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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 01:23:05 -0700
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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of Une Intrigante sous le règne de Frontenac, by J.-B. Caouette</title>
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+
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+<!--
+
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+The Project Gutenberg EBook of Une Intrigante sous le règne de Frontenac, by
+J.-B. Caouette
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Une Intrigante sous le règne de Frontenac
+
+Author: J.-B. Caouette
+
+Release Date: January 25, 2007 [EBook #20440]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE INTRIGANTE SOUS LE RÈGNE ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+
+<h3>J.-B. Caouette</h3>
+<br><br>
+
+<h1><i>Une Intrigante<br>
+
+Sous le règne de Frontenac</i></h1>
+
+<h3>(Nouvelle)</h3>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p>
+
+<h3>Québec</h3>
+
+<h3>1921</h3>
+<br><br><br>
+
+
+<p class="mid">****<br>
+============================================<br>
+<i>Respectueusement dédié<br>
+
+à M. l'abbé Lionel Groulx,<br>
+
+Membre de la Société Royale du Canada.</i><br>
+
+============================================<br>
+****</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p><i>Monsieur J.-B. CAOUETTE,<br>
+
+Conservateur des archives judiciaires,<br>
+
+Québec,</i></p>
+
+
+<p><i>Cher monsieur,</i></p>
+
+<p><i>Je vous renvoie votre manuscrit. Peut-être l'ai-je gardé un peu
+longtemps. Il m'est arrivé au moment de mon départ pour l'Europe. Je
+l'ai lu avec beaucoup d'intérêt.</i></p>
+
+<p><i>Vous avez trouvé là un thème où la</i> Nouvelle <i>s'est muée en véritable
+roman. C'est assurément une noble entreprise que de remettre ainsi
+devant le public quelques figures de notre histoire malheureusement trop
+effacées.</i></p>
+
+<p><i>J'accepte volontiers la dédicace de votre livre, si vous croyez que cela
+puisse vous être utile.</i></p>
+
+<p><i>Veuillez agréer, avec mes félicitations, l'expression de mes meilleurs
+sentiments.</i></p>
+
+<p>LIONEL GROULX, Ptre.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/h01.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>UNE INTRIGANTE SOUS LE<br>
+
+RÈGNE DE FRONTENAC</h3>
+
+<p class="mid">----</p>
+
+<p>Nous sommes à la fin d'août 1690. C'est le matin. Une brise légère
+caresse le feuillage où la rosée brille encore sous les rayons du
+soleil. Toutes les voix de la nature semblent s'unir pour célébrer à
+l'unisson la puissance et la bonté du Créateur.</p>
+
+<p>Le Château Saint-Louis, posté comme une sentinelle sur le rocher de
+Québec, offre au regards de ceux qui l'habitent le plus gracieux
+panorama que l'on puisse voir.</p>
+
+<p>Debout, près d'une fenêtre ouverte de son palais, le gouverneur
+Frontenac, le front soucieux, voit à cette heure d'un oeil indifférent
+le spectacle grandiose que chaque matin il se plaît à contempler. Puis,
+comme attiré par une force occulte, il s'approche d'une nouvelle et
+magnifique gerbe de roses qu'une main inconnue place sur son pupitre,
+depuis quelques jours.</p>
+
+<p>Après avoir un instant rêvé devant ces fleurs, il se met à arpenter son
+cabinet de travail en relisant une lettre, très injurieuse pour lui,
+qu'une âme vile avait adressée de Québec à la comtesse de Frontenac, à
+Paris, et que celle-ci à fait parvenir au comte avec cette note brève:</p>
+
+<p>«Connaissant la noblesse de votre caractère et votre loyauté à mon
+égard, je tiens à vous dire que j'ai pour l'auteur de la lettre
+ci-jointe le plus profond mépris.</p>
+
+<p>«Croyez à l'affection inaltérable de votre toute dévouée.»<br>
+
+ANNE DE LA GRANGE.</p>
+
+<p>Coïncidence étrange, Frontenac avait reçu, la semaine précédente, une
+autre lettre, non signée, dans laquelle son épouse était représentée
+comme une mondaine vulgaire et indigne de porter le nom du gouverneur de
+la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>Dans un mouvement de promptitude, Frontenac avait jeté cette lettre au
+feu. Il se reproche maintenant de ne l'avoir pas envoyée à la comtesse.</p>
+
+<p>Cette gerbe mystérieuse, qui se rattache dans son esprit aux deux
+lettres infamantes, lui apparaît comme le corollaire d'une intrigue dont
+il veut pénétrer les secrets. Il appelle son fidèle valet, Duchouquet,
+et lui demande:</p>
+
+<p>--Est-ce vous qui avez déposé ces fleurs sur mon pupitre?</p>
+
+<p>--Non, Excellence.</p>
+
+<p>--Savez-vous d'où et de qui elles viennent?</p>
+
+<p>--Non plus, Excellence.</p>
+
+<p>--Eh bien, tâchez de le savoir, mais apportez beaucoup de discrétion
+dans vos recherches.</p>
+
+<p>--Je vous le promets, Excellence! Et Duchouquet se retira en saluant
+profondément.</p>
+
+<p>Frontenac dissipe bientôt ce nuage en se remettant au travail.</p>
+
+<p>Deux certitudes le réconfortent: celle que sa femme lui garde toute son
+affection, et celle de posséder la confiance de Son Souverain. Il peut
+ainsi se rendre le témoignage d'avoir rempli consciencieusement les
+devoirs de sa haute charge; il en trouve la preuve dans l'empressement
+que le peuple et les militaires mettent à soutenir ses mesures et à
+obéir à ses ordres.</p>
+
+<p>Deux jours plus tard, Duchouquet vint rendre compte à son maître du
+résultat de ses démarches.</p>
+
+<p>--Eh bien! fit Frontenac, quelle Nouvelle?</p>
+
+<p>--Ces fleurs, répondit Duchouquet, sont envoyées à votre Excellence par
+madame DeBoismorel.</p>
+
+<p>Je m'en doutais, pensa le gouverneur. Néanmoins il demanda:</p>
+
+<p>--En êtes-vous bien certain?</p>
+
+<p>--Absolument certain, Excellence.</p>
+
+<p>--C'est bien; merci!</p>
+
+<p>Cette dame DeBoismorel, âgée à peine de 26 ans, veuve d'un officier
+français, mort, l'année précédente, en Acadie, au service du roi, était
+une des plus jolies femmes de la Nouvelle-France. Mais ses grands yeux
+noirs, ou brillait souvent une lueur étrange, exprimaient la méchanceté
+et l'ambition effrénée de son coeur.</p>
+
+<p>Du fait que la comtesse de Frontenac n'avait pas suivi son mari au
+Canada, elle déduisait que les deux époux se détestaient mutuellement.
+Elle espérait, par ses dénonciations calomnieuses, provoquer entre eux
+rien de moins que le divorce et ensuite devenir l'épouse de l'illustre
+gouverneur.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> Elle se trompait en croyant que Frontenac pourrait obtenir
+légalement le divorce, car cette loi maudite ne fut adoptée en France
+qu'en 1792, après la révolution.</blockquote>
+
+<p>Elle avait, à Paris, un frère qui lui servait de complice. C'était un
+misérable qui dénonçait à Frontenac, sous le voile de l'anonymat, la
+prétendue inconduite de sa femme, que toute la Cour de France avait
+surnommée la «Divine», à cause de sa beauté, de son esprit, de son tact
+et du prestige qu'elle exerçait sur tous ceux qui l'approchaient.</p>
+
+<p>Madame DeBoismorel avait une confiance aveugle dans le succès de sa
+double diplomatie: l'envoi de ses lettres perfides et l'offrande de ses
+fleurs. Avec l'arme de la première, elle briserait les faibles liens qui
+pourraient peut-être encore exister entre le gouverneur et sa femme;
+avec le parfum subtil de ces fleurs, elle captiverait le coeur du mari
+outragé!</p>
+
+<p>La jolie veuve se voyait déjà par la pensée la gouvernante de la
+Nouvelle-France et l'idole de la société canadienne-française... Mais
+elle comptait sans le hasard, la perspicacité de ceux qu'elle voulait
+perdre!</p>
+
+<p>Frontenac avait résolu d'infliger à l'intrigant et à ses complices une
+punition exemplaire. Cependant, en homme avisé qu'il était, il n'agirait
+qu'après avoir pensé à tout. Il tenait à l'amour de sa femme non moins
+qu'à l'honneur. Certes! il s'avouait volontiers les torts qu'il avait
+eus jadis envers la comtesse par ses liaisons scandaleuse avec madame de
+Montespan, la favorite de Louis XIV. Mais ces torts, ces péchés de
+jeunesse, il les avait généreusement réparés et longtemps expiés. Aussi
+Dieu, la comtesse et le monde les avaient sans doute pardonné et
+oubliés.</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p>
+
+<p>Nous croyons juste et nécessaire d'ouvrir ici une courte parenthèse.</p>
+
+<p>Pour détruire les sottes légendes que certains historiens ont brodés
+avec un art diabolique sur le compte du gouverneur Frontenac et de son
+épouse, il me suffira, je crois, de résumer l'opinion--appuyée sur la
+raison et l'autorité de l'histoire--, d'un de nos écrivains les plus
+consciencieux, feu Ernest Myrand:</p>
+
+<p>«Madame de Frontenac fut un pouvoir caché dans le rayonnement du trône
+de Louis XIV.</p>
+
+<p>«Arbitre reconnu de l'élégance, du bon goût et du bel esprit, madame de
+Frontenac possédait le don de se créer autant d'amis que de
+connaissances qui, tous, avaient pour elle une admiration pleine de
+respect.</p>
+
+<p>«Cette fascination irrésistible, la comtesse--diplomate l'employa à
+notre profit en deux circonstances mémorables: la première, lors de la
+nomination de son mari (6 avril 1672) au poste de gouverneur de la
+Nouvelle-France, et la seconde quand elle fit renter Frontenac (7 juin
+1689) dans son gouvernement de Québec.</p>
+
+<p>«Ne lui gardons pas une amère rancune d'être demeurée là-bas, en France,
+tout le temps que durèrent les deux administrations de son mari.
+Demeurant à Paris en permanence, madame de Frontenac était bien placée
+pour conjurer les intrigues, répondre aux plaintes et combattre les
+ennemis du gouverneur cherchant à le perdre, à le ruiner dans l'estime
+de Louis XIV par tous les moyens secrets ou déclarés.»<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> «Frontenac et ses amis», Ernest Myrand, Québec, 1902.</blockquote>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco01.png"></p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/h02.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>FRONTENAC SAUVE LA COLONIE</h3>
+
+<p class="mid">---</p>
+
+<p>Deux mois se sont écoulés depuis l'incident de madame DeBoismorel. Des
+événements de la plus haute importance nous imposent le devoir de
+reléguer quelques instants cette intrigante dans l'ombre. D'ailleurs
+nous la retrouverons plus loin.</p>
+
+<p>L'Angleterre rêvait depuis longtemps de s'emparer du Canada, cette perle
+du Nouveau-Monde, et de hisser son fier drapeau au mât de la citadelle
+de Québec.</p>
+
+<p>Aussi, le 16 octobre 1690, sa flotte, composée de trente-quatre
+vaisseau, jeta l'ancre près de l'Ile d'Orléans.</p>
+
+<p>Frontenac était prêt à la recevoir. Car il connaissait, par ses
+éclaireurs, les desseins et les mouvements des ennemis de la colonie, et
+il savait même que ceux-ci étaient sous le haut commandement du général
+sir William Phips.</p>
+
+<p>Le gouverneur ne redoutait pas les combats qu'on allait lui livrer. Et
+sa confiance dans la victoire reposait non seulement sur la bravoure
+éprouvée de ses soldats, mais aussi sur le courage manifesté par tous
+les citoyens de Québec et par ceux des paroisses environnantes, en âge
+de porter les armes. Il comptait également sur le précieux concours que
+les Canadiens-français des Trois-Rivières et de Montréal lui avaient
+spontanément offert.</p>
+
+<p>Or, sur les dix heures, Frontenac vit une chaloupe partir du vaisseau
+amiral anglais et se diriger vers Québec.</p>
+
+<p>Elle portait un drapeau blanc et avait à son bord un parlementaire.</p>
+
+<p>Lorsque celui-ci toucha le rivage, il fut conduit, les yeux bandés, au
+Château Saint-Louis où se tenait Frontenac entouré d'un brillant
+état-major.</p>
+
+<p>Le parlementaire donna lecture d'un document ayant tout le caractère
+d'une insolente sommation et que terminaient ces mots: «Votre réponse
+positive dans une heure, par votre trompette avec le retour du mien, est
+ce que je vous demande au péril de ce qui pourrait s'ensuivre.»</p>
+
+<p>--Je ne vous ferai pas attendre si longtemps, riposta Frontenac! Et il
+ajouta: «Dites à votre général que c'est par la bouche de mes canons et
+à coups de fusil que je lui répondrai...»</p>
+
+<p>Quand le parlementaire fut rendu à bord de son vaisseau, les soldats de
+Québec saluèrent leurs ennemis par une salve d'artillerie. Un boulet
+lancé par le brave Lemoyne de Ste Hélène fit tomber à l'eau le pavillon
+amiral, que deux Canadiens, l'un de Québec et l'autre de Beauport,
+allèrent chercher en canot d'écorce, sous une pluie de balles.</p>
+
+<p>Ce glorieux trophée fut porté en triomphe à la cathédrale, où il resta
+jusque en 1759.</p>
+
+<p>Les premiers coups de canon tirés par les soldats de Frontenac furent le
+signal d'une lutte qui dura six jours.</p>
+
+<p>Bref, les Anglais essuyèrent une défaite humiliante, et ils disparurent
+dans la nuit du 22 octobre...</p>
+
+<p>Le général Phips perdit six cents hommes, et neuf de ses vaisseaux
+sombrèrent dans le bas du fleuve avec une grande partie de leurs
+équipages.</p>
+
+<p>Frontenac, tout en immortalisant son nom, venait de sauver la colonie!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco02.png"></p>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/h03.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>OÙ DUCHOUQUET SE RÉVÈLE UN<br>
+
+ADROIT LIMIER</h3>
+
+<p class="mid">---</p>
+
+<p>La veuve DeBoismorel avait recommencé ses gracieux envois de fleurs. Son
+messager était un petit garçon d'une quinzaine d'années, à l'oeil vif et
+intelligent. Il paraissait très discret. Aux questions qu'on lui posait
+sur la provenance des fleurs, il répondait invariablement par un muet
+sourire.</p>
+
+<p>Un jour que Duchouquet passait en voiture près du marché de la
+haute-ville, il aperçut le petit messager qui trottinait sur le
+trottoir.</p>
+
+<p>--Où vas-tu donc de ce pas? lui cria-t-il.</p>
+
+<p>--A la basse-ville et à Charlesbourg, monsieur.</p>
+
+<p>--Alors, monte ici, nous ferons route ensemble, car je me rends
+précisément au Bourg-Royal.</p>
+
+<p>Le petit gâs, sans se faire prier, grimpa dans la voiture, heureux de
+s'exempter une marche de sept milles.</p>
+
+<p>--Aimes-tu les chevaux? lui demanda Duchouquet.</p>
+
+<p>--Oh! oui, monsieur, je les aime beaucoup, beaucoup!</p>
+
+<p>--Eh bien! prends les guides et conduis à ma place.</p>
+
+<p>Puis, d'un air indifférent, il ajouta:</p>
+
+<p>--Je te connais de vue depuis longtemps, mais j'ignore ton nom.</p>
+
+<p>--Je m'appelle Louis Renaud, monsieur.</p>
+
+<p>--Et tu demeures?</p>
+
+<p>--Au pied du Coteau Sainte-Geneviève.</p>
+
+<p>Duchouquet, craignant de paraître trop curieux, ne voulut pas lui en
+demander davantage. Il lui offrit des bonbons qui furent agréés avec
+joie.</p>
+
+<p>Le gamin descendit chez un nommé Bédard, près de l'église de
+Charlesbourg, et Duchouquet fit mine de continuer sa course dans la
+direction de Bourg-Royal.</p>
+
+<p>--Je viendrai te prendre dans une heure, dit-il à Louis Renaud.</p>
+
+<p>--Merci, monsieur; je vous attendrai.</p>
+
+<p>Le lecteur a sans doute deviné que Duchouquet n'avait nullement
+l'intention de se rendre au Bourg-Royal. C'était un prétexte qu'il
+s'était donné pour accompagner l'enfant, dans l'espoir d'en obtenir des
+renseignements utiles.</p>
+
+<p>Au bout d'une dizaine d'arpents, il attache son cheval à un arbre,
+alluma sa pipe et s'assit sur le gazon.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, Duchouquet reprenait l'enfant qui portait un vase
+rempli de framboises.</p>
+
+<p>--Tiens! tiens! est-ce toi qui as cueilli ces jolis fruits?</p>
+
+<p>--Oui, monsieur.</p>
+
+<p>--C'est pour ton maître ou ta maîtresse sans doute?</p>
+
+<p>--Non, monsieur, c'est pour moi-même.</p>
+
+<p>--Veux-tu me les vendre?</p>
+
+<p>--Oh! je n'oserais pas vous les vendre, mais vous me feriez un gros
+plaisir si vous vouliez bien les accepter.</p>
+
+<p>--Volontiers, fit Duchouquet; et il glissa dans la poche de l'enfant une
+pièce de cinquante sols. Mais en retirant sa main, il sortit de la poche
+(accidentellement en apparence) deux grandes enveloppes, soigneusement
+scellées, qui tombèrent dans la voiture.</p>
+
+<p>Il est bon de dire que, du coin de l'oeil, il avait déjà remarqué ces
+enveloppes.</p>
+
+<p>--Ah! ah! fit-il en riant, te voilà devenu facteur de Sa Majesté!</p>
+
+<p>--Ce sont deux lettres pour la France qu'on m'a chargé de remettre au
+capitaine du brigantin qui fera voile demain matin.</p>
+
+<p>--Je puis d'éviter cette course, car je dois porter des colis, ce soir,
+à bord du vaisseau, et je pourrai donner ces lettres au capitaine
+Blondin que est mon meilleur am.</p>
+
+<p>--Vous êtes vraiment trop bon; je vous remercie d'avance pour ce nouveau
+service.</p>
+
+<p>Duchouquet plaça les deux plis dans son gousset, et, ayant derechef
+confié les guides à l'enfant il se croisa les bras et se prit à rêver à
+la veuve DeBoismorel ou plutôt à la déception qu'il réservait à cette
+intrigante.</p>
+
+<p>Pas n'est besoin d'ajouter que le rusé renard, dès son retour au Château
+Saint-Louis, remit les lettres au gouverneur.</p>
+
+<p>Frontenac, après s'être fait raconter les détails de l'aventure, dit à
+son serviteur:</p>
+
+<p>--Je vous félicite. Vous avez déployé beaucoup de tact et d'adresse dans
+cette affaire.</p>
+
+<p>Resté seul, le gouverneur examina ces lettres dont l'une était adressée
+à la comtesse de Frontenac, et l'autre au lieutenant de marine Paul
+Aubry, 36, rue Cluny, Paris.</p>
+
+<p>La tentation lui vint d'ouvrir la lettre destinée au lieutenant Aubry;
+il en avait d'ailleurs le droit en sa qualité d'administrateur de la
+Nouvelle-France. Mais il eut un scrupule. Il appela auprès de lui
+René-Louis Chartier de Lotbinière, conseiller du roi et
+lieutenant-général civil et criminel, à qui il fit part de ses soupçons
+contre la veuve DeBoismorel.</p>
+
+<p>Chartier de Lotbinière, sans hésiter, rompit le cachet de la lettre
+qu'il lut à haute voix. En voici la teneur:</p>
+
+<p>«Mon cher frère,</p>
+
+<p>«Ta dernière lettre, que j'attendais avec une vive anxiété, et que j'ai
+reçue hier, a rempli mon âme de joie. Merci, mon chéri!</p>
+
+<p>«Les nouveaux renseignements que tu me donnes sur Louis XIV ne m'ont
+causé aucune surprise, car rien ne peut me surprendre de la art de ce
+triste sire que nous avons le malheur d'avoir pour souverain.</p>
+
+<p>«Espérons qu'une nouvelle Lucrèce Borgia en débarrassera bientôt notre
+belle France...</p>
+
+<p>«Un mot maintenant de mes projets. Je regrette de te dire que les choses
+ne vont pas au gré de mes désirs.</p>
+
+<p>«Il est vrai que depuis plus de deux mois notre gouverneur a été très
+occupé et que les réceptions à son palais ont été rares. Cependant, le
+lendemain du siège de notre ville par les Anglais, j'ai eu l'avantage de
+rencontrer le comte au Château Saint-Louis. Il a été pour moi d'une
+courtoisie parfaite, pour ne pas dire plus. A deux reprises, comme à la
+dérobée, il attacha sur moi un regard que je ne puis définir, mais dans
+lequel mon coeur--qui s'y connaît--a deviné un nouveau sentiment fait de
+tendresse et d'admiration. C'est sans doute le coup de foudre qu'il
+ressentait. Mais attendons les développements, mon chéri!</p>
+
+<p>«Quoi qu'il en soit, je suis persuadée que les lettres que tu as écrites
+sur les frasques réelles ou fausses de la «Divine» ont produit beaucoup
+d'effet sur l'esprit altier du comte.</p>
+
+<p>«Je veux lui faire détester cette femme autant que je la déteste
+moi-même!</p>
+
+<p>«Par le même courrier qui t'apportera la présente, j'envoie une nouvelle
+épître à la comtesse de Frontenac. Je lui représente le comte comme un
+être dégradé et je luis dis des choses qui devront la dégoûter pour
+toujours de son mari.</p>
+
+<p>«Toutes ces choses, ben entendu, son de mon invention. Car le gouverneur
+est aujourd'hui un homme rangé. Comme le diable, en veillant il se fait
+moine... Il va à la messe presque tous les matins chez les Pères
+Récollets, et il s'est réconcilié avec Monseigneur de Saint-Vallier. Ils
+paraissent les meilleurs amis du monde.</p>
+
+<p>«Le gouverneur n'est plus jeune, mais il est encore frais et vigoureux
+comme un homme de quarante ans. D'ailleurs, peu importe son âge! Si j'ai
+la chance de le décider à demander le divorce et à m'épouser, son titre
+et son palais suffiront à mon bonheur... et au tien, mon chéri!</p>
+
+<p>«Je sais que le gouverneur doit donner prochainement une grande fête
+pour célébrer sa victoire sur l'amiral Phips. Mon nom sera certainement
+un des premiers sur la liste des invités.</p>
+
+<p>«On vante ici ma beauté, ma grâce, etc. Mon miroir me dit que ces
+louanges sont mérités. Eh bien! ce jour-là, je serai plus belle et plus
+gracieuse que jamais. Je veux être la reine de la fête et la «Divine» de
+la Nouvelle-France! Je ferai ensuite, et rondement, l'assaut du noble
+coeur du comte de Frontenac!...»</p>
+
+<p>«A bientôt mon chéri!</p>
+
+<p>«JACQUELINE DEBOISMOREL.»</p>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/h01.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>RAYON ET OMBRE</h3>
+
+<p class="mid">---</p>
+
+<p>La Providence avait visiblement veillé sur la petite colonie. Car
+celle-ci bien que préparée à soutenir une longue lutte, pouvait
+difficilement croire qu'elle triompherait de ses puissants ennemis.
+Aussi, pour commémorer cette victoire et remercier Dieu de sa
+protection, le gouverneur et l'évêque proclamèrent le 5 novembre «Fête
+religieuse et civique», et invitèrent tous les habitants à la célébrer
+dignement.</p>
+
+<p>Un comité fut chargé d'organiser les manifestations, et il s'acquitta de
+sa tâche avec le plus grand succès.</p>
+
+<p>«Dieu et Patrie!» Cette belle devise, que l'on voyait partout, enflamma
+les coeurs d'où monta vers le ciel un hymne d'amour et de
+reconnaissance.</p>
+
+<p>Puis, voulant couronner brillamment cette fête, le gouverneur donna, le
+soir, au Château Saint-Louis, un dîner et un bal auxquels l'élite de la
+société avait était conviée.</p>
+
+<p>Madame DeBoismorel, qui avait pris part à toutes les réjouissances
+profanes de la journée, se proposait bien de participer à celles de la
+soirée.</p>
+
+<p>Il est 7 heures. La jolie veuve est occupée à sa toilette. Elle possède
+mieux que toutes les élégantes de Québec et de Montréal le grand art de
+s'habiller.</p>
+
+<p>Parmi plusieurs robes importées récemment de Paris, elle en choisit une
+qu'elle veut essayer sous l'oeil connaisseur de sa couturière. Celle-ci,
+après avoir fait à la robe de légères retouches, déclare à Madame
+DeBoismorel qu'elle lui sied à merveille. Alors mettant à son cou un
+collier de diamants et dans ses cheveux une parure de grande valeur, la
+jeune femme se regarde dans un haute glace, et se trouve fort belle.
+Elle l'est réellement. Aussi, au moment de prendre congé, la couturière
+lui dit avec sincérité:</p>
+
+<p>--Madame, vous êtes d'une beauté ravissante! Je suis certaine que vous
+ferez bien des jalouses au Château Saint-Louis.</p>
+
+<p>--Merci et bonsoir! répond la coquette.</p>
+
+<p>Puis elle se replace devant le miroir, se regarde longtemps, sourit à
+son image, et, prenant un air de triomphe, elle dit presque à haute
+voix: «Ce soir, comte Louis de Frontenac, vous serez à mes pieds!»</p>
+
+<p>Soudain, le timbre de la porte résonne bruyamment.</p>
+
+<p>Peste soit de l'importun! grogne la veuve. Puis, s'adoucissant, elle
+dit:</p>
+
+<p>--Henriette, va ouvrir. Je ne reçois personne, tu comprends, hein?
+personne... excepté le lieutenant DeBeauregard.</p>
+
+<p>--C'est bon, môdame, répond la servante.</p>
+
+<p>Après un court moment, Henriette revient, la mine embarrassée, et
+jargonne à sa maîtresse <i>que deux gros hommes vouliont la voêr.</i></p>
+
+<p>--Comment, imbécile! tu n'as donc pas compris ce que je t'ai dit?...</p>
+
+<p>--Oui, môdame, j'avions compris; l'leu-z-avons dit comme ça: <i>môdame
+reçoê parsonne, parsonne, excepté le Beauregard...</i> Et pis y m'aviont
+répond qu'y vouliont pareil voêr môdame...</p>
+
+<p>Exaspérée, la veuve entre dans la salle et aux visiteurs qu'elle ne
+connaît pas, elle dit à brûle-pourpoint: Que voulez-vous?</p>
+
+<p>L'un d'eux demande poliment si c'est bien à Madame DeBoismorel, née
+Jacqueline Aubry, qu'il a l'honneur de parler.</p>
+
+<p>--Oui, répondit-elle avec hauteur, et que voulez-vous?</p>
+
+<p>--Madame, fait le même, au nom du roi, nous venons vous arrêter!...</p>
+
+<p>--Impudents! clame la veuve.--Sortez!</p>
+
+<p>--Pardon, madame, nous avons instruction de vous arrêter et de vous
+conduire à bord du vaisseau <i>Neptune</i> qui quitte la rade, cette nuit
+même, pour la France. Veuillez lire ce mandat portant les armes de Sa
+Majesté, le sceau de la haute Cour et la signature de monsieur
+René-Louis Chartier de Lotbinière, lieutenant-général civil et criminel.</p>
+
+<p>D'un geste brusque, elle prend le document, le parcourt fiévreusement,
+puis, l'ayant froissé, elle le jette à ses pieds!</p>
+
+<p>--François! crie-t-elle, appelant son serviteur.</p>
+
+<p>Celui-ci paraît.</p>
+
+<p>--Imaginez-vous, lui dit-elle, que les deux individus que vous voyez ici
+ont l'audace de me faire prisonnière, au nom du roi, s'il vous plaît! et
+sur l'ordre de M. Chartier de Lotbinière! C'est un guet-apens dont je ne
+veux être ni la dupe ni la victime. Eh bien! allez chez le gouverneur et
+dites-lui de ma part d'envoyer des gardes pour me débarrasser de ces
+deux malotrus!</p>
+
+<p>--C'est bien, madame, j'y cours!</p>
+
+<p>En attendant le retour du serviteur, la maîtresse arpente la chambre,
+muette, les mains crispées, l'écume à la bouche et les yeux remplis de
+flammes. Sa beauté disparu: elle est maintenant hideuse et effrayante!</p>
+
+<p>Enfin, François arrive, tout essoufflé et l'air penaud.</p>
+
+<p>--Quoi! rugit-elle, vous êtes seul?...</p>
+
+<p>--Oui, madame, le gouverneur a refusé de me recevoir. J'ai insisté
+auprès de son secrétaire, Monsieur de Monseignat, et celui-ci m'a tout
+simplement éconduit en me disant qu'il ne voulait avoir rien de commun
+avec madame DeBoismorel!</p>
+
+<p>--L'insolent! le rustre! hurle-t-elle...--Eh bien! François, vous qui
+êtes fort comme un Hercule, protégez-moi et chassez ces deux
+misérables-ci de ma demeure.</p>
+
+<p>--Je suis peiné, madame, de ne pouvoir vous obéir, car ces messieurs ont
+pour eux la <i>force de la loi,</i> et cette force est bien supérieure à la
+mienne.</p>
+
+<p>--Comment, lâche! vous aussi vous m'abandonnez... Allez-vous-en,
+poltron, je vous chasse!</p>
+
+<p>--Vraiment, madame? N'ai-je pas toujours, dans la mesure du possible,
+rempli mon devoir à votre égard?</p>
+
+<p>Sans lui répondre, et au paroxysme de la rage, elle saisit une potiche
+qu'elle veut lancer à la tête de son serviteur, mais celui-ci s'étant
+baissé, la potiche heurte une glace de Venise, qui vole en mille
+éclats... Alors, ne pouvant contrôler ses nerfs et sa fureur, elle
+arrache son croissant, son collier et tous ses bijoux qu'elle brise sur
+le parquet, met sa toilette en lambeaux et se déchire la poitrine de ses
+ongles nacrés, qui sont à présent plus redoutables que des griffes.</p>
+
+<p>A l'instant, les agents de police l'empoignent et la menacent de lui
+mettre les menottes si elle ne veut pas se tranquilliser.</p>
+
+<p>Surprise de l'attitude énergique de ces hommes, et à la vue des menottes
+qu'on lui montre, elle se ressaisit tout à coup.</p>
+
+<p>--Laissez moi! Ne me touchez pas! leur dit-elle, avec plus de calme.</p>
+
+<p>--C'est bien, madame, mais préparez-vous immédiatement à nous suivre.</p>
+
+<p>Elle appelle sa servante, qui accourt aussitôt.</p>
+
+<p>Henriette, sais-tu ce que ces deux individus vienne faire ici?</p>
+
+<p>--Oui môdame, j'avons tout entendu par le trou de la sarrure...</p>
+
+<p>--Voyons, ma chère Henriette, mon seul et fidèle appui en ce moment, que
+me conseilles-tu, toi?</p>
+
+<p>--Ben môdame, si j'étions à votte place j'suivrions ces deux beaux
+hommes qu'ont pas l'air mâlin pen toute, pen toute!</p>
+
+<p>--Enfin! puisqu'il le faut... Dans ce cas, aide-moi à préparer mes
+malles.</p>
+
+<p>Et la veuve se met à jeter, pêle-mêle, dans deux valises, tous les
+effets qui lui tombent sous la main.</p>
+
+<p>--Pas si dru, môdame, pas si dru: vous allez <i>enchiffronner</i> votte
+linge. Laissez-moê faire.</p>
+
+<p>Puis remarquant les débris des bijoux épars sur le plancher, la servante
+s'écrie:</p>
+
+<p>--Bonne Sante Viarge, môdame, vos <i>afficaux</i> sont tout cassés!...</p>
+
+<p>Une heure après, ayant terminé ses préparatifs, madame DeBoismorel dit à
+sa servante:--Remets cette lettre à mon notaire, M. Claude Aubert. Il te
+paiera tes gages pendant mon absence. Prends bien soin de la maison; et
+je te récompenserai. Car je reviendrai bientôt avec mon frère, le
+lieutenant Aubry. C'est un brave, lui, et il saura me protéger contre
+tous mes persécuteurs...</p>
+
+<p>Elle monta dans la voiture qui l'attendait.</p>
+
+<p>Henriette, debout sur le seuil de la porte, cria à sa maîtresse:</p>
+
+<p>--Ben le bonsoêr, môdame, et à la revoyure!...</p>
+
+<p>Le rayon a fait place à l'ombre... et la joie à la tristesse!</p>
+
+<p>En route, la prisonnière, dont l'esprit est en ce moment plus ou moins
+lucide, marmotte souvent ces étranges paroles:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20">Rayon céleste</p>
+<p class="i20">Je te bénis!</p>
+<p class="i20">Ombre funeste,</p>
+<p class="i20">Je te maudis!</p>
+</div></div>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco04.png"></p>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/h02.png"></p>
+
+<br><br>
+<h3>GÉNÉREUX DÉVOUEMENT</h3>
+
+<p class="mid">---</p>
+
+<p>Le lendemain, dès l'aube, le <i>Neptune</i>--pavillon royal arboré à la
+corne--quitta la rade de Québec et fila, vent arrière à une allure
+rapide.</p>
+
+<p>Une semaine après, grâce à une température idéale, le vaisseau voguait
+gracieusement au large des côtes de Terre-Neuve.</p>
+
+<p>Rien de remarquable n'était survenu pendant le cours de ces quelques
+jours.</p>
+
+<p>Madame DeBoismorel souffrait de prostration et gardait constamment sa
+cabine, où elle prenait ses repas.</p>
+
+<p>A deux reprises, elle avait refusé les soins du médecin du bord.</p>
+
+<p>La malheureuse semblait avoir perdu le sommeil et la raison, car les
+officiers de quart l'entendaient souvent, la nuit, pousser des cris de
+rage ou d'effroi.</p>
+
+<p>--Si ces sortes de crises persistent, avait dit le capitaine, il faudra
+la surveiller la nuit comme le jour.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p>
+
+<p>Un soir que la prisonnière berçait au doux bruit de l'onde ses tristes
+rêveries, elle crut percevoir les sons d'une voix bien connue qui
+l'appelait.</p>
+
+<p>D'abord surprise et l'esprit perplexe, elle ne répondit pas.</p>
+
+<p>La voix ayant répété son nom, elle demanda:</p>
+
+<p>--Qui est là?</p>
+
+<p>--C'est François, madame, qui vient vous sauver...</p>
+
+<p>Elle ouvrit aussitôt la porte, et en voyant son serviteur, elle
+s'excusa, les yeux baignés de larmes, d'avoir douté un instant de son
+dévouement.</p>
+
+<p>--N'y pensez plus, je vous en prie, madame, et venez vite...</p>
+
+<p>Sa maîtresse lui ayant désigné deux valises, il s'en saisit comme d'une
+plume et court les déposer dans une chaloupe attachée à l'arrière du
+vaisseau, puis, au moyen d'une échelle de chanvre, il fait descendre
+madame DeBoismorel dans l'embarcation, où il a eu le soin de placer des
+vivres.</p>
+
+<p>Il saute à son tour dans la chaloupe, en démarre le lien, et se met à
+ramer de toutes ses forces dans la direction d'une île entrevue à
+l'heure du souper, et qu'il espère atteindre avant le lever du soleil.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p>
+
+<p>Le lecteur est sans doute surpris de voir ici l'ancien serviteur de
+madame DeBoismorel rentrer en scène.</p>
+
+<p>Une explication s'impose. La voici.</p>
+
+<p>Madame DeBoismorel était aimée de tous ceux qu'elle avait à son service;
+elle les traitait toujours avec douceur et libéralité. C'est dans un
+état d'excitation incontrôlable qu'elle avait chassé son fidèle et
+dévoué serviteur. Celui-ci en fut plus attristé que vexé. Il croyait
+d'ailleurs que sa maîtresse était victime d'une lourde méprise ou d'une
+odieuse persécution. Aussi, dans l'espérance de pouvoir lui rendre
+quelques bons offices--si humbles fussent-ils--il résolut promptement de
+la suivre en France.</p>
+
+<p>En quittant la demeure de sa maîtresse, après avoir eu la précaution de
+se couper les cheveux et la barbe--ce qui le rendait méconnaissable, car
+il portait une longue barbe--il courut à la basse-ville et prit place
+sur le <i>Neptune</i>, quelques minutes avant l'arrivée de madame
+DeBoismorel.</p>
+
+<p>Nul ne le connaissait à bord, du moins il le croyait.</p>
+
+<p>Cependant, par prudence, il sortait rarement de sa cabine, prétextant
+avoir le mal de mer.</p>
+
+<p>Il dormait peu, et les cris de madame DeBoismorel parvenaient jusqu'à
+lui.</p>
+
+<p>Jugeant sa maîtresse bien malade, et redoutant pour elle les dangers
+d'une longue traversée, il décida de l'arracher par la fuite à sa
+captivité. Il n'attendait qu'une occasion favorable pour mettre son
+projet à exécution, car il ne voulait courir aucun risque.</p>
+
+<p>Or, un soir que la mer était calme et le ciel étoilée, il observa que
+l'officier à la vigie était un vieux marin à l'oeil encore assez vif,
+mais à l'oreille très dure. Il avait peu à craindre de celui-là. Mais Il
+n'était pas aussi rassuré sur le compte du timonier, jeune et solide
+gaillard.</p>
+
+<p>Vers les neufs heures, François sort de son gîte et se met à faire les
+cents pas sur le pont, de tribord à bâbord.</p>
+
+<p>--Vous n'avez pas sommeil, monsieur? lui demande le timonier.</p>
+
+<p>--Non, je ne puis dormir, malgré les quelques verres de cognac que j'ai
+pris.</p>
+
+<p>--Ah! vous avez du cognac?... reprend le matelot, l'oeil pétillant de
+convoitise.</p>
+
+<p>--Oui, j'en ai une caisse; c'est un bon remède dit-on, contre le mal de
+mer et l'insomnie. Aimez-vous cette liqueur? ajoute François.</p>
+
+<p>--Si je l'aime... Ma Doué, oui!</p>
+
+<p>François va chercher une bouteille de cognac contenant une substance
+narcotique, et, s'asseyant à côté du marin, il lui en sert une forte
+rasade.</p>
+
+<p>--A votre santé! fait le matelot en levant son gobelet qu'il vide d'un
+Trait.</p>
+
+<p>--Merci!</p>
+
+<p>François, tout en parlant de choses indifférentes, verse à son compagnon
+plusieurs coups, si bien qu'au bout d'une demi-heure, le buveur roule,
+inconscient, sur les cordages.</p>
+
+<p>C'est le temps d'agir, pense François.</p>
+
+<p>Et il exécuta prestement le plan hardi qu'il avait conçu.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p>
+
+<p>Le lendemain matin en faisant la visite du bord, le capitaine remarqua
+d'abord la disparition d'une chaloupe, puis il aperçut le timonier
+gisant sur le pont.</p>
+
+<p>Il le secoua rudement, mais n'e put obtenir aucune parole sensée.
+C'était le narcotique plutôt que l'eau-de-vie que le tenait dans cet
+engourdissement.</p>
+
+<p>Le capitaine alla interroger l'autre officier qui était encore à son
+poste, mais celui-ci n'avait eu connaissance de rien.</p>
+
+<p>Ayant continué les perquisitions, il constata avec stupeur la double
+évasion de sa prisonnière et du passager bizarre qu'il avait eu la
+maladresse d'accueillir si facilement.</p>
+
+<p>Il donna l'alarme. Tout l'équipage fut sur pied en un instant.</p>
+
+<p>Mais que faire? De quel côté diriger les recherches?...</p>
+
+<p>Après avoir mûrement délibéré, on se rangea de l'avis d'un vieux loup de
+mer qui proposait de retourner en arrière et d'aller visiter l'île qu'on
+avait dépassée La veille. Cinq heures plus tard, le <i>Neptune</i> mouillait
+à quelques arpents d'un joli bouquet de verdure émergeant des eaux.</p>
+
+<p>Plusieurs hommes sautèrent dans une embarcation et atterrirent bientôt
+sur une grève de gravier.</p>
+
+<p>L'île était petite, mais l'épaisse forêt qui la couvrait en fermait
+presque l'accès et rendait les recherches difficiles.</p>
+
+<p>Toute la journée on fouilla l'île sans découvrir aucune trace des
+fugitifs.</p>
+
+<p>Les marins, découragés allaient abandonner leur poursuite, quand l'un
+d'eux retira d'un buisson un tout petit mouchoir blanc portant les
+lettres J.D.</p>
+
+<p>--Ce sont les initiales de la prisonnière, dit-il. Puis agitant le
+mouchoir comme il eut fait d'un drapeau, il s'écria:</p>
+
+<p>--En avant, mes amis!</p>
+
+<p>Tous pénétrèrent dans le buisson, en écartèrent soigneusement les
+branches, et--agréable surprise--trouvèrent le couple blotti au fond de
+ce réseau inextricable!</p>
+
+<p>--Suivez nous! commanda aux fugitifs le chef de la bande.</p>
+
+<p>Toute résistance étant impossible en un tel endroit, François, qui
+possédait pourtant une force extraordinaire, parut se soumettre de bonne
+grâce à l'ordre du commandant.</p>
+
+<p>Mais lorsque le groupe fut sorti de la forêt, le prisonnier se lança
+comme un lion au milieu des matelots, en assomma ou bouscula sept ou
+huit, et, profitant de la confusion générale, il allait s'échapper avec
+sa compagne, quand un marin lui asséna sur la tête un coup de bâton. Il
+tomba; et les matelots que son poing formidable n'avait pas atteints, se
+ruèrent sur lui, le ligotèrent et le portèrent dans l'embarcation, ainsi
+que madame DeBoismorel qui venait de s'évanouir.</p>
+
+<p class="mid">-----</p>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/h03.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>UN DÉFENSEUR VOLONTAIRE</h3>
+
+<p class="mid">---</p>
+
+<p>Nous avons dit plus haut que madame DeBoismorel avait pris part aux
+réjouissances profanes du 5 novembre et qu'elle attendait le lieutenant
+DeBeauregard, qui devait l'accompagner au dîner et au bal que
+donnait le gouverneur ce soir-là.</p>
+
+<p>La jolie veuve était, à n'en pas douter, l'idole de la société
+aristocratique de Québec.</p>
+
+<p>Au premier rang de ses admirateurs, figurait le lieutenant DeBeauregard,
+qui faisait partie de l'état-major du gouverneur. Cet officier était un
+jeune homme de haute taille à la physionomie ouverte, spirituelle et
+énergique.</p>
+
+<p>Avant d'endosser l'uniforme, DeBeauregard avait porté la toge au barreau
+de Paris, où il s'était distingué par son amour du travail, son
+éloquence et sa grande probité.</p>
+
+<p>Il promettait d'être un jour une des lumières de son ordre. Mais
+plusieurs officiers de ses amis qui l'avaient connu, dix ans avant,
+lorsqu'il faisait son service militaire, et qui avaient admiré son
+caractère lui proposèrent un bon matin de se joindre à eux pour aller
+servir la patrie, par delà les mers, sous les ordres du gouverneur
+Frontenac.</p>
+
+<p>Très-bien avait-il répondu sans hésiter.</p>
+
+<p>Quelques semaines plus tard, il reprenait l'uniforme et s'embarqua pour
+la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>Le gouverneur l'accueillit avec empressement, car il lui était
+chaleureusement recommandé par la comtesse de Frontenac qui l'avait
+rencontré souvent à la Cour.</p>
+
+<p>Frontenac se félicita par la suite d'avoir accordé sa confiance à ce
+jeune homme. En effet, durant les sombres jours du siège, le lieutenant
+DeBeauregard se signala par une bravoure poussée parfois jusqu'à
+l'héroïsme.</p>
+
+<p>Or, le 5 novembre au soir, vers les huit heures, tel que convenu, le
+lieutenant arrivait chez madame DeBoismorel. Il sonna à la porte de
+cette demeure qui lui était toujours si hospitalière.</p>
+
+<p>La servante vint ouvrir.</p>
+
+<p>Il allait entrer, quant celle-ci lui dit:</p>
+
+<p>--<i>Môdame étiont</i> partie.</p>
+
+<p>--Partie... dites-vous?</p>
+
+<p>--Oui, <i>môsieu</i>.</p>
+
+<p>C'est étrange! pensa-t-il. Et il s'éloigna en se dirigeant vers le
+Château Saint-Louis, situé tout près de là, où presque tous les invités
+étaient déjà réunis dans le salon bleu.</p>
+
+<p>A huit heures et demie, un domestique en livrée annonça que le dîner
+était servi.</p>
+
+<p>Les convives entrèrent dans une vaste pièce décorée avec un goût
+irréprochable.</p>
+
+<p>Le repas fut très joyeux, comme tous ceux que présidait le gouverneur.
+Un des convives cependant ne partageait pas la gaieté générale. C'était,
+on le devine, le lieutenant DeBeauregard.</p>
+
+<p>Bien qu'il s'efforçât d'oublier momentanément madame DeBoismorel,
+l'image de cette femme qu'il aimait repassait sans cesse devant son
+esprit.</p>
+
+<p>Il croyait à l'amour réciproque de la jeune veuve, car celle-ci, tout en
+cherchant à capter les bonnes grâces du gouverneur Frontenac, avait
+agréé depuis un mois les avances du valeureux et bel officier... Elle
+était aussi prudente que perfide.--Si le premier m'échappe, je prendrai
+le second, se disait-elle!</p>
+
+<p>La plupart des invités avaient remarqué l'absence au dîner de madame
+DeBoismorel, mais tous étaient persuadés que tantôt elle ferait sa
+brillante apparition au bal.</p>
+
+<p>DeBeauregard caressait aussi cette chère illusion...</p>
+
+<p>A dix heures, la danse était déjà animée par une musique très
+entraînante, et la «déesse» qu'on attendait n'avait pas encore paru dans
+cette salle où tant de fois sa beauté et son élégance avaient jeté un
+vif éclat.</p>
+
+<p>Cet absence commençait à provoquer de nombreux commentaires chez les
+dames comme chez les messieurs.</p>
+
+<p>Le lieutenant DeBeauregard, qui se tenait dans l'ombre, fut bientôt
+entouré par un groupe d'amis qui lui demandèrent si madame DeBoismorel
+était malade.</p>
+
+<p>--Je l'ignore, répondit-il
+
+--Mais pourtant, fit sur un ton ironique le capitaine Bonin, vous
+pourriez nous renseigner à son sujet; car ne deviez-vous pas accompagner
+cette <i>grande dame</i> ici ce soir?</p>
+
+<p>--Allez donc vous promener, vil mouchard! lui dit DeBeauregard, le
+toisant de la tête aux pieds.</p>
+
+<p>Bonin apparemment satisfait de sa sottise, s'éloigna en ricanant
+bêtement.</p>
+
+<p>Les autres officiers levèrent les épaules de dégoût devant la lâcheté du
+rustre.</p>
+
+<p>--Oui, accentua le capitaine DeMaricour, oui, oui, va te promener,
+vilain traîneur de sabre en temps de paix...</p>
+
+<p>Ce capitaine Bonin aimait éperdument madame DeBoismorel; il avait même
+demandé sa main, mais la jeune veuve s'était cruellement moquée de lui.
+Il saisissait donc cette occasion pour humilier son heureux rival.</p>
+
+<p>Peu d'instants après cet échange de paroles piquantes, le lieutenant
+DeBeauregard quitta discrètement le Château Saint-Louis.</p>
+
+<p>Rendu dans sa chambre, il se prit à réfléchir sur ce qui avait pu
+motiver l'absence de madame DeBoismorel de son domicile et de chez le
+gouverneur.</p>
+
+<p>«Elle est partie», m'a dit la servante.</p>
+
+<p>Mais pourquoi ne m'avait-elle pas attendue? Où donc était-elle allée?</p>
+
+<p>Il se posa longtemps ces deux questions sans pouvoir y répondre d'une
+manière satisfaisante.</p>
+
+<p>Finalement, l'esprit harassé, il se jeta sur son lit en se disant:</p>
+
+<p>Je trouverai demain le mot de cette énigme.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le lieutenant se présenta chez madame DeBoismorel.</p>
+
+<p>--Madame peut-elle me recevoir? demanda-t-il à la servante.</p>
+
+<p>--Non, môsieur!</p>
+
+<p>--Puis-je savoir pourquoi?</p>
+
+<p>--J'vous avions dit hiar que môdame étiont partie.</p>
+
+<p>--Pouvez-vous me dire où elle est maintenant?</p>
+
+<p>--Allez demander ça <i>au chartier</i> de Lotbinière...</p>
+
+<p>--A monsieur Chartier de Lotbinière, voulez-vous dire?</p>
+
+<p>--P't-être ben, môsieur; j'le connaissions point!</p>
+
+<p>Puis craignant d'avoir trop parlé, elle referma la porte.</p>
+
+<p>--Allons voir M. Chartier de Lotbinière, se dit le lieutenant.</p>
+
+<p>En route, il rencontra un ami intime qui lui dit:</p>
+
+<p>--Quelque triste nouvelle hein? Toutes mes sympathies, mon cher
+lieutenant.</p>
+
+<p>--Quelle est donc cette triste nouvelle? Et pourquoi m'offres-tu des
+sympathies! fit DeBeauregard, de plus en plus étonné.</p>
+
+<p>--Quoi! ignores-tu que madame DeBoismorel a été arrêtée, hier soir, sur
+l'ordre de M. Chartier de Lotbinière, et qu'elle partie pour la France à
+bord du <i>Neptune</i>?</p>
+
+<p>La foudre tombant à ses pieds ne lui eut pas causé plus de surprise que
+l'annonce de cette nouvelle...</p>
+
+<p>Enfin, se ressaisissant, il remercia son ami et se rendit au bureau de M.
+le lieutenant-général civil et criminel, qui l'accueillit avec la plus
+grande bienveillance.</p>
+
+<p>Après les compliments d'usage, DeBeauregard dit:</p>
+
+<p>--C'est ne ma qualité d'avocat que je suis ici ce matin. Je viens
+d'apprendre que madame DeBoismorel à été arrêtée, hier soir, en vertu
+d'un mandat portant votre signature.</p>
+
+<p>--C'est la vérité.</p>
+
+<p>--Voulez-vous avoir la complaisance de me dire de quoi cette dame est
+accusée?</p>
+
+<p>M. Chartier de Lotbinière hésitant à répondre, DeBeauregard ajouta:</p>
+
+<p>--J'ai l'intention, si Son Excellence le gouverneur me le permet,
+d'aller en France pour défendre madame DeBoismorel devant les tribunaux.</p>
+
+<p>--Ah!... Dans ce cas, répondit M. Chartier de Lotbinière, je puis vous
+informer que cette dame est accusée de conspiration contre Son
+Excellence le gouverneur et Madame la comtesse de Frontenac.</p>
+
+<p>A ces mots, DeBeauregard s'écria avec conviction:</p>
+
+<p>--C'est une infâme machination tramée contre cette noble femme!</p>
+
+<p>Puis il reprit d'une voix plus calme:</p>
+
+<p>--Puis-je connaître le nom de l'accusateur et obtenir une copie de
+l'acte d'accusation?</p>
+
+<p>--Je regrette vivement, croyez-le, de ne pouvoir acquiescer à votre
+demande. Du reste, toutes les pièces relatives à cette malheureuse
+affaire ont été confiées hier au capitaine du <i>Neptune</i> qui doit les
+remettre à qui de droit. Si vous allez en France, vous pourrez les
+consulter en vous adressant aux autorités judiciaires.</p>
+
+<p>Le lieutenant n'insista pas.</p>
+
+<p>M. Chartier de Lotbinière le reconduisit jusqu'à la porte et lui dit, en
+lui serrant la main: Bon courage! mon cher ami.</p>
+
+<p>--Merci! j'en aurai, et, avec la grâce de Dieu, je saurai à la fois
+venger l'honneur d'une Canadienne loyale et confondre son lâche
+accusateur!</p>
+
+<p>En prononçant ces dernier mots, DeBeauregard pensait au capitaine Bonin.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p>
+
+<p>La semaine suivante, un petit bâtiment, l'<i>Hirondelle</i>, se préparait à
+prendre la mer à destination de Bordeaux.</p>
+
+<p>DeBeauregard, ayant obtenu du gouverneur un congé illimité, se rendait à
+bord de ce vaisseau, en passant par la côte de la montagne, lorsque,
+soudain, il vit au-dessus de sa tête un corbeau que tournoyait en
+lançant des croassement sinistres.</p>
+
+<p>Peu superstitieux, il ne fit aucun cas de cet oiseau qu'un poète a
+surnommé <i>le chantre des funérailles</i>!</p>
+
+<p>Après s'être débarrassé de son bagage, le lieutenant voulut se promener
+sur le pont de l'<i>Hirondelle</i>, mais à peine y avait-il posé le pied, que
+le corbeau s'élança derechef vers lui en recommençant son chant
+lugubre...</p>
+
+<p>Plus ahuri qu'effrayé, le voyageur s'enferma dans sa cabine, sortit de
+sa poche un carnet, qui lui servait de journal, et y consigna les faits
+les plus importants de la journée.</p>
+
+<p>La même nuit, quand l'<i>Hirondelle</i> déploya ses voiles et prit sa course
+sur la mer houleuse, le lieutenant dormait d'un sommeil aussi agité que
+les flots.</p>
+
+<p>Six jours passèrent durant lesquels le voilier lutta sans cesse contre
+les orages ou les vents.</p>
+
+<p>L'<i>Hirondelle</i> étain un vieux vaisseau qui avait résisté aux chocs de
+nombreuses tempêtes, mais les blessures qu'il cachait dans ses flancs
+s'élargissaient de plus en plus sous les coups des vagues en fureur.</p>
+
+<p>Le septième jour, après une accalmie de deux heures, un tourbillon de
+vent impétueux s'éleva tout d'un coup et désempara l'<i>Hirondelle</i> que
+renversé et vaincu, sombra corps et biens, à l'exception de trois hommes
+qui réussirent à se cramponner à une chaloupe.</p>
+
+<p>La frêle embarcation s'en alla au gré des flots, car ceux qui
+l'occupaient n'avaient pas de rames pour la diriger. Les malheureux
+manquaient aussi de nourriture...</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20">Notre existence infortunée</p>
+<p class="i20">Est le jouet des éléments.</p>
+<p class="i20">Une ironique destinée</p>
+<p class="i20">Semble insulter à nos tourments.</p>
+<p class="i20">Qui peut conjurer les tempêtes</p>
+<p class="i20">Et fixer les flots inconstants?</p>
+<p class="i20">La foudre éclate sur nos têtes</p>
+<p class="i20">Quand nous attendions un beau temps.</p>
+</div></div>
+
+<p>Un matin, par un temps clair, le capitaine d'un brigantin allant vers
+Québec, aperçut au loin une chaloupe que les vagues ballottaient comme
+une coquille de noix. Il s'en approcha à la hâte, et, à sa grande
+surprise, y trouva trois hommes inanimés, qu'il crut malades ou
+endormis. Mais quand les naufragés furent placés avec précaution sur le
+pont du navire, le capitaine constata qu'il était en présence de trois
+cadavres, dont deux marins et un militaire.</p>
+
+<p>N'ayant rien trouvé sur les matelots qui pût servir à leur
+identification, on jeta leur cadavre à la mer, après avoir observé le
+cérémonial connu de tous les marins.</p>
+
+<p>Mais sur le corps du militaire on trouva un carnet assez volumineux que
+le capitaine sembla parcourir avec un vif intérêt. Et puis, rassemblant
+tout l'équipage autour du mort, il lut à haute voix ces lignes que
+portait le dernier feuillet:</p>
+
+<p>«Il y a dix jours aujourd'hui que notre vaisseau <i>l'Hirondelle</i> a péri.
+Nous sommes probablement les seuls qui avons échappé au naufrage. Nous
+étions alors si heureux et si excités, que nous chantions et pleurions à
+la fois! Mais à cette joie délirante succédèrent bientôt l'angoisse et
+la douleur. Car, n'ayant pas d'aviron pour conduire notre barque, ni de
+nourriture pour nous soutenir en attendant des secours peut-être trop
+tardifs, qu'allions-nous devenir? Nous regrettions presque de n'avoir
+pas été engloutis avec tout l'équipage de <i>l'Hirondelle</i>...</p>
+
+<p>«Oh! que de souffrances morales et physiques nous avons endurées depuis
+le naufrage! Il est plus facile de les imaginer que de les décrire.</p>
+
+<p>«L'autre jour, dans un moment de désespoir et de folie, l'un des
+matelots voulut se suicider! Nous eûmes toute la peine du monde de
+l'empêcher de commettre cet acte indigne d'un brave et d'un chrétien.</p>
+
+<p>«Enfin, hier, mes deux compagnons d'infortune que je vois étendus à mes
+pieds, les yeux grands ouverts et tournés vers le ciel, sont morts de
+froid et de faim!</p>
+
+<p>«C'est le sort que m'attend dans quelques minutes. Car la mort--comme le
+noir corbeau que croassa à mes oreilles, à mon départ de Québec--plane
+au-dessus de moi et effleure déjà ma tête de son aile sombre!</p>
+
+<p>«J'aurais pourtant voulu vivre encore quelques semaines afin de pouvoir
+remplir une tâche sacrée! Mais, puisqu'il me faut mourir à présent, je
+fais au divin Maître le sacrifice de ma vie, et, en retour, je
+Lui demande de sauver l'honneur d'une honnête femme que j'aime et que
+j'avais juré de protéger contre d'ignobles persécuteurs!</p>
+
+<p>«Vous qui trouverez mon cadavre et ceux de mes compagnons, priez pour le
+repos de notre âme!...</p>
+
+<p>«Hélas! la mort s'en vient: mes yeux ne voient presque plus la lumière,
+et ma main tremble en traçant ces derniers mots que he ne pourrai même
+plus relire:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20">Adieu, belle France!</p>
+<p class="i20">Adieu, cher Canada!»</p>
+</div></div>
+
+<p>Au bas de la page le capitaine put déchiffrer la signature et la date
+suivantes:</p>
+
+<p>Lieutenant Jules DeBeauregard.<br>
+
+Ce 29 novembre 1690.</p>
+
+<p>Tout l'équipage, ému jusqu'aux larmes, s'inclina pieusement devant la
+dépouille de ce compatriote inconnu dont les accents exprimaient le plus
+pur patriotisme.</p>
+
+<p>Sur l'ordre du capitaine, le corps du lieutenant fut enseveli dans le
+drapeau fleurdelisé et déposé dans un long coffre de pois que l'on remit
+la semaine suivante aux autorités militaires de Québec.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p>
+
+<p>La nouvelle du naufrage de <i>l'Hirondelle</i> et de la mort tragique du
+lieutenant DeBeauregard se répandit en ville comme une traînée de poudre
+enflammée et fit naître la tristesse dans tous les coeurs.</p>
+
+<p>Le gouverneur, qui avait pour le défunt une profonde affection, ne
+pouvait se consoler en songeant à la perte que faisait la
+Nouvelle-France dans la personne de ce soldat sans peur et sans
+reproche.</p>
+
+<p>De toutes parts s'élevait un concert d'éloges à l'adresse du cher
+disparu. On rendait hommage à ses qualités du coeur, de l'âme et de
+l'esprit.</p>
+
+<p>Les funérailles du lieutenant eurent lieu au milieu d'un immense
+concours de citoyens accourus des coins les plus reculés de la colonie.</p>
+
+<p>Il fut inhumé dans le cimetière catholique de la Haute-ville à côté d'un
+jeune officier mort récemment au champ d'honneur.</p>
+
+<p>Le capitaine Lemoyne DeMaricour, après avoir jeté une poignée de terre
+sur le cercueil du lieutenant--et d'une voix que l'émotion faisait
+trembler--prononça ces mots:</p>
+
+<p>--Repose en paix! noble et vaillant défenseur de la patrie!</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/h03.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>LE JUGEMENT</h3>
+
+<p class="mid">---</p>
+
+<p>Trois mois ont fui depuis l'arrestation de madame DeBoismorel.</p>
+
+<p>Le gouverneur vient de recevoir son courrier de France.</p>
+
+<p>Après avoir pris connaissance de ses lettres, il s'empresse de lire les
+journaux, afin de se renseigner sur les événements les plus récents.</p>
+
+<p>Le siège de Québec et la défaite de Sir William Phips faisaient le sujet
+de maints articles où l'on exaltait l'habileté de Frontenac et la
+bravoure des habitants de la Nouvelle-France.</p>
+
+<p>Le gouverneur, très flatté des éloges que lui décernaient tous les
+journaux, allait replier la «Gazette des Tribunaux» qu'il venait de
+parcourir, quand, soudain, il tressaillit en voyant ce titre imprimé en
+gros caractères:</p>
+
+<p><b>AFFAIRE DEBOISMOREL-AUBRY</b></p>
+
+<p>Il dévora cet entrefilet, que nous mettons sous les yeux du lecteur:</p>
+
+<p>«Une intrigue, ou plutôt une machination que le diable seul pouvait
+inspirer, et qui avait pris naissance au Canada, contre l'éminent
+gouverneur de ce pays et sa distinguée épouse, madame la comtesse de
+Frontenac, vient d'avoir son dénouement à Paris.</p>
+
+<p>«Les auteurs de cette infamie sont le frère et la soeur, le lieutenant
+Paul Aubry, officier de notre marine, et la jeune veuve du vaillant
+DeBoismorel, mort au champ d'honneur, en Acadie, et dont notre armée
+pleure encore la perte.</p>
+
+<p>«La malheureuse veuve, pour satisfaire une ambition aussi sotte que
+coupable, a eu recours aux moyens les plus vils.</p>
+
+<p>«Le nom glorieux qu'elle portait ne l'a pas retenue au moment de franchir
+le gouffre qui sépare l'honneur du déshonneur. Plus que cela, il a été
+établi que c'est cette femme qui a entraîné son trop faible frère dans
+la vie d'un crime qui ne devait profiter qu'à elle seule. Aubry hésité
+longtemps, paraît-il, à suivre sa soeur, à devenir complice, mais il a
+finalement succombé!</p>
+
+<p>«Les accusés furent très bien défendus par leur avocat, mais celui-ci ne
+put convaincre le tribunal de leur innocence, car plusieurs documents,
+surtout ceux qui furent trouvés au domicile d'Aubry, constituèrent une
+preuve formidable contre eux.</p>
+
+<p>«Le juge, dans ses remarques, se montra très sévère pour la veuve
+DeBoismorel, et, quoiqu'il semblât avoir des sympathies pour le jeune
+lieutenant qui jouissait dans la marine d'excellente réputation, il
+déclara vouloir faire un exemple, et condamna les deux accusés à la même
+peine, c'est-à-dire à un exil de douze ans, en dehors de la France et du
+Canada.</p>
+
+<p>«Le jour même de leur condamnation, le frère et la soeur furent conduits
+par un agent de police jusqu'au Rhin, car ils avaient décidé d'aller
+vivre en Allemagne.»</p>
+
+<p>La lecture de cet article parut causer une grande satisfaction au comte
+de Frontenac, car, le front rayonnant de joie, il appela Duchouquet et
+lui dit:</p>
+
+<p>--Lisez cette bonne nouvelle!</p>
+
+<p>Duchouquet, après avoir lu attentivement, remit le journal au
+gouverneur, en lui disant avec un large sourire:</p>
+
+<p>--Notre ville, Excellence, est débarrassée d'une fameuse fripouille!</p>
+
+<p>--Vous avez le mot juste, souligna Frontenac. Maintenant, ajouta-t-il,
+pour récompenser le dévouement que vous avez montré en cette affaire,
+comme en toute choses d'ailleurs, je vais donner instruction à mon
+Intendant de tripler vos gages. Et, si vous continuez à me bien servir,
+je vous promets que je penserai à vous quand je ferai mon testament.</p>
+
+<p>--Merci! mille fois merci, Excellence! Moi, je promets de vous servir
+fidèlement jusqu'à la mort!</p>
+
+<p>Le maître et le serviteur ont tenu leurs promesses. Dans le testament
+qu'il a dicté lui-même, le 22 novembre 1698, au notaire royal Genaple de
+Belfond, l'illustre gouverneur a fait insérer la clause suivante:</p>
+
+<p>«Donnant et léguant icelui Seigr. Testateur à Duchouquet, son vallet de
+chambre, toute la garderobe consistant en ses habits, linge et autres
+hardes d'icelle avec la petite vaisselle d'argent dépendant de la dite
+garderobe; et ce en considération des services que le dit Duchouquet lui
+a rendus jusqu'à présent.»</p>
+
+<p>Pour compléter l'entretien que nous avons cité plus haut, nous devons
+ajouter que, au moment où Duchouquet allait se retirer, Frontenac lui
+dit:</p>
+
+<p>--Et Louis Renaud, l'ex-messager de madame DeBoismorel, que fait-il
+maintenant?</p>
+
+<p>Il ne fait rien, Excellence, depuis l'arrestation de sa maîtresse.</p>
+
+<p>--Pauvre petit! Je vais donner ordre à mon Intendant de l'indemniser de
+la perte qu'il a faite. De plus, je veux qu'il soit employé au Château
+Saint-Louis avec des gages qui lui permettent de vivre et d'aider sa
+bonne famille.</p>
+
+<p>--Oh! merci, Excellence! fit Duchouquet, en essuyant une larme de joie
+perlant à ses paupières.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20">Ce geste qui couronne</p>
+<p class="i20">L'acte d'un gouverneur</p>
+<p class="i20">Au front du ciel rayonne,</p>
+<p class="i20">Comme au Temple d'honneur!</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid">----</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/h01.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>LE MAL DU PAYS</h3>
+
+<p class="mid">---</p>
+
+<p>Transportons-nous en esprit à Munich, ville d'Allemagne, et capitale de
+la Bavière.</p>
+
+<p>Dans une jolie villa située sur les bords de la rivière Isar, vivait,
+depuis cinq ans, un couple encore jeune dans lequel il était facile de
+reconnaître le frère et la soeur, tant leur ressemblance était
+frappante. Mais un observateur eut sans doute remarqué que certains
+traits étaient plus adoucis chez l'homme que chez la femme, bien que
+celle-ci fût d'une beauté peu ordinaire.</p>
+
+<p>Ce couple gardait à son service deux domestiques, lesquels ne semblaient
+avoir qu'une seule ambition: plaire à leurs bons maîtres et leur donner
+sans cesse des marques de respect et de dévouement.</p>
+
+<p>L'harmonie et le bonheur devaient régner sus les lambris de ce petit
+palais entouré d'un vaste jardin d'où montait, avec le chant des
+oiseaux, l'haleine parfumée des fleurs les plus rares.</p>
+
+<p>C'était du moins l'opinion de tous ceux qui visitaient ce coin enchanté
+de l'Isar et qui voyaient le frère et la soeur se promenant, bras
+dessus, bras dessous--tel deux amants--à l'ombre des grands arbres.</p>
+
+<p>Les gens du quartier les connaissaient sous le nom de Micali et ils les
+croyaient italiens, car c'est la langue harmonieuse de Dante que
+parlaient le frère et la soeur lorsqu'ils passaient dans les rues de
+Munich. Cependant, au besoin, ils s'exprimaient assez bien en allemand.</p>
+
+<p>Voilà tout ce que le Munichois savaient au sujet de ces deux étrangers
+qui vivaient aussi retirés du monde que des ermites.</p>
+
+<p>Un seul visiteur, deux ou trois fois la semaine, franchissait le seuil
+de cette demeure. C'était le révérend Père Schultz, curé de l'église
+Saint-Michel, un septuagénaire robuste et encore très alerte. Ce bon
+vieillard était l'ami et le confident de ces étrangers.</p>
+
+<p>Bien que les occupations et les distractions de nos solitaires fussent
+toujours à peu près les mêmes, ils les reprenaient chaque jour avec une
+égale ardeur.</p>
+
+<p>La matinée était consacrée à la lecture ou à des travaux intellectuels.
+Le frère se livrait à l'étude de la marine qu'il aimait passionnément,
+et la soeur se familiarisait avec la musique, la langue et la
+littérature allemandes.</p>
+
+<p>Après le dîner, entre une heure et trois heures, tandis que la soeur
+allait visiter les pauvres auxquels elle s'intéressait grandement, le
+frère, vêtu de la salopette, travaillait dans le jardin avec son
+serviteur. Puis entre trois et six heures, il faisaient une promenade
+sur l'eau.</p>
+
+<p>Micali s'était construit une légère et élégante embarcation à voiles et
+à aviron, qu'il conduisait lui-même avec une habileté parfaite. Aussi
+était-il admiré de tous les marins qui le rencontraient sur l'isar et
+avaient surnommé sa barque la <i>Mouette</i>.</p>
+
+<p>Le soir, quant le Père Schultz ne venait pas, Micali et sa soeur jouaient
+aux échecs ou faisaient de la musique.</p>
+
+<p>Alors, doit se dire le lecteur, ces deux personnes étaient les êtres les
+plus heureux du monde. Oui, apparemment, mais les apparences sont
+souvent trompeuses, et nous verrons bientôt ce qui manquait au bonheur
+de ce joli couple que tant de gens regardaient avec envie.</p>
+
+<p>Un matin, Micali et sa soeur étaient occupés à leurs études respectives,
+quand la servante vint leur annoncer qu'un étranger les demandait.</p>
+
+<p>--Vous a-t-il dit son nom? s'informa Micali.</p>
+
+<p>--Non, môsieu, y m'aviont point dit son nom, mais c'est un Français qui
+aviont de grandes moustaches.</p>
+
+<p>--Un Français! dirent ensemble le frère et la soeur, en échangeant un
+regard où se lisait l'inquiétude.</p>
+
+<p>--Allons le voir! fit Micali.</p>
+
+<p>En entrant dans le salon, la jeune femme ne put retenir ce cri:
+Capitaine Bonin!</p>
+
+<p>--Oui, chère madame DeBoismorel! dit le visiteur en s'avançant vers la
+veuve, le sourire sur les lèvres et les mains tendues.</p>
+
+<p>Mais madame DeBoismorel (car c'est bien elle que nous retrouvons ici) se
+recula comme à l'approche d'un serpent et demanda au capitaine:</p>
+
+<p>--Que venez-vous faire ici?</p>
+
+<p>--Comment, chère madame, pouvez-vous me poser cette question? Je suis
+venu vous présenter mes plus respectueux hommages et vous assurer que,
+malgré la condamnation qui a été prononcée contre vous, j'ai encore pour
+votre gracieuse personne la même affection que je vous ai déclarée il y
+a cinq ans... Ah! si vous saviez tout ce que j'ai souffert depuis votre
+départ de Québec! Pour vous revoir, j'ai abandonné une carrière que
+j'avais honorée, il me semble, en me battant comme un lion durant le
+siège de Québec. Oui, pour vous revoir, j'ai déserté l'armée, qui
+n'avait pas su d'ailleurs reconnaître les sacrifices que j'avais faits
+pour elle, et, aujourd'hui, de plus en plus indigné, je maudis la
+France...</p>
+
+<p>--Taisez-vous, misérable! s'écria Paul Aubry, en se montrant à Bonin.
+Vous avez eu la lâcheté de déserter l'armée et vous osez maudire notre
+bien-aimée patrie, la France!</p>
+
+<p>--Oh! pardon... excusez! bégaya Bonin--Vous êtes sans doute le
+lieutenant Paul Aubry, le distingué frère de madame DeBoismorel? Que je
+suis donc heureux de vous rencontrer! Mais, entendons-nous, lieutenant;
+je croyais être agréable à votre chère soeur en maudissant la France qui
+l'a condamnée à l'exil. Car, à vrai dire, je l'aime bien la France,
+malgré ses erreurs... Oui, je l'aime, cette chère France pour laquelle
+j'ai versé quelques gouttes de mon sang... Vous ignorez sans doute,
+monsieur et madame, que dans les derniers jours de la bataille contre
+l'amiral Phips, une balle anglaise m'effleura l'épaule droite. Je dus me
+rendre à l'hôpital où les bons soins que je reçus firent heureusement
+disparaître les traces de ma blessure.</p>
+
+<p>Le lieutenant Aubry répondit à cette tirade échevelée par un éclat de
+rire méprisant.</p>
+
+<p>--Quoi! vous riez, lieutenant? C'est pourtant la vérité que je vous dis
+là. Ah! vous n'auriez pas la cruauté de rire si vous saviez toute la
+peine que je me suis donnée, depuis cinq ans, pour retrouver votre
+charmante soeur! N'ayant pu obtenir son adresse, j'ai parcouru
+l'Allemagne en tous sens, et ce n'est que par un heureux hasard que j'ai
+découvert votre retraite...</p>
+
+<p>Puis, s'adressant à madame DeBoismorel, il dit avec des trémolos dans la
+voix:</p>
+
+<p>--Oh madame, vous que je retrouve enfin plus belle que jamais,
+permettez-moi de déposer à vous pieds le sincère tribut de mon
+admiration, de mon respect et d'un amour qui ne s'éteindra qu'avec ma
+vie.</p>
+
+<p>Bien chère madame, voulez-vous être ma femme?...</p>
+
+<p>Après avoir exprimé cette demande aussi inattendue que ridicule, Bonin
+s'agenouilla et comme il eût fait devant une madone.</p>
+
+<p>--Allons, capitaine, relevez-vous! lui dit madame DeBoismorel. Un homme
+ne doit s'agenouiller que devant Dieu! D'ailleurs, cessons, voulez-vous?
+cette scène qui a déjà duré trop longtemps, et raisonnons un peu.</p>
+
+<p>Nous n'avons jamais maudit la France, mon frère et moi. Nous avons, il
+est vrai, dans les premiers jours qui ont suivi notre condamnation,
+prononcé contre la France et même contre Dieu des paroles amères--moi
+plus que mon frère--, car je n'étais pas une dévote, vous le savez, et
+je remplissais très mal mes devoirs de catholique.</p>
+
+<p>L'ambition et la soif des honneurs seules réglaient toutes mes actions.
+Je croyais aussi à l'empire de cette beauté du visage que vous et tant
+d'autres ne cessiez de vanter chez moi, et cette stupide croyance été la
+cause de ma perte.</p>
+
+<p>Ayant rêvé de devenir, grâce au divorce, l'épouse du noble comte de
+Frontenac, j'eus recours au mensonge et à la plus noire calomnie pour
+briser les liens sacrés qui l'unissaient à la comtesse.</p>
+
+<p>Il me fallait un complice, et j'osai demander à mon frère de me prêter
+son concours pour atteindre la fin que je me proposais. Mon frère me
+conseilla de renoncer à ce projet qui lui paraissait aussi insensé que
+déloyal. Mais, au lieu de suivre les conseils que la raison, la foi, le
+patriotisme et même la prudence lui avaient inspiré de me donner, je me
+moquai de ce que j'appelais de sots scrupules, et je m'élançai dans une
+voie où les obstacles me semblaient faciles à renverser.</p>
+
+<p>Mais je m'aperçus bientôt que, seule, je ne pourrais jamais arriver à
+mon but, et je priai et suppliai mon frère de m'aider. Il me refusa
+encore son aide. Alors, dans un moment de colère et d'aberration, je lui
+écrivis pour le traiter de lâche, de frère sans coeur, et que sais-je.</p>
+
+<p>Blessé sans doute dans son honneur, il ne daigna pas répondre à ma
+lettre.</p>
+
+<p>J'aurais dû comprendre mes torts et me rendre enfin aux sages conseils
+qu'il m'avait donnés.</p>
+
+<p>La voix de la conscience me disait parfois que je suivais une route
+dangereuse, mais l'ambition étouffa dans mon âme cette voix salutaire.</p>
+
+<p>J'écrivis encore à mon frère pour faire appel à son amour en faveur
+d'une soeur qui le considérait comme son unique protecteur en ce monde;
+je terminais en lui demandant d'écrire une lettre, une toute petite
+lettre au gouverneur pour lui dire--ce qui était vrai--que la comtesse
+de Frontenac était choyée à la cour de Louis XIV et qu'elle paraissait
+se soucier fort peu de son mari.</p>
+
+<p>Mon frère, par faiblesse, et par un reste d'affection pour moi, écrivit
+cette lettre.</p>
+
+<p>C'était le premier pas dans la voie où je voulais l'entraîner et qui,
+dans mon fol orgueil devait nous conduire aux suprêmes honneurs!</p>
+
+<p>Un peu plus tard sollicité encore avec toutes les instances possibles,
+mon frère consentit à écrire de nouveau au gouverneur, pendant que moi
+j'adressais à la comtesse, à paris, les lettres les plus infamantes
+contre son époux...</p>
+
+<p>Vous savez le reste. Nous fûmes condamnés par un tribunal honorable, et
+nous expions tous les deux en exil une peine que je devrais seule
+expier.</p>
+
+<p>Ceux qui nous connaissent ici sous le nom de Micali, comme tus ceux qui
+nous voient passer dans les rues de Munich, nous prennent sans doute
+pour des être parfaitement heureux et dont le passé est aussi clair que
+le cristal de l'eau, mais s'ils pouvaient entendre nos conversations
+intimes te les mots de douleur et de regrets que le cauchemar nous
+arrache la nuit, ils n'auraient pour nous que du mépris ou de la pitié.</p>
+
+<p>C'est Dieu, capitaine, qui nous a donné ce calme et cette force de
+paraître heureux aux yeux du monde. Il nous les a donnés parce que nous
+sommes revenus sincèrement à lui et que nous voulons désormais le
+servir. Il nous les a donnés aussi, sans doute, parce que nous nous
+proposons, quand aura sonné le dernier jour de notre exil, de retourner
+en France pour consacrer à cette chère patrie notre coeur et notre vie.</p>
+
+<p>On entend souvent dire ici que l'Allemagne est le pays par excellence de
+la liberté. C'est peut-être le cas. Mais nous croyons, nous, qu'un vrai
+Français ne pourra jamais s'attacher à l'Allemagne, parce que les goûts,
+la mentalité et l'esprit d'un Français sont bien supérieurs aux goûts, à
+la mentalité et à l'esprit d'un Allemand. Et quant on a eu, comme vous
+et nous, le bonheur d'être né et d'avoir grandi en France, il nous
+semble qu'il est impossible de se séparer pour toujours de ce foyer où
+fleurissent les arts les sciences, les vertus, le désintéressement et
+l'héroïsme!</p>
+
+<p>Oh! ne m'en voulez pas, capitaine si je ne puis accepter et partager
+l'amour que vous éprouvez pour moi. Je n'en ai qu'un seul maintenant,
+c'est l'amour de la patrie!</p>
+
+<p>Rappelez-vous la belle devise «Dieu et Patrie» qui brillait à tous les
+regards à Québec, le 5 novembre 1690 au lendemain de la victoire de
+Frontenac sur l'amiral Phips.</p>
+
+<p>Eh! allez rejoindre notre invincible armée afin d'acquérir une nouvelle
+part de la gloire que la France réserve à ceux qui combattent
+vaillamment sous son drapeau!</p>
+
+<p>--Madame, dit Bonin rageur, votre confession et votre langage de
+religieuse mal froquée ne font pas plus d'effet sur moi qu'une goutte de
+pluie sur l'aile d'un canard!</p>
+
+<p>Puisque vous repoussez ma demande, je ne retournerai jamais dans mon
+pays. De plus, et c'est mon dernier mot, écoutez-le bien: Je me moque de
+votre Dieu, je déteste l'armée et, encore une fois, je maudis la
+France...</p>
+
+<p>--Sortez, canaille! s'écria Paul Aubry en saisissant Bonin par le bras.</p>
+
+<p>Bonin, s'étant défait de l'étreinte de Paul Aubry, osa lui dire:</p>
+
+<p>--Vous n'êtes qu'un lieutenant <i>dégradé</i> tandis que moi je garde encore
+mon titre de capitaine!</p>
+
+<p>Paul Aubry ouvrit la porte, empoigna l'insolent par les épaules et lui
+administra un maître coup de pied qui envoya le drôle rouler dans la
+poussière...</p>
+
+<p>A travers les rideaux, Aubry et sa soeur virent Bonin se relever
+péniblement et s'éloigner en se frottant les reins...</p>
+
+<p>Les deux exilés, que les blasphèmes du misérable avaient vivement
+impressionnés, ne purent reprendre ce matin-là leurs études si
+brusquement interrompues.</p>
+
+<p>--François! appela Aubry.</p>
+
+<p>Et la bonne figure de ce fidèle serviteur, que le lecteur connaît,
+apparut aussitôt.</p>
+
+<p>--Monsieur m'a appelé?</p>
+
+<p>--Oui, mon cher François; nous allons arracher les arbrisseaux qui nous
+cachent un peu la vue de l'Isar.</p>
+
+<p>--Très bien! monsieur.</p>
+
+<p>Et le maître et le serviteur se mirent à l'ouvrage.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p>
+
+<p>Le lecteur, nous en sommes sûr, n'est nullement surpris de retrouver
+François et Henriette, en Allemagne, au service de madame DeBoismorel.
+Ces serviteurs, dont on connaît le dévouement, eussent suivi leur bonne
+maîtresse jusqu'au bout du monde, sans s'occuper de ses démêlés avec le
+gouverneur de la Nouvelle-France et la comtesse de Frontenac!</p>
+
+<p>Après sa condamnation, madame DeBoismorel, qui était très riche (ayant
+hérité à la mort de son mari une fortune de 400,000 francs) avait
+transmis à son notaire, Claude Aubert, l'autorisation de vendre la belle
+propriété qu'elle possédait à Québec, de retirer les valeurs qu'elle
+avait placées en sûreté et de lui envoyer le tout à Munich. Le notaire
+s'était conformé scrupuleusement à ses instructions.</p>
+
+<p>Elle avait en même temps écrit à sa servante--qui était une paysanne
+bretonne--de venir la rejoindre en Allemagne.</p>
+
+<p>Henriette s'était embarquée sur le premier navire en partance pour
+accourir vers sa maîtresse.</p>
+
+<p>Madame DeBoismorel et son frère étaient allés demeurer à Munich sur
+l'avis d'un ami de leur famille. Cet ami, qui avait séjourné quelque
+temps en cette ville, informa la veuve qu'elle pourrait y acheter la
+villa «Vilhelm», située sur les rives de l'Isar.</p>
+
+<p>Elle en fit l'acquisition en arrivant à Munich.</p>
+
+<p>Une semaine après la visite de Bonin, Paul Aubry allait sortir de sa
+demeure, lorsqu'il se trouva face à face avec un monsieur galonné qui lui
+demanda s'il était M. Micali.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur.</p>
+
+<p>--Puis-je avoir le plaisir de causer quelques instants avec vous?</p>
+
+<p>--Sans doute, monsieur; veuillez entrer.</p>
+
+<p>Après s'être assis confortablement dans le fauteuil que Paul Aubry lui
+avait désigné, le visiteur dit:</p>
+
+<p>--Je suis monsieur Von Dosher, le bourgmestre de Munich.</p>
+
+<p>--J'ai le grand honneur de vous connaître de réputation depuis
+longtemps, dit Paul Aubry, en saluant respectueusement le personnage.</p>
+
+<p>--Ah! vraiment?</p>
+
+<p>--Oui, monsieur s'entends souvent vos administrés faire votre éloge.</p>
+
+<p>Le bourgmestre parut flatté des paroles de Paul Aubry, car il reprit
+avec un bon sourire:</p>
+
+<p>--Je pourrais me servir des mêmes termes à votre adresse.</p>
+
+<p>Etant obligé de connaître, autant que possible, les étranger qui
+résident en notre ville, et ayant le bonheur d'appartenir comme vous à
+la religion catholique, j'ai demandé des renseignements sur votre compte
+à votre curé, le révérend Père Schultz, et voici ce qu'il m'a dit en
+parlant de vous et de votre soeur:</p>
+
+<p>«Plût à Dieu que tous les étrangers qui habitent l'Allemagne leur
+ressemblassent!»</p>
+
+<p>--Je suis vraiment charmé et confus de la bonne opinion que le révérend
+Père Schultz a de nous, fit Paul Aubry.</p>
+
+<p>--Maintenant, cher monsieur, voici le sujet qui m'amène ici. Je serai
+franc avec vous. J'ai eu l'autre jour la visite d'un officier français
+qui m'a informé que vous et votre soeur portiez le nom de <i>Micali</i> qui
+n'est pas le vôtre, et que votre nom véritable est <i>Aubry</i>. Il m'a dit
+aussi que vous êtes Français et non Italien, bien qu'on ne vous entende
+causer qu'en italien.</p>
+
+<p>--Tout cela est vrai, monsieur le bourgmestre; mais je dois ajouter que
+le nom de Micali est un peu et même beaucoup le nôtre, puisqu'il est le
+nom de notre regrettée mère, laquelle est née à Naples et a habité
+l'Italie jusqu'à son mariage.</p>
+
+<p>C'est aussi en mémoire de notre bonne mère que nous parlons souvent la
+langue italienne.</p>
+
+<p>--Ce sentiment vous honore grandement, reprit le bourgmestre, mais la
+loi de notre pays, comme celle des autres pays, je suppose, veut que les
+enfants portent le nom de leur père, et j'ai le devoir de vous dire que
+vous devrez, à l'avenir, rendre le nom de Aubry, et votre soeur celui de
+DeBoismorel, qui était m'a-t-on affirmé, le nom de son défunt mare.</p>
+
+<p>--Très bien, monsieur le bourgmestre.</p>
+
+<p>--Il vous faudra, le plus tôt possible, faire rectifier ces erreurs par
+le greffier de notre cité, M. Von Zurich. Et pour vous éviter des
+ennuis, je vais vous donner quelques mots que vous présenterez à M. le
+greffier.</p>
+
+<p>Puis le bourgmestre écrivit trois ou quatre lignes qu'il remit à Paul
+Aubry.</p>
+
+<p>--Nous irons voir M. Von Zurich aujourd'hui même, dit le pseudo-Micali,
+en remerciant avec effusion l'aimable et obligeant bourgmestre.</p>
+
+<p>En effet, dans le cours de la journée, les deux exilés firent
+régulariser leur état civil.</p>
+
+<p>Bonin n'était vengé qu'à demi, car il avait espéré que sa dénonciation
+amènerait l'arrestation de ceux qu'il considérait maintenant comme ses
+pires ennemis.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p>
+
+<p>Depuis la visite du bourgmestre à la villa «Vilhelm», plusieurs mois
+s'étaient écoulés sans apporter aucun changement dans la vie paisible
+mais très monotone que menaient Paul Aubry et sa soeur.</p>
+
+<p>Le poids de l'exil pesait sur eux comme un manteau de plomb.</p>
+
+<p>Paul Aubry, qui aimait de tout son coeur la marine et la France,
+souffrait un véritable martyre en se voyant, dans la force de l'âge,
+voué à l'inaction. Mais il lui répugnait d'aborder ce sujet douloureux
+devant sa soeur que, elle, se reprochait amèrement d'avoir brisé la
+carrière de son frère.</p>
+
+<p>Il préférait confier ses chagrins au bon père Schultz ou, mieux encore,
+les supporter en silence.</p>
+
+<p>Sans être un favori de Muses, Paul Aubry aimait parfois à exprimer en
+vers ses tristes pensés. Mais c'est à l'insu de sa soeur qu'il cultivait
+la poésie.</p>
+
+<p>Un jour, en ouvrant un volume qu'elle voulait lire, madame DeBoismorel y
+trouva un feuillet sur lequel son frère avait écrit trois strophes sous
+ce titre: France!</p>
+
+<p>Comme elle était une excellente musicienne, elle composa un air sur les
+paroles qu'elle venait de trouver.</p>
+
+<p>Le même soir, ayant été invitée par son frère à faire de la musique,
+elle lui dit:</p>
+
+<p>--Écoute ce chant nouveau:</p>
+
+<h4>FRANCE!</h4>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16">France! il n'est pas de pays en ce monde</p>
+<p class="i16">Qu'on puisse aimer autant que nous t'aimons!</p>
+<p class="i16">Un seul jour loin de ta terre féconde</p>
+<p class="i16">Parait un siècle à nous qui te pleurons!</p>
+<br>
+<p class="i16">Oh! que l'exil dont nous portons la chaîne</p>
+<p class="i16">Depuis six ans, est un supplice affreux...</p>
+<p class="i16">Mon Dieu! mettez un terme à notre peine</p>
+<p class="i16">En nous ouvrant le pays des aïeux!</p>
+<br>
+<p class="i16">«Courage, enfants, vous reverrez la France.»</p>
+<p class="i16">Nous dit un soir notre bon vieux pasteur.</p>
+<p class="i16">Ce mot d'espoir calme notre souffrance</p>
+<p class="i16">Et verse en nous un rayon de bonheur!</p>
+</div></div>
+
+<p>Madame DeBoismorel dit à son frère, en l'embrassant:</p>
+
+<p>--Me pardonnes-tu, chéri, d'avoir mis ta poésie en musique sans ta
+permission?</p>
+
+<p>--Oui, je te pardonne, parce que la richesse de la musique fait oublier
+la pauvreté des vers.</p>
+
+<p>--Flatteur et modeste, va!</p>
+
+<p>--Dis donc, reprit-elle as-tu remarqué que «notre bon vieux pasteur»
+n'est pas venu ici depuis deux semaines; serait-il malade?</p>
+
+<p>--Non, il est absent de Munich pour quelque temps, m'a dit l'autre jour
+son vicaire.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco04.png"></p>
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/h01.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>UNE SURPRISE</h3>
+
+<p class="mid">---</p>
+
+<p>--Bonjour, mes amis! dit le Père Schultz, en rejoignant Paul Aubry et sa
+soeur que se promenaient dans le jardin.</p>
+
+<p>--Oh! bonjour, révérend Père! s'exclamèrent ensemble les promeneurs.
+Comment vous portez-vous?</p>
+
+<p>--Mais à merveille, mes amis! comme à l'âge de cinquante ans!</p>
+
+<p>--Tant mieux! fit madame DeBoismorel; nous vous avions cru malade, mais
+on nous a appris que vous étiez absent de Munich.</p>
+
+<p>--Oui, j'ai fait un petit voyage dont je suis très satisfait.</p>
+
+<p>Et la bonne figure du Père exprimait en effet le plus vif contentement.</p>
+
+<p>Pendant qu'il s'entretenaient familièrement, le facteur vint remettre à
+Paul Aubry deux larges plis, l'un à son adresse, et l'autre à l'adresse
+de sa soeur.</p>
+
+<p>Deux lettres à la fois constituaient un événement pour eux qui
+n'entretenaient plus de correspondance. Aussi est-ce en tremblant qu'ils
+reçurent les lettres.</p>
+
+<p>Le père Schultz, voyant leur émotion, s'excusa de ne pouvoir rester plus
+longtemps en leur aimable compagnie, et il s'éloigna en souriant d'une
+façon mystérieuse.</p>
+
+<p>Les lettres étaient de la même écriture et portaient le timbre de Paris.</p>
+
+<p>--De qui donc peut-elle venir! se demandant tout haut madame DeBoismorel
+en examinant curieusement l'enveloppe qu'elle hésitait à ouvrir.</p>
+
+<p>--De Madame la comtesse de Frontenac! s'écrie son frère qui avait déjà
+ouvert et lu sa lettre.</p>
+
+<p>--La comtesse de Frontenac! répondit comme un écho madame DeBoismorel...</p>
+
+<p>Oui, ces lettres venaient bien de la comtesse de Frontenac et elles
+étaient rédigées à peu près dans les mêmes termes.</p>
+
+<p>Voyons ce que la «Divine» écrivait à Paul Aubry:</p>
+
+<p>Paris, 27 avril 1696.</p>
+
+<p>«Mon cher lieutenant,</p>
+
+<p>«Je suis heureuse de vous informer qu'à la sollicitation pressante du
+Révérend Père Schultz, curé de l'église Saint-Michel, à Munich, où vous
+et votre soeur résidez depuis six ans, j'ai demandé votre grâce à notre
+illustre roi, et que Sa Majesté me l'a accordée sans aucune réserve.</p>
+
+<p>«Munie de cette haute autorisation, j'ai fait les démarches requises
+auprès du tribunal qui avait prononcé l'arrêt contre vous et madame
+DeBoismorel, et j'ai eu le bonheur de faire rescinder la sentence qui
+vous condamnait tous les deux à douze ans d'exil, en dehors de la France
+et du Canada.</p>
+
+<p>«Donc, à dater de ce jour, vous êtes libre, et vous pourrez, si vous le
+désirez, reprendre votre service dans la marine.</p>
+
+<p>«Je vous communiquerai toutes les pièces officielles qu'on a bien voulu
+me remettre relativement à votre mise ne liberté.</p>
+
+<p>«Avant de venir me voir, le Révérend Père Schultz avait écrit à Monsieur
+le comte de Frontenac pour implorer son pardon en votre faveur.</p>
+
+<p>«La réponse du Gouverneur du Canada ne se fit pas attendre.</p>
+
+<p>La voici: Je pardonne de grand coeur à ces malheureux compatriotes,
+parce que je crois comme vous à leurs regrets sincères. Ils ont déjà
+réparé leurs fautes par une conduite que je ne puis m'empêcher
+d'admirer.</p>
+
+<p>«Puissent-ils désormais faire honneur aux beaux noms qu'ils portent et
+servir fidèlement le roi et la France!»</p>
+
+<p>«Inutile d'ajouter que moi aussi, je vous pardonne volontiers tout le
+tort que vous avez voulu me causer.</p>
+
+<p>«Agréez, avec mes meilleurs souhaits, l'assurance de mon humble
+protection quand vous serez de retour dans notre cher pays.»</p>
+
+<p>ANNE DE LA GRANGE,</p>
+
+<p>Comtesse de Frontenac.</p>
+
+<p>Je renonce à décrire ce que ressentaient en ce moment Aubry et sa soeur.
+Ils riaient, pleuraient, se félicitaient, s'embrassaient ou faisaient
+des pas mesurés dans les allées en s'accompagnant de la voix. Cette
+nouvelle inattendue les avait jetés dans un vrai délire!</p>
+
+<p>--François! cria Henriette, je croyons que môsieu et môdame étiont
+mâlades... Allons voêr dans le jardin.</p>
+
+<p>François comprit du premier coup d'oeil la cause de cette exaltation, et
+il se mit à applaudir de ses larges mains.</p>
+
+<p>Henriette, elle, que finit par comprendre à son tour, dit, en pleurant
+de joie:</p>
+
+<p>--C'étiont le plus biau jour de mâ vie!</p>
+
+<p class="mid">.............................................</p>
+
+<p>
+Deux semaines plus tard, après avoir vendu la villa «Vilhelm», accompli
+plusieurs actes de charité, et remercié chaleureusement le Révérend Père
+Schultz, leur véritable sauveur, le lieutenant Aubry et sa soeur
+reprenaient, l'âme en fête, le chemin du pays natal.</p>
+
+<p>Leur première visite, en arrivant à Paris, fut pour Madame la comtesse
+de Frontenac, qui résidait à <i>l'Arsenal</i>, où le duc Du Lude, grand
+maître de l'artillerie, lui avait donné une hospitalité viagère.</p>
+
+<p>La comtesse les accueillit de la manière la plus cordiale et leur remit
+les précieux documents qui les réhabilitaient dans tous leurs droits.</p>
+
+<p>Aubry et sa soeur surent trouver les mots justes en exprimant leur
+gratitude à cette noble femme qu'il se reprochaient encore d'avoir si
+sottement calomniée.</p>
+
+<p>--N'en parlons plus, voulez-vous? fit la comtesse avec son fin sourire.</p>
+
+<p>Comme les visiteurs allaient se retirer, la comtesse demanda à Paul
+Aubry s'il avait l'intention de rentrer dans la marine.</p>
+
+<p>--Oh! oui, madame la comtesse! répondit-il. Mon plus grand désir est de
+servir la France, et, s'il le faut, de mourir our elle!</p>
+
+<p>--Très bien, très bien! mon cher lieutenant.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers madame DeBoismorel, elle, interrogea:</p>
+
+<p>--Et vous, madame?</p>
+
+<p>--Moi, madame la comtesse, je veux continuer toute ma vie à réparer mes
+torts en employant ma fortune au soulagement des pauvres...</p>
+
+<p>La comtesse, très émue, baisa au front la jolie repentante, et elle
+serra la main de Paul Aubry, qui était fier et heureux de s'entendre
+appeler, pour la première fois depuis six ans <i>mon cher lieutenant</i>.</p>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/h02.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>ÉPILOGUE</h3>
+
+<p class="mid">---</p>
+
+<p>Bien des événements se sont passés dans le cours rapide des trois
+dernières années.</p>
+
+<p>Le gouverneur Frontenac est mort (28 novembre 1698) dans les sentiments
+d'un bon chrétien, et après avoir reçu tous les secours de la religion.
+Sa mort causa des regrets profonds et universels.</p>
+
+<p>Madame DeBoismorel et son frère ressentirent de la tristesse en
+apprenant cette nouvelle. Et convaincus que la prière est la plus haute
+expression des regrets, ils prièrent et firent célébrer plusieurs messes
+à l'intention du défunt, qui avait été un gouverneur aussi respecté que
+redouté, un grand guerrier, un administrateur habile, un bienfaiteur
+public.</p>
+
+<p>Mais, comme dit le proverbe, les jours se suivent et ne se ressemblent
+pas. Et de même u'après la pluie vient le beau temps, de même après la
+tristesse vient la joie.</p>
+
+<p>Le lieutenant Paul Aubry est au comble des ses voeux; il a obtenu dans
+la marine une très belle promotion. Il l'a bien méritée, car c'est un
+officier valeureux et qui a le coeur plein de ses devoirs. Le lieutenant
+aime ses hommes et il est chéri d'eux.</p>
+
+<p>Madame DeBoismorel est contente de son sort. Elle a réalisé un désir
+qu'elle caressait depuis longtemps, celui de fonder un hospice dans un
+des quartiers les plus pauvres de Paris.</p>
+
+<p>Le roi, à la demande de la comtesse de Frontenac, a contribué très
+libéralement à l'établissement de cette maison qui abrite déjà plusieurs
+vieillards.</p>
+
+<p>Notre héroïne, sans avoir l'habit religieux, assiste les bonnes soeurs
+dans tous leurs travaux.</p>
+
+<p>Sous le modeste vêtement qu'elle porte, on reconnaîtrait difficilement
+la coquette qui fut naguère l'idole de la société aristocratique de la
+Nouvelle-France.</p>
+
+<p>Cependant elle est toujours belle, mais d'une beauté qui la rend plus
+aimable aux yeux de tous, parce que cette beauté est le reflet d'une âme
+épurée au creuset des épreuves.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p>
+
+<p>François et Henriette--demandera peut-être le lecteur--que sont-ils
+devenus?</p>
+
+<p>Ils ont voulu suivre à l'Hospice Saint-Michel leur bonne maîtresse, mais
+celle-ci leur a dit:</p>
+
+<p>--Non, non! mes amis! Votre place n'est pas là; elle est dans votre
+petite patrie, la Bretagne.</p>
+
+<p>--Mais, madame, qu'irons-nous faire en Bretagne? osa interroger
+François.</p>
+
+<p>--Tenez, mes amis, allons droit au but. Je vous cannais assez pour
+savoir que vous éprouvez l'un pour l'autre ce noble sentiment que Dieu a
+mis dans nos coeurs et qui s'appelle l'amour. Or quand on s'aime, on se
+marie!</p>
+
+<p>--J'y ai déjà pensé, dit François en rougissant.</p>
+
+<p>--Et moé itou, roucoula Henriette...</p>
+
+<p>--Alors, c'est une chose convenue, n'est-ce pas? Je mettrai vingt mille
+francs dans la corbeille de mariage.</p>
+
+<p>Avec cette somme et les économies que vous avez faites, vous pourrez
+acheter une jolie ferme dans les environs de Saint-Brieuc. Et voilà!...</p>
+
+<p>Un mois plus tard, l'aumônier de l'Hospice Saint-Michel bénit l'union de
+François Hoël, âgé de 36 ans, et de Henriette Guerech, âgée à peine de
+28 ans.</p>
+
+<p>Nous ajouterons que les nouveaux époux filent maintenant le parfait
+amour <i>à la mode de Bretagne</i>.</p>
+
+<p>Puissent-ils vivre heureux et... avoir plusieurs enfants qui leur
+ressemblent!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p>
+
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/h03.png"></p>
+<br><br>
+
+<h4>APPENDICE</h4>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p>
+
+<h4>ARMES DES FRONTENACS</h4>
+
+<p class="mid"><b><i>D'azur, à trois pattes de grifon d'or.</i></b></p>
+
+<p class="mid">---</p>
+<br>
+
+<p class="mid">(Note de la page 1.)</p>
+
+<p>PORTRAIT DE FRONTENAC</p>
+
+<p>La photographie du portrait de Frontenac que nous publions dans cette
+nouvelle a été prise par la Cie J.-E. Livernois. Elle est une
+reproduction fidèle de la statue de l'illustre gouverneur qui figure dans
+une des niches de notre Palais législatif.</p>
+
+<p>Cette photographie nous a été gracieusement prêtée par l'éminent
+archiviste provincial, M. Pierre-Georges Roy, et elle fait partie de sa
+riche collection des portraits de nos homme célèbres.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco06.png"></p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/h01.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>GÉNÉALOGIE DES BUADES<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a></h3>
+
+<p class="mid">---</p>
+
+<p>Les Buades sortaient d'une maison illustre en Guïenne. Lorsque le roi de
+Navarre, père du Béarnais, devint gouverneur de cette province, les
+Buades s'attachèrent à son service. Le célèbre protestant, Agrippa
+d'Aubigné, mentionne souvent dans ses <i>Mémorise</i> un Frontenac, <i>Ecuyer</i>
+(aide-de-camp), comme lui, auprès des Béarnais dans les années qui
+suivirent 1573. Ce Frontenac était Antoine de Buade.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Cf: Michel de Marolles: Mémoires, tome II, édition d'Amsterdam,
+1755.</blockquote>
+
+<p>Antoine de Buade, seigneur de Frontenac, baron du Palluau, était
+conseiller d'État, capitaine des châteaux de St-Germain-en-Laye, et
+premier maître d'hôtel du Roi.</p>
+
+<p>Il était fils de Geoffroy de Buade, seigneur de Frontenac en Agenois, et
+d'Anne Carbonnier ou de Carbonière. Il épousa Anne de Roque-Secondat, de
+laquelle il eut, entre autres enfants: Roger de Buade, abbé d'Obazine;
+Henri de Buade, comte de Palluau et de Frontenac qui, d'Anne
+Phélippeaux, fille de <i>Raymond</i> Phélippeaux, seigneur d'Herbaud,
+trésorier de l'Épargne, puis secrétaire d'État et de Claude Gobelin,
+laissa <i>Louis de Buade</i>, comte de Frontenac qui suit: Anne de Buade,
+femme de François d'Espinay, marquis de Saint-Luc, chevalier de l'Ordre
+du Saint-Esprit, lieutenant-général au gouvernement de Guïenne, et
+Henrye de Buade<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a> femme de Henri-Louis Habert, seigneur de Montmort,
+doyen des maîtres des requêtes de l'hôtel du Roi, l'un des Quarante de
+l'Académie française, morte le 26 octobre 1676.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Henrye, vieille orthographe féminine du mot Henry: nous
+écrivons aujourd'hui: Henriette.</blockquote>
+
+<p>Louis de Buade, comte de Frontenac et de Palluau, fut nommé gouverneur
+de la Nouvelle-France, ou du Canada, en 1672, et une seconde fois en
+1689 et mourut à Québec le 28 novembre 1698, en sa 78ième année. Il
+avait épousé Anne de la Grange-Trianon, fille de Charles de la Grange,
+seigneur de Trianon, maître des comptes à Paris, et de Françoise
+Chouque, sa troisième femme, morte (Madame de Frontenac) à paris, le 30
+janvier 1707<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>. Il en eut François de Buade de Frontenac, tué à
+l'Estrunvic, en Allemagne, servant le Roi dans ses armées.<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Cf: Dictionnaire de Biographie et d'Histoire, pp. 622 et
+623. (Note de l'auteur: Madame de Frontenac, à sa mort, était âgée de 75
+ans environ).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> Cf: Histoire Générale et Chronologique de la Maison Royale de
+France, etc. par le P. Anselme.</blockquote>
+
+<p class="mid">----</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/h02.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>LE COEUR DE FRONTENAC</h3>
+
+<p class="mid">---</p>
+
+<h5>(LA LÉGENDE DU COFFRET D'ARGENT)</h5>
+<br>
+
+<p>«La mort du comte de Frontenac fut, pour ses ennemis, l'occasion et le
+sujet d'une anecdote scandaleuse dont les auteurs masqués, ils le sont
+encore dans notre histoire, se promettaient grand succès. Ce potin-là,
+un chef-d'oeuvre de haine et de perfidie, devait sûrement tuer, et à
+brève échéance, la bonne renommée de madame de Frontenac, la perdre sans
+retour dans l'estime de ses contemporains en attendant que l'histoire
+confirmât, sans recours d'appel, le verdict infamant prononcé en
+première instance par le Jury, toujours incompétent, de l'opinion
+publique.</p>
+
+<p>«Par bonheur pour la mémoire de la <i>Divine</i>, l'Histoire, siégeant en
+permanence, n'a point adopté la procédure des Cours de Justice. Les
+enquêtes ouvertes devant son tribunal n'y sont jamais closes; les
+témoins nouveaux toujours entendus, les nouvelles preuves toujours
+admises, si tard qu'on les présente et à quelqu'étape que l'on en soit
+rendu dans l'instruction de la cause. Ce qui me permet de plaider ice en
+cassation du jugement rendu.</p>
+
+<p>«<i>On avait donc entendu dire</i> qu'a la mort de Monsieur de Frontenac, son
+coeur, enfermé dans une boîte de plomb--d'autre prétendent coffret
+d'argent--avait été envoyé à la comtesse sa femme qui l'avait
+orgueilleusement refusé, disant: «<i>qu'elle ne voulait point d'un coeur
+mort qui, vivant, ne lui avait point appartenu!</i>»</p>
+
+<p>«Et cette calomnie, faisant boule de neige, se grossissait, comme à
+plaisir, de détails inédits autant que persuasifs. Ainsi, le racontar
+nommait avec un bel aplomb le révérend Père récollet dont la mission
+charitable avait si piteusement échoué auprès de l'inexorable <i>Divine</i>
+et qui, plus honteux qu'un renard qu'une poule aurait pris, <i>s'en était
+revenu placer le coeur répudié de Frontenac sur son cercueil</i> où tous
+deux dormirent ensemble près de cent ans (1699-1796), comme la <i>Belle au
+Bois</i> des contes de Perrault. Puis était advenu l'incendie du couvent de
+Récollets: alors cercueil et coffret s'en étaient allés, toujours de
+compagnie, continuer leur somme à la cathédrale de Québec, <i>primo loco</i>
+sous la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié, et, <i>secondo loco</i>, sous le
+parvis du sanctuaire de la chapelle Sainte-Anne, dans la même église,
+etc., etc. Toutes et chacune des dites pérégrinations constatées par
+moult bons témoins.</p>
+
+<p>«Or, cette malice posthume n'a pas été <i>conservée</i> mais <i>inventée</i> par
+la tradition. Cette tradition, rien moins qu'historique, n'est pas
+d'origine française, mais canadienne, québécoise seulement. Imaginée de
+ce côté-ci de l'Atlantique, cette anecdote malveillante n'est rapportée
+par aucun des chroniqueurs et des historiographes français du 17ième ou
+18ième siècle. Rendons hommage, je ne dirai pas à la sagacité, mais au
+simple bon sens de ces écrivains: aucun d'eux ne fit à cet odieux potin
+l'honneur de le prendre au sérieux, de le considérer comme un commérage
+vraisemblable.</p>
+
+<p>«Seuls, quelques auteurs canadiens-français osèrent lui donner asile
+dans leurs ouvrages au risque d'en compromettre l'autorité auprès des
+gens sérieux<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>. Sans constater, au préalable, si cette anecdote était
+fille légitime de l'Histoire, ou enfant naturelle de la Fable, ils la
+publièrent dans leurs livres. Puis les journaux, les revues, s'en
+emparèrent et la vulgarisèrent à leur tour dans l'esprit des foules.
+Mais un roman qui, plus que toutes les oeuvres littéraires et
+historiques de ces auteurs réunies, répandit cette anecdote au quatre
+coins de la province de Québec, est indéniablement le <i>François de
+Bienville</i> de M. Joseph Marmette, publié en 1870.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> Il convient de remarque aussi que nos grands auteurs, les trois
+historiens canadiens-français Garneau, Ferland, Laverdière, l'ignorent
+absolument.</blockquote>
+
+<p>«Voici, en effet, ce que nous lisons, en note, au pied de la page 270 de
+la première édition:</p>
+
+<p>«Frontenac, comme chacun sait, mourut en 1698 et fut enterré dans
+l'église des Récollets<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>. Lors de l'incendie de cette église, le six
+septembre 1796, on releva les corps qui y avaient été inhumés. Ceux des
+personnages importants, entre autres celui de M. de Frontenac, furent
+inhumé dans la cathédrale, et, dit-on sous la chapelle de
+Notre-Dame-de-Pitié. Les cercueils en plomb qui, paraît-il, étaient
+placés sur des barres de fer dans l'église des Récollets, avaient été en
+partie fondus par le feu. On retrouva dans celui de M. de. Frontenac une
+petite boîte en plomb qui contenait le coeur de l'ancien gouverneur.
+D'après une tradition, conservée par le Frère Louis, récollet, le coeur
+du comte de Frontenac fut envoyé, après sa mort, à sa veuve. Mais
+l'altière comtesse ne voulut pas le recevoir, disant: qu'elle ne voulait
+pas d'un coeur mort qui, vivant, ne lui avait pas appartenu. La boîte
+qui le renfermait fut renvoyée au Canada et replacée dans le cercueil du
+comte où on la retrouva après l'incendie.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> Une clause du testament de Frontenac ordonnait expressément
+qu'il fut enterré dans l'église des Récollets. Le gouverneur avait
+toujours été leur syndic apostolique au Canada. Les Récollets ont joui
+de la faveur constante des Frontenacs, etc., etc.</blockquote>
+
+<p>«M. Marmette ajoutait: «Ces précieux détails me sont fournis par mon
+ami, aussi bienveillant qu'éclairé, M. l'abbé H.-R. Casgrain.»</p>
+
+<p>«L'année suivante, 1871, Mgr Tan publiait le premier tome de son fameux
+<i>Dictionnaire Généalogique</i>. La légende racontée à M. Joseph Marmette
+par son ami l'abbé Raymond Casgrain s'y trouvait reproduite. En
+l'acceptant dans son livre, l'auteur lui donnait, <i>ipso facto</i>, non
+seulement une présomption, mais un caractère d'authenticité aussi
+sérieux qu'indéniable.</p>
+
+<p>«Il paraît, d'après le Major Lafleur et M. de Gaspé (auteur des <i>Anciens
+Canadiens</i>), lequel fut témoin oculaire de l'incendie de l'église des
+Récollets, que les cercueils de plomb qui se trouvaient sous les voûtes
+de l'église, placés sur des tablettes en fer, étaient en partie fondus.
+La petite boîte de plomb contenant le coeur de M. de Frontenac, se
+trouvait dit-on, sur son cercueil.»</p>
+
+<p>M. Thompson (James Thompson), ami de M. de Gaspé, avait vu, <i>paraît-il</i>,
+inhumer les ossements des anciens gouverneurs dans la chapelle de
+Notre-Dame-de-Pitié, près de la muraille, côté de l'Évangile.</p>
+
+<p>«Ce qui frappe, à première lecture, dans cette page, ce n'est pas le
+caractère vague, flottant du récit, mais l'hésitation du narrateur. Il
+manque évidemment de conviction, et je l'en félicite. <i>A ce sujet la
+tradition rapportait, d'après le Frère Luis, etc.; il paraît, d'après M.
+le major Lafleur, et de M. de Gaspé</i>; la petite boîte de plomb se
+trouvait, <i>dit-on</i>, sur son cercueil, etc.;--M. Thompson avait vu,
+<i>paraît-il</i>, etc., etc. Comme il hésite, comme il craint, et certes
+avec raison, d'être trop affirmatif! Comme il lui répugne de laisser
+imprimer dans son <i>Dictionnaire Généalogique</i> ce racontar, diffamatoire
+au premier cher; son flair d'historien ne le trompe pas: cette anecdote
+sent mauvais, elle fleure la calomnie à cent pas; de suite, sa
+conscience d'honnête homme en éprouve le pressentiment et la répugnance.</p>
+
+<p>«Par bonheur, ce potin empoisonné renferme son propre antidote. Pour peu
+que l'on observe et lise attentivement, on le trouve à la page même de
+l'ouvrage cité. Il suffit, en effet, de comparer les témoignages de Mgr
+Plessis et de M. de Gaspé: tout cet échafaudage d'inexactitude, si
+laborieusement édifié, s'écroule à plat comme un château de cartes.</p>
+
+<p>«Mais entrons plus avant dans la minutie des détails. La calomnie est un
+bacille qui requiert, plus que tout autre microbe dangereux, un examen
+microscopique.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p>
+
+<p>«Disons d'abord un mot de la personnalité des témoins, avant de peser la
+valeur de leurs dépositions.</p>
+
+<p>«Barthélemy Simon dit Lafleur--le futur major Lafleur--naquit à Québec le
+23 août 1794. Conséquemment il avait deux ans à peine le 6 septembre
+1796, date de l'incendie du couvent des Récollets. Impossible donc de le
+considérer comme un <i>témoin oculaire</i> que se rappelle avoir vu la
+fameuse boîte de plomb déposée sur le cercueil de Frontenac.<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9">(retour) </a> Barthélemy Simon dit Lafleur mourut officier du Bureau de la
+trinité, à Québec, le 10 août 1974, à l'âge de 80 ans.</blockquote>
+
+<p>«M. de Gaspé, l'aimable auteur des <i>Anciens Canadiens</i>, Philippe-Aubert
+de Gaspé, avait dix ans en 1796. Lui-même nous l'apprend dans ses
+<i>Mémoires</i> (p. 56): «J'ai toujours aimé les Récollets: <i>J'avais dix
+ans</i>, le six septembre de l'année 1796, lorsque leur communauté fut
+dissoute après l'incendie de leur couvent et de leur église.»</p>
+
+<p>«Doit-on récuser son témoignage à cause de son âge Mais des enfants,
+plus jeunes que lui encore, ont été entendus devant nos tribunaux
+criminels. Que dit-il donc, et qu'a-t-il vu?</p>
+
+<p>«Les cercueils de plomb (<i>des anciens religieux et des quatre
+gouverneurs</i>) qui se trouvaient dans les voûtes de l'église, placés sur
+des tablettes en fer, étaient en partie fondus. La petite boîte de plomb
+contenant le coeur de M. de Frontenac se trouvait, <i>dit-on</i>, sur son
+cercueil.»</p>
+
+<p>«Écoutez maintenant l'abbé Joseph-Octave Plessis, curé de Québec, lisant
+au prône du 17ième dimanche après la Pentecôte (11 septembre 1796),
+l'annonce suivante:</p>
+
+<p>«Dans la masure des RR. PP. Récollets, on a trouvé les ossements réunis
+d'un certain nombre d'anciens religieux, et même quelques cendres des
+anciens gouverneurs du pays qui y avaient été enterrés. On amis tous ces
+précieux restes dans un cercueil pour être transportés et inhumés dans
+la cathédrale. Cette translation se fera immédiatement après la
+grand'messe de ce jour et vous êtes priés d'y assister.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p>
+
+<p>«Non seulement les cercueils de plomb étaient en partie fondus, mais ils
+l'étaient si complètement que l'on ne retrouva plus, dans les ruines de
+l'église des récollets que <i>les ossements réunis</i>, c'est-à-dire
+confondus, mêlés ensemble, d'un certain nombre de religieux et <i>quelques
+cendres</i> des anciens gouverneurs du pays. Les quelques centres des
+cadavres des quatre gouverneurs se réduisent à si peu de chose qu'elles
+tiennent à l'aise dans un seul cercueil avec les ossements retrouvés de
+tous les récollets rensevelis sous les voûtes de l'église! Que devient
+alors la petite boîte de plomb placée sur le cercueil de M. de Frontenac
+et si bien remarquée, <i>après l'incendie</i>, par Messieurs Lafleur et de
+Gaspé? Tout commentaire est inutile, n'est-ce pas? et le ridicule de
+cette fable s'impose.</p>
+
+<p>«Le témoignage de Mgr Plessis--un témoin oculaire d'une irrécusable
+autorité--dispose du même coup et de la version Casgrain et de la version
+Tanguay. On a remarqué, sans doute, dans la première une légère variante
+avec la seconde. Tanguay rapporte que la petite boîte était <i>sur</i> le
+cercueil et Casgrain <i>dans</i> le cercueil de M. de Frontenac. Il importe
+peu que le coffret de plomb ou d'argent fut <i>dessus</i> ou <i>dessous</i> le
+couvercle du cercueil, quant le cercueil lui-même--il était en
+plomb--est fondu, non pas en partie, mais entièrement, dans le brasier
+qu'avait allumé l'incendie. Rappelons-nous qu'un seul cercueil suffit à
+la translation «des <i>ossements réunis</i> d'un certain nombre d'anciens
+religieux et des <i>quelques cendres</i> des anciens gouverneurs du pays», à
+la cathédrale de Notre-Dame de Québec. Ce cercueil à plusieurs
+locataires, fut déposé sous la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié, près de
+la muraille, côté de l'Évangile, où il demeura jusqu'en 1828. Cette
+année-la, tous les cadavres inhumés dans cette chapelle furent relevés,
+les ossements placés dans une boîte et transportés sous le sanctuaire de
+la chapelle Saint-Anne, près de la muraille, côté de l'Évangile, où ils
+reposèrent jusqu'en 1877, année où des travaux d'excavation
+considérables nécessitèrent un troisième déménagement de ces malheureux
+crânes et tibias qui commencèrent à penser que le repos éternel n'était
+qu'une farce. Or, le mystérieux coffret d'argent, ou de plomb, ne fut
+pas plus retrouvé, en 1877, par M. l'abbé Georges Côté, qul ne fut
+promené, en 1828, par le bedeau-fossoyeur Raphaël Martin, ou vu, en 1796
+par le petit Philippe Aubert de Gaspé pour cette unique raison qu'il
+était en France, à Paris, à Saint-Nicolas-des-Champs, dans la chapelle
+des Messieurs de Montmort, depuis 1698.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p>
+
+<p>«Ici devrait s'arrêter ma démonstration, comme on dit en géométrie car
+elle est concluante <i>prima facie</i>. Par malheur, le <i>Dictionnaire
+Généalogique</i> n'est pas le seul ouvrage qui ait ébruité ce commérage.
+Deux autres livres du même auteur, <i>A travers les registres</i> et le
+<i>Répertoire général du Clergé canadien</i>, le reproduisent, avec de
+nouvelles... affirmations à l'appui. Que valent-elles comme preuves?
+Nous allons précisément le constater.</p>
+
+<p>«En 1886, Mgr Tanguay publiait un recueil de notes historiques
+intitulé; <i>A travers les registres</i>. Or, nous lisons aux pages 226 et
+227 de cet ouvrage: «Les ossements des anciens gouverneurs, d'abord
+transférés des ruines de l'église des Récollets à la chapelle de
+Notre-Dame-de-Pitié dans la cathédrale de Québec, furent, quelques
+années plus tard, déposés dans les voûtes de la chapelle Sainte-Anne,
+dans le bas-Choeur, du côté de l'Évangile, <i>où ils sont encore, ainsi
+que le coeur de M. de Frontenac.</i></p>
+
+<p>«Voilà qui est bien clair et absolument certain, n'est-ce pas?
+Rappelons-nous que ceci a été publié en 1886. Or, en 1877, neuf années
+conséquemment avant cette date, avaient lieu, sous la surveillance
+intelligente et éclairée de M. l'abbé Georges Côté, curé actuel de la
+paroisse Ste-Croix, dans le diocèse de Québec, des travaux d'excavations
+des plus considérables à la basilique de Notre-Dame de Québec. Or, c'est
+précisément ce coin de terre mentionné qui a été fouillé de font en
+comble, et l'un des premiers. Rien n'y a été découvert en 1877, comment
+voudriez-vous que le coeur de Frontenac y fût encore ne 1886? <a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> La belle étude archéologique de M. l'abbé Georges Côté sur les
+travaux d'excavation exécutés en 1877 à la basilique de Québec fut
+publiée dans l'<i>Abeille</i> du 5 décembre, année 1878.</blockquote>
+
+<p>«Qu'un faux portrait coure la rue, l'événement en est fâcheux pour les
+bibliophiles et les antiquaires, mais qu'une calomnie, savamment
+élaborée, coure l'histoire et s'y accrédite, le malheur en est
+irréparable pour le personnage auquel elle s'attaque. Calculez le temps
+et l'effort, souvent inutile, apportés à l'atteindre d'abord, puis à la
+détruire. Un vieux proverbe anglais un des plus typiques que je
+connaisse, ne dit-il pas: <i>A lie will travel seven leagues while truth
+is getting on its boots</i>? Si la justice légale a ses boiteries--<i>festinat
+claudo pede</i>--la vérité historique a ses rhumatismes. La pauvre
+souffreteuse marche à cloche-pied et sa béquille est d'une lenteur
+désespérante.</p>
+
+<p>«Peu importe cependant que la réhabilitation historique de Madame de
+Frontenac soit prompte ou tardive: elle est assurée et cela doit
+suffire.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p>
+
+<p>«Résumons en quelques lignes tout ce fastidieux débat, nécessaire
+cependant à rétablir la vérité historique sur un petit fait,
+affreusement défiguré par la «maligne envie», dirait Bossuet.</p>
+
+<p>«Frontenac demanda, par son testament, que son coeur fût placé dans une
+boite d'argent et déposé dans la chapelle que Messieurs de Montmort
+possédaient dans l'église de Saint-Nicolas-des-Champs, à Paris. <a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>
+Déjà, Madame Henri-Louis Habert de Montfort, Henriette-Marie de Buade,
+troisième soeur de Frontenac, et Roger de Buade, abbé d'Obazine, son
+oncle, y étaient inhumés. Frontenac croyait donc--et ce fut avec
+raison--rencontrer les désirs de sa femme en exprimant ce voeu suprême
+que le supérieur des Récollets à Québec, le Père Joseph Denis de la
+Ronde, se chargea d'exécuter. Il passa en France l'année même (1698) du
+décès du gouverneur et déposa le coffret d'argent à
+Saint-Nicolas-des-Champs, à Paris, suivant l'ordre formel du grand homme
+qui continuait d'être dans la mort ce qu'il avait été dans la vie: le
+bienfaiteur insigne des Récollets au Canada.» <a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> <i>Un de ses prédécesseurs, le Chevalier Augustin de Saffray,
+seigneur de Mézy, septième gouverneur de la Nouvelle-France, avait aussi
+ordonné que son coeur reposât en France.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> Voir l'étude de feu Ernest Myrand, dans «Frontenac et ses
+amis», page 143.</blockquote>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco07.png"></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/h02.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>PORTRAIT DE MADAME DE<br>
+
+FRONTENAC</h3>
+
+<p class="mid">---</p>
+
+<p>La photogravure du portrait de Madame de Frontenac, publiée ici, a été
+exécutée sur une photographie du tableau de Versailles préparée aux
+ateliers de M.P. Sauvanaud, photographe d'art, 45, rue Jacob, Paris.</p>
+
+<p>Terminons par cette note de M. Charles de Courcy:</p>
+
+<p>«Ne posons pas en juges trop sévères de la comtesse de Frontenac. Sans
+doute son devoir aurait été d'accompagner le comte au Canada et de
+donner l'exemple aux nobles dames qui y fondaient la colonie sur les
+bases si solides de la vertu et de la charité. Mais, douée de tant
+d'attraits et de séductions, dans un siècle où les faiblesses trouvaient
+tant d'excuses aux yeux du monde, il lui faut savoir gré d'avoir
+conservé une réputation intacte et une considération générale dans tout
+le cours d'une existence longue et honorée.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/h03.png"></p>
+<br><br>
+
+<h3>TESTAMENT DE FRONTENAC <a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a></h3>
+
+<p class="mid">---</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> Cf. Greffe de Frs. Genaple de Belfond, Archives
+Judiciaires de Québec.</blockquote>
+
+<p>Pardevant les not. gardenotes du Roy, en sa ville et Prévôté de Québec,
+soussigné fut présent haut et puissant Seigneur Messire Louis de Buade,
+comte de Palluau et de Frontenac, Conseiller du Roy en ses Conseils,
+Chevalier de l'ordre de St-Louis, Gouverneur, Lieutenant Général pour Sa
+majesté en tout ce pays de la France septentrionale, Syndic Apostolique,
+Père et protecteur spirituel de l'ordre des très Rds. P. Récollets en
+cedit pays, gisant grièvement malade en son fauteuil dans sa chambre au
+Château de cette ville, mais cependant sain d'esprit, mémoire et
+entendement ainsy qu'est apparu aux dits notaires; lequel Seigneur a dit
+que le grief mal quy le travaille ne luy permettant pas de songer à
+l'état de ses affaires et biens temporels, pour en disposer présentement
+comme il voudrait le pouvoir faire: qu'au moins, ayant toujours eû
+singulière intention et dévotion d'être inhumé et enterré en l'Église
+des Pères Récollets de cette ville, il veut en ce chef faire, par ces
+présentes, son testament et ordonnance de dernière volonté, pour éviter
+les obstacles et contradictions quy pourroient y être apportés, sans
+cela, s'yl arrive qu'yl plaise à Dieu le retirer de cette vye mortelle
+par cette maladye, sans avoir le temps de faire plus ample Testament.
+Pourquoy déclare le dit Seigneur qu'yl ordonne, veut et entend, en ce
+cas même prye et requiert que son corps soit, après son décès, porté,
+inhumé et enterré dans la dite Église des Rvds. Pères Récollets de
+cette ville en la manière et avec les simples cérémonyes que les d.
+Pères jugeront à propos luy être convenables en sa dite qualité de
+Syndic apostolique, Père et protecteur spirituel de leur ordre en ce dit
+pays. Souhaitant et désirant que sa dévotion et piété soit satisfaits à
+cet égard, sans empêchement ny obstacle de quelque part que ce soit,
+telle étant sa dernière volonté.</p>
+
+<p>Et comme Madame Anne de la Grange, son épouse, peut souhaiter comme luy
+que le coeur de luy Seigneur testateur soit transporté en la chapelle de
+Messrs. de Montmort, dans l'Église St. Nicolas des Champs, en laquelle
+sont inhumés Madame de Montmort, sa soeur, et Monsieur l'abbé d'Obazine,
+son oncle, il veut qu'à cet effet son coeur soit séparé de son corps et
+mis en garde dans une boête de plomb ou d'argent. Et au surplus donne en
+aumône en faveur des dits Rvds. Pères Récollets de ce pays entre les
+mains su Sr. Boutteville, le syndic ordinaire et receveur des aumônes,
+la somme de quinze cents livres, monnaye de France, pour être employée à
+l'achèvement de la bâtisse ou autres nécessités de leur couvent de cette
+ville, à prendre sur les biens et effets qui se trouveront appartenans
+au luy Seigneur testateur en ce d. pays, au jours de son décès; Et ce à
+la charge de dire et célébrer par les d. Rvds. P. Récollets en la dite
+Église de cette ville tous les jours une messe basse pendant l'an du
+décès du d. Seigr. testateur pour le repos de son âme; En outre un
+service annuel tous les ans à perpétuité à pareil jour de son décès,
+auquel service annuel il désire et veut être appliqué conjointement pour
+la dite Dame Son Épouse lorsqu'elle sera décédée. Et pour faire exécuter
+et accomplir son d. présent testament a nommé et éleu Monsieur François
+Hazeur, marchand-bourg. de cette ville conjointement avec le sieur
+Charles de Monseignat, son premier secrétaire; comme aussi pour prendre
+soin de l'état du reste de ses affaires et biens quy peuvent être
+aprésent ou luy venir cy après en ce dit pays par les vaisseaux de l'an
+prochain.</p>
+
+<p>Pourquoy luy Seigneur testateur prye Monsieur de Champigny, intendant,
+de les appuyer de sa protection et autorité pour l'accomplissement de ce
+que dessus, le priant aussy de régler ce qu'yl jugera apropos à l'égard
+de tous ses domestiques pour qu'yls soient satisfaits.</p>
+
+<p>Donnant et léguant iceluy Seigneur testateur à Duchouquet, son valett de
+chambre, toute la garderobe consistant en ses habits, linge et autres
+hardes d'ycelle avec la petite vaisselle d'argent dépendant de la d.
+garderobe; et ce en considération des services que le d. Duchouquet luy
+a rendus jusqu'à présent.</p>
+
+<p>Et pour marque de confiance qu'a luy Seigneur testateur et protestations
+d'amitié que le dit Seigneur Intend. luy a esté, il le prye d'accepter
+un crucifix de bois de Calambourg que Made. de Montmort sa soeur luy a
+laissé en mourant et il l'a touj. gardé depuis comme une véritable
+relique, et prye aussi Madame l'Intendante de vouloir recevoir le
+Reliquaire qu'il avait accoutumé de porter et qui dit remply des plus
+rares et précieuses reliques qui se peuvent rencontrer.</p>
+
+<p>Et ledit présent testament accomply, ses domestiques et dettes
+contractées en ce pays étant payés, auront soin les d. exécuteurs de
+remettre ez mains de Madame la Comtesse Épouse de luy Seigneur Testateur
+ce qui se trouvera du reste de ces dits biens en ce pays.</p>
+
+<p>Ce fut ainsy fait, dicté et nommé de mot à mot par le dit Seigneur
+Testateur et à luy leu et relu par Genaple un des d. notaires, l'autre
+présent, que le dit Seigneur a dit avoir bien entendu et être sa vraye
+intention et ordonnance de dernière volonté à laquelle il s'arrête seule
+déclarant qu'y révoque tous autres testaments qu'yl pourroit avoir cy
+devant faits, se tenant uniquement au présent.</p>
+
+<p>Fait et passé en la dite Chambre du dit Seigneur testateur après midy
+sur les quatres heures, le vingt deuxième jour de novembre mil six cents
+quatre vingts dix huit. Et a le dit Seigneur Testateur avec nous
+notaires signé.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p>
+
+<p>Rageot</p>
+
+<p>Genaple</p>
+
+<br>
+<h5>Fin</h5>
+<br><br>
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<p class="mid">----</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16">Lettre de M. l'abbé Lionel Groulx à l'auteur</p>
+<p class="i16">Une Intrigante</p>
+<p class="i16">Frontenac sauve la colonie</p>
+<p class="i16">Où Duchouquet se révèle un adroit limier</p>
+<p class="i16">Rayon et ombre</p>
+<p class="i16">Généreux dénouement</p>
+<p class="i16">Un défenseur volontaire</p>
+<p class="i16">Le jugement</p>
+<p class="i16">Le mal du pays</p>
+<p class="i16">Une surprise</p>
+<p class="i16">Épilogue.</p>
+<br>
+<p class="mid"><b>APPENDICE</b></p>
+<br>
+<p class="i16">Armes de Frontenac</p>
+<p class="i16">Portrait de Frontenac</p>
+<p class="i16">Généalogie des Buades</p>
+<p class="i16">Le coeur de Frontenac</p>
+<p class="i16">Portrait de Madame de Frontenac</p>
+<p class="i16">Texte du testament de Frontenac.</p>
+</div></div>
+
+<br><br><br>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Une Intrigante sous le règne de
+Frontenac, by J.-B. Caouette
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE INTRIGANTE SOUS LE RÈGNE ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ