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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 01:23:05 -0700 |
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Caouette + + + + Une Intrigante + Sous le règne de Frontenac + + (Nouvelle) + + +[Illustration: Armes de Frontenac] + + Québec + + 1921 + + + + **** +==================================================================== + _Respectueusement dédié + à M. l'abbé Lionel Groulx, + Membre de la Société Royale du Canada._ + +==================================================================== + **** + + + +_Monsieur J.-B. CAOUETTE, +Conservateur des archives judiciaires, +Québec, + + +Cher monsieur, + +Je vous renvoie votre manuscrit. Peut-être l'ai-je gardé un peu +longtemps. Il m'est arrivé au moment de mon départ pour l'Europe. Je +l'ai lu avec beaucoup d'intérêt. + +Vous avez trouvé là un thème où la_ Nouvelle _s'est muée en véritable +roman. C'est assurément une noble entreprise que de remettre ainsi +devant le public quelques figures de notre histoire malheureusement trop +effacées. + +J'accepte volontiers la dédicace de votre livre, si vous croyez que cela +puisse vous être utile. + +Veuillez agréer, avec mes félicitations, l'expression de mes meilleurs +sentiments._ + +LIONEL GROULX, Ptre. + + + + +[Illustration: Monument de Frontenac] + +[Illustration: Front.] + + + + + UNE INTRIGANTE SOUS LE + RÈGNE DE FRONTENAC + + ---- + +Nous sommes à la fin d'août 1690. C'est le matin. Une brise légère +caresse le feuillage où la rosée brille encore sous les rayons du +soleil. Toutes les voix de la nature semblent s'unir pour célébrer à +l'unisson la puissance et la bonté du Créateur. + +Le Château Saint-Louis, posté comme une sentinelle sur le rocher de +Québec, offre au regards de ceux qui l'habitent le plus gracieux +panorama que l'on puisse voir. + +Debout, près d'une fenêtre ouverte de son palais, le gouverneur +Frontenac, le front soucieux, voit à cette heure d'un oeil indifférent +le spectacle grandiose que chaque matin il se plaît à contempler. Puis, +comme attiré par une force occulte, il s'approche d'une nouvelle et +magnifique gerbe de roses qu'une main inconnue place sur son pupitre, +depuis quelques jours. + +Après avoir un instant rêvé devant ces fleurs, il se met à arpenter son +cabinet de travail en relisant une lettre, très injurieuse pour lui, +qu'une âme vile avait adressée de Québec à la comtesse de Frontenac, à +Paris, et que celle-ci à fait parvenir au comte avec cette note brève: + +«Connaissant la noblesse de votre caractère et votre loyauté à mon +égard, je tiens à vous dire que j'ai pour l'auteur de la lettre +ci-jointe le plus profond mépris. + +«Croyez à l'affection inaltérable de votre toute dévouée.» + +ANNE DE LA GRANGE. + +Coïncidence étrange, Frontenac avait reçu, la semaine précédente, une +autre lettre, non signée, dans laquelle son épouse était représentée +comme une mondaine vulgaire et indigne de porter le nom du gouverneur de +la Nouvelle-France. + +Dans un mouvement de promptitude, Frontenac avait jeté cette lettre au +feu. Il se reproche maintenant de ne l'avoir pas envoyée à la comtesse. + +Cette gerbe mystérieuse, qui se rattache dans son esprit aux deux +lettres infamantes, lui apparaît comme le corollaire d'une intrigue dont +il veut pénétrer les secrets. Il appelle son fidèle valet, Duchouquet, +et lui demande: + +--Est-ce vous qui avez déposé ces fleurs sur mon pupitre? + +--Non, Excellence. + +--Savez-vous d'où et de qui elles viennent? + +--Non plus, Excellence. + +--Eh bien, tâchez de le savoir, mais apportez beaucoup de discrétion +dans vos recherches. + +--Je vous le promets, Excellence! Et Duchouquet se retira en saluant +profondément. + +Frontenac dissipe bientôt ce nuage en se remettant au travail. + +Deux certitudes le réconfortent: celle que sa femme lui garde toute son +affection, et celle de posséder la confiance de Son Souverain. Il peut +ainsi se rendre le témoignage d'avoir rempli consciencieusement les +devoirs de sa haute charge; il en trouve la preuve dans l'empressement +que le peuple et les militaires mettent à soutenir ses mesures et à +obéir à ses ordres. + +Deux jours plus tard, Duchouquet vint rendre compte à son maître du +résultat de ses démarches. + +--Eh bien! fit Frontenac, quelle Nouvelle? + +--Ces fleurs, répondit Duchouquet, sont envoyées à votre Excellence par +madame DeBoismorel. + +Je m'en doutais, pensa le gouverneur. Néanmoins il demanda: + +--En êtes-vous bien certain? + +--Absolument certain, Excellence. + +--C'est bien; merci! + +Cette dame DeBoismorel, âgée à peine de 26 ans, veuve d'un officier +français, mort, l'année précédente, en Acadie, au service du roi, était +une des plus jolies femmes de la Nouvelle-France. Mais ses grands yeux +noirs, ou brillait souvent une lueur étrange, exprimaient la méchanceté +et l'ambition effrénée de son coeur. + +Du fait que la comtesse de Frontenac n'avait pas suivi son mari au +Canada, elle déduisait que les deux époux se détestaient mutuellement. +Elle espérait, par ses dénonciations calomnieuses, provoquer entre eux +rien de moins que le divorce et ensuite devenir l'épouse de l'illustre +gouverneur.[1] + +[Note 1: Elle se trompait en croyant que Frontenac pourrait obtenir +légalement le divorce, car cette loi maudite ne fut adoptée en France +qu'en 1792, après la révolution.] + +Elle avait, à Paris, un frère qui lui servait de complice. C'était un +misérable qui dénonçait à Frontenac, sous le voile de l'anonymat, la +prétendue inconduite de sa femme, que toute la Cour de France avait +surnommée la «Divine», à cause de sa beauté, de son esprit, de son tact +et du prestige qu'elle exerçait sur tous ceux qui l'approchaient. + +Madame DeBoismorel avait une confiance aveugle dans le succès de sa +double diplomatie: l'envoi de ses lettres perfides et l'offrande de ses +fleurs. Avec l'arme de la première, elle briserait les faibles liens qui +pourraient peut-être encore exister entre le gouverneur et sa femme; +avec le parfum subtil de ces fleurs, elle captiverait le coeur du mari +outragé! + +La jolie veuve se voyait déjà par la pensée la gouvernante de la +Nouvelle-France et l'idole de la société canadienne-française... Mais +elle comptait sans le hasard, la perspicacité de ceux qu'elle voulait +perdre! + +Frontenac avait résolu d'infliger à l'intrigant et à ses complices une +punition exemplaire. Cependant, en homme avisé qu'il était, il n'agirait +qu'après avoir pensé à tout. Il tenait à l'amour de sa femme non moins +qu'à l'honneur. Certes! il s'avouait volontiers les torts qu'il avait +eus jadis envers la comtesse par ses liaisons scandaleuse avec madame de +Montespan, la favorite de Louis XIV. Mais ces torts, ces péchés de +jeunesse, il les avait généreusement réparés et longtemps expiés. Aussi +Dieu, la comtesse et le monde les avaient sans doute pardonné et +oubliés. + + * + * * + + +Nous croyons juste et nécessaire d'ouvrir ici une courte parenthèse. + +Pour détruire les sottes légendes que certains historiens ont brodés +avec un art diabolique sur le compte du gouverneur Frontenac et de son +épouse, il me suffira, je crois, de résumer l'opinion--appuyée sur la +raison et l'autorité de l'histoire--, d'un de nos écrivains les plus +consciencieux, feu Ernest Myrand: + +«Madame de Frontenac fut un pouvoir caché dans le rayonnement du trône +de Louis XIV. + +«Arbitre reconnu de l'élégance, du bon goût et du bel esprit, madame de +Frontenac possédait le don de se créer autant d'amis que de +connaissances qui, tous, avaient pour elle une admiration pleine de +respect. + +«Cette fascination irrésistible, la comtesse--diplomate l'employa à +notre profit en deux circonstances mémorables: la première, lors de la +nomination de son mari (6 avril 1672) au poste de gouverneur de la +Nouvelle-France, et la seconde quand elle fit renter Frontenac (7 juin +1689) dans son gouvernement de Québec. + +«Ne lui gardons pas une amère rancune d'être demeurée là-bas, en France, +tout le temps que durèrent les deux administrations de son mari. +Demeurant à Paris en permanence, madame de Frontenac était bien placée +pour conjurer les intrigues, répondre aux plaintes et combattre les +ennemis du gouverneur cherchant à le perdre, à le ruiner dans l'estime +de Louis XIV par tous les moyens secrets ou déclarés.»[2] + +[Note 2: «Frontenac et ses amis», Ernest Myrand, Québec, 1902.] + +[Illustration: Déco.] + + + +[Illustration: Front.] + + + + + FRONTENAC SAUVE LA COLONIE + + --- + +Deux mois se sont écoulés depuis l'incident de madame DeBoismorel. Des +événements de la plus haute importance nous imposent le devoir de +reléguer quelques instants cette intrigante dans l'ombre. D'ailleurs +nous la retrouverons plus loin. + +L'Angleterre rêvait depuis longtemps de s'emparer du Canada, cette perle +du Nouveau-Monde, et de hisser son fier drapeau au mât de la citadelle +de Québec. + +Aussi, le 16 octobre 1690, sa flotte, composée de trente-quatre +vaisseau, jeta l'ancre près de l'Ile d'Orléans. + +Frontenac était prêt à la recevoir. Car il connaissait, par ses +éclaireurs, les desseins et les mouvements des ennemis de la colonie, et +il savait même que ceux-ci étaient sous le haut commandement du général +sir William Phips. + +Le gouverneur ne redoutait pas les combats qu'on allait lui livrer. Et +sa confiance dans la victoire reposait non seulement sur la bravoure +éprouvée de ses soldats, mais aussi sur le courage manifesté par tous +les citoyens de Québec et par ceux des paroisses environnantes, en âge +de porter les armes. Il comptait également sur le précieux concours que +les Canadiens-français des Trois-Rivières et de Montréal lui avaient +spontanément offert. + +Or, sur les dix heures, Frontenac vit une chaloupe partir du vaisseau +amiral anglais et se diriger vers Québec. + +Elle portait un drapeau blanc et avait à son bord un parlementaire. + +Lorsque celui-ci toucha le rivage, il fut conduit, les yeux bandés, au +Château Saint-Louis où se tenait Frontenac entouré d'un brillant +état-major. + +Le parlementaire donna lecture d'un document ayant tout le caractère +d'une insolente sommation et que terminaient ces mots: «Votre réponse +positive dans une heure, par votre trompette avec le retour du mien, est +ce que je vous demande au péril de ce qui pourrait s'ensuivre.» + +--Je ne vous ferai pas attendre si longtemps, riposta Frontenac! Et il +ajouta: «Dites à votre général que c'est par la bouche de mes canons et +à coups de fusil que je lui répondrai...» + +Quand le parlementaire fut rendu à bord de son vaisseau, les soldats de +Québec saluèrent leurs ennemis par une salve d'artillerie. Un boulet +lancé par le brave Lemoyne de Ste Hélène fit tomber à l'eau le pavillon +amiral, que deux Canadiens, l'un de Québec et l'autre de Beauport, +allèrent chercher en canot d'écorce, sous une pluie de balles. + +Ce glorieux trophée fut porté en triomphe à la cathédrale, où il resta +jusque en 1759. + +Les premiers coups de canon tirés par les soldats de Frontenac furent le +signal d'une lutte qui dura six jours. + +Bref, les Anglais essuyèrent une défaite humiliante, et ils disparurent +dans la nuit du 22 octobre... + +Le général Phips perdit six cents hommes, et neuf de ses vaisseaux +sombrèrent dans le bas du fleuve avec une grande partie de leurs +équipages. + +Frontenac, tout en immortalisant son nom, venait de sauver la colonie! + +[Illustration: Déco] + + + +[Illustration: Front.] + + + + + OÙ DUCHOUQUET SE RÉVÈLE UN + ADROIT LIMIER + + --- + +La veuve DeBoismorel avait recommencé ses gracieux envois de fleurs. Son +messager était un petit garçon d'une quinzaine d'années, à l'oeil vif et +intelligent. Il paraissait très discret. Aux questions qu'on lui posait +sur la provenance des fleurs, il répondait invariablement par un muet +sourire. + +Un jour que Duchouquet passait en voiture près du marché de la +haute-ville, il aperçut le petit messager qui trottinait sur le +trottoir. + +--Où vas-tu donc de ce pas? lui cria-t-il. + +--A la basse-ville et à Charlesbourg, monsieur. + +--Alors, monte ici, nous ferons route ensemble, car je me rends +précisément au Bourg-Royal. + +Le petit gâs, sans se faire prier, grimpa dans la voiture, heureux de +s'exempter une marche de sept milles. + +--Aimes-tu les chevaux? lui demanda Duchouquet. + +--Oh! oui, monsieur, je les aime beaucoup, beaucoup! + +--Eh bien! prends les guides et conduis à ma place. + +Puis, d'un air indifférent, il ajouta: + +--Je te connais de vue depuis longtemps, mais j'ignore ton nom. + +--Je m'appelle Louis Renaud, monsieur. + +--Et tu demeures? + +--Au pied du Coteau Sainte-Geneviève. + +Duchouquet, craignant de paraître trop curieux, ne voulut pas lui en +demander davantage. Il lui offrit des bonbons qui furent agréés avec +joie. + +Le gamin descendit chez un nommé Bédard, près de l'église de +Charlesbourg, et Duchouquet fit mine de continuer sa course dans la +direction de Bourg-Royal. + +--Je viendrai te prendre dans une heure, dit-il à Louis Renaud. + +--Merci, monsieur; je vous attendrai. + +Le lecteur a sans doute deviné que Duchouquet n'avait nullement +l'intention de se rendre au Bourg-Royal. C'était un prétexte qu'il +s'était donné pour accompagner l'enfant, dans l'espoir d'en obtenir des +renseignements utiles. + +Au bout d'une dizaine d'arpents, il attache son cheval à un arbre, +alluma sa pipe et s'assit sur le gazon. + +Une heure plus tard, Duchouquet reprenait l'enfant qui portait un vase +rempli de framboises. + +--Tiens! tiens! est-ce toi qui as cueilli ces jolis fruits? + +--Oui, monsieur. + +--C'est pour ton maître ou ta maîtresse sans doute? + +--Non, monsieur, c'est pour moi-même. + +--Veux-tu me les vendre? + +--Oh! je n'oserais pas vous les vendre, mais vous me feriez un gros +plaisir si vous vouliez bien les accepter. + +--Volontiers, fit Duchouquet; et il glissa dans la poche de l'enfant une +pièce de cinquante sols. Mais en retirant sa main, il sortit de la poche +(accidentellement en apparence) deux grandes enveloppes, soigneusement +scellées, qui tombèrent dans la voiture. + +Il est bon de dire que, du coin de l'oeil, il avait déjà remarqué ces +enveloppes. + +--Ah! ah! fit-il en riant, te voilà devenu facteur de Sa Majesté! + +--Ce sont deux lettres pour la France qu'on m'a chargé de remettre au +capitaine du brigantin qui fera voile demain matin. + +--Je puis d'éviter cette course, car je dois porter des colis, ce soir, +à bord du vaisseau, et je pourrai donner ces lettres au capitaine +Blondin que est mon meilleur am. + +--Vous êtes vraiment trop bon; je vous remercie d'avance pour ce nouveau +service. + +Duchouquet plaça les deux plis dans son gousset, et, ayant derechef +confié les guides à l'enfant il se croisa les bras et se prit à rêver à +la veuve DeBoismorel ou plutôt à la déception qu'il réservait à cette +intrigante. + +Pas n'est besoin d'ajouter que le rusé renard, dès son retour au Château +Saint-Louis, remit les lettres au gouverneur. + +Frontenac, après s'être fait raconter les détails de l'aventure, dit à +son serviteur: + +--Je vous félicite. Vous avez déployé beaucoup de tact et d'adresse dans +cette affaire. + +Resté seul, le gouverneur examina ces lettres dont l'une était adressée +à la comtesse de Frontenac, et l'autre au lieutenant de marine Paul +Aubry, 36, rue Cluny, Paris. + +La tentation lui vint d'ouvrir la lettre destinée au lieutenant Aubry; +il en avait d'ailleurs le droit en sa qualité d'administrateur de la +Nouvelle-France. Mais il eut un scrupule. Il appela auprès de lui +René-Louis Chartier de Lotbinière, conseiller du roi et +lieutenant-général civil et criminel, à qui il fit part de ses soupçons +contre la veuve DeBoismorel. + +Chartier de Lotbinière, sans hésiter, rompit le cachet de la lettre +qu'il lut à haute voix. En voici la teneur: + +«Mon cher frère, + +«Ta dernière lettre, que j'attendais avec une vive anxiété, et que j'ai +reçue hier, a rempli mon âme de joie. Merci, mon chéri! + +«Les nouveaux renseignements que tu me donnes sur Louis XIV ne m'ont +causé aucune surprise, car rien ne peut me surprendre de la art de ce +triste sire que nous avons le malheur d'avoir pour souverain. + +«Espérons qu'une nouvelle Lucrèce Borgia en débarrassera bientôt notre +belle France... + +«Un mot maintenant de mes projets. Je regrette de te dire que les choses +ne vont pas au gré de mes désirs. + +«Il est vrai que depuis plus de deux mois notre gouverneur a été très +occupé et que les réceptions à son palais ont été rares. Cependant, le +lendemain du siège de notre ville par les Anglais, j'ai eu l'avantage de +rencontrer le comte au Château Saint-Louis. Il a été pour moi d'une +courtoisie parfaite, pour ne pas dire plus. A deux reprises, comme à la +dérobée, il attacha sur moi un regard que je ne puis définir, mais dans +lequel mon coeur--qui s'y connaît--a deviné un nouveau sentiment fait de +tendresse et d'admiration. C'est sans doute le coup de foudre qu'il +ressentait. Mais attendons les développements, mon chéri! + +«Quoi qu'il en soit, je suis persuadée que les lettres que tu as écrites +sur les frasques réelles ou fausses de la «Divine» ont produit beaucoup +d'effet sur l'esprit altier du comte. + +«Je veux lui faire détester cette femme autant que je la déteste +moi-même! + +«Par le même courrier qui t'apportera la présente, j'envoie une nouvelle +épître à la comtesse de Frontenac. Je lui représente le comte comme un +être dégradé et je luis dis des choses qui devront la dégoûter pour +toujours de son mari. + +«Toutes ces choses, ben entendu, son de mon invention. Car le gouverneur +est aujourd'hui un homme rangé. Comme le diable, en veillant il se fait +moine... Il va à la messe presque tous les matins chez les Pères +Récollets, et il s'est réconcilié avec Monseigneur de Saint-Vallier. Ils +paraissent les meilleurs amis du monde. + +«Le gouverneur n'est plus jeune, mais il est encore frais et vigoureux +comme un homme de quarante ans. D'ailleurs, peu importe son âge! Si j'ai +la chance de le décider à demander le divorce et à m'épouser, son titre +et son palais suffiront à mon bonheur... et au tien, mon chéri! + +«Je sais que le gouverneur doit donner prochainement une grande fête +pour célébrer sa victoire sur l'amiral Phips. Mon nom sera certainement +un des premiers sur la liste des invités. + +«On vante ici ma beauté, ma grâce, etc. Mon miroir me dit que ces +louanges sont mérités. Eh bien! ce jour-là, je serai plus belle et plus +gracieuse que jamais. Je veux être la reine de la fête et la «Divine» de +la Nouvelle-France! Je ferai ensuite, et rondement, l'assaut du noble +coeur du comte de Frontenac!...» + +«A bientôt mon chéri! + +«JACQUELINE DEBOISMOREL.» + +[Illustration: Déco.] + + + +[Illustration: Front.] + + + + + RAYON ET OMBRE + + --- + +La Providence avait visiblement veillé sur la petite colonie. Car +celle-ci bien que préparée à soutenir une longue lutte, pouvait +difficilement croire qu'elle triompherait de ses puissants ennemis. +Aussi, pour commémorer cette victoire et remercier Dieu de sa +protection, le gouverneur et l'évêque proclamèrent le 5 novembre «Fête +religieuse et civique», et invitèrent tous les habitants à la célébrer +dignement. + +Un comité fut chargé d'organiser les manifestations, et il s'acquitta de +sa tâche avec le plus grand succès. + +«Dieu et Patrie!» Cette belle devise, que l'on voyait partout, enflamma +les coeurs d'où monta vers le ciel un hymne d'amour et de +reconnaissance. + +Puis, voulant couronner brillamment cette fête, le gouverneur donna, le +soir, au Château Saint-Louis, un dîner et un bal auxquels l'élite de la +société avait était conviée. + +Madame DeBoismorel, qui avait pris part à toutes les réjouissances +profanes de la journée, se proposait bien de participer à celles de la +soirée. + +Il est 7 heures. La jolie veuve est occupée à sa toilette. Elle possède +mieux que toutes les élégantes de Québec et de Montréal le grand art de +s'habiller. + +Parmi plusieurs robes importées récemment de Paris, elle en choisit une +qu'elle veut essayer sous l'oeil connaisseur de sa couturière. Celle-ci, +après avoir fait à la robe de légères retouches, déclare à Madame +DeBoismorel qu'elle lui sied à merveille. Alors mettant à son cou un +collier de diamants et dans ses cheveux une parure de grande valeur, la +jeune femme se regarde dans un haute glace, et se trouve fort belle. +Elle l'est réellement. Aussi, au moment de prendre congé, la couturière +lui dit avec sincérité: + +--Madame, vous êtes d'une beauté ravissante! Je suis certaine que vous +ferez bien des jalouses au Château Saint-Louis. + +--Merci et bonsoir! répond la coquette. + +Puis elle se replace devant le miroir, se regarde longtemps, sourit à +son image, et, prenant un air de triomphe, elle dit presque à haute +voix: «Ce soir, comte Louis de Frontenac, vous serez à mes pieds!» + +Soudain, le timbre de la porte résonne bruyamment. + +Peste soit de l'importun! grogne la veuve. Puis, s'adoucissant, elle +dit: + +--Henriette, va ouvrir. Je ne reçois personne, tu comprends, hein? +personne... excepté le lieutenant DeBeauregard. + +--C'est bon, môdame, répond la servante. + +Après un court moment, Henriette revient, la mine embarrassée, et +jargonne à sa maîtresse _que deux gros hommes vouliont la voêr._ + +--Comment, imbécile! tu n'as donc pas compris ce que je t'ai dit?... + +--Oui, môdame, j'avions compris; l'leu-z-avons dit comme ça: _môdame +reçoê parsonne, parsonne, excepté le Beauregard..._ Et pis y m'aviont +répond qu'y vouliont pareil voêr môdame... + +Exaspérée, la veuve entre dans la salle et aux visiteurs qu'elle ne +connaît pas, elle dit à brûle-pourpoint: Que voulez-vous? + +L'un d'eux demande poliment si c'est bien à Madame DeBoismorel, née +Jacqueline Aubry, qu'il a l'honneur de parler. + +--Oui, répondit-elle avec hauteur, et que voulez-vous? + +--Madame, fait le même, au nom du roi, nous venons vous arrêter!... + +--Impudents! clame la veuve.--Sortez! + +--Pardon, madame, nous avons instruction de vous arrêter et de vous +conduire à bord du vaisseau _Neptune_ qui quitte la rade, cette nuit +même, pour la France. Veuillez lire ce mandat portant les armes de Sa +Majesté, le sceau de la haute Cour et la signature de monsieur +René-Louis Chartier de Lotbinière, lieutenant-général civil et criminel. + +D'un geste brusque, elle prend le document, le parcourt fiévreusement, +puis, l'ayant froissé, elle le jette à ses pieds! + +--François! crie-t-elle, appelant son serviteur. + +Celui-ci paraît. + +--Imaginez-vous, lui dit-elle, que les deux individus que vous voyez ici +ont l'audace de me faire prisonnière, au nom du roi, s'il vous plaît! et +sur l'ordre de M. Chartier de Lotbinière! C'est un guet-apens dont je ne +veux être ni la dupe ni la victime. Eh bien! allez chez le gouverneur et +dites-lui de ma part d'envoyer des gardes pour me débarrasser de ces +deux malotrus! + +--C'est bien, madame, j'y cours! + +En attendant le retour du serviteur, la maîtresse arpente la chambre, +muette, les mains crispées, l'écume à la bouche et les yeux remplis de +flammes. Sa beauté disparu: elle est maintenant hideuse et effrayante! + +Enfin, François arrive, tout essoufflé et l'air penaud. + +--Quoi! rugit-elle, vous êtes seul?... + +--Oui, madame, le gouverneur a refusé de me recevoir. J'ai insisté +auprès de son secrétaire, Monsieur de Monseignat, et celui-ci m'a tout +simplement éconduit en me disant qu'il ne voulait avoir rien de commun +avec madame DeBoismorel! + +--L'insolent! le rustre! hurle-t-elle...--Eh bien! François, vous qui +êtes fort comme un Hercule, protégez-moi et chassez ces deux +misérables-ci de ma demeure. + +--Je suis peiné, madame, de ne pouvoir vous obéir, car ces messieurs ont +pour eux la _force de la loi,_ et cette force est bien supérieure à la +mienne. + +--Comment, lâche! vous aussi vous m'abandonnez... Allez-vous-en, +poltron, je vous chasse! + +--Vraiment, madame? N'ai-je pas toujours, dans la mesure du possible, +rempli mon devoir à votre égard? + +Sans lui répondre, et au paroxysme de la rage, elle saisit une potiche +qu'elle veut lancer à la tête de son serviteur, mais celui-ci s'étant +baissé, la potiche heurte une glace de Venise, qui vole en mille +éclats... Alors, ne pouvant contrôler ses nerfs et sa fureur, elle +arrache son croissant, son collier et tous ses bijoux qu'elle brise sur +le parquet, met sa toilette en lambeaux et se déchire la poitrine de ses +ongles nacrés, qui sont à présent plus redoutables que des griffes. + +A l'instant, les agents de police l'empoignent et la menacent de lui +mettre les menottes si elle ne veut pas se tranquilliser. + +Surprise de l'attitude énergique de ces hommes, et à la vue des menottes +qu'on lui montre, elle se ressaisit tout à coup. + +--Laissez moi! Ne me touchez pas! leur dit-elle, avec plus de calme. + +--C'est bien, madame, mais préparez-vous immédiatement à nous suivre. + +Elle appelle sa servante, qui accourt aussitôt. + +Henriette, sais-tu ce que ces deux individus vienne faire ici? + +--Oui môdame, j'avons tout entendu par le trou de la sarrure... + +--Voyons, ma chère Henriette, mon seul et fidèle appui en ce moment, que +me conseilles-tu, toi? + +--Ben môdame, si j'étions à votte place j'suivrions ces deux beaux +hommes qu'ont pas l'air mâlin pen toute, pen toute! + +--Enfin! puisqu'il le faut... Dans ce cas, aide-moi à préparer mes +malles. + +Et la veuve se met à jeter, pêle-mêle, dans deux valises, tous les +effets qui lui tombent sous la main. + +--Pas si dru, môdame, pas si dru: vous allez _enchiffronner_ votte +linge. Laissez-moê faire. + +Puis remarquant les débris des bijoux épars sur le plancher, la servante +s'écrie: + +--Bonne Sante Viarge, môdame, vos _afficaux_ sont tout cassés!... + +Une heure après, ayant terminé ses préparatifs, madame DeBoismorel dit à +sa servante:--Remets cette lettre à mon notaire, M. Claude Aubert. Il te +paiera tes gages pendant mon absence. Prends bien soin de la maison; et +je te récompenserai. Car je reviendrai bientôt avec mon frère, le +lieutenant Aubry. C'est un brave, lui, et il saura me protéger contre +tous mes persécuteurs... + +Elle monta dans la voiture qui l'attendait. + +Henriette, debout sur le seuil de la porte, cria à sa maîtresse: + +--Ben le bonsoêr, môdame, et à la revoyure!... + +Le rayon a fait place à l'ombre... et la joie à la tristesse! + +En route, la prisonnière, dont l'esprit est en ce moment plus ou moins +lucide, marmotte souvent ces étranges paroles: + + Rayon céleste + Je te bénis! + Ombre funeste, + Je te maudis! + +[Illustration: Déco.] + + + +[Illustration: Front.] + + + + + GÉNÉREUX DÉVOUEMENT + + --- + +Le lendemain, dès l'aube, le _Neptune_--pavillon royal arboré à la +corne--quitta la rade de Québec et fila, vent arrière à une allure +rapide. + +Une semaine après, grâce à une température idéale, le vaisseau voguait +gracieusement au large des côtes de Terre-Neuve. + +Rien de remarquable n'était survenu pendant le cours de ces quelques +jours. + +Madame DeBoismorel souffrait de prostration et gardait constamment sa +cabine, où elle prenait ses repas. + +A deux reprises, elle avait refusé les soins du médecin du bord. + +La malheureuse semblait avoir perdu le sommeil et la raison, car les +officiers de quart l'entendaient souvent, la nuit, pousser des cris de +rage ou d'effroi. + +--Si ces sortes de crises persistent, avait dit le capitaine, il faudra +la surveiller la nuit comme le jour. + + * + * * + +Un soir que la prisonnière berçait au doux bruit de l'onde ses tristes +rêveries, elle crut percevoir les sons d'une voix bien connue qui +l'appelait. + +D'abord surprise et l'esprit perplexe, elle ne répondit pas. + +La voix ayant répété son nom, elle demanda: + +--Qui est là? + +--C'est François, madame, qui vient vous sauver... + +Elle ouvrit aussitôt la porte, et en voyant son serviteur, elle +s'excusa, les yeux baignés de larmes, d'avoir douté un instant de son +dévouement. + +--N'y pensez plus, je vous en prie, madame, et venez vite... + +Sa maîtresse lui ayant désigné deux valises, il s'en saisit comme d'une +plume et court les déposer dans une chaloupe attachée à l'arrière du +vaisseau, puis, au moyen d'une échelle de chanvre, il fait descendre +madame DeBoismorel dans l'embarcation, où il a eu le soin de placer des +vivres. + +Il saute à son tour dans la chaloupe, en démarre le lien, et se met à +ramer de toutes ses forces dans la direction d'une île entrevue à +l'heure du souper, et qu'il espère atteindre avant le lever du soleil. + + * + * * + +Le lecteur est sans doute surpris de voir ici l'ancien serviteur de +madame DeBoismorel rentrer en scène. + +Une explication s'impose. La voici. + +Madame DeBoismorel était aimée de tous ceux qu'elle avait à son service; +elle les traitait toujours avec douceur et libéralité. C'est dans un +état d'excitation incontrôlable qu'elle avait chassé son fidèle et +dévoué serviteur. Celui-ci en fut plus attristé que vexé. Il croyait +d'ailleurs que sa maîtresse était victime d'une lourde méprise ou d'une +odieuse persécution. Aussi, dans l'espérance de pouvoir lui rendre +quelques bons offices--si humbles fussent-ils--il résolut promptement de +la suivre en France. + +En quittant la demeure de sa maîtresse, après avoir eu la précaution de +se couper les cheveux et la barbe--ce qui le rendait méconnaissable, car +il portait une longue barbe--il courut à la basse-ville et prit place +sur le _Neptune_, quelques minutes avant l'arrivée de madame +DeBoismorel. + +Nul ne le connaissait à bord, du moins il le croyait. + +Cependant, par prudence, il sortait rarement de sa cabine, prétextant +avoir le mal de mer. + +Il dormait peu, et les cris de madame DeBoismorel parvenaient jusqu'à +lui. + +Jugeant sa maîtresse bien malade, et redoutant pour elle les dangers +d'une longue traversée, il décida de l'arracher par la fuite à sa +captivité. Il n'attendait qu'une occasion favorable pour mettre son +projet à exécution, car il ne voulait courir aucun risque. + +Or, un soir que la mer était calme et le ciel étoilée, il observa que +l'officier à la vigie était un vieux marin à l'oeil encore assez vif, +mais à l'oreille très dure. Il avait peu à craindre de celui-là. Mais Il +n'était pas aussi rassuré sur le compte du timonier, jeune et solide +gaillard. + +Vers les neufs heures, François sort de son gîte et se met à faire les +cents pas sur le pont, de tribord à bâbord. + +--Vous n'avez pas sommeil, monsieur? lui demande le timonier. + +--Non, je ne puis dormir, malgré les quelques verres de cognac que j'ai +pris. + +--Ah! vous avez du cognac?... reprend le matelot, l'oeil pétillant de +convoitise. + +--Oui, j'en ai une caisse; c'est un bon remède dit-on, contre le mal de +mer et l'insomnie. Aimez-vous cette liqueur? ajoute François. + +--Si je l'aime... Ma Doué, oui! + +François va chercher une bouteille de cognac contenant une substance +narcotique, et, s'asseyant à côté du marin, il lui en sert une forte +rasade. + +--A votre santé! fait le matelot en levant son gobelet qu'il vide d'un +Trait. + +--Merci! + +François, tout en parlant de choses indifférentes, verse à son compagnon +plusieurs coups, si bien qu'au bout d'une demi-heure, le buveur roule, +inconscient, sur les cordages. + +C'est le temps d'agir, pense François. + +Et il exécuta prestement le plan hardi qu'il avait conçu. + + * + * * + +Le lendemain matin en faisant la visite du bord, le capitaine remarqua +d'abord la disparition d'une chaloupe, puis il aperçut le timonier +gisant sur le pont. + +Il le secoua rudement, mais n'e put obtenir aucune parole sensée. +C'était le narcotique plutôt que l'eau-de-vie que le tenait dans cet +engourdissement. + +Le capitaine alla interroger l'autre officier qui était encore à son +poste, mais celui-ci n'avait eu connaissance de rien. + +Ayant continué les perquisitions, il constata avec stupeur la double +évasion de sa prisonnière et du passager bizarre qu'il avait eu la +maladresse d'accueillir si facilement. + +Il donna l'alarme. Tout l'équipage fut sur pied en un instant. + +Mais que faire? De quel côté diriger les recherches?... + +Après avoir mûrement délibéré, on se rangea de l'avis d'un vieux loup de +mer qui proposait de retourner en arrière et d'aller visiter l'île qu'on +avait dépassée La veille. Cinq heures plus tard, le _Neptune_ mouillait +à quelques arpents d'un joli bouquet de verdure émergeant des eaux. + +Plusieurs hommes sautèrent dans une embarcation et atterrirent bientôt +sur une grève de gravier. + +L'île était petite, mais l'épaisse forêt qui la couvrait en fermait +presque l'accès et rendait les recherches difficiles. + +Toute la journée on fouilla l'île sans découvrir aucune trace des +fugitifs. + +Les marins, découragés allaient abandonner leur poursuite, quand l'un +d'eux retira d'un buisson un tout petit mouchoir blanc portant les +lettres J.D. + +--Ce sont les initiales de la prisonnière, dit-il. Puis agitant le +mouchoir comme il eut fait d'un drapeau, il s'écria: + +--En avant, mes amis! + +Tous pénétrèrent dans le buisson, en écartèrent soigneusement les +branches, et--agréable surprise--trouvèrent le couple blotti au fond de +ce réseau inextricable! + +--Suivez nous! commanda aux fugitifs le chef de la bande. + +Toute résistance étant impossible en un tel endroit, François, qui +possédait pourtant une force extraordinaire, parut se soumettre de bonne +grâce à l'ordre du commandant. + +Mais lorsque le groupe fut sorti de la forêt, le prisonnier se lança +comme un lion au milieu des matelots, en assomma ou bouscula sept ou +huit, et, profitant de la confusion générale, il allait s'échapper avec +sa compagne, quand un marin lui asséna sur la tête un coup de bâton. Il +tomba; et les matelots que son poing formidable n'avait pas atteints, se +ruèrent sur lui, le ligotèrent et le portèrent dans l'embarcation, ainsi +que madame DeBoismorel qui venait de s'évanouir. + + --- + + +[Illustration: Front.] + + + + + UN DÉFENSEUR VOLONTAIRE + + --- + +Nous avons dit plus haut que madame DeBoismorel avait pris part aux +réjouissances profanes du 5 novembre et qu'elle attendait le lieutenant +DeBeauregard, qui devait l'accompagner au dîner et au bal que +donnait le gouverneur ce soir-là. + +La jolie veuve était, à n'en pas douter, l'idole de la société +aristocratique de Québec. + +Au premier rang de ses admirateurs, figurait le lieutenant DeBeauregard, +qui faisait partie de l'état-major du gouverneur. Cet officier était un +jeune homme de haute taille à la physionomie ouverte, spirituelle et +énergique. + +Avant d'endosser l'uniforme, DeBeauregard avait porté la toge au barreau +de Paris, où il s'était distingué par son amour du travail, son +éloquence et sa grande probité. + +Il promettait d'être un jour une des lumières de son ordre. Mais +plusieurs officiers de ses amis qui l'avaient connu, dix ans avant, +lorsqu'il faisait son service militaire, et qui avaient admiré son +caractère lui proposèrent un bon matin de se joindre à eux pour aller +servir la patrie, par delà les mers, sous les ordres du gouverneur +Frontenac. + +Très-bien avait-il répondu sans hésiter. + +Quelques semaines plus tard, il reprenait l'uniforme et s'embarqua pour +la Nouvelle-France. + +Le gouverneur l'accueillit avec empressement, car il lui était +chaleureusement recommandé par la comtesse de Frontenac qui l'avait +rencontré souvent à la Cour. + +Frontenac se félicita par la suite d'avoir accordé sa confiance à ce +jeune homme. En effet, durant les sombres jours du siège, le lieutenant +DeBeauregard se signala par une bravoure poussée parfois jusqu'à +l'héroïsme. + +Or, le 5 novembre au soir, vers les huit heures, tel que convenu, le +lieutenant arrivait chez madame DeBoismorel. Il sonna à la porte de +cette demeure qui lui était toujours si hospitalière. + +La servante vint ouvrir. + +Il allait entrer, quant celle-ci lui dit: + +--_Môdame étiont_ partie. + +--Partie... dites-vous? + +--Oui, _môsieu_. + +C'est étrange! pensa-t-il. Et il s'éloigna en se dirigeant vers le +Château Saint-Louis, situé tout près de là, où presque tous les invités +étaient déjà réunis dans le salon bleu. + +A huit heures et demie, un domestique en livrée annonça que le dîner +était servi. + +Les convives entrèrent dans une vaste pièce décorée avec un goût +irréprochable. + +Le repas fut très joyeux, comme tous ceux que présidait le gouverneur. +Un des convives cependant ne partageait pas la gaieté générale. C'était, +on le devine, le lieutenant DeBeauregard. + +Bien qu'il s'efforçât d'oublier momentanément madame DeBoismorel, +l'image de cette femme qu'il aimait repassait sans cesse devant son +esprit. + +Il croyait à l'amour réciproque de la jeune veuve, car celle-ci, tout en +cherchant à capter les bonnes grâces du gouverneur Frontenac, avait +agréé depuis un mois les avances du valeureux et bel officier... Elle +était aussi prudente que perfide.--Si le premier m'échappe, je prendrai +le second, se disait-elle! + +La plupart des invités avaient remarqué l'absence au dîner de madame +DeBoismorel, mais tous étaient persuadés que tantôt elle ferait sa +brillante apparition au bal. + +DeBeauregard caressait aussi cette chère illusion... + +A dix heures, la danse était déjà animée par une musique très +entraînante, et la «déesse» qu'on attendait n'avait pas encore paru dans +cette salle où tant de fois sa beauté et son élégance avaient jeté un +vif éclat. + +Cet absence commençait à provoquer de nombreux commentaires chez les +dames comme chez les messieurs. + +Le lieutenant DeBeauregard, qui se tenait dans l'ombre, fut bientôt +entouré par un groupe d'amis qui lui demandèrent si madame DeBoismorel +était malade. + +--Je l'ignore, répondit-il + +--Mais pourtant, fit sur un ton ironique le capitaine Bonin, vous +pourriez nous renseigner à son sujet; car ne deviez-vous pas accompagner +cette _grande dame_ ici ce soir? + +--Allez donc vous promener, vil mouchard! lui dit DeBeauregard, le +toisant de la tête aux pieds. + +Bonin apparemment satisfait de sa sottise, s'éloigna en ricanant +bêtement. + +Les autres officiers levèrent les épaules de dégoût devant la lâcheté du +rustre. + +--Oui, accentua le capitaine DeMaricour, oui, oui, va te promener, +vilain traîneur de sabre en temps de paix... + +Ce capitaine Bonin aimait éperdument madame DeBoismorel; il avait même +demandé sa main, mais la jeune veuve s'était cruellement moquée de lui. +Il saisissait donc cette occasion pour humilier son heureux rival. + +Peu d'instants après cet échange de paroles piquantes, le lieutenant +DeBeauregard quitta discrètement le Château Saint-Louis. + +Rendu dans sa chambre, il se prit à réfléchir sur ce qui avait pu +motiver l'absence de madame DeBoismorel de son domicile et de chez le +gouverneur. + +«Elle est partie», m'a dit la servante. + +Mais pourquoi ne m'avait-elle pas attendue? Où donc était-elle allée? + +Il se posa longtemps ces deux questions sans pouvoir y répondre d'une +manière satisfaisante. + +Finalement, l'esprit harassé, il se jeta sur son lit en se disant: + +Je trouverai demain le mot de cette énigme. + +Le lendemain matin, le lieutenant se présenta chez madame DeBoismorel. + +--Madame peut-elle me recevoir? demanda-t-il à la servante. + +--Non, môsieur! + +--Puis-je savoir pourquoi? + +--J'vous avions dit hiar que môdame étiont partie. + +--Pouvez-vous me dire où elle est maintenant? + +--Allez demander ça _au chartier_ de Lotbinière... + +--A monsieur Chartier de Lotbinière, voulez-vous dire? + +--P't-être ben, môsieur; j'le connaissions point! + +Puis craignant d'avoir trop parlé, elle referma la porte. + +--Allons voir M. Chartier de Lotbinière, se dit le lieutenant. + +En route, il rencontra un ami intime qui lui dit: + +--Quelque triste nouvelle hein? Toutes mes sympathies, mon cher +lieutenant. + +--Quelle est donc cette triste nouvelle? Et pourquoi m'offres-tu des +sympathies! fit DeBeauregard, de plus en plus étonné. + +--Quoi! ignores-tu que madame DeBoismorel a été arrêtée, hier soir, sur +l'ordre de M. Chartier de Lotbinière, et qu'elle partie pour la France à +bord du _Neptune_? + +La foudre tombant à ses pieds ne lui eut pas causé plus de surprise que +l'annonce de cette nouvelle... + +Enfin, se ressaisissant, il remercia son ami et se rendit au bureau de M. +le lieutenant-général civil et criminel, qui l'accueillit avec la plus +grande bienveillance. + +Après les compliments d'usage, DeBeauregard dit: + +--C'est ne ma qualité d'avocat que je suis ici ce matin. Je viens +d'apprendre que madame DeBoismorel à été arrêtée, hier soir, en vertu +d'un mandat portant votre signature. + +--C'est la vérité. + +--Voulez-vous avoir la complaisance de me dire de quoi cette dame est +accusée? + +M. Chartier de Lotbinière hésitant à répondre, DeBeauregard ajouta: + +--J'ai l'intention, si Son Excellence le gouverneur me le permet, +d'aller en France pour défendre madame DeBoismorel devant les tribunaux. + +--Ah!... Dans ce cas, répondit M. Chartier de Lotbinière, je puis vous +informer que cette dame est accusée de conspiration contre Son +Excellence le gouverneur et Madame la comtesse de Frontenac. + +A ces mots, DeBeauregard s'écria avec conviction: + +--C'est une infâme machination tramée contre cette noble femme! + +Puis il reprit d'une voix plus calme: + +--Puis-je connaître le nom de l'accusateur et obtenir une copie de +l'acte d'accusation? + +--Je regrette vivement, croyez-le, de ne pouvoir acquiescer à votre +demande. Du reste, toutes les pièces relatives à cette malheureuse +affaire ont été confiées hier au capitaine du _Neptune_ qui doit les +remettre à qui de droit. Si vous allez en France, vous pourrez les +consulter en vous adressant aux autorités judiciaires. + +Le lieutenant n'insista pas. + +M. Chartier de Lotbinière le reconduisit jusqu'à la porte et lui dit, en +lui serrant la main: Bon courage! mon cher ami. + +--Merci! j'en aurai, et, avec la grâce de Dieu, je saurai à la fois +venger l'honneur d'une Canadienne loyale et confondre son lâche +accusateur! + +En prononçant ces dernier mots, DeBeauregard pensait au capitaine Bonin. + + * + * * + +La semaine suivante, un petit bâtiment, l'_Hirondelle_, se préparait à +prendre la mer à destination de Bordeaux. + +DeBeauregard, ayant obtenu du gouverneur un congé illimité, se rendait à +bord de ce vaisseau, en passant par la côte de la montagne, lorsque, +soudain, il vit au-dessus de sa tête un corbeau que tournoyait en +lançant des croassement sinistres. + +Peu superstitieux, il ne fit aucun cas de cet oiseau qu'un poète a +surnommé _le chantre des funérailles_! + +Après s'être débarrassé de son bagage, le lieutenant voulut se promener +sur le pont de l'_Hirondelle_, mais à peine y avait-il posé le pied, que +le corbeau s'élança derechef vers lui en recommençant son chant +lugubre... + +Plus ahuri qu'effrayé, le voyageur s'enferma dans sa cabine, sortit de +sa poche un carnet, qui lui servait de journal, et y consigna les faits +les plus importants de la journée. + +La même nuit, quand l'_Hirondelle_ déploya ses voiles et prit sa course +sur la mer houleuse, le lieutenant dormait d'un sommeil aussi agité que +les flots. + +Six jours passèrent durant lesquels le voilier lutta sans cesse contre +les orages ou les vents. + +L'_Hirondelle_ étain un vieux vaisseau qui avait résisté aux chocs de +nombreuses tempêtes, mais les blessures qu'il cachait dans ses flancs +s'élargissaient de plus en plus sous les coups des vagues en fureur. + +Le septième jour, après une accalmie de deux heures, un tourbillon de +vent impétueux s'éleva tout d'un coup et désempara l'_Hirondelle_ que +renversé et vaincu, sombra corps et biens, à l'exception de trois hommes +qui réussirent à se cramponner à une chaloupe. + +La frêle embarcation s'en alla au gré des flots, car ceux qui +l'occupaient n'avaient pas de rames pour la diriger. Les malheureux +manquaient aussi de nourriture... + + Notre existence infortunée + Est le jouet des éléments. + Une ironique destinée + Semble insulter à nos tourments. + Qui peut conjurer les tempêtes + Et fixer les flots inconstants? + La foudre éclate sur nos têtes + Quand nous attendions un beau temps. + +Un matin, par un temps clair, le capitaine d'un brigantin allant vers +Québec, aperçut au loin une chaloupe que les vagues ballottaient comme +une coquille de noix. Il s'en approcha à la hâte, et, à sa grande +surprise, y trouva trois hommes inanimés, qu'il crut malades ou +endormis. Mais quand les naufragés furent placés avec précaution sur le +pont du navire, le capitaine constata qu'il était en présence de trois +cadavres, dont deux marins et un militaire. + +N'ayant rien trouvé sur les matelots qui pût servir à leur +identification, on jeta leur cadavre à la mer, après avoir observé le +cérémonial connu de tous les marins. + +Mais sur le corps du militaire on trouva un carnet assez volumineux que +le capitaine sembla parcourir avec un vif intérêt. Et puis, rassemblant +tout l'équipage autour du mort, il lut à haute voix ces lignes que +portait le dernier feuillet: + +«Il y a dix jours aujourd'hui que notre vaisseau _l'Hirondelle_ a péri. +Nous sommes probablement les seuls qui avons échappé au naufrage. Nous +étions alors si heureux et si excités, que nous chantions et pleurions à +la fois! Mais à cette joie délirante succédèrent bientôt l'angoisse et +la douleur. Car, n'ayant pas d'aviron pour conduire notre barque, ni de +nourriture pour nous soutenir en attendant des secours peut-être trop +tardifs, qu'allions-nous devenir? Nous regrettions presque de n'avoir +pas été engloutis avec tout l'équipage de _l'Hirondelle_... + +«Oh! que de souffrances morales et physiques nous avons endurées depuis +le naufrage! Il est plus facile de les imaginer que de les décrire. + +«L'autre jour, dans un moment de désespoir et de folie, l'un des +matelots voulut se suicider! Nous eûmes toute la peine du monde de +l'empêcher de commettre cet acte indigne d'un brave et d'un chrétien. + +«Enfin, hier, mes deux compagnons d'infortune que je vois étendus à mes +pieds, les yeux grands ouverts et tournés vers le ciel, sont morts de +froid et de faim! + +«C'est le sort que m'attend dans quelques minutes. Car la mort--comme le +noir corbeau que croassa à mes oreilles, à mon départ de Québec--plane +au-dessus de moi et effleure déjà ma tête de son aile sombre! + +«J'aurais pourtant voulu vivre encore quelques semaines afin de pouvoir +remplir une tâche sacrée! Mais, puisqu'il me faut mourir à présent, je +fais au divin Maître le sacrifice de ma vie, et, en retour, je +Lui demande de sauver l'honneur d'une honnête femme que j'aime et que +j'avais juré de protéger contre d'ignobles persécuteurs! + +«Vous qui trouverez mon cadavre et ceux de mes compagnons, priez pour le +repos de notre âme!... + +«Hélas! la mort s'en vient: mes yeux ne voient presque plus la lumière, +et ma main tremble en traçant ces derniers mots que he ne pourrai même +plus relire: + + Adieu, belle France! + Adieu, cher Canada!» + +Au bas de la page le capitaine put déchiffrer la signature et la date +suivantes: + +Lieutenant Jules DeBeauregard. + +Ce 29 novembre 1690. + +Tout l'équipage, ému jusqu'aux larmes, s'inclina pieusement devant la +dépouille de ce compatriote inconnu dont les accents exprimaient le plus +pur patriotisme. + +Sur l'ordre du capitaine, le corps du lieutenant fut enseveli dans le +drapeau fleurdelisé et déposé dans un long coffre de pois que l'on remit +la semaine suivante aux autorités militaires de Québec. + + * + * * + +La nouvelle du naufrage de _l'Hirondelle_ et de la mort tragique du +lieutenant DeBeauregard se répandit en ville comme une traînée de poudre +enflammée et fit naître la tristesse dans tous les coeurs. + +Le gouverneur, qui avait pour le défunt une profonde affection, ne +pouvait se consoler en songeant à la perte que faisait la +Nouvelle-France dans la personne de ce soldat sans peur et sans +reproche. + +De toutes parts s'élevait un concert d'éloges à l'adresse du cher +disparu. On rendait hommage à ses qualités du coeur, de l'âme et de +l'esprit. + +Les funérailles du lieutenant eurent lieu au milieu d'un immense +concours de citoyens accourus des coins les plus reculés de la colonie. + +Il fut inhumé dans le cimetière catholique de la Haute-ville à côté d'un +jeune officier mort récemment au champ d'honneur. + +Le capitaine Lemoyne DeMaricour, après avoir jeté une poignée de terre +sur le cercueil du lieutenant--et d'une voix que l'émotion faisait +trembler--prononça ces mots: + +--Repose en paix! noble et vaillant défenseur de la patrie! + + +[Illustration: Front.] + + + + + LE JUGEMENT + + --- + +Trois mois ont fui depuis l'arrestation de madame DeBoismorel. + +Le gouverneur vient de recevoir son courrier de France. + +Après avoir pris connaissance de ses lettres, il s'empresse de lire les +journaux, afin de se renseigner sur les événements les plus récents. + +Le siège de Québec et la défaite de Sir William Phips faisaient le sujet +de maints articles où l'on exaltait l'habileté de Frontenac et la +bravoure des habitants de la Nouvelle-France. + +Le gouverneur, très flatté des éloges que lui décernaient tous les +journaux, allait replier la «Gazette des Tribunaux» qu'il venait de +parcourir, quand, soudain, il tressaillit en voyant ce titre imprimé en +gros caractères: + +AFFAIRE DEBOISMOREL-AUBRY + +Il dévora cet entrefilet, que nous mettons sous les yeux du lecteur: + +«Une intrigue, ou plutôt une machination que le diable seul pouvait +inspirer, et qui avait pris naissance au Canada, contre l'éminent +gouverneur de ce pays et sa distinguée épouse, madame la comtesse de +Frontenac, vient d'avoir son dénouement à Paris. + +«Les auteurs de cette infamie sont le frère et la soeur, le lieutenant +Paul Aubry, officier de notre marine, et la jeune veuve du vaillant +DeBoismorel, mort au champ d'honneur, en Acadie, et dont notre armée +pleure encore la perte. + +«La malheureuse veuve, pour satisfaire une ambition aussi sotte que +coupable, a eu recours aux moyens les plus vils. + +«Le nom glorieux qu'elle portait ne l'a pas retenue au moment de franchir +le gouffre qui sépare l'honneur du déshonneur. Plus que cela, il a été +établi que c'est cette femme qui a entraîné son trop faible frère dans +la vie d'un crime qui ne devait profiter qu'à elle seule. Aubry hésité +longtemps, paraît-il, à suivre sa soeur, à devenir complice, mais il a +finalement succombé! + +«Les accusés furent très bien défendus par leur avocat, mais celui-ci ne +put convaincre le tribunal de leur innocence, car plusieurs documents, +surtout ceux qui furent trouvés au domicile d'Aubry, constituèrent une +preuve formidable contre eux. + +«Le juge, dans ses remarques, se montra très sévère pour la veuve +DeBoismorel, et, quoiqu'il semblât avoir des sympathies pour le jeune +lieutenant qui jouissait dans la marine d'excellente réputation, il +déclara vouloir faire un exemple, et condamna les deux accusés à la même +peine, c'est-à-dire à un exil de douze ans, en dehors de la France et du +Canada. + +«Le jour même de leur condamnation, le frère et la soeur furent conduits +par un agent de police jusqu'au Rhin, car ils avaient décidé d'aller +vivre en Allemagne.» + +La lecture de cet article parut causer une grande satisfaction au comte +de Frontenac, car, le front rayonnant de joie, il appela Duchouquet et +lui dit: + +--Lisez cette bonne nouvelle! + +Duchouquet, après avoir lu attentivement, remit le journal au +gouverneur, en lui disant avec un large sourire: + +--Notre ville, Excellence, est débarrassée d'une fameuse fripouille! + +--Vous avez le mot juste, souligna Frontenac. Maintenant, ajouta-t-il, +pour récompenser le dévouement que vous avez montré en cette affaire, +comme en toute choses d'ailleurs, je vais donner instruction à mon +Intendant de tripler vos gages. Et, si vous continuez à me bien servir, +je vous promets que je penserai à vous quand je ferai mon testament. + +--Merci! mille fois merci, Excellence! Moi, je promets de vous servir +fidèlement jusqu'à la mort! + +Le maître et le serviteur ont tenu leurs promesses. Dans le testament +qu'il a dicté lui-même, le 22 novembre 1698, au notaire royal Genaple de +Belfond, l'illustre gouverneur a fait insérer la clause suivante: + +«Donnant et léguant icelui Seigr. Testateur à Duchouquet, son vallet de +chambre, toute la garderobe consistant en ses habits, linge et autres +hardes d'icelle avec la petite vaisselle d'argent dépendant de la dite +garderobe; et ce en considération des services que le dit Duchouquet lui +a rendus jusqu'à présent.» + +Pour compléter l'entretien que nous avons cité plus haut, nous devons +ajouter que, au moment où Duchouquet allait se retirer, Frontenac lui +dit: + +--Et Louis Renaud, l'ex-messager de madame DeBoismorel, que fait-il +maintenant? + +Il ne fait rien, Excellence, depuis l'arrestation de sa maîtresse. + +--Pauvre petit! Je vais donner ordre à mon Intendant de l'indemniser de +la perte qu'il a faite. De plus, je veux qu'il soit employé au Château +Saint-Louis avec des gages qui lui permettent de vivre et d'aider sa +bonne famille. + +--Oh! merci, Excellence! fit Duchouquet, en essuyant une larme de joie +perlant à ses paupières. + + Ce geste qui couronne + L'acte d'un gouverneur + Au front du ciel rayonne, + Comme au Temple d'honneur! + + ---- + +[Illustration: Front.] + + + + + LE MAL DU PAYS + + ---- + +Transportons-nous en esprit à Munich, ville d'Allemagne, et capitale de +la Bavière. + +Dans une jolie villa située sur les bords de la rivière Isar, vivait, +depuis cinq ans, un couple encore jeune dans lequel il était facile de +reconnaître le frère et la soeur, tant leur ressemblance était +frappante. Mais un observateur eut sans doute remarqué que certains +traits étaient plus adoucis chez l'homme que chez la femme, bien que +celle-ci fût d'une beauté peu ordinaire. + +Ce couple gardait à son service deux domestiques, lesquels ne semblaient +avoir qu'une seule ambition: plaire à leurs bons maîtres et leur donner +sans cesse des marques de respect et de dévouement. + +L'harmonie et le bonheur devaient régner sus les lambris de ce petit +palais entouré d'un vaste jardin d'où montait, avec le chant des +oiseaux, l'haleine parfumée des fleurs les plus rares. + +C'était du moins l'opinion de tous ceux qui visitaient ce coin enchanté +de l'Isar et qui voyaient le frère et la soeur se promenant, bras +dessus, bras dessous--tel deux amants--à l'ombre des grands arbres. + +Les gens du quartier les connaissaient sous le nom de Micali et ils les +croyaient italiens, car c'est la langue harmonieuse de Dante que +parlaient le frère et la soeur lorsqu'ils passaient dans les rues de +Munich. Cependant, au besoin, ils s'exprimaient assez bien en allemand. + +Voilà tout ce que le Munichois savaient au sujet de ces deux étrangers +qui vivaient aussi retirés du monde que des ermites. + +Un seul visiteur, deux ou trois fois la semaine, franchissait le seuil +de cette demeure. C'était le révérend Père Schultz, curé de l'église +Saint-Michel, un septuagénaire robuste et encore très alerte. Ce bon +vieillard était l'ami et le confident de ces étrangers. + +Bien que les occupations et les distractions de nos solitaires fussent +toujours à peu près les mêmes, ils les reprenaient chaque jour avec une +égale ardeur. + +La matinée était consacrée à la lecture ou à des travaux intellectuels. +Le frère se livrait à l'étude de la marine qu'il aimait passionnément, +et la soeur se familiarisait avec la musique, la langue et la +littérature allemandes. + +Après le dîner, entre une heure et trois heures, tandis que la soeur +allait visiter les pauvres auxquels elle s'intéressait grandement, le +frère, vêtu de la salopette, travaillait dans le jardin avec son +serviteur. Puis entre trois et six heures, il faisaient une promenade +sur l'eau. + +Micali s'était construit une légère et élégante embarcation à voiles et +à aviron, qu'il conduisait lui-même avec une habileté parfaite. Aussi +était-il admiré de tous les marins qui le rencontraient sur l'isar et +avaient surnommé sa barque la _Mouette_. + +Le soir, quant le Père Schultz ne venait pas, Micali et sa soeur jouaient +aux échecs ou faisaient de la musique. + +Alors, doit se dire le lecteur, ces deux personnes étaient les êtres les +plus heureux du monde. Oui, apparemment, mais les apparences sont +souvent trompeuses, et nous verrons bientôt ce qui manquait au bonheur +de ce joli couple que tant de gens regardaient avec envie. + +Un matin, Micali et sa soeur étaient occupés à leurs études respectives, +quand la servante vint leur annoncer qu'un étranger les demandait. + +--Vous a-t-il dit son nom? s'informa Micali. + +--Non, môsieu, y m'aviont point dit son nom, mais c'est un Français qui +aviont de grandes moustaches. + +--Un Français! dirent ensemble le frère et la soeur, en échangeant un +regard où se lisait l'inquiétude. + +--Allons le voir! fit Micali. + +En entrant dans le salon, la jeune femme ne put retenir ce cri: +Capitaine Bonin! + +--Oui, chère madame DeBoismorel! dit le visiteur en s'avançant vers la +veuve, le sourire sur les lèvres et les mains tendues. + +Mais madame DeBoismorel (car c'est bien elle que nous retrouvons ici) se +recula comme à l'approche d'un serpent et demanda au capitaine: + +--Que venez-vous faire ici? + +--Comment, chère madame, pouvez-vous me poser cette question? Je suis +venu vous présenter mes plus respectueux hommages et vous assurer que, +malgré la condamnation qui a été prononcée contre vous, j'ai encore pour +votre gracieuse personne la même affection que je vous ai déclarée il y +a cinq ans... Ah! si vous saviez tout ce que j'ai souffert depuis votre +départ de Québec! Pour vous revoir, j'ai abandonné une carrière que +j'avais honorée, il me semble, en me battant comme un lion durant le +siège de Québec. Oui, pour vous revoir, j'ai déserté l'armée, qui +n'avait pas su d'ailleurs reconnaître les sacrifices que j'avais faits +pour elle, et, aujourd'hui, de plus en plus indigné, je maudis la +France... + +--Taisez-vous, misérable! s'écria Paul Aubry, en se montrant à Bonin. +Vous avez eu la lâcheté de déserter l'armée et vous osez maudire notre +bien-aimée patrie, la France! + +--Oh! pardon... excusez! bégaya Bonin--Vous êtes sans doute le +lieutenant Paul Aubry, le distingué frère de madame DeBoismorel? Que je +suis donc heureux de vous rencontrer! Mais, entendons-nous, lieutenant; +je croyais être agréable à votre chère soeur en maudissant la France qui +l'a condamnée à l'exil. Car, à vrai dire, je l'aime bien la France, +malgré ses erreurs... Oui, je l'aime, cette chère France pour laquelle +j'ai versé quelques gouttes de mon sang... Vous ignorez sans doute, +monsieur et madame, que dans les derniers jours de la bataille contre +l'amiral Phips, une balle anglaise m'effleura l'épaule droite. Je dus me +rendre à l'hôpital où les bons soins que je reçus firent heureusement +disparaître les traces de ma blessure. + +Le lieutenant Aubry répondit à cette tirade échevelée par un éclat de +rire méprisant. + +--Quoi! vous riez, lieutenant? C'est pourtant la vérité que je vous dis +là. Ah! vous n'auriez pas la cruauté de rire si vous saviez toute la +peine que je me suis donnée, depuis cinq ans, pour retrouver votre +charmante soeur! N'ayant pu obtenir son adresse, j'ai parcouru +l'Allemagne en tous sens, et ce n'est que par un heureux hasard que j'ai +découvert votre retraite... + +Puis, s'adressant à madame DeBoismorel, il dit avec des trémolos dans la +voix: + +--Oh madame, vous que je retrouve enfin plus belle que jamais, +permettez-moi de déposer à vous pieds le sincère tribut de mon +admiration, de mon respect et d'un amour qui ne s'éteindra qu'avec ma +vie. + +Bien chère madame, voulez-vous être ma femme?... + +Après avoir exprimé cette demande aussi inattendue que ridicule, Bonin +s'agenouilla et comme il eût fait devant une madone. + +--Allons, capitaine, relevez-vous! lui dit madame DeBoismorel. Un homme +ne doit s'agenouiller que devant Dieu! D'ailleurs, cessons, voulez-vous? +cette scène qui a déjà duré trop longtemps, et raisonnons un peu. + +Nous n'avons jamais maudit la France, mon frère et moi. Nous avons, il +est vrai, dans les premiers jours qui ont suivi notre condamnation, +prononcé contre la France et même contre Dieu des paroles amères--moi +plus que mon frère--, car je n'étais pas une dévote, vous le savez, et +je remplissais très mal mes devoirs de catholique. + +L'ambition et la soif des honneurs seules réglaient toutes mes actions. +Je croyais aussi à l'empire de cette beauté du visage que vous et tant +d'autres ne cessiez de vanter chez moi, et cette stupide croyance été la +cause de ma perte. + +Ayant rêvé de devenir, grâce au divorce, l'épouse du noble comte de +Frontenac, j'eus recours au mensonge et à la plus noire calomnie pour +briser les liens sacrés qui l'unissaient à la comtesse. + +Il me fallait un complice, et j'osai demander à mon frère de me prêter +son concours pour atteindre la fin que je me proposais. Mon frère me +conseilla de renoncer à ce projet qui lui paraissait aussi insensé que +déloyal. Mais, au lieu de suivre les conseils que la raison, la foi, le +patriotisme et même la prudence lui avaient inspiré de me donner, je me +moquai de ce que j'appelais de sots scrupules, et je m'élançai dans une +voie où les obstacles me semblaient faciles à renverser. + +Mais je m'aperçus bientôt que, seule, je ne pourrais jamais arriver à +mon but, et je priai et suppliai mon frère de m'aider. Il me refusa +encore son aide. Alors, dans un moment de colère et d'aberration, je lui +écrivis pour le traiter de lâche, de frère sans coeur, et que sais-je. + +Blessé sans doute dans son honneur, il ne daigna pas répondre à ma +lettre. + +J'aurais dû comprendre mes torts et me rendre enfin aux sages conseils +qu'il m'avait donnés. + +La voix de la conscience me disait parfois que je suivais une route +dangereuse, mais l'ambition étouffa dans mon âme cette voix salutaire. + +J'écrivis encore à mon frère pour faire appel à son amour en faveur +d'une soeur qui le considérait comme son unique protecteur en ce monde; +je terminais en lui demandant d'écrire une lettre, une toute petite +lettre au gouverneur pour lui dire--ce qui était vrai--que la comtesse +de Frontenac était choyée à la cour de Louis XIV et qu'elle paraissait +se soucier fort peu de son mari. + +Mon frère, par faiblesse, et par un reste d'affection pour moi, écrivit +cette lettre. + +C'était le premier pas dans la voie où je voulais l'entraîner et qui, +dans mon fol orgueil devait nous conduire aux suprêmes honneurs! + +Un peu plus tard sollicité encore avec toutes les instances possibles, +mon frère consentit à écrire de nouveau au gouverneur, pendant que moi +j'adressais à la comtesse, à paris, les lettres les plus infamantes +contre son époux... + +Vous savez le reste. Nous fûmes condamnés par un tribunal honorable, et +nous expions tous les deux en exil une peine que je devrais seule +expier. + +Ceux qui nous connaissent ici sous le nom de Micali, comme tus ceux qui +nous voient passer dans les rues de Munich, nous prennent sans doute +pour des être parfaitement heureux et dont le passé est aussi clair que +le cristal de l'eau, mais s'ils pouvaient entendre nos conversations +intimes te les mots de douleur et de regrets que le cauchemar nous +arrache la nuit, ils n'auraient pour nous que du mépris ou de la pitié. + +C'est Dieu, capitaine, qui nous a donné ce calme et cette force de +paraître heureux aux yeux du monde. Il nous les a donnés parce que nous +sommes revenus sincèrement à lui et que nous voulons désormais le +servir. Il nous les a donnés aussi, sans doute, parce que nous nous +proposons, quand aura sonné le dernier jour de notre exil, de retourner +en France pour consacrer à cette chère patrie notre coeur et notre vie. + +On entend souvent dire ici que l'Allemagne est le pays par excellence de +la liberté. C'est peut-être le cas. Mais nous croyons, nous, qu'un vrai +Français ne pourra jamais s'attacher à l'Allemagne, parce que les goûts, +la mentalité et l'esprit d'un Français sont bien supérieurs aux goûts, à +la mentalité et à l'esprit d'un Allemand. Et quant on a eu, comme vous +et nous, le bonheur d'être né et d'avoir grandi en France, il nous +semble qu'il est impossible de se séparer pour toujours de ce foyer où +fleurissent les arts les sciences, les vertus, le désintéressement et +l'héroïsme! + +Oh! ne m'en voulez pas, capitaine si je ne puis accepter et partager +l'amour que vous éprouvez pour moi. Je n'en ai qu'un seul maintenant, +c'est l'amour de la patrie! + +Rappelez-vous la belle devise «Dieu et Patrie» qui brillait à tous les +regards à Québec, le 5 novembre 1690 au lendemain de la victoire de +Frontenac sur l'amiral Phips. + +Eh! allez rejoindre notre invincible armée afin d'acquérir une nouvelle +part de la gloire que la France réserve à ceux qui combattent +vaillamment sous son drapeau! + +--Madame, dit Bonin rageur, votre confession et votre langage de +religieuse mal froquée ne font pas plus d'effet sur moi qu'une goutte de +pluie sur l'aile d'un canard! + +Puisque vous repoussez ma demande, je ne retournerai jamais dans mon +pays. De plus, et c'est mon dernier mot, écoutez-le bien: Je me moque de +votre Dieu, je déteste l'armée et, encore une fois, je maudis la +France... + +--Sortez, canaille! s'écria Paul Aubry en saisissant Bonin par le bras. + +Bonin, s'étant défait de l'étreinte de Paul Aubry, osa lui dire: + +--Vous n'êtes qu'un lieutenant _dégradé_ tandis que moi je garde encore +mon titre de capitaine! + +Paul Aubry ouvrit la porte, empoigna l'insolent par les épaules et lui +administra un maître coup de pied qui envoya le drôle rouler dans la +poussière... + +A travers les rideaux, Aubry et sa soeur virent Bonin se relever +péniblement et s'éloigner en se frottant les reins... + +Les deux exilés, que les blasphèmes du misérable avaient vivement +impressionnés, ne purent reprendre ce matin-là leurs études si +brusquement interrompues. + +--François! appela Aubry. + +Et la bonne figure de ce fidèle serviteur, que le lecteur connaît, +apparut aussitôt. + +--Monsieur m'a appelé? + +--Oui, mon cher François; nous allons arracher les arbrisseaux qui nous +cachent un peu la vue de l'Isar. + +--Très bien! monsieur. + +Et le maître et le serviteur se mirent à l'ouvrage. + + * + * * + +Le lecteur, nous en sommes sûr, n'est nullement surpris de retrouver +François et Henriette, en Allemagne, au service de madame DeBoismorel. +Ces serviteurs, dont on connaît le dévouement, eussent suivi leur bonne +maîtresse jusqu'au bout du monde, sans s'occuper de ses démêlés avec le +gouverneur de la Nouvelle-France et la comtesse de Frontenac! + +Après sa condamnation, madame DeBoismorel, qui était très riche (ayant +hérité à la mort de son mari une fortune de 400,000 francs) avait +transmis à son notaire, Claude Aubert, l'autorisation de vendre la belle +propriété qu'elle possédait à Québec, de retirer les valeurs qu'elle +avait placées en sûreté et de lui envoyer le tout à Munich. Le notaire +s'était conformé scrupuleusement à ses instructions. + +Elle avait en même temps écrit à sa servante--qui était une paysanne +bretonne--de venir la rejoindre en Allemagne. + +Henriette s'était embarquée sur le premier navire en partance pour +accourir vers sa maîtresse. + +Madame DeBoismorel et son frère étaient allés demeurer à Munich sur +l'avis d'un ami de leur famille. Cet ami, qui avait séjourné quelque +temps en cette ville, informa la veuve qu'elle pourrait y acheter la +villa «Vilhelm», située sur les rives de l'Isar. + +Elle en fit l'acquisition en arrivant à Munich. + +Une semaine après la visite de Bonin, Paul Aubry allait sortir de sa +demeure, lorsqu'il se trouva face à face avec un monsieur galonné qui lui +demanda s'il était M. Micali. + +--Oui, monsieur. + +--Puis-je avoir le plaisir de causer quelques instants avec vous? + +--Sans doute, monsieur; veuillez entrer. + +Après s'être assis confortablement dans le fauteuil que Paul Aubry lui +avait désigné, le visiteur dit: + +--Je suis monsieur Von Dosher, le bourgmestre de Munich. + +--J'ai le grand honneur de vous connaître de réputation depuis +longtemps, dit Paul Aubry, en saluant respectueusement le personnage. + +--Ah! vraiment? + +--Oui, monsieur s'entends souvent vos administrés faire votre éloge. + +Le bourgmestre parut flatté des paroles de Paul Aubry, car il reprit +avec un bon sourire: + +--Je pourrais me servir des mêmes termes à votre adresse. + +Etant obligé de connaître, autant que possible, les étranger qui +résident en notre ville, et ayant le bonheur d'appartenir comme vous à +la religion catholique, j'ai demandé des renseignements sur votre compte +à votre curé, le révérend Père Schultz, et voici ce qu'il m'a dit en +parlant de vous et de votre soeur: + +«Plût à Dieu que tous les étrangers qui habitent l'Allemagne leur +ressemblassent!» + +--Je suis vraiment charmé et confus de la bonne opinion que le révérend +Père Schultz a de nous, fit Paul Aubry. + +--Maintenant, cher monsieur, voici le sujet qui m'amène ici. Je serai +franc avec vous. J'ai eu l'autre jour la visite d'un officier français +qui m'a informé que vous et votre soeur portiez le nom de _Micali_ qui +n'est pas le vôtre, et que votre nom véritable est _Aubry_. Il m'a dit +aussi que vous êtes Français et non Italien, bien qu'on ne vous entende +causer qu'en italien. + +--Tout cela est vrai, monsieur le bourgmestre; mais je dois ajouter que +le nom de Micali est un peu et même beaucoup le nôtre, puisqu'il est le +nom de notre regrettée mère, laquelle est née à Naples et a habité +l'Italie jusqu'à son mariage. + +C'est aussi en mémoire de notre bonne mère que nous parlons souvent la +langue italienne. + +--Ce sentiment vous honore grandement, reprit le bourgmestre, mais la +loi de notre pays, comme celle des autres pays, je suppose, veut que les +enfants portent le nom de leur père, et j'ai le devoir de vous dire que +vous devrez, à l'avenir, rendre le nom de Aubry, et votre soeur celui de +DeBoismorel, qui était m'a-t-on affirmé, le nom de son défunt mare. + +--Très bien, monsieur le bourgmestre. + +--Il vous faudra, le plus tôt possible, faire rectifier ces erreurs par +le greffier de notre cité, M. Von Zurich. Et pour vous éviter des +ennuis, je vais vous donner quelques mots que vous présenterez à M. le +greffier. + +Puis le bourgmestre écrivit trois ou quatre lignes qu'il remit à Paul +Aubry. + +--Nous irons voir M. Von Zurich aujourd'hui même, dit le pseudo-Micali, +en remerciant avec effusion l'aimable et obligeant bourgmestre. + +En effet, dans le cours de la journée, les deux exilés firent +régulariser leur état civil. + +Bonin n'était vengé qu'à demi, car il avait espéré que sa dénonciation +amènerait l'arrestation de ceux qu'il considérait maintenant comme ses +pires ennemis. + + * + * * + +Depuis la visite du bourgmestre à la villa «Vilhelm», plusieurs mois +s'étaient écoulés sans apporter aucun changement dans la vie paisible +mais très monotone que menaient Paul Aubry et sa soeur. + +Le poids de l'exil pesait sur eux comme un manteau de plomb. + +Paul Aubry, qui aimait de tout son coeur la marine et la France, +souffrait un véritable martyre en se voyant, dans la force de l'âge, +voué à l'inaction. Mais il lui répugnait d'aborder ce sujet douloureux +devant sa soeur que, elle, se reprochait amèrement d'avoir brisé la +carrière de son frère. + +Il préférait confier ses chagrins au bon père Schultz ou, mieux encore, +les supporter en silence. + +Sans être un favori de Muses, Paul Aubry aimait parfois à exprimer en +vers ses tristes pensés. Mais c'est à l'insu de sa soeur qu'il cultivait +la poésie. + +Un jour, en ouvrant un volume qu'elle voulait lire, madame DeBoismorel y +trouva un feuillet sur lequel son frère avait écrit trois strophes sous +ce titre: France! + +Comme elle était une excellente musicienne, elle composa un air sur les +paroles qu'elle venait de trouver. + +Le même soir, ayant été invitée par son frère à faire de la musique, +elle lui dit: + +--Écoute ce chant nouveau: + +FRANCE! + + France! il n'est pas de pays en ce monde + Qu'on puisse aimer autant que nous t'aimons! + Un seul jour loin de ta terre féconde + Parait un siècle à nous qui te pleurons! + + Oh! que l'exil dont nous portons la chaîne + Depuis six ans, est un supplice affreux... + Mon Dieu! mettez un terme à notre peine + En nous ouvrant le pays des aïeux! + + «Courage, enfants, vous reverrez la France.» + Nous dit un soir notre bon vieux pasteur. + Ce mot d'espoir calme notre souffrance + Et verse en nous un rayon de bonheur! + +Madame DeBoismorel dit à son frère, en l'embrassant: + +--Me pardonnes-tu, chéri, d'avoir mis ta poésie en musique sans ta +permission? + +--Oui, je te pardonne, parce que la richesse de la musique fait oublier +la pauvreté des vers. + +--Flatteur et modeste, va! + +--Dis donc, reprit-elle as-tu remarqué que «notre bon vieux pasteur» +n'est pas venu ici depuis deux semaines; serait-il malade? + +--Non, il est absent de Munich pour quelque temps, m'a dit l'autre jour +son vicaire. + +[Illustration: Déco.] + + + +[Illustration: Front.] + + + + + UNE SURPRISE + + --- + +--Bonjour, mes amis! dit le Père Schultz, en rejoignant Paul Aubry et sa +soeur que se promenaient dans le jardin. + +--Oh! bonjour, révérend Père! s'exclamèrent ensemble les promeneurs. +Comment vous portez-vous? + +--Mais à merveille, mes amis! comme à l'âge de cinquante ans! + +--Tant mieux! fit madame DeBoismorel; nous vous avions cru malade, mais +on nous a appris que vous étiez absent de Munich. + +--Oui, j'ai fait un petit voyage dont je suis très satisfait. + +Et la bonne figure du Père exprimait en effet le plus vif contentement. + +Pendant qu'il s'entretenaient familièrement, le facteur vint remettre à +Paul Aubry deux larges plis, l'un à son adresse, et l'autre à l'adresse +de sa soeur. + +Deux lettres à la fois constituaient un événement pour eux qui +n'entretenaient plus de correspondance. Aussi est-ce en tremblant qu'ils +reçurent les lettres. + +Le père Schultz, voyant leur émotion, s'excusa de ne pouvoir rester plus +longtemps en leur aimable compagnie, et il s'éloigna en souriant d'une +façon mystérieuse. + +Les lettres étaient de la même écriture et portaient le timbre de Paris. + +--De qui donc peut-elle venir! se demandant tout haut madame DeBoismorel +en examinant curieusement l'enveloppe qu'elle hésitait à ouvrir. + +--De Madame la comtesse de Frontenac! s'écrie son frère qui avait déjà +ouvert et lu sa lettre. + +--La comtesse de Frontenac! répondit comme un écho madame DeBoismorel... + +Oui, ces lettres venaient bien de la comtesse de Frontenac et elles +étaient rédigées à peu près dans les mêmes termes. + +Voyons ce que la «Divine» écrivait à Paul Aubry: + +Paris, 27 avril 1696. + +«Mon cher lieutenant, + +«Je suis heureuse de vous informer qu'à la sollicitation pressante du +Révérend Père Schultz, curé de l'église Saint-Michel, à Munich, où vous +et votre soeur résidez depuis six ans, j'ai demandé votre grâce à notre +illustre roi, et que Sa Majesté me l'a accordée sans aucune réserve. + +«Munie de cette haute autorisation, j'ai fait les démarches requises +auprès du tribunal qui avait prononcé l'arrêt contre vous et madame +DeBoismorel, et j'ai eu le bonheur de faire rescinder la sentence qui +vous condamnait tous les deux à douze ans d'exil, en dehors de la France +et du Canada. + +«Donc, à dater de ce jour, vous êtes libre, et vous pourrez, si vous le +désirez, reprendre votre service dans la marine. + +«Je vous communiquerai toutes les pièces officielles qu'on a bien voulu +me remettre relativement à votre mise ne liberté. + +«Avant de venir me voir, le Révérend Père Schultz avait écrit à Monsieur +le comte de Frontenac pour implorer son pardon en votre faveur. + +«La réponse du Gouverneur du Canada ne se fit pas attendre. + +La voici: Je pardonne de grand coeur à ces malheureux compatriotes, +parce que je crois comme vous à leurs regrets sincères. Ils ont déjà +réparé leurs fautes par une conduite que je ne puis m'empêcher +d'admirer. + +«Puissent-ils désormais faire honneur aux beaux noms qu'ils portent et +servir fidèlement le roi et la France!» + +«Inutile d'ajouter que moi aussi, je vous pardonne volontiers tout le +tort que vous avez voulu me causer. + +«Agréez, avec mes meilleurs souhaits, l'assurance de mon humble +protection quand vous serez de retour dans notre cher pays.» + +ANNE DE LA GRANGE, + +Comtesse de Frontenac. + +Je renonce à décrire ce que ressentaient en ce moment Aubry et sa soeur. +Ils riaient, pleuraient, se félicitaient, s'embrassaient ou faisaient +des pas mesurés dans les allées en s'accompagnant de la voix. Cette +nouvelle inattendue les avait jetés dans un vrai délire! + +--François! cria Henriette, je croyons que môsieu et môdame étiont +mâlades... Allons voêr dans le jardin. + +François comprit du premier coup d'oeil la cause de cette exaltation, et +il se mit à applaudir de ses larges mains. + +Henriette, elle, que finit par comprendre à son tour, dit, en pleurant +de joie: + +--C'étiont le plus biau jour de mâ vie! + +............................................. + + +Deux semaines plus tard, après avoir vendu la villa «Vilhelm», accompli +plusieurs actes de charité, et remercié chaleureusement le Révérend Père +Schultz, leur véritable sauveur, le lieutenant Aubry et sa soeur +reprenaient, l'âme en fête, le chemin du pays natal. + +Leur première visite, en arrivant à Paris, fut pour Madame la comtesse +de Frontenac, qui résidait à _l'Arsenal_, où le duc Du Lude, grand +maître de l'artillerie, lui avait donné une hospitalité viagère. + +La comtesse les accueillit de la manière la plus cordiale et leur remit +les précieux documents qui les réhabilitaient dans tous leurs droits. + +Aubry et sa soeur surent trouver les mots justes en exprimant leur +gratitude à cette noble femme qu'il se reprochaient encore d'avoir si +sottement calomniée. + +--N'en parlons plus, voulez-vous? fit la comtesse avec son fin sourire. + +Comme les visiteurs allaient se retirer, la comtesse demanda à Paul +Aubry s'il avait l'intention de rentrer dans la marine. + +--Oh! oui, madame la comtesse! répondit-il. Mon plus grand désir est de +servir la France, et, s'il le faut, de mourir our elle! + +--Très bien, très bien! mon cher lieutenant. + +Puis, se tournant vers madame DeBoismorel, elle, interrogea: + +--Et vous, madame? + +--Moi, madame la comtesse, je veux continuer toute ma vie à réparer mes +torts en employant ma fortune au soulagement des pauvres... + +La comtesse, très émue, baisa au front la jolie repentante, et elle +serra la main de Paul Aubry, qui était fier et heureux de s'entendre +appeler, pour la première fois depuis six ans _mon cher lieutenant_. + +[Illustration: Front.] + + + + + ÉPILOGUE + + --- + +Bien des événements se sont passés dans le cours rapide des trois +dernières années. + +Le gouverneur Frontenac est mort (28 novembre 1698) dans les sentiments +d'un bon chrétien, et après avoir reçu tous les secours de la religion. +Sa mort causa des regrets profonds et universels. + +Madame DeBoismorel et son frère ressentirent de la tristesse en +apprenant cette nouvelle. Et convaincus que la prière est la plus haute +expression des regrets, ils prièrent et firent célébrer plusieurs messes +à l'intention du défunt, qui avait été un gouverneur aussi respecté que +redouté, un grand guerrier, un administrateur habile, un bienfaiteur +public. + +Mais, comme dit le proverbe, les jours se suivent et ne se ressemblent +pas. Et de même u'après la pluie vient le beau temps, de même après la +tristesse vient la joie. + +Le lieutenant Paul Aubry est au comble des ses voeux; il a obtenu dans +la marine une très belle promotion. Il l'a bien méritée, car c'est un +officier valeureux et qui a le coeur plein de ses devoirs. Le lieutenant +aime ses hommes et il est chéri d'eux. + +Madame DeBoismorel est contente de son sort. Elle a réalisé un désir +qu'elle caressait depuis longtemps, celui de fonder un hospice dans un +des quartiers les plus pauvres de Paris. + +Le roi, à la demande de la comtesse de Frontenac, a contribué très +libéralement à l'établissement de cette maison qui abrite déjà plusieurs +vieillards. + +Notre héroïne, sans avoir l'habit religieux, assiste les bonnes soeurs +dans tous leurs travaux. + +Sous le modeste vêtement qu'elle porte, on reconnaîtrait difficilement +la coquette qui fut naguère l'idole de la société aristocratique de la +Nouvelle-France. + +Cependant elle est toujours belle, mais d'une beauté qui la rend plus +aimable aux yeux de tous, parce que cette beauté est le reflet d'une âme +épurée au creuset des épreuves. + + * + * * + +François et Henriette--demandera peut-être le lecteur--que sont-ils +devenus? + +Ils ont voulu suivre à l'Hospice Saint-Michel leur bonne maîtresse, mais +celle-ci leur a dit: + +--Non, non! mes amis! Votre place n'est pas là; elle est dans votre +petite patrie, la Bretagne. + +--Mais, madame, qu'irons-nous faire en Bretagne? osa interroger +François. + +--Tenez, mes amis, allons droit au but. Je vous cannais assez pour +savoir que vous éprouvez l'un pour l'autre ce noble sentiment que Dieu a +mis dans nos coeurs et qui s'appelle l'amour. Or quand on s'aime, on se +marie! + +--J'y ai déjà pensé, dit François en rougissant. + +--Et moé itou, roucoula Henriette... + +--Alors, c'est une chose convenue, n'est-ce pas? Je mettrai vingt mille +francs dans la corbeille de mariage. + +Avec cette somme et les économies que vous avez faites, vous pourrez +acheter une jolie ferme dans les environs de Saint-Brieuc. Et voilà!... + +Un mois plus tard, l'aumônier de l'Hospice Saint-Michel bénit l'union de +François Hoël, âgé de 36 ans, et de Henriette Guerech, âgée à peine de +28 ans. + +Nous ajouterons que les nouveaux époux filent maintenant le parfait +amour _à la mode de Bretagne_. + +Puissent-ils vivre heureux et... avoir plusieurs enfants qui leur +ressemblent! + +[Illustration: Déco.] + + +[Illustration: Front.] + + + + +APPENDICE + + + +[Illustration: Armes de Frontenac.] + +ARMES DES FRONTENACS + +_D'azur, à trois pattes de grifon d'or._ + + + --- + + PORTRAIT DE FRONTENAC + +La photographie du portrait de Frontenac que nous publions dans cette +nouvelle a été prise par la Cie J.-E. Livernois. Elle est une +reproduction fidèle de la statue de l'illustre gouverneur qui figure dans +une des niches de notre Palais législatif. + +Cette photographie nous a été gracieusement prêtée par l'éminent +archiviste provincial, M. Pierre-Georges Roy, et elle fait partie de sa +riche collection des portraits de nos homme célèbres. + +[Illustration: Déco.] + + +[Illustration: Front.] + + + + + GÉNÉALOGIE DES BUADES[3] + + --- + +Les Buades sortaient d'une maison illustre en Guïenne. Lorsque le roi de +Navarre, père du Béarnais, devint gouverneur de cette province, les +Buades s'attachèrent à son service. Le célèbre protestant, Agrippa +d'Aubigné, mentionne souvent dans ses _Mémorise_ un Frontenac, _Écuyer_ +(aide-de-camp), comme lui, auprès des Béarnais dans les années qui +suivirent 1573. Ce Frontenac était Antoine de Buade. + +[Note 3: Cf: Michel de Marolles: Mémoires, tome II, édition d'Amsterdam, +1755.] + +Antoine de Buade, seigneur de Frontenac, baron du Palluau, était +conseiller d'État, capitaine des châteaux de St-Germain-en-Laye, et +premier maître d'hôtel du Roi. + +Il était fils de Geoffroy de Buade, seigneur de Frontenac en Agenois, et +d'Anne Carbonnier ou de Carbonière. Il épousa Anne de Roque-Secondat, de +laquelle il eut, entre autres enfants: Roger de Buade, abbé d'Obazine; +Henri de Buade, comte de Palluau et de Frontenac qui, d'Anne +Phélippeaux, fille de _Raymond_ Phélippeaux, seigneur d'Herbaud, +trésorier de l'Épargne, puis secrétaire d'État et de Claude Gobelin, +laissa _Louis de Buade_, comte de Frontenac qui suit: Anne de Buade, +femme de François d'Espinay, marquis de Saint-Luc, chevalier de l'Ordre +du Saint-Esprit, lieutenant-général au gouvernement de Guïenne, et +Henrye de Buade[4] femme de Henri-Louis Habert, seigneur de Montmort, +doyen des maîtres des requêtes de l'hôtel du Roi, l'un des Quarante de +l'Académie française, morte le 26 octobre 1676. + +[Note 4: Henrye, vieille orthographe féminine du mot Henry: nous +écrivons aujourd'hui: Henriette.] + +Louis de Buade, comte de Frontenac et de Palluau, fut nommé gouverneur +de la Nouvelle-France, ou du Canada, en 1672, et une seconde fois en +1689 et mourut à Québec le 28 novembre 1698, en sa 78ième année. Il +avait épousé Anne de la Grange-Trianon, fille de Charles de la Grange, +seigneur de Trianon, maître des comptes à Paris, et de Françoise +Chouque, sa troisième femme, morte (Madame de Frontenac) à paris, le 30 +janvier 1707[5]. Il en eut François de Buade de Frontenac, tué à +l'Estrunvic, en Allemagne, servant le Roi dans ses armées.[6] + +[Note 5: Cf: Dictionnaire de Biographie et d'Histoire, pp. 622 et +623. (Note de l'auteur: Madame de Frontenac, à sa mort, était âgée de 75 +ans environ).] + +[Note 6: Cf: Histoire Générale et Chronologique de la Maison Royale de +France, etc. par le P. Anselme.] + +---- + + +[Illustration: Front.] + + + + + LE COEUR DE FRONTENAC + + --- + + (LA LÉGENDE DU COFFRET D'ARGENT) + +«La mort du comte de Frontenac fut, pour ses ennemis, l'occasion et le +sujet d'une anecdote scandaleuse dont les auteurs masqués, ils le sont +encore dans notre histoire, se promettaient grand succès. Ce potin-là, +un chef-d'oeuvre de haine et de perfidie, devait sûrement tuer, et à +brève échéance, la bonne renommée de madame de Frontenac, la perdre sans +retour dans l'estime de ses contemporains en attendant que l'histoire +confirmât, sans recours d'appel, le verdict infamant prononcé en +première instance par le Jury, toujours incompétent, de l'opinion +publique. + +«Par bonheur pour la mémoire de la _Divine_, l'Histoire, siégeant en +permanence, n'a point adopté la procédure des Cours de Justice. Les +enquêtes ouvertes devant son tribunal n'y sont jamais closes; les +témoins nouveaux toujours entendus, les nouvelles preuves toujours +admises, si tard qu'on les présente et à quelqu'étape que l'on en soit +rendu dans l'instruction de la cause. Ce qui me permet de plaider ice en +cassation du jugement rendu. + +«_On avait donc entendu dire_ qu'a la mort de Monsieur de Frontenac, son +coeur, enfermé dans une boîte de plomb--d'autre prétendent coffret +d'argent--avait été envoyé à la comtesse sa femme qui l'avait +orgueilleusement refusé, disant: «_qu'elle ne voulait point d'un coeur +mort qui, vivant, ne lui avait point appartenu!_» + +«Et cette calomnie, faisant boule de neige, se grossissait, comme à +plaisir, de détails inédits autant que persuasifs. Ainsi, le racontar +nommait avec un bel aplomb le révérend Père récollet dont la mission +charitable avait si piteusement échoué auprès de l'inexorable _Divine_ +et qui, plus honteux qu'un renard qu'une poule aurait pris, _s'en était +revenu placer le coeur répudié de Frontenac sur son cercueil_ où tous +deux dormirent ensemble près de cent ans (1699-1796), comme la _Belle au +Bois_ des contes de Perrault. Puis était advenu l'incendie du couvent de +Récollets: alors cercueil et coffret s'en étaient allés, toujours de +compagnie, continuer leur somme à la cathédrale de Québec, _primo loco_ +sous la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié, et, _secondo loco_, sous le +parvis du sanctuaire de la chapelle Sainte-Anne, dans la même église, +etc., etc. Toutes et chacune des dites pérégrinations constatées par +moult bons témoins. + +«Or, cette malice posthume n'a pas été _conservée_ mais _inventée_ par +la tradition. Cette tradition, rien moins qu'historique, n'est pas +d'origine française, mais canadienne, québécoise seulement. Imaginée de +ce côté-ci de l'Atlantique, cette anecdote malveillante n'est rapportée +par aucun des chroniqueurs et des historiographes français du 17ième ou +18ième siècle. Rendons hommage, je ne dirai pas à la sagacité, mais au +simple bon sens de ces écrivains: aucun d'eux ne fit à cet odieux potin +l'honneur de le prendre au sérieux, de le considérer comme un commérage +vraisemblable. + +«Seuls, quelques auteurs canadiens-français osèrent lui donner asile +dans leurs ouvrages au risque d'en compromettre l'autorité auprès des +gens sérieux[7]. Sans constater, au préalable, si cette anecdote était +fille légitime de l'Histoire, ou enfant naturelle de la Fable, ils la +publièrent dans leurs livres. Puis les journaux, les revues, s'en +emparèrent et la vulgarisèrent à leur tour dans l'esprit des foules. +Mais un roman qui, plus que toutes les oeuvres littéraires et +historiques de ces auteurs réunies, répandit cette anecdote au quatre +coins de la province de Québec, est indéniablement le _François de +Bienville_ de M. Joseph Marmette, publié en 1870. + +[Note 7: Il convient de remarque aussi que nos grands auteurs, les trois +historiens canadiens-français Garneau, Ferland, Laverdière, l'ignorent +absolument.] + +«Voici, en effet, ce que nous lisons, en note, au pied de la page 270 de +la première édition: + +«Frontenac, comme chacun sait, mourut en 1698 et fut enterré dans +l'église des Récollets[8]. Lors de l'incendie de cette église, le six +septembre 1796, on releva les corps qui y avaient été inhumés. Ceux des +personnages importants, entre autres celui de M. de Frontenac, furent +inhumé dans la cathédrale, et, dit-on sous la chapelle de +Notre-Dame-de-Pitié. Les cercueils en plomb qui, paraît-il, étaient +placés sur des barres de fer dans l'église des Récollets, avaient été en +partie fondus par le feu. On retrouva dans celui de M. de. Frontenac une +petite boîte en plomb qui contenait le coeur de l'ancien gouverneur. +D'après une tradition, conservée par le Frère Louis, récollet, le coeur +du comte de Frontenac fut envoyé, après sa mort, à sa veuve. Mais +l'altière comtesse ne voulut pas le recevoir, disant: qu'elle ne voulait +pas d'un coeur mort qui, vivant, ne lui avait pas appartenu. La boîte +qui le renfermait fut renvoyée au Canada et replacée dans le cercueil du +comte où on la retrouva après l'incendie.» + +[Note 8: Une clause du testament de Frontenac ordonnait expressément +qu'il fut enterré dans l'église des Récollets. Le gouverneur avait +toujours été leur syndic apostolique au Canada. Les Récollets ont joui +de la faveur constante des Frontenacs, etc., etc.] + +«M. Marmette ajoutait: «Ces précieux détails me sont fournis par mon +ami, aussi bienveillant qu'éclairé, M. l'abbé H.-R. Casgrain.» + +«L'année suivante, 1871, Mgr Tan publiait le premier tome de son fameux +_Dictionnaire Généalogique_. La légende racontée à M. Joseph Marmette +par son ami l'abbé Raymond Casgrain s'y trouvait reproduite. En +l'acceptant dans son livre, l'auteur lui donnait, _ipso facto_, non +seulement une présomption, mais un caractère d'authenticité aussi +sérieux qu'indéniable. + +«Il paraît, d'après le Major Lafleur et M. de Gaspé (auteur des _Anciens +Canadiens_), lequel fut témoin oculaire de l'incendie de l'église des +Récollets, que les cercueils de plomb qui se trouvaient sous les voûtes +de l'église, placés sur des tablettes en fer, étaient en partie fondus. +La petite boîte de plomb contenant le coeur de M. de Frontenac, se +trouvait dit-on, sur son cercueil.» + +M. Thompson (James Thompson), ami de M. de Gaspé, avait vu, _paraît-il_, +inhumer les ossements des anciens gouverneurs dans la chapelle de +Notre-Dame-de-Pitié, près de la muraille, côté de l'Évangile. + +«Ce qui frappe, à première lecture, dans cette page, ce n'est pas le +caractère vague, flottant du récit, mais l'hésitation du narrateur. Il +manque évidemment de conviction, et je l'en félicite. _A ce sujet la +tradition rapportait, d'après le Frère Luis, etc.; il paraît, d'après M. +le major Lafleur, et de M. de Gaspé_; la petite boîte de plomb se +trouvait, _dit-on_, sur son cercueil, etc.;--M. Thompson avait vu, +_paraît-il_, etc., etc. Comme il hésite, comme il craint, et certes +avec raison, d'être trop affirmatif! Comme il lui répugne de laisser +imprimer dans son _Dictionnaire Généalogique_ ce racontar, diffamatoire +au premier cher; son flair d'historien ne le trompe pas: cette anecdote +sent mauvais, elle fleure la calomnie à cent pas; de suite, sa +conscience d'honnête homme en éprouve le pressentiment et la répugnance. + +«Par bonheur, ce potin empoisonné renferme son propre antidote. Pour peu +que l'on observe et lise attentivement, on le trouve à la page même de +l'ouvrage cité. Il suffit, en effet, de comparer les témoignages de Mgr +Plessis et de M. de Gaspé: tout cet échafaudage d'inexactitude, si +laborieusement édifié, s'écroule à plat comme un château de cartes. + +«Mais entrons plus avant dans la minutie des détails. La calomnie est un +bacille qui requiert, plus que tout autre microbe dangereux, un examen +microscopique. + + * + * * + +«Disons d'abord un mot de la personnalité des témoins, avant de peser la +valeur de leurs dépositions. + +«Barthélemy Simon dit Lafleur--le futur major Lafleur--naquit à Québec le +23 août 1794. Conséquemment il avait deux ans à peine le 6 septembre +1796, date de l'incendie du couvent des Récollets. Impossible donc de le +considérer comme un _témoin oculaire_ que se rappelle avoir vu la +fameuse boîte de plomb déposée sur le cercueil de Frontenac.[9] + +[Note 9: Barthélemy Simon dit Lafleur mourut officier du Bureau de la +trinité, à Québec, le 10 août 1974, à l'âge de 80 ans.] + +«M. de Gaspé, l'aimable auteur des _Anciens Canadiens_, Philippe-Aubert +de Gaspé, avait dix ans en 1796. Lui-même nous l'apprend dans ses +_Mémoires_ (p. 56): «J'ai toujours aimé les Récollets: _J'avais dix +ans_, le six septembre de l'année 1796, lorsque leur communauté fut +dissoute après l'incendie de leur couvent et de leur église.» + +«Doit-on récuser son témoignage à cause de son âge Mais des enfants, +plus jeunes que lui encore, ont été entendus devant nos tribunaux +criminels. Que dit-il donc, et qu'a-t-il vu? + +«Les cercueils de plomb (_des anciens religieux et des quatre +gouverneurs_) qui se trouvaient dans les voûtes de l'église, placés sur +des tablettes en fer, étaient en partie fondus. La petite boîte de plomb +contenant le coeur de M. de Frontenac se trouvait, _dit-on_, sur son +cercueil.» + +«Écoutez maintenant l'abbé Joseph-Octave Plessis, curé de Québec, lisant +au prône du 17ième dimanche après la Pentecôte (11 septembre 1796), +l'annonce suivante: + +«Dans la masure des RR. PP. Récollets, on a trouvé les ossements réunis +d'un certain nombre d'anciens religieux, et même quelques cendres des +anciens gouverneurs du pays qui y avaient été enterrés. On amis tous ces +précieux restes dans un cercueil pour être transportés et inhumés dans +la cathédrale. Cette translation se fera immédiatement après la +grand'messe de ce jour et vous êtes priés d'y assister.» + + * + * * + +«Non seulement les cercueils de plomb étaient en partie fondus, mais ils +l'étaient si complètement que l'on ne retrouva plus, dans les ruines de +l'église des récollets que _les ossements réunis_, c'est-à-dire +confondus, mêlés ensemble, d'un certain nombre de religieux et _quelques +cendres_ des anciens gouverneurs du pays. Les quelques centres des +cadavres des quatre gouverneurs se réduisent à si peu de chose qu'elles +tiennent à l'aise dans un seul cercueil avec les ossements retrouvés de +tous les récollets rensevelis sous les voûtes de l'église! Que devient +alors la petite boîte de plomb placée sur le cercueil de M. de Frontenac +et si bien remarquée, _après l'incendie_, par Messieurs Lafleur et de +Gaspé? Tout commentaire est inutile, n'est-ce pas? et le ridicule de +cette fable s'impose. + +«Le témoignage de Mgr Plessis--un témoin oculaire d'une irrécusable +autorité--dispose du même coup et de la version Casgrain et de la version +Tanguay. On a remarqué, sans doute, dans la première une légère variante +avec la seconde. Tanguay rapporte que la petite boîte était _sur_ le +cercueil et Casgrain _dans_ le cercueil de M. de Frontenac. Il importe +peu que le coffret de plomb ou d'argent fut _dessus_ ou _dessous_ le +couvercle du cercueil, quant le cercueil lui-même--il était en +plomb--est fondu, non pas en partie, mais entièrement, dans le brasier +qu'avait allumé l'incendie. Rappelons-nous qu'un seul cercueil suffit à +la translation «des _ossements réunis_ d'un certain nombre d'anciens +religieux et des _quelques cendres_ des anciens gouverneurs du pays», à +la cathédrale de Notre-Dame de Québec. Ce cercueil à plusieurs +locataires, fut déposé sous la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié, près de +la muraille, côté de l'Évangile, où il demeura jusqu'en 1828. Cette +année-la, tous les cadavres inhumés dans cette chapelle furent relevés, +les ossements placés dans une boîte et transportés sous le sanctuaire de +la chapelle Saint-Anne, près de la muraille, côté de l'Évangile, où ils +reposèrent jusqu'en 1877, année où des travaux d'excavation +considérables nécessitèrent un troisième déménagement de ces malheureux +crânes et tibias qui commencèrent à penser que le repos éternel n'était +qu'une farce. Or, le mystérieux coffret d'argent, ou de plomb, ne fut +pas plus retrouvé, en 1877, par M. l'abbé Georges Côté, qul ne fut +promené, en 1828, par le bedeau-fossoyeur Raphaël Martin, ou vu, en 1796 +par le petit Philippe Aubert de Gaspé pour cette unique raison qu'il +était en France, à Paris, à Saint-Nicolas-des-Champs, dans la chapelle +des Messieurs de Montmort, depuis 1698. + + * + * * + +«Ici devrait s'arrêter ma démonstration, comme on dit en géométrie car +elle est concluante _prima facie_. Par malheur, le _Dictionnaire +Généalogique_ n'est pas le seul ouvrage qui ait ébruité ce commérage. +Deux autres livres du même auteur, _A travers les registres_ et le +_Répertoire général du Clergé canadien_, le reproduisent, avec de +nouvelles... affirmations à l'appui. Que valent-elles comme preuves? +Nous allons précisément le constater. + +«En 1886, Mgr Tanguay publiait un recueil de notes historiques +intitulé; _A travers les registres_. Or, nous lisons aux pages 226 et +227 de cet ouvrage: «Les ossements des anciens gouverneurs, d'abord +transférés des ruines de l'église des Récollets à la chapelle de +Notre-Dame-de-Pitié dans la cathédrale de Québec, furent, quelques +années plus tard, déposés dans les voûtes de la chapelle Sainte-Anne, +dans le bas-Choeur, du côté de l'Évangile, _où ils sont encore, ainsi +que le coeur de M. de Frontenac._ + +«Voilà qui est bien clair et absolument certain, n'est-ce pas? +Rappelons-nous que ceci a été publié en 1886. Or, en 1877, neuf années +conséquemment avant cette date, avaient lieu, sous la surveillance +intelligente et éclairée de M. l'abbé Georges Côté, curé actuel de la +paroisse Ste-Croix, dans le diocèse de Québec, des travaux d'excavations +des plus considérables à la basilique de Notre-Dame de Québec. Or, c'est +précisément ce coin de terre mentionné qui a été fouillé de font en +comble, et l'un des premiers. Rien n'y a été découvert en 1877, comment +voudriez-vous que le coeur de Frontenac y fût encore ne 1886? [10] + +[Note 10: La belle étude archéologique de M. l'abbé Georges Côté sur les +travaux d'excavation exécutés en 1877 à la basilique de Québec fut +publiée dans l'_Abeille_ du 5 décembre, année 1878.] + +«Qu'un faux portrait coure la rue, l'événement en est fâcheux pour les +bibliophiles et les antiquaires, mais qu'une calomnie, savamment +élaborée, coure l'histoire et s'y accrédite, le malheur en est +irréparable pour le personnage auquel elle s'attaque. Calculez le temps +et l'effort, souvent inutile, apportés à l'atteindre d'abord, puis à la +détruire. Un vieux proverbe anglais un des plus typiques que je +connaisse, ne dit-il pas: _A lie will travel seven leagues while truth +is getting on its boots_? Si la justice légale a ses boiteries--_festinat +claudo pede_--la vérité historique a ses rhumatismes. La pauvre +souffreteuse marche à cloche-pied et sa béquille est d'une lenteur +désespérante. + +«Peu importe cependant que la réhabilitation historique de Madame de +Frontenac soit prompte ou tardive: elle est assurée et cela doit +suffire. + + * + * * + +«Résumons en quelques lignes tout ce fastidieux débat, nécessaire +cependant à rétablir la vérité historique sur un petit fait, +affreusement défiguré par la «maligne envie», dirait Bossuet. + +«Frontenac demanda, par son testament, que son coeur fût placé dans +une boite d'argent et déposé dans la chapelle que Messieurs de +Montmort possédaient dans l'église de Saint-Nicolas-des-Champs, à +Paris. [11] Déjà, Madame Henri-Louis Habert de Montfort, +Henriette-Marie de Buade, troisième soeur de Frontenac, et Roger de +Buade, abbé d'Obazine, son oncle, y étaient inhumés. Frontenac croyait +donc--et ce fut avec raison--rencontrer les désirs de sa femme en +exprimant ce voeu suprême que le supérieur des Récollets à Québec, le +Père Joseph Denis de la Ronde, se chargea d'exécuter. Il passa en +France l'année même (1698) du décès du gouverneur et déposa le coffret +d'argent à Saint-Nicolas-des-Champs, à Paris, suivant l'ordre formel +du grand homme qui continuait d'être dans la mort ce qu'il avait été +dans la vie: le bienfaiteur insigne des Récollets au Canada.» [12] + +[Note 11: _Un de ses prédécesseurs, le Chevalier Augustin de Saffray, +seigneur de Mézy, septième gouverneur de la Nouvelle-France, avait aussi +ordonné que son coeur reposât en France._] + +[Note 12: Voir l'étude de feu Ernest Myrand, dans «Frontenac et ses +amis», page 143.] + +[Illustration: Déco.] + + + + +[Illustration: Comtesse de Frontenac.] + +[Illustration: Front.] + + + + + PORTRAIT DE MADAME DE + FRONTENAC + + --- + +La photogravure du portrait de Madame de Frontenac, publiée ici, a été +exécutée sur une photographie du tableau de Versailles préparée aux +ateliers de M.P. Sauvanaud, photographe d'art, 45, rue Jacob, Paris. + +Terminons par cette note de M. Charles de Courcy: + +«Ne posons pas en juges trop sévères de la comtesse de Frontenac. Sans +doute son devoir aurait été d'accompagner le comte au Canada et de +donner l'exemple aux nobles dames qui y fondaient la colonie sur les +bases si solides de la vertu et de la charité. Mais, douée de tant +d'attraits et de séductions, dans un siècle où les faiblesses trouvaient +tant d'excuses aux yeux du monde, il lui faut savoir gré d'avoir +conservé une réputation intacte et une considération générale dans tout +le cours d'une existence longue et honorée.» + +[Illustration: Déco.] + + +[Illustration: Front.] + + + + + TESTAMENT DE FRONTENAC [13] + + --- + +[Note 13: Cf. Greffe de Frs. Genaple de Belfond, Archives +Judiciaires de Québec.] + + +Pardevant les not. gardenotes du Roy, en sa ville et Prévôté de Québec, +soussigné fut présent haut et puissant Seigneur Messire Louis de Buade, +comte de Palluau et de Frontenac, Conseiller du Roy en ses Conseils, +Chevalier de l'ordre de St-Louis, Gouverneur, Lieutenant Général pour Sa +majesté en tout ce pays de la France septentrionale, Syndic Apostolique, +Père et protecteur spirituel de l'ordre des très Rds. P. Récollets en +cedit pays, gisant grièvement malade en son fauteuil dans sa chambre au +Château de cette ville, mais cependant sain d'esprit, mémoire et +entendement ainsy qu'est apparu aux dits notaires; lequel Seigneur a dit +que le grief mal quy le travaille ne luy permettant pas de songer à +l'état de ses affaires et biens temporels, pour en disposer présentement +comme il voudrait le pouvoir faire: qu'au moins, ayant toujours eû +singulière intention et dévotion d'être inhumé et enterré en l'Église +des Pères Récollets de cette ville, il veut en ce chef faire, par ces +présentes, son testament et ordonnance de dernière volonté, pour éviter +les obstacles et contradictions quy pourroient y être apportés, sans +cela, s'yl arrive qu'yl plaise à Dieu le retirer de cette vye mortelle +par cette maladye, sans avoir le temps de faire plus ample Testament. +Pourquoy déclare le dit Seigneur qu'yl ordonne, veut et entend, en ce +cas même prye et requiert que son corps soit, après son décès, porté, +inhumé et enterré dans la dite Église des Rvds. Pères Récollets de +cette ville en la manière et avec les simples cérémonyes que les d. +Pères jugeront à propos luy être convenables en sa dite qualité de +Syndic apostolique, Père et protecteur spirituel de leur ordre en ce dit +pays. Souhaitant et désirant que sa dévotion et piété soit satisfaits à +cet égard, sans empêchement ny obstacle de quelque part que ce soit, +telle étant sa dernière volonté. + +Et comme Madame Anne de la Grange, son épouse, peut souhaiter comme luy +que le coeur de luy Seigneur testateur soit transporté en la chapelle de +Messrs. de Montmort, dans l'Église St. Nicolas des Champs, en laquelle +sont inhumés Madame de Montmort, sa soeur, et Monsieur l'abbé d'Obazine, +son oncle, il veut qu'à cet effet son coeur soit séparé de son corps et +mis en garde dans une boête de plomb ou d'argent. Et au surplus donne en +aumône en faveur des dits Rvds. Pères Récollets de ce pays entre les +mains su Sr. Boutteville, le syndic ordinaire et receveur des aumônes, +la somme de quinze cents livres, monnaye de France, pour être employée à +l'achèvement de la bâtisse ou autres nécessités de leur couvent de cette +ville, à prendre sur les biens et effets qui se trouveront appartenans +au luy Seigneur testateur en ce d. pays, au jours de son décès; Et ce à +la charge de dire et célébrer par les d. Rvds. P. Récollets en la dite +Église de cette ville tous les jours une messe basse pendant l'an du +décès du d. Seigr. testateur pour le repos de son âme; En outre un +service annuel tous les ans à perpétuité à pareil jour de son décès, +auquel service annuel il désire et veut être appliqué conjointement pour +la dite Dame Son Épouse lorsqu'elle sera décédée. Et pour faire exécuter +et accomplir son d. présent testament a nommé et éleu Monsieur François +Hazeur, marchand-bourg. de cette ville conjointement avec le sieur +Charles de Monseignat, son premier secrétaire; comme aussi pour prendre +soin de l'état du reste de ses affaires et biens quy peuvent être +aprésent ou luy venir cy après en ce dit pays par les vaisseaux de l'an +prochain. + +Pourquoy luy Seigneur testateur prye Monsieur de Champigny, intendant, +de les appuyer de sa protection et autorité pour l'accomplissement de ce +que dessus, le priant aussy de régler ce qu'yl jugera apropos à l'égard +de tous ses domestiques pour qu'yls soient satisfaits. + +Donnant et léguant iceluy Seigneur testateur à Duchouquet, son valett de +chambre, toute la garderobe consistant en ses habits, linge et autres +hardes d'ycelle avec la petite vaisselle d'argent dépendant de la d. +garderobe; et ce en considération des services que le d. Duchouquet luy +a rendus jusqu'à présent. + +Et pour marque de confiance qu'a luy Seigneur testateur et protestations +d'amitié que le dit Seigneur Intend. luy a esté, il le prye d'accepter +un crucifix de bois de Calambourg que Made. de Montmort sa soeur luy a +laissé en mourant et il l'a touj. gardé depuis comme une véritable +relique, et prye aussi Madame l'Intendante de vouloir recevoir le +Reliquaire qu'il avait accoutumé de porter et qui dit remply des plus +rares et précieuses reliques qui se peuvent rencontrer. + +Et ledit présent testament accomply, ses domestiques et dettes +contractées en ce pays étant payés, auront soin les d. exécuteurs de +remettre ez mains de Madame la Comtesse Épouse de luy Seigneur Testateur +ce qui se trouvera du reste de ces dits biens en ce pays. + +Ce fut ainsy fait, dicté et nommé de mot à mot par le dit Seigneur +Testateur et à luy leu et relu par Genaple un des d. notaires, l'autre +présent, que le dit Seigneur a dit avoir bien entendu et être sa vraye +intention et ordonnance de dernière volonté à laquelle il s'arrête seule +déclarant qu'y révoque tous autres testaments qu'yl pourroit avoir cy +devant faits, se tenant uniquement au présent. + +Fait et passé en la dite Chambre du dit Seigneur testateur après midy +sur les quatres heures, le vingt deuxième jour de novembre mil six cents +quatre vingts dix huit. Et a le dit Seigneur Testateur avec nous +notaires signé. + +Louis de Buade Frontenac + +[Illustrations: Signature de Frontenac] + +Rageot + +Genaple + + +Fin + + + + + TABLE DES MATIÈRES + + -- + + Lettre de M. l'abbé Lionel Groulx à l'auteur + Une Intrigante + Frontenac sauve la colonie + Où Duchouquet se révèle un adroit limier + Rayon et ombre + Généreux dénouement + Un défenseur volontaire + Le jugement + Le mal du pays + Une surprise + Épilogue. + + APPENDICE + + Armes de Frontenac + Portrait de Frontenac + Généalogie des Buades + Le coeur de Frontenac + Portrait de Madame de Frontenac + Texte du testament de Frontenac. + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Une Intrigante sous le règne de +Frontenac, by J.-B. Caouette + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE INTRIGANTE SOUS LE RÈGNE *** + +***** This file should be named 20440-8.txt or 20440-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/0/4/4/20440/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/20440-8.zip b/20440-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b272f29 --- /dev/null +++ b/20440-8.zip diff --git a/20440-h.zip b/20440-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b065f52 --- /dev/null +++ b/20440-h.zip diff --git a/20440-h/20440-h.htm b/20440-h/20440-h.htm new file mode 100644 index 0000000..16ee152 --- /dev/null +++ b/20440-h/20440-h.htm @@ -0,0 +1,3190 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Une Intrigante sous le règne de Frontenac, by J.-B. 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Caouette + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Une Intrigante sous le règne de Frontenac + +Author: J.-B. Caouette + +Release Date: January 25, 2007 [EBook #20440] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE INTRIGANTE SOUS LE RÈGNE *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + + +<h3>J.-B. Caouette</h3> +<br><br> + +<h1><i>Une Intrigante<br> + +Sous le règne de Frontenac</i></h1> + +<h3>(Nouvelle)</h3> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p> + +<h3>Québec</h3> + +<h3>1921</h3> +<br><br><br> + + +<p class="mid">****<br> +============================================<br> +<i>Respectueusement dédié<br> + +à M. l'abbé Lionel Groulx,<br> + +Membre de la Société Royale du Canada.</i><br> + +============================================<br> +****</p> + +<br><br><br> + +<p><i>Monsieur J.-B. CAOUETTE,<br> + +Conservateur des archives judiciaires,<br> + +Québec,</i></p> + + +<p><i>Cher monsieur,</i></p> + +<p><i>Je vous renvoie votre manuscrit. Peut-être l'ai-je gardé un peu +longtemps. Il m'est arrivé au moment de mon départ pour l'Europe. Je +l'ai lu avec beaucoup d'intérêt.</i></p> + +<p><i>Vous avez trouvé là un thème où la</i> Nouvelle <i>s'est muée en véritable +roman. C'est assurément une noble entreprise que de remettre ainsi +devant le public quelques figures de notre histoire malheureusement trop +effacées.</i></p> + +<p><i>J'accepte volontiers la dédicace de votre livre, si vous croyez que cela +puisse vous être utile.</i></p> + +<p><i>Veuillez agréer, avec mes félicitations, l'expression de mes meilleurs +sentiments.</i></p> + +<p>LIONEL GROULX, Ptre.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/h01.png"></p> +<br><br> + +<h3>UNE INTRIGANTE SOUS LE<br> + +RÈGNE DE FRONTENAC</h3> + +<p class="mid">----</p> + +<p>Nous sommes à la fin d'août 1690. C'est le matin. Une brise légère +caresse le feuillage où la rosée brille encore sous les rayons du +soleil. Toutes les voix de la nature semblent s'unir pour célébrer à +l'unisson la puissance et la bonté du Créateur.</p> + +<p>Le Château Saint-Louis, posté comme une sentinelle sur le rocher de +Québec, offre au regards de ceux qui l'habitent le plus gracieux +panorama que l'on puisse voir.</p> + +<p>Debout, près d'une fenêtre ouverte de son palais, le gouverneur +Frontenac, le front soucieux, voit à cette heure d'un oeil indifférent +le spectacle grandiose que chaque matin il se plaît à contempler. Puis, +comme attiré par une force occulte, il s'approche d'une nouvelle et +magnifique gerbe de roses qu'une main inconnue place sur son pupitre, +depuis quelques jours.</p> + +<p>Après avoir un instant rêvé devant ces fleurs, il se met à arpenter son +cabinet de travail en relisant une lettre, très injurieuse pour lui, +qu'une âme vile avait adressée de Québec à la comtesse de Frontenac, à +Paris, et que celle-ci à fait parvenir au comte avec cette note brève:</p> + +<p>«Connaissant la noblesse de votre caractère et votre loyauté à mon +égard, je tiens à vous dire que j'ai pour l'auteur de la lettre +ci-jointe le plus profond mépris.</p> + +<p>«Croyez à l'affection inaltérable de votre toute dévouée.»<br> + +ANNE DE LA GRANGE.</p> + +<p>Coïncidence étrange, Frontenac avait reçu, la semaine précédente, une +autre lettre, non signée, dans laquelle son épouse était représentée +comme une mondaine vulgaire et indigne de porter le nom du gouverneur de +la Nouvelle-France.</p> + +<p>Dans un mouvement de promptitude, Frontenac avait jeté cette lettre au +feu. Il se reproche maintenant de ne l'avoir pas envoyée à la comtesse.</p> + +<p>Cette gerbe mystérieuse, qui se rattache dans son esprit aux deux +lettres infamantes, lui apparaît comme le corollaire d'une intrigue dont +il veut pénétrer les secrets. Il appelle son fidèle valet, Duchouquet, +et lui demande:</p> + +<p>--Est-ce vous qui avez déposé ces fleurs sur mon pupitre?</p> + +<p>--Non, Excellence.</p> + +<p>--Savez-vous d'où et de qui elles viennent?</p> + +<p>--Non plus, Excellence.</p> + +<p>--Eh bien, tâchez de le savoir, mais apportez beaucoup de discrétion +dans vos recherches.</p> + +<p>--Je vous le promets, Excellence! Et Duchouquet se retira en saluant +profondément.</p> + +<p>Frontenac dissipe bientôt ce nuage en se remettant au travail.</p> + +<p>Deux certitudes le réconfortent: celle que sa femme lui garde toute son +affection, et celle de posséder la confiance de Son Souverain. Il peut +ainsi se rendre le témoignage d'avoir rempli consciencieusement les +devoirs de sa haute charge; il en trouve la preuve dans l'empressement +que le peuple et les militaires mettent à soutenir ses mesures et à +obéir à ses ordres.</p> + +<p>Deux jours plus tard, Duchouquet vint rendre compte à son maître du +résultat de ses démarches.</p> + +<p>--Eh bien! fit Frontenac, quelle Nouvelle?</p> + +<p>--Ces fleurs, répondit Duchouquet, sont envoyées à votre Excellence par +madame DeBoismorel.</p> + +<p>Je m'en doutais, pensa le gouverneur. Néanmoins il demanda:</p> + +<p>--En êtes-vous bien certain?</p> + +<p>--Absolument certain, Excellence.</p> + +<p>--C'est bien; merci!</p> + +<p>Cette dame DeBoismorel, âgée à peine de 26 ans, veuve d'un officier +français, mort, l'année précédente, en Acadie, au service du roi, était +une des plus jolies femmes de la Nouvelle-France. Mais ses grands yeux +noirs, ou brillait souvent une lueur étrange, exprimaient la méchanceté +et l'ambition effrénée de son coeur.</p> + +<p>Du fait que la comtesse de Frontenac n'avait pas suivi son mari au +Canada, elle déduisait que les deux époux se détestaient mutuellement. +Elle espérait, par ses dénonciations calomnieuses, provoquer entre eux +rien de moins que le divorce et ensuite devenir l'épouse de l'illustre +gouverneur.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> Elle se trompait en croyant que Frontenac pourrait obtenir +légalement le divorce, car cette loi maudite ne fut adoptée en France +qu'en 1792, après la révolution.</blockquote> + +<p>Elle avait, à Paris, un frère qui lui servait de complice. C'était un +misérable qui dénonçait à Frontenac, sous le voile de l'anonymat, la +prétendue inconduite de sa femme, que toute la Cour de France avait +surnommée la «Divine», à cause de sa beauté, de son esprit, de son tact +et du prestige qu'elle exerçait sur tous ceux qui l'approchaient.</p> + +<p>Madame DeBoismorel avait une confiance aveugle dans le succès de sa +double diplomatie: l'envoi de ses lettres perfides et l'offrande de ses +fleurs. Avec l'arme de la première, elle briserait les faibles liens qui +pourraient peut-être encore exister entre le gouverneur et sa femme; +avec le parfum subtil de ces fleurs, elle captiverait le coeur du mari +outragé!</p> + +<p>La jolie veuve se voyait déjà par la pensée la gouvernante de la +Nouvelle-France et l'idole de la société canadienne-française... Mais +elle comptait sans le hasard, la perspicacité de ceux qu'elle voulait +perdre!</p> + +<p>Frontenac avait résolu d'infliger à l'intrigant et à ses complices une +punition exemplaire. Cependant, en homme avisé qu'il était, il n'agirait +qu'après avoir pensé à tout. Il tenait à l'amour de sa femme non moins +qu'à l'honneur. Certes! il s'avouait volontiers les torts qu'il avait +eus jadis envers la comtesse par ses liaisons scandaleuse avec madame de +Montespan, la favorite de Louis XIV. Mais ces torts, ces péchés de +jeunesse, il les avait généreusement réparés et longtemps expiés. Aussi +Dieu, la comtesse et le monde les avaient sans doute pardonné et +oubliés.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p> + +<p>Nous croyons juste et nécessaire d'ouvrir ici une courte parenthèse.</p> + +<p>Pour détruire les sottes légendes que certains historiens ont brodés +avec un art diabolique sur le compte du gouverneur Frontenac et de son +épouse, il me suffira, je crois, de résumer l'opinion--appuyée sur la +raison et l'autorité de l'histoire--, d'un de nos écrivains les plus +consciencieux, feu Ernest Myrand:</p> + +<p>«Madame de Frontenac fut un pouvoir caché dans le rayonnement du trône +de Louis XIV.</p> + +<p>«Arbitre reconnu de l'élégance, du bon goût et du bel esprit, madame de +Frontenac possédait le don de se créer autant d'amis que de +connaissances qui, tous, avaient pour elle une admiration pleine de +respect.</p> + +<p>«Cette fascination irrésistible, la comtesse--diplomate l'employa à +notre profit en deux circonstances mémorables: la première, lors de la +nomination de son mari (6 avril 1672) au poste de gouverneur de la +Nouvelle-France, et la seconde quand elle fit renter Frontenac (7 juin +1689) dans son gouvernement de Québec.</p> + +<p>«Ne lui gardons pas une amère rancune d'être demeurée là-bas, en France, +tout le temps que durèrent les deux administrations de son mari. +Demeurant à Paris en permanence, madame de Frontenac était bien placée +pour conjurer les intrigues, répondre aux plaintes et combattre les +ennemis du gouverneur cherchant à le perdre, à le ruiner dans l'estime +de Louis XIV par tous les moyens secrets ou déclarés.»<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> «Frontenac et ses amis», Ernest Myrand, Québec, 1902.</blockquote> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco01.png"></p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/h02.png"></p> +<br><br> + +<h3>FRONTENAC SAUVE LA COLONIE</h3> + +<p class="mid">---</p> + +<p>Deux mois se sont écoulés depuis l'incident de madame DeBoismorel. Des +événements de la plus haute importance nous imposent le devoir de +reléguer quelques instants cette intrigante dans l'ombre. D'ailleurs +nous la retrouverons plus loin.</p> + +<p>L'Angleterre rêvait depuis longtemps de s'emparer du Canada, cette perle +du Nouveau-Monde, et de hisser son fier drapeau au mât de la citadelle +de Québec.</p> + +<p>Aussi, le 16 octobre 1690, sa flotte, composée de trente-quatre +vaisseau, jeta l'ancre près de l'Ile d'Orléans.</p> + +<p>Frontenac était prêt à la recevoir. Car il connaissait, par ses +éclaireurs, les desseins et les mouvements des ennemis de la colonie, et +il savait même que ceux-ci étaient sous le haut commandement du général +sir William Phips.</p> + +<p>Le gouverneur ne redoutait pas les combats qu'on allait lui livrer. Et +sa confiance dans la victoire reposait non seulement sur la bravoure +éprouvée de ses soldats, mais aussi sur le courage manifesté par tous +les citoyens de Québec et par ceux des paroisses environnantes, en âge +de porter les armes. Il comptait également sur le précieux concours que +les Canadiens-français des Trois-Rivières et de Montréal lui avaient +spontanément offert.</p> + +<p>Or, sur les dix heures, Frontenac vit une chaloupe partir du vaisseau +amiral anglais et se diriger vers Québec.</p> + +<p>Elle portait un drapeau blanc et avait à son bord un parlementaire.</p> + +<p>Lorsque celui-ci toucha le rivage, il fut conduit, les yeux bandés, au +Château Saint-Louis où se tenait Frontenac entouré d'un brillant +état-major.</p> + +<p>Le parlementaire donna lecture d'un document ayant tout le caractère +d'une insolente sommation et que terminaient ces mots: «Votre réponse +positive dans une heure, par votre trompette avec le retour du mien, est +ce que je vous demande au péril de ce qui pourrait s'ensuivre.»</p> + +<p>--Je ne vous ferai pas attendre si longtemps, riposta Frontenac! Et il +ajouta: «Dites à votre général que c'est par la bouche de mes canons et +à coups de fusil que je lui répondrai...»</p> + +<p>Quand le parlementaire fut rendu à bord de son vaisseau, les soldats de +Québec saluèrent leurs ennemis par une salve d'artillerie. Un boulet +lancé par le brave Lemoyne de Ste Hélène fit tomber à l'eau le pavillon +amiral, que deux Canadiens, l'un de Québec et l'autre de Beauport, +allèrent chercher en canot d'écorce, sous une pluie de balles.</p> + +<p>Ce glorieux trophée fut porté en triomphe à la cathédrale, où il resta +jusque en 1759.</p> + +<p>Les premiers coups de canon tirés par les soldats de Frontenac furent le +signal d'une lutte qui dura six jours.</p> + +<p>Bref, les Anglais essuyèrent une défaite humiliante, et ils disparurent +dans la nuit du 22 octobre...</p> + +<p>Le général Phips perdit six cents hommes, et neuf de ses vaisseaux +sombrèrent dans le bas du fleuve avec une grande partie de leurs +équipages.</p> + +<p>Frontenac, tout en immortalisant son nom, venait de sauver la colonie!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco02.png"></p> + +<br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/h03.png"></p> +<br><br> + +<h3>OÙ DUCHOUQUET SE RÉVÈLE UN<br> + +ADROIT LIMIER</h3> + +<p class="mid">---</p> + +<p>La veuve DeBoismorel avait recommencé ses gracieux envois de fleurs. Son +messager était un petit garçon d'une quinzaine d'années, à l'oeil vif et +intelligent. Il paraissait très discret. Aux questions qu'on lui posait +sur la provenance des fleurs, il répondait invariablement par un muet +sourire.</p> + +<p>Un jour que Duchouquet passait en voiture près du marché de la +haute-ville, il aperçut le petit messager qui trottinait sur le +trottoir.</p> + +<p>--Où vas-tu donc de ce pas? lui cria-t-il.</p> + +<p>--A la basse-ville et à Charlesbourg, monsieur.</p> + +<p>--Alors, monte ici, nous ferons route ensemble, car je me rends +précisément au Bourg-Royal.</p> + +<p>Le petit gâs, sans se faire prier, grimpa dans la voiture, heureux de +s'exempter une marche de sept milles.</p> + +<p>--Aimes-tu les chevaux? lui demanda Duchouquet.</p> + +<p>--Oh! oui, monsieur, je les aime beaucoup, beaucoup!</p> + +<p>--Eh bien! prends les guides et conduis à ma place.</p> + +<p>Puis, d'un air indifférent, il ajouta:</p> + +<p>--Je te connais de vue depuis longtemps, mais j'ignore ton nom.</p> + +<p>--Je m'appelle Louis Renaud, monsieur.</p> + +<p>--Et tu demeures?</p> + +<p>--Au pied du Coteau Sainte-Geneviève.</p> + +<p>Duchouquet, craignant de paraître trop curieux, ne voulut pas lui en +demander davantage. Il lui offrit des bonbons qui furent agréés avec +joie.</p> + +<p>Le gamin descendit chez un nommé Bédard, près de l'église de +Charlesbourg, et Duchouquet fit mine de continuer sa course dans la +direction de Bourg-Royal.</p> + +<p>--Je viendrai te prendre dans une heure, dit-il à Louis Renaud.</p> + +<p>--Merci, monsieur; je vous attendrai.</p> + +<p>Le lecteur a sans doute deviné que Duchouquet n'avait nullement +l'intention de se rendre au Bourg-Royal. C'était un prétexte qu'il +s'était donné pour accompagner l'enfant, dans l'espoir d'en obtenir des +renseignements utiles.</p> + +<p>Au bout d'une dizaine d'arpents, il attache son cheval à un arbre, +alluma sa pipe et s'assit sur le gazon.</p> + +<p>Une heure plus tard, Duchouquet reprenait l'enfant qui portait un vase +rempli de framboises.</p> + +<p>--Tiens! tiens! est-ce toi qui as cueilli ces jolis fruits?</p> + +<p>--Oui, monsieur.</p> + +<p>--C'est pour ton maître ou ta maîtresse sans doute?</p> + +<p>--Non, monsieur, c'est pour moi-même.</p> + +<p>--Veux-tu me les vendre?</p> + +<p>--Oh! je n'oserais pas vous les vendre, mais vous me feriez un gros +plaisir si vous vouliez bien les accepter.</p> + +<p>--Volontiers, fit Duchouquet; et il glissa dans la poche de l'enfant une +pièce de cinquante sols. Mais en retirant sa main, il sortit de la poche +(accidentellement en apparence) deux grandes enveloppes, soigneusement +scellées, qui tombèrent dans la voiture.</p> + +<p>Il est bon de dire que, du coin de l'oeil, il avait déjà remarqué ces +enveloppes.</p> + +<p>--Ah! ah! fit-il en riant, te voilà devenu facteur de Sa Majesté!</p> + +<p>--Ce sont deux lettres pour la France qu'on m'a chargé de remettre au +capitaine du brigantin qui fera voile demain matin.</p> + +<p>--Je puis d'éviter cette course, car je dois porter des colis, ce soir, +à bord du vaisseau, et je pourrai donner ces lettres au capitaine +Blondin que est mon meilleur am.</p> + +<p>--Vous êtes vraiment trop bon; je vous remercie d'avance pour ce nouveau +service.</p> + +<p>Duchouquet plaça les deux plis dans son gousset, et, ayant derechef +confié les guides à l'enfant il se croisa les bras et se prit à rêver à +la veuve DeBoismorel ou plutôt à la déception qu'il réservait à cette +intrigante.</p> + +<p>Pas n'est besoin d'ajouter que le rusé renard, dès son retour au Château +Saint-Louis, remit les lettres au gouverneur.</p> + +<p>Frontenac, après s'être fait raconter les détails de l'aventure, dit à +son serviteur:</p> + +<p>--Je vous félicite. Vous avez déployé beaucoup de tact et d'adresse dans +cette affaire.</p> + +<p>Resté seul, le gouverneur examina ces lettres dont l'une était adressée +à la comtesse de Frontenac, et l'autre au lieutenant de marine Paul +Aubry, 36, rue Cluny, Paris.</p> + +<p>La tentation lui vint d'ouvrir la lettre destinée au lieutenant Aubry; +il en avait d'ailleurs le droit en sa qualité d'administrateur de la +Nouvelle-France. Mais il eut un scrupule. Il appela auprès de lui +René-Louis Chartier de Lotbinière, conseiller du roi et +lieutenant-général civil et criminel, à qui il fit part de ses soupçons +contre la veuve DeBoismorel.</p> + +<p>Chartier de Lotbinière, sans hésiter, rompit le cachet de la lettre +qu'il lut à haute voix. En voici la teneur:</p> + +<p>«Mon cher frère,</p> + +<p>«Ta dernière lettre, que j'attendais avec une vive anxiété, et que j'ai +reçue hier, a rempli mon âme de joie. Merci, mon chéri!</p> + +<p>«Les nouveaux renseignements que tu me donnes sur Louis XIV ne m'ont +causé aucune surprise, car rien ne peut me surprendre de la art de ce +triste sire que nous avons le malheur d'avoir pour souverain.</p> + +<p>«Espérons qu'une nouvelle Lucrèce Borgia en débarrassera bientôt notre +belle France...</p> + +<p>«Un mot maintenant de mes projets. Je regrette de te dire que les choses +ne vont pas au gré de mes désirs.</p> + +<p>«Il est vrai que depuis plus de deux mois notre gouverneur a été très +occupé et que les réceptions à son palais ont été rares. Cependant, le +lendemain du siège de notre ville par les Anglais, j'ai eu l'avantage de +rencontrer le comte au Château Saint-Louis. Il a été pour moi d'une +courtoisie parfaite, pour ne pas dire plus. A deux reprises, comme à la +dérobée, il attacha sur moi un regard que je ne puis définir, mais dans +lequel mon coeur--qui s'y connaît--a deviné un nouveau sentiment fait de +tendresse et d'admiration. C'est sans doute le coup de foudre qu'il +ressentait. Mais attendons les développements, mon chéri!</p> + +<p>«Quoi qu'il en soit, je suis persuadée que les lettres que tu as écrites +sur les frasques réelles ou fausses de la «Divine» ont produit beaucoup +d'effet sur l'esprit altier du comte.</p> + +<p>«Je veux lui faire détester cette femme autant que je la déteste +moi-même!</p> + +<p>«Par le même courrier qui t'apportera la présente, j'envoie une nouvelle +épître à la comtesse de Frontenac. Je lui représente le comte comme un +être dégradé et je luis dis des choses qui devront la dégoûter pour +toujours de son mari.</p> + +<p>«Toutes ces choses, ben entendu, son de mon invention. Car le gouverneur +est aujourd'hui un homme rangé. Comme le diable, en veillant il se fait +moine... Il va à la messe presque tous les matins chez les Pères +Récollets, et il s'est réconcilié avec Monseigneur de Saint-Vallier. Ils +paraissent les meilleurs amis du monde.</p> + +<p>«Le gouverneur n'est plus jeune, mais il est encore frais et vigoureux +comme un homme de quarante ans. D'ailleurs, peu importe son âge! Si j'ai +la chance de le décider à demander le divorce et à m'épouser, son titre +et son palais suffiront à mon bonheur... et au tien, mon chéri!</p> + +<p>«Je sais que le gouverneur doit donner prochainement une grande fête +pour célébrer sa victoire sur l'amiral Phips. Mon nom sera certainement +un des premiers sur la liste des invités.</p> + +<p>«On vante ici ma beauté, ma grâce, etc. Mon miroir me dit que ces +louanges sont mérités. Eh bien! ce jour-là, je serai plus belle et plus +gracieuse que jamais. Je veux être la reine de la fête et la «Divine» de +la Nouvelle-France! Je ferai ensuite, et rondement, l'assaut du noble +coeur du comte de Frontenac!...»</p> + +<p>«A bientôt mon chéri!</p> + +<p>«JACQUELINE DEBOISMOREL.»</p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco03.png"></p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/h01.png"></p> +<br><br> + +<h3>RAYON ET OMBRE</h3> + +<p class="mid">---</p> + +<p>La Providence avait visiblement veillé sur la petite colonie. Car +celle-ci bien que préparée à soutenir une longue lutte, pouvait +difficilement croire qu'elle triompherait de ses puissants ennemis. +Aussi, pour commémorer cette victoire et remercier Dieu de sa +protection, le gouverneur et l'évêque proclamèrent le 5 novembre «Fête +religieuse et civique», et invitèrent tous les habitants à la célébrer +dignement.</p> + +<p>Un comité fut chargé d'organiser les manifestations, et il s'acquitta de +sa tâche avec le plus grand succès.</p> + +<p>«Dieu et Patrie!» Cette belle devise, que l'on voyait partout, enflamma +les coeurs d'où monta vers le ciel un hymne d'amour et de +reconnaissance.</p> + +<p>Puis, voulant couronner brillamment cette fête, le gouverneur donna, le +soir, au Château Saint-Louis, un dîner et un bal auxquels l'élite de la +société avait était conviée.</p> + +<p>Madame DeBoismorel, qui avait pris part à toutes les réjouissances +profanes de la journée, se proposait bien de participer à celles de la +soirée.</p> + +<p>Il est 7 heures. La jolie veuve est occupée à sa toilette. Elle possède +mieux que toutes les élégantes de Québec et de Montréal le grand art de +s'habiller.</p> + +<p>Parmi plusieurs robes importées récemment de Paris, elle en choisit une +qu'elle veut essayer sous l'oeil connaisseur de sa couturière. Celle-ci, +après avoir fait à la robe de légères retouches, déclare à Madame +DeBoismorel qu'elle lui sied à merveille. Alors mettant à son cou un +collier de diamants et dans ses cheveux une parure de grande valeur, la +jeune femme se regarde dans un haute glace, et se trouve fort belle. +Elle l'est réellement. Aussi, au moment de prendre congé, la couturière +lui dit avec sincérité:</p> + +<p>--Madame, vous êtes d'une beauté ravissante! Je suis certaine que vous +ferez bien des jalouses au Château Saint-Louis.</p> + +<p>--Merci et bonsoir! répond la coquette.</p> + +<p>Puis elle se replace devant le miroir, se regarde longtemps, sourit à +son image, et, prenant un air de triomphe, elle dit presque à haute +voix: «Ce soir, comte Louis de Frontenac, vous serez à mes pieds!»</p> + +<p>Soudain, le timbre de la porte résonne bruyamment.</p> + +<p>Peste soit de l'importun! grogne la veuve. Puis, s'adoucissant, elle +dit:</p> + +<p>--Henriette, va ouvrir. Je ne reçois personne, tu comprends, hein? +personne... excepté le lieutenant DeBeauregard.</p> + +<p>--C'est bon, môdame, répond la servante.</p> + +<p>Après un court moment, Henriette revient, la mine embarrassée, et +jargonne à sa maîtresse <i>que deux gros hommes vouliont la voêr.</i></p> + +<p>--Comment, imbécile! tu n'as donc pas compris ce que je t'ai dit?...</p> + +<p>--Oui, môdame, j'avions compris; l'leu-z-avons dit comme ça: <i>môdame +reçoê parsonne, parsonne, excepté le Beauregard...</i> Et pis y m'aviont +répond qu'y vouliont pareil voêr môdame...</p> + +<p>Exaspérée, la veuve entre dans la salle et aux visiteurs qu'elle ne +connaît pas, elle dit à brûle-pourpoint: Que voulez-vous?</p> + +<p>L'un d'eux demande poliment si c'est bien à Madame DeBoismorel, née +Jacqueline Aubry, qu'il a l'honneur de parler.</p> + +<p>--Oui, répondit-elle avec hauteur, et que voulez-vous?</p> + +<p>--Madame, fait le même, au nom du roi, nous venons vous arrêter!...</p> + +<p>--Impudents! clame la veuve.--Sortez!</p> + +<p>--Pardon, madame, nous avons instruction de vous arrêter et de vous +conduire à bord du vaisseau <i>Neptune</i> qui quitte la rade, cette nuit +même, pour la France. Veuillez lire ce mandat portant les armes de Sa +Majesté, le sceau de la haute Cour et la signature de monsieur +René-Louis Chartier de Lotbinière, lieutenant-général civil et criminel.</p> + +<p>D'un geste brusque, elle prend le document, le parcourt fiévreusement, +puis, l'ayant froissé, elle le jette à ses pieds!</p> + +<p>--François! crie-t-elle, appelant son serviteur.</p> + +<p>Celui-ci paraît.</p> + +<p>--Imaginez-vous, lui dit-elle, que les deux individus que vous voyez ici +ont l'audace de me faire prisonnière, au nom du roi, s'il vous plaît! et +sur l'ordre de M. Chartier de Lotbinière! C'est un guet-apens dont je ne +veux être ni la dupe ni la victime. Eh bien! allez chez le gouverneur et +dites-lui de ma part d'envoyer des gardes pour me débarrasser de ces +deux malotrus!</p> + +<p>--C'est bien, madame, j'y cours!</p> + +<p>En attendant le retour du serviteur, la maîtresse arpente la chambre, +muette, les mains crispées, l'écume à la bouche et les yeux remplis de +flammes. Sa beauté disparu: elle est maintenant hideuse et effrayante!</p> + +<p>Enfin, François arrive, tout essoufflé et l'air penaud.</p> + +<p>--Quoi! rugit-elle, vous êtes seul?...</p> + +<p>--Oui, madame, le gouverneur a refusé de me recevoir. J'ai insisté +auprès de son secrétaire, Monsieur de Monseignat, et celui-ci m'a tout +simplement éconduit en me disant qu'il ne voulait avoir rien de commun +avec madame DeBoismorel!</p> + +<p>--L'insolent! le rustre! hurle-t-elle...--Eh bien! François, vous qui +êtes fort comme un Hercule, protégez-moi et chassez ces deux +misérables-ci de ma demeure.</p> + +<p>--Je suis peiné, madame, de ne pouvoir vous obéir, car ces messieurs ont +pour eux la <i>force de la loi,</i> et cette force est bien supérieure à la +mienne.</p> + +<p>--Comment, lâche! vous aussi vous m'abandonnez... Allez-vous-en, +poltron, je vous chasse!</p> + +<p>--Vraiment, madame? N'ai-je pas toujours, dans la mesure du possible, +rempli mon devoir à votre égard?</p> + +<p>Sans lui répondre, et au paroxysme de la rage, elle saisit une potiche +qu'elle veut lancer à la tête de son serviteur, mais celui-ci s'étant +baissé, la potiche heurte une glace de Venise, qui vole en mille +éclats... Alors, ne pouvant contrôler ses nerfs et sa fureur, elle +arrache son croissant, son collier et tous ses bijoux qu'elle brise sur +le parquet, met sa toilette en lambeaux et se déchire la poitrine de ses +ongles nacrés, qui sont à présent plus redoutables que des griffes.</p> + +<p>A l'instant, les agents de police l'empoignent et la menacent de lui +mettre les menottes si elle ne veut pas se tranquilliser.</p> + +<p>Surprise de l'attitude énergique de ces hommes, et à la vue des menottes +qu'on lui montre, elle se ressaisit tout à coup.</p> + +<p>--Laissez moi! Ne me touchez pas! leur dit-elle, avec plus de calme.</p> + +<p>--C'est bien, madame, mais préparez-vous immédiatement à nous suivre.</p> + +<p>Elle appelle sa servante, qui accourt aussitôt.</p> + +<p>Henriette, sais-tu ce que ces deux individus vienne faire ici?</p> + +<p>--Oui môdame, j'avons tout entendu par le trou de la sarrure...</p> + +<p>--Voyons, ma chère Henriette, mon seul et fidèle appui en ce moment, que +me conseilles-tu, toi?</p> + +<p>--Ben môdame, si j'étions à votte place j'suivrions ces deux beaux +hommes qu'ont pas l'air mâlin pen toute, pen toute!</p> + +<p>--Enfin! puisqu'il le faut... Dans ce cas, aide-moi à préparer mes +malles.</p> + +<p>Et la veuve se met à jeter, pêle-mêle, dans deux valises, tous les +effets qui lui tombent sous la main.</p> + +<p>--Pas si dru, môdame, pas si dru: vous allez <i>enchiffronner</i> votte +linge. Laissez-moê faire.</p> + +<p>Puis remarquant les débris des bijoux épars sur le plancher, la servante +s'écrie:</p> + +<p>--Bonne Sante Viarge, môdame, vos <i>afficaux</i> sont tout cassés!...</p> + +<p>Une heure après, ayant terminé ses préparatifs, madame DeBoismorel dit à +sa servante:--Remets cette lettre à mon notaire, M. Claude Aubert. Il te +paiera tes gages pendant mon absence. Prends bien soin de la maison; et +je te récompenserai. Car je reviendrai bientôt avec mon frère, le +lieutenant Aubry. C'est un brave, lui, et il saura me protéger contre +tous mes persécuteurs...</p> + +<p>Elle monta dans la voiture qui l'attendait.</p> + +<p>Henriette, debout sur le seuil de la porte, cria à sa maîtresse:</p> + +<p>--Ben le bonsoêr, môdame, et à la revoyure!...</p> + +<p>Le rayon a fait place à l'ombre... et la joie à la tristesse!</p> + +<p>En route, la prisonnière, dont l'esprit est en ce moment plus ou moins +lucide, marmotte souvent ces étranges paroles:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20">Rayon céleste</p> +<p class="i20">Je te bénis!</p> +<p class="i20">Ombre funeste,</p> +<p class="i20">Je te maudis!</p> +</div></div> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco04.png"></p> + +<br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/h02.png"></p> + +<br><br> +<h3>GÉNÉREUX DÉVOUEMENT</h3> + +<p class="mid">---</p> + +<p>Le lendemain, dès l'aube, le <i>Neptune</i>--pavillon royal arboré à la +corne--quitta la rade de Québec et fila, vent arrière à une allure +rapide.</p> + +<p>Une semaine après, grâce à une température idéale, le vaisseau voguait +gracieusement au large des côtes de Terre-Neuve.</p> + +<p>Rien de remarquable n'était survenu pendant le cours de ces quelques +jours.</p> + +<p>Madame DeBoismorel souffrait de prostration et gardait constamment sa +cabine, où elle prenait ses repas.</p> + +<p>A deux reprises, elle avait refusé les soins du médecin du bord.</p> + +<p>La malheureuse semblait avoir perdu le sommeil et la raison, car les +officiers de quart l'entendaient souvent, la nuit, pousser des cris de +rage ou d'effroi.</p> + +<p>--Si ces sortes de crises persistent, avait dit le capitaine, il faudra +la surveiller la nuit comme le jour.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p> + +<p>Un soir que la prisonnière berçait au doux bruit de l'onde ses tristes +rêveries, elle crut percevoir les sons d'une voix bien connue qui +l'appelait.</p> + +<p>D'abord surprise et l'esprit perplexe, elle ne répondit pas.</p> + +<p>La voix ayant répété son nom, elle demanda:</p> + +<p>--Qui est là?</p> + +<p>--C'est François, madame, qui vient vous sauver...</p> + +<p>Elle ouvrit aussitôt la porte, et en voyant son serviteur, elle +s'excusa, les yeux baignés de larmes, d'avoir douté un instant de son +dévouement.</p> + +<p>--N'y pensez plus, je vous en prie, madame, et venez vite...</p> + +<p>Sa maîtresse lui ayant désigné deux valises, il s'en saisit comme d'une +plume et court les déposer dans une chaloupe attachée à l'arrière du +vaisseau, puis, au moyen d'une échelle de chanvre, il fait descendre +madame DeBoismorel dans l'embarcation, où il a eu le soin de placer des +vivres.</p> + +<p>Il saute à son tour dans la chaloupe, en démarre le lien, et se met à +ramer de toutes ses forces dans la direction d'une île entrevue à +l'heure du souper, et qu'il espère atteindre avant le lever du soleil.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p> + +<p>Le lecteur est sans doute surpris de voir ici l'ancien serviteur de +madame DeBoismorel rentrer en scène.</p> + +<p>Une explication s'impose. La voici.</p> + +<p>Madame DeBoismorel était aimée de tous ceux qu'elle avait à son service; +elle les traitait toujours avec douceur et libéralité. C'est dans un +état d'excitation incontrôlable qu'elle avait chassé son fidèle et +dévoué serviteur. Celui-ci en fut plus attristé que vexé. Il croyait +d'ailleurs que sa maîtresse était victime d'une lourde méprise ou d'une +odieuse persécution. Aussi, dans l'espérance de pouvoir lui rendre +quelques bons offices--si humbles fussent-ils--il résolut promptement de +la suivre en France.</p> + +<p>En quittant la demeure de sa maîtresse, après avoir eu la précaution de +se couper les cheveux et la barbe--ce qui le rendait méconnaissable, car +il portait une longue barbe--il courut à la basse-ville et prit place +sur le <i>Neptune</i>, quelques minutes avant l'arrivée de madame +DeBoismorel.</p> + +<p>Nul ne le connaissait à bord, du moins il le croyait.</p> + +<p>Cependant, par prudence, il sortait rarement de sa cabine, prétextant +avoir le mal de mer.</p> + +<p>Il dormait peu, et les cris de madame DeBoismorel parvenaient jusqu'à +lui.</p> + +<p>Jugeant sa maîtresse bien malade, et redoutant pour elle les dangers +d'une longue traversée, il décida de l'arracher par la fuite à sa +captivité. Il n'attendait qu'une occasion favorable pour mettre son +projet à exécution, car il ne voulait courir aucun risque.</p> + +<p>Or, un soir que la mer était calme et le ciel étoilée, il observa que +l'officier à la vigie était un vieux marin à l'oeil encore assez vif, +mais à l'oreille très dure. Il avait peu à craindre de celui-là. Mais Il +n'était pas aussi rassuré sur le compte du timonier, jeune et solide +gaillard.</p> + +<p>Vers les neufs heures, François sort de son gîte et se met à faire les +cents pas sur le pont, de tribord à bâbord.</p> + +<p>--Vous n'avez pas sommeil, monsieur? lui demande le timonier.</p> + +<p>--Non, je ne puis dormir, malgré les quelques verres de cognac que j'ai +pris.</p> + +<p>--Ah! vous avez du cognac?... reprend le matelot, l'oeil pétillant de +convoitise.</p> + +<p>--Oui, j'en ai une caisse; c'est un bon remède dit-on, contre le mal de +mer et l'insomnie. Aimez-vous cette liqueur? ajoute François.</p> + +<p>--Si je l'aime... Ma Doué, oui!</p> + +<p>François va chercher une bouteille de cognac contenant une substance +narcotique, et, s'asseyant à côté du marin, il lui en sert une forte +rasade.</p> + +<p>--A votre santé! fait le matelot en levant son gobelet qu'il vide d'un +Trait.</p> + +<p>--Merci!</p> + +<p>François, tout en parlant de choses indifférentes, verse à son compagnon +plusieurs coups, si bien qu'au bout d'une demi-heure, le buveur roule, +inconscient, sur les cordages.</p> + +<p>C'est le temps d'agir, pense François.</p> + +<p>Et il exécuta prestement le plan hardi qu'il avait conçu.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p> + +<p>Le lendemain matin en faisant la visite du bord, le capitaine remarqua +d'abord la disparition d'une chaloupe, puis il aperçut le timonier +gisant sur le pont.</p> + +<p>Il le secoua rudement, mais n'e put obtenir aucune parole sensée. +C'était le narcotique plutôt que l'eau-de-vie que le tenait dans cet +engourdissement.</p> + +<p>Le capitaine alla interroger l'autre officier qui était encore à son +poste, mais celui-ci n'avait eu connaissance de rien.</p> + +<p>Ayant continué les perquisitions, il constata avec stupeur la double +évasion de sa prisonnière et du passager bizarre qu'il avait eu la +maladresse d'accueillir si facilement.</p> + +<p>Il donna l'alarme. Tout l'équipage fut sur pied en un instant.</p> + +<p>Mais que faire? De quel côté diriger les recherches?...</p> + +<p>Après avoir mûrement délibéré, on se rangea de l'avis d'un vieux loup de +mer qui proposait de retourner en arrière et d'aller visiter l'île qu'on +avait dépassée La veille. Cinq heures plus tard, le <i>Neptune</i> mouillait +à quelques arpents d'un joli bouquet de verdure émergeant des eaux.</p> + +<p>Plusieurs hommes sautèrent dans une embarcation et atterrirent bientôt +sur une grève de gravier.</p> + +<p>L'île était petite, mais l'épaisse forêt qui la couvrait en fermait +presque l'accès et rendait les recherches difficiles.</p> + +<p>Toute la journée on fouilla l'île sans découvrir aucune trace des +fugitifs.</p> + +<p>Les marins, découragés allaient abandonner leur poursuite, quand l'un +d'eux retira d'un buisson un tout petit mouchoir blanc portant les +lettres J.D.</p> + +<p>--Ce sont les initiales de la prisonnière, dit-il. Puis agitant le +mouchoir comme il eut fait d'un drapeau, il s'écria:</p> + +<p>--En avant, mes amis!</p> + +<p>Tous pénétrèrent dans le buisson, en écartèrent soigneusement les +branches, et--agréable surprise--trouvèrent le couple blotti au fond de +ce réseau inextricable!</p> + +<p>--Suivez nous! commanda aux fugitifs le chef de la bande.</p> + +<p>Toute résistance étant impossible en un tel endroit, François, qui +possédait pourtant une force extraordinaire, parut se soumettre de bonne +grâce à l'ordre du commandant.</p> + +<p>Mais lorsque le groupe fut sorti de la forêt, le prisonnier se lança +comme un lion au milieu des matelots, en assomma ou bouscula sept ou +huit, et, profitant de la confusion générale, il allait s'échapper avec +sa compagne, quand un marin lui asséna sur la tête un coup de bâton. Il +tomba; et les matelots que son poing formidable n'avait pas atteints, se +ruèrent sur lui, le ligotèrent et le portèrent dans l'embarcation, ainsi +que madame DeBoismorel qui venait de s'évanouir.</p> + +<p class="mid">-----</p> + +<br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/h03.png"></p> +<br><br> + +<h3>UN DÉFENSEUR VOLONTAIRE</h3> + +<p class="mid">---</p> + +<p>Nous avons dit plus haut que madame DeBoismorel avait pris part aux +réjouissances profanes du 5 novembre et qu'elle attendait le lieutenant +DeBeauregard, qui devait l'accompagner au dîner et au bal que +donnait le gouverneur ce soir-là.</p> + +<p>La jolie veuve était, à n'en pas douter, l'idole de la société +aristocratique de Québec.</p> + +<p>Au premier rang de ses admirateurs, figurait le lieutenant DeBeauregard, +qui faisait partie de l'état-major du gouverneur. Cet officier était un +jeune homme de haute taille à la physionomie ouverte, spirituelle et +énergique.</p> + +<p>Avant d'endosser l'uniforme, DeBeauregard avait porté la toge au barreau +de Paris, où il s'était distingué par son amour du travail, son +éloquence et sa grande probité.</p> + +<p>Il promettait d'être un jour une des lumières de son ordre. Mais +plusieurs officiers de ses amis qui l'avaient connu, dix ans avant, +lorsqu'il faisait son service militaire, et qui avaient admiré son +caractère lui proposèrent un bon matin de se joindre à eux pour aller +servir la patrie, par delà les mers, sous les ordres du gouverneur +Frontenac.</p> + +<p>Très-bien avait-il répondu sans hésiter.</p> + +<p>Quelques semaines plus tard, il reprenait l'uniforme et s'embarqua pour +la Nouvelle-France.</p> + +<p>Le gouverneur l'accueillit avec empressement, car il lui était +chaleureusement recommandé par la comtesse de Frontenac qui l'avait +rencontré souvent à la Cour.</p> + +<p>Frontenac se félicita par la suite d'avoir accordé sa confiance à ce +jeune homme. En effet, durant les sombres jours du siège, le lieutenant +DeBeauregard se signala par une bravoure poussée parfois jusqu'à +l'héroïsme.</p> + +<p>Or, le 5 novembre au soir, vers les huit heures, tel que convenu, le +lieutenant arrivait chez madame DeBoismorel. Il sonna à la porte de +cette demeure qui lui était toujours si hospitalière.</p> + +<p>La servante vint ouvrir.</p> + +<p>Il allait entrer, quant celle-ci lui dit:</p> + +<p>--<i>Môdame étiont</i> partie.</p> + +<p>--Partie... dites-vous?</p> + +<p>--Oui, <i>môsieu</i>.</p> + +<p>C'est étrange! pensa-t-il. Et il s'éloigna en se dirigeant vers le +Château Saint-Louis, situé tout près de là, où presque tous les invités +étaient déjà réunis dans le salon bleu.</p> + +<p>A huit heures et demie, un domestique en livrée annonça que le dîner +était servi.</p> + +<p>Les convives entrèrent dans une vaste pièce décorée avec un goût +irréprochable.</p> + +<p>Le repas fut très joyeux, comme tous ceux que présidait le gouverneur. +Un des convives cependant ne partageait pas la gaieté générale. C'était, +on le devine, le lieutenant DeBeauregard.</p> + +<p>Bien qu'il s'efforçât d'oublier momentanément madame DeBoismorel, +l'image de cette femme qu'il aimait repassait sans cesse devant son +esprit.</p> + +<p>Il croyait à l'amour réciproque de la jeune veuve, car celle-ci, tout en +cherchant à capter les bonnes grâces du gouverneur Frontenac, avait +agréé depuis un mois les avances du valeureux et bel officier... Elle +était aussi prudente que perfide.--Si le premier m'échappe, je prendrai +le second, se disait-elle!</p> + +<p>La plupart des invités avaient remarqué l'absence au dîner de madame +DeBoismorel, mais tous étaient persuadés que tantôt elle ferait sa +brillante apparition au bal.</p> + +<p>DeBeauregard caressait aussi cette chère illusion...</p> + +<p>A dix heures, la danse était déjà animée par une musique très +entraînante, et la «déesse» qu'on attendait n'avait pas encore paru dans +cette salle où tant de fois sa beauté et son élégance avaient jeté un +vif éclat.</p> + +<p>Cet absence commençait à provoquer de nombreux commentaires chez les +dames comme chez les messieurs.</p> + +<p>Le lieutenant DeBeauregard, qui se tenait dans l'ombre, fut bientôt +entouré par un groupe d'amis qui lui demandèrent si madame DeBoismorel +était malade.</p> + +<p>--Je l'ignore, répondit-il + +--Mais pourtant, fit sur un ton ironique le capitaine Bonin, vous +pourriez nous renseigner à son sujet; car ne deviez-vous pas accompagner +cette <i>grande dame</i> ici ce soir?</p> + +<p>--Allez donc vous promener, vil mouchard! lui dit DeBeauregard, le +toisant de la tête aux pieds.</p> + +<p>Bonin apparemment satisfait de sa sottise, s'éloigna en ricanant +bêtement.</p> + +<p>Les autres officiers levèrent les épaules de dégoût devant la lâcheté du +rustre.</p> + +<p>--Oui, accentua le capitaine DeMaricour, oui, oui, va te promener, +vilain traîneur de sabre en temps de paix...</p> + +<p>Ce capitaine Bonin aimait éperdument madame DeBoismorel; il avait même +demandé sa main, mais la jeune veuve s'était cruellement moquée de lui. +Il saisissait donc cette occasion pour humilier son heureux rival.</p> + +<p>Peu d'instants après cet échange de paroles piquantes, le lieutenant +DeBeauregard quitta discrètement le Château Saint-Louis.</p> + +<p>Rendu dans sa chambre, il se prit à réfléchir sur ce qui avait pu +motiver l'absence de madame DeBoismorel de son domicile et de chez le +gouverneur.</p> + +<p>«Elle est partie», m'a dit la servante.</p> + +<p>Mais pourquoi ne m'avait-elle pas attendue? Où donc était-elle allée?</p> + +<p>Il se posa longtemps ces deux questions sans pouvoir y répondre d'une +manière satisfaisante.</p> + +<p>Finalement, l'esprit harassé, il se jeta sur son lit en se disant:</p> + +<p>Je trouverai demain le mot de cette énigme.</p> + +<p>Le lendemain matin, le lieutenant se présenta chez madame DeBoismorel.</p> + +<p>--Madame peut-elle me recevoir? demanda-t-il à la servante.</p> + +<p>--Non, môsieur!</p> + +<p>--Puis-je savoir pourquoi?</p> + +<p>--J'vous avions dit hiar que môdame étiont partie.</p> + +<p>--Pouvez-vous me dire où elle est maintenant?</p> + +<p>--Allez demander ça <i>au chartier</i> de Lotbinière...</p> + +<p>--A monsieur Chartier de Lotbinière, voulez-vous dire?</p> + +<p>--P't-être ben, môsieur; j'le connaissions point!</p> + +<p>Puis craignant d'avoir trop parlé, elle referma la porte.</p> + +<p>--Allons voir M. Chartier de Lotbinière, se dit le lieutenant.</p> + +<p>En route, il rencontra un ami intime qui lui dit:</p> + +<p>--Quelque triste nouvelle hein? Toutes mes sympathies, mon cher +lieutenant.</p> + +<p>--Quelle est donc cette triste nouvelle? Et pourquoi m'offres-tu des +sympathies! fit DeBeauregard, de plus en plus étonné.</p> + +<p>--Quoi! ignores-tu que madame DeBoismorel a été arrêtée, hier soir, sur +l'ordre de M. Chartier de Lotbinière, et qu'elle partie pour la France à +bord du <i>Neptune</i>?</p> + +<p>La foudre tombant à ses pieds ne lui eut pas causé plus de surprise que +l'annonce de cette nouvelle...</p> + +<p>Enfin, se ressaisissant, il remercia son ami et se rendit au bureau de M. +le lieutenant-général civil et criminel, qui l'accueillit avec la plus +grande bienveillance.</p> + +<p>Après les compliments d'usage, DeBeauregard dit:</p> + +<p>--C'est ne ma qualité d'avocat que je suis ici ce matin. Je viens +d'apprendre que madame DeBoismorel à été arrêtée, hier soir, en vertu +d'un mandat portant votre signature.</p> + +<p>--C'est la vérité.</p> + +<p>--Voulez-vous avoir la complaisance de me dire de quoi cette dame est +accusée?</p> + +<p>M. Chartier de Lotbinière hésitant à répondre, DeBeauregard ajouta:</p> + +<p>--J'ai l'intention, si Son Excellence le gouverneur me le permet, +d'aller en France pour défendre madame DeBoismorel devant les tribunaux.</p> + +<p>--Ah!... Dans ce cas, répondit M. Chartier de Lotbinière, je puis vous +informer que cette dame est accusée de conspiration contre Son +Excellence le gouverneur et Madame la comtesse de Frontenac.</p> + +<p>A ces mots, DeBeauregard s'écria avec conviction:</p> + +<p>--C'est une infâme machination tramée contre cette noble femme!</p> + +<p>Puis il reprit d'une voix plus calme:</p> + +<p>--Puis-je connaître le nom de l'accusateur et obtenir une copie de +l'acte d'accusation?</p> + +<p>--Je regrette vivement, croyez-le, de ne pouvoir acquiescer à votre +demande. Du reste, toutes les pièces relatives à cette malheureuse +affaire ont été confiées hier au capitaine du <i>Neptune</i> qui doit les +remettre à qui de droit. Si vous allez en France, vous pourrez les +consulter en vous adressant aux autorités judiciaires.</p> + +<p>Le lieutenant n'insista pas.</p> + +<p>M. Chartier de Lotbinière le reconduisit jusqu'à la porte et lui dit, en +lui serrant la main: Bon courage! mon cher ami.</p> + +<p>--Merci! j'en aurai, et, avec la grâce de Dieu, je saurai à la fois +venger l'honneur d'une Canadienne loyale et confondre son lâche +accusateur!</p> + +<p>En prononçant ces dernier mots, DeBeauregard pensait au capitaine Bonin.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p> + +<p>La semaine suivante, un petit bâtiment, l'<i>Hirondelle</i>, se préparait à +prendre la mer à destination de Bordeaux.</p> + +<p>DeBeauregard, ayant obtenu du gouverneur un congé illimité, se rendait à +bord de ce vaisseau, en passant par la côte de la montagne, lorsque, +soudain, il vit au-dessus de sa tête un corbeau que tournoyait en +lançant des croassement sinistres.</p> + +<p>Peu superstitieux, il ne fit aucun cas de cet oiseau qu'un poète a +surnommé <i>le chantre des funérailles</i>!</p> + +<p>Après s'être débarrassé de son bagage, le lieutenant voulut se promener +sur le pont de l'<i>Hirondelle</i>, mais à peine y avait-il posé le pied, que +le corbeau s'élança derechef vers lui en recommençant son chant +lugubre...</p> + +<p>Plus ahuri qu'effrayé, le voyageur s'enferma dans sa cabine, sortit de +sa poche un carnet, qui lui servait de journal, et y consigna les faits +les plus importants de la journée.</p> + +<p>La même nuit, quand l'<i>Hirondelle</i> déploya ses voiles et prit sa course +sur la mer houleuse, le lieutenant dormait d'un sommeil aussi agité que +les flots.</p> + +<p>Six jours passèrent durant lesquels le voilier lutta sans cesse contre +les orages ou les vents.</p> + +<p>L'<i>Hirondelle</i> étain un vieux vaisseau qui avait résisté aux chocs de +nombreuses tempêtes, mais les blessures qu'il cachait dans ses flancs +s'élargissaient de plus en plus sous les coups des vagues en fureur.</p> + +<p>Le septième jour, après une accalmie de deux heures, un tourbillon de +vent impétueux s'éleva tout d'un coup et désempara l'<i>Hirondelle</i> que +renversé et vaincu, sombra corps et biens, à l'exception de trois hommes +qui réussirent à se cramponner à une chaloupe.</p> + +<p>La frêle embarcation s'en alla au gré des flots, car ceux qui +l'occupaient n'avaient pas de rames pour la diriger. Les malheureux +manquaient aussi de nourriture...</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20">Notre existence infortunée</p> +<p class="i20">Est le jouet des éléments.</p> +<p class="i20">Une ironique destinée</p> +<p class="i20">Semble insulter à nos tourments.</p> +<p class="i20">Qui peut conjurer les tempêtes</p> +<p class="i20">Et fixer les flots inconstants?</p> +<p class="i20">La foudre éclate sur nos têtes</p> +<p class="i20">Quand nous attendions un beau temps.</p> +</div></div> + +<p>Un matin, par un temps clair, le capitaine d'un brigantin allant vers +Québec, aperçut au loin une chaloupe que les vagues ballottaient comme +une coquille de noix. Il s'en approcha à la hâte, et, à sa grande +surprise, y trouva trois hommes inanimés, qu'il crut malades ou +endormis. Mais quand les naufragés furent placés avec précaution sur le +pont du navire, le capitaine constata qu'il était en présence de trois +cadavres, dont deux marins et un militaire.</p> + +<p>N'ayant rien trouvé sur les matelots qui pût servir à leur +identification, on jeta leur cadavre à la mer, après avoir observé le +cérémonial connu de tous les marins.</p> + +<p>Mais sur le corps du militaire on trouva un carnet assez volumineux que +le capitaine sembla parcourir avec un vif intérêt. Et puis, rassemblant +tout l'équipage autour du mort, il lut à haute voix ces lignes que +portait le dernier feuillet:</p> + +<p>«Il y a dix jours aujourd'hui que notre vaisseau <i>l'Hirondelle</i> a péri. +Nous sommes probablement les seuls qui avons échappé au naufrage. Nous +étions alors si heureux et si excités, que nous chantions et pleurions à +la fois! Mais à cette joie délirante succédèrent bientôt l'angoisse et +la douleur. Car, n'ayant pas d'aviron pour conduire notre barque, ni de +nourriture pour nous soutenir en attendant des secours peut-être trop +tardifs, qu'allions-nous devenir? Nous regrettions presque de n'avoir +pas été engloutis avec tout l'équipage de <i>l'Hirondelle</i>...</p> + +<p>«Oh! que de souffrances morales et physiques nous avons endurées depuis +le naufrage! Il est plus facile de les imaginer que de les décrire.</p> + +<p>«L'autre jour, dans un moment de désespoir et de folie, l'un des +matelots voulut se suicider! Nous eûmes toute la peine du monde de +l'empêcher de commettre cet acte indigne d'un brave et d'un chrétien.</p> + +<p>«Enfin, hier, mes deux compagnons d'infortune que je vois étendus à mes +pieds, les yeux grands ouverts et tournés vers le ciel, sont morts de +froid et de faim!</p> + +<p>«C'est le sort que m'attend dans quelques minutes. Car la mort--comme le +noir corbeau que croassa à mes oreilles, à mon départ de Québec--plane +au-dessus de moi et effleure déjà ma tête de son aile sombre!</p> + +<p>«J'aurais pourtant voulu vivre encore quelques semaines afin de pouvoir +remplir une tâche sacrée! Mais, puisqu'il me faut mourir à présent, je +fais au divin Maître le sacrifice de ma vie, et, en retour, je +Lui demande de sauver l'honneur d'une honnête femme que j'aime et que +j'avais juré de protéger contre d'ignobles persécuteurs!</p> + +<p>«Vous qui trouverez mon cadavre et ceux de mes compagnons, priez pour le +repos de notre âme!...</p> + +<p>«Hélas! la mort s'en vient: mes yeux ne voient presque plus la lumière, +et ma main tremble en traçant ces derniers mots que he ne pourrai même +plus relire:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20">Adieu, belle France!</p> +<p class="i20">Adieu, cher Canada!»</p> +</div></div> + +<p>Au bas de la page le capitaine put déchiffrer la signature et la date +suivantes:</p> + +<p>Lieutenant Jules DeBeauregard.<br> + +Ce 29 novembre 1690.</p> + +<p>Tout l'équipage, ému jusqu'aux larmes, s'inclina pieusement devant la +dépouille de ce compatriote inconnu dont les accents exprimaient le plus +pur patriotisme.</p> + +<p>Sur l'ordre du capitaine, le corps du lieutenant fut enseveli dans le +drapeau fleurdelisé et déposé dans un long coffre de pois que l'on remit +la semaine suivante aux autorités militaires de Québec.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p> + +<p>La nouvelle du naufrage de <i>l'Hirondelle</i> et de la mort tragique du +lieutenant DeBeauregard se répandit en ville comme une traînée de poudre +enflammée et fit naître la tristesse dans tous les coeurs.</p> + +<p>Le gouverneur, qui avait pour le défunt une profonde affection, ne +pouvait se consoler en songeant à la perte que faisait la +Nouvelle-France dans la personne de ce soldat sans peur et sans +reproche.</p> + +<p>De toutes parts s'élevait un concert d'éloges à l'adresse du cher +disparu. On rendait hommage à ses qualités du coeur, de l'âme et de +l'esprit.</p> + +<p>Les funérailles du lieutenant eurent lieu au milieu d'un immense +concours de citoyens accourus des coins les plus reculés de la colonie.</p> + +<p>Il fut inhumé dans le cimetière catholique de la Haute-ville à côté d'un +jeune officier mort récemment au champ d'honneur.</p> + +<p>Le capitaine Lemoyne DeMaricour, après avoir jeté une poignée de terre +sur le cercueil du lieutenant--et d'une voix que l'émotion faisait +trembler--prononça ces mots:</p> + +<p>--Repose en paix! noble et vaillant défenseur de la patrie!</p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/h03.png"></p> +<br><br> + +<h3>LE JUGEMENT</h3> + +<p class="mid">---</p> + +<p>Trois mois ont fui depuis l'arrestation de madame DeBoismorel.</p> + +<p>Le gouverneur vient de recevoir son courrier de France.</p> + +<p>Après avoir pris connaissance de ses lettres, il s'empresse de lire les +journaux, afin de se renseigner sur les événements les plus récents.</p> + +<p>Le siège de Québec et la défaite de Sir William Phips faisaient le sujet +de maints articles où l'on exaltait l'habileté de Frontenac et la +bravoure des habitants de la Nouvelle-France.</p> + +<p>Le gouverneur, très flatté des éloges que lui décernaient tous les +journaux, allait replier la «Gazette des Tribunaux» qu'il venait de +parcourir, quand, soudain, il tressaillit en voyant ce titre imprimé en +gros caractères:</p> + +<p><b>AFFAIRE DEBOISMOREL-AUBRY</b></p> + +<p>Il dévora cet entrefilet, que nous mettons sous les yeux du lecteur:</p> + +<p>«Une intrigue, ou plutôt une machination que le diable seul pouvait +inspirer, et qui avait pris naissance au Canada, contre l'éminent +gouverneur de ce pays et sa distinguée épouse, madame la comtesse de +Frontenac, vient d'avoir son dénouement à Paris.</p> + +<p>«Les auteurs de cette infamie sont le frère et la soeur, le lieutenant +Paul Aubry, officier de notre marine, et la jeune veuve du vaillant +DeBoismorel, mort au champ d'honneur, en Acadie, et dont notre armée +pleure encore la perte.</p> + +<p>«La malheureuse veuve, pour satisfaire une ambition aussi sotte que +coupable, a eu recours aux moyens les plus vils.</p> + +<p>«Le nom glorieux qu'elle portait ne l'a pas retenue au moment de franchir +le gouffre qui sépare l'honneur du déshonneur. Plus que cela, il a été +établi que c'est cette femme qui a entraîné son trop faible frère dans +la vie d'un crime qui ne devait profiter qu'à elle seule. Aubry hésité +longtemps, paraît-il, à suivre sa soeur, à devenir complice, mais il a +finalement succombé!</p> + +<p>«Les accusés furent très bien défendus par leur avocat, mais celui-ci ne +put convaincre le tribunal de leur innocence, car plusieurs documents, +surtout ceux qui furent trouvés au domicile d'Aubry, constituèrent une +preuve formidable contre eux.</p> + +<p>«Le juge, dans ses remarques, se montra très sévère pour la veuve +DeBoismorel, et, quoiqu'il semblât avoir des sympathies pour le jeune +lieutenant qui jouissait dans la marine d'excellente réputation, il +déclara vouloir faire un exemple, et condamna les deux accusés à la même +peine, c'est-à-dire à un exil de douze ans, en dehors de la France et du +Canada.</p> + +<p>«Le jour même de leur condamnation, le frère et la soeur furent conduits +par un agent de police jusqu'au Rhin, car ils avaient décidé d'aller +vivre en Allemagne.»</p> + +<p>La lecture de cet article parut causer une grande satisfaction au comte +de Frontenac, car, le front rayonnant de joie, il appela Duchouquet et +lui dit:</p> + +<p>--Lisez cette bonne nouvelle!</p> + +<p>Duchouquet, après avoir lu attentivement, remit le journal au +gouverneur, en lui disant avec un large sourire:</p> + +<p>--Notre ville, Excellence, est débarrassée d'une fameuse fripouille!</p> + +<p>--Vous avez le mot juste, souligna Frontenac. Maintenant, ajouta-t-il, +pour récompenser le dévouement que vous avez montré en cette affaire, +comme en toute choses d'ailleurs, je vais donner instruction à mon +Intendant de tripler vos gages. Et, si vous continuez à me bien servir, +je vous promets que je penserai à vous quand je ferai mon testament.</p> + +<p>--Merci! mille fois merci, Excellence! Moi, je promets de vous servir +fidèlement jusqu'à la mort!</p> + +<p>Le maître et le serviteur ont tenu leurs promesses. Dans le testament +qu'il a dicté lui-même, le 22 novembre 1698, au notaire royal Genaple de +Belfond, l'illustre gouverneur a fait insérer la clause suivante:</p> + +<p>«Donnant et léguant icelui Seigr. Testateur à Duchouquet, son vallet de +chambre, toute la garderobe consistant en ses habits, linge et autres +hardes d'icelle avec la petite vaisselle d'argent dépendant de la dite +garderobe; et ce en considération des services que le dit Duchouquet lui +a rendus jusqu'à présent.»</p> + +<p>Pour compléter l'entretien que nous avons cité plus haut, nous devons +ajouter que, au moment où Duchouquet allait se retirer, Frontenac lui +dit:</p> + +<p>--Et Louis Renaud, l'ex-messager de madame DeBoismorel, que fait-il +maintenant?</p> + +<p>Il ne fait rien, Excellence, depuis l'arrestation de sa maîtresse.</p> + +<p>--Pauvre petit! Je vais donner ordre à mon Intendant de l'indemniser de +la perte qu'il a faite. De plus, je veux qu'il soit employé au Château +Saint-Louis avec des gages qui lui permettent de vivre et d'aider sa +bonne famille.</p> + +<p>--Oh! merci, Excellence! fit Duchouquet, en essuyant une larme de joie +perlant à ses paupières.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20">Ce geste qui couronne</p> +<p class="i20">L'acte d'un gouverneur</p> +<p class="i20">Au front du ciel rayonne,</p> +<p class="i20">Comme au Temple d'honneur!</p> +</div></div> + +<p class="mid">----</p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/h01.png"></p> +<br><br> + +<h3>LE MAL DU PAYS</h3> + +<p class="mid">---</p> + +<p>Transportons-nous en esprit à Munich, ville d'Allemagne, et capitale de +la Bavière.</p> + +<p>Dans une jolie villa située sur les bords de la rivière Isar, vivait, +depuis cinq ans, un couple encore jeune dans lequel il était facile de +reconnaître le frère et la soeur, tant leur ressemblance était +frappante. Mais un observateur eut sans doute remarqué que certains +traits étaient plus adoucis chez l'homme que chez la femme, bien que +celle-ci fût d'une beauté peu ordinaire.</p> + +<p>Ce couple gardait à son service deux domestiques, lesquels ne semblaient +avoir qu'une seule ambition: plaire à leurs bons maîtres et leur donner +sans cesse des marques de respect et de dévouement.</p> + +<p>L'harmonie et le bonheur devaient régner sus les lambris de ce petit +palais entouré d'un vaste jardin d'où montait, avec le chant des +oiseaux, l'haleine parfumée des fleurs les plus rares.</p> + +<p>C'était du moins l'opinion de tous ceux qui visitaient ce coin enchanté +de l'Isar et qui voyaient le frère et la soeur se promenant, bras +dessus, bras dessous--tel deux amants--à l'ombre des grands arbres.</p> + +<p>Les gens du quartier les connaissaient sous le nom de Micali et ils les +croyaient italiens, car c'est la langue harmonieuse de Dante que +parlaient le frère et la soeur lorsqu'ils passaient dans les rues de +Munich. Cependant, au besoin, ils s'exprimaient assez bien en allemand.</p> + +<p>Voilà tout ce que le Munichois savaient au sujet de ces deux étrangers +qui vivaient aussi retirés du monde que des ermites.</p> + +<p>Un seul visiteur, deux ou trois fois la semaine, franchissait le seuil +de cette demeure. C'était le révérend Père Schultz, curé de l'église +Saint-Michel, un septuagénaire robuste et encore très alerte. Ce bon +vieillard était l'ami et le confident de ces étrangers.</p> + +<p>Bien que les occupations et les distractions de nos solitaires fussent +toujours à peu près les mêmes, ils les reprenaient chaque jour avec une +égale ardeur.</p> + +<p>La matinée était consacrée à la lecture ou à des travaux intellectuels. +Le frère se livrait à l'étude de la marine qu'il aimait passionnément, +et la soeur se familiarisait avec la musique, la langue et la +littérature allemandes.</p> + +<p>Après le dîner, entre une heure et trois heures, tandis que la soeur +allait visiter les pauvres auxquels elle s'intéressait grandement, le +frère, vêtu de la salopette, travaillait dans le jardin avec son +serviteur. Puis entre trois et six heures, il faisaient une promenade +sur l'eau.</p> + +<p>Micali s'était construit une légère et élégante embarcation à voiles et +à aviron, qu'il conduisait lui-même avec une habileté parfaite. Aussi +était-il admiré de tous les marins qui le rencontraient sur l'isar et +avaient surnommé sa barque la <i>Mouette</i>.</p> + +<p>Le soir, quant le Père Schultz ne venait pas, Micali et sa soeur jouaient +aux échecs ou faisaient de la musique.</p> + +<p>Alors, doit se dire le lecteur, ces deux personnes étaient les êtres les +plus heureux du monde. Oui, apparemment, mais les apparences sont +souvent trompeuses, et nous verrons bientôt ce qui manquait au bonheur +de ce joli couple que tant de gens regardaient avec envie.</p> + +<p>Un matin, Micali et sa soeur étaient occupés à leurs études respectives, +quand la servante vint leur annoncer qu'un étranger les demandait.</p> + +<p>--Vous a-t-il dit son nom? s'informa Micali.</p> + +<p>--Non, môsieu, y m'aviont point dit son nom, mais c'est un Français qui +aviont de grandes moustaches.</p> + +<p>--Un Français! dirent ensemble le frère et la soeur, en échangeant un +regard où se lisait l'inquiétude.</p> + +<p>--Allons le voir! fit Micali.</p> + +<p>En entrant dans le salon, la jeune femme ne put retenir ce cri: +Capitaine Bonin!</p> + +<p>--Oui, chère madame DeBoismorel! dit le visiteur en s'avançant vers la +veuve, le sourire sur les lèvres et les mains tendues.</p> + +<p>Mais madame DeBoismorel (car c'est bien elle que nous retrouvons ici) se +recula comme à l'approche d'un serpent et demanda au capitaine:</p> + +<p>--Que venez-vous faire ici?</p> + +<p>--Comment, chère madame, pouvez-vous me poser cette question? Je suis +venu vous présenter mes plus respectueux hommages et vous assurer que, +malgré la condamnation qui a été prononcée contre vous, j'ai encore pour +votre gracieuse personne la même affection que je vous ai déclarée il y +a cinq ans... Ah! si vous saviez tout ce que j'ai souffert depuis votre +départ de Québec! Pour vous revoir, j'ai abandonné une carrière que +j'avais honorée, il me semble, en me battant comme un lion durant le +siège de Québec. Oui, pour vous revoir, j'ai déserté l'armée, qui +n'avait pas su d'ailleurs reconnaître les sacrifices que j'avais faits +pour elle, et, aujourd'hui, de plus en plus indigné, je maudis la +France...</p> + +<p>--Taisez-vous, misérable! s'écria Paul Aubry, en se montrant à Bonin. +Vous avez eu la lâcheté de déserter l'armée et vous osez maudire notre +bien-aimée patrie, la France!</p> + +<p>--Oh! pardon... excusez! bégaya Bonin--Vous êtes sans doute le +lieutenant Paul Aubry, le distingué frère de madame DeBoismorel? Que je +suis donc heureux de vous rencontrer! Mais, entendons-nous, lieutenant; +je croyais être agréable à votre chère soeur en maudissant la France qui +l'a condamnée à l'exil. Car, à vrai dire, je l'aime bien la France, +malgré ses erreurs... Oui, je l'aime, cette chère France pour laquelle +j'ai versé quelques gouttes de mon sang... Vous ignorez sans doute, +monsieur et madame, que dans les derniers jours de la bataille contre +l'amiral Phips, une balle anglaise m'effleura l'épaule droite. Je dus me +rendre à l'hôpital où les bons soins que je reçus firent heureusement +disparaître les traces de ma blessure.</p> + +<p>Le lieutenant Aubry répondit à cette tirade échevelée par un éclat de +rire méprisant.</p> + +<p>--Quoi! vous riez, lieutenant? C'est pourtant la vérité que je vous dis +là. Ah! vous n'auriez pas la cruauté de rire si vous saviez toute la +peine que je me suis donnée, depuis cinq ans, pour retrouver votre +charmante soeur! N'ayant pu obtenir son adresse, j'ai parcouru +l'Allemagne en tous sens, et ce n'est que par un heureux hasard que j'ai +découvert votre retraite...</p> + +<p>Puis, s'adressant à madame DeBoismorel, il dit avec des trémolos dans la +voix:</p> + +<p>--Oh madame, vous que je retrouve enfin plus belle que jamais, +permettez-moi de déposer à vous pieds le sincère tribut de mon +admiration, de mon respect et d'un amour qui ne s'éteindra qu'avec ma +vie.</p> + +<p>Bien chère madame, voulez-vous être ma femme?...</p> + +<p>Après avoir exprimé cette demande aussi inattendue que ridicule, Bonin +s'agenouilla et comme il eût fait devant une madone.</p> + +<p>--Allons, capitaine, relevez-vous! lui dit madame DeBoismorel. Un homme +ne doit s'agenouiller que devant Dieu! D'ailleurs, cessons, voulez-vous? +cette scène qui a déjà duré trop longtemps, et raisonnons un peu.</p> + +<p>Nous n'avons jamais maudit la France, mon frère et moi. Nous avons, il +est vrai, dans les premiers jours qui ont suivi notre condamnation, +prononcé contre la France et même contre Dieu des paroles amères--moi +plus que mon frère--, car je n'étais pas une dévote, vous le savez, et +je remplissais très mal mes devoirs de catholique.</p> + +<p>L'ambition et la soif des honneurs seules réglaient toutes mes actions. +Je croyais aussi à l'empire de cette beauté du visage que vous et tant +d'autres ne cessiez de vanter chez moi, et cette stupide croyance été la +cause de ma perte.</p> + +<p>Ayant rêvé de devenir, grâce au divorce, l'épouse du noble comte de +Frontenac, j'eus recours au mensonge et à la plus noire calomnie pour +briser les liens sacrés qui l'unissaient à la comtesse.</p> + +<p>Il me fallait un complice, et j'osai demander à mon frère de me prêter +son concours pour atteindre la fin que je me proposais. Mon frère me +conseilla de renoncer à ce projet qui lui paraissait aussi insensé que +déloyal. Mais, au lieu de suivre les conseils que la raison, la foi, le +patriotisme et même la prudence lui avaient inspiré de me donner, je me +moquai de ce que j'appelais de sots scrupules, et je m'élançai dans une +voie où les obstacles me semblaient faciles à renverser.</p> + +<p>Mais je m'aperçus bientôt que, seule, je ne pourrais jamais arriver à +mon but, et je priai et suppliai mon frère de m'aider. Il me refusa +encore son aide. Alors, dans un moment de colère et d'aberration, je lui +écrivis pour le traiter de lâche, de frère sans coeur, et que sais-je.</p> + +<p>Blessé sans doute dans son honneur, il ne daigna pas répondre à ma +lettre.</p> + +<p>J'aurais dû comprendre mes torts et me rendre enfin aux sages conseils +qu'il m'avait donnés.</p> + +<p>La voix de la conscience me disait parfois que je suivais une route +dangereuse, mais l'ambition étouffa dans mon âme cette voix salutaire.</p> + +<p>J'écrivis encore à mon frère pour faire appel à son amour en faveur +d'une soeur qui le considérait comme son unique protecteur en ce monde; +je terminais en lui demandant d'écrire une lettre, une toute petite +lettre au gouverneur pour lui dire--ce qui était vrai--que la comtesse +de Frontenac était choyée à la cour de Louis XIV et qu'elle paraissait +se soucier fort peu de son mari.</p> + +<p>Mon frère, par faiblesse, et par un reste d'affection pour moi, écrivit +cette lettre.</p> + +<p>C'était le premier pas dans la voie où je voulais l'entraîner et qui, +dans mon fol orgueil devait nous conduire aux suprêmes honneurs!</p> + +<p>Un peu plus tard sollicité encore avec toutes les instances possibles, +mon frère consentit à écrire de nouveau au gouverneur, pendant que moi +j'adressais à la comtesse, à paris, les lettres les plus infamantes +contre son époux...</p> + +<p>Vous savez le reste. Nous fûmes condamnés par un tribunal honorable, et +nous expions tous les deux en exil une peine que je devrais seule +expier.</p> + +<p>Ceux qui nous connaissent ici sous le nom de Micali, comme tus ceux qui +nous voient passer dans les rues de Munich, nous prennent sans doute +pour des être parfaitement heureux et dont le passé est aussi clair que +le cristal de l'eau, mais s'ils pouvaient entendre nos conversations +intimes te les mots de douleur et de regrets que le cauchemar nous +arrache la nuit, ils n'auraient pour nous que du mépris ou de la pitié.</p> + +<p>C'est Dieu, capitaine, qui nous a donné ce calme et cette force de +paraître heureux aux yeux du monde. Il nous les a donnés parce que nous +sommes revenus sincèrement à lui et que nous voulons désormais le +servir. Il nous les a donnés aussi, sans doute, parce que nous nous +proposons, quand aura sonné le dernier jour de notre exil, de retourner +en France pour consacrer à cette chère patrie notre coeur et notre vie.</p> + +<p>On entend souvent dire ici que l'Allemagne est le pays par excellence de +la liberté. C'est peut-être le cas. Mais nous croyons, nous, qu'un vrai +Français ne pourra jamais s'attacher à l'Allemagne, parce que les goûts, +la mentalité et l'esprit d'un Français sont bien supérieurs aux goûts, à +la mentalité et à l'esprit d'un Allemand. Et quant on a eu, comme vous +et nous, le bonheur d'être né et d'avoir grandi en France, il nous +semble qu'il est impossible de se séparer pour toujours de ce foyer où +fleurissent les arts les sciences, les vertus, le désintéressement et +l'héroïsme!</p> + +<p>Oh! ne m'en voulez pas, capitaine si je ne puis accepter et partager +l'amour que vous éprouvez pour moi. Je n'en ai qu'un seul maintenant, +c'est l'amour de la patrie!</p> + +<p>Rappelez-vous la belle devise «Dieu et Patrie» qui brillait à tous les +regards à Québec, le 5 novembre 1690 au lendemain de la victoire de +Frontenac sur l'amiral Phips.</p> + +<p>Eh! allez rejoindre notre invincible armée afin d'acquérir une nouvelle +part de la gloire que la France réserve à ceux qui combattent +vaillamment sous son drapeau!</p> + +<p>--Madame, dit Bonin rageur, votre confession et votre langage de +religieuse mal froquée ne font pas plus d'effet sur moi qu'une goutte de +pluie sur l'aile d'un canard!</p> + +<p>Puisque vous repoussez ma demande, je ne retournerai jamais dans mon +pays. De plus, et c'est mon dernier mot, écoutez-le bien: Je me moque de +votre Dieu, je déteste l'armée et, encore une fois, je maudis la +France...</p> + +<p>--Sortez, canaille! s'écria Paul Aubry en saisissant Bonin par le bras.</p> + +<p>Bonin, s'étant défait de l'étreinte de Paul Aubry, osa lui dire:</p> + +<p>--Vous n'êtes qu'un lieutenant <i>dégradé</i> tandis que moi je garde encore +mon titre de capitaine!</p> + +<p>Paul Aubry ouvrit la porte, empoigna l'insolent par les épaules et lui +administra un maître coup de pied qui envoya le drôle rouler dans la +poussière...</p> + +<p>A travers les rideaux, Aubry et sa soeur virent Bonin se relever +péniblement et s'éloigner en se frottant les reins...</p> + +<p>Les deux exilés, que les blasphèmes du misérable avaient vivement +impressionnés, ne purent reprendre ce matin-là leurs études si +brusquement interrompues.</p> + +<p>--François! appela Aubry.</p> + +<p>Et la bonne figure de ce fidèle serviteur, que le lecteur connaît, +apparut aussitôt.</p> + +<p>--Monsieur m'a appelé?</p> + +<p>--Oui, mon cher François; nous allons arracher les arbrisseaux qui nous +cachent un peu la vue de l'Isar.</p> + +<p>--Très bien! monsieur.</p> + +<p>Et le maître et le serviteur se mirent à l'ouvrage.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p> + +<p>Le lecteur, nous en sommes sûr, n'est nullement surpris de retrouver +François et Henriette, en Allemagne, au service de madame DeBoismorel. +Ces serviteurs, dont on connaît le dévouement, eussent suivi leur bonne +maîtresse jusqu'au bout du monde, sans s'occuper de ses démêlés avec le +gouverneur de la Nouvelle-France et la comtesse de Frontenac!</p> + +<p>Après sa condamnation, madame DeBoismorel, qui était très riche (ayant +hérité à la mort de son mari une fortune de 400,000 francs) avait +transmis à son notaire, Claude Aubert, l'autorisation de vendre la belle +propriété qu'elle possédait à Québec, de retirer les valeurs qu'elle +avait placées en sûreté et de lui envoyer le tout à Munich. Le notaire +s'était conformé scrupuleusement à ses instructions.</p> + +<p>Elle avait en même temps écrit à sa servante--qui était une paysanne +bretonne--de venir la rejoindre en Allemagne.</p> + +<p>Henriette s'était embarquée sur le premier navire en partance pour +accourir vers sa maîtresse.</p> + +<p>Madame DeBoismorel et son frère étaient allés demeurer à Munich sur +l'avis d'un ami de leur famille. Cet ami, qui avait séjourné quelque +temps en cette ville, informa la veuve qu'elle pourrait y acheter la +villa «Vilhelm», située sur les rives de l'Isar.</p> + +<p>Elle en fit l'acquisition en arrivant à Munich.</p> + +<p>Une semaine après la visite de Bonin, Paul Aubry allait sortir de sa +demeure, lorsqu'il se trouva face à face avec un monsieur galonné qui lui +demanda s'il était M. Micali.</p> + +<p>--Oui, monsieur.</p> + +<p>--Puis-je avoir le plaisir de causer quelques instants avec vous?</p> + +<p>--Sans doute, monsieur; veuillez entrer.</p> + +<p>Après s'être assis confortablement dans le fauteuil que Paul Aubry lui +avait désigné, le visiteur dit:</p> + +<p>--Je suis monsieur Von Dosher, le bourgmestre de Munich.</p> + +<p>--J'ai le grand honneur de vous connaître de réputation depuis +longtemps, dit Paul Aubry, en saluant respectueusement le personnage.</p> + +<p>--Ah! vraiment?</p> + +<p>--Oui, monsieur s'entends souvent vos administrés faire votre éloge.</p> + +<p>Le bourgmestre parut flatté des paroles de Paul Aubry, car il reprit +avec un bon sourire:</p> + +<p>--Je pourrais me servir des mêmes termes à votre adresse.</p> + +<p>Etant obligé de connaître, autant que possible, les étranger qui +résident en notre ville, et ayant le bonheur d'appartenir comme vous à +la religion catholique, j'ai demandé des renseignements sur votre compte +à votre curé, le révérend Père Schultz, et voici ce qu'il m'a dit en +parlant de vous et de votre soeur:</p> + +<p>«Plût à Dieu que tous les étrangers qui habitent l'Allemagne leur +ressemblassent!»</p> + +<p>--Je suis vraiment charmé et confus de la bonne opinion que le révérend +Père Schultz a de nous, fit Paul Aubry.</p> + +<p>--Maintenant, cher monsieur, voici le sujet qui m'amène ici. Je serai +franc avec vous. J'ai eu l'autre jour la visite d'un officier français +qui m'a informé que vous et votre soeur portiez le nom de <i>Micali</i> qui +n'est pas le vôtre, et que votre nom véritable est <i>Aubry</i>. Il m'a dit +aussi que vous êtes Français et non Italien, bien qu'on ne vous entende +causer qu'en italien.</p> + +<p>--Tout cela est vrai, monsieur le bourgmestre; mais je dois ajouter que +le nom de Micali est un peu et même beaucoup le nôtre, puisqu'il est le +nom de notre regrettée mère, laquelle est née à Naples et a habité +l'Italie jusqu'à son mariage.</p> + +<p>C'est aussi en mémoire de notre bonne mère que nous parlons souvent la +langue italienne.</p> + +<p>--Ce sentiment vous honore grandement, reprit le bourgmestre, mais la +loi de notre pays, comme celle des autres pays, je suppose, veut que les +enfants portent le nom de leur père, et j'ai le devoir de vous dire que +vous devrez, à l'avenir, rendre le nom de Aubry, et votre soeur celui de +DeBoismorel, qui était m'a-t-on affirmé, le nom de son défunt mare.</p> + +<p>--Très bien, monsieur le bourgmestre.</p> + +<p>--Il vous faudra, le plus tôt possible, faire rectifier ces erreurs par +le greffier de notre cité, M. Von Zurich. Et pour vous éviter des +ennuis, je vais vous donner quelques mots que vous présenterez à M. le +greffier.</p> + +<p>Puis le bourgmestre écrivit trois ou quatre lignes qu'il remit à Paul +Aubry.</p> + +<p>--Nous irons voir M. Von Zurich aujourd'hui même, dit le pseudo-Micali, +en remerciant avec effusion l'aimable et obligeant bourgmestre.</p> + +<p>En effet, dans le cours de la journée, les deux exilés firent +régulariser leur état civil.</p> + +<p>Bonin n'était vengé qu'à demi, car il avait espéré que sa dénonciation +amènerait l'arrestation de ceux qu'il considérait maintenant comme ses +pires ennemis.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p> + +<p>Depuis la visite du bourgmestre à la villa «Vilhelm», plusieurs mois +s'étaient écoulés sans apporter aucun changement dans la vie paisible +mais très monotone que menaient Paul Aubry et sa soeur.</p> + +<p>Le poids de l'exil pesait sur eux comme un manteau de plomb.</p> + +<p>Paul Aubry, qui aimait de tout son coeur la marine et la France, +souffrait un véritable martyre en se voyant, dans la force de l'âge, +voué à l'inaction. Mais il lui répugnait d'aborder ce sujet douloureux +devant sa soeur que, elle, se reprochait amèrement d'avoir brisé la +carrière de son frère.</p> + +<p>Il préférait confier ses chagrins au bon père Schultz ou, mieux encore, +les supporter en silence.</p> + +<p>Sans être un favori de Muses, Paul Aubry aimait parfois à exprimer en +vers ses tristes pensés. Mais c'est à l'insu de sa soeur qu'il cultivait +la poésie.</p> + +<p>Un jour, en ouvrant un volume qu'elle voulait lire, madame DeBoismorel y +trouva un feuillet sur lequel son frère avait écrit trois strophes sous +ce titre: France!</p> + +<p>Comme elle était une excellente musicienne, elle composa un air sur les +paroles qu'elle venait de trouver.</p> + +<p>Le même soir, ayant été invitée par son frère à faire de la musique, +elle lui dit:</p> + +<p>--Écoute ce chant nouveau:</p> + +<h4>FRANCE!</h4> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16">France! il n'est pas de pays en ce monde</p> +<p class="i16">Qu'on puisse aimer autant que nous t'aimons!</p> +<p class="i16">Un seul jour loin de ta terre féconde</p> +<p class="i16">Parait un siècle à nous qui te pleurons!</p> +<br> +<p class="i16">Oh! que l'exil dont nous portons la chaîne</p> +<p class="i16">Depuis six ans, est un supplice affreux...</p> +<p class="i16">Mon Dieu! mettez un terme à notre peine</p> +<p class="i16">En nous ouvrant le pays des aïeux!</p> +<br> +<p class="i16">«Courage, enfants, vous reverrez la France.»</p> +<p class="i16">Nous dit un soir notre bon vieux pasteur.</p> +<p class="i16">Ce mot d'espoir calme notre souffrance</p> +<p class="i16">Et verse en nous un rayon de bonheur!</p> +</div></div> + +<p>Madame DeBoismorel dit à son frère, en l'embrassant:</p> + +<p>--Me pardonnes-tu, chéri, d'avoir mis ta poésie en musique sans ta +permission?</p> + +<p>--Oui, je te pardonne, parce que la richesse de la musique fait oublier +la pauvreté des vers.</p> + +<p>--Flatteur et modeste, va!</p> + +<p>--Dis donc, reprit-elle as-tu remarqué que «notre bon vieux pasteur» +n'est pas venu ici depuis deux semaines; serait-il malade?</p> + +<p>--Non, il est absent de Munich pour quelque temps, m'a dit l'autre jour +son vicaire.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco04.png"></p> +<br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/h01.png"></p> +<br><br> + +<h3>UNE SURPRISE</h3> + +<p class="mid">---</p> + +<p>--Bonjour, mes amis! dit le Père Schultz, en rejoignant Paul Aubry et sa +soeur que se promenaient dans le jardin.</p> + +<p>--Oh! bonjour, révérend Père! s'exclamèrent ensemble les promeneurs. +Comment vous portez-vous?</p> + +<p>--Mais à merveille, mes amis! comme à l'âge de cinquante ans!</p> + +<p>--Tant mieux! fit madame DeBoismorel; nous vous avions cru malade, mais +on nous a appris que vous étiez absent de Munich.</p> + +<p>--Oui, j'ai fait un petit voyage dont je suis très satisfait.</p> + +<p>Et la bonne figure du Père exprimait en effet le plus vif contentement.</p> + +<p>Pendant qu'il s'entretenaient familièrement, le facteur vint remettre à +Paul Aubry deux larges plis, l'un à son adresse, et l'autre à l'adresse +de sa soeur.</p> + +<p>Deux lettres à la fois constituaient un événement pour eux qui +n'entretenaient plus de correspondance. Aussi est-ce en tremblant qu'ils +reçurent les lettres.</p> + +<p>Le père Schultz, voyant leur émotion, s'excusa de ne pouvoir rester plus +longtemps en leur aimable compagnie, et il s'éloigna en souriant d'une +façon mystérieuse.</p> + +<p>Les lettres étaient de la même écriture et portaient le timbre de Paris.</p> + +<p>--De qui donc peut-elle venir! se demandant tout haut madame DeBoismorel +en examinant curieusement l'enveloppe qu'elle hésitait à ouvrir.</p> + +<p>--De Madame la comtesse de Frontenac! s'écrie son frère qui avait déjà +ouvert et lu sa lettre.</p> + +<p>--La comtesse de Frontenac! répondit comme un écho madame DeBoismorel...</p> + +<p>Oui, ces lettres venaient bien de la comtesse de Frontenac et elles +étaient rédigées à peu près dans les mêmes termes.</p> + +<p>Voyons ce que la «Divine» écrivait à Paul Aubry:</p> + +<p>Paris, 27 avril 1696.</p> + +<p>«Mon cher lieutenant,</p> + +<p>«Je suis heureuse de vous informer qu'à la sollicitation pressante du +Révérend Père Schultz, curé de l'église Saint-Michel, à Munich, où vous +et votre soeur résidez depuis six ans, j'ai demandé votre grâce à notre +illustre roi, et que Sa Majesté me l'a accordée sans aucune réserve.</p> + +<p>«Munie de cette haute autorisation, j'ai fait les démarches requises +auprès du tribunal qui avait prononcé l'arrêt contre vous et madame +DeBoismorel, et j'ai eu le bonheur de faire rescinder la sentence qui +vous condamnait tous les deux à douze ans d'exil, en dehors de la France +et du Canada.</p> + +<p>«Donc, à dater de ce jour, vous êtes libre, et vous pourrez, si vous le +désirez, reprendre votre service dans la marine.</p> + +<p>«Je vous communiquerai toutes les pièces officielles qu'on a bien voulu +me remettre relativement à votre mise ne liberté.</p> + +<p>«Avant de venir me voir, le Révérend Père Schultz avait écrit à Monsieur +le comte de Frontenac pour implorer son pardon en votre faveur.</p> + +<p>«La réponse du Gouverneur du Canada ne se fit pas attendre.</p> + +<p>La voici: Je pardonne de grand coeur à ces malheureux compatriotes, +parce que je crois comme vous à leurs regrets sincères. Ils ont déjà +réparé leurs fautes par une conduite que je ne puis m'empêcher +d'admirer.</p> + +<p>«Puissent-ils désormais faire honneur aux beaux noms qu'ils portent et +servir fidèlement le roi et la France!»</p> + +<p>«Inutile d'ajouter que moi aussi, je vous pardonne volontiers tout le +tort que vous avez voulu me causer.</p> + +<p>«Agréez, avec mes meilleurs souhaits, l'assurance de mon humble +protection quand vous serez de retour dans notre cher pays.»</p> + +<p>ANNE DE LA GRANGE,</p> + +<p>Comtesse de Frontenac.</p> + +<p>Je renonce à décrire ce que ressentaient en ce moment Aubry et sa soeur. +Ils riaient, pleuraient, se félicitaient, s'embrassaient ou faisaient +des pas mesurés dans les allées en s'accompagnant de la voix. Cette +nouvelle inattendue les avait jetés dans un vrai délire!</p> + +<p>--François! cria Henriette, je croyons que môsieu et môdame étiont +mâlades... Allons voêr dans le jardin.</p> + +<p>François comprit du premier coup d'oeil la cause de cette exaltation, et +il se mit à applaudir de ses larges mains.</p> + +<p>Henriette, elle, que finit par comprendre à son tour, dit, en pleurant +de joie:</p> + +<p>--C'étiont le plus biau jour de mâ vie!</p> + +<p class="mid">.............................................</p> + +<p> +Deux semaines plus tard, après avoir vendu la villa «Vilhelm», accompli +plusieurs actes de charité, et remercié chaleureusement le Révérend Père +Schultz, leur véritable sauveur, le lieutenant Aubry et sa soeur +reprenaient, l'âme en fête, le chemin du pays natal.</p> + +<p>Leur première visite, en arrivant à Paris, fut pour Madame la comtesse +de Frontenac, qui résidait à <i>l'Arsenal</i>, où le duc Du Lude, grand +maître de l'artillerie, lui avait donné une hospitalité viagère.</p> + +<p>La comtesse les accueillit de la manière la plus cordiale et leur remit +les précieux documents qui les réhabilitaient dans tous leurs droits.</p> + +<p>Aubry et sa soeur surent trouver les mots justes en exprimant leur +gratitude à cette noble femme qu'il se reprochaient encore d'avoir si +sottement calomniée.</p> + +<p>--N'en parlons plus, voulez-vous? fit la comtesse avec son fin sourire.</p> + +<p>Comme les visiteurs allaient se retirer, la comtesse demanda à Paul +Aubry s'il avait l'intention de rentrer dans la marine.</p> + +<p>--Oh! oui, madame la comtesse! répondit-il. Mon plus grand désir est de +servir la France, et, s'il le faut, de mourir our elle!</p> + +<p>--Très bien, très bien! mon cher lieutenant.</p> + +<p>Puis, se tournant vers madame DeBoismorel, elle, interrogea:</p> + +<p>--Et vous, madame?</p> + +<p>--Moi, madame la comtesse, je veux continuer toute ma vie à réparer mes +torts en employant ma fortune au soulagement des pauvres...</p> + +<p>La comtesse, très émue, baisa au front la jolie repentante, et elle +serra la main de Paul Aubry, qui était fier et heureux de s'entendre +appeler, pour la première fois depuis six ans <i>mon cher lieutenant</i>.</p> + +<br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/h02.png"></p> +<br><br> + +<h3>ÉPILOGUE</h3> + +<p class="mid">---</p> + +<p>Bien des événements se sont passés dans le cours rapide des trois +dernières années.</p> + +<p>Le gouverneur Frontenac est mort (28 novembre 1698) dans les sentiments +d'un bon chrétien, et après avoir reçu tous les secours de la religion. +Sa mort causa des regrets profonds et universels.</p> + +<p>Madame DeBoismorel et son frère ressentirent de la tristesse en +apprenant cette nouvelle. Et convaincus que la prière est la plus haute +expression des regrets, ils prièrent et firent célébrer plusieurs messes +à l'intention du défunt, qui avait été un gouverneur aussi respecté que +redouté, un grand guerrier, un administrateur habile, un bienfaiteur +public.</p> + +<p>Mais, comme dit le proverbe, les jours se suivent et ne se ressemblent +pas. Et de même u'après la pluie vient le beau temps, de même après la +tristesse vient la joie.</p> + +<p>Le lieutenant Paul Aubry est au comble des ses voeux; il a obtenu dans +la marine une très belle promotion. Il l'a bien méritée, car c'est un +officier valeureux et qui a le coeur plein de ses devoirs. Le lieutenant +aime ses hommes et il est chéri d'eux.</p> + +<p>Madame DeBoismorel est contente de son sort. Elle a réalisé un désir +qu'elle caressait depuis longtemps, celui de fonder un hospice dans un +des quartiers les plus pauvres de Paris.</p> + +<p>Le roi, à la demande de la comtesse de Frontenac, a contribué très +libéralement à l'établissement de cette maison qui abrite déjà plusieurs +vieillards.</p> + +<p>Notre héroïne, sans avoir l'habit religieux, assiste les bonnes soeurs +dans tous leurs travaux.</p> + +<p>Sous le modeste vêtement qu'elle porte, on reconnaîtrait difficilement +la coquette qui fut naguère l'idole de la société aristocratique de la +Nouvelle-France.</p> + +<p>Cependant elle est toujours belle, mais d'une beauté qui la rend plus +aimable aux yeux de tous, parce que cette beauté est le reflet d'une âme +épurée au creuset des épreuves.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p> + +<p>François et Henriette--demandera peut-être le lecteur--que sont-ils +devenus?</p> + +<p>Ils ont voulu suivre à l'Hospice Saint-Michel leur bonne maîtresse, mais +celle-ci leur a dit:</p> + +<p>--Non, non! mes amis! Votre place n'est pas là; elle est dans votre +petite patrie, la Bretagne.</p> + +<p>--Mais, madame, qu'irons-nous faire en Bretagne? osa interroger +François.</p> + +<p>--Tenez, mes amis, allons droit au but. Je vous cannais assez pour +savoir que vous éprouvez l'un pour l'autre ce noble sentiment que Dieu a +mis dans nos coeurs et qui s'appelle l'amour. Or quand on s'aime, on se +marie!</p> + +<p>--J'y ai déjà pensé, dit François en rougissant.</p> + +<p>--Et moé itou, roucoula Henriette...</p> + +<p>--Alors, c'est une chose convenue, n'est-ce pas? Je mettrai vingt mille +francs dans la corbeille de mariage.</p> + +<p>Avec cette somme et les économies que vous avez faites, vous pourrez +acheter une jolie ferme dans les environs de Saint-Brieuc. Et voilà!...</p> + +<p>Un mois plus tard, l'aumônier de l'Hospice Saint-Michel bénit l'union de +François Hoël, âgé de 36 ans, et de Henriette Guerech, âgée à peine de +28 ans.</p> + +<p>Nous ajouterons que les nouveaux époux filent maintenant le parfait +amour <i>à la mode de Bretagne</i>.</p> + +<p>Puissent-ils vivre heureux et... avoir plusieurs enfants qui leur +ressemblent!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p> + +<br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/h03.png"></p> +<br><br> + +<h4>APPENDICE</h4> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p> + +<h4>ARMES DES FRONTENACS</h4> + +<p class="mid"><b><i>D'azur, à trois pattes de grifon d'or.</i></b></p> + +<p class="mid">---</p> +<br> + +<p class="mid">(Note de la page 1.)</p> + +<p>PORTRAIT DE FRONTENAC</p> + +<p>La photographie du portrait de Frontenac que nous publions dans cette +nouvelle a été prise par la Cie J.-E. Livernois. Elle est une +reproduction fidèle de la statue de l'illustre gouverneur qui figure dans +une des niches de notre Palais législatif.</p> + +<p>Cette photographie nous a été gracieusement prêtée par l'éminent +archiviste provincial, M. Pierre-Georges Roy, et elle fait partie de sa +riche collection des portraits de nos homme célèbres.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco06.png"></p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/h01.png"></p> +<br><br> + +<h3>GÉNÉALOGIE DES BUADES<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a></h3> + +<p class="mid">---</p> + +<p>Les Buades sortaient d'une maison illustre en Guïenne. Lorsque le roi de +Navarre, père du Béarnais, devint gouverneur de cette province, les +Buades s'attachèrent à son service. Le célèbre protestant, Agrippa +d'Aubigné, mentionne souvent dans ses <i>Mémorise</i> un Frontenac, <i>Ecuyer</i> +(aide-de-camp), comme lui, auprès des Béarnais dans les années qui +suivirent 1573. Ce Frontenac était Antoine de Buade.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Cf: Michel de Marolles: Mémoires, tome II, édition d'Amsterdam, +1755.</blockquote> + +<p>Antoine de Buade, seigneur de Frontenac, baron du Palluau, était +conseiller d'État, capitaine des châteaux de St-Germain-en-Laye, et +premier maître d'hôtel du Roi.</p> + +<p>Il était fils de Geoffroy de Buade, seigneur de Frontenac en Agenois, et +d'Anne Carbonnier ou de Carbonière. Il épousa Anne de Roque-Secondat, de +laquelle il eut, entre autres enfants: Roger de Buade, abbé d'Obazine; +Henri de Buade, comte de Palluau et de Frontenac qui, d'Anne +Phélippeaux, fille de <i>Raymond</i> Phélippeaux, seigneur d'Herbaud, +trésorier de l'Épargne, puis secrétaire d'État et de Claude Gobelin, +laissa <i>Louis de Buade</i>, comte de Frontenac qui suit: Anne de Buade, +femme de François d'Espinay, marquis de Saint-Luc, chevalier de l'Ordre +du Saint-Esprit, lieutenant-général au gouvernement de Guïenne, et +Henrye de Buade<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a> femme de Henri-Louis Habert, seigneur de Montmort, +doyen des maîtres des requêtes de l'hôtel du Roi, l'un des Quarante de +l'Académie française, morte le 26 octobre 1676.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Henrye, vieille orthographe féminine du mot Henry: nous +écrivons aujourd'hui: Henriette.</blockquote> + +<p>Louis de Buade, comte de Frontenac et de Palluau, fut nommé gouverneur +de la Nouvelle-France, ou du Canada, en 1672, et une seconde fois en +1689 et mourut à Québec le 28 novembre 1698, en sa 78ième année. Il +avait épousé Anne de la Grange-Trianon, fille de Charles de la Grange, +seigneur de Trianon, maître des comptes à Paris, et de Françoise +Chouque, sa troisième femme, morte (Madame de Frontenac) à paris, le 30 +janvier 1707<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>. Il en eut François de Buade de Frontenac, tué à +l'Estrunvic, en Allemagne, servant le Roi dans ses armées.<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> Cf: Dictionnaire de Biographie et d'Histoire, pp. 622 et +623. (Note de l'auteur: Madame de Frontenac, à sa mort, était âgée de 75 +ans environ).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> Cf: Histoire Générale et Chronologique de la Maison Royale de +France, etc. par le P. Anselme.</blockquote> + +<p class="mid">----</p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/h02.png"></p> +<br><br> + +<h3>LE COEUR DE FRONTENAC</h3> + +<p class="mid">---</p> + +<h5>(LA LÉGENDE DU COFFRET D'ARGENT)</h5> +<br> + +<p>«La mort du comte de Frontenac fut, pour ses ennemis, l'occasion et le +sujet d'une anecdote scandaleuse dont les auteurs masqués, ils le sont +encore dans notre histoire, se promettaient grand succès. Ce potin-là, +un chef-d'oeuvre de haine et de perfidie, devait sûrement tuer, et à +brève échéance, la bonne renommée de madame de Frontenac, la perdre sans +retour dans l'estime de ses contemporains en attendant que l'histoire +confirmât, sans recours d'appel, le verdict infamant prononcé en +première instance par le Jury, toujours incompétent, de l'opinion +publique.</p> + +<p>«Par bonheur pour la mémoire de la <i>Divine</i>, l'Histoire, siégeant en +permanence, n'a point adopté la procédure des Cours de Justice. Les +enquêtes ouvertes devant son tribunal n'y sont jamais closes; les +témoins nouveaux toujours entendus, les nouvelles preuves toujours +admises, si tard qu'on les présente et à quelqu'étape que l'on en soit +rendu dans l'instruction de la cause. Ce qui me permet de plaider ice en +cassation du jugement rendu.</p> + +<p>«<i>On avait donc entendu dire</i> qu'a la mort de Monsieur de Frontenac, son +coeur, enfermé dans une boîte de plomb--d'autre prétendent coffret +d'argent--avait été envoyé à la comtesse sa femme qui l'avait +orgueilleusement refusé, disant: «<i>qu'elle ne voulait point d'un coeur +mort qui, vivant, ne lui avait point appartenu!</i>»</p> + +<p>«Et cette calomnie, faisant boule de neige, se grossissait, comme à +plaisir, de détails inédits autant que persuasifs. Ainsi, le racontar +nommait avec un bel aplomb le révérend Père récollet dont la mission +charitable avait si piteusement échoué auprès de l'inexorable <i>Divine</i> +et qui, plus honteux qu'un renard qu'une poule aurait pris, <i>s'en était +revenu placer le coeur répudié de Frontenac sur son cercueil</i> où tous +deux dormirent ensemble près de cent ans (1699-1796), comme la <i>Belle au +Bois</i> des contes de Perrault. Puis était advenu l'incendie du couvent de +Récollets: alors cercueil et coffret s'en étaient allés, toujours de +compagnie, continuer leur somme à la cathédrale de Québec, <i>primo loco</i> +sous la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié, et, <i>secondo loco</i>, sous le +parvis du sanctuaire de la chapelle Sainte-Anne, dans la même église, +etc., etc. Toutes et chacune des dites pérégrinations constatées par +moult bons témoins.</p> + +<p>«Or, cette malice posthume n'a pas été <i>conservée</i> mais <i>inventée</i> par +la tradition. Cette tradition, rien moins qu'historique, n'est pas +d'origine française, mais canadienne, québécoise seulement. Imaginée de +ce côté-ci de l'Atlantique, cette anecdote malveillante n'est rapportée +par aucun des chroniqueurs et des historiographes français du 17ième ou +18ième siècle. Rendons hommage, je ne dirai pas à la sagacité, mais au +simple bon sens de ces écrivains: aucun d'eux ne fit à cet odieux potin +l'honneur de le prendre au sérieux, de le considérer comme un commérage +vraisemblable.</p> + +<p>«Seuls, quelques auteurs canadiens-français osèrent lui donner asile +dans leurs ouvrages au risque d'en compromettre l'autorité auprès des +gens sérieux<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>. Sans constater, au préalable, si cette anecdote était +fille légitime de l'Histoire, ou enfant naturelle de la Fable, ils la +publièrent dans leurs livres. Puis les journaux, les revues, s'en +emparèrent et la vulgarisèrent à leur tour dans l'esprit des foules. +Mais un roman qui, plus que toutes les oeuvres littéraires et +historiques de ces auteurs réunies, répandit cette anecdote au quatre +coins de la province de Québec, est indéniablement le <i>François de +Bienville</i> de M. Joseph Marmette, publié en 1870.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> Il convient de remarque aussi que nos grands auteurs, les trois +historiens canadiens-français Garneau, Ferland, Laverdière, l'ignorent +absolument.</blockquote> + +<p>«Voici, en effet, ce que nous lisons, en note, au pied de la page 270 de +la première édition:</p> + +<p>«Frontenac, comme chacun sait, mourut en 1698 et fut enterré dans +l'église des Récollets<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>. Lors de l'incendie de cette église, le six +septembre 1796, on releva les corps qui y avaient été inhumés. Ceux des +personnages importants, entre autres celui de M. de Frontenac, furent +inhumé dans la cathédrale, et, dit-on sous la chapelle de +Notre-Dame-de-Pitié. Les cercueils en plomb qui, paraît-il, étaient +placés sur des barres de fer dans l'église des Récollets, avaient été en +partie fondus par le feu. On retrouva dans celui de M. de. Frontenac une +petite boîte en plomb qui contenait le coeur de l'ancien gouverneur. +D'après une tradition, conservée par le Frère Louis, récollet, le coeur +du comte de Frontenac fut envoyé, après sa mort, à sa veuve. Mais +l'altière comtesse ne voulut pas le recevoir, disant: qu'elle ne voulait +pas d'un coeur mort qui, vivant, ne lui avait pas appartenu. La boîte +qui le renfermait fut renvoyée au Canada et replacée dans le cercueil du +comte où on la retrouva après l'incendie.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> Une clause du testament de Frontenac ordonnait expressément +qu'il fut enterré dans l'église des Récollets. Le gouverneur avait +toujours été leur syndic apostolique au Canada. Les Récollets ont joui +de la faveur constante des Frontenacs, etc., etc.</blockquote> + +<p>«M. Marmette ajoutait: «Ces précieux détails me sont fournis par mon +ami, aussi bienveillant qu'éclairé, M. l'abbé H.-R. Casgrain.»</p> + +<p>«L'année suivante, 1871, Mgr Tan publiait le premier tome de son fameux +<i>Dictionnaire Généalogique</i>. La légende racontée à M. Joseph Marmette +par son ami l'abbé Raymond Casgrain s'y trouvait reproduite. En +l'acceptant dans son livre, l'auteur lui donnait, <i>ipso facto</i>, non +seulement une présomption, mais un caractère d'authenticité aussi +sérieux qu'indéniable.</p> + +<p>«Il paraît, d'après le Major Lafleur et M. de Gaspé (auteur des <i>Anciens +Canadiens</i>), lequel fut témoin oculaire de l'incendie de l'église des +Récollets, que les cercueils de plomb qui se trouvaient sous les voûtes +de l'église, placés sur des tablettes en fer, étaient en partie fondus. +La petite boîte de plomb contenant le coeur de M. de Frontenac, se +trouvait dit-on, sur son cercueil.»</p> + +<p>M. Thompson (James Thompson), ami de M. de Gaspé, avait vu, <i>paraît-il</i>, +inhumer les ossements des anciens gouverneurs dans la chapelle de +Notre-Dame-de-Pitié, près de la muraille, côté de l'Évangile.</p> + +<p>«Ce qui frappe, à première lecture, dans cette page, ce n'est pas le +caractère vague, flottant du récit, mais l'hésitation du narrateur. Il +manque évidemment de conviction, et je l'en félicite. <i>A ce sujet la +tradition rapportait, d'après le Frère Luis, etc.; il paraît, d'après M. +le major Lafleur, et de M. de Gaspé</i>; la petite boîte de plomb se +trouvait, <i>dit-on</i>, sur son cercueil, etc.;--M. Thompson avait vu, +<i>paraît-il</i>, etc., etc. Comme il hésite, comme il craint, et certes +avec raison, d'être trop affirmatif! Comme il lui répugne de laisser +imprimer dans son <i>Dictionnaire Généalogique</i> ce racontar, diffamatoire +au premier cher; son flair d'historien ne le trompe pas: cette anecdote +sent mauvais, elle fleure la calomnie à cent pas; de suite, sa +conscience d'honnête homme en éprouve le pressentiment et la répugnance.</p> + +<p>«Par bonheur, ce potin empoisonné renferme son propre antidote. Pour peu +que l'on observe et lise attentivement, on le trouve à la page même de +l'ouvrage cité. Il suffit, en effet, de comparer les témoignages de Mgr +Plessis et de M. de Gaspé: tout cet échafaudage d'inexactitude, si +laborieusement édifié, s'écroule à plat comme un château de cartes.</p> + +<p>«Mais entrons plus avant dans la minutie des détails. La calomnie est un +bacille qui requiert, plus que tout autre microbe dangereux, un examen +microscopique.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p> + +<p>«Disons d'abord un mot de la personnalité des témoins, avant de peser la +valeur de leurs dépositions.</p> + +<p>«Barthélemy Simon dit Lafleur--le futur major Lafleur--naquit à Québec le +23 août 1794. Conséquemment il avait deux ans à peine le 6 septembre +1796, date de l'incendie du couvent des Récollets. Impossible donc de le +considérer comme un <i>témoin oculaire</i> que se rappelle avoir vu la +fameuse boîte de plomb déposée sur le cercueil de Frontenac.<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9">(retour) </a> Barthélemy Simon dit Lafleur mourut officier du Bureau de la +trinité, à Québec, le 10 août 1974, à l'âge de 80 ans.</blockquote> + +<p>«M. de Gaspé, l'aimable auteur des <i>Anciens Canadiens</i>, Philippe-Aubert +de Gaspé, avait dix ans en 1796. Lui-même nous l'apprend dans ses +<i>Mémoires</i> (p. 56): «J'ai toujours aimé les Récollets: <i>J'avais dix +ans</i>, le six septembre de l'année 1796, lorsque leur communauté fut +dissoute après l'incendie de leur couvent et de leur église.»</p> + +<p>«Doit-on récuser son témoignage à cause de son âge Mais des enfants, +plus jeunes que lui encore, ont été entendus devant nos tribunaux +criminels. Que dit-il donc, et qu'a-t-il vu?</p> + +<p>«Les cercueils de plomb (<i>des anciens religieux et des quatre +gouverneurs</i>) qui se trouvaient dans les voûtes de l'église, placés sur +des tablettes en fer, étaient en partie fondus. La petite boîte de plomb +contenant le coeur de M. de Frontenac se trouvait, <i>dit-on</i>, sur son +cercueil.»</p> + +<p>«Écoutez maintenant l'abbé Joseph-Octave Plessis, curé de Québec, lisant +au prône du 17ième dimanche après la Pentecôte (11 septembre 1796), +l'annonce suivante:</p> + +<p>«Dans la masure des RR. PP. Récollets, on a trouvé les ossements réunis +d'un certain nombre d'anciens religieux, et même quelques cendres des +anciens gouverneurs du pays qui y avaient été enterrés. On amis tous ces +précieux restes dans un cercueil pour être transportés et inhumés dans +la cathédrale. Cette translation se fera immédiatement après la +grand'messe de ce jour et vous êtes priés d'y assister.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p> + +<p>«Non seulement les cercueils de plomb étaient en partie fondus, mais ils +l'étaient si complètement que l'on ne retrouva plus, dans les ruines de +l'église des récollets que <i>les ossements réunis</i>, c'est-à-dire +confondus, mêlés ensemble, d'un certain nombre de religieux et <i>quelques +cendres</i> des anciens gouverneurs du pays. Les quelques centres des +cadavres des quatre gouverneurs se réduisent à si peu de chose qu'elles +tiennent à l'aise dans un seul cercueil avec les ossements retrouvés de +tous les récollets rensevelis sous les voûtes de l'église! Que devient +alors la petite boîte de plomb placée sur le cercueil de M. de Frontenac +et si bien remarquée, <i>après l'incendie</i>, par Messieurs Lafleur et de +Gaspé? Tout commentaire est inutile, n'est-ce pas? et le ridicule de +cette fable s'impose.</p> + +<p>«Le témoignage de Mgr Plessis--un témoin oculaire d'une irrécusable +autorité--dispose du même coup et de la version Casgrain et de la version +Tanguay. On a remarqué, sans doute, dans la première une légère variante +avec la seconde. Tanguay rapporte que la petite boîte était <i>sur</i> le +cercueil et Casgrain <i>dans</i> le cercueil de M. de Frontenac. Il importe +peu que le coffret de plomb ou d'argent fut <i>dessus</i> ou <i>dessous</i> le +couvercle du cercueil, quant le cercueil lui-même--il était en +plomb--est fondu, non pas en partie, mais entièrement, dans le brasier +qu'avait allumé l'incendie. Rappelons-nous qu'un seul cercueil suffit à +la translation «des <i>ossements réunis</i> d'un certain nombre d'anciens +religieux et des <i>quelques cendres</i> des anciens gouverneurs du pays», à +la cathédrale de Notre-Dame de Québec. Ce cercueil à plusieurs +locataires, fut déposé sous la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié, près de +la muraille, côté de l'Évangile, où il demeura jusqu'en 1828. Cette +année-la, tous les cadavres inhumés dans cette chapelle furent relevés, +les ossements placés dans une boîte et transportés sous le sanctuaire de +la chapelle Saint-Anne, près de la muraille, côté de l'Évangile, où ils +reposèrent jusqu'en 1877, année où des travaux d'excavation +considérables nécessitèrent un troisième déménagement de ces malheureux +crânes et tibias qui commencèrent à penser que le repos éternel n'était +qu'une farce. Or, le mystérieux coffret d'argent, ou de plomb, ne fut +pas plus retrouvé, en 1877, par M. l'abbé Georges Côté, qul ne fut +promené, en 1828, par le bedeau-fossoyeur Raphaël Martin, ou vu, en 1796 +par le petit Philippe Aubert de Gaspé pour cette unique raison qu'il +était en France, à Paris, à Saint-Nicolas-des-Champs, dans la chapelle +des Messieurs de Montmort, depuis 1698.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p> + +<p>«Ici devrait s'arrêter ma démonstration, comme on dit en géométrie car +elle est concluante <i>prima facie</i>. Par malheur, le <i>Dictionnaire +Généalogique</i> n'est pas le seul ouvrage qui ait ébruité ce commérage. +Deux autres livres du même auteur, <i>A travers les registres</i> et le +<i>Répertoire général du Clergé canadien</i>, le reproduisent, avec de +nouvelles... affirmations à l'appui. Que valent-elles comme preuves? +Nous allons précisément le constater.</p> + +<p>«En 1886, Mgr Tanguay publiait un recueil de notes historiques +intitulé; <i>A travers les registres</i>. Or, nous lisons aux pages 226 et +227 de cet ouvrage: «Les ossements des anciens gouverneurs, d'abord +transférés des ruines de l'église des Récollets à la chapelle de +Notre-Dame-de-Pitié dans la cathédrale de Québec, furent, quelques +années plus tard, déposés dans les voûtes de la chapelle Sainte-Anne, +dans le bas-Choeur, du côté de l'Évangile, <i>où ils sont encore, ainsi +que le coeur de M. de Frontenac.</i></p> + +<p>«Voilà qui est bien clair et absolument certain, n'est-ce pas? +Rappelons-nous que ceci a été publié en 1886. Or, en 1877, neuf années +conséquemment avant cette date, avaient lieu, sous la surveillance +intelligente et éclairée de M. l'abbé Georges Côté, curé actuel de la +paroisse Ste-Croix, dans le diocèse de Québec, des travaux d'excavations +des plus considérables à la basilique de Notre-Dame de Québec. Or, c'est +précisément ce coin de terre mentionné qui a été fouillé de font en +comble, et l'un des premiers. Rien n'y a été découvert en 1877, comment +voudriez-vous que le coeur de Frontenac y fût encore ne 1886? <a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> La belle étude archéologique de M. l'abbé Georges Côté sur les +travaux d'excavation exécutés en 1877 à la basilique de Québec fut +publiée dans l'<i>Abeille</i> du 5 décembre, année 1878.</blockquote> + +<p>«Qu'un faux portrait coure la rue, l'événement en est fâcheux pour les +bibliophiles et les antiquaires, mais qu'une calomnie, savamment +élaborée, coure l'histoire et s'y accrédite, le malheur en est +irréparable pour le personnage auquel elle s'attaque. Calculez le temps +et l'effort, souvent inutile, apportés à l'atteindre d'abord, puis à la +détruire. Un vieux proverbe anglais un des plus typiques que je +connaisse, ne dit-il pas: <i>A lie will travel seven leagues while truth +is getting on its boots</i>? Si la justice légale a ses boiteries--<i>festinat +claudo pede</i>--la vérité historique a ses rhumatismes. La pauvre +souffreteuse marche à cloche-pied et sa béquille est d'une lenteur +désespérante.</p> + +<p>«Peu importe cependant que la réhabilitation historique de Madame de +Frontenac soit prompte ou tardive: elle est assurée et cela doit +suffire.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/3aster.png"></p> + +<p>«Résumons en quelques lignes tout ce fastidieux débat, nécessaire +cependant à rétablir la vérité historique sur un petit fait, +affreusement défiguré par la «maligne envie», dirait Bossuet.</p> + +<p>«Frontenac demanda, par son testament, que son coeur fût placé dans une +boite d'argent et déposé dans la chapelle que Messieurs de Montmort +possédaient dans l'église de Saint-Nicolas-des-Champs, à Paris. <a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a> +Déjà, Madame Henri-Louis Habert de Montfort, Henriette-Marie de Buade, +troisième soeur de Frontenac, et Roger de Buade, abbé d'Obazine, son +oncle, y étaient inhumés. Frontenac croyait donc--et ce fut avec +raison--rencontrer les désirs de sa femme en exprimant ce voeu suprême +que le supérieur des Récollets à Québec, le Père Joseph Denis de la +Ronde, se chargea d'exécuter. Il passa en France l'année même (1698) du +décès du gouverneur et déposa le coffret d'argent à +Saint-Nicolas-des-Champs, à Paris, suivant l'ordre formel du grand homme +qui continuait d'être dans la mort ce qu'il avait été dans la vie: le +bienfaiteur insigne des Récollets au Canada.» <a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> <i>Un de ses prédécesseurs, le Chevalier Augustin de Saffray, +seigneur de Mézy, septième gouverneur de la Nouvelle-France, avait aussi +ordonné que son coeur reposât en France.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> Voir l'étude de feu Ernest Myrand, dans «Frontenac et ses +amis», page 143.</blockquote> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco07.png"></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/h02.png"></p> +<br><br> + +<h3>PORTRAIT DE MADAME DE<br> + +FRONTENAC</h3> + +<p class="mid">---</p> + +<p>La photogravure du portrait de Madame de Frontenac, publiée ici, a été +exécutée sur une photographie du tableau de Versailles préparée aux +ateliers de M.P. Sauvanaud, photographe d'art, 45, rue Jacob, Paris.</p> + +<p>Terminons par cette note de M. Charles de Courcy:</p> + +<p>«Ne posons pas en juges trop sévères de la comtesse de Frontenac. Sans +doute son devoir aurait été d'accompagner le comte au Canada et de +donner l'exemple aux nobles dames qui y fondaient la colonie sur les +bases si solides de la vertu et de la charité. Mais, douée de tant +d'attraits et de séductions, dans un siècle où les faiblesses trouvaient +tant d'excuses aux yeux du monde, il lui faut savoir gré d'avoir +conservé une réputation intacte et une considération générale dans tout +le cours d'une existence longue et honorée.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco05.png"></p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/h03.png"></p> +<br><br> + +<h3>TESTAMENT DE FRONTENAC <a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a></h3> + +<p class="mid">---</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> Cf. Greffe de Frs. Genaple de Belfond, Archives +Judiciaires de Québec.</blockquote> + +<p>Pardevant les not. gardenotes du Roy, en sa ville et Prévôté de Québec, +soussigné fut présent haut et puissant Seigneur Messire Louis de Buade, +comte de Palluau et de Frontenac, Conseiller du Roy en ses Conseils, +Chevalier de l'ordre de St-Louis, Gouverneur, Lieutenant Général pour Sa +majesté en tout ce pays de la France septentrionale, Syndic Apostolique, +Père et protecteur spirituel de l'ordre des très Rds. P. Récollets en +cedit pays, gisant grièvement malade en son fauteuil dans sa chambre au +Château de cette ville, mais cependant sain d'esprit, mémoire et +entendement ainsy qu'est apparu aux dits notaires; lequel Seigneur a dit +que le grief mal quy le travaille ne luy permettant pas de songer à +l'état de ses affaires et biens temporels, pour en disposer présentement +comme il voudrait le pouvoir faire: qu'au moins, ayant toujours eû +singulière intention et dévotion d'être inhumé et enterré en l'Église +des Pères Récollets de cette ville, il veut en ce chef faire, par ces +présentes, son testament et ordonnance de dernière volonté, pour éviter +les obstacles et contradictions quy pourroient y être apportés, sans +cela, s'yl arrive qu'yl plaise à Dieu le retirer de cette vye mortelle +par cette maladye, sans avoir le temps de faire plus ample Testament. +Pourquoy déclare le dit Seigneur qu'yl ordonne, veut et entend, en ce +cas même prye et requiert que son corps soit, après son décès, porté, +inhumé et enterré dans la dite Église des Rvds. Pères Récollets de +cette ville en la manière et avec les simples cérémonyes que les d. +Pères jugeront à propos luy être convenables en sa dite qualité de +Syndic apostolique, Père et protecteur spirituel de leur ordre en ce dit +pays. Souhaitant et désirant que sa dévotion et piété soit satisfaits à +cet égard, sans empêchement ny obstacle de quelque part que ce soit, +telle étant sa dernière volonté.</p> + +<p>Et comme Madame Anne de la Grange, son épouse, peut souhaiter comme luy +que le coeur de luy Seigneur testateur soit transporté en la chapelle de +Messrs. de Montmort, dans l'Église St. Nicolas des Champs, en laquelle +sont inhumés Madame de Montmort, sa soeur, et Monsieur l'abbé d'Obazine, +son oncle, il veut qu'à cet effet son coeur soit séparé de son corps et +mis en garde dans une boête de plomb ou d'argent. Et au surplus donne en +aumône en faveur des dits Rvds. Pères Récollets de ce pays entre les +mains su Sr. Boutteville, le syndic ordinaire et receveur des aumônes, +la somme de quinze cents livres, monnaye de France, pour être employée à +l'achèvement de la bâtisse ou autres nécessités de leur couvent de cette +ville, à prendre sur les biens et effets qui se trouveront appartenans +au luy Seigneur testateur en ce d. pays, au jours de son décès; Et ce à +la charge de dire et célébrer par les d. Rvds. P. Récollets en la dite +Église de cette ville tous les jours une messe basse pendant l'an du +décès du d. Seigr. testateur pour le repos de son âme; En outre un +service annuel tous les ans à perpétuité à pareil jour de son décès, +auquel service annuel il désire et veut être appliqué conjointement pour +la dite Dame Son Épouse lorsqu'elle sera décédée. Et pour faire exécuter +et accomplir son d. présent testament a nommé et éleu Monsieur François +Hazeur, marchand-bourg. de cette ville conjointement avec le sieur +Charles de Monseignat, son premier secrétaire; comme aussi pour prendre +soin de l'état du reste de ses affaires et biens quy peuvent être +aprésent ou luy venir cy après en ce dit pays par les vaisseaux de l'an +prochain.</p> + +<p>Pourquoy luy Seigneur testateur prye Monsieur de Champigny, intendant, +de les appuyer de sa protection et autorité pour l'accomplissement de ce +que dessus, le priant aussy de régler ce qu'yl jugera apropos à l'égard +de tous ses domestiques pour qu'yls soient satisfaits.</p> + +<p>Donnant et léguant iceluy Seigneur testateur à Duchouquet, son valett de +chambre, toute la garderobe consistant en ses habits, linge et autres +hardes d'ycelle avec la petite vaisselle d'argent dépendant de la d. +garderobe; et ce en considération des services que le d. Duchouquet luy +a rendus jusqu'à présent.</p> + +<p>Et pour marque de confiance qu'a luy Seigneur testateur et protestations +d'amitié que le dit Seigneur Intend. luy a esté, il le prye d'accepter +un crucifix de bois de Calambourg que Made. de Montmort sa soeur luy a +laissé en mourant et il l'a touj. gardé depuis comme une véritable +relique, et prye aussi Madame l'Intendante de vouloir recevoir le +Reliquaire qu'il avait accoutumé de porter et qui dit remply des plus +rares et précieuses reliques qui se peuvent rencontrer.</p> + +<p>Et ledit présent testament accomply, ses domestiques et dettes +contractées en ce pays étant payés, auront soin les d. exécuteurs de +remettre ez mains de Madame la Comtesse Épouse de luy Seigneur Testateur +ce qui se trouvera du reste de ces dits biens en ce pays.</p> + +<p>Ce fut ainsy fait, dicté et nommé de mot à mot par le dit Seigneur +Testateur et à luy leu et relu par Genaple un des d. notaires, l'autre +présent, que le dit Seigneur a dit avoir bien entendu et être sa vraye +intention et ordonnance de dernière volonté à laquelle il s'arrête seule +déclarant qu'y révoque tous autres testaments qu'yl pourroit avoir cy +devant faits, se tenant uniquement au présent.</p> + +<p>Fait et passé en la dite Chambre du dit Seigneur testateur après midy +sur les quatres heures, le vingt deuxième jour de novembre mil six cents +quatre vingts dix huit. Et a le dit Seigneur Testateur avec nous +notaires signé.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p> + +<p>Rageot</p> + +<p>Genaple</p> + +<br> +<h5>Fin</h5> +<br><br> + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + +<p class="mid">----</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16">Lettre de M. l'abbé Lionel Groulx à l'auteur</p> +<p class="i16">Une Intrigante</p> +<p class="i16">Frontenac sauve la colonie</p> +<p class="i16">Où Duchouquet se révèle un adroit limier</p> +<p class="i16">Rayon et ombre</p> +<p class="i16">Généreux dénouement</p> +<p class="i16">Un défenseur volontaire</p> +<p class="i16">Le jugement</p> +<p class="i16">Le mal du pays</p> +<p class="i16">Une surprise</p> +<p class="i16">Épilogue.</p> +<br> +<p class="mid"><b>APPENDICE</b></p> +<br> +<p class="i16">Armes de Frontenac</p> +<p class="i16">Portrait de Frontenac</p> +<p class="i16">Généalogie des Buades</p> +<p class="i16">Le coeur de Frontenac</p> +<p class="i16">Portrait de Madame de Frontenac</p> +<p class="i16">Texte du testament de Frontenac.</p> +</div></div> + +<br><br><br> +<br><br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Une Intrigante sous le règne de +Frontenac, by J.-B. Caouette + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE INTRIGANTE SOUS LE RÈGNE *** + +***** This file should be named 20440-h.htm or 20440-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/0/4/4/20440/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/20440-h/images/001.png b/20440-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cf81123 --- /dev/null +++ b/20440-h/images/001.png diff --git a/20440-h/images/002.png b/20440-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..caf5884 --- /dev/null +++ b/20440-h/images/002.png diff --git a/20440-h/images/003.png b/20440-h/images/003.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..12920fc --- /dev/null +++ b/20440-h/images/003.png diff --git a/20440-h/images/004.png b/20440-h/images/004.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..97e85e2 --- /dev/null +++ b/20440-h/images/004.png diff --git a/20440-h/images/3aster.png b/20440-h/images/3aster.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9b94532 --- /dev/null +++ b/20440-h/images/3aster.png diff --git a/20440-h/images/deco01.png b/20440-h/images/deco01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..102ed29 --- /dev/null +++ b/20440-h/images/deco01.png diff --git a/20440-h/images/deco02.png b/20440-h/images/deco02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f7a2a09 --- /dev/null +++ b/20440-h/images/deco02.png diff --git a/20440-h/images/deco03.png b/20440-h/images/deco03.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3a1157a --- /dev/null +++ b/20440-h/images/deco03.png diff --git a/20440-h/images/deco04.png b/20440-h/images/deco04.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9a28de1 --- /dev/null +++ b/20440-h/images/deco04.png diff --git a/20440-h/images/deco05.png b/20440-h/images/deco05.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..496d5de --- /dev/null +++ b/20440-h/images/deco05.png diff --git a/20440-h/images/deco06.png b/20440-h/images/deco06.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3425bab --- /dev/null +++ b/20440-h/images/deco06.png diff --git a/20440-h/images/deco07.png b/20440-h/images/deco07.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4ac80b7 --- /dev/null +++ b/20440-h/images/deco07.png diff --git a/20440-h/images/h01.png b/20440-h/images/h01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..992537b --- /dev/null +++ b/20440-h/images/h01.png diff --git a/20440-h/images/h02.png b/20440-h/images/h02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cbc6d95 --- /dev/null +++ b/20440-h/images/h02.png diff --git a/20440-h/images/h03.png b/20440-h/images/h03.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..118e8cd --- /dev/null +++ b/20440-h/images/h03.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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