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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jean Racine + +Author: Jules Lemaître + +Release Date: January 22, 2007 [EBook #20414] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN RACINE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +JULES LEMAÎTRE + +JEAN RACINE + +PARIS + +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + + + + +PREMIÈRE CONFÉRENCE[1] + +SON ENFANCE.--SON ÉDUCATION + + +Pourquoi vous parlé-je cette année de Racine? Tout simplement parce que +c'est Racine qu'on m'a le plus «demandé», et que, d'ailleurs, cela ne me +déplaisait point. + +Je pourrais vous dire aussi qu'ayant étudié Jean-Jacques Rousseau l'an +dernier, j'ai cherché un effet de contraste: Racine, traditionaliste; +Rousseau, révolutionnaire; Racine, catholique français, monarchiste; +Rousseau, protestant genevois, républicain; Racine, artiste pur; +Rousseau, philosophe et promoteur d'idées... Mais ce parallèle, suggéré +par un hasard, serait fort artificiel, et j'aime mieux vous avouer qu'il +y a peu de rapports, sinon antithétiques, et encore pas sur tous les +points, entre les deux personnages (quoiqu'il y en ait peut-être entre +_la Nouvelle Héloïse_ et le théâtre de Racine, père indirect du roman +passionnel). + +Ce qui est sûr, c'est que je suis content de n'avoir plus à examiner et +à juger les idées. Dans l'art pur et dans la connaissance des âmes et +des mœurs,--qui fut une des occupations du XVIIe siècle,--on peut +arriver à quelque chose de solide et de définitif: dans la philosophie +ou la critique ou les sciences politiques et sociales, je ne sais pas. +Il y a tel écrivain du XIXe siècle qui vous paraît peut-être plus +intelligent que Racine, ou qui, du moins, a su plus de choses que lui, +et qui, en outre, s'est donné des libertés sur des points où Racine +s'est contenu et abstenu. Mais, au bout du compte, si les philosophes et +les critiques nous retiennent, c'est moins par la somme assez petite de +vérité qu'ils ont atteinte que par les jeux--quelquefois ignorés +d'eux-mêmes--de leur sensibilité et de leur imagination et par le +caractère de beauté de leurs ouvrages. Oh! que je suis heureux que +Racine n'ait pas été un «esprit fort», ce qu'on appelle vaniteusement un +«penseur», qu'il n'ait été savant qu'en grec, et qu'il n'ait cherché +qu'à faire de belles représentations de la vie humaine! + +À cause de cela nous l'aimons aujourd'hui, je pense, plus qu'on n'a +jamais fait. + +Et cependant on l'a beaucoup aimé déjà au XVIIe siècle (aimé autant que +haï). Il a eu pour lui, tout de suite, le roi, la jeune cour, et la plus +grande partie de sa génération. Boileau et ses amis le préfèrent, +secrètement d'abord, puis publiquement, à Corneille. La Bruyère écrit en +1693: «Quelques-uns ne souffrent pas que Corneille lui soit préféré, +quelques autres qu'il lui soit égalé.» Au XVIIIe siècle, tout le monde, +à la suite de Voltaire, adore Racine, le juge parfait. Vauvenargues +l'appelle: «le plus beau génie que la France ait eu». Cela dure +longtemps, jusqu'aux romantiques. Ceux-ci exaltent fort justement +Corneille: mais ils jugent Racine à travers l'insupportable tragédie +pseudo-classique du XVIIIe siècle et de l'Empire,--qui, d'ailleurs, est +plutôt cornélienne et dont Racine n'est pas responsable. + +Aujourd'hui, je le répète, Racine est extrêmement en faveur. On l'aime +plus que jamais, un peu par réaction contre le mensonge et l'illusion +romantiques. Et en même temps, on peut dire que le romantisme, qui +méconnaissait si niaisement Racine, nous a cependant aidés à le mieux +comprendre et nous a incités à découvrir chez notre poète--fût-ce un peu +par malice et esprit de contradiction--les choses même dont le +romantisme se piquait le plus: pittoresque, vérité hardie, poésie, +lyrisme. + +Racine est, en effet, de ceux que l'on «découvre» toujours davantage. +C'est pour cela que beaucoup ont commencé par ne le goûter que +modérément, et ont fini par le chérir. Tel Sainte-Beuve, qui le traite +fort strictement dans ses premiers articles, mais généreusement et +magnifiquement dans son _Port-Royal_. Tel encore notre Francisque +Sarcey. À ses débuts, Sarcey ne voyait en Racine qu'un orateur +harmonieux, assez peu «homme de théâtre». À la fin, il le trouve aussi +malin que d'Ennery. + +Nous apportons aussi à aimer Racine un sentiment qui est une sorte de +nationalisme littéraire. Après Corneille, Normand impressionné par les +Romains et les Espagnols, très grand inventeur, mais artiste inégal, +Racine, homme de l'Île-de-France, principalement ému par la beauté +grecque, a vraiment «achevé» et porté à son point suprême de perfection +la _tragédie_, cette étonnante forme d'art, et qui est bien de chez +nous: car on la trouve peu chez les Anglais, pas du tout chez les +Espagnols, tardivement chez les Italiens. Il a eu d'ailleurs la chance +de venir au plus beau moment politique, quand la France était la nation +à la fois la plus nombreuse et la plus puissante d'Europe,--et au +meilleur moment littéraire, après les premiers essais, mais quand la +matière de son art était encore presque intacte et qu'il y avait encore +beaucoup de choses qu'il pouvait dire parfaitement pour la première +fois. Racine est le «classique» par excellence, si cette expression de +«classique» emporte ensemble l'idée de la perfection et celle d'une +fusion intime du génie français avec le génie de l'antiquité grecque et +de la romaine, nos deux saintes nourrices. + +Et voilà pourquoi je vous parlerai de Racine, quoique d'innombrables +critiques--et, parmi les morts, Boileau, La Bruyère, Voltaire, +Vauvenargues, La Harpe même, Chateaubriand, Geoffroy, Sainte-Beuve, +Nisard, Vinet, Veuillot, Weiss, Brunetière--en aient excellemment parlé. +Évidemment, je leur emprunterai beaucoup, et aussi aux critiques +vivants. Quand je m'en apercevrai, je vous le dirai; mais sans doute je +ne m'en apercevrai pas toujours. Sachez bien que, sur pareil sujet, je +ne prétends pas à l'originalité. Mais, par cela même que j'«éprouverai», +pour ainsi dire, l'œuvre de Racine deux cent huit ans après sa mort, et +avec une âme de cette année-ci, j'aurai chance d'en recevoir quelques +impressions intéressantes et pas encore trop ressassées. + +Je ne pourrai pas faire exactement pour lui ce que j'ai fait pour +Rousseau, car il est clair que le rapport est moins direct, chez Racine, +entre la vie de l'écrivain et son œuvre. Néanmoins, l'homme et l'auteur +communiquent chez lui par beaucoup de points, et par plus de points +encore qu'il ne semble à première vue. Et sa vie, sans être aussi +étrangement dramatique que celle de Rousseau, est si émouvante encore! +Elle soutient avec son théâtre des relations si harmonieuses et +quelquefois si délicates et imprévues! En somme, la vie de Racine +rapproche et finalement concilie les mêmes traditions que ses tragédies +elles-mêmes. + +Et là-dessus, ayant relu Racine pour la centième fois (à coup sûr je +n'exagère pas) et m'étant pénétré de toutes les notes et notices de +l'admirable édition de Paul Mesnard, profitant aussi, à l'occasion, de +la documentation si riche et en même temps si scrupuleuse de M. Augustin +Gazier, je commence cette dix millième étude sur Racine. + +C'est à la Ferté-Milon, gros bourg de l'Île-de-France, dans le Valois. +Par les belles soirées de l'été de 1639, les habitants de la ville, +assis devant leurs portes, regardaient passer quatre bourgeois fort +simplement vêtus, qui, revenant de la promenade, marchaient l'un +derrière l'autre en disant leur chapelet. Les bonnes gens de la +Ferté-Milon se levaient par respect et faisaient grand silence pendant +que passaient ces messieurs. + +Car ces messieurs, jeunes encore (l'un d'eux avait vingt-quatre ans, et +les autres à peu près la trentaine), étaient quatre messieurs de +Port-Royal qui, chassés de leur retraite l'année précédente, s'étaient +alors réfugiés à la Ferté-Milon chez une famille amie, les Vitart, +alliés des Racine. Ces messieurs s'appelaient Lancelot, Singlin, Antoine +Lemaître et Lemaître de Séricourt. Le mystérieux séjour de ces quatre +saints à la Ferté-Milon fut évidemment un objet d'édification et une +occasion de bons efforts pour les Racine et les Vitart et les chrétiens +sérieux de la petite ville. La vie religieuse du père et de la mère de +Jean Racine était donc particulièrement fervente et ils subissaient +directement l'influence de Port-Royal dans le temps où Jean Racine fut +conçu. Port-Royal le façonna dès avant sa naissance. + +Mais la Ferté aussi le façonna. Dans une étude sur Racine, +Larroumet--docilement, et parce que ces choses-là se disent--signalait +un accord entre le génie de Racine et le paysage harmonieux et doux de +la Ferté-Milon. Or, M. Masson-Forestier (qui descend de la sœur de +Racine, Marie) m'assure que ce paysage, au XVIIe siècle était austère et +rude. La «vallée boisée» d'aujourd'hui était une tourbière; le cours +d'eau limpide et lent, une rivière rapide et dangereuse; forêts +immenses, peu de cultures, une vie étroite et bloquée, une population +énergique, dévote et un peu sombre. Qu'à cela ne tienne! Nous dirons +donc qu'il y a un accord entre l'âpreté de ce pays et de cette race, et +l'âpreté voilée du théâtre de Racine. Mais tout cela n'est peut-être pas +bien sérieux. Ce que nous retiendrons, c'est que Racine appartient à une +famille dont beaucoup de membres, avant et après lui, furent des +personnes très passionnées et chez qui le sentiment religieux était très +profond. + +Jean Racine naquit le 20 ou le 21 décembre 1639, de petite mais ancienne +bourgeoisie. Les quatre solitaires avaient quitté la Ferté-Milon +quelques mois auparavant: mais ils laissaient derrière eux un souvenir +profond, et ne tardèrent point à attirer à eux une grande partie des +familles Racine et Vitart. La grand'mère de Jean Racine, Marie +Desmoulins, se retira en 1649 au monastère des Champs. Elle y avait eu +une sœur religieuse; elle y avait une fille religieuse également. +Vitart, l'oncle de Jean Racine, rejoignit aussi ces messieurs, dès 1639, +et prit soin de la ferme du monastère des Champs jusqu'à sa mort (en +1641 ou 1642). Sa veuve vient demeurer à Paris, dans le quartier de +Port-Royal. C'est elle qui cache, durant les persécutions, M. Singlin, +M. de Sacy et d'autres messieurs dans une petite maison du faubourg +Saint-Marceau. Et cætera... De tous côtés, Port-Royal enveloppe Jean +Racine. + +Port-Royal l'enserre d'autant plus étroitement que l'enfant perd sa mère +en janvier 1641, son père (remarié) en février 1643, et se trouve donc +orphelin à trois ans. + +Il est élevé chez sa grand'mère (qu'il a toujours appelée «ma mère») +jusqu'à l'âge de dix ans. Puis il est mis au collège de la ville de +Beauvais, maison amie de Port-Royal. Enfin, à quinze ans, après sa +rhétorique, on le prend à Port-Royal à la maison des Granges. Notez +qu'on l'y prend par une exception unique, car la règle était de ne +recevoir à Port-Royal les élèves que tout jeunes (de neuf à dix ans au +plus). Notez encore qu'à ce moment, l'école des Granges va être +dispersée (1656). Le petit Racine est donc, pendant trois ans (d'après +Sainte-Beuve) le seul élève de ces messieurs, tout seul avec ces saints, +plus libre, par conséquent, en même temps que suivi de plus près, et +vivant sans doute plus familièrement avec eux. Il a pour lui tout seul +des maîtres tels que Lancelot, Nicole, Antoine Lemaître, Hamon. Jamais, +je crois, enfant n'a reçu une éducation pareille. Comme instruction, +c'est unique, c'est magnifique et plus que princier. Comme enseignement +religieux, c'est intense. + +Port-Royal est, littéralement, la famille du petit Racine. + +Or, qu'est-ce que Port-Royal? qu'est-ce que le jansénisme? + +Je n'ai pas à vous faire son histoire: je ne puis que vous renvoyer au +_Port-Royal_ de Sainte-Beuve, qui est un des plus beaux livres +d'histoire et de psychologie de toute notre littérature. Je voudrais +seulement, en vous rappelant ce que c'est qu'un janséniste, vous faire +pressentir quelle put être l'influence de Port-Royal sur l'âme et sur +l'art de Jean Racine. + +Le jansénisme, c'est la restauration, par deux théologiens passionnés, +Jansénius et Saint-Cyran, de la doctrine de saint Augustin, le plus +subtil des dialecticiens et le plus tourmenté des hommes. + +C'est, je ne dirai pas un christianisme outré, mais le christianisme +comme ramassé autour de ce qu'il a de plus surnaturel. Il se résume en +ceci, que la nature de l'homme après la chute est foncièrement mauvaise; +que l'homme ne peut donc rien faire de bon sans la grâce, et que la +grâce, et même le désir de la grâce, est un présent gratuit. + +D'où cette conception est-elle venue à des hommes? De la préoccupation +de ne pas amoindrir Dieu; du besoin de sentir son action partout; de la +pensée toujours présente du mystère de la Rédemption. + +Si l'on accorde, en effet, que la nature humaine corrompue peut, par +elle-même, quelque bien, la Rédemption devient inutile.--Oui, mais si +l'on dit que la nature humaine ne peut rien de bon par elle-même, plus +de libre arbitre et, par conséquent, plus de mérite.--Oui, mais si +l'homme, abandonné à ses seules forces, pouvait mériter, c'est donc +qu'il pourrait se passer de la grâce... Et le raisonnement peut tourner +ainsi indéfiniment. + +Cercle vertigineux! À peine, dans cette conception qui donne tout à +Dieu, le jansénisme peut-il sauver verbalement une ombre de liberté +humaine. Car toujours, au moment où il va accorder quelque chose à +l'homme, il craint d'en faire tort à Dieu. + +Et de là tant de formules singulières et contradictoires, et belles +pourtant, comme celle-ci, de M. Hamon, qui «n'explique pas, mais qui +exprime la doctrine de la grâce et la rend dans tout son complexe, +d'autres diraient dans toute son inintelligibilité» (Sainte-Beuve): + + C'est la volonté de Dieu qui nous fait vivre... Notre vie ne + consiste point dans toutes les choses qui peuvent dépendre de la + puissance des hommes et qu'ils peuvent nous ôter, mais seulement + dans la volonté de Dieu, et _dans la nôtre, dont nous sommes + toujours les maîtres, lorsque, par un effet de sa miséricorde, nous + l'avons soumise à celle de Dieu_. + +Ainsi, si nous soumettons notre volonté à celle de Dieu, c'est par un +effet de la miséricorde de Dieu, c'est-à-dire encore par la volonté de +Dieu. Et cependant, nous restons, paraît-il, maîtres de notre volonté. +On ne voit pas bien comment: mais cette énigme, c'est le jansénisme +même. Accorder tant à la volonté et à l'action de Dieu que l'homme +paraît irresponsable, étant, par nature, incapable de mériter; et +toutefois trembler devant Dieu comme si l'on était responsable devant +lui, voilà, je crois bien, en quoi consiste, au fond, l'état d'esprit +janséniste. + +À le considérer, non point théologiquement, mais psychologiquement, le +janséniste est l'homme qui entretient avec Dieu les relations les plus +dramatiques. Le janséniste est l'homme qui pense le plus de mal de la +nature humaine et qui a le moins d'illusions sur elle. Par suite, le +janséniste est l'homme qui a le plus besoin de croire à Jésus rédempteur +pour ne pas sombrer dans la négation et dans le désespoir. Non seulement +Pascal paraît avoir connu ces tentations, mais de saintes religieuses, +comme la mère Angélique de Saint-Jean: + + J'appris, écrit-elle dans le récit de son séjour au couvent des + Annonciades, ce que c'est que le désespoir et par où l'on y va... + J'étais au hasard de laisser éteindre ma lampe... C'était comme une + espèce de doute de toutes les choses de la foi et de la Providence. + +Le janséniste est l'homme qui a le plus besoin de voir et de sentir +partout, et dans les moindres choses, l'action de Dieu et qui a pour lui +l'amour le plus inquiet. Le janséniste est l'homme qui aime Dieu avec le +plus de désintéressement, puisqu'il craint toujours que Dieu ne le lui +rende pas, et qu'il vit dans la terreur de n'avoir pas la grâce. Et, +conséquemment, le janséniste est, de tous les chrétiens, celui qui +s'examine avec le plus de diligence et d'angoisse. + +Mais, d'autre part, le janséniste, si humble devant Dieu, nourrit, et +peut-être à son insu, un secret orgueil, comme un homme qui ne ressemble +pas aux autres, qui ne veut pas leur ressembler, et qui a des «opinions +particulières». + +Dans l'_Oraison funèbre de Nicolas Cornet_, Bossuet parle ainsi des +jansénistes: + +... Ils accablent la faiblesse humaine en ajoutant au joug que Dieu + nous impose... Qui ne voit que cette rigueur enfle la présomption, + nourrit le dédain, entretient un chagrin superbe et un esprit de + fastueuse singularité, fait paraître la vertu trop pesante, + l'évangile excessif, le christianisme impossible? + +Le janséniste renchérit sur le surnaturel; et, devant le mystère de la +rédemption et de la grâce, il abdique sa raison plus totalement que les +autres chrétiens. Mais il la retrouve, et il en revendique âprement les +droits, lorsqu'il s'agit de savoir si les «cinq propositions» sont dans +Jansénius; et, contre le pape, contre la Sorbonne, contre les évêques de +France, contre le roi, il soutient qu'elles n'y sont pas. Tandis qu'il +paraît douter de la liberté humaine, le janséniste n'en montre pas moins +une volonté indomptable. S'il s'anéantit devant Dieu, il est fier avec +les hommes, et difficile avec les puissances. Son humilité ne l'empêche +pas d'opposer les résistances les plus obstinées aux entreprises +injustes des pouvoirs publics, des «grandeurs de chair». Le janséniste +est homme de protestation et d'opposition; et c'est pourquoi Port-Royal +a été si fort à la mode dans une partie de la noblesse et de la haute +bourgeoisie. + +Le jeune Racine ne sera point un homme d'opposition; sans renier ses +maîtres persécutés, il sera un chrétien soumis et un sujet amoureux de +son roi. Mais l'opinion de Port-Royal sur la nature humaine se +retrouvera dans ses tragédies; elle le fera véridique et hardi dans ses +peintures de l'homme. Et, à cause de Port-Royal, je le crois, jamais +(sauf dans l'_Alexandre_) il ne donnera dans l'optimisme romanesque des +deux Corneille et de Quinault. + + +En attendant, Jean Racine est un enfant très bien doué et très sensible, +un enfant privilégié, élevé dans le sanctuaire de la piété, et qui +reçoit l'empreinte chrétienne à une profondeur dont il ne s'apercevra +lui-même que plus tard. + +Ses professeurs sont Nicole, Lancelot, Antoine Lemaître, Hamon; et, +comme je l'ai dit, il les a pour lui tout seul. + +Louis Veuillot dit de Nicole: «Nicole, ce moraliste de Port-Royal, le +plus froid, le plus gris, le plus _plomb_, le plus insupportable des +ennuyeux de cette grande maison ennuyée.» Veuillot est bien sévère. Ce +qui est vrai, c'est que Nicole semble un peu effacé parce qu'il nous +apparaît toujours comme le reflet d'Arnault. Il reste toute sa vie clerc +tonsuré. Cette nuance lui convient. C'est un second rôle. C'est l'esprit +modéré de Port-Royal. Il atténue le jansénisme. C'est lui qui inventa la +fameuse distinction «du droit et du fait» et qui imagina de dire: «Nous +condamnons les cinq propositions qu'on dit extraites de Jansénius; mais +nous nions qu'elles y soient: qu'on nous les y montre.» (Et en effet +elles n'y étaient pas littéralement.) Nicole était un écrivain lent, +mais un moraliste très fin. C'est lui dont madame de Sévigné aurait +voulu boire en bouillon les _Essais de morale_. Ajoutez qu'il était de +visage agréable, d'excellente société, qu'il avait tout lu, même les +romans, et qu'il racontait très bien l'anecdote. + +Je ne vois pas en quoi cet aimable homme a mis sa marque sur Racine. +Mais je crois qu'il lui apprit très bien le latin[2]. + +Le second maître de Racine, Lancelot, était un homme qui avait la rare +manie de l'effacement, de la subordination, de l'humilité. Il demeura +sous-diacre, parce qu'il ne se sentait pas digne d'être prêtre. Il se +complaisait dans les offices inférieurs. Type de vieil enfant de chœur, +d'acolyte, de sacristain volontaire. Avant la dispersion des «petites +écoles», il était le professeur des tout jeunes enfants. + +Mais cet homme effacé avait l'âme la plus ardente. Pendant dix ans, il +avait vécu d'un désir: celui de rencontrer M. de Saint-Cyran. Il avait +le don des larmes. Et, quand il fut entré à Port-Royal, il eut aussi le +don du rire,--d'un rire qui n'avait rien du tout de profane. + + L'abondance des grâces dont il plaisait à Dieu de me combler, + écrit-il, et la paix dont il me remplissait étaient si grandes, que + je ne pouvais presque m'empêcher de rire en toutes rencontres. + +C'est le rire des jeunes filles très pures et des religieuses +innocentes. + +Cet humble passionné fut, par obéissance, un éminent grammairien. C'est +lui qui écrivit les excellentes _Méthodes_ de Port-Royal, grecque, +latine, italienne et espagnole; et c'est lui qui assembla les _Racines +grecques_, versifiées ensuite par M. de Sacy (1657): + + (Entre en ce jardin, non de fleurs + Qui n'ont que de vaines couleurs, + Mais de racines nourrissantes + Qui rendent les âmes savantes...) + +C'est à Lancelot, sacristain et helléniste, que Jean Racine dut de +savoir le grec à fond, dans un temps où la plupart des lettrés ne +savaient que le latin (aujourd'hui, ils ne savent ni l'un ni l'autre); +et par suite, si Racine, tout imprégné des Grecs, choisit chez eux la +moitié des sujets de ses tragédies profanes, et s'il écrivit +_Andromaque_, _Iphigénie_ et _Phèdre_, c'est un peu au sacristain de +Port-Royal que nous le devons. + +Le troisième professeur de Jean Racine, Antoine Lemaître, avait été un +avocat célèbre et un «homme du monde» assez dissipé (du moins parle-t-il +lui-même de ses «égarements»). Il s'était converti au lit de mort de sa +mère, brusquement, avec explosion et larmes, et avait renoncé à la plus +belle situation dans le siècle pour s'ensevelir à Port-Royal. Tandis que +Nicole et Lancelot étaient des hommes «gris», Antoine Lemaître était un +homme brillant, un pénitent plein de verve et d'éclat, le chef des +solitaires. Il avait de la véhémence, de la chaleur, de l'imagination et +du geste. Il gardait, dans son renoncement, l'amour de la littérature. +Du fond de sa solitude, il avait publié lui-même ses plaidoyers[3], +monuments de sa gloire profane, en ayant seulement soin d'y rajouter des +passages édifiants. Il avait traduit, en les expurgeant pour les élèves +de Port-Royal, les comédies de Térence. + +Antoine Lemaître prit très fort en amitié Racine adolescent. Il voulait +faire de lui un avocat. On connaît la lettre charmante où il recommande +au «petit Racine» de bien soigner pendant son absence ses onze volumes +de saint Chrysostome et de les défendre contre les rats, et où il +l'appelle son fils et lui dit: «Aimez toujours votre papa comme il vous +aime.» + +Il fut spécialement le professeur de rhétorique de Jean Racine. Ce fut +sûrement lui qui communiqua à l'enfant la flamme littéraire. Et ce n'est +pas tout: Antoine Lemaître avait une belle voix et un débit savant. Il +donna à Racine d'excellentes leçons de diction,--que Racine répéta plus +tard à mademoiselle du Parc et à mademoiselle Champmeslé. + +Le quatrième professeur de Racine fut M. Hamon, médecin de Port-Royal. +Et même, à partir de mars 1656, les autres solitaires dispersés, Racine +n'eut plus d'autre professeur que M. Hamon. + +M. Hamon paraît avoir été le plus singulier, le plus pittoresque des +messieurs de Port-Royal et aussi le plus poète. Après avoir été +précepteur de M. de Harlai,--dont il refusa un petit «bénéfice»,--il +vendit et distribua aux pauvres son patrimoine et entra à Port-Royal en +1650. Il fut le médecin des religieuses. Il s'en allait visiter les +pauvres des environs, monté sur un âne et un livre à la main. C'était un +mystique au cœur tendre et à l'imagination fleurie. Il lisait en +espagnol les ouvrages de sainte Thérèse, «de la grande sainte Thérèse +qui fut tellement blessée de la charité de l'Époux que son cœur fut +transpercé d'un glaive de joie et de douleur». + +Ainsi s'exprime-t-il. Il écrivit des petits traités de piété pour les +religieuses et quatre volumes de très subtils commentaires sur le +_Cantique des cantiques_. «Il avait, dit Sainte-Beuve, le don de la +spiritualité morale, le sens des emblèmes,» et il marchait dans le monde +«comme dans une forêt enchantée, où chaque objet qu'on rencontre en +recèle un autre plus vrai et cache une merveille». Il pensait que +l'univers visible n'est qu'un système de symboles et qu'il n'y a de vrai +que ce qu'on ne voie pas. Il ne mangeait que du pain de chien (fait de +son et d'un peu de farine). On lui en donnait un grand par semaine. Il +mangeait toujours debout, dans un couloir, sans serviette et sur une +planche. Sainte-Beuve dit qu'il y avait de l'oriental et du brahme dans +M. Hamon. Cette impression me parait très juste. Je tiens de la +munificence de M. Gazier un petit livre intitulé: _Relation de plusieurs +circonstances de la vie de M. Hamon, faite par lui-même, selon le modèle +des Confessions de saint Augustin_ (124 pages, imprimées en 1734). Il y +parle surtout du séjour qu'il fit seul, comme médecin, auprès des +religieuses de Port-Royal-des-Champs, en 1665, après l'expulsion des +«messieurs». C'est très curieux. M. Hamon est humble, oui, il se +rabaisse tant qu'il peut et conserve ses vêtements de pauvre qui le font +moquer des gardes. Il dira: + + J'aimais fort les sentences, ce qui est le caractère des moindres + esprits. + +Il dira: + + J'étais plus lâche qu'une femme, et qu'une femme des plus lâches, + car il y en a de courageuses. + +Et cætera. Mais on sent avec lui quel secret délice est l'humilité. Car, +dans le chrétien qui se ravale lui-même, il y a deux «moi»: le «moi» qui +est humilié, et le «moi» qui humilie l'autre et le méprise et le +maltraite; et ce second moi, juge implacable du premier, peut +parfaitement goûter un plaisir d'orgueil détourné et comme s'enivrer de +son rôle d'ange flagellateur. Puis, l'humilité supprime presque toutes +les causes de trouble: + + J'éprouvais, dit M. Hamon, que, quand on se met sur son fumier, on + est délivré de bien des tentations... Je résolus, dit-il encore, de + ne plus juger personne. + +Bientôt vient le détachement de la vie et l'amour de la mort: + + Je regardais la mort avec assez de douceur. Je pensais fortement + qu'il fallait me disposer à quitter les vivants, qui sont morts, + afin d'aller trouver les morts, qui sont vivants. + +Vient enfin la totale «ataraxie». + + Il y a des temps où je crois que Dieu demande une chose de moi; il + y en a d'autres où je ne le crois plus; quelquefois, je n'en sais + rien. _Et tout cela m'est la même chose_, étant résolu de ne faire + non plus d'état de mes prétendues assurances que de mon incertitude + même. + +Un autre point très intéressant. La communion était interdite aux +religieuses du chœur, mais permise aux sœurs converses. On demande à +Hamon si les religieuses du chœur peuvent sans péché mettre le manteau +gris des converses pour se présenter à la Sainte Table et communier +ainsi par fraude. Hamon pense qu'elles le peuvent. Pourquoi? C'est que, +en rendant _possible_ aux religieuses, par cette ruse, la communion dont +il leur commande et inspire le désir, Jésus-Christ signifie ainsi +clairement qu'il la leur permet en effet, et cela, malgré l'autorité +ecclésiastique. C'est une révélation qu'il fait à ses servantes, +par-dessus la tête de leur archevêque. Il me semble que nous touchons le +fond de l'âme de Port-Royal dans cette volonté de communiquer +directement avec Dieu. Toute cette discussion de M. Hamon, à la fois +très subtile et enflammée d'amour, est une des choses les plus +singulières qu'on puisse lire. + +Voilà les quatre professeurs de Racine. Celui qu'il semble avoir aimé et +vénéré le plus est justement ce bizarre et délicieux bonhomme, M. Hamon. +Quarante ans plus tard, il écrira dans son testament (10 octobre 1698): + + Je désire qu'après ma mort, mon corps soit porté à + Port-Royal-des-Champs, qu'il soit inhumé dans le cimetière, au pied + de la fosse de M. Hamon. Je supplie très humblement la mère abbesse + et les religieuses de vouloir bien m'accorder cet honneur, quoique + je m'en reconnaisse très indigne, etc. + +Et maintenant, représentez-vous cet enfant tout seul au milieu de ces +saints, d'ailleurs tous occupés de leurs dévotions et de leurs travaux. +Je ne dis pas qu'il dut s'y ennuyer: mais l'absence d'enfants de son +âge, le silence de ce grand cloître dépeuplé et de cette vallée +solitaire, tout cela était évidemment fort propre à le jeter dans la +rêverie. Il dut rêver beaucoup, ces trois années-là, le long de l'étang, +dans les jardins et dans les bois. Et sa sensibilité, repliée sur soi, +secrète, sans confident, dut se faire par là plus profonde et plus +délicate. + +On connaît l'anecdote racontée par Louis Racine dans ses _Mémoires_: +anecdote que Louis tenait de son frère aîné Jean-Baptiste, lequel ne +pouvait la tenir que de son père ou de quelqu'un de Port-Royal: + + Son plus grand plaisir était de s'aller enfoncer dans les bois de + l'abbaye avec Sophocle et Euripide qu'il savait presque par cœur. + Il avait une mémoire surprenante. Il trouva par hasard le roman + grec des amours de Théagène et de Chariclée. Il le dévorait, + lorsque le sacristain Claude Lancelot, qui le surprit dans cette + lecture, lui arracha le livre et le jeta au feu. Il trouva moyen + d'en avoir un autre exemplaire, qui eut le même sort, ce qui + l'engagea à en acheter un troisième, et, pour n'en plus craindre la + proscription, il l'apprit par cœur et le porta au sacristain en lui + disant: «Vous pouvez brûler encore celui-ci comme les autres.» + +Comment Racine avait-il pu se procurer jusqu'à deux exemplaires du roman +d'Héliodore,--texte grec, comme semble l'indiquer la phrase de Louis +Racine? Sans doute par son cousin Antoine Vitart, qui était alors à +Paris, au collège d'Harcourt. Maintenant, que le petit Racine ait appris +_Théagène et Chariclée_ «par cœur», c'est probablement une façon de +parler, car le roman a plus de six cents pages. + +Je l'ai parcouru, moi, dans la traduction d'Amyot, et une seule fois, et +en passant beaucoup de pages. Que Racine à seize ans l'ait lu, lui, dans +le texte, et au moins trois fois, cela prouve qu'il était déjà très fort +en grec, et qu'il avait une grande fraîcheur de sensibilité et +d'imagination. + +L'_Histoire éthiopique traitant des loyales et pudiques amours de +Théagène Thessalien et Chariclée Éthiopienne_, écrite entre le IIe et le +Ve siècle par un Héliodore qui aurait été évêque de Tricca en Thessalie, +raconte en dix livres, très lentement, les aventures de la princesse +Chariclée, qui fut exposée par sa mère, qui rencontra à Delphes le beau +Théagène, qui fut longtemps séparée de lui et qui, après mille +vicissitudes, telles que naufrages et enlèvements, et méprises et +malentendus de toutes sortes, finit par le retrouver et par l'épouser, +la noble naissance de Chariclée ayant été reconnue au moment où on +allait la mettre à mort avec son amant. La forme du livre, c'est, si +vous voulez, celle des parties un peu ennuyeuses de _Daphnis et Chloé_. +Elle nous paraît assez insipide, encore qu'extrêmement fleurie. Mais il +y est question d'amour; Racine avait seize ans; et il créait lui-même +l'enchantement de cette histoire. + +Et, somme toute, je comprends que le bon sacristain Lancelot ait cru +devoir, par deux fois, lui confisquer son exemplaire. Car enfin, dès les +premières pages du roman, l'écolier de seize ans y pouvait lire (en +grec) cette description d'une belle personne dont l'ami vient d'être à +moitié égorgé par des pirates: + + C'était une jeune pucelle assise dessus un rocher... Elle avait le + chef couronné d'un chapeau de laurier, et des épaules lui pendait, + par derrière, un carquois qu'elle portait en écharpe. Son bras + gauche était appuyé sur son arc... Sur sa cuisse droite reposait le + coude de son autre bras; et avait la joue dedans la paume de sa + main dont elle soutenait sa tête, tenant les yeux fichés en terre à + regarder un jeune damoiseau étendu tout de son long, lequel était + tout meurtri de coups, etc. + +Et deux pages plus loin: + + Cette belle jeune fille se prit à embrasser le jouvenceau et + commença à pleurer, à le baiser, à essuyer ses plaies, et à + soupirer... + +Et un peu plus loin encore: + + Apollon! dit la belle captive, les maux que nous avons par + ci-devant endurés ne te sont-ils point satisfaction suffisante? + Être privés de nos parents et amis, être pris par des pirates, + avoir été deux fois prisonniers entre les mains des brigands sur + terre, et l'attente de l'avenir pire que ce que nous avons + jusqu'ici essuyé!... Où donc arrêteras-tu le cours de tant de + misères? Si c'est en mort, mais que ce soit sans vilenie, douce me + sera telle issue. Mais si aucun d'aventure se met en effort de me + violer et connaître honteusement, moi que Théagène même n'a encore + point connue, je préviendrai cette injure en me défaisant moi-même, + et me maintiendrai pure et entière jusques à la mort, emportant + avec moi pour honneur funéral ma virginité incontaminée. + +Lire ces choses-là,--dans un grec mignard,--au fond des bois,--à seize +ans, et quand on n'a encore connu d'autres femmes que sa grand'mère et +sa tante--pourquoi cela ne serait-il pas délicieux et émouvant?... + +Et dans ce même premier livre de _Théagène et Chariclée_, l'enfant +Racine lisait l'histoire--assez brutale--d'un jeune homme trop aimé de +sa belle-mère, c'est-à-dire, sous d'autres noms, l'histoire même de +Phèdre et d'Hippolyte; si bien qu'écrivant vingt ans plus tard sa +tragédie de _Phèdre_, il put se ressouvenir des pages d'Héliodore, alors +troublantes pour lui, qu'il avait lues le long de l'étang et dans les +bois de Port-Royal. + +C'est aussi dans ces bois et le long de cet étang qu'il composa les sept +Odes de la _Promenade de Port-Royal: Louanges de Port-Royal en général; +le Paysage en gros; Description des bois; De l'étang; Des prairies; Des +troupeaux et d'un combat de taureaux; Des jardins_. + +Ce sont des vers d'enfant, et c'est très bien ainsi. Certes le petit +Racine jouit vivement du charme des eaux, des arbres, des prairies. +Quelques années plus tard, La Fontaine, dans sa Psyché, dira de lui: «Il +aimait extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages.» Mais, n'étant +encore qu'un enfant, Racine, comme il est tout naturel, imite dans sa +forme les poètes descriptifs à la mode, et notamment Théophile de Viau +et Tristan l'Ermite. + +Ce Théophile et ce Tristan ont d'ailleurs de bien jolis endroits. Il +faut lire, du premier, le _Matin_, la _Solitude_, la _Maison de Silvie_, +et, du second, le _Promenoir des deux amants_. + +Que dites-vous de ces deux strophes de la _Maison de Sylvie_? + + Un soir que les flots mariniers + Apprêtaient leur molle litière + Aux quatre rouges timoniers + Qui sont au joug de la lumière, + Je penchais mes yeux sur le bord + D'un lit où la Naïade dort, + Et regardant pêcher Silvie, + Je voyais battre les poissons + À qui plus tôt perdrait la vie + En l'honneur de ses hameçons. + + D'une main défendant le bruit, + Et de l'autre jetant la ligne, + Elle fait qu'abordant la nuit, + Le jour plus bellement décline; + Le soleil craignait d'éclairer, + Et craignait de se retirer; + Les étoiles n'osaient paraître; + Les flots n'osaient s'entre-pousser. + Le zéphire n'osait passer, + L'herbe se retenait de croître. + +Et que dites-vous de ces quatrains du _Promenoir des deux amants_? + + Auprès de cette grotte sombre + Où l'on respire un air si doux, + L'onde lutte avec les cailloux + Et la lumière avecque l'ombre. + + Ces flots, lassés de l'exercice + Qu'ils ont fait dessus ce gravier + Se reposent dans ce vivier + Où mourut autrefois Narcisse. + + C'est un des miroirs où le Faune + Vient voir si son teint cramoisi, + Depuis que l'amour l'a saisi, + Ne serait point devenu jaune. + + L'ombre de cette fleur vermeille + Et celle de ces joncs pendants + Paraissent être là-dedans + _Les songes de l'eau qui sommeille_. + +Ce Tristan et ce Théophile sont des poètes ingénieux--et qui aiment la +nature, oh! mon Dieu, peut-être autant que nous l'aimons. Seulement, +c'est plus fort qu'eux, ils ne peuvent la peindre sans mêler à leurs +peintures, trop menues, trop sèchement détaillées, de l'esprit et des +pointes, et une trop piquante mythologie. + +Racine, à seize ans, les copie de son mieux dans ses odes enfantines. Il +emploie la strophe préférée de Théophile (en abrégeant seulement, et +d'une façon qui n'est peut-être pas très heureuse,--car elle la rend +trop sautillante--le septième et le neuvième vers de la strophe). Son +imitation est, en général, assez faible; il a vraiment trop d'épithètes +insignifiantes, telles qu'_agréable et admirable_. Mais il a pourtant +des strophes assez réussies dans leur genre, et pas trop éloignées de +leur modèle; celle-ci, par exemple: + + Là, l'hirondelle voltigeante, + Rasant les flots clairs et polis, + Y vient avec cent petits cris + Baiser son image naissante. + Là, mille autres petits oiseaux + Peignent encore dans les eaux + Leur éclatant plumage: + L'œil ne peut juger au dehors + Qui vole ou bien qui nage + De leurs ombres et de leurs corps. + +Puis, il nous parle des poissons «aux dos argentés»: + +... Ici, je les vois s'assembler, + Se mêler et se démêler + Dans leur couche profonde; + Là je les vois (Dieu, quels attraits!) + _Se promenant dans l'onde, + Se promener dans les forêts._ + +À cause, vous entendez bien, des feuillages qui se reflètent dans l'eau. +Cela est beaucoup plus imaginé et concerté que vu: c'est tout à fait du +Théophile. + +Je suis sûr que ces petits vers, si l'enfant les lui montra, ne +déplurent point au bon M. Hamon, qui, comme j'ai dit, avait +l'imagination riante, et qui mettait dans ses méditations spirituelles, +pour en tirer de subtiles comparaisons à la manière de saint François de +Sales, beaucoup de fleurs, d'arbres et d'animaux. Mais surtout M. Hamon +dut goûter ces strophes de l'ode deuxième: + + Je vois ce cloître vénérable, + Ces beaux lieux du ciel bien aimés, + Qui de cent temples animés + Cachent la richesse adorable. + +(Vous avez compris que ces «temples animés», ce sont les religieuses de +_Port-Royal_.) + + C'est dans ce chaste paradis + Que règne, en un trône de lis, + La virginité sainte; + C'est là que mille anges mortels + +(Ils n'étaient que «cent» tout à l'heure: «mille» est pour l'euphonie.) + + D'une éternelle plainte + Gémissent au pied des autels. + + Sacrés palais de l'innocence, + Astres vivants, chœurs glorieux + Qui faites voir de nouveaux cieux + Dans ces demeures du silence, + Non, ma plume n'entreprend pas + De tracer ici vos combats, + Vos jeûnes et vos veilles; + Il faut, pour en bien révérer + Les augustes merveilles, + Et les taire, et les adorer. + +(Pas mal, ce dernier vers.) + +Je ne vous donne pas ces strophes pour merveilleuses. Mais elles ont de +la piété, de l'onction et, si je puis dire, de la blancheur. Et si l'on +veut, de loin, de très loin, elles font présager l'accent suave des +chœurs d'_Esther_. + +Dans le même temps, l'enfant traduisait les _Hymnes_ du bréviaire romain +en vers français, que, plus tard, il retoucha notablement ou que, même, +je pense, il refit tout entiers.--Il fait aussi beaucoup de vers latins, +élégants et faciles. Il se nourrit d'Homère, de Sophocle et d'Euripide. +Il les lit en «s'enfonçant dans les bois», ce qui est, si je puis ainsi +parler, une façon plus sensuelle de les lire. Il traduit beaucoup, +beaucoup de grec, et même des auteurs simplement curieux, tels que +Diogène Laërce, Eusèbe et Philon. Et il commence un prodigieux travail +d'annotations, souvent page par page, sur la presque totalité de la +littérature grecque et sur une bonne partie de la latine. + + +Lorsqu'il sort de Port-Royal au mois d'octobre 1658, Jean Racine est à +la fois un adolescent très pieux,--et un adolescent fou de littérature. + +Fou de littérature, il le serait peut-être devenu de lui-même. Mais il +est certain qu'il l'était aussi par la faute de ses vénérables maîtres. + +Ses vénérables maîtres estimaient peu la littérature en elle-même. Pour +leur compte, ils ne visaient pas au talent. Ils jugeaient que ce qu'il +convient d'étudier chez les anciens et de leur emprunter, c'est +simplement l'art d'exprimer clairement et exactement sa pensée, afin +qu'elle soit plus efficace. Mais comment pouvaient-ils croire qu'un +enfant tendre, intelligent et passionné ne chercherait que cela dans +Homère, Sophocle, Euripide, Térence, Virgile? Est-ce par ces lectures +qu'ils pensaient le détourner de la poésie, ou le munir d'avance contre +les passions? Ces saints hommes goûtaient trop les belles-lettres. Ils +n'étaient pas parfaitement conséquents avec eux-mêmes, et je les en aime +davantage.--Il est bien probable, d'ailleurs, que les religieuses, et sa +tante la mère Agnès de Saint-Thècle, et sa grand'mère Marie Desmoulins, +avaient été touchées des strophes où l'enfant les comparait à des +«temples animés» et les appelait «astres vivants» (dame! mettez-vous à +leur place); qu'il leur avait montré sa traduction des _Hymnes_ et +qu'elles en avaient été émerveillées; et il est bien probable aussi que +ces «messieurs» n'avaient pu se tenir de louer les vers latins que +Racine avait adressés au Christ (_ad Christum_) pour le supplier de +défendre Port-Royal contre ses ennemis. + +Ainsi, sans le savoir, Port-Royal poussait l'écolier vers la littérature +et la poésie,--et vers le théâtre, qui en était alors la forme la plus +éclatante. Port-Royal poussait Jean Racine à la damnation, jusqu'à +l'heure où il devait le ressaisir pour le salut; et il en résultera une +vie des plus tourmentées, des plus passionnées, des plus humaines par +ses contradictions intérieures. Sa vie même fut certainement, aux yeux +de Dieu, la plus belle de ses tragédies. + + + + +DEUXIÈME CONFÉRENCE + +SES DÉBUTS.--SON SÉJOUR À UZÈS.--LES DEUX TRADITIONS. + + +En octobre 1658, Racine, âgé de dix-huit ans et neuf mois, est mis au +collège d'Harcourt, à Paris, pour y faire une année de philosophie. Le +proviseur du collège, Pierre Baudet, et le principal, Fortin, étaient +amis des «solitaires.» Toutefois, dès cette année-là, le jeune homme +commence d'échapper à Port-Royal, et s'émancipe assez vivement. + +Nous savons, par une de ses lettres, que, dans les premiers mois de +1660, il habite «à l'Image Saint-Louis, près de Sainte-Geneviève» (sans +doute quelque hôtel meublé) et qu'il est déjà lié avec le futile abbé Le +Vasseur, et avec son compatriote et un peu son parent (au 17e degré), le +doux bohème Jean de La Fontaine. + +Puis, une lettre de septembre 1660 nous le montre établi à l'hôtel de +Luynes, quai des Grands-Augustins, chez son oncle à la mode de Bretagne, +Nicolas Vitart, intendant du duc de Luynes. + +Ce Vitart, de quinze ans plus âgé que Racine, était, lui aussi, un +ancien élève de Port-Royal et, en particulier, du bon Lancelot. Mais il +ne semble pas avoir grandement profité d'une si sainte éducation. +C'était un galant homme, et assez mondain, un «honnête homme», au sens +de ce temps-là, nullement un chrétien austère. Il était sur un bon pied +et traité avec distinction chez les Luynes. D'ailleurs assez riche. Cet +intendant d'un grand seigneur était lui-même un petit seigneur, ayant +acheté de ses deniers divers fiefs et seigneuries. + +Vitart s'occupait de littérature, surtout de vers galants et de théâtre. +Il fut, pour Racine, un tuteur fort peu gênant. Il lui ouvrait sa bourse +au besoin. Racine lui écrira d'Uzès en 1662: Je vous puis protester que +je ne suis pas ardent pour les bénéfices. (Il en attendait un de son +oncle le chanoine.) Je n'en souhaite que pour payer au moins quelque +méchante partie de tout ce que je vous dois. + +Et la femme de Vitart aussi était charmante pour son jeune cousin. Elle +semble avoir été enjouée et fort peu prude. De quelques années plus âgée +que Jean Racine, elle le traitait avec une familiarité gentille, une +familiarité de jeune «marraine». Racine lui écrira d'Uzès, en 1661 et +1662, des lettres d'une galanterie respectueuse et tendre, semées de +petits vers. Il se plaint sans cesse qu'elle ne lui écrive pas assez: + + J'irai, parmi les oliviers, + Les chênes verts et les figuiers, + Chercher quelque remède à mon inquiétude. + Je chercherai la solitude + Et, ne pouvant être avec vous, + Les lieux les plus affreux me seront les plus doux. + +Une fois il lui écrit (26 décembre 1661): + + Et quand mes lettres seraient assez heureuses pour vous plaire, que + me sert cela? J'aimerais mieux _recevoir un soufflet ou un coup de + poing de vous, comme cela m'était assez ordinaire_, qu'un grand + merci de si loin. + +Un coup de poing, un soufflet... Elle le traitait tout à fait en petit +cousin. Une autre fois (31 janvier 1662), il lui écrit, à propos de +l'abbé Le Vasseur, trop possédé de l'idée d'une certaine mademoiselle +Lucrèce: «... J'ai même de la peine à croire que vous ayez assez de +puissance pour rompre ce charme, vous qui aviez accoutumé de le charmer +lui-même autrefois, _aussi bien que beaucoup d'autres_.» Je vous donne +mademoiselle Vitart pour une femme qui dut être délicieuse, et qui +inspira à Jean Racine son premier amour,--oh! un amour timide et +irréprochable, mais encore assez vif et tendre. + +Je crois qu'on ne s'ennuyait pas chez monsieur l'intendant. Il y venait +des jeunes femmes et des jeunes filles: mademoiselle de la Croix, +Lucrèce, Madelon, Tiennon (l'énumération est de Racine lui-même, 27 mai +1661), à qui l'on faisait la cour, et pour qui l'on rimait des +madrigaux. Là, fréquentaient La Fontaine (que nous retrouverons +bientôt), M. d'Houy, un peu ivrogne, Antoine Poignant, qui passait la +plus grande partie de son temps au cabaret, et l'abbé Le Vasseur, gentil +garçon, bel esprit très futile, qui semble avoir connu toutes les +actrices et qui, notamment, mit Racine en rapport avec mademoiselle +Roste, comédienne du théâtre du Marais, et mademoiselle de Beauchâteau, +comédienne de l'hôtel de Bourgogne; l'abbé Le Vasseur, toujours +amoureux, tantôt de mademoiselle Lucrèce, tantôt d'«une toute jeune +mignonne» dont le nom ne nous est pas parvenu, tantôt de quelque +chambrière que nos compères appelaient Cypassis en souvenir d'une belle +esclave chantée par Ovide au deuxième livre des _Amours_. + +Tels furent, en attendant Boileau et Molière, les amis de jeunesse de +Jean Racine. Non, il ne s'ennuyait pas à Paris. Quand il était obligé +d'aller au château de Chevreuse surveiller, pour son cousin Vitart, des +menuisiers et des maçons, il datait ses lettres de «Babylone», pour +marquer qu'il se considérait comme exilé, et il se vantait d'aller trois +fois par jour au cabaret. Évidemment, après ses années de Port-Royal, il +était un peu grisé de sa liberté nouvelle. + +Ne croyez pas, du reste, à de grands désordres, ni même à aucune +sérieuse débauche. Sans doute, en novembre 1661, il écrira d'Uzès, à La +Fontaine: «... Il faut être régulier avec les réguliers, comme j'ai été +loup avec vous et avec les autres loups, vos compères.» Mais, dans une +lettre de lui, de février ou mars 1661, je trouve un passage à mon avis +bien curieux en ce qu'il nous montre un Racine de vingt et un ans, +éveillé et excité, mais, je crois bien, innocent encore malgré ses airs +gaillards. + +Dans cette lettre, il dit à son ami Le Vasseur qu'il vient de lire toute +la _Callipédie_, et qu'il l'a admirée tout entière. La _Callipédie_? +qu'est cela? C'est un poème latin--fort élégant--du médecin Claude +Quillet, publié en 1655, sur les moyens d'avoir de beaux enfants: +_Callipedia, sive de pulchræ prolis habendæ ratione_. Cette lecture +était convenable à l'âge de Racine, et le devait intéresser par tout le +scabreux d'un docte badinage et par l'ingéniosité des périphrases +exprimant les détails physiologiques les plus osés. Les adolescents +lisent volontiers les traités médicaux sur des sujets délicats. + +Et donc, après avoir loué le latin de Quillet, Racine continue ainsi: + + Vous vous fâcherez peut-être de voir tant de ratures (dans sa + lettre), mais vous les devez pardonner â un homme qui sort de + table. Vous savez que ce n'est pas le temps le plus propre pour + concevoir les choses bien nettement, et je puis dire, avec autant + de raison que M. Quillet, qu'il ne se faut pas mettre à travailler + sitôt après le repas: + + Nimirum crudam si ad lœta cubilia portas + Perdicem, incoctaque agitas genitalia cœna, + Heu! tenue effundes semen... + +Je ne puis vous traduire exactement ces vers. Ils reviennent à dire +qu'on n'est bon à rien tant que la digestion n'est pas faite. Là-dessus, +Racine fait ce commentaire: + +... Mais il ne m'importe de quelle façon je vous écrive, pourvu que + j'aie le plaisir de vous entretenir; de même qu'il me serait bien + difficile d'attendre après la digestion de mon souper _si je me + trouvais à la première nuit de mes noces_. Je ne suis pas assez + patient pour observer tant de formalités. + +Il y a là, si je ne me trompe, quelque chose de brutal à la fois et de +candide. «À la première nuit de mes noces...» Sentez-vous, au milieu +même d'un badinage assez libre, la réserve d'un bon jeune homme encore +intact, et proche encore des pieux enseignements de ses maîtres? Il est +clair qu'un jeune libertin du même temps aurait écrit qu'il lui serait +difficile d'attendre après la digestion de son souper «_s'il avait +Amarante ou Chloris dans ses bras_», ou quelque chose d'approchant; mais +cette intervention si inattendue de la «nuit de noces», de l'idée de +mariage et d'amour permis me ferait assez croire que Racine, à vingt et +un ans, était encore, dans le fond, le digne petit-fils, petit-cousin et +neveu de tant de saintes religieuses. Nous n'avons pas ici affaire à un +étudiant d'aujourd'hui, qu'aucune règle ni aucun souvenir d'une règle ne +retient, mais à un jeune homme d'une éducation particulièrement pieuse, +chez qui la chaste empreinte est profonde et le scrupule tenace. Il y a +encore de l'innocence dans les lettres écrites d'Uzès en 1662 et 1663. +Je crois que ce fut seulement vers le temps où il fit jouer sa première +pièce et connut familièrement des comédiennes, que l'élève de Lancelot +et de Hamon et le neveu de la mère Agnès acheva de s'émanciper quant à +la règle des mœurs. Au reste, je ne prétends pas à la précision sur ce +point. Tout ce que j'ai voulu établir, c'est qu'il ne se jeta pas +soudainement dans la vie la plus opposée aux leçons de Port-Royal. Il y +mit de la lenteur, observa des étapes,--parce qu'il avait du goût. + +En attendant, il badine, il galantise, il «fait le loup», comme il dit, +mais sans être un fort grand loup. C'est beaucoup moins de plaisirs +qu'il est curieux et avide que de littérature, de poésie,--et de gloire. +Il veut être célèbre, il veut «arriver». Racine, à vingt ans, est un +jeune «arriviste»; mon Dieu, oui. Louis Racine, dans ses _Mémoires_, +dira de son père: «Il avait eu, dans sa jeunesse, _une passion démesurée +de la gloire_.» + + +En ce temps-là, il était beaucoup plus facile qu'aujourd'hui, à un jeune +homme de talent, de se faire rapidement connaître. C'est qu'aujourd'hui, +vraiment, «ils sont trop». Au temps de Racine, la proportion entre le +nombre des gens occupés d'écrire et le nombre des hommes voués à +d'autres travaux était encore raisonnable et normale. Cette proportion a +été rompue, effroyablement. Mais alors on pouvait encore compter les +écrivains. La concurrence n'était point terrible. Et, chose remarquable, +on peut bien citer, au XVIIe siècle, des talents surfaits, mais, je +crois, pas un talent méconnu. + +Aujourd'hui un jeune poète, même très bien doué, met des années, s'il a +de la chance, à parvenir à un commencement de notoriété. Même un volume +imprimé chez Lemerre, même un prix de l'Académie (à qui l'on a présenté +l'an dernier plus de deux cents volumes de vers) n'avancent pas beaucoup +les affaires du malheureux débutant. Mais Jean Racine, à vingt ans, +écrit, à propos du mariage du roi, une ode intitulée: _la Nymphe de la +Seine à la reine_. Il la fait porter par son cousin Vitart à Chapelain +et à Perrault, qui étaient assez amis de Port-Royal. Chapelain était une +vieille bête très estimée et d'une grande autorité; d'ailleurs bon +humaniste, et assez judicieux dans le détail. Chapelain, après examen, +rendit cet arrêt: «L'ode est fort belle, fort poétique, et il y a +beaucoup de stances qui ne se peuvent mieux. Si l'on repasse ce peu +d'endroits marqués, on en fera une belle pièce.» La plus considérable de +ces remarques portait sur des Tritons que Racine avait logés dans la +Seine, et qui, paraît-il, n'ont le droit d'habiter que dans la mer. +Racine corrigea; Chapelain parla à Colbert; et «ce ministre envoya au +jeune poète cent louis de la part du roi, et peu après le fit mettre sur +l'état pour une pension de six cents livres en qualité d'homme de +lettres». Voilà évidemment des débuts faciles. + +Ce n'est pas que cette ode soit un chef-d'œuvre. Elle est encore un peu +dans le goût du temps; elle en garde le vocabulaire; trop d'_astres_, de +_soleils_, de _beautés non pareilles, d'or du Tage et de trésors de +l'Inde_. Mais l'idée est assez gracieuse de faire souhaiter la bienvenue +à la nouvelle reine de France par la Nymphe de la Seine. (Si Hérédia +avait trouvé cela pour la tsarine, on l'eût jugé fort bien.) Et puis, +s'il y a encore des images banales, il n'y a plus de mauvaises pointes. +Le goût de Racine s'est fort épuré en quatre ans, depuis les sept Odes +enfantines. Et surtout l'harmonie des vers, et la pureté, la fluidité de +la diction, sont déjà bien remarquables. Cette Nymphe de la Seine, +svelte, longue et souple, fait vraiment un peu penser aux nymphes de +Jean Goujon. + +Voilà Racine lancé. Nous voyons que, dès septembre 1660, n'ayant pas +encore vingt et un ans, il avait écrit une tragédie d'_Amasis_, dont +nous ignorons le sujet; qu'il l'avait lue à mademoiselle Roste, du +Marais; que mademoiselle Roste l'avait aimée, et aussi le comédien La +Roque; mais qu'ensuite La Roque s'était ravisé: + + Je ne sais pas, écrit Racine, à quel dessein La Roque montre ce + changement... J'ai bien peur que les comédiens n'aiment à présent + que le galimatias, pourvu qu'il vienne d'_un_ grand auteur. + +Racine avait d'abord écrit: «_du_ grand auteur». Il voulait évidemment +désigner Corneille. Nous sommes en 1660; la dernière pièce de Corneille +est _Œdipe_, où, en effet, le galimatias ne manque point. Il est +intéressant de voir Racine se détacher et se différencier si tôt et si +complètement du très illustre vieux poète. + +Huit ou neuf mois après (juin 1661; il a vingt et un ans et demi), nous +trouvons Racine occupé d'une tragédie sur les amours d'Ovide: + + J'ai fait, refait, et mis enfin dans sa dernière perfection tout + mon dessein (mon plan). J'y ai fait entrer tout ce que m'avait + marqué mademoiselle de Beauchâteau, que j'appelle la seconde Julie + d'Ovide... Avec cela, j'ai _lu et marqué tous les ouvrages_ de mon + héros, et j'ai commencé même quelques vers. + +Dans cette même lettre, il parle avec une légèreté fâcheuse des +tribulations de Port-Royal et de la déposition de M. Singlin, confesseur +des religieuses. C'est que Port-Royal l'accablait alors secrètement de +remontrances et de vitupérations. Mais c'est aussi dans cette même +lettre que Jean Racine écrit: + + M. l'avocat (un de leurs amis communs) me le disait encore ce matin + en me remettant votre lettre: «Il faut du solide, et un honnête + homme ne doit faire le métier de poète que quand il a fait un bon + fondement pour sa vie, et qu'il peut se dire honnête homme à juste + titre.» + +Si fou qu'il soit de poésie et de théâtre, le garçon, dans le fond, est +fort sensé. + +Et c'est pourquoi, lorsque ses amis de Port-Royal, sa tante, ses parents +de la Ferté-Milon s'entendent pour l'envoyer à Uzès, où l'appelle son +oncle le chanoine Sconin, qui lui fait espérer un «bon bénéfice», Jean +Racine, se voyant sans fortune, se laisse faire. Car, au surplus, on +peut écrire des tragédies partout. Et nous verrons qu'à Uzès même, chez +le bon chanoine, tout en étudiant saint Thomas et saint Augustin, il +continue d'écrire des vers galants, retouche une pièce assez longue +intitulée _les Bains de Vénus_, qui ne nous a pas été conservée, et +commence _la Thébaïde_. + +Il écrit, dis-je, cette tragédie et achève les _Bains de Vénus_ dans le +moment où son oncle lui cherche une abbaye. Les mœurs de l'ancien régime +conciliaient bien des choses. Nous voyons, par une de ses lettres, que +si la nature du «bénéfice» obtenu l'eût exigé, Racine se fût résigné à +entrer dans les ordres. Il y fût entré avec la foi, certes, mais sans +nulle vocation. Cela ne nous paraît pas bien joli. Mais Racine se +conformait à un usage. Il ne fut jamais un révolté. Il ne le fut point +contre ce qui pouvait l'incommoder dans les institutions et les mœurs de +son temps. Comment l'aurait-il été contre ce qui l'y accommodait? + +Heureusement (car tout de même la prêtrise, même légèrement portée, +l'eût un peu gêné plus tard pour écrire _Andromaque_ ou _Bajazet_); +heureusement il n'y eut pas moyen de lui trouver le moindre bénéfice, +pas même «la plus petite chapelle». Et Racine rentra à Paris en 1663, +sans doute soulagé au fond. + + +Mais nous devons à ce séjour d'une année environ qu'il fit à Uzès une +série de lettres charmantes qu'il adressait à son cousin Vitart et à +mademoiselle Vitart, à sa sœur Marie Racine, à son ami La Fontaine, à +son ami l'abbé Le Vasseur. + +Ce sont des lettres un peu apprêtées, des lettres soignées, avec pas mal +de ratures. Souvenez-vous qu'alors une lettre était quelque chose de +bien plus important qu'aujourd'hui. Les courriers étaient dix fois, +trente fois, cent fois plus rares. Ajoutez que c'était le destinataire +qui payait le port, quelquefois assez élevé (20 sols, 30 sols). On +voulait lui en donner pour son argent. On ne pouvait guère lui écrire +des billets de trois lignes. Puis, comme il n'y avait guère de +journaux,--si ce n'est, à Paris, _la Gazette de France_ (_le Mercure_ ne +date que de 1672), et, dans les villes de province, des petites feuilles +d'annonces hebdomadaires,--la correspondance privée remplaçait les +journaux. À cause de cela, on faisait plus de cas des lettres, et de +celles qu'on écrivait, et de celles qu'on recevait, et qu'on montrait +volontiers à ses amis et connaissances. + +Les lettres juvéniles de Racine sont élégantes, spirituelles, du tour le +plus gracieux et (il faut le noter) d'une langue absolument pure. +J'entends par là qu'elles excluent même certaines façons de +s'exprimer[4] qui passaient dès lors pour vieillies mais que +continuaient d'employer les vieillards et même les hommes mûrs. +Comparez, pour voir, la prose de Racine et la prose de Corneille dans +ces mêmes années 1661 et 1662. La France, alors, continuait de +travailler à épurer sa langue. Même dix-sept ans plus tard (en 1679), un +ami intime de Racine, Valincour, écrira plus de cent pages de remarques +grammaticales, d'un goût un peu étroit, mais très fin, sur la langue de +madame de La Fayette: _Conversations sur la critique de la Princesse de +Clèves_ (quatrième conversation). + +Donc Racine, dans ce lointain Languedoc, craint d'oublier la bonne +langue, le «bon usage». Il écrit à l'abbé Le Vasseur: + +... Chacun veut voir vos lettres, et on ne les lit pas tant pour + apprendre des nouvelles que pour voir la façon dont vous les savez + débiter. Continuez donc, s'il vous plaît, ou plutôt commencez tout + de bon à m'écrire, quand ce ne serait que par charité. Je suis en + danger d'oublier bientôt le peu de français que je sais; je le + désapprends tous les jours, et je ne parle tantôt plus que le + langage de ce pays, qui est aussi peu français que le bas-breton. + +Il n'est pas inutile de noter ce souci, dès l'âge de vingt ans, chez +l'homme qui sera, je pense, l'écrivain le plus pur du XVIIe siècle. + +J'ajoute que, s'il craint d'oublier sa langue, ailleurs il nous parle +des bourgeois d'Uzès en des termes qui nous donnent assez bonne opinion +de la vie provinciale dans ce coin de vieille France: + + Ils causent des mieux... et pour moi, j'espère que l'air du pays va + me raffiner de moitié, pour peu que j'y demeure; car je vous assure + qu'on y est fin et délié plus qu'en aucun lieu du monde. + +Ces lettres d'Uzès, très jolies dans leur léger apprêt, semées de +citations de l'Arioste et du Tasse, et aussi de Virgile, de Térence et +de Cicéron, que Racine transcrit tous _par cœur_, ces lettres du +printemps d'un poète de génie nous montrent un jeune homme d'une +sensibilité très vive et d'un esprit très net, inquiet des femmes et de +l'amour, amoureux de la vie et de la gloire, et qui, parmi ses +inquiétudes et ses frissons, poursuit son dessein et travaille +prodigieusement. + +Le paysage d'Uzès, et notamment celui que Racine voyait de sa fenêtre, +est, paraît-il, admirable. Vous pressentez la description qu'en pourrait +faire un jeune littérateur de nos jours, après tout ce que les grands +descriptifs ont écrit chez nous depuis cent cinquante ans. Ce sentiment +plus profond--ou plus voulu--de la nature et cette façon plus riche de +la peindre sont assurément un gain, qui le nie? Mais que la manière +exacte et sobre de nos classiques retrouve d'agrément, après tant +d'orgies de couleurs et tant d'efforts trop visibles pour voir et pour +peindre! + +Racine écrit à Vitart, le 13 juin 1662: + + La moisson est déjà fort avancée, et elle se fait fort plaisamment + au prix de la coutume de France; car on lie les gerbes à mesure + qu'on les coupe; on ne laisse point sécher le blé sur la terre, car + il n'est déjà que trop sec, et dès le même jour on le porte à + l'aire, où on le bat aussitôt. Ainsi le blé est aussitôt coupé, lié + et battu. Vous verriez un tas de moissonneurs, rôtis du soleil, qui + travaillent comme des démons, et quand ils sont hors d'haleine, ils + se jettent à terre au soleil même, dorment un _miserere_ et se + relèvent aussitôt. Pour moi, je ne vois cela que de ma fenêtre, car + je ne pourrais pas être un moment dehors sans mourir: l'air est à + peu près aussi chaud qu'un four allumé, et cette chaleur continue + autant la nuit que le jour; enfin il faudrait se résoudre à fondre + comme du beurre, n'était un petit vent frais qui a la charité de + souffler de temps en temps; et, pour m'achever, je suis tout le + jour étourdi d'une infinité de cigales qui ne font que chanter de + tous côtés, mais d'un chant le plus perçant et le plus importun du + monde. Si j'avais autant d'autorité sur elles qu'en avait le bon + saint François, je ne leur dirais pas: «Chantez, ma sœur la + cigale!...» etc. + +Dame! ça n'est pas: «Midi roi des étés». C'est très simple, mais c'est +très net, très précis, très vif. Et, tout de même, la vision de moisson +et la sensation d'été y sont bien. + +Dans une autre lettre à Vitart (17 janvier 1662), il parle de la douceur +de l'hiver dans ce pays, et la décrit en des vers faciles, dont les +premiers ne sont qu'agréables, mais dont les derniers sont charmants: + + Enfin, lorsque la nuit a déployé ses voiles, + La lune au visage changeant + Paraît sur un trône d'argent, + Tenant cercle avec les étoiles: + Le ciel est toujours clair tant que dure son cours + Et nous avons des nuits plus belles que vos jours... + +Sur Nîmes et sur les arènes, il écrit avec simplicité: + + La ville est assurément aussi belle et aussi _polide_, comme on dit + ici, qu'il y en ait dans le royaume. Il n'y a point de + divertissements qui ne s'y trouvent. + +Et plus loin: + + J'y trouve d'autres choses qui me plaisent fort, surtout les + Arènes. Vous en avez ouï parler! + +Et il les décrit avec précision, sans vain échauffement. Enfin, +quoiqu'il s'ennuie, il jouit fort des roses, des pois verts et des +rossignols. + + Si je pouvais, écrit-il à sa cousine Vitart, vous envoyer des roses + nouvelles et des pois verts, je vous en enverrais en abondance, car + nous en avons beaucoup ici (mars 1662). + +Et à l'abbé Le Vasseur, le 30 avril suivant: + + Les roses sont tantôt passées, et les rossignols aussi. + +J'ai dit qu'il était très préoccupé des femmes. Il écrit à La Fontaine, +le 11 novembre 1661, très peu de temps après son arrivée à Uzès: + + Je ne me saurais empêcher de vous dire un mot des beautés de cette + province... Il n'y a pas une villageoise, pas une savetière qui ne + disputât en beauté avec les Fouillous et les Menneville. + +(C'étaient deux filles d'honneur de la reine et dont la beauté était +célèbre. Elles n'étaient pas fort sages, comme vous le pouvez voir dans +l'_Histoire amoureuse des Gaules_ de Bussy-Rabutin.) + + Si le pays de soi (par lui-même) avait un peu plus de délicatesse + et que les rochers y fussent un peu moins fréquents, on le + prendrait pour un vrai pays de Cythère. Toutes les femmes y sont + éclatantes et s'y ajustent d'une façon qui leur est la plus + naturelle, et pour ce qui est de leur personne: + + Color verus, corpus solidum et succi plenum. + +C'est un vers de Térence qui veut dire: «Un teint naturel, un corps +ferme et plein de suc.» + +À Le Vasseur, le 24 novembre 1661: + + J'allai à Nîmes pour voir le feu de joie... Il en a coûté deux + mille francs à la ville... Il y avait autour de moi des visages + qu'on voyait à la lueur des fusées, et dont vous auriez bien eu + autant de peine à vous défendre que j'en avais. Il n'y en avait pas + une à qui vous n'eussiez bien voulu dire ce compliment d'un galant + du temps de Néron... + +Et l'ancien élève de Nicole et de Lancelot place ici et transcrit de +mémoire une citation de Pétrone! + +Au sortir de Paris, du cercle aimable des Vitart, et d'un milieu où l'on +ne connaissait que la galanterie ingénieuse ou la débauche gauloise, il +est frappé de la violence toute catalane et de la profondeur des +passions sous ce ciel ardent d'Uzès. À Le Vasseur, le 16 mai 1662: + + J'ai eu cette après-dînée une visite... C'était un jeune homme de + la ville, fort bien fait, _mais_ passionnément amoureux... (Ce + «mais» est curieux.) Vous saurez qu'en ce pays-ci on ne voit guère + d'amour médiocre: toutes les passions y sont démesurées, et les + esprits de cette ville, qui sont assez légers en d'autres choses, + s'engagent plus fortement dans leurs inclinations qu'en aucun autre + pays du monde. + +Et il revient sur ce point dans une lettre à Vitart, du 30 mai 1662: + + Je vous dirai une autre petite histoire assez étrange. Une jeune + fille d'Uzès, qui logeait assez près de chez nous, s'empoisonna + hier elle-même et prit une grosse poignée d'arsenic, pour se venger + de son père qui l'avait querellée fort rudement. Elle eut le temps + de se confesser et ne mourut que deux heures après. On croyait + qu'elle était grosse et que la honte l'avait portée à cette + furieuse résolution. Mais on l'ouvrit tout entière, et jamais fille + ne fut plus fille. Telle est l'humeur des gens de ce pays: ils + portent les passions au dernier excès. + +C'est tout. Pas la moindre réflexion édifiante. On dirait une note prise +par Stendhal. Évidemment le jeune Racine est plus intéressé par des +faits de cet ordre que par les paysages où les objets pittoresques. +Serait-il excessif de dire que plus tard, quand il nous montrera des +amoureuses qui vont jusqu'au bout de leur passion, il se souviendra des +Hermione et des Roxane à foulard rouge de ce brûlant pays d'Uzès? + + +Ce Racine de vingt-deux ans,--qui attend le titre d'abbé et qui +n'échappe à la tonsure préalable que parce qu'il avait oublié d'apporter +avec lui le «démissoire» dont il avait besoin,--ce Racine semble tout +entier «en réaction» contre son éducation première. Il parle de toutes +choses avec une liberté allègre: + + Je ne vous prie plus, écrit-il encore à Vitart, de m'envoyer les + _Lettres provinciales_; on me les a prêtées ici; elles étaient + entre les mains d'un officier de cette ville, qui est de la + religion... On est plus curieux que je ne croyais. Ce ne sont + pourtant que des huguenots: car, pour les catholiques, ôtez-en deux + de ma connaissance, ils sont dominés par les jésuites. Nos moines + sont plus sots que pas un, et qui plus est, des sots ignorants, car + ils n'étudient point du tout. Aussi je ne les vois jamais, et j'ai + conçu une certaine horreur pour cette vie fainéante de moines, que + je ne pourrais pas leur dissimuler, etc... + +À Le Vasseur, 16 mai 1662, à propos du jeune amoureux qui lui a fait des +confidences: + + Ôtez trois ou quatre personnes qui sont belles assurément, on ne + voit presque, dans ce pays, que des beautés fort communes. (Racine, + au début, les trouvait toutes admirables.) La sienne est des + premières, et il me l'a montrée tantôt à une fenêtre, comme nous + revenions de la procession, car elle est huguenote, et nous n'ayons + point de belle catholique. + +Un léger esprit de révolte est en lui, un désir de mordre aux beaux +fruits de la vie, et une irritation contre qui veut les lui interdire. +Le même jour, il écrit à Vitart: + + Je tâcherai d'écrire cette après-dînée à ma tante Vitart et à ma + tante la religieuse, puisque vous vous en plaignez. Vous devez + pourtant m'excuser si je ne l'ai pas fait, et elles aussi: car que + puis-je leur mander? C'est bien assez de _faire ici l'hypocrite_ + sans le faire encore à Paris par lettres, car j'appelle hypocrisie + d'écrire des lettres où il ne faut parler que de dévotion et ne + faire autre chose que se recommander aux prières. + +Mais parmi tout cela, ne vous y trompez point, il n'est nullement +dissipé. Il écrit à Le Vasseur: + + Vous savez que les blessures du cœur demandent toujours quelque + confident à qui on puisse s'en plaindre, et si j'en avais une de + cette nature, je ne m'en plaindrais qu'à vous. Mais Dieu merci, je + suis libre encore, et si je quittais ce pays, je rapporterais un + cœur aussi sain et aussi entier que je l'ai apporté. + +Il raconte cependant à l'abbé qu'il avait remarqué une demoiselle fort +bien faite, «la gorge et le reste de ce qui se découvre en ce pays, fort +blanc». Mais il ne la voyait qu'à l'église. Un jour pourtant il saisit +une occasion de lui parler. Mais il trouve sur son visage «de certaines +bigarrures, comme si elle eût relevé de maladie». + + Il faut, dit-il, que je l'aie prise en quelqu'un de ces jours + fâcheux et incommodes où le sexe est sujet, car elle passe pour + belle dans la ville. + +(Racine voit et dit les choses comme elles sont: c'est un bon réaliste.) +Et il s'en tient là. + + Je fus, ajoute-t-il, bien aise de cette rencontre, qui me servit du + moins à _me délivrer de quelque commencement d'inquiétude_, car je + m'étudie maintenant à vivre un peu plus raisonnablement. + +Soyez tranquilles, il n'a pas attendu cette rencontre pour vivre ainsi. +Il ne sort presque pas. Il lit et travaille jour et nuit. Il continue +l'immense travail de lectures, de résumés et d'annotations commencé à +Port-Royal. Il se prépare ardemment, sérieusement, patiemment à la +gloire. + + +On trouve à la Bibliothèque nationale des cahiers qui renferment ses +remarques sur les _Olympiques_ de Pindare et sur l'_Odyssée_. En outre, +on a conservé à la Bibliothèque de Toulouse un assez grand nombre de +livres annotés par lui dans les marges. Nous voyons qu'il a lu à fond, +la plume à la main (et il lui est arrivé d'annoter plusieurs fois le +même ouvrage sur des exemplaires différents) la _Bible_, le _Livre de +Job_ en particulier, saint Basile, Pindare, Eschyle, Sophocle, Euripide, +Platon, Aristote, Plutarque, Lucien, Virgile, Horace, Cicéron, +Tite-Live, les deux Pline, Quinte-Curce,--les uns tout entiers, les +autres en grande partie. Je ne parle pas de ses traductions, complètes +ou fragmentaires, du _Banquet_ de Platon, de la _Poétique_ d'Aristote, +de Lucien, de Denys d'Halicarnasse, de la _Vie de Diogène_ par Diogène +Laërce, de l'historien Josèphe, de la lettre de l'église de Smyrne +touchant le martyre de saint Polycarpe, d'Eusèbe, de saint Irénée, etc.. +Car il mêlait constamment les deux antiquités, païenne et chrétienne. + +Ses commentaires sur les quatorze _Olympiques_ attestent une +connaissance assez approfondie de la langue grecque. Mais c'est sur +l'_Odyssée_ que ses notes (écrites en 1662) sont le plus abondantes et +significatives. Elles consistent en résumés du texte, citations, +rapprochements et réflexions Elles sont pleines de simplicité, même de +naïveté, et il les écrivait évidemment pour lui seul. + +Ce qui éclate aux yeux, c'est que le futur auteur_ d'Esther_ et +_d'Athalie_ adore l'_Odyssée_; et que l'_Odyssée_ l'amuse infiniment. + +Voici quelques-unes de ces notes: + + Les livres de l'_Odyssée_ vont toujours de plus beau en plus beau, + comme il est aisé de le reconnaître, parce que les premiers ne sont + que pour disposer aux suivants: mais ils m'ont parti tous + admirables et _divertissants_. + +La bonhomie des mœurs lui semble délicieuse. À propos d'Hélène, au IVe +livre: + + On voit bien qu'autrefois les dames ne faisaient point tant de + façons qu'elles en font à présent. Et elles vivaient assez + familièrement, comme Hélène qui fait apporter avec elle son + ouvrage; devant de jeunes Hommes qu'elle n'a jamais vus. + +La nature, même sauvage, ne lui déplaît point. À propos de l'île de +Calypso: + + Homère nomme des hiboux, des éperviers à la langue large, ce qui + montre que c'était un désert tout à fait retiré et qui avait + quelque chose d'_affreux_: ce qui est _agréable_ sans doute, quand + cela est adouci par quelque autre objet, comme de la vigne, des + fontaines et des prairies, qu'Homère y met encore. + +(Lorsqu'il s'agissait de paysages; les gens du XVIIe siècle disaient +«affreux» là où nous dirions «mélancoliques». Il y a dans les _Dialogues +des morts_ de Fénelon un passage bien curieux. C'est dans le dialogue de +_Léger et Ebroïn_: «N'admirez-vous pas, dit Ebroïn, ces ruisseaux qui +tombent des montagnes, ces rochers escarpés et en partie couverts de +mousse, ces vieux arbres qui paraissent aussi anciens que la terre où +ils sont plantés? La nature a ici je ne sais quoi de brut et d'_affreux +qui plaît_ et qui fait rêver agréablement.») + +L'exactitude familière des détails ravit le jeune Racine: + + Calypso donne à Ulysse un vilebrequin et des clous, tant Homère est + exact à décrire les moindres particularités, _ce qui a bonne grâce + dans le grec_, au lieu que le latin est plus réservé et ne s'amuse + pas à de si petites choses. Il en va de même de notre langue, car + elle fuit extrêmement de s'abaisser aux particularités, parce que + les oreilles sont délicates et ne peuvent souffrir qu'on nomme des + choses basses dans un discours sérieux, comme une cognée, une scie + et un vilebrequin. L'italien, au contraire, ressemble au grec, et + exprime tout, comme on peut voir dans l'Arioste qui est en son + genre un caractère tel que celui d'Homère. + +Mais pourquoi ce qui a «bonne grâce» dans les vers grecs ou italiens +n'en aurait-il pas dans les vers français? N'est-ce pas affaire aux +poètes de chez nous s'ils le voulaient? Racine ne songe pas à se le +demander; il accepte, pour la poésie, les règles de noblesse +conventionnelle posées avant lui par un idéalisme intéressant, mais un +peu pédant et renchéri. Et pourtant lui-même, un peu plus loin, rapporte +avec un plaisir visible les détails les plus «bas» de l'aventure du +Cyclope, et, à propos d'Ulysse chez Circé, emploie de préférence et +répète à satiété le mot «cochon» quand il pourrait dire «pourceau». + +Oui, cette simplicité, ce réalisme d'Homère l'enchantent. À propos de +ces mots d'Ulysse: «Permettez-moi de souper à mon aise, tout affligé que +je suis, car rien n'est plus impudent qu'un ventre affamé.» + + Notre langue, dit Racine, ne souffrirait pas, dans un poème épique, + cette façon de parler, qui semble n'être propre qu'au burlesque: + elle est pourtant fort ordinaire dans Homère. En effet, nous voyons + que, dans nos poèmes et même dans les romans, on ne parle non plus + de manger que si les héros étaient des dieux qui ne fussent pas + assujettis à la nourriture: au lieu qu'Homère fait fort bien manger + les siens à chaque occasion, et les garnit toujours de vivres + lorsqu'ils sont en voyage. + +Enfin, à propos des compagnons d'Ulysse retrouvant leur maître: + + Homère décrit la joie qu'ils eurent pour lors, et la compare à la + joie que de jeunes veaux ont de revoir leur mère qui vient de + paître. Cette comparaison est fort délicatement exprimée, car ces + mots de veaux et de vaches ne sont point choquants dans le grec + comme ils le sont dans notre langue, qui ne veut presque rien + souffrir, et qui ne souffrirait pas qu'on fît des éloges de + vachers, comme Théocrite, ni qu'on parlât du porcher d'Ulysse + comme, d'un personnage héroïque; mais ces délicatesses sont de + véritables faiblesses. + +_Ces délicatesses sont de véritables faiblesses_: cet écolier de vingt +ans ose enfin le dire dans ces notes sincères; et c'est dans l'amour du +grec qu'il puise cette audace. Tout, dans Homère, ravit Racine; nulle +familiarité, même nulle crudité ne le choque. Plusieurs fois, il semble +préférer Homère à Virgile: «Virgile a imité cette description. Mais +celle d'Homère est beaucoup plus achevée, et _entre plus dans le +particulier_.» Il est enchanté d'entendre Nausicaa appeler Alcinoüs «son +papa» ([Grec: pappa phile]) «quoiqu'elle soit grande fille». Lorsque, +chez les Phéaciens, Ulysse demande son chemin à une jeune fille qui +porte une cruche d'eau: + + Il ne se peut rien de plus beau, dit Racine, que la justesse et + l'exactitude d'Homère. Il fait parler tous ses personnages avec une + certaine propriété qui ne se trouve point ailleurs. Ulysse, par + exemple, parle simplement à cette fille, et cette fille lui répond + avec naïveté. + +Ainsi, voilà Racine, à vingt ans, profondément épris de la bonhomie, de +la franchise et du réalisme d'Homère. Vous vous demanderez: «Pourquoi, +plus tard, ne s'en est-il pas souvenu davantage? Pourquoi, lorsqu'il +avait sous les yeux la fréquente familiarité du dialogue d'Euripide, +a-t-il prêté au serviteur d'Agamemnon et à la nourrice de Phèdre des +discours d'une noblesse si savante? Pourquoi l'élégance si ornée du +récit de Théramène?» Sans doute par un souci excessif de garder une +certaine unité et harmonie de ton. Mais ne croyez point pour cela qu'il +n'ait rien retenu de la simplicité grecque. Très souvent, et dès la +_Thébaïde_,--un certain parti pris de dignité dans la forme une fois +admis,--vous trouverez dans son style quelque chose de très éloigné de +l'emphase de Pierre Corneille et de la noblesse convenue ou de +l'élégance molle de Thomas Corneille et de Quinault; quelque chose de +dépouillé, de direct, de parfaitement simple, où il est certes permis de +voir un ressouvenir et un effet de sa fréquentation passionnée chez les +poètes de l'antiquité grecque. + + +En résumé, de tous les grands écrivains profanes du XVIIe siècle, Racine +est celui qui a reçu la plus forte éducation chrétienne. + +Et de tous les grands écrivains de son temps sans exception, Racine est +celui qui a reçu et s'est donné la plus forte culture grecque. + +Et la merveille, c'est la façon dont se sont conciliées ou plutôt +fondues dans son œuvre ces deux éducations, ces deux traditions, ces +deux cultures. + +Elles supposent deux conceptions de la vie si différentes en +elles-mêmes, et si diverses dans leurs conséquences! Ici, la foi dans +l'homme, la vie terrestre se suffisant à elle-même. Là, le dogme de la +chute, la vie terrestre n'ayant de sens que par rapport à l'autre vie, +la peur et le mépris de la chair. Or, la pensée de l'autre vie a changé +l'aspect de celle-ci, a provoqué des sacrifices, des résignations, des +songes; des espérances et des désespoirs inconnus auparavant. La femme, +devenue la grande tentatrice, le piège du diable, a inspiré des désirs +et des adorations d'autant plus ardents, et a tenu une bien autre place +dans le monde. La malédiction jetée à la chair a dramatisé l'amour. Il y +a eu des passions nouvelles: l'amour de Dieu considéré à la fois comme +un idéal et comme une personne, la haine paradoxale de la nature, la +foi, la contrition. Il y a eu des conflits nouveaux de passions et de +croyances, une complication de la conscience morale, un +approfondissement de la tristesse, un enrichissement de la sensibilité. + +La tradition grecque donnera à Racine la mesure, l'harmonie, la beauté. +Elle lui offrira des peintures de passions fortes et intactes. Elle lui +fournira quelques-uns de ses sujets et quelques-unes de ses héroïnes. Et +Racine, souvent, leur prêtera une sensibilité morale venue du +christianisme. Il fera des tragédies qui secrètement embrassent et +contiennent vingt-cinq siècles de culture et de sentiment. + +Chose bien remarquable, Racine avait eu, dès son séjour à Port-Royal, ce +souci de concilier deux traditions qui lui étaient presque également +chères. À seize ans, à dix-sept ans, en lisant Plutarque,--toutes les +_Vies des hommes illustres_, et toutes les _Œuvres morales_,--il se +demandait: «Ne pourrais-je donc adorer ces Grecs, ne pourrais-je même +faire des tragédies comme eux sans être pour cela un mauvais chrétien?» +Et non seulement il extrayait de Plutarque, en abondance, des lieux +communs, des préceptes et des maximes, toute une morale admirable, +et--quoique purement humaine et non appuyée sur un dogme--assez +rapprochée par endroits de la morale du christianisme; mais encore, avec +une singulière subtilité, il notait dans Plutarque toutes les phrases +qui paraissaient se rencontrer (en les sollicitant un peu) avec le dogme +chrétien, et particulièrement avec cette doctrine de la grâce dont ses +bons maîtres étaient obsédés. Et, dans les marges des livres, en regard +de ces précieuses phrases païennes, il écrivait: «Grâce... Libre +arbitre... Cela est semi-pélagien... Providence... Humilité... Honorer +tous les saints... Crainte de Dieu... Amour de Dieu... Attrition... +Confession... Pour les catéchismes... Dieu auteur des belles actions... +Pénitence continuelle... Ingrat envers Dieu... Péché originel... +Martyre... etc.» + +Il nous est resté une cinquantaine de ces ingénieux rapprochements. Je +vous en citerai quelques-uns. + +Dans la _Consolation à Apollonius_, Racine a mis le mot «Grâce» en marge +d'une phrase qui veut dire: «Les hommes n'ont point d'autres bons +sentiments que ceux que les dieux leur donnent.» + +Dans le _Banquet des sept sages_, il a mis «Grâce» en face de cette +phrase: «L'âme est conduite de Dieu partout où il veut.» + +Dans le traité: _Qu'on ne peut vivre heureux selon la doctrine +d'Épicure_, en face d'une phrase qui signifie: «Ne cache pas ta vie +encore que tu aies mal vécu, mais _fais-toi connaître_, amende-toi, +_repens-toi_», Racine a mis: «Confession.» + +Dans le traité: _Qu'il faut réprimer sa colère_, en marge de cette +phrase: «Ceux qui veulent être sauvés doivent vivre en soignant toujours +leur âme», Racine a mis: «Pénitence continuelle» et a ajouté cette +traduction abrégée et tendancieuse: «L'homme a _toujours besoin_ de +remède.» + +Dans le traité: _De la tranquillité de l'âme_, en face de ces mots: «Il +y a dans chacun de nous quelque chose de mauvais», Racine a écrit: +«Péché originel». + +Notez, quoi que j'aie pu dire tout à l'heure des différences +essentielles de la conception chrétienne et de la païenne, que ces +rapprochements ne paraissent point si forcés, tant le dogme chrétien +correspond à des états ou besoins permanents de l'âme humaine! Mais +quelle lumière cela jette sur le futur théâtre de Racine! Il est bien +vrai, comme le remarque Chateaubriand dans le _Génie du Christianisme_ +(2e partie, livres 2 et 3), que certains mots d'Andromaque et +d'Iphigénie sont d'une épouse et d'une fille chrétiennes et expriment +«la nature corrigée». Il est bien vrai aussi que Phèdre, qui craint +l'enfer, mais «qui se consolerait d'une éternité de souffrances si elle +avait joui d'un instant de bonheur», ressemble souvent à une «chrétienne +réprouvée». Oui, les Phèdre et les Hermione peuvent être regardées, un +peu, comme des chrétiennes à qui manque la «grâce», du moins la «grâce +efficace», sinon le «pouvoir prochain». Et, d'autre part, les pures, les +vertueuses, les contenues, les Junie et les Monime, ont souvent une +sensibilité qui paraît déjà chrétienne; oui, mais une sensibilité dont +Racine, enfant scrupuleux et qui voulait pouvoir les aimer sans péché, a +su trouver le germe dans l'antiquité hellénique. + +Assurément, ni Andromaque, ni Junie, ni Monime, ni Iphigénie, n'ont +fréquenté le catéchisme de ces «messieurs», et Racine a trop le souci du +vrai pour les y avoir envoyées; mais elles sont telles qu'on sent qu'on +pourrait appliquer à leur vie intérieure les mots du sage de Chéronée: +«Leurs bons sentiments, ce sont les dieux qui les leur donnent»; «leur +âme est conduite de Dieu»; quand elles ont mal fait, elles s'examinent +et se confessent, et, comme elles veulent «être sauvées», elles +«soignent toujours leur âme» parce qu'elles savent qu'«il y a dans +chacun de nous quelque chose de mauvais». Tout cela, Racine peut le +croire et nous le suggérer sans déformer ses héroïnes païennes, puisque +tout cela est dans Plutarque. + +En somme, ne pouvant paganiser le christianisme, il christianise le +paganisme. Car il les aimait tous les deux. La Bruyère dit fort bien: +«Oserai-je dire que le cœur seul concilie les choses extrêmes et admet +les incompatibles?» C'est une remarque dont nous pourrons souvent +constater la vérité soit dans la vie, soit dans l'œuvre de Racine. À +l'opposé des romantiques, Racine est un merveilleux conciliateur de +traditions, et cela, mieux peut-être que tout le reste, témoigne de +l'étendue de sa sensibilité, de sa puissance d'aimer, de la richesse de +son âme. + +Retenons aujourd'hui ceci:--Dès seize ans, à Port-Royal-des-Champs, +Racine, écrivant ses notes d'écolier, était déjà, à l'égard de +l'hellénisme et du christianisme et quant à l'interprétation de la +nature humaine, dans la disposition d'esprit qui lui permettra, vingt +ans plus tard, d'écrire la merveille de _Phèdre_. + + + + +TROISIÈME CONFÉRENCE + +SES AMIS.--«LA THÉBAÏDE» + + +Donc, Jean Racine, lassé d'attendre en vain le bénéfice que lui avait +promis son bon oncle, rentre à Paris dans les derniers mois de 1662. +Mais il n'avait pas perdu son temps à Uzès. Il avait fait, à tout +hasard, de la théologie, lu beaucoup de grec, projeté une tragédie sur +_Théagène et Chariclée_, commencé _la Thébaïde_ et écrit quantité de +vers galants et amoureux. + +C'est très probablement à Uzès qu'il a écrit les stances à _Parthénice_. +Parthénice était le nom poétique que le jeune abbé Le Vasseur donnait à +mademoiselle Lucrèce. Ces vers sont dans le goût du temps; ils se +ressouviennent de Corneille et de Tristan; mais, parmi leur artifice, +ils ne sont pas sans tendresse ni sans grâce: + + Parthénice, il n'est rien qui résiste à tes charmes. + Ton empire est égal à l'empire des dieux, + Et qui pourrait te voir sans te rendre les armes + Ou bien serait sans âme, ou bien serait sans yeux. + +(Cela, c'est tout à fait du Corneille). + +....................... + La douceur de ta voix enchanta mes oreilles: + Les nœuds de tes cheveux devinrent mes liens. + +....................... + Je ne voyais en toi rien qui ne fût aimable, + Je ne sentais en moi rien qui ne fût amour. + + Ainsi je fis d'aimer l'aimable apprentissage; + Je m'y suis plu depuis, j'en aime la douceur; + J'ai toujours dans l'esprit tes yeux et ton image; + J'ai toujours Parthénice au milieu de mon cœur. + + Oui, depuis que tes yeux allumèrent ma flamme, + Je respire bien moins en moi-même qu'en toi; + L'amour semble avoir pris la place de mon âme, + Et je ne vivrais plus s'il n'était plus en moi. + + Vous qui n'avez point vu l'illustre Parthénice, + Bois, fontaines, rochers, agréable séjour, + Souffrez que jusqu'ici son beau nom retentisse, + Et n'oubliez jamais sa gloire et mon amour. + +Lamartine, au même âge que Racine, et alors qu'il imitait Parny, faisait +des vers de ce genre. Il aurait très bien pu écrire ceux-là,--avec un +peu moins de symétries. + + +À son retour d'Uzès, nous retrouvons d'abord Racine à l'hôtel de Luynes. +Il fait un peu ce qu'il veut, étant orphelin de père et de mère. Mais, +en outre, le 12 août 1663, sa bonne grand'mère, Marie des Moulins, meurt +à Port-Royal. Son grand-père Sconin, très vieux, est à la Ferté-Milon, +où il mourra en 1667. Jean Racine est libre. Il n'a plus personne pour +le gêner si ce n'est, là-bas, à Port-Royal-des-Champs, sa tante, la mère +Agnès de Sainte-Thècle, qui prie pour lui; qui lui envoie de temps en +temps, sans se lasser, des lettres de reproches plaintifs et +d'exhortations; qui, durant tout le temps de sa gloire et de ses +erreurs, continuera de prier et de lui écrire et qui, patiente et jamais +découragée, mettra quinze ans à le ramener à Dieu. + +En attendant, Jean Racine se donne tout entier à sa vocation profane. Il +se pousse tant qu'il peut. Il fait pour cela tout ce qu'il faut. Il fait +des poésies «officielles», de peu d'éclat, mais d'une forme pure (_Sur +la convalescence du roi; la Renommée aux Muses_), qui lui valent des +gratifications royales. _La Renommée aux Muses_, insignifiante de fond, +mais admirablement rythmée, lui vaut d'abord la connaissance, puis +l'amitié de Boileau (à qui l'obligeant Vitart avait soumis la pièce), +puis la protection du comte de Saint-Aignan et, par lui, l'entrée à la +cour. Racine écrit à Le Vasseur en novembre 1663: + + Je ne l'ai pas trouvé aujourd'hui (le comte de Saint-Aignan) au + lever du roi; mais j'y ai trouvé Molière, à qui le roi a donné + assez de louanges, et j'en ai été bien aise pour lui; il a été bien + aise aussi que j'y fusse présent. + +Racine est, dès lors, très répandu dans le monde des théâtres; il +connaît des comédiens et des comédiennes; et c'est, je pense, vers ce +temps-là, que l'élève de ces messieurs, si sage encore à Uzès, cesse +décidément d'être le digne neveu de la mère Agnès de Sainte-Thècle. + +Il ne rêve que théâtre. D'abord parce qu'il se sent le don. Et puis +parce qu'il est pratique. Le théâtre était alors (et il est resté) le +moyen le plus rapide de gagner la réputation. Mais, en outre, le nombre +des auteurs dramatiques était, même relativement, beaucoup moindre +qu'aujourd'hui. On compterait assez facilement ceux d'alors. C'est sans +doute que le théâtre rapportait peu (même en comptant les présents que +pouvait valoir aux auteurs la dédicace de leurs pièces imprimées) et +qu'il n'était pas la spéculation commerciale, souvent excellente, qu'il +est de nos jours. + +D'autre part, il n'y avait à Paris (je laisse les bouffons italiens et +les divers tréteaux du Pont-Neuf et des foires Saint-Laurent et +Saint-Germain) que trois théâtres (Marais, Hôtel de Bourgogne, +Palais-Royal) pour cinq cent mille habitants; et qui ne jouaient que +trois jours par semaine (les mardis, vendredis et dimanches) et sept ou +huit mois de l'année, et dans des salles qui ne contenaient pas plus de +sept à huit cents spectateurs. Vous penserez là-dessus qu'il devait être +plus difficile à un débutant de se faire jouer. Mais le public de la +tragédie n'était pas, en somme, très nombreux. Songez qu'il faut une +rude application et quelque littérature pour suivre la plupart des +tragédies des deux Corneille, et seulement pour en saisir le sens à +l'audition. Même celles de Quinault, d'un style plus aisé, mais diffus +et mou, ne sont pas toujours faciles à entendre. Il fallait de toute +force que le public de la tragédie fût d'une culture moyenne supérieure +à celle de notre public. À cause de cela, il était assez restreint. Le +peu de vente des tragédies imprimées le montre d'ailleurs. C'était, en +tout, quelques milliers de gentilshommes, de bourgeois et d'étudiants. +Les spectateurs étaient toujours les mêmes. Les pièces se jouaient, en +moyenne, quinze ou vingt fois. Quand on allait à quarante, c'était un +gros succès. (_Timocrate_ seul atteignit quatre-vingts.) Il fallait donc +souvent changer l'affiche. Oui, je crois que les débuts étaient plus +faciles aux jeunes gens. + +Ils furent très faciles à Jean Racine. En 1664, Molière lui joua _la +Thébaïde ou les Frères ennemis_. Si ce fut Molière qui lui en indiqua le +sujet, dans quelle mesure Molière l'aida ou le conseilla, c'est ce que +nous ne savons pas exactement, car les témoignages sur ce point +(Grimarest et les frères Parfait) sont suspects ou contradictoires. La +pièce eut ce qu'on appellerait aujourd'hui un «joli succès». + + +J'ai nommé Molière; j'avais nommé La Fontaine et Boileau. En y ajoutant +Chapelle, Furetière et, si vous voulez, Vivonne et Nantouillet, sans +oublier nos vieilles connaissances: Vitart, le gentil abbé Le Vasseur, +l'ivrogne d'Houy et l'ivrogne Poignant, nous avons à peu près tous les +amis de jeunesse de Racine. C'est avec eux que, dans ces années-là, +Racine vit à l'ordinaire, assez librement, semble-t-il, et qu'il +fréquente les cabarets célèbres du _Mouton blanc_, de la _Pomme de pin_ +ou de la _Croix de Lorraine_. + +Molière, né le 15 _janvier_ 1622, avait dix-huit ans de plus que Racine, +né le 20 ou 21 _décembre_ 1639. Molière, en 1664, était déjà un +personnage. Il avait fait _les Précieuses, le Cocu, l'Étourdi, le Dépit, +l'École des maris, les Fâcheux, l'École des femmes, la Critique, +l'Impromptu_, et il allait faire le _Misanthrope_. C'était pour Racine +un grand aîné, un maître. Il devait agir sur Racine de diverses façons. + +D'abord littérairement, en le disposant à rompre avec le précieux et +avec le doucereux, en lui inspirant le goût du naturel et de la vérité. + +Il dut agir encore sur Racine par sa compagnie même et son contact, par +le spectacle de sa liberté d'esprit, et de ses souffrances morales, et +de sa vie si tourmentée, et peut-être par les confidences d'une +expérience très étendue et très amère. + +Car il semble bien que Molière fut toujours un malheureux. Il avait reçu +une éducation de gentilhomme (condisciple du prince de Conti au collège +de Clermont, auditeur de Gassendi en compagnie de quelques fils de +famille, puis étudiant en droit à Orléans), lorsqu'une vocation +irrésistible ou, si vous voulez, un irrésistible goût de l'aventure, de +la bohème--et de la gloire--l'entraîna vers le théâtre et lui fit, douze +ans entiers, courir la province avec sa troupe vagabonde. Ces douze +années, nous ne les connaissons pas; mais, par ce que nous savons de la +province à cette époque, et des préjugés d'alors contre les comédiens, +ces douze années durent être rudes et humiliantes. Il avait dû beaucoup +souffrir (et souffrit d'ailleurs toute sa vie) dans son orgueil; et, +quand Racine le rencontra, il devait souffrir terriblement dans son +cœur; car il venait d'épouser Armande Béjart, fille de Madeleine, son +ancienne maîtresse. + +Vous connaissez la _Vie de Molière_, par Grimarest, publiée en 1705. +C'est, en bien des endroits, un roman biographique. Toutefois, +Grimarest, né en 1659, avait pu connaître beaucoup d'anciens amis ou +camarades de Molière. Il nous dit «qu'il n'a point épargné les soins +pour n'avancer rien de douteux» (page 4). Ailleurs, à propos de la +brouille de Molière et de Racine, il écrit: + + J'ai cependant entendu parler à M. Racine fort avantageusement de + Molière; et _c'est de lui que je tiens une bonne partie des choses + que j'ai rapportées_. + +Et Grimarest, sorte de «reporter», cicerone, à Paris, pour les +étrangers, dut certainement aussi interroger Boileau (mort seulement en +1711). Je pense qu'on peut assez souvent croire Grimarest. (Je n'en dis +pas autant du petit pamphlet, d'ailleurs délicieux, de _la Fameuse +Comédienne ou Histoire de la Guérin_ (Francfort, 1688), les pages +exceptées où Molière se confesse à Chapelle.) + +... La Béjart, raconte Grimarest, aimait mieux être l'amie de + Molière que sa belle-mère; ainsi il aurait tout gâté de lui + déclarer le dessein qu'il avait fait d'épouser sa fille. Il prit le + parti de le faire sans en rien dire à cette femme. Mais, comme + celle-ci l'observait de fort près, il ne put consommer son mariage + pendant plus de neuf mois. + +Pendant ces neuf mois, il est surveillé et menacé par Madeleine Béjart. +Un matin, Armande va se jeter dans l'appartement de Molière, résolue de +n'en point sortir qu'il ne l'eût reconnue pour sa femme, ce qu'il fut +contraint de faire: + + Mais cet éclaircissement causa un vacarme terrible; la mère donna + des marques de fureur et de désespoir, comme si Molière avait + épousé sa rivale. + +Ces détails sont-ils de ceux que Grimarest dit tenir de Racine? Pourquoi +non? Mais quel drame! et quelle comédie! Et nous savons la suite et tout +ce que Molière toléra sans parvenir à l'indifférence. + +Il souffrit encore de bien d'autres manières. Il semble avoir voulu +jouer,--dans un temps où c'était moins facile qu'aujourd'hui et deux +siècles avant Irving,--au comédien-gentilhomme. Il avait des façons de +grand seigneur, ou tout au moins d'épicurien-dilettante: fastueux, +aimant le luxe; déjà collectionneur d'objets d'art; très généreux. + + Il était, dit Grimarest, naturellement libéral. Et l'on a toujours + remarqué qu'il donnait aux pauvres avec plaisir, et qu'il ne leur + faisait jamais des aumônes ordinaires. + +Quelques traits de caractère, qui sentent ou l'épicurien, ou l'homme qui +est sans doute, mais qui veut aussi paraître, fort au-dessus de son +état: + + C'était, dit Grimarest, l'homme du monde qui se faisait le plus + servir. Il fallait l'habiller comme un grand seigneur, et il + n'aurait pas arrangé les plis de sa cravate. + +Et ceci qui est contre l'opinion commune: + + Il ne travaillait pas vite, mais il n'était pas fâché qu'on le crût + expéditif. + +Et Grimarest raconte que, lorsque le roi lui demanda un divertissement +et qu'il donna _Psyché_ en janvier 1672, Molière laissa croire que ce +qui était de lui dans cette pièce ne fut fait qu'à la suite des ordres +du roi: mais, «je _sais_, ajoute Grimarest, que la pièce était sur le +métier depuis un an et demi et que, s'il eut recours à Corneille, c'est +qu'il ne pouvait se résoudre à l'achever en aussi peu de temps qu'il en +avait». + +Il est possible, et «le temps ne fait rien à l'affaire». Mais il est +probable qu'avec un tel caractère Molière devait sentir assez +douloureusement certaines nécessités un peu désobligeantes de sa +profession. + +Après nous avoir conté une fort ridicule entrée en scène de Molière, +dans une farce, sur un âne récalcitrant: + + Quand on fait réflexion, ajoute Grimarest, au caractère d'esprit de + Molière, à la _gravité_ de sa conduite et de sa conversation, il + est risible que ce philosophe fût exposé à de pareilles aventures + et prît sur lui les personnages les plus comiques. Il est vrai + qu'il s'en est lassé plus d'une fois, et, si ce n'avait été + rattachement inviolable qu'il avait pour les plaisirs du roi, il + aurait tout quitté pour vivre dans une _mollesse philosophique_. + +Et, un peu plus loin, Grimarest rapporte ce petit discours de Molière à +un jeune homme qui voulait être comédien: + + Vous croyez peut-être que cette profession a ses agréments, vous + vous trompez. Il est vrai que nous sommes en apparence recherchés + des grands seigneurs. Mais ils nous assujettissent à leurs + plaisirs; et c'est la plus triste de toutes les situations, que + d'être l'esclave de leurs fantaisies. + +(Et, quand il parle des grands seigneurs, il faut aussi entendre le +roi.) + + Le reste du monde, continue-t-il, nous regarde comme des gens + perdus et nous méprise. + +Et c'était alors la pure vérité. Écoutez ce qu'écrit le bourgeois +Tallemant, et de quel ton, à une époque où Molière était déjà l'auteur +de l'admirable _École des femmes_: «Un garçon nommé Molière quitta les +bancs de la Sorbonne pour la suivre (Madeleine Béjart); il en fut +longtemps amoureux, donnait des avis à la troupe, et enfin s'en mit et +l'épousa.» (Tallemant confond la mère avec la fille.) «Il a fait des +pièces où il y a de l'esprit. Ce n'est pas un merveilleux acteur, si ce +n'est pour le ridicule.» + + Représentez-vous, continue Molière dans le récit de Grimarest, la + peine que nous avons. Incommodés ou non, il faut être prêts à + marcher au premier ordre et à donner du plaisir quand nous sommes + souvent accablés de chagrin, à souffrir la rusticité de la plupart + des gens avec qui nous avons à vivre, et à capter les bonnes grâces + d'un public qui est en droit de nous gourmander pour l'argent qu'il + nous donne. + +À ces humiliations quotidiennes, ajoutez sa santé qui est déplorable. Au +moment où, après douze ans de province et d'obscurité, il arrive enfin à +la réputation (à quarante ans), la maladie le prend et ne le lâche plus. +Pendant les dix ans qui lui restent à vivre, il ne se nourrit que de +lait. Ajoutez ses continuelles angoisses de domestique et d'amuseur du +roi. À propos du _Bourgeois gentilhomme_ joué à Chambord: + + Jamais pièce n'a été plus malheureusement reçue que celle-là, écrit + Grimarest. Le roi ne lui en dit pas un mot à son souper... Il se + passa cinq jours avant que l'on représentât cette pièce pour la + seconde fois; et pendant ces cinq jours, Molière, tout mortifié, se + tint caché dans sa chambre. + +Ajoutez enfin, dans cette âme noble et orgueilleuse qui concevra _le +Misanthrope_, la conscience de son état de servitude, et aussi des +désordres de sa pauvre vie, qui n'est point belle, avec sa promiscuité +de roulotte (même si l'on écarte certaines historiettes de _la Fameuse +Comédienne_). Et, parmi ses dégoûts et ses humiliations et son surmenage +et sa maladie et ses hontes, le supplice d'un amour non partagé et +incurable. + +D'une partie au moins de ces choses, Racine fut le témoin et sans doute, +à certaines heures, le confident. Il ne trouvera pas de meilleur exemple +d'une âme malheureuse, à la fois délicate et souillée, et en proie à une +passion fatale. + + +La Fontaine, lui, a dix-neuf ans de plus que Racine. Mais, à quarante +ans passés, il continue d'être le plus ingénu des bohèmes. (Des bohèmes, +il y en eut beaucoup, dans ce très varié et très amusant XVIIe siècle, +mais La Fontaine est le plus surprenant.) À dix-neuf ans, il était entré +au noviciat de l'Oratoire de Paris, où il avait passé dix-huit mois. +(L'Église, qui alors pénétrait tout, rend les destinées et les âmes plus +pittoresques.) À vingt-cinq ans, il avait épousé une fillette de quinze +ans. Peu après, il avait oublié qu'il avait une femme et même un fils. +C'était le bohème-né, celui qui ne s'applique pas à l'être. C'était le +parasite sans y songer, et simplement parce que cela lui était commode. +Et c'était le vrai rêveur, celui qui, lorsqu'il vient à écrire, n'a même +pas de vanité littéraire. Charles Perrault, dans ses _Hommes illustres_, +dit de lui: + + S'il y a beaucoup de simplicité et de naïveté dans ses ouvrages, il + n'y en a pas eu moins dans sa vie et dans ses manières. Il n'a + jamais dit que ce qu'il pensait, et il n'a jamais fait que ce qu'il + a voulu faire. Il joignait à cela une _humilité_ naturelle dont on + n'a guère vu d'exemple; car il était fort humble sans être dévot ni + même régulier dans ses mœurs (oh! non) jusqu'à la fin de sa vie. + +Petit bourgeois de campagne, venu tard à Paris, n'ayant pas écrit +grand'chose jusqu'à la quarantaine, son éducation s'était faite toute +seule. Un jour il découvre Malherbe, un jour Marot, un jour l'Arioste, +un jour Platon, un jour Rabelais, un jour le prophète Baruch; tout cela +au hasard. Il goûte notre vieille littérature gauloise, alors assez +dédaignée. Il écrit des contes grivois, parce que cela l'amuse. Plus +tard, il s'en repent, sans trop comprendre, parce qu'on lui a dit que ce +n'était pas bien. Un jour, il rime un récit de _la Légende dorée_: _la +Captivité de saint Malc_, pour faire plaisir à messieurs de Port-Royal. +Il ne se pique pas d'inventer quoi que ce soit, soit paresse, ou, pour +en revenir au jugement de Perrault, humilité. Il n'y a pas un de ses +ouvrages dont le sujet lui appartienne. Et pourtant ses _Fables_ +semblent de ces choses qu'un seul homme pouvait écrire «par un décret +nominatif de l'Éternel». + +Il se laisse vivre; il se laisse protéger et nourrir par Fouquet, par +madame de Bouillon, par madame de la Sablière, par madame Hervart, par +les Vendôme (le duc et le grand prieur). Il n'a aucune dignité. À +soixante-huit ans, il écrit au duc de Vendôme: + + L'abbé (Chaulieu) m'a promis quelque argent... + Il veut accroître ma chevance. + Sur cet espoir j'ai, par avance, + Quelques louis au vent jetés, + Dont je rends grâce à vos bontés... + Le reste ira, ne vous déplaise, + En vin, en joie, _et cætera_. + Ce mot-ci s'interprétera + Des Jeannetons; car les Clymènes + Aux vieilles gens sont inhumaines. + +Autrement dit,--et pour parler comme Voltaire,--«il demande l'aumône +pour avoir des filles». C'est exact. Il est communément dans la lune, +non pas insoumis à la règle, mais ignorant de la règle. Vers la fin il +se néglige et s'abandonne tout à fait. Louis Racine dit de lui dans ses +_Mémoires_: + + Autant il était aimable par la douceur du caractère, autant il + l'était peu par les agréments de la société. Il n'y mettait jamais + rien du sien; et mes sœurs, qui dans leur jeunesse l'ont souvent vu + à table chez mon père, n'ont conservé de lui d'autre idée que celle + d'un homme fort malpropre et fort ennuyeux. Il ne parlait point, ou + voulait toujours parler de Platon. + +Mais un peu plus loin, à propos d'Homère que Jean Racine expliquait à La +Fontaine, Louis Racine ajoute: + + Il n'était pas nécessaire de lui en faire sentir les beautés: _tout + ce qui était beau le frappait_. + +Et, d'autre part, un vicaire de Saint-Roch, l'abbé Poujet, qui l'assista +dans une de ses maladies et qui en fit un petit mémoire, écrit ces mots +intelligents: + + M. de la Fontaine était un homme vrai et simple, qui, sur mille + choses, _pensait autrement que le reste des hommes_, et qui était + _aussi simple dans le mal que dans le bien_. + +Et c'est pourquoi les contemporains ont beaucoup goûté cet +extraordinaire bonhomme. Il y a eu, autour de ce simple amant de la +nature, quelque chose d'un peu pareil--déjà--à l'empressement du beau +monde autour de Jean-Jacques Rousseau. On le trouvait original et +rafraîchissant. + +Non, je ne pense pas qu'entre les fils des hommes aucun ait été plus +parfaitement naturel que La Fontaine. Il suivait exactement son instinct +et son plaisir. Et avec cela il était charmant, sans vanité, sans +méchanceté. L'élève de Port-Royal, instruit de la grande misère de +l'homme «naturel», dut être d'abord déconcerté de voir celui-là si +délicieux. Le paganisme tranquille de La Fontaine dut agir sur Jean +Racine comme un dissolvant--au moins momentané--de sa pensée religieuse. + + +Le troisième ami de Racine, et celui qui lui sera le plus cher, et +jusqu'au bout, et celui dont l'amitié lui sera le plus salubre, c'est +Nicolas Boileau-Despréaux, qui n'a que trois ans de plus que lui. + +Boileau me plaît extrêmement. C'est un grand artiste, et qui a fait +quelques-uns des plus beaux vers pittoresques de notre langue. C'est un +excellent homme, d'humeur savoureuse, et d'un bon sens admirable dans +des limites étroites. Si bien qu'avec lui on est toujours tranquille. Il +ne trouble pas. Il suggère peu de chose au delà de ce qu'il dit. Avec +cela, il a ravi ses contemporains. Savez-vous bien qu'il y a eu cent +trente-trois éditions de ses différents ouvrages publiées de son vivant? +C'est extraordinaire. Et qu'il n'a jamais demandé un sou à ses +libraires? Ce n'est pas ordinaire non plus. Il était très vivant, bon +compagnon, plein de verve, grand disputeur et bon plaisant. Il avait un +«talent d'imitation» très remarquable, entendez le talent de contrefaire +les gens. «Il amusa un jour le roi, dit Louis Racine, en contrefaisant +devant lui tous les comédiens, y compris Molière.» Il était connu pour +ce talent, et on l'invitait à dîner pour qu'il «fît des imitations», +comme nous dirions aujourd'hui. + + Mais enfin, dit Louis Racine, il en eut honte, et, ayant fait + réflexion que c'était faire un personnage de baladin, il n'alla + plus aux repas où on l'invitait que pour réciter ses ouvrages. + +Il avait beaucoup d'esprit. La plupart des mots qu'on a conservés de lui +sont excellents. Et plusieurs sont généreux et courageux. + +À l'époque où nous sommes (1663-1664), il écrit ses premières satires et +en fait des lectures privées. Elles ne sont pas profondes, et il s'y +trouve des lieux communs un peu modestes: mais elles sont amusantes, +colorées et drues; et une sensibilité littéraire passionnée les anime. +J'avoue qu'elles me plaisent encore. Et elles étaient courageuses, ne +vous y trompez pas. Attaquer en face, et en les nommant par leur nom, +des écrivains dont quelques-uns étaient considérables par leur situation +ou leurs amitiés, c'était se faire des ennemis acharnés et dangereux et +s'exposer à de sérieux ennuis. En tout cas, il dut à sa franchise de +n'entrer à l'Académie qu'en 1684, à quarante-huit ans, et encore il y +fallut l'intervention du roi. Au début, quelqu'un représentait à Boileau +que, s'il s'attachait à la satire, il se ferait des ennemis qui auraient +toujours les yeux sur lui. «Eh bien, répondit-il, je serai honnête homme +et je ne les craindrai point.» Il fut très honnête homme en effet. + +Au temps où il les colportait dans les dîners, ses satires, non encore +revues, plus proches du premier jet, avaient, çà et là, plus de rudesse, +et plus de saveur peut-être que dans la première édition avouée. + +Il y a un petit livre très rare, imprimé secrètement et sans privilège +en 1666 et intitulé: _Recueil contenant plusieurs discours libres et +moraux en vers_. C'est une édition du _Discours au roi_ et des satires +I, II, IV, V et VII dans leur texte primitif et telles qu'elles +couraient en copie. Or, dans le deuxième «discours» de cette édition +furtive et fautive: _Contre les mœurs de la ville de Paris_, je trouve +ce vigoureux morceau à la Juvénal ou à la d'Aubigné: + +... Et pour dernière horreur, pour comble de misère, + Qui pourrait aujourd'hui sans un juste mépris + Voir Italie en France et Rome dans Paris? + Je sais bien mon devoir, et ce qu'on doit à Rome + Pour avoir dans ses murs élevé ce grand homme + Dont le génie heureux par un secret ressort + Fait mouvoir tout l'État encore après sa mort. + Mais enfin je ne puis sans horreur et sans peine + Voir le Tibre à grands flots se mêler dans la Seine + Et traîner dans Paris ses mimes, ses farceurs, + Sa langue, ses poisons, ses crimes et ses mœurs, + Et chacun avec joie, en ce temps plein de vice, + Des crimes d'Italie enrichir sa malice... + +Pourquoi Boileau n'a-t-il pas conservé ces vers dans l'édition avouée de +1666? Par pudeur? Ou par égard pour Molière, à qui ses ennemis +attribuaient des fantaisies italiennes? Ce n'est pas moi qui vous le +dirai. + +Si Racine, à cette époque, n'eût connu que Molière, La Fontaine, et +Chapelle, et Furetière, et d'Houy, et Poignant, peut-être eût-il donné +tout à fait dans le désordre. Mais je crois que Boileau le préserva. +Boileau fut pour Racine un excellent tuteur. Il fut, dans bien des +circonstances, quelque chose comme sa conscience morale et sa conscience +littéraire. + +Je viens de nommer Chapelle. C'était un garçon fort gai, assez ivrogne, +et qui aimait faire de grosses farces. Lui aussi, dans les vers faciles +qu'il écrivait, était de tradition gauloise, et en réaction contre le +précieux, le doucereux et le pompeux. + +De même Furetière, homme d'esprit, remuant et entreprenant, et qui, en +1685, se fera exclure de l'Académie pour avoir fait son _Dictionnaire_ +avant que la Compagnie eût achevé le sien. Furetière, en 1663-1664, +prépare où est même en train d'écrire son savoureux _Roman bourgeois_, +qui est, en même temps qu'une suite de tableaux réalistes des mœurs de +la bourgeoisie parisienne, une satire contre le roman héroïque des +Gomberville, des La Calprenède et des Scudéry, comme on le voit dès les +premières lignes: + + Je chante les amours et les aventures de plusieurs bourgeois de + Paris de l'un et de l'autre sexe. Et ce qui est le plus + merveilleux, c'est que je le chante, et pourtant je ne sais pas la + musique. Mais, puisqu'un roman n'est rien qu'une poésie en prose, + je croirais mal débuter si je ne suivais l'exemple de mes maîtres + et si je faisais un autre exorde. + +Et plus loin: + + Donc, je vous raconterai sincèrement et avec fidélité plusieurs + historiettes ou galanteries arrivées entre personnes qui ne seront + ni héros ni héroïnes, qui ne déferont point d'armées et ne + renverseront point de royaumes, mais qui seront de ces gens de + médiocre condition qui vont tout doucement leur grand chemin, dont + les uns seront beaux et les autres laids; les uns sages et les + autres sots; ceux-ci ont bien la mine de composer le grand + nombre... + +Et cela continue sur ce ton. + +À ces bourgeois joignez deux très bons gentilshommes: l'aimable +chevalier de Nantouillet et ce joyeux Vivonne, frère de madame de +Montespan, ami de Bussy, de Guiches, de Manicamp, diseur de bons mots, +turlupin, hâbleur en amour, très débauché, mort (du mal napolitain) en +1688. Madame de Sévigné l'appelle «ce gros crevé». Voyez Bussy et +Tallemant. + +(À propos de Tallemant des Réaux, si vous lisez ses _Historiettes_,--et +il faut les lire pour connaître la _réalité_ d'alors, particulièrement +de 1640 à 1669, époque où Tallemant a pu raconter de visu,--vous y +remarquerez diverses choses: l'abondance des individus originaux, et que +les gens d'aujourd'hui semblent bien plus effacés; le grand nombre des +esprits libres; la douceur, la bonhomie, la cordialité des mœurs +bourgeoises à Paris; enfin la multiplicité et la familiarité des +relations entre la bourgeoisie et la noblesse, et l'absence totale de +morgue, la morgue datant du jour où les rangs ont été _légalement_ +confondus.) + + +Voilà donc les amis et la bande de Racine. Ce qu'était Racine lui-même +avant la _Thébaïde_, nous le voyons par les _Amours de Psyché_ de La +Fontaine. _Psyché_ n'a paru qu'en 1669; mais La Fontaine, indolent, +avait mis plusieurs années à l'écrire; et la première partie se rapporte +certainement au temps où nos amis se rencontraient au cabaret et se +promenaient ensemble dans la banlieue. + + Quatre amis, dit-il, dont la connaissance avait commencé par le + Parnasse, lièrent une espèce de société que j'appellerais Académie, + si leur nombre eût été plus grand et qu'ils eussent autant regardé + les Muses que le plaisir. + +Ces quatre amis, c'est Polyphile (La Fontaine), Ariste (Boileau), Acante +(Racine) et Gélaste où l'on a voulu voir Molière, mais où il est plus +plausible de reconnaître Chapelle; car Gélaste n'est qu'un rieur de +parti pris, et assez fade, au lieu que les contemporains de Molière nous +parlent tous de son sérieux, même de sa gravité, même de ses noires +humeurs. Au reste, La Fontaine nous dit des quatre amis: + +... Ils se donnaient des avis sincères lorsqu'un d'eux tombait dans + la maladie du siècle et faisait un livre, _ce qui arrivait + rarement_. + +Or, ceci s'applique bien à La Fontaine lui-même, à Boileau avant 1666, à +Racine avant 1664, à Chapelle toujours, mais fort mal à Molière qui, en +1664, avait déjà fait imprimer huit pièces. + +Et maintenant, comment La Fontaine voit-il son jeune compatriote Racine +avant la _Thébaïde_? + + Acante ne manqua pas, _selon sa coutume_, de proposer une promenade + en quelque lieu hors de la ville... _Il aimait extrêmement les + jardins, les fleurs et les ombrages_. Polyphile (La Fontaine) lui + ressemblait en cela, mais on peut dire que celui-ci aimait toutes + choses. Ces passions, qui leur remplissaient le cœur d'une + _certaine tendresse_, se répandaient dans tous leurs écrits... Ils + penchaient tous deux _vers le lyrique_, avec cette différence + qu'Acante avait quelque chose de plus _touchant_, Polyphile de plus + fleuri. + +Polyphile a apporté avec lui le manuscrit de sa _Psyché_ pour le lire à +ses amis. À un moment, il interrompt sa lecture et dit: + + Dispensez-moi de vous raconter le reste: vous seriez touchés de + trop de pitié au récit que je vous ferais.--_Eh bien_, repartit + Acante (Racine), _nous pleurerons. Voilà un grand mal pour + nous!..._ La compassion a aussi ses charmes, qui ne sont pas + moindres que ceux du rire. _Je tiens même qu'ils sont plus grands_ + et crois qu'Ariste (Boileau) est de mon avis. + +Et là-dessus, on discute si la comédie, qui fait rire, est supérieure, +ou non, à la tragédie, qui fait pleurer. Gélaste défend la comédie et le +rire par des plaisanteries qui nous font croire que Gélaste est bien +Chapelle et non pas Molière. Et c'est Boileau, plus âgé que Racine, +c'est Boileau, le critique en titre de la bande, qui plaide pour la +tragédie, et pour le plaisir délicat des larmes et de la pitié: mais +Racine-Acante approuve et goûte tous ses arguments. + + Votre erreur, dit Ariste-Boileau, provient de ce que vous confondez + la pitié avec la douleur. La pitié est un mouvement charitable et + généreux, une tendresse de cœur dont tout le monde se sait bon + gré... Nous nous mettons au-dessus des rois par la pitié que nous + avons d'eux... Les beautés tragiques enlèvent l'âme, et se font + sentir à tout le monde avec la soudaineté des éclairs. + +Quand la lecture de _Psyché_ est terminée: + + Ne croyez-vous pas, dit Ariste, que ce qui vous a donné le plus de + plaisir, ce sont les endroits où Polyphile a tâché d'exciter en + vous la compassion?--Ce que vous dites est fort vrai, repartit + Acante (Racine): mais je vous prie de considérer ce gris-de-lin, ce + couleur aurore, cet orangé et surtout ce pourpre qui environnent le + roi des astres... En effet, il y avait longtemps que le soir ne + s'était trouvé si beau... On lui donna (à Acante) le loisir de + considérer les dernières beautés du jour; puis, la lune étant en + son plein, nos voyageurs et le cocher qui les conduisait la + voulurent bien pour leur guide. + +Ainsi, La Fontaine nous montre dans Racine, vers 1663, un jeune homme +extrêmement sensible, amoureux des spectacles de la nature plus que +Boileau et Chapelle, autant que La Fontaine lui-même,--et amoureux de la +tragédie. + +Et, en effet, Racine, en ce temps-là, achevait d'écrire _la Thébaïde ou +les Frères ennemis_. + + +Pourquoi ce sujet et non un autre? Je n'en sais rien. Il avait +vingt-trois ans; il voulait faire une tragédie; on lui avait conseillé +ce sujet-là; il l'avait accepté. Il dira dans une préface des _Frères +ennemis_ écrite pour l'édition collective de 1676: + + Le lecteur me permettra de lui demander un peu plus d'indulgence + pour cette pièce que pour les autres qui la suivent. J'étais fort + jeune quand je la fis. Quelques vers que j'avais faits alors + tombèrent par hasard entre les mains de quelques personnes + d'esprit. Ils m'excitèrent à faire une tragédie et me proposèrent + le sujet de _la Thébaïde_. + +Ainsi, ce sujet, il ne l'a pas choisi. Il ne pourra pas le saisir et +l'étreindre avec amour, y souffler toute son âme (comme il le fera, plus +tard, pour _Andromaque_). La composition de sa première œuvre ne sera +pour lui qu'un exercice,--passionné sans doute, mais un exercice. + +Ce sujet terrible, s'il ne l'a pas choisi, le tendre jeune homme l'a +accepté pourtant. Déjà, à Uzès, nous avons vu qu'il s'intéressait aux +passions violentes et qui vont jusqu'au bout. + +Mais ce sujet, comment le traitera-t-il? Racine vit familièrement, +depuis quelques années, avec Molière, si vrai, avec La Fontaine, si +naturel, avec Furetière, l'ennemi du romanesque, avec Boileau, qui sera +le théoricien de la nouvelle école et qui va écrire, l'année suivante, +le _Dialogue des héros de roman_ (1664). Racine traitera donc son sujet +_avec une raison étonnante_ (qui apparaît mieux si l'on songe que, vers +ce temps-là, Pierre Corneille écrivait _Œdipe_, _Sertorius_ et +_Sophonisbe_, Thomas Corneille son _Timocrate_, et Quinault son +_Astrate_, et si l'on y compare _la Thébaïde_ du nouveau venu). + +Racine, avant de faire sa pièce, a lu (outre _les Sept devant Thèbes_ +d'Eschyle, grande symphonie épique et lyrique plus que dramatique, et où +il ne pouvait rien prendre) les _Phéniciennes_ d'Euripide, le long +fragment de _la Thébaïde_ latine attribuée à Sénèque, et l'_Antigone_ de +Rotrou (1638). + +Oh! la tragédie d'Euripide est fort belle. Mais elle ne contient guère +qu'une grande scène proprement dramatique: la scène entre Jocaste et ses +deux fils. Le reste est, presque autant que chez Eschyle, lyrique ou +épique. Beaucoup de mythologie (qui plaisait aux Athéniens, puisque +c'était la leur); beaucoup de pittoresque; les récits et les +descriptions sont d'une couleur extraordinaire; Euripide s'y est +particulièrement appliqué. Et pourquoi ce titre: les _Phéniciennes_? +C'est que des Phéniciennes y forment le chœur. Ces Phéniciennes sont des +captives que les Tyriens envoyaient à Delphes pour y être consacrées à +Apollon, et qui ont été obligées, par l'arrivée inattendue de l'armée +des Argiens, de s'enfermer dans Thèbes. Mais pourquoi Euripide a-t-il +voulu qu'elles formassent le chœur? «C'est, dit le scholiaste, pour +qu'elles pussent, étant étrangères, reprocher son injustice à Étéocle.» +Mais c'est bien plutôt encore à cause de la richesse et de la +singularité de leur costume exotique, et pour en amuser les yeux des +Athéniens. + +En outre, la pièce d'Euripide reste liée étroitement à un drame +antérieur et à toute l'histoire du malheureux Œdipe. La haine mutuelle +de ses deux fils, et leur duel fratricide, et le désespoir de Jocaste et +la mort d'Hémon, c'est le fruit de la première faute d'Œdipe, puis de +ses imprécations sur lui-même et sur sa race. Car, suivant une idée qui +remplit le théâtre grec, toute faute amène un malheur, et les malheurs +ensuite s'enchaînent fatalement. Les _Phéniciennes_, c'est un épisode de +la vie d'Œdipe. Pendant tout le drame, le vieil aveugle est dans un +souterrain du palais, où ses fils l'ont séquestré; et, après la mort +d'Étéocle, de Polynice et de Jocaste, il sort du palais pour se mêler +aux lamentations, prend ensuite la route de l'exil, appuyé sur Antigone, +et s'en va vers Colone où il doit mourir. + +Racine, très nettement, écarte presque tout le lyrisme, et le +pittoresque, et la mythologie des _Phéniciennes_. Il réduit exactement +son sujet à l'histoire de la haine et de la querelle des deux frères et +à ses conséquences immédiates. Il ne retient des _Phéniciennes_ que ce +qu'il croit pouvoir intéresser les hommes de son temps. + +De la déclamatoire et très peu dramatique _Thébaïde_ de Sénèque, il ne +note que quelques traits. De même de la _Thébaïde_ de Stace. + +Puis il lit l'_Antigone_ de Rotrou (de 1638). + +L'_Antigone_ de Rotrou est une espèce de drame romantique. Shakespeare, +si par hasard il eût rencontré ce sujet (une trentaine d'années +auparavant), l'eût sans doute traité un peu de la même façon, avec +seulement plus de génie. (Les rapports sont d'ailleurs nombreux et +frappants entre Shakespeare, bien que complètement ignoré chez nous, et +notre théâtre des trente premières années du XVIIe siècle.) + +Rotrou a besoin de beaucoup de faits et d'événements. Il ne sait pas +faire quelque chose de rien. Il ne peut tirer de la tragédie d'Euripide +qu'un peu plus de deux actes. Alors il joint aux _Phéniciennes_ toute +l'_Antigone_ de Sophocle (c'est-à-dire l'histoire de la résistance +d'Antigone à Créon qui a défendu d'ensevelir Polynice). Et cela ne lui +suffit pas encore. Il complique tant qu'il peut. Il emprunte à Stace cet +épisode: après le duel des deux frères, la nuit, sur le rempart de +Thèbes, Argis, veuve de Polynice, cherche son corps «une lanterne à la +main». Elle rencontre Antigone occupée à la même recherche. Les deux +femmes se reconnaissent et s'embrassent. Et cela forme un très beau +tableau. Rotrou imagine encore qu'Antigone, sa sœur Ismène repentante et +Ménète, «gentilhomme de la reine Argis», se disputent devant Créon +l'honneur dangereux d'avoir enfreint son arrêt. Et cette invention a, +comme la première, l'inconvénient de diviser l'intérêt, qui, dans la +seconde partie du drame, se devrait concentrer sur Antigone. + +Au surplus, la pièce de Rotrou est d'une composition fort lâche. +L'exposition est très confuse. Le lieu de la scène change, même dans +l'intérieur des actes: nous sommes successivement dans la chambre de +Jocaste, sous la tente de Polynice, _sous_ les remparts, dans la chambre +d'Antigone, _sur_ les remparts, chez Créon, dans le tombeau d'Antigone. +Partout, dureté, emphase, subtilités ineptes, jeux bizarres +d'antithèses. Çà et là de magnifiques éclairs de poésie ou de passion. +Je le répète, cela ressemble assez à une tragédie d'un contemporain de +Shakespeare. Même, la scène d'Hémon dans le tombeau d'Antigone fait un +peu songer, par l'outrance fleurie du style et par le décor, à Roméo +près de Juliette morte. + +De l'_Antigone_ de Rotrou, Racine ne garde rien. C'est sur la tragédie +d'Euripide qu'il travaille. + +Attentif à l'unité d'action, il retranche même l'espèce d'épilogue qui +termine les _Phéniciennes_: les lamentations sur les cadavres, +l'interdiction d'enterrer Polynice, le départ d'Œdipe et d'Antigone. + +La pièce d'Euripide ainsi réduite, cette pièce dont Rotrou n'avait guère +tiré plus de deux actes, Racine en tire ses cinq actes entiers, et cela, +en ne gardant que les personnages strictement nécessaires à l'action. + +Comment s'y prend-il? Très simplement. Il recule jusqu'au quatrième acte +la grande scène, la scène capitale, entre, Jocaste et ses deux fils +(comme, plus tard, dans _Bérénice_, il retardera jusqu'au quatrième acte +la rencontre décisive des amants). Pour remplir les trois premiers, il +trouvera assez de matière dans les sentiments qu'excite la discorde de +deux frères chez Jocaste, Antigone, Hémon, Créon. De ce dernier, +notamment, Racine développe et l'on peut dire qu'il invente le caractère +et le rôle. + +Et, au dernier acte (seule trace d'inexpérience), par un goût immodéré +de l'unité d'action, et pour que la pièce soit finie, bien finie, et ne +puisse plus recommencer, il tue tous ses personnages, sans exception. + +Bref, Racine, à vingt-trois ans, n'a pas encore tout son génie; mais _il +a déjà tout son système dramatique_. + +Et il a déjà presque tout son style. Ici, il faut citer. Je choisis +trois petits morceaux de ton différent: quelques vers d'amour d'Hémon et +d'Antigone; quelques vers de psychologie juste et aisée où le politique +Créon explique pourquoi il veut que les deux frères se rencontrent pour +un accommodement; et quelques vers d'Étéocle au moment où il attend +Polynice et sent redoubler sa haine à l'approche de son frère. + + Hémon et Antigone (acte II, scène I): + + HÉMON + +..................... + Un moment loin de vous me durait une année, + J'aurais fini cent fois ma triste destinée, + Si je n'eusse songé jusques à mon retour + Que mon éloignement vous prouvait mon amour, + Et que le souvenir de mon obéissance + Pourrait en ma faveur parler en mon absence + Et que, pensant à moi, vous penseriez aussi + Qu'il faut aimer beaucoup pour obéir ainsi. + + ANTIGONE + + Oui, je l'avais bien cru, qu'une âme si fidèle + Trouverait dans l'absence une peine cruelle; + Et, si mes sentiments se doivent découvrir, + Je souhaitais, Hémon, qu'elle vous fît souffrir, + Et qu'étant loin de moi, quelque ombre d'amertume + Vous fît trouver les jours plus longs que de coutume. + Mais ne vous plaignez pas: mon cœur chargé d'ennui + Ne vous souhaitait rien qu'il n'éprouvât en lui... + + + Créon (acte III, scène VI): + + Des deux princes, d'ailleurs, la haine est trop puissante; + Ne crois pas qu'à la paix jamais elle consente. + Moi-même je saurai si bien l'envenimer + Qu'ils périront tous deux plutôt que de s'aimer. + Les autres ennemis n'ont que de courtes haines: + Mais, quand de la nature on a brisé les chaînes, + Cher Attale, il n'est rien qui puisse réunir + Ceux que des nœuds si forts n'ont pas su retenir. + L'on hait avec excès lorsque l'on hait un frère, + Mais leur éloignement ralentit leur colère; + Quelque haine qu'on ait contre un frère ennemi, + Quand il est loin de nous on la perd à demi. + Ne t'étonne donc plus si je veux qu'ils se voient: + Je veux qu'en se voyant leurs fureurs se déploient; + Que, rappelant leur haine au lieu de la chasser, + Ils s'étouffent, Attale, en voulant s'embrasser... + +Étéocle enfin (clairement et suffisamment différencié de Polynice, +lequel est plus humain et d'ailleurs dans son droit):--Acte IV, scène I: + + Je ne sais si mon cœur s'apaisera jamais: + Ce n'est pas son orgueil, c'est lui seul que je hais. + Nous avons l'un et l'autre une haine obstinée. + Elle n'est pas, Créon, l'ouvrage d'une année; + Elle est née avec nous; et sa noire fureur + Aussitôt que la vie entra dans notre cœur. + Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance; + Que dis-je? nous l'étions avant notre naissance. + Triste et fatal effet d'un sang incestueux! + Pendant qu'un même sein nous renfermait tous deux, + Dans les flancs de ma mère une guerre intestine + De nos divisions lui marqua l'origine. + Elles ont, tu le sais, paru dans le berceau, + Et nous suivront peut-être encor dans le tombeau. + On dirait que le ciel, par un arrêt funeste, + Voulut de nos parents punir ainsi l'inceste, + Et que dans notre sang il voulut mettre au jour + _Tout ce qu'ont de plus noir et la haine et l'amour_. + Et maintenant, Créon, que j'attends sa venue, + Ne crois pas que pour lui ma haine diminue; + _Plus il approche, et plus il me semble odieux_; + Et sans doute il faudra qu'elle éclate à ses yeux. + J'aurais même regret qu'il me quittât l'empire; + Il faut, il faut qu'il fuie, et non qu'il se retire. + Je ne veux point, Créon, le haïr à moitié; + _Et je crains son courroux moins que son amitié_. + Je veux, pour donner cours à mon ardente haine, + Que sa fureur au moins autorise la mienne; + Et, puisque enfin mon cœur ne saurait se trahir, + _Je veux qu'il me déteste afin de le haïr!..._ + +Ne vous y trompez pas. Tout ceci ne paraît point extraordinaire sans +doute: mais pourtant c'est la première fois qu'on écrit au théâtre avec +cette pureté soutenue. On a dit que, dans la _Thébaïde_, Racine +subissait l'influence de Corneille. Fort peu, je vous assure. Elle ne se +fait sentir que rarement, dans quelques vers emphatiques et à +antithèses. En réalité, cet exercice d'écolier, qui n'est pas éclatant, +est déjà secrètement original. Si on le compare aux deux Corneille et à +Quinault, on est tenté de dire que Racine y invente le «goût». Racine +n'aura qu'à cultiver et développer en lui ce don de composition exacte +et d'analyse lucide et, pour le style, ce don de simplicité précise et +souple et de violence enveloppée sous une forme harmonieuse; et, s'il +rencontre alors un sujet qui l'émeuve à fond, il écrira _Andromaque_. + + + + +QUATRIÈME CONFÉRENCE + +«ALEXANDRE».--LES DEUX LETTRES CONTRE PORT-ROYAL + + +Le seconde pièce de Racine, jouée à la fin de 1665, fut _Alexandre_. +_Alexandre_ est extrêmement différent de la _Thébaïde_. Ce n'est point +une tragédie, bien que Racine l'appelle de ce nom et bien qu'un des +personnages y soit tué dans une bataille. C'est une comédie héroïque et +galante, très française, très conforme à l'esprit et aux imaginations du +jeune roi et de la cour. _Alexandre_ m'apparaît comme une espèce de +glorieux carrousel en vers. + +Cette fois, Racine a choisi son sujet lui-même Pourquoi a-t-il choisi +Alexandre? Et qu'en a-t-il fait? + +On m'a enseigné, quand j'étais enfant, qu'il y avait quatre grands +capitaines: Alexandre, Annibal, César, Napoléon. + +Alexandre me paraissait le plus grand. C'est celui qui a été le plus +beau, qui est mort le plus jeune, qui a parcouru le plus de chemin et +conquis le plus de terres, et les plus lointaines et les plus +merveilleuses. + +Annibal a agi dans un domaine très limité. Il s'est contenté de venir de +Tunis en Italie. Il n'est pas de notre race; c'est un Phénicien, un +Sémite. Nous avons peine à nous représenter son visage et son costume +(au lieu que nous voyons nettement les trois autres, dont nous avons +d'ailleurs des effigies nombreuses). Et puis nous sommes pour Rome (du +moins je le crois). Et puis, il n'y a pas de grâce dans l'aventure de ce +Carthaginois; il n'y a pas de sourire. Nous ne connaissons de lui aucun +geste élégant, aucun mot généreux, chevaleresque ou spirituel. Il a eu +cette malchance que son histoire nous a été racontée seulement par ses +ennemis et ses vainqueurs. Ce n'est pas notre faute. + +Nous goûtons César, dont la victoire fut, semble-t-il, avantageuse à nos +lointains ancêtres, et qui est devenu un des nôtres. Mais César n'est +pas proprement un conquérant, un homme de guerre. Il paraît même que, +dans ses campagnes des Gaules, il a eu plus de chance encore que de +génie stratégique. César est surtout un politique; c'est aussi un +écrivain; et c'est même un dilettante. + +Décidément, il n'y a que Napoléon qui égale Alexandre. Que dis-je? +L'Histoire de Napoléon est un drame plus complet, mieux machiné, plus +riche en péripéties et en coups de théâtre; et un drame aussi qui +contient plus de passion, d'émotion et de larmes. + +Oui, mais pour les imaginations fraîches, Alexandre l'emporte encore, +par l'éloignement dans le temps et dans l'espace, par la jeunesse du +héros, mort à trente-trois ans, par la grandeur, l'étendue et la +rapidité matérielle de son action sur les hommes. + +Alexandre, c'est de l'histoire fantastique, et c'est pourtant de +l'histoire, il est très vrai que ce jeune homme, en dix années, a +parcouru, conquis et soumis l'univers de son temps, et la Grèce, et +l'Asie Mineure, et la Syrie, et l'Égypte, et la Perse, et la Bactriane, +et l'entrée de l'Inde mystérieuse; qu'il a fondé soixante-dix villes, et +que son empire fut borné par le Pont-Euxin, la mer Hyrcanienne, la mer +Rouge, le golfe Arabique, le golfe Persique et la mer Érythrée; et il +est très vrai aussi qu'il a parlé grec; qu'il a eu pour précepteur +Aristote, dont les livres sont entre nos mains; qu'il a lu Homère comme +nous; qu'il a été le contemporain et le compatriote de poètes et +d'orateurs dont nous connaissons les œuvres; et que, s'il revenait tout +à coup, nous pourrions converser avec lui, et le comprendre, et être +compris de lui. + +Mais ce personnage très historique est resté légendaire, sans doute +parce qu'il s'est mû, pour ainsi dire, hors des prises de l'histoire et +de la critique de son temps; que sa vie n'a pu être racontée que sur des +documents très incomplets et très mêlés, et qu'enfin elle n'a été écrite +que plusieurs siècles après sa mort, par le strict et prudent Arrien, le +facile Plutarque, l'abréviateur Justin,--et par le demi-romancier +Quinte-Curce, dont on ne sait s'il vivait sous Claude ou sous Théodose, +ou si même il ne fut pas quelque clerc subtil du moyen âge. + + +À travers ces incertitudes, ce qui est sûr, c'est que, plus qu'aucun +autre personnage historique, Alexandre est ce qu'un Allemand a appelé le +«surhomme», disons simplement le grand homme d'action. Ce fut évidemment +un être magnifique, un individu incroyablement doué. Il est beau; il est +fort; il est l'homme le plus robuste, le plus agile, le plus courageux +de toute son armée, et le plus résistant à la fatigue et à la +souffrance. Il en est aussi le plus grand buveur. Il dompte les chevaux, +tue les lions. Dans la bataille, il donne de sa personne, il se bat au +premier rang, comme un héros d'Homère. En même temps, élève d'Aristote, +il sait la politique, les sciences, la médecine, et comprend sans doute +la métaphysique la plus abstruse. Il est musicien et joue de tous les +instruments (sauf de la flûte). Il sait par cœur l'_Iliade_ et la moitié +de l'_Odyssée_. Tous ses sentiments sont d'une extrême intensité. Il tue +Clitus par colère; mais il s'arrache les cheveux, gémit et se lamente +pendant trois jours. Sa morale, c'est d'être fort et grand pour agir sur +les autres; c'est d'étendre son être le plus qu'il peut. Il se reconnaît +tous les droits dans l'instant où il a besoin de les exercer. C'est +qu'il croit réellement à sa destinée supérieure. Cruel, atroce, comptant +pour rien le sang versé quand il s'agit de la sécurité de son +inappréciable personne, le reste du temps, il est aisément magnanime, +clément, doux, gracieux. Il estime et respecte la vertu parce que la +vertu est belle, parce que la vertu est utile. + +Il a des mots et des gestes à la Napoléon. Dans les déserts de l'Oxus, +après une longue marche à pied, mourant de soif, il refuse un peu d'eau +qu'un des siens vient de trouver, et la répand par terre, parce qu'il ne +peut la partager avec ses soldats. Par un froid terrible, il fait +asseoir à sa place, près d'un feu de bivouac, un vétéran à moitié gelé; +et, quand le soldat le reconnaît et se lève épouvanté: + + Camarade, lui dit-il en riant, chez les Perses, s'asseoir sur le + siège du roi, c'est un cas de mort; et toi, c'est ce qui t'a sauvé. + +Son intelligence est à la fois vaste, excessivement imaginative et +précise. Les généraux anglais qui ont combattu dans les Indes regardent +le passage de l'Hydaspe et la bataille qui suivit comme des +chefs-d'œuvre de tactique. Et il est évident que l'homme qui a fait +parcourir à son armée, en si peu de temps, des espaces si démesurés, est +le roi de la marche stratégique. + +D'autre part, je ne vous le donne pas pour un philosophe humanitaire, +mais c'est réellement un conquérant civilisateur. Et il le sait, et il +le veut. Et c'est pour cela qu'il se dit fils de Jupiter. Et il le +croit, en ce sens qu'il se considère comme élu par les puissances d'en +haut. Mais sa divinité, utile à ses desseins, lui permet le sourire. Une +fois qu'il est blessé: + + On m'appelle, dit-il, fils de Jupiter: mais cela n'empêche pas ma + jambe de me faire diablement mal. + +Il met de la coquetterie à bien traiter les vaincus. Il respecte leurs +usages et même les adopte. Il marie tant qu'il peut ses soldats avec des +femmes perses. Il prêche d'exemple en épousant Roxane, puis Statira, +fille de Darius. Un jour, à Babylone, il célèbre à la fois, dans une +fête énorme, dix mille de ces mariages mixtes, et, pour rehausser la +fête, un vieux brahme qu'il a ramené de l'Inde, las de cette vie +transitoire, monte volontairement sur un bûcher devant toute l'armée. + +Une autre fois (printemps de 323 avant J.-C.), il reçoit à Babylone des +ambassades de toutes les parties du monde connu. Il en vient d'Italie: +des Bruttiens, des Lucaniens, des Étrusques; il en vient d'Afrique: des +Carthaginois, des Lybiens, des Éthiopiens. Des Scythes d'Europe s'y +rencontrent avec des Celtes et des Ibères. Alexandre veut, de propos +délibéré, rapprocher et mêler les peuples. Plutarque dit splendidement à +propos des dix mille mariages célébrés à la fois: + + Comme dans une coupe d'amour se mêlaient la vie et les mœurs des + différentes races; et les peuples, en y buvant, oubliaient leur + vieille inimitié. (_De la fortune d'Alexandre_, I, 6.) + +Il veut «tout conquérir pour tout élever». Et sans doute, mort en plein +triomphe, à trente-trois ans, d'une série d'orgies dignes d'Hercule, il +ne réussit pas tout à fait dans son énorme et magnanime entreprise. Mais +toutefois il vaut mieux pour l'univers, semble-t-il, qu'Alexandre soit +venu. Malgré tout, les peuples parcourus et conquis par lui gagnèrent +plus qu'ils ne perdirent à son passage. + + Des routes nouvelles, des ports, des chantiers, des places de + refuge ou d'étape ouverts au commerce; d'immenses richesses, jadis + immobilisées dans les trésors des rois asiatiques, maintenant + jetées dans la circulation; la civilisation grecque portée sur + mille points de l'Asie; un nouveau monde révélé à la Grèce; les + peuples, les idées, les religions, mêlés dans un commencement + d'unité d'où pouvait sortir une société nouvelle, si l'ouvrier de + ce grand œuvre eût vécu. (_Victor Duruy._) + +Tout cela est merveilleux, quoique inachevé; et il en est resté quelque +chose, ne serait-ce que la délicieuse Alexandrie--et le souvenir de la +plus extraordinaire peut-être des aventures humaines et de la plus +propre à raviver et exalter les imaginations. + +Mais pourquoi, nous sommes-nous demandé, Racine choisit-il Alexandre +pour héros de sa deuxième pièce? Et qu'en a-t-il fait? + +Racine, à vingt-cinq ans, est plein d'un grand désir de gloire, et, en +attendant la gloire, d'un désir enragé de succès. _La Thébaïde_, +tragédie très sombre et très sage, a fort joliment réussi pour un début. +Mais ce qu'il veut, ce qu'il lui faut, c'est le «grand succès». +Peut-être a-t-il été trop raisonnable dans _la Thébaïde_. Les deux +auteurs favoris du public, à ce moment-là, c'est Thomas Corneille et +Quinault. Ils plaisent par un certain héroïque galant, que Quinault +pousse même jusqu'au doucereux. Les romans de Gomberville, de. La +Calprenède, de mademoiselle de Scudéry sont en vogue. La Fontaine +lui-même, si ami pourtant du naturel, les lit et s'en amuse. Boileau les +raille, et fort spirituellement, dans son _Dialogue des héros de roman_. +Mais Racine, cette fois, ne consultera pas Boileau. + +Et puis, après tout, le héros amoureux, le héros galant, le guerrier qui +fait des prouesses pour plaire à la femme qu'il aime et pour l'honorer, +cela est dans la tradition nationale. Tous les chevaliers de chansons de +gestes sont ainsi. Ils sont ainsi parce que le christianisme à la fois a +relevé socialement la femme et a rendu l'amour plus intéressant et plus +subtil, en l'exigeant chaste, en mettant, tout près de l'amour, le +péché. Cette idée que l'adoration de la femme fait partie intégrante de +l'âme d'un héros, c'est, en somme, une transformation profane, mondaine +et voluptueuse d'un fait chrétien. Les gens du XVIIe siècle ont beau +ignorer ou dédaigner les romans de gestes et mépriser l'architecture +gothique, ils ont hérité, sans le savoir, de beaucoup de façons de +sentir du moyen âge. Les réunions de l'hôtel de Rambouillet continuent +les cours d'amour. + +Le héros amoureux, c'est l'idéal de tous les jeunes seigneurs, et c'est +l'idéal du jeune roi. Louis XIV n'a qu'un an et demi de plus que Racine. +Depuis la mort de Mazarin (1661), il joue le rôle de héros bienfaisant. +Il gouverne fort bien ces années-là (avec Colbert, Le Tellier, Louvois, +Séguier, Lionne, qu'il a choisis lui-même). La France paraît prospère +(oh! comme les pays sont prospères, avec beaucoup de misères au fond). +Le roi, bien entendu, est amoureux. Et sans doute le roi n'a pas encore +fait la guerre. Mais, en 1665, le père de la reine, Marie-Thérèse, étant +mort, Louis XIV réclame la Flandre et la Franche-Comté pour remplacer la +dot qui n'a pas été payée. Et, dans dix-huit mois au plus tard, le roi +envahira élégamment la Flandre et la Franche-Comté, dans une petite +guerre rapide, presque pareille à un ballet militaire un peu accentué. +Racine l'aime, ce jeune roi (Racine est déjà reçu à la cour), et ce +jeune roi goûte Racine, à qui il trouve une figure noble et beaucoup +d'esprit. + + +Demanderez-vous maintenant pourquoi Racine, se décide à faire une +tragédie galante et si peu tragique, dans le goût du jour? ou pourquoi, +voulant la faire, il songe à Alexandre? D'abord, il se trouve que ce +héros est disponible: je veux dire que ni Pierre ni Thomas Corneille ni +Quinault ne s'en sont encore emparés. Et, justement, c'est le conquérant +et le héros par excellence, et qui plaît d'autant plus au jeune Racine, +que le jeune Racine, à cette époque, est, lui aussi, un conquérant, un +homme affamé de gloire. Mais Alexandre galant et amoureux? Pourquoi non? +Quinte-Curce nous le montre «honnête homme», traitant avec courtoisie la +femme et les filles de Darius, épousant par amour une dame persane. Et +quand nous le tirerions un peu à nous, quand nous le ferions un peu +ressemblant à un héros moderne, quel mal à cela? Et, si d'aventure on +dit que c'est le roi, et si le roi lui-même se reconnaît en lui, quel +mal à cela encore? Ce n'est point, en tout cas, la flatterie directe et +grossière. Que si le roi en sait gré à l'auteur... eh bien, l'auteur +s'en arrangera. Je considère Jean Racine à cette époque (je vous l'ai +déjà dit) comme un charmant «arriviste», très ardent et très avisé. + +Donc, il s'empare d'Alexandre, et il s'arrête à l'un des plus beaux +épisodes de son histoire: son entrée dans l'Inde et sa rencontre avec +Porus. Cet épisode est raconté dans le VIIIe livre de Quinte-Curce. + +Ce VIIIe livre est très brillant. Il contient notamment deux morceaux +fort remarquables: l'éloquente et ingénieuse apologie d'Alexandre par +lui-même, en réponse au réquisitoire du jeune conspirateur +Hermolaüs,--et le récit du passage de l'Hydaspe et de la bataille. + +Les propos que le rhéteur prête à Alexandre ont de la grandeur et ne +sont pas sans vraisemblance. J'en citerai un passage intéressant: + + Hermolaüs me reproche que les Perses sont auprès de moi en grand + honneur. C'est sans contredit la preuve la plus frappante de ma + modération que de commander sans orgueil aux vaincus. Je suis venu + en Asie, non pour bouleverser les nations, ni pour faire un désert + de la moitié de l'univers, mais pour apprendre aux peuples même que + j'aurai conquis à ne pas maudire ma victoire. Aussi vous voyez + combattre pour vous et répandre leur sang pour votre empire ces + mêmes hommes qui, traités avec hauteur, se fussent révoltés. La + conquête où l'on n'entre que par le glaive n'est pas de longue + durée; la reconnaissance des bienfaits est immortelle. Si vous + voulez posséder l'Asie, non la traverser, il faut admettre les + peuples au partage de notre clémence; leur attachement rendra notre + empire stable et éternel. + + Mais je suis coupable de faire adopter aux Macédoniens les mœurs + des vaincus?--C'est que je vois chez plusieurs nations beaucoup de + choses qu'il n'y a pour vous nulle honte à imiter. Un si grand + empire ne peut être gouverné sans que nous lui imposions + quelques-uns de nos usages et que nous en empruntions d'eux + quelques autres. + +Et voici de quelle élégante et spirituelle façon il s'exprime, avec un +sourire, sur sa divinité: + + Ç'a été une chose presque risible d'entendre Hermolaüs me demander + de renier Jupiter dont l'oracle me reconnaît. Suis-je donc maître + aussi des réponses des dieux? Jupiter m'a honoré du nom de son + fils; en l'acceptant, je n'ai pas nui, ce me semble, à l'œuvre où + nous nous sommes engagés. Plût au Ciel que les Indiens me + regardassent aussi comme un dieu! Car, à la guerre, la renommée + fait tout, et souvent une croyance erronée a été aussi efficace que + la vérité. + +L'autre morceau remarquable de ce VIIIe livre de Quinte-Curce, c'est la +bataille de l'Hydaspe. C'est une bataille colorée, et on peut dire +«amusante», par le stratagème d'Alexandre qui installe à un endroit de +la rive sa tente, sa garde particulière et son sosie, Arbate, habillé de +vêtements royaux, pendant que lui-même traverse le fleuve beaucoup plus +bas; amusante aussi et pittoresque par les chars de guerre et par des +traits de ce genre: + + Ce qu'il y avait de plus effrayant, c'était de voir les éléphants + saisir avec leurs trompes les armes et les hommes, et les livrer, + par-dessus leur tête, à leur conducteur. + +Ou encore: + + Porus, accablé à la fin, commença à glisser en bas de sa monture. + L'Indien, conducteur de l'éléphant, croyant que le roi descendait, + fit, selon sa coutume, tomber à genoux l'animal. Mais à peine se + fut-il agenouillé, que les autres éléphants, dressés à cette + manœuvre, s'agenouillèrent aussi: circonstance qui livra au + vainqueur Porus et sa suite. Alexandre, qui le croyait mort, + ordonna de le dépouiller, et l'on accourut en foule pour lui ôter + sa cuirasse et ses vêtements; mais l'éléphant, défenseur de son + maître, se mit à frapper ceux qui le dépouillaient et, _l'enlevant + avec sa trompe, le replaça sur son dos_. + +J'ai le chagrin de dire que Racine, dans sa pièce, n'a point conservé +cette couleur, et n'a pas non plus reproduit les plus forts arguments du +plaidoyer si politique d'Alexandre. + +Il a, autant dire, supprimé la bataille. Celle qu'il raconte est vague +et sommaire. Pourquoi? Il a sans doute obéi à un souci d'harmonie. Il +n'a pas voulu interrompre des conversations héroïques et amoureuses par +des détails d'un pittoresque trop familier. Il a craint peut-être +quelque disparate entre les discours si polis de ses personnages et cet +appareil bizarre d'une guerre asiatique. Il paraît d'ailleurs n'avoir +pas été très sensible, du moins en ce temps-là, à ce que nous appelons +la «couleur locale». Enfin, il avait ses raisons (que vous sentirez) +pour ne pas trop «réaliser», ne pas rendre trop concrètes les batailles +d'Alexandre. + +Quant aux grands desseins, aux larges vues de son héros, à ce qui peut +nous faire tout au moins comprendre les droits exorbitants qu'il +s'arroge et tant de vies humaines sacrifiées, le jeune Racine néglige +parfaitement tout cela. Lorsque, au deuxième acte, Porus dit à Éphestion +(et je cite le morceau pour vous montrer de quelle plume la pièce est +écrite): + + Et que pourrais-je apprendre + Qui m'abaisse si fort au-dessous d'Alexandre? + Sera-ce sans efforts les Perses subjugués + Et vos bras tant de fois de meurtres fatigués? + Quelle gloire en effet d'accabler la faiblesse + D'un roi déjà vaincu par sa propre mollesse, + D'un peuple sans vigueur et presque inanimé, + Qui gémissait sous l'or dont il était armé, + Et qui, tombant en foule, au lieu de se défendre, + N'opposait que des morts au grand cœur d'Alexandre? + Les autres, éblouis de ses moindres exploits, + Sont venus à genoux lui demander des lois; + Et, leur crainte écoutant je ne sais quels oracles, + Ils n'ont pas cru qu'un dieu pût trouver des obstacles + Mais nous, qui d'un autre œil jugeons les conquérants, + Nous savons que les dieux ne sont pas des tyrans; + Et, de quelque façon qu'un esclave le nomme, + Le fils de Jupiter passe ici pour un homme. + Nous n'allons point de fleurs parfumer son chemin; + Il nous trouve partout les armes à la main, + Il voit à chaque pas arrêter ses conquêtes; + Un seul rocher ici lui coûte plus de têtes, + Plus de soins, plus d'assauts et presque plus de temps. + Que n'en coûte à son bras l'empire des Persans. + Ennemis du repos qui perdit ces infâmes, + L'or qui naît sous nos pas ne corrompt point nos âmes. + La gloire est le seul bien qui nous puisse tenter, + Et le seul que mon cœur cherche à lui disputer; + C'est elle... + +--«Et c'est aussi ce que cherche Alexandre,» répond Éphestion. Et il le +développe en quelques vers. Rien de plus. + +De même (acte V, scène I), lorsque la reine Cléophile lui dit: + +... Mais quoi, seigneur? Toujours guerre sur guerre? + Cherchez-vous des sujets au delà de la terre? + Voulez-vous pour témoins de vos faits éclatants + Des pays inconnus même à leurs habitants? + Qu'espérez-vous combattre en des climats si rudes? + Ils vous opposeront de vastes solitudes, + Des déserts que le ciel refuse d'éclairer, + Où la nature semble elle-même expirer... + Pensez-vous y traîner les restes d'une armée + Vingt fois renouvelée et vingt fois consumée? + Vos soldats, dont la vue excite la pitié, + D'eux-mêmes en cent lieux ont laissé la moitié... + +Alexandre pourrait, j'imagine, répondre par l'exposé de quelque dessein +grandiose. Il se contente d'affirmer superbement: + + Ils marcheront, madame, et je n'ai qu'à paraître. + +Ailleurs (acte IV, scène II): + + Je suis venu chercher _la gloire et le danger_. + +Être présent à la pensée des autres hommes et, comme nous disons +aujourd'hui, «vivre dangereusement», voilà tout l'idéal de l'Alexandre +de Racine. Plus rien du civilisateur, du grand rêveur politique, du +constructeur d'histoire. Tandis qu'il conquiert l'Asie, il n'a pas de +pensée plus profonde qu'un colonel de vingt ans des armées du roi. + +Cet Alexandre est décidément un peu artificiel. Mais, plus accessible +ainsi, il dut plaire d'autant plus à la jeune cour et au jeune roi. Ils +ont la même devise brillante et ingénue: _La gloire, le danger, et +l'amour_. + + +La pièce est d'ailleurs très adroitement arrangée comme pour l'apothéose +d'Alexandre. Il est longuement annoncé. Invisible et présent dans les +deux premiers actes, on n'y parle que de lui. Il vient de pénétrer dans +l'Inde. Deux rois, Taxile et Porus, deux reines, Cléophile et Axiane, +l'attendent dans le camp de Taxile, partagés entre des sentiments +divers. Le roi Taxile est pour la soumission ainsi que sa sœur Cléophile +qui, déjà, connaît Alexandre et est aimée de lui. Le roi Porus et la +reine Axiane sont pour la résistance. Ce qui complique un peu la +situation et les sentiments, c'est que la reine Axiane est aimée à la +fois de Porus et de Taxile, si bien que Taxile est fort embarrassé entre +sa sœur Cléophile qui le travaille en faveur d'Alexandre, et sa +«maîtresse» Axiane qui l'excite contre le jeune héros. + +Au surplus, tous l'admirent, même ceux qui le haïssent. + +Éphestion, l'envoyé d'Alexandre, vient proposer la paix moyennant +soumission. Porus repousse fièrement cette offre. Sur quoi la reine +Axiane avoue à Porus que c'est lui qu'elle aime. + +La bataille s'engage,--oh! tout à fait à la cantonade,--entre l'armée +d'Alexandre et celles d'Axiane et de Porus. Les reines Cléophile et +Axiane,--que Taxile tient prisonnières dans son camp--attendent les +nouvelles. Taxile annonce la victoire d'Alexandre. Et voici enfin, au +milieu du troisième acte, Alexandre qui paraît pour la première fois; et +les _premiers mots_ qu'il prononce en faisant son entrée sont ceux-ci: + + Allez, Éphestion, que l'on cherche Porus; + Qu'on épargne la vie et le sang des vaincus. + +Et vraiment cela a bon air. Puis, le jeune héros dépose ses lauriers aux +pieds de la reine Cléophile et lui demande son cœur en échange. Et +Cléophile, coquette, feint de se dérober: + + Je crains que, satisfait d'avoir conquis un cœur, + Vous ne l'abandonniez à sa triste langueur; + Qu'insensible à l'ardeur que vous avez causée, + Votre âme ne dédaigne une conquête aisée. + On attend peu d'amour d'un héros tel que vous. + La gloire fit toujours vos transports les plus doux, + Et peut-être, au moment que ce grand cœur soupire, + La gloire de me vaincre est tout ce qu'il désire. + +Et le jeune colonel... pardon, le jeune roi... pardon, Alexandre le +Grand répond: «Que vous me connaissez mal! Autrefois, oui, je n'aimais +que la gloire. + + Les beautés de la Perse à mes yeux présentées + Aussi bien que ses rois ont été surmontées; + +C'est que je ne vous avais pas vue... Et maintenant, je vais, pour vous, +conquérir des peuples inconnus, + + Et vous faire dresser des autels dans des lieux + Où leurs sauvages mains en refusent aux dieux.» + +Et Cléophile: + + Oui, vous y traînerez la victoire captive; + Mais je doute, seigneur, que l'amour vous y suive. + Tant d'États, tant de mers qui vont nous désunir + M'effaceront bientôt de votre souvenir. + Quand l'Océan troublé vous verra sur son onde + Achever quelque jour la conquête du monde; + Quand vous verrez les rois tomber à vos genoux + Et la terre en tremblant se taire devant vous, + Songerez-vous, seigneur, qu'une jeune princesse + Au fond de ses États vous regrette sans cesse + Et rappelle en son cœur les moments bienheureux + Où ce grand conquérant l'assurait de ses feux? + +Et Alexandre: + + Eh quoi? vous croyez donc qu'à moi-même barbare, + J'abandonne en ces lieux une beauté si rare? + Mais vous-même plutôt voulez-vous renoncer + Au trône de l'Asie où je veux vous placer? + +Et sans doute il n'est ni raisonnable ni vraisemblable qu'Alexandre +conquière l'Asie pour faire honneur à une dame, ou que Porus, lorsqu'il +défend sa patrie, y paraisse autant déterminé par son amour que par le +sentiment de son devoir. Mais cette affectation de faire uniquement pour +deux beaux yeux ce qu'on fait en réalité par devoir ou par ambition +passait, depuis des siècles, pour une chose jolie, chevaleresque, +convenable aux honnêtes gens. Ce sont des façons élégantes de parler; ce +sont des gestes et comme des rites gracieux et généreux. Pour en être +choqué, il faudrait prendre cela plus au sérieux que ne paraît faire +Alexandre lui-même dans cette comédie héroïque et galante. + +Cependant, on ne sait ce qu'est devenu Porus. (Car, détail bien curieux, +Alexandre, dans sa hâte de se venir mettre aux pieds de Cléophile, a +quitté la bataille avant la fin.) La reine Axiane se désespère. Elle +invective Alexandre; elle prononce presque les seuls vers de la pièce +qui puissent faire supposer qu'il s'agit, après tout, de vraies +batailles, de batailles où des milliers d'hommes sont tués et où le sang +coule à flots: + + Et que vous avaient fait tant de villes captives, + Tant de morts dont l'Hydaspe a vu couvrir ses rives? + +Elle invective le vainqueur, mais courtoisement, et sans pouvoir se +tenir de l'admirer. Alexandre l'accable de sa générosité et veut lui +faire épouser Taxile. Et Taxile vient la relancer; et Axiane, très +convenablement cornélienne, lui dit son fait: + + (Tu veux servir; va, sers, et me laisse en repos) + +et qu'elle adore Porus. Sur quoi Taxile court à la bataille, rejoint +Porus, le provoque et est tué par lui. À la fin, Porus, décidément +vaincu, est amené devant Alexandre. Alexandre pardonne à tout le monde; +il marie Porus et Axiane et leur laisse leurs deux royaumes. Et tout le +monde se réconcilie; et Axiane elle-même dit à Cléophile: + + Aimez et possédez l'avantage charmant + De voir toute la terre adorer votre amant. + +Et Porus: + + Seigneur, jusqu'à ce jour l'univers en alarmes + Me forçait d'admirer le bonheur de vos armes; + Mais rien ne me forçait, en ce commun effroi, + De reconnaître en vous plus de vertu qu'en moi: + Je me rends, je vous cède une pleine victoire. + Vos vertus, je l'avoue, égalent votre gloire. + Allez, seigneur, rangez l'univers sous vos lois; + Il me verra moi-même appuyer vos exploits. + Je vous suis, et je crois devoir tout entreprendre + Pour lui donner un maître aussi grand qu'Alexandre. + +Triomphe, apothéose. C'est, en somme, l'histoire de trois âmes +inégalement héroïques «surmontées» par un héroïsme supérieur. + +Avec un peu de lenteur dans les deux premiers actes, la pièce est +aimable et brillante. Racine, pour ses seconds débuts, avait pleinement +réussi dans le genre qui était le plus à la mode! Il avait fait, mieux +que Thomas Corneille et que Quinault, ce que Quinault et Thomas +Corneille faisaient depuis quinze ou vingt ans, ce que Pierre Corneille +lui-même avait fait souvent et ce qu'il allait encore tenter dans ses +_Pulchérie_ et ses _Suréna_. Racine offrait à ses contemporains, aux +femmes, au jeune roi, aux jeunes courtisans, sous le nom d'Alexandre, +l'image un peu fade, peut-être, mais extrêmement élégante, du héros +galant, du «surhomme» selon la conception du XVIIe siècle, lequel +«surhomme» est aussi, à sa façon «par delà le bien et le mal». Et sur un +point sans doute Racine était resté fidèle à ce qui avait été dès le +début et restera sa poétique: l'action de l'_Alexandre_ (contrairement à +celle de _Timocrate_ ou d'_Astrate_) est fort simple et presque toute +dans les sentiments des personnages. Mais, pour le reste, il avait, +cette fois, délibérément et effrontément suivi la mode. Il avait été +cornélien trois ou quatre fois comme Pierre, le plus souvent comme +Thomas. Quant à la langue, vous avez pu voir par les citations que c'est +déjà presque entièrement la langue de Racine. + + * * * * * + +Le succès de la pièce fut très grand. Racine l'avait fort bien préparé +par des lectures dans de grandes maisons. Quatre représentations en +furent données à Versailles ou à Saint-Germain, devant le roi et la +cour. Le roi adopta l'_Alexandre_ et en accepta la dédicace. On parla +beaucoup de la nouvelle tragédie. Saint-Évremond, dans son exil de +Londres, se la fit envoyer. Il la critiqua dans une dissertation +adressée à une dame, mais destinée à passer de main en main. Critique +sévère, clairvoyante sur presque tous les points, et dont Racine aura +l'esprit de profiter,--mais où, enfin, Saint-Évremond rendait assez +justice au jeune auteur. «Depuis que j'ai lu _le Grand Alexandre_, +écrivait-il, la vieillesse de Corneille me donne bien moins d'alarmes, +et je n'appréhende plus tant de voir finir avec lui la tragédie; mais je +voudrais que, avant sa mort, il adoptât l'auteur de cette pièce, pour +former avec la tendresse d'un père son vrai successeur.» Vœu assez naïf +de la part d'un sceptique et d'un observateur. Ce vœu ne devait guère +être entendu. Corneille, à qui Racine avait soumis sa tragédie, avait +déclaré que le jeune homme était doué pour la poésie, non pour le +théâtre. C'est un de ces jugements qui ne se pardonnent pas. Et les +premiers succès d'un jeune rival ne sont pas non plus faciles à +pardonner. Corneille et Racine se sont cordialement détestés, voilà le +fait. Nous y reviendrons. + +Boileau fut sublime d'amitié. Bien des choses devaient lui déplaire dans +_Alexandre_. Il était alors en train d'écrire son _Dialogue sur les +héros de romans_. À coup sûr, le héros de Racine devait lui paraître +amoureux hors de propos. Mais Boileau aimait Racine. Et alors, dans sa +satire du _Repas ridicule_ qu'il écrivit cette année même, il fit dire +au sot campagnard: + + Je ne sais pas pourquoi l'on vante l'_Alexandre, + Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre_. + Les héros chez Quinault parlent bien autrement. + +Comme si, en effet, le défaut du héros de Racine était la rudesse! +L'excellent Boileau, qui ne le croyait pas, voulait le faire croire; et +cela est admirable. + +Donc, tout réussissait à Racine. À vingt-cinq ans il entrait dans la +renommée. Il y entrait avec insolence, comme on pourra le voir par la +première préface de sa tragédie (1666). Et c'est à ce moment-là que, +grisé par sa jeune gloire, il commet une action fâcheuse, puis une très +mauvaise action. + +Voici l'action fâcheuse. Racine trouva que l'_Alexandre_ était fort mal +joué, au Palais-Royal, par la troupe de Molière. Il ne put le supporter +longtemps. Au bout de quinze jours, c'est-à-dire de six représentations, +il retira sa pièce et la porta à l'hôtel de Bourgogne. Racine ne violait +ni un engagement ni un règlement. Corneille avait, de la même manière, +porté son _Sertorius_ de l'hôtel de Bourgogne au Palais-Royal. Aussi +Lagrange, le régisseur de Molière, ne reproche à Racine, dans son +registre, qu'un mauvais procédé. Mais assurément, c'en était un. Molière +s'en vengea l'année suivante en jouant sur son théâtre une sorte de +parodie-critique d'_Andromaque_, fort malveillante et assez grossière: +_la Folle Querelle_, de Subligny. Par la suite, on réconcilia tant bien +que mal Racine et Molière, et tous deux eurent l'esprit de se rendre +réciproquement justice, ou à peu près, sur leurs ouvrages. + +Et voici la mauvaise action. + +On continuait à gémir dans Port-Royal sur l'enfant égaré. De temps en +temps, Racine recevait de sa tante, la mère Agnès, des lettres comme +celle-ci, qui est de 1655 ou 1656: + + Je vous écris dans l'amertume de mon cœur et en versant des larmes + que je voudrais répandre en assez grande abondance devant Dieu pour + obtenir, de lui votre salut, qui est la chose du monde que je + souhaite avec le plus d'ardeur. + +Elle lui parlait avec horreur de son «commerce avec des gens dont le nom +est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et +à qui on interdit l'entrée de l'Église et la communion des fidèles.» +Elle conjurait son neveu d'avoir pitié de son âme, de rompre «des +relations qui le déshonoraient devant Dieu et devant les hommes». Elle +terminait en lui déclarant que, tant qu'il serait dans un état si +déplorable et si contraire au christianisme, «il ne devait pas penser à +venir la voir». Et la dernière phrase était: «Je ne cesserai point de +prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à moi en vous la faisant, +puisque votre salut m'est si cher.» + +Le succès de la comédie parfaitement païenne d'_Alexandre_ dut redoubler +la douleur de la vieille religieuse et des pieux solitaires. Car quoi de +plus «contraire au christianisme» que de glorifier--par les bouches +impures de comédiens et de femmes parées et exposées au public pour la +«concupiscence des yeux»,--la subordination de toutes choses à la gloire +et à l'amour, c'est-à-dire à l'«orgueil de l'esprit» et à la +«concupiscence de la chair», ce qui est bien le fond d'_Alexandre_? + +Or, à ce moment, les trois concupiscences--et particulièrement l'orgueil +de l'esprit--étaient si dominantes chez le jeune Racine lui-même, qu'il +ne faisait pas bon se mettre en travers de son plaisir et de sa gloire. +Les excommunications de la mère Agnès devaient l'exaspérer. «Mon salut! +mon salut! eh bien quoi? C'est mon affaire. Ne peuvent-ils me laisser la +paix?» Il devait être irrité, non seulement par une contradiction qui +peut-être le troublait secrètement malgré lui et réveillait en lui des +souvenirs et des sentiments qu'il voulait étouffer,--mais encore par +cette idée que de bonnes âmes, de saintes âmes--et qu'il savait +telles--s'obstinaient à souffrir réellement, et d'ailleurs inutilement, +pour des choses qui lui semblaient, à lui, si naturelles! De sorte qu'il +était comme furieux contre des prières et des gémissements dont il +était, malgré lui, la cause. Rien ne nous est plus odieux que de faire, +à notre corps défendant, souffrir les autres d'une souffrance gratuite +et qui nous paraît absurde: ce qui leur donne l'air de faire exprès de +souffrir pour nous ennuyer... + +Survint la querelle de Port-Royal avec Desmarets de Saint-Sorlin. + +Encore un individu très particulier, ce Desmarets; encore un bon +original. Visionnaire lui-même, il était l'auteur de la baroque et +charmante comédie des _Visionnaires_ (1640). Après une vie des moins +édifiantes, il donne dans la dévotion, puis dans la monomanie +religieuse. Vers 1664, il se fait prophète. Il affirme que Dieu lui-même +lui a dicté les derniers chants de son poème épique de _Clovis_. C'est +ce toqué qui, par son _Traité des poètes grecs et latins_, allumera la +fameuse querelle des Anciens et des Modernes. En attendant il part en +guerre contre la «fausse Église des jansénistes». Dans son _Avis du +Saint-Esprit_, il déclare avoir la clef de l'Apocalypse et propose au +roi de lever une armée de cent quarante-quatre mille hommes qui, sous la +conduite de Louis XIV, exterminera l'hérésie. + +Nicole répondit en 1664 et 1665 par dix lettres volantes intitulées +_Lettres sur l'hérésie imaginaire_ et, en 1666, par huit autres lettres +qu'il appela _Visionnaires_ par allusion à la comédie et au caractère de +Desmarets. Dans la première des _Visionnaires_, il reproche en ces +termes à Desmarets ses premiers ouvrages: + + Chacun sait que sa première profession a été de faire des romans et + des pièces de théâtre, et que c'est par là où il a commencé à se + faire connaître dans le monde. Ces qualités, qui ne sont pas fort + honorables au jugement des honnêtes gens, sont horribles étant + considérées selon les principes de la religion chrétienne et les + règles de l'Évangile. Un faiseur de romans et un poète de théâtre + est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes des + fidèles, qui se doit regarder comme coupable d'une infinité + d'homicides spirituels, ou qu'il a causés en effet, ou qu'il a pu + causer par ses écrits pernicieux. Plus il a eu soin de couvrir d'un + voile d'honnêteté les passions criminelles qu'il y décrit, plus il + les a rendues dangereuses et capables de surprendre et de corrompre + les âmes simples et innocentes. Ces sortes de péchés sont d'autant + plus effroyables qu'ils sont toujours subsistants, parce que ces + livres ne périssent pas et qu'ils répandent toujours le même venin + dans ceux qui les lisent. + +Voilà le passage complet. Racine n'y était pas visé personnellement. +Quand il l'eût été, il devait se taire. Il avait envers ces messieurs +les plus impérieux devoirs de reconnaissance. Il avait été l'enfant +chéri de Port-Royal, l'élève de Nicole, le «petit Racine» de M. Antoine +Lemaître. Dans cette page, d'ailleurs, Nicole n'exprimait rien de +nouveau: il rappelait simplement l'éternelle doctrine de l'Église. La +querelle de l'Église et du Théâtre n'a pour ainsi dire jamais cessé au +XVIIe siècle (M. Abel Lefranc en a fait, l'an dernier, une histoire très +exacte). La vie des neuf dixièmes des chrétiens, au XVIIe siècle et dans +tous les temps, n'a jamais été ni pu être qu'un compromis--généralement +dénoncé et expié à l'heure de la mort--entre la nature, les plaisirs, +les commodités ou les exigences de la vie sociale--et la stricte +doctrine de l'Église,--et, si vous voulez, entre le paganisme et le +christianisme. (Vous connaissez ces jolis vers diaboliques de +Sainte-Beuve: + + Paganisme immortel, es-tu mort? On le dit, + Mais Pan tout bas s'en moque, et la Sirène en rit.) + +Racine sait bien que, sur ce sujet, Port-Royal ne peut parler autrement +qu'il ne fait. Même, au fond, je crois, cela lui est assez égal que de +saints hommes, qui doivent nécessairement penser et parler ainsi, lui +disent qu'il corrompt les âmes simples et qu'il est coupable d'une +infinité d'homicides spirituels. Ce sont crimes qu'il porte légèrement. +Dans sa réplique à la réponse de Racine, Goibaud du Bois touchera juste +quand il lui dira: + + Je vois qu'on vous fâche quand on dit que les poètes empoisonnent: + et je crois qu'on vous fâcherait encore davantage, si l'on vous + disait que vous n'empoisonnez point, que votre muse est une + innocente, qu'elle n'est capable de faire aucun mal, qu'elle ne + donne pas la moindre tentation, et qu'elle laisse le cœur dans le + même état où elle le trouve. + +Pourquoi donc Racine est-il si fort ulcéré? + +Relisons le passage de Nicole. Ce qui pique Racine au vif et ce qui +l'exaspère, ce ne sont point des excommunications dont il a l'habitude; +ce n'est même pas la publicité de cette excommunication générale, ni +l'idée que le public lui en fera peut-être l'application: c'est une +petite incise,--une épine secrète--qu'on ne remarque pas tout d'abord, +et que je vous rappelle donc: + + Ces qualités (d'un poète de théâtre), _qui ne sont pas fort + honorables au jugement des honnêtes gens_, sont horribles selon les + principes de la religion chrétienne. + +«Horribles», cela n'est rien; ce sont façons dévotes de parler. Mais ce +mot méprisant: «Qui ne sont pas fort honorables aux yeux des honnêtes +gens,» voilà qui fait plaie, car cela l'atteint dans ce qu'il a de plus +tendre: dans son orgueil, et dans sa vanité aussi. On veut bien être +damné, on ne veut pas être dédaigné. C'est, j'en suis persuadé, surtout +pour ce mot que Racine écrit sa première réponse. Et c'est, en effet, +sur ce mot cuisant qu'il part, dès le début: + + Pourquoi voulez-vous que ces ouvrages d'esprit soient une + occupation peu honorable devant les hommes?... Nous connaissons + l'austérité de votre morale. Nous ne trouvons point étrange que + vous damniez les poètes: vous en damnez bien d'autres qu'eux. Ce + qui nous surprend, c'est de voir que vous voulez empêcher les + hommes de les honorer. Hé! monsieur, contentez-vous de donner des + rangs dans l'autre monde: ne réglez pas les récompenses de + celui-ci. Vous l'avez quitté il y a longtemps, laissez-le juge des + choses qui lui appartiennent. Plaignez-le si vous voulez d'aimer + des bagatelles et d'estimer ceux qui les font; mais ne lui enviez + pas de misérables honneurs auxquels vous avez renoncé. + +Et presque tout de suite après, sentant bien qu'au point de vue du pur +christianisme, c'est Port-Royal qui a raison, il laisse la question +doctrinale et, en parfait journaliste, prend brusquement l'offensive: + + De quoi vous êtes-vous avisés de mettre en français les comédies de + Térence? Fallait-il interrompre vos saintes occupations pour + devenir des traducteurs de comédies? Encore si vous nous les aviez + données avec leurs grâces, le public vous serait obligé de la peine + que vous avez prise. Vous direz peut-être que vous en avez + retranché quelques libertés: mais vous dites aussi que le soin + qu'on prend de couvrir les passions d'un voile d'honnêteté ne sert + qu'à les rendre plus dangereuses. Ainsi vous voilà vous-même au + rang des empoisonneurs. + +C'est plein de malice et de mauvaise foi. Je vous disais bien que +c'était du journalisme d'excellente qualité. + +Et il continue, raille Port-Royal sur ses inconséquences, ses +faiblesses, son esprit de secte et de coterie, et conte la jolie +histoire de la mère Angélique et des deux capucins à qui cette +supérieure zélée sert du pain des valets et du cidre quand elle les +croit amis des jésuites, et du pain blanc et du vin des messieurs quand +on lui a dit que ces deux moines sont bons jansénistes. Et il ne craint +pas de parler fort légèrement de M. Antoine Lemaître, de ce M. Lemaître +qui l'avait appelé autrefois «son cher fils». + +Deux amis de Port-Royal, Du Bois et Barbier d'Aucour, répondirent à +Racine. Du Bois est judicieux, mais lourd; Barbier d'Aucour est ennuyeux +et veut trop faire le plaisant. Racine leur répliqua dans une seconde +lettre, aussi spirituelle et, je crois, encore plus brillante et vive +que la première. J'en lirai un petit passage pour votre plaisir: + +... Je n'ai point prétendu égaler Desmarets à M. Lemaître. Je + reconnais de bonne foi que les plaidoyers de ce dernier sont, sans + comparaison, plus dévots que les romans du premier. Je crois bien + que, si Desmarets avait revu ses romans depuis sa conversion, comme + on dit que M. Lemaître a revu ses plaidoyers, il y aurait peut-être + mis de la spiritualité; mais il a cru qu'un pénitent devait oublier + tout ce qu'il a fait pour le monde. Quel pénitent, dites-vous, qui + fait des livres de lui-même, au lieu que M. Lemaître n'a jamais osé + faire que des traductions! Mais, messieurs, il n'est pas que M. + Lemaître n'ait fait des préfaces, et vos préfaces sont fort souvent + de gros livres. Il faut bien se hasarder quelquefois: si les saints + n'avaient fait que traduire, vous ne traduiriez que des + traductions. + +Ou encore: + +... Il semble que vous ne condamnez pas tout à fait les romans. + «Mon Dieu, monsieur, me dit l'un de vous, que vous avez de choses à + faire avant de lire les romans!» Vous voyez qu'il ne défend pas de + les lire, mais il veut auparavant que je m'y prépare sérieusement. + Pour moi je n'en avais pas une idée si haute, etc... + +Voilà le ton. Cette prose de Racine est un délice. C'est, de toutes les +proses du XVIIe siècle, la plus légère, la plus dégagée,--et celle aussi +qui contient le moins d'expressions vieillies. Cette prose est la plus +ressemblante à la meilleure prose de Voltaire. Et cela, par le tour même +de la plaisanterie, rapide, non appuyée, qui plante le trait sans avoir +l'air d'y toucher, et qui passe. + +Racine voulait faire imprimer sa seconde lettre à la suite de l'autre, +avec une préface. On dit (d'après Jean-Baptiste et d'après Louis) qu'il +renonça à ce projet sur le conseil de ce brave cœur de Boileau. Je crois +qu'il y renonça plutôt sur la lecture d'une belle et dure lettre de +Lancelot qui fit rougir et fit rentrer en lui-même le jeune ingrat (voir +le tome VIII de l'édition Paul Mesnard). Vous savez encore que, douze ou +quinze ans plus tard, l'abbé Tallemant lui reprochant en pleine Académie +sa conduite envers Port-Royal, Racine répondit: «Oui, monsieur, vous +avez raison; c'est l'endroit le plus honteux de ma vie, et je donnerais +tout mon sang pour l'effacer.» Mais, tout converti et repentant qu'il +fût, et retiré du théâtre, et réconcilié avec Port-Royal, et adonné à la +plus scrupuleuse dévotion, et revenu à la doctrine même de Port-Royal +touchant le théâtre, vous savez aussi que cette seconde lettre et cette +préface, dont il rougissait, il les avait conservées--mettons: +oubliées--dans ses tiroirs. Ah! il est bien homme de lettres, celui-là! + + +Pour l'instant, ayant conquis le succès par une adroite concession au +goût du jour, célèbre, triomphant, aimé du roi, très goûté d'Henriette +d'Angleterre et de la jeune cour,--agressif, insolent, sensible +d'ailleurs comme une femme, ivre du plaisir de vivre, tout à l'heure +amant de cette charmante Du Parc, qui fut adorée de trois grands +hommes,--débarrassé pour un temps, je suppose, des secrètes +excommunications de la mère Agnès,--sentant sa force, libre désormais +d'écrire exactement ce qu'il veut,--il prémédite cette neuve merveille +d'_Andromaque_ où il mettra toute sa sensibilité, son expérience et à la +fois sa divination de la vie passionnelle, son audace mesurée et, déjà, +tout son génie. + + + + +CINQUIÈME CONFÉRENCE + +«ANDROMAQUE» + + +_Andromaque_ (1667) est, avec le _Cid_, la plus grande date du théâtre +français. _Andromaque_, c'est l'entrée, dans la tragédie, du réalisme +psychologique et de l'amour-passion, et c'est le commencement d'un +système dramatique nouveau. + +Pour bien juger de l'originalité d'_Andromaque_, il faut savoir quelles +tragédies on faisait dans les années qui ont immédiatement précédé la +pièce de Racine. + +Ce qu'on joue entre 1660 et 1667, c'est _Othon_, _Sophonisbe_, +_Agésilas_, _Attila_, de Pierre Corneille; c'est _Astrate_, +_Bellérophon_, _Pausanias_, de Quinault; et c'est _Camma_, _Pyrrhus_, +_Maximian_, _Persée_ et _Démétrius_, _Antiochus_, de Thomas Corneille. + +J'ai lu, naturellement, les pièces de Pierre Corneille: j'ai lu ou +parcouru celles de Thomas et de Quinault. Elles ont toutes ceci de +commun, qu'elles sont romanesques à la façon des romans du temps. Je ne +vous en parlerai point parce que ce serait long et que ce ne serait pas +très utile. + +Mais je vous parlerai un peu du _Timocrate_ de Thomas Corneille, qui est +de 1656. + +_Timocrate_ est, de beaucoup, le plus grand succès du théâtre au XVIIe +siècle. Il fit salle comble pendant six mois. On le joua en même temps +au Marais et à l'hôtel de Bourgogne. Et _Timocrate_ représente +exactement le genre de tragédie qui plut davantage entre le _Cid_ et +_Andromaque_, et ce que Racine veut remplacer. + +Je ne vous raconterai pas _Timocrate_. Il y faudrait du temps, et +l'exposé en serait difficile à suivre. (La lecture même de la pièce est +assez pénible; mais évidemment cela devait s'éclaircir à la +représentation.) Je vous renvoie au livre de M. Gustave Reynier sur +_Thomas Corneille_. Sachez seulement que le sujet de _Timocrate_ est +tiré du roman de _Cléopâtre_, de La Calprenède; que le héros de la pièce +joue un double personnage; que, sous le nom de Timocrate, roi de Crète, +il assiège la reine d'Argos; que, sous le nom de Cléomène, officier de +fortune, il défend cette reine dont il aime la fille; que la pièce à +partir du troisième acte n'est qu'une série de surprises et de coups de +théâtre adroitement ménagés; que le dénouement est fort ingénieux; que +_Timocrate_ me paraît, aujourd'hui encore, un des chefs-d'œuvre du drame +à énigmes; et que je ne pense pas que, ni chez Scribe, ni chez M. +Sardou, ni chez d'Ennery, vous trouviez une plus exacte ni plus habile +application du précepte de Boileau: + + Que le trouble, toujours croissant de scène en scène, + À son comble arrivé, se débrouille sans peine. + L'esprit ne se sent point plus vivement frappé + Que lorsqu'en un sujet _d'intrigue enveloppé + D'un secret tout à coup la vérité connue + Change tout, donne à tout une face imprévue_. + +(Précepte qui regarde le genre de pièces qu'on aimait avant Racine, mais +très peu le théâtre de Racine lui-même.) + +Ce qui caractérise _Timocrate_ et presque toutes les pièces du même +temps (car tous les auteurs voulaient écrire leur _Timocrate_), c'est la +subordination des personnages à l'intrigue (et, par suite, la facticité +ou la nullité des caractères); c'est l'extraordinaire dans les faits et +dans les sentiments et ce serait (si l'on pouvait prendre au sérieux ces +inventions) la fantaisie et l'individualisme en morale. + +Ce n'est pas que le drame de Thomas Corneille ne dût être d'un agrément +assez vif, non seulement par l'ingénieuse complication de la fable, mais +par l'idéal romanesque qu'elle exprime. Peut-être que, si vous lisiez +_Timocrate_, vous vous diriez, après l'avoir lu: + +«Que l'idéal de cette société est charmant dans son artifice! La pure +théorie platonicienne de l'amour, déjà affinée au moyen âge par les +romans de chevalerie et dans les cours d'amour, reçoit son achèvement +dans les salons «précieux». L'amour n'y est maître que de vertus et +professeur que d'héroïsme. L'aimable fou que ce Timocrate, et le +chercheur exquis de midi à quatorze heures! Il a conquis, comme parfait +amoureux, le cœur de la princesse Ériphile; il n'aurait qu'à le +cueillir. Mais il veut encore le mériter comme héros et grand capitaine; +et c'est pourquoi, à peine élevé au trône par la mort de son père, il +vient assiéger, sans le lui dire, la ville de celle qu'il adore. Et +certes, «la galanterie est rare». Quand, Timocrate et Cléomène à la +fois, il s'est empêtré dans son double rôle, c'est bien simple, il se +tire d'affaire en étant sublime, «en immolant, comme il le dit, l'amour +même à l'amour». Et nous savons bien qu'en réalité il n'a rien sacrifié +du tout, puisque Cléomène et Timocrate ne font qu'un, et que, donnant +son amante au roi de Crète, c'est à lui-même qu'il la donne. Il s'amuse +donc. Mais quel artiste! Et quel grand cœur aussi! L'amour est vraiment +pour lui une religion, et une religion excitatrice de vertus. Il n'aime +que pour orner son âme, et nous le voyons tout le temps préférer à la +possession de sa maîtresse ce qui le rend digne de cette possession. Il +fauche les rangs ennemis, égorge les deux rois alliés d'Argos, ses +rivaux, et, l'instant d'après, épargne Nicandre, son troisième rival, +afin d'être beau de diverses façons et, tour à tour, par sa fureur et +par sa magnanimité. Quand la reine d'Argos, pour tenir deux serments +qu'elle a faits, lui promet la main de sa fille et, après le mariage, la +mort, non seulement il se résigne, mais il se réjouit infiniment: car +enfin il aura été pendant cinq minutes l'époux de celle qu'il aime; et +qu'est-ce que la mort, je vous prie? D'ailleurs ces amours sont chastes. +La chair en est radicalement absente. La subordination, l'immolation de +soi-même et, par surcroît, de l'univers entier, et du ciel et de la +terre, à une petite femme raisonneuse, abondante en propos chantournés, +et qu'on n'aura même pas touchée du doigt: voilà l'idéal, voilà ce qui +vaut la peine de vivre et de mourir. Et les autres personnages ne le +cèdent guère à Timocrate. Ils sont généreux sans effort, mais +obstinément et sans retenue, non pas au-dessus, mais, ce qui est encore +mieux, en dehors de la nature, de la grossière et méprisable nature. +Quelle gentille société que celle qui adorait de tels rêves et qui +faisait le plus formidable succès du siècle à la comédie qui lui en +donnait la plus pure représentation! Et ce que Thomas Corneille trouve +là, qui ne voit, d'ailleurs, que le grand Corneille l'a cherché +naïvement pendant toute la seconde moitié de sa vie!» + +C'est vrai, oui, tout cela est vrai.--Mais ce qui est vrai aussi, c'est +que, s'il était possible de considérer gravement ces amusettes, on +verrait que le fond de _Timocrate_--et de tout ce théâtre--c'est +l'exaltation de la fantaisie personnelle par opposition à la morale +commune. Timocrate, Nicandre, la reine d'Argos se forgent à leur guise +des devoirs distingués (comme feront les personnages romantiques). +Timocrate déclare la guerre et fauche les hommes afin d'être en posture +avantageuse aux yeux de sa maîtresse et parce qu'il veut, après la vie +langoureuse, connaître la vie énergique. (Ainsi fait, d'ailleurs, +l'Alexandre de Racine lui-même.) Au dénouement, pour marquer sa +reconnaissance à Timocrate qui lui a laissé la vie, et pour avoir aussi +bon air que lui, l'Argien Nicandre ouvre Argos aux Crétois et trahit +donc sa patrie par délicatesse. Et la reine d'Argos, pour rester à la +hauteur de ces étonnants fantaisistes de la perfection morale, fait +cadeau de son peuple à Timocrate. Et ainsi, ils sont tous trois si +désireux d'être beaux--et si sublimes--que, pour la reine, il n'y a plus +de devoir royal, pour Nicandre, plus de patrie, et pour Timocrate plus +d'humanité. + +Or, _Andromaque_, c'est précisément le contraire et de _Timocrate_ et +des très nombreuses tragédies dont _Timocrate_ est le type absolu, et, +enfin, de plus de la moitié des tragédies de Pierre Corneille. + +Car Racine (et cela ne nous étonne plus, mais cela fut neuf et +extraordinaire à son heure), Racine, ami de Molière qui faisait rentrer +la vérité dans la comédie, ami de La Fontaine qui la mettait dans ses +_Fables_, ami de Furetière, qui essayait de la mettre dans le roman, ami +de Boileau qui, dès ses premières satires, s'insurgeait contre le +romanesque et le faux,--Racine, pour la première fois dans _Andromaque_, +choisit et veut une action simple et des personnages vrais; fait sortir +les faits des caractères et des sentiments; nous montre des passionnés +qui ne sont nullement vertueux, mais qui aussi ne prétendent point à la +vertu ni ne la déforment; ramène au théâtre--par opposition à la morale +fantaisiste et romanesque--la morale commune, universelle, et cela, sans +aucunement moraliser ni prêcher, et par le seul effet de la vérité de +ses peintures. Et c'est une des choses par où Racine plut à Louis XIV, +homme de bon sens, grand amateur d'ordre, et qui se souvenait que la +Fronde avait fort aimé le romanesque en littérature. Et ainsi il est +peut-être permis de signaler ici une convenance secrète et une +concordance entre les deux génies réalistes du jeune poète et du jeune +roi. + +Notons qu'il s'est écoulé près de deux ans entre la représentation +d'_Alexandre_ et celle d'_Andromaque_. Racine ne s'est pas pressé. Il a +de nouveau feuilleté ses Grecs, il s'est laissé de plus en plus émouvoir +et pénétrer par leur simplicité, leur sincérité, leur candeur hardie. En +même temps, devenu à vingt-cinq ans auteur dramatique célèbre, il vivait +dans un monde où les passions sont vives et il regardait attentivement +autour de lui.--Puis, ces deux années-là, il voyait jouer, non sans +sourire, _Sophonisbe_ et _Agésilas_. Il savait bien qu'il ferait, lui, +autre chose. Et il attendait qu'une belle idée s'emparât de son +imagination. + +Un jour, après avoir relu son Euripide, il ouvre son Virgile et est +frappé par un passage du IIIe livre de l'_Énéide_, où il retrouve cette +pure Andromaque qu'il avait déjà aimée dans l'_Iliade_ (car déjà, +écolier à Port-Royal, il avait écrit, en marge de son Homère, sur ce +qu'il appelle la «divine rencontre» d'Andromaque et d'Hector, un petit +commentaire très intelligent et très ému). + +Voici le passage de Virgile: + + Nous côtoyons, dit Énée, le rivage d'Épire; nous entrons dans un + port de Chaonie, et nous montons jusqu'à la haute ville de + Buthrote... Il se trouva qu'en ce moment, aux portes de la ville, + dans un bois sacré et sur les bords d'un faux Simoïs, Andromaque + portait aux cendres d'Hector les libations solennelles et les + tristes offrandes. Elle pleurait devant un vain tombeau de gazon, + entre deux autels que sa douleur avait consacrés, et invitait + Hector au funèbre banquet... Elle baissa la tête et, parlant à voix + basse: «Ô heureuse avant toutes, dit-elle, la vierge fille de + Priam, condamnée à mourir sur la tombe d'un ennemi, au pied des + hautes murailles de Troie! Elle échappa au partage ordonné par le + sort et n'approcha point, captive, du lit d'un maître vainqueur. + Mais nous, après l'incendie de notre patrie, traînées de mer en + mer, il nous fallut, enfantant dans l'esclavage, subir l'insolence + du fils d'Achille... Bientôt il s'attache à Hermione, race de Léda, + et va dans Sparte rechercher sa main. Mais Oreste, qu'enflamme un + violent amour de l'épouse ravie, Oreste que poursuivent, les Furies + des crimes, surprend son rival sans défense et l'égorge au pied des + autels paternels...» + +Cette triste élégie... puis ce coup de couteau... Racine rêve là-dessus; +et c'est de ces vingt vers de Virgile qu'il tirera sa tragédie; car il +n'a à peu près rien emprunté ni aux _Troyennes_ d'Euripide, dont le +sujet est le meurtre d'Astyanax, ni à l'_Andromaque_ du même poète, où +la veuve d'Hector défend son fils, mais un fils qui est celui d'Hélénus, +ni enfin aux _Troyennes_ de Sénèque; et il dit vrai quand, après avoir +cité le passage de Virgile, il écrit dans sa préface: «Voilà, en peu de +vers, tout le sujet de cette tragédie.» + + +Je suppose, que vous avez lu les tragédies de Racine. Je ne vous +analyserai point l'action d'_Andromaque_, mais je vous en rappellerai +l'essentiel, juste ce qu'il faut pour vous en remettre en mémoire la +composition si simple et si _liée_. + +C'est un peu après la prise de Troie. Pyrrhus est rentré en Épire, dans +sa ville de Buthrote. Il a eu dans sa part de butin Andromaque, la veuve +d'Hector, et son fils, l'enfant Astyanax. Et Pyrrhus aime la belle +captive, et ne peut se décider à épouser sa fiancée Hermione, fille +d'Hélène, qui est venue à Buthrote sur sa foi, accompagnée d'une petite +escorte de ses nationaux. + +Or, les rois grecs confédérés, qu'inquiète la faiblesse de Pyrrhus pour +sa captive, envoient à Pyrrhus un ambassadeur, Oreste, pour le sommer de +leur livrer le jeune Astyanax. Oreste est le cousin germain d'Hermione. +Il aime la jeune fille depuis longtemps et avec passion. + +Oreste, donc, s'acquitte de son ambassade. Pyrrhus refuse fièrement de +lui livrer le fils de sa captive. Il espère, par là, toucher le cœur +d'Andromaque. Et là-dessus, Hermione furieuse promet à Oreste de le +suivre. Mais, Andromaque demeurant inexorable, Pyrrhus se ravise +(premier revirement): il promet d'abandonner Astyanax aux Grecs et +d'épouser enfin Hermione, laquelle, ivre de joie, lâche brusquement le +triste Oreste. + +Et, bien que le ton ait été jusqu'ici, tantôt celui de l'élégie et +tantôt celui de la comédie dramatique, nous sentons bien que tous trois, +Hermione, Oreste, Pyrrhus, possédés d'un aveugle amour, sont promis au +crime ou à la folie; et nous voyons aussi que leur sort est lié aux +volontés et aux sentiments de la captive troyenne. + +Or, Andromaque, sur le point de perdre son fils, supplie Pyrrhus à +genoux et met cette fois dans ses prières un je ne sais quoi qui fait +perdre la tête à Pyrrhus. Et Pyrrhus, se ravisant encore, et n'hésitant +plus à trahir les intérêts de la Grèce confédérée, propose à Andromaque +de l'épouser, de la couronner et d'adopter son fils. Mais, si elle +refuse, l'enfant mourra. Et Andromaque, ayant médité sur la tombe +d'Hector, accepte la proposition du vainqueur, avec le secret dessein de +se tuer après la cérémonie du mariage. + +Et ce second revirement de Pyrrhus entraîne tout. Hermione, désespérée, +se rejette sur Oreste; elle lui commande, s'il la veut, de tuer Pyrrhus +à l'autel. Et Oreste obéit; et quand il revient chercher sa récompense, +Hermione lui crie: «Qui te l'a dit?» et va se tuer sur le corps de +Pyrrhus, laissant Oreste en proie à un accès de folie. + + +Voilà, tout en gros, l'action d'_Andromaque_. Vous avez reconnu que, la +situation première une fois posée, elle se développe naturellement, par +la seule vertu des sentiments, passions et caractères des personnages et +sans aucune intrusion du hasard,--avec cette particularité que tout est +suspendu à Andromaque; qu'Andromaque d'abord, en s'éloignant de Pyrrhus, +le rapproche d'Hermione et éloigne celle-ci d'Oreste; et qu'ensuite, en +se rapprochant de Pyrrhus, elle rapproche Hermione d'Oreste et rejette +Oreste sur Hermione: en sorte que non seulement l'action est subordonnée +aux sentiments des personnages, mais que les sentiments de trois de +ceux-ci sont subordonnés aux sentiments d'un quatrième. On ne saurait +donc concevoir un drame plus véritablement ni plus purement +psychologique. Et c'est le premier point par où _Andromaque_ diffère +profondément et de _Timocrate_ et d'_Astrate_, et du théâtre même de +Pierre Corneille. + +Et voici le second point. On peut presque dire que pour la première fois +l'amour entre dans la tragédie. + +Je dis «pour la première fois». Car l'amour de Chimène et de Rodrigue +est un amour glorieux et lyrique, et subordonné à un devoir, à une idée. +Et l'amour de Camille, dans _Horace_, est bien l'amour, et violent, oui, +mais sans complication ni jalousie. + +Et je dis simplement «l'amour». Non pas l'amour-goût, non pas +l'amour-galanterie, non pas l'amour romanesque, mais l'amour sans plus, +l'amour pour de bon, ou, si vous voulez, l'amour-passion, +l'amour-maladie: un amour dans lequel il y a toujours un principe de +haine. Au fond,--et malgré l'extrême décence (je ne dis pas la timidité) +de l'expression dans Racine,--c'est l'amour des sens, et c'est le degré +supérieur de cet amour-là, la pure folie passionnelle. C'est le grand +amour, celui qui rend idiot ou méchant, qui mène au meurtre et au +suicide, et qui n'est qu'une forme détournée et furieuse de l'égoïsme, +une exaspération de l'instinct de propriété. Une créature est «tout pour +vous»; elle vous fait indifférent au reste du monde, parce qu'elle vous +donne ou que vous attendez d'elle des sensations uniques. Vous l'aimez +comme une proie, avec l'éternelle terreur de la partager. Vous voulez +être pour elle ce qu'elle est pour vous: l'univers de la sensation. +Sinon, vous la haïssez en la désirant. Voilà le grand amour. La jalousie +en est presque le tout. Cet amour-là (c'est assez surprenant, mais c'est +ainsi) je crois qu'on ne l'avait vu ni dans les romans ni au théâtre +avant Racine. + +Trois personnages dans _Andromaque_ sont possédés de cet amour-maladie, +criminel et meurtrier presque par définition: Hermione et Oreste, +malades complets; Pyrrhus un peu moins fou, parce que l'objet de sa +jalousie est un mort et qu'il ne peut donc plus le tuer. Et ces trois +déments font d'autant mieux ressortir la beauté morale de la divine +Andromaque, dont les deux amours--le conjugal et le maternel--sont purs, +sages et «dans l'ordre»; le premier d'autant plus pur qu'il s'adresse à +un souvenir, à une ombre. + +Et qu'ils sont vrais, ces quatre personnages, et comme ils vivent! Et +comme, tout en restant des types d'une humanité très générale, ils sont +sûrement caractérisés! + + +«Andromaque, ici, ne connaît point d'autre mari qu'Hector, ni d'autre +fils qu'Astyanax.» Ainsi parle Racine dans sa préface. Et il ajoute: +«J'ai cru en cela me conformer _à l'idée que nous avons maintenant_ de +cette princesse.» («L'idée que nous avons maintenant...» nous verrons +que cela se peut appliquer à tous les personnages légendaires ou +historiques de Racine, et combien cela est raisonnable.) Il continue: + + La plupart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque ne la + connaissent guère que pour la veuve d'Hector et pour la mère + d'Astyanax. On ne croit point qu'elle doive aimer ni un autre mari + ni un autre fils. + +Ainsi christianisée par une longue tradition (oh! seulement un peu, +puisque, à un moment, elle consent au suicide); pure, triste, fidèle, ne +vivant plus que pour pleurer son mari et défendre son petit +enfant;--mais, parmi sa grande douleur, soucieuse de ne pas trop +offenser Pyrrhus et--comme l'a dit Geoffroy le premier et, après lui, +Nisard--d'_une coquetterie vertueuse_: voilà la trouvaille hardie de +Racine. + +Vous vous rappelez peut-être qu'il y eut, là-dessus, voilà quinze ans, +grande querelle à la Comédie-Française, au _Temps_ et au _Journal des +Débats_. Des gens ne voulaient pas qu'Andromaque fût coquette: «Y +songez-vous? Ce Pyrrhus est le fils du meurtrier d'Hector; il a massacré +les parents d'Andromaque et incendié sa ville. Il y a un fleuve de sang +entre eux deux: et vous voulez qu'elle «flirte» avec le bourreau de sa +famille? Racine s'est bien gardé d'une idée aussi indécente.» On +répondait: «Nous ne prétendons point qu'Andromaque cherche expressément +à troubler Pyrrhus. Mais enfin elle voit l'effet qu'elle produit sur +lui, et il est naturel qu'elle en profite pour sauver son enfant. Que si +le mot de «coquetterie», même «vertueuse» vous choque, nous dirons +qu'Andromaque a du moins le sentiment de ce qu'elle est pour Pyrrhus et, +sinon le désir de lui plaire, du moins celui de ne pas le désespérer +tout à fait, de ne pas le pousser à bout, et même de ne pas lui +déplaire. Il n'y a pas à aller là contre; le texte de Racine est plus +fort que tout. + +Cette plainte: + + Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups; + +cet argument qui, sous prétexte d'éteindre l'amour du jeune chef, lui +présente l'image de ce qu'il y a de plus propre à l'émouvoir: + + Captive, toujours triste, importune à moi-même, + Pouvez-vous souhaiter qu'Andromaque vous aime? + Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés + Qu'à des pleurs éternels vous avez condamnés? + +cette façon qu'elle a d'évoquer toujours Hector devant Pyrrhus, de +parler du rival mort à l'amoureux vivant; et enfin, quand le péril de +l'enfant Astyanax est proche et certain, ces mots audacieux sous leur +air de réserve (ces mots qui, d'ailleurs, provoquent immédiatement, chez +Pyrrhus, l'offre de sa main et de sa couronne): + +... Seigneur, voyez l'état où vous me réduisez. + J'ai vu mon père mort et nos murs embrasés, + J'ai vu trancher les jours de ma famille entière + Et mon époux sanglant traîné sur la poussière, + Son fils, seul avec moi, réservé pour les fers. + Mais que ne peut un fils! Je respire, je sers. + J'ai fait plus: je me suis quelquefois consolée + Qu'_ici plutôt qu'ailleurs_ le sort m'eût exilée; + Qu'_heureux dans son malheur_, le fils de tant de rois + Puisqu'il devait servir, fût tombé sous vos lois. + J'ai cru que sa prison deviendrait son asile. + Jadis Priam soumis fut respecté d'Achille: + _J'attendais de son fils encor plus de bonté_. + Pardonne, cher Hector, à ma crédulité! + +tous ces vers-là sont assurément faits pour mettre Pyrrhus sens dessus +dessous; et il est clair qu'Andromaque ne l'ignore pas. Et c'est très +bien ainsi. Cette finesse féminine parmi tant de vertu et de douleur et +une aussi parfaite fidélité conjugale, il me semble que cela fait une +combinaison exquise, et hardie, et vraie. + +Et puis quoi! Pyrrhus est jeune, beau, illustre, et généreux en somme. +Il s'expose aux plus grands dangers pour défendre le fils d'Andromaque. +Andromaque peut haïr le fils d'Achille et celui qui a tué tant de +Troyens: mais la personne même de Pyrrhus, je crois qu'Andromaque ne la +hait point. + +Et la preuve, c'est qu'aussitôt que Pyrrhus est mort à cause d'elle, +Andromaque se met à l'aimer. Je ne dis pas seulement qu'elle lui est +reconnaissante et qu'elle le pleure par convenance: je dis qu'elle +l'aime. Cela ressort (oh! Racine n'est point timide) d'une scène du +cinquième acte, qui était dans le premier texte d'_Andromaque_ et dans +l'édition de 1668. Après le meurtre de Pyrrhus, Oreste, allant rendre +compte à Hermione de sa mission, amenait avec lui Andromaque de nouveau +captive. Et Andromaque disait à Hermione: + +... Je ne m'attendais pas que le Ciel en colère + Pût sans perdre mon fils accroître ma misère + Et gardât à mes yeux quelque spectacle encor + Qui fît couler mes pleurs pour un autre qu'Hector. + Vous avez trouvé seule une sanglante voie + De suspendre en mon cœur le souvenir de Troie. + Plus barbare aujourd'hui qu'Achille et que son fils, + Vous me faites pleurer mes plus grands ennemis; + Et, ce que n'avait pu promesse ni menace, + Pyrrhus de mon Hector semble avoir pris la place + Je n'ai que trop, madame, éprouvé son courroux: + J'aurais plus de sujet de m'en plaindre que vous + Pour dernière faveur ton amitié cruelle, + Pyrrhus, à mon époux me rendait infidèle. + Je t'en allais punir. Mais le Ciel m'est témoin + Que je ne poussais pas ma vengeance si loin; + Et sans verser ton sang, ni causer tant d'alarmes, + Il ne t'en eût coûté peut-être que des larmes... + +Racine a supprimé, dans l'édition de 1676, cette rentrée d'Andromaque. +Il a senti qu'il ne convenait pas de nous la montrer aimant un autre +homme que son premier époux, aimant Pyrrhus, même mort à cause d'elle: +car ce ne serait plus l'«Andromaque d'Hector» (_Hectoris Andromache_). +Mais, qu'il ait d'abord écrit cette scène, il me semble que cela révèle +un goût assez audacieux de vérité psychologique; car cela suggère l'idée +qu'Andromaque pût être touchée, à son insu, de l'amour de Pyrrhus et fût +ainsi préparée à ce phénomène tragique: l'amour naissant subitement du +sang versé et de la mort. + + +En regard, l'ardente figure d'Hermione. C'est une des «femmes damnées» +de Racine, les autres étant Roxane, Ériphile et Phèdre. Elle est dans +notre littérature la première jeune fille qui aime jusqu'au crime et au +suicide. Et cette possédée d'amour reste, en effet, une jeune fille; +_nondum passa virum_. + +Son cousin Oreste lui a fait autrefois la cour, quand elle avait quinze +ans; et elle lui en veut d'avoir peut-être rêvé de lui, de lui avoir +peut-être donné quelques droits sur son cœur, avant qu'elle eût connu +Pyrrhus, son vrai maître. + +Retirée dans sa petite cour où elle attend Pyrrhus et se consume de +n'être pas aimée; d'ailleurs capable de tout pour sa passion (c'est elle +qui a dénoncé aux Grecs les ménagements de Pyrrhus pour Astyanax: + + _J'ai déjà sur le fils attiré leur colère_: + Je veux qu'on vienne encor lui demander la mère); + +puis, quand Oreste survient, trop sincère et trop peu maîtresse +d'elle-même pour n'être pas maladroite avec lui, jusqu'à s'engager +beaucoup plus qu'elle ne voudrait; ensuite, quand Pyrrhus paraît revenir +vers elle, lâchant ce même Oreste avec la plus cynique insouciance. + + (N'avons-nous d'entretien que celui de ses pleurs?) + +et opposant la plus sèche ironie à Andromaque qui l'implore pour son +petit enfant; + + (S'il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous?) + +puis, lorsque Pyrrhus retourne à sa Troyenne et va l'épouser, +chancelante sous le coup, gardant un silence farouche; puis «voyant +rouge» à cause des images précises qu'elle se forme dans ce silence; +puis appelant Oreste et lui ordonnant le meurtre; rencontrant là-dessus +Pyrrhus et l'accablant des plus magnifiques injures que puisse inspirer +la jalousie, c'est-à-dire la haine inextricablement mêlée à l'amour; +voulant ensuite le sauver, puis le tuer elle-même; reprochant à Oreste +le meurtre qu'elle a commandé, et se frappant sur le corps de son amant: +ce qui la distingue parmi tout cela, c'est une certaine candeur violente +de créature encore intacte, une hardiesse à tout dire qui sent la fille +de roi et l'enfant trop adulée, toute pleine à la fois d'illusions et +d'orgueil: qui est passionnée, mais qui n'est pas tendre, l'expérience +amoureuse lui manquant, et qui n'a pas de pitié. Et ainsi elle garde, au +milieu de sa démence d'amour, son caractère de vierge, de grande fille +hautaine et mal élevée,--absoute de son crime par son ingénuité quand +même,--et par son atroce souffrance. + +De même, Oreste est encore autre chose qu'un possédé de l'amour, qui +aime comme l'on hait; capable de tuer; capable auparavant de dire, +lorsqu'il croit qu'Hermione va être à Pyrrhus: + + Tout lui rirait, Pylade, et moi, pour mon partage, + Je n'emporterais donc qu'une inutile rage? + J'irais loin d'elle encor tâcher de l'oublier? + Non, non, à mes tourments je veux l'associer. + C'est trop gémir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne. + Je prétends qu'à mon tour l'inhumaine me craigne + Et que ses yeux cruels à pleurer condamnés + Me rendent tous les noms que je leur ai donnés. + +Il est, dis-je, autre chose encore. Autre chose aussi que l'amant +ténébreux et mélancolique que l'on rencontre quelquefois dans les romans +du XVIIe siècle. Il me paraît le premier des héros romantiques. C'est +déjà l'homme fatal, qui se croit victime de la société et du sort, +marqué pour un malheur spécial, et qui s'enorgueillit de cette +prédestination et qui, en même temps, s'en autorise pour se mettre +au-dessus des lois. C'est déjà le réfractaire, le révolté aux +déclamations frénétiques. Notez que Racine a pris Oreste avant le temps +où il venge sur sa mère le meurtre de son père. Ce n'est pas encore +l'homme poursuivi par les Furies. Ses Furies ne sont qu'en lui-même: +c'est sa passion, son orgueil, les sombres plaisirs du désespoir, le +goût de la mort... + + J'ai mendié la mort chez des peuples cruels + Qui n'apaisaient leurs dieux que du sang des mortels. + Ils m'ont fermé leur temple; et ces peuples barbares + De mon sang prodigué sont devenus avares. + +Pylade lui dit, comme un ami de Werther dirait au héros de Gœthe: + + Surtout je redoutais cette mélancolie + Où j'ai vu si longtemps votre âme ensevelie. + +Oreste dit, comme pourrait dire René: + + Je me livre en aveugle au destin qui m'entraîne; + +et, comme pourrait dire Antony: + + Mon innocence enfin commence à me peser. + Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance + Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence. + De quelque part sur moi que je tourne les yeux, + Je ne vois que malheurs qui condamnent les dieux. + +(La seule différence, c'est qu'Antony dirait: «qui condamnent la +société».) + +Jusque dans la splendide déclamation par où commence l'accès de folie +d'Oreste: + + Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance. + Oui, je te loue, ô Ciel, de ta persévérance. + Appliqué sans relâche au soin de me punir, + Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir + Ta haine a pris plaisir à former ma misère. + J'étais né pour servir d'exemple à ta colère, + Pour être du malheur un modèle accompli. + Eh bien, je meurs content et mon sort est rempli; + +jusque dans ces vers enragés, il y a à la fois une absurdité et une +satisfaction de soi où les héros romantiques se reconnaîtraient. Une +absurdité, ai-je dit: car ce malheur insigne, unique, pour lequel Oreste +maudit solennellement tous les dieux, c'est la vulgaire aventure d'avoir +aimé sans être aimé; et quant au crime d'avoir, par jalousie, laissé +assassiner son rival (car le faible garçon n'a pas eu le courage de +frapper lui-même), en quoi rend-il Oreste si intéressant? Mais on sent +qu'Antony et Didier parleraient comme lui, et s'enorgueilliraient de +leur lâcheté comme d'une infortune sublime. + +Oui, Oreste déjà porte en lui une tristesse soigneusement cultivée, une +désespérance littéraire, une révolte vaniteuse, qui, cent cinquante ans +après lui, éclateront dans la littérature romantique. Seulement, tandis +que les romantiques crédules exalteront, sous le nom d'Antony ou de +Trenmor, ce type de fou et de dégénéré et le prendront pour un héros +supérieur à l'humanité, Racine, quelque faiblesse secrète qu'il ait +peut-être pour lui, ne le considère que comme un malade et ne nous le +donne en effet que pour un malheureux voué à la folie et qu'on emporte +sur une civière après son accès: + + Sauvons-le: nos efforts deviendraient impuissants + S'il reprenait ici sa rage avec ses sens. + +Bref, le romantisme intégral est quelquefois chez Racine: mais il y est +donné pour ce qu'il est: pour un cas morbide. + + +Reste Pyrrhus. Il est formé de contrastes. C'est un sauvage, un brûleur +de villes, un tueur de jeunes filles et d'enfants. Hermione, au +quatrième acte, lui jette ses exploits à la face. Le fond de ses +discours à Andromaque, c'est: «Je vous aime, épousez-moi, ou je livre +votre fils pour être égorgé.» C'est un jeune chef de clan dans un temps +de légende. D'autre part (et pourquoi pas? tel courtisan de Versailles +n'avait-il pas été, à la guerre, un rude tueur?) Pyrrhus est poli, +d'élégance raffinée dans ses propos, et parle quelquefois la langue de +la galanterie au XVIIe siècle: + + Brûlé de plus de feux que je n'en allumai. + +Dans la scène charmante qui termine le deuxième acte, c'est un bon jeune +homme, naïvement amoureux, qui trahit presque comiquement son +inquiétude, son espoir, son dépit. Parmi les contemporains, les uns le +trouvaient trop violent et trop sauvage, et les autres trop doucereux. +Mais qu'il est vrai avec tout cela, dans ses emportements et dans ses +faiblesses, dans ses générosités et dans ses lâchetés, dans ses +mauvaises actions et dans ses gestes chevaleresques! Quand, ayant +cyniquement trahi sa promesse, il tient à revoir Hermione, à s'accuser +devant elle et à reconnaître son crime, soit par un obscur besoin de se +confesser, ou de se faire dire ses vérités et, par là, d'expier un peu, +soit par une bravade de criminel ou simplement pour voir, voir de ses +yeux, la figure de sa victime... oh! que cela paraît humain, et va loin +dans l'observation de notre abominable cœur! + + +Je disais autrefois qu'il y avait vingt-cinq siècles entre le langage de +Pyrrhus et certains de ses actes. Au fait, ne pourrait-on pas le dire +d'Andromaque elle-même? Il y a, dans un coin de la pièce où on les +remarque peu, ces quatre vers (Oreste parle d'Astyanax): + + J'apprends que pour ravir son enfance au supplice, + Andromaque trompa l'ingénieux Ulysse, + Tandis qu'un autre enfant, arraché de ses bras, + Sous le nom de son fils fut conduit au trépas. + +Ainsi Andromaque a fait tuer un autre enfant pour sauver le sien; et +cependant, c'est la pure, douce et vertueuse Andromaque. + +Oui, quelquefois, chez ces personnages qui sentent et parlent comme des +contemporains de Racine et comme nous-mêmes quand nous parlons très +bien, tel trait se distingue, qui appartient à des mœurs et à une +civilisation encore primitives et rudes. Mais ces dissonances sont +rares: et même, sont-ce des dissonances? La suppression d'une vie +humaine par intérêt dynastique ou raison d'État, est-ce que cela n'est +point pratiqué dans des civilisations très avancées? Est-ce que cela ne +pourrait absolument plus se voir aujourd'hui? Cela, ou des choses +analogues?--En tout cas, ne peut-on pas dire que ces traits de dureté +primitive, qui nous reportent subitement aux temps homériques, ne font, +lorsqu'on s'y arrête, que donner du lointain à des figures que, par tous +leurs autres traits, le poète a rapprochées de nous? + +Mais, que parfois il les éloigne, ou que plus souvent il les rapproche, +ce n'est pas, croyez-le bien, par ignorance ou inattention, mais +sciemment et de propos délibéré, afin que ces figures, tout en gardant +leur caractère individuel, soient, pour ainsi dire, contemporaines d'une +longue série de siècles. + +Assurément, l'histoire et l'archéologie ont, depuis deux cents ans, fait +quelques découvertes; et je ne dis pas que Racine se représente le +costume, les armes et les casques des héros de la guerre de Troie aussi +exactement que nous le pouvons faire depuis les fouilles de Schliemann. +Mais, n'allons pas nous y tromper, Racine et, en général, les gens du +XVIIe siècle, concevaient très bien les différences des époques, des +«milieux», des civilisations. Moins documentés que nous, ils avaient +aussi bien que nous la notion de la couleur historique, et même de ce +que nous avons appelé la couleur locale. Les romantiques étaient un peu +naïfs de croire qu'ils l'avaient inventée. En réalité, le XVIIe siècle +n'a cessé de discuter sur cette matière. La vérité historique, celle des +mœurs, du langage, du costume, Saint-Évremond en parle continuellement. +Dans sa lettre sur _Alexandre_, Saint-Évremond écrivait que «le climat +change les hommes comme les animaux et les productions, influe sur la +raison comme sur les usages, et qu'une morale, une sagesse particulière +à la région y semble régler et conduire d'autres esprits dans un autre +monde». (On peut même trouver que Saint-Évremond exagère.) Et le vieux +Corneille, et tous les ennemis de Racine lui reprochent régulièrement +que ses Grecs, ses Romains et ses Turcs ressemblent à des courtisans +français; et Racine se défendra là-dessus dans plusieurs de ses +préfaces. + +Les hommes instruits du XVIIe siècle n'étaient pas plus bêtes que nous, +je vous assure. Ils étaient déjà avertis de bien des choses. Un des plus +intelligents et des plus fins fut ce Guilleragues, à qui Boileau a +adressé une de ses meilleures épîtres, et à la fois des plus savoureuses +et des plus philosophiques. Boileau le qualifie en ces termes: + + Esprit né pour la cour, et maître en l'art de plaire, + Guilleragues, qui sais et parler et te taire. + +M. de Guilleragues fut ambassadeur de France à Constantinople de 1679 à +1685. Il avait pu contrôler la vérité de la couleur dans _Bajazet_. Il +écrivait à Racine, le 9 juin 1684: + + Vos œuvres, plusieurs fois relues, ont justifié mon ancienne + admiration. Éloigné de vous, monsieur, et des représentations qui + peuvent en imposer... vos tragédies m'en ont paru encore plus + belles et plus durables. La vraisemblance en est merveilleusement + observée, avec une profonde connaissance du cœur humain dans les + différentes crises des passions. + +Or--et c'est où j'en voulais venir--Guilleragues avait visité les pays +où se passent la plupart des tragédies de Racine, et voici ce qu'il en +disait: + + Dieu me préserve de traiter la respectable antiquité comme + Saint-Amant a traité l'ancienne Rome (dans _Rome ridicule_); mais + vous savez mieux que moi que, dans ce qu'ont écrit les poètes et + les historiens, ils se sont plutôt abandonnés au charme de leur + brillante imagination qu'ils n'ont été exacts observateurs de la + vérité... + + Le Scamandre et le Simoïs sont à sec dix mois de l'année: leur lit + n'est qu'un fossé... L'Hèbre est une rivière de quatrième ordre. + Les vingt-deux royaumes de l'Anatolie, le royaume de Pont, la + Nicomédie donnée aux Romains, l'Ithaque, présentement l'île de + Céphallonie, la Macédoine, le terroir de Larisse et celui d'Athènes + ne peuvent jamais avoir fourni la quinzième partie des hommes dont + les historiens font mention. Il est impossible que tous ces pays, + cultivés avec tous les soins imaginables, aient été fort peuplés. + Le terrain est presque partout pierreux, aride et sans rivière. On + y voit des montagnes et des côtes pelées, plus anciennes assurément + que les plus anciens écrivains. Le port d'Aulide, absolument gâté, + peut avoir été très bon mais il n'a jamais pu contenir un nombre + approchant de deux mille vaisseaux ou simples barques... + + Je croirais volontiers que les historiens se sont imaginé qu'il + était plus beau de faire combattre trois cent mille hommes que + vingt mille, et vingt rois plutôt que vingt _petits seigneurs_. + +Et le sagace diplomate conclut: + + Dans le fond, les grands auteurs, par la seule beauté de leur + génie, ont pu donner des charmes éternels, et même l'être aux + royaumes, le nombre aux armées, et la force aux simples murailles. + Ils ont laissé de grands exemples de vertu comme de style, + fournissant ainsi leur postérité de tous ses besoins... _Il + n'importe guère de quel pays soient les héros_. + +Je trouve cette lettre admirable de sens critique et de liberté +d'esprit.--Racine, pieux commentateur d'Homère, sait aussi que Pyrrhus +n'a pu être qu'un «petit seigneur», selon le mot de Guilleragues. Il +sait que le petit château-fort habité par ce jeune chef ne pouvait +ressembler à la cour de Versailles. Mais il sait qu'après tout, des +vassaux autour d'un chef, c'est encore une cour et que, partout où il y +a une cour, il y a un cérémonial. Et il ne craint donc pas de parler de +la «cour de Pyrrhus». + +Vous vous rappelez que Leconte de Lisle, traduisant Eschyle, ne le +trouve pas assez sauvage et, pour nous étonner, rend l'_Orestie_ plus +atroce qu'elle n'est dans le texte grec. La «couleur locale», il en +remet!--Racine pense, tout au contraire, qu'il importe à notre plaisir +que nous ayons le plus possible de pensées, de sentiments et de façons +d'être en commun avec ces personnages que leur nom et leur légende +placent si loin de nous. Il les tire donc à nous discrètement. Et je +crois qu'il a raison. Mais, ce qui est sûr, c'est qu'il ne le fait pas +par ignorance, comme des ignorants l'ont cru; et son procédé n'est pas +moins réfléchi et voulu que l'artifice opposé du Parnassien solennel et +naïf. + + +En somme, antique et même préhistorique par ses origines, dont le poète +conserve soigneusement les traces; grecque par la simplicité, la +netteté, l'eurythmie; moderne par la connaissance et l'expression totale +des «passions de l'amour», _Andromaque_ est la première de nos tragédies +«où nous nous retrouvions tout entiers» (Brunetière), et avec notre âme +d'aujourd'hui, et avec nos âmes héritées, celles des ancêtres de notre +race. Ah! le pur chef-d'œuvre que cette tragédie, que ce chaste drame +d'héroïque piété conjugale et maternelle, entrelacé à ce terrible drame +d'amour meurtrier! Et puis _Andromaque_ respire si bien l'ardente et +charmante jeunesse du poète! Il y montre l'audace et la sûreté d'un +archer divin.--Pas un vers dans les rôles d'Hermione et d'Oreste qui +n'exprime, en mots rapides et forts comme des coups d'épée, les +illusions, les souffrances, l'égoïsme, la folie et la méchanceté de +l'amour: en sorte qu'on y trouverait la psychologie complète de +l'amour-passion et de la jalousie.--Et, dans le rôle d'Andromaque, que +de beaux vers simples et doux, qui traduisent, sous la forme la plus +limpide et la plus noble, les sentiments les plus tendres, les plus +fiers, les plus douloureux! Que de vers qui semblent éclos sans effort, +comme de grandes fleurs merveilleuses, comme des lis! + +Phèdre sera plus complexe, plus macérée dans la passion: mais nous ne +retrouverons plus la fraîcheur de cet enchantement. + + + + +SIXIÈME CONFÉRENCE + +«LES PLAIDEURS».--«BRITANNICUS» + + +Je crains de ne vous avoir pas encore assez dit à quel point +_Andromaque_ fut une chose originale et nouvelle. Vraiment, elle +introduisit l'amour--l'amour tout entier--non seulement sur notre scène, +mais dans notre littérature. Pour vous en faire quelque idée, il faut +que vous songiez à un autre très grand poète, étranger, et que Racine ne +connaissait probablement pas même de nom. Ce que Shakespeare avait fait +pour l'amour dans trois ou quatre de ses drames, là-bas, sous une autre +forme et selon une autre poétique, Racine, à vingt-sept ans, l'a fait +chez nous. Rien de moins en vérité. + +On ne sut pas nettement combien c'était neuf et beau. Néanmoins, on s'en +douta. Le succès fut très grand. «_Andromaque_, dit Charles Perrault, +fit à peu près autant de bruit que le _Cid_.» La pièce avait d'abord été +jouée à la cour, devant «Leurs Majestés» et quantité de seigneurs et de +dames. La duchesse d'Orléans l'avait, nous dit Racine, «honorée de ses +larmes». Le jeune roi, d'un si grand goût, aime et défend _Andromaque_, +comme il défendra _les Plaideurs_ et _Britannicus_. + +On en fait une parodie: _la Folle Querelle_, de Subligny, que Molière, +brouillé avec Racine,--vous vous en souvenez,--joue sur son théâtre. La +parodie est stupide, mais elle atteste la vogue extraordinaire de la +pièce. Dans la famille où Subligny nous transporte, _Andromaque_ est le +sujet de toutes les conversations; on en parle au salon, dans +l'antichambre, à la cuisine, jusque dans l'écurie. «Cuisinier, cocher, +palefrenier, laquais, et jusqu'à la porteuse d'eau en veulent +discourir.» «Bientôt, dit un des personnages de la comédie, la contagion +gagnera le chien et le chat du logis.» Une maîtresse demande-t-elle sa +femme de chambre: celle-ci, répond un laquais, «est occupée à faire +l'Hermione contre le cocher dont elle est coiffée». Un maître +reproche-t-il à son valet d'avoir mal compris un ordre: «Monsieur, dit +le valet, j'ai fait comme Oreste, qui ne laisse pas de tuer Pyrrhus, +quoique Cléone lui ait été dire qu'il n'en fasse rien.» + +Naturellement, Saint-Évremond, du fond de son exil bavard, dit son mot. +Cet homme d'esprit, et qui avait même quelquefois plus que de l'esprit, +restait si attaché au Paris de sa jeunesse et à ses admirations des +temps heureux, que sans doute il ne pouvait consentir qu'il se fît +quelque chose de tout à fait bien depuis qu'il n'était plus là. Il écrit +donc, dans sa réponse à Lionne qui lui avait envoyé _Andromaque_ (et son +jugement est d'un homme qui ne veut absolument pas céder à son plaisir): + + Cette tragédie a bien l'air des belles choses; il s'en faut presque + rien qu'il n'y ait du grand. Ceux qui n'entreront pas assez dans + les choses l'admireront, ceux qui veulent des beautés pleines y + chercheront _je ne sais quoi_[5] qui les empêchera d'être tout à + fait contents. + +Et je ne vous dirai pas ce que c'est, puisque Saint-Évremond ne le sait +pas lui-même. + +En somme, Racine ne dut pas, cette fois, trop souffrir des critiques. Il +dut jouir de tout ce bruit. Le succès est là, réel, affirmé par le +nombre des représentations, concret, retentissant. Au reste, Racine ne +s'oublie ni ne s'abandonne. En voilà un qui s'est défendu jusqu'au jour +de la conversion et du renoncement! Le duc de Créqui et le comte +d'Olonne se faisaient remarquer parmi les détracteurs de la pièce. +Racine, très hardiment, fait courir contre ces deux grands seigneurs +l'atroce épigramme que l'on connaît: + + La vraisemblance est choquée en ta pièce, + Si l'on en croit et d'Olonne et Créqui. + Créqui dit que Pyrrhus aime trop sa maîtresse. + D'Olonne qu'Andromaque aime trop son mari; + +rappelant ainsi que Créqui n'aimait pas les femmes, et que d'Olonne +était immensément trompé par la sienne. (Voir Bussy-Rabutin). + +Bref, Racine triomphe. Et il est également heureux dans ses amours. +Mademoiselle du Parc est publiquement sa maîtresse; elle a quitté la +troupe de Molière à Pâques 1667 et s'est engagée à l'hôtel de Bourgogne +pour y jouer Andromaque. + +Racine, à cette époque, est si content d'être au monde, qu'il s'amuse à +écrire _les Plaideurs_. + + * * * * * + +Ce n'était, à ses yeux, qu'un amusement à l'occasion d'un procès qu'il +soutient contre des moines comme prieur de l'Épinay (car il avait fini +par attraper un bénéfice); procès, dit-il lui-même, «que ni mes juges ni +moi n'avons jamais entendu», et que d'ailleurs il perdit. + +Racine emprunte aux _Guêpes_ d'Aristophane quelques-uns des traits de sa +bouffonnerie, quoique entre les juges d'Athènes et les juges de France, +il n'y eût guère de commun que la vénalité quelquefois, et aussi le pli +professionnel, la fureur de juger. Vous savez qu'à Athènes, au temps +d'Aristophane, tout citoyen pouvait être juge, pourvu qu'il eût trente +ans révolus; que les juges, au nombre de six mille (ce qui semble folie +pure), étaient annuellement désignés par le sort et répartis entre dix +tribunaux criminels ou civils (l'Aréopage, ou cour supérieure, non +compris); que les juges recevaient trois oboles par jour, et que, tenant +ce salaire du parti au pouvoir, c'est-à-dire des démagogues, et ce +salaire, d'autre part, suffisant mal à les faire vivre, il leur était +peu habituel de juger soit avec indépendance, soit avec intégrité. +C'était un drôle de gouvernement que celui d'Athènes, car c'était un +gouvernement parfaitement démocratique. Il est vrai qu'il n'y avait que +vingt mille citoyens environ, mais peut-être cent mille esclaves, et un +assez riche domaine public. Cela permettait quelques fantaisies. +Néanmoins le régime vécut mal et dura peu. + +Racine a pris dans _les Guêpes_ peu de chose en somme: le juge qui saute +par la fenêtre et reparaît à la cave ou au grenier, le chien criminel et +les larmes de sa famille. Pour le reste, il se contente de l'intrigue +traditionnelle des farces italiennes, de celle même des farces de +Molière: l'amoureux déguisé en robin et faisant signer un contrat de +mariage au vieux plaideur qui croit signer un procès-verbal. C'est +l'Amour commissaire, au lieu de l'Amour peintre ou de l'Amour médecin. + + Moitié en m'encourageant, moitié en mettant eux-mêmes la main à + l'œuvre (ceci se passait au cabaret), mes amis me firent commencer + une pièce qui ne tarda pas à être achevée. + +Furetière dut fournir quelques traits: ceux qui se trouvent dans son +_Roman bourgeois_ (1666). Despréaux apporta la scène de la dispute de +Chicaneau et de la comtesse, qui s'était passée sous ses yeux, chez son +frère Boileau le greffier. La comtesse de Pimbêche, c'était la comtesse +de Crissé, attachée à la maison de la duchesse douairière d'Orléans, et +vieille plaideuse connue pour sa manie. La «pauvre Babonnette», celle +qui emporte les serviettes du buvetier du Palais, c'était la femme du +lieutenant criminel Tardieu, celle que Boileau placera dans sa dixième +satire. Perrin-Dandin à sa lucarne rappelait un vieux juge bizarre du +temps du feu roi Louis XIII, un monsieur Portail, conseiller au +Parlement, dont Tallemant des Réaux nous dit: + + Il était fort homme de bien, mais fort visionnaire. Il avait + retranché son grenier et y avait fait son cabinet et ne parlait aux + gens que par la fenêtre de ce grenier. + +Et l'éloquence solennelle et ridicule de l'Intimé et de Petit-Jean aidé +par le souffleur, c'était l'éloquence de beaucoup d'avocats d'alors, +comme on le peut voir dans les _Historiettes_ de Tallemant, au chapitre +_Avocats_. + +L'avocat Galant, après avoir divisé son plaidoyer, commençait toujours +par ce vers: + + Has meus ad metas currat oportet equus. + +Un autre disait: «Messieurs, cette pauvre femme n'a pas de pain, que les +Grecs appellent [Grec: ton arton]. (Ceci doit être inventé, mais je n'en +suis pas sûr.) L'avocat La Martellière commença un plaidoyer pour +l'Université contre les jésuites par la bataille de Cannes. Un autre +commença son plaidoyer par «le roi Pyrrhus...» Le président lui dit: «Au +fait! au fait!» Un jeune avocat, plaidant contre un homme qui avait +coupé quelques chênes, alla rechercher tout ce qu'il y a dans +l'antiquité à l'avantage des chênes. Les druides ni les chênes de Dodone +n'y furent oubliés. L'autre avocat, qui l'avait laissé jaser, dit: +«Monsieur, il s'agit de quatre chêneaux que ma partie a coupés et qu'il +offre de payer au dire d'expert.» + +Racine se souvint de tout cela. Peut-être songeât-il aussi, tout bas, à +son maître Antoine Lemaître, dont les plaidoyers passaient pour +chefs-d'œuvre en leur temps, mais qui manquaient vraiment de simplicité. +(Le pédantisme, tout chaud encore de la Renaissance, reste énorme +pendant la première moitié du XVIIe siècle et encore un peu par delà.) +Mais Racine s'est surtout servi de Gautier la Gueule, qui venait de +publier deux volumes de ses plaidoyers. L'Intimé reproduit très +exactement un de ses exordes (d'ailleurs imité du _Pro Quintio_ de +Cicéron, où l'on doit dire qu'il est à sa place): + + Messieurs, tout ce qui peut étonner un coupable, + Tout ce que les mortels ont de plus redoutable + Semble s'être assemblé contre nous par hasard, + Je veux dire la brigue et l'éloquence. Car + D'un côté le crédit du défunt m'épouvante, + Et de l'autre côté l'éloquence éclatante + De maître Petit-Jean m'éblouit... + +Ainsi _les Plaideurs_ étaient une farce débridée, agressive, toute +pleine d'allusions à des personnes et où Corneille lui-même était +parodié: + + Ses rides sur mon front ont gravé ses _exploits_... + Viens, mon sang, viens, ma fille!... + Achève, prends ce sac... + +Elle dut faire scandale devant le public d'alors, fort restreint en +somme, qui était au courant de toutes les historiettes et anecdotes et +comprenait toutes les allusions. En outre, il est assez probable que bon +nombre de juges, de procureurs, d'avocats et de basochiens vinrent +«cabaler» contre la pièce. Quoi qu'il en soit, Valincour raconte qu'aux +deux premières représentations les acteurs furent presque sifflés et +n'osèrent pas hasarder la troisième. Nous dirions aujourd'hui que _les +Plaideurs_ furent «un four noir». + +Mais, un mois après, le roi vit _les Plaideurs_ à Saint-Germain. + +Le roi fut ravi. Le roi savoura ces vers: + + Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre. + Combien en as-tu vu, je dis des plus huppés, + À souffler dans leurs doigts dans ma cour occupés, + Le manteau sur le nez ou la main dans la poche, + Enfin pour se chauffer venir tourner ma broche!... + +Le roi admira les us et coutumes de la justice dans son beau royaume: + + Prends-moi dans mon clapier trois lapins de garenne + Et chez mon procureur porte-les ce matin. + Si son clerc vient céans, fais-lui goûter mon vin. +... Il viendra me demander peut-être + Un grand homme sec, là, qui me sert de témoin + Et qui jure pour moi lorsque j'en ai besoin... + +Et encore: + + Monsieur, je suis cousin de l'un de vos neveux. + Monsieur, Père Gordon vous dira mon affaire. + Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire. +... Deux bottes de foin, cinq à six mille livres! + +Le roi goûta la galanterie du bon juge: + + Dis-nous, à qui veux-tu faire perdre la cause? + --À personne.--Pour toi je ferai toute chose, + Parle donc.--Je vous ai trop d'obligation. + --N'avez-vous jamais vu donner la question? + --Non, et ne le verrai, que je crois, de ma vie. + --Venez, je vous en veux faire passer l'envie. + --Hé! monsieur, peut-on voir souffrir des malheureux? + --Bon! cela fait toujours passer une heure ou deux. + +Le roi apprécia tous ces traits, qui n'avaient assurément rien de +timide. Il n'abolit point la torture, institution de tant de siècles. Il +n'ajouta rien, que je sache, à l'ordonnance civile de 1667 par laquelle +il avait voulu corriger les dérèglements de la justice. Mais il fut +charmé que Racine traitât sa magistrature comme le gouvernement de la +troisième République ne laisserait pas traiter la sienne au théâtre; et +pourtant!... + + Il fit, dit Valincour, de grands éclats de rire. Et toute la cour, + qui juge ordinairement mieux que la ville, n'eut pas besoin de + complaisance pour l'imiter. Les comédiens, partis de Saint-Germain + dans trois carrosses, allèrent porter cette bonne nouvelle à + Racine. Trois carrosses après minuit, et dans un lieu où il ne s'en + était jamais tant vu ensemble, réveillèrent le voisinage. On se mit + aux fenêtres; et comme on vit que les carrosses étaient à la porte + de Racine, et qu'il s'agissait des _Plaideurs_, des bourgeois se + persuadèrent qu'on venait l'enlever pour avoir mal parlé des juges. + Tout Paris le crut à la Conciergerie le lendemain. + +Mais, au contraire, _les Plaideurs_, ayant plu au roi et à la cour, +furent repris à la ville avec un très grand succès. + +_Les Plaideurs_, que Racine avait destinés d'abord au Théâtre-Italien, +ne sont qu'un amusement, oui, mais d'un génie charmant, et au moment où +ce génie était dans toute l'ivresse de sa jeune force. Si l'on considère +le dialogue, je ne vois rien, au XVIIe siècle, de cette verve et de cet +emportement de guignol presque lyrique. Ce dialogue si rapide et si +coupé, je crois bien que nous ne le retrouverons plus (sauf dans +Dufresny peut-être) jusqu'au dialogue en prose de Beaumarchais. Et puis, +je suis bien obligé de remarquer que cette folle comédie est _la seule_ +de ce temps qui vise, non plus seulement des mœurs, mais une +institution. + +Mais surtout, la forme des _Plaideurs_ est unique. Elle est beaucoup +plus «artiste», comme nous dirions aujourd'hui, que celle de Molière. +_Les Plaideurs_ sont la première comédie (cela, j'en suis très sûr) où +le poète tire des effets pittoresques ou comiques de certaines +irrégularités voulues ou particularités de versification: enjambements, +dislocation du vers, ou rimes en calembour: + + Et voilà comment on fait les bonnes maisons. / Va, + Tu ne seras qu'un sot... + Mais j'aperçois venir madame la comtesse + De Pimbêche. / Elle vient pour affaire qui presse +... Bon! c'est de l'argent _comptant_. + J'en avais bien besoin. «Et de ce non content + Aurait avec le pied réitéré...» +... Monsieur ici _présent_ + M'a d'un fort grand soufflet fait un petit _présent_. +... Et vous, venez au fait. / Un mot + Du fait... + Et quand il serait vrai que Citron ma _partie_ + Aurait mangé, messieurs, le tout ou bien _partie_ + Dudit chapon, / qu'on mette en compensation + Ce que nous avons fait avant cette action. + Quand ma partie a-t-elle été réprimandée? + Par qui votre maison a-t-elle été gardée? + Quand avons-nous manqué d'aboyer au larron? + Témoin trois procureurs, dont icelui Citron + A déchiré la robe. On en verra les _pièces_. + Pour nous justifier voulez-vous d'autres _pièces_?... + +Et cætera. + +Au reste, toute la versification des _Plaideurs_ est une joie. Et ces +jeux de prosodie, vous ne les trouverez pas dans les comédies de +Molière, ni dans celles de Quinault ou de Montfleury, ni dans celles de +Regnard. Chose étrange: cette fantaisie prosodique des _Plaideurs_, +c'est seulement le drame romantique de Hugo qui la reprendra; et c'est, +sur un autre ton et avec une autre couleur, Banville dans ses petites +comédies lyriques et funambulesques. + +Et je suis désolé, pour ma part, que Racine n'ait point écrit d'autre +comédie que les _Plaideurs_. + +Mais il croyait avoir mieux à faire. Il était évidemment agacé de +deviner partout cette idée: + +«Oui, sans doute, ce garçon fait bien parler l'amour: mais tout de même +cela n'est pas si fort que notre vieux Corneille. Ah! les tragédies +historiques! Ah! les pièces, sur la politique et sur les Romains!» Je +suis persuadé qu'une des choses qui ont le plus irrité Racine, ce sont +les consultations d'outre-Manche de ce vieux bel esprit de +Saint-Évremond, qui, en dernier lieu, avait eu l'aplomb de mettre +_Attila_ au-dessus d'_Andromaque_. Racine songea: «Vous voulez de +l'histoire, et notamment de l'histoire romaine? Eh bien, attendez!» + +Mais, naturellement, le réaliste Racine ne choisit pas un sujet à grands +sentiments ni à grandes joutes oratoires imitées du _Conciones_. Il ne +devait goûter ni les _Mort de Pompée_, ni les _Sertorius_, ni les +_Othon_; et ce n'est pas seulement chez les avocats que l'emphase +déplaisait à l'auteur du troisième acte des _Plaideurs_. Il feuillette +Tacite; et ce qu'il en retient, c'est encore un drame privé. Mais quel +drame! Un des plus atroces de tous, et qui a pour protagonistes deux des +âmes les plus souillées et les plus scélérates qu'ait jamais +formées--avec les trois concupiscences (des yeux, de la chair et de +l'esprit)--la folie de la toute-puissance: Agrippine et Néron. + +Il choisit merveilleusement leur point de rencontre. C'est le moment de +leur premier heurt: Agrippine est à la fin de ses crimes, Néron au +commencement des siens. Aux gestes présents d'Agrippine s'ajoute toute +une perspective d'ignominies dans le passé; à ceux de Néron toute une +perspective de forfaits dans l'avenir. Par un procédé où excelle ce +génie, si fort sous une forme qui se contient, il nous fait entendre +plus d'horreurs encore qu'il n'en exprime. Chaque scène s'amplifie dans +notre esprit, et de toutes les horreurs qu'elle rappelle, et de toutes +celles qu'elle présage. + +Le drame est tout en scènes familières, presque de comédie, n'était +l'image de la mort partout aperçue et l'attente du dénouement sanglant. +Le début est bien frappant: cette impératrice mère qui rôde au petit +jour dans les couloirs du palais pour tâcher de surprendre au saut du +lit son fils qui se cache d'elle... Cela n'est-il pas dans la couleur de +certaines scènes de Saint-Simon? Au second acte, c'est le terrible éveil +de la passion de Néron, et la scène cruelle où, tout de suite, il +torture la femme qu'il veut avoir. Au troisième acte, c'est la généreuse +bravade du petit Britannicus, et son assassinat résolu. Au quatrième, la +suprême tentative d'Agrippine, l'audacieuse confession générale par où +elle essaye d'épouvanter et de reprendre son fils, puis la dernière +hésitation de Néron entre les deux voies ouvertes. Au cinquième, +l'empoisonnement pendant le dîner, la terreur dans la maison, la +rencontre de Néron et d'Agrippine qui, dès lors, se sent perdue, +et--seul ressouvenir, indirect et d'ailleurs charmant, de la +civilisation chrétienne--la retraite de la pauvre petite Junie dans le +couvent des Vestales. L'action est large, sans vaine complication, mais +continue, et intense; _Britannicus_ est une des tragédies de Racine +qu'il vaut mieux avoir vu jouer, fût-ce médiocrement. + +Laissons le jeune et fier Britannicus; la mélancolique et comprimée +Junie, plus sérieuse que son âge, et qui semble, pour Britannicus, une +grande sœur autant qu'une amante; et Burrhus, l'honnête homme +circonspect, qui a bien du mal à maintenir son honnêteté parmi les +concessions exigées par les nécessités d'État, mais qui la maintient +tout de même; laissons aussi Narcisse, le tentateur de Néron, aussi bon +psychologue, vraiment, que Iago. Les personnages les plus étonnants, +c'est encore Agrippine et Néron. + +Racine les a exprimés tout entiers dans le moment où il les a saisis. Ce +qu'il nous montre ici pleinement, c'est, d'une part, le caractère +féminin dans le crime et l'ambition; et c'est, d'autre part, l'action +dissolvante du poison de la toute-puissance dans un jeune homme +extrêmement vaniteux et qui se pique d'art. + + * * * * * + +Agrippine est une femme, belle et encore assez jeune. Je rappelle cela +parce que nous nous représentons volontiers les grandes ambitieuses de +l'histoire comme des créatures désexuées. C'est une erreur. Si +Elisabeth, la reine vierge, fut peut-être une «virago», Catherine, lady +Macbeth, et, selon toute apparence, la reine Sémiramis, sur qui j'ai peu +de lumières, furent très profondément femmes. Agrippine pareillement. + +Elle eut souci, nous dit Tacite, de sa tenue extérieure, et elle ne se +prostitua jamais qu'à bon escient. Mais nous voyons que, dans toutes ses +entreprises, son sexe fut son principal instrument d'action. Encore +enfant, elle se donne au vieux Lépide parce qu'il était riche. Cette +orgueilleuse, qui se vantait d'être la seule, jusque-là, qui eût été +«fille d'un César, sœur, épouse et mère de César», se donne à +l'affranchi Pallas, parce que Pallas a l'oreille de Claude. Pendant des +années, avant d'être la femme du vieil empereur, elle est sa maîtresse +patiente et soumise. Et plus tard, quand elle sent que Néron lui +échappe, vous savez par quels moyens elle essaye de le reprendre... +«voluptueusement parée et prête à l'inceste». (Et cela n'est pas +seulement dans Tacite et Suétone, mais était dans Fabius Rusticus et +dans Cluvius.) + +L'espèce même (outre les moyens) de son ambition fut bien féminine. Elle +paraît avoir tenu beaucoup plus aux titres, aux honneurs et à l'argent +qu'à la réalité du pouvoir. Elle «régna» pendant quelque temps, mais ce +fut Pallas qui gouverna. + +Après des années d'intrigues ténébreuses et de crimes secrets, tout à +coup, femme encore en cela, aussi insolente et intempérante dans le +triomphe qu'elle avait été patiente et tenace dans la lutte, elle n'a +rien de plus pressé que de compromettre son ouvrage par la façon +inconsidérée dont elle en jouit. Elle éclate d'orgueil et d'arrogance. +Elle a la niaiserie d'exiger, avant tout, des égards. Ce qu'il lui faut, +c'est que Néron donne pour «mot d'ordre» aux prétoriens: «la meilleure +des mères», c'est de s'asseoir à côté de lui sur le trône et de recevoir +avec lui les ambassadeurs. C'est de croire qu'elle préside le Sénat, +derrière son rideau, et de s'y laisser deviner. Elle pousse des cris +d'aigle quand Néron lui enlève sa garde germanique. Peut-être en +s'effaçant eût-elle continué à gouverner son fils. Mais sa rage de +présider et de paraître l'emporte. Le pouvoir, pour elle, c'était le +diadème, et des licteurs, et des statues dans les temples. + +À mesure que son influence décroît, sa prudence diminue. Elle qui fut si +constante et si suivie dans ses desseins, elle s'abandonne à de +turbulentes contradictions. Lorsque Néron prend pour maîtresse la bonne +Acté (je dis la bonne Acté parce que les historiens la soupçonnent +d'avoir été quelque peu chrétienne), Agrippine jette d'abord les hauts +cris. Mais, peu après, elle offre à Néron son propre appartement «pour +cacher des plaisirs dont un si jeune âge et une si haute fortune ne +sauraient se passer», et elle lui donne de l'argent tant qu'il en veut. +Une autre fois, la complaisance ne lui ayant pas mieux réussi que la +rigueur, elle éclate en colères de femme, en folles et stupides +bravades. Elle crie «avec des gestes de forcenée» que Britannicus n'est +plus un enfant, que c'est lui le légitime héritier de l'empire, que +Néron n'est qu'un intrus: «... Je dirai tout, tout! à commencer par +l'inceste et le poison. J'irai au camp, je présenterai Britannicus aux +soldats. Ils entendront, d'un côté, la fille de Germanicus, et, de +l'autre, ce manchot de Burrhus et ce cuistre de Sénèque. On verra!...» +Elle prononce des mots irréparables. Visiblement elle a perdu la tête. + +Voilà les traits dont Racine a formé son Agrippine. Tous y sont, excepté +les complaisances de la mère pour les plaisirs du fils--et l'abominable +geste d'Agrippine «prête à l'inceste». Cela, Racine l'a retranché, non +par timidité d'esprit, mais par pudeur. En revanche, c'est lui qui a +imaginé Agrippine guettant, le matin, le réveil de l'empereur, et aussi +la confession de la mère au fils. + + * * * * * + +Et sur Néron aussi, il a su ou osé tout dire ou tout insinuer. Il n'a +omis que le trait hideux de Néron adolescent souillant l'enfance de +Britannicus. À part cela, tout le «monstre naissant» y est bien. + +Son hérédité est indiquée: + + Je lis sur son visage + Des fiers Domitius l'humeur triste et sauvage. + +(On peut voir dans Suétone que son quatrième aïeul, son trisaïeul et son +grand-père avaient été déjà des prodiges de méchanceté.) Donc, le fonds +hérité est atroce. Toutefois, le monstre n'ayant encore que dix-huit +ans, il garde quelque enfantillage: + + Narcisse, c'est en fait, Néron est amoureux. + --Vous?--Depuis un moment, _mais pour toute ma vie_. + +répond-il en bon jeune homme. Il se souvient aussi--encore un peu--des +leçons de Sénèque, des déclamations d'école sur le juste et l'honnête. +Et puis, il y a la décence officielle, les sentiments qu'il convient de +paraître avoir. Mais déjà il ne parle qu'avec un dédain ironique de ses +«trois ans de vertu». Au reste, son rôle est, pour une bonne moitié, de +l'ironie la plus aiguë. Car c'est un garçon fort intelligent. Et c'est +un poète et un artiste, cet adolescent vaniteux et sensuel que la +toute-puissance rendra monstrueux. Nous voyons passer tour à tour les +divers démons qui sont en lui: Plaisir de commander: + + Je le veux, je l'ordonne! + +Imagination romantique et voluptueuse: + + Excité d'un désir curieux, + Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux, + Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes + Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes, + Belle, sans ornement... Etc. + J'aimais jusqu'à ces pleurs que je faisais couler... + +Galanterie sèche et d'une fatuité élégante; puis, surgie tout à coup dès +le premier obstacle qui s'oppose à son désir, cette cruauté dans +l'amour, qui, portée à son plus haut degré, s'appellera le «sadisme», du +nom d'un sinistre fou; c'est-à-dire le plaisir d'étendre son être en +faisant souffrir, les sensations agréables ayant pour mesure la +souffrance d'autrui, et le désir de sentir se confondant avec le désir +de détruire... + + Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j'envie... + Caché près de ces lieux, je vous verrai, madame... + Je me fais de _sa peine_ une image charmante... + +Et, après ces ironies et ces méchancetés froides, l'explosion de colère +sous les mots dont le flagelle Britannicus, la menace d'arrêter tout le +monde, et, dès lors, l'assassinat secrètement résolu; puis, le petit +attendrissement devant les larmes et l'agenouillement de ce brave +Burrhus; mais enfin, sous l'habile manœuvre de Narcisse, qui, tour à +tour, chatouille la vanité de l'homme, l'orgueil du tout-puissant et son +besoin de mépriser et, point plus sensible encore, son amour-propre de +cocher et de chanteur,--Néron redevenant lui-même et de nouveau +consentant au crime. + + * * * * * + +Oui, tout ce développement de deux âmes brillamment +perverses,--Agrippine et Néron,--est très fort et très beau. Mais le +plus beau est encore leur rencontre au quatrième acte, la confession de +la mère au fils. Car, cette confession d'une audace étrange, Agrippine +l'imagine pour arrêter Néron dans la voie criminelle; et il est clair +qu'elle ne peut (après réflexion) que l'y précipiter. + +Dans ce récit, qui est un pur chef-d'œuvre par la teneur, la contexture, +la progression, par la concision éclatante du style, par la hardiesse de +ce qui s'y trouve exprimé et par la hardiesse plus grande des +sous-entendus, Agrippine confesse à son fils--à son fils!--toutes ses +prostitutions et tous ses divers crimes, notamment l'empoisonnement de +Claude: + + Je fléchis mon orgueil, _j'allai prier_ Pallas... + Silanus, qui l'aimait, s'en vit abandonné + _Et marqua de son sang_ ce jour infortuné... + De ce même Pallas j'_implorai le secours_... + L'exil me délivra des plus séditieux... + Ses gardes, son palais, _son lit_ m'étaient soumis... + _De ses derniers soupirs je me rendis maîtresse_... + Il mourut. _Mille bruits en courent à ma honte_... + +Ce récit d'une si belle hardiesse apparaît en son lieu comme un moyen +dramatique singulièrement puissant. Néron, en l'écoutant, doit se sentir +lié par la complicité du crime, par une reconnaissance affreuse, et par +la terreur de ce que pourrait faire contre lui une femme qui a fait pour +lui tout cela... Agrippine, du moins, se le figure. Car--et ceci est +admirable--elle a gardé, malgré tout, des crédulités; elle est mère à sa +façon; elle aime Néron comme l'instrument de son pouvoir, mais tout de +même aussi, un peu, comme son enfant; et nous la verrons tout à l'heure, +après avoir conté ses souillures et ses meurtres à son petit, jouer +naïvement à la maternité sentimentale: + + Par quels embrassements il vient de m'arrêter! + Sa facile bonté, sur son front répandue. + Jusqu'aux moindres secrets est d'abord descendue. + Il s'épanchait en fils qui vient en liberté + Dans le sein d'une mère oublier sa fierté... + +Et cependant, après le grand récit, Néron n'a fait que persifler. Mais +elle n'a rien vu, rien compris. Il était bien clair pourtant que Néron +se sentait d'avance absous par l'étonnante confession maternelle. Ah! +que ce récit donne bien la morale du drame! Comme nous concevons bien, +nous, par cette revue du passé d'Agrippine, que les crimes de la mère +expliquent, appellent, nécessitent les crimes du fils, et qu'ils auront +dans ceux-ci leur fructification naturelle et, à la fois, leur +inévitable châtiment! Et enfin, quelle perspective cela nous ouvre sur +cette extraordinaire famille des Césars, sur cette famille de déments de +la toute-puissance! Quelle superbe toile de fond, si je puis dire à la +tragédie de Racine! + + * * * * * + +Cette «toile de fond» remplace avantageusement, à mon avis, la «couleur +locale» chère aux romantiques. + +Car, il y a bien, dans _Britannicus_, la couleur historique répandue +dans les discours et les sentiments des personnages; il y a aussi, çà et +là, des détails qui nous font sentir où nous sommes, dans quelle +civilisation et dans quel milieu: + + Elle a fait expirer un esclave à mes yeux... + +Mais, de couleur locale comme l'entendaient les dramaturges et les +romanciers de 1830, il n'y en a pas, Dieu merci! Et c'est une joie de ne +trouver, dans _Britannicus_, ni laticlave, ni _rheda_, ni +_lectisternium_, ni escargots de Phlionte, ni murènes, ni coquillages du +lac Lucrin. + +Elle était bien singulière, cette «couleur locale» des romantiques. Je +pourrais vous parler de la «couleur locale» espagnole de _Ruy-Blas_ ou +de la «couleur locale» Renaissance de _Henri III et sa Cour_. Mais, +puisqu'il s'agit de la Rome impériale, je préfère emprunter à un +consciencieux élève de Hugo et de Dumas un petit morceau d'un drame +romain. Le jeune Caligula raconte à son oncle Tibère comment il passait +son temps à Rome: + + J'allais tous les jours à la porte Capène, ce rendez-vous élégant + de l'opulence et de la noblesse romaine; c'est un coup d'œil fort + brillant... Des sénateurs, drapés de pourpre, se promènent en + litière...; dans les lourdes rhédas, attelées de mules couvertes de + lames d'or et de pierres précieuses, sont étendues les matrones + voilées; et avec elles se croise le léger _cisium_ où la courtisane + grecque, vêtue de robes splendides, conduit elle-même ses amants. + +Réfléchissez que c'est exactement comme si, chez nous, dans le courant +de la conversation, quelqu'un se mettait à dire: + + J'allais tous les jours au Bois de Boulogne, ce rendez-vous élégant + de l'opulence parisienne; c'est un coup d'œil fort brillant. Des + messieurs en jaquette ou en veston se promènent dans leur + automobile; des hommes de sport conduisent leur mail... + +Et ainsi de suite... + +Eh bien, c'est ça, la «couleur locale» dans le théâtre romantique[6]. +C'est un peu mieux présenté chez les maîtres: mais c'est bien ça, ou ce +n'est guère autre chose. C'est comme si les personnages, atteints d'une +manie spéciale, éprouvaient, à certains moments, le besoin irrésistible +de nommer et de se décrire les uns aux autres les objets de l'usage le +plus familier, et des choses auxquelles personne ne fait plus attention +dans la vie réelle: tels les petits enfants, lorsqu'ils commencent à +parler, prennent plaisir à nommer par leurs noms, avec émerveillement, +les ustensiles dont ils se servent. Oui, on dirait parfois que les +personnages du drame romantique découvrent, stupéfaits et charmés, la +civilisation où ils vivent... Et la conclusion, c'est qu'à cet égard +comme à beaucoup d'autres, la tragédie classique, en s'abstenant presque +totalement de cette fameuse «couleur locale», est beaucoup moins loin de +la vérité... + +Et comme aussi je sais gré à Racine de s'être abstenu de «spectacle» et, +par exemple, de n'avoir pas mis en scène le dîner où Britannicus est +empoisonné! Notez que Racine l'eût pu faire sans manquer gravement à la +règle de l'unité de lieu. Mais il ne l'a pas fait, d'abord, si vous +voulez, parce que la scène n'était pas assez grande, étant rétrécie, +comme vous savez, par des banquettes où venaient s'asseoir des jeunes +gens à la mode; mais surtout il ne l'a pas fait par bon jugement, je +pense, et parce qu'il savait que la réalisation, forcément sommaire et +grossière, d'une scène de ce genre, eût été un peu ridicule. +L'assassinat, invisible et proche, annoncé par un tumulte, et par la +fuite de Burrhus éperdu, puis raconté dans un rapide détail, nous est +assurément plus présent que si nous l'avions sous les yeux. Et quels +figurants, par exemple, eussent bien rendu l'attitude marquée par ces +deux vers: + + Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage + Sur les yeux de César composent leur visage? + +Je crois, d'ailleurs, qu'en général, les gênes soit des trois unités, +soit de l'étroitesse des planches, si elles ont imposé à notre tragédie +quelques artifices un peu froids, lui ont épargné beaucoup plus de +sottises. + +Or, cette forte et sombre tragédie de _Britannicus_--qu'une formule +scolaire, qui vient de Voltaire, a qualifiée de «pièce des +connaisseurs»--n'eut absolument aucun succès. + +D'abord la salle était mal garnie à la première représentation parce +qu'à la même heure, il y avait un spectacle apparemment plus +intéressant: une exécution en place de Grève. + +Et puis, les amis de Corneille et les ennemis de Racine avaient décidé +que l'auteur d'_Andromaque_ ne pouvait pas faire une bonne tragédie +romaine, et que _Britannicus_ tomberait. D'après un récit souvent cité +de Boursault, «les auteurs qui ont la malice de s'attrouper pour décider +souverainement des pièces de théâtre et qui s'asseyaient d'ordinaire sur +un banc qu'on appelle le banc formidable, s'étaient dispersés de peur de +se faire reconnaître». Le vieux Corneille était seul dans une loge, +plein de malveillance contre le jeune intrus qui lui disputait ses +Romains. + +Boileau aussi était là. + + Son visage, dit Boursault croyant le railler, son visage, qui, au + besoin passerait pour un répertoire des caractères, des passions, + éprouvait toutes celles de la pièce l'une après l'autre, et se + transformait comme un caméléon à mesure que les acteurs débitaient + leurs rôles... Je ne sais rien de plus obligeant que d'avoir à + point nommé un fond de joie et un fond de tristesse au très humble + service de M. Racine. + +Et nous disons, nous: «Ah! le brave homme!» + +Mais les ennemis du poète étaient trop nombreux et trop acharnés. Ils +tournaient tout à la plaisanterie. + +... Le jeune Britannicus, dit Boursault, qui avait quitté la + bavette depuis peu et qui semblait élevé dans la crainte de Jupiter + Capitolin... D'autres, dit-il encore, furent si touchés de voir + Junie s'aller rendre religieuse de l'ordre de Vesta, qu'ils + auraient nommé cet ouvrage une tragédie chrétienne si l'on ne les + eût assurés que Vesta ne l'était pas. + +Le vieux Corneille, avec une affectation d'impartialité, faisait des +remarques doctes et relevait les anachronismes de la pièce. Il +reprochait à l'auteur d'avoir fait vivre Britannicus et Narcisse deux +ans de plus qu'ils n'ont vécu (lui qui, dans _Héraclius_, avait prolongé +de douze ans le règne de Phocas). Boursault (dans l'introduction du +petit roman d'_Arthémise et Poliante_) rapporte les sentiments des +malins auprès desquels il se trouvait placé: + + Agrippine leur a paru fière sans sujet, Burrhus, vertueux sans + dessein, Britannicus amoureux sans jugement, Narcisse lâche sans + prétexte, Junie constante sans fermeté, et Néron cruel sans malice. + +Plus loin, il dit «que le premier acte promet quelque chose de fort beau +et que le second ne le dément pas, mais qu'au troisième il semble que +l'auteur se soit lassé de travailler, et que le quatrième ne laisserait +pas de faire oublier qu'on s'est ennuyé au précédent, si, dans le +cinquième, la façon dont Britannicus est empoisonné et celle dont Junie +se rend vestale ne faisaient pas pitié». Voilà la critique du temps, +j'entends celle qui se faisait au théâtre même, puis dans les feuilles. +Il lui arrivait d'être aussi peu définitive que celle d'aujourd'hui. + +Racine fut ulcéré. Il avait fait un grand effort, et il savait bien ce +que valait sa pièce. Il se défendit vigoureusement et sans ménager +personne: + + Que faudrait-il faire, dit-il dans sa première préface, pour + contenter des juges si difficiles? La chose serait aisée pour peu + qu'on voulût trahir le _bon sens_. Il ne faudrait que s'écarter du + _naturel_ pour se jeter dans l'extraordinaire. Au lieu d'une action + simple, chargée de peu de matière, qui se passe en un seul jour, et + qui, s'avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les + intérêts, les sentiments et les passions des personnages, il + faudrait remplir cette même action de quantité d'incidents qui ne + pourraient se passer qu'en un mois, d'un grand nombre de jeux de + théâtre d'autant plus surprenants qu'ils seraient moins + vraisemblables, d'une infinité de déclamations où l'on ferait dire + aux acteurs tout le contraire de ce qu'ils devraient dire. + +Cela est pour les deux Corneille, pour Quinault, Boyer, Coras et +quelques autres. Et voici qui est spécialement pour le grand Corneille: + + Il faudrait, par exemple, représenter «quelque héros ivre, qui se + voudrait faire haïr de sa maîtresse de gaieté de cœur» (et c'est + Attila), «un Lacédémonien grand parleur» (et c'est Agésilas), «un + conquérant qui ne débiterait que des maximes d'amour» (et c'est + César dans _la Mort de Pompée_), «une femme qui donnerait des + leçons de fierté aux conquérants» (et c'est Cornélie). Voilà sans + doute de quoi faire récrier tous ces messieurs. + +Et, à la fin de sa préface, Racine assimilait clairement Corneille au +«vieux poète malintentionné» dont parle Térence dans le prologue de +l'_Andrienne_ Racine est sans respect ni charité, comme Corneille avait +été sans justice. Il ne faut ni s'en étonner ni s'en indigner. Outre que +leurs deux génies étaient foncièrement antipathiques l'un à l'autre, la +plus grande souffrance de Corneille, c'était la gloire naissante de +Racine, comme le grand agacement de Racine était l'éternelle obstruction +qu'on voulait lui faire avec l'œuvre et la gloire de Corneille. + +Faiblesses misérables, auxquelles on n'échappe point, et qu'on ne +regrette qu'à la mort, ou lorsque tout vous quitte! Il eût cependant été +bien que l'ardent jeune homme comprît et respectât la tristesse de +l'aventure de Corneille se survivant à lui-même avec un entêtement +morose, se traînant dans des ouvrages monotones et malheureux où +s'exagéraient toutes ses vieilles manies, et n'ayant plus pour lui que +les vieux messieurs et les femmes mûres, ceux et celles du temps de +Louis XIII et de la Fronde; alors que lui, Jean Racine, avait la +jeunesse, la force, et l'avenir, et les nouvelles générations,--et le +roi. + +Car le roi fit pour _Britannicus_ ce qu'il avait fait pour _les +Plaideurs_. Il se déclara hautement pour la pièce; et toute la cour +après lui: si bien que _Britannicus_, tombé d'abord à Paris, y fut +repris peu après avec un succès assez vif. + +Le roi fit plus. Frappé de ces vers du quatrième acte: + + Pour toute ambition, pour vertu singulière, + Il excelle à conduire un char dans la carrière, + À disputer des prix indignes de ses mains, + À se donner lui-même en spectacle aux Romains, etc. + +le roi renonça dès lors à paraître dans les ballets de la cour. Le fait +est raconté par Louis Racine, confirmé par une lettre de Boileau, et +n'est point démenti par l'édition des _Amants magnifiques_, où le roi +figure parmi les danseurs, car nous savons d'autre part que le roi, qui +devait y danser et qui avait étudié son rôle, ne dansa point. Il ne +dansa plus, encore que les danses de la cour ressemblassent peu au +cancan et fussent solennelles comme des liturgies. Et il laissa dire +que, s'il ne dansait plus, c'était à cause des vers de Racine; et il est +bien probable qu'il le dit quelque jour à Racine lui-même, avec cette +bonne grâce qu'il avait quand il le voulait. Je note tout cela: car, +songez-y, quels sentiments l'ardent Racine devait-il éprouver pour un +roi charmant qui l'avait soutenu dès ses débuts, qui avait sauvé deux de +ses pièces, et que quelques vers de lui avaient empêché de danser! + +Cependant, Saint-Évremond avait, comme d'habitude, dans une lettre à M. +de Lionne, donné son avis sur la pièce nouvelle, et, naturellement, son +avis était défavorable. Il commençait bien par dire (et l'éloge ne +paraît pas fort pertinent): + + _Britannicus_ passe, à mon sens, l'_Alexandre_ et l'_Andromaque_: + les vers en sont plus magnifiques, et je ne serais pas étonné qu'on + y trouvât du sublime. + +Mais il ajoutait: + + Je déplore le malheur de cet auteur d'avoir si dignement travaillé + sur un sujet _qui ne peut souffrir une représentation agréable_. En + effet, l'idée de Narcisse, d'Agrippine et de Néron, l'idée, dis-je, + si noire et si horrible qu'on se faisait de leurs crimes ne saurait + s'effacer de la mémoire du spectateur, et, quelque effort qu'il + fasse pour se défaire de la pensée de leur cruauté, l'horreur qu'il + s'en forme détruit en quelque manière la pièce. + +Ainsi parle, bizarrement et assez mal, Saint-Évremond, si intelligent et +d'esprit si libre par ailleurs. + +Et la _Rodogune_? Et l'_Héraclius_ de votre Corneille? pourrait-on lui +répondre. Mais il est très vrai que ce n'est pas la même chose. +Cléopâtre dans _Rodogune_, Phocas dans _Héraclius_ sont bien +d'abominables criminels; mais ils sont sans nuances, mais leurs actes +même sont commandés par la nécessité d'amener telle situation +dramatique; et enfin leur scélératesse est comme en dehors du champ de +notre expérience personnelle. Ils tiennent de l'ogre et du +croquemitaine. Mais Agrippine et Néron sont des criminels compliqués, +partagés, et avec qui, si atroces qu'ils soient, nous ne perdons pas le +contact. Ils sont plus effrayants d'être vrais. Saint-Évremond a donc +raison à sa manière. + +Retenons-en ceci, que ce qui, chez Racine, frappe une bonne partie de +ses contemporains, ce n'est pas la douceur, ce n'est pas la tendresse, +mais c'est la force, c'est le goût du «noir et de l'horrible» et d'un +certain tragique âpre et sombre, d'autant plus sombre qu'il est dans les +âmes plus encore que dans les situations. + +Saint-Évremond était resté un oracle pour ceux de sa génération. Racine +voulait «faire vrai» comme on dit aujourd'hui; mais il voulait aussi +réussir. Il se donne, dans la dédicace de _Britannicus_, pour «un homme +qui ne travaille que pour la gloire», dont, après tout, le succès est +une marque. Je ne serais donc pas étonné que l'impression de +Saint-Évremond sur ce qu'il y a de «noir» et d'«horrible» dans +_Britannicus_ ait été une des raisons qui ont amené Racine soit à +choisir, soit à accepter le sujet de _Bérénice_, simple histoire +d'amour, et non plus atroce ni sanglante, mais héroïque et pure, et, si +l'on peut dire, cornélienne avec grâce et tendresse. + + + + +SEPTIÈME CONFÉRENCE + +«BÉRÉNICE.»--«BAJAZET» + + +J'ai à vous parler de la plus tendre et de la plus simple des tragédies +de Racine,--et de la plus farouche et de la plus fortement intriguée: +_Bérénice_ et _Bajazet_. Car telle est, sous sa perfection continue, +l'extrême diversité du plus sensible et du plus féroce des poètes. + +Vous connaissez l'aimable tradition rapportée par Fontenelle dans sa +_Vie de Corneille_, par l'abbé du Bos dans ses _Réflexions critiques_, +par Louis Racine dans ses _Mémoires_ et par Voltaire dans le _Siècle de +Louis XIV_: la duchesse d'Orléans aurait indiqué séparément à Corneille +et à Racine le sujet de _Bérénice_. + +M. Gazier a démontré l'an dernier que cela n'était plus très sûr. M. +Michaut l'a établi à son tour dans son livre sur _Bérénice_. Ces deux +thèses ont été discutées, en juillet 1907, par M. Emile Faguet, dans +deux feuilletons auxquels je vous renvoie. + +Non, il n'est certes plus absolument certain qu'Henriette d'Angleterre +ait institué cette sorte de concours secret entre Corneille et Racine. +Mais il est moins sûr encore que Racine, comme le veut M. Michaut, ait +dérobé son sujet à Corneille: procédé qui, d'ailleurs, n'eût point +choqué en ce temps-là, les sujets fournis par la mythologie ou +l'histoire appartenant à tout le monde, et les exemples étant alors +nombreux de deux auteurs traitant, la même année, le même sujet de +pièce. + +Pour moi, je m'en tiendrais bien volontiers à la tradition, qui, sans +être certaine, demeure encore appuyée d'assez bons témoignages et qui, +au surplus, n'a rien d'invraisemblable. + +Henriette, duchesse d'Orléans, aimait Racine, et elle était curieuse des +choses de l'esprit. Racine lui avait lu _Andromaque_ en manuscrit et +même encore en projet: + + On savait, dit le poète, dans la dédicace d'_Andromaque_, que Votre + Altesse Royale avait daigné prendre soin de la conduite de ma + tragédie. On savait que vous m'aviez prêté quelques-unes de vos + lumières pour y ajouter de nouveaux ornements. + +L'idée de faire concourir, à l'insu l'un de l'autre, les deux poètes sur +un même sujet semble, assez d'une femme malicieuse et +curieuse.--Henriette était alors trop triste, dit-on, venant de perdre +sa mère, et trop occupée, pour s'amuser à ce jeu.--Mais la tristesse et +les occupations ont des trêves.--Cela, dit-on encore, n'était point trop +charitable pour Corneille.--Mais, après tout, Corneille aussi pouvait +faire un chef-d'œuvre. Et si Henriette a secrètement espéré que non, +c'est sans doute qu'elle était un peu froissée par la façon dont +Corneille et ses amis avaient traité _Britannicus_. + +Voltaire affirme qu'Henriette, en indiquant à Racine le sujet de +_Bérénice_, se souvenait de sa propre aventure avec le roi, et désirait +que Racine s'en souvînt. Cela n'est pas tout à fait impossible, bien +que, sauf la donnée très générale d'un amour combattu par le devoir, il +y ait peu de rapport entre l'histoire de Bérénice et de Titus et celle +d'Henriette et du roi son beau-frère. Disons plutôt qu'en proposant ce +sujet à Racine, Henriette se souvenait un peu d'elle-même, et davantage +de Marie Mancini et du premier amour de Louis XIV. Henriette avait été +l'amie d'enfance de Marie et était restée très liée avec elle. Or, après +la mort de Mazarin, Louis XIV revit souvent Marie chez sa sœur Olympe, à +l'hôtel de Soissons, et Henriette assista plusieurs fois à ces +rencontres. Il est fort possible qu'elle ait entretenu Racine de ces +détails et qu'elle ait ajouté:--Allez, racontez-nous cette jolie +histoire de Bérénice... Ne cherchez pas les allusions, mais ne les +craignez pas trop... Cela ne déplaira pas au roi: je le connais... Et +moi-même,--quoiqu'il n'y ait pas grande ressemblance entre l'aventure de +Bérénice et ce que vous savez peut-être qu'on a dit de moi dans un +temps,--eh bien, je me ressouviendrai... et cela m'attendrira... + +Sur cette Henriette, madame de La Fayette a écrit un petit livre d'où il +ressort: primo qu'elle avait l'esprit romanesque et aventureux et +qu'elle aimait le danger; et secundo qu'elle était charmante, justement +parce qu'elle avait été malheureuse. + + La reine, sa mère, dit madame de La Fayette, s'appliquait tout + entière au soin de son éducation, et le malheur de ses affaires la + faisant vivre plutôt en personne privée qu'en souveraine, _cette + jeune princesse prit toutes les lumières, toute la civilité et + toute l'humanité des conditions ordinaires_. + +Et encore: + +... Il y avait une grâce et une douceur répandues dans toute sa + personne qui lui attiraient _une sorte d'hommage gui lui devait + être d'autant plus agréable qu'on le rendait plus à la personne + qu'au rang_. + +Bossuet a eu certainement un faible pour elle. Elle s'était adressée à +lui dans les derniers mois de sa vie, quand elle avait voulu devenir une +chrétienne sérieuse; et c'est lui qui l'avait assistée à l'heure de la +mort. Des sept personnes (en comptant Nicolas Cornet) dont Bossuet a +fait l'oraison funèbre, elle est la seule pour qui il ait eu une +affection personnelle et vive, et l'on peut dire de la tendresse. Ce +sentiment fait de l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre un +chef-d'œuvre très particulier. Il y a, sous ce grave discours tout plein +du dogme chrétien, une sensibilité contenue, mais profonde. Henriette, +avant de mourir, avait donné à Bossuet son crucifix. Bossuet a tenu à ce +que ce détail familier, ce mouvement d'elle à lui, et qui le rapprochait +d'elle encore plus, fût rappelé parmi l'austère solennité de l'oraison +funèbre; et il l'a rappelé, en effet, ce geste intime, dans une délicate +parenthèse. Et ce n'est pas tout: il trouve, dans certain mystère hardi +du dogme catholique, de quoi glorifier l'exquise princesse comme jamais +femme n'a été glorifiée par aucun adorateur profane. Il affirme que Dieu +a immolé des milliers de vies humaines et bouleversé tout un peuple pour +qu'Henriette fût catholique. + + Pour la donner à l'Église, il a fallu renverser tout un grand + royaume. La grandeur de la maison d'où elle était sortie n'était + pour elle qu'un engagement plus étroit dans le schisme de ses + ancêtres... Mais, si les lois de l'État s'opposent à son salut + éternel, Dieu ébranlera tout l'État pour l'affranchir de ces lois. + Il met les âmes à ce prix; il remue le ciel et la terre pour + enfanter ses élus; et comme rien ne lui est plus cher que ces + enfants de sa dilection éternelle, que ces membres inséparables de + son Fils bien-aimé, rien ne lui coûte, pourvu qu'il les sauve. + +«Il met les âmes à ce prix.» Les âmes? Non pas toutes; il n'y aurait pas +moyen. Mais celle-là, oui: et qui osera dire qu'elle n'en valait pas la +peine? Voilà ce que je voudrais pouvoir appeler--si je ne craignais de +diminuer les choses--un somptueux madrigal théologique. + +La pauvre Henriette était morte quand fut jouée cette _Bérénice_ qu'elle +eût tant aimée; car _Bérénice_ est tendre et délicate comme elle. Le roi +ne put donc échanger avec «Madame» nul sourire mystérieux et +mélancolique. Nous savons seulement, par la préface de Racine, que +_Bérénice_ eut «le bonheur de ne pas déplaire à Sa Majesté». Cela veut +dire que le roi s'y reconnut sans chagrin, et que, dès lors, il y eut +donc, entre le roi et Racine, quelque chose de presque intime et +confidentiel, quoique inexprimé, qui n'y était pas auparavant... + + * * * * * + +Mais pourquoi a-t-on pris l'habitude d'appeler _Bérénice_ une élégie +divine? C'est, bel et bien, une divine tragédie. Il est vrai qu'elle est +fort simple, et que toutes les situations y sont uniquement provoquées +par les sentiments des personnages, et sans nulle intervention d'un +hasard artificieux: ce dont nous ne nous plaindrons point. Mais, au +reste, tout y est «en action»; chaque scène nous révèle, chez les +personnages, un «état d'âme» qui ne nous avait pas encore été pleinement +montré, et les laisse dans une disposition en partie nouvelle; le +mouvement est continu, et l'intérêt est des plus puissants qui soient, +puisque ce qu'on nous raconte, c'est l'histoire éternelle de la +séparation des cœurs aimants. Oui, c'est bien un drame, harmonieux +délicieusement, infiniment douloureux. + +Mais qui pourrait mieux parler de _Bérénice_ que Racine lui-même? + + Ce qui me plut davantage dans mon sujet, c'est, dit-il, que je le + trouvai extrêmement simple. + +Et plus loin: + + Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu + d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire _toute l'invention + consiste à faire quelque chose de rien_, et que tout ce grand + nombre d'incidents a toujours été le refuge de poètes qui ne + sentaient dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force + pour attacher durant cinq actes les spectateurs par une action + simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des + sentiments et de l'élégance de l'expression. + +Et enfin: + + Ce n'est point une nécessité qu'il y ait du sang et des morts dans + une tragédie: il suffit que l'action en soit grande, que les + acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et + que tout s'y ressente de _cette tristesse majestueuse qui fait tout + le plaisir de la tragédie_. + +Définition libérale et souple. À ce compte, oui, _Bérénice_ est +assurément une tragédie; mais on l'appellerait presque aussi bien une +haute et noble comédie ou, comme on dit assez mal aujourd'hui, une +«comédie dramatique», tant le ton en est souvent approché de la +conversation des honnêtes gens. Nulle part Racine ne s'est mieux souvenu +du dialogue en vers iambiques de Sophocle et surtout d'Euripide, +dialogue où le rythme soutient les familiarités du langage et, par sa +continuité, permet de passer insensiblement de ces familiarités mêmes +aux expressions les plus poétiques. Dans _Bérénice_, les vers écrits +dans le ton de ceux que je vais citer ne sont point rares: + + Non, je n'écoute rien. Me voilà résolue. + Je veux partir; pourquoi vous montrer à ma vue? + Pourquoi venir encor aigrir mon désespoir? + _N'êtes-vous pas content? Je ne veux plus vous voir_. + --Mais, de grâce, écoutez.--Il n'est plus temps.--Madame. + Un mot.--Non.--Dans quel trouble elle jette mon âme! + Ma princesse, d'où vient ce changement soudain? + --C'en est fait. _Vous voulez que je parte demain. + Et moi j'ai résolu, de partir tout à l'heure, + Et je pars_.--Demeurez... + +C'est parfaitement le ton de la comédie en vers de Molière dans ses plus +nobles parties. Cela est même plus simple de style que, par exemple, le +couplet d'Alceste jaloux au quatrième acte du _Misanthrope_. Mais tout +de suite, et par le mouvement le plus naturel, la poésie reparaît: + + --Ingrat! que je demeure? + Et pourquoi? Pour entendre un peuple injurieux + Qui fait de mon malheur retentir tous ces lieux? + Ne l'entendez-vous pas, cette cruelle joie, + Tandis que dans les pleurs moi seule je me noie? + Quel crime, quelle offense a pu les animer? + Hélas! et qu'ai-je fait que de vous trop aimer?... + +Qu'avaient donc ces échauffés de romantiques à railler la «pompe» de la +tragédie classique, eux, les plus emphatiques des écrivains? + +Mais il est temps de voir si _Bérénice_ est conforme à la définition +qu'en donne Racine dans son ingénieuse préface. Il est temps de voir +comment _Bérénice_ est «faite», et comment l'ordonnance la plus habile +et la plus savante y paraît le développement naturel et nécessaire de la +situation une fois donnée. + +À première vue, le sujet comportait, outre un ou deux monologues de +Titus, deux grandes scènes seulement: la scène d'explication entre les +deux amants, et la scène du sacrifice. Racine, chose prodigieuse, a eu +l'art de reculer la scène d'explication jusqu'au quatrième acte. Elle +est d'autant plus émouvante qu'il nous l'a fait attendre davantage et +que, lorsque les deux intéressés se rencontrent enfin, ils savent l'un +et l'autre de quoi il retourne et ont été progressivement amenés par le +poète au plus haut point de douleur et d'angoisse. Comment s'y est-il +pris pour nous rendre à la fois poignants et vrais et ce retardement et +cette longue séparation? En connaissant bien ses personnages; en vivant +lui-même, profondément, leur vie passionnelle; en se donnant leur âme, +car il n'y a pas d'autre secret. + +Il a compris que Titus, soit pitié, soit manque d'un affreux courage, +devait avoir presque tout de suite l'idée de faire annoncer son malheur +à Bérénice par un intermédiaire. D'où le personnage du roi Antiochus. +Mais, par une inspiration singulièrement heureuse, il a voulu +qu'Antiochus fût amoureux de Bérénice. Et ainsi, non seulement le roi de +Comagène sert à reculer le choc décisif entre les deux amants, à +accroître, par là, le tragique de ce heurt inévitable, si longtemps +souhaité et redouté des spectateurs; non seulement il sert à nous faire +connaître Bérénice et Titus en recevant tour à tour leurs confidences: +mais, comme ces confidences le crucifient, il nous émeut aussi par +lui-même; que dis-je! nous remarquons qu'il est le plus à plaindre des +trois, puisqu'il aime, lui, sans être aimé; et pourtant, comme il reste +au second plan, sa souffrance discrète ne va point jusqu'à détourner +notre attention de ses deux amis: elle nous aide seulement à mieux +accepter la cruelle beauté du dénouement, en nous faisant apercevoir, +derrière la douleur de Titus et de Bérénice, une douleur plus modeste et +peut-être pire. + +Dès lors, le drame se déroule tout seul, à ce qu'il semble. + +Antiochus, persuadé que Titus, empereur, va épouser Bérénice, vient +faire à celle-ci ses adieux et s'accorde, avant de partir pour jamais, +la triste satisfaction et de lui avouer et de lui raconter son amour +(dans le plus beau peut-être et le plus mélancolique récit amoureux qui +soit au théâtre). Et Bérénice veut être douce, et elle est cruelle +malgré soi, parce qu'elle aime l'autre et qu'elle croit toucher à son +rêve... En vain Phénice, une fine camériste, lui dit: «À votre place, +madame, j'aurais retenu ce garçon: car enfin, qui sait?... Titus ne +s'est pas encore expliqué.» Mais Bérénice ne veut rien entendre, et nous +la plaignons, pauvre petite, d'être si confiante et si gaie. Et c'est le +premier acte. + +À l'acte suivant, dans l'entretien de Titus et de son confident Paulin, +Racine nous expose avec une force et une précision extrêmes les raisons +accablantes qu'a le nouveau César de sacrifier Bérénice et de se +sacrifier lui-même. Il s'agit de choisir entre une femme et l'empire du +monde. L'«obstacle», ici, est donc absolu, en dehors de toute +discussion. L'intérêt de Titus, s'il y pouvait songer, se confond avec +le premier de ses devoirs. Ce devoir est un peu plus fort, il en faut +convenir, que celui qui peut arracher des bras d'une grisette un +étudiant que sa famille veut marier et établir, plus fort même que le +devoir au nom duquel le père Duval sépare Armand de Marguerite. Quoi +qu'elle pense ou croie penser dans le moment, Bérénice elle-même, dans +six mois, ou dans un an, ou dans dix ans, mésestimerait Titus d'avoir +lâché Rome pour elle. Tout le long du drame vous entendrez ce nom de +Rome sonner au commencement des vers ou à la rime inexorablement. Il le +fallait pour que Titus échappât à l'odieux. Titus n'est pas libre, et +nous savons dès maintenant ce qu'il ne fera pas. Reste à savoir ce qu'il +souffrira. + +Il vient, il veut parler, et n'en a pas le courage. Il fuit sans avoir +rien dit. C'est très simple, et si douloureux! Bérénice ne veut pas +comprendre. «C'est sans doute, songe-t-elle, qu'il pleure toujours son +père; ou peut-être a-t-il su l'amour d'Antiochus et s'en est-il +offensé?» Mais la blessure est faite, et la malheureuse ne croit déjà +plus ce qu'elle dit. + +Au troisième acte, Antiochus s'acquitte de son triste message auprès de +Bérénice. Admirable scène; tous deux souffrent tant! Il a bien, lui, au +fond du cœur, un peu d'espoir honteux et inavoué: mais il souffre, +premièrement, de faire souffrir celle qu'il aime, et secondement, de +savoir que, si elle souffre, c'est qu'elle aime un autre que lui. Et +quant à elle... Ah! quelle angoisse d'abord! Puis, quand elle a reçu le +coup, le beau cri! Toute sa colère se porte naturellement sur le mauvais +messager. Elle lui défend de jamais reparaître devant ses yeux... Mais +déjà elle sent bien qu'il ne mentait pas. + +Au quatrième acte, la «scène à faire». J'en connais peu qui contiennent +autant de douleur humaine. Des pleurs, si brûlants! des plaintes, si +mélodieuses et si douces! des cris, si profonds! Il est, lui, torturé +d'être une victime qui paraît un bourreau, et d'être obligé de dire des +choses qui sont raisonnables et qui semblent atroces. Bérénice s'est +retirée, défaillante, dans sa chambre. Presque en même temps, on vient +dire à l'empereur qu'elle est mourante et l'appelle--et que le Sénat est +réuni et l'attend. Le moment est solennel et souverainement tragique. Il +faut opter... Titus se rend au Sénat. + +Étant donné la noblesse d'âme et à la fois la violence de passion de nos +trois martyrs d'amour, il est certain qu'ils ne peuvent enfin sortir de +là que par le sacrifice ou par le suicide. Et c'est pourquoi Bérénice +veut mourir; Antiochus veut mourir; Titus lui-même veut mourir: du moins +il le dit, et à ce moment-là, il le croit. Elle est bien obligée de +reconnaître à ce signe que son amant l'aime toujours, et elle puise dans +cette certitude le courage du renoncement. Tous trois feront leur devoir +et vivront. Il y a dans cette fin de _Bérénice_ comme un grand mouvement +ascensionnel, une contagion montante d'héroïsme, qui rappelle, malgré la +différence de la matière, le dernier acte de _Polyeucte_, et qui est +d'une suprême beauté, et si triste! et si sereine pourtant! + +Il est à la mode, ces années-ci, de dire que _Bérénice_ est la plus +racinienne des tragédies de Racine. Oui, si l'on veut. Car d'abord, elle +est, de toutes, la plus rigoureusement conforme aux deux admirables +définitions que nous a données Racine de son système dramatique (dans la +préface de _Britannicus_ et dans celle de _Bérénice_ même). Elle est, +nous l'avons vu, la plus simple, celle qui est faite avec le moins de +matière, celle où l'action est le plus purement intérieure.--Elle est +aussi celle où Racine s'est le moins soucié de «couleur locale» ou même +de couleur historique (sauf pour préciser l'obstacle qui sépare Titus de +sa maîtresse). Les formes de la sensibilité y sont bien nettement celles +de la cour de Versailles. Titus, c'est bien le roi, jeune, et idéalisé +selon son propre rêve. Bérénice, restée un peu vaine et coquette parmi +sa grande passion, c'est bien Marie ou Henriette (Racine avait à ce +point oublié que Bérénice est juive, que, dans la première version de la +pièce, il lui faisait invoquer «les dieux»). Pour les contemporains, +cette tragédie était bien, sous son très léger voile antique, une +comédie _moderne_.--Et enfin, si, malgré tout, la «tendresse» est +demeurée la marque dominante de Racine aux yeux des générations qui +l'ont suivi, _Bérénice_ sera donc la plus racinienne de ses tragédies, +puisqu'elle en est la plus tendre,--non pas précisément par Titus, ni +même par Bérénice, si «femme», si inconsciemment cruelle pour l'homme +qu'elle n'aime pas, mais par ce doux et faible Antiochus, qui résume en +lui tous les amants mélancoliques et délicats de l'_Astrée_ et des +romans issus de l'_Astrée_; qui ne sait que gémir et rêver; pèlerin +d'amour après le départ de la reine; aisément poète lyrique, dont le +romanesque ressemble déjà par l'expression au romanesque des +romantiques, et qui revoit Césarée dans le même sentiment que Lamartine +reverra le lac du Bourget, et que Musset et Olympio reverront le paysage +où ils ont aimé: + + Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée, + +dit Antiochus. + + Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse, + +dit le Musset du Souvenir. + + Regarde, je viens seul m'asseoir sur cette pierre + Où tu la vis s'asseoir, + +dit le Lamartine du _Lac_; et le Lamartine du _Vallon_ + + Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. + +Mais, plus magnifiquement, Antiochus: + + Dans l'Orient désert quel devint mon ennui! + +Une remarque me vient. Les grandes amoureuses de Racine ne sont certes +pas inférieures, par l'ardeur et la démence de leur passion, aux autres +«femmes damnées» du théâtre ou du roman. Et cependant avez-vous fait +attention que toutes les héroïnes raciniennes sont chastes et, pour +préciser, qu'aucune d'elles n'a été la «maîtresse», au sens où nous +l'entendons aujourd'hui, de l'homme qu'elle aime? Racine dit de +Bérénice: + + Je ne l'ai point poussée jusqu'à se tuer comme Didon, parce que + _Bérénice n'ayant pas ici avec Titus les derniers engagements que + Didon avait avec Énée_ (auriez-vous cru cela?) elle n'est pas + obligée, comme elle, de renoncer à la vie. + +Ni Hermione, ni Roxane, ni Phèdre n'ont matériellement péché; et +Ériphile a beau avoir été enlevée par Achille et s'être pâmée dans ses +bras ensanglantés, elle ne lui a pas appartenu. J'allais rechercher les +raisons et les conséquences de cet évident parti pris de Racine. +J'allais dire: «C'est peut-être pour cela que toutes ces femmes aiment +si fort?» Ou bien j'allais parler de la pudeur de Racine. Mais je +m'aperçois que dans le théâtre de Corneille aussi, et, je crois bien, +dans tout le théâtre tragique du XVIIe siècle, on ne voit aucune +amoureuse--sauf l'Ariane de Thomas--qui ait été déjà possédée par son +amant, et que c'est seulement au XIXe siècle qu'on a vu sur la scène des +femmes traîner avec soi les souvenirs du lit et les secouer sur le +public. La pudeur, justifiée ou non, que je me disposais à attribuer à +Racine, appartiendrait donc à tout son siècle. + + * * * * * + +_Bérénice_ eut un grand succès, non sans soulever d'ailleurs beaucoup de +critiques et d'attaques. Il y eut une longue lettre d'un certain abbé de +Villars, que madame de Sévigné trouvait charmante, et qui me semble à +peu près stupide. Il y eut les vers du ridicule Robinet; il y eut le +jugement de l'éternel Saint-Évremond, qui rapproche obligeamment Racine +de Quinault: + + Dans les tragédies de Quinault, vous désireriez souvent de la + douleur ou vous ne voyez que de la tendresse; dans le _Titus_ de + Racine vous voyez du désespoir où il ne faudrait qu'à peine de la + douleur. + +(Comme toujours, Racine paraît trop _violent_ à Saint-Évremond.) Et il y +eut une comédie en trois actes: _Tite et Titus ou Critique sur les +Bérénices_, où l'on accuse le Titus de Racine de «cruauté» et de +«perfidie» et sa Bérénice de «bassesse d'âme». Et, au XVIIIe siècle, +tout le monde répète que _Bérénice_, c'est très joli sans doute, mais +que ce n'est pas une tragédie, que ce serait plutôt une élégie,--comme +si cela faisait quelque chose que ce soit ou non une tragédie! + + * * * * * + +Et le _Tite et Bérénice_ de Corneille? C'est à peu près le contraire de +la _Bérénice_ de Racine. + +Embarrassé par la simplicité du sujet, Corneille le complique, +d'ailleurs ingénieusement. Il suppose que Titus devait épouser Domitie, +mais que, tandis que Titus aime Bérénice, Domitie de son côté aime +Domitian. Il s'agit donc, pour Domitie et Domitian, d'amener Titus à +épouser quand même Bérénice et le Sénat à l'y autoriser. Et donc, tout +en travaillant secrètement le Sénat dans cette pensée, Domitian _feint_ +d'aimer lui-même Bérénice, afin d'exciter la jalousie de Titus, et pour +que cette jalousie le décide à prendre pour femme la belle étrangère. Il +suit de là que Domitian et Domitie tiennent une place considérable dans +la pièce et relèguent presque Titus et Bérénice au second plan. +L'intrigue et les sentiments sont d'une comédie galante. + +Autre particularité: c'est Bérénice qui a l'air d'être un homme, comme +la plupart des héroïnes de Corneille; et c'est Tite qui parle et agit en +femme. Après que le Sénat a donné licence à l'empereur d'épouser +Bérénice: «C'est, dit-elle, tout ce que je voulais. Mais je ne vous +épouserai pas: adieu.» + + Votre cœur est à moi, j'y règne; c'est assez. + +Et c'est Tite qui est tendre, faible, incertain. À deux reprises, il se +dit prêt à lâcher l'empire et à fuir au bout du monde avec sa maîtresse. +Le Titus de Racine déclare tout le contraire: + +... Et je dois encore moins vous dire + Que je suis prêt, pour vous, d'abandonner l'empire... + Vil spectacle aux humains des faiblesses d'amour. + +Chose bien curieuse: si on laisse de côté la forme, c'est plutôt la +_Bérénice_ de Racine qui serait cornélienne: car c'est bien au devoir, +après tout, qu'elle s'immole: au lieu que la Bérénice de Corneille se +sacrifie moitié par orgueil, moitié afin de conserver la vie à son +amant, pour qui elle craint les assassins s'il osait épouser une +étrangère. + + * * * * * + +Or, Racine, ayant fait une tragédie si tendre que c'était à peine une +tragédie, ayant peint l'amour le plus vrai, mais le plus pur, et un +amour qui finalement se sacrifie au devoir, Racine se ressouvint, par +contraste, de la démence d'Hermione et d'Oreste, choisit la plus atroce +des histoires d'amour, et écrivit _Bajazet_. + +Cette histoire lui fut apportée par son ami Nantouillet, qui la tenait +du comte de Cézy, ancien ambassadeur de France à Constantinople. M. de +Cézy avait connu, nous dit Racine, «toutes les particularités de la mort +de Bajazet; et il y a quantité de personnes à la cour qui se souviennent +de les lui avoir entendu conter lorsqu'il fut de retour en France». + +Et dans la deuxième préface: + + M. de Cézy fut instruit des amours de Bajazet et de la sultane. Il + vit plusieurs fois Bajazet à qui on permettait de se promener + quelquefois à la pointe du sérail, sur le canal de la mer Noire. M. + le comte de Cézy disait que c'était un prince de bonne mine. + +Ce Cézy paraît avoir été un homme à aventures. L'historien anglais +Ricaut, ambassadeur extraordinaire auprès de Mahomet IV, parle de la +«vanité et de l'ambition qu'avait, comme on le dit, le comte de Cézy de +_faire la cour aux maîtresses du Grand Seigneur qui sont dans le +sérail_: ce qu'il ne pouvait faire qu'en donnant des sommes immenses aux +eunuques». Et c'est pour cela, paraît-il, qu'il était criblé de dettes. + +Ainsi Racine put entendre raconter à Nantouillet, d'après Cézy, non +seulement l'histoire de Bajazet et de Roxane, mais les aventures de Cézy +lui-même, ses rencontres avec les femmes du harem, et mille +particularités secrètes des mœurs turques. Et Racine en put retenir tout +ce qu'il lui fallait pour son dessein. + + * * * * * + +Cézy, nous dit Racine, avait raconté la chose «à quantité de personnes». +Segrais en était. Il est extrêmement curieux de comparer ce que Segrais +avait fait du récit de l'ambassadeur dans une nouvelle intitulée +_Floridon ou l'Amour imprudent_, publiée en 1658, et ce que Racine en +fit dans _Bajazet_. + +Dans la nouvelle de Segrais, Roxane est la mère du sultan Amurat, +c'est-à-dire une personne assez mûre et dont la passion pour Bajazet +prête un peu au sourire. Acomat est un vieil eunuque qui s'entremet +entre Bajazet et la sultane mère. La femme aimée de Bajazet, ce n'est +point la princesse Atalide, mais une jeune esclave nommée Floridon. La +lettre révélatrice est trouvée dans les vêtements de Bajazet. Et la +vengeance de la vieille Roxane est assez modeste: elle établit sa rivale +dans un palais à Péra, et elle permet à Bajazet d'aller chaque semaine +passer une journée avec sa maîtresse; mais, si les amants ne savent pas +se contenter de cette concession, elle les fera périr. Cependant, elle +les surveille, suit Bajazet en barque et, sous un déguisement, constate +la trahison; et, un messager d'Amurat apportant à ce moment l'ordre de +mettre à mort Bajazet, Roxane répond que le sultan est maître absolu; et +dès le soir Bajazet est étranglé. + +Que Segrais ait reproduit assez fidèlement le récit du comte de Cézy, +cela paraît probable. Pourquoi? C'est que, si Segrais avait inventé, il +aurait inventé mieux, je l'espère. Il aurait sans doute corrigé l'âge de +la sultane; il lui aurait prêté une jalousie plus terrible... Du moins, +je le crois. Oui, il me semble que Segrais doit reproduire assez +exactement Cézy, quant aux faits. + +Et alors on voit ce que Racine, lui, a inventé: l'admirable vizir Acomat +(au lieu de l'insignifiant eunuque), le vizir Acomat, de si élégante +allure et de philosophie si ironique et si détachée, à la manière, +vraiment, d'un Talleyrand ou d'un Morny, si vous voulez; tout le rôle, +d'une duplicité si douloureuse, de la tendre et torturée princesse +Atalide (au lieu de Floridon la petite esclave); tout le caractère de +Roxane, qu'il a eu la faiblesse de rajeunir (mais, sans cela, dans quoi +entrions-nous?) et enfin l'effroyable dénouement: Roxane, à l'instant où +elle vient de faire étrangler Bajazet, étranglée elle-même par le +mystérieux nègre arrivé à la fin du troisième acte. C'est dire que +l'essentiel de _Bajazet_ est bien de Racine, et aussi que tout ce qu'il +a ajouté aux souvenirs de Cézy est justement ce qui, dans sa tragédie, +nous paraît le plus «turc» par l'esprit. + +Or, lorsque _Bajazet_ eut été joué, le mot d'ordre, parmi les ennemis de +Racine, fut de dire: «Ce sont des Français sous l'habit turc.» Ce fut +leur «tarte à la crème». + + Étant une fois près de Corneille sur le théâtre à une + représentation de _Bajazet_, il me dit: «Je me garderais bien de le + dire à d'autres que vous, parce qu'on dirait que je parlerais par + jalousie mais, prenez-y garde, il n'y a pas un seul personnage dans + le _Bajazet_ qui ait les sentiments qu'il doit avoir et que l'on a + à Constantinople; ils ont tous, sous un habit turc, les sentiments + qu'on a au milieu de la France.» + +Qui parle ainsi? Segrais, d'après le _Segraisiana_. Et c'est assez +amusant, parce que, s'il y a quelque chose de faiblement «turc», c'est +bien la nouvelle inspirée à Segrais par les conversations de Cézy et qui +ressemble à toutes les vagues nouvelles espagnoles du temps. + +Ce qui est certain, c'est que Racine a très bien profité de Cézy,--et +probablement aussi du grand voyageur Bernier qu'il avait vu dans la +compagnie de Molière, de Chapelle et de Boileau,--et, en outre, de ses +lectures. Ne lui demandez pas l'Orient pittoresque des romantiques: +qu'en aurait-il fait? Ne lui demandez pas le bric-à-brac des +_Orientales_. _Bajazet_ manque évidemment d'«icoglans stupides», de +«Allah! Allah!», de yatagans, de minarets et de muezzins. Dans _le +Bourgeois gentilhomme_, joué l'année précédente, Cléante, déguisé en +fils du Grand Turc, disait à M. Jourdain: «Que votre cœur soit toute +l'année comme un rosier fleuri. Que le Ciel vous donne la force des +lions et la prudence des serpents.» Racine aurait pu se ressouvenir de +cette turquerie facile et l'adapter au style tragique. Je ne crois pas +qu'il y ait songé. La couleur locale de Racine reste surtout intérieure. +Mais enfin, dès le début, il marque, par quelques détails habilement +placés, la civilisation où il nous transporte. Il nous fait connaître ou +nous rappelle les us des sultans à l'égard de _leurs frères_, la loi du +mariage chez le Grand Turc, et que la favorite n'est sultane qu'après la +naissance d'un fils, etc. Il n'oublie ni la position et les dangers +habituels des grands vizirs, ni le rôle des janissaires, ni celui des +ulémas, ni l'étendard du prophète, ni la porte sacrée, ni les muets. Et +même, çà et là, se détachent quelques vers, à demi pittoresques +seulement, mais tels que nous achevons facilement les images qu'ils +indiquent: + + Et moi, vous le savez, je tiens sous ma puissance + Cette foule de chefs, d'esclaves, de muets, + Peuple que dans ses murs renferme ce palais, + Et dont à ma faveur les âmes asservies + M'ont vendu dès longtemps leur silence et leurs vies... + Nourri dans le sérail, j'en connais les détours... + Orcan, le plus fidèle à servir ses desseins, + Né sous le ciel brûlant des plus noirs africains... + +Au surplus, nous savons que, pour _Bajazet_, on chercha la fidélité du +costume avec plus de soin qu'on n'en mettait alors à ces choses. Et +enfin, si nous ne demandons à Racine que ce qu'il nous annonce dans sa +préface, et qui est déjà beaucoup, à savoir «les mœurs et maximes des +Turcs»,--et cela, bien entendu, sous la forme dramatique,--nous +trouverons qu'il n'a pas mal tenu sa promesse. + +D'abord, l'action est toute turque. C'est l'histoire d'une conspiration +de sérail qui échoue et qui se termine par une muette tuerie. Un vizir +disgracié veut donner le trône au frère du sultan absent, en s'aidant de +l'amour que ce frère a inspiré à la sultane favorite. La maladroite +vertu du jeune prince vient déranger les plans du vizir, et le sultan, +qui veille de loin, fait tout étrangler. + +Nulle tragédie n'est plus enveloppée de mystère et d'épouvante. C'est +bien le sérail, tel du moins que nous nous le figurons... Roxane, au +moment où commence l'action, n'a pu communiquer avec Bajazet que par +l'intermédiaire d'Atalide. Personne, sauf Roxane et Acomat, ne circule +librement. Durant quatre actes sur cinq, Bajazet est gardé à vue. Il y a +des yeux et des oreilles dans la muraille: les oreilles et les yeux du +sultan. Nous sentons cela, dès la première scène, par l'entretien du +vizir avec Osmin, son agent secret. Un premier messager, envoyé par +Amurat pour demander la tête de Bajazet, a été supprimé sans bruit. Mais +voilà qu'à la fin du troisième acte survient silencieusement un nouveau +messager, le mystérieux nègre Orcan. Tous les personnages jouent leur +tête et le savent. Si Acomat, ayant échoué dans son dessein, ne peut +s'échapper à temps, il recevra le cordon de soie. Si Bajazet repousse +Roxane, elle le tue, mais elle meurt. Bajazet et Atalide sont entre les +mains de Roxane, et Roxane est sous la main du sultan. Sur leurs +passions, leurs haines, leurs ambitions, leurs amours, plane une menace +générale et impartiale de mort. Ils ont tous la tête dans un nœud +coulant qu'on n'aperçoit pas et dont le bout est là-bas, à Bagdad. Et, +tandis qu'ils s'agitent dans cette ombre funèbre, nous avons +l'impression que quelqu'un des esclaves noirs qu'on voit glisser au fond +de la scène conclura le drame. + +Cela est déjà assez «oriental», ne croyez-vous pas? Mais les personnages +eux-mêmes, surtout Acomat et Roxane, sont-ils donc si «francisés»? + +Le subtil Acomat est, par ses principaux traits, le type même d'une +certaine espèce d'hommes politiques, et, en même temps, un Turc fort +vraisemblable. Ses desseins sont bien ceux d'un vizir expérimenté et du +ministre d'un despote soupçonneux et jaloux: ils n'impliquent aucune +préoccupation de l'intérêt public, et le vizir ne compte, pour les +réaliser, que sur l'intérêt personnel et immédiat de ceux qu'il y +associe. Ce plan est hardi et assez compliqué. Comme il sait que le +sultan, à son retour, le ferait probablement étrangler, il veut lui +substituer son frère, qui est doux, charmant, et «de bonne mine». +Roxane, souveraine maîtresse au sérail, a reçu l'ordre de faire tuer +Bajazet: mais Acomat lui montre ce brave jeune homme, et elle prend feu. +Bajazet épousera Roxane, sera sultan,--puis fera d'elle ce qu'il lui +plaira. Acomat doit épouser la cousine de Bajazet, Atalide (c'est pour +cela que Roxane, d'abord, ne se méfie point d'elle), et restera le +véritable maître de l'empire. Il est bien sûr de son affaire; l'intérêt +de Bajazet et de Roxane lui répond du succès. + +Mais il a compté sans la fierté du jeune prince et surtout sans son +amour pour Atalide. Il n'a pu soupçonner que cette petite fille irait +mettre tout ce grand ouvrage à néant. La finesse d'Acomat est courte par +un côté: elle ne fait pas la part du désintéressement possible dans les +actions humaines. Mais au reste, ce dessein difficile, audacieux et +cependant sans grandeur, le vizir en poursuit l'accomplissement avec +sérénité. Ce vieil homme ironique et rusé, qui a déjà eu l'esprit de +survivre à plusieurs sultans et qu'une barque secrète attend toujours +dans le port en cas de malheur, envisage tranquillement la mort; et, +comme il en a la duplicité légendaire, il a bien aussi la résignation, +le majestueux fatalisme des hommes de sa race. S'il débitait çà et là +quelques versets du Coran et s'il émaillait ses propos de quelques +métaphores incohérentes, je vous jure qu'il nous paraîtrait Turc avec +intensité et de la tête aux pieds. + +Je ne sais si la façon d'aimer de Roxane est exclusivement orientale, +et, à vrai dire, j'en doute. Mais il est certain que son amour répond +assez à l'idée que nous nous faisons de l'amour d'une sultane, d'une +femme de harem, d'une personne sensuelle, grasse, aux paupières lourdes, +aux lèvres rouges, désœuvrée et totalement dépourvue tendresse, de +mièvrerie et d'idéalisme. C'est un amour charnel et furieux, que le +danger excite, et qui se tourne en cruauté quand ce qu'il désire lui +échappe. Elle adore Bajazet avant de lui avoir jamais parlé: vous pensez +donc bien que ce n'est pas de son âme qu'elle est éprise. Les sentiments +de Roxane sont simples; elle est naïve et terrible. Elle a cru, sur les +rapports d'Atalide et sur quelques faibles apparences, à l'amour de +Bajazet. Lorsqu'elle soupçonne qu'elle s'est trompée, elle éclate en +transports sauvages; et ce qu'elle trouve de mieux pour persuader et +attendrir l'homme qu'elle aime, c'est de lui dire: «Prends garde! ta vie +est entre mes mains. Si tu ne m'aimes, je te tue!» Mais elle espère +encore, et c'est pourquoi elle l'épargne. Quand elle ne peut plus +douter, quand elle sait qu'il aime Atalide et que tous deux la +trompaient, elle lui fait cette étonnante proposition: «Je vais faire +étrangler ma rivale sous tes yeux. Au reste, je ne te demande pas de +m'aimer tout de suite: + + Viens m'engager ta foi: _le temps fera le reste_.» + +C'est dire qu'elle n'en veut qu'à son corps. (Mais sur quelles étranges +caresses compte-t-elle donc pour s'emparer de lui?) Il refuse. Alors, +qu'il meure! Au moins, personne ne l'aura! Et elle jette son terrible: +«Sortez!» + +Roxane est un des animaux les plus effrénés qu'on ait mis sur la scène. +Elle est la plus élémentaire et la plus brutale des quatre amoureuses +meurtrières de Racine. + +Bajazet et Atalide, complexes, d'une humanité plus épurée, plus tendre, +je dirai: «plus chrétienne», font avec la sultane un contraste +intéressant. + +Il ne me paraît point que Bajazet soit un personnage aussi pâle qu'on +l'a dit quelquefois.--Il est de son pays et de sa race, lui aussi, par +quelques côtés: ainsi il veut bien mentir jusqu'à un certain point,--et +il a le mépris absolu de la mort. Mais il n'est Turc qu'à moitié, et +c'est ce qui le perd,--et c'est aussi ce qui rend son caractère très +attachant. S'il était tout à fait de chez lui, il mentirait jusqu'au +bout, il épouserait Roxane sans hésitation,--quitte à la faire coudre +après dans un sac,--et il n'aimerait pas Atalide de cet amour chaste, +délicat, profond, immuable. + +Mais les mœurs du harem lui sont odieuses, et la passion farouche et +toute sensuelle de la sultane lui répugne. Il compare cette bête +voluptueuse, qui halète de désir autour de lui, à sa petite compagne +d'enfance, à la gracieuse et modeste princesse Atalide. Il est +évidemment spiritualiste et monogame. Il faut avouer que Racine l'a +beaucoup tiré à nous. + +Mais alors, dira-t-on, qu'il soit tout à fait vertueux! Ce pur jeune +homme n'en joue pas moins, avec l'impure sultane, un rôle d'une fâcheuse +duplicité et qui lui donne une assez plate allure.--Mais d'abord, cette +duplicité se borne à des réticences et à des silences: il laisse Roxane +croire ce qu'elle veut.--C'est pire, réplique-t-on.--Attendez; voici par +où Bajazet se relève. Cette dissimulation aurait quelque chose d'assez +bas s'il s'y pliait par crainte de la mort. Mais la mort, comme j'ai +dit, il n'en a point peur; il la connaît; il vit avec elle; depuis qu'il +est au monde, il l'a vue assise à son chevet. Entendez-le répondre à +Acomat qui le presse d'épouser Roxane: + +... Acomat, c'est assez. + Je me plains de mon sort moins que vous ne pensez. + La mort n'est pas pour moi le comble des disgrâces. + J'osai, tout jeune encor, la chercher sur vos traces; + Et l'indigne prison où je suis enfermé + À la voir de plus près m'a même accoutumé. + Amurat à mes yeux l'a vingt fois présentée: + Elle finit le cours d'une vie agitée... + +Non, s'il craint, ce n'est point pour sa vie, c'est pour son amour, +c'est pour Atalide. C'est pour elle qu'il consent à mentir comme il +fait. + +Et alors, à y regarder de près, son cas paraît digne d'une sympathie et +d'une pitié immenses. Bajazet, c'est l'honnête homme engagé dans une +situation fausse, contraint de s'abaisser moralement à ses propres yeux +pour faire ce qu'il croit être son devoir,--et de revêtir des apparences +équivoques au moment même où il est en réalité le plus héroïque. Le type +devient ainsi très général. Tous ceux-là aimeront et comprendront +Bajazet, qui ont été obligés de mentir et de soutenir péniblement leur +mensonge, par amour, fidélité, «loyalisme», compassion, et pour épargner +des douleurs à une autre créature. Ce rôle si compliqué, si gêné, si peu +«avantageux» contient donc plus de tragique peut-être que les grands +rôles des héros de tragédie. Je voudrais seulement que Bajazet nous dît +mieux,--oh! tout simplement dans quelque monologue,--à quel point il +souffre des hontes et des abaissements qu'un devoir supérieur lui +impose. On verrait tout de suite sous un autre jour ce personnage +calomnié. + +Dans ce drame où tout le monde ment, la petite princesse Atalide est +encore celle qui ment le plus. Mais, outre qu'elle a la même excuse que +Bajazet, on lui en veut moins parce qu'elle est femme. Je crois bien, +d'ailleurs, que nul ne souffre plus qu'elle: elle a constamment le cœur +dans un étau. Songez à ce que doivent être les sentiments d'une femme +amoureuse qui s'entremet, pour son amant, auprès d'une autre femme, et +le lui vante, et le lui offre, et le lui envoie; songez quel horrible +effort, et quelles craintes, quels soupçons, quelle jalousie! La scène +où elle supplie son amant de se prêter à ce jeu et, tout de suite après, +celle où elle croit qu'il s'y est trop prêté, sont d'une vérité +particulièrement poignante. Avec cela, elle est délicieuse. Racine a +voulu l'opposer fortement à l'esclave Roxane. Elle est comme la +sœur-fiancée de Bajazet; ils ont été élevés ensemble dans un coin du +sérail, tels que deux colombes dans une cour de mosquée. Cette petite +princesse qui ment si bien, qui défend son amant avec tant d'énergie et +qui, enfin, le perd parce qu'elle l'aime trop, a pourtant des grâces +réservées et chastes de religieuse égarée dans un harem. + + * * * * * + +En résumé, de même que _Bérénice_ est la plus racinienne des tragédies +de Racine parce qu'elle en est la plus tendre, _Bajazet_ est la plus +racinienne des tragédies de Racine parce qu'elle en est la plus féroce, +et que nulle n'offrit jamais (avec un tel entrecroisement de duplicités) +un plus épouvantable jeu de l'amour et de la mort. + +Mais, comme j'ai dit, le mot d'ordre était donné: il était convenu que +la pièce (défaut impardonnable!) n'était pas turque. Apparemment _la +Sultane_ de Gabriel Bonnyn (1561), _le grand et dernier Soliman_ de +Mairet (1639), le _Soliman_ de Dalibray (1637), la _Roxelane_ de +Desmares (1643), _le Grand Tamerlan_ et _Bajazet_ de Magnon, et +l'_Osman_ de Tristan l'Hermite (1656) l'étaient davantage? Le ridicule +Robinet, ami de Molière, s'égaya sur le peu de turquerie de _Bajazet_. +Donneau de Visé, autre ami de Molière, découvrit dans des livres, tels +que les _Voyages du sieur Le Loir contenus en plusieurs lettres écrites +du Levant_ ou l'_Abrégé de l'histoire des Turcs_ de Du Verdier, que la +tragédie de Racine était pleine d'erreurs, qu'Amurat s'était défait de +Bajazet en même temps que de son frère Orcan, et que Roxane avait été +avec Amurat au siège de Bagdad. Et la grosse Sévigné, après avoir assez +vivement admiré _Bajazet_, n'osa plus le faire quand son odieuse fille +l'en eut réprimandée. + +Racine, cette fois, ne répliqua ni ne discuta. Il répondit froidement +dans sa première préface: + + C'est une aventure arrivée dans le sérail. Je la tiens du chevalier + de Nantouillet, qui la tenait du comte de Cézy. J'ai été obligé de + changer quelques circonstances. Mais, comme ce changement n'est pas + fort considérable; je ne pense pas qu'il soit nécessaire de le + marquer au lecteur. La principale chose à quoi je me suis attaché, + ç'a été de ne rien changer ni aux mœurs ni aux coutumes de la + nation. + +Rien de plus. Pour le reste, allez-y voir, ou interrogez ceux qui ont +entendu M. de Cézy. Et la façon péremptoire et ironique dont il se +dérobe ici, parce qu'il sait que, cette fois, on n'ira pas voir, nous +montre tout ce qu'il devait y avoir de concession aux pédants et sans +doute de moquerie secrète dans les passages de ses préfaces où il se +donnait tant de mal pour prouver l'existence historique de tel ou tel +personnage secondaire qu'il aurait pu simplement inventer. + +Mais ici, je le répète, il dédaigne de répondre. Ce n'est même que +quatre ans plus tard (préface de 1676) qu'il aura cette belle et +ingénieuse remarque sur «l'éloignement du pays qui répare en quelque +sorte la trop grande proximité du temps» et qu'il expliquera comment la +vie du harem est propre à rendre les femmes plus savantes en amour. En +1672, il ne dit rien. _Bajazet_ n'en a pas moins un très grand succès. +Racine sent, à ce moment, toute sa force. Il va entrer à l'Académie. Il +n'a plus grand'chose à désirer; et il semble qu'une sorte de détachement +commence à s'opérer en lui. Il sait qu'il n'écrira rien de plus violent +ni déplus tragique que _Bajazet_. Que va faire maintenant cette âme +dévorante? + + + + +HUITIÈME CONFÉRENCE + +«MITHRIDATE»--«IPHIGÉNIE»--«PHÈDRE» + + +On sait bien que + + Dans un objet aimé tout nous devient aimable. + +Je vous avoue que j'aime Racine tout entier et que je ne voudrais rien +perdre de lui, pas même _Alexandre_ ni même cette _Thébaïde_, qui est +l'exercice d'un écolier aimé des dieux. Et, d'autre part, si je me +permettais d'exprimer une préférence pour tel ou tel des ouvrages +profanes de sa maturité, je craindrais presque de l'offenser et de lui +faire de la peine, et je craindrais aussi de me tromper. Toutefois, ne +puis-je vous dire que si, par une hypothèse d'ailleurs absurde, je me +trouvais absolument forcé de faire un choix, les deux tragédies que je +sacrifierais avec le moins de désespoir, ce serait peut-être +_Mithridate_ (malgré Mithridate et Monime) et _Iphigénie_ (malgré +Iphigénie et Ériphile), et que celles que je voudrais sauver, si tout le +reste devait être détruit (supposition fort peu raisonnable), ce serait +_Andromaque_, _Bajazet_ et _Phèdre_,--et _Bérénice_, qui est à part. + +Et sans doute je me contente d'exprimer ici des prédilections +personnelles, et l'on peut me dire que ce n'est plus de la critique; +comme s'il n'y avait pas toujours, au fond et à l'origine de la +critique, l'émotion involontaire de notre sensibilité en présence d'une +œuvre, et cette simple et irréductible déclaration: «j'aime» ou «je +n'aime pas». Mais, au surplus, je pourrais ici donner des raisons. +_Andromaque_, _Bajazet_, _Phèdre_ me paraissent les trois drames où +Racine est lui-même jusqu'au bout; où il l'est avec hardiesse et +violence; les trois drames de la passion totale, qu'on n'avait pas faits +avant Racine, et que je doute un peu qu'on ait refaits après lui. +_Andromaque_, _Bajazet_, _Phèdre_ ne sont que très partiellement +influencés par les mœurs, le goût, les préjugés du XVIIe siècle. Au +contraire, _Mithridate_ et surtout _Iphigénie_ me semblent les deux +pièces où le poète s'est le plus plié, sciemment, ou non, aux mœurs et +au goût de son temps, et à l'idée que ce temps se faisait de la beauté. +_Mithridate_ et _Iphigénie_ sont, parmi les tragédies de Racine, les +plus «pompeuses» (je ne donne pas à ce mot le sens un peu défavorable +qu'il a pris, et qu'il n'avait pas alors); celles qui s'appareillent le +mieux aux autres formes de l'art du XVIIe siècle, aux tableaux de +Lebrun, aux statues de Girardon ou de Coysevox, aux jardins de Le Nôtre, +au palais de Versailles; bref les plus «louis-quatorziennes», si je puis +dire. + +Aussi sont-ce les deux tragédies que le roi aima le mieux, et celles qui +(_Andromaque_ mise à part) eurent le plus de succès en leur temps. +Toutes deux eurent en outre une magnifique carrière officielle (comme +nous dirions aujourd'hui), firent partie de divertissements, de fêtes +données à l'occasion d'événements royaux et nationaux (c'était alors +même chose), de mariages ou de victoires royales et françaises. Toutes +deux, peut-être à cause de cela, furent ménagées par la critique. + + * * * * * + +Dans ces années de _Mithridate_ et d'_Iphigénie_, Racine, qui vient +d'entrer à l'Académie, le 12 janvier 1673, à trente-trois ans, apparaît +un peu «poète-lauréat» au sens anglais, poète de la cour: ce qui, je me +hâte de le dire, n'a rien de désobligeant pour lui; car il y a dans +cette cour bien de l'esprit et un bien grand goût; et les admirateurs +les plus déclarés de Racine, c'est le grand Condé, c'est Colbert, c'est +le duc de Chevreuse, et ce sont les Mortemart, si renommés pour leur +esprit Vivonne, madame de Thianges, madame de Montespan. + +Donc, on lit dans le _Journal de Dangeau_ (dimanche 5 novembre 1684): +«Le soir, il y eut comédie française; le roi y vint, et l'on choisit +_Mithridate_, parce que c'est la comédie _qui lui plaît le plus_.» + +_Mithridate_ fut joué très souvent à la cour: à Saint-Germain, à +Fontainebleau, à Chambord, à Versailles,--et à Saint-Cloud (1680) pour +la dauphine nouvellement mariée. + +_Iphigénie_ fut jouée pour la première fois à l'Orangerie, dans les +«Divertissements de Versailles donnés par le roi à toute sa cour, au +retour de la conquête de la Franche-Comté en l'année 1675». Et voici la +description des lieux, d'après le _Mercure galant_: + + La décoration représentait une longue allée de verdure, où, de part + et d'autre, il y avait des bassins de fontaines, et d'espace en + espace des grottes d'un travail rustique, mais travaillées très + délicatement. Sur leur entablement régnait une balustrade où + étaient arrangés des vases de porcelaine pleins de fleurs; les + bassins des fontaines étaient de marbre blanc, soutenus par des + tritons dorés; et dans ces bassins on en voyait d'autres pins + élevés qui portaient de grandes statues d'or. Cette allée se + terminait dans le fond du théâtre par des tentes qui avaient + rapport à celles qui couvraient l'orchestre; et au delà paraissait + une longue allée, qui était l'allée même de l'Orangerie, bordée des + deux côtés de grands orangers et de grenadiers entremêlés de vases + de porcelaine remplis de diverses fleurs. Entre chaque arbre il y + avait de grands candélabres et des guéridons d'or et d'azur qui + portaient des girandoles de cristal allumées de plusieurs bougies. + Cette allée finissait par un portique de marbre; les pilastres qui + en soutenaient la corniche étaient de lapis, et la porte paraissait + toute d'orfèvrerie. Sur ce théâtre, orné de la manière que je viens + de dire, la troupe des comédiens du roi représenta la tragédie + d'_Iphigénie_. + +Je ne dis que ce que je dis, et ce n'est pas moi, comme vous le pensez +bien, qui méconnaîtrai la force et la vérité d'_Iphigénie_ et de +_Mithridate_. Mais enfin on sent qu'entre ce décor et _Mithridate_ ou +_Iphigénie_, entre ce décor et ces vers d'_Iphigénie_, par exemple: + + Mon respect a fait place aux transports de la reine, + +ou bien: + + Vous n'avez pas du sang dédaigné les faiblesses, + +il n'y a pas de profonde disconvenance. Mais il me semble qu'il y en +aurait, ou que du moins on en pourrait apercevoir, entre ce décor et +certains cris d'Hermione, de Roxane et de Phèdre. Ces cris auraient fêlé +les girandoles sur les guéridons d'or et d'azur. + +Et c'est pourquoi _Mithridate_ et _Iphigénie_ me semblent les deux +seules tragédies auxquelles se puissent appliquer, avec quelque +apparence peut-être de justesse, les vers de Voltaire sur ces amoureux +que l'Amour «croit des courtisans français»--et aussi les éternelles +railleries de Taine, dont c'était la manie de ne voir dans les tragédies +de Racine qu'une reproduction de Versailles, par exemple ce passage des +_Nouveaux Essais de critique et d'histoire_: + + Mettez (dit-il après avoir parlé de l'Achille grec), mettez en + regard le charmant cavalier de Racine, à la vérité un peu fier, de + sa race et bouillant comme un jeune homme, mais discret, poli, du + meilleur ton, respectueux pour les captives... leur demandant + permission pour se présenter devant elles, tellement qu'à la fin il + ôte son chapeau à plumes et leur offre galamment le bras pour les + mettre en liberté... Une des causes de l'amour d'Iphigénie, c'est + qu'Achille est de meilleure maison qu'elle (?); elle est glorieuse + d'une telle alliance: vous diriez une princesse de Savoie ou de + Bavière, qui va épouser le dauphin de France. + +Il y a du vrai, un peu. Racine, en faisant parler ou de légendaires +héros d'il y a trois mille ans, ou, comme dans _Mithridate_, des rois à +demi barbares d'il y a deux mille ans, leur a prêté quelque chose du +langage, des sentiments et des manières qui passaient pour les plus +nobles en son temps. Mais j'ajoute: «Pourquoi non?» ou «Qu'est-ce que +cela fait? En quoi cela est-il si ridicule? Est-ce que l'âme d'un +gentilhomme accompli de la cour de Louis XIV ne peut pas être quelque +chose de fort intéressant? Est-ce que ses façons ne sont pas de fort +belles façons, et qui supposent délicatesse morale, respect de la femme, +fierté disciplinée, maîtrise de soi?» Mais, en réalité, il y a dans +Racine une harmonieuse fusion de la noblesse et de l'élégance morales +comme on les entendait au XVIIe siècle, avec l'allure et la grandeur +héroïques comme elles nous sont présentées dans le théâtre grec. Racine +mêle et combine l'humanité supérieure de l'antiquité avec l'humanité +supérieure de son temps. Cette combinaison est belle. Elle n'est point +absurde, le fond de l'âme humaine persistant sous les différences de +costumes,--et Achille révolté (dans l'_Iliade_) étant assez proche +parent de Condé rebelle.--Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'un des +éléments de cette combinaison, l'élément «Louis XIV», domine un peu plus +dans _Mithridate_ et surtout dans _Iphigénie_ que dans les autres pièces +de Racine. + +Et maintenant, quelques remarques séparées sur chacune de ces deux +tragédies «pompeuses». + + * * * * * + +Disons-nous bien que Corneille ne pensait qu'à Racine, et que Racine ne +pensait qu'à Corneille, et que ce n'était pas pour s'entr'aimer. + +L'épine au cœur d'Eschyle s'appelle Sophocle, et au cœur de Corneille +Jean Racine. Oh! le délaissement du grand poète qui a oublié de mourir +jeune! La douleur de survivre à ses succès, de se voir passé de mode et +remplacé par une génération d'écrivains qui semblent avoir le cerveau +fait autrement que lui! «Ma veine, dit Corneille dans une _Épître au +roi_ de 1667 (l'année d'_Andromaque_), + + N'est plus qu'un vieux torrent qu'ont tari douze lustres; + Et ce serait en vain qu'aux miracles du temps + Je voudrais opposer l'acquit de quarante ans. + Au bout d'une carrière et si longue et si rude, + On a trop peu d'haleine et trop de lassitude; + À force de vieillir un auteur perd son rang: + On croit ses vers glacés par la froideur du sang; + Leur dureté rebute, et leur poids incommode + Et la seule tendresse est toujours à la mode!» + +Il ne veut point convenir, d'ailleurs, qu'il y a autre chose que de la +tendresse dans Racine. Racine l'irrite, le scandalise,--et l'attire. +S'il pouvait, lui aussi, ou s'il voulait!... De ce trouble, je pense, +naîtra _Suréna_, au lendemain du triomphe royal d'_Iphigénie_. On peut, +sans y mettre trop de complaisance, distinguer comme un reflet racinien +sur la dernière tragédie de Corneille. Il y a, du reste, quelque +analogie de situation entre _Suréna_, qui est de 1674, et _Bajazet_, qui +est de 1672. Même, la pauvre Eurydice, moins nerveuse et moins +douloureuse, est en réalité plus faible qu'Atalide. Eurydice sait qu'il +dépend d'elle de sauver la vie de son amant Suréna, en lui commandant +d'épouser Mandane, fille du roi Orode, lequel s'est mis en tête de faire +Suréna son gendre pour s'assurer la fidélité d'un serviteur trop +puissant. Mais Eurydice--contrairement à l'habitude des héroïnes de +Corneille dans la moitié de ses tragédies--n'a pas le courage de donner +son amant à une autre femme. Ses incertitudes remplissent trois actes; +et, quand elle se décide, il est trop tard: Suréna vient d'être +assassiné par l'ordre du roi. Nous voyons ici une héroïne de Corneille +qui n'est plus cornélienne qu'en discours. Que dis-je! la forme +elle-même s'attendrit en plus d'un endroit de cette lente mais souvent +charmante tragédie. À un moment, Suréna ayant dit qu'il veut mourir pour +se tirer d'embarras, Eurydice répond mélodieusement: + + Vivez, seigneur, vivez afin que je languisse, + Qu'à vos feux ma langueur rende longtemps justice. + Le trépas à vos yeux me semblerait trop doux, + Et je n'ai pas encore assez souffert pour vous. + Je veux qu'un noir chagrin à pas lents me consume, + Qu'il me fasse à longs traits goûter son amertume; + Je veux, sans que la mort ose me secourir, + Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir. + +Il y a là quelque chose de plus ardent que la langueur fade de Quinault. +Et la fin est belle. Eurydice, qui vient d'apprendre la mort de Suréna, +«demeure immobile et sans larmes». Palmis, la sœur du héros, s'en +indigne: + + Quoi! vous causez sa perte et n'avez point de pleurs! + +Alors, Eurydice, simplement: + + Non, je ne pleure point, madame; mais je meurs. + Généreux Suréna, reçois toute mon âme. + +Et elle meurt.--Un peu auparavant, dans _Psyché_ (1671), Corneille avait +su mieux encore faire parler l'amour. Et je crois que la concurrence du +jeune et odieux Racine a pu être pour quelque chose dans ce suprême +renouvellement du vieux poète. + +De son côté, Racine ne pense qu'à Corneille. Il sait bien tout ce que +disent les partisans du bonhomme. Ils abandonnent à son jeune rival les +histoires d'amour: mais pour les tragédies politiques, pour les machines +romaines, il n'y a encore que Corneille! Racine a bien fait +_Britannicus_, mais _Britannicus_ n'est qu'un drame privé, et n'a eu, +d'ailleurs, presque aucun succès. Et alors Racine cherche... Il veut +montrer que, lui aussi, il est capable de grandes vues et de belles +discussions et délibérations historico-politiques. Il lui faut +absolument un sujet qui comporte l'équivalent du grand dialogue +d'Auguste avec Cinna et Maxime, ou de la première scène de _la Mort de +Pompée_, ou de la grande scène entre Pompée et Sertorius dans +_Sertorius_. Il feuillette les historiens et les compilateurs +d'histoires: Florus, Plutarque, Dion Cassius, Appien,--et les chapitres +de Justin où Pierre Corneille avait trouvé la situation du cinquième +acte de _Rodogune_, et d'où Thomas Corneille avait tiré sa _Laodice_, ce +curieux mélodrame qui fait songer tantôt à _la Tour de Nesle_ et tantôt +à _Lucrèce Borgia_. Et Racine finit par rencontrer ce qu'il lui faut: +Mithridate, vaincu, mais irréductible, exposant son projet d'attaquer +les Romains dans Rome même. La voilà, la grande scène historique, celle +qui lui donnera l'occasion d'être mâle, sérieux, sévère, et d'égaler +Corneille sur son propre terrain! + +Et d'une autre façon encore il rivalisera avec le vieux maître, et lui +fera même la leçon.--Corneille a été amoureux toute sa vie, mais +particulièrement à partir de la cinquantaine. On connaît ses innocentes +et grondeuses amours avec mademoiselle Du Parc, quelques années avant la +liaison beaucoup plus effective de cette belle personne avec Racine +lui-même. On connaît surtout les stances absurdes et délicieuses à _la +Marquise_, où Corneille la somme impérieusement de l'aimer malgré ses +rides, parce qu'il a du génie. À partir de là, Corneille se complaît à +mettre dans son théâtre des vieillards amoureux: Sertorius dans +_Sertorius_ (1662), Syphax dans _Sophonisbe_ (1663) et Martian dans +_Pulchérie_, qui sera joué trois mois avant le _Mithridate_ de Racine. +Quand je dis «des vieillards...» ils n'ont guère que de cinquante à +soixante ans; mais, vous le savez, les gens du XVIIe siècle étaient si +simples qu'un homme leur paraissait vieux, passé la cinquantaine. Et le +vieux Sertorius et le vieux Syphax disent des choses touchantes, et même +le vieux Martian parle quelquefois en grand poète lyrique: mais tous +trois sont des amoureux platoniques et singulièrement soumis. Le +plaintif Syphax se laisse tout le temps injurier par Sophonisbe parce +qu'il ne hait pas assez les Romains; Sertorius, qui dit aimer Viriathe, +veut néanmoins la marier à son lieutenant Perpenna; et Martian accepte +sans protestation et même avec reconnaissance d'être auprès de +l'impératrice Pulchérie un mari qui n'usera pas de ses droits. + +Sur quoi Racine se dit: «Je vais leur montrer, moi, ce que peut être +l'amour chez un sexagénaire: le sentiment le plus fort, le plus +exigeant, le plus douloureux, le plus féroce.» Il était d'ailleurs assez +naturel qu'aux autres variétés de l'implacable amour il voulût ajouter +celle-là, qui n'avait pas encore été peinte dans toute sa vérité. Racine +complétait ainsi sa ménagerie de fauves bien disants. Et donc il conçoit +et réalise Mithridate, rival de ses fils à cinquante-sept ans, et du +premier coup ramasse et fait vivre en lui tous les terribles caractères +du lamentable amour des hommes trop vieux. + +Car vraiment tout y est bien: le désir d'autant plus furieux, qu'il se +sent anormal, et que le vieillard épris sait bien qu'il ne pourra +satisfaire que médiocrement la jeune femme qu'il aime et risque même d'y +échouer tout à fait: d'où une sorte de honte qui l'empêche de parler +directement de cet amour dont il est consumé. Mithridate ne déclare +point en face à Monime qu'il l'aime: il attend d'être tout seul pour +dire avec un râle: «Je brûle, je l'adore.» (Acte IV.) Oui, tout y est: +le manque de clairvoyance, qui vient justement d'une attention et d'une +défiance trop soutenues: celui que Mithridate charge de veiller sur +Monime et de la disposer à ce qu'il veut, c'est précisément Xipharès, +celui de ses fils qui est aimé de Monime.--Tout y est: la torture +continuelle du soupçon et, quand le soupçon est devenu certitude, la +jalousie forcément meurtrière, par la rage de sentir que ce qu'un autre +donnera à la jeune femme, on ne pourrait le lui donner; et cette +inévitable pensée: «Si ce n'est moi qui la possède, que du moins ce ne +soit personne.» Et c'est pourquoi Mithridate, à l'insupportable idée +que, lui mort, Monime serait à Xipharès, n'hésite pas un moment à +envoyer du poison à celle qu'il adore. Tout cela, compliqué par ce fait, +que le rival de Mithridate est un fils pour qui il a de l'estime et de +l'affection; et tout cela, en outre, poussé à l'atroce par la condition, +la race et le passé de Mithridate, sultan oriental vaguement teinté +d'hellénisme, habitué au sang, traqué comme une bête dans sa jeunesse, +et qui a dû, de bonne heure, répondre aux crimes par des crimes, et +trahir pour se défendre de la trahison: à la fois homme de désir et de +volonté indomptables, et homme de dissimulation et de ruse. (Celle par +laquelle il arrache à Monime l'aveu de son amour pour Xipharès convient +singulièrement à son personnage.) + +Mais si torturé, avec cela! Rappelez-vous les choses qu'il se dit quand +il est seul: + + Non, non, plus de pardon, plus d'amour pour l'ingrate. + Ma colère revient, et je me reconnais. + Immolons, en partant, trois ingrats à la fois... + Sans distinguer entre eux qui je hais ou qui j'aime, + Allons, et commençons par Xipharès lui-même. + Mais quelle est ma fureur! et qu'est-ce que je dis? + Tu vas sacrifier qui, malheureux? Ton fils! + Un fils que Rome craint, qui peut venger son père + Pourquoi répandre un sang qui m'est si nécessaire? + Ah! dans l'état funeste où ma chute m'a mis, + Est-ce que mon malheur m'a laissé trop d'amis? + Songeons plutôt, songeons à gagner sa tendresse. + J'ai besoin d'un vengeur, et non d'une maîtresse. + Quoi! ne vaut-il pas mieux, puisqu'il faut m'en priver, + La céder à ce fils que je veux conserver? + Cédons-la. Vains efforts qui ne font que m'instruire + Des faiblesses d'un cœur qui cherche à se séduire! + Je brûle, je l'adore, et loin de la bannir... + Ah! c'est un crime encor dont je la veux punir... + Quelle pitié retient mes sentiments timides? + N'en ai-je pas déjà puni de moins perfides? + Ô Monime! ô mon fils! inutile courroux! + Et vous, heureux Romains, quel triomphe pour vous, + Si vous saviez ma honte et qu'un avis fidèle + De mes lâches combats vous portât la nouvelle! + Quoi! des plus chères mains craignant les trahisons, + J'ai pris soin de m'armer contre tous les poisons; + J'ai su, par une longue et pénible industrie, + Des plus mortels venins prévenir la furie. + Ah! qu'il eût mieux valu, plus sage et plus heureux, + Et repoussant les traits d'un amour dangereux, + Ne pas laisser remplir d'ardeurs empoisonnées + Un cœur déjà glacé par le froid des années!... + +(Ainsi il se débat en vieil homme mordu, mais en homme qui, dans sa +souffrance même, n'oublie pas son rôle et ses devoirs publics. Ruy Gomez +n'est qu'un «gaga» lyrique auprès de lui.) + +Songez-y bien: autant peut-être qu'Hermione et que Roxane, Mithridate +amoureux était alors un personnage tout neuf. Et longtemps il restera +isolé: ce n'est guère qu'au XIXe siècle que nous reverrons sur le +théâtre l'amour dans de vieux cœurs et dans de vieilles chairs. + +Et d'une troisième façon encore Racine pense à Corneille,--pour faire le +contraire de ce que Corneille a fait. Aux Cornélie, aux Viriathe, aux +Sophonisbe, aux Pulchérie, aux orgueilleuses et aux déclamatrices, il +oppose les pudiques: Andromaque déjà, et Junie, et Bérénice, et +Atalide,--mais surtout Monime: Monime, qui nous offre, pour ainsi dire, +le sublime de la décence, et à la fois de la fierté intérieure et de la +modestie et de la «tenue»; Monime, fine Grecque parmi ces demi-barbares; +aimée de Mithridate et son épouse de nom en attendant qu'il ait le +loisir de célébrer et de consommer le mariage; aimée en même temps des +deux fils du vieux roi et aimant secrètement l'un d'eux; et qui,--les +choses se compliquant encore par la fausse mort et la résurrection du +vieux tyran,--se trouve, d'un bout à l'autre du drame, dans la situation +la plus difficile, la plus comprimée, la plus délicate,--la plus +fausse,--et qui semble la porter légèrement à force de franchise et de +grâce, et de respect de soi, et d'héroïsme sans gestes: admirable de +«tenue» (il faut répéter le mot, qui implique dignité et silencieux +empire sur soi-même) depuis son exquise entrée au premier acte et sa +douce requête à Xipharès: + + Seigneur, je viens à vous: car enfin aujourd'hui + Si vous m'abandonnez, quel sera mon appui? + +jusqu'à ses divins adieux à sa servante grecque, après qu'elle a reçu de +Mithridate le poison libérateur: + +... Si tu m'aimais, Phédime, il me fallait pleurer + Quand d'un titre funeste on me vint honorer + Et lorsque, m'arrachant du doux sein de la Grèce, + Dans ce climat barbare on traîna ta maîtresse. + Retourne maintenant chez ces peuples heureux; + Et, si mon nom encor s'est conservé chez eux, + Dis-leur ce que tu vois, et de toute ma gloire, + Phédime, conte-leur la malheureuse histoire... + +Adorable créature qui sait dire tant de choses par des mots si discrets: + +À Xipharès: + + Pour me faire, seigneur, consentir à vous voir, + Vous n'aurez, pas besoin d'un injuste pouvoir; + +Et plus loin: + + Je fuis; souvenez-vous, prince, de m'éviter. + Et méritez les pleurs que vous m'allez coûter! + +et qui enfin, offensée par l'indigne ruse de Mithridate, déconcerte, +humilie et fait rougir le vieux sultan par ce simple cri: + +... Quoi, seigneur! Vous m'auriez donc trompée! + +Monime (et plus tard Iphigénie) après Cornélie et Viriathe, c'est +l'héroïsme qui a de la pudeur et de la grâce après l'héroïsme qui n'en +avait pas. Monime fait des choses plus difficiles et plus dures que +Viriathe et Pulchérie: mais elle les fait sans emphase. Racine introduit +dans l'héroïsme le _goût_. (Je pense que madame de La Fayette se +souviendra de Monime dans la _Princesse de Clèves_, et des femmes de +Racine en général dans _la Princesse de Montpensier_ et, dans _la +Comtesse de Tende,_ ce petit récit d'un tragique si fort et si contenu.) + +À la vérité, le drame privé qui se joue entre Mithridate, Monime et +Xipharès fait un peu tort, selon moi, à la tragédie historique, à +l'histoire de Mithridate ennemi des Romains, préméditant de porter la +guerre en Italie, et finalement léguant sa vengeance à Xipharès. Oh! +cette partie historique et politique est fort belle. C'est, dans son +genre, tout aussi bien que du Corneille: mais le drame privé est encore +mieux. Je dois dire toutefois que c'est peut-être ce qu'il y a dans +_Mithridate_ d'histoire, de politique et de «casque» qui plut davantage +en son temps. Le succès de la pièce fut considérable et incontesté, et +Racine eut, cette fois, ce que nous appellerions «une très bonne +presse». + +Que va-t-il faire maintenant? + + * * * * * + +Racine, qui aime tant les poètes grecs et qui les connaît si bien, ne +leur a pas emprunté un seul sujet depuis _Andromaque_. Il avait suivi +Corneille dans le monde romain. Mais à présent, il ne craint plus +Corneille qui est en train d'écrire sa dernière tragédie (_Suréna_). +Racine peut faire ce qu'il veut. Évidemment il va revenir à ses chers +Grecs. + +Il y revient. Mais pourtant deux années s'écoulent entre la première +représentation de _Mithridate_ et celle d'_Iphigénie_. Qu'a-t-il fait +pendant ce temps-là? Je crois que tout simplement il s'est replongé avec +délices dans le théâtre grec, et qu'il a dû, avant d'écrire _Iphigénie +en Aulide_, tenter quelques autres sujets. C'est probablement en ce +temps-là qu'il songe à cette _Iphigénie en Tauride_ dont nous avons le +plan du premier acte, et à cette _Alceste_ que, d'après une tradition, +il aurait composée entièrement et, plus tard, brûlée par scrupule. + +Remarquez ceci. Les autres pièces grecques de Racine, _la Thébaïde_ +(sauf l'oracle et le bref sacrifice de Ménécée) et _Andromaque_, sont +sans «merveilleux». (Et encore plus les tragédies empruntées à +l'histoire, _Britannicus, Bérénice, Bajazet, Mithridate_.) Mais +_Alceste, Iphigénie en Tauride, Iphigénie en Aulide_, le merveilleux y +abonde. Ce sont d'admirables légendes tragiques, oui, mais poétiques +aussi. Il y a, dans les deux _Iphigénie_, oracles, prodiges, sacrifices +humains, dans _Alceste_ intervention d'un demi-dieu et résurrection; et, +dans les trois légendes, une mythologie luxuriante. Il semble qu'après +_Mithridate_, Racine, repris par les Grecs, libre de suivre ses +prédilections jusqu'au bout, ait été plus sensible à la poésie +proprement dite, épique, lyrique ou descriptive, et disposé à en mettre +davantage dans ses pièces. (Cela se marquera surtout dans _Phèdre_.) Il +n'est pas moins tragique: il est peut-être plus «artiste» comme nous +disons, plus curieux de beauté plastique et de pittoresque. + +Bien entendu, je n'indique ici qu'une nuance, car, tout en goûtant et +conservant la belle couleur mythologique de l'_Iphigénie_ d'Euripide, il +n'en retient pas plus d'une soixantaine de vers; et il introduit dans la +fable le plus qu'il peut de «bienséance» (par la suppression du rôle un +peu choquant de Ménélas, l'oncle inhumain) et le plus qu'il peut de +«raison» (par la substitution finale d'Ériphile à Iphigénie). + +Il se félicite extrêmement, dans sa préface, de l'invention, fort +ingénieuse en effet, de ce personnage d'Ériphile: + + Quelle apparence, dit-il, que j'eusse souillé la scène par le + meurtre horrible d'une personne aussi vertueuse et aussi aimable + qu'il fallait représenter Iphigénie? Et quelle apparence encore de + dénouer ma tragédie par le secours d'une déesse et d'une machine, + et par une métamorphose qui pouvait trouver quelque créance du + temps d'Euripide, mais qui serait trop _absurde_ et trop incroyable + parmi nous. + +Et plus loin il parle du plaisir qu'il a fait au spectateur «en sauvant +Iphigénie par une autre voie que par un miracle que le spectateur +n'aurait pu souffrir, parce qu'il ne saurait jamais le croire». + +Voilà, soit dit en passant, un bien bel exemple du choix totalement +arbitraire que, tous, nous faisons souvent, sans nous en douter, dans +l'«incroyable». D'après Racine lui-même, il est «incroyable et absurde» +qu'une jeune fille soit changée en biche ou enlevée par une déesse: mais +sans doute (puisqu'il ne fait pas d'objection sur ce second point) il +n'est pas si absurde ni si incroyable que la mort sanglante d'une jeune +fille ait pour effet de faire souffler les vents.--Racine, un peu plus +loin, explique, il est vrai, par cette autre raison, l'introduction du +personnage d'Ériphile: «Ainsi, le dénouement de ma pièce est tiré du +fond même de ma pièce.» Et je préfère cette raison-là. + +Il n'en reste pas moins que la question agitée d'un bout à l'autre +d'_Iphigénie_ est celle-ci: «Égorgera-t-on une jeune fille pour obtenir +des dieux un vent favorable?» Et là-dessus il m'est arrivé de dire +autrefois: «L'action d'_Iphigénie_ est d'un temps où l'on faisait des +sacrifices humains; les mœurs, les sentiments et le langage sont du +XVIIe siècle. Cela décidément s'accorde mal. Et cette discordance est +unique dans le théâtre de Racine. Car, deux frères qui se haïssent (la +_Thébaïde_), un homme entre deux femmes, ou l'inverse (_Bajazet_, +_Andromaque_), la lutte d'une mère et d'un fils (_Britannicus_), deux +amants qui se séparent (_Bérénice_), un père rival de son fils +(_Mithridate_), même une femme amoureuse de son beau-fils (_Phèdre_), +cela est de tous les pays et de tous les temps. Mais ce sacrifice +humain! Cela ne peut même se transposer, ni s'assimiler, par exemple, à +la mise en religion d'une princesse dans un intérêt politique... J'ai +beau songer cette contradiction trop forte entre l'action et le langage +ou les façons me gâte cette magnifique _Iphigénie_.» + +Oh! que j'avais tort! Les Grecs de la lointaine légende croyaient que le +sang d'une jeune fille peut apaiser les dieux; mais quoi! cette idée de +la vertu expiatrice du sang était-elle donc étrangère aux chrétiens du +XVIIe siècle? Ignoraient-ils l'histoire du sacrifice d'Abraham? et, dans +le présent, madame de Montespan ne croyait-elle pas que le sang d'un +enfant égorgé par un mauvais prêtre pouvait lui assurer l'amour du roi +et la délivrer de madame de Fontanges? et madame de Montespan +n'était-elle pas une personne intelligente, spirituelle, de façons +raffinées et d'un très beau langage? Ou, si madame de Montespan a été +calomniée, assurément quelque autre dame du temps a connu cet état +d'esprit. Ni la superstition ni le crime n'ont rien d'incompatible avec +la perfection des manières, la politesse du discours, la délicatesse de +la sensibilité, et la finesse même de l'observation psychologique: voilà +la vérité très simple qui absout quand il y a lieu, dans le théâtre de +Racine, l'union--d'ailleurs savoureuse--de l'horreur du fond et de +l'élégance de la forme. + +Et enfin, si vous réduisez le sacrifice de la fille d'Agamemnon à ce +qu'il est essentiellement: un meurtre politique, et dans un intérêt +dynastique et national, vous comprendrez qu'_Iphigénie_--cette pièce où +il n'y a que des rois et des reines et où chaque personnage doit opter +entre un sentiment privé et un intérêt public--est par excellence la +«tragédie royale», et à quel point lui convenait le décor décrit par le +_Mercure galant_. Et vous comprendrez aussi pourquoi, tandis qu'Euripide +avait fait d'Iphigénie une jeune fille, d'abord faible, puis exaltée, +Racine en fait exclusivement une fille de roi, une princesse, et qui a +d'autres devoirs que ceux d'une jeune fille, et qui, d'emblée, accepte +la mort par obéissance à son père et par dévouement à la grandeur de sa +maison. + +Racine, cependant, devait être tenté par la seconde partie, si +brillante, du rôle d'Iphigénie dans Euripide, quand la jeune fille +apparaît et se considère elle-même comme une héroïne nationale: + + Je suis condamnée à mourir glorieusement, en repoussant loin de moi + toute faiblesse. C'est sur moi qu'en ce moment toute la Grèce a les + yeux fixés, et c'est de moi que dépendent le départ de la flotte et + la ruine de Troie. + +Puis la note philosophique, qui ne manque jamais chez Euripide: + + Dois-je tenir tant à la vie? C'est pour l'intérêt commun que tu me + l'as donnée, ma mère, non pour toi seule... + +Et enfin: + + Je donne mon sang à la Grèce; immolez-moi, allez renverser Troie. + Voilà les monuments éternels de mon sacrifice, voilà mes enfants, + mon hymen, ma gloire. + +Oui, cela était bien tentant. Mais Racine a résisté. Ni son Iphigénie +n'injurie son père comme fait celle d'Euripide, ni elle ne se pose +ensuite en héroïne qui sauve son peuple. Ces propos, à son avis, +manqueraient de bienséance et de goût chez une princesse royale. +L'Iphigénie de Racine ne supporte même pas que son fiancé parle +sévèrement de son père. Et, d'autre part, elle ne se glorifie pas +elle-même. Elle a moins d'enthousiasme que de résignation et de +sérénité. Tout ce qu'elle se permet, vers la fin, c'est de se réjouir à +la pensée que sa mort assure la gloire d'Achille et la victoire de son +pays. + +Bref, elle songe aux autres (et à sa race) beaucoup plus qu'à elle-même; +ce qui est la marque d'une parfaite éducation. Iphigénie est une héroïne +merveilleusement bien élevée. À ce degré, c'est très beau,--beau de +décence, de possession de soi, de discipline intérieure. Cela est +virginal et royal. + +Et, si elle vous apparaît tout de même par trop princesse, par trop +contenue dans sa première scène avec Agamemnon, je vous renvoie à +l'_Entretien sur les tragédies de ce temps_ par l'abbé de Villiers +(1675); car vous y verrez qu'il y avait des gens qui lui trouvaient trop +d'abandon et qui «n'approuvaient pas qu'une fille de l'âge d'Iphigénie +courût après les caresses de son père»; tout cela, à cause de ces vers, +empreints pourtant d'une irréprochable modestie: + + Seigneur, où courez-vous? et quels empressements + Vous dérobent si tôt à mes embrassements? + +En violent contraste avec cette fille si disciplinée, Racine a mis +l'effrénée, la romantique Ériphile, dont le foudroyant petit roman est +une si saisissante invention; Ériphile, vraie sœur du romantique Oreste; +Ériphile, amoureuse perverse d'Achille, pour s'être sentie pressée dans +les bras «ensanglantés» de ce jeune homme et y avoir un instant perdu +connaissance (car nous sommes dans un temps où les guerriers enlèvent +les femmes et n'en sont pas moins capables de générosité et très beaux +parleurs; et cela n'a rien d'incompatible); Ériphile, qui se croit +maudite (comme Hernani et Didier), et d'ailleurs s'en vante, et, à cause +de cela, se croit tous les droits; orgueilleuse du secret de sa +naissance, du mystère de sa destinée, et du don fatal qu'elle possède, à +ce qu'elle dit, de répandre le malheur autour d'elle; Ériphile dévorée à +la fois de jalousie et d'envie; qui dénonce à Calchas la fuite +d'Iphigénie, et qui, la poussant au bûcher, s'y condamne elle-même sans +le savoir;--et qui cependant, tout le long de son rôle, dit des choses +si étrangement belles: + + Je le vis: son aspect n'avait rien de farouche. + +(Elle s'éveille d'une syncope dans les bras d'Achille.) + + Je sentis le reproche expirer dans ma bouche. + Je sentis contre moi mon cœur se déclarer; + J'oubliai ma colère et ne sus que pleurer... + +Ou bien: + +... Ou plutôt leur hymen me servira de loi. + S'il s'achève, il suffit, tout est fini pour moi. + Je périrai, Doris, et par une mort prompte + Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte, + Sans chercher des parents si longtemps ignorés + Et que ma folle amour a trop déshonorés... + +Ou bien: + + Orgueilleuse rivale, on t'aime, et tu murmures... + Elle l'a vu pleurer et changer de visage, + Et tu la plains, Doris! + +Cette tragédie vraiment royale est d'ailleurs un chef-d'œuvre de +composition--et de forme. Racine, je l'ai dit, accorde davantage à la +couleur, à la magnificence mythologique. Le «récit du cinquième acte» +est, pour la première fois, très développé et très travaillé. Il +contient ces vers étonnants: + + Entre les deux partis Calchas s'est avancé, + L'œil farouche, l'air sombre et _le poil hérissé_... + Le ciel brille d'éclairs, s'entr'ouvre, et parmi nous + _Jette une sainte horreur qui nous rassure tous_... + +Nous arrivons à la merveille de _Phèdre_: + +_Phèdre et Hippolyte_ (c'est le premier titre) fut joué le 1er janvier +1677, près de deux ans et demi après _Iphigénie_. Racine avait-il fait +autre chose pendant ces deux ans? Je crois qu'il avait beaucoup songé, +nous verrons à quoi. + +_Phèdre_ est la plus enivrante de ses tragédies Dans aucune il n'a mis +plus de paganisme ni plus de christianisme à la fois; dans aucune il n'a +embrassé tant d'humanité ni mêlé tant de siècles; dans aucune il n'a +répandu un charme plus délicieux et plus troublant; dans aucune, à ne +considérer que la forme, il n'a été plus poète et plus artiste[7],--à +faire envie à André Chénier. + +Racine est parti de l'_Hippolyte porte-couronne_ d'Euripide et, un peu, +de l'_Hippolyte_ de Sénèque. Mais il ne faut point parler d'imitation. +Racine est, à mon avis, celui des poètes dramatiques qui a le plus +réellement «inventé». Comme il avait repétri l'_Iphigénie_, il a +totalement «renversé» l'_Hippolyte_. + +Dans la tragédie d'Euripide, qui pourrait s'intituler, très +sérieusement, _Hippolyte vierge et martyr_, c'est, comme l'indique le +titre, le fils de Thésée qui est le principal personnage. Hippolyte est +initié à l'orphisme, à cette religion secrète qui enseignait et +symbolisait en ses rites la purification et le rachat par la douleur. +C'est une sorte de jeune moine chasseur, de jeune Templier qui a +consacré sa virginité à la déesse Artémis (la Diane des Latins). Il lui +offre des fleurs et des couronnes, et lui adresse des prières qui +rappellent de très près les cantiques qu'on chante dans les catéchismes +de persévérance. Vénus, qui a pour Diane les sentiments que pourrait +avoir le démon Astarté pour la Vierge Marie, se venge des dédains +d'Hippolyte en inspirant à Phèdre cette passion furieuse, d'où sortira +la perte du jeune prince. Et quand Hippolyte est ramené mourant, Diane +lui apparaît, comme fait la Vierge à ses serviteurs dans la _Légende +dorée_; elle le plaint, le console, lui apporte presque les espérances +de la vie éternelle. Dans le drame ainsi conçu, la passion de Phèdre +n'est qu'un «moyen». Son rôle est peu développé, et le poète ne craint +pas de la rendre abominable: c'est elle qui dénonce elle-même Hippolyte +par une lettre qu'elle écrit à son mari avant de se pendre. + +La conception de Racine est toute différente, presque contraire: c'est +Phèdre qui est le personnage central et favori, et voici comment il l'a +vue. + +Rappelez-vous que les autres grandes passionnées de Racine, Hermione, +grande fille orgueilleuse, Roxane, femme de harem dévorée de sensualité, +Ériphile, vaniteuse et perverse, ne savent pas, ne se demandent pas si +elles sont coupables. Nous les aimons parce qu'elles sont belles, +vraies, et qu'elles souffrent. Mais il est certain qu'elles n'ont pas la +notion du péché. + +Phèdre est la seule douce et la seule pure parmi ces «femmes damnées»; +Phèdre est une conscience tendre et délicate; elle sent le prix de cette +chasteté qu'elle offense: elle est torturée de remords; elle a peur des +jugements de Dieu. Victime d'une fatalité qu'elle porte dans son corps +ardent et dans le sang de ses veines, pas un instant sa volonté ne +consent au crime. Le poète s'est appliqué à accumuler en sa faveur les +circonstances atténuantes. Elle ne laisse deviner sa passion à Hippolyte +que lorsque la nouvelle de la mort de Thésée a ôté à cet amour son +caractère criminel, et cet aveu lui échappe dans un accès de délire +halluciné. Plus tard, c'est la nourrice qui accuse Hippolyte: Phèdre la +laisse faire, mais elle n'a plus sa tête et ne respire plus qu'à peine. +Pourtant elle allait se dénoncer, lorsqu'elle apprend qu'elle avait une +rivale; et sa raison part de nouveau. Enfin elle se punit en buvant du +poison et vient, avant de mourir, se confesser publiquement; et le mot +sur lequel son dernier soupir s'exhale est celui de «pureté». + +Pâle et languissante, n'ayant dormi ni mangé depuis trois jours, +jalousement enfermée dans ses voiles de neige, pareille à quelque +religieuse consumée au fond de son cloître d'une incurable et +mystérieuse passion... on la plaint, on l'aime, on l'absout. Boileau, +qui était un cœur droit et un ferme esprit, parle de la «douleur +vertueuse» de Phèdre et la déclare «perfide et incestueuse malgré soi». +Et pour Arnauld, le rôle de Phèdre était un exemple excellent de +l'impuissance où nous sommes de résister à certaines tentations par nos +seules forces et sans le secours de la grâce.--Phèdre a, du reste, toute +la sensibilité morale d'une princesse du XVIIe siècle et en parle, +naturellement, la langue nuancée. Mieux encore on imagine très bien +qu'une jeune dame pieuse d'aujourd'hui, tentée de la même façon que +Phèdre, éprouverait les mêmes sentiments, aurait les mêmes troubles, les +mêmes appels à Dieu. Si Julia de Trécœur était meilleure chrétienne, et +de plus de tenue, elle ne ressemblerait pas mal à Phèdre. + +Si vraie avec cela! Tout est indiqué, même les effets physiologiques: + + Je sentis tout mon corps et transir et brûler... + Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent! + +même les choses les plus difficiles à exprimer; même ce que Phèdre sent, +dans les bras du père, en songeant au fils: + + Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père; + +même cette manie qu'ont les femmes, mères d'enfants déjà grands, de +faire des amalgames de leur amour maternel avec la passion coupable, +soit pour la purifier, soit pour la justifier et l'élargir. Vous savez +ce qu'elles disent: «Nous élèverons mon fils ensemble. Je me figurerai +que vous êtes son père.» Ainsi Phèdre: + + Il instruira mon fils dans l'art de commander; + Peut-être il voudra bien lui tenir lieu de père; + Je mets sous son pouvoir et le fils et la mère. + +Tout le roman de la femme de trente ans et par delà est dans cette +tragédie. + +Pour Hippolyte et pour Aricie, je n'ai pas besoin de dire à quel point +ils sont contemporains de Racine. Ils le sont même un peu trop, +vraiment: et malgré moi, je regrette le farouche et beau chasseur +d'Euripide. Mais peut-être Racine n'a-t-il pas senti la beauté de la +chasteté masculine. Ou plutôt, il a craint les railleries des hommes de +son temps, qui n'auraient pas compris. Par un renversement singulier, il +a fait une Phèdre chaste et un Hippolyte amoureux. + +Mais, tandis qu'il rajeunissait les personnages, il a conservé intacte +leur généalogie et tous les détails de l'antique légende. D'où les plus +surprenants contrastes. Cette Phèdre chrétienne du XVIIe siècle et +d'aujourd'hui est fille de Minos et de Pasiphaé et petite-fille du +Soleil. Cette coquette et fringante Aricie, si spirituelle et si avisée, +et qui ne veut s'enfuir avec Hippolyte que «la bague au doigt», est +l'arrière-petite-fille de la Terre. Et toutes deux citent leurs +ascendants avec tranquillité. On nous parle de Scirron, de Procuste, de +Sinnis et du Minotaure. On nous rappelle que le mari de Phèdre est allé +un beau jour, dans le Tartare, «déshonorer la couche» de Pluton. Nous +sommes dans un monde où les dieux tiennent des monstres à la disposition +de leurs amis, et où la mer vomit d'énormes serpents à tête de taureau. +Certains vers nous révèlent subitement que ces personnages, qui tout à +l'heure nous semblaient si proches, appartiennent à une époque +extraordinairement lointaine, pleine du souvenir de grands cataclysmes +naturels et où vivaient peut-être des espèces animales maintenant +disparues, au temps des premières cités, au temps des monstres et des +héros. Le drame poignant, et qui pourrait aussi bien être d'aujourd'hui, +traîne après soi des lambeaux de légendes trente ou quarante fois +séculaires. Aricie, fine comme la duchesse d'Orléans, Hippolyte, +continent et timoré comme le duc de Bourgogne, Phèdre, tendre et chaste +comme La Vallière, nous apparaissent à certains moments (ô surprise!) +comme les vagues personnages sidéraux d'un vieux mythe inventé par les +anciens hommes. + +L'effet total devrait être déconcertant. Il ne l'est point. Je ne +citerai qu'un passage, où le mythe primitif et le drame tout moderne, +quoique séparés par tant de siècles, se mêlent et se fondent +harmonieusement dans l'imagination du spectateur subtil. Rappelez-vous +ces vers; c'est Phèdre qui parle: + + Misérable! et je vis! et je soutiens la vue + De ce sacré soleil dont je suis descendue! + J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux; + Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux. + Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale. + Mais que dis-je! Mon père y tient l'urne fatale... + +Ainsi, au moment le plus douloureux du drame, Phèdre nous fait +ressouvenir que Jupiter est son bisaïeul, le Soleil son aïeul et Minos +son père. Cet état civil la reporte à quelque trois mille ans en +arrière, et cela, quand nous aurions le plus besoin de la croire une de +nous. Toute cette mythologie devrait nous refroidir. Mais non, car tout +aussitôt cette mythologie se transforme. Jupiter, le Soleil, «l'univers +plein des aïeux» de la coupable, évoquent pour nous l'idée de l'œil de +Dieu partout présent, partout ouvert sur notre conscience; Minos est le +juge éternel qui attend l'âme après la mort; et, quand Phèdre, écrasée +de terreur, tombe sur ses genoux en criant: «Pardonne!» c'est bien, si +vous voulez, vers Minos qu'elle crie, mais nous comprenons que c'est +surtout vers le Dieu de Racine. + +Là est l'intérêt profond de quelques-unes de nos tragédies classiques. +Comme le fond en est, si je puis dire, de beaucoup antérieur à la forme, +elles embrassent d'immenses parties de l'histoire des hommes et +présentent simultanément, à des plans divers, l'image de plusieurs +civilisations. Phèdre a peut-être quatre mille ans par le Minotaure et +les exploits de Thésée; elle a vingt-quatre siècles par Euripide; elle +en a dix-huit par Sénèque; elle en a deux par Racine, et enfin elle est +d'hier par tout ce qu'elle nous suggère et que nous y mettons. Elle est +de toutes les époques à la fois; elle est éternelle, entendez +contemporaine de notre race à toutes les périodes de son développement. +Et voyez quelle grandeur et quelle profondeur donne à l'œuvre la +mythologie primitive dont elle est toute pénétrée. Quand Phèdre nomme +son aïeul le Soleil, quand Aricie nomme son aïeule la Terre, nous nous +rappelons soudain nos lointaines origines, et que la Terre et le Soleil +sont en effet, nos aïeux, que nous tenons à Cybèle par le fond, +mystérieux de notre être, et que nos passions ne sont en somme que la +transformation dernière de forces naturelles et fatales et comme leur +affleurement d'une minute à la surface de ce monde de phénomènes... + +Les tragédies classiques sont charmantes parce qu'elles sont infiniment +suggestives de souvenirs et de rêves... + + + + +NEUVIÈME CONFÉRENCE + +ENCORE «PHÈDRE».--RETRAITE DE RACINE. «ESTHER».--«ATHALIE». + + +Après _Phèdre_, Racine, à trente-sept ans, renonce au théâtre. Ceci est +un fait extraordinaire, et peut-être unique de son espèce dans toute +l'histoire de la littérature. + +Car songez! Racine était aimé. Il avait la gloire; il était dans toute +la force de son génie. Il avait ses tiroirs pleins de beaux projets de +tragédies. Il devait être persuadé que son art était la plus haute des +occupations humaines. La poésie devait être vraiment sa vie et son tout. +Or, en pleine jeunesse, en pleine force et en pleine joie de production +poétique, non seulement il se range tout à coup à une vie pieuse et à +une pratique exacte de la morale chrétienne, ce qui serait déjà +remarquable et singulier; mais il répudie entièrement et sans retour ce +qui avait été pour lui, jusque-là, la principale raison de vivre. Il +fait une chose plus difficile encore, la plus difficile de toutes: il +brûle, il anéantit les œuvres commencées,--il les anéantit, les sachant +belles. Ce qu'il tue en lui, ce n'est pas seulement la vanité, +l'orgueil, l'amour de la gloire; il cherche, tout au fond de lui-même, +quelque chose de plus intime et de plus cher encore à immoler. Ce qu'il +tue en lui, c'est l'attachement de l'artiste à son œuvre, le désir +invincible de réaliser le beau qu'il conçoit. Et c'est ce sacrifice qui +me paraît prodigieux. Un moment, il songe à se faire chartreux. Mais +chartreux, c'est trop aisé. Puis il trouve sans doute que ce dénouement +sentirait encore son homme de théâtre. Et alors il découvre un genre +d'immolation plus humble: il se marie, il épouse une bourgeoise simple +d'esprit,--non pas sotte (nous avons d'elle des lettres pleines de bon +sens)--qui n'avait pas lu une seule de ses tragédies. Son fils Louis +nous dit ce mot admirable: «_L'amour_ ni l'intérêt n'eurent pas de part +à ce choix.» Et désormais «l'auteur» est bien mort en lui. Le chrétien +écrira un jour _Esther_ et _Athalie_; mais l'auteur, c'est-à-dire la +bête la plus vivace, la plus longue à mourir et la plus prompte à +ressusciter que nous portions dans nos entrailles, se taira pour +toujours. + +Ce sacrifice inouï, Racine le fait un peu par dégoût, beaucoup par +scrupule, peut-être par remords. + + * * * * * + +Par dégoût.--Jamais écrivain, je ne dis pas à propos de religion ou de +politique, mais à propos de littérature pure, ne paraît avoir été plus +détesté, plus attaqué, ni avec plus d'acharnement, que l'auteur de +_Phèdre_ et d'_Athalie_. Vous en trouverez le détail dans le bon vieux +livre de M. Deltour: _les Ennemis de Racine_. Molière fut assurément +honni et poursuivi par les dévots ou même par de bons chrétiens, par le +clergé de Paris, les jansénistes, les protestants, les confrères du +Saint-Sacrement, à l'occasion de l'_École des femmes_, de _Don Juan_ et +de _Tartuffe_: mais il s'agissait de religion et non plus de +littérature. L'Académie avait critiqué le _Cid_, mais courtoisement; +d'ailleurs, le caractère solennel et officiel de cette critique la +faisait honorable pour celui qui en était l'objet. On avait été assez +malveillant pour _Polyeucte_. Mais ensuite, si Corneille avait eu des +échecs, jamais il n'avait été critiqué violemment. Il était passé +_tabou_. Corneille n'excita jamais de haine. + +Racine était sans doute de ceux qu'on aime ou qu'on exècre. Il excitait +l'envie bien plus naturellement que Corneille. Racine était beau, +élégant, brillant, causeur charmant et adroit, très répandu, homme du +monde et homme de cour; d'ailleurs d'esprit mordant et qui rendait les +coups. À cause de tout cela, il y avait beaucoup de gens qui ne +pouvaient pas le souffrir. Le vieux Corneille était timide, gauche, +terne, maussade, et vivait à l'écart. Les gens qui haïssaient Racine se +donnaient l'air et le mérite facile de protéger un vieil homme de génie +sans défense,--mais qui, du reste, n'avait plus besoin d'être défendu et +dont la gloire, consacrée et un peu sommeillante, ne portait point +ombrage aux jeunes auteurs. + +Mais Racine avait contre lui presque toute la vieille génération et, +dans la nouvelle, tous les auteurs tragiques. Il avait contre lui Pierre +et Thomas Corneille, et leur neveu Fontenelle, et le vieux Boyer, et le +vieux Leclerc, et Quinault, Boursault et Pradon, et tous les gens qui +s'intéressaient à eux, et presque tous les anciens frondeurs et les +anciennes frondeuses, et la moitié de l'Académie, et presque toute la +«presse théâtrale» de ce temps-là, de l'inepte Robinet à ce +pince-sans-rire de Donneau de Visé, et Saint-Évremond, et Subligny, et +Barbier d'Aucour, et l'intrigante madame Deshoulières, et le duc de +Nevers, cet homme de lettres fieffé, et des gens qui le détestaient sans +trop savoir pourquoi... parce qu'il les «agaçait», et cette duchesse de +Bouillon, pédante et disputeuse à tel point que La Fontaine lui-même +s'en aperçoit: + + Les Sophocles du temps et l'illustre Molière + Vous donnent lieu toujours d'agiter quelque point; + Sur quoi ne disputez-vous point? + +une gaillarde qui, dans la réalité, eût été fort capable de commettre +les crimes d'Hermione, de Roxane et d'Ériphile, mais qui, peut-être à +cause de cela même, préférait à la vérité de Racine l'héroïsme et le +romanesque de Corneille. + +Pour _Iphigénie_, on s'avisa de faire fabriquer une autre _Iphigénie_ +par le bonhomme Leclerc aidé de son ami Goras, et d'assurer une espèce +de succès factice à cette platitude. Cela était vraiment d'une +méchanceté assez savante. Car la préférence, ou seulement l'égalité, +accordée contre nous à un sot, nous est plus sensible que la critique la +plus violente de notre œuvre. + +Et vous savez qu'on fit mieux à l'occasion de _Phèdre_. Vous connaissez +l'histoire: la _Phèdre_ commandée à Pradon; la duchesse de Bouillon +retenant toutes les loges pour les six premières représentations de +l'une et de l'autre pièce, afin de faire le vide autour de celle de +Racine; la guerre de brutales épigrammes qui s'ensuivit; Racine et +Boileau menacés de la bastonnade par ce plat duc de Nevers, et le grand +Condé prenant ses deux amis sous sa protection. + +J'ai voulu connaître ce Pradon, voir si par hasard il était intéressant +et intelligent. Eh bien, non: c'était réellement un imbécile. + +On ne sait à peu près rien de sa vie. On n'a de lui ni un autographe, ni +une signature, ni un portrait. Mais ce qu'on sait bien, c'est que cet +être mystérieux fut un sot. Il est, par là, immortel à sa manière. J'ai +lu de lui une _Réponse à la Satire X du sieur Despréaux_ (1694). Ce +morceau est d'une rare niaiserie. Pradon écrit gravement: + + Réponds, que prétends-tu? Que le monde finisse? + Examinons un peu ce projet insensé + Dont l'un et l'autre sexe est enfin offensé. + +On y lit des vers comme ceux-ci: + + Il n'est point de mortel _qui fût_ assez hardi, + À moins que d'être né téméraire, étourdi, + _Qui, voyant_ les croquis de ta Muse effrénée, + Osât subir le joug de l'affreux hyménée, + Tel _tu nous le dépeins_! C'est ton intention + Qui choque la nature et la religion. + Tu fais sur l'Opéra des notes curieuses, + Mais tes réflexions sont trop luxurieuses. + +Et tout est de ce style et de cette force. Sa tragédie de _Phèdre et +Hippolyte_ est à l'avenant. De la terrible histoire il fait une espèce +de petit roman bourgeois. Il dispose les événements de façon à excuser +Thésée et à décharger Phèdre sans charger Hippolyte. «Messieurs, ami de +tout le monde»! Phèdre n'est plus que la fiancée de Thésée: ce qui +supprime l'inceste, mais aussi le drame. Lorsque Phèdre a découvert +qu'Hippolyte aime Aricie, elle la fait arrêter et «garder dans son +cabinet». Sur quoi, Hippolyte vient supplier Phèdre d'épargner Aricie, +et se jette à ses genoux. Thésée le surprend dans cette attitude, croit +qu'il fait à Phèdre une déclaration d'amour, et charge les dieux de le +punir. Tout le crime de Phèdre est de n'avoir pas le courage, à ce +moment-là, de dire la vérité; mais elle conjure Thésée d'épargner son +fils, et, prise de remords, elle délivre Aricie et veut la donner à +Hippolyte. Hippolyte, pour n'être pas en reste de générosité, quitte +Trézène afin d'aller, au loin, oublier sa maîtresse. Et c'est alors +qu'un monstre marin effraye ses chevaux et cause sa mort: dénouement +dont le tragique et le merveilleux paraissent sans proportion ni rapport +avec la fade historiette. + +Quant à la forme... Je cite véritablement au hasard: + + Traverser le Cocyte avec Pirithous, + Bien qu'ils soient des héros, Idas, c'est un abus. + + PHÈDRE + + Cette fierté charmante et ce grand caractère, + Tel que (_sic_) porte le front de son auguste père + Éblouissaient mes yeux... + Il n'est plus si souvent dans le fond des forêts, + Il va moins à la chasse et demeure au palais. + + THÉSÉE + + Je ne m'attendais pas, à mon triste retour, + De trouver dans son cœur ce criminel amour. + +Et ils s'expriment tous avec une tranquillité! + + HIPPOLYTE + + Je répète à regret que j'adore Aricie. + Mais pour vous en venger je vous offre ma vie. + + PHÈDRE + + Tu fais ce que tu dois, je fais ce que je puis. + Je connais ton devoir et le mien. _Pour m'y rendre_, + Je tâche en vain... Pourquoi _rends-tu_ mon cœur si tendre? + +À la fin: + + IDAS + + Ah! Seigneur, apprenez l'aventure funeste + D'Hippolyte. + + ARICIE + + Quoi donc? + + THÉSÉE + + Parle, achève le reste! + +Grâce à la duchesse de Bouillon (il lui en coûta quinze mille livres), +l'ineptie de Pradon fut jouée seize fois. Valincour (_Histoire de +l'Académie française_) dit avoir vu alors Racine au désespoir. Il +affirme que «durant plusieurs jours Pradon triompha», et que «la pièce +de Racine fut sur le point de tomber». + +Je vous avoue que cela m'indigne encore au bout de deux cent trente ans! +Oui, Racine dut beaucoup souffrir. Une injustice si atroce, s'ajoutant à +douze années de critiques stupides et méchantes, c'était trop, vraiment. +Être poursuivi d'une haine acharnée et déloyale, on a beau faire, cela +est pénible à concevoir et à sentir: mais surtout la sottise triomphante +fait mal. On enrage d'avoir raison. Et l'on se dit que les sots ne +sauront jamais qu'ils sont des sots, excepté peut-être dans l'autre +monde, quand cela nous sera égal... Il faut en prendre son parti, c'est +entendu. Mais quoi! si Pradon était peut-être l'homme le plus bête de +son temps, Racine en était l'homme le plus sensible. Il disait à son +fils: «La moindre critique, quelque mauvaise qu'elle ait été, m'a +toujours causé plus de chagrin que toutes les louanges ne m'ont fait de +plaisir.» Cela nous exaspère qu'une platitude comme celle de Pradon ait +pu être mise seulement en regard de la _Phèdre_ de Racine: jugez si cela +dut l'exaspérer, lui, et de quel fiel cela dut l'abreuver! Oui, il a +fort bien pu renoncer au théâtre par dégoût, parce qu'il en avait assez, +et pour qu'on le laissât tranquille. + +Ce fut aussi, et surtout, par scrupule religieux. + +Racine, jeune, s'était révolté contre Port-Royal, parce que Port-Royal +prétendait l'empêcher de chercher la gloire. Mais la gloire, il l'avait +maintenant; il savait ce que c'est, et qu'elle n'assouvit jamais une +âme. Et puis, même dans les années des pires enivrements, il avait +continué de recevoir, de temps à autre, des lettres de sa vénérable +tante la mère Agnès de Sainte-Thècle, que nul silence ne rebutait, et +qui s'était juré de ramener à Dieu cette âme précieuse. Dans la fameuse +lettre qu'il écrivit à madame de Maintenon au moment où il se croyait en +disgrâce, parlant de sa tante, alors supérieure de Port-Royal: + + C'est elle, dit-il, qui m'apprit à connaître Dieu dès mon enfance, + et c'est elle aussi dont Dieu s'est servi pour me tirer de + l'égarement où j'ai été engagé pendant quinze années. + +Depuis _Iphigénie_, et peut-être depuis _Bérénice_, le souvenir de +Port-Royal le travaillait secrètement. Faible encore, il crut d'abord +trouver le moyen de purifier la tragédie, de la mettre d'accord avec la +religion, et ainsi d'apaiser ses anciens maîtres sans renoncer au +théâtre. C'est dans cette pensée qu'il écrivit _Phèdre_. + + Ce que je puis assurer, dit-il dans la préface de la pièce, c'est + que je n'ai point fait de tragédie où la vertu soit plus mise au + jour que dans celle-ci... La seule pensée du crime y est regardée + avec autant d'horreur que le crime même. + +Et, plus loin, il se montre jaloux de «réconcilier la tragédie avec +quantité de personnes célèbres par leur piété et leur doctrine, qui +l'ont condamnée dans ces derniers temps». + +Ainsi,--chose inattendue et pourtant absolument vraie,--_Phèdre_ est la +première étape de la conversion de Racine. + +Il veut que sa tragédie soit une illustration de l'un des points de la +doctrine de Port-Royal.--Il réunit, dans le personnage de Phèdre, la +passion, la passion la plus criminelle par définition,--la claire +conscience de la culpabilité, du démérite, de la souillure, du +péché,--et enfin la crainte de Dieu représenté par le Soleil en tant que +Dieu clairvoyant et par Minos en tant que Dieu punisseur. Il entendait +montrer que nous ne pouvons rien, dans l'ordre du salut, sans la grâce +de Dieu: c'était donc fortifier sa thèse que de supposer Phèdre +«humainement» honnête, de lui prêter toutes les excuses, de multiplier +autour d'elle les circonstances atténuantes; bref, de ne pas la faire +odieuse. Car, plus il marquait la noblesse d'âme de la malheureuse sur +tout le reste, plus aussi il marquait, par là même, le caractère fatal +de sa passion, et plus il nous persuadait que nous avons en effet besoin +d'un secours surnaturel pour vaincre les tentations mauvaises. + +Ah! qu'il y a donc réussi! Et que sa Phèdre est peu haïssable! Il +l'aimait tant qu'il n'a pu voir qu'elle dans sa pièce, et qu'il lui a +subordonné tous les autres rôles, de façon qu'ils ne fussent que des +dépendances et des explications du sien. C'est uniquement pour que +Phèdre puisse passer par certains sentiments que Thésée ne paraît qu'une +brute crédule. C'est uniquement pour excuser Phèdre que Racine charge la +nourrice. Et si vous cherchez pourquoi il a fait Hippolyte amoureux, +c'est bien parce qu'Hippolyte misogyne et chaste eût égayé les +«petits-maîtres» et leur eût fait dire des sottises; mais c'est surtout, +d'une part, pour ajouter une note plus douloureuse que toutes les autres +au rôle de Phèdre, et, d'autre part, pour absoudre la pauvre femme du +silence meurtrier qu'elle garde au quatrième acte. Il fallait qu'elle +fût jalouse pour nous faire encore plus pitié et nous paraître, peu s'en +faut, innocente. + +«Innocente!» C'est cette impression-là qui a épouvanté Racine après +coup. Le poète a si bien atteint son but; il est si évident que Phèdre +succombe, non par sa volonté, mais parce que Dieu lui refuse la grâce +efficace, qu'elle nous semble réellement irresponsable; plus douloureuse +seulement et, par suite, plus sympathique par la conscience inutile +qu'elle a de son péché. + +Une singulière volupté se dégage de ce rôle. Nous sentons qu'une image +hante cette femme damnée; une image dont elle jouit, malgré elle, avec +d'autant plus d'intensité qu'elle sait que ce plaisir non consenti la +perd éternellement. Et ainsi, tandis qu'il pensait nous démontrer la +nécessité de la grâce, Racine n'est arrivé qu'à nous démontrer la +fatalité terrible et délicieuse de la passion. + +Cela échappait au grand Arnauld. Il disait naïvement, après que Boileau +lui eut fait lire la pièce: + + Il n'y a rien à reprendre au caractère de Phèdre, puisque, par ce + caractère, le poète nous donne cette grande leçon que lorsqu'en + _punition de fautes précédentes_, Dieu nous abandonne à nous-mêmes + et à la perversité de notre cœur, il n'est point d'excès où nous ne + puissions nous porter, même en les détestant. + +Le malheur, c'est que nous ne voyons pas du tout «en punition de quelles +fautes précédentes» Phèdre est entraînée au péché: nous voyons seulement +qu'elle y est entraînée quoi qu'elle fasse. Et dès lors elle ne nous +inspire qu'une pitié amoureuse. + +Arnauld parlait en théologien et sur la seule lecture de la pièce. Il ne +l'avait pas _vue_. Mais sans doute, quand Racine _vit_ Phèdre sous les +espèces de la Champmeslé, il conçut pour la première fois ce qu'il y a +de contagieux dans la représentation de l'amour-maladie, et aussi ce que +la religion peut ajouter de piment aux choses de l'amour. Il conçut avec +horreur que la notion même du péché peut devenir un élément de +volupté... L'inquiétude que lui inspira sa première tragédie chrétienne +acheva de faire de lui un chrétien. Il renonça, dis-je, au théâtre, à +trente-sept ans et en pleine gloire--parce que Phèdre était décidément +plus troublante qu'il ne l'avait pensé. + +Car sans doute il entra là-dessus en réflexion. Le désir de la gloire et +la vivacité des passions ne faisant plus obstacle à sa foi religieuse, +il se ressouvint de la doctrine janséniste sur le théâtre; de cette +doctrine qui l'avait tant irrité onze ans auparavant et qui, +aujourd'hui, ne lui paraissait que trop vraie. + +Il avait dû être ému déjà par les _Pensées_ de M. Pascal _sur la +religion et quelques autres sujets_, publiées en 1670, et, notamment, +par les réflexions sur les «divertissements». Les éditeurs avaient +écarté la fameuse page sur la comédie: mais la substance de cette page +était éparse dans le _Traité_ de Nicole, qu'elle ne fait que résumer: + + Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie + chrétienne; mais, entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y + en a point qui soit plus à craindre que la comédie. C'est une + représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle + les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de + l'amour; principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort + honnête. Car plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus + elles sont capables d'en être touchées; sa violence plaît à notre + amour-propre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes + effets que l'on voit si bien représentés; et l'on se fait en même + temps une conscience fondée sur l'honnêteté des sentiments qu'on y + voit, qui ôte la crainte des âmes pures qui s'imaginent que ce + n'est pas blesser la pureté, d'aimer d'un amour qui leur semble si + sage. + +Ainsi l'on s'en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés +et de toutes les douceurs de l'amour, et l'âme et l'esprit si persuadés +de son innocence, qu'on est tout préparé à recevoir ses premières +impressions, ou plutôt à chercher l'occasion de les faire naître dans le +cœur de quelqu'un, pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes +sacrifices que l'on a vus si bien dépeints dans la comédie. + +(Et la même thèse sera reprise par Bossuet avec beaucoup de force dans +les _Maximes et Réflexions sur la comédie_, 1694.) + +Ainsi la représentation même de l'amour innocent était funeste aux âmes. +Que dire des peintures de l'amour d'Hermione ou de Roxane? Et les +peintures de l'amour désordonné, mais, en quelque façon, normal dans son +désordre, n'avaient pas suffi à Racine. Il en était venu à décrire avec +complaisance des cas singuliers et morbides: l'amour d'un vieillard pour +une jeune fille, et d'un vieillard jaloux de son fils; l'amour d'une +fille pour l'homme couvert de sang qui l'a violemment enlevée, et enfin +l'amour incestueux d'une femme pour son beau-fils. Et sans doute Phèdre +haïssait son mal, mais elle l'aimait aussi; secrètement elle espérait +l'assouvissement de son désir; et sans doute elle n'accusait pas +elle-même, sinon indirectement, + + Vous êtes offensé, la fortune jalouse + N'a pas en votre absence épargné votre épouse, + +mais elle laissait lâchement accuser l'innocence. Et Phèdre avait parti +aimable; et Boileau avait parlé de sa «douleur vertueuse»! Et, sous +prétexte qu'ils souffraient et qu'elle était belle, Mithridate et +Ériphile n'avaient inspiré que fort peu d'horreur. Qu'avait fait Racine, +que rendre intéressants les pires effets de la concupiscence? Il était +allé contre la doctrine chrétienne la plus assurée. Il avait été, bel et +bien, «empoisonneur d'âmes»; il le reconnaissait maintenant. + +Et une autre chose le tourmentait: le souvenir de ses propres péchés. + +On est tenté de supposer que, si Racine a si bien peint la passion +extrême, l'amour-maladie, c'est qu'il l'a ressenti pour son propre +compte. Cela n'est point nécessaire. Il suffit que le poète en ait pu +étudier en lui-même les commencements, et chez d'autres les extrémités. +Même, il est permis de croire qu'il a pu décrire ce mal avec d'autant +plus de clairvoyance que, tout en le comprenant entièrement, il n'en +était lui-même qu'à demi possédé.--En réalité, la vie passionnelle de +Racine nous est peu connue. Il semble avoir aimé beaucoup mademoiselle +Du Parc; ce fut probablement sa première liaison. Elle avait +trente-quatre ans, et il en avait vingt-six ou vingt-sept quand il la +rencontra. Elle était fort jolie et, vous vous le rappelez, très +courtisée. Racine avait eu le plaisir de l'enlever à Molière, et même à +Corneille. Boileau, dans une conversation recueillie par Mathieu Marais, +nous dit «qu'elle mourut en couches». Robinet, dans sa gazette en vers +du 15 décembre 1668, raconte les funérailles de la comédienne. Parmi + + Les admirateurs de ses charmes + Qui ne la suivaient pas sans larmes, + +il n'oublie pas les poètes de théâtre, + + Dont l'un, le plus intéressé, + Était à demi trépassé. + +C'est à n'en pas douter, Racine, qui est désigné ainsi. + +Son amour pour la Champmeslé parait avoir été moins sérieux, quoiqu'il +ait duré de 1670 à 1677. Elle n'était pas très jolie et n'avait pas la +peau blanche (on tenait alors beaucoup à la blancheur de la peau); mais +elle était bien faite et avait la voix la plus touchante. Je crois que +Racine l'aima surtout à cause de cette voix qui rendait si pénétrantes +les intonations qu'il lui avait serinées. Mais ce furent des amours plus +joyeuses que profondes. «Il y a, dit madame de Sévigné qui savait les +choses par son fils Charles, une petite comédienne, et les Despréaux et +les Racine avec elle; ce sont des soupers délicieux, c'est-à-dire des +diableries.» (_À madame de Grignan_, 1er _avril_ 1671.) Racine devait +être l'amphitryon de ces soupers; Boileau lui écrira plus tard (21 août +1687): «Ce ne serait pas une mauvaise pénitence (il s'agit de boire du +vin de Pantin) à proposer à M. Champmeslé, pour tant de bouteilles de +Champagne qu'il a bues chez lui, _vous savez aux dépens de qui_.» Car +Champmeslé, le mari, était de ces «diableries». Racine avait dans cet +amour bien des concurrents, tous heureux. Il n'était que le préféré, et +s'en contentait... Il faisait souvent au mari de grosses plaisanteries. +On connaît l'amusante et cynique épigramme, qui est très probablement de +Racine: + + De six amants contents et non jaloux + Qui tour à tour _servaient_ madame Claude, + Le moins volage était Jean son époux. + Un jour pourtant, d'humeur un peu trop chaude, + Serrait de près sa servante aux yeux doux, + Lorsqu'un des six lui dit: «Que faites-vous? + _Le jeu n'est sûr_ avec cette ribaude; + Ah! voulez-vous, Jeanjean, nous _gâter_ tous?» + +(Je pense que vous comprenez: «Le jeu n'est sûr» et «nous gâter tous», +et que vous donnez à ces mots tout leur sens.) + +Évidemment l'amour de Racine pour la Champmeslé n'eut rien de tragique. +On a donc bien tort de lui reprocher la tranquillité avec laquelle, +_dix-neuf_ ans plus tard, il parle--en chrétien et, si vous voulez, en +dévot--des derniers moments et de la mort de son ancienne maîtresse. + + M. de Rost m'apprit hier que la Chamellay était à l'extrémité, de + quoi il me parut fort affligé; mais ce qui est plus affligeant, + c'est de quoi il ne se soucie guère apparemment, je veux dire + l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de + renoncer à la comédie. + +Et quelques jours après: + + Le pauvre M. Boyer est mort fort chrétiennement; sur quoi je vous + dirai _en passant_ que je dois réparation à la mémoire de la + Champmeslé, qui mourut aussi avec d'assez bons sentiments, après + avoir renoncé à la comédie, très repentante de sa vie passée, mais + surtout fort affligée de mourir: (24 juillet 1696.) + +On s'est étonné et un peu indigné de cet: «en passant». On oubliait, +entre autres choses, que Racine écrivait cela à son fils aîné, alors âgé +de dix-neuf ans. + +En somme, les désordres de Racine, tout en étant de ceux qu'un véritable +chrétien doit pleurer, ne paraissent avoir eu rien d'exorbitant. + +Mais je dois tout vous dire et qu'il y eut dans sa vie une heure +mystérieuse et tragique, suivie d'une heure d'épouvante. + +Un peu plus d'un an après qu'il eut pris sa retraite, éclata l'«Affaire +des poisons». Le 21 novembre 1679, la principale accusée, la Voisin, +déclara que la Du Parc, dont elle était la bonne amie depuis quatorze +ans, «devait» avoir été empoisonnée par Racine. Voici d'ailleurs, sur ce +point, la partie essentielle de l'interrogatoire de la Voisin, d'après +le procès-verbal (Frantz Funck-Brentano: le _Drame des poisons_): + + De Gorle (belle-mère de la Du Parc) lui a dit (à la Voisin) que + Racine, ayant épousé secrètement la Du Parc, était jaloux de tout + le monde et particulièrement d'elle, Voisin, dont il avait beaucoup + d'ombrage, et qu'il s'en était défait (de la Du Parc) par poison et + à cause de son extrême jalousie, et que pendant la maladie de la Du + Parc, Racine ne partait point du chevet de son lit; qu'il lui tira + de son doigt un diamant de prix et avait aussi détourné les bijoux + et principaux effets de la Du Parc qui en avait pour beaucoup + d'argent; que même _on_ n'avait pas voulu la laisser parler à + Manon, sa femme de chambre, qui était sage-femme, quoiqu'elle + demandât Manon et qu'elle lui fit écrire de venir à Paris la voir, + aussi bien qu'elle, la Voisin. + +Puis on lui demande «si de Gorle ne lui a point dit de quelle manière +l'empoisonnement avait été fait, et de qui on s'était servi pour cela. +Elle répond: «Non.» + +Voilà le texte. Jugez vous-même ce que vaut le témoignage d'une femme +comme la Voisin, qui, au surplus, parle onze ans après les événements, +et n'en parle, de son propre aveu, que par ouï-dire, et en parle après +la torture, quand, ayant commencé à parler, on dit n'importe +quoi.--Toutefois, il resterait ceci:--Racine avait empêché la Manon, +sage-femme, d'approcher de sa maîtresse malade, et de même la Voisin, +sage-femme et avorteuse; et c'est de quoi celle-ci lui aurait gardé +rancune. D'un autre côté, la Du Parc, d'après Boileau, est morte en +couches; Racine, en suivant son convoi, était à demi trépassé, d'après +Robinet.--La Du Parc serait-elle morte de manœuvres abortives? Et dans +cette hypothèse, Racine aurait-il conseillé--ou seulement toléré--ces +manœuvres? Ou ne les aurait-il connues que plus tard? Cela est le plus +probable, puisqu'il écarte les avorteuses du lit de la mourante, ce qui +eût été singulièrement imprudent s'il avait été leur complice. + +Ce qui est sûr, c'est qu'une lettre, écrite le 11 janvier 1680 par +Louvois au conseiller d'État Bazin de Bezons, se termine ainsi: «Les +ordres du roi pour l'arrêt du sieur Racine vous seront envoyés aussitôt +que vous les demanderez.» Il est difficile d'en douter qu'il soit ici +question du poète. + +Il n'y eut pas d'arrestation: Racine avait sans doute pu se justifier +auprès du roi et de Louvois. + +Mais quel frisson de petite mort dut le parcourir ce jour-là! Et quelles +réflexions il dut faire ensuite! Innocent, il pouvait l'être selon la +morale du siècle. Mais cependant, s'il avait vécu selon la morale +chrétienne, il n'aurait pas été l'amant de la Du Parc, et cette +malheureuse n'aurait pas été obligée, par son fait, de recourir à la +Voisin. Quel remords! Et quelle nausée!... Épouvantable, cette «Affaire +des poisons», ces histoires d'empoisonnements, d'avortements, de +proxénétisme, de breuvages érotiques et de sorcellerie blanche, mais +aussi de messes noires avec égorgements d'enfants; ces histoires où se +trouvent compromises des centaines de personnes de tous les mondes, et +particulièrement (et c'est pourquoi le roi dut arrêter les poursuites) +de personnes du grand monde,--depuis la feue Henriette d'Angleterre, +probablement trop curieuse, jusqu'à madame de Montespan, en passant par +madame de Polignac, madame de Gramont, la comtesse de Soissons (Olympe +Mancini), la duchesse d'Angoulême, madame de Vitry, la duchesse de +Vivonne, madame de Dreux, la duchesse de Bouillon, la princesse de +Tingry, la maréchale de la Ferté, la comtesse de Roure, la marquise +d'Alligre, la vicomtesse de Polignac, le comte de Clermont-Lodève, le +marquis de Cossac et le maréchal de Luxembourg. Ce qui les avait menés +tous et toutes dans l'antre des sorcières, ce qui en avait poussé +plusieurs au sacrilège ou au meurtre, et ce qui leur donnait aujourd'hui +figure de criminels attendus par le bourreau, n'était-ce pas le même +désir, la même concupiscence dont halètent les Hermione, les Oreste, les +Roxane, les Ériphile et les Phèdre, criminels harmonieux pour qui lui, +Racine, avait beaucoup moins sollicité la réprobation du public que +l'émotion, la pitié, même une espèce de sympathie? Hélas! qu'avait-il +fait, dans sa folle vanité d'auteur et dans son désir de gloire? Oh! +non, non, plus de théâtre! mais une vie simple, une vie pieuse, une vie +d'honnête homme, de père de famille et de chrétien. + +Il aime sa bonne femme. Il a deux fils et cinq filles, qu'il élève +pieusement.--Nommé, avec Boileau, historiographe du roi, il se donne +tout entier à sa tâche, suit les armées, prend des notes, interroge les +Vauban et les Louvois et tous les chefs compétents.--On a dit que cette +histoire, détruite dans l'incendie de la maison de Valincour, eût été +trop convenue, trop «officielle». On n'en sait rien.--Il va tous les +jours à la messe. Il pratique les vertus chrétiennes. Il s'efforce +d'être humble... + +Mais une dernière et délicieuse tentation le guettait. + +Vous savez comment madame de Maintenon, qu'il voyait souvent chez le roi +et dans une sorte d'intimité, et qui était encore belle, et qui avait de +l'esprit et de la mesure, et qui devait lui plaire, demanda un jour à +Racine d'écrire une pièce pour les pensionnaires de cette maison de +Saint-Cyr où, se souvenant de son enfance pauvre et humiliée, elle +élevait, sous la conduite de trente-six dames, deux cent cinquante +jeunes filles pauvres et nobles, à qui l'on remettait trois mille écus à +leur sortie pour les aider à se marier ou à vivre en province. Madame de +Maintenon jugeait bon que ces demoiselles jouassent la comédie, «parce +que ces sortes d'amusements donnent de la grâce, apprennent à mieux +prononcer et cultivent la mémoire» (madame de Caylus). Mais les pièces +édifiantes qu'écrivait pour elles leur supérieure, madame de Brinon, +étaient vraiment par trop plates; et, d'autre part, quand on avait +essayé de leur faire jouer du Corneille et du Racine, elles avaient trop +mal joué _Cinna_ et trop bien _Andromaque_. Madame de Maintenon pria +donc Racine «de lui faire, dans ses moments de loisir, quelque espèce de +poème moral ou historique dont l'amour fût entièrement banni, et dans +lequel il ne crût pas que sa réputation fût intéressée puisqu'il +demeurerait enseveli dans Saint-Cyr; ajoutant qu'il ne lui importait pas +que cet ouvrage fût contre les règles, pourvu qu'il contribuât aux vues +qu'elle avait de divertir les demoiselles de Saint-Cyr en les +instruisant». + +Racine ne put résister longtemps au plaisir d'écrire pour des jeunes +filles. Il était naturel qu'il cherchât dans la Bible, et presque +inévitable qu'il choisît Esther. Car quel autre sujet eût fait +l'affaire? Lia ou Rachel, Déborah, Judith, Bethsabée, Suzanne, même Ruth +et son mariage avec un vieillard, toutes ces histoires n'eussent guère +convenu à des demoiselles. Esther, la jeune reine qui sauve son peuple, +à la bonne heure! + +Et pourtant! + +Relisez le livre d'_Esther_. + +C'est un conte, un conte voluptueux et sanglant, et un poème de +fanatisme juif.--Le roi Assuérus, qui règne sur cent vingt-sept +provinces, donne à tout le peuple de Suze un festin qui dure sept +jours... Le septième jour, étant ivre, il commande à ses sept eunuques +d'amener la reine Vasthi, pour montrer sa beauté aux peuples et aux +grands. Vasthi refuse, il la chasse... Alors ceux qui servaient le roi +dirent: + +«Qu'on cherche pour le roi des jeunes filles vierges et belles. Qu'on +les rassemble à Suze, dans la maison des femmes, sous la surveillance du +grand eunuque...» Chaque jeune fille, après avoir mariné six mois dans +la myrrhe et six mois dans d'autres aromates, est présentée au roi, le +soir; et, le lendemain matin, elle passe dans la seconde maison des +femmes, et ne retourne au roi que si le roi en a le désir... Mais, parmi +toutes ces belles filles, Esther plut davantage, d'abord à l'eunuque +Hégaï, qui lui donne pour servantes sept jeunes filles choisies dans la +maison du roi; puis au roi lui-même, qui la retient et la fait reine à +la place de Vasthi. + +Et telle est la matière du chaste et même édifiant récit du premier acte +d'_Esther_: + + Enfin on m'annonça l'ordre d'Assuérus. + Devant ce fier monarque, Élise, je parus... + +C'est bien étrange. + +Vous trouverez ensuite dans le saint livre ces détails amusants de conte +oriental: l'ogre Aman obtenant de son maître, qui ne sait point +qu'Esther est juive, l'arrêt d'extermination de tous les juifs, parce +que Mardochée a refusé de se prosterner devant Aman; le naïf _quiproquo_ +qui fait qu'Aman est obligé, sur ses propres paroles, de conduire le +triomphe de son ennemi Mardochée; puis le banquet dans les jardins de la +reine, etc. + +Et vous lirez enfin la vengeance d'Esther. Aman pendu ne lui suffit pas. +Elle exige que l'on pende les dix fils d'Aman. Puis elle obtient du roi +des lettres qui donnent aux Juifs la permission de massacrer leurs +ennemis y compris les femmes et les petits enfants, et de piller leurs +biens. Et ces lettres sont portées dans les villes par des courriers +montés sur des chevaux et des mulets. À Suze les Juifs tuèrent cinq +cents hommes. Esther demande un nouveau massacre. Et les Juifs tuèrent +encore dans Suze trois cents hommes. «Mais ils ne mirent pas la main au +pillage.» Et dans les provinces «les Juifs tuèrent soixante-quinze mille +de ceux qui leur étaient hostiles. Mais ils ne mirent pas la main au +pillage». (Le saint rédacteur, qui a l'âme délicate, tient beaucoup à ce +détail.) «Et Mardochée fut le premier après le roi... Et il n'y avait +pour les Juifs que bonheur, allégresse, gloire. Et beaucoup de gens du +pays se faisaient Juifs, car la crainte des Juifs les avait saisis.» + +Voilà un récit d'une forte saveur et d'une belle férocité. Mais, dans la +tragédie de Racine, Esther est une colombe gémissante; elle se contente +de dire à Aman: + + Misérable, le Dieu vengeur de l'innocence, + Tout prêt à te juger, tient déjà la balance. + Bientôt son juste arrêt te sera prononcé. + Tremble; son jour approche, et ton règne est passé. + +Et tous les massacres du récit biblique sont pudiquement résumés dans ce +vers d'Assuérus qui passe inaperçu: + + Je leur livre le sang de tous leurs ennemis. + +On serait néanmoins curieux de savoir ce que pensait Racine de ces +égorgements et des démesurées vengeances de la reine Esther. Il pensait +apparemment, comme Sacy dans ses explications de la Bible, «qu'on a +quelque lieu de s'étonner que Mardochée et Esther, qui procurent cet +édit, aient pu se porter à un excès si cruel _en apparence_», mais que +ces choses se passaient durant le temps de l'ancienne loi qui était un +temps de rigueur, et que d'ailleurs «on peut présumer que l'esprit de +Dieu, qui avait conduit jusqu'alors tant la reine que Marchodée, leur +inspira aussi bien qu'au roi d'en user ainsi pour des raisons qu'on est +plus obligé d'adorer que de pénétrer». _Amen_.--Qui ne sait, au reste, +que les chrétiens lisent la Bible avec des yeux particuliers et qu'il +est excellent qu'il en soit ainsi? Et enfin l'action de la tragédie de +Racine s'arrête à la délivrance des Juifs et à la punition de +l'abominable Aman, et il a pu se dire que le reste ne le regardait +pas.--Puis, l'antisémitisme était inconnu au XVIIe siècle, et parce que +le livre sacré des Juifs est aussi celui des chrétiens, et parce que les +Juifs, sans être aucunement persécutés, étaient maintenus, +politiquement, dans la situation qui convenait à des gens que l'on +considérait comme des «métèques», et paraissaient s'en accommoder. + +C'est égal, dire que c'est de ce farouche livre d'_Esther_ que Racine a +pu tirer ce délicieux poème, où la Muse de la tragédie paraît enveloppée +des voiles neigeux et ceinte des rubans bleus d'une élève de «catéchisme +de persévérance», et qui est finalement comme un conte des _Mille et une +nuits_ suave et pieux! + +Ce fut un succès fou. Le roi ne s'en rassasiait pas. Cette grâce, cette +douceur, cette piété, ces chœurs, cette musique, ces petites filles... +Il y trouvait sans doute une volupté innocente, un chatouillement sans +péché. Oh! madame de Maintenon savait bien comment il fallait l'amuser! + +_Esther_ fut jouée six fois de suite à Saint-Cyr, au second étage du +grand escalier des demoiselles, dans le spacieux vestibule des dortoirs. +Deux amphithéâtres adossés au mur, le plus petit pour les dames de +Saint-Cyr, le plus grand pour les pensionnaires; aux gradins d'en haut, +la classe rouge, celles qui avaient moins de onze ans; au-dessous, les +vertes (moins de quatorze ans); puis les jaunes (moins de dix-sept ans); +enfin, sur les gradins d'en bas, les plus grandes, les bleues. Entre les +deux amphithéâtres étaient les sièges pour les spectateurs du dehors. La +salle était magnifiquement éclairée; les décors peints par Borin, +décorateur des spectacles de la cour; les chœurs accompagnés par les +musiciens du roi. Les habits des actrices avaient coûté plus de quatorze +mille livres: c'étaient des robes à la persane, ornées de pierres +précieuses, qui avaient autrefois servi au roi dans ses ballets. Les +plus grands seigneurs, les ministres se disputaient les invitations: +c'était une façon de faire sa cour. On cherchait les allusions (à madame +de Montespan, à madame de Maintenon, à Louvois, à Port-Royal), et on en +découvrait auxquelles Racine n'avait pas pensé. Bossuet assista à la +«première». Le roi lui-même «se mettait à la porte de la salle et, +tenant sa canne haute pour servir de barrière, il demeurait ainsi +jusqu'à ce que tous les invités fussent entrés. Alors il faisait fermer +la porte». Cette fois, la glace de madame de Sévigné pour Racine se +fondit: + + Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce: c'est + une chose qui n'est pas aisée à représenter et qui ne sera jamais + imitée: c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des + personnes, si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien, etc. + +Racine fut repris. Il avait eu de vifs plaisirs pendant les répétitions, +où il tamponnait, avec son mouchoir, les yeux des petites filles que ses +observations avaient fait pleurer. Après le triomphe si spécial, si +joli, si grisant de la pièce, il eût été surprenant qu'il s'en tînt à +_Esther_. + +Il fit _Athalie_. Mais, dans l'intervalle, il s'était plus clairement +rendu compte de ce qu'il pouvait et voulait faire de nouveau. Il avait +écrit _Esther_ pour les demoiselles de Saint-Cyr: il écrivit _Athalie_ +pour lui-même. + +Il disait dans la préface d'_Esther_: + + J'entrepris donc la chose, et je m'aperçus qu'en travaillant sur le + plan qu'on m'avait donné (c'est-à-dire en faisant «une espèce de + poème où le chant fût mêlé avec le récit»), j'exécutais en quelque + sorte un dessein qui m'avait souvent passé par l'esprit, qui était + de lier, _comme dans les anciennes tragédies grecques_, le chœur et + le chant avec l'action, et d'employer à chanter les louanges du + vrai Dieu cette partie du chœur que les païens employaient à + chanter les louanges de leurs fausses divinités. + +Ce dessein, alors entrevu, de faire «comme dans les anciennes tragédies +grecques», il le réalise pleinement dans _Athalie_, qui, si nous avions +les yeux frais, nous paraîtrait l'œuvre la plus étonnante de notre +théâtre: car elle ne rappelle pas seulement, par l'introduction du +chœur, les grandes œuvres d'Eschyle ou de Sophocle: elle les égale sans +leur ressembler, par la largeur de l'exécution et par la nature et la +grandeur de l'intérêt. + +Je ne vous répéterai pas ce que vous savez. Je vous renvoie +particulièrement à ce que dit Sainte-Beuve d'_Athalie_ dans son +_Port-Royal_, et à une très belle étude de Faguet dans son _XVIIe +siècle_. + +Tout dans _Athalie_ était nouveau: la participation du chœur à l'action, +participation plus étroite que dans la plupart des tragédies grecques; +la beauté des «chœurs» eux-mêmes, qui valent moins par l'expression que +par le mouvement lyrique; l'action continue (car _Athalie_ n'a pas +d'entr'actes); la magnificence extérieure du spectacle; la marche +impétueuse du drame; le rôle de l'enfant Joas, la terreur religieuse, et +ce que Racine appelle, dans _Iphigénie_, «une sainte horreur qui +rassure», Jéhovah étant visiblement le conducteur de l'action: + + Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit! + +l'amour, sans lequel la tragédie ne se concevait pas auparavant, +remplacé par des passions aussi fortes et plus grandes par leur objet; +la façon superbement simple dont les caractères sont peints, je voudrais +dire «brossés» à larges traits (si bien qu'_Athalie_ semble faite, non +plus pour un étroit théâtre fermé, mais pour quelque amphithéâtre +antique, en plein air); le naïf et imperceptiblement comique Abner; +Mathan, gonflé de la haine propre aux apostats; la maternelle et +naturelle Josabeth; le joli petit fanatique Zacharie; Athalie, la +vieille criminelle fatiguée, devenue hésitante et presque sentimentale; +et le terrible Joad, le plus beau type d'entraîneur d'hommes, fort, +enthousiaste et rusé, imaginatif (voyez sa «prophétie») comme les grands +hommes d'action, avec un certain mépris pour la foule: + + Peuple lâche en effet, et né pour l'esclavage! + +mais aussi une foi indomptable en lui-même et en Dieu; c'est-à-dire, en +somme, dans la beauté de son rêve et de son œuvre: foi absolue et qui va +jusqu'au sublime du sacrifice, puisque, ayant entrevu, dans son accès +prophétique, le meurtre de son fils Zacharie par ce Joas qu'il est en +train de faire roi, il détourne les yeux («Poursuivons notre ouvrage!») +et sacrifie donc à son Dieu et à ses desseins la vie de son propre +enfant. + +On l'a dit souvent: quand _Athalie_ ne serait que l'histoire d'une +conspiration et d'une restauration, elle serait encore la plus émouvante +des tragédies politiques. Mais c'est encore une tragédie chrétienne, et, +considérée ainsi, dans un esprit de foi ou tout au moins de religieuse +sympathie, elle grandit encore. Car ce qui s'agite dans ce drame, ce +sont les destinées mêmes du christianisme. Songez un peu que Joas est +l'aïeul du Christ, et que la restauration de Joas est, en quelque sorte, +une condition matérielle du salut du monde. _Athalie_ rejoint les plus +grandes œuvres, et les plus religieuses, du théâtre grec. De même +qu'_Œdipe à Colone_ enseignait aux Grecs que la faute n'est pas dans +l'acte matériel, mais dans la volonté et l'intention; de même que nous +voyons, dans l'_Orestie_, l'avènement d'une morale nouvelle, la +substitution d'une loi clairvoyante et miséricordieuse à la loi aveugle +et impitoyable du talion qui perpétue les violences: de même, ce que +prépare le drame d'_Athalie_, c'est le remplacement de la petite +Jérusalem de chair par la Jérusalem nouvelle et universelle; la +Jérusalem intérieure, la Jérusalem des âmes, l'Église: + + Quelle Jérusalem nouvelle + Sort du fond du désert brillante de clartés + Et porte sur le front une marque immortelle? + Peuples de la terre, chantez! + Jérusalem renaît, plus charmante et plus belle. + D'où lui viennent de tous côtés + Ces enfants qu'en son sein elle n'a pas portés? + Lève, Jérusalem, lève ta tête altière; + Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés. + Les rois des nations, devant toi prosternés, + De tes pieds baisent la poussière... + +Oui, si nous n'étions de si faibles chrétiens «venus trop tard dans un +monde trop vieux», _Athalie_ serait vraiment pour nous ce que fut pour +les Athéniens l'_Orestie_ ou _Œdipe à Colone_. + +_Athalie_ est unique chez nous. _Athalie_ est une sorte de miracle. + +_Athalie_ n'eut aucun succès. + +Madame de La Fayette écrit dans ses _Mémoires de la cour de France_: + + Quelquefois les choses les mieux instituées dégénèrent + considérablement, et cet endroit (Saint-Cyr) qui, maintenant que + nous sommes dévots, est le séjour de la vertu et de la piété, + pourra quelque jour, sans percer dans un profond avenir, être celui + de la débauche et de l'impiété. Car de songer que trois cents + jeunes filles qui y demeurent jusqu'à vingt ans, et qui ont à leur + porte une cour remplie de gens éveillés, surtout quand l'autorité + du roi n'y sera plus mêlée; de croire, dis-je, que de jeunes filles + et de jeunes hommes soient si près les uns des autres sans sauter + les murailles, cela n'est presque pas raisonnable. + +Madame de La Fayette exagère et prévoit les malheurs de trop loin. Mais +enfin, les jeunes actrices avaient beau s'agenouiller dans les coulisses +et réciter le _Veni Creator_ avant d'entrer en scène, les +représentations d'_Esther_ n'avaient pas été bonnes aux demoiselles de +Saint-Cyr. Les applaudissements, les compliments démesurés qu'on leur +faisait, la présence des plus brillants gentilshommes de la cour, même +quelque inévitable familiarité avec les chanteuses de la musique du roi +que l'on mêlait aux demoiselles pour fortifier les chœurs, tout cela les +avait affolées... On le reprocha à madame de Maintenon. Et _Athalie_ ne +fut jouée, du vivant de Racine, que dans la chambre de cette dame, sans +costumes, sans décors, et ne fit aucun bruit. + +À la vérité, si madame de Maintenon étouffa _Athalie_, ce fut moins pour +protéger l'innocence des demoiselles de Saint-Cyr que parce que Racine +lui était devenu suspect par ses amitiés jansénistes[8]. Et la preuve, +c'est que, Racine écarté, la fameuse éducatrice s'obstina, pendant des +années encore, à faire jouer la comédie aux élèves de la sainte maison. +De Racine, elle se rabattit tranquillement--et sans bien en voir la +différence--sur le vieux Boyer, qui fit pour Saint-Cyr une tragédie de +_Jephté_, inepte et inconsciemment indécente, puis sur Duché qui lui +fournit un _Jonathan_ et un _Absalon_. Et, après l'inévitable excitation +de ces divertissements, elle faisait apprendre à ces petites filles un +bizarre et imprudent Poème de la virginité (d'un auteur inconnu), sans +doute pour les détourner du mariage. + +La singulière femme que cette Maintenon! + +Il y a eu, au XVIIe siècle, un abbé qui, pour s'être déguisé en sauvage +un jour de carnaval et avoir pris dans cet état un bain nocturne et +forcé, est finalement devenu cul-de-jatte, et qui, tordu et cloué sur sa +chaise, n'a cessé de crier de douleur que pour éclater de rire; a, peu +s'en faut, inventé la poésie burlesque; a passé pour le plus gai des +hommes, et a été plus célèbre à son heure et plus réellement populaire +que Corneille ou que Victor Hugo.--Il y a eu, à la même époque, une +petite fille née dans une prison, élevée à la Martinique, qui, revenue +en France, a gardé les dindons chez une parente méchante et avare, qui a +connu la misère et presque la faim,--et qui est devenue la femme du plus +grand roi du monde. Et certes, ces deux destinées, prises chacune à +part, seraient déjà assez étranges; mais que dirons-nous de leur +rencontre? Il y a quelque chose de plus extraordinaire que la personne +de Scarron et que la fortune de Françoise d'Aubigné: c'est l'union du +cul-de-jatte et de la «belle Indienne», future maîtresse de la France. + +Et une chose plus amèrement plaisante encore, c'est de voir le grand +roi, à quarante-cinq ans, épouser les cinquante ans sonnés d'une dévote +dont un bouffon infirme avait cueilli jadis (comme il avait pu) la +jeunesse en fleur, et ce monarque glorieux vivre trente ans des restes +de ce stropiat. Quel joli parallèle un bon rhéteur pourrait faire entre +les deux maris de Françoise! N'est-il pas admirable que la même femme +ait épousé ce misérable et ce tout-puissant, ce phénomène de foire et ce +premier grand rôle historique, le plus bouffon des hommes et le plus +solennel, l'empereur du burlesque et le roi de France, le roi Mayeux et +le roi Soleil, et qu'elle ait donné ses frais dix-sept ans au monstre et +sa maturité sèche au demi-dieu? + +Mais plaignons la belle Indienne malgré son extraordinaire fortune. +Plaignons-la de s'être mise constamment, avec tous ses mérites, dans le +cas de ne pouvoir être aimée ni estimée en pleine sécurité.--Femme d'un +infirme qui ne pouvait être son mari; amie intime d'une courtisane +(Ninon); amie de plusieurs grandes dames, mais à la façon d'une +demoiselle de compagnie; gouvernante des enfants du roi, mais de ses +enfants naturels; épouse du roi, mais son épouse secrète... c'est le +malheur de cette femme distinguée, intelligente et probablement +vertueuse, de n'avoir jamais eu de situation parfaitement franche. Et on +dirait (nous l'avons vu) que ce qu'il y a eu, dans sa vie, de gêné, +d'équivoque, de mal défini, a passé jusque dans ses procédés et ses +théories d'éducatrice. + +Étouffée par madame de Maintenon, _Athalie_, lorsqu'elle fut imprimée en +1691, dérouta le public parut sans intérêt, et valut à l'auteur les plus +plates injures de ses ennemis ordinaires. + +C'était trop dur et trop injuste. «Dégoûté plus que jamais de la poésie, +nous dit son fils Louis, par le malheureux succès d'_Athalie_, Racine se +précipite dans la sainteté. + + + + +DIXIÈME CONFÉRENCE + +DERNIÈRES ANNÉES DE RACINE.--CONCLUSION + + +Un véritable malheur, c'est que, pour la période la plus brillante et +sans doute la plus agitée de sa vie (de 1665 à 1687), nous n'avons de +Racine que quelques billets insignifiants et, de 1681 à 1685, quelques +lettres seulement, de peu d'intérêt, à sa sœur mademoiselle Rivière. +Mais, pour ses dernières années (de 1687 à 1699), il nous reste de lui +une correspondance assez abondante et suivie, surtout avec son fils +Jean-Baptiste et avec Boileau. Et cela est fort heureux, et pour nous et +pour lui. + +Je ne vous ai rien caché de ses défauts, de ses faiblesses, de ses +erreurs. Je vous l'ai montré susceptible, irritable, vindicatif, ingrat +même à un moment, avide de renommée et de plaisir et mordant avec fureur +à tous les fruits de la vie. J'en suis plus à l'aise pour vous dire à +quel point, dans ses quinze ou vingt dernières années, il apparaît bon +et vertueux, et d'une vertu charmante, son excessive sensibilité s'étant +épurée par les épreuves et le repentir. + +Sa correspondance avec Boileau et son fils Jean-Baptiste est délicieuse +de candeur, de bonhomie--et de sincérité (sauf quelques pages faites +évidemment pour être montrées). C'est la plus parfaitement simple et +familière des correspondances illustres. L'excellent Boileau, dans ses +lettres, cherche quelquefois l'esprit. Racine, jamais. Cette +correspondance est «unique». + +(«Unique», j'ai déjà appliqué cette épithète à plus d'un ouvrage de +Racine: je ne crois pas l'avoir fait jamais par complaisance et sans +raison. Car il est bien vrai que les _Lettres contre Port-Royal_ sont +uniques, que les _Plaideurs_ sont uniques, et presque toutes ses +tragédies profanes, et _Esther_ et _Athalie_. Et cela veut dire qu'il +n'y a pas chez Racine de redites fatigantes et d'imitations de soi-même, +comme chez Corneille. Il avait une délicatesse un peu dédaigneuse et +inquiète, qui ne lui permettait pas de faire plusieurs fois la même +chose, de se répéter commodément.) + +Racine et Boileau se sont solidement aimés. Pourtant, après plus de +trente ans d'intimité et quand ils étaient continuellement l'un chez +l'autre et que Boileau traitait les enfants de Racine comme il eût +traité ses propres enfants, ils continuaient à se dire «vous» et à +s'appeler «mon cher monsieur». Mais quelle tendresse sous cette forme +prudente et contenue, imposée par la politesse du temps et par la pudeur +chrétienne!--Boileau, envoyé par les médecins à Bourbon, écrit à Racine: + + L'offre que vous me faites de venir à Bourbon est tout à fait + héroïque et obligeante: mais il n'est pas nécessaire que vous + veniez vous enterrer dans le plus vilain lieu du monde, et le + chagrin que vous auriez infailliblement de vous y voir ne ferait + qu'augmenter celui que j'ai d'y être. Vous m'êtes plus nécessaire à + Paris qu'ici, et j'aime encore mieux ne vous point voir que de vous + voir triste et affligé. Adieu, mon cher monsieur (13 août 1687). + +Et, coïncidence touchante, le même jour (en sorte que les deux lettres +se sont croisées), Racine écrivait à Boileau: + +... Plus je vois décroître le nombre de mes amis, plus je deviens + sensible au peu qui m'en reste. Et il me semble, à vous parler + franchement, qu'il ne me reste plus que vous. Adieu. _Je crains de + m'attendrir follement en m'arrêtant trop sur cette réflexion_. + +Il serait curieux de comparer ses lettres de direction paternelle et +chrétienne à son fils aîné avec les lettres élégamment cyniques de Lord +Chesterfield à son bâtard. Les conseils de Racine à Jean-Baptiste sur +ses lectures, sur ses divertissements, sur sa conduite dans le monde, +sur les moyens d'avancer honnêtement dans sa carrière (qui était la +diplomatie), offrent un mélange exquis de fermeté et de tendresse, de +piété chrétienne et de sens pratique, quelquefois d'ironie indulgente. +Quand il l'a réprimandé, il craint toujours de lui avoir fait de la +peine: + +... Que tout ce que je vous dis ne vous chagrine point: car du + reste je suis très content de vous, et je ne vous donne ces petits + avis que pour vous exciter à faire de votre mieux en toutes choses. + +On voit dans cette correspondance, parmi l'abondance des détails +familiers, ce que c'est qu'une famille d'autrefois, chrétienne et +disciplinée. Et cela est d'autant plus beau, que les enfants de Racine +paraissent avoir été tous des natures originales et que ses cinq filles, +toutes jolies et vivaces, eurent, semble-t-il, des âmes singulièrement +ardentes. Il écrit un jour de l'aînée, Marie, revenue de chez les +Carmélites: + +... Elle est toujours fort farouche pour le monde. Elle pensa hier + rompre en visière à un neveu de madame Le Challeux qui lui faisait + entendre, par manière de civilité, qu'il la trouvait bien faite, et + je fus obligé, quand nous fûmes seuls, de lui en faire une petite + réprimande. Elle voudrait ne bouger de sa chambre et ne voir + personne. + +Cette intransigeante Marie, qui avait été novice, aux Carmélites, finit +par se marier: âme tourmentée, tantôt à Dieu, tantôt au monde. Nanette +fut Ursuline, et Babet aussi après la mort de son père; Fanchon et +Madelon moururent filles, assez jeunes encore et tout embaumées de piété +et de bonnes œuvres... Racine sanglotait à la vêture de ses deux aînées, +quoiqu'il sût bien que, par les leçons dont il avait nourri sa nichée de +colombes, il était sans le vouloir le vrai prêtre de ce sacrifice. + +De très petites choses, souvent, révèlent la qualité d'une âme. Un jour +(3 avril 1691), Racine, historiographe du roi, ayant assisté à un assaut +devant Mons, écrit à Boileau: + + J'ai retenu cinq ou six actions de simples grenadiers, dignes + d'avoir place dans l'histoire, et je vous les dirai quand nous nous + reverrons... Je voyais l'attaque tout à mon aise, d'un peu loin à + la vérité; mais j'avais de fort bonnes lunettes, que je ne pouvais + presque tenir fermes, tant le cœur me battait à voir tant de braves + gens dans le péril. + +Une fois (5 octobre 1692), il veut offrir les _Fables_ de La Fontaine à +son fils aîné qui est encore au collège: + + On ne trouve, écrit-il de Fontainebleau, les _Fables_ de M. de La + Fontaine que chez M. Thierry ou chez M. Barbin. Cela m'embarrasse + un peu, parce que _j'ai peur qu'il ne veuille pas prendre de mon + argent_. Je voudrais que vous en pussiez emprunter (un exemplaire + des _Fables_) à quelqu'un jusqu'à mon retour. Je crois que M. + Despréaux les a, et il vous les prêterait volontiers; ou bien votre + mère pourrait aller avec vous sans façon chez M. Thierry et les lui + demander en les payant. + +Sa renonciation au théâtre est totale. Non seulement il n'écrit plus de +pièces, mais il ne va plus à la comédie, même à la cour, peut-être pour +n'être pas tenté, mais surtout par scrupule religieux. Continuellement +il détourne Jean-Baptiste d'aller au théâtre. Un jeune régent du collège +Louis-le-Grand, dans une cérémonie scolaire, avait examiné (en latin) +cette double question: _Racinius an christianus? an pœta?_ et conclu +que Racine n'était ni chrétien ni poète. À ce sujet Racine écrit à +Boileau (4 avril 1696): + +... Pour mes tragédies, je les abandonne volontiers à sa critique. + Il y a longtemps que Dieu m'a fait la grâce d'être assez peu + sensible au bien et au mal qu'on en peut dire, et de ne me mettre + en peine que du compte que j'aurai à lui en rendre quelque jour... + +Il prépare soigneusement son histoire du roi, mais il a renoncé à la +littérature d'imagination. Ce n'est que par accident et dans une pensée +d'édification qu'il écrit pour les demoiselles de Saint-Cyr les quatre +_Cantiques spirituels_, si harmonieux et si purs, et qu'il revoit ses +souples traductions des hymnes du _Bréviaire romain_, ces charmantes +hymnes pour Matines, pour Laudes, pour Vêpres, etc..., où le rapport de +chaque prière avec l'heure du jour est si gracieusement indiqué, et où +l'on dirait que pénètre un peu de la nature, comme un rayon de soleil +qui vient tomber sur le tabernacle ou comme une branche de feuillage +aperçue par le vitrail entr'ouvert: + + Tandis que le sommeil, réparant la nature, + Tient enchaînés le travail et le bruit, + Nous rompons ses liens, ô clarté toujours pure, + Pour te louer dans la profonde nuit... + + L'oiseau vigilant nous réveille, etc... + +Un peu auparavant, Corneille, meurtri lui aussi, écrivait douze ou +quinze mille vers, traduits soit dû latin liturgique, soit du latin de +l'_Imitation de Jésus-Christ_. Tous deux, Corneille puis Racine, +diversement, mais douloureusement désabusés, vieillirent dans une +tristesse intérieure, d'où la poésie lyrique personnelle eût pu jaillir, +qui sait? cent cinquante ans avant les romantiques. Mais, étant pieux et +même dévots, l'expression des sentiments qui les agitaient, et surtout +de ceux qu'ils voulaient avoir, leur semblait toute trouvée d'avance: et +c'est pourquoi ils traduisent des hymnes et des psaumes. + +Ce qu'était Racine dans ses dernières années, Saint-Simon, témoin +difficile, clairvoyant, et d'autant moins suspect qu'il détestait madame +de Maintenon dont Racine était l'ami,--Saint-Simon nous le dira: + + Personne n'avait plus de fond d'esprit, ni plus agréablement + tourné; rien du poète dans son commerce; tout de l'honnête homme, + de l'homme modeste, et sur la fin, de l'homme de bien. + +«Tout de l'honnête homme», ceci est à rapprocher des propos que Louis +Racine rapporte au commencement de ses _Mémoires_: + + Ne croyez pas, disait Racine à son fils aîné, que ce soient mes + pièces qui m'attirent les caresses des grands. Corneille fait des + vers cent fois plus beaux que les miens, et cependant personne ne + le regarde; on ne l'aime que dans la bouche de ses acteurs: au lieu + que, sans fatiguer les gens du monde du récit de mes ouvrages, + _dont je ne leur parle jamais_, je les entretiens des choses qui + leur plaisent. Mon talent avec eux n'est pas de leur faire sentir + que j'ai de l'esprit, mais de leur apprendre qu'ils en ont. + +«Tout de l'homme modeste et, sur la fin, de l'homme de bien.» +Saint-Simon aurait pu ajouter: «tout du chrétien». Racine s'efforçait +d'être humble, ce qui est, je crois, le commencement de la sainteté. Je +ne sais s'il croyait vraiment les vers de Corneille «cent fois plus +beaux que les siens», mais enfin il le disait. Un détail bien +significatif:--En 1685, dans son éloge de Corneille, il avait écrit: «La +France se souviendra... que sous le règne du plus grand de ses rois a +fleuri _le plus célèbre de ses poètes_.» Évidemment il n'a pas encore eu +le courage d'écrire «le plus grand». Mais, en 1697, dans la réédition de +son discours, il corrige bravement, et il écrit: «_le plus grand_ de ses +poètes». Cela n'a l'air de rien, et cela est peut-être héroïque. + +(Je vous signale en passant, dans la seconde partie de ce discours, sur +les négociations et les manœuvres qui précédèrent la trêve de +Ratisbonne, une des plus belles et des plus vivantes périodes de la +prose française au XVIIe siècle.) + +Les ennemis de Racine l'accusaient d'être trop bon courtisan. Et +pourtant il restait publiquement l'ami des jansénistes et des +religieuses de Port-Royal. Il négociait pour elles. Pour elles et dans +l'espérance de leur rendre leur archevêque favorable, il écrivit cet +_Abrégé de l'Histoire de Port-Royal_, qui est une merveille de limpidité +et d'élégance sévère. Il recommençait dans les jardins de +Port-Royal-des-Champs les promenades de son enfance. Tous les ans il y +menait sa famille à la procession de la Fête-Dieu. Lorsque le cœur +d'Arnauld fut rapporté à Port-Royal, Racine fut, parmi les amis du +dehors, le seul qui ne craignît pas d'assister à la cérémonie. Il +voulut, vous vous en souvenez, être enterré dans le cimetière des +Champs, aux pieds de la tombe de M. Hamon, le plus humble de ses anciens +maîtres. De bonne heure, je vous l'ai dit, il s'abstint, lorsqu'il était +à la cour, d'aller à l'opéra et à la comédie, et il ne craignait point +de déplaire par ce scrupule.--Seulement, voilà! il avait l'imprudence +d'aimer le roi! + + * * * * * + +Vous connaissez le récit de Louis Racine, de ce Louis Racine, dévot et +solitaire dans le siècle, maussade, malheureux, d'une tristesse vraiment +janséniste, mais qui a écrit, dans ses poèmes de la _Religion_ et de la +_Grâce_, les plus beaux vers de philosophie religieuse, et une prière +presque sublime: _Les Larmes de la Pénitence_. + + Madame de Maintenon, dit Louis Racine, qui avait pour lui une + estime particulière, ne pouvait le voir trop souvent, et se + plaisait à l'entendre parler de différentes matières, parce qu'il + était propre à parler de tout. Elle l'entretenait un jour de la + misère du peuple: il répondit qu'elle était une suite ordinaire de + longues guerres; mais qu'elle pourrait être soulagée par ceux qui + étaient dans les premières places, si on avait soin de la leur + faire connaître. Il s'anima sur cette réflexion; et comme dans les + sujets qui l'animaient il entrait dans cet enthousiasme dont j'ai + déjà parlé, qui lui inspirait une éloquence agréable, il charma + madame de Maintenon, qui lui dit que, puisqu'il faisait des + observations si justes sur-le-champ, il devrait les méditer encore + et les lui donner par écrit, bien assuré que l'écrit ne sortirait + pas de ses mains. Il accepta malheureusement la proposition, non + par une complaisance de courtisan, mais parce qu'il conçut + l'espérance d'être utile au public. Il remit à madame de Maintenon + un mémoire aussi solidement raisonné que bien écrit. Elle le + lisait, lorsque le roi, entrant chez elle, le prit, et après en + avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec vivacité qui en + était l'auteur. Elle répondit qu'elle avait promis le secret. Elle + fit une résistance inutile: le roi expliqua sa volonté en termes si + précis, qu'il fallut obéir. L'auteur fut nommé. + +Vous savez le reste du récit; le mot du roi: «Parce qu'il sait faire +parfaitement les vers, croit-il tout savoir? et parce qu'il est grand +poète, veut-il être ministre?» Madame de Maintenon éplorée, et évitant +Racine; le rencontrant un jour dans le jardin de Versailles et lui +promettant de tout arranger; puis, le bruit d'une calèche: «C'est le roi +qui se promène, s'écria madame de Maintenon, cachez-vous.» Il se sauva +dans un bosquet. Dès lors sa santé s'altéra tous les jours. Etc.. + +Des critiques très sûrs d'eux-mêmes ont voulu que ce Mémoire sur les +souffrances du peuple ait été confondu par Louis Racine avec un autre +Mémoire, une demande de dégrèvement de la taxe extraordinaire imposée +sur les charges de secrétaires du roi. (Racine en possédait une, qu'il +avait achetée en février 1696. Ne nous scandalisons point de cette +demande de dégrèvement: l'ancien régime était le régime de la +faveur,--comme tous les régimes.) + +Pour moi, je vois peu de raisons de contester l'existence de ce «Mémoire +sur la misère du peuple». Pourquoi et comment Jean-Baptiste, de qui +Louis tenait cette tradition de famille, et dans un tel détail, +l'aurait-il inventée? Jean-Baptiste ni Louis n'avaient l'âme +révolutionnaire. Et Jean-Baptiste avait su les choses directement: il +les avait entendu raconter à son père lui-même. Jean-Baptiste, alors âgé +de vingt ans, n'a guère pu se tromper, et, fort honnête homme, n'a pu +ensuite tromper son frère. (Et je ne parle point des souvenirs et du +témoignage présumé des grandes sœurs de Louis.)--Je tiens l'histoire +vraie. Mais, en outre, elle ne me paraît nullement invraisemblable. + + * * * * * + +1° Car, d'abord, Racine n'était point incapable de concevoir et d'écrire +ce généreux _Mémoire_. + +Je ne vous le donne point pour un «précurseur de la Révolution», oh! +non. Mais son christianisme, très effectif, se souciait des pauvres. On +le voit, dans sa correspondance, très libéral et aumônier, d'ailleurs +fort simple de mœurs. Les paysans de Port-Royal s'adressaient à lui pour +leurs affaires. Il était ami de Vauban et, très probablement, +connaissait et partageait les idées de l'auteur de la _Dîme Royale_ +(1707). Quand il écrivait ce vers: + + Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge, + +il en concevait tout le sens. + +Chose à remarquer, nous le voyons très discret sur la révocation de +l'Édit de Nantes.--La séance de réception de Bergeret et de Thomas +Corneille à l'Académie avait eu lieu quelques mois seulement avant cette +révocation que tout le monde prévoyait. Or Bergeret, dans son discours, +louait dans le roi «un zèle pour la religion qui fait chaque jour de si +grands progrès». Et Thomas Corneille, venant à l'éloge de Louis XIV, +disait à Racine: «_Vous parlerez_... de ce zèle ardent et infatigable, +qui lui fait donner ses plus grands soins à détruire entièrement +l'hérésie et à rétablir le culte de Dieu dans toute sa pureté.» Racine, +dans sa réponse, ne répondit point à cette invitation: non pas, +j'imagine, qu'il blâmât le projet du roi, ni qu'il ne comprît, comme le +roi et toute la France d'alors, le bienfait de l'unité religieuse... +Mais qui sait s'il ne se souvenait pas de ces huguenots d'Uzès qui, +seuls, lisaient les _Provinciales_ et avaient de jolies filles?... Et +surtout il songeait qu'il était lui-même l'ami, et qui ne s'en cachait +point, d'autres persécutés. Il est bon pour un chrétien d'être lié +personnellement avec quelques hétérodoxes... + +Cela n'empêcha point Racine de louer le roi avec l'exagération qui était +d'usage. Toutefois les louanges qu'il lui décerna peuvent passer pour +une exhortation à les mériter: car il le loue, à la veille de la +Révocation, d'être «plein d'équité, plein d'humanité, toujours maître de +lui».--Il avait l'âme fière. Dans ce même discours, il a le courage (je +dis le courage, car tout est relatif) de proclamer égaux devant la +postérité les grands écrivains et les grands rois: + + Du moment (dit-il à Thomas) que des esprits sublimes + s'immortalisent par des chefs-d'œuvre comme ceux de monsieur votre + frère, quelque inégalité que durant leur vie la fortune mette entre + eux et les plus grands héros, après leur mort cette différence + cesse. La postérité... fait marcher de pair l'excellent poète et le + grand capitaine. + +Et l'on sait que, quelques jours après, il lut son discours chez le roi, +et que le roi s'en montra ravi. + + * * * * * + +2° En second lieu, Racine pouvait croire qu'il ne risquait rien à +soumettre son _Mémoire_, je ne dis pas seulement à madame de Maintenon, +mais au roi lui-même. Le roi jusque-là ne lui avait su mauvais gré ni de +son attachement avoué aux «Messieurs» et aux religieuses, ni des +allusions transparentes d'Esther aux malheurs et à l'innocence de +Port-Royal.--Puis Racine adorait le roi et croyait être aimé de lui. Ils +s'étaient connus, ne l'oublions pas, quand ils étaient très jeunes tous +les deux (vingt-quatre et vingt-six ans) et quand le roi était gai et +facile, quand il n'était pas du tout l'idole ennuyée qu'il devint peu à +peu. Au reste, en 1687 encore, Racine écrivait à Boileau: + + Vous ne sauriez croire combien cette maison de Marly est agréable; + la cour y est, ce me semble, tout autre qu'à Versailles. _Le roi + même y est fort libre et caressant_. + +Vous vous rappelez aussi que le roi, avec son très grand goût, et très +sûr, avait toujours été le défenseur de Racine; qu'il avait accepté la +dédicace d'_Alexandre_, qu'il avait, contre l'erreur du public, défendu +et relevé les _Plaideurs_ et _Britannicus_; que quelques vers de +_Britannicus_ l'avaient fait renoncer à la danse; qu'il avait souffert +et même goûté, dans _Bérénice_, de secrètes allusions à un épisode de sa +vie sentimentale; enfin qu'il comblait Racine de ses dons et de ses +faveurs. Racine était de tous les Marly; avait un appartement à +Versailles; entrait quand il le voulait au lever du roi,--à la grande +surprise de l'huissier Rousseau, «qui avait toujours envie de me fermer +la porte au nez», écrit-il à son fils Jean-Baptiste (25 avril +1691).--Saint-Simon nous dit: + + Cet emploi (celui d'historiographe), ces pièces dont je viens de + parler (_Esther_ et _Athalie_), ses amis lui acquirent des + privances. Il arrivait même quelquefois que, le roi n'ayant point + de ministres chez madame de Maintenon, ils envoyaient chercher + Racine pour les amuser. + +Et d'autres fois le roi le faisait venir pour lui faire la lecture. +Même, en 1696, pendant une maladie qui lui ôtait le sommeil, il avait +voulu que Racine couchât dans sa chambre. + +Racine avait (nous l'avons déjà vu) une conversation charmante, et était +en outre un lecteur étonnant et un commentateur enflammé de ses +lectures. Il avait facilement la parole ardente et passionnée. Louis +Racine nous dit: + + À la prière qu'il faisait tous les soirs au milieu de ses enfants + et de ses domestiques quand il était à Paris, il ajoutait la + lecture de l'Évangile du jour, que souvent il expliquait lui-même + par une courte exhortation... prononcée avec _cette âme qu'il + donnait à tout ce qu'il disait_. + +Un jour, étant chez Boileau avec Valincour, Nicole et quelques autres +amis, il prend un Sophocle grec et lit la tragédie d'_Œdipe_, en la +traduisant sur-le-champ: + + Il s'émut à tel point (dit Valincour) que tous les auditeurs + éprouvaient les sentiments de terreur et de pitié dont cette pièce + est pleine. J'ai vu nos meilleures pièces représentées par nos + meilleurs acteurs: rien n'a jamais approché du trouble où me jeta + ce récit; et, au moment que j'écris, je m'imagine voir encore + Racine le livre à la main et nous tous consternés autour de lui. + +Jugez des fêtes secrètes qu'il pouvait ainsi donner au roi! + +Des relations de cette sorte, et pendant trente ans, doivent amener une +espèce de familiarité et d'intimité, même entre un roi et un bourgeois. +Racine était vraiment fondé à croire que le roi lui rendait quelque +affection, et que le _Mémoire_ ne le fâcherait pas. + +Mais le roi, avec les années, s'était sans doute desséché et endurci. +Puis, peut-être le _Mémoire_ lui fut-il remis dans un mauvais moment. À +coup sûr il fut remis d'une façon maladroite, et comme une chose qu'on +voulait cacher. Il se peut que ce _Mémoire_ ait réveillé chez le roi des +griefs endormis. Il se dit sans doute: «Voilà bien l'esprit janséniste. +Ces gens-là critiquent tout». Racine ne peut s'être mépris tout à fait +sur les causes de la bouderie du roi: or, dans la fameuse lettre à +madame de Maintenon, où il déclare qu'il n'a «jamais rougi ni de Dieu ni +du roi» (parole qui semblerait courtisanesque si elle n'était une parole +de loyalisme amoureux), Racine, sans renier ses anciens maîtres, se +défend surtout de l'accusation de jansénisme. + +Enfin, et quoi qu'il en soit, le roi eut un mouvement d'humeur, dont les +suites furent aggravées par la pusillanimité de madame de Maintenon. +Cela ne dura pas. Il ne faut point parler de la «disgrâce» de Racine, +mais d'un petit refroidissement passager de la part de Louis XIV. +Néanmoins, Racine fut profondément peiné; et, comme il souffrait alors +d'une maladie de foie, on peut croire, avec Louis Racine, que son +chagrin hâta le progrès du mal, et qu'il «y a grande apparence que sa +trop grande sensibilité abrégea ses jours». + +Il mourut un an après, d'une mort très sainte. Dieu le consola du roi. + +Ainsi, l'auteur de _Bajazet_ et de _Phèdre_, l'écrivain le plus sensible +du XVIIe siècle, le plus savant peintre des plus démentes passions, +revenu des amours terrestres et continuant toujours d'aimer, mais +d'autre façon, après avoir payé sa dette à Dieu en lui donnant quatre +vierges, faible et grand jusqu'au bout, mourut peut-être d'un chagrin de +courtisan, mais d'un chagrin qu'il s'attira pour avoir eu trop +indiscrètement pitié des pauvres ou pour avoir été trop fidèle à des +persécutés. Vie exquise que celle où l'amour et tous les amours +s'achèvent en charité. + +«L'amour, dit l'_Imitation_, aspire à s'élever... Rien n'est plus doux +ni plus fort que l'amour... Il n'est rien de meilleur au ciel et sur la +terre, parce que l'amour est né de Dieu et qu'il ne peut se reposer +qu'en Dieu, au-dessus de toutes les créatures.» Et c'est là toute +l'histoire de l'âme, longtemps inquiète, lentement pacifiée, de Jean +Racine. + +Au cimetière idéal des grands poètes, je placerais sur son tombeau une +figure de femme pleurante, et qui représenterait, à volonté, sa Muse +tragique, ou son âme elle-même. Elle serait chaste et drapée à petits +plis. Et, sur la pierre funèbre, je graverais en beaux caractères le mot +de madame de Maintenon: «Racine, qui veut pleurer, viendra à la +profession de sœur Lalie»; le mot, un peu risqué, de la joviale Sévigné: +«Il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses»; le mot de Racine +lui-même, recueilli par La Fontaine: «Eh bien, nous pleurerons, voilà un +grand mal pour nous!» et ce vers du premier de ses quatre _Cantiques +spirituels_: + + Si je n'aime, je ne suis rien. + +Cette vie si vraiment humaine, si pleine de faiblesse et d'héroïsme et +de belles larmes; nous avons vu que Port-Royal l'encadre et la pénètre +tout entière. Non seulement Port-Royal le nourrit, et, après vingt ans +de séparation, le recueille et l'apaise; mais on peut dire que le +théâtre de Racine est la fleur profane et imprévue du grand travail de +méditation religieuse et de perfectionnement intérieur qui s'est +accompli jadis à Port-Royal-des-Champs. Car c'est la description de +l'homme naturel selon Port-Royal qui compose le fond solide et fait +l'énergie secrète de ses mélodieuses tragédies, de même que c'est la +beauté, la mesure et l'eurythmie grecques qui lui en ont conseillé la +forme: en sorte qu'il réunit réellement et fond en lui les deux plus +belles traditions de notre humanité: l'hellénique et la chrétienne. + + * * * * * + +Cela fait un merveilleux composé. Le théâtre de Racine est le diamant de +notre littérature classique. Car il n'est pas de théâtre, je pense, qui +contienne à la fois plus d'ordre et de mouvement intérieur, plus de +vérité psychologique, et plus de poésie. + + * * * * * + +1° _Ordre et mouvement_. + +Je pourrais vous dire, après beaucoup d'autres: + +Racine, en abordant le théâtre, trouvait, posée et acceptée, la règle, +des trois Unités (règle attribuée à Aristote, lequel n'a jamais parlé +que de l'unité d'action).--Il y trouvait aussi, bien établi sur la +scène, un certain ton oratoire et même emphatique, reste persistant de +nos premières tragédies françaises qui avaient été, je ne sais pourquoi, +surtout imitées de Sénèque le tragique.--Il y rencontrait enfin +certaines conditions matérielles. Figurez-vous une représentation +d'alors: Auguste sur un fauteuil élevé, Cinna et Maxime sur des +tabourets, comme à Versailles, tous trois en perruque; des deux côtés, +les jeunes seigneurs sur des bancs; un éclairage qu'on mouchait dans les +entr'actes; une salle oblongue, un seul rang de loges, le parterre +debout.--Une salle de théâtre d'il y a deux cent cinquante ans différait +autant par tout son aspect, d'une salle de nos jours, qu'une tragédie de +Corneille d'une comédie de Dumas fils si vous voulez. + +Cette exiguïté de la scène envahie par les jeunes gens à la mode, on a +dit qu'elle suffirait à expliquer presque tout le système dramatique du +temps, l'unité de lieu et les autres unités, la sobriété ordinaire de +l'action, les confidents, les récits, les longues conversations; et que +les auteurs d'alors auraient conçu leurs drames autrement sur une scène +libre et plus vaste. En est-on bien sûr? Voltaire, en 1766, débarrassera +la scène des bancs latéraux qui l'encombraient; et l'ancien système +dramatique dans ses traits essentiels, survivra soixante ans à ce +débarras. Corneille peut-être, qui rusa toute sa vie avec les règles, +eût pu être induit, par un meilleur aménagement scénique et par le désir +d'en profiter, à enfreindre ces fameuses règles dans ce qu'elles avaient +de trop formaliste: Racine, nullement. + +Racine assouplit l'ancien ton trop oratoire. Racine se contente du +médiocre carré de planches qu'on lui laisse. Quant aux unités, il s'en +accommode et ne les discute pas. Elles ne le gênent point. Il sent au +contraire qu'elles l'aident en quelque façon en l'obligeant de faire +plus serré et plus fort. + +«La tragédie française est une crise» (Gœthe). Cela est surtout vrai de +la tragédie de Racine. «Racine prend son point de départ si près de son +point d'arrivée, qu'un tout petit cercle contient l'action, l'espace et +le temps» (Lanson). Il prend Pyrrhus vingt-quatre heures avant qu'il ne +se décide pour Andromaque, Néron vingt-quatre heures avant son premier +crime, Bérénice vingt-quatre heures avant son départ de Rome, etc. Nulle +intrusion du hasard (excepté dans _Mithridate_ et dans _Phèdre_, par le +retour imprévu d'un personnage qu'on croyait mort). L'action se noue +simplement par les caractères, les passions et les intérêts des +personnages en présence; et seules ces forces agissent. Un peu de +lenteur au premier acte, où il est nécessaire de nous apprendre ce que +nous devons connaître du passé; mais, dans aucun théâtre, l'action +intérieure n'est plus continue que dans celui-ci. Le drame est toujours +en marche. + +Une conséquence de la méthode racinienne, c'est que les sentiments et +les passions, saisis d'abord à une très petite distance de la +catastrophe, sont violents dès le début, et que cette violence ne peut +qu'aller croissant. C'est une nécessité du système, et en même temps +cela est conforme au goût de Racine, qui est lui-même une âme +extraordinairement sensible et violente et qui, nous l'avons vu, fit +souvent à ses contemporains l'effet d'un brutal. + +(On a dit--et je vous l'ai rappelé à propos d'_Andromaque_ et +d'_Iphigénie_--que, dans la plupart des tragédies de Racine, les mœurs +et les actions ne semblent pas du même temps, et que les actions ont des +siècles de plus que les mœurs et le langage. Mais ce contraste serait-il +une convention si forte? Il arrive souvent, dans la réalité, que sous +l'homme civilisé surgisse un sauvage poussé par les forces aveugles des +nerfs et du sang. Racine nous présente communément des hommes et des +femmes parfaitement élevés et qui, à certaines heures, en dépit de leur +politesse et de leur élégance, font des choses atroces, commettent des +crimes. Cela ne s'est-il jamais vu? Cela ne s'est-il pas vu dans la +société du XVIIe siècle? Cela ne se voit-il pas encore +aujourd'hui?--Rien de plus philosophique que la tragédie, quand elle +nous montre les forces élémentaires, les instincts primitifs déchaînés +sous la plus fine culture intellectuelle et même morale.) + +Une autre conséquence de ce système dramatique, le plus capable de +rendre les démarches de l'instinct et de la passion dans leur mouvement +accéléré; c'est que, les femmes passant pour être en général plus serves +de l'instinct et de la passion que les hommes, «le théâtre de Racine +sera féminin, comme celui de Corneille était viril» (Lanson). «Les +femmes sont poussées au premier plan. De Racine date l'empire», qui dure +encore aujourd'hui, «de la femme dans la littérature»(Lanson). Et quand +nous pensons à ce théâtre, ce qui en effet nous apparaît tout de suite, +ce sont ses femmes: les disciplinées, les pudiques, qui n'en sentent pas +moins profondément pour cela: Andromaque, Junie, Bérénice, Atalide, +Monime, Iphigénie,--et les effrénées surtout: les effrénées d'ambition: +Agrippine; Athalie; et plus encore les effrénées d'amour: Hermione, +Roxane, Ériphile, Phèdre; belles que l'amour pousse irrésistiblement au +meurtre et au suicide, à travers un flux et un reflux de pensées +contraires, par des alternatives d'espoir; de crainte, de colère, de +jalousie, parmi des raffinements douloureux de sensibilité, des ironies, +des clairvoyances soudaines, puis des abandons désespérés à la passion +fatale, une incapacité pour leur «triste cœur» de «recueillir le fruit» +des crimes dont elles sentent la honte,--tout cela exprimé dans une +langue qui est comme créatrice de clarté; par où, démentes lucides, +elles continuent de s'analyser au plus fort de leurs agitations, et qui +revêt d'harmonieuse beauté leurs désordres les plus furieux: au point +qu'on ne sait si on a peur de ces femmes ou si on les adore! + +Les tragédies de Racine, c'est de l'humanité intense. + + * * * * * + +2° _Vérité_. + +Et c'est de l'humanité vraie. + +On l'a répété des milliers de fois, mais il faut bien encore le redire: +Si l'on fait abstraction des noms royaux ou mythologiques, les +situations, dans Racine, sont communes et prises dans le train habituel +de la vie humaine. Une femme délaissée qui fait assassiner son amant par +un rival (_Andromaque_); une femme trompée qui se venge et sur sa rivale +et sur son amant (_Bajazet_); un amant qui se sépare de sa maîtresse +pour un intérêt ou un devoir (_Bérénice_); la lutte entré deux frères de +lits différents, ou entre une mère impérieuse et un fils émancipé +(_Britannicus_); un père rival de ses deux fils (_Mithridate_); un père +sacrifiant sa fille à un grand intérêt (_Iphigénie_); une jeune femme +amoureuse de son beau-fils et le persécutant parce qu'il ne l'aime pas +(_Phèdre_), voilà des choses qui se voient, notamment dans les «faits +divers» ou dans les comptes rendus des tribunaux. Et vrais aussi, les +personnages, et jusqu'au bout, jusqu'au suicide, jusqu'à la trahison et +au meurtre, jusqu'à la folie. La tragédie racinienne (mettons à part +_Esther_ et _Athalie_) n'est pas idéaliste, pas optimiste, pas +édifiante, pas morale. Nous avons vu qu'il n'y a dans les caractères nul +christianisme prémédité. Ils n'ont de chrétien, que ce que le poète, +produit lui-même d'une civilisation chrétienne, en a fait couler en eux +sans le savoir. + +La tragédie de Racine n'est chrétienne que dans La mesure où peuvent +passer pour chrétiennes les _Réflexions ou Sentences et Maximes morales_ +de La Rochefoucauld. + + Ce qu'elles contiennent, dit La Rochefoucauld dans son _Avis au + lecteur_, n'est autre chose que l'abrégé d'une morale conforme aux + pensées de plusieurs Pères de l'Église, et celui qui les a écrites + a eu beaucoup de raison de croire qu'il ne pouvait s'égarer en + suivant de si bons guides, et qu'il lui était permis de parler de + l'homme comme les Pères en ont parlé. + +Racine aussi, par des voies différentes, étudie et montre l'homme +naturel, l'homme sans la grâce ou avant la grâce, et s'en tient là. Il +accepte la thèse pessimiste chrétienne, mais en la coupant de tout le +reste du dogme chrétien. Et c'est pourquoi ses tragédies sont terribles. +Au reste, avec leur mélange de créatures fières et douces et de monstres +sans frein, elles correspondent assez exactement à l'image totale de +cette haute société du XVIIe siècle pour qui elles étaient surtout +faites, et dont la politesse extérieure recouvrait une vie passionnelle +extrêmement énergique, et souvent une brutalité foncière et, pêle-mêle, +des héroïsmes et d'abominables crimes. + +Racine, chrétien soumis, est un peintre et un psychologue sans peur. Et +c'est fort heureux. Je l'aime mieux ainsi qu'esprit fort et peintre +timide (comme Voltaire, si vous voulez). Sa conception du péché ne +l'empêche pas de nous montrer des pécheresses,--sans d'ailleurs les +qualifier. Sa foi ne l'empêche pas de nous montrer un révolté comme +Oreste ou un sceptique comme Acomat et, semble-t-il, de s'y complaire. +Les sentiments défendus ou même les hardiesses de pensée, il les exprime +aussi librement que s'il n'était pas chrétien, et d'autant plus +librement qu'il ne les prend pas à son compte. Et qui sait s'il ne jouit +pas secrètement de pouvoir, sans se compromettre, traduire les âmes +criminelles ou les intelligences perverses? + +Le théâtre du plus chrétien des siècles, et surtout le théâtre de +Racine, n'est chrétien que fort indirectement, et de la façon que j'ai +déjà indiquée. Et je ne doute plus--comme j'ai eu tort de le faire +jadis--du bienfait de la Renaissance, qui, en paganisant le drame dans +sa forme sans toutefois le déchristianiser dans son fonds intime, l'a, +en somme, humanisé et élargi. + +Ce que Racine, ainsi libéré par l'imitation même de l'antiquité +classique, se trouve avoir peint avec la vérité la plus complote, et +j'ai dit pourquoi,--c'est l'amour. Mais, heureusement pour ceux qui +devaient venir après lui, ce qu'il a peint de l'amour,--même de +l'amour-maladie,--c'est sa faculté d'illusion, son aveuglement, sa +cruauté, ses souffrances, ses fureurs, enfin son mécanisme +psychologique, mais non pas, du moins directement, sa sensualité. Et +c'est là-dessus au contraire, c'est sur les troubles des sens qu'ont le +plus insisté les comédies amoureuses du XIXe siècle. Elles se sont +rejetées sur les femmes pendant la faute ou après la faute, ou sur les +femmes subissant leur passé sensuel, ou sur les dames aux camélias de +tout rang, ou sur le bagne du «collage»,--et aussi sur des thèses +juridiques ou sociales touchant l'amour, le mariage, l'adultère, le +divorce, etc... Mais les variétés essentielles de l'amour, depuis le +plus pur et le plus sain jusqu'au plus criminel et au plus morbide, +sont, dans les tragédies de Racine, peintes, on peut le croire, une fois +pour toutes. + + * * * * * + +3° _Poésie_. + +Et je pourrais vous dire enfin: + +Ce fond, ou si vous voulez, cette armature, si solide, si précise, si +dure même, est tout enveloppée de poésie. + +D'abord par le lointain des personnages et ce que Racine appelle leur +«dignité» (préface de _Bajazet_). Chose curieuse, Racine nous donne de +la dignité esthétique une définition très rapprochée de celle que +Sully-Prudhomme, dans la _Justice_, nous a donnée de la dignité morale. +Sully nous dit que ce qui fait la dignité morale de l'homme, c'est qu'il +est l'aboutissement, le produit et le représentant d'une série infinie +d'efforts. De même, ce qui fait la dignité esthétique des personnages de +Racine, c'est qu'ils sont représentatifs, eux aussi; représentatifs +d'époques passées, et de pays lointains, et de plusieurs époques, et de +plusieurs civilisations. Et ce que Racine appelle leur «dignité», nous +l'appelons leur «poésie», et c'est par là que ses femmes criminelles +sont autre chose que des héroïnes de feuilleton, et ses princesses +vertueuses autre chose que d'excellentes petites filles. + +La poésie, nous la trouvons encore en ceci, que chacun de ses sujets +éveille en lui une «vision»; que chacune de ses tragédies se meut dans +une atmosphère historique, légendaire ou mythologique qui lui est propre +et, par suite, n'est plus seulement une tragédie, mais un poème. Et cela +est toujours plus manifeste, à mesure que Racine avance dans son œuvre; +et c'est pourquoi je suis désolé qu'il n'ait point fait une _Alceste_, +ou qu'il l'ait détruite. + +Et c'est par tout cela que ses tragédies nous font tant de plaisir. +Elles prêtent indéfiniment au souvenir et au rêve.--Il est fort +difficile de relire une pièce d'intrigue, une fois qu'on la connaît. +Quant aux comédies ou drames d'amour, quelques-uns de ceux du XIXe +siècle peuvent, un moment, nous mordre pu nous secouer plus fort, parce +que nous y voyons des êtres voisins de nous, et aussi par la vertu des +détails familiers et actuels. En revanche, nous aurons peut-être quelque +peine à les relire, justement à cause de ces détails éphémères, et qui +vieillissent vite, ou encore à cause du trop d'esprit qu'on y a mis... +Mais la tragédie de Racine, si proche à la fois et si lointaine, ne nous +lasse plus. Rien d'inutile; point de bavardage; le fond de l'âme des +personnages, ce qu'ils ne sauraient vraisemblablement confier à un +autre, s'exprime par des monologues substantiels. On ne s'arrête point +aux minuties. Les entrées et les sorties sont très brièvement +justifiées, et seulement quand il le faut. Je ne sais pas si l'on pleure +à voir jouer la pièce ou à la lire. Mais l'esprit s'y occupe et s'y +délecte de diverses manières. Vous transposez la fable, si vous le +voulez; vous la modernisez, vous l'imaginez se déroulant chez nous. Ou +bien, par un amusement inverse, vous remontez jusqu'à ses origines, vous +cherchez à reconnaître dans le drame les apports des civilisations +successives, et vous avez la joie de planer sur les âges, à la façon +d'un dieu. + + * * * * * + +Et troisièmement ce théâtre est poétique par la langue, le style, les +vers. Car c'est la langue la plus pure qu'on ait parlée, où rien n'a +vieilli, sauf une douzaine de mots du vocabulaire amoureux («feux, +flammes, chaînes, bontés...»). C'est la syntaxe le plus aisée, très +libre encore, où d'Olivet et les grammairiens puristes du XVIIIe siècle +ont vu des fautes qui n'en sont pas. Et c'est la versification la plus +souple, et du rythme le plus varié; les mots importants à la rime; rimes +souvent modestes parce que l'harmonie est dans tout le vers et non dans +la rime seule. Et c'est le style le plus beau de clarté, d'exactitude, +de justesse, de propriété (qualités redevenues si originales et si +rares!). Et ce style exprime tout par des moyens si simples! Souvent, nu +et familier, il rase la prose, mais avec des ailes. Et ces vers ont +toutes les diverses sortes de beautés,--depuis les vers pittoresques: + + Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée... + La rive au loin gémit blanchissante d'écume, + +et depuis les hardis, ceux que signalent des ellipses ou «alliances de +mots» jusqu'aux vers suprêmes: + + Dans l'Orient désert quel devint mon ennui! + +ou: + + C'est Vénus tout entière à sa proie attachée! + +en passant par la souveraine élégance des périodes rythmées: + + Les Parques à ma mère, il est vrai, l'ont prédit, + Lorsqu'un époux mortel fut reçu dans son lit: + Je puis choisir, dit-on, ou beaucoup d'ans sans gloire. + Ou peu de jours suivis d'une longue mémoire. + Mais puisqu'il faut enfin que j'arrive au tombeau, + Voudrais-je, de la terre inutile fardeau, + Trop avare d'un sang reçu d'une déesse, + Attendre chez mon père une obscure vieillesse; + Et toujours de la gloire évitant le sentier, + Ne laisser aucun nom, et mourir tout entier? + Oh! ne nous formons point ces indignes obstacles; + L'honneur parle, il suffît; ce sont là nos oracles... + +ou si vous aimez mieux: + + Ô toi qui me connais, te semblait-il croyable + Que le triste jouet d'un sort impitoyable, + Un cœur toujours nourri d'amertume et de pleurs, + Dût connaître l'amour et ses folles douleurs? + Reste du sang d'un roi noble fils de la Terre, + Je suis seule échappée aux fureurs de la guerre. + J'ai perdu, dans la fleur de leur jeune saison, + Six frères, quel espoir d'une illustre maison! + Le fer moissonna tout; et la Terre humectée + But à regret le sang des neveux d'Érechtée... + +Et le grand mérite de ce style de Racine, c'est qu'il nous ménage, c'est +que ses hardiesses ne s'étalent point, c'est qu'elles ne sont pas +continues et accablantes par leur nombre, c'est qu'elles ne sont pas +insolentes, c'est qu'on ne se demande jamais si par hasard elles ne nous +prendraient pas pour dupes... Le goût! la perfection! la clarté suprême, +la subordination de la sensibilité au jugement; ce qui fait que l'on +comprend toujours, qu'on ne se demande point (comme pour _Hamlet_ par +exemple) ni si tel personnage est fou, ni dans quel moment il l'est, ni +ce qu'il a voulu dire, ni «pourquoi ces choses et non pas d'autres»; ce +don si français, ce don que les autres peuples n'ont évidemment pas reçu +au même degré, ce qu'on a appelé «le goût de l'intelligible»; cette +faculté réduire autant que possible, dans la peinture caractères et des +passions, la part de l'inexpliqué et le trop commode «je ne sais +quoi»... ah! qu'il fait bon les retrouver ici! + + * * * * * + +Mais, quand j'aurai répété tout cela, aurai-je expliqué tout le charme +de ce théâtre unique? + +«Unique», je l'ai dit déjà et le redis encore: car, tandis que la +tragédie selon Corneille a pullulé après lui, et même jusqu'à nos jours, +je ne vois parmi les morts que Marivaux et Musset qui se puissent +quelquefois dire «raciniens». + +Je suis tenté de croire qu'il y a une partie de Racine à jamais +inaccessible aux étrangers et qui sait? peut-être à tous ceux qui sont +trop du Midi comme à ceux qui sont trop du Nord. C'est, un mystère. +C'est ce par quoi Racine exprime ce que nous appellerons le génie de +notre race: ordre, raison, sentiment mesuré et force sous la grâce. Les +tragédies de Racine supposent une très vieille patrie. Dans cette +poésie, à la fois si ordonnée et si émouvante, c'est nous-mêmes que nous +aimons; c'est--comme chez La Fontaine et Molière, mais dans un +exemplaire plus noble--notre sensibilité et notre esprit à leur moment +le plus heureux. + +Est-ce une impression arbitraire, et trop fortuite peut-être et trop +fugitive pour un si grand objet? Mais je me rappelle un petit livre +charmant, très simple, naïf même: _Sylvie_, d'un rêveur qui fut une +espèce de La Fontaine perdu parmi les romantiques L'histoire se passe +dans le pays même de Racine, le Valois. Elle sent à chaque page la +vieille France et nullement l'antiquité grecque ou biblique. Et pourtant +il me semble qu'on pourrait dire des savantes tragédies de Racine ce que +dit Gérard de Nerval des chansons de la terre où Jean Racine est né: + + Des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse en chantant de + vieux airs transmis par leurs mères, et d'un français si + naturellement pur, que l'on se sentait bien exister dans ce vieux + pays du Valois où, pendant plus de mille ans, a battu le cœur de la + France. + +De même, nous dirons des tragédies de Racine, grecques, romaines, +bibliques, peu importe: + +--Elles dansent en rond sur la pelouse et dans le jardin du roi, en +chantant des airs qui viennent de très loin dans le temps et dans +l'espace, mais d'un _français si naturellement pur_ que c'est en les +écoutant qu'on se sent le mieux vivre en France, et avec le plus de +fierté intime et d'attendrissement. + + * * * * * + +Un des bas-reliefs du monument tumultueux et déchiqueté que la troisième +République a élevé à Victor Hugo, le représente reçu par les autres +poètes dans les Champs-Élysées. On y a mis Homère, Shakespeare, Dante. +On y a mis Corneille, malgré _Polyeucte_, Molière, Rabelais, Voltaire, +je ne sais qui encore. + +Et c'est très bien. + +On n'y a pas mis Racine. + +C'est très bien aussi; car il est à part. + +FIN + + + + +NOTES + +[1: Ce cours a été professé, comme le cours sur Jean-Jacques Rousseau, +«à la Société des Conférences».] + +[2: Quoique Nicole, de 1655 à 1658, n'ait point séjourné à Port-Royal +d'une façon suivie, il s'en faut de beaucoup. (Cf. I. Carré, _La +Pédagogie de Port-Royal_, p. 267.)] + +[3: Mais ce fut malgré lui et pour arrêter les contrefaçons. (A. +Gazier.)] + +[4: Exceptons la forme «treuver» que Racine continue d'employer à cette +époque.] + +[5: Il faut sans doute entendre: «y chercheront je ne sais quoi, _dont +l'absence_ les empêchera d'être tout à fait contents».] + +[6: M. Jules Troubat m'écrit: «... Votre commentaire sur le Bois de +Boulogne m'a rappelé qu'un jour, à mes débuts chez Sainte-Beuve, je +voulus déclamer au maître la fameuse tirade de M. de Saint-Vallier; je +la savais par cœur, et j'y mettais de la conviction. Arrivé au vers: + + Diane de Poitiers, comtesse de Brézé, + +Sainte-Beuve m'arrêta et me dit: «C'est exactement comme si, pour vous +appeler, je vous disais: Jules Troubat, né à Montpellier. Il me donna +une leçon de... couleur locale.»] + +[7: Témoin même le fameux «récit de Théramène», qui--sauf quelques rimes +en épithètes un peu trop faciles pour notre goût d'aujourd'hui,--est un +morceau si coloré et d'un si magnifique mouvement.] + +[8: Voir l'article de Gazier dans la _Revue hebdomadaire_ du 18 janvier +1908.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jean Racine, by Jules Lemaître + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN RACINE *** + +***** This file should be named 20414-0.txt or 20414-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/4/1/20414/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jean Racine + +Author: Jules Lematre + +Release Date: January 22, 2007 [EBook #20414] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN RACINE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +JULES LEMATRE + +JEAN RACINE + +PARIS + +CALMANN-LVY, DITEURS + + + + +PREMIRE CONFRENCE[1] + +SON ENFANCE.--SON DUCATION + + +Pourquoi vous parl-je cette anne de Racine? Tout simplement parce que +c'est Racine qu'on m'a le plus demand, et que, d'ailleurs, cela ne me +dplaisait point. + +Je pourrais vous dire aussi qu'ayant tudi Jean-Jacques Rousseau l'an +dernier, j'ai cherch un effet de contraste: Racine, traditionaliste; +Rousseau, rvolutionnaire; Racine, catholique franais, monarchiste; +Rousseau, protestant genevois, rpublicain; Racine, artiste pur; +Rousseau, philosophe et promoteur d'ides... Mais ce parallle, suggr +par un hasard, serait fort artificiel, et j'aime mieux vous avouer qu'il +y a peu de rapports, sinon antithtiques, et encore pas sur tous les +points, entre les deux personnages (quoiqu'il y en ait peut-tre entre +_la Nouvelle Hlose_ et le thtre de Racine, pre indirect du roman +passionnel). + +Ce qui est sr, c'est que je suis content de n'avoir plus examiner et + juger les ides. Dans l'art pur et dans la connaissance des mes et +des moeurs,--qui fut une des occupations du XVIIe sicle,--on peut +arriver quelque chose de solide et de dfinitif: dans la philosophie +ou la critique ou les sciences politiques et sociales, je ne sais pas. +Il y a tel crivain du XIXe sicle qui vous parat peut-tre plus +intelligent que Racine, ou qui, du moins, a su plus de choses que lui, +et qui, en outre, s'est donn des liberts sur des points o Racine +s'est contenu et abstenu. Mais, au bout du compte, si les philosophes et +les critiques nous retiennent, c'est moins par la somme assez petite de +vrit qu'ils ont atteinte que par les jeux--quelquefois ignors +d'eux-mmes--de leur sensibilit et de leur imagination et par le +caractre de beaut de leurs ouvrages. Oh! que je suis heureux que +Racine n'ait pas t un esprit fort, ce qu'on appelle vaniteusement un +penseur, qu'il n'ait t savant qu'en grec, et qu'il n'ait cherch +qu' faire de belles reprsentations de la vie humaine! + + cause de cela nous l'aimons aujourd'hui, je pense, plus qu'on n'a +jamais fait. + +Et cependant on l'a beaucoup aim dj au XVIIe sicle (aim autant que +ha). Il a eu pour lui, tout de suite, le roi, la jeune cour, et la plus +grande partie de sa gnration. Boileau et ses amis le prfrent, +secrtement d'abord, puis publiquement, Corneille. La Bruyre crit en +1693: Quelques-uns ne souffrent pas que Corneille lui soit prfr, +quelques autres qu'il lui soit gal. Au XVIIIe sicle, tout le monde, + la suite de Voltaire, adore Racine, le juge parfait. Vauvenargues +l'appelle: le plus beau gnie que la France ait eu. Cela dure +longtemps, jusqu'aux romantiques. Ceux-ci exaltent fort justement +Corneille: mais ils jugent Racine travers l'insupportable tragdie +pseudo-classique du XVIIIe sicle et de l'Empire,--qui, d'ailleurs, est +plutt cornlienne et dont Racine n'est pas responsable. + +Aujourd'hui, je le rpte, Racine est extrmement en faveur. On l'aime +plus que jamais, un peu par raction contre le mensonge et l'illusion +romantiques. Et en mme temps, on peut dire que le romantisme, qui +mconnaissait si niaisement Racine, nous a cependant aids le mieux +comprendre et nous a incits dcouvrir chez notre pote--ft-ce un peu +par malice et esprit de contradiction--les choses mme dont le +romantisme se piquait le plus: pittoresque, vrit hardie, posie, +lyrisme. + +Racine est, en effet, de ceux que l'on dcouvre toujours davantage. +C'est pour cela que beaucoup ont commenc par ne le goter que +modrment, et ont fini par le chrir. Tel Sainte-Beuve, qui le traite +fort strictement dans ses premiers articles, mais gnreusement et +magnifiquement dans son _Port-Royal_. Tel encore notre Francisque +Sarcey. ses dbuts, Sarcey ne voyait en Racine qu'un orateur +harmonieux, assez peu homme de thtre. la fin, il le trouve aussi +malin que d'Ennery. + +Nous apportons aussi aimer Racine un sentiment qui est une sorte de +nationalisme littraire. Aprs Corneille, Normand impressionn par les +Romains et les Espagnols, trs grand inventeur, mais artiste ingal, +Racine, homme de l'le-de-France, principalement mu par la beaut +grecque, a vraiment achev et port son point suprme de perfection +la _tragdie_, cette tonnante forme d'art, et qui est bien de chez +nous: car on la trouve peu chez les Anglais, pas du tout chez les +Espagnols, tardivement chez les Italiens. Il a eu d'ailleurs la chance +de venir au plus beau moment politique, quand la France tait la nation + la fois la plus nombreuse et la plus puissante d'Europe,--et au +meilleur moment littraire, aprs les premiers essais, mais quand la +matire de son art tait encore presque intacte et qu'il y avait encore +beaucoup de choses qu'il pouvait dire parfaitement pour la premire +fois. Racine est le classique par excellence, si cette expression de +classique emporte ensemble l'ide de la perfection et celle d'une +fusion intime du gnie franais avec le gnie de l'antiquit grecque et +de la romaine, nos deux saintes nourrices. + +Et voil pourquoi je vous parlerai de Racine, quoique d'innombrables +critiques--et, parmi les morts, Boileau, La Bruyre, Voltaire, +Vauvenargues, La Harpe mme, Chateaubriand, Geoffroy, Sainte-Beuve, +Nisard, Vinet, Veuillot, Weiss, Brunetire--en aient excellemment parl. +videmment, je leur emprunterai beaucoup, et aussi aux critiques +vivants. Quand je m'en apercevrai, je vous le dirai; mais sans doute je +ne m'en apercevrai pas toujours. Sachez bien que, sur pareil sujet, je +ne prtends pas l'originalit. Mais, par cela mme que j'prouverai, +pour ainsi dire, l'oeuvre de Racine deux cent huit ans aprs sa mort, et +avec une me de cette anne-ci, j'aurai chance d'en recevoir quelques +impressions intressantes et pas encore trop ressasses. + +Je ne pourrai pas faire exactement pour lui ce que j'ai fait pour +Rousseau, car il est clair que le rapport est moins direct, chez Racine, +entre la vie de l'crivain et son oeuvre. Nanmoins, l'homme et l'auteur +communiquent chez lui par beaucoup de points, et par plus de points +encore qu'il ne semble premire vue. Et sa vie, sans tre aussi +trangement dramatique que celle de Rousseau, est si mouvante encore! +Elle soutient avec son thtre des relations si harmonieuses et +quelquefois si dlicates et imprvues! En somme, la vie de Racine +rapproche et finalement concilie les mmes traditions que ses tragdies +elles-mmes. + +Et l-dessus, ayant relu Racine pour la centime fois ( coup sr je +n'exagre pas) et m'tant pntr de toutes les notes et notices de +l'admirable dition de Paul Mesnard, profitant aussi, l'occasion, de +la documentation si riche et en mme temps si scrupuleuse de M. Augustin +Gazier, je commence cette dix millime tude sur Racine. + +C'est la Fert-Milon, gros bourg de l'le-de-France, dans le Valois. +Par les belles soires de l't de 1639, les habitants de la ville, +assis devant leurs portes, regardaient passer quatre bourgeois fort +simplement vtus, qui, revenant de la promenade, marchaient l'un +derrire l'autre en disant leur chapelet. Les bonnes gens de la +Fert-Milon se levaient par respect et faisaient grand silence pendant +que passaient ces messieurs. + +Car ces messieurs, jeunes encore (l'un d'eux avait vingt-quatre ans, et +les autres peu prs la trentaine), taient quatre messieurs de +Port-Royal qui, chasss de leur retraite l'anne prcdente, s'taient +alors rfugis la Fert-Milon chez une famille amie, les Vitart, +allis des Racine. Ces messieurs s'appelaient Lancelot, Singlin, Antoine +Lematre et Lematre de Sricourt. Le mystrieux sjour de ces quatre +saints la Fert-Milon fut videmment un objet d'dification et une +occasion de bons efforts pour les Racine et les Vitart et les chrtiens +srieux de la petite ville. La vie religieuse du pre et de la mre de +Jean Racine tait donc particulirement fervente et ils subissaient +directement l'influence de Port-Royal dans le temps o Jean Racine fut +conu. Port-Royal le faonna ds avant sa naissance. + +Mais la Fert aussi le faonna. Dans une tude sur Racine, +Larroumet--docilement, et parce que ces choses-l se disent--signalait +un accord entre le gnie de Racine et le paysage harmonieux et doux de +la Fert-Milon. Or, M. Masson-Forestier (qui descend de la soeur de +Racine, Marie) m'assure que ce paysage, au XVIIe sicle tait austre et +rude. La valle boise d'aujourd'hui tait une tourbire; le cours +d'eau limpide et lent, une rivire rapide et dangereuse; forts +immenses, peu de cultures, une vie troite et bloque, une population +nergique, dvote et un peu sombre. Qu' cela ne tienne! Nous dirons +donc qu'il y a un accord entre l'pret de ce pays et de cette race, et +l'pret voile du thtre de Racine. Mais tout cela n'est peut-tre pas +bien srieux. Ce que nous retiendrons, c'est que Racine appartient une +famille dont beaucoup de membres, avant et aprs lui, furent des +personnes trs passionnes et chez qui le sentiment religieux tait trs +profond. + +Jean Racine naquit le 20 ou le 21 dcembre 1639, de petite mais ancienne +bourgeoisie. Les quatre solitaires avaient quitt la Fert-Milon +quelques mois auparavant: mais ils laissaient derrire eux un souvenir +profond, et ne tardrent point attirer eux une grande partie des +familles Racine et Vitart. La grand'mre de Jean Racine, Marie +Desmoulins, se retira en 1649 au monastre des Champs. Elle y avait eu +une soeur religieuse; elle y avait une fille religieuse galement. +Vitart, l'oncle de Jean Racine, rejoignit aussi ces messieurs, ds 1639, +et prit soin de la ferme du monastre des Champs jusqu' sa mort (en +1641 ou 1642). Sa veuve vient demeurer Paris, dans le quartier de +Port-Royal. C'est elle qui cache, durant les perscutions, M. Singlin, +M. de Sacy et d'autres messieurs dans une petite maison du faubourg +Saint-Marceau. Et ctera... De tous cts, Port-Royal enveloppe Jean +Racine. + +Port-Royal l'enserre d'autant plus troitement que l'enfant perd sa mre +en janvier 1641, son pre (remari) en fvrier 1643, et se trouve donc +orphelin trois ans. + +Il est lev chez sa grand'mre (qu'il a toujours appele ma mre) +jusqu' l'ge de dix ans. Puis il est mis au collge de la ville de +Beauvais, maison amie de Port-Royal. Enfin, quinze ans, aprs sa +rhtorique, on le prend Port-Royal la maison des Granges. Notez +qu'on l'y prend par une exception unique, car la rgle tait de ne +recevoir Port-Royal les lves que tout jeunes (de neuf dix ans au +plus). Notez encore qu' ce moment, l'cole des Granges va tre +disperse (1656). Le petit Racine est donc, pendant trois ans (d'aprs +Sainte-Beuve) le seul lve de ces messieurs, tout seul avec ces saints, +plus libre, par consquent, en mme temps que suivi de plus prs, et +vivant sans doute plus familirement avec eux. Il a pour lui tout seul +des matres tels que Lancelot, Nicole, Antoine Lematre, Hamon. Jamais, +je crois, enfant n'a reu une ducation pareille. Comme instruction, +c'est unique, c'est magnifique et plus que princier. Comme enseignement +religieux, c'est intense. + +Port-Royal est, littralement, la famille du petit Racine. + +Or, qu'est-ce que Port-Royal? qu'est-ce que le jansnisme? + +Je n'ai pas vous faire son histoire: je ne puis que vous renvoyer au +_Port-Royal_ de Sainte-Beuve, qui est un des plus beaux livres +d'histoire et de psychologie de toute notre littrature. Je voudrais +seulement, en vous rappelant ce que c'est qu'un jansniste, vous faire +pressentir quelle put tre l'influence de Port-Royal sur l'me et sur +l'art de Jean Racine. + +Le jansnisme, c'est la restauration, par deux thologiens passionns, +Jansnius et Saint-Cyran, de la doctrine de saint Augustin, le plus +subtil des dialecticiens et le plus tourment des hommes. + +C'est, je ne dirai pas un christianisme outr, mais le christianisme +comme ramass autour de ce qu'il a de plus surnaturel. Il se rsume en +ceci, que la nature de l'homme aprs la chute est foncirement mauvaise; +que l'homme ne peut donc rien faire de bon sans la grce, et que la +grce, et mme le dsir de la grce, est un prsent gratuit. + +D'o cette conception est-elle venue des hommes? De la proccupation +de ne pas amoindrir Dieu; du besoin de sentir son action partout; de la +pense toujours prsente du mystre de la Rdemption. + +Si l'on accorde, en effet, que la nature humaine corrompue peut, par +elle-mme, quelque bien, la Rdemption devient inutile.--Oui, mais si +l'on dit que la nature humaine ne peut rien de bon par elle-mme, plus +de libre arbitre et, par consquent, plus de mrite.--Oui, mais si +l'homme, abandonn ses seules forces, pouvait mriter, c'est donc +qu'il pourrait se passer de la grce... Et le raisonnement peut tourner +ainsi indfiniment. + +Cercle vertigineux! peine, dans cette conception qui donne tout +Dieu, le jansnisme peut-il sauver verbalement une ombre de libert +humaine. Car toujours, au moment o il va accorder quelque chose +l'homme, il craint d'en faire tort Dieu. + +Et de l tant de formules singulires et contradictoires, et belles +pourtant, comme celle-ci, de M. Hamon, qui n'explique pas, mais qui +exprime la doctrine de la grce et la rend dans tout son complexe, +d'autres diraient dans toute son inintelligibilit (Sainte-Beuve): + + C'est la volont de Dieu qui nous fait vivre... Notre vie ne + consiste point dans toutes les choses qui peuvent dpendre de la + puissance des hommes et qu'ils peuvent nous ter, mais seulement + dans la volont de Dieu, et _dans la ntre, dont nous sommes + toujours les matres, lorsque, par un effet de sa misricorde, nous + l'avons soumise celle de Dieu_. + +Ainsi, si nous soumettons notre volont celle de Dieu, c'est par un +effet de la misricorde de Dieu, c'est--dire encore par la volont de +Dieu. Et cependant, nous restons, parat-il, matres de notre volont. +On ne voit pas bien comment: mais cette nigme, c'est le jansnisme +mme. Accorder tant la volont et l'action de Dieu que l'homme +parat irresponsable, tant, par nature, incapable de mriter; et +toutefois trembler devant Dieu comme si l'on tait responsable devant +lui, voil, je crois bien, en quoi consiste, au fond, l'tat d'esprit +jansniste. + + le considrer, non point thologiquement, mais psychologiquement, le +jansniste est l'homme qui entretient avec Dieu les relations les plus +dramatiques. Le jansniste est l'homme qui pense le plus de mal de la +nature humaine et qui a le moins d'illusions sur elle. Par suite, le +jansniste est l'homme qui a le plus besoin de croire Jsus rdempteur +pour ne pas sombrer dans la ngation et dans le dsespoir. Non seulement +Pascal parat avoir connu ces tentations, mais de saintes religieuses, +comme la mre Anglique de Saint-Jean: + + J'appris, crit-elle dans le rcit de son sjour au couvent des + Annonciades, ce que c'est que le dsespoir et par o l'on y va... + J'tais au hasard de laisser teindre ma lampe... C'tait comme une + espce de doute de toutes les choses de la foi et de la Providence. + +Le jansniste est l'homme qui a le plus besoin de voir et de sentir +partout, et dans les moindres choses, l'action de Dieu et qui a pour lui +l'amour le plus inquiet. Le jansniste est l'homme qui aime Dieu avec le +plus de dsintressement, puisqu'il craint toujours que Dieu ne le lui +rende pas, et qu'il vit dans la terreur de n'avoir pas la grce. Et, +consquemment, le jansniste est, de tous les chrtiens, celui qui +s'examine avec le plus de diligence et d'angoisse. + +Mais, d'autre part, le jansniste, si humble devant Dieu, nourrit, et +peut-tre son insu, un secret orgueil, comme un homme qui ne ressemble +pas aux autres, qui ne veut pas leur ressembler, et qui a des opinions +particulires. + +Dans l'_Oraison funbre de Nicolas Cornet_, Bossuet parle ainsi des +jansnistes: + +... Ils accablent la faiblesse humaine en ajoutant au joug que Dieu + nous impose... Qui ne voit que cette rigueur enfle la prsomption, + nourrit le ddain, entretient un chagrin superbe et un esprit de + fastueuse singularit, fait paratre la vertu trop pesante, + l'vangile excessif, le christianisme impossible? + +Le jansniste renchrit sur le surnaturel; et, devant le mystre de la +rdemption et de la grce, il abdique sa raison plus totalement que les +autres chrtiens. Mais il la retrouve, et il en revendique prement les +droits, lorsqu'il s'agit de savoir si les cinq propositions sont dans +Jansnius; et, contre le pape, contre la Sorbonne, contre les vques de +France, contre le roi, il soutient qu'elles n'y sont pas. Tandis qu'il +parat douter de la libert humaine, le jansniste n'en montre pas moins +une volont indomptable. S'il s'anantit devant Dieu, il est fier avec +les hommes, et difficile avec les puissances. Son humilit ne l'empche +pas d'opposer les rsistances les plus obstines aux entreprises +injustes des pouvoirs publics, des grandeurs de chair. Le jansniste +est homme de protestation et d'opposition; et c'est pourquoi Port-Royal +a t si fort la mode dans une partie de la noblesse et de la haute +bourgeoisie. + +Le jeune Racine ne sera point un homme d'opposition; sans renier ses +matres perscuts, il sera un chrtien soumis et un sujet amoureux de +son roi. Mais l'opinion de Port-Royal sur la nature humaine se +retrouvera dans ses tragdies; elle le fera vridique et hardi dans ses +peintures de l'homme. Et, cause de Port-Royal, je le crois, jamais +(sauf dans l'_Alexandre_) il ne donnera dans l'optimisme romanesque des +deux Corneille et de Quinault. + + +En attendant, Jean Racine est un enfant trs bien dou et trs sensible, +un enfant privilgi, lev dans le sanctuaire de la pit, et qui +reoit l'empreinte chrtienne une profondeur dont il ne s'apercevra +lui-mme que plus tard. + +Ses professeurs sont Nicole, Lancelot, Antoine Lematre, Hamon; et, +comme je l'ai dit, il les a pour lui tout seul. + +Louis Veuillot dit de Nicole: Nicole, ce moraliste de Port-Royal, le +plus froid, le plus gris, le plus _plomb_, le plus insupportable des +ennuyeux de cette grande maison ennuye. Veuillot est bien svre. Ce +qui est vrai, c'est que Nicole semble un peu effac parce qu'il nous +apparat toujours comme le reflet d'Arnault. Il reste toute sa vie clerc +tonsur. Cette nuance lui convient. C'est un second rle. C'est l'esprit +modr de Port-Royal. Il attnue le jansnisme. C'est lui qui inventa la +fameuse distinction du droit et du fait et qui imagina de dire: Nous +condamnons les cinq propositions qu'on dit extraites de Jansnius; mais +nous nions qu'elles y soient: qu'on nous les y montre. (Et en effet +elles n'y taient pas littralement.) Nicole tait un crivain lent, +mais un moraliste trs fin. C'est lui dont madame de Svign aurait +voulu boire en bouillon les _Essais de morale_. Ajoutez qu'il tait de +visage agrable, d'excellente socit, qu'il avait tout lu, mme les +romans, et qu'il racontait trs bien l'anecdote. + +Je ne vois pas en quoi cet aimable homme a mis sa marque sur Racine. +Mais je crois qu'il lui apprit trs bien le latin[2]. + +Le second matre de Racine, Lancelot, tait un homme qui avait la rare +manie de l'effacement, de la subordination, de l'humilit. Il demeura +sous-diacre, parce qu'il ne se sentait pas digne d'tre prtre. Il se +complaisait dans les offices infrieurs. Type de vieil enfant de choeur, +d'acolyte, de sacristain volontaire. Avant la dispersion des petites +coles, il tait le professeur des tout jeunes enfants. + +Mais cet homme effac avait l'me la plus ardente. Pendant dix ans, il +avait vcu d'un dsir: celui de rencontrer M. de Saint-Cyran. Il avait +le don des larmes. Et, quand il fut entr Port-Royal, il eut aussi le +don du rire,--d'un rire qui n'avait rien du tout de profane. + + L'abondance des grces dont il plaisait Dieu de me combler, + crit-il, et la paix dont il me remplissait taient si grandes, que + je ne pouvais presque m'empcher de rire en toutes rencontres. + +C'est le rire des jeunes filles trs pures et des religieuses +innocentes. + +Cet humble passionn fut, par obissance, un minent grammairien. C'est +lui qui crivit les excellentes _Mthodes_ de Port-Royal, grecque, +latine, italienne et espagnole; et c'est lui qui assembla les _Racines +grecques_, versifies ensuite par M. de Sacy (1657): + + (Entre en ce jardin, non de fleurs + Qui n'ont que de vaines couleurs, + Mais de racines nourrissantes + Qui rendent les mes savantes...) + +C'est Lancelot, sacristain et hellniste, que Jean Racine dut de +savoir le grec fond, dans un temps o la plupart des lettrs ne +savaient que le latin (aujourd'hui, ils ne savent ni l'un ni l'autre); +et par suite, si Racine, tout imprgn des Grecs, choisit chez eux la +moiti des sujets de ses tragdies profanes, et s'il crivit +_Andromaque_, _Iphignie_ et _Phdre_, c'est un peu au sacristain de +Port-Royal que nous le devons. + +Le troisime professeur de Jean Racine, Antoine Lematre, avait t un +avocat clbre et un homme du monde assez dissip (du moins parle-t-il +lui-mme de ses garements). Il s'tait converti au lit de mort de sa +mre, brusquement, avec explosion et larmes, et avait renonc la plus +belle situation dans le sicle pour s'ensevelir Port-Royal. Tandis que +Nicole et Lancelot taient des hommes gris, Antoine Lematre tait un +homme brillant, un pnitent plein de verve et d'clat, le chef des +solitaires. Il avait de la vhmence, de la chaleur, de l'imagination et +du geste. Il gardait, dans son renoncement, l'amour de la littrature. +Du fond de sa solitude, il avait publi lui-mme ses plaidoyers[3], +monuments de sa gloire profane, en ayant seulement soin d'y rajouter des +passages difiants. Il avait traduit, en les expurgeant pour les lves +de Port-Royal, les comdies de Trence. + +Antoine Lematre prit trs fort en amiti Racine adolescent. Il voulait +faire de lui un avocat. On connat la lettre charmante o il recommande +au petit Racine de bien soigner pendant son absence ses onze volumes +de saint Chrysostome et de les dfendre contre les rats, et o il +l'appelle son fils et lui dit: Aimez toujours votre papa comme il vous +aime. + +Il fut spcialement le professeur de rhtorique de Jean Racine. Ce fut +srement lui qui communiqua l'enfant la flamme littraire. Et ce n'est +pas tout: Antoine Lematre avait une belle voix et un dbit savant. Il +donna Racine d'excellentes leons de diction,--que Racine rpta plus +tard mademoiselle du Parc et mademoiselle Champmesl. + +Le quatrime professeur de Racine fut M. Hamon, mdecin de Port-Royal. +Et mme, partir de mars 1656, les autres solitaires disperss, Racine +n'eut plus d'autre professeur que M. Hamon. + +M. Hamon parat avoir t le plus singulier, le plus pittoresque des +messieurs de Port-Royal et aussi le plus pote. Aprs avoir t +prcepteur de M. de Harlai,--dont il refusa un petit bnfice,--il +vendit et distribua aux pauvres son patrimoine et entra Port-Royal en +1650. Il fut le mdecin des religieuses. Il s'en allait visiter les +pauvres des environs, mont sur un ne et un livre la main. C'tait un +mystique au coeur tendre et l'imagination fleurie. Il lisait en +espagnol les ouvrages de sainte Thrse, de la grande sainte Thrse +qui fut tellement blesse de la charit de l'poux que son coeur fut +transperc d'un glaive de joie et de douleur. + +Ainsi s'exprime-t-il. Il crivit des petits traits de pit pour les +religieuses et quatre volumes de trs subtils commentaires sur le +_Cantique des cantiques_. Il avait, dit Sainte-Beuve, le don de la +spiritualit morale, le sens des emblmes, et il marchait dans le monde +comme dans une fort enchante, o chaque objet qu'on rencontre en +recle un autre plus vrai et cache une merveille. Il pensait que +l'univers visible n'est qu'un systme de symboles et qu'il n'y a de vrai +que ce qu'on ne voie pas. Il ne mangeait que du pain de chien (fait de +son et d'un peu de farine). On lui en donnait un grand par semaine. Il +mangeait toujours debout, dans un couloir, sans serviette et sur une +planche. Sainte-Beuve dit qu'il y avait de l'oriental et du brahme dans +M. Hamon. Cette impression me parait trs juste. Je tiens de la +munificence de M. Gazier un petit livre intitul: _Relation de plusieurs +circonstances de la vie de M. Hamon, faite par lui-mme, selon le modle +des Confessions de saint Augustin_ (124 pages, imprimes en 1734). Il y +parle surtout du sjour qu'il fit seul, comme mdecin, auprs des +religieuses de Port-Royal-des-Champs, en 1665, aprs l'expulsion des +messieurs. C'est trs curieux. M. Hamon est humble, oui, il se +rabaisse tant qu'il peut et conserve ses vtements de pauvre qui le font +moquer des gardes. Il dira: + + J'aimais fort les sentences, ce qui est le caractre des moindres + esprits. + +Il dira: + + J'tais plus lche qu'une femme, et qu'une femme des plus lches, + car il y en a de courageuses. + +Et ctera. Mais on sent avec lui quel secret dlice est l'humilit. Car, +dans le chrtien qui se ravale lui-mme, il y a deux moi: le moi qui +est humili, et le moi qui humilie l'autre et le mprise et le +maltraite; et ce second moi, juge implacable du premier, peut +parfaitement goter un plaisir d'orgueil dtourn et comme s'enivrer de +son rle d'ange flagellateur. Puis, l'humilit supprime presque toutes +les causes de trouble: + + J'prouvais, dit M. Hamon, que, quand on se met sur son fumier, on + est dlivr de bien des tentations... Je rsolus, dit-il encore, de + ne plus juger personne. + +Bientt vient le dtachement de la vie et l'amour de la mort: + + Je regardais la mort avec assez de douceur. Je pensais fortement + qu'il fallait me disposer quitter les vivants, qui sont morts, + afin d'aller trouver les morts, qui sont vivants. + +Vient enfin la totale ataraxie. + + Il y a des temps o je crois que Dieu demande une chose de moi; il + y en a d'autres o je ne le crois plus; quelquefois, je n'en sais + rien. _Et tout cela m'est la mme chose_, tant rsolu de ne faire + non plus d'tat de mes prtendues assurances que de mon incertitude + mme. + +Un autre point trs intressant. La communion tait interdite aux +religieuses du choeur, mais permise aux soeurs converses. On demande +Hamon si les religieuses du choeur peuvent sans pch mettre le manteau +gris des converses pour se prsenter la Sainte Table et communier +ainsi par fraude. Hamon pense qu'elles le peuvent. Pourquoi? C'est que, +en rendant _possible_ aux religieuses, par cette ruse, la communion dont +il leur commande et inspire le dsir, Jsus-Christ signifie ainsi +clairement qu'il la leur permet en effet, et cela, malgr l'autorit +ecclsiastique. C'est une rvlation qu'il fait ses servantes, +par-dessus la tte de leur archevque. Il me semble que nous touchons le +fond de l'me de Port-Royal dans cette volont de communiquer +directement avec Dieu. Toute cette discussion de M. Hamon, la fois +trs subtile et enflamme d'amour, est une des choses les plus +singulires qu'on puisse lire. + +Voil les quatre professeurs de Racine. Celui qu'il semble avoir aim et +vnr le plus est justement ce bizarre et dlicieux bonhomme, M. Hamon. +Quarante ans plus tard, il crira dans son testament (10 octobre 1698): + + Je dsire qu'aprs ma mort, mon corps soit port + Port-Royal-des-Champs, qu'il soit inhum dans le cimetire, au pied + de la fosse de M. Hamon. Je supplie trs humblement la mre abbesse + et les religieuses de vouloir bien m'accorder cet honneur, quoique + je m'en reconnaisse trs indigne, etc. + +Et maintenant, reprsentez-vous cet enfant tout seul au milieu de ces +saints, d'ailleurs tous occups de leurs dvotions et de leurs travaux. +Je ne dis pas qu'il dut s'y ennuyer: mais l'absence d'enfants de son +ge, le silence de ce grand clotre dpeupl et de cette valle +solitaire, tout cela tait videmment fort propre le jeter dans la +rverie. Il dut rver beaucoup, ces trois annes-l, le long de l'tang, +dans les jardins et dans les bois. Et sa sensibilit, replie sur soi, +secrte, sans confident, dut se faire par l plus profonde et plus +dlicate. + +On connat l'anecdote raconte par Louis Racine dans ses _Mmoires_: +anecdote que Louis tenait de son frre an Jean-Baptiste, lequel ne +pouvait la tenir que de son pre ou de quelqu'un de Port-Royal: + + Son plus grand plaisir tait de s'aller enfoncer dans les bois de + l'abbaye avec Sophocle et Euripide qu'il savait presque par coeur. + Il avait une mmoire surprenante. Il trouva par hasard le roman + grec des amours de Thagne et de Charicle. Il le dvorait, + lorsque le sacristain Claude Lancelot, qui le surprit dans cette + lecture, lui arracha le livre et le jeta au feu. Il trouva moyen + d'en avoir un autre exemplaire, qui eut le mme sort, ce qui + l'engagea en acheter un troisime, et, pour n'en plus craindre la + proscription, il l'apprit par coeur et le porta au sacristain en lui + disant: Vous pouvez brler encore celui-ci comme les autres. + +Comment Racine avait-il pu se procurer jusqu' deux exemplaires du roman +d'Hliodore,--texte grec, comme semble l'indiquer la phrase de Louis +Racine? Sans doute par son cousin Antoine Vitart, qui tait alors +Paris, au collge d'Harcourt. Maintenant, que le petit Racine ait appris +_Thagne et Charicle_ par coeur, c'est probablement une faon de +parler, car le roman a plus de six cents pages. + +Je l'ai parcouru, moi, dans la traduction d'Amyot, et une seule fois, et +en passant beaucoup de pages. Que Racine seize ans l'ait lu, lui, dans +le texte, et au moins trois fois, cela prouve qu'il tait dj trs fort +en grec, et qu'il avait une grande fracheur de sensibilit et +d'imagination. + +L'_Histoire thiopique traitant des loyales et pudiques amours de +Thagne Thessalien et Charicle thiopienne_, crite entre le IIe et le +Ve sicle par un Hliodore qui aurait t vque de Tricca en Thessalie, +raconte en dix livres, trs lentement, les aventures de la princesse +Charicle, qui fut expose par sa mre, qui rencontra Delphes le beau +Thagne, qui fut longtemps spare de lui et qui, aprs mille +vicissitudes, telles que naufrages et enlvements, et mprises et +malentendus de toutes sortes, finit par le retrouver et par l'pouser, +la noble naissance de Charicle ayant t reconnue au moment o on +allait la mettre mort avec son amant. La forme du livre, c'est, si +vous voulez, celle des parties un peu ennuyeuses de _Daphnis et Chlo_. +Elle nous parat assez insipide, encore qu'extrmement fleurie. Mais il +y est question d'amour; Racine avait seize ans; et il crait lui-mme +l'enchantement de cette histoire. + +Et, somme toute, je comprends que le bon sacristain Lancelot ait cru +devoir, par deux fois, lui confisquer son exemplaire. Car enfin, ds les +premires pages du roman, l'colier de seize ans y pouvait lire (en +grec) cette description d'une belle personne dont l'ami vient d'tre +moiti gorg par des pirates: + + C'tait une jeune pucelle assise dessus un rocher... Elle avait le + chef couronn d'un chapeau de laurier, et des paules lui pendait, + par derrire, un carquois qu'elle portait en charpe. Son bras + gauche tait appuy sur son arc... Sur sa cuisse droite reposait le + coude de son autre bras; et avait la joue dedans la paume de sa + main dont elle soutenait sa tte, tenant les yeux fichs en terre + regarder un jeune damoiseau tendu tout de son long, lequel tait + tout meurtri de coups, etc. + +Et deux pages plus loin: + + Cette belle jeune fille se prit embrasser le jouvenceau et + commena pleurer, le baiser, essuyer ses plaies, et + soupirer... + +Et un peu plus loin encore: + + Apollon! dit la belle captive, les maux que nous avons par + ci-devant endurs ne te sont-ils point satisfaction suffisante? + tre privs de nos parents et amis, tre pris par des pirates, + avoir t deux fois prisonniers entre les mains des brigands sur + terre, et l'attente de l'avenir pire que ce que nous avons + jusqu'ici essuy!... O donc arrteras-tu le cours de tant de + misres? Si c'est en mort, mais que ce soit sans vilenie, douce me + sera telle issue. Mais si aucun d'aventure se met en effort de me + violer et connatre honteusement, moi que Thagne mme n'a encore + point connue, je prviendrai cette injure en me dfaisant moi-mme, + et me maintiendrai pure et entire jusques la mort, emportant + avec moi pour honneur funral ma virginit incontamine. + +Lire ces choses-l,--dans un grec mignard,--au fond des bois,-- seize +ans, et quand on n'a encore connu d'autres femmes que sa grand'mre et +sa tante--pourquoi cela ne serait-il pas dlicieux et mouvant?... + +Et dans ce mme premier livre de _Thagne et Charicle_, l'enfant +Racine lisait l'histoire--assez brutale--d'un jeune homme trop aim de +sa belle-mre, c'est--dire, sous d'autres noms, l'histoire mme de +Phdre et d'Hippolyte; si bien qu'crivant vingt ans plus tard sa +tragdie de _Phdre_, il put se ressouvenir des pages d'Hliodore, alors +troublantes pour lui, qu'il avait lues le long de l'tang et dans les +bois de Port-Royal. + +C'est aussi dans ces bois et le long de cet tang qu'il composa les sept +Odes de la _Promenade de Port-Royal: Louanges de Port-Royal en gnral; +le Paysage en gros; Description des bois; De l'tang; Des prairies; Des +troupeaux et d'un combat de taureaux; Des jardins_. + +Ce sont des vers d'enfant, et c'est trs bien ainsi. Certes le petit +Racine jouit vivement du charme des eaux, des arbres, des prairies. +Quelques annes plus tard, La Fontaine, dans sa Psych, dira de lui: Il +aimait extrmement les jardins, les fleurs, les ombrages. Mais, n'tant +encore qu'un enfant, Racine, comme il est tout naturel, imite dans sa +forme les potes descriptifs la mode, et notamment Thophile de Viau +et Tristan l'Ermite. + +Ce Thophile et ce Tristan ont d'ailleurs de bien jolis endroits. Il +faut lire, du premier, le _Matin_, la _Solitude_, la _Maison de Silvie_, +et, du second, le _Promenoir des deux amants_. + +Que dites-vous de ces deux strophes de la _Maison de Sylvie_? + + Un soir que les flots mariniers + Apprtaient leur molle litire + Aux quatre rouges timoniers + Qui sont au joug de la lumire, + Je penchais mes yeux sur le bord + D'un lit o la Naade dort, + Et regardant pcher Silvie, + Je voyais battre les poissons + qui plus tt perdrait la vie + En l'honneur de ses hameons. + + D'une main dfendant le bruit, + Et de l'autre jetant la ligne, + Elle fait qu'abordant la nuit, + Le jour plus bellement dcline; + Le soleil craignait d'clairer, + Et craignait de se retirer; + Les toiles n'osaient paratre; + Les flots n'osaient s'entre-pousser. + Le zphire n'osait passer, + L'herbe se retenait de crotre. + +Et que dites-vous de ces quatrains du _Promenoir des deux amants_? + + Auprs de cette grotte sombre + O l'on respire un air si doux, + L'onde lutte avec les cailloux + Et la lumire avecque l'ombre. + + Ces flots, lasss de l'exercice + Qu'ils ont fait dessus ce gravier + Se reposent dans ce vivier + O mourut autrefois Narcisse. + + C'est un des miroirs o le Faune + Vient voir si son teint cramoisi, + Depuis que l'amour l'a saisi, + Ne serait point devenu jaune. + + L'ombre de cette fleur vermeille + Et celle de ces joncs pendants + Paraissent tre l-dedans + _Les songes de l'eau qui sommeille_. + +Ce Tristan et ce Thophile sont des potes ingnieux--et qui aiment la +nature, oh! mon Dieu, peut-tre autant que nous l'aimons. Seulement, +c'est plus fort qu'eux, ils ne peuvent la peindre sans mler leurs +peintures, trop menues, trop schement dtailles, de l'esprit et des +pointes, et une trop piquante mythologie. + +Racine, seize ans, les copie de son mieux dans ses odes enfantines. Il +emploie la strophe prfre de Thophile (en abrgeant seulement, et +d'une faon qui n'est peut-tre pas trs heureuse,--car elle la rend +trop sautillante--le septime et le neuvime vers de la strophe). Son +imitation est, en gnral, assez faible; il a vraiment trop d'pithtes +insignifiantes, telles qu'_agrable et admirable_. Mais il a pourtant +des strophes assez russies dans leur genre, et pas trop loignes de +leur modle; celle-ci, par exemple: + + L, l'hirondelle voltigeante, + Rasant les flots clairs et polis, + Y vient avec cent petits cris + Baiser son image naissante. + L, mille autres petits oiseaux + Peignent encore dans les eaux + Leur clatant plumage: + L'oeil ne peut juger au dehors + Qui vole ou bien qui nage + De leurs ombres et de leurs corps. + +Puis, il nous parle des poissons aux dos argents: + +... Ici, je les vois s'assembler, + Se mler et se dmler + Dans leur couche profonde; + L je les vois (Dieu, quels attraits!) + _Se promenant dans l'onde, + Se promener dans les forts._ + + cause, vous entendez bien, des feuillages qui se refltent dans l'eau. +Cela est beaucoup plus imagin et concert que vu: c'est tout fait du +Thophile. + +Je suis sr que ces petits vers, si l'enfant les lui montra, ne +dplurent point au bon M. Hamon, qui, comme j'ai dit, avait +l'imagination riante, et qui mettait dans ses mditations spirituelles, +pour en tirer de subtiles comparaisons la manire de saint Franois de +Sales, beaucoup de fleurs, d'arbres et d'animaux. Mais surtout M. Hamon +dut goter ces strophes de l'ode deuxime: + + Je vois ce clotre vnrable, + Ces beaux lieux du ciel bien aims, + Qui de cent temples anims + Cachent la richesse adorable. + +(Vous avez compris que ces temples anims, ce sont les religieuses de +_Port-Royal_.) + + C'est dans ce chaste paradis + Que rgne, en un trne de lis, + La virginit sainte; + C'est l que mille anges mortels + +(Ils n'taient que cent tout l'heure: mille est pour l'euphonie.) + + D'une ternelle plainte + Gmissent au pied des autels. + + Sacrs palais de l'innocence, + Astres vivants, choeurs glorieux + Qui faites voir de nouveaux cieux + Dans ces demeures du silence, + Non, ma plume n'entreprend pas + De tracer ici vos combats, + Vos jenes et vos veilles; + Il faut, pour en bien rvrer + Les augustes merveilles, + Et les taire, et les adorer. + +(Pas mal, ce dernier vers.) + +Je ne vous donne pas ces strophes pour merveilleuses. Mais elles ont de +la pit, de l'onction et, si je puis dire, de la blancheur. Et si l'on +veut, de loin, de trs loin, elles font prsager l'accent suave des +choeurs d'_Esther_. + +Dans le mme temps, l'enfant traduisait les _Hymnes_ du brviaire romain +en vers franais, que, plus tard, il retoucha notablement ou que, mme, +je pense, il refit tout entiers.--Il fait aussi beaucoup de vers latins, +lgants et faciles. Il se nourrit d'Homre, de Sophocle et d'Euripide. +Il les lit en s'enfonant dans les bois, ce qui est, si je puis ainsi +parler, une faon plus sensuelle de les lire. Il traduit beaucoup, +beaucoup de grec, et mme des auteurs simplement curieux, tels que +Diogne Larce, Eusbe et Philon. Et il commence un prodigieux travail +d'annotations, souvent page par page, sur la presque totalit de la +littrature grecque et sur une bonne partie de la latine. + + +Lorsqu'il sort de Port-Royal au mois d'octobre 1658, Jean Racine est +la fois un adolescent trs pieux,--et un adolescent fou de littrature. + +Fou de littrature, il le serait peut-tre devenu de lui-mme. Mais il +est certain qu'il l'tait aussi par la faute de ses vnrables matres. + +Ses vnrables matres estimaient peu la littrature en elle-mme. Pour +leur compte, ils ne visaient pas au talent. Ils jugeaient que ce qu'il +convient d'tudier chez les anciens et de leur emprunter, c'est +simplement l'art d'exprimer clairement et exactement sa pense, afin +qu'elle soit plus efficace. Mais comment pouvaient-ils croire qu'un +enfant tendre, intelligent et passionn ne chercherait que cela dans +Homre, Sophocle, Euripide, Trence, Virgile? Est-ce par ces lectures +qu'ils pensaient le dtourner de la posie, ou le munir d'avance contre +les passions? Ces saints hommes gotaient trop les belles-lettres. Ils +n'taient pas parfaitement consquents avec eux-mmes, et je les en aime +davantage.--Il est bien probable, d'ailleurs, que les religieuses, et sa +tante la mre Agns de Saint-Thcle, et sa grand'mre Marie Desmoulins, +avaient t touches des strophes o l'enfant les comparait des +temples anims et les appelait astres vivants (dame! mettez-vous +leur place); qu'il leur avait montr sa traduction des _Hymnes_ et +qu'elles en avaient t merveilles; et il est bien probable aussi que +ces messieurs n'avaient pu se tenir de louer les vers latins que +Racine avait adresss au Christ (_ad Christum_) pour le supplier de +dfendre Port-Royal contre ses ennemis. + +Ainsi, sans le savoir, Port-Royal poussait l'colier vers la littrature +et la posie,--et vers le thtre, qui en tait alors la forme la plus +clatante. Port-Royal poussait Jean Racine la damnation, jusqu' +l'heure o il devait le ressaisir pour le salut; et il en rsultera une +vie des plus tourmentes, des plus passionnes, des plus humaines par +ses contradictions intrieures. Sa vie mme fut certainement, aux yeux +de Dieu, la plus belle de ses tragdies. + + + + +DEUXIME CONFRENCE + +SES DBUTS.--SON SJOUR UZS.--LES DEUX TRADITIONS. + + +En octobre 1658, Racine, g de dix-huit ans et neuf mois, est mis au +collge d'Harcourt, Paris, pour y faire une anne de philosophie. Le +proviseur du collge, Pierre Baudet, et le principal, Fortin, taient +amis des solitaires. Toutefois, ds cette anne-l, le jeune homme +commence d'chapper Port-Royal, et s'mancipe assez vivement. + +Nous savons, par une de ses lettres, que, dans les premiers mois de +1660, il habite l'Image Saint-Louis, prs de Sainte-Genevive (sans +doute quelque htel meubl) et qu'il est dj li avec le futile abb Le +Vasseur, et avec son compatriote et un peu son parent (au 17e degr), le +doux bohme Jean de La Fontaine. + +Puis, une lettre de septembre 1660 nous le montre tabli l'htel de +Luynes, quai des Grands-Augustins, chez son oncle la mode de Bretagne, +Nicolas Vitart, intendant du duc de Luynes. + +Ce Vitart, de quinze ans plus g que Racine, tait, lui aussi, un +ancien lve de Port-Royal et, en particulier, du bon Lancelot. Mais il +ne semble pas avoir grandement profit d'une si sainte ducation. +C'tait un galant homme, et assez mondain, un honnte homme, au sens +de ce temps-l, nullement un chrtien austre. Il tait sur un bon pied +et trait avec distinction chez les Luynes. D'ailleurs assez riche. Cet +intendant d'un grand seigneur tait lui-mme un petit seigneur, ayant +achet de ses deniers divers fiefs et seigneuries. + +Vitart s'occupait de littrature, surtout de vers galants et de thtre. +Il fut, pour Racine, un tuteur fort peu gnant. Il lui ouvrait sa bourse +au besoin. Racine lui crira d'Uzs en 1662: Je vous puis protester que +je ne suis pas ardent pour les bnfices. (Il en attendait un de son +oncle le chanoine.) Je n'en souhaite que pour payer au moins quelque +mchante partie de tout ce que je vous dois. + +Et la femme de Vitart aussi tait charmante pour son jeune cousin. Elle +semble avoir t enjoue et fort peu prude. De quelques annes plus ge +que Jean Racine, elle le traitait avec une familiarit gentille, une +familiarit de jeune marraine. Racine lui crira d'Uzs, en 1661 et +1662, des lettres d'une galanterie respectueuse et tendre, semes de +petits vers. Il se plaint sans cesse qu'elle ne lui crive pas assez: + + J'irai, parmi les oliviers, + Les chnes verts et les figuiers, + Chercher quelque remde mon inquitude. + Je chercherai la solitude + Et, ne pouvant tre avec vous, + Les lieux les plus affreux me seront les plus doux. + +Une fois il lui crit (26 dcembre 1661): + + Et quand mes lettres seraient assez heureuses pour vous plaire, que + me sert cela? J'aimerais mieux _recevoir un soufflet ou un coup de + poing de vous, comme cela m'tait assez ordinaire_, qu'un grand + merci de si loin. + +Un coup de poing, un soufflet... Elle le traitait tout fait en petit +cousin. Une autre fois (31 janvier 1662), il lui crit, propos de +l'abb Le Vasseur, trop possd de l'ide d'une certaine mademoiselle +Lucrce: ... J'ai mme de la peine croire que vous ayez assez de +puissance pour rompre ce charme, vous qui aviez accoutum de le charmer +lui-mme autrefois, _aussi bien que beaucoup d'autres_. Je vous donne +mademoiselle Vitart pour une femme qui dut tre dlicieuse, et qui +inspira Jean Racine son premier amour,--oh! un amour timide et +irrprochable, mais encore assez vif et tendre. + +Je crois qu'on ne s'ennuyait pas chez monsieur l'intendant. Il y venait +des jeunes femmes et des jeunes filles: mademoiselle de la Croix, +Lucrce, Madelon, Tiennon (l'numration est de Racine lui-mme, 27 mai +1661), qui l'on faisait la cour, et pour qui l'on rimait des +madrigaux. L, frquentaient La Fontaine (que nous retrouverons +bientt), M. d'Houy, un peu ivrogne, Antoine Poignant, qui passait la +plus grande partie de son temps au cabaret, et l'abb Le Vasseur, gentil +garon, bel esprit trs futile, qui semble avoir connu toutes les +actrices et qui, notamment, mit Racine en rapport avec mademoiselle +Roste, comdienne du thtre du Marais, et mademoiselle de Beauchteau, +comdienne de l'htel de Bourgogne; l'abb Le Vasseur, toujours +amoureux, tantt de mademoiselle Lucrce, tantt d'une toute jeune +mignonne dont le nom ne nous est pas parvenu, tantt de quelque +chambrire que nos compres appelaient Cypassis en souvenir d'une belle +esclave chante par Ovide au deuxime livre des _Amours_. + +Tels furent, en attendant Boileau et Molire, les amis de jeunesse de +Jean Racine. Non, il ne s'ennuyait pas Paris. Quand il tait oblig +d'aller au chteau de Chevreuse surveiller, pour son cousin Vitart, des +menuisiers et des maons, il datait ses lettres de Babylone, pour +marquer qu'il se considrait comme exil, et il se vantait d'aller trois +fois par jour au cabaret. videmment, aprs ses annes de Port-Royal, il +tait un peu gris de sa libert nouvelle. + +Ne croyez pas, du reste, de grands dsordres, ni mme aucune +srieuse dbauche. Sans doute, en novembre 1661, il crira d'Uzs, La +Fontaine: ... Il faut tre rgulier avec les rguliers, comme j'ai t +loup avec vous et avec les autres loups, vos compres. Mais, dans une +lettre de lui, de fvrier ou mars 1661, je trouve un passage mon avis +bien curieux en ce qu'il nous montre un Racine de vingt et un ans, +veill et excit, mais, je crois bien, innocent encore malgr ses airs +gaillards. + +Dans cette lettre, il dit son ami Le Vasseur qu'il vient de lire toute +la _Callipdie_, et qu'il l'a admire tout entire. La _Callipdie_? +qu'est cela? C'est un pome latin--fort lgant--du mdecin Claude +Quillet, publi en 1655, sur les moyens d'avoir de beaux enfants: +_Callipedia, sive de pulchr prolis habend ratione_. Cette lecture +tait convenable l'ge de Racine, et le devait intresser par tout le +scabreux d'un docte badinage et par l'ingniosit des priphrases +exprimant les dtails physiologiques les plus oss. Les adolescents +lisent volontiers les traits mdicaux sur des sujets dlicats. + +Et donc, aprs avoir lou le latin de Quillet, Racine continue ainsi: + + Vous vous fcherez peut-tre de voir tant de ratures (dans sa + lettre), mais vous les devez pardonner un homme qui sort de + table. Vous savez que ce n'est pas le temps le plus propre pour + concevoir les choses bien nettement, et je puis dire, avec autant + de raison que M. Quillet, qu'il ne se faut pas mettre travailler + sitt aprs le repas: + + Nimirum crudam si ad loeta cubilia portas + Perdicem, incoctaque agitas genitalia coena, + Heu! tenue effundes semen... + +Je ne puis vous traduire exactement ces vers. Ils reviennent dire +qu'on n'est bon rien tant que la digestion n'est pas faite. L-dessus, +Racine fait ce commentaire: + +... Mais il ne m'importe de quelle faon je vous crive, pourvu que + j'aie le plaisir de vous entretenir; de mme qu'il me serait bien + difficile d'attendre aprs la digestion de mon souper _si je me + trouvais la premire nuit de mes noces_. Je ne suis pas assez + patient pour observer tant de formalits. + +Il y a l, si je ne me trompe, quelque chose de brutal la fois et de +candide. la premire nuit de mes noces... Sentez-vous, au milieu +mme d'un badinage assez libre, la rserve d'un bon jeune homme encore +intact, et proche encore des pieux enseignements de ses matres? Il est +clair qu'un jeune libertin du mme temps aurait crit qu'il lui serait +difficile d'attendre aprs la digestion de son souper _s'il avait +Amarante ou Chloris dans ses bras_, ou quelque chose d'approchant; mais +cette intervention si inattendue de la nuit de noces, de l'ide de +mariage et d'amour permis me ferait assez croire que Racine, vingt et +un ans, tait encore, dans le fond, le digne petit-fils, petit-cousin et +neveu de tant de saintes religieuses. Nous n'avons pas ici affaire un +tudiant d'aujourd'hui, qu'aucune rgle ni aucun souvenir d'une rgle ne +retient, mais un jeune homme d'une ducation particulirement pieuse, +chez qui la chaste empreinte est profonde et le scrupule tenace. Il y a +encore de l'innocence dans les lettres crites d'Uzs en 1662 et 1663. +Je crois que ce fut seulement vers le temps o il fit jouer sa premire +pice et connut familirement des comdiennes, que l'lve de Lancelot +et de Hamon et le neveu de la mre Agns acheva de s'manciper quant +la rgle des moeurs. Au reste, je ne prtends pas la prcision sur ce +point. Tout ce que j'ai voulu tablir, c'est qu'il ne se jeta pas +soudainement dans la vie la plus oppose aux leons de Port-Royal. Il y +mit de la lenteur, observa des tapes,--parce qu'il avait du got. + +En attendant, il badine, il galantise, il fait le loup, comme il dit, +mais sans tre un fort grand loup. C'est beaucoup moins de plaisirs +qu'il est curieux et avide que de littrature, de posie,--et de gloire. +Il veut tre clbre, il veut arriver. Racine, vingt ans, est un +jeune arriviste; mon Dieu, oui. Louis Racine, dans ses _Mmoires_, +dira de son pre: Il avait eu, dans sa jeunesse, _une passion dmesure +de la gloire_. + + +En ce temps-l, il tait beaucoup plus facile qu'aujourd'hui, un jeune +homme de talent, de se faire rapidement connatre. C'est qu'aujourd'hui, +vraiment, ils sont trop. Au temps de Racine, la proportion entre le +nombre des gens occups d'crire et le nombre des hommes vous +d'autres travaux tait encore raisonnable et normale. Cette proportion a +t rompue, effroyablement. Mais alors on pouvait encore compter les +crivains. La concurrence n'tait point terrible. Et, chose remarquable, +on peut bien citer, au XVIIe sicle, des talents surfaits, mais, je +crois, pas un talent mconnu. + +Aujourd'hui un jeune pote, mme trs bien dou, met des annes, s'il a +de la chance, parvenir un commencement de notorit. Mme un volume +imprim chez Lemerre, mme un prix de l'Acadmie ( qui l'on a prsent +l'an dernier plus de deux cents volumes de vers) n'avancent pas beaucoup +les affaires du malheureux dbutant. Mais Jean Racine, vingt ans, +crit, propos du mariage du roi, une ode intitule: _la Nymphe de la +Seine la reine_. Il la fait porter par son cousin Vitart Chapelain +et Perrault, qui taient assez amis de Port-Royal. Chapelain tait une +vieille bte trs estime et d'une grande autorit; d'ailleurs bon +humaniste, et assez judicieux dans le dtail. Chapelain, aprs examen, +rendit cet arrt: L'ode est fort belle, fort potique, et il y a +beaucoup de stances qui ne se peuvent mieux. Si l'on repasse ce peu +d'endroits marqus, on en fera une belle pice. La plus considrable de +ces remarques portait sur des Tritons que Racine avait logs dans la +Seine, et qui, parat-il, n'ont le droit d'habiter que dans la mer. +Racine corrigea; Chapelain parla Colbert; et ce ministre envoya au +jeune pote cent louis de la part du roi, et peu aprs le fit mettre sur +l'tat pour une pension de six cents livres en qualit d'homme de +lettres. Voil videmment des dbuts faciles. + +Ce n'est pas que cette ode soit un chef-d'oeuvre. Elle est encore un peu +dans le got du temps; elle en garde le vocabulaire; trop d'_astres_, de +_soleils_, de _beauts non pareilles, d'or du Tage et de trsors de +l'Inde_. Mais l'ide est assez gracieuse de faire souhaiter la bienvenue + la nouvelle reine de France par la Nymphe de la Seine. (Si Hrdia +avait trouv cela pour la tsarine, on l'et jug fort bien.) Et puis, +s'il y a encore des images banales, il n'y a plus de mauvaises pointes. +Le got de Racine s'est fort pur en quatre ans, depuis les sept Odes +enfantines. Et surtout l'harmonie des vers, et la puret, la fluidit de +la diction, sont dj bien remarquables. Cette Nymphe de la Seine, +svelte, longue et souple, fait vraiment un peu penser aux nymphes de +Jean Goujon. + +Voil Racine lanc. Nous voyons que, ds septembre 1660, n'ayant pas +encore vingt et un ans, il avait crit une tragdie d'_Amasis_, dont +nous ignorons le sujet; qu'il l'avait lue mademoiselle Roste, du +Marais; que mademoiselle Roste l'avait aime, et aussi le comdien La +Roque; mais qu'ensuite La Roque s'tait ravis: + + Je ne sais pas, crit Racine, quel dessein La Roque montre ce + changement... J'ai bien peur que les comdiens n'aiment prsent + que le galimatias, pourvu qu'il vienne d'_un_ grand auteur. + +Racine avait d'abord crit: _du_ grand auteur. Il voulait videmment +dsigner Corneille. Nous sommes en 1660; la dernire pice de Corneille +est _OEdipe_, o, en effet, le galimatias ne manque point. Il est +intressant de voir Racine se dtacher et se diffrencier si tt et si +compltement du trs illustre vieux pote. + +Huit ou neuf mois aprs (juin 1661; il a vingt et un ans et demi), nous +trouvons Racine occup d'une tragdie sur les amours d'Ovide: + + J'ai fait, refait, et mis enfin dans sa dernire perfection tout + mon dessein (mon plan). J'y ai fait entrer tout ce que m'avait + marqu mademoiselle de Beauchteau, que j'appelle la seconde Julie + d'Ovide... Avec cela, j'ai _lu et marqu tous les ouvrages_ de mon + hros, et j'ai commenc mme quelques vers. + +Dans cette mme lettre, il parle avec une lgret fcheuse des +tribulations de Port-Royal et de la dposition de M. Singlin, confesseur +des religieuses. C'est que Port-Royal l'accablait alors secrtement de +remontrances et de vituprations. Mais c'est aussi dans cette mme +lettre que Jean Racine crit: + + M. l'avocat (un de leurs amis communs) me le disait encore ce matin + en me remettant votre lettre: Il faut du solide, et un honnte + homme ne doit faire le mtier de pote que quand il a fait un bon + fondement pour sa vie, et qu'il peut se dire honnte homme juste + titre. + +Si fou qu'il soit de posie et de thtre, le garon, dans le fond, est +fort sens. + +Et c'est pourquoi, lorsque ses amis de Port-Royal, sa tante, ses parents +de la Fert-Milon s'entendent pour l'envoyer Uzs, o l'appelle son +oncle le chanoine Sconin, qui lui fait esprer un bon bnfice, Jean +Racine, se voyant sans fortune, se laisse faire. Car, au surplus, on +peut crire des tragdies partout. Et nous verrons qu' Uzs mme, chez +le bon chanoine, tout en tudiant saint Thomas et saint Augustin, il +continue d'crire des vers galants, retouche une pice assez longue +intitule _les Bains de Vnus_, qui ne nous a pas t conserve, et +commence _la Thbade_. + +Il crit, dis-je, cette tragdie et achve les _Bains de Vnus_ dans le +moment o son oncle lui cherche une abbaye. Les moeurs de l'ancien rgime +conciliaient bien des choses. Nous voyons, par une de ses lettres, que +si la nature du bnfice obtenu l'et exig, Racine se ft rsign +entrer dans les ordres. Il y ft entr avec la foi, certes, mais sans +nulle vocation. Cela ne nous parat pas bien joli. Mais Racine se +conformait un usage. Il ne fut jamais un rvolt. Il ne le fut point +contre ce qui pouvait l'incommoder dans les institutions et les moeurs de +son temps. Comment l'aurait-il t contre ce qui l'y accommodait? + +Heureusement (car tout de mme la prtrise, mme lgrement porte, +l'et un peu gn plus tard pour crire _Andromaque_ ou _Bajazet_); +heureusement il n'y eut pas moyen de lui trouver le moindre bnfice, +pas mme la plus petite chapelle. Et Racine rentra Paris en 1663, +sans doute soulag au fond. + + +Mais nous devons ce sjour d'une anne environ qu'il fit Uzs une +srie de lettres charmantes qu'il adressait son cousin Vitart et +mademoiselle Vitart, sa soeur Marie Racine, son ami La Fontaine, +son ami l'abb Le Vasseur. + +Ce sont des lettres un peu apprtes, des lettres soignes, avec pas mal +de ratures. Souvenez-vous qu'alors une lettre tait quelque chose de +bien plus important qu'aujourd'hui. Les courriers taient dix fois, +trente fois, cent fois plus rares. Ajoutez que c'tait le destinataire +qui payait le port, quelquefois assez lev (20 sols, 30 sols). On +voulait lui en donner pour son argent. On ne pouvait gure lui crire +des billets de trois lignes. Puis, comme il n'y avait gure de +journaux,--si ce n'est, Paris, _la Gazette de France_ (_le Mercure_ ne +date que de 1672), et, dans les villes de province, des petites feuilles +d'annonces hebdomadaires,--la correspondance prive remplaait les +journaux. cause de cela, on faisait plus de cas des lettres, et de +celles qu'on crivait, et de celles qu'on recevait, et qu'on montrait +volontiers ses amis et connaissances. + +Les lettres juvniles de Racine sont lgantes, spirituelles, du tour le +plus gracieux et (il faut le noter) d'une langue absolument pure. +J'entends par l qu'elles excluent mme certaines faons de +s'exprimer[4] qui passaient ds lors pour vieillies mais que +continuaient d'employer les vieillards et mme les hommes mrs. +Comparez, pour voir, la prose de Racine et la prose de Corneille dans +ces mmes annes 1661 et 1662. La France, alors, continuait de +travailler purer sa langue. Mme dix-sept ans plus tard (en 1679), un +ami intime de Racine, Valincour, crira plus de cent pages de remarques +grammaticales, d'un got un peu troit, mais trs fin, sur la langue de +madame de La Fayette: _Conversations sur la critique de la Princesse de +Clves_ (quatrime conversation). + +Donc Racine, dans ce lointain Languedoc, craint d'oublier la bonne +langue, le bon usage. Il crit l'abb Le Vasseur: + +... Chacun veut voir vos lettres, et on ne les lit pas tant pour + apprendre des nouvelles que pour voir la faon dont vous les savez + dbiter. Continuez donc, s'il vous plat, ou plutt commencez tout + de bon m'crire, quand ce ne serait que par charit. Je suis en + danger d'oublier bientt le peu de franais que je sais; je le + dsapprends tous les jours, et je ne parle tantt plus que le + langage de ce pays, qui est aussi peu franais que le bas-breton. + +Il n'est pas inutile de noter ce souci, ds l'ge de vingt ans, chez +l'homme qui sera, je pense, l'crivain le plus pur du XVIIe sicle. + +J'ajoute que, s'il craint d'oublier sa langue, ailleurs il nous parle +des bourgeois d'Uzs en des termes qui nous donnent assez bonne opinion +de la vie provinciale dans ce coin de vieille France: + + Ils causent des mieux... et pour moi, j'espre que l'air du pays va + me raffiner de moiti, pour peu que j'y demeure; car je vous assure + qu'on y est fin et dli plus qu'en aucun lieu du monde. + +Ces lettres d'Uzs, trs jolies dans leur lger apprt, semes de +citations de l'Arioste et du Tasse, et aussi de Virgile, de Trence et +de Cicron, que Racine transcrit tous _par coeur_, ces lettres du +printemps d'un pote de gnie nous montrent un jeune homme d'une +sensibilit trs vive et d'un esprit trs net, inquiet des femmes et de +l'amour, amoureux de la vie et de la gloire, et qui, parmi ses +inquitudes et ses frissons, poursuit son dessein et travaille +prodigieusement. + +Le paysage d'Uzs, et notamment celui que Racine voyait de sa fentre, +est, parat-il, admirable. Vous pressentez la description qu'en pourrait +faire un jeune littrateur de nos jours, aprs tout ce que les grands +descriptifs ont crit chez nous depuis cent cinquante ans. Ce sentiment +plus profond--ou plus voulu--de la nature et cette faon plus riche de +la peindre sont assurment un gain, qui le nie? Mais que la manire +exacte et sobre de nos classiques retrouve d'agrment, aprs tant +d'orgies de couleurs et tant d'efforts trop visibles pour voir et pour +peindre! + +Racine crit Vitart, le 13 juin 1662: + + La moisson est dj fort avance, et elle se fait fort plaisamment + au prix de la coutume de France; car on lie les gerbes mesure + qu'on les coupe; on ne laisse point scher le bl sur la terre, car + il n'est dj que trop sec, et ds le mme jour on le porte + l'aire, o on le bat aussitt. Ainsi le bl est aussitt coup, li + et battu. Vous verriez un tas de moissonneurs, rtis du soleil, qui + travaillent comme des dmons, et quand ils sont hors d'haleine, ils + se jettent terre au soleil mme, dorment un _miserere_ et se + relvent aussitt. Pour moi, je ne vois cela que de ma fentre, car + je ne pourrais pas tre un moment dehors sans mourir: l'air est + peu prs aussi chaud qu'un four allum, et cette chaleur continue + autant la nuit que le jour; enfin il faudrait se rsoudre fondre + comme du beurre, n'tait un petit vent frais qui a la charit de + souffler de temps en temps; et, pour m'achever, je suis tout le + jour tourdi d'une infinit de cigales qui ne font que chanter de + tous cts, mais d'un chant le plus perant et le plus importun du + monde. Si j'avais autant d'autorit sur elles qu'en avait le bon + saint Franois, je ne leur dirais pas: Chantez, ma soeur la + cigale!... etc. + +Dame! a n'est pas: Midi roi des ts. C'est trs simple, mais c'est +trs net, trs prcis, trs vif. Et, tout de mme, la vision de moisson +et la sensation d't y sont bien. + +Dans une autre lettre Vitart (17 janvier 1662), il parle de la douceur +de l'hiver dans ce pays, et la dcrit en des vers faciles, dont les +premiers ne sont qu'agrables, mais dont les derniers sont charmants: + + Enfin, lorsque la nuit a dploy ses voiles, + La lune au visage changeant + Parat sur un trne d'argent, + Tenant cercle avec les toiles: + Le ciel est toujours clair tant que dure son cours + Et nous avons des nuits plus belles que vos jours... + +Sur Nmes et sur les arnes, il crit avec simplicit: + + La ville est assurment aussi belle et aussi _polide_, comme on dit + ici, qu'il y en ait dans le royaume. Il n'y a point de + divertissements qui ne s'y trouvent. + +Et plus loin: + + J'y trouve d'autres choses qui me plaisent fort, surtout les + Arnes. Vous en avez ou parler! + +Et il les dcrit avec prcision, sans vain chauffement. Enfin, +quoiqu'il s'ennuie, il jouit fort des roses, des pois verts et des +rossignols. + + Si je pouvais, crit-il sa cousine Vitart, vous envoyer des roses + nouvelles et des pois verts, je vous en enverrais en abondance, car + nous en avons beaucoup ici (mars 1662). + +Et l'abb Le Vasseur, le 30 avril suivant: + + Les roses sont tantt passes, et les rossignols aussi. + +J'ai dit qu'il tait trs proccup des femmes. Il crit La Fontaine, +le 11 novembre 1661, trs peu de temps aprs son arrive Uzs: + + Je ne me saurais empcher de vous dire un mot des beauts de cette + province... Il n'y a pas une villageoise, pas une savetire qui ne + disputt en beaut avec les Fouillous et les Menneville. + +(C'taient deux filles d'honneur de la reine et dont la beaut tait +clbre. Elles n'taient pas fort sages, comme vous le pouvez voir dans +l'_Histoire amoureuse des Gaules_ de Bussy-Rabutin.) + + Si le pays de soi (par lui-mme) avait un peu plus de dlicatesse + et que les rochers y fussent un peu moins frquents, on le + prendrait pour un vrai pays de Cythre. Toutes les femmes y sont + clatantes et s'y ajustent d'une faon qui leur est la plus + naturelle, et pour ce qui est de leur personne: + + Color verus, corpus solidum et succi plenum. + +C'est un vers de Trence qui veut dire: Un teint naturel, un corps +ferme et plein de suc. + + Le Vasseur, le 24 novembre 1661: + + J'allai Nmes pour voir le feu de joie... Il en a cot deux + mille francs la ville... Il y avait autour de moi des visages + qu'on voyait la lueur des fuses, et dont vous auriez bien eu + autant de peine vous dfendre que j'en avais. Il n'y en avait pas + une qui vous n'eussiez bien voulu dire ce compliment d'un galant + du temps de Nron... + +Et l'ancien lve de Nicole et de Lancelot place ici et transcrit de +mmoire une citation de Ptrone! + +Au sortir de Paris, du cercle aimable des Vitart, et d'un milieu o l'on +ne connaissait que la galanterie ingnieuse ou la dbauche gauloise, il +est frapp de la violence toute catalane et de la profondeur des +passions sous ce ciel ardent d'Uzs. Le Vasseur, le 16 mai 1662: + + J'ai eu cette aprs-dne une visite... C'tait un jeune homme de + la ville, fort bien fait, _mais_ passionnment amoureux... (Ce + mais est curieux.) Vous saurez qu'en ce pays-ci on ne voit gure + d'amour mdiocre: toutes les passions y sont dmesures, et les + esprits de cette ville, qui sont assez lgers en d'autres choses, + s'engagent plus fortement dans leurs inclinations qu'en aucun autre + pays du monde. + +Et il revient sur ce point dans une lettre Vitart, du 30 mai 1662: + + Je vous dirai une autre petite histoire assez trange. Une jeune + fille d'Uzs, qui logeait assez prs de chez nous, s'empoisonna + hier elle-mme et prit une grosse poigne d'arsenic, pour se venger + de son pre qui l'avait querelle fort rudement. Elle eut le temps + de se confesser et ne mourut que deux heures aprs. On croyait + qu'elle tait grosse et que la honte l'avait porte cette + furieuse rsolution. Mais on l'ouvrit tout entire, et jamais fille + ne fut plus fille. Telle est l'humeur des gens de ce pays: ils + portent les passions au dernier excs. + +C'est tout. Pas la moindre rflexion difiante. On dirait une note prise +par Stendhal. videmment le jeune Racine est plus intress par des +faits de cet ordre que par les paysages o les objets pittoresques. +Serait-il excessif de dire que plus tard, quand il nous montrera des +amoureuses qui vont jusqu'au bout de leur passion, il se souviendra des +Hermione et des Roxane foulard rouge de ce brlant pays d'Uzs? + + +Ce Racine de vingt-deux ans,--qui attend le titre d'abb et qui +n'chappe la tonsure pralable que parce qu'il avait oubli d'apporter +avec lui le dmissoire dont il avait besoin,--ce Racine semble tout +entier en raction contre son ducation premire. Il parle de toutes +choses avec une libert allgre: + + Je ne vous prie plus, crit-il encore Vitart, de m'envoyer les + _Lettres provinciales_; on me les a prtes ici; elles taient + entre les mains d'un officier de cette ville, qui est de la + religion... On est plus curieux que je ne croyais. Ce ne sont + pourtant que des huguenots: car, pour les catholiques, tez-en deux + de ma connaissance, ils sont domins par les jsuites. Nos moines + sont plus sots que pas un, et qui plus est, des sots ignorants, car + ils n'tudient point du tout. Aussi je ne les vois jamais, et j'ai + conu une certaine horreur pour cette vie fainante de moines, que + je ne pourrais pas leur dissimuler, etc... + + Le Vasseur, 16 mai 1662, propos du jeune amoureux qui lui a fait des +confidences: + + tez trois ou quatre personnes qui sont belles assurment, on ne + voit presque, dans ce pays, que des beauts fort communes. (Racine, + au dbut, les trouvait toutes admirables.) La sienne est des + premires, et il me l'a montre tantt une fentre, comme nous + revenions de la procession, car elle est huguenote, et nous n'ayons + point de belle catholique. + +Un lger esprit de rvolte est en lui, un dsir de mordre aux beaux +fruits de la vie, et une irritation contre qui veut les lui interdire. +Le mme jour, il crit Vitart: + + Je tcherai d'crire cette aprs-dne ma tante Vitart et ma + tante la religieuse, puisque vous vous en plaignez. Vous devez + pourtant m'excuser si je ne l'ai pas fait, et elles aussi: car que + puis-je leur mander? C'est bien assez de _faire ici l'hypocrite_ + sans le faire encore Paris par lettres, car j'appelle hypocrisie + d'crire des lettres o il ne faut parler que de dvotion et ne + faire autre chose que se recommander aux prires. + +Mais parmi tout cela, ne vous y trompez point, il n'est nullement +dissip. Il crit Le Vasseur: + + Vous savez que les blessures du coeur demandent toujours quelque + confident qui on puisse s'en plaindre, et si j'en avais une de + cette nature, je ne m'en plaindrais qu' vous. Mais Dieu merci, je + suis libre encore, et si je quittais ce pays, je rapporterais un + coeur aussi sain et aussi entier que je l'ai apport. + +Il raconte cependant l'abb qu'il avait remarqu une demoiselle fort +bien faite, la gorge et le reste de ce qui se dcouvre en ce pays, fort +blanc. Mais il ne la voyait qu' l'glise. Un jour pourtant il saisit +une occasion de lui parler. Mais il trouve sur son visage de certaines +bigarrures, comme si elle et relev de maladie. + + Il faut, dit-il, que je l'aie prise en quelqu'un de ces jours + fcheux et incommodes o le sexe est sujet, car elle passe pour + belle dans la ville. + +(Racine voit et dit les choses comme elles sont: c'est un bon raliste.) +Et il s'en tient l. + + Je fus, ajoute-t-il, bien aise de cette rencontre, qui me servit du + moins _me dlivrer de quelque commencement d'inquitude_, car je + m'tudie maintenant vivre un peu plus raisonnablement. + +Soyez tranquilles, il n'a pas attendu cette rencontre pour vivre ainsi. +Il ne sort presque pas. Il lit et travaille jour et nuit. Il continue +l'immense travail de lectures, de rsums et d'annotations commenc +Port-Royal. Il se prpare ardemment, srieusement, patiemment la +gloire. + + +On trouve la Bibliothque nationale des cahiers qui renferment ses +remarques sur les _Olympiques_ de Pindare et sur l'_Odysse_. En outre, +on a conserv la Bibliothque de Toulouse un assez grand nombre de +livres annots par lui dans les marges. Nous voyons qu'il a lu fond, +la plume la main (et il lui est arriv d'annoter plusieurs fois le +mme ouvrage sur des exemplaires diffrents) la _Bible_, le _Livre de +Job_ en particulier, saint Basile, Pindare, Eschyle, Sophocle, Euripide, +Platon, Aristote, Plutarque, Lucien, Virgile, Horace, Cicron, +Tite-Live, les deux Pline, Quinte-Curce,--les uns tout entiers, les +autres en grande partie. Je ne parle pas de ses traductions, compltes +ou fragmentaires, du _Banquet_ de Platon, de la _Potique_ d'Aristote, +de Lucien, de Denys d'Halicarnasse, de la _Vie de Diogne_ par Diogne +Larce, de l'historien Josphe, de la lettre de l'glise de Smyrne +touchant le martyre de saint Polycarpe, d'Eusbe, de saint Irne, etc.. +Car il mlait constamment les deux antiquits, paenne et chrtienne. + +Ses commentaires sur les quatorze _Olympiques_ attestent une +connaissance assez approfondie de la langue grecque. Mais c'est sur +l'_Odysse_ que ses notes (crites en 1662) sont le plus abondantes et +significatives. Elles consistent en rsums du texte, citations, +rapprochements et rflexions Elles sont pleines de simplicit, mme de +navet, et il les crivait videmment pour lui seul. + +Ce qui clate aux yeux, c'est que le futur auteur_ d'Esther_ et +_d'Athalie_ adore l'_Odysse_; et que l'_Odysse_ l'amuse infiniment. + +Voici quelques-unes de ces notes: + + Les livres de l'_Odysse_ vont toujours de plus beau en plus beau, + comme il est ais de le reconnatre, parce que les premiers ne sont + que pour disposer aux suivants: mais ils m'ont parti tous + admirables et _divertissants_. + +La bonhomie des moeurs lui semble dlicieuse. propos d'Hlne, au IVe +livre: + + On voit bien qu'autrefois les dames ne faisaient point tant de + faons qu'elles en font prsent. Et elles vivaient assez + familirement, comme Hlne qui fait apporter avec elle son + ouvrage; devant de jeunes Hommes qu'elle n'a jamais vus. + +La nature, mme sauvage, ne lui dplat point. propos de l'le de +Calypso: + + Homre nomme des hiboux, des perviers la langue large, ce qui + montre que c'tait un dsert tout fait retir et qui avait + quelque chose d'_affreux_: ce qui est _agrable_ sans doute, quand + cela est adouci par quelque autre objet, comme de la vigne, des + fontaines et des prairies, qu'Homre y met encore. + +(Lorsqu'il s'agissait de paysages; les gens du XVIIe sicle disaient +affreux l o nous dirions mlancoliques. Il y a dans les _Dialogues +des morts_ de Fnelon un passage bien curieux. C'est dans le dialogue de +_Lger et Ebron_: N'admirez-vous pas, dit Ebron, ces ruisseaux qui +tombent des montagnes, ces rochers escarps et en partie couverts de +mousse, ces vieux arbres qui paraissent aussi anciens que la terre o +ils sont plants? La nature a ici je ne sais quoi de brut et d'_affreux +qui plat_ et qui fait rver agrablement.) + +L'exactitude familire des dtails ravit le jeune Racine: + + Calypso donne Ulysse un vilebrequin et des clous, tant Homre est + exact dcrire les moindres particularits, _ce qui a bonne grce + dans le grec_, au lieu que le latin est plus rserv et ne s'amuse + pas de si petites choses. Il en va de mme de notre langue, car + elle fuit extrmement de s'abaisser aux particularits, parce que + les oreilles sont dlicates et ne peuvent souffrir qu'on nomme des + choses basses dans un discours srieux, comme une cogne, une scie + et un vilebrequin. L'italien, au contraire, ressemble au grec, et + exprime tout, comme on peut voir dans l'Arioste qui est en son + genre un caractre tel que celui d'Homre. + +Mais pourquoi ce qui a bonne grce dans les vers grecs ou italiens +n'en aurait-il pas dans les vers franais? N'est-ce pas affaire aux +potes de chez nous s'ils le voulaient? Racine ne songe pas se le +demander; il accepte, pour la posie, les rgles de noblesse +conventionnelle poses avant lui par un idalisme intressant, mais un +peu pdant et renchri. Et pourtant lui-mme, un peu plus loin, rapporte +avec un plaisir visible les dtails les plus bas de l'aventure du +Cyclope, et, propos d'Ulysse chez Circ, emploie de prfrence et +rpte satit le mot cochon quand il pourrait dire pourceau. + +Oui, cette simplicit, ce ralisme d'Homre l'enchantent. propos de +ces mots d'Ulysse: Permettez-moi de souper mon aise, tout afflig que +je suis, car rien n'est plus impudent qu'un ventre affam. + + Notre langue, dit Racine, ne souffrirait pas, dans un pome pique, + cette faon de parler, qui semble n'tre propre qu'au burlesque: + elle est pourtant fort ordinaire dans Homre. En effet, nous voyons + que, dans nos pomes et mme dans les romans, on ne parle non plus + de manger que si les hros taient des dieux qui ne fussent pas + assujettis la nourriture: au lieu qu'Homre fait fort bien manger + les siens chaque occasion, et les garnit toujours de vivres + lorsqu'ils sont en voyage. + +Enfin, propos des compagnons d'Ulysse retrouvant leur matre: + + Homre dcrit la joie qu'ils eurent pour lors, et la compare la + joie que de jeunes veaux ont de revoir leur mre qui vient de + patre. Cette comparaison est fort dlicatement exprime, car ces + mots de veaux et de vaches ne sont point choquants dans le grec + comme ils le sont dans notre langue, qui ne veut presque rien + souffrir, et qui ne souffrirait pas qu'on ft des loges de + vachers, comme Thocrite, ni qu'on parlt du porcher d'Ulysse + comme, d'un personnage hroque; mais ces dlicatesses sont de + vritables faiblesses. + +_Ces dlicatesses sont de vritables faiblesses_: cet colier de vingt +ans ose enfin le dire dans ces notes sincres; et c'est dans l'amour du +grec qu'il puise cette audace. Tout, dans Homre, ravit Racine; nulle +familiarit, mme nulle crudit ne le choque. Plusieurs fois, il semble +prfrer Homre Virgile: Virgile a imit cette description. Mais +celle d'Homre est beaucoup plus acheve, et _entre plus dans le +particulier_. Il est enchant d'entendre Nausicaa appeler Alcinos son +papa ([Grec: pappa phile]) quoiqu'elle soit grande fille. Lorsque, +chez les Phaciens, Ulysse demande son chemin une jeune fille qui +porte une cruche d'eau: + + Il ne se peut rien de plus beau, dit Racine, que la justesse et + l'exactitude d'Homre. Il fait parler tous ses personnages avec une + certaine proprit qui ne se trouve point ailleurs. Ulysse, par + exemple, parle simplement cette fille, et cette fille lui rpond + avec navet. + +Ainsi, voil Racine, vingt ans, profondment pris de la bonhomie, de +la franchise et du ralisme d'Homre. Vous vous demanderez: Pourquoi, +plus tard, ne s'en est-il pas souvenu davantage? Pourquoi, lorsqu'il +avait sous les yeux la frquente familiarit du dialogue d'Euripide, +a-t-il prt au serviteur d'Agamemnon et la nourrice de Phdre des +discours d'une noblesse si savante? Pourquoi l'lgance si orne du +rcit de Thramne? Sans doute par un souci excessif de garder une +certaine unit et harmonie de ton. Mais ne croyez point pour cela qu'il +n'ait rien retenu de la simplicit grecque. Trs souvent, et ds la +_Thbade_,--un certain parti pris de dignit dans la forme une fois +admis,--vous trouverez dans son style quelque chose de trs loign de +l'emphase de Pierre Corneille et de la noblesse convenue ou de +l'lgance molle de Thomas Corneille et de Quinault; quelque chose de +dpouill, de direct, de parfaitement simple, o il est certes permis de +voir un ressouvenir et un effet de sa frquentation passionne chez les +potes de l'antiquit grecque. + + +En rsum, de tous les grands crivains profanes du XVIIe sicle, Racine +est celui qui a reu la plus forte ducation chrtienne. + +Et de tous les grands crivains de son temps sans exception, Racine est +celui qui a reu et s'est donn la plus forte culture grecque. + +Et la merveille, c'est la faon dont se sont concilies ou plutt +fondues dans son oeuvre ces deux ducations, ces deux traditions, ces +deux cultures. + +Elles supposent deux conceptions de la vie si diffrentes en +elles-mmes, et si diverses dans leurs consquences! Ici, la foi dans +l'homme, la vie terrestre se suffisant elle-mme. L, le dogme de la +chute, la vie terrestre n'ayant de sens que par rapport l'autre vie, +la peur et le mpris de la chair. Or, la pense de l'autre vie a chang +l'aspect de celle-ci, a provoqu des sacrifices, des rsignations, des +songes; des esprances et des dsespoirs inconnus auparavant. La femme, +devenue la grande tentatrice, le pige du diable, a inspir des dsirs +et des adorations d'autant plus ardents, et a tenu une bien autre place +dans le monde. La maldiction jete la chair a dramatis l'amour. Il y +a eu des passions nouvelles: l'amour de Dieu considr la fois comme +un idal et comme une personne, la haine paradoxale de la nature, la +foi, la contrition. Il y a eu des conflits nouveaux de passions et de +croyances, une complication de la conscience morale, un +approfondissement de la tristesse, un enrichissement de la sensibilit. + +La tradition grecque donnera Racine la mesure, l'harmonie, la beaut. +Elle lui offrira des peintures de passions fortes et intactes. Elle lui +fournira quelques-uns de ses sujets et quelques-unes de ses hrones. Et +Racine, souvent, leur prtera une sensibilit morale venue du +christianisme. Il fera des tragdies qui secrtement embrassent et +contiennent vingt-cinq sicles de culture et de sentiment. + +Chose bien remarquable, Racine avait eu, ds son sjour Port-Royal, ce +souci de concilier deux traditions qui lui taient presque galement +chres. seize ans, dix-sept ans, en lisant Plutarque,--toutes les +_Vies des hommes illustres_, et toutes les _OEuvres morales_,--il se +demandait: Ne pourrais-je donc adorer ces Grecs, ne pourrais-je mme +faire des tragdies comme eux sans tre pour cela un mauvais chrtien? +Et non seulement il extrayait de Plutarque, en abondance, des lieux +communs, des prceptes et des maximes, toute une morale admirable, +et--quoique purement humaine et non appuye sur un dogme--assez +rapproche par endroits de la morale du christianisme; mais encore, avec +une singulire subtilit, il notait dans Plutarque toutes les phrases +qui paraissaient se rencontrer (en les sollicitant un peu) avec le dogme +chrtien, et particulirement avec cette doctrine de la grce dont ses +bons matres taient obsds. Et, dans les marges des livres, en regard +de ces prcieuses phrases paennes, il crivait: Grce... Libre +arbitre... Cela est semi-plagien... Providence... Humilit... Honorer +tous les saints... Crainte de Dieu... Amour de Dieu... Attrition... +Confession... Pour les catchismes... Dieu auteur des belles actions... +Pnitence continuelle... Ingrat envers Dieu... Pch originel... +Martyre... etc. + +Il nous est rest une cinquantaine de ces ingnieux rapprochements. Je +vous en citerai quelques-uns. + +Dans la _Consolation Apollonius_, Racine a mis le mot Grce en marge +d'une phrase qui veut dire: Les hommes n'ont point d'autres bons +sentiments que ceux que les dieux leur donnent. + +Dans le _Banquet des sept sages_, il a mis Grce en face de cette +phrase: L'me est conduite de Dieu partout o il veut. + +Dans le trait: _Qu'on ne peut vivre heureux selon la doctrine +d'picure_, en face d'une phrase qui signifie: Ne cache pas ta vie +encore que tu aies mal vcu, mais _fais-toi connatre_, amende-toi, +_repens-toi_, Racine a mis: Confession. + +Dans le trait: _Qu'il faut rprimer sa colre_, en marge de cette +phrase: Ceux qui veulent tre sauvs doivent vivre en soignant toujours +leur me, Racine a mis: Pnitence continuelle et a ajout cette +traduction abrge et tendancieuse: L'homme a _toujours besoin_ de +remde. + +Dans le trait: _De la tranquillit de l'me_, en face de ces mots: Il +y a dans chacun de nous quelque chose de mauvais, Racine a crit: +Pch originel. + +Notez, quoi que j'aie pu dire tout l'heure des diffrences +essentielles de la conception chrtienne et de la paenne, que ces +rapprochements ne paraissent point si forcs, tant le dogme chrtien +correspond des tats ou besoins permanents de l'me humaine! Mais +quelle lumire cela jette sur le futur thtre de Racine! Il est bien +vrai, comme le remarque Chateaubriand dans le _Gnie du Christianisme_ +(2e partie, livres 2 et 3), que certains mots d'Andromaque et +d'Iphignie sont d'une pouse et d'une fille chrtiennes et expriment +la nature corrige. Il est bien vrai aussi que Phdre, qui craint +l'enfer, mais qui se consolerait d'une ternit de souffrances si elle +avait joui d'un instant de bonheur, ressemble souvent une chrtienne +rprouve. Oui, les Phdre et les Hermione peuvent tre regardes, un +peu, comme des chrtiennes qui manque la grce, du moins la grce +efficace, sinon le pouvoir prochain. Et, d'autre part, les pures, les +vertueuses, les contenues, les Junie et les Monime, ont souvent une +sensibilit qui parat dj chrtienne; oui, mais une sensibilit dont +Racine, enfant scrupuleux et qui voulait pouvoir les aimer sans pch, a +su trouver le germe dans l'antiquit hellnique. + +Assurment, ni Andromaque, ni Junie, ni Monime, ni Iphignie, n'ont +frquent le catchisme de ces messieurs, et Racine a trop le souci du +vrai pour les y avoir envoyes; mais elles sont telles qu'on sent qu'on +pourrait appliquer leur vie intrieure les mots du sage de Chrone: +Leurs bons sentiments, ce sont les dieux qui les leur donnent; leur +me est conduite de Dieu; quand elles ont mal fait, elles s'examinent +et se confessent, et, comme elles veulent tre sauves, elles +soignent toujours leur me parce qu'elles savent qu'il y a dans +chacun de nous quelque chose de mauvais. Tout cela, Racine peut le +croire et nous le suggrer sans dformer ses hrones paennes, puisque +tout cela est dans Plutarque. + +En somme, ne pouvant paganiser le christianisme, il christianise le +paganisme. Car il les aimait tous les deux. La Bruyre dit fort bien: +Oserai-je dire que le coeur seul concilie les choses extrmes et admet +les incompatibles? C'est une remarque dont nous pourrons souvent +constater la vrit soit dans la vie, soit dans l'oeuvre de Racine. +l'oppos des romantiques, Racine est un merveilleux conciliateur de +traditions, et cela, mieux peut-tre que tout le reste, tmoigne de +l'tendue de sa sensibilit, de sa puissance d'aimer, de la richesse de +son me. + +Retenons aujourd'hui ceci:--Ds seize ans, Port-Royal-des-Champs, +Racine, crivant ses notes d'colier, tait dj, l'gard de +l'hellnisme et du christianisme et quant l'interprtation de la +nature humaine, dans la disposition d'esprit qui lui permettra, vingt +ans plus tard, d'crire la merveille de _Phdre_. + + + + +TROISIME CONFRENCE + +SES AMIS.--LA THBADE + + +Donc, Jean Racine, lass d'attendre en vain le bnfice que lui avait +promis son bon oncle, rentre Paris dans les derniers mois de 1662. +Mais il n'avait pas perdu son temps Uzs. Il avait fait, tout +hasard, de la thologie, lu beaucoup de grec, projet une tragdie sur +_Thagne et Charicle_, commenc _la Thbade_ et crit quantit de +vers galants et amoureux. + +C'est trs probablement Uzs qu'il a crit les stances _Parthnice_. +Parthnice tait le nom potique que le jeune abb Le Vasseur donnait +mademoiselle Lucrce. Ces vers sont dans le got du temps; ils se +ressouviennent de Corneille et de Tristan; mais, parmi leur artifice, +ils ne sont pas sans tendresse ni sans grce: + + Parthnice, il n'est rien qui rsiste tes charmes. + Ton empire est gal l'empire des dieux, + Et qui pourrait te voir sans te rendre les armes + Ou bien serait sans me, ou bien serait sans yeux. + +(Cela, c'est tout fait du Corneille). + +....................... + La douceur de ta voix enchanta mes oreilles: + Les noeuds de tes cheveux devinrent mes liens. + +....................... + Je ne voyais en toi rien qui ne ft aimable, + Je ne sentais en moi rien qui ne ft amour. + + Ainsi je fis d'aimer l'aimable apprentissage; + Je m'y suis plu depuis, j'en aime la douceur; + J'ai toujours dans l'esprit tes yeux et ton image; + J'ai toujours Parthnice au milieu de mon coeur. + + Oui, depuis que tes yeux allumrent ma flamme, + Je respire bien moins en moi-mme qu'en toi; + L'amour semble avoir pris la place de mon me, + Et je ne vivrais plus s'il n'tait plus en moi. + + Vous qui n'avez point vu l'illustre Parthnice, + Bois, fontaines, rochers, agrable sjour, + Souffrez que jusqu'ici son beau nom retentisse, + Et n'oubliez jamais sa gloire et mon amour. + +Lamartine, au mme ge que Racine, et alors qu'il imitait Parny, faisait +des vers de ce genre. Il aurait trs bien pu crire ceux-l,--avec un +peu moins de symtries. + + + son retour d'Uzs, nous retrouvons d'abord Racine l'htel de Luynes. +Il fait un peu ce qu'il veut, tant orphelin de pre et de mre. Mais, +en outre, le 12 aot 1663, sa bonne grand'mre, Marie des Moulins, meurt + Port-Royal. Son grand-pre Sconin, trs vieux, est la Fert-Milon, +o il mourra en 1667. Jean Racine est libre. Il n'a plus personne pour +le gner si ce n'est, l-bas, Port-Royal-des-Champs, sa tante, la mre +Agns de Sainte-Thcle, qui prie pour lui; qui lui envoie de temps en +temps, sans se lasser, des lettres de reproches plaintifs et +d'exhortations; qui, durant tout le temps de sa gloire et de ses +erreurs, continuera de prier et de lui crire et qui, patiente et jamais +dcourage, mettra quinze ans le ramener Dieu. + +En attendant, Jean Racine se donne tout entier sa vocation profane. Il +se pousse tant qu'il peut. Il fait pour cela tout ce qu'il faut. Il fait +des posies officielles, de peu d'clat, mais d'une forme pure (_Sur +la convalescence du roi; la Renomme aux Muses_), qui lui valent des +gratifications royales. _La Renomme aux Muses_, insignifiante de fond, +mais admirablement rythme, lui vaut d'abord la connaissance, puis +l'amiti de Boileau ( qui l'obligeant Vitart avait soumis la pice), +puis la protection du comte de Saint-Aignan et, par lui, l'entre la +cour. Racine crit Le Vasseur en novembre 1663: + + Je ne l'ai pas trouv aujourd'hui (le comte de Saint-Aignan) au + lever du roi; mais j'y ai trouv Molire, qui le roi a donn + assez de louanges, et j'en ai t bien aise pour lui; il a t bien + aise aussi que j'y fusse prsent. + +Racine est, ds lors, trs rpandu dans le monde des thtres; il +connat des comdiens et des comdiennes; et c'est, je pense, vers ce +temps-l, que l'lve de ces messieurs, si sage encore Uzs, cesse +dcidment d'tre le digne neveu de la mre Agns de Sainte-Thcle. + +Il ne rve que thtre. D'abord parce qu'il se sent le don. Et puis +parce qu'il est pratique. Le thtre tait alors (et il est rest) le +moyen le plus rapide de gagner la rputation. Mais, en outre, le nombre +des auteurs dramatiques tait, mme relativement, beaucoup moindre +qu'aujourd'hui. On compterait assez facilement ceux d'alors. C'est sans +doute que le thtre rapportait peu (mme en comptant les prsents que +pouvait valoir aux auteurs la ddicace de leurs pices imprimes) et +qu'il n'tait pas la spculation commerciale, souvent excellente, qu'il +est de nos jours. + +D'autre part, il n'y avait Paris (je laisse les bouffons italiens et +les divers trteaux du Pont-Neuf et des foires Saint-Laurent et +Saint-Germain) que trois thtres (Marais, Htel de Bourgogne, +Palais-Royal) pour cinq cent mille habitants; et qui ne jouaient que +trois jours par semaine (les mardis, vendredis et dimanches) et sept ou +huit mois de l'anne, et dans des salles qui ne contenaient pas plus de +sept huit cents spectateurs. Vous penserez l-dessus qu'il devait tre +plus difficile un dbutant de se faire jouer. Mais le public de la +tragdie n'tait pas, en somme, trs nombreux. Songez qu'il faut une +rude application et quelque littrature pour suivre la plupart des +tragdies des deux Corneille, et seulement pour en saisir le sens +l'audition. Mme celles de Quinault, d'un style plus ais, mais diffus +et mou, ne sont pas toujours faciles entendre. Il fallait de toute +force que le public de la tragdie ft d'une culture moyenne suprieure + celle de notre public. cause de cela, il tait assez restreint. Le +peu de vente des tragdies imprimes le montre d'ailleurs. C'tait, en +tout, quelques milliers de gentilshommes, de bourgeois et d'tudiants. +Les spectateurs taient toujours les mmes. Les pices se jouaient, en +moyenne, quinze ou vingt fois. Quand on allait quarante, c'tait un +gros succs. (_Timocrate_ seul atteignit quatre-vingts.) Il fallait donc +souvent changer l'affiche. Oui, je crois que les dbuts taient plus +faciles aux jeunes gens. + +Ils furent trs faciles Jean Racine. En 1664, Molire lui joua _la +Thbade ou les Frres ennemis_. Si ce fut Molire qui lui en indiqua le +sujet, dans quelle mesure Molire l'aida ou le conseilla, c'est ce que +nous ne savons pas exactement, car les tmoignages sur ce point +(Grimarest et les frres Parfait) sont suspects ou contradictoires. La +pice eut ce qu'on appellerait aujourd'hui un joli succs. + + +J'ai nomm Molire; j'avais nomm La Fontaine et Boileau. En y ajoutant +Chapelle, Furetire et, si vous voulez, Vivonne et Nantouillet, sans +oublier nos vieilles connaissances: Vitart, le gentil abb Le Vasseur, +l'ivrogne d'Houy et l'ivrogne Poignant, nous avons peu prs tous les +amis de jeunesse de Racine. C'est avec eux que, dans ces annes-l, +Racine vit l'ordinaire, assez librement, semble-t-il, et qu'il +frquente les cabarets clbres du _Mouton blanc_, de la _Pomme de pin_ +ou de la _Croix de Lorraine_. + +Molire, n le 15 _janvier_ 1622, avait dix-huit ans de plus que Racine, +n le 20 ou 21 _dcembre_ 1639. Molire, en 1664, tait dj un +personnage. Il avait fait _les Prcieuses, le Cocu, l'tourdi, le Dpit, +l'cole des maris, les Fcheux, l'cole des femmes, la Critique, +l'Impromptu_, et il allait faire le _Misanthrope_. C'tait pour Racine +un grand an, un matre. Il devait agir sur Racine de diverses faons. + +D'abord littrairement, en le disposant rompre avec le prcieux et +avec le doucereux, en lui inspirant le got du naturel et de la vrit. + +Il dut agir encore sur Racine par sa compagnie mme et son contact, par +le spectacle de sa libert d'esprit, et de ses souffrances morales, et +de sa vie si tourmente, et peut-tre par les confidences d'une +exprience trs tendue et trs amre. + +Car il semble bien que Molire fut toujours un malheureux. Il avait reu +une ducation de gentilhomme (condisciple du prince de Conti au collge +de Clermont, auditeur de Gassendi en compagnie de quelques fils de +famille, puis tudiant en droit Orlans), lorsqu'une vocation +irrsistible ou, si vous voulez, un irrsistible got de l'aventure, de +la bohme--et de la gloire--l'entrana vers le thtre et lui fit, douze +ans entiers, courir la province avec sa troupe vagabonde. Ces douze +annes, nous ne les connaissons pas; mais, par ce que nous savons de la +province cette poque, et des prjugs d'alors contre les comdiens, +ces douze annes durent tre rudes et humiliantes. Il avait d beaucoup +souffrir (et souffrit d'ailleurs toute sa vie) dans son orgueil; et, +quand Racine le rencontra, il devait souffrir terriblement dans son +coeur; car il venait d'pouser Armande Bjart, fille de Madeleine, son +ancienne matresse. + +Vous connaissez la _Vie de Molire_, par Grimarest, publie en 1705. +C'est, en bien des endroits, un roman biographique. Toutefois, +Grimarest, n en 1659, avait pu connatre beaucoup d'anciens amis ou +camarades de Molire. Il nous dit qu'il n'a point pargn les soins +pour n'avancer rien de douteux (page 4). Ailleurs, propos de la +brouille de Molire et de Racine, il crit: + + J'ai cependant entendu parler M. Racine fort avantageusement de + Molire; et _c'est de lui que je tiens une bonne partie des choses + que j'ai rapportes_. + +Et Grimarest, sorte de reporter, cicerone, Paris, pour les +trangers, dut certainement aussi interroger Boileau (mort seulement en +1711). Je pense qu'on peut assez souvent croire Grimarest. (Je n'en dis +pas autant du petit pamphlet, d'ailleurs dlicieux, de _la Fameuse +Comdienne ou Histoire de la Gurin_ (Francfort, 1688), les pages +exceptes o Molire se confesse Chapelle.) + +... La Bjart, raconte Grimarest, aimait mieux tre l'amie de + Molire que sa belle-mre; ainsi il aurait tout gt de lui + dclarer le dessein qu'il avait fait d'pouser sa fille. Il prit le + parti de le faire sans en rien dire cette femme. Mais, comme + celle-ci l'observait de fort prs, il ne put consommer son mariage + pendant plus de neuf mois. + +Pendant ces neuf mois, il est surveill et menac par Madeleine Bjart. +Un matin, Armande va se jeter dans l'appartement de Molire, rsolue de +n'en point sortir qu'il ne l'et reconnue pour sa femme, ce qu'il fut +contraint de faire: + + Mais cet claircissement causa un vacarme terrible; la mre donna + des marques de fureur et de dsespoir, comme si Molire avait + pous sa rivale. + +Ces dtails sont-ils de ceux que Grimarest dit tenir de Racine? Pourquoi +non? Mais quel drame! et quelle comdie! Et nous savons la suite et tout +ce que Molire tolra sans parvenir l'indiffrence. + +Il souffrit encore de bien d'autres manires. Il semble avoir voulu +jouer,--dans un temps o c'tait moins facile qu'aujourd'hui et deux +sicles avant Irving,--au comdien-gentilhomme. Il avait des faons de +grand seigneur, ou tout au moins d'picurien-dilettante: fastueux, +aimant le luxe; dj collectionneur d'objets d'art; trs gnreux. + + Il tait, dit Grimarest, naturellement libral. Et l'on a toujours + remarqu qu'il donnait aux pauvres avec plaisir, et qu'il ne leur + faisait jamais des aumnes ordinaires. + +Quelques traits de caractre, qui sentent ou l'picurien, ou l'homme qui +est sans doute, mais qui veut aussi paratre, fort au-dessus de son +tat: + + C'tait, dit Grimarest, l'homme du monde qui se faisait le plus + servir. Il fallait l'habiller comme un grand seigneur, et il + n'aurait pas arrang les plis de sa cravate. + +Et ceci qui est contre l'opinion commune: + + Il ne travaillait pas vite, mais il n'tait pas fch qu'on le crt + expditif. + +Et Grimarest raconte que, lorsque le roi lui demanda un divertissement +et qu'il donna _Psych_ en janvier 1672, Molire laissa croire que ce +qui tait de lui dans cette pice ne fut fait qu' la suite des ordres +du roi: mais, je _sais_, ajoute Grimarest, que la pice tait sur le +mtier depuis un an et demi et que, s'il eut recours Corneille, c'est +qu'il ne pouvait se rsoudre l'achever en aussi peu de temps qu'il en +avait. + +Il est possible, et le temps ne fait rien l'affaire. Mais il est +probable qu'avec un tel caractre Molire devait sentir assez +douloureusement certaines ncessits un peu dsobligeantes de sa +profession. + +Aprs nous avoir cont une fort ridicule entre en scne de Molire, +dans une farce, sur un ne rcalcitrant: + + Quand on fait rflexion, ajoute Grimarest, au caractre d'esprit de + Molire, la _gravit_ de sa conduite et de sa conversation, il + est risible que ce philosophe ft expos de pareilles aventures + et prt sur lui les personnages les plus comiques. Il est vrai + qu'il s'en est lass plus d'une fois, et, si ce n'avait t + rattachement inviolable qu'il avait pour les plaisirs du roi, il + aurait tout quitt pour vivre dans une _mollesse philosophique_. + +Et, un peu plus loin, Grimarest rapporte ce petit discours de Molire +un jeune homme qui voulait tre comdien: + + Vous croyez peut-tre que cette profession a ses agrments, vous + vous trompez. Il est vrai que nous sommes en apparence recherchs + des grands seigneurs. Mais ils nous assujettissent leurs + plaisirs; et c'est la plus triste de toutes les situations, que + d'tre l'esclave de leurs fantaisies. + +(Et, quand il parle des grands seigneurs, il faut aussi entendre le +roi.) + + Le reste du monde, continue-t-il, nous regarde comme des gens + perdus et nous mprise. + +Et c'tait alors la pure vrit. coutez ce qu'crit le bourgeois +Tallemant, et de quel ton, une poque o Molire tait dj l'auteur +de l'admirable _cole des femmes_: Un garon nomm Molire quitta les +bancs de la Sorbonne pour la suivre (Madeleine Bjart); il en fut +longtemps amoureux, donnait des avis la troupe, et enfin s'en mit et +l'pousa. (Tallemant confond la mre avec la fille.) Il a fait des +pices o il y a de l'esprit. Ce n'est pas un merveilleux acteur, si ce +n'est pour le ridicule. + + Reprsentez-vous, continue Molire dans le rcit de Grimarest, la + peine que nous avons. Incommods ou non, il faut tre prts + marcher au premier ordre et donner du plaisir quand nous sommes + souvent accabls de chagrin, souffrir la rusticit de la plupart + des gens avec qui nous avons vivre, et capter les bonnes grces + d'un public qui est en droit de nous gourmander pour l'argent qu'il + nous donne. + + ces humiliations quotidiennes, ajoutez sa sant qui est dplorable. Au +moment o, aprs douze ans de province et d'obscurit, il arrive enfin +la rputation ( quarante ans), la maladie le prend et ne le lche plus. +Pendant les dix ans qui lui restent vivre, il ne se nourrit que de +lait. Ajoutez ses continuelles angoisses de domestique et d'amuseur du +roi. propos du _Bourgeois gentilhomme_ jou Chambord: + + Jamais pice n'a t plus malheureusement reue que celle-l, crit + Grimarest. Le roi ne lui en dit pas un mot son souper... Il se + passa cinq jours avant que l'on reprsentt cette pice pour la + seconde fois; et pendant ces cinq jours, Molire, tout mortifi, se + tint cach dans sa chambre. + +Ajoutez enfin, dans cette me noble et orgueilleuse qui concevra _le +Misanthrope_, la conscience de son tat de servitude, et aussi des +dsordres de sa pauvre vie, qui n'est point belle, avec sa promiscuit +de roulotte (mme si l'on carte certaines historiettes de _la Fameuse +Comdienne_). Et, parmi ses dgots et ses humiliations et son surmenage +et sa maladie et ses hontes, le supplice d'un amour non partag et +incurable. + +D'une partie au moins de ces choses, Racine fut le tmoin et sans doute, + certaines heures, le confident. Il ne trouvera pas de meilleur exemple +d'une me malheureuse, la fois dlicate et souille, et en proie une +passion fatale. + + +La Fontaine, lui, a dix-neuf ans de plus que Racine. Mais, quarante +ans passs, il continue d'tre le plus ingnu des bohmes. (Des bohmes, +il y en eut beaucoup, dans ce trs vari et trs amusant XVIIe sicle, +mais La Fontaine est le plus surprenant.) dix-neuf ans, il tait entr +au noviciat de l'Oratoire de Paris, o il avait pass dix-huit mois. +(L'glise, qui alors pntrait tout, rend les destines et les mes plus +pittoresques.) vingt-cinq ans, il avait pous une fillette de quinze +ans. Peu aprs, il avait oubli qu'il avait une femme et mme un fils. +C'tait le bohme-n, celui qui ne s'applique pas l'tre. C'tait le +parasite sans y songer, et simplement parce que cela lui tait commode. +Et c'tait le vrai rveur, celui qui, lorsqu'il vient crire, n'a mme +pas de vanit littraire. Charles Perrault, dans ses _Hommes illustres_, +dit de lui: + + S'il y a beaucoup de simplicit et de navet dans ses ouvrages, il + n'y en a pas eu moins dans sa vie et dans ses manires. Il n'a + jamais dit que ce qu'il pensait, et il n'a jamais fait que ce qu'il + a voulu faire. Il joignait cela une _humilit_ naturelle dont on + n'a gure vu d'exemple; car il tait fort humble sans tre dvot ni + mme rgulier dans ses moeurs (oh! non) jusqu' la fin de sa vie. + +Petit bourgeois de campagne, venu tard Paris, n'ayant pas crit +grand'chose jusqu' la quarantaine, son ducation s'tait faite toute +seule. Un jour il dcouvre Malherbe, un jour Marot, un jour l'Arioste, +un jour Platon, un jour Rabelais, un jour le prophte Baruch; tout cela +au hasard. Il gote notre vieille littrature gauloise, alors assez +ddaigne. Il crit des contes grivois, parce que cela l'amuse. Plus +tard, il s'en repent, sans trop comprendre, parce qu'on lui a dit que ce +n'tait pas bien. Un jour, il rime un rcit de _la Lgende dore_: _la +Captivit de saint Malc_, pour faire plaisir messieurs de Port-Royal. +Il ne se pique pas d'inventer quoi que ce soit, soit paresse, ou, pour +en revenir au jugement de Perrault, humilit. Il n'y a pas un de ses +ouvrages dont le sujet lui appartienne. Et pourtant ses _Fables_ +semblent de ces choses qu'un seul homme pouvait crire par un dcret +nominatif de l'ternel. + +Il se laisse vivre; il se laisse protger et nourrir par Fouquet, par +madame de Bouillon, par madame de la Sablire, par madame Hervart, par +les Vendme (le duc et le grand prieur). Il n'a aucune dignit. +soixante-huit ans, il crit au duc de Vendme: + + L'abb (Chaulieu) m'a promis quelque argent... + Il veut accrotre ma chevance. + Sur cet espoir j'ai, par avance, + Quelques louis au vent jets, + Dont je rends grce vos bonts... + Le reste ira, ne vous dplaise, + En vin, en joie, _et ctera_. + Ce mot-ci s'interprtera + Des Jeannetons; car les Clymnes + Aux vieilles gens sont inhumaines. + +Autrement dit,--et pour parler comme Voltaire,--il demande l'aumne +pour avoir des filles. C'est exact. Il est communment dans la lune, +non pas insoumis la rgle, mais ignorant de la rgle. Vers la fin il +se nglige et s'abandonne tout fait. Louis Racine dit de lui dans ses +_Mmoires_: + + Autant il tait aimable par la douceur du caractre, autant il + l'tait peu par les agrments de la socit. Il n'y mettait jamais + rien du sien; et mes soeurs, qui dans leur jeunesse l'ont souvent vu + table chez mon pre, n'ont conserv de lui d'autre ide que celle + d'un homme fort malpropre et fort ennuyeux. Il ne parlait point, ou + voulait toujours parler de Platon. + +Mais un peu plus loin, propos d'Homre que Jean Racine expliquait La +Fontaine, Louis Racine ajoute: + + Il n'tait pas ncessaire de lui en faire sentir les beauts: _tout + ce qui tait beau le frappait_. + +Et, d'autre part, un vicaire de Saint-Roch, l'abb Poujet, qui l'assista +dans une de ses maladies et qui en fit un petit mmoire, crit ces mots +intelligents: + + M. de la Fontaine tait un homme vrai et simple, qui, sur mille + choses, _pensait autrement que le reste des hommes_, et qui tait + _aussi simple dans le mal que dans le bien_. + +Et c'est pourquoi les contemporains ont beaucoup got cet +extraordinaire bonhomme. Il y a eu, autour de ce simple amant de la +nature, quelque chose d'un peu pareil--dj-- l'empressement du beau +monde autour de Jean-Jacques Rousseau. On le trouvait original et +rafrachissant. + +Non, je ne pense pas qu'entre les fils des hommes aucun ait t plus +parfaitement naturel que La Fontaine. Il suivait exactement son instinct +et son plaisir. Et avec cela il tait charmant, sans vanit, sans +mchancet. L'lve de Port-Royal, instruit de la grande misre de +l'homme naturel, dut tre d'abord dconcert de voir celui-l si +dlicieux. Le paganisme tranquille de La Fontaine dut agir sur Jean +Racine comme un dissolvant--au moins momentan--de sa pense religieuse. + + +Le troisime ami de Racine, et celui qui lui sera le plus cher, et +jusqu'au bout, et celui dont l'amiti lui sera le plus salubre, c'est +Nicolas Boileau-Despraux, qui n'a que trois ans de plus que lui. + +Boileau me plat extrmement. C'est un grand artiste, et qui a fait +quelques-uns des plus beaux vers pittoresques de notre langue. C'est un +excellent homme, d'humeur savoureuse, et d'un bon sens admirable dans +des limites troites. Si bien qu'avec lui on est toujours tranquille. Il +ne trouble pas. Il suggre peu de chose au del de ce qu'il dit. Avec +cela, il a ravi ses contemporains. Savez-vous bien qu'il y a eu cent +trente-trois ditions de ses diffrents ouvrages publies de son vivant? +C'est extraordinaire. Et qu'il n'a jamais demand un sou ses +libraires? Ce n'est pas ordinaire non plus. Il tait trs vivant, bon +compagnon, plein de verve, grand disputeur et bon plaisant. Il avait un +talent d'imitation trs remarquable, entendez le talent de contrefaire +les gens. Il amusa un jour le roi, dit Louis Racine, en contrefaisant +devant lui tous les comdiens, y compris Molire. Il tait connu pour +ce talent, et on l'invitait dner pour qu'il ft des imitations, +comme nous dirions aujourd'hui. + + Mais enfin, dit Louis Racine, il en eut honte, et, ayant fait + rflexion que c'tait faire un personnage de baladin, il n'alla + plus aux repas o on l'invitait que pour rciter ses ouvrages. + +Il avait beaucoup d'esprit. La plupart des mots qu'on a conservs de lui +sont excellents. Et plusieurs sont gnreux et courageux. + + l'poque o nous sommes (1663-1664), il crit ses premires satires et +en fait des lectures prives. Elles ne sont pas profondes, et il s'y +trouve des lieux communs un peu modestes: mais elles sont amusantes, +colores et drues; et une sensibilit littraire passionne les anime. +J'avoue qu'elles me plaisent encore. Et elles taient courageuses, ne +vous y trompez pas. Attaquer en face, et en les nommant par leur nom, +des crivains dont quelques-uns taient considrables par leur situation +ou leurs amitis, c'tait se faire des ennemis acharns et dangereux et +s'exposer de srieux ennuis. En tout cas, il dut sa franchise de +n'entrer l'Acadmie qu'en 1684, quarante-huit ans, et encore il y +fallut l'intervention du roi. Au dbut, quelqu'un reprsentait Boileau +que, s'il s'attachait la satire, il se ferait des ennemis qui auraient +toujours les yeux sur lui. Eh bien, rpondit-il, je serai honnte homme +et je ne les craindrai point. Il fut trs honnte homme en effet. + +Au temps o il les colportait dans les dners, ses satires, non encore +revues, plus proches du premier jet, avaient, et l, plus de rudesse, +et plus de saveur peut-tre que dans la premire dition avoue. + +Il y a un petit livre trs rare, imprim secrtement et sans privilge +en 1666 et intitul: _Recueil contenant plusieurs discours libres et +moraux en vers_. C'est une dition du _Discours au roi_ et des satires +I, II, IV, V et VII dans leur texte primitif et telles qu'elles +couraient en copie. Or, dans le deuxime discours de cette dition +furtive et fautive: _Contre les moeurs de la ville de Paris_, je trouve +ce vigoureux morceau la Juvnal ou la d'Aubign: + +... Et pour dernire horreur, pour comble de misre, + Qui pourrait aujourd'hui sans un juste mpris + Voir Italie en France et Rome dans Paris? + Je sais bien mon devoir, et ce qu'on doit Rome + Pour avoir dans ses murs lev ce grand homme + Dont le gnie heureux par un secret ressort + Fait mouvoir tout l'tat encore aprs sa mort. + Mais enfin je ne puis sans horreur et sans peine + Voir le Tibre grands flots se mler dans la Seine + Et traner dans Paris ses mimes, ses farceurs, + Sa langue, ses poisons, ses crimes et ses moeurs, + Et chacun avec joie, en ce temps plein de vice, + Des crimes d'Italie enrichir sa malice... + +Pourquoi Boileau n'a-t-il pas conserv ces vers dans l'dition avoue de +1666? Par pudeur? Ou par gard pour Molire, qui ses ennemis +attribuaient des fantaisies italiennes? Ce n'est pas moi qui vous le +dirai. + +Si Racine, cette poque, n'et connu que Molire, La Fontaine, et +Chapelle, et Furetire, et d'Houy, et Poignant, peut-tre et-il donn +tout fait dans le dsordre. Mais je crois que Boileau le prserva. +Boileau fut pour Racine un excellent tuteur. Il fut, dans bien des +circonstances, quelque chose comme sa conscience morale et sa conscience +littraire. + +Je viens de nommer Chapelle. C'tait un garon fort gai, assez ivrogne, +et qui aimait faire de grosses farces. Lui aussi, dans les vers faciles +qu'il crivait, tait de tradition gauloise, et en raction contre le +prcieux, le doucereux et le pompeux. + +De mme Furetire, homme d'esprit, remuant et entreprenant, et qui, en +1685, se fera exclure de l'Acadmie pour avoir fait son _Dictionnaire_ +avant que la Compagnie et achev le sien. Furetire, en 1663-1664, +prpare o est mme en train d'crire son savoureux _Roman bourgeois_, +qui est, en mme temps qu'une suite de tableaux ralistes des moeurs de +la bourgeoisie parisienne, une satire contre le roman hroque des +Gomberville, des La Calprende et des Scudry, comme on le voit ds les +premires lignes: + + Je chante les amours et les aventures de plusieurs bourgeois de + Paris de l'un et de l'autre sexe. Et ce qui est le plus + merveilleux, c'est que je le chante, et pourtant je ne sais pas la + musique. Mais, puisqu'un roman n'est rien qu'une posie en prose, + je croirais mal dbuter si je ne suivais l'exemple de mes matres + et si je faisais un autre exorde. + +Et plus loin: + + Donc, je vous raconterai sincrement et avec fidlit plusieurs + historiettes ou galanteries arrives entre personnes qui ne seront + ni hros ni hrones, qui ne dferont point d'armes et ne + renverseront point de royaumes, mais qui seront de ces gens de + mdiocre condition qui vont tout doucement leur grand chemin, dont + les uns seront beaux et les autres laids; les uns sages et les + autres sots; ceux-ci ont bien la mine de composer le grand + nombre... + +Et cela continue sur ce ton. + + ces bourgeois joignez deux trs bons gentilshommes: l'aimable +chevalier de Nantouillet et ce joyeux Vivonne, frre de madame de +Montespan, ami de Bussy, de Guiches, de Manicamp, diseur de bons mots, +turlupin, hbleur en amour, trs dbauch, mort (du mal napolitain) en +1688. Madame de Svign l'appelle ce gros crev. Voyez Bussy et +Tallemant. + +( propos de Tallemant des Raux, si vous lisez ses _Historiettes_,--et +il faut les lire pour connatre la _ralit_ d'alors, particulirement +de 1640 1669, poque o Tallemant a pu raconter de visu,--vous y +remarquerez diverses choses: l'abondance des individus originaux, et que +les gens d'aujourd'hui semblent bien plus effacs; le grand nombre des +esprits libres; la douceur, la bonhomie, la cordialit des moeurs +bourgeoises Paris; enfin la multiplicit et la familiarit des +relations entre la bourgeoisie et la noblesse, et l'absence totale de +morgue, la morgue datant du jour o les rangs ont t _lgalement_ +confondus.) + + +Voil donc les amis et la bande de Racine. Ce qu'tait Racine lui-mme +avant la _Thbade_, nous le voyons par les _Amours de Psych_ de La +Fontaine. _Psych_ n'a paru qu'en 1669; mais La Fontaine, indolent, +avait mis plusieurs annes l'crire; et la premire partie se rapporte +certainement au temps o nos amis se rencontraient au cabaret et se +promenaient ensemble dans la banlieue. + + Quatre amis, dit-il, dont la connaissance avait commenc par le + Parnasse, lirent une espce de socit que j'appellerais Acadmie, + si leur nombre et t plus grand et qu'ils eussent autant regard + les Muses que le plaisir. + +Ces quatre amis, c'est Polyphile (La Fontaine), Ariste (Boileau), Acante +(Racine) et Glaste o l'on a voulu voir Molire, mais o il est plus +plausible de reconnatre Chapelle; car Glaste n'est qu'un rieur de +parti pris, et assez fade, au lieu que les contemporains de Molire nous +parlent tous de son srieux, mme de sa gravit, mme de ses noires +humeurs. Au reste, La Fontaine nous dit des quatre amis: + +... Ils se donnaient des avis sincres lorsqu'un d'eux tombait dans + la maladie du sicle et faisait un livre, _ce qui arrivait + rarement_. + +Or, ceci s'applique bien La Fontaine lui-mme, Boileau avant 1666, +Racine avant 1664, Chapelle toujours, mais fort mal Molire qui, en +1664, avait dj fait imprimer huit pices. + +Et maintenant, comment La Fontaine voit-il son jeune compatriote Racine +avant la _Thbade_? + + Acante ne manqua pas, _selon sa coutume_, de proposer une promenade + en quelque lieu hors de la ville... _Il aimait extrmement les + jardins, les fleurs et les ombrages_. Polyphile (La Fontaine) lui + ressemblait en cela, mais on peut dire que celui-ci aimait toutes + choses. Ces passions, qui leur remplissaient le coeur d'une + _certaine tendresse_, se rpandaient dans tous leurs crits... Ils + penchaient tous deux _vers le lyrique_, avec cette diffrence + qu'Acante avait quelque chose de plus _touchant_, Polyphile de plus + fleuri. + +Polyphile a apport avec lui le manuscrit de sa _Psych_ pour le lire +ses amis. un moment, il interrompt sa lecture et dit: + + Dispensez-moi de vous raconter le reste: vous seriez touchs de + trop de piti au rcit que je vous ferais.--_Eh bien_, repartit + Acante (Racine), _nous pleurerons. Voil un grand mal pour + nous!..._ La compassion a aussi ses charmes, qui ne sont pas + moindres que ceux du rire. _Je tiens mme qu'ils sont plus grands_ + et crois qu'Ariste (Boileau) est de mon avis. + +Et l-dessus, on discute si la comdie, qui fait rire, est suprieure, +ou non, la tragdie, qui fait pleurer. Glaste dfend la comdie et le +rire par des plaisanteries qui nous font croire que Glaste est bien +Chapelle et non pas Molire. Et c'est Boileau, plus g que Racine, +c'est Boileau, le critique en titre de la bande, qui plaide pour la +tragdie, et pour le plaisir dlicat des larmes et de la piti: mais +Racine-Acante approuve et gote tous ses arguments. + + Votre erreur, dit Ariste-Boileau, provient de ce que vous confondez + la piti avec la douleur. La piti est un mouvement charitable et + gnreux, une tendresse de coeur dont tout le monde se sait bon + gr... Nous nous mettons au-dessus des rois par la piti que nous + avons d'eux... Les beauts tragiques enlvent l'me, et se font + sentir tout le monde avec la soudainet des clairs. + +Quand la lecture de _Psych_ est termine: + + Ne croyez-vous pas, dit Ariste, que ce qui vous a donn le plus de + plaisir, ce sont les endroits o Polyphile a tch d'exciter en + vous la compassion?--Ce que vous dites est fort vrai, repartit + Acante (Racine): mais je vous prie de considrer ce gris-de-lin, ce + couleur aurore, cet orang et surtout ce pourpre qui environnent le + roi des astres... En effet, il y avait longtemps que le soir ne + s'tait trouv si beau... On lui donna ( Acante) le loisir de + considrer les dernires beauts du jour; puis, la lune tant en + son plein, nos voyageurs et le cocher qui les conduisait la + voulurent bien pour leur guide. + +Ainsi, La Fontaine nous montre dans Racine, vers 1663, un jeune homme +extrmement sensible, amoureux des spectacles de la nature plus que +Boileau et Chapelle, autant que La Fontaine lui-mme,--et amoureux de la +tragdie. + +Et, en effet, Racine, en ce temps-l, achevait d'crire _la Thbade ou +les Frres ennemis_. + + +Pourquoi ce sujet et non un autre? Je n'en sais rien. Il avait +vingt-trois ans; il voulait faire une tragdie; on lui avait conseill +ce sujet-l; il l'avait accept. Il dira dans une prface des _Frres +ennemis_ crite pour l'dition collective de 1676: + + Le lecteur me permettra de lui demander un peu plus d'indulgence + pour cette pice que pour les autres qui la suivent. J'tais fort + jeune quand je la fis. Quelques vers que j'avais faits alors + tombrent par hasard entre les mains de quelques personnes + d'esprit. Ils m'excitrent faire une tragdie et me proposrent + le sujet de _la Thbade_. + +Ainsi, ce sujet, il ne l'a pas choisi. Il ne pourra pas le saisir et +l'treindre avec amour, y souffler toute son me (comme il le fera, plus +tard, pour _Andromaque_). La composition de sa premire oeuvre ne sera +pour lui qu'un exercice,--passionn sans doute, mais un exercice. + +Ce sujet terrible, s'il ne l'a pas choisi, le tendre jeune homme l'a +accept pourtant. Dj, Uzs, nous avons vu qu'il s'intressait aux +passions violentes et qui vont jusqu'au bout. + +Mais ce sujet, comment le traitera-t-il? Racine vit familirement, +depuis quelques annes, avec Molire, si vrai, avec La Fontaine, si +naturel, avec Furetire, l'ennemi du romanesque, avec Boileau, qui sera +le thoricien de la nouvelle cole et qui va crire, l'anne suivante, +le _Dialogue des hros de roman_ (1664). Racine traitera donc son sujet +_avec une raison tonnante_ (qui apparat mieux si l'on songe que, vers +ce temps-l, Pierre Corneille crivait _OEdipe_, _Sertorius_ et +_Sophonisbe_, Thomas Corneille son _Timocrate_, et Quinault son +_Astrate_, et si l'on y compare _la Thbade_ du nouveau venu). + +Racine, avant de faire sa pice, a lu (outre _les Sept devant Thbes_ +d'Eschyle, grande symphonie pique et lyrique plus que dramatique, et o +il ne pouvait rien prendre) les _Phniciennes_ d'Euripide, le long +fragment de _la Thbade_ latine attribue Snque, et l'_Antigone_ de +Rotrou (1638). + +Oh! la tragdie d'Euripide est fort belle. Mais elle ne contient gure +qu'une grande scne proprement dramatique: la scne entre Jocaste et ses +deux fils. Le reste est, presque autant que chez Eschyle, lyrique ou +pique. Beaucoup de mythologie (qui plaisait aux Athniens, puisque +c'tait la leur); beaucoup de pittoresque; les rcits et les +descriptions sont d'une couleur extraordinaire; Euripide s'y est +particulirement appliqu. Et pourquoi ce titre: les _Phniciennes_? +C'est que des Phniciennes y forment le choeur. Ces Phniciennes sont des +captives que les Tyriens envoyaient Delphes pour y tre consacres +Apollon, et qui ont t obliges, par l'arrive inattendue de l'arme +des Argiens, de s'enfermer dans Thbes. Mais pourquoi Euripide a-t-il +voulu qu'elles formassent le choeur? C'est, dit le scholiaste, pour +qu'elles pussent, tant trangres, reprocher son injustice tocle. +Mais c'est bien plutt encore cause de la richesse et de la +singularit de leur costume exotique, et pour en amuser les yeux des +Athniens. + +En outre, la pice d'Euripide reste lie troitement un drame +antrieur et toute l'histoire du malheureux OEdipe. La haine mutuelle +de ses deux fils, et leur duel fratricide, et le dsespoir de Jocaste et +la mort d'Hmon, c'est le fruit de la premire faute d'OEdipe, puis de +ses imprcations sur lui-mme et sur sa race. Car, suivant une ide qui +remplit le thtre grec, toute faute amne un malheur, et les malheurs +ensuite s'enchanent fatalement. Les _Phniciennes_, c'est un pisode de +la vie d'OEdipe. Pendant tout le drame, le vieil aveugle est dans un +souterrain du palais, o ses fils l'ont squestr; et, aprs la mort +d'tocle, de Polynice et de Jocaste, il sort du palais pour se mler +aux lamentations, prend ensuite la route de l'exil, appuy sur Antigone, +et s'en va vers Colone o il doit mourir. + +Racine, trs nettement, carte presque tout le lyrisme, et le +pittoresque, et la mythologie des _Phniciennes_. Il rduit exactement +son sujet l'histoire de la haine et de la querelle des deux frres et + ses consquences immdiates. Il ne retient des _Phniciennes_ que ce +qu'il croit pouvoir intresser les hommes de son temps. + +De la dclamatoire et trs peu dramatique _Thbade_ de Snque, il ne +note que quelques traits. De mme de la _Thbade_ de Stace. + +Puis il lit l'_Antigone_ de Rotrou (de 1638). + +L'_Antigone_ de Rotrou est une espce de drame romantique. Shakespeare, +si par hasard il et rencontr ce sujet (une trentaine d'annes +auparavant), l'et sans doute trait un peu de la mme faon, avec +seulement plus de gnie. (Les rapports sont d'ailleurs nombreux et +frappants entre Shakespeare, bien que compltement ignor chez nous, et +notre thtre des trente premires annes du XVIIe sicle.) + +Rotrou a besoin de beaucoup de faits et d'vnements. Il ne sait pas +faire quelque chose de rien. Il ne peut tirer de la tragdie d'Euripide +qu'un peu plus de deux actes. Alors il joint aux _Phniciennes_ toute +l'_Antigone_ de Sophocle (c'est--dire l'histoire de la rsistance +d'Antigone Cron qui a dfendu d'ensevelir Polynice). Et cela ne lui +suffit pas encore. Il complique tant qu'il peut. Il emprunte Stace cet +pisode: aprs le duel des deux frres, la nuit, sur le rempart de +Thbes, Argis, veuve de Polynice, cherche son corps une lanterne la +main. Elle rencontre Antigone occupe la mme recherche. Les deux +femmes se reconnaissent et s'embrassent. Et cela forme un trs beau +tableau. Rotrou imagine encore qu'Antigone, sa soeur Ismne repentante et +Mnte, gentilhomme de la reine Argis, se disputent devant Cron +l'honneur dangereux d'avoir enfreint son arrt. Et cette invention a, +comme la premire, l'inconvnient de diviser l'intrt, qui, dans la +seconde partie du drame, se devrait concentrer sur Antigone. + +Au surplus, la pice de Rotrou est d'une composition fort lche. +L'exposition est trs confuse. Le lieu de la scne change, mme dans +l'intrieur des actes: nous sommes successivement dans la chambre de +Jocaste, sous la tente de Polynice, _sous_ les remparts, dans la chambre +d'Antigone, _sur_ les remparts, chez Cron, dans le tombeau d'Antigone. +Partout, duret, emphase, subtilits ineptes, jeux bizarres +d'antithses. et l de magnifiques clairs de posie ou de passion. +Je le rpte, cela ressemble assez une tragdie d'un contemporain de +Shakespeare. Mme, la scne d'Hmon dans le tombeau d'Antigone fait un +peu songer, par l'outrance fleurie du style et par le dcor, Romo +prs de Juliette morte. + +De l'_Antigone_ de Rotrou, Racine ne garde rien. C'est sur la tragdie +d'Euripide qu'il travaille. + +Attentif l'unit d'action, il retranche mme l'espce d'pilogue qui +termine les _Phniciennes_: les lamentations sur les cadavres, +l'interdiction d'enterrer Polynice, le dpart d'OEdipe et d'Antigone. + +La pice d'Euripide ainsi rduite, cette pice dont Rotrou n'avait gure +tir plus de deux actes, Racine en tire ses cinq actes entiers, et cela, +en ne gardant que les personnages strictement ncessaires l'action. + +Comment s'y prend-il? Trs simplement. Il recule jusqu'au quatrime acte +la grande scne, la scne capitale, entre, Jocaste et ses deux fils +(comme, plus tard, dans _Brnice_, il retardera jusqu'au quatrime acte +la rencontre dcisive des amants). Pour remplir les trois premiers, il +trouvera assez de matire dans les sentiments qu'excite la discorde de +deux frres chez Jocaste, Antigone, Hmon, Cron. De ce dernier, +notamment, Racine dveloppe et l'on peut dire qu'il invente le caractre +et le rle. + +Et, au dernier acte (seule trace d'inexprience), par un got immodr +de l'unit d'action, et pour que la pice soit finie, bien finie, et ne +puisse plus recommencer, il tue tous ses personnages, sans exception. + +Bref, Racine, vingt-trois ans, n'a pas encore tout son gnie; mais _il +a dj tout son systme dramatique_. + +Et il a dj presque tout son style. Ici, il faut citer. Je choisis +trois petits morceaux de ton diffrent: quelques vers d'amour d'Hmon et +d'Antigone; quelques vers de psychologie juste et aise o le politique +Cron explique pourquoi il veut que les deux frres se rencontrent pour +un accommodement; et quelques vers d'tocle au moment o il attend +Polynice et sent redoubler sa haine l'approche de son frre. + + Hmon et Antigone (acte II, scne I): + + HMON + +..................... + Un moment loin de vous me durait une anne, + J'aurais fini cent fois ma triste destine, + Si je n'eusse song jusques mon retour + Que mon loignement vous prouvait mon amour, + Et que le souvenir de mon obissance + Pourrait en ma faveur parler en mon absence + Et que, pensant moi, vous penseriez aussi + Qu'il faut aimer beaucoup pour obir ainsi. + + ANTIGONE + + Oui, je l'avais bien cru, qu'une me si fidle + Trouverait dans l'absence une peine cruelle; + Et, si mes sentiments se doivent dcouvrir, + Je souhaitais, Hmon, qu'elle vous ft souffrir, + Et qu'tant loin de moi, quelque ombre d'amertume + Vous ft trouver les jours plus longs que de coutume. + Mais ne vous plaignez pas: mon coeur charg d'ennui + Ne vous souhaitait rien qu'il n'prouvt en lui... + + + Cron (acte III, scne VI): + + Des deux princes, d'ailleurs, la haine est trop puissante; + Ne crois pas qu' la paix jamais elle consente. + Moi-mme je saurai si bien l'envenimer + Qu'ils priront tous deux plutt que de s'aimer. + Les autres ennemis n'ont que de courtes haines: + Mais, quand de la nature on a bris les chanes, + Cher Attale, il n'est rien qui puisse runir + Ceux que des noeuds si forts n'ont pas su retenir. + L'on hait avec excs lorsque l'on hait un frre, + Mais leur loignement ralentit leur colre; + Quelque haine qu'on ait contre un frre ennemi, + Quand il est loin de nous on la perd demi. + Ne t'tonne donc plus si je veux qu'ils se voient: + Je veux qu'en se voyant leurs fureurs se dploient; + Que, rappelant leur haine au lieu de la chasser, + Ils s'touffent, Attale, en voulant s'embrasser... + +tocle enfin (clairement et suffisamment diffrenci de Polynice, +lequel est plus humain et d'ailleurs dans son droit):--Acte IV, scne I: + + Je ne sais si mon coeur s'apaisera jamais: + Ce n'est pas son orgueil, c'est lui seul que je hais. + Nous avons l'un et l'autre une haine obstine. + Elle n'est pas, Cron, l'ouvrage d'une anne; + Elle est ne avec nous; et sa noire fureur + Aussitt que la vie entra dans notre coeur. + Nous tions ennemis ds la plus tendre enfance; + Que dis-je? nous l'tions avant notre naissance. + Triste et fatal effet d'un sang incestueux! + Pendant qu'un mme sein nous renfermait tous deux, + Dans les flancs de ma mre une guerre intestine + De nos divisions lui marqua l'origine. + Elles ont, tu le sais, paru dans le berceau, + Et nous suivront peut-tre encor dans le tombeau. + On dirait que le ciel, par un arrt funeste, + Voulut de nos parents punir ainsi l'inceste, + Et que dans notre sang il voulut mettre au jour + _Tout ce qu'ont de plus noir et la haine et l'amour_. + Et maintenant, Cron, que j'attends sa venue, + Ne crois pas que pour lui ma haine diminue; + _Plus il approche, et plus il me semble odieux_; + Et sans doute il faudra qu'elle clate ses yeux. + J'aurais mme regret qu'il me quittt l'empire; + Il faut, il faut qu'il fuie, et non qu'il se retire. + Je ne veux point, Cron, le har moiti; + _Et je crains son courroux moins que son amiti_. + Je veux, pour donner cours mon ardente haine, + Que sa fureur au moins autorise la mienne; + Et, puisque enfin mon coeur ne saurait se trahir, + _Je veux qu'il me dteste afin de le har!..._ + +Ne vous y trompez pas. Tout ceci ne parat point extraordinaire sans +doute: mais pourtant c'est la premire fois qu'on crit au thtre avec +cette puret soutenue. On a dit que, dans la _Thbade_, Racine +subissait l'influence de Corneille. Fort peu, je vous assure. Elle ne se +fait sentir que rarement, dans quelques vers emphatiques et +antithses. En ralit, cet exercice d'colier, qui n'est pas clatant, +est dj secrtement original. Si on le compare aux deux Corneille et +Quinault, on est tent de dire que Racine y invente le got. Racine +n'aura qu' cultiver et dvelopper en lui ce don de composition exacte +et d'analyse lucide et, pour le style, ce don de simplicit prcise et +souple et de violence enveloppe sous une forme harmonieuse; et, s'il +rencontre alors un sujet qui l'meuve fond, il crira _Andromaque_. + + + + +QUATRIME CONFRENCE + +ALEXANDRE.--LES DEUX LETTRES CONTRE PORT-ROYAL + + +Le seconde pice de Racine, joue la fin de 1665, fut _Alexandre_. +_Alexandre_ est extrmement diffrent de la _Thbade_. Ce n'est point +une tragdie, bien que Racine l'appelle de ce nom et bien qu'un des +personnages y soit tu dans une bataille. C'est une comdie hroque et +galante, trs franaise, trs conforme l'esprit et aux imaginations du +jeune roi et de la cour. _Alexandre_ m'apparat comme une espce de +glorieux carrousel en vers. + +Cette fois, Racine a choisi son sujet lui-mme Pourquoi a-t-il choisi +Alexandre? Et qu'en a-t-il fait? + +On m'a enseign, quand j'tais enfant, qu'il y avait quatre grands +capitaines: Alexandre, Annibal, Csar, Napolon. + +Alexandre me paraissait le plus grand. C'est celui qui a t le plus +beau, qui est mort le plus jeune, qui a parcouru le plus de chemin et +conquis le plus de terres, et les plus lointaines et les plus +merveilleuses. + +Annibal a agi dans un domaine trs limit. Il s'est content de venir de +Tunis en Italie. Il n'est pas de notre race; c'est un Phnicien, un +Smite. Nous avons peine nous reprsenter son visage et son costume +(au lieu que nous voyons nettement les trois autres, dont nous avons +d'ailleurs des effigies nombreuses). Et puis nous sommes pour Rome (du +moins je le crois). Et puis, il n'y a pas de grce dans l'aventure de ce +Carthaginois; il n'y a pas de sourire. Nous ne connaissons de lui aucun +geste lgant, aucun mot gnreux, chevaleresque ou spirituel. Il a eu +cette malchance que son histoire nous a t raconte seulement par ses +ennemis et ses vainqueurs. Ce n'est pas notre faute. + +Nous gotons Csar, dont la victoire fut, semble-t-il, avantageuse nos +lointains anctres, et qui est devenu un des ntres. Mais Csar n'est +pas proprement un conqurant, un homme de guerre. Il parat mme que, +dans ses campagnes des Gaules, il a eu plus de chance encore que de +gnie stratgique. Csar est surtout un politique; c'est aussi un +crivain; et c'est mme un dilettante. + +Dcidment, il n'y a que Napolon qui gale Alexandre. Que dis-je? +L'Histoire de Napolon est un drame plus complet, mieux machin, plus +riche en pripties et en coups de thtre; et un drame aussi qui +contient plus de passion, d'motion et de larmes. + +Oui, mais pour les imaginations fraches, Alexandre l'emporte encore, +par l'loignement dans le temps et dans l'espace, par la jeunesse du +hros, mort trente-trois ans, par la grandeur, l'tendue et la +rapidit matrielle de son action sur les hommes. + +Alexandre, c'est de l'histoire fantastique, et c'est pourtant de +l'histoire, il est trs vrai que ce jeune homme, en dix annes, a +parcouru, conquis et soumis l'univers de son temps, et la Grce, et +l'Asie Mineure, et la Syrie, et l'gypte, et la Perse, et la Bactriane, +et l'entre de l'Inde mystrieuse; qu'il a fond soixante-dix villes, et +que son empire fut born par le Pont-Euxin, la mer Hyrcanienne, la mer +Rouge, le golfe Arabique, le golfe Persique et la mer rythre; et il +est trs vrai aussi qu'il a parl grec; qu'il a eu pour prcepteur +Aristote, dont les livres sont entre nos mains; qu'il a lu Homre comme +nous; qu'il a t le contemporain et le compatriote de potes et +d'orateurs dont nous connaissons les oeuvres; et que, s'il revenait tout + coup, nous pourrions converser avec lui, et le comprendre, et tre +compris de lui. + +Mais ce personnage trs historique est rest lgendaire, sans doute +parce qu'il s'est m, pour ainsi dire, hors des prises de l'histoire et +de la critique de son temps; que sa vie n'a pu tre raconte que sur des +documents trs incomplets et trs mls, et qu'enfin elle n'a t crite +que plusieurs sicles aprs sa mort, par le strict et prudent Arrien, le +facile Plutarque, l'abrviateur Justin,--et par le demi-romancier +Quinte-Curce, dont on ne sait s'il vivait sous Claude ou sous Thodose, +ou si mme il ne fut pas quelque clerc subtil du moyen ge. + + + travers ces incertitudes, ce qui est sr, c'est que, plus qu'aucun +autre personnage historique, Alexandre est ce qu'un Allemand a appel le +surhomme, disons simplement le grand homme d'action. Ce fut videmment +un tre magnifique, un individu incroyablement dou. Il est beau; il est +fort; il est l'homme le plus robuste, le plus agile, le plus courageux +de toute son arme, et le plus rsistant la fatigue et la +souffrance. Il en est aussi le plus grand buveur. Il dompte les chevaux, +tue les lions. Dans la bataille, il donne de sa personne, il se bat au +premier rang, comme un hros d'Homre. En mme temps, lve d'Aristote, +il sait la politique, les sciences, la mdecine, et comprend sans doute +la mtaphysique la plus abstruse. Il est musicien et joue de tous les +instruments (sauf de la flte). Il sait par coeur l'_Iliade_ et la moiti +de l'_Odysse_. Tous ses sentiments sont d'une extrme intensit. Il tue +Clitus par colre; mais il s'arrache les cheveux, gmit et se lamente +pendant trois jours. Sa morale, c'est d'tre fort et grand pour agir sur +les autres; c'est d'tendre son tre le plus qu'il peut. Il se reconnat +tous les droits dans l'instant o il a besoin de les exercer. C'est +qu'il croit rellement sa destine suprieure. Cruel, atroce, comptant +pour rien le sang vers quand il s'agit de la scurit de son +inapprciable personne, le reste du temps, il est aisment magnanime, +clment, doux, gracieux. Il estime et respecte la vertu parce que la +vertu est belle, parce que la vertu est utile. + +Il a des mots et des gestes la Napolon. Dans les dserts de l'Oxus, +aprs une longue marche pied, mourant de soif, il refuse un peu d'eau +qu'un des siens vient de trouver, et la rpand par terre, parce qu'il ne +peut la partager avec ses soldats. Par un froid terrible, il fait +asseoir sa place, prs d'un feu de bivouac, un vtran moiti gel; +et, quand le soldat le reconnat et se lve pouvant: + + Camarade, lui dit-il en riant, chez les Perses, s'asseoir sur le + sige du roi, c'est un cas de mort; et toi, c'est ce qui t'a sauv. + +Son intelligence est la fois vaste, excessivement imaginative et +prcise. Les gnraux anglais qui ont combattu dans les Indes regardent +le passage de l'Hydaspe et la bataille qui suivit comme des +chefs-d'oeuvre de tactique. Et il est vident que l'homme qui a fait +parcourir son arme, en si peu de temps, des espaces si dmesurs, est +le roi de la marche stratgique. + +D'autre part, je ne vous le donne pas pour un philosophe humanitaire, +mais c'est rellement un conqurant civilisateur. Et il le sait, et il +le veut. Et c'est pour cela qu'il se dit fils de Jupiter. Et il le +croit, en ce sens qu'il se considre comme lu par les puissances d'en +haut. Mais sa divinit, utile ses desseins, lui permet le sourire. Une +fois qu'il est bless: + + On m'appelle, dit-il, fils de Jupiter: mais cela n'empche pas ma + jambe de me faire diablement mal. + +Il met de la coquetterie bien traiter les vaincus. Il respecte leurs +usages et mme les adopte. Il marie tant qu'il peut ses soldats avec des +femmes perses. Il prche d'exemple en pousant Roxane, puis Statira, +fille de Darius. Un jour, Babylone, il clbre la fois, dans une +fte norme, dix mille de ces mariages mixtes, et, pour rehausser la +fte, un vieux brahme qu'il a ramen de l'Inde, las de cette vie +transitoire, monte volontairement sur un bcher devant toute l'arme. + +Une autre fois (printemps de 323 avant J.-C.), il reoit Babylone des +ambassades de toutes les parties du monde connu. Il en vient d'Italie: +des Bruttiens, des Lucaniens, des trusques; il en vient d'Afrique: des +Carthaginois, des Lybiens, des thiopiens. Des Scythes d'Europe s'y +rencontrent avec des Celtes et des Ibres. Alexandre veut, de propos +dlibr, rapprocher et mler les peuples. Plutarque dit splendidement +propos des dix mille mariages clbrs la fois: + + Comme dans une coupe d'amour se mlaient la vie et les moeurs des + diffrentes races; et les peuples, en y buvant, oubliaient leur + vieille inimiti. (_De la fortune d'Alexandre_, I, 6.) + +Il veut tout conqurir pour tout lever. Et sans doute, mort en plein +triomphe, trente-trois ans, d'une srie d'orgies dignes d'Hercule, il +ne russit pas tout fait dans son norme et magnanime entreprise. Mais +toutefois il vaut mieux pour l'univers, semble-t-il, qu'Alexandre soit +venu. Malgr tout, les peuples parcourus et conquis par lui gagnrent +plus qu'ils ne perdirent son passage. + + Des routes nouvelles, des ports, des chantiers, des places de + refuge ou d'tape ouverts au commerce; d'immenses richesses, jadis + immobilises dans les trsors des rois asiatiques, maintenant + jetes dans la circulation; la civilisation grecque porte sur + mille points de l'Asie; un nouveau monde rvl la Grce; les + peuples, les ides, les religions, mls dans un commencement + d'unit d'o pouvait sortir une socit nouvelle, si l'ouvrier de + ce grand oeuvre et vcu. (_Victor Duruy._) + +Tout cela est merveilleux, quoique inachev; et il en est rest quelque +chose, ne serait-ce que la dlicieuse Alexandrie--et le souvenir de la +plus extraordinaire peut-tre des aventures humaines et de la plus +propre raviver et exalter les imaginations. + +Mais pourquoi, nous sommes-nous demand, Racine choisit-il Alexandre +pour hros de sa deuxime pice? Et qu'en a-t-il fait? + +Racine, vingt-cinq ans, est plein d'un grand dsir de gloire, et, en +attendant la gloire, d'un dsir enrag de succs. _La Thbade_, +tragdie trs sombre et trs sage, a fort joliment russi pour un dbut. +Mais ce qu'il veut, ce qu'il lui faut, c'est le grand succs. +Peut-tre a-t-il t trop raisonnable dans _la Thbade_. Les deux +auteurs favoris du public, ce moment-l, c'est Thomas Corneille et +Quinault. Ils plaisent par un certain hroque galant, que Quinault +pousse mme jusqu'au doucereux. Les romans de Gomberville, de. La +Calprende, de mademoiselle de Scudry sont en vogue. La Fontaine +lui-mme, si ami pourtant du naturel, les lit et s'en amuse. Boileau les +raille, et fort spirituellement, dans son _Dialogue des hros de roman_. +Mais Racine, cette fois, ne consultera pas Boileau. + +Et puis, aprs tout, le hros amoureux, le hros galant, le guerrier qui +fait des prouesses pour plaire la femme qu'il aime et pour l'honorer, +cela est dans la tradition nationale. Tous les chevaliers de chansons de +gestes sont ainsi. Ils sont ainsi parce que le christianisme la fois a +relev socialement la femme et a rendu l'amour plus intressant et plus +subtil, en l'exigeant chaste, en mettant, tout prs de l'amour, le +pch. Cette ide que l'adoration de la femme fait partie intgrante de +l'me d'un hros, c'est, en somme, une transformation profane, mondaine +et voluptueuse d'un fait chrtien. Les gens du XVIIe sicle ont beau +ignorer ou ddaigner les romans de gestes et mpriser l'architecture +gothique, ils ont hrit, sans le savoir, de beaucoup de faons de +sentir du moyen ge. Les runions de l'htel de Rambouillet continuent +les cours d'amour. + +Le hros amoureux, c'est l'idal de tous les jeunes seigneurs, et c'est +l'idal du jeune roi. Louis XIV n'a qu'un an et demi de plus que Racine. +Depuis la mort de Mazarin (1661), il joue le rle de hros bienfaisant. +Il gouverne fort bien ces annes-l (avec Colbert, Le Tellier, Louvois, +Sguier, Lionne, qu'il a choisis lui-mme). La France parat prospre +(oh! comme les pays sont prospres, avec beaucoup de misres au fond). +Le roi, bien entendu, est amoureux. Et sans doute le roi n'a pas encore +fait la guerre. Mais, en 1665, le pre de la reine, Marie-Thrse, tant +mort, Louis XIV rclame la Flandre et la Franche-Comt pour remplacer la +dot qui n'a pas t paye. Et, dans dix-huit mois au plus tard, le roi +envahira lgamment la Flandre et la Franche-Comt, dans une petite +guerre rapide, presque pareille un ballet militaire un peu accentu. +Racine l'aime, ce jeune roi (Racine est dj reu la cour), et ce +jeune roi gote Racine, qui il trouve une figure noble et beaucoup +d'esprit. + + +Demanderez-vous maintenant pourquoi Racine, se dcide faire une +tragdie galante et si peu tragique, dans le got du jour? ou pourquoi, +voulant la faire, il songe Alexandre? D'abord, il se trouve que ce +hros est disponible: je veux dire que ni Pierre ni Thomas Corneille ni +Quinault ne s'en sont encore empars. Et, justement, c'est le conqurant +et le hros par excellence, et qui plat d'autant plus au jeune Racine, +que le jeune Racine, cette poque, est, lui aussi, un conqurant, un +homme affam de gloire. Mais Alexandre galant et amoureux? Pourquoi non? +Quinte-Curce nous le montre honnte homme, traitant avec courtoisie la +femme et les filles de Darius, pousant par amour une dame persane. Et +quand nous le tirerions un peu nous, quand nous le ferions un peu +ressemblant un hros moderne, quel mal cela? Et, si d'aventure on +dit que c'est le roi, et si le roi lui-mme se reconnat en lui, quel +mal cela encore? Ce n'est point, en tout cas, la flatterie directe et +grossire. Que si le roi en sait gr l'auteur... eh bien, l'auteur +s'en arrangera. Je considre Jean Racine cette poque (je vous l'ai +dj dit) comme un charmant arriviste, trs ardent et trs avis. + +Donc, il s'empare d'Alexandre, et il s'arrte l'un des plus beaux +pisodes de son histoire: son entre dans l'Inde et sa rencontre avec +Porus. Cet pisode est racont dans le VIIIe livre de Quinte-Curce. + +Ce VIIIe livre est trs brillant. Il contient notamment deux morceaux +fort remarquables: l'loquente et ingnieuse apologie d'Alexandre par +lui-mme, en rponse au rquisitoire du jeune conspirateur +Hermolas,--et le rcit du passage de l'Hydaspe et de la bataille. + +Les propos que le rhteur prte Alexandre ont de la grandeur et ne +sont pas sans vraisemblance. J'en citerai un passage intressant: + + Hermolas me reproche que les Perses sont auprs de moi en grand + honneur. C'est sans contredit la preuve la plus frappante de ma + modration que de commander sans orgueil aux vaincus. Je suis venu + en Asie, non pour bouleverser les nations, ni pour faire un dsert + de la moiti de l'univers, mais pour apprendre aux peuples mme que + j'aurai conquis ne pas maudire ma victoire. Aussi vous voyez + combattre pour vous et rpandre leur sang pour votre empire ces + mmes hommes qui, traits avec hauteur, se fussent rvolts. La + conqute o l'on n'entre que par le glaive n'est pas de longue + dure; la reconnaissance des bienfaits est immortelle. Si vous + voulez possder l'Asie, non la traverser, il faut admettre les + peuples au partage de notre clmence; leur attachement rendra notre + empire stable et ternel. + + Mais je suis coupable de faire adopter aux Macdoniens les moeurs + des vaincus?--C'est que je vois chez plusieurs nations beaucoup de + choses qu'il n'y a pour vous nulle honte imiter. Un si grand + empire ne peut tre gouvern sans que nous lui imposions + quelques-uns de nos usages et que nous en empruntions d'eux + quelques autres. + +Et voici de quelle lgante et spirituelle faon il s'exprime, avec un +sourire, sur sa divinit: + + 'a t une chose presque risible d'entendre Hermolas me demander + de renier Jupiter dont l'oracle me reconnat. Suis-je donc matre + aussi des rponses des dieux? Jupiter m'a honor du nom de son + fils; en l'acceptant, je n'ai pas nui, ce me semble, l'oeuvre o + nous nous sommes engags. Plt au Ciel que les Indiens me + regardassent aussi comme un dieu! Car, la guerre, la renomme + fait tout, et souvent une croyance errone a t aussi efficace que + la vrit. + +L'autre morceau remarquable de ce VIIIe livre de Quinte-Curce, c'est la +bataille de l'Hydaspe. C'est une bataille colore, et on peut dire +amusante, par le stratagme d'Alexandre qui installe un endroit de +la rive sa tente, sa garde particulire et son sosie, Arbate, habill de +vtements royaux, pendant que lui-mme traverse le fleuve beaucoup plus +bas; amusante aussi et pittoresque par les chars de guerre et par des +traits de ce genre: + + Ce qu'il y avait de plus effrayant, c'tait de voir les lphants + saisir avec leurs trompes les armes et les hommes, et les livrer, + par-dessus leur tte, leur conducteur. + +Ou encore: + + Porus, accabl la fin, commena glisser en bas de sa monture. + L'Indien, conducteur de l'lphant, croyant que le roi descendait, + fit, selon sa coutume, tomber genoux l'animal. Mais peine se + fut-il agenouill, que les autres lphants, dresss cette + manoeuvre, s'agenouillrent aussi: circonstance qui livra au + vainqueur Porus et sa suite. Alexandre, qui le croyait mort, + ordonna de le dpouiller, et l'on accourut en foule pour lui ter + sa cuirasse et ses vtements; mais l'lphant, dfenseur de son + matre, se mit frapper ceux qui le dpouillaient et, _l'enlevant + avec sa trompe, le replaa sur son dos_. + +J'ai le chagrin de dire que Racine, dans sa pice, n'a point conserv +cette couleur, et n'a pas non plus reproduit les plus forts arguments du +plaidoyer si politique d'Alexandre. + +Il a, autant dire, supprim la bataille. Celle qu'il raconte est vague +et sommaire. Pourquoi? Il a sans doute obi un souci d'harmonie. Il +n'a pas voulu interrompre des conversations hroques et amoureuses par +des dtails d'un pittoresque trop familier. Il a craint peut-tre +quelque disparate entre les discours si polis de ses personnages et cet +appareil bizarre d'une guerre asiatique. Il parat d'ailleurs n'avoir +pas t trs sensible, du moins en ce temps-l, ce que nous appelons +la couleur locale. Enfin, il avait ses raisons (que vous sentirez) +pour ne pas trop raliser, ne pas rendre trop concrtes les batailles +d'Alexandre. + +Quant aux grands desseins, aux larges vues de son hros, ce qui peut +nous faire tout au moins comprendre les droits exorbitants qu'il +s'arroge et tant de vies humaines sacrifies, le jeune Racine nglige +parfaitement tout cela. Lorsque, au deuxime acte, Porus dit phestion +(et je cite le morceau pour vous montrer de quelle plume la pice est +crite): + + Et que pourrais-je apprendre + Qui m'abaisse si fort au-dessous d'Alexandre? + Sera-ce sans efforts les Perses subjugus + Et vos bras tant de fois de meurtres fatigus? + Quelle gloire en effet d'accabler la faiblesse + D'un roi dj vaincu par sa propre mollesse, + D'un peuple sans vigueur et presque inanim, + Qui gmissait sous l'or dont il tait arm, + Et qui, tombant en foule, au lieu de se dfendre, + N'opposait que des morts au grand coeur d'Alexandre? + Les autres, blouis de ses moindres exploits, + Sont venus genoux lui demander des lois; + Et, leur crainte coutant je ne sais quels oracles, + Ils n'ont pas cru qu'un dieu pt trouver des obstacles + Mais nous, qui d'un autre oeil jugeons les conqurants, + Nous savons que les dieux ne sont pas des tyrans; + Et, de quelque faon qu'un esclave le nomme, + Le fils de Jupiter passe ici pour un homme. + Nous n'allons point de fleurs parfumer son chemin; + Il nous trouve partout les armes la main, + Il voit chaque pas arrter ses conqutes; + Un seul rocher ici lui cote plus de ttes, + Plus de soins, plus d'assauts et presque plus de temps. + Que n'en cote son bras l'empire des Persans. + Ennemis du repos qui perdit ces infmes, + L'or qui nat sous nos pas ne corrompt point nos mes. + La gloire est le seul bien qui nous puisse tenter, + Et le seul que mon coeur cherche lui disputer; + C'est elle... + +--Et c'est aussi ce que cherche Alexandre, rpond phestion. Et il le +dveloppe en quelques vers. Rien de plus. + +De mme (acte V, scne I), lorsque la reine Clophile lui dit: + +... Mais quoi, seigneur? Toujours guerre sur guerre? + Cherchez-vous des sujets au del de la terre? + Voulez-vous pour tmoins de vos faits clatants + Des pays inconnus mme leurs habitants? + Qu'esprez-vous combattre en des climats si rudes? + Ils vous opposeront de vastes solitudes, + Des dserts que le ciel refuse d'clairer, + O la nature semble elle-mme expirer... + Pensez-vous y traner les restes d'une arme + Vingt fois renouvele et vingt fois consume? + Vos soldats, dont la vue excite la piti, + D'eux-mmes en cent lieux ont laiss la moiti... + +Alexandre pourrait, j'imagine, rpondre par l'expos de quelque dessein +grandiose. Il se contente d'affirmer superbement: + + Ils marcheront, madame, et je n'ai qu' paratre. + +Ailleurs (acte IV, scne II): + + Je suis venu chercher _la gloire et le danger_. + +tre prsent la pense des autres hommes et, comme nous disons +aujourd'hui, vivre dangereusement, voil tout l'idal de l'Alexandre +de Racine. Plus rien du civilisateur, du grand rveur politique, du +constructeur d'histoire. Tandis qu'il conquiert l'Asie, il n'a pas de +pense plus profonde qu'un colonel de vingt ans des armes du roi. + +Cet Alexandre est dcidment un peu artificiel. Mais, plus accessible +ainsi, il dut plaire d'autant plus la jeune cour et au jeune roi. Ils +ont la mme devise brillante et ingnue: _La gloire, le danger, et +l'amour_. + + +La pice est d'ailleurs trs adroitement arrange comme pour l'apothose +d'Alexandre. Il est longuement annonc. Invisible et prsent dans les +deux premiers actes, on n'y parle que de lui. Il vient de pntrer dans +l'Inde. Deux rois, Taxile et Porus, deux reines, Clophile et Axiane, +l'attendent dans le camp de Taxile, partags entre des sentiments +divers. Le roi Taxile est pour la soumission ainsi que sa soeur Clophile +qui, dj, connat Alexandre et est aime de lui. Le roi Porus et la +reine Axiane sont pour la rsistance. Ce qui complique un peu la +situation et les sentiments, c'est que la reine Axiane est aime la +fois de Porus et de Taxile, si bien que Taxile est fort embarrass entre +sa soeur Clophile qui le travaille en faveur d'Alexandre, et sa +matresse Axiane qui l'excite contre le jeune hros. + +Au surplus, tous l'admirent, mme ceux qui le hassent. + +phestion, l'envoy d'Alexandre, vient proposer la paix moyennant +soumission. Porus repousse firement cette offre. Sur quoi la reine +Axiane avoue Porus que c'est lui qu'elle aime. + +La bataille s'engage,--oh! tout fait la cantonade,--entre l'arme +d'Alexandre et celles d'Axiane et de Porus. Les reines Clophile et +Axiane,--que Taxile tient prisonnires dans son camp--attendent les +nouvelles. Taxile annonce la victoire d'Alexandre. Et voici enfin, au +milieu du troisime acte, Alexandre qui parat pour la premire fois; et +les _premiers mots_ qu'il prononce en faisant son entre sont ceux-ci: + + Allez, phestion, que l'on cherche Porus; + Qu'on pargne la vie et le sang des vaincus. + +Et vraiment cela a bon air. Puis, le jeune hros dpose ses lauriers aux +pieds de la reine Clophile et lui demande son coeur en change. Et +Clophile, coquette, feint de se drober: + + Je crains que, satisfait d'avoir conquis un coeur, + Vous ne l'abandonniez sa triste langueur; + Qu'insensible l'ardeur que vous avez cause, + Votre me ne ddaigne une conqute aise. + On attend peu d'amour d'un hros tel que vous. + La gloire fit toujours vos transports les plus doux, + Et peut-tre, au moment que ce grand coeur soupire, + La gloire de me vaincre est tout ce qu'il dsire. + +Et le jeune colonel... pardon, le jeune roi... pardon, Alexandre le +Grand rpond: Que vous me connaissez mal! Autrefois, oui, je n'aimais +que la gloire. + + Les beauts de la Perse mes yeux prsentes + Aussi bien que ses rois ont t surmontes; + +C'est que je ne vous avais pas vue... Et maintenant, je vais, pour vous, +conqurir des peuples inconnus, + + Et vous faire dresser des autels dans des lieux + O leurs sauvages mains en refusent aux dieux. + +Et Clophile: + + Oui, vous y tranerez la victoire captive; + Mais je doute, seigneur, que l'amour vous y suive. + Tant d'tats, tant de mers qui vont nous dsunir + M'effaceront bientt de votre souvenir. + Quand l'Ocan troubl vous verra sur son onde + Achever quelque jour la conqute du monde; + Quand vous verrez les rois tomber vos genoux + Et la terre en tremblant se taire devant vous, + Songerez-vous, seigneur, qu'une jeune princesse + Au fond de ses tats vous regrette sans cesse + Et rappelle en son coeur les moments bienheureux + O ce grand conqurant l'assurait de ses feux? + +Et Alexandre: + + Eh quoi? vous croyez donc qu' moi-mme barbare, + J'abandonne en ces lieux une beaut si rare? + Mais vous-mme plutt voulez-vous renoncer + Au trne de l'Asie o je veux vous placer? + +Et sans doute il n'est ni raisonnable ni vraisemblable qu'Alexandre +conquire l'Asie pour faire honneur une dame, ou que Porus, lorsqu'il +dfend sa patrie, y paraisse autant dtermin par son amour que par le +sentiment de son devoir. Mais cette affectation de faire uniquement pour +deux beaux yeux ce qu'on fait en ralit par devoir ou par ambition +passait, depuis des sicles, pour une chose jolie, chevaleresque, +convenable aux honntes gens. Ce sont des faons lgantes de parler; ce +sont des gestes et comme des rites gracieux et gnreux. Pour en tre +choqu, il faudrait prendre cela plus au srieux que ne parat faire +Alexandre lui-mme dans cette comdie hroque et galante. + +Cependant, on ne sait ce qu'est devenu Porus. (Car, dtail bien curieux, +Alexandre, dans sa hte de se venir mettre aux pieds de Clophile, a +quitt la bataille avant la fin.) La reine Axiane se dsespre. Elle +invective Alexandre; elle prononce presque les seuls vers de la pice +qui puissent faire supposer qu'il s'agit, aprs tout, de vraies +batailles, de batailles o des milliers d'hommes sont tus et o le sang +coule flots: + + Et que vous avaient fait tant de villes captives, + Tant de morts dont l'Hydaspe a vu couvrir ses rives? + +Elle invective le vainqueur, mais courtoisement, et sans pouvoir se +tenir de l'admirer. Alexandre l'accable de sa gnrosit et veut lui +faire pouser Taxile. Et Taxile vient la relancer; et Axiane, trs +convenablement cornlienne, lui dit son fait: + + (Tu veux servir; va, sers, et me laisse en repos) + +et qu'elle adore Porus. Sur quoi Taxile court la bataille, rejoint +Porus, le provoque et est tu par lui. la fin, Porus, dcidment +vaincu, est amen devant Alexandre. Alexandre pardonne tout le monde; +il marie Porus et Axiane et leur laisse leurs deux royaumes. Et tout le +monde se rconcilie; et Axiane elle-mme dit Clophile: + + Aimez et possdez l'avantage charmant + De voir toute la terre adorer votre amant. + +Et Porus: + + Seigneur, jusqu' ce jour l'univers en alarmes + Me forait d'admirer le bonheur de vos armes; + Mais rien ne me forait, en ce commun effroi, + De reconnatre en vous plus de vertu qu'en moi: + Je me rends, je vous cde une pleine victoire. + Vos vertus, je l'avoue, galent votre gloire. + Allez, seigneur, rangez l'univers sous vos lois; + Il me verra moi-mme appuyer vos exploits. + Je vous suis, et je crois devoir tout entreprendre + Pour lui donner un matre aussi grand qu'Alexandre. + +Triomphe, apothose. C'est, en somme, l'histoire de trois mes +ingalement hroques surmontes par un hrosme suprieur. + +Avec un peu de lenteur dans les deux premiers actes, la pice est +aimable et brillante. Racine, pour ses seconds dbuts, avait pleinement +russi dans le genre qui tait le plus la mode! Il avait fait, mieux +que Thomas Corneille et que Quinault, ce que Quinault et Thomas +Corneille faisaient depuis quinze ou vingt ans, ce que Pierre Corneille +lui-mme avait fait souvent et ce qu'il allait encore tenter dans ses +_Pulchrie_ et ses _Surna_. Racine offrait ses contemporains, aux +femmes, au jeune roi, aux jeunes courtisans, sous le nom d'Alexandre, +l'image un peu fade, peut-tre, mais extrmement lgante, du hros +galant, du surhomme selon la conception du XVIIe sicle, lequel +surhomme est aussi, sa faon par del le bien et le mal. Et sur un +point sans doute Racine tait rest fidle ce qui avait t ds le +dbut et restera sa potique: l'action de l'_Alexandre_ (contrairement +celle de _Timocrate_ ou d'_Astrate_) est fort simple et presque toute +dans les sentiments des personnages. Mais, pour le reste, il avait, +cette fois, dlibrment et effrontment suivi la mode. Il avait t +cornlien trois ou quatre fois comme Pierre, le plus souvent comme +Thomas. Quant la langue, vous avez pu voir par les citations que c'est +dj presque entirement la langue de Racine. + + * * * * * + +Le succs de la pice fut trs grand. Racine l'avait fort bien prpar +par des lectures dans de grandes maisons. Quatre reprsentations en +furent donnes Versailles ou Saint-Germain, devant le roi et la +cour. Le roi adopta l'_Alexandre_ et en accepta la ddicace. On parla +beaucoup de la nouvelle tragdie. Saint-vremond, dans son exil de +Londres, se la fit envoyer. Il la critiqua dans une dissertation +adresse une dame, mais destine passer de main en main. Critique +svre, clairvoyante sur presque tous les points, et dont Racine aura +l'esprit de profiter,--mais o, enfin, Saint-vremond rendait assez +justice au jeune auteur. Depuis que j'ai lu _le Grand Alexandre_, +crivait-il, la vieillesse de Corneille me donne bien moins d'alarmes, +et je n'apprhende plus tant de voir finir avec lui la tragdie; mais je +voudrais que, avant sa mort, il adoptt l'auteur de cette pice, pour +former avec la tendresse d'un pre son vrai successeur. Voeu assez naf +de la part d'un sceptique et d'un observateur. Ce voeu ne devait gure +tre entendu. Corneille, qui Racine avait soumis sa tragdie, avait +dclar que le jeune homme tait dou pour la posie, non pour le +thtre. C'est un de ces jugements qui ne se pardonnent pas. Et les +premiers succs d'un jeune rival ne sont pas non plus faciles +pardonner. Corneille et Racine se sont cordialement dtests, voil le +fait. Nous y reviendrons. + +Boileau fut sublime d'amiti. Bien des choses devaient lui dplaire dans +_Alexandre_. Il tait alors en train d'crire son _Dialogue sur les +hros de romans_. coup sr, le hros de Racine devait lui paratre +amoureux hors de propos. Mais Boileau aimait Racine. Et alors, dans sa +satire du _Repas ridicule_ qu'il crivit cette anne mme, il fit dire +au sot campagnard: + + Je ne sais pas pourquoi l'on vante l'_Alexandre, + Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre_. + Les hros chez Quinault parlent bien autrement. + +Comme si, en effet, le dfaut du hros de Racine tait la rudesse! +L'excellent Boileau, qui ne le croyait pas, voulait le faire croire; et +cela est admirable. + +Donc, tout russissait Racine. vingt-cinq ans il entrait dans la +renomme. Il y entrait avec insolence, comme on pourra le voir par la +premire prface de sa tragdie (1666). Et c'est ce moment-l que, +gris par sa jeune gloire, il commet une action fcheuse, puis une trs +mauvaise action. + +Voici l'action fcheuse. Racine trouva que l'_Alexandre_ tait fort mal +jou, au Palais-Royal, par la troupe de Molire. Il ne put le supporter +longtemps. Au bout de quinze jours, c'est--dire de six reprsentations, +il retira sa pice et la porta l'htel de Bourgogne. Racine ne violait +ni un engagement ni un rglement. Corneille avait, de la mme manire, +port son _Sertorius_ de l'htel de Bourgogne au Palais-Royal. Aussi +Lagrange, le rgisseur de Molire, ne reproche Racine, dans son +registre, qu'un mauvais procd. Mais assurment, c'en tait un. Molire +s'en vengea l'anne suivante en jouant sur son thtre une sorte de +parodie-critique d'_Andromaque_, fort malveillante et assez grossire: +_la Folle Querelle_, de Subligny. Par la suite, on rconcilia tant bien +que mal Racine et Molire, et tous deux eurent l'esprit de se rendre +rciproquement justice, ou peu prs, sur leurs ouvrages. + +Et voici la mauvaise action. + +On continuait gmir dans Port-Royal sur l'enfant gar. De temps en +temps, Racine recevait de sa tante, la mre Agns, des lettres comme +celle-ci, qui est de 1655 ou 1656: + + Je vous cris dans l'amertume de mon coeur et en versant des larmes + que je voudrais rpandre en assez grande abondance devant Dieu pour + obtenir, de lui votre salut, qui est la chose du monde que je + souhaite avec le plus d'ardeur. + +Elle lui parlait avec horreur de son commerce avec des gens dont le nom +est abominable toutes les personnes qui ont tant soit peu de pit, et + qui on interdit l'entre de l'glise et la communion des fidles. +Elle conjurait son neveu d'avoir piti de son me, de rompre des +relations qui le dshonoraient devant Dieu et devant les hommes. Elle +terminait en lui dclarant que, tant qu'il serait dans un tat si +dplorable et si contraire au christianisme, il ne devait pas penser +venir la voir. Et la dernire phrase tait: Je ne cesserai point de +prier Dieu qu'il vous fasse misricorde, et moi en vous la faisant, +puisque votre salut m'est si cher. + +Le succs de la comdie parfaitement paenne d'_Alexandre_ dut redoubler +la douleur de la vieille religieuse et des pieux solitaires. Car quoi de +plus contraire au christianisme que de glorifier--par les bouches +impures de comdiens et de femmes pares et exposes au public pour la +concupiscence des yeux,--la subordination de toutes choses la gloire +et l'amour, c'est--dire l'orgueil de l'esprit et la +concupiscence de la chair, ce qui est bien le fond d'_Alexandre_? + +Or, ce moment, les trois concupiscences--et particulirement l'orgueil +de l'esprit--taient si dominantes chez le jeune Racine lui-mme, qu'il +ne faisait pas bon se mettre en travers de son plaisir et de sa gloire. +Les excommunications de la mre Agns devaient l'exasprer. Mon salut! +mon salut! eh bien quoi? C'est mon affaire. Ne peuvent-ils me laisser la +paix? Il devait tre irrit, non seulement par une contradiction qui +peut-tre le troublait secrtement malgr lui et rveillait en lui des +souvenirs et des sentiments qu'il voulait touffer,--mais encore par +cette ide que de bonnes mes, de saintes mes--et qu'il savait +telles--s'obstinaient souffrir rellement, et d'ailleurs inutilement, +pour des choses qui lui semblaient, lui, si naturelles! De sorte qu'il +tait comme furieux contre des prires et des gmissements dont il +tait, malgr lui, la cause. Rien ne nous est plus odieux que de faire, + notre corps dfendant, souffrir les autres d'une souffrance gratuite +et qui nous parat absurde: ce qui leur donne l'air de faire exprs de +souffrir pour nous ennuyer... + +Survint la querelle de Port-Royal avec Desmarets de Saint-Sorlin. + +Encore un individu trs particulier, ce Desmarets; encore un bon +original. Visionnaire lui-mme, il tait l'auteur de la baroque et +charmante comdie des _Visionnaires_ (1640). Aprs une vie des moins +difiantes, il donne dans la dvotion, puis dans la monomanie +religieuse. Vers 1664, il se fait prophte. Il affirme que Dieu lui-mme +lui a dict les derniers chants de son pome pique de _Clovis_. C'est +ce toqu qui, par son _Trait des potes grecs et latins_, allumera la +fameuse querelle des Anciens et des Modernes. En attendant il part en +guerre contre la fausse glise des jansnistes. Dans son _Avis du +Saint-Esprit_, il dclare avoir la clef de l'Apocalypse et propose au +roi de lever une arme de cent quarante-quatre mille hommes qui, sous la +conduite de Louis XIV, exterminera l'hrsie. + +Nicole rpondit en 1664 et 1665 par dix lettres volantes intitules +_Lettres sur l'hrsie imaginaire_ et, en 1666, par huit autres lettres +qu'il appela _Visionnaires_ par allusion la comdie et au caractre de +Desmarets. Dans la premire des _Visionnaires_, il reproche en ces +termes Desmarets ses premiers ouvrages: + + Chacun sait que sa premire profession a t de faire des romans et + des pices de thtre, et que c'est par l o il a commenc se + faire connatre dans le monde. Ces qualits, qui ne sont pas fort + honorables au jugement des honntes gens, sont horribles tant + considres selon les principes de la religion chrtienne et les + rgles de l'vangile. Un faiseur de romans et un pote de thtre + est un empoisonneur public, non des corps, mais des mes des + fidles, qui se doit regarder comme coupable d'une infinit + d'homicides spirituels, ou qu'il a causs en effet, ou qu'il a pu + causer par ses crits pernicieux. Plus il a eu soin de couvrir d'un + voile d'honntet les passions criminelles qu'il y dcrit, plus il + les a rendues dangereuses et capables de surprendre et de corrompre + les mes simples et innocentes. Ces sortes de pchs sont d'autant + plus effroyables qu'ils sont toujours subsistants, parce que ces + livres ne prissent pas et qu'ils rpandent toujours le mme venin + dans ceux qui les lisent. + +Voil le passage complet. Racine n'y tait pas vis personnellement. +Quand il l'et t, il devait se taire. Il avait envers ces messieurs +les plus imprieux devoirs de reconnaissance. Il avait t l'enfant +chri de Port-Royal, l'lve de Nicole, le petit Racine de M. Antoine +Lematre. Dans cette page, d'ailleurs, Nicole n'exprimait rien de +nouveau: il rappelait simplement l'ternelle doctrine de l'glise. La +querelle de l'glise et du Thtre n'a pour ainsi dire jamais cess au +XVIIe sicle (M. Abel Lefranc en a fait, l'an dernier, une histoire trs +exacte). La vie des neuf diximes des chrtiens, au XVIIe sicle et dans +tous les temps, n'a jamais t ni pu tre qu'un compromis--gnralement +dnonc et expi l'heure de la mort--entre la nature, les plaisirs, +les commodits ou les exigences de la vie sociale--et la stricte +doctrine de l'glise,--et, si vous voulez, entre le paganisme et le +christianisme. (Vous connaissez ces jolis vers diaboliques de +Sainte-Beuve: + + Paganisme immortel, es-tu mort? On le dit, + Mais Pan tout bas s'en moque, et la Sirne en rit.) + +Racine sait bien que, sur ce sujet, Port-Royal ne peut parler autrement +qu'il ne fait. Mme, au fond, je crois, cela lui est assez gal que de +saints hommes, qui doivent ncessairement penser et parler ainsi, lui +disent qu'il corrompt les mes simples et qu'il est coupable d'une +infinit d'homicides spirituels. Ce sont crimes qu'il porte lgrement. +Dans sa rplique la rponse de Racine, Goibaud du Bois touchera juste +quand il lui dira: + + Je vois qu'on vous fche quand on dit que les potes empoisonnent: + et je crois qu'on vous fcherait encore davantage, si l'on vous + disait que vous n'empoisonnez point, que votre muse est une + innocente, qu'elle n'est capable de faire aucun mal, qu'elle ne + donne pas la moindre tentation, et qu'elle laisse le coeur dans le + mme tat o elle le trouve. + +Pourquoi donc Racine est-il si fort ulcr? + +Relisons le passage de Nicole. Ce qui pique Racine au vif et ce qui +l'exaspre, ce ne sont point des excommunications dont il a l'habitude; +ce n'est mme pas la publicit de cette excommunication gnrale, ni +l'ide que le public lui en fera peut-tre l'application: c'est une +petite incise,--une pine secrte--qu'on ne remarque pas tout d'abord, +et que je vous rappelle donc: + + Ces qualits (d'un pote de thtre), _qui ne sont pas fort + honorables au jugement des honntes gens_, sont horribles selon les + principes de la religion chrtienne. + +Horribles, cela n'est rien; ce sont faons dvotes de parler. Mais ce +mot mprisant: Qui ne sont pas fort honorables aux yeux des honntes +gens, voil qui fait plaie, car cela l'atteint dans ce qu'il a de plus +tendre: dans son orgueil, et dans sa vanit aussi. On veut bien tre +damn, on ne veut pas tre ddaign. C'est, j'en suis persuad, surtout +pour ce mot que Racine crit sa premire rponse. Et c'est, en effet, +sur ce mot cuisant qu'il part, ds le dbut: + + Pourquoi voulez-vous que ces ouvrages d'esprit soient une + occupation peu honorable devant les hommes?... Nous connaissons + l'austrit de votre morale. Nous ne trouvons point trange que + vous damniez les potes: vous en damnez bien d'autres qu'eux. Ce + qui nous surprend, c'est de voir que vous voulez empcher les + hommes de les honorer. H! monsieur, contentez-vous de donner des + rangs dans l'autre monde: ne rglez pas les rcompenses de + celui-ci. Vous l'avez quitt il y a longtemps, laissez-le juge des + choses qui lui appartiennent. Plaignez-le si vous voulez d'aimer + des bagatelles et d'estimer ceux qui les font; mais ne lui enviez + pas de misrables honneurs auxquels vous avez renonc. + +Et presque tout de suite aprs, sentant bien qu'au point de vue du pur +christianisme, c'est Port-Royal qui a raison, il laisse la question +doctrinale et, en parfait journaliste, prend brusquement l'offensive: + + De quoi vous tes-vous aviss de mettre en franais les comdies de + Trence? Fallait-il interrompre vos saintes occupations pour + devenir des traducteurs de comdies? Encore si vous nous les aviez + donnes avec leurs grces, le public vous serait oblig de la peine + que vous avez prise. Vous direz peut-tre que vous en avez + retranch quelques liberts: mais vous dites aussi que le soin + qu'on prend de couvrir les passions d'un voile d'honntet ne sert + qu' les rendre plus dangereuses. Ainsi vous voil vous-mme au + rang des empoisonneurs. + +C'est plein de malice et de mauvaise foi. Je vous disais bien que +c'tait du journalisme d'excellente qualit. + +Et il continue, raille Port-Royal sur ses inconsquences, ses +faiblesses, son esprit de secte et de coterie, et conte la jolie +histoire de la mre Anglique et des deux capucins qui cette +suprieure zle sert du pain des valets et du cidre quand elle les +croit amis des jsuites, et du pain blanc et du vin des messieurs quand +on lui a dit que ces deux moines sont bons jansnistes. Et il ne craint +pas de parler fort lgrement de M. Antoine Lematre, de ce M. Lematre +qui l'avait appel autrefois son cher fils. + +Deux amis de Port-Royal, Du Bois et Barbier d'Aucour, rpondirent +Racine. Du Bois est judicieux, mais lourd; Barbier d'Aucour est ennuyeux +et veut trop faire le plaisant. Racine leur rpliqua dans une seconde +lettre, aussi spirituelle et, je crois, encore plus brillante et vive +que la premire. J'en lirai un petit passage pour votre plaisir: + +... Je n'ai point prtendu galer Desmarets M. Lematre. Je + reconnais de bonne foi que les plaidoyers de ce dernier sont, sans + comparaison, plus dvots que les romans du premier. Je crois bien + que, si Desmarets avait revu ses romans depuis sa conversion, comme + on dit que M. Lematre a revu ses plaidoyers, il y aurait peut-tre + mis de la spiritualit; mais il a cru qu'un pnitent devait oublier + tout ce qu'il a fait pour le monde. Quel pnitent, dites-vous, qui + fait des livres de lui-mme, au lieu que M. Lematre n'a jamais os + faire que des traductions! Mais, messieurs, il n'est pas que M. + Lematre n'ait fait des prfaces, et vos prfaces sont fort souvent + de gros livres. Il faut bien se hasarder quelquefois: si les saints + n'avaient fait que traduire, vous ne traduiriez que des + traductions. + +Ou encore: + +... Il semble que vous ne condamnez pas tout fait les romans. + Mon Dieu, monsieur, me dit l'un de vous, que vous avez de choses + faire avant de lire les romans! Vous voyez qu'il ne dfend pas de + les lire, mais il veut auparavant que je m'y prpare srieusement. + Pour moi je n'en avais pas une ide si haute, etc... + +Voil le ton. Cette prose de Racine est un dlice. C'est, de toutes les +proses du XVIIe sicle, la plus lgre, la plus dgage,--et celle aussi +qui contient le moins d'expressions vieillies. Cette prose est la plus +ressemblante la meilleure prose de Voltaire. Et cela, par le tour mme +de la plaisanterie, rapide, non appuye, qui plante le trait sans avoir +l'air d'y toucher, et qui passe. + +Racine voulait faire imprimer sa seconde lettre la suite de l'autre, +avec une prface. On dit (d'aprs Jean-Baptiste et d'aprs Louis) qu'il +renona ce projet sur le conseil de ce brave coeur de Boileau. Je crois +qu'il y renona plutt sur la lecture d'une belle et dure lettre de +Lancelot qui fit rougir et fit rentrer en lui-mme le jeune ingrat (voir +le tome VIII de l'dition Paul Mesnard). Vous savez encore que, douze ou +quinze ans plus tard, l'abb Tallemant lui reprochant en pleine Acadmie +sa conduite envers Port-Royal, Racine rpondit: Oui, monsieur, vous +avez raison; c'est l'endroit le plus honteux de ma vie, et je donnerais +tout mon sang pour l'effacer. Mais, tout converti et repentant qu'il +ft, et retir du thtre, et rconcili avec Port-Royal, et adonn la +plus scrupuleuse dvotion, et revenu la doctrine mme de Port-Royal +touchant le thtre, vous savez aussi que cette seconde lettre et cette +prface, dont il rougissait, il les avait conserves--mettons: +oublies--dans ses tiroirs. Ah! il est bien homme de lettres, celui-l! + + +Pour l'instant, ayant conquis le succs par une adroite concession au +got du jour, clbre, triomphant, aim du roi, trs got d'Henriette +d'Angleterre et de la jeune cour,--agressif, insolent, sensible +d'ailleurs comme une femme, ivre du plaisir de vivre, tout l'heure +amant de cette charmante Du Parc, qui fut adore de trois grands +hommes,--dbarrass pour un temps, je suppose, des secrtes +excommunications de la mre Agns,--sentant sa force, libre dsormais +d'crire exactement ce qu'il veut,--il prmdite cette neuve merveille +d'_Andromaque_ o il mettra toute sa sensibilit, son exprience et la +fois sa divination de la vie passionnelle, son audace mesure et, dj, +tout son gnie. + + + + +CINQUIME CONFRENCE + +ANDROMAQUE + + +_Andromaque_ (1667) est, avec le _Cid_, la plus grande date du thtre +franais. _Andromaque_, c'est l'entre, dans la tragdie, du ralisme +psychologique et de l'amour-passion, et c'est le commencement d'un +systme dramatique nouveau. + +Pour bien juger de l'originalit d'_Andromaque_, il faut savoir quelles +tragdies on faisait dans les annes qui ont immdiatement prcd la +pice de Racine. + +Ce qu'on joue entre 1660 et 1667, c'est _Othon_, _Sophonisbe_, +_Agsilas_, _Attila_, de Pierre Corneille; c'est _Astrate_, +_Bellrophon_, _Pausanias_, de Quinault; et c'est _Camma_, _Pyrrhus_, +_Maximian_, _Perse_ et _Dmtrius_, _Antiochus_, de Thomas Corneille. + +J'ai lu, naturellement, les pices de Pierre Corneille: j'ai lu ou +parcouru celles de Thomas et de Quinault. Elles ont toutes ceci de +commun, qu'elles sont romanesques la faon des romans du temps. Je ne +vous en parlerai point parce que ce serait long et que ce ne serait pas +trs utile. + +Mais je vous parlerai un peu du _Timocrate_ de Thomas Corneille, qui est +de 1656. + +_Timocrate_ est, de beaucoup, le plus grand succs du thtre au XVIIe +sicle. Il fit salle comble pendant six mois. On le joua en mme temps +au Marais et l'htel de Bourgogne. Et _Timocrate_ reprsente +exactement le genre de tragdie qui plut davantage entre le _Cid_ et +_Andromaque_, et ce que Racine veut remplacer. + +Je ne vous raconterai pas _Timocrate_. Il y faudrait du temps, et +l'expos en serait difficile suivre. (La lecture mme de la pice est +assez pnible; mais videmment cela devait s'claircir la +reprsentation.) Je vous renvoie au livre de M. Gustave Reynier sur +_Thomas Corneille_. Sachez seulement que le sujet de _Timocrate_ est +tir du roman de _Cloptre_, de La Calprende; que le hros de la pice +joue un double personnage; que, sous le nom de Timocrate, roi de Crte, +il assige la reine d'Argos; que, sous le nom de Clomne, officier de +fortune, il dfend cette reine dont il aime la fille; que la pice +partir du troisime acte n'est qu'une srie de surprises et de coups de +thtre adroitement mnags; que le dnouement est fort ingnieux; que +_Timocrate_ me parat, aujourd'hui encore, un des chefs-d'oeuvre du drame + nigmes; et que je ne pense pas que, ni chez Scribe, ni chez M. +Sardou, ni chez d'Ennery, vous trouviez une plus exacte ni plus habile +application du prcepte de Boileau: + + Que le trouble, toujours croissant de scne en scne, + son comble arriv, se dbrouille sans peine. + L'esprit ne se sent point plus vivement frapp + Que lorsqu'en un sujet _d'intrigue envelopp + D'un secret tout coup la vrit connue + Change tout, donne tout une face imprvue_. + +(Prcepte qui regarde le genre de pices qu'on aimait avant Racine, mais +trs peu le thtre de Racine lui-mme.) + +Ce qui caractrise _Timocrate_ et presque toutes les pices du mme +temps (car tous les auteurs voulaient crire leur _Timocrate_), c'est la +subordination des personnages l'intrigue (et, par suite, la facticit +ou la nullit des caractres); c'est l'extraordinaire dans les faits et +dans les sentiments et ce serait (si l'on pouvait prendre au srieux ces +inventions) la fantaisie et l'individualisme en morale. + +Ce n'est pas que le drame de Thomas Corneille ne dt tre d'un agrment +assez vif, non seulement par l'ingnieuse complication de la fable, mais +par l'idal romanesque qu'elle exprime. Peut-tre que, si vous lisiez +_Timocrate_, vous vous diriez, aprs l'avoir lu: + +Que l'idal de cette socit est charmant dans son artifice! La pure +thorie platonicienne de l'amour, dj affine au moyen ge par les +romans de chevalerie et dans les cours d'amour, reoit son achvement +dans les salons prcieux. L'amour n'y est matre que de vertus et +professeur que d'hrosme. L'aimable fou que ce Timocrate, et le +chercheur exquis de midi quatorze heures! Il a conquis, comme parfait +amoureux, le coeur de la princesse riphile; il n'aurait qu' le +cueillir. Mais il veut encore le mriter comme hros et grand capitaine; +et c'est pourquoi, peine lev au trne par la mort de son pre, il +vient assiger, sans le lui dire, la ville de celle qu'il adore. Et +certes, la galanterie est rare. Quand, Timocrate et Clomne la +fois, il s'est emptr dans son double rle, c'est bien simple, il se +tire d'affaire en tant sublime, en immolant, comme il le dit, l'amour +mme l'amour. Et nous savons bien qu'en ralit il n'a rien sacrifi +du tout, puisque Clomne et Timocrate ne font qu'un, et que, donnant +son amante au roi de Crte, c'est lui-mme qu'il la donne. Il s'amuse +donc. Mais quel artiste! Et quel grand coeur aussi! L'amour est vraiment +pour lui une religion, et une religion excitatrice de vertus. Il n'aime +que pour orner son me, et nous le voyons tout le temps prfrer la +possession de sa matresse ce qui le rend digne de cette possession. Il +fauche les rangs ennemis, gorge les deux rois allis d'Argos, ses +rivaux, et, l'instant d'aprs, pargne Nicandre, son troisime rival, +afin d'tre beau de diverses faons et, tour tour, par sa fureur et +par sa magnanimit. Quand la reine d'Argos, pour tenir deux serments +qu'elle a faits, lui promet la main de sa fille et, aprs le mariage, la +mort, non seulement il se rsigne, mais il se rjouit infiniment: car +enfin il aura t pendant cinq minutes l'poux de celle qu'il aime; et +qu'est-ce que la mort, je vous prie? D'ailleurs ces amours sont chastes. +La chair en est radicalement absente. La subordination, l'immolation de +soi-mme et, par surcrot, de l'univers entier, et du ciel et de la +terre, une petite femme raisonneuse, abondante en propos chantourns, +et qu'on n'aura mme pas touche du doigt: voil l'idal, voil ce qui +vaut la peine de vivre et de mourir. Et les autres personnages ne le +cdent gure Timocrate. Ils sont gnreux sans effort, mais +obstinment et sans retenue, non pas au-dessus, mais, ce qui est encore +mieux, en dehors de la nature, de la grossire et mprisable nature. +Quelle gentille socit que celle qui adorait de tels rves et qui +faisait le plus formidable succs du sicle la comdie qui lui en +donnait la plus pure reprsentation! Et ce que Thomas Corneille trouve +l, qui ne voit, d'ailleurs, que le grand Corneille l'a cherch +navement pendant toute la seconde moiti de sa vie! + +C'est vrai, oui, tout cela est vrai.--Mais ce qui est vrai aussi, c'est +que, s'il tait possible de considrer gravement ces amusettes, on +verrait que le fond de _Timocrate_--et de tout ce thtre--c'est +l'exaltation de la fantaisie personnelle par opposition la morale +commune. Timocrate, Nicandre, la reine d'Argos se forgent leur guise +des devoirs distingus (comme feront les personnages romantiques). +Timocrate dclare la guerre et fauche les hommes afin d'tre en posture +avantageuse aux yeux de sa matresse et parce qu'il veut, aprs la vie +langoureuse, connatre la vie nergique. (Ainsi fait, d'ailleurs, +l'Alexandre de Racine lui-mme.) Au dnouement, pour marquer sa +reconnaissance Timocrate qui lui a laiss la vie, et pour avoir aussi +bon air que lui, l'Argien Nicandre ouvre Argos aux Crtois et trahit +donc sa patrie par dlicatesse. Et la reine d'Argos, pour rester la +hauteur de ces tonnants fantaisistes de la perfection morale, fait +cadeau de son peuple Timocrate. Et ainsi, ils sont tous trois si +dsireux d'tre beaux--et si sublimes--que, pour la reine, il n'y a plus +de devoir royal, pour Nicandre, plus de patrie, et pour Timocrate plus +d'humanit. + +Or, _Andromaque_, c'est prcisment le contraire et de _Timocrate_ et +des trs nombreuses tragdies dont _Timocrate_ est le type absolu, et, +enfin, de plus de la moiti des tragdies de Pierre Corneille. + +Car Racine (et cela ne nous tonne plus, mais cela fut neuf et +extraordinaire son heure), Racine, ami de Molire qui faisait rentrer +la vrit dans la comdie, ami de La Fontaine qui la mettait dans ses +_Fables_, ami de Furetire, qui essayait de la mettre dans le roman, ami +de Boileau qui, ds ses premires satires, s'insurgeait contre le +romanesque et le faux,--Racine, pour la premire fois dans _Andromaque_, +choisit et veut une action simple et des personnages vrais; fait sortir +les faits des caractres et des sentiments; nous montre des passionns +qui ne sont nullement vertueux, mais qui aussi ne prtendent point la +vertu ni ne la dforment; ramne au thtre--par opposition la morale +fantaisiste et romanesque--la morale commune, universelle, et cela, sans +aucunement moraliser ni prcher, et par le seul effet de la vrit de +ses peintures. Et c'est une des choses par o Racine plut Louis XIV, +homme de bon sens, grand amateur d'ordre, et qui se souvenait que la +Fronde avait fort aim le romanesque en littrature. Et ainsi il est +peut-tre permis de signaler ici une convenance secrte et une +concordance entre les deux gnies ralistes du jeune pote et du jeune +roi. + +Notons qu'il s'est coul prs de deux ans entre la reprsentation +d'_Alexandre_ et celle d'_Andromaque_. Racine ne s'est pas press. Il a +de nouveau feuillet ses Grecs, il s'est laiss de plus en plus mouvoir +et pntrer par leur simplicit, leur sincrit, leur candeur hardie. En +mme temps, devenu vingt-cinq ans auteur dramatique clbre, il vivait +dans un monde o les passions sont vives et il regardait attentivement +autour de lui.--Puis, ces deux annes-l, il voyait jouer, non sans +sourire, _Sophonisbe_ et _Agsilas_. Il savait bien qu'il ferait, lui, +autre chose. Et il attendait qu'une belle ide s'empart de son +imagination. + +Un jour, aprs avoir relu son Euripide, il ouvre son Virgile et est +frapp par un passage du IIIe livre de l'_nide_, o il retrouve cette +pure Andromaque qu'il avait dj aime dans l'_Iliade_ (car dj, +colier Port-Royal, il avait crit, en marge de son Homre, sur ce +qu'il appelle la divine rencontre d'Andromaque et d'Hector, un petit +commentaire trs intelligent et trs mu). + +Voici le passage de Virgile: + + Nous ctoyons, dit ne, le rivage d'pire; nous entrons dans un + port de Chaonie, et nous montons jusqu' la haute ville de + Buthrote... Il se trouva qu'en ce moment, aux portes de la ville, + dans un bois sacr et sur les bords d'un faux Simos, Andromaque + portait aux cendres d'Hector les libations solennelles et les + tristes offrandes. Elle pleurait devant un vain tombeau de gazon, + entre deux autels que sa douleur avait consacrs, et invitait + Hector au funbre banquet... Elle baissa la tte et, parlant voix + basse: heureuse avant toutes, dit-elle, la vierge fille de + Priam, condamne mourir sur la tombe d'un ennemi, au pied des + hautes murailles de Troie! Elle chappa au partage ordonn par le + sort et n'approcha point, captive, du lit d'un matre vainqueur. + Mais nous, aprs l'incendie de notre patrie, tranes de mer en + mer, il nous fallut, enfantant dans l'esclavage, subir l'insolence + du fils d'Achille... Bientt il s'attache Hermione, race de Lda, + et va dans Sparte rechercher sa main. Mais Oreste, qu'enflamme un + violent amour de l'pouse ravie, Oreste que poursuivent, les Furies + des crimes, surprend son rival sans dfense et l'gorge au pied des + autels paternels... + +Cette triste lgie... puis ce coup de couteau... Racine rve l-dessus; +et c'est de ces vingt vers de Virgile qu'il tirera sa tragdie; car il +n'a peu prs rien emprunt ni aux _Troyennes_ d'Euripide, dont le +sujet est le meurtre d'Astyanax, ni l'_Andromaque_ du mme pote, o +la veuve d'Hector dfend son fils, mais un fils qui est celui d'Hlnus, +ni enfin aux _Troyennes_ de Snque; et il dit vrai quand, aprs avoir +cit le passage de Virgile, il crit dans sa prface: Voil, en peu de +vers, tout le sujet de cette tragdie. + + +Je suppose, que vous avez lu les tragdies de Racine. Je ne vous +analyserai point l'action d'_Andromaque_, mais je vous en rappellerai +l'essentiel, juste ce qu'il faut pour vous en remettre en mmoire la +composition si simple et si _lie_. + +C'est un peu aprs la prise de Troie. Pyrrhus est rentr en pire, dans +sa ville de Buthrote. Il a eu dans sa part de butin Andromaque, la veuve +d'Hector, et son fils, l'enfant Astyanax. Et Pyrrhus aime la belle +captive, et ne peut se dcider pouser sa fiance Hermione, fille +d'Hlne, qui est venue Buthrote sur sa foi, accompagne d'une petite +escorte de ses nationaux. + +Or, les rois grecs confdrs, qu'inquite la faiblesse de Pyrrhus pour +sa captive, envoient Pyrrhus un ambassadeur, Oreste, pour le sommer de +leur livrer le jeune Astyanax. Oreste est le cousin germain d'Hermione. +Il aime la jeune fille depuis longtemps et avec passion. + +Oreste, donc, s'acquitte de son ambassade. Pyrrhus refuse firement de +lui livrer le fils de sa captive. Il espre, par l, toucher le coeur +d'Andromaque. Et l-dessus, Hermione furieuse promet Oreste de le +suivre. Mais, Andromaque demeurant inexorable, Pyrrhus se ravise +(premier revirement): il promet d'abandonner Astyanax aux Grecs et +d'pouser enfin Hermione, laquelle, ivre de joie, lche brusquement le +triste Oreste. + +Et, bien que le ton ait t jusqu'ici, tantt celui de l'lgie et +tantt celui de la comdie dramatique, nous sentons bien que tous trois, +Hermione, Oreste, Pyrrhus, possds d'un aveugle amour, sont promis au +crime ou la folie; et nous voyons aussi que leur sort est li aux +volonts et aux sentiments de la captive troyenne. + +Or, Andromaque, sur le point de perdre son fils, supplie Pyrrhus +genoux et met cette fois dans ses prires un je ne sais quoi qui fait +perdre la tte Pyrrhus. Et Pyrrhus, se ravisant encore, et n'hsitant +plus trahir les intrts de la Grce confdre, propose Andromaque +de l'pouser, de la couronner et d'adopter son fils. Mais, si elle +refuse, l'enfant mourra. Et Andromaque, ayant mdit sur la tombe +d'Hector, accepte la proposition du vainqueur, avec le secret dessein de +se tuer aprs la crmonie du mariage. + +Et ce second revirement de Pyrrhus entrane tout. Hermione, dsespre, +se rejette sur Oreste; elle lui commande, s'il la veut, de tuer Pyrrhus + l'autel. Et Oreste obit; et quand il revient chercher sa rcompense, +Hermione lui crie: Qui te l'a dit? et va se tuer sur le corps de +Pyrrhus, laissant Oreste en proie un accs de folie. + + +Voil, tout en gros, l'action d'_Andromaque_. Vous avez reconnu que, la +situation premire une fois pose, elle se dveloppe naturellement, par +la seule vertu des sentiments, passions et caractres des personnages et +sans aucune intrusion du hasard,--avec cette particularit que tout est +suspendu Andromaque; qu'Andromaque d'abord, en s'loignant de Pyrrhus, +le rapproche d'Hermione et loigne celle-ci d'Oreste; et qu'ensuite, en +se rapprochant de Pyrrhus, elle rapproche Hermione d'Oreste et rejette +Oreste sur Hermione: en sorte que non seulement l'action est subordonne +aux sentiments des personnages, mais que les sentiments de trois de +ceux-ci sont subordonns aux sentiments d'un quatrime. On ne saurait +donc concevoir un drame plus vritablement ni plus purement +psychologique. Et c'est le premier point par o _Andromaque_ diffre +profondment et de _Timocrate_ et d'_Astrate_, et du thtre mme de +Pierre Corneille. + +Et voici le second point. On peut presque dire que pour la premire fois +l'amour entre dans la tragdie. + +Je dis pour la premire fois. Car l'amour de Chimne et de Rodrigue +est un amour glorieux et lyrique, et subordonn un devoir, une ide. +Et l'amour de Camille, dans _Horace_, est bien l'amour, et violent, oui, +mais sans complication ni jalousie. + +Et je dis simplement l'amour. Non pas l'amour-got, non pas +l'amour-galanterie, non pas l'amour romanesque, mais l'amour sans plus, +l'amour pour de bon, ou, si vous voulez, l'amour-passion, +l'amour-maladie: un amour dans lequel il y a toujours un principe de +haine. Au fond,--et malgr l'extrme dcence (je ne dis pas la timidit) +de l'expression dans Racine,--c'est l'amour des sens, et c'est le degr +suprieur de cet amour-l, la pure folie passionnelle. C'est le grand +amour, celui qui rend idiot ou mchant, qui mne au meurtre et au +suicide, et qui n'est qu'une forme dtourne et furieuse de l'gosme, +une exaspration de l'instinct de proprit. Une crature est tout pour +vous; elle vous fait indiffrent au reste du monde, parce qu'elle vous +donne ou que vous attendez d'elle des sensations uniques. Vous l'aimez +comme une proie, avec l'ternelle terreur de la partager. Vous voulez +tre pour elle ce qu'elle est pour vous: l'univers de la sensation. +Sinon, vous la hassez en la dsirant. Voil le grand amour. La jalousie +en est presque le tout. Cet amour-l (c'est assez surprenant, mais c'est +ainsi) je crois qu'on ne l'avait vu ni dans les romans ni au thtre +avant Racine. + +Trois personnages dans _Andromaque_ sont possds de cet amour-maladie, +criminel et meurtrier presque par dfinition: Hermione et Oreste, +malades complets; Pyrrhus un peu moins fou, parce que l'objet de sa +jalousie est un mort et qu'il ne peut donc plus le tuer. Et ces trois +dments font d'autant mieux ressortir la beaut morale de la divine +Andromaque, dont les deux amours--le conjugal et le maternel--sont purs, +sages et dans l'ordre; le premier d'autant plus pur qu'il s'adresse +un souvenir, une ombre. + +Et qu'ils sont vrais, ces quatre personnages, et comme ils vivent! Et +comme, tout en restant des types d'une humanit trs gnrale, ils sont +srement caractriss! + + +Andromaque, ici, ne connat point d'autre mari qu'Hector, ni d'autre +fils qu'Astyanax. Ainsi parle Racine dans sa prface. Et il ajoute: +J'ai cru en cela me conformer _ l'ide que nous avons maintenant_ de +cette princesse. (L'ide que nous avons maintenant... nous verrons +que cela se peut appliquer tous les personnages lgendaires ou +historiques de Racine, et combien cela est raisonnable.) Il continue: + + La plupart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque ne la + connaissent gure que pour la veuve d'Hector et pour la mre + d'Astyanax. On ne croit point qu'elle doive aimer ni un autre mari + ni un autre fils. + +Ainsi christianise par une longue tradition (oh! seulement un peu, +puisque, un moment, elle consent au suicide); pure, triste, fidle, ne +vivant plus que pour pleurer son mari et dfendre son petit +enfant;--mais, parmi sa grande douleur, soucieuse de ne pas trop +offenser Pyrrhus et--comme l'a dit Geoffroy le premier et, aprs lui, +Nisard--d'_une coquetterie vertueuse_: voil la trouvaille hardie de +Racine. + +Vous vous rappelez peut-tre qu'il y eut, l-dessus, voil quinze ans, +grande querelle la Comdie-Franaise, au _Temps_ et au _Journal des +Dbats_. Des gens ne voulaient pas qu'Andromaque ft coquette: Y +songez-vous? Ce Pyrrhus est le fils du meurtrier d'Hector; il a massacr +les parents d'Andromaque et incendi sa ville. Il y a un fleuve de sang +entre eux deux: et vous voulez qu'elle flirte avec le bourreau de sa +famille? Racine s'est bien gard d'une ide aussi indcente. On +rpondait: Nous ne prtendons point qu'Andromaque cherche expressment + troubler Pyrrhus. Mais enfin elle voit l'effet qu'elle produit sur +lui, et il est naturel qu'elle en profite pour sauver son enfant. Que si +le mot de coquetterie, mme vertueuse vous choque, nous dirons +qu'Andromaque a du moins le sentiment de ce qu'elle est pour Pyrrhus et, +sinon le dsir de lui plaire, du moins celui de ne pas le dsesprer +tout fait, de ne pas le pousser bout, et mme de ne pas lui +dplaire. Il n'y a pas aller l contre; le texte de Racine est plus +fort que tout. + +Cette plainte: + + Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups; + +cet argument qui, sous prtexte d'teindre l'amour du jeune chef, lui +prsente l'image de ce qu'il y a de plus propre l'mouvoir: + + Captive, toujours triste, importune moi-mme, + Pouvez-vous souhaiter qu'Andromaque vous aime? + Quels charmes ont pour vous des yeux infortuns + Qu' des pleurs ternels vous avez condamns? + +cette faon qu'elle a d'voquer toujours Hector devant Pyrrhus, de +parler du rival mort l'amoureux vivant; et enfin, quand le pril de +l'enfant Astyanax est proche et certain, ces mots audacieux sous leur +air de rserve (ces mots qui, d'ailleurs, provoquent immdiatement, chez +Pyrrhus, l'offre de sa main et de sa couronne): + +... Seigneur, voyez l'tat o vous me rduisez. + J'ai vu mon pre mort et nos murs embrass, + J'ai vu trancher les jours de ma famille entire + Et mon poux sanglant tran sur la poussire, + Son fils, seul avec moi, rserv pour les fers. + Mais que ne peut un fils! Je respire, je sers. + J'ai fait plus: je me suis quelquefois console + Qu'_ici plutt qu'ailleurs_ le sort m'et exile; + Qu'_heureux dans son malheur_, le fils de tant de rois + Puisqu'il devait servir, ft tomb sous vos lois. + J'ai cru que sa prison deviendrait son asile. + Jadis Priam soumis fut respect d'Achille: + _J'attendais de son fils encor plus de bont_. + Pardonne, cher Hector, ma crdulit! + +tous ces vers-l sont assurment faits pour mettre Pyrrhus sens dessus +dessous; et il est clair qu'Andromaque ne l'ignore pas. Et c'est trs +bien ainsi. Cette finesse fminine parmi tant de vertu et de douleur et +une aussi parfaite fidlit conjugale, il me semble que cela fait une +combinaison exquise, et hardie, et vraie. + +Et puis quoi! Pyrrhus est jeune, beau, illustre, et gnreux en somme. +Il s'expose aux plus grands dangers pour dfendre le fils d'Andromaque. +Andromaque peut har le fils d'Achille et celui qui a tu tant de +Troyens: mais la personne mme de Pyrrhus, je crois qu'Andromaque ne la +hait point. + +Et la preuve, c'est qu'aussitt que Pyrrhus est mort cause d'elle, +Andromaque se met l'aimer. Je ne dis pas seulement qu'elle lui est +reconnaissante et qu'elle le pleure par convenance: je dis qu'elle +l'aime. Cela ressort (oh! Racine n'est point timide) d'une scne du +cinquime acte, qui tait dans le premier texte d'_Andromaque_ et dans +l'dition de 1668. Aprs le meurtre de Pyrrhus, Oreste, allant rendre +compte Hermione de sa mission, amenait avec lui Andromaque de nouveau +captive. Et Andromaque disait Hermione: + +... Je ne m'attendais pas que le Ciel en colre + Pt sans perdre mon fils accrotre ma misre + Et gardt mes yeux quelque spectacle encor + Qui ft couler mes pleurs pour un autre qu'Hector. + Vous avez trouv seule une sanglante voie + De suspendre en mon coeur le souvenir de Troie. + Plus barbare aujourd'hui qu'Achille et que son fils, + Vous me faites pleurer mes plus grands ennemis; + Et, ce que n'avait pu promesse ni menace, + Pyrrhus de mon Hector semble avoir pris la place + Je n'ai que trop, madame, prouv son courroux: + J'aurais plus de sujet de m'en plaindre que vous + Pour dernire faveur ton amiti cruelle, + Pyrrhus, mon poux me rendait infidle. + Je t'en allais punir. Mais le Ciel m'est tmoin + Que je ne poussais pas ma vengeance si loin; + Et sans verser ton sang, ni causer tant d'alarmes, + Il ne t'en et cot peut-tre que des larmes... + +Racine a supprim, dans l'dition de 1676, cette rentre d'Andromaque. +Il a senti qu'il ne convenait pas de nous la montrer aimant un autre +homme que son premier poux, aimant Pyrrhus, mme mort cause d'elle: +car ce ne serait plus l'Andromaque d'Hector (_Hectoris Andromache_). +Mais, qu'il ait d'abord crit cette scne, il me semble que cela rvle +un got assez audacieux de vrit psychologique; car cela suggre l'ide +qu'Andromaque pt tre touche, son insu, de l'amour de Pyrrhus et ft +ainsi prpare ce phnomne tragique: l'amour naissant subitement du +sang vers et de la mort. + + +En regard, l'ardente figure d'Hermione. C'est une des femmes damnes +de Racine, les autres tant Roxane, riphile et Phdre. Elle est dans +notre littrature la premire jeune fille qui aime jusqu'au crime et au +suicide. Et cette possde d'amour reste, en effet, une jeune fille; +_nondum passa virum_. + +Son cousin Oreste lui a fait autrefois la cour, quand elle avait quinze +ans; et elle lui en veut d'avoir peut-tre rv de lui, de lui avoir +peut-tre donn quelques droits sur son coeur, avant qu'elle et connu +Pyrrhus, son vrai matre. + +Retire dans sa petite cour o elle attend Pyrrhus et se consume de +n'tre pas aime; d'ailleurs capable de tout pour sa passion (c'est elle +qui a dnonc aux Grecs les mnagements de Pyrrhus pour Astyanax: + + _J'ai dj sur le fils attir leur colre_: + Je veux qu'on vienne encor lui demander la mre); + +puis, quand Oreste survient, trop sincre et trop peu matresse +d'elle-mme pour n'tre pas maladroite avec lui, jusqu' s'engager +beaucoup plus qu'elle ne voudrait; ensuite, quand Pyrrhus parat revenir +vers elle, lchant ce mme Oreste avec la plus cynique insouciance. + + (N'avons-nous d'entretien que celui de ses pleurs?) + +et opposant la plus sche ironie Andromaque qui l'implore pour son +petit enfant; + + (S'il faut flchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous?) + +puis, lorsque Pyrrhus retourne sa Troyenne et va l'pouser, +chancelante sous le coup, gardant un silence farouche; puis voyant +rouge cause des images prcises qu'elle se forme dans ce silence; +puis appelant Oreste et lui ordonnant le meurtre; rencontrant l-dessus +Pyrrhus et l'accablant des plus magnifiques injures que puisse inspirer +la jalousie, c'est--dire la haine inextricablement mle l'amour; +voulant ensuite le sauver, puis le tuer elle-mme; reprochant Oreste +le meurtre qu'elle a command, et se frappant sur le corps de son amant: +ce qui la distingue parmi tout cela, c'est une certaine candeur violente +de crature encore intacte, une hardiesse tout dire qui sent la fille +de roi et l'enfant trop adule, toute pleine la fois d'illusions et +d'orgueil: qui est passionne, mais qui n'est pas tendre, l'exprience +amoureuse lui manquant, et qui n'a pas de piti. Et ainsi elle garde, au +milieu de sa dmence d'amour, son caractre de vierge, de grande fille +hautaine et mal leve,--absoute de son crime par son ingnuit quand +mme,--et par son atroce souffrance. + +De mme, Oreste est encore autre chose qu'un possd de l'amour, qui +aime comme l'on hait; capable de tuer; capable auparavant de dire, +lorsqu'il croit qu'Hermione va tre Pyrrhus: + + Tout lui rirait, Pylade, et moi, pour mon partage, + Je n'emporterais donc qu'une inutile rage? + J'irais loin d'elle encor tcher de l'oublier? + Non, non, mes tourments je veux l'associer. + C'est trop gmir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne. + Je prtends qu' mon tour l'inhumaine me craigne + Et que ses yeux cruels pleurer condamns + Me rendent tous les noms que je leur ai donns. + +Il est, dis-je, autre chose encore. Autre chose aussi que l'amant +tnbreux et mlancolique que l'on rencontre quelquefois dans les romans +du XVIIe sicle. Il me parat le premier des hros romantiques. C'est +dj l'homme fatal, qui se croit victime de la socit et du sort, +marqu pour un malheur spcial, et qui s'enorgueillit de cette +prdestination et qui, en mme temps, s'en autorise pour se mettre +au-dessus des lois. C'est dj le rfractaire, le rvolt aux +dclamations frntiques. Notez que Racine a pris Oreste avant le temps +o il venge sur sa mre le meurtre de son pre. Ce n'est pas encore +l'homme poursuivi par les Furies. Ses Furies ne sont qu'en lui-mme: +c'est sa passion, son orgueil, les sombres plaisirs du dsespoir, le +got de la mort... + + J'ai mendi la mort chez des peuples cruels + Qui n'apaisaient leurs dieux que du sang des mortels. + Ils m'ont ferm leur temple; et ces peuples barbares + De mon sang prodigu sont devenus avares. + +Pylade lui dit, comme un ami de Werther dirait au hros de Goethe: + + Surtout je redoutais cette mlancolie + O j'ai vu si longtemps votre me ensevelie. + +Oreste dit, comme pourrait dire Ren: + + Je me livre en aveugle au destin qui m'entrane; + +et, comme pourrait dire Antony: + + Mon innocence enfin commence me peser. + Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance + Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence. + De quelque part sur moi que je tourne les yeux, + Je ne vois que malheurs qui condamnent les dieux. + +(La seule diffrence, c'est qu'Antony dirait: qui condamnent la +socit.) + +Jusque dans la splendide dclamation par o commence l'accs de folie +d'Oreste: + + Grce aux dieux, mon malheur passe mon esprance. + Oui, je te loue, Ciel, de ta persvrance. + Appliqu sans relche au soin de me punir, + Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir + Ta haine a pris plaisir former ma misre. + J'tais n pour servir d'exemple ta colre, + Pour tre du malheur un modle accompli. + Eh bien, je meurs content et mon sort est rempli; + +jusque dans ces vers enrags, il y a la fois une absurdit et une +satisfaction de soi o les hros romantiques se reconnatraient. Une +absurdit, ai-je dit: car ce malheur insigne, unique, pour lequel Oreste +maudit solennellement tous les dieux, c'est la vulgaire aventure d'avoir +aim sans tre aim; et quant au crime d'avoir, par jalousie, laiss +assassiner son rival (car le faible garon n'a pas eu le courage de +frapper lui-mme), en quoi rend-il Oreste si intressant? Mais on sent +qu'Antony et Didier parleraient comme lui, et s'enorgueilliraient de +leur lchet comme d'une infortune sublime. + +Oui, Oreste dj porte en lui une tristesse soigneusement cultive, une +dsesprance littraire, une rvolte vaniteuse, qui, cent cinquante ans +aprs lui, clateront dans la littrature romantique. Seulement, tandis +que les romantiques crdules exalteront, sous le nom d'Antony ou de +Trenmor, ce type de fou et de dgnr et le prendront pour un hros +suprieur l'humanit, Racine, quelque faiblesse secrte qu'il ait +peut-tre pour lui, ne le considre que comme un malade et ne nous le +donne en effet que pour un malheureux vou la folie et qu'on emporte +sur une civire aprs son accs: + + Sauvons-le: nos efforts deviendraient impuissants + S'il reprenait ici sa rage avec ses sens. + +Bref, le romantisme intgral est quelquefois chez Racine: mais il y est +donn pour ce qu'il est: pour un cas morbide. + + +Reste Pyrrhus. Il est form de contrastes. C'est un sauvage, un brleur +de villes, un tueur de jeunes filles et d'enfants. Hermione, au +quatrime acte, lui jette ses exploits la face. Le fond de ses +discours Andromaque, c'est: Je vous aime, pousez-moi, ou je livre +votre fils pour tre gorg. C'est un jeune chef de clan dans un temps +de lgende. D'autre part (et pourquoi pas? tel courtisan de Versailles +n'avait-il pas t, la guerre, un rude tueur?) Pyrrhus est poli, +d'lgance raffine dans ses propos, et parle quelquefois la langue de +la galanterie au XVIIe sicle: + + Brl de plus de feux que je n'en allumai. + +Dans la scne charmante qui termine le deuxime acte, c'est un bon jeune +homme, navement amoureux, qui trahit presque comiquement son +inquitude, son espoir, son dpit. Parmi les contemporains, les uns le +trouvaient trop violent et trop sauvage, et les autres trop doucereux. +Mais qu'il est vrai avec tout cela, dans ses emportements et dans ses +faiblesses, dans ses gnrosits et dans ses lchets, dans ses +mauvaises actions et dans ses gestes chevaleresques! Quand, ayant +cyniquement trahi sa promesse, il tient revoir Hermione, s'accuser +devant elle et reconnatre son crime, soit par un obscur besoin de se +confesser, ou de se faire dire ses vrits et, par l, d'expier un peu, +soit par une bravade de criminel ou simplement pour voir, voir de ses +yeux, la figure de sa victime... oh! que cela parat humain, et va loin +dans l'observation de notre abominable coeur! + + +Je disais autrefois qu'il y avait vingt-cinq sicles entre le langage de +Pyrrhus et certains de ses actes. Au fait, ne pourrait-on pas le dire +d'Andromaque elle-mme? Il y a, dans un coin de la pice o on les +remarque peu, ces quatre vers (Oreste parle d'Astyanax): + + J'apprends que pour ravir son enfance au supplice, + Andromaque trompa l'ingnieux Ulysse, + Tandis qu'un autre enfant, arrach de ses bras, + Sous le nom de son fils fut conduit au trpas. + +Ainsi Andromaque a fait tuer un autre enfant pour sauver le sien; et +cependant, c'est la pure, douce et vertueuse Andromaque. + +Oui, quelquefois, chez ces personnages qui sentent et parlent comme des +contemporains de Racine et comme nous-mmes quand nous parlons trs +bien, tel trait se distingue, qui appartient des moeurs et une +civilisation encore primitives et rudes. Mais ces dissonances sont +rares: et mme, sont-ce des dissonances? La suppression d'une vie +humaine par intrt dynastique ou raison d'tat, est-ce que cela n'est +point pratiqu dans des civilisations trs avances? Est-ce que cela ne +pourrait absolument plus se voir aujourd'hui? Cela, ou des choses +analogues?--En tout cas, ne peut-on pas dire que ces traits de duret +primitive, qui nous reportent subitement aux temps homriques, ne font, +lorsqu'on s'y arrte, que donner du lointain des figures que, par tous +leurs autres traits, le pote a rapproches de nous? + +Mais, que parfois il les loigne, ou que plus souvent il les rapproche, +ce n'est pas, croyez-le bien, par ignorance ou inattention, mais +sciemment et de propos dlibr, afin que ces figures, tout en gardant +leur caractre individuel, soient, pour ainsi dire, contemporaines d'une +longue srie de sicles. + +Assurment, l'histoire et l'archologie ont, depuis deux cents ans, fait +quelques dcouvertes; et je ne dis pas que Racine se reprsente le +costume, les armes et les casques des hros de la guerre de Troie aussi +exactement que nous le pouvons faire depuis les fouilles de Schliemann. +Mais, n'allons pas nous y tromper, Racine et, en gnral, les gens du +XVIIe sicle, concevaient trs bien les diffrences des poques, des +milieux, des civilisations. Moins documents que nous, ils avaient +aussi bien que nous la notion de la couleur historique, et mme de ce +que nous avons appel la couleur locale. Les romantiques taient un peu +nafs de croire qu'ils l'avaient invente. En ralit, le XVIIe sicle +n'a cess de discuter sur cette matire. La vrit historique, celle des +moeurs, du langage, du costume, Saint-vremond en parle continuellement. +Dans sa lettre sur _Alexandre_, Saint-vremond crivait que le climat +change les hommes comme les animaux et les productions, influe sur la +raison comme sur les usages, et qu'une morale, une sagesse particulire + la rgion y semble rgler et conduire d'autres esprits dans un autre +monde. (On peut mme trouver que Saint-vremond exagre.) Et le vieux +Corneille, et tous les ennemis de Racine lui reprochent rgulirement +que ses Grecs, ses Romains et ses Turcs ressemblent des courtisans +franais; et Racine se dfendra l-dessus dans plusieurs de ses +prfaces. + +Les hommes instruits du XVIIe sicle n'taient pas plus btes que nous, +je vous assure. Ils taient dj avertis de bien des choses. Un des plus +intelligents et des plus fins fut ce Guilleragues, qui Boileau a +adress une de ses meilleures ptres, et la fois des plus savoureuses +et des plus philosophiques. Boileau le qualifie en ces termes: + + Esprit n pour la cour, et matre en l'art de plaire, + Guilleragues, qui sais et parler et te taire. + +M. de Guilleragues fut ambassadeur de France Constantinople de 1679 +1685. Il avait pu contrler la vrit de la couleur dans _Bajazet_. Il +crivait Racine, le 9 juin 1684: + + Vos oeuvres, plusieurs fois relues, ont justifi mon ancienne + admiration. loign de vous, monsieur, et des reprsentations qui + peuvent en imposer... vos tragdies m'en ont paru encore plus + belles et plus durables. La vraisemblance en est merveilleusement + observe, avec une profonde connaissance du coeur humain dans les + diffrentes crises des passions. + +Or--et c'est o j'en voulais venir--Guilleragues avait visit les pays +o se passent la plupart des tragdies de Racine, et voici ce qu'il en +disait: + + Dieu me prserve de traiter la respectable antiquit comme + Saint-Amant a trait l'ancienne Rome (dans _Rome ridicule_); mais + vous savez mieux que moi que, dans ce qu'ont crit les potes et + les historiens, ils se sont plutt abandonns au charme de leur + brillante imagination qu'ils n'ont t exacts observateurs de la + vrit... + + Le Scamandre et le Simos sont sec dix mois de l'anne: leur lit + n'est qu'un foss... L'Hbre est une rivire de quatrime ordre. + Les vingt-deux royaumes de l'Anatolie, le royaume de Pont, la + Nicomdie donne aux Romains, l'Ithaque, prsentement l'le de + Cphallonie, la Macdoine, le terroir de Larisse et celui d'Athnes + ne peuvent jamais avoir fourni la quinzime partie des hommes dont + les historiens font mention. Il est impossible que tous ces pays, + cultivs avec tous les soins imaginables, aient t fort peupls. + Le terrain est presque partout pierreux, aride et sans rivire. On + y voit des montagnes et des ctes peles, plus anciennes assurment + que les plus anciens crivains. Le port d'Aulide, absolument gt, + peut avoir t trs bon mais il n'a jamais pu contenir un nombre + approchant de deux mille vaisseaux ou simples barques... + + Je croirais volontiers que les historiens se sont imagin qu'il + tait plus beau de faire combattre trois cent mille hommes que + vingt mille, et vingt rois plutt que vingt _petits seigneurs_. + +Et le sagace diplomate conclut: + + Dans le fond, les grands auteurs, par la seule beaut de leur + gnie, ont pu donner des charmes ternels, et mme l'tre aux + royaumes, le nombre aux armes, et la force aux simples murailles. + Ils ont laiss de grands exemples de vertu comme de style, + fournissant ainsi leur postrit de tous ses besoins... _Il + n'importe gure de quel pays soient les hros_. + +Je trouve cette lettre admirable de sens critique et de libert +d'esprit.--Racine, pieux commentateur d'Homre, sait aussi que Pyrrhus +n'a pu tre qu'un petit seigneur, selon le mot de Guilleragues. Il +sait que le petit chteau-fort habit par ce jeune chef ne pouvait +ressembler la cour de Versailles. Mais il sait qu'aprs tout, des +vassaux autour d'un chef, c'est encore une cour et que, partout o il y +a une cour, il y a un crmonial. Et il ne craint donc pas de parler de +la cour de Pyrrhus. + +Vous vous rappelez que Leconte de Lisle, traduisant Eschyle, ne le +trouve pas assez sauvage et, pour nous tonner, rend l'_Orestie_ plus +atroce qu'elle n'est dans le texte grec. La couleur locale, il en +remet!--Racine pense, tout au contraire, qu'il importe notre plaisir +que nous ayons le plus possible de penses, de sentiments et de faons +d'tre en commun avec ces personnages que leur nom et leur lgende +placent si loin de nous. Il les tire donc nous discrtement. Et je +crois qu'il a raison. Mais, ce qui est sr, c'est qu'il ne le fait pas +par ignorance, comme des ignorants l'ont cru; et son procd n'est pas +moins rflchi et voulu que l'artifice oppos du Parnassien solennel et +naf. + + +En somme, antique et mme prhistorique par ses origines, dont le pote +conserve soigneusement les traces; grecque par la simplicit, la +nettet, l'eurythmie; moderne par la connaissance et l'expression totale +des passions de l'amour, _Andromaque_ est la premire de nos tragdies +o nous nous retrouvions tout entiers (Brunetire), et avec notre me +d'aujourd'hui, et avec nos mes hrites, celles des anctres de notre +race. Ah! le pur chef-d'oeuvre que cette tragdie, que ce chaste drame +d'hroque pit conjugale et maternelle, entrelac ce terrible drame +d'amour meurtrier! Et puis _Andromaque_ respire si bien l'ardente et +charmante jeunesse du pote! Il y montre l'audace et la sret d'un +archer divin.--Pas un vers dans les rles d'Hermione et d'Oreste qui +n'exprime, en mots rapides et forts comme des coups d'pe, les +illusions, les souffrances, l'gosme, la folie et la mchancet de +l'amour: en sorte qu'on y trouverait la psychologie complte de +l'amour-passion et de la jalousie.--Et, dans le rle d'Andromaque, que +de beaux vers simples et doux, qui traduisent, sous la forme la plus +limpide et la plus noble, les sentiments les plus tendres, les plus +fiers, les plus douloureux! Que de vers qui semblent clos sans effort, +comme de grandes fleurs merveilleuses, comme des lis! + +Phdre sera plus complexe, plus macre dans la passion: mais nous ne +retrouverons plus la fracheur de cet enchantement. + + + + +SIXIME CONFRENCE + +LES PLAIDEURS.--BRITANNICUS + + +Je crains de ne vous avoir pas encore assez dit quel point +_Andromaque_ fut une chose originale et nouvelle. Vraiment, elle +introduisit l'amour--l'amour tout entier--non seulement sur notre scne, +mais dans notre littrature. Pour vous en faire quelque ide, il faut +que vous songiez un autre trs grand pote, tranger, et que Racine ne +connaissait probablement pas mme de nom. Ce que Shakespeare avait fait +pour l'amour dans trois ou quatre de ses drames, l-bas, sous une autre +forme et selon une autre potique, Racine, vingt-sept ans, l'a fait +chez nous. Rien de moins en vrit. + +On ne sut pas nettement combien c'tait neuf et beau. Nanmoins, on s'en +douta. Le succs fut trs grand. _Andromaque_, dit Charles Perrault, +fit peu prs autant de bruit que le _Cid_. La pice avait d'abord t +joue la cour, devant Leurs Majests et quantit de seigneurs et de +dames. La duchesse d'Orlans l'avait, nous dit Racine, honore de ses +larmes. Le jeune roi, d'un si grand got, aime et dfend _Andromaque_, +comme il dfendra _les Plaideurs_ et _Britannicus_. + +On en fait une parodie: _la Folle Querelle_, de Subligny, que Molire, +brouill avec Racine,--vous vous en souvenez,--joue sur son thtre. La +parodie est stupide, mais elle atteste la vogue extraordinaire de la +pice. Dans la famille o Subligny nous transporte, _Andromaque_ est le +sujet de toutes les conversations; on en parle au salon, dans +l'antichambre, la cuisine, jusque dans l'curie. Cuisinier, cocher, +palefrenier, laquais, et jusqu' la porteuse d'eau en veulent +discourir. Bientt, dit un des personnages de la comdie, la contagion +gagnera le chien et le chat du logis. Une matresse demande-t-elle sa +femme de chambre: celle-ci, rpond un laquais, est occupe faire +l'Hermione contre le cocher dont elle est coiffe. Un matre +reproche-t-il son valet d'avoir mal compris un ordre: Monsieur, dit +le valet, j'ai fait comme Oreste, qui ne laisse pas de tuer Pyrrhus, +quoique Clone lui ait t dire qu'il n'en fasse rien. + +Naturellement, Saint-vremond, du fond de son exil bavard, dit son mot. +Cet homme d'esprit, et qui avait mme quelquefois plus que de l'esprit, +restait si attach au Paris de sa jeunesse et ses admirations des +temps heureux, que sans doute il ne pouvait consentir qu'il se ft +quelque chose de tout fait bien depuis qu'il n'tait plus l. Il crit +donc, dans sa rponse Lionne qui lui avait envoy _Andromaque_ (et son +jugement est d'un homme qui ne veut absolument pas cder son plaisir): + + Cette tragdie a bien l'air des belles choses; il s'en faut presque + rien qu'il n'y ait du grand. Ceux qui n'entreront pas assez dans + les choses l'admireront, ceux qui veulent des beauts pleines y + chercheront _je ne sais quoi_[5] qui les empchera d'tre tout + fait contents. + +Et je ne vous dirai pas ce que c'est, puisque Saint-vremond ne le sait +pas lui-mme. + +En somme, Racine ne dut pas, cette fois, trop souffrir des critiques. Il +dut jouir de tout ce bruit. Le succs est l, rel, affirm par le +nombre des reprsentations, concret, retentissant. Au reste, Racine ne +s'oublie ni ne s'abandonne. En voil un qui s'est dfendu jusqu'au jour +de la conversion et du renoncement! Le duc de Crqui et le comte +d'Olonne se faisaient remarquer parmi les dtracteurs de la pice. +Racine, trs hardiment, fait courir contre ces deux grands seigneurs +l'atroce pigramme que l'on connat: + + La vraisemblance est choque en ta pice, + Si l'on en croit et d'Olonne et Crqui. + Crqui dit que Pyrrhus aime trop sa matresse. + D'Olonne qu'Andromaque aime trop son mari; + +rappelant ainsi que Crqui n'aimait pas les femmes, et que d'Olonne +tait immensment tromp par la sienne. (Voir Bussy-Rabutin). + +Bref, Racine triomphe. Et il est galement heureux dans ses amours. +Mademoiselle du Parc est publiquement sa matresse; elle a quitt la +troupe de Molire Pques 1667 et s'est engage l'htel de Bourgogne +pour y jouer Andromaque. + +Racine, cette poque, est si content d'tre au monde, qu'il s'amuse +crire _les Plaideurs_. + + * * * * * + +Ce n'tait, ses yeux, qu'un amusement l'occasion d'un procs qu'il +soutient contre des moines comme prieur de l'pinay (car il avait fini +par attraper un bnfice); procs, dit-il lui-mme, que ni mes juges ni +moi n'avons jamais entendu, et que d'ailleurs il perdit. + +Racine emprunte aux _Gupes_ d'Aristophane quelques-uns des traits de sa +bouffonnerie, quoique entre les juges d'Athnes et les juges de France, +il n'y et gure de commun que la vnalit quelquefois, et aussi le pli +professionnel, la fureur de juger. Vous savez qu' Athnes, au temps +d'Aristophane, tout citoyen pouvait tre juge, pourvu qu'il et trente +ans rvolus; que les juges, au nombre de six mille (ce qui semble folie +pure), taient annuellement dsigns par le sort et rpartis entre dix +tribunaux criminels ou civils (l'Aropage, ou cour suprieure, non +compris); que les juges recevaient trois oboles par jour, et que, tenant +ce salaire du parti au pouvoir, c'est--dire des dmagogues, et ce +salaire, d'autre part, suffisant mal les faire vivre, il leur tait +peu habituel de juger soit avec indpendance, soit avec intgrit. +C'tait un drle de gouvernement que celui d'Athnes, car c'tait un +gouvernement parfaitement dmocratique. Il est vrai qu'il n'y avait que +vingt mille citoyens environ, mais peut-tre cent mille esclaves, et un +assez riche domaine public. Cela permettait quelques fantaisies. +Nanmoins le rgime vcut mal et dura peu. + +Racine a pris dans _les Gupes_ peu de chose en somme: le juge qui saute +par la fentre et reparat la cave ou au grenier, le chien criminel et +les larmes de sa famille. Pour le reste, il se contente de l'intrigue +traditionnelle des farces italiennes, de celle mme des farces de +Molire: l'amoureux dguis en robin et faisant signer un contrat de +mariage au vieux plaideur qui croit signer un procs-verbal. C'est +l'Amour commissaire, au lieu de l'Amour peintre ou de l'Amour mdecin. + + Moiti en m'encourageant, moiti en mettant eux-mmes la main + l'oeuvre (ceci se passait au cabaret), mes amis me firent commencer + une pice qui ne tarda pas tre acheve. + +Furetire dut fournir quelques traits: ceux qui se trouvent dans son +_Roman bourgeois_ (1666). Despraux apporta la scne de la dispute de +Chicaneau et de la comtesse, qui s'tait passe sous ses yeux, chez son +frre Boileau le greffier. La comtesse de Pimbche, c'tait la comtesse +de Criss, attache la maison de la duchesse douairire d'Orlans, et +vieille plaideuse connue pour sa manie. La pauvre Babonnette, celle +qui emporte les serviettes du buvetier du Palais, c'tait la femme du +lieutenant criminel Tardieu, celle que Boileau placera dans sa dixime +satire. Perrin-Dandin sa lucarne rappelait un vieux juge bizarre du +temps du feu roi Louis XIII, un monsieur Portail, conseiller au +Parlement, dont Tallemant des Raux nous dit: + + Il tait fort homme de bien, mais fort visionnaire. Il avait + retranch son grenier et y avait fait son cabinet et ne parlait aux + gens que par la fentre de ce grenier. + +Et l'loquence solennelle et ridicule de l'Intim et de Petit-Jean aid +par le souffleur, c'tait l'loquence de beaucoup d'avocats d'alors, +comme on le peut voir dans les _Historiettes_ de Tallemant, au chapitre +_Avocats_. + +L'avocat Galant, aprs avoir divis son plaidoyer, commenait toujours +par ce vers: + + Has meus ad metas currat oportet equus. + +Un autre disait: Messieurs, cette pauvre femme n'a pas de pain, que les +Grecs appellent [Grec: ton arton]. (Ceci doit tre invent, mais je n'en +suis pas sr.) L'avocat La Martellire commena un plaidoyer pour +l'Universit contre les jsuites par la bataille de Cannes. Un autre +commena son plaidoyer par le roi Pyrrhus... Le prsident lui dit: Au +fait! au fait! Un jeune avocat, plaidant contre un homme qui avait +coup quelques chnes, alla rechercher tout ce qu'il y a dans +l'antiquit l'avantage des chnes. Les druides ni les chnes de Dodone +n'y furent oublis. L'autre avocat, qui l'avait laiss jaser, dit: +Monsieur, il s'agit de quatre chneaux que ma partie a coups et qu'il +offre de payer au dire d'expert. + +Racine se souvint de tout cela. Peut-tre songet-il aussi, tout bas, +son matre Antoine Lematre, dont les plaidoyers passaient pour +chefs-d'oeuvre en leur temps, mais qui manquaient vraiment de simplicit. +(Le pdantisme, tout chaud encore de la Renaissance, reste norme +pendant la premire moiti du XVIIe sicle et encore un peu par del.) +Mais Racine s'est surtout servi de Gautier la Gueule, qui venait de +publier deux volumes de ses plaidoyers. L'Intim reproduit trs +exactement un de ses exordes (d'ailleurs imit du _Pro Quintio_ de +Cicron, o l'on doit dire qu'il est sa place): + + Messieurs, tout ce qui peut tonner un coupable, + Tout ce que les mortels ont de plus redoutable + Semble s'tre assembl contre nous par hasard, + Je veux dire la brigue et l'loquence. Car + D'un ct le crdit du dfunt m'pouvante, + Et de l'autre ct l'loquence clatante + De matre Petit-Jean m'blouit... + +Ainsi _les Plaideurs_ taient une farce dbride, agressive, toute +pleine d'allusions des personnes et o Corneille lui-mme tait +parodi: + + Ses rides sur mon front ont grav ses _exploits_... + Viens, mon sang, viens, ma fille!... + Achve, prends ce sac... + +Elle dut faire scandale devant le public d'alors, fort restreint en +somme, qui tait au courant de toutes les historiettes et anecdotes et +comprenait toutes les allusions. En outre, il est assez probable que bon +nombre de juges, de procureurs, d'avocats et de basochiens vinrent +cabaler contre la pice. Quoi qu'il en soit, Valincour raconte qu'aux +deux premires reprsentations les acteurs furent presque siffls et +n'osrent pas hasarder la troisime. Nous dirions aujourd'hui que _les +Plaideurs_ furent un four noir. + +Mais, un mois aprs, le roi vit _les Plaideurs_ Saint-Germain. + +Le roi fut ravi. Le roi savoura ces vers: + + Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre. + Combien en as-tu vu, je dis des plus hupps, + souffler dans leurs doigts dans ma cour occups, + Le manteau sur le nez ou la main dans la poche, + Enfin pour se chauffer venir tourner ma broche!... + +Le roi admira les us et coutumes de la justice dans son beau royaume: + + Prends-moi dans mon clapier trois lapins de garenne + Et chez mon procureur porte-les ce matin. + Si son clerc vient cans, fais-lui goter mon vin. +... Il viendra me demander peut-tre + Un grand homme sec, l, qui me sert de tmoin + Et qui jure pour moi lorsque j'en ai besoin... + +Et encore: + + Monsieur, je suis cousin de l'un de vos neveux. + Monsieur, Pre Gordon vous dira mon affaire. + Monsieur, je suis btard de votre apothicaire. +... Deux bottes de foin, cinq six mille livres! + +Le roi gota la galanterie du bon juge: + + Dis-nous, qui veux-tu faire perdre la cause? + -- personne.--Pour toi je ferai toute chose, + Parle donc.--Je vous ai trop d'obligation. + --N'avez-vous jamais vu donner la question? + --Non, et ne le verrai, que je crois, de ma vie. + --Venez, je vous en veux faire passer l'envie. + --H! monsieur, peut-on voir souffrir des malheureux? + --Bon! cela fait toujours passer une heure ou deux. + +Le roi apprcia tous ces traits, qui n'avaient assurment rien de +timide. Il n'abolit point la torture, institution de tant de sicles. Il +n'ajouta rien, que je sache, l'ordonnance civile de 1667 par laquelle +il avait voulu corriger les drglements de la justice. Mais il fut +charm que Racine traitt sa magistrature comme le gouvernement de la +troisime Rpublique ne laisserait pas traiter la sienne au thtre; et +pourtant!... + + Il fit, dit Valincour, de grands clats de rire. Et toute la cour, + qui juge ordinairement mieux que la ville, n'eut pas besoin de + complaisance pour l'imiter. Les comdiens, partis de Saint-Germain + dans trois carrosses, allrent porter cette bonne nouvelle + Racine. Trois carrosses aprs minuit, et dans un lieu o il ne s'en + tait jamais tant vu ensemble, rveillrent le voisinage. On se mit + aux fentres; et comme on vit que les carrosses taient la porte + de Racine, et qu'il s'agissait des _Plaideurs_, des bourgeois se + persuadrent qu'on venait l'enlever pour avoir mal parl des juges. + Tout Paris le crut la Conciergerie le lendemain. + +Mais, au contraire, _les Plaideurs_, ayant plu au roi et la cour, +furent repris la ville avec un trs grand succs. + +_Les Plaideurs_, que Racine avait destins d'abord au Thtre-Italien, +ne sont qu'un amusement, oui, mais d'un gnie charmant, et au moment o +ce gnie tait dans toute l'ivresse de sa jeune force. Si l'on considre +le dialogue, je ne vois rien, au XVIIe sicle, de cette verve et de cet +emportement de guignol presque lyrique. Ce dialogue si rapide et si +coup, je crois bien que nous ne le retrouverons plus (sauf dans +Dufresny peut-tre) jusqu'au dialogue en prose de Beaumarchais. Et puis, +je suis bien oblig de remarquer que cette folle comdie est _la seule_ +de ce temps qui vise, non plus seulement des moeurs, mais une +institution. + +Mais surtout, la forme des _Plaideurs_ est unique. Elle est beaucoup +plus artiste, comme nous dirions aujourd'hui, que celle de Molire. +_Les Plaideurs_ sont la premire comdie (cela, j'en suis trs sr) o +le pote tire des effets pittoresques ou comiques de certaines +irrgularits voulues ou particularits de versification: enjambements, +dislocation du vers, ou rimes en calembour: + + Et voil comment on fait les bonnes maisons. / Va, + Tu ne seras qu'un sot... + Mais j'aperois venir madame la comtesse + De Pimbche. / Elle vient pour affaire qui presse +... Bon! c'est de l'argent _comptant_. + J'en avais bien besoin. Et de ce non content + Aurait avec le pied ritr... +... Monsieur ici _prsent_ + M'a d'un fort grand soufflet fait un petit _prsent_. +... Et vous, venez au fait. / Un mot + Du fait... + Et quand il serait vrai que Citron ma _partie_ + Aurait mang, messieurs, le tout ou bien _partie_ + Dudit chapon, / qu'on mette en compensation + Ce que nous avons fait avant cette action. + Quand ma partie a-t-elle t rprimande? + Par qui votre maison a-t-elle t garde? + Quand avons-nous manqu d'aboyer au larron? + Tmoin trois procureurs, dont icelui Citron + A dchir la robe. On en verra les _pices_. + Pour nous justifier voulez-vous d'autres _pices_?... + +Et ctera. + +Au reste, toute la versification des _Plaideurs_ est une joie. Et ces +jeux de prosodie, vous ne les trouverez pas dans les comdies de +Molire, ni dans celles de Quinault ou de Montfleury, ni dans celles de +Regnard. Chose trange: cette fantaisie prosodique des _Plaideurs_, +c'est seulement le drame romantique de Hugo qui la reprendra; et c'est, +sur un autre ton et avec une autre couleur, Banville dans ses petites +comdies lyriques et funambulesques. + +Et je suis dsol, pour ma part, que Racine n'ait point crit d'autre +comdie que les _Plaideurs_. + +Mais il croyait avoir mieux faire. Il tait videmment agac de +deviner partout cette ide: + +Oui, sans doute, ce garon fait bien parler l'amour: mais tout de mme +cela n'est pas si fort que notre vieux Corneille. Ah! les tragdies +historiques! Ah! les pices, sur la politique et sur les Romains! Je +suis persuad qu'une des choses qui ont le plus irrit Racine, ce sont +les consultations d'outre-Manche de ce vieux bel esprit de +Saint-vremond, qui, en dernier lieu, avait eu l'aplomb de mettre +_Attila_ au-dessus d'_Andromaque_. Racine songea: Vous voulez de +l'histoire, et notamment de l'histoire romaine? Eh bien, attendez! + +Mais, naturellement, le raliste Racine ne choisit pas un sujet grands +sentiments ni grandes joutes oratoires imites du _Conciones_. Il ne +devait goter ni les _Mort de Pompe_, ni les _Sertorius_, ni les +_Othon_; et ce n'est pas seulement chez les avocats que l'emphase +dplaisait l'auteur du troisime acte des _Plaideurs_. Il feuillette +Tacite; et ce qu'il en retient, c'est encore un drame priv. Mais quel +drame! Un des plus atroces de tous, et qui a pour protagonistes deux des +mes les plus souilles et les plus sclrates qu'ait jamais +formes--avec les trois concupiscences (des yeux, de la chair et de +l'esprit)--la folie de la toute-puissance: Agrippine et Nron. + +Il choisit merveilleusement leur point de rencontre. C'est le moment de +leur premier heurt: Agrippine est la fin de ses crimes, Nron au +commencement des siens. Aux gestes prsents d'Agrippine s'ajoute toute +une perspective d'ignominies dans le pass; ceux de Nron toute une +perspective de forfaits dans l'avenir. Par un procd o excelle ce +gnie, si fort sous une forme qui se contient, il nous fait entendre +plus d'horreurs encore qu'il n'en exprime. Chaque scne s'amplifie dans +notre esprit, et de toutes les horreurs qu'elle rappelle, et de toutes +celles qu'elle prsage. + +Le drame est tout en scnes familires, presque de comdie, n'tait +l'image de la mort partout aperue et l'attente du dnouement sanglant. +Le dbut est bien frappant: cette impratrice mre qui rde au petit +jour dans les couloirs du palais pour tcher de surprendre au saut du +lit son fils qui se cache d'elle... Cela n'est-il pas dans la couleur de +certaines scnes de Saint-Simon? Au second acte, c'est le terrible veil +de la passion de Nron, et la scne cruelle o, tout de suite, il +torture la femme qu'il veut avoir. Au troisime acte, c'est la gnreuse +bravade du petit Britannicus, et son assassinat rsolu. Au quatrime, la +suprme tentative d'Agrippine, l'audacieuse confession gnrale par o +elle essaye d'pouvanter et de reprendre son fils, puis la dernire +hsitation de Nron entre les deux voies ouvertes. Au cinquime, +l'empoisonnement pendant le dner, la terreur dans la maison, la +rencontre de Nron et d'Agrippine qui, ds lors, se sent perdue, +et--seul ressouvenir, indirect et d'ailleurs charmant, de la +civilisation chrtienne--la retraite de la pauvre petite Junie dans le +couvent des Vestales. L'action est large, sans vaine complication, mais +continue, et intense; _Britannicus_ est une des tragdies de Racine +qu'il vaut mieux avoir vu jouer, ft-ce mdiocrement. + +Laissons le jeune et fier Britannicus; la mlancolique et comprime +Junie, plus srieuse que son ge, et qui semble, pour Britannicus, une +grande soeur autant qu'une amante; et Burrhus, l'honnte homme +circonspect, qui a bien du mal maintenir son honntet parmi les +concessions exiges par les ncessits d'tat, mais qui la maintient +tout de mme; laissons aussi Narcisse, le tentateur de Nron, aussi bon +psychologue, vraiment, que Iago. Les personnages les plus tonnants, +c'est encore Agrippine et Nron. + +Racine les a exprims tout entiers dans le moment o il les a saisis. Ce +qu'il nous montre ici pleinement, c'est, d'une part, le caractre +fminin dans le crime et l'ambition; et c'est, d'autre part, l'action +dissolvante du poison de la toute-puissance dans un jeune homme +extrmement vaniteux et qui se pique d'art. + + * * * * * + +Agrippine est une femme, belle et encore assez jeune. Je rappelle cela +parce que nous nous reprsentons volontiers les grandes ambitieuses de +l'histoire comme des cratures dsexues. C'est une erreur. Si +Elisabeth, la reine vierge, fut peut-tre une virago, Catherine, lady +Macbeth, et, selon toute apparence, la reine Smiramis, sur qui j'ai peu +de lumires, furent trs profondment femmes. Agrippine pareillement. + +Elle eut souci, nous dit Tacite, de sa tenue extrieure, et elle ne se +prostitua jamais qu' bon escient. Mais nous voyons que, dans toutes ses +entreprises, son sexe fut son principal instrument d'action. Encore +enfant, elle se donne au vieux Lpide parce qu'il tait riche. Cette +orgueilleuse, qui se vantait d'tre la seule, jusque-l, qui et t +fille d'un Csar, soeur, pouse et mre de Csar, se donne +l'affranchi Pallas, parce que Pallas a l'oreille de Claude. Pendant des +annes, avant d'tre la femme du vieil empereur, elle est sa matresse +patiente et soumise. Et plus tard, quand elle sent que Nron lui +chappe, vous savez par quels moyens elle essaye de le reprendre... +voluptueusement pare et prte l'inceste. (Et cela n'est pas +seulement dans Tacite et Sutone, mais tait dans Fabius Rusticus et +dans Cluvius.) + +L'espce mme (outre les moyens) de son ambition fut bien fminine. Elle +parat avoir tenu beaucoup plus aux titres, aux honneurs et l'argent +qu' la ralit du pouvoir. Elle rgna pendant quelque temps, mais ce +fut Pallas qui gouverna. + +Aprs des annes d'intrigues tnbreuses et de crimes secrets, tout +coup, femme encore en cela, aussi insolente et intemprante dans le +triomphe qu'elle avait t patiente et tenace dans la lutte, elle n'a +rien de plus press que de compromettre son ouvrage par la faon +inconsidre dont elle en jouit. Elle clate d'orgueil et d'arrogance. +Elle a la niaiserie d'exiger, avant tout, des gards. Ce qu'il lui faut, +c'est que Nron donne pour mot d'ordre aux prtoriens: la meilleure +des mres, c'est de s'asseoir ct de lui sur le trne et de recevoir +avec lui les ambassadeurs. C'est de croire qu'elle prside le Snat, +derrire son rideau, et de s'y laisser deviner. Elle pousse des cris +d'aigle quand Nron lui enlve sa garde germanique. Peut-tre en +s'effaant et-elle continu gouverner son fils. Mais sa rage de +prsider et de paratre l'emporte. Le pouvoir, pour elle, c'tait le +diadme, et des licteurs, et des statues dans les temples. + + mesure que son influence dcrot, sa prudence diminue. Elle qui fut si +constante et si suivie dans ses desseins, elle s'abandonne de +turbulentes contradictions. Lorsque Nron prend pour matresse la bonne +Act (je dis la bonne Act parce que les historiens la souponnent +d'avoir t quelque peu chrtienne), Agrippine jette d'abord les hauts +cris. Mais, peu aprs, elle offre Nron son propre appartement pour +cacher des plaisirs dont un si jeune ge et une si haute fortune ne +sauraient se passer, et elle lui donne de l'argent tant qu'il en veut. +Une autre fois, la complaisance ne lui ayant pas mieux russi que la +rigueur, elle clate en colres de femme, en folles et stupides +bravades. Elle crie avec des gestes de forcene que Britannicus n'est +plus un enfant, que c'est lui le lgitime hritier de l'empire, que +Nron n'est qu'un intrus: ... Je dirai tout, tout! commencer par +l'inceste et le poison. J'irai au camp, je prsenterai Britannicus aux +soldats. Ils entendront, d'un ct, la fille de Germanicus, et, de +l'autre, ce manchot de Burrhus et ce cuistre de Snque. On verra!... +Elle prononce des mots irrparables. Visiblement elle a perdu la tte. + +Voil les traits dont Racine a form son Agrippine. Tous y sont, except +les complaisances de la mre pour les plaisirs du fils--et l'abominable +geste d'Agrippine prte l'inceste. Cela, Racine l'a retranch, non +par timidit d'esprit, mais par pudeur. En revanche, c'est lui qui a +imagin Agrippine guettant, le matin, le rveil de l'empereur, et aussi +la confession de la mre au fils. + + * * * * * + +Et sur Nron aussi, il a su ou os tout dire ou tout insinuer. Il n'a +omis que le trait hideux de Nron adolescent souillant l'enfance de +Britannicus. part cela, tout le monstre naissant y est bien. + +Son hrdit est indique: + + Je lis sur son visage + Des fiers Domitius l'humeur triste et sauvage. + +(On peut voir dans Sutone que son quatrime aeul, son trisaeul et son +grand-pre avaient t dj des prodiges de mchancet.) Donc, le fonds +hrit est atroce. Toutefois, le monstre n'ayant encore que dix-huit +ans, il garde quelque enfantillage: + + Narcisse, c'est en fait, Nron est amoureux. + --Vous?--Depuis un moment, _mais pour toute ma vie_. + +rpond-il en bon jeune homme. Il se souvient aussi--encore un peu--des +leons de Snque, des dclamations d'cole sur le juste et l'honnte. +Et puis, il y a la dcence officielle, les sentiments qu'il convient de +paratre avoir. Mais dj il ne parle qu'avec un ddain ironique de ses +trois ans de vertu. Au reste, son rle est, pour une bonne moiti, de +l'ironie la plus aigu. Car c'est un garon fort intelligent. Et c'est +un pote et un artiste, cet adolescent vaniteux et sensuel que la +toute-puissance rendra monstrueux. Nous voyons passer tour tour les +divers dmons qui sont en lui: Plaisir de commander: + + Je le veux, je l'ordonne! + +Imagination romantique et voluptueuse: + + Excit d'un dsir curieux, + Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux, + Triste, levant au ciel ses yeux mouills de larmes + Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes, + Belle, sans ornement... Etc. + J'aimais jusqu' ces pleurs que je faisais couler... + +Galanterie sche et d'une fatuit lgante; puis, surgie tout coup ds +le premier obstacle qui s'oppose son dsir, cette cruaut dans +l'amour, qui, porte son plus haut degr, s'appellera le sadisme, du +nom d'un sinistre fou; c'est--dire le plaisir d'tendre son tre en +faisant souffrir, les sensations agrables ayant pour mesure la +souffrance d'autrui, et le dsir de sentir se confondant avec le dsir +de dtruire... + + Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j'envie... + Cach prs de ces lieux, je vous verrai, madame... + Je me fais de _sa peine_ une image charmante... + +Et, aprs ces ironies et ces mchancets froides, l'explosion de colre +sous les mots dont le flagelle Britannicus, la menace d'arrter tout le +monde, et, ds lors, l'assassinat secrtement rsolu; puis, le petit +attendrissement devant les larmes et l'agenouillement de ce brave +Burrhus; mais enfin, sous l'habile manoeuvre de Narcisse, qui, tour +tour, chatouille la vanit de l'homme, l'orgueil du tout-puissant et son +besoin de mpriser et, point plus sensible encore, son amour-propre de +cocher et de chanteur,--Nron redevenant lui-mme et de nouveau +consentant au crime. + + * * * * * + +Oui, tout ce dveloppement de deux mes brillamment +perverses,--Agrippine et Nron,--est trs fort et trs beau. Mais le +plus beau est encore leur rencontre au quatrime acte, la confession de +la mre au fils. Car, cette confession d'une audace trange, Agrippine +l'imagine pour arrter Nron dans la voie criminelle; et il est clair +qu'elle ne peut (aprs rflexion) que l'y prcipiter. + +Dans ce rcit, qui est un pur chef-d'oeuvre par la teneur, la contexture, +la progression, par la concision clatante du style, par la hardiesse de +ce qui s'y trouve exprim et par la hardiesse plus grande des +sous-entendus, Agrippine confesse son fils-- son fils!--toutes ses +prostitutions et tous ses divers crimes, notamment l'empoisonnement de +Claude: + + Je flchis mon orgueil, _j'allai prier_ Pallas... + Silanus, qui l'aimait, s'en vit abandonn + _Et marqua de son sang_ ce jour infortun... + De ce mme Pallas j'_implorai le secours_... + L'exil me dlivra des plus sditieux... + Ses gardes, son palais, _son lit_ m'taient soumis... + _De ses derniers soupirs je me rendis matresse_... + Il mourut. _Mille bruits en courent ma honte_... + +Ce rcit d'une si belle hardiesse apparat en son lieu comme un moyen +dramatique singulirement puissant. Nron, en l'coutant, doit se sentir +li par la complicit du crime, par une reconnaissance affreuse, et par +la terreur de ce que pourrait faire contre lui une femme qui a fait pour +lui tout cela... Agrippine, du moins, se le figure. Car--et ceci est +admirable--elle a gard, malgr tout, des crdulits; elle est mre sa +faon; elle aime Nron comme l'instrument de son pouvoir, mais tout de +mme aussi, un peu, comme son enfant; et nous la verrons tout l'heure, +aprs avoir cont ses souillures et ses meurtres son petit, jouer +navement la maternit sentimentale: + + Par quels embrassements il vient de m'arrter! + Sa facile bont, sur son front rpandue. + Jusqu'aux moindres secrets est d'abord descendue. + Il s'panchait en fils qui vient en libert + Dans le sein d'une mre oublier sa fiert... + +Et cependant, aprs le grand rcit, Nron n'a fait que persifler. Mais +elle n'a rien vu, rien compris. Il tait bien clair pourtant que Nron +se sentait d'avance absous par l'tonnante confession maternelle. Ah! +que ce rcit donne bien la morale du drame! Comme nous concevons bien, +nous, par cette revue du pass d'Agrippine, que les crimes de la mre +expliquent, appellent, ncessitent les crimes du fils, et qu'ils auront +dans ceux-ci leur fructification naturelle et, la fois, leur +invitable chtiment! Et enfin, quelle perspective cela nous ouvre sur +cette extraordinaire famille des Csars, sur cette famille de dments de +la toute-puissance! Quelle superbe toile de fond, si je puis dire la +tragdie de Racine! + + * * * * * + +Cette toile de fond remplace avantageusement, mon avis, la couleur +locale chre aux romantiques. + +Car, il y a bien, dans _Britannicus_, la couleur historique rpandue +dans les discours et les sentiments des personnages; il y a aussi, et +l, des dtails qui nous font sentir o nous sommes, dans quelle +civilisation et dans quel milieu: + + Elle a fait expirer un esclave mes yeux... + +Mais, de couleur locale comme l'entendaient les dramaturges et les +romanciers de 1830, il n'y en a pas, Dieu merci! Et c'est une joie de ne +trouver, dans _Britannicus_, ni laticlave, ni _rheda_, ni +_lectisternium_, ni escargots de Phlionte, ni murnes, ni coquillages du +lac Lucrin. + +Elle tait bien singulire, cette couleur locale des romantiques. Je +pourrais vous parler de la couleur locale espagnole de _Ruy-Blas_ ou +de la couleur locale Renaissance de _Henri III et sa Cour_. Mais, +puisqu'il s'agit de la Rome impriale, je prfre emprunter un +consciencieux lve de Hugo et de Dumas un petit morceau d'un drame +romain. Le jeune Caligula raconte son oncle Tibre comment il passait +son temps Rome: + + J'allais tous les jours la porte Capne, ce rendez-vous lgant + de l'opulence et de la noblesse romaine; c'est un coup d'oeil fort + brillant... Des snateurs, draps de pourpre, se promnent en + litire...; dans les lourdes rhdas, atteles de mules couvertes de + lames d'or et de pierres prcieuses, sont tendues les matrones + voiles; et avec elles se croise le lger _cisium_ o la courtisane + grecque, vtue de robes splendides, conduit elle-mme ses amants. + +Rflchissez que c'est exactement comme si, chez nous, dans le courant +de la conversation, quelqu'un se mettait dire: + + J'allais tous les jours au Bois de Boulogne, ce rendez-vous lgant + de l'opulence parisienne; c'est un coup d'oeil fort brillant. Des + messieurs en jaquette ou en veston se promnent dans leur + automobile; des hommes de sport conduisent leur mail... + +Et ainsi de suite... + +Eh bien, c'est a, la couleur locale dans le thtre romantique[6]. +C'est un peu mieux prsent chez les matres: mais c'est bien a, ou ce +n'est gure autre chose. C'est comme si les personnages, atteints d'une +manie spciale, prouvaient, certains moments, le besoin irrsistible +de nommer et de se dcrire les uns aux autres les objets de l'usage le +plus familier, et des choses auxquelles personne ne fait plus attention +dans la vie relle: tels les petits enfants, lorsqu'ils commencent +parler, prennent plaisir nommer par leurs noms, avec merveillement, +les ustensiles dont ils se servent. Oui, on dirait parfois que les +personnages du drame romantique dcouvrent, stupfaits et charms, la +civilisation o ils vivent... Et la conclusion, c'est qu' cet gard +comme beaucoup d'autres, la tragdie classique, en s'abstenant presque +totalement de cette fameuse couleur locale, est beaucoup moins loin de +la vrit... + +Et comme aussi je sais gr Racine de s'tre abstenu de spectacle et, +par exemple, de n'avoir pas mis en scne le dner o Britannicus est +empoisonn! Notez que Racine l'et pu faire sans manquer gravement la +rgle de l'unit de lieu. Mais il ne l'a pas fait, d'abord, si vous +voulez, parce que la scne n'tait pas assez grande, tant rtrcie, +comme vous savez, par des banquettes o venaient s'asseoir des jeunes +gens la mode; mais surtout il ne l'a pas fait par bon jugement, je +pense, et parce qu'il savait que la ralisation, forcment sommaire et +grossire, d'une scne de ce genre, et t un peu ridicule. +L'assassinat, invisible et proche, annonc par un tumulte, et par la +fuite de Burrhus perdu, puis racont dans un rapide dtail, nous est +assurment plus prsent que si nous l'avions sous les yeux. Et quels +figurants, par exemple, eussent bien rendu l'attitude marque par ces +deux vers: + + Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage + Sur les yeux de Csar composent leur visage? + +Je crois, d'ailleurs, qu'en gnral, les gnes soit des trois units, +soit de l'troitesse des planches, si elles ont impos notre tragdie +quelques artifices un peu froids, lui ont pargn beaucoup plus de +sottises. + +Or, cette forte et sombre tragdie de _Britannicus_--qu'une formule +scolaire, qui vient de Voltaire, a qualifie de pice des +connaisseurs--n'eut absolument aucun succs. + +D'abord la salle tait mal garnie la premire reprsentation parce +qu' la mme heure, il y avait un spectacle apparemment plus +intressant: une excution en place de Grve. + +Et puis, les amis de Corneille et les ennemis de Racine avaient dcid +que l'auteur d'_Andromaque_ ne pouvait pas faire une bonne tragdie +romaine, et que _Britannicus_ tomberait. D'aprs un rcit souvent cit +de Boursault, les auteurs qui ont la malice de s'attrouper pour dcider +souverainement des pices de thtre et qui s'asseyaient d'ordinaire sur +un banc qu'on appelle le banc formidable, s'taient disperss de peur de +se faire reconnatre. Le vieux Corneille tait seul dans une loge, +plein de malveillance contre le jeune intrus qui lui disputait ses +Romains. + +Boileau aussi tait l. + + Son visage, dit Boursault croyant le railler, son visage, qui, au + besoin passerait pour un rpertoire des caractres, des passions, + prouvait toutes celles de la pice l'une aprs l'autre, et se + transformait comme un camlon mesure que les acteurs dbitaient + leurs rles... Je ne sais rien de plus obligeant que d'avoir + point nomm un fond de joie et un fond de tristesse au trs humble + service de M. Racine. + +Et nous disons, nous: Ah! le brave homme! + +Mais les ennemis du pote taient trop nombreux et trop acharns. Ils +tournaient tout la plaisanterie. + +... Le jeune Britannicus, dit Boursault, qui avait quitt la + bavette depuis peu et qui semblait lev dans la crainte de Jupiter + Capitolin... D'autres, dit-il encore, furent si touchs de voir + Junie s'aller rendre religieuse de l'ordre de Vesta, qu'ils + auraient nomm cet ouvrage une tragdie chrtienne si l'on ne les + et assurs que Vesta ne l'tait pas. + +Le vieux Corneille, avec une affectation d'impartialit, faisait des +remarques doctes et relevait les anachronismes de la pice. Il +reprochait l'auteur d'avoir fait vivre Britannicus et Narcisse deux +ans de plus qu'ils n'ont vcu (lui qui, dans _Hraclius_, avait prolong +de douze ans le rgne de Phocas). Boursault (dans l'introduction du +petit roman d'_Arthmise et Poliante_) rapporte les sentiments des +malins auprs desquels il se trouvait plac: + + Agrippine leur a paru fire sans sujet, Burrhus, vertueux sans + dessein, Britannicus amoureux sans jugement, Narcisse lche sans + prtexte, Junie constante sans fermet, et Nron cruel sans malice. + +Plus loin, il dit que le premier acte promet quelque chose de fort beau +et que le second ne le dment pas, mais qu'au troisime il semble que +l'auteur se soit lass de travailler, et que le quatrime ne laisserait +pas de faire oublier qu'on s'est ennuy au prcdent, si, dans le +cinquime, la faon dont Britannicus est empoisonn et celle dont Junie +se rend vestale ne faisaient pas piti. Voil la critique du temps, +j'entends celle qui se faisait au thtre mme, puis dans les feuilles. +Il lui arrivait d'tre aussi peu dfinitive que celle d'aujourd'hui. + +Racine fut ulcr. Il avait fait un grand effort, et il savait bien ce +que valait sa pice. Il se dfendit vigoureusement et sans mnager +personne: + + Que faudrait-il faire, dit-il dans sa premire prface, pour + contenter des juges si difficiles? La chose serait aise pour peu + qu'on voult trahir le _bon sens_. Il ne faudrait que s'carter du + _naturel_ pour se jeter dans l'extraordinaire. Au lieu d'une action + simple, charge de peu de matire, qui se passe en un seul jour, et + qui, s'avanant par degrs vers sa fin, n'est soutenue que par les + intrts, les sentiments et les passions des personnages, il + faudrait remplir cette mme action de quantit d'incidents qui ne + pourraient se passer qu'en un mois, d'un grand nombre de jeux de + thtre d'autant plus surprenants qu'ils seraient moins + vraisemblables, d'une infinit de dclamations o l'on ferait dire + aux acteurs tout le contraire de ce qu'ils devraient dire. + +Cela est pour les deux Corneille, pour Quinault, Boyer, Coras et +quelques autres. Et voici qui est spcialement pour le grand Corneille: + + Il faudrait, par exemple, reprsenter quelque hros ivre, qui se + voudrait faire har de sa matresse de gaiet de coeur (et c'est + Attila), un Lacdmonien grand parleur (et c'est Agsilas), un + conqurant qui ne dbiterait que des maximes d'amour (et c'est + Csar dans _la Mort de Pompe_), une femme qui donnerait des + leons de fiert aux conqurants (et c'est Cornlie). Voil sans + doute de quoi faire rcrier tous ces messieurs. + +Et, la fin de sa prface, Racine assimilait clairement Corneille au +vieux pote malintentionn dont parle Trence dans le prologue de +l'_Andrienne_ Racine est sans respect ni charit, comme Corneille avait +t sans justice. Il ne faut ni s'en tonner ni s'en indigner. Outre que +leurs deux gnies taient foncirement antipathiques l'un l'autre, la +plus grande souffrance de Corneille, c'tait la gloire naissante de +Racine, comme le grand agacement de Racine tait l'ternelle obstruction +qu'on voulait lui faire avec l'oeuvre et la gloire de Corneille. + +Faiblesses misrables, auxquelles on n'chappe point, et qu'on ne +regrette qu' la mort, ou lorsque tout vous quitte! Il et cependant t +bien que l'ardent jeune homme comprt et respectt la tristesse de +l'aventure de Corneille se survivant lui-mme avec un enttement +morose, se tranant dans des ouvrages monotones et malheureux o +s'exagraient toutes ses vieilles manies, et n'ayant plus pour lui que +les vieux messieurs et les femmes mres, ceux et celles du temps de +Louis XIII et de la Fronde; alors que lui, Jean Racine, avait la +jeunesse, la force, et l'avenir, et les nouvelles gnrations,--et le +roi. + +Car le roi fit pour _Britannicus_ ce qu'il avait fait pour _les +Plaideurs_. Il se dclara hautement pour la pice; et toute la cour +aprs lui: si bien que _Britannicus_, tomb d'abord Paris, y fut +repris peu aprs avec un succs assez vif. + +Le roi fit plus. Frapp de ces vers du quatrime acte: + + Pour toute ambition, pour vertu singulire, + Il excelle conduire un char dans la carrire, + disputer des prix indignes de ses mains, + se donner lui-mme en spectacle aux Romains, etc. + +le roi renona ds lors paratre dans les ballets de la cour. Le fait +est racont par Louis Racine, confirm par une lettre de Boileau, et +n'est point dmenti par l'dition des _Amants magnifiques_, o le roi +figure parmi les danseurs, car nous savons d'autre part que le roi, qui +devait y danser et qui avait tudi son rle, ne dansa point. Il ne +dansa plus, encore que les danses de la cour ressemblassent peu au +cancan et fussent solennelles comme des liturgies. Et il laissa dire +que, s'il ne dansait plus, c'tait cause des vers de Racine; et il est +bien probable qu'il le dit quelque jour Racine lui-mme, avec cette +bonne grce qu'il avait quand il le voulait. Je note tout cela: car, +songez-y, quels sentiments l'ardent Racine devait-il prouver pour un +roi charmant qui l'avait soutenu ds ses dbuts, qui avait sauv deux de +ses pices, et que quelques vers de lui avaient empch de danser! + +Cependant, Saint-vremond avait, comme d'habitude, dans une lettre M. +de Lionne, donn son avis sur la pice nouvelle, et, naturellement, son +avis tait dfavorable. Il commenait bien par dire (et l'loge ne +parat pas fort pertinent): + + _Britannicus_ passe, mon sens, l'_Alexandre_ et l'_Andromaque_: + les vers en sont plus magnifiques, et je ne serais pas tonn qu'on + y trouvt du sublime. + +Mais il ajoutait: + + Je dplore le malheur de cet auteur d'avoir si dignement travaill + sur un sujet _qui ne peut souffrir une reprsentation agrable_. En + effet, l'ide de Narcisse, d'Agrippine et de Nron, l'ide, dis-je, + si noire et si horrible qu'on se faisait de leurs crimes ne saurait + s'effacer de la mmoire du spectateur, et, quelque effort qu'il + fasse pour se dfaire de la pense de leur cruaut, l'horreur qu'il + s'en forme dtruit en quelque manire la pice. + +Ainsi parle, bizarrement et assez mal, Saint-vremond, si intelligent et +d'esprit si libre par ailleurs. + +Et la _Rodogune_? Et l'_Hraclius_ de votre Corneille? pourrait-on lui +rpondre. Mais il est trs vrai que ce n'est pas la mme chose. +Cloptre dans _Rodogune_, Phocas dans _Hraclius_ sont bien +d'abominables criminels; mais ils sont sans nuances, mais leurs actes +mme sont commands par la ncessit d'amener telle situation +dramatique; et enfin leur sclratesse est comme en dehors du champ de +notre exprience personnelle. Ils tiennent de l'ogre et du +croquemitaine. Mais Agrippine et Nron sont des criminels compliqus, +partags, et avec qui, si atroces qu'ils soient, nous ne perdons pas le +contact. Ils sont plus effrayants d'tre vrais. Saint-vremond a donc +raison sa manire. + +Retenons-en ceci, que ce qui, chez Racine, frappe une bonne partie de +ses contemporains, ce n'est pas la douceur, ce n'est pas la tendresse, +mais c'est la force, c'est le got du noir et de l'horrible et d'un +certain tragique pre et sombre, d'autant plus sombre qu'il est dans les +mes plus encore que dans les situations. + +Saint-vremond tait rest un oracle pour ceux de sa gnration. Racine +voulait faire vrai comme on dit aujourd'hui; mais il voulait aussi +russir. Il se donne, dans la ddicace de _Britannicus_, pour un homme +qui ne travaille que pour la gloire, dont, aprs tout, le succs est +une marque. Je ne serais donc pas tonn que l'impression de +Saint-vremond sur ce qu'il y a de noir et d'horrible dans +_Britannicus_ ait t une des raisons qui ont amen Racine soit +choisir, soit accepter le sujet de _Brnice_, simple histoire +d'amour, et non plus atroce ni sanglante, mais hroque et pure, et, si +l'on peut dire, cornlienne avec grce et tendresse. + + + + +SEPTIME CONFRENCE + +BRNICE.--BAJAZET + + +J'ai vous parler de la plus tendre et de la plus simple des tragdies +de Racine,--et de la plus farouche et de la plus fortement intrigue: +_Brnice_ et _Bajazet_. Car telle est, sous sa perfection continue, +l'extrme diversit du plus sensible et du plus froce des potes. + +Vous connaissez l'aimable tradition rapporte par Fontenelle dans sa +_Vie de Corneille_, par l'abb du Bos dans ses _Rflexions critiques_, +par Louis Racine dans ses _Mmoires_ et par Voltaire dans le _Sicle de +Louis XIV_: la duchesse d'Orlans aurait indiqu sparment Corneille +et Racine le sujet de _Brnice_. + +M. Gazier a dmontr l'an dernier que cela n'tait plus trs sr. M. +Michaut l'a tabli son tour dans son livre sur _Brnice_. Ces deux +thses ont t discutes, en juillet 1907, par M. Emile Faguet, dans +deux feuilletons auxquels je vous renvoie. + +Non, il n'est certes plus absolument certain qu'Henriette d'Angleterre +ait institu cette sorte de concours secret entre Corneille et Racine. +Mais il est moins sr encore que Racine, comme le veut M. Michaut, ait +drob son sujet Corneille: procd qui, d'ailleurs, n'et point +choqu en ce temps-l, les sujets fournis par la mythologie ou +l'histoire appartenant tout le monde, et les exemples tant alors +nombreux de deux auteurs traitant, la mme anne, le mme sujet de +pice. + +Pour moi, je m'en tiendrais bien volontiers la tradition, qui, sans +tre certaine, demeure encore appuye d'assez bons tmoignages et qui, +au surplus, n'a rien d'invraisemblable. + +Henriette, duchesse d'Orlans, aimait Racine, et elle tait curieuse des +choses de l'esprit. Racine lui avait lu _Andromaque_ en manuscrit et +mme encore en projet: + + On savait, dit le pote, dans la ddicace d'_Andromaque_, que Votre + Altesse Royale avait daign prendre soin de la conduite de ma + tragdie. On savait que vous m'aviez prt quelques-unes de vos + lumires pour y ajouter de nouveaux ornements. + +L'ide de faire concourir, l'insu l'un de l'autre, les deux potes sur +un mme sujet semble, assez d'une femme malicieuse et +curieuse.--Henriette tait alors trop triste, dit-on, venant de perdre +sa mre, et trop occupe, pour s'amuser ce jeu.--Mais la tristesse et +les occupations ont des trves.--Cela, dit-on encore, n'tait point trop +charitable pour Corneille.--Mais, aprs tout, Corneille aussi pouvait +faire un chef-d'oeuvre. Et si Henriette a secrtement espr que non, +c'est sans doute qu'elle tait un peu froisse par la faon dont +Corneille et ses amis avaient trait _Britannicus_. + +Voltaire affirme qu'Henriette, en indiquant Racine le sujet de +_Brnice_, se souvenait de sa propre aventure avec le roi, et dsirait +que Racine s'en souvnt. Cela n'est pas tout fait impossible, bien +que, sauf la donne trs gnrale d'un amour combattu par le devoir, il +y ait peu de rapport entre l'histoire de Brnice et de Titus et celle +d'Henriette et du roi son beau-frre. Disons plutt qu'en proposant ce +sujet Racine, Henriette se souvenait un peu d'elle-mme, et davantage +de Marie Mancini et du premier amour de Louis XIV. Henriette avait t +l'amie d'enfance de Marie et tait reste trs lie avec elle. Or, aprs +la mort de Mazarin, Louis XIV revit souvent Marie chez sa soeur Olympe, +l'htel de Soissons, et Henriette assista plusieurs fois ces +rencontres. Il est fort possible qu'elle ait entretenu Racine de ces +dtails et qu'elle ait ajout:--Allez, racontez-nous cette jolie +histoire de Brnice... Ne cherchez pas les allusions, mais ne les +craignez pas trop... Cela ne dplaira pas au roi: je le connais... Et +moi-mme,--quoiqu'il n'y ait pas grande ressemblance entre l'aventure de +Brnice et ce que vous savez peut-tre qu'on a dit de moi dans un +temps,--eh bien, je me ressouviendrai... et cela m'attendrira... + +Sur cette Henriette, madame de La Fayette a crit un petit livre d'o il +ressort: primo qu'elle avait l'esprit romanesque et aventureux et +qu'elle aimait le danger; et secundo qu'elle tait charmante, justement +parce qu'elle avait t malheureuse. + + La reine, sa mre, dit madame de La Fayette, s'appliquait tout + entire au soin de son ducation, et le malheur de ses affaires la + faisant vivre plutt en personne prive qu'en souveraine, _cette + jeune princesse prit toutes les lumires, toute la civilit et + toute l'humanit des conditions ordinaires_. + +Et encore: + +... Il y avait une grce et une douceur rpandues dans toute sa + personne qui lui attiraient _une sorte d'hommage gui lui devait + tre d'autant plus agrable qu'on le rendait plus la personne + qu'au rang_. + +Bossuet a eu certainement un faible pour elle. Elle s'tait adresse +lui dans les derniers mois de sa vie, quand elle avait voulu devenir une +chrtienne srieuse; et c'est lui qui l'avait assiste l'heure de la +mort. Des sept personnes (en comptant Nicolas Cornet) dont Bossuet a +fait l'oraison funbre, elle est la seule pour qui il ait eu une +affection personnelle et vive, et l'on peut dire de la tendresse. Ce +sentiment fait de l'oraison funbre d'Henriette d'Angleterre un +chef-d'oeuvre trs particulier. Il y a, sous ce grave discours tout plein +du dogme chrtien, une sensibilit contenue, mais profonde. Henriette, +avant de mourir, avait donn Bossuet son crucifix. Bossuet a tenu ce +que ce dtail familier, ce mouvement d'elle lui, et qui le rapprochait +d'elle encore plus, ft rappel parmi l'austre solennit de l'oraison +funbre; et il l'a rappel, en effet, ce geste intime, dans une dlicate +parenthse. Et ce n'est pas tout: il trouve, dans certain mystre hardi +du dogme catholique, de quoi glorifier l'exquise princesse comme jamais +femme n'a t glorifie par aucun adorateur profane. Il affirme que Dieu +a immol des milliers de vies humaines et boulevers tout un peuple pour +qu'Henriette ft catholique. + + Pour la donner l'glise, il a fallu renverser tout un grand + royaume. La grandeur de la maison d'o elle tait sortie n'tait + pour elle qu'un engagement plus troit dans le schisme de ses + anctres... Mais, si les lois de l'tat s'opposent son salut + ternel, Dieu branlera tout l'tat pour l'affranchir de ces lois. + Il met les mes ce prix; il remue le ciel et la terre pour + enfanter ses lus; et comme rien ne lui est plus cher que ces + enfants de sa dilection ternelle, que ces membres insparables de + son Fils bien-aim, rien ne lui cote, pourvu qu'il les sauve. + +Il met les mes ce prix. Les mes? Non pas toutes; il n'y aurait pas +moyen. Mais celle-l, oui: et qui osera dire qu'elle n'en valait pas la +peine? Voil ce que je voudrais pouvoir appeler--si je ne craignais de +diminuer les choses--un somptueux madrigal thologique. + +La pauvre Henriette tait morte quand fut joue cette _Brnice_ qu'elle +et tant aime; car _Brnice_ est tendre et dlicate comme elle. Le roi +ne put donc changer avec Madame nul sourire mystrieux et +mlancolique. Nous savons seulement, par la prface de Racine, que +_Brnice_ eut le bonheur de ne pas dplaire Sa Majest. Cela veut +dire que le roi s'y reconnut sans chagrin, et que, ds lors, il y eut +donc, entre le roi et Racine, quelque chose de presque intime et +confidentiel, quoique inexprim, qui n'y tait pas auparavant... + + * * * * * + +Mais pourquoi a-t-on pris l'habitude d'appeler _Brnice_ une lgie +divine? C'est, bel et bien, une divine tragdie. Il est vrai qu'elle est +fort simple, et que toutes les situations y sont uniquement provoques +par les sentiments des personnages, et sans nulle intervention d'un +hasard artificieux: ce dont nous ne nous plaindrons point. Mais, au +reste, tout y est en action; chaque scne nous rvle, chez les +personnages, un tat d'me qui ne nous avait pas encore t pleinement +montr, et les laisse dans une disposition en partie nouvelle; le +mouvement est continu, et l'intrt est des plus puissants qui soient, +puisque ce qu'on nous raconte, c'est l'histoire ternelle de la +sparation des coeurs aimants. Oui, c'est bien un drame, harmonieux +dlicieusement, infiniment douloureux. + +Mais qui pourrait mieux parler de _Brnice_ que Racine lui-mme? + + Ce qui me plut davantage dans mon sujet, c'est, dit-il, que je le + trouvai extrmement simple. + +Et plus loin: + + Il y en a qui pensent que cette simplicit est une marque de peu + d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire _toute l'invention + consiste faire quelque chose de rien_, et que tout ce grand + nombre d'incidents a toujours t le refuge de potes qui ne + sentaient dans leur gnie ni assez d'abondance ni assez de force + pour attacher durant cinq actes les spectateurs par une action + simple, soutenue de la violence des passions, de la beaut des + sentiments et de l'lgance de l'expression. + +Et enfin: + + Ce n'est point une ncessit qu'il y ait du sang et des morts dans + une tragdie: il suffit que l'action en soit grande, que les + acteurs en soient hroques, que les passions y soient excites, et + que tout s'y ressente de _cette tristesse majestueuse qui fait tout + le plaisir de la tragdie_. + +Dfinition librale et souple. ce compte, oui, _Brnice_ est +assurment une tragdie; mais on l'appellerait presque aussi bien une +haute et noble comdie ou, comme on dit assez mal aujourd'hui, une +comdie dramatique, tant le ton en est souvent approch de la +conversation des honntes gens. Nulle part Racine ne s'est mieux souvenu +du dialogue en vers iambiques de Sophocle et surtout d'Euripide, +dialogue o le rythme soutient les familiarits du langage et, par sa +continuit, permet de passer insensiblement de ces familiarits mmes +aux expressions les plus potiques. Dans _Brnice_, les vers crits +dans le ton de ceux que je vais citer ne sont point rares: + + Non, je n'coute rien. Me voil rsolue. + Je veux partir; pourquoi vous montrer ma vue? + Pourquoi venir encor aigrir mon dsespoir? + _N'tes-vous pas content? Je ne veux plus vous voir_. + --Mais, de grce, coutez.--Il n'est plus temps.--Madame. + Un mot.--Non.--Dans quel trouble elle jette mon me! + Ma princesse, d'o vient ce changement soudain? + --C'en est fait. _Vous voulez que je parte demain. + Et moi j'ai rsolu, de partir tout l'heure, + Et je pars_.--Demeurez... + +C'est parfaitement le ton de la comdie en vers de Molire dans ses plus +nobles parties. Cela est mme plus simple de style que, par exemple, le +couplet d'Alceste jaloux au quatrime acte du _Misanthrope_. Mais tout +de suite, et par le mouvement le plus naturel, la posie reparat: + + --Ingrat! que je demeure? + Et pourquoi? Pour entendre un peuple injurieux + Qui fait de mon malheur retentir tous ces lieux? + Ne l'entendez-vous pas, cette cruelle joie, + Tandis que dans les pleurs moi seule je me noie? + Quel crime, quelle offense a pu les animer? + Hlas! et qu'ai-je fait que de vous trop aimer?... + +Qu'avaient donc ces chauffs de romantiques railler la pompe de la +tragdie classique, eux, les plus emphatiques des crivains? + +Mais il est temps de voir si _Brnice_ est conforme la dfinition +qu'en donne Racine dans son ingnieuse prface. Il est temps de voir +comment _Brnice_ est faite, et comment l'ordonnance la plus habile +et la plus savante y parat le dveloppement naturel et ncessaire de la +situation une fois donne. + + premire vue, le sujet comportait, outre un ou deux monologues de +Titus, deux grandes scnes seulement: la scne d'explication entre les +deux amants, et la scne du sacrifice. Racine, chose prodigieuse, a eu +l'art de reculer la scne d'explication jusqu'au quatrime acte. Elle +est d'autant plus mouvante qu'il nous l'a fait attendre davantage et +que, lorsque les deux intresss se rencontrent enfin, ils savent l'un +et l'autre de quoi il retourne et ont t progressivement amens par le +pote au plus haut point de douleur et d'angoisse. Comment s'y est-il +pris pour nous rendre la fois poignants et vrais et ce retardement et +cette longue sparation? En connaissant bien ses personnages; en vivant +lui-mme, profondment, leur vie passionnelle; en se donnant leur me, +car il n'y a pas d'autre secret. + +Il a compris que Titus, soit piti, soit manque d'un affreux courage, +devait avoir presque tout de suite l'ide de faire annoncer son malheur + Brnice par un intermdiaire. D'o le personnage du roi Antiochus. +Mais, par une inspiration singulirement heureuse, il a voulu +qu'Antiochus ft amoureux de Brnice. Et ainsi, non seulement le roi de +Comagne sert reculer le choc dcisif entre les deux amants, +accrotre, par l, le tragique de ce heurt invitable, si longtemps +souhait et redout des spectateurs; non seulement il sert nous faire +connatre Brnice et Titus en recevant tour tour leurs confidences: +mais, comme ces confidences le crucifient, il nous meut aussi par +lui-mme; que dis-je! nous remarquons qu'il est le plus plaindre des +trois, puisqu'il aime, lui, sans tre aim; et pourtant, comme il reste +au second plan, sa souffrance discrte ne va point jusqu' dtourner +notre attention de ses deux amis: elle nous aide seulement mieux +accepter la cruelle beaut du dnouement, en nous faisant apercevoir, +derrire la douleur de Titus et de Brnice, une douleur plus modeste et +peut-tre pire. + +Ds lors, le drame se droule tout seul, ce qu'il semble. + +Antiochus, persuad que Titus, empereur, va pouser Brnice, vient +faire celle-ci ses adieux et s'accorde, avant de partir pour jamais, +la triste satisfaction et de lui avouer et de lui raconter son amour +(dans le plus beau peut-tre et le plus mlancolique rcit amoureux qui +soit au thtre). Et Brnice veut tre douce, et elle est cruelle +malgr soi, parce qu'elle aime l'autre et qu'elle croit toucher son +rve... En vain Phnice, une fine camriste, lui dit: votre place, +madame, j'aurais retenu ce garon: car enfin, qui sait?... Titus ne +s'est pas encore expliqu. Mais Brnice ne veut rien entendre, et nous +la plaignons, pauvre petite, d'tre si confiante et si gaie. Et c'est le +premier acte. + + l'acte suivant, dans l'entretien de Titus et de son confident Paulin, +Racine nous expose avec une force et une prcision extrmes les raisons +accablantes qu'a le nouveau Csar de sacrifier Brnice et de se +sacrifier lui-mme. Il s'agit de choisir entre une femme et l'empire du +monde. L'obstacle, ici, est donc absolu, en dehors de toute +discussion. L'intrt de Titus, s'il y pouvait songer, se confond avec +le premier de ses devoirs. Ce devoir est un peu plus fort, il en faut +convenir, que celui qui peut arracher des bras d'une grisette un +tudiant que sa famille veut marier et tablir, plus fort mme que le +devoir au nom duquel le pre Duval spare Armand de Marguerite. Quoi +qu'elle pense ou croie penser dans le moment, Brnice elle-mme, dans +six mois, ou dans un an, ou dans dix ans, msestimerait Titus d'avoir +lch Rome pour elle. Tout le long du drame vous entendrez ce nom de +Rome sonner au commencement des vers ou la rime inexorablement. Il le +fallait pour que Titus chappt l'odieux. Titus n'est pas libre, et +nous savons ds maintenant ce qu'il ne fera pas. Reste savoir ce qu'il +souffrira. + +Il vient, il veut parler, et n'en a pas le courage. Il fuit sans avoir +rien dit. C'est trs simple, et si douloureux! Brnice ne veut pas +comprendre. C'est sans doute, songe-t-elle, qu'il pleure toujours son +pre; ou peut-tre a-t-il su l'amour d'Antiochus et s'en est-il +offens? Mais la blessure est faite, et la malheureuse ne croit dj +plus ce qu'elle dit. + +Au troisime acte, Antiochus s'acquitte de son triste message auprs de +Brnice. Admirable scne; tous deux souffrent tant! Il a bien, lui, au +fond du coeur, un peu d'espoir honteux et inavou: mais il souffre, +premirement, de faire souffrir celle qu'il aime, et secondement, de +savoir que, si elle souffre, c'est qu'elle aime un autre que lui. Et +quant elle... Ah! quelle angoisse d'abord! Puis, quand elle a reu le +coup, le beau cri! Toute sa colre se porte naturellement sur le mauvais +messager. Elle lui dfend de jamais reparatre devant ses yeux... Mais +dj elle sent bien qu'il ne mentait pas. + +Au quatrime acte, la scne faire. J'en connais peu qui contiennent +autant de douleur humaine. Des pleurs, si brlants! des plaintes, si +mlodieuses et si douces! des cris, si profonds! Il est, lui, tortur +d'tre une victime qui parat un bourreau, et d'tre oblig de dire des +choses qui sont raisonnables et qui semblent atroces. Brnice s'est +retire, dfaillante, dans sa chambre. Presque en mme temps, on vient +dire l'empereur qu'elle est mourante et l'appelle--et que le Snat est +runi et l'attend. Le moment est solennel et souverainement tragique. Il +faut opter... Titus se rend au Snat. + +tant donn la noblesse d'me et la fois la violence de passion de nos +trois martyrs d'amour, il est certain qu'ils ne peuvent enfin sortir de +l que par le sacrifice ou par le suicide. Et c'est pourquoi Brnice +veut mourir; Antiochus veut mourir; Titus lui-mme veut mourir: du moins +il le dit, et ce moment-l, il le croit. Elle est bien oblige de +reconnatre ce signe que son amant l'aime toujours, et elle puise dans +cette certitude le courage du renoncement. Tous trois feront leur devoir +et vivront. Il y a dans cette fin de _Brnice_ comme un grand mouvement +ascensionnel, une contagion montante d'hrosme, qui rappelle, malgr la +diffrence de la matire, le dernier acte de _Polyeucte_, et qui est +d'une suprme beaut, et si triste! et si sereine pourtant! + +Il est la mode, ces annes-ci, de dire que _Brnice_ est la plus +racinienne des tragdies de Racine. Oui, si l'on veut. Car d'abord, elle +est, de toutes, la plus rigoureusement conforme aux deux admirables +dfinitions que nous a donnes Racine de son systme dramatique (dans la +prface de _Britannicus_ et dans celle de _Brnice_ mme). Elle est, +nous l'avons vu, la plus simple, celle qui est faite avec le moins de +matire, celle o l'action est le plus purement intrieure.--Elle est +aussi celle o Racine s'est le moins souci de couleur locale ou mme +de couleur historique (sauf pour prciser l'obstacle qui spare Titus de +sa matresse). Les formes de la sensibilit y sont bien nettement celles +de la cour de Versailles. Titus, c'est bien le roi, jeune, et idalis +selon son propre rve. Brnice, reste un peu vaine et coquette parmi +sa grande passion, c'est bien Marie ou Henriette (Racine avait ce +point oubli que Brnice est juive, que, dans la premire version de la +pice, il lui faisait invoquer les dieux). Pour les contemporains, +cette tragdie tait bien, sous son trs lger voile antique, une +comdie _moderne_.--Et enfin, si, malgr tout, la tendresse est +demeure la marque dominante de Racine aux yeux des gnrations qui +l'ont suivi, _Brnice_ sera donc la plus racinienne de ses tragdies, +puisqu'elle en est la plus tendre,--non pas prcisment par Titus, ni +mme par Brnice, si femme, si inconsciemment cruelle pour l'homme +qu'elle n'aime pas, mais par ce doux et faible Antiochus, qui rsume en +lui tous les amants mlancoliques et dlicats de l'_Astre_ et des +romans issus de l'_Astre_; qui ne sait que gmir et rver; plerin +d'amour aprs le dpart de la reine; aisment pote lyrique, dont le +romanesque ressemble dj par l'expression au romanesque des +romantiques, et qui revoit Csare dans le mme sentiment que Lamartine +reverra le lac du Bourget, et que Musset et Olympio reverront le paysage +o ils ont aim: + + Lieux charmants o mon coeur vous avait adore, + +dit Antiochus. + + Lieux charmants, beau dsert o passa ma matresse, + +dit le Musset du Souvenir. + + Regarde, je viens seul m'asseoir sur cette pierre + O tu la vis s'asseoir, + +dit le Lamartine du _Lac_; et le Lamartine du _Vallon_ + + Un seul tre vous manque, et tout est dpeupl. + +Mais, plus magnifiquement, Antiochus: + + Dans l'Orient dsert quel devint mon ennui! + +Une remarque me vient. Les grandes amoureuses de Racine ne sont certes +pas infrieures, par l'ardeur et la dmence de leur passion, aux autres +femmes damnes du thtre ou du roman. Et cependant avez-vous fait +attention que toutes les hrones raciniennes sont chastes et, pour +prciser, qu'aucune d'elles n'a t la matresse, au sens o nous +l'entendons aujourd'hui, de l'homme qu'elle aime? Racine dit de +Brnice: + + Je ne l'ai point pousse jusqu' se tuer comme Didon, parce que + _Brnice n'ayant pas ici avec Titus les derniers engagements que + Didon avait avec ne_ (auriez-vous cru cela?) elle n'est pas + oblige, comme elle, de renoncer la vie. + +Ni Hermione, ni Roxane, ni Phdre n'ont matriellement pch; et +riphile a beau avoir t enleve par Achille et s'tre pme dans ses +bras ensanglants, elle ne lui a pas appartenu. J'allais rechercher les +raisons et les consquences de cet vident parti pris de Racine. +J'allais dire: C'est peut-tre pour cela que toutes ces femmes aiment +si fort? Ou bien j'allais parler de la pudeur de Racine. Mais je +m'aperois que dans le thtre de Corneille aussi, et, je crois bien, +dans tout le thtre tragique du XVIIe sicle, on ne voit aucune +amoureuse--sauf l'Ariane de Thomas--qui ait t dj possde par son +amant, et que c'est seulement au XIXe sicle qu'on a vu sur la scne des +femmes traner avec soi les souvenirs du lit et les secouer sur le +public. La pudeur, justifie ou non, que je me disposais attribuer +Racine, appartiendrait donc tout son sicle. + + * * * * * + +_Brnice_ eut un grand succs, non sans soulever d'ailleurs beaucoup de +critiques et d'attaques. Il y eut une longue lettre d'un certain abb de +Villars, que madame de Svign trouvait charmante, et qui me semble +peu prs stupide. Il y eut les vers du ridicule Robinet; il y eut le +jugement de l'ternel Saint-vremond, qui rapproche obligeamment Racine +de Quinault: + + Dans les tragdies de Quinault, vous dsireriez souvent de la + douleur ou vous ne voyez que de la tendresse; dans le _Titus_ de + Racine vous voyez du dsespoir o il ne faudrait qu' peine de la + douleur. + +(Comme toujours, Racine parat trop _violent_ Saint-vremond.) Et il y +eut une comdie en trois actes: _Tite et Titus ou Critique sur les +Brnices_, o l'on accuse le Titus de Racine de cruaut et de +perfidie et sa Brnice de bassesse d'me. Et, au XVIIIe sicle, +tout le monde rpte que _Brnice_, c'est trs joli sans doute, mais +que ce n'est pas une tragdie, que ce serait plutt une lgie,--comme +si cela faisait quelque chose que ce soit ou non une tragdie! + + * * * * * + +Et le _Tite et Brnice_ de Corneille? C'est peu prs le contraire de +la _Brnice_ de Racine. + +Embarrass par la simplicit du sujet, Corneille le complique, +d'ailleurs ingnieusement. Il suppose que Titus devait pouser Domitie, +mais que, tandis que Titus aime Brnice, Domitie de son ct aime +Domitian. Il s'agit donc, pour Domitie et Domitian, d'amener Titus +pouser quand mme Brnice et le Snat l'y autoriser. Et donc, tout +en travaillant secrtement le Snat dans cette pense, Domitian _feint_ +d'aimer lui-mme Brnice, afin d'exciter la jalousie de Titus, et pour +que cette jalousie le dcide prendre pour femme la belle trangre. Il +suit de l que Domitian et Domitie tiennent une place considrable dans +la pice et relguent presque Titus et Brnice au second plan. +L'intrigue et les sentiments sont d'une comdie galante. + +Autre particularit: c'est Brnice qui a l'air d'tre un homme, comme +la plupart des hrones de Corneille; et c'est Tite qui parle et agit en +femme. Aprs que le Snat a donn licence l'empereur d'pouser +Brnice: C'est, dit-elle, tout ce que je voulais. Mais je ne vous +pouserai pas: adieu. + + Votre coeur est moi, j'y rgne; c'est assez. + +Et c'est Tite qui est tendre, faible, incertain. deux reprises, il se +dit prt lcher l'empire et fuir au bout du monde avec sa matresse. +Le Titus de Racine dclare tout le contraire: + +... Et je dois encore moins vous dire + Que je suis prt, pour vous, d'abandonner l'empire... + Vil spectacle aux humains des faiblesses d'amour. + +Chose bien curieuse: si on laisse de ct la forme, c'est plutt la +_Brnice_ de Racine qui serait cornlienne: car c'est bien au devoir, +aprs tout, qu'elle s'immole: au lieu que la Brnice de Corneille se +sacrifie moiti par orgueil, moiti afin de conserver la vie son +amant, pour qui elle craint les assassins s'il osait pouser une +trangre. + + * * * * * + +Or, Racine, ayant fait une tragdie si tendre que c'tait peine une +tragdie, ayant peint l'amour le plus vrai, mais le plus pur, et un +amour qui finalement se sacrifie au devoir, Racine se ressouvint, par +contraste, de la dmence d'Hermione et d'Oreste, choisit la plus atroce +des histoires d'amour, et crivit _Bajazet_. + +Cette histoire lui fut apporte par son ami Nantouillet, qui la tenait +du comte de Czy, ancien ambassadeur de France Constantinople. M. de +Czy avait connu, nous dit Racine, toutes les particularits de la mort +de Bajazet; et il y a quantit de personnes la cour qui se souviennent +de les lui avoir entendu conter lorsqu'il fut de retour en France. + +Et dans la deuxime prface: + + M. de Czy fut instruit des amours de Bajazet et de la sultane. Il + vit plusieurs fois Bajazet qui on permettait de se promener + quelquefois la pointe du srail, sur le canal de la mer Noire. M. + le comte de Czy disait que c'tait un prince de bonne mine. + +Ce Czy parat avoir t un homme aventures. L'historien anglais +Ricaut, ambassadeur extraordinaire auprs de Mahomet IV, parle de la +vanit et de l'ambition qu'avait, comme on le dit, le comte de Czy de +_faire la cour aux matresses du Grand Seigneur qui sont dans le +srail_: ce qu'il ne pouvait faire qu'en donnant des sommes immenses aux +eunuques. Et c'est pour cela, parat-il, qu'il tait cribl de dettes. + +Ainsi Racine put entendre raconter Nantouillet, d'aprs Czy, non +seulement l'histoire de Bajazet et de Roxane, mais les aventures de Czy +lui-mme, ses rencontres avec les femmes du harem, et mille +particularits secrtes des moeurs turques. Et Racine en put retenir tout +ce qu'il lui fallait pour son dessein. + + * * * * * + +Czy, nous dit Racine, avait racont la chose quantit de personnes. +Segrais en tait. Il est extrmement curieux de comparer ce que Segrais +avait fait du rcit de l'ambassadeur dans une nouvelle intitule +_Floridon ou l'Amour imprudent_, publie en 1658, et ce que Racine en +fit dans _Bajazet_. + +Dans la nouvelle de Segrais, Roxane est la mre du sultan Amurat, +c'est--dire une personne assez mre et dont la passion pour Bajazet +prte un peu au sourire. Acomat est un vieil eunuque qui s'entremet +entre Bajazet et la sultane mre. La femme aime de Bajazet, ce n'est +point la princesse Atalide, mais une jeune esclave nomme Floridon. La +lettre rvlatrice est trouve dans les vtements de Bajazet. Et la +vengeance de la vieille Roxane est assez modeste: elle tablit sa rivale +dans un palais Pra, et elle permet Bajazet d'aller chaque semaine +passer une journe avec sa matresse; mais, si les amants ne savent pas +se contenter de cette concession, elle les fera prir. Cependant, elle +les surveille, suit Bajazet en barque et, sous un dguisement, constate +la trahison; et, un messager d'Amurat apportant ce moment l'ordre de +mettre mort Bajazet, Roxane rpond que le sultan est matre absolu; et +ds le soir Bajazet est trangl. + +Que Segrais ait reproduit assez fidlement le rcit du comte de Czy, +cela parat probable. Pourquoi? C'est que, si Segrais avait invent, il +aurait invent mieux, je l'espre. Il aurait sans doute corrig l'ge de +la sultane; il lui aurait prt une jalousie plus terrible... Du moins, +je le crois. Oui, il me semble que Segrais doit reproduire assez +exactement Czy, quant aux faits. + +Et alors on voit ce que Racine, lui, a invent: l'admirable vizir Acomat +(au lieu de l'insignifiant eunuque), le vizir Acomat, de si lgante +allure et de philosophie si ironique et si dtache, la manire, +vraiment, d'un Talleyrand ou d'un Morny, si vous voulez; tout le rle, +d'une duplicit si douloureuse, de la tendre et torture princesse +Atalide (au lieu de Floridon la petite esclave); tout le caractre de +Roxane, qu'il a eu la faiblesse de rajeunir (mais, sans cela, dans quoi +entrions-nous?) et enfin l'effroyable dnouement: Roxane, l'instant o +elle vient de faire trangler Bajazet, trangle elle-mme par le +mystrieux ngre arriv la fin du troisime acte. C'est dire que +l'essentiel de _Bajazet_ est bien de Racine, et aussi que tout ce qu'il +a ajout aux souvenirs de Czy est justement ce qui, dans sa tragdie, +nous parat le plus turc par l'esprit. + +Or, lorsque _Bajazet_ eut t jou, le mot d'ordre, parmi les ennemis de +Racine, fut de dire: Ce sont des Franais sous l'habit turc. Ce fut +leur tarte la crme. + + tant une fois prs de Corneille sur le thtre une + reprsentation de _Bajazet_, il me dit: Je me garderais bien de le + dire d'autres que vous, parce qu'on dirait que je parlerais par + jalousie mais, prenez-y garde, il n'y a pas un seul personnage dans + le _Bajazet_ qui ait les sentiments qu'il doit avoir et que l'on a + Constantinople; ils ont tous, sous un habit turc, les sentiments + qu'on a au milieu de la France. + +Qui parle ainsi? Segrais, d'aprs le _Segraisiana_. Et c'est assez +amusant, parce que, s'il y a quelque chose de faiblement turc, c'est +bien la nouvelle inspire Segrais par les conversations de Czy et qui +ressemble toutes les vagues nouvelles espagnoles du temps. + +Ce qui est certain, c'est que Racine a trs bien profit de Czy,--et +probablement aussi du grand voyageur Bernier qu'il avait vu dans la +compagnie de Molire, de Chapelle et de Boileau,--et, en outre, de ses +lectures. Ne lui demandez pas l'Orient pittoresque des romantiques: +qu'en aurait-il fait? Ne lui demandez pas le bric--brac des +_Orientales_. _Bajazet_ manque videmment d'icoglans stupides, de +Allah! Allah!, de yatagans, de minarets et de muezzins. Dans _le +Bourgeois gentilhomme_, jou l'anne prcdente, Clante, dguis en +fils du Grand Turc, disait M. Jourdain: Que votre coeur soit toute +l'anne comme un rosier fleuri. Que le Ciel vous donne la force des +lions et la prudence des serpents. Racine aurait pu se ressouvenir de +cette turquerie facile et l'adapter au style tragique. Je ne crois pas +qu'il y ait song. La couleur locale de Racine reste surtout intrieure. +Mais enfin, ds le dbut, il marque, par quelques dtails habilement +placs, la civilisation o il nous transporte. Il nous fait connatre ou +nous rappelle les us des sultans l'gard de _leurs frres_, la loi du +mariage chez le Grand Turc, et que la favorite n'est sultane qu'aprs la +naissance d'un fils, etc. Il n'oublie ni la position et les dangers +habituels des grands vizirs, ni le rle des janissaires, ni celui des +ulmas, ni l'tendard du prophte, ni la porte sacre, ni les muets. Et +mme, et l, se dtachent quelques vers, demi pittoresques +seulement, mais tels que nous achevons facilement les images qu'ils +indiquent: + + Et moi, vous le savez, je tiens sous ma puissance + Cette foule de chefs, d'esclaves, de muets, + Peuple que dans ses murs renferme ce palais, + Et dont ma faveur les mes asservies + M'ont vendu ds longtemps leur silence et leurs vies... + Nourri dans le srail, j'en connais les dtours... + Orcan, le plus fidle servir ses desseins, + N sous le ciel brlant des plus noirs africains... + +Au surplus, nous savons que, pour _Bajazet_, on chercha la fidlit du +costume avec plus de soin qu'on n'en mettait alors ces choses. Et +enfin, si nous ne demandons Racine que ce qu'il nous annonce dans sa +prface, et qui est dj beaucoup, savoir les moeurs et maximes des +Turcs,--et cela, bien entendu, sous la forme dramatique,--nous +trouverons qu'il n'a pas mal tenu sa promesse. + +D'abord, l'action est toute turque. C'est l'histoire d'une conspiration +de srail qui choue et qui se termine par une muette tuerie. Un vizir +disgraci veut donner le trne au frre du sultan absent, en s'aidant de +l'amour que ce frre a inspir la sultane favorite. La maladroite +vertu du jeune prince vient dranger les plans du vizir, et le sultan, +qui veille de loin, fait tout trangler. + +Nulle tragdie n'est plus enveloppe de mystre et d'pouvante. C'est +bien le srail, tel du moins que nous nous le figurons... Roxane, au +moment o commence l'action, n'a pu communiquer avec Bajazet que par +l'intermdiaire d'Atalide. Personne, sauf Roxane et Acomat, ne circule +librement. Durant quatre actes sur cinq, Bajazet est gard vue. Il y a +des yeux et des oreilles dans la muraille: les oreilles et les yeux du +sultan. Nous sentons cela, ds la premire scne, par l'entretien du +vizir avec Osmin, son agent secret. Un premier messager, envoy par +Amurat pour demander la tte de Bajazet, a t supprim sans bruit. Mais +voil qu' la fin du troisime acte survient silencieusement un nouveau +messager, le mystrieux ngre Orcan. Tous les personnages jouent leur +tte et le savent. Si Acomat, ayant chou dans son dessein, ne peut +s'chapper temps, il recevra le cordon de soie. Si Bajazet repousse +Roxane, elle le tue, mais elle meurt. Bajazet et Atalide sont entre les +mains de Roxane, et Roxane est sous la main du sultan. Sur leurs +passions, leurs haines, leurs ambitions, leurs amours, plane une menace +gnrale et impartiale de mort. Ils ont tous la tte dans un noeud +coulant qu'on n'aperoit pas et dont le bout est l-bas, Bagdad. Et, +tandis qu'ils s'agitent dans cette ombre funbre, nous avons +l'impression que quelqu'un des esclaves noirs qu'on voit glisser au fond +de la scne conclura le drame. + +Cela est dj assez oriental, ne croyez-vous pas? Mais les personnages +eux-mmes, surtout Acomat et Roxane, sont-ils donc si franciss? + +Le subtil Acomat est, par ses principaux traits, le type mme d'une +certaine espce d'hommes politiques, et, en mme temps, un Turc fort +vraisemblable. Ses desseins sont bien ceux d'un vizir expriment et du +ministre d'un despote souponneux et jaloux: ils n'impliquent aucune +proccupation de l'intrt public, et le vizir ne compte, pour les +raliser, que sur l'intrt personnel et immdiat de ceux qu'il y +associe. Ce plan est hardi et assez compliqu. Comme il sait que le +sultan, son retour, le ferait probablement trangler, il veut lui +substituer son frre, qui est doux, charmant, et de bonne mine. +Roxane, souveraine matresse au srail, a reu l'ordre de faire tuer +Bajazet: mais Acomat lui montre ce brave jeune homme, et elle prend feu. +Bajazet pousera Roxane, sera sultan,--puis fera d'elle ce qu'il lui +plaira. Acomat doit pouser la cousine de Bajazet, Atalide (c'est pour +cela que Roxane, d'abord, ne se mfie point d'elle), et restera le +vritable matre de l'empire. Il est bien sr de son affaire; l'intrt +de Bajazet et de Roxane lui rpond du succs. + +Mais il a compt sans la fiert du jeune prince et surtout sans son +amour pour Atalide. Il n'a pu souponner que cette petite fille irait +mettre tout ce grand ouvrage nant. La finesse d'Acomat est courte par +un ct: elle ne fait pas la part du dsintressement possible dans les +actions humaines. Mais au reste, ce dessein difficile, audacieux et +cependant sans grandeur, le vizir en poursuit l'accomplissement avec +srnit. Ce vieil homme ironique et rus, qui a dj eu l'esprit de +survivre plusieurs sultans et qu'une barque secrte attend toujours +dans le port en cas de malheur, envisage tranquillement la mort; et, +comme il en a la duplicit lgendaire, il a bien aussi la rsignation, +le majestueux fatalisme des hommes de sa race. S'il dbitait et l +quelques versets du Coran et s'il maillait ses propos de quelques +mtaphores incohrentes, je vous jure qu'il nous paratrait Turc avec +intensit et de la tte aux pieds. + +Je ne sais si la faon d'aimer de Roxane est exclusivement orientale, +et, vrai dire, j'en doute. Mais il est certain que son amour rpond +assez l'ide que nous nous faisons de l'amour d'une sultane, d'une +femme de harem, d'une personne sensuelle, grasse, aux paupires lourdes, +aux lvres rouges, dsoeuvre et totalement dpourvue tendresse, de +mivrerie et d'idalisme. C'est un amour charnel et furieux, que le +danger excite, et qui se tourne en cruaut quand ce qu'il dsire lui +chappe. Elle adore Bajazet avant de lui avoir jamais parl: vous pensez +donc bien que ce n'est pas de son me qu'elle est prise. Les sentiments +de Roxane sont simples; elle est nave et terrible. Elle a cru, sur les +rapports d'Atalide et sur quelques faibles apparences, l'amour de +Bajazet. Lorsqu'elle souponne qu'elle s'est trompe, elle clate en +transports sauvages; et ce qu'elle trouve de mieux pour persuader et +attendrir l'homme qu'elle aime, c'est de lui dire: Prends garde! ta vie +est entre mes mains. Si tu ne m'aimes, je te tue! Mais elle espre +encore, et c'est pourquoi elle l'pargne. Quand elle ne peut plus +douter, quand elle sait qu'il aime Atalide et que tous deux la +trompaient, elle lui fait cette tonnante proposition: Je vais faire +trangler ma rivale sous tes yeux. Au reste, je ne te demande pas de +m'aimer tout de suite: + + Viens m'engager ta foi: _le temps fera le reste_. + +C'est dire qu'elle n'en veut qu' son corps. (Mais sur quelles tranges +caresses compte-t-elle donc pour s'emparer de lui?) Il refuse. Alors, +qu'il meure! Au moins, personne ne l'aura! Et elle jette son terrible: +Sortez! + +Roxane est un des animaux les plus effrns qu'on ait mis sur la scne. +Elle est la plus lmentaire et la plus brutale des quatre amoureuses +meurtrires de Racine. + +Bajazet et Atalide, complexes, d'une humanit plus pure, plus tendre, +je dirai: plus chrtienne, font avec la sultane un contraste +intressant. + +Il ne me parat point que Bajazet soit un personnage aussi ple qu'on +l'a dit quelquefois.--Il est de son pays et de sa race, lui aussi, par +quelques cts: ainsi il veut bien mentir jusqu' un certain point,--et +il a le mpris absolu de la mort. Mais il n'est Turc qu' moiti, et +c'est ce qui le perd,--et c'est aussi ce qui rend son caractre trs +attachant. S'il tait tout fait de chez lui, il mentirait jusqu'au +bout, il pouserait Roxane sans hsitation,--quitte la faire coudre +aprs dans un sac,--et il n'aimerait pas Atalide de cet amour chaste, +dlicat, profond, immuable. + +Mais les moeurs du harem lui sont odieuses, et la passion farouche et +toute sensuelle de la sultane lui rpugne. Il compare cette bte +voluptueuse, qui halte de dsir autour de lui, sa petite compagne +d'enfance, la gracieuse et modeste princesse Atalide. Il est +videmment spiritualiste et monogame. Il faut avouer que Racine l'a +beaucoup tir nous. + +Mais alors, dira-t-on, qu'il soit tout fait vertueux! Ce pur jeune +homme n'en joue pas moins, avec l'impure sultane, un rle d'une fcheuse +duplicit et qui lui donne une assez plate allure.--Mais d'abord, cette +duplicit se borne des rticences et des silences: il laisse Roxane +croire ce qu'elle veut.--C'est pire, rplique-t-on.--Attendez; voici par +o Bajazet se relve. Cette dissimulation aurait quelque chose d'assez +bas s'il s'y pliait par crainte de la mort. Mais la mort, comme j'ai +dit, il n'en a point peur; il la connat; il vit avec elle; depuis qu'il +est au monde, il l'a vue assise son chevet. Entendez-le rpondre +Acomat qui le presse d'pouser Roxane: + +... Acomat, c'est assez. + Je me plains de mon sort moins que vous ne pensez. + La mort n'est pas pour moi le comble des disgrces. + J'osai, tout jeune encor, la chercher sur vos traces; + Et l'indigne prison o je suis enferm + la voir de plus prs m'a mme accoutum. + Amurat mes yeux l'a vingt fois prsente: + Elle finit le cours d'une vie agite... + +Non, s'il craint, ce n'est point pour sa vie, c'est pour son amour, +c'est pour Atalide. C'est pour elle qu'il consent mentir comme il +fait. + +Et alors, y regarder de prs, son cas parat digne d'une sympathie et +d'une piti immenses. Bajazet, c'est l'honnte homme engag dans une +situation fausse, contraint de s'abaisser moralement ses propres yeux +pour faire ce qu'il croit tre son devoir,--et de revtir des apparences +quivoques au moment mme o il est en ralit le plus hroque. Le type +devient ainsi trs gnral. Tous ceux-l aimeront et comprendront +Bajazet, qui ont t obligs de mentir et de soutenir pniblement leur +mensonge, par amour, fidlit, loyalisme, compassion, et pour pargner +des douleurs une autre crature. Ce rle si compliqu, si gn, si peu +avantageux contient donc plus de tragique peut-tre que les grands +rles des hros de tragdie. Je voudrais seulement que Bajazet nous dt +mieux,--oh! tout simplement dans quelque monologue,-- quel point il +souffre des hontes et des abaissements qu'un devoir suprieur lui +impose. On verrait tout de suite sous un autre jour ce personnage +calomni. + +Dans ce drame o tout le monde ment, la petite princesse Atalide est +encore celle qui ment le plus. Mais, outre qu'elle a la mme excuse que +Bajazet, on lui en veut moins parce qu'elle est femme. Je crois bien, +d'ailleurs, que nul ne souffre plus qu'elle: elle a constamment le coeur +dans un tau. Songez ce que doivent tre les sentiments d'une femme +amoureuse qui s'entremet, pour son amant, auprs d'une autre femme, et +le lui vante, et le lui offre, et le lui envoie; songez quel horrible +effort, et quelles craintes, quels soupons, quelle jalousie! La scne +o elle supplie son amant de se prter ce jeu et, tout de suite aprs, +celle o elle croit qu'il s'y est trop prt, sont d'une vrit +particulirement poignante. Avec cela, elle est dlicieuse. Racine a +voulu l'opposer fortement l'esclave Roxane. Elle est comme la +soeur-fiance de Bajazet; ils ont t levs ensemble dans un coin du +srail, tels que deux colombes dans une cour de mosque. Cette petite +princesse qui ment si bien, qui dfend son amant avec tant d'nergie et +qui, enfin, le perd parce qu'elle l'aime trop, a pourtant des grces +rserves et chastes de religieuse gare dans un harem. + + * * * * * + +En rsum, de mme que _Brnice_ est la plus racinienne des tragdies +de Racine parce qu'elle en est la plus tendre, _Bajazet_ est la plus +racinienne des tragdies de Racine parce qu'elle en est la plus froce, +et que nulle n'offrit jamais (avec un tel entrecroisement de duplicits) +un plus pouvantable jeu de l'amour et de la mort. + +Mais, comme j'ai dit, le mot d'ordre tait donn: il tait convenu que +la pice (dfaut impardonnable!) n'tait pas turque. Apparemment _la +Sultane_ de Gabriel Bonnyn (1561), _le grand et dernier Soliman_ de +Mairet (1639), le _Soliman_ de Dalibray (1637), la _Roxelane_ de +Desmares (1643), _le Grand Tamerlan_ et _Bajazet_ de Magnon, et +l'_Osman_ de Tristan l'Hermite (1656) l'taient davantage? Le ridicule +Robinet, ami de Molire, s'gaya sur le peu de turquerie de _Bajazet_. +Donneau de Vis, autre ami de Molire, dcouvrit dans des livres, tels +que les _Voyages du sieur Le Loir contenus en plusieurs lettres crites +du Levant_ ou l'_Abrg de l'histoire des Turcs_ de Du Verdier, que la +tragdie de Racine tait pleine d'erreurs, qu'Amurat s'tait dfait de +Bajazet en mme temps que de son frre Orcan, et que Roxane avait t +avec Amurat au sige de Bagdad. Et la grosse Svign, aprs avoir assez +vivement admir _Bajazet_, n'osa plus le faire quand son odieuse fille +l'en eut rprimande. + +Racine, cette fois, ne rpliqua ni ne discuta. Il rpondit froidement +dans sa premire prface: + + C'est une aventure arrive dans le srail. Je la tiens du chevalier + de Nantouillet, qui la tenait du comte de Czy. J'ai t oblig de + changer quelques circonstances. Mais, comme ce changement n'est pas + fort considrable; je ne pense pas qu'il soit ncessaire de le + marquer au lecteur. La principale chose quoi je me suis attach, + 'a t de ne rien changer ni aux moeurs ni aux coutumes de la + nation. + +Rien de plus. Pour le reste, allez-y voir, ou interrogez ceux qui ont +entendu M. de Czy. Et la faon premptoire et ironique dont il se +drobe ici, parce qu'il sait que, cette fois, on n'ira pas voir, nous +montre tout ce qu'il devait y avoir de concession aux pdants et sans +doute de moquerie secrte dans les passages de ses prfaces o il se +donnait tant de mal pour prouver l'existence historique de tel ou tel +personnage secondaire qu'il aurait pu simplement inventer. + +Mais ici, je le rpte, il ddaigne de rpondre. Ce n'est mme que +quatre ans plus tard (prface de 1676) qu'il aura cette belle et +ingnieuse remarque sur l'loignement du pays qui rpare en quelque +sorte la trop grande proximit du temps et qu'il expliquera comment la +vie du harem est propre rendre les femmes plus savantes en amour. En +1672, il ne dit rien. _Bajazet_ n'en a pas moins un trs grand succs. +Racine sent, ce moment, toute sa force. Il va entrer l'Acadmie. Il +n'a plus grand'chose dsirer; et il semble qu'une sorte de dtachement +commence s'oprer en lui. Il sait qu'il n'crira rien de plus violent +ni dplus tragique que _Bajazet_. Que va faire maintenant cette me +dvorante? + + + + +HUITIME CONFRENCE + +MITHRIDATE--IPHIGNIE--PHDRE + + +On sait bien que + + Dans un objet aim tout nous devient aimable. + +Je vous avoue que j'aime Racine tout entier et que je ne voudrais rien +perdre de lui, pas mme _Alexandre_ ni mme cette _Thbade_, qui est +l'exercice d'un colier aim des dieux. Et, d'autre part, si je me +permettais d'exprimer une prfrence pour tel ou tel des ouvrages +profanes de sa maturit, je craindrais presque de l'offenser et de lui +faire de la peine, et je craindrais aussi de me tromper. Toutefois, ne +puis-je vous dire que si, par une hypothse d'ailleurs absurde, je me +trouvais absolument forc de faire un choix, les deux tragdies que je +sacrifierais avec le moins de dsespoir, ce serait peut-tre +_Mithridate_ (malgr Mithridate et Monime) et _Iphignie_ (malgr +Iphignie et riphile), et que celles que je voudrais sauver, si tout le +reste devait tre dtruit (supposition fort peu raisonnable), ce serait +_Andromaque_, _Bajazet_ et _Phdre_,--et _Brnice_, qui est part. + +Et sans doute je me contente d'exprimer ici des prdilections +personnelles, et l'on peut me dire que ce n'est plus de la critique; +comme s'il n'y avait pas toujours, au fond et l'origine de la +critique, l'motion involontaire de notre sensibilit en prsence d'une +oeuvre, et cette simple et irrductible dclaration: j'aime ou je +n'aime pas. Mais, au surplus, je pourrais ici donner des raisons. +_Andromaque_, _Bajazet_, _Phdre_ me paraissent les trois drames o +Racine est lui-mme jusqu'au bout; o il l'est avec hardiesse et +violence; les trois drames de la passion totale, qu'on n'avait pas faits +avant Racine, et que je doute un peu qu'on ait refaits aprs lui. +_Andromaque_, _Bajazet_, _Phdre_ ne sont que trs partiellement +influencs par les moeurs, le got, les prjugs du XVIIe sicle. Au +contraire, _Mithridate_ et surtout _Iphignie_ me semblent les deux +pices o le pote s'est le plus pli, sciemment, ou non, aux moeurs et +au got de son temps, et l'ide que ce temps se faisait de la beaut. +_Mithridate_ et _Iphignie_ sont, parmi les tragdies de Racine, les +plus pompeuses (je ne donne pas ce mot le sens un peu dfavorable +qu'il a pris, et qu'il n'avait pas alors); celles qui s'appareillent le +mieux aux autres formes de l'art du XVIIe sicle, aux tableaux de +Lebrun, aux statues de Girardon ou de Coysevox, aux jardins de Le Ntre, +au palais de Versailles; bref les plus louis-quatorziennes, si je puis +dire. + +Aussi sont-ce les deux tragdies que le roi aima le mieux, et celles qui +(_Andromaque_ mise part) eurent le plus de succs en leur temps. +Toutes deux eurent en outre une magnifique carrire officielle (comme +nous dirions aujourd'hui), firent partie de divertissements, de ftes +donnes l'occasion d'vnements royaux et nationaux (c'tait alors +mme chose), de mariages ou de victoires royales et franaises. Toutes +deux, peut-tre cause de cela, furent mnages par la critique. + + * * * * * + +Dans ces annes de _Mithridate_ et d'_Iphignie_, Racine, qui vient +d'entrer l'Acadmie, le 12 janvier 1673, trente-trois ans, apparat +un peu pote-laurat au sens anglais, pote de la cour: ce qui, je me +hte de le dire, n'a rien de dsobligeant pour lui; car il y a dans +cette cour bien de l'esprit et un bien grand got; et les admirateurs +les plus dclars de Racine, c'est le grand Cond, c'est Colbert, c'est +le duc de Chevreuse, et ce sont les Mortemart, si renomms pour leur +esprit Vivonne, madame de Thianges, madame de Montespan. + +Donc, on lit dans le _Journal de Dangeau_ (dimanche 5 novembre 1684): +Le soir, il y eut comdie franaise; le roi y vint, et l'on choisit +_Mithridate_, parce que c'est la comdie _qui lui plat le plus_. + +_Mithridate_ fut jou trs souvent la cour: Saint-Germain, +Fontainebleau, Chambord, Versailles,--et Saint-Cloud (1680) pour +la dauphine nouvellement marie. + +_Iphignie_ fut joue pour la premire fois l'Orangerie, dans les +Divertissements de Versailles donns par le roi toute sa cour, au +retour de la conqute de la Franche-Comt en l'anne 1675. Et voici la +description des lieux, d'aprs le _Mercure galant_: + + La dcoration reprsentait une longue alle de verdure, o, de part + et d'autre, il y avait des bassins de fontaines, et d'espace en + espace des grottes d'un travail rustique, mais travailles trs + dlicatement. Sur leur entablement rgnait une balustrade o + taient arrangs des vases de porcelaine pleins de fleurs; les + bassins des fontaines taient de marbre blanc, soutenus par des + tritons dors; et dans ces bassins on en voyait d'autres pins + levs qui portaient de grandes statues d'or. Cette alle se + terminait dans le fond du thtre par des tentes qui avaient + rapport celles qui couvraient l'orchestre; et au del paraissait + une longue alle, qui tait l'alle mme de l'Orangerie, borde des + deux cts de grands orangers et de grenadiers entremls de vases + de porcelaine remplis de diverses fleurs. Entre chaque arbre il y + avait de grands candlabres et des guridons d'or et d'azur qui + portaient des girandoles de cristal allumes de plusieurs bougies. + Cette alle finissait par un portique de marbre; les pilastres qui + en soutenaient la corniche taient de lapis, et la porte paraissait + toute d'orfvrerie. Sur ce thtre, orn de la manire que je viens + de dire, la troupe des comdiens du roi reprsenta la tragdie + d'_Iphignie_. + +Je ne dis que ce que je dis, et ce n'est pas moi, comme vous le pensez +bien, qui mconnatrai la force et la vrit d'_Iphignie_ et de +_Mithridate_. Mais enfin on sent qu'entre ce dcor et _Mithridate_ ou +_Iphignie_, entre ce dcor et ces vers d'_Iphignie_, par exemple: + + Mon respect a fait place aux transports de la reine, + +ou bien: + + Vous n'avez pas du sang ddaign les faiblesses, + +il n'y a pas de profonde disconvenance. Mais il me semble qu'il y en +aurait, ou que du moins on en pourrait apercevoir, entre ce dcor et +certains cris d'Hermione, de Roxane et de Phdre. Ces cris auraient fl +les girandoles sur les guridons d'or et d'azur. + +Et c'est pourquoi _Mithridate_ et _Iphignie_ me semblent les deux +seules tragdies auxquelles se puissent appliquer, avec quelque +apparence peut-tre de justesse, les vers de Voltaire sur ces amoureux +que l'Amour croit des courtisans franais--et aussi les ternelles +railleries de Taine, dont c'tait la manie de ne voir dans les tragdies +de Racine qu'une reproduction de Versailles, par exemple ce passage des +_Nouveaux Essais de critique et d'histoire_: + + Mettez (dit-il aprs avoir parl de l'Achille grec), mettez en + regard le charmant cavalier de Racine, la vrit un peu fier, de + sa race et bouillant comme un jeune homme, mais discret, poli, du + meilleur ton, respectueux pour les captives... leur demandant + permission pour se prsenter devant elles, tellement qu' la fin il + te son chapeau plumes et leur offre galamment le bras pour les + mettre en libert... Une des causes de l'amour d'Iphignie, c'est + qu'Achille est de meilleure maison qu'elle (?); elle est glorieuse + d'une telle alliance: vous diriez une princesse de Savoie ou de + Bavire, qui va pouser le dauphin de France. + +Il y a du vrai, un peu. Racine, en faisant parler ou de lgendaires +hros d'il y a trois mille ans, ou, comme dans _Mithridate_, des rois +demi barbares d'il y a deux mille ans, leur a prt quelque chose du +langage, des sentiments et des manires qui passaient pour les plus +nobles en son temps. Mais j'ajoute: Pourquoi non? ou Qu'est-ce que +cela fait? En quoi cela est-il si ridicule? Est-ce que l'me d'un +gentilhomme accompli de la cour de Louis XIV ne peut pas tre quelque +chose de fort intressant? Est-ce que ses faons ne sont pas de fort +belles faons, et qui supposent dlicatesse morale, respect de la femme, +fiert discipline, matrise de soi? Mais, en ralit, il y a dans +Racine une harmonieuse fusion de la noblesse et de l'lgance morales +comme on les entendait au XVIIe sicle, avec l'allure et la grandeur +hroques comme elles nous sont prsentes dans le thtre grec. Racine +mle et combine l'humanit suprieure de l'antiquit avec l'humanit +suprieure de son temps. Cette combinaison est belle. Elle n'est point +absurde, le fond de l'me humaine persistant sous les diffrences de +costumes,--et Achille rvolt (dans l'_Iliade_) tant assez proche +parent de Cond rebelle.--Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'un des +lments de cette combinaison, l'lment Louis XIV, domine un peu plus +dans _Mithridate_ et surtout dans _Iphignie_ que dans les autres pices +de Racine. + +Et maintenant, quelques remarques spares sur chacune de ces deux +tragdies pompeuses. + + * * * * * + +Disons-nous bien que Corneille ne pensait qu' Racine, et que Racine ne +pensait qu' Corneille, et que ce n'tait pas pour s'entr'aimer. + +L'pine au coeur d'Eschyle s'appelle Sophocle, et au coeur de Corneille +Jean Racine. Oh! le dlaissement du grand pote qui a oubli de mourir +jeune! La douleur de survivre ses succs, de se voir pass de mode et +remplac par une gnration d'crivains qui semblent avoir le cerveau +fait autrement que lui! Ma veine, dit Corneille dans une _ptre au +roi_ de 1667 (l'anne d'_Andromaque_), + + N'est plus qu'un vieux torrent qu'ont tari douze lustres; + Et ce serait en vain qu'aux miracles du temps + Je voudrais opposer l'acquit de quarante ans. + Au bout d'une carrire et si longue et si rude, + On a trop peu d'haleine et trop de lassitude; + force de vieillir un auteur perd son rang: + On croit ses vers glacs par la froideur du sang; + Leur duret rebute, et leur poids incommode + Et la seule tendresse est toujours la mode! + +Il ne veut point convenir, d'ailleurs, qu'il y a autre chose que de la +tendresse dans Racine. Racine l'irrite, le scandalise,--et l'attire. +S'il pouvait, lui aussi, ou s'il voulait!... De ce trouble, je pense, +natra _Surna_, au lendemain du triomphe royal d'_Iphignie_. On peut, +sans y mettre trop de complaisance, distinguer comme un reflet racinien +sur la dernire tragdie de Corneille. Il y a, du reste, quelque +analogie de situation entre _Surna_, qui est de 1674, et _Bajazet_, qui +est de 1672. Mme, la pauvre Eurydice, moins nerveuse et moins +douloureuse, est en ralit plus faible qu'Atalide. Eurydice sait qu'il +dpend d'elle de sauver la vie de son amant Surna, en lui commandant +d'pouser Mandane, fille du roi Orode, lequel s'est mis en tte de faire +Surna son gendre pour s'assurer la fidlit d'un serviteur trop +puissant. Mais Eurydice--contrairement l'habitude des hrones de +Corneille dans la moiti de ses tragdies--n'a pas le courage de donner +son amant une autre femme. Ses incertitudes remplissent trois actes; +et, quand elle se dcide, il est trop tard: Surna vient d'tre +assassin par l'ordre du roi. Nous voyons ici une hrone de Corneille +qui n'est plus cornlienne qu'en discours. Que dis-je! la forme +elle-mme s'attendrit en plus d'un endroit de cette lente mais souvent +charmante tragdie. un moment, Surna ayant dit qu'il veut mourir pour +se tirer d'embarras, Eurydice rpond mlodieusement: + + Vivez, seigneur, vivez afin que je languisse, + Qu' vos feux ma langueur rende longtemps justice. + Le trpas vos yeux me semblerait trop doux, + Et je n'ai pas encore assez souffert pour vous. + Je veux qu'un noir chagrin pas lents me consume, + Qu'il me fasse longs traits goter son amertume; + Je veux, sans que la mort ose me secourir, + Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir. + +Il y a l quelque chose de plus ardent que la langueur fade de Quinault. +Et la fin est belle. Eurydice, qui vient d'apprendre la mort de Surna, +demeure immobile et sans larmes. Palmis, la soeur du hros, s'en +indigne: + + Quoi! vous causez sa perte et n'avez point de pleurs! + +Alors, Eurydice, simplement: + + Non, je ne pleure point, madame; mais je meurs. + Gnreux Surna, reois toute mon me. + +Et elle meurt.--Un peu auparavant, dans _Psych_ (1671), Corneille avait +su mieux encore faire parler l'amour. Et je crois que la concurrence du +jeune et odieux Racine a pu tre pour quelque chose dans ce suprme +renouvellement du vieux pote. + +De son ct, Racine ne pense qu' Corneille. Il sait bien tout ce que +disent les partisans du bonhomme. Ils abandonnent son jeune rival les +histoires d'amour: mais pour les tragdies politiques, pour les machines +romaines, il n'y a encore que Corneille! Racine a bien fait +_Britannicus_, mais _Britannicus_ n'est qu'un drame priv, et n'a eu, +d'ailleurs, presque aucun succs. Et alors Racine cherche... Il veut +montrer que, lui aussi, il est capable de grandes vues et de belles +discussions et dlibrations historico-politiques. Il lui faut +absolument un sujet qui comporte l'quivalent du grand dialogue +d'Auguste avec Cinna et Maxime, ou de la premire scne de _la Mort de +Pompe_, ou de la grande scne entre Pompe et Sertorius dans +_Sertorius_. Il feuillette les historiens et les compilateurs +d'histoires: Florus, Plutarque, Dion Cassius, Appien,--et les chapitres +de Justin o Pierre Corneille avait trouv la situation du cinquime +acte de _Rodogune_, et d'o Thomas Corneille avait tir sa _Laodice_, ce +curieux mlodrame qui fait songer tantt _la Tour de Nesle_ et tantt + _Lucrce Borgia_. Et Racine finit par rencontrer ce qu'il lui faut: +Mithridate, vaincu, mais irrductible, exposant son projet d'attaquer +les Romains dans Rome mme. La voil, la grande scne historique, celle +qui lui donnera l'occasion d'tre mle, srieux, svre, et d'galer +Corneille sur son propre terrain! + +Et d'une autre faon encore il rivalisera avec le vieux matre, et lui +fera mme la leon.--Corneille a t amoureux toute sa vie, mais +particulirement partir de la cinquantaine. On connat ses innocentes +et grondeuses amours avec mademoiselle Du Parc, quelques annes avant la +liaison beaucoup plus effective de cette belle personne avec Racine +lui-mme. On connat surtout les stances absurdes et dlicieuses _la +Marquise_, o Corneille la somme imprieusement de l'aimer malgr ses +rides, parce qu'il a du gnie. partir de l, Corneille se complat +mettre dans son thtre des vieillards amoureux: Sertorius dans +_Sertorius_ (1662), Syphax dans _Sophonisbe_ (1663) et Martian dans +_Pulchrie_, qui sera jou trois mois avant le _Mithridate_ de Racine. +Quand je dis des vieillards... ils n'ont gure que de cinquante +soixante ans; mais, vous le savez, les gens du XVIIe sicle taient si +simples qu'un homme leur paraissait vieux, pass la cinquantaine. Et le +vieux Sertorius et le vieux Syphax disent des choses touchantes, et mme +le vieux Martian parle quelquefois en grand pote lyrique: mais tous +trois sont des amoureux platoniques et singulirement soumis. Le +plaintif Syphax se laisse tout le temps injurier par Sophonisbe parce +qu'il ne hait pas assez les Romains; Sertorius, qui dit aimer Viriathe, +veut nanmoins la marier son lieutenant Perpenna; et Martian accepte +sans protestation et mme avec reconnaissance d'tre auprs de +l'impratrice Pulchrie un mari qui n'usera pas de ses droits. + +Sur quoi Racine se dit: Je vais leur montrer, moi, ce que peut tre +l'amour chez un sexagnaire: le sentiment le plus fort, le plus +exigeant, le plus douloureux, le plus froce. Il tait d'ailleurs assez +naturel qu'aux autres varits de l'implacable amour il voult ajouter +celle-l, qui n'avait pas encore t peinte dans toute sa vrit. Racine +compltait ainsi sa mnagerie de fauves bien disants. Et donc il conoit +et ralise Mithridate, rival de ses fils cinquante-sept ans, et du +premier coup ramasse et fait vivre en lui tous les terribles caractres +du lamentable amour des hommes trop vieux. + +Car vraiment tout y est bien: le dsir d'autant plus furieux, qu'il se +sent anormal, et que le vieillard pris sait bien qu'il ne pourra +satisfaire que mdiocrement la jeune femme qu'il aime et risque mme d'y +chouer tout fait: d'o une sorte de honte qui l'empche de parler +directement de cet amour dont il est consum. Mithridate ne dclare +point en face Monime qu'il l'aime: il attend d'tre tout seul pour +dire avec un rle: Je brle, je l'adore. (Acte IV.) Oui, tout y est: +le manque de clairvoyance, qui vient justement d'une attention et d'une +dfiance trop soutenues: celui que Mithridate charge de veiller sur +Monime et de la disposer ce qu'il veut, c'est prcisment Xiphars, +celui de ses fils qui est aim de Monime.--Tout y est: la torture +continuelle du soupon et, quand le soupon est devenu certitude, la +jalousie forcment meurtrire, par la rage de sentir que ce qu'un autre +donnera la jeune femme, on ne pourrait le lui donner; et cette +invitable pense: Si ce n'est moi qui la possde, que du moins ce ne +soit personne. Et c'est pourquoi Mithridate, l'insupportable ide +que, lui mort, Monime serait Xiphars, n'hsite pas un moment +envoyer du poison celle qu'il adore. Tout cela, compliqu par ce fait, +que le rival de Mithridate est un fils pour qui il a de l'estime et de +l'affection; et tout cela, en outre, pouss l'atroce par la condition, +la race et le pass de Mithridate, sultan oriental vaguement teint +d'hellnisme, habitu au sang, traqu comme une bte dans sa jeunesse, +et qui a d, de bonne heure, rpondre aux crimes par des crimes, et +trahir pour se dfendre de la trahison: la fois homme de dsir et de +volont indomptables, et homme de dissimulation et de ruse. (Celle par +laquelle il arrache Monime l'aveu de son amour pour Xiphars convient +singulirement son personnage.) + +Mais si tortur, avec cela! Rappelez-vous les choses qu'il se dit quand +il est seul: + + Non, non, plus de pardon, plus d'amour pour l'ingrate. + Ma colre revient, et je me reconnais. + Immolons, en partant, trois ingrats la fois... + Sans distinguer entre eux qui je hais ou qui j'aime, + Allons, et commenons par Xiphars lui-mme. + Mais quelle est ma fureur! et qu'est-ce que je dis? + Tu vas sacrifier qui, malheureux? Ton fils! + Un fils que Rome craint, qui peut venger son pre + Pourquoi rpandre un sang qui m'est si ncessaire? + Ah! dans l'tat funeste o ma chute m'a mis, + Est-ce que mon malheur m'a laiss trop d'amis? + Songeons plutt, songeons gagner sa tendresse. + J'ai besoin d'un vengeur, et non d'une matresse. + Quoi! ne vaut-il pas mieux, puisqu'il faut m'en priver, + La cder ce fils que je veux conserver? + Cdons-la. Vains efforts qui ne font que m'instruire + Des faiblesses d'un coeur qui cherche se sduire! + Je brle, je l'adore, et loin de la bannir... + Ah! c'est un crime encor dont je la veux punir... + Quelle piti retient mes sentiments timides? + N'en ai-je pas dj puni de moins perfides? + Monime! mon fils! inutile courroux! + Et vous, heureux Romains, quel triomphe pour vous, + Si vous saviez ma honte et qu'un avis fidle + De mes lches combats vous portt la nouvelle! + Quoi! des plus chres mains craignant les trahisons, + J'ai pris soin de m'armer contre tous les poisons; + J'ai su, par une longue et pnible industrie, + Des plus mortels venins prvenir la furie. + Ah! qu'il et mieux valu, plus sage et plus heureux, + Et repoussant les traits d'un amour dangereux, + Ne pas laisser remplir d'ardeurs empoisonnes + Un coeur dj glac par le froid des annes!... + +(Ainsi il se dbat en vieil homme mordu, mais en homme qui, dans sa +souffrance mme, n'oublie pas son rle et ses devoirs publics. Ruy Gomez +n'est qu'un gaga lyrique auprs de lui.) + +Songez-y bien: autant peut-tre qu'Hermione et que Roxane, Mithridate +amoureux tait alors un personnage tout neuf. Et longtemps il restera +isol: ce n'est gure qu'au XIXe sicle que nous reverrons sur le +thtre l'amour dans de vieux coeurs et dans de vieilles chairs. + +Et d'une troisime faon encore Racine pense Corneille,--pour faire le +contraire de ce que Corneille a fait. Aux Cornlie, aux Viriathe, aux +Sophonisbe, aux Pulchrie, aux orgueilleuses et aux dclamatrices, il +oppose les pudiques: Andromaque dj, et Junie, et Brnice, et +Atalide,--mais surtout Monime: Monime, qui nous offre, pour ainsi dire, +le sublime de la dcence, et la fois de la fiert intrieure et de la +modestie et de la tenue; Monime, fine Grecque parmi ces demi-barbares; +aime de Mithridate et son pouse de nom en attendant qu'il ait le +loisir de clbrer et de consommer le mariage; aime en mme temps des +deux fils du vieux roi et aimant secrtement l'un d'eux; et qui,--les +choses se compliquant encore par la fausse mort et la rsurrection du +vieux tyran,--se trouve, d'un bout l'autre du drame, dans la situation +la plus difficile, la plus comprime, la plus dlicate,--la plus +fausse,--et qui semble la porter lgrement force de franchise et de +grce, et de respect de soi, et d'hrosme sans gestes: admirable de +tenue (il faut rpter le mot, qui implique dignit et silencieux +empire sur soi-mme) depuis son exquise entre au premier acte et sa +douce requte Xiphars: + + Seigneur, je viens vous: car enfin aujourd'hui + Si vous m'abandonnez, quel sera mon appui? + +jusqu' ses divins adieux sa servante grecque, aprs qu'elle a reu de +Mithridate le poison librateur: + +... Si tu m'aimais, Phdime, il me fallait pleurer + Quand d'un titre funeste on me vint honorer + Et lorsque, m'arrachant du doux sein de la Grce, + Dans ce climat barbare on trana ta matresse. + Retourne maintenant chez ces peuples heureux; + Et, si mon nom encor s'est conserv chez eux, + Dis-leur ce que tu vois, et de toute ma gloire, + Phdime, conte-leur la malheureuse histoire... + +Adorable crature qui sait dire tant de choses par des mots si discrets: + + Xiphars: + + Pour me faire, seigneur, consentir vous voir, + Vous n'aurez, pas besoin d'un injuste pouvoir; + +Et plus loin: + + Je fuis; souvenez-vous, prince, de m'viter. + Et mritez les pleurs que vous m'allez coter! + +et qui enfin, offense par l'indigne ruse de Mithridate, dconcerte, +humilie et fait rougir le vieux sultan par ce simple cri: + +... Quoi, seigneur! Vous m'auriez donc trompe! + +Monime (et plus tard Iphignie) aprs Cornlie et Viriathe, c'est +l'hrosme qui a de la pudeur et de la grce aprs l'hrosme qui n'en +avait pas. Monime fait des choses plus difficiles et plus dures que +Viriathe et Pulchrie: mais elle les fait sans emphase. Racine introduit +dans l'hrosme le _got_. (Je pense que madame de La Fayette se +souviendra de Monime dans la _Princesse de Clves_, et des femmes de +Racine en gnral dans _la Princesse de Montpensier_ et, dans _la +Comtesse de Tende,_ ce petit rcit d'un tragique si fort et si contenu.) + + la vrit, le drame priv qui se joue entre Mithridate, Monime et +Xiphars fait un peu tort, selon moi, la tragdie historique, +l'histoire de Mithridate ennemi des Romains, prmditant de porter la +guerre en Italie, et finalement lguant sa vengeance Xiphars. Oh! +cette partie historique et politique est fort belle. C'est, dans son +genre, tout aussi bien que du Corneille: mais le drame priv est encore +mieux. Je dois dire toutefois que c'est peut-tre ce qu'il y a dans +_Mithridate_ d'histoire, de politique et de casque qui plut davantage +en son temps. Le succs de la pice fut considrable et incontest, et +Racine eut, cette fois, ce que nous appellerions une trs bonne +presse. + +Que va-t-il faire maintenant? + + * * * * * + +Racine, qui aime tant les potes grecs et qui les connat si bien, ne +leur a pas emprunt un seul sujet depuis _Andromaque_. Il avait suivi +Corneille dans le monde romain. Mais prsent, il ne craint plus +Corneille qui est en train d'crire sa dernire tragdie (_Surna_). +Racine peut faire ce qu'il veut. videmment il va revenir ses chers +Grecs. + +Il y revient. Mais pourtant deux annes s'coulent entre la premire +reprsentation de _Mithridate_ et celle d'_Iphignie_. Qu'a-t-il fait +pendant ce temps-l? Je crois que tout simplement il s'est replong avec +dlices dans le thtre grec, et qu'il a d, avant d'crire _Iphignie +en Aulide_, tenter quelques autres sujets. C'est probablement en ce +temps-l qu'il songe cette _Iphignie en Tauride_ dont nous avons le +plan du premier acte, et cette _Alceste_ que, d'aprs une tradition, +il aurait compose entirement et, plus tard, brle par scrupule. + +Remarquez ceci. Les autres pices grecques de Racine, _la Thbade_ +(sauf l'oracle et le bref sacrifice de Mnce) et _Andromaque_, sont +sans merveilleux. (Et encore plus les tragdies empruntes +l'histoire, _Britannicus, Brnice, Bajazet, Mithridate_.) Mais +_Alceste, Iphignie en Tauride, Iphignie en Aulide_, le merveilleux y +abonde. Ce sont d'admirables lgendes tragiques, oui, mais potiques +aussi. Il y a, dans les deux _Iphignie_, oracles, prodiges, sacrifices +humains, dans _Alceste_ intervention d'un demi-dieu et rsurrection; et, +dans les trois lgendes, une mythologie luxuriante. Il semble qu'aprs +_Mithridate_, Racine, repris par les Grecs, libre de suivre ses +prdilections jusqu'au bout, ait t plus sensible la posie +proprement dite, pique, lyrique ou descriptive, et dispos en mettre +davantage dans ses pices. (Cela se marquera surtout dans _Phdre_.) Il +n'est pas moins tragique: il est peut-tre plus artiste comme nous +disons, plus curieux de beaut plastique et de pittoresque. + +Bien entendu, je n'indique ici qu'une nuance, car, tout en gotant et +conservant la belle couleur mythologique de l'_Iphignie_ d'Euripide, il +n'en retient pas plus d'une soixantaine de vers; et il introduit dans la +fable le plus qu'il peut de biensance (par la suppression du rle un +peu choquant de Mnlas, l'oncle inhumain) et le plus qu'il peut de +raison (par la substitution finale d'riphile Iphignie). + +Il se flicite extrmement, dans sa prface, de l'invention, fort +ingnieuse en effet, de ce personnage d'riphile: + + Quelle apparence, dit-il, que j'eusse souill la scne par le + meurtre horrible d'une personne aussi vertueuse et aussi aimable + qu'il fallait reprsenter Iphignie? Et quelle apparence encore de + dnouer ma tragdie par le secours d'une desse et d'une machine, + et par une mtamorphose qui pouvait trouver quelque crance du + temps d'Euripide, mais qui serait trop _absurde_ et trop incroyable + parmi nous. + +Et plus loin il parle du plaisir qu'il a fait au spectateur en sauvant +Iphignie par une autre voie que par un miracle que le spectateur +n'aurait pu souffrir, parce qu'il ne saurait jamais le croire. + +Voil, soit dit en passant, un bien bel exemple du choix totalement +arbitraire que, tous, nous faisons souvent, sans nous en douter, dans +l'incroyable. D'aprs Racine lui-mme, il est incroyable et absurde +qu'une jeune fille soit change en biche ou enleve par une desse: mais +sans doute (puisqu'il ne fait pas d'objection sur ce second point) il +n'est pas si absurde ni si incroyable que la mort sanglante d'une jeune +fille ait pour effet de faire souffler les vents.--Racine, un peu plus +loin, explique, il est vrai, par cette autre raison, l'introduction du +personnage d'riphile: Ainsi, le dnouement de ma pice est tir du +fond mme de ma pice. Et je prfre cette raison-l. + +Il n'en reste pas moins que la question agite d'un bout l'autre +d'_Iphignie_ est celle-ci: gorgera-t-on une jeune fille pour obtenir +des dieux un vent favorable? Et l-dessus il m'est arriv de dire +autrefois: L'action d'_Iphignie_ est d'un temps o l'on faisait des +sacrifices humains; les moeurs, les sentiments et le langage sont du +XVIIe sicle. Cela dcidment s'accorde mal. Et cette discordance est +unique dans le thtre de Racine. Car, deux frres qui se hassent (la +_Thbade_), un homme entre deux femmes, ou l'inverse (_Bajazet_, +_Andromaque_), la lutte d'une mre et d'un fils (_Britannicus_), deux +amants qui se sparent (_Brnice_), un pre rival de son fils +(_Mithridate_), mme une femme amoureuse de son beau-fils (_Phdre_), +cela est de tous les pays et de tous les temps. Mais ce sacrifice +humain! Cela ne peut mme se transposer, ni s'assimiler, par exemple, +la mise en religion d'une princesse dans un intrt politique... J'ai +beau songer cette contradiction trop forte entre l'action et le langage +ou les faons me gte cette magnifique _Iphignie_. + +Oh! que j'avais tort! Les Grecs de la lointaine lgende croyaient que le +sang d'une jeune fille peut apaiser les dieux; mais quoi! cette ide de +la vertu expiatrice du sang tait-elle donc trangre aux chrtiens du +XVIIe sicle? Ignoraient-ils l'histoire du sacrifice d'Abraham? et, dans +le prsent, madame de Montespan ne croyait-elle pas que le sang d'un +enfant gorg par un mauvais prtre pouvait lui assurer l'amour du roi +et la dlivrer de madame de Fontanges? et madame de Montespan +n'tait-elle pas une personne intelligente, spirituelle, de faons +raffines et d'un trs beau langage? Ou, si madame de Montespan a t +calomnie, assurment quelque autre dame du temps a connu cet tat +d'esprit. Ni la superstition ni le crime n'ont rien d'incompatible avec +la perfection des manires, la politesse du discours, la dlicatesse de +la sensibilit, et la finesse mme de l'observation psychologique: voil +la vrit trs simple qui absout quand il y a lieu, dans le thtre de +Racine, l'union--d'ailleurs savoureuse--de l'horreur du fond et de +l'lgance de la forme. + +Et enfin, si vous rduisez le sacrifice de la fille d'Agamemnon ce +qu'il est essentiellement: un meurtre politique, et dans un intrt +dynastique et national, vous comprendrez qu'_Iphignie_--cette pice o +il n'y a que des rois et des reines et o chaque personnage doit opter +entre un sentiment priv et un intrt public--est par excellence la +tragdie royale, et quel point lui convenait le dcor dcrit par le +_Mercure galant_. Et vous comprendrez aussi pourquoi, tandis qu'Euripide +avait fait d'Iphignie une jeune fille, d'abord faible, puis exalte, +Racine en fait exclusivement une fille de roi, une princesse, et qui a +d'autres devoirs que ceux d'une jeune fille, et qui, d'emble, accepte +la mort par obissance son pre et par dvouement la grandeur de sa +maison. + +Racine, cependant, devait tre tent par la seconde partie, si +brillante, du rle d'Iphignie dans Euripide, quand la jeune fille +apparat et se considre elle-mme comme une hrone nationale: + + Je suis condamne mourir glorieusement, en repoussant loin de moi + toute faiblesse. C'est sur moi qu'en ce moment toute la Grce a les + yeux fixs, et c'est de moi que dpendent le dpart de la flotte et + la ruine de Troie. + +Puis la note philosophique, qui ne manque jamais chez Euripide: + + Dois-je tenir tant la vie? C'est pour l'intrt commun que tu me + l'as donne, ma mre, non pour toi seule... + +Et enfin: + + Je donne mon sang la Grce; immolez-moi, allez renverser Troie. + Voil les monuments ternels de mon sacrifice, voil mes enfants, + mon hymen, ma gloire. + +Oui, cela tait bien tentant. Mais Racine a rsist. Ni son Iphignie +n'injurie son pre comme fait celle d'Euripide, ni elle ne se pose +ensuite en hrone qui sauve son peuple. Ces propos, son avis, +manqueraient de biensance et de got chez une princesse royale. +L'Iphignie de Racine ne supporte mme pas que son fianc parle +svrement de son pre. Et, d'autre part, elle ne se glorifie pas +elle-mme. Elle a moins d'enthousiasme que de rsignation et de +srnit. Tout ce qu'elle se permet, vers la fin, c'est de se rjouir +la pense que sa mort assure la gloire d'Achille et la victoire de son +pays. + +Bref, elle songe aux autres (et sa race) beaucoup plus qu' elle-mme; +ce qui est la marque d'une parfaite ducation. Iphignie est une hrone +merveilleusement bien leve. ce degr, c'est trs beau,--beau de +dcence, de possession de soi, de discipline intrieure. Cela est +virginal et royal. + +Et, si elle vous apparat tout de mme par trop princesse, par trop +contenue dans sa premire scne avec Agamemnon, je vous renvoie +l'_Entretien sur les tragdies de ce temps_ par l'abb de Villiers +(1675); car vous y verrez qu'il y avait des gens qui lui trouvaient trop +d'abandon et qui n'approuvaient pas qu'une fille de l'ge d'Iphignie +court aprs les caresses de son pre; tout cela, cause de ces vers, +empreints pourtant d'une irrprochable modestie: + + Seigneur, o courez-vous? et quels empressements + Vous drobent si tt mes embrassements? + +En violent contraste avec cette fille si discipline, Racine a mis +l'effrne, la romantique riphile, dont le foudroyant petit roman est +une si saisissante invention; riphile, vraie soeur du romantique Oreste; +riphile, amoureuse perverse d'Achille, pour s'tre sentie presse dans +les bras ensanglants de ce jeune homme et y avoir un instant perdu +connaissance (car nous sommes dans un temps o les guerriers enlvent +les femmes et n'en sont pas moins capables de gnrosit et trs beaux +parleurs; et cela n'a rien d'incompatible); riphile, qui se croit +maudite (comme Hernani et Didier), et d'ailleurs s'en vante, et, cause +de cela, se croit tous les droits; orgueilleuse du secret de sa +naissance, du mystre de sa destine, et du don fatal qu'elle possde, +ce qu'elle dit, de rpandre le malheur autour d'elle; riphile dvore +la fois de jalousie et d'envie; qui dnonce Calchas la fuite +d'Iphignie, et qui, la poussant au bcher, s'y condamne elle-mme sans +le savoir;--et qui cependant, tout le long de son rle, dit des choses +si trangement belles: + + Je le vis: son aspect n'avait rien de farouche. + +(Elle s'veille d'une syncope dans les bras d'Achille.) + + Je sentis le reproche expirer dans ma bouche. + Je sentis contre moi mon coeur se dclarer; + J'oubliai ma colre et ne sus que pleurer... + +Ou bien: + +... Ou plutt leur hymen me servira de loi. + S'il s'achve, il suffit, tout est fini pour moi. + Je prirai, Doris, et par une mort prompte + Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte, + Sans chercher des parents si longtemps ignors + Et que ma folle amour a trop dshonors... + +Ou bien: + + Orgueilleuse rivale, on t'aime, et tu murmures... + Elle l'a vu pleurer et changer de visage, + Et tu la plains, Doris! + +Cette tragdie vraiment royale est d'ailleurs un chef-d'oeuvre de +composition--et de forme. Racine, je l'ai dit, accorde davantage la +couleur, la magnificence mythologique. Le rcit du cinquime acte +est, pour la premire fois, trs dvelopp et trs travaill. Il +contient ces vers tonnants: + + Entre les deux partis Calchas s'est avanc, + L'oeil farouche, l'air sombre et _le poil hriss_... + Le ciel brille d'clairs, s'entr'ouvre, et parmi nous + _Jette une sainte horreur qui nous rassure tous_... + +Nous arrivons la merveille de _Phdre_: + +_Phdre et Hippolyte_ (c'est le premier titre) fut jou le 1er janvier +1677, prs de deux ans et demi aprs _Iphignie_. Racine avait-il fait +autre chose pendant ces deux ans? Je crois qu'il avait beaucoup song, +nous verrons quoi. + +_Phdre_ est la plus enivrante de ses tragdies Dans aucune il n'a mis +plus de paganisme ni plus de christianisme la fois; dans aucune il n'a +embrass tant d'humanit ni ml tant de sicles; dans aucune il n'a +rpandu un charme plus dlicieux et plus troublant; dans aucune, ne +considrer que la forme, il n'a t plus pote et plus artiste[7],-- +faire envie Andr Chnier. + +Racine est parti de l'_Hippolyte porte-couronne_ d'Euripide et, un peu, +de l'_Hippolyte_ de Snque. Mais il ne faut point parler d'imitation. +Racine est, mon avis, celui des potes dramatiques qui a le plus +rellement invent. Comme il avait reptri l'_Iphignie_, il a +totalement renvers l'_Hippolyte_. + +Dans la tragdie d'Euripide, qui pourrait s'intituler, trs +srieusement, _Hippolyte vierge et martyr_, c'est, comme l'indique le +titre, le fils de Thse qui est le principal personnage. Hippolyte est +initi l'orphisme, cette religion secrte qui enseignait et +symbolisait en ses rites la purification et le rachat par la douleur. +C'est une sorte de jeune moine chasseur, de jeune Templier qui a +consacr sa virginit la desse Artmis (la Diane des Latins). Il lui +offre des fleurs et des couronnes, et lui adresse des prires qui +rappellent de trs prs les cantiques qu'on chante dans les catchismes +de persvrance. Vnus, qui a pour Diane les sentiments que pourrait +avoir le dmon Astart pour la Vierge Marie, se venge des ddains +d'Hippolyte en inspirant Phdre cette passion furieuse, d'o sortira +la perte du jeune prince. Et quand Hippolyte est ramen mourant, Diane +lui apparat, comme fait la Vierge ses serviteurs dans la _Lgende +dore_; elle le plaint, le console, lui apporte presque les esprances +de la vie ternelle. Dans le drame ainsi conu, la passion de Phdre +n'est qu'un moyen. Son rle est peu dvelopp, et le pote ne craint +pas de la rendre abominable: c'est elle qui dnonce elle-mme Hippolyte +par une lettre qu'elle crit son mari avant de se pendre. + +La conception de Racine est toute diffrente, presque contraire: c'est +Phdre qui est le personnage central et favori, et voici comment il l'a +vue. + +Rappelez-vous que les autres grandes passionnes de Racine, Hermione, +grande fille orgueilleuse, Roxane, femme de harem dvore de sensualit, +riphile, vaniteuse et perverse, ne savent pas, ne se demandent pas si +elles sont coupables. Nous les aimons parce qu'elles sont belles, +vraies, et qu'elles souffrent. Mais il est certain qu'elles n'ont pas la +notion du pch. + +Phdre est la seule douce et la seule pure parmi ces femmes damnes; +Phdre est une conscience tendre et dlicate; elle sent le prix de cette +chastet qu'elle offense: elle est torture de remords; elle a peur des +jugements de Dieu. Victime d'une fatalit qu'elle porte dans son corps +ardent et dans le sang de ses veines, pas un instant sa volont ne +consent au crime. Le pote s'est appliqu accumuler en sa faveur les +circonstances attnuantes. Elle ne laisse deviner sa passion Hippolyte +que lorsque la nouvelle de la mort de Thse a t cet amour son +caractre criminel, et cet aveu lui chappe dans un accs de dlire +hallucin. Plus tard, c'est la nourrice qui accuse Hippolyte: Phdre la +laisse faire, mais elle n'a plus sa tte et ne respire plus qu' peine. +Pourtant elle allait se dnoncer, lorsqu'elle apprend qu'elle avait une +rivale; et sa raison part de nouveau. Enfin elle se punit en buvant du +poison et vient, avant de mourir, se confesser publiquement; et le mot +sur lequel son dernier soupir s'exhale est celui de puret. + +Ple et languissante, n'ayant dormi ni mang depuis trois jours, +jalousement enferme dans ses voiles de neige, pareille quelque +religieuse consume au fond de son clotre d'une incurable et +mystrieuse passion... on la plaint, on l'aime, on l'absout. Boileau, +qui tait un coeur droit et un ferme esprit, parle de la douleur +vertueuse de Phdre et la dclare perfide et incestueuse malgr soi. +Et pour Arnauld, le rle de Phdre tait un exemple excellent de +l'impuissance o nous sommes de rsister certaines tentations par nos +seules forces et sans le secours de la grce.--Phdre a, du reste, toute +la sensibilit morale d'une princesse du XVIIe sicle et en parle, +naturellement, la langue nuance. Mieux encore on imagine trs bien +qu'une jeune dame pieuse d'aujourd'hui, tente de la mme faon que +Phdre, prouverait les mmes sentiments, aurait les mmes troubles, les +mmes appels Dieu. Si Julia de Trcoeur tait meilleure chrtienne, et +de plus de tenue, elle ne ressemblerait pas mal Phdre. + +Si vraie avec cela! Tout est indiqu, mme les effets physiologiques: + + Je sentis tout mon corps et transir et brler... + Que ces vains ornements, que ces voiles me psent! + +mme les choses les plus difficiles exprimer; mme ce que Phdre sent, +dans les bras du pre, en songeant au fils: + + Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son pre; + +mme cette manie qu'ont les femmes, mres d'enfants dj grands, de +faire des amalgames de leur amour maternel avec la passion coupable, +soit pour la purifier, soit pour la justifier et l'largir. Vous savez +ce qu'elles disent: Nous lverons mon fils ensemble. Je me figurerai +que vous tes son pre. Ainsi Phdre: + + Il instruira mon fils dans l'art de commander; + Peut-tre il voudra bien lui tenir lieu de pre; + Je mets sous son pouvoir et le fils et la mre. + +Tout le roman de la femme de trente ans et par del est dans cette +tragdie. + +Pour Hippolyte et pour Aricie, je n'ai pas besoin de dire quel point +ils sont contemporains de Racine. Ils le sont mme un peu trop, +vraiment: et malgr moi, je regrette le farouche et beau chasseur +d'Euripide. Mais peut-tre Racine n'a-t-il pas senti la beaut de la +chastet masculine. Ou plutt, il a craint les railleries des hommes de +son temps, qui n'auraient pas compris. Par un renversement singulier, il +a fait une Phdre chaste et un Hippolyte amoureux. + +Mais, tandis qu'il rajeunissait les personnages, il a conserv intacte +leur gnalogie et tous les dtails de l'antique lgende. D'o les plus +surprenants contrastes. Cette Phdre chrtienne du XVIIe sicle et +d'aujourd'hui est fille de Minos et de Pasipha et petite-fille du +Soleil. Cette coquette et fringante Aricie, si spirituelle et si avise, +et qui ne veut s'enfuir avec Hippolyte que la bague au doigt, est +l'arrire-petite-fille de la Terre. Et toutes deux citent leurs +ascendants avec tranquillit. On nous parle de Scirron, de Procuste, de +Sinnis et du Minotaure. On nous rappelle que le mari de Phdre est all +un beau jour, dans le Tartare, dshonorer la couche de Pluton. Nous +sommes dans un monde o les dieux tiennent des monstres la disposition +de leurs amis, et o la mer vomit d'normes serpents tte de taureau. +Certains vers nous rvlent subitement que ces personnages, qui tout +l'heure nous semblaient si proches, appartiennent une poque +extraordinairement lointaine, pleine du souvenir de grands cataclysmes +naturels et o vivaient peut-tre des espces animales maintenant +disparues, au temps des premires cits, au temps des monstres et des +hros. Le drame poignant, et qui pourrait aussi bien tre d'aujourd'hui, +trane aprs soi des lambeaux de lgendes trente ou quarante fois +sculaires. Aricie, fine comme la duchesse d'Orlans, Hippolyte, +continent et timor comme le duc de Bourgogne, Phdre, tendre et chaste +comme La Vallire, nous apparaissent certains moments ( surprise!) +comme les vagues personnages sidraux d'un vieux mythe invent par les +anciens hommes. + +L'effet total devrait tre dconcertant. Il ne l'est point. Je ne +citerai qu'un passage, o le mythe primitif et le drame tout moderne, +quoique spars par tant de sicles, se mlent et se fondent +harmonieusement dans l'imagination du spectateur subtil. Rappelez-vous +ces vers; c'est Phdre qui parle: + + Misrable! et je vis! et je soutiens la vue + De ce sacr soleil dont je suis descendue! + J'ai pour aeul le pre et le matre des dieux; + Le ciel, tout l'univers est plein de mes aeux. + O me cacher? Fuyons dans la nuit infernale. + Mais que dis-je! Mon pre y tient l'urne fatale... + +Ainsi, au moment le plus douloureux du drame, Phdre nous fait +ressouvenir que Jupiter est son bisaeul, le Soleil son aeul et Minos +son pre. Cet tat civil la reporte quelque trois mille ans en +arrire, et cela, quand nous aurions le plus besoin de la croire une de +nous. Toute cette mythologie devrait nous refroidir. Mais non, car tout +aussitt cette mythologie se transforme. Jupiter, le Soleil, l'univers +plein des aeux de la coupable, voquent pour nous l'ide de l'oeil de +Dieu partout prsent, partout ouvert sur notre conscience; Minos est le +juge ternel qui attend l'me aprs la mort; et, quand Phdre, crase +de terreur, tombe sur ses genoux en criant: Pardonne! c'est bien, si +vous voulez, vers Minos qu'elle crie, mais nous comprenons que c'est +surtout vers le Dieu de Racine. + +L est l'intrt profond de quelques-unes de nos tragdies classiques. +Comme le fond en est, si je puis dire, de beaucoup antrieur la forme, +elles embrassent d'immenses parties de l'histoire des hommes et +prsentent simultanment, des plans divers, l'image de plusieurs +civilisations. Phdre a peut-tre quatre mille ans par le Minotaure et +les exploits de Thse; elle a vingt-quatre sicles par Euripide; elle +en a dix-huit par Snque; elle en a deux par Racine, et enfin elle est +d'hier par tout ce qu'elle nous suggre et que nous y mettons. Elle est +de toutes les poques la fois; elle est ternelle, entendez +contemporaine de notre race toutes les priodes de son dveloppement. +Et voyez quelle grandeur et quelle profondeur donne l'oeuvre la +mythologie primitive dont elle est toute pntre. Quand Phdre nomme +son aeul le Soleil, quand Aricie nomme son aeule la Terre, nous nous +rappelons soudain nos lointaines origines, et que la Terre et le Soleil +sont en effet, nos aeux, que nous tenons Cyble par le fond, +mystrieux de notre tre, et que nos passions ne sont en somme que la +transformation dernire de forces naturelles et fatales et comme leur +affleurement d'une minute la surface de ce monde de phnomnes... + +Les tragdies classiques sont charmantes parce qu'elles sont infiniment +suggestives de souvenirs et de rves... + + + + +NEUVIME CONFRENCE + +ENCORE PHDRE.--RETRAITE DE RACINE. ESTHER.--ATHALIE. + + +Aprs _Phdre_, Racine, trente-sept ans, renonce au thtre. Ceci est +un fait extraordinaire, et peut-tre unique de son espce dans toute +l'histoire de la littrature. + +Car songez! Racine tait aim. Il avait la gloire; il tait dans toute +la force de son gnie. Il avait ses tiroirs pleins de beaux projets de +tragdies. Il devait tre persuad que son art tait la plus haute des +occupations humaines. La posie devait tre vraiment sa vie et son tout. +Or, en pleine jeunesse, en pleine force et en pleine joie de production +potique, non seulement il se range tout coup une vie pieuse et +une pratique exacte de la morale chrtienne, ce qui serait dj +remarquable et singulier; mais il rpudie entirement et sans retour ce +qui avait t pour lui, jusque-l, la principale raison de vivre. Il +fait une chose plus difficile encore, la plus difficile de toutes: il +brle, il anantit les oeuvres commences,--il les anantit, les sachant +belles. Ce qu'il tue en lui, ce n'est pas seulement la vanit, +l'orgueil, l'amour de la gloire; il cherche, tout au fond de lui-mme, +quelque chose de plus intime et de plus cher encore immoler. Ce qu'il +tue en lui, c'est l'attachement de l'artiste son oeuvre, le dsir +invincible de raliser le beau qu'il conoit. Et c'est ce sacrifice qui +me parat prodigieux. Un moment, il songe se faire chartreux. Mais +chartreux, c'est trop ais. Puis il trouve sans doute que ce dnouement +sentirait encore son homme de thtre. Et alors il dcouvre un genre +d'immolation plus humble: il se marie, il pouse une bourgeoise simple +d'esprit,--non pas sotte (nous avons d'elle des lettres pleines de bon +sens)--qui n'avait pas lu une seule de ses tragdies. Son fils Louis +nous dit ce mot admirable: _L'amour_ ni l'intrt n'eurent pas de part + ce choix. Et dsormais l'auteur est bien mort en lui. Le chrtien +crira un jour _Esther_ et _Athalie_; mais l'auteur, c'est--dire la +bte la plus vivace, la plus longue mourir et la plus prompte +ressusciter que nous portions dans nos entrailles, se taira pour +toujours. + +Ce sacrifice inou, Racine le fait un peu par dgot, beaucoup par +scrupule, peut-tre par remords. + + * * * * * + +Par dgot.--Jamais crivain, je ne dis pas propos de religion ou de +politique, mais propos de littrature pure, ne parat avoir t plus +dtest, plus attaqu, ni avec plus d'acharnement, que l'auteur de +_Phdre_ et d'_Athalie_. Vous en trouverez le dtail dans le bon vieux +livre de M. Deltour: _les Ennemis de Racine_. Molire fut assurment +honni et poursuivi par les dvots ou mme par de bons chrtiens, par le +clerg de Paris, les jansnistes, les protestants, les confrres du +Saint-Sacrement, l'occasion de l'_cole des femmes_, de _Don Juan_ et +de _Tartuffe_: mais il s'agissait de religion et non plus de +littrature. L'Acadmie avait critiqu le _Cid_, mais courtoisement; +d'ailleurs, le caractre solennel et officiel de cette critique la +faisait honorable pour celui qui en tait l'objet. On avait t assez +malveillant pour _Polyeucte_. Mais ensuite, si Corneille avait eu des +checs, jamais il n'avait t critiqu violemment. Il tait pass +_tabou_. Corneille n'excita jamais de haine. + +Racine tait sans doute de ceux qu'on aime ou qu'on excre. Il excitait +l'envie bien plus naturellement que Corneille. Racine tait beau, +lgant, brillant, causeur charmant et adroit, trs rpandu, homme du +monde et homme de cour; d'ailleurs d'esprit mordant et qui rendait les +coups. cause de tout cela, il y avait beaucoup de gens qui ne +pouvaient pas le souffrir. Le vieux Corneille tait timide, gauche, +terne, maussade, et vivait l'cart. Les gens qui hassaient Racine se +donnaient l'air et le mrite facile de protger un vieil homme de gnie +sans dfense,--mais qui, du reste, n'avait plus besoin d'tre dfendu et +dont la gloire, consacre et un peu sommeillante, ne portait point +ombrage aux jeunes auteurs. + +Mais Racine avait contre lui presque toute la vieille gnration et, +dans la nouvelle, tous les auteurs tragiques. Il avait contre lui Pierre +et Thomas Corneille, et leur neveu Fontenelle, et le vieux Boyer, et le +vieux Leclerc, et Quinault, Boursault et Pradon, et tous les gens qui +s'intressaient eux, et presque tous les anciens frondeurs et les +anciennes frondeuses, et la moiti de l'Acadmie, et presque toute la +presse thtrale de ce temps-l, de l'inepte Robinet ce +pince-sans-rire de Donneau de Vis, et Saint-vremond, et Subligny, et +Barbier d'Aucour, et l'intrigante madame Deshoulires, et le duc de +Nevers, cet homme de lettres fieff, et des gens qui le dtestaient sans +trop savoir pourquoi... parce qu'il les agaait, et cette duchesse de +Bouillon, pdante et disputeuse tel point que La Fontaine lui-mme +s'en aperoit: + + Les Sophocles du temps et l'illustre Molire + Vous donnent lieu toujours d'agiter quelque point; + Sur quoi ne disputez-vous point? + +une gaillarde qui, dans la ralit, et t fort capable de commettre +les crimes d'Hermione, de Roxane et d'riphile, mais qui, peut-tre +cause de cela mme, prfrait la vrit de Racine l'hrosme et le +romanesque de Corneille. + +Pour _Iphignie_, on s'avisa de faire fabriquer une autre _Iphignie_ +par le bonhomme Leclerc aid de son ami Goras, et d'assurer une espce +de succs factice cette platitude. Cela tait vraiment d'une +mchancet assez savante. Car la prfrence, ou seulement l'galit, +accorde contre nous un sot, nous est plus sensible que la critique la +plus violente de notre oeuvre. + +Et vous savez qu'on fit mieux l'occasion de _Phdre_. Vous connaissez +l'histoire: la _Phdre_ commande Pradon; la duchesse de Bouillon +retenant toutes les loges pour les six premires reprsentations de +l'une et de l'autre pice, afin de faire le vide autour de celle de +Racine; la guerre de brutales pigrammes qui s'ensuivit; Racine et +Boileau menacs de la bastonnade par ce plat duc de Nevers, et le grand +Cond prenant ses deux amis sous sa protection. + +J'ai voulu connatre ce Pradon, voir si par hasard il tait intressant +et intelligent. Eh bien, non: c'tait rellement un imbcile. + +On ne sait peu prs rien de sa vie. On n'a de lui ni un autographe, ni +une signature, ni un portrait. Mais ce qu'on sait bien, c'est que cet +tre mystrieux fut un sot. Il est, par l, immortel sa manire. J'ai +lu de lui une _Rponse la Satire X du sieur Despraux_ (1694). Ce +morceau est d'une rare niaiserie. Pradon crit gravement: + + Rponds, que prtends-tu? Que le monde finisse? + Examinons un peu ce projet insens + Dont l'un et l'autre sexe est enfin offens. + +On y lit des vers comme ceux-ci: + + Il n'est point de mortel _qui ft_ assez hardi, + moins que d'tre n tmraire, tourdi, + _Qui, voyant_ les croquis de ta Muse effrne, + Ost subir le joug de l'affreux hymne, + Tel _tu nous le dpeins_! C'est ton intention + Qui choque la nature et la religion. + Tu fais sur l'Opra des notes curieuses, + Mais tes rflexions sont trop luxurieuses. + +Et tout est de ce style et de cette force. Sa tragdie de _Phdre et +Hippolyte_ est l'avenant. De la terrible histoire il fait une espce +de petit roman bourgeois. Il dispose les vnements de faon excuser +Thse et dcharger Phdre sans charger Hippolyte. Messieurs, ami de +tout le monde! Phdre n'est plus que la fiance de Thse: ce qui +supprime l'inceste, mais aussi le drame. Lorsque Phdre a dcouvert +qu'Hippolyte aime Aricie, elle la fait arrter et garder dans son +cabinet. Sur quoi, Hippolyte vient supplier Phdre d'pargner Aricie, +et se jette ses genoux. Thse le surprend dans cette attitude, croit +qu'il fait Phdre une dclaration d'amour, et charge les dieux de le +punir. Tout le crime de Phdre est de n'avoir pas le courage, ce +moment-l, de dire la vrit; mais elle conjure Thse d'pargner son +fils, et, prise de remords, elle dlivre Aricie et veut la donner +Hippolyte. Hippolyte, pour n'tre pas en reste de gnrosit, quitte +Trzne afin d'aller, au loin, oublier sa matresse. Et c'est alors +qu'un monstre marin effraye ses chevaux et cause sa mort: dnouement +dont le tragique et le merveilleux paraissent sans proportion ni rapport +avec la fade historiette. + +Quant la forme... Je cite vritablement au hasard: + + Traverser le Cocyte avec Pirithous, + Bien qu'ils soient des hros, Idas, c'est un abus. + + PHDRE + + Cette fiert charmante et ce grand caractre, + Tel que (_sic_) porte le front de son auguste pre + blouissaient mes yeux... + Il n'est plus si souvent dans le fond des forts, + Il va moins la chasse et demeure au palais. + + THSE + + Je ne m'attendais pas, mon triste retour, + De trouver dans son coeur ce criminel amour. + +Et ils s'expriment tous avec une tranquillit! + + HIPPOLYTE + + Je rpte regret que j'adore Aricie. + Mais pour vous en venger je vous offre ma vie. + + PHDRE + + Tu fais ce que tu dois, je fais ce que je puis. + Je connais ton devoir et le mien. _Pour m'y rendre_, + Je tche en vain... Pourquoi _rends-tu_ mon coeur si tendre? + + la fin: + + IDAS + + Ah! Seigneur, apprenez l'aventure funeste + D'Hippolyte. + + ARICIE + + Quoi donc? + + THSE + + Parle, achve le reste! + +Grce la duchesse de Bouillon (il lui en cota quinze mille livres), +l'ineptie de Pradon fut joue seize fois. Valincour (_Histoire de +l'Acadmie franaise_) dit avoir vu alors Racine au dsespoir. Il +affirme que durant plusieurs jours Pradon triompha, et que la pice +de Racine fut sur le point de tomber. + +Je vous avoue que cela m'indigne encore au bout de deux cent trente ans! +Oui, Racine dut beaucoup souffrir. Une injustice si atroce, s'ajoutant +douze annes de critiques stupides et mchantes, c'tait trop, vraiment. +tre poursuivi d'une haine acharne et dloyale, on a beau faire, cela +est pnible concevoir et sentir: mais surtout la sottise triomphante +fait mal. On enrage d'avoir raison. Et l'on se dit que les sots ne +sauront jamais qu'ils sont des sots, except peut-tre dans l'autre +monde, quand cela nous sera gal... Il faut en prendre son parti, c'est +entendu. Mais quoi! si Pradon tait peut-tre l'homme le plus bte de +son temps, Racine en tait l'homme le plus sensible. Il disait son +fils: La moindre critique, quelque mauvaise qu'elle ait t, m'a +toujours caus plus de chagrin que toutes les louanges ne m'ont fait de +plaisir. Cela nous exaspre qu'une platitude comme celle de Pradon ait +pu tre mise seulement en regard de la _Phdre_ de Racine: jugez si cela +dut l'exasprer, lui, et de quel fiel cela dut l'abreuver! Oui, il a +fort bien pu renoncer au thtre par dgot, parce qu'il en avait assez, +et pour qu'on le laisst tranquille. + +Ce fut aussi, et surtout, par scrupule religieux. + +Racine, jeune, s'tait rvolt contre Port-Royal, parce que Port-Royal +prtendait l'empcher de chercher la gloire. Mais la gloire, il l'avait +maintenant; il savait ce que c'est, et qu'elle n'assouvit jamais une +me. Et puis, mme dans les annes des pires enivrements, il avait +continu de recevoir, de temps autre, des lettres de sa vnrable +tante la mre Agns de Sainte-Thcle, que nul silence ne rebutait, et +qui s'tait jur de ramener Dieu cette me prcieuse. Dans la fameuse +lettre qu'il crivit madame de Maintenon au moment o il se croyait en +disgrce, parlant de sa tante, alors suprieure de Port-Royal: + + C'est elle, dit-il, qui m'apprit connatre Dieu ds mon enfance, + et c'est elle aussi dont Dieu s'est servi pour me tirer de + l'garement o j'ai t engag pendant quinze annes. + +Depuis _Iphignie_, et peut-tre depuis _Brnice_, le souvenir de +Port-Royal le travaillait secrtement. Faible encore, il crut d'abord +trouver le moyen de purifier la tragdie, de la mettre d'accord avec la +religion, et ainsi d'apaiser ses anciens matres sans renoncer au +thtre. C'est dans cette pense qu'il crivit _Phdre_. + + Ce que je puis assurer, dit-il dans la prface de la pice, c'est + que je n'ai point fait de tragdie o la vertu soit plus mise au + jour que dans celle-ci... La seule pense du crime y est regarde + avec autant d'horreur que le crime mme. + +Et, plus loin, il se montre jaloux de rconcilier la tragdie avec +quantit de personnes clbres par leur pit et leur doctrine, qui +l'ont condamne dans ces derniers temps. + +Ainsi,--chose inattendue et pourtant absolument vraie,--_Phdre_ est la +premire tape de la conversion de Racine. + +Il veut que sa tragdie soit une illustration de l'un des points de la +doctrine de Port-Royal.--Il runit, dans le personnage de Phdre, la +passion, la passion la plus criminelle par dfinition,--la claire +conscience de la culpabilit, du dmrite, de la souillure, du +pch,--et enfin la crainte de Dieu reprsent par le Soleil en tant que +Dieu clairvoyant et par Minos en tant que Dieu punisseur. Il entendait +montrer que nous ne pouvons rien, dans l'ordre du salut, sans la grce +de Dieu: c'tait donc fortifier sa thse que de supposer Phdre +humainement honnte, de lui prter toutes les excuses, de multiplier +autour d'elle les circonstances attnuantes; bref, de ne pas la faire +odieuse. Car, plus il marquait la noblesse d'me de la malheureuse sur +tout le reste, plus aussi il marquait, par l mme, le caractre fatal +de sa passion, et plus il nous persuadait que nous avons en effet besoin +d'un secours surnaturel pour vaincre les tentations mauvaises. + +Ah! qu'il y a donc russi! Et que sa Phdre est peu hassable! Il +l'aimait tant qu'il n'a pu voir qu'elle dans sa pice, et qu'il lui a +subordonn tous les autres rles, de faon qu'ils ne fussent que des +dpendances et des explications du sien. C'est uniquement pour que +Phdre puisse passer par certains sentiments que Thse ne parat qu'une +brute crdule. C'est uniquement pour excuser Phdre que Racine charge la +nourrice. Et si vous cherchez pourquoi il a fait Hippolyte amoureux, +c'est bien parce qu'Hippolyte misogyne et chaste et gay les +petits-matres et leur et fait dire des sottises; mais c'est surtout, +d'une part, pour ajouter une note plus douloureuse que toutes les autres +au rle de Phdre, et, d'autre part, pour absoudre la pauvre femme du +silence meurtrier qu'elle garde au quatrime acte. Il fallait qu'elle +ft jalouse pour nous faire encore plus piti et nous paratre, peu s'en +faut, innocente. + +Innocente! C'est cette impression-l qui a pouvant Racine aprs +coup. Le pote a si bien atteint son but; il est si vident que Phdre +succombe, non par sa volont, mais parce que Dieu lui refuse la grce +efficace, qu'elle nous semble rellement irresponsable; plus douloureuse +seulement et, par suite, plus sympathique par la conscience inutile +qu'elle a de son pch. + +Une singulire volupt se dgage de ce rle. Nous sentons qu'une image +hante cette femme damne; une image dont elle jouit, malgr elle, avec +d'autant plus d'intensit qu'elle sait que ce plaisir non consenti la +perd ternellement. Et ainsi, tandis qu'il pensait nous dmontrer la +ncessit de la grce, Racine n'est arriv qu' nous dmontrer la +fatalit terrible et dlicieuse de la passion. + +Cela chappait au grand Arnauld. Il disait navement, aprs que Boileau +lui eut fait lire la pice: + + Il n'y a rien reprendre au caractre de Phdre, puisque, par ce + caractre, le pote nous donne cette grande leon que lorsqu'en + _punition de fautes prcdentes_, Dieu nous abandonne nous-mmes + et la perversit de notre coeur, il n'est point d'excs o nous ne + puissions nous porter, mme en les dtestant. + +Le malheur, c'est que nous ne voyons pas du tout en punition de quelles +fautes prcdentes Phdre est entrane au pch: nous voyons seulement +qu'elle y est entrane quoi qu'elle fasse. Et ds lors elle ne nous +inspire qu'une piti amoureuse. + +Arnauld parlait en thologien et sur la seule lecture de la pice. Il ne +l'avait pas _vue_. Mais sans doute, quand Racine _vit_ Phdre sous les +espces de la Champmesl, il conut pour la premire fois ce qu'il y a +de contagieux dans la reprsentation de l'amour-maladie, et aussi ce que +la religion peut ajouter de piment aux choses de l'amour. Il conut avec +horreur que la notion mme du pch peut devenir un lment de +volupt... L'inquitude que lui inspira sa premire tragdie chrtienne +acheva de faire de lui un chrtien. Il renona, dis-je, au thtre, +trente-sept ans et en pleine gloire--parce que Phdre tait dcidment +plus troublante qu'il ne l'avait pens. + +Car sans doute il entra l-dessus en rflexion. Le dsir de la gloire et +la vivacit des passions ne faisant plus obstacle sa foi religieuse, +il se ressouvint de la doctrine jansniste sur le thtre; de cette +doctrine qui l'avait tant irrit onze ans auparavant et qui, +aujourd'hui, ne lui paraissait que trop vraie. + +Il avait d tre mu dj par les _Penses_ de M. Pascal _sur la +religion et quelques autres sujets_, publies en 1670, et, notamment, +par les rflexions sur les divertissements. Les diteurs avaient +cart la fameuse page sur la comdie: mais la substance de cette page +tait parse dans le _Trait_ de Nicole, qu'elle ne fait que rsumer: + + Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie + chrtienne; mais, entre tous ceux que le monde a invents, il n'y + en a point qui soit plus craindre que la comdie. C'est une + reprsentation si naturelle et si dlicate des passions, qu'elle + les meut et les fait natre dans notre coeur, et surtout celle de + l'amour; principalement lorsqu'on le reprsente fort chaste et fort + honnte. Car plus il parat innocent aux mes innocentes, plus + elles sont capables d'en tre touches; sa violence plat notre + amour-propre, qui forme aussitt un dsir de causer les mmes + effets que l'on voit si bien reprsents; et l'on se fait en mme + temps une conscience fonde sur l'honntet des sentiments qu'on y + voit, qui te la crainte des mes pures qui s'imaginent que ce + n'est pas blesser la puret, d'aimer d'un amour qui leur semble si + sage. + +Ainsi l'on s'en va de la comdie le coeur si rempli de toutes les beauts +et de toutes les douceurs de l'amour, et l'me et l'esprit si persuads +de son innocence, qu'on est tout prpar recevoir ses premires +impressions, ou plutt chercher l'occasion de les faire natre dans le +coeur de quelqu'un, pour recevoir les mmes plaisirs et les mmes +sacrifices que l'on a vus si bien dpeints dans la comdie. + +(Et la mme thse sera reprise par Bossuet avec beaucoup de force dans +les _Maximes et Rflexions sur la comdie_, 1694.) + +Ainsi la reprsentation mme de l'amour innocent tait funeste aux mes. +Que dire des peintures de l'amour d'Hermione ou de Roxane? Et les +peintures de l'amour dsordonn, mais, en quelque faon, normal dans son +dsordre, n'avaient pas suffi Racine. Il en tait venu dcrire avec +complaisance des cas singuliers et morbides: l'amour d'un vieillard pour +une jeune fille, et d'un vieillard jaloux de son fils; l'amour d'une +fille pour l'homme couvert de sang qui l'a violemment enleve, et enfin +l'amour incestueux d'une femme pour son beau-fils. Et sans doute Phdre +hassait son mal, mais elle l'aimait aussi; secrtement elle esprait +l'assouvissement de son dsir; et sans doute elle n'accusait pas +elle-mme, sinon indirectement, + + Vous tes offens, la fortune jalouse + N'a pas en votre absence pargn votre pouse, + +mais elle laissait lchement accuser l'innocence. Et Phdre avait parti +aimable; et Boileau avait parl de sa douleur vertueuse! Et, sous +prtexte qu'ils souffraient et qu'elle tait belle, Mithridate et +riphile n'avaient inspir que fort peu d'horreur. Qu'avait fait Racine, +que rendre intressants les pires effets de la concupiscence? Il tait +all contre la doctrine chrtienne la plus assure. Il avait t, bel et +bien, empoisonneur d'mes; il le reconnaissait maintenant. + +Et une autre chose le tourmentait: le souvenir de ses propres pchs. + +On est tent de supposer que, si Racine a si bien peint la passion +extrme, l'amour-maladie, c'est qu'il l'a ressenti pour son propre +compte. Cela n'est point ncessaire. Il suffit que le pote en ait pu +tudier en lui-mme les commencements, et chez d'autres les extrmits. +Mme, il est permis de croire qu'il a pu dcrire ce mal avec d'autant +plus de clairvoyance que, tout en le comprenant entirement, il n'en +tait lui-mme qu' demi possd.--En ralit, la vie passionnelle de +Racine nous est peu connue. Il semble avoir aim beaucoup mademoiselle +Du Parc; ce fut probablement sa premire liaison. Elle avait +trente-quatre ans, et il en avait vingt-six ou vingt-sept quand il la +rencontra. Elle tait fort jolie et, vous vous le rappelez, trs +courtise. Racine avait eu le plaisir de l'enlever Molire, et mme +Corneille. Boileau, dans une conversation recueillie par Mathieu Marais, +nous dit qu'elle mourut en couches. Robinet, dans sa gazette en vers +du 15 dcembre 1668, raconte les funrailles de la comdienne. Parmi + + Les admirateurs de ses charmes + Qui ne la suivaient pas sans larmes, + +il n'oublie pas les potes de thtre, + + Dont l'un, le plus intress, + tait demi trpass. + +C'est n'en pas douter, Racine, qui est dsign ainsi. + +Son amour pour la Champmesl parait avoir t moins srieux, quoiqu'il +ait dur de 1670 1677. Elle n'tait pas trs jolie et n'avait pas la +peau blanche (on tenait alors beaucoup la blancheur de la peau); mais +elle tait bien faite et avait la voix la plus touchante. Je crois que +Racine l'aima surtout cause de cette voix qui rendait si pntrantes +les intonations qu'il lui avait serines. Mais ce furent des amours plus +joyeuses que profondes. Il y a, dit madame de Svign qui savait les +choses par son fils Charles, une petite comdienne, et les Despraux et +les Racine avec elle; ce sont des soupers dlicieux, c'est--dire des +diableries. (_ madame de Grignan_, 1er _avril_ 1671.) Racine devait +tre l'amphitryon de ces soupers; Boileau lui crira plus tard (21 aot +1687): Ce ne serait pas une mauvaise pnitence (il s'agit de boire du +vin de Pantin) proposer M. Champmesl, pour tant de bouteilles de +Champagne qu'il a bues chez lui, _vous savez aux dpens de qui_. Car +Champmesl, le mari, tait de ces diableries. Racine avait dans cet +amour bien des concurrents, tous heureux. Il n'tait que le prfr, et +s'en contentait... Il faisait souvent au mari de grosses plaisanteries. +On connat l'amusante et cynique pigramme, qui est trs probablement de +Racine: + + De six amants contents et non jaloux + Qui tour tour _servaient_ madame Claude, + Le moins volage tait Jean son poux. + Un jour pourtant, d'humeur un peu trop chaude, + Serrait de prs sa servante aux yeux doux, + Lorsqu'un des six lui dit: Que faites-vous? + _Le jeu n'est sr_ avec cette ribaude; + Ah! voulez-vous, Jeanjean, nous _gter_ tous? + +(Je pense que vous comprenez: Le jeu n'est sr et nous gter tous, +et que vous donnez ces mots tout leur sens.) + +videmment l'amour de Racine pour la Champmesl n'eut rien de tragique. +On a donc bien tort de lui reprocher la tranquillit avec laquelle, +_dix-neuf_ ans plus tard, il parle--en chrtien et, si vous voulez, en +dvot--des derniers moments et de la mort de son ancienne matresse. + + M. de Rost m'apprit hier que la Chamellay tait l'extrmit, de + quoi il me parut fort afflig; mais ce qui est plus affligeant, + c'est de quoi il ne se soucie gure apparemment, je veux dire + l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de + renoncer la comdie. + +Et quelques jours aprs: + + Le pauvre M. Boyer est mort fort chrtiennement; sur quoi je vous + dirai _en passant_ que je dois rparation la mmoire de la + Champmesl, qui mourut aussi avec d'assez bons sentiments, aprs + avoir renonc la comdie, trs repentante de sa vie passe, mais + surtout fort afflige de mourir: (24 juillet 1696.) + +On s'est tonn et un peu indign de cet: en passant. On oubliait, +entre autres choses, que Racine crivait cela son fils an, alors g +de dix-neuf ans. + +En somme, les dsordres de Racine, tout en tant de ceux qu'un vritable +chrtien doit pleurer, ne paraissent avoir eu rien d'exorbitant. + +Mais je dois tout vous dire et qu'il y eut dans sa vie une heure +mystrieuse et tragique, suivie d'une heure d'pouvante. + +Un peu plus d'un an aprs qu'il eut pris sa retraite, clata l'Affaire +des poisons. Le 21 novembre 1679, la principale accuse, la Voisin, +dclara que la Du Parc, dont elle tait la bonne amie depuis quatorze +ans, devait avoir t empoisonne par Racine. Voici d'ailleurs, sur ce +point, la partie essentielle de l'interrogatoire de la Voisin, d'aprs +le procs-verbal (Frantz Funck-Brentano: le _Drame des poisons_): + + De Gorle (belle-mre de la Du Parc) lui a dit ( la Voisin) que + Racine, ayant pous secrtement la Du Parc, tait jaloux de tout + le monde et particulirement d'elle, Voisin, dont il avait beaucoup + d'ombrage, et qu'il s'en tait dfait (de la Du Parc) par poison et + cause de son extrme jalousie, et que pendant la maladie de la Du + Parc, Racine ne partait point du chevet de son lit; qu'il lui tira + de son doigt un diamant de prix et avait aussi dtourn les bijoux + et principaux effets de la Du Parc qui en avait pour beaucoup + d'argent; que mme _on_ n'avait pas voulu la laisser parler + Manon, sa femme de chambre, qui tait sage-femme, quoiqu'elle + demandt Manon et qu'elle lui fit crire de venir Paris la voir, + aussi bien qu'elle, la Voisin. + +Puis on lui demande si de Gorle ne lui a point dit de quelle manire +l'empoisonnement avait t fait, et de qui on s'tait servi pour cela. +Elle rpond: Non. + +Voil le texte. Jugez vous-mme ce que vaut le tmoignage d'une femme +comme la Voisin, qui, au surplus, parle onze ans aprs les vnements, +et n'en parle, de son propre aveu, que par ou-dire, et en parle aprs +la torture, quand, ayant commenc parler, on dit n'importe +quoi.--Toutefois, il resterait ceci:--Racine avait empch la Manon, +sage-femme, d'approcher de sa matresse malade, et de mme la Voisin, +sage-femme et avorteuse; et c'est de quoi celle-ci lui aurait gard +rancune. D'un autre ct, la Du Parc, d'aprs Boileau, est morte en +couches; Racine, en suivant son convoi, tait demi trpass, d'aprs +Robinet.--La Du Parc serait-elle morte de manoeuvres abortives? Et dans +cette hypothse, Racine aurait-il conseill--ou seulement tolr--ces +manoeuvres? Ou ne les aurait-il connues que plus tard? Cela est le plus +probable, puisqu'il carte les avorteuses du lit de la mourante, ce qui +et t singulirement imprudent s'il avait t leur complice. + +Ce qui est sr, c'est qu'une lettre, crite le 11 janvier 1680 par +Louvois au conseiller d'tat Bazin de Bezons, se termine ainsi: Les +ordres du roi pour l'arrt du sieur Racine vous seront envoys aussitt +que vous les demanderez. Il est difficile d'en douter qu'il soit ici +question du pote. + +Il n'y eut pas d'arrestation: Racine avait sans doute pu se justifier +auprs du roi et de Louvois. + +Mais quel frisson de petite mort dut le parcourir ce jour-l! Et quelles +rflexions il dut faire ensuite! Innocent, il pouvait l'tre selon la +morale du sicle. Mais cependant, s'il avait vcu selon la morale +chrtienne, il n'aurait pas t l'amant de la Du Parc, et cette +malheureuse n'aurait pas t oblige, par son fait, de recourir la +Voisin. Quel remords! Et quelle nause!... pouvantable, cette Affaire +des poisons, ces histoires d'empoisonnements, d'avortements, de +proxntisme, de breuvages rotiques et de sorcellerie blanche, mais +aussi de messes noires avec gorgements d'enfants; ces histoires o se +trouvent compromises des centaines de personnes de tous les mondes, et +particulirement (et c'est pourquoi le roi dut arrter les poursuites) +de personnes du grand monde,--depuis la feue Henriette d'Angleterre, +probablement trop curieuse, jusqu' madame de Montespan, en passant par +madame de Polignac, madame de Gramont, la comtesse de Soissons (Olympe +Mancini), la duchesse d'Angoulme, madame de Vitry, la duchesse de +Vivonne, madame de Dreux, la duchesse de Bouillon, la princesse de +Tingry, la marchale de la Fert, la comtesse de Roure, la marquise +d'Alligre, la vicomtesse de Polignac, le comte de Clermont-Lodve, le +marquis de Cossac et le marchal de Luxembourg. Ce qui les avait mens +tous et toutes dans l'antre des sorcires, ce qui en avait pouss +plusieurs au sacrilge ou au meurtre, et ce qui leur donnait aujourd'hui +figure de criminels attendus par le bourreau, n'tait-ce pas le mme +dsir, la mme concupiscence dont haltent les Hermione, les Oreste, les +Roxane, les riphile et les Phdre, criminels harmonieux pour qui lui, +Racine, avait beaucoup moins sollicit la rprobation du public que +l'motion, la piti, mme une espce de sympathie? Hlas! qu'avait-il +fait, dans sa folle vanit d'auteur et dans son dsir de gloire? Oh! +non, non, plus de thtre! mais une vie simple, une vie pieuse, une vie +d'honnte homme, de pre de famille et de chrtien. + +Il aime sa bonne femme. Il a deux fils et cinq filles, qu'il lve +pieusement.--Nomm, avec Boileau, historiographe du roi, il se donne +tout entier sa tche, suit les armes, prend des notes, interroge les +Vauban et les Louvois et tous les chefs comptents.--On a dit que cette +histoire, dtruite dans l'incendie de la maison de Valincour, et t +trop convenue, trop officielle. On n'en sait rien.--Il va tous les +jours la messe. Il pratique les vertus chrtiennes. Il s'efforce +d'tre humble... + +Mais une dernire et dlicieuse tentation le guettait. + +Vous savez comment madame de Maintenon, qu'il voyait souvent chez le roi +et dans une sorte d'intimit, et qui tait encore belle, et qui avait de +l'esprit et de la mesure, et qui devait lui plaire, demanda un jour +Racine d'crire une pice pour les pensionnaires de cette maison de +Saint-Cyr o, se souvenant de son enfance pauvre et humilie, elle +levait, sous la conduite de trente-six dames, deux cent cinquante +jeunes filles pauvres et nobles, qui l'on remettait trois mille cus +leur sortie pour les aider se marier ou vivre en province. Madame de +Maintenon jugeait bon que ces demoiselles jouassent la comdie, parce +que ces sortes d'amusements donnent de la grce, apprennent mieux +prononcer et cultivent la mmoire (madame de Caylus). Mais les pices +difiantes qu'crivait pour elles leur suprieure, madame de Brinon, +taient vraiment par trop plates; et, d'autre part, quand on avait +essay de leur faire jouer du Corneille et du Racine, elles avaient trop +mal jou _Cinna_ et trop bien _Andromaque_. Madame de Maintenon pria +donc Racine de lui faire, dans ses moments de loisir, quelque espce de +pome moral ou historique dont l'amour ft entirement banni, et dans +lequel il ne crt pas que sa rputation ft intresse puisqu'il +demeurerait enseveli dans Saint-Cyr; ajoutant qu'il ne lui importait pas +que cet ouvrage ft contre les rgles, pourvu qu'il contribut aux vues +qu'elle avait de divertir les demoiselles de Saint-Cyr en les +instruisant. + +Racine ne put rsister longtemps au plaisir d'crire pour des jeunes +filles. Il tait naturel qu'il chercht dans la Bible, et presque +invitable qu'il choist Esther. Car quel autre sujet et fait +l'affaire? Lia ou Rachel, Dborah, Judith, Bethsabe, Suzanne, mme Ruth +et son mariage avec un vieillard, toutes ces histoires n'eussent gure +convenu des demoiselles. Esther, la jeune reine qui sauve son peuple, + la bonne heure! + +Et pourtant! + +Relisez le livre d'_Esther_. + +C'est un conte, un conte voluptueux et sanglant, et un pome de +fanatisme juif.--Le roi Assurus, qui rgne sur cent vingt-sept +provinces, donne tout le peuple de Suze un festin qui dure sept +jours... Le septime jour, tant ivre, il commande ses sept eunuques +d'amener la reine Vasthi, pour montrer sa beaut aux peuples et aux +grands. Vasthi refuse, il la chasse... Alors ceux qui servaient le roi +dirent: + +Qu'on cherche pour le roi des jeunes filles vierges et belles. Qu'on +les rassemble Suze, dans la maison des femmes, sous la surveillance du +grand eunuque... Chaque jeune fille, aprs avoir marin six mois dans +la myrrhe et six mois dans d'autres aromates, est prsente au roi, le +soir; et, le lendemain matin, elle passe dans la seconde maison des +femmes, et ne retourne au roi que si le roi en a le dsir... Mais, parmi +toutes ces belles filles, Esther plut davantage, d'abord l'eunuque +Hga, qui lui donne pour servantes sept jeunes filles choisies dans la +maison du roi; puis au roi lui-mme, qui la retient et la fait reine +la place de Vasthi. + +Et telle est la matire du chaste et mme difiant rcit du premier acte +d'_Esther_: + + Enfin on m'annona l'ordre d'Assurus. + Devant ce fier monarque, lise, je parus... + +C'est bien trange. + +Vous trouverez ensuite dans le saint livre ces dtails amusants de conte +oriental: l'ogre Aman obtenant de son matre, qui ne sait point +qu'Esther est juive, l'arrt d'extermination de tous les juifs, parce +que Mardoche a refus de se prosterner devant Aman; le naf _quiproquo_ +qui fait qu'Aman est oblig, sur ses propres paroles, de conduire le +triomphe de son ennemi Mardoche; puis le banquet dans les jardins de la +reine, etc. + +Et vous lirez enfin la vengeance d'Esther. Aman pendu ne lui suffit pas. +Elle exige que l'on pende les dix fils d'Aman. Puis elle obtient du roi +des lettres qui donnent aux Juifs la permission de massacrer leurs +ennemis y compris les femmes et les petits enfants, et de piller leurs +biens. Et ces lettres sont portes dans les villes par des courriers +monts sur des chevaux et des mulets. Suze les Juifs turent cinq +cents hommes. Esther demande un nouveau massacre. Et les Juifs turent +encore dans Suze trois cents hommes. Mais ils ne mirent pas la main au +pillage. Et dans les provinces les Juifs turent soixante-quinze mille +de ceux qui leur taient hostiles. Mais ils ne mirent pas la main au +pillage. (Le saint rdacteur, qui a l'me dlicate, tient beaucoup ce +dtail.) Et Mardoche fut le premier aprs le roi... Et il n'y avait +pour les Juifs que bonheur, allgresse, gloire. Et beaucoup de gens du +pays se faisaient Juifs, car la crainte des Juifs les avait saisis. + +Voil un rcit d'une forte saveur et d'une belle frocit. Mais, dans la +tragdie de Racine, Esther est une colombe gmissante; elle se contente +de dire Aman: + + Misrable, le Dieu vengeur de l'innocence, + Tout prt te juger, tient dj la balance. + Bientt son juste arrt te sera prononc. + Tremble; son jour approche, et ton rgne est pass. + +Et tous les massacres du rcit biblique sont pudiquement rsums dans ce +vers d'Assurus qui passe inaperu: + + Je leur livre le sang de tous leurs ennemis. + +On serait nanmoins curieux de savoir ce que pensait Racine de ces +gorgements et des dmesures vengeances de la reine Esther. Il pensait +apparemment, comme Sacy dans ses explications de la Bible, qu'on a +quelque lieu de s'tonner que Mardoche et Esther, qui procurent cet +dit, aient pu se porter un excs si cruel _en apparence_, mais que +ces choses se passaient durant le temps de l'ancienne loi qui tait un +temps de rigueur, et que d'ailleurs on peut prsumer que l'esprit de +Dieu, qui avait conduit jusqu'alors tant la reine que Marchode, leur +inspira aussi bien qu'au roi d'en user ainsi pour des raisons qu'on est +plus oblig d'adorer que de pntrer. _Amen_.--Qui ne sait, au reste, +que les chrtiens lisent la Bible avec des yeux particuliers et qu'il +est excellent qu'il en soit ainsi? Et enfin l'action de la tragdie de +Racine s'arrte la dlivrance des Juifs et la punition de +l'abominable Aman, et il a pu se dire que le reste ne le regardait +pas.--Puis, l'antismitisme tait inconnu au XVIIe sicle, et parce que +le livre sacr des Juifs est aussi celui des chrtiens, et parce que les +Juifs, sans tre aucunement perscuts, taient maintenus, +politiquement, dans la situation qui convenait des gens que l'on +considrait comme des mtques, et paraissaient s'en accommoder. + +C'est gal, dire que c'est de ce farouche livre d'_Esther_ que Racine a +pu tirer ce dlicieux pome, o la Muse de la tragdie parat enveloppe +des voiles neigeux et ceinte des rubans bleus d'une lve de catchisme +de persvrance, et qui est finalement comme un conte des _Mille et une +nuits_ suave et pieux! + +Ce fut un succs fou. Le roi ne s'en rassasiait pas. Cette grce, cette +douceur, cette pit, ces choeurs, cette musique, ces petites filles... +Il y trouvait sans doute une volupt innocente, un chatouillement sans +pch. Oh! madame de Maintenon savait bien comment il fallait l'amuser! + +_Esther_ fut joue six fois de suite Saint-Cyr, au second tage du +grand escalier des demoiselles, dans le spacieux vestibule des dortoirs. +Deux amphithtres adosss au mur, le plus petit pour les dames de +Saint-Cyr, le plus grand pour les pensionnaires; aux gradins d'en haut, +la classe rouge, celles qui avaient moins de onze ans; au-dessous, les +vertes (moins de quatorze ans); puis les jaunes (moins de dix-sept ans); +enfin, sur les gradins d'en bas, les plus grandes, les bleues. Entre les +deux amphithtres taient les siges pour les spectateurs du dehors. La +salle tait magnifiquement claire; les dcors peints par Borin, +dcorateur des spectacles de la cour; les choeurs accompagns par les +musiciens du roi. Les habits des actrices avaient cot plus de quatorze +mille livres: c'taient des robes la persane, ornes de pierres +prcieuses, qui avaient autrefois servi au roi dans ses ballets. Les +plus grands seigneurs, les ministres se disputaient les invitations: +c'tait une faon de faire sa cour. On cherchait les allusions ( madame +de Montespan, madame de Maintenon, Louvois, Port-Royal), et on en +dcouvrait auxquelles Racine n'avait pas pens. Bossuet assista la +premire. Le roi lui-mme se mettait la porte de la salle et, +tenant sa canne haute pour servir de barrire, il demeurait ainsi +jusqu' ce que tous les invits fussent entrs. Alors il faisait fermer +la porte. Cette fois, la glace de madame de Svign pour Racine se +fondit: + + Je ne puis vous dire l'excs de l'agrment de cette pice: c'est + une chose qui n'est pas aise reprsenter et qui ne sera jamais + imite: c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des + personnes, si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien, etc. + +Racine fut repris. Il avait eu de vifs plaisirs pendant les rptitions, +o il tamponnait, avec son mouchoir, les yeux des petites filles que ses +observations avaient fait pleurer. Aprs le triomphe si spcial, si +joli, si grisant de la pice, il et t surprenant qu'il s'en tnt +_Esther_. + +Il fit _Athalie_. Mais, dans l'intervalle, il s'tait plus clairement +rendu compte de ce qu'il pouvait et voulait faire de nouveau. Il avait +crit _Esther_ pour les demoiselles de Saint-Cyr: il crivit _Athalie_ +pour lui-mme. + +Il disait dans la prface d'_Esther_: + + J'entrepris donc la chose, et je m'aperus qu'en travaillant sur le + plan qu'on m'avait donn (c'est--dire en faisant une espce de + pome o le chant ft ml avec le rcit), j'excutais en quelque + sorte un dessein qui m'avait souvent pass par l'esprit, qui tait + de lier, _comme dans les anciennes tragdies grecques_, le choeur et + le chant avec l'action, et d'employer chanter les louanges du + vrai Dieu cette partie du choeur que les paens employaient + chanter les louanges de leurs fausses divinits. + +Ce dessein, alors entrevu, de faire comme dans les anciennes tragdies +grecques, il le ralise pleinement dans _Athalie_, qui, si nous avions +les yeux frais, nous paratrait l'oeuvre la plus tonnante de notre +thtre: car elle ne rappelle pas seulement, par l'introduction du +choeur, les grandes oeuvres d'Eschyle ou de Sophocle: elle les gale sans +leur ressembler, par la largeur de l'excution et par la nature et la +grandeur de l'intrt. + +Je ne vous rpterai pas ce que vous savez. Je vous renvoie +particulirement ce que dit Sainte-Beuve d'_Athalie_ dans son +_Port-Royal_, et une trs belle tude de Faguet dans son _XVIIe +sicle_. + +Tout dans _Athalie_ tait nouveau: la participation du choeur l'action, +participation plus troite que dans la plupart des tragdies grecques; +la beaut des choeurs eux-mmes, qui valent moins par l'expression que +par le mouvement lyrique; l'action continue (car _Athalie_ n'a pas +d'entr'actes); la magnificence extrieure du spectacle; la marche +imptueuse du drame; le rle de l'enfant Joas, la terreur religieuse, et +ce que Racine appelle, dans _Iphignie_, une sainte horreur qui +rassure, Jhovah tant visiblement le conducteur de l'action: + + Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit! + +l'amour, sans lequel la tragdie ne se concevait pas auparavant, +remplac par des passions aussi fortes et plus grandes par leur objet; +la faon superbement simple dont les caractres sont peints, je voudrais +dire brosss larges traits (si bien qu'_Athalie_ semble faite, non +plus pour un troit thtre ferm, mais pour quelque amphithtre +antique, en plein air); le naf et imperceptiblement comique Abner; +Mathan, gonfl de la haine propre aux apostats; la maternelle et +naturelle Josabeth; le joli petit fanatique Zacharie; Athalie, la +vieille criminelle fatigue, devenue hsitante et presque sentimentale; +et le terrible Joad, le plus beau type d'entraneur d'hommes, fort, +enthousiaste et rus, imaginatif (voyez sa prophtie) comme les grands +hommes d'action, avec un certain mpris pour la foule: + + Peuple lche en effet, et n pour l'esclavage! + +mais aussi une foi indomptable en lui-mme et en Dieu; c'est--dire, en +somme, dans la beaut de son rve et de son oeuvre: foi absolue et qui va +jusqu'au sublime du sacrifice, puisque, ayant entrevu, dans son accs +prophtique, le meurtre de son fils Zacharie par ce Joas qu'il est en +train de faire roi, il dtourne les yeux (Poursuivons notre ouvrage!) +et sacrifie donc son Dieu et ses desseins la vie de son propre +enfant. + +On l'a dit souvent: quand _Athalie_ ne serait que l'histoire d'une +conspiration et d'une restauration, elle serait encore la plus mouvante +des tragdies politiques. Mais c'est encore une tragdie chrtienne, et, +considre ainsi, dans un esprit de foi ou tout au moins de religieuse +sympathie, elle grandit encore. Car ce qui s'agite dans ce drame, ce +sont les destines mmes du christianisme. Songez un peu que Joas est +l'aeul du Christ, et que la restauration de Joas est, en quelque sorte, +une condition matrielle du salut du monde. _Athalie_ rejoint les plus +grandes oeuvres, et les plus religieuses, du thtre grec. De mme +qu'_OEdipe Colone_ enseignait aux Grecs que la faute n'est pas dans +l'acte matriel, mais dans la volont et l'intention; de mme que nous +voyons, dans l'_Orestie_, l'avnement d'une morale nouvelle, la +substitution d'une loi clairvoyante et misricordieuse la loi aveugle +et impitoyable du talion qui perptue les violences: de mme, ce que +prpare le drame d'_Athalie_, c'est le remplacement de la petite +Jrusalem de chair par la Jrusalem nouvelle et universelle; la +Jrusalem intrieure, la Jrusalem des mes, l'glise: + + Quelle Jrusalem nouvelle + Sort du fond du dsert brillante de clarts + Et porte sur le front une marque immortelle? + Peuples de la terre, chantez! + Jrusalem renat, plus charmante et plus belle. + D'o lui viennent de tous cts + Ces enfants qu'en son sein elle n'a pas ports? + Lve, Jrusalem, lve ta tte altire; + Regarde tous ces rois de ta gloire tonns. + Les rois des nations, devant toi prosterns, + De tes pieds baisent la poussire... + +Oui, si nous n'tions de si faibles chrtiens venus trop tard dans un +monde trop vieux, _Athalie_ serait vraiment pour nous ce que fut pour +les Athniens l'_Orestie_ ou _OEdipe Colone_. + +_Athalie_ est unique chez nous. _Athalie_ est une sorte de miracle. + +_Athalie_ n'eut aucun succs. + +Madame de La Fayette crit dans ses _Mmoires de la cour de France_: + + Quelquefois les choses les mieux institues dgnrent + considrablement, et cet endroit (Saint-Cyr) qui, maintenant que + nous sommes dvots, est le sjour de la vertu et de la pit, + pourra quelque jour, sans percer dans un profond avenir, tre celui + de la dbauche et de l'impit. Car de songer que trois cents + jeunes filles qui y demeurent jusqu' vingt ans, et qui ont leur + porte une cour remplie de gens veills, surtout quand l'autorit + du roi n'y sera plus mle; de croire, dis-je, que de jeunes filles + et de jeunes hommes soient si prs les uns des autres sans sauter + les murailles, cela n'est presque pas raisonnable. + +Madame de La Fayette exagre et prvoit les malheurs de trop loin. Mais +enfin, les jeunes actrices avaient beau s'agenouiller dans les coulisses +et rciter le _Veni Creator_ avant d'entrer en scne, les +reprsentations d'_Esther_ n'avaient pas t bonnes aux demoiselles de +Saint-Cyr. Les applaudissements, les compliments dmesurs qu'on leur +faisait, la prsence des plus brillants gentilshommes de la cour, mme +quelque invitable familiarit avec les chanteuses de la musique du roi +que l'on mlait aux demoiselles pour fortifier les choeurs, tout cela les +avait affoles... On le reprocha madame de Maintenon. Et _Athalie_ ne +fut joue, du vivant de Racine, que dans la chambre de cette dame, sans +costumes, sans dcors, et ne fit aucun bruit. + + la vrit, si madame de Maintenon touffa _Athalie_, ce fut moins pour +protger l'innocence des demoiselles de Saint-Cyr que parce que Racine +lui tait devenu suspect par ses amitis jansnistes[8]. Et la preuve, +c'est que, Racine cart, la fameuse ducatrice s'obstina, pendant des +annes encore, faire jouer la comdie aux lves de la sainte maison. +De Racine, elle se rabattit tranquillement--et sans bien en voir la +diffrence--sur le vieux Boyer, qui fit pour Saint-Cyr une tragdie de +_Jepht_, inepte et inconsciemment indcente, puis sur Duch qui lui +fournit un _Jonathan_ et un _Absalon_. Et, aprs l'invitable excitation +de ces divertissements, elle faisait apprendre ces petites filles un +bizarre et imprudent Pome de la virginit (d'un auteur inconnu), sans +doute pour les dtourner du mariage. + +La singulire femme que cette Maintenon! + +Il y a eu, au XVIIe sicle, un abb qui, pour s'tre dguis en sauvage +un jour de carnaval et avoir pris dans cet tat un bain nocturne et +forc, est finalement devenu cul-de-jatte, et qui, tordu et clou sur sa +chaise, n'a cess de crier de douleur que pour clater de rire; a, peu +s'en faut, invent la posie burlesque; a pass pour le plus gai des +hommes, et a t plus clbre son heure et plus rellement populaire +que Corneille ou que Victor Hugo.--Il y a eu, la mme poque, une +petite fille ne dans une prison, leve la Martinique, qui, revenue +en France, a gard les dindons chez une parente mchante et avare, qui a +connu la misre et presque la faim,--et qui est devenue la femme du plus +grand roi du monde. Et certes, ces deux destines, prises chacune +part, seraient dj assez tranges; mais que dirons-nous de leur +rencontre? Il y a quelque chose de plus extraordinaire que la personne +de Scarron et que la fortune de Franoise d'Aubign: c'est l'union du +cul-de-jatte et de la belle Indienne, future matresse de la France. + +Et une chose plus amrement plaisante encore, c'est de voir le grand +roi, quarante-cinq ans, pouser les cinquante ans sonns d'une dvote +dont un bouffon infirme avait cueilli jadis (comme il avait pu) la +jeunesse en fleur, et ce monarque glorieux vivre trente ans des restes +de ce stropiat. Quel joli parallle un bon rhteur pourrait faire entre +les deux maris de Franoise! N'est-il pas admirable que la mme femme +ait pous ce misrable et ce tout-puissant, ce phnomne de foire et ce +premier grand rle historique, le plus bouffon des hommes et le plus +solennel, l'empereur du burlesque et le roi de France, le roi Mayeux et +le roi Soleil, et qu'elle ait donn ses frais dix-sept ans au monstre et +sa maturit sche au demi-dieu? + +Mais plaignons la belle Indienne malgr son extraordinaire fortune. +Plaignons-la de s'tre mise constamment, avec tous ses mrites, dans le +cas de ne pouvoir tre aime ni estime en pleine scurit.--Femme d'un +infirme qui ne pouvait tre son mari; amie intime d'une courtisane +(Ninon); amie de plusieurs grandes dames, mais la faon d'une +demoiselle de compagnie; gouvernante des enfants du roi, mais de ses +enfants naturels; pouse du roi, mais son pouse secrte... c'est le +malheur de cette femme distingue, intelligente et probablement +vertueuse, de n'avoir jamais eu de situation parfaitement franche. Et on +dirait (nous l'avons vu) que ce qu'il y a eu, dans sa vie, de gn, +d'quivoque, de mal dfini, a pass jusque dans ses procds et ses +thories d'ducatrice. + +touffe par madame de Maintenon, _Athalie_, lorsqu'elle fut imprime en +1691, drouta le public parut sans intrt, et valut l'auteur les plus +plates injures de ses ennemis ordinaires. + +C'tait trop dur et trop injuste. Dgot plus que jamais de la posie, +nous dit son fils Louis, par le malheureux succs d'_Athalie_, Racine se +prcipite dans la saintet. + + + + +DIXIME CONFRENCE + +DERNIRES ANNES DE RACINE.--CONCLUSION + + +Un vritable malheur, c'est que, pour la priode la plus brillante et +sans doute la plus agite de sa vie (de 1665 1687), nous n'avons de +Racine que quelques billets insignifiants et, de 1681 1685, quelques +lettres seulement, de peu d'intrt, sa soeur mademoiselle Rivire. +Mais, pour ses dernires annes (de 1687 1699), il nous reste de lui +une correspondance assez abondante et suivie, surtout avec son fils +Jean-Baptiste et avec Boileau. Et cela est fort heureux, et pour nous et +pour lui. + +Je ne vous ai rien cach de ses dfauts, de ses faiblesses, de ses +erreurs. Je vous l'ai montr susceptible, irritable, vindicatif, ingrat +mme un moment, avide de renomme et de plaisir et mordant avec fureur + tous les fruits de la vie. J'en suis plus l'aise pour vous dire +quel point, dans ses quinze ou vingt dernires annes, il apparat bon +et vertueux, et d'une vertu charmante, son excessive sensibilit s'tant +pure par les preuves et le repentir. + +Sa correspondance avec Boileau et son fils Jean-Baptiste est dlicieuse +de candeur, de bonhomie--et de sincrit (sauf quelques pages faites +videmment pour tre montres). C'est la plus parfaitement simple et +familire des correspondances illustres. L'excellent Boileau, dans ses +lettres, cherche quelquefois l'esprit. Racine, jamais. Cette +correspondance est unique. + +(Unique, j'ai dj appliqu cette pithte plus d'un ouvrage de +Racine: je ne crois pas l'avoir fait jamais par complaisance et sans +raison. Car il est bien vrai que les _Lettres contre Port-Royal_ sont +uniques, que les _Plaideurs_ sont uniques, et presque toutes ses +tragdies profanes, et _Esther_ et _Athalie_. Et cela veut dire qu'il +n'y a pas chez Racine de redites fatigantes et d'imitations de soi-mme, +comme chez Corneille. Il avait une dlicatesse un peu ddaigneuse et +inquite, qui ne lui permettait pas de faire plusieurs fois la mme +chose, de se rpter commodment.) + +Racine et Boileau se sont solidement aims. Pourtant, aprs plus de +trente ans d'intimit et quand ils taient continuellement l'un chez +l'autre et que Boileau traitait les enfants de Racine comme il et +trait ses propres enfants, ils continuaient se dire vous et +s'appeler mon cher monsieur. Mais quelle tendresse sous cette forme +prudente et contenue, impose par la politesse du temps et par la pudeur +chrtienne!--Boileau, envoy par les mdecins Bourbon, crit Racine: + + L'offre que vous me faites de venir Bourbon est tout fait + hroque et obligeante: mais il n'est pas ncessaire que vous + veniez vous enterrer dans le plus vilain lieu du monde, et le + chagrin que vous auriez infailliblement de vous y voir ne ferait + qu'augmenter celui que j'ai d'y tre. Vous m'tes plus ncessaire + Paris qu'ici, et j'aime encore mieux ne vous point voir que de vous + voir triste et afflig. Adieu, mon cher monsieur (13 aot 1687). + +Et, concidence touchante, le mme jour (en sorte que les deux lettres +se sont croises), Racine crivait Boileau: + +... Plus je vois dcrotre le nombre de mes amis, plus je deviens + sensible au peu qui m'en reste. Et il me semble, vous parler + franchement, qu'il ne me reste plus que vous. Adieu. _Je crains de + m'attendrir follement en m'arrtant trop sur cette rflexion_. + +Il serait curieux de comparer ses lettres de direction paternelle et +chrtienne son fils an avec les lettres lgamment cyniques de Lord +Chesterfield son btard. Les conseils de Racine Jean-Baptiste sur +ses lectures, sur ses divertissements, sur sa conduite dans le monde, +sur les moyens d'avancer honntement dans sa carrire (qui tait la +diplomatie), offrent un mlange exquis de fermet et de tendresse, de +pit chrtienne et de sens pratique, quelquefois d'ironie indulgente. +Quand il l'a rprimand, il craint toujours de lui avoir fait de la +peine: + +... Que tout ce que je vous dis ne vous chagrine point: car du + reste je suis trs content de vous, et je ne vous donne ces petits + avis que pour vous exciter faire de votre mieux en toutes choses. + +On voit dans cette correspondance, parmi l'abondance des dtails +familiers, ce que c'est qu'une famille d'autrefois, chrtienne et +discipline. Et cela est d'autant plus beau, que les enfants de Racine +paraissent avoir t tous des natures originales et que ses cinq filles, +toutes jolies et vivaces, eurent, semble-t-il, des mes singulirement +ardentes. Il crit un jour de l'ane, Marie, revenue de chez les +Carmlites: + +... Elle est toujours fort farouche pour le monde. Elle pensa hier + rompre en visire un neveu de madame Le Challeux qui lui faisait + entendre, par manire de civilit, qu'il la trouvait bien faite, et + je fus oblig, quand nous fmes seuls, de lui en faire une petite + rprimande. Elle voudrait ne bouger de sa chambre et ne voir + personne. + +Cette intransigeante Marie, qui avait t novice, aux Carmlites, finit +par se marier: me tourmente, tantt Dieu, tantt au monde. Nanette +fut Ursuline, et Babet aussi aprs la mort de son pre; Fanchon et +Madelon moururent filles, assez jeunes encore et tout embaumes de pit +et de bonnes oeuvres... Racine sanglotait la vture de ses deux anes, +quoiqu'il st bien que, par les leons dont il avait nourri sa niche de +colombes, il tait sans le vouloir le vrai prtre de ce sacrifice. + +De trs petites choses, souvent, rvlent la qualit d'une me. Un jour +(3 avril 1691), Racine, historiographe du roi, ayant assist un assaut +devant Mons, crit Boileau: + + J'ai retenu cinq ou six actions de simples grenadiers, dignes + d'avoir place dans l'histoire, et je vous les dirai quand nous nous + reverrons... Je voyais l'attaque tout mon aise, d'un peu loin + la vrit; mais j'avais de fort bonnes lunettes, que je ne pouvais + presque tenir fermes, tant le coeur me battait voir tant de braves + gens dans le pril. + +Une fois (5 octobre 1692), il veut offrir les _Fables_ de La Fontaine +son fils an qui est encore au collge: + + On ne trouve, crit-il de Fontainebleau, les _Fables_ de M. de La + Fontaine que chez M. Thierry ou chez M. Barbin. Cela m'embarrasse + un peu, parce que _j'ai peur qu'il ne veuille pas prendre de mon + argent_. Je voudrais que vous en pussiez emprunter (un exemplaire + des _Fables_) quelqu'un jusqu' mon retour. Je crois que M. + Despraux les a, et il vous les prterait volontiers; ou bien votre + mre pourrait aller avec vous sans faon chez M. Thierry et les lui + demander en les payant. + +Sa renonciation au thtre est totale. Non seulement il n'crit plus de +pices, mais il ne va plus la comdie, mme la cour, peut-tre pour +n'tre pas tent, mais surtout par scrupule religieux. Continuellement +il dtourne Jean-Baptiste d'aller au thtre. Un jeune rgent du collge +Louis-le-Grand, dans une crmonie scolaire, avait examin (en latin) +cette double question: _Racinius an christianus? an poeta?_ et conclu +que Racine n'tait ni chrtien ni pote. ce sujet Racine crit +Boileau (4 avril 1696): + +... Pour mes tragdies, je les abandonne volontiers sa critique. + Il y a longtemps que Dieu m'a fait la grce d'tre assez peu + sensible au bien et au mal qu'on en peut dire, et de ne me mettre + en peine que du compte que j'aurai lui en rendre quelque jour... + +Il prpare soigneusement son histoire du roi, mais il a renonc la +littrature d'imagination. Ce n'est que par accident et dans une pense +d'dification qu'il crit pour les demoiselles de Saint-Cyr les quatre +_Cantiques spirituels_, si harmonieux et si purs, et qu'il revoit ses +souples traductions des hymnes du _Brviaire romain_, ces charmantes +hymnes pour Matines, pour Laudes, pour Vpres, etc..., o le rapport de +chaque prire avec l'heure du jour est si gracieusement indiqu, et o +l'on dirait que pntre un peu de la nature, comme un rayon de soleil +qui vient tomber sur le tabernacle ou comme une branche de feuillage +aperue par le vitrail entr'ouvert: + + Tandis que le sommeil, rparant la nature, + Tient enchans le travail et le bruit, + Nous rompons ses liens, clart toujours pure, + Pour te louer dans la profonde nuit... + + L'oiseau vigilant nous rveille, etc... + +Un peu auparavant, Corneille, meurtri lui aussi, crivait douze ou +quinze mille vers, traduits soit d latin liturgique, soit du latin de +l'_Imitation de Jsus-Christ_. Tous deux, Corneille puis Racine, +diversement, mais douloureusement dsabuss, vieillirent dans une +tristesse intrieure, d'o la posie lyrique personnelle et pu jaillir, +qui sait? cent cinquante ans avant les romantiques. Mais, tant pieux et +mme dvots, l'expression des sentiments qui les agitaient, et surtout +de ceux qu'ils voulaient avoir, leur semblait toute trouve d'avance: et +c'est pourquoi ils traduisent des hymnes et des psaumes. + +Ce qu'tait Racine dans ses dernires annes, Saint-Simon, tmoin +difficile, clairvoyant, et d'autant moins suspect qu'il dtestait madame +de Maintenon dont Racine tait l'ami,--Saint-Simon nous le dira: + + Personne n'avait plus de fond d'esprit, ni plus agrablement + tourn; rien du pote dans son commerce; tout de l'honnte homme, + de l'homme modeste, et sur la fin, de l'homme de bien. + +Tout de l'honnte homme, ceci est rapprocher des propos que Louis +Racine rapporte au commencement de ses _Mmoires_: + + Ne croyez pas, disait Racine son fils an, que ce soient mes + pices qui m'attirent les caresses des grands. Corneille fait des + vers cent fois plus beaux que les miens, et cependant personne ne + le regarde; on ne l'aime que dans la bouche de ses acteurs: au lieu + que, sans fatiguer les gens du monde du rcit de mes ouvrages, + _dont je ne leur parle jamais_, je les entretiens des choses qui + leur plaisent. Mon talent avec eux n'est pas de leur faire sentir + que j'ai de l'esprit, mais de leur apprendre qu'ils en ont. + +Tout de l'homme modeste et, sur la fin, de l'homme de bien. +Saint-Simon aurait pu ajouter: tout du chrtien. Racine s'efforait +d'tre humble, ce qui est, je crois, le commencement de la saintet. Je +ne sais s'il croyait vraiment les vers de Corneille cent fois plus +beaux que les siens, mais enfin il le disait. Un dtail bien +significatif:--En 1685, dans son loge de Corneille, il avait crit: La +France se souviendra... que sous le rgne du plus grand de ses rois a +fleuri _le plus clbre de ses potes_. videmment il n'a pas encore eu +le courage d'crire le plus grand. Mais, en 1697, dans la rdition de +son discours, il corrige bravement, et il crit: _le plus grand_ de ses +potes. Cela n'a l'air de rien, et cela est peut-tre hroque. + +(Je vous signale en passant, dans la seconde partie de ce discours, sur +les ngociations et les manoeuvres qui prcdrent la trve de +Ratisbonne, une des plus belles et des plus vivantes priodes de la +prose franaise au XVIIe sicle.) + +Les ennemis de Racine l'accusaient d'tre trop bon courtisan. Et +pourtant il restait publiquement l'ami des jansnistes et des +religieuses de Port-Royal. Il ngociait pour elles. Pour elles et dans +l'esprance de leur rendre leur archevque favorable, il crivit cet +_Abrg de l'Histoire de Port-Royal_, qui est une merveille de limpidit +et d'lgance svre. Il recommenait dans les jardins de +Port-Royal-des-Champs les promenades de son enfance. Tous les ans il y +menait sa famille la procession de la Fte-Dieu. Lorsque le coeur +d'Arnauld fut rapport Port-Royal, Racine fut, parmi les amis du +dehors, le seul qui ne craignt pas d'assister la crmonie. Il +voulut, vous vous en souvenez, tre enterr dans le cimetire des +Champs, aux pieds de la tombe de M. Hamon, le plus humble de ses anciens +matres. De bonne heure, je vous l'ai dit, il s'abstint, lorsqu'il tait + la cour, d'aller l'opra et la comdie, et il ne craignait point +de dplaire par ce scrupule.--Seulement, voil! il avait l'imprudence +d'aimer le roi! + + * * * * * + +Vous connaissez le rcit de Louis Racine, de ce Louis Racine, dvot et +solitaire dans le sicle, maussade, malheureux, d'une tristesse vraiment +jansniste, mais qui a crit, dans ses pomes de la _Religion_ et de la +_Grce_, les plus beaux vers de philosophie religieuse, et une prire +presque sublime: _Les Larmes de la Pnitence_. + + Madame de Maintenon, dit Louis Racine, qui avait pour lui une + estime particulire, ne pouvait le voir trop souvent, et se + plaisait l'entendre parler de diffrentes matires, parce qu'il + tait propre parler de tout. Elle l'entretenait un jour de la + misre du peuple: il rpondit qu'elle tait une suite ordinaire de + longues guerres; mais qu'elle pourrait tre soulage par ceux qui + taient dans les premires places, si on avait soin de la leur + faire connatre. Il s'anima sur cette rflexion; et comme dans les + sujets qui l'animaient il entrait dans cet enthousiasme dont j'ai + dj parl, qui lui inspirait une loquence agrable, il charma + madame de Maintenon, qui lui dit que, puisqu'il faisait des + observations si justes sur-le-champ, il devrait les mditer encore + et les lui donner par crit, bien assur que l'crit ne sortirait + pas de ses mains. Il accepta malheureusement la proposition, non + par une complaisance de courtisan, mais parce qu'il conut + l'esprance d'tre utile au public. Il remit madame de Maintenon + un mmoire aussi solidement raisonn que bien crit. Elle le + lisait, lorsque le roi, entrant chez elle, le prit, et aprs en + avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec vivacit qui en + tait l'auteur. Elle rpondit qu'elle avait promis le secret. Elle + fit une rsistance inutile: le roi expliqua sa volont en termes si + prcis, qu'il fallut obir. L'auteur fut nomm. + +Vous savez le reste du rcit; le mot du roi: Parce qu'il sait faire +parfaitement les vers, croit-il tout savoir? et parce qu'il est grand +pote, veut-il tre ministre? Madame de Maintenon plore, et vitant +Racine; le rencontrant un jour dans le jardin de Versailles et lui +promettant de tout arranger; puis, le bruit d'une calche: C'est le roi +qui se promne, s'cria madame de Maintenon, cachez-vous. Il se sauva +dans un bosquet. Ds lors sa sant s'altra tous les jours. Etc.. + +Des critiques trs srs d'eux-mmes ont voulu que ce Mmoire sur les +souffrances du peuple ait t confondu par Louis Racine avec un autre +Mmoire, une demande de dgrvement de la taxe extraordinaire impose +sur les charges de secrtaires du roi. (Racine en possdait une, qu'il +avait achete en fvrier 1696. Ne nous scandalisons point de cette +demande de dgrvement: l'ancien rgime tait le rgime de la +faveur,--comme tous les rgimes.) + +Pour moi, je vois peu de raisons de contester l'existence de ce Mmoire +sur la misre du peuple. Pourquoi et comment Jean-Baptiste, de qui +Louis tenait cette tradition de famille, et dans un tel dtail, +l'aurait-il invente? Jean-Baptiste ni Louis n'avaient l'me +rvolutionnaire. Et Jean-Baptiste avait su les choses directement: il +les avait entendu raconter son pre lui-mme. Jean-Baptiste, alors g +de vingt ans, n'a gure pu se tromper, et, fort honnte homme, n'a pu +ensuite tromper son frre. (Et je ne parle point des souvenirs et du +tmoignage prsum des grandes soeurs de Louis.)--Je tiens l'histoire +vraie. Mais, en outre, elle ne me parat nullement invraisemblable. + + * * * * * + +1 Car, d'abord, Racine n'tait point incapable de concevoir et d'crire +ce gnreux _Mmoire_. + +Je ne vous le donne point pour un prcurseur de la Rvolution, oh! +non. Mais son christianisme, trs effectif, se souciait des pauvres. On +le voit, dans sa correspondance, trs libral et aumnier, d'ailleurs +fort simple de moeurs. Les paysans de Port-Royal s'adressaient lui pour +leurs affaires. Il tait ami de Vauban et, trs probablement, +connaissait et partageait les ides de l'auteur de la _Dme Royale_ +(1707). Quand il crivait ce vers: + + Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge, + +il en concevait tout le sens. + +Chose remarquer, nous le voyons trs discret sur la rvocation de +l'dit de Nantes.--La sance de rception de Bergeret et de Thomas +Corneille l'Acadmie avait eu lieu quelques mois seulement avant cette +rvocation que tout le monde prvoyait. Or Bergeret, dans son discours, +louait dans le roi un zle pour la religion qui fait chaque jour de si +grands progrs. Et Thomas Corneille, venant l'loge de Louis XIV, +disait Racine: _Vous parlerez_... de ce zle ardent et infatigable, +qui lui fait donner ses plus grands soins dtruire entirement +l'hrsie et rtablir le culte de Dieu dans toute sa puret. Racine, +dans sa rponse, ne rpondit point cette invitation: non pas, +j'imagine, qu'il blmt le projet du roi, ni qu'il ne comprt, comme le +roi et toute la France d'alors, le bienfait de l'unit religieuse... +Mais qui sait s'il ne se souvenait pas de ces huguenots d'Uzs qui, +seuls, lisaient les _Provinciales_ et avaient de jolies filles?... Et +surtout il songeait qu'il tait lui-mme l'ami, et qui ne s'en cachait +point, d'autres perscuts. Il est bon pour un chrtien d'tre li +personnellement avec quelques htrodoxes... + +Cela n'empcha point Racine de louer le roi avec l'exagration qui tait +d'usage. Toutefois les louanges qu'il lui dcerna peuvent passer pour +une exhortation les mriter: car il le loue, la veille de la +Rvocation, d'tre plein d'quit, plein d'humanit, toujours matre de +lui.--Il avait l'me fire. Dans ce mme discours, il a le courage (je +dis le courage, car tout est relatif) de proclamer gaux devant la +postrit les grands crivains et les grands rois: + + Du moment (dit-il Thomas) que des esprits sublimes + s'immortalisent par des chefs-d'oeuvre comme ceux de monsieur votre + frre, quelque ingalit que durant leur vie la fortune mette entre + eux et les plus grands hros, aprs leur mort cette diffrence + cesse. La postrit... fait marcher de pair l'excellent pote et le + grand capitaine. + +Et l'on sait que, quelques jours aprs, il lut son discours chez le roi, +et que le roi s'en montra ravi. + + * * * * * + +2 En second lieu, Racine pouvait croire qu'il ne risquait rien +soumettre son _Mmoire_, je ne dis pas seulement madame de Maintenon, +mais au roi lui-mme. Le roi jusque-l ne lui avait su mauvais gr ni de +son attachement avou aux Messieurs et aux religieuses, ni des +allusions transparentes d'Esther aux malheurs et l'innocence de +Port-Royal.--Puis Racine adorait le roi et croyait tre aim de lui. Ils +s'taient connus, ne l'oublions pas, quand ils taient trs jeunes tous +les deux (vingt-quatre et vingt-six ans) et quand le roi tait gai et +facile, quand il n'tait pas du tout l'idole ennuye qu'il devint peu +peu. Au reste, en 1687 encore, Racine crivait Boileau: + + Vous ne sauriez croire combien cette maison de Marly est agrable; + la cour y est, ce me semble, tout autre qu' Versailles. _Le roi + mme y est fort libre et caressant_. + +Vous vous rappelez aussi que le roi, avec son trs grand got, et trs +sr, avait toujours t le dfenseur de Racine; qu'il avait accept la +ddicace d'_Alexandre_, qu'il avait, contre l'erreur du public, dfendu +et relev les _Plaideurs_ et _Britannicus_; que quelques vers de +_Britannicus_ l'avaient fait renoncer la danse; qu'il avait souffert +et mme got, dans _Brnice_, de secrtes allusions un pisode de sa +vie sentimentale; enfin qu'il comblait Racine de ses dons et de ses +faveurs. Racine tait de tous les Marly; avait un appartement +Versailles; entrait quand il le voulait au lever du roi,-- la grande +surprise de l'huissier Rousseau, qui avait toujours envie de me fermer +la porte au nez, crit-il son fils Jean-Baptiste (25 avril +1691).--Saint-Simon nous dit: + + Cet emploi (celui d'historiographe), ces pices dont je viens de + parler (_Esther_ et _Athalie_), ses amis lui acquirent des + privances. Il arrivait mme quelquefois que, le roi n'ayant point + de ministres chez madame de Maintenon, ils envoyaient chercher + Racine pour les amuser. + +Et d'autres fois le roi le faisait venir pour lui faire la lecture. +Mme, en 1696, pendant une maladie qui lui tait le sommeil, il avait +voulu que Racine coucht dans sa chambre. + +Racine avait (nous l'avons dj vu) une conversation charmante, et tait +en outre un lecteur tonnant et un commentateur enflamm de ses +lectures. Il avait facilement la parole ardente et passionne. Louis +Racine nous dit: + + la prire qu'il faisait tous les soirs au milieu de ses enfants + et de ses domestiques quand il tait Paris, il ajoutait la + lecture de l'vangile du jour, que souvent il expliquait lui-mme + par une courte exhortation... prononce avec _cette me qu'il + donnait tout ce qu'il disait_. + +Un jour, tant chez Boileau avec Valincour, Nicole et quelques autres +amis, il prend un Sophocle grec et lit la tragdie d'_OEdipe_, en la +traduisant sur-le-champ: + + Il s'mut tel point (dit Valincour) que tous les auditeurs + prouvaient les sentiments de terreur et de piti dont cette pice + est pleine. J'ai vu nos meilleures pices reprsentes par nos + meilleurs acteurs: rien n'a jamais approch du trouble o me jeta + ce rcit; et, au moment que j'cris, je m'imagine voir encore + Racine le livre la main et nous tous consterns autour de lui. + +Jugez des ftes secrtes qu'il pouvait ainsi donner au roi! + +Des relations de cette sorte, et pendant trente ans, doivent amener une +espce de familiarit et d'intimit, mme entre un roi et un bourgeois. +Racine tait vraiment fond croire que le roi lui rendait quelque +affection, et que le _Mmoire_ ne le fcherait pas. + +Mais le roi, avec les annes, s'tait sans doute dessch et endurci. +Puis, peut-tre le _Mmoire_ lui fut-il remis dans un mauvais moment. +coup sr il fut remis d'une faon maladroite, et comme une chose qu'on +voulait cacher. Il se peut que ce _Mmoire_ ait rveill chez le roi des +griefs endormis. Il se dit sans doute: Voil bien l'esprit jansniste. +Ces gens-l critiquent tout. Racine ne peut s'tre mpris tout fait +sur les causes de la bouderie du roi: or, dans la fameuse lettre +madame de Maintenon, o il dclare qu'il n'a jamais rougi ni de Dieu ni +du roi (parole qui semblerait courtisanesque si elle n'tait une parole +de loyalisme amoureux), Racine, sans renier ses anciens matres, se +dfend surtout de l'accusation de jansnisme. + +Enfin, et quoi qu'il en soit, le roi eut un mouvement d'humeur, dont les +suites furent aggraves par la pusillanimit de madame de Maintenon. +Cela ne dura pas. Il ne faut point parler de la disgrce de Racine, +mais d'un petit refroidissement passager de la part de Louis XIV. +Nanmoins, Racine fut profondment pein; et, comme il souffrait alors +d'une maladie de foie, on peut croire, avec Louis Racine, que son +chagrin hta le progrs du mal, et qu'il y a grande apparence que sa +trop grande sensibilit abrgea ses jours. + +Il mourut un an aprs, d'une mort trs sainte. Dieu le consola du roi. + +Ainsi, l'auteur de _Bajazet_ et de _Phdre_, l'crivain le plus sensible +du XVIIe sicle, le plus savant peintre des plus dmentes passions, +revenu des amours terrestres et continuant toujours d'aimer, mais +d'autre faon, aprs avoir pay sa dette Dieu en lui donnant quatre +vierges, faible et grand jusqu'au bout, mourut peut-tre d'un chagrin de +courtisan, mais d'un chagrin qu'il s'attira pour avoir eu trop +indiscrtement piti des pauvres ou pour avoir t trop fidle des +perscuts. Vie exquise que celle o l'amour et tous les amours +s'achvent en charit. + +L'amour, dit l'_Imitation_, aspire s'lever... Rien n'est plus doux +ni plus fort que l'amour... Il n'est rien de meilleur au ciel et sur la +terre, parce que l'amour est n de Dieu et qu'il ne peut se reposer +qu'en Dieu, au-dessus de toutes les cratures. Et c'est l toute +l'histoire de l'me, longtemps inquite, lentement pacifie, de Jean +Racine. + +Au cimetire idal des grands potes, je placerais sur son tombeau une +figure de femme pleurante, et qui reprsenterait, volont, sa Muse +tragique, ou son me elle-mme. Elle serait chaste et drape petits +plis. Et, sur la pierre funbre, je graverais en beaux caractres le mot +de madame de Maintenon: Racine, qui veut pleurer, viendra la +profession de soeur Lalie; le mot, un peu risqu, de la joviale Svign: +Il aime Dieu comme il aimait ses matresses; le mot de Racine +lui-mme, recueilli par La Fontaine: Eh bien, nous pleurerons, voil un +grand mal pour nous! et ce vers du premier de ses quatre _Cantiques +spirituels_: + + Si je n'aime, je ne suis rien. + +Cette vie si vraiment humaine, si pleine de faiblesse et d'hrosme et +de belles larmes; nous avons vu que Port-Royal l'encadre et la pntre +tout entire. Non seulement Port-Royal le nourrit, et, aprs vingt ans +de sparation, le recueille et l'apaise; mais on peut dire que le +thtre de Racine est la fleur profane et imprvue du grand travail de +mditation religieuse et de perfectionnement intrieur qui s'est +accompli jadis Port-Royal-des-Champs. Car c'est la description de +l'homme naturel selon Port-Royal qui compose le fond solide et fait +l'nergie secrte de ses mlodieuses tragdies, de mme que c'est la +beaut, la mesure et l'eurythmie grecques qui lui en ont conseill la +forme: en sorte qu'il runit rellement et fond en lui les deux plus +belles traditions de notre humanit: l'hellnique et la chrtienne. + + * * * * * + +Cela fait un merveilleux compos. Le thtre de Racine est le diamant de +notre littrature classique. Car il n'est pas de thtre, je pense, qui +contienne la fois plus d'ordre et de mouvement intrieur, plus de +vrit psychologique, et plus de posie. + + * * * * * + +1 _Ordre et mouvement_. + +Je pourrais vous dire, aprs beaucoup d'autres: + +Racine, en abordant le thtre, trouvait, pose et accepte, la rgle, +des trois Units (rgle attribue Aristote, lequel n'a jamais parl +que de l'unit d'action).--Il y trouvait aussi, bien tabli sur la +scne, un certain ton oratoire et mme emphatique, reste persistant de +nos premires tragdies franaises qui avaient t, je ne sais pourquoi, +surtout imites de Snque le tragique.--Il y rencontrait enfin +certaines conditions matrielles. Figurez-vous une reprsentation +d'alors: Auguste sur un fauteuil lev, Cinna et Maxime sur des +tabourets, comme Versailles, tous trois en perruque; des deux cts, +les jeunes seigneurs sur des bancs; un clairage qu'on mouchait dans les +entr'actes; une salle oblongue, un seul rang de loges, le parterre +debout.--Une salle de thtre d'il y a deux cent cinquante ans diffrait +autant par tout son aspect, d'une salle de nos jours, qu'une tragdie de +Corneille d'une comdie de Dumas fils si vous voulez. + +Cette exigut de la scne envahie par les jeunes gens la mode, on a +dit qu'elle suffirait expliquer presque tout le systme dramatique du +temps, l'unit de lieu et les autres units, la sobrit ordinaire de +l'action, les confidents, les rcits, les longues conversations; et que +les auteurs d'alors auraient conu leurs drames autrement sur une scne +libre et plus vaste. En est-on bien sr? Voltaire, en 1766, dbarrassera +la scne des bancs latraux qui l'encombraient; et l'ancien systme +dramatique dans ses traits essentiels, survivra soixante ans ce +dbarras. Corneille peut-tre, qui rusa toute sa vie avec les rgles, +et pu tre induit, par un meilleur amnagement scnique et par le dsir +d'en profiter, enfreindre ces fameuses rgles dans ce qu'elles avaient +de trop formaliste: Racine, nullement. + +Racine assouplit l'ancien ton trop oratoire. Racine se contente du +mdiocre carr de planches qu'on lui laisse. Quant aux units, il s'en +accommode et ne les discute pas. Elles ne le gnent point. Il sent au +contraire qu'elles l'aident en quelque faon en l'obligeant de faire +plus serr et plus fort. + +La tragdie franaise est une crise (Goethe). Cela est surtout vrai de +la tragdie de Racine. Racine prend son point de dpart si prs de son +point d'arrive, qu'un tout petit cercle contient l'action, l'espace et +le temps (Lanson). Il prend Pyrrhus vingt-quatre heures avant qu'il ne +se dcide pour Andromaque, Nron vingt-quatre heures avant son premier +crime, Brnice vingt-quatre heures avant son dpart de Rome, etc. Nulle +intrusion du hasard (except dans _Mithridate_ et dans _Phdre_, par le +retour imprvu d'un personnage qu'on croyait mort). L'action se noue +simplement par les caractres, les passions et les intrts des +personnages en prsence; et seules ces forces agissent. Un peu de +lenteur au premier acte, o il est ncessaire de nous apprendre ce que +nous devons connatre du pass; mais, dans aucun thtre, l'action +intrieure n'est plus continue que dans celui-ci. Le drame est toujours +en marche. + +Une consquence de la mthode racinienne, c'est que les sentiments et +les passions, saisis d'abord une trs petite distance de la +catastrophe, sont violents ds le dbut, et que cette violence ne peut +qu'aller croissant. C'est une ncessit du systme, et en mme temps +cela est conforme au got de Racine, qui est lui-mme une me +extraordinairement sensible et violente et qui, nous l'avons vu, fit +souvent ses contemporains l'effet d'un brutal. + +(On a dit--et je vous l'ai rappel propos d'_Andromaque_ et +d'_Iphignie_--que, dans la plupart des tragdies de Racine, les moeurs +et les actions ne semblent pas du mme temps, et que les actions ont des +sicles de plus que les moeurs et le langage. Mais ce contraste serait-il +une convention si forte? Il arrive souvent, dans la ralit, que sous +l'homme civilis surgisse un sauvage pouss par les forces aveugles des +nerfs et du sang. Racine nous prsente communment des hommes et des +femmes parfaitement levs et qui, certaines heures, en dpit de leur +politesse et de leur lgance, font des choses atroces, commettent des +crimes. Cela ne s'est-il jamais vu? Cela ne s'est-il pas vu dans la +socit du XVIIe sicle? Cela ne se voit-il pas encore +aujourd'hui?--Rien de plus philosophique que la tragdie, quand elle +nous montre les forces lmentaires, les instincts primitifs dchans +sous la plus fine culture intellectuelle et mme morale.) + +Une autre consquence de ce systme dramatique, le plus capable de +rendre les dmarches de l'instinct et de la passion dans leur mouvement +acclr; c'est que, les femmes passant pour tre en gnral plus serves +de l'instinct et de la passion que les hommes, le thtre de Racine +sera fminin, comme celui de Corneille tait viril (Lanson). Les +femmes sont pousses au premier plan. De Racine date l'empire, qui dure +encore aujourd'hui, de la femme dans la littrature(Lanson). Et quand +nous pensons ce thtre, ce qui en effet nous apparat tout de suite, +ce sont ses femmes: les disciplines, les pudiques, qui n'en sentent pas +moins profondment pour cela: Andromaque, Junie, Brnice, Atalide, +Monime, Iphignie,--et les effrnes surtout: les effrnes d'ambition: +Agrippine; Athalie; et plus encore les effrnes d'amour: Hermione, +Roxane, riphile, Phdre; belles que l'amour pousse irrsistiblement au +meurtre et au suicide, travers un flux et un reflux de penses +contraires, par des alternatives d'espoir; de crainte, de colre, de +jalousie, parmi des raffinements douloureux de sensibilit, des ironies, +des clairvoyances soudaines, puis des abandons dsesprs la passion +fatale, une incapacit pour leur triste coeur de recueillir le fruit +des crimes dont elles sentent la honte,--tout cela exprim dans une +langue qui est comme cratrice de clart; par o, dmentes lucides, +elles continuent de s'analyser au plus fort de leurs agitations, et qui +revt d'harmonieuse beaut leurs dsordres les plus furieux: au point +qu'on ne sait si on a peur de ces femmes ou si on les adore! + +Les tragdies de Racine, c'est de l'humanit intense. + + * * * * * + +2 _Vrit_. + +Et c'est de l'humanit vraie. + +On l'a rpt des milliers de fois, mais il faut bien encore le redire: +Si l'on fait abstraction des noms royaux ou mythologiques, les +situations, dans Racine, sont communes et prises dans le train habituel +de la vie humaine. Une femme dlaisse qui fait assassiner son amant par +un rival (_Andromaque_); une femme trompe qui se venge et sur sa rivale +et sur son amant (_Bajazet_); un amant qui se spare de sa matresse +pour un intrt ou un devoir (_Brnice_); la lutte entr deux frres de +lits diffrents, ou entre une mre imprieuse et un fils mancip +(_Britannicus_); un pre rival de ses deux fils (_Mithridate_); un pre +sacrifiant sa fille un grand intrt (_Iphignie_); une jeune femme +amoureuse de son beau-fils et le perscutant parce qu'il ne l'aime pas +(_Phdre_), voil des choses qui se voient, notamment dans les faits +divers ou dans les comptes rendus des tribunaux. Et vrais aussi, les +personnages, et jusqu'au bout, jusqu'au suicide, jusqu' la trahison et +au meurtre, jusqu' la folie. La tragdie racinienne (mettons part +_Esther_ et _Athalie_) n'est pas idaliste, pas optimiste, pas +difiante, pas morale. Nous avons vu qu'il n'y a dans les caractres nul +christianisme prmdit. Ils n'ont de chrtien, que ce que le pote, +produit lui-mme d'une civilisation chrtienne, en a fait couler en eux +sans le savoir. + +La tragdie de Racine n'est chrtienne que dans La mesure o peuvent +passer pour chrtiennes les _Rflexions ou Sentences et Maximes morales_ +de La Rochefoucauld. + + Ce qu'elles contiennent, dit La Rochefoucauld dans son _Avis au + lecteur_, n'est autre chose que l'abrg d'une morale conforme aux + penses de plusieurs Pres de l'glise, et celui qui les a crites + a eu beaucoup de raison de croire qu'il ne pouvait s'garer en + suivant de si bons guides, et qu'il lui tait permis de parler de + l'homme comme les Pres en ont parl. + +Racine aussi, par des voies diffrentes, tudie et montre l'homme +naturel, l'homme sans la grce ou avant la grce, et s'en tient l. Il +accepte la thse pessimiste chrtienne, mais en la coupant de tout le +reste du dogme chrtien. Et c'est pourquoi ses tragdies sont terribles. +Au reste, avec leur mlange de cratures fires et douces et de monstres +sans frein, elles correspondent assez exactement l'image totale de +cette haute socit du XVIIe sicle pour qui elles taient surtout +faites, et dont la politesse extrieure recouvrait une vie passionnelle +extrmement nergique, et souvent une brutalit foncire et, ple-mle, +des hrosmes et d'abominables crimes. + +Racine, chrtien soumis, est un peintre et un psychologue sans peur. Et +c'est fort heureux. Je l'aime mieux ainsi qu'esprit fort et peintre +timide (comme Voltaire, si vous voulez). Sa conception du pch ne +l'empche pas de nous montrer des pcheresses,--sans d'ailleurs les +qualifier. Sa foi ne l'empche pas de nous montrer un rvolt comme +Oreste ou un sceptique comme Acomat et, semble-t-il, de s'y complaire. +Les sentiments dfendus ou mme les hardiesses de pense, il les exprime +aussi librement que s'il n'tait pas chrtien, et d'autant plus +librement qu'il ne les prend pas son compte. Et qui sait s'il ne jouit +pas secrtement de pouvoir, sans se compromettre, traduire les mes +criminelles ou les intelligences perverses? + +Le thtre du plus chrtien des sicles, et surtout le thtre de +Racine, n'est chrtien que fort indirectement, et de la faon que j'ai +dj indique. Et je ne doute plus--comme j'ai eu tort de le faire +jadis--du bienfait de la Renaissance, qui, en paganisant le drame dans +sa forme sans toutefois le dchristianiser dans son fonds intime, l'a, +en somme, humanis et largi. + +Ce que Racine, ainsi libr par l'imitation mme de l'antiquit +classique, se trouve avoir peint avec la vrit la plus complote, et +j'ai dit pourquoi,--c'est l'amour. Mais, heureusement pour ceux qui +devaient venir aprs lui, ce qu'il a peint de l'amour,--mme de +l'amour-maladie,--c'est sa facult d'illusion, son aveuglement, sa +cruaut, ses souffrances, ses fureurs, enfin son mcanisme +psychologique, mais non pas, du moins directement, sa sensualit. Et +c'est l-dessus au contraire, c'est sur les troubles des sens qu'ont le +plus insist les comdies amoureuses du XIXe sicle. Elles se sont +rejetes sur les femmes pendant la faute ou aprs la faute, ou sur les +femmes subissant leur pass sensuel, ou sur les dames aux camlias de +tout rang, ou sur le bagne du collage,--et aussi sur des thses +juridiques ou sociales touchant l'amour, le mariage, l'adultre, le +divorce, etc... Mais les varits essentielles de l'amour, depuis le +plus pur et le plus sain jusqu'au plus criminel et au plus morbide, +sont, dans les tragdies de Racine, peintes, on peut le croire, une fois +pour toutes. + + * * * * * + +3 _Posie_. + +Et je pourrais vous dire enfin: + +Ce fond, ou si vous voulez, cette armature, si solide, si prcise, si +dure mme, est tout enveloppe de posie. + +D'abord par le lointain des personnages et ce que Racine appelle leur +dignit (prface de _Bajazet_). Chose curieuse, Racine nous donne de +la dignit esthtique une dfinition trs rapproche de celle que +Sully-Prudhomme, dans la _Justice_, nous a donne de la dignit morale. +Sully nous dit que ce qui fait la dignit morale de l'homme, c'est qu'il +est l'aboutissement, le produit et le reprsentant d'une srie infinie +d'efforts. De mme, ce qui fait la dignit esthtique des personnages de +Racine, c'est qu'ils sont reprsentatifs, eux aussi; reprsentatifs +d'poques passes, et de pays lointains, et de plusieurs poques, et de +plusieurs civilisations. Et ce que Racine appelle leur dignit, nous +l'appelons leur posie, et c'est par l que ses femmes criminelles +sont autre chose que des hrones de feuilleton, et ses princesses +vertueuses autre chose que d'excellentes petites filles. + +La posie, nous la trouvons encore en ceci, que chacun de ses sujets +veille en lui une vision; que chacune de ses tragdies se meut dans +une atmosphre historique, lgendaire ou mythologique qui lui est propre +et, par suite, n'est plus seulement une tragdie, mais un pome. Et cela +est toujours plus manifeste, mesure que Racine avance dans son oeuvre; +et c'est pourquoi je suis dsol qu'il n'ait point fait une _Alceste_, +ou qu'il l'ait dtruite. + +Et c'est par tout cela que ses tragdies nous font tant de plaisir. +Elles prtent indfiniment au souvenir et au rve.--Il est fort +difficile de relire une pice d'intrigue, une fois qu'on la connat. +Quant aux comdies ou drames d'amour, quelques-uns de ceux du XIXe +sicle peuvent, un moment, nous mordre pu nous secouer plus fort, parce +que nous y voyons des tres voisins de nous, et aussi par la vertu des +dtails familiers et actuels. En revanche, nous aurons peut-tre quelque +peine les relire, justement cause de ces dtails phmres, et qui +vieillissent vite, ou encore cause du trop d'esprit qu'on y a mis... +Mais la tragdie de Racine, si proche la fois et si lointaine, ne nous +lasse plus. Rien d'inutile; point de bavardage; le fond de l'me des +personnages, ce qu'ils ne sauraient vraisemblablement confier un +autre, s'exprime par des monologues substantiels. On ne s'arrte point +aux minuties. Les entres et les sorties sont trs brivement +justifies, et seulement quand il le faut. Je ne sais pas si l'on pleure + voir jouer la pice ou la lire. Mais l'esprit s'y occupe et s'y +dlecte de diverses manires. Vous transposez la fable, si vous le +voulez; vous la modernisez, vous l'imaginez se droulant chez nous. Ou +bien, par un amusement inverse, vous remontez jusqu' ses origines, vous +cherchez reconnatre dans le drame les apports des civilisations +successives, et vous avez la joie de planer sur les ges, la faon +d'un dieu. + + * * * * * + +Et troisimement ce thtre est potique par la langue, le style, les +vers. Car c'est la langue la plus pure qu'on ait parle, o rien n'a +vieilli, sauf une douzaine de mots du vocabulaire amoureux (feux, +flammes, chanes, bonts...). C'est la syntaxe le plus aise, trs +libre encore, o d'Olivet et les grammairiens puristes du XVIIIe sicle +ont vu des fautes qui n'en sont pas. Et c'est la versification la plus +souple, et du rythme le plus vari; les mots importants la rime; rimes +souvent modestes parce que l'harmonie est dans tout le vers et non dans +la rime seule. Et c'est le style le plus beau de clart, d'exactitude, +de justesse, de proprit (qualits redevenues si originales et si +rares!). Et ce style exprime tout par des moyens si simples! Souvent, nu +et familier, il rase la prose, mais avec des ailes. Et ces vers ont +toutes les diverses sortes de beauts,--depuis les vers pittoresques: + + Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plonge... + La rive au loin gmit blanchissante d'cume, + +et depuis les hardis, ceux que signalent des ellipses ou alliances de +mots jusqu'aux vers suprmes: + + Dans l'Orient dsert quel devint mon ennui! + +ou: + + C'est Vnus tout entire sa proie attache! + +en passant par la souveraine lgance des priodes rythmes: + + Les Parques ma mre, il est vrai, l'ont prdit, + Lorsqu'un poux mortel fut reu dans son lit: + Je puis choisir, dit-on, ou beaucoup d'ans sans gloire. + Ou peu de jours suivis d'une longue mmoire. + Mais puisqu'il faut enfin que j'arrive au tombeau, + Voudrais-je, de la terre inutile fardeau, + Trop avare d'un sang reu d'une desse, + Attendre chez mon pre une obscure vieillesse; + Et toujours de la gloire vitant le sentier, + Ne laisser aucun nom, et mourir tout entier? + Oh! ne nous formons point ces indignes obstacles; + L'honneur parle, il sufft; ce sont l nos oracles... + +ou si vous aimez mieux: + + toi qui me connais, te semblait-il croyable + Que le triste jouet d'un sort impitoyable, + Un coeur toujours nourri d'amertume et de pleurs, + Dt connatre l'amour et ses folles douleurs? + Reste du sang d'un roi noble fils de la Terre, + Je suis seule chappe aux fureurs de la guerre. + J'ai perdu, dans la fleur de leur jeune saison, + Six frres, quel espoir d'une illustre maison! + Le fer moissonna tout; et la Terre humecte + But regret le sang des neveux d'rechte... + +Et le grand mrite de ce style de Racine, c'est qu'il nous mnage, c'est +que ses hardiesses ne s'talent point, c'est qu'elles ne sont pas +continues et accablantes par leur nombre, c'est qu'elles ne sont pas +insolentes, c'est qu'on ne se demande jamais si par hasard elles ne nous +prendraient pas pour dupes... Le got! la perfection! la clart suprme, +la subordination de la sensibilit au jugement; ce qui fait que l'on +comprend toujours, qu'on ne se demande point (comme pour _Hamlet_ par +exemple) ni si tel personnage est fou, ni dans quel moment il l'est, ni +ce qu'il a voulu dire, ni pourquoi ces choses et non pas d'autres; ce +don si franais, ce don que les autres peuples n'ont videmment pas reu +au mme degr, ce qu'on a appel le got de l'intelligible; cette +facult rduire autant que possible, dans la peinture caractres et des +passions, la part de l'inexpliqu et le trop commode je ne sais +quoi... ah! qu'il fait bon les retrouver ici! + + * * * * * + +Mais, quand j'aurai rpt tout cela, aurai-je expliqu tout le charme +de ce thtre unique? + +Unique, je l'ai dit dj et le redis encore: car, tandis que la +tragdie selon Corneille a pullul aprs lui, et mme jusqu' nos jours, +je ne vois parmi les morts que Marivaux et Musset qui se puissent +quelquefois dire raciniens. + +Je suis tent de croire qu'il y a une partie de Racine jamais +inaccessible aux trangers et qui sait? peut-tre tous ceux qui sont +trop du Midi comme ceux qui sont trop du Nord. C'est, un mystre. +C'est ce par quoi Racine exprime ce que nous appellerons le gnie de +notre race: ordre, raison, sentiment mesur et force sous la grce. Les +tragdies de Racine supposent une trs vieille patrie. Dans cette +posie, la fois si ordonne et si mouvante, c'est nous-mmes que nous +aimons; c'est--comme chez La Fontaine et Molire, mais dans un +exemplaire plus noble--notre sensibilit et notre esprit leur moment +le plus heureux. + +Est-ce une impression arbitraire, et trop fortuite peut-tre et trop +fugitive pour un si grand objet? Mais je me rappelle un petit livre +charmant, trs simple, naf mme: _Sylvie_, d'un rveur qui fut une +espce de La Fontaine perdu parmi les romantiques L'histoire se passe +dans le pays mme de Racine, le Valois. Elle sent chaque page la +vieille France et nullement l'antiquit grecque ou biblique. Et pourtant +il me semble qu'on pourrait dire des savantes tragdies de Racine ce que +dit Grard de Nerval des chansons de la terre o Jean Racine est n: + + Des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse en chantant de + vieux airs transmis par leurs mres, et d'un franais si + naturellement pur, que l'on se sentait bien exister dans ce vieux + pays du Valois o, pendant plus de mille ans, a battu le coeur de la + France. + +De mme, nous dirons des tragdies de Racine, grecques, romaines, +bibliques, peu importe: + +--Elles dansent en rond sur la pelouse et dans le jardin du roi, en +chantant des airs qui viennent de trs loin dans le temps et dans +l'espace, mais d'un _franais si naturellement pur_ que c'est en les +coutant qu'on se sent le mieux vivre en France, et avec le plus de +fiert intime et d'attendrissement. + + * * * * * + +Un des bas-reliefs du monument tumultueux et dchiquet que la troisime +Rpublique a lev Victor Hugo, le reprsente reu par les autres +potes dans les Champs-lyses. On y a mis Homre, Shakespeare, Dante. +On y a mis Corneille, malgr _Polyeucte_, Molire, Rabelais, Voltaire, +je ne sais qui encore. + +Et c'est trs bien. + +On n'y a pas mis Racine. + +C'est trs bien aussi; car il est part. + +FIN + + + + +NOTES + +[1: Ce cours a t profess, comme le cours sur Jean-Jacques Rousseau, + la Socit des Confrences.] + +[2: Quoique Nicole, de 1655 1658, n'ait point sjourn Port-Royal +d'une faon suivie, il s'en faut de beaucoup. (Cf. I. Carr, _La +Pdagogie de Port-Royal_, p. 267.)] + +[3: Mais ce fut malgr lui et pour arrter les contrefaons. (A. +Gazier.)] + +[4: Exceptons la forme treuver que Racine continue d'employer cette +poque.] + +[5: Il faut sans doute entendre: y chercheront je ne sais quoi, _dont +l'absence_ les empchera d'tre tout fait contents.] + +[6: M. Jules Troubat m'crit: ... Votre commentaire sur le Bois de +Boulogne m'a rappel qu'un jour, mes dbuts chez Sainte-Beuve, je +voulus dclamer au matre la fameuse tirade de M. de Saint-Vallier; je +la savais par coeur, et j'y mettais de la conviction. Arriv au vers: + + Diane de Poitiers, comtesse de Brz, + +Sainte-Beuve m'arrta et me dit: C'est exactement comme si, pour vous +appeler, je vous disais: Jules Troubat, n Montpellier. Il me donna +une leon de... couleur locale.] + +[7: Tmoin mme le fameux rcit de Thramne, qui--sauf quelques rimes +en pithtes un peu trop faciles pour notre got d'aujourd'hui,--est un +morceau si color et d'un si magnifique mouvement.] + +[8: Voir l'article de Gazier dans la _Revue hebdomadaire_ du 18 janvier +1908.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jean Racine, by Jules Lematre + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN RACINE *** + +***** This file should be named 20414-8.txt or 20414-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/4/1/20414/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/20414-8.zip b/20414-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..41b5c15 --- /dev/null +++ b/20414-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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