qui, peut-être, était encore +le séjour de ses parents bien-aimés.</p> + + +<p class="d"><b>V. E. RILLIEUX</b></p> + +<p>Victor Ernest Rillieux est natif de la Nouvelle-Orléans. Il descend +d'une famille dont plusieurs membres se sont illustrés par des aptitudes +spéciales et des services précieux rendus à notre population.</p> + +<p>Comme disait Joanni de William Stephens, "il est mort avant l'âge". En +effet, 53 ans, c'est comparativement un jeune âge pour mourir, surtout +lorsqu'il s'agit d'un homme de la valeur de Rillieux.</p> + +<p>Rillieux avait le désavantage d'être pauvre. Il a passé des jours bien +tristes, mais jamais sur son visage calme on ne pouvait découvrir la +trace de ses souffrances.</p> + +<p>Il partageait son temps entre les soins de son petit commerce et +l'improvisation de ses vers.</p> + +<p>Rillieux était d'un esprit fécond: il a plus écrit qu'aucun autre +Louisianais. Malheureusement, il ne reste de lui qu'un petit nombre de +pièces. Ce sont des chansons, des odes et satires, et des traductions de +l'espagnol dont le mérite est reconnu.</p> + +<p>Nous avons fait choix pour la publicité d'une romance de notre poète qui +a été mise en musique par le plus célèbre de nos compositeurs, lui aussi +couché maintenant dans la tombe.</p> + +<p>Victor Ernest Rillieux est mort inopinément le 5 décembre 1898. C'était +un autre Gilbert, à qui il ressemblait par le talent et par les +malheurs.</p> +<p class="c">———</p> + +<p class="c"><b>LE TIMIDE</b></p> + +<p class="c">———</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">MUSIQUE DE L. D.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Chaque jour je la vois, charmante, gracieuse<br /></span> +<span class="i0">Au milieu de ses fleurs, sous l'oranger fleuri;<br /></span> +<span class="i0">Mais quand de son doux chant la note harmonieuse<br /></span> +<span class="i0">Vient raviver des feux de mon cœur attendri,<br /></span> +<span class="i0">Pourquoi, timide, il faut qu'en mon ivresse extrême<br /></span> +<span class="i0">Je ne puisse jamais dire à celle que j'aime:<br /></span> +<span class="i6">Chante toujours,<br /></span> +<span class="i6">O mes amours!<br /></span> +<span class="i6">Chante, chante toujours.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Ravi, brûlant d'amour à ses côtés, j'admire<br /></span> +<span class="i0">Ses grâces, sa beauté, son regard enchanteur.<br /></span> +<span class="i0">Pourtant, quand de sa lèvre un suave sourire<br /></span> +<span class="i0">Comme un reflet du Ciel vient embraser mon cœur,<br /></span> +<span class="i0">Pourquoi, timide et faible, en mon extase même<br /></span> +<span class="i0">Je n'ose dire, hélas! à la dive que j'aime:<br /></span> +<span class="i6">Souris toujours<br /></span> +<span class="i6">O mes amours!<br /></span> +<span class="i6">Souris, souris toujours.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Le soir dans son hamac, j'aime à la voir rêveuse,<br /></span> +<span class="i0">Oh! quand elle murmure en un souffle amoureux<br /></span> +<span class="i0">Un nom, un tendre aveu qu'en mon âme joyeuse<br /></span> +<span class="i0">J'écoute avec amour comme un chant des cieux,<br /></span> +<span class="i0">Pourquoi, croyant, doutant, à ce moment suprême,<br /></span> +<span class="i0">Je ne puisse, oh! mon Dieu, dire à l'ange que j'aime:<br /></span> +<span class="i6">Rêve toujours,<br /></span> +<span class="i6">O mes amours!<br /></span> +<span class="i6">Rêve, rêve toujours.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h2> + +<p class="c"><b>Beaumont et la chanson créole.—L'affaire Toucoutou.—Poètes et +journalistes.</b></p> + + +<p class="d"><b>BEAUMONT ET LA CHANSON CREOLE</b></p> + +<p>Joe Beaumont est né à la Nouvelle-Orléans en 1820, et il est mort en +1872 dans la même ville, sans jamais en être sorti.</p> + +<p>Beaumont était d'humeur toujours égale, toujours disposée à faire bon +accueil, et cette bienveillance le faisait estimer de tout le monde.</p> + +<p>Comme poète, il était ingénieux et naturel. Dans ses compositions, il +employait des formes agréables, mais il ne blessait jamais la vérité. On +observe ces qualités surtout dans ses chansons créoles, qui ont toujours +pour fond une morale ou un fait pris de la vie réelle. Il était le poète +créole par excellence.</p> + + +<p class="d"><b>L'AFFAIRE TOUCOUTOU</b></p> + +<p>Beaumont a montré son talent particulier comme chansonnier créole lors +du procès qui a eu lieu en notre cité, un peu avant la guerre civile +entre deux familles de couleur bien connues. Ce différend avait été +provoqué par un échange d'épithètes de la part des enfants, qui +s'étaient brouillés dans une querelle de rue. L'un des enfants avait +traité l'autre de nègre. Il s'en est suivi des démêlés de cour qui ont +fait grand bruit dans le temps, et qui se sont terminés d'une manière +funeste aux prétentions de la défense.</p> + +<p>La personne attaquée en justice cherchait à se justifier en alléguant +qu'elle était de race caucasique, qu'elle était <i>une blanche</i>, comme on +le disait à l'époque. La poursuite ayant prouvé qu'elle était de +descendance africaine, elle fut reconnue comme telle par la Cour Suprême +de l'État.</p> + +<p>Cette contestation judiciaire était intéressante, parce que bon nombre +de personnes d'origine douteuse avaient recours à la loi pour se fixer +un état civil favorable. Ces personnes, une fois <i>régularisées</i> par les +tribunaux, passaient dans les rangs de la race blanche et jouissaient de +tous les droits et privilèges attachés à cette position.</p> + +<p>Une décision adverse, par contre, était désastreuse, fatale, car elle +entraînait la perte de tout prestige pour la victime, qui ne pouvait +plus alors vivre dans les mêmes conditions sociales.</p> + +<p>D'un autre côté, la population de couleur était sérieusement divisée sur +cette question d'<i>usurpation ethnologique</i>. Les uns approuvaient, les +autres désapprouvaient la conduite des gens de couleur qui voulaient se +glisser dans la société des blancs.</p> + +<p>Les dissidents étaient en majorité, et Beaumont, quoique quarteron, +était en pleine sympathie avec les vues de cette classe. C'est ainsi +qu'il s'est intéressé à la cause célèbre dont nous parlons et qu'il s'en +est constitué le chroniqueur.</p> + +<p>Malheureusement, nous n'avons pas toutes les chansons que Beaumont a +composées à cette occasion, mais les quelques morceaux recueillis +suffiront, nous voulons le croire, pour faire connaître le génie de +notre poète, ainsi que le sentiment du peuple de l'époque à l'égard de +ces folles controverses dont la couleur de l'épiderme faisait le sujet.</p> + +<p>Le poète explique le commencement de l'affaire comme suit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Maître volé comme oun sarcelle,<br /></span> +<span class="i0">Qui sorte dans Bonfouca.<br /></span> +<span class="i0">Li vini porté nouvelle,<br /></span> +<span class="i0">Li prend so sœur dans so bra.<br /></span> +<span class="i0">Li dit: "Chère Toucoutou,<br /></span> +<span class="i0">Mo croire nous va vini fou."<br /></span> +</div></div> + +<p><b>La sœur indignée lui répond:</b></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quel est donc ce bavardage?<br /></span> +<span class="i0">Est-ce ici, dans mon salon,<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Que tu me tiens ce langage,<br /></span> +<span class="i0">Comme un mauvais vagabon?<br /></span> +<span class="i0">Une blanche! Ah! es-tu fou?...<br /></span> +<span class="i0">Mon nom n'est pas Toucoutou.<br /></span> +</div></div> + +<p>Alors, le frère philosophe explique à sa sœur exaspérée que les gens de +couleur qui essaient de se faire blancs sont exposés à la proscription +et au mépris de leurs semblables. Le poète lui fait dire:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Eh bien, chère Anastasie,<br /></span> +<span class="i0">Quand Nègue cherché vini blanc,<br /></span> +<span class="i0">Société pou yé finie:<br /></span> +<span class="i0">Faut to caché dans ferblanc.<br /></span> +</div></div> + +<p>Dans une autre occasion, pendant que le procès se poursuit, Anastasie, +croyant voir l'avantage de son côté, prend une mine de dédain et fait +des menaces à son adversaire, qui semble être en proie à une vive +inquiétude et montre un air chagrin:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Li gardé pauvre Eglantine<br /></span> +<span class="i0">Qui la pré mouri chagrin,<br /></span> +<span class="i0">Li dit li: "Ah! ma mutine,<br /></span> +<span class="i0">To va conin moin demin".<br /></span> +</div></div> + +<p>Anastasie a perdu son procès et le frère vient lui annoncer la mauvaise +nouvelle. Il dit qu'il était présent et qu'il a entendu le jugement de +la Cour de la bouche même des juges:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Mo sorti la Cour Suprême,<br /></span> +<span class="i0">Pou voir ça yé ta pré fait,<br /></span> +<span class="i0">Mo tandé juges loyes même<br /></span> +<span class="i0">Dit nous perdi nou procès.<br /></span> +</div></div> + +<p>Mais le chant le plus populaire que le poète ait composé à l'occasion du +procès Toucoutou est celui dans lequel il s'est fait l'interprète de +l'esprit populaire. Dans cette pièce remarquable, Beaumont fait entrer +toute l'ironie de sa nature railleuse. Après avoir fait voir combien le +Nègre serait malheureux si Anastasie avait réussi, il dit le prestige et +les avantages sociaux qu'elle a perdus et finit en souhaitant que la +leçon serve d'exemple.</p> + +<p>En voici les couplets tels qu'ils nous sont parvenus:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4"><b>TOUCOUTOU</b><br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Si vous té gagné vous procé<br /></span> +<span class="i0">Oui, nègue cé maléré.<br /></span> +<span class="i0">Mové dolo qui dans focé<br /></span> +<span class="i0">Cé pas pou méprisé.<br /></span> +</div></div> + +<p><b>Refrain:</b></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ah! Toucoutou, ye conin vous,<br /></span> +<span class="i0">Vous cé tin Morico.<br /></span> +<span class="i0">Na pa savon qui tacé blanc<br /></span> +<span class="i0">Pou blanchi vous lapo.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Au Théâtre même quand va prend loge,<br /></span> +<span class="i0">Comme tout blanc comme y fot,<br /></span> +<span class="i0">Ye va fé vous prend Jacdéloge,<br /></span> +<span class="i0">Na pas pacé tantôt.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Ah! Toucoutou..........<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand blancs loyés va donin bal<br /></span> +<span class="i0">Vous pli capab aller,<br /></span> +<span class="i0">Comment va fé, vayante diabal,<br /></span> +<span class="i0">Vous qui laimez danser?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Ah! Toucoutou..........<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Mo pré fini mo ti chanson<br /></span> +<span class="i0">Pasqui manvi dormi;<br /></span> +<span class="i0">Mé mo pensé que la leson<br /></span> +<span class="i0">Longtemps di va servi.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Ah! Toucoutou..........<br /></span> +</div></div> + +<p>La leçon n'a pas servi comme le poète le pensait.</p> + +<p>On peut dire que Joe Beaumont était le Béranger de la population créole.</p> + + +<p class="d"><b>LOLO MANSION</b></p> + +<p>Nous avons eu le plaisir et l'honneur de connaître M. Lolo Mansion. +C'était, en effet, un privilège que d'être admis dans la société d'un +tel homme. Ce vieillard vénérable et intéressant nous attirait non +seulement par ses belles qualités sociales, mais plus encore par son +talent et par ses sentiments patriotiques.</p> + +<p>M. Mansion était l'ami intime du poète Joanni Questy: il nous l'a dit. +C'étaient deux âmes sensibles et vertueuses et leur amitié a duré +jusqu'à la mort. Ils s'occupaient tous deux de l'art et de l'humanité: +tous deux étaient bons et savants. M. Mansion était un excellent poète +et en même temps, un patriote dévoué. On sait qu'en 1855 la persécution +inaugurée contre les Créoles était particulièrement rigoureuse. Nous +tenons de source certaine que M. Mansion a généreusement donné une +partie de sa fortune pour faciliter l'éloignement de ses compatriotes. +Nombre d'entre eux ont profité de ce mouvement pour se soustraire aux +rigueurs du préjugé. Le Mexique et Haïti leur avaient ouvert les portes +de l'hospitalité et, grâce aux libéralités de M. Mansion, les malheureux +exilés ont pu ainsi jouir des avantages de la liberté et de la sécurité +en pays amis.</p> + +<p>C'est une action inoubliable, et nous espérons que les générations à +venir se feront un devoir sacré d'en conserver le souvenir.</p> + +<p>Lolo Mansion a composé plusieurs poèmes. Ses productions sont d'un goût +exquis et d'un à-propos remarquable. Il s'appliquait à critiquer les +mœurs de son époque. C'était un peintre des actualités.</p> + +<p>C'est étrange que le mérite d'un tel écrivain ait été si peu apprécié, +au point qu'on ne lui ait pas trouvé une place dans les <i>Cenelles</i>.</p> + +<p>Néanmoins, notre poète a eu l'honneur de voir son nom figurer dans +l'<i>Athénée Louisianais</i>. "La Folle" est le sujet de l'œuvre qui y fut +couronnée. Ce triomphe inattendu a couvert de gloire le nom de M. +Mansion et a donné à notre population un regain de prestige.</p> + +<p>Tant que la Louisiane aura une histoire littéraire et tant que cette +histoire attirera l'attention des gens de goût, la gloire de Lolo +Mansion ne périra pas.</p> + +<p>Il est à remarquer que son nom n'a été sauvé de l'oubli que grâce à la +considération sympathique d'un corps tout-à-fait étranger à la +population de couleur. Voilà la vérité.</p> + +<p>Il y en a eu d'autres encore, de ces écrivains inspirés dont les +productions en prose ou en vers pourraient être mises en honneur par une +publicité prévoyante. Ces ouvrages sont perdus ou abandonnés à l'oubli.</p> + + +<p class="d"><b>PAUL TREVIGNE</b></p> + +<p>M. Paul Trévigne est né à la Nouvelle-Orléans, en 1825. Son père était +un vétéran de 1814-15. Le nom de famille de sa mère était Découdreau.</p> + +<p>Trévigne, dans sa jeunesse, a reçu une éducation solide et soignée. Il +devint instituteur, occupation qu'il a exercée pendant quarante ans, +dans le Troisième District de la Nouvelle-Orléans. Paul Trévigne parlait +et écrivait plusieurs langues et il était l'ami intime de quelques +hommes de haute éducation. Au nombre de ces derniers, on cite Joanni +Questy. Basile Crocker, un des plus célèbres maîtres-d'armes de notre +ville au siècle passé, était aussi dans son intimité. Bien que Trévigne +ait formé de bons élèves, aucun d'eux n'a brillé dans la littérature. +Cette circonstance est due sans doute à un changement survenu dans les +mœurs de la population. Plusieurs de ses élèves ont été officiers dans +l'armée de l'Union, où ils se sont distingués par leur intelligence et +leur bravoure.</p> + +<p>Quant à M. Trévigne lui-même, il fut appelé souvent à prendre la plume +pour la défense des droits de l'homme. Il fut d'abord choisi comme +Rédacteur en chef du journal l'<i>Union</i>, publié ici en 1865, époque fort +orageuse. Il n'y a pas de doute qu'il a connu là de graves dangers +personnels. Ayant donné des preuves de son talent comme écrivain, il fut +plus tard invité à prendre la rédaction de la <i>Tribune</i>, journal +quotidien établi par le docteur Louis Roudanez. Dans ces nouvelles +fonctions, il développa encore de plus grandes ressources.</p> + +<p>M. Trévigne a soutenu à la <i>Tribune</i> une lutte longue et pleine de +périls, il a poursuivi une carrière qui exigeait chez lui un grand +courage, du talent et du patriotisme. Ce n'était pas qu'il fût toujours +au pouvoir de la Direction de récompenser ses rédacteurs: la +satisfaction du devoir accompli était souvent leur seule rétribution. +Cet état de choses dura des années. Trévigne, malgré les dangers et le +dénuement, resta à son poste d'honneur jusqu'à la suspension du journal.</p> + +<p>Dans les colonnes du <i>Louisianian</i>, journal de l'ex-gouverneur +Pinchback, a paru sous la plume de M. Trévigne une contribution +littéraire sous le titre de <i>Centennial Tribute</i>. Cette pièce était +composée à l'occasion du Centenaire de l'indépendance américaine, +célébré en 1876 par l'Exposition de Philadelphie. Elle traitait des +<i>œuvres</i> des anciens Créoles et était écrite en anglais.</p> + +<p>De 1892 à 1896, le <i>Crusader</i> a su apprécier son intéressante +collaboration. C'est M. Trévigne qui conduisait la partie française de +ce journal. Il s'est rendu utile surtout dans la traduction des articles +de matières courantes publiés chaque jour dans les colonnes du +<i>Crusader</i> et qui portaient sur les sujets les plus importants de +l'époque.</p> + +<p>M. Trévigne avait le style correct et la composition facile; ses écrits +étaient satiriques. Il châtiait en riant. Peut-être cette manière +enjouée qu'il avait d'exposer ses idées et ses commentaires a-t-elle +servi à lui épargner de désagréables représailles, surtout dans le temps +où les blancs étaient peu habitués à accepter les opinions de l'homme de +couleur. Rien n'allumait le feu de l'indignation chez le Démocrate +autant que la vue de cet homme de couleur prenant sa place dans le +domaine intellectuel. Tout ce que celui-ci pouvait dire, faire ou écrire +pour défendre ses droits, accentuer son progrès ou prouver son mérite +était par l'autre qualifié d'impertinence, d'agression ou d'audace. +Aussi, la haine contre un homme comme M. Trévigne était-elle intense et +prête toujours à éclater à la plus légère friction. M. Trévigne est mort +âgé de 83 ans.</p> + +<p>M. Trévigne ayant vécu si longtemps, cette faveur providentielle lui a +permis de traverser les grandes crises de notre pays. Il est né et il a +grandi à l'époque de l'esclavage. Instruit et doué d'une haute +intelligence, il a pu suivre en bon juge les événements qui se +déroulaient devant lui. Il a vu vendre des hommes, des femmes et des +enfants de sa race; il les a vus fouetter, et souvent même il les a vu +souffrir et mourir dans les chaînes.</p> + +<p>Plus tard, il a vu poindre la lumière de la liberté, et cette transition +a fait naître chez lui le désir de faire bénéficier les siens de +l'expérience de sa vie. Il l'a fait, et la population créole lui doit +pour cela une place parmi ses immortels.</p> + +<p>Les hommes de son époque l'ont honoré de leur confiance; il a justifié +cette confiance dans la limite de ses moyens.</p> + +<p>La tombe ne doit pas faire oublier son mérite: c'est pour cela que nous +avons entrepris de signaler son caractère et ses œuvres. Il y a +peut-être dans la population des hommes plus remarquables que M. Paul +Trévigne, mais sa position unique le recommande, lui, à une distinction +qui ne peut être accordée à aucun autre de ses compatriotes. La vérité +de l'histoire est la mère nourricière de la justice.</p> + + +<p class="d"><b>ADOLPHE DUHART</b></p> + +<p>À la suite des hommes de 1844, il a existé à la Nouvelle-Orléans un +grand nombre de Créoles remarquables. Mais la situation ayant changé de +face, ces différents esprits ont dû suivre des routes diverses.</p> + +<p>En première ligne nous citerons Adolphe Duhart, poète, auteur d'un drame +intitulé <i>Lellia</i>, qu'il a mis sur la scène au Théâtre d'Orléans, vers +l'année 1867.</p> + +<p>M. Duhart a reçu son éducation dans les écoles de France. Il est devenu +le successeur de M. Questy, comme principal à l'École des Orphelins +Indigents.</p> + +<p>Il est mort il y a environ deux ans.</p> + +<p>Duhart a composé de beaux vers qui lui ont valu d'être regardé dans la +population comme un des "favoris des dieux".</p> + +<p>Son frère, Armand Duhart, a laissé de bons souvenirs comme homme de +lettres et comme un des plus habiles typographes de son temps. Armand +Duhart a quitté ce monde en 1905, laissant derrière lui le nom d'un +homme d'honneur et de bien. Il était un des directeurs de l'Institution +Bernard Couvent et membre de l'<i>Union Louisianaise</i>, fondée en 1884, +dans le but de venir en aide à l'Institution Couvent et de contribuer +généralement au progrès intellectuel et moral de la population.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h2> + +<p class="c"><b>Le Créole dans les arts et les professions libérales.—Une page de notre +histoire politique.—Maître d'armes populaire.—Figures du passé.</b></p> + + +<p class="d"><b>EUGENE WARBOURG</b></p> + +<p>Eugène Warbourg, sculpteur, naquit à la Nouvelle-Orléans vers l'année +1825. Il mourut à Rome en 1861.</p> + +<p>Elevé dans sa ville natale, il eut la satisfaction de pouvoir suivre son +penchant naturel pour la sculpture. Il reçut ses premières leçons d'un +artiste français du nom de Gabriel, dont l'établissement était situé +quelque part, rue Bourbon.</p> + +<p>Ce Gabriel devait être d'une nature bien généreuse, puisque, malgré les +préjugés, il se donna la peine de former le jeune Warbourg, qui lui doit +ainsi les premiers développements de son génie artistique.</p> + +<p>Sous la direction de cet homme habile et consciencieux, Warbourg fit des +progrès rapides et remarquables.</p> + +<p>Ses ouvrages eurent bientôt attiré l'attention. Aussi, plus tard, +lorsqu'il entreprit de travailler pour son compte, n'éprouva-t-il aucune +difficulté à se faire une clientèle enviable.</p> + +<p>Bon nombre de grands personnages de son époque l'ont encouragé, en lui +confiant l'exécution d'ouvrages des plus délicats.</p> + +<p>On a de lui des bustes de généraux, de magistrats et d'autres citoyens +notables.</p> + +<p>Les vieux cimetières de notre ville sont pleins de monuments qui +représentent une partie de son œuvre et de ses créations. On lui doit, +entre autres pièces remarquables, une statue représentant deux anges +taillés dans un seul bloc de marbre: ils tiennent chacun dans la main +droite un calice reposant sur une même base. Ce morceau de sculpture +était si fragile, que déjà il avait fait le désespoir d'un artiste +réputé, auquel le même sujet avait été confié précédemment et qui, +dit-on, n'avait jamais réussi à conduire son travail à bonne fin.</p> + +<p>Warbourg, lui, vainquit toutes les difficultés. La personne qui lui +avait fait la commande de cette statue ne l'ayant pas ensuite réclamée, +il dût toutefois prendre des mesures pour en disposer autrement. On dit +que c'est un nommé Panniston qui est devenu le possesseur de ce +chef-d'œuvre précieux.</p> + +<p>En dehors de ces travaux particuliers, Warbourg avait accepté des +contrats des autorités ecclésiastiques, pour lesquelles il a exécuté de +magnifiques ouvrages.</p> + +<p>La Cathédrale Saint-Louis et les maisons Grunewald et Hermann, à +l'époque, renfermaient des échantillons de son talent artistique.</p> + +<p>Ses triomphes, quoique mérités en tous points, avaient cependant excité +la jalousie de ses rivaux, et ces derniers étaient devenus ses ennemis +déclarés.</p> + +<p>[Illustration: <span class="smcap">Melle</span> VICTORIA LECENE, +L'une des lauréates de l'Institution Bernard Couvent, couronnée +publiquement par M. Lanusse (photographie prise en 1867).]</p> + +<p>Warbourg tenait son atelier rue Saint-Pierre, entre les rues Bourbon et +Royale. Il s'était adjoint son frère, Daniel Warbourg, lui-même un +artiste de mérite, qui lui servait d'ouvrier praticien. Les deux +associés supportèrent quelque temps avec patience la campagne hostile +inaugurée contre eux par l'envie et par le préjugé, mais ne pouvant +espérer voir la situation s'améliorer, Eugène fit ses adieux à la +Nouvelle-Orléans, vers 1852, et partit pour l'Europe. Il alla d'abord à +Paris, où il étudia encore pendant six ans, achevant de se +perfectionner. Il conçut alors l'idée de visiter la Belgique, mais son +séjour dans ce royaume fut de courte durée. Il se rendit ensuite en +Angleterre. À Londres, il rencontra la duchesse de S.... qui l'employa à +faire des bas-reliefs d'après les illustrations de l'<i>Uncle Tom's +Cabin</i>", de M<sup>me</sup> Beecher Stowe. Il demeura attaché à ce travail +spécial plus d'un an, après quoi il se décida à visiter Florence, avec +l'intention de s'y fixer.</p> + +<p>Mais, ayant rencontré dans cette dernière ville des conditions aussi +désagréables que celles qui l'avaient chassé de son pays, il tourna ses +regards vers la cité de Rome, comme vers un lieu plus propice à ses +aspirations. En effet, il se trouva mieux là que partout ailleurs, mais +son bonheur ne dura pas longtemps, car, comme nous l'avons dit, il +mourut environ deux ans après son arrivée dans la capitale de l'Italie. +Il était alors âgé de 36 ans.</p> + +<p>À l'étranger, le génie de Warbourg avait pris son essor. Il dota le +monde artistique de plusieurs productions qui ont fait parler de lui. +Les journaux des deux Continents se sont occupés de ses œuvres, et les +artistes et les savants l'ont accueilli avec des marques de sympathie et +de respectueuse appréciation. Il est à noter que Warbourg et Rillieux +sont, sans contredit, les deux Louisianais les mieux connus en Europe.</p> + +<p>Parmi les chefs-d'œuvres de Warbourg, on cite: <i>Le Pêcheur</i> et <i>Le +Premier Baiser</i>.</p> + + +<p class="d"><b>DANIEL WARBOURG</b></p> + +<p>Daniel Warbourg, son frère, vit encore et fait honneur au nom qu'il +porte par le mérite remarquable de ses ouvrages de marbrerie.</p> + +<p>Daniel Warbourg est graveur.</p> + +<p>Daniel fils est un autre membre de la famille favorisé de la nature: il +est considéré un artiste accompli dans la sculpture du marbre et du +granit. S'il n'était pas un homme de couleur, depuis longtemps on l'eût +placé au rang qui lui est dû à cause de ses talents. Il a fait ici des +travaux d'une élégance admirable et d'une valeur incontestable.</p> + +<p>Eugène Warbourg était un homme de couleur libre, enfant de parents +étrangers. Son état de naissance lui avait permis de s'instruire et de +cultiver ses facultés, privilège qui n'était pas accordé aux esclaves.</p> + +<p>Notons ici, en passant, que certains écrivains ne manquent pas de nous +parler longuement des aptitudes chorégraphiques des Nègres; mais le +lecteur cherchera en vain, dans les ouvrages de ces mêmes auteurs, une +seule ligne sur le génie d'hommes tels que Warbourg.</p> + + +<p class="d"><b>ALEXANDRE PICKHIL</b></p> + +<p>Nous avons eu en Louisiane notre Titien, dans la personne d'Alexandre +Pickhil.</p> + +<p>Nous savons que Pickhil a exécuté de magnifiques tableaux, mais il ne +nous a rien laissé, parce que peut-être le désenchantement l'en a +détourné. On affirme qu'il avait fait le portrait en pied d'un haut +personnage ecclésiastique, mais qu'il a lui-même détruit cette œuvre, à +cause d'une injuste critique.</p> + +<p>C'est ainsi que Pickhil, quoique peut-être le meilleur peintre de son +époque, a préféré mourir inconnu, dans la misère même, plutôt que de +manifester son talent au détriment de son amour-propre. Pickhil est mort +à la Nouvelle-Orléans, vers le milieu du siècle passé, entre 1840 et +1850.</p> + +<p>On dit que la désillusion a fait le malheur de toute sa vie.</p> + + +<p class="d"><b>JOSEPH ABEILARD</b></p> + +<p>Joseph Abeilard était un des architectes les plus habiles que la +Louisiane ait produits avant la guerre de Sécession.</p> + +<p>Abeilard était un artiste parfait. Il pouvait dresser un plan comme un +architecte, apprécier la qualité des matériaux comme un appareilleur, +rédiger et faire observer les stipulations d'un contrat comme un +entrepreneur, et exécuter de ses mains les diverses parties d'un ouvrage +comme le meilleur ouvrier pratiquant. Abeilard était connu pour avoir +travaillé en ces différentes qualités.</p> + +<p>C'était par son mérite supérieur qu'il s'était fait une réputation. Il +lui est parfois arrivé de perdre de ce prestige qui lui était dû: +c'était lorsqu'il travaillait en second, sous les ordres d'hommes +tout-à-fait incapables mais jouissant de la préférence de race.</p> + +<p>On peut citer, comme exemple, la construction du Marché Bazar et celle +des Purgeries (Sugar Sheds), élevées sur le devant de la ville.</p> + +<p>C'est le génie d'Abeilard qui mit ces grands ouvrages sur pied, mais le +contrat n'en avait pas moins été donné à un autre particulier, pour son +bénéfice personnel. Cet architecte postiche eut toutefois le bon sens +d'employer Abeilard, qui conduisait tout à bonne fin. Ce qui permit à +l'autre de toucher des honoraires princiers sans peine et sans fatigue.</p> + +<p>Nombre de vieux habitants se souviennent d'Abeilard, et nous sommes sûrs +que leur jugement à l'égard de cet homme sera le même que celui que nous +portons ici, car pendant plus de quarante ans qu'il a professé et exercé +son art, il a maintes fois donné les meilleures preuves possibles de ses +remarquables aptitudes.</p> + +<p>Abeilard est né et il est mort à la Nouvelle-Orléans.</p> + +<p>Son frère, Jules Abeilard, était aussi un artisan de premier ordre. Sans +être l'égal de Joseph, il possédait un talent varié, et il s'est souvent +distingué dans la préparation et l'exécution de travaux importants +entièrement confiés à ses soins. Jules est mort à Panama, laissant à la +population l'héritage d'une belle et enviable réputation.</p> + + +<p class="d"><b>E. J. EDMUNDS</b></p> + +<p>Nous devons ajouter à la liste d'honneur le nom du professeur E.-J. +Edmunds. Il naquit à la Nouvelle-Orléans. S'il vivait aujourd'hui il +serait encore loin d'être un vieillard.</p> + +<p>M. Edmunds fut un de nos plus habiles mathématiciens. Aussi, à son +retour de France, les autorités de l'État ne tardèrent-elles pas à +profiter de ses talents.</p> + +<p>Vers l'année 1872, le Bureau des Écoles Publiques l'invita à occuper la +chaire des Mathématiques à l'École Supérieure de la Nouvelle-Orléans, +et l'offre fut par lui acceptée immédiatement.</p> + +<p>Comme toujours, les journaux l'attaquèrent. C'était une ruse employée +par la presse prévenue pour s'assurer si vraiment l'instructeur +nouvellement choisi était capable de remplir les délicates fonctions +qu'il avait assumées. La lutte, dès lors, s'engagea entre les journaux +et le jeune professeur, mais elle fut de courte durée. Pour mettre fin +aux ennuis dont il était l'objet, le maître lança un défi à tous ses +détracteurs, les invitant à venir le rencontrer au tableau noir. Après +cela, on le laissa tranquille.</p> + +<p>Le professeur Edmunds, à la suite d'une maladie, perdit la raison. Il ne +l'avait pas recouvrée à sa mort. Comme M. Nelson Fouché, il avait fait +une étude approfondie des mathématiques.</p> + +<p>Il avait aussi d'excellentes notions d'astronomie.</p> + +<p>Il est bien malheureux qu'il soit mort si jeune.</p> + + +<p class="d"><b>NORBERT RILLIEUX</b></p> + +<p>M. Norbert Rillieux était le plus célèbre de nos Créoles. Nous avons eu +des héros, des écrivains, des musiciens, des peintres, des sculpteurs, +des architectes, mais Rillieux, lui, était un génie scientifique.</p> + +<p>L'invention de Rillieux, le <i>Vacuum-Pan</i>, ou appareil centrifuge, a été +une découverte des plus importantes.</p> + +<p>Elle a introduit dans la fabrication du sucre un procédé qui donne un +meilleur produit et qui, en même temps, apporte un bénéfice beaucoup +plus considérable aux planteurs dans leurs opérations.</p> + +<p>On a souvent essayé de remplacer cette invention, mais sans succès +décisif. On raconte, à ce sujet, qu'à l'usine de M. Stackhouse un +certain <i>charlatan</i>, qui s'était donné comme ingénieur, prétendit un +jour qu'il pouvait substituer au <i>vacuum-pan</i> un mécanisme plus sûr et +plus expéditif.</p> + +<p>M. Stackhouse, un peu intéressé sans doute, se laissa séduire par les +audacieuses assurances de l'ingénieur prétentieux et lui donna la +permission de faire selon ses idées.</p> + +<p>Il fut toutefois convaincu bientôt de son erreur, mais l'expérience lui +coûta cher.</p> + +<p>Il paraît que cet homme incompétent s'était empressé de démolir, pièce +par pièce, tout le mécanisme si compliqué de l'appareil Rillieux, pour +enfin découvrir qu'il n'était capable ni de changer les engins, ni de +remettre les choses à leur place.</p> + +<p>M. Stackhouse se vit forcé de faire venir à la hâte un ouvrier habile +qui, avec l'aide de M. Orville Marigny, mécanicien, put enfin refaire la +machine que l'ingénieur présomptueux avait presque détruite.</p> + +<p>Dans les sciences appliquées, M. Norbert Rillieux n'avait pas son égal +en Louisiane. Habitué à la conception comme à la construction, il était +aussi ingénieux dans l'invention qu'il était adroit dans l'exécution. On +disait que son coup de marteau valait le même prix que son conseil. +Cependant, malgré le génie de Rillieux, malgré le mérite de ses services +rendus à la principale industrie de la Louisiane, on n'a jamais manqué +de lui faire sentir le poids de l'humiliation et du préjugé de race.</p> + +<p>Après sa mort, les journaux de la Nouvelle-Orléans ont bien tenté de +faire son éloge, mais en même temps, toujours si exacts quand il s'agit +de dénigrer, ils ont eu soin de ne faire pas la moindre allusion à son +origine.</p> + +<p>Tout homme intelligent comprend la raison de cette odieuse réticence: +c'est qu'il importait d'enlever aux Créoles la gloire qu'ils pourraient +tirer de cette illustre personnalité.</p> + +<p>Norbert Rillieux, comme chef de l'École Centrale, à Paris, a été +apprécié. Il a occupé là-bas le rang qui convient à un homme de sa +valeur. Nous ajouterons que, quelle que soit ici l'attitude, quelles que +soient les réticences des méchants et des ingrats, sa place dans +l'histoire ne sera jamais effacée.</p> + +<p>On dit que Rillieux avait soumis à la ville certains plans de +canalisation, mais qu'à cause de la question de race ces plans avaient +été rejetés par l'Administration. Nous n'avons pas de peine à croire que +ce rapport soit vrai, car le préjugé fait faire ces choses stupides dans +notre pays. L'absurde, plus ou moins, accompagne le jugement des esprits +prévenus, comme il a été clairement démontre dans l'incident Stackhouse.</p> + + +<p class="d"><b>ANTOINE DUBUCLET</b></p> + +<p>L'injustice du préjugé n'a jamais été plus manifeste que dans l'attitude +du public louisianais à l'égard de l'honorable Antoine Dubuclet, +trésorier d'État de 1868 à 1879.</p> + +<p>Pendant toute cette époque orageuse, M. Dubuclet a dirigé les finances +de la Louisiane, et après ses onze ans de service, il s'est retiré sans +laisser derrière lui le moindre vestige de mécontentement ou d'erreur.</p> + +<p>Ce que nous avançons ici a été établi au cours d'une enquête minutieuse +et rigide, instituée sous les auspices d'un parti hostile et +soupçonneux.</p> + +<p>Les politiciens les plus éminents de la Louisiane s'attendaient à +trouver ses comptes en désordre. Le Comité Aldiger fut donc créé, ayant +pour mission d'examiner les archives de la Trésorerie. Déterminés à ne +rien négliger pour arriver au but qu'ils s'étaient proposé, ces +Messieurs du Comité s'étaient assuré les services de trois comptables +experts.</p> + +<p>L'enquête dura six mois.</p> + +<p>Malgré des recherches minutieuses et le désir non dissimulé de +rencontrer des sujets de poursuite, on fut contraint de reconnaître la +probité irréprochable du Trésorier démissionnaire.</p> + +<p>Dans un autre milieu que le nôtre, un semblable exemple d'honnêteté +n'eût pas manqué d'intéresser le public. Ici, il n'en a rien été, pour +la bonne raison que M. Dubuclet était un Créole de couleur.</p> + +<p>En dépit des dilapidations et des turpitudes qui ont marqué +l'administration des finances de l'État, depuis l'époque qui nous +occupe, personne n'a eu la loyauté de remonter à ce fonctionnaire modèle +pour rendre le plus petit hommage à ses hautes qualités civiques.</p> + +<p>"O Athéniens, qu'il en coûte pour être loué de vous!"</p> + + +<p class="d"><b>OSCAR GUIMBILLOTTE</b></p> + +<p>Le docteur Guimbillotte était fils d'un Français et d'une femme de +couleur. Il avait toute l'apparence d'un blanc et comptait beaucoup +d'amis parmi les personnes de cette race. Il s'est marié avec une +personne de couleur, et il a vécu sans avoir jamais rougi de son +origine.</p> + +<p>D'ailleurs, s'occupant sérieusement de sa profession, pendant plus de +vingt-cinq ans qu'il l'a exercée, il a prodigué ses soins à tout le +monde indistinctement.</p> + +<p>Le docteur Guimbillotte a honoré la population créole par son grand +fonds de charité, ainsi que par ses connaissances variées. C'était un +médecin consciencieux. Il ne se contentait pas seulement de faire des +visites et d'envoyer son compte, mais il apportait de la sympathie dans +ses relations professionnelles avec ses patients.</p> + +<p>Souvent il composait les médicaments lui-même, les administrait, et +veillait au chevet du malade pour attendre et vérifier les effets du +traitement. Cette manière d'agir a sauvé la vie à nombre de personnes +dont le cas réclamait une attention assidue et la précieuse surveillance +de l'œil exercé du médecin.</p> + +<p>Le docteur Guimbillotte a prouvé son mérite au sein de nombre de grandes +familles, qui lui en ont gardé une éternelle reconnaissance.</p> + +<p>On dit qu'il était herboriseur, et qu'il n'a pas hésité à faire usage de +cette spécialité dans certaines occasions où les combinaisons +pharmaceutiques ordinaires lui refusaient des ressources.</p> + +<p>Il était aussi homme de lettres. Les gens qui l'ont connu disent qu'il +était doué d'une mémoire prodigieuse et que ses connaissances dans la +littérature étaient aussi vastes que ses études scientifiques.</p> + +<p>La mort du docteur Guimbillotte fut une perte sérieuse pour la +population créole dont il descendait. Il avait étudié à Paris.</p> + +<p>Le docteur avait un visage agréable et des traits réguliers comme ceux +d'un Européen. Ses grands yeux bleus étaient spirituels et +tendres,—vrais indices de ses qualités et de ses sentiments. Il avait +un front large et découvert.</p> + +<p>Ses cheveux châtains, longs et soyeux, tombaient en mèches généreuses +sur ses larges épaules. Sans être haut de taille, il avait des formes +athlétiques.</p> + +<p>Tout, chez lui, dénotait la noblesse et la force. Il est mort le 21 +janvier 1886, à l'âge de 55 ans.</p> + + +<p class="d"><b>ALEXANDRE CHAUMETTE</b></p> + +<p>Le docteur Alexandre Chaumette était natif de la Nouvelle-Orléans, mais +il a passé sa jeunesse à Paris, où il a reçu son éducation.</p> + +<p>M. Chaumette a la distinction d'être le premier médecin de couleur qui +soit venu à la Nouvelle-Orléans exercer sa profession. Son arrivée dans +notre ville a causé une grande sensation.</p> + +<p>Les autres médecins, par préjugé ou par calcul, peut-être pour les deux +raisons, se sont opposés à son entrée dans la carrière professionnelle. +On a débuté, en soumettant Chaumette à un examen humiliant. Comme il +était muni d'un diplôme régulier de France, on n'était pas justifiable +de lui imposer cette formalité.</p> + +<p>Il fut enfin admis à la pratique, et la population eut le bénéfice de sa +science, en même temps que de ses brillantes qualités de citoyen.</p> + +<p>Le docteur Chaumette avait fait des études sérieuses, et s'il a été +enfin reconnu par la Fraternité médicale de cette ville, c'est grâce aux +preuves qu'il a données de ses grandes connaissances. Il avait été +attaché au service des hôpitaux de Paris, où, en qualité d'interne, il +avait acquis une vaste expérience.</p> + +<p>Le préjugé ayant renoncé à ses persécutions, il ne tarda pas à gagner +ici la confiance des blancs comme des noirs.</p> + + +<p class="d"><b>BASILE CROKERE</b></p> + +<p>Basile Crokère est un personnage remarquable de la population créole. +C'est à la Nouvelle-Orléans qu'il a pris naissance et qu'il a développé +ses talents, particulièrement comme maître d'armes, comme artisan et +comme mathématicien.</p> + +<p>M. Basile, comme nombre de ses compatriotes, s'est appliqué à l'étude et +au travail. Avec le temps, grâce à son intelligence et à son courage, il +a su vaincre les difficultés de son milieu.</p> + +<p>Il était menuisier de métier, et il est devenu un des plus habiles +constructeurs d'escaliers de sa ville natale. Il n'y en avait qu'un +autre comme lui, c'était son ami Noël J. Bacchus.</p> + +<p>C'est toutefois à ses succès comme maître d'armes et comme mathématicien +qu'il doit surtout la place honorable qu'il occupe aujourd'hui dans +l'histoire des hommes marquants de la Louisiane.</p> + +<p>Comme maître d'armes, il a attiré sur lui l'attention du public en +général.</p> + +<p>Quoique la population comptât un nombre considérable de ces experts de +l'escrime et de bretteurs, Basile Crokère fut proclamé leur supérieur à +tous. Mais il est entendu qu'il s'était fait cette réputation comme +homme de salle, non comme brétailleur.</p> + +<p>Il employait son talent à former la jeunesse, à la faire bénéficier de +son habileté, et de ses connaissances dans les armes.</p> + +<p>M. Basile était un homme instruit et respectable; il a su se faire +estimer et considérer par son caractère, sa conduite et ses manières +distinguées.</p> + +<p>Il n'était donc pas étrange qu'un homme possédant ces qualités +recommandables dût jouir d'un certain crédit parmi les gens de la haute +société, chez qui il se créa une clientèle d'élite.</p> + +<p>La population créole se félicite d'avoir produit un homme comme Basile +Crokère,—un homme qui, sans sortir du foyer de sa naissance, a pu +acquérir assez de renom pour recevoir des hommages partis de tous les +rangs de la société.</p> + +<p>Basile Crokère enseignait aussi les mathématiques. On prétend qu'il a +formé d'excellents élèves. Quant à sa profession des armes, on dit de +lui qu'il pouvait toucher son adversaire presqu'en composant une +ballade, comme le faisait le héros de Rostand.</p> + +<p>Il disait souvent que sa poitrine était un <i>point sacré</i>: ça en avait +tout l'air, car on nous affirme que jamais le fleuret d'un adversaire ne +l'a touchée.</p> + +<p>De plus, Crockère eut le bonheur, comme ses compatriotes les plus +estimés, d'apprendre avec profit que le travail, même le travail manuel, +est un trésor.</p> + +<p>Il semble être à propos de noter ici qu'il existait au temps de M. +Crokère d'autres maîtres d'armes d'une force très remarquable. Les plus +connus sont Robert Séverin, M. St-Pierre, Joseph Joly, Joseph Auld. Ces +fines lames étaient les compagnons du grand maître et ont plus d'une +fois croisé le fer avec lui. L'escrime était en vogue en ce temps-là, +mais ce noble passe-temps, comme tant d'autres, a dû disparaître devant +le nouvel ordre de choses introduit dans notre vie sociale par les +événements de la guerre des Sections de 1861.</p> + +<p>Personnellement, M. Basile était charmant. Sa conversation toujours +correcte et lucide faisait rechercher sa société. Il était très soigné +dans son langage.</p> + +<p>Basile Crokère a contribué sensiblement au prestige de la population +créole.</p> + +<p>Au nombre de ses amis intimes, on comptait les professeurs Trévigne et +Questy, deux compatriotes d'une grande valeur intellectuelle.</p> + +<p>L'un était le rédacteur de la <i>Tribune</i>, l'autre, un disciple d'Apollon.</p> + +<p>Dans une certaine <i>Histoire de la Louisiane</i>, M. Basile Crokère est +donné comme mulâtre. C'est une erreur, il était quarteron. Le terme +<i>mulâtre</i> est chez nous si malsonnant, que nous préférons ainsi +préciser.</p> + +<p>Dans un certain ordre d'idées, on y attache même un caractère d'infamie.</p> + + +<p class="d"><b>FRANÇOIS BOISDORE</b></p> + +<p>M. François Boisdoré était un orateur de talent. Il a rendu des services +signalés à la cause des républicains.</p> + +<p>Au début de la Reconstruction, en 1868, il a acquis de la distinction en +faisant entendre sa parole éloquente dans nos assemblées politiques. On +peut dire de M. Boisdoré qu'il a fait honneur à la population par son +patriotisme, par l'élévation de son caractère, et par la part active +qu'il a prise aux débats publics, lorsque la cause du progrès avait +besoin de défenseurs zélés et capables. Nous devons cet éloge à sa +mémoire.</p> + +<p>M. Boisdoré a été pendant longtemps teneur de livres chez M. Pierre +Cazenave, le plus grand entrepreneur de pompes funèbres de la +Nouvelle-Orléans, au milieu du siècle passé.</p> + +<p>M. Cazenave était aussi le plus habile embaumeur de son époque.</p> + +<p>On dit, à cet égard, que M. Cazenave a emporté dans la tombe un secret +particulier qu'il possédait sur la manière de prévenir la corruption des +corps. Ce qui est vrai, c'est qu'il y a encore dans l'établissement de +M. Emile Labat une de ces <i>momies</i>, préparée par lui et que le temps a +respectée.</p> + +<p>L'établissement Cazenave, où M. Boisdoré a fait un si long terme de +service, était situé angle des rues Bourbon et Saint-Louis. Il ne paraît +pas très nécessaire d'ajouter que M. Boisdoré appartenait à l'ancienne +population libre et qu'il avait reçu une brillante éducation.</p> + +<p>La mort de M. Pierre Cazenave amena un changement dans sa vie, il dut +changer de profession. C'est ainsi qu'il devint maître d'école, un peu +après la guerre civile.</p> + +<p>Au physique, on peut l'appeler un bel homme; il avait une physionomie +imposante.</p> + +<p>M. Boisdoré était circonspect dans ses expressions. Il disait rarement +des mots pour rire, ayant conservé l'habitude des anciens d'être presque +toujours sérieux dans la communication de sa pensée. Par la mort de M. +Boisdoré, la population créole a perdu un membre instruit, ferme, +honnête et utile.</p> + +<p>M. Boisdoré a quitté ce monde il y a environ dix ans.</p> + + +<p class="d"><b>FIGURES DU PASSE</b></p> + +<p>François Escoffié, Séverin Lataure et Léoni Monthieu étaient des +professeurs de renom, très estimés pour les services qu'ils ont rendus à +la population. Ils ont formé de bons élèves.</p> + +<p>Soulié, Delassize, Boré, les Rillieux, frères de l'inventeur, les +Hewlett, les St-Amant, les Sincyr, les Barjon, les Fouvergne, les +Beauvers, les Brulé, les Castelin et une foule d'autres ont été des +personnages de position et de qualité.</p> + +<p>Les uns se sont signalés dans le commerce, les autres dans l'industrie, +mais tout ont laissé une réputation de haute distinction. Il est à +propos de les nommer, car ils ont jeté de l'éclat sur le prestige des +Créoles de couleur.</p> + +<p>Chacun de ces hommes représente une personnalité dont on eût parlé, +partout ailleurs qu'ici. Malheureusement, le préjugé d'une part et +l'insouciance de l'autre semblent s'être mis d'accord pour ériger autour +de certains noms la barrière du silence.</p> + +<p>Mais ce silence ne pourra pas durer toujours. L'avenir, probablement, +s'inquiétera du passé; il est à supposer que l'homme de demain se +demandera ce qu'était l'homme d'hier. Dans ce cas, puisse notre modeste +ouvrage servir de guide au patriote désireux de connaître.</p> + + +<p class="d"><b>JOSEPH COLASTIN ROUSSEAU</b></p> + +<p>M. Joseph Colastin Rousseau était natif de la Nouvelle-Orléans. Il était +un des hommes du siècle passé qui s'occupaient de littérature. On a eu +de lui un petit pamphlet intitulé <i>Les Contemporains</i>. Il y a dépeint +gracieusement son expérience des hommes de sa société et de son époque. +Il n'a écrit qu'en prose. Bien qu'on ne le voie pas figurer au nombre +des collaborateurs des <i>Cenelles</i>, il a été en tous points l'égal de ces +hommes d'esprit.</p> + +<p>Il partit un peu avant la guerre de 1861 pour Haïti, dont il fit son +pays d'adoption. Il y étudia le droit et s'y fit recevoir avocat. Ses +succès au Barreau de la République noire ont certes été remarquables, +car on en entendit parler jusqu'ici.</p> + +<p>M. Colastin Rousseau n'a pas laissé d'héritiers. Il avait épousé Melle +Populus, petite-fille du célèbre Savary, qui commandait les Haïtiens +dans la bataille des plaines de Chalmette contre les Anglais, pendant la +guerre de 1814-15.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h2> + +<p class="c"><b>La musique chez les Créoles.—Rivalités d'artistes.—Jusqu'où va le +préjugé.</b></p> + +<p class="c">———</p> + +<p class="c"><b>LA MUSIQUE CHEZ LES CREOLES</b></p> + +<p>La population créole de couleur a produit d'excellents musiciens et des +compositeurs d'un mérite supérieur.</p> + +<p>Mais ceux dont le talent et les œuvres ont toutefois commandé une +attention toute particulière, en Louisiane et même à l'étranger, ce sont +les Lambert, le père et ses deux fils. Le père, dit-on, était le plus +fameux des trois. Malheureusement, il ne nous a rien laissé parce que la +Louisiane, probablement, était encore trop <i>primitive</i> à son époque pour +encourager son génie musical.</p> + +<p>Mais ses fils ont fait du bruit à Paris, au Portugal et au Brésil. +Lucien, surtout, était l'auteur de nombreuses compositions, qu'il a même +dédiées aux personnages les plus distingués de ces différents pays. Et +on affirme que la noblesse ne dédaignait pas ses dédicaces.</p> + +<p>Les Lambert ont longtemps brillé en Louisiane, mais comme tant d'autres +ils ont préféré vivre ailleurs, où les conditions de la vie leur +paraissaient plus favorables que celles qu'ils rencontraient au foyer de +leur naissance.</p> + +<p>Ils étaient pianistes, et ils ont joué de leur instrument au Théâtre +d'Orléans.</p> + +<p>On rapporte que d'autres artistes de réputation se donnaient le plaisir +de prendre part à leurs concerts, entr'autres le célèbre Gottschalk.</p> + +<p>Malgré les changements survenus depuis la guerre, celui qui est au +courant de certains détails intimes n'a pas oublié ce qui se passait +dans ces réunions artistiques. Il y a peu de survivants de cette période +intéressante, mais la voix des traditions nous en a apporté les échos. +Entre autres choses, on nous a appris qu'il existait une petite rivalité +d'artistes entre Gottschalk et Lambert, et que cette rivalité fut +heureusement réglée par l'intervention ingénieuse d'amis communs, qui +ont donné à l'un et à l'autre de ces deux génies une part égale de +gloire.</p> + +<p>Gottschalk était reconnu le maître de Lambert comme instrumentiste, et +Lambert, le maître de Gottschalk comme compositeur.</p> + +<p>En ce temps-là, en 1843, il n'était question ici que des mérites +respectifs de ces deux grands musiciens.</p> + + +<p class="d"><b>EUGENE MACARTY</b></p> + +<p>M. Eugène Macarty était un excellent pianiste. Plus heureux que ses +contemporains, le public s'est occupé d'une façon toute particulière de +sa personnalité et de ses compositions. On a même prétendu qu'il était +le seul artiste de mérite parmi les Créoles. Or, d'après les rapports de +gens dignes de foi et d'une compétence indubitable, Eugène Macarty +n'était pas même l'égal des Lambert dans la théorie de la musique et +bien moins encore dans l'invention.</p> + +<p>Sous ce rapport, les Lambert ont plus et mieux fait que Macarty. Mais +celui-ci était varié dans ses talents. Cette versatilité était +remarquable, car elle s'est toujours manifestée avec avantage dans +toutes les occasions. Macarty avait une voix de baryton riche, sonore et +admirablement cultivée.</p> + +<p>De plus, il était comédien de nature. Dans le vaudeville, il rivalisait +avec Charles Vêque, considéré à l'époque un comique de tout premier +ordre. Charles Vêque avait depuis longtemps laissé les rangs des +amateurs pour se joindre aux professionnels du théâtre.</p> + +<p>Aussi, dans toutes les entreprises de la scène organisées par la +population créole, Macarty remplissait-il le premier rôle, qui lui était +décerné de consentement commun.</p> + +<p>Il était le successeur logique d'Orso, de Villasseau et de ces autres +artistes dont les triomphes ont laissé dans l'esprit de leurs +contemporains des souvenirs ineffaçables.</p> + +<p>Macarty était aussi orateur. Doué d'une forte voix et d'une diction +claire, sa parole était facile et éloquente.</p> + +<p>Aux premières heures de la Reconstruction, Macarty s'est fait souvent +entendre devant les assemblées du peuple, discutant avec force et avec +intelligence les questions de droit et de liberté, et il n'a jamais +manqué, dans ces occasions, de recueillir les plus chaleureux +applaudissements. On peut donc dire que Macarty était musicien, +chanteur, comédien et politique.</p> + + +<p class="d"><b>SAMUEL SNAËR</b></p> + +<p>Samuel Snaër était peut-être plus savant en musique que Macarty, mais sa +modestie l'a sérieusement embarrassé. Dans sa profession, il n'a jamais +percé. Bien que le violon fut l'instrument préféré de Snaër, c'est +néanmoins un fait qu'il jouait avec talent d'une douzaine d'instruments.</p> + +<p>Snaër avait une belle voix de ténor, mais il refusait de chanter; il +maîtrisait l'harmonie, mais ses compositions restaient au fond de sa +malle, où le temps et les insectes leur ont déclaré la guerre.</p> + +<p>Pour le public, Samuel Snaër ne représente qu'un instrumentiste très +ordinaire, mais pour les bons juges qui l'ont connu intimement, il était +un génie musical.</p> + +<p>Comme Eugène Macarty, Samuel Snaër était natif de la Nouvelle-Orléans.</p> + +<p>Il touchait l'orgue très bien. Il fut longtemps l'organiste de l'église +Sainte-Marie, rue de Chartres.</p> + +<p>Trop timide pour se faire une réclame et trop indolent pour se dégager +par l'émigration des entraves de son lieu de naissance, il a fini par +tomber dans le dépit, et l'oubli l'avait couvert de son manteau +longtemps avant sa mort.</p> + +<p>Aujourd'hui, dans la population, on parle de Snaër comme joueur de dames +et non comme artiste.</p> + + +<p class="d"><b>EDMOND DEDE</b></p> + +<p>Edmond Dédé était un noir, né à la Nouvelle-Orléans vers l'année 1829, +contemporain de Macarty et de Snaër.</p> + +<p>On a toujours parlé de Dédé comme d'un prodige sur le violon. Il a fait +ses premières études à la Nouvelle-Orléans, sous la direction de maîtres +habiles et consciencieux.</p> + +<p>Après avoir maîtrisé tout ce qu'un homme de sa couleur pouvait apprendre +ici, dans son art, il a pris le chemin de l'Europe, sur les conseils +d'amis sympathiques. Il a visité la Belgique d'abord, mais n'ayant pas +rencontré dans ce petit royaume l'objet de ses recherches, il s'est +rendu à Paris, où il a été accueilli avec considération.</p> + +<p>Dans cette capitale éclairée, où l'on est toujours bien disposé à +l'égard de l'infortune et du talent, Edmond Dédé a rencontré de la +sympathie et du secours. Dans ce pays à l'hospitalité si large, il a +trouvé l'occasion qu'il souhaitait de se perfectionner dans sa vocation, +de s'élever à toute la hauteur de ses aspirations.</p> + +<p>Par l'entremise de bons amis, il n'a pas tardé à être admis, comme +auditeur, au Conservatoire de Musique de Paris.</p> + +<p>Ses progrès et ses triomphes eurent bientôt attiré sur lui l'attention +du monde musical. Dès lors, il a joui de toute la considération accordée +au vrai mérite.</p> + +<p>Dédé, plus tard, est devenu chef d'orchestre au Théâtre de Bordeaux, où +pendant plus de vingt-sept ans il a tenu avec honneur le bâton de +directeur. Le violon était son instrument.</p> + +<p>Cet artiste a revu la Nouvelle-Orléans en 1893. Il a alors donné ici +plusieurs concerts, où les connaisseurs ont pu apprécier ses hautes +qualités. Le critique musical de l'"Abeille", entr'autres, lui a fait +l'honneur d'assister à une de ses représentations. L'ayant vu jouer le +<i>Trouvère</i> sans cahier, l'aimable rédacteur n'a pas hésité à lui +prodiguer, dans les colonnes de son important journal, les appréciations +les plus élogieuses.</p> + +<p>Le navire sur lequel Dédé avait pris passage pour venir de France à la +Nouvelle-Orléans subit les effets d'une rude traversée, au point qu'on +dût le diriger vers un des ports du Texas. Dédé eut alors le malheur de +perdre son violon favori, un Crémone; mais ce contretemps ne l'empêcha +pas ici, même dans des salles sans acoustique propice, de charmer et de +captiver son public par les séductions de son coup d'archet, sur un +autre violon qui était bien loin de posséder la même valeur artistique.</p> + +<p>On dit qu'il avait dans la tête toutes les œuvres des grands maîtres. +Il nous a laissé deux romances: <i>Patriotisme</i> et <i>Si j'étais Lui</i>. Il ne +faudrait pas toutefois juger de ses mérites d'après ces compositions. Il +en a fait des milliers de ce genre sans compter les danses et ballets +semés en grand nombre dans toutes les parties de l'Europe qu'il a +visitées ou habitées.</p> + +<p>En Algérie, il a composé le <i>Serment de l'Arabe</i>.</p> + +<p>Ses travaux sont d'un ordre élevé. Il avait même commencé la composition +d'un grand opéra, <i>Le Sultan d'Ispahan</i>, qu'il n'a pu achever, pour +cause de maladie.</p> + +<p>Edmond Dédé est mort à Paris, en 1903.</p> + + +<p class="d"><b>BASILE BARRES</b></p> + +<p>Voici un Créole de couleur qui a certes été fort populaire à la +Nouvelle-Orléans. Français, il l'était de cœur et d'esprit. C'était un +gentilhomme accompli et tous se plaisaient à le reconnaître.</p> + +<p>Basile Barrès est né en notre ville. Il était tout jeune encore +lorsqu'il prit de l'emploi chez M. Perrier, le grand marchand de musique +français de la rue Royale. Il y apprit le piano et devint bientôt un +artiste de tout premier ordre.</p> + +<p>M. Perrier lui fit faire plusieurs voyages à Paris, dans l'intérêt de sa +maison. Il revenait toujours avec plus que jamais, dans le cœur, +l'amour de la France.</p> + +<p>M. Barrès fut accordeur de pianos, professeur de musique et compositeur. +Ses airs de danse ont été très populaires à la Nouvelle-Orléans.</p> + +<p>Lorsque le grand violoniste Dédé fit un séjour parmi nous, ce fut Basile +Barrès qu'il choisit pour son accompagnateur.</p> + +<p>Tout le monde l'aimait et tout le monde, à sa mort, l'a vivement +regretté. Il a laissé un fils et trois filles, qui vivent aujourd'hui +encore et qui habitent la Nouvelle-Orléans.</p> + + +<p class="d"><b>L'EXPERIENCE D'UN MUSICIEN</b></p> + +<p>Il n'y a pas très longtemps, il existait à la Nouvelle-Orléans un +compositeur de musique remarquable. Malheureusement, la teinte fatale de +sa peau faisait oublier ses mérites, chaque fois que l'heure du triomphe +venait près de sonner.</p> + +<p>L'on pouvait utiliser son génie, abuser de sa bonté et de son zèle, mais +lorsqu'il s'agissait de reconnaître ses services ou d'honorer ses +talents, la voix manquait à ceux qui devaient être ses juges et qui, +néanmoins, avaient eu des preuves de sa valeur et de son bon vouloir. La +conspiration du silence était impitoyable. Les gens qui l'employaient, +qui l'invitaient, qui le recherchaient, étaient si imprégnés du préjugé +de race, que pas un mot de louange ou même de simple reconnaissance ne +trouvait son chemin jusqu'à la publicité.</p> + +<p>Ce n'est pas toutefois le public qu'il faille blâmer de cet état de +choses, car notre musicien a souvent recueilli les applaudissements des +spectateurs assemblés pour entendre ses compositions.</p> + +<p>Ceux que nous accusons ici savent qui s'est adressé à lui pour +l'orchestration de vaudevilles, d'opéras et autres pièces +délicates,—tâche que personne autre n'osait entreprendre. Ils se +rappelleront comment ce jeune homme au talent supérieur et à l'âme +généreuse s'est appliqué non seulement à perfectionner l'arrangement des +parties musicales qui lui étaient soumises, mais comment encore il a +même ajouté parfois à l'œuvre principale les gracieuses beautés de sa +propre invention.</p> + +<p>Ils ne peuvent pas avoir oublié qu'aux jours des représentations, le +jeune maître était présent, <i>sur invitation</i>, et qu'alors on se +contentait de le remercier en secret pour les services qu'il avait +rendus. Ils savent bien que ce jeune phénomène a même consenti à +remplacer en certaines occasions tel et tel directeur musical, afin de +mieux assurer le succès d'un concert ou d'une représentation. Ce qui +signifiait honneur et profit pour les impressarios, tandis qu'autour de +son nom à lui on gardait un silence obstiné.</p> + +<p>C'est qu'on ne voulait pas rendre hommage à un homme de couleur, c'eût +été porter préjudice aux prétentions de race qui gouvernent notre +société. Faire connaître cet artiste, c'était proclamer sa supériorité, +puisqu'il faisait ce que les autres, dans la crainte de faillir ou +d'être critiqués, n'osaient pas même entreprendre.</p> + +<p>Il était un des deux saxophonistes qu'il y avait alors à la +Nouvelle-Orléans. C'était toujours sur lui que l'on comptait surtout, +mais les soli qu'il eut à exécuter en diverses occasions ne furent, +semble-t-il, jamais assez bien rendus pour faire oublier la couleur de +sa peau.</p> + +<p>Qu'on nous permette de raconter un incident qui démontre non seulement +l'égoïsme du préjugé, mais aussi la petitesse de certains caractères. Un +musicien bien connu de cette ville, ayant à se rendre à New York pour +affaires ayant trait à son art, demanda à notre jeune homme de se +charger de cette mission. Il s'agissait de soumettre une composition à +un artiste de renom, qui devait en faire la critique. Notre ami accepta +de faire le voyage et fut reçu par le Newyorkais avec la plus exquise +courtoisie.</p> + +<p>Au cours de la conversation, celui-ci critiqua librement certains points +vulnérables de la pièce soumise.</p> + +<p>—Cette composition, dit-il, doit être refondue d'un bout à l'autre +excepté le ballet, qui est parfait. J'écrirai une lettre à mon agent, à +la Nouvelle-Orléans, et lui donnerai toutes les explications +nécessaires; cette précaution vous évitera la peine de vous surcharger +la mémoire de trop longs détails.</p> + +<p>Le jeune homme fut mis au courant de la teneur de cette lettre, qu'il +vint remettre à son destinataire, auteur supposé de la composition +musicale en question. Ce dernier garda un silence de grimaud, sur le +contenu du message: l'explication en est que le fameux "ballet parfait" +était bel et bien, la production de notre jeune artiste, et que c'eût +été lui faire trop d'honneur que de lui communiquer la décision de +l'homme de New York.</p> + +<p>C'était contre les principes de la Louisiane, que de faire savoir à un +homme de couleur que son œuvre était plus parfaite que celle d'<i>un +autre</i>.</p> + +<p>Si nous tenons caché le nom de ce musicien, c'est par un sentiment de +respect pour la famille éplorée, qui désire ne pas être troublée dans +une période de douleur et de deuil.</p> + +<p>Ce fils bien-aimé, que la nature s'était plu à combler de ses dons et +qu'un pouvoir invisible avait développé au plus haut degré de +perfectionnement artistique, s'est séparé de nous, mais en partant, il a +laissé derrière lui un rayon lumineux que toutes les haines terrestres +ne parviendront jamais à éteindre.</p> + +<p>La puissance du Ciel est au-dessus de l'obscurantisme de la terre.</p> + +<p>Dieu a dit: "Que la lumière soit", la lumière fut; et <i>la lumière sera</i>, +selon Sa sainte et souveraine Volonté.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h2> + +<p class="c"><b>Nos philanthropes du passé.—Comment le Créole de couleur sait donner.</b></p> + + +<p class="d"><b>NOS PHILANTHROPES DU PASSE</b></p> + +<p class="d"><b>GEORGES-ALCÈS</b></p> + +<p>Voilà un homme de cœur, une de ces natures d'élite telles que nous en +avions dans la première moitié du siècle passé.</p> + +<p>À l'époque où parut Alcès, un individu possédant ses qualités était +chose rare dans notre milieu.</p> + +<p>M. Georges-Alcès était un des plus grands manufacturiers de cigares de +la Nouvelle-Orléans. Son commerce était très répandu. Ce succès était dû +à sa probité, à son énergie et à ses connaissances dans son genre +d'affaires. Cet homme avait à son emploi plus de deux cents ouvriers +d'un bout de l'année à l'autre, c'étaient tous des Créoles de couleur de +la ville.</p> + +<p>Il leur payait de bons gages et s'occupait de leur bien-être +généralement.</p> + +<p>M. Alcès avait conçu l'idée de faire une famille de ses ouvriers.</p> + +<p>Ceux qui travaillaient dans sa fabrique n'avaient qu'à faire connaître +leurs besoins, qu'il se donnait aussitôt le plaisir de leur fournir les +fonds désirés, et cela sans compter.</p> + +<p>Georges-Alcès était un père pour ses compatriotes. Il fut abusé et +souvent même vilipendé par certains caractères jaloux, mais comme +Auguste, il avait tout appris et il voulait "tout oublier". Cet état de +choses dura plusieurs années.</p> + +<p>Il arriva toutefois un moment où il eût à souffrir d'un tel excès +d'ingratitude, qu'aucun cœur sensible n'aurait pu rester indifférent. +La patience avait cessé d'être une vertu, parce que la malveillance +avait dépassé les bornes.</p> + +<p>M. C.... avait ouvert un atelier et faisait concurrence à M. +Georges-Alcès. Ce nouveau venu, ne trouvant pas sans doute que les +affaires allaient assez vite, résolut de pousser la rivalité jusqu'à la +ruine de son concurrent, comme fabricant. Il ambitionnait le patronage +et le prestige dont jouissait Alcès, et dans son avidité, écartant +toutes convenances, il eut recours aux moyens les plus infâmes pour +arriver à ses fins.</p> + +<p>Il commença ses opérations en embauchant les employés de son rival. Bon +nombre de ces ouvriers à l'âme faible acceptèrent les offres qui leur +furent faites et se mirent au service de M. C.....</p> + +<p>Ces ingrats s'organisèrent en bandes pour prendre part aux +démonstrations par lesquelles on devait poursuivre cette persécution, +dont l'objectif était la destruction du commerce de M. Alcès.</p> + +<p>Des parades ignobles défilaient devant la porte de ce dernier, et là, +tous hurlaient comme des bêtes fauves ou répétaient en chœur des +épithètes aussi vulgaires qu'insultantes, même des paroles de +malédiction contre lui et les siens.</p> + +<p>Inutile d'ajouter que la plupart des manifestants agissaient sous +l'influence de la boisson.</p> + +<p>Bien plus, on rapporte qu'ils allèrent jusqu'à exécuter des marches +funèbres sous le balcon de M. Georges-Alcès, accentuant ainsi leur désir +diabolique de faire tout le mal possible à leur bienfaiteur, à cet homme +qui donnait du pain à plus de cinquante familles représentées en partie +dans ces affreuses cohortes.</p> + +<p>Dans les rangs de ces gens, M. Alcès avait reconnu des figures qui lui +étaient familières, des gens qui lui devaient encore des sommes assez +fortes, ou qui étaient ses obligés pour des faveurs qu'ils avaient +reçues de lui.</p> + +<p>Ce spectacle de noire ingratitude le blessa si cruellement que, le cœur +navré, il résolut de se retirer des affaires pour ne plus être le témoin +ni la victime de ces scènes ignominieuses et criminelles.</p> + +<p>Quelque temps après la guerre civile, il quitta la Nouvelle-Orléans et +alla se fixer à New York.</p> + +<p>L'ingratitude a de tous temps inspiré la plus vive répulsion. Si le +maire de La Riole a été condamné aux flétrissures de l'histoire, c'est +parce qu'il a déposé contre ses bienfaiteurs.</p> + +<p>Les misérables qui ont trahi, insulté et persécuté M. Alcès, leur ami, +devraient nous paraître à jamais odieux; et leurs actions ne devraient +être rappelées à notre mémoire que pour recevoir le châtiment de notre +réprobation.</p> + +<p>Parlons toujours de Georges-Alcès comme d'un être supérieur, d'un "homme +humain", digne des éloges d'une postérité reconnaissante.</p> + + +<p class="d"><b>THOMY LAFON ET ARISTIDE MARY</b></p> + +<p>Thomy Lafon et Aristide Mary étaient deux philanthropes bien connus et +universellement estimés.</p> + +<p>Lafon a fait ses grandes charités par testament, mais ceci n'empêche pas +qu'il ait fait beaucoup de bien de son vivant.</p> + +<p>On doit à sa munificence une grande partie des fonds qui ont permis la +construction de l'Asile Berchmans. L'Asile des Vieillards, rue Tonti, et +l'Asile des Garçons, rue Saint-Pierre, proviennent entièrement de sa +générosité. Le Couvent de la Sainte-Famille a la jouissance de biens +considérables légués par ce philanthrope.</p> + +<p>Thomy Lafon a souvent donné des sommes assez considérables pour la +politique qui avait pour but la défense de nos droits. Il exigeait une +bonne raison pour justifier ses actions, mais cette précaution n'était +pas l'effet de l'avarice, puisqu'il donnait toujours quand il s'était +assuré de la vérité. Thomy Lafon se mettait en garde contre l'abus, mais +il répondait sans hésitation à l'appel de toutes les bonnes causes, +quand on ne cherchait pas à le pressurer, comme c'était d'usage en ce +temps-là. Sa philanthropie s'étendait à toutes les classes de la +société. L'État, l'Eglise et la Bienfaisance, tous ont reçu des +témoignages de ses libéralités, sans égard à la couleur ou à la race, au +sexe ou à l'âge. Bien que Lafon fût catholique, il s'occupait plus du +sort d'un malheureux que de sa religion. Il était modeste autant qu'il +était généreux. Il désirait toujours le silence sur ses œuvres. C'était +un véritable philanthrope.</p> + +<p>Thomy Lafon est né à la Nouvelle-Orléans; son père était Français, et sa +mère, Haïtienne. Son enfance s'est écoulée dans la pauvreté, mais en +grandissant, il s'est fait une position dans le commerce. Plus tard, il +s'est occupé de finance.</p> + +<p>Doué d'un grand jugement et d'une sagacité extraordinaire, en peu +d'années il avait accumulé de grands biens. La fortune de Lafon lui +avait donné beaucoup de prestige, de sorte que, s'il a souffert des +préjugés, ça n'a été qu'à cause de sa nature sensible et sympathique. Il +se mêlait toujours avec les siens. Lafon était si considéré dans le +monde des affaires, qu'il avait une chaise à son service dans toutes les +Banques de la ville: c'est beaucoup dire.</p> + +<p>Lafon évitait les extravagances sociales, si communes à son époque: à +tel point que, pour bien longtemps, il a passé pour un avare des plus +insensibles.</p> + +<p>Cependant, il ne reculait jamais devant les bonnes causes. Lorsqu'il +s'agissait d'une affaire de charité ou de patriotisme, le public pouvait +compter sur ses contributions. Il a plus donné que personne autre dans +les occasions sérieuses.</p> + +<p>La population a donc appris à le connaître par ses bonnes œuvres. À sa +mort, on a rendu justice à sa mémoire en perpétuant son nom sous une +forme ou sous une autre.</p> + +<p>Aristide Mary, bien que moins fortuné que Thomy Lafon, semblait être +plus expansif. Lafon donnait méthodiquement, Mary donnait sans +questionner.</p> + +<p>Le premier a plus donné que le second, mais il fallait le convaincre de +l'à-propos. Mary, lui, prêtait l'oreille à tous les appels; il tendait +la main à tous ceux qui demandaient.</p> + +<p>Il a aussi laissé quelques legs de charité par testament.</p> + +<p>En-dehors de ses donations particulières, dont il n'est pas possible de +faire l'énumération exacte, il n'est pas une grande affaire politique +qui n'ait obtenu son appui pécuniaire, s'il croyait l'entreprise faite +pour la revendication des droits de l'homme en Louisiane. Par exemple, +il était homme à prendre la responsabilité d'un procès et à en supporter +tous les frais, de la même façon qu'il venait au secours de toute une +famille en détresse qui lui faisait connaître ses besoins.</p> + +<p>Le monde disait de Mary qu'il avait toujours "la main droite dans la +poche", pour signifier qu'il ne refusait jamais de distribuer son argent +aux nécessiteux, dans la mesure de ses moyens. Il donnait pour la +maladie, pour la mort, pour le malheur, enfin pour toutes les +circonstances qui se présentaient.</p> + +<p>Mary nous a souvent dit qu'il faisait le bien pour l'amour du bien. Et +c'était vrai. La preuve en est que, malgré les abus et l'ingratitude de +ses obligés, il a continué ses généreuses prodigalités jusqu'à la fin de +sa vie.</p> + +<p>Thomy Lafon et Aristide Mary étaient deux bienfaiteurs qui méritent +d'être placés à côté de M<sup>me</sup> Bernard Couvent.</p> + + +<p class="d"><b>JULIEN DEJOUR</b></p> + +<p>Le sujet de cet article était un homme éminemment respectable, qui s'est +rendu souverainement utile par ses œuvres de charité.</p> + +<p>Julien Déjour était né aux Cayes, Haïti, mais nous le réclamons pour +l'un des nôtres, parce qu'il a été élevé par une famille louisianaise.</p> + +<p>M. Hermogène Raphael est celui qui a amené le jeune Déjour à la +Nouvelle-Orléans et qui a pris soin de lui jusqu'à l'âge de majorité.</p> + +<p>Déjour a fait un bon usage des bontés de M. Raphael, de qui il a appris +le métier de couvreur en ardoise. Il était excellent ouvrier, nombre de +ses travaux sont encore là pour le démontrer. Il faisait tout avec +conscience et avec art. Mais c'est surtout pour sa bonté d'âme que nous +voulons le rappeler au souvenir de nos compatriotes. Par la beauté de +son caractère, Julien Déjour s'était fait estimer et respecter de tout +le monde. Il avait des amis dans toutes les classes de la société, tant +ses qualités de cœur étaient d'un ordre supérieur. Il n'existait pas +d'homme plus sensible au malheur d'autrui.</p> + +<p>[Illustration: M. LAURENT AUGUSTE. Philanthrope, ami intime de l'hon. +Thomas J. Durant, fondateur du parti républicain en Louisiane.]</p> + +<p>Presque tous les jours de sa vie étaient marqués de quelque acte de +bienfaisance. Il faisait le bien et gardait le silence, sa main gauche +ignorait ce que tendait la main droite.</p> + +<p>Cet homme généreux s'était créé une position enviable par son travail, +mais à mesure qu'il gagnait de l'argent, il le donnait aux malheureux +qu'il savait être dans le besoin.</p> + +<p>Les blancs, les noirs, les jaunes, tous étaient les mêmes à ses yeux, et +tous recevaient de lui des marques de compassion, des secours +considérables.</p> + +<p>Un tel homme ne devrait pas être oublié. Sa mémoire devrait éveiller +chez nous un souvenir touchant. Il mérite nos regrets et nos hommages, +parce qu'il a été bon jusqu'à l'innocence, humain jusqu'au sacrifice. +Déjour est né en 1850, et il a quitté ce monde en l'année 1900: il avait +donc exactement cinquante ans lorsque "La mort a sur son front fait +tournoyer sa faux".</p> + + +<p class="d"><b>ALCÉE LABAT</b></p> + +<p>Jamais la population créole de couleur n'a eu un homme plus aimable et +plus sympathique que Alcée Labat.</p> + +<p>Cette bonne nature partageait tous les malheurs de la famille créole +dans la mortalité et dans la maladie, ainsi que dans les souffrances +morales, si terribles et si multipliées dans notre centre. Sa bourse et +ses services personnels étaient toujours à la disposition du public.</p> + +<p>Labat a assisté bien des pauvres, auxquels il donnait des secours +d'argent tant que ces malheureux se trouvaient dans le besoin; et il le +faisait sans ostentation.</p> + +<p>Les particuliers comme les sociétés ont souvenance de ses bienfaits. +Aussi, le nom d'Alcée Labat est-il connu de tout le monde. Chacun rend +justice à son caractère et à la façon généreuse dont il distribuait ses +bonnes œuvres.</p> + +<p>Alcée Labat était membre du Comité des Citoyens, et ses associés peuvent +témoigner de son zèle et de ses libéralités, lorsqu'il s'agissait +d'appuyer la cause commune. Labat s'est signalé surtout dans les procès +que le Comité eut à soutenir contre les abus législatifs de 1890.</p> + +<p>Jusqu'à la mort, ce brave homme a conservé l'estime et le respect de ses +concitoyens.</p> + +<p>M. Labat a laissé des fils: ces derniers ont bonne raison d'être fiers +de leur père, dont les vertus et les services rendus ne devraient être +jamais oubliés.</p> + +<p>Les gens qui sont venus en contact avec lui peuvent parler de sa +politesse autant que de sa sensibilité.</p> + +<p>Jamais une parole ne sortait de sa bouche pour offenser autrui. Ses +manières étaient affables, et sa mine, quoique réservée, n'avait rien de +dédaigneux. Démarche, physionomie, parole: tout annonçait chez Labat le +parfait gentilhomme.</p> + +<p>Honnête jusqu'au scrupule, Alcée Labat ne laissait jamais de doute sur +la rectitude de ses intentions. Jaloux de son honneur, il mettait tous +ses soins à se faire voir en pleine lumière, dans tous ses rapports avec +ses semblables.</p> + +<p>Il était l'esclave de ses promesses et il remplissait ses engagements +avec la plus exacte fidélité. Dans la transaction de ses affaires, il +apportait un soin méticuleux et une scrupuleuse probité.</p> + +<p>Labat était un des meilleurs soutiens du journal <i>The Crusader</i> publié +ici à la fin du siècle dernier: ses contributions à l'entretien de cette +feuille étaient d'une importance à être fort prisée.</p> + +<p>Sa mort a causé de profonds regrets: ce que nous comprenons facilement, +car sa présence parmi les nôtres signifiait un appui pour les bonnes +causes, un ami pour l'indigent, un défenseur pour l'opprimé.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h2> + +<p><b>Les femmes créoles.—Dans les sanctuaires catholiques.—La générosité de +M<sup>me</sup> Bernard Couvent</b>.</p> + + +<p class="d"><b>LES FEMMES CREOLES</b></p> + +<p>La plupart des femmes de la population créole se recommandaient, par +leur piété et leur amour du bien.</p> + +<p>Elles n'employaient jamais de gardes-malades, et n'envoyaient pas non +plus leurs malades à l'hôpital. Elles soignaient elles-mêmes leurs +parents et leurs amis et les secouraient dans le besoin.</p> + +<p>Au commencement du siècle passé, les femmes de couleur ne ménageaient +pas leur aide aux églises. Peu à peu, toutefois, on les ostracisa des +sanctuaires et aujourd'hui, c'est à peine si un seul curé de ce diocèse +serait prêt à admettre qu'elles ont de fait été, autrefois, de quelque +service à ses devanciers. On garde au moins le silence sur ce point. +Plusieurs de nos femmes ont laissé des biens à l'Eglise, mais ces actes +généreux sont tombés dans l'oubli. Ceci soit dit sans amertume.</p> + +<p>N'importe, il y a eu plus d'une Véronique dans la population de +couleur, et nous le savons. Il n'y avait pas chez nous de mendiants, +parce que les femmes créoles nourrissaient les pauvres; en même temps, +elles faisaient naître dans l'âme de leurs protégés un certain degré de +fierté, et elles les affermissaient dans la foi chrétienne, +qu'elles-mêmes professaient avec tant de ferveur.</p> + +<p>Douces, charitables et pieuses, elles prenaient ainsi soin du corps et +de l'âme de nos indigents, qu'elles exhortaient constamment à supporter +leur sort avec résignation. La religion catholique leur avait inculqué +des principes de vertu, d'amour de Dieu et du prochain: ces principes +animaient toutes leurs actions.</p> + +<p>L'on peut encore dire, à leur louange, qu'elles soignaient les malades +avec art, et qu'à leur vigilance infatigable on a souvent attribué les +résultats les plus heureux.</p> + +<p>Leur expérience était appréciée et utilisée par des milliers de +médecins. Ces hommes de la science s'en rapportaient souvent à leur +jugement et suivaient leurs avis dans bien des cas notoirement sérieux.</p> + +<p>Avant l'introduction des mesures sanitaires telles qu'elles existent +aujourd'hui dans notre ville, les épidémies étaient fréquentes; elles +s'attaquaient surtout aux étrangers qu'elles décimaient rapidement.</p> + +<p>Ce qui augmentait le malheur de ces affligés, c'est que les hôpitaux +n'étaient ni assez riches ni assez nombreux pour les accommoder. Il +fallait donc dépendre de la bonne volonté des personnes charitables.</p> + +<p>Ces <i>femmes traiteuses</i>, comme on les nommait alors, prenaient charge +des malades, les soignaient jusqu'au rétablissement ou bien jusqu'à la +mort: quelquefois elles étaient rétribuées pour leurs services, mais en +maintes occasions, elles avaient donné leur temps, leurs veilles et leur +secours pour l'amour de Dieu, sans espoir de récompense.</p> + +<p>La femme créole était aussi chaste, aussi pure, dans son réduit ou dans +son infortune, que sa sœur plus fortunée vivant dans l'étalage le plus +extravagant de l'opulence.</p> + +<p>Le faste n'était pas nécessaire pour faire ressortir l'éclat de ce +caractère si fortement trempé dans la religion et la vertu.</p> + +<p>S'il est des esprits, aujourd'hui, assez vils pour tenter de salir la +mémoire de ces nobles créatures, qu'ils cherchent à ravaler au niveau de +la brute, nous en appellerons de cette injustice au tribunal de +l'histoire qui fut, en tout temps et dans tous les pays, le vengeur du +mérite et de l'innocence.</p> + +<p>Les fastes de l'Histoire et les fastes de l'Eglise diront ce que les +préjugés et les haines du présent essaient d'ensevelir dans l'oubli.</p> + +<p>La femme créole de couleur a su étudier, réfléchir, prier; elle a été +généreuse, secourable et pieuse. Sa vertu, sa charité et sa constance ne +peuvent être mises en doute, elles resteront toujours ses plus beaux +ornements.</p> + +<p>Nombre de nos filles, autrefois, élevées dans les couvents, devenaient +des zélatrices et des Sœurs de Charité.</p> + +<p>Les autres faisaient de vertueuses mères de familles, qui ont doté la +Louisiane de cette belle race créole connue par ses talents. Cette race +nous a fourni des inventeurs, des sculpteurs, des peintres, des poètes, +des littérateurs, des professeurs, des commerçants, des planteurs et des +artisans habiles, tous hommes d'une valeur morale manifestement +supérieure.</p> + +<p>Ces excellentes créatures occupent donc une place unique dans nos +traditions. Ajoutons que les familles leur confiaient souvent +l'éducation morale de leurs enfants.</p> + +<p>Au nombre des femmes créoles les plus remarquables il faut mentionner +Mademoiselle Henriette Delile.</p> + +<p>Cette sainte femme a consacré toute sa vie à l'accomplissement de bonnes +œuvres.</p> + +<p>Pieuse comme M<sup>me</sup> Couvent, sa pensée visait toujours à soulager le +sort de ses semblables.</p> + +<p>À part sa précieuse coopération à l'établissement de plusieurs églises +de la Nouvelle-Orléans, Melle Delile était encore connue par ses actes +de chaque jour comme consolatrice des affligés. Elle fut la fondatrice +de la Société de la Sainte-Famille, dont elle fut aussi la première Mère +Supérieure.</p> + +<p>Cette société ayant fait appel à M. François Lacroix, ce riche +compatriote fit pour elle l'achat d'un terrain situé dans l'avenue +Saint-Bernard, et sur lequel on éleva un superbe édifice auquel on a +donné le nom d'Hospice de la Sainte-Famille. Dans cet Hospice, la +population avait pour habitude de loger ses veuves laissées sans asile, +ou celles qui voulaient se retirer du monde pour vivre dans la +tranquillité et dans l'isolement.</p> + +<p>Cette Société fut, pour ainsi dire le noyau de la <i>Sainte Famille</i> +d'aujourd'hui, que nous connaissons tous et qui n'oublie certes pas la +mémoire d'Henriette Delile, créatrice du groupe primitif dont l'origine +remonte à 1840, ou même plus haut.</p> + +<p>Melle Henriette Delile, M<sup>me</sup> Bernard Couvent, M<sup>me</sup> François Lacroix +étaient à la tête d'une propagande toute de charité dont le but était de +nourrir, de loger et de soigner les nécessiteux de la population créole, +sans autre motif que l'amour du prochain. Appliquons ici la pensée du +poète français, et souhaitons que,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">"Les échos n'auront pas oublié <i>ces</i> grands noms".<br /></span> +</div></div> + +<p>Mademoiselle Henriette Delile est morte le 17 novembre 1862, à l'âge de +50 ans.</p> + + +<p class="d"><b>M<sup>me</sup> L. R. LAMOTTE</b></p> + +<p>La population créole réclame comme une de ses gloires littéraires M<sup>me</sup> +Louisa Lamotte.</p> + +<p>Cette femme, si bien connue par son érudition, par les grands services +qu'elle a rendus à la cause de l'éducation et, notamment, par sa +position comme directrice du Collège de Jeunes Filles d'Abbeville, +France, a reçu les Palmes Académiques, quelques années avant sa mort.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Lamotte s'est constamment distinguée dans sa longue carrière de +quarante années passées dans l'enseignement, à Paris et ailleurs.</p> + +<p>Le fait qu'elle a été décorée par des sociétés savantes de l'Europe est +un titre puissant à la considération toute particulière que nous +accordons à sa mémoire.</p> + +<p>Dans son cas au moins, on constate que les têtes dirigeantes de la +France n'ont pas été les seules à reconnaître ses mérites.</p> + +<p>L'<i>Abeille</i> de la Nouvelle-Orléans, à laquelle M<sup>me</sup> Lamotte a +collaboré, n'a pas manqué d'exprimer ses profonds regrets, lorsque la +mort est venue la frapper, en 1907.</p> + +<p>Voici les réflexions de ce journal:</p> + + +<p class="d"><b>MEMENTO</b></p> + +<p>"Nous apprenons, non sans en être profondément attristé, la mort d'une +femme que nous tenions en la plus respectueuse estime, d'une femme qui, +longtemps, nous honora de sa collaboration et qui, depuis de longs mois, +était retenue captive chez elle par une santé chancelante, Madame Louisa +Lamotte.</p> + +<p>"Nous ne connaissons pas les circonstances qui ont entouré la mort de +l'excellente femme; mais nous avons l'assurance qu'elle n'aura éprouvé +aucune terreur à l'approche de la mort, tant était tranquille et sereine +toujours sa conscience.</p> + +<p>"Madame Lamotte est née à la Nouvelle-Orléans, mais elle avait été +élevée en France, où la plus grande partie de son existence s'était +écoulée. Elle avait été appelée à la Nouvelle-Orléans par ses intérêts, +et c'est en y consacrant tous ses soins qu'elle a succombé à +l'épuisement de ses forces.</p> + +<p>"Madame Lamotte avait eu à Paris la direction d'une maison d'éducation +de jeunes filles, et avait fondé dans la grande Capitale une <i>Revue</i> +qu'elle rédigeait avec talent.</p> + +<p>"Le Gouvernement reconnut son mérite, et la décora des Palmes +Académiques.</p> + +<p>"Jamais, dans ses causeries toujours intéressantes, ne faisait-elle +étalage de son savoir de son érudition, trop humble, trop modeste +était-elle pour cela: jamais non plus, n'y manquait-elle de +bienveillance.</p> + +<p>"Son très ardent désir était de retourner en France, d'y aller reprendre +ses relations trop longtemps interrompues, de se rapprocher enfin du +seul être cher qui lui restât, une fille. Elle est morte en plein rêve; +et bien doux aura été son réveil dans le Grand Au-delà, si le juste y +reçoit sa récompense."</p> + + +<p class="d"><b>VIRGINIE GIRODEAU</b></p> + +<p>On a beaucoup parlé de Virginie Girodeau, mais il nous manque des +renseignements précis à l'égard de cette femme.</p> + +<p>Tout ce que nous apprenons, c'est qu'elle a joué sur la scène théâtrale +à l'époque d'Armand Lanusse et Edmond Orso, et qu'elle excellait dans la +tragédie.</p> + +<p>Nous ne savons rien de son enfance, comment elle a été instruite dans sa +jeunesse.</p> + +<p>L'on prétend que Melle Virginie s'est perfectionnée dans son art sous la +direction de M. Perennès, célèbre professeur français du siècle passé.</p> + +<p>En tout cas, elle a laissé une grande réputation comme tragédienne. Le +fait est que notre public bien informé lui accorde une place unique dans +l'histoire de notre théâtre d'amateurs. Elle a brillé surtout au Théâtre +de la Renaissance.</p> + +<p>À ce titre, elle a droit de voir son nom légué à la postérité et entouré +de tous les égards dus à son mérite reconnu. D'ailleurs, le but de cet +ouvrage étant de faire ressortir les qualités et les vertus par +lesquelles s'est signalée notre petite population, surtout dans les +temps obscurs de l'esclavage, un seul trait, s'il est bien tranché, +trouve ici sa large place.</p> + +<p>C'est pourquoi nous plaçons M<sup>me</sup> Virginie Girodeau parmi nos +personnalités remarquables dont la gloire est digne d'être remémorée: +faire le silence sur ce nom serait encourager l'oubli du devoir.</p> + + +<p class="d"><b>M<sup>me</sup> Veuve BERNARD COUVENT</b></p> + +<p>M<sup>me</sup> Couvent, une femme noire africaine, fut peut-être esclave dans sa +jeunesse. Elle a vécu à la Nouvelle-Orléans et a laissé un legs qui a +produit de merveilleux résultats.</p> + +<p>La générosité de M<sup>me</sup> Couvent eut dû attirer l'attention; il y a donc +lieu de s'étonner qu'aucun de ses contemporains n'ait même songé à faire +mention de son nom.</p> + +<p>Il est un fait indéniable: c'est que M<sup>me</sup> Couvent a été la première, +parmi nous, à donner l'exemple d'une charité éclairée, et pour longtemps +elle était la seule à jouir de cette distinction. Son attitude sur la +question de l'éducation a été une réelle censure des gens riches de son +époque.</p> + +<p>Nous avons très peu de renseignements sur M<sup>me</sup> Couvent. Le monde +parlait souvent de cette vieille dame, de sa piété et de son caractère +charitable, mais de sa naissance, on ne connaissait rien. On prétend +qu'elle avait vu le jour en Afrique.</p> + +<p>Vers l'année 1832, cette femme chrétienne laissa par testament plusieurs +petites maisons, en vue de la fondation d'un établissement destiné à +l'instruction des orphelins catholiques indigents du 3<sup>ème</sup> District.</p> + +<p>Il paraît qu'elle est morte vers l'année 1836; mais ses dernières +volontés, quant à sa donation aux orphelins, ne furent exécutées qu'en +1848, c'est-à-dire douze ans plus tard.</p> + +<p>Une société s'était formée à cette époque et avait demandé compte de ces +biens à celui qui en avait la gestion.</p> + +<p>En temps et lieu, ce dernier dut les restituer et c'est de ce règlement +qu'est sorti l'établissement de la première École des Orphelins de +Couleur du 3<sup>ème</sup> District de la Nouvelle-Orléans.</p> + +<p>Une des propriétés ci-dessus mentionnées était située à l'angle des rues +Union et des Grands Hommes. C'est dans cette maison que, pour la +première fois, on ouvrit une classe, sous les auspices du Bureau des +Directeurs organisé dans le but de faire respecter les dispositions +testamentaires de M<sup>me</sup> Couvent.</p> + +<p>Dans le testament, il était prévu que l'école devait être placée sous la +surveillance du clergé catholique.</p> + +<p>C'est en vertu de cette clause que l'abbé Manchaut, directeur spirituel +de M<sup>me</sup> Couvent, s'occupa de ce legs particulier et se fit un devoir +de le conserver aux orphelins catholiques.</p> + +<p>Ce bon curé, s'étant aperçu de la négligence qu'on mettait à faire +exécuter les volontés de la défunte, se décida à intervenir.</p> + +<p>Son premier soin fut d'intéresser M. François Lacroix, homme d'un +caractère excentrique mais d'une grandeur d'âme admirable. M. Lacroix, à +son tour, sans perdre de temps, s'assura le concours de quelques uns de +ses amis. Au moyen de foires, de contributions, etc., ces hommes ont +non-seulement aidé à assurer les titres des propriétés, mais ils ont +encore acheté d'autres terrains, qu'ils ont ajoutés aux biens donnés par +M<sup>me</sup> Couvent.</p> + +<p>Sur un de ces terrains, ces patriotes ont fait ériger un magnifique +édifice, et c'est ainsi que nous avons eu une grande école, présidée par +cinq ou six professeurs enseignant dans les deux langues, française et +anglaise. Les élèves étaient des deux sexes et venaient de toutes les +sections de la ville.</p> + +<p>La première institutrice se nommait Félicie Cailloux. C'était une femme +de couleur, d'une haute intelligence, respectable et pieuse.</p> + +<p>Après elle, lorsqu'on eut changé l'emplacement de l'école et commencé à +construire sur une plus grande échelle, on eut successivement comme +instituteurs MM. Lanusse, Lavigne, Snaër, Questy, Christophe, Reynès, +Lainez, Sent-Manat, Camps, Vigers, Duhart, Trévigne, M<sup>mes</sup> Thézan et +Populus, et quelques autres dont les noms nous échappent.</p> + +<p>Depuis, MM. Lafon, Mary et quelques autres personnes ont ajouté aux +biens laissés par M<sup>me</sup> Couvent, qui se sont encore augmentés des +contributions de François Lacroix et de ses compagnons.</p> + +<p>Pendant quelques années, avant la guerre de 1861, les directeurs ont +quelquefois obtenu des dons de la Législature d'État et de la +Municipalité de la Nouvelle-Orléans.</p> + +<p>L'importance de cette institution vient de ce qu'elle était la meilleure +école à fréquenter, du temps de l'esclavage.</p> + +<p>Tous les maîtres étaient des hommes de couleur, par conséquent, ils +faisaient entrer la sympathie dans leurs rapports avec les enfants +confiés à leur charge.</p> + +<p>Ces derniers recevaient là la formation intellectuelle, religieuse et +morale.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Couvent n'avait pas d'instruction, mais elle avait l'âme +sensible; elle a eu compassion de ces petits enfants condamnés à vivre +sans les avantages de l'éducation, dans un milieu indifférent, sinon +hostile, au sort d'une classe éprouvée.</p> + +<p>Aidée, sans doute, des conseils de son directeur spirituel, elle a sans +hésiter affecté tous ses biens au profit des infortunés, au soin de +leurs intelligences, à la seule fin de les sauver des dangers de +l'ignorance.</p> + +<p>Ses généreuses donations étaient faites aux temps difficiles de +l'esclavage.</p> + +<p>Ça été une faute grave, bien grave, de la part de ses contemporains, que +d'avoir négligé de nous transmettre des détails précis sur l'histoire de +cette généreuse créature.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Couvent a dû être bien pieuse, bien recommandable, puisque l'abbé +Manchaut s'est imposé la tâche de la diriger, de la conseiller et de la +faire connaître aux amis de l'éducation de 1848.</p> + +<p>C'est grâce à la sollicitude inépuisable de ce prêtre, à son ministère +désintéressé, que M<sup>me</sup> Couvent fut enfin connue, que son legs fut +recouvré et affecté à sa première destination.</p> + +<p>Il est juste de mentionner ces faits, non seulement pour l'histoire, +mais encore pour payer un tribut de reconnaissance à la bienveillance, à +la charité de ce saint homme qui fait tant honneur à l'Eglise +catholique.</p> + +<p>Sans le secours de ce serviteur de Dieu, la population serait restée +dans une ignorance complète à l'égard de M<sup>me</sup> Couvent, de ce qu'elle +était, de ce qu'elle avait fait et de la manière qu'elle avait vécu. +L'existence de M<sup>me</sup> Couvent a valu à la population une longue suite de +secours intellectuels et moraux qui lui ont été prodigués, plus tard, +sous la direction de maîtres consciencieux.</p> + +<p>Nous ne dirons pas que les écrivains du temps de M<sup>me</sup> Couvent l'ont +méconnue. À l'époque, il n'était pas facile d'obtenir l'impression des +manuscrits; comme pareille chose devait se faire au moyen de +contributions, il peut bien être arrivé à nos compatriotes d'avoir +oublié cette femme de bien, comme ç'a été le cas pour d'autres.</p> + +<p>Les choses se passaient en petit comité. Les gens de la même vocation ou +de la même inclination se réunissaient en cercle privé, où les goûts de +ce milieu particulier étaient seuls considérés.</p> + +<p>Parmi les élèves qui sont sortis de l'Institution des Orphelins +Indigents, l'on peut citer des écrivains, des poètes, des artistes, tous +des gens d'une conduite exemplaire et d'un mérite appréciable, souvent +supérieur.</p> + +<p>On dit qu'il faut toujours remonter à la source des choses.</p> + +<p>Conformément à ce principe, tout ce que la population créole a tiré de +bien de l'École des Orphelins, elle le doit donc à la générosité de +cette femme africaine: Veuve Bernard Couvent.</p> + +<p>Avant elle, il existait des écoles dans notre ville, mais la classe +pauvre ne pouvait les fréquenter.</p> + +<p>À l'Institution fondée par les généreuses dispositions de M<sup>me</sup> +Couvent, les enfants étaient instruits à un prix très réduit; les +orphelins l'étaient gratuitement.</p> + +<p>La contribution mensuelle ne dépassait jamais cinquante sous; et pour +cette modique somme d'une demi-piastre par mois, souvent l'enfant +faisait usage de livres que l'école lui fournissait, quand les parents +étaient dans l'impossibilité de les acheter.</p> + +<p>Citons ici un trait digne d'attention:</p> + +<p>Tous les ans, le jour de la Toussaint, la direction organisait une quête +au bénéfice de l'École. On plaçait à la porte du cimetière deux plateaux +destinés à recevoir les offrandes des passants. Ces plateaux étaient +gardés par des orphelins choisis à cet effet par les directeurs.</p> + +<p>Il fut un temps où les sommes recueillies par ce moyen étaient +considérables. Elles étaient affectées aux diverses dépenses de +l'Institution.</p> + +<p>Il est d'usage de faire dire une messe tous les ans pour le repos de +l'âme de la bonne Veuve. L'entretien de sa tombe, située dans le dernier +cimetière de l'avenue Claiborne, s'effectue aux frais de la Direction.</p> + +<p>Dans ces dernières années, on a fait confectionner une plaque +commémorative rappelant la mémoire de M<sup>me</sup> Couvent et faisant +connaître son œuvre. Cette plaque est placée à l'école dont on lui doit +la fondation.</p> + +<p>Le devoir de la population créole de couleur serait de lui élever un +monument beaucoup plus digne encore.</p> + +<p>Il est de notre temps d'honorer la mémoire des morts en organisant des +sociétés commémoratives.</p> + +<p>Il faut des célébrations éclatantes pour rendre justice aux bienfaiteurs +disparus. Aujourd'hui que nous avons parmi nous plusieurs philanthropes, +nous pourrions les rallier tous dans ce but en un seul et même groupe.</p> + +<p>Que l'avenir ne nous adresse pas les reproches que nous adressons à nos +prédécesseurs, surtout lorsque l'esprit de notre époque nous exhorte à +la glorification du bien accompli.</p> + +<p>Les noms de Veuve Bernard Couvent, de Thomy Lafon, d'Aristide Mary +devraient être à jamais honorés. Ces noms devraient être gardés bien +vivants dans le souvenir de la population par des manifestations dignes +d'eux et des grandes actions qu'ils nous rappellent.</p> + +<p>Durant la période de Reconstruction, les enfants de couleur +fréquentaient surtout les écoles de l'État, ouvertes à tous +indistinctement. L'Institution Couvent fut donc négligée et presque +désertée. À tel point que, en 1881, elle se trouvait à deux doigts de la +ruine. Une mauvaise administration, pendant les quelques années +précédentes, avait de plus aidé à sa déchéance.</p> + +<p>C'est alors que quelques patriotes se réunirent encore et entreprirent +de rendre à cette école tout son ancien prestige. La tâche, certes, +était ardue, mais ces vaillants Créoles s'y dévouèrent corps et âme et +vainquirent tous les obstacles. Cette patriotique et généreuse phalange +qu'on a vu figurer dans l'œuvre de la réédification se composait de +douze citoyens dont voici les noms:</p> + +<p>Arthur Estèves, Eugène Luscy, Noël Bacchus, Nelson Fouché, Armand +Duhart, J. S. Gautier, P. A. Desdunes, Donatien Déruisé, Charles +Charbonnet, Philippe Michel, Clovis Gallaud, R. L. Desdunes.</p> + +<p>De ces douze hommes qui ont formé le Bureau des Directeurs en 1884, neuf +sont couchés dans le silence de la tombe.</p> + +<p>Par leur probité et leur dévouement, ces Créoles rallièrent la +population autour d'eux, et c'est ainsi qu'ils purent inaugurer pour +l'Institution une ère nouvelle de prospérité et d'indépendance.</p> + +<p>Il avait été question, pendant un moment, de convertir cette dernière en +couvent. Telle était la décision prise par le Clergé catholique, en vue +du fait que l'Institution avait depuis longtemps changé ses conditions +d'enseignement, ne remplissant plus, par conséquent, les vœux de M<sup>me</sup> +Bernard Couvent. Néanmoins, Sa Grandeur l'archevêque LeRay se rendit aux +représentations du Bureau de Direction, dont il reconnut l'autorité.</p> + +<p>Aujourd'hui, l'Institution des Orphelins Indigents est réorganisée, de +nouveaux secours lui sont survenus et la population semble lui avoir +renouvelé son attachement.</p> + +<p>Souhaitons que le peuple apprenne de plus en plus à apprécier la charité +et la prévoyance de M<sup>me</sup> Bernard Couvent; qu'il se rappelle la gloire +de cette femme extraordinaire qui fut la première à apporter une +amélioration au sort des orphelins de couleur.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h2> + +<p class="c"><b>L'émigration de 1858.—La politique de l'empereur Faustin I<sup>er</sup>, +d'Haïti.—Deux grandes figures: Emile Desdunes, le capitaine Octave Rey.</b></p> + + +<p class="d"><b>L'EMIGRATION DE 1858</b>.</p> + +<p>Les lois de 1855 étaient excessivement sévères pour la population de +couleur libre, en dépit du fait que cette population était +particulièrement favorisée sous le rapport du sang et des biens, de +l'éducation et de la respectabilité,—comme M. Canonge lui-même l'a +écrit plus tard.</p> + +<p>Dès le principe il fut défendu aux personnes de couleur de chercher à +s'assurer de leur origine, mais cette défense était une conséquence +naturelle de la loi qui prohibait le mariage civil entre les personnes +de couleur et celles de race blanche.</p> + +<p>Néanmoins, les blancs d'extraction latine, plus respectueux de la morale +et des dictées de l'honneur, contractèrent des mariages religieux, +évitant ainsi l'opprobre de la prostitution. De sorte que si nos +anciens, avant la guerre, n'avaient pas le droit de successibilité, du +moins, ils portaient le nom de leurs pères et de leurs mères et étaient +admis aux sacrements de la religion catholique.</p> + +<p>Il est juste de constater qu'il y a eu, de tous temps, de braves gens +dans notre État. Sans la présence et l'intervention de ces natures +d'élite, la situation pour des hommes sensibles fût devenue une source +de tourments insupportables.</p> + +<p>Parmi les mesures projetées contre les gens de couleur, on cite celle +qui avait pour but d'obliger une personne à se faire représenter par un +agent dans les transactions civiles, telles que contrats de vente et +d'achat, etc.</p> + +<p>Comme on peut le deviner, un projet si favorable aux intérêts et aux +inclinations de l'oppresseur fut joyeusement accueilli par une grande +portion du public, qui l'appuya chaleureusement.</p> + +<p>La presse s'unit aux législateurs, et il sembla un moment que le dernier +mot du nouveau despotisme allait être prononcé contre les victimes. +C'est alors qu'on a pu apprécier la grandeur de ces âmes généreuses dont +nous avons parlé. C'est alors que M. Sigure, s'opposant de toutes ses +forces à cet acte injustifiable, réussit à en faire renvoyer la +considération indéfiniment.</p> + +<p>C'est donc à l'intervention de ce noble citoyen, soutenu par quelques +amis sincères et résolus, que les hommes libres de 1855 ont dû le +bonheur d'être sauvés de l'infamie qui menaçait d'anéantir tous leurs +droits personnels. Et encore faut-il dire que la partie était considérée +comme simplement ajournée. Les événements de la guerre sont venus, +toutefois, faire changer le cours des idées, en forçant les esprits à ne +s'occuper plus que des hostilités. La condition de notre population +n'était pas alors bien éloignée de celle de l'esclave.</p> + +<p>Une personne de couleur libre ne pouvait pas circuler dans les rues +sans un permis; venant du dehors, elle ne pouvait s'arrêter ici sans +être placée sous la garantie d'une caution fournie par un blanc; elle ne +pouvait défendre son honneur, ni l'honneur de sa famille en justice.</p> + +<p>Une parole considérée comme séditieuse, le fait de négliger de quitter +le sol après l'avis de rigueur, signifiaient pour l'homme de couleur +libre une condamnation à des années de travaux forcés.</p> + +<p>Le noir libre le plus riche, le plus respectable, le mieux connu était +susceptible d'être arrêté, maltraité et incarcéré, selon le caprice du +plus dépravé des officiers de police, ou sur la dénonciation du plus +méprisable des habitants de la cité.</p> + +<p>Les violences dans la vie de chaque jour devenaient de plus en plus +fréquentes.</p> + +<p>Au préjugé s'ajoutait la haine, chez la jeune génération qui, sans +doute, se préparait pour la crise de 1860.</p> + +<p>L'agitation de Garrison, les discours de Sumner, de Lincoln, les actions +de John Brown dans le Kansas contre l'extension de l'esclavage, avaient +enflammé les esprits, et la Nouvelle-Orléans subissait les mêmes +influences que le reste du Sud.</p> + +<p>C'était la cupidité qui était au fond de tout. L'esclavage payait: il +fallait sauver l'esclavage à tout prix.</p> + +<p>Il faut observer que les étrangers venus de rives lointaines après +l'année 1840 n'étaient pas de la même mentalité que les hommes de cette +noble classe issue de la chevalerie, et qui en avait conservé l'idéal. +Ces nouveaux habitants étaient, pour la plupart, de simples aventuriers +attirés sur nos bords par l'appât du gain.</p> + +<p>Leur but étant de thésauriser, ils s'attachaient à l'exploitation, et +puisque l'esclavage était la meilleure source de revenus, ils +l'utilisaient pour atteindre l'objet de leur atroce prédilection.</p> + +<p>Le commerce, la politique, la religion: tout roulait à l'époque sur le +pivot de l'esclavage. Ces étrangers étaient devenus puissants par le +nombre et par leur communauté d'intérêts. Ils étaient possesseurs +d'esclaves ou aspiraient à le devenir.</p> + +<p>Leurs rangs allaient toujours en grossissant, de sorte que, vers l'année +1852-53, grâce à l'appui qui leur était donné par certains Louisianais, +ils avaient acquis une influence prépondérante dans la communauté.</p> + +<p>Plus ces nouveaux citoyens obtenaient de succès, plus l'"institution +divine", comme on désignait l'esclavage en ce temps-là, devenait +oppressive; plus les préjugés se faisaient sentir contre les personnes +de couleur libres.</p> + +<p>Ces parvenus finirent par dominer, et les protégés de 1845 de M. Bernard +de Marigny étant devenue les maîtres de la situation, il n'y eut plus de +bornes à leur ambition.</p> + +<p>Les gens de couleur libres étaient soupçonnés de sympathie pour les +esclaves, bien qu'aucun symptôme extérieur n'indiquât l'existence de ce +sentiment.</p> + +<p>On crut donc qu'il fallait les réduire à l'impuissance, soit par +l'intimidation, soit par l'exil. Les restrictions ordinaires ne +suffisaient plus. Il fallait rien moins que les rendre eux-mêmes +esclaves.</p> + +<p>Ces nouveaux maîtres s'étaient adressés à la législation et ils avaient +obtenu des lois en harmonie avec leurs desseins et leurs désirs. Bien +que la nature de ces lois semblât menacer la liberté et le droit des +hommes de couleur, on peut dire aujourd'hui qu'elles n'étaient qu'une +feinte, et que le but réel des persécuteurs était l'éloignement +définitif de l'État des gens de notre race.</p> + +<p>C'est ce que nombre de ces derniers ont dû comprendre, lorsqu'ils en +vinrent à prendre volontairement la route de l'exil. Il est encore +possible que certains d'entre eux, sans songer à tout cela, se soient +mis en communication avec leur parents d'Haïti dans le but de +s'expatrier dans ce dernier pays.</p> + + +<p class="d"><b>EMILE DESDUNES</b></p> + +<p>Dans tous les cas, en 1858, Emile Desdunes se présenta à la +Nouvelle-Orléans comme agent d'émigration.</p> + +<p>Il était muni de pièces authentiques, l'autorisant à faire tous les +arrangements nécessaires pour dépayser les Créoles qui voulussent +émigrer.</p> + +<p>Desdunes agissait au nom de l'empereur Faustin I<sup>er</sup> (Soulouque).</p> + +<p>Le fait que les autorités n'ont offert aucune objection à sa mission, +malgré la lettre de la loi, est une preuve de plus que cette démarche +devait être agréable aux esclavagistes.</p> + +<p>Il appert que l'empereur Soulouque, agissant sur la foi des +renseignements qu'il avait reçus, avait décidé d'envoyer Emile Desdunes +à la Nouvelle-Orléans pour s'enquérir de la condition et des +dispositions de toutes les personnes de descendance haïtienne.</p> + +<p>Emile Desdunes était un homme instruit, honnête, ayant beaucoup +d'énergie. Comme il était né à la Nouvelle-Orléans mais qu'il était +Haïtien par l'éducation et les mœurs, l'empereur Soulouque l'avait jugé +capable en tous points de mener à bien ses projets.</p> + +<p>Et en effet, Desdunes justifia toutes ses prévisions. Il était habile, +sincère, et il produisit une excellente impression dès son arrivé ici.</p> + +<p>Ayant gagné la confiance et l'estime des bonnes familles créoles, ses +premières tentatives furent couronnées du plus heureux succès.</p> + +<p>Malheureusement, les choses ne continuèrent pas comme elles avaient +commencé.</p> + +<p>La révolution du général Geffrand ayant renversé le gouvernement de +l'empereur Soulouque, le pouvoir était passé en d'autres mains, et les +nouveaux maîtres se montrèrent moins soucieux du sort des Louisianais. +Après la chute du gouvernement impérial, le mouvement d'émigration +s'arrêta.</p> + +<p>Le colonel Desdunes se retira, et quelque temps après sa retraite, il +n'y avait plus de communication entre Haïti et la Nouvelle-Orléans. Le +trait d'union était brisé.</p> + +<p>Emile Desdunes est mort au Port-au-Prince, vers l'année 1862, et depuis +lors, il n'a plus été question de migration entre la Louisiane et le +pays de Dessalines.</p> + +<p>Il est malheureux que la population n'ait pas jugé à propos de se garder +une porte ouverte à l'étranger, car il est des moments, dans la vie d'un +peuple qui souffre, où il serait bon pour lui de changer de climat.</p> + +<p>L'homme de couleur peut, sans se rendre ridicule, entretenir des idées +de déplacement selon les circonstances qui entourent son existence. +L'amour de soi, l'amour de sa famille et ses semblables doivent trouver +autant leur place que l'amour de la patrie.</p> + + +<p class="d"><b>LE CAPITAINE OCTAVE REY</b>.</p> + +<p>Celui-là était un des citoyens des mieux connus de notre ville, et l'un +des plus considérés.</p> + +<p>Il descendait d'une des anciennes familles de la Nouvelle-Orléans. Il +était le fils de M. Barthélemy Rey, un des membres de la première +direction de l'École des Orphelins Indigents, et le frère des MM. +Hippolyte et H.-L. Rey, tous hommes d'un grand mérite, qui se sont +occupés avec zèle du sort de leurs semblables.</p> + +<p>Henry L. Rey et Hippolyte Rey ont pris du service comme officiers, +durant la guerre de Sécession, et ils se sont en outre fait remarquer +dans plusieurs autres entreprises.</p> + +<p>Octave était le plus jeune des frères Rey. Après l'expiration de son +service militaire, il s'est mêlé aux affaires politiques de son époque +et s'est fait une réputation comme chef ou <i>leader</i> républicain.</p> + +<p>De proportions herculéennes et d'une énergie en harmonie avec sa taille, +il était aussi imposant au physique, que résolu et puissant dans +l'action.</p> + +<p>Tout le monde connaissait Octave Rey et avait confiance en sa valeur. Il +a occupé le grade de capitaine dans la Police métropolitaine, et il +était considéré comme un des officiers les plus habiles de ce corps.</p> + +<p>Il a eu l'occasion de faire d'importantes arrestations, qui souvent +étaient effectuées sous des circonstances particulièrement périlleuses. +On le voyait toujours, au moment du danger à la tête de ses hommes.</p> + +<p>Rey fut capitaine de police de 1868 à 1877, c'est-à-dire, depuis +l'administration du gouverneur Warmoth jusqu'à l'avènement du gouverneur +Packard, qui renonça au pouvoir et fut envoyé comme consul à Liverpool.</p> + +<p>L'on peut facilement dire que la retraite de Packard était la fin de la +Reconstruction; pour la Louisiane, l'heure de la débâcle.</p> + +<p>C'était alors l'époque sanglante. Le public était constamment terrorisé +par des émeutes, des assassinats, par mille autres actes de violences +dont la Nouvelle-Orléans, en particulier, était devenue le théâtre.</p> + +<p>La presse fulminait, les sociétés secrètes tramaient, les orateurs +augmentaient le désordre par leurs harangues passionnées. Et l'Eglise, +le Barreau et toutes les professions contribuaient plus ou moins à +l'agitation: car c'était contre l'homme de couleur que la lutte, au +fond, se faisait.</p> + +<p>Cette effervescence de l'esprit public ne ménageait personne. Même les +fonctionnaires nommés par le gouvernement fédéral n'étaient pas à +l'abri.</p> + +<p>C'est ainsi que M. Joseph Soudé, homme de couleur, fut assassiné sur la +<i>Levée</i>. M. Soudé avait été le premier homme de la race noire à occuper +un emploi sous l'administration nationale. Il était inspecteur de +douane. Le crime est resté impuni.</p> + +<p>Tuer un noir ou un républicain de n'importe quelle couleur était +considéré ici comme une action louable et patriotique.</p> + +<p>Cette époque, comme on peut s'en faire une idée, était pleine de +dangers, et les personnes qui, comme le capitaine Rey, servaient l'État +dans les rangs de la police, avaient toujours à faire face aux +événements les plus graves.</p> + +<p>Des lourdes armées parcouraient les rues en missions hostiles. Ces +malfaiteurs se croyaient des vengeurs. Ils s'inspiraient de la haine qui +animait les anciens citoyens contre les <i>nouveaux</i>, ainsi que contre les +blancs chargés de faire respecter les principes de la Reconstruction.</p> + +<p>Cette haine profonde, implacable, était spécialement dirigée contre les +membres de la Police Métropolitaine, que la portion agressive de la +population accusait d'être l'appui principal du nouveau régime, et par +conséquent, un obstacle sérieux à ses propres vues ambitieuses.</p> + +<p>Les attaques nocturnes, les agressions de tous genres, les meurtres +étaient fréquents.</p> + +<p>Les officiers de faction étaient chassés de leurs postes et quelquefois +tués sur place.</p> + +<p>C'était une chose commune que de rappeler ces malheureux policemen au +corps-de-garde, afin de les sauver d'une surprise funeste, même d'une +mort certaine: tant l'assassinat était à l'ordre du jour.</p> + +<p>En outre, les autorités républicaines voulaient éviter tout conflit avec +la population en furie; elles préféraient avoir recours aux expédients +qui pouvaient apaiser les esprits, plutôt que d'essuyer le reproche +d'avoir excité davantage les passions.</p> + +<p>La modération était la politique du parti au pouvoir. Ce n'était que +dans les occasions d'extrême provocation que ce parti usait de force +pour repousser la force. Le fait est que l'émeute du 14 septembre 1874 +est la seule occasion où le gouvernement ait tenté de maintenir son +autorité par les armes.</p> + +<p>Dans tous les autres cas, l'administration s'est toujours montrée sage +et conciliante, dans le but d'éviter la trop grande effusion de sang, et +aussi dans l'espoir de pouvoir mieux s'affermir par des procédés +pacifiques.</p> + +<p>Mais toutes ces concessions étaient en vain. Les gens qui entretenaient +cette crise en avaient fait un problème dont la solution ne devait +s'effectuer que par un changement de gouvernement, tel qu'ils le +préméditaient.</p> + +<p>Il n'y a pas de doute que le but de toutes ces violences était de +détruire ou d'amoindrir le pouvoir des autorités constituées.</p> + +<p>C'est à cette période agitée de notre histoire, au milieu de ces +soulèvements contre les lois établies, que le capitaine Rey a montré +qu'il était homme de cœur.</p> + +<p>Doué d'un esprit prompt, d'un jugement sain, d'un courage égal à toute +éventualité, il n'a jamais manqué de faire son devoir en dépit des +difficultés qui l'environnaient.</p> + +<p>Sans être un homme de grande éducation, il était juste envers ses +semblables, indépendemment des questions de race ou de parti.</p> + +<p>Brave et généreux, sa conduite était toujours conforme au devoir et à la +dignité.</p> + +<p>C'était un de ces hommes qui grandissent avec les événements, et qui +sont à la hauteur des plus délicates responsabilités.</p> + +<p>Il possédait une mémoire prodigieuse des noms et des personnes. Il +pouvait nommer presque tous les habitants de la ville, et il les +reconnaissait à vue. Cette mémoire, cette facilité qu'il avait de se +rappeller l'état des lieux, les traits et les mœurs des hommes, en +faisaient un caractère unique dans la communauté.</p> + +<p>Toujours sympathique, Rey était, pour ainsi dire, le confident de la +population. D'ailleurs, il servait d'arbitre dans toutes les affaires où +il s'agissait de faire se réconcilier ceux qui avaient le défaut de se +brouiller pour les moindres contrariétés. On avait confiance en son bon +sens, en son impartialité et aussi en ses qualités de gentilhomme dans +toutes les questions soumises à sa décision.</p> + +<p>Octave Rey a eu l'honneur de représenter son District comme sénateur +d'État.</p> + +<p>Il est mort subitement le 1<sup>er</sup> octobre 1908.</p> + +<p>Sa mort a causé autant de regret que de surprise: rien n'indiquait chez +lui une fin si prochaine.</p> + +<p>Les journaux ont parlé de lui longuement et en termes très élogieux.</p> + +<p>Ses funérailles furent imposantes. On y accourut de tous les quartiers +de la ville.</p> + +<p>C'était la meilleure preuve de sa popularité parmi les siens.</p> + +<p>La dépouille mortelle du brave capitaine repose au cimetière de la rue +Bienville, dans la tombe de sa famille.</p> + +<p>Plusieurs enfants lui survivent—quatre fils et une fille—qui sont très +estimés. On parlera encore longtemps du capitaine Rey comme d'un de ces +hommes exceptionnels dont la personnalité vit dans le souvenir de leurs +semblables.</p> + +<p>Il semble que cette impression doive s'accentuer de plus en plus à +mesure que nous réalisons la perte irréparable occasionnée par sa mort.</p> + +<p>Assurément, le capitaine Rey était un homme supérieur—supérieur par +l'intelligence, supérieur par la volonté, supérieur par le patriotisme. +Vivant dans un milieu moins prévenu contre la classe de couleur, il +brillé au premier rang.</p> + +<p>Ce n'était pas une tâche facile que d'avoir à lutter contre une +population gouvernée exclusivement par les conseils du préjugé. Personne +ne le savait mieux que le capitaine Rey, mais il n'a pas pour cela cessé +de combattre jusqu'au dernier moment. Il est mort tel qu'il avait vécu, +chérissant son principe de "chances égales pour tous les hommes +indistinctement".</p> + +<p>La population créole, pour laquelle il a combattu et souffert, ne +manquera pas de lui accorder la distinction qu'il mérite. Privé de cette +liberté qui lui eut permis de conduire à bien ses entreprises +patriotiques, il n'a fait que succomber sous le poids de l'opposition. +Son insuccès n'était pas une preuve de lâcheté physique ou de faiblesse +morale, car il pouvait dire, comme dans la tragédie de Racine: "Je +crains Dieu... et n'ai point d'autre crainte". Tous ceux qui l'ont connu +le savent bien.</p> + +<p>Nous pourrions le comparer ici à ce célèbre Jean Fléming, riche habitant +de couleur qui, en 1836, fut chargé d'apporter une pétition à l'Orateur +de la Chambre. Nous sommes bien sûrs que cette pétition, quoique +respectueuse en sa teneur, a dû être néanmoins l'expression de quelques +griefs importants.</p> + +<p>Le fait de présenter ce document au nom des personnes de couleur était +en lui-même un coup d'audace susceptible de coûter la vie à Fléming, +mais celui-ci était irrépressible.</p> + +<p>De même, le capitaine Rey s'est souvent exposé aux plus grands dangers, +en se constituant l'interprète et l'agent de ses compatriotes dans les +circonstances les plus critiques.</p> + +<p>Semblable à Jean Fléming, il allait droit au but en se disant toujours: +<i>Advienne que pourra.</i></p> + +<p>Rey était stoïque, et ce stoïcisme, il le tenait de l'ancienne +population, qui montrait non seulement de la constance dans le malheur, +mais presque du mépris pour toutes les menaces.</p> + +<p>Il y a dans sa vie un incident assez intéressant pour occuper une place +unique dans cette partie de notre histoire.</p> + +<p>L'affaire dont il s'agit date de 1862, lors de la prise de possession de +la ville par les troupes de l'Union et les marins de Farragut.</p> + +<p>Le général Butler avait lancé une proclamation ordonnant à tous les +citoyens de remettre leurs armes, ainsi que celles dont ils avaient la +garde.</p> + +<p>Or, les armes du régiment de couleur de la Confédération étaient entre +les mains de plusieurs officiers de ce corps. Ces messieurs, en effet, +en avaient pris soin et s'étaient donné la peine de les déposer en +divers lieux sûrs.</p> + +<p>Une partie en était cachée à la Salle d'Economie, une autre partie à la +Salle Claiborne, une autre encore à l'École des Orphelins.</p> + +<p>Ayant pris note de cet ordre du commandant, un groupe d'officiers +dépositaires de ces armes se réunit, et l'on décida de se rendre aux +quartiers du général Butler pour lui soumettre les faits et apprendre +ses désirs à l'égard du désarmement de la ville.</p> + +<p>Le comité chargé de cette mission était composé de quatre hommes: Henri +L. Rey, Edgar Davis, Eugène Rapp et Octave Rey. C'est ici que commence +l'histoire du Premier Régiment de couleur. Ces messieurs étaient là les +représentants de la population créole, et ils furent les premiers à +donner l'exemple de la loyauté à la cause de l'Union.</p> + +<p>Il y a d'autres personnes qui réclament cet honneur, mais vu les +conditions qui existaient en 1862, il faut ici rejeter les prétentions +que pourrait avancer tout homme de couleur qui n'était pas alors +affranchi de la servitude.</p> + +<p>Mais revenons à notre récit. Le général Butler, s'étant sans doute +aperçu que ses visiteurs personnifiaient l'intelligence, la +responsabilité civique et l'éducation, s'entretint avec eux sur une +question plus importante que la remise de quelques vieux fusils qu'on +disait même inutiles bien avant qu'ils n'eussent été livrés aux soldats.</p> + +<p>Après avoir entendu leur rapport, il leur posa cette question:</p> + +<p>"Quelles sont les dispositions de votre population à l'égard du +Gouvernement Fédéral?"</p> + +<p>Puis il ajouta: "Ne vous pressez pas; retirez-vous, et méditez mûrement +sur la réponse que vous devez formuler".</p> + +<p>Ces messieurs suivirent le conseil du général et allèrent à l'écart se +consulter, afin d'être mieux préparés à prendre la responsabilité de +leurs déclarations.</p> + +<p>Henri L. Rey prit la parole et dit au général Butler qu'on n'avait tenu +aucune assemblée du peuple pour savoir exactement quelle était son +attitude vis-à-vis du gouvernement, mais que, d'après leur expérience +sur d'autres points, ils croyaient pouvoir affirmer que ce peuple ne +pouvait avoir d'autres sentiments que ceux d'une parfaite loyauté à la +cause de l'Union. Ses collègues et lui-même offraient leurs services, +séance tenante, au général Butler qui leur faisait l'honneur de les +consulter sur un sujet aussi grave.</p> + +<p>"Il va sans dire", continua M. Rey, "que je suis d'accord en tous points +avec mes compatriotes".</p> + +<p>"Bien", reprit le général, "comme représentant du Gouvernement fédéral, +j'accepte vos services".</p> + +<p>Quinze jours après, parut l'ordre de Butler invitant la population de +couleur à s'enrôler sous la bannière de la liberté.</p> + +<p>Nous disons ailleurs comment la population a répondu à cet appel et +comment le général Butler a parlé de son zèle, de son patriotisme et de +ses hautes qualités distinctives.</p> + +<p>De ce comité de quatre, les deux frères Rey sont morts; Edgar Davis et +Eugène Rapp survivent et résident à la Nouvelle-Orléans.</p> + +<p>Nous tenons à dire, en passant, que M. St-Albain Sauvinet agissait comme +interprète dans le bureau du général Butler. M. Sauvinet était créole. +Il n'y a pas de doute qu'il a contribué en quelque sorte à faciliter +l'entrevue entre le général Butler et les compagnons d'Octave Rey.</p> + +<p>Nous devons ici relever une erreur qui s'est glissée dans l'histoire de +ce temps-là. Quelques écrivains prétendent que les représentants de la +population libre n'ont pas répondu à l'appel du général Butler, pas plus +qu'ils n'ont pris part aux travaux de la Reconstruction.</p> + +<p>Les deux rapports sont faux.</p> + +<p>On sait que les résolutions adoptées par les hommes de couleur, le 21 +avril 1861, ne représentaient qu'une expression de sentiments extorquée +par la menace et que, par conséquent, elles n'engageaient nullement la +conscience de ceux qui y avaient souscrit.</p> + +<p>Il y a toujours exception à la règle. Quelques-uns de ces malheureux ont +pu se fourvoyer et croire qu'il était de leur devoir de demeurer fidèles +à la Confédération, mais le nombre de ces dupes était trop faible pour +donner lieu à des reproches sérieux.</p> + +<p>Les Rey, les Bertonneau, les Rapp, les Davis, les Larieux, les Cailloux, +les Monthieu, les Sent-Manat, les Thibault, les Détiége, les Snaër, les +Orion, les Paul Porée et beaucoup d'autres (les plus éminents de nos +Créoles) ont non seulement pris du service, mais ont encore formé des +compagnies, sur l'invitation faite par le général dans sa proclamation +du 2 août 1862. La plupart des hommes que nous venons de citer ont pris +part à l'assemblée tenue, le 21 avril 1861, dans l'intérêt supposé de la +Confédération. Donc, c'est à tort que les historiens s'avisent de dire +que les gens de la population libre qui voulaient mourir pour la cause +de l'esclavage avaient, plus tard, refusé de changer leur attitude.</p> + +<p>Les faits, comme nous venons de l'établir, contredisent victorieusement +ces assertions calomnieuses, et il est très juste que les amis de la +vérité répudient ces mensonges qui tendent à discréditer des hommes à la +conduite honorable et digne.</p> + +<p>Les Créoles de haut rang n'ont pas seulement <i>répondu</i> à l'appel du +général Butler, car ce sont eux, en effet, qui ont <i>pris l'initiative</i> +et qui ont inspiré cet appel en expliquant l'attitude sympathique de la +population de couleur libre.</p> + +<p>Certes, le général avait l'idée d'utiliser les "Native Guards", mais il +a procédé avec plus de confiance après avoir appris les dispositions de +la masse populaire. Le fait est que la population libre était à cette +époque la seule sur la loyauté de laquelle le gouvernement fédéral +pouvait sûrement compter, en cas d'éventualité.</p> + +<p>S'il est besoin de preuves additionnelles pour rétablir la vérité, qu'on +se donne la peine d'interroger les souvenirs de Port Hudson. Qu'on se +retrace dans l'esprit la conduite héroïque du Premier Régiment, dans +cette bataille mémorable. Qu'on se demande qui était le capitaine +Cailloux, et l'écho de ce champ de bataille glorieux répondra.</p> + +<p>Qu'on se demande qui était-ce que cet Arsène, dont les lambeaux de la +cervelle, en s'éparpillant, avaient imprimé de larges taches dans les +plis du drapeau qu'il portait, et dont il ne s'était séparé que pour "en +rendre compte à Dieu", tel qu'il l'avait promis.</p> + +<p>Qu'on se représente encore ce même drapeau, présentant dix-sept +perforations et tout maculé de sang. Le brave général Logan s'en +enveloppa de la tête aux pieds en présence du régiment qu'il passait en +revue, comme pour rendre le plus grand hommage possible à ce symbole +vivant du plus sublime dévouement.</p> + +<p>Ces faits réunis devraient suffire pour éclaircir les doutes des esprits +sceptiques sur les sentiments et l'attitude des membres dirigeants de la +population créole, quant à ce qui a trait à l'appel du général Butler, +en 1862. Les Créoles auraient eu bien peu d'amour-propre si, après les +insultes du gouverneur Moore, ils eussent conservé encore pour la +Confédération le moindre reflet d'un attachement patriotique.</p> + +<p>L'on nous dira, peut-être, que la classe à laquelle Rey appartenait +n'était pas des plus malheureuses, vu qu'elle jouissait d'une certaine +protection. C'est vrai, mais cette protection, qui venait quelquefois de +<i>parents privilégiés</i> et même parfois d'étrangers, n'avait ni la qualité +ni la force nécessaires pour la faire triompher de la tyrannie de race.</p> + +<p>C'est précisément dans les situations les plus graves qu'on pouvait voir +combien ces appuis étaient faibles et incertains.</p> + +<p>Cette sympathie chancelante, isolée, cédait toujours sous la pression du +préjugé.</p> + +<p>Nous pouvons donc dire hardiment que le capitaine Rey ne devait que très +peu à la protection, et absolument rien à la tolérance. Placé entre deux +générations bien différentes il a compris sa mission d'intermédiaire, et +il l'a remplie dans la mesure de ses moyens. Il a fait face au canon de +la guerre, et il a participé aux événements que l'abolition de +l'esclavage avait fait naître.</p> + +<p>Mêlé à tous les grands faits de son temps, il a servi noblement son +peuple et son pays. C'est pour son attitude patriotique, pour ses états +de service civils et militaires que l'histoire lui doit ses hommages.</p> + +<p>Nous sommes certains que les générations futures rendront justice à sa +mémoire.</p> + +<p>[Illustration: M. BASILE BARRES, Musicien et compositeur.]</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h2> + +<p class="c"><b>La génération de 1860.—Le héros André Cailloux.—Le président +Johnson et la question des races.—Nos luttes politiques: +patriotes et aventuriers.</b></p> + +<p class="c">———</p> + +<p class="d">LA GENERATION DE 1860</p> + +<p>Le génération de 1860 s'est d'abord signalée par son service militaire.</p> + +<p>En 1862, la population fournit deux régiments de volontaires aux armées +de l'Union et plusieurs officiers à un troisième régiment. Le major +Ernest Dumas était du nombre de ces derniers.</p> + +<p>Les deux premiers régiments étaient composés (officiers et soldats) des +hommes les plus marquants de l'ancienne population libre. Ces vaillants +patriotes, dignes descendants des héros de 1815 et de 1845, brûlaient du +désir de prendre les armes pour la liberté; au premier appel, ils +s'enrôlèrent pour une période de trois ans.</p> + +<p>Ils participèrent à plusieurs grandes batailles, et l'histoire +impartiale a fait l'éloge de leur valeur.</p> + +<p>Bien que ces mêmes hommes eussent été organisés militairement par la +Confédération, aucune occasion ne s'était présentée de mettre leur +courage à l'épreuve.</p> + +<p>Le président Lincoln lui-même avait des doutes sérieux sur la fermeté et +la loyauté des hommes de couleur, comme soldats. Le temps devait +toutefois régler cette question: bientôt la nation entière dut rendre +hommage à l'héroïsme dont ces nouveaux défenseurs étaient capables.</p> + +<p>La bravoure et l'intrépidité des troupes créoles ont excité l'admiration +du peuple américain, et même du monde entier.</p> + +<p>La conduite du capitaine André Cailloux surtout était certainement +suffisante pour faire naître la confiance dans les esprits les plus +sceptiques et, en même temps, pour imposer silence aux ennemis du noir.</p> + +<p>Tous les peuples se sont intéressés à la destinée de ce Spartacus +américain. Le Spartacus de la Rome ancienne n'a pas non plus montré plus +d'héroïsme que cet officier créole, qui courait s'offrir à la mort avec +le sourire sur les lèvres et en criant: "En avant, mes enfants!" Six +fois il s'élança contre les batteries meurtrières de Port Hudson, et à +chaque assaut, il répétait son pressant appel: "Allons, encore une +fois!"</p> + +<p>Enfin, au moment fatal, tombant sous le coup mortel qui l'atteint, il +donne ses derniers ordres à son sous-officier: "Bacchus, prenez charge!" +Si l'on disait que le chevalier Bayard a mieux fait, on mentirait à +l'histoire.</p> + +<p>Un point important du problème de race était là résolu: André Cailloux +venait de prouver que le noir pouvait se battre et qu'il pouvait mourir +pour la patrie.</p> + +<p>La population lui a fait ici d'imposantes funérailles, quand l'ennemi +nous eut remit son corps, resté couché dans la plaine pendant deux +mois.</p> + +<p>Tous ceux-là que le capitaine Cailloux avait pour ainsi dire glorifiés +par sa mort héroïque n'ont pas manqué de montrer leur reconnaissance en +cette occasion solennelle.</p> + +<p>Jamais auparavant (à une seule exception) la Nouvelle-Orléans n'avait +été le théâtre d'une semblable démonstration.</p> + +<p>Les hommes, les femmes, les enfants, tous avaient pris le deuil, tous +suivirent le cercueil du héros jusqu'à l'asile des morts où ses restes +mutilés et desséchés furent déposés.</p> + +<p>Il n'y a eu qu'un seul André Cailloux: nous demandons à nos compatriotes +de lui ériger la statue ou le monument qui sauveront son nom de l'oubli.</p> + + +<p class="d"><b>LA CONSTITUANTE DE 1868</b></p> + +<p>Nous sentons que notre ouvrage serait singulièrement imparfait si nous +n'y ajoutions certaines observations sur une phase importante de la +Constituante de 1868.</p> + +<p>Presque tous les Créoles qui furent membres de cette fameuse Assemblée +sont morts aujourd'hui.</p> + +<p>L'histoire, dans notre milieu, n'est peut-être pas assez impartiale pour +rendre justice à la mémoire de ces députés qui travaillèrent les +premiers à la reconstitution pacifique de notre État.</p> + +<p>Il y a encore ce danger, qu'ils pourraient être confondus avec d'autres +groupes, perdant ainsi le bénéfice d'une appréciation particulière.</p> + +<p>Il est nécessaire de faire ressortir quelle était l'importance numérique +des Créoles dans cette Convention; il importe plus encore de faire +entrevoir leurs sentiments, de noter leur attitude dans les +circonstances extraordinaires.</p> + +<p>Oui, les Créoles doivent être jugés <i>séparément</i>, parce qu'ils ont eu de +tout temps une volonté qui leur était propre.</p> + +<p>Disons d'abord que nous étions largement représentés à la Constituante +de 1868, et que si un certain esprit de libéralité a marqué les +délibérations de cette dernière, nous ne pouvons qu'en savoir gré au +tempérament généreux des délégués de notre race.</p> + +<p>Malgré la chaleur des brûlantes passions politiques de l'époque, la +conduite et les décisions de ce corps souverain ne portent l'empreinte +d'aucun sentiment qui soit incompatible avec la raison, la justice et +l'honneur. Il n'existe pas, dans la Constitution donnée alors à l'État, +la moindre apparence de représailles, le plus léger soupçon de rancune +cachée, la plus petite trace de lâcheté.</p> + +<p>Cette Constitution, par ses ordonnances modérées, est au contraire tout +à l'éloge des délégués créoles. Ces derniers ont fait leur devoir: ils +ont voté pour le suffrage universel, ils ont permis le mariage entre les +races, ils ont reconnu les droits civils et politiques des citoyens sans +distinction de couleur ou de condition antérieure. En d'autres termes, +ils ont élargi le cadre des privilèges civils de toutes les races, au +lieu de le restreindre.</p> + +<p>Un coup-d'œil jeté sur l'article 98 de la Constitution de 1868, suffira +pour éclairer tout esprit honnête et raisonnable désireux de se +renseigner sur les dispositions des délégués.</p> + +<p>Cet article permettait à tout citoyen de jouir de ses droits du moment +qu'il acceptait le système de Reconstruction stipulé par le Congrès, en +1867.</p> + +<p>Certes, aux Créoles de couleur ne revient pas le mérite exclusif des +mesures libérales qui furent adoptées, mais il est juste de leur savoir +gré de ce qu'ils se soient rangés du côté de la modération lorsqu'il fut +question de déterminer la <i>position</i> des adversaires.</p> + +<p>L'avenir n'aura pas de reproche à leur faire, car les preuves écrites +qu'ils ont laissées dans cette Constitution de 1868 expliquent leurs +motifs chevaleresques et font voir tout ce que leur conduite a eu de +magnanime.</p> + + +<p class="d"><b>UNE PHASE OUBLIEE</b></p> + +<p>Le monde oublie si facilement les choses du passé, qu'il est quelquefois +nécessaire de revenir sur des incidents dont le récit attristant semble +être pourtant trop délicat pour être souvent répété.</p> + +<p>Après la malheureuse journée du 30 juillet 1866, qui a coûté tant de +sacrifices et de larmes à la population créole, il s'est déroulé de ces +incidents dont le souvenir n'aurait jamais dû s'effacer de notre +mémoire. Nous voulons parler de la grande lutte qui a eu lieu sous +l'administration du Président Johnson, ainsi que de certains contretemps +que la population a subis dans un temps ou dans un autre.</p> + +<p>Nous voulons mettre ici en évidence les qualités de nos Créoles qui, +comme toujours, se croyaient appelés naturellement à prendre leur part +légitime aux événements de leur époque.</p> + +<p>Immédiatement après la guerre, il était question de faire rentrer les +États du Sud dans l'Union. Tout le monde était d'accord sur le principe +du rapprochement des deux sections du pays, qu'une lutte de quatre ans +avait éloignés l'une de l'autre.</p> + +<p>Parmi les hommes d'État, il existait de sérieuses divergences sur la +question du principe qui devait servir de base à ce rapprochement. Les +uns préconisaient la politique dite de <i>Restauration</i>, les autres, le +système de <i>Reconstruction</i>.</p> + +<p>Les deux idées étant fondamentales, elles s'excluaient mutuellement.</p> + +<p>La mort du président Lincoln avait élevé le vice-président Johnson au +pouvoir suprême.</p> + +<p>Le nouveau chef d'État était du Tennessee et l'histoire rapporte qu'il +était d'une modeste origine, qu'il se sentait humilié de son extraction, +et qu'il voulait profiter de son avancement pour faire oublier ses +antécédents (honorables sans doute, mais trop voisins de la masse +commune du peuple).</p> + +<p>Les représentants du Sud étaient parfaitement au courant de la +situation: ils connaissaient le côté faible du président et les +avantages que cette faiblesse leur assurait pour la mise à exécution de +leurs plans de réhabilitation.</p> + +<p>Ils étaient prêts à accorder leur allégeance au président, en échange du +soutien qu'ils devaient en recevoir pour faciliter leur retour au +pouvoir avec pleine liberté de régler à leur guise la situation et de +mesurer les résultats de la guerre.</p> + +<p>Or, ce que les États vaincus ne voulaient pas, c'était de pousser ces +résultats au-delà de l'abolition de l'esclavage. Ils prétendaient que le +fait de loger dans la Constitution fédérale le décret d'émancipation +aurait dû servir entre les deux partis de règlement équitable et +définitif de toute contestation pendante.</p> + +<p>Cette attitude des chefs du Sud était en harmonie avec les sentiments du +président Johnson lui-même.</p> + +<p>Toutefois, malgré la sympathie de ce dernier, les Sudistes étaient +impuissants à repousser le projet d'affranchissement absolu. L'armée +était encore sous le commandement de Grant, de Sherman et de Sheridan et +certes, ces glorieux lieutenants du président-martyr n'auraient jamais +permis la répudiation de l'Acte de 1863, une mesure qui avait amené sous +les drapeaux plus de 150,000 hommes dont les états de service pour la +cause de l'Union étaient bien connus.</p> + +<p>Mais le président et ses nouveaux amis faisaient de la <i>politique</i>, et +leurs actions à tous portaient plus ou moins l'empreinte de la ruse et +de l'artifice.</p> + +<p>Ce que les représentants du Sud voulaient, c'était le <i>Local +Self-Government</i>, c'est-à-dire l'administration des affaires comme par +le passé et le rétablissement dans chaque localité d'une espèce de +<i>droit de seigneur</i>, sans autre autorité que la volonté du maître. Il +leur fallait pour cela s'opposer à l'affranchissement absolu du noir et +au suffrage universel. Ils pensaient que, pour atteindre leur but plus +sûrement, il était nécessaire d'empêcher l'augmentation du nombre de ces +citoyens dont l'idéal était contraire au leur.</p> + +<p>Pour se gagner l'esprit public, ils commencèrent par se plaindre de ce +que l'intention du Nord était de les humilier, en les soumettant à +l'autorité et à la domination de leurs anciens esclaves. Ce n'était là +qu'un prétexte. Ils voulaient le pouvoir; ils voulaient encore se venger +de l'homme de couleur, ainsi qu'ils l'ont avoué plus tard. L'homme de +couleur avait été appelé sous les drapeaux pour combattre la +Confédération, et cela, à leurs yeux, constituait un crime.</p> + +<p>Aujourd'hui encore, le pauvre noir subit la peine d'avoir été conscrit +pour la cause de la liberté.</p> + +<p>Quant aux hommes du Nord, ils ne croyaient pas ceux du Sud assez +réconciliés au nouvel état de choses pour agir de bonne foi ou pour être +guidés dans leurs décisions par un sentiment d'humanité.</p> + +<p>De plus, ils représentaient les États vainqueurs; ils tenaient les rênes +du pouvoir, et ils devaient une récompense morale à l'homme de couleur +tout fraîchement revenu du champ de bataille où il avait signalé sa +valeur. C'eût été un acte de démence de leur part de faire abandon de +l'avantage politique qui devait découler pour eux du suffrage universel.</p> + +<p>C'est pour cela que les maîtres des destinés du parti républicain +appuyaient l'idée régénératrice de la Reconstruction.</p> + +<p>Ils résolurent donc de faire des changements à la Constitution fédérale, +et d'étouffer les complots qui pourraient embarrasser ou détourner +l'exécution de leurs projets.</p> + +<p>Le président Johnson, lui, qui avait ses petites ambitions, se mit du +côté des vaincus. C'est un fait connu qu'il a employé tout son pouvoir +officiel et personnel pour remettre en leurs mains la direction des +gouvernements dans le Sud, sans égard à l'équité ou aux volontés du +Congrès, qu'il n'avait pas consulté.</p> + +<p>Il est évident que la pensée du président était de livrer au bon plaisir +de ces États la destinée civile et politique de l'homme de couleur. +C'était ce qu'on appelait la <i>Restauration</i>—une façon de récompenser +les coupables et de punir les innocents.</p> + +<p>Cette attitude du président compliqua la situation. On pouvait respecter +ses convictions, mais il n'était pas possible de les approuver. Il +fallait les combattre, non à cause de lui, mais à cause des malheurs qui +s'ensuivraient. On empêcherait l'homme de couleur de devenir un citoyen, +et Dieu seul sait si l'Union elle-même se fût alors conservée.</p> + +<p>Le président ayant persisté dans son mépris du pouvoir suprême, le +Congrès résolut de le mettre en accusation. L'effet de cette procédure +fut de réduire M. Johnson à l'impuissance et de le dépouiller de son +prestige.</p> + +<p>La lutte entre lui et ces géants de la Reconstruction était livrée +autant dans l'intérêt des noirs que pour le salut du pays: les +événements l'ont prouvé, car peu de temps après le triomphe des +<i>Nordistes</i>, il n'y avait plus de place dans le Code Noir pour l'homme +de couleur.</p> + +<p>Il est évident qu'en pareille occurrence la population créole ne pouvait +demeurer dans l'inaction ou dans l'indifférence, et laisser aux autres +le travail et la peine.</p> + +<p>Il y avait deux camps parmi elle. Les uns, sous la direction de l'avocat +Thomas J. Durant, organisèrent le Club Radical Républicain, en 1865, à +la Salle de l'Economie, et les autres suivirent le Révérend Dostie, +homme intrépide qui ne reculait devant aucun danger, qui ne s'arrêtait +devant aucun obstacle.</p> + +<p>Le plan du Club Radical, sur le conseil de M. Durant, était de se +confier entièrement à la bonne volonté du Congrès de Washington.</p> + +<p>Conformément à cette décision, les membres du Club s'abstinrent de +prendre part à la Convention du 30 juillet 1866.</p> + +<p>Dostie, au contraire, avait conçu l'idée de tenter un coup hardi et de +précipiter ainsi les événements.</p> + +<p>Malheureusement pour lui et ses compagnons, les obstacles étant trop +nombreux et trop puissants, leur sacrifice fut inutile: ils ne +laissèrent qu'un souvenir de deuil et de regret.</p> + +<p>Cette erreur de tactique nous a valu que plusieurs de nos honnêtes +Créoles ont perdu la vie sans avoir eu l'honneur de faire même connaître +le premier mot de leurs aspirations.</p> + +<p>Néanmoins, la Reconstruction triompha, la Constitution fédérale fut +amendée, et de 1865 à 1870, tous les citoyens indistinctement furent +admis au privilège du vote électoral. C'était ce résultat décisif +qu'avait espéré le Club Radical de Thomas J. Durant, et son attente ne +fut point trompée.</p> + + +<p class="d"><b>LES CHEFS DE PARTI</b></p> + +<p>Au nombre des chefs de partis de cette époque, nous devons citer: le Dr +Louis Roudanez, J. B. Roudanez, Arnold Bertonneau, Oscar J. Dunn, +Aristide Mary, Thomy Lafon, Victor Macarty, Laurent Auguste, Antoine +Dubuclet, J. P. Lanna, Paul Trévigne, Formidor Desmazilières. Il y en +avait encore d'autres dont les noms nous échappent.</p> + +<p>Voilà les hommes qui sont entrés en lice pour combattre au nom du droit +et de la justice.</p> + +<p>Ces vaillants Créoles étaient les premiers à s'offrir, en Louisiane, +comme les champions du mouvement qui avait pour but d'établir dans +l'État le principe du suffrage universel, énoncé plus tard dans les +Amendements.</p> + +<p>Ces hommes étaient animés du plus pur patriotisme, et leur probité était +égale à leur désintéressement.</p> + +<p>Ils sortaient de tous les rangs de la société, mais ayant embrassé les +mêmes principes, la différence d'occupations n'influait en aucune +manière sur leurs sentiments et leur attitude.</p> + +<p>Dès l'enfance, ils avaient appris à être respectables et lorsque l'heure +fut venue pour eux d'agir, ils firent preuve de toutes les qualités qui +pouvaient inspirer l'amour et la confiance.</p> + +<p>Leur situation de fortune les plaçait au-dessus de toutes les +tentations, sans compter que leur nature, noblement orgueilleuse, les +mettait à l'abri de toute espèce de séductions.</p> + +<p>Il ne pouvait y avoir qu'une seule façon de diriger des hommes de cette +valeur: c'était d'en appeler à leur honneur et à leur esprit de devoir, +de leur indiquer le chemin du bien et de présenter froidement à leur +esprit les raisonnements de la vérité et de la justice.</p> + +<p>Il manquait sans doute de l'expérience à ces généreux serviteurs de la +cause commune, mais ils s'étaient adjoint des conseillers éclairés dont +les sages avis les avaient retenus dans de justes limites.</p> + +<p>L'argent, le soin, les peines: ils donnaient tout libéralement pour +faire triompher la <i>thèse</i> qu'ils croyaient être la meilleure. Ils ne +demandaient que leur place au banquet de la vie, quoiqu'ils y fussent, +comme Gilbert, d'"infortunés convives".</p> + +<p>En présence de ces faits, il ne serait pas juste de les tenir +responsables de ces extravagances qui, depuis, ont désolé la sainte +cause de la liberté et de l'égalité politique.</p> + +<p>Ces grands hommes entendaient trop bien les principes de l'équité pour +devenir les instruments coupables de l'exploitation et de l'ignominie, +de l'aventure et de la corruption.</p> + +<p>Le charlatanisme et la fraude étaient ligués contre eux, mais ils +repoussèrent ces influences méchantes avec la même force de volonté +qu'ils avaient déployée en combattant les partisans de l'exclusion +absolue.</p> + +<p>Il y a eu certainement quelques exceptions à la règle, mais elles ne +sont pas dignes de notre attention.</p> + +<p>Ces patriotes fondèrent d'abord l'<i>Union</i>, un journal hebdomadaire.</p> + +<p>Paul Trévigné en était le rédacteur <i>responsable</i>. Parmi les +correspondants, il y avait Nelson Fouché, qui apportait à la cause +toutes les lumières de sa brillante éducation.</p> + +<p>Nelson Fouché était un homme modeste, mais son génie était bien connu +ici des hommes de toutes les races. Il nous a laissé un petit volume +intitulé: <i>Nouveau Recueil</i>.</p> + +<p>Ce livre, qui est très utile, prouve son attachement au progrès. Fouché +s'occupait beaucoup de dessin, d'arpentage, d'arts et de métiers en +général.</p> + +<p>Les choses allaient vite. Les fondateurs de l'<i>Union</i> ayant conclu que +cette feuille ne pouvait plus suffire à la tâche, fondèrent un autre +organe plus important: <i>La Tribune de la Nouvelle-Orléans</i>. La <i>Tribune</i> +était une feuille quotidienne, propriété du célèbre docteur Roudanez.</p> + +<p>M. Dalloz en était le rédacteur, avec Paul Trévigné, père, comme son +associé.</p> + +<p>Ce M. Dalloz était de la Belgique. Homme instruit, ami des opprimés, il +mettait toute son ardeur et tous ses talents au service de la cause +qu'il avait embrassée.</p> + +<p>Les principes mis en honneur par le docteur Roudanez et ses associés +étaient discutés et recommandés dans les colonnes de la <i>Tribune</i>. +Remarquables par l'élévation de leur caractère, par la droiture de leurs +intentions, par leur profond savoir et leur vaste expérience, plus +encore même par leur superbe esprit d'indépendance, ces chefs avaient +acquis un prestige qui les avait rendus aussi puissants à Washington +qu'à la Nouvelle-Orléans.</p> + +<p>La population, alors, était unie, parce qu'elle avait confiance en la +probité et au patriotisme de ces hommes d'élite, qui s'étaient ainsi +généreusement chargés des responsabilités de la situation politique.</p> + + +<p class="d"><b>LES AVENTURIERS</b></p> + +<p>Les aventuriers, à cette époque, commençaient à s'imposer dans nos +comices. L'œil fixé sur le pouvoir, ils ne tardèrent pas à se grouper +dans un commun effort pour mieux assurer le succès de leurs menées +ambitieuses.</p> + +<p>S'étant aperçus que les hommes de la <i>Tribune</i> étaient les ennemis jurés +de la corruption et de l'oppression, ils se liguèrent contre eux et leur +firent une guerre à outrance.</p> + +<p>La désorganisation du Comité Central fut pour eux le premier objectif à +atteindre: toutes leurs ressources furent mises à réquisition pour +assurer une victoire de ce côté.</p> + +<p>On comprend facilement pourquoi ces ambitieux ne tenaient pas à +s'associer avec des hommes qui combattaient toute idée +d'assujettissement systématique et qui refusaient de consentir à leur +propre avilissement. Ils s'étaient convaincus qu'il n'y avait de +triomphe possible pour eux que dans la retraite définitive des vrais +amis du peuple. Ils résolurent donc d'intéresser à leurs menées les +<i>nouveaux citoyens</i>. Ces derniers étaient incapables de former une juste +appréciation des hommes et des événements, et ils se laissèrent séduire +par mille promesses échevelées. L'astuce, la corruption, le mensonge, la +violence et même l'incitation à la haine de classes: tout fut mis à +contribution pour détruire la phalange patriotique de la <i>Tribune</i>.</p> + +<p>Le docteur Roudanez et ses associés ne demandaient que justice: ils +n'entendaient nullement inaugurer un règne de licence, de désordre. Ils +étaient pour l'égalité de tous devant la loi.</p> + +<p>La démogogie, elle, avait tous défiguré.</p> + +<p>Pour les patriotes de la <i>Tribune</i>, il s'agissait de mettre l'homme à +l'abri de toute proscription, de n'accorder à personne de privilèges +spéciaux pour des raisons de race ou de sa couleur.</p> + +<p>Il y avait avec eux des exilés de France, de ces vrais amis de la +liberté qui trouvaient une occasion de se rendre utiles en tentant de +nouveaux efforts pour l'amélioration des destinées de leurs semblables, +dans ce pays que l'illustre Lafayette avait arrosé de son sang.</p> + +<p>Ils voulaient eux aussi faire respecter le citoyen, et non pas +encourager les excès de l'ambition corrompue, de l'ignorance incapable.</p> + +<p>Ces régénérateurs étaient trop honorables, trop sincères dans leur haute +conception du devoir pour avoir jamais recours aux stratagèmes de la +bassesse et du mensonge. Ils disaient la vérité aux uns et aux autres et +conseillaient certaines lenteurs, nécessaires en présence de +complications dangereuses et difficiles à analyser.</p> + +<p>Si cette politique de patience et de réserve avait été suivie, le +succès, pour être plus lent à venir, n'en eut pas moins été assuré; mais +on voulut peut-être brusquer les événements, et alors ce fut la réaction +terrible, fatale pour nous tous. Nos grands Créoles de l'école de la +<i>Tribune</i> cessèrent alors, de dégoût, leur résistance.</p> + +<p>Hâtons-nous toutefois d'ajouter que le règne des fourbes et des +aventuriers fut de courte durée: tous, quand vint la crise suprême, +tombèrent dans un même abîme d'humiliation.</p> + +<p>Les dilapidations et les perfidies mises à leur compte les ont fait +connaître dans l'histoire comme des sujets infâmes, bien que toutes les +accusations portées contre eux n'aient pas été prouvées.</p> + +<p>Quoiqu'il en soit, ne pouvant plus supporter les dépenses de +publication, ne rencontrant que des désappointements et des trahisons, +la <i>Tribune</i> cessa de paraître, et les champions de nos libertés durent +alors se contenter de murmurer isolément contre l'injustice de +l'oppresseur, et contre les sourdes menées des forces corruptrices +désormais triomphantes et souveraines dans les conseils du parti.</p> + +<p>Cependant, quoique affaiblis, ils n'étaient pas tout-à-fait hors de +combat. Leurs rangs avaient diminué, par suite de quelques désertions, +mais les déserteurs n'étaient que les pygmées. Les géants pouvaient +encore se faire redouter, lorsque le besoin s'en faisait sentir et +qu'ils voulussent se donner la peine d'entrer en lice.</p> + +<p>Malheureusement, les adhésions nouvelles finirent aussi par leur +manquer, la jeune génération s'étant laissé absorber par les influences +du temps: de sorte que, peu à peu, la mort faisant aussi son œuvre, nos +belles figures de 1860 finirent par disparaître. À l'époque de +transition survenue après la déchéance de 1877, ils n'étaient plus +hélas! qu'une faible poignée.</p> + +<p>C'est alors qu'ils tentèrent un suprême effort contre les premières +tentations de ce mouvement réactionnaire dont la politique se poursuit +encore jusqu'à nos jours, avec les résultats les plus alarmants.</p> + +<p>Sous le gouvernement Nicholls, un des premiers actes de l'administration +fut la <i>séparation</i> des enfants des écoles suivant leur couleur. C'était +un premier coup de canif dans le pacte conclu entre le président Hayes +et les chefs démocrates de l'État, qui avaient tout promis pour +s'assurer le pouvoir.</p> + +<p>Nos patriotes, fidèles à leurs principes d'égalité, et sur la foi des +promesses, ne voulaient pas accepter la politique nouvelle considérée +par eux comme flétrissante.</p> + +<p>En conséquence, ils se présentèrent au <i>Bureau des Écoles publiques</i>, +pour y soumettre leur projet contre ce règlement arbitraire. Ils +visitèrent aussi le gouverneur, qu'on disait sympathique, et lui firent +part des mêmes protestations. Malheureusement, ils ne purent réussir +dans leurs démarches. Le gouvernement, obéissant à l'esprit de parti, +resta inébranlable.</p> + +<p>Il resta décidé que l'on construirait des édifices particuliers pour +recevoir les enfants de chaque race, que l'on instruirait séparément.</p> + +<p>La majorité des gens de couleur, séduits peut-être par les apparences, +semblaient préférer la ségrégation à la communauté, nonobstant la perte +de prestige et d'avantages divers qu'entraînerait la politique +d'isolement.</p> + +<p>Cette différence d'opinion sur une question aussi vitale était contraire +au bien-être des enfants, et elle faisait voir l'impossibilité de réunir +dans une entente les hommes de la <i>Tribune</i> et les disciples de la +nouvelle École.</p> + +<p>Nos vieux défenseurs du droit assistèrent aux séances de la grande +<i>Convention Constitutionnelle</i>, tenue sous la présidence du +lieutenant-gouverneur Louis A. Wiltz, en 1879.</p> + +<p>Plusieurs délégués de couleur (mais de l'élément américain) y figuraient +comme membres accrédités.</p> + +<p>C'est dans cette Convention que fut adoptée une ordonnance établissant +l'Université du Sud, pour l'instruction supérieure des enfants de +couleur de l'État.</p> + +<p>Les délégués noirs acceptèrent cette ordonnance qui, dans son principe +même, venait en contradiction avec tout ce qui avait été précédemment +tentés pour éloigner de l'État les distinctions de race devant la loi. +C'est cette législation que M. Mary avait caractérisée de <i>ligue noire +dans la Constitution</i>.</p> + +<p>Les hommes de couleur qui ont eu la lâcheté de sanctionner le principe +de la séparation des races avaient figuré déjà dans la Constituante de +1868: pour être conséquents, leur devoir était de s'abstenir, s'ils ne +pouvaient se soutenir.</p> + +<p>Certes, ce n'était pas le rôle qui convenait aux représentants des +opprimés, que d'avoir l'air de consentir à leur propre abaissement. Mais +telle est la mentalité d'un grand nombre de ces personnages politiques, +qu'ils n'ont jamais pu comprendre le côté sérieux de la vie, +c'est-à-dire le devoir.</p> + +<p>Après ces évènements, qui firent gémir nos anciens champions, on n'a +plus parlé d'eux comme puissance active et dirigeante dans nos démêlés +politiques. C'était la fin. L'homme de couleur avait accepté la +subordination légale, c'est-à-dire l'idée d'être traité +<i>conventionnellement</i> et non <i>constitutionnellement</i>.</p> + +<p>Le vote de ces représentants aidait à créer un système qu'ils savaient +être un moyen d'enlever aux enfants de couleur les avantages de +l'éducation destinée aux autres enfants de l'État. Ces hommes savaient +que cette démarcation, une fois établie, surtout avec leur consentement, +devait servir de base et de prétexte à d'autres mesures contraires aux +intérêts et aux droits de nos citoyens. Ils savaient que cette action de +leur part était un mouvement rétrograde, qu'ils sacrifiaient là tout le +bien que le passé avait consacré et qu'eux-mêmes ils avaient travaillé à +obtenir.</p> + + +<p class="d"><b>DE L'UNIFICATION</b></p> + +<p>Nous devons maintenant revenir sur nos pas pour parler du mouvement de +l'<i>Unification</i>, qui forme un épisode significatif dans la carrière +politique de ces chefs si souvent mal jugés pour avoir été mal compris.</p> + +<p>Le lecteur se souviendra sans doute de la réponse que fit Benjamin +Constant à Napoléon Bonaparte, lorsque ce dernier demandait à l'auteur +de l'<i>Acte Additionnel de</i> 1815, s'il était Bonapartiste ou Bourboniste.</p> + +<p>"Je suis patriotiste", répondit froidement ce publiciste à l'empereur.</p> + +<p>Nos grands patriotes étaient avant tout les amis, les partisans du +principe. Aussi, lorsque les nobles citoyens qui avaient conçu le projet +de l'unification les invitèrent à se joindre à eux, se rendirent-ils à +leur demande sans la moindre hésitation. Guidés par le sentiment du +devoir, ils étaient prêts à suivre toute lumière qui leur indiquât le +chemin du salut.</p> + +<p>Le programme de l'<i>Unification</i> contenait toutes les assurances et +toutes les garanties possibles de liberté et de justice, ce qui, dans +l'esprit de nos champions, était le gage d'un avenir heureux et +prospère.</p> + +<p>Comme pour Benjamin Constant, le nom ne comptait pour rien, il +s'agissait de l'œuvre: l'œuvre seule intéressait leurs motifs ou +déterminait leur conduite.</p> + +<p>On nous rapporte que Formidor Desmazilière, un jour, en discutant le +mouvement, fit observer à quelques-uns de ses amis qu'il ne demandait +pas si tel était républicain ou tel autre démocrate ou libéral, que son +seul désir était d'être considéré comme un <i>autre homme</i> dans son pays, +dans le pays que son père a défendu contre l'invasion étrangère. +"Puisque", ajoutait-il, "ces messieurs nous reconnaissent nos droits; +puisqu'ils nous promettent même la moitié des bénéfices échus +naturellement à des associés d'une commune entreprise; puisqu'enfin ils +nous garantissent <i>liberté, égalité</i> et <i>fraternité</i>, nous n'avons rien +de plus à demander. Notre devoir est donc de marcher avec ceux qui nous +apportent ainsi la paix, l'ordre et le progrès, quels que soient leurs +titres ou leurs antécédents".</p> + +<p>Le temps est venu prouver la sagesse de ce raisonnement.</p> + +<p>Le mouvement a échoué, mais nous en gardons la souvenance. S'il n'a pas +réussi, c'est qu'il était prématuré. Le peuple n'était pas préparé à +renoncer à sa manière de penser: on ne pouvait donc espérer le voir +ratifier une politique destinée à renverser les usages établis.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h2> + +<p class="c"><b>La politique et le sentiment du devoir.—M. Aristide Mary et le Comité +des Citoyens.—Dans nos derniers retranchements.—Défections et +défaites.—À qui notre dernier merci!</b></p> + + +<p class="d"><b>LA POLITIQUE ET LE SENTIMENT DU DEVOIR</b></p> + +<p>Les hommes de la <i>Tribune</i> qui, en 1872, proposèrent la candidature +d'Aristide Mary au poste de gouverneur de l'État, étaient inspirés par +le sentiment du devoir politique.</p> + +<p>Nous disons les "hommes de la <i>Tribune</i>", parce que nous voulons parler +de ceux qui jamais n'avaient transigé, de ceux qui étaient demeurés +fidèles aux principes de la droiture.</p> + +<p>L'idée n'était pas d'imposer Aristide Mary aux masses républicaines, +parce qu'il était homme de couleur: on voulait tout simplement opposer +une résistance morale à la funeste doctrine d'exclusion.</p> + +<p>En d'autres termes, je dirai que les partisans d'Aristide Mary ont +revendiqué <i>le droit d'aspirer au poste</i> de gouverneur, mais qu'ils +n'ont pas convoité le poste même.</p> + +<p>Mary avait assez de bon sens, de patriotisme et d'expérience pour +apprécier les difficultés de la situation. Il savait bien que dans cette +Convention de 1872 l'or avait établi ses lois, et que les esclaves +achetés ne devaient qu'obéir, même au détriment des principes.</p> + +<p>Il était préparé à la défaite, mais son nom était là comme un défi jeté +à la face du préjugé de race.</p> + +<p>Mary savait que la majorité de cette convention était composée de +<i>tripoteurs</i>, et que parmi ses propres gens, il se trouvait des +traîtres.</p> + +<p>Mais il ne s'en plaignit pas. Il représentait le sentiment du devoir en +politique, il se considérait très heureux d'avoir conservé assez +d'influence pour faire respecter ses aspirations, ses convictions et ses +principes.</p> + +<p>La population a le droit de s'enorgueillir d'un Aristide Mary et de tous +ceux qui, comme lui, n'ont jamais reculé devant la vérité. Leurs vertus +nous ont honorés et leurs sacrifices nous ont élevés. Nous devons leur +en être reconnaissants.</p> + +<p>Mary a vécu assez longtemps pour suggérer la formation du Comité des +Citoyens, lequel était composé de dix-huit membres. Ce fut le dernier +acte de Mary dans la politique: nous y voyons la preuve qu'en dépit de +ses soixante-dix ans, le sentiment du devoir existait vivace encore chez +lui, et qu'il en respectait les dictées, comme il disait souvent, "coûte +que coûte".</p> + + +<p class="d"><b>M. ARISTIDE MARY ET LE COMITE DES CITOYENS</b></p> + +<p>C'est en 1890 que le Comité des Citoyens a été formé, alors qu'un retour +au fanatisme exagéré de l'esprit de caste vint alarmer considérablement +les Créoles de couleur.</p> + +<p>Il ne s'agissait plus de rencontres de rue: nous étions face à face avec +l'homme d'État résolu à développer et à établir un système par lequel +une portion de la population devait être soumise à la volonté de +l'autre.</p> + +<p>Il fallait résister à cet état de choses, même sans espoir de réussite.</p> + +<p>L'idée de Mary était de donner une forme digne à la résistance, qui +devait se manifester par une longue suite de procédures judiciaires.</p> + +<p>Le comité se composait comme suit:</p> + +<table summary="" cellspacing="0" cellpadding="0"> +<tr><td>Arthur Estèves, <i>président</i>;</td></tr> +<tr><td>C. Antoine, <i>vice-président</i>;</td></tr> +<tr><td>Firmin Christophe, <i>secrétaire</i>;</td></tr> +<tr><td>G. G. Johnson, <i>sous-secrétaire</i>;</td></tr> +<tr><td>Paul Bonseigneur, <i>trésorier</i>.</td></tr> +</table> +<p> </p> +<table summary="" cellspacing="0" cellpadding="0"> +<tr><td style="padding-right: 5%;">Laurent Auguste,</td><td style="padding-left: 5%;">A. J. Guiranovich,</td></tr> +<tr><td style="padding-right: 5%;">R. L. Desdunes,</td><td style="padding-left: 5%;">L. A. Martinet,</td></tr> +<tr><td style="padding-right: 5%;">Alcée Labat,</td><td style="padding-left: 5%;">L. J. Joubert,</td></tr> +<tr><td style="padding-right: 5%;">Pierre Chevalier,</td><td style="padding-left: 5%;">M. J. Piron,</td></tr> +<tr><td style="padding-right: 5%;">N. E. Mansion,</td><td style="padding-left: 5%;">Eugène Luscy,</td></tr> +<tr><td style="padding-right: 5%;">A. B. Kennedy,</td><td style="padding-left: 5%;">E. A. Williams.</td></tr> +<tr><td style="padding-right: 5%;">R. B. Baquié,</td><td> </td></tr> +</table> + +<p>L'organisation en fut faite à la Nouvelle-Orléans, le 5 septembre 1891. +Ce comité, dans une adresse publiée dans les colonnes du <i>Crusader</i>, se +fit connaître au public, expliqua son but et sa détermination, et +demanda au peuple des secours d'argent pour l'aider dans son entreprise +patriotique.</p> + +<p>Il se mit à l'œuvre immédiatement, et en peu de temps il recueillit une +somme considérable.</p> + +<p>Il put alors procéder sans obstacle à sa double mission, engageant la +lutte légale et poursuivant le travail de propagande.</p> + +<p>Dès le début, il lui vint de fortes et précieuses adhésions de diverses +parties du pays.</p> + +<p>Parmi les hommes éminents qui répandirent à notre appel, nous citons +avec orgueil les Honorables Albion W. Tourgée et John M. Harlan, l'un, +un célèbre publiciste, l'autre, un des neuf juges de la Cour Suprême des +États-Unis.</p> + +<p>La population ne devrait jamais oublier ces nobles cœurs, +particulièrement M. Tourgée.</p> + +<p>Celui-ci a versé son sang sur le champ de bataille, du côté de +l'<i>Union</i>. Après la guerre, il a vécu parmi les opprimés, défendant leur +cause au péril de sa vie, comme dans son ouvrage intitulé: <i>The Fool's +Errand</i>.</p> + +<p>Pendant plus de trente ans, il n'a pas soutenu d'autres luttes que celle +qu'il entreprit pour l'éducation des masses malheureuses, leur +développement et leur avancement vers un meilleur destin, sous la +protection des Institutions américaines.</p> + +<p>C'est cet homme qui fut un des premiers à offrir ses services au Comité. +Ce dernier lui montra son appréciation en le retenant comme son +principal conseiller légal. MM. Walker et Martinet lui étaient adjoints. +On ne tarda pas à reconnaître la valeur de cette acquisition.</p> + +<p>Mais le côté légal n'était pas le seul à recevoir l'attention de M. +Tourgée. Comme défenseur du faible, il remplissait les colonnes de +l'<i>Inter-Ocean</i> de ses articles à la logique inexorable sur les +conditions de notre vie quotidienne.</p> + +<p>Nous pouvons dire du juge Harlan qu'il s'est montré toujours ferme et +juste dans toutes les décisions de cette haute cour dont il a été un +des membres les plus capables pendant plus de 33 ans. Il a toujours voté +contre toute mesure tendant à l'abaissement du citoyen ou au mépris de +la Constitution.</p> + +<p>Le Comité des Citoyens avait pour mission de protester un général contre +l'adoption et la mise en vigueur des statuts qui établissaient des +distinctions injustes et humiliantes contre la race de couleur, en +Louisiane. Mais il s'est occupé particulièrement de l'Acte 111 de 1890.</p> + +<p>Cet Acte était le résultat d'une politique inaugurée en 1877.</p> + +<p>Il y était prévu que dans les convois, il y aurait des places séparées +pour les blancs et pour les personnes de couleur. Comme il renfermait +toutefois des clauses qui affectaient les chemins de fer faisant le +trafic entre les États, on n'éprouva aucune difficulté à en obtenir +l'annulation.</p> + +<p>Il faut dire qu'antérieurement au passage de cette loi, une délégation +de citoyens de couleur avait visité la capitale de l'État, pour +présenter aux membres de l'Assemblée Générale les objections de la +population.</p> + +<p>Ces démarches n'eurent aucun succès.</p> + +<p>Nous avions compté sur l'appui possible d'hommes généreux tels qu'il en +existait en 1879, et sur le prétendu patriotisme de quelques députés de +couleur. Mais tout ceci fit défaut. La loi telle que modifiée fut +adoptée, en dépit de la présence de ces représentants de couleur +auxquels on prêtait de l'influence à cause, disait-on, de leurs rapports +intimes avec la Compagnie de la Loterie de la Louisiane, alors +considérée toute-puissante. On a souvent dit, dans le public, que loin +de nous faire du bien, leurs relations avec cette Corporation ont +beaucoup contribué à indisposer les esprits contre les noirs en général.</p> + +<p>Certes, leur position était nécessairement embarrassante, et il est +douteux qu'ils fussent assez indépendants pour s'occuper sérieusement +des volontés ou des droits du peuple dans la circonstance dont il est +question.</p> + +<p>Dans tous les cas, la <i>Délégation</i> de 1890 n'obtint aucune satisfaction +ni des uns ni des autres.</p> + +<p>On résolut donc de commencer la bataille légale, et on choisit M. Daniel +Desdunes pour tenter les premiers assauts contre l'Acte 111 de la +Législature de la Louisiane.</p> + +<p>Conformément aux plans du Comité, M. Desdunes fut arrêté par un des +membres de la police secrète, pour avoir pris passage dans un wagon +destiné par la loi aux personnes de la race blanche exclusivement. On +lui fit un procès, qui fut de courte durée, le tribunal ayant décidé que +la loi était inconstitutionnelle, vu son incompatibilité avec la +Constitution fédérale. Elle portait préjudice aux droits du commerce +entre États. M. Desdunes fut donc acquitté.</p> + +<p>La seconde loi prohibait le mélange des races dans les convois voyageant +d'un point à un autre, dans les limites de l'État.</p> + +<p>Pour attaquer ce second règlement, le Comité se fit représenter par M. +Homère Plessy. Celui-ci ayant été condamné par la Cour Criminelle de +l'État, le Comité interjeta appel en dernier ressort. Après avoir tenu +l'affaire en suspens pendant plusieurs mois, la Cour Suprême fédérale, +le juge Harlan, dissident, repoussa cet appel, et on dut alors se +soumettre à l'inévitable, c'est-à-dire qu'on paya l'amende imposée: +vingt-cinq dollars.</p> + +<p>Ainsi se termina le deuxième procès institué au nom du peuple contre la +validité des Actes No 111 et autres. Notre défaite était la consécration +de l'odieux principe de <i>ségrégation des races</i>.</p> + +<p>Nous aurions dû avoir dit que l'affaire Plessy avait été plaidée en +première instance devant le juge Ferguson. M. Lionel Adams était +l'avocat de la poursuite, et M. James Walker représentait le Comité. +L'avocat d'État avait procédé sur la théorie du "contact répugnant" et +soutenu la constitutionalité d'une loi basée sur une telle théorie.</p> + +<p>Il dit à la cour combien certains passagers étaient incommodé par des +émanations provenant d'une trop grande promiscuité avec certaines +personnes de couleur, et cet argument suffit pour établir la raison +d'être de la loi.</p> + +<p>M. James Walker parla longuement pour la défense. Il dit qu'il ne +concevait pas comment l'État pouvait condamner une partie de ses +citoyens pour apaiser les répugnances des autres; que Blackstone devrait +être placé au-dessus des dictionnaires quand il s'agit de la définition +des délits, et que ce maître de la jurisprudence n'a laissé aucun texte +sur lequel on pourrait se baser pour justifier les distinctions faites +entre les races de diverses couleurs. Mais il y avait parti pris, et le +magnifique plaidoyer de M. Walker ne put rien changer de ce qui était +déjà résolu.</p> + +<p>Il n'y avait plus dorénavant à attendre des gens au pouvoir que la +continuation de cette politique par laquelle le peuple devait être +divisé en couches supérieures et en couches inférieures, suivant la +couleur et l'origine.</p> + +<p>Le Comité ne tenta aucune contestation judiciaire à l'égard de la loi +qui défend le mariage entre les deux races.</p> + +<p>Il s'attaqua néanmoins au côté moral de la loi, et, en temps et lieu, il +fit présenter à l'Assemblée Générale de l'État un mémoire respectueux +mais plein de raison et d'à-propos.</p> + +<p>Malgré l'hostilité prédominante, il rencontra chez certains membres de +ce corps législatif de très honorables sympathies.</p> + +<p>Au nombre de ces amis de la justice, nous citerons les sénateurs Tissot +et Caffery, tous deux morts aujourd'hui. Leur travail, comme défenseurs +de la morale et de la liberté, ne sera jamais oublié.</p> + +<p>Il y en avait encore d'autres, mais ceux-là ne prirent pas de part +directe à la lutte comme les deux personnages que nous venons de nommer.</p> + +<p>Le sénateur Caffery était le président du Comité judiciaire ayant charge +du projet de loi; le juge Tissot, lui, porta la parole, longuement même, +en opposition à cette mesure arbitraire.</p> + +<p>L'archevêque Janssens s'occupa activement de la question dans une lettre +que l'éminent prélat eut la bienveillance d'adresser au sénateur +Caffery, il montrait la nouvelle loi comme une violation de la liberté +de conscience.</p> + +<p>Toutes ces mesures avaient été prises à la sollicitation du Comité des +Citoyens. L'agitation entretenue par ce dernier et par le <i>Crusader</i> +produisit ses fruits: le premier projet de loi contre le sacrement du +mariage et la liberté individuelle ne fut pas même mis en délibération.</p> + +<p>Toutefois, cette odieuse mesure inspirée par le préjugé devait +reparaître bientôt.</p> + +<p>En 1894, la question était reprise et, en 1896, la loi, adoptée enfin, +était en pleine vigueur: c'était la loi Gauthreaux. Disons que M. +Gauthreaux, jusqu'à ce moment-là, n'avait pas craint de se tenir du côté +de la justice. En 1894, il n'y eut ni intervention ni intercession. La +population resta abandonnée à ses misères, à tel point qu'elle pouvait +regarder la charité chrétienne comme un nouveau paradoxe.</p> + +<p>Le Comité avait perdu ses défenseurs: l'archevêque restait inactif, le +sénateur Tissot était mort, et le sénateur d'État Caffery était passé au +Sénat des États-Unis. La coopération de ces trois hommes formait la clef +de voûte de nos espérances; lorsqu'ils nous firent défaut, nous sommes +restés sans soutien et sans consolation. Les appuis auxiliaires, une +fois libres, émancipés des influences principales, changèrent +naturellement leur attitude.</p> + +<p>Les plus timides de ces inconstants ont cédé par crainte des menaces, +les autres ont obéi à d'autres motifs, mais tous indistinctement sont +retournés à leurs anciennes alliances.</p> + +<p>Malgré ces contretemps, le Comité ne s'est pas laissé vaincre par le +découragement.</p> + +<p>Il avait encore à son service le <i>Crusader</i>, journal quotidien fondé par +l'Hon. L. A. Martinet. Ce journal était une puissance. Il se publiait +sous les auspices d'un Bureau de Direction, mais sous la rédaction et le +contrôle immédiat de M. Louis A. Martinet. Celui-ci avait apporté à son +œuvre beaucoup de conscience, d'énergie et de talent, et il s'était +fait respecter par son courage et sa fidélité aux principes +républicains.</p> + +<p>Intransigeant dans ses idées, invincible dans sa persévérance, précis et +varié dans son style, il reflétait dans les colonnes de son journal les +aspirations du peuple dans toute leur force et dans toute leur pureté.</p> + +<p>Mais cet organe, tout utile et tout indépendant qu'il se montrât dans +l'expression de ses vues et dans l'accomplissement de ses mandats, tout +influent qu'il semblât être dans la communauté, dut comme ses +prédécesseurs succomber, faute d'encouragement et de secours.</p> + +<p>Nous ne pouvons attribuer cette chute qu'au découragement des uns et à +la pénurie des autres.</p> + +<p>Les gens qui ont des moyens et qui auraient pu soutenir le journal se +sont sans doute effrayés des difficultés croissantes de la situation.</p> + +<p>Voyant que les amis de la justice étaient ou morts ou indifférents, ils +ont cru que la continuation de la croisade serait non seulement +infructueuse, mais décidément dangereuse.</p> + +<p>Voyant encore que les oppresseurs n'imposaient pas de bornes à leur +tyrannie, qu'ils mettaient tout leur génie à multiplier les lois +dégradantes contre la population de couleur, nos gens crurent qu'il +était mieux de souffrir en silence que d'attirer l'attention sur leur +infortune et sur leur impuissance.</p> + +<p>Nous ne partageons pas ces raisonnements. Nous croyons qu'il est plus +noble et plus digne de lutter quand même, que de se montrer passif et +résigné. La soumission absolue augmente la puissance de l'oppresseur et +fait douter du sentiment de l'opprimé.</p> + +<p>M. Arthur Estèves, le président du Comité, était un patriote sur, actif +et dévoué. Il a rempli son devoir jusqu'à la fin.</p> + +<p>C'était un homme sur lequel le peuple pouvait compter pour toute espèce +d'entreprises. Comme M. Bonseigneur, il était tout entier à la cause: +aussi a-t-il rendu de grands services, pour lesquels la population doit +lui garder une vive reconnaissance.</p> + +<p>M. Estèves, avant de se joindre au Comité des Citoyens, s'était déjà +acquis une certaine réputation comme président des directeurs de l'École +des Orphelins Indigents.</p> + +<p>C'était l'homme que la population avait choisi, en 1884, pour relever +cette institution de ses ruines. Par sa probité, son activité et sa +libéralité, il a non seulement remis l'École sur pied, mais il a +matériellement contribué à en augmenter les ressources.</p> + +<p>Un homme qui avait obtenu de si bons résultats se recommandait +facilement à la confiance. À la première réunion du comité, il fut élu à +l'unanimité à la première place, qu'il occupa avec honneur jusqu'à la +fin.</p> + +<p>La population peut se féliciter d'avoir eu comme défenseurs de sa cause +des hommes tels que Bonseigneur, Martinet et Estèves.</p> + +<p>Pas le moindre soupçon n'est venu ternir la pureté de leurs actions, +pendant les quatre années qu'ils ont conduit les luttes du Comité.</p> + +<p>Estèves était Louisianais de famille, mais Haïtien de naissance. Il est +mort à la Nouvelle-Orléans en 1906, à l'âge de 71 ans. À l'époque de sa +mort, il travaillait à son métier de voilier.</p> + + +<p class="d"><b>À QUI NOTRE DERNIER MERCI!</b></p> + +<p>Quant à M. Bonseigneur, on peut avec raison l'appeler <i>l'homme de 1890</i>. +Après la formation du Comité des Citoyens, il était nécessaire d'avoir +une caution.</p> + +<p>Le Comité allait traiter avec la justice, par conséquent, il lui fallait +être préparé à remplir les formalités imposées.</p> + +<p>Dès le moment que M. Bonseigneur avait dit aux membres du Comité: "Je +suis avec vous", il se mit tout entier à leur disposition. Il assistait +aux réunions et entretenait l'animation patriotique parmi les membres; +il se rendait en personne partout où sa présence, sa caution ou ses +conseils étaient requis pour le bien de la cause commune. Enfin, il +était, comme on dit, la cheville ouvrière des entreprises du Comité, +l'agent indispensable à la marche et au développement de ses desseins et +de ses opérations.</p> + +<p>Grâce à lui, aucune des démarches du Comité n'a échoué, aucun de ses +plans n'a langui.</p> + +<p>Les tribunaux, il est vrai, ont repoussé nos prétentions, mais grâce aux +bons et loyaux offices de M. Bonseigneur, notre peuple a eu la +satisfaction de pousser au pied du mur le gouvernement américain +agissant par le ministère de l'une de ses branches constitutives.</p> + +<p>Digne fils d'un vétéran de 1814-15, ce vaillant citoyen a résisté +jusqu'au bout de ses moyens à cette usurpation inouïe inspirée par la +haine et le préjugé. Les générations futures se le rappelleront.</p> + +<p class="c">———</p> +<p class="d">NOTES:</p> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Surnom donné par l'auteur de cette romance et par Numa +Lanusse au Chemin du Bayou, à cause du grand nombre de jeunes et jolies +jeunes filles qui demeuraient aux environs de la maison Clarke.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Sainte-Barbe, patronne des artilleurs.</p></div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Nos Hommes et Notre Histoire, by +Rodolphe Lucien Desdunes + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOS HOMMES ET NOTRE HISTOIRE *** + +***** This file should be named 20554-h.htm or 20554-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/0/5/5/20554/ + +Produced by Marilynda Fraser-Cunliffe, Chuck Greif, African +American Biographical Database and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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