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+The Project Gutenberg EBook of Jean Racine, by Jules Lemaître
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Jean Racine
+
+Author: Jules Lemaître
+
+Release Date: January 22, 2007 [EBook #20414]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN RACINE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
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+
+
+
+JULES LEMAÎTRE
+
+JEAN RACINE
+
+PARIS
+
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+
+
+
+
+PREMIÈRE CONFÉRENCE[1]
+
+SON ENFANCE.--SON ÉDUCATION
+
+
+Pourquoi vous parlé-je cette année de Racine? Tout simplement parce que
+c'est Racine qu'on m'a le plus «demandé», et que, d'ailleurs, cela ne me
+déplaisait point.
+
+Je pourrais vous dire aussi qu'ayant étudié Jean-Jacques Rousseau l'an
+dernier, j'ai cherché un effet de contraste: Racine, traditionaliste;
+Rousseau, révolutionnaire; Racine, catholique français, monarchiste;
+Rousseau, protestant genevois, républicain; Racine, artiste pur;
+Rousseau, philosophe et promoteur d'idées... Mais ce parallèle, suggéré
+par un hasard, serait fort artificiel, et j'aime mieux vous avouer qu'il
+y a peu de rapports, sinon antithétiques, et encore pas sur tous les
+points, entre les deux personnages (quoiqu'il y en ait peut-être entre
+_la Nouvelle Héloïse_ et le théâtre de Racine, père indirect du roman
+passionnel).
+
+Ce qui est sûr, c'est que je suis content de n'avoir plus à examiner et
+à juger les idées. Dans l'art pur et dans la connaissance des âmes et
+des mœurs,--qui fut une des occupations du XVIIe siècle,--on peut
+arriver à quelque chose de solide et de définitif: dans la philosophie
+ou la critique ou les sciences politiques et sociales, je ne sais pas.
+Il y a tel écrivain du XIXe siècle qui vous paraît peut-être plus
+intelligent que Racine, ou qui, du moins, a su plus de choses que lui,
+et qui, en outre, s'est donné des libertés sur des points où Racine
+s'est contenu et abstenu. Mais, au bout du compte, si les philosophes et
+les critiques nous retiennent, c'est moins par la somme assez petite de
+vérité qu'ils ont atteinte que par les jeux--quelquefois ignorés
+d'eux-mêmes--de leur sensibilité et de leur imagination et par le
+caractère de beauté de leurs ouvrages. Oh! que je suis heureux que
+Racine n'ait pas été un «esprit fort», ce qu'on appelle vaniteusement un
+«penseur», qu'il n'ait été savant qu'en grec, et qu'il n'ait cherché
+qu'à faire de belles représentations de la vie humaine!
+
+À cause de cela nous l'aimons aujourd'hui, je pense, plus qu'on n'a
+jamais fait.
+
+Et cependant on l'a beaucoup aimé déjà au XVIIe siècle (aimé autant que
+haï). Il a eu pour lui, tout de suite, le roi, la jeune cour, et la plus
+grande partie de sa génération. Boileau et ses amis le préfèrent,
+secrètement d'abord, puis publiquement, à Corneille. La Bruyère écrit en
+1693: «Quelques-uns ne souffrent pas que Corneille lui soit préféré,
+quelques autres qu'il lui soit égalé.» Au XVIIIe siècle, tout le monde,
+à la suite de Voltaire, adore Racine, le juge parfait. Vauvenargues
+l'appelle: «le plus beau génie que la France ait eu». Cela dure
+longtemps, jusqu'aux romantiques. Ceux-ci exaltent fort justement
+Corneille: mais ils jugent Racine à travers l'insupportable tragédie
+pseudo-classique du XVIIIe siècle et de l'Empire,--qui, d'ailleurs, est
+plutôt cornélienne et dont Racine n'est pas responsable.
+
+Aujourd'hui, je le répète, Racine est extrêmement en faveur. On l'aime
+plus que jamais, un peu par réaction contre le mensonge et l'illusion
+romantiques. Et en même temps, on peut dire que le romantisme, qui
+méconnaissait si niaisement Racine, nous a cependant aidés à le mieux
+comprendre et nous a incités à découvrir chez notre poète--fût-ce un peu
+par malice et esprit de contradiction--les choses même dont le
+romantisme se piquait le plus: pittoresque, vérité hardie, poésie,
+lyrisme.
+
+Racine est, en effet, de ceux que l'on «découvre» toujours davantage.
+C'est pour cela que beaucoup ont commencé par ne le goûter que
+modérément, et ont fini par le chérir. Tel Sainte-Beuve, qui le traite
+fort strictement dans ses premiers articles, mais généreusement et
+magnifiquement dans son _Port-Royal_. Tel encore notre Francisque
+Sarcey. À ses débuts, Sarcey ne voyait en Racine qu'un orateur
+harmonieux, assez peu «homme de théâtre». À la fin, il le trouve aussi
+malin que d'Ennery.
+
+Nous apportons aussi à aimer Racine un sentiment qui est une sorte de
+nationalisme littéraire. Après Corneille, Normand impressionné par les
+Romains et les Espagnols, très grand inventeur, mais artiste inégal,
+Racine, homme de l'Île-de-France, principalement ému par la beauté
+grecque, a vraiment «achevé» et porté à son point suprême de perfection
+la _tragédie_, cette étonnante forme d'art, et qui est bien de chez
+nous: car on la trouve peu chez les Anglais, pas du tout chez les
+Espagnols, tardivement chez les Italiens. Il a eu d'ailleurs la chance
+de venir au plus beau moment politique, quand la France était la nation
+à la fois la plus nombreuse et la plus puissante d'Europe,--et au
+meilleur moment littéraire, après les premiers essais, mais quand la
+matière de son art était encore presque intacte et qu'il y avait encore
+beaucoup de choses qu'il pouvait dire parfaitement pour la première
+fois. Racine est le «classique» par excellence, si cette expression de
+«classique» emporte ensemble l'idée de la perfection et celle d'une
+fusion intime du génie français avec le génie de l'antiquité grecque et
+de la romaine, nos deux saintes nourrices.
+
+Et voilà pourquoi je vous parlerai de Racine, quoique d'innombrables
+critiques--et, parmi les morts, Boileau, La Bruyère, Voltaire,
+Vauvenargues, La Harpe même, Chateaubriand, Geoffroy, Sainte-Beuve,
+Nisard, Vinet, Veuillot, Weiss, Brunetière--en aient excellemment parlé.
+Évidemment, je leur emprunterai beaucoup, et aussi aux critiques
+vivants. Quand je m'en apercevrai, je vous le dirai; mais sans doute je
+ne m'en apercevrai pas toujours. Sachez bien que, sur pareil sujet, je
+ne prétends pas à l'originalité. Mais, par cela même que j'«éprouverai»,
+pour ainsi dire, l'œuvre de Racine deux cent huit ans après sa mort, et
+avec une âme de cette année-ci, j'aurai chance d'en recevoir quelques
+impressions intéressantes et pas encore trop ressassées.
+
+Je ne pourrai pas faire exactement pour lui ce que j'ai fait pour
+Rousseau, car il est clair que le rapport est moins direct, chez Racine,
+entre la vie de l'écrivain et son œuvre. Néanmoins, l'homme et l'auteur
+communiquent chez lui par beaucoup de points, et par plus de points
+encore qu'il ne semble à première vue. Et sa vie, sans être aussi
+étrangement dramatique que celle de Rousseau, est si émouvante encore!
+Elle soutient avec son théâtre des relations si harmonieuses et
+quelquefois si délicates et imprévues! En somme, la vie de Racine
+rapproche et finalement concilie les mêmes traditions que ses tragédies
+elles-mêmes.
+
+Et là-dessus, ayant relu Racine pour la centième fois (à coup sûr je
+n'exagère pas) et m'étant pénétré de toutes les notes et notices de
+l'admirable édition de Paul Mesnard, profitant aussi, à l'occasion, de
+la documentation si riche et en même temps si scrupuleuse de M. Augustin
+Gazier, je commence cette dix millième étude sur Racine.
+
+C'est à la Ferté-Milon, gros bourg de l'Île-de-France, dans le Valois.
+Par les belles soirées de l'été de 1639, les habitants de la ville,
+assis devant leurs portes, regardaient passer quatre bourgeois fort
+simplement vêtus, qui, revenant de la promenade, marchaient l'un
+derrière l'autre en disant leur chapelet. Les bonnes gens de la
+Ferté-Milon se levaient par respect et faisaient grand silence pendant
+que passaient ces messieurs.
+
+Car ces messieurs, jeunes encore (l'un d'eux avait vingt-quatre ans, et
+les autres à peu près la trentaine), étaient quatre messieurs de
+Port-Royal qui, chassés de leur retraite l'année précédente, s'étaient
+alors réfugiés à la Ferté-Milon chez une famille amie, les Vitart,
+alliés des Racine. Ces messieurs s'appelaient Lancelot, Singlin, Antoine
+Lemaître et Lemaître de Séricourt. Le mystérieux séjour de ces quatre
+saints à la Ferté-Milon fut évidemment un objet d'édification et une
+occasion de bons efforts pour les Racine et les Vitart et les chrétiens
+sérieux de la petite ville. La vie religieuse du père et de la mère de
+Jean Racine était donc particulièrement fervente et ils subissaient
+directement l'influence de Port-Royal dans le temps où Jean Racine fut
+conçu. Port-Royal le façonna dès avant sa naissance.
+
+Mais la Ferté aussi le façonna. Dans une étude sur Racine,
+Larroumet--docilement, et parce que ces choses-là se disent--signalait
+un accord entre le génie de Racine et le paysage harmonieux et doux de
+la Ferté-Milon. Or, M. Masson-Forestier (qui descend de la sœur de
+Racine, Marie) m'assure que ce paysage, au XVIIe siècle était austère et
+rude. La «vallée boisée» d'aujourd'hui était une tourbière; le cours
+d'eau limpide et lent, une rivière rapide et dangereuse; forêts
+immenses, peu de cultures, une vie étroite et bloquée, une population
+énergique, dévote et un peu sombre. Qu'à cela ne tienne! Nous dirons
+donc qu'il y a un accord entre l'âpreté de ce pays et de cette race, et
+l'âpreté voilée du théâtre de Racine. Mais tout cela n'est peut-être pas
+bien sérieux. Ce que nous retiendrons, c'est que Racine appartient à une
+famille dont beaucoup de membres, avant et après lui, furent des
+personnes très passionnées et chez qui le sentiment religieux était très
+profond.
+
+Jean Racine naquit le 20 ou le 21 décembre 1639, de petite mais ancienne
+bourgeoisie. Les quatre solitaires avaient quitté la Ferté-Milon
+quelques mois auparavant: mais ils laissaient derrière eux un souvenir
+profond, et ne tardèrent point à attirer à eux une grande partie des
+familles Racine et Vitart. La grand'mère de Jean Racine, Marie
+Desmoulins, se retira en 1649 au monastère des Champs. Elle y avait eu
+une sœur religieuse; elle y avait une fille religieuse également.
+Vitart, l'oncle de Jean Racine, rejoignit aussi ces messieurs, dès 1639,
+et prit soin de la ferme du monastère des Champs jusqu'à sa mort (en
+1641 ou 1642). Sa veuve vient demeurer à Paris, dans le quartier de
+Port-Royal. C'est elle qui cache, durant les persécutions, M. Singlin,
+M. de Sacy et d'autres messieurs dans une petite maison du faubourg
+Saint-Marceau. Et cætera... De tous côtés, Port-Royal enveloppe Jean
+Racine.
+
+Port-Royal l'enserre d'autant plus étroitement que l'enfant perd sa mère
+en janvier 1641, son père (remarié) en février 1643, et se trouve donc
+orphelin à trois ans.
+
+Il est élevé chez sa grand'mère (qu'il a toujours appelée «ma mère»)
+jusqu'à l'âge de dix ans. Puis il est mis au collège de la ville de
+Beauvais, maison amie de Port-Royal. Enfin, à quinze ans, après sa
+rhétorique, on le prend à Port-Royal à la maison des Granges. Notez
+qu'on l'y prend par une exception unique, car la règle était de ne
+recevoir à Port-Royal les élèves que tout jeunes (de neuf à dix ans au
+plus). Notez encore qu'à ce moment, l'école des Granges va être
+dispersée (1656). Le petit Racine est donc, pendant trois ans (d'après
+Sainte-Beuve) le seul élève de ces messieurs, tout seul avec ces saints,
+plus libre, par conséquent, en même temps que suivi de plus près, et
+vivant sans doute plus familièrement avec eux. Il a pour lui tout seul
+des maîtres tels que Lancelot, Nicole, Antoine Lemaître, Hamon. Jamais,
+je crois, enfant n'a reçu une éducation pareille. Comme instruction,
+c'est unique, c'est magnifique et plus que princier. Comme enseignement
+religieux, c'est intense.
+
+Port-Royal est, littéralement, la famille du petit Racine.
+
+Or, qu'est-ce que Port-Royal? qu'est-ce que le jansénisme?
+
+Je n'ai pas à vous faire son histoire: je ne puis que vous renvoyer au
+_Port-Royal_ de Sainte-Beuve, qui est un des plus beaux livres
+d'histoire et de psychologie de toute notre littérature. Je voudrais
+seulement, en vous rappelant ce que c'est qu'un janséniste, vous faire
+pressentir quelle put être l'influence de Port-Royal sur l'âme et sur
+l'art de Jean Racine.
+
+Le jansénisme, c'est la restauration, par deux théologiens passionnés,
+Jansénius et Saint-Cyran, de la doctrine de saint Augustin, le plus
+subtil des dialecticiens et le plus tourmenté des hommes.
+
+C'est, je ne dirai pas un christianisme outré, mais le christianisme
+comme ramassé autour de ce qu'il a de plus surnaturel. Il se résume en
+ceci, que la nature de l'homme après la chute est foncièrement mauvaise;
+que l'homme ne peut donc rien faire de bon sans la grâce, et que la
+grâce, et même le désir de la grâce, est un présent gratuit.
+
+D'où cette conception est-elle venue à des hommes? De la préoccupation
+de ne pas amoindrir Dieu; du besoin de sentir son action partout; de la
+pensée toujours présente du mystère de la Rédemption.
+
+Si l'on accorde, en effet, que la nature humaine corrompue peut, par
+elle-même, quelque bien, la Rédemption devient inutile.--Oui, mais si
+l'on dit que la nature humaine ne peut rien de bon par elle-même, plus
+de libre arbitre et, par conséquent, plus de mérite.--Oui, mais si
+l'homme, abandonné à ses seules forces, pouvait mériter, c'est donc
+qu'il pourrait se passer de la grâce... Et le raisonnement peut tourner
+ainsi indéfiniment.
+
+Cercle vertigineux! À peine, dans cette conception qui donne tout à
+Dieu, le jansénisme peut-il sauver verbalement une ombre de liberté
+humaine. Car toujours, au moment où il va accorder quelque chose à
+l'homme, il craint d'en faire tort à Dieu.
+
+Et de là tant de formules singulières et contradictoires, et belles
+pourtant, comme celle-ci, de M. Hamon, qui «n'explique pas, mais qui
+exprime la doctrine de la grâce et la rend dans tout son complexe,
+d'autres diraient dans toute son inintelligibilité» (Sainte-Beuve):
+
+ C'est la volonté de Dieu qui nous fait vivre... Notre vie ne
+ consiste point dans toutes les choses qui peuvent dépendre de la
+ puissance des hommes et qu'ils peuvent nous ôter, mais seulement
+ dans la volonté de Dieu, et _dans la nôtre, dont nous sommes
+ toujours les maîtres, lorsque, par un effet de sa miséricorde, nous
+ l'avons soumise à celle de Dieu_.
+
+Ainsi, si nous soumettons notre volonté à celle de Dieu, c'est par un
+effet de la miséricorde de Dieu, c'est-à-dire encore par la volonté de
+Dieu. Et cependant, nous restons, paraît-il, maîtres de notre volonté.
+On ne voit pas bien comment: mais cette énigme, c'est le jansénisme
+même. Accorder tant à la volonté et à l'action de Dieu que l'homme
+paraît irresponsable, étant, par nature, incapable de mériter; et
+toutefois trembler devant Dieu comme si l'on était responsable devant
+lui, voilà, je crois bien, en quoi consiste, au fond, l'état d'esprit
+janséniste.
+
+À le considérer, non point théologiquement, mais psychologiquement, le
+janséniste est l'homme qui entretient avec Dieu les relations les plus
+dramatiques. Le janséniste est l'homme qui pense le plus de mal de la
+nature humaine et qui a le moins d'illusions sur elle. Par suite, le
+janséniste est l'homme qui a le plus besoin de croire à Jésus rédempteur
+pour ne pas sombrer dans la négation et dans le désespoir. Non seulement
+Pascal paraît avoir connu ces tentations, mais de saintes religieuses,
+comme la mère Angélique de Saint-Jean:
+
+ J'appris, écrit-elle dans le récit de son séjour au couvent des
+ Annonciades, ce que c'est que le désespoir et par où l'on y va...
+ J'étais au hasard de laisser éteindre ma lampe... C'était comme une
+ espèce de doute de toutes les choses de la foi et de la Providence.
+
+Le janséniste est l'homme qui a le plus besoin de voir et de sentir
+partout, et dans les moindres choses, l'action de Dieu et qui a pour lui
+l'amour le plus inquiet. Le janséniste est l'homme qui aime Dieu avec le
+plus de désintéressement, puisqu'il craint toujours que Dieu ne le lui
+rende pas, et qu'il vit dans la terreur de n'avoir pas la grâce. Et,
+conséquemment, le janséniste est, de tous les chrétiens, celui qui
+s'examine avec le plus de diligence et d'angoisse.
+
+Mais, d'autre part, le janséniste, si humble devant Dieu, nourrit, et
+peut-être à son insu, un secret orgueil, comme un homme qui ne ressemble
+pas aux autres, qui ne veut pas leur ressembler, et qui a des «opinions
+particulières».
+
+Dans l'_Oraison funèbre de Nicolas Cornet_, Bossuet parle ainsi des
+jansénistes:
+
+... Ils accablent la faiblesse humaine en ajoutant au joug que Dieu
+ nous impose... Qui ne voit que cette rigueur enfle la présomption,
+ nourrit le dédain, entretient un chagrin superbe et un esprit de
+ fastueuse singularité, fait paraître la vertu trop pesante,
+ l'évangile excessif, le christianisme impossible?
+
+Le janséniste renchérit sur le surnaturel; et, devant le mystère de la
+rédemption et de la grâce, il abdique sa raison plus totalement que les
+autres chrétiens. Mais il la retrouve, et il en revendique âprement les
+droits, lorsqu'il s'agit de savoir si les «cinq propositions» sont dans
+Jansénius; et, contre le pape, contre la Sorbonne, contre les évêques de
+France, contre le roi, il soutient qu'elles n'y sont pas. Tandis qu'il
+paraît douter de la liberté humaine, le janséniste n'en montre pas moins
+une volonté indomptable. S'il s'anéantit devant Dieu, il est fier avec
+les hommes, et difficile avec les puissances. Son humilité ne l'empêche
+pas d'opposer les résistances les plus obstinées aux entreprises
+injustes des pouvoirs publics, des «grandeurs de chair». Le janséniste
+est homme de protestation et d'opposition; et c'est pourquoi Port-Royal
+a été si fort à la mode dans une partie de la noblesse et de la haute
+bourgeoisie.
+
+Le jeune Racine ne sera point un homme d'opposition; sans renier ses
+maîtres persécutés, il sera un chrétien soumis et un sujet amoureux de
+son roi. Mais l'opinion de Port-Royal sur la nature humaine se
+retrouvera dans ses tragédies; elle le fera véridique et hardi dans ses
+peintures de l'homme. Et, à cause de Port-Royal, je le crois, jamais
+(sauf dans l'_Alexandre_) il ne donnera dans l'optimisme romanesque des
+deux Corneille et de Quinault.
+
+
+En attendant, Jean Racine est un enfant très bien doué et très sensible,
+un enfant privilégié, élevé dans le sanctuaire de la piété, et qui
+reçoit l'empreinte chrétienne à une profondeur dont il ne s'apercevra
+lui-même que plus tard.
+
+Ses professeurs sont Nicole, Lancelot, Antoine Lemaître, Hamon; et,
+comme je l'ai dit, il les a pour lui tout seul.
+
+Louis Veuillot dit de Nicole: «Nicole, ce moraliste de Port-Royal, le
+plus froid, le plus gris, le plus _plomb_, le plus insupportable des
+ennuyeux de cette grande maison ennuyée.» Veuillot est bien sévère. Ce
+qui est vrai, c'est que Nicole semble un peu effacé parce qu'il nous
+apparaît toujours comme le reflet d'Arnault. Il reste toute sa vie clerc
+tonsuré. Cette nuance lui convient. C'est un second rôle. C'est l'esprit
+modéré de Port-Royal. Il atténue le jansénisme. C'est lui qui inventa la
+fameuse distinction «du droit et du fait» et qui imagina de dire: «Nous
+condamnons les cinq propositions qu'on dit extraites de Jansénius; mais
+nous nions qu'elles y soient: qu'on nous les y montre.» (Et en effet
+elles n'y étaient pas littéralement.) Nicole était un écrivain lent,
+mais un moraliste très fin. C'est lui dont madame de Sévigné aurait
+voulu boire en bouillon les _Essais de morale_. Ajoutez qu'il était de
+visage agréable, d'excellente société, qu'il avait tout lu, même les
+romans, et qu'il racontait très bien l'anecdote.
+
+Je ne vois pas en quoi cet aimable homme a mis sa marque sur Racine.
+Mais je crois qu'il lui apprit très bien le latin[2].
+
+Le second maître de Racine, Lancelot, était un homme qui avait la rare
+manie de l'effacement, de la subordination, de l'humilité. Il demeura
+sous-diacre, parce qu'il ne se sentait pas digne d'être prêtre. Il se
+complaisait dans les offices inférieurs. Type de vieil enfant de chœur,
+d'acolyte, de sacristain volontaire. Avant la dispersion des «petites
+écoles», il était le professeur des tout jeunes enfants.
+
+Mais cet homme effacé avait l'âme la plus ardente. Pendant dix ans, il
+avait vécu d'un désir: celui de rencontrer M. de Saint-Cyran. Il avait
+le don des larmes. Et, quand il fut entré à Port-Royal, il eut aussi le
+don du rire,--d'un rire qui n'avait rien du tout de profane.
+
+ L'abondance des grâces dont il plaisait à Dieu de me combler,
+ écrit-il, et la paix dont il me remplissait étaient si grandes, que
+ je ne pouvais presque m'empêcher de rire en toutes rencontres.
+
+C'est le rire des jeunes filles très pures et des religieuses
+innocentes.
+
+Cet humble passionné fut, par obéissance, un éminent grammairien. C'est
+lui qui écrivit les excellentes _Méthodes_ de Port-Royal, grecque,
+latine, italienne et espagnole; et c'est lui qui assembla les _Racines
+grecques_, versifiées ensuite par M. de Sacy (1657):
+
+ (Entre en ce jardin, non de fleurs
+ Qui n'ont que de vaines couleurs,
+ Mais de racines nourrissantes
+ Qui rendent les âmes savantes...)
+
+C'est à Lancelot, sacristain et helléniste, que Jean Racine dut de
+savoir le grec à fond, dans un temps où la plupart des lettrés ne
+savaient que le latin (aujourd'hui, ils ne savent ni l'un ni l'autre);
+et par suite, si Racine, tout imprégné des Grecs, choisit chez eux la
+moitié des sujets de ses tragédies profanes, et s'il écrivit
+_Andromaque_, _Iphigénie_ et _Phèdre_, c'est un peu au sacristain de
+Port-Royal que nous le devons.
+
+Le troisième professeur de Jean Racine, Antoine Lemaître, avait été un
+avocat célèbre et un «homme du monde» assez dissipé (du moins parle-t-il
+lui-même de ses «égarements»). Il s'était converti au lit de mort de sa
+mère, brusquement, avec explosion et larmes, et avait renoncé à la plus
+belle situation dans le siècle pour s'ensevelir à Port-Royal. Tandis que
+Nicole et Lancelot étaient des hommes «gris», Antoine Lemaître était un
+homme brillant, un pénitent plein de verve et d'éclat, le chef des
+solitaires. Il avait de la véhémence, de la chaleur, de l'imagination et
+du geste. Il gardait, dans son renoncement, l'amour de la littérature.
+Du fond de sa solitude, il avait publié lui-même ses plaidoyers[3],
+monuments de sa gloire profane, en ayant seulement soin d'y rajouter des
+passages édifiants. Il avait traduit, en les expurgeant pour les élèves
+de Port-Royal, les comédies de Térence.
+
+Antoine Lemaître prit très fort en amitié Racine adolescent. Il voulait
+faire de lui un avocat. On connaît la lettre charmante où il recommande
+au «petit Racine» de bien soigner pendant son absence ses onze volumes
+de saint Chrysostome et de les défendre contre les rats, et où il
+l'appelle son fils et lui dit: «Aimez toujours votre papa comme il vous
+aime.»
+
+Il fut spécialement le professeur de rhétorique de Jean Racine. Ce fut
+sûrement lui qui communiqua à l'enfant la flamme littéraire. Et ce n'est
+pas tout: Antoine Lemaître avait une belle voix et un débit savant. Il
+donna à Racine d'excellentes leçons de diction,--que Racine répéta plus
+tard à mademoiselle du Parc et à mademoiselle Champmeslé.
+
+Le quatrième professeur de Racine fut M. Hamon, médecin de Port-Royal.
+Et même, à partir de mars 1656, les autres solitaires dispersés, Racine
+n'eut plus d'autre professeur que M. Hamon.
+
+M. Hamon paraît avoir été le plus singulier, le plus pittoresque des
+messieurs de Port-Royal et aussi le plus poète. Après avoir été
+précepteur de M. de Harlai,--dont il refusa un petit «bénéfice»,--il
+vendit et distribua aux pauvres son patrimoine et entra à Port-Royal en
+1650. Il fut le médecin des religieuses. Il s'en allait visiter les
+pauvres des environs, monté sur un âne et un livre à la main. C'était un
+mystique au cœur tendre et à l'imagination fleurie. Il lisait en
+espagnol les ouvrages de sainte Thérèse, «de la grande sainte Thérèse
+qui fut tellement blessée de la charité de l'Époux que son cœur fut
+transpercé d'un glaive de joie et de douleur».
+
+Ainsi s'exprime-t-il. Il écrivit des petits traités de piété pour les
+religieuses et quatre volumes de très subtils commentaires sur le
+_Cantique des cantiques_. «Il avait, dit Sainte-Beuve, le don de la
+spiritualité morale, le sens des emblèmes,» et il marchait dans le monde
+«comme dans une forêt enchantée, où chaque objet qu'on rencontre en
+recèle un autre plus vrai et cache une merveille». Il pensait que
+l'univers visible n'est qu'un système de symboles et qu'il n'y a de vrai
+que ce qu'on ne voie pas. Il ne mangeait que du pain de chien (fait de
+son et d'un peu de farine). On lui en donnait un grand par semaine. Il
+mangeait toujours debout, dans un couloir, sans serviette et sur une
+planche. Sainte-Beuve dit qu'il y avait de l'oriental et du brahme dans
+M. Hamon. Cette impression me parait très juste. Je tiens de la
+munificence de M. Gazier un petit livre intitulé: _Relation de plusieurs
+circonstances de la vie de M. Hamon, faite par lui-même, selon le modèle
+des Confessions de saint Augustin_ (124 pages, imprimées en 1734). Il y
+parle surtout du séjour qu'il fit seul, comme médecin, auprès des
+religieuses de Port-Royal-des-Champs, en 1665, après l'expulsion des
+«messieurs». C'est très curieux. M. Hamon est humble, oui, il se
+rabaisse tant qu'il peut et conserve ses vêtements de pauvre qui le font
+moquer des gardes. Il dira:
+
+ J'aimais fort les sentences, ce qui est le caractère des moindres
+ esprits.
+
+Il dira:
+
+ J'étais plus lâche qu'une femme, et qu'une femme des plus lâches,
+ car il y en a de courageuses.
+
+Et cætera. Mais on sent avec lui quel secret délice est l'humilité. Car,
+dans le chrétien qui se ravale lui-même, il y a deux «moi»: le «moi» qui
+est humilié, et le «moi» qui humilie l'autre et le méprise et le
+maltraite; et ce second moi, juge implacable du premier, peut
+parfaitement goûter un plaisir d'orgueil détourné et comme s'enivrer de
+son rôle d'ange flagellateur. Puis, l'humilité supprime presque toutes
+les causes de trouble:
+
+ J'éprouvais, dit M. Hamon, que, quand on se met sur son fumier, on
+ est délivré de bien des tentations... Je résolus, dit-il encore, de
+ ne plus juger personne.
+
+Bientôt vient le détachement de la vie et l'amour de la mort:
+
+ Je regardais la mort avec assez de douceur. Je pensais fortement
+ qu'il fallait me disposer à quitter les vivants, qui sont morts,
+ afin d'aller trouver les morts, qui sont vivants.
+
+Vient enfin la totale «ataraxie».
+
+ Il y a des temps où je crois que Dieu demande une chose de moi; il
+ y en a d'autres où je ne le crois plus; quelquefois, je n'en sais
+ rien. _Et tout cela m'est la même chose_, étant résolu de ne faire
+ non plus d'état de mes prétendues assurances que de mon incertitude
+ même.
+
+Un autre point très intéressant. La communion était interdite aux
+religieuses du chœur, mais permise aux sœurs converses. On demande à
+Hamon si les religieuses du chœur peuvent sans péché mettre le manteau
+gris des converses pour se présenter à la Sainte Table et communier
+ainsi par fraude. Hamon pense qu'elles le peuvent. Pourquoi? C'est que,
+en rendant _possible_ aux religieuses, par cette ruse, la communion dont
+il leur commande et inspire le désir, Jésus-Christ signifie ainsi
+clairement qu'il la leur permet en effet, et cela, malgré l'autorité
+ecclésiastique. C'est une révélation qu'il fait à ses servantes,
+par-dessus la tête de leur archevêque. Il me semble que nous touchons le
+fond de l'âme de Port-Royal dans cette volonté de communiquer
+directement avec Dieu. Toute cette discussion de M. Hamon, à la fois
+très subtile et enflammée d'amour, est une des choses les plus
+singulières qu'on puisse lire.
+
+Voilà les quatre professeurs de Racine. Celui qu'il semble avoir aimé et
+vénéré le plus est justement ce bizarre et délicieux bonhomme, M. Hamon.
+Quarante ans plus tard, il écrira dans son testament (10 octobre 1698):
+
+ Je désire qu'après ma mort, mon corps soit porté à
+ Port-Royal-des-Champs, qu'il soit inhumé dans le cimetière, au pied
+ de la fosse de M. Hamon. Je supplie très humblement la mère abbesse
+ et les religieuses de vouloir bien m'accorder cet honneur, quoique
+ je m'en reconnaisse très indigne, etc.
+
+Et maintenant, représentez-vous cet enfant tout seul au milieu de ces
+saints, d'ailleurs tous occupés de leurs dévotions et de leurs travaux.
+Je ne dis pas qu'il dut s'y ennuyer: mais l'absence d'enfants de son
+âge, le silence de ce grand cloître dépeuplé et de cette vallée
+solitaire, tout cela était évidemment fort propre à le jeter dans la
+rêverie. Il dut rêver beaucoup, ces trois années-là, le long de l'étang,
+dans les jardins et dans les bois. Et sa sensibilité, repliée sur soi,
+secrète, sans confident, dut se faire par là plus profonde et plus
+délicate.
+
+On connaît l'anecdote racontée par Louis Racine dans ses _Mémoires_:
+anecdote que Louis tenait de son frère aîné Jean-Baptiste, lequel ne
+pouvait la tenir que de son père ou de quelqu'un de Port-Royal:
+
+ Son plus grand plaisir était de s'aller enfoncer dans les bois de
+ l'abbaye avec Sophocle et Euripide qu'il savait presque par cœur.
+ Il avait une mémoire surprenante. Il trouva par hasard le roman
+ grec des amours de Théagène et de Chariclée. Il le dévorait,
+ lorsque le sacristain Claude Lancelot, qui le surprit dans cette
+ lecture, lui arracha le livre et le jeta au feu. Il trouva moyen
+ d'en avoir un autre exemplaire, qui eut le même sort, ce qui
+ l'engagea à en acheter un troisième, et, pour n'en plus craindre la
+ proscription, il l'apprit par cœur et le porta au sacristain en lui
+ disant: «Vous pouvez brûler encore celui-ci comme les autres.»
+
+Comment Racine avait-il pu se procurer jusqu'à deux exemplaires du roman
+d'Héliodore,--texte grec, comme semble l'indiquer la phrase de Louis
+Racine? Sans doute par son cousin Antoine Vitart, qui était alors à
+Paris, au collège d'Harcourt. Maintenant, que le petit Racine ait appris
+_Théagène et Chariclée_ «par cœur», c'est probablement une façon de
+parler, car le roman a plus de six cents pages.
+
+Je l'ai parcouru, moi, dans la traduction d'Amyot, et une seule fois, et
+en passant beaucoup de pages. Que Racine à seize ans l'ait lu, lui, dans
+le texte, et au moins trois fois, cela prouve qu'il était déjà très fort
+en grec, et qu'il avait une grande fraîcheur de sensibilité et
+d'imagination.
+
+L'_Histoire éthiopique traitant des loyales et pudiques amours de
+Théagène Thessalien et Chariclée Éthiopienne_, écrite entre le IIe et le
+Ve siècle par un Héliodore qui aurait été évêque de Tricca en Thessalie,
+raconte en dix livres, très lentement, les aventures de la princesse
+Chariclée, qui fut exposée par sa mère, qui rencontra à Delphes le beau
+Théagène, qui fut longtemps séparée de lui et qui, après mille
+vicissitudes, telles que naufrages et enlèvements, et méprises et
+malentendus de toutes sortes, finit par le retrouver et par l'épouser,
+la noble naissance de Chariclée ayant été reconnue au moment où on
+allait la mettre à mort avec son amant. La forme du livre, c'est, si
+vous voulez, celle des parties un peu ennuyeuses de _Daphnis et Chloé_.
+Elle nous paraît assez insipide, encore qu'extrêmement fleurie. Mais il
+y est question d'amour; Racine avait seize ans; et il créait lui-même
+l'enchantement de cette histoire.
+
+Et, somme toute, je comprends que le bon sacristain Lancelot ait cru
+devoir, par deux fois, lui confisquer son exemplaire. Car enfin, dès les
+premières pages du roman, l'écolier de seize ans y pouvait lire (en
+grec) cette description d'une belle personne dont l'ami vient d'être à
+moitié égorgé par des pirates:
+
+ C'était une jeune pucelle assise dessus un rocher... Elle avait le
+ chef couronné d'un chapeau de laurier, et des épaules lui pendait,
+ par derrière, un carquois qu'elle portait en écharpe. Son bras
+ gauche était appuyé sur son arc... Sur sa cuisse droite reposait le
+ coude de son autre bras; et avait la joue dedans la paume de sa
+ main dont elle soutenait sa tête, tenant les yeux fichés en terre à
+ regarder un jeune damoiseau étendu tout de son long, lequel était
+ tout meurtri de coups, etc.
+
+Et deux pages plus loin:
+
+ Cette belle jeune fille se prit à embrasser le jouvenceau et
+ commença à pleurer, à le baiser, à essuyer ses plaies, et à
+ soupirer...
+
+Et un peu plus loin encore:
+
+ Apollon! dit la belle captive, les maux que nous avons par
+ ci-devant endurés ne te sont-ils point satisfaction suffisante?
+ Être privés de nos parents et amis, être pris par des pirates,
+ avoir été deux fois prisonniers entre les mains des brigands sur
+ terre, et l'attente de l'avenir pire que ce que nous avons
+ jusqu'ici essuyé!... Où donc arrêteras-tu le cours de tant de
+ misères? Si c'est en mort, mais que ce soit sans vilenie, douce me
+ sera telle issue. Mais si aucun d'aventure se met en effort de me
+ violer et connaître honteusement, moi que Théagène même n'a encore
+ point connue, je préviendrai cette injure en me défaisant moi-même,
+ et me maintiendrai pure et entière jusques à la mort, emportant
+ avec moi pour honneur funéral ma virginité incontaminée.
+
+Lire ces choses-là,--dans un grec mignard,--au fond des bois,--à seize
+ans, et quand on n'a encore connu d'autres femmes que sa grand'mère et
+sa tante--pourquoi cela ne serait-il pas délicieux et émouvant?...
+
+Et dans ce même premier livre de _Théagène et Chariclée_, l'enfant
+Racine lisait l'histoire--assez brutale--d'un jeune homme trop aimé de
+sa belle-mère, c'est-à-dire, sous d'autres noms, l'histoire même de
+Phèdre et d'Hippolyte; si bien qu'écrivant vingt ans plus tard sa
+tragédie de _Phèdre_, il put se ressouvenir des pages d'Héliodore, alors
+troublantes pour lui, qu'il avait lues le long de l'étang et dans les
+bois de Port-Royal.
+
+C'est aussi dans ces bois et le long de cet étang qu'il composa les sept
+Odes de la _Promenade de Port-Royal: Louanges de Port-Royal en général;
+le Paysage en gros; Description des bois; De l'étang; Des prairies; Des
+troupeaux et d'un combat de taureaux; Des jardins_.
+
+Ce sont des vers d'enfant, et c'est très bien ainsi. Certes le petit
+Racine jouit vivement du charme des eaux, des arbres, des prairies.
+Quelques années plus tard, La Fontaine, dans sa Psyché, dira de lui: «Il
+aimait extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages.» Mais, n'étant
+encore qu'un enfant, Racine, comme il est tout naturel, imite dans sa
+forme les poètes descriptifs à la mode, et notamment Théophile de Viau
+et Tristan l'Ermite.
+
+Ce Théophile et ce Tristan ont d'ailleurs de bien jolis endroits. Il
+faut lire, du premier, le _Matin_, la _Solitude_, la _Maison de Silvie_,
+et, du second, le _Promenoir des deux amants_.
+
+Que dites-vous de ces deux strophes de la _Maison de Sylvie_?
+
+ Un soir que les flots mariniers
+ Apprêtaient leur molle litière
+ Aux quatre rouges timoniers
+ Qui sont au joug de la lumière,
+ Je penchais mes yeux sur le bord
+ D'un lit où la Naïade dort,
+ Et regardant pêcher Silvie,
+ Je voyais battre les poissons
+ À qui plus tôt perdrait la vie
+ En l'honneur de ses hameçons.
+
+ D'une main défendant le bruit,
+ Et de l'autre jetant la ligne,
+ Elle fait qu'abordant la nuit,
+ Le jour plus bellement décline;
+ Le soleil craignait d'éclairer,
+ Et craignait de se retirer;
+ Les étoiles n'osaient paraître;
+ Les flots n'osaient s'entre-pousser.
+ Le zéphire n'osait passer,
+ L'herbe se retenait de croître.
+
+Et que dites-vous de ces quatrains du _Promenoir des deux amants_?
+
+ Auprès de cette grotte sombre
+ Où l'on respire un air si doux,
+ L'onde lutte avec les cailloux
+ Et la lumière avecque l'ombre.
+
+ Ces flots, lassés de l'exercice
+ Qu'ils ont fait dessus ce gravier
+ Se reposent dans ce vivier
+ Où mourut autrefois Narcisse.
+
+ C'est un des miroirs où le Faune
+ Vient voir si son teint cramoisi,
+ Depuis que l'amour l'a saisi,
+ Ne serait point devenu jaune.
+
+ L'ombre de cette fleur vermeille
+ Et celle de ces joncs pendants
+ Paraissent être là-dedans
+ _Les songes de l'eau qui sommeille_.
+
+Ce Tristan et ce Théophile sont des poètes ingénieux--et qui aiment la
+nature, oh! mon Dieu, peut-être autant que nous l'aimons. Seulement,
+c'est plus fort qu'eux, ils ne peuvent la peindre sans mêler à leurs
+peintures, trop menues, trop sèchement détaillées, de l'esprit et des
+pointes, et une trop piquante mythologie.
+
+Racine, à seize ans, les copie de son mieux dans ses odes enfantines. Il
+emploie la strophe préférée de Théophile (en abrégeant seulement, et
+d'une façon qui n'est peut-être pas très heureuse,--car elle la rend
+trop sautillante--le septième et le neuvième vers de la strophe). Son
+imitation est, en général, assez faible; il a vraiment trop d'épithètes
+insignifiantes, telles qu'_agréable et admirable_. Mais il a pourtant
+des strophes assez réussies dans leur genre, et pas trop éloignées de
+leur modèle; celle-ci, par exemple:
+
+ Là, l'hirondelle voltigeante,
+ Rasant les flots clairs et polis,
+ Y vient avec cent petits cris
+ Baiser son image naissante.
+ Là, mille autres petits oiseaux
+ Peignent encore dans les eaux
+ Leur éclatant plumage:
+ L'œil ne peut juger au dehors
+ Qui vole ou bien qui nage
+ De leurs ombres et de leurs corps.
+
+Puis, il nous parle des poissons «aux dos argentés»:
+
+... Ici, je les vois s'assembler,
+ Se mêler et se démêler
+ Dans leur couche profonde;
+ Là je les vois (Dieu, quels attraits!)
+ _Se promenant dans l'onde,
+ Se promener dans les forêts._
+
+À cause, vous entendez bien, des feuillages qui se reflètent dans l'eau.
+Cela est beaucoup plus imaginé et concerté que vu: c'est tout à fait du
+Théophile.
+
+Je suis sûr que ces petits vers, si l'enfant les lui montra, ne
+déplurent point au bon M. Hamon, qui, comme j'ai dit, avait
+l'imagination riante, et qui mettait dans ses méditations spirituelles,
+pour en tirer de subtiles comparaisons à la manière de saint François de
+Sales, beaucoup de fleurs, d'arbres et d'animaux. Mais surtout M. Hamon
+dut goûter ces strophes de l'ode deuxième:
+
+ Je vois ce cloître vénérable,
+ Ces beaux lieux du ciel bien aimés,
+ Qui de cent temples animés
+ Cachent la richesse adorable.
+
+(Vous avez compris que ces «temples animés», ce sont les religieuses de
+_Port-Royal_.)
+
+ C'est dans ce chaste paradis
+ Que règne, en un trône de lis,
+ La virginité sainte;
+ C'est là que mille anges mortels
+
+(Ils n'étaient que «cent» tout à l'heure: «mille» est pour l'euphonie.)
+
+ D'une éternelle plainte
+ Gémissent au pied des autels.
+
+ Sacrés palais de l'innocence,
+ Astres vivants, chœurs glorieux
+ Qui faites voir de nouveaux cieux
+ Dans ces demeures du silence,
+ Non, ma plume n'entreprend pas
+ De tracer ici vos combats,
+ Vos jeûnes et vos veilles;
+ Il faut, pour en bien révérer
+ Les augustes merveilles,
+ Et les taire, et les adorer.
+
+(Pas mal, ce dernier vers.)
+
+Je ne vous donne pas ces strophes pour merveilleuses. Mais elles ont de
+la piété, de l'onction et, si je puis dire, de la blancheur. Et si l'on
+veut, de loin, de très loin, elles font présager l'accent suave des
+chœurs d'_Esther_.
+
+Dans le même temps, l'enfant traduisait les _Hymnes_ du bréviaire romain
+en vers français, que, plus tard, il retoucha notablement ou que, même,
+je pense, il refit tout entiers.--Il fait aussi beaucoup de vers latins,
+élégants et faciles. Il se nourrit d'Homère, de Sophocle et d'Euripide.
+Il les lit en «s'enfonçant dans les bois», ce qui est, si je puis ainsi
+parler, une façon plus sensuelle de les lire. Il traduit beaucoup,
+beaucoup de grec, et même des auteurs simplement curieux, tels que
+Diogène Laërce, Eusèbe et Philon. Et il commence un prodigieux travail
+d'annotations, souvent page par page, sur la presque totalité de la
+littérature grecque et sur une bonne partie de la latine.
+
+
+Lorsqu'il sort de Port-Royal au mois d'octobre 1658, Jean Racine est à
+la fois un adolescent très pieux,--et un adolescent fou de littérature.
+
+Fou de littérature, il le serait peut-être devenu de lui-même. Mais il
+est certain qu'il l'était aussi par la faute de ses vénérables maîtres.
+
+Ses vénérables maîtres estimaient peu la littérature en elle-même. Pour
+leur compte, ils ne visaient pas au talent. Ils jugeaient que ce qu'il
+convient d'étudier chez les anciens et de leur emprunter, c'est
+simplement l'art d'exprimer clairement et exactement sa pensée, afin
+qu'elle soit plus efficace. Mais comment pouvaient-ils croire qu'un
+enfant tendre, intelligent et passionné ne chercherait que cela dans
+Homère, Sophocle, Euripide, Térence, Virgile? Est-ce par ces lectures
+qu'ils pensaient le détourner de la poésie, ou le munir d'avance contre
+les passions? Ces saints hommes goûtaient trop les belles-lettres. Ils
+n'étaient pas parfaitement conséquents avec eux-mêmes, et je les en aime
+davantage.--Il est bien probable, d'ailleurs, que les religieuses, et sa
+tante la mère Agnès de Saint-Thècle, et sa grand'mère Marie Desmoulins,
+avaient été touchées des strophes où l'enfant les comparait à des
+«temples animés» et les appelait «astres vivants» (dame! mettez-vous à
+leur place); qu'il leur avait montré sa traduction des _Hymnes_ et
+qu'elles en avaient été émerveillées; et il est bien probable aussi que
+ces «messieurs» n'avaient pu se tenir de louer les vers latins que
+Racine avait adressés au Christ (_ad Christum_) pour le supplier de
+défendre Port-Royal contre ses ennemis.
+
+Ainsi, sans le savoir, Port-Royal poussait l'écolier vers la littérature
+et la poésie,--et vers le théâtre, qui en était alors la forme la plus
+éclatante. Port-Royal poussait Jean Racine à la damnation, jusqu'à
+l'heure où il devait le ressaisir pour le salut; et il en résultera une
+vie des plus tourmentées, des plus passionnées, des plus humaines par
+ses contradictions intérieures. Sa vie même fut certainement, aux yeux
+de Dieu, la plus belle de ses tragédies.
+
+
+
+
+DEUXIÈME CONFÉRENCE
+
+SES DÉBUTS.--SON SÉJOUR À UZÈS.--LES DEUX TRADITIONS.
+
+
+En octobre 1658, Racine, âgé de dix-huit ans et neuf mois, est mis au
+collège d'Harcourt, à Paris, pour y faire une année de philosophie. Le
+proviseur du collège, Pierre Baudet, et le principal, Fortin, étaient
+amis des «solitaires.» Toutefois, dès cette année-là, le jeune homme
+commence d'échapper à Port-Royal, et s'émancipe assez vivement.
+
+Nous savons, par une de ses lettres, que, dans les premiers mois de
+1660, il habite «à l'Image Saint-Louis, près de Sainte-Geneviève» (sans
+doute quelque hôtel meublé) et qu'il est déjà lié avec le futile abbé Le
+Vasseur, et avec son compatriote et un peu son parent (au 17e degré), le
+doux bohème Jean de La Fontaine.
+
+Puis, une lettre de septembre 1660 nous le montre établi à l'hôtel de
+Luynes, quai des Grands-Augustins, chez son oncle à la mode de Bretagne,
+Nicolas Vitart, intendant du duc de Luynes.
+
+Ce Vitart, de quinze ans plus âgé que Racine, était, lui aussi, un
+ancien élève de Port-Royal et, en particulier, du bon Lancelot. Mais il
+ne semble pas avoir grandement profité d'une si sainte éducation.
+C'était un galant homme, et assez mondain, un «honnête homme», au sens
+de ce temps-là, nullement un chrétien austère. Il était sur un bon pied
+et traité avec distinction chez les Luynes. D'ailleurs assez riche. Cet
+intendant d'un grand seigneur était lui-même un petit seigneur, ayant
+acheté de ses deniers divers fiefs et seigneuries.
+
+Vitart s'occupait de littérature, surtout de vers galants et de théâtre.
+Il fut, pour Racine, un tuteur fort peu gênant. Il lui ouvrait sa bourse
+au besoin. Racine lui écrira d'Uzès en 1662: Je vous puis protester que
+je ne suis pas ardent pour les bénéfices. (Il en attendait un de son
+oncle le chanoine.) Je n'en souhaite que pour payer au moins quelque
+méchante partie de tout ce que je vous dois.
+
+Et la femme de Vitart aussi était charmante pour son jeune cousin. Elle
+semble avoir été enjouée et fort peu prude. De quelques années plus âgée
+que Jean Racine, elle le traitait avec une familiarité gentille, une
+familiarité de jeune «marraine». Racine lui écrira d'Uzès, en 1661 et
+1662, des lettres d'une galanterie respectueuse et tendre, semées de
+petits vers. Il se plaint sans cesse qu'elle ne lui écrive pas assez:
+
+ J'irai, parmi les oliviers,
+ Les chênes verts et les figuiers,
+ Chercher quelque remède à mon inquiétude.
+ Je chercherai la solitude
+ Et, ne pouvant être avec vous,
+ Les lieux les plus affreux me seront les plus doux.
+
+Une fois il lui écrit (26 décembre 1661):
+
+ Et quand mes lettres seraient assez heureuses pour vous plaire, que
+ me sert cela? J'aimerais mieux _recevoir un soufflet ou un coup de
+ poing de vous, comme cela m'était assez ordinaire_, qu'un grand
+ merci de si loin.
+
+Un coup de poing, un soufflet... Elle le traitait tout à fait en petit
+cousin. Une autre fois (31 janvier 1662), il lui écrit, à propos de
+l'abbé Le Vasseur, trop possédé de l'idée d'une certaine mademoiselle
+Lucrèce: «... J'ai même de la peine à croire que vous ayez assez de
+puissance pour rompre ce charme, vous qui aviez accoutumé de le charmer
+lui-même autrefois, _aussi bien que beaucoup d'autres_.» Je vous donne
+mademoiselle Vitart pour une femme qui dut être délicieuse, et qui
+inspira à Jean Racine son premier amour,--oh! un amour timide et
+irréprochable, mais encore assez vif et tendre.
+
+Je crois qu'on ne s'ennuyait pas chez monsieur l'intendant. Il y venait
+des jeunes femmes et des jeunes filles: mademoiselle de la Croix,
+Lucrèce, Madelon, Tiennon (l'énumération est de Racine lui-même, 27 mai
+1661), à qui l'on faisait la cour, et pour qui l'on rimait des
+madrigaux. Là, fréquentaient La Fontaine (que nous retrouverons
+bientôt), M. d'Houy, un peu ivrogne, Antoine Poignant, qui passait la
+plus grande partie de son temps au cabaret, et l'abbé Le Vasseur, gentil
+garçon, bel esprit très futile, qui semble avoir connu toutes les
+actrices et qui, notamment, mit Racine en rapport avec mademoiselle
+Roste, comédienne du théâtre du Marais, et mademoiselle de Beauchâteau,
+comédienne de l'hôtel de Bourgogne; l'abbé Le Vasseur, toujours
+amoureux, tantôt de mademoiselle Lucrèce, tantôt d'«une toute jeune
+mignonne» dont le nom ne nous est pas parvenu, tantôt de quelque
+chambrière que nos compères appelaient Cypassis en souvenir d'une belle
+esclave chantée par Ovide au deuxième livre des _Amours_.
+
+Tels furent, en attendant Boileau et Molière, les amis de jeunesse de
+Jean Racine. Non, il ne s'ennuyait pas à Paris. Quand il était obligé
+d'aller au château de Chevreuse surveiller, pour son cousin Vitart, des
+menuisiers et des maçons, il datait ses lettres de «Babylone», pour
+marquer qu'il se considérait comme exilé, et il se vantait d'aller trois
+fois par jour au cabaret. Évidemment, après ses années de Port-Royal, il
+était un peu grisé de sa liberté nouvelle.
+
+Ne croyez pas, du reste, à de grands désordres, ni même à aucune
+sérieuse débauche. Sans doute, en novembre 1661, il écrira d'Uzès, à La
+Fontaine: «... Il faut être régulier avec les réguliers, comme j'ai été
+loup avec vous et avec les autres loups, vos compères.» Mais, dans une
+lettre de lui, de février ou mars 1661, je trouve un passage à mon avis
+bien curieux en ce qu'il nous montre un Racine de vingt et un ans,
+éveillé et excité, mais, je crois bien, innocent encore malgré ses airs
+gaillards.
+
+Dans cette lettre, il dit à son ami Le Vasseur qu'il vient de lire toute
+la _Callipédie_, et qu'il l'a admirée tout entière. La _Callipédie_?
+qu'est cela? C'est un poème latin--fort élégant--du médecin Claude
+Quillet, publié en 1655, sur les moyens d'avoir de beaux enfants:
+_Callipedia, sive de pulchræ prolis habendæ ratione_. Cette lecture
+était convenable à l'âge de Racine, et le devait intéresser par tout le
+scabreux d'un docte badinage et par l'ingéniosité des périphrases
+exprimant les détails physiologiques les plus osés. Les adolescents
+lisent volontiers les traités médicaux sur des sujets délicats.
+
+Et donc, après avoir loué le latin de Quillet, Racine continue ainsi:
+
+ Vous vous fâcherez peut-être de voir tant de ratures (dans sa
+ lettre), mais vous les devez pardonner â un homme qui sort de
+ table. Vous savez que ce n'est pas le temps le plus propre pour
+ concevoir les choses bien nettement, et je puis dire, avec autant
+ de raison que M. Quillet, qu'il ne se faut pas mettre à travailler
+ sitôt après le repas:
+
+ Nimirum crudam si ad lœta cubilia portas
+ Perdicem, incoctaque agitas genitalia cœna,
+ Heu! tenue effundes semen...
+
+Je ne puis vous traduire exactement ces vers. Ils reviennent à dire
+qu'on n'est bon à rien tant que la digestion n'est pas faite. Là-dessus,
+Racine fait ce commentaire:
+
+... Mais il ne m'importe de quelle façon je vous écrive, pourvu que
+ j'aie le plaisir de vous entretenir; de même qu'il me serait bien
+ difficile d'attendre après la digestion de mon souper _si je me
+ trouvais à la première nuit de mes noces_. Je ne suis pas assez
+ patient pour observer tant de formalités.
+
+Il y a là, si je ne me trompe, quelque chose de brutal à la fois et de
+candide. «À la première nuit de mes noces...» Sentez-vous, au milieu
+même d'un badinage assez libre, la réserve d'un bon jeune homme encore
+intact, et proche encore des pieux enseignements de ses maîtres? Il est
+clair qu'un jeune libertin du même temps aurait écrit qu'il lui serait
+difficile d'attendre après la digestion de son souper «_s'il avait
+Amarante ou Chloris dans ses bras_», ou quelque chose d'approchant; mais
+cette intervention si inattendue de la «nuit de noces», de l'idée de
+mariage et d'amour permis me ferait assez croire que Racine, à vingt et
+un ans, était encore, dans le fond, le digne petit-fils, petit-cousin et
+neveu de tant de saintes religieuses. Nous n'avons pas ici affaire à un
+étudiant d'aujourd'hui, qu'aucune règle ni aucun souvenir d'une règle ne
+retient, mais à un jeune homme d'une éducation particulièrement pieuse,
+chez qui la chaste empreinte est profonde et le scrupule tenace. Il y a
+encore de l'innocence dans les lettres écrites d'Uzès en 1662 et 1663.
+Je crois que ce fut seulement vers le temps où il fit jouer sa première
+pièce et connut familièrement des comédiennes, que l'élève de Lancelot
+et de Hamon et le neveu de la mère Agnès acheva de s'émanciper quant à
+la règle des mœurs. Au reste, je ne prétends pas à la précision sur ce
+point. Tout ce que j'ai voulu établir, c'est qu'il ne se jeta pas
+soudainement dans la vie la plus opposée aux leçons de Port-Royal. Il y
+mit de la lenteur, observa des étapes,--parce qu'il avait du goût.
+
+En attendant, il badine, il galantise, il «fait le loup», comme il dit,
+mais sans être un fort grand loup. C'est beaucoup moins de plaisirs
+qu'il est curieux et avide que de littérature, de poésie,--et de gloire.
+Il veut être célèbre, il veut «arriver». Racine, à vingt ans, est un
+jeune «arriviste»; mon Dieu, oui. Louis Racine, dans ses _Mémoires_,
+dira de son père: «Il avait eu, dans sa jeunesse, _une passion démesurée
+de la gloire_.»
+
+
+En ce temps-là, il était beaucoup plus facile qu'aujourd'hui, à un jeune
+homme de talent, de se faire rapidement connaître. C'est qu'aujourd'hui,
+vraiment, «ils sont trop». Au temps de Racine, la proportion entre le
+nombre des gens occupés d'écrire et le nombre des hommes voués à
+d'autres travaux était encore raisonnable et normale. Cette proportion a
+été rompue, effroyablement. Mais alors on pouvait encore compter les
+écrivains. La concurrence n'était point terrible. Et, chose remarquable,
+on peut bien citer, au XVIIe siècle, des talents surfaits, mais, je
+crois, pas un talent méconnu.
+
+Aujourd'hui un jeune poète, même très bien doué, met des années, s'il a
+de la chance, à parvenir à un commencement de notoriété. Même un volume
+imprimé chez Lemerre, même un prix de l'Académie (à qui l'on a présenté
+l'an dernier plus de deux cents volumes de vers) n'avancent pas beaucoup
+les affaires du malheureux débutant. Mais Jean Racine, à vingt ans,
+écrit, à propos du mariage du roi, une ode intitulée: _la Nymphe de la
+Seine à la reine_. Il la fait porter par son cousin Vitart à Chapelain
+et à Perrault, qui étaient assez amis de Port-Royal. Chapelain était une
+vieille bête très estimée et d'une grande autorité; d'ailleurs bon
+humaniste, et assez judicieux dans le détail. Chapelain, après examen,
+rendit cet arrêt: «L'ode est fort belle, fort poétique, et il y a
+beaucoup de stances qui ne se peuvent mieux. Si l'on repasse ce peu
+d'endroits marqués, on en fera une belle pièce.» La plus considérable de
+ces remarques portait sur des Tritons que Racine avait logés dans la
+Seine, et qui, paraît-il, n'ont le droit d'habiter que dans la mer.
+Racine corrigea; Chapelain parla à Colbert; et «ce ministre envoya au
+jeune poète cent louis de la part du roi, et peu après le fit mettre sur
+l'état pour une pension de six cents livres en qualité d'homme de
+lettres». Voilà évidemment des débuts faciles.
+
+Ce n'est pas que cette ode soit un chef-d'œuvre. Elle est encore un peu
+dans le goût du temps; elle en garde le vocabulaire; trop d'_astres_, de
+_soleils_, de _beautés non pareilles, d'or du Tage et de trésors de
+l'Inde_. Mais l'idée est assez gracieuse de faire souhaiter la bienvenue
+à la nouvelle reine de France par la Nymphe de la Seine. (Si Hérédia
+avait trouvé cela pour la tsarine, on l'eût jugé fort bien.) Et puis,
+s'il y a encore des images banales, il n'y a plus de mauvaises pointes.
+Le goût de Racine s'est fort épuré en quatre ans, depuis les sept Odes
+enfantines. Et surtout l'harmonie des vers, et la pureté, la fluidité de
+la diction, sont déjà bien remarquables. Cette Nymphe de la Seine,
+svelte, longue et souple, fait vraiment un peu penser aux nymphes de
+Jean Goujon.
+
+Voilà Racine lancé. Nous voyons que, dès septembre 1660, n'ayant pas
+encore vingt et un ans, il avait écrit une tragédie d'_Amasis_, dont
+nous ignorons le sujet; qu'il l'avait lue à mademoiselle Roste, du
+Marais; que mademoiselle Roste l'avait aimée, et aussi le comédien La
+Roque; mais qu'ensuite La Roque s'était ravisé:
+
+ Je ne sais pas, écrit Racine, à quel dessein La Roque montre ce
+ changement... J'ai bien peur que les comédiens n'aiment à présent
+ que le galimatias, pourvu qu'il vienne d'_un_ grand auteur.
+
+Racine avait d'abord écrit: «_du_ grand auteur». Il voulait évidemment
+désigner Corneille. Nous sommes en 1660; la dernière pièce de Corneille
+est _Œdipe_, où, en effet, le galimatias ne manque point. Il est
+intéressant de voir Racine se détacher et se différencier si tôt et si
+complètement du très illustre vieux poète.
+
+Huit ou neuf mois après (juin 1661; il a vingt et un ans et demi), nous
+trouvons Racine occupé d'une tragédie sur les amours d'Ovide:
+
+ J'ai fait, refait, et mis enfin dans sa dernière perfection tout
+ mon dessein (mon plan). J'y ai fait entrer tout ce que m'avait
+ marqué mademoiselle de Beauchâteau, que j'appelle la seconde Julie
+ d'Ovide... Avec cela, j'ai _lu et marqué tous les ouvrages_ de mon
+ héros, et j'ai commencé même quelques vers.
+
+Dans cette même lettre, il parle avec une légèreté fâcheuse des
+tribulations de Port-Royal et de la déposition de M. Singlin, confesseur
+des religieuses. C'est que Port-Royal l'accablait alors secrètement de
+remontrances et de vitupérations. Mais c'est aussi dans cette même
+lettre que Jean Racine écrit:
+
+ M. l'avocat (un de leurs amis communs) me le disait encore ce matin
+ en me remettant votre lettre: «Il faut du solide, et un honnête
+ homme ne doit faire le métier de poète que quand il a fait un bon
+ fondement pour sa vie, et qu'il peut se dire honnête homme à juste
+ titre.»
+
+Si fou qu'il soit de poésie et de théâtre, le garçon, dans le fond, est
+fort sensé.
+
+Et c'est pourquoi, lorsque ses amis de Port-Royal, sa tante, ses parents
+de la Ferté-Milon s'entendent pour l'envoyer à Uzès, où l'appelle son
+oncle le chanoine Sconin, qui lui fait espérer un «bon bénéfice», Jean
+Racine, se voyant sans fortune, se laisse faire. Car, au surplus, on
+peut écrire des tragédies partout. Et nous verrons qu'à Uzès même, chez
+le bon chanoine, tout en étudiant saint Thomas et saint Augustin, il
+continue d'écrire des vers galants, retouche une pièce assez longue
+intitulée _les Bains de Vénus_, qui ne nous a pas été conservée, et
+commence _la Thébaïde_.
+
+Il écrit, dis-je, cette tragédie et achève les _Bains de Vénus_ dans le
+moment où son oncle lui cherche une abbaye. Les mœurs de l'ancien régime
+conciliaient bien des choses. Nous voyons, par une de ses lettres, que
+si la nature du «bénéfice» obtenu l'eût exigé, Racine se fût résigné à
+entrer dans les ordres. Il y fût entré avec la foi, certes, mais sans
+nulle vocation. Cela ne nous paraît pas bien joli. Mais Racine se
+conformait à un usage. Il ne fut jamais un révolté. Il ne le fut point
+contre ce qui pouvait l'incommoder dans les institutions et les mœurs de
+son temps. Comment l'aurait-il été contre ce qui l'y accommodait?
+
+Heureusement (car tout de même la prêtrise, même légèrement portée,
+l'eût un peu gêné plus tard pour écrire _Andromaque_ ou _Bajazet_);
+heureusement il n'y eut pas moyen de lui trouver le moindre bénéfice,
+pas même «la plus petite chapelle». Et Racine rentra à Paris en 1663,
+sans doute soulagé au fond.
+
+
+Mais nous devons à ce séjour d'une année environ qu'il fit à Uzès une
+série de lettres charmantes qu'il adressait à son cousin Vitart et à
+mademoiselle Vitart, à sa sœur Marie Racine, à son ami La Fontaine, à
+son ami l'abbé Le Vasseur.
+
+Ce sont des lettres un peu apprêtées, des lettres soignées, avec pas mal
+de ratures. Souvenez-vous qu'alors une lettre était quelque chose de
+bien plus important qu'aujourd'hui. Les courriers étaient dix fois,
+trente fois, cent fois plus rares. Ajoutez que c'était le destinataire
+qui payait le port, quelquefois assez élevé (20 sols, 30 sols). On
+voulait lui en donner pour son argent. On ne pouvait guère lui écrire
+des billets de trois lignes. Puis, comme il n'y avait guère de
+journaux,--si ce n'est, à Paris, _la Gazette de France_ (_le Mercure_ ne
+date que de 1672), et, dans les villes de province, des petites feuilles
+d'annonces hebdomadaires,--la correspondance privée remplaçait les
+journaux. À cause de cela, on faisait plus de cas des lettres, et de
+celles qu'on écrivait, et de celles qu'on recevait, et qu'on montrait
+volontiers à ses amis et connaissances.
+
+Les lettres juvéniles de Racine sont élégantes, spirituelles, du tour le
+plus gracieux et (il faut le noter) d'une langue absolument pure.
+J'entends par là qu'elles excluent même certaines façons de
+s'exprimer[4] qui passaient dès lors pour vieillies mais que
+continuaient d'employer les vieillards et même les hommes mûrs.
+Comparez, pour voir, la prose de Racine et la prose de Corneille dans
+ces mêmes années 1661 et 1662. La France, alors, continuait de
+travailler à épurer sa langue. Même dix-sept ans plus tard (en 1679), un
+ami intime de Racine, Valincour, écrira plus de cent pages de remarques
+grammaticales, d'un goût un peu étroit, mais très fin, sur la langue de
+madame de La Fayette: _Conversations sur la critique de la Princesse de
+Clèves_ (quatrième conversation).
+
+Donc Racine, dans ce lointain Languedoc, craint d'oublier la bonne
+langue, le «bon usage». Il écrit à l'abbé Le Vasseur:
+
+... Chacun veut voir vos lettres, et on ne les lit pas tant pour
+ apprendre des nouvelles que pour voir la façon dont vous les savez
+ débiter. Continuez donc, s'il vous plaît, ou plutôt commencez tout
+ de bon à m'écrire, quand ce ne serait que par charité. Je suis en
+ danger d'oublier bientôt le peu de français que je sais; je le
+ désapprends tous les jours, et je ne parle tantôt plus que le
+ langage de ce pays, qui est aussi peu français que le bas-breton.
+
+Il n'est pas inutile de noter ce souci, dès l'âge de vingt ans, chez
+l'homme qui sera, je pense, l'écrivain le plus pur du XVIIe siècle.
+
+J'ajoute que, s'il craint d'oublier sa langue, ailleurs il nous parle
+des bourgeois d'Uzès en des termes qui nous donnent assez bonne opinion
+de la vie provinciale dans ce coin de vieille France:
+
+ Ils causent des mieux... et pour moi, j'espère que l'air du pays va
+ me raffiner de moitié, pour peu que j'y demeure; car je vous assure
+ qu'on y est fin et délié plus qu'en aucun lieu du monde.
+
+Ces lettres d'Uzès, très jolies dans leur léger apprêt, semées de
+citations de l'Arioste et du Tasse, et aussi de Virgile, de Térence et
+de Cicéron, que Racine transcrit tous _par cœur_, ces lettres du
+printemps d'un poète de génie nous montrent un jeune homme d'une
+sensibilité très vive et d'un esprit très net, inquiet des femmes et de
+l'amour, amoureux de la vie et de la gloire, et qui, parmi ses
+inquiétudes et ses frissons, poursuit son dessein et travaille
+prodigieusement.
+
+Le paysage d'Uzès, et notamment celui que Racine voyait de sa fenêtre,
+est, paraît-il, admirable. Vous pressentez la description qu'en pourrait
+faire un jeune littérateur de nos jours, après tout ce que les grands
+descriptifs ont écrit chez nous depuis cent cinquante ans. Ce sentiment
+plus profond--ou plus voulu--de la nature et cette façon plus riche de
+la peindre sont assurément un gain, qui le nie? Mais que la manière
+exacte et sobre de nos classiques retrouve d'agrément, après tant
+d'orgies de couleurs et tant d'efforts trop visibles pour voir et pour
+peindre!
+
+Racine écrit à Vitart, le 13 juin 1662:
+
+ La moisson est déjà fort avancée, et elle se fait fort plaisamment
+ au prix de la coutume de France; car on lie les gerbes à mesure
+ qu'on les coupe; on ne laisse point sécher le blé sur la terre, car
+ il n'est déjà que trop sec, et dès le même jour on le porte à
+ l'aire, où on le bat aussitôt. Ainsi le blé est aussitôt coupé, lié
+ et battu. Vous verriez un tas de moissonneurs, rôtis du soleil, qui
+ travaillent comme des démons, et quand ils sont hors d'haleine, ils
+ se jettent à terre au soleil même, dorment un _miserere_ et se
+ relèvent aussitôt. Pour moi, je ne vois cela que de ma fenêtre, car
+ je ne pourrais pas être un moment dehors sans mourir: l'air est à
+ peu près aussi chaud qu'un four allumé, et cette chaleur continue
+ autant la nuit que le jour; enfin il faudrait se résoudre à fondre
+ comme du beurre, n'était un petit vent frais qui a la charité de
+ souffler de temps en temps; et, pour m'achever, je suis tout le
+ jour étourdi d'une infinité de cigales qui ne font que chanter de
+ tous côtés, mais d'un chant le plus perçant et le plus importun du
+ monde. Si j'avais autant d'autorité sur elles qu'en avait le bon
+ saint François, je ne leur dirais pas: «Chantez, ma sœur la
+ cigale!...» etc.
+
+Dame! ça n'est pas: «Midi roi des étés». C'est très simple, mais c'est
+très net, très précis, très vif. Et, tout de même, la vision de moisson
+et la sensation d'été y sont bien.
+
+Dans une autre lettre à Vitart (17 janvier 1662), il parle de la douceur
+de l'hiver dans ce pays, et la décrit en des vers faciles, dont les
+premiers ne sont qu'agréables, mais dont les derniers sont charmants:
+
+ Enfin, lorsque la nuit a déployé ses voiles,
+ La lune au visage changeant
+ Paraît sur un trône d'argent,
+ Tenant cercle avec les étoiles:
+ Le ciel est toujours clair tant que dure son cours
+ Et nous avons des nuits plus belles que vos jours...
+
+Sur Nîmes et sur les arènes, il écrit avec simplicité:
+
+ La ville est assurément aussi belle et aussi _polide_, comme on dit
+ ici, qu'il y en ait dans le royaume. Il n'y a point de
+ divertissements qui ne s'y trouvent.
+
+Et plus loin:
+
+ J'y trouve d'autres choses qui me plaisent fort, surtout les
+ Arènes. Vous en avez ouï parler!
+
+Et il les décrit avec précision, sans vain échauffement. Enfin,
+quoiqu'il s'ennuie, il jouit fort des roses, des pois verts et des
+rossignols.
+
+ Si je pouvais, écrit-il à sa cousine Vitart, vous envoyer des roses
+ nouvelles et des pois verts, je vous en enverrais en abondance, car
+ nous en avons beaucoup ici (mars 1662).
+
+Et à l'abbé Le Vasseur, le 30 avril suivant:
+
+ Les roses sont tantôt passées, et les rossignols aussi.
+
+J'ai dit qu'il était très préoccupé des femmes. Il écrit à La Fontaine,
+le 11 novembre 1661, très peu de temps après son arrivée à Uzès:
+
+ Je ne me saurais empêcher de vous dire un mot des beautés de cette
+ province... Il n'y a pas une villageoise, pas une savetière qui ne
+ disputât en beauté avec les Fouillous et les Menneville.
+
+(C'étaient deux filles d'honneur de la reine et dont la beauté était
+célèbre. Elles n'étaient pas fort sages, comme vous le pouvez voir dans
+l'_Histoire amoureuse des Gaules_ de Bussy-Rabutin.)
+
+ Si le pays de soi (par lui-même) avait un peu plus de délicatesse
+ et que les rochers y fussent un peu moins fréquents, on le
+ prendrait pour un vrai pays de Cythère. Toutes les femmes y sont
+ éclatantes et s'y ajustent d'une façon qui leur est la plus
+ naturelle, et pour ce qui est de leur personne:
+
+ Color verus, corpus solidum et succi plenum.
+
+C'est un vers de Térence qui veut dire: «Un teint naturel, un corps
+ferme et plein de suc.»
+
+À Le Vasseur, le 24 novembre 1661:
+
+ J'allai à Nîmes pour voir le feu de joie... Il en a coûté deux
+ mille francs à la ville... Il y avait autour de moi des visages
+ qu'on voyait à la lueur des fusées, et dont vous auriez bien eu
+ autant de peine à vous défendre que j'en avais. Il n'y en avait pas
+ une à qui vous n'eussiez bien voulu dire ce compliment d'un galant
+ du temps de Néron...
+
+Et l'ancien élève de Nicole et de Lancelot place ici et transcrit de
+mémoire une citation de Pétrone!
+
+Au sortir de Paris, du cercle aimable des Vitart, et d'un milieu où l'on
+ne connaissait que la galanterie ingénieuse ou la débauche gauloise, il
+est frappé de la violence toute catalane et de la profondeur des
+passions sous ce ciel ardent d'Uzès. À Le Vasseur, le 16 mai 1662:
+
+ J'ai eu cette après-dînée une visite... C'était un jeune homme de
+ la ville, fort bien fait, _mais_ passionnément amoureux... (Ce
+ «mais» est curieux.) Vous saurez qu'en ce pays-ci on ne voit guère
+ d'amour médiocre: toutes les passions y sont démesurées, et les
+ esprits de cette ville, qui sont assez légers en d'autres choses,
+ s'engagent plus fortement dans leurs inclinations qu'en aucun autre
+ pays du monde.
+
+Et il revient sur ce point dans une lettre à Vitart, du 30 mai 1662:
+
+ Je vous dirai une autre petite histoire assez étrange. Une jeune
+ fille d'Uzès, qui logeait assez près de chez nous, s'empoisonna
+ hier elle-même et prit une grosse poignée d'arsenic, pour se venger
+ de son père qui l'avait querellée fort rudement. Elle eut le temps
+ de se confesser et ne mourut que deux heures après. On croyait
+ qu'elle était grosse et que la honte l'avait portée à cette
+ furieuse résolution. Mais on l'ouvrit tout entière, et jamais fille
+ ne fut plus fille. Telle est l'humeur des gens de ce pays: ils
+ portent les passions au dernier excès.
+
+C'est tout. Pas la moindre réflexion édifiante. On dirait une note prise
+par Stendhal. Évidemment le jeune Racine est plus intéressé par des
+faits de cet ordre que par les paysages où les objets pittoresques.
+Serait-il excessif de dire que plus tard, quand il nous montrera des
+amoureuses qui vont jusqu'au bout de leur passion, il se souviendra des
+Hermione et des Roxane à foulard rouge de ce brûlant pays d'Uzès?
+
+
+Ce Racine de vingt-deux ans,--qui attend le titre d'abbé et qui
+n'échappe à la tonsure préalable que parce qu'il avait oublié d'apporter
+avec lui le «démissoire» dont il avait besoin,--ce Racine semble tout
+entier «en réaction» contre son éducation première. Il parle de toutes
+choses avec une liberté allègre:
+
+ Je ne vous prie plus, écrit-il encore à Vitart, de m'envoyer les
+ _Lettres provinciales_; on me les a prêtées ici; elles étaient
+ entre les mains d'un officier de cette ville, qui est de la
+ religion... On est plus curieux que je ne croyais. Ce ne sont
+ pourtant que des huguenots: car, pour les catholiques, ôtez-en deux
+ de ma connaissance, ils sont dominés par les jésuites. Nos moines
+ sont plus sots que pas un, et qui plus est, des sots ignorants, car
+ ils n'étudient point du tout. Aussi je ne les vois jamais, et j'ai
+ conçu une certaine horreur pour cette vie fainéante de moines, que
+ je ne pourrais pas leur dissimuler, etc...
+
+À Le Vasseur, 16 mai 1662, à propos du jeune amoureux qui lui a fait des
+confidences:
+
+ Ôtez trois ou quatre personnes qui sont belles assurément, on ne
+ voit presque, dans ce pays, que des beautés fort communes. (Racine,
+ au début, les trouvait toutes admirables.) La sienne est des
+ premières, et il me l'a montrée tantôt à une fenêtre, comme nous
+ revenions de la procession, car elle est huguenote, et nous n'ayons
+ point de belle catholique.
+
+Un léger esprit de révolte est en lui, un désir de mordre aux beaux
+fruits de la vie, et une irritation contre qui veut les lui interdire.
+Le même jour, il écrit à Vitart:
+
+ Je tâcherai d'écrire cette après-dînée à ma tante Vitart et à ma
+ tante la religieuse, puisque vous vous en plaignez. Vous devez
+ pourtant m'excuser si je ne l'ai pas fait, et elles aussi: car que
+ puis-je leur mander? C'est bien assez de _faire ici l'hypocrite_
+ sans le faire encore à Paris par lettres, car j'appelle hypocrisie
+ d'écrire des lettres où il ne faut parler que de dévotion et ne
+ faire autre chose que se recommander aux prières.
+
+Mais parmi tout cela, ne vous y trompez point, il n'est nullement
+dissipé. Il écrit à Le Vasseur:
+
+ Vous savez que les blessures du cœur demandent toujours quelque
+ confident à qui on puisse s'en plaindre, et si j'en avais une de
+ cette nature, je ne m'en plaindrais qu'à vous. Mais Dieu merci, je
+ suis libre encore, et si je quittais ce pays, je rapporterais un
+ cœur aussi sain et aussi entier que je l'ai apporté.
+
+Il raconte cependant à l'abbé qu'il avait remarqué une demoiselle fort
+bien faite, «la gorge et le reste de ce qui se découvre en ce pays, fort
+blanc». Mais il ne la voyait qu'à l'église. Un jour pourtant il saisit
+une occasion de lui parler. Mais il trouve sur son visage «de certaines
+bigarrures, comme si elle eût relevé de maladie».
+
+ Il faut, dit-il, que je l'aie prise en quelqu'un de ces jours
+ fâcheux et incommodes où le sexe est sujet, car elle passe pour
+ belle dans la ville.
+
+(Racine voit et dit les choses comme elles sont: c'est un bon réaliste.)
+Et il s'en tient là.
+
+ Je fus, ajoute-t-il, bien aise de cette rencontre, qui me servit du
+ moins à _me délivrer de quelque commencement d'inquiétude_, car je
+ m'étudie maintenant à vivre un peu plus raisonnablement.
+
+Soyez tranquilles, il n'a pas attendu cette rencontre pour vivre ainsi.
+Il ne sort presque pas. Il lit et travaille jour et nuit. Il continue
+l'immense travail de lectures, de résumés et d'annotations commencé à
+Port-Royal. Il se prépare ardemment, sérieusement, patiemment à la
+gloire.
+
+
+On trouve à la Bibliothèque nationale des cahiers qui renferment ses
+remarques sur les _Olympiques_ de Pindare et sur l'_Odyssée_. En outre,
+on a conservé à la Bibliothèque de Toulouse un assez grand nombre de
+livres annotés par lui dans les marges. Nous voyons qu'il a lu à fond,
+la plume à la main (et il lui est arrivé d'annoter plusieurs fois le
+même ouvrage sur des exemplaires différents) la _Bible_, le _Livre de
+Job_ en particulier, saint Basile, Pindare, Eschyle, Sophocle, Euripide,
+Platon, Aristote, Plutarque, Lucien, Virgile, Horace, Cicéron,
+Tite-Live, les deux Pline, Quinte-Curce,--les uns tout entiers, les
+autres en grande partie. Je ne parle pas de ses traductions, complètes
+ou fragmentaires, du _Banquet_ de Platon, de la _Poétique_ d'Aristote,
+de Lucien, de Denys d'Halicarnasse, de la _Vie de Diogène_ par Diogène
+Laërce, de l'historien Josèphe, de la lettre de l'église de Smyrne
+touchant le martyre de saint Polycarpe, d'Eusèbe, de saint Irénée, etc..
+Car il mêlait constamment les deux antiquités, païenne et chrétienne.
+
+Ses commentaires sur les quatorze _Olympiques_ attestent une
+connaissance assez approfondie de la langue grecque. Mais c'est sur
+l'_Odyssée_ que ses notes (écrites en 1662) sont le plus abondantes et
+significatives. Elles consistent en résumés du texte, citations,
+rapprochements et réflexions Elles sont pleines de simplicité, même de
+naïveté, et il les écrivait évidemment pour lui seul.
+
+Ce qui éclate aux yeux, c'est que le futur auteur_ d'Esther_ et
+_d'Athalie_ adore l'_Odyssée_; et que l'_Odyssée_ l'amuse infiniment.
+
+Voici quelques-unes de ces notes:
+
+ Les livres de l'_Odyssée_ vont toujours de plus beau en plus beau,
+ comme il est aisé de le reconnaître, parce que les premiers ne sont
+ que pour disposer aux suivants: mais ils m'ont parti tous
+ admirables et _divertissants_.
+
+La bonhomie des mœurs lui semble délicieuse. À propos d'Hélène, au IVe
+livre:
+
+ On voit bien qu'autrefois les dames ne faisaient point tant de
+ façons qu'elles en font à présent. Et elles vivaient assez
+ familièrement, comme Hélène qui fait apporter avec elle son
+ ouvrage; devant de jeunes Hommes qu'elle n'a jamais vus.
+
+La nature, même sauvage, ne lui déplaît point. À propos de l'île de
+Calypso:
+
+ Homère nomme des hiboux, des éperviers à la langue large, ce qui
+ montre que c'était un désert tout à fait retiré et qui avait
+ quelque chose d'_affreux_: ce qui est _agréable_ sans doute, quand
+ cela est adouci par quelque autre objet, comme de la vigne, des
+ fontaines et des prairies, qu'Homère y met encore.
+
+(Lorsqu'il s'agissait de paysages; les gens du XVIIe siècle disaient
+«affreux» là où nous dirions «mélancoliques». Il y a dans les _Dialogues
+des morts_ de Fénelon un passage bien curieux. C'est dans le dialogue de
+_Léger et Ebroïn_: «N'admirez-vous pas, dit Ebroïn, ces ruisseaux qui
+tombent des montagnes, ces rochers escarpés et en partie couverts de
+mousse, ces vieux arbres qui paraissent aussi anciens que la terre où
+ils sont plantés? La nature a ici je ne sais quoi de brut et d'_affreux
+qui plaît_ et qui fait rêver agréablement.»)
+
+L'exactitude familière des détails ravit le jeune Racine:
+
+ Calypso donne à Ulysse un vilebrequin et des clous, tant Homère est
+ exact à décrire les moindres particularités, _ce qui a bonne grâce
+ dans le grec_, au lieu que le latin est plus réservé et ne s'amuse
+ pas à de si petites choses. Il en va de même de notre langue, car
+ elle fuit extrêmement de s'abaisser aux particularités, parce que
+ les oreilles sont délicates et ne peuvent souffrir qu'on nomme des
+ choses basses dans un discours sérieux, comme une cognée, une scie
+ et un vilebrequin. L'italien, au contraire, ressemble au grec, et
+ exprime tout, comme on peut voir dans l'Arioste qui est en son
+ genre un caractère tel que celui d'Homère.
+
+Mais pourquoi ce qui a «bonne grâce» dans les vers grecs ou italiens
+n'en aurait-il pas dans les vers français? N'est-ce pas affaire aux
+poètes de chez nous s'ils le voulaient? Racine ne songe pas à se le
+demander; il accepte, pour la poésie, les règles de noblesse
+conventionnelle posées avant lui par un idéalisme intéressant, mais un
+peu pédant et renchéri. Et pourtant lui-même, un peu plus loin, rapporte
+avec un plaisir visible les détails les plus «bas» de l'aventure du
+Cyclope, et, à propos d'Ulysse chez Circé, emploie de préférence et
+répète à satiété le mot «cochon» quand il pourrait dire «pourceau».
+
+Oui, cette simplicité, ce réalisme d'Homère l'enchantent. À propos de
+ces mots d'Ulysse: «Permettez-moi de souper à mon aise, tout affligé que
+je suis, car rien n'est plus impudent qu'un ventre affamé.»
+
+ Notre langue, dit Racine, ne souffrirait pas, dans un poème épique,
+ cette façon de parler, qui semble n'être propre qu'au burlesque:
+ elle est pourtant fort ordinaire dans Homère. En effet, nous voyons
+ que, dans nos poèmes et même dans les romans, on ne parle non plus
+ de manger que si les héros étaient des dieux qui ne fussent pas
+ assujettis à la nourriture: au lieu qu'Homère fait fort bien manger
+ les siens à chaque occasion, et les garnit toujours de vivres
+ lorsqu'ils sont en voyage.
+
+Enfin, à propos des compagnons d'Ulysse retrouvant leur maître:
+
+ Homère décrit la joie qu'ils eurent pour lors, et la compare à la
+ joie que de jeunes veaux ont de revoir leur mère qui vient de
+ paître. Cette comparaison est fort délicatement exprimée, car ces
+ mots de veaux et de vaches ne sont point choquants dans le grec
+ comme ils le sont dans notre langue, qui ne veut presque rien
+ souffrir, et qui ne souffrirait pas qu'on fît des éloges de
+ vachers, comme Théocrite, ni qu'on parlât du porcher d'Ulysse
+ comme, d'un personnage héroïque; mais ces délicatesses sont de
+ véritables faiblesses.
+
+_Ces délicatesses sont de véritables faiblesses_: cet écolier de vingt
+ans ose enfin le dire dans ces notes sincères; et c'est dans l'amour du
+grec qu'il puise cette audace. Tout, dans Homère, ravit Racine; nulle
+familiarité, même nulle crudité ne le choque. Plusieurs fois, il semble
+préférer Homère à Virgile: «Virgile a imité cette description. Mais
+celle d'Homère est beaucoup plus achevée, et _entre plus dans le
+particulier_.» Il est enchanté d'entendre Nausicaa appeler Alcinoüs «son
+papa» ([Grec: pappa phile]) «quoiqu'elle soit grande fille». Lorsque,
+chez les Phéaciens, Ulysse demande son chemin à une jeune fille qui
+porte une cruche d'eau:
+
+ Il ne se peut rien de plus beau, dit Racine, que la justesse et
+ l'exactitude d'Homère. Il fait parler tous ses personnages avec une
+ certaine propriété qui ne se trouve point ailleurs. Ulysse, par
+ exemple, parle simplement à cette fille, et cette fille lui répond
+ avec naïveté.
+
+Ainsi, voilà Racine, à vingt ans, profondément épris de la bonhomie, de
+la franchise et du réalisme d'Homère. Vous vous demanderez: «Pourquoi,
+plus tard, ne s'en est-il pas souvenu davantage? Pourquoi, lorsqu'il
+avait sous les yeux la fréquente familiarité du dialogue d'Euripide,
+a-t-il prêté au serviteur d'Agamemnon et à la nourrice de Phèdre des
+discours d'une noblesse si savante? Pourquoi l'élégance si ornée du
+récit de Théramène?» Sans doute par un souci excessif de garder une
+certaine unité et harmonie de ton. Mais ne croyez point pour cela qu'il
+n'ait rien retenu de la simplicité grecque. Très souvent, et dès la
+_Thébaïde_,--un certain parti pris de dignité dans la forme une fois
+admis,--vous trouverez dans son style quelque chose de très éloigné de
+l'emphase de Pierre Corneille et de la noblesse convenue ou de
+l'élégance molle de Thomas Corneille et de Quinault; quelque chose de
+dépouillé, de direct, de parfaitement simple, où il est certes permis de
+voir un ressouvenir et un effet de sa fréquentation passionnée chez les
+poètes de l'antiquité grecque.
+
+
+En résumé, de tous les grands écrivains profanes du XVIIe siècle, Racine
+est celui qui a reçu la plus forte éducation chrétienne.
+
+Et de tous les grands écrivains de son temps sans exception, Racine est
+celui qui a reçu et s'est donné la plus forte culture grecque.
+
+Et la merveille, c'est la façon dont se sont conciliées ou plutôt
+fondues dans son œuvre ces deux éducations, ces deux traditions, ces
+deux cultures.
+
+Elles supposent deux conceptions de la vie si différentes en
+elles-mêmes, et si diverses dans leurs conséquences! Ici, la foi dans
+l'homme, la vie terrestre se suffisant à elle-même. Là, le dogme de la
+chute, la vie terrestre n'ayant de sens que par rapport à l'autre vie,
+la peur et le mépris de la chair. Or, la pensée de l'autre vie a changé
+l'aspect de celle-ci, a provoqué des sacrifices, des résignations, des
+songes; des espérances et des désespoirs inconnus auparavant. La femme,
+devenue la grande tentatrice, le piège du diable, a inspiré des désirs
+et des adorations d'autant plus ardents, et a tenu une bien autre place
+dans le monde. La malédiction jetée à la chair a dramatisé l'amour. Il y
+a eu des passions nouvelles: l'amour de Dieu considéré à la fois comme
+un idéal et comme une personne, la haine paradoxale de la nature, la
+foi, la contrition. Il y a eu des conflits nouveaux de passions et de
+croyances, une complication de la conscience morale, un
+approfondissement de la tristesse, un enrichissement de la sensibilité.
+
+La tradition grecque donnera à Racine la mesure, l'harmonie, la beauté.
+Elle lui offrira des peintures de passions fortes et intactes. Elle lui
+fournira quelques-uns de ses sujets et quelques-unes de ses héroïnes. Et
+Racine, souvent, leur prêtera une sensibilité morale venue du
+christianisme. Il fera des tragédies qui secrètement embrassent et
+contiennent vingt-cinq siècles de culture et de sentiment.
+
+Chose bien remarquable, Racine avait eu, dès son séjour à Port-Royal, ce
+souci de concilier deux traditions qui lui étaient presque également
+chères. À seize ans, à dix-sept ans, en lisant Plutarque,--toutes les
+_Vies des hommes illustres_, et toutes les _Œuvres morales_,--il se
+demandait: «Ne pourrais-je donc adorer ces Grecs, ne pourrais-je même
+faire des tragédies comme eux sans être pour cela un mauvais chrétien?»
+Et non seulement il extrayait de Plutarque, en abondance, des lieux
+communs, des préceptes et des maximes, toute une morale admirable,
+et--quoique purement humaine et non appuyée sur un dogme--assez
+rapprochée par endroits de la morale du christianisme; mais encore, avec
+une singulière subtilité, il notait dans Plutarque toutes les phrases
+qui paraissaient se rencontrer (en les sollicitant un peu) avec le dogme
+chrétien, et particulièrement avec cette doctrine de la grâce dont ses
+bons maîtres étaient obsédés. Et, dans les marges des livres, en regard
+de ces précieuses phrases païennes, il écrivait: «Grâce... Libre
+arbitre... Cela est semi-pélagien... Providence... Humilité... Honorer
+tous les saints... Crainte de Dieu... Amour de Dieu... Attrition...
+Confession... Pour les catéchismes... Dieu auteur des belles actions...
+Pénitence continuelle... Ingrat envers Dieu... Péché originel...
+Martyre... etc.»
+
+Il nous est resté une cinquantaine de ces ingénieux rapprochements. Je
+vous en citerai quelques-uns.
+
+Dans la _Consolation à Apollonius_, Racine a mis le mot «Grâce» en marge
+d'une phrase qui veut dire: «Les hommes n'ont point d'autres bons
+sentiments que ceux que les dieux leur donnent.»
+
+Dans le _Banquet des sept sages_, il a mis «Grâce» en face de cette
+phrase: «L'âme est conduite de Dieu partout où il veut.»
+
+Dans le traité: _Qu'on ne peut vivre heureux selon la doctrine
+d'Épicure_, en face d'une phrase qui signifie: «Ne cache pas ta vie
+encore que tu aies mal vécu, mais _fais-toi connaître_, amende-toi,
+_repens-toi_», Racine a mis: «Confession.»
+
+Dans le traité: _Qu'il faut réprimer sa colère_, en marge de cette
+phrase: «Ceux qui veulent être sauvés doivent vivre en soignant toujours
+leur âme», Racine a mis: «Pénitence continuelle» et a ajouté cette
+traduction abrégée et tendancieuse: «L'homme a _toujours besoin_ de
+remède.»
+
+Dans le traité: _De la tranquillité de l'âme_, en face de ces mots: «Il
+y a dans chacun de nous quelque chose de mauvais», Racine a écrit:
+«Péché originel».
+
+Notez, quoi que j'aie pu dire tout à l'heure des différences
+essentielles de la conception chrétienne et de la païenne, que ces
+rapprochements ne paraissent point si forcés, tant le dogme chrétien
+correspond à des états ou besoins permanents de l'âme humaine! Mais
+quelle lumière cela jette sur le futur théâtre de Racine! Il est bien
+vrai, comme le remarque Chateaubriand dans le _Génie du Christianisme_
+(2e partie, livres 2 et 3), que certains mots d'Andromaque et
+d'Iphigénie sont d'une épouse et d'une fille chrétiennes et expriment
+«la nature corrigée». Il est bien vrai aussi que Phèdre, qui craint
+l'enfer, mais «qui se consolerait d'une éternité de souffrances si elle
+avait joui d'un instant de bonheur», ressemble souvent à une «chrétienne
+réprouvée». Oui, les Phèdre et les Hermione peuvent être regardées, un
+peu, comme des chrétiennes à qui manque la «grâce», du moins la «grâce
+efficace», sinon le «pouvoir prochain». Et, d'autre part, les pures, les
+vertueuses, les contenues, les Junie et les Monime, ont souvent une
+sensibilité qui paraît déjà chrétienne; oui, mais une sensibilité dont
+Racine, enfant scrupuleux et qui voulait pouvoir les aimer sans péché, a
+su trouver le germe dans l'antiquité hellénique.
+
+Assurément, ni Andromaque, ni Junie, ni Monime, ni Iphigénie, n'ont
+fréquenté le catéchisme de ces «messieurs», et Racine a trop le souci du
+vrai pour les y avoir envoyées; mais elles sont telles qu'on sent qu'on
+pourrait appliquer à leur vie intérieure les mots du sage de Chéronée:
+«Leurs bons sentiments, ce sont les dieux qui les leur donnent»; «leur
+âme est conduite de Dieu»; quand elles ont mal fait, elles s'examinent
+et se confessent, et, comme elles veulent «être sauvées», elles
+«soignent toujours leur âme» parce qu'elles savent qu'«il y a dans
+chacun de nous quelque chose de mauvais». Tout cela, Racine peut le
+croire et nous le suggérer sans déformer ses héroïnes païennes, puisque
+tout cela est dans Plutarque.
+
+En somme, ne pouvant paganiser le christianisme, il christianise le
+paganisme. Car il les aimait tous les deux. La Bruyère dit fort bien:
+«Oserai-je dire que le cœur seul concilie les choses extrêmes et admet
+les incompatibles?» C'est une remarque dont nous pourrons souvent
+constater la vérité soit dans la vie, soit dans l'œuvre de Racine. À
+l'opposé des romantiques, Racine est un merveilleux conciliateur de
+traditions, et cela, mieux peut-être que tout le reste, témoigne de
+l'étendue de sa sensibilité, de sa puissance d'aimer, de la richesse de
+son âme.
+
+Retenons aujourd'hui ceci:--Dès seize ans, à Port-Royal-des-Champs,
+Racine, écrivant ses notes d'écolier, était déjà, à l'égard de
+l'hellénisme et du christianisme et quant à l'interprétation de la
+nature humaine, dans la disposition d'esprit qui lui permettra, vingt
+ans plus tard, d'écrire la merveille de _Phèdre_.
+
+
+
+
+TROISIÈME CONFÉRENCE
+
+SES AMIS.--«LA THÉBAÏDE»
+
+
+Donc, Jean Racine, lassé d'attendre en vain le bénéfice que lui avait
+promis son bon oncle, rentre à Paris dans les derniers mois de 1662.
+Mais il n'avait pas perdu son temps à Uzès. Il avait fait, à tout
+hasard, de la théologie, lu beaucoup de grec, projeté une tragédie sur
+_Théagène et Chariclée_, commencé _la Thébaïde_ et écrit quantité de
+vers galants et amoureux.
+
+C'est très probablement à Uzès qu'il a écrit les stances à _Parthénice_.
+Parthénice était le nom poétique que le jeune abbé Le Vasseur donnait à
+mademoiselle Lucrèce. Ces vers sont dans le goût du temps; ils se
+ressouviennent de Corneille et de Tristan; mais, parmi leur artifice,
+ils ne sont pas sans tendresse ni sans grâce:
+
+ Parthénice, il n'est rien qui résiste à tes charmes.
+ Ton empire est égal à l'empire des dieux,
+ Et qui pourrait te voir sans te rendre les armes
+ Ou bien serait sans âme, ou bien serait sans yeux.
+
+(Cela, c'est tout à fait du Corneille).
+
+.......................
+ La douceur de ta voix enchanta mes oreilles:
+ Les nœuds de tes cheveux devinrent mes liens.
+
+.......................
+ Je ne voyais en toi rien qui ne fût aimable,
+ Je ne sentais en moi rien qui ne fût amour.
+
+ Ainsi je fis d'aimer l'aimable apprentissage;
+ Je m'y suis plu depuis, j'en aime la douceur;
+ J'ai toujours dans l'esprit tes yeux et ton image;
+ J'ai toujours Parthénice au milieu de mon cœur.
+
+ Oui, depuis que tes yeux allumèrent ma flamme,
+ Je respire bien moins en moi-même qu'en toi;
+ L'amour semble avoir pris la place de mon âme,
+ Et je ne vivrais plus s'il n'était plus en moi.
+
+ Vous qui n'avez point vu l'illustre Parthénice,
+ Bois, fontaines, rochers, agréable séjour,
+ Souffrez que jusqu'ici son beau nom retentisse,
+ Et n'oubliez jamais sa gloire et mon amour.
+
+Lamartine, au même âge que Racine, et alors qu'il imitait Parny, faisait
+des vers de ce genre. Il aurait très bien pu écrire ceux-là,--avec un
+peu moins de symétries.
+
+
+À son retour d'Uzès, nous retrouvons d'abord Racine à l'hôtel de Luynes.
+Il fait un peu ce qu'il veut, étant orphelin de père et de mère. Mais,
+en outre, le 12 août 1663, sa bonne grand'mère, Marie des Moulins, meurt
+à Port-Royal. Son grand-père Sconin, très vieux, est à la Ferté-Milon,
+où il mourra en 1667. Jean Racine est libre. Il n'a plus personne pour
+le gêner si ce n'est, là-bas, à Port-Royal-des-Champs, sa tante, la mère
+Agnès de Sainte-Thècle, qui prie pour lui; qui lui envoie de temps en
+temps, sans se lasser, des lettres de reproches plaintifs et
+d'exhortations; qui, durant tout le temps de sa gloire et de ses
+erreurs, continuera de prier et de lui écrire et qui, patiente et jamais
+découragée, mettra quinze ans à le ramener à Dieu.
+
+En attendant, Jean Racine se donne tout entier à sa vocation profane. Il
+se pousse tant qu'il peut. Il fait pour cela tout ce qu'il faut. Il fait
+des poésies «officielles», de peu d'éclat, mais d'une forme pure (_Sur
+la convalescence du roi; la Renommée aux Muses_), qui lui valent des
+gratifications royales. _La Renommée aux Muses_, insignifiante de fond,
+mais admirablement rythmée, lui vaut d'abord la connaissance, puis
+l'amitié de Boileau (à qui l'obligeant Vitart avait soumis la pièce),
+puis la protection du comte de Saint-Aignan et, par lui, l'entrée à la
+cour. Racine écrit à Le Vasseur en novembre 1663:
+
+ Je ne l'ai pas trouvé aujourd'hui (le comte de Saint-Aignan) au
+ lever du roi; mais j'y ai trouvé Molière, à qui le roi a donné
+ assez de louanges, et j'en ai été bien aise pour lui; il a été bien
+ aise aussi que j'y fusse présent.
+
+Racine est, dès lors, très répandu dans le monde des théâtres; il
+connaît des comédiens et des comédiennes; et c'est, je pense, vers ce
+temps-là, que l'élève de ces messieurs, si sage encore à Uzès, cesse
+décidément d'être le digne neveu de la mère Agnès de Sainte-Thècle.
+
+Il ne rêve que théâtre. D'abord parce qu'il se sent le don. Et puis
+parce qu'il est pratique. Le théâtre était alors (et il est resté) le
+moyen le plus rapide de gagner la réputation. Mais, en outre, le nombre
+des auteurs dramatiques était, même relativement, beaucoup moindre
+qu'aujourd'hui. On compterait assez facilement ceux d'alors. C'est sans
+doute que le théâtre rapportait peu (même en comptant les présents que
+pouvait valoir aux auteurs la dédicace de leurs pièces imprimées) et
+qu'il n'était pas la spéculation commerciale, souvent excellente, qu'il
+est de nos jours.
+
+D'autre part, il n'y avait à Paris (je laisse les bouffons italiens et
+les divers tréteaux du Pont-Neuf et des foires Saint-Laurent et
+Saint-Germain) que trois théâtres (Marais, Hôtel de Bourgogne,
+Palais-Royal) pour cinq cent mille habitants; et qui ne jouaient que
+trois jours par semaine (les mardis, vendredis et dimanches) et sept ou
+huit mois de l'année, et dans des salles qui ne contenaient pas plus de
+sept à huit cents spectateurs. Vous penserez là-dessus qu'il devait être
+plus difficile à un débutant de se faire jouer. Mais le public de la
+tragédie n'était pas, en somme, très nombreux. Songez qu'il faut une
+rude application et quelque littérature pour suivre la plupart des
+tragédies des deux Corneille, et seulement pour en saisir le sens à
+l'audition. Même celles de Quinault, d'un style plus aisé, mais diffus
+et mou, ne sont pas toujours faciles à entendre. Il fallait de toute
+force que le public de la tragédie fût d'une culture moyenne supérieure
+à celle de notre public. À cause de cela, il était assez restreint. Le
+peu de vente des tragédies imprimées le montre d'ailleurs. C'était, en
+tout, quelques milliers de gentilshommes, de bourgeois et d'étudiants.
+Les spectateurs étaient toujours les mêmes. Les pièces se jouaient, en
+moyenne, quinze ou vingt fois. Quand on allait à quarante, c'était un
+gros succès. (_Timocrate_ seul atteignit quatre-vingts.) Il fallait donc
+souvent changer l'affiche. Oui, je crois que les débuts étaient plus
+faciles aux jeunes gens.
+
+Ils furent très faciles à Jean Racine. En 1664, Molière lui joua _la
+Thébaïde ou les Frères ennemis_. Si ce fut Molière qui lui en indiqua le
+sujet, dans quelle mesure Molière l'aida ou le conseilla, c'est ce que
+nous ne savons pas exactement, car les témoignages sur ce point
+(Grimarest et les frères Parfait) sont suspects ou contradictoires. La
+pièce eut ce qu'on appellerait aujourd'hui un «joli succès».
+
+
+J'ai nommé Molière; j'avais nommé La Fontaine et Boileau. En y ajoutant
+Chapelle, Furetière et, si vous voulez, Vivonne et Nantouillet, sans
+oublier nos vieilles connaissances: Vitart, le gentil abbé Le Vasseur,
+l'ivrogne d'Houy et l'ivrogne Poignant, nous avons à peu près tous les
+amis de jeunesse de Racine. C'est avec eux que, dans ces années-là,
+Racine vit à l'ordinaire, assez librement, semble-t-il, et qu'il
+fréquente les cabarets célèbres du _Mouton blanc_, de la _Pomme de pin_
+ou de la _Croix de Lorraine_.
+
+Molière, né le 15 _janvier_ 1622, avait dix-huit ans de plus que Racine,
+né le 20 ou 21 _décembre_ 1639. Molière, en 1664, était déjà un
+personnage. Il avait fait _les Précieuses, le Cocu, l'Étourdi, le Dépit,
+l'École des maris, les Fâcheux, l'École des femmes, la Critique,
+l'Impromptu_, et il allait faire le _Misanthrope_. C'était pour Racine
+un grand aîné, un maître. Il devait agir sur Racine de diverses façons.
+
+D'abord littérairement, en le disposant à rompre avec le précieux et
+avec le doucereux, en lui inspirant le goût du naturel et de la vérité.
+
+Il dut agir encore sur Racine par sa compagnie même et son contact, par
+le spectacle de sa liberté d'esprit, et de ses souffrances morales, et
+de sa vie si tourmentée, et peut-être par les confidences d'une
+expérience très étendue et très amère.
+
+Car il semble bien que Molière fut toujours un malheureux. Il avait reçu
+une éducation de gentilhomme (condisciple du prince de Conti au collège
+de Clermont, auditeur de Gassendi en compagnie de quelques fils de
+famille, puis étudiant en droit à Orléans), lorsqu'une vocation
+irrésistible ou, si vous voulez, un irrésistible goût de l'aventure, de
+la bohème--et de la gloire--l'entraîna vers le théâtre et lui fit, douze
+ans entiers, courir la province avec sa troupe vagabonde. Ces douze
+années, nous ne les connaissons pas; mais, par ce que nous savons de la
+province à cette époque, et des préjugés d'alors contre les comédiens,
+ces douze années durent être rudes et humiliantes. Il avait dû beaucoup
+souffrir (et souffrit d'ailleurs toute sa vie) dans son orgueil; et,
+quand Racine le rencontra, il devait souffrir terriblement dans son
+cœur; car il venait d'épouser Armande Béjart, fille de Madeleine, son
+ancienne maîtresse.
+
+Vous connaissez la _Vie de Molière_, par Grimarest, publiée en 1705.
+C'est, en bien des endroits, un roman biographique. Toutefois,
+Grimarest, né en 1659, avait pu connaître beaucoup d'anciens amis ou
+camarades de Molière. Il nous dit «qu'il n'a point épargné les soins
+pour n'avancer rien de douteux» (page 4). Ailleurs, à propos de la
+brouille de Molière et de Racine, il écrit:
+
+ J'ai cependant entendu parler à M. Racine fort avantageusement de
+ Molière; et _c'est de lui que je tiens une bonne partie des choses
+ que j'ai rapportées_.
+
+Et Grimarest, sorte de «reporter», cicerone, à Paris, pour les
+étrangers, dut certainement aussi interroger Boileau (mort seulement en
+1711). Je pense qu'on peut assez souvent croire Grimarest. (Je n'en dis
+pas autant du petit pamphlet, d'ailleurs délicieux, de _la Fameuse
+Comédienne ou Histoire de la Guérin_ (Francfort, 1688), les pages
+exceptées où Molière se confesse à Chapelle.)
+
+... La Béjart, raconte Grimarest, aimait mieux être l'amie de
+ Molière que sa belle-mère; ainsi il aurait tout gâté de lui
+ déclarer le dessein qu'il avait fait d'épouser sa fille. Il prit le
+ parti de le faire sans en rien dire à cette femme. Mais, comme
+ celle-ci l'observait de fort près, il ne put consommer son mariage
+ pendant plus de neuf mois.
+
+Pendant ces neuf mois, il est surveillé et menacé par Madeleine Béjart.
+Un matin, Armande va se jeter dans l'appartement de Molière, résolue de
+n'en point sortir qu'il ne l'eût reconnue pour sa femme, ce qu'il fut
+contraint de faire:
+
+ Mais cet éclaircissement causa un vacarme terrible; la mère donna
+ des marques de fureur et de désespoir, comme si Molière avait
+ épousé sa rivale.
+
+Ces détails sont-ils de ceux que Grimarest dit tenir de Racine? Pourquoi
+non? Mais quel drame! et quelle comédie! Et nous savons la suite et tout
+ce que Molière toléra sans parvenir à l'indifférence.
+
+Il souffrit encore de bien d'autres manières. Il semble avoir voulu
+jouer,--dans un temps où c'était moins facile qu'aujourd'hui et deux
+siècles avant Irving,--au comédien-gentilhomme. Il avait des façons de
+grand seigneur, ou tout au moins d'épicurien-dilettante: fastueux,
+aimant le luxe; déjà collectionneur d'objets d'art; très généreux.
+
+ Il était, dit Grimarest, naturellement libéral. Et l'on a toujours
+ remarqué qu'il donnait aux pauvres avec plaisir, et qu'il ne leur
+ faisait jamais des aumônes ordinaires.
+
+Quelques traits de caractère, qui sentent ou l'épicurien, ou l'homme qui
+est sans doute, mais qui veut aussi paraître, fort au-dessus de son
+état:
+
+ C'était, dit Grimarest, l'homme du monde qui se faisait le plus
+ servir. Il fallait l'habiller comme un grand seigneur, et il
+ n'aurait pas arrangé les plis de sa cravate.
+
+Et ceci qui est contre l'opinion commune:
+
+ Il ne travaillait pas vite, mais il n'était pas fâché qu'on le crût
+ expéditif.
+
+Et Grimarest raconte que, lorsque le roi lui demanda un divertissement
+et qu'il donna _Psyché_ en janvier 1672, Molière laissa croire que ce
+qui était de lui dans cette pièce ne fut fait qu'à la suite des ordres
+du roi: mais, «je _sais_, ajoute Grimarest, que la pièce était sur le
+métier depuis un an et demi et que, s'il eut recours à Corneille, c'est
+qu'il ne pouvait se résoudre à l'achever en aussi peu de temps qu'il en
+avait».
+
+Il est possible, et «le temps ne fait rien à l'affaire». Mais il est
+probable qu'avec un tel caractère Molière devait sentir assez
+douloureusement certaines nécessités un peu désobligeantes de sa
+profession.
+
+Après nous avoir conté une fort ridicule entrée en scène de Molière,
+dans une farce, sur un âne récalcitrant:
+
+ Quand on fait réflexion, ajoute Grimarest, au caractère d'esprit de
+ Molière, à la _gravité_ de sa conduite et de sa conversation, il
+ est risible que ce philosophe fût exposé à de pareilles aventures
+ et prît sur lui les personnages les plus comiques. Il est vrai
+ qu'il s'en est lassé plus d'une fois, et, si ce n'avait été
+ rattachement inviolable qu'il avait pour les plaisirs du roi, il
+ aurait tout quitté pour vivre dans une _mollesse philosophique_.
+
+Et, un peu plus loin, Grimarest rapporte ce petit discours de Molière à
+un jeune homme qui voulait être comédien:
+
+ Vous croyez peut-être que cette profession a ses agréments, vous
+ vous trompez. Il est vrai que nous sommes en apparence recherchés
+ des grands seigneurs. Mais ils nous assujettissent à leurs
+ plaisirs; et c'est la plus triste de toutes les situations, que
+ d'être l'esclave de leurs fantaisies.
+
+(Et, quand il parle des grands seigneurs, il faut aussi entendre le
+roi.)
+
+ Le reste du monde, continue-t-il, nous regarde comme des gens
+ perdus et nous méprise.
+
+Et c'était alors la pure vérité. Écoutez ce qu'écrit le bourgeois
+Tallemant, et de quel ton, à une époque où Molière était déjà l'auteur
+de l'admirable _École des femmes_: «Un garçon nommé Molière quitta les
+bancs de la Sorbonne pour la suivre (Madeleine Béjart); il en fut
+longtemps amoureux, donnait des avis à la troupe, et enfin s'en mit et
+l'épousa.» (Tallemant confond la mère avec la fille.) «Il a fait des
+pièces où il y a de l'esprit. Ce n'est pas un merveilleux acteur, si ce
+n'est pour le ridicule.»
+
+ Représentez-vous, continue Molière dans le récit de Grimarest, la
+ peine que nous avons. Incommodés ou non, il faut être prêts à
+ marcher au premier ordre et à donner du plaisir quand nous sommes
+ souvent accablés de chagrin, à souffrir la rusticité de la plupart
+ des gens avec qui nous avons à vivre, et à capter les bonnes grâces
+ d'un public qui est en droit de nous gourmander pour l'argent qu'il
+ nous donne.
+
+À ces humiliations quotidiennes, ajoutez sa santé qui est déplorable. Au
+moment où, après douze ans de province et d'obscurité, il arrive enfin à
+la réputation (à quarante ans), la maladie le prend et ne le lâche plus.
+Pendant les dix ans qui lui restent à vivre, il ne se nourrit que de
+lait. Ajoutez ses continuelles angoisses de domestique et d'amuseur du
+roi. À propos du _Bourgeois gentilhomme_ joué à Chambord:
+
+ Jamais pièce n'a été plus malheureusement reçue que celle-là, écrit
+ Grimarest. Le roi ne lui en dit pas un mot à son souper... Il se
+ passa cinq jours avant que l'on représentât cette pièce pour la
+ seconde fois; et pendant ces cinq jours, Molière, tout mortifié, se
+ tint caché dans sa chambre.
+
+Ajoutez enfin, dans cette âme noble et orgueilleuse qui concevra _le
+Misanthrope_, la conscience de son état de servitude, et aussi des
+désordres de sa pauvre vie, qui n'est point belle, avec sa promiscuité
+de roulotte (même si l'on écarte certaines historiettes de _la Fameuse
+Comédienne_). Et, parmi ses dégoûts et ses humiliations et son surmenage
+et sa maladie et ses hontes, le supplice d'un amour non partagé et
+incurable.
+
+D'une partie au moins de ces choses, Racine fut le témoin et sans doute,
+à certaines heures, le confident. Il ne trouvera pas de meilleur exemple
+d'une âme malheureuse, à la fois délicate et souillée, et en proie à une
+passion fatale.
+
+
+La Fontaine, lui, a dix-neuf ans de plus que Racine. Mais, à quarante
+ans passés, il continue d'être le plus ingénu des bohèmes. (Des bohèmes,
+il y en eut beaucoup, dans ce très varié et très amusant XVIIe siècle,
+mais La Fontaine est le plus surprenant.) À dix-neuf ans, il était entré
+au noviciat de l'Oratoire de Paris, où il avait passé dix-huit mois.
+(L'Église, qui alors pénétrait tout, rend les destinées et les âmes plus
+pittoresques.) À vingt-cinq ans, il avait épousé une fillette de quinze
+ans. Peu après, il avait oublié qu'il avait une femme et même un fils.
+C'était le bohème-né, celui qui ne s'applique pas à l'être. C'était le
+parasite sans y songer, et simplement parce que cela lui était commode.
+Et c'était le vrai rêveur, celui qui, lorsqu'il vient à écrire, n'a même
+pas de vanité littéraire. Charles Perrault, dans ses _Hommes illustres_,
+dit de lui:
+
+ S'il y a beaucoup de simplicité et de naïveté dans ses ouvrages, il
+ n'y en a pas eu moins dans sa vie et dans ses manières. Il n'a
+ jamais dit que ce qu'il pensait, et il n'a jamais fait que ce qu'il
+ a voulu faire. Il joignait à cela une _humilité_ naturelle dont on
+ n'a guère vu d'exemple; car il était fort humble sans être dévot ni
+ même régulier dans ses mœurs (oh! non) jusqu'à la fin de sa vie.
+
+Petit bourgeois de campagne, venu tard à Paris, n'ayant pas écrit
+grand'chose jusqu'à la quarantaine, son éducation s'était faite toute
+seule. Un jour il découvre Malherbe, un jour Marot, un jour l'Arioste,
+un jour Platon, un jour Rabelais, un jour le prophète Baruch; tout cela
+au hasard. Il goûte notre vieille littérature gauloise, alors assez
+dédaignée. Il écrit des contes grivois, parce que cela l'amuse. Plus
+tard, il s'en repent, sans trop comprendre, parce qu'on lui a dit que ce
+n'était pas bien. Un jour, il rime un récit de _la Légende dorée_: _la
+Captivité de saint Malc_, pour faire plaisir à messieurs de Port-Royal.
+Il ne se pique pas d'inventer quoi que ce soit, soit paresse, ou, pour
+en revenir au jugement de Perrault, humilité. Il n'y a pas un de ses
+ouvrages dont le sujet lui appartienne. Et pourtant ses _Fables_
+semblent de ces choses qu'un seul homme pouvait écrire «par un décret
+nominatif de l'Éternel».
+
+Il se laisse vivre; il se laisse protéger et nourrir par Fouquet, par
+madame de Bouillon, par madame de la Sablière, par madame Hervart, par
+les Vendôme (le duc et le grand prieur). Il n'a aucune dignité. À
+soixante-huit ans, il écrit au duc de Vendôme:
+
+ L'abbé (Chaulieu) m'a promis quelque argent...
+ Il veut accroître ma chevance.
+ Sur cet espoir j'ai, par avance,
+ Quelques louis au vent jetés,
+ Dont je rends grâce à vos bontés...
+ Le reste ira, ne vous déplaise,
+ En vin, en joie, _et cætera_.
+ Ce mot-ci s'interprétera
+ Des Jeannetons; car les Clymènes
+ Aux vieilles gens sont inhumaines.
+
+Autrement dit,--et pour parler comme Voltaire,--«il demande l'aumône
+pour avoir des filles». C'est exact. Il est communément dans la lune,
+non pas insoumis à la règle, mais ignorant de la règle. Vers la fin il
+se néglige et s'abandonne tout à fait. Louis Racine dit de lui dans ses
+_Mémoires_:
+
+ Autant il était aimable par la douceur du caractère, autant il
+ l'était peu par les agréments de la société. Il n'y mettait jamais
+ rien du sien; et mes sœurs, qui dans leur jeunesse l'ont souvent vu
+ à table chez mon père, n'ont conservé de lui d'autre idée que celle
+ d'un homme fort malpropre et fort ennuyeux. Il ne parlait point, ou
+ voulait toujours parler de Platon.
+
+Mais un peu plus loin, à propos d'Homère que Jean Racine expliquait à La
+Fontaine, Louis Racine ajoute:
+
+ Il n'était pas nécessaire de lui en faire sentir les beautés: _tout
+ ce qui était beau le frappait_.
+
+Et, d'autre part, un vicaire de Saint-Roch, l'abbé Poujet, qui l'assista
+dans une de ses maladies et qui en fit un petit mémoire, écrit ces mots
+intelligents:
+
+ M. de la Fontaine était un homme vrai et simple, qui, sur mille
+ choses, _pensait autrement que le reste des hommes_, et qui était
+ _aussi simple dans le mal que dans le bien_.
+
+Et c'est pourquoi les contemporains ont beaucoup goûté cet
+extraordinaire bonhomme. Il y a eu, autour de ce simple amant de la
+nature, quelque chose d'un peu pareil--déjà--à l'empressement du beau
+monde autour de Jean-Jacques Rousseau. On le trouvait original et
+rafraîchissant.
+
+Non, je ne pense pas qu'entre les fils des hommes aucun ait été plus
+parfaitement naturel que La Fontaine. Il suivait exactement son instinct
+et son plaisir. Et avec cela il était charmant, sans vanité, sans
+méchanceté. L'élève de Port-Royal, instruit de la grande misère de
+l'homme «naturel», dut être d'abord déconcerté de voir celui-là si
+délicieux. Le paganisme tranquille de La Fontaine dut agir sur Jean
+Racine comme un dissolvant--au moins momentané--de sa pensée religieuse.
+
+
+Le troisième ami de Racine, et celui qui lui sera le plus cher, et
+jusqu'au bout, et celui dont l'amitié lui sera le plus salubre, c'est
+Nicolas Boileau-Despréaux, qui n'a que trois ans de plus que lui.
+
+Boileau me plaît extrêmement. C'est un grand artiste, et qui a fait
+quelques-uns des plus beaux vers pittoresques de notre langue. C'est un
+excellent homme, d'humeur savoureuse, et d'un bon sens admirable dans
+des limites étroites. Si bien qu'avec lui on est toujours tranquille. Il
+ne trouble pas. Il suggère peu de chose au delà de ce qu'il dit. Avec
+cela, il a ravi ses contemporains. Savez-vous bien qu'il y a eu cent
+trente-trois éditions de ses différents ouvrages publiées de son vivant?
+C'est extraordinaire. Et qu'il n'a jamais demandé un sou à ses
+libraires? Ce n'est pas ordinaire non plus. Il était très vivant, bon
+compagnon, plein de verve, grand disputeur et bon plaisant. Il avait un
+«talent d'imitation» très remarquable, entendez le talent de contrefaire
+les gens. «Il amusa un jour le roi, dit Louis Racine, en contrefaisant
+devant lui tous les comédiens, y compris Molière.» Il était connu pour
+ce talent, et on l'invitait à dîner pour qu'il «fît des imitations»,
+comme nous dirions aujourd'hui.
+
+ Mais enfin, dit Louis Racine, il en eut honte, et, ayant fait
+ réflexion que c'était faire un personnage de baladin, il n'alla
+ plus aux repas où on l'invitait que pour réciter ses ouvrages.
+
+Il avait beaucoup d'esprit. La plupart des mots qu'on a conservés de lui
+sont excellents. Et plusieurs sont généreux et courageux.
+
+À l'époque où nous sommes (1663-1664), il écrit ses premières satires et
+en fait des lectures privées. Elles ne sont pas profondes, et il s'y
+trouve des lieux communs un peu modestes: mais elles sont amusantes,
+colorées et drues; et une sensibilité littéraire passionnée les anime.
+J'avoue qu'elles me plaisent encore. Et elles étaient courageuses, ne
+vous y trompez pas. Attaquer en face, et en les nommant par leur nom,
+des écrivains dont quelques-uns étaient considérables par leur situation
+ou leurs amitiés, c'était se faire des ennemis acharnés et dangereux et
+s'exposer à de sérieux ennuis. En tout cas, il dut à sa franchise de
+n'entrer à l'Académie qu'en 1684, à quarante-huit ans, et encore il y
+fallut l'intervention du roi. Au début, quelqu'un représentait à Boileau
+que, s'il s'attachait à la satire, il se ferait des ennemis qui auraient
+toujours les yeux sur lui. «Eh bien, répondit-il, je serai honnête homme
+et je ne les craindrai point.» Il fut très honnête homme en effet.
+
+Au temps où il les colportait dans les dîners, ses satires, non encore
+revues, plus proches du premier jet, avaient, çà et là, plus de rudesse,
+et plus de saveur peut-être que dans la première édition avouée.
+
+Il y a un petit livre très rare, imprimé secrètement et sans privilège
+en 1666 et intitulé: _Recueil contenant plusieurs discours libres et
+moraux en vers_. C'est une édition du _Discours au roi_ et des satires
+I, II, IV, V et VII dans leur texte primitif et telles qu'elles
+couraient en copie. Or, dans le deuxième «discours» de cette édition
+furtive et fautive: _Contre les mœurs de la ville de Paris_, je trouve
+ce vigoureux morceau à la Juvénal ou à la d'Aubigné:
+
+... Et pour dernière horreur, pour comble de misère,
+ Qui pourrait aujourd'hui sans un juste mépris
+ Voir Italie en France et Rome dans Paris?
+ Je sais bien mon devoir, et ce qu'on doit à Rome
+ Pour avoir dans ses murs élevé ce grand homme
+ Dont le génie heureux par un secret ressort
+ Fait mouvoir tout l'État encore après sa mort.
+ Mais enfin je ne puis sans horreur et sans peine
+ Voir le Tibre à grands flots se mêler dans la Seine
+ Et traîner dans Paris ses mimes, ses farceurs,
+ Sa langue, ses poisons, ses crimes et ses mœurs,
+ Et chacun avec joie, en ce temps plein de vice,
+ Des crimes d'Italie enrichir sa malice...
+
+Pourquoi Boileau n'a-t-il pas conservé ces vers dans l'édition avouée de
+1666? Par pudeur? Ou par égard pour Molière, à qui ses ennemis
+attribuaient des fantaisies italiennes? Ce n'est pas moi qui vous le
+dirai.
+
+Si Racine, à cette époque, n'eût connu que Molière, La Fontaine, et
+Chapelle, et Furetière, et d'Houy, et Poignant, peut-être eût-il donné
+tout à fait dans le désordre. Mais je crois que Boileau le préserva.
+Boileau fut pour Racine un excellent tuteur. Il fut, dans bien des
+circonstances, quelque chose comme sa conscience morale et sa conscience
+littéraire.
+
+Je viens de nommer Chapelle. C'était un garçon fort gai, assez ivrogne,
+et qui aimait faire de grosses farces. Lui aussi, dans les vers faciles
+qu'il écrivait, était de tradition gauloise, et en réaction contre le
+précieux, le doucereux et le pompeux.
+
+De même Furetière, homme d'esprit, remuant et entreprenant, et qui, en
+1685, se fera exclure de l'Académie pour avoir fait son _Dictionnaire_
+avant que la Compagnie eût achevé le sien. Furetière, en 1663-1664,
+prépare où est même en train d'écrire son savoureux _Roman bourgeois_,
+qui est, en même temps qu'une suite de tableaux réalistes des mœurs de
+la bourgeoisie parisienne, une satire contre le roman héroïque des
+Gomberville, des La Calprenède et des Scudéry, comme on le voit dès les
+premières lignes:
+
+ Je chante les amours et les aventures de plusieurs bourgeois de
+ Paris de l'un et de l'autre sexe. Et ce qui est le plus
+ merveilleux, c'est que je le chante, et pourtant je ne sais pas la
+ musique. Mais, puisqu'un roman n'est rien qu'une poésie en prose,
+ je croirais mal débuter si je ne suivais l'exemple de mes maîtres
+ et si je faisais un autre exorde.
+
+Et plus loin:
+
+ Donc, je vous raconterai sincèrement et avec fidélité plusieurs
+ historiettes ou galanteries arrivées entre personnes qui ne seront
+ ni héros ni héroïnes, qui ne déferont point d'armées et ne
+ renverseront point de royaumes, mais qui seront de ces gens de
+ médiocre condition qui vont tout doucement leur grand chemin, dont
+ les uns seront beaux et les autres laids; les uns sages et les
+ autres sots; ceux-ci ont bien la mine de composer le grand
+ nombre...
+
+Et cela continue sur ce ton.
+
+À ces bourgeois joignez deux très bons gentilshommes: l'aimable
+chevalier de Nantouillet et ce joyeux Vivonne, frère de madame de
+Montespan, ami de Bussy, de Guiches, de Manicamp, diseur de bons mots,
+turlupin, hâbleur en amour, très débauché, mort (du mal napolitain) en
+1688. Madame de Sévigné l'appelle «ce gros crevé». Voyez Bussy et
+Tallemant.
+
+(À propos de Tallemant des Réaux, si vous lisez ses _Historiettes_,--et
+il faut les lire pour connaître la _réalité_ d'alors, particulièrement
+de 1640 à 1669, époque où Tallemant a pu raconter de visu,--vous y
+remarquerez diverses choses: l'abondance des individus originaux, et que
+les gens d'aujourd'hui semblent bien plus effacés; le grand nombre des
+esprits libres; la douceur, la bonhomie, la cordialité des mœurs
+bourgeoises à Paris; enfin la multiplicité et la familiarité des
+relations entre la bourgeoisie et la noblesse, et l'absence totale de
+morgue, la morgue datant du jour où les rangs ont été _légalement_
+confondus.)
+
+
+Voilà donc les amis et la bande de Racine. Ce qu'était Racine lui-même
+avant la _Thébaïde_, nous le voyons par les _Amours de Psyché_ de La
+Fontaine. _Psyché_ n'a paru qu'en 1669; mais La Fontaine, indolent,
+avait mis plusieurs années à l'écrire; et la première partie se rapporte
+certainement au temps où nos amis se rencontraient au cabaret et se
+promenaient ensemble dans la banlieue.
+
+ Quatre amis, dit-il, dont la connaissance avait commencé par le
+ Parnasse, lièrent une espèce de société que j'appellerais Académie,
+ si leur nombre eût été plus grand et qu'ils eussent autant regardé
+ les Muses que le plaisir.
+
+Ces quatre amis, c'est Polyphile (La Fontaine), Ariste (Boileau), Acante
+(Racine) et Gélaste où l'on a voulu voir Molière, mais où il est plus
+plausible de reconnaître Chapelle; car Gélaste n'est qu'un rieur de
+parti pris, et assez fade, au lieu que les contemporains de Molière nous
+parlent tous de son sérieux, même de sa gravité, même de ses noires
+humeurs. Au reste, La Fontaine nous dit des quatre amis:
+
+... Ils se donnaient des avis sincères lorsqu'un d'eux tombait dans
+ la maladie du siècle et faisait un livre, _ce qui arrivait
+ rarement_.
+
+Or, ceci s'applique bien à La Fontaine lui-même, à Boileau avant 1666, à
+Racine avant 1664, à Chapelle toujours, mais fort mal à Molière qui, en
+1664, avait déjà fait imprimer huit pièces.
+
+Et maintenant, comment La Fontaine voit-il son jeune compatriote Racine
+avant la _Thébaïde_?
+
+ Acante ne manqua pas, _selon sa coutume_, de proposer une promenade
+ en quelque lieu hors de la ville... _Il aimait extrêmement les
+ jardins, les fleurs et les ombrages_. Polyphile (La Fontaine) lui
+ ressemblait en cela, mais on peut dire que celui-ci aimait toutes
+ choses. Ces passions, qui leur remplissaient le cœur d'une
+ _certaine tendresse_, se répandaient dans tous leurs écrits... Ils
+ penchaient tous deux _vers le lyrique_, avec cette différence
+ qu'Acante avait quelque chose de plus _touchant_, Polyphile de plus
+ fleuri.
+
+Polyphile a apporté avec lui le manuscrit de sa _Psyché_ pour le lire à
+ses amis. À un moment, il interrompt sa lecture et dit:
+
+ Dispensez-moi de vous raconter le reste: vous seriez touchés de
+ trop de pitié au récit que je vous ferais.--_Eh bien_, repartit
+ Acante (Racine), _nous pleurerons. Voilà un grand mal pour
+ nous!..._ La compassion a aussi ses charmes, qui ne sont pas
+ moindres que ceux du rire. _Je tiens même qu'ils sont plus grands_
+ et crois qu'Ariste (Boileau) est de mon avis.
+
+Et là-dessus, on discute si la comédie, qui fait rire, est supérieure,
+ou non, à la tragédie, qui fait pleurer. Gélaste défend la comédie et le
+rire par des plaisanteries qui nous font croire que Gélaste est bien
+Chapelle et non pas Molière. Et c'est Boileau, plus âgé que Racine,
+c'est Boileau, le critique en titre de la bande, qui plaide pour la
+tragédie, et pour le plaisir délicat des larmes et de la pitié: mais
+Racine-Acante approuve et goûte tous ses arguments.
+
+ Votre erreur, dit Ariste-Boileau, provient de ce que vous confondez
+ la pitié avec la douleur. La pitié est un mouvement charitable et
+ généreux, une tendresse de cœur dont tout le monde se sait bon
+ gré... Nous nous mettons au-dessus des rois par la pitié que nous
+ avons d'eux... Les beautés tragiques enlèvent l'âme, et se font
+ sentir à tout le monde avec la soudaineté des éclairs.
+
+Quand la lecture de _Psyché_ est terminée:
+
+ Ne croyez-vous pas, dit Ariste, que ce qui vous a donné le plus de
+ plaisir, ce sont les endroits où Polyphile a tâché d'exciter en
+ vous la compassion?--Ce que vous dites est fort vrai, repartit
+ Acante (Racine): mais je vous prie de considérer ce gris-de-lin, ce
+ couleur aurore, cet orangé et surtout ce pourpre qui environnent le
+ roi des astres... En effet, il y avait longtemps que le soir ne
+ s'était trouvé si beau... On lui donna (à Acante) le loisir de
+ considérer les dernières beautés du jour; puis, la lune étant en
+ son plein, nos voyageurs et le cocher qui les conduisait la
+ voulurent bien pour leur guide.
+
+Ainsi, La Fontaine nous montre dans Racine, vers 1663, un jeune homme
+extrêmement sensible, amoureux des spectacles de la nature plus que
+Boileau et Chapelle, autant que La Fontaine lui-même,--et amoureux de la
+tragédie.
+
+Et, en effet, Racine, en ce temps-là, achevait d'écrire _la Thébaïde ou
+les Frères ennemis_.
+
+
+Pourquoi ce sujet et non un autre? Je n'en sais rien. Il avait
+vingt-trois ans; il voulait faire une tragédie; on lui avait conseillé
+ce sujet-là; il l'avait accepté. Il dira dans une préface des _Frères
+ennemis_ écrite pour l'édition collective de 1676:
+
+ Le lecteur me permettra de lui demander un peu plus d'indulgence
+ pour cette pièce que pour les autres qui la suivent. J'étais fort
+ jeune quand je la fis. Quelques vers que j'avais faits alors
+ tombèrent par hasard entre les mains de quelques personnes
+ d'esprit. Ils m'excitèrent à faire une tragédie et me proposèrent
+ le sujet de _la Thébaïde_.
+
+Ainsi, ce sujet, il ne l'a pas choisi. Il ne pourra pas le saisir et
+l'étreindre avec amour, y souffler toute son âme (comme il le fera, plus
+tard, pour _Andromaque_). La composition de sa première œuvre ne sera
+pour lui qu'un exercice,--passionné sans doute, mais un exercice.
+
+Ce sujet terrible, s'il ne l'a pas choisi, le tendre jeune homme l'a
+accepté pourtant. Déjà, à Uzès, nous avons vu qu'il s'intéressait aux
+passions violentes et qui vont jusqu'au bout.
+
+Mais ce sujet, comment le traitera-t-il? Racine vit familièrement,
+depuis quelques années, avec Molière, si vrai, avec La Fontaine, si
+naturel, avec Furetière, l'ennemi du romanesque, avec Boileau, qui sera
+le théoricien de la nouvelle école et qui va écrire, l'année suivante,
+le _Dialogue des héros de roman_ (1664). Racine traitera donc son sujet
+_avec une raison étonnante_ (qui apparaît mieux si l'on songe que, vers
+ce temps-là, Pierre Corneille écrivait _Œdipe_, _Sertorius_ et
+_Sophonisbe_, Thomas Corneille son _Timocrate_, et Quinault son
+_Astrate_, et si l'on y compare _la Thébaïde_ du nouveau venu).
+
+Racine, avant de faire sa pièce, a lu (outre _les Sept devant Thèbes_
+d'Eschyle, grande symphonie épique et lyrique plus que dramatique, et où
+il ne pouvait rien prendre) les _Phéniciennes_ d'Euripide, le long
+fragment de _la Thébaïde_ latine attribuée à Sénèque, et l'_Antigone_ de
+Rotrou (1638).
+
+Oh! la tragédie d'Euripide est fort belle. Mais elle ne contient guère
+qu'une grande scène proprement dramatique: la scène entre Jocaste et ses
+deux fils. Le reste est, presque autant que chez Eschyle, lyrique ou
+épique. Beaucoup de mythologie (qui plaisait aux Athéniens, puisque
+c'était la leur); beaucoup de pittoresque; les récits et les
+descriptions sont d'une couleur extraordinaire; Euripide s'y est
+particulièrement appliqué. Et pourquoi ce titre: les _Phéniciennes_?
+C'est que des Phéniciennes y forment le chœur. Ces Phéniciennes sont des
+captives que les Tyriens envoyaient à Delphes pour y être consacrées à
+Apollon, et qui ont été obligées, par l'arrivée inattendue de l'armée
+des Argiens, de s'enfermer dans Thèbes. Mais pourquoi Euripide a-t-il
+voulu qu'elles formassent le chœur? «C'est, dit le scholiaste, pour
+qu'elles pussent, étant étrangères, reprocher son injustice à Étéocle.»
+Mais c'est bien plutôt encore à cause de la richesse et de la
+singularité de leur costume exotique, et pour en amuser les yeux des
+Athéniens.
+
+En outre, la pièce d'Euripide reste liée étroitement à un drame
+antérieur et à toute l'histoire du malheureux Œdipe. La haine mutuelle
+de ses deux fils, et leur duel fratricide, et le désespoir de Jocaste et
+la mort d'Hémon, c'est le fruit de la première faute d'Œdipe, puis de
+ses imprécations sur lui-même et sur sa race. Car, suivant une idée qui
+remplit le théâtre grec, toute faute amène un malheur, et les malheurs
+ensuite s'enchaînent fatalement. Les _Phéniciennes_, c'est un épisode de
+la vie d'Œdipe. Pendant tout le drame, le vieil aveugle est dans un
+souterrain du palais, où ses fils l'ont séquestré; et, après la mort
+d'Étéocle, de Polynice et de Jocaste, il sort du palais pour se mêler
+aux lamentations, prend ensuite la route de l'exil, appuyé sur Antigone,
+et s'en va vers Colone où il doit mourir.
+
+Racine, très nettement, écarte presque tout le lyrisme, et le
+pittoresque, et la mythologie des _Phéniciennes_. Il réduit exactement
+son sujet à l'histoire de la haine et de la querelle des deux frères et
+à ses conséquences immédiates. Il ne retient des _Phéniciennes_ que ce
+qu'il croit pouvoir intéresser les hommes de son temps.
+
+De la déclamatoire et très peu dramatique _Thébaïde_ de Sénèque, il ne
+note que quelques traits. De même de la _Thébaïde_ de Stace.
+
+Puis il lit l'_Antigone_ de Rotrou (de 1638).
+
+L'_Antigone_ de Rotrou est une espèce de drame romantique. Shakespeare,
+si par hasard il eût rencontré ce sujet (une trentaine d'années
+auparavant), l'eût sans doute traité un peu de la même façon, avec
+seulement plus de génie. (Les rapports sont d'ailleurs nombreux et
+frappants entre Shakespeare, bien que complètement ignoré chez nous, et
+notre théâtre des trente premières années du XVIIe siècle.)
+
+Rotrou a besoin de beaucoup de faits et d'événements. Il ne sait pas
+faire quelque chose de rien. Il ne peut tirer de la tragédie d'Euripide
+qu'un peu plus de deux actes. Alors il joint aux _Phéniciennes_ toute
+l'_Antigone_ de Sophocle (c'est-à-dire l'histoire de la résistance
+d'Antigone à Créon qui a défendu d'ensevelir Polynice). Et cela ne lui
+suffit pas encore. Il complique tant qu'il peut. Il emprunte à Stace cet
+épisode: après le duel des deux frères, la nuit, sur le rempart de
+Thèbes, Argis, veuve de Polynice, cherche son corps «une lanterne à la
+main». Elle rencontre Antigone occupée à la même recherche. Les deux
+femmes se reconnaissent et s'embrassent. Et cela forme un très beau
+tableau. Rotrou imagine encore qu'Antigone, sa sœur Ismène repentante et
+Ménète, «gentilhomme de la reine Argis», se disputent devant Créon
+l'honneur dangereux d'avoir enfreint son arrêt. Et cette invention a,
+comme la première, l'inconvénient de diviser l'intérêt, qui, dans la
+seconde partie du drame, se devrait concentrer sur Antigone.
+
+Au surplus, la pièce de Rotrou est d'une composition fort lâche.
+L'exposition est très confuse. Le lieu de la scène change, même dans
+l'intérieur des actes: nous sommes successivement dans la chambre de
+Jocaste, sous la tente de Polynice, _sous_ les remparts, dans la chambre
+d'Antigone, _sur_ les remparts, chez Créon, dans le tombeau d'Antigone.
+Partout, dureté, emphase, subtilités ineptes, jeux bizarres
+d'antithèses. Çà et là de magnifiques éclairs de poésie ou de passion.
+Je le répète, cela ressemble assez à une tragédie d'un contemporain de
+Shakespeare. Même, la scène d'Hémon dans le tombeau d'Antigone fait un
+peu songer, par l'outrance fleurie du style et par le décor, à Roméo
+près de Juliette morte.
+
+De l'_Antigone_ de Rotrou, Racine ne garde rien. C'est sur la tragédie
+d'Euripide qu'il travaille.
+
+Attentif à l'unité d'action, il retranche même l'espèce d'épilogue qui
+termine les _Phéniciennes_: les lamentations sur les cadavres,
+l'interdiction d'enterrer Polynice, le départ d'Œdipe et d'Antigone.
+
+La pièce d'Euripide ainsi réduite, cette pièce dont Rotrou n'avait guère
+tiré plus de deux actes, Racine en tire ses cinq actes entiers, et cela,
+en ne gardant que les personnages strictement nécessaires à l'action.
+
+Comment s'y prend-il? Très simplement. Il recule jusqu'au quatrième acte
+la grande scène, la scène capitale, entre, Jocaste et ses deux fils
+(comme, plus tard, dans _Bérénice_, il retardera jusqu'au quatrième acte
+la rencontre décisive des amants). Pour remplir les trois premiers, il
+trouvera assez de matière dans les sentiments qu'excite la discorde de
+deux frères chez Jocaste, Antigone, Hémon, Créon. De ce dernier,
+notamment, Racine développe et l'on peut dire qu'il invente le caractère
+et le rôle.
+
+Et, au dernier acte (seule trace d'inexpérience), par un goût immodéré
+de l'unité d'action, et pour que la pièce soit finie, bien finie, et ne
+puisse plus recommencer, il tue tous ses personnages, sans exception.
+
+Bref, Racine, à vingt-trois ans, n'a pas encore tout son génie; mais _il
+a déjà tout son système dramatique_.
+
+Et il a déjà presque tout son style. Ici, il faut citer. Je choisis
+trois petits morceaux de ton différent: quelques vers d'amour d'Hémon et
+d'Antigone; quelques vers de psychologie juste et aisée où le politique
+Créon explique pourquoi il veut que les deux frères se rencontrent pour
+un accommodement; et quelques vers d'Étéocle au moment où il attend
+Polynice et sent redoubler sa haine à l'approche de son frère.
+
+ Hémon et Antigone (acte II, scène I):
+
+ HÉMON
+
+.....................
+ Un moment loin de vous me durait une année,
+ J'aurais fini cent fois ma triste destinée,
+ Si je n'eusse songé jusques à mon retour
+ Que mon éloignement vous prouvait mon amour,
+ Et que le souvenir de mon obéissance
+ Pourrait en ma faveur parler en mon absence
+ Et que, pensant à moi, vous penseriez aussi
+ Qu'il faut aimer beaucoup pour obéir ainsi.
+
+ ANTIGONE
+
+ Oui, je l'avais bien cru, qu'une âme si fidèle
+ Trouverait dans l'absence une peine cruelle;
+ Et, si mes sentiments se doivent découvrir,
+ Je souhaitais, Hémon, qu'elle vous fît souffrir,
+ Et qu'étant loin de moi, quelque ombre d'amertume
+ Vous fît trouver les jours plus longs que de coutume.
+ Mais ne vous plaignez pas: mon cœur chargé d'ennui
+ Ne vous souhaitait rien qu'il n'éprouvât en lui...
+
+
+ Créon (acte III, scène VI):
+
+ Des deux princes, d'ailleurs, la haine est trop puissante;
+ Ne crois pas qu'à la paix jamais elle consente.
+ Moi-même je saurai si bien l'envenimer
+ Qu'ils périront tous deux plutôt que de s'aimer.
+ Les autres ennemis n'ont que de courtes haines:
+ Mais, quand de la nature on a brisé les chaînes,
+ Cher Attale, il n'est rien qui puisse réunir
+ Ceux que des nœuds si forts n'ont pas su retenir.
+ L'on hait avec excès lorsque l'on hait un frère,
+ Mais leur éloignement ralentit leur colère;
+ Quelque haine qu'on ait contre un frère ennemi,
+ Quand il est loin de nous on la perd à demi.
+ Ne t'étonne donc plus si je veux qu'ils se voient:
+ Je veux qu'en se voyant leurs fureurs se déploient;
+ Que, rappelant leur haine au lieu de la chasser,
+ Ils s'étouffent, Attale, en voulant s'embrasser...
+
+Étéocle enfin (clairement et suffisamment différencié de Polynice,
+lequel est plus humain et d'ailleurs dans son droit):--Acte IV, scène I:
+
+ Je ne sais si mon cœur s'apaisera jamais:
+ Ce n'est pas son orgueil, c'est lui seul que je hais.
+ Nous avons l'un et l'autre une haine obstinée.
+ Elle n'est pas, Créon, l'ouvrage d'une année;
+ Elle est née avec nous; et sa noire fureur
+ Aussitôt que la vie entra dans notre cœur.
+ Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance;
+ Que dis-je? nous l'étions avant notre naissance.
+ Triste et fatal effet d'un sang incestueux!
+ Pendant qu'un même sein nous renfermait tous deux,
+ Dans les flancs de ma mère une guerre intestine
+ De nos divisions lui marqua l'origine.
+ Elles ont, tu le sais, paru dans le berceau,
+ Et nous suivront peut-être encor dans le tombeau.
+ On dirait que le ciel, par un arrêt funeste,
+ Voulut de nos parents punir ainsi l'inceste,
+ Et que dans notre sang il voulut mettre au jour
+ _Tout ce qu'ont de plus noir et la haine et l'amour_.
+ Et maintenant, Créon, que j'attends sa venue,
+ Ne crois pas que pour lui ma haine diminue;
+ _Plus il approche, et plus il me semble odieux_;
+ Et sans doute il faudra qu'elle éclate à ses yeux.
+ J'aurais même regret qu'il me quittât l'empire;
+ Il faut, il faut qu'il fuie, et non qu'il se retire.
+ Je ne veux point, Créon, le haïr à moitié;
+ _Et je crains son courroux moins que son amitié_.
+ Je veux, pour donner cours à mon ardente haine,
+ Que sa fureur au moins autorise la mienne;
+ Et, puisque enfin mon cœur ne saurait se trahir,
+ _Je veux qu'il me déteste afin de le haïr!..._
+
+Ne vous y trompez pas. Tout ceci ne paraît point extraordinaire sans
+doute: mais pourtant c'est la première fois qu'on écrit au théâtre avec
+cette pureté soutenue. On a dit que, dans la _Thébaïde_, Racine
+subissait l'influence de Corneille. Fort peu, je vous assure. Elle ne se
+fait sentir que rarement, dans quelques vers emphatiques et à
+antithèses. En réalité, cet exercice d'écolier, qui n'est pas éclatant,
+est déjà secrètement original. Si on le compare aux deux Corneille et à
+Quinault, on est tenté de dire que Racine y invente le «goût». Racine
+n'aura qu'à cultiver et développer en lui ce don de composition exacte
+et d'analyse lucide et, pour le style, ce don de simplicité précise et
+souple et de violence enveloppée sous une forme harmonieuse; et, s'il
+rencontre alors un sujet qui l'émeuve à fond, il écrira _Andromaque_.
+
+
+
+
+QUATRIÈME CONFÉRENCE
+
+«ALEXANDRE».--LES DEUX LETTRES CONTRE PORT-ROYAL
+
+
+Le seconde pièce de Racine, jouée à la fin de 1665, fut _Alexandre_.
+_Alexandre_ est extrêmement différent de la _Thébaïde_. Ce n'est point
+une tragédie, bien que Racine l'appelle de ce nom et bien qu'un des
+personnages y soit tué dans une bataille. C'est une comédie héroïque et
+galante, très française, très conforme à l'esprit et aux imaginations du
+jeune roi et de la cour. _Alexandre_ m'apparaît comme une espèce de
+glorieux carrousel en vers.
+
+Cette fois, Racine a choisi son sujet lui-même Pourquoi a-t-il choisi
+Alexandre? Et qu'en a-t-il fait?
+
+On m'a enseigné, quand j'étais enfant, qu'il y avait quatre grands
+capitaines: Alexandre, Annibal, César, Napoléon.
+
+Alexandre me paraissait le plus grand. C'est celui qui a été le plus
+beau, qui est mort le plus jeune, qui a parcouru le plus de chemin et
+conquis le plus de terres, et les plus lointaines et les plus
+merveilleuses.
+
+Annibal a agi dans un domaine très limité. Il s'est contenté de venir de
+Tunis en Italie. Il n'est pas de notre race; c'est un Phénicien, un
+Sémite. Nous avons peine à nous représenter son visage et son costume
+(au lieu que nous voyons nettement les trois autres, dont nous avons
+d'ailleurs des effigies nombreuses). Et puis nous sommes pour Rome (du
+moins je le crois). Et puis, il n'y a pas de grâce dans l'aventure de ce
+Carthaginois; il n'y a pas de sourire. Nous ne connaissons de lui aucun
+geste élégant, aucun mot généreux, chevaleresque ou spirituel. Il a eu
+cette malchance que son histoire nous a été racontée seulement par ses
+ennemis et ses vainqueurs. Ce n'est pas notre faute.
+
+Nous goûtons César, dont la victoire fut, semble-t-il, avantageuse à nos
+lointains ancêtres, et qui est devenu un des nôtres. Mais César n'est
+pas proprement un conquérant, un homme de guerre. Il paraît même que,
+dans ses campagnes des Gaules, il a eu plus de chance encore que de
+génie stratégique. César est surtout un politique; c'est aussi un
+écrivain; et c'est même un dilettante.
+
+Décidément, il n'y a que Napoléon qui égale Alexandre. Que dis-je?
+L'Histoire de Napoléon est un drame plus complet, mieux machiné, plus
+riche en péripéties et en coups de théâtre; et un drame aussi qui
+contient plus de passion, d'émotion et de larmes.
+
+Oui, mais pour les imaginations fraîches, Alexandre l'emporte encore,
+par l'éloignement dans le temps et dans l'espace, par la jeunesse du
+héros, mort à trente-trois ans, par la grandeur, l'étendue et la
+rapidité matérielle de son action sur les hommes.
+
+Alexandre, c'est de l'histoire fantastique, et c'est pourtant de
+l'histoire, il est très vrai que ce jeune homme, en dix années, a
+parcouru, conquis et soumis l'univers de son temps, et la Grèce, et
+l'Asie Mineure, et la Syrie, et l'Égypte, et la Perse, et la Bactriane,
+et l'entrée de l'Inde mystérieuse; qu'il a fondé soixante-dix villes, et
+que son empire fut borné par le Pont-Euxin, la mer Hyrcanienne, la mer
+Rouge, le golfe Arabique, le golfe Persique et la mer Érythrée; et il
+est très vrai aussi qu'il a parlé grec; qu'il a eu pour précepteur
+Aristote, dont les livres sont entre nos mains; qu'il a lu Homère comme
+nous; qu'il a été le contemporain et le compatriote de poètes et
+d'orateurs dont nous connaissons les œuvres; et que, s'il revenait tout
+à coup, nous pourrions converser avec lui, et le comprendre, et être
+compris de lui.
+
+Mais ce personnage très historique est resté légendaire, sans doute
+parce qu'il s'est mû, pour ainsi dire, hors des prises de l'histoire et
+de la critique de son temps; que sa vie n'a pu être racontée que sur des
+documents très incomplets et très mêlés, et qu'enfin elle n'a été écrite
+que plusieurs siècles après sa mort, par le strict et prudent Arrien, le
+facile Plutarque, l'abréviateur Justin,--et par le demi-romancier
+Quinte-Curce, dont on ne sait s'il vivait sous Claude ou sous Théodose,
+ou si même il ne fut pas quelque clerc subtil du moyen âge.
+
+
+À travers ces incertitudes, ce qui est sûr, c'est que, plus qu'aucun
+autre personnage historique, Alexandre est ce qu'un Allemand a appelé le
+«surhomme», disons simplement le grand homme d'action. Ce fut évidemment
+un être magnifique, un individu incroyablement doué. Il est beau; il est
+fort; il est l'homme le plus robuste, le plus agile, le plus courageux
+de toute son armée, et le plus résistant à la fatigue et à la
+souffrance. Il en est aussi le plus grand buveur. Il dompte les chevaux,
+tue les lions. Dans la bataille, il donne de sa personne, il se bat au
+premier rang, comme un héros d'Homère. En même temps, élève d'Aristote,
+il sait la politique, les sciences, la médecine, et comprend sans doute
+la métaphysique la plus abstruse. Il est musicien et joue de tous les
+instruments (sauf de la flûte). Il sait par cœur l'_Iliade_ et la moitié
+de l'_Odyssée_. Tous ses sentiments sont d'une extrême intensité. Il tue
+Clitus par colère; mais il s'arrache les cheveux, gémit et se lamente
+pendant trois jours. Sa morale, c'est d'être fort et grand pour agir sur
+les autres; c'est d'étendre son être le plus qu'il peut. Il se reconnaît
+tous les droits dans l'instant où il a besoin de les exercer. C'est
+qu'il croit réellement à sa destinée supérieure. Cruel, atroce, comptant
+pour rien le sang versé quand il s'agit de la sécurité de son
+inappréciable personne, le reste du temps, il est aisément magnanime,
+clément, doux, gracieux. Il estime et respecte la vertu parce que la
+vertu est belle, parce que la vertu est utile.
+
+Il a des mots et des gestes à la Napoléon. Dans les déserts de l'Oxus,
+après une longue marche à pied, mourant de soif, il refuse un peu d'eau
+qu'un des siens vient de trouver, et la répand par terre, parce qu'il ne
+peut la partager avec ses soldats. Par un froid terrible, il fait
+asseoir à sa place, près d'un feu de bivouac, un vétéran à moitié gelé;
+et, quand le soldat le reconnaît et se lève épouvanté:
+
+ Camarade, lui dit-il en riant, chez les Perses, s'asseoir sur le
+ siège du roi, c'est un cas de mort; et toi, c'est ce qui t'a sauvé.
+
+Son intelligence est à la fois vaste, excessivement imaginative et
+précise. Les généraux anglais qui ont combattu dans les Indes regardent
+le passage de l'Hydaspe et la bataille qui suivit comme des
+chefs-d'œuvre de tactique. Et il est évident que l'homme qui a fait
+parcourir à son armée, en si peu de temps, des espaces si démesurés, est
+le roi de la marche stratégique.
+
+D'autre part, je ne vous le donne pas pour un philosophe humanitaire,
+mais c'est réellement un conquérant civilisateur. Et il le sait, et il
+le veut. Et c'est pour cela qu'il se dit fils de Jupiter. Et il le
+croit, en ce sens qu'il se considère comme élu par les puissances d'en
+haut. Mais sa divinité, utile à ses desseins, lui permet le sourire. Une
+fois qu'il est blessé:
+
+ On m'appelle, dit-il, fils de Jupiter: mais cela n'empêche pas ma
+ jambe de me faire diablement mal.
+
+Il met de la coquetterie à bien traiter les vaincus. Il respecte leurs
+usages et même les adopte. Il marie tant qu'il peut ses soldats avec des
+femmes perses. Il prêche d'exemple en épousant Roxane, puis Statira,
+fille de Darius. Un jour, à Babylone, il célèbre à la fois, dans une
+fête énorme, dix mille de ces mariages mixtes, et, pour rehausser la
+fête, un vieux brahme qu'il a ramené de l'Inde, las de cette vie
+transitoire, monte volontairement sur un bûcher devant toute l'armée.
+
+Une autre fois (printemps de 323 avant J.-C.), il reçoit à Babylone des
+ambassades de toutes les parties du monde connu. Il en vient d'Italie:
+des Bruttiens, des Lucaniens, des Étrusques; il en vient d'Afrique: des
+Carthaginois, des Lybiens, des Éthiopiens. Des Scythes d'Europe s'y
+rencontrent avec des Celtes et des Ibères. Alexandre veut, de propos
+délibéré, rapprocher et mêler les peuples. Plutarque dit splendidement à
+propos des dix mille mariages célébrés à la fois:
+
+ Comme dans une coupe d'amour se mêlaient la vie et les mœurs des
+ différentes races; et les peuples, en y buvant, oubliaient leur
+ vieille inimitié. (_De la fortune d'Alexandre_, I, 6.)
+
+Il veut «tout conquérir pour tout élever». Et sans doute, mort en plein
+triomphe, à trente-trois ans, d'une série d'orgies dignes d'Hercule, il
+ne réussit pas tout à fait dans son énorme et magnanime entreprise. Mais
+toutefois il vaut mieux pour l'univers, semble-t-il, qu'Alexandre soit
+venu. Malgré tout, les peuples parcourus et conquis par lui gagnèrent
+plus qu'ils ne perdirent à son passage.
+
+ Des routes nouvelles, des ports, des chantiers, des places de
+ refuge ou d'étape ouverts au commerce; d'immenses richesses, jadis
+ immobilisées dans les trésors des rois asiatiques, maintenant
+ jetées dans la circulation; la civilisation grecque portée sur
+ mille points de l'Asie; un nouveau monde révélé à la Grèce; les
+ peuples, les idées, les religions, mêlés dans un commencement
+ d'unité d'où pouvait sortir une société nouvelle, si l'ouvrier de
+ ce grand œuvre eût vécu. (_Victor Duruy._)
+
+Tout cela est merveilleux, quoique inachevé; et il en est resté quelque
+chose, ne serait-ce que la délicieuse Alexandrie--et le souvenir de la
+plus extraordinaire peut-être des aventures humaines et de la plus
+propre à raviver et exalter les imaginations.
+
+Mais pourquoi, nous sommes-nous demandé, Racine choisit-il Alexandre
+pour héros de sa deuxième pièce? Et qu'en a-t-il fait?
+
+Racine, à vingt-cinq ans, est plein d'un grand désir de gloire, et, en
+attendant la gloire, d'un désir enragé de succès. _La Thébaïde_,
+tragédie très sombre et très sage, a fort joliment réussi pour un début.
+Mais ce qu'il veut, ce qu'il lui faut, c'est le «grand succès».
+Peut-être a-t-il été trop raisonnable dans _la Thébaïde_. Les deux
+auteurs favoris du public, à ce moment-là, c'est Thomas Corneille et
+Quinault. Ils plaisent par un certain héroïque galant, que Quinault
+pousse même jusqu'au doucereux. Les romans de Gomberville, de. La
+Calprenède, de mademoiselle de Scudéry sont en vogue. La Fontaine
+lui-même, si ami pourtant du naturel, les lit et s'en amuse. Boileau les
+raille, et fort spirituellement, dans son _Dialogue des héros de roman_.
+Mais Racine, cette fois, ne consultera pas Boileau.
+
+Et puis, après tout, le héros amoureux, le héros galant, le guerrier qui
+fait des prouesses pour plaire à la femme qu'il aime et pour l'honorer,
+cela est dans la tradition nationale. Tous les chevaliers de chansons de
+gestes sont ainsi. Ils sont ainsi parce que le christianisme à la fois a
+relevé socialement la femme et a rendu l'amour plus intéressant et plus
+subtil, en l'exigeant chaste, en mettant, tout près de l'amour, le
+péché. Cette idée que l'adoration de la femme fait partie intégrante de
+l'âme d'un héros, c'est, en somme, une transformation profane, mondaine
+et voluptueuse d'un fait chrétien. Les gens du XVIIe siècle ont beau
+ignorer ou dédaigner les romans de gestes et mépriser l'architecture
+gothique, ils ont hérité, sans le savoir, de beaucoup de façons de
+sentir du moyen âge. Les réunions de l'hôtel de Rambouillet continuent
+les cours d'amour.
+
+Le héros amoureux, c'est l'idéal de tous les jeunes seigneurs, et c'est
+l'idéal du jeune roi. Louis XIV n'a qu'un an et demi de plus que Racine.
+Depuis la mort de Mazarin (1661), il joue le rôle de héros bienfaisant.
+Il gouverne fort bien ces années-là (avec Colbert, Le Tellier, Louvois,
+Séguier, Lionne, qu'il a choisis lui-même). La France paraît prospère
+(oh! comme les pays sont prospères, avec beaucoup de misères au fond).
+Le roi, bien entendu, est amoureux. Et sans doute le roi n'a pas encore
+fait la guerre. Mais, en 1665, le père de la reine, Marie-Thérèse, étant
+mort, Louis XIV réclame la Flandre et la Franche-Comté pour remplacer la
+dot qui n'a pas été payée. Et, dans dix-huit mois au plus tard, le roi
+envahira élégamment la Flandre et la Franche-Comté, dans une petite
+guerre rapide, presque pareille à un ballet militaire un peu accentué.
+Racine l'aime, ce jeune roi (Racine est déjà reçu à la cour), et ce
+jeune roi goûte Racine, à qui il trouve une figure noble et beaucoup
+d'esprit.
+
+
+Demanderez-vous maintenant pourquoi Racine, se décide à faire une
+tragédie galante et si peu tragique, dans le goût du jour? ou pourquoi,
+voulant la faire, il songe à Alexandre? D'abord, il se trouve que ce
+héros est disponible: je veux dire que ni Pierre ni Thomas Corneille ni
+Quinault ne s'en sont encore emparés. Et, justement, c'est le conquérant
+et le héros par excellence, et qui plaît d'autant plus au jeune Racine,
+que le jeune Racine, à cette époque, est, lui aussi, un conquérant, un
+homme affamé de gloire. Mais Alexandre galant et amoureux? Pourquoi non?
+Quinte-Curce nous le montre «honnête homme», traitant avec courtoisie la
+femme et les filles de Darius, épousant par amour une dame persane. Et
+quand nous le tirerions un peu à nous, quand nous le ferions un peu
+ressemblant à un héros moderne, quel mal à cela? Et, si d'aventure on
+dit que c'est le roi, et si le roi lui-même se reconnaît en lui, quel
+mal à cela encore? Ce n'est point, en tout cas, la flatterie directe et
+grossière. Que si le roi en sait gré à l'auteur... eh bien, l'auteur
+s'en arrangera. Je considère Jean Racine à cette époque (je vous l'ai
+déjà dit) comme un charmant «arriviste», très ardent et très avisé.
+
+Donc, il s'empare d'Alexandre, et il s'arrête à l'un des plus beaux
+épisodes de son histoire: son entrée dans l'Inde et sa rencontre avec
+Porus. Cet épisode est raconté dans le VIIIe livre de Quinte-Curce.
+
+Ce VIIIe livre est très brillant. Il contient notamment deux morceaux
+fort remarquables: l'éloquente et ingénieuse apologie d'Alexandre par
+lui-même, en réponse au réquisitoire du jeune conspirateur
+Hermolaüs,--et le récit du passage de l'Hydaspe et de la bataille.
+
+Les propos que le rhéteur prête à Alexandre ont de la grandeur et ne
+sont pas sans vraisemblance. J'en citerai un passage intéressant:
+
+ Hermolaüs me reproche que les Perses sont auprès de moi en grand
+ honneur. C'est sans contredit la preuve la plus frappante de ma
+ modération que de commander sans orgueil aux vaincus. Je suis venu
+ en Asie, non pour bouleverser les nations, ni pour faire un désert
+ de la moitié de l'univers, mais pour apprendre aux peuples même que
+ j'aurai conquis à ne pas maudire ma victoire. Aussi vous voyez
+ combattre pour vous et répandre leur sang pour votre empire ces
+ mêmes hommes qui, traités avec hauteur, se fussent révoltés. La
+ conquête où l'on n'entre que par le glaive n'est pas de longue
+ durée; la reconnaissance des bienfaits est immortelle. Si vous
+ voulez posséder l'Asie, non la traverser, il faut admettre les
+ peuples au partage de notre clémence; leur attachement rendra notre
+ empire stable et éternel.
+
+ Mais je suis coupable de faire adopter aux Macédoniens les mœurs
+ des vaincus?--C'est que je vois chez plusieurs nations beaucoup de
+ choses qu'il n'y a pour vous nulle honte à imiter. Un si grand
+ empire ne peut être gouverné sans que nous lui imposions
+ quelques-uns de nos usages et que nous en empruntions d'eux
+ quelques autres.
+
+Et voici de quelle élégante et spirituelle façon il s'exprime, avec un
+sourire, sur sa divinité:
+
+ Ç'a été une chose presque risible d'entendre Hermolaüs me demander
+ de renier Jupiter dont l'oracle me reconnaît. Suis-je donc maître
+ aussi des réponses des dieux? Jupiter m'a honoré du nom de son
+ fils; en l'acceptant, je n'ai pas nui, ce me semble, à l'œuvre où
+ nous nous sommes engagés. Plût au Ciel que les Indiens me
+ regardassent aussi comme un dieu! Car, à la guerre, la renommée
+ fait tout, et souvent une croyance erronée a été aussi efficace que
+ la vérité.
+
+L'autre morceau remarquable de ce VIIIe livre de Quinte-Curce, c'est la
+bataille de l'Hydaspe. C'est une bataille colorée, et on peut dire
+«amusante», par le stratagème d'Alexandre qui installe à un endroit de
+la rive sa tente, sa garde particulière et son sosie, Arbate, habillé de
+vêtements royaux, pendant que lui-même traverse le fleuve beaucoup plus
+bas; amusante aussi et pittoresque par les chars de guerre et par des
+traits de ce genre:
+
+ Ce qu'il y avait de plus effrayant, c'était de voir les éléphants
+ saisir avec leurs trompes les armes et les hommes, et les livrer,
+ par-dessus leur tête, à leur conducteur.
+
+Ou encore:
+
+ Porus, accablé à la fin, commença à glisser en bas de sa monture.
+ L'Indien, conducteur de l'éléphant, croyant que le roi descendait,
+ fit, selon sa coutume, tomber à genoux l'animal. Mais à peine se
+ fut-il agenouillé, que les autres éléphants, dressés à cette
+ manœuvre, s'agenouillèrent aussi: circonstance qui livra au
+ vainqueur Porus et sa suite. Alexandre, qui le croyait mort,
+ ordonna de le dépouiller, et l'on accourut en foule pour lui ôter
+ sa cuirasse et ses vêtements; mais l'éléphant, défenseur de son
+ maître, se mit à frapper ceux qui le dépouillaient et, _l'enlevant
+ avec sa trompe, le replaça sur son dos_.
+
+J'ai le chagrin de dire que Racine, dans sa pièce, n'a point conservé
+cette couleur, et n'a pas non plus reproduit les plus forts arguments du
+plaidoyer si politique d'Alexandre.
+
+Il a, autant dire, supprimé la bataille. Celle qu'il raconte est vague
+et sommaire. Pourquoi? Il a sans doute obéi à un souci d'harmonie. Il
+n'a pas voulu interrompre des conversations héroïques et amoureuses par
+des détails d'un pittoresque trop familier. Il a craint peut-être
+quelque disparate entre les discours si polis de ses personnages et cet
+appareil bizarre d'une guerre asiatique. Il paraît d'ailleurs n'avoir
+pas été très sensible, du moins en ce temps-là, à ce que nous appelons
+la «couleur locale». Enfin, il avait ses raisons (que vous sentirez)
+pour ne pas trop «réaliser», ne pas rendre trop concrètes les batailles
+d'Alexandre.
+
+Quant aux grands desseins, aux larges vues de son héros, à ce qui peut
+nous faire tout au moins comprendre les droits exorbitants qu'il
+s'arroge et tant de vies humaines sacrifiées, le jeune Racine néglige
+parfaitement tout cela. Lorsque, au deuxième acte, Porus dit à Éphestion
+(et je cite le morceau pour vous montrer de quelle plume la pièce est
+écrite):
+
+ Et que pourrais-je apprendre
+ Qui m'abaisse si fort au-dessous d'Alexandre?
+ Sera-ce sans efforts les Perses subjugués
+ Et vos bras tant de fois de meurtres fatigués?
+ Quelle gloire en effet d'accabler la faiblesse
+ D'un roi déjà vaincu par sa propre mollesse,
+ D'un peuple sans vigueur et presque inanimé,
+ Qui gémissait sous l'or dont il était armé,
+ Et qui, tombant en foule, au lieu de se défendre,
+ N'opposait que des morts au grand cœur d'Alexandre?
+ Les autres, éblouis de ses moindres exploits,
+ Sont venus à genoux lui demander des lois;
+ Et, leur crainte écoutant je ne sais quels oracles,
+ Ils n'ont pas cru qu'un dieu pût trouver des obstacles
+ Mais nous, qui d'un autre œil jugeons les conquérants,
+ Nous savons que les dieux ne sont pas des tyrans;
+ Et, de quelque façon qu'un esclave le nomme,
+ Le fils de Jupiter passe ici pour un homme.
+ Nous n'allons point de fleurs parfumer son chemin;
+ Il nous trouve partout les armes à la main,
+ Il voit à chaque pas arrêter ses conquêtes;
+ Un seul rocher ici lui coûte plus de têtes,
+ Plus de soins, plus d'assauts et presque plus de temps.
+ Que n'en coûte à son bras l'empire des Persans.
+ Ennemis du repos qui perdit ces infâmes,
+ L'or qui naît sous nos pas ne corrompt point nos âmes.
+ La gloire est le seul bien qui nous puisse tenter,
+ Et le seul que mon cœur cherche à lui disputer;
+ C'est elle...
+
+--«Et c'est aussi ce que cherche Alexandre,» répond Éphestion. Et il le
+développe en quelques vers. Rien de plus.
+
+De même (acte V, scène I), lorsque la reine Cléophile lui dit:
+
+... Mais quoi, seigneur? Toujours guerre sur guerre?
+ Cherchez-vous des sujets au delà de la terre?
+ Voulez-vous pour témoins de vos faits éclatants
+ Des pays inconnus même à leurs habitants?
+ Qu'espérez-vous combattre en des climats si rudes?
+ Ils vous opposeront de vastes solitudes,
+ Des déserts que le ciel refuse d'éclairer,
+ Où la nature semble elle-même expirer...
+ Pensez-vous y traîner les restes d'une armée
+ Vingt fois renouvelée et vingt fois consumée?
+ Vos soldats, dont la vue excite la pitié,
+ D'eux-mêmes en cent lieux ont laissé la moitié...
+
+Alexandre pourrait, j'imagine, répondre par l'exposé de quelque dessein
+grandiose. Il se contente d'affirmer superbement:
+
+ Ils marcheront, madame, et je n'ai qu'à paraître.
+
+Ailleurs (acte IV, scène II):
+
+ Je suis venu chercher _la gloire et le danger_.
+
+Être présent à la pensée des autres hommes et, comme nous disons
+aujourd'hui, «vivre dangereusement», voilà tout l'idéal de l'Alexandre
+de Racine. Plus rien du civilisateur, du grand rêveur politique, du
+constructeur d'histoire. Tandis qu'il conquiert l'Asie, il n'a pas de
+pensée plus profonde qu'un colonel de vingt ans des armées du roi.
+
+Cet Alexandre est décidément un peu artificiel. Mais, plus accessible
+ainsi, il dut plaire d'autant plus à la jeune cour et au jeune roi. Ils
+ont la même devise brillante et ingénue: _La gloire, le danger, et
+l'amour_.
+
+
+La pièce est d'ailleurs très adroitement arrangée comme pour l'apothéose
+d'Alexandre. Il est longuement annoncé. Invisible et présent dans les
+deux premiers actes, on n'y parle que de lui. Il vient de pénétrer dans
+l'Inde. Deux rois, Taxile et Porus, deux reines, Cléophile et Axiane,
+l'attendent dans le camp de Taxile, partagés entre des sentiments
+divers. Le roi Taxile est pour la soumission ainsi que sa sœur Cléophile
+qui, déjà, connaît Alexandre et est aimée de lui. Le roi Porus et la
+reine Axiane sont pour la résistance. Ce qui complique un peu la
+situation et les sentiments, c'est que la reine Axiane est aimée à la
+fois de Porus et de Taxile, si bien que Taxile est fort embarrassé entre
+sa sœur Cléophile qui le travaille en faveur d'Alexandre, et sa
+«maîtresse» Axiane qui l'excite contre le jeune héros.
+
+Au surplus, tous l'admirent, même ceux qui le haïssent.
+
+Éphestion, l'envoyé d'Alexandre, vient proposer la paix moyennant
+soumission. Porus repousse fièrement cette offre. Sur quoi la reine
+Axiane avoue à Porus que c'est lui qu'elle aime.
+
+La bataille s'engage,--oh! tout à fait à la cantonade,--entre l'armée
+d'Alexandre et celles d'Axiane et de Porus. Les reines Cléophile et
+Axiane,--que Taxile tient prisonnières dans son camp--attendent les
+nouvelles. Taxile annonce la victoire d'Alexandre. Et voici enfin, au
+milieu du troisième acte, Alexandre qui paraît pour la première fois; et
+les _premiers mots_ qu'il prononce en faisant son entrée sont ceux-ci:
+
+ Allez, Éphestion, que l'on cherche Porus;
+ Qu'on épargne la vie et le sang des vaincus.
+
+Et vraiment cela a bon air. Puis, le jeune héros dépose ses lauriers aux
+pieds de la reine Cléophile et lui demande son cœur en échange. Et
+Cléophile, coquette, feint de se dérober:
+
+ Je crains que, satisfait d'avoir conquis un cœur,
+ Vous ne l'abandonniez à sa triste langueur;
+ Qu'insensible à l'ardeur que vous avez causée,
+ Votre âme ne dédaigne une conquête aisée.
+ On attend peu d'amour d'un héros tel que vous.
+ La gloire fit toujours vos transports les plus doux,
+ Et peut-être, au moment que ce grand cœur soupire,
+ La gloire de me vaincre est tout ce qu'il désire.
+
+Et le jeune colonel... pardon, le jeune roi... pardon, Alexandre le
+Grand répond: «Que vous me connaissez mal! Autrefois, oui, je n'aimais
+que la gloire.
+
+ Les beautés de la Perse à mes yeux présentées
+ Aussi bien que ses rois ont été surmontées;
+
+C'est que je ne vous avais pas vue... Et maintenant, je vais, pour vous,
+conquérir des peuples inconnus,
+
+ Et vous faire dresser des autels dans des lieux
+ Où leurs sauvages mains en refusent aux dieux.»
+
+Et Cléophile:
+
+ Oui, vous y traînerez la victoire captive;
+ Mais je doute, seigneur, que l'amour vous y suive.
+ Tant d'États, tant de mers qui vont nous désunir
+ M'effaceront bientôt de votre souvenir.
+ Quand l'Océan troublé vous verra sur son onde
+ Achever quelque jour la conquête du monde;
+ Quand vous verrez les rois tomber à vos genoux
+ Et la terre en tremblant se taire devant vous,
+ Songerez-vous, seigneur, qu'une jeune princesse
+ Au fond de ses États vous regrette sans cesse
+ Et rappelle en son cœur les moments bienheureux
+ Où ce grand conquérant l'assurait de ses feux?
+
+Et Alexandre:
+
+ Eh quoi? vous croyez donc qu'à moi-même barbare,
+ J'abandonne en ces lieux une beauté si rare?
+ Mais vous-même plutôt voulez-vous renoncer
+ Au trône de l'Asie où je veux vous placer?
+
+Et sans doute il n'est ni raisonnable ni vraisemblable qu'Alexandre
+conquière l'Asie pour faire honneur à une dame, ou que Porus, lorsqu'il
+défend sa patrie, y paraisse autant déterminé par son amour que par le
+sentiment de son devoir. Mais cette affectation de faire uniquement pour
+deux beaux yeux ce qu'on fait en réalité par devoir ou par ambition
+passait, depuis des siècles, pour une chose jolie, chevaleresque,
+convenable aux honnêtes gens. Ce sont des façons élégantes de parler; ce
+sont des gestes et comme des rites gracieux et généreux. Pour en être
+choqué, il faudrait prendre cela plus au sérieux que ne paraît faire
+Alexandre lui-même dans cette comédie héroïque et galante.
+
+Cependant, on ne sait ce qu'est devenu Porus. (Car, détail bien curieux,
+Alexandre, dans sa hâte de se venir mettre aux pieds de Cléophile, a
+quitté la bataille avant la fin.) La reine Axiane se désespère. Elle
+invective Alexandre; elle prononce presque les seuls vers de la pièce
+qui puissent faire supposer qu'il s'agit, après tout, de vraies
+batailles, de batailles où des milliers d'hommes sont tués et où le sang
+coule à flots:
+
+ Et que vous avaient fait tant de villes captives,
+ Tant de morts dont l'Hydaspe a vu couvrir ses rives?
+
+Elle invective le vainqueur, mais courtoisement, et sans pouvoir se
+tenir de l'admirer. Alexandre l'accable de sa générosité et veut lui
+faire épouser Taxile. Et Taxile vient la relancer; et Axiane, très
+convenablement cornélienne, lui dit son fait:
+
+ (Tu veux servir; va, sers, et me laisse en repos)
+
+et qu'elle adore Porus. Sur quoi Taxile court à la bataille, rejoint
+Porus, le provoque et est tué par lui. À la fin, Porus, décidément
+vaincu, est amené devant Alexandre. Alexandre pardonne à tout le monde;
+il marie Porus et Axiane et leur laisse leurs deux royaumes. Et tout le
+monde se réconcilie; et Axiane elle-même dit à Cléophile:
+
+ Aimez et possédez l'avantage charmant
+ De voir toute la terre adorer votre amant.
+
+Et Porus:
+
+ Seigneur, jusqu'à ce jour l'univers en alarmes
+ Me forçait d'admirer le bonheur de vos armes;
+ Mais rien ne me forçait, en ce commun effroi,
+ De reconnaître en vous plus de vertu qu'en moi:
+ Je me rends, je vous cède une pleine victoire.
+ Vos vertus, je l'avoue, égalent votre gloire.
+ Allez, seigneur, rangez l'univers sous vos lois;
+ Il me verra moi-même appuyer vos exploits.
+ Je vous suis, et je crois devoir tout entreprendre
+ Pour lui donner un maître aussi grand qu'Alexandre.
+
+Triomphe, apothéose. C'est, en somme, l'histoire de trois âmes
+inégalement héroïques «surmontées» par un héroïsme supérieur.
+
+Avec un peu de lenteur dans les deux premiers actes, la pièce est
+aimable et brillante. Racine, pour ses seconds débuts, avait pleinement
+réussi dans le genre qui était le plus à la mode! Il avait fait, mieux
+que Thomas Corneille et que Quinault, ce que Quinault et Thomas
+Corneille faisaient depuis quinze ou vingt ans, ce que Pierre Corneille
+lui-même avait fait souvent et ce qu'il allait encore tenter dans ses
+_Pulchérie_ et ses _Suréna_. Racine offrait à ses contemporains, aux
+femmes, au jeune roi, aux jeunes courtisans, sous le nom d'Alexandre,
+l'image un peu fade, peut-être, mais extrêmement élégante, du héros
+galant, du «surhomme» selon la conception du XVIIe siècle, lequel
+«surhomme» est aussi, à sa façon «par delà le bien et le mal». Et sur un
+point sans doute Racine était resté fidèle à ce qui avait été dès le
+début et restera sa poétique: l'action de l'_Alexandre_ (contrairement à
+celle de _Timocrate_ ou d'_Astrate_) est fort simple et presque toute
+dans les sentiments des personnages. Mais, pour le reste, il avait,
+cette fois, délibérément et effrontément suivi la mode. Il avait été
+cornélien trois ou quatre fois comme Pierre, le plus souvent comme
+Thomas. Quant à la langue, vous avez pu voir par les citations que c'est
+déjà presque entièrement la langue de Racine.
+
+ * * * * *
+
+Le succès de la pièce fut très grand. Racine l'avait fort bien préparé
+par des lectures dans de grandes maisons. Quatre représentations en
+furent données à Versailles ou à Saint-Germain, devant le roi et la
+cour. Le roi adopta l'_Alexandre_ et en accepta la dédicace. On parla
+beaucoup de la nouvelle tragédie. Saint-Évremond, dans son exil de
+Londres, se la fit envoyer. Il la critiqua dans une dissertation
+adressée à une dame, mais destinée à passer de main en main. Critique
+sévère, clairvoyante sur presque tous les points, et dont Racine aura
+l'esprit de profiter,--mais où, enfin, Saint-Évremond rendait assez
+justice au jeune auteur. «Depuis que j'ai lu _le Grand Alexandre_,
+écrivait-il, la vieillesse de Corneille me donne bien moins d'alarmes,
+et je n'appréhende plus tant de voir finir avec lui la tragédie; mais je
+voudrais que, avant sa mort, il adoptât l'auteur de cette pièce, pour
+former avec la tendresse d'un père son vrai successeur.» Vœu assez naïf
+de la part d'un sceptique et d'un observateur. Ce vœu ne devait guère
+être entendu. Corneille, à qui Racine avait soumis sa tragédie, avait
+déclaré que le jeune homme était doué pour la poésie, non pour le
+théâtre. C'est un de ces jugements qui ne se pardonnent pas. Et les
+premiers succès d'un jeune rival ne sont pas non plus faciles à
+pardonner. Corneille et Racine se sont cordialement détestés, voilà le
+fait. Nous y reviendrons.
+
+Boileau fut sublime d'amitié. Bien des choses devaient lui déplaire dans
+_Alexandre_. Il était alors en train d'écrire son _Dialogue sur les
+héros de romans_. À coup sûr, le héros de Racine devait lui paraître
+amoureux hors de propos. Mais Boileau aimait Racine. Et alors, dans sa
+satire du _Repas ridicule_ qu'il écrivit cette année même, il fit dire
+au sot campagnard:
+
+ Je ne sais pas pourquoi l'on vante l'_Alexandre,
+ Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre_.
+ Les héros chez Quinault parlent bien autrement.
+
+Comme si, en effet, le défaut du héros de Racine était la rudesse!
+L'excellent Boileau, qui ne le croyait pas, voulait le faire croire; et
+cela est admirable.
+
+Donc, tout réussissait à Racine. À vingt-cinq ans il entrait dans la
+renommée. Il y entrait avec insolence, comme on pourra le voir par la
+première préface de sa tragédie (1666). Et c'est à ce moment-là que,
+grisé par sa jeune gloire, il commet une action fâcheuse, puis une très
+mauvaise action.
+
+Voici l'action fâcheuse. Racine trouva que l'_Alexandre_ était fort mal
+joué, au Palais-Royal, par la troupe de Molière. Il ne put le supporter
+longtemps. Au bout de quinze jours, c'est-à-dire de six représentations,
+il retira sa pièce et la porta à l'hôtel de Bourgogne. Racine ne violait
+ni un engagement ni un règlement. Corneille avait, de la même manière,
+porté son _Sertorius_ de l'hôtel de Bourgogne au Palais-Royal. Aussi
+Lagrange, le régisseur de Molière, ne reproche à Racine, dans son
+registre, qu'un mauvais procédé. Mais assurément, c'en était un. Molière
+s'en vengea l'année suivante en jouant sur son théâtre une sorte de
+parodie-critique d'_Andromaque_, fort malveillante et assez grossière:
+_la Folle Querelle_, de Subligny. Par la suite, on réconcilia tant bien
+que mal Racine et Molière, et tous deux eurent l'esprit de se rendre
+réciproquement justice, ou à peu près, sur leurs ouvrages.
+
+Et voici la mauvaise action.
+
+On continuait à gémir dans Port-Royal sur l'enfant égaré. De temps en
+temps, Racine recevait de sa tante, la mère Agnès, des lettres comme
+celle-ci, qui est de 1655 ou 1656:
+
+ Je vous écris dans l'amertume de mon cœur et en versant des larmes
+ que je voudrais répandre en assez grande abondance devant Dieu pour
+ obtenir, de lui votre salut, qui est la chose du monde que je
+ souhaite avec le plus d'ardeur.
+
+Elle lui parlait avec horreur de son «commerce avec des gens dont le nom
+est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et
+à qui on interdit l'entrée de l'Église et la communion des fidèles.»
+Elle conjurait son neveu d'avoir pitié de son âme, de rompre «des
+relations qui le déshonoraient devant Dieu et devant les hommes». Elle
+terminait en lui déclarant que, tant qu'il serait dans un état si
+déplorable et si contraire au christianisme, «il ne devait pas penser à
+venir la voir». Et la dernière phrase était: «Je ne cesserai point de
+prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à moi en vous la faisant,
+puisque votre salut m'est si cher.»
+
+Le succès de la comédie parfaitement païenne d'_Alexandre_ dut redoubler
+la douleur de la vieille religieuse et des pieux solitaires. Car quoi de
+plus «contraire au christianisme» que de glorifier--par les bouches
+impures de comédiens et de femmes parées et exposées au public pour la
+«concupiscence des yeux»,--la subordination de toutes choses à la gloire
+et à l'amour, c'est-à-dire à l'«orgueil de l'esprit» et à la
+«concupiscence de la chair», ce qui est bien le fond d'_Alexandre_?
+
+Or, à ce moment, les trois concupiscences--et particulièrement l'orgueil
+de l'esprit--étaient si dominantes chez le jeune Racine lui-même, qu'il
+ne faisait pas bon se mettre en travers de son plaisir et de sa gloire.
+Les excommunications de la mère Agnès devaient l'exaspérer. «Mon salut!
+mon salut! eh bien quoi? C'est mon affaire. Ne peuvent-ils me laisser la
+paix?» Il devait être irrité, non seulement par une contradiction qui
+peut-être le troublait secrètement malgré lui et réveillait en lui des
+souvenirs et des sentiments qu'il voulait étouffer,--mais encore par
+cette idée que de bonnes âmes, de saintes âmes--et qu'il savait
+telles--s'obstinaient à souffrir réellement, et d'ailleurs inutilement,
+pour des choses qui lui semblaient, à lui, si naturelles! De sorte qu'il
+était comme furieux contre des prières et des gémissements dont il
+était, malgré lui, la cause. Rien ne nous est plus odieux que de faire,
+à notre corps défendant, souffrir les autres d'une souffrance gratuite
+et qui nous paraît absurde: ce qui leur donne l'air de faire exprès de
+souffrir pour nous ennuyer...
+
+Survint la querelle de Port-Royal avec Desmarets de Saint-Sorlin.
+
+Encore un individu très particulier, ce Desmarets; encore un bon
+original. Visionnaire lui-même, il était l'auteur de la baroque et
+charmante comédie des _Visionnaires_ (1640). Après une vie des moins
+édifiantes, il donne dans la dévotion, puis dans la monomanie
+religieuse. Vers 1664, il se fait prophète. Il affirme que Dieu lui-même
+lui a dicté les derniers chants de son poème épique de _Clovis_. C'est
+ce toqué qui, par son _Traité des poètes grecs et latins_, allumera la
+fameuse querelle des Anciens et des Modernes. En attendant il part en
+guerre contre la «fausse Église des jansénistes». Dans son _Avis du
+Saint-Esprit_, il déclare avoir la clef de l'Apocalypse et propose au
+roi de lever une armée de cent quarante-quatre mille hommes qui, sous la
+conduite de Louis XIV, exterminera l'hérésie.
+
+Nicole répondit en 1664 et 1665 par dix lettres volantes intitulées
+_Lettres sur l'hérésie imaginaire_ et, en 1666, par huit autres lettres
+qu'il appela _Visionnaires_ par allusion à la comédie et au caractère de
+Desmarets. Dans la première des _Visionnaires_, il reproche en ces
+termes à Desmarets ses premiers ouvrages:
+
+ Chacun sait que sa première profession a été de faire des romans et
+ des pièces de théâtre, et que c'est par là où il a commencé à se
+ faire connaître dans le monde. Ces qualités, qui ne sont pas fort
+ honorables au jugement des honnêtes gens, sont horribles étant
+ considérées selon les principes de la religion chrétienne et les
+ règles de l'Évangile. Un faiseur de romans et un poète de théâtre
+ est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes des
+ fidèles, qui se doit regarder comme coupable d'une infinité
+ d'homicides spirituels, ou qu'il a causés en effet, ou qu'il a pu
+ causer par ses écrits pernicieux. Plus il a eu soin de couvrir d'un
+ voile d'honnêteté les passions criminelles qu'il y décrit, plus il
+ les a rendues dangereuses et capables de surprendre et de corrompre
+ les âmes simples et innocentes. Ces sortes de péchés sont d'autant
+ plus effroyables qu'ils sont toujours subsistants, parce que ces
+ livres ne périssent pas et qu'ils répandent toujours le même venin
+ dans ceux qui les lisent.
+
+Voilà le passage complet. Racine n'y était pas visé personnellement.
+Quand il l'eût été, il devait se taire. Il avait envers ces messieurs
+les plus impérieux devoirs de reconnaissance. Il avait été l'enfant
+chéri de Port-Royal, l'élève de Nicole, le «petit Racine» de M. Antoine
+Lemaître. Dans cette page, d'ailleurs, Nicole n'exprimait rien de
+nouveau: il rappelait simplement l'éternelle doctrine de l'Église. La
+querelle de l'Église et du Théâtre n'a pour ainsi dire jamais cessé au
+XVIIe siècle (M. Abel Lefranc en a fait, l'an dernier, une histoire très
+exacte). La vie des neuf dixièmes des chrétiens, au XVIIe siècle et dans
+tous les temps, n'a jamais été ni pu être qu'un compromis--généralement
+dénoncé et expié à l'heure de la mort--entre la nature, les plaisirs,
+les commodités ou les exigences de la vie sociale--et la stricte
+doctrine de l'Église,--et, si vous voulez, entre le paganisme et le
+christianisme. (Vous connaissez ces jolis vers diaboliques de
+Sainte-Beuve:
+
+ Paganisme immortel, es-tu mort? On le dit,
+ Mais Pan tout bas s'en moque, et la Sirène en rit.)
+
+Racine sait bien que, sur ce sujet, Port-Royal ne peut parler autrement
+qu'il ne fait. Même, au fond, je crois, cela lui est assez égal que de
+saints hommes, qui doivent nécessairement penser et parler ainsi, lui
+disent qu'il corrompt les âmes simples et qu'il est coupable d'une
+infinité d'homicides spirituels. Ce sont crimes qu'il porte légèrement.
+Dans sa réplique à la réponse de Racine, Goibaud du Bois touchera juste
+quand il lui dira:
+
+ Je vois qu'on vous fâche quand on dit que les poètes empoisonnent:
+ et je crois qu'on vous fâcherait encore davantage, si l'on vous
+ disait que vous n'empoisonnez point, que votre muse est une
+ innocente, qu'elle n'est capable de faire aucun mal, qu'elle ne
+ donne pas la moindre tentation, et qu'elle laisse le cœur dans le
+ même état où elle le trouve.
+
+Pourquoi donc Racine est-il si fort ulcéré?
+
+Relisons le passage de Nicole. Ce qui pique Racine au vif et ce qui
+l'exaspère, ce ne sont point des excommunications dont il a l'habitude;
+ce n'est même pas la publicité de cette excommunication générale, ni
+l'idée que le public lui en fera peut-être l'application: c'est une
+petite incise,--une épine secrète--qu'on ne remarque pas tout d'abord,
+et que je vous rappelle donc:
+
+ Ces qualités (d'un poète de théâtre), _qui ne sont pas fort
+ honorables au jugement des honnêtes gens_, sont horribles selon les
+ principes de la religion chrétienne.
+
+«Horribles», cela n'est rien; ce sont façons dévotes de parler. Mais ce
+mot méprisant: «Qui ne sont pas fort honorables aux yeux des honnêtes
+gens,» voilà qui fait plaie, car cela l'atteint dans ce qu'il a de plus
+tendre: dans son orgueil, et dans sa vanité aussi. On veut bien être
+damné, on ne veut pas être dédaigné. C'est, j'en suis persuadé, surtout
+pour ce mot que Racine écrit sa première réponse. Et c'est, en effet,
+sur ce mot cuisant qu'il part, dès le début:
+
+ Pourquoi voulez-vous que ces ouvrages d'esprit soient une
+ occupation peu honorable devant les hommes?... Nous connaissons
+ l'austérité de votre morale. Nous ne trouvons point étrange que
+ vous damniez les poètes: vous en damnez bien d'autres qu'eux. Ce
+ qui nous surprend, c'est de voir que vous voulez empêcher les
+ hommes de les honorer. Hé! monsieur, contentez-vous de donner des
+ rangs dans l'autre monde: ne réglez pas les récompenses de
+ celui-ci. Vous l'avez quitté il y a longtemps, laissez-le juge des
+ choses qui lui appartiennent. Plaignez-le si vous voulez d'aimer
+ des bagatelles et d'estimer ceux qui les font; mais ne lui enviez
+ pas de misérables honneurs auxquels vous avez renoncé.
+
+Et presque tout de suite après, sentant bien qu'au point de vue du pur
+christianisme, c'est Port-Royal qui a raison, il laisse la question
+doctrinale et, en parfait journaliste, prend brusquement l'offensive:
+
+ De quoi vous êtes-vous avisés de mettre en français les comédies de
+ Térence? Fallait-il interrompre vos saintes occupations pour
+ devenir des traducteurs de comédies? Encore si vous nous les aviez
+ données avec leurs grâces, le public vous serait obligé de la peine
+ que vous avez prise. Vous direz peut-être que vous en avez
+ retranché quelques libertés: mais vous dites aussi que le soin
+ qu'on prend de couvrir les passions d'un voile d'honnêteté ne sert
+ qu'à les rendre plus dangereuses. Ainsi vous voilà vous-même au
+ rang des empoisonneurs.
+
+C'est plein de malice et de mauvaise foi. Je vous disais bien que
+c'était du journalisme d'excellente qualité.
+
+Et il continue, raille Port-Royal sur ses inconséquences, ses
+faiblesses, son esprit de secte et de coterie, et conte la jolie
+histoire de la mère Angélique et des deux capucins à qui cette
+supérieure zélée sert du pain des valets et du cidre quand elle les
+croit amis des jésuites, et du pain blanc et du vin des messieurs quand
+on lui a dit que ces deux moines sont bons jansénistes. Et il ne craint
+pas de parler fort légèrement de M. Antoine Lemaître, de ce M. Lemaître
+qui l'avait appelé autrefois «son cher fils».
+
+Deux amis de Port-Royal, Du Bois et Barbier d'Aucour, répondirent à
+Racine. Du Bois est judicieux, mais lourd; Barbier d'Aucour est ennuyeux
+et veut trop faire le plaisant. Racine leur répliqua dans une seconde
+lettre, aussi spirituelle et, je crois, encore plus brillante et vive
+que la première. J'en lirai un petit passage pour votre plaisir:
+
+... Je n'ai point prétendu égaler Desmarets à M. Lemaître. Je
+ reconnais de bonne foi que les plaidoyers de ce dernier sont, sans
+ comparaison, plus dévots que les romans du premier. Je crois bien
+ que, si Desmarets avait revu ses romans depuis sa conversion, comme
+ on dit que M. Lemaître a revu ses plaidoyers, il y aurait peut-être
+ mis de la spiritualité; mais il a cru qu'un pénitent devait oublier
+ tout ce qu'il a fait pour le monde. Quel pénitent, dites-vous, qui
+ fait des livres de lui-même, au lieu que M. Lemaître n'a jamais osé
+ faire que des traductions! Mais, messieurs, il n'est pas que M.
+ Lemaître n'ait fait des préfaces, et vos préfaces sont fort souvent
+ de gros livres. Il faut bien se hasarder quelquefois: si les saints
+ n'avaient fait que traduire, vous ne traduiriez que des
+ traductions.
+
+Ou encore:
+
+... Il semble que vous ne condamnez pas tout à fait les romans.
+ «Mon Dieu, monsieur, me dit l'un de vous, que vous avez de choses à
+ faire avant de lire les romans!» Vous voyez qu'il ne défend pas de
+ les lire, mais il veut auparavant que je m'y prépare sérieusement.
+ Pour moi je n'en avais pas une idée si haute, etc...
+
+Voilà le ton. Cette prose de Racine est un délice. C'est, de toutes les
+proses du XVIIe siècle, la plus légère, la plus dégagée,--et celle aussi
+qui contient le moins d'expressions vieillies. Cette prose est la plus
+ressemblante à la meilleure prose de Voltaire. Et cela, par le tour même
+de la plaisanterie, rapide, non appuyée, qui plante le trait sans avoir
+l'air d'y toucher, et qui passe.
+
+Racine voulait faire imprimer sa seconde lettre à la suite de l'autre,
+avec une préface. On dit (d'après Jean-Baptiste et d'après Louis) qu'il
+renonça à ce projet sur le conseil de ce brave cœur de Boileau. Je crois
+qu'il y renonça plutôt sur la lecture d'une belle et dure lettre de
+Lancelot qui fit rougir et fit rentrer en lui-même le jeune ingrat (voir
+le tome VIII de l'édition Paul Mesnard). Vous savez encore que, douze ou
+quinze ans plus tard, l'abbé Tallemant lui reprochant en pleine Académie
+sa conduite envers Port-Royal, Racine répondit: «Oui, monsieur, vous
+avez raison; c'est l'endroit le plus honteux de ma vie, et je donnerais
+tout mon sang pour l'effacer.» Mais, tout converti et repentant qu'il
+fût, et retiré du théâtre, et réconcilié avec Port-Royal, et adonné à la
+plus scrupuleuse dévotion, et revenu à la doctrine même de Port-Royal
+touchant le théâtre, vous savez aussi que cette seconde lettre et cette
+préface, dont il rougissait, il les avait conservées--mettons:
+oubliées--dans ses tiroirs. Ah! il est bien homme de lettres, celui-là!
+
+
+Pour l'instant, ayant conquis le succès par une adroite concession au
+goût du jour, célèbre, triomphant, aimé du roi, très goûté d'Henriette
+d'Angleterre et de la jeune cour,--agressif, insolent, sensible
+d'ailleurs comme une femme, ivre du plaisir de vivre, tout à l'heure
+amant de cette charmante Du Parc, qui fut adorée de trois grands
+hommes,--débarrassé pour un temps, je suppose, des secrètes
+excommunications de la mère Agnès,--sentant sa force, libre désormais
+d'écrire exactement ce qu'il veut,--il prémédite cette neuve merveille
+d'_Andromaque_ où il mettra toute sa sensibilité, son expérience et à la
+fois sa divination de la vie passionnelle, son audace mesurée et, déjà,
+tout son génie.
+
+
+
+
+CINQUIÈME CONFÉRENCE
+
+«ANDROMAQUE»
+
+
+_Andromaque_ (1667) est, avec le _Cid_, la plus grande date du théâtre
+français. _Andromaque_, c'est l'entrée, dans la tragédie, du réalisme
+psychologique et de l'amour-passion, et c'est le commencement d'un
+système dramatique nouveau.
+
+Pour bien juger de l'originalité d'_Andromaque_, il faut savoir quelles
+tragédies on faisait dans les années qui ont immédiatement précédé la
+pièce de Racine.
+
+Ce qu'on joue entre 1660 et 1667, c'est _Othon_, _Sophonisbe_,
+_Agésilas_, _Attila_, de Pierre Corneille; c'est _Astrate_,
+_Bellérophon_, _Pausanias_, de Quinault; et c'est _Camma_, _Pyrrhus_,
+_Maximian_, _Persée_ et _Démétrius_, _Antiochus_, de Thomas Corneille.
+
+J'ai lu, naturellement, les pièces de Pierre Corneille: j'ai lu ou
+parcouru celles de Thomas et de Quinault. Elles ont toutes ceci de
+commun, qu'elles sont romanesques à la façon des romans du temps. Je ne
+vous en parlerai point parce que ce serait long et que ce ne serait pas
+très utile.
+
+Mais je vous parlerai un peu du _Timocrate_ de Thomas Corneille, qui est
+de 1656.
+
+_Timocrate_ est, de beaucoup, le plus grand succès du théâtre au XVIIe
+siècle. Il fit salle comble pendant six mois. On le joua en même temps
+au Marais et à l'hôtel de Bourgogne. Et _Timocrate_ représente
+exactement le genre de tragédie qui plut davantage entre le _Cid_ et
+_Andromaque_, et ce que Racine veut remplacer.
+
+Je ne vous raconterai pas _Timocrate_. Il y faudrait du temps, et
+l'exposé en serait difficile à suivre. (La lecture même de la pièce est
+assez pénible; mais évidemment cela devait s'éclaircir à la
+représentation.) Je vous renvoie au livre de M. Gustave Reynier sur
+_Thomas Corneille_. Sachez seulement que le sujet de _Timocrate_ est
+tiré du roman de _Cléopâtre_, de La Calprenède; que le héros de la pièce
+joue un double personnage; que, sous le nom de Timocrate, roi de Crète,
+il assiège la reine d'Argos; que, sous le nom de Cléomène, officier de
+fortune, il défend cette reine dont il aime la fille; que la pièce à
+partir du troisième acte n'est qu'une série de surprises et de coups de
+théâtre adroitement ménagés; que le dénouement est fort ingénieux; que
+_Timocrate_ me paraît, aujourd'hui encore, un des chefs-d'œuvre du drame
+à énigmes; et que je ne pense pas que, ni chez Scribe, ni chez M.
+Sardou, ni chez d'Ennery, vous trouviez une plus exacte ni plus habile
+application du précepte de Boileau:
+
+ Que le trouble, toujours croissant de scène en scène,
+ À son comble arrivé, se débrouille sans peine.
+ L'esprit ne se sent point plus vivement frappé
+ Que lorsqu'en un sujet _d'intrigue enveloppé
+ D'un secret tout à coup la vérité connue
+ Change tout, donne à tout une face imprévue_.
+
+(Précepte qui regarde le genre de pièces qu'on aimait avant Racine, mais
+très peu le théâtre de Racine lui-même.)
+
+Ce qui caractérise _Timocrate_ et presque toutes les pièces du même
+temps (car tous les auteurs voulaient écrire leur _Timocrate_), c'est la
+subordination des personnages à l'intrigue (et, par suite, la facticité
+ou la nullité des caractères); c'est l'extraordinaire dans les faits et
+dans les sentiments et ce serait (si l'on pouvait prendre au sérieux ces
+inventions) la fantaisie et l'individualisme en morale.
+
+Ce n'est pas que le drame de Thomas Corneille ne dût être d'un agrément
+assez vif, non seulement par l'ingénieuse complication de la fable, mais
+par l'idéal romanesque qu'elle exprime. Peut-être que, si vous lisiez
+_Timocrate_, vous vous diriez, après l'avoir lu:
+
+«Que l'idéal de cette société est charmant dans son artifice! La pure
+théorie platonicienne de l'amour, déjà affinée au moyen âge par les
+romans de chevalerie et dans les cours d'amour, reçoit son achèvement
+dans les salons «précieux». L'amour n'y est maître que de vertus et
+professeur que d'héroïsme. L'aimable fou que ce Timocrate, et le
+chercheur exquis de midi à quatorze heures! Il a conquis, comme parfait
+amoureux, le cœur de la princesse Ériphile; il n'aurait qu'à le
+cueillir. Mais il veut encore le mériter comme héros et grand capitaine;
+et c'est pourquoi, à peine élevé au trône par la mort de son père, il
+vient assiéger, sans le lui dire, la ville de celle qu'il adore. Et
+certes, «la galanterie est rare». Quand, Timocrate et Cléomène à la
+fois, il s'est empêtré dans son double rôle, c'est bien simple, il se
+tire d'affaire en étant sublime, «en immolant, comme il le dit, l'amour
+même à l'amour». Et nous savons bien qu'en réalité il n'a rien sacrifié
+du tout, puisque Cléomène et Timocrate ne font qu'un, et que, donnant
+son amante au roi de Crète, c'est à lui-même qu'il la donne. Il s'amuse
+donc. Mais quel artiste! Et quel grand cœur aussi! L'amour est vraiment
+pour lui une religion, et une religion excitatrice de vertus. Il n'aime
+que pour orner son âme, et nous le voyons tout le temps préférer à la
+possession de sa maîtresse ce qui le rend digne de cette possession. Il
+fauche les rangs ennemis, égorge les deux rois alliés d'Argos, ses
+rivaux, et, l'instant d'après, épargne Nicandre, son troisième rival,
+afin d'être beau de diverses façons et, tour à tour, par sa fureur et
+par sa magnanimité. Quand la reine d'Argos, pour tenir deux serments
+qu'elle a faits, lui promet la main de sa fille et, après le mariage, la
+mort, non seulement il se résigne, mais il se réjouit infiniment: car
+enfin il aura été pendant cinq minutes l'époux de celle qu'il aime; et
+qu'est-ce que la mort, je vous prie? D'ailleurs ces amours sont chastes.
+La chair en est radicalement absente. La subordination, l'immolation de
+soi-même et, par surcroît, de l'univers entier, et du ciel et de la
+terre, à une petite femme raisonneuse, abondante en propos chantournés,
+et qu'on n'aura même pas touchée du doigt: voilà l'idéal, voilà ce qui
+vaut la peine de vivre et de mourir. Et les autres personnages ne le
+cèdent guère à Timocrate. Ils sont généreux sans effort, mais
+obstinément et sans retenue, non pas au-dessus, mais, ce qui est encore
+mieux, en dehors de la nature, de la grossière et méprisable nature.
+Quelle gentille société que celle qui adorait de tels rêves et qui
+faisait le plus formidable succès du siècle à la comédie qui lui en
+donnait la plus pure représentation! Et ce que Thomas Corneille trouve
+là, qui ne voit, d'ailleurs, que le grand Corneille l'a cherché
+naïvement pendant toute la seconde moitié de sa vie!»
+
+C'est vrai, oui, tout cela est vrai.--Mais ce qui est vrai aussi, c'est
+que, s'il était possible de considérer gravement ces amusettes, on
+verrait que le fond de _Timocrate_--et de tout ce théâtre--c'est
+l'exaltation de la fantaisie personnelle par opposition à la morale
+commune. Timocrate, Nicandre, la reine d'Argos se forgent à leur guise
+des devoirs distingués (comme feront les personnages romantiques).
+Timocrate déclare la guerre et fauche les hommes afin d'être en posture
+avantageuse aux yeux de sa maîtresse et parce qu'il veut, après la vie
+langoureuse, connaître la vie énergique. (Ainsi fait, d'ailleurs,
+l'Alexandre de Racine lui-même.) Au dénouement, pour marquer sa
+reconnaissance à Timocrate qui lui a laissé la vie, et pour avoir aussi
+bon air que lui, l'Argien Nicandre ouvre Argos aux Crétois et trahit
+donc sa patrie par délicatesse. Et la reine d'Argos, pour rester à la
+hauteur de ces étonnants fantaisistes de la perfection morale, fait
+cadeau de son peuple à Timocrate. Et ainsi, ils sont tous trois si
+désireux d'être beaux--et si sublimes--que, pour la reine, il n'y a plus
+de devoir royal, pour Nicandre, plus de patrie, et pour Timocrate plus
+d'humanité.
+
+Or, _Andromaque_, c'est précisément le contraire et de _Timocrate_ et
+des très nombreuses tragédies dont _Timocrate_ est le type absolu, et,
+enfin, de plus de la moitié des tragédies de Pierre Corneille.
+
+Car Racine (et cela ne nous étonne plus, mais cela fut neuf et
+extraordinaire à son heure), Racine, ami de Molière qui faisait rentrer
+la vérité dans la comédie, ami de La Fontaine qui la mettait dans ses
+_Fables_, ami de Furetière, qui essayait de la mettre dans le roman, ami
+de Boileau qui, dès ses premières satires, s'insurgeait contre le
+romanesque et le faux,--Racine, pour la première fois dans _Andromaque_,
+choisit et veut une action simple et des personnages vrais; fait sortir
+les faits des caractères et des sentiments; nous montre des passionnés
+qui ne sont nullement vertueux, mais qui aussi ne prétendent point à la
+vertu ni ne la déforment; ramène au théâtre--par opposition à la morale
+fantaisiste et romanesque--la morale commune, universelle, et cela, sans
+aucunement moraliser ni prêcher, et par le seul effet de la vérité de
+ses peintures. Et c'est une des choses par où Racine plut à Louis XIV,
+homme de bon sens, grand amateur d'ordre, et qui se souvenait que la
+Fronde avait fort aimé le romanesque en littérature. Et ainsi il est
+peut-être permis de signaler ici une convenance secrète et une
+concordance entre les deux génies réalistes du jeune poète et du jeune
+roi.
+
+Notons qu'il s'est écoulé près de deux ans entre la représentation
+d'_Alexandre_ et celle d'_Andromaque_. Racine ne s'est pas pressé. Il a
+de nouveau feuilleté ses Grecs, il s'est laissé de plus en plus émouvoir
+et pénétrer par leur simplicité, leur sincérité, leur candeur hardie. En
+même temps, devenu à vingt-cinq ans auteur dramatique célèbre, il vivait
+dans un monde où les passions sont vives et il regardait attentivement
+autour de lui.--Puis, ces deux années-là, il voyait jouer, non sans
+sourire, _Sophonisbe_ et _Agésilas_. Il savait bien qu'il ferait, lui,
+autre chose. Et il attendait qu'une belle idée s'emparât de son
+imagination.
+
+Un jour, après avoir relu son Euripide, il ouvre son Virgile et est
+frappé par un passage du IIIe livre de l'_Énéide_, où il retrouve cette
+pure Andromaque qu'il avait déjà aimée dans l'_Iliade_ (car déjà,
+écolier à Port-Royal, il avait écrit, en marge de son Homère, sur ce
+qu'il appelle la «divine rencontre» d'Andromaque et d'Hector, un petit
+commentaire très intelligent et très ému).
+
+Voici le passage de Virgile:
+
+ Nous côtoyons, dit Énée, le rivage d'Épire; nous entrons dans un
+ port de Chaonie, et nous montons jusqu'à la haute ville de
+ Buthrote... Il se trouva qu'en ce moment, aux portes de la ville,
+ dans un bois sacré et sur les bords d'un faux Simoïs, Andromaque
+ portait aux cendres d'Hector les libations solennelles et les
+ tristes offrandes. Elle pleurait devant un vain tombeau de gazon,
+ entre deux autels que sa douleur avait consacrés, et invitait
+ Hector au funèbre banquet... Elle baissa la tête et, parlant à voix
+ basse: «Ô heureuse avant toutes, dit-elle, la vierge fille de
+ Priam, condamnée à mourir sur la tombe d'un ennemi, au pied des
+ hautes murailles de Troie! Elle échappa au partage ordonné par le
+ sort et n'approcha point, captive, du lit d'un maître vainqueur.
+ Mais nous, après l'incendie de notre patrie, traînées de mer en
+ mer, il nous fallut, enfantant dans l'esclavage, subir l'insolence
+ du fils d'Achille... Bientôt il s'attache à Hermione, race de Léda,
+ et va dans Sparte rechercher sa main. Mais Oreste, qu'enflamme un
+ violent amour de l'épouse ravie, Oreste que poursuivent, les Furies
+ des crimes, surprend son rival sans défense et l'égorge au pied des
+ autels paternels...»
+
+Cette triste élégie... puis ce coup de couteau... Racine rêve là-dessus;
+et c'est de ces vingt vers de Virgile qu'il tirera sa tragédie; car il
+n'a à peu près rien emprunté ni aux _Troyennes_ d'Euripide, dont le
+sujet est le meurtre d'Astyanax, ni à l'_Andromaque_ du même poète, où
+la veuve d'Hector défend son fils, mais un fils qui est celui d'Hélénus,
+ni enfin aux _Troyennes_ de Sénèque; et il dit vrai quand, après avoir
+cité le passage de Virgile, il écrit dans sa préface: «Voilà, en peu de
+vers, tout le sujet de cette tragédie.»
+
+
+Je suppose, que vous avez lu les tragédies de Racine. Je ne vous
+analyserai point l'action d'_Andromaque_, mais je vous en rappellerai
+l'essentiel, juste ce qu'il faut pour vous en remettre en mémoire la
+composition si simple et si _liée_.
+
+C'est un peu après la prise de Troie. Pyrrhus est rentré en Épire, dans
+sa ville de Buthrote. Il a eu dans sa part de butin Andromaque, la veuve
+d'Hector, et son fils, l'enfant Astyanax. Et Pyrrhus aime la belle
+captive, et ne peut se décider à épouser sa fiancée Hermione, fille
+d'Hélène, qui est venue à Buthrote sur sa foi, accompagnée d'une petite
+escorte de ses nationaux.
+
+Or, les rois grecs confédérés, qu'inquiète la faiblesse de Pyrrhus pour
+sa captive, envoient à Pyrrhus un ambassadeur, Oreste, pour le sommer de
+leur livrer le jeune Astyanax. Oreste est le cousin germain d'Hermione.
+Il aime la jeune fille depuis longtemps et avec passion.
+
+Oreste, donc, s'acquitte de son ambassade. Pyrrhus refuse fièrement de
+lui livrer le fils de sa captive. Il espère, par là, toucher le cœur
+d'Andromaque. Et là-dessus, Hermione furieuse promet à Oreste de le
+suivre. Mais, Andromaque demeurant inexorable, Pyrrhus se ravise
+(premier revirement): il promet d'abandonner Astyanax aux Grecs et
+d'épouser enfin Hermione, laquelle, ivre de joie, lâche brusquement le
+triste Oreste.
+
+Et, bien que le ton ait été jusqu'ici, tantôt celui de l'élégie et
+tantôt celui de la comédie dramatique, nous sentons bien que tous trois,
+Hermione, Oreste, Pyrrhus, possédés d'un aveugle amour, sont promis au
+crime ou à la folie; et nous voyons aussi que leur sort est lié aux
+volontés et aux sentiments de la captive troyenne.
+
+Or, Andromaque, sur le point de perdre son fils, supplie Pyrrhus à
+genoux et met cette fois dans ses prières un je ne sais quoi qui fait
+perdre la tête à Pyrrhus. Et Pyrrhus, se ravisant encore, et n'hésitant
+plus à trahir les intérêts de la Grèce confédérée, propose à Andromaque
+de l'épouser, de la couronner et d'adopter son fils. Mais, si elle
+refuse, l'enfant mourra. Et Andromaque, ayant médité sur la tombe
+d'Hector, accepte la proposition du vainqueur, avec le secret dessein de
+se tuer après la cérémonie du mariage.
+
+Et ce second revirement de Pyrrhus entraîne tout. Hermione, désespérée,
+se rejette sur Oreste; elle lui commande, s'il la veut, de tuer Pyrrhus
+à l'autel. Et Oreste obéit; et quand il revient chercher sa récompense,
+Hermione lui crie: «Qui te l'a dit?» et va se tuer sur le corps de
+Pyrrhus, laissant Oreste en proie à un accès de folie.
+
+
+Voilà, tout en gros, l'action d'_Andromaque_. Vous avez reconnu que, la
+situation première une fois posée, elle se développe naturellement, par
+la seule vertu des sentiments, passions et caractères des personnages et
+sans aucune intrusion du hasard,--avec cette particularité que tout est
+suspendu à Andromaque; qu'Andromaque d'abord, en s'éloignant de Pyrrhus,
+le rapproche d'Hermione et éloigne celle-ci d'Oreste; et qu'ensuite, en
+se rapprochant de Pyrrhus, elle rapproche Hermione d'Oreste et rejette
+Oreste sur Hermione: en sorte que non seulement l'action est subordonnée
+aux sentiments des personnages, mais que les sentiments de trois de
+ceux-ci sont subordonnés aux sentiments d'un quatrième. On ne saurait
+donc concevoir un drame plus véritablement ni plus purement
+psychologique. Et c'est le premier point par où _Andromaque_ diffère
+profondément et de _Timocrate_ et d'_Astrate_, et du théâtre même de
+Pierre Corneille.
+
+Et voici le second point. On peut presque dire que pour la première fois
+l'amour entre dans la tragédie.
+
+Je dis «pour la première fois». Car l'amour de Chimène et de Rodrigue
+est un amour glorieux et lyrique, et subordonné à un devoir, à une idée.
+Et l'amour de Camille, dans _Horace_, est bien l'amour, et violent, oui,
+mais sans complication ni jalousie.
+
+Et je dis simplement «l'amour». Non pas l'amour-goût, non pas
+l'amour-galanterie, non pas l'amour romanesque, mais l'amour sans plus,
+l'amour pour de bon, ou, si vous voulez, l'amour-passion,
+l'amour-maladie: un amour dans lequel il y a toujours un principe de
+haine. Au fond,--et malgré l'extrême décence (je ne dis pas la timidité)
+de l'expression dans Racine,--c'est l'amour des sens, et c'est le degré
+supérieur de cet amour-là, la pure folie passionnelle. C'est le grand
+amour, celui qui rend idiot ou méchant, qui mène au meurtre et au
+suicide, et qui n'est qu'une forme détournée et furieuse de l'égoïsme,
+une exaspération de l'instinct de propriété. Une créature est «tout pour
+vous»; elle vous fait indifférent au reste du monde, parce qu'elle vous
+donne ou que vous attendez d'elle des sensations uniques. Vous l'aimez
+comme une proie, avec l'éternelle terreur de la partager. Vous voulez
+être pour elle ce qu'elle est pour vous: l'univers de la sensation.
+Sinon, vous la haïssez en la désirant. Voilà le grand amour. La jalousie
+en est presque le tout. Cet amour-là (c'est assez surprenant, mais c'est
+ainsi) je crois qu'on ne l'avait vu ni dans les romans ni au théâtre
+avant Racine.
+
+Trois personnages dans _Andromaque_ sont possédés de cet amour-maladie,
+criminel et meurtrier presque par définition: Hermione et Oreste,
+malades complets; Pyrrhus un peu moins fou, parce que l'objet de sa
+jalousie est un mort et qu'il ne peut donc plus le tuer. Et ces trois
+déments font d'autant mieux ressortir la beauté morale de la divine
+Andromaque, dont les deux amours--le conjugal et le maternel--sont purs,
+sages et «dans l'ordre»; le premier d'autant plus pur qu'il s'adresse à
+un souvenir, à une ombre.
+
+Et qu'ils sont vrais, ces quatre personnages, et comme ils vivent! Et
+comme, tout en restant des types d'une humanité très générale, ils sont
+sûrement caractérisés!
+
+
+«Andromaque, ici, ne connaît point d'autre mari qu'Hector, ni d'autre
+fils qu'Astyanax.» Ainsi parle Racine dans sa préface. Et il ajoute:
+«J'ai cru en cela me conformer _à l'idée que nous avons maintenant_ de
+cette princesse.» («L'idée que nous avons maintenant...» nous verrons
+que cela se peut appliquer à tous les personnages légendaires ou
+historiques de Racine, et combien cela est raisonnable.) Il continue:
+
+ La plupart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque ne la
+ connaissent guère que pour la veuve d'Hector et pour la mère
+ d'Astyanax. On ne croit point qu'elle doive aimer ni un autre mari
+ ni un autre fils.
+
+Ainsi christianisée par une longue tradition (oh! seulement un peu,
+puisque, à un moment, elle consent au suicide); pure, triste, fidèle, ne
+vivant plus que pour pleurer son mari et défendre son petit
+enfant;--mais, parmi sa grande douleur, soucieuse de ne pas trop
+offenser Pyrrhus et--comme l'a dit Geoffroy le premier et, après lui,
+Nisard--d'_une coquetterie vertueuse_: voilà la trouvaille hardie de
+Racine.
+
+Vous vous rappelez peut-être qu'il y eut, là-dessus, voilà quinze ans,
+grande querelle à la Comédie-Française, au _Temps_ et au _Journal des
+Débats_. Des gens ne voulaient pas qu'Andromaque fût coquette: «Y
+songez-vous? Ce Pyrrhus est le fils du meurtrier d'Hector; il a massacré
+les parents d'Andromaque et incendié sa ville. Il y a un fleuve de sang
+entre eux deux: et vous voulez qu'elle «flirte» avec le bourreau de sa
+famille? Racine s'est bien gardé d'une idée aussi indécente.» On
+répondait: «Nous ne prétendons point qu'Andromaque cherche expressément
+à troubler Pyrrhus. Mais enfin elle voit l'effet qu'elle produit sur
+lui, et il est naturel qu'elle en profite pour sauver son enfant. Que si
+le mot de «coquetterie», même «vertueuse» vous choque, nous dirons
+qu'Andromaque a du moins le sentiment de ce qu'elle est pour Pyrrhus et,
+sinon le désir de lui plaire, du moins celui de ne pas le désespérer
+tout à fait, de ne pas le pousser à bout, et même de ne pas lui
+déplaire. Il n'y a pas à aller là contre; le texte de Racine est plus
+fort que tout.
+
+Cette plainte:
+
+ Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups;
+
+cet argument qui, sous prétexte d'éteindre l'amour du jeune chef, lui
+présente l'image de ce qu'il y a de plus propre à l'émouvoir:
+
+ Captive, toujours triste, importune à moi-même,
+ Pouvez-vous souhaiter qu'Andromaque vous aime?
+ Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés
+ Qu'à des pleurs éternels vous avez condamnés?
+
+cette façon qu'elle a d'évoquer toujours Hector devant Pyrrhus, de
+parler du rival mort à l'amoureux vivant; et enfin, quand le péril de
+l'enfant Astyanax est proche et certain, ces mots audacieux sous leur
+air de réserve (ces mots qui, d'ailleurs, provoquent immédiatement, chez
+Pyrrhus, l'offre de sa main et de sa couronne):
+
+... Seigneur, voyez l'état où vous me réduisez.
+ J'ai vu mon père mort et nos murs embrasés,
+ J'ai vu trancher les jours de ma famille entière
+ Et mon époux sanglant traîné sur la poussière,
+ Son fils, seul avec moi, réservé pour les fers.
+ Mais que ne peut un fils! Je respire, je sers.
+ J'ai fait plus: je me suis quelquefois consolée
+ Qu'_ici plutôt qu'ailleurs_ le sort m'eût exilée;
+ Qu'_heureux dans son malheur_, le fils de tant de rois
+ Puisqu'il devait servir, fût tombé sous vos lois.
+ J'ai cru que sa prison deviendrait son asile.
+ Jadis Priam soumis fut respecté d'Achille:
+ _J'attendais de son fils encor plus de bonté_.
+ Pardonne, cher Hector, à ma crédulité!
+
+tous ces vers-là sont assurément faits pour mettre Pyrrhus sens dessus
+dessous; et il est clair qu'Andromaque ne l'ignore pas. Et c'est très
+bien ainsi. Cette finesse féminine parmi tant de vertu et de douleur et
+une aussi parfaite fidélité conjugale, il me semble que cela fait une
+combinaison exquise, et hardie, et vraie.
+
+Et puis quoi! Pyrrhus est jeune, beau, illustre, et généreux en somme.
+Il s'expose aux plus grands dangers pour défendre le fils d'Andromaque.
+Andromaque peut haïr le fils d'Achille et celui qui a tué tant de
+Troyens: mais la personne même de Pyrrhus, je crois qu'Andromaque ne la
+hait point.
+
+Et la preuve, c'est qu'aussitôt que Pyrrhus est mort à cause d'elle,
+Andromaque se met à l'aimer. Je ne dis pas seulement qu'elle lui est
+reconnaissante et qu'elle le pleure par convenance: je dis qu'elle
+l'aime. Cela ressort (oh! Racine n'est point timide) d'une scène du
+cinquième acte, qui était dans le premier texte d'_Andromaque_ et dans
+l'édition de 1668. Après le meurtre de Pyrrhus, Oreste, allant rendre
+compte à Hermione de sa mission, amenait avec lui Andromaque de nouveau
+captive. Et Andromaque disait à Hermione:
+
+... Je ne m'attendais pas que le Ciel en colère
+ Pût sans perdre mon fils accroître ma misère
+ Et gardât à mes yeux quelque spectacle encor
+ Qui fît couler mes pleurs pour un autre qu'Hector.
+ Vous avez trouvé seule une sanglante voie
+ De suspendre en mon cœur le souvenir de Troie.
+ Plus barbare aujourd'hui qu'Achille et que son fils,
+ Vous me faites pleurer mes plus grands ennemis;
+ Et, ce que n'avait pu promesse ni menace,
+ Pyrrhus de mon Hector semble avoir pris la place
+ Je n'ai que trop, madame, éprouvé son courroux:
+ J'aurais plus de sujet de m'en plaindre que vous
+ Pour dernière faveur ton amitié cruelle,
+ Pyrrhus, à mon époux me rendait infidèle.
+ Je t'en allais punir. Mais le Ciel m'est témoin
+ Que je ne poussais pas ma vengeance si loin;
+ Et sans verser ton sang, ni causer tant d'alarmes,
+ Il ne t'en eût coûté peut-être que des larmes...
+
+Racine a supprimé, dans l'édition de 1676, cette rentrée d'Andromaque.
+Il a senti qu'il ne convenait pas de nous la montrer aimant un autre
+homme que son premier époux, aimant Pyrrhus, même mort à cause d'elle:
+car ce ne serait plus l'«Andromaque d'Hector» (_Hectoris Andromache_).
+Mais, qu'il ait d'abord écrit cette scène, il me semble que cela révèle
+un goût assez audacieux de vérité psychologique; car cela suggère l'idée
+qu'Andromaque pût être touchée, à son insu, de l'amour de Pyrrhus et fût
+ainsi préparée à ce phénomène tragique: l'amour naissant subitement du
+sang versé et de la mort.
+
+
+En regard, l'ardente figure d'Hermione. C'est une des «femmes damnées»
+de Racine, les autres étant Roxane, Ériphile et Phèdre. Elle est dans
+notre littérature la première jeune fille qui aime jusqu'au crime et au
+suicide. Et cette possédée d'amour reste, en effet, une jeune fille;
+_nondum passa virum_.
+
+Son cousin Oreste lui a fait autrefois la cour, quand elle avait quinze
+ans; et elle lui en veut d'avoir peut-être rêvé de lui, de lui avoir
+peut-être donné quelques droits sur son cœur, avant qu'elle eût connu
+Pyrrhus, son vrai maître.
+
+Retirée dans sa petite cour où elle attend Pyrrhus et se consume de
+n'être pas aimée; d'ailleurs capable de tout pour sa passion (c'est elle
+qui a dénoncé aux Grecs les ménagements de Pyrrhus pour Astyanax:
+
+ _J'ai déjà sur le fils attiré leur colère_:
+ Je veux qu'on vienne encor lui demander la mère);
+
+puis, quand Oreste survient, trop sincère et trop peu maîtresse
+d'elle-même pour n'être pas maladroite avec lui, jusqu'à s'engager
+beaucoup plus qu'elle ne voudrait; ensuite, quand Pyrrhus paraît revenir
+vers elle, lâchant ce même Oreste avec la plus cynique insouciance.
+
+ (N'avons-nous d'entretien que celui de ses pleurs?)
+
+et opposant la plus sèche ironie à Andromaque qui l'implore pour son
+petit enfant;
+
+ (S'il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous?)
+
+puis, lorsque Pyrrhus retourne à sa Troyenne et va l'épouser,
+chancelante sous le coup, gardant un silence farouche; puis «voyant
+rouge» à cause des images précises qu'elle se forme dans ce silence;
+puis appelant Oreste et lui ordonnant le meurtre; rencontrant là-dessus
+Pyrrhus et l'accablant des plus magnifiques injures que puisse inspirer
+la jalousie, c'est-à-dire la haine inextricablement mêlée à l'amour;
+voulant ensuite le sauver, puis le tuer elle-même; reprochant à Oreste
+le meurtre qu'elle a commandé, et se frappant sur le corps de son amant:
+ce qui la distingue parmi tout cela, c'est une certaine candeur violente
+de créature encore intacte, une hardiesse à tout dire qui sent la fille
+de roi et l'enfant trop adulée, toute pleine à la fois d'illusions et
+d'orgueil: qui est passionnée, mais qui n'est pas tendre, l'expérience
+amoureuse lui manquant, et qui n'a pas de pitié. Et ainsi elle garde, au
+milieu de sa démence d'amour, son caractère de vierge, de grande fille
+hautaine et mal élevée,--absoute de son crime par son ingénuité quand
+même,--et par son atroce souffrance.
+
+De même, Oreste est encore autre chose qu'un possédé de l'amour, qui
+aime comme l'on hait; capable de tuer; capable auparavant de dire,
+lorsqu'il croit qu'Hermione va être à Pyrrhus:
+
+ Tout lui rirait, Pylade, et moi, pour mon partage,
+ Je n'emporterais donc qu'une inutile rage?
+ J'irais loin d'elle encor tâcher de l'oublier?
+ Non, non, à mes tourments je veux l'associer.
+ C'est trop gémir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne.
+ Je prétends qu'à mon tour l'inhumaine me craigne
+ Et que ses yeux cruels à pleurer condamnés
+ Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.
+
+Il est, dis-je, autre chose encore. Autre chose aussi que l'amant
+ténébreux et mélancolique que l'on rencontre quelquefois dans les romans
+du XVIIe siècle. Il me paraît le premier des héros romantiques. C'est
+déjà l'homme fatal, qui se croit victime de la société et du sort,
+marqué pour un malheur spécial, et qui s'enorgueillit de cette
+prédestination et qui, en même temps, s'en autorise pour se mettre
+au-dessus des lois. C'est déjà le réfractaire, le révolté aux
+déclamations frénétiques. Notez que Racine a pris Oreste avant le temps
+où il venge sur sa mère le meurtre de son père. Ce n'est pas encore
+l'homme poursuivi par les Furies. Ses Furies ne sont qu'en lui-même:
+c'est sa passion, son orgueil, les sombres plaisirs du désespoir, le
+goût de la mort...
+
+ J'ai mendié la mort chez des peuples cruels
+ Qui n'apaisaient leurs dieux que du sang des mortels.
+ Ils m'ont fermé leur temple; et ces peuples barbares
+ De mon sang prodigué sont devenus avares.
+
+Pylade lui dit, comme un ami de Werther dirait au héros de Gœthe:
+
+ Surtout je redoutais cette mélancolie
+ Où j'ai vu si longtemps votre âme ensevelie.
+
+Oreste dit, comme pourrait dire René:
+
+ Je me livre en aveugle au destin qui m'entraîne;
+
+et, comme pourrait dire Antony:
+
+ Mon innocence enfin commence à me peser.
+ Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance
+ Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence.
+ De quelque part sur moi que je tourne les yeux,
+ Je ne vois que malheurs qui condamnent les dieux.
+
+(La seule différence, c'est qu'Antony dirait: «qui condamnent la
+société».)
+
+Jusque dans la splendide déclamation par où commence l'accès de folie
+d'Oreste:
+
+ Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance.
+ Oui, je te loue, ô Ciel, de ta persévérance.
+ Appliqué sans relâche au soin de me punir,
+ Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir
+ Ta haine a pris plaisir à former ma misère.
+ J'étais né pour servir d'exemple à ta colère,
+ Pour être du malheur un modèle accompli.
+ Eh bien, je meurs content et mon sort est rempli;
+
+jusque dans ces vers enragés, il y a à la fois une absurdité et une
+satisfaction de soi où les héros romantiques se reconnaîtraient. Une
+absurdité, ai-je dit: car ce malheur insigne, unique, pour lequel Oreste
+maudit solennellement tous les dieux, c'est la vulgaire aventure d'avoir
+aimé sans être aimé; et quant au crime d'avoir, par jalousie, laissé
+assassiner son rival (car le faible garçon n'a pas eu le courage de
+frapper lui-même), en quoi rend-il Oreste si intéressant? Mais on sent
+qu'Antony et Didier parleraient comme lui, et s'enorgueilliraient de
+leur lâcheté comme d'une infortune sublime.
+
+Oui, Oreste déjà porte en lui une tristesse soigneusement cultivée, une
+désespérance littéraire, une révolte vaniteuse, qui, cent cinquante ans
+après lui, éclateront dans la littérature romantique. Seulement, tandis
+que les romantiques crédules exalteront, sous le nom d'Antony ou de
+Trenmor, ce type de fou et de dégénéré et le prendront pour un héros
+supérieur à l'humanité, Racine, quelque faiblesse secrète qu'il ait
+peut-être pour lui, ne le considère que comme un malade et ne nous le
+donne en effet que pour un malheureux voué à la folie et qu'on emporte
+sur une civière après son accès:
+
+ Sauvons-le: nos efforts deviendraient impuissants
+ S'il reprenait ici sa rage avec ses sens.
+
+Bref, le romantisme intégral est quelquefois chez Racine: mais il y est
+donné pour ce qu'il est: pour un cas morbide.
+
+
+Reste Pyrrhus. Il est formé de contrastes. C'est un sauvage, un brûleur
+de villes, un tueur de jeunes filles et d'enfants. Hermione, au
+quatrième acte, lui jette ses exploits à la face. Le fond de ses
+discours à Andromaque, c'est: «Je vous aime, épousez-moi, ou je livre
+votre fils pour être égorgé.» C'est un jeune chef de clan dans un temps
+de légende. D'autre part (et pourquoi pas? tel courtisan de Versailles
+n'avait-il pas été, à la guerre, un rude tueur?) Pyrrhus est poli,
+d'élégance raffinée dans ses propos, et parle quelquefois la langue de
+la galanterie au XVIIe siècle:
+
+ Brûlé de plus de feux que je n'en allumai.
+
+Dans la scène charmante qui termine le deuxième acte, c'est un bon jeune
+homme, naïvement amoureux, qui trahit presque comiquement son
+inquiétude, son espoir, son dépit. Parmi les contemporains, les uns le
+trouvaient trop violent et trop sauvage, et les autres trop doucereux.
+Mais qu'il est vrai avec tout cela, dans ses emportements et dans ses
+faiblesses, dans ses générosités et dans ses lâchetés, dans ses
+mauvaises actions et dans ses gestes chevaleresques! Quand, ayant
+cyniquement trahi sa promesse, il tient à revoir Hermione, à s'accuser
+devant elle et à reconnaître son crime, soit par un obscur besoin de se
+confesser, ou de se faire dire ses vérités et, par là, d'expier un peu,
+soit par une bravade de criminel ou simplement pour voir, voir de ses
+yeux, la figure de sa victime... oh! que cela paraît humain, et va loin
+dans l'observation de notre abominable cœur!
+
+
+Je disais autrefois qu'il y avait vingt-cinq siècles entre le langage de
+Pyrrhus et certains de ses actes. Au fait, ne pourrait-on pas le dire
+d'Andromaque elle-même? Il y a, dans un coin de la pièce où on les
+remarque peu, ces quatre vers (Oreste parle d'Astyanax):
+
+ J'apprends que pour ravir son enfance au supplice,
+ Andromaque trompa l'ingénieux Ulysse,
+ Tandis qu'un autre enfant, arraché de ses bras,
+ Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.
+
+Ainsi Andromaque a fait tuer un autre enfant pour sauver le sien; et
+cependant, c'est la pure, douce et vertueuse Andromaque.
+
+Oui, quelquefois, chez ces personnages qui sentent et parlent comme des
+contemporains de Racine et comme nous-mêmes quand nous parlons très
+bien, tel trait se distingue, qui appartient à des mœurs et à une
+civilisation encore primitives et rudes. Mais ces dissonances sont
+rares: et même, sont-ce des dissonances? La suppression d'une vie
+humaine par intérêt dynastique ou raison d'État, est-ce que cela n'est
+point pratiqué dans des civilisations très avancées? Est-ce que cela ne
+pourrait absolument plus se voir aujourd'hui? Cela, ou des choses
+analogues?--En tout cas, ne peut-on pas dire que ces traits de dureté
+primitive, qui nous reportent subitement aux temps homériques, ne font,
+lorsqu'on s'y arrête, que donner du lointain à des figures que, par tous
+leurs autres traits, le poète a rapprochées de nous?
+
+Mais, que parfois il les éloigne, ou que plus souvent il les rapproche,
+ce n'est pas, croyez-le bien, par ignorance ou inattention, mais
+sciemment et de propos délibéré, afin que ces figures, tout en gardant
+leur caractère individuel, soient, pour ainsi dire, contemporaines d'une
+longue série de siècles.
+
+Assurément, l'histoire et l'archéologie ont, depuis deux cents ans, fait
+quelques découvertes; et je ne dis pas que Racine se représente le
+costume, les armes et les casques des héros de la guerre de Troie aussi
+exactement que nous le pouvons faire depuis les fouilles de Schliemann.
+Mais, n'allons pas nous y tromper, Racine et, en général, les gens du
+XVIIe siècle, concevaient très bien les différences des époques, des
+«milieux», des civilisations. Moins documentés que nous, ils avaient
+aussi bien que nous la notion de la couleur historique, et même de ce
+que nous avons appelé la couleur locale. Les romantiques étaient un peu
+naïfs de croire qu'ils l'avaient inventée. En réalité, le XVIIe siècle
+n'a cessé de discuter sur cette matière. La vérité historique, celle des
+mœurs, du langage, du costume, Saint-Évremond en parle continuellement.
+Dans sa lettre sur _Alexandre_, Saint-Évremond écrivait que «le climat
+change les hommes comme les animaux et les productions, influe sur la
+raison comme sur les usages, et qu'une morale, une sagesse particulière
+à la région y semble régler et conduire d'autres esprits dans un autre
+monde». (On peut même trouver que Saint-Évremond exagère.) Et le vieux
+Corneille, et tous les ennemis de Racine lui reprochent régulièrement
+que ses Grecs, ses Romains et ses Turcs ressemblent à des courtisans
+français; et Racine se défendra là-dessus dans plusieurs de ses
+préfaces.
+
+Les hommes instruits du XVIIe siècle n'étaient pas plus bêtes que nous,
+je vous assure. Ils étaient déjà avertis de bien des choses. Un des plus
+intelligents et des plus fins fut ce Guilleragues, à qui Boileau a
+adressé une de ses meilleures épîtres, et à la fois des plus savoureuses
+et des plus philosophiques. Boileau le qualifie en ces termes:
+
+ Esprit né pour la cour, et maître en l'art de plaire,
+ Guilleragues, qui sais et parler et te taire.
+
+M. de Guilleragues fut ambassadeur de France à Constantinople de 1679 à
+1685. Il avait pu contrôler la vérité de la couleur dans _Bajazet_. Il
+écrivait à Racine, le 9 juin 1684:
+
+ Vos œuvres, plusieurs fois relues, ont justifié mon ancienne
+ admiration. Éloigné de vous, monsieur, et des représentations qui
+ peuvent en imposer... vos tragédies m'en ont paru encore plus
+ belles et plus durables. La vraisemblance en est merveilleusement
+ observée, avec une profonde connaissance du cœur humain dans les
+ différentes crises des passions.
+
+Or--et c'est où j'en voulais venir--Guilleragues avait visité les pays
+où se passent la plupart des tragédies de Racine, et voici ce qu'il en
+disait:
+
+ Dieu me préserve de traiter la respectable antiquité comme
+ Saint-Amant a traité l'ancienne Rome (dans _Rome ridicule_); mais
+ vous savez mieux que moi que, dans ce qu'ont écrit les poètes et
+ les historiens, ils se sont plutôt abandonnés au charme de leur
+ brillante imagination qu'ils n'ont été exacts observateurs de la
+ vérité...
+
+ Le Scamandre et le Simoïs sont à sec dix mois de l'année: leur lit
+ n'est qu'un fossé... L'Hèbre est une rivière de quatrième ordre.
+ Les vingt-deux royaumes de l'Anatolie, le royaume de Pont, la
+ Nicomédie donnée aux Romains, l'Ithaque, présentement l'île de
+ Céphallonie, la Macédoine, le terroir de Larisse et celui d'Athènes
+ ne peuvent jamais avoir fourni la quinzième partie des hommes dont
+ les historiens font mention. Il est impossible que tous ces pays,
+ cultivés avec tous les soins imaginables, aient été fort peuplés.
+ Le terrain est presque partout pierreux, aride et sans rivière. On
+ y voit des montagnes et des côtes pelées, plus anciennes assurément
+ que les plus anciens écrivains. Le port d'Aulide, absolument gâté,
+ peut avoir été très bon mais il n'a jamais pu contenir un nombre
+ approchant de deux mille vaisseaux ou simples barques...
+
+ Je croirais volontiers que les historiens se sont imaginé qu'il
+ était plus beau de faire combattre trois cent mille hommes que
+ vingt mille, et vingt rois plutôt que vingt _petits seigneurs_.
+
+Et le sagace diplomate conclut:
+
+ Dans le fond, les grands auteurs, par la seule beauté de leur
+ génie, ont pu donner des charmes éternels, et même l'être aux
+ royaumes, le nombre aux armées, et la force aux simples murailles.
+ Ils ont laissé de grands exemples de vertu comme de style,
+ fournissant ainsi leur postérité de tous ses besoins... _Il
+ n'importe guère de quel pays soient les héros_.
+
+Je trouve cette lettre admirable de sens critique et de liberté
+d'esprit.--Racine, pieux commentateur d'Homère, sait aussi que Pyrrhus
+n'a pu être qu'un «petit seigneur», selon le mot de Guilleragues. Il
+sait que le petit château-fort habité par ce jeune chef ne pouvait
+ressembler à la cour de Versailles. Mais il sait qu'après tout, des
+vassaux autour d'un chef, c'est encore une cour et que, partout où il y
+a une cour, il y a un cérémonial. Et il ne craint donc pas de parler de
+la «cour de Pyrrhus».
+
+Vous vous rappelez que Leconte de Lisle, traduisant Eschyle, ne le
+trouve pas assez sauvage et, pour nous étonner, rend l'_Orestie_ plus
+atroce qu'elle n'est dans le texte grec. La «couleur locale», il en
+remet!--Racine pense, tout au contraire, qu'il importe à notre plaisir
+que nous ayons le plus possible de pensées, de sentiments et de façons
+d'être en commun avec ces personnages que leur nom et leur légende
+placent si loin de nous. Il les tire donc à nous discrètement. Et je
+crois qu'il a raison. Mais, ce qui est sûr, c'est qu'il ne le fait pas
+par ignorance, comme des ignorants l'ont cru; et son procédé n'est pas
+moins réfléchi et voulu que l'artifice opposé du Parnassien solennel et
+naïf.
+
+
+En somme, antique et même préhistorique par ses origines, dont le poète
+conserve soigneusement les traces; grecque par la simplicité, la
+netteté, l'eurythmie; moderne par la connaissance et l'expression totale
+des «passions de l'amour», _Andromaque_ est la première de nos tragédies
+«où nous nous retrouvions tout entiers» (Brunetière), et avec notre âme
+d'aujourd'hui, et avec nos âmes héritées, celles des ancêtres de notre
+race. Ah! le pur chef-d'œuvre que cette tragédie, que ce chaste drame
+d'héroïque piété conjugale et maternelle, entrelacé à ce terrible drame
+d'amour meurtrier! Et puis _Andromaque_ respire si bien l'ardente et
+charmante jeunesse du poète! Il y montre l'audace et la sûreté d'un
+archer divin.--Pas un vers dans les rôles d'Hermione et d'Oreste qui
+n'exprime, en mots rapides et forts comme des coups d'épée, les
+illusions, les souffrances, l'égoïsme, la folie et la méchanceté de
+l'amour: en sorte qu'on y trouverait la psychologie complète de
+l'amour-passion et de la jalousie.--Et, dans le rôle d'Andromaque, que
+de beaux vers simples et doux, qui traduisent, sous la forme la plus
+limpide et la plus noble, les sentiments les plus tendres, les plus
+fiers, les plus douloureux! Que de vers qui semblent éclos sans effort,
+comme de grandes fleurs merveilleuses, comme des lis!
+
+Phèdre sera plus complexe, plus macérée dans la passion: mais nous ne
+retrouverons plus la fraîcheur de cet enchantement.
+
+
+
+
+SIXIÈME CONFÉRENCE
+
+«LES PLAIDEURS».--«BRITANNICUS»
+
+
+Je crains de ne vous avoir pas encore assez dit à quel point
+_Andromaque_ fut une chose originale et nouvelle. Vraiment, elle
+introduisit l'amour--l'amour tout entier--non seulement sur notre scène,
+mais dans notre littérature. Pour vous en faire quelque idée, il faut
+que vous songiez à un autre très grand poète, étranger, et que Racine ne
+connaissait probablement pas même de nom. Ce que Shakespeare avait fait
+pour l'amour dans trois ou quatre de ses drames, là-bas, sous une autre
+forme et selon une autre poétique, Racine, à vingt-sept ans, l'a fait
+chez nous. Rien de moins en vérité.
+
+On ne sut pas nettement combien c'était neuf et beau. Néanmoins, on s'en
+douta. Le succès fut très grand. «_Andromaque_, dit Charles Perrault,
+fit à peu près autant de bruit que le _Cid_.» La pièce avait d'abord été
+jouée à la cour, devant «Leurs Majestés» et quantité de seigneurs et de
+dames. La duchesse d'Orléans l'avait, nous dit Racine, «honorée de ses
+larmes». Le jeune roi, d'un si grand goût, aime et défend _Andromaque_,
+comme il défendra _les Plaideurs_ et _Britannicus_.
+
+On en fait une parodie: _la Folle Querelle_, de Subligny, que Molière,
+brouillé avec Racine,--vous vous en souvenez,--joue sur son théâtre. La
+parodie est stupide, mais elle atteste la vogue extraordinaire de la
+pièce. Dans la famille où Subligny nous transporte, _Andromaque_ est le
+sujet de toutes les conversations; on en parle au salon, dans
+l'antichambre, à la cuisine, jusque dans l'écurie. «Cuisinier, cocher,
+palefrenier, laquais, et jusqu'à la porteuse d'eau en veulent
+discourir.» «Bientôt, dit un des personnages de la comédie, la contagion
+gagnera le chien et le chat du logis.» Une maîtresse demande-t-elle sa
+femme de chambre: celle-ci, répond un laquais, «est occupée à faire
+l'Hermione contre le cocher dont elle est coiffée». Un maître
+reproche-t-il à son valet d'avoir mal compris un ordre: «Monsieur, dit
+le valet, j'ai fait comme Oreste, qui ne laisse pas de tuer Pyrrhus,
+quoique Cléone lui ait été dire qu'il n'en fasse rien.»
+
+Naturellement, Saint-Évremond, du fond de son exil bavard, dit son mot.
+Cet homme d'esprit, et qui avait même quelquefois plus que de l'esprit,
+restait si attaché au Paris de sa jeunesse et à ses admirations des
+temps heureux, que sans doute il ne pouvait consentir qu'il se fît
+quelque chose de tout à fait bien depuis qu'il n'était plus là. Il écrit
+donc, dans sa réponse à Lionne qui lui avait envoyé _Andromaque_ (et son
+jugement est d'un homme qui ne veut absolument pas céder à son plaisir):
+
+ Cette tragédie a bien l'air des belles choses; il s'en faut presque
+ rien qu'il n'y ait du grand. Ceux qui n'entreront pas assez dans
+ les choses l'admireront, ceux qui veulent des beautés pleines y
+ chercheront _je ne sais quoi_[5] qui les empêchera d'être tout à
+ fait contents.
+
+Et je ne vous dirai pas ce que c'est, puisque Saint-Évremond ne le sait
+pas lui-même.
+
+En somme, Racine ne dut pas, cette fois, trop souffrir des critiques. Il
+dut jouir de tout ce bruit. Le succès est là, réel, affirmé par le
+nombre des représentations, concret, retentissant. Au reste, Racine ne
+s'oublie ni ne s'abandonne. En voilà un qui s'est défendu jusqu'au jour
+de la conversion et du renoncement! Le duc de Créqui et le comte
+d'Olonne se faisaient remarquer parmi les détracteurs de la pièce.
+Racine, très hardiment, fait courir contre ces deux grands seigneurs
+l'atroce épigramme que l'on connaît:
+
+ La vraisemblance est choquée en ta pièce,
+ Si l'on en croit et d'Olonne et Créqui.
+ Créqui dit que Pyrrhus aime trop sa maîtresse.
+ D'Olonne qu'Andromaque aime trop son mari;
+
+rappelant ainsi que Créqui n'aimait pas les femmes, et que d'Olonne
+était immensément trompé par la sienne. (Voir Bussy-Rabutin).
+
+Bref, Racine triomphe. Et il est également heureux dans ses amours.
+Mademoiselle du Parc est publiquement sa maîtresse; elle a quitté la
+troupe de Molière à Pâques 1667 et s'est engagée à l'hôtel de Bourgogne
+pour y jouer Andromaque.
+
+Racine, à cette époque, est si content d'être au monde, qu'il s'amuse à
+écrire _les Plaideurs_.
+
+ * * * * *
+
+Ce n'était, à ses yeux, qu'un amusement à l'occasion d'un procès qu'il
+soutient contre des moines comme prieur de l'Épinay (car il avait fini
+par attraper un bénéfice); procès, dit-il lui-même, «que ni mes juges ni
+moi n'avons jamais entendu», et que d'ailleurs il perdit.
+
+Racine emprunte aux _Guêpes_ d'Aristophane quelques-uns des traits de sa
+bouffonnerie, quoique entre les juges d'Athènes et les juges de France,
+il n'y eût guère de commun que la vénalité quelquefois, et aussi le pli
+professionnel, la fureur de juger. Vous savez qu'à Athènes, au temps
+d'Aristophane, tout citoyen pouvait être juge, pourvu qu'il eût trente
+ans révolus; que les juges, au nombre de six mille (ce qui semble folie
+pure), étaient annuellement désignés par le sort et répartis entre dix
+tribunaux criminels ou civils (l'Aréopage, ou cour supérieure, non
+compris); que les juges recevaient trois oboles par jour, et que, tenant
+ce salaire du parti au pouvoir, c'est-à-dire des démagogues, et ce
+salaire, d'autre part, suffisant mal à les faire vivre, il leur était
+peu habituel de juger soit avec indépendance, soit avec intégrité.
+C'était un drôle de gouvernement que celui d'Athènes, car c'était un
+gouvernement parfaitement démocratique. Il est vrai qu'il n'y avait que
+vingt mille citoyens environ, mais peut-être cent mille esclaves, et un
+assez riche domaine public. Cela permettait quelques fantaisies.
+Néanmoins le régime vécut mal et dura peu.
+
+Racine a pris dans _les Guêpes_ peu de chose en somme: le juge qui saute
+par la fenêtre et reparaît à la cave ou au grenier, le chien criminel et
+les larmes de sa famille. Pour le reste, il se contente de l'intrigue
+traditionnelle des farces italiennes, de celle même des farces de
+Molière: l'amoureux déguisé en robin et faisant signer un contrat de
+mariage au vieux plaideur qui croit signer un procès-verbal. C'est
+l'Amour commissaire, au lieu de l'Amour peintre ou de l'Amour médecin.
+
+ Moitié en m'encourageant, moitié en mettant eux-mêmes la main à
+ l'œuvre (ceci se passait au cabaret), mes amis me firent commencer
+ une pièce qui ne tarda pas à être achevée.
+
+Furetière dut fournir quelques traits: ceux qui se trouvent dans son
+_Roman bourgeois_ (1666). Despréaux apporta la scène de la dispute de
+Chicaneau et de la comtesse, qui s'était passée sous ses yeux, chez son
+frère Boileau le greffier. La comtesse de Pimbêche, c'était la comtesse
+de Crissé, attachée à la maison de la duchesse douairière d'Orléans, et
+vieille plaideuse connue pour sa manie. La «pauvre Babonnette», celle
+qui emporte les serviettes du buvetier du Palais, c'était la femme du
+lieutenant criminel Tardieu, celle que Boileau placera dans sa dixième
+satire. Perrin-Dandin à sa lucarne rappelait un vieux juge bizarre du
+temps du feu roi Louis XIII, un monsieur Portail, conseiller au
+Parlement, dont Tallemant des Réaux nous dit:
+
+ Il était fort homme de bien, mais fort visionnaire. Il avait
+ retranché son grenier et y avait fait son cabinet et ne parlait aux
+ gens que par la fenêtre de ce grenier.
+
+Et l'éloquence solennelle et ridicule de l'Intimé et de Petit-Jean aidé
+par le souffleur, c'était l'éloquence de beaucoup d'avocats d'alors,
+comme on le peut voir dans les _Historiettes_ de Tallemant, au chapitre
+_Avocats_.
+
+L'avocat Galant, après avoir divisé son plaidoyer, commençait toujours
+par ce vers:
+
+ Has meus ad metas currat oportet equus.
+
+Un autre disait: «Messieurs, cette pauvre femme n'a pas de pain, que les
+Grecs appellent [Grec: ton arton]. (Ceci doit être inventé, mais je n'en
+suis pas sûr.) L'avocat La Martellière commença un plaidoyer pour
+l'Université contre les jésuites par la bataille de Cannes. Un autre
+commença son plaidoyer par «le roi Pyrrhus...» Le président lui dit: «Au
+fait! au fait!» Un jeune avocat, plaidant contre un homme qui avait
+coupé quelques chênes, alla rechercher tout ce qu'il y a dans
+l'antiquité à l'avantage des chênes. Les druides ni les chênes de Dodone
+n'y furent oubliés. L'autre avocat, qui l'avait laissé jaser, dit:
+«Monsieur, il s'agit de quatre chêneaux que ma partie a coupés et qu'il
+offre de payer au dire d'expert.»
+
+Racine se souvint de tout cela. Peut-être songeât-il aussi, tout bas, à
+son maître Antoine Lemaître, dont les plaidoyers passaient pour
+chefs-d'œuvre en leur temps, mais qui manquaient vraiment de simplicité.
+(Le pédantisme, tout chaud encore de la Renaissance, reste énorme
+pendant la première moitié du XVIIe siècle et encore un peu par delà.)
+Mais Racine s'est surtout servi de Gautier la Gueule, qui venait de
+publier deux volumes de ses plaidoyers. L'Intimé reproduit très
+exactement un de ses exordes (d'ailleurs imité du _Pro Quintio_ de
+Cicéron, où l'on doit dire qu'il est à sa place):
+
+ Messieurs, tout ce qui peut étonner un coupable,
+ Tout ce que les mortels ont de plus redoutable
+ Semble s'être assemblé contre nous par hasard,
+ Je veux dire la brigue et l'éloquence. Car
+ D'un côté le crédit du défunt m'épouvante,
+ Et de l'autre côté l'éloquence éclatante
+ De maître Petit-Jean m'éblouit...
+
+Ainsi _les Plaideurs_ étaient une farce débridée, agressive, toute
+pleine d'allusions à des personnes et où Corneille lui-même était
+parodié:
+
+ Ses rides sur mon front ont gravé ses _exploits_...
+ Viens, mon sang, viens, ma fille!...
+ Achève, prends ce sac...
+
+Elle dut faire scandale devant le public d'alors, fort restreint en
+somme, qui était au courant de toutes les historiettes et anecdotes et
+comprenait toutes les allusions. En outre, il est assez probable que bon
+nombre de juges, de procureurs, d'avocats et de basochiens vinrent
+«cabaler» contre la pièce. Quoi qu'il en soit, Valincour raconte qu'aux
+deux premières représentations les acteurs furent presque sifflés et
+n'osèrent pas hasarder la troisième. Nous dirions aujourd'hui que _les
+Plaideurs_ furent «un four noir».
+
+Mais, un mois après, le roi vit _les Plaideurs_ à Saint-Germain.
+
+Le roi fut ravi. Le roi savoura ces vers:
+
+ Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre.
+ Combien en as-tu vu, je dis des plus huppés,
+ À souffler dans leurs doigts dans ma cour occupés,
+ Le manteau sur le nez ou la main dans la poche,
+ Enfin pour se chauffer venir tourner ma broche!...
+
+Le roi admira les us et coutumes de la justice dans son beau royaume:
+
+ Prends-moi dans mon clapier trois lapins de garenne
+ Et chez mon procureur porte-les ce matin.
+ Si son clerc vient céans, fais-lui goûter mon vin.
+... Il viendra me demander peut-être
+ Un grand homme sec, là, qui me sert de témoin
+ Et qui jure pour moi lorsque j'en ai besoin...
+
+Et encore:
+
+ Monsieur, je suis cousin de l'un de vos neveux.
+ Monsieur, Père Gordon vous dira mon affaire.
+ Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire.
+... Deux bottes de foin, cinq à six mille livres!
+
+Le roi goûta la galanterie du bon juge:
+
+ Dis-nous, à qui veux-tu faire perdre la cause?
+ --À personne.--Pour toi je ferai toute chose,
+ Parle donc.--Je vous ai trop d'obligation.
+ --N'avez-vous jamais vu donner la question?
+ --Non, et ne le verrai, que je crois, de ma vie.
+ --Venez, je vous en veux faire passer l'envie.
+ --Hé! monsieur, peut-on voir souffrir des malheureux?
+ --Bon! cela fait toujours passer une heure ou deux.
+
+Le roi apprécia tous ces traits, qui n'avaient assurément rien de
+timide. Il n'abolit point la torture, institution de tant de siècles. Il
+n'ajouta rien, que je sache, à l'ordonnance civile de 1667 par laquelle
+il avait voulu corriger les dérèglements de la justice. Mais il fut
+charmé que Racine traitât sa magistrature comme le gouvernement de la
+troisième République ne laisserait pas traiter la sienne au théâtre; et
+pourtant!...
+
+ Il fit, dit Valincour, de grands éclats de rire. Et toute la cour,
+ qui juge ordinairement mieux que la ville, n'eut pas besoin de
+ complaisance pour l'imiter. Les comédiens, partis de Saint-Germain
+ dans trois carrosses, allèrent porter cette bonne nouvelle à
+ Racine. Trois carrosses après minuit, et dans un lieu où il ne s'en
+ était jamais tant vu ensemble, réveillèrent le voisinage. On se mit
+ aux fenêtres; et comme on vit que les carrosses étaient à la porte
+ de Racine, et qu'il s'agissait des _Plaideurs_, des bourgeois se
+ persuadèrent qu'on venait l'enlever pour avoir mal parlé des juges.
+ Tout Paris le crut à la Conciergerie le lendemain.
+
+Mais, au contraire, _les Plaideurs_, ayant plu au roi et à la cour,
+furent repris à la ville avec un très grand succès.
+
+_Les Plaideurs_, que Racine avait destinés d'abord au Théâtre-Italien,
+ne sont qu'un amusement, oui, mais d'un génie charmant, et au moment où
+ce génie était dans toute l'ivresse de sa jeune force. Si l'on considère
+le dialogue, je ne vois rien, au XVIIe siècle, de cette verve et de cet
+emportement de guignol presque lyrique. Ce dialogue si rapide et si
+coupé, je crois bien que nous ne le retrouverons plus (sauf dans
+Dufresny peut-être) jusqu'au dialogue en prose de Beaumarchais. Et puis,
+je suis bien obligé de remarquer que cette folle comédie est _la seule_
+de ce temps qui vise, non plus seulement des mœurs, mais une
+institution.
+
+Mais surtout, la forme des _Plaideurs_ est unique. Elle est beaucoup
+plus «artiste», comme nous dirions aujourd'hui, que celle de Molière.
+_Les Plaideurs_ sont la première comédie (cela, j'en suis très sûr) où
+le poète tire des effets pittoresques ou comiques de certaines
+irrégularités voulues ou particularités de versification: enjambements,
+dislocation du vers, ou rimes en calembour:
+
+ Et voilà comment on fait les bonnes maisons. / Va,
+ Tu ne seras qu'un sot...
+ Mais j'aperçois venir madame la comtesse
+ De Pimbêche. / Elle vient pour affaire qui presse
+... Bon! c'est de l'argent _comptant_.
+ J'en avais bien besoin. «Et de ce non content
+ Aurait avec le pied réitéré...»
+... Monsieur ici _présent_
+ M'a d'un fort grand soufflet fait un petit _présent_.
+... Et vous, venez au fait. / Un mot
+ Du fait...
+ Et quand il serait vrai que Citron ma _partie_
+ Aurait mangé, messieurs, le tout ou bien _partie_
+ Dudit chapon, / qu'on mette en compensation
+ Ce que nous avons fait avant cette action.
+ Quand ma partie a-t-elle été réprimandée?
+ Par qui votre maison a-t-elle été gardée?
+ Quand avons-nous manqué d'aboyer au larron?
+ Témoin trois procureurs, dont icelui Citron
+ A déchiré la robe. On en verra les _pièces_.
+ Pour nous justifier voulez-vous d'autres _pièces_?...
+
+Et cætera.
+
+Au reste, toute la versification des _Plaideurs_ est une joie. Et ces
+jeux de prosodie, vous ne les trouverez pas dans les comédies de
+Molière, ni dans celles de Quinault ou de Montfleury, ni dans celles de
+Regnard. Chose étrange: cette fantaisie prosodique des _Plaideurs_,
+c'est seulement le drame romantique de Hugo qui la reprendra; et c'est,
+sur un autre ton et avec une autre couleur, Banville dans ses petites
+comédies lyriques et funambulesques.
+
+Et je suis désolé, pour ma part, que Racine n'ait point écrit d'autre
+comédie que les _Plaideurs_.
+
+Mais il croyait avoir mieux à faire. Il était évidemment agacé de
+deviner partout cette idée:
+
+«Oui, sans doute, ce garçon fait bien parler l'amour: mais tout de même
+cela n'est pas si fort que notre vieux Corneille. Ah! les tragédies
+historiques! Ah! les pièces, sur la politique et sur les Romains!» Je
+suis persuadé qu'une des choses qui ont le plus irrité Racine, ce sont
+les consultations d'outre-Manche de ce vieux bel esprit de
+Saint-Évremond, qui, en dernier lieu, avait eu l'aplomb de mettre
+_Attila_ au-dessus d'_Andromaque_. Racine songea: «Vous voulez de
+l'histoire, et notamment de l'histoire romaine? Eh bien, attendez!»
+
+Mais, naturellement, le réaliste Racine ne choisit pas un sujet à grands
+sentiments ni à grandes joutes oratoires imitées du _Conciones_. Il ne
+devait goûter ni les _Mort de Pompée_, ni les _Sertorius_, ni les
+_Othon_; et ce n'est pas seulement chez les avocats que l'emphase
+déplaisait à l'auteur du troisième acte des _Plaideurs_. Il feuillette
+Tacite; et ce qu'il en retient, c'est encore un drame privé. Mais quel
+drame! Un des plus atroces de tous, et qui a pour protagonistes deux des
+âmes les plus souillées et les plus scélérates qu'ait jamais
+formées--avec les trois concupiscences (des yeux, de la chair et de
+l'esprit)--la folie de la toute-puissance: Agrippine et Néron.
+
+Il choisit merveilleusement leur point de rencontre. C'est le moment de
+leur premier heurt: Agrippine est à la fin de ses crimes, Néron au
+commencement des siens. Aux gestes présents d'Agrippine s'ajoute toute
+une perspective d'ignominies dans le passé; à ceux de Néron toute une
+perspective de forfaits dans l'avenir. Par un procédé où excelle ce
+génie, si fort sous une forme qui se contient, il nous fait entendre
+plus d'horreurs encore qu'il n'en exprime. Chaque scène s'amplifie dans
+notre esprit, et de toutes les horreurs qu'elle rappelle, et de toutes
+celles qu'elle présage.
+
+Le drame est tout en scènes familières, presque de comédie, n'était
+l'image de la mort partout aperçue et l'attente du dénouement sanglant.
+Le début est bien frappant: cette impératrice mère qui rôde au petit
+jour dans les couloirs du palais pour tâcher de surprendre au saut du
+lit son fils qui se cache d'elle... Cela n'est-il pas dans la couleur de
+certaines scènes de Saint-Simon? Au second acte, c'est le terrible éveil
+de la passion de Néron, et la scène cruelle où, tout de suite, il
+torture la femme qu'il veut avoir. Au troisième acte, c'est la généreuse
+bravade du petit Britannicus, et son assassinat résolu. Au quatrième, la
+suprême tentative d'Agrippine, l'audacieuse confession générale par où
+elle essaye d'épouvanter et de reprendre son fils, puis la dernière
+hésitation de Néron entre les deux voies ouvertes. Au cinquième,
+l'empoisonnement pendant le dîner, la terreur dans la maison, la
+rencontre de Néron et d'Agrippine qui, dès lors, se sent perdue,
+et--seul ressouvenir, indirect et d'ailleurs charmant, de la
+civilisation chrétienne--la retraite de la pauvre petite Junie dans le
+couvent des Vestales. L'action est large, sans vaine complication, mais
+continue, et intense; _Britannicus_ est une des tragédies de Racine
+qu'il vaut mieux avoir vu jouer, fût-ce médiocrement.
+
+Laissons le jeune et fier Britannicus; la mélancolique et comprimée
+Junie, plus sérieuse que son âge, et qui semble, pour Britannicus, une
+grande sœur autant qu'une amante; et Burrhus, l'honnête homme
+circonspect, qui a bien du mal à maintenir son honnêteté parmi les
+concessions exigées par les nécessités d'État, mais qui la maintient
+tout de même; laissons aussi Narcisse, le tentateur de Néron, aussi bon
+psychologue, vraiment, que Iago. Les personnages les plus étonnants,
+c'est encore Agrippine et Néron.
+
+Racine les a exprimés tout entiers dans le moment où il les a saisis. Ce
+qu'il nous montre ici pleinement, c'est, d'une part, le caractère
+féminin dans le crime et l'ambition; et c'est, d'autre part, l'action
+dissolvante du poison de la toute-puissance dans un jeune homme
+extrêmement vaniteux et qui se pique d'art.
+
+ * * * * *
+
+Agrippine est une femme, belle et encore assez jeune. Je rappelle cela
+parce que nous nous représentons volontiers les grandes ambitieuses de
+l'histoire comme des créatures désexuées. C'est une erreur. Si
+Elisabeth, la reine vierge, fut peut-être une «virago», Catherine, lady
+Macbeth, et, selon toute apparence, la reine Sémiramis, sur qui j'ai peu
+de lumières, furent très profondément femmes. Agrippine pareillement.
+
+Elle eut souci, nous dit Tacite, de sa tenue extérieure, et elle ne se
+prostitua jamais qu'à bon escient. Mais nous voyons que, dans toutes ses
+entreprises, son sexe fut son principal instrument d'action. Encore
+enfant, elle se donne au vieux Lépide parce qu'il était riche. Cette
+orgueilleuse, qui se vantait d'être la seule, jusque-là, qui eût été
+«fille d'un César, sœur, épouse et mère de César», se donne à
+l'affranchi Pallas, parce que Pallas a l'oreille de Claude. Pendant des
+années, avant d'être la femme du vieil empereur, elle est sa maîtresse
+patiente et soumise. Et plus tard, quand elle sent que Néron lui
+échappe, vous savez par quels moyens elle essaye de le reprendre...
+«voluptueusement parée et prête à l'inceste». (Et cela n'est pas
+seulement dans Tacite et Suétone, mais était dans Fabius Rusticus et
+dans Cluvius.)
+
+L'espèce même (outre les moyens) de son ambition fut bien féminine. Elle
+paraît avoir tenu beaucoup plus aux titres, aux honneurs et à l'argent
+qu'à la réalité du pouvoir. Elle «régna» pendant quelque temps, mais ce
+fut Pallas qui gouverna.
+
+Après des années d'intrigues ténébreuses et de crimes secrets, tout à
+coup, femme encore en cela, aussi insolente et intempérante dans le
+triomphe qu'elle avait été patiente et tenace dans la lutte, elle n'a
+rien de plus pressé que de compromettre son ouvrage par la façon
+inconsidérée dont elle en jouit. Elle éclate d'orgueil et d'arrogance.
+Elle a la niaiserie d'exiger, avant tout, des égards. Ce qu'il lui faut,
+c'est que Néron donne pour «mot d'ordre» aux prétoriens: «la meilleure
+des mères», c'est de s'asseoir à côté de lui sur le trône et de recevoir
+avec lui les ambassadeurs. C'est de croire qu'elle préside le Sénat,
+derrière son rideau, et de s'y laisser deviner. Elle pousse des cris
+d'aigle quand Néron lui enlève sa garde germanique. Peut-être en
+s'effaçant eût-elle continué à gouverner son fils. Mais sa rage de
+présider et de paraître l'emporte. Le pouvoir, pour elle, c'était le
+diadème, et des licteurs, et des statues dans les temples.
+
+À mesure que son influence décroît, sa prudence diminue. Elle qui fut si
+constante et si suivie dans ses desseins, elle s'abandonne à de
+turbulentes contradictions. Lorsque Néron prend pour maîtresse la bonne
+Acté (je dis la bonne Acté parce que les historiens la soupçonnent
+d'avoir été quelque peu chrétienne), Agrippine jette d'abord les hauts
+cris. Mais, peu après, elle offre à Néron son propre appartement «pour
+cacher des plaisirs dont un si jeune âge et une si haute fortune ne
+sauraient se passer», et elle lui donne de l'argent tant qu'il en veut.
+Une autre fois, la complaisance ne lui ayant pas mieux réussi que la
+rigueur, elle éclate en colères de femme, en folles et stupides
+bravades. Elle crie «avec des gestes de forcenée» que Britannicus n'est
+plus un enfant, que c'est lui le légitime héritier de l'empire, que
+Néron n'est qu'un intrus: «... Je dirai tout, tout! à commencer par
+l'inceste et le poison. J'irai au camp, je présenterai Britannicus aux
+soldats. Ils entendront, d'un côté, la fille de Germanicus, et, de
+l'autre, ce manchot de Burrhus et ce cuistre de Sénèque. On verra!...»
+Elle prononce des mots irréparables. Visiblement elle a perdu la tête.
+
+Voilà les traits dont Racine a formé son Agrippine. Tous y sont, excepté
+les complaisances de la mère pour les plaisirs du fils--et l'abominable
+geste d'Agrippine «prête à l'inceste». Cela, Racine l'a retranché, non
+par timidité d'esprit, mais par pudeur. En revanche, c'est lui qui a
+imaginé Agrippine guettant, le matin, le réveil de l'empereur, et aussi
+la confession de la mère au fils.
+
+ * * * * *
+
+Et sur Néron aussi, il a su ou osé tout dire ou tout insinuer. Il n'a
+omis que le trait hideux de Néron adolescent souillant l'enfance de
+Britannicus. À part cela, tout le «monstre naissant» y est bien.
+
+Son hérédité est indiquée:
+
+ Je lis sur son visage
+ Des fiers Domitius l'humeur triste et sauvage.
+
+(On peut voir dans Suétone que son quatrième aïeul, son trisaïeul et son
+grand-père avaient été déjà des prodiges de méchanceté.) Donc, le fonds
+hérité est atroce. Toutefois, le monstre n'ayant encore que dix-huit
+ans, il garde quelque enfantillage:
+
+ Narcisse, c'est en fait, Néron est amoureux.
+ --Vous?--Depuis un moment, _mais pour toute ma vie_.
+
+répond-il en bon jeune homme. Il se souvient aussi--encore un peu--des
+leçons de Sénèque, des déclamations d'école sur le juste et l'honnête.
+Et puis, il y a la décence officielle, les sentiments qu'il convient de
+paraître avoir. Mais déjà il ne parle qu'avec un dédain ironique de ses
+«trois ans de vertu». Au reste, son rôle est, pour une bonne moitié, de
+l'ironie la plus aiguë. Car c'est un garçon fort intelligent. Et c'est
+un poète et un artiste, cet adolescent vaniteux et sensuel que la
+toute-puissance rendra monstrueux. Nous voyons passer tour à tour les
+divers démons qui sont en lui: Plaisir de commander:
+
+ Je le veux, je l'ordonne!
+
+Imagination romantique et voluptueuse:
+
+ Excité d'un désir curieux,
+ Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux,
+ Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes
+ Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes,
+ Belle, sans ornement... Etc.
+ J'aimais jusqu'à ces pleurs que je faisais couler...
+
+Galanterie sèche et d'une fatuité élégante; puis, surgie tout à coup dès
+le premier obstacle qui s'oppose à son désir, cette cruauté dans
+l'amour, qui, portée à son plus haut degré, s'appellera le «sadisme», du
+nom d'un sinistre fou; c'est-à-dire le plaisir d'étendre son être en
+faisant souffrir, les sensations agréables ayant pour mesure la
+souffrance d'autrui, et le désir de sentir se confondant avec le désir
+de détruire...
+
+ Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j'envie...
+ Caché près de ces lieux, je vous verrai, madame...
+ Je me fais de _sa peine_ une image charmante...
+
+Et, après ces ironies et ces méchancetés froides, l'explosion de colère
+sous les mots dont le flagelle Britannicus, la menace d'arrêter tout le
+monde, et, dès lors, l'assassinat secrètement résolu; puis, le petit
+attendrissement devant les larmes et l'agenouillement de ce brave
+Burrhus; mais enfin, sous l'habile manœuvre de Narcisse, qui, tour à
+tour, chatouille la vanité de l'homme, l'orgueil du tout-puissant et son
+besoin de mépriser et, point plus sensible encore, son amour-propre de
+cocher et de chanteur,--Néron redevenant lui-même et de nouveau
+consentant au crime.
+
+ * * * * *
+
+Oui, tout ce développement de deux âmes brillamment
+perverses,--Agrippine et Néron,--est très fort et très beau. Mais le
+plus beau est encore leur rencontre au quatrième acte, la confession de
+la mère au fils. Car, cette confession d'une audace étrange, Agrippine
+l'imagine pour arrêter Néron dans la voie criminelle; et il est clair
+qu'elle ne peut (après réflexion) que l'y précipiter.
+
+Dans ce récit, qui est un pur chef-d'œuvre par la teneur, la contexture,
+la progression, par la concision éclatante du style, par la hardiesse de
+ce qui s'y trouve exprimé et par la hardiesse plus grande des
+sous-entendus, Agrippine confesse à son fils--à son fils!--toutes ses
+prostitutions et tous ses divers crimes, notamment l'empoisonnement de
+Claude:
+
+ Je fléchis mon orgueil, _j'allai prier_ Pallas...
+ Silanus, qui l'aimait, s'en vit abandonné
+ _Et marqua de son sang_ ce jour infortuné...
+ De ce même Pallas j'_implorai le secours_...
+ L'exil me délivra des plus séditieux...
+ Ses gardes, son palais, _son lit_ m'étaient soumis...
+ _De ses derniers soupirs je me rendis maîtresse_...
+ Il mourut. _Mille bruits en courent à ma honte_...
+
+Ce récit d'une si belle hardiesse apparaît en son lieu comme un moyen
+dramatique singulièrement puissant. Néron, en l'écoutant, doit se sentir
+lié par la complicité du crime, par une reconnaissance affreuse, et par
+la terreur de ce que pourrait faire contre lui une femme qui a fait pour
+lui tout cela... Agrippine, du moins, se le figure. Car--et ceci est
+admirable--elle a gardé, malgré tout, des crédulités; elle est mère à sa
+façon; elle aime Néron comme l'instrument de son pouvoir, mais tout de
+même aussi, un peu, comme son enfant; et nous la verrons tout à l'heure,
+après avoir conté ses souillures et ses meurtres à son petit, jouer
+naïvement à la maternité sentimentale:
+
+ Par quels embrassements il vient de m'arrêter!
+ Sa facile bonté, sur son front répandue.
+ Jusqu'aux moindres secrets est d'abord descendue.
+ Il s'épanchait en fils qui vient en liberté
+ Dans le sein d'une mère oublier sa fierté...
+
+Et cependant, après le grand récit, Néron n'a fait que persifler. Mais
+elle n'a rien vu, rien compris. Il était bien clair pourtant que Néron
+se sentait d'avance absous par l'étonnante confession maternelle. Ah!
+que ce récit donne bien la morale du drame! Comme nous concevons bien,
+nous, par cette revue du passé d'Agrippine, que les crimes de la mère
+expliquent, appellent, nécessitent les crimes du fils, et qu'ils auront
+dans ceux-ci leur fructification naturelle et, à la fois, leur
+inévitable châtiment! Et enfin, quelle perspective cela nous ouvre sur
+cette extraordinaire famille des Césars, sur cette famille de déments de
+la toute-puissance! Quelle superbe toile de fond, si je puis dire à la
+tragédie de Racine!
+
+ * * * * *
+
+Cette «toile de fond» remplace avantageusement, à mon avis, la «couleur
+locale» chère aux romantiques.
+
+Car, il y a bien, dans _Britannicus_, la couleur historique répandue
+dans les discours et les sentiments des personnages; il y a aussi, çà et
+là, des détails qui nous font sentir où nous sommes, dans quelle
+civilisation et dans quel milieu:
+
+ Elle a fait expirer un esclave à mes yeux...
+
+Mais, de couleur locale comme l'entendaient les dramaturges et les
+romanciers de 1830, il n'y en a pas, Dieu merci! Et c'est une joie de ne
+trouver, dans _Britannicus_, ni laticlave, ni _rheda_, ni
+_lectisternium_, ni escargots de Phlionte, ni murènes, ni coquillages du
+lac Lucrin.
+
+Elle était bien singulière, cette «couleur locale» des romantiques. Je
+pourrais vous parler de la «couleur locale» espagnole de _Ruy-Blas_ ou
+de la «couleur locale» Renaissance de _Henri III et sa Cour_. Mais,
+puisqu'il s'agit de la Rome impériale, je préfère emprunter à un
+consciencieux élève de Hugo et de Dumas un petit morceau d'un drame
+romain. Le jeune Caligula raconte à son oncle Tibère comment il passait
+son temps à Rome:
+
+ J'allais tous les jours à la porte Capène, ce rendez-vous élégant
+ de l'opulence et de la noblesse romaine; c'est un coup d'œil fort
+ brillant... Des sénateurs, drapés de pourpre, se promènent en
+ litière...; dans les lourdes rhédas, attelées de mules couvertes de
+ lames d'or et de pierres précieuses, sont étendues les matrones
+ voilées; et avec elles se croise le léger _cisium_ où la courtisane
+ grecque, vêtue de robes splendides, conduit elle-même ses amants.
+
+Réfléchissez que c'est exactement comme si, chez nous, dans le courant
+de la conversation, quelqu'un se mettait à dire:
+
+ J'allais tous les jours au Bois de Boulogne, ce rendez-vous élégant
+ de l'opulence parisienne; c'est un coup d'œil fort brillant. Des
+ messieurs en jaquette ou en veston se promènent dans leur
+ automobile; des hommes de sport conduisent leur mail...
+
+Et ainsi de suite...
+
+Eh bien, c'est ça, la «couleur locale» dans le théâtre romantique[6].
+C'est un peu mieux présenté chez les maîtres: mais c'est bien ça, ou ce
+n'est guère autre chose. C'est comme si les personnages, atteints d'une
+manie spéciale, éprouvaient, à certains moments, le besoin irrésistible
+de nommer et de se décrire les uns aux autres les objets de l'usage le
+plus familier, et des choses auxquelles personne ne fait plus attention
+dans la vie réelle: tels les petits enfants, lorsqu'ils commencent à
+parler, prennent plaisir à nommer par leurs noms, avec émerveillement,
+les ustensiles dont ils se servent. Oui, on dirait parfois que les
+personnages du drame romantique découvrent, stupéfaits et charmés, la
+civilisation où ils vivent... Et la conclusion, c'est qu'à cet égard
+comme à beaucoup d'autres, la tragédie classique, en s'abstenant presque
+totalement de cette fameuse «couleur locale», est beaucoup moins loin de
+la vérité...
+
+Et comme aussi je sais gré à Racine de s'être abstenu de «spectacle» et,
+par exemple, de n'avoir pas mis en scène le dîner où Britannicus est
+empoisonné! Notez que Racine l'eût pu faire sans manquer gravement à la
+règle de l'unité de lieu. Mais il ne l'a pas fait, d'abord, si vous
+voulez, parce que la scène n'était pas assez grande, étant rétrécie,
+comme vous savez, par des banquettes où venaient s'asseoir des jeunes
+gens à la mode; mais surtout il ne l'a pas fait par bon jugement, je
+pense, et parce qu'il savait que la réalisation, forcément sommaire et
+grossière, d'une scène de ce genre, eût été un peu ridicule.
+L'assassinat, invisible et proche, annoncé par un tumulte, et par la
+fuite de Burrhus éperdu, puis raconté dans un rapide détail, nous est
+assurément plus présent que si nous l'avions sous les yeux. Et quels
+figurants, par exemple, eussent bien rendu l'attitude marquée par ces
+deux vers:
+
+ Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage
+ Sur les yeux de César composent leur visage?
+
+Je crois, d'ailleurs, qu'en général, les gênes soit des trois unités,
+soit de l'étroitesse des planches, si elles ont imposé à notre tragédie
+quelques artifices un peu froids, lui ont épargné beaucoup plus de
+sottises.
+
+Or, cette forte et sombre tragédie de _Britannicus_--qu'une formule
+scolaire, qui vient de Voltaire, a qualifiée de «pièce des
+connaisseurs»--n'eut absolument aucun succès.
+
+D'abord la salle était mal garnie à la première représentation parce
+qu'à la même heure, il y avait un spectacle apparemment plus
+intéressant: une exécution en place de Grève.
+
+Et puis, les amis de Corneille et les ennemis de Racine avaient décidé
+que l'auteur d'_Andromaque_ ne pouvait pas faire une bonne tragédie
+romaine, et que _Britannicus_ tomberait. D'après un récit souvent cité
+de Boursault, «les auteurs qui ont la malice de s'attrouper pour décider
+souverainement des pièces de théâtre et qui s'asseyaient d'ordinaire sur
+un banc qu'on appelle le banc formidable, s'étaient dispersés de peur de
+se faire reconnaître». Le vieux Corneille était seul dans une loge,
+plein de malveillance contre le jeune intrus qui lui disputait ses
+Romains.
+
+Boileau aussi était là.
+
+ Son visage, dit Boursault croyant le railler, son visage, qui, au
+ besoin passerait pour un répertoire des caractères, des passions,
+ éprouvait toutes celles de la pièce l'une après l'autre, et se
+ transformait comme un caméléon à mesure que les acteurs débitaient
+ leurs rôles... Je ne sais rien de plus obligeant que d'avoir à
+ point nommé un fond de joie et un fond de tristesse au très humble
+ service de M. Racine.
+
+Et nous disons, nous: «Ah! le brave homme!»
+
+Mais les ennemis du poète étaient trop nombreux et trop acharnés. Ils
+tournaient tout à la plaisanterie.
+
+... Le jeune Britannicus, dit Boursault, qui avait quitté la
+ bavette depuis peu et qui semblait élevé dans la crainte de Jupiter
+ Capitolin... D'autres, dit-il encore, furent si touchés de voir
+ Junie s'aller rendre religieuse de l'ordre de Vesta, qu'ils
+ auraient nommé cet ouvrage une tragédie chrétienne si l'on ne les
+ eût assurés que Vesta ne l'était pas.
+
+Le vieux Corneille, avec une affectation d'impartialité, faisait des
+remarques doctes et relevait les anachronismes de la pièce. Il
+reprochait à l'auteur d'avoir fait vivre Britannicus et Narcisse deux
+ans de plus qu'ils n'ont vécu (lui qui, dans _Héraclius_, avait prolongé
+de douze ans le règne de Phocas). Boursault (dans l'introduction du
+petit roman d'_Arthémise et Poliante_) rapporte les sentiments des
+malins auprès desquels il se trouvait placé:
+
+ Agrippine leur a paru fière sans sujet, Burrhus, vertueux sans
+ dessein, Britannicus amoureux sans jugement, Narcisse lâche sans
+ prétexte, Junie constante sans fermeté, et Néron cruel sans malice.
+
+Plus loin, il dit «que le premier acte promet quelque chose de fort beau
+et que le second ne le dément pas, mais qu'au troisième il semble que
+l'auteur se soit lassé de travailler, et que le quatrième ne laisserait
+pas de faire oublier qu'on s'est ennuyé au précédent, si, dans le
+cinquième, la façon dont Britannicus est empoisonné et celle dont Junie
+se rend vestale ne faisaient pas pitié». Voilà la critique du temps,
+j'entends celle qui se faisait au théâtre même, puis dans les feuilles.
+Il lui arrivait d'être aussi peu définitive que celle d'aujourd'hui.
+
+Racine fut ulcéré. Il avait fait un grand effort, et il savait bien ce
+que valait sa pièce. Il se défendit vigoureusement et sans ménager
+personne:
+
+ Que faudrait-il faire, dit-il dans sa première préface, pour
+ contenter des juges si difficiles? La chose serait aisée pour peu
+ qu'on voulût trahir le _bon sens_. Il ne faudrait que s'écarter du
+ _naturel_ pour se jeter dans l'extraordinaire. Au lieu d'une action
+ simple, chargée de peu de matière, qui se passe en un seul jour, et
+ qui, s'avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les
+ intérêts, les sentiments et les passions des personnages, il
+ faudrait remplir cette même action de quantité d'incidents qui ne
+ pourraient se passer qu'en un mois, d'un grand nombre de jeux de
+ théâtre d'autant plus surprenants qu'ils seraient moins
+ vraisemblables, d'une infinité de déclamations où l'on ferait dire
+ aux acteurs tout le contraire de ce qu'ils devraient dire.
+
+Cela est pour les deux Corneille, pour Quinault, Boyer, Coras et
+quelques autres. Et voici qui est spécialement pour le grand Corneille:
+
+ Il faudrait, par exemple, représenter «quelque héros ivre, qui se
+ voudrait faire haïr de sa maîtresse de gaieté de cœur» (et c'est
+ Attila), «un Lacédémonien grand parleur» (et c'est Agésilas), «un
+ conquérant qui ne débiterait que des maximes d'amour» (et c'est
+ César dans _la Mort de Pompée_), «une femme qui donnerait des
+ leçons de fierté aux conquérants» (et c'est Cornélie). Voilà sans
+ doute de quoi faire récrier tous ces messieurs.
+
+Et, à la fin de sa préface, Racine assimilait clairement Corneille au
+«vieux poète malintentionné» dont parle Térence dans le prologue de
+l'_Andrienne_ Racine est sans respect ni charité, comme Corneille avait
+été sans justice. Il ne faut ni s'en étonner ni s'en indigner. Outre que
+leurs deux génies étaient foncièrement antipathiques l'un à l'autre, la
+plus grande souffrance de Corneille, c'était la gloire naissante de
+Racine, comme le grand agacement de Racine était l'éternelle obstruction
+qu'on voulait lui faire avec l'œuvre et la gloire de Corneille.
+
+Faiblesses misérables, auxquelles on n'échappe point, et qu'on ne
+regrette qu'à la mort, ou lorsque tout vous quitte! Il eût cependant été
+bien que l'ardent jeune homme comprît et respectât la tristesse de
+l'aventure de Corneille se survivant à lui-même avec un entêtement
+morose, se traînant dans des ouvrages monotones et malheureux où
+s'exagéraient toutes ses vieilles manies, et n'ayant plus pour lui que
+les vieux messieurs et les femmes mûres, ceux et celles du temps de
+Louis XIII et de la Fronde; alors que lui, Jean Racine, avait la
+jeunesse, la force, et l'avenir, et les nouvelles générations,--et le
+roi.
+
+Car le roi fit pour _Britannicus_ ce qu'il avait fait pour _les
+Plaideurs_. Il se déclara hautement pour la pièce; et toute la cour
+après lui: si bien que _Britannicus_, tombé d'abord à Paris, y fut
+repris peu après avec un succès assez vif.
+
+Le roi fit plus. Frappé de ces vers du quatrième acte:
+
+ Pour toute ambition, pour vertu singulière,
+ Il excelle à conduire un char dans la carrière,
+ À disputer des prix indignes de ses mains,
+ À se donner lui-même en spectacle aux Romains, etc.
+
+le roi renonça dès lors à paraître dans les ballets de la cour. Le fait
+est raconté par Louis Racine, confirmé par une lettre de Boileau, et
+n'est point démenti par l'édition des _Amants magnifiques_, où le roi
+figure parmi les danseurs, car nous savons d'autre part que le roi, qui
+devait y danser et qui avait étudié son rôle, ne dansa point. Il ne
+dansa plus, encore que les danses de la cour ressemblassent peu au
+cancan et fussent solennelles comme des liturgies. Et il laissa dire
+que, s'il ne dansait plus, c'était à cause des vers de Racine; et il est
+bien probable qu'il le dit quelque jour à Racine lui-même, avec cette
+bonne grâce qu'il avait quand il le voulait. Je note tout cela: car,
+songez-y, quels sentiments l'ardent Racine devait-il éprouver pour un
+roi charmant qui l'avait soutenu dès ses débuts, qui avait sauvé deux de
+ses pièces, et que quelques vers de lui avaient empêché de danser!
+
+Cependant, Saint-Évremond avait, comme d'habitude, dans une lettre à M.
+de Lionne, donné son avis sur la pièce nouvelle, et, naturellement, son
+avis était défavorable. Il commençait bien par dire (et l'éloge ne
+paraît pas fort pertinent):
+
+ _Britannicus_ passe, à mon sens, l'_Alexandre_ et l'_Andromaque_:
+ les vers en sont plus magnifiques, et je ne serais pas étonné qu'on
+ y trouvât du sublime.
+
+Mais il ajoutait:
+
+ Je déplore le malheur de cet auteur d'avoir si dignement travaillé
+ sur un sujet _qui ne peut souffrir une représentation agréable_. En
+ effet, l'idée de Narcisse, d'Agrippine et de Néron, l'idée, dis-je,
+ si noire et si horrible qu'on se faisait de leurs crimes ne saurait
+ s'effacer de la mémoire du spectateur, et, quelque effort qu'il
+ fasse pour se défaire de la pensée de leur cruauté, l'horreur qu'il
+ s'en forme détruit en quelque manière la pièce.
+
+Ainsi parle, bizarrement et assez mal, Saint-Évremond, si intelligent et
+d'esprit si libre par ailleurs.
+
+Et la _Rodogune_? Et l'_Héraclius_ de votre Corneille? pourrait-on lui
+répondre. Mais il est très vrai que ce n'est pas la même chose.
+Cléopâtre dans _Rodogune_, Phocas dans _Héraclius_ sont bien
+d'abominables criminels; mais ils sont sans nuances, mais leurs actes
+même sont commandés par la nécessité d'amener telle situation
+dramatique; et enfin leur scélératesse est comme en dehors du champ de
+notre expérience personnelle. Ils tiennent de l'ogre et du
+croquemitaine. Mais Agrippine et Néron sont des criminels compliqués,
+partagés, et avec qui, si atroces qu'ils soient, nous ne perdons pas le
+contact. Ils sont plus effrayants d'être vrais. Saint-Évremond a donc
+raison à sa manière.
+
+Retenons-en ceci, que ce qui, chez Racine, frappe une bonne partie de
+ses contemporains, ce n'est pas la douceur, ce n'est pas la tendresse,
+mais c'est la force, c'est le goût du «noir et de l'horrible» et d'un
+certain tragique âpre et sombre, d'autant plus sombre qu'il est dans les
+âmes plus encore que dans les situations.
+
+Saint-Évremond était resté un oracle pour ceux de sa génération. Racine
+voulait «faire vrai» comme on dit aujourd'hui; mais il voulait aussi
+réussir. Il se donne, dans la dédicace de _Britannicus_, pour «un homme
+qui ne travaille que pour la gloire», dont, après tout, le succès est
+une marque. Je ne serais donc pas étonné que l'impression de
+Saint-Évremond sur ce qu'il y a de «noir» et d'«horrible» dans
+_Britannicus_ ait été une des raisons qui ont amené Racine soit à
+choisir, soit à accepter le sujet de _Bérénice_, simple histoire
+d'amour, et non plus atroce ni sanglante, mais héroïque et pure, et, si
+l'on peut dire, cornélienne avec grâce et tendresse.
+
+
+
+
+SEPTIÈME CONFÉRENCE
+
+«BÉRÉNICE.»--«BAJAZET»
+
+
+J'ai à vous parler de la plus tendre et de la plus simple des tragédies
+de Racine,--et de la plus farouche et de la plus fortement intriguée:
+_Bérénice_ et _Bajazet_. Car telle est, sous sa perfection continue,
+l'extrême diversité du plus sensible et du plus féroce des poètes.
+
+Vous connaissez l'aimable tradition rapportée par Fontenelle dans sa
+_Vie de Corneille_, par l'abbé du Bos dans ses _Réflexions critiques_,
+par Louis Racine dans ses _Mémoires_ et par Voltaire dans le _Siècle de
+Louis XIV_: la duchesse d'Orléans aurait indiqué séparément à Corneille
+et à Racine le sujet de _Bérénice_.
+
+M. Gazier a démontré l'an dernier que cela n'était plus très sûr. M.
+Michaut l'a établi à son tour dans son livre sur _Bérénice_. Ces deux
+thèses ont été discutées, en juillet 1907, par M. Emile Faguet, dans
+deux feuilletons auxquels je vous renvoie.
+
+Non, il n'est certes plus absolument certain qu'Henriette d'Angleterre
+ait institué cette sorte de concours secret entre Corneille et Racine.
+Mais il est moins sûr encore que Racine, comme le veut M. Michaut, ait
+dérobé son sujet à Corneille: procédé qui, d'ailleurs, n'eût point
+choqué en ce temps-là, les sujets fournis par la mythologie ou
+l'histoire appartenant à tout le monde, et les exemples étant alors
+nombreux de deux auteurs traitant, la même année, le même sujet de
+pièce.
+
+Pour moi, je m'en tiendrais bien volontiers à la tradition, qui, sans
+être certaine, demeure encore appuyée d'assez bons témoignages et qui,
+au surplus, n'a rien d'invraisemblable.
+
+Henriette, duchesse d'Orléans, aimait Racine, et elle était curieuse des
+choses de l'esprit. Racine lui avait lu _Andromaque_ en manuscrit et
+même encore en projet:
+
+ On savait, dit le poète, dans la dédicace d'_Andromaque_, que Votre
+ Altesse Royale avait daigné prendre soin de la conduite de ma
+ tragédie. On savait que vous m'aviez prêté quelques-unes de vos
+ lumières pour y ajouter de nouveaux ornements.
+
+L'idée de faire concourir, à l'insu l'un de l'autre, les deux poètes sur
+un même sujet semble, assez d'une femme malicieuse et
+curieuse.--Henriette était alors trop triste, dit-on, venant de perdre
+sa mère, et trop occupée, pour s'amuser à ce jeu.--Mais la tristesse et
+les occupations ont des trêves.--Cela, dit-on encore, n'était point trop
+charitable pour Corneille.--Mais, après tout, Corneille aussi pouvait
+faire un chef-d'œuvre. Et si Henriette a secrètement espéré que non,
+c'est sans doute qu'elle était un peu froissée par la façon dont
+Corneille et ses amis avaient traité _Britannicus_.
+
+Voltaire affirme qu'Henriette, en indiquant à Racine le sujet de
+_Bérénice_, se souvenait de sa propre aventure avec le roi, et désirait
+que Racine s'en souvînt. Cela n'est pas tout à fait impossible, bien
+que, sauf la donnée très générale d'un amour combattu par le devoir, il
+y ait peu de rapport entre l'histoire de Bérénice et de Titus et celle
+d'Henriette et du roi son beau-frère. Disons plutôt qu'en proposant ce
+sujet à Racine, Henriette se souvenait un peu d'elle-même, et davantage
+de Marie Mancini et du premier amour de Louis XIV. Henriette avait été
+l'amie d'enfance de Marie et était restée très liée avec elle. Or, après
+la mort de Mazarin, Louis XIV revit souvent Marie chez sa sœur Olympe, à
+l'hôtel de Soissons, et Henriette assista plusieurs fois à ces
+rencontres. Il est fort possible qu'elle ait entretenu Racine de ces
+détails et qu'elle ait ajouté:--Allez, racontez-nous cette jolie
+histoire de Bérénice... Ne cherchez pas les allusions, mais ne les
+craignez pas trop... Cela ne déplaira pas au roi: je le connais... Et
+moi-même,--quoiqu'il n'y ait pas grande ressemblance entre l'aventure de
+Bérénice et ce que vous savez peut-être qu'on a dit de moi dans un
+temps,--eh bien, je me ressouviendrai... et cela m'attendrira...
+
+Sur cette Henriette, madame de La Fayette a écrit un petit livre d'où il
+ressort: primo qu'elle avait l'esprit romanesque et aventureux et
+qu'elle aimait le danger; et secundo qu'elle était charmante, justement
+parce qu'elle avait été malheureuse.
+
+ La reine, sa mère, dit madame de La Fayette, s'appliquait tout
+ entière au soin de son éducation, et le malheur de ses affaires la
+ faisant vivre plutôt en personne privée qu'en souveraine, _cette
+ jeune princesse prit toutes les lumières, toute la civilité et
+ toute l'humanité des conditions ordinaires_.
+
+Et encore:
+
+... Il y avait une grâce et une douceur répandues dans toute sa
+ personne qui lui attiraient _une sorte d'hommage gui lui devait
+ être d'autant plus agréable qu'on le rendait plus à la personne
+ qu'au rang_.
+
+Bossuet a eu certainement un faible pour elle. Elle s'était adressée à
+lui dans les derniers mois de sa vie, quand elle avait voulu devenir une
+chrétienne sérieuse; et c'est lui qui l'avait assistée à l'heure de la
+mort. Des sept personnes (en comptant Nicolas Cornet) dont Bossuet a
+fait l'oraison funèbre, elle est la seule pour qui il ait eu une
+affection personnelle et vive, et l'on peut dire de la tendresse. Ce
+sentiment fait de l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre un
+chef-d'œuvre très particulier. Il y a, sous ce grave discours tout plein
+du dogme chrétien, une sensibilité contenue, mais profonde. Henriette,
+avant de mourir, avait donné à Bossuet son crucifix. Bossuet a tenu à ce
+que ce détail familier, ce mouvement d'elle à lui, et qui le rapprochait
+d'elle encore plus, fût rappelé parmi l'austère solennité de l'oraison
+funèbre; et il l'a rappelé, en effet, ce geste intime, dans une délicate
+parenthèse. Et ce n'est pas tout: il trouve, dans certain mystère hardi
+du dogme catholique, de quoi glorifier l'exquise princesse comme jamais
+femme n'a été glorifiée par aucun adorateur profane. Il affirme que Dieu
+a immolé des milliers de vies humaines et bouleversé tout un peuple pour
+qu'Henriette fût catholique.
+
+ Pour la donner à l'Église, il a fallu renverser tout un grand
+ royaume. La grandeur de la maison d'où elle était sortie n'était
+ pour elle qu'un engagement plus étroit dans le schisme de ses
+ ancêtres... Mais, si les lois de l'État s'opposent à son salut
+ éternel, Dieu ébranlera tout l'État pour l'affranchir de ces lois.
+ Il met les âmes à ce prix; il remue le ciel et la terre pour
+ enfanter ses élus; et comme rien ne lui est plus cher que ces
+ enfants de sa dilection éternelle, que ces membres inséparables de
+ son Fils bien-aimé, rien ne lui coûte, pourvu qu'il les sauve.
+
+«Il met les âmes à ce prix.» Les âmes? Non pas toutes; il n'y aurait pas
+moyen. Mais celle-là, oui: et qui osera dire qu'elle n'en valait pas la
+peine? Voilà ce que je voudrais pouvoir appeler--si je ne craignais de
+diminuer les choses--un somptueux madrigal théologique.
+
+La pauvre Henriette était morte quand fut jouée cette _Bérénice_ qu'elle
+eût tant aimée; car _Bérénice_ est tendre et délicate comme elle. Le roi
+ne put donc échanger avec «Madame» nul sourire mystérieux et
+mélancolique. Nous savons seulement, par la préface de Racine, que
+_Bérénice_ eut «le bonheur de ne pas déplaire à Sa Majesté». Cela veut
+dire que le roi s'y reconnut sans chagrin, et que, dès lors, il y eut
+donc, entre le roi et Racine, quelque chose de presque intime et
+confidentiel, quoique inexprimé, qui n'y était pas auparavant...
+
+ * * * * *
+
+Mais pourquoi a-t-on pris l'habitude d'appeler _Bérénice_ une élégie
+divine? C'est, bel et bien, une divine tragédie. Il est vrai qu'elle est
+fort simple, et que toutes les situations y sont uniquement provoquées
+par les sentiments des personnages, et sans nulle intervention d'un
+hasard artificieux: ce dont nous ne nous plaindrons point. Mais, au
+reste, tout y est «en action»; chaque scène nous révèle, chez les
+personnages, un «état d'âme» qui ne nous avait pas encore été pleinement
+montré, et les laisse dans une disposition en partie nouvelle; le
+mouvement est continu, et l'intérêt est des plus puissants qui soient,
+puisque ce qu'on nous raconte, c'est l'histoire éternelle de la
+séparation des cœurs aimants. Oui, c'est bien un drame, harmonieux
+délicieusement, infiniment douloureux.
+
+Mais qui pourrait mieux parler de _Bérénice_ que Racine lui-même?
+
+ Ce qui me plut davantage dans mon sujet, c'est, dit-il, que je le
+ trouvai extrêmement simple.
+
+Et plus loin:
+
+ Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu
+ d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire _toute l'invention
+ consiste à faire quelque chose de rien_, et que tout ce grand
+ nombre d'incidents a toujours été le refuge de poètes qui ne
+ sentaient dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force
+ pour attacher durant cinq actes les spectateurs par une action
+ simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des
+ sentiments et de l'élégance de l'expression.
+
+Et enfin:
+
+ Ce n'est point une nécessité qu'il y ait du sang et des morts dans
+ une tragédie: il suffit que l'action en soit grande, que les
+ acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et
+ que tout s'y ressente de _cette tristesse majestueuse qui fait tout
+ le plaisir de la tragédie_.
+
+Définition libérale et souple. À ce compte, oui, _Bérénice_ est
+assurément une tragédie; mais on l'appellerait presque aussi bien une
+haute et noble comédie ou, comme on dit assez mal aujourd'hui, une
+«comédie dramatique», tant le ton en est souvent approché de la
+conversation des honnêtes gens. Nulle part Racine ne s'est mieux souvenu
+du dialogue en vers iambiques de Sophocle et surtout d'Euripide,
+dialogue où le rythme soutient les familiarités du langage et, par sa
+continuité, permet de passer insensiblement de ces familiarités mêmes
+aux expressions les plus poétiques. Dans _Bérénice_, les vers écrits
+dans le ton de ceux que je vais citer ne sont point rares:
+
+ Non, je n'écoute rien. Me voilà résolue.
+ Je veux partir; pourquoi vous montrer à ma vue?
+ Pourquoi venir encor aigrir mon désespoir?
+ _N'êtes-vous pas content? Je ne veux plus vous voir_.
+ --Mais, de grâce, écoutez.--Il n'est plus temps.--Madame.
+ Un mot.--Non.--Dans quel trouble elle jette mon âme!
+ Ma princesse, d'où vient ce changement soudain?
+ --C'en est fait. _Vous voulez que je parte demain.
+ Et moi j'ai résolu, de partir tout à l'heure,
+ Et je pars_.--Demeurez...
+
+C'est parfaitement le ton de la comédie en vers de Molière dans ses plus
+nobles parties. Cela est même plus simple de style que, par exemple, le
+couplet d'Alceste jaloux au quatrième acte du _Misanthrope_. Mais tout
+de suite, et par le mouvement le plus naturel, la poésie reparaît:
+
+ --Ingrat! que je demeure?
+ Et pourquoi? Pour entendre un peuple injurieux
+ Qui fait de mon malheur retentir tous ces lieux?
+ Ne l'entendez-vous pas, cette cruelle joie,
+ Tandis que dans les pleurs moi seule je me noie?
+ Quel crime, quelle offense a pu les animer?
+ Hélas! et qu'ai-je fait que de vous trop aimer?...
+
+Qu'avaient donc ces échauffés de romantiques à railler la «pompe» de la
+tragédie classique, eux, les plus emphatiques des écrivains?
+
+Mais il est temps de voir si _Bérénice_ est conforme à la définition
+qu'en donne Racine dans son ingénieuse préface. Il est temps de voir
+comment _Bérénice_ est «faite», et comment l'ordonnance la plus habile
+et la plus savante y paraît le développement naturel et nécessaire de la
+situation une fois donnée.
+
+À première vue, le sujet comportait, outre un ou deux monologues de
+Titus, deux grandes scènes seulement: la scène d'explication entre les
+deux amants, et la scène du sacrifice. Racine, chose prodigieuse, a eu
+l'art de reculer la scène d'explication jusqu'au quatrième acte. Elle
+est d'autant plus émouvante qu'il nous l'a fait attendre davantage et
+que, lorsque les deux intéressés se rencontrent enfin, ils savent l'un
+et l'autre de quoi il retourne et ont été progressivement amenés par le
+poète au plus haut point de douleur et d'angoisse. Comment s'y est-il
+pris pour nous rendre à la fois poignants et vrais et ce retardement et
+cette longue séparation? En connaissant bien ses personnages; en vivant
+lui-même, profondément, leur vie passionnelle; en se donnant leur âme,
+car il n'y a pas d'autre secret.
+
+Il a compris que Titus, soit pitié, soit manque d'un affreux courage,
+devait avoir presque tout de suite l'idée de faire annoncer son malheur
+à Bérénice par un intermédiaire. D'où le personnage du roi Antiochus.
+Mais, par une inspiration singulièrement heureuse, il a voulu
+qu'Antiochus fût amoureux de Bérénice. Et ainsi, non seulement le roi de
+Comagène sert à reculer le choc décisif entre les deux amants, à
+accroître, par là, le tragique de ce heurt inévitable, si longtemps
+souhaité et redouté des spectateurs; non seulement il sert à nous faire
+connaître Bérénice et Titus en recevant tour à tour leurs confidences:
+mais, comme ces confidences le crucifient, il nous émeut aussi par
+lui-même; que dis-je! nous remarquons qu'il est le plus à plaindre des
+trois, puisqu'il aime, lui, sans être aimé; et pourtant, comme il reste
+au second plan, sa souffrance discrète ne va point jusqu'à détourner
+notre attention de ses deux amis: elle nous aide seulement à mieux
+accepter la cruelle beauté du dénouement, en nous faisant apercevoir,
+derrière la douleur de Titus et de Bérénice, une douleur plus modeste et
+peut-être pire.
+
+Dès lors, le drame se déroule tout seul, à ce qu'il semble.
+
+Antiochus, persuadé que Titus, empereur, va épouser Bérénice, vient
+faire à celle-ci ses adieux et s'accorde, avant de partir pour jamais,
+la triste satisfaction et de lui avouer et de lui raconter son amour
+(dans le plus beau peut-être et le plus mélancolique récit amoureux qui
+soit au théâtre). Et Bérénice veut être douce, et elle est cruelle
+malgré soi, parce qu'elle aime l'autre et qu'elle croit toucher à son
+rêve... En vain Phénice, une fine camériste, lui dit: «À votre place,
+madame, j'aurais retenu ce garçon: car enfin, qui sait?... Titus ne
+s'est pas encore expliqué.» Mais Bérénice ne veut rien entendre, et nous
+la plaignons, pauvre petite, d'être si confiante et si gaie. Et c'est le
+premier acte.
+
+À l'acte suivant, dans l'entretien de Titus et de son confident Paulin,
+Racine nous expose avec une force et une précision extrêmes les raisons
+accablantes qu'a le nouveau César de sacrifier Bérénice et de se
+sacrifier lui-même. Il s'agit de choisir entre une femme et l'empire du
+monde. L'«obstacle», ici, est donc absolu, en dehors de toute
+discussion. L'intérêt de Titus, s'il y pouvait songer, se confond avec
+le premier de ses devoirs. Ce devoir est un peu plus fort, il en faut
+convenir, que celui qui peut arracher des bras d'une grisette un
+étudiant que sa famille veut marier et établir, plus fort même que le
+devoir au nom duquel le père Duval sépare Armand de Marguerite. Quoi
+qu'elle pense ou croie penser dans le moment, Bérénice elle-même, dans
+six mois, ou dans un an, ou dans dix ans, mésestimerait Titus d'avoir
+lâché Rome pour elle. Tout le long du drame vous entendrez ce nom de
+Rome sonner au commencement des vers ou à la rime inexorablement. Il le
+fallait pour que Titus échappât à l'odieux. Titus n'est pas libre, et
+nous savons dès maintenant ce qu'il ne fera pas. Reste à savoir ce qu'il
+souffrira.
+
+Il vient, il veut parler, et n'en a pas le courage. Il fuit sans avoir
+rien dit. C'est très simple, et si douloureux! Bérénice ne veut pas
+comprendre. «C'est sans doute, songe-t-elle, qu'il pleure toujours son
+père; ou peut-être a-t-il su l'amour d'Antiochus et s'en est-il
+offensé?» Mais la blessure est faite, et la malheureuse ne croit déjà
+plus ce qu'elle dit.
+
+Au troisième acte, Antiochus s'acquitte de son triste message auprès de
+Bérénice. Admirable scène; tous deux souffrent tant! Il a bien, lui, au
+fond du cœur, un peu d'espoir honteux et inavoué: mais il souffre,
+premièrement, de faire souffrir celle qu'il aime, et secondement, de
+savoir que, si elle souffre, c'est qu'elle aime un autre que lui. Et
+quant à elle... Ah! quelle angoisse d'abord! Puis, quand elle a reçu le
+coup, le beau cri! Toute sa colère se porte naturellement sur le mauvais
+messager. Elle lui défend de jamais reparaître devant ses yeux... Mais
+déjà elle sent bien qu'il ne mentait pas.
+
+Au quatrième acte, la «scène à faire». J'en connais peu qui contiennent
+autant de douleur humaine. Des pleurs, si brûlants! des plaintes, si
+mélodieuses et si douces! des cris, si profonds! Il est, lui, torturé
+d'être une victime qui paraît un bourreau, et d'être obligé de dire des
+choses qui sont raisonnables et qui semblent atroces. Bérénice s'est
+retirée, défaillante, dans sa chambre. Presque en même temps, on vient
+dire à l'empereur qu'elle est mourante et l'appelle--et que le Sénat est
+réuni et l'attend. Le moment est solennel et souverainement tragique. Il
+faut opter... Titus se rend au Sénat.
+
+Étant donné la noblesse d'âme et à la fois la violence de passion de nos
+trois martyrs d'amour, il est certain qu'ils ne peuvent enfin sortir de
+là que par le sacrifice ou par le suicide. Et c'est pourquoi Bérénice
+veut mourir; Antiochus veut mourir; Titus lui-même veut mourir: du moins
+il le dit, et à ce moment-là, il le croit. Elle est bien obligée de
+reconnaître à ce signe que son amant l'aime toujours, et elle puise dans
+cette certitude le courage du renoncement. Tous trois feront leur devoir
+et vivront. Il y a dans cette fin de _Bérénice_ comme un grand mouvement
+ascensionnel, une contagion montante d'héroïsme, qui rappelle, malgré la
+différence de la matière, le dernier acte de _Polyeucte_, et qui est
+d'une suprême beauté, et si triste! et si sereine pourtant!
+
+Il est à la mode, ces années-ci, de dire que _Bérénice_ est la plus
+racinienne des tragédies de Racine. Oui, si l'on veut. Car d'abord, elle
+est, de toutes, la plus rigoureusement conforme aux deux admirables
+définitions que nous a données Racine de son système dramatique (dans la
+préface de _Britannicus_ et dans celle de _Bérénice_ même). Elle est,
+nous l'avons vu, la plus simple, celle qui est faite avec le moins de
+matière, celle où l'action est le plus purement intérieure.--Elle est
+aussi celle où Racine s'est le moins soucié de «couleur locale» ou même
+de couleur historique (sauf pour préciser l'obstacle qui sépare Titus de
+sa maîtresse). Les formes de la sensibilité y sont bien nettement celles
+de la cour de Versailles. Titus, c'est bien le roi, jeune, et idéalisé
+selon son propre rêve. Bérénice, restée un peu vaine et coquette parmi
+sa grande passion, c'est bien Marie ou Henriette (Racine avait à ce
+point oublié que Bérénice est juive, que, dans la première version de la
+pièce, il lui faisait invoquer «les dieux»). Pour les contemporains,
+cette tragédie était bien, sous son très léger voile antique, une
+comédie _moderne_.--Et enfin, si, malgré tout, la «tendresse» est
+demeurée la marque dominante de Racine aux yeux des générations qui
+l'ont suivi, _Bérénice_ sera donc la plus racinienne de ses tragédies,
+puisqu'elle en est la plus tendre,--non pas précisément par Titus, ni
+même par Bérénice, si «femme», si inconsciemment cruelle pour l'homme
+qu'elle n'aime pas, mais par ce doux et faible Antiochus, qui résume en
+lui tous les amants mélancoliques et délicats de l'_Astrée_ et des
+romans issus de l'_Astrée_; qui ne sait que gémir et rêver; pèlerin
+d'amour après le départ de la reine; aisément poète lyrique, dont le
+romanesque ressemble déjà par l'expression au romanesque des
+romantiques, et qui revoit Césarée dans le même sentiment que Lamartine
+reverra le lac du Bourget, et que Musset et Olympio reverront le paysage
+où ils ont aimé:
+
+ Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée,
+
+dit Antiochus.
+
+ Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse,
+
+dit le Musset du Souvenir.
+
+ Regarde, je viens seul m'asseoir sur cette pierre
+ Où tu la vis s'asseoir,
+
+dit le Lamartine du _Lac_; et le Lamartine du _Vallon_
+
+ Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.
+
+Mais, plus magnifiquement, Antiochus:
+
+ Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!
+
+Une remarque me vient. Les grandes amoureuses de Racine ne sont certes
+pas inférieures, par l'ardeur et la démence de leur passion, aux autres
+«femmes damnées» du théâtre ou du roman. Et cependant avez-vous fait
+attention que toutes les héroïnes raciniennes sont chastes et, pour
+préciser, qu'aucune d'elles n'a été la «maîtresse», au sens où nous
+l'entendons aujourd'hui, de l'homme qu'elle aime? Racine dit de
+Bérénice:
+
+ Je ne l'ai point poussée jusqu'à se tuer comme Didon, parce que
+ _Bérénice n'ayant pas ici avec Titus les derniers engagements que
+ Didon avait avec Énée_ (auriez-vous cru cela?) elle n'est pas
+ obligée, comme elle, de renoncer à la vie.
+
+Ni Hermione, ni Roxane, ni Phèdre n'ont matériellement péché; et
+Ériphile a beau avoir été enlevée par Achille et s'être pâmée dans ses
+bras ensanglantés, elle ne lui a pas appartenu. J'allais rechercher les
+raisons et les conséquences de cet évident parti pris de Racine.
+J'allais dire: «C'est peut-être pour cela que toutes ces femmes aiment
+si fort?» Ou bien j'allais parler de la pudeur de Racine. Mais je
+m'aperçois que dans le théâtre de Corneille aussi, et, je crois bien,
+dans tout le théâtre tragique du XVIIe siècle, on ne voit aucune
+amoureuse--sauf l'Ariane de Thomas--qui ait été déjà possédée par son
+amant, et que c'est seulement au XIXe siècle qu'on a vu sur la scène des
+femmes traîner avec soi les souvenirs du lit et les secouer sur le
+public. La pudeur, justifiée ou non, que je me disposais à attribuer à
+Racine, appartiendrait donc à tout son siècle.
+
+ * * * * *
+
+_Bérénice_ eut un grand succès, non sans soulever d'ailleurs beaucoup de
+critiques et d'attaques. Il y eut une longue lettre d'un certain abbé de
+Villars, que madame de Sévigné trouvait charmante, et qui me semble à
+peu près stupide. Il y eut les vers du ridicule Robinet; il y eut le
+jugement de l'éternel Saint-Évremond, qui rapproche obligeamment Racine
+de Quinault:
+
+ Dans les tragédies de Quinault, vous désireriez souvent de la
+ douleur ou vous ne voyez que de la tendresse; dans le _Titus_ de
+ Racine vous voyez du désespoir où il ne faudrait qu'à peine de la
+ douleur.
+
+(Comme toujours, Racine paraît trop _violent_ à Saint-Évremond.) Et il y
+eut une comédie en trois actes: _Tite et Titus ou Critique sur les
+Bérénices_, où l'on accuse le Titus de Racine de «cruauté» et de
+«perfidie» et sa Bérénice de «bassesse d'âme». Et, au XVIIIe siècle,
+tout le monde répète que _Bérénice_, c'est très joli sans doute, mais
+que ce n'est pas une tragédie, que ce serait plutôt une élégie,--comme
+si cela faisait quelque chose que ce soit ou non une tragédie!
+
+ * * * * *
+
+Et le _Tite et Bérénice_ de Corneille? C'est à peu près le contraire de
+la _Bérénice_ de Racine.
+
+Embarrassé par la simplicité du sujet, Corneille le complique,
+d'ailleurs ingénieusement. Il suppose que Titus devait épouser Domitie,
+mais que, tandis que Titus aime Bérénice, Domitie de son côté aime
+Domitian. Il s'agit donc, pour Domitie et Domitian, d'amener Titus à
+épouser quand même Bérénice et le Sénat à l'y autoriser. Et donc, tout
+en travaillant secrètement le Sénat dans cette pensée, Domitian _feint_
+d'aimer lui-même Bérénice, afin d'exciter la jalousie de Titus, et pour
+que cette jalousie le décide à prendre pour femme la belle étrangère. Il
+suit de là que Domitian et Domitie tiennent une place considérable dans
+la pièce et relèguent presque Titus et Bérénice au second plan.
+L'intrigue et les sentiments sont d'une comédie galante.
+
+Autre particularité: c'est Bérénice qui a l'air d'être un homme, comme
+la plupart des héroïnes de Corneille; et c'est Tite qui parle et agit en
+femme. Après que le Sénat a donné licence à l'empereur d'épouser
+Bérénice: «C'est, dit-elle, tout ce que je voulais. Mais je ne vous
+épouserai pas: adieu.»
+
+ Votre cœur est à moi, j'y règne; c'est assez.
+
+Et c'est Tite qui est tendre, faible, incertain. À deux reprises, il se
+dit prêt à lâcher l'empire et à fuir au bout du monde avec sa maîtresse.
+Le Titus de Racine déclare tout le contraire:
+
+... Et je dois encore moins vous dire
+ Que je suis prêt, pour vous, d'abandonner l'empire...
+ Vil spectacle aux humains des faiblesses d'amour.
+
+Chose bien curieuse: si on laisse de côté la forme, c'est plutôt la
+_Bérénice_ de Racine qui serait cornélienne: car c'est bien au devoir,
+après tout, qu'elle s'immole: au lieu que la Bérénice de Corneille se
+sacrifie moitié par orgueil, moitié afin de conserver la vie à son
+amant, pour qui elle craint les assassins s'il osait épouser une
+étrangère.
+
+ * * * * *
+
+Or, Racine, ayant fait une tragédie si tendre que c'était à peine une
+tragédie, ayant peint l'amour le plus vrai, mais le plus pur, et un
+amour qui finalement se sacrifie au devoir, Racine se ressouvint, par
+contraste, de la démence d'Hermione et d'Oreste, choisit la plus atroce
+des histoires d'amour, et écrivit _Bajazet_.
+
+Cette histoire lui fut apportée par son ami Nantouillet, qui la tenait
+du comte de Cézy, ancien ambassadeur de France à Constantinople. M. de
+Cézy avait connu, nous dit Racine, «toutes les particularités de la mort
+de Bajazet; et il y a quantité de personnes à la cour qui se souviennent
+de les lui avoir entendu conter lorsqu'il fut de retour en France».
+
+Et dans la deuxième préface:
+
+ M. de Cézy fut instruit des amours de Bajazet et de la sultane. Il
+ vit plusieurs fois Bajazet à qui on permettait de se promener
+ quelquefois à la pointe du sérail, sur le canal de la mer Noire. M.
+ le comte de Cézy disait que c'était un prince de bonne mine.
+
+Ce Cézy paraît avoir été un homme à aventures. L'historien anglais
+Ricaut, ambassadeur extraordinaire auprès de Mahomet IV, parle de la
+«vanité et de l'ambition qu'avait, comme on le dit, le comte de Cézy de
+_faire la cour aux maîtresses du Grand Seigneur qui sont dans le
+sérail_: ce qu'il ne pouvait faire qu'en donnant des sommes immenses aux
+eunuques». Et c'est pour cela, paraît-il, qu'il était criblé de dettes.
+
+Ainsi Racine put entendre raconter à Nantouillet, d'après Cézy, non
+seulement l'histoire de Bajazet et de Roxane, mais les aventures de Cézy
+lui-même, ses rencontres avec les femmes du harem, et mille
+particularités secrètes des mœurs turques. Et Racine en put retenir tout
+ce qu'il lui fallait pour son dessein.
+
+ * * * * *
+
+Cézy, nous dit Racine, avait raconté la chose «à quantité de personnes».
+Segrais en était. Il est extrêmement curieux de comparer ce que Segrais
+avait fait du récit de l'ambassadeur dans une nouvelle intitulée
+_Floridon ou l'Amour imprudent_, publiée en 1658, et ce que Racine en
+fit dans _Bajazet_.
+
+Dans la nouvelle de Segrais, Roxane est la mère du sultan Amurat,
+c'est-à-dire une personne assez mûre et dont la passion pour Bajazet
+prête un peu au sourire. Acomat est un vieil eunuque qui s'entremet
+entre Bajazet et la sultane mère. La femme aimée de Bajazet, ce n'est
+point la princesse Atalide, mais une jeune esclave nommée Floridon. La
+lettre révélatrice est trouvée dans les vêtements de Bajazet. Et la
+vengeance de la vieille Roxane est assez modeste: elle établit sa rivale
+dans un palais à Péra, et elle permet à Bajazet d'aller chaque semaine
+passer une journée avec sa maîtresse; mais, si les amants ne savent pas
+se contenter de cette concession, elle les fera périr. Cependant, elle
+les surveille, suit Bajazet en barque et, sous un déguisement, constate
+la trahison; et, un messager d'Amurat apportant à ce moment l'ordre de
+mettre à mort Bajazet, Roxane répond que le sultan est maître absolu; et
+dès le soir Bajazet est étranglé.
+
+Que Segrais ait reproduit assez fidèlement le récit du comte de Cézy,
+cela paraît probable. Pourquoi? C'est que, si Segrais avait inventé, il
+aurait inventé mieux, je l'espère. Il aurait sans doute corrigé l'âge de
+la sultane; il lui aurait prêté une jalousie plus terrible... Du moins,
+je le crois. Oui, il me semble que Segrais doit reproduire assez
+exactement Cézy, quant aux faits.
+
+Et alors on voit ce que Racine, lui, a inventé: l'admirable vizir Acomat
+(au lieu de l'insignifiant eunuque), le vizir Acomat, de si élégante
+allure et de philosophie si ironique et si détachée, à la manière,
+vraiment, d'un Talleyrand ou d'un Morny, si vous voulez; tout le rôle,
+d'une duplicité si douloureuse, de la tendre et torturée princesse
+Atalide (au lieu de Floridon la petite esclave); tout le caractère de
+Roxane, qu'il a eu la faiblesse de rajeunir (mais, sans cela, dans quoi
+entrions-nous?) et enfin l'effroyable dénouement: Roxane, à l'instant où
+elle vient de faire étrangler Bajazet, étranglée elle-même par le
+mystérieux nègre arrivé à la fin du troisième acte. C'est dire que
+l'essentiel de _Bajazet_ est bien de Racine, et aussi que tout ce qu'il
+a ajouté aux souvenirs de Cézy est justement ce qui, dans sa tragédie,
+nous paraît le plus «turc» par l'esprit.
+
+Or, lorsque _Bajazet_ eut été joué, le mot d'ordre, parmi les ennemis de
+Racine, fut de dire: «Ce sont des Français sous l'habit turc.» Ce fut
+leur «tarte à la crème».
+
+ Étant une fois près de Corneille sur le théâtre à une
+ représentation de _Bajazet_, il me dit: «Je me garderais bien de le
+ dire à d'autres que vous, parce qu'on dirait que je parlerais par
+ jalousie mais, prenez-y garde, il n'y a pas un seul personnage dans
+ le _Bajazet_ qui ait les sentiments qu'il doit avoir et que l'on a
+ à Constantinople; ils ont tous, sous un habit turc, les sentiments
+ qu'on a au milieu de la France.»
+
+Qui parle ainsi? Segrais, d'après le _Segraisiana_. Et c'est assez
+amusant, parce que, s'il y a quelque chose de faiblement «turc», c'est
+bien la nouvelle inspirée à Segrais par les conversations de Cézy et qui
+ressemble à toutes les vagues nouvelles espagnoles du temps.
+
+Ce qui est certain, c'est que Racine a très bien profité de Cézy,--et
+probablement aussi du grand voyageur Bernier qu'il avait vu dans la
+compagnie de Molière, de Chapelle et de Boileau,--et, en outre, de ses
+lectures. Ne lui demandez pas l'Orient pittoresque des romantiques:
+qu'en aurait-il fait? Ne lui demandez pas le bric-à-brac des
+_Orientales_. _Bajazet_ manque évidemment d'«icoglans stupides», de
+«Allah! Allah!», de yatagans, de minarets et de muezzins. Dans _le
+Bourgeois gentilhomme_, joué l'année précédente, Cléante, déguisé en
+fils du Grand Turc, disait à M. Jourdain: «Que votre cœur soit toute
+l'année comme un rosier fleuri. Que le Ciel vous donne la force des
+lions et la prudence des serpents.» Racine aurait pu se ressouvenir de
+cette turquerie facile et l'adapter au style tragique. Je ne crois pas
+qu'il y ait songé. La couleur locale de Racine reste surtout intérieure.
+Mais enfin, dès le début, il marque, par quelques détails habilement
+placés, la civilisation où il nous transporte. Il nous fait connaître ou
+nous rappelle les us des sultans à l'égard de _leurs frères_, la loi du
+mariage chez le Grand Turc, et que la favorite n'est sultane qu'après la
+naissance d'un fils, etc. Il n'oublie ni la position et les dangers
+habituels des grands vizirs, ni le rôle des janissaires, ni celui des
+ulémas, ni l'étendard du prophète, ni la porte sacrée, ni les muets. Et
+même, çà et là, se détachent quelques vers, à demi pittoresques
+seulement, mais tels que nous achevons facilement les images qu'ils
+indiquent:
+
+ Et moi, vous le savez, je tiens sous ma puissance
+ Cette foule de chefs, d'esclaves, de muets,
+ Peuple que dans ses murs renferme ce palais,
+ Et dont à ma faveur les âmes asservies
+ M'ont vendu dès longtemps leur silence et leurs vies...
+ Nourri dans le sérail, j'en connais les détours...
+ Orcan, le plus fidèle à servir ses desseins,
+ Né sous le ciel brûlant des plus noirs africains...
+
+Au surplus, nous savons que, pour _Bajazet_, on chercha la fidélité du
+costume avec plus de soin qu'on n'en mettait alors à ces choses. Et
+enfin, si nous ne demandons à Racine que ce qu'il nous annonce dans sa
+préface, et qui est déjà beaucoup, à savoir «les mœurs et maximes des
+Turcs»,--et cela, bien entendu, sous la forme dramatique,--nous
+trouverons qu'il n'a pas mal tenu sa promesse.
+
+D'abord, l'action est toute turque. C'est l'histoire d'une conspiration
+de sérail qui échoue et qui se termine par une muette tuerie. Un vizir
+disgracié veut donner le trône au frère du sultan absent, en s'aidant de
+l'amour que ce frère a inspiré à la sultane favorite. La maladroite
+vertu du jeune prince vient déranger les plans du vizir, et le sultan,
+qui veille de loin, fait tout étrangler.
+
+Nulle tragédie n'est plus enveloppée de mystère et d'épouvante. C'est
+bien le sérail, tel du moins que nous nous le figurons... Roxane, au
+moment où commence l'action, n'a pu communiquer avec Bajazet que par
+l'intermédiaire d'Atalide. Personne, sauf Roxane et Acomat, ne circule
+librement. Durant quatre actes sur cinq, Bajazet est gardé à vue. Il y a
+des yeux et des oreilles dans la muraille: les oreilles et les yeux du
+sultan. Nous sentons cela, dès la première scène, par l'entretien du
+vizir avec Osmin, son agent secret. Un premier messager, envoyé par
+Amurat pour demander la tête de Bajazet, a été supprimé sans bruit. Mais
+voilà qu'à la fin du troisième acte survient silencieusement un nouveau
+messager, le mystérieux nègre Orcan. Tous les personnages jouent leur
+tête et le savent. Si Acomat, ayant échoué dans son dessein, ne peut
+s'échapper à temps, il recevra le cordon de soie. Si Bajazet repousse
+Roxane, elle le tue, mais elle meurt. Bajazet et Atalide sont entre les
+mains de Roxane, et Roxane est sous la main du sultan. Sur leurs
+passions, leurs haines, leurs ambitions, leurs amours, plane une menace
+générale et impartiale de mort. Ils ont tous la tête dans un nœud
+coulant qu'on n'aperçoit pas et dont le bout est là-bas, à Bagdad. Et,
+tandis qu'ils s'agitent dans cette ombre funèbre, nous avons
+l'impression que quelqu'un des esclaves noirs qu'on voit glisser au fond
+de la scène conclura le drame.
+
+Cela est déjà assez «oriental», ne croyez-vous pas? Mais les personnages
+eux-mêmes, surtout Acomat et Roxane, sont-ils donc si «francisés»?
+
+Le subtil Acomat est, par ses principaux traits, le type même d'une
+certaine espèce d'hommes politiques, et, en même temps, un Turc fort
+vraisemblable. Ses desseins sont bien ceux d'un vizir expérimenté et du
+ministre d'un despote soupçonneux et jaloux: ils n'impliquent aucune
+préoccupation de l'intérêt public, et le vizir ne compte, pour les
+réaliser, que sur l'intérêt personnel et immédiat de ceux qu'il y
+associe. Ce plan est hardi et assez compliqué. Comme il sait que le
+sultan, à son retour, le ferait probablement étrangler, il veut lui
+substituer son frère, qui est doux, charmant, et «de bonne mine».
+Roxane, souveraine maîtresse au sérail, a reçu l'ordre de faire tuer
+Bajazet: mais Acomat lui montre ce brave jeune homme, et elle prend feu.
+Bajazet épousera Roxane, sera sultan,--puis fera d'elle ce qu'il lui
+plaira. Acomat doit épouser la cousine de Bajazet, Atalide (c'est pour
+cela que Roxane, d'abord, ne se méfie point d'elle), et restera le
+véritable maître de l'empire. Il est bien sûr de son affaire; l'intérêt
+de Bajazet et de Roxane lui répond du succès.
+
+Mais il a compté sans la fierté du jeune prince et surtout sans son
+amour pour Atalide. Il n'a pu soupçonner que cette petite fille irait
+mettre tout ce grand ouvrage à néant. La finesse d'Acomat est courte par
+un côté: elle ne fait pas la part du désintéressement possible dans les
+actions humaines. Mais au reste, ce dessein difficile, audacieux et
+cependant sans grandeur, le vizir en poursuit l'accomplissement avec
+sérénité. Ce vieil homme ironique et rusé, qui a déjà eu l'esprit de
+survivre à plusieurs sultans et qu'une barque secrète attend toujours
+dans le port en cas de malheur, envisage tranquillement la mort; et,
+comme il en a la duplicité légendaire, il a bien aussi la résignation,
+le majestueux fatalisme des hommes de sa race. S'il débitait çà et là
+quelques versets du Coran et s'il émaillait ses propos de quelques
+métaphores incohérentes, je vous jure qu'il nous paraîtrait Turc avec
+intensité et de la tête aux pieds.
+
+Je ne sais si la façon d'aimer de Roxane est exclusivement orientale,
+et, à vrai dire, j'en doute. Mais il est certain que son amour répond
+assez à l'idée que nous nous faisons de l'amour d'une sultane, d'une
+femme de harem, d'une personne sensuelle, grasse, aux paupières lourdes,
+aux lèvres rouges, désœuvrée et totalement dépourvue tendresse, de
+mièvrerie et d'idéalisme. C'est un amour charnel et furieux, que le
+danger excite, et qui se tourne en cruauté quand ce qu'il désire lui
+échappe. Elle adore Bajazet avant de lui avoir jamais parlé: vous pensez
+donc bien que ce n'est pas de son âme qu'elle est éprise. Les sentiments
+de Roxane sont simples; elle est naïve et terrible. Elle a cru, sur les
+rapports d'Atalide et sur quelques faibles apparences, à l'amour de
+Bajazet. Lorsqu'elle soupçonne qu'elle s'est trompée, elle éclate en
+transports sauvages; et ce qu'elle trouve de mieux pour persuader et
+attendrir l'homme qu'elle aime, c'est de lui dire: «Prends garde! ta vie
+est entre mes mains. Si tu ne m'aimes, je te tue!» Mais elle espère
+encore, et c'est pourquoi elle l'épargne. Quand elle ne peut plus
+douter, quand elle sait qu'il aime Atalide et que tous deux la
+trompaient, elle lui fait cette étonnante proposition: «Je vais faire
+étrangler ma rivale sous tes yeux. Au reste, je ne te demande pas de
+m'aimer tout de suite:
+
+ Viens m'engager ta foi: _le temps fera le reste_.»
+
+C'est dire qu'elle n'en veut qu'à son corps. (Mais sur quelles étranges
+caresses compte-t-elle donc pour s'emparer de lui?) Il refuse. Alors,
+qu'il meure! Au moins, personne ne l'aura! Et elle jette son terrible:
+«Sortez!»
+
+Roxane est un des animaux les plus effrénés qu'on ait mis sur la scène.
+Elle est la plus élémentaire et la plus brutale des quatre amoureuses
+meurtrières de Racine.
+
+Bajazet et Atalide, complexes, d'une humanité plus épurée, plus tendre,
+je dirai: «plus chrétienne», font avec la sultane un contraste
+intéressant.
+
+Il ne me paraît point que Bajazet soit un personnage aussi pâle qu'on
+l'a dit quelquefois.--Il est de son pays et de sa race, lui aussi, par
+quelques côtés: ainsi il veut bien mentir jusqu'à un certain point,--et
+il a le mépris absolu de la mort. Mais il n'est Turc qu'à moitié, et
+c'est ce qui le perd,--et c'est aussi ce qui rend son caractère très
+attachant. S'il était tout à fait de chez lui, il mentirait jusqu'au
+bout, il épouserait Roxane sans hésitation,--quitte à la faire coudre
+après dans un sac,--et il n'aimerait pas Atalide de cet amour chaste,
+délicat, profond, immuable.
+
+Mais les mœurs du harem lui sont odieuses, et la passion farouche et
+toute sensuelle de la sultane lui répugne. Il compare cette bête
+voluptueuse, qui halète de désir autour de lui, à sa petite compagne
+d'enfance, à la gracieuse et modeste princesse Atalide. Il est
+évidemment spiritualiste et monogame. Il faut avouer que Racine l'a
+beaucoup tiré à nous.
+
+Mais alors, dira-t-on, qu'il soit tout à fait vertueux! Ce pur jeune
+homme n'en joue pas moins, avec l'impure sultane, un rôle d'une fâcheuse
+duplicité et qui lui donne une assez plate allure.--Mais d'abord, cette
+duplicité se borne à des réticences et à des silences: il laisse Roxane
+croire ce qu'elle veut.--C'est pire, réplique-t-on.--Attendez; voici par
+où Bajazet se relève. Cette dissimulation aurait quelque chose d'assez
+bas s'il s'y pliait par crainte de la mort. Mais la mort, comme j'ai
+dit, il n'en a point peur; il la connaît; il vit avec elle; depuis qu'il
+est au monde, il l'a vue assise à son chevet. Entendez-le répondre à
+Acomat qui le presse d'épouser Roxane:
+
+... Acomat, c'est assez.
+ Je me plains de mon sort moins que vous ne pensez.
+ La mort n'est pas pour moi le comble des disgrâces.
+ J'osai, tout jeune encor, la chercher sur vos traces;
+ Et l'indigne prison où je suis enfermé
+ À la voir de plus près m'a même accoutumé.
+ Amurat à mes yeux l'a vingt fois présentée:
+ Elle finit le cours d'une vie agitée...
+
+Non, s'il craint, ce n'est point pour sa vie, c'est pour son amour,
+c'est pour Atalide. C'est pour elle qu'il consent à mentir comme il
+fait.
+
+Et alors, à y regarder de près, son cas paraît digne d'une sympathie et
+d'une pitié immenses. Bajazet, c'est l'honnête homme engagé dans une
+situation fausse, contraint de s'abaisser moralement à ses propres yeux
+pour faire ce qu'il croit être son devoir,--et de revêtir des apparences
+équivoques au moment même où il est en réalité le plus héroïque. Le type
+devient ainsi très général. Tous ceux-là aimeront et comprendront
+Bajazet, qui ont été obligés de mentir et de soutenir péniblement leur
+mensonge, par amour, fidélité, «loyalisme», compassion, et pour épargner
+des douleurs à une autre créature. Ce rôle si compliqué, si gêné, si peu
+«avantageux» contient donc plus de tragique peut-être que les grands
+rôles des héros de tragédie. Je voudrais seulement que Bajazet nous dît
+mieux,--oh! tout simplement dans quelque monologue,--à quel point il
+souffre des hontes et des abaissements qu'un devoir supérieur lui
+impose. On verrait tout de suite sous un autre jour ce personnage
+calomnié.
+
+Dans ce drame où tout le monde ment, la petite princesse Atalide est
+encore celle qui ment le plus. Mais, outre qu'elle a la même excuse que
+Bajazet, on lui en veut moins parce qu'elle est femme. Je crois bien,
+d'ailleurs, que nul ne souffre plus qu'elle: elle a constamment le cœur
+dans un étau. Songez à ce que doivent être les sentiments d'une femme
+amoureuse qui s'entremet, pour son amant, auprès d'une autre femme, et
+le lui vante, et le lui offre, et le lui envoie; songez quel horrible
+effort, et quelles craintes, quels soupçons, quelle jalousie! La scène
+où elle supplie son amant de se prêter à ce jeu et, tout de suite après,
+celle où elle croit qu'il s'y est trop prêté, sont d'une vérité
+particulièrement poignante. Avec cela, elle est délicieuse. Racine a
+voulu l'opposer fortement à l'esclave Roxane. Elle est comme la
+sœur-fiancée de Bajazet; ils ont été élevés ensemble dans un coin du
+sérail, tels que deux colombes dans une cour de mosquée. Cette petite
+princesse qui ment si bien, qui défend son amant avec tant d'énergie et
+qui, enfin, le perd parce qu'elle l'aime trop, a pourtant des grâces
+réservées et chastes de religieuse égarée dans un harem.
+
+ * * * * *
+
+En résumé, de même que _Bérénice_ est la plus racinienne des tragédies
+de Racine parce qu'elle en est la plus tendre, _Bajazet_ est la plus
+racinienne des tragédies de Racine parce qu'elle en est la plus féroce,
+et que nulle n'offrit jamais (avec un tel entrecroisement de duplicités)
+un plus épouvantable jeu de l'amour et de la mort.
+
+Mais, comme j'ai dit, le mot d'ordre était donné: il était convenu que
+la pièce (défaut impardonnable!) n'était pas turque. Apparemment _la
+Sultane_ de Gabriel Bonnyn (1561), _le grand et dernier Soliman_ de
+Mairet (1639), le _Soliman_ de Dalibray (1637), la _Roxelane_ de
+Desmares (1643), _le Grand Tamerlan_ et _Bajazet_ de Magnon, et
+l'_Osman_ de Tristan l'Hermite (1656) l'étaient davantage? Le ridicule
+Robinet, ami de Molière, s'égaya sur le peu de turquerie de _Bajazet_.
+Donneau de Visé, autre ami de Molière, découvrit dans des livres, tels
+que les _Voyages du sieur Le Loir contenus en plusieurs lettres écrites
+du Levant_ ou l'_Abrégé de l'histoire des Turcs_ de Du Verdier, que la
+tragédie de Racine était pleine d'erreurs, qu'Amurat s'était défait de
+Bajazet en même temps que de son frère Orcan, et que Roxane avait été
+avec Amurat au siège de Bagdad. Et la grosse Sévigné, après avoir assez
+vivement admiré _Bajazet_, n'osa plus le faire quand son odieuse fille
+l'en eut réprimandée.
+
+Racine, cette fois, ne répliqua ni ne discuta. Il répondit froidement
+dans sa première préface:
+
+ C'est une aventure arrivée dans le sérail. Je la tiens du chevalier
+ de Nantouillet, qui la tenait du comte de Cézy. J'ai été obligé de
+ changer quelques circonstances. Mais, comme ce changement n'est pas
+ fort considérable; je ne pense pas qu'il soit nécessaire de le
+ marquer au lecteur. La principale chose à quoi je me suis attaché,
+ ç'a été de ne rien changer ni aux mœurs ni aux coutumes de la
+ nation.
+
+Rien de plus. Pour le reste, allez-y voir, ou interrogez ceux qui ont
+entendu M. de Cézy. Et la façon péremptoire et ironique dont il se
+dérobe ici, parce qu'il sait que, cette fois, on n'ira pas voir, nous
+montre tout ce qu'il devait y avoir de concession aux pédants et sans
+doute de moquerie secrète dans les passages de ses préfaces où il se
+donnait tant de mal pour prouver l'existence historique de tel ou tel
+personnage secondaire qu'il aurait pu simplement inventer.
+
+Mais ici, je le répète, il dédaigne de répondre. Ce n'est même que
+quatre ans plus tard (préface de 1676) qu'il aura cette belle et
+ingénieuse remarque sur «l'éloignement du pays qui répare en quelque
+sorte la trop grande proximité du temps» et qu'il expliquera comment la
+vie du harem est propre à rendre les femmes plus savantes en amour. En
+1672, il ne dit rien. _Bajazet_ n'en a pas moins un très grand succès.
+Racine sent, à ce moment, toute sa force. Il va entrer à l'Académie. Il
+n'a plus grand'chose à désirer; et il semble qu'une sorte de détachement
+commence à s'opérer en lui. Il sait qu'il n'écrira rien de plus violent
+ni déplus tragique que _Bajazet_. Que va faire maintenant cette âme
+dévorante?
+
+
+
+
+HUITIÈME CONFÉRENCE
+
+«MITHRIDATE»--«IPHIGÉNIE»--«PHÈDRE»
+
+
+On sait bien que
+
+ Dans un objet aimé tout nous devient aimable.
+
+Je vous avoue que j'aime Racine tout entier et que je ne voudrais rien
+perdre de lui, pas même _Alexandre_ ni même cette _Thébaïde_, qui est
+l'exercice d'un écolier aimé des dieux. Et, d'autre part, si je me
+permettais d'exprimer une préférence pour tel ou tel des ouvrages
+profanes de sa maturité, je craindrais presque de l'offenser et de lui
+faire de la peine, et je craindrais aussi de me tromper. Toutefois, ne
+puis-je vous dire que si, par une hypothèse d'ailleurs absurde, je me
+trouvais absolument forcé de faire un choix, les deux tragédies que je
+sacrifierais avec le moins de désespoir, ce serait peut-être
+_Mithridate_ (malgré Mithridate et Monime) et _Iphigénie_ (malgré
+Iphigénie et Ériphile), et que celles que je voudrais sauver, si tout le
+reste devait être détruit (supposition fort peu raisonnable), ce serait
+_Andromaque_, _Bajazet_ et _Phèdre_,--et _Bérénice_, qui est à part.
+
+Et sans doute je me contente d'exprimer ici des prédilections
+personnelles, et l'on peut me dire que ce n'est plus de la critique;
+comme s'il n'y avait pas toujours, au fond et à l'origine de la
+critique, l'émotion involontaire de notre sensibilité en présence d'une
+œuvre, et cette simple et irréductible déclaration: «j'aime» ou «je
+n'aime pas». Mais, au surplus, je pourrais ici donner des raisons.
+_Andromaque_, _Bajazet_, _Phèdre_ me paraissent les trois drames où
+Racine est lui-même jusqu'au bout; où il l'est avec hardiesse et
+violence; les trois drames de la passion totale, qu'on n'avait pas faits
+avant Racine, et que je doute un peu qu'on ait refaits après lui.
+_Andromaque_, _Bajazet_, _Phèdre_ ne sont que très partiellement
+influencés par les mœurs, le goût, les préjugés du XVIIe siècle. Au
+contraire, _Mithridate_ et surtout _Iphigénie_ me semblent les deux
+pièces où le poète s'est le plus plié, sciemment, ou non, aux mœurs et
+au goût de son temps, et à l'idée que ce temps se faisait de la beauté.
+_Mithridate_ et _Iphigénie_ sont, parmi les tragédies de Racine, les
+plus «pompeuses» (je ne donne pas à ce mot le sens un peu défavorable
+qu'il a pris, et qu'il n'avait pas alors); celles qui s'appareillent le
+mieux aux autres formes de l'art du XVIIe siècle, aux tableaux de
+Lebrun, aux statues de Girardon ou de Coysevox, aux jardins de Le Nôtre,
+au palais de Versailles; bref les plus «louis-quatorziennes», si je puis
+dire.
+
+Aussi sont-ce les deux tragédies que le roi aima le mieux, et celles qui
+(_Andromaque_ mise à part) eurent le plus de succès en leur temps.
+Toutes deux eurent en outre une magnifique carrière officielle (comme
+nous dirions aujourd'hui), firent partie de divertissements, de fêtes
+données à l'occasion d'événements royaux et nationaux (c'était alors
+même chose), de mariages ou de victoires royales et françaises. Toutes
+deux, peut-être à cause de cela, furent ménagées par la critique.
+
+ * * * * *
+
+Dans ces années de _Mithridate_ et d'_Iphigénie_, Racine, qui vient
+d'entrer à l'Académie, le 12 janvier 1673, à trente-trois ans, apparaît
+un peu «poète-lauréat» au sens anglais, poète de la cour: ce qui, je me
+hâte de le dire, n'a rien de désobligeant pour lui; car il y a dans
+cette cour bien de l'esprit et un bien grand goût; et les admirateurs
+les plus déclarés de Racine, c'est le grand Condé, c'est Colbert, c'est
+le duc de Chevreuse, et ce sont les Mortemart, si renommés pour leur
+esprit Vivonne, madame de Thianges, madame de Montespan.
+
+Donc, on lit dans le _Journal de Dangeau_ (dimanche 5 novembre 1684):
+«Le soir, il y eut comédie française; le roi y vint, et l'on choisit
+_Mithridate_, parce que c'est la comédie _qui lui plaît le plus_.»
+
+_Mithridate_ fut joué très souvent à la cour: à Saint-Germain, à
+Fontainebleau, à Chambord, à Versailles,--et à Saint-Cloud (1680) pour
+la dauphine nouvellement mariée.
+
+_Iphigénie_ fut jouée pour la première fois à l'Orangerie, dans les
+«Divertissements de Versailles donnés par le roi à toute sa cour, au
+retour de la conquête de la Franche-Comté en l'année 1675». Et voici la
+description des lieux, d'après le _Mercure galant_:
+
+ La décoration représentait une longue allée de verdure, où, de part
+ et d'autre, il y avait des bassins de fontaines, et d'espace en
+ espace des grottes d'un travail rustique, mais travaillées très
+ délicatement. Sur leur entablement régnait une balustrade où
+ étaient arrangés des vases de porcelaine pleins de fleurs; les
+ bassins des fontaines étaient de marbre blanc, soutenus par des
+ tritons dorés; et dans ces bassins on en voyait d'autres pins
+ élevés qui portaient de grandes statues d'or. Cette allée se
+ terminait dans le fond du théâtre par des tentes qui avaient
+ rapport à celles qui couvraient l'orchestre; et au delà paraissait
+ une longue allée, qui était l'allée même de l'Orangerie, bordée des
+ deux côtés de grands orangers et de grenadiers entremêlés de vases
+ de porcelaine remplis de diverses fleurs. Entre chaque arbre il y
+ avait de grands candélabres et des guéridons d'or et d'azur qui
+ portaient des girandoles de cristal allumées de plusieurs bougies.
+ Cette allée finissait par un portique de marbre; les pilastres qui
+ en soutenaient la corniche étaient de lapis, et la porte paraissait
+ toute d'orfèvrerie. Sur ce théâtre, orné de la manière que je viens
+ de dire, la troupe des comédiens du roi représenta la tragédie
+ d'_Iphigénie_.
+
+Je ne dis que ce que je dis, et ce n'est pas moi, comme vous le pensez
+bien, qui méconnaîtrai la force et la vérité d'_Iphigénie_ et de
+_Mithridate_. Mais enfin on sent qu'entre ce décor et _Mithridate_ ou
+_Iphigénie_, entre ce décor et ces vers d'_Iphigénie_, par exemple:
+
+ Mon respect a fait place aux transports de la reine,
+
+ou bien:
+
+ Vous n'avez pas du sang dédaigné les faiblesses,
+
+il n'y a pas de profonde disconvenance. Mais il me semble qu'il y en
+aurait, ou que du moins on en pourrait apercevoir, entre ce décor et
+certains cris d'Hermione, de Roxane et de Phèdre. Ces cris auraient fêlé
+les girandoles sur les guéridons d'or et d'azur.
+
+Et c'est pourquoi _Mithridate_ et _Iphigénie_ me semblent les deux
+seules tragédies auxquelles se puissent appliquer, avec quelque
+apparence peut-être de justesse, les vers de Voltaire sur ces amoureux
+que l'Amour «croit des courtisans français»--et aussi les éternelles
+railleries de Taine, dont c'était la manie de ne voir dans les tragédies
+de Racine qu'une reproduction de Versailles, par exemple ce passage des
+_Nouveaux Essais de critique et d'histoire_:
+
+ Mettez (dit-il après avoir parlé de l'Achille grec), mettez en
+ regard le charmant cavalier de Racine, à la vérité un peu fier, de
+ sa race et bouillant comme un jeune homme, mais discret, poli, du
+ meilleur ton, respectueux pour les captives... leur demandant
+ permission pour se présenter devant elles, tellement qu'à la fin il
+ ôte son chapeau à plumes et leur offre galamment le bras pour les
+ mettre en liberté... Une des causes de l'amour d'Iphigénie, c'est
+ qu'Achille est de meilleure maison qu'elle (?); elle est glorieuse
+ d'une telle alliance: vous diriez une princesse de Savoie ou de
+ Bavière, qui va épouser le dauphin de France.
+
+Il y a du vrai, un peu. Racine, en faisant parler ou de légendaires
+héros d'il y a trois mille ans, ou, comme dans _Mithridate_, des rois à
+demi barbares d'il y a deux mille ans, leur a prêté quelque chose du
+langage, des sentiments et des manières qui passaient pour les plus
+nobles en son temps. Mais j'ajoute: «Pourquoi non?» ou «Qu'est-ce que
+cela fait? En quoi cela est-il si ridicule? Est-ce que l'âme d'un
+gentilhomme accompli de la cour de Louis XIV ne peut pas être quelque
+chose de fort intéressant? Est-ce que ses façons ne sont pas de fort
+belles façons, et qui supposent délicatesse morale, respect de la femme,
+fierté disciplinée, maîtrise de soi?» Mais, en réalité, il y a dans
+Racine une harmonieuse fusion de la noblesse et de l'élégance morales
+comme on les entendait au XVIIe siècle, avec l'allure et la grandeur
+héroïques comme elles nous sont présentées dans le théâtre grec. Racine
+mêle et combine l'humanité supérieure de l'antiquité avec l'humanité
+supérieure de son temps. Cette combinaison est belle. Elle n'est point
+absurde, le fond de l'âme humaine persistant sous les différences de
+costumes,--et Achille révolté (dans l'_Iliade_) étant assez proche
+parent de Condé rebelle.--Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'un des
+éléments de cette combinaison, l'élément «Louis XIV», domine un peu plus
+dans _Mithridate_ et surtout dans _Iphigénie_ que dans les autres pièces
+de Racine.
+
+Et maintenant, quelques remarques séparées sur chacune de ces deux
+tragédies «pompeuses».
+
+ * * * * *
+
+Disons-nous bien que Corneille ne pensait qu'à Racine, et que Racine ne
+pensait qu'à Corneille, et que ce n'était pas pour s'entr'aimer.
+
+L'épine au cœur d'Eschyle s'appelle Sophocle, et au cœur de Corneille
+Jean Racine. Oh! le délaissement du grand poète qui a oublié de mourir
+jeune! La douleur de survivre à ses succès, de se voir passé de mode et
+remplacé par une génération d'écrivains qui semblent avoir le cerveau
+fait autrement que lui! «Ma veine, dit Corneille dans une _Épître au
+roi_ de 1667 (l'année d'_Andromaque_),
+
+ N'est plus qu'un vieux torrent qu'ont tari douze lustres;
+ Et ce serait en vain qu'aux miracles du temps
+ Je voudrais opposer l'acquit de quarante ans.
+ Au bout d'une carrière et si longue et si rude,
+ On a trop peu d'haleine et trop de lassitude;
+ À force de vieillir un auteur perd son rang:
+ On croit ses vers glacés par la froideur du sang;
+ Leur dureté rebute, et leur poids incommode
+ Et la seule tendresse est toujours à la mode!»
+
+Il ne veut point convenir, d'ailleurs, qu'il y a autre chose que de la
+tendresse dans Racine. Racine l'irrite, le scandalise,--et l'attire.
+S'il pouvait, lui aussi, ou s'il voulait!... De ce trouble, je pense,
+naîtra _Suréna_, au lendemain du triomphe royal d'_Iphigénie_. On peut,
+sans y mettre trop de complaisance, distinguer comme un reflet racinien
+sur la dernière tragédie de Corneille. Il y a, du reste, quelque
+analogie de situation entre _Suréna_, qui est de 1674, et _Bajazet_, qui
+est de 1672. Même, la pauvre Eurydice, moins nerveuse et moins
+douloureuse, est en réalité plus faible qu'Atalide. Eurydice sait qu'il
+dépend d'elle de sauver la vie de son amant Suréna, en lui commandant
+d'épouser Mandane, fille du roi Orode, lequel s'est mis en tête de faire
+Suréna son gendre pour s'assurer la fidélité d'un serviteur trop
+puissant. Mais Eurydice--contrairement à l'habitude des héroïnes de
+Corneille dans la moitié de ses tragédies--n'a pas le courage de donner
+son amant à une autre femme. Ses incertitudes remplissent trois actes;
+et, quand elle se décide, il est trop tard: Suréna vient d'être
+assassiné par l'ordre du roi. Nous voyons ici une héroïne de Corneille
+qui n'est plus cornélienne qu'en discours. Que dis-je! la forme
+elle-même s'attendrit en plus d'un endroit de cette lente mais souvent
+charmante tragédie. À un moment, Suréna ayant dit qu'il veut mourir pour
+se tirer d'embarras, Eurydice répond mélodieusement:
+
+ Vivez, seigneur, vivez afin que je languisse,
+ Qu'à vos feux ma langueur rende longtemps justice.
+ Le trépas à vos yeux me semblerait trop doux,
+ Et je n'ai pas encore assez souffert pour vous.
+ Je veux qu'un noir chagrin à pas lents me consume,
+ Qu'il me fasse à longs traits goûter son amertume;
+ Je veux, sans que la mort ose me secourir,
+ Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir.
+
+Il y a là quelque chose de plus ardent que la langueur fade de Quinault.
+Et la fin est belle. Eurydice, qui vient d'apprendre la mort de Suréna,
+«demeure immobile et sans larmes». Palmis, la sœur du héros, s'en
+indigne:
+
+ Quoi! vous causez sa perte et n'avez point de pleurs!
+
+Alors, Eurydice, simplement:
+
+ Non, je ne pleure point, madame; mais je meurs.
+ Généreux Suréna, reçois toute mon âme.
+
+Et elle meurt.--Un peu auparavant, dans _Psyché_ (1671), Corneille avait
+su mieux encore faire parler l'amour. Et je crois que la concurrence du
+jeune et odieux Racine a pu être pour quelque chose dans ce suprême
+renouvellement du vieux poète.
+
+De son côté, Racine ne pense qu'à Corneille. Il sait bien tout ce que
+disent les partisans du bonhomme. Ils abandonnent à son jeune rival les
+histoires d'amour: mais pour les tragédies politiques, pour les machines
+romaines, il n'y a encore que Corneille! Racine a bien fait
+_Britannicus_, mais _Britannicus_ n'est qu'un drame privé, et n'a eu,
+d'ailleurs, presque aucun succès. Et alors Racine cherche... Il veut
+montrer que, lui aussi, il est capable de grandes vues et de belles
+discussions et délibérations historico-politiques. Il lui faut
+absolument un sujet qui comporte l'équivalent du grand dialogue
+d'Auguste avec Cinna et Maxime, ou de la première scène de _la Mort de
+Pompée_, ou de la grande scène entre Pompée et Sertorius dans
+_Sertorius_. Il feuillette les historiens et les compilateurs
+d'histoires: Florus, Plutarque, Dion Cassius, Appien,--et les chapitres
+de Justin où Pierre Corneille avait trouvé la situation du cinquième
+acte de _Rodogune_, et d'où Thomas Corneille avait tiré sa _Laodice_, ce
+curieux mélodrame qui fait songer tantôt à _la Tour de Nesle_ et tantôt
+à _Lucrèce Borgia_. Et Racine finit par rencontrer ce qu'il lui faut:
+Mithridate, vaincu, mais irréductible, exposant son projet d'attaquer
+les Romains dans Rome même. La voilà, la grande scène historique, celle
+qui lui donnera l'occasion d'être mâle, sérieux, sévère, et d'égaler
+Corneille sur son propre terrain!
+
+Et d'une autre façon encore il rivalisera avec le vieux maître, et lui
+fera même la leçon.--Corneille a été amoureux toute sa vie, mais
+particulièrement à partir de la cinquantaine. On connaît ses innocentes
+et grondeuses amours avec mademoiselle Du Parc, quelques années avant la
+liaison beaucoup plus effective de cette belle personne avec Racine
+lui-même. On connaît surtout les stances absurdes et délicieuses à _la
+Marquise_, où Corneille la somme impérieusement de l'aimer malgré ses
+rides, parce qu'il a du génie. À partir de là, Corneille se complaît à
+mettre dans son théâtre des vieillards amoureux: Sertorius dans
+_Sertorius_ (1662), Syphax dans _Sophonisbe_ (1663) et Martian dans
+_Pulchérie_, qui sera joué trois mois avant le _Mithridate_ de Racine.
+Quand je dis «des vieillards...» ils n'ont guère que de cinquante à
+soixante ans; mais, vous le savez, les gens du XVIIe siècle étaient si
+simples qu'un homme leur paraissait vieux, passé la cinquantaine. Et le
+vieux Sertorius et le vieux Syphax disent des choses touchantes, et même
+le vieux Martian parle quelquefois en grand poète lyrique: mais tous
+trois sont des amoureux platoniques et singulièrement soumis. Le
+plaintif Syphax se laisse tout le temps injurier par Sophonisbe parce
+qu'il ne hait pas assez les Romains; Sertorius, qui dit aimer Viriathe,
+veut néanmoins la marier à son lieutenant Perpenna; et Martian accepte
+sans protestation et même avec reconnaissance d'être auprès de
+l'impératrice Pulchérie un mari qui n'usera pas de ses droits.
+
+Sur quoi Racine se dit: «Je vais leur montrer, moi, ce que peut être
+l'amour chez un sexagénaire: le sentiment le plus fort, le plus
+exigeant, le plus douloureux, le plus féroce.» Il était d'ailleurs assez
+naturel qu'aux autres variétés de l'implacable amour il voulût ajouter
+celle-là, qui n'avait pas encore été peinte dans toute sa vérité. Racine
+complétait ainsi sa ménagerie de fauves bien disants. Et donc il conçoit
+et réalise Mithridate, rival de ses fils à cinquante-sept ans, et du
+premier coup ramasse et fait vivre en lui tous les terribles caractères
+du lamentable amour des hommes trop vieux.
+
+Car vraiment tout y est bien: le désir d'autant plus furieux, qu'il se
+sent anormal, et que le vieillard épris sait bien qu'il ne pourra
+satisfaire que médiocrement la jeune femme qu'il aime et risque même d'y
+échouer tout à fait: d'où une sorte de honte qui l'empêche de parler
+directement de cet amour dont il est consumé. Mithridate ne déclare
+point en face à Monime qu'il l'aime: il attend d'être tout seul pour
+dire avec un râle: «Je brûle, je l'adore.» (Acte IV.) Oui, tout y est:
+le manque de clairvoyance, qui vient justement d'une attention et d'une
+défiance trop soutenues: celui que Mithridate charge de veiller sur
+Monime et de la disposer à ce qu'il veut, c'est précisément Xipharès,
+celui de ses fils qui est aimé de Monime.--Tout y est: la torture
+continuelle du soupçon et, quand le soupçon est devenu certitude, la
+jalousie forcément meurtrière, par la rage de sentir que ce qu'un autre
+donnera à la jeune femme, on ne pourrait le lui donner; et cette
+inévitable pensée: «Si ce n'est moi qui la possède, que du moins ce ne
+soit personne.» Et c'est pourquoi Mithridate, à l'insupportable idée
+que, lui mort, Monime serait à Xipharès, n'hésite pas un moment à
+envoyer du poison à celle qu'il adore. Tout cela, compliqué par ce fait,
+que le rival de Mithridate est un fils pour qui il a de l'estime et de
+l'affection; et tout cela, en outre, poussé à l'atroce par la condition,
+la race et le passé de Mithridate, sultan oriental vaguement teinté
+d'hellénisme, habitué au sang, traqué comme une bête dans sa jeunesse,
+et qui a dû, de bonne heure, répondre aux crimes par des crimes, et
+trahir pour se défendre de la trahison: à la fois homme de désir et de
+volonté indomptables, et homme de dissimulation et de ruse. (Celle par
+laquelle il arrache à Monime l'aveu de son amour pour Xipharès convient
+singulièrement à son personnage.)
+
+Mais si torturé, avec cela! Rappelez-vous les choses qu'il se dit quand
+il est seul:
+
+ Non, non, plus de pardon, plus d'amour pour l'ingrate.
+ Ma colère revient, et je me reconnais.
+ Immolons, en partant, trois ingrats à la fois...
+ Sans distinguer entre eux qui je hais ou qui j'aime,
+ Allons, et commençons par Xipharès lui-même.
+ Mais quelle est ma fureur! et qu'est-ce que je dis?
+ Tu vas sacrifier qui, malheureux? Ton fils!
+ Un fils que Rome craint, qui peut venger son père
+ Pourquoi répandre un sang qui m'est si nécessaire?
+ Ah! dans l'état funeste où ma chute m'a mis,
+ Est-ce que mon malheur m'a laissé trop d'amis?
+ Songeons plutôt, songeons à gagner sa tendresse.
+ J'ai besoin d'un vengeur, et non d'une maîtresse.
+ Quoi! ne vaut-il pas mieux, puisqu'il faut m'en priver,
+ La céder à ce fils que je veux conserver?
+ Cédons-la. Vains efforts qui ne font que m'instruire
+ Des faiblesses d'un cœur qui cherche à se séduire!
+ Je brûle, je l'adore, et loin de la bannir...
+ Ah! c'est un crime encor dont je la veux punir...
+ Quelle pitié retient mes sentiments timides?
+ N'en ai-je pas déjà puni de moins perfides?
+ Ô Monime! ô mon fils! inutile courroux!
+ Et vous, heureux Romains, quel triomphe pour vous,
+ Si vous saviez ma honte et qu'un avis fidèle
+ De mes lâches combats vous portât la nouvelle!
+ Quoi! des plus chères mains craignant les trahisons,
+ J'ai pris soin de m'armer contre tous les poisons;
+ J'ai su, par une longue et pénible industrie,
+ Des plus mortels venins prévenir la furie.
+ Ah! qu'il eût mieux valu, plus sage et plus heureux,
+ Et repoussant les traits d'un amour dangereux,
+ Ne pas laisser remplir d'ardeurs empoisonnées
+ Un cœur déjà glacé par le froid des années!...
+
+(Ainsi il se débat en vieil homme mordu, mais en homme qui, dans sa
+souffrance même, n'oublie pas son rôle et ses devoirs publics. Ruy Gomez
+n'est qu'un «gaga» lyrique auprès de lui.)
+
+Songez-y bien: autant peut-être qu'Hermione et que Roxane, Mithridate
+amoureux était alors un personnage tout neuf. Et longtemps il restera
+isolé: ce n'est guère qu'au XIXe siècle que nous reverrons sur le
+théâtre l'amour dans de vieux cœurs et dans de vieilles chairs.
+
+Et d'une troisième façon encore Racine pense à Corneille,--pour faire le
+contraire de ce que Corneille a fait. Aux Cornélie, aux Viriathe, aux
+Sophonisbe, aux Pulchérie, aux orgueilleuses et aux déclamatrices, il
+oppose les pudiques: Andromaque déjà, et Junie, et Bérénice, et
+Atalide,--mais surtout Monime: Monime, qui nous offre, pour ainsi dire,
+le sublime de la décence, et à la fois de la fierté intérieure et de la
+modestie et de la «tenue»; Monime, fine Grecque parmi ces demi-barbares;
+aimée de Mithridate et son épouse de nom en attendant qu'il ait le
+loisir de célébrer et de consommer le mariage; aimée en même temps des
+deux fils du vieux roi et aimant secrètement l'un d'eux; et qui,--les
+choses se compliquant encore par la fausse mort et la résurrection du
+vieux tyran,--se trouve, d'un bout à l'autre du drame, dans la situation
+la plus difficile, la plus comprimée, la plus délicate,--la plus
+fausse,--et qui semble la porter légèrement à force de franchise et de
+grâce, et de respect de soi, et d'héroïsme sans gestes: admirable de
+«tenue» (il faut répéter le mot, qui implique dignité et silencieux
+empire sur soi-même) depuis son exquise entrée au premier acte et sa
+douce requête à Xipharès:
+
+ Seigneur, je viens à vous: car enfin aujourd'hui
+ Si vous m'abandonnez, quel sera mon appui?
+
+jusqu'à ses divins adieux à sa servante grecque, après qu'elle a reçu de
+Mithridate le poison libérateur:
+
+... Si tu m'aimais, Phédime, il me fallait pleurer
+ Quand d'un titre funeste on me vint honorer
+ Et lorsque, m'arrachant du doux sein de la Grèce,
+ Dans ce climat barbare on traîna ta maîtresse.
+ Retourne maintenant chez ces peuples heureux;
+ Et, si mon nom encor s'est conservé chez eux,
+ Dis-leur ce que tu vois, et de toute ma gloire,
+ Phédime, conte-leur la malheureuse histoire...
+
+Adorable créature qui sait dire tant de choses par des mots si discrets:
+
+À Xipharès:
+
+ Pour me faire, seigneur, consentir à vous voir,
+ Vous n'aurez, pas besoin d'un injuste pouvoir;
+
+Et plus loin:
+
+ Je fuis; souvenez-vous, prince, de m'éviter.
+ Et méritez les pleurs que vous m'allez coûter!
+
+et qui enfin, offensée par l'indigne ruse de Mithridate, déconcerte,
+humilie et fait rougir le vieux sultan par ce simple cri:
+
+... Quoi, seigneur! Vous m'auriez donc trompée!
+
+Monime (et plus tard Iphigénie) après Cornélie et Viriathe, c'est
+l'héroïsme qui a de la pudeur et de la grâce après l'héroïsme qui n'en
+avait pas. Monime fait des choses plus difficiles et plus dures que
+Viriathe et Pulchérie: mais elle les fait sans emphase. Racine introduit
+dans l'héroïsme le _goût_. (Je pense que madame de La Fayette se
+souviendra de Monime dans la _Princesse de Clèves_, et des femmes de
+Racine en général dans _la Princesse de Montpensier_ et, dans _la
+Comtesse de Tende,_ ce petit récit d'un tragique si fort et si contenu.)
+
+À la vérité, le drame privé qui se joue entre Mithridate, Monime et
+Xipharès fait un peu tort, selon moi, à la tragédie historique, à
+l'histoire de Mithridate ennemi des Romains, préméditant de porter la
+guerre en Italie, et finalement léguant sa vengeance à Xipharès. Oh!
+cette partie historique et politique est fort belle. C'est, dans son
+genre, tout aussi bien que du Corneille: mais le drame privé est encore
+mieux. Je dois dire toutefois que c'est peut-être ce qu'il y a dans
+_Mithridate_ d'histoire, de politique et de «casque» qui plut davantage
+en son temps. Le succès de la pièce fut considérable et incontesté, et
+Racine eut, cette fois, ce que nous appellerions «une très bonne
+presse».
+
+Que va-t-il faire maintenant?
+
+ * * * * *
+
+Racine, qui aime tant les poètes grecs et qui les connaît si bien, ne
+leur a pas emprunté un seul sujet depuis _Andromaque_. Il avait suivi
+Corneille dans le monde romain. Mais à présent, il ne craint plus
+Corneille qui est en train d'écrire sa dernière tragédie (_Suréna_).
+Racine peut faire ce qu'il veut. Évidemment il va revenir à ses chers
+Grecs.
+
+Il y revient. Mais pourtant deux années s'écoulent entre la première
+représentation de _Mithridate_ et celle d'_Iphigénie_. Qu'a-t-il fait
+pendant ce temps-là? Je crois que tout simplement il s'est replongé avec
+délices dans le théâtre grec, et qu'il a dû, avant d'écrire _Iphigénie
+en Aulide_, tenter quelques autres sujets. C'est probablement en ce
+temps-là qu'il songe à cette _Iphigénie en Tauride_ dont nous avons le
+plan du premier acte, et à cette _Alceste_ que, d'après une tradition,
+il aurait composée entièrement et, plus tard, brûlée par scrupule.
+
+Remarquez ceci. Les autres pièces grecques de Racine, _la Thébaïde_
+(sauf l'oracle et le bref sacrifice de Ménécée) et _Andromaque_, sont
+sans «merveilleux». (Et encore plus les tragédies empruntées à
+l'histoire, _Britannicus, Bérénice, Bajazet, Mithridate_.) Mais
+_Alceste, Iphigénie en Tauride, Iphigénie en Aulide_, le merveilleux y
+abonde. Ce sont d'admirables légendes tragiques, oui, mais poétiques
+aussi. Il y a, dans les deux _Iphigénie_, oracles, prodiges, sacrifices
+humains, dans _Alceste_ intervention d'un demi-dieu et résurrection; et,
+dans les trois légendes, une mythologie luxuriante. Il semble qu'après
+_Mithridate_, Racine, repris par les Grecs, libre de suivre ses
+prédilections jusqu'au bout, ait été plus sensible à la poésie
+proprement dite, épique, lyrique ou descriptive, et disposé à en mettre
+davantage dans ses pièces. (Cela se marquera surtout dans _Phèdre_.) Il
+n'est pas moins tragique: il est peut-être plus «artiste» comme nous
+disons, plus curieux de beauté plastique et de pittoresque.
+
+Bien entendu, je n'indique ici qu'une nuance, car, tout en goûtant et
+conservant la belle couleur mythologique de l'_Iphigénie_ d'Euripide, il
+n'en retient pas plus d'une soixantaine de vers; et il introduit dans la
+fable le plus qu'il peut de «bienséance» (par la suppression du rôle un
+peu choquant de Ménélas, l'oncle inhumain) et le plus qu'il peut de
+«raison» (par la substitution finale d'Ériphile à Iphigénie).
+
+Il se félicite extrêmement, dans sa préface, de l'invention, fort
+ingénieuse en effet, de ce personnage d'Ériphile:
+
+ Quelle apparence, dit-il, que j'eusse souillé la scène par le
+ meurtre horrible d'une personne aussi vertueuse et aussi aimable
+ qu'il fallait représenter Iphigénie? Et quelle apparence encore de
+ dénouer ma tragédie par le secours d'une déesse et d'une machine,
+ et par une métamorphose qui pouvait trouver quelque créance du
+ temps d'Euripide, mais qui serait trop _absurde_ et trop incroyable
+ parmi nous.
+
+Et plus loin il parle du plaisir qu'il a fait au spectateur «en sauvant
+Iphigénie par une autre voie que par un miracle que le spectateur
+n'aurait pu souffrir, parce qu'il ne saurait jamais le croire».
+
+Voilà, soit dit en passant, un bien bel exemple du choix totalement
+arbitraire que, tous, nous faisons souvent, sans nous en douter, dans
+l'«incroyable». D'après Racine lui-même, il est «incroyable et absurde»
+qu'une jeune fille soit changée en biche ou enlevée par une déesse: mais
+sans doute (puisqu'il ne fait pas d'objection sur ce second point) il
+n'est pas si absurde ni si incroyable que la mort sanglante d'une jeune
+fille ait pour effet de faire souffler les vents.--Racine, un peu plus
+loin, explique, il est vrai, par cette autre raison, l'introduction du
+personnage d'Ériphile: «Ainsi, le dénouement de ma pièce est tiré du
+fond même de ma pièce.» Et je préfère cette raison-là.
+
+Il n'en reste pas moins que la question agitée d'un bout à l'autre
+d'_Iphigénie_ est celle-ci: «Égorgera-t-on une jeune fille pour obtenir
+des dieux un vent favorable?» Et là-dessus il m'est arrivé de dire
+autrefois: «L'action d'_Iphigénie_ est d'un temps où l'on faisait des
+sacrifices humains; les mœurs, les sentiments et le langage sont du
+XVIIe siècle. Cela décidément s'accorde mal. Et cette discordance est
+unique dans le théâtre de Racine. Car, deux frères qui se haïssent (la
+_Thébaïde_), un homme entre deux femmes, ou l'inverse (_Bajazet_,
+_Andromaque_), la lutte d'une mère et d'un fils (_Britannicus_), deux
+amants qui se séparent (_Bérénice_), un père rival de son fils
+(_Mithridate_), même une femme amoureuse de son beau-fils (_Phèdre_),
+cela est de tous les pays et de tous les temps. Mais ce sacrifice
+humain! Cela ne peut même se transposer, ni s'assimiler, par exemple, à
+la mise en religion d'une princesse dans un intérêt politique... J'ai
+beau songer cette contradiction trop forte entre l'action et le langage
+ou les façons me gâte cette magnifique _Iphigénie_.»
+
+Oh! que j'avais tort! Les Grecs de la lointaine légende croyaient que le
+sang d'une jeune fille peut apaiser les dieux; mais quoi! cette idée de
+la vertu expiatrice du sang était-elle donc étrangère aux chrétiens du
+XVIIe siècle? Ignoraient-ils l'histoire du sacrifice d'Abraham? et, dans
+le présent, madame de Montespan ne croyait-elle pas que le sang d'un
+enfant égorgé par un mauvais prêtre pouvait lui assurer l'amour du roi
+et la délivrer de madame de Fontanges? et madame de Montespan
+n'était-elle pas une personne intelligente, spirituelle, de façons
+raffinées et d'un très beau langage? Ou, si madame de Montespan a été
+calomniée, assurément quelque autre dame du temps a connu cet état
+d'esprit. Ni la superstition ni le crime n'ont rien d'incompatible avec
+la perfection des manières, la politesse du discours, la délicatesse de
+la sensibilité, et la finesse même de l'observation psychologique: voilà
+la vérité très simple qui absout quand il y a lieu, dans le théâtre de
+Racine, l'union--d'ailleurs savoureuse--de l'horreur du fond et de
+l'élégance de la forme.
+
+Et enfin, si vous réduisez le sacrifice de la fille d'Agamemnon à ce
+qu'il est essentiellement: un meurtre politique, et dans un intérêt
+dynastique et national, vous comprendrez qu'_Iphigénie_--cette pièce où
+il n'y a que des rois et des reines et où chaque personnage doit opter
+entre un sentiment privé et un intérêt public--est par excellence la
+«tragédie royale», et à quel point lui convenait le décor décrit par le
+_Mercure galant_. Et vous comprendrez aussi pourquoi, tandis qu'Euripide
+avait fait d'Iphigénie une jeune fille, d'abord faible, puis exaltée,
+Racine en fait exclusivement une fille de roi, une princesse, et qui a
+d'autres devoirs que ceux d'une jeune fille, et qui, d'emblée, accepte
+la mort par obéissance à son père et par dévouement à la grandeur de sa
+maison.
+
+Racine, cependant, devait être tenté par la seconde partie, si
+brillante, du rôle d'Iphigénie dans Euripide, quand la jeune fille
+apparaît et se considère elle-même comme une héroïne nationale:
+
+ Je suis condamnée à mourir glorieusement, en repoussant loin de moi
+ toute faiblesse. C'est sur moi qu'en ce moment toute la Grèce a les
+ yeux fixés, et c'est de moi que dépendent le départ de la flotte et
+ la ruine de Troie.
+
+Puis la note philosophique, qui ne manque jamais chez Euripide:
+
+ Dois-je tenir tant à la vie? C'est pour l'intérêt commun que tu me
+ l'as donnée, ma mère, non pour toi seule...
+
+Et enfin:
+
+ Je donne mon sang à la Grèce; immolez-moi, allez renverser Troie.
+ Voilà les monuments éternels de mon sacrifice, voilà mes enfants,
+ mon hymen, ma gloire.
+
+Oui, cela était bien tentant. Mais Racine a résisté. Ni son Iphigénie
+n'injurie son père comme fait celle d'Euripide, ni elle ne se pose
+ensuite en héroïne qui sauve son peuple. Ces propos, à son avis,
+manqueraient de bienséance et de goût chez une princesse royale.
+L'Iphigénie de Racine ne supporte même pas que son fiancé parle
+sévèrement de son père. Et, d'autre part, elle ne se glorifie pas
+elle-même. Elle a moins d'enthousiasme que de résignation et de
+sérénité. Tout ce qu'elle se permet, vers la fin, c'est de se réjouir à
+la pensée que sa mort assure la gloire d'Achille et la victoire de son
+pays.
+
+Bref, elle songe aux autres (et à sa race) beaucoup plus qu'à elle-même;
+ce qui est la marque d'une parfaite éducation. Iphigénie est une héroïne
+merveilleusement bien élevée. À ce degré, c'est très beau,--beau de
+décence, de possession de soi, de discipline intérieure. Cela est
+virginal et royal.
+
+Et, si elle vous apparaît tout de même par trop princesse, par trop
+contenue dans sa première scène avec Agamemnon, je vous renvoie à
+l'_Entretien sur les tragédies de ce temps_ par l'abbé de Villiers
+(1675); car vous y verrez qu'il y avait des gens qui lui trouvaient trop
+d'abandon et qui «n'approuvaient pas qu'une fille de l'âge d'Iphigénie
+courût après les caresses de son père»; tout cela, à cause de ces vers,
+empreints pourtant d'une irréprochable modestie:
+
+ Seigneur, où courez-vous? et quels empressements
+ Vous dérobent si tôt à mes embrassements?
+
+En violent contraste avec cette fille si disciplinée, Racine a mis
+l'effrénée, la romantique Ériphile, dont le foudroyant petit roman est
+une si saisissante invention; Ériphile, vraie sœur du romantique Oreste;
+Ériphile, amoureuse perverse d'Achille, pour s'être sentie pressée dans
+les bras «ensanglantés» de ce jeune homme et y avoir un instant perdu
+connaissance (car nous sommes dans un temps où les guerriers enlèvent
+les femmes et n'en sont pas moins capables de générosité et très beaux
+parleurs; et cela n'a rien d'incompatible); Ériphile, qui se croit
+maudite (comme Hernani et Didier), et d'ailleurs s'en vante, et, à cause
+de cela, se croit tous les droits; orgueilleuse du secret de sa
+naissance, du mystère de sa destinée, et du don fatal qu'elle possède, à
+ce qu'elle dit, de répandre le malheur autour d'elle; Ériphile dévorée à
+la fois de jalousie et d'envie; qui dénonce à Calchas la fuite
+d'Iphigénie, et qui, la poussant au bûcher, s'y condamne elle-même sans
+le savoir;--et qui cependant, tout le long de son rôle, dit des choses
+si étrangement belles:
+
+ Je le vis: son aspect n'avait rien de farouche.
+
+(Elle s'éveille d'une syncope dans les bras d'Achille.)
+
+ Je sentis le reproche expirer dans ma bouche.
+ Je sentis contre moi mon cœur se déclarer;
+ J'oubliai ma colère et ne sus que pleurer...
+
+Ou bien:
+
+... Ou plutôt leur hymen me servira de loi.
+ S'il s'achève, il suffit, tout est fini pour moi.
+ Je périrai, Doris, et par une mort prompte
+ Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte,
+ Sans chercher des parents si longtemps ignorés
+ Et que ma folle amour a trop déshonorés...
+
+Ou bien:
+
+ Orgueilleuse rivale, on t'aime, et tu murmures...
+ Elle l'a vu pleurer et changer de visage,
+ Et tu la plains, Doris!
+
+Cette tragédie vraiment royale est d'ailleurs un chef-d'œuvre de
+composition--et de forme. Racine, je l'ai dit, accorde davantage à la
+couleur, à la magnificence mythologique. Le «récit du cinquième acte»
+est, pour la première fois, très développé et très travaillé. Il
+contient ces vers étonnants:
+
+ Entre les deux partis Calchas s'est avancé,
+ L'œil farouche, l'air sombre et _le poil hérissé_...
+ Le ciel brille d'éclairs, s'entr'ouvre, et parmi nous
+ _Jette une sainte horreur qui nous rassure tous_...
+
+Nous arrivons à la merveille de _Phèdre_:
+
+_Phèdre et Hippolyte_ (c'est le premier titre) fut joué le 1er janvier
+1677, près de deux ans et demi après _Iphigénie_. Racine avait-il fait
+autre chose pendant ces deux ans? Je crois qu'il avait beaucoup songé,
+nous verrons à quoi.
+
+_Phèdre_ est la plus enivrante de ses tragédies Dans aucune il n'a mis
+plus de paganisme ni plus de christianisme à la fois; dans aucune il n'a
+embrassé tant d'humanité ni mêlé tant de siècles; dans aucune il n'a
+répandu un charme plus délicieux et plus troublant; dans aucune, à ne
+considérer que la forme, il n'a été plus poète et plus artiste[7],--à
+faire envie à André Chénier.
+
+Racine est parti de l'_Hippolyte porte-couronne_ d'Euripide et, un peu,
+de l'_Hippolyte_ de Sénèque. Mais il ne faut point parler d'imitation.
+Racine est, à mon avis, celui des poètes dramatiques qui a le plus
+réellement «inventé». Comme il avait repétri l'_Iphigénie_, il a
+totalement «renversé» l'_Hippolyte_.
+
+Dans la tragédie d'Euripide, qui pourrait s'intituler, très
+sérieusement, _Hippolyte vierge et martyr_, c'est, comme l'indique le
+titre, le fils de Thésée qui est le principal personnage. Hippolyte est
+initié à l'orphisme, à cette religion secrète qui enseignait et
+symbolisait en ses rites la purification et le rachat par la douleur.
+C'est une sorte de jeune moine chasseur, de jeune Templier qui a
+consacré sa virginité à la déesse Artémis (la Diane des Latins). Il lui
+offre des fleurs et des couronnes, et lui adresse des prières qui
+rappellent de très près les cantiques qu'on chante dans les catéchismes
+de persévérance. Vénus, qui a pour Diane les sentiments que pourrait
+avoir le démon Astarté pour la Vierge Marie, se venge des dédains
+d'Hippolyte en inspirant à Phèdre cette passion furieuse, d'où sortira
+la perte du jeune prince. Et quand Hippolyte est ramené mourant, Diane
+lui apparaît, comme fait la Vierge à ses serviteurs dans la _Légende
+dorée_; elle le plaint, le console, lui apporte presque les espérances
+de la vie éternelle. Dans le drame ainsi conçu, la passion de Phèdre
+n'est qu'un «moyen». Son rôle est peu développé, et le poète ne craint
+pas de la rendre abominable: c'est elle qui dénonce elle-même Hippolyte
+par une lettre qu'elle écrit à son mari avant de se pendre.
+
+La conception de Racine est toute différente, presque contraire: c'est
+Phèdre qui est le personnage central et favori, et voici comment il l'a
+vue.
+
+Rappelez-vous que les autres grandes passionnées de Racine, Hermione,
+grande fille orgueilleuse, Roxane, femme de harem dévorée de sensualité,
+Ériphile, vaniteuse et perverse, ne savent pas, ne se demandent pas si
+elles sont coupables. Nous les aimons parce qu'elles sont belles,
+vraies, et qu'elles souffrent. Mais il est certain qu'elles n'ont pas la
+notion du péché.
+
+Phèdre est la seule douce et la seule pure parmi ces «femmes damnées»;
+Phèdre est une conscience tendre et délicate; elle sent le prix de cette
+chasteté qu'elle offense: elle est torturée de remords; elle a peur des
+jugements de Dieu. Victime d'une fatalité qu'elle porte dans son corps
+ardent et dans le sang de ses veines, pas un instant sa volonté ne
+consent au crime. Le poète s'est appliqué à accumuler en sa faveur les
+circonstances atténuantes. Elle ne laisse deviner sa passion à Hippolyte
+que lorsque la nouvelle de la mort de Thésée a ôté à cet amour son
+caractère criminel, et cet aveu lui échappe dans un accès de délire
+halluciné. Plus tard, c'est la nourrice qui accuse Hippolyte: Phèdre la
+laisse faire, mais elle n'a plus sa tête et ne respire plus qu'à peine.
+Pourtant elle allait se dénoncer, lorsqu'elle apprend qu'elle avait une
+rivale; et sa raison part de nouveau. Enfin elle se punit en buvant du
+poison et vient, avant de mourir, se confesser publiquement; et le mot
+sur lequel son dernier soupir s'exhale est celui de «pureté».
+
+Pâle et languissante, n'ayant dormi ni mangé depuis trois jours,
+jalousement enfermée dans ses voiles de neige, pareille à quelque
+religieuse consumée au fond de son cloître d'une incurable et
+mystérieuse passion... on la plaint, on l'aime, on l'absout. Boileau,
+qui était un cœur droit et un ferme esprit, parle de la «douleur
+vertueuse» de Phèdre et la déclare «perfide et incestueuse malgré soi».
+Et pour Arnauld, le rôle de Phèdre était un exemple excellent de
+l'impuissance où nous sommes de résister à certaines tentations par nos
+seules forces et sans le secours de la grâce.--Phèdre a, du reste, toute
+la sensibilité morale d'une princesse du XVIIe siècle et en parle,
+naturellement, la langue nuancée. Mieux encore on imagine très bien
+qu'une jeune dame pieuse d'aujourd'hui, tentée de la même façon que
+Phèdre, éprouverait les mêmes sentiments, aurait les mêmes troubles, les
+mêmes appels à Dieu. Si Julia de Trécœur était meilleure chrétienne, et
+de plus de tenue, elle ne ressemblerait pas mal à Phèdre.
+
+Si vraie avec cela! Tout est indiqué, même les effets physiologiques:
+
+ Je sentis tout mon corps et transir et brûler...
+ Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent!
+
+même les choses les plus difficiles à exprimer; même ce que Phèdre sent,
+dans les bras du père, en songeant au fils:
+
+ Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père;
+
+même cette manie qu'ont les femmes, mères d'enfants déjà grands, de
+faire des amalgames de leur amour maternel avec la passion coupable,
+soit pour la purifier, soit pour la justifier et l'élargir. Vous savez
+ce qu'elles disent: «Nous élèverons mon fils ensemble. Je me figurerai
+que vous êtes son père.» Ainsi Phèdre:
+
+ Il instruira mon fils dans l'art de commander;
+ Peut-être il voudra bien lui tenir lieu de père;
+ Je mets sous son pouvoir et le fils et la mère.
+
+Tout le roman de la femme de trente ans et par delà est dans cette
+tragédie.
+
+Pour Hippolyte et pour Aricie, je n'ai pas besoin de dire à quel point
+ils sont contemporains de Racine. Ils le sont même un peu trop,
+vraiment: et malgré moi, je regrette le farouche et beau chasseur
+d'Euripide. Mais peut-être Racine n'a-t-il pas senti la beauté de la
+chasteté masculine. Ou plutôt, il a craint les railleries des hommes de
+son temps, qui n'auraient pas compris. Par un renversement singulier, il
+a fait une Phèdre chaste et un Hippolyte amoureux.
+
+Mais, tandis qu'il rajeunissait les personnages, il a conservé intacte
+leur généalogie et tous les détails de l'antique légende. D'où les plus
+surprenants contrastes. Cette Phèdre chrétienne du XVIIe siècle et
+d'aujourd'hui est fille de Minos et de Pasiphaé et petite-fille du
+Soleil. Cette coquette et fringante Aricie, si spirituelle et si avisée,
+et qui ne veut s'enfuir avec Hippolyte que «la bague au doigt», est
+l'arrière-petite-fille de la Terre. Et toutes deux citent leurs
+ascendants avec tranquillité. On nous parle de Scirron, de Procuste, de
+Sinnis et du Minotaure. On nous rappelle que le mari de Phèdre est allé
+un beau jour, dans le Tartare, «déshonorer la couche» de Pluton. Nous
+sommes dans un monde où les dieux tiennent des monstres à la disposition
+de leurs amis, et où la mer vomit d'énormes serpents à tête de taureau.
+Certains vers nous révèlent subitement que ces personnages, qui tout à
+l'heure nous semblaient si proches, appartiennent à une époque
+extraordinairement lointaine, pleine du souvenir de grands cataclysmes
+naturels et où vivaient peut-être des espèces animales maintenant
+disparues, au temps des premières cités, au temps des monstres et des
+héros. Le drame poignant, et qui pourrait aussi bien être d'aujourd'hui,
+traîne après soi des lambeaux de légendes trente ou quarante fois
+séculaires. Aricie, fine comme la duchesse d'Orléans, Hippolyte,
+continent et timoré comme le duc de Bourgogne, Phèdre, tendre et chaste
+comme La Vallière, nous apparaissent à certains moments (ô surprise!)
+comme les vagues personnages sidéraux d'un vieux mythe inventé par les
+anciens hommes.
+
+L'effet total devrait être déconcertant. Il ne l'est point. Je ne
+citerai qu'un passage, où le mythe primitif et le drame tout moderne,
+quoique séparés par tant de siècles, se mêlent et se fondent
+harmonieusement dans l'imagination du spectateur subtil. Rappelez-vous
+ces vers; c'est Phèdre qui parle:
+
+ Misérable! et je vis! et je soutiens la vue
+ De ce sacré soleil dont je suis descendue!
+ J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux;
+ Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux.
+ Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale.
+ Mais que dis-je! Mon père y tient l'urne fatale...
+
+Ainsi, au moment le plus douloureux du drame, Phèdre nous fait
+ressouvenir que Jupiter est son bisaïeul, le Soleil son aïeul et Minos
+son père. Cet état civil la reporte à quelque trois mille ans en
+arrière, et cela, quand nous aurions le plus besoin de la croire une de
+nous. Toute cette mythologie devrait nous refroidir. Mais non, car tout
+aussitôt cette mythologie se transforme. Jupiter, le Soleil, «l'univers
+plein des aïeux» de la coupable, évoquent pour nous l'idée de l'œil de
+Dieu partout présent, partout ouvert sur notre conscience; Minos est le
+juge éternel qui attend l'âme après la mort; et, quand Phèdre, écrasée
+de terreur, tombe sur ses genoux en criant: «Pardonne!» c'est bien, si
+vous voulez, vers Minos qu'elle crie, mais nous comprenons que c'est
+surtout vers le Dieu de Racine.
+
+Là est l'intérêt profond de quelques-unes de nos tragédies classiques.
+Comme le fond en est, si je puis dire, de beaucoup antérieur à la forme,
+elles embrassent d'immenses parties de l'histoire des hommes et
+présentent simultanément, à des plans divers, l'image de plusieurs
+civilisations. Phèdre a peut-être quatre mille ans par le Minotaure et
+les exploits de Thésée; elle a vingt-quatre siècles par Euripide; elle
+en a dix-huit par Sénèque; elle en a deux par Racine, et enfin elle est
+d'hier par tout ce qu'elle nous suggère et que nous y mettons. Elle est
+de toutes les époques à la fois; elle est éternelle, entendez
+contemporaine de notre race à toutes les périodes de son développement.
+Et voyez quelle grandeur et quelle profondeur donne à l'œuvre la
+mythologie primitive dont elle est toute pénétrée. Quand Phèdre nomme
+son aïeul le Soleil, quand Aricie nomme son aïeule la Terre, nous nous
+rappelons soudain nos lointaines origines, et que la Terre et le Soleil
+sont en effet, nos aïeux, que nous tenons à Cybèle par le fond,
+mystérieux de notre être, et que nos passions ne sont en somme que la
+transformation dernière de forces naturelles et fatales et comme leur
+affleurement d'une minute à la surface de ce monde de phénomènes...
+
+Les tragédies classiques sont charmantes parce qu'elles sont infiniment
+suggestives de souvenirs et de rêves...
+
+
+
+
+NEUVIÈME CONFÉRENCE
+
+ENCORE «PHÈDRE».--RETRAITE DE RACINE. «ESTHER».--«ATHALIE».
+
+
+Après _Phèdre_, Racine, à trente-sept ans, renonce au théâtre. Ceci est
+un fait extraordinaire, et peut-être unique de son espèce dans toute
+l'histoire de la littérature.
+
+Car songez! Racine était aimé. Il avait la gloire; il était dans toute
+la force de son génie. Il avait ses tiroirs pleins de beaux projets de
+tragédies. Il devait être persuadé que son art était la plus haute des
+occupations humaines. La poésie devait être vraiment sa vie et son tout.
+Or, en pleine jeunesse, en pleine force et en pleine joie de production
+poétique, non seulement il se range tout à coup à une vie pieuse et à
+une pratique exacte de la morale chrétienne, ce qui serait déjà
+remarquable et singulier; mais il répudie entièrement et sans retour ce
+qui avait été pour lui, jusque-là, la principale raison de vivre. Il
+fait une chose plus difficile encore, la plus difficile de toutes: il
+brûle, il anéantit les œuvres commencées,--il les anéantit, les sachant
+belles. Ce qu'il tue en lui, ce n'est pas seulement la vanité,
+l'orgueil, l'amour de la gloire; il cherche, tout au fond de lui-même,
+quelque chose de plus intime et de plus cher encore à immoler. Ce qu'il
+tue en lui, c'est l'attachement de l'artiste à son œuvre, le désir
+invincible de réaliser le beau qu'il conçoit. Et c'est ce sacrifice qui
+me paraît prodigieux. Un moment, il songe à se faire chartreux. Mais
+chartreux, c'est trop aisé. Puis il trouve sans doute que ce dénouement
+sentirait encore son homme de théâtre. Et alors il découvre un genre
+d'immolation plus humble: il se marie, il épouse une bourgeoise simple
+d'esprit,--non pas sotte (nous avons d'elle des lettres pleines de bon
+sens)--qui n'avait pas lu une seule de ses tragédies. Son fils Louis
+nous dit ce mot admirable: «_L'amour_ ni l'intérêt n'eurent pas de part
+à ce choix.» Et désormais «l'auteur» est bien mort en lui. Le chrétien
+écrira un jour _Esther_ et _Athalie_; mais l'auteur, c'est-à-dire la
+bête la plus vivace, la plus longue à mourir et la plus prompte à
+ressusciter que nous portions dans nos entrailles, se taira pour
+toujours.
+
+Ce sacrifice inouï, Racine le fait un peu par dégoût, beaucoup par
+scrupule, peut-être par remords.
+
+ * * * * *
+
+Par dégoût.--Jamais écrivain, je ne dis pas à propos de religion ou de
+politique, mais à propos de littérature pure, ne paraît avoir été plus
+détesté, plus attaqué, ni avec plus d'acharnement, que l'auteur de
+_Phèdre_ et d'_Athalie_. Vous en trouverez le détail dans le bon vieux
+livre de M. Deltour: _les Ennemis de Racine_. Molière fut assurément
+honni et poursuivi par les dévots ou même par de bons chrétiens, par le
+clergé de Paris, les jansénistes, les protestants, les confrères du
+Saint-Sacrement, à l'occasion de l'_École des femmes_, de _Don Juan_ et
+de _Tartuffe_: mais il s'agissait de religion et non plus de
+littérature. L'Académie avait critiqué le _Cid_, mais courtoisement;
+d'ailleurs, le caractère solennel et officiel de cette critique la
+faisait honorable pour celui qui en était l'objet. On avait été assez
+malveillant pour _Polyeucte_. Mais ensuite, si Corneille avait eu des
+échecs, jamais il n'avait été critiqué violemment. Il était passé
+_tabou_. Corneille n'excita jamais de haine.
+
+Racine était sans doute de ceux qu'on aime ou qu'on exècre. Il excitait
+l'envie bien plus naturellement que Corneille. Racine était beau,
+élégant, brillant, causeur charmant et adroit, très répandu, homme du
+monde et homme de cour; d'ailleurs d'esprit mordant et qui rendait les
+coups. À cause de tout cela, il y avait beaucoup de gens qui ne
+pouvaient pas le souffrir. Le vieux Corneille était timide, gauche,
+terne, maussade, et vivait à l'écart. Les gens qui haïssaient Racine se
+donnaient l'air et le mérite facile de protéger un vieil homme de génie
+sans défense,--mais qui, du reste, n'avait plus besoin d'être défendu et
+dont la gloire, consacrée et un peu sommeillante, ne portait point
+ombrage aux jeunes auteurs.
+
+Mais Racine avait contre lui presque toute la vieille génération et,
+dans la nouvelle, tous les auteurs tragiques. Il avait contre lui Pierre
+et Thomas Corneille, et leur neveu Fontenelle, et le vieux Boyer, et le
+vieux Leclerc, et Quinault, Boursault et Pradon, et tous les gens qui
+s'intéressaient à eux, et presque tous les anciens frondeurs et les
+anciennes frondeuses, et la moitié de l'Académie, et presque toute la
+«presse théâtrale» de ce temps-là, de l'inepte Robinet à ce
+pince-sans-rire de Donneau de Visé, et Saint-Évremond, et Subligny, et
+Barbier d'Aucour, et l'intrigante madame Deshoulières, et le duc de
+Nevers, cet homme de lettres fieffé, et des gens qui le détestaient sans
+trop savoir pourquoi... parce qu'il les «agaçait», et cette duchesse de
+Bouillon, pédante et disputeuse à tel point que La Fontaine lui-même
+s'en aperçoit:
+
+ Les Sophocles du temps et l'illustre Molière
+ Vous donnent lieu toujours d'agiter quelque point;
+ Sur quoi ne disputez-vous point?
+
+une gaillarde qui, dans la réalité, eût été fort capable de commettre
+les crimes d'Hermione, de Roxane et d'Ériphile, mais qui, peut-être à
+cause de cela même, préférait à la vérité de Racine l'héroïsme et le
+romanesque de Corneille.
+
+Pour _Iphigénie_, on s'avisa de faire fabriquer une autre _Iphigénie_
+par le bonhomme Leclerc aidé de son ami Goras, et d'assurer une espèce
+de succès factice à cette platitude. Cela était vraiment d'une
+méchanceté assez savante. Car la préférence, ou seulement l'égalité,
+accordée contre nous à un sot, nous est plus sensible que la critique la
+plus violente de notre œuvre.
+
+Et vous savez qu'on fit mieux à l'occasion de _Phèdre_. Vous connaissez
+l'histoire: la _Phèdre_ commandée à Pradon; la duchesse de Bouillon
+retenant toutes les loges pour les six premières représentations de
+l'une et de l'autre pièce, afin de faire le vide autour de celle de
+Racine; la guerre de brutales épigrammes qui s'ensuivit; Racine et
+Boileau menacés de la bastonnade par ce plat duc de Nevers, et le grand
+Condé prenant ses deux amis sous sa protection.
+
+J'ai voulu connaître ce Pradon, voir si par hasard il était intéressant
+et intelligent. Eh bien, non: c'était réellement un imbécile.
+
+On ne sait à peu près rien de sa vie. On n'a de lui ni un autographe, ni
+une signature, ni un portrait. Mais ce qu'on sait bien, c'est que cet
+être mystérieux fut un sot. Il est, par là, immortel à sa manière. J'ai
+lu de lui une _Réponse à la Satire X du sieur Despréaux_ (1694). Ce
+morceau est d'une rare niaiserie. Pradon écrit gravement:
+
+ Réponds, que prétends-tu? Que le monde finisse?
+ Examinons un peu ce projet insensé
+ Dont l'un et l'autre sexe est enfin offensé.
+
+On y lit des vers comme ceux-ci:
+
+ Il n'est point de mortel _qui fût_ assez hardi,
+ À moins que d'être né téméraire, étourdi,
+ _Qui, voyant_ les croquis de ta Muse effrénée,
+ Osât subir le joug de l'affreux hyménée,
+ Tel _tu nous le dépeins_! C'est ton intention
+ Qui choque la nature et la religion.
+ Tu fais sur l'Opéra des notes curieuses,
+ Mais tes réflexions sont trop luxurieuses.
+
+Et tout est de ce style et de cette force. Sa tragédie de _Phèdre et
+Hippolyte_ est à l'avenant. De la terrible histoire il fait une espèce
+de petit roman bourgeois. Il dispose les événements de façon à excuser
+Thésée et à décharger Phèdre sans charger Hippolyte. «Messieurs, ami de
+tout le monde»! Phèdre n'est plus que la fiancée de Thésée: ce qui
+supprime l'inceste, mais aussi le drame. Lorsque Phèdre a découvert
+qu'Hippolyte aime Aricie, elle la fait arrêter et «garder dans son
+cabinet». Sur quoi, Hippolyte vient supplier Phèdre d'épargner Aricie,
+et se jette à ses genoux. Thésée le surprend dans cette attitude, croit
+qu'il fait à Phèdre une déclaration d'amour, et charge les dieux de le
+punir. Tout le crime de Phèdre est de n'avoir pas le courage, à ce
+moment-là, de dire la vérité; mais elle conjure Thésée d'épargner son
+fils, et, prise de remords, elle délivre Aricie et veut la donner à
+Hippolyte. Hippolyte, pour n'être pas en reste de générosité, quitte
+Trézène afin d'aller, au loin, oublier sa maîtresse. Et c'est alors
+qu'un monstre marin effraye ses chevaux et cause sa mort: dénouement
+dont le tragique et le merveilleux paraissent sans proportion ni rapport
+avec la fade historiette.
+
+Quant à la forme... Je cite véritablement au hasard:
+
+ Traverser le Cocyte avec Pirithous,
+ Bien qu'ils soient des héros, Idas, c'est un abus.
+
+ PHÈDRE
+
+ Cette fierté charmante et ce grand caractère,
+ Tel que (_sic_) porte le front de son auguste père
+ Éblouissaient mes yeux...
+ Il n'est plus si souvent dans le fond des forêts,
+ Il va moins à la chasse et demeure au palais.
+
+ THÉSÉE
+
+ Je ne m'attendais pas, à mon triste retour,
+ De trouver dans son cœur ce criminel amour.
+
+Et ils s'expriment tous avec une tranquillité!
+
+ HIPPOLYTE
+
+ Je répète à regret que j'adore Aricie.
+ Mais pour vous en venger je vous offre ma vie.
+
+ PHÈDRE
+
+ Tu fais ce que tu dois, je fais ce que je puis.
+ Je connais ton devoir et le mien. _Pour m'y rendre_,
+ Je tâche en vain... Pourquoi _rends-tu_ mon cœur si tendre?
+
+À la fin:
+
+ IDAS
+
+ Ah! Seigneur, apprenez l'aventure funeste
+ D'Hippolyte.
+
+ ARICIE
+
+ Quoi donc?
+
+ THÉSÉE
+
+ Parle, achève le reste!
+
+Grâce à la duchesse de Bouillon (il lui en coûta quinze mille livres),
+l'ineptie de Pradon fut jouée seize fois. Valincour (_Histoire de
+l'Académie française_) dit avoir vu alors Racine au désespoir. Il
+affirme que «durant plusieurs jours Pradon triompha», et que «la pièce
+de Racine fut sur le point de tomber».
+
+Je vous avoue que cela m'indigne encore au bout de deux cent trente ans!
+Oui, Racine dut beaucoup souffrir. Une injustice si atroce, s'ajoutant à
+douze années de critiques stupides et méchantes, c'était trop, vraiment.
+Être poursuivi d'une haine acharnée et déloyale, on a beau faire, cela
+est pénible à concevoir et à sentir: mais surtout la sottise triomphante
+fait mal. On enrage d'avoir raison. Et l'on se dit que les sots ne
+sauront jamais qu'ils sont des sots, excepté peut-être dans l'autre
+monde, quand cela nous sera égal... Il faut en prendre son parti, c'est
+entendu. Mais quoi! si Pradon était peut-être l'homme le plus bête de
+son temps, Racine en était l'homme le plus sensible. Il disait à son
+fils: «La moindre critique, quelque mauvaise qu'elle ait été, m'a
+toujours causé plus de chagrin que toutes les louanges ne m'ont fait de
+plaisir.» Cela nous exaspère qu'une platitude comme celle de Pradon ait
+pu être mise seulement en regard de la _Phèdre_ de Racine: jugez si cela
+dut l'exaspérer, lui, et de quel fiel cela dut l'abreuver! Oui, il a
+fort bien pu renoncer au théâtre par dégoût, parce qu'il en avait assez,
+et pour qu'on le laissât tranquille.
+
+Ce fut aussi, et surtout, par scrupule religieux.
+
+Racine, jeune, s'était révolté contre Port-Royal, parce que Port-Royal
+prétendait l'empêcher de chercher la gloire. Mais la gloire, il l'avait
+maintenant; il savait ce que c'est, et qu'elle n'assouvit jamais une
+âme. Et puis, même dans les années des pires enivrements, il avait
+continué de recevoir, de temps à autre, des lettres de sa vénérable
+tante la mère Agnès de Sainte-Thècle, que nul silence ne rebutait, et
+qui s'était juré de ramener à Dieu cette âme précieuse. Dans la fameuse
+lettre qu'il écrivit à madame de Maintenon au moment où il se croyait en
+disgrâce, parlant de sa tante, alors supérieure de Port-Royal:
+
+ C'est elle, dit-il, qui m'apprit à connaître Dieu dès mon enfance,
+ et c'est elle aussi dont Dieu s'est servi pour me tirer de
+ l'égarement où j'ai été engagé pendant quinze années.
+
+Depuis _Iphigénie_, et peut-être depuis _Bérénice_, le souvenir de
+Port-Royal le travaillait secrètement. Faible encore, il crut d'abord
+trouver le moyen de purifier la tragédie, de la mettre d'accord avec la
+religion, et ainsi d'apaiser ses anciens maîtres sans renoncer au
+théâtre. C'est dans cette pensée qu'il écrivit _Phèdre_.
+
+ Ce que je puis assurer, dit-il dans la préface de la pièce, c'est
+ que je n'ai point fait de tragédie où la vertu soit plus mise au
+ jour que dans celle-ci... La seule pensée du crime y est regardée
+ avec autant d'horreur que le crime même.
+
+Et, plus loin, il se montre jaloux de «réconcilier la tragédie avec
+quantité de personnes célèbres par leur piété et leur doctrine, qui
+l'ont condamnée dans ces derniers temps».
+
+Ainsi,--chose inattendue et pourtant absolument vraie,--_Phèdre_ est la
+première étape de la conversion de Racine.
+
+Il veut que sa tragédie soit une illustration de l'un des points de la
+doctrine de Port-Royal.--Il réunit, dans le personnage de Phèdre, la
+passion, la passion la plus criminelle par définition,--la claire
+conscience de la culpabilité, du démérite, de la souillure, du
+péché,--et enfin la crainte de Dieu représenté par le Soleil en tant que
+Dieu clairvoyant et par Minos en tant que Dieu punisseur. Il entendait
+montrer que nous ne pouvons rien, dans l'ordre du salut, sans la grâce
+de Dieu: c'était donc fortifier sa thèse que de supposer Phèdre
+«humainement» honnête, de lui prêter toutes les excuses, de multiplier
+autour d'elle les circonstances atténuantes; bref, de ne pas la faire
+odieuse. Car, plus il marquait la noblesse d'âme de la malheureuse sur
+tout le reste, plus aussi il marquait, par là même, le caractère fatal
+de sa passion, et plus il nous persuadait que nous avons en effet besoin
+d'un secours surnaturel pour vaincre les tentations mauvaises.
+
+Ah! qu'il y a donc réussi! Et que sa Phèdre est peu haïssable! Il
+l'aimait tant qu'il n'a pu voir qu'elle dans sa pièce, et qu'il lui a
+subordonné tous les autres rôles, de façon qu'ils ne fussent que des
+dépendances et des explications du sien. C'est uniquement pour que
+Phèdre puisse passer par certains sentiments que Thésée ne paraît qu'une
+brute crédule. C'est uniquement pour excuser Phèdre que Racine charge la
+nourrice. Et si vous cherchez pourquoi il a fait Hippolyte amoureux,
+c'est bien parce qu'Hippolyte misogyne et chaste eût égayé les
+«petits-maîtres» et leur eût fait dire des sottises; mais c'est surtout,
+d'une part, pour ajouter une note plus douloureuse que toutes les autres
+au rôle de Phèdre, et, d'autre part, pour absoudre la pauvre femme du
+silence meurtrier qu'elle garde au quatrième acte. Il fallait qu'elle
+fût jalouse pour nous faire encore plus pitié et nous paraître, peu s'en
+faut, innocente.
+
+«Innocente!» C'est cette impression-là qui a épouvanté Racine après
+coup. Le poète a si bien atteint son but; il est si évident que Phèdre
+succombe, non par sa volonté, mais parce que Dieu lui refuse la grâce
+efficace, qu'elle nous semble réellement irresponsable; plus douloureuse
+seulement et, par suite, plus sympathique par la conscience inutile
+qu'elle a de son péché.
+
+Une singulière volupté se dégage de ce rôle. Nous sentons qu'une image
+hante cette femme damnée; une image dont elle jouit, malgré elle, avec
+d'autant plus d'intensité qu'elle sait que ce plaisir non consenti la
+perd éternellement. Et ainsi, tandis qu'il pensait nous démontrer la
+nécessité de la grâce, Racine n'est arrivé qu'à nous démontrer la
+fatalité terrible et délicieuse de la passion.
+
+Cela échappait au grand Arnauld. Il disait naïvement, après que Boileau
+lui eut fait lire la pièce:
+
+ Il n'y a rien à reprendre au caractère de Phèdre, puisque, par ce
+ caractère, le poète nous donne cette grande leçon que lorsqu'en
+ _punition de fautes précédentes_, Dieu nous abandonne à nous-mêmes
+ et à la perversité de notre cœur, il n'est point d'excès où nous ne
+ puissions nous porter, même en les détestant.
+
+Le malheur, c'est que nous ne voyons pas du tout «en punition de quelles
+fautes précédentes» Phèdre est entraînée au péché: nous voyons seulement
+qu'elle y est entraînée quoi qu'elle fasse. Et dès lors elle ne nous
+inspire qu'une pitié amoureuse.
+
+Arnauld parlait en théologien et sur la seule lecture de la pièce. Il ne
+l'avait pas _vue_. Mais sans doute, quand Racine _vit_ Phèdre sous les
+espèces de la Champmeslé, il conçut pour la première fois ce qu'il y a
+de contagieux dans la représentation de l'amour-maladie, et aussi ce que
+la religion peut ajouter de piment aux choses de l'amour. Il conçut avec
+horreur que la notion même du péché peut devenir un élément de
+volupté... L'inquiétude que lui inspira sa première tragédie chrétienne
+acheva de faire de lui un chrétien. Il renonça, dis-je, au théâtre, à
+trente-sept ans et en pleine gloire--parce que Phèdre était décidément
+plus troublante qu'il ne l'avait pensé.
+
+Car sans doute il entra là-dessus en réflexion. Le désir de la gloire et
+la vivacité des passions ne faisant plus obstacle à sa foi religieuse,
+il se ressouvint de la doctrine janséniste sur le théâtre; de cette
+doctrine qui l'avait tant irrité onze ans auparavant et qui,
+aujourd'hui, ne lui paraissait que trop vraie.
+
+Il avait dû être ému déjà par les _Pensées_ de M. Pascal _sur la
+religion et quelques autres sujets_, publiées en 1670, et, notamment,
+par les réflexions sur les «divertissements». Les éditeurs avaient
+écarté la fameuse page sur la comédie: mais la substance de cette page
+était éparse dans le _Traité_ de Nicole, qu'elle ne fait que résumer:
+
+ Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie
+ chrétienne; mais, entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y
+ en a point qui soit plus à craindre que la comédie. C'est une
+ représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle
+ les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de
+ l'amour; principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort
+ honnête. Car plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus
+ elles sont capables d'en être touchées; sa violence plaît à notre
+ amour-propre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes
+ effets que l'on voit si bien représentés; et l'on se fait en même
+ temps une conscience fondée sur l'honnêteté des sentiments qu'on y
+ voit, qui ôte la crainte des âmes pures qui s'imaginent que ce
+ n'est pas blesser la pureté, d'aimer d'un amour qui leur semble si
+ sage.
+
+Ainsi l'on s'en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés
+et de toutes les douceurs de l'amour, et l'âme et l'esprit si persuadés
+de son innocence, qu'on est tout préparé à recevoir ses premières
+impressions, ou plutôt à chercher l'occasion de les faire naître dans le
+cœur de quelqu'un, pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes
+sacrifices que l'on a vus si bien dépeints dans la comédie.
+
+(Et la même thèse sera reprise par Bossuet avec beaucoup de force dans
+les _Maximes et Réflexions sur la comédie_, 1694.)
+
+Ainsi la représentation même de l'amour innocent était funeste aux âmes.
+Que dire des peintures de l'amour d'Hermione ou de Roxane? Et les
+peintures de l'amour désordonné, mais, en quelque façon, normal dans son
+désordre, n'avaient pas suffi à Racine. Il en était venu à décrire avec
+complaisance des cas singuliers et morbides: l'amour d'un vieillard pour
+une jeune fille, et d'un vieillard jaloux de son fils; l'amour d'une
+fille pour l'homme couvert de sang qui l'a violemment enlevée, et enfin
+l'amour incestueux d'une femme pour son beau-fils. Et sans doute Phèdre
+haïssait son mal, mais elle l'aimait aussi; secrètement elle espérait
+l'assouvissement de son désir; et sans doute elle n'accusait pas
+elle-même, sinon indirectement,
+
+ Vous êtes offensé, la fortune jalouse
+ N'a pas en votre absence épargné votre épouse,
+
+mais elle laissait lâchement accuser l'innocence. Et Phèdre avait parti
+aimable; et Boileau avait parlé de sa «douleur vertueuse»! Et, sous
+prétexte qu'ils souffraient et qu'elle était belle, Mithridate et
+Ériphile n'avaient inspiré que fort peu d'horreur. Qu'avait fait Racine,
+que rendre intéressants les pires effets de la concupiscence? Il était
+allé contre la doctrine chrétienne la plus assurée. Il avait été, bel et
+bien, «empoisonneur d'âmes»; il le reconnaissait maintenant.
+
+Et une autre chose le tourmentait: le souvenir de ses propres péchés.
+
+On est tenté de supposer que, si Racine a si bien peint la passion
+extrême, l'amour-maladie, c'est qu'il l'a ressenti pour son propre
+compte. Cela n'est point nécessaire. Il suffit que le poète en ait pu
+étudier en lui-même les commencements, et chez d'autres les extrémités.
+Même, il est permis de croire qu'il a pu décrire ce mal avec d'autant
+plus de clairvoyance que, tout en le comprenant entièrement, il n'en
+était lui-même qu'à demi possédé.--En réalité, la vie passionnelle de
+Racine nous est peu connue. Il semble avoir aimé beaucoup mademoiselle
+Du Parc; ce fut probablement sa première liaison. Elle avait
+trente-quatre ans, et il en avait vingt-six ou vingt-sept quand il la
+rencontra. Elle était fort jolie et, vous vous le rappelez, très
+courtisée. Racine avait eu le plaisir de l'enlever à Molière, et même à
+Corneille. Boileau, dans une conversation recueillie par Mathieu Marais,
+nous dit «qu'elle mourut en couches». Robinet, dans sa gazette en vers
+du 15 décembre 1668, raconte les funérailles de la comédienne. Parmi
+
+ Les admirateurs de ses charmes
+ Qui ne la suivaient pas sans larmes,
+
+il n'oublie pas les poètes de théâtre,
+
+ Dont l'un, le plus intéressé,
+ Était à demi trépassé.
+
+C'est à n'en pas douter, Racine, qui est désigné ainsi.
+
+Son amour pour la Champmeslé parait avoir été moins sérieux, quoiqu'il
+ait duré de 1670 à 1677. Elle n'était pas très jolie et n'avait pas la
+peau blanche (on tenait alors beaucoup à la blancheur de la peau); mais
+elle était bien faite et avait la voix la plus touchante. Je crois que
+Racine l'aima surtout à cause de cette voix qui rendait si pénétrantes
+les intonations qu'il lui avait serinées. Mais ce furent des amours plus
+joyeuses que profondes. «Il y a, dit madame de Sévigné qui savait les
+choses par son fils Charles, une petite comédienne, et les Despréaux et
+les Racine avec elle; ce sont des soupers délicieux, c'est-à-dire des
+diableries.» (_À madame de Grignan_, 1er _avril_ 1671.) Racine devait
+être l'amphitryon de ces soupers; Boileau lui écrira plus tard (21 août
+1687): «Ce ne serait pas une mauvaise pénitence (il s'agit de boire du
+vin de Pantin) à proposer à M. Champmeslé, pour tant de bouteilles de
+Champagne qu'il a bues chez lui, _vous savez aux dépens de qui_.» Car
+Champmeslé, le mari, était de ces «diableries». Racine avait dans cet
+amour bien des concurrents, tous heureux. Il n'était que le préféré, et
+s'en contentait... Il faisait souvent au mari de grosses plaisanteries.
+On connaît l'amusante et cynique épigramme, qui est très probablement de
+Racine:
+
+ De six amants contents et non jaloux
+ Qui tour à tour _servaient_ madame Claude,
+ Le moins volage était Jean son époux.
+ Un jour pourtant, d'humeur un peu trop chaude,
+ Serrait de près sa servante aux yeux doux,
+ Lorsqu'un des six lui dit: «Que faites-vous?
+ _Le jeu n'est sûr_ avec cette ribaude;
+ Ah! voulez-vous, Jeanjean, nous _gâter_ tous?»
+
+(Je pense que vous comprenez: «Le jeu n'est sûr» et «nous gâter tous»,
+et que vous donnez à ces mots tout leur sens.)
+
+Évidemment l'amour de Racine pour la Champmeslé n'eut rien de tragique.
+On a donc bien tort de lui reprocher la tranquillité avec laquelle,
+_dix-neuf_ ans plus tard, il parle--en chrétien et, si vous voulez, en
+dévot--des derniers moments et de la mort de son ancienne maîtresse.
+
+ M. de Rost m'apprit hier que la Chamellay était à l'extrémité, de
+ quoi il me parut fort affligé; mais ce qui est plus affligeant,
+ c'est de quoi il ne se soucie guère apparemment, je veux dire
+ l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de
+ renoncer à la comédie.
+
+Et quelques jours après:
+
+ Le pauvre M. Boyer est mort fort chrétiennement; sur quoi je vous
+ dirai _en passant_ que je dois réparation à la mémoire de la
+ Champmeslé, qui mourut aussi avec d'assez bons sentiments, après
+ avoir renoncé à la comédie, très repentante de sa vie passée, mais
+ surtout fort affligée de mourir: (24 juillet 1696.)
+
+On s'est étonné et un peu indigné de cet: «en passant». On oubliait,
+entre autres choses, que Racine écrivait cela à son fils aîné, alors âgé
+de dix-neuf ans.
+
+En somme, les désordres de Racine, tout en étant de ceux qu'un véritable
+chrétien doit pleurer, ne paraissent avoir eu rien d'exorbitant.
+
+Mais je dois tout vous dire et qu'il y eut dans sa vie une heure
+mystérieuse et tragique, suivie d'une heure d'épouvante.
+
+Un peu plus d'un an après qu'il eut pris sa retraite, éclata l'«Affaire
+des poisons». Le 21 novembre 1679, la principale accusée, la Voisin,
+déclara que la Du Parc, dont elle était la bonne amie depuis quatorze
+ans, «devait» avoir été empoisonnée par Racine. Voici d'ailleurs, sur ce
+point, la partie essentielle de l'interrogatoire de la Voisin, d'après
+le procès-verbal (Frantz Funck-Brentano: le _Drame des poisons_):
+
+ De Gorle (belle-mère de la Du Parc) lui a dit (à la Voisin) que
+ Racine, ayant épousé secrètement la Du Parc, était jaloux de tout
+ le monde et particulièrement d'elle, Voisin, dont il avait beaucoup
+ d'ombrage, et qu'il s'en était défait (de la Du Parc) par poison et
+ à cause de son extrême jalousie, et que pendant la maladie de la Du
+ Parc, Racine ne partait point du chevet de son lit; qu'il lui tira
+ de son doigt un diamant de prix et avait aussi détourné les bijoux
+ et principaux effets de la Du Parc qui en avait pour beaucoup
+ d'argent; que même _on_ n'avait pas voulu la laisser parler à
+ Manon, sa femme de chambre, qui était sage-femme, quoiqu'elle
+ demandât Manon et qu'elle lui fit écrire de venir à Paris la voir,
+ aussi bien qu'elle, la Voisin.
+
+Puis on lui demande «si de Gorle ne lui a point dit de quelle manière
+l'empoisonnement avait été fait, et de qui on s'était servi pour cela.
+Elle répond: «Non.»
+
+Voilà le texte. Jugez vous-même ce que vaut le témoignage d'une femme
+comme la Voisin, qui, au surplus, parle onze ans après les événements,
+et n'en parle, de son propre aveu, que par ouï-dire, et en parle après
+la torture, quand, ayant commencé à parler, on dit n'importe
+quoi.--Toutefois, il resterait ceci:--Racine avait empêché la Manon,
+sage-femme, d'approcher de sa maîtresse malade, et de même la Voisin,
+sage-femme et avorteuse; et c'est de quoi celle-ci lui aurait gardé
+rancune. D'un autre côté, la Du Parc, d'après Boileau, est morte en
+couches; Racine, en suivant son convoi, était à demi trépassé, d'après
+Robinet.--La Du Parc serait-elle morte de manœuvres abortives? Et dans
+cette hypothèse, Racine aurait-il conseillé--ou seulement toléré--ces
+manœuvres? Ou ne les aurait-il connues que plus tard? Cela est le plus
+probable, puisqu'il écarte les avorteuses du lit de la mourante, ce qui
+eût été singulièrement imprudent s'il avait été leur complice.
+
+Ce qui est sûr, c'est qu'une lettre, écrite le 11 janvier 1680 par
+Louvois au conseiller d'État Bazin de Bezons, se termine ainsi: «Les
+ordres du roi pour l'arrêt du sieur Racine vous seront envoyés aussitôt
+que vous les demanderez.» Il est difficile d'en douter qu'il soit ici
+question du poète.
+
+Il n'y eut pas d'arrestation: Racine avait sans doute pu se justifier
+auprès du roi et de Louvois.
+
+Mais quel frisson de petite mort dut le parcourir ce jour-là! Et quelles
+réflexions il dut faire ensuite! Innocent, il pouvait l'être selon la
+morale du siècle. Mais cependant, s'il avait vécu selon la morale
+chrétienne, il n'aurait pas été l'amant de la Du Parc, et cette
+malheureuse n'aurait pas été obligée, par son fait, de recourir à la
+Voisin. Quel remords! Et quelle nausée!... Épouvantable, cette «Affaire
+des poisons», ces histoires d'empoisonnements, d'avortements, de
+proxénétisme, de breuvages érotiques et de sorcellerie blanche, mais
+aussi de messes noires avec égorgements d'enfants; ces histoires où se
+trouvent compromises des centaines de personnes de tous les mondes, et
+particulièrement (et c'est pourquoi le roi dut arrêter les poursuites)
+de personnes du grand monde,--depuis la feue Henriette d'Angleterre,
+probablement trop curieuse, jusqu'à madame de Montespan, en passant par
+madame de Polignac, madame de Gramont, la comtesse de Soissons (Olympe
+Mancini), la duchesse d'Angoulême, madame de Vitry, la duchesse de
+Vivonne, madame de Dreux, la duchesse de Bouillon, la princesse de
+Tingry, la maréchale de la Ferté, la comtesse de Roure, la marquise
+d'Alligre, la vicomtesse de Polignac, le comte de Clermont-Lodève, le
+marquis de Cossac et le maréchal de Luxembourg. Ce qui les avait menés
+tous et toutes dans l'antre des sorcières, ce qui en avait poussé
+plusieurs au sacrilège ou au meurtre, et ce qui leur donnait aujourd'hui
+figure de criminels attendus par le bourreau, n'était-ce pas le même
+désir, la même concupiscence dont halètent les Hermione, les Oreste, les
+Roxane, les Ériphile et les Phèdre, criminels harmonieux pour qui lui,
+Racine, avait beaucoup moins sollicité la réprobation du public que
+l'émotion, la pitié, même une espèce de sympathie? Hélas! qu'avait-il
+fait, dans sa folle vanité d'auteur et dans son désir de gloire? Oh!
+non, non, plus de théâtre! mais une vie simple, une vie pieuse, une vie
+d'honnête homme, de père de famille et de chrétien.
+
+Il aime sa bonne femme. Il a deux fils et cinq filles, qu'il élève
+pieusement.--Nommé, avec Boileau, historiographe du roi, il se donne
+tout entier à sa tâche, suit les armées, prend des notes, interroge les
+Vauban et les Louvois et tous les chefs compétents.--On a dit que cette
+histoire, détruite dans l'incendie de la maison de Valincour, eût été
+trop convenue, trop «officielle». On n'en sait rien.--Il va tous les
+jours à la messe. Il pratique les vertus chrétiennes. Il s'efforce
+d'être humble...
+
+Mais une dernière et délicieuse tentation le guettait.
+
+Vous savez comment madame de Maintenon, qu'il voyait souvent chez le roi
+et dans une sorte d'intimité, et qui était encore belle, et qui avait de
+l'esprit et de la mesure, et qui devait lui plaire, demanda un jour à
+Racine d'écrire une pièce pour les pensionnaires de cette maison de
+Saint-Cyr où, se souvenant de son enfance pauvre et humiliée, elle
+élevait, sous la conduite de trente-six dames, deux cent cinquante
+jeunes filles pauvres et nobles, à qui l'on remettait trois mille écus à
+leur sortie pour les aider à se marier ou à vivre en province. Madame de
+Maintenon jugeait bon que ces demoiselles jouassent la comédie, «parce
+que ces sortes d'amusements donnent de la grâce, apprennent à mieux
+prononcer et cultivent la mémoire» (madame de Caylus). Mais les pièces
+édifiantes qu'écrivait pour elles leur supérieure, madame de Brinon,
+étaient vraiment par trop plates; et, d'autre part, quand on avait
+essayé de leur faire jouer du Corneille et du Racine, elles avaient trop
+mal joué _Cinna_ et trop bien _Andromaque_. Madame de Maintenon pria
+donc Racine «de lui faire, dans ses moments de loisir, quelque espèce de
+poème moral ou historique dont l'amour fût entièrement banni, et dans
+lequel il ne crût pas que sa réputation fût intéressée puisqu'il
+demeurerait enseveli dans Saint-Cyr; ajoutant qu'il ne lui importait pas
+que cet ouvrage fût contre les règles, pourvu qu'il contribuât aux vues
+qu'elle avait de divertir les demoiselles de Saint-Cyr en les
+instruisant».
+
+Racine ne put résister longtemps au plaisir d'écrire pour des jeunes
+filles. Il était naturel qu'il cherchât dans la Bible, et presque
+inévitable qu'il choisît Esther. Car quel autre sujet eût fait
+l'affaire? Lia ou Rachel, Déborah, Judith, Bethsabée, Suzanne, même Ruth
+et son mariage avec un vieillard, toutes ces histoires n'eussent guère
+convenu à des demoiselles. Esther, la jeune reine qui sauve son peuple,
+à la bonne heure!
+
+Et pourtant!
+
+Relisez le livre d'_Esther_.
+
+C'est un conte, un conte voluptueux et sanglant, et un poème de
+fanatisme juif.--Le roi Assuérus, qui règne sur cent vingt-sept
+provinces, donne à tout le peuple de Suze un festin qui dure sept
+jours... Le septième jour, étant ivre, il commande à ses sept eunuques
+d'amener la reine Vasthi, pour montrer sa beauté aux peuples et aux
+grands. Vasthi refuse, il la chasse... Alors ceux qui servaient le roi
+dirent:
+
+«Qu'on cherche pour le roi des jeunes filles vierges et belles. Qu'on
+les rassemble à Suze, dans la maison des femmes, sous la surveillance du
+grand eunuque...» Chaque jeune fille, après avoir mariné six mois dans
+la myrrhe et six mois dans d'autres aromates, est présentée au roi, le
+soir; et, le lendemain matin, elle passe dans la seconde maison des
+femmes, et ne retourne au roi que si le roi en a le désir... Mais, parmi
+toutes ces belles filles, Esther plut davantage, d'abord à l'eunuque
+Hégaï, qui lui donne pour servantes sept jeunes filles choisies dans la
+maison du roi; puis au roi lui-même, qui la retient et la fait reine à
+la place de Vasthi.
+
+Et telle est la matière du chaste et même édifiant récit du premier acte
+d'_Esther_:
+
+ Enfin on m'annonça l'ordre d'Assuérus.
+ Devant ce fier monarque, Élise, je parus...
+
+C'est bien étrange.
+
+Vous trouverez ensuite dans le saint livre ces détails amusants de conte
+oriental: l'ogre Aman obtenant de son maître, qui ne sait point
+qu'Esther est juive, l'arrêt d'extermination de tous les juifs, parce
+que Mardochée a refusé de se prosterner devant Aman; le naïf _quiproquo_
+qui fait qu'Aman est obligé, sur ses propres paroles, de conduire le
+triomphe de son ennemi Mardochée; puis le banquet dans les jardins de la
+reine, etc.
+
+Et vous lirez enfin la vengeance d'Esther. Aman pendu ne lui suffit pas.
+Elle exige que l'on pende les dix fils d'Aman. Puis elle obtient du roi
+des lettres qui donnent aux Juifs la permission de massacrer leurs
+ennemis y compris les femmes et les petits enfants, et de piller leurs
+biens. Et ces lettres sont portées dans les villes par des courriers
+montés sur des chevaux et des mulets. À Suze les Juifs tuèrent cinq
+cents hommes. Esther demande un nouveau massacre. Et les Juifs tuèrent
+encore dans Suze trois cents hommes. «Mais ils ne mirent pas la main au
+pillage.» Et dans les provinces «les Juifs tuèrent soixante-quinze mille
+de ceux qui leur étaient hostiles. Mais ils ne mirent pas la main au
+pillage». (Le saint rédacteur, qui a l'âme délicate, tient beaucoup à ce
+détail.) «Et Mardochée fut le premier après le roi... Et il n'y avait
+pour les Juifs que bonheur, allégresse, gloire. Et beaucoup de gens du
+pays se faisaient Juifs, car la crainte des Juifs les avait saisis.»
+
+Voilà un récit d'une forte saveur et d'une belle férocité. Mais, dans la
+tragédie de Racine, Esther est une colombe gémissante; elle se contente
+de dire à Aman:
+
+ Misérable, le Dieu vengeur de l'innocence,
+ Tout prêt à te juger, tient déjà la balance.
+ Bientôt son juste arrêt te sera prononcé.
+ Tremble; son jour approche, et ton règne est passé.
+
+Et tous les massacres du récit biblique sont pudiquement résumés dans ce
+vers d'Assuérus qui passe inaperçu:
+
+ Je leur livre le sang de tous leurs ennemis.
+
+On serait néanmoins curieux de savoir ce que pensait Racine de ces
+égorgements et des démesurées vengeances de la reine Esther. Il pensait
+apparemment, comme Sacy dans ses explications de la Bible, «qu'on a
+quelque lieu de s'étonner que Mardochée et Esther, qui procurent cet
+édit, aient pu se porter à un excès si cruel _en apparence_», mais que
+ces choses se passaient durant le temps de l'ancienne loi qui était un
+temps de rigueur, et que d'ailleurs «on peut présumer que l'esprit de
+Dieu, qui avait conduit jusqu'alors tant la reine que Marchodée, leur
+inspira aussi bien qu'au roi d'en user ainsi pour des raisons qu'on est
+plus obligé d'adorer que de pénétrer». _Amen_.--Qui ne sait, au reste,
+que les chrétiens lisent la Bible avec des yeux particuliers et qu'il
+est excellent qu'il en soit ainsi? Et enfin l'action de la tragédie de
+Racine s'arrête à la délivrance des Juifs et à la punition de
+l'abominable Aman, et il a pu se dire que le reste ne le regardait
+pas.--Puis, l'antisémitisme était inconnu au XVIIe siècle, et parce que
+le livre sacré des Juifs est aussi celui des chrétiens, et parce que les
+Juifs, sans être aucunement persécutés, étaient maintenus,
+politiquement, dans la situation qui convenait à des gens que l'on
+considérait comme des «métèques», et paraissaient s'en accommoder.
+
+C'est égal, dire que c'est de ce farouche livre d'_Esther_ que Racine a
+pu tirer ce délicieux poème, où la Muse de la tragédie paraît enveloppée
+des voiles neigeux et ceinte des rubans bleus d'une élève de «catéchisme
+de persévérance», et qui est finalement comme un conte des _Mille et une
+nuits_ suave et pieux!
+
+Ce fut un succès fou. Le roi ne s'en rassasiait pas. Cette grâce, cette
+douceur, cette piété, ces chœurs, cette musique, ces petites filles...
+Il y trouvait sans doute une volupté innocente, un chatouillement sans
+péché. Oh! madame de Maintenon savait bien comment il fallait l'amuser!
+
+_Esther_ fut jouée six fois de suite à Saint-Cyr, au second étage du
+grand escalier des demoiselles, dans le spacieux vestibule des dortoirs.
+Deux amphithéâtres adossés au mur, le plus petit pour les dames de
+Saint-Cyr, le plus grand pour les pensionnaires; aux gradins d'en haut,
+la classe rouge, celles qui avaient moins de onze ans; au-dessous, les
+vertes (moins de quatorze ans); puis les jaunes (moins de dix-sept ans);
+enfin, sur les gradins d'en bas, les plus grandes, les bleues. Entre les
+deux amphithéâtres étaient les sièges pour les spectateurs du dehors. La
+salle était magnifiquement éclairée; les décors peints par Borin,
+décorateur des spectacles de la cour; les chœurs accompagnés par les
+musiciens du roi. Les habits des actrices avaient coûté plus de quatorze
+mille livres: c'étaient des robes à la persane, ornées de pierres
+précieuses, qui avaient autrefois servi au roi dans ses ballets. Les
+plus grands seigneurs, les ministres se disputaient les invitations:
+c'était une façon de faire sa cour. On cherchait les allusions (à madame
+de Montespan, à madame de Maintenon, à Louvois, à Port-Royal), et on en
+découvrait auxquelles Racine n'avait pas pensé. Bossuet assista à la
+«première». Le roi lui-même «se mettait à la porte de la salle et,
+tenant sa canne haute pour servir de barrière, il demeurait ainsi
+jusqu'à ce que tous les invités fussent entrés. Alors il faisait fermer
+la porte». Cette fois, la glace de madame de Sévigné pour Racine se
+fondit:
+
+ Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce: c'est
+ une chose qui n'est pas aisée à représenter et qui ne sera jamais
+ imitée: c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des
+ personnes, si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien, etc.
+
+Racine fut repris. Il avait eu de vifs plaisirs pendant les répétitions,
+où il tamponnait, avec son mouchoir, les yeux des petites filles que ses
+observations avaient fait pleurer. Après le triomphe si spécial, si
+joli, si grisant de la pièce, il eût été surprenant qu'il s'en tînt à
+_Esther_.
+
+Il fit _Athalie_. Mais, dans l'intervalle, il s'était plus clairement
+rendu compte de ce qu'il pouvait et voulait faire de nouveau. Il avait
+écrit _Esther_ pour les demoiselles de Saint-Cyr: il écrivit _Athalie_
+pour lui-même.
+
+Il disait dans la préface d'_Esther_:
+
+ J'entrepris donc la chose, et je m'aperçus qu'en travaillant sur le
+ plan qu'on m'avait donné (c'est-à-dire en faisant «une espèce de
+ poème où le chant fût mêlé avec le récit»), j'exécutais en quelque
+ sorte un dessein qui m'avait souvent passé par l'esprit, qui était
+ de lier, _comme dans les anciennes tragédies grecques_, le chœur et
+ le chant avec l'action, et d'employer à chanter les louanges du
+ vrai Dieu cette partie du chœur que les païens employaient à
+ chanter les louanges de leurs fausses divinités.
+
+Ce dessein, alors entrevu, de faire «comme dans les anciennes tragédies
+grecques», il le réalise pleinement dans _Athalie_, qui, si nous avions
+les yeux frais, nous paraîtrait l'œuvre la plus étonnante de notre
+théâtre: car elle ne rappelle pas seulement, par l'introduction du
+chœur, les grandes œuvres d'Eschyle ou de Sophocle: elle les égale sans
+leur ressembler, par la largeur de l'exécution et par la nature et la
+grandeur de l'intérêt.
+
+Je ne vous répéterai pas ce que vous savez. Je vous renvoie
+particulièrement à ce que dit Sainte-Beuve d'_Athalie_ dans son
+_Port-Royal_, et à une très belle étude de Faguet dans son _XVIIe
+siècle_.
+
+Tout dans _Athalie_ était nouveau: la participation du chœur à l'action,
+participation plus étroite que dans la plupart des tragédies grecques;
+la beauté des «chœurs» eux-mêmes, qui valent moins par l'expression que
+par le mouvement lyrique; l'action continue (car _Athalie_ n'a pas
+d'entr'actes); la magnificence extérieure du spectacle; la marche
+impétueuse du drame; le rôle de l'enfant Joas, la terreur religieuse, et
+ce que Racine appelle, dans _Iphigénie_, «une sainte horreur qui
+rassure», Jéhovah étant visiblement le conducteur de l'action:
+
+ Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit!
+
+l'amour, sans lequel la tragédie ne se concevait pas auparavant,
+remplacé par des passions aussi fortes et plus grandes par leur objet;
+la façon superbement simple dont les caractères sont peints, je voudrais
+dire «brossés» à larges traits (si bien qu'_Athalie_ semble faite, non
+plus pour un étroit théâtre fermé, mais pour quelque amphithéâtre
+antique, en plein air); le naïf et imperceptiblement comique Abner;
+Mathan, gonflé de la haine propre aux apostats; la maternelle et
+naturelle Josabeth; le joli petit fanatique Zacharie; Athalie, la
+vieille criminelle fatiguée, devenue hésitante et presque sentimentale;
+et le terrible Joad, le plus beau type d'entraîneur d'hommes, fort,
+enthousiaste et rusé, imaginatif (voyez sa «prophétie») comme les grands
+hommes d'action, avec un certain mépris pour la foule:
+
+ Peuple lâche en effet, et né pour l'esclavage!
+
+mais aussi une foi indomptable en lui-même et en Dieu; c'est-à-dire, en
+somme, dans la beauté de son rêve et de son œuvre: foi absolue et qui va
+jusqu'au sublime du sacrifice, puisque, ayant entrevu, dans son accès
+prophétique, le meurtre de son fils Zacharie par ce Joas qu'il est en
+train de faire roi, il détourne les yeux («Poursuivons notre ouvrage!»)
+et sacrifie donc à son Dieu et à ses desseins la vie de son propre
+enfant.
+
+On l'a dit souvent: quand _Athalie_ ne serait que l'histoire d'une
+conspiration et d'une restauration, elle serait encore la plus émouvante
+des tragédies politiques. Mais c'est encore une tragédie chrétienne, et,
+considérée ainsi, dans un esprit de foi ou tout au moins de religieuse
+sympathie, elle grandit encore. Car ce qui s'agite dans ce drame, ce
+sont les destinées mêmes du christianisme. Songez un peu que Joas est
+l'aïeul du Christ, et que la restauration de Joas est, en quelque sorte,
+une condition matérielle du salut du monde. _Athalie_ rejoint les plus
+grandes œuvres, et les plus religieuses, du théâtre grec. De même
+qu'_Œdipe à Colone_ enseignait aux Grecs que la faute n'est pas dans
+l'acte matériel, mais dans la volonté et l'intention; de même que nous
+voyons, dans l'_Orestie_, l'avènement d'une morale nouvelle, la
+substitution d'une loi clairvoyante et miséricordieuse à la loi aveugle
+et impitoyable du talion qui perpétue les violences: de même, ce que
+prépare le drame d'_Athalie_, c'est le remplacement de la petite
+Jérusalem de chair par la Jérusalem nouvelle et universelle; la
+Jérusalem intérieure, la Jérusalem des âmes, l'Église:
+
+ Quelle Jérusalem nouvelle
+ Sort du fond du désert brillante de clartés
+ Et porte sur le front une marque immortelle?
+ Peuples de la terre, chantez!
+ Jérusalem renaît, plus charmante et plus belle.
+ D'où lui viennent de tous côtés
+ Ces enfants qu'en son sein elle n'a pas portés?
+ Lève, Jérusalem, lève ta tête altière;
+ Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés.
+ Les rois des nations, devant toi prosternés,
+ De tes pieds baisent la poussière...
+
+Oui, si nous n'étions de si faibles chrétiens «venus trop tard dans un
+monde trop vieux», _Athalie_ serait vraiment pour nous ce que fut pour
+les Athéniens l'_Orestie_ ou _Œdipe à Colone_.
+
+_Athalie_ est unique chez nous. _Athalie_ est une sorte de miracle.
+
+_Athalie_ n'eut aucun succès.
+
+Madame de La Fayette écrit dans ses _Mémoires de la cour de France_:
+
+ Quelquefois les choses les mieux instituées dégénèrent
+ considérablement, et cet endroit (Saint-Cyr) qui, maintenant que
+ nous sommes dévots, est le séjour de la vertu et de la piété,
+ pourra quelque jour, sans percer dans un profond avenir, être celui
+ de la débauche et de l'impiété. Car de songer que trois cents
+ jeunes filles qui y demeurent jusqu'à vingt ans, et qui ont à leur
+ porte une cour remplie de gens éveillés, surtout quand l'autorité
+ du roi n'y sera plus mêlée; de croire, dis-je, que de jeunes filles
+ et de jeunes hommes soient si près les uns des autres sans sauter
+ les murailles, cela n'est presque pas raisonnable.
+
+Madame de La Fayette exagère et prévoit les malheurs de trop loin. Mais
+enfin, les jeunes actrices avaient beau s'agenouiller dans les coulisses
+et réciter le _Veni Creator_ avant d'entrer en scène, les
+représentations d'_Esther_ n'avaient pas été bonnes aux demoiselles de
+Saint-Cyr. Les applaudissements, les compliments démesurés qu'on leur
+faisait, la présence des plus brillants gentilshommes de la cour, même
+quelque inévitable familiarité avec les chanteuses de la musique du roi
+que l'on mêlait aux demoiselles pour fortifier les chœurs, tout cela les
+avait affolées... On le reprocha à madame de Maintenon. Et _Athalie_ ne
+fut jouée, du vivant de Racine, que dans la chambre de cette dame, sans
+costumes, sans décors, et ne fit aucun bruit.
+
+À la vérité, si madame de Maintenon étouffa _Athalie_, ce fut moins pour
+protéger l'innocence des demoiselles de Saint-Cyr que parce que Racine
+lui était devenu suspect par ses amitiés jansénistes[8]. Et la preuve,
+c'est que, Racine écarté, la fameuse éducatrice s'obstina, pendant des
+années encore, à faire jouer la comédie aux élèves de la sainte maison.
+De Racine, elle se rabattit tranquillement--et sans bien en voir la
+différence--sur le vieux Boyer, qui fit pour Saint-Cyr une tragédie de
+_Jephté_, inepte et inconsciemment indécente, puis sur Duché qui lui
+fournit un _Jonathan_ et un _Absalon_. Et, après l'inévitable excitation
+de ces divertissements, elle faisait apprendre à ces petites filles un
+bizarre et imprudent Poème de la virginité (d'un auteur inconnu), sans
+doute pour les détourner du mariage.
+
+La singulière femme que cette Maintenon!
+
+Il y a eu, au XVIIe siècle, un abbé qui, pour s'être déguisé en sauvage
+un jour de carnaval et avoir pris dans cet état un bain nocturne et
+forcé, est finalement devenu cul-de-jatte, et qui, tordu et cloué sur sa
+chaise, n'a cessé de crier de douleur que pour éclater de rire; a, peu
+s'en faut, inventé la poésie burlesque; a passé pour le plus gai des
+hommes, et a été plus célèbre à son heure et plus réellement populaire
+que Corneille ou que Victor Hugo.--Il y a eu, à la même époque, une
+petite fille née dans une prison, élevée à la Martinique, qui, revenue
+en France, a gardé les dindons chez une parente méchante et avare, qui a
+connu la misère et presque la faim,--et qui est devenue la femme du plus
+grand roi du monde. Et certes, ces deux destinées, prises chacune à
+part, seraient déjà assez étranges; mais que dirons-nous de leur
+rencontre? Il y a quelque chose de plus extraordinaire que la personne
+de Scarron et que la fortune de Françoise d'Aubigné: c'est l'union du
+cul-de-jatte et de la «belle Indienne», future maîtresse de la France.
+
+Et une chose plus amèrement plaisante encore, c'est de voir le grand
+roi, à quarante-cinq ans, épouser les cinquante ans sonnés d'une dévote
+dont un bouffon infirme avait cueilli jadis (comme il avait pu) la
+jeunesse en fleur, et ce monarque glorieux vivre trente ans des restes
+de ce stropiat. Quel joli parallèle un bon rhéteur pourrait faire entre
+les deux maris de Françoise! N'est-il pas admirable que la même femme
+ait épousé ce misérable et ce tout-puissant, ce phénomène de foire et ce
+premier grand rôle historique, le plus bouffon des hommes et le plus
+solennel, l'empereur du burlesque et le roi de France, le roi Mayeux et
+le roi Soleil, et qu'elle ait donné ses frais dix-sept ans au monstre et
+sa maturité sèche au demi-dieu?
+
+Mais plaignons la belle Indienne malgré son extraordinaire fortune.
+Plaignons-la de s'être mise constamment, avec tous ses mérites, dans le
+cas de ne pouvoir être aimée ni estimée en pleine sécurité.--Femme d'un
+infirme qui ne pouvait être son mari; amie intime d'une courtisane
+(Ninon); amie de plusieurs grandes dames, mais à la façon d'une
+demoiselle de compagnie; gouvernante des enfants du roi, mais de ses
+enfants naturels; épouse du roi, mais son épouse secrète... c'est le
+malheur de cette femme distinguée, intelligente et probablement
+vertueuse, de n'avoir jamais eu de situation parfaitement franche. Et on
+dirait (nous l'avons vu) que ce qu'il y a eu, dans sa vie, de gêné,
+d'équivoque, de mal défini, a passé jusque dans ses procédés et ses
+théories d'éducatrice.
+
+Étouffée par madame de Maintenon, _Athalie_, lorsqu'elle fut imprimée en
+1691, dérouta le public parut sans intérêt, et valut à l'auteur les plus
+plates injures de ses ennemis ordinaires.
+
+C'était trop dur et trop injuste. «Dégoûté plus que jamais de la poésie,
+nous dit son fils Louis, par le malheureux succès d'_Athalie_, Racine se
+précipite dans la sainteté.
+
+
+
+
+DIXIÈME CONFÉRENCE
+
+DERNIÈRES ANNÉES DE RACINE.--CONCLUSION
+
+
+Un véritable malheur, c'est que, pour la période la plus brillante et
+sans doute la plus agitée de sa vie (de 1665 à 1687), nous n'avons de
+Racine que quelques billets insignifiants et, de 1681 à 1685, quelques
+lettres seulement, de peu d'intérêt, à sa sœur mademoiselle Rivière.
+Mais, pour ses dernières années (de 1687 à 1699), il nous reste de lui
+une correspondance assez abondante et suivie, surtout avec son fils
+Jean-Baptiste et avec Boileau. Et cela est fort heureux, et pour nous et
+pour lui.
+
+Je ne vous ai rien caché de ses défauts, de ses faiblesses, de ses
+erreurs. Je vous l'ai montré susceptible, irritable, vindicatif, ingrat
+même à un moment, avide de renommée et de plaisir et mordant avec fureur
+à tous les fruits de la vie. J'en suis plus à l'aise pour vous dire à
+quel point, dans ses quinze ou vingt dernières années, il apparaît bon
+et vertueux, et d'une vertu charmante, son excessive sensibilité s'étant
+épurée par les épreuves et le repentir.
+
+Sa correspondance avec Boileau et son fils Jean-Baptiste est délicieuse
+de candeur, de bonhomie--et de sincérité (sauf quelques pages faites
+évidemment pour être montrées). C'est la plus parfaitement simple et
+familière des correspondances illustres. L'excellent Boileau, dans ses
+lettres, cherche quelquefois l'esprit. Racine, jamais. Cette
+correspondance est «unique».
+
+(«Unique», j'ai déjà appliqué cette épithète à plus d'un ouvrage de
+Racine: je ne crois pas l'avoir fait jamais par complaisance et sans
+raison. Car il est bien vrai que les _Lettres contre Port-Royal_ sont
+uniques, que les _Plaideurs_ sont uniques, et presque toutes ses
+tragédies profanes, et _Esther_ et _Athalie_. Et cela veut dire qu'il
+n'y a pas chez Racine de redites fatigantes et d'imitations de soi-même,
+comme chez Corneille. Il avait une délicatesse un peu dédaigneuse et
+inquiète, qui ne lui permettait pas de faire plusieurs fois la même
+chose, de se répéter commodément.)
+
+Racine et Boileau se sont solidement aimés. Pourtant, après plus de
+trente ans d'intimité et quand ils étaient continuellement l'un chez
+l'autre et que Boileau traitait les enfants de Racine comme il eût
+traité ses propres enfants, ils continuaient à se dire «vous» et à
+s'appeler «mon cher monsieur». Mais quelle tendresse sous cette forme
+prudente et contenue, imposée par la politesse du temps et par la pudeur
+chrétienne!--Boileau, envoyé par les médecins à Bourbon, écrit à Racine:
+
+ L'offre que vous me faites de venir à Bourbon est tout à fait
+ héroïque et obligeante: mais il n'est pas nécessaire que vous
+ veniez vous enterrer dans le plus vilain lieu du monde, et le
+ chagrin que vous auriez infailliblement de vous y voir ne ferait
+ qu'augmenter celui que j'ai d'y être. Vous m'êtes plus nécessaire à
+ Paris qu'ici, et j'aime encore mieux ne vous point voir que de vous
+ voir triste et affligé. Adieu, mon cher monsieur (13 août 1687).
+
+Et, coïncidence touchante, le même jour (en sorte que les deux lettres
+se sont croisées), Racine écrivait à Boileau:
+
+... Plus je vois décroître le nombre de mes amis, plus je deviens
+ sensible au peu qui m'en reste. Et il me semble, à vous parler
+ franchement, qu'il ne me reste plus que vous. Adieu. _Je crains de
+ m'attendrir follement en m'arrêtant trop sur cette réflexion_.
+
+Il serait curieux de comparer ses lettres de direction paternelle et
+chrétienne à son fils aîné avec les lettres élégamment cyniques de Lord
+Chesterfield à son bâtard. Les conseils de Racine à Jean-Baptiste sur
+ses lectures, sur ses divertissements, sur sa conduite dans le monde,
+sur les moyens d'avancer honnêtement dans sa carrière (qui était la
+diplomatie), offrent un mélange exquis de fermeté et de tendresse, de
+piété chrétienne et de sens pratique, quelquefois d'ironie indulgente.
+Quand il l'a réprimandé, il craint toujours de lui avoir fait de la
+peine:
+
+... Que tout ce que je vous dis ne vous chagrine point: car du
+ reste je suis très content de vous, et je ne vous donne ces petits
+ avis que pour vous exciter à faire de votre mieux en toutes choses.
+
+On voit dans cette correspondance, parmi l'abondance des détails
+familiers, ce que c'est qu'une famille d'autrefois, chrétienne et
+disciplinée. Et cela est d'autant plus beau, que les enfants de Racine
+paraissent avoir été tous des natures originales et que ses cinq filles,
+toutes jolies et vivaces, eurent, semble-t-il, des âmes singulièrement
+ardentes. Il écrit un jour de l'aînée, Marie, revenue de chez les
+Carmélites:
+
+... Elle est toujours fort farouche pour le monde. Elle pensa hier
+ rompre en visière à un neveu de madame Le Challeux qui lui faisait
+ entendre, par manière de civilité, qu'il la trouvait bien faite, et
+ je fus obligé, quand nous fûmes seuls, de lui en faire une petite
+ réprimande. Elle voudrait ne bouger de sa chambre et ne voir
+ personne.
+
+Cette intransigeante Marie, qui avait été novice, aux Carmélites, finit
+par se marier: âme tourmentée, tantôt à Dieu, tantôt au monde. Nanette
+fut Ursuline, et Babet aussi après la mort de son père; Fanchon et
+Madelon moururent filles, assez jeunes encore et tout embaumées de piété
+et de bonnes œuvres... Racine sanglotait à la vêture de ses deux aînées,
+quoiqu'il sût bien que, par les leçons dont il avait nourri sa nichée de
+colombes, il était sans le vouloir le vrai prêtre de ce sacrifice.
+
+De très petites choses, souvent, révèlent la qualité d'une âme. Un jour
+(3 avril 1691), Racine, historiographe du roi, ayant assisté à un assaut
+devant Mons, écrit à Boileau:
+
+ J'ai retenu cinq ou six actions de simples grenadiers, dignes
+ d'avoir place dans l'histoire, et je vous les dirai quand nous nous
+ reverrons... Je voyais l'attaque tout à mon aise, d'un peu loin à
+ la vérité; mais j'avais de fort bonnes lunettes, que je ne pouvais
+ presque tenir fermes, tant le cœur me battait à voir tant de braves
+ gens dans le péril.
+
+Une fois (5 octobre 1692), il veut offrir les _Fables_ de La Fontaine à
+son fils aîné qui est encore au collège:
+
+ On ne trouve, écrit-il de Fontainebleau, les _Fables_ de M. de La
+ Fontaine que chez M. Thierry ou chez M. Barbin. Cela m'embarrasse
+ un peu, parce que _j'ai peur qu'il ne veuille pas prendre de mon
+ argent_. Je voudrais que vous en pussiez emprunter (un exemplaire
+ des _Fables_) à quelqu'un jusqu'à mon retour. Je crois que M.
+ Despréaux les a, et il vous les prêterait volontiers; ou bien votre
+ mère pourrait aller avec vous sans façon chez M. Thierry et les lui
+ demander en les payant.
+
+Sa renonciation au théâtre est totale. Non seulement il n'écrit plus de
+pièces, mais il ne va plus à la comédie, même à la cour, peut-être pour
+n'être pas tenté, mais surtout par scrupule religieux. Continuellement
+il détourne Jean-Baptiste d'aller au théâtre. Un jeune régent du collège
+Louis-le-Grand, dans une cérémonie scolaire, avait examiné (en latin)
+cette double question: _Racinius an christianus? an pœta?_ et conclu
+que Racine n'était ni chrétien ni poète. À ce sujet Racine écrit à
+Boileau (4 avril 1696):
+
+... Pour mes tragédies, je les abandonne volontiers à sa critique.
+ Il y a longtemps que Dieu m'a fait la grâce d'être assez peu
+ sensible au bien et au mal qu'on en peut dire, et de ne me mettre
+ en peine que du compte que j'aurai à lui en rendre quelque jour...
+
+Il prépare soigneusement son histoire du roi, mais il a renoncé à la
+littérature d'imagination. Ce n'est que par accident et dans une pensée
+d'édification qu'il écrit pour les demoiselles de Saint-Cyr les quatre
+_Cantiques spirituels_, si harmonieux et si purs, et qu'il revoit ses
+souples traductions des hymnes du _Bréviaire romain_, ces charmantes
+hymnes pour Matines, pour Laudes, pour Vêpres, etc..., où le rapport de
+chaque prière avec l'heure du jour est si gracieusement indiqué, et où
+l'on dirait que pénètre un peu de la nature, comme un rayon de soleil
+qui vient tomber sur le tabernacle ou comme une branche de feuillage
+aperçue par le vitrail entr'ouvert:
+
+ Tandis que le sommeil, réparant la nature,
+ Tient enchaînés le travail et le bruit,
+ Nous rompons ses liens, ô clarté toujours pure,
+ Pour te louer dans la profonde nuit...
+
+ L'oiseau vigilant nous réveille, etc...
+
+Un peu auparavant, Corneille, meurtri lui aussi, écrivait douze ou
+quinze mille vers, traduits soit dû latin liturgique, soit du latin de
+l'_Imitation de Jésus-Christ_. Tous deux, Corneille puis Racine,
+diversement, mais douloureusement désabusés, vieillirent dans une
+tristesse intérieure, d'où la poésie lyrique personnelle eût pu jaillir,
+qui sait? cent cinquante ans avant les romantiques. Mais, étant pieux et
+même dévots, l'expression des sentiments qui les agitaient, et surtout
+de ceux qu'ils voulaient avoir, leur semblait toute trouvée d'avance: et
+c'est pourquoi ils traduisent des hymnes et des psaumes.
+
+Ce qu'était Racine dans ses dernières années, Saint-Simon, témoin
+difficile, clairvoyant, et d'autant moins suspect qu'il détestait madame
+de Maintenon dont Racine était l'ami,--Saint-Simon nous le dira:
+
+ Personne n'avait plus de fond d'esprit, ni plus agréablement
+ tourné; rien du poète dans son commerce; tout de l'honnête homme,
+ de l'homme modeste, et sur la fin, de l'homme de bien.
+
+«Tout de l'honnête homme», ceci est à rapprocher des propos que Louis
+Racine rapporte au commencement de ses _Mémoires_:
+
+ Ne croyez pas, disait Racine à son fils aîné, que ce soient mes
+ pièces qui m'attirent les caresses des grands. Corneille fait des
+ vers cent fois plus beaux que les miens, et cependant personne ne
+ le regarde; on ne l'aime que dans la bouche de ses acteurs: au lieu
+ que, sans fatiguer les gens du monde du récit de mes ouvrages,
+ _dont je ne leur parle jamais_, je les entretiens des choses qui
+ leur plaisent. Mon talent avec eux n'est pas de leur faire sentir
+ que j'ai de l'esprit, mais de leur apprendre qu'ils en ont.
+
+«Tout de l'homme modeste et, sur la fin, de l'homme de bien.»
+Saint-Simon aurait pu ajouter: «tout du chrétien». Racine s'efforçait
+d'être humble, ce qui est, je crois, le commencement de la sainteté. Je
+ne sais s'il croyait vraiment les vers de Corneille «cent fois plus
+beaux que les siens», mais enfin il le disait. Un détail bien
+significatif:--En 1685, dans son éloge de Corneille, il avait écrit: «La
+France se souviendra... que sous le règne du plus grand de ses rois a
+fleuri _le plus célèbre de ses poètes_.» Évidemment il n'a pas encore eu
+le courage d'écrire «le plus grand». Mais, en 1697, dans la réédition de
+son discours, il corrige bravement, et il écrit: «_le plus grand_ de ses
+poètes». Cela n'a l'air de rien, et cela est peut-être héroïque.
+
+(Je vous signale en passant, dans la seconde partie de ce discours, sur
+les négociations et les manœuvres qui précédèrent la trêve de
+Ratisbonne, une des plus belles et des plus vivantes périodes de la
+prose française au XVIIe siècle.)
+
+Les ennemis de Racine l'accusaient d'être trop bon courtisan. Et
+pourtant il restait publiquement l'ami des jansénistes et des
+religieuses de Port-Royal. Il négociait pour elles. Pour elles et dans
+l'espérance de leur rendre leur archevêque favorable, il écrivit cet
+_Abrégé de l'Histoire de Port-Royal_, qui est une merveille de limpidité
+et d'élégance sévère. Il recommençait dans les jardins de
+Port-Royal-des-Champs les promenades de son enfance. Tous les ans il y
+menait sa famille à la procession de la Fête-Dieu. Lorsque le cœur
+d'Arnauld fut rapporté à Port-Royal, Racine fut, parmi les amis du
+dehors, le seul qui ne craignît pas d'assister à la cérémonie. Il
+voulut, vous vous en souvenez, être enterré dans le cimetière des
+Champs, aux pieds de la tombe de M. Hamon, le plus humble de ses anciens
+maîtres. De bonne heure, je vous l'ai dit, il s'abstint, lorsqu'il était
+à la cour, d'aller à l'opéra et à la comédie, et il ne craignait point
+de déplaire par ce scrupule.--Seulement, voilà! il avait l'imprudence
+d'aimer le roi!
+
+ * * * * *
+
+Vous connaissez le récit de Louis Racine, de ce Louis Racine, dévot et
+solitaire dans le siècle, maussade, malheureux, d'une tristesse vraiment
+janséniste, mais qui a écrit, dans ses poèmes de la _Religion_ et de la
+_Grâce_, les plus beaux vers de philosophie religieuse, et une prière
+presque sublime: _Les Larmes de la Pénitence_.
+
+ Madame de Maintenon, dit Louis Racine, qui avait pour lui une
+ estime particulière, ne pouvait le voir trop souvent, et se
+ plaisait à l'entendre parler de différentes matières, parce qu'il
+ était propre à parler de tout. Elle l'entretenait un jour de la
+ misère du peuple: il répondit qu'elle était une suite ordinaire de
+ longues guerres; mais qu'elle pourrait être soulagée par ceux qui
+ étaient dans les premières places, si on avait soin de la leur
+ faire connaître. Il s'anima sur cette réflexion; et comme dans les
+ sujets qui l'animaient il entrait dans cet enthousiasme dont j'ai
+ déjà parlé, qui lui inspirait une éloquence agréable, il charma
+ madame de Maintenon, qui lui dit que, puisqu'il faisait des
+ observations si justes sur-le-champ, il devrait les méditer encore
+ et les lui donner par écrit, bien assuré que l'écrit ne sortirait
+ pas de ses mains. Il accepta malheureusement la proposition, non
+ par une complaisance de courtisan, mais parce qu'il conçut
+ l'espérance d'être utile au public. Il remit à madame de Maintenon
+ un mémoire aussi solidement raisonné que bien écrit. Elle le
+ lisait, lorsque le roi, entrant chez elle, le prit, et après en
+ avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec vivacité qui en
+ était l'auteur. Elle répondit qu'elle avait promis le secret. Elle
+ fit une résistance inutile: le roi expliqua sa volonté en termes si
+ précis, qu'il fallut obéir. L'auteur fut nommé.
+
+Vous savez le reste du récit; le mot du roi: «Parce qu'il sait faire
+parfaitement les vers, croit-il tout savoir? et parce qu'il est grand
+poète, veut-il être ministre?» Madame de Maintenon éplorée, et évitant
+Racine; le rencontrant un jour dans le jardin de Versailles et lui
+promettant de tout arranger; puis, le bruit d'une calèche: «C'est le roi
+qui se promène, s'écria madame de Maintenon, cachez-vous.» Il se sauva
+dans un bosquet. Dès lors sa santé s'altéra tous les jours. Etc..
+
+Des critiques très sûrs d'eux-mêmes ont voulu que ce Mémoire sur les
+souffrances du peuple ait été confondu par Louis Racine avec un autre
+Mémoire, une demande de dégrèvement de la taxe extraordinaire imposée
+sur les charges de secrétaires du roi. (Racine en possédait une, qu'il
+avait achetée en février 1696. Ne nous scandalisons point de cette
+demande de dégrèvement: l'ancien régime était le régime de la
+faveur,--comme tous les régimes.)
+
+Pour moi, je vois peu de raisons de contester l'existence de ce «Mémoire
+sur la misère du peuple». Pourquoi et comment Jean-Baptiste, de qui
+Louis tenait cette tradition de famille, et dans un tel détail,
+l'aurait-il inventée? Jean-Baptiste ni Louis n'avaient l'âme
+révolutionnaire. Et Jean-Baptiste avait su les choses directement: il
+les avait entendu raconter à son père lui-même. Jean-Baptiste, alors âgé
+de vingt ans, n'a guère pu se tromper, et, fort honnête homme, n'a pu
+ensuite tromper son frère. (Et je ne parle point des souvenirs et du
+témoignage présumé des grandes sœurs de Louis.)--Je tiens l'histoire
+vraie. Mais, en outre, elle ne me paraît nullement invraisemblable.
+
+ * * * * *
+
+1° Car, d'abord, Racine n'était point incapable de concevoir et d'écrire
+ce généreux _Mémoire_.
+
+Je ne vous le donne point pour un «précurseur de la Révolution», oh!
+non. Mais son christianisme, très effectif, se souciait des pauvres. On
+le voit, dans sa correspondance, très libéral et aumônier, d'ailleurs
+fort simple de mœurs. Les paysans de Port-Royal s'adressaient à lui pour
+leurs affaires. Il était ami de Vauban et, très probablement,
+connaissait et partageait les idées de l'auteur de la _Dîme Royale_
+(1707). Quand il écrivait ce vers:
+
+ Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge,
+
+il en concevait tout le sens.
+
+Chose à remarquer, nous le voyons très discret sur la révocation de
+l'Édit de Nantes.--La séance de réception de Bergeret et de Thomas
+Corneille à l'Académie avait eu lieu quelques mois seulement avant cette
+révocation que tout le monde prévoyait. Or Bergeret, dans son discours,
+louait dans le roi «un zèle pour la religion qui fait chaque jour de si
+grands progrès». Et Thomas Corneille, venant à l'éloge de Louis XIV,
+disait à Racine: «_Vous parlerez_... de ce zèle ardent et infatigable,
+qui lui fait donner ses plus grands soins à détruire entièrement
+l'hérésie et à rétablir le culte de Dieu dans toute sa pureté.» Racine,
+dans sa réponse, ne répondit point à cette invitation: non pas,
+j'imagine, qu'il blâmât le projet du roi, ni qu'il ne comprît, comme le
+roi et toute la France d'alors, le bienfait de l'unité religieuse...
+Mais qui sait s'il ne se souvenait pas de ces huguenots d'Uzès qui,
+seuls, lisaient les _Provinciales_ et avaient de jolies filles?... Et
+surtout il songeait qu'il était lui-même l'ami, et qui ne s'en cachait
+point, d'autres persécutés. Il est bon pour un chrétien d'être lié
+personnellement avec quelques hétérodoxes...
+
+Cela n'empêcha point Racine de louer le roi avec l'exagération qui était
+d'usage. Toutefois les louanges qu'il lui décerna peuvent passer pour
+une exhortation à les mériter: car il le loue, à la veille de la
+Révocation, d'être «plein d'équité, plein d'humanité, toujours maître de
+lui».--Il avait l'âme fière. Dans ce même discours, il a le courage (je
+dis le courage, car tout est relatif) de proclamer égaux devant la
+postérité les grands écrivains et les grands rois:
+
+ Du moment (dit-il à Thomas) que des esprits sublimes
+ s'immortalisent par des chefs-d'œuvre comme ceux de monsieur votre
+ frère, quelque inégalité que durant leur vie la fortune mette entre
+ eux et les plus grands héros, après leur mort cette différence
+ cesse. La postérité... fait marcher de pair l'excellent poète et le
+ grand capitaine.
+
+Et l'on sait que, quelques jours après, il lut son discours chez le roi,
+et que le roi s'en montra ravi.
+
+ * * * * *
+
+2° En second lieu, Racine pouvait croire qu'il ne risquait rien à
+soumettre son _Mémoire_, je ne dis pas seulement à madame de Maintenon,
+mais au roi lui-même. Le roi jusque-là ne lui avait su mauvais gré ni de
+son attachement avoué aux «Messieurs» et aux religieuses, ni des
+allusions transparentes d'Esther aux malheurs et à l'innocence de
+Port-Royal.--Puis Racine adorait le roi et croyait être aimé de lui. Ils
+s'étaient connus, ne l'oublions pas, quand ils étaient très jeunes tous
+les deux (vingt-quatre et vingt-six ans) et quand le roi était gai et
+facile, quand il n'était pas du tout l'idole ennuyée qu'il devint peu à
+peu. Au reste, en 1687 encore, Racine écrivait à Boileau:
+
+ Vous ne sauriez croire combien cette maison de Marly est agréable;
+ la cour y est, ce me semble, tout autre qu'à Versailles. _Le roi
+ même y est fort libre et caressant_.
+
+Vous vous rappelez aussi que le roi, avec son très grand goût, et très
+sûr, avait toujours été le défenseur de Racine; qu'il avait accepté la
+dédicace d'_Alexandre_, qu'il avait, contre l'erreur du public, défendu
+et relevé les _Plaideurs_ et _Britannicus_; que quelques vers de
+_Britannicus_ l'avaient fait renoncer à la danse; qu'il avait souffert
+et même goûté, dans _Bérénice_, de secrètes allusions à un épisode de sa
+vie sentimentale; enfin qu'il comblait Racine de ses dons et de ses
+faveurs. Racine était de tous les Marly; avait un appartement à
+Versailles; entrait quand il le voulait au lever du roi,--à la grande
+surprise de l'huissier Rousseau, «qui avait toujours envie de me fermer
+la porte au nez», écrit-il à son fils Jean-Baptiste (25 avril
+1691).--Saint-Simon nous dit:
+
+ Cet emploi (celui d'historiographe), ces pièces dont je viens de
+ parler (_Esther_ et _Athalie_), ses amis lui acquirent des
+ privances. Il arrivait même quelquefois que, le roi n'ayant point
+ de ministres chez madame de Maintenon, ils envoyaient chercher
+ Racine pour les amuser.
+
+Et d'autres fois le roi le faisait venir pour lui faire la lecture.
+Même, en 1696, pendant une maladie qui lui ôtait le sommeil, il avait
+voulu que Racine couchât dans sa chambre.
+
+Racine avait (nous l'avons déjà vu) une conversation charmante, et était
+en outre un lecteur étonnant et un commentateur enflammé de ses
+lectures. Il avait facilement la parole ardente et passionnée. Louis
+Racine nous dit:
+
+ À la prière qu'il faisait tous les soirs au milieu de ses enfants
+ et de ses domestiques quand il était à Paris, il ajoutait la
+ lecture de l'Évangile du jour, que souvent il expliquait lui-même
+ par une courte exhortation... prononcée avec _cette âme qu'il
+ donnait à tout ce qu'il disait_.
+
+Un jour, étant chez Boileau avec Valincour, Nicole et quelques autres
+amis, il prend un Sophocle grec et lit la tragédie d'_Œdipe_, en la
+traduisant sur-le-champ:
+
+ Il s'émut à tel point (dit Valincour) que tous les auditeurs
+ éprouvaient les sentiments de terreur et de pitié dont cette pièce
+ est pleine. J'ai vu nos meilleures pièces représentées par nos
+ meilleurs acteurs: rien n'a jamais approché du trouble où me jeta
+ ce récit; et, au moment que j'écris, je m'imagine voir encore
+ Racine le livre à la main et nous tous consternés autour de lui.
+
+Jugez des fêtes secrètes qu'il pouvait ainsi donner au roi!
+
+Des relations de cette sorte, et pendant trente ans, doivent amener une
+espèce de familiarité et d'intimité, même entre un roi et un bourgeois.
+Racine était vraiment fondé à croire que le roi lui rendait quelque
+affection, et que le _Mémoire_ ne le fâcherait pas.
+
+Mais le roi, avec les années, s'était sans doute desséché et endurci.
+Puis, peut-être le _Mémoire_ lui fut-il remis dans un mauvais moment. À
+coup sûr il fut remis d'une façon maladroite, et comme une chose qu'on
+voulait cacher. Il se peut que ce _Mémoire_ ait réveillé chez le roi des
+griefs endormis. Il se dit sans doute: «Voilà bien l'esprit janséniste.
+Ces gens-là critiquent tout». Racine ne peut s'être mépris tout à fait
+sur les causes de la bouderie du roi: or, dans la fameuse lettre à
+madame de Maintenon, où il déclare qu'il n'a «jamais rougi ni de Dieu ni
+du roi» (parole qui semblerait courtisanesque si elle n'était une parole
+de loyalisme amoureux), Racine, sans renier ses anciens maîtres, se
+défend surtout de l'accusation de jansénisme.
+
+Enfin, et quoi qu'il en soit, le roi eut un mouvement d'humeur, dont les
+suites furent aggravées par la pusillanimité de madame de Maintenon.
+Cela ne dura pas. Il ne faut point parler de la «disgrâce» de Racine,
+mais d'un petit refroidissement passager de la part de Louis XIV.
+Néanmoins, Racine fut profondément peiné; et, comme il souffrait alors
+d'une maladie de foie, on peut croire, avec Louis Racine, que son
+chagrin hâta le progrès du mal, et qu'il «y a grande apparence que sa
+trop grande sensibilité abrégea ses jours».
+
+Il mourut un an après, d'une mort très sainte. Dieu le consola du roi.
+
+Ainsi, l'auteur de _Bajazet_ et de _Phèdre_, l'écrivain le plus sensible
+du XVIIe siècle, le plus savant peintre des plus démentes passions,
+revenu des amours terrestres et continuant toujours d'aimer, mais
+d'autre façon, après avoir payé sa dette à Dieu en lui donnant quatre
+vierges, faible et grand jusqu'au bout, mourut peut-être d'un chagrin de
+courtisan, mais d'un chagrin qu'il s'attira pour avoir eu trop
+indiscrètement pitié des pauvres ou pour avoir été trop fidèle à des
+persécutés. Vie exquise que celle où l'amour et tous les amours
+s'achèvent en charité.
+
+«L'amour, dit l'_Imitation_, aspire à s'élever... Rien n'est plus doux
+ni plus fort que l'amour... Il n'est rien de meilleur au ciel et sur la
+terre, parce que l'amour est né de Dieu et qu'il ne peut se reposer
+qu'en Dieu, au-dessus de toutes les créatures.» Et c'est là toute
+l'histoire de l'âme, longtemps inquiète, lentement pacifiée, de Jean
+Racine.
+
+Au cimetière idéal des grands poètes, je placerais sur son tombeau une
+figure de femme pleurante, et qui représenterait, à volonté, sa Muse
+tragique, ou son âme elle-même. Elle serait chaste et drapée à petits
+plis. Et, sur la pierre funèbre, je graverais en beaux caractères le mot
+de madame de Maintenon: «Racine, qui veut pleurer, viendra à la
+profession de sœur Lalie»; le mot, un peu risqué, de la joviale Sévigné:
+«Il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses»; le mot de Racine
+lui-même, recueilli par La Fontaine: «Eh bien, nous pleurerons, voilà un
+grand mal pour nous!» et ce vers du premier de ses quatre _Cantiques
+spirituels_:
+
+ Si je n'aime, je ne suis rien.
+
+Cette vie si vraiment humaine, si pleine de faiblesse et d'héroïsme et
+de belles larmes; nous avons vu que Port-Royal l'encadre et la pénètre
+tout entière. Non seulement Port-Royal le nourrit, et, après vingt ans
+de séparation, le recueille et l'apaise; mais on peut dire que le
+théâtre de Racine est la fleur profane et imprévue du grand travail de
+méditation religieuse et de perfectionnement intérieur qui s'est
+accompli jadis à Port-Royal-des-Champs. Car c'est la description de
+l'homme naturel selon Port-Royal qui compose le fond solide et fait
+l'énergie secrète de ses mélodieuses tragédies, de même que c'est la
+beauté, la mesure et l'eurythmie grecques qui lui en ont conseillé la
+forme: en sorte qu'il réunit réellement et fond en lui les deux plus
+belles traditions de notre humanité: l'hellénique et la chrétienne.
+
+ * * * * *
+
+Cela fait un merveilleux composé. Le théâtre de Racine est le diamant de
+notre littérature classique. Car il n'est pas de théâtre, je pense, qui
+contienne à la fois plus d'ordre et de mouvement intérieur, plus de
+vérité psychologique, et plus de poésie.
+
+ * * * * *
+
+1° _Ordre et mouvement_.
+
+Je pourrais vous dire, après beaucoup d'autres:
+
+Racine, en abordant le théâtre, trouvait, posée et acceptée, la règle,
+des trois Unités (règle attribuée à Aristote, lequel n'a jamais parlé
+que de l'unité d'action).--Il y trouvait aussi, bien établi sur la
+scène, un certain ton oratoire et même emphatique, reste persistant de
+nos premières tragédies françaises qui avaient été, je ne sais pourquoi,
+surtout imitées de Sénèque le tragique.--Il y rencontrait enfin
+certaines conditions matérielles. Figurez-vous une représentation
+d'alors: Auguste sur un fauteuil élevé, Cinna et Maxime sur des
+tabourets, comme à Versailles, tous trois en perruque; des deux côtés,
+les jeunes seigneurs sur des bancs; un éclairage qu'on mouchait dans les
+entr'actes; une salle oblongue, un seul rang de loges, le parterre
+debout.--Une salle de théâtre d'il y a deux cent cinquante ans différait
+autant par tout son aspect, d'une salle de nos jours, qu'une tragédie de
+Corneille d'une comédie de Dumas fils si vous voulez.
+
+Cette exiguïté de la scène envahie par les jeunes gens à la mode, on a
+dit qu'elle suffirait à expliquer presque tout le système dramatique du
+temps, l'unité de lieu et les autres unités, la sobriété ordinaire de
+l'action, les confidents, les récits, les longues conversations; et que
+les auteurs d'alors auraient conçu leurs drames autrement sur une scène
+libre et plus vaste. En est-on bien sûr? Voltaire, en 1766, débarrassera
+la scène des bancs latéraux qui l'encombraient; et l'ancien système
+dramatique dans ses traits essentiels, survivra soixante ans à ce
+débarras. Corneille peut-être, qui rusa toute sa vie avec les règles,
+eût pu être induit, par un meilleur aménagement scénique et par le désir
+d'en profiter, à enfreindre ces fameuses règles dans ce qu'elles avaient
+de trop formaliste: Racine, nullement.
+
+Racine assouplit l'ancien ton trop oratoire. Racine se contente du
+médiocre carré de planches qu'on lui laisse. Quant aux unités, il s'en
+accommode et ne les discute pas. Elles ne le gênent point. Il sent au
+contraire qu'elles l'aident en quelque façon en l'obligeant de faire
+plus serré et plus fort.
+
+«La tragédie française est une crise» (Gœthe). Cela est surtout vrai de
+la tragédie de Racine. «Racine prend son point de départ si près de son
+point d'arrivée, qu'un tout petit cercle contient l'action, l'espace et
+le temps» (Lanson). Il prend Pyrrhus vingt-quatre heures avant qu'il ne
+se décide pour Andromaque, Néron vingt-quatre heures avant son premier
+crime, Bérénice vingt-quatre heures avant son départ de Rome, etc. Nulle
+intrusion du hasard (excepté dans _Mithridate_ et dans _Phèdre_, par le
+retour imprévu d'un personnage qu'on croyait mort). L'action se noue
+simplement par les caractères, les passions et les intérêts des
+personnages en présence; et seules ces forces agissent. Un peu de
+lenteur au premier acte, où il est nécessaire de nous apprendre ce que
+nous devons connaître du passé; mais, dans aucun théâtre, l'action
+intérieure n'est plus continue que dans celui-ci. Le drame est toujours
+en marche.
+
+Une conséquence de la méthode racinienne, c'est que les sentiments et
+les passions, saisis d'abord à une très petite distance de la
+catastrophe, sont violents dès le début, et que cette violence ne peut
+qu'aller croissant. C'est une nécessité du système, et en même temps
+cela est conforme au goût de Racine, qui est lui-même une âme
+extraordinairement sensible et violente et qui, nous l'avons vu, fit
+souvent à ses contemporains l'effet d'un brutal.
+
+(On a dit--et je vous l'ai rappelé à propos d'_Andromaque_ et
+d'_Iphigénie_--que, dans la plupart des tragédies de Racine, les mœurs
+et les actions ne semblent pas du même temps, et que les actions ont des
+siècles de plus que les mœurs et le langage. Mais ce contraste serait-il
+une convention si forte? Il arrive souvent, dans la réalité, que sous
+l'homme civilisé surgisse un sauvage poussé par les forces aveugles des
+nerfs et du sang. Racine nous présente communément des hommes et des
+femmes parfaitement élevés et qui, à certaines heures, en dépit de leur
+politesse et de leur élégance, font des choses atroces, commettent des
+crimes. Cela ne s'est-il jamais vu? Cela ne s'est-il pas vu dans la
+société du XVIIe siècle? Cela ne se voit-il pas encore
+aujourd'hui?--Rien de plus philosophique que la tragédie, quand elle
+nous montre les forces élémentaires, les instincts primitifs déchaînés
+sous la plus fine culture intellectuelle et même morale.)
+
+Une autre conséquence de ce système dramatique, le plus capable de
+rendre les démarches de l'instinct et de la passion dans leur mouvement
+accéléré; c'est que, les femmes passant pour être en général plus serves
+de l'instinct et de la passion que les hommes, «le théâtre de Racine
+sera féminin, comme celui de Corneille était viril» (Lanson). «Les
+femmes sont poussées au premier plan. De Racine date l'empire», qui dure
+encore aujourd'hui, «de la femme dans la littérature»(Lanson). Et quand
+nous pensons à ce théâtre, ce qui en effet nous apparaît tout de suite,
+ce sont ses femmes: les disciplinées, les pudiques, qui n'en sentent pas
+moins profondément pour cela: Andromaque, Junie, Bérénice, Atalide,
+Monime, Iphigénie,--et les effrénées surtout: les effrénées d'ambition:
+Agrippine; Athalie; et plus encore les effrénées d'amour: Hermione,
+Roxane, Ériphile, Phèdre; belles que l'amour pousse irrésistiblement au
+meurtre et au suicide, à travers un flux et un reflux de pensées
+contraires, par des alternatives d'espoir; de crainte, de colère, de
+jalousie, parmi des raffinements douloureux de sensibilité, des ironies,
+des clairvoyances soudaines, puis des abandons désespérés à la passion
+fatale, une incapacité pour leur «triste cœur» de «recueillir le fruit»
+des crimes dont elles sentent la honte,--tout cela exprimé dans une
+langue qui est comme créatrice de clarté; par où, démentes lucides,
+elles continuent de s'analyser au plus fort de leurs agitations, et qui
+revêt d'harmonieuse beauté leurs désordres les plus furieux: au point
+qu'on ne sait si on a peur de ces femmes ou si on les adore!
+
+Les tragédies de Racine, c'est de l'humanité intense.
+
+ * * * * *
+
+2° _Vérité_.
+
+Et c'est de l'humanité vraie.
+
+On l'a répété des milliers de fois, mais il faut bien encore le redire:
+Si l'on fait abstraction des noms royaux ou mythologiques, les
+situations, dans Racine, sont communes et prises dans le train habituel
+de la vie humaine. Une femme délaissée qui fait assassiner son amant par
+un rival (_Andromaque_); une femme trompée qui se venge et sur sa rivale
+et sur son amant (_Bajazet_); un amant qui se sépare de sa maîtresse
+pour un intérêt ou un devoir (_Bérénice_); la lutte entré deux frères de
+lits différents, ou entre une mère impérieuse et un fils émancipé
+(_Britannicus_); un père rival de ses deux fils (_Mithridate_); un père
+sacrifiant sa fille à un grand intérêt (_Iphigénie_); une jeune femme
+amoureuse de son beau-fils et le persécutant parce qu'il ne l'aime pas
+(_Phèdre_), voilà des choses qui se voient, notamment dans les «faits
+divers» ou dans les comptes rendus des tribunaux. Et vrais aussi, les
+personnages, et jusqu'au bout, jusqu'au suicide, jusqu'à la trahison et
+au meurtre, jusqu'à la folie. La tragédie racinienne (mettons à part
+_Esther_ et _Athalie_) n'est pas idéaliste, pas optimiste, pas
+édifiante, pas morale. Nous avons vu qu'il n'y a dans les caractères nul
+christianisme prémédité. Ils n'ont de chrétien, que ce que le poète,
+produit lui-même d'une civilisation chrétienne, en a fait couler en eux
+sans le savoir.
+
+La tragédie de Racine n'est chrétienne que dans La mesure où peuvent
+passer pour chrétiennes les _Réflexions ou Sentences et Maximes morales_
+de La Rochefoucauld.
+
+ Ce qu'elles contiennent, dit La Rochefoucauld dans son _Avis au
+ lecteur_, n'est autre chose que l'abrégé d'une morale conforme aux
+ pensées de plusieurs Pères de l'Église, et celui qui les a écrites
+ a eu beaucoup de raison de croire qu'il ne pouvait s'égarer en
+ suivant de si bons guides, et qu'il lui était permis de parler de
+ l'homme comme les Pères en ont parlé.
+
+Racine aussi, par des voies différentes, étudie et montre l'homme
+naturel, l'homme sans la grâce ou avant la grâce, et s'en tient là. Il
+accepte la thèse pessimiste chrétienne, mais en la coupant de tout le
+reste du dogme chrétien. Et c'est pourquoi ses tragédies sont terribles.
+Au reste, avec leur mélange de créatures fières et douces et de monstres
+sans frein, elles correspondent assez exactement à l'image totale de
+cette haute société du XVIIe siècle pour qui elles étaient surtout
+faites, et dont la politesse extérieure recouvrait une vie passionnelle
+extrêmement énergique, et souvent une brutalité foncière et, pêle-mêle,
+des héroïsmes et d'abominables crimes.
+
+Racine, chrétien soumis, est un peintre et un psychologue sans peur. Et
+c'est fort heureux. Je l'aime mieux ainsi qu'esprit fort et peintre
+timide (comme Voltaire, si vous voulez). Sa conception du péché ne
+l'empêche pas de nous montrer des pécheresses,--sans d'ailleurs les
+qualifier. Sa foi ne l'empêche pas de nous montrer un révolté comme
+Oreste ou un sceptique comme Acomat et, semble-t-il, de s'y complaire.
+Les sentiments défendus ou même les hardiesses de pensée, il les exprime
+aussi librement que s'il n'était pas chrétien, et d'autant plus
+librement qu'il ne les prend pas à son compte. Et qui sait s'il ne jouit
+pas secrètement de pouvoir, sans se compromettre, traduire les âmes
+criminelles ou les intelligences perverses?
+
+Le théâtre du plus chrétien des siècles, et surtout le théâtre de
+Racine, n'est chrétien que fort indirectement, et de la façon que j'ai
+déjà indiquée. Et je ne doute plus--comme j'ai eu tort de le faire
+jadis--du bienfait de la Renaissance, qui, en paganisant le drame dans
+sa forme sans toutefois le déchristianiser dans son fonds intime, l'a,
+en somme, humanisé et élargi.
+
+Ce que Racine, ainsi libéré par l'imitation même de l'antiquité
+classique, se trouve avoir peint avec la vérité la plus complote, et
+j'ai dit pourquoi,--c'est l'amour. Mais, heureusement pour ceux qui
+devaient venir après lui, ce qu'il a peint de l'amour,--même de
+l'amour-maladie,--c'est sa faculté d'illusion, son aveuglement, sa
+cruauté, ses souffrances, ses fureurs, enfin son mécanisme
+psychologique, mais non pas, du moins directement, sa sensualité. Et
+c'est là-dessus au contraire, c'est sur les troubles des sens qu'ont le
+plus insisté les comédies amoureuses du XIXe siècle. Elles se sont
+rejetées sur les femmes pendant la faute ou après la faute, ou sur les
+femmes subissant leur passé sensuel, ou sur les dames aux camélias de
+tout rang, ou sur le bagne du «collage»,--et aussi sur des thèses
+juridiques ou sociales touchant l'amour, le mariage, l'adultère, le
+divorce, etc... Mais les variétés essentielles de l'amour, depuis le
+plus pur et le plus sain jusqu'au plus criminel et au plus morbide,
+sont, dans les tragédies de Racine, peintes, on peut le croire, une fois
+pour toutes.
+
+ * * * * *
+
+3° _Poésie_.
+
+Et je pourrais vous dire enfin:
+
+Ce fond, ou si vous voulez, cette armature, si solide, si précise, si
+dure même, est tout enveloppée de poésie.
+
+D'abord par le lointain des personnages et ce que Racine appelle leur
+«dignité» (préface de _Bajazet_). Chose curieuse, Racine nous donne de
+la dignité esthétique une définition très rapprochée de celle que
+Sully-Prudhomme, dans la _Justice_, nous a donnée de la dignité morale.
+Sully nous dit que ce qui fait la dignité morale de l'homme, c'est qu'il
+est l'aboutissement, le produit et le représentant d'une série infinie
+d'efforts. De même, ce qui fait la dignité esthétique des personnages de
+Racine, c'est qu'ils sont représentatifs, eux aussi; représentatifs
+d'époques passées, et de pays lointains, et de plusieurs époques, et de
+plusieurs civilisations. Et ce que Racine appelle leur «dignité», nous
+l'appelons leur «poésie», et c'est par là que ses femmes criminelles
+sont autre chose que des héroïnes de feuilleton, et ses princesses
+vertueuses autre chose que d'excellentes petites filles.
+
+La poésie, nous la trouvons encore en ceci, que chacun de ses sujets
+éveille en lui une «vision»; que chacune de ses tragédies se meut dans
+une atmosphère historique, légendaire ou mythologique qui lui est propre
+et, par suite, n'est plus seulement une tragédie, mais un poème. Et cela
+est toujours plus manifeste, à mesure que Racine avance dans son œuvre;
+et c'est pourquoi je suis désolé qu'il n'ait point fait une _Alceste_,
+ou qu'il l'ait détruite.
+
+Et c'est par tout cela que ses tragédies nous font tant de plaisir.
+Elles prêtent indéfiniment au souvenir et au rêve.--Il est fort
+difficile de relire une pièce d'intrigue, une fois qu'on la connaît.
+Quant aux comédies ou drames d'amour, quelques-uns de ceux du XIXe
+siècle peuvent, un moment, nous mordre pu nous secouer plus fort, parce
+que nous y voyons des êtres voisins de nous, et aussi par la vertu des
+détails familiers et actuels. En revanche, nous aurons peut-être quelque
+peine à les relire, justement à cause de ces détails éphémères, et qui
+vieillissent vite, ou encore à cause du trop d'esprit qu'on y a mis...
+Mais la tragédie de Racine, si proche à la fois et si lointaine, ne nous
+lasse plus. Rien d'inutile; point de bavardage; le fond de l'âme des
+personnages, ce qu'ils ne sauraient vraisemblablement confier à un
+autre, s'exprime par des monologues substantiels. On ne s'arrête point
+aux minuties. Les entrées et les sorties sont très brièvement
+justifiées, et seulement quand il le faut. Je ne sais pas si l'on pleure
+à voir jouer la pièce ou à la lire. Mais l'esprit s'y occupe et s'y
+délecte de diverses manières. Vous transposez la fable, si vous le
+voulez; vous la modernisez, vous l'imaginez se déroulant chez nous. Ou
+bien, par un amusement inverse, vous remontez jusqu'à ses origines, vous
+cherchez à reconnaître dans le drame les apports des civilisations
+successives, et vous avez la joie de planer sur les âges, à la façon
+d'un dieu.
+
+ * * * * *
+
+Et troisièmement ce théâtre est poétique par la langue, le style, les
+vers. Car c'est la langue la plus pure qu'on ait parlée, où rien n'a
+vieilli, sauf une douzaine de mots du vocabulaire amoureux («feux,
+flammes, chaînes, bontés...»). C'est la syntaxe le plus aisée, très
+libre encore, où d'Olivet et les grammairiens puristes du XVIIIe siècle
+ont vu des fautes qui n'en sont pas. Et c'est la versification la plus
+souple, et du rythme le plus varié; les mots importants à la rime; rimes
+souvent modestes parce que l'harmonie est dans tout le vers et non dans
+la rime seule. Et c'est le style le plus beau de clarté, d'exactitude,
+de justesse, de propriété (qualités redevenues si originales et si
+rares!). Et ce style exprime tout par des moyens si simples! Souvent, nu
+et familier, il rase la prose, mais avec des ailes. Et ces vers ont
+toutes les diverses sortes de beautés,--depuis les vers pittoresques:
+
+ Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée...
+ La rive au loin gémit blanchissante d'écume,
+
+et depuis les hardis, ceux que signalent des ellipses ou «alliances de
+mots» jusqu'aux vers suprêmes:
+
+ Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!
+
+ou:
+
+ C'est Vénus tout entière à sa proie attachée!
+
+en passant par la souveraine élégance des périodes rythmées:
+
+ Les Parques à ma mère, il est vrai, l'ont prédit,
+ Lorsqu'un époux mortel fut reçu dans son lit:
+ Je puis choisir, dit-on, ou beaucoup d'ans sans gloire.
+ Ou peu de jours suivis d'une longue mémoire.
+ Mais puisqu'il faut enfin que j'arrive au tombeau,
+ Voudrais-je, de la terre inutile fardeau,
+ Trop avare d'un sang reçu d'une déesse,
+ Attendre chez mon père une obscure vieillesse;
+ Et toujours de la gloire évitant le sentier,
+ Ne laisser aucun nom, et mourir tout entier?
+ Oh! ne nous formons point ces indignes obstacles;
+ L'honneur parle, il suffît; ce sont là nos oracles...
+
+ou si vous aimez mieux:
+
+ Ô toi qui me connais, te semblait-il croyable
+ Que le triste jouet d'un sort impitoyable,
+ Un cœur toujours nourri d'amertume et de pleurs,
+ Dût connaître l'amour et ses folles douleurs?
+ Reste du sang d'un roi noble fils de la Terre,
+ Je suis seule échappée aux fureurs de la guerre.
+ J'ai perdu, dans la fleur de leur jeune saison,
+ Six frères, quel espoir d'une illustre maison!
+ Le fer moissonna tout; et la Terre humectée
+ But à regret le sang des neveux d'Érechtée...
+
+Et le grand mérite de ce style de Racine, c'est qu'il nous ménage, c'est
+que ses hardiesses ne s'étalent point, c'est qu'elles ne sont pas
+continues et accablantes par leur nombre, c'est qu'elles ne sont pas
+insolentes, c'est qu'on ne se demande jamais si par hasard elles ne nous
+prendraient pas pour dupes... Le goût! la perfection! la clarté suprême,
+la subordination de la sensibilité au jugement; ce qui fait que l'on
+comprend toujours, qu'on ne se demande point (comme pour _Hamlet_ par
+exemple) ni si tel personnage est fou, ni dans quel moment il l'est, ni
+ce qu'il a voulu dire, ni «pourquoi ces choses et non pas d'autres»; ce
+don si français, ce don que les autres peuples n'ont évidemment pas reçu
+au même degré, ce qu'on a appelé «le goût de l'intelligible»; cette
+faculté réduire autant que possible, dans la peinture caractères et des
+passions, la part de l'inexpliqué et le trop commode «je ne sais
+quoi»... ah! qu'il fait bon les retrouver ici!
+
+ * * * * *
+
+Mais, quand j'aurai répété tout cela, aurai-je expliqué tout le charme
+de ce théâtre unique?
+
+«Unique», je l'ai dit déjà et le redis encore: car, tandis que la
+tragédie selon Corneille a pullulé après lui, et même jusqu'à nos jours,
+je ne vois parmi les morts que Marivaux et Musset qui se puissent
+quelquefois dire «raciniens».
+
+Je suis tenté de croire qu'il y a une partie de Racine à jamais
+inaccessible aux étrangers et qui sait? peut-être à tous ceux qui sont
+trop du Midi comme à ceux qui sont trop du Nord. C'est, un mystère.
+C'est ce par quoi Racine exprime ce que nous appellerons le génie de
+notre race: ordre, raison, sentiment mesuré et force sous la grâce. Les
+tragédies de Racine supposent une très vieille patrie. Dans cette
+poésie, à la fois si ordonnée et si émouvante, c'est nous-mêmes que nous
+aimons; c'est--comme chez La Fontaine et Molière, mais dans un
+exemplaire plus noble--notre sensibilité et notre esprit à leur moment
+le plus heureux.
+
+Est-ce une impression arbitraire, et trop fortuite peut-être et trop
+fugitive pour un si grand objet? Mais je me rappelle un petit livre
+charmant, très simple, naïf même: _Sylvie_, d'un rêveur qui fut une
+espèce de La Fontaine perdu parmi les romantiques L'histoire se passe
+dans le pays même de Racine, le Valois. Elle sent à chaque page la
+vieille France et nullement l'antiquité grecque ou biblique. Et pourtant
+il me semble qu'on pourrait dire des savantes tragédies de Racine ce que
+dit Gérard de Nerval des chansons de la terre où Jean Racine est né:
+
+ Des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse en chantant de
+ vieux airs transmis par leurs mères, et d'un français si
+ naturellement pur, que l'on se sentait bien exister dans ce vieux
+ pays du Valois où, pendant plus de mille ans, a battu le cœur de la
+ France.
+
+De même, nous dirons des tragédies de Racine, grecques, romaines,
+bibliques, peu importe:
+
+--Elles dansent en rond sur la pelouse et dans le jardin du roi, en
+chantant des airs qui viennent de très loin dans le temps et dans
+l'espace, mais d'un _français si naturellement pur_ que c'est en les
+écoutant qu'on se sent le mieux vivre en France, et avec le plus de
+fierté intime et d'attendrissement.
+
+ * * * * *
+
+Un des bas-reliefs du monument tumultueux et déchiqueté que la troisième
+République a élevé à Victor Hugo, le représente reçu par les autres
+poètes dans les Champs-Élysées. On y a mis Homère, Shakespeare, Dante.
+On y a mis Corneille, malgré _Polyeucte_, Molière, Rabelais, Voltaire,
+je ne sais qui encore.
+
+Et c'est très bien.
+
+On n'y a pas mis Racine.
+
+C'est très bien aussi; car il est à part.
+
+FIN
+
+
+
+
+NOTES
+
+[1: Ce cours a été professé, comme le cours sur Jean-Jacques Rousseau,
+«à la Société des Conférences».]
+
+[2: Quoique Nicole, de 1655 à 1658, n'ait point séjourné à Port-Royal
+d'une façon suivie, il s'en faut de beaucoup. (Cf. I. Carré, _La
+Pédagogie de Port-Royal_, p. 267.)]
+
+[3: Mais ce fut malgré lui et pour arrêter les contrefaçons. (A.
+Gazier.)]
+
+[4: Exceptons la forme «treuver» que Racine continue d'employer à cette
+époque.]
+
+[5: Il faut sans doute entendre: «y chercheront je ne sais quoi, _dont
+l'absence_ les empêchera d'être tout à fait contents».]
+
+[6: M. Jules Troubat m'écrit: «... Votre commentaire sur le Bois de
+Boulogne m'a rappelé qu'un jour, à mes débuts chez Sainte-Beuve, je
+voulus déclamer au maître la fameuse tirade de M. de Saint-Vallier; je
+la savais par cœur, et j'y mettais de la conviction. Arrivé au vers:
+
+ Diane de Poitiers, comtesse de Brézé,
+
+Sainte-Beuve m'arrêta et me dit: «C'est exactement comme si, pour vous
+appeler, je vous disais: Jules Troubat, né à Montpellier. Il me donna
+une leçon de... couleur locale.»]
+
+[7: Témoin même le fameux «récit de Théramène», qui--sauf quelques rimes
+en épithètes un peu trop faciles pour notre goût d'aujourd'hui,--est un
+morceau si coloré et d'un si magnifique mouvement.]
+
+[8: Voir l'article de Gazier dans la _Revue hebdomadaire_ du 18 janvier
+1908.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jean Racine, by Jules Lemaître
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN RACINE ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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