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+ <title>The Project Gutenberg eBook of La foire aux vanités, by
+William Makepeace Thackeray</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of La foire aux vanités, Tome I, by
+William Makepeace Thackeray
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La foire aux vanités, Tome I
+
+Author: William Makepeace Thackeray
+
+Release Date: August 24, 2006 [EBook #19112]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FOIRE AUX VANITÉS, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Pierre Lacaze, Ralph Janke and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>LA FOIRE AUX VANITÉS</h1>
+
+<h4>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR QUI SE VENDENT A LA MÊME LIBRAIRIE</h4>
+
+ <hr />
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>&OElig;uvres de Thackeray, traduites de l'anglais. 9 vol.</p>
+<p>Henry Esmond, traduit par Léon de Wailly. 2 vol.</p>
+<p>Histoire de Pendennis, traduit par Ed. Scheffter. 3 vol.</p>
+<p>Le livre des Snobs, traduit par F. Guiffrey. 1 vol.</p>
+<p>Mémoires de Barry Lyndon, traduits par Léon de Wailly. 1 vol.</p>
+ </div> </div>
+ <hr />
+
+<h2>M. W. THACKERAY</h2>
+
+<h1>LA FOIRE AUX VANITÉS</h1>
+
+<h4>ROMAN ANGLAIS</h4>
+
+<h4>Traduit avec l'autorisation de l'auteur</h4>
+
+<h4>PAR GEORGES GUIFFREY</h4>
+
+<h1>TOME PREMIER</h1>
+
+<h4>PARIS</h4>
+
+<h4>LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h4>
+
+<h4>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</h4>
+
+
+<h4>1884</h4>
+
+
+
+
+<h2>PRÉFACE DU TRADUCTEUR.</h2>
+
+
+<p>Tout le monde connaît ces rendez-vous en plein air,
+ces réjouissances annuelles et ambulantes qui appellent
+les amateurs de bruit, de poussière et de plaisir. <i>La
+Foire aux Vanités</i> est l'idéal du genre. On y trouve
+même cohue, même tumulte, mêmes éclats de rire;
+toutefois, à la différence de ces fêtes populaires qui
+n'ont lieu qu'à des intervalles éloignés, <i>la Foire aux
+Vanités</i> se tient en permanence; elle a commencé avec
+le monde, elle ne finira qu'avec lui: c'est une parade
+universelle où chacun a son rôle à jouer, où chacun
+tour à tour rit du prochain et le fait rire à ses dépens.</p>
+
+<p>Mais, tandis que la plupart des acteurs de cette comédie
+humaine disparaissent dans le tourbillon général
+sans laisser trace de leur passage, quelques-uns
+sortent de la foule, fondent leur réputation et s'élèvent
+aux yeux de la postérité au rang de chefs d'emploi et
+de créateurs du genre. C'est ainsi que l'on peut nommer
+parmi tant d'autres et Panurge, et Macette, et
+Tartufe, et Basile. À cette galerie déjà peuplée de personnages
+si célèbres, M. Thackeray a ajouté un type
+qui n'est ni moins expressif ni moins vrai que les précédents.
+C'est celui d'une jeune fille sans famille, sans
+fortune et sans c&oelig;ur, mais aventurière ambitieuse, qui
+s'obstine à trouver un mari avec les seules ressources
+d'une imagination précoce: c'est qu'un mari équivaut
+pour elle à une position sociale, c'est qu'un mari est
+le passe-port nécessaire sans lequel aucune femme
+ne saurait circuler dans le monde honnête. Puis après
+le mariage vient la manière de s'en servir.</p>
+
+<p>Mais nous ne voulons point retarder le lecteur au
+début de cette excursion piquante et instructive, à laquelle
+le convie M. Thackeray. Déjà les personnages
+s'agitent, les événements se pressent et l'intrigue se
+noue. Qu'il nous suffise d'un dernier mot: on verra
+dans ce roman que les baronnes d'Ange ne sont pas
+nées d'hier, qu'elles existent dans tous les pays, et que
+l'Angleterre a aussi son <i>Demi-Monde</i>.</p>
+
+<p>G. G.</p>
+
+
+
+
+<h1>LA FOIRE AUX VANITÉS.</h1>
+
+
+
+
+<h2><a id="I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h2>
+
+<h2>Chiswick Mall.</h2>
+
+
+<p>Notre siècle marchait sur ses quinze ans.... Par une brillante
+matinée de juin, une large voiture bourgeoise se dirigeait, avec
+une vitesse de quatre milles à l'heure, vers la lourde grille du
+pensionnat de jeunes demoiselles tenu par miss Pinkerton, à
+Chiswick Mall. La voiture était attelée de deux chevaux bien
+nourris, aux harnais étincelants et conduits par un cocher non
+moins bien nourri, et ombragé d'un chapeau à trois cornes et
+d'une perruque. Sur le siége, à coté du cocher, se trouvait un
+domestique noir, qui déplia ses jambes recourbées au moment
+où la voiture s'arrêtait devant la porte de miss Pinkerton. Au
+bruit de la cloche qu'il agita, une douzaine au moins de jeunes
+têtes apparurent aux étroites croisées de ce vieux et majestueux
+manoir bâti en brique. Un observateur attentif eût pu même
+reconnaître le nez rouge et effilé de cette bonne miss Pinkerton,
+se dressant au-dessus d'une touffe de géraniums qui ornaient
+la fenêtre du salon.</p>
+
+<p>«C'est la voiture de M. Sedley, ma s&oelig;ur, dit miss Jemima;
+c'est Sambo, le domestique noir, qui vient de sonner, et le
+cocher a un habit rouge tout neuf.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous terminé tous les préparatifs nécessaires pour
+le départ de miss Sedley, miss Jemima?» demanda miss Pinkerton.</p>
+
+<p>C'était une bien majestueuse personne que miss Pinkerton,
+la Sémiramis d'Hammersmith, l'amie du docteur Johnson et la
+correspondante de mistress Chapone.</p>
+
+<p>«Ces demoiselles sont à emballer leurs chiffons depuis quatre
+heures du matin, ma s&oelig;ur, répliqua miss Jemima, et nous leur
+avons préparé une brassée de fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Dites un bouquet, ma s&oelig;ur Jemima; cela est de meilleur
+ton.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! soit, un bouquet qui était bien gros comme une
+botte de foin. J'ai mis de plus deux bouteilles d'eau de giroflée
+pour miss Sedley et la recette pour en faire, le tout dans la
+malle d'Amélia.</p>
+
+<p>&mdash;Et je pense, miss Jemima, que vous avez copié la note de
+miss Sedley. La voici, n'est-ce pas?... C'est très-bien: quatre-vingt-treize
+livres quatre schellings. Soyez assez bonne pour
+mettre l'adresse à <i>Mr. John Sedley</i>, et cacheter ce billet que
+j'écris à sa femme.»</p>
+
+<p>Aux yeux de miss Jemima, une lettre autographe de sa s&oelig;ur
+était un objet de grande vénération; elle n'en eût pas témoigné
+davantage pour une lettre écrite de la main d'un souverain. Il
+était de notoriété publique que miss Pinkerton n'écrivait aux
+parents des élèves que lorsque les pensionnaires quittaient la
+maison ou se mariaient: elle avait fait une seule exception
+lorsque cette pauvre miss Birch était morte de la fièvre scarlatine.
+Miss Jemima était persuadée que, si quelque chose avait
+pu consoler mistress Birch de la perte de sa fille, c'était la pieuse
+et pathétique composition où miss Pinkerton lui annonçait cette
+triste nouvelle.</p>
+
+<p>Dans la circonstance qui nous occupe, voici comme était conçue
+l'épître de miss Pinkerton:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«La Mall, Chiswick, 16 juin 18...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Après six années de séjour à La Mall, j'ai l'honneur et la
+satisfaction de rendre miss Amélia Sedley à ses parents. C'est
+une jeune personne accomplie, bien capable de tenir avec distinction
+sa place dans une société élégante et cultivée. Ces
+qualités qui donnent le cachet aux jeunes demoiselles du grand
+monde, ces perfections qui conviennent à sa naissance et à sa
+condition, ne font point défaut dans l'aimable miss Sedley. Son
+application et son obéissance lui ont concilié tous ses maîtres,
+et la douceur charmante de son caractère a séduit ses petites
+comme ses grandes compagnes.</p>
+
+<p>«Pour la musique, la danse et l'orthographe, pour tous les
+genres de broderie et de travaux à l'aiguille, on ne peut manquer
+de trouver qu'elle a réalisé les souhaits les plus légitimes
+de ses amis. La géographie laisse encore beaucoup à désirer.
+Nous ne saurions trop recommander aussi l'usage régulier d'un
+dossier orthopédique au moins quatre heures par jour, et cela
+pendant trois ans: c'est le seul moyen d'acquérir cette distinction
+de tournure et de maintien que l'on exige des jeunes personnes
+à la mode.</p>
+
+<p>«Quant aux principes de religion et de moralité, on verra
+que miss Sedley est digne d'un établissement qui a été honoré
+de la présence du <i>grand lexicographe</i> et du patronage de l'incomparable
+mistress Chapone. En quittant La Mall, miss Amélia
+emporte avec elle l'affection de ses compagnes et les sentiments
+les plus tendres de sa maîtresse, qui a l'honneur de
+se dire,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Madame,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Votre très-humble et très-obéissante servante,</p>
+<p>«BARBARA PINKERTON.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«P.S. Miss Sharp accompagne miss Sedley. Les plus vives
+instances pour que le séjour de miss Sharp à Russell-Square
+ne dépasse pas dix jours. L'honorable famille chez laquelle elle
+doit entrer voudrait avoir ses services le plus tôt possible.»</p>
+
+<p>Cette lettre terminée, miss Pinkerton se mit à écrire son nom
+et celui de miss Sedley sur la page blanche du Dictionnaire de
+Johnson, ouvrage plein d'intérêt, qu'elle ne manquait jamais
+d'offrir à ses élèves à leur départ de La Mall. Sur la couverture,
+il y avait copie des <i>Conseils adressés à une jeune demoiselle à son
+départ du pensionnat de miss Pinkerton, par feu le docteur Johnson,
+de si vénérable mémoire</i>. C'est que le nom du <i>lexicographe</i>
+était toujours sur les lèvres de cette majestueuse personne,
+depuis qu'elle devait sa réputation et sa fortune à une visite
+qu'elle avait reçue de lui.</p>
+
+<p>Obéissant à l'ordre de sa s&oelig;ur aînée, d'aller quérir dans la
+grande armoire le dictionnaire d'usage, miss Jemima tira du
+sanctuaire deux exemplaires de l'ouvrage en question, et, quand
+miss Pinkerton eut achevé sa dédicace sur le premier, Jemima
+d'un air hésitant et timide, lui tendit le second.</p>
+
+<p>«Et pour qui celui-là, miss Jemima? dit miss Pinkerton avec
+une froideur imposante.</p>
+
+<p>&mdash;Mais.... pour Becky Sharp, répondit Jemima toute tremblante,
+et la rougeur lui montait à travers les rides de sa face
+et de son cou; pour Becky Sharp, car elle s'en va aussi.</p>
+
+<p>&mdash;<span class="sc">Miss Jemima</span>! s'écria miss Pinkerton, comme si sa bouche
+eût ouvert passage à des majuscules, êtes-vous bien dans votre
+bon sens? Remettez le dictionnaire à sa place, et à l'avenir ne
+vous avisez plus de prendre de telles libertés.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, ma s&oelig;ur, vous n'en auriez que pour vingt-deux
+sous; et cette pauvre Becky sera bien malheureuse si vous
+ne lui faites pas ce présent.</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez-moi sur-le-champ miss Sedley,» dit miss Pinkerton.</p>
+
+<p>Sans hasarder une parole de plus, la pauvre Jemima sortit
+tout en désordre, les nerfs bouleversés.</p>
+
+<p>Le père de miss Sedley était un marchand de Londres qui
+vivait dans une certaine aisance. Quant à miss Sharp, c'était
+une élève reçue gratuitement, pour laquelle miss Pinkerton
+pensait avoir déjà bien assez fait, sans lui accorder encore à
+son départ la haute faveur du dictionnaire.</p>
+
+<p>Les lettres des maîtresses de pension ont droit à peu près à
+autant de confiance que les épitaphes des cimetières. Cependant,
+de même qu'il se trouve parfois au nombre des personnes
+défuntes un mort qui mérite réellement les éloges que le marbrier
+prodigue à ses os, un mort qui fut bon chrétien, bon père,
+bon fils, bon époux et qui, au moment de son décès, laisse
+une famille inconsolable pour pleurer sa perte, de même, dans
+les institutions de garçons comme de filles, on peut de temps
+à autre mettre la main sur un élève vraiment digne des éloges
+que lui accorde un maître désintéressé. Et certes, miss Amélia
+Sedley était un de ces rares sujets, et méritait non-seulement
+tout ce que miss Pinkerton disait à sa louange, mais encore
+elle avait nombre de charmantes qualités que notre solennelle
+et vieille matrone ne pouvait apercevoir, par suite de la différence
+d'âge et de rang, qui existait entre elle et son élève.</p>
+
+<p>C'était beaucoup de chanter comme un rossignol ou comme
+mistress Bellington, de danser comme Hillisberg ou Parisot,
+de broder comme une fée, de mettre l'orthographe comme un
+dictionnaire; mais elle possédait surtout un c&oelig;ur si bon, si
+enjoué, si tendre, si aimable, si généreux, qu'elle gagnait l'affection
+de tous ceux qui l'approchaient, depuis la respectable
+matrone jusqu'à la moindre laveuse, jusqu'à la fille de la marchande
+de gâteaux, pauvre femme borgne qui avait l'autorisation
+de vendre sa marchandise une fois par semaine aux demoiselles
+de La Mall. Amélia comptait douze amies de c&oelig;ur, douze intimes
+sur ses vingt-quatre compagnes. L'envieuse miss Briggs
+elle-même n'avait jamais laissé échapper une mauvaise parole
+sur son compte. La haute et puissante miss Saltire, petite-fille
+de lord Dexter, lui trouvait une figure distinguée: et quant à
+miss Swartz, la riche créole de Saint-Kitt, à l'épaisse chevelure,
+elle eut un tel accès de larmes qu'on fut obligé d'envoyer chercher
+le docteur Floss et de l'inonder de vinaigre aromatique.
+Miss Pinkerton lui témoignait un attachement calme et digne,
+comme on peut penser, d'après la haute position et les éminentes
+vertus de cette dame. Quant à miss Jemima, elle avait
+déjà senti ses yeux se gonfler à plusieurs reprises à la pensée
+du départ d'Amélia, et n'eût été la crainte de sa s&oelig;ur, elle se
+serait laissée aller à des crises violentes comme l'héritière de
+Saint-Kitt, qui payait d'ailleurs double pension. Un tel luxe
+de douleur ne pouvait se permettre qu'à des pensionnaires en
+chambre. Pour l'honnête Jemima, qui avait à veiller aux notes,
+au blanchissage, au raccommodage, à la fabrication des puddings,
+à l'argenterie et à la vaisselle.... Mais à quoi bon parler
+d'elle? car il est probable que nous ne la retrouverons plus d'ici
+au dénoûment, et quand la grille de fer se sera fermée sur
+elle et sur sa vénérable s&oelig;ur, elles ne sortiront guère de leur
+retraite pour venir se mêler aux personnages de ce récit.</p>
+
+<p>Nos rapports devant être des plus fréquents avec Amélia, il
+n'est pas inutile de dire, dès cette première entrevue, que c'était
+une nature douce et bonne par excellence. C'est un grand bonheur,
+dans la vie et dans ce roman qui abonde surtout en scélérats
+de la plus noire espèce, d'avoir en notre compagnie une
+si honnête et si bonne personne. Mais comme ce n'est point
+une héroïne, je me dispenserai de faire son portrait, car en
+vérité j'aurais peur que son nez ne fût un peu trop court, que ses
+joues ne fussent un peu trop pleines et trop colorées pour cet
+emploi. Quoi qu'il en soit, on voyait sur sa figure s'épanouir
+les roses de la santé, et sur ses lèvres les plus frais sourires.
+Elle avait des yeux où pétillait la gaieté la plus vive et la plus
+franche, excepté toutefois lorsqu'ils se remplissaient de larmes;
+et c'était bien trop souvent, car cette naïve créature aurait
+éclaté en sanglots pour la mort de son serin, pour une souris
+que le chat aurait étranglée au passage, ou pour une parole de
+réprimande, s'il se fût trouvé des gens d'un coeur assez dur
+pour lui en faire. Miss Pinkerton, cette rigide et irréprochable
+personne, avait cessé bien vite de la gronder, quoiqu'elle ne
+s'entendît guère plus en sensibilité qu'en algèbre; elle avait
+recommandé particulièrement à tous les maîtres de traiter miss
+Sedley avec la plus grande douceur. De la sévérité avec elle
+n'eût été qu'injustice.</p>
+
+<p>Aussi, quand vint le jour du départ, miss Sedley, toujours
+entre le rire et les pleurs, se trouva fort embarrassée. Elle se
+réjouissait de retourner chez elle, et elle s'attristait encore plus
+de quitter sa pension. Pendant les trois jours qui précédèrent,
+Laura Martin ne la quittait pas plus qu'un petit chien. Elle eut
+à faire et à recevoir au moins quatorze présents, et à prendre
+quatorze engagements solennels d'écrire chaque semaine.</p>
+
+<p>«Envoyez-moi mes lettres sous l'enveloppe de mon grand-père
+le comte de Dexter, dit miss Saltire, qui, soit dit en passant,
+était fort râpée.</p>
+
+<p>&mdash;N'attendez pas la poste, mais écrivez-moi chaque jour,
+mon cher c&oelig;ur,» dit l'impétueuse mais affectionnée miss
+Swartz.</p>
+
+<p>Et la petite Laura Martin prit la main de son amie et la regardant
+d'un air sérieux:</p>
+
+<p>«Amélia, dans mes lettres, je vous appellerai ma maman.»</p>
+
+<p>(Eh bien, maître Jones<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, qui lisez ce livre à votre cercle,
+vous traitez, j'en suis sûr, tous ces détails de bouffonneries
+grotesques et de bavardage ultra-sentimental. Oui, je vous vois,
+maître Jones, tout réjoui, en tête à tête avec votre morceau de
+mouton et votre bouteille de vin, prendre votre crayon et écrire
+à la marge: <i>Niaiseries</i>, <i>bavardages</i>, etc., etc.... Voilà bien un
+de ces génies sublimes qui n'admirent que le grand, que l'héroïque,
+dans la vie comme dans les romans. Dans ce cas, il fera
+bien de prendre congé de nous et de tourner ses pas d'un autre
+côté. Ceci dit, nous poursuivons.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b> Ceci est un colloque entre l'auteur et le lecteur anglais. Le lecteur
+français n'a donc à y voir aucune personnalité à son endroit, et peut
+se livrer sans respect humain à tous les entraînements de la sensibilité.
+(<i>Note du traducteur.</i>)</blockquote>
+
+<p>Pendant que Sambo plaçait dans la voiture les fleurs, les
+présents, les malles et les boîtes à chapeaux de miss Sedley,
+ainsi qu'un coffre en cuir bien petit, bien usé, sur lequel miss
+Sharp avait très-proprement attaché son carton, et que M.
+Sambo tendit au cocher avec une grimace à laquelle celui-ci
+répondit par un rire d'intelligence, l'heure du départ arriva.</p>
+
+<p>La douleur de ces derniers moments fut moins vive, grâce à
+l'admirable discours que miss Pinkerton adressa à son élève: non
+que ce discours de séparation disposât Amélia à des réflexions
+philosophiques ou qu'il l'eût armée de calme contre les épreuves
+de la vie, ce qui formait la conclusion du discours; mais c'est
+qu'il était d'une épaisseur, d'une prétention, d'un ennui qui
+dépassait toute limite, et miss Sedley craignait trop sa maîtresse
+de pension pour laisser percer aucune marque d'impatience.
+Un gâteau à l'anis, une bouteille de vin, furent apportés
+dans le salon, comme aux occasions solennelles des visites de
+parents. Après avoir pris sa part de ces rafraîchissements, miss
+Sedley put songer à partir.</p>
+
+<p>«Voulez-vous entrer, Becky, et prendre congé de miss Pinkerton?
+dit miss Jemima à une jeune fille à laquelle personne
+ne faisait attention, et qui descendait l'escalier, tenant à la main
+son carton à bonnets.</p>
+
+<p>&mdash;Je le dois,» dit miss Sharp avec un grand calme et au grand
+étonnement de miss Jemima.</p>
+
+<p>Puis elle frappa à la porte, et, ayant reçu la permission d'entrer,
+elle s'avança sans la moindre hésitation et dit en français,
+avec la plus grande pureté d'accent: <i>Mademoiselle, je viens vous
+faire mes adieux</i>.</p>
+
+<p>Miss Pinkerton ne comprenait rien au français, bien qu'elle
+dirigeât des élèves qui l'entendaient. Elle se mordit les lèvres,
+releva sa vénérable face ornée d'un nez à l'antique, et au
+sommet de laquelle se dessinait un large et majestueux turban.</p>
+
+<p>«Miss Sharp, dit-elle, je vous souhaite le bonjour.»</p>
+
+<p>Et, en parlant, la Sémiramis d'Hammersmith allongeait le
+bras comme en signe d'adieu et pour donner à miss Sharp l'occasion
+de serrer un des doigts de sa main, qui resta en route
+dans ce dessein.</p>
+
+<p>Miss Sharp retira la main avec un sourire glacial et une
+profonde révérence, et refusa l'honneur qu'on voulait lui faire.
+A ce mouvement, le turban de la Sémiramis éprouva une secousse
+d'indignation telle qu'il n'en ressentit jamais de pareille.
+Dans le fait, c'était une petite lutte entre la jeune personne et
+la vieille matrone, et celle-ci avait le dessous.</p>
+
+<p>«Le ciel vous bénisse, mon enfant! dit-elle en embrassant
+Amélia et en lançant un regard flamboyant à miss Sharp par-dessus
+l'épaule de la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Sortez vite, Becky,» dit miss Jemima tout en émoi à la
+jeune personne, en la poussant hors du salon.</p>
+
+<p>Et la porte se referma sur elle pour toujours.</p>
+
+<p>Dans la cour commencèrent les scènes déchirantes du départ;
+les mots nous manquent pour une telle peinture. Tous
+les domestiques étaient réunis, toutes les bonnes amies, toutes
+les jeunes pensionnaires, et jusqu'au maître de danse qui venait
+d'arriver. Ce n'étaient que plaintes, embrassades, larmes
+et lamentations, sans oublier les crises nerveuses de miss
+Swartz, l'élève en chambre, qui, de sa fenêtre se livrait à des
+transports que la plume désespère de retracer; un c&oelig;ur sensible
+saura gré qu'on lui fasse grâce de ces détails.</p>
+
+<p>Les adieux sont finis, et nos voyageurs, ou plutôt miss Sedley
+a quitté ses amies; car, pour miss Sharp, elle était entrée
+sans bruit dans la voiture, et personne ne gémissait de la perdre.</p>
+
+<p>Sambo ferma la portière sur sa jeune maîtresse en larmes,
+et grimpa derrière la voiture.</p>
+
+<p>«Arrêtez! cria miss Jemima s'élançant vers la grille avec
+un paquet. Voici des sandwichs, ma chère, dit-elle à Amélia;
+vous pourriez avoir faim; et vous, Becky, Becky Sharp, voici
+un livre pour vous que ma s&oelig;ur.... c'est-à-dire que je.... c'est
+ce dictionnaire de Johnson, vous savez bien; vous ne pouvez
+nous quitter sans cela. Bon voyage! En route, cocher. Dieu
+vous bénisse!»</p>
+
+<p>Cette excellente créature rentra dans le jardin, vaincue par
+ses émotions; mais, au moment où le cocher fouettait les chevaux,
+miss Sharp montrait sa pâle figure à la portière et lançait
+le livre dans le jardin.</p>
+
+<p>Miss Jemima pensa s'évanouir d'épouvante.</p>
+
+<p>«Ah! je n'aurais jamais cru que l'audace....»</p>
+
+<p>L'émotion l'empêcha de compléter sa phrase; la voiture roulait
+grand train, la grille était fermée, la cloche retentissait
+pour la leçon de danse. Et maintenant que le monde s'ouvre
+à nos deux jeunes filles, adieu à Chiswick Mall.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="II"></a>CHAPITRE II.</h2>
+
+<h2>Où miss Sharp et miss Sedley se disposent à entrer en
+campagne.</h2>
+
+
+<p>A peine miss Sharp, accomplissant l'acte héroïque mentionné
+au dernier chapitre, eut-elle vu le dictionnaire rouler sur le
+sable du petit jardin et tomber aux pieds de l'étonnée miss
+Jemima, que la figure de la jeune fille, empreinte jusqu'alors
+de la pâleur de la haine, laissa percer un léger sourire qui n'était
+guère plus gracieux. Puis elle se jeta au fond de la voiture,
+et comme dégagée d'un grand poids:</p>
+
+<p>«Bon voyage à son dictionnaire, dit-elle, et, grâce à Dieu,
+me voici hors de Chiswick.»</p>
+
+<p>En présence de ce défi jeté si résolument, miss Sedley ne
+resta pas moins interdite que miss Jemima ne l'était de son
+côté. Elle venait de quitter sa pension depuis une minute au
+plus, et ce n'est pas dans un si court espace de temps que se
+dissipent les impressions de six années. Cela est si vrai que chez
+quelques personnes ces terreurs et ces effrois du jeune âge se
+conservent tout le reste de la vie. Je connais, par exemple, un
+vieux gentilhomme de soixante-huit ans qui me disait un matin
+à déjeuner, avec toutes les apparences d'une grande agitation:
+«La nuit dernière, j'ai rêvé que je recevais le fouet du
+docteur Raine.» Dans la durée d'un somme, son imagination
+l'avait fait remonter à une quarantaine d'années. Le docteur
+Raine et son paquet de verges lui inspiraient encore à soixante-huit
+ans autant de terreur qu'ils lui en avaient causé à treize.
+Si le docteur avec son bouleau flexible se fût dressé devant lui
+en chair et en os, et bien qu'il marquât soixante et huit à l'horloge
+de la vie, lui eût dit de sa voix redoutée: Allons, drôle,
+mettez bas votre pantal....? Aussi miss Sedley resta toute
+stupéfaite de cet acte d'insubordination.</p>
+
+<p>Enfin, «qu'avez-vous fait, Rebecca? dit-elle après une
+pause.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc que miss Pinkerton va sortir pour
+m'ordonner de rentrer dans sa prison d'enfer, dit Rebecca en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais....</p>
+
+<p>&mdash;J'exècre cette maison, continua miss Sharp emportée par
+sa colère; j'espère ne jamais la revoir. Je voudrais qu'elle fût
+au fond de la Tamise, et, si miss Pinkerton s'y trouvait, ce n'est
+certes pas moi qui irais l'y pêcher. J'aurais plaisir à la voir au
+milieu de l'eau avec son turban, ses jupes flottant à la suite, et
+son nez à l'avant, formant la proue du navire.</p>
+
+<p>&mdash;Ciel! s'écria miss Sedley.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! votre nègre ira-t-il le lui dire? continua miss
+Rebecca en riant; qu'il descende s'il veut, et aille conter à miss
+Pinkerton que je la déteste de toute mon âme. Je voudrais
+qu'il en eût envie; je voudrais lui prouver mon aversion. Depuis
+deux ans, je n'ai reçu de sa part qu'insulte et outrage; j'ai
+été traitée par elle plus mal qu'une fille de cuisine. Jamais mot
+d'affection ni d'amitié, excepté de votre part. J'étais bonne
+pour soigner les petites filles de la basse classe et pour parler
+français aux jeunes demoiselles, jusqu'à m'en faire prendre en
+dégoût ma langue maternelle. Quant à parler français à miss
+Pinkerton, c'était le plus mauvais tour qu'on pût lui jouer.
+Elle n'y comprenait mot, et était trop fière pour l'avouer.
+C'est là, je crois, la cause de mon départ. J'en remercie le ciel,
+et cela me fait aimer le français. <i>Vive la France! vive l'Empereur!
+vive Bonaparte!</i></p>
+
+<p>&mdash;Ô Rebecca, Rebecca, quelle honte!» s'écria miss Sedley,
+car c'était le plus grand blasphème qui pût sortir de la bouche
+de Rebecca.</p>
+
+<p>Dire alors en Angleterre: «Longue vie à Bonaparte!» était
+comme si l'on eût dit: «Longue vie à Lucifer!»</p>
+
+<p>«Pouvez-vous bien avoir ces mauvaises pensées de vengeance
+et de haine?</p>
+
+<p>&mdash;Si la vengeance est une mauvaise pensée, elle est au
+moins naturelle, repartit Rebecca, et je ne suis pas un
+ange.»</p>
+
+<p>Elle ne mentait pas.</p>
+
+<p>On a pu, en effet, remarquer que, dans cette conversation,
+miss Sharp a eu deux fois l'occasion de remercier le ciel; la
+première pour l'avoir délivrée de personnes qu'elle détestait,
+et, en second lieu, pour lui avoir fourni l'occasion de mettre
+ses ennemis dans l'embarras et de les couvrir de confusion. Ce
+ne sont pas là des motifs bien légitimes de reconnaissance envers
+le ciel, ni de ceux qui peuvent venir à l'esprit de personnes
+d'un caractère doux et bienveillant.</p>
+
+<p>Miss Rebecca n'avait rien de doux ni de bienveillant dans le
+caractère. Tout le monde en usait mal avec elle, disait cette
+jeune misanthrope (il vaut mieux dire <i>misogyne</i>, car, pour le
+sexe masculin, on peut déclarer qu'elle en avait encore fort
+peu l'expérience); tout le monde en usait mal à son égard, disait-elle;
+cependant nous sommes disposés à croire que ces personnes
+de l'un ou de l'autre sexe qui sont les victimes de tout
+le monde n'ont en général que ce qu'elles méritent. Le monde
+est un miroir qui renvoie à chacun ses propres traits; si vous
+froncez le sourcil en le regardant, il vous jette un coup d'&oelig;il
+renfrogné. Riez, au contraire, avec lui, et il se montrera bon
+compagnon. Avis à vous, jeunes gens, pour régler votre choix.
+Si on négligeait miss Sharp, c'est qu'elle était connue pour
+n'avoir jamais rendu service à personne; on ne peut pas trouver
+vingt-quatre jeunes demoiselles toutes aussi aimables que
+l'héroïne de ce roman, miss Sedley, choisie précisément par
+nous comme la mieux douée de toutes; autrement rien au
+monde ne nous eût empêché de mettre à sa place miss Swartz
+ou miss Crump, ou miss Hopkins; on aurait eu tort d'espérer
+rencontrer chez tout le monde le caractère doux et aimable de
+miss Amélia Sedley, et cette bonne volonté à vaincre en toute
+circonstance les brusqueries et les rebuts de Rebecca.</p>
+
+<p>Le père de miss Sharp était artiste, et, en cette qualité,
+avait donné des leçons de dessin dans la maison de miss Pinkerton.
+C'était un habile homme, bon vivant, bien réjoui, mais
+brouillé avec le travail. Ses plus grandes dispositions étaient à
+faire des dettes, et son faible le menait toujours à la taverne.
+Quand il avait bu, il était dans l'usage de battre sa femme et
+sa fille; et le lendemain matin, fatigué d'un grand mal de tête,
+il adressait ses injures à la foule insouciante de son génie, puis
+décochait ses traits non moins vifs et quelquefois bien ajustés,
+contre la sottise de ses confrères les peintres. Comme il était
+fort mal à l'aise pour subvenir à ses besoins, et que, dans Soho
+où il vivait, il devait de l'argent à un mille à la ronde, il pensa
+améliorer sa position en épousant une jeune femme, française
+d'origine et danseuse de profession. Miss Sharp ne parlait jamais
+de l'humble condition de sa mère; mais elle vantait beaucoup
+la noble et illustre famille des Entrechats, originaires de
+Gascogne, et tirait vanité d'appartenir à de tels ancêtres. Il est
+bon de constater que, plus elle avançait dans la vie, plus la
+race de cette jeune dame gagnait en noblesse et en illustration.</p>
+
+<p>La mère de Rebecca avait fait son éducation on ne sait pas
+bien où, et sa fille parlait le français avec la pureté des Parisiens.
+C'était à cette époque une qualité précieuse, et qui valut
+à Rebecca son entrée chez l'austère miss Pinkerton; car, sa
+mère étant morte, son père, qui se trouvait lui-même dans un
+état désespéré, écrivit à miss Pinkerton, après sa troisième attaque
+de <i>delirium tremens</i>, une lettre pathétique où il mettait
+l'orpheline sous sa protection. Peu après il descendit dans la
+tombe, en laissant deux baillis se débattre sur son corps. Rebecca
+avait dix-sept ans lorsqu'elle vint à Chiswick. On la
+traita comme une pensionnaire à bourse entière. Elle était tenue
+de parler français, et jouissait en retour de l'avantage de
+vivre là sans rien payer; et même, moyennant une somme modique
+par an, elle recueillait des professeurs attachés à la maison
+quelques bribes d'enseignement.</p>
+
+<p>Petite de taille, vive de tournure, elle était pâle et avait les
+cheveux d'un blond rouge. Ses yeux, ordinairement baissés,
+s'ouvraient si larges lorsqu'ils vous regardaient, et prenaient
+une expression si singulière et si communicative, que le révérend
+Mr. Crisp, tout frais sorti d'Oxford et vicaire du ministre
+de Chiswick, le révérend Flowerdow, s'éprit d'amour pour
+miss Sharp. Un coup d'&oelig;il l'avait frappé à mort dans l'église
+même de Chiswick, un coup d'&oelig;il dirigé du banc des pensionnaires
+au pupitre de lecture. Notre jeune passionné allait prendre
+le thé chez miss Pinkerton, à laquelle il avait été présenté
+par sa maman. Il avait même prononcé le mot de mariage dans
+un billet intercepté, que la marchande de pommes avait été
+chargée de remettre. Mistress Crisp, appelée soudainement à
+Buxton, emmena avec elle son cher fils. Mais l'idée seule qu'un
+vautour avait pu s'introduire parmi les colombes de Chiswick
+souleva dans la poitrine de miss Pinkerton un tel flot d'indignation,
+qu'elle eût renvoyé miss Sharp, si elle n'eût pas été
+engagée par une parole solennelle. Malgré toutes les protestations
+de la jeune personne, elle ne put jamais croire que ses
+entretiens avec Mr. Crisp se fussent bornés à ceux que Rebecca
+avait eus sous ses yeux en deux occasions, lorsqu'ils s'étaient
+rencontrés pour prendre le thé.</p>
+
+<p>Auprès des grandes demoiselles de l'établissement, Rebecca
+Sharp pouvait passer pour une enfant. Mais elle possédait cette désolante
+expérience qu'on doit à la pauvreté. Elle avait eu affaire
+à plus d'un créancier, et avait su l'éloigner de la porte de son père;
+elle savait comment enjôler et mettre de bonne humeur les
+fournisseurs, pour gagner de la sorte un repas de plus. D'ordinaire
+elle allait festoyer avec son père, qui était très-fier de
+son esprit, et elle entendait les propos de ses grossiers compagnons,
+souvent peu convenables pour une jeune fille. Mais
+elle n'avait jamais été jeune fille, à ce qu'elle disait, et était
+femme depuis huit ans. Pourquoi miss Pinkerton avait-elle admis
+un oiseau si dangereux dans sa cage?</p>
+
+<p>Le fait est que la vieille dame tenait Rebecca pour la plus
+douce créature, tant elle avait admirablement joué son rôle
+d'ingénue toutes les fois que son père l'avait conduite à Chiswick!
+C'était à ses yeux une modeste et innocente petite fille.
+L'année qui précéda celle où elle fut admise dans la maison,
+elle était alors âgée de seize ans, miss Pinkerton, de son air le plus
+majestueux, et à la suite d'un petit discours, lui remit en présent
+une poupée confisquée à miss Swindle, qu'on avait surprise
+à faire avec elle la dînette pendant les heures de classe.
+Que de quolibets échangés entre le père et la fille lorsqu'ils
+rentraient chez eux après une soirée passée chez miss Pinkerton,
+et surtout au sujet des discours prononcés en présence des professeurs
+réunis! Quelle n'eût pas été la colère de cette bonne
+miss Pinkerton, si elle avait vu comme cette petite grimacière
+de Rebecca la tournait en caricature à l'aide de sa poupée!
+Elle avait avec elle de longs dialogues qui faisaient les délices
+de Newman-Street, de Gerard-Street et de tout le quartier des
+artistes. Les jeunes peintres, en venant prendre leur grog au
+genièvre chez leur doyen, si bon diable et si paresseux, ne
+manquaient jamais de demander à Rebecca si miss Pinkerton
+était à la maison; elle n'était que trop connue d'eux, la pauvre
+créature! Une fois Rebecca eut l'honneur de passer quelques
+jours à Chiswick; elle en remporta une Jemima, c'est-à-dire
+une autre poupée à l'image de miss Jemmy. Et cependant l'honnête
+fille lui avait donné en confitures et en pâtisseries de quoi
+régaler trois enfants, et glissé de plus à son départ une pièce
+de sept schellings. Mais l'esprit railleur de cette enfant était
+plus fort que la reconnaissance, et elle sacrifia miss Jemmy
+avec aussi peu de pitié que sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Lorsque la mort lui enleva son père, La Mall s'ouvrit pour
+elle comme une nouvelle famille; mais les rigides observances
+de la maison lui étaient insupportables. Les prières et les repas,
+les leçons et les promenades, qui avaient lieu avec une
+ponctuelle régularité, la mettaient à bout de patience, et, quand
+elle se reportait à la vie libre et misérable du vieil atelier de
+Soho, elle se prenait à le regretter. Tout le monde, et jusqu'à
+elle, s'imaginait qu'elle était minée par la douleur de
+la perte de son père. Dans sa petite chambre, nichée sous
+les combles, ses jeunes compagnes l'entendaient marcher et
+sangloter pendant toute la nuit; mais c'était de rage et non de
+douleur. Elle n'avait guère dissimulé jusqu'au moment où, jetée
+dans l'abandon, elle apprit à feindre. Elle s'était peu mêlée
+à la société des femmes. Son père, tout relégué du monde qu'il
+était, ne manquait pas de talent, et sa conversation était cent
+fois plus agréable que le bavardage de telle personne de son
+sexe, comme elle pouvait maintenant en rencontrer. La prétentieuse
+vanité de la vieille maîtresse d'école, la gaieté intempestive
+de sa s&oelig;ur, les conversations un peu niaises et les
+médisances des grandes pensionnaires, la glaciale exactitude
+des maîtresses, lui causaient un égal ennui. Si elle avait eu un
+c&oelig;ur tendre et maternel, cette infortunée jeune fille, elle aurait
+trouvé du charme et de l'intérêt dans le babil et les confidences
+des petites filles qui lui étaient confiées. Mais elle vécut
+avec elles deux années, et aucune ne regretta son départ. Il
+n'y avait que le bon et tendre c&oelig;ur d'Amélia qui pût la toucher
+et se faire aimer d'elle. Mais qui aurait pu ne pas aimer
+Amélia?</p>
+
+<p>Le bonheur, les avantages sociaux que ses jeunes compagnes
+avaient sur elle livraient Rebecca aux cruels tourments de l'envie.
+«Voyez, disait-elle, quels airs se donne celle-là parce
+qu'elle est petite-fille d'un comte! Comme elles s'inclinent et
+rampent devant cette créole, et cela à cause de ses cent mille
+livres! Je suis cent fois plus vive et plus agréable que cette
+créature avec tout son or; ma naissance vaut bien celle de
+cette petite-fille de comte, avec tous ses parchemins: et cependant
+chacun ici me laisse à l'écart, tandis que chez mon père
+tous ses amis manquaient les bals et les fêtes, pour venir passer
+la soirée avec moi!»</p>
+
+<p>Elle résolut en conséquence de s'affranchir à tout prix de la
+prison où elle se trouvait. Elle se mit dès lors à travailler dans
+ce but et à dresser ses plans pour l'avenir.</p>
+
+<p>D'abord elle profita des moyens de s'instruire que sa position
+lui offrait. Déjà musicienne et possédant bien une langue
+étrangère, elle parcourut rapidement le cercle des études regardées
+comme nécessaires aux dames de cette époque. Elle
+travaillait sans relâche la musique, et, un jour de sortie où
+elle était restée à la pension, notre auguste matrone l'entendit
+exécuter un morceau avec une telle perfection, qu'elle pensa
+sagement pouvoir s'épargner la dépense d'un maître pour les
+plus petites, et annonça à miss Sharp qu'à l'avenir elle aurait
+à leur enseigner la musique.</p>
+
+<p>La jeune fille refusa pour la première fois, et au grand étonnement
+de la majestueuse maîtresse de pension.</p>
+
+<p>«Je suis ici, dit brusquement Rebecca, pour parler français
+avec les enfants, non pour leur enseigner la musique et ménager
+votre argent. Payez; et je la leur apprendrai.»</p>
+
+<p>Notre auguste matrone fut obligée de céder, et naturellement
+lui en voulut à partir de ce jour.</p>
+
+<p>«Pendant trente-cinq ans, dit-elle, je n'ai jamais vu personne
+oser se révolter dans ma propre maison contre mon autorité;
+j'ai réchauffé une vipère dans mon sein.</p>
+
+<p>&mdash;Une vipère! vous badinez, dit miss Sharp presque pâle de
+saisissement; vous m'avez prise parce que je vous étais utile. Ce
+n'est point une question de reconnaissance entre nous. Je déteste
+cette maison, et n'aspire qu'à la quitter. Je ne veux rien
+faire ici que ce que je suis obligée d'y faire.»</p>
+
+<p>La vieille dame avait beau lui demander si elle songeait bien
+qu'elle parlait à miss Pinkerton, Rebecca lui riait au nez d'un
+air insultant et vraiment diabolique, au point que la maîtresse
+de pension en eut presque une attaque de nerfs:</p>
+
+<p>«Donnez-moi de l'argent, dit la jeune fille, ou bien, si vous
+l'aimiez mieux, trouvez-moi une bonne place, une bonne place
+de gouvernante dans une noble famille; vous n'avez qu'à vouloir.»</p>
+
+<p>Dans toutes leurs querelles subséquentes, elle en revenait
+toujours à cet argument: «Trouvez-moi une position; nous ne
+pouvons nous sentir, et je suis prête à vous quitter.»</p>
+
+<p>La digne miss Pinkerton bien qu'elle fût décorée d'un nez à
+la romaine et d'un turban, et qu'elle fût taillée comme un
+grenadier, ne possédait pas cependant une volonté et une
+énergie égales à celles de sa jeune pensionnaire; en vain elle
+lutta contre elle et chercha à l'intimider. Se voyant une fois
+gourmandée par elle en public, Rebecca eut recours au stratagème
+mentionné plus haut; elle répondit en français, ce qui
+dérouta complétement la vieille femme. Pour maintenir l'autorité
+dans la pension, il fallait écarter cette rebelle, ce monstre,
+ce serpent, cette torche incendiaire. Sur ces entrefaites, miss
+Pinkerton, ayant appris que la famille de sir Pitt Crawley avait
+besoin d'une gouvernante, recommanda aussitôt miss Sharp
+pour cette place, tout monstre et tout serpent qu'elle était.
+«Je n'ai rien à reprendre, pensa-t-elle, dans la conduite de
+miss Sharp, si ce n'est à mon égard, et ne puis lui refuser des
+connaissances et des talents accomplis. Elle ne peut que faire
+honneur au système d'éducation adopté dans ma maison.»
+C'était ainsi que la maîtresse de pension mettait sa conscience
+d'accord avec ses recommandations, qu'elle parvenait à dégager
+sa parole, et que sa pensionnaire se trouvait libre enfin.
+La bataille décrite ici en quelques lignes dura naturellement
+plusieurs mois.</p>
+
+<p>Miss Sedley avait aussi dix-sept ans et était sur le point de
+quitter la pension. Par suite de l'amitié qu'elle ressentait pour
+miss Sharp, seul point dans le caractère d'Amélia qui, de l'aveu
+de la vénérable matrone, ne donnât pas satisfaction à sa maîtresse,
+elle l'invita à venir passer une semaine chez ses parents
+avant de se rendre à ses devoirs de gouvernante dans la maison
+où on l'attendait.</p>
+
+<p>Ainsi s'ouvrait le monde pour ces deux jeunes femmes. Pour
+Amélia, il se présentait comme une fleur dans tout l'éclat de
+sa fraîcheur et de sa nouveauté; il n'était pas aussi nouveau
+pour Rebecca, car, s'il faut dire toute la vérité sur l'affaire du
+révérend Crisp, la marchande de gâteaux insinua à quelqu'un,
+qui affirma le fait sous la foi du serment à une autre personne,
+qu'il y en avait beaucoup plus entre Mr. Crisp et miss Sharp
+qu'on n'en avait confié au public, et que cette lettre était la
+réponse à une autre. Mais qui pourra découvrir la vérité sur
+ce point? En tout cas, si ce n'était pas pour Rebecca un début
+dans le monde, c'était du moins une rentrée.</p>
+
+<p>Dans le cours du trajet jusqu'à la barrière de Kensington,
+Amélia, sans avoir oublié ses compagnes, avait fini par sécher
+ses larmes. D'abord elle avait rougi avec un sentiment de plaisir
+à la vue d'un jeune officier des Horse-Guards qui avait caracolé
+à la portière, et, lui jetant un coup d'&oelig;il, avait dit: «Vrai
+Dieu! la jolie fille.» Puis, avant d'arriver à Russell-Square,
+la conversation s'était longuement étendue sur l'article des
+modes. Les jeunes femmes portaient-elles de la poudre sur
+leurs cheveux, des baleines dans leurs jupes à la présentation?
+Miss Amélia aurait-elle cet honneur? car elle savait qu'on devait
+la mener au bal du lord-maire. Arrivée à la maison paternelle,
+miss Sedley, à l'aide du bras de Sambo, s'élança aussi
+gaie, aussi radieuse qu'aucune fille de la bonne Cité de Londres,
+et tous les serviteurs de la maison étaient réunis dans la
+cour pour fêter leur jeune maîtresse et sourire à sa bienvenue.</p>
+
+<p>Après ces premiers embrassements, miss Sedley montra à
+Rebecca toutes les chambres de la maison et ce qu'il y avait
+dans chaque chambre, ses livres, son piano, ses robes, tous
+ses colliers, ses broches, ses dentelles. Elle força Rebecca
+d'accepter des bagues de cornaline et de turquoise, et une
+écharpe de mousseline légère qui maintenant était trop petite
+pour elle; en dépit de la discrétion dont son amie s'était armée,
+elle demanda à sa mère l'autorisation de lui offrir son
+châle de cachemire blanc. Elle pouvait bien s'en passer,
+puisque son frère Joseph lui en rapportait deux de l'Inde.</p>
+
+<p>Quand Rebecca vit les deux magnifiques châles de cachemire
+que Joseph Sedley avait rapportés à sa s&oelig;ur, elle dit avec
+un accent de vérité: «Ce doit être très-bon d'avoir un frère;»
+ce qui toucha de compassion le c&oelig;ur sensible d'Amélia: elle
+pensait que son amie était seule au monde, pauvre orpheline,
+sans amis, sans parents.</p>
+
+<p>«Non, vous ne serez pas abandonnée, Rebecca, dit Amélia;
+je serai votre amie, je vous aimerai comme une s&oelig;ur; oui,
+comme une s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où trouver des parents comme les vôtres, bons, riches,
+affectionnés, qui vous donnent tout ce que vous désirez,
+et leur amour plus précieux que tout le reste? Mon pauvre
+père ne me donnait rien, et je n'avais en tout que deux robes.
+Vous avez un frère, un bon frère! vous devez bien l'aimer!»</p>
+
+<p>Amélia se mit à rire.</p>
+
+<p>«Eh quoi! ne l'aimez-vous pas, vous qui dites que vous
+aimez tout le monde?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute.... seulement....</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Seulement Joseph semble s'inquiéter fort peu si je l'aime
+on non. Il m'a donné ses deux doigts à serrer après une absence
+de dix années. Il est très-bon, très-dévoué, mais il me
+parle rarement, et je crois qu'il aime mieux sa pipe que sa....»</p>
+
+<p>Ici Amélia s'interrompit, car pourquoi dire du mal de son
+frère?</p>
+
+<p>«Il était très-bon pour moi quand j'étais enfant, continua-t-elle;
+je n'avais que cinq ans quand il est parti.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit être très-riche, reprit Rebecca, car on dit que tous
+les nababs indiens le sont énormément.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il a un très-gros revenu.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle gentille, votre belle-s&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! Joseph n'est point marié,» dit Amélia se
+remettant à rire.</p>
+
+<p>Peut-être en avait-elle déjà informé Rebecca; mais cette
+jeune femme ne fit pas semblant de s'en souvenir. Elle répéta
+même plusieurs fois qu'elle s'attendait à voir à Amélia toute
+une bande de neveux et de nièces. Elle regrettait beaucoup
+que Mr. Sedley ne fût pas marié; elle était sûre qu'Amélia lui
+avait dit qu'il l'était; pour sa part, elle raffolait des petits
+enfants.</p>
+
+<p>«Je crois que vous en aviez suffisamment à Chiswick,» dit
+Amélia, tout étonnée de cette tendresse subite de son amie.</p>
+
+<p>Hier encore, miss Sharp ne se serait pas hasardée à avancer
+des propositions dont on eût pu si facilement démontrer la
+fausseté; mais rappelons-nous qu'elle n'avait que dix-neuf ans,
+et qu'elle était bien novice dans l'art de feindre, l'innocente
+créature. Toutefois, le motif de cette série de questions pouvait
+se traduire tout simplement de la sorte: «Si Mr. Joseph
+Sedley est riche et garçon, pourquoi ne l'épouserai-je pas? Je
+n'ai que quinze jours devant moi, à la vérité, mais je ne risque
+rien d'en faire l'essai.»</p>
+
+<p>Elle arrêta, dans son esprit, cette louable tentative. Elle redoubla
+de caresses pour Amélia, elle couvrit de baisers le
+collier de cornaline, et déclara qu'elle ne voulait jamais, jamais
+s'en séparer. Lorsque sonna la cloche du dîner, elle descendit
+les escaliers, son bras passé autour de la ceinture de son amie,
+comme font les jeunes femmes. Elle était si émue à la porte
+du salon qu'elle trouva à peine le courage d'entrer.</p>
+
+<p>«Sentez mon c&oelig;ur, comme il bat, ma chère, dit-elle à son
+amie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne le sens pas, dit Amélia; entrons et n'ayez pas
+peur: mon père ne vous fera pas de mal.»</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="III"></a>CHAPITRE III.</h2>
+
+<h2>Rebecca en présence de l'ennemi.</h2>
+
+
+<p>Un gros et gras gaillard, en épaisses bottes de daim à la hongroise,
+enseveli sous plusieurs cravates qui s'élevaient presque
+à la hauteur de son nez, avec un gilet rayé de rouge et un
+habit vert pomme sur lequel brillaient des boutons d'acier aussi
+larges qu'une couronne, était à lire le journal au coin du feu,
+lorsque les deux jeunes filles entrèrent. Il bondit de son
+fauteuil, rougit beaucoup, et, à cette apparition, éclipsa presque
+toute sa face derrière sa cravate.</p>
+
+<p>«Ce n'est que votre s&oelig;ur, Joseph, dit Amélia en riant et
+en lui prenant les deux doigts qu'il lui présentait. Je suis revenue
+pour tout de bon. Voici mon amie, miss Sharp dont vous
+m'avez déjà entendu parler.</p>
+
+<p>&mdash;Non! jamais, sur ma parole, répondit la tête cachée sous
+les cravates en redoublant de signes de dénégation, c'est-à-dire....
+si!... Il fait abominablement froid, mademoiselle; et
+en même temps il tisonnait le feu de tout son pouvoir, bien
+qu'on fût au milieu de juin.</p>
+
+<p>&mdash;Il est très-bien, dit Rebecca à Amélia, de manière à se
+faire entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Le pensez-vous, reprit celle-ci; alors je vais le lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère, pour tout au monde!» dit miss Sharp, tressaillant
+comme une biche effarouchée.</p>
+
+<p>Elle avait d'abord fait un pudique et respectueux salut au
+jeune homme, puis ses yeux s'étaient fixés si obstinément sur
+le tapis que c'était merveille qu'elle eût pu l'entrevoir.</p>
+
+<p>«Je vous remercie, mon frère, de vos magnifiques châles,
+dit Amélia au tisonneur; n'est-ce pas qu'ils sont beaux,
+Rebecca?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien beaux!» répondit miss Sharp; et ses yeux allèrent
+droit du tapis au chandelier.</p>
+
+<p>Joseph continua à faire grand bruit dans le feu avec la pelle
+et les pincettes, tout soufflant, tout haletant et devenant aussi
+rouge que sa face blême pouvait le permettre.</p>
+
+<p>«Je ne puis vous faire d'aussi jolis présents, continua sa
+s&oelig;ur; mais, pendant que j'étais à la pension, je vous ai brodé
+une jolie paire de bretelles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en vérité, Amélia, s'écria son frère en proie à une
+vive agitation, je ne sais ce que vous voulez dire.»</p>
+
+<p>Et en même temps il se pendit de toutes ses forces au cordon
+de la sonnette, qui lui resta entre les mains. Nouveau sujet de
+confusion pour le pauvre garçon.</p>
+
+<p>«Pour l'amour du ciel, voyez si mon <i>buggy</i> est à la porte.
+Je ne puis attendre, je vais sortir; le diable emporte ce groom!
+il faut que je m'en aille.»</p>
+
+<p>Au même instant entra le père de famille, secouant ses breloques
+comme un vrai marchand anglais.</p>
+
+<p>«De quoi parlez-vous, Emmy? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Joseph me prie de voir si son... son <i>buggy</i> est à la porte.
+Qu'est-ce qu'un <i>buggy</i>, papa?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un palanquin à un cheval,» dit le vieux père, qui
+avait des prétentions au bel esprit.</p>
+
+<p>Joseph se laissa aller à un violent accès de rire; mais, ayant
+rencontré le regard de miss Sharp, il s'arrêta subitement
+comme frappé d'un coup invisible.</p>
+
+<p>«Cette jeune dame est votre amie? Miss Sharp, je suis bien
+aise de vous voir. Avez-vous déjà, avec Emmy, querellé Joseph
+sur ses intentions de sortir?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai promis à Bonamy, qui est employé avec
+moi, d'aller le prendre pour dîner, repartit Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! votre mère ne vous a-t-elle pas dit que vous
+dîniez ici?</p>
+
+<p>&mdash;Mais sous ce costume c'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-le un peu, miss Sharp; n'est-il pas assez bien
+pour dîner partout?»</p>
+
+<p>Là-dessus miss Sharp regarda son amie, et elles partirent
+d'un éclat de rire qui fit grand plaisir au vieux père.</p>
+
+<p>«Avez-vous jamais vu chez miss Pinkerton des bottes en
+peau de daim de la tournure de celles-ci? continua-t-il en
+poursuivant ses avantages.</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, mon père! s'écria Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Aurais-je blessé sa susceptibilité? Je crois, mistress
+Sedley, ma chère amie, avoir blessé la susceptibilité de votre
+fils: j'ai plaisanté sur ses bottes de daim. Demandez-lui, miss
+Sharp, si ce n'est pas cela. Allons, Joseph, soyez ami avec miss
+Sharp, et allons dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un pilau, Joseph, juste comme vous les aimez, et
+papa a rapporté le plus beau turbot de Billingsgate.</p>
+
+<p>&mdash;Vite, monsieur, donnez votre bras pour descendre à miss
+Sharp, et je vous suivrai avec ces deux jeunes dames,» dit le
+père en prenant le bras de sa femme et de sa fille et en sortant
+gaiement.</p>
+
+<p>Que miss Sharp ait résolu au fond de son c&oelig;ur de faire la
+conquête de ce gros et gras garçon, nous n'avons, mesdames,
+aucun droit de l'en blâmer. Car, si le soin de la chasse aux
+maris est généralement, par un sentiment de modestie très-louable,
+départi par les jeunes filles à la sagesse de leurs mères,
+il faut se souvenir que miss Sharp n'avait nul parent d'aucun
+genre pour entrer à sa place dans ces négociations délicates.
+Si donc elle ne cherchait un mari pour son propre compte, il y
+avait peu de chance qu'elle trouvât, dans tout l'univers, quelqu'un
+qui s'en occupât pour elle. Qu'est-ce qui engage toute
+notre belle jeunesse à aller dans le monde, si ce n'est la noble
+ambition du mariage? Qu'est-ce qui fait partir toutes ces bandes
+pour les eaux? Qu'est-ce qui fait danser jusqu'à cinq heures
+du matin dans une saison mortelle? Qu'est-ce qui fait travailler
+les sonates au piano-forte et apprendre quatre romances d'un
+maître à la mode, qu'on paye une guinée le cachet; jouer de
+la harpe quand on a le bras joli et bien fait, et porter des
+chapeaux et des fleurs vert Lincoln, si ce n'est l'espérance
+qu'avec tout cet arsenal et ces traits meurtriers on frappera au
+c&oelig;ur quelque <i>souhaitable</i> jeune homme?</p>
+
+<p>Qu'est-ce qui engage de respectables parents à mettre leur
+maison sens dessus dessous, à dépenser la moitié de leur revenu
+en soupers de bal et en champagne frappé? Serait-ce par
+amour désintéressé de leurs semblables et par l'unique désir
+de voir les jeunes gens heureux au milieu de la danse? Eh!
+mon Dieu, c'est qu'ils désirent marier leurs filles; et, de même
+que mistress Sedley, dans les profondeurs de son âme maternelle,
+avait déjà arrangé une douzaine de plans pour l'établissement
+de son Amélia, de même Rebecca fort aimable
+mais sans appui, se détermina à faire de son mieux pour s'assurer
+un mari qui lui était encore plus nécessaire qu'à son
+amie. Son imagination, très-vive d'ailleurs, était en outre excitée
+par les lectures qu'elle avait faites dans les <i>Contes arabes</i>
+et la <i>Géographie de Guthrie</i>, et, en réalité, pendant qu'elle
+s'habillait pour le dîner, d'après les renseignements recueillis
+auprès d'Amélia sur la richesse de son frère, elle bâtissait les
+plus magnifiques châteaux en l'air, dont on ne pouvait lui contester
+la libre disposition; elle entrevoyait un mari qui était
+encore, il est vrai, dans les brouillards; elle s'affublait d'une
+foule de châles, de turbans, de bracelets, de diamants, elle se
+pavanait sur un éléphant au son de la marche de Barbe-Bleue,
+pour aller rendre visite au grand Mogol. Douces visions des
+<i>Mille et une Nuits</i>! Que de jeunes et vives créatures comme
+Rebecca Sharp se sont arrêtées avec délices sur ces rêves fantastiques
+que l'on fait les yeux ouverts!</p>
+
+<p>Joseph Sedley avait douze ans de plus que sa s&oelig;ur Amélia. Il
+était fonctionnaire civil dans la Compagnie des Indes orientales,
+et, au temps où nous écrivons, son nom figurait à l'article <i>Bengale</i>
+dans l'<i>East India register</i>, comme receveur de Boggley-Wollah,
+poste honorable et lucratif, comme tout le monde sait. Pour
+connaître les places importantes que Joseph fut appelé à remplir
+dans le service, nous renvoyons le lecteur à la même
+feuille périodique.</p>
+
+<p>Boggley-Wollah est situé dans un district solitaire, marécageux
+et fort agréable du reste; il est renommé pour la chasse
+à la bécasse, et de temps en temps on y peut tuer un tigre.
+Rangoon, qui possède un magistrat, n'en est éloigné que de
+quarante milles, et à trente milles plus loin se trouve une station
+de cavalerie; c'est du moins ce que Joseph écrivit à ses
+parents quand il prit possession de sa place de receveur. Joseph
+avait passé huit ans au milieu d'une solitude complète
+dans ce charmant séjour. Il était bien rare qu'il vît une face de
+chrétien plus de deux fois par an, alors que le détachement
+escortait à Calcutta les impôts qu'il avait touchés.</p>
+
+<p>Il fut par bonheur atteint d'une maladie de foie. Obligé d'aller
+se faire soigner en Europe, il trouva dans son pays natal
+mille occasions de fêtes et de plaisirs. Il ne vivait pas à Londres
+au sein de sa famille, mais avait son habitation à part,
+comme un joyeux et bon compagnon. Avant de partir pour
+l'Inde, il était encore trop jeune pour se mêler aux plaisirs enivrants
+de la ville; aussi il s'y plongea à son retour avec une
+ardeur effrénée. Il conduisait les équipages au Park, dînait aux
+tavernes à la mode, fréquentait les théâtres, comme c'était de
+bon ton à cette époque, et se montrait à l'Opéra toujours en
+pantalon collant et en chapeau à cornes.</p>
+
+<p>A son retour dans l'Inde, il raconta à tout propos et avec
+beaucoup d'enthousiasme cette période de son existence, et
+donna à entendre que Brummel et lui avaient été les lions à la
+mode. Et cependant il vivait aussi solitaire que dans les broussailles
+de Boggley-Wollah. Il connaissait à peine un homme
+dans le métropole; et sans son docteur, ses pilules et sa maladie
+de foie, il serait mort d'ennui et de solitude. Lourd, bourru,
+mais <i>bon vivant</i>, la vue d'une femme lui causait les plus terribles
+paniques; aussi le voyait-on rarement dans le salon de
+son père, à Russell-Square, où les lazzis du bonhomme mettaient
+son amour-propre dans les transes.</p>
+
+<p>Joseph s'était vivement préoccupé et même alarmé de son
+embonpoint; plusieurs fois déjà il avait voulu prendre un parti
+énergique pour se débarrasser de cet excès de graisse, mais
+son indolence et l'amour de ses aises l'avaient bien vite détourné
+de ses projets de réforme, et il en était encore à ses
+trois repas par jour. Jamais il n'était bien mis; et pourtant
+ce n'était pas faute de se donner beaucoup de tourment pour
+parer sa grasse personne: il passait plusieurs heures chaque
+jour à cette occupation. Son valet faisait sa fortune des rebuts
+de sa garde robe, et sur sa toilette on trouvait plus de pommades
+et plus d'essences que n'en employa jamais une beauté décrépite.
+Pour avoir bonne tournure dans son habit, il avait recours à
+toutes les sangles, brides et ceintures alors inventées. Comme
+tous les hommes gras, il exigeait que ses habits fussent trop
+étroits, et recherchait les plus brillantes couleurs et la coupe
+la plus jeune. Lorsqu'il s'habillait dans l'après-midi, c'était
+pour aller au Park, tout seul, faire sa promenade en voiture,
+puis il rentrait pour s'habiller de nouveau et aller dîner, encore
+tout seul, au café Piazza. Il était aussi vain qu'une fille, et
+peut-être cette extrême sauvagerie venait-elle de son extrême
+vanité. Si miss Rebecca, dès son entrée dans le monde, peut
+venir à bout de lui, c'est qu'elle est une jeune personne d'une
+rare habileté.</p>
+
+<p>Son premier début prouvait d'ailleurs une grande adresse.
+En disant que Sedley était bel homme, elle savait qu'Amélia le
+répéterait à sa mère, qui le redirait probablement à Joseph, et
+de toute manière ne lui en voudrait pas du compliment fait à
+son fils. Toutes les mères sont les mêmes.</p>
+
+<p>Allez dire à Stycorax que son fils Caliban est aussi beau
+qu'Apollon, elle en sera flattée dans son amour-propre de sorcière.</p>
+
+<p>Peut-être aussi Joseph Sedley avait-il surpris le compliment
+au passage. Rebecca avait parlé assez haut pour cela; et, s'il
+l'avait entendu, comme déjà dans son opinion il se tenait pour
+un très-beau garçon, cet éloge avait dû caresser chacune des
+fibres de sa grasse personne et les faire tressaillir de plaisir.
+Mais il lui vint une amère pensée: «La petite fille se moquerait-elle
+de moi?» songea-t-il. Voilà pourquoi il s'était aussitôt
+élancé vers la sonnette, se disposant à la retraite, comme nous
+l'avons vu, quand les plaisanteries de son père et les instances
+de sa mère le contraignirent à rester au logis. Il conduisit la
+jeune demoiselle à la salle à manger, l'esprit en proie aux plus
+vives incertitudes. «Croit-elle réellement que je suis beau,
+pensa-t-il, ou seulement s'amuse-t-elle de moi?» Nous avons
+dit que Joseph Sedley était aussi vain qu'une jeune fille. Nous
+savons bien que les jeunes filles retournent la médaille et disent
+d'une personne de leur sexe: «elle est vaine comme un homme»,
+et elles ont bien raison. Le sexe barbu est aussi âpre à la
+louange, aussi précieux dans sa toilette, aussi fier de sa puissance
+séductrice, aussi convaincu de ses avantages personnels
+que la plus grande coquette du monde.</p>
+
+<p>Au bas des escaliers, Joseph rougissait de plus en plus, et
+Rebecca, dans une tenue très-modeste, tenait ses yeux fixés à
+terre. Elle portait une robe blanche; ses épaules nues avaient
+l'éclat de la neige; l'image de la jeunesse, de l'innocence sans
+appui, l'humble simplicité d'une vierge étaient empreintes dans
+toute sa tenue. «Je n'ai plus maintenant qu'à garder le silence,
+pensa Rebecca, et témoigner beaucoup d'intérêt pour tout ce
+qui concerne l'Inde.»</p>
+
+<p>A ce qu'il paraît, mistress Sedley avait préparé à son fils un
+excellent <i>curry</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, comme il les aimait, et, dans le courant du
+dîner, on offrit une portion de ce plat à Rebecca.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b> C'est ce que nos restaurateurs appellent <i>curriks</i> ou <i>achards de l'Inde</i>.
+(<i>Note du traducteur.</i>)</blockquote>
+
+<p>«Qu'est-ce que cela? dit-elle en jetant un coup d'&oelig;il interrogatif
+à M. Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait!» dit-il. Sa bouche était pleine, et sa face toute
+rouge exprimait les jouissances de la mastication. «Ma mère,
+c'est aussi bon que les <i>currys</i> faits dans l'Inde.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'en veux goûter, si c'est un plat indien, dit miss Rebecca.
+Il me semble que tout ce qui vient de là doit être excellent.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez du <i>curry</i> à miss Sharp, ma chère,» dit M. Sedley
+en riant.</p>
+
+<p>Rebecca n'en avait goûté de sa vie.</p>
+
+<p>«Eh bien! trouvez vous toujours bon tout ce qui vient de
+l'Inde? reprit M. Sedley.</p>
+
+<p>&mdash;C'est excellent, dit Rebecca, que le poivre de Cayenne
+mettait à la torture.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez avec cela un <i>chili</i>, dit Joseph, qui commençait à
+faire attention.</p>
+
+<p>&mdash;Un <i>chili</i>, dit Rebecca qui n'en pouvait plus. Oh! oui.»</p>
+
+<p>Et elle pensait qu'un <i>chili</i> était quelque chose de rafraîchissant.
+On lui en apporta un.</p>
+
+<p>«Quelle couleur fraîche et verte!» dit-elle.</p>
+
+<p>Elle en mit un dans sa bouche; c'était plus cuisant encore
+que le <i>curry</i>; elle ne put l'endurer plus longtemps. Elle laissa
+tomber sa fourchette.</p>
+
+<p>«De l'eau! pour l'amour du ciel, de l'eau!» s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>M. Sedley éclatait de rire; c'était un homme épais, un habitué
+de la Bourse, où l'on aime bien ces plaisanteries à bout
+portant.</p>
+
+<p>«C'est ce qu'il y a de plus indien, je vous assure, ajouta-t-il.
+Sambo, donnez de l'eau à miss Sharp.»</p>
+
+<p>L'hilarité paternelle trouva de l'écho auprès de Joseph, auquel
+le tour parut excellent. Les dames rirent peu; elles pensaient
+aux cruelles souffrances de la pauvre Rebecca. Pour Rebecca,
+elle aurait étranglé de bon c&oelig;ur le vieux Sedley; mais
+elle avala la mortification aussi bien qu'elle avait fait auparavant
+de l'abominable curry, et, aussitôt qu'elle put parler, elle
+dit d'un air de bonne humeur:</p>
+
+<p>«J'aurais dû me rappeler le poivre que les princesses de
+Perse mettent dans leurs tartes à la crème, suivant les <i>Mille
+et une nuits</i>. Assaisonnez-vous donc dans l'Inde vos tartes à la
+crème avec du poivre de Cayenne, monsieur?»</p>
+
+<p>Le vieux Sedley se remit à rire, et pensa que décidément
+Rebecca avait un bon caractère. Joseph repartit simplement:</p>
+
+<p>«Des tartes à la crème, mademoiselle? Notre crème ne vaut
+rien au Bengale; nous n'avons le plus souvent que du lait de
+chèvre, et j'ai fini par m'y habituer.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, vous n'aimez plus du tout ce qui vient de
+l'Inde?» dit le vieux père; mais quand les dames se furent
+retirées, le rusé compère dit à son fils: «Prenez garde, Joe,
+cette fille veut vous faire tomber dans ses filets.</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! je ne la crains pas, dit Joseph très-flatté de cette
+remarque. Je me rappelle qu'il y avait à Dumdum une fille:
+c'était celle de Cutler, qui était dans l'artillerie; elle épousa
+peu après Lance, le chirurgien, qui nous en fit voir des siennes,
+l'an <span class="sc">iv</span>, à moi et à Mulligatawney, dont je vous ai parlé
+avant dîner; c'était un bon diable que ce Mulligatawney. Il est
+maintenant magistrat à Budgebudge, et je suis sûr qu'il sera
+du conseil avant cinq ans. Eh bien! monsieur, l'artillerie donna
+un bal, et Quintin, du 14<sup>e</sup> régiment du roi, me dit: «Sedley,
+je parie avec vous, double contre simple, qu'avant les
+pluies, Sophie Cutler vous aura englué.&mdash;Convenu, dis-je... Par
+ma foi, voilà un bordeaux qui est des meilleurs; est-il
+d'Adamson ou de Carbonell?»</p>
+
+<p>Un léger ronflement fut la seule réponse. L'honnête agent de
+change s'était endormi, et l'histoire de Joseph fut perdue pour
+ce jour-là. Heureusement qu'il était très-communicatif dans les
+réunions d'hommes, et qu'il a répété ce conte délicieux à plus
+de cent reprises à son apothicaire, le docteur Gollop, quand
+celui-ci venait s'informer de son foie et de ses pilules.</p>
+
+<p>A cause de sa mauvaise santé, Joseph Sedley se contenta
+d'une bouteille de bordeaux après son madère, puis dépêcha
+deux assiettées de fraises et de crème et vingt-quatre gâteaux
+qu'on avait laissés dans une assiette auprès de lui. Nous pouvons
+assurer de plus, car les nouvellistes ont le privilége de
+tout savoir, qu'il pensa beaucoup aux jeunes filles qui étaient
+à l'étage au-dessus. «C'est, ma foi, une vive, aimable et gentille
+créature, pensa-t-il en lui-même. Comme elle me regardait
+quand je lui ai ramassé son mouchoir à dîner! Elle l'a
+laissé tomber deux fois. Qui est-ce qui chante maintenant au
+salon? Je vais aller voir.»</p>
+
+<p>Mais sa timidité vint encore l'arrêter avec une force insurmontable.
+Son père était endormi. Son chapeau se trouvait
+dans la pièce. Il y avait là un fiacre tout prêt à partir pour Southampton-Row.</p>
+
+<p>«Je vais aller voir les Quarante voleurs, dit-il, et les nouveaux
+pas de miss Decamp.»</p>
+
+<p>Et, sur cela, il s'esquiva tout doucement sur la pointe des
+pieds, sans réveiller son digne père.</p>
+
+<p>«Voilà Joseph qui sort, dit Amélia à la fenêtre du salon,
+pendant que Rebecca chantait au piano.</p>
+
+<p>&mdash;Miss Sharp lui a fait peur, dit mistress Sedley, pauvre
+Joe, sera-t-il donc toujours aussi timide?»</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="IV"></a>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<h2>La bourse de soie verte.</h2>
+
+
+<p>Les terreurs du pauvre Joe se prolongèrent deux ou trois
+jours, pendant lesquels il ne se montra point dans la maison.
+Miss Rebecca ne prononça même pas son nom; elle témoignait
+à mistress Sedley une respectueuse reconnaissance, prenait
+grand plaisir à visiter les magasins, et s'extasiait au théâtre
+avec une admiration à laquelle se laissait prendre la bonne
+dame. Un jour Amélia eut mal à la tête et ne put aller à une
+partie de plaisir où on avait convié les deux jeunes filles. Rien
+ne put déterminer son amie à s'y rendre sans elle.</p>
+
+<p>«Vous avez fait entrer le bonheur et l'affection dans la vie de
+la pauvre orpheline, et elle vous quitterait? Non, jamais!»</p>
+
+<p>En même temps les yeux de Rebecca se remplissaient de
+larmes, et mistress Sedley ne pouvait s'empêcher d'avouer
+que l'amie de sa fille lui ressemblait par sa charmante sensibilité.</p>
+
+<p>Quant aux bons mots de M. Sedley, Rebecca en riait de si
+bon c&oelig;ur et avec une telle persévérance, que le bonhomme en
+était ravi. Ce n'était pas seulement auprès des chefs de la famille
+que miss Sharp se trouvait en faveur; elle était au mieux avec
+mistress Blenkinsop, pour avoir pris le plus grand intérêt à la
+confection de ses confitures de framboises, opération qui s'accomplissait
+alors dans la salle des conserves de la maison. Elle
+continuait à appeler Sambo son bon monsieur, ou monsieur
+Sambo, à la grande satisfaction de cet honnête domestique;
+elle s'excusait auprès de la femme de chambre de la peine
+qu'elle lui donnait en la sonnant, et cela avec une si grande
+douceur, une si grande humilité, qu'on la prônait autant à
+l'office qu'au salon.</p>
+
+<p>Une fois, en regardant des dessins qu'Amélia avait fait venir
+de la pension, il lui en tomba un entre les mains qui la fit soudain
+éclater en larmes et quitter la chambre. C'était le jour où
+Joe Sedley faisait sa seconde apparition.</p>
+
+<p>Amélia monta auprès de son amie pour connaître la cause de
+ce chagrin; cette excellente jeune fille revint sans Rebecca,
+mais elle était pour le moins aussi affectée qu'elle.</p>
+
+<p>«Vous savez, maman, que son père était notre maître de
+dessin. Il faisait toujours ce qu'il y avait de mieux dans notre
+travail.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, chère enfant, je me rappelle que j'ai entendu dire à
+miss Pinkerton qu'il n'y touchait pas, mais qu'il leur donnait
+le coup de force.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, c'est ce qu'on appelle le coup de force, ma chère
+maman. À la vue de ces dessins, Rebecca s'est rappelé son
+père, qui y travaillait. Cette pensée lui est venue tout à coup,
+et voilà pourquoi vous l'avez vue....</p>
+
+<p>&mdash;La pauvre enfant est tout c&oelig;ur, dit mistress Sedley.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien qu'elle restât avec nous une semaine de
+plus, dit Amélia.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a, reprit Joe, quelque chose de diabolique comme miss
+Cutler, que je rencontrai à Dumdum, mais elle est plus belle.
+Miss Cutler est maintenant mariée avec Lance, chirurgien d'artillerie.
+Vous ai-je dit, madame, qu'une fois Quintin, du 14<sup>e</sup>,
+paria avec moi que....</p>
+
+<p>&mdash;Joseph, nous connaissons l'histoire, dit Amélia en riant;
+laissez cela de côté, et persuadez à maman d'écrire un mot à
+sir Crawley.</p>
+
+<p>&mdash;N'avait-il pas un fils aux Indes dans les dragons légers
+du roi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous lui écrirez pour qu'il accorde encore quelques
+jours de grâce à cette pauvre Rebecca. La voici, les yeux
+rouges d'avoir pleuré.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis mieux maintenant, dit la jeune fille avec son plus
+doux sourire; puis, prenant la main que lui présentait la bonne
+mistress Sedley, elle la baisa respectueusement. Que vous êtes
+tous bons pour moi! Tous, ajouta-t-elle avec un sourire, excepté
+vous, monsieur Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Joseph méditant un moment pour savoir s'il n'allait
+pas partir. Juste ciel! grand dieu! miss Sharp!</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous pu être assez barbare pour me faire
+manger cet horrible mets au poivre, le premier jour que je
+vous vis? Vous n'êtes pas si bon pour moi que ma chère
+Amélia.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il ne vous connaît pas si bien, s'écria Amélia.</p>
+
+<p>&mdash;Je défie qui que ce soit de n'être pas bon pour vous, ma
+chère, reprit la mère.</p>
+
+<p>&mdash;Le curry était excellent, en vérité il l'était, dit Joseph d'un
+ton grave. Peut-être n'y avait-il pas assez de jus de citron.
+Non, il n'y en avait pas assez.</p>
+
+<p>&mdash;Et les chilis?</p>
+
+<p>&mdash;Par Jupiter, y avait-il là de quoi vous faire crier si fort?
+dit Joe, encore tout pénétré de ce qu'il y avait de risible dans
+cette aventure, et éclatant d'un fou rire qui s'arrêta soudainement
+comme d'habitude.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai soin de vous laisser choisir pour moi une autre
+fois,» dit Rebecca.</p>
+
+<p>Et comme ils descendaient pour dîner:</p>
+
+<p>«Je ne comprends pas que des hommes trouvent du plaisir
+à mettre ainsi de pauvres filles dans l'embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, miss Rebecca, je ne voudrais pas vous chagriner
+pour tout au monde.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle, je sais que vous ne le voudriez pas.»</p>
+
+<p>En même temps elle lui fit avec sa petite main un serrement
+gracieux et la retira tout effrayée; puis, pour la première fois,
+le regardant un instant en face, elle abaissa aussitôt les yeux
+sur les tringles du tapis. Je ne voudrais pas affirmer que le
+c&oelig;ur de Joe ne battit pas d'aise à cette marque d'intérêt, pleine
+de timidité et de grâce, venant d'une simple jeune fille.</p>
+
+<p>C'était une avance que peut-être des dames d'une conduite
+et d'un tact irréprochables eussent condamnée comme un peu
+risquée; mais considérez que la pauvre Rebecca avait tout à
+faire à elle seule. Quand une personne est trop pauvre pour
+avoir une servante, quelque élégante qu'elle soit, il faut bien
+qu'elle balaye sa chambre elle-même; quand une jeune personne
+n'a pas de mère pour négocier ses affaires avec un jeune
+homme, il faut bien qu'elle s'en occupe elle-même.</p>
+
+<p>C'est encore un bienfait du ciel que les femmes n'exercent
+pas leur pouvoir plus souvent, car nous ne pourrions leur résister.
+Elles n'ont qu'à montrer la plus légère inclination, les
+hommes sont aussitôt à leurs genoux. Vieux ou laids, nous
+sommes tous les mêmes. Je pose en principe qu'une femme, à
+moins d'être absolument bossue, peut épouser <i>celui qu'elle préfère</i>.
+Félicitons-nous donc si ces aimables créatures sont comme les
+oiseaux du ciel, et ne connaissent pas leur pouvoir; autrement
+elles nous tiendraient à leur entière discrétion.</p>
+
+<p>«Voilà précisément, pensa Joseph en entrant dans la salle à
+manger, comme j'ai commencé avec miss Cutler à Dumdum.»</p>
+
+<p>Pendant le dîner, miss Sharp lui adressa plusieurs &oelig;illades
+moitié tendres, moitié plaisantes, à propos des plats; elle était
+maintenant avec la famille sur le pied d'une entière familiarité,
+et les deux jeunes filles s'aimaient comme deux s&oelig;urs. C'est
+ce qui arrive toujours à deux jeunes filles qui restent dix jours
+ensemble dans la même maison.</p>
+
+<p>Comme pour mieux avancer encore les projets de Rebecca,
+Amélia rappela à son frère une promesse qu'il lui avait faite aux
+dernières fêtes de Pâques.</p>
+
+<p>«Quand j'étais à la pension, dit-elle en riant, vous, Joseph,
+vous m'avez promis de me mener au Vauxhall. Maintenant que
+Rebecca est avec nous, l'occasion ne saurait être meilleure.</p>
+
+<p>&mdash;Délicieux!» dit Rebecca battant des mains.</p>
+
+<p>Mais elle se recueillit aussitôt, et reprit un air de retenue qui
+était bien fait pour une créature aussi modeste.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui ce n'est pas le jour, dit Joe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demain.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, je dîne dehors avec votre père, dit mistress
+Sedley.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne supposez pas que je veuille y aller, madame Sedley!
+lui dit son mari; et ce n'est pas à une femme de votre
+âge et de votre condition à s'exposer au froid, dans un trou
+aussi humide.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il faut que ces enfants aient quelqu'un avec eux,
+reprit mistress Sedley.</p>
+
+<p>&mdash;Joe n'y va-t-il pas? dit le père en riant; il est assez gros
+à lui tout seul pour nous remplacer tous deux.»</p>
+
+<p>Cette parole fit éclater de rire jusqu'à maître Sambo, qui se
+trouvait au buffet, et le pauvre diable de Joseph eut une tentation
+de parricide.</p>
+
+<p>«Desserrez son corset, continua l'impitoyable railleur, jetez-lui
+un peu d'eau sur le visage, miss Sharp, ou bien remontez-le
+dans sa chambre. Le malheureux se trouve mal: portez-le dans
+sa chambre; il ne pèse pas une plume.</p>
+
+<p>&mdash;Le diable m'emporte si j'y tiens plus longtemps, monsieur!
+hurla Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Sambo, faites avancer l'éléphant du seigneur Joe! cria le
+père; envoyez à Exeter-Change.»</p>
+
+<p>Mais voyant Joseph prêt à éclater de dépit, le vieux plaisant
+cessa de rire, et tendant la main à son fils:</p>
+
+<p>«On se permet tout à la Bourse, mon cher Joe. Et toi, Sambo,
+donne-moi un verre de champagne, ainsi qu'à notre ami Joe.
+Boney lui-même n'en a pas de pareil dans sa cave, mon garçon.»</p>
+
+<p>Un verre de champagne rendit à Joseph sa bonne humeur.
+Avant que la bouteille fût vide, et en sa qualité de malade il
+n'en but que les deux tiers, il consentit à conduire les deux
+jeunes filles au Vauxhall.</p>
+
+<p>«Il faut, dit le père, que ces jeunes filles aient chacune un
+cavalier. Joe perdra sûrement Emmy dans la foule, parce qu'il
+sera accaparé par miss Sharp. Envoyez au 26 demander à
+George Osborne s'il veut bien venir.»</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi mistress Sedley regarda son mari en
+riant. Les yeux de M. Sedley prirent une expression de malice
+difficile à rendre. Il regarda Amélia, et Amélia, penchant la
+tête, rougit comme les jeunes personnes de dix-sept ans savent
+seules rougir, comme miss Rebecca Sharp n'avait jamais rougi
+de sa vie, ou au moins depuis l'âge de huit ans, où sa grand'mère
+l'avait surprise volant des confitures dans l'armoire.</p>
+
+<p>«Amélia ferait bien d'écrire un mot, dit le père, et George
+Osborne verrait la belle écriture que nous avons rapportée de
+chez miss Pinkerton. Vous rappelez-vous, Emmy, quand vous
+lui avez écrit de venir le jour des Rois et que vous n'aviez pas
+mis d'<i>s</i> à rois?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps de cela, dit Amélia.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que c'est encore hier, John,» dit mistress
+Sedley à son mari.</p>
+
+<p>Le même soir, dans le cours d'une conversation qui eut lieu
+dans une pièce du premier étage, sous une espèce de tente
+faite de riche mousseline de l'Inde avec des dessins bizarres et
+une doublure de calicot rose tendre, et servant à abriter un lit
+de plumes bien moelleux, garni de deux bons oreillers sur lesquels
+s'épanouissaient deux faces rubicondes et bouffies, l'une
+dans un bonnet de nuit à dentelles, l'autre dans un simple
+bonnet de coton se terminant par une mèche; bref, dans <i>un
+sermon entre deux draps</i>, mistress Sedley reprocha à son mari
+son acharnement contre le pauvre Joe.</p>
+
+<p>«C'est bien mal de votre part, monsieur Sedley, de tourmenter
+ainsi ce pauvre garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère amie, répliqua le bonnet de coton, se disposant
+à défendre sa conduite, Joe a encore plus de vanité que vous
+n'en avez jamais eu, et vous en aviez déjà beaucoup pour votre
+part. Ce n'est pas qu'il y a quelque trentaine d'années.... vers
+1780.... ou environ.... vous n'ayez eu le droit d'être vaine.
+Mais je perds patience avec Joe et sa pudeur pleine d'affectation.
+C'est être plus Joseph que Joseph lui-même. Tout le
+temps se passe, pour le drôle, à penser à lui; avec cela qu'il
+est beau garçon. Je serais bien étonné, madame, si nous n'avions
+pas quelque affaire avec lui. Il y a ici une petite amie
+d'Emmy qui lui fait l'amour de fort près, cela crève les yeux.
+S'il ne tombe pas dans les filets de celle-là, ce sera dans ceux
+d'une autre. La destinée de cet homme est d'être la pâture
+d'une femme, comme la mienne est d'aller tous les jours à la
+Bourse. Et encore, ma chère, nous devrons lui savoir gré de ne
+pas nous donner pour belle-fille une négresse. Mais, notez bien
+mes paroles, la première qui lui jette une amorce le fait mordre
+à l'hameçon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! elle partira demain, cette petite intrigante, dit
+mistress Sedley dans un beau mouvement d'énergie.</p>
+
+<p>&mdash;Autant elle qu'une autre, mistress Sedley; cette jeune
+fille a la peau blanche, après tout. Peu m'importe quelle femme
+épousera Joe; laissons-le suivre ses goûts.»</p>
+
+<p>Les deux interlocuteurs se turent; à la place de leur voix on
+n'entendit plus qu'une musique nasale, fort agréable sans doute,
+mais peu romantique, et, sans les cloches qui sonnaient les
+heures et le gardien de nuit qui les annonçait, le plus profond
+silence eût régné dans la maison de John Sedley de Russell-Square.</p>
+
+<p>Quand le matin fut arrivé, la bonne mistress Sedley ne songea
+plus à exécuter ses projets contre miss Sharp; car, bien qu'il
+n'y ait rien au monde de plus douloureux, de plus commun ni
+de plus excusable que la jalousie maternelle, cependant elle ne
+pouvait se persuader que cette petite gouvernante si humble,
+si reconnaissante, si prévenante, osât jeter ses vues sur un personnage
+aussi considérable que le receveur de Boggley-Wollah.
+De plus, on avait déjà expédié la demande en prolongation de
+séjour pour la jeune fille, et il eût été difficile de trouver un
+prétexte pour la renvoyer si soudainement.</p>
+
+<p>Tout, jusqu'aux éléments, semblait conspirer en faveur de
+l'aimable Rebecca, bien qu'ils parussent d'abord se déclarer
+contre elle. Le soir marqué pour la partie du Vauxhall, George
+Osborne étant venu dîner chez les Sedley, tandis que le père
+et la mère se rendaient à leur invitation chez l'alderman Balls,
+à Highbury-Burn, il survint un orage accompagné de tonnerre,
+comme il en éclate tout exprès lorsqu'on doit aller au Vauxhall,
+et la bande joyeuse fut obligée de rester à la maison.
+M. Osborne n'eut pas le moins du monde l'air fâché de ce contre-temps.
+Lui et Joseph Sedley burent en tête-à-tête, dans la salle
+à manger, une honnête quantité de vin de Porto; et, le verre
+à la main, Sedley raconta une foule de ses meilleures histoires
+de l'Inde. Il était très-communicatif en compagnie d'autres
+hommes. Miss Amélia Sedley fit ensuite les honneurs du salon,
+et les quatre jeunes gens passèrent ensemble une soirée si
+agréable, qu'ils se déclarèrent fort satisfaits du coup de
+tonnerre qui les avait forcés de remettre leur visite au
+Vauxhall.</p>
+
+<p>Osborne était le filleul de Sedley, et comptait à ce titre
+dans la famille depuis à peu près vingt-trois ans. À six semaines,
+il avait reçu de John Sedley une timbale d'argent; à six
+mois, un hochet en corail avec sifflet et sonnettes d'or; et depuis
+lors, à la Noël, il avait régulièrement touché ses étrennes
+du père Sedley. Il se rappelait parfaitement qu'au retour de
+l'école il avait été rossé plus d'une fois par Joseph Sedley lorsque
+celui-ci était un gros luron et que George était encore un
+enragé gamin de dix ans. Aussi, ses rapports avec elle étaient-ils
+aussi familiers que pouvaient les rendre de vieilles relations
+et un échange continuel de bons procédés.</p>
+
+<p>«Vous rappelez-vous, Sedley, votre fureur lorsque je coupai
+les glands de vos bottes à la hongroise, et comment miss....
+je veux dire Amélia, m'épargna une rossée en se jetant à
+genoux et en suppliant son frère Joe de ne point battre son
+petit George?»</p>
+
+<p>Joe se rappelait parfaitement bien cette circonstance remarquable,
+mais il déclara qu'il l'avait oubliée.</p>
+
+<p>«Eh bien! vous rappelez-vous d'être venu me voir dans un
+cabriolet chez le docteur Swishtail avant de partir pour l'Inde,
+et de m'avoir donné une demi-guinée et une tape sur la joue?
+Je m'étais mis dans la tête que vous deviez avoir au moins
+sept pieds de haut, et je fus tout étonné, à votre retour de l'Inde,
+de ne pas vous trouver plus grand que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bon coeur que ce M. Sedley d'aller vous voir à la
+pension et de vous donner de l'argent! dit Rebecca avec un
+accent marqué d'approbation.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout lorsque je lui avais coupé les glands de ses
+bottes. On n'oublie jamais les présents reçus à la pension ni
+ceux qui les font.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime beaucoup les bottes hongroises,» dit Rebecca.</p>
+
+<p>Joe Sedley, qui admirait singulièrement ses jambes et portait
+toujours cette prétentieuse chaussure, fut fort satisfait de cette
+remarque, ce qui ne l'empêcha pas pendant qu'on la faisait de
+cacher bien vite ses jambes sous sa chaise.</p>
+
+<p>«Miss Sharp, dit George Osborne, vous qui avez un si
+beau talent d'artiste, vous devriez faire un tableau historique
+de la scène des bottes. On verrait Sedley secouant d'une main
+une de ses bottes outragées, et de l'autre s'en prenant au
+jabot de ma chemise. Amélia serait à genoux auprès de lui
+tendant ses petites mains, et on chercherait pour ce tableau
+un titre allégorique, comme à tous les frontispices des abécédaires.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas le temps de le faire ici, dit Rebecca; je le ferai
+quand je serai partie.»</p>
+
+<p>Et en même temps elle baissa la voix et laissa échapper un
+regard si triste et si douloureux, que chacun sentit combien
+son sort était cruel et combien on aurait de chagrin à se séparer
+d'elle.</p>
+
+<p>«Que je voudrais vous voir rester plus longtemps, ma chère
+Rebecca! dit Amélia.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? répondit-elle avec un accent plus triste encore.
+Puissé-je être la seule à ressentir toute la peine, tout le chagrin
+de cette séparation!»</p>
+
+<p>Amélia commença à donner un libre cours à son infirmité
+naturelle, à cette abondance de larmes qui, comme nous l'avons
+dit, était le seul défaut de cette naïve créature.</p>
+
+<p>George Osborne regarda les deux jeunes femmes avec une
+émotion mêlée de curiosité. Du fond de sa large poitrine, Joseph
+Sedley laissa échapper quelque chose qui ressemblait à un soupir
+et en même temps il jeta les yeux sur ses chères bottes à
+la hongroise.</p>
+
+<p>«Faisons de la musique, miss Sedley.... Amélia,» dit
+George, qui éprouvait à ce moment un entraînement extraordinaire
+et presque irrésistible à prendre dans ses bras la
+jeune fille et à la couvrir de baisers devant toute la compagnie;
+et miss Sedley lui jetait aussi un coup d'oeil rapide.</p>
+
+<p>Il ne serait peut-être pas vrai de dire que ce fut alors seulement
+qu'ils ressentirent de l'amour l'un pour l'autre, car ces
+deux enfants avaient été élevés par leurs parents avec la
+pensée d'un mariage à venir, et depuis plus de dix ans il y
+avait entre les deux familles comme une espèce de convention
+à ce sujet. On se dirigea vers le piano, placé, comme tous les
+pianos, dans le salon de derrière, et, comme il faisait presque
+sombre, miss Amélia donna tout naturellement la main à
+M. Osborne, qui, beaucoup mieux qu'elle, pouvait distinguer la
+route à travers les chaises et les canapés. Cet arrangement
+laissa M. Joseph Sedley en tête-à-tête avec Rebecca à la
+table de l'autre salon, où celle-ci achevait une bourse de soie
+verte.</p>
+
+<p>«Il n'y a pas besoin de demander les secrets de la famille,
+dit miss Sharp, ils viennent de nous dire les leurs.</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt qu'il aura sa compagnie, dit Joseph, je crois que ce
+sera une affaire réglée. George Osborne est le meilleur garçon
+de la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre soeur est la plus aimable créature qui soit
+au monde, ajouta Rebecca; heureux celui qui l'aura pour
+femme!»</p>
+
+<p>Et Rebecca poussa un grand soupir.</p>
+
+<p>Lorsque deux jeunes gens non mariés traitent dans le tête-à-tête
+des sujets aussi délicats, c'est la preuve qu'une grande
+confiance et une grande intimité règnent entre eux. Il est inutile
+de faire un récit bien détaillé de la conversation qui s'engagea
+entre M. Sedley et la jeune fille; car, d'après le spécimen
+que nous venons d'en donner, elle n'avait rien de bien
+saillant pour l'esprit et l'éloquence, deux choses assez rares
+dans les sociétés intimes et même partout ailleurs, si ce
+n'est dans certains romans qui ont la prétention d'en mettre
+partout. Comme on faisait de la musique dans la chambre à côté,
+Joseph et Rebecca furent conduits tout naturellement à parler
+à voix basse; et cependant le couple qui se trouvait dans la
+pièce voisine n'eût pas été dérangé par leur conversation, quelque
+haute qu'elle pût être, tant il était occupé de ses propres
+affaires.</p>
+
+<p>C'était peut-être la première fois de sa vie que M. Sedley
+parlait sans la moindre hésitation, la moindre timidité, à une
+personne de l'autre sexe. Miss Rebecca lui adressa un grand
+nombre de questions sur l'Inde, ce qui lui donna l'occasion de
+raconter plusieurs anecdotes intéressantes sur ce pays et sur
+lui-même. Il dépeignit les bals du palais du gouverneur, les
+moyens de se tenir au frais sous ce climat brûlant, les nattes,
+les éventails et les autres ressources. C'étaient tantôt des sorties
+railleuses contre tous ces Écossais que lord Minto, le gouverneur
+général, avait pris sous sa protection, tantôt la description
+d'une chasse au tigre, et comment le cornac de son
+éléphant avait été arraché de son siége par un de ces animaux
+furieux. Rebecca prenait plaisir aux bals du gouverneur, riait
+des histoires des aides de camp écossais, en appelant M. Sedley
+mauvaise langue, puis elle tremblait de crainte à l'histoire
+de l'éléphant.</p>
+
+<p>«Par affection pour votre mère, mon cher Sedley, disait-elle,
+par affection pour vos amis, promettez-moi de ne plus jamais
+aller à ces terribles expéditions.</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! peuh! miss Sharp, dit-il en redressant les pointes de
+son col, c'est le danger seul qui rend ce délassement plus
+agréable.»</p>
+
+<p>Il n'avait été qu'une fois à la chasse au tigre, le jour de l'accident
+en question, et on l'avait ramené à moitié mort, non des
+morsures du tigre, mais de l'effroi qu'il avait ressenti. À mesure
+qu'il parlait, son courage grandissait; enfin il poussa l'audace
+jusqu'à demander à Rebecca pour qui était cette bourse de
+soie verte, et il se sentit tout surpris et tout charmé de la manière
+gracieuse dont il s'y prenait.</p>
+
+<p>«C'est pour quelqu'un qui en a besoin,» dit Rebecca, lui décochant
+son regard le plus séducteur.</p>
+
+<p>Sedley se préparait à lui adresser un discours plein d'éloquence:</p>
+
+<p>«Ô miss Sharp, comment....»</p>
+
+<p>Une romance exécutée dans l'autre pièce venait de finir,
+ce qui lui permit de s'entendre parler si distinctement qu'il
+s'arrêta, rougit et souffla dans son nez avec une grande agitation.</p>
+
+<p>«Avez-vous jamais rien entendu de pareil à l'éloquence de
+votre frère? dit tout bas M. Osborne à Amélia. En vérité, votre
+amie fait des miracles.</p>
+
+<p>&mdash;Plus elle en fera, mieux cela vaudra,» dit miss Amélia qui,
+comme toutes les femmes ayant un écu au soleil, aimait à faire
+des mariages et aurait été bien aise que Joseph emmenât une
+femme avec lui dans l'Inde. Dans ce peu de jours de vie commune
+avec Rebecca, elle avait senti croître son amitié pour elle
+par la découverte d'une foule de vertus et d'aimables qualités dont
+elle ne s'était jamais aperçue pendant qu'elles étaient ensemble
+à Chiswick. Car l'affection des jeunes femmes pousse comme
+les arbres du pas des fées, et atteint jusqu'au ciel en une nuit.
+Il ne faut pas leur en vouloir si, après leur mariage, ce besoin
+d'aimer se dissipe. C'est ce que l'école sentimentale, qui aime
+à se repaître de grands mots, appelle un transport de l'âme
+vers l'idéal, et cela signifie simplement que les femmes ne sont
+satisfaites que lorsqu'elles ont des maris et des enfants sur
+lesquels elles peuvent concentrer leur affection, qui se dépense
+pour eux en menue monnaie.</p>
+
+<p>Après avoir épuisé son petit répertoire de musique et être
+demeurée assez longtemps dans le salon de derrière, il parut
+convenable à miss Amélia de demander à son amie de chanter.</p>
+
+<p>«Vous ne m'auriez pas écoutée, dit-elle à M. Osborne, bien
+qu'elle n'en pensât pas un mot, si vous aviez entendu mon amie
+la première.</p>
+
+<p>&mdash;Je déclare cependant à miss Sharp, répliqua M. Osborne,
+que, pour moi, soit à tort soit à raison, miss Amélia Sedley est
+la première chanteuse du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez l'entendre,» dit Amélia.</p>
+
+<p>Joseph Sedley se trouvait désormais assez apprivoisé; aussi
+il s'empressa de porter les bougies au piano. Osborne donna à
+entendre qu'il aimerait autant rester dans l'obscurité mais
+miss Sedley, en riant, refusa de lui faire plus longue compagnie,
+et tous deux, en conséquence, suivirent M. Joseph. Rebecca
+chanta beaucoup mieux que son amie, tout en laissant
+M. Osborne libre de garder son opinion; elle se surpassa elle-même,
+au grand étonnement d'Amélia, qui ne l'avait jamais
+entendue si bien exécuter. Elle chanta une romance française
+que Joseph ne comprit pas le moins du monde, que George
+déclara ne pas comprendre davantage, et de plus quelques-unes
+de ces ballades à la mode il y a quarante ans et dont les <i>Loups
+de mer anglais</i>, <i>Notre Roi</i>, la <i>Pauvre Suzanne</i>, <i>Marie aux yeux
+bleus</i> font en général le sujet. Elles ne sont pas très-brillantes,
+il est vrai, au point de vue musical, mais contiennent un appel
+à ces sentiments bons, naturels et simples, que le peuple comprend
+bien mieux que ce mélange de <i>lagrime, sospiri e félicità</i>
+de l'éternelle musique de Donizzetti dont nous jouissons aujourd'hui.</p>
+
+<p>Une conversation du genre sentimental, en rapport avec le
+sujet, prenait place entre chaque romance. Sambo, après avoir
+servi le thé, le cordon bleu, et jusqu'à mistress Blenkinsop, la
+femme de charge, vinrent écouter sur le palier.</p>
+
+<p>Parmi ces romances, il s'en trouvait une, la dernière du concert,
+dont voici à peu près le sens:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2"> Sur la bruyère</p>
+<p class="i4"> Solitaire</p>
+<p class="i6"> Le vent courait en gémissant;</p>
+<p class="i2"> Dans la chaumière</p>
+<p class="i4"> Chaude et claire,</p>
+<p class="i6"> L'âtre flambait retentissant.</p>
+<p>Un orphelin passa le long de la chaumière,</p>
+<p>Et sentit du foyer le souffle bienfaisant:</p>
+<p>La bise de la nuit lui parut plus glacée,</p>
+<p>Et plus froide la neige à ses pieds amassée!...</p>
+<p class="i2"> Il s'éloignait, le pauvre enfant,</p>
+<p class="i4"> Engourdi, défaillant....</p>
+<p class="i2"> De douces voix le saluèrent</p>
+<p class="i2"> Et tendrement le rappelèrent</p>
+<p class="i4"> Vers l'âtre hospitalier</p>
+<p class="i4"> Que la flamme colore.</p>
+<p class="i4"> Le jeune bachelier</p>
+<p class="i4"> Repartit à l'aurore,</p>
+<p class="i4"> Et l'âtre hospitalier</p>
+<p class="i2"> Quand il partit flambait encore.</p>
+<p class="i4"> Plus tristement chemine</p>
+<p class="i4"> Le pauvre voyageur....</p>
+<p>Las! écoutez le vent sur la colline!</p>
+<p class="i4"> Du pauvre voyageur,</p>
+<p class="i4"> Qui tristement chemine.</p>
+<p class="i4"> Prenez pitié, Seigneur!...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ces vers revenaient sur le sentiment précédemment exprimé
+par ces mots: <i>Quand je serai partie</i>. À la fin de cette romance,
+la voix de miss Sharp ne laissait plus échapper que des notes
+sourdes et mélancoliques. Chacun comprit l'allusion à son départ
+et au triste isolement de l'orpheline. Joseph Sedley, qui
+était fou de musique et avait le coeur sensible, ressentit le plus
+vif ravissement tant que dura la romance, et la plus profonde
+émotion lorsqu'elle fut finie. S'il avait eu du courage, si miss
+Sedley et George Osborne fussent restés, suivant la proposition
+de celui-ci, dans l'autre pièce, le célibat de Joseph Sedley touchait
+à sa fin, et il n'y aurait pas eu besoin d'écrire cette histoire.
+Mais, après avoir chanté, Rebecca quitta le piano et,
+donnant la main à Amélia, passa dans l'autre pièce, où régnait
+une demi-obscurité. Au même instant apparut maître Sambo,
+portant un plateau couvert de sandwichs, de fruits confits, de
+verres et de carafes de cristal, ce qui attira sans partage
+l'attention de Joseph Sedley. Quand les parents rentrèrent de leur
+dîner, ils trouvèrent les jeunes gens si occupés de leur
+conversation, qu'ils n'avaient pas même entendu l'arrivée de la voiture
+et M. Joseph était en train de dire:</p>
+
+<p>«Ma chère miss Sharp, une petite cuillerée de gelée, pour
+vous remettre après votre admirable, votre délicieuse exécution.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! Joe,» fit M. Sedley.</p>
+
+<p>En entendant cette voix railleuse qui ne lui était que trop
+connue, Joe, saisi d'effroi, retomba dans son silence accoutumé
+et s'esquiva au plus vite. Il ne resta point éveillé toute la nuit
+à réfléchir s'il était aimé ou non de miss Sharp: la passion de
+l'amour ne troubla jamais ni l'appétit ni le sommeil de M. Joseph
+Sedley; mais il médita quelque temps en lui-même qu'il serait
+bien délicieux d'entendre des chants si doux lorsqu'il serait
+privé du grand théâtre, que cette jeune fille était pleine de
+distinction, qu'elle parlerait français mieux que la femme du
+gouverneur général et qu'elle produirait une grande sensation dans
+les bals de Calcutta.</p>
+
+<p>«Il est évident que la pauvre colombe a de l'amour pour moi,
+pensa-t-il. Pour la richesse, elle en a autant que toutes les filles
+qui partent pour l'Inde. Je pourrais chercher plus loin et trouver plus mal, en vérité!»</p>
+
+<p>Le sommeil le surprit au milieu de ses méditations.</p>
+
+<p>Nous ne chercherons pas à découvrir si miss Sharp, de son
+côté, passa toute sa nuit à se demander ce qui allait advenir
+de tout ceci. Le lendemain matin, M. Joseph se présenta avant
+le déjeuner, aussi inévitable que la destinée. Jamais il n'avait
+fait autant d'honneur à Russell-Square. George Osborne s'y trouvait
+aussi depuis quelque temps, occupé, disait-il, à aider Amélia,
+qui écrivait à ses douze meilleures amies de Chiswick-Mall,
+et Rebecca continuait son travail de la veille, tandis que le
+buggy de Joe s'éloignait après que la porte eut retenti sous un
+bruyant coup de marteau.</p>
+
+<p>Le receveur de Boggley-Wollah monta tout haletant les escaliers
+qui conduisaient au salon. Des regards d'intelligence furent
+échangés entre Osborne et miss Sedley qui, avec un sourire
+malicieux, regardèrent Rebecca toute rougissante, et dont
+les longues boucles cachaient à moitié la figure. Son coeur
+battait bien fort lorsque Joseph se montra sur la porte, Joseph
+tout essoufflé avec des bottes brillantes et dans tout leur premier
+vernis, Joseph dans un habit qu'il mettait pour la première
+fois, tout rouge de chaleur et de bonne santé derrière l'épais
+rempart de ses cravates. C'était un moment critique pour tout
+le monde, et Amélia était encore dans de plus grandes transes
+que les parties intéressées elles-mêmes.</p>
+
+<p>Sambo, qui avait annoncé M. Joseph, venait en riant à la
+suite du receveur; il portait deux beaux bouquets de fleurs que
+le séducteur avait eu la galanterie d'acheter le matin même au
+marché de Covent-Garden. Ils n'étaient pas, à beaucoup près,
+aussi fournis que ces espèces de bottes de foin que nos dames
+portent dans les soirées.</p>
+
+<p>Les jeunes filles reçurent avec grand plaisir ce présent,
+que Joseph accompagna, pour chacune d'elles, d'un majestueux
+et gauche salut.</p>
+
+<p>«Bravo! Joe, s'écria Osborne.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon cher Joseph,» dit Amélia, toute prête à embrasser
+son frère, pour peu qu'il s'y fût prêté.</p>
+
+<p>Pour un baiser d'une aussi douce créature qu'Amélia, j'achèterais
+bien sans marchander toutes les serres de M. Lee.</p>
+
+<p>«Oh! les belles, les admirables fleurs!» s'écria miss Sharp;
+puis elle osait à peine les sentir, les pressait sur son sein, les
+contemplait dans l'extase de l'admiration. Peut-être regardait-elle
+le bouquet de si près pour s'assurer s'il n'y avait pas quelque
+billet doux caché entre les fleurs.</p>
+
+<p>Mais il n'y avait point de lettre.</p>
+
+<p>«Dites-donc, Sedley, parle-t-on le langage des fleurs à
+Boggley-Wollah?
+demanda Osborne en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-nous avec vos fadaises, répliqua le sentimental
+jeune homme. Je les ai achetées chez Nathan. Je suis bien aise
+que vous les trouviez de votre goût. J'ai acheté en même temps
+un ananas que j'ai donné à Sambo pour qu'il le prépare en
+salade; c'est très-rafraîchissant et très-agréable par ce temps
+chaud.»</p>
+
+<p>Rebecca dit alors qu'elle n'avait jamais goûté d'ananas, et
+que depuis longtemps elle désirait savoir ce que c'était.</p>
+
+<p>La conversation en était là, lorsque Osborne quitta la chambre,
+je ne sais sous quel prétexte, et Amélia sortit aussi, peut-être
+pour ordonner qu'on mît l'ananas en tranches; toujours
+est-il que Joseph resta seul avec Rebecca, qui avait repris sa
+bourse de soie verte, et dont les aiguilles se mouvaient avec
+rapidité sous ses doigts blancs et effilés.</p>
+
+<p>«Quelle magnifique, quelle <i>mâââgnifique</i> romance vous
+nous avez chantée cette nuit, miss Sharp! lui dit le receveur;
+peu s'en est fallu que je n'éclatasse en sanglots; d'honneur!
+peu s'en est fallu.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous avez bon coeur, monsieur Joseph: il en
+est de même chez tous les Sedley.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a tenu éveillé toute la nuit, et j'essayais de la fredonner
+ce matin dans mon lit. Oui, d'honneur, j'essayais. Gollop,
+mon docteur, est venu à onze heures, car je suis un pauvre
+malade, vous savez; et Gollop vient me voir tous les jours.
+Eh bien! il m'a trouvé chantant comme un enragé.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, vous me faites rire; je voudrais bien vous entendre
+chanter.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! non pas moi, mais vous, miss Sharp, ma chère miss
+Sharp, chantez-la encore.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas maintenant, monsieur Sedley, dit Rebecca avec
+un soupir; je ne suis guère en humeur de chanter, et, de plus,
+il faut que je termine cette bourse. Voulez-vous m'aider, monsieur
+Sedley?»</p>
+
+<p>Et, avant d'avoir eu le temps d'y réfléchir, M. Joseph Sedley,
+de la compagnie de Indes-Orientales, se trouvait en tête-à-tête
+avec une jeune femme à laquelle il adressait ses regards
+les plus brûlants, les bras tendus vers elle, dans l'attitude la
+plus suppliante, les mains engagées dans l'écheveau de soie
+verte qu'elle était occupée à dévider.</p>
+
+ <hr />
+
+<p>C'est dans cette position romantique qu'Osborne et Amélia
+trouvèrent ce couple intéressant, quand ils revinrent annoncer
+que la salade était prête.</p>
+
+<p>L'écheveau était enroulé autour de la carte, mais Joseph Sedley
+n'avait encore parlé de rien.</p>
+
+<p>«Ce sera assurément pour ce soir, ma chère,» dit Amélia en
+serrant la main de Rebecca.</p>
+
+<p>De son côté, Joseph Sedley, comme par une entente secrète,
+se dit à lui-même: «J'aborderai la question de front, ce soir,
+au Vauxhall.»</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="V"></a>CHAPITRE V.</h2>
+
+<h2>L'ami Dobbin.</h2>
+
+
+<p>La bataille entre Cuff et Dobbin, et l'issue inattendue de cette
+lutte resteront longtemps dans la mémoire de tous ceux qui ont
+été élevés dans la célèbre institution du docteur Swishtail.
+Dobbin, connu sous les noms de Dobbin <i>le Cancre</i>, Dobbin <i>la
+Chiffe</i>, et autres termes de mépris à l'usage des écoliers,
+passait
+pour être le plus engourdi, le plus épais, le plus lourd de
+tous les pensionnaires du docteur Swishtail. Il avait pour père un
+épicier de la Cité, et le bruit courait qu'il était reçu dans la
+maison du docteur Swishtail d'après un système de libre échange,
+c'est-à-dire que le montant de sa pension était payé par son
+père en nature, et non en argent. Avec son pantalon et sa jaquette
+de velours à côtes, dont ses membres gros et gras faisaient
+craquer les coutures, il passait à l'intérieur de l'école
+pour représenter de son chef tant de livres de thé, de sucre, de
+chandelle, de savon, de raisins secs, dont la plus grande consommation
+n'était pas pour les poudings de l'établissement. Ce
+fut un jour néfaste pour le petit Dobbin que celui où l'un des
+plus jeunes de l'école, ayant parcouru la ville pour aller faire
+la chasse aux saucissons et aux nougats, reconnut à la porte
+de l'instituteur le haquet de la maison Dobbin et Rudge, épiciers
+et marchands d'huile, Thames Street, à Londres, pendant
+que l'on déchargeait un convoi de marchandises dont cette maison
+faisait commerce.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, il n'y eut plus de repos pour le jeune
+Dobbin. Les plaisanteries tombèrent sur lui sans pitié.</p>
+
+<p>«Eh bien! Dobbin, disait un de ces drôles, bonnes nouvelles
+dans le journal, le sucre est en hausse, mon garçon.»</p>
+
+<p>Un autre lui posait le problème suivant: «Si une livre de
+chandelle vaut quatorze sous et demi, combien vaudra Dobbin?»</p>
+
+<p>Puis c'étaient des éclats de rire au milieu de cette troupe de
+garnements, qui jugeaient dans leur sagesse que la vente en
+détail est un commerce honteux et déshonorant, bon tout au
+plus à exciter le mépris et le dédain des grands seigneurs de
+leur trempe.</p>
+
+<p>«Votre père, Osborne, n'est rien de plus qu'un marchand,
+dit Dobbin en particulier au jeune drôle qui avait soulevé la
+tempête contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, répondit l'autre avec hauteur, est gentilhomme
+et sait garder son rang.</p>
+
+<p>William Dobbin se retira dans un coin de la cour, où il passa
+le reste de la récréation en proie à la plus vive tristesse, au
+chagrin le plus cuisant. Qui parmi nous ne se rappelle ces
+heures pénibles et amères, ces douleurs de notre enfance? Qui
+mieux qu'un enfant ressent l'injustice? Qui tremble plus devant
+la raillerie? Qui a un sentiment aussi pénétrant du mal
+qu'on lui fait, une gratitude aussi expansive pour un acte de
+bonté? Et vous ne craignez pas de flétrir, de torturer ces
+jeunes âmes! et pourquoi, mon Dieu? pour une malheureuse
+erreur d'arithmétique, pour l'amour de ce damné latin.</p>
+
+<p>William, par suite de son incapacité à apprendre les éléments
+de ladite langue tels qu'ils sont présentés dans le merveilleux
+ouvrage intitulé <i>Grammaire latine d'Eton</i>, se vit
+relégué parmi les commençants du docteur Swishtail. Il était
+toujours surpassé par de petits enfants à la face joufflue et rose,
+portant des brassières et des tabliers, au milieu desquels il
+s'élevait comme un géant. Son regard errant et stupéfait, son
+abécédaire écorné et son pantalon à côtes qui lui serrait la
+jambe, le désignaient aux sarcasmes des autres écoliers; petits
+et grands, tous étaient après lui. Ils s'amusaient à coudre
+ses culottes pour les faire encore plus étroites qu'elles n'étaient.
+Ils coupaient les sangles de son lit. Ils renversaient les tables et les
+bancs de manière à lui faire rompre les jambes, ce qui ne manquait
+jamais. Ils lui envoyaient des paquets renfermant du savon
+et des chandelles de chez son père. Le moindre petit drôle
+avait une farce et une plaisanterie à l'adresse de Dobbin. Il
+supportait tout avec une résignation muette et digne de pitié.</p>
+
+<p>Cuff, au contraire, était le meneur de la maison Swishtail et
+y donnait le ton. Il y introduisait du vin en fraude, rossait les
+externes et faisait venir son cheval à la porte de la pension
+pour s'en retourner chez lui le samedi. Il avait apporté dans
+sa chambre ses bottes à hautes tiges, avec lesquelles il allait à
+la chasse les jours de congé. Il avait une montre d'or à répétition
+et il prenait du tabac comme le docteur. C'était un des
+habitués de l'Opéra, et il connaissait le fort et le faible de
+chaque acteur: il préférait Kean à Kemble. Il pouvait vous
+mettre sur leurs pieds quarante vers latins à l'heure, et n'était
+pas étranger à la poésie française. Que ne savait-il pas? Que
+ne pouvait-il faire? Le docteur lui-même, disait-on, tremblait
+devant sa supériorité.</p>
+
+<p>Cuff était donc le souverain reconnu par ses camarades; il
+les gouvernait et les écrasait de son importance, sans que l'on
+songeât le moins du monde à contester ses droits. L'un cirait
+ses souliers, l'autre faisait griller son pain, d'autres étaient
+chargés de ses commissions ou lui apportaient la balle au jeu
+de paume, dans les grandes chaleurs de l'été. Dobbin était celui
+qu'il méprisait le plus. Bien que toujours prêt à le bousculer
+et à rire de lui, il daignait rarement lui adresser la parole.</p>
+
+<p>Un jour il y eut maille à partir entre ces deux jeunes gens.
+Dobbin se trouvait seul dans la classe à griffonner un message
+pour la maison paternelle; Cuff survient et lui enjoint de lui
+faire une commission dont l'objet était probablement quelque
+tarte aux cerises.</p>
+
+<p>«Je ne puis, dit Dobbin, il faut que je finisse ma lettre.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Vous ne pouvez pas</i>, dit maître Cuff, faisant mine de
+vouloir s'emparer de la pièce d'écriture, dont beaucoup de
+mots étaient grattés, beaucoup d'autres mal écrits, et qui avait
+cependant coûté à Dobbin je ne sais combien de réflexions, de
+travail et de larmes; car le pauvre garçon écrivait à sa mère,
+qui était folle de lui, bien qu'elle fût la femme d'un épicier et
+qu'elle habitât une arrière-boutique de Thames Street. «Vous
+ne pouvez pas, dit M. Cuff; je voudrais bien savoir pourquoi,
+je vous prie? vous n'avez qu'à écrire demain à la maman
+Figs.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pouvez-vous l'appeler par son nom? dit Dobbin sortant
+de son banc dans la plus grande agitation.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! allez-vous partir? s'écria le tyran de l'école.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez cette lettre, répliqua Dobbin; les <i>gensse</i> bien
+élevés ne lisent pas les lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! pas encore parti? dit l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne partirai pas; et prenez garde de me toucher,
+ou je vous assomme,» vociféra Dobbin en s'élançant sur un
+encrier de plomb, et avec un regard si méchant que Cuff s'arrêta
+tout court, tira ses bouts de manches, mit ses mains dans
+ses poches et sortit en ricanant. Depuis lors il n'eut plus aucun
+rapport direct avec le fils de l'épicier; nous devons toutefois
+lui rendre cette justice, qu'il traitait M. Dobbin avec le plus
+souverain mépris quand celui-ci avait le dos tourné.</p>
+
+<p>Quelque temps après cet événement, il arriva que M. Cuff
+se trouva, par une chaude après-dînée, non loin de William
+Dobbin, qui, étendu sous un arbre de la cour, s'absorbait sur
+son exemplaire favori des <i>Mille et une Nuits</i>. À l'écart des
+autres pensionnaires qui se livraient à divers jeux, il se trouvait
+presque heureux dans son isolement. Si on laissait les enfants
+abandonnés à eux-mêmes, si les maîtres cessaient de les
+tracasser, si les parents ne prétendaient pas diriger leurs
+pensées et dominer leurs goûts, ces goûts ou pensées qui sont
+un mystère pour tout le monde; car, vous et moi, que savons-nous
+l'un de l'autre de nos enfants, de nos pères, de nos voisins?&mdash;et
+à coup sûr les pensées de ces pauvres enfants sont bien
+plus pures, bien plus sacrées que celles de ces êtres abrutis et
+corrompus auxquels est remis le soin du les diriger,&mdash;je le répète,
+si les parents et les maîtres laissaient un peu plus leurs
+enfants à eux-mêmes, le nombre des mauvais sujets ne s'accroîtrait
+pas autant, et ils en seraient quittes, pour le présent,
+à faire de moins grandes provisions de science.</p>
+
+<p>William Dobbin, au moment où nous le prenons, avait oublié
+l'univers pour un autre monde où il avait accompagné
+Simbad le marin dans la vallée de diamants, ou le prince
+Whatdyecallem et la fée Péribano, dans cette délicieuse caverne
+où le prince la rencontra et où nous n'étions pas fâchés
+d'aller faire nous-mêmes un petit tour. Des cris perçants comme
+ceux d'un enfant qui pleure le tirèrent de son agréable rêverie,
+et levant les yeux il aperçut devant lui Cuff qui travaillait
+les côtes d'un de ses jeunes camarades.</p>
+
+<p>C'était justement le petit drôle qui avait dénoncé le commerce
+de l'épicier. Mais Dobbin, s'il avait du ressentiment, ne
+le gardait pas contre les plus petits et les plus jeunes.</p>
+
+<p>«Pourquoi, petit gueux, vous êtes-vous avisé de casser
+cette bouteille?» disait Cuff à sa victime en brandissant au-dessus
+de sa tête une férule redoutable.</p>
+
+<p>Le jeune écolier avait reçu l'ordre d'escalader le mur de la
+cour à un certain endroit où l'on avait eu soin d'enlever les
+tessons de bouteilles qui en garnissaient la crête et de pratiquer
+des trous dans la brique; puis il devait courir à un quart
+de mille de là, y acheter une pinte de rhum à crédit, braver
+tous les espions du docteur, et enfin redescendre dans la cour.
+C'était en accomplissant cette dernière partie de ses instructions
+que le pied lui avait manqué, que la bouteille s'était
+brisée, que la liqueur s'était répandue, que son pantalon avait
+été taché; et il comparaissait devant son patron avec l'effroi
+d'un coupable, quoique au fond il fût bien innocent.</p>
+
+<p>«Comment vous êtes-vous avisé de <i>la</i> briser, disait Cuff,
+petit fripon, petit voleur? Vous avez bu la liqueur et vous dites
+que vous avez brisé la bouteille. Tendez la main, monsieur le
+drôle.»</p>
+
+<p>La férule s'abaissa avec force sur la main du pauvre enfant;
+un gémissement se fit entendre. Dobbin leva les yeux. Simbad
+le marin, la vallée de diamants, tout cela maintenant était
+bien loin dans les nuages. Pour l'honnête William, il voyait ce
+qu'il avait tous les jours sous les yeux, un gros garçon qui en
+battait un petit sans le moindre motif.</p>
+
+<p>«À l'autre main, maître gourmand,» disait Cuff à son petit
+camarade, dont la figure portait les contractions de la douleur.
+Dobbin, sous ses étroits vêtements, sentit un frémissement et
+une crispation courir par tous ses membres.</p>
+
+<p>«Voilà pour vous, petit mauvais sujet!» criait M. Cuff. Et
+l'instrument de supplice retombait, sur la main de l'enfant.</p>
+
+<p>Que cela ne vous révolte pas, mesdames, c'est la sort de
+tout enfant qui a été en pension. Vos enfants feront de même
+et subiront un pareil traitement, selon toute probabilité.</p>
+
+<p>Quand la férule s'abaissa de nouveau, Dobbin se trouva debout.</p>
+
+<p>Je ne saurais trop dire pourquoi; car la torture dans une
+école publique est aussi bien de mise que le knout en Russie,
+et jusqu'à un certain point on n'aurait pas bon air de vouloir
+s'insurger contre elle. Peut-être l'âme bonasse de Dobbin était-elle
+révoltée contre cet acte de tyrannie; ou peut-être, en
+proie à un furieux désir de vengeance, voulait-il se mesurer
+contre ce despotique et orgueilleux bourreau, qui se donnait
+des airs de conquérant. Il en avait toute la hauteur, toute l'arrogance,
+tous les priviléges. Devant lui les drapeaux s'agitaient,
+les tambours battaient aux champs, et on lui portait les armes.
+Quel que fût le motif de la détermination de Dobbin, il ne fit
+qu'un bond, et d'une voix ferme:</p>
+
+<p>«Arrêtez, Cuff, et ne tourmentez plus cet entant, ou bien
+je vais....</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien vous allez quoi faire? demanda Cuff tout surpris
+de cette interruption; allons, tendez votre main, petite bête,
+reprit-il aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien, je vais vous donner la roulée la plus soignée
+que vous ayez reçue de votre vie,» dit Dobbin en réponse à la
+première partie des paroles de Cuff.</p>
+
+<p>Le petit Osborne, tout pleurant et tout sanglotant, jeta un
+coup d'oeil d'étonnement et d'incrédulité sur le champion qui
+venait de surgir soudainement pour sa défense; l'étonnement
+de Cuff n'était pas moins grand.</p>
+
+<p>Imaginez-vous notre monarque George III apprenant la
+révolte des colonies de l'Amérique du Nord; imaginez-vous
+le géant Goliath ayant devant lui le petit David qui vient le
+provoquer, et vous aurez une idée des sentiments de M. Reginald
+Cuff en recevant la proposition de ce cartel.</p>
+
+<p>«Après la classe,» répondit-il, mettant un temps d'arrêt et
+avec un regard qui voulait dire: «Faites votre testament d'ici
+là, et recommandez à vos amis vos dernières volontés.</p>
+
+<p>&mdash;À votre aise, dit Dobbin; vous me servirez de second,
+Osborne.</p>
+
+<p>Soit, si vous le désirez,» dit le petit Osborne; et comme
+son père avait voiture, c'était tout au plus s'il ne rougissait
+pas d'un pareil champion.</p>
+
+<p>Bien mieux, quand l'heure du combat fut venue, il avait
+presque honte de lui dire: «Allons, Figs, à l'oeuvre.» Pendant
+les deux ou trois premières passes de ce fameux combat, pas
+une voix dans la galerie ne fit entendre un cri d'encouragement.
+Le brillant Cuff s'était avancé, un sourire de dédain sur
+les lèvres, aussi allègre, aussi gai que s'il fût allé au bal; il
+adressa si bien ses coups à son adversaire, qu'il l'envoya par
+trois fois mesurer le sol. À chacune de ces chutes, c'étaient
+des acclamations, c'était au plus pressé à fléchir le genou devant
+le triomphateur.</p>
+
+<p>«Que de coups je vais recevoir quand ce sera fini! pensa
+le jeune Osborne en relevant son homme. Vous feriez bien
+mieux de céder, dit-il à Dobbin; ce n'est qu'un mauvais quart
+d'heure à passer, et vous savez que j'en ai l'habitude.»</p>
+
+<p>Mais Figs, dont tous les membres éprouvaient un tremblement
+nerveux, dont les narines soufflaient la rage, rejeta de
+côté son jeune second et revint une quatrième fois à la charge.</p>
+
+<p>Ne sachant comment parer les coups dirigés contre lui, et
+Cuff ayant commencé l'attaque les trois fois précédentes sans
+laisser à son ennemi le temps de riposter, Figs résolut de
+prendre les devants à son tour par une charge à fond de train.
+En conséquence, comme il était gaucher, il porta son bras
+gauche au fort de l'action, et à deux reprises l'étendit de toute
+sa force; la première fois, il atteignit l'oeil gauche de M. Cuff,
+et la seconde, son admirable nez à la romaine.</p>
+
+<p>Cuff roula par terre, au grand étonnement des spectateurs.</p>
+
+<p>«Bien touché, par Jupin, dit le petit Osborne avec un air
+de connaisseur, en battant des mains derrière son champion.
+Ferme du bras gauche, Figs, mon garçon.»</p>
+
+<p>Pendant tout le reste du combat, le bras gauche de Figs fit
+un terrible ravage. Chaque fois Cuff allait rouler par terre. Au
+sixième tour, les voix se partageaient à peu près pour crier:
+«Courage, Figs! courage, Cuff!» Au douzième tour, ce dernier
+était hors de combat, et, à ce qu'on m'a dit, avait perdu
+toute présence d'esprit, toute vigueur pour l'attaque ou la défense.
+Figs, au contraire, était aussi impassible qu'un quaker.
+Sa figure pâle, ses yeux animés, une large balafre sous la lèvre
+qui laissait échapper beaucoup de sang, donnaient à ce jeune
+héros un air belliqueux et farouche qui peut-être frappait de
+terreur plus d'un spectateur. Son intrépide adversaire ne s'en
+disposait pas moins à en venir aux mains pour la treizième
+fois.</p>
+
+<p>Si j'avais la plume de Napier ou de Bell, je voudrais m'arrêter
+à décrire au long ce combat. C'était la dernière charge
+de la vieille garde, ou plutôt elle devait ainsi s'exécuter un
+jour, car Waterloo n'avait pas encore eu lieu. C'était la colonne
+de Ney abordant la colonne de la Haie-Sainte, avec l'éclat de
+dix mille baïonnettes et couronnée de vingt aigles. C'étaient les
+acclamations de l'Anglais, lorsque descendant de la colline il
+s'élançait pour étreindre l'ennemi dans une ceinture d'acier. En
+d'autres termes, Cuff faisait un suprême effort, mais il revenait
+tout chancelant, tout étourdi. La main gauche du marchand
+de figues alla s'abattre comme d'habitude sur le nez
+de son adversaire et l'étendit pour la dernière fois sur le
+carreau.</p>
+
+<p>«Je pense qu'en voilà assez pour lui,» dit Figs, pendant
+que son adversaire chancelant s'affaissait sur le gazon, comme
+une bille bloquée dans une blouse de billard. Le fait est que,
+lorsqu'on le rappela de nouveau, M. Reginald Cuff n'était plus
+en état, ou ne se sentait plus le moindre goût pour continuer
+la lutte.</p>
+
+<p>Toute la bande d'écoliers poussa un tel hourra en l'honneur
+de Figs, qu'on en aurait pu conclure que, pendant tout le combat,
+il avait été leur champion préféré. Ce fut au point que le
+docteur Swishtail sortit de la salle d'étude pour savoir la cause
+de ce rugissement; et il se disposait à châtier Figs assez rudement,
+lorsque Cuff, qui était revenu à lui et lavait ses blessures,
+se présenta et dit:</p>
+
+<p>«C'est ma faute, monsieur, et non celle de Figs.... de Dobbin.
+Je maltraitais un de mes petits camarades, et j'ai ce que
+je mérite.»</p>
+
+<p>Ce discours magnanime évita non-seulement une correction
+à son vainqueur, mais lui rendit en ascendant sur ses camarades
+tout ce que sa défaite venait de lui ôter.</p>
+
+<p>Le jeune Osborne, au sujet de cette affaire, écrivit ce qui
+suit à ses parents:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Richmond, mars, 18...</p>
+<p>«Chère maman,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«J'espère que vous allez bien; je vous serai fort obligé de
+m'envoyer un gâteau et cinq schellings. Il y a eu ici bataille
+entre Cuff et Dobbin. Cuff, vous le savez, était le roi de la
+pension. Il y a eu treize passes et Dobbin l'a peloté; aussi Cuff
+n'est plus maintenant que le roi en second. Cuff me battait
+parce que j'avais cassé une bouteille de <i>lait</i>, et Figs n'a pas
+voulu le laisser faire. Nous l'appelons Figs parce que son père
+est épicier, Figs et Rudge, Thames Street, dans la Cité. Je
+pense que, comme il s'est battu pour moi, vous ferez bien d'acheter
+désormais votre thé et votre sucre chez son père. Cuff
+va ordinairement chez lui tous les samedis, mais il ne le pourra
+pas cette fois-ci, parce qu'il a les deux yeux au beurre noir. Il a
+un poney blanc qui va le chercher à la pension; je serais bien
+aise si papa me permettait d'avoir un poney, et je suis,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Votre fils obéissant,</p>
+<p>«<span class="sc">George Sedley Osborne</span>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«<i>P.S.</i> Embrassez bien pour moi la petite Emmy. Je lui découpe
+en ce moment une voiture de carton.»</p>
+
+<p>Par suite de sa victoire, Dobbin grandit prodigieusement dans
+l'estime de tous ses camarades, et le nom de Figs, qui avait été
+un objet de risée, devint un sobriquet aussi populaire et aussi
+respectable que tout autre ayant cours dans l'école, «Après
+tout, ce n'est pas sa faute si son père est épicier,» disait
+George Osborne, qui, bien qu'un peu rageur, ne manquait
+pas d'une certaine faveur parmi les jeunes écoliers du docteur
+Swishtail, et dont les opinions étaient toujours accueillies avec
+de grands égards.</p>
+
+<p>On regarda à l'avenir comme inconvenant de railler Dobbin
+sur ce hasard de naissance. <i>Mon vieux Figs</i> devint un nom
+d'amitié et de tendresse, et les maîtres d'étude eux-mêmes lui
+témoignèrent de la considération.</p>
+
+<p>Ce changement de position développa singulièrement l'esprit
+de Dobbin. Il fit des progrès merveilleux dans ses études
+classiques. L'illustre Cuff lui même, dont les condescendances
+faisaient rougir et surprenaient Dobbin, Cuff l'aidait pour les
+vers latins, le <i>voiturait</i> les jours de sortie, l'emmenait triomphalement
+de la classe des commençants pour le conduire dans
+celle du moyen collége, et là même il était fort bien traité. On
+reconnut que, bien qu'il fût un peu lourd dans les études littéraires,
+il mordait d'une manière assez distinguée aux mathématiques.
+À la satisfaction générale, il fut classé le troisième
+en algèbre, et obtint pour prix un livre français à l'examen
+public du milieu de l'été. J'aurais voulu que vous vissiez la
+figure de la mère quand le docteur remit à son fils <i>Télémaque</i>,
+en présence de tous ses camarades, de tous les parents, de toute
+l'assistance, avec l'inscription latine: <i>Guielmo Dobbino</i>. Tous
+les enfants battirent des mains en signe d'approbation et de
+sympathie. Il rougit, trébucha, chancela, s'embarrassa les pieds
+l'un dans l'autre plus de vingt fois avant de regagner sa place. Le
+vieux Dobbin, son père, qui dès lors et pour la première fois
+l'eut en estime, lui donna publiquement deux guinées, et
+après les vacances il revint à la pension avec un habit à
+queue.</p>
+
+<p>Dobbin était un garçon trop modeste pour supposer qu'il
+devait cet heureux changement à la générosité et à l'énergie
+de sa conduite. Il aima mieux, par un défaut de jugement, attribuer
+sa bonne fortune à la seule intervention et à la seule
+bienveillance du petit George Osborne, auquel il voua, en
+conséquence, une de ces amitiés et de ces affections telles que
+les enfants sont seuls capables d'en ressentir; une de ces affections
+telles que, dans les charmants contes de fées, nous
+voyons le valeureux Orson en éprouver pour la jeune et belle
+Valentine, sa maîtresse bien-aimée. C'est ainsi que Dobbin se
+mettait aux pieds du petit Osborne et le chérissait de toute son
+âme. Avant de faire ainsi connaissance, il admirait en secret
+Osborne, et maintenant il était son valet, son petit chien,
+son Vendredi. Il croyait qu'Osborne réussissait toutes les perfections,
+qu'il était le plus beau, le plus brave, le plus actif, le
+plus adroit, le plus généreux de tous les garçons nés et à naître.
+Il partageait son argent avec lui. C'étaient, à n'en plus finir des
+cadeaux de couteaux, de porte-crayons, de cachets en or, de
+café, de petites fauvettes, de livres d'histoire et de grandes
+images de chevaliers et de voleurs sur lesquelles on pouvait lire
+les inscriptions suivantes: «À George Sedley Osborne, esquire,
+son ami dévoué, William Dobbin;» et George recevait ses
+dédicaces avec toute la dignité qui convenait à son mérite
+supérieur.</p>
+
+<p>Aussi, quand le lieutenant Osborne vint à Russell-Square le
+jour de la partie du Vauxhall, il dit à mistress Sedley:</p>
+
+<p>«Madame, j'espère que vous m'accorderez une place pour
+Dobbin, que j'ai prié d'être des nôtres pour dîner ici et
+nous accompagner au Vauxhall. Il est presque aussi timide
+que Joe.</p>
+
+<p>&mdash;De la timidité! qu'est-ce à dire? dit notre gros et gras
+garçon, en jetant une oeillade conquérante à miss Sharp.</p>
+
+<p>&mdash;Il est de plus.... mais sous le rapport de l'élégance, on
+ne peut le comparer à vous, mon cher Sedley, ajouta Osborne
+en riant. Je l'ai rencontré à Bedford en venant vous voir, et je
+lui ai dit que miss Amélia était de retour chez ses parents, que
+nous avions formé des projets de plaisirs nocturnes, et que
+mistress Sedley lui avait pardonné le bol de punch qu'il avait
+cassé à cette réunion d'enfants. Vous rappelez-vous, madame,
+cette catastrophe? il y a sept ans de cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la robe de soie ponceau de mistress Flamingo qui a
+tout reçu, dit la bonne mistress Sedley; il était bien gauche!
+et ses soeurs ne sont guère plus gracieuses. Lady Dobbin était
+à Highbury, la nuit dernière, avec trois d'entre elles; grand
+Dieu! quelle figure elles y faisaient!</p>
+
+<p>&mdash;L'alderman est très-riche, n'est-ce pas? dit malicieusement
+Osborne; ne croyez-vous pas qu'une de ses filles serait
+une bonne emplette pour moi, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fou! Je voudrais bien savoir qui voudrait de
+vous, avec votre face jaune. Et puis l'alderman Dobbin aura à
+partager entre quatorze enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, une face jaune? attendez de voir Dobbin, lui qui a eu la
+fièvre jaune trois fois, deux fois à Nassau, une fois à Saint-Kitts.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, la vôtre est encore trop jaune pour
+nous, n'est-ce pas, Emmy? dit mistress Sedley.</p>
+
+<p>Amélia se contenta de sourire en rougissant, regardant la
+pâle et intéressante figure de George Osborne, et ces belles
+moustaches bien noires, bien retroussées, bien luisantes, pour
+lesquelles le jeune homme avait une complaisance particulière.
+Elle pensa, dans son petit coeur, que dans toute l'armée de Sa
+Majesté, et même dans tout le monde entier, il n'y avait pas
+une telle mine de héros.</p>
+
+<p>«Je me soucie peu, reprit-elle, de la physionomie ou de la
+gaucherie de M. le capitaine Dobbin, mais je me sens de la
+sympathie pour lui.»</p>
+
+<p>Elle l'aimait parce qu'il avait été l'ami et le champion de
+George.</p>
+
+<p>«Il n'y a pas de cavalier plus accompli au service, dit Osborne,
+ni de meilleur officier, quoiqu'il ne soit certainement
+pas un Adonis.»</p>
+
+<p>Et en même temps, avec la plus grande naïveté, il jeta un
+regard sur la glace, où il rencontra les yeux de miss Sharp
+fixés sur lui; il rougit un peu, et Rebecca pensa dans son
+coeur: «Ah! mon beau monsieur, je pense vous tenir dans
+mes filets!» Adorable petite coquette!</p>
+
+<p>Le soir, quand Amélia, en robe de mousseline blanche, arriva
+au salon toute parée pour faire des conquêtes au Vauxhall,
+gazouillant comme une alouette et fraîche comme une rose, un
+monsieur bien haut et bien gauche, avec de grandes mains, de
+grands pieds, de grandes oreilles, redressa à son approche sa
+tête garnie de cheveux noirs et coupés ras. Il portait l'affreux
+costume militaire tout couvert de galons et le chapeau à cornes
+de cette époque; il alla au-devant d'elle et lui fit le salut le
+plus maladroit que jamais mortel ait fait.</p>
+
+<p>C'était en personne William Dobbin, capitaine dans le ***<sup>e</sup> régiment
+d'infanterie de Sa Majesté, échappé à la fièvre jaune
+qu'il avait attrapée aux Indes, où les chances du service avaient
+envoyé son régiment pendant que tant d'autres de ses aimables
+compagnons moissonnaient la gloire dans la Péninsule.</p>
+
+<p>Il avait frappé un coup si timide, si mal assuré, que les
+dames, du haut de l'escalier, ne l'avaient pas entendu; autrement,
+vous pourriez être sûr que miss Amélia ne se serait jamais
+hasardée à entrer en chantant dans le salon. Ce qu'il y a
+de certain, c'est que cette voix douce et fraîche se fraya tout
+droit un passage au coeur du capitaine, et lorsqu'elle lui tendit
+la main pour qu'il la prit, avant de la serrer il fit une pause
+pour se dire à lui-même:</p>
+
+<p>«Est-il bien possible que ce soit là la petite fille que je me
+rappelle avoir vue en petit tablier il y a si peu de temps, la
+nuit où je renversai le bol de punch, juste au moment de ma
+nomination? Est-ce bien là la petite fille que George Osborne
+disait vouloir épouser? Quelle charmante et belle personne!
+quel beau morceau pour le drôle!»</p>
+
+<p>Tout en faisant ces réflexions avant de prendre la main
+d'Amélia, il laissa tomber son chapeau à terre.</p>
+
+<p>Son histoire depuis sa sortie de l'école jusqu'au moment où
+nous avons le plaisir de le retrouver, bien qu'elle n'ait pas été
+racontée tout au long, a été cependant indiquée d'une manière
+suffisante, pour un lecteur pénétrant, dans la conversation qui
+précède. Dobbin, l'épicier méprisé, était devenu l'alderman
+Dobbin; l'alderman Dobbin, colonel dans les chevau-légers de
+la Cité, brûlant d'un feu guerrier pour résister à l'invasion
+française. Le corps du colonel Dobbin, où le vieux M. Osborne
+n'avait qu'un grade très-subalterne, avait été passé en revue
+par le souverain et le duc d'York. Le colonel et alderman avait
+été fait chevalier, son fils était entré à l'armée, et le jeune
+Osborne servait avec lui dans le même régiment. Ce régiment,
+après avoir été envoyé aux Indes occidentales et au Canada,
+venait enfin de rentrer dans sa patrie; l'amitié de Dobbin
+pour George s'était conservée aussi ardente, aussi généreuse
+que lorsqu'ils étaient tous deux camarades de pension.</p>
+
+<p>Tous ces braves et honnêtes gens se mirent à table pour
+dîner. On parla de gloire et de Boney, de lord Wellington et
+des nouvelles du jour. À cette fameuse époque, la gazette avait
+chaque jour une victoire à enregistrer, et les deux jeunes gens
+auraient bien voulu voir leurs noms sur cette liste glorieuse, et
+maudissaient leur mauvaise étoile, qui retenait leur régiment
+loin des champs de la gloire. Cette conversation exaltait l'enthousiasme
+de miss Sharp; mais miss Sedley tremblait et pâlissait
+rien qu'à l'entendre. M. Joseph raconta plusieurs histoires
+de chasse au tigre, et ne ménagea pas celle de miss
+Cutler et de Lance le chirurgien; il offrit à Rebecca de tout ce
+qu'il y avait sur la table, sans toutefois oublier de bien boire
+et de bien manger.</p>
+
+<p>Il se précipita de la meilleure grâce au-devant des dames
+pour leur ouvrir la porte quand elles se retirèrent, et, en reprenant
+sa place à table, il se versa rasade sur rasade, et fit
+disparaître son bordeaux avec une rapidité fébrile.</p>
+
+<p>«Il amorce son fusil,» dit tout bas Osborne à Dobbin.</p>
+
+<p>Enfin arriva l'heure de partir pour le Vauxhall.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="VI"></a>CHAPITRE VI.</h2>
+
+<h2>Le Vauxhall.</h2>
+
+
+<p>Le ton sur lequel j'ai raconté cette histoire est jusqu'à présent
+fort paisible (nous arrivons enfin aux chapitres effrayants),
+et je dois prier l'aimable lecteur de se rappeler que nous ne
+l'avons encore entretenu que de la famille d'un agent de change
+à Russell-Square, où chacun se promène, déjeune, dîne, cause
+et fait l'amour absolument comme dans la vie ordinaire, et sans
+qu'aucun événement merveilleux ou passionné marque les
+progrès de cet amour. Notre sujet peut se résumer de la sorte:
+Osborne aime Amélia et a invité un de ses vieux amis pour le
+dîner et le Vauxhall. Joe Sedley aime Rebecca. L'épousera-t-il?
+Voilà précisément ce qui reste à apprendre.</p>
+
+<p>Nous aurions pu traiter ce sujet dans le genre aristocratique,
+romantique ou facétieux. Supposez que nous eussions placé la
+scène à Grosvenor-Square, aurions-nous eu moins d'auditeurs?
+Supposez que nous eussions montré comment Joseph Sedley se
+sentit pris d'amour; comment le marquis d'Osborne fit la cour
+à lady Amélia avec le plein consentement du duc son noble
+père. Ou bien, laissant là la fine aristocratie, supposez que
+nous fussions descendus aux plus bas étages et entrés dans le
+détail de ce qui se passe à la cuisine: comment le noir Sambo
+était amoureux de la cuisinière, et il l'était en effet, et comme
+il se battit avec le cocher pour ses beaux yeux; comment le
+marmiton fut surpris volant une épaule de mouton froid et
+comment la nouvelle femme de chambre de miss Sedley refusa
+d'aller se coucher si on ne lui donnait pas de la bougie de cire.
+De tels incidents peuvent avoir de quoi provoquer la gaieté
+la plus vive et passer pour des scènes de la vie réelle. Ou
+encore, si nous nous étions senti en verve pour des peintures
+terribles, nous aurions donné pour amant à la femme
+de chambre un brigand qui, à la tête de sa bande, aurait brûlé
+la maison et, après avoir égorgé le père, aurait emporté Amélia
+en camisole de nuit; il nous eût été facile de fabriquer une
+histoire d'un intérêt palpitant, dont le lecteur aurait traversé
+les chapitres fantastiques dans une course furieuse et haletante.
+Figurez-vous en tête de ce chapitre le titre suivant:</p>
+
+<p>LA NUIT D'ATTAQUE.</p>
+
+<p>La nuit était sombre et lugubre; les nuages étaient noirs,
+noirs, plus noirs que la suie; sur le haut des vieilles masures,
+les cheminées se tordaient sous l'effort d'un vent déchaîné, et
+les tuiles tourbillonnaient avec grand fracas dans les rues désertes.
+Pas une âme ne bravait la tempête. Les gardiens de
+nuit restaient blottis dans leurs guérites, où des torrents de
+pluie les inondaient de leurs flots grossis, et le feu retentissant
+de la foudre les frappait de mort; c'est ainsi que l'un
+d'eux avait péri en face des Enfants-Trouvés. Un manteau
+roussi, une lanterne brisée, un bâton rompu en deux par le feu
+du ciel était tout ce qu'on avait retrouvé du gros Will Steadfast,
+dans Southampton-Row. Un cocher de fiacre avait disparu
+de son siége.... Vers quelle heure? L'ouragan ne donne
+d'autres nouvelles de ses victimes que les derniers cris de
+l'agonie, alors qu'il les emporte avec lui. Nuit horrible! Il faisait
+noir, aussi noir que dans le tuyau de la cheminée. Pas de
+lune, non! pas la moindre lune, pas une étoile. Pas une petite,
+faible, vacillante, solitaire étoile; une seule s'était montrée
+dans la soirée, mais elle avait caché sa face, toute tremblante
+au milieu du ciel assombri, et s'était bien vite retirée.</p>
+
+<p>«Un, deux, trois; c'est le signal convenu avec la Visière-Noire.</p>
+
+<p>«Par la taule du raboin, est-ce vous, mes fanandels? cria
+une voix sortie de dessous terre; avec le vingt-deux faites leur
+affaire en un tour de main.</p>
+
+<p>&mdash;Assez de boniments, dépêchez-vous de leur engourdir la
+falourde pour affurer le négriot; il faut goupiner avec prudence;
+nous pourrons jaspiner quand nous aurons versé le raisiné.
+Toi, le Rouge, regarde dans la taule du dabe, et mettez
+la main sur le mauricaud.»</p>
+
+<p>Et d'une voix plus basse et plus caverneuse on ajouta:</p>
+
+<p>«Je vais faire l'affaire d'Amélia.»</p>
+
+<p>Puis ce fut un silence de mort!</p>
+
+<p>«Allongez le crucifix à ressort,» dit la Visière-Noire....</p>
+
+<p>Ou supposez que j'ai adopté le style aristocratique à l'eau de
+rose.</p>
+
+<p>Le marquis d'Osborne avait envoyé son <i>petit tigre</i>, porteur
+d'un billet doux pour lady Amélia.</p>
+
+<p>La charmante créature l'avait reçu des mains de sa femme
+de chambre, Mlle Anastasie.</p>
+
+<p>Ce cher marquis! quelle aimable prévoyance! Le billet de sa
+seigneurie contient l'invitation tant désirée pour Devonshire-House!</p>
+
+<p>«Quelle est cette adorable jeune fille? dit le sémillant prince
+G&mdash;rge de C&mdash;mbr&mdash;dge dans un hôtel de Piccadilly, au moment
+où il arrivait de l'Opéra; mon cher Sedley, au nom du
+dieu de l'amour, je vous prie, mon cher Sedley, présentez-moi
+à elle.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom, monseigneur, dit lord Joseph, en s'inclinant
+gravement, est Sedley.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez alors un bien beau nom, dit le jeune prince
+tournant les talons avec un air désappointé, et écrasant le pied
+d'un vieux monsieur qui, derrière lui, était plongé dans la plus
+profonde admiration pour la beauté d'Amélia.</p>
+
+<p>&mdash;Trente mille tonnerres! hurla la victime se tordant dans
+l'agonie du moment.</p>
+
+<p>&mdash;Je demande mille pardons à Votre Grâce,» dit le jeune
+étourdi rougissant et inclinant ses belles boucles dans un humble
+salut.</p>
+
+<p>Il venait de marcher sur l'orteil du plus grand capitaine de
+l'époque.</p>
+
+<p>«Hé! Devonshire, cria le jeune prince à un grand et aimable
+seigneur dont les traits indiquaient assez qu'il était du sang des
+Cavendish, un mot s'il vous plaît: avez-vous toujours le projet
+de vous défaire de votre collier de diamants?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vendu deux cent cinquante mille livres au prince
+Estherhazy.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Und das war gar nicht theuor, postztausend!</i>» s'écria le
+prince hongrois, etc., etc.</p>
+
+<p>Ainsi, vous voyez, mesdames, comment cette histoire aurait
+pu être écrite, si l'auteur avait voulu s'en passer la fantaisie.
+Car, pour dire la vérité, il connaît aussi bien Newgate que les
+palais de notre auguste aristocratie; il a vu l'un et l'autre de
+ses propres yeux. Mais il ne comprend pas plus les usages et
+l'argot des filous que ce langage polyglotte<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> qui, d'après les
+écrivains à la mode, se parle dans les salons du grand ton.
+Nous suivrons notre route, si vous voulez bien le permettre, au
+milieu de ces scènes et de ces personnages avec lesquels nous
+sommes en rapport plus familier. En un mot, ce chapitre sur le
+Vauxhall eût été tellement court sans cette petite digression,
+qu'il eût à peine mérité le nom de chapitre; et cependant il ne
+manque pas d'importance. N'y a-t-il pas dans la vie de chacun
+de nous de petits chapitres qui semblent n'être rien en eux-mêmes,
+mais qui étendent cependant leur influence sur tout le
+reste de l'histoire?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b> Trait satirique contre le langage de l'aristocratie, qui est
+un mélange d'anglais, de français, d'allemand. (<i>Note du traducteur.</i>)</blockquote>
+
+<p>Retournons maintenant à la voiture qui emmène toute la
+société de Russell-Square et la conduit aux jardins du Vauxhall.
+Joe se trouve serré contre miss Sharp sur la banquette
+de devant, et Osborne est assis sur la banquette de derrière
+entre le capitaine Dobbin et Amélia.</p>
+
+<p>Chacun dans la voiture était persuadé que cette nuit même
+Joe proposerait à Rebecca de devenir mistress Sedley. Les parents
+ne s'opposaient pas à cet arrangement; mais, pour le
+dire entre nous, le vieux M. Sedley ressentait pour son fils
+quelque chose qui était fort voisin du mépris. Il le disait vain,
+égoïste, engourdi et efféminé; il ne pouvait endurer ses airs
+d'homme à la mode, et riait de bon coeur à ses pompeuses
+histoires de pourfendeur de géants.</p>
+
+<p>«Je laisserai à ce garçon la moitié de mon bien, disait-il
+à sa femme, et il aura en outre la jouissance du sien, mais je
+suis convaincu que si vous, sa soeur et moi, venions à mourir
+demain, il dirait: «le ciel en soit béni!» et ne mangerait pas
+un morceau de moins qu'à son ordinaire. Je ne veux donc pas
+me faire de bile à cause de lui. Laissons-le épouser la femme
+qu'il voudra, nous n'avons rien à y voir.»</p>
+
+<p>Amélia, d'un autre coté, comme il convenait à une jeune
+personne de son inexpérience et de son tempérament, était fort
+enthousiaste pour ce mariage. Une ou deux fois Joe avait été
+sur le point d'épancher dans son sein des secrets très-importants,
+et elle était toute disposée à prêter l'oreille à ses confidences;
+mais le coeur manquait à ce gros garçon pour se soulager
+auprès de sa soeur, au grand désappointement de laquelle
+il se contentait de pousser un grand soupir et de se tourner
+d'un autre côté.</p>
+
+<p>Ce mystère ne servait qu'à entretenir le trouble et l'incertitude
+dans le pauvre petit coeur d'Amélia. Si elle ne parlait pas
+avec Rebecca d'un sujet si délicat, elle prenait sa revanche dans
+de longues et intimes conversations avec mistress Blenkinsop,
+la gouvernante, qui en avait laissé transpirer quelque chose
+auprès de la femme de chambre, qui en passant en avait touché
+quelques mots à la cuisinière, laquelle, je n'en fais aucun
+doute, en avait porté la nouvelle à tous les fournisseurs; en
+telle sorte que le mariage de Joe était le sujet de toutes les
+causeries à la ronde dans le monde de Russell-Square.</p>
+
+<p>C'était l'opinion, bien naturelle d'ailleurs, de mistress Sedley
+que son fils manquerait à son rang en épousant la fille d'un
+artiste.</p>
+
+<p>«Mais mon Dieu, madame, disait respectueusement mistress
+Blenkinsop, nous n'étions que des épiciers quand nous nous
+sommes mariée avec M. Sedley, alors clerc d'agent de change,
+et nous n'avions que cinq cents livres à deux, et nous sommes
+assez riches maintenant.»</p>
+
+<p>Amélia était entièrement de cette opinion, à laquelle on finit
+peu à peu par gagner la bonne mistress Sedley.</p>
+
+<p>M. Sedley restait neutre.</p>
+
+<p>«Laissons Joe épouser celle qu'il voudra, disait-il, ce n'est
+pas notre affaire. Cette fille n'a pas de fortune, mistress Sedley
+n'en avait pas davantage. Elle paraît réjouie et adroite, elle le
+mettra peut-être au pas. Mieux vaut encore celle-là qu'une
+mistress Sedley toute noire et une douzaine de petits enfants
+couleur acajou.»</p>
+
+<p>Tout semblait sourire à la fortune de Rebecca; elle avait
+pris le bras de Joseph, comme cela était tout simple, pour aller
+dîner. Elle s'était assise à côté de lui sur le siége de la voiture
+découverte. C'était un fier gaillard lorsqu'il se trouvait à cette
+place, plein d'une dignité majestueuse et conduisant son attelage
+pommelé. Personne ne disait mot au sujet du mariage, et
+cependant la pensée en était dans toutes les têtes. Il ne manquait
+plus maintenant que la demande, et c'est alors que
+Rebecca sentait bien vivement la privation d'une mère; une
+tendre mère qui en dix minutes aurait conduit l'affaire à bonne
+fin, et, dans le cours d'une conversation délicate et confidentielle,
+aurait amené sur les lèvres timides du jeune homme le
+précieux aveu!</p>
+
+<p>Voilà où en étaient les affaires lorsque la voiture traversa le
+pont de Westminster. La compagnie arriva sans autre encombre
+aux jardins royaux du Vauxhall. Lorsque le majestueux Joseph
+descendit du fringant équipage, la foule accueillit sa grosse personne
+avec un frémissement de gaieté. Il rougit et porta sur elle
+un regard fier et hautain en s'avançant avec Rebecca à son bras.
+George se chargea d'Amélia, qui était épanouie comme une
+rose aux rayons du soleil.</p>
+
+<p>«Tiens, Dobbin, dit George, si tu veux prendre soin des
+châles et de toutes les affaires, tu seras un bon garçon.»</p>
+
+<p>Et, pendant qu'il prenait pour lui miss Sedley, et que Joseph
+se dirigeait vers les jardins avec Rebecca, l'honnête Dobbin se
+résignait à prendre les châles sous son bras et à payer à la
+porte pour tout le monde.</p>
+
+<p>Il marchait modestement à leur suite, sans songer à faire à
+ses amis la moindre concurrence. Pour ce qui regardait Rebecca
+et Joseph, il ne s'en souciait guère. Quant à Amélia, il trouvait
+en somme qu'elle était bien ce qu'il fallait pour le brillant
+George Osborne, et en voyant cet aimable couple parcourir
+ces belles promenades, au grand étonnement et au grand plaisir
+de la jeune fille, il considérait cette joie naïve avec une sorte
+de plaisir paternel. Peut-être aurait-il désiré avoir quelque chose
+de plus que le châle à son bras. La foule souriait en voyant ce
+jeune officier, un peu gauche à porter tout cet attirail féminin;
+mais aucun calcul d'égoïsme ne pouvait venir à l'esprit de
+Dobbin. Aurait-il songé à se plaindre tant que son ami paraissait
+satisfait? Ce qui est certain, c'est que toutes les séductions
+de ce lieu de délices, ces milliers de lampes qui jetaient
+le plus vif éclat, ces joueurs de violon en chapeau à cornes, qui
+faisaient retentir les plus ravissantes mélodies sous la conque
+dorée qui s'élevait au milieu des jardins; ces chanteurs de romances
+sentimentales ou comiques, qui charmaient les oreilles;
+ces contredanses composées de <i>cokneys</i> et <i>coknesses</i> et exécutées
+au milieu du bruit, des cabrioles, des bousculades et des
+rires; le signal qui annonçait que Mme Saqui allait faire son
+ascension dans le ciel sur une corde roide montant jusqu'aux
+étoiles; l'ermite que l'on trouve toujours assis dans son ermitage
+si bien éclairé; ces sombres allées si favorables à l'entrevue
+des jeunes amants; les pots de porter présentés par des
+hommes en livrée vieille et râpée, et ces cabinets tout resplendissants
+où l'on sert aux joyeux convives des tranches
+de jambon presque invisibles: rien de tout cela ne provoquait
+la moindre curiosité de la part du capitaine William
+Dobbin.</p>
+
+<p>Il promenait de tous côtés le châle de cachemire blanc d'Amélia,
+et s'était arrêté devant l'estrade des musiciens pendant
+que mistress Salmon exécutait la bataille de Borodine, cantate
+guerrière, composée contre l'aventurier corse, qui venait d'éprouver
+dernièrement des revers contre les Russes. M. Dobbin
+essaya de fredonner, en s'éloignant, l'air qu'Amélia Sedley
+avait chanté dans l'escalier en venant se mettre à table. Il se
+mit à rire de lui-même, car, en vérité, il chantait bien comme
+un hibou.</p>
+
+<p>Il est bien entendu que nos jeunes gens, ainsi divisés deux
+par deux, se firent les plus solennelles promesses de rester
+ensemble toute la soirée; mais, au bout de dix minutes, ils se
+trouvaient déjà séparés. Les sociétés se perdent au Vauxhall,
+mais c'est pour se retrouver au souper, pour se raconter leurs
+aventures depuis le moment où elles se sont quittées.</p>
+
+<p>Quelles furent les aventures de M. Osborne et de miss Amélia?
+Cela est un secret. Mais soyez assurés qu'ils furent parfaitement
+heureux et irréprochables dans leur conduite, et,
+comme ils avaient eu de nombreuses occasions de se voir depuis
+quinze ans, leur tête-à-tête n'offrait rien de bien particulier ni
+de bien nouveau.</p>
+
+<p>Mais quand Rebecca et son vaillant cavalier se furent perdus
+dans une promenade solitaire où ils ne rencontrèrent guère plus
+d'une soixantaine de couples errant de la même façon, ils
+sentirent tous deux combien leur position devenait délicate et
+critique, et miss Sharp pensa que c'était maintenant ou jamais
+le moment de provoquer cette déclaration qui venait expirer
+sur les lèvres timides de M. Sedley.</p>
+
+<p>Ils avaient d'abord été au panorama de Moscou, où un gros
+lourdaud avait écrasé le pied de miss Sharp; elle en était presque
+tombée à la renverse, en poussant un cri de douleur, dans les
+bras de M. Sedley. Ce petit accident avait accru la tendresse
+et la confiance de notre héros à un tel point qu'il lui avait raconté
+plusieurs de ses histoires indiennes redites pour la sixième
+fois.</p>
+
+<p>«J'aimerais à voir l'Inde, dit Rebecca.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?» dit Joseph de l'accent le plus tendre.</p>
+
+<p>Et on peut affirmer que cette adroite question en préparait
+une autre plus tendre encore; sa respiration était toute entrecoupée,
+toute haletante, et la main de Rebecca, placée sur son
+coeur, pouvait en compter les pulsations fébriles. Mais... ô
+contre-temps! la cloche sonna pour le feu d'artifice, et, emportés
+par le flot impétueux et irrésistible, nos deux amants
+furent obligés de suivre le courant de la foule.</p>
+
+<p>Le capitaine Dobbin avait eu quelque idée de rejoindre la
+société pour le souper; car, en réalité, il ne prenait pas une
+part bien active aux divertissements du Vauxhall. Il passa à
+deux reprises devant le cabinet où se trouvaient maintenant
+réunis nos deux couples, et personne ne fit attention à lui.
+Les couverts étaient mis seulement pour quatre. Nos amoureux
+causaient entre eux avec un abandon où respirait le bonheur,
+et quant à Dobbin, on paraissait s'en souvenir aussi peu
+que s'il n'eût jamais existé.</p>
+
+<p>«Je serais de trop, dit le capitaine en les regardant avec
+attention; je ferai mieux d'aller causer avec l'ermite.»</p>
+
+<p>Il s'éloigna de ce tumulte des cris de la foule, du bruit des
+plats, pour se rendre à la sombre allée qui conduisait à l'habitation
+de carton du fameux ermite. Tout cela n'était pas fort
+gai pour Dobbin, et se trouver seul au Vauxhall, j'en ai jugé à
+mes dépens, est peut-être le plus désagréable des plaisirs que
+puisse se donner un célibataire.</p>
+
+<p>Les deux couples se trouvaient fort bien dans leurs cabinets,
+où régnait la plus aimable et la plus libre conversation. Joe
+était à l'apogée de sa gloire, donnant ses ordres au garçon avec
+la plus grande majesté. Il faisait la salade, débouchait le champagne,
+découpait les poulets, mangeait et buvait la plus grande
+partie de ce qu'on mettait sur la table. Enfin il insista pour
+avoir un bol de <i>rak-punch</i>; on ne va pas au Vauxhall sans
+prendre un bol de <i>rak-punch</i>.</p>
+
+<p>«Garçon, un <i>rak-punch</i>.»</p>
+
+<p>Ce bol de rak-punch est la cause de toute cette histoire;
+pourquoi pas un bol de rak-punch aussi bien que toute autre
+chose? N'est-ce pas un bol d'acide prussique qui fut cause que
+la belle Rosemonde se retira du monde? N'est-ce pas un bol
+de vin qui fut cause de la mort d'Alexandre le Grand? Ainsi
+le dit le docteur Lemprière<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. De même ce bol de punch eut
+une grande influence sur les destinées de tous les principaux
+personnages de notre roman. Cette influence s'étendit sur toute
+leur vie, bien que le plus grand nombre d'entre eux n'y ait
+même pas goûté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b> Le docteur Lemprière a fait un dictionnaire qui jouit en Angleterre
+d'une estime égale à celle qu'a obtenue chez nous le dictionnaire de
+M. Bouillet. (<i>Note du traducteur.</i>)</blockquote>
+
+<p>Les jeunes dames n'en buvaient point, Osborne ne l'aimait
+pas. La première conséquence fut que Joe, ce gros gourmand,
+avala tout le contenu du bol; la seconde conséquence fut
+qu'après avoir avalé tout le contenu du bol, il éprouva une
+exaltation qui étonna d'abord, et de plus faillit avoir des suites
+désagréables. Il parlait et riait si fort, qu'il amassa une haie
+de curieux autour du cabinet, à la grande confusion de ses innocentes
+compagnes; puis il se mit à entonner une chanson,
+et le fit sur ce ton aigre et insipide particulier aux ivrognes de
+bonne compagnie. Sa voix attira tout l'auditoire qui se pressait
+naguère autour des musiciens; on le couvrit d'applaudissements.</p>
+
+<p>«Bravo, mon gros garçon, dit l'un; <i>encccôre</i>, Daniel Lambert!
+et servez chaud!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un gaillard qui ferait bien sur la corde roide, s'écria
+un autre farceur, dont la plaisanterie excita chez les dames
+la plus vive terreur, et chez M. Osborne la plus grande
+colère.</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'amour du ciel, Joe, lui dit-il, levons-nous et partons;
+et les deux jeunes femmes se levèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez, ma petite <i>louloute</i>,» hurla Joseph, aussi hardi
+qu'un lion; et il jeta sa main autour de la taille de Rebecca.</p>
+
+<p>Rebecca se détourna, mais ne put l'éviter. Les éclats de rire
+redoublèrent au dehors. Joe continua à boire, à faire l'amour
+et à chanter, en clignant de l'oeil et en saluant avec grâce l'auditoire
+de son verre: et il engageait tous ceux qui voudraient
+à venir boire du punch avec lui.</p>
+
+<p>Osborne se disposait à repousser un monsieur en bottes à
+revers qui voulait profiter de l'invitation, et une lutte semblait
+inévitable, quand, par le plus grand des bonheurs, un individu
+du nom de Dobbin, qui s'était jusque-là promené dans les jardins,
+s'arrêta devant le cabinet.</p>
+
+<p>«Place! badauds que vous êtes,» dit le nouvel arrivant.</p>
+
+<p>Il se fraya un passage à travers ces rangs serrés, qui se dissipèrent
+devant son chapeau à cornes et sa belliqueuse tournure,
+et il pénétra dans le cabinet, en proie à la plus vive agitation.</p>
+
+<p>«Au nom du ciel, Dobbin, où étiez-vous passé?» dit Osborne
+en saisissant le châle de cachemire blanc que son ami portait
+à son bras, et le roulant autour d'Amélia. Soyez bon à quelque
+chose: veillez sur Joe pendant que je conduirai ces dames à la
+voiture.»</p>
+
+<p>Joe se levait déjà pour s'interposer, mais d'un seul coup de
+main Osborne le renvoya tomber sur son siége, et le lieutenant
+put emmener les dames en toute sûreté. Joe leur envoya des
+baisers pendant qu'elles s'éloignaient, et au milieu de ses hoquets
+leur cria un dernier: «Dieu vous bénisse! vous bénisse!» Puis,
+saisissant la main du capitaine Dobbin et pleurant à faire pitié,
+il lui confia le secret de ses amours.</p>
+
+<p>Il adorait cette jeune personne qui venait de partir; il lui
+avait brisé le coeur, oui, par sa conduite, il lui avait brisé le
+coeur; il voulait l'épouser le lendemain matin à Saint-Georges,
+Hanover-Square; il voulait aller réveiller l'archevêque de Cantorbéry
+à Lambeth, il le voulait, et sans retard. Le capitaine
+Dobbin, profitant de cette pensée, lui persuada adroitement de
+sortir des jardins pour se rendre à Lambeth-Palace, et, quand
+une fois il l'eut conduit hors des portes, il fit sans peine monter
+le tapageur dans un fiacre qui le déposa sain et sauf à son domicile.
+George Osborne, sans autre accident, reconduisit les
+jeunes filles chez elles; puis, quand la porte se fut refermée sur
+elles, en revenant par Russell-Square, il fut pris d'un fou rire
+qui laissa tout étonnés les gardiens de nuit.</p>
+
+<p>Amélia regarda son amie avec tristesse, monta avec elle les
+escaliers, l'embrassa, puis elles allèrent se coucher sans ajouter
+une parole.</p>
+
+<p>«C'est demain qu'il viendra faire sa demande, pensa Rebecca:
+il m'a appelée la bien-aimée de son coeur; il m'a serré
+la main en présence d'Amélia. Bien sûr la demande sera pour
+demain.»</p>
+
+<p>Amélia le croyait aussi: et j'ose avouer qu'elle pensait également
+à la robe qu'elle porterait comme demoiselle d'honneur,
+aux présents qu'elle ferait à sa bonne petite belle-soeur,
+à la cérémonie prochaine où elle jouerait un des principaux
+rôles, etc., etc.</p>
+
+<p>Pauvres créatures ignorantes et crédules! que vous connaissez
+peu l'effet d'un rak-punch! Quel rapport y a-t-il entre le rack
+qui se trouve dans le punch de la nuit, et le rack qui se trouve
+dans la tête le lendemain matin? À cette vérité, ajoutez, s'il
+vous plaît, qu'il n'y a pas au monde de mal de tête comparable
+à celui que vous donne un punch du Vauxhall. Dans l'espace
+de vingt années, je ne puis me souvenir que de l'effet de deux
+verres! deux seulement, sur l'honneur d'un gentilhomme! Et
+Joseph Sedley, atteint d'une maladie de foie, avait englouti
+au moins un litre de cette abominable liqueur.</p>
+
+<p>Le jour suivant, que Rebecca espérait voir se lever sur sa
+fortune, trouva Sedley poussant les lamentations d'un homme
+à l'agonie, telles que la plume se refuse à les retracer. L'eau
+de Seltz n'étant pas encore inventée, la bière blanche, le
+croirait-on?
+était la seule boisson qui pût apaiser la fièvre que lui
+avait donnée l'orgie de la nuit précédente. George Osborne
+trouva l'ex-receveur de Boggley-Wollah ayant auprès de lui ce
+breuvage adoucissant, et occupé à geindre sur un sofa. Dobbin
+était déjà dans la chambre, donnant des soins empressés à cette
+victime de la nuit dernière. Les deux officiers, après avoir jeté
+un regard sur le buveur de punch maintenant hors de combat,
+échangèrent du coin de l'oeil un signe d'intelligence qui n'avait
+rien de très-compatissant. Le valet même de Sedley, homme
+de l'étiquette la plus irréprochable, aussi grave et silencieux
+qu'un entrepreneur de pompes funèbres, eut de la peine à faire
+bonne contenance en regardant son maître infortuné.</p>
+
+<p>«Je n'ai jamais vu M. Sedley en fureur comme cette nuit,
+dit-il tout bas à Osborne, pendant que ce dernier montait
+l'escalier. Il voulait battre son cocher, monsieur. Le capitaine
+a été obligé de le monter dans ses bras, comme un enfant.»</p>
+
+<p>Un sourire passager effleura les traits de maître Brush pendant
+qu'il parlait, mais ils retombèrent bientôt dans leur impassibilité
+ordinaire; en même temps, il ouvrait la porte et
+annonçait:</p>
+
+<p>«M. Hosbin!</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous trouvez-vous, Sedley? dit le jeune visiteur,
+n'avez-vous point d'os rompus? il y a en bas un cocher
+qui a l'oeil tout noir et la tête tout enveloppée. Il parle de vous
+citer en justice.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire avec la justice? demanda Sedley
+d'une voix mourante.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour l'avoir battu cette nuit, n'est-ce pas, Dobbin?
+Vous l'avez poussé, mon cher, aussi rudement qu'aurait pu
+faire Molyneux. Le gardien de nuit dit qu'il n'a jamais vu un
+pauvre diable renversé aussi rudement. Demandez à Dobbin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez eu une bourrade avec le cocher, dit le capitaine
+Dobbin, et vous l'avez assommé de coups.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'homme du Vauxhall à l'habit blanc! Ah! Joe, comme
+vous l'avez bousculé; et ces pauvres femmes, comme elles
+criaient: c'était plaisir que de vous voir. J'ai cru que vous
+autres gens du civil n'aviez pas de courage; mais je ne me
+mettrai jamais sur votre route quand vous serez dans les vignes
+du Seigneur, mon gaillard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je crois que je suis bien terrible lorsqu'on m'excite,»
+dit Joseph dans son sofa avec une grimace d'une tristesse si
+burlesque, que la politesse du capitaine ne put y résister plus
+longtemps, et que lui et Osborne partirent d'un éclat de rire.</p>
+
+<p>Osborne, qui n'était pas fort aise qu'un membre de la famille
+dans laquelle il allait entrer, lui, George Osborne du
+***<sup>e</sup> régiment, consentit à une mésalliance avec une petite fille
+de rien, une aventurière de gouvernante, profita de l'état de
+faiblesse où il voyait réduit le héros du Vauxhall et commença
+ainsi l'attaque:</p>
+
+<p>«Vous souvient-il de votre chanson d'hier?</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? demanda Joe.</p>
+
+<p>&mdash;Une chanson sentimentale, après laquelle vous avez appelé
+Rosa.... Rebecca, je ne me rappelle déjà plus son nom,
+vous savez bien cette petite amie d'Amélia, <i>votre petite louloute</i>.»</p>
+
+<p>Et, saisissant la main de Dobbin, il répéta la scène de la
+veille, pour le plus grand supplice de celui qui y avait joué
+le principal rôle, et en dépit de tous les efforts du bon Dobbin
+pour éveiller en lui un peu de pitié.</p>
+
+<p>«Pourquoi l'aurais-je épargné, répondit Osborne aux remontrances
+de son ami, quand il quitta l'invalide, le laissant
+entre les mains du docteur Glober. De quel droit se donne-t-il
+ces airs protecteurs et nous fait-il montrer au doigt au Vauxhall?
+Quelle est cette petite institutrice qui le provoque de l'oeil pour
+se faire aimer de lui? Ma foi! la famille n'est pas déjà si noble,
+sans la compter! Une gouvernante, c'est fort bien, mais
+j'aime mieux autre chose pour belle-soeur. J'ai des idées libérales
+mais j'ai aussi une juste mesure d'amour-propre, et je
+sais ce que je dois à mon rang; quant à elle, qu'elle ne sorte
+pas du sien. Je veillerai de près sur ce grand fanfaron de nabab,
+et je l'empêcherai de se faire encore plus fou qu'il n'est. Aussi
+lui ai-je dit de se tenir en garde contre toutes les manoeuvres
+de la petite.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit Dobbin avec un air qui démentait ses paroles,
+personne ne peut savoir mieux que vous que vous avez
+toujours été parmi les tories, et que votre famille est l'une des
+plus vieilles de l'Angleterre; mais....</p>
+
+<p>&mdash;Venez avec moi voir ces demoiselles, et faites l'amour
+pour votre compte à miss Sharp,» dit le lieutenant en interrompant
+son ami; mais le capitaine Dobbin refusa d'accompagner
+Osborne dans sa visite aux dames de Russell-Square.</p>
+
+<p>En apercevant dans la maison des Sedley deux têtes qui faisaient
+le guet à deux étages différents, Osborne ne put s'empêcher
+de rire.</p>
+
+<p>Le fait est que miss Amélia était à sa fenêtre, interrogeant
+de l'oeil avec la plus grande anxiété le côté du square qui lui
+faisait face, et où habitait M. Osborne, dans l'espérance de
+découvrir le lieutenant; et miss Sharp, de la chambre à coucher
+située au second étage, s'était mise en observation,
+comptant bien voir apparaître la masse respectable qui avait
+nom Joseph.</p>
+
+<p>«Ma soeur Anne est à sa tour, dit Osborne à Amélia, mais
+elle ne voit rien venir.»</p>
+
+<p>Et, tout joyeux de sa plaisanterie, il prit un malin plaisir à
+dépeindre en termes grotesques à miss Sedley le fâcheux état
+de son frère.</p>
+
+<p>«George, c'est très-mal à vous de rire,» lui dit-elle avec
+un air de reproche.</p>
+
+<p>Mais George n'en continua que de plus belle en présence
+de sa mine contrite et désappointée, et persista à croire que sa
+plaisanterie était des plus divertissantes. Lorsque miss Sharp
+descendit, il la railla beaucoup au sujet de l'effet que ses
+charmes avaient produit sur le gros employé de la compagnie
+des Indes.</p>
+
+<p>«Ah! miss Sharp, si vous aviez pu le voir ce matin, dit-il,
+vagissant dans sa robe de chambre à ramages et se tordant sur
+son sofa, si vous l'aviez vu tirant la langue à son apothicaire
+Glauber....</p>
+
+<p>&mdash;Voir qui? dit miss Sharp.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? comment! qui! mais ce ne peut être que le bon capitaine
+Dobbin, dont nous nous sommes si vivement préoccupés
+la nuit dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! nous nous sommes bien mal conduits avec lui; dit
+Emmy toute rougissante; en effet, je l'avais.... complétement
+oublié.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, c'est vrai, s'écria Osborne redoublant ses
+éclats de rire; et puis on ne peut pas toujours penser à Dobbin,
+n'est-ce pas, Amélia? n'est-ce pas, miss Sharp?</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est quand il a renversé son verre sur la table,
+répliqua miss Sharp d'un air sec et avec un mouvement d'impatience;
+je n'ai pas pris garde un seul moment à l'existence
+du capitaine Dobbin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, miss Sharp, je le lui dirai,» répondit Osborne.</p>
+
+<p>Comme il parlait, miss Sharp sentit naître en elle un sentiment
+de défiance et de haine pour ce jeune officier, sans
+qu'il pût s'en douter le moins du monde. «Peut-être veut-il
+s'amuser à mes dépens, pensa Rebecca; peut-être m'a-t-il
+tournée en ridicule auprès de Joseph; peut-être a-t-il renouvelé
+ses terreurs. Et l'autre ne viendra pas.»</p>
+
+<p>Un nuage passa sur ses yeux et son coeur battit plus vite.</p>
+
+<p>«Vous plaisantez toujours, dit-elle avec un sourire aussi
+ingénu qu'elle put le prendre; vous avez beau jeu, monsieur
+George, je n'ai personne ici pour me défendre.»</p>
+
+<p>George Osborne, pendant qu'elle s'éloignait et qu'Amélia
+le grondait du regard, éprouva un léger regret d'avoir mal à
+propos chagriné cette pauvre créature, d'ailleurs si à plaindre;
+mais bientôt il reprit:</p>
+
+<p>«Ma chère Amélia, vous êtes trop bonne, trop indulgente;
+vous n'avez pas encore comme moi l'expérience du monde. Il
+faut que votre petite amie miss Sharp apprenne à rester à sa
+place.</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous que Joseph....</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma parole, ma chère; je n'en sais rien; il peut le
+faire comme ne pas le faire, je ne suis pas son maître. Mais je
+sais seulement que c'est un garçon très-léger, très-vain, et
+qu'il a mis dans une très-désagréable et très-fausse position
+ma chère petite louloute.»</p>
+
+<p>Il se remit à rire d'une façon si drôle qu'Emmy ne put s'empêcher
+de rire avec lui.</p>
+
+<p>Joe ne vint pas de toute la journée. Mais cela inquiétait peu
+Amélia, car la petite diplomate avait envoyé le groom aide
+de camp de maître Sambo, à la maison de son frère, pour lui
+demander un livre qu'il lui avait promis et s'informer de ses
+nouvelles. Il fut répondu par le valet de Joe, M. Brush, que
+l'indisposition de son maître le retenait au lit, et que le docteur
+était en ce moment auprès de lui. «Il viendra demain,» pensa-t-elle.
+Mais elle ne se sentait point le courage de rien dire à
+ce sujet à Rebecca, et cette jeune personne elle-même ne fit
+aucune allusion à cette affaire dans toute la soirée qui suivit la
+nuit passée au Vauxhall.</p>
+
+<p>Le lendemain cependant, comme les jeunes dames assises
+sur le sofa s'occupaient à travailler, à écrire des lettres ou à
+lire des romans, Sambo entra dans la pièce avec son air d'empressement
+habituel; il portait un paquet sous le bras et une
+lettre sur un plateau.</p>
+
+<p>«Une lettre de M. Joseph pour mademoiselle,» dit Sambo.</p>
+
+<p>Amélia l'ouvrit tout en tremblant.</p>
+
+<p>Voici ce qu'elle disait:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Ma chère Amélia,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Je vous envoie <i>l'Orphelin de la Forêt</i>. Je me sentais trop
+mal pour aller vous voir hier et aujourd'hui. Je quitte la ville
+pour Cheltenham. Excusez-moi, si c'est possible, auprès de
+l'aimable miss Sharp de ma conduite au Vauxhall. Priez-la
+de me pardonner et d'oublier tout ce que je lui ai dit dans
+l'excitation de ce fatal souper. Dès que je me sentirai mieux,
+car ma santé est fort ébranlée, j'irai passer quelques mois en
+Écosse.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Votre bien affectionné,</p>
+<p>«<span class="sc">Joe Sedley</span>.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'était l'arrêt de mort, tout était perdu. Amélia n'osait regarder
+la pâle figure et les yeux enflammés de Rebecca. Elle laissa
+tomber la lettre sur les genoux de son amie; puis, sortant de
+la pièce, elle alla se réfugier dans sa chambre, où son petit
+coeur éclata en sanglots.</p>
+
+<p>Blenkinsop l'intendante l'y suivit pour lui prodiguer ses consolations;
+Amélia, en épanchant ses larmes dans son sein, reprit
+un peu de courage.</p>
+
+<p>«Ne vous laissez pas abattre, mademoiselle; je n'aurais pas
+voulu vous le dire, mais personne de la maison ne l'a aimée,
+excepté au commencement. Je l'ai vue, de mes propres yeux
+vue, lisant les lettres de votre maman. Pinner dit qu'elle est
+toujours à fouiller dans votre boîte à bijoux et dans vos tiroirs,
+et dans les tiroirs de tout le monde. Elle est sûre qu'elle a mis
+votre ruban blanc dans sa malle.</p>
+
+<p>&mdash;Je le lui ai donné, je le lui ai donné,» répondit Amélia.</p>
+
+<p>Mais cela ne modifia en rien l'opinion de mistress Blenkinsop
+sur miss Sharp.</p>
+
+<p>«Voyez-vous, Pinner, je ne me fie pas à toutes ces gouvernantes
+qui ne sont ni chien ni loup. Elles se donnent les airs
+et les allures de nos grandes dames, et souvent elles ne sont
+pas mieux payées que vous et moi.»</p>
+
+<p>Il était désormais évident pour tous les habitants de la maison,
+excepté pour la pauvre Amélia, que Rebecca devait partir;
+et grands et petits, toujours à l'exception d'une seule personne,
+pensaient que ce départ devait avoir lieu dans le plus bref délai.
+Cette bonne jeune fille bouleversa tous les tiroirs, toutes les
+armoires, tous les sacs, passa en revue ses robes, fichus, colifichets,
+chiffons, dentelles, soieries et falbalas, choisissant
+une chose, puis l'autre, puis encore une autre, pour en faire
+un petit paquet pour Rebecca. Puis, allant trouver son père,
+ce généreux commerçant de la Cité, qui lui avait promis autant
+de guinées qu'elle avait d'années, elle pria de donner cet
+argent à sa chère Rebecca, qui en avait besoin, tandis qu'elle
+ne manquait de rien.</p>
+
+<p>George Osborne lui-même fut mis à contribution, et il ne
+se fit pas prier. Il alla à Bond-Street acheter le plus joli chapeau,
+le plus élégant spencer.</p>
+
+<p>«Voilà le présent que George vous fait, ma chère Rebecca,
+dit Amélia toute fière. Qu'il a bon goût! il n'y en a pas un
+comme lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en a pas un, répondit Rebecca. Je lui suis bien
+reconnaissante!»</p>
+
+<p>Dans le fond de son coeur elle se disait: «C'est George Osborne
+qui a empêché mon mariage.» Aussi elle aimait George
+Osborne en conséquence.</p>
+
+<p>Elle fit ses paquets de la meilleure grâce du monde, et accepta
+tous les jolis petits présents d'Amélia, après y avoir mis
+tout juste ce qu'il fallait d'hésitation et de résistance. Elle ne
+manqua pas de jurer à mistress Sedley une éternelle reconnaissance,
+tout en se gardant bien d'importuner cette bonne
+dame qui se trouvait un peu décontenancée et avait l'air de
+vouloir l'éviter. Elle baisa la main de M. Sedley, et lui demanda
+la permission de le considérer à l'avenir comme son meilleur
+ami, son plus sûr protecteur. Il y avait quelque chose de si touchant
+dans toute sa personne, que M. Sedley fut sur le point de
+lui donner un mandat de vingt livres. Mais il réprima sa sensibilité,
+et comme la voiture l'attendait pour l'emmener dîner, il
+s'éloigna en jetant à Rebecca un: «Dieu vous protége, mon enfant!
+Vous aurez toujours ici une place quand vous viendrez à
+la ville; ne l'oubliez pas.... James, à Mansion House.»</p>
+
+<p>Enfin arriva le moment de la séparation pour les deux
+amies.</p>
+
+<p>Après une scène où l'une prit son rôle au sérieux et l'autre
+le joua en comédienne accomplie; après les plus tendres caresses,
+les larmes les plus pathétiques, où le flacon à vinaigre
+ainsi que les meilleurs sentiments du coeur purent trouver
+leur place, Rebecca et Amélia se séparèrent, la première jurant
+à son amie de l'aimer toute sa vie et encore au delà.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="VII"></a>CHAPITRE VII.</h2>
+
+<h2>Crawley de Crawley-la-Reine.</h2>
+
+
+<p>Parmi les noms en C les plus respectés inscrits sur l'<i>Annuaire
+de la cour</i>, l'an de grâce 18..., était celui de <i>Crawley (sir Pitt),
+baronnet, Great-Gaunt-Street et Crawley-la-Reine dans le Hants</i>.
+Ce nom honorable figurait aussi, depuis plusieurs années, accolé
+à ceux de tous ces dignes candidats qui vont à tour de
+rôle quêter le suffrage des électeurs.</p>
+
+<p>À propos du bourg de Crawley-la-Reine, on raconte que la
+reine Elisabeth, dans une de ses tournées, s'arrêta à Crawley,
+pour y déjeuner. L'excellente bière de l'Hampshire, que lui
+présenta le Crawley d'alors, beau gaillard à longue barbe et
+au jarret d'acier, la mit en si belle humeur qu'elle octroya au
+bourg de Crawley le droit d'envoyer à l'avenir deux membres
+au parlement. En souvenir de l'illustre visiteuse, ce pays reçut
+le nom de Crawley-la-Reine, et il l'a conservé jusqu'à ce jour.
+Par un effet des changements causés par le temps, des vicissitudes
+produites par les siècles dans les empires, les cités et
+les bourgs, Crawley-la-Reine n'avait pas cessé d'être aussi populeux
+qu'à l'époque de la reine Beth, et finissait par tomber
+dans la catégorie dite des bourgs-pourris. Toutefois, sir Pitt
+Crawley, avec son gros bon sens et sa rhétorique ordinaire,
+avait bien soin de répéter:</p>
+
+<p>«Pourri! tant qu'on voudra; il ne m'en rapporte pas moins
+quinze cents bonnes livres par an!</p>
+
+<p>Sir Pitt Crawley, ainsi appelé du nom de son illustre homonyme
+à la chambre des communes, était fils de Walpole Crawley,
+premier baronnet, dispensateur des sceaux et parchemins
+sous le règne de Georges II. À l'exemple de tant d'honnêtes
+confrères de cette époque, il encourut l'accusation de péculat.
+Walpole Crawley, chose presque superflue à dire, était fils de
+John Churchill Crawley, du nom de l'un des plus fameux capitaines
+du règne de la reine Anne. L'arbre généalogique pendu
+dans la grande salle de Crawley-la-Reine mentionne en outre
+Charles Stuart, fils de Crawley surnommé le Décharné, le
+Crawley contemporain de Jacques I<sup>er</sup>, et enfin le Crawley de la
+reine Elisabeth, représenté à la tête du tableau en barbe et en
+cuirasse. De son gilet part, suivant l'usage, le tronc nobiliaire
+où s'étalent les noms illustres ci-dessus énumérés. Tout à côté
+du nom de sir Pitt Crawley, le baronnet dont il est question
+dans ce chapitre, s'alignent les noms de son frère, le révérend
+Bute Crawley, recteur de Crawley-Snailby, et de différents
+autres descendants, tant mâles que femelles, de la famille des
+Crawley.</p>
+
+<p>Sir Pitt avait d'abord épousé Griselle, sixième fille de
+Mungo Binkie, lord Binkie, et cousine en conséquence de
+M. Dundas. Elle l'avait rendu père de deux fils: Pitt, ainsi
+nommé non pas tant en l'honneur de son père qu'en celui de
+notre bien-aimé et fameux ministre, et Rawdon Crawley, appelé
+comme le favori du prince de Galles, si vite oublié par
+S. M. Georges IV. Quelques années après le trépas de milady,
+sir Pitt conduisit à l'autel Rosa, fille de M. G. Grafton de Mudbury.
+Cette nouvelle épouse lui donna deux filles, qui, pour
+leur plus grand avantage, allaient avoir miss Rebecca Sharp
+pour gouvernante. Notre jeune institutrice se trouvait donc au
+milieu d'une famille rehaussée, comme on l'a pu voir, par
+d'assez nobles alliances. Bientôt sa diplomatie allait avoir à
+s'évertuer sur un théâtre plus digne d'elle que le centre modeste
+de Russell-Square.</p>
+
+<p>La lettre d'avis qui l'appelait auprès de ses élèves lui vint
+sous une enveloppe qui n'était plus d'une entière fraîcheur. Elle
+était ainsi conçue:</p>
+
+<p>«Sir Pitt Crawley prie miss Sharp et <i>ses bas gages</i> d'être
+<i>issis</i> mardi, car <i>je m'en vas</i> à Crawley-la-Reine demain matin
+de <i>bonheur</i>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Great-Gaunt-Street.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Rebecca avait beau interroger ses souvenirs, elle ne se rappelait
+point avoir vu de baronnet; aussi, après ses adieux à
+Amélia et le temps de se frotter les yeux avec son mouchoir,
+cérémonie qui dura tout juste assez pour permettre à la voiture
+de dépasser le coin de la rue, elle mit son esprit au supplice
+pour se faire une idée de la tournure que pouvait avoir un baronnet.</p>
+
+<p>«Je voudrais bien savoir s'il porte un crachat, pensa-t-elle.
+Peut-être le droit de porter des crachats appartient-il aux lords
+seuls. Toujours, il aura une mise recherchée, quelque costume
+de cour. Il porte sans doute des manchettes et doit avoir un
+oeil de poudre dans les cheveux. Je le vois d'ici avec son air de
+hauteur; je serai assurément traitée par lui avec le dernier mépris.
+Il faut encore prendre mon mal en patience, car au moins
+je serai mêlée à des gens de bonne société, et non plus à cette
+petite bourgeoisie si vulgaire dans son genre.»</p>
+
+<p>Puis, pensant à Joseph et à ses amis de Russell-Square, elle
+empruntait la philosophie du renard de la fable devant une
+treille trop élevée.</p>
+
+<p>Après avoir passé Shiverly-Square, la voiture s'arrêta dans
+Great-Gaunt-Street, devant une grande et sombre maison,
+encaissée entre deux autres d'aussi lugubre apparence. Chacune
+portait un écusson au-dessus de la principale croisée, comme
+on en voit presque toujours aux maisons de Great-Gaunt-Street,
+où la mort, sans doute attirée par la tristesse du lieu, semble
+avoir élu domicile à perpétuité. Les volets des fenêtres du
+premier étage étaient fermés; ceux de la salle à manger, à
+moitié entr'ouverts, laissaient voir de vieux journaux enveloppant
+précieusement les cuivres des fenêtres.</p>
+
+<p>John le cocher, envoyé seul pour conduire la voiture et peu
+soucieux de descendre pour aller sonner, réclama ce service
+d'un petit gamin qui passait. La sonnette s'ébranla, une tête
+se montra aux volets entre-bâillés de la salle à manger, et la
+porte s'ouvrit pour laisser passer un homme en culotte de drap
+commun, en grosses guêtres, avec une vieille veste tachée,
+une vieille cravate d'une couleur équivoque, enroulée autour
+d'un cou velu, ayant la tête chauve et lisse, une face rubiconde
+et niaise, des yeux gris et brillants, une bouche toujours grimaçante.</p>
+
+<p>«Est-ce ici la maison de sir Pitt Crawley? demanda John de
+son siége.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit l'homme de la maison avec un signe affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Avancez ici pour enlever ces paquets, dit John.</p>
+
+<p>&mdash;Enlevez-les vous-même, dit le portier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voyez donc pas que je ne puis laisser mes bêtes?
+Allons, allons, mon brave, la main à la besogne; la demoiselle
+vous donnera quelque chose pour la peine,» dit John avec un
+gros rire.</p>
+
+<p>Miss Sharp ne pouvait prétendre aux égards de cet homme;
+ses rapports avec la famille des Sedley allaient en rester là, et
+les domestiques n'avaient rien reçu d'elle à son départ.</p>
+
+<p>Le bonhomme chauve sortit les mains des poches de sa
+culotte; puis, obéissant à l'injonction du cocher, il chargea
+la malle de miss Sharp sur son épaule et l'entra dans la
+maison.</p>
+
+<p>«Prenez encore ce panier et ce châle, et ouvrez-moi la porte,
+dit miss Sharp en descendant de voiture toute courroucée.
+Quant à vous, j'écrirai à M. Sedley pour l'informer de votre
+conduite, dit-elle au cocher.</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyez pas méchante, ma petite dame, répondit le domestique;
+vous n'avez rien oublié, n'est-ce pas? Et les robes
+de mam'zelle Mélia, les avez-vous aussi? Elles devaient revenir
+à la femme de chambre. J'espère qu'elles seront à votre taille.
+Fermez la porte, Jim. C'est pas d'elle qu'on peut attendre quéque
+chose, continua John en faisant avec son pouce un geste
+démonstratif du côté de miss Sharp. Une belle emplette pour
+vous, en vérité, une belle emplette!»</p>
+
+<p>Et en parlant ainsi, le cocher fouetta ses chevaux. En réalité,
+il nourrissait de tendres sentiments pour la femme de chambre,
+et il enrageait de la voir frustrée de ses petits profits.</p>
+
+<p>En entrant dans la salle à manger, sous la conduite du personnage
+en guêtres, Rebecca trouva à l'appartement l'air de
+deuil qu'ils prennent tous quand leurs nobles habitants disent
+adieu à la ville. Les pièces semblent alors pousser la fidélité
+jusqu'à pleurer l'absence de leurs maîtres. Un tapis de pied
+roulé sur lui-même cachait son air boudeur sous le buffet. Les
+tableaux voilaient leur face sous de vieilles enveloppes de
+papier gris. La lampe pendait au plafond, se dérobant aux
+yeux dans un vieux sac de toile grise, et les rideaux des croisées
+disparaissaient sous des housses de toutes les paroisses.
+Du fond de son coin sombre, le buste en marbre de sir Walpole
+Crawley contemplait la nudité du plancher et les chenets huilés
+pour prévenir la rouille. Sur la cheminée, des étuis veufs de
+cartes à jouer; l'étagère poussée derrière le tapis; les chaises
+les pieds en l'air et rangées contre le mur; à l'opposé de la
+statue, dans un coin non moins sombre, sur un petit guéridon,
+gisait une gaine à couteau, tout écorchée, dont la forme attestait
+l'antiquité.</p>
+
+<p>Deux chaises de cuisine, une table ronde, une pelle et des
+pincettes se groupaient autour du foyer, où un poêlon chauffait
+aux tièdes clartés d'un feu mourant. On voyait sur la table à
+côté d'un morceau de pain et de fromage, un chandelier en
+fer-blanc et un peu de porter dans un cruchon.</p>
+
+<p>«Vous avez dîné, sans doute? Ceci serait peut-être trop long
+pour votre estomac; voulez-vous une goutte de bière?</p>
+
+<p>&mdash;Où est sir Pitt Crawley? demanda miss Sharp avec un air
+de majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Hi! hi! c'est moi qui <i>est</i> sir Pitt Crawley. Vous me devez
+un bon pourboire pour votre bagage. Hi! hi! demandez à mistress
+Tinker si je ne le suis pas. Mistress Tinker, je vous présente
+miss Sharp. Mademoiselle la gouvernante, voici ma femme
+de ménage, ho! ho!»</p>
+
+<p>La personne répondant au nom de mistress Tinker fit au même
+instant son apparition dans la chambre; elle apportait la pipe et
+le tabac demandés une minute avant l'arrivée de miss Sharp;
+elle remit le tout entre les mains de sir Pitt, qui s'assit au coin
+du feu.</p>
+
+<p>«Et les liards? demanda-t-il; je vous ai donné trois pièces
+de six liards. Vous avez à me rendre, vieille Tinker!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, répliqua mistress Tinker, lui jetant sa monnaie.
+Être baronnet pour liarder de la sorte!</p>
+
+<p>&mdash;Un liard par jour, cela fait sept schellings par an, répondit
+le maître de céans; sept schellings par an font l'intérêt de sept
+guinées. Comptez par liards, vieille Tinker, et vous verrez bientôt
+arriver les guinées.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien sir Pitt Crawley à ne pas vous y tromper, ma
+jeune dame; il n'y en a pas un comme lui pour regarder de si
+près aux liards, dit mistress Tinker d'un air maussade. D'ici à
+peu vous connaîtrez encore mieux l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne m'en aimerez pas moins, miss Sharp, dit le
+vieux gentilhomme d'un air presque poli; je suis juste avant
+d'être généreux.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a de sa vie fait cadeau d'un liard, bougonna la
+Tinker.</p>
+
+<p>&mdash;Et n'en a nulle envie pour l'avenir: c'est contre mes
+principes. Allez chercher une chaise à la cuisine, Tinker, si
+vous avez envie de vous asseoir, et puis nous dirons un mot au
+souper.»</p>
+
+<p>En attendant, le baronnet plongea sa fourchette dans la poêle
+et en retira un morceau de tripe et un oignon; et, après un
+partage fait avec la plus scrupuleuse équité, il prit, sa portion,
+ainsi que mistress Tinker.</p>
+
+<p>«Vous voyez, miss Sharp, quand je ne suis pas ici, je paye
+à Tinker ses frais de nourriture; mais, quand je suis à la ville,
+elle dîne avec la famille. Ah! ah! je suis bien aise, mademoiselle,
+que vous n'ayez pas faim, pas vrai, Tink?»</p>
+
+<p>Et ils attaquèrent à belles dents leur frugal repas.</p>
+
+<p>Après le souper, sir Pitt Crawley se mit à fumer sa pipe;
+quand il fit tout à fait noir, il plaça un bout de chandelle sur
+un brûle-tout, et tirant d'une poche sans fond une liasse
+formidable de dossiers, il se mit à les lire et à les mettre en
+ordre.</p>
+
+<p>«Je suis ici pour des affaires de loi, ma chère, et voilà ce
+qui me procure le plaisir d'avoir demain une si jolie compagne
+de voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Il est toujours avec des procès, dit mistress Tinker en se
+versant à boire.</p>
+
+<p>&mdash;Buvez et ne vous gênez pas, dit le baronnet. Oui, ma
+chère, Tinker dit vrai, j'ai perdu et gagné plus de procès
+qu'aucun homme en Angleterre. Jetez les yeux sur ceci: <i>Crawley,
+baronnet, contre Snaffle</i>. J'en aurai raison ou j'y perdrai
+mon nom de Pitt Crawley.&mdash;<i>Podder et C<sup>e</sup>, contre Crawley,
+baronnet</i>;&mdash;<i>les contrôleurs de la commune de Snailby contre
+Crawley, baronnet</i>. Qu'ils prouvent donc que c'est du domaine
+public, je les en défie; ce terrain est bien à moi; il n'appartient
+pas plus à la commune qu'à vous ou à Tinker que voilà. Je les
+mettrai <i>à quia</i>, quand il devrait m'en coûter mille guinées.
+Regardez un peu ces papiers; il ne tient qu'à vous, si le coeur
+vous en dit, ma très-chère; avez-vous une belle main pour
+écrire? Je vous mettrai en réquisition quand nous serons à
+Crawley-la-Reine, miss Sharp. Maintenant que la douairière
+est morte, j'ai besoin d'un aide.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne valait pas mieux que lui, reprit la Tinker; elle
+était toujours en chicane avec ses fournisseurs; en quatre ans,
+elle a congédié quarante-huit domestiques.</p>
+
+<p>&mdash;Elle était donc avare, très-avare? dit l'orpheline d'un ton
+de naïveté.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi c'était une perle; elle me sauvait un homme
+d'affaires.»</p>
+
+<p>La conversation continua assez longtemps sur ce ton confidentiel,
+au grand amusement de la nouvelle arrivée. Bonnes
+ou mauvaises, les qualités de sir Pitt Crawley étaient mises
+par lui dans tout leur jour, sans qu'il cherchât le moins du
+monde à les déguiser. Il ne tarissait pas sur son compte, tantôt
+faisant usage du patois de l'Hampshire dans toute sa rudesse
+et sa vulgarité, et tantôt adoptant le langage de l'homme
+du monde. Enfin, on se souhaita le bonsoir, après recommandation
+à miss Sharp d'être prête le lendemain à cinq heures
+du matin.</p>
+
+<p>«Vous coucherez cette nuit avec Tinker, lui dit-il; c'est un
+grand lit où l'on peut tenir deux: lady Crawley y est morte.
+Bonne nuit!»</p>
+
+<p>Sir Pitt se retira après ce compliment, et la très-solennelle
+Tinker, le chandelier à la main, ouvrit la marche à travers de
+grands escaliers en pierre, de longues enfilades de salons immenses
+dont toutes les serrures étaient recouvertes de papier;
+elle arriva enfin à la chambre où lady Crawley s'était endormie
+du dernier sommeil. L'aspect de cette pièce avait quelque chose
+de si funèbre et de si triste que non-seulement on était disposé
+à croire que lady Crawley y avait rendu le dernier soupir,
+mais que le fantôme de la pauvre dame n'avait pas cessé de
+l'habiter. Rebecca allait et venait dans l'appartement avec un
+entrain des plus joyeux. Elle avait déjà sondé les profondeurs
+des placards, des cabinets, des armoires; elle ouvrait les tiroirs
+fermés, passait en revue les affreux tableaux suspendus aux
+murs et tous les objets de toilette, tandis que la femme de
+chambre s'occupait à dire ses prières.</p>
+
+<p>«Je ne voudrais pas m'endormir dans le lit que voici sans
+avoir la conscience en repos, mademoiselle, dit la vieille servante.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dans cette chambre, reprit Rebecca, de quoi nous
+loger avec une demi-douzaine de revenants. Contez-moi donc
+tout ce que vous savez sur lady Crawley, sir Pitt Crawley et
+tous les autres, ma <i>chère</i> mistress Tinker.»</p>
+
+<p>Mais la vieille Tinker n'était pas une personne à se laisser
+tirer les vers du nez par des questions en l'air. Elle intima
+à miss Sharp que le lit était fait pour dormir et non pour
+causer; et bientôt, du coin où elle reposait, s'éleva un ronflement
+comme il n'en peut sortir que d'une conscience irréprochable.
+Rebecca resta éveillée longtemps, fort longtemps;
+elle pensait au lendemain, au nouveau monde qui s'ouvrait
+devant elle, aux chances de succès qu'elle y trouverait. La chandelle,
+placée dans la cuvette, jetait une dernière lueur avant
+de s'éteindre; la cheminée projeta une ombre épaisse sur la
+moitié d'un canevas <i>pour marquer</i>, ouvrage, sans doute, de la
+feue milady, précieusement encadré, et sur deux portraits de
+famille représentant deux jeunes garçons l'un en habit de collége,
+l'autre en veste rouge de soldat. Au moment de s'endormir,
+miss Sharp se demanda auquel elle devait rêver.</p>
+
+<p>À quatre heures, par une matinée d'été assez brillante pour
+donner un aspect joyeux même aux sombres murailles de
+Great-Gaunt-Street, la fidèle Tinker éveilla sa compagne de lit
+et l'avertit de se préparer pour le départ; puis tirant les verroux
+du vestibule, et ouvrant la grande porte dont les gonds
+firent par un long grincement tressaillir les échos endormis de
+la rue, elle se dirigea vers Oxford-Street, et prit un fiacre à la
+station de l'endroit. Il est inutile d'entrer dans des détails sur
+le numéro de la voiture ou de constater que le cocher était
+venu de grand matin dans le voisinage de Swallow-Street
+avec l'espoir de trouver quelque jeune viveur au pas chancelant,
+qui ayant besoin de l'assistance de son véhicule pour rentrer
+chez lui le payerait avec la générosité de l'ivresse.</p>
+
+<p>Inutile de dire que si le cocher caressait cette espérance, il
+eut à se détromper grandement. Car le digne baronnet qu'il voiturait
+dans sa boîte jusqu'à la Cité ne lui donna pas un sou en
+sus du prix de la course. Le pauvre John eut beau crier et tempêter,
+jeter dans le ruisseau les coffres de miss Sharp et jurer
+qu'il en appellerait aux tribunaux pour se faire payer son dû.</p>
+
+<p>«Songez-y à deux fois, dit l'un des valets d'écurie, vous
+avez à faire à sir Pitt Crawley.</p>
+
+<p>&mdash;Entends-tu, Joe, cria le baronnet d'un air approbateur; je
+voudrais bien voir un homme qui oserait me faire aller!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi! dit Joe en bougonnant entre ses dents et
+en chargeant les bagages du baronnet sur la voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Gardez le siége pour moi, conducteur, cria le membre du
+parlement au cocher.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sir Pitt, répliqua celui-ci la main au chapeau et la
+rage dans le coeur, car il avait promis cette place à un jeune
+étudiant de Cambridge, dont il aurait eu au moins une couronne
+de pourboire. Miss Sharp avait pris une place à l'intérieur
+de la voiture qui allait la transporter dans un monde
+nouveau.</p>
+
+<p>Comment le jeune étudiant de Cambridge étendit cinq vêtements
+sur ses genoux et se mit en frais, lorsque la petite miss
+Sharp obligée de quitter l'intérieur, vint prendre place à côté
+de lui; comment il la couvrit d'un de ses paletots, et finit par
+reprendre toute sa belle humeur;</p>
+
+<p>Comment le monsieur asthmatique et la vieille précieuse qui
+jurait à tout propos sur son honneur, qu'auparavant elle n'avait
+jamais voyagé en voiture publique (il y avait toujours quelqu'une
+de ces dames dans les voitures publiques du temps,
+hélas! où elles existaient encore, car où sont-elles passées aujourd'hui?)
+et la grosse veuve avec sa bouteille de brandy prirent
+successivement leur place sur les banquettes de l'intérieur;</p>
+
+<p>Comment le conducteur leur demanda à tous de l'argent et
+recueillit six sous du monsieur asthmatique et cinq liards crasseux
+de la grosse veuve;</p>
+
+<p>Comment la voiture se mit enfin en route et traversa les sombres
+ruelles d'Aldersgate, fit trembler en passant les vitraux de
+Saint-Paul, franchit avec rapidité l'entrée des étrangers à
+Fleet-Market qui, avec Exeter-Change, appartient désormais
+au monde des souvenirs;</p>
+
+<p>Comment on passa l'Ours blanc de Piccadilly, tandis qu'on
+voyait flotter un voile de brouillard sur les jardins de Knightsbridge;</p>
+
+<p>Comment on laissa derrière soi Turnham-Green, Brentford
+et Bagshot;</p>
+
+<p>Il n'est pas besoin de le dire ici.</p>
+
+<p>Celui qui écrit ses lignes ayant, dans ses jeunes années,
+parcouru cette route enchanteresse par une radieuse et belle
+matinée, y ramène sa pensée avec un sentiment de regret et de
+plaisir. Où est-elle maintenant cette route avec le plaisant chapitre
+des accidents de voyage? Il n'y a plus de Chelsea ou de
+Greenwich pour les vieux et honnêtes cochers à la trogne rougie?
+Où sont-ils passés, je le demande, tous ces joyeux compagnons?
+Le vieux Welder est-il vivant ou mort? Et les garçons
+d'auberge avec leurs hôtels où l'on vous offrait le boeuf
+froid servi à la hâte? Et ce palefrenier stupide avec son nez
+bleu et gelé, son seau à l'anse criarde, où a-t-il passé? où sont
+ses descendants? Pour tous ces grands génies en jupons qui
+écrivent des nouvelles à l'intention des enfants de notre bien-aimé
+lecteur, ces hommes et ces choses passeront à l'état de
+légende, comme l'histoire de Ninive, de Coeur-de-Lion ou de
+Jean-Paul Chopart. Pour eux, la diligence va usurper la place
+des châteaux enchantés; un attelage de quatre chevaux bais
+ne prêtera pas moins au merveilleux que Bucéphale et l'Hippogriffe.
+Ah! comme leur poil était brillant quand les garçons
+d'écurie leur enlevaient la couverture! comme ils s'élançaient
+avec ardeur sur la route! comme leur queue était belle à voir
+frissonner, leurs flancs à voir fumer quand, au terme du relais,
+ils rentraient dans la cour d'auberge avec la dignité du devoir
+accompli! Hélas! nous n'entendrons plus les notes joyeuses et
+fausses du conducteur lorsque les portes s'ouvraient à minuit
+pour laisser passer sa voiture? Mais où nous emporte en ce
+moment l'omnibus de Trafalgar?</p>
+
+<p>Puis.... Mais, sans nous arrêter aux mille incidents de la
+route, nous irons tout droit à Crawley-la-Reine, pour savoir
+comment va s'y trouver miss Rebecca Sharp.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h2>
+
+<h2>Tout confidentiel.</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>MISS REBECCA SHARP À MISS AMÉLIA SEDLEY.</p>
+<p>Service de la chambre des communes</p>
+<p>«Russell-Square, à Londres,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Très-chère et très-douce Amélia,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«C'est avec une joie mêlée de tristesse que je prends la plume
+pour écrire à l'amie de mon coeur. Quel changement d'hier à
+aujourd'hui! Maintenant je suis seule, sans amie; hier j'étais
+comme dans ma famille, je goûtais la tendre intimité d'une
+soeur que je chérirai toujours, oh! oui, toujours!</p>
+
+<p>«Je ne vous dirai point mes larmes, mon affliction dans cette
+fatale nuit passée loin de vous. Vous êtes allée mardi soir où
+vous appelaient la joie et le bonheur; vous aviez près de vous
+votre mère, le jeune soldat <i>qui vous est fiancé</i>. J'ai pensé à
+vous toute la nuit, je vous voyais danser chez Perkins, la plus
+belle, je suis sûre, entre toutes les jeunes filles du bal. Le cocher
+m'a conduite dans la vieille voiture à la maison de ville
+de sir Pitt Crawley. Après m'avoir traitée avec la dernière impertinence
+(hélas! qu'avait-il à craindre en insultant la pauvreté,
+le malheur?), il m'a laissée entre les mains de sir Pitt.
+Celui-ci m'a fait passer la nuit dans un vieux lit d'un aspect
+sinistre, à côté d'une vieille bonne non moins effrayante.
+C'est la gardienne de la maison. Je n'ai pas fermé l'oeil de la
+nuit.</p>
+
+<p>«Sir Pitt ne répond pas à l'idée que, dans nos folles imaginations,
+nous nous faisions d'un baronnet en lisant à Chiswick
+nos romans de contrebande. Rien ne peut moins que lui ressembler
+à un Lovelace. Figurez-vous un vieux bonhomme
+trapu, court, commun et malpropre; vieux habits, guêtres râpées;
+il fume une ignoble pipe et fait lui-même cuire dans la
+poêle un horrible souper. Il a parlé une espèce de patois montagnard
+et a juré comme un Turc après la femme de charge,
+puis après le cocher qui nous a menés à l'auberge d'où part
+la voiture sur laquelle j'ai fait au grand air la plus grande
+partie de la route.</p>
+
+<p>«La femme de charge m'avait éveillée au point du jour. Arrivée
+à l'auberge, j'avais d'abord pris place dans l'intérieur de
+la voiture; mais à un certain endroit appelé Mudbury, où nous
+fûmes surpris par une averse assez forte, eh bien! vous aurez
+peine à le croire, il fallut me mettre dehors. Sir Pitt est un des
+propriétaires de la voiture, et, comme il se présenta à Mudbury
+un voyageur pour une place d'intérieur, je fus obligée de sortir
+et de recevoir la pluie. Par bonheur, un étudiant du collége de
+Cambridge m'a donné l'hospitalité sous un de ses énormes paletots.</p>
+
+<p>«Ce jeune homme et le conducteur avaient l'air de connaître
+fort bien sir Pitt, et s'amusaient à ses dépens. D'un commun
+accord ils lui décernaient l'épithète de <i>vieux pingre</i>, ce qui
+signifie une personne très-chiche et très-avare. À les entendre,
+il n'aurait jamais donné d'argent à personne. J'étais indignée
+de tant de lésinerie. Le jeune étudiant me fit remarquer la
+lenteur avec laquelle nous faisions les deux derniers relais,
+parce que sir Pitt avait pris place sur le siége et était propriétaire
+de l'attelage pour cette partie du trajet.</p>
+
+<p>«Mais, n'est-ce pas que je leur donnerai du fouet à Squashmore,
+quand je vais prendre les guides? dit le jeune étudiant
+de Cambridge.</p>
+
+<p>«&mdash;Ne les manquez pas, monsieur Jacques,» répondit le
+conducteur.</p>
+
+<p>«Lorsqu'on m'eut dit le mot de l'énigme et les projets de
+M. Jacques pour le reste du chemin, et ses plans de vengeance
+sur le dos des chevaux de sir Pitt, je ne pus m'empêcher de
+rire.</p>
+
+<p>«Une voiture attelée de quatre superbes chevaux portant sur
+leurs harnais les armes du maître et seigneur, nous attendait
+à Leakington, à quatre milles de Crawley-la-Reine. Notre
+entrée dans le parc du baronnet se fit en toute solennité. Une
+magnifique avenue longue d'un mille environ, conduit au château.
+Arrivés à la grille d'honneur, dont les piliers sont surmontés
+d'une colombe et d'un serpent, supports des armes des
+Crawley, nous fûmes reçus par une femme qui n'en finissait
+plus de nous saluer, tout en s'empressant de nous ouvrir les
+vieilles grilles de fer, trop semblables à celles de cet odieux
+Chiswick.</p>
+
+<p>«Une avenue d'un mille de long! me dit sir Pitt. Une rangée
+d'arbres qui vous représente six mille livres en bois de charpente
+pour le propriétaire! N'est-ce donc rien que cela?»</p>
+
+<p>«Il dit une <i>evenue</i> et le <i>propiétaire</i>. Il fallait rire ou se
+mordre les lèvres. À Leakington il avait fait monter avec lui
+M. Hodson, espèce de rustre, avec lequel il se mit à causer
+saisies, ventes, irrigations, culture, fermiers et fermages,
+toutes matières au-dessus de ma portée. On avait surpris Sam
+Miles à braconner, et Pierre Bailey était enfin parti pour l'hospice
+des indigents.</p>
+
+<p>«Tant mieux, dit sir Pitt, voilà une éternité que lui et sa
+famille <i>étions</i> à me filouter sur leur fermage.» Il me vint à
+l'esprit que c'était quelque ancien fermier qui ne pouvait acquitter
+ses loyers. Un autre aurait dit: <i>étaient</i>; mais les riches
+baronnets sont-ils tenus envers la grammaire au même respect
+que les pauvres gouvernantes?</p>
+
+<p>«En passant, je remarquai la flèche d'un clocher s'élevant
+avec grâce au-dessus des vieux ormes du parc; devant ceux-ci,
+au milieu d'une prairie et de quelques hangars, était bâtie une
+vieille maison rouge avec de grandes cheminées tapissées de
+lierre; les vitres étincelaient au soleil.</p>
+
+<p>«Est-ce là votre église, sir Pitt? demandai-je.</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, sac... à papier! dit sir Pitt. (Seulement, ma chère
+amie, il se servit d'un mot beaucoup plus énergique.) Comment
+va la bête, Hodson? La bête, c'est mon frère Bute, ma
+chère demoiselle, mon frère le ministre. Je l'appelle la bête, il
+ne manque plus que la belle. Ah! ah!»</p>
+
+<p>«Hodson riait aussi; mais soudain, avec un air de gravité et
+un mouvement de tête:</p>
+
+<p>«C'est à désespérer de voir comme il va bien, sir Pitt, reprit-il.
+Il est sorti hier sur son poney pour aller visiter nos
+récoltes.</p>
+
+<p>«&mdash;Il est allé chercher ses termes, le diable l'emporte! fit-il
+en employant son autre juron favori. Le brandy et l'eau n'en
+auront donc pas raison? Il est aussi coriace que le vieux....
+Comment l'appelez-vous? le vieux Mathusalem.»</p>
+
+<p>«M. Hodson se tenait les côtés.</p>
+
+<p>«Les jeunes gens sont arrivés du collége, ils se sont rués
+sur John Scroggins, et l'ont laissé à peu près pour mort.</p>
+
+<p>«&mdash;Quoi! sur mon second garde! hurla sir Pitt.</p>
+
+<p>«&mdash;Il se trouvait sur les terres de la cure,» répliqua
+M. Hodson.</p>
+
+<p>«Sir Pitt, en fureur, jura que, si jamais il les prenait à braconner
+sur ses terres, il les ferait transporter, et que le diable
+ne l'en empêcherait pas. Toutefois il reprit:</p>
+
+<p>«J'ai vendu la présentation de cette cure, Hodson; pas un
+membre de cette génération ne l'aura.»</p>
+
+<p>«M. Hodson lui répondit qu'il était parfaitement dans son
+droit. Pour moi, j'entrevois que les deux frères sont à couteaux
+tirés, comme cela arrive très-souvent entre frères et même
+entre soeurs. Vous rappelez-vous les deux miss Scratchley, à
+Chiswick? elles étaient toujours à se chamailler; et Maria Box,
+elle n'épargnait pas les bourrades à Louisa.</p>
+
+<p>«Bientôt après, apercevant des petits garçons qui ramassaient
+des branches mortes dans le bois, M. Hodson s'élança
+de la voiture sur l'ordre de sir Pitt, et tomba sur eux à bras
+raccourcis.</p>
+
+<p>«Tape ferme, Hodson, criait le baronnet, fais sentir le fouet
+à ces petits vauriens, et conduis au logis ces vagabonds.
+Je leur promets la prison, aussi sûr que je m'appelle sir
+Pitt.»</p>
+
+<p>«En même temps nous entendions le fouet de M. Hodson résonner
+sur les épaules de ces pauvres enfants tout en larmes.
+Sir Pitt, voyant les malfaiteurs sous bonne garde, poursuivit
+sa course jusqu'au château.</p>
+
+<p>«Tous les domestiques étaient à leur poste pour nous recevoir
+et........................</p>
+
+<p>«Ici, ma chère, je fus interrompue, la nuit dernière, par un
+coup terrible frappé à ma porte. Qui croyez-vous que c'était?
+Sir Pitt en bonnet de nuit et en robe de chambre: vraiment il
+était à peindre! Pendant que je reculais devant une pareille
+visite, il se dirigea vers moi, et prenant ma chandelle:</p>
+
+<p>«Pas de chandelle ici après onze heures, miss Becky, me
+dit-il; allez vous coucher sans lumière, jolie petite friponne
+(c'est ainsi qu'il m'appelle), et, à moins que vous ne vouliez que
+je vienne éteindre votre lumière tous les soirs, souvenez-vous
+d'être au lit à onze heures.»</p>
+
+<p>«Là-dessus il se retira avec M. Horrocks le sommelier, en
+riant aux éclats.</p>
+
+<p>«Vous pouvez être sûre que je prendrai mes précautions pour
+éviter de nouvelles visites. Ils s'en allèrent ensuite lâcher deux
+boules-dogues dont les hurlements se prolongèrent tout le reste
+de la nuit.</p>
+
+<p>«J'ai nommé mon chien Gorer, dit sir Pitt; il a tué son
+homme, ce chien-là, et il viendrait à bout d'un taureau. Autrefois
+j'appelais sa mère Flora; maintenant je l'appelle l'Édentée,
+parce qu'elle était trop vieille pour mordre, ah! ah! ah!»</p>
+
+<p>«Devant le castel de Crawley-la-Reine, affreuse grange bâtie
+à l'ancienne mode et en briques rouges avec de grandes cheminées
+et des toits comme on en voyait sous le règne de la reine
+Beth, s'étend une terrasse où l'on retrouve la colombe et le
+serpent traditionnels de la famille; la salle d'honneur a une
+porte sur cette terrasse. Cette grande salle, ma chère, est, j'en
+suis sûre, aussi triste et aussi lugubre que celle du château des
+<i>Mystères d'Udolphe</i>. Il y a un immense foyer où l'on pourrait
+faire tenir la moitié de l'institution de miss Pinkerton, et un
+gril d'assez belle dimension pour faire rôtir un boeuf pour le
+moins. Toutes les générations de Crawley sont accrochées au
+mur, qui avec des barbes, qui avec de terribles perruques et
+les pieds en dehors, qui avec de longues cottes ou robes collantes
+sous lesquelles ils ont l'air aussi roides que des tours,
+qui avec de longues boucles sur le cou, et on n'en voit guère
+qui portent des corsets.</p>
+
+<p>«À l'une des extrémités de la salle se trouve un grand escalier
+en chêne noir aussi effrayant que possible; de l'autre côté
+s'ouvrent de grandes portes surmontées de têtes de cerfs et conduisant
+au billard, à la bibliothèque, au grand salon jaune et
+aux petits appartements. J'estime à vingt le nombre des chambres
+à coucher au premier étage. Dans l'une d'elles on montre
+encore le lit où a dormi la reine Elisabeth.</p>
+
+<p>«Mes nouvelles élèves m'ont promenée ce matin à travers ces
+beaux appartements. Les fenêtres, toujours fermées, ne contribuent
+pas peu, je vous l'assure, à leur donner un aspect sinistre,
+et dans chacune de ces pièces je m'attendais à tout instant
+à voir paraître un spectre au moindre rayon qui y pénétrait.</p>
+
+<p>«Ma chambre à coucher, placée au second étage, donne d'un
+côté sur le cabinet d'études et de l'autre sur les chambres de
+mes jeunes élèves. Ensuite vient l'appartement de M. Pitt,
+l'aîné des fils, qu'on désigne sous le nom de M. Crawley; puis
+celui de M. Rawdon Crawley, officier comme quelqu'un de
+notre connaissance; il est en ce moment en campagne avec son
+régiment. Il y a de quoi loger tout le monde de Russell-Square
+dans cette maison et avoir encore de la place de reste.</p>
+
+<p>«Une demi-heure après notre arrivée, la cloche sonna le dîner.
+Je descendis avec mes deux élèves.&mdash;Ce sont deux petites
+créatures de huit et de dix ans qui ne signifient pas encore
+grand'chose. J'avais votre belle robe de mousseline, que cette
+détestable mistress Pinner ne vous pardonne pas de m'avoir donnée.
+Pour l'ordinaire on me traite comme une personne de la famille.
+Les jours de réception seulement, nous dînons dans nos
+chambres avec mes élèves.&mdash;Je vous disais donc que la cloche
+du dîner avait tinté; tout le monde se réunit dans le petit salon
+où se tient lady Crawley, la seconde lady Crawley, la mère de
+mes élèves. C'est la fille d'un quincaillier, et au moment de
+son mariage elle passait pour un très-bon parti. Elle a la prétention
+d'avoir été belle autrefois, et ses larmes sont intarissables
+sur sa beauté perdue; elle est pâle, maigre avec des
+épaules élevées, et c'est à peine si elle desserre les dents. Son
+beau-fils, M. Crawley, était également dans la chambre; sa
+mise était des plus correctes; son air est solennel comme celui
+d'un entrepreneur des pompes funèbres. Figurez-vous un être
+chétif, laid, silencieux, des jambes comme des allumettes, absence
+complète d'estomac, des favoris couleur de foin foncé et
+des cheveux jaune pâle, enfin l'image vivante de sa mère encadrée
+au-dessus de la cheminée, la bienheureuse Griselda de
+la noble maison de Binkie.</p>
+
+<p>«Voici la nouvelle gouvernante, monsieur Crawley, dit lady
+Crawley en allant à ma rencontre et en me prenant par la
+main; c'est miss Sharp.</p>
+
+<p>«&mdash;Oh? fit M. Crawley; puis, après un mouvement de tête
+de mon côté, il se remit à lire une brochure dont la lecture
+semblait l'absorber.</p>
+
+<p>«&mdash;Je réclame votre indulgence pour mes filles, me dit lady
+Crawley avec des yeux rouges et toujours larmoyants.</p>
+
+<p>«&mdash;Chère maman, elle en aura beaucoup,» reprit l'aînée.</p>
+
+<p>«Je vis du premier coup que cette femme n'était pas à
+craindre.</p>
+
+<p>«Madame est servie,» vint annoncer le sommelier tout de
+noir habillé et orné d'un immense jabot qui semblait fait avec
+une collerette à la mode de la reine Elisabeth et empruntée à
+l'un des tableaux de la grande salle.</p>
+
+<p>«Prenant aussitôt le bras de M. Crawley, elle ouvrit la marche
+vers la salle à manger. Je l'y suivis avec une de mes petites
+filles à chaque main.</p>
+
+<p>«Sir Pitt était déjà dans la chambre, en face d'une cruche
+d'argent. Il venait de la cave et avait fait de la toilette,
+c'est-à-dire
+qu'il avait quitté ses guêtres et laissait voir ses jambes
+grosses et courtes dans des bas de laine noire. Le buffet était
+couvert de vieille argenterie bien brillante, de vieux vases, le
+tout en or et en argent. Les salières et l'huilier faisaient ressembler
+cette pièce à une boutique d'orfèvrerie: tout, sur la table,
+était aussi en argent. Deux laquais aux cheveux rouges
+et en livrée couleur canari se tenaient des deux côtés du
+buffet.</p>
+
+<p>«M. Crawley dit des grâces qui n'en finissaient plus; sir Pitt
+répondit <i>Amen</i>, et l'on enleva les couvre-plats.</p>
+
+<p>«Qu'avons-nous à dîner, Betty? demanda le baronnet.</p>
+
+<p>«&mdash;Du bouillon de mouton, à ce que je crois, sir Pitt, répondit lady
+Crawley.</p>
+
+<p>«&mdash;<i>Mouton aux navets</i>, ajouta avec gravité le sommelier;
+pour soupe, un <i>potage de mouton à l'écossaise</i>; pour entremets,
+des <i>pommes de terre au naturel</i> et des <i>choux-fleurs à l'eau</i>.</p>
+
+<p>«&mdash;Le mouton, c'est toujours le mouton, reprit le baronnet.
+Que la peste m'étrangle si je connais rien de meilleur! Quel
+était ce mouton, Horrocks, et quand l'avez-vous tué?</p>
+
+<p>«&mdash;C'était un écossais noir, sir Pitt; nous l'avons tué jeudi.</p>
+
+<p>«&mdash;Et qui est-ce qui en a pris?</p>
+
+<p>«&mdash;Le boucher de Mudbury; il en a pris l'échine et les gigots;
+sir Pitt; mais il a dit que le dernier était trop jeune, et
+qu'il y a tout perdu, sir Pitt.</p>
+
+<p>«&mdash;Voulez-vous du potage, miss?... ah! miss.... Chart, dit
+M. Crawley.</p>
+
+<p>«&mdash;De l'excellent potage écossais, dit sir Pitt, malgré le
+nom français dont on veut à toute force le décorer.</p>
+
+<p>«&mdash;Je crois que c'est l'usage, sir, dans la bonne société,
+reprit Crawley d'un air choqué, d'appeler ce plat comme je
+l'appelle.»</p>
+
+<p>«Le potage nous fut servi, avec le mouton aux navets, dans
+des assiettes creuses, en argent, par des laquais <i>serin</i>. Puis on
+apporta de l'ale et de l'eau qu'on nous présenta, à nous autres
+demoiselles, dans des verres de petite dimension. Je ne suis pas
+à même de juger l'ale; mais je peux dire cependant, en toute
+conscience, que l'eau me paraît préférable à celle-là.</p>
+
+<p>«Tandis que nous étions ainsi à savourer les morceaux, sir
+Pitt demanda de nouveau ce qu'étaient devenues les épaules du
+mouton.</p>
+
+<p>«Je crois qu'on les a mangées à l'office, dit milady d'un ton
+de soumission.</p>
+
+<p>«&mdash;Précisément, milady, ajouta Horrocks, avec d'autres
+débris.»</p>
+
+<p>«Sir Pitt eut un accès de rire bruyant, puis continua sa conversation
+avec M. Horrocks.</p>
+
+<p>«Et ce petit cochon noir du Kent, il doit avoir joliment engraissé,
+maintenant?</p>
+
+<p>«&mdash;Ce n'est pas ce qui le presse beaucoup, sir Pitt, dit le
+sommelier avec une gravité imperturbable.</p>
+
+<p>«&mdash;Miss Crawley, miss Rose Crawley, dit M. Crawley, voilà
+un rire fort déplacé et fort mal séant.</p>
+
+<p>«&mdash;Ne vous fâchez pas, milord, dit le baronnet. Nous goûterons
+du porc samedi. Vous lui ferez son affaire samedi matin,
+John Horrocks; miss Sharp adore le porc; n'est-ce pas, miss
+Sharp?»</p>
+
+<p>«Voilà en résumé les points les plus saillants de la conversation
+du dîner. Le repas terminé, on plaça une cafetière d'eau
+chaude devant sir Pitt, avec un flacon renfermant, je pense,
+du rhum. M. Horrocks servit à moi et à mes élèves trois petits
+verres à liqueur, et on versa un grand verre plein à milady.</p>
+
+<p>«Au sortir de table, elle tira de sa boîte à ouvrage une immense
+et interminable pièce de tricot, et les jeunes filles se
+mirent à jouer à la bataille avec un jeu de cartes couvert de
+crasse. Il n'y avait qu'une chandelle allumée, mais dans un magnifique
+et vieux bougeoir d'argent. Après quelques courtes
+questions de milady, elle me laissa le choix pour me distraire
+entre un volume de sermons et une brochure sur les céréales,
+celle que M. Crawley lisait avant dîner.</p>
+
+<p>«Nous restâmes assis de la sorte pendant une heure. Un
+bruit de pas se fit alors entendre.</p>
+
+<p>«Cachez vos cartes, mes enfants, s'écria milady tout effarée;
+mettez-les derrière les livres de M. Crawley, miss Sharp.»</p>
+
+<p>«À peine ces ordres étaient-ils exécutés, que M. Crawley
+entra dans la chambre.</p>
+
+<p>«Nous allons, dit-il, mesdemoiselles, reprendre le discours
+d'hier à l'endroit où nous l'avons laissé, et chacune de vous lira
+à son tour. Ce sera pour miss.... miss Chart une occasion de
+vous entendre.»</p>
+
+<p>«Les pauvres filles commencèrent à écorcher un long et mortel
+sermon, prononcé à Liverpool, dans la chapelle de Bethesda,
+pour l'&oelig;uvre de la mission chez les sauvages Chickasaw. L'aimable
+emploi de la soirée!</p>
+
+<p>«À dix heures, on donna l'ordre au domestique d'avertir sir
+Pitt et toute la maison pour la prière. Sir Pitt arriva le premier,
+la figure enluminée et gardant peu d'aplomb dans son
+assiette; après lui, le sommelier, puis les <i>canari</i>, puis le valet
+de M. Crawley, puis trois autres hommes exhalant une forte
+odeur d'écurie; enfin quatre femmes, dont l'une, attifée avec
+une grande prétention, me jeta un regard de mépris en tombant
+lourdement sur ses genoux.</p>
+
+<p>«Après une instruction pathétique de M. Crawley, on nous
+donna des chandelles, et tout le monde alla se coucher. C'est
+alors, comme je vous en ai fait part plus haut, que je fus
+troublée dans ma composition, ma très-chère et très-douce
+Amélia.</p>
+
+<p>«Bonne nuit et mille millions de baisers!</p>
+
+<p>«<i>Samedi</i>.&mdash;Ce matin, à cinq heures, j'ai entendu les vagissements
+du petit cochon noir; hier, Rose et Violette m'avaient
+présentée à lui et conduite dans les étables, au chenil, près du
+jardinier qui cueillait du fruit pour l'envoyer au marché. Elles
+lui demandèrent la permission de prendre un grappillon à la
+treille; mais il répondit que sir Pitt en avait numéroté les
+grains, et qu'il lui en coûterait sa place s'il leur en donnait.
+Les petites espiègles attrapèrent un poulain dans le pré, et me
+demandèrent si je voulais aller dessus; puis elles se mirent
+elles-mêmes à l'enfourcher; le groom accourut en poussant d'épouvantables
+jurons et les mit en fuite.</p>
+
+<p>«Lady Crawley ne quitte pas son tricot. Sir Pitt fait chaque
+soir une excursion dans les vignes du Seigneur, en compagnie,
+je crois, d'Horrocks le sommelier. M. Crawley nous lit des sermons
+pendant toute la soirée, et le matin il s'enferme dans son
+cabinet, ou se rend à cheval à Mudbury pour les affaires du
+comté, ou à Squashmore, pour y prêcher, devant les habitants
+de l'endroit, les vendredis et les lundis.</p>
+
+<p>«Mille compliments affectueux pour votre cher papa et votre
+chère maman. Votre pauvre frère est-il remis de son rack-punch?
+Oh! ma chère, ma chère, combien les hommes devraient
+se défier des effets du punch!</p>
+
+<p>«Tout à vous et pour toujours,</p>
+
+<p>«<span class="sc">Rebecca</span>.»</p>
+
+ <hr />
+
+<p>Tout bien considéré, il vaut autant, suivant nous, pour notre
+chère Amélia Sedley de Russell-Square, que miss Sharp ne soit
+plus auprès d'elle; car, au demeurant, c'est une drôle de créature
+que Rebecca. Ces descriptions sur cette dame qui <i>pleure
+sa beauté perdue</i>, et ce monsieur <i>aux favoris couleur de foin
+fané</i> et <i>aux cheveux jaune pâle</i>, sont fort piquantes et témoignent
+d'une connaissance trop hâtive du monde. Et puis chacun
+de nous conviendra qu'étant agenouillée elle avait mieux à faire
+qu'à penser aux rubans de miss Horrocks. Mais notre cher lecteur
+se rappellera que cette histoire annonce sur son titre, en
+gros caractères, la <i>Foire aux Vanités</i>, et la foire aux Vanités
+est une place où l'on rencontre toutes les vanités, toutes les
+dépravations, toutes les folies, où l'on se coudoie avec toutes
+sortes de grimaces, de faussetés et de prétentions. C'est que,
+voyez-vous, on est tenu de dire la vérité autant qu'on la sait,
+sous les grelots de la folie comme sous la toque du sage. Toutefois,
+avec un tel but, on peut rencontrer sur sa route des choses
+fort désagréables à répéter.</p>
+
+<p>J'ai entendu un de mes collègues de la confrérie des Conteurs
+haranguant au bord de la mer un nombreux auditoire
+d'honnêtes fainéants s'emporter en belles colères contre les infâmes
+dont il déroulait et inventait les exécrables forfaits. L'auditoire
+suivait l'impulsion donnée, et bientôt, par un élan spontané,
+le conteur et la foule éclataient en injures et en imprécations
+contre le monstre imaginaire du récit. Le chapeau mis
+alors en circulation recevait quelque menue monnaie au milieu
+d'un déchaînement unanime de malédictions.</p>
+
+<p>Voyez encore les petits théâtres de Paris. Entendez le peuple
+crier: <i>ah gredin! ah monstre!</i> puis se démener sur ses bancs
+en maudissant le traître. Les acteurs iront même jusqu'à refuser
+formellement le rôle des <i>féroces Cosaques</i>, et aimeront mieux,
+avec un moindre salaire, parader sous le costume des bons et
+généreux Français.</p>
+
+<p>En rapprochant ces deux exemples, vous pouvez vous assurer
+que ce n'est pas dans des vues intéressées que le présent
+directeur veut mettre ses traîtres sous vos yeux et les livrer à
+votre indignation. Mais lui aussi leur a voué une haine implacable,
+il ne peut la contenir, elle s'échappera en de louables
+transports sinon en termes choisis.</p>
+
+<p>Je vous avertis donc, mes bons amis, que je vais vous conter
+une histoire où vous rencontrerez les intrigues les plus atroces
+et les plus ténébreuses, et, j'en ai aussi la confiance, tout
+ce qu'il y a de plus attachant en fait de crime. Mes coquins ne
+sont pas des coquins à l'eau de rose, je vous le promets. Quand
+nous irons dans le grand monde, nous prendrons un langage
+fleuri, n'est-ce pas? Mais avec le calme plat, il faut bien rester
+en place. Une tempête dans une cuvette serait une absurdité;
+nous réserverons cette sorte de spectacle pour le sublime océan,
+dans la solitude de la nuit. Le chapitre suivant sera des plus
+douillets. Les autres.... Mais il ne faut point anticiper.</p>
+
+<p>À mesure que j'introduirai de nouveaux personnages, ce sont
+des hommes et vos frères, je vous demanderai la permission de
+vous les présenter, et même à l'occasion de leur faire quitter
+les planches pour aller causer avec vous. S'ils sont bons et
+honnêtes, vous leur accorderez votre estime et une poignée
+de main; s'ils sont niais et bêtes, le lecteur pourra en rire
+plus à son aise et tout bas dans sa barbe; s'ils sont dépravés
+et sans coeur, oh! alors nous les attaquerons avec toute l'énergie
+que permet la politesse.</p>
+
+<p>Autrement vous pourriez m'attribuer à moi les moqueries
+dédaigneuses de miss Sharp en présence de ces pratiques de
+dévotion qu'elle trouve si ridicules, son rire insolent à la vue
+du baronnet ivre comme le vieux Silène. Loin de là, au contraire,
+ce rire part d'une personne qui n'a de respect que pour
+l'opulence, d'admiration que pour le succès. On en voit beaucoup
+de cette espèce vivre et réussir dans le monde, gens auxquels
+il manque la foi, l'espérance et la charité. Attaquons-les,
+mes chers amis, sans relâche ni merci. Il y en a d'autres encore
+qui ont pour eux le succès, mais chez eux tout est sottise
+et platitude; c'est pour les combattre et les marquer qu'on nous
+a donné le ridicule.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="IX"></a>CHAPITRE IX.</h2>
+
+<h2>Portraits de famille.</h2>
+
+
+<p>Sir Pitt Crawley était un philosophe aux goûts peu relevés.
+Son premier mariage avec la fille du noble Binkie avait été uniquement
+l'ouvrage de ses parents, et il avait souvent répété à
+lady Crawley, pendant leur hyménée, qu'elle était une carogne
+d'humeur si hargneuse et si fière, qu'à sa mort il ne se laisserait
+plus prendre à s'embarrasser d'une autre femme de sa
+caste. Au décès de milady il tint parole et prit pour seconde
+femme miss Rose Dawson, fille de John-Thomas Dawson,
+quincaillier de Mudbury. Voilà une Rose bien heureuse de devenir
+ainsi milady Crawley!</p>
+
+<p>Mais faisons un peu l'inventaire de son bonheur. D'abord,
+elle dut rompre avec Peter Butt, brave jeune homme qui lui
+avait fait une cour assidue, et qui dès lors se livra au braconnage,
+à la contrebande et autres mauvais métiers. Ensuite, elle
+se brouilla, comme de juste, avec tous les amis, toutes les
+compagnes de sa jeunesse, qui, naturellement, ne pouvaient
+tous être reçus par milady à Crawley-la-Reine.</p>
+
+<p>Parmi les personnes de son rang et à château comme elle, aucune
+ne voulait la voir. Pouvait-il en être autrement? Sir Huddleston
+avait trois filles qui toutes avaient espéré devenir lady
+Crawley. La famille de sir Giles Wapshot enrageait de voir que
+la préférence dans ce mariage n'avait pas été pour l'une des
+demoiselles Wapshot, et les autres baronnets du comté s'indignaient
+d'une telle mésalliance chez un des leurs; mais, sans
+plus nous inquiéter de ces divers membres du parlement, nous
+les laisserons grogner sous l'anonyme.</p>
+
+<p>Sir Pitt, comme il le disait, ne se souciait pas plus d'eux que
+d'un liard rogné. En somme, il avait sa petite Rose; satisfait de
+lui-même, que lui importait le reste? Par application de ce
+principe, il ne manquait jamais de vider son gobelet tous les
+soirs, de battre sa petite Rose de temps à autre, et de la laisser
+dans l'Hampshire tandis qu'il allait à Londres pour la session
+du parlement, sans compter un seul ami dans cette vaste
+capitale. Mistress Bute Crawley, la femme du ministre, refusait
+même de venir faire visite à la femme du baronnet; elle ne
+pouvait consentir, disait-elle, à céder le pas à la fille d'un marchand.</p>
+
+<p>Comme lady Crawley n'avait reçu de la nature d'autres
+agréments que des joues pétries de rose et une peau de satin;
+comme elle n'avait, du reste, ni caractère, ni talents, ni volonté,
+ni occupations, ni amusements, ni cette âme fougueuse
+et ces passions ardentes qui sont souvent le partage des femmes
+privées de sens, elle n'exerçait qu'un bien faible pouvoir
+sur les affections de sir Pitt. Les roses de ses joues s'étaient
+fanées, sa figure avait perdu sa première fraîcheur par la naissance
+successive de deux enfants. Elle restait comme un ustensile
+dans la maison de son mari, à peu près aussi utile que la
+grande épinette de la dernière lady Crawley. Blonde, elle portait,
+comme toutes les blondes, des vêtements de couleur claire,
+et semblait arrêter ses préférences à un vert de mer sale et à
+un bleu de ciel fané. Elle s'adonnait, jour et nuit, au tricot et à
+d'autres ouvrages du même genre. Au bout de quelques années,
+tous les lits de Crawley-la-Reine étaient parés de courtes-pointes
+de sa façon.</p>
+
+<p>Elle avait un petit parterre auquel elle semblait prendre quelque
+intérêt; mais hors de là elle n'avait ni aversions ni préférences.
+Quand son mari n'était que brutal, elle restait dans son
+apathie; quand il la battait, elle criait. N'ayant pas assez d'énergie
+pour se tourner vers la boisson, elle se lamentait toute
+la journée, en souliers éculés et en papillottes.</p>
+
+<p>Ô foire aux Vanités, foire aux Vanités! sans vous elle aurait
+peut-être été une aimable et bonne fille. Pierre Butt et Rose
+auraient fait un heureux ménage dans une ferme florissante
+avec de jolis marmots, le tout assaisonné d'une honnête portion
+de peines et de plaisirs, d'espérances et de luttes. Mais un
+titre, une voiture à quatre chevaux, sont, dans la foire aux
+Vanités, des hochets plus précieux que le bonheur; si Henri VIII
+et Barbe-Bleue vivaient encore et cherchaient une dixième
+femme, ils trouveraient toute prête, croyez-le bien, la plus
+jolie fille présentée cette année à la cour!</p>
+
+<p>Cette sombre torpeur de la mère ne lui attirait pas, comme
+on peut le supposer, une grande tendresse de la part des petites
+filles; elles étaient surtout heureuses à l'office et à l'écurie.
+Le jardinier écossais ayant par bonheur une excellente femme
+et de bons enfants, toute leur société, toute leur instruction
+se bornait à ce qu'elles avaient trouvé dans la loge;
+c'était là que se faisait leur éducation avant l'arrivée de
+miss Sharp.</p>
+
+<p>On n'avait engagé une institutrice que sur les remontrances
+de M. Pitt Crawley, le seul ami, le seul protecteur qu'eût jamais
+trouvé lady Crawley; aussi, après ses filles, c'était la
+seule personne pour qui elle éprouvât un peu d'attachement.
+M. Pitt avait du sang des nobles Binkie, dont il descendait, et
+était l'homme de la politesse et de la convenance. Arrivé à l'âge
+viril, à sa sortie du collége de Christ-Church, il entreprit de réformer
+la discipline relâchée de la maison, en dépit de son père
+auquel il inspirait un grand effroi. Il était homme à porter la
+plus grande rigueur dans les moindres détails; il serait plutôt
+mort de faim que de dîner sans cravate blanche. Une fois, peu
+de temps après son départ du collége, Horrocks, le sommelier,
+lui ayant apporté une lettre sans avoir eu le soin de la placer
+sur un plateau, il lança un tel regard à ce domestique et lui
+administra un si vert sermon, qu'Horrocks tremblait toujours
+comme une feuille en sa présence.</p>
+
+<p>Toute la maison se courbait devant lui quand il était au
+logis. Lady Crawley quittait plus matin ses papillottes, et l'on
+ne voyait point à sir Pitt ses guêtres crottées. Bien que cet
+incorrigible vieillard ne pût se défaire d'habitudes enracinées,
+en présence de son fils, cependant, il ne se grisait jamais et
+parlait à ses domestiques d'une façon beaucoup plus réservée
+et plus polie. Ceux-ci avaient remarqué que sir Pitt ne jurait
+jamais après lady Crawley quand son fils se trouvait dans la
+pièce.</p>
+
+<p>C'était lui qui avait appris au sommelier à dire: <i>Madame
+est servie</i>, et qui tenait à donner le bras à milady pour se rendre
+à table. Il lui parlait rarement, mais c'était toujours avec
+les marques du plus profond respect. Il ne la laissait jamais
+sortir de l'appartement sans se lever de la manière la plus
+solennelle pour lui ouvrir la porte et la saluer selon les
+règles.</p>
+
+<p>À Eton, on l'appelait miss Crawley, et là, je suis fâché de
+le dire, son jeune frère Rawdon le rossait d'importance. Bien
+que ses succès fussent loin d'être brillants, il rachetait son absence
+de moyens par une louable application. Pendant ses huit
+années de collége, on ne se rappelait point l'avoir vu en punition,
+prodige dont un chérubin peut seul être capable.</p>
+
+<p>À l'université, sa conduite avait été des plus exemplaires. Il
+s'y était préparé à la vie politique, dans laquelle il devait faire
+son entrée sous le patronage de son grand-père lord Binkie, en
+étudiant avec une grande assiduité les orateurs anciens et modernes
+et en parlant sans relâche dans des conférences préparatoires.
+Mais, avec tout son flux de paroles débitées d'une
+petite voix flûtée, avec un air d'importance et de contentement
+de lui-même, il ne mettait jamais en avant que des opinions
+ou des sentiments vulgaires et rebattus, enchâssés par-ci
+par-là de quelques citations latines. Et cependant il ne
+réussissait pas, en dépit de sa médiocrité, gage certain de
+succès pour tout autre.</p>
+
+<p>À sa sortie de l'université, il devint secrétaire particulier de
+lord Binkie. Nommé, ensuite attaché à la légation de Poupernicle,
+il remplit ce poste avec une probité parfaite. On le chargeait
+de dépêches pour l'Angleterre consistant en pâtés de
+Strasbourg à l'adresse du ministre des affaires étrangères
+d'alors. Après une attente de dix ans comme attaché, et son
+protecteur lord Binkie étant mort, il trouva l'avancement trop
+lent, prit en dégoût la carrière diplomatique et se fit gentilhomme
+campagnard.</p>
+
+<p>Revenu en Angleterre, il écrivit une brochure sur la bière,
+car c'était un homme d'ambition, toujours avide de se poser
+devant le public; il prit une part active à la question de l'émancipation
+des nègres, puis devint l'ami de M. Wilberforce, dont
+il approuvait la conduite politique. Il eut une fameuse correspondance
+avec le révérend Lilas Hornblower sur les missions
+dans les Indes. Il allait à Londres, sinon pour la session du
+parlement, au moins en mai pour les meetings religieux. Dans
+sa province, il était magistrat et se faisait l'orateur infatigable
+des paysans privés d'instruction religieuse. On disait qu'il
+adressait ses soins à lady de La Bergerie, troisième fille de lord
+de La Moutonnière, dont la s&oelig;ur, lady Emily, avait écrit de
+délicieux petits livres: <i>la Boussole du Marin</i> et <i>la Marchande
+de pommes de Finchley-Common</i>.</p>
+
+<p>Le récit de miss Sharp sur ses occupations à Crawley-la-Reine
+n'était point chargé. M. Crawley contraignait les domestiques
+aux exercices de dévotion ci-dessus mentionnés,
+et forçait son père d'y prendre part (et tant mieux qu'il
+en fût ainsi!). Il avait pris sous son patronage une assemblée
+d'indépendants de la paroisse de Crawley; son oncle le
+recteur s'en indignait, et sir Pitt, par contre, s'en frottait
+les mains; il avait même assisté deux ou trois fois à ces réunions,
+ce qui avait provoqué de violents sermons dans l'église
+de Crawley; des diatribes avaient même été décochées en
+droite ligne au vieux banc gothique du baronnet. L'honnête sir
+Pitt ne se montrait nullement affecté de ces énergiques sorties
+et ne manquait jamais de ronfler pendant toute la durée du
+sermon.</p>
+
+<p>M. Crawley aurait bien voulu, pour le plus grand bien de la
+nation et de la chrétienté, que le vieux gentilhomme lui cédât
+sa place au parlement; mais le papa ne voulait rien céder. Le
+père et le fils étaient du reste trop sages pour donner quinze
+cents livres par an, montant du second siége rempli à cette
+époque par M. Noiraud, avec carte blanche sur la traite des
+nègres. Les propriétés de la famille étaient obérées, et les revenus
+provenant du bourg passaient à l'entretien de la maison de
+Crawley-la-Reine: car on ne s'était jamais bien remis d'une
+lourde amende infligée à Walpole Crawley, premier baronnet,
+pour malversation dans l'envoi des sceaux et parchemins. Sir
+Walpole était un bon vivant, véritable bourreau d'argent
+(<i>alieni appetens, sui profusus</i>, aurait dit M. Crawley avec un
+soupir); de son temps on le chérissait dans le comté pour ses
+tonneaux toujours en perce et la bonne hospitalité que l'on
+rencontrait à coup sûr à Crawley-la-Reine. Les caves étaient
+garnies de bourgogne, les chenils de chiens de chasse, les écuries
+de bons chevaux. Maintenant, à Crawley-la-Reine, les
+quadrupèdes de cette dernière espèce allaient à la charrue ou
+traînaient l'omnibus de Trafalgar. C'est par un de ces attelages,
+un jour où on ne labourait pas, que miss Sharp fut conduite
+au château; car tout rustre qu'il était, sir Pitt se montrait
+chez lui fort chatouilleux sur le décorum. Il sortait rarement
+sans une voiture à quatre chevaux, il mangeait du mouton
+bouilli à son dîner, mais il se faisait toujours servir par trois
+laquais.</p>
+
+<p>Si la lésinerie pouvait à elle seule faire la fortune d'un
+homme, sir Pitt Crawley aurait été l'homme le plus riche de la
+terre. Mettons-le avocat dans une ville de province, sans autre
+capital que sa cervelle, il en aurait tiré fort probablement un
+excellent parti, en se procurant avec son aide influence et crédit;
+mais malheureusement il sortait de bonne famille, il possédait
+une fortune considérable bien qu'embarrassée, cette
+complication était pour lui plus nuisible qu'utile. Il avait un
+goût prononcé pour la chicane, ce qui lui coûtait plusieurs
+milliers de livres sterling par an. Étant trop fin, comme il le
+disait, pour se laisser voler par un agent, il en chargeait une
+douzaine du soin de mal mener ses affaires, sans qu'aucun lui
+inspirât la moindre confiance.</p>
+
+<p>Comme propriétaire, il se montrait si dur qu'il ne se présentait
+pour être fermiers chez lui que des banqueroutiers. Par
+avarice il rognait à la terre sa portion de semence, et la nature,
+pour s'en venger, lui rognait ses récoltes et réservait ses
+libéralités à des cultivateurs plus généreux. Il se lançait dans
+toute espèce de spéculations; il travaillait dans les mines,
+achetait des actions de canaux, montait des services de voitures,
+passait des traités avec le gouvernement, et était
+l'homme et le magistrat le plus affairé du comté. Trouvant que
+d'honnêtes employés pour ses carrières lui coûtaient trop cher,
+il avait la satisfaction d'apprendre que quatre de ses gérants
+étaient partis en emportant avec eux la caisse en Amérique.
+Faute de précautions convenables, ses mines de charbon se
+remplissaient d'eau. Le gouvernement lui laissait pour compte
+ses fournitures de b&oelig;uf gâté, et quant à ses voitures, tous les
+autres entrepreneurs savaient qu'il était, de tout le comté, celui
+qui perdait le plus de chevaux, pour les acheter trop bon
+marché et ne pas les nourrir.</p>
+
+<p>Il était d'humeur assez sociable et assurément loin d'être
+fier. Il préférait la société d'un fermier et d'un maquignon à
+celle d'un gentilhomme comme milord son fils. Il prenait son
+plaisir à boire, à jurer et à caresser les filles des fermiers. On
+ne l'avait jamais vu donner un schelling ou faire une bonne
+action; mais c'était un joyeux et rusé compère, faisant volontiers
+la pointe et vidant sa cruche avec un fermier, sauf à le
+surfaire le lendemain, et badinant avec un braconnier, tout
+prêt à le faire transporter sans en avoir plus de chagrin. Ses
+prévenances pour le beau sexe avaient déjà été notées par
+miss Rebecca Sharp; en un mot, parmi tous les baronnets, les
+pairs et les députés de l'Angleterre, il n'y avait pas un être
+plus rusé, plus bas, plus égoïste, plus bête et plus mal famé
+que ce vieux ladre. Les grosses mains rouges de sir Pitt Crawley
+ne pouvaient se trouver qu'au bout de ses bras. C'est avec
+le plus vif chagrin et la plus grande douleur que nous sommes
+obligés de reconnaître l'existence de si mauvaises qualités chez
+une personne dont le nom est inscrit au livre d'or de la pairie.</p>
+
+<p>Une des principales causes de la puissance de M. Crawley
+sur les inclinations de son père résultait d'affaires d'argent. Le
+baronnet devait à son fils une somme assez ronde sur la fortune
+de sa mère, et il ne jugeait pas à propos de la lui payer;
+à vrai dire, l'idée de payer quoi que ce fût lui donnait mal au
+c&oelig;ur, et la force seule pouvait le réduire à acquitter ses dettes.
+Miss Sharp calculait (car, ainsi que nous le verrons bientôt,
+elle fut vite initiée à tous les secrets de la famille) que le seul
+payement de ses créanciers coûtait en frais à l'honorable baronnet
+plusieurs centaines de livres par an; mais c'était un
+plaisir dont il ne pouvait se priver. Il éprouvait une joie
+féroce à faire attendre ces pauvres diables et à remettre de
+procès en procès, de termes en termes, l'époque de la satisfaction.</p>
+
+<p>«À quoi bon faire partie du parlement, disait-il, si c'est pour
+payer ses dettes?»</p>
+
+<p>Pour lui rendre justice, il savait tirer tout le parti possible de
+sa chaise curule.</p>
+
+<p>Foire aux Vanités! foire aux vanités! Voilà un homme à
+peine capable d'épeler et ne se souciant point de lire; un
+homme qui a les allures et la ruse d'un paysan, dont la passion
+est la chicane, sans autres goûts, sans autres émotions, sans
+autres plaisirs que ceux d'une âme sordide et bête, et il possède
+cependant rang, honneur et puissance; il compte parmi les
+dignitaires du pays, les piliers de l'État; il est grand shérif et
+va en équipage doré. De grands ministres, des hommes d'État
+lui font la cour. Dans la foire aux Vanités, il a une place plus
+élevée que celle du plus brillant génie, de la vertu la plus immaculée.</p>
+
+<p>Sir Pitt avait une belle-s&oelig;ur demoiselle, à laquelle sa mère
+avait laissé une immense fortune. Le baronnet lui avait bien
+déjà proposé de lui prendre son argent avec hypothèque; mais
+miss Crawley avait refusé cette offre et aimait mieux placer ses
+fonds en immeubles. Elle avait toutefois manifesté l'intention
+de partager également sa fortune entre le second fils de sir
+Pitt et la famille du ministre. Elle avait en outre, une fois ou
+deux, payé les dettes de Rawdon Crawley au collége et à l'armée.
+Miss Crawley était en conséquence l'objet de la plus
+grande vénération quand elle venait à Crawley-la-Reine; car
+elle avait chez son banquier une balance capable de la faire
+aimer partout où elle se serait présentée.</p>
+
+<p>Que de supériorité ajoute à une vieille lady une balance
+chez le banquier! De quel &oelig;il indulgent nous voyons ses fautes
+si c'est une parente. Puisse le lecteur en avoir une vingtaine
+de la sorte! Quel excellent caractère nous trouvons à cette
+vieille créature! Avec quel air souriant les commis des plus
+grands magasins la reconduisent à sa voiture marquée du bienheureux
+losange<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, et surmontée d'un cocher gras et bouffi!
+Quand elle vient nous faire visite, comme nous avons soin d'instruire
+fort à propos nos amis de son rang dans le monde! nous
+disons, et c'est la vérité toute pure:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b> Le losange dans les armoiries indique une héritière restée fille.
+(<i>Note du traducteur.</i>)</blockquote>
+
+<p>«Je voudrais bien avoir un billet de cinq mille livres, avec
+la signature de miss Marc Whirter.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne s'en apercevrait même pas, reprend votre femme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma tante,» ajoutez-vous avec un air insouciant et
+dégagé, alors que votre ami vous demande si miss Mac Whirter
+est votre parente.</p>
+
+<p>Votre femme est à lui envoyer sans cesse de petits témoignages
+d'amitié; vos petites filles lui font sans relâche des cabas
+en tapisserie, des pelottes et des coussins. L'âtre flambe
+toujours dans la chambre où elle vous fait visite, tandis que
+votre femme lace son corset sans feu. La maison, pendant son
+séjour, prend un air de fête, de propreté, de chaleur, d'entrain,
+de bien-être qu'on ne lui connaît point à toute autre
+époque. Vous-même, mon cher monsieur, vous-même négligez
+votre somme après dîner, et vous éprouvez une subite passion
+de whist, quoique vous y perdiez toujours. Quels bons dîners
+vous faites alors! Du gibier tous les jours, du madère, et du
+plus vieux; et l'on va et vient sur la route de Londres pour
+avoir du poisson plus frais.</p>
+
+<p>Les domestiques mêmes à la cuisine ont leur part de la frairie
+générale. Pendant le séjour du gros cocher de miss Mac
+Whirter, la bière n'est plus baptisée, et à l'office où sa femme
+de chambre prend ses repas, on ne regarde pas à la consommation
+du thé et du sucre. Est-bien cela, oui ou non? J'en appelle
+à la bourgeoisie.</p>
+
+<p>Ah! puissances du ciel, je vous en conjure, envoyez-moi une
+tante, une tante vieille fille, une tante avec un losange sur sa
+voiture et un devant de cheveux couleur café! Comme mes enfants
+lui feraient des sacs! comme ma Julie la soignerait! Douce
+vision! chimères de l'esprit!</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="X"></a>CHAPITRE X.</h2>
+
+<h2>Miss Sharp commence à se faire des amis.</h2>
+
+
+<p>Admise désormais parmi les membres de l'aimable famille
+dont nous venons de donner une rapide esquisse, Rebecca devait
+naturellement mettre tous ses efforts à s'y rendre agréable,
+comme elle disait. On ne manquera pas d'admirer cette disposition
+à la reconnaissance dans une orpheline sans appui, et,
+s'il entrait dans ses calculs une certaine dose d'égoïsme, qui
+ne trouverait après tout à sa prudence de fort légitimes
+excuses?</p>
+
+<p>«Je suis seule au monde, disait cette jeune fille, sans amis.
+Je n'ai rien à espérer que de mon travail, tandis que cette petite
+Amélia aux joues roses, sans avoir la moitié de mon intelligence,
+se voit à la tête de dix mille livres et d'un établissement
+certain. La pauvre Rebecca, dont la figure est bien au-dessus
+de la sienne, doit compter seulement sur les ressources de son
+esprit. Eh bien, voyons si mon esprit ne saura pas me créer
+une position honorable, et si quelque jour miss Amélia n'aura
+pas à reconnaître de combien je lui suis supérieure. Ce n'est
+pas que j'en veuille à la pauvre Amélia. Qui pourrait en vouloir
+à une créature aussi inoffensive et aussi avenante? Mais ce
+sera un beau jour que celui où, dans le monde, je prendrai
+rang au-dessus d'elle. Et qu'y aurait-il, après tout, d'étonnant
+à cela?»</p>
+
+<p>C'est ainsi que l'imagination romanesque de notre jeune amie
+entrevoyait dans l'avenir mille visions dorées. Et pourquoi
+nous scandaliser, si dans tous ces châteaux en Espagne elle
+plaçait un mari pour principal habitant? Les jeunes filles peuvent-elles
+avoir d'autres rêves qu'un mari? À quelle autre
+chose, dites-moi, rêvent leurs chères mamans? «Je serai ma
+maman à moi-même,» disait Rebecca avec un serrement de
+c&oelig;ur, lorsqu'elle pensait à sa mésaventure avec Joe Sedley.</p>
+
+<p>Elle résolut donc sagement de donner à sa position dans la
+famille de Crawley-la-Reine tout le bien-être, toute la sécurité
+possible, et ne songea plus, dans ce but, qu'à se faire des amis
+de tous ceux qui, autour d'elle, pouvaient contribuer à
+son confort.</p>
+
+<p>Milady Crawley n'était point de ce nombre. Il y avait chez
+elle une telle mollesse, une telle apathie de caractère, que
+dans sa maison la pauvre dame comptait comme zéro. Rebecca
+reconnut bien vite qu'il était aussi inutile de rechercher sa bienveillance
+qu'impossible de l'obtenir. Devant ses élèves elle ne
+l'appelait jamais que leur <i>pauvre maman</i>, et, tout en témoignant
+à cette dame un froid respect, c'était surtout au reste de
+la famille qu'elle adressait avec une profonde diplomatie la
+plus grande part de ses attentions.</p>
+
+<p>Avec ses jeunes élèves, dont elle se concilia tout à fait les
+bonnes grâces, sa méthode était des plus simples. Elle ne surchargeait
+point leur jeune cerveau de trop de science; au contraire,
+elle les laissait s'élever à leur fantaisie. Quelle instruction
+est plus efficace que celle qu'on acquiert par soi-même?
+L'aînée avait un penchant particulier pour la lecture, et, comme
+la vieille bibliothèque de Crawley-la-Reine possédait un nombre
+considérable de livres du dernier siècle, français et anglais,
+d'une littérature légère (c'était une emplette du secrétaire des
+sceaux et parchemins pendant sa disgrâce), sans que personne
+songeât à les déranger de leurs rayons, Rebecca, de la manière
+la plus agréable et sans beaucoup de peine, était à même
+de faire faire de grands progrès à l'instruction de miss Rose
+Crawley.</p>
+
+<p>Elle lisait avec miss Rose de délicieux ouvrages anglais et
+français, au nombre desquels on peut citer ceux du savant
+docteur Smollett, de l'ingénieux M. Henry Fielding, du gracieux
+et fantastique M. Crébillon le fils, tant admiré de notre immortel
+Gray, enfin de l'encyclopédique M. de Voltaire. M. Crawley
+demanda un jour quel ouvrage elles lisaient alors:</p>
+
+<p>«Smollett, répondit l'institutrice.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Smollett, reprit M. Crawley avec un air fort satisfait;
+son histoire est moins animée, mais bien moins dangereuse
+que celle de M. Hume. C'est donc de l'histoire que vous
+lisez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui,» dit miss Rose, sans ajouter cependant que c'était
+celle du chevalier de Faublas.</p>
+
+<p>En une autre occasion, comme il se montrait tout scandalisé
+de trouver un recueil de pièces françaises dans les mains de sa
+s&oelig;ur, la gouvernante lui fit remarquer que c'était pour se familiariser
+avec les idiotismes de cette langue dans la conversation,
+explication qui le satisfit complétement. M. Crawley,
+comme ancien diplomate, était fier de sa facilité à parler le
+français, et se sentait fort charmé des compliments de l'institutrice
+au sujet de ses progrès.</p>
+
+<p>Les goûts de miss Violette étaient au contraire plus turbulents
+et plus masculins: elle connaissait les coins les plus retirés
+où les poules allaient pondre leurs &oelig;ufs; elle grimpait aux
+arbres pour enlever les nids où les petits chanteurs ailés déposaient
+leur tendre couvée. Son plaisir était d'enfourcher les jeunes
+poulains et d'effleurer l'herbe comme Camille. Son père l'adorait
+ainsi que les palefreniers; elle était tout à la fois l'enfant
+gâtée et la terreur de la cuisine; elle découvrait toujours les
+cachettes des pots de confitures, et leur faisait de larges brèches
+quand ils tombaient en son pouvoir. Il y avait bataille perpétuelle
+entre elle et sa s&oelig;ur. Quand miss Sharp s'apercevait de ses escapades,
+elle n'en parlait point à lady Crawley, qui l'aurait répété
+au père, ou, ce qui était encore pis, à M. Crawley; mais
+elle promettait de n'en rien dire, à la condition que miss Violette
+serait une bonne fille et aimerait bien sa gouvernante.</p>
+
+<p>À l'égard de M. Crawley, miss Sharp était pleine de respect
+et de déférence. Elle le consultait sur les passages français
+qu'elle ne pouvait comprendre; bien qu'elle eût eu une mère
+française, elle le trouvait seul capable de les expliquer à sa satisfaction.
+Il dirigeait en outre ses études dans la littérature
+profane, et il était assez bon pour lui désigner les livres d'un
+esprit sérieux et lui faire l'honneur de lui adresser souvent la
+parole. Elle n'avait pas assez d'admiration pour son éloquence
+à la société de secours des Meurt-de-Faim, et elle prenait le
+plus vif intérêt à son pamphlet sur la bière. Son émotion allait
+souvent jusqu'aux larmes dans les conférences qu'il faisait le
+soir.</p>
+
+<p>«Oh! merci, monsieur,» disait-elle avec un soupir et les
+yeux levés au ciel.</p>
+
+<p>Ce qui lui valait de temps à autre un serrement de main de
+M. Crawley.</p>
+
+<p>«Après tout, bon sang ne se dément jamais, disait ce saint
+parfumé d'aristocratie; voilà pourquoi miss Sharp est touchée
+de mes paroles, dont personne autre ici ne se montre impressionné.
+Il y a là pour leur palais un mets trop fin et trop délicat.
+Il me faudra prendre des tournures plus familières.
+Elle, elle me comprend: sa mère devait être une Montmorency.»</p>
+
+<p>Et c'était bien, à ce qu'il paraît de cette illustre famille que
+miss Sharp descendait du côté de sa mère. Mais elle ne racontait
+point que sa mère était montée sur les planches, cela aurait
+pu troubler les scrupules religieux de M. Crawley. D'ailleurs,
+que de nobles émigrées plongées dans l'indigence par cette
+épouvantable Révolution! Avant d'avoir fait un long séjour dans
+la maison, elle avait mis tout le monde au courant de l'histoire
+de ses ancêtres.</p>
+
+<p>M. Crawley avait retrouvé quelques-uns des noms cités par
+elle dans le dictionnaire de d'Hozier, qui se trouvait à la bibliothèque
+du château, ce qui le confirmait encore dans sa croyance
+à l'illustre origine de Rebecca. Avons-nous le droit d'inférer de
+ce mouvement de curiosité, de ses recherches dans les dictionnaires,
+que notre héroïne pouvait attribuer de tendres sentiments
+pour elle à M. Crawley? Non, c'était purement de l'amitié.
+N'avons-nous pas d'ailleurs mentionné plus haut les
+engagements de ce dernier avec lady de La Bergerie?</p>
+
+<p>Il avait fait une ou deux fois des remontrances à Rebecca sur
+ses parties de trictrac avec sir Pitt. C'était, disait-il, un amusement
+profane; son temps aurait été mieux employé à lire <i>le Legs
+de Thrump</i>, ou <i>la Blanchisseuse aveugle de Morfield</i>, ou tout autre
+livre du genre sérieux. Mais miss Sharp répondait que sa
+chère maman avait fait souvent la partie du vieux comte de
+Trictrac et celle du vénérable abbé du Cornet: elle avait là une
+excellente excuse en faveur de cet amusement mondain et de
+bien d'autres.</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement en jouant au trictrac que la petite
+gouvernante trouvait le moyen de se faire bien venir de son
+souverain et maître; elle avait mille autres petites manières de
+s'utiliser auprès de lui. Elle lisait à haute voix, avec une inépuisable
+complaisance, tout ce grimoire judiciaire auquel, avant
+son arrivée à Crawley-la-Reine, il lui avait promis de l'employer.
+Elle s'offrait pour copier ses lettres et en corrigeait
+adroitement l'orthographe, sous prétexte de se conformer aux
+usages actuels. Elle prenait intérêt à tout ce qui se rattachait à
+ses propriétés, à ses fermes, à ses parcs, à ses jardins, à ses
+écuries, et sa compagnie était devenue si agréable au baronnet,
+que dans sa promenade après le déjeuner il manquait rarement
+de l'emmener, elle et les enfants. Alors elle lui donnait son avis
+sur les arbres à tailler, sur les plates-bandes à retourner, sur
+les moissons à couper, sur les chevaux à mettre à la charrette
+ou au labourage.</p>
+
+<p>Avant d'avoir passé une année à Crawley-la-Reine, Rebecca
+avait conquis l'entière confiance du baronnet. Et la conversation
+du dîner, qui, auparavant, se passait toute entre lui et M. Horrocks,
+avait lieu presque exclusivement entre sir Pitt et miss
+Sharp. En l'absence de M. Crawley, elle se trouvait presque la
+maîtresse du logis. Toutefois, dans sa nouvelle et brillante position,
+elle savait se conduire avec assez de prudence et de retenue
+pour ne point blesser les puissances de la cuisine et de la
+basse-cour; au contraire, elle s'y montrait toujours modeste et
+affable. Ce n'était plus cette petite fille hautaine, mécontente,
+dédaigneuse, que nous avons connue tout d'abord.</p>
+
+<p>Cette métamorphose de caractère indiquait une grande sagesse
+ou un sincère désir de s'améliorer ou du moins une grande
+puissance morale de sa part. Mais était-ce bien le c&oelig;ur qui
+inspirait ce nouveau système de déférence et de soumission
+adopté par notre Rebecca? Le reste de l'histoire nous le dira.
+Qui croirait cependant qu'une personne de vingt et un ans
+puisse suivre pendant longtemps, sans se démentir, un système
+d'hypocrisie? Nos lecteurs nous rappelleront que, jeune d'années,
+notre héroïne était vieille dans l'expérience de la vie, et
+ce récit manquerait son but si on n'avait pas la preuve que
+c'était une femme des plus habiles.</p>
+
+<p>Les deux fils de la famille Crawley étaient comme la pluie et
+le beau temps; on ne les voyait jamais ensemble au château.
+Ils se détestaient cordialement. Rawdon Crawley, le cadet, avait
+un profond mépris pour la demeure paternelle et n'y venait que
+lors de la visite annuelle de sa tante.</p>
+
+<p>Nous avons déjà mentionné les excellentes qualités de cette
+vénérable dame: elle possédait soixante-dix mille livres et
+avait presque adopté Rawdon. Elle ressentait une aversion profonde
+pour l'aîné de ses neveux, et le méprisait comme une
+espèce de poule mouillée. En retour, ce dernier n'hésitait pas
+à vouer l'âme de sa vieille tante à la damnation éternelle et,
+suivant lui, les chances de son frère pour l'autre monde ne
+valaient guère mieux.</p>
+
+<p>«C'est une femme mondaine et sans foi, disait M. Crawley;
+elle vit avec les athées et les Français. Je frémis de penser à
+cette terrible situation. Si près de la tombe donner autant à la
+vanité, au dérèglement, à des goûts profanes et insensés!»</p>
+
+<p>En réalité, la vieille dame se refusait complétement à écouter
+ses lectures du soir, et, lorsqu'elle venait à Crawley-la-Reine,
+il était obligé de suspendre le cours de ses pratiques
+religieuses.</p>
+
+<p>«Mettez de côté votre livre de sermons, disait son père, car
+miss Crawley va nous arriver. Elle nous a écrit pour nous dire
+qu'elle ne pouvait entendre prêcher.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, songez aux domestiques.</p>
+
+<p>&mdash;Que les domestiques aillent au diable, disait sir Pitt, et le
+fils trouvait qu'il leur arriverait pis encore s'ils étaient privés
+du bienfait de ses instructions.</p>
+
+<p>&mdash;Et que diable! disait le père après avoir écouté ses remontrances,
+vous ne serez pas assez sot pour laisser sortir de
+la famille trois mille livres de revenu?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que l'argent en comparaison de nos âmes? reprenait
+Crawley. Croyez-vous donc que la vieille veuille vous
+dépouiller de cet argent?»</p>
+
+<p>Qui sait si ce n'était pas le désir de sir Crawley?</p>
+
+<p>La vieille miss Crawley était bien certainement une réprouvée.
+Elle avait une délicieuse petite habitation dans Park-Lane,
+et, comme elle buvait et mangeait trop pendant son
+hiver à Londres, elle allait se remettre l'été à Harrowgate ou à
+Cheltenham. De toutes les vieilles vestales de l'époque, c'était
+la plus hospitalière et la plus enjouée. Dans son jeune temps
+elle avait été une beauté, à ce qu'elle disait: on sait fort bien
+que les vieilles femmes ont toutes été plus ou moins des beautés
+dans leur temps.</p>
+
+<p>Elle avait de plus des prétentions au bel esprit et au libéralisme.
+Pendant un séjour de quelque temps en France, Saint-Just,
+suivant la rumeur publique, lui avait inspiré une passion
+malheureuse. Elle aimait en conséquence les romans
+français, la pâtisserie française et les vins français. Elle lisait
+Voltaire et savait Rousseau par c&oelig;ur. Elle discutait d'un ton
+assez dégagé la question du divorce, et défendait avec énergie
+les droits de la femme. Elle avait des portraits de Fox dans
+toutes les chambres de sa maison. Lorsque cet homme d'État
+comptait dans les rangs de l'opposition, elle combattait à ses
+côtés au pied du même drapeau; et quand il arriva au pouvoir,
+elle était en grand crédit auprès de lui, pour avoir enrôlé
+dans ses rangs sir Pitt et son collègue de Crawley-la-Reine.
+Sir Pitt y serait bien entré de lui-même, sans la moindre
+peine de la part de cette honnête demoiselle.</p>
+
+<p>Cette excellente et vieille fille avait pris en affection Rawdon
+Crawley dès son enfance. Elle l'envoya à Cambridge, parce
+que son frère était à Oxford; et, lorsque les directeurs de la
+première université l'engagèrent à se retirer après deux ans
+de séjour, elle lui acheta ses brevets de cornette et de lieutenant.</p>
+
+<p>Le jeune officier était à la ville un des plus élégants et des
+plus renommés dandys. Il boxait, courait les coulisses, jouait
+la bouillotte et conduisait à quatre chevaux; tel était le fond
+de la science pour notre aristocratie d'alors, et il y était passé
+maître. Bien qu'il fît partie de la maison militaire, dont le service
+se bornait à parader autour du prince régent, et pour laquelle
+l'occasion ne s'était jamais présentée de montrer sa valeur
+sur le champ de bataille, Rawdon Crawley, pour des
+affaires de jeu, sa plus violente passion, avait eu trois duels
+terribles où il avait assez donné de preuves de son mépris pour
+la mort.</p>
+
+<p>«Et pour ce qui suit la mort,» ajoutait M. Crawley, attachant
+au plafond ses yeux couleur groseille.</p>
+
+<p>Il pensait toujours à l'âme de son frère et à l'âme de ceux
+qui ne partageaient pas ses opinions. C'est une sorte de consolation
+que se donnent à elles-mêmes les personnes pleines
+de gravité.</p>
+
+<p>La ridicule et romanesque miss Crawley, loin de se fâcher
+des étourderies de son Benjamin, ne manquait pas de payer ses
+dettes, après ses duels, et n'aurait pas permis une parole de
+blâme sur sa moralité.</p>
+
+<p>«Il jette sa gourme, disait-elle, et vaut cent fois mieux que
+son pleurnicheur de frère avec ses hypocrisies.»</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XI"></a>CHAPITRE XI.</h2>
+
+<h2>D'une simplicité toute pastorale.</h2>
+
+
+<p>Après avoir introduit le lecteur au milieu de ce respectable
+personnel du château, dont la simplicité et l'innocence toute
+champêtre montrent victorieusement la supériorité de la vie de
+la campagne sur celle de la ville, nous devons aussi lui faire
+connaître les parents et voisins du seigneur de l'endroit: le
+ministre Bute Crawley et son épouse.</p>
+
+<p>Le révérend père Bute Crawley était d'une taille élevée et
+majestueuse, d'une humeur joviale, et portait des chapeaux à
+large bord. Dans le comté, il jouissait d'une popularité bien
+plus grande que le baronnet son frère. Au collége, il était la
+meilleure rame de l'embarcation de Christ-Church; il avait
+cassé des dents aux meilleurs boxeurs de la ville. Dans la vie
+privée, il n'avait pu se détacher entièrement de ses goûts pour
+la boxe et les exercices gymnastiques. Point de combat, à vingt
+milles à la ronde, auquel il ne fût un des premiers; pas de
+courses de régates, de soirées d'élections, de dîners de confrères,
+pas de grand gala enfin dans le comté, sans qu'il fût
+de la partie. On était sûr de rencontrer sa jument noire et les
+lanternes de son cabriolet à six milles de la cure, toutes les
+fois qu'il y avait un dîner à Fuddleston, à Roxby, ou à Wapshot-Hall,
+ou chez les gros bonnets du comté, avec lesquels il était
+dans les meilleurs termes. Il avait une jolie voix, chantait <i>le
+Vent du midi</i> et <i>le Ciel nuageux</i>, courait le cerf en casaque de
+jockey, et passait pour l'un des meilleurs pêcheurs du comté.</p>
+
+<p>Mistress Crawley, la femme du recteur, était une petite
+créature fort remuante, qui composait les célestes homélies de
+son époux. Ménagère par excellence, elle avait avec ses filles
+la haute main dans la maison. Au presbytère elle régnait en
+despote, laissant pour tout le reste carte blanche à son mari;
+il pouvait aller et venir, dîner dehors autant que son caprice
+le lui disait. Quant à mistress Crawley, c'était la femme économe
+qui sait le prix du vin de Porto.</p>
+
+<p>Depuis l'enlèvement du jeune ministre de Crawley-la-Reine
+par mistress Bute (elle appartenait à une bonne famille; elle
+était fille de feu le lieutenant-colonel Hector Mac Tavich,
+avait joué Bute contre sa mère, et avait gagné la partie), cette
+dame était dans toute sa vie un modèle de sagesse et d'économie;
+mais, malgré tous ses efforts, son mari restait toujours
+avec des dettes. Il lui avait fallu dix ans pour acquitter ses
+notes de collége, qui remontaient au vivant de son père.
+En 179., comme il venait de se mettre à jour de son arriéré,
+il paria de grosses sommes contre <i>Kangourou</i>, qui gagna le
+prix aux courses de Derby. Le ministre, obligé d'emprunter à
+de ruineux intérêts, s'était toujours trouvé gêné depuis. Sa
+s&oelig;ur, de temps à autre, lui donnait bien une centaine de livres
+sterling, mais c'était sur sa mort qu'il fondait ses plus belles
+espérances.</p>
+
+<p>«Il faudra bien que le diable s'en mêle, disait-il, ou Mathilde
+me laissera au moins la moitié de son argent.»</p>
+
+<p>Le baronnet et son frère avaient donc les meilleures raisons
+du monde pour être tous deux comme chien et chat; sir Pitt
+avait toujours tondu sur Bute dans les transactions de famille;
+le jeune Pitt, qui n'avait pas même le mérite d'aimer la chasse,
+s'était avisé d'élever une chapelle à la barbe de son oncle,
+enfin Rawdon devait venir en partage dans la succession de
+miss Crawley. Ces affaires d'argent, ces spéculations sur la
+vie et la mort inspiraient aux deux frères, l'un pour l'autre,
+une de ces tendresses comme on en voit dans la Foire aux
+Vanités. Pour ma part, je ne connais rien comme un billet de
+banque pour troubler et rompre entre deux frères une affection
+d'un demi-siècle, et je ne puis me lasser de penser que c'est
+une belle et admirable chose que l'affection entre gens du monde!</p>
+
+<p>Il n'était pas à supposer que l'arrivée de Rebecca à Crawley-la-Reine
+et ses progrès successifs dans les bonnes grâces des
+habitants du lieu passeraient inaperçus pour mistress Bute,
+qui savait combien un aloyau faisait de jours au château;
+combien il y avait de linge sale aux grandes lessives; combien
+de pêches sur l'espalier du midi; combien milady prenait
+de pilules quand elle était malade; car en province,
+pour certaines personnes, ce sont là des matières du plus
+haut intérêt. Mistress Bute ne pouvait donc laisser arriver
+l'institutrice au château sans instruire une enquête sur ses
+antécédents et son origine. D'ailleurs, la meilleure entente ne
+cessait de régner entre les serviteurs de la cure et ceux du
+château. Il y avait toujours à la cuisine du presbytère un bon
+verre d'ale pour les gens du château, dont la ration à l'ordinaire
+était fort congrue. Mais, en revanche, la femme du ministre
+savait, à une mesure près, ce qu'il entrait de bière dans
+chaque tonneau du château; sans compter que des liens de
+parenté existaient entre les domestiques comme entre les
+maîtres; par ce canal, chaque famille était mise au courant
+des faits et gestes de ses voisins. Règle générale: Êtes-vous
+bien avec votre frère, ses actes vous sont indifférents; êtes-vous
+en pique avec lui, vous êtes informé de ses allées et
+venues comme si une police secrète était à votre disposition.</p>
+
+<p>Peu après son arrivée, Rebecca eut une place officielle dans
+les bulletins que mistress Crawley recevait de la Hall. Voici un
+spécimen:&mdash;On a tué le cochon noir&mdash;il pesait tant de livres&mdash;on
+a salé les côtes&mdash;à dîner on a servi un pouding de
+porc&mdash;M. Cramp de Mudbury, assisté de sir Pitt, a mis John
+Blackmore sous les verroux&mdash;M. Pitt a tenu un meeting&mdash;(nom
+des assistants)&mdash;rien de nouveau pour milady&mdash;les
+jeunes demoiselles sont avec leur gouvernante.</p>
+
+<p>Le rapport continuait ainsi:&mdash;La nouvelle gouvernante est
+une excellente ménagère&mdash;sir Pitt est fort prévenant avec
+elle&mdash;M. Crawley aussi&mdash;Il lui lit ses brochures.</p>
+
+<p>«Voyez cette intrigante!» disait la petite, vive, alerte et
+noiraude mistress Crawley.</p>
+
+<p>Les rapports finirent par dire que l'institutrice avait circonvenu
+tout le monde. Elle écrivait les lettres de sir Pitt, expédiait
+ses affaires, dressait ses comptes, menait à sa guise
+toute la maison, milady, M. Crawley, les petites filles et le
+reste: sur quoi mistress Crawley déclarait que c'était une
+artificieuse coquine, et qu'elle avait en tête quelque terrible
+projet. Les événements du château faisaient ainsi le principal
+sujet des conversations à la cure, et les yeux perçants de mistress
+Bute Crawley voyaient les moindres mouvements du
+camp ennemi, et plus encore.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>MISTRESS BUTE CRAWLEY À</p>
+<p>MISS PINKERTON.&mdash;LA MALL,</p>
+<p>CHISWICK.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>De la cure de Crawley-la-Reine, décembre....</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ma chère Madame,</p>
+
+<p>Les années écoulées depuis l'époque où je jouissais de votre
+agréable et précieux enseignement n'ont rien changé aux sentiments
+de tendresse et de respect que j'ai conçus pour miss
+Pinkerton et le <i>cher</i> Chiswick. J'espère que votre santé va
+toujours bien. Puissent le monde et la cause de l'enseignement
+conserver, pour leur plus grande gloire et pendant de longues
+années encore, miss Pinkerton! Une de mes amies, lady
+Fuddleston, me demandait une gouvernante pour ses chères
+filles. Je n'ai pas, hélas! le moyen d'en avoir une pour les
+miennes; mais n'ai-je pas été élevée à Chiswick? «Qui, m'écriai-je
+aussitôt, pouvons-nous mieux consulter que l'excellente
+et incomparable miss Pinkerton?» En un mot, chère
+madame, avez-vous à votre disposition quelque demoiselle
+dont les services puissent être utiles à ma chère amie et voisine?
+Elle est résolue, je vous assure, à n'accepter de gouvernante
+que de votre main.</p>
+
+<p>Mon cher mari prend plaisir à répéter qu'il aime tout ce qui
+sort de la maison de miss Pinkerton. Je voudrais bien le présenter,
+ainsi que nos filles bien-aimées, à l'amie de ma jeunesse,
+à la femme qui faisait l'admiration du grand lexicographe
+de notre pays. Si jamais vous passez par l'Hampshire, M. Crawley
+me charge de vous dire qu'il espère pour notre presbytère de
+campagne l'honneur de votre présence. C'est maintenant
+l'humble mais heureuse demeure</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>De votre affectionnée</p>
+<p><span class="sc">Martha Crawley</span>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>P.S. Le frère de M. Crawley, le baronnet, avec lequel nous
+ne sommes pas, hélas! dans les termes de cette parfaite concorde
+qui devrait toujours régner entre frères, a pour ses petites
+filles une gouvernante qui, à ce qu'on m'a dit, a eu le
+bonheur d'être élevée à Chiswick. Il m'est venu des bruits
+assez contradictoires sur son compte. Mon tendre intérêt pour
+mes petites nièces, qu'en dépit des différends de famille je
+veux toujours considérer comme mes propres enfants, mes sympathies
+pour toute élève qui sort de chez vous, me font, ma
+chère miss Pinkerton, vous demander l'histoire de cette jeune
+demoiselle dont, à votre considération, je suis très-désireuse
+de devenir l'amie. M. C.</p>
+
+ <hr />
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>MISS PINKERTON À MISTRESS BUTE CRAWLEY.</p>
+<p>Johnson Home, Chiswick, déc. 18....</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Chère Madame,</p>
+
+<p>J'ai l'honneur de vous annoncer réception de votre précieuse
+lettre, et m'empresse d'y répondre. C'est pour moi une douce
+satisfaction dans ma tâche épineuse de voir mes soins maternels
+récompensés par ces retours d'affection, et de reconnaître dans
+l'aimable mistress Crawley mon excellente élève d'autrefois, la
+sémillante et exemplaire miss Martha Mac-Tavish. Je me félicite
+d'avoir maintenant sous ma direction les filles de beaucoup
+de vos contemporaines. Ce serait pour moi un véritable plaisir
+d'entourer vos chères filles de toute ma science et de toute ma
+sollicitude.</p>
+
+<p>En offrant mes compliments respectueux à lady Fuddleston,
+j'ai l'honneur de lui présenter mes deux amies, miss Tuffin et
+miss Hawky.</p>
+
+<p>Chacune de ces jeunes demoiselles est parfaitement en état
+d'enseigner le grec, le latin, les premiers éléments d'hébreu,
+les mathématiques, l'histoire, l'espagnol, le français, l'italien
+et la géographie, la musique vocale et instrumentale, la danse
+sans l'aide d'un maître, enfin les éléments des sciences naturelles.
+En outre, Tuffin, fille de feu le révérend Thomas Tuffin
+professeur du collége de Corpus à Cambridge, peut enseigner
+la syriaque et les éléments de droit constitutionnel. Mais ses
+dix-huit ans et son extérieur fort agréable seraient peut-être
+un obstacle à son entrée chez sir Huddleston Fuddleston.</p>
+
+<p>Miss Lætitia Hawky, d'autre part, n'est pas dans sa personne
+très-favorisée de la nature. Elle est âgée de vingt-neuf
+ans et sa figure est marquée de petite vérole. De plus elle
+boite; elle a les cheveux roux et une déviation dans la vue.
+Ces dames possèdent en outre toutes les qualités morales et
+religieuses. Leurs prétentions, naturellement, sont en rapport
+avec leur mérite.</p>
+
+<p>Pénétrée de la plus respectueuse reconnaissance pour le révérend
+Bute Crawley, j'ai l'honneur d'être,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Chère Madame,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Votre très-humble et très-obéissante servante,</p>
+<p><span class="sc">Barbara Pinkerton</span>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>P.S.</i> Cette miss Sharp dont vous me parlez comme gouvernante
+de sir Pitt Crawley, baronnet, membre du parlement,
+était une de mes élèves; je n'ai donc rien à dire contre elle. Si
+son extérieur est désagréable, c'est qu'il ne tient pas à nous de
+réformer la nature dans ses &oelig;uvres. Quant à ses parents, il n'y
+a pas grand cas à en faire; son père fut peintre et plusieurs fois
+banqueroutier; sa mère, comme je l'ai appris depuis avec horreur,
+était danseuse à l'Opéra; cependant Rebecca ne manquait
+pas de talent, et je ne saurais me reprocher de l'avoir reçue
+par charité. Ma seule crainte est que les principes de sa mère,
+qu'on m'avait d'abord dépeinte comme une comtesse française
+obligée d'émigrer pendant les horreurs de la dernière révolution,
+mais qui, d'après de nouvelles informations, était une
+personne d'une moralité fort suspecte, n'aient passé chez cette
+malheureuse jeune fille, que j'avais recueillie comme une pauvre
+délaissée. Sa conduite, j'aime à le croire, sera sans doute
+restée irréprochable, et je suis convaincue qu'elle ne rencontrera
+point d'écueil dans l'élégante et exquise société de sir Pitt
+Crawley.</p>
+
+ <hr />
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>MISS REBECCA SHARP À MISS AMÉLIA SEDLEY.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Je n'ai pas écrit à ma bien chère Amélia depuis plusieurs
+semaines; car que lui dire sur le palais de l'Ennui, comme je
+l'ai baptisé? Que vous importe si la récolte des navets est
+bonne ou mauvaise; si le cochon gras pesait treize ou quatorze
+livres, et si les bestiaux se trouvent bien de leurs rations de
+betteraves? Un jour ressemble à l'autre. Avant déjeuner, promenade
+avec sir Pitt et son sécateur; après déjeuner, études
+telles quelles, dans notre salle. Après l'étude, lecture des dossiers,
+correspondance avec les hommes de loi, sur les baux, les
+mines de charbon et les canaux, car me voici passée secrétaire
+de sir Pitt; après dîner, homélies de M. Crawley ou trictrac du
+baronnet. Pendant cet enchaînement de plaisirs, l'air placide
+de milady ne varie pas. Dernièrement une indisposition l'a
+rendue un peu plus intéressante, ce qui a amené un nouveau
+personnage au château dans la personne du jeune docteur.
+Voyez, ma chère, comme les jeunes filles auraient tort de désespérer:
+le jeune docteur a donné à entendre à l'une de vos
+amies que, si elle voulait être mistress Glauber, elle pourrait
+devenir le plus bel ornement de la chirurgie. J'ai répondu à cet
+impudent que la lancette et le mortier devaient suffire à son
+bonheur. Comme si j'étais née, en vérité, pour être femme d'un
+chirurgien de campagne! M. Glauber est rentré chez lui tout à
+l'envers de ce refus; il a pris une potion calmante et se trouve
+maintenant hors de danger. Sir Pitt a fort applaudi à ma résolution;
+il serait, je crois, très-fâché de perdre son petit secrétaire.
+Mais je ne compte sur l'affection de ce vieux bandit que
+dans la mesure dont est capable un être de son espèce. Me
+marier! et avec un apothicaire de province! surtout après!!!
+Non, non, on ne peut si vite rompre avec de vieux souvenirs
+dont je ne veux pas, du reste, vous parler davantage. Revenons
+au palais de l'Ennui.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps, ma chère, il a cessé d'être le palais
+de l'Ennui. Miss Crawley est arrivée avec ses chevaux gras,
+ses domestiques gras, son épagneul gras; oui, l'immensément
+riche miss Crawley, avec ses soixante-dix mille livres sterling
+placées à cinq pour cent, devant laquelle ou plutôt devant <i>lesquelles</i>
+ses deux frères sont en adoration. Elle a l'air très-apoplectique,
+cette chère âme: il n'est donc pas étonnant que ses
+deux frères se montrent si fort aux petits soins pour elle. Il
+faut les voir rivaliser d'empressement à lui apporter un coussin
+ou à lui présenter son café; elle dit (car elle n'est pas sotte):
+«Quand je viens ici, je laisse chez moi miss Briggs, ma demoiselle
+de compagnie. Mes frères sont ici mes demoiselles de
+compagnie, et tout le monde n'en a pas, je vous jure, une paire
+semblable!»</p>
+
+<p>Quand elle vient à la campagne, le château tient table ouverte,
+et, pendant un mois au moins, on croirait que le vieux sir
+Walpole est revenu l'habiter. Nous avons de grands dîners et
+nous allons à quatre chevaux, les laquais endossent leur livrée
+canari la plus neuve; on boit du bordeaux et du champagne
+comme si c'était l'ordinaire de toute l'année; nous avons des
+bougies de cire dans la salle d'études et du feu pour nous chauffer.
+Lady Crawley met sa robe la plus splendide, et mes élèves
+quittent leurs gros souliers et leurs jupes de tartan vieilles et
+écourtées pour porter des bas de soie et des robes de mousseline,
+comme il convient aux élégantes demoiselles d'un baronnet.</p>
+
+<p>Rose est rentrée hier dans un état épouvantable. Le cochon
+de Wiltshire, un de ses favoris, et des plus gros, je vous assure,
+l'a jetée par terre et a mis en pièces sa robe de soie à fleurs
+lilas en se roulant dessus. Si cela était arrivé la semaine passée,
+sir Pitt aurait juré de la plus effroyable façon et allongé les
+oreilles de la pauvre petite en la mettant au pain et à l'eau
+pour un mois. Il s'est contenté de dire: «Nous réglerons cela,
+mademoiselle, après le départ de votre tante.» Et il a pris en
+plaisanterie cet accident assez bouffon. Espérons que son courroux
+sera dissipé avant le départ de miss Crawley.</p>
+
+<p>Quel admirable élément de paix et de concorde que l'argent!</p>
+
+<p>Un merveilleux effet de la présence de miss Crawley avec ses
+soixante-dix mille livres se manifeste surtout dans la conduite
+des deux frères Crawley, le baronnet et le ministre, qui se détestent
+pendant toute l'année et se montrent les meilleurs amis
+du monde à la Noël.</p>
+
+<p>Je vous ai écrit l'an dernier comme quoi cet abominable ministre
+avait l'habitude de décocher contre nous, à l'église, ses
+sermons ridicules, et comment sir Pitt y répondait par d'énormes
+ronflements. Dès que miss Crawley arrive ici, il n'est plus
+question de se chamailler; le château rend visite au presbytère,
+et <i>vice versa</i>. Le ministre et le baronnet parlent cochons, braconniers
+et affaires du comté avec la bouche en c&oelig;ur et sans
+jamais se quereller, même après boire. C'est que miss Crawley
+a déclaré qu'elle ne voulait point de disputes, et qu'elle laisserait
+son argent aux Crawley de Shropshire, si on la contrariait.
+S'ils étaient des gens d'esprit, ces Crawley de Shropshire,
+ils pourraient tout avoir. Mais le Crawley de Shropshire est un
+ministre comme son cousin du Hampshire, et il a mortellement
+offensé miss Crawley par ses allures de collet monté; elle est
+venue ici dans un accès de rage contre son intolérance. Il
+aura, sans doute, j'imagine, voulu faire la prière le soir.</p>
+
+<p>Le livre de sermons est fermé quand miss Crawley arrive, et
+M. Pitt, qu'elle déteste, ne trouve rien de mieux que de partir
+pour la ville. Aussitôt, le jeune élégant, le <i>lion</i>, c'est, je crois,
+l'expression d'usage, le capitaine Crawley fait son apparition.
+Vous ne serez pas fâchée, je suis sûr, d'en avoir une courte
+esquisse.</p>
+
+<p>Eh bien! c'est un grand et beau garçon, de six pieds de
+haut, à la voix éclatante; il jure beaucoup et il fait trotter les
+domestiques, qui l'adorent néanmoins, parce qu'il est très-généreux
+de son argent; aussi feraient-ils tout pour lui. La
+semaine dernière, les gardes-chasse ont presque assommé le
+bailli et son greffier, qui venaient de Londres pour arrêter le
+capitaine. On les avait trouvés en embuscade le long du mur
+du parc, on les a roués de coups après leur avoir fait prendre
+un bain forcé, et on allait leur envoyer du plomb comme à des
+braconniers, quand le baronnet s'est interposé.</p>
+
+<p>Le capitaine a un mépris filial pour son père; il l'appelle
+<i>vieux pingre, vieux ladre, vieux bélître</i>. Il s'est fait une terrible
+réputation parmi les dames. Il mène avec lui ses chevaux
+de chasse et vit avec les squires du comté; il invite qui bon
+lui semble à dîner, et sir Pitt n'ose rien dire; ce dernier craint,
+en offensant miss Crawley, de manquer son legs quand elle
+mourra d'apoplexie. Vous dirai-je un compliment du capitaine
+à mon endroit? Il en vaut la peine, il est assez joli. Un
+soir où l'on dansait, il y avait sir Huddleston, Fuddleston et
+sa famille, sir Giles Wapshot et ses jeunes demoiselles et bien
+d'autres encore que je ne connais pas. Eh bien! je lui ai entendu
+dire, en désignant votre humble servante: «Pardieu!
+voilà une jolie petite pouliche!» Et il m'a fait l'honneur de
+danser deux contredanses avec moi. Il est compère et compagnon
+avec les jeunes squires, et en leur société il boit, parie,
+monte à cheval et parle chasse et course; il traite de bégueules
+toutes les filles de ce pays, et je crois qu'il n'a pas tort.</p>
+
+<p>Vous ne pouvez vous faire une idée de leur dédain pour ma
+pauvreté. Quand on danse, je suis invariablement assise au
+piano. Mais l'autre soir, en sortant de table, le capitaine, pris
+d'une pointe de vin et me voyant condamnée au tabouret à
+perpétuité, jura tout haut que j'étais la meilleure danseuse
+entre toutes, et donna sa parole qu'il ferait venir des violons
+de Mudbury.</p>
+
+<p>«Je vais jouer une contredanse,» dit mistress Bute Crawley
+avec beaucoup d'empressement. Figurez-vous une petite vieille
+à la peau noire, avec un turban de travers et des yeux
+brillants.</p>
+
+<p>Peu après, le capitaine et votre petite Rebecca dansaient
+ensemble. Mistress Bute s'approcha à la fin du quadrille pour
+me complimenter sur ma grâce à danser; on n'en avait jamais
+tant entendu de l'orgueilleuse mistress Crawley, cousine germaine
+du comte de Tiptoff, qui aurait cru déroger en rendant
+visite à lady Crawley, excepté toutefois lorsque sa belle-s&oelig;ur
+venait à la campagne. Pauvre lady Crawley! pendant la plus
+grande partie de ces jours de fête, elle restait dans sa chambre
+à prendre des pilules.</p>
+
+<p>Mistress Bute s'est tout à coup prise d'une belle passion pour
+moi.</p>
+
+<p>«Ma chère miss Sharp, me disait-elle, envoyez donc vos élèves
+au presbytère; leurs cousines seront bien aises de les voir.»</p>
+
+<p>Je la vois venir. Signor Clementi ne nous enseignait pas le
+piano pour rien, et voilà le prix que mistress Bute voudrait
+donner à un maître pour ses enfants. Je suis au fait de toutes
+ses petites malices comme si elle prenait soin de m'en instruire.
+J'irai, toutefois, et je suis résolue de lui être agréable. N'est-ce
+pas le devoir d'une pauvre gouvernante qui n'a ni ami ni protecteur
+au monde?</p>
+
+<p>La femme du ministre m'a fait de grands compliments sur
+les progrès de mes élèves; elle pensait sans doute me toucher
+le c&oelig;ur, pauvre et ingénue villageoise! comme si mes élèves
+me faisaient chaud ou froid.</p>
+
+<p>Votre robe de mousseline et votre écharpe de soie rose me
+vont à merveille, à ce qu'on dit. Elles commencent à être
+bien usées; mais vous savez, nous autres pauvres filles, nous
+ne pouvons pas avoir sans cesse des toilettes fraîches. Heureuse,
+mille fois heureuse, vous qui n'avez qu'à aller à Saint-James-Street,
+et qui possédez une tendre mère pour vous donner
+tout ce que vous voulez! Adieu, mon c&oelig;ur.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Votre affectionnée,</p>
+<p><span class="sc">Rebecca</span>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>P.S. Que n'étiez vous là pour voir la mine qu'ont faite les
+miss Blackbrook, filles de l'amiral Blackbrook, de jolies filles,
+ma chère, à la dernière mode de Londres, quand le capitaine
+Rawdon, malgré la simplicité de mon costume, m'a choisie
+pour danseuse!</p>
+
+ <hr />
+
+<p>Lorsque mistress Bute Crawley, dont l'adroite Rebecca avait
+pénétré les artifices, eut obtenu de miss Sharp la promesse
+d'une visite, elle pria la toute-puissante miss Crawley de demander
+l'approbation indispensable de sir Pitt. Cette excellente
+vieille femme, toujours de bonne humeur et désireuse
+de voir la gaieté et la joie autour d'elle, fut enchantée de cette
+occasion d'affermir et de cimenter une réconciliation entre ses
+deux frères. Il fut donc décidé que la jeunesse des deux familles
+se rendrait à l'avenir de fréquentes visites. Cette amitié
+dura tout le temps que la vieille et joyeuse médiatrice se
+trouva là pour maintenir la paix.</p>
+
+<p>«Pourquoi avez-vous invité à dîner cet effronté de Pety
+Crawley? dit le directeur à sa femme tandis qu'ils regagnaient
+leur logis à travers le parc. Je n'ai que faire de ce drôle; il
+nous traite, nous autres gens de campagne, comme de Turc à
+Maure. Il n'est content que lorsqu'il attrape mon vin à cachet
+jaune qui me coûte dix schellings la bouteille. Comme si c'était
+pour lui! Avec cela il a une tête infernale. C'est un joueur, un
+ivrogne, un débauché dans toute la force du terme. Il a tué un
+homme en duel; il a des dettes par-dessus les oreilles; il m'a
+volé la meilleure part de l'héritage de miss Crawley. La s&oelig;ur
+(et ici le ministre, après avoir montré le poing à la lune avec
+l'air d'un homme qui prête serment, continua d'une voix mélancolique),
+la s&oelig;ur assure qu'elle l'a couché sur son testament
+pour cinquante mille livres; c'est tout au plus s'il y en
+aura trente mille à partager.</p>
+
+<p>&mdash;Elle me fait l'effet de s'en aller, dit la femme du ministre;
+sa figure était toute rouge quand nous sommes sortis de table.
+J'ai été obligé de la délacer.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a bu sept verres de champagne, dit à voix basse le
+révérend; et quel champagne! mon frère veut nous empoisonner.
+Mais vous autres femmes, vous ne vous y connaissez
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'y entendons rien, c'est vrai, dit mistress Bute
+Crawley.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a bu de l'eau de cerises après dîner, continua le révérend,
+et a pris son curaçao avec son café. Je n'en voudrais
+pas prendre un petit verre pour cinq livres sterling; il y a de
+quoi brûler les entrailles. Elle n'ira pas loin de ce train-là,
+mistress Crawley; il faudra qu'elle succombe; c'est trop pour
+notre pauvre nature humaine. Je vous parie cinq contre deux
+que Mathilde décampe cette année.»</p>
+
+<p>C'est en se livrant à ces profonds calculs, en pensant à ses
+dettes, à son fils Jim, au collége, à Franck, à Woolwich, à
+ses quatre filles qui n'étaient pas des beautés, les pauvres enfants,
+et qui n'avaient d'autre dot que l'héritage à venir de
+leur tante, que le ministre et sa femme poursuivaient leur promenade.</p>
+
+<p>«Pitt ne sera pas si gueux que de vendre la présentation à
+sa cure. Son fils aîné, le farouche méthodiste, songe au parlement,
+continua M. Crawley après une pause.</p>
+
+<p>&mdash;Sir Pitt Crawley pourra faire quelque chose, dit sa femme,
+si par miss Crawley nous lui arrachons cette promesse en faveur
+de Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Pitt promettra tout, reprit son frère. Il avait promis
+d'ajouter une autre aile à la cure; il avait promis de me faire
+abandon du champ de Jibb et de la prairie de six arpents!
+Qu'a-t-il exécuté de toutes ses promesses? Et c'est au fils de
+cet homme, à ce vaurien, à ce joueur, à cet escroc, à ce bretteur
+de Rawdon Crawley, que Mathilde laisse la moitié de son
+argent! Ce n'est pas agir en bonne chrétienne; non, certes,
+par le diable! Ce gredin a tous les vices, excepté l'hypocrisie,
+que son frère a prise pour sa part.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! bijou! nous sommes sur les terres de sir Pitt,
+interrompit sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Je le répète, c'est le ramassis de tous les vices, mistress
+Crawley. Il n'y a pas là à me chercher noise, madame. N'a-t-il
+pas tué le capitaine Longfeu? N'a-t-il pas volé le jeune
+lord Dovedale à la taverne du <i>Cocotier</i>? Ne m'a-t-il pas fait
+perdre quarante livres en interrompant le combat entre Bill
+Soames et Cheshire Trump? Vous le savez bien. Pour ce qui
+est des femmes, n'avez-vous pas entendu dire que devant moi,
+dans ma chambre de magistrat....</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'amour du ciel, monsieur Crawley, lui dit sa femme,
+laissons-là ces détails.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous invitez ce drôle chez vous? continua le ministre
+au comble de l'exaspération. Vous, mère de famille; vous, femme
+de l'un des ministres de l'Église d'Angleterre! Grands dieux!</p>
+
+<p>&mdash;Bute Crawley, vous êtes fou, dit la femme du ministre
+avec un air de dédain.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame, fou ou non.... car je n'ai jamais eu,
+Martha, la prétention d'être aussi rusé que vous, non, jamais!
+je ne veux point me rencontrer avec Rawdon Crawley, voilà
+qui est positif. J'irai chez Huddleston, entendez-vous, j'irai
+voir son lévrier noir, et je ferai courir Lancelot contre lui avec
+un pari de cinquante livres. Voilà ce que je ferai, et contre tous
+les chiens de l'Angleterre. Mais je ne veux pas être nez à nez
+avec cet animal de Rawdon Crawley.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Crawley, vous êtes gris, suivant votre usage,»
+répliqua sa femme.</p>
+
+<p>Le lendemain, lorsque le ministre, à son réveil, demanda
+un peu de bière, elle lui rappela sa promesse d'aller voir sir
+Huddleston Fuddleston le samedi suivant; et, comme les nuits
+étaient sereines, il calcula qu'en faisant un peu de galop il
+pourrait être à temps à son église le dimanche matin. Nous
+croyons avoir suffisamment démontré que les paroissiens de
+Crawley avaient autant à s'applaudir de leur ministre que de
+leur squire.</p>
+
+<p>Miss Crawley était à peine arrivée au château que, par sa
+puissance fascinatrice, Rebecca avait déjà gagné le c&oelig;ur de
+cette excellente vieille évaporée, comme elle avait réussi à
+emporter celui des innocents campagnards dont nous venons
+de tracer les portraits.</p>
+
+<p>Un jour, en allant à sa promenade accoutumée, elle jugea
+à propos de demander la compagnie de la petite gouvernante.
+La promenade n'était pas finie que Rebecca s'était déjà concilié
+les affections de la vieille dame. Elle avait daigné sourire
+quatre fois et s'amuser pendant tout le temps de la
+route.</p>
+
+<p>«Et pourquoi miss Sharp ne dîne-t-elle pas avec nous? dit-elle
+à sir Pitt qui avait arrangé un dîner d'apparat et invité
+tous les baronnets du voisinage. Mon cher, vous ne supposez
+pas que je veuille parler poupons avec lady Fuddleston, ou
+procédure avec cette vieille oie de sir Giles Wapshot! Je réclame
+une place pour Sharp. Que lady Crawley reste dans sa
+chambre si nous sommes au complet; mais la petite miss
+Sharp aura son couvert; de tout le comté, c'est la seule personne
+avec qui l'on puisse causer!»</p>
+
+<p>Après un désir aussi impératif, on donna avis à miss Sharp
+la gouvernante qu'elle aurait à dîner au rez-de-chaussée avec
+l'illustre compagnie; et tandis que sir Huddleston, après avoir
+en grande pompe et en grande cérémonie conduit miss Crawley
+dans la salle à manger, se disposait à prendre place à côté
+d'elle, la vieille dame cria d'une voix aiguë:</p>
+
+<p>«Becky Sharp, miss Sharp! venez à côté de moi, vous
+m'amuserez pendant le dîner; sir Huddleston ira s'asseoir près
+de lady Wapshot.»</p>
+
+<p>Quand la soirée fut terminée, que les voitures furent parties,
+l'insatiable miss Crawley répétait encore:</p>
+
+<p>«Venez avec moi dans mon cabinet de toilette; nous mettrons
+la compagnie à toute sauce.»</p>
+
+<p>Et cette paire d'amies s'en acquitta à qui mieux mieux. Le
+vieux sir Huddleston avait soufflé comme une baleine pendant
+tout le dîner. Sir Giles Wapshot avait une manière à lui d'avaler
+sa soupe par une bruyante aspiration; sa femme clignait
+de l'&oelig;il gauche. Becky faisait à ravir la charge de tous ces travers,
+aussi bien que des incidents de la conversation dans le
+cours de la soirée, sur la politique, la guerre, les sessions du
+parlement, graves et importants sujets de toute conversation
+entre gentilshommes campagnards. Quant à l'ébouriffante toilette
+de miss Wapshot, au fameux chapeau jaune de lady
+Fuddleston, miss Sharp les mettait en morceaux, au grand
+amusement de celle qui l'écoutait.</p>
+
+<p>«Ma chère, vous êtes une vraie trouvaille, s'écriait miss
+Crawley; je voudrais vous emmener avec moi à Londres,
+mais je ne pourrais pas faire de vous mon plastron comme de
+cette pauvre Briggs. Non! non! vous êtes trop espiègle, trop
+fière, n'est-ce pas, Firkin?»</p>
+
+<p>Mistress Firkin, qui arrangeait les cheveux clair-semés sur
+le crâne de miss Crawley, secoua la tête et dit avec un air des
+plus sardoniques:</p>
+
+<p>«Oui, mademoiselle est très-fine.»</p>
+
+<p>Mistress Firkin éprouvait cette jalousie naturelle et commune
+aux plus honnêtes femmes à l'égard des autres personnes
+de leur sexe.</p>
+
+<p>Après s'être débarrassée ainsi de sir Huddleston Fuddleston,
+miss Crawley établit qu'à l'avenir Rawdon Crawley lui donnerait
+le bras pour aller à table, et que Becky lui porterait son
+coussin, ou qu'à son choix elle donnerait le bras à Becky et le
+coussin à Rawdon.</p>
+
+<p>«Nous sommes faits pour être ensemble, disait-elle. Nous
+sommes, ma toute belle, les seuls vrais chrétiens du comté.»</p>
+
+<p>Elle ne donnait point par là une bien haute idée de la religion
+de l'endroit.</p>
+
+<p>À côté de ses belles dispositions religieuses, miss Crawley
+affichait, comme nous l'avons dit, des opinions ultra-libérales,
+et ne manquait jamais l'occasion de les laisser percer de la
+manière la plus franche.</p>
+
+<p>«Belle chose que la naissance, ma chère! disait-elle à Rebecca,
+voyez mon frère Pitt, voyez les Huddleston, qui sont
+ici depuis Henri II, voyez cette pauvre Bute au presbytère.
+Y en a-t-il un parmi ces gens-là qui vous vaille en intelligence,
+en bonnes manières? Vous valoir? ils ne valent pas même cette
+pauvre chère Briggs, ma demoiselle de compagnie, ou Rinceur,
+mon sommelier. Mais vous, mon amour, vous êtes un petit
+prodige, un vrai bijou; vous avez plus de cervelle dans votre
+tête que tout le comté ensemble; si le mérite était à sa place
+dans ce monde, vous seriez duchesse. Mais non, il ne devrait
+point y avoir de duchesses du tout, et vous ne devriez avoir
+personne au-dessus de vous. À mes yeux, mon ange, vous
+êtes autant que moi, et sous tous les rapports. Mettez un peu
+de charbon dans le feu, ma chère. Voulez-vous prendre cette
+robe pour y faire quelques changements? vous travaillez comme
+une fée.»</p>
+
+<p>C'est ainsi que cette vieille <i>égalitaire</i> chargeait <i>son ange</i> de
+ses commissions et de ses reprises, et lui faisait lire des romans
+tous les soirs jusqu'au moment où elle s'endormait.</p>
+
+<p>À l'époque où nous sommes, le monde élégant venait d'être
+mis en révolution par deux aventures qui, comme le disaient
+les journaux du temps, avaient de quoi donner de la besogne
+aux docteurs à longue robe. L'enseigne Shafton était parti avec
+lady Barbara Fitzurze, fille du comte des Brouillards et riche
+héritière. D'autre part, Vere-Vane, homme de quarante ans
+sonnés, connu jusqu'alors pour sa conduite irréprochable et à
+la tête d'une nombreuse famille, avait, d'une façon subite et
+scandaleuse, quitté sa maison pour les beaux yeux d'une actrice,
+mistress Rougemont, âgée de soixante-cinq ans.</p>
+
+<p>«C'était aussi ce qu'on avait de mieux à dire en faveur de ce
+cher lord Nelson, disait miss Crawley; il aurait fait le diable
+pour une femme. Un homme qui se conduit ainsi ne peut manquer
+d'avoir du bon. J'adore ces mariages d'inclination. Un
+noble, à mon sens, ne peut mieux faire que d'épouser la fille
+d'un meunier.... Voyez lord Flowerdale.... Aussi toutes les
+femmes sont furieuses. Je voudrais vous voir enlever, ma
+chère, par quelque noble amant; vous êtes assez jolie pour
+cela, au moins.</p>
+
+<p>&mdash;Avec deux postillons!... oh! ce serait charmant, laissa
+échapper Rebecca.</p>
+
+<p>&mdash;Et après, ce que j'aime le plus, c'est de voir un pauvre
+diable épouser une jeune héritière. Je parierais que Rawdon
+finira par enlever quelque femme.</p>
+
+<p>&mdash;Une riche ou une pauvre?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que vous êtes simple! Rawdon n'aurait pas un
+schelling sans ce que je lui donne. Il est criblé de dettes. Il a à
+refaire sa fortune et à s'avancer dans le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il donc fort habile? demanda Rebecca.</p>
+
+<p>&mdash;Habile, ma chérie? Il ne voit rien au monde au delà de
+ses chevaux, de son régiment, de ses équipages de chasse,
+des plaisirs du jeu. Mais il réussira; c'est un si délicieux mauvais
+sujet! Savez-vous qu'il a tué un homme et envoyé une
+balle dans le chapeau d'un père qu'il avait outragé? On l'adore
+à son régiment. Tous les jeunes gens de chez Vatier et du Cocotier
+ne jurent que par lui.»</p>
+
+<p>Quand miss Rebecca Sharp écrivait à sa tendre amie le récit
+du petit bal de Crawley-la-Reine et la manière dont elle avait
+été distinguée pour la première fois par le capitaine Crawley,
+elle ne faisait pas une relation tout à fait exacte des faits. Le
+capitaine l'avait distinguée nombre de fois auparavant. Le capitaine
+l'avait rencontrée dans maintes promenades. Le capitaine
+s'était trouvé en face d'elle dans mille couloirs et passages.
+Vingt fois dans une soirée, le capitaine se penchait sur
+le piano où elle chantait.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, milady restait dans sa chambre, se trouvait
+indisposée et on n'y prenait même pas garde.</p>
+
+<p>Le capitaine avait écrit des billets à Rebecca avec les plus
+beaux jambages et la plus belle orthographe que pouvait y
+mettre un dragon à peine dégrossi. Mais l'épaisseur est une
+qualité qui réussit tout comme une autre auprès des femmes.
+Au premier billet qu'il déposa entre les feuillets de la romance
+que chantait la petite gouvernante, celle-ci se leva, le regarda
+fixement, et, prenant du bout des doigts le poulet triangulaire,
+s'en amusa comme d'un chapeau à cornes; puis s'avançant
+droit à l'ennemi, elle jeta le message au feu, fit une
+profonde révérence, et allant reprendre sa place, se mit à
+chanter plus gaiement qu'auparavant.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que cela? dit miss Crawley interrompue dans
+son somme d'après dîner par cet arrêt de la musique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un poulet qui chante faux,» dit miss Sharp en
+riant.</p>
+
+<p>Rawdon Crawley écumait de rage et de dépit.</p>
+
+<p>En présence de l'engouement non équivoque de miss Crawley
+pour la nouvelle gouvernante, il y avait de la générosité à
+mistress Bute Crawley de n'être point jalouse et de faire à la
+cure un bon accueil à cette jeune personne, à elle, à Rawdon
+Crawley surtout, le rival de son mari pour le cinq pour cent de
+la vieille fille. Mistress Crawley et son neveu ne pouvaient plus
+vivre l'un sans l'autre. Celui-ci laissait la chasse, dédaignait
+les avances de Fuddleston, n'allait point dîner avec les officiers
+du dépôt à Mudbury, et tout cela pour le plaisir d'aller au
+presbytère de Crawley. C'est que miss Crawley y était aussi.
+Leur maman étant malade, pourquoi les petites n'y seraient-elles
+pas allées avec miss Sharp? Les petites filles, ces pauvres
+enfants, y allaient donc avec miss Sharp. Et le soir on
+revenait tous ensemble à pied, non pas miss Crawley, elle
+aimait mieux sa voiture; mais la promenade à travers les
+prairies de la cure jusqu'à la petite porte du parc, dans un
+bois épais, sous une des sombres avenues de Crawley-la-Reine,
+était délicieuse au clair de lune pour deux amants de
+la nature comme le capitaine et miss Rebecca.</p>
+
+<p>«Oh! les étoiles! les belles étoiles! disait miss Rebecca en
+levant au ciel ses yeux verts et brillants. Il me semble que je
+ne tiens plus à la terre lorsque je les contemple.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... ah!... certes.... oui.... c'est absolument comme
+moi, miss Sharp, répliquait l'autre enthousiaste. Mon cigare
+ne vous incommode point, miss Sharp?»</p>
+
+<p>En plein air, l'odeur du cigare était la chose que miss Sharp
+aimait le mieux au monde. Elle en donna la preuve de la façon
+la plus charmante. Prenant celui du capitaine, elle tira une
+bouffée, poussa un petit cri accompagné d'un léger sourire,
+puis le rendit au propriétaire. Celui-ci retroussa sa moustache
+aspira fortement, et le petit brasier portatif jeta un reflet rouge
+sur les arbres voisins.</p>
+
+<p>«Morbleu! l'excellente <i>cigale</i>! c'est la meilleure que j'aie
+fumée de ma vie! morbleu!»</p>
+
+<p>Son esprit et sa conversation avaient en verve et en éclat
+tout ce qu'on pouvait attendre d'un dragon peu civilisé.</p>
+
+<p>Le vieux sir Pitt, tout en fumant sa pipe, en prenant sa
+bière et en épiloguant avec John Horrocks sur le mouton destiné
+au couteau, épiait le jeune couple de la fenêtre de son
+cabinet. Avec d'épouvantables jurons il protesta que, si ce
+n'était pour miss Crawley, il prendrait Rawdon par les deux
+épaules et le jetterait à la porte comme un drôle qu'il était.</p>
+
+<p>«Bien sûr que ce n'est là qu'un mauvais garnement, faisait
+M. Horrocks, et son valet Flethers est encore pis. L'autre jour
+il a fait du train dans la chambre de l'intendante à cause des
+dîners et de la bière, comme pas un maître n'en aurait fait,
+reprenait le complaisant Horrocks; mais miss Sharp est bonne
+pour lui répondre, sir Pitt,» continua-t-il après une pause.</p>
+
+<p>Eh oui! sans doute, au père comme au fils.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XII"></a>CHAPITRE XII.</h2>
+
+<h2>Où l'on fait du sentiment.</h2>
+
+
+<p>Nous allons maintenant quitter ce séjour pastoral et ces honnêtes
+personnes pratiquant les vertus champêtres pour nous
+transporter à Londres et voir ce qu'y devient miss Amélia.</p>
+
+<p>«C'est la moindre de nos préoccupations,» nous écrit un correspondant
+inconnu avec les déliés les plus délicats et un cachet
+de cire rouge, «Elle est fade et monotone.» On ne s'arrêterait
+pas si l'on voulait aller jusqu'au bout dans cette
+charitable litanie.</p>
+
+<p>Mais bien que certaines personnes pour lesquelles je professe
+le plus profond respect m'aient souvent dit que miss Brown est
+une petite fille insignifiante; que mistress White n'a pour elle
+que son petit minois chiffonné; qu'il n'y a rien à dire en faveur
+de mistress Black; je me rappelle cependant avoir eu les plus
+délicieuses conversations avec mistress Black,&mdash;et naturellement,
+chère madame, je dois être discret. Je vois les hommes
+faire cercle autour de la chaise de mistress White, et tous les
+jeunes gens se battre pour danser avec mistress Brown. Je suis
+donc tenté de croire que les dédains de son sexe sont souvent
+le plus bel éloge pour la femme qui en est l'objet.</p>
+
+<p>Sous ce rapport, les jeunes demoiselles de la société d'Amélia
+ne laissaient rien à désirer.</p>
+
+<p>Ainsi l'on ne voyait point de plus touchant accord que celui
+des demoiselles Osborne, s&oelig;urs de George, et des demoiselles
+Dobbin dans l'estimation des très-minces mérites de miss Sedley.
+Elles n'en revenaient pas de voir leurs frères lui trouver
+quelque charmes.</p>
+
+<p>Les demoiselles Osborne, jeunes filles aux noirs et beaux
+sourcils, qui avaient eu les meilleures gouvernantes, les meilleurs
+maîtres et les meilleures couturières, la traitaient avec
+tant d'affection et de condescendance, la patronnaient avec
+tant de supériorité, que la pauvre enfant restait muette en
+leur présence et avait tous les dehors d'une personne pauvre
+d'esprit; leur charité se chargeait du reste. Elle faisait de son
+côté de grands efforts pour les aimer; n'étaient-elles pas les
+s&oelig;urs de son futur mari? Elle passait de longues matinées avec
+elles et de plus terribles et plus sérieuses après-dînées. Elle
+les accompagnait en grande pompe dans la voiture de famille,
+avec miss Wirt leur gouvernante, cette vestale aux larges
+omoplates.</p>
+
+<p>Par manière de distraction, elles la menaient au concert, à
+l'Oratorio, à Saint-Paul, aux Enfants-Trouvés; et la terreur
+qu'elle avait de ses amies était si grande qu'à la douce voix de
+ces enfants elle n'osait pas se laisser aller à son émotion. Dans
+cette maison respirait le bien-être. La table de leur père était
+somptueuse et bien servie. Leur société avait des prétentions
+à l'élégance et à la cérémonie. Leur amour-propre était
+excessif; elles avaient le plus beau banc aux Enfants-Trouvés.
+Dans toutes leurs habitudes, il y avait étalage de pompe et
+d'étiquette; elles prenaient tous leurs amusements avec un
+air d'imperturbable convenance.</p>
+
+<p>Et cependant Amélia n'était jamais plus contente que lorsqu'elle
+ne les rencontrait pas quand elle venait les voir; miss
+Jane Osborne, miss Maria Osborne et miss Wirt se demandaient
+avec un étonnement toujours croissant: «Qu'y a-t-il de si
+séduisant pour George dans cette créature?»</p>
+
+<p>«Comment donc, va s'écrier quelque esprit chicanier, comment
+Amélia, qui avait tant d'amis à la pension, qu'on y aimait
+si tendrement, se trouve-t-elle en butte, dès son entrée dans
+le monde, aux critiques de son sexe?»</p>
+
+<p>Mon cher monsieur, il n'y avait pas d'hommes chez miss
+Pinkerton, excepté le maître de danse, et il n'avait rien en lui
+de bien propre à allumer la guerre entre ses élèves. Mais quand
+George, le cavalier accompli, sortait tout de suite après déjeuner
+et dînait dehors environ six fois par semaine, il n'est
+pas étonnant que ses s&oelig;urs négligées en ressentissent un peu
+de dépit. Quand le jeune Bullock, de la maison Hulker, Bullock
+et Comp., banquiers, Lombard-Street, fort empressé
+depuis deux ans auprès de miss Maria, allait demander à Amélia
+de lui accorder un cotillon, pouvez-vous supposer que
+cela fît plaisir à l'autre jeune dame? Et cependant, à l'entendre,
+elle se donnait pour une petite fille bien naïve et sans
+rancune.</p>
+
+<p>«Je suis enchantée de vous voir aimer cette chère Amélia,
+disait-elle d'un air fort tendre à M. Bullock à la suite d'une
+contredanse, elle doit épouser mon frère George; il n'y
+a pas grand fonds chez elle, mais c'est une si bonne fille
+et sans la moindre affectation! Nous l'aimons <i>tant</i> à la maison!»</p>
+
+<p>Chère demoiselle! qui pourrait dire le degré d'affection et
+d'enthousiasme contenu dans ce <i>tant</i>?</p>
+
+<p>Miss Wirt et ces deux charitables jeunes filles s'extasiaient si
+hautement et si souvent en présence de George Osborne sur
+l'énormité du sacrifice qu'il faisait et sur sa générosité chevaleresque
+à se mettre ainsi aux pieds d'Amélia, que je ne serais
+pas éloigné de croire qu'il se regardait comme un des soldats
+les plus méritants de l'armée anglaise, et qu'il se laissait adorer
+par esprit de résignation.</p>
+
+<p>Toutefois, s'il quittait la maison tous les matins, comme on
+l'a dit, s'il dînait dehors six jours par semaine, ce qui le faisait
+passer auprès de ses s&oelig;urs pour un jeune passionné, toujours
+fourré dans les jupons de miss Sedley, il n'en allait pas plus
+souvent pour cela chez Amélia, malgré toutes les suppositions
+possibles. Plus d'une fois, le capitaine Dobbin étant allé rendre
+visite à son ami, miss Osborne (cette demoiselle accordait au
+capitaine une attention particulière et aimait beaucoup à entendre
+ses histoires militaires et à apprendre des nouvelles de sa
+chère maman), miss Osborne lui désignait en riant l'autre côté
+du Square et lui disait:</p>
+
+<p>«Oh! pour trouver George, vous n'avez qu'à aller chez les
+Sedley; nous ne le voyons plus de la journée.»</p>
+
+<p>Alors le capitaine prenait un rire maladroit et contraint
+et détournait la conversation, comme un homme qui a un
+grand usage du monde, sur quelque lieu commun d'un intérêt
+général, comme l'Opéra, le dernier bal du prince à Carlton-House,
+la pluie et le beau temps, cette suprême ressource des
+salons.</p>
+
+<p>«Qu'il est innocent votre bien-aimé! disait Maria à miss
+Jane après le départ du capitaine; avez-vous remarqué sa
+rougeur quand je lui ai parlé de George occupé à faire sa
+cour?</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage que Frédérick Bullock n'ait pas un peu de
+sa retenue, Maria, répliqua la s&oelig;ur aînée avec un hochement
+de tête.</p>
+
+<p>&mdash;De la retenue! vous voulez dire de la gaucherie, Jane.
+Je n'ai pas besoin que Frédérick vienne faire un accroc à ma
+robe de mousseline, comme le capitaine Dobbin à la vôtre chez
+MM. Perkins.</p>
+
+<p>&mdash;À votre robe, lui, lui! demanda miss Wirt; comment
+a-t-il fait cela? Est-ce qu'il ne dansait pas avec Amélia?»</p>
+
+<p>De fait, lorsque le capitaine Dobbin rougissait et regardait
+d'une façon si gauche, c'est qu'il pensait à quelque chose dont
+il ne jugeait pas à propos d'informer ces jeunes dames, à savoir
+qu'il avait déjà passé par la maison de M. Sedley, sous le prétexte
+tout naturel de voir George. George n'y était point, et
+Dobbin avait trouvé la pauvre petite Amélia toute seule, assise
+à la fenêtre du salon, avec un air triste et pensif.</p>
+
+<p>Après quelques paroles insignifiantes et banales, elle s'était
+aventurée à demander s'il était vrai que le régiment eût reçu
+un ordre de départ prochain, et si le capitaine Dobbin avait vu
+M. Osborne ce jour-là.</p>
+
+<p>Le régiment n'avait point reçu d'ordre de départ, et le capitaine
+Dobbin n'avait pas vu George.</p>
+
+<p>«Il est très-probablement avec sa s&oelig;ur, avait articulé le
+capitaine; faut-il y aller et relancer ce paresseux?»</p>
+
+<p>Elle lui avait tendu la main en signe de remercîment, et on
+l'avait vu traverser la place.</p>
+
+<p>Elle attendit, elle attendit longtemps, et George ne vint pas.</p>
+
+<p>Pauvre petit c&oelig;ur! toujours à espérer et à battre, toujours
+patient et plein de foi! Qu'y a-t-il à décrire dans cette vie-là?
+Ah! l'on n'y trouve point ce qu'on appelle des incidents. Tout
+le long du jour, c'est le même sentiment: «Quand viendra-t-il?»
+Même pensée le soir en s'endormant, le matin au réveil. Et
+George jouait au billard avec le capitaine Cannon dans Swallow-Street,
+pendant qu'Amélia s'informait de lui auprès du
+capitaine Dobbin; car c'était un joyeux et aimable compagnon,
+et il excellait à tous les jeux d'adresse.</p>
+
+<p>Une fois, après trois jours d'absence, miss Amélia prit son
+chapeau et se rendit chez les Osborne.</p>
+
+<p>«Quoi! vous laissez notre frère pour venir nous voir? dirent
+les jeunes filles; vous vous êtes donc querellés, Amélia? Contez-nous
+cela!»</p>
+
+<p>Non, il n'y avait pas eu de querelle.</p>
+
+<p>«Qui pourrait se quereller avec lui?» répondit-elle les yeux
+remplis de larmes.</p>
+
+<p>Elle venait seulement pour.... voir ses chères amies, avec
+lesquelles elle ne s'était point trouvée depuis si longtemps.</p>
+
+<p>Ce jour-là, elle fut si maladroite et si gauche que les demoiselles
+Osborne et leur gouvernante, qui étaient toujours aux
+carreaux pour la voir s'en aller, s'étonnèrent de plus en plus
+que George pût trouver quelque chose de bien dans cette pauvre
+petite Amélia.</p>
+
+<p>Et pourquoi aurait-elle livré son timide et tendre c&oelig;ur à
+l'inspection de ces jeunes demoiselles, à leurs yeux noirs et
+assurés? Il valait mieux le cacher et le replier sur lui-même.
+Je sais bien que les demoiselles Osborne excellaient à donner
+leur avis sur un châle de cachemire ou une jupe de satin rose.
+Quand miss Turner avait fait teindre le sien en pourpre, quand
+miss Pickford avait métamorphosé sa palatine d'hermine en
+manchon et en garnitures, je vous assure que ces changements
+n'avaient point échappé à ces pénétrantes demoiselles. Mais,
+voyez-vous, il y a des choses plus délicates que la fourrure ou
+le satin, que les splendeurs de Salomon, que toute la garde-robe
+de la reine de Saba, des choses dont la beauté échappe à
+l'&oelig;il de plus d'un connaisseur. Il faut du soin pour pénétrer
+ces douces et tendres âmes, semblables à ces fleurs parfumées
+qui s'épanouissent dans l'ombre et la solitude, tandis que vous
+avez les yeux crevés par d'autres grandes fleurs aussi larges
+que des bassinoires de cuivre et qui ont la prétention de détrôner
+le soleil. Miss Sedley n'était pas une fleur de cette dernière
+espèce.</p>
+
+<p>Une bonne jeune fille, placée sous l'aile maternelle, ne peut
+nous offrir de ces péripéties émouvantes auxquelles prétendent
+les héroïnes de roman. On peut voir les vieux oiseaux se débattre
+contre les piéges ou fuir devant le fusil du chasseur; les
+voraces éperviers peuvent les poursuivre, et alors il faut ou se
+dérober à leurs griffes ou se résigner à périr. Mais les petits
+oiseaux qui sont encore au nid mènent, dans le duvet et dans
+la mousse, une existence paisible et peu romanesque. Leur tour
+viendra aussi de prendre leur essor. Becky Sharp, dans la province,
+volait de ses propres ailes, sautant de branches en
+branches au milieu d'une infinité de piéges, et de côté et d'autre
+elle ramassait sa pâture avec assez de bonheur et de succès;
+Amélia, au contraire, coulait une vie douce dans son nid de
+Russell-Square. Allait-elle dans le monde, c'était sous la conduite
+de personnes plus âgées. Et puis aucun malheur ne semblait
+pouvoir l'atteindre dans cette maison où régnaient l'opulence
+et le bien-être, où elle se sentait toujours protégée par la
+plus vive affection.</p>
+
+<p>Maman avait à s'occuper de ses affaires de ménage, de ses
+promenades du jour, de cette délicieuse tournée dans les plus
+beaux magasins, tout ce qui constitue l'amusement ou la profession,
+comme il vous plaira de l'appeler, des riches ladies de
+Londres. Papa dirigeait ses mystérieuses opérations au milieu
+de la Cité, centre d'agitation à cette époque, où la guerre
+embrasait l'Europe, où l'on jouait des royaumes. Alors le journal
+le <i>Courrier</i> comptait dix mille souscripteurs. Un jour on
+annonçait la bataille de Vittoria, un autre jour l'incendie de
+Moscou; ou bien c'était le crieur public qui, en passant à
+l'heure du dîner sous les fenêtres de Russell-Square, faisait
+entendre les paroles suivantes: <i>Bataille de Leipsick</i>;&mdash;<i>six
+cent mille hommes engagés</i>;&mdash;<i>déroute complète des Français</i>;&mdash;<i>deux
+cent mille morts</i>. Le vieux Sedley était rentré une ou deux
+fois à la maison avec un air préoccupé; il n'y avait rien d'étonnant
+à cela, lorsque de telles nouvelles bouleversaient tous
+les c&oelig;urs et toutes les banques de l'Europe.</p>
+
+<p>Cependant le même train se soutenait à Russell-Square,
+comme si les affaires politiques n'eussent pas été dans un
+complet désarroi. La retraite de Leipsick ne diminua pas le
+nombre des plats que maître Sambo apportait de l'office; les
+alliés entraient en France, et la cloche annonçait toujours le
+dîner à cinq heures précises, comme à l'ordinaire. La pauvre
+Amélia ne se souciait guère plus de Brienne que de Montmirail.
+Que lui importait la guerre? Enfin eut lieu l'abdication de
+l'empereur. Alors elle battit des mains, et adressa ses prières
+au ciel avec une vive reconnaissance. Dans l'élan de son âme
+elle se jeta au cou de George Osborne, au grand étonnement
+de tous les témoins de ce transport passionné. La paix était
+conclue, l'Europe allait entrer dans une période de calme, et en
+conséquence le régiment du lieutenant Osborne ne pouvait plus
+recevoir un ordre de départ. C'était en ce sens que raisonnait
+Amélia. Les destinées de l'Europe se résumaient pour elle dans
+le lieutenant Osborne. Il n'avait plus de dangers à courir, elle
+pouvait donc remercier le ciel. À lui seul il représentait pour
+elle l'Europe, l'empereur, les monarques alliés et l'auguste
+Prince régent. Il était son soleil et sa lune, et je ne serais pas
+éloigné de croire que, dans son esprit, l'illumination et le bal
+de Mansion House offerts aux souverains n'avaient eu lieu
+qu'en l'honneur de George Osborne.</p>
+
+<p>Nous avons montré comment miss Sharp avait été élevée à
+la dure école de l'égoïsme et de la pauvreté. L'amour était
+maintenant le dernier maître de miss Amélia Sedley, et notre
+jeune demoiselle faisait des progrès vraiment merveilleux dans
+cette science si répandue. En dix-huit mois d'application persévérante
+et quotidienne, que de secrets Amélia avait appris
+de son puissant instituteur, dont ne se doutaient même pas
+miss Wirt et les jeunes demoiselles d'en face, non plus que la
+vieille miss Pinkerton de Chiswick! Ces mystères n'étaient pas
+faits pour ces vierges précieuses et à l'air pincé. Quant à miss
+Pinkerton et à miss Wirt, elles étaient hors de question; Dieu
+me garde d'avoir à me reprocher une pareille idée à leur endroit!
+Miss Maria Osborne avait bien un engagement avec
+M. Frédérick-Auguste Bullock, de la maison Bullock et Comp.;
+mais c'était un engagement des plus respectables, et il ne lui
+en aurait pas coûté davantage de prendre le vieux Bullock, son
+esprit ne voyant dans le mariage que ce que doit y voir une
+jeune demoiselle bien élevée, à savoir une maison de ville à
+Park-Lane, une maison de campagne à Wimbledom, une calèche
+avec deux magnifiques chevaux, des laquais à l'avenant,
+enfin un quart dans les profits annuels de la forte maison Hulker
+et Bullock. C'était sous cette forme que se présentait à elle la
+personne de Frédérick Bullock.</p>
+
+<p>Si la mode nous eût déjà donné les fleurs d'oranger, emblème
+de la chasteté féminine empruntée par nous à la France,
+où presque toutes les demoiselles sont vendues en mariage,
+miss Maria, parée de la couronne immaculée, n'aurait pas hésité
+à partir pour le voyage de la vie à côté de Bullock Senior,
+malgré sa goutte, ses années, sa tête chauve et son nez rouge,
+et, avec une modestie parfaite, elle eût fait à son bonheur le
+sacrifice de sa belle jeunesse. Malheureusement le vieillard
+était déjà marié; c'est pour cela qu'elle avait reporté ses affections
+sur le jeune homme. Ô fleurs d'oranger à peine écloses!
+L'autre jour je vis miss Trotter émaillée des fleurs susdites;
+elle s'élançait dans la voiture de noces, à
+Saint-George-Hanover-Square,
+et lord Mathusalem l'y suivait en clopinant. Avec
+quelle charmante modestie elle baissa les stores de la voiture,
+cette chère innocente! La moitié des voitures de la Foire aux
+Vanités s'étaient donné rendez-vous à ce mariage.</p>
+
+<p>Ce n'était point dans ce genre d'amour qu'Amélia cherchait le
+complément de son éducation. De bonne petite fille elle était
+devenue en une année bonne demoiselle, pour finir par être une
+bonne femme quand l'heureux moment en sera venu. Cette
+jeune demoiselle, et peut-être y avait-il imprudence de la part
+de ses parents à se prêter à cette adoration déréglée, à ces idées
+romanesques, enfin cette jeune demoiselle aimait de tout son
+c&oelig;ur le jeune officier au service de Sa Majesté, avec lequel
+notre connaissance n'a été encore que fort rapide. Il se présentait
+à elle comme la première pensée à son réveil, le dernier nom
+à prononcer dans ses prières. Elle n'avait jamais vu un cavalier
+aussi élégant, aussi spirituel, avec aussi bonne façon à cheval,
+en un mot un tel héros.</p>
+
+<p>Ne nous parlez point de la grâce du Prince, celle de George
+était bien autre chose! Elle avait vu M. Brumel, point de mire
+de toutes les louanges. Mais il ne s'agissait pas de le comparer
+à son George! Non, aucun des lions de l'Opéra n'était digne
+d'être son rival. Il méritait, pour le moins, de devenir un
+prince des <i>Mille et une Nuits</i>. Aussi quelle générosité à lui de
+s'abaisser jusqu'à Cendrillon! Miss Pinkerton aurait sans doute
+cherché à ébranler cette aveugle passion si elle avait été la
+confidente d'Amélia, mais sans le moindre succès, croyez-le
+bien. Ainsi le veulent et la nature et l'essence de certaines
+femmes; les unes sont faites pour dominer, les autres pour
+aimer. Heureux ceux qui tombent de préférence sur une de cette
+dernière espèce.</p>
+
+<p>Amélia, tout entière à cette passion absorbante, négligeait
+ses douze bonnes amies de Chiswick avec toute l'insensibilité
+de l'égoïsme. Il était naturel que ce seul sujet l'occupât tout
+entière. Miss Saltire était trop froide, on ne pouvait la prendre
+pour confidente. Amélia n'aurait jamais songé à en parler à
+miss Swartz, la jeune héritière de Saint-Kitt à la chevelure
+laineuse. La petite Laura Martin venait passer chez elle ses
+jours de congé, et ma persuasion est qu'elle lui avait accordé
+sa confiance, qu'elle avait promis à Laura de la prendre avec
+elle quand elle serait mariée. Elle devait être entrée avec
+Laura dans de grands détails sur la passion de l'amour, étude
+singulièrement utile et neuve pour cette petite personne.
+Hélas! hélas! je crains bien que l'esprit de notre pauvre
+Amélia n'ait dévié de son aplomb.</p>
+
+<p>À quoi donc songeaient ses parents en n'empêchant pas ce
+petit c&oelig;ur de battre si fort? Le vieux Sedley n'avait pas l'air
+de prendre garde à tout cela. Il paraissait beaucoup plus grave
+que d'habitude, et ses affaires de banque semblaient l'absorber
+tout entier. Mistress Sedley était d'une nature accommodante et
+peu curieuse, en sorte qu'elle n'éprouvait pas même la moindre
+jalousie. Quant à M. Joe, il était, à Cheltenham, l'objet d'un
+siége en règle de la part d'une veuve irlandaise; Amélia était
+donc livrée à elle-même dans la maison paternelle, et peut-être
+se trouvait-elle dans un trop grand isolement. Ce n'est pas
+que le moindre doute effleurât son c&oelig;ur, car elle était sûre de
+George. Aux Horse-Guards, on n'avait pas toujours la permission
+de quitter Chatham, et puis il avait à voir ses amis
+et ses s&oelig;urs, à entretenir ses rapports de société quand il
+venait à la ville: car la société n'avait pas de plus bel ornement!
+Et puis encore, quand il était au régiment, il avait trop
+de besogne pour écrire de longues lettres. Je sais fort bien où
+elle serrait le paquet de celles qu'elle avait déjà reçues; je
+pourrais bien m'introduire dans sa chambre et les lui dérober
+comme avec l'anneau de Gygès....Non, non, ce serait mal. Je
+veux seulement y pénétrer comme un rayon de lune, et jeter
+un chaste regard sur ce lit où repose la fidélité, la beauté, l'innocence.</p>
+
+<p>Si les lettres d'Osborne avaient un laconisme militaire, celles
+de miss Sedley à M. Osborne pourraient donner à ce roman
+une dimension insupportable même pour le lecteur le plus sensible.
+Non-seulement elle remplissait quatre pages de grand
+format; mais elle lui adressait encore des tirades entières extraites
+de recueils de poésie, et citait de longs passages avec
+la plus frénétique obstination. On eût dit qu'elle prenait à tâche
+de donner partout des signes de son état déplorable. Ses lettres
+fourmillaient de répétitions. Elle avait une orthographe douteuse,
+et elle prenait de fréquentes licences avec la prosodie.</p>
+
+<p>Mais, mesdames, si vous ne pouvez toucher le c&oelig;ur en
+dehors des règles de la syntaxe, si l'on ne peut vous aimer
+malgré vos fautes contre la versification, j'envoie au diable l'art
+poétique, et prie la peste d'étouffer le dernier pédant!</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h2>
+
+<h2>Où l'on fait du sentiment et autre chose.</h2>
+
+
+<p>J'ai bien peur que le jeune homme auquel miss Amélia
+adressait ses lettres n'eût un c&oelig;ur léger et sceptique. Le lieutenant
+Osborne, se voyant poursuivi, partout où il allait, de
+nombreux poulets qui l'exposaient aux railleries de ses camarades,
+intima à son domestique l'ordre de ne jamais lui remettre
+sa correspondance que dans son cabinet. Le capitaine
+Dobbin, qui, j'en suis sûr, aurait donné beaucoup pour avoir
+une de ces précieuses dépêches, l'avait vu à sa grande stupéfaction
+allumer son cigare avec une de ces lettres.</p>
+
+<p>Pendant quelque temps, George essaya de tenir sa liaison
+secrète; mais il laissait toutefois entrevoir qu'il s'agissait d'une
+femme.</p>
+
+<p>«Et pas la première venue, disait l'enseigne Spooney à
+l'enseigne Stubbles; c'est un gaillard que cet Osborne. La fille
+du juge de Demerara en était devenue folle; et puis, après, est
+venu le tour de la belle mulâtresse Miss Pye, à Saint-Vincent,
+vous savez; et depuis notre retour, on dit qu'il fait pis que
+don Juan et rendrait des points au diable.»</p>
+
+<p>Stubbles et Spooney pensaient que faire pis que don Juan
+était se distinguer par les plus belles qualités qu'un homme pût
+avoir. La réputation de George était colossale parmi les jeunes
+officiers du régiment: il était fameux comme chasseur, fameux
+comme chanteur, fameux à la parade, fameux en tout et prodigue
+de l'argent qu'il devait à la libéralité de son père; aucun
+habit, au régiment, n'avait meilleure coupe que les siens,
+et personne n'en avait plus que lui. Ses hommes l'adoraient.
+Aucun autre officier, même le colonel, le vieil Heavytop, ne
+pouvait boire plus que lui. Il boutonnait au fleuret Knuckles,
+le prévôt d'armes, qui serait passé caporal sans son état perpétuel
+d'ivresse, et qui avait obtenu son diplôme dans un assaut.
+Il excellait comme joueur aux boules et aux quilles. Sur son
+cheval, l'<i>Éclair</i>, il avait gagné le prix offert par la garnison
+aux courses de Québec, et Amélia n'était pas seule à l'admirer.
+Stubbles et Spooney, du régiment, le tenaient pour un
+Apollon. Dobbin voyait en lui un successeur de Lovelace, et la
+femme du major O'Dowd déclarait qu'il était très-beau garçon
+et qu'il lui rappelait Fitz Jurl Fogarty, second fils de lord Castle
+Fogarty.</p>
+
+<p>Toutes ces personnes, chacune de son côté, se livraient aux
+conjectures les plus romanesques à propos de la correspondance
+d'Osborne. Selon les uns, c'était une duchesse de Londres
+amourachée de lui; selon les autres, la fille d'un général
+qui, ne pouvant se dégager d'autres liens, l'aimait au moins
+d'un amour éperdu; d'autres parlaient de la femme d'un membre
+du parlement qui lui aurait offert quatre chevaux pour l'enlever;
+chacun enfin à sa guise y voyait une victime de quelque
+passion enivrante, romanesque et scandaleuse. Osborne refusait
+de jeter la moindre lumière sur toutes ces conjectures, et
+laissait à ses jeunes amis le soin de lui fabriquer un roman.</p>
+
+<p>Pour découvrir au régiment le mot de cette intrigue, il ne
+fallut rien moins qu'une indiscrétion du capitaine Dobbin. Le
+capitaine prenait un jour son déjeuner dans la salle commune
+où Cackle, l'aide-chirurgien, avec Stubbles et Spooney, devisaient
+sur les amours d'Osborne. Stubbles soutenait que la dame
+mystérieuse était duchesse à la cour de la reine Charlotte, et
+Cackle penchait pour une danseuse de l'Opéra de la plus détestable
+réputation. À cette idée, Dobbin éprouva une telle indignation
+que, la bouche gonflée d'&oelig;uf et de pain beurré, malgré
+cette barrière opposée aux mouvements de sa langue, il essaya,
+d'articuler les sons suivants:</p>
+
+<p>«Cake, vou êtes un fou stoupide, vou êtes toujou à dire des
+sottises et pallé de scandale. Oborne n'est point aux pieds d'une
+duchesse et ne songe point à se ruiner pour une plancheuse.
+Miss Sedley est la plus charmante fille qui ait jamais existé.
+Depuis longtemps il y a entre eux promesse de mariage, et
+l'homme qui voudrait s'attaquer à elle fera mieux de se taire en
+ma présence.»</p>
+
+<p>En prononçant ces mots, Dobbin était devenu cramoisi, et il
+finit presque de s'étrangler en jetant dans sa bouche une tasse
+de thé bouillant. Au bout d'une demi-heure, l'histoire était
+connue de tout le régiment, et le soir même mistress O'Dowd
+écrivait à sa s&oelig;ur Glorvina, à O'Dowdstown, de ne plus beaucoup
+se presser de quitter Dublin, le jeune Osborne ayant dirigé
+ses recherches d'un autre côté.</p>
+
+<p>Dans la soirée, elle en fit son compliment au lieutenant par
+une petite allocution fort bien tournée, qu'elle accompagna d'un
+verre de wiskey, et il rentra chez lui furieux contre Dobbin,
+qui avait refusé l'invitation de mistress O'Dowd pour rester
+dans sa chambre à jouer un solo de flûte et à composer des
+vers d'un style mélancolique. L'orage grondait sur la tête de
+Dobbin, pour avoir ainsi trahi le secret de son ami.</p>
+
+<p>«Qui diable vous a prié de parler de mes affaires? lui cria
+Osborne exaspéré; la belle avance que le régiment sache mon
+mariage! et puis cette vieille et bavarde sorcière de Peggy
+O'Dowd ne se gêne point pour dire de moi à sa maudite société
+toutes les sottises qui lui passent par la tête, pour tambouriner
+mon hyménée par les trois royaumes. Enfin de quel
+droit, je vous prie, aller dire que ma foi est engagée? de quel
+droit vous immiscer dans mes affaires, Dobbin?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble.... commença le capitaine Dobbin.</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable vous emporte, Dobbin, avec ce qu'il vous
+semble! interrompit son jeune ami. Je vous ai des obligations,
+je le sais, mais je n'y puis plus tenir; vous m'ennuyez, à la fin,
+avec vos sermons; c'est abuser par trop du privilége des cinq
+années que vous avez de plus que moi. Je n'entends point supporter
+plus longtemps vos airs de supériorité, de pitié et de
+haute protection. De la pitié et de la protection! Je voudrais
+bien savoir en quoi je vous suis inférieur?</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il promesse de mariage? demanda le capitaine Dobbin.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que cela vous regarde plus que les autres?</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous à en rougir? reprit Dobbin.</p>
+
+<p>&mdash;De quel droit me faites-vous cette question? je voudrais
+bien le savoir, demanda George.</p>
+
+<p>&mdash;Bon Dieu! vous ne songez point à dégager votre parole?
+reprit Dobbin avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;En d'autres termes, vous me demandez si je suis un homme
+d'honneur, dit Osborne avec fierté; c'est cela, n'est-ce pas, que
+vous voulez dire? Depuis quelque temps vous prenez avec moi
+un ton que je ne veux pas.... que je ne supporterai pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, je vous ai dit que vous négligiez une charmante
+fille, George; je vous ai dit qu'en allant à la ville vous
+devriez aller la voir et ne point fréquenter les maisons de jeu
+de Saint-James.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre argent que vous réclamez? dit George d'un
+air moqueur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute; car je n'en ai pas tant à gaspiller, dit
+Dobbin, et vous en parlez bien à votre aise.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, William, je vous demande pardon, dit George cédant
+à la voix du remords; je vous ai trouvé mon ami en mainte
+occasion, Dieu le sait. Vous m'avez tiré de bien des mauvais
+pas. Lorsque Crawley des gardes m'a gagné cette somme d'argent,
+que serais-je devenu sans vous? Oh! je ne l'ai pas oublié.
+Mais vous ne devriez pas être si sévère avec moi et venir toujours
+me faire de la morale; je suis fou d'Amélia, je l'adore:
+ne vous fâchez donc plus. C'est une perfection, je sais. Mais,
+voyons, ne peut-on pas jouer un peu? Le régiment revient des
+Indes-Orientales; laissez-moi jouir de mon reste. Quand je serai
+marié, je me réformerai. Oh! oui, sur mon honneur. Mais
+maintenant, Dob, je dis que vous avez tort de vous fâcher; je
+vous donnerai cent livres le mois prochain: car mon père, je
+le sais, a l'intention de me faire un joli cadeau. Je vais, de ce
+pas, demander une permission à Heavytop, et demain à la ville
+je verrai Amélia. Dites-moi, êtes-vous content?</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible de vous en vouloir longtemps, George,
+dit l'excellent capitaine. Quant à mon argent, mon garçon, je
+sais que, si j'en deviens bien pressé, vous êtes prêt à partager
+votre dernier schelling avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, par Dieu! Dobbin, dit George avec un grand
+air de générosité, bien qu'il n'eût jamais le moindre argent dans
+sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, George, finissez au plus vite avec cette gourme
+de jeunesse. Si vous aviez vu la figure de cette pauvre Emmy
+quand elle vous demandait l'autre jour, vous auriez envoyé au
+diable et billes et billard. Allez la consoler, double scélérat.
+Allez lui écrire une longue lettre; faites quelque chose pour la
+rendre heureuse: il suffit de si peu!</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, en effet, qu'elle m'aime diablement,» dit le lieutenant
+d'un air satisfait de lui-même. Et il alla dans la salle
+commune rejoindre ses gais compagnons pour la fin de la
+soirée.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, à Russell-Square, Amélia regardait la lune
+qui répandait de pâles rayons sur sa paisible demeure comme
+sur la caserne de Chatham, où le lieutenant Osborne avait son
+campement. Elle se demandait à elle-même ce qui pouvait alors
+occuper son héros. «Peut-être fait-il la ronde des sentinelles,
+pensait-elle; peut-être est-il à bivouaquer; peut-être console-t-il
+un camarade blessé; peut-être étudie-t-il l'art de la guerre
+dans sa chambre déserte.» Ses douces pensées s'envolaient
+comme des anges ailés, et, traversant la rivière jusqu'à Chatham,
+s'efforçaient de pénétrer dans la caserne de George.</p>
+
+<p>Tout bien considéré, il valait autant que les portes fussent
+fermées et que la sentinelle refusât le passage. Qu'auraient fait
+ces pauvres petits anges à robe blanche, s'ils avaient entendu
+les chansons des jeunes officiers autour d'un bol de punch aux
+bleuâtres clartés?</p>
+
+<p>Le lendemain de la petite conversation qui s'était tenue à la
+caserne, le jeune Osborne, fidèle à sa parole, se disposa à aller
+en ville, et mérita ainsi les éloges du capitaine Dobbin.</p>
+
+<p>«J'aurais désiré lui faire un petit présent, dit Osborne à son
+ami avec un air de confidence; seulement ma bourse est à sec,
+et il faut attendre qu'il plaise à mon père de la remplir.»</p>
+
+<p>Mais Dobbin ne voulut pas que ce bon mouvement de générosité
+restât stérile, et il donna à M. Osborne quelques bank-notes que
+celui-ci accepta après ce qu'il fallait tout juste d'hésitation.</p>
+
+<p>Il avait bien la bonne intention de faire une jolie emplette
+pour Amélia; mais, en descendant de voiture, une superbe
+épingle de chemise frappa ses yeux dans la montre d'un joaillier,
+et il ne put résister à la tentation. Après l'avoir payée, il
+ne lui restait plus assez d'argent pour le cadeau qu'il se proposait
+de faire. N'importe, soyez-en sûr, ce n'était pas ses présents
+qu'Amélia demandait. Quand il arriva à Russell-Square,
+la face de la pauvre petite s'illumina comme un lever de soleil.
+Ses inquiétudes, ses craintes, ses larmes, ses doutes, ses insomnies
+prolongées, tout avait disparu, tout était oublié. Il avait
+suffi d'un seul sourire amoureux et vainqueur.</p>
+
+<p>Du seuil de la porte, George faisait comme un dieu descendre
+sur elle les rayons de sa gloire; ses moustaches remplaçaient
+pour lui l'auréole céleste. Sambo, en annonçant le capitaine
+Osborne (il avait accordé de son chef cet avancement au jeune
+officier), laissa percer sur sa figure un sourire d'intelligence, et
+vit la jeune fille tressaillir, rougir et quitter son poste d'observation
+à la fenêtre. Sambo se retira. Quand la porte fut fermée,
+elle s'élança sur le c&oelig;ur du lieutenant George Osborne, comme
+vers son asile naturel.</p>
+
+<p>Pauvre petit c&oelig;ur agité! Le plus bel arbre de toute la forêt,
+avec la tige la plus droite, les branches les plus fortes, le feuillage
+le plus épais, que vous avez choisi pour y bâtir votre nid
+et pour y gazouiller, est peut-être marqué, hélas! et tombera
+sous la hache avant peu. Elle dit vrai depuis longtemps, cette
+comparaison entre les hommes et les arbres!</p>
+
+<p>George embrassa avec tendresse le front de la jeune fille; il
+fut très-empressé et très-aimable. Elle, de son côté, trouva son
+épingle de diamant d'une grâce et d'un goût parfaits; elle ne
+se rappelait point la lui avoir vue auparavant.</p>
+
+<p>Un lecteur attentif aura sans doute remarqué la conduite du
+jeune lieutenant, se souviendra de son petit colloque avec le
+capitaine Dobbin, et pourra en tirer ses conclusions sur le caractère
+de M. Osborne. Un Français a dit, avec une certaine
+crudité de parole, qu'il y avait deux contractants dans un marché
+d'amour: une personne qui aime et une autre qui se laisse
+aimer. Tantôt l'amour vient de l'homme, tantôt de la femme.
+Peut-être est-il arrivé à quelque jeune passionné, par un effet
+d'optique amoureuse, de prendre l'insensibilité pour de la modestie,
+la niaiserie pour une pudeur virginale, la nullité d'esprit
+pour une aimable timidité. Peut-être aussi quelque femme
+amoureuse a-t-elle paré un lourdaud avec la splendeur et le
+charme de son imagination; admiré sa torpeur comme de la
+bonhomie; vu dans son égoïsme le sentiment de sa supériorité,
+dans sa pesanteur une gravité majestueuse; et imité dans sa
+conduite celle de la belle reine des fées, Titania, à l'égard d'un
+certain charpentier d'Athènes. Il me semble avoir vu de telles
+méprises dans le monde. Toujours est-il certain qu'Amélia tenait
+son amant pour l'un des plus brillants et des plus galants
+cavaliers des trois royaumes: le lieutenant Osborne partageait
+peut-être cette opinion.</p>
+
+<p>Il frisait le mauvais sujet. Tous les jeunes gens le sont plus
+ou moins, et les jeunes filles aiment encore mieux les mauvais
+sujets que les garçons trop engourdis. Il n'avait pas fini de jeter
+sa gourme, mais cela ne pouvait plus tarder beaucoup. Grâce
+au retour de la paix, il allait pouvoir quitter l'armée. Désormais,
+plus d'avancement à attendre, plus d'occasion de signaler sa valeur
+et ses talents militaires. Son traitement, joint à la dot d'Amélia,
+leur permettrait de prendre quelque part une jolie maison de
+campagne au milieu d'aimables voisins. Il s'occuperait de chasse
+et de culture, et rien ne manquerait à son bonheur. Il ne fallait
+pas songer à rester à l'armée avec un ménage. Voyez-vous mistress
+Osborne suivant le régiment en province, ou, mieux encore,
+dans les Indes, entourée d'officiers, patronnée par <i>mistress</i>
+O'Dowd! Amélia n'en pouvait plus de rire aux histoires d'Osborne
+sur <i>mistress la major</i> O'Dowd; et lui aimait trop sa fiancée
+pour la faire souffrir des vulgarités de cette grosse mère, et
+l'exposer à la pénible existence des camps. En cela il n'y avait
+rien de personnel, oh! nullement. Son unique pensée était pour
+cette chère enfant, qui devait prendre rang dans la société à
+laquelle son mariage lui donnait droit de prétendre. Quant à elle,
+vous êtes sûr d'avance qu'elle donnait son assentiment complet
+à ces projets, ainsi qu'à tous autres sortis de la même cervelle.</p>
+
+<p>C'est au milieu de ces entretiens, de ces châteaux en Espagne
+ornés par l'imagination d'Amélia de parterres, de promenades
+champêtres, d'églises de village <i>et cætera</i>, et pourvus en outre,
+dans la pensée de George, d'écuries, de chenil et de bonnes
+caves que ce jeune couple passait les heures les plus agréables
+de sa vie. Le lieutenant, n'ayant qu'un jour à rester à la ville et
+beaucoup de choses très-importantes à y faire, proposa à miss
+Emmy de venir dîner avec ses futures belles-s&oelig;urs; cette invitation
+la combla de joie. Il la conduisit donc auprès de ses
+s&oelig;urs, la laissant causer avec un entrain qui surprit beaucoup
+ces dignes demoiselles. Elles pensèrent qu'après tout George
+finirait par en tirer quelque chose. Quant à lui, il était parti à
+ses affaires.</p>
+
+<p>En sortant, il prit d'abord des glaces chez un pâtissier de
+Charing-Cross; puis il alla essayer un nouvel habit à Pall-Mall,
+fit une visite au capitaine Cannon, joua onze parties de billard
+avec le susdit capitaine, en gagna huit, et retourna à Russell-Square
+en retard d'une demi-heure pour le dîner, mais du reste
+en fort belle humeur.</p>
+
+<p>Il n'en était pas de même du papa Osborne. À son retour de
+la Cité, dès le premier pas qu'il fit dans le salon, où il trouva
+ses filles et l'élégante miss Wirt, celles-ci reconnurent à son air
+solennel, à sa figure jaune et refrognée comme il n'est pas
+possible, au froncement et à l'agitation de ses sourcils, que le
+c&oelig;ur du bonhomme était mal à son aise et battait de travers
+sous son paletot blanc. Amélia s'avança pour le saluer, ce
+qu'elle ne faisait jamais sans un grand effroi, doublé encore par
+sa timidité. Le maître de la maison l'accueillit par un grognement
+sourd pour témoigner qu'il la reconnaissait, et laissa tomber
+de sa grosse patte velue cette main mignonne qu'on lui
+avait tendue, sans chercher à la retenir. Puis il jeta un regard
+de mauvaise humeur sur sa fille aînée. Ce coup d'&oelig;il disait à ne
+pas s'y méprendre:</p>
+
+<p>«Que diable vient-elle faire ici?»</p>
+
+<p>Celle-ci répondit sur-le-champ:</p>
+
+<p>«George est à la ville, cher papa; il est allé aux Horse-Guards,
+il sera de retour pour dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! il est ici? Eh bien! je ne veux pas qu'on fasse
+attendre le dîner pour lui, Maria.»</p>
+
+<p>Puis alors, le digne homme se laissant aller sur sa chaise,
+un morne silence régna dans l'élégant salon, et l'on n'entendit
+plus que le bruyant tic tac d'une grande horloge française.</p>
+
+<p>Quand la pendule, où était représenté le sacrifice d'Iphigénie,
+sonna cinq heures avec un timbre aussi formidable que celui
+d'une cathédrale, M. Osborne tira violemment la sonnette, et
+le sommelier entra.</p>
+
+<p>«Le dîner! cria M. Osborne.</p>
+
+<p>&mdash;M. George n'est pas encore rentré, monsieur, objecta
+timidement le domestique.</p>
+
+<p>&mdash;La peste soit de M. George! Suis-je ou non le maître
+chez moi? Le dîner! le dîner!»</p>
+
+<p>M. Osborne fronçait le sourcil, Amélia tremblait de tous ses
+membres, une correspondance télégraphique s'était établie, à
+l'aide de leurs yeux, entre les trois autres dames, et sans plus
+tarder le tintement de la cloche obéissante annonçait le repas
+demandé. Au dernier coup, le chef de la famille, plongeant ses
+mains dans les larges poches de sa redingote bleue ornée de
+larges boutons de cuivre, descendit sans nouvel avertissement,
+en lançant de temps à autre un coup d'&oelig;il de mauvaise humeur
+vers son escorte féminine.</p>
+
+<p>«Que veut dire cela, ma chère? fit l'une d'elles, tout en suivant
+à pas comptés le maître de céans.</p>
+
+<p>&mdash;Que les fonds sont en baisse, sans doute,» répliqua miss
+Wirt.</p>
+
+<p>Le bataillon féminin marchait tout tremblant et en silence
+derrière son farouche conducteur; chacun prit sa place en silence.
+M. Osborne marmotta un <i>Benedicite</i> qui ressemblait plutôt
+à une malédiction, puis on enleva les grands couvre-plats
+d'argent. Amélia était comme la feuille, car elle se trouvait à
+côté du rébarbatif Osborne, sans soutien ni appui auprès d'elle,
+George manquant et sa place restant vide.</p>
+
+<p>«De la soupe,» fit M. Osborne d'un ton sépulcral en prenant
+la grande cuiller et en dirigeant ses yeux vers sa voisine. Il en
+offrit de la même façon à tout le reste de la compagnie, puis
+ne prononça plus une seule syllabe. «Enlevez l'assiette de miss
+Sedley, dit-il enfin; elle ne peut pas plus que moi avaler cette
+soupe. Ce n'est pas mangeable. Enlevez cette soupe, Hicks,
+et demain, Maria, vous chasserez la cuisinière.»</p>
+
+<p>Après cette sortie contre la soupe, M. Osborne fit, avec la
+même malveillance et la même dureté, quelques courtes remarques
+sur le poisson; il se répandit en malédictions contre
+Billingsgate d'un ton tout à fait tragique et bien en rapport avec
+un si grave sujet. Puis il rentra dans le silence et avala coup
+sur coup plusieurs verres, affectant un air de plus en plus féroce.
+Enfin un vigoureux coup de marteau, annonçant l'arrivée de
+George, remit chacun un peu plus à son aise.</p>
+
+<p>Il n'avait pu venir plus tôt, le général Daguilet l'avait fait
+attendre aux Horse-Guards. Il saurait fort bien se passer de
+soupe et de poisson. La première chose venue, tout lui allait. Il
+trouvait le mouton excellent, tout excellent. Sa bonne humeur
+contrastait singulièrement avec l'air renfrogné de son père. Il ne
+cessa de jaser pendant tout le dîner, à la satisfaction de tout le
+monde en général et en particulier d'une personne que nous
+croyons inutile de nommer.</p>
+
+<p>Dès que les jeunes demoiselles eurent avalé la salade d'orange
+et le verre de vin qui formaient comme la conclusion obligée de
+ces tristes dîners chez M. Osborne, on donna le signal de passer
+au salon; aussitôt elles se levèrent toutes et partirent.
+Amélia espérait que Georges viendrait bientôt la rejoindre.
+Elle joua à son intention ses valses favorites sur le grand piano
+à queue qui ornait le salon du premier étage. Cet innocent artifice
+resta sans succès; on aurait dit qu'il fermait l'oreille. Elle
+joua peu à peu sur un ton de plus en plus faible, et, toute désappointée,
+finit par quitter le piano. Ses trois amies exécutèrent
+pour elle les morceaux les plus beaux et les plus brillants
+du nouveau répertoire. Elle n'entendait point les notes,
+et restait là toute rêveuse et comme envahie par de tristes
+pressentiments. Le sourcil du vieil Osborne, toujours formidable,
+ne lui avait jamais lancé d'éclairs si pétrifiants. Ses yeux
+fixés sur elle lorsqu'elle avait quitté la pièce, semblaient lui
+reprocher quelque noir forfait; enfin, quand on avait apporté
+le café elle avait tressailli, comme si le sommelier Hicks lui
+présentait une coupe de poison. Quel mystère se cachait là-dessous?
+Oh! les femmes! les femmes! c'est un besoin pour
+elles de réchauffer leurs plus noirs pressentiments, de caresser
+leurs plus affreuses pensées. C'est ainsi qu'on les voit entourer
+de la plus vive tendresse un enfant difforme et contrefait.</p>
+
+<p>Les sombres nuages de la figure paternelle avaient aussi
+communiqué à Osborne quelque trouble et quelque anxiété.
+Avec ce sourcil à la Jupiter, ce regard injecté de bile, comment
+obtenir du caissier donné par la nature l'argent dont George
+avait absolument besoin? Il entama l'éloge du vin de son père.
+C'était en général un des moyens qui réussissaient le mieux
+pour apprivoiser le vieillard.</p>
+
+<p>«Aux Indes occidentales, monsieur, notre madère était loin
+de valoir le vôtre. Le colonel Heavytop m'a pris trois bouteilles
+de celles que vous m'avez envoyées l'autre jour.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité? dit le vieux bonhomme; mais aussi il me revient
+à huit schellings la bouteille.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en ferai vendre, quand vous voudrez, une douzaine
+pour six guinées, dit George en riant. Je connais un des
+plus grands hommes du royaume qui en demande.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, grommela le vieux bougon, je lui en souhaite,
+à celui-là.</p>
+
+<p>&mdash;Quand le général Daguilet était à Chatham, monsieur,
+Heavytop lui donna à déjeuner, et il m'emprunta du vin. Le
+général le trouva excellent, et il en aurait désiré une feuillette
+pour le commandant en chef, qui est la main droite de son
+Altesse Royale.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais c'est du fameux vin!» dit l'homme aux gros
+sourcils déjà moins froncés.</p>
+
+<p>George songeait à prendre avantage de la satisfaction qu'il
+lui avait donnée pour s'aventurer sur le brûlant terrain d'un
+emprunt à fonds perdus, lorsque le père, reprenant son air solennel,
+quoique assez cordial, lui dit de tirer la sonnette pour
+faire servir le bordeaux.</p>
+
+<p>«Nous verrons s'il est aussi bon que le madère, que Son
+Altesse Royale elle-même, j'en suis sûr, ne dédaignerait pas,
+et tout en buvant j'ai à vous entretenir d'affaires sérieuses.»</p>
+
+<p>Amélia avait entendu le coup de sonnette à l'intention du
+bordeaux, et alors elle s'était assise avec une agitation fébrile.
+Cette cloche éveillait en elle de fâcheux et tristes pressentiments.
+À force d'avoir des pressentiments, on finit toujours
+par en avoir de vrais.</p>
+
+<p>«Ce que je veux connaître, George, dit le vieillard après
+avoir doucement savouré son premier verre, ce que je veux
+connaître, c'est où en sont vos affaires avec... cette petite fille
+qui est là-haut!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas de bien bons yeux pour le voir, dit George
+en faisant claquer sa langue avec volupté, c'est assez clair,
+monsieur... L'excellent vin!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entendez-vous par: <i>C'est assez clair, monsieur</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que diable, monsieur, ne me poussez pas ainsi l'épée
+dans les reins, je suis un honnête homme, je ne passe point
+pour un bourreau de femmes; mais enfin, il faut reconnaître
+qu'elle m'aime autant qu'on peut aimer, et il ne faut pas avoir
+les yeux bien ouverts pour s'en convaincre.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, le lui rendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, n'ai-je pas votre consentement pour l'épouser?
+Je suis un homme de parole. N'est-ce pas une convention
+arrêtée depuis longtemps entre nos deux familles?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous faites un joli garçon, en vérité, monsieur. J'ai
+appris de vos exploits, avec lord Tarquin, le capitaine Crawley
+des gardes, l'honorable M. Deuceace et consorts. Prenez garde,
+monsieur, prenez garde!»</p>
+
+<p>Le vieillard prononça ces noms aristocratiques avec une
+bouche emphatique; toutes les fois qu'il rencontrait un homme
+titré, il n'aurait pas manqué de lui faire la courbette et de lui
+donner du milord, comme doit faire tout sujet britannique aux
+idées libérales. Puis en rentrant il lisait tout du long, dans le
+Dictionnaire de la Pairie, l'histoire de l'homme qu'il avait rencontré,
+prenait plaisir à le citer à tout propos, et faisait à ses
+filles un gros morceau de Sa Seigneurie. C'était un bonheur
+pour lui de se prosterner aux pieds du susdit personnage comme
+un mendiant napolitain s'étale aux rayons du soleil. George
+se troubla en entendant ces noms: il eut peur d'abord que
+son père ne fût instruit de quelque affaire de jeu. Mais le vieux
+rabâcheur le mit à son aise en continuant d'une voix plus
+douce:</p>
+
+<p>«C'est bien, c'est bien; les jeunes gens sont des jeunes gens.
+Mon but à moi, George, c'est que vous viviez avec la meilleure
+société de l'Angleterre. C'est bien là, j'espère, ce que
+vous faites, comme vous le pouvez avec ma fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, dit George décidé à en venir à ses fins,
+merci! Mais ce n'est pas avec rien que l'on peut vivre avec les
+gens du grand monde, et regardez un peu cette bourse, monsieur.»</p>
+
+<p>Et il lui tendit une bourse de filet, présent d'Amélia, où se
+trouvait le restant de la somme avancée par Dobbin.</p>
+
+<p>«Vous ne manquerez de rien, monsieur. Le fils d'un marchand
+anglais ne doit manquer de rien. Mes guinées valent bien
+celles des autres, George, mon garçon, et Dieu seul sait si je
+vous les refuse. Allez chez M. Chopper demain, en passant par
+la Cité; il tient quelque chose à votre disposition. Je ne vous
+refuserai jamais mon argent tant que je serai sûr que vous fréquenterez
+la bonne société. C'est que, voyez-vous, il y a toujours
+quelque chose à gagner dans la bonne société. Je n'ai pas
+d'orgueil pour moi; ma naissance est des plus humbles; mais
+les avantages seront pour vous. Tâchez d'en profiter: fréquentez
+notre jeune noblesse. Elle en compte plus d'un, mon garçon,
+qui n'a pas à dépenser un dollar contre vous une guinée,
+et pour ce qui est des cotillons... (ici les sourcils du vieillard
+prirent un air qui en disait plus long qu'il n'en savait) il faut
+que jeunesse se passe. Seulement il y a une chose que je vous
+défends expressément; autrement, vous n'obtiendrez plus un
+schelling de moi: c'est le jeu, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Cela va sans dire, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, revenons à cette petite Amélia. Croyez-vous
+donc que vous n'avez pas mieux à prétendre qu'à la fille d'un
+agent de change? George, je veux savoir votre pensée là-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! monsieur, dit George en cassant des noix, c'est
+un arrangement de famille; ce mariage est conclu depuis un
+siècle entre vous et M. Sedley.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité; mais les positions changent, monsieur.
+J'avoue que Sedley m'a aidé à faire ma fortune, ou plutôt m'a
+mis en passe de la gagner par mes talents, mon génie et la
+brillante position que j'ai acquise, je puis le dire, dans le commerce
+des suifs et dans la cité de Londres. J'en ai déjà témoigné
+ma reconnaissance à Sedley, et il en a éprouvé les effets,
+comme le marque mon livre de caisse. George, je vous le dis
+en confidence, la tournure des affaires de M. Sedley ne me
+plaît point. Mon premier commis, M. Chopper, ne l'aime pas
+non plus, et c'est un vieux routier qui connaît la banque aussi
+bien qu'homme de Londres. Hulker et Bullock lui battent froid.
+Il aura voulu jouer pour son propre compte, c'est là toute ma
+peur. De plus, j'ai entendu dire que <i>la Jeune-Amélie</i>, capturée
+par un corsaire américain, avait été armée par lui. Ce qui est
+sûr, c'est que vous n'épouserez pas Amélia avant que j'aie vu
+ses deux mille livres sterling. Je ne veux point dans ma famille
+la fille d'un homme dont les affaires ne seraient pas
+bonnes. Passez-moi le vin, monsieur, et sonnez pour le café.»</p>
+
+<p>Ceci dit, M. Osborne déploya la feuille du soir, et George
+reconnut à ce signe que l'entretien était fini et que son père
+allait faire un somme.</p>
+
+<p>Il monta rejoindre Amélia, se sentant en fort belle humeur.
+Depuis bien longtemps il n'avait pas été aussi prévenant pour
+elle, aussi empressé à la distraire, aussi tendre, aussi aimable
+dans la conversation. Ah! sans doute son c&oelig;ur généreux s'enflammait
+d'une ardeur nouvelle à la pensée du malheur qui la
+menaçait, ou peut-être la seule pensée de perdre cette chère
+petite fille la lui rendait encore plus précieuse.</p>
+
+<p>Amélia vécut plusieurs jours des souvenirs de cette heureuse
+soirée. Sa mémoire lui rappelait un mot, un regard, la romance
+qu'il avait chantée, l'expression de sa figure lorsqu'il
+s'approchait d'elle ou la contemplait de loin. Aucune des soirées
+passées chez M. Osborne ne lui avait paru aussi rapide.
+Elle se sentit presque fâchée de voir arriver M. Sambo, qui lui
+apportait son châle.</p>
+
+<p>Le lendemain, George vint tendrement prendre congé d'elle,
+puis se rendit dans la Cité, où il alla voir M. Chopper, le premier
+commis de son père. Il en reçut un morceau de papier
+qu'il échangea chez Hulker et Bullock et qui lui remplit sa
+poche d'argent. Au moment où George entrait dans la maison,
+le vieux John Sedley quittait le bureau du caissier avec une
+figure fort triste. Mais le filleul était trop joyeux pour remarquer
+la figure abattue du digne agent de change et les regards
+affligés que l'excellent vieillard jetait de son côté. Le jeune Bullock
+ne le reconduisit pas jusqu'à la porte en riant avec lui,
+comme les jours précédents.</p>
+
+<p>Tandis que la porte de Hulker, Bullock et Comp. se refermait
+sur M. Sedley, M. Quill, le caissier, dont les fonctions étaient
+de prendre dans un tiroir les paquets de bank-notes et dans
+une sébille les souverains pour les donner à qui de droit,
+M. Quill cligna de l'&oelig;il dans la direction de M. Driver, le commis
+du bureau de droite, et M. Driver lui répondit par un autre
+clignement.</p>
+
+<p>«Valeur nulle, murmura M. Driver.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il ne faut prendre à aucun prix, répondit M. Quill.
+M. George Osborne, voulez-vous vérifier?»</p>
+
+<p>George, en un tour de main, bourra ses poches de bank-notes,
+et il paya le soir même à Dobbin les cinquante livres
+qu'il lui devait.</p>
+
+<p>Le même soir, Amélia lui écrivit une lettre des plus tendres
+et des plus longues. Son c&oelig;ur débordait d'amour, mais elle
+était encore en proie à de funestes pressentiments, «Comment
+expliquer les farouches regards de M. Osborne? lui demandait-elle;
+y aurait-il une brouille entre mon père et lui?» Son
+pauvre père était revenu tout triste de la Cité, et l'alarme était
+dans la maison. En somme, ses tendresses, ses craintes, ses
+espérances et ses pressentiments montaient à un total de quatre pages.</p>
+
+<p>«Pauvre petite Emmy, chère petite Emmy! elle est folle de
+moi, dit George en lisant sa lettre; sacrebleu! ajouta-t-il,
+voilà un punch qui m'a donné un affreux mal de tête!»
+Oh! oui, pauvre petite Emmy!</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h2>
+
+<h2>Intérieur de miss Crawley.</h2>
+
+
+<p>Dans le même temps à peu près, on aurait pu voir, se dirigeant
+vers une élégante maison de Park-Lane, une voiture de
+voyage avec une losange sur la portière. Derrière la voiture
+était assise une femme à l'air maussade, aux boucles pleureuses
+emprisonnées dans un voile vert, et sur le siége trônait
+un gros domestique bouffi. C'était l'équipage de notre amie
+miss Crawley, revenant du Hants. Les glaces étaient levées.
+Le gros épagneul, qui d'ordinaire passait la tête et la langue à
+l'une ou à l'autre portière, était couché sur les genoux de la
+femme à l'air maussade. Quand le carrosse s'arrêta, il en
+sortit, soutenue par de nombreux domestiques, une masse
+informe enveloppée de châles, et une jeune dame qui accompagnait
+ce ballot de vêtements. Sous cette épaisseur d'enveloppes
+se trouvait miss Crawley. On la monta jusqu'à sa chambre,
+on la mit au lit, et on entretint auprès d'elle une
+température de malade. Des estafettes furent envoyées aux
+médecins et aux hommes de l'art. Ceux-ci arrivèrent aussitôt,
+se réunirent en consultation, indiquèrent un régime et prirent
+leurs chapeaux. La jeune compagne de miss Crawley s'était
+présentée pour recevoir leurs instructions, et elle administra
+les médicaments prescrits par les hommes de l'art.</p>
+
+<p>Le capitaine Crawley, des gardes, arriva le lendemain de la
+caserne de Knightsbridge. Pendant que son coursier noir piaffait
+sur la paille étendue devant la porte de la malade, il s'enquérait
+avec sollicitude de l'état de sa respectable parente. Il semblait
+éprouver pour celle-ci une tendresse des plus violentes.
+Aux premiers pas qu'il fit dans la maison, il rencontra la femme
+de chambre de miss Crawley, toute découragée et plus maussade
+que d'habitude, puis miss Briggs, la demoiselle de compagnie,
+tout éplorée dans le salon désert. À la nouvelle de l'indisposition
+de son amie bien-aimée, elle était accourue en toute
+hâte pour s'asseoir à ce lit de souffrance, dont elle, miss Briggs,
+avait si souvent adouci les amertumes. Et maintenant on lui
+refusait l'entrée de la chambre de miss Crawley. Une étrangère
+présentait à sa place les potions à sa chère amie; une
+étrangère venue de la province, cette odieuse miss.... Les larmes
+étouffaient la voix de la dame de compagnie, et elle en était
+réduite à ensevelir ses affections froissées et son pauvre nez
+rouge dans son mouchoir de couleur.</p>
+
+<p>Rawdon Crawley fit passer son nom par la femme de chambre
+à l'air maussade, et la nouvelle compagne de miss Crawley
+arriva sur la pointe du pied, mit sa petite main dans celle de
+l'officier qui s'empressait à sa rencontre, et, jetant un regard
+de dédain sur la consternée miss Briggs, fit signe au guerrier de
+la suivre hors du salon. Elle le conduisit dans la salle à manger
+maintenant déserte, et dont les murs avaient été jadis les témoins
+de si splendides festins.</p>
+
+<p>Ces deux personnes causèrent dix minutes ensemble, s'entretenant
+sans aucun doute de la malade qui se trouvait à
+l'étage supérieur; après quoi la sonnette retentit avec force
+et au même instant entra M. Bowls, le gros sommelier de miss
+Crawley, qui, pour dire vrai, avait écouté au trou de la serrure
+la plus grande partie de la conversation. Le capitaine sortit en
+tordant ses moustaches, et enfourcha son cheval qui piaffait
+toujours sur la paille, à la grande admiration des gamins amassés
+dans la rue.</p>
+
+<p>Il fit faire de gracieuses courbettes à son cheval, tout en
+jetant un dernier coup d'&oelig;il vers la fenêtre de la salle à manger,
+où s'était montrée un instant, pour disparaître presque
+aussitôt, la figure de la jeune personne dont nous venons de
+parler; elle retournait sans doute à l'étage supérieur pour y
+donner ses soins inspirés par pure charité.</p>
+
+<p>Quelle pouvait être cette jeune femme? c'est à vous que je
+le demande. Le soir même était servi dans la salle à manger un
+petit dîner pour deux personnes: mistress Firkin, la femme de
+chambre de miss Crawley, se rendit alors auprès de sa maîtresse
+et y fit ses embarras en l'absence de la nouvelle garde-malade,
+assise en compagnie de miss Briggs devant un simple
+mais appétissant dîner.</p>
+
+<p>Briggs était dominée par une trop vive émotion pour avoir
+la force d'avaler un morceau. La même jeune personne découpa
+une volaille avec une adresse remarquable et demanda la sauce
+d'une voix si bien articulée que la pauvre Briggs, qui l'avait
+devant elle, sauta sur sa chaise, faillit casser la saucière et
+retomba de nouveau dans son état d'affaissement et de torpeur.</p>
+
+<p>«Vous ne feriez pas mal de donner un verre de vin à miss
+Briggs, dit la même personne à M. Bowls, le gros domestique
+de confiance.»</p>
+
+<p>Il obéit à cet ordre; miss Briggs prit le verre machinalement,
+l'avala de même, puis poussa un soupir et se mit à jouer avec
+son poulet sur son assiette.</p>
+
+<p>«Je crois que nous pourrons faire notre service nous-mêmes,
+n'est-ce pas, miss Briggs? dit la même personne avec
+un organe caressant; nous vous remercions de vos bons offices,
+maître Bowls, et, si cela vous est égal, nous sonnerons quand
+nous aurons besoin de vous.»</p>
+
+<p>Le sommelier descendit, et, chemin faisant, il accabla des
+plus horribles malédictions un pauvre domestique son subordonné.</p>
+
+<p>«C'est pitié de vous voir dans cet état, miss Briggs, dit la
+jeune dame d'un air froid et légèrement moqueur.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne amie est si malade, et ne veut.... eu.... eu....
+pas me voir, sanglota miss Briggs dans un nouvel accès de
+douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne va plus si mal; consolez-vous, chère miss Briggs,
+elle a un peu trop mangé; voilà tout. Elle se sent beaucoup
+mieux; elle sera dans peu complétement remise. Les ventouses
+et le traitement médical l'ont bien affaiblie; mais dans peu
+elle aura repris ses forces. Je vous en prie, consolez-vous et
+prenez encore un verre de vin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi ne veut-elle plus me voir? disait miss
+Briggs en gémissant. Oh! Mathilde! après vingt-quatre ans
+d'affection la plus tendre, est-ce là le sort que vous réserviez
+à votre pauvre Arabelle?</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous lamentez pas tant, pauvre Arabelle! reprit l'autre
+avez un sourire imperceptible; elle ne veut point vous voir
+parce qu'elle dit que vous ne la soignez pas aussi bien que
+moi. Allez! je n'ai pas grand plaisir à rester sur pied toute ma
+nuit; je vous céderais volontiers la place.</p>
+
+<p>&mdash;N'ai-je pas pris soin de cette chère créature pendant longues
+années? reprit Arabelle; et maintenant....</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant elle en préfère une autre. Eh bien! les malades
+ont des lubies; il faut subir leurs caprices. Quand elle
+ira bien, je partirai.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! jamais! s'écria Arabelle en fourrant la moitié de
+son nez dans son flacon de sels.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, miss Briggs? qu'elle n'ira jamais
+bien, ou que je ne partirai jamais? reprit l'autre avec le même
+entrain. Peuh! elle sera au mieux dans une quinzaine, et alors
+j'irai retrouver mes petits élèves à Crawley-la-Reine, et leur
+mère qui est bien plus malade que notre amie. Il ne faut pas
+être jalouse de moi, ma chère miss Briggs; je suis une pauvre
+petite fille sans amis et bien inoffensive. Je ne prétends point
+vous supplanter dans les bonnes grâces de miss Crawley. Une
+semaine après mon départ, elle ne pensera plus à moi, tandis
+que son affection pour vous est l'ouvrage de bien des années.
+Donnez-moi un peu de vin, ma chère Briggs, et soyons amies;
+car, je vous l'assure, j'ai bien besoin d'avoir des amis.»</p>
+
+<p>La pauvre Briggs, au c&oelig;ur tendre et sans fiel, répondit à
+cet appel en tendant silencieusement la main. Mais elle n'en
+était pas moins chagrine de se voir délaissée, et donnait un
+libre cours à ses amères récriminations contre les caprices de
+sa Mathilde. Au bout d'une demi-heure, après le repas terminé,
+miss Rebecca Sharp, car, chose qui vous surprendra
+sans doute, tel était le nom de la personne en question, miss
+Rebecca Sharp remonta vers la malade, et, avec les détours les
+plus polis, elle congédia l'infortunée Firkin.</p>
+
+<p>«Merci, mistress Firkin, cela suffit, vous faites à merveille.
+Je vous sonnerai s'il manque quelque chose; merci bien.»</p>
+
+<p>Firkin descendit les escaliers, tourmentée par une effroyable
+tempête de jalousie, d'autant plus terrible qu'il la fallait renfermer
+au fond du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Était-ce le souffle de cette tempête qui entre-bâilla la porte
+du salon lorsqu'elle arriva sur le palier du premier étage? Non,
+cette porte était doucement ouverte par la main de miss
+Briggs. Briggs avait fait le guet, Briggs avait entendu le bruit
+des pas de Firkin sur les marches de l'escalier, le choc de la
+cuiller contre les bords de la tasse que descendait la malheureuse
+exilée.</p>
+
+<p>«Eh bien! Firkin? dit-elle comme l'autre entrait dans la
+pièce; eh bien! Jane?</p>
+
+<p>&mdash;Cela va de pis en pis, miss Briggs, dit Firkin en branlant
+la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne se sent donc pas mieux?</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne m'a parlé qu'une seule fois. Je lui demandais si
+elle se trouvait plus à son aise; elle m'a répondu de taire mon
+bec. Oh! miss Briggs, je ne me serais jamais attendue à rien
+de pareil.»</p>
+
+<p>Les grandes eaux recommencèrent à jouer.</p>
+
+<p>«Quel est cette miss Sharp, Firkin? Ah! je ne me doutais
+guère, en prenant part aux réjouissances de Noël chez mes
+bons amis, le révérend Lionnel Delamarre et son aimable
+femme, non, je ne me doutais guère que je trouverais une
+étrangère installée à ma place dans les affections de cette
+chère, toujours chère Mathilde.»</p>
+
+<p>Comme on peut le voir à son langage, miss Briggs possédait
+une teinture littéraire et sentimentale; elle avait jadis publié,
+par souscription, un volume de poésie, les <i>Chants d'un rossignol</i>.</p>
+
+<p>«Voyez-vous, miss Briggs, cette jeune fille leur a tourné
+l'esprit à tous, répondit Firkin; sir Pitt aurait bien voulu la
+garder avec lui, mais il n'ose rien refuser à miss Crawley.
+Mistress Bute, au presbytère, n'en est pas moins entichée; ils
+en sont tous à ne pouvoir se passer d'elle. Le capitaine l'aime
+à la folie, et M. Crawley en est jaloux. Depuis que miss
+Crawley a eu son indisposition, elle ne veut plus souffrir auprès
+d'elle que miss Sharp. Expliquez-moi cela, car pour moi je n'y
+comprends rien. On dirait qu'elle les a tous ensorcelés.»</p>
+
+<p>Rebecca passa la nuit entière au chevet de miss Crawley.
+La nuit suivante, la bonne dame dormait d'un si profond sommeil
+que Rebecca eut le temps de prendre plusieurs heures de
+repos sur un sofa, au pied du lit de sa protectrice. Peu de
+jours après miss Crawley se trouva si bien qu'elle eut la
+force de se lever, et, pour son plus grand divertissement,
+Rebecca lui donna traits pour traits la représentation de miss
+Briggs et de sa douleur. Ses sanglots étouffés, sa manière de
+se frotter la face avec son mouchoir, tout cela fut rendu avec
+un si admirable naturel que miss Crawley reçut de la façon
+la plus gaie la visite des docteurs, ce qui les étonna davantage,
+car ils trouvaient toujours cette enfant du siècle en proie
+au plus terrible abattement, à toutes les horreurs de la mort,
+dès qu'elle éprouvait le moindre malaise.</p>
+
+<p>Le capitaine Crawley ne manquait pas un seul jour de
+venir, et Rebecca lui faisait le bulletin de la santé de sa tante.
+La convalescence fut si rapide que bientôt la pauvre miss
+Briggs fut admise au bonheur de voir son amie. Les personnes
+au c&oelig;ur sensible pourront seules se faire une idée des émotions
+larmoyantes de ce tempérament sentimental et du caractère
+touchant de cette entrevue.</p>
+
+<p>Miss Crawley eut du plaisir à voir miss Briggs. Rebecca
+contrefaisait la pauvre fille à sa barbe avec une admirable gravité,
+et la caricature n'en était que plus piquante pour sa vénérable
+protectrice.</p>
+
+<p>Les causes de la déplorable indisposition de miss Crawley
+et de son départ de la maison de son frère sont d'une nature
+si peu romantique, qu'on serait gêné de les expliquer dans un
+roman destiné à une société élégante et sentimentale. Comment,
+en effet, faire comprendre à une femme délicate et du
+grand monde que miss Crawley avait trop bu et trop mangé,
+et que l'abus du homard à un souper de la cure était l'origine
+de l'indisposition qu'elle s'obstinait à attribuer à l'humidité du
+temps? Le malaise fut si violent que Mathilde, suivant l'expression
+du révérend, avait bien manqué de faire le grand
+saut. L'attente du testament avait donné la fièvre à toute la
+famille, et Rawdon Crawley se voyait à la tête de quarante
+mille livres pour le commencement de la saison de Londres.
+M. Crawley envoya à sa vieille tante un choix de ses brochures
+religieuses pour la préparer à quitter la Foire aux Vanités
+et Park-Lane pour un autre monde. Mais un excellent
+médecin de Southampton appelé à temps triompha du homard
+qui, un peu plus, serait devenu fatal à la vieille fille, et lui
+donna assez de force pour la mettre en état de revenir à Londres.</p>
+
+<p>Le baronnet ne dissimula point son excessive mauvaise humeur
+sur le dénoûment de cette affaire.</p>
+
+<p>Tandis que chacun se montrait fort empressé autour de
+miss Crawley, et que des messagers, envoyés d'heure en heure
+du presbytère, rapportaient des nouvelles de sa santé à ses
+affectionnés parents, dans une autre partie de la maison se
+trouvait une dame beaucoup plus malade, mais à qui on ne
+faisait aucune attention. C'était lady Crawley elle-même. En
+la voyant, le bon docteur avait secoué la tête: sir Pitt n'avait
+consenti à cette visite que parce qu'elle ne lui coûtait rien. Il
+tirait ainsi parti de l'indisposition de miss Crawley. On laissait
+milady toute seule dans sa chambre, abandonnée aux
+progrès du mal; on ne prenait guère plus garde à elle qu'à
+une mauvaise herbe du parc.</p>
+
+<p>Les jeunes demoiselles se trouvaient privées de l'inestimable
+enseignement de leur gouvernante; car miss Sharp était une
+garde-malade si dévouée que miss Crawley ne voulait recevoir
+ses potions d'aucune autre main. Firkin était déjà supplantée
+longtemps avant le retour de sa maîtresse de Crawley-la-Reine.
+Mais cette fidèle domestique trouvait au moins dans
+sa tristesse une consolation à retourner à Londres, à voir miss
+Briggs, à souffrir avec elle les tortures de la jalousie, à partager
+avec elle les chagrins de leur disgrâce commune.</p>
+
+<p>Le capitaine Rawdon s'était fait accorder un supplément de
+congé à cause de la maladie de sa tante, et il restait religieusement
+à la maison. Il était toujours à la porte de sa chambre, et
+il s'y trouva plus d'une fois face à face avec son père. Arrivait-il
+sans penser à mal par le corridor, aussitôt son père ouvrait
+sa porte, et la figure crochue du vieux baronnet apparaissait
+dans la fente. Quel motif avaient-ils de s'épier ainsi l'un l'autre?
+Ah! c'était sans doute un généreux sentiment de rivalité, c'était
+à qui serait le plus empressé autour du lit de la malade.
+Rebecca venait les consoler et leur rendre à tous deux du courage,
+ou plutôt elle le faisait tantôt pour l'un et tantôt pour
+l'autre. C'est que ces deux honnêtes personnages étaient bien
+désireux d'avoir des nouvelles de la malade par son messager
+de confiance.</p>
+
+<p>Au dîner, où elle ne paraissait qu'une demi-heure, elle s'interposait
+pour les maintenir en bonne intelligence; puis après,
+elle disparaissait pour le reste de la nuit. Alors Rawdon partait
+pour le dépôt, à Mudbury, laissant son papa dans la société de
+M. Horrocks et de son rhum. Miss Sharp passa ainsi une quinzaine
+bien fatigante et presque mortelle dans la chambre de
+miss Crawley; mais ses petits nerfs semblaient être d'acier. Les
+fatigues et l'ennui qui sont le partage d'une garde-malade ne
+pouvaient lasser son dévouement à toute épreuve.</p>
+
+<p>Jamais une plainte de sa part sur ses forces épuisées, sur
+les dérangements de la nuit, sur la mauvaise humeur de la
+malade, sur sa colère, sur ses terreurs de la mort; car la vieille
+dame passait de longues heures à pousser des cris perçants
+dans l'effroi de cette autre vie dont elle n'avait jamais l'air de
+se douter quand elle était en bonne santé. Figurez-vous, aimable
+lectrice, une vieille femme mondaine, égoïste, désagréable,
+au c&oelig;ur sec, se tordant au milieu des angoisses de
+la douleur et de l'épouvante; mettez-vous bien ce tableau dans
+la tête, et, avant d'atteindre la vieillesse, apprenez à aimer
+et à prier!</p>
+
+<p>Sharp veillait sur cette malade peu attrayante avec une patience
+inaltérable; rien n'échappait à sa vigilance, et son zèle
+exemplaire lui faisait tout prévoir. Pendant cette maladie, elle
+se montra toujours alerte, dormant peu, éveillée au moindre
+bruit, et se contentant tout au plus de quelques instants de repos.
+À peine surprenait-on sur sa figure les traces de la fatigue.
+Son teint pouvait être un peu plus pâle, ses yeux marqués d'un
+cercle un peu plus noir que de coutume; mais, hors de la
+chambre de la malade, on la trouvait toujours souriante, fraîche
+et bien mise, et, sous son peignoir et son bonnet, elle était
+aussi séduisante que dans les plus belles robes de bal.</p>
+
+<p>Le capitaine, du moins, le pensait ainsi et l'aimait à en devenir
+fou. La flèche empennée de l'amour avait traversé son
+épaisse enveloppe. Six semaines de rapports continuels et de
+vie commune avaient suffi pour lui faire rendre les armes. Il
+mit dans sa confidence sa tante du presbytère et tous ceux qui
+voulaient l'entendre. Mistress Bute le plaisantait à ce propos;
+depuis longtemps elle s'était aperçue de sa forte passion; elle
+lui disait de prendre garde, et finissait par avouer que miss
+Sharp était la créature de l'Angleterre la plus vive, la plus
+adroite, la plus originale, la plus naturelle et la plus affectueuse.
+Rawdon ne devait pas jouer ainsi avec les affections de cette
+jeune fille; car la chère miss Crawley ne le lui pardonnerait
+jamais. Elle aussi était dans l'admiration de la petite gouvernante,
+et l'aimait comme une fille. Le devoir commandait à
+Rawdon de retourner à son régiment, dans la Babylone moderne,
+et de ne point abuser des sentiments confiants d'une
+pauvre innocente.</p>
+
+<p>Plus d'une fois cette excellente dame, touchée des peines de
+c&oelig;ur du jeune militaire, lui donna l'occasion de voir miss
+Sharp à la cure et de la reconduire au château, comme nous
+l'avons vu plus haut. Quand de certains hommes vous aiment,
+mesdames, il ont beau voir la ligne et l'hameçon et tout l'attirail
+qui va servir à les prendre, ils n'en sont pas moins à tourner
+béants autour de l'amorce, il faut qu'ils y viennent et qu'ils
+l'avalent. Les voilà pris, les voilà frétillant sur le sable. Rawdon
+reconnut bien vite chez mistress Bute l'intention manifeste de
+le faire tomber dans les filets de Rebecca. Il ne voyait pas bien
+loin, il est vrai; mais enfin un certain usage du monde faisait, à
+l'aide de la réflexion, pénétrer à travers les discours de mistress
+Bute une faible lueur dans cette âme enveloppée de ténèbres.</p>
+
+<p>«Retenez bien mes paroles, Rawdon, lui disait-elle; miss
+Sharp sera un jour de votre famille.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quel titre, mistress Bute? disait l'officier en riant.
+Sera-ce comme ma cousine? François est fort tendre avec elle?
+est-ce là ce que vous voulez dire?</p>
+
+<p>&mdash;Mieux encore, reprenait mistress Bute avec un éclair dans
+les yeux. Elle ne sera pas pour Pitt, c'est là qu'est votre erreur.
+Non, non, ce pied-plat n'en goûtera pas, et puis d'ailleurs il a
+un engagement avec Jane de la Moutonnière. Vous autres
+hommes, vous avez les yeux bouchés; vous êtes de crédules
+et aveugles créatures. S'il arrive quelque accident à lady
+Crawley, voulez-vous savoir ce qui en résultera? Miss Sharp
+deviendra votre belle-mère.»</p>
+
+<p>À cette annonce, le chevalier Rawdon Crawley, pour témoigner
+de sa surprise, souffla comme un cachalot. Il n'avait
+pas à dire non: l'inclination peu dissimulée de son père pour
+miss Sharp ne lui avait point échappé. Il connaissait fort bien
+le tempérament du vieux baronnet: c'était un homme fort peu
+en peine des délicatesses de conscience. Sans demander une
+plus longue explication, il entra au logis en tordant sa moustache,
+et bien convaincu qu'il tenait enfin le secret de la diplomatie
+de mistress Bute.</p>
+
+<p>«En vérité, c'est très-mal, c'est très-mal, en vérité, pensa
+Rawdon; cette pauvre femme ne cherche qu'à jeter le discrédit
+sur la pauvre enfant, pour l'empêcher d'entrer dans la famille
+et de devenir lady Crawley.»</p>
+
+<p>Quand il fut seul avec Rebecca, il la plaisanta avec son bon
+goût ordinaire sur les inclinations du baronnet pour elle. Celle-ci
+redressa la tête avec un air de suprême dédain, le regarda
+en face et lui dit:</p>
+
+<p>«Eh bien! supposons qu'il soit fou de moi. Je le connais
+pour ce qu'il vaut, lui et bien d'autres de son espèce. Vous ne
+pensez pas au moins qu'il me fasse peur, capitaine Crawley.
+Vous n'avez pas dans la tête que je sois incapable de défendre
+mon honneur, dit cette petite femme avec un regard de reine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... ah!... hé!... vous êtes avertie.... vous savez.... et
+puis voilà.... balbutia le tortilleur de moustaches.</p>
+
+<p>&mdash;Croiriez-vous donc à quelque honteuse intrigue?? reprit-elle
+avec un accent d'indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... dieux!... en vérité.... miss Rebecca, fit entendre
+le dragon à la langue pâteuse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me supposez donc pas le sentiment de ma dignité
+personnelle, parce que je suis pauvre et sans amis, et que les
+gens riches eux-mêmes en manquent souvent? Toute gouvernante
+que je suis, il ne faut pas croire que j'aie moins de
+jugement, de délicatesse, que je sois de moins bonne race que
+tous vos hobereaux de l'Hampshire? Je suis une Montmorency,
+pensez-y bien. Une Montmorency ne vaut-elle pas une
+Crawley?»</p>
+
+<p>Lorsque miss Sharp, dans les grandes circonstances, faisait
+allusion à sa lignée maternelle, elle prenait un accent légèrement
+étranger qui ajoutait un grand charme à sa voix naturelle
+claire et sonore.</p>
+
+<p>«Non, non, continua-t-elle en s'enflammant de plus en plus
+dans son apostrophe au capitaine; je puis endurer la pauvreté,
+mais non le déshonneur; l'oubli, mais non l'insulte, surtout l'insulte
+venant.... de vous!»</p>
+
+<p>Son émotion prenant alors un libre cours, elle versa un torrent
+de larmes.</p>
+
+<p>«Le diable m'emporte, miss Sharp.... Rebecca.... Pour
+l'amour du ciel.... Sur mon âme, je donnerai bien mille livres....
+Arrêtez, Rebecca....»</p>
+
+<p>Mais elle était déjà partie pour aller faire ce jour-là la promenade
+de miss Crawley. Ceci se passa avant l'indisposition
+mentionnée plus haut. Au dîner, Rebecca fut plus sémillante
+et plus gaie que jamais. Elle n'avait pas l'air de s'apercevoir
+des signes, des clignements d'yeux, des supplications maladroites
+de l'officier aux gardes; elle le laissait à son humiliation
+et aux tortures de son fol amour. Chaque jour la grosse
+cavalerie de Crawley essuyait quelque nouvelle déroute. Le
+gros officier en perdait la tête et n'en était que plus fou et plus
+amoureux.</p>
+
+<p>Si le baronnet de Crawley-la-Reine n'avait pas eu sans cesse
+devant les yeux la crainte de perdre l'héritage de sa s&oelig;ur, il
+n'aurait jamais consenti à priver ses filles des utiles enseignements
+de leur incomparable gouvernante. Le vieux château, en
+son absence, avait l'air d'un désert, tant Rebecca avait su s'y
+rendre utile et agréable. Sir Pitt n'avait plus ses lettres copiées
+et corrigées; ses écritures n'étaient plus au courant; les affaires
+de sa maison et ses nombreux dossiers souffraient beaucoup
+depuis le départ de son petit secrétaire. Il était facile de voir
+quel besoin il avait d'un tel secours, d'après le style, la rédaction
+et l'orthographe des nombreuses lettres qu'il lui envoyait,
+avec prière et même avec recommandation expresse de les
+corriger. Presque chaque jour on apportait une lettre du baronnet,
+adressant à Becky les plus vives instances pour son retour;
+à miss Crawley les raisonnements les plus pathétiques
+au sujet de l'interruption fielleuse apportée dans l'éducation
+de ses filles. C'était de la rhétorique perdue à l'endroit de
+miss Crawley.</p>
+
+<p>Miss Briggs n'avait pas reçu positivement son congé comme
+demoiselle de compagnie; mais sa place devenait une sinécure
+dérisoire. Elle vivait désormais ou dans le salon, en société du
+gros épagneul, ou de temps à autre dans le cabinet de la femme
+de charge, avec la maussade Firkin. Cependant, bien que la
+vieille dame ne voulût en aucune manière entendre au départ
+de Rebecca, celle-ci n'était point installée comme titulaire de
+l'emploi à Park-Lane. Miss Crawley, à l'exemple de beaucoup
+de gens riches, avait l'habitude d'accepter de ses inférieurs
+tous les services qu'elle pouvait en tirer, et, sans plus se faire
+de bile, de les camper là dès qu'elle n'en sentait plus le besoin.
+La reconnaissance chez certaines personnes riches est peu commune
+et presque inconnue; elles reçoivent les services des
+gens nécessiteux comme chose qui leur est due. Et de quel
+droit vous plaindriez-vous, parasites et pauvres gueux? Votre
+amitié pour les riches est à peu près aussi sincère que celle
+qu'ils vous témoignent en retour. C'est l'argent que vous aimez,
+et non pas l'homme; et, si les rôles étaient intervertis entre
+Crésus et son laquais, vous savez bien, mendiants de bonne
+maison, de quel côté se tourneraient vos flatteries.</p>
+
+<p>En dépit du naturel et de la vivacité de Rebecca, de ses airs
+toujours si avenants et si aimables, il pouvait bien se faire que
+notre vieille rusée de Londres, à laquelle on prodiguait ces
+trésors d'amitié, conçût quelques vagues soupçons sur le dévouement
+de sa garde-malade et nouvelle amie. Miss Crawley
+avait souvent ruminé ce principe dans sa tête, qu'on ne
+fait rien pour rien. Si elle jugeait les sentiments des autres
+sur les siens, elle devait arriver nécessairement à cette conclusion;
+et le fond de ses réflexions devait être que ceux-là
+ne peuvent avoir d'amis, qui ne sont préoccupés que d'eux-mêmes.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, Becky lui était d'une grande utilité et
+d'une grande distraction. Aussi la généreuse miss Crawley lui
+avait-elle donné deux robes neuves, un vieux collier et un
+châle. C'était à elle qu'elle se plaignait de ses amis les plus
+intimes: peut-on donner une plus grande preuve de confiance
+et d'amitié? Elle lui bâtissait parfois les plus brillants projets
+d'avenir, comme, par exemple, de la marier à Clump, son apothicaire,
+ou de lui procurer quelque établissement avantageux
+du même genre; le moins c'était de la renvoyer à Crawley-la-Reine
+quand elle serait lasse de l'avoir auprès d'elle et que la
+saison de Londres commencerait.</p>
+
+<p>Dès que miss Crawley, entrée en convalescence, put descendre
+au salon, Becky lui chanta des romances et inventa
+mille moyens de la distraire. Quand elle fut assez bien pour sortir
+en voiture, Becky l'accompagna. Dans les promenades qu'elles
+firent ensemble, parmi toutes les maisons où l'amitié bienveillante
+de miss Crawley pouvait l'aider à s'introduire, miss
+Sharp dirigea ses tentatives du côté de Russell-Square, vers
+la maison de John Sedley esquire.</p>
+
+<p>Avant d'en venir à une visite, bien des lettres avaient été
+échangées entre les deux amies. Pendant le temps de la résidence
+de Rebecca dans le Hampshire, leur amitié éternelle
+avait, s'il faut l'avouer, souffert une baisse considérable, et son
+grand âge la rendait si branlante et si caduque, qu'elle était
+menacée d'un prochain trépas. Et puis les deux jeunes filles
+avaient eu chacune à songer à leurs affaires; tandis que Rebecca
+cherchait à s'avancer de plus en plus dans l'esprit de
+ceux dont elle dépendait, Amélia restait toujours absorbée
+dans la même idée. Les jeunes filles, en se retrouvant, se
+jetèrent dans les bras l'une de l'autre avec cette impétuosité
+qui caractérise les affections de la jeunesse. Rebecca joua
+son rôle dans cette rencontre avec la plus bruyante et la
+plus démonstrative tendresse. La pauvre Amélia rougit, embrassa
+son amie et se trouva coupable d'un peu de froideur à
+son égard.</p>
+
+<p>Cette première entrevue fut très-courte. Amélia était prête à
+sortir. Miss Crawley attendait en bas dans sa voiture. Ses gens
+s'étonnaient de se trouver en pareil lieu, et regardaient l'honnête
+Sambo, le nègre de notre connaissance, comme un des
+naturels de l'endroit. Mais quand Amélia descendit avec sa
+figure sereine et souriante pour être présentée par son amie à
+miss Crawley, qui désirait la voir et était trop mal pour quitter
+sa voiture, l'aristocratie galonnée de Park-Lane fut plus que
+jamais surprise de rencontrer une pareille merveille à Bloomsbury,
+et miss Crawley se sentit prendre aux charmes de la
+figure aimable et rougissante de cette jeune fille, qui venait
+avec grâce et timidité présenter ses hommages à la protectrice
+de son amie.</p>
+
+<p>«Quelle charmante tournure, ma chère, quelle douce voix!
+dit miss Crawley pendant la route, après cette courte entrevue.
+Ma chère Sharp, votre jeune amie est charmante. Faites-la
+venir à Park-Lane, entendez-vous?»</p>
+
+<p>Miss Crawley avait bon goût, comme on voit: du naturel
+dans les manières, joint à un peu de timidité, avait le don de
+la charmer. Elle aimait les jolis minois, mais comme on aime
+à s'entourer de beaux tableaux et de belle porcelaine. Ce jour-là,
+à diverses reprises, elle parla avec enthousiasme d'Amélia;
+elle en entretint son neveu Rawdon, qui vint religieusement
+partager, à dîner, le poulet de sa tante.</p>
+
+<p>Rebecca s'empressa aussitôt d'ajouter qu'Amélia allait sous
+peu se marier au lieutenant Osborne; que c'était une ancienne
+passion.</p>
+
+<p>«Il appartient à un régiment de ligne?» demanda le capitaine
+Crawley; puis, après un petit effort de mémoire, il se
+souvint, ainsi qu'il convenait à un homme au service, qu'il devait
+être sur les cadres du ***<sup>e</sup> régiment.</p>
+
+<p>Rebecca crut se rappeler que c'était en effet le numéro du
+régiment.</p>
+
+<p>«Le capitaine, ajouta-t-elle, s'appelle le capitaine Dobbin.</p>
+
+<p>&mdash;Une grande perche toute dégingandée, reprit Crawley, et
+qui s'en va de droite et de gauche; ah! je le connais bien.
+Osborne est un beau jeune homme avec d'épaisses moustaches
+noires.</p>
+
+<p>&mdash;Colossales! reprit Rebecca Sharp. Elles lui donnent de la
+fierté, je vous assure, à raison de leur dimension.»</p>
+
+<p>Le capitaine Rawdon Crawley fit alors entendre un gros rire;
+et les dames le pressant de s'expliquer, il se disposa à les satisfaire
+dès que son accès d'hilarité fut passé.</p>
+
+<p>«Il s'imagine, dit-il, savoir jouer au billard. Je lui ai gagné
+deux cents livres sterling, au Cocotier. C'est qu'il a encore des
+prétentions, ce jeune imprudent. Il aurait joué sa chemise ce
+jour-là, sans son ami le capitaine Dobbin, qui l'a emmené de
+force; que la peste l'étrangle!</p>
+
+<p>&mdash;Rawdon, Rawdon, ne vous faites pas plus noir que vous
+n'êtes, reprit miss Crawley, fort réjouie de cette histoire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, voyez-vous, madame, ce garçon est jobard
+comme il n'y en a pas. Tarquin et Deuceace lui soutirent tout
+l'argent qu'ils veulent. Il irait au diable pour se faire voir avec
+des monseigneurs. Il leur paye des dîners à Greenwich, où ils
+amènent toute leur société.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est ce qu'il y a de mieux en fait de société?</p>
+
+<p>&mdash;Excellente, miss Sharp, excellente, comme cela doit être.
+On n'en voit pas beaucoup comme cela. Ah! ah! ah!»</p>
+
+<p>Et le capitaine Rawdon de rire de plus belle, s'imaginant
+avoir fait une délicieuse plaisanterie.</p>
+
+<p>«Rawdon! Rawdon! vous êtes une mauvaise langue! lui cria
+sa tante.</p>
+
+<p>&mdash;Son père est, à ce qu'on dit, un marchand de la Cité immensément
+riche; et, ma foi, tous ces marchands de la Cité
+ont besoin d'être saignés. Nous ne sommes pas à bout de compte
+avec lui, je vous assure. Ah! ah! ah!</p>
+
+<p>&mdash;Fi donc! capitaine Crawley! j'en informerai Amélia. Un
+mari joueur!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est affreux, n'est-ce pas?» dit le capitaine d'un ton
+solennel. Puis il ajouta aussitôt comme frappé d'une soudaine
+inspiration: «Eh bien! madame, vous devriez le recevoir
+ici.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il présentable? demanda la tante.</p>
+
+<p>&mdash;Présentable? mais oui, comme tout le monde, répondit le
+capitaine Crawley. Il faudra l'avoir quand vous commencerez
+à recevoir un peu; et sa.... comment l'appelez-vous déjà?...
+sa belle adorée.... enfin, miss Sharp, vous savez bien.... qu'il
+nous l'amène. Moi, je vais lui écrire un billet pour l'engager à
+venir, et nous verrons s'il est aussi fort au piquet qu'au billard.
+Son adresse, miss Sharp?»</p>
+
+<p>Miss Sharp donna à Crawley l'adresse du lieutenant, et, peu
+de jours après cette conversation, le lieutenant Osborne recevait
+une lettre couverte des jambages boiteux du capitaine Rawdon,
+avec une invitation de la part de miss Crawley. Rebecca
+envoya une autre invitation à sa chère Amélia, qui n'hésita
+point à accepter, quand elle eut appris que George devait être
+de la partie. Amélia, en conséquence, alla passer la matinée
+chez les dames de Park-Lane, si bienveillantes pour elle. Rebecca
+affecta un air de majestueuse protection. Elle était sans
+contredit plus adroite que son amie; et, comme celle-ci se renfermait
+dans un rôle de douceur et d'abnégation et cédait à quiconque
+voulait la dominer, elle subit les usurpations de Rebecca
+avec une douceur et une bonté inaltérables. Miss Crawley
+se montrait d'une amabilité remarquable. Son enthousiasme
+pour la petite Amélia était poussé au fanatisme. Elle n'était pas
+plus gênée pour parler d'elle en sa présence que si c'eût été
+une poupée, une femme de chambre ou un tableau. Son admiration
+dépassait toute limite. J'admire fort cette admiration que
+le beau monde tient toujours au service d'une classe inférieure.
+On a de quoi être flatté de tant de condescendance. Cette bienveillance
+exagérée de miss Crawley finissait par peser beaucoup
+à la pauvre petite Amélia, et peut-être bien, parmi les
+trois dames de Park-Lane, la plus aimable à son goût était
+l'honnête miss Briggs. Elle sympathisait avec l'honnête Briggs
+comme avec une personne serviable et délaissée. Du reste, il
+lui manquait complétement ce qu'on appelle le savoir-faire.</p>
+
+<p>George avait cru venir dîner en garçon avec le capitaine
+Crawley. La grande voiture bourgeoise des Osborne transporta
+leur héritier de Russell-Square à Park-Lane; ses jeunes s&oelig;urs,
+qui n'étaient point invitées, dissimulèrent la mortification
+qu'elles éprouvaient de cette omission. Toutefois, elle cherchèrent
+le nom de sir Pitt Crawley dans le Dictionnaire de la noblesse,
+et étudièrent tous les détails donnés par ce livre sur la
+famille Crawley, sur sa généalogie, sur les Binkie et leur parenté,
+etc.... Rawdon Crawley fit à George Osborne un bon
+et aimable accueil; il le loua sur son talent au billard, et se
+mit à sa disposition pour la revanche. Il adressa à Osborne
+quelques questions sur son régiment, et aurait engagé un piquet
+séance tenante, si miss Crawley n'avait formellement
+banni de sa maison toute espèce de jeu. Ce jour-là, le jeune
+lieutenant remporta sa bourse aussi pleine qu'il l'avait apportée,
+au grand déplaisir de son amphitryon. Cependant ils prirent
+rendez-vous pour aller voir, le lendemain, un cheval que
+Crawley voulait vendre, pour l'essayer au Park, dîner ensemble
+et passer la soirée en joyeuse compagnie.</p>
+
+<p>«C'est-à-dire, si vous n'êtes pas à soupirer aux pieds de miss
+Sedley, fit Crawley avec un coup d'&oelig;il d'intelligence. Pour jolie,
+en voilà une qui l'est assurément,» eut-il la bonté d'ajouter.</p>
+
+<p>Osborne ne devait point aller soupirer le lendemain; il aurait
+donc un véritable plaisir à rejoindre le capitaine Crawley.</p>
+
+<p>«Au fait, comment va la petite miss Sharp? demanda George
+à son ami, tout en vidant un verre de liqueur. C'est une bonne
+petite fille. En êtes-vous contents, à Crawley-la-Reine? continua-t-il
+d'un air de suffisance. Miss Sedley avait pour elle une
+grande tendresse, l'année dernière.»</p>
+
+<p>Les petits yeux bleus du capitaine Crawley avaient lancé au
+lieutenant un regard plein de férocité, lorsque ce dernier s'était
+avancé pour renouer connaissance avec la jolie gouvernante.
+Mais l'accueil qu'il reçut de la jeune personne fut bien
+propre à apaiser toutes les jalousies qui pouvaient gonfler le
+c&oelig;ur de l'officier aux gardes.</p>
+
+<p>Après sa présentation à miss Crawley, Osborne se tourna
+vers Rebecca d'un air protecteur et hautain, et, se disposant à
+la prendre sous son bienveillant patronage, il lui tendit d'abord
+la main comme à l'ancienne amie d'Amélia, et lui dit:</p>
+
+<p>«Eh bien! miss Sharp, comment vous portez-vous?»</p>
+
+<p>En même temps, il allongeait la main gauche de son côté,
+s'attendant à la trouver toute fière de l'honneur qu'il lui faisait.</p>
+
+<p>Miss Sharp lui présenta seulement son petit doigt, et lui fit
+un petit salut si glacial et si dédaigneux, que Rawdon Crawley,
+qui, de l'autre pièce, surveillait tous les détails de cette aventure,
+ne put s'empêcher de rire de l'embarras du lieutenant,
+qui d'abord avait tressailli, puis, après une pause, s'était décidé
+enfin, d'une manière assez maladroite, à prendre l'unique
+doigt qu'on lui tendait.</p>
+
+<p>«Elle en revendrait au diable, par ma foi, se disait le capitaine
+ravi de son aplomb, tandis que le lieutenant, ne sachant
+comment entamer la conversation, demandait à Rebecca si elle
+se trouvait bien dans sa nouvelle place.</p>
+
+<p>&mdash;Ma place? dit miss Sharp avec froideur. Vous êtes bien
+bon d'y penser! mais oui, c'est une assez bonne place. Les gages
+sont assez honnêtes; cependant miss Wirt en a peut-être davantage
+pour l'engager à rester auprès de vos s&oelig;urs, à Russell-Square;
+et comment vont ces jeunes dames? quoique je puisse
+bien me dispenser de m'informer de leurs nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? fit M. Osborne tout étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je veux dire? Eh! m'ont-elles jamais parlé? m'ont-elles
+invitée chez elles pendant mon séjour chez Amélia! Mais
+nous autres, pauvres gouvernantes, nous sommes habituées à
+ce manque d'égards.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, chère miss Sharp! fit Osborne d'une voix suppliante.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins dans certaines familles, continua Rebecca; mais
+on n'en agit point ainsi dans la maison où je suis maintenant.
+L'or n'est pas si commun dans l'Hampshire que chez vous autres
+richards de la Cité; mais là, au moins, j'y ai rencontré une
+bonne famille de la vieille noblesse anglaise. Le père de sir
+Pitt, vous le savez sans doute, a refusé la pairie. Voyez pourtant
+comme on m'y traite; je suis on ne peut mieux. C'est en somme
+une excellente place. Mais c'est trop de bonté à vous de vous
+arrêter à ces détails.»</p>
+
+<p>Osborne écumait. La petite gouvernante prenait un ton de
+supériorité et de persiflage qui mettait notre jeune lion sur les
+épines, et le sang-froid lui manquait pour couper court à cette
+piquante conversation.</p>
+
+<p>«Vous n'avez pas, il me semble, toujours dédaigné de la sorte
+les familles de la Cité, reprit-il d'un ton hautain.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez de l'année dernière, quand je sentais encore
+derrière moi cette affreuse pension? Oh! alors vous avez raison.
+À tout prix, les jeunes pensionnaires veulent passer leurs
+jours de congé hors des murs de leur cachot. Mais voyez un peu,
+monsieur Osborne, comme dix-huit mois d'expérience nous
+changent! dix-huit mois, remarquez-le bien, passés avec des
+personnes de bon ton et de noble race. Quant à cette bonne
+Amélia, c'est une perle, j'en tombe d'accord avec vous, et on
+aura toujours du plaisir à la revoir. Allons, vous voilà tout en
+belle humeur; c'est qu'en effet ces bizarres habitants de la
+Cité!... Et M. Joe, comment va-t-il, l'étonnant M. Joseph?</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble que l'année dernière il ne vous déplaisait
+pas trop, cet étonnant M. Joseph, dit Osborne avec un air
+de bonhomie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est méchant! Eh bien! entre nous, mon amour pour
+lui ne m'a pas fait maigrir. Cependant, s'il m'eût demandé ce
+que vous avez l'air d'insinuer par vos regards fort charitables
+et fort significatifs, je n'aurais pas dit non, je l'avoue.»</p>
+
+<p>Osborne arrêta sur elle un regard qui semblait dire: «En
+vérité, vous êtes bien bonne.»</p>
+
+<p>«Ah! c'eût été un grand honneur pour moi de vous avoir
+pour beau-frère, n'est-ce pas? Moi, devenir la belle-s&oelig;ur de
+George Osborne esquire, fils de John Osborne esquire, fils
+de.... Quel était votre grand-papa, monsieur Osborne? Voyons,
+ne vous fâchez pas. Ce n'est pas votre faute si vous avez un
+grand-papa. Et d'ailleurs, je suis parfaitement d'accord avec
+vous que j'aurais, sans répugnance, épousé M. Sedley. Que
+pouvait faire de mieux une pauvre fille sans fortune? Maintenant
+vous avez tout mon secret. Je suis franche et ouverte, et,
+tout bien considéré, c'est fort galant à vous de rappeler cette
+circonstance, oui, fort galant et fort poli. Ma chère Amélia,
+M. Osborne et moi nous parlions du pauvre Joseph. Comment
+va-t-il?»</p>
+
+<p>George ne savait plus où donner de la tête, non pas que Rebecca
+eût raison contre lui, mais elle avait au moins réussi
+avec un plein succès à le mettre dans son tort. Il battit donc
+en retraite tout honteux et humilié, pensant que, s'il restait
+une minute de plus, il pourrait avoir à jouer un rôle assez ridicule
+sous les yeux d'Amélia.</p>
+
+<p>Vaincu par Rebecca, ce n'est pas George qui aurait eu la
+petitesse de se venger d'une femme en racontant par derrière
+ses petites histoires scandaleuses. Il ne put toutefois s'empêcher
+de faire le lendemain au capitaine Crawley d'adroites
+confidences sur le compte de miss Rebecca: c'était une femme
+rusée, dangereuse, une coquette finie, etc., etc.... Crawley
+reçut tous ses détails en riant, et avant vingt-quatre heures
+Rebecca n'en ignorait pas un, tout lui était rapporté. Cela
+ajouta encore beaucoup à l'estime particulière qu'elle avait
+conçue pour M. Osborne. Je ne sais quel instinct de femme lui
+disait que ses premières tentatives amoureuses avaient échoué
+par lui, et elle l'affectionnait en conséquence.</p>
+
+<p>«Il est de mon devoir de vous avertir, dit-il à Rawdon
+Crawley, qui venait de lui vendre son cheval et de lui gagner
+une vingtaine de guinées après le dîner; il est de mon devoir
+de vous avertir, car je me connais en femmes, et je vous engage
+à vous tenir sur vos gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Merci bien, mon cher, dit Crawley avec un regard pétillant
+de reconnaissance; vous avez l'&oelig;il trop pénétrant pour
+qu'on vous trompe.»</p>
+
+<p>Et George le quitta, pensant tout à fait comme lui. En revoyant
+Amélia, il lui dit ce qu'il avait fait, et comme quoi il
+avait conseillé à Rawdon Crawley, un bon diable, un bon garçon,
+tout rond, d'être sur ses gardes contre cette astucieuse et
+fourbe miss Sharp.</p>
+
+<p>«Contre qui? demanda vivement Amélia.</p>
+
+<p>&mdash;Contre votre amie la gouvernante. Ne faites donc pas
+ainsi l'étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! George! qu'avez-vous fait?» dit Amélia.</p>
+
+<p>Avec la pénétration féminine, que l'amour rend encore plus
+subtile, un instant lui avait suffi pour découvrir un secret qui
+avait échappé à miss Crawley, à l'innocente miss Briggs et
+surtout à la vue un peu obtuse du jeune lieutenant Osborne,
+aux épaisses moustaches.</p>
+
+<p>Un jour que Rebecca était allée mettre son châle et son chapeau
+à l'étage supérieur, les deux amies profitèrent sans doute
+de l'occasion pour échanger leurs secrets et tramer quelqu'une
+de ces petites conspirations qui sont tout le bonheur de la vie
+féminine. Et nous, avec notre privilége de romancier qui nous
+introduit partout, il nous fut permis de voir Amélia se posant
+devant son amie Rebecca, lui prenant les deux mains et lui
+disant ces seules paroles:</p>
+
+<p>«Je sais tout.»</p>
+
+<p>Sur quoi Rebecca l'embrassa.</p>
+
+<p>Pas un mot de plus ne fut échangé entre les deux jeunes
+femmes sur ce charmant secret; mais il devait avant peu tomber
+dans le domaine public.</p>
+
+<p>Peu après les événements que nous venons de rapporter,
+miss Rebecca Sharp se trouvant encore chez sa protectrice à
+Park-Lane, on vit dans Great-Gaunt-Street un écusson de
+plus figurer parmi ceux qui formaient déjà la décoration de ce
+funèbre quartier. Placé sur la façade de la maison de sir Pitt
+Crawley, il n'annonçait point cependant la mort du digne baronnet.
+C'était un écusson de femme. Quelques années auparavant
+il avait déjà servi pour la vieille mère de sir Pitt, feue la
+douairière lady Crawley. Après son temps d'exposition, l'écusson
+enlevé était resté à moisir dans quelque coin de la maison
+du baronnet. Il revit le jour en l'honneur de la pauvre Rose
+Dawson. Sir Pitt était veuf une seconde fois. Les armes écartelées
+sur l'écu avec celles du baronnet n'appartenaient point
+à la pauvre Rose: la fille du quincaillier n'avait point d'armoiries.
+Mais les anges peints sur l'écu ne pouvaient-ils pas
+aussi bien lui aller qu'à la mère de sir Pitt, ainsi que le <i>resurgam</i>
+écrit en devise, et accompagné pour support de la colombe
+et du serpent des Crawley? Des armoiries, un écusson, le <i>resurgam</i>,
+quel sujet fécond pour moraliser!</p>
+
+<p>M. Crawley avait apporté ses soins et ses consolations à
+cette femme délaissée sur son lit de souffrances; et elle avait
+quitté le monde, raffermie par ses pieuses exhortations. Depuis
+bien des années il était seul à lui témoigner des égards et
+des attentions. Telle était dès longtemps l'unique consolation
+de cette âme faible et abandonnée. La matière chez elle avait
+longtemps survécu à l'esprit. Le c&oelig;ur était mort pour qu'elle
+pût devenir la femme de sir Pitt.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle trépassait à Crawley, son mari était à Londres
+à négocier quelques-unes de ses innombrables spéculations
+et à se disputer avec ses hommes de loi. Il trouvait
+néanmoins le temps d'aller souvent à Park-Lane et d'écrire
+notes sur notes à Rebecca pour la supplier, la conjurer, lui
+commander de revenir à la campagne auprès de ses jeunes
+élèves, qui n'avaient plus personne pour les surveiller depuis
+la maladie de leur mère. Mais miss Crawley ne voulait pas
+entendre parler de départ; car, bien que Londres ne possédât
+pas femme à la mode aussi disposée à mettre ses amis à l'écart,
+sans le moindre regret, dès qu'elle se sentait lasse de leur société,
+ni aussi prompte à s'en fatiguer, cependant elle était
+excessive dans ses attachements pendant toute leur durée,
+et sa passion pour Rebecca était encore dans sa première
+ardeur.</p>
+
+<p>La nouvelle de la mort de lady Crawley ne donna pas lieu à
+une grande douleur ni à de longs commentaires dans la maison
+de miss Crawley.</p>
+
+<p>«Je ferai bien de remettre ma soirée du trois, dit miss
+Crawley; puis, après une pause, elle ajouta: Je pense que
+mon frère aura la convenance de ne pas convoler à de nouvelles
+noces.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour le coup que Pitt serait furieux», remarqua
+Rawdon, toujours avec les mêmes sentiments fraternels pour
+son aîné.</p>
+
+<p>Rebecca ne disait rien. Elle semblait, de toute la famille, la
+plus triste et la plus affectée de cet événement. Elle quitta ce
+jour-là le salon avant le départ de Rawdon. Mais, par le plus
+grand des hasards, ils se rencontrèrent en bas comme ce dernier
+allait partir, et ils eurent ensemble une longue conversation.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Rebecca, regardant à la fenêtre, fit
+tressaillir miss Crawley, tranquillement occupée à lire un roman
+français, lorsqu'elle lui cria d'une voix alarmée:</p>
+
+<p>«Voici sir Pitt, madame!»</p>
+
+<p>On entendit en même temps le baronnet frapper à la porte.</p>
+
+<p>«Ma chère, je ne puis pas, je ne veux pas le voir. Dites à
+Bowls qu'il réponde que je suis sortie, ou descendez vous-même,
+et dites que je me sens trop mal pour recevoir personne.
+Mes nerfs sont trop agités pour qu'il me soit possible de supporter
+la vue de mon frère en ce moment.»</p>
+
+<p>Cela dit, miss Crawley reprit son roman.</p>
+
+<p>«Elle est trop malade pour vous voir, dit Rebecca, descendant
+vers sir Pitt, qui se disposait à monter.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, répondit sir Pitt, j'avais à vous parler, miss
+Becky; venez avec moi dans le salon.»</p>
+
+<p>Ils entrèrent tous deux.</p>
+
+<p>«J'ai absolument besoin de vous à Crawley-la-Reine, mademoiselle»,
+dit le baronnet en fixant les yeux sur elle et en déposant
+sur la table ses gants noirs et son chapeau orné d'un
+large crêpe.</p>
+
+<p>Ses yeux avaient une expression si étrange, il les arrêtait
+sur elle si fixement, que Rebecca Sharp fut presque sur le
+point de trembler de tous ses membres.</p>
+
+<p>«J'espère partir bientôt, dit-elle à voix basse, quand miss
+Crawley ira mieux.... et aller retrouver.... mes chères élèves.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me dites cela depuis trois mois, Becky, répliqua sir
+Pitt, et vous n'en restez pas moins auprès de ma s&oelig;ur, qui
+vous jettera de côté un de ces quatre matins, comme une paire
+de vieux souliers dont elle n'a plus que faire. Je vous le répète,
+j'ai absolument besoin de vous. Je m'en vais pour l'enterrement.
+Voulez-vous venir avec moi, oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose.... je ne crois pas.... il ne serait pas bien.... de
+m'en aller seule avec vous, monsieur, dit Becky paraissant en
+proie à une violente agitation.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le répète, j'ai besoin de vous, dit sir Pitt en frappant
+sur la table. Je ne puis rien faire sans vous. Je ne sais ce
+qui nous arriverait, si vous tardiez encore longtemps. La maison
+va tout de travers. Rien n'est plus à sa place. Tous mes
+comptes sont embrouillés. Il faut que vous reveniez. Revenez,
+chère Becky, revenez.</p>
+
+<p>&mdash;Revenir; mais à quel titre, monsieur? murmura Rebecca.</p>
+
+<p>&mdash;Revenez en qualité du lady Crawley, si vous le voulez, dit
+le baronnet, agitant son chapeau de deuil. Cela peut-il vous
+satisfaire? Revenez, et vous serez ma femme. Vous le méritez
+à coup sûr. Au diable la naissance; vous valez toutes les ladies
+du monde. Vous avez autant d'esprit dans votre petit
+doigt qu'il s'en trouve dans toutes les têtes réunies de toutes
+les femmes des baronnets du comté. Voulez-vous, oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sir Pitt, dit Rebecca fort émue.</p>
+
+<p>&mdash;Dites oui, Becky, continua sir Pitt; je suis vieux, mais
+encore solide au poste. J'ai au moins vingt ans devant moi. Je
+vous rendrai heureuse; qu'en pensez-vous? Vous ferez tout ce
+qui vous plaira; vous dépenserez ce que vous voudrez; rien ne
+vous sera refusé. Je vous constituerai un douaire en cas de
+mort; tout se passera en règle. Hésitez-vous encore?»</p>
+
+<p>En même temps le baronnet tombait à ses genoux avec un
+air de vieux satyre.</p>
+
+<p>Rebecca, la figure toute consternée, fit un mouvement en
+arrière. Dans le cours de cette histoire, nous ne l'avions pas
+encore vue manquer de sang-froid; mais sa présence d'esprit
+lui fit ici complétement défaut. Les larmes les plus vraies coulèrent
+de ses yeux.</p>
+
+<p>«Ah! monsieur.... ah! sir Pitt, dit-elle, je suis.... hélas!...
+<i>déjà mariée</i>!»</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XV"></a>CHAPITRE XV.</h2>
+
+<h2>Où l'un voit un bout de l'oreille du mari de miss Sharp.</h2>
+
+
+<p>Tout lecteur d'un caractère sentimental, et nous n'en voulons
+que de ce genre, doit nous savoir gré du tableau qui couronne
+le dernier acte de notre petit drame. Qu'y a-t-il en effet
+de plus beau qu'une image de l'Amour à genoux devant la
+Beauté?</p>
+
+<p>Mais, quand l'Amour reçut de la Beauté l'aveu terrible
+qu'elle était déjà mariée, il bondit soudain, et, quittant l'humble
+posture qu'il avait sur le tapis, il laissa échapper des exclamations
+qui rendirent la pauvre petite Beauté plus tremblante
+encore qu'elle n'était en prononçant ces malencontreuses
+paroles.</p>
+
+<p>«Mariée! vous plaisantez, s'écria le baronnet après la première
+explosion de rage et de surprise. Vous voulez vous jouer
+de moi, Becky. Qui voudrait d'une femme sans un schelling
+de dot?</p>
+
+<p>&mdash;Mariée! oui, mariée!» dit Rebecca fondant en larmes, la
+voix tremblante et son mouchoir sur ses yeux humides.</p>
+
+<p>En même temps elle appuyait sa tête contre le marbre de la
+cheminée. On eût dit une statue de la Douleur, bien capable
+d'amollir le c&oelig;ur le plus endurci.</p>
+
+<p>«Oh! sir Pitt, cher sir Pitt, ne me croyez pas ingrate à
+toutes vos bontés envers moi. C'est votre noble générosité qui
+vient de m'arracher mon secret.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable la générosité! hurla sir Pitt; à qui donc êtes-vous
+mariée? où cela s'est-il fait?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi retourner avec vous à la campagne, monsieur!
+permettez-moi de veiller sur vous avec le même dévouement!
+ne me séparez point de mon cher Crawley-la-Reine!</p>
+
+<p>&mdash;Le ravisseur vous a donc abandonnée? dit le baronnet,
+s'imaginant qu'il commençait à comprendre. Eh bien! Becky,
+venez si vous le voulez. À parti pris conseil donné. L'offre
+que je vous faisais était belle cependant. Revenez au moins
+comme gouvernante. Vous pourrez toujours en faire à votre
+tête.»</p>
+
+<p>Elle lui tendit la main, elle poussa des sanglots à se briser
+le c&oelig;ur! ses boucles couvraient sa figure et elle se tenait
+accoudée sur le marbre de la cheminée.</p>
+
+<p>«L'infâme est donc parti? reprit sir Pitt, dont l'esprit s'ouvrit
+à une honteuse pensée; ne pensez plus à lui, Becky, je
+prendrai soin de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, ce sera le bonheur de ma vie de retourner
+à Crawley-la-Reine et d'y prendre soin de vos enfants, de
+vous, comme par le passé, alors que vous m'exprimiez votre
+satisfaction des services de votre petite Rebecca. Quand je
+pense aux offres que vous venez de me faire, mon c&oelig;ur se
+remplit de gratitude; oh! oui, je vous l'assure. Je ne puis être
+votre femme, permettez-moi.... d'être votre fille!»</p>
+
+<p>À ces mots Rebecca tombait à genoux de la manière la plus
+tragique, et, pressant la main noire et crochue de sir Pitt
+entre ses deux petites mains blanches et lisses comme le
+satin, elle le regardait en face avec une expression de tendresse
+et de confiance. La porte s'ouvrit alors, et miss Crawley
+apparut sur le seuil.</p>
+
+<p>Mistress Firkin et miss Briggs s'étaient trouvées par hasard
+à la porte du salon, comme le baronnet et Rebecca entraient
+dans cette pièce, et par hasard aussi elles avaient vu, à travers
+le trou de la serrure, le vieux bonhomme aux pieds de
+la gouvernante, et entendu ses offres généreuses. À peine
+avait-il fini que mistress Firkin et miss Briggs s'étaient élancées
+sur l'escalier, et, se précipitant dans la chambre où miss
+Crawley lisait son roman français, avaient apporté à cette
+vieille dame l'étourdissante nouvelle que sir Pitt, à genoux,
+faisait une déclaration à miss Sharp. Si vous calculez le temps
+nécessaire pour que le susdit dialogue ait pu s'achever, pour
+que miss Briggs et mistress Firkin soient grimpées jusqu'à
+l'étage supérieur, le temps nécessaire à miss Crawley pour
+s'étonner, laisser tomber son volume de Pigault-Lebrun et
+enfin descendre les escaliers, vous reconnaîtrez l'exacte précision
+de cette histoire et comment miss Crawley dut se présenter
+à la porte de la salle, au moment où Rebecca se trouvait
+dans une attitude suppliante.</p>
+
+<p>«C'est la dame qui est à genoux et non pas le monsieur,
+dit miss Crawley avec un regard et une expression de dédain.
+On me disait que vous étiez à genoux, sir Pitt: mettez-vous
+donc encore à genoux, et voyons un peu le joli tableau que
+cela fait.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai remercié sir Pitt, madame, dit Rebecca en se relevant,
+et je lui ai dit que jamais je ne pourrais devenir lady
+Crawley.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous avez refusé ses offres?» dit miss Crawley
+tout ébahie.</p>
+
+<p>Briggs et Firkin, se tenant sur la porte, ouvraient les yeux
+d'étonnement et la bouche de stupéfaction.</p>
+
+<p>«Oui, je l'ai refusé, continua Rebecca d'une voix triste et
+larmoyante.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dois-je en croire mes oreilles, sir Pitt? et lui auriez-vous
+fait une déclaration formelle? demanda la vieille
+dame.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le baronnet, c'est la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous a-t-elle refusé, comme elle le dit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit sir Pitt avec un gros rire.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'a pas l'air de vous attrister beaucoup, observa
+miss Crawley.</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde,» répondit sir Pitt avec un
+sang-froid, une bonne humeur qui laissa miss Crawley tout
+étonnée.</p>
+
+<p>Qu'un vieux gentilhomme de bonne race se mette aux genoux
+d'une pauvre gouvernante et éclate de rire quand elle lui refuse
+sa main, qu'une pauvre gouvernante refuse un baronnet
+flanqué de quatre mille livres sterling de revenu, miss Crawley
+ne pouvait s'expliquer ces mystères. Il y avait là une intrigue
+qui surpassait en complication toutes celles de son bien-aimé
+Pigault-Lebrun.</p>
+
+<p>«Je suis bien aise de vous voir si gai, mon frère, continua-t-elle
+sans pouvoir revenir de sa surprise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fameux! dit sir Pitt, qui eût pensé cela? C'est un
+vrai démon, un petit renard, disait-il à part lui en souriant de
+plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Qui eût pensé quoi? criait miss Crawley en frappant du
+pied. Voyons, miss Sharp, est-ce que vous attendez le divorce
+du Prince régent, et ne trouveriez-vous pas notre famille assez
+bonne pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;L'attitude que j'avais, madame, dit Rebecca, quand vous
+êtes entrée, témoigne assez du prix que j'attache à l'honneur
+que ce noble et excellent homme daignait me faire. Il faudrait
+n'avoir point de c&oelig;ur si, en retour de tant de bonté, de tant
+d'affection pour la pauvre orpheline, pour l'enfant abandonnée,
+elle vous payait par de la froideur et de l'insensibilité.
+Oh! mes amis, mes bienfaiteurs! ma tendresse, ma vie, mon
+dévouement, tout vous appartient pour l'appui que j'ai trouvé
+auprès de vous. Douteriez-vous de ma reconnaissance, miss
+Crawley? Ah! c'en est trop.... mon c&oelig;ur succombe à tant
+d'émotions....»</p>
+
+<p>En même temps, elle se laissa tomber d'une façon si tragique
+sur une chaise voisine, que toute l'assistance fut attendrie
+de sa douleur.</p>
+
+<p>«Que vous m'épousiez ou non, vous êtes une bonne petite
+fille, Becky, et je serai votre ami, entendez-vous?» dit Pitt en
+mettant son chapeau à crêpe.</p>
+
+<p>Il partit, et Rebecca se sentit soulagée d'un grand poids;
+car ainsi son secret restait ignoré de miss Crawley, et elle
+pouvait encore jouir de quelque temps de répit.</p>
+
+<p>Elle s'essuya les yeux avec son mouchoir, et fit signe à
+l'honnête Briggs, qui grillait de l'accompagner, de ne point la
+suivre dans sa chambre. Briggs et miss Crawley, au comble
+de la curiosité, se mirent à commenter ce singulier événement.
+Firkin, non moins émue, descendit dans les régions de
+la cuisine, et mit au courant de l'affaire la population mâle et
+femelle de l'endroit. Firkin fut si frappée de cette aventure,
+qu'elle jugea à propos d'écrire, par le courrier du soir, que,
+sauf le respect qu'elle devait à mistress Bute Crawley et à la
+famille du ministre, sir Pitt avait offert sa main à miss Sharp,
+et qu'elle l'avait refusée, à l'étonnement général.</p>
+
+<p>Dans la salle à manger, où la digne miss Briggs se réjouissait
+de partager de nouveau les confidences de sa maîtresse,
+ces deux dames n'en revenaient point de la proposition de sir
+Pitt et du refus de Rebecca; Briggs supposait fort judicieusement
+qu'il devait s'élever quelque obstacle par suite d'un attachement
+antérieur; autrement, suivant elle, la jeune femme
+n'aurait pas refusé une offre si avantageuse.</p>
+
+<p>«Vous auriez accepté, n'est-ce pas, Briggs? dit miss Crawley
+avec un air de bonté.</p>
+
+<p>&mdash;Ne serait-ce pas un grand honneur pour moi de devenir
+la s&oelig;ur de miss Crawley? répondit Briggs par une périphrase
+évasive.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! après tout, Becky eût fait une très-bonne lady
+Crawley,» observa miss Crawley, fort attendrie du refus de la
+jeune fille.</p>
+
+<p>Elle était d'autant plus libérale dans son admiration qu'elle
+n'avait plus de sacrifice à faire.</p>
+
+<p>«C'est une forte tête, continua-t-elle, avec plus d'esprit
+dans son petit doigt que vous, ma pauvre Briggs, n'en avez
+dans toute votre personne. Ses manières sont excellentes, et
+surtout depuis que je l'ai formée. C'est une Montmorency, on le
+voit bien, Briggs, et le sang est après tout quelque chose,
+quoique, pour ma part, je m'élève au-dessus de ces préjugés.
+Elle eût tenu son rang au milieu de ces orgueilleux et stupides
+personnages de l'Hampshire, bien mieux que la malheureuse
+fille du quincaillier.»</p>
+
+<p>Briggs maintenait son opinion, et cet attachement antérieur
+devenait l'objet de leurs conjectures.</p>
+
+<p>«Vous autres, pauvres créatures sans amies, vous avez
+toujours quelque sot roman, dit miss Crawley; et vous-même,
+qu'avez-vous fait de votre bel amour pour ce maître d'écriture?
+Allons, Briggs, ne pleurez pas; et à quoi bon pleurer ainsi?
+Vos larmes ne le ressusciteront pas; et je suppose que cette
+infortunée Becky n'aura pas été moins niaise, moins sentimentale
+que.... Il y a là-dessous un apothicaire, un commis,
+un peintre, un jeune ministre ou quelque chose de cette
+espèce.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! pauvre enfant!» disait Briggs se reportant
+à vingt-quatre ans en arrière et pensant au maître d'écriture
+pulmonique, dont une mèche de cheveux jaunes et des
+lettres remarquables par leur griffonnage restaient dans son
+pupitre comme un aliment éternel pour son amour et ses regrets,
+«Pauvre enfant!» répétait Briggs; elle se voyait encore
+avec ses joues fraîches et ses dix-huit ans, allant le soir à
+l'église et chantant avec son pulmonique sur le livre des
+psaumes.</p>
+
+<p>«Après une telle conduite de la part de Rebecca, dit miss
+Crawley avec enthousiasme, notre famille doit faire quelque
+chose pour elle. Cherchez à découvrir quel est l'individu,
+Briggs. Je l'établirai en boutique, je lui ferai faire mon portrait,
+ou je parlerai de lui à mon cousin l'évêque; je donnerai
+une dot à Becky, nous aurons une noce, Briggs; vous ferez le
+déjeuner, et vous serez la demoiselle d'honneur.»</p>
+
+<p>Briggs déclara que ce serait charmant et s'extasia sur l'inépuisable
+bonté de sa chère miss Crawley. Elle monta dans la
+chambre de Rebecca pour la consoler, pour causer de l'offre,
+du refus, de ses motifs d'agir ainsi, pour lui faire part des
+généreuses intentions de miss Crawley et pour tâcher de
+découvrir qui était le maître et seigneur du c&oelig;ur de miss
+Sharp.</p>
+
+<p>Rebecca, en proie à une vive émotion, répondit aux offres
+bienveillantes que lui apportait miss Briggs avec toute la chaleur
+de la reconnaissance. Elle lui avoua qu'il y avait là-dessous
+un secret attachement entouré du plus délicieux mystère.
+Quel dommage que miss Briggs ne fût pas restée une minute
+de plus au trou de la serrure!</p>
+
+<p>Rebecca allait peut-être lui en dire plus long; mais à peine
+miss Briggs se trouvait-elle auprès de Rebecca depuis cinq
+minutes, que miss Crawley s'y présenta en personne, honneur
+jusqu'alors inouï. Son impatience ne lui ayant pas permis
+d'attendre le retour de son ambassadrice, elle était venue elle-même.
+Elle dit à Briggs de quitter la chambre, exprima hautement
+à Rebecca son approbation sur sa conduite, et lui
+demanda des détails sur le colloque qui avait amené l'offre
+surprenante de sir Pitt.</p>
+
+<p>Rebecca lui dit que, depuis longtemps, elle s'apercevait des
+prévenances dont sir Pitt voulait bien l'honorer, car c'était son
+habitude de faire connaître ses sentiments d'une manière assez
+franche et assez peu déguisée. Elle eut soin de taire ses raisons
+particulières de refus, dont elle ne voulait point, pour le moment,
+occuper l'esprit de miss Crawley. L'âge, le rang, les
+habitudes de sir Pitt lui avaient fait trouver ce mariage complétement
+impossible. D'ailleurs, une femme qui possède le
+moindre sentiment de dignité personnelle, de convenance,
+peut-elle écouter de pareilles propositions à un tel moment,
+lorsque les funérailles de la dernière épouse ne sont pas encore
+terminées?</p>
+
+<p>«À d'autres, ma chère, vous n'auriez pas refusé, s'il n'y
+avait pas anguille sous roche, dit miss Crawley, arrivant
+brusquement à ses fins. Dites-moi vos motifs; quels sont vos
+motifs personnels? Il y a un amoureux là-dessous; il y a quelqu'un
+qui a touché votre c&oelig;ur.»</p>
+
+<p>Rebecca, baissant les yeux, avoua qu'il y en avait un.</p>
+
+<p>«Vous avez deviné tout juste, ma chère dame, dit-elle d'une
+voix douce et timide; vous vous étonnez qu'une pauvre fille
+sans amis ait trouvé à placer son c&oelig;ur? Mais je n'ai jamais
+entendu dire que la pauvreté fût un obstacle à la loi commune.
+Ah! que n'a-t-il pu en être ainsi!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre chère âme, s'écria miss Crawley toujours prête à
+faire du sentiment, votre amour n'est donc point partagé?
+nous pleurons donc dans le secret et l'abandon? Contez-moi
+tout, que je puisse vous consoler.</p>
+
+<p>&mdash;Que cela n'est-il en votre pouvoir, chère madame? dit
+Rebecca de la même voix larmoyante. Ah! j'en aurais bien
+besoin!»</p>
+
+<p>Et elle appuyait sa tête sur l'épaule de miss Crawley, et
+pleurait avec tant de naturel que la vieille dame, maîtrisée pas
+un mouvement de sympathie, l'embrassa avec une tendresse
+presque maternelle, et l'assura avec vivacité de son estime et
+de son affection, déclarant qu'elle l'aimait comme une fille et
+qu'elle ferait tout au monde pour lui être utile.</p>
+
+<p>«Et maintenant, ma chère, son nom? Est-ce le frère de
+cette charmante miss Sedley? Vous m'avez touché un mot
+d'une affaire avec lui. Je l'inviterai ici et il sera à vous. Vous
+pouvez compter dessus, ma chère.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'interrogez point, dit Rebecca; plus tard, bientôt
+vous saurez tout, oui, tout, chère et excellente miss Crawley!
+bien chère amie.... Mais puis-je vous donner ce nom?</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux, ma chère enfant, répliqua la vieille dame en
+l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est impossible de vous rien dire maintenant, sanglota
+Rebecca; je suis bien malheureuse!... mais aimez-moi
+toujours.... promettez-moi de m'aimer toujours.»</p>
+
+<p>Toutes deux maintenant versaient des larmes, car l'émotion
+de la jeune femme avait été contagieuse pour sa vieille
+protectrice. Miss Crawley fit solennellement cette promesse
+et quitta ensuite sa petite amie, pleine d'admiration pour
+cette simple, tendre, affectueuse et incompréhensible créature.</p>
+
+<p>Seule et livrée à elle-même pour réfléchir sur les événements
+imprévus et merveilleux de cette journée, sur ce qu'elle était,
+sur ce qu'elle aurait pu être, quels furent, à votre avis, les
+sentiments intimes de miss, non, j'en demande pardon, de
+mistress Rebecca? Un peu plus haut votre serviteur a réclamé
+le privilége de jeter un regard furtif dans la chambre de miss
+Amélia Sedley et a dévoilé avec l'omniscience du nouvelliste
+tous les petits soucis, toutes les petites passions qui voltigeaient
+à l'entour de cet innocent chevet; et pourquoi ici ne pas nous
+déclarer le confident de Rebecca, le maître de ses secrets et le
+geôlier de sa conscience?</p>
+
+<p>Rebecca se laissa d'abord aller aux regrets les plus vifs et
+les plus sincères d'avoir été réduite à renoncer à la bonne fortune
+prodigieuse qu'elle avait eue si près de sa main; c'était
+là assurément un contre-temps qui lui attirera toute la sympathie
+des personnes positives.</p>
+
+<p>«Eh quoi! se disait Rebecca, j'aurais pu être milady! J'aurais
+mené ce vieux bonhomme par le nez. J'aurais dispensé
+mistress Bute de sa protection et M. Pitt de ses airs de supériorité.
+J'aurais eu maison de ville meublée à neuf et fraîchement
+décorée, je me serais promenée dans le plus bel équipage
+de Londres, j'aurais eu ma loge à l'Opéra, et, l'année prochaine,
+j'aurais été présentée à la cour. Voilà quelle aurait
+pu être la réalité, tandis que l'avenir maintenant n'est plus que
+doute et mystère.»</p>
+
+<p>Mais Rebecca était une jeune dame d'une résolution et d'un
+courage trop énergiques pour se permettre longtemps ces lamentations
+superflues sur un passé irrévocable. Après avoir
+fait à ces préoccupations une part de regrets convenable, elle
+tourna toute son attention vers l'avenir qui, par son importance,
+fixait bien davantage ses méditations. Elle calcula donc
+quels étaient, dans sa situation, ses espérances, ses doutes et
+ses chances de succès.</p>
+
+<p>D'abord elle était <i>mariée</i>, c'était là le point capital. Sir Pitt
+le savait. Cet aveu de sa part était moins l'effet d'une surprise
+que d'une décision prise sur-le-champ. Il aurait fallu tôt ou
+tard en venir à cette déclaration. Pourquoi remettre ce qu'on
+peut faire tout de suite? Lui qui aurait voulu l'épouser, garderait
+certainement le silence sur son mariage. Mais comment
+miss Crawley recevrait-elle cette nouvelle? C'était là la grande
+question. Rebecca flottait dans le doute; et cependant elle ne
+pouvait oublier les opinions manifestées par miss Crawley, son
+mépris déclaré pour la naissance, ses opinions d'un libéralisme
+avancé, ses dispositions romanesques, son vif attachement pour
+son neveu, enfin ses protestations, sans cesse répétées, de tendresse
+pour Rebecca.</p>
+
+<p>«Elle est si éprise de moi, se dit Rebecca, qu'elle me pardonnera
+tout. Elle est si habituée à moi, que je ne crois pas
+qu'elle puisse se trouver bien en mon absence. Quand l'éclaircissement
+viendra, il y aura encore une scène, des attaques de
+nerfs, des querelles, et une réconciliation finale. En somme,
+pourquoi retarder encore? Le sort l'avait voulu; aujourd'hui
+ou demain, tout cela revenait au même.»</p>
+
+<p>Ainsi donc, décidée à annoncer à miss Crawley la grande
+nouvelle, la jeune personne interrogea son esprit sur la meilleure
+manière de la lui présenter. Devait-elle faire face à l'orage,
+ou bien fuir et éviter les premières fureurs de son déchaînement?
+C'est en proie à ces méditations qu'elle écrivit la lettre
+suivante:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Très-cher ami,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La grande crise dont nous avons si souvent parlé va enfin
+éclater. La moitié de mon secret est connue et de mûres réflexions
+m'ont persuadée que le temps était enfin arrivé de révéler
+tout ce mystère. Sir Pitt est venu me voir ce matin, et
+pourquoi? devinez.... Pour me faire une déclaration en forme.
+Qu'en pensez-vous? Quel malheur! j'aurais pu devenir lady
+Crawley. Qu'aurait dit mistress Bute, qu'aurait dit cette bonne
+tante, surtout en me voyant prendre le pas sur elle? Je me serais
+trouvée la maman de certaine personne au lieu d'être sa....
+Oh! je tremble, je tremble quand je pense que bientôt il faudra
+tout dire.</p>
+
+<p>Sir Pitt sait que je suis mariée; mais à qui? il l'ignore, et,
+grâce à cela, n'en est pas autrement fâché. Actuellement ma
+tante n'est pas contente de mon refus aux propositions du
+baronnet, mais cependant elle est toute bonté et toute tendresse.
+Elle veut bien reconnaître que j'eusse été pour lui une
+excellente femme et déclare qu'elle tiendra lieu de mère à votre
+petite Rebecca. Quel coup pour elle à la première ouverture
+qui va lui être faite! Mais qu'avons-nous à craindre, sinon une
+colère d'un moment? C'est mon avis, c'est ma conviction; elle
+raffole trop de vous, mauvais sujet et grand vaurien, pour ne
+pas tout vous pardonner; et, en vérité, je crois qu'après vous,
+je tiens la première place dans son c&oelig;ur, et qu'elle serait très-malheureuse
+sans moi. Très-cher ami, une voix me dit que
+nous en sortirons victorieux. Vous laisserez là cet affreux régiment,
+le jeu, les courses, et vous deviendrez un honnête
+garçon; nous vivrons tous ensemble à Park-Lane, et nous hériterons
+un jour de tout l'argent de ma tante.</p>
+
+<p>Je tâcherai d'aller me promener demain à la place ordinaire.
+Si miss Briggs m'accompagne, venez dîner et apportez-moi la
+réponse que vous mettrez dans le troisième volume des <i>Sermons
+de Porteus</i>. Mais, de toute manière, venez voir celle qui est
+toute à vous.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>R...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><i>À miss Élisa Styles, chez M. Barnet, sellier, Knightsbridge.</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p>Nous sommes sûrs qu'il n'y a pas un lecteur de cette petite
+histoire qui ne possède assez de pénétration pour avoir déjà
+découvert que cette miss Styles, ancienne amie de pension, à
+ce que disait Rebecca, avec laquelle elle avait dernièrement
+repris une active correspondance, et qui allait chercher ses
+lettres chez le sellier, portait des éperons en cuivre et de
+grandes moustaches retroussées, et n'était autre que le capitaine
+Rawdon Crawley.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XVI"></a>CHAPITRE XVI.</h2>
+
+<h2>La lettre sur la pelote.</h2>
+
+
+<p>Comment se fit ce mariage? Voilà un problème qui ne saurait
+embarrasser personne. Comment empêcher un capitaine arrivé
+à sa majorité d'épouser une jeune personne également majeure,
+d'acheter une licence et de s'unir à elle dans l'une des églises
+de la ville? Personne n'en est encore à apprendre que, lorsqu'une
+femme a une volonté, elle trouve toujours moyen de
+l'accomplir. Voici ma version. Un jour où miss Sharp était allée
+passer l'après-midi chez sa chère amie miss Amélia Sedley, de
+Russell-Square, on avait pu voir une dame fort semblable à
+elle entrer dans une église de la Cité en compagnie d'un monsieur
+aux moustaches bien cirées, ressortir un quart d'heure
+après cette entrée avec le même monsieur, qui l'avait conduite
+à un fiacre stationnant à la porte; et ainsi s'était célébrée la
+cérémonie du mariage.</p>
+
+<p>Personne au monde, après tant d'exemples quotidiens, n'ira,
+je pense, mettre en doute qu'on puisse se marier avec la première
+venue? N'a-t-on pas vu des gens sensés et instruits
+épouser leurs cuisinières. Lord Elden lui-même, le plus sérieux
+des hommes, n'a-t-il pas procédé à son mariage par enlèvement?
+Achille et Ajax n'ont-ils pas fait l'amour avec leurs
+belles esclaves? Pouvait-on demander à un robuste dragon,
+qui jamais dans sa vie n'avait cherché à régler ses passions,
+d'aller subitement se métamorphoser en sage et résister aux
+entraînements de ses caprices? Si l'on ne se mariait qu'avec
+poids et mesure, le monde serait bien vite dépeuplé.</p>
+
+<p>Il me semble, pour ma part, que le mariage de M. Rawdon
+est l'une des plus honnêtes actions que nous ayons trouvées
+sur notre route, dans la biographie du susdit personnage. Qui
+songerait à lui faire un crime de s'être laissé captiver par une
+femme, et, après s'être laissé captiver, de l'avoir épousée en
+noces légitimes? L'admiration, le plaisir, l'amour, l'étonnement,
+la confiance illimitée, l'adoration frénétique qu'avait
+éprouvés par degrés ce brave et gras guerrier à l'égard de la
+petite Rebecca étaient des sentiments qui, aux yeux des dames,
+ne sauraient tourner qu'à son avantage. Si elle chantait, chaque
+roulade de son gosier électrisait cette âme épaisse et vibrait à
+travers cette masse de matière. Si elle causait, il disposait de
+toutes les forces de son intelligence pour l'écouter et l'admirer.
+Disait-elle une plaisanterie, il ruminait ce bon mot dans son
+esprit, et, une demi-heure après, dans la rue, finissait par éclater
+de rire, à la grande surprise de son groom, quand il était en
+tilbury, ou de son camarade qui montait à cheval à côté de lui
+à Rotten-Row. Pour lui, les paroles de Rebecca étaient des
+oracles, ses moindres actions portaient l'empreinte de la grâce
+et de la sagesse.</p>
+
+<p>«Comme elle chante! comme elle peint! se disait-il à lui-même;
+comme elle monte bien la jument qui me mène à Crawley-la-Reine!»
+Il allait même jusqu'à lui dire dans ses moments
+d'épanchements: «Mon Dieu, Becky, vous pourriez fort bien
+vous faire général en chef ou archevêque de Cantorbéry.»</p>
+
+<p>Ces sentiments sont-ils donc si rares, et combien ne voit-on
+pas chaque jour d'honnêtes Hercules dans les jupons de leur
+Omphale, et de Samsons aux épaisses moustaches prosternés
+aux genoux de leur Dalila!</p>
+
+<p>Lors donc que Becky lui annonça l'approche de la grande
+crise et lui dit que le temps de l'action était venu, Rawdon
+lui déclara qu'il était prêt à agir sous ses ordres, et à faire
+charger ses troupes dès le signal du colonel. Il ne fut pas
+nécessaire de mettre sa lettre dans le troisième volume de Porteus.
+Rebecca trouva le moyen de se débarrasser de Briggs, sa
+compagne, et rencontra le jour suivant sa fidèle <i>amie</i> au rendez-vous
+ordinaire. Elle avait mûri son plan pendant la nuit et fit
+part à Rawdon du résultat de ses déterminations. Celui-ci approuva
+tout, comme c'était son devoir. Comment n'aurait-ce
+pas été pour le mieux, puisque c'était elle qui avait tout réglé?
+Miss Crawley ne pouvait manquer de donner à la fin son consentement
+ou tout au moins de s'apprivoiser, suivant l'expression
+de Rawdon, au bout de quelque temps. Quant aux résolutions
+de Rebecca, elles eussent été dans le sens opposé qu'il
+les eût suivies aussi aveuglément.</p>
+
+<p>«Vous avez de la cervelle pour deux, Becky, lui disait-il,
+vous nous tirerez de ce précipice; je n'ai jamais vu personne
+qui vous vaille, et cependant je me suis trouvé avec des gens
+bien habiles, moi aussi.»</p>
+
+<p>Après cette profession de foi, le dragon au c&oelig;ur brûlant s'en
+remit à elle du soin de conduire l'exécution de son projet,
+conçu dans l'intérêt commun, et il exécuta ponctuellement ses
+ordres sans même en demander les raisons. Son rôle, dans
+l'affaire, se bornait tout simplement à louer pour le capitaine
+et mistress Crawley un logement retiré dans le voisinage de la
+caserne; car Rebecca s'était décidée, et avec beaucoup de
+sagesse, selon nous, à se faire enlever. Rawdon était ravi de
+cette résolution; depuis plusieurs semaines déjà il la suppliait
+de prendre ce parti. Il se mettait en campagne pour retenir les
+logements avec cette activité que l'amour seul peut donner: il
+avait fait si peu de difficultés sur les deux guinées par semaine
+demandées par la maîtresse d'hôtel, que celle-ci se reprocha
+de n'en avoir pas exigé davantage. Il fit apporter un piano et
+assez de fleurs pour remplir la moitié d'une serre. Tout était à
+l'avenant. Quant aux châles, aux gants, aux bas de soie, aux
+montres en or, aux bracelets et à la parfumerie, il en fit emplette
+avec toute la profusion d'un amour aveugle et d'un crédit illimité.
+Après avoir soulagé son esprit par ce débordement de
+générosité, ne sachant plus que faire de ses nerfs, il alla au
+club attendre, en buvant, l'heure qui devait décider de la félicité
+de sa vie.</p>
+
+<p>Les événements du jour précédent, l'admirable conduite de
+Rebecca refusant de si brillantes propositions, le malheur mystérieux
+qui planait sur elle, et la résignation silencieuse avec
+laquelle elle supportait son affliction, ajoutèrent encore à la
+tendresse ordinaire de miss Crawley.</p>
+
+<p>Dès qu'il s'agit de mariage, soit pour un refus, soit pour une
+demande, c'en est assez pour mettre en branle des légions de
+femmes, et donner du mouvement aux fibres nerveuses de
+chacune d'elles. Comme observateur de la nature humaine, je
+fréquente régulièrement l'église Saint-George pendant la saison
+des mariages dans le grand monde. Jamais je n'ai vu les
+amis du fiancé fondre en larmes, jamais je n'ai remarqué la
+moindre émotion dans le bedeau et le clergé qui officie. Il
+n'est pas rare, au contraire, de voir des femmes qui n'ont
+plus aucun intérêt à ce qui se passe, de vieilles ladies qui sont
+depuis longtemps au delà de la limite où l'on se marie,
+d'honnêtes mères de famille, entourées d'un cortége d'enfants, de
+voir, dis-je, ce troupeau de femmes pleurer, sangloter, souffler,
+cacher leur figure dans leur mouchoir de poche, s'abandonner
+aux transports de la plus farouche émotion.</p>
+
+<p>En un mot, miss Crawley et miss Briggs, après la démarche
+de sir Pitt, se livraient à une dépense immodérée de sentiments;
+Rebecca était devenue l'objet du plus tendre intérêt
+pour miss Crawley, et, tandis que Rebecca était retirée dans
+sa chambre, sa vieille amie se consolait par la lecture des histoires
+les plus romanesques. La petite Sharp était l'héroïne du
+jour, grâce au mystère de ses pensées de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Jamais Rebecca n'avait trouvé un chant si doux, une conversation
+si séduisante que le soir qui suivit tous les préparatifs
+que nous venons de raconter. Elle tenait dans sa main le c&oelig;ur
+de miss Crawley. Elle parlait d'un ton dédaigneux et moqueur
+de la proposition de sir Pitt, en riait comme d'un caprice
+extravagant de vieillard. Ses yeux se remplissaient de larmes,
+tandis que le c&oelig;ur de Briggs débordait de l'inexprimable douleur
+de se voir évincée par sa rivale, quand celle-ci disait que
+son seul désir était de rester toujours auprès de sa chère bienfaitrice.</p>
+
+<p>«Chère petite amie! disait la vieille dame; vous ne me quitterez
+pas de longtemps, voilà qui est convenu. Quant à retourner
+chez mon abominable frère, après ce qui s'est passé, il ne
+faut plus en parler. Vous resterez ici avec moi et avec Briggs.
+Briggs fait très-souvent visite à ses parents. Il ne tiendra qu'à
+elle d'aller les voir tant qu'elle voudra. Mais vous, ma chère,
+vous serez là pour avoir soin de la pauvre vieille.»</p>
+
+<p>Que Rawdon Crawley se fût trouvé là, au lieu d'être à boire
+à son club pour endormir ses nerfs, le jeune couple, tombant
+aux pieds de la vieille demoiselle, aurait, par un aveu complet
+obtenu son pardon en un clin d'&oelig;il. Mais ce coup de fortune
+fut refusé à nos jeunes gens, sans doute pour le plus grand
+bonheur de cette histoire. Nombre d'aventures merveilleuses
+auxquelles ils vont se trouver mêlés, les auraient laissés bien
+tranquilles au coin de leur feu, sous un toit confortable, avec
+l'intervention dès le début du pardon consolant, mais peu dramatique
+de miss Crawley.</p>
+
+<p>Dans la maison de Park-Lane se trouvait, sous les ordres de
+mistress Firkin, une jeune servante de l'Hampshire, qui, entre
+autres fonctions, avait celle de frapper tous les matins à la
+porte de miss Sharp avec la cruche d'eau chaude que Firkin ne
+lui aurait pas portée elle-même, eût-il dû lui en coûter la tête.
+Cette fille avait été élevée autrefois aux frais de la famille; elle
+avait un frère dans la compagnie du capitaine Crawley, et, sans
+blesser la vérité, on pouvait affirmer qu'elle était instruite de
+certains arrangements qui entrent pour beaucoup dans les combinaisons
+de cette histoire. Toujours on ne pourra nous contester
+qu'elle avait acheté un châle jaune, une paire de bottines
+vertes, un chapeau bleu clair ombragé d'une plume rouge,
+avec trois guinées provenant de Rebecca. Comme avec miss
+Sharp l'argent était toujours placé à intérêt, c'était sans doute
+les services de Betty Martin qui lui avaient valu cette largesse
+toute royale.</p>
+
+<p>Le surlendemain des propositions de sir Pitt Crawley à miss
+Sharp, le soleil se leva comme à son ordinaire, et à son ordinaire
+aussi Betty Martin, chargée du service de l'étage supérieur,
+frappa à la porte de la chambre à coucher de la gouvernante.</p>
+
+<p>Point de réponse. Nouveau coup à la porte: même silence.
+Sa cruche d'eau chaude à la main, elle ouvrit et entra dans la
+chambre.</p>
+
+<p>La petite couchette, bien blanche, était aussi en ordre et aussi
+peu froissée que la veille, après que Betty avait aidé Rebecca à
+faire le lit. Dans un coin de la chambre se trouvaient deux
+petites malles ficelées, et sur la table, devant la fenêtre, piquée
+à la pelote, bien grosse et bien grasse, quoique doublée de
+satin rose, une lettre attirait les regards; il est probable qu'elle
+avait passé là toute la nuit.</p>
+
+<p>Betty se dirigea de ce côté sur la pointe du pied comme si
+elle eût craint de la faire envoler, jeta autour d'elle un coup
+d'&oelig;il de surprise et de satisfaction, prit la lettre du bout des
+doigts, puis se mit à rire de bon c&oelig;ur en la retournant dans
+tous les sens, et enfin la descendit à l'étage inférieur, chez miss
+Briggs.</p>
+
+<p>Comment Betty reconnut-elle que la lettre était à l'adresse
+de miss Briggs? j'aimerais à l'apprendre! Elle avait eu beau
+suivre l'école du dimanche faite par mistress Bute Crawley,
+elle ne savait pas plus lire l'écriture que l'hébreu.</p>
+
+<p>«Holà! miss Briggs, s'écria cette grosse fille; ohé! miss,
+quelle drôle de chose vient d'arriver! Il n'y a personne dans
+la chambre de miss Sharp; le lit n'a pas été défait, et elle est
+partie en laissant cette lettre pour vous, miss.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? s'écria Briggs laissant tomber son
+peigne et flotter sur ses épaules une petite corde de cheveux
+fanés; un enlèvement! miss Sharp en fuite! Qu'est-ce à dire
+que cela?»</p>
+
+<p>En même temps elle rompait brusquement le cachet et, comme
+on dit, dévorait le contenu de la lettre à elle adressée.</p>
+
+<p>«Chère miss Briggs (écrivait la fugitive), dans l'excellent c&oelig;ur
+que je vous connais, vous trouverez pitié, sympathie et excuse
+pour votre pauvre amie. C'est en répandant mes larmes, mes
+prières, mes bénédictions que je m'éloigne de cette maison, de
+cette maison où la pauvre orpheline a toujours trouvé des trésors
+inépuisables de bonté et d'affection. J'obéis à des droits
+supérieurs à ceux que ma bienfaitrice peut avoir sur moi. Je
+me rends au devoir qui m'appelle près de mon mari. Oui, je
+suis mariée, et mon mari m'ordonne de le suivre sous l'humble
+toit qui doit désormais nous servir de demeure. Très-chère
+miss Briggs, annoncez cette nouvelle, en vous inspirant de votre
+excellent c&oelig;ur, à ma chère, à ma bien-aimée amie et protectrice.
+Dites-lui qu'avant de partir j'ai été verser des larmes sur
+son oreiller, sur cet oreiller où j'ai si souvent calmé ses souffrances,
+et sur lequel je désire veiller encore. Oh! avec quelle
+joie je rentrerai à mon cher Park-Lane! Que je tremble en
+attendant cette réponse qui va décider de mon sort! Quand sir
+Pitt a daigné m'offrir sa main, honneur dont m'a trouvée digne
+ma bien-aimée miss Crawley (et ce sera pour moi un sujet de
+la bénir éternellement, puisqu'elle n'aurait pas dédaigné d'avoir
+la pauvre orpheline pour s&oelig;ur), j'ai dit alors à sir Pitt que
+j'étais déjà mariée et il m'a pardonné; mais le courage m'a
+manqué sur le point de lui faire un aveu complet, alors que
+j'allais lui dire que je ne pouvais devenir sa femme, parce que
+j'étais déjà sa fille! J'ai épousé le meilleur, le plus généreux
+des hommes: le Rawdon de miss Crawley est mon Rawdon!
+Il ordonne, et j'incline la tête; il m'appelle dans notre humble
+demeure, et je le suivrai par tout l'univers. Excellente et bonne
+amie, intercédez auprès de la bien-aimée tante de mon Rawdon,
+pour lui et pour la pauvre fille à laquelle sa noble race a
+montré une affection sans égale. Suppliez miss Crawley de
+recevoir ses affectionnés enfants; et, pour terminer, mille bénédictions
+sans fin sur la chère maison que je quitte.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Votre dévouée et reconnaissante,</p>
+<p>«<span class="sc">Rebecca Crawley</span>.</p>
+ </div> </div>
+
+ <hr />
+
+<p>Minuit!</p>
+
+<p>Au moment où Briggs terminait la lecture de cette pièce intéressante
+et pathétique, grâce à laquelle elle se voyait réintégrée
+dans sa position de première confidente auprès de miss
+Crawley, mistress Firkin entra dans la chambre.</p>
+
+<p>«Mistress Bute Crawley, lui dit-elle, vient d'arriver par la
+malle de l'Hampshire et demande du thé; voulez-vous descendre
+pour lui préparer à déjeuner, miss?»</p>
+
+<p>À la grande surprise de Firkin, Briggs, sa robe de chambre
+ramenée devant elle, sa petite corde de cheveux flottant toujours
+à l'aventure derrière sa tête, ses papillotes suspendues en grappes
+autour de son front, Briggs descendit précipitamment vers mistress
+Bute, tenant à la main la lettre où elle avait lu ces prodigieuses
+nouvelles.</p>
+
+<p>«Oh! mistress Firkin, s'écriait de son côté Betty, quelle affaire!
+miss Sharp s'est enfuie avec le capitaine; ils sont en route
+pour Gretna-Green.»</p>
+
+<p>Il y aurait un chapitre à écrire sur les émotions de mistress
+Firkin, si la peinture des passions qui agitaient ses maîtresses
+n'était pas une plus digne occupation pour notre aimable muse.</p>
+
+<p>Quand mistress Bute Crawley, transie d'un voyage nocturne
+et se réchauffant à l'âtre pétillant de la salle à manger, apprit
+de miss Briggs la nouvelle de ce mariage clandestin, elle répéta
+que son arrivée dans un pareil moment, où il faudrait aider
+cette pauvre miss Crawley à supporter un si terrible coup,
+était tout à fait providentielle. Rebecca n'était plus qu'une
+petite scélérate pétrie d'artifice et de fourberie; elle s'en était
+toujours défiée, et, quant à Rawdon Crawley, elle cherchait en
+vain à s'expliquer la folle tendresse de sa tante à son endroit.
+Depuis longtemps, elle ne voyait en lui qu'un débauché, un
+dissipateur, un être abandonné de Dieu. «Cette détestable
+équipée, ajoutait mistress Bute, aura du moins pour utile résultat
+d'ouvrir les yeux à miss Crawley sur le véritable caractère
+de ce misérable.»</p>
+
+<p>Mistress Bute prit alors son thé avec renfort de grillades
+beurrées. Comme désormais il se trouvait une chambre vacante
+dans la maison, rien ne la forçant plus à rester à l'hôtel Gloster,
+où l'avait descendue la malle de Portsmouth, elle dépêcha
+M. Bowls avec commission d'en rapporter ses bagages.</p>
+
+<p>Miss Crawley ne sortait jamais de sa chambre avant midi.
+Elle prenait le matin son chocolat dans son lit, tandis que Becky
+Sharp lui lisait le <i>Morning-Post</i>, faisait mille allées et venues
+ou la distrayait d'autre manière. Les coryphées de l'étage
+inférieur convinrent qu'on ménagerait la sensibilité de la
+chère dame jusqu'à son apparition dans le salon; on lui avait
+cependant annoncé que la malle de l'Hampshire avait déposé
+mistress Bute Crawley à l'hôtel Gloster, qu'elle envoyait
+ses politesses à miss Crawley et lui demandait l'autorisation
+de déjeuner avec miss Briggs. L'arrivée de mistress Bute, qui
+en tout autre temps ne lui aurait fait aucun plaisir, lui causa
+alors une certaine satisfaction. Miss Crawley n'était pas fâchée
+de parler avec sa belle-s&oelig;ur de feu lady Crawley, des préparatifs
+pour les funérailles et des brusques propositions de sir
+Pitt à Rebecca.</p>
+
+<p>On laissa d'abord la vieille demoiselle s'installer à son aise
+dans son grand fauteuil favori, échanger les embrassements et
+les questions d'usage avec la nouvelle arrivée; alors enfin les
+conjurés jugèrent le moment favorable pour lui faire subir l'opération.
+Qui n'a pas eu occasion d'admirer les artifices et les
+ménagements délicats employés par les femmes pour préparer
+leurs amis aux mauvaises nouvelles? Les deux acolytes de miss
+Crawley s'entourèrent d'un tel appareil de mystère que, sans
+lui avoir dit encore le premier mot de la fatale nouvelle, elles
+avaient pourtant éveillé chez elle, dans une proportion convenable,
+le doute et l'inquiétude.</p>
+
+<p>«Elle a refusé sir Pitt, ma chère miss Crawley, disait mistress
+Bute.... voyons, du courage.... parce que.... parce qu'elle ne
+pouvait pas faire autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut toujours un parce que, répondait miss Crawley, et
+c'est parce qu'elle en aime un autre. Je l'ai dit hier à Briggs.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle en aime un autre! reprenait Briggs à son tour;
+hélas! ma chère et respectable amie, elle est déjà mariée!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, déjà mariée,» reprenait mistress Bute, en appuyant
+sur la chanterelle.</p>
+
+<p>Et toutes deux, les mains croisées, se regardaient l'une l'autre,
+puis reportaient les yeux sur leur patiente.</p>
+
+<p>«Qu'elle vienne me trouver dès son retour, cette petite astucieuse!
+ne me rien dire! s'écriait miss Crawley.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle ne reviendra pas de sitôt; montrez ici tout votre
+courage, ma chère amie; elle est partie, mais pour longtemps;
+elle.... elle est partie pour tout à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Dieux du ciel! et qui me fera mon chocolat! Vite, qu'on
+aille la chercher et qu'elle revienne. Je veux qu'elle revienne!
+hurlait la vieille fille.</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'amour du ciel, qu'elle prenne son courage à deux
+mains, et ne la torturez pas ainsi, miss Briggs.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est mariée à qui? s'écria la vieille fille dans une
+exaspération nerveuse.</p>
+
+<p>&mdash;À.... à un parent de....</p>
+
+<p>&mdash;Allons, parlez; c'est de quoi me rendre folle, s'écria miss
+Crawley à bout de patience.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma chère dame..., miss Briggs soutenez-la, elle a
+épousé Rawdon Crawley.</p>
+
+<p>&mdash;Rawdon marié.... à Rebecca.... une gouvernante.... non,
+non.... Sortez de ma maison, vieille folle, vieille idiote! Que
+vous êtes stupide, Briggs.... et vous osez?... vous êtes du complot....
+c'est de votre faute s'il s'est marié.... vous avez cru que
+je le dépouillerais alors pour vous.... je vois bien ce que c'est,
+Martha!»</p>
+
+<p>Et la fureur de la vieille s'exhalait en phrases entrecoupées.</p>
+
+<p>«Ah! quelle affliction, madame! une personne de votre rang
+épouser la fille d'un maître de dessin!</p>
+
+<p>&mdash;Sa mère était une Montmorency, s'écria la vieille dame
+arrachant presque la sonnette.</p>
+
+<p>&mdash;Sa mère était une fille d'Opéra, une <i>plancheuse</i>, peut-être
+pis encore,» repartit mistress Bute.</p>
+
+<p>Miss Crawley poussa un dernier cri et tomba sans connaissance.
+On la remonta dans sa chambre, d'où elle venait de
+descendre. Les crises nerveuses se succédaient sans interruption.
+On fit venir le docteur, et l'apothicaire ne tarda pas à
+suivre ses pas. Mistress Bute s'installa à son chevet comme
+garde-malade.</p>
+
+<p>«C'est le devoir de ses parents de veiller sur elle,» disait
+la charitable Bute.</p>
+
+<p>À peine avait-on remonté miss Crawley dans sa chambre, que
+survint un nouveau personnage qu'il fallut mettre au courant
+des faits. C'était le baronnet.</p>
+
+<p>«Où est Becky? dit sir Pitt; où sont ses bagages? Je viens
+la chercher pour partir avec moi pour Crawley-la-Reine.</p>
+
+<p>&mdash;Ne connaissez-vous donc point l'étonnante nouvelle de son
+mariage clandestin? demanda Briggs.</p>
+
+<p>&mdash;Quéque ça me fait? fit sir Pitt. Eh bien! elle est mariée,
+et voilà tout. Dites-lui de descendre sans plus de retard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez donc pas, monsieur, lui demanda miss Briggs,
+qu'elle n'est plus dans la maison, au grand désespoir de miss
+Crawley? La pauvre femme a bien manqué mourir lorsque nous
+lui avons appris l'union de la gouvernante avec le capitaine
+Rawdon.»</p>
+
+<p>Quand sir Pitt Crawley entendit annoncer que Rebecca était
+la femme de son fils, il sortit de sa bouche une avalanche de
+jurons qui sonneraient assez mal ici, et qui firent que la pauvre
+Briggs, toute tremblante, s'élança de la chambre où il écumait.
+Nous pousserons avec elle la porte sur cette figure décomposée
+par la colère, enflammée par la haine et le désir.</p>
+
+<p>Le lendemain de son arrivée à Crawley-la-Reine, sir Pitt se
+livra aux excès du délire le plus effréné, et, dans la chambre
+qu'avait occupée miss Sharp, il enfonça les caisses à coups de
+pied et mit en pièces ses papiers, ses robes et tous ses chiffons.
+Miss Horrocks, la fille du sommelier, prit une partie de ces
+débris; les enfants s'affublèrent du reste pour jouer la comédie.</p>
+
+<p>Il y avait à peine quelques jours que leur pauvre mère avait
+été conduite à sa dernière demeure. Pas une larme, pas un regret
+n'avait accompagné ses cendres déposées parmi tant d'autres,
+toutes étrangères pour elles.</p>
+
+<p>«Mais si la vieille ne s'apaise pas, disait Rawdon à sa petite
+femme dans leur élégante maison de Brompton, où celle-ci avait
+passé sa matinée à essayer un nouveau piano, ses nouveaux
+gants qui lui allaient à merveille, ses nouveaux châles qui lui
+seyaient on ne peut mieux, ses nouvelles bagues qui brillaient
+à ses petits doigts, et sa nouvelle montre qui faisait tic tac à
+son côté. Eh bien! Becky, si la vieille femme s'entête?</p>
+
+<p>&mdash;Je me charge de votre fortune, reprit-elle; et Dalila caressait Samson.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez tout, dit-il en déposant un baiser sur sa main
+mignonne; aussi, mordieu! je m'en rapporte à vous!»</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XVII"></a>CHAPITRE XVII.</h2>
+
+<h2>Le capitaine Dobbin achète un piano.</h2>
+
+
+<p>S'il est au monde un endroit où la satire et le sentiment
+puissent se donner rendez-vous, où le risible et le larmoyant
+se présentent avec le plus bizarre contraste, où l'on ait le droit
+de se montrer mordant et pathétique avec un parfait à propos,
+c'est dans une de ces assemblées publiques dont l'annonce remplit
+chaque jour les dernières colonnes du <i>Times</i>, et où chacun,
+pour son argent, est appelé à prendre sa part de la bibliothèque,
+du mobilier, de la vaisselle, de la garde-robe et des
+vins fins d'Épicure trépassé.</p>
+
+<p>Les restes de mylord Plutus reposent maintenant dans le caveau
+de la famille. Les statuaires taillent dans le marbre une
+inscription commémorative et véridique, comme on le sait, de
+ses vertus et de la douleur de son héritier, désormais en possession
+de ses biens. Quel convive de la table de Plutus peut
+passer devant sa maison jadis si hospitalière pour lui, sans laisser
+échapper un soupir, devant cette maison qui s'illuminait
+de si joyeuses clartés vers les sept heures du soir, dont les
+portes étaient toujours toutes grandes ouvertes, et dont les
+domestiques, tandis qu'on montait l'escalier garni de moelleux
+tapis, faisaient retentir le nom du visiteur de palier en palier
+jusqu'à ce qu'il eût pénétré dans l'élégant sanctuaire où le
+vieux Plutus recevait ses amis! Il en comptait beaucoup! Il les
+traitait si bien! Combien de gens voyait-on chez lui, spirituels
+sous ses vaste portiques, moroses dès qu'ils en franchissaient
+le seuil. Combien de gens aimables et prévenants à l'envi, qui
+partout ailleurs se détestaient et se seraient égorgés l'un l'autre!
+Il avait une certaine arrogance, mais sa cuisine aurait fait
+avaler bien pis encore. Il était lourd et épais, mais le feu de
+son vin pétillait dans toutes les conversations.</p>
+
+<p>«À tout prix nous aurons quelques bouteilles de son bourgogne,
+disent à son cercle ses amis éplorés.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai acheté cette tabatière à la vente du vieux Plutus,
+reprend l'un d'eux en la faisant circuler; c'est le portrait d'une
+des maîtresses de Louis XV; joli bijou, n'est-ce pas? charmante
+miniature?»</p>
+
+<p>Puis on se met à causer de la manière dont Plutus le jeune
+va dissiper l'héritage.</p>
+
+<p>Dans l'hôtel, quelle métamorphose! la façade a disparu
+sous une enveloppe d'affiches; tous les articles y sont inventoriés
+en lettres majuscules. Un tapis est pendu comme échantillon
+à l'un des étages supérieurs. Une demi-douzaine de commissionnaires
+sont échelonnés sur les marches boueuses. La
+cour est envahie d'hôtes basanés à la figure plus ou moins
+grecque, qui vous distribuent des cartes imprimées et se proposent
+pour enchérir à votre compte. De vieilles femmes et des
+amateurs indécis encombrent les étages du haut, tâtant les
+couvre-pieds, fourrant les doigts dans la plume, retournant
+les matelas, ouvrant les tiroirs des chiffonniers. De jeunes et
+entreprenantes maîtresses de maison viennent mesurer la dimension
+des rideaux et les miroirs, pour s'assurer qu'ils conviendront
+à leur nouveau ménage.</p>
+
+<p>M. Martofrap, assis sur une grande table d'acajou dans la
+salle à manger du bas, agite son marteau d'ivoire et emploie
+tous les artifices de l'éloquence, de l'enthousiasme, de la
+prière, de la raison, du désespoir pour allumer les acheteurs.
+Il décoche un trait satirique à M. Juda sur son engourdissement,
+provoque du geste M. Lévi. Il implore, commande et
+beugle jusqu'au moment où il laisse tomber le fatal marteau et
+passe au lot suivant.</p>
+
+<p>Ô Plutus, qui aurait jamais pensé, lorsque nous étions en
+cercle autour de votre large table étincelante de vaisselle et de
+linge damassé, qu'on y verrait un jour figurer, en guise de
+plat, cet étourdissant brocanteur?</p>
+
+<p>La vente tirait à sa fin. Déjà on avait vendu le magnifique
+ameublement du salon, sorti des meilleurs ateliers; les vins
+rares, qui avaient coûté des prix fabuleux et avaient été
+choisis avec le goût que l'on connaissait à leur possesseur; les
+services d'argenterie, d'une richesse et d'une ciselure remarquables.
+Quelques-unes des meilleures bouteilles, renommées
+parmi tous les amateurs du voisinage, avaient été achetées
+pour la cave de son maître par le sommelier de notre ami Osborne,
+esquire de Russell-Square. Un petit lot d'argenterie
+consistant en objets les plus indispensables, avait été acquis
+pour le compte de jeunes agents de change de la Cité. Il ne
+restait plus maintenant pour exciter la tentation du public que
+des objets de moindre valeur. L'orateur, juché sur la table,
+s'extasiait sur les mérites d'un tableau qu'il recommandait à
+l'admiration des assistants. La foule des acheteurs était loin
+d'être aussi choisie, aussi nombreuse qu'aux vacations précédentes.</p>
+
+<p>«Numéro 369! hurlait M. Martofrap. Portrait d'un monsieur
+sur un éléphant. Qui parle pour le monsieur sur l'éléphant?
+Faites voir aux amateurs, monsieur Criarson, qu'ils puissent
+examiner le chef-d'&oelig;uvre.»</p>
+
+<p>Un monsieur grand, pâle, à la tournure militaire, assis
+tranquillement sur la table d'acajou, ne put s'empêcher de
+rire quand M. Criarson promena ce précieux morceau sous les
+yeux du public.</p>
+
+<p>«Montrez l'éléphant au capitaine, Criarson. Eh bien! monsieur,
+que disons-nous pour l'éléphant?»</p>
+
+<p>Le capitaine, au lieu de répondre, rougit, se troubla et
+détourna la tête pendant que le vendeur renouvelait ses provocations.</p>
+
+<p>«Vingt guinées pour cet objet d'art? quinze.... cinq.... qu'on
+dise un mot; le monsieur sans l'éléphant vaut à lui seul cinq
+livres.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'étonne que l'éléphant ne plie pas sous un pareil
+fardeau, dit un loustic de profession; son cavalier est assez
+gros pour cela.»</p>
+
+<p>En effet le monsieur placé sur l'éléphant faisait l'effet d'un
+gros et grand gaillard. Un rire universel accueillit cette plaisanterie.</p>
+
+<p>«Ne dépréciez pas la valeur de mon lot, maître Lévi, dit
+Martofrap; laissez la compagnie examiner cet objet d'art. La
+pose de cet intelligent animal est tout à fait conforme à sa nature.
+Le monsieur en veste de nankin, son fusil à l'épaule,
+s'en va à la chasse; dans le lointain, on voit un bananier et
+une pagode; c'est probablement quelque endroit célèbre dans
+nos fameuses possessions des Indes orientales. Combien met-on
+sur ce lot? Allons, messieurs, ne restons pas à coucher ici.»</p>
+
+<p>Une personne offrit cinq schellings; le militaire regarda du
+côté d'où partait cette offre brillante; il aperçut alors un autre
+officier et une jeune dame lui donnant le bras, qui paraissaient
+se divertir beaucoup de cette scène, et à qui, en définitive,
+le lot fut adjugé pour une demi-guinée. L'autre amateur fut
+plus surpris et plus décontenancé que jamais à la vue du couple
+qui lui faisait face; il enfonça tout à fait sa tête dans son
+col d'uniforme et tourna le dos pour ne plus rencontrer cette
+vision désagréable.</p>
+
+<p>Nous n'avons nulle envie d'entretenir nos lecteurs des autres
+objets que M. Martofrap eut en ce jour l'honneur d'offrir à
+l'avidité du public, à l'exception d'un seul toutefois: c'était
+un petit piano droit qu'on avait descendu des régions élevées
+de la maison; le grand piano à queue était déjà vendu. La
+jeune dame dont nous avons parlé le fit retentir sous ses doigts
+agiles et déliés, et l'officier, à l'autre bout de la table, se mit
+à rougir et à tressaillir.</p>
+
+<p>La jeune dame fit pousser par un tiers les enchères du
+piano. Mais il y avait concurrence. Le juif de l'officier du bout
+de la table poussait contre le juif des acquéreurs de l'éléphant.
+Le petit piano fut chaudement disputé; M. Martofrap stimulait
+encore l'ardeur des combattants. La lutte se prolongea ainsi
+quelque temps, mais le capitaine et à la dame à l'éléphant
+finirent par quitter la lice. Le marteau tomba et le crieur fit
+entendre ces mots:</p>
+
+<p>«Pour M. Lévi, vingt-cinq quinées.»</p>
+
+<p>Le client de M. Lévi se trouva ainsi propriétaire du petit
+piano droit. Après cette victoire il reprit sa position normale,
+et, ses compétiteurs évincés jetant un coup d'&oelig;il de son côté,
+la dame dit à son cavalier:</p>
+
+<p>«Eh mais! Rawdon, c'est le capitaine Dobbin.»</p>
+
+<p>Peut-être Becky était-elle mécontente du nouveau piano
+que son mari avait loué pour elle; peut-être les propriétaires
+de l'instrument l'avaient-ils fait reprendre, refusant un plus
+gros crédit; peut-être enfin attachait-elle un prix tout particulier
+à celui dont elle avait voulu faire l'emplette, se souvenant
+du temps où elle en avait joué dans la petite chambre de
+notre chère Amélia Sedley.</p>
+
+<p>La vente avait lieu dans la vieille maison de Russell-Square,
+où nous avons passé quelques soirées au commencement de
+ce récit. Le bon vieux John Sedley était ruiné, sa banqueroute
+affichée à la Bourse, et par suite il avait fallu procéder à son
+exécution commerciale.</p>
+
+<p>Le sommelier de M. Osborne était venu acheter le fameux
+vin de Porto, pour le transporter de l'autre côté de la place.
+Quant à la boîte de petites cuillers de dessert, à la douzaine
+de couverts artistement travaillés et vendus au poids, trois
+jeunes agents de change, MM. Dale, Spiggot et Dale de Treadneedle-Street,
+qui avaient été en rapports d'affaires avec le
+vieillard et l'avaient trouvé bon et affable comme tous ceux
+qui traitaient avec lui, envoyèrent à sa demeure actuelle ce
+petit débris arraché du naufrage, avec leurs compliments
+pour la bonne mistress Sedley. Pour le piano d'Amélia, comme
+elle allait en avoir incessamment besoin et que le capitaine
+Dobbin ne savait pas plus en jouer que danser sur la corde
+roide, il est probable qu'il n'avait pas fait là une acquisition
+pour son usage personnel.</p>
+
+<p>Le soir même il fut porté dans une charmante maisonnette
+de l'une de ces rues baptisées des noms les plus romantiques,
+où les habitations ressemblent à de petites maisons de poupées,
+et où, lorsqu'on regarde des fenêtres du premier étage, on a
+l'air, pour le passant, d'avoir les pieds au rez-de-chaussée.
+Les arbres des petits jardins qui s'étalent devant la façade de
+ces demeures sont couverts d'une éternelle végétation de tabliers
+d'enfant, de petites chaussettes rouges, de bonnets, etc.
+(<i>Polyandrie</i>, <i>polygynie</i>.) Malheur à l'oreille qui s'aventure
+dans ces lieux écartés! elle sera écorchée par les notes aiguës
+sortant de mauvaises épinettes et du gosier de femmes qui font
+gémir les échos d'alentour. Tous les soirs on voit les commis
+de la Cité aller dans ces réduits coquets se reposer des fatigues
+du jour. C'était là que M. Clapp, le commis de M. Sedley,
+avait son domicile, et c'était là que le bon vieillard avait trouvé
+un asile pour lui, sa femme et sa fille, au moment de la catastrophe.</p>
+
+<p>Joe Sedley, en apprenant le malheur qui frappait sa famille,
+avait agi comme on devait s'y attendre de la part d'un homme
+de son tempérament. Il ne vint pas à Londres, mais il écrivit
+à sa mère de prendre chez ses banquiers tout ce dont elle aurait
+besoin. Ainsi il était tranquille sur le sort de ses parents;
+ils n'avaient plus rien à craindre du côté de la pauvreté! Ces
+dispositions prises, Joe Sedley alla à son restaurant de Cheltenham
+aussi gai que de coutume, à sa promenade en voiture,
+buvant son bordeaux, jouant son whist, disant ses histoires
+indiennes; et sa veuve irlandaise l'amadouait et le flattait
+comme si de rien n'était.</p>
+
+<p>Ses offres d'argent, malgré le besoin qu'on en avait, firent
+peu d'impression sur ses parents. Amélia racontait que, la
+première fois qu'elle vit son père relever la tête depuis son
+malheur, fut le jour où il reçut de la part du jeune agent de
+change le paquet de couverts, accompagné de ses compliments.
+Alors il éclata en sanglots, alors il se mit à pleurer comme
+un enfant, et parut plus touché que sa femme elle-même, à
+qui le présent était destiné. Édouard Dale, le plus jeune des
+associés qui avaient acheté ces couverts en commun, se montrait
+toujours plein d'égards pour Amélia, et, en dépit du
+malheur de son père, s'offrait encore pour l'épouser. En 1820,
+il se maria à miss Louisa Cutts, fille de Cutts, un de nos plus
+grands facteurs en grains, et sa femme lui apporta une belle
+fortune. Maintenant il vit retiré dans l'opulence, au milieu
+d'une nombreuse famille, à son élégante villa de Muswell-Hill.
+Mais la rencontre d'un excellent c&oelig;ur ne doit pas nous emporter
+trop loin du principal sujet de notre histoire.</p>
+
+<p>Nous supposons que le lecteur s'est formé une trop haute
+idée du bon sens du capitaine et de mistress Rebecca, pour
+leur jamais attribuer la pensée de faire une visite dans un
+quartier aussi éloigné que Bloomsbury, s'ils eussent pu soupçonner
+qu'ils allaient y trouver des personnes non-seulement
+passées de mode, mais encore ruinées, et dont la connaissance
+devait être sans profit pour eux. Rebecca fut toute surprise de
+voir cette opulente demeure où elle avait jadis rencontré si
+bon accueil, mise au pillage par les acheteurs et les marchands,
+de trouver à chaque pas de précieux souvenirs de
+famille livrés à la rapacité et à l'indifférence du public. Un
+mois après sa fuite, elle s'était souvenue d'Amélia, et Rawdon,
+accueillant sa proposition avec un rire sournois, s'était
+montré tout disposé à visiter George Osborne.</p>
+
+<p>«Excellente connaissance, Beck! disait-il en se donnant
+un air narquois; il faudra que je lui vende encore un cheval.
+Nous ferons aussi quelques parties de billard. C'est ce que
+j'appelle une amitié <i>utile</i>, madame Crawley, ah! ah!»</p>
+
+<p>On aurait tort peut-être de se hâter de conclure d'après ces
+paroles que Rawdon Crawley trichait de propos délibéré en
+jouant avec M. Osborne; il voulait simplement conserver sur
+lui cette supériorité que chacun est bien aise de faire sentir à
+son voisin.</p>
+
+<p>La vieille tante n'avait pas l'air très-pressée de se radoucir.
+Un mois s'était écoulé et M. Bowls continuait à refuser la
+porte à Rawdon avec la même rigueur. Ses domestiques ne
+pouvaient pénétrer dans la maison de Park-Lane, ses lettres
+lui étaient renvoyées sans qu'on eût pris la peine de les ouvrir.
+Miss Crawley ne sortait point, elle se sentait toujours indisposée.
+Mistress Bute veillait toujours sur elle et ne la quittait pas
+d'un instant. Crawley et sa femme auguraient mal de la présence
+assidue de mistress Bute.</p>
+
+<p>«Eh bien! je commence à comprendre pourquoi vous vouliez
+que je fusse toujours avec elle à Crawley-la-Reine, dit
+Rawdon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une femme bien adroite et bien fourbe, fit Rebecca avec un
+soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Bah, laissez là les regrets, et je serai tout consolé,»
+s'écria le capitaine dans un transport amoureux pour sa
+femme.</p>
+
+<p>Celle-ci pour récompense lui donna un baiser. Elle éprouvait
+un certain plaisir de la généreuse confiance de son mari.</p>
+
+<p>«Avec un peu de cervelle dans cette tête-là, pensa-t-elle,
+j'en aurais fait quelque chose.»</p>
+
+<p>Mais elle ne lui laissait jamais entrevoir sa manière de
+penser sur son compte; elle écoutait avec une complaisance
+infatigable ses histoires d'écurie et de régiment; elle riait de
+tous ses bons mots; elle prenait le plus vif intérêt à Jack Spatterdash,
+dont le cheval s'était abattu; à Bob Martingale, surpris
+dans une maison de jeu; à Tom Cinq-Bars, qui devait
+courir dans un steeple-chase. Rawdon rentrait-il à la maison,
+il trouvait Rebecca toujours vive et joyeuse; voulait-il sortir,
+elle ne le retenait jamais; restait-il au logis, elle jouait du
+piano, chantait pour lui plaire, faisait des sirops qu'il aimait
+fort, veillait à son dîner, chauffait ses pantoufles et inondait
+son âme de mille sons empressés. Une femme, suivant ma
+grand'mère, ne peut être bonne si elle n'est hypocrite. Nous ne
+savons jamais tout ce que l'autre sexe nous dissimule; quelle
+adresse et quels artifices se cachent sous ce masque de franchise
+et de confiance; combien de man&oelig;uvres sont mises en
+jeu pour nous plaire, nous tromper, nous désarmer à l'aide
+de ces sourires en apparence si ouverts. Je ne parle point ici
+des grandes coquettes, mais de ces modèles domestiques, de
+ces prodiges de vertu féminine. On voit tous les jours des
+femmes couvrir avec habileté les sottises d'un mari imbécile,
+ou apaiser les transports d'un furibond. Une bonne ménagère
+commencera toujours par être une excellente diplomate.</p>
+
+<p>Ces prévenances avaient métamorphosé Rawdon Crawley;
+de vétéran de la débauche il était devenu mari très-soumis et
+très-heureux. Il était complétement brouillé avec ses anciennes
+habitudes. À son club, on avait demandé une ou deux fois ce
+qu'il devenait, puis on avait fini par ne plus s'apercevoir de
+son absence. Pour lui, ses soirées au coin du feu, avec une
+femme joyeuse et souriante, une table bien servie, avaient
+tout le mérite de la nouveauté et du mystère. Il avait eu soin
+de faire son mariage sans l'annoncer dans le <i>Morning-Post</i>;
+autrement il eût été assailli des réclamations étourdissantes
+de ses créanciers, s'ils avaient su qu'il avait épousé une
+femme sans fortune.</p>
+
+<p>«Je ne crains point les reproches de mes parents,» disait
+Becky en riant du bout des lèvres.</p>
+
+<p>Elle était résolue à ne point faire connaître au monde le
+nouveau rang qu'elle y prenait, tant qu'il n'y aurait pas eu
+réconciliation avec la vieille tante. Elle vivait ainsi à Brompton
+sans voir personne, si ce n'est les amis de son mari, admis à
+l'intimité du petit couvert. Elle les enchantait tous dans ces
+dîners en petit comité: une conversation pleine d'entrain, puis
+les jouissances de la musique, charmaient les privilégiés qui
+avaient part à ces plaisirs. Le major Martingale n'aurait jamais
+demandé à voir leur acte de mariage. Le capitaine Cinq-Bars
+ne tarissait pas sur le talent que la maîtresse du logis déployait
+dans la confection du punch; le jeune lieutenant Spatterdash,
+joueur enragé de piquet et fort souvent invité par
+Crawley, était complétement sous le charme de mistress
+Crawley: mais la modestie et la prudence n'abandonnaient
+jamais la nouvelle épouse, et la réputation de Crawley comme
+brave à trois poils et comme jaloux achevait de protéger complétement
+sa chère petite femme.</p>
+
+<p>Il existe dans cette ville des hommes de très-bonne race et
+fort à la mode, qui jamais ne hasardent le pied dans un salon
+de femmes. Cela explique comment le mariage de Crawley
+pouvait faire grand bruit dans son comté, où mistress Bute se
+chargeait d'en répandre la nouvelle, sans être le moins du
+monde l'objet des préoccupations et des entretiens de la capitale.
+Quant à Rawdon, il vivait très-largement, mais toujours
+à crédit. Il avait un actif de dettes fort respectable qui, habilement
+exploité, pouvait mener un homme pendant encore assez
+longtemps; avec des dettes, certains industriels des grandes
+villes savent couler une vie cent fois plus agréable que beaucoup
+d'autres avec de l'argent comptant.</p>
+
+<p>Un jour en lisant la gazette, Rawdon trouva l'indication suivante:
+«Le lieutenant G. Osborne vient d'acheter le brevet de
+capitaine à Smith, démissionnaire;» aussitôt il exprima sur
+l'amant d'Amélia des sentiments d'estime dont la conséquence
+fut une visite à Russell-Square.</p>
+
+<p>Rawdon et sa femme auraient bien voulu à la vente se
+rapprocher du capitaine Dobbin et apprendre quelques détails
+sur la catastrophe qui avait frappé les anciens amis de
+Rebecca; mais le capitaine avait disparu dans la foule, et ils ne
+purent obtenir de renseignements que de l'un des crieurs publics.</p>
+
+<p>«Voyez tous ces museaux crochus, disait Becky, son tableau
+sous le bras et rentrant dans le buggy d'un pas assez allègre;
+ne dirait-on pas des vautours après la bataille?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais vous dire, je n'ai jamais assisté à aucune
+bataille; demandez à Martingale, qui était en Espagne aide de
+camp du général Blazes.</p>
+
+<p>&mdash;C'était un honnête vieillard que ce M. Sedley, reprit Rebecca.
+Je suis bien fâché du malheur qui lui arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! agents de change.... banqueroutiers... C'est tout
+un, vous savez, reprit Rawdon en chassant avec son fouet une
+mouche posée sur l'oreille de son cheval.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais aimé à racheter, pour le leur offrir, quelque peu
+d'argenterie, Rawdon, continua sa femme d'une voix sentimentale;
+mais vingt-cinq guinées pour ce petit piano, c'est
+monstrueusement cher; nous l'avions choisi avec Amélia au
+sortir de la pension, chez Broadwood, il en a coûté alors
+trente-cinq.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre.... comment l'appelez-vous?... Osborne, je
+crois.... Il va tirer, je suppose, sa révérence à cette fille, maintenant
+que la famille est ruinée. Ça va chagriner votre petite
+amie, miss Becky?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! on se console,» dit Becky avec un sourire.</p>
+
+<p>Puis, pendant le reste de la promenade, ils parlèrent de tout
+autre chose.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XVIII"></a>CHAPITRE XVIII.</h2>
+
+<h2>Qui joua sur le piano acheté par le capitaine Dobbin.</h2>
+
+
+<p>Notre récit, pour un temps, se trouve mêlé à des événements
+et à des noms fameux, et marche presque sur les brisées
+de l'histoire. Lorsque les aigles de Napoléon Bonaparte
+prirent leur vol de la Provence, où elles s'étaient abattues après
+un court séjour dans l'île d'Elbe, et, de clochers en clochers,
+atteignirent les tours de Notre-Dame, les aigles impériales
+firent sans doute peu d'attention à un petit coin de la paroisse
+de Bloomsbury, à Londres, où l'on était aussi préoccupé de
+bien autre chose que du battement de ces ailes puissantes!</p>
+
+<p>«Napoléon est débarqué à Cannes!» Une pareille nouvelle
+pouvait répandre la panique à Vienne, renverser les plans de
+la Russie, menacer l'intégrité de la Prusse, faire secouer la
+tête à Metternich et à Talleyrand, et enfin abasourdir le prince
+Hardemberg et le marquis de Londonderry; mais qui aurait
+jamais cru que la fatale secousse de la grande lutte impériale
+dût faire ressentir son contre-coup jusque sur les destinées
+d'une malheureuse enfant de dix-huit ans, dont l'âme tout
+entière s'épanouissait en des pensées d'amour? Pauvre et aimable
+fleur du toit domestique!... le souffle impétueux de la
+guerre va aussi vous emporter dans ses tourbillons impitoyables.
+Oui, Napoléon tente un coup suprême, et le dé fatal qui
+roule porte avec lui le bonheur de la petite Amélia Sedley.</p>
+
+<p>La fortune de son père fut balayée sans espoir au souffle de
+ces fatales nouvelles. Tout avait mal tourné pour le pauvre
+vieillard; ses dernières opérations avaient échoué; ses banquiers
+avaient fait faillite. Les fonds avaient monté quand il
+pensait les voir baisser. Si le succès est rare et vient lentement,
+tout le monde sait que les désastres sont rapides et toujours
+menaçants.</p>
+
+<p>Toutefois, le vieux Sedley avait renfermé sa tristesse en lui-même,
+et tout semblait marcher comme d'habitude dans cette
+opulente et paisible demeure. L'excellente mistress Sedley continuait
+chaque jour à se livrer sans le moindre soupçon à son
+active oisiveté et à ses futiles occupations. Sa fille s'absorbait
+de plus en plus dans une tendre et égoïste pensée, en s'isolant
+du monde qui l'entourait, lorsque la fatale secousse vint ébranler
+cette digne famille.</p>
+
+<p>Un soir, mistress Sedley préparait des lettres d'invitation
+pour une fête qu'elle devait donner: les Osborne avait eu la
+leur; elle ne pouvait rester en arrière. John Sedley, rentrant
+très-tard, s'assit sans dire mot au coin du feu, pendant que sa
+femme bavardait à ses côtés. Quant à Emmy, elle était remontée
+dans sa chambre, toute triste et tout abattue.</p>
+
+<p>«Notre enfant n'est pas heureuse, hasarda la mère; Osborne
+la néglige. Je ne puis souffrir les grands airs de cette famille.
+Les filles n'ont pas mis le pied ici depuis trois semaines, et
+George est venu deux fois à la ville sans nous rendre visite.
+Édouard Dale l'a vu à l'Opéra. Édouard épouserait bien cette
+chère enfant, j'en suis sûre. Il y a encore le capitaine Dobbin
+qui ne demanderait pas mieux; mais j'ai horreur de tous ces
+militaires. Voyez comme George fait le beau fils et le matamore!
+Il faudra apprendre à tous ces gens-là que nous les
+valons bien. Encouragez le moins du monde Édouard Dale, et
+vous verrez. Nous aurons une soirée, monsieur Sedley. Mais
+pourquoi ne répondez-vous pas? Mon Dieu, qu'est-il arrivé?»</p>
+
+<p>John Sedley quitta sa chaise pour aller au-devant de sa femme
+qui accourait vers lui. La serrant alors dans ses bras, il lui dit
+d'une voix entrecoupée:</p>
+
+<p>«Nous sommes ruinés, Marie; il faut recommencer notre
+vie, ma chère! J'aime mieux vous dire tout, tout sans restriction.»</p>
+
+<p>En parlant ainsi il frissonnait de tous ses membres et se sentait
+défaillir; c'est qu'il craignait que sa femme ne pût supporter
+ces nouvelles, sa femme à qui auparavant il n'avait
+jamais dit un mot capable de la chagriner. Mais il était plus
+accablé qu'elle, malgré la soudaineté du coup qui frappait sa
+chère compagne. Après cet effort il retomba sur son siége, et
+ce fut sa femme qui s'empressa de le consoler. Elle prit la
+main de cet honnête et excellent homme, l'embrassa, la passa
+autour de son cou; puis, l'appelant son John, son cher John,
+son vieux mari, son bon vieux, elle lui adressa mille paroles
+inspirées par la tendresse et l'amour. Cette voix fidèle et dévouée,
+ces simples caresses tenaient suspendu le c&oelig;ur du pauvre
+homme entre un bonheur et une tristesse inexprimables, et
+pénétraient dans cette âme souffrante comme un rayon de joie
+et de consolation.</p>
+
+<p>Une fois seulement dans le cours de cette longue soirée, où,
+assis à côté de sa femme, le vieux Sedley épancha dans son
+sein les douleurs concentrées au fond de son âme et lui dit
+l'histoire de ses pertes et de ses embarras, les trahisons de ses
+plus vieux amis, la noble délicatesse de quelques personnes
+dont il ne croyait avoir rien à attendre; une fois seulement,
+au milieu de ce retour douloureux sur le passé, sa fidèle épouse
+donna un libre cours à son émotion.</p>
+
+<p>«Mon Dieu! s'écria-t-elle, cela va briser le c&oelig;ur d'Emmy!»</p>
+
+<p>Le père n'avait plus pensé à la pauvre enfant. Elle était là-haut
+en proie à l'insomnie et à la douleur, seule au milieu de
+ses amis, seule dans la maison paternelle, auprès de bons et
+excellents parents. Y a-t-il donc tant de personnes à qui l'on
+puisse tout avouer? Pourquoi s'ouvrir à des âmes froides,
+insensibles, ou à des gens qui ne peuvent comprendre? Notre
+chère petite Amélia se trouvait ainsi reléguée dans sa solitude.
+Elle n'avait plus, pour ainsi dire, de confidente, depuis le moment
+où elle avait des secrets à confier. Comment dire à sa
+chère maman ses doutes et ses inquiétudes? Ses futures s&oelig;urs
+semblaient chaque jour la mettre de plus en plus à l'écart. Et
+même ses doutes et ses craintes, elle n'osait se les avouer à
+elle-même, bien qu'elle en fît toujours l'objet de ses secrètes
+méditations.</p>
+
+<p>Son c&oelig;ur faisait effort pour se rattacher à la conviction que
+George Osborne était fidèle et digne de son amour, en dépit
+de toutes les preuves contraires. Que de paroles d'amour lui
+avait-elle dites cependant sans faire tressaillir ses fibres sensibles!
+combien de soupçons trop justifiés d'égoïsme et d'indifférence
+n'avait-elle pas eu à chasser de son c&oelig;ur? À qui cette
+pauvre victime pouvait-elle raconter ces luttes et ces tortures
+de chaque jour? Son héros même ne comprenait pas son dévouement.
+Ah! le courage lui manquait pour s'avouer combien
+l'homme qu'elle aimait lui était inférieur, combien elle
+s'était trop pressée de donner son c&oelig;ur. Mais il était donné,
+et la pure et chaste jeune fille était trop modeste, trop
+tendre, trop fidèle, trop faible, trop femme enfin pour le reprendre.</p>
+
+<p>Ce pauvre petit c&oelig;ur était bien froissé, bien meurtri, lorsque,
+au mois de mars de l'an du Seigneur 1815, Napoléon débarqua
+à Cannes et Louis XVIII prit la fuite. Une panique
+générale s'empara de l'Europe; les fonds baissèrent, et le vieux
+Sedley fut ruiné.</p>
+
+<p>Nous ne suivrons pas le digne agent de change à travers les
+souffrances et l'agonie de son désastre, qui aboutit à sa mort
+commerciale. On afficha son nom à la Bourse, il abandonna ses
+bureaux, ses billets furent protestés; la banqueroute était flagrante.
+La maison et l'ameublement de Russell-Square furent
+saisis et vendus à la criée, et la famille mise à la porte, ainsi
+que nous l'avons vu, se vit obligée de chercher un gîte dans
+le premier endroit venu.</p>
+
+<p>John Sedley, obligé par son indigence de se séparer de ses
+domestiques, ne se sentit pas le courage de leur adresser ses
+derniers adieux. Ces honnêtes gens se montrèrent surtout chagrins
+de perdre de si bonnes places, et en somme ils se consolèrent
+assez vite du départ de leurs maîtres bien-aimés.
+La femme de chambre d'Amélia se livra à de longues doléances,
+mais elle s'en alla enfin toute résignée, en pensant qu'il
+pourrait s'offrir à elle une place bien plus avantageuse dans un
+des quartiers aristocratiques de la ville. Le noir Sambo, avec
+son caractère avantageux et sûr de lui, résolut d'entrer dans
+un hôtel. Quant à l'honnête et vieille mistress Blenkinsop, qui
+avait vu naître Joe et Amélia, dont les services dataient même
+du mariage de John Sedley et de sa femme, elle resta auprès
+d'eux gratuitement, car elle avait amassé une somme assez
+ronde depuis son entrée dans la maison. Elle suivit ses maîtres
+ruinés dans leur nouvel et modeste asile, où elle leur prodigua
+toujours ses soins, et ses grognements de temps à
+autre.</p>
+
+<p>Parmi les poursuites qui firent à l'âme de ce bon et excellent
+Sedley la blessure la plus douloureuse et la plus profonde, et
+qui en six semaines blanchirent plus ses cheveux que les soucis
+des quinze années précédentes, celles de John Osborne se
+distinguèrent par leur acharnement et leur âpreté. John Osborne
+avait été son ami et son voisin; John Osborne avait, à ses débuts,
+trouvé appui et assistance et lui avait mille obligations;
+John Osborne devait marier son fils à la fille de Sedley.
+N'en était-ce pas assez pour expliquer ses rigueurs et son animosité?</p>
+
+<p>Un homme a de très-grandes obligations à un autre: survient
+une brouille entre eux. L'obligé doit alors, par égard
+pour les convenances, se montrer bien plus exigeant que le
+premier venu; car cet excès d'ingratitude ne devient légitime
+qu'en prouvant le crime du bienfaiteur. Égoïste, brutal intéressé!
+vous ne l'êtes pas, vous ne l'avez jamais été, mais vous
+êtes victime de la trahison la plus honteuse, accompagnée de
+circonstances aggravantes.</p>
+
+<p>Règle générale dont s'accommodent fort les créanciers durs
+et revêches: les hommes gênés dans leurs affaires sont tous
+des coquins. Ils ont dissimulé leur situation, ils ont exagéré
+leurs chances de gain, ils ont voulu en imposer, faire croire
+que tout allait bien quand tout était perdu; ils promenaient
+partout une face souriante, sourire bien douloureux alors qu'on
+se trouve sous le coup d'une banqueroute! Ils étaient toujours
+prêts à saisir toutes les occasions de remise, afin de retarder
+quelques jours de plus une ruine inévitable.</p>
+
+<p>«C'est leur déloyauté qui est cause de tout, dit le créancier
+triomphant, et il insulte à son ennemi dans la détresse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est folie de s'accrocher à une paille,» dit la froide raison
+à l'homme qui se noie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un infâme, puisqu'on voit votre nom couché sur
+les colonnes de la gazette,» dit toujours la prospérité au pauvre
+diable qui se débat dans le gouffre de la misère.</p>
+
+<p>Qui n'a remarqué la promptitude des amis les plus intimes
+et des hommes les plus honorables à se soupçonner, à s'accuser
+l'un l'autre de mauvaise foi, pour peu qu'il s'agisse d'une
+question d'argent et qu'elle tourne mal? Chacun en est là,
+chacun se trouve honnête, à charge que tous les autres soient
+des gueux. Afin d'être justifié, le bourreau a besoin de montrer
+un scélérat dans l'homme qu'il attache au pilori; autrement,
+il ne serait lui-même qu'un misérable.</p>
+
+<p>Quant à Osborne, il se sentait blessé, aigri par le souvenir
+des bienfaits qu'il avait reçus: c'est toujours là le grand motif
+de haine et d'hostilité. Enfin il avait rompu le mariage
+projeté entre la fille de Sedley et son fils. Comme on avait été
+fort loin, et comme le bonheur et peut-être l'honneur de la
+pauvre fille se trouvaient compromis, il fallait, pour arriver à
+une rupture, mettre en jeu les raisons les plus fortes; John
+Osborne avait besoin de faire savoir à tous que la réputation
+de John Sedley était des plus pitoyables.</p>
+
+<p>À toutes les réunions de créanciers, il affectait, à l'endroit
+de Sedley, une brutalité et un mépris qui achevaient de briser
+le c&oelig;ur de ce malheureux, accablé déjà par sa ruine. Il s'opposa
+absolument à toute entrevue entre George et Amélia,
+menaçant le jeune homme de sa malédiction s'il contrevenait
+à ses ordres, et traitant cette pauvre et innocente jeune fille
+comme la plus infâme et la plus artificieuse des créatures. La
+colère et la haine jettent toujours le venin de leurs calomnies
+sur l'objet détesté: c'est, comme on dit, une manière d'être
+conséquent.</p>
+
+<p>La nouvelle du désastre de son père, le départ de Russell-Square,
+furent pour Amélia comme la déclaration que tout
+était désormais fini entre elle et George, entre elle et son
+amour, entre elle et son bonheur, entre elle et sa foi en ce
+monde. Une lettre grossière et insultante de John Osborne
+l'informa que la conduite de son père renversait tous les engagements
+pris entre les deux familles.</p>
+
+<p>Amélia reçut cette nouvelle avec beaucoup plus de calme
+et de résignation que sa mère ne l'avait espéré. Elle n'y voyait
+que la confirmation des tristes pressentiments qui l'agitaient
+depuis si longtemps. C'était la sentence portée contre le crime
+dont elle était coupable depuis plusieurs années, d'aimer trop
+aveuglément, trop passionnément, sans consulter la froide
+raison. Comme par le passé, elle renferma en elle-même ses
+pensées intimes. Elle n'était guère plus malheureuse maintenant,
+avec la certitude de ses espérances déçues, qu'au temps
+où, sans vouloir la regarder, elle avait devant les yeux la triste
+réalité. Elle passait ainsi d'un vaste hôtel à un petit réduit
+sans se plaindre, sans être émue. Elle se renfermait moins
+longtemps dans sa petite chambre, mais elle languissait en
+silence, et chaque jour on pouvait signaler les progrès de son
+affaiblissement.</p>
+
+<p>L'animosité que M. Osborne avait témoignée à l'occasion
+du projet de mariage entre George et Amélia ne pouvait être
+comparée qu'au ressentiment que manifestait le vieux Sedley
+toutes les fois qu'il était question devant lui du même sujet.
+Il maudissait Osborne et sa famille comme des êtres sans
+c&oelig;ur, sans foi, sans gratitude; il protestait qu'aucune force
+humaine ne l'amènerait à donner sa fille au fils d'un tel misérable;
+il ordonnait à Emmy de bannir George de son esprit
+et de lui renvoyer toutes les lettres et tous les présents qu'elle
+avait reçus de lui.</p>
+
+<p>Elle promit d'obéir et se disposa à le faire. Elle enveloppa
+les quelques bagatelles qui lui venaient de George, tira ses
+lettres de l'endroit où elle les serrait et les relut d'un bout à
+l'autre, comme si elle ne les savait pas encore par c&oelig;ur. Mais
+elle n'avait pas le courage de s'en séparer; cet effort était au-dessus
+de ses forces: elle cacha ce paquet de lettres dans son
+sein, comme on voit une mère éplorée y cacher son enfant mort.
+Il semblait à Amélia qu'elle mourrait ou qu'elle deviendrait folle
+si on lui enlevait cette suprême consolation. Quel rayonnement
+de joie s'épanouissait autrefois sur sa figure, à l'arrivée de ces
+lettres! comme elle s'éloignait avec un battement de c&oelig;ur pour
+pouvoir les lire sans être vue! Si le style en était glacial et
+froid, comme elle savait y trouver au contraire toute la chaleur
+de la passion! Étaient-elles courtes et égoïstes, les excuses ne
+lui manquaient pas en faveur de l'auteur.</p>
+
+<p>En relisant ces lettres, si peu dignes de tant d'amour, elle
+s'abandonnait au cours de ses rêveries; elle revivait dans le
+passé. Chaque lettre marquait pour elle un souvenir. Tout le
+passé se pressait dans son esprit. Elle se rappelait son regard,
+sa voix, sa tournure, ce qu'il avait dit et comme il l'avait dit.
+Hélas! de toute cette affection éteinte il ne lui restait plus au
+monde que ces tristes débris, et sa vie devait se passer désormais
+à enfouir sa tristesse dans le silence.</p>
+
+<p>Soyez prudentes, jeunes demoiselles. Regardez-y à deux fois
+en engageant votre c&oelig;ur. Prenez garde de vous abandonner à
+un amour bien sincère. Ne dites jamais tout ce que vous éprouvez,
+et mieux encore n'éprouvez jamais grand'chose. Voyez où
+conduit une passion trop loyale et trop confiante; ne vous fiez à
+personne. Mariez-vous comme en France, où M. le maire sert
+de confident, où les registres de l'état civil remplacent les billets
+amoureux. Enfin, n'ayez jamais de ces sentiments qui
+puissent devenir pour vous une source de chagrin. Ne faites
+jamais de ces promesses que vous ne puissiez pas retirer, en
+cas de besoin, sans qu'il vous en coûte. Suivez cette méthode,
+si vous voulez faire votre chemin et passer pour vertueuse
+dans la Foire aux Vanités.</p>
+
+<p>Si Amélia avait entendu les commentaires dont elle était
+l'objet dans la société dont la ruine de son père la retirait
+brusquement, elle aurait appris la nature de ses crimes et en
+quoi elle avait compromis sa réputation. Suivant mistress
+Smith, on n'avait pas l'exemple d'une légèreté aussi criminelle;
+mistress Brown avait toujours condamné ces scandaleuses
+familiarités, et c'était une leçon qui devait profiter à ses
+filles.</p>
+
+<p>«Le capitaine Osborne ne peut pas épouser la fille d'un banqueroutier,
+disait miss Dobbin; c'est bien assez déjà d'être victime
+des escroqueries du père. Quant à cette petite Amélia, sa
+folie dépassait tout....</p>
+
+<p>&mdash;Tout quoi? demandait le capitaine Dobbin avec humeur.
+Ne sont-ils pas promis l'un à l'autre depuis leur enfance? Cette
+promesse n'est-elle pas aussi valable que le mariage? Qui ose
+proférer le moindre mot contre la plus pure, la plus tendre, la
+plus angélique des jeunes filles?</p>
+
+<p>&mdash;Tout beau, William! répondait miss Jane; il ne faut pas
+monter ainsi avec nous sur votre cheval de bataille. Nous ne
+pouvons vous rendre raison et nous battre avec vous. Nous ne
+disons rien contre miss Sedley, si ce n'est que sa conduite a été
+des plus imprudentes, et c'est le moins qu'on puisse en dire. Ce
+malheur, du reste, vient bien à ses parents.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, William, reprit miss Anne d'un ton moqueur,
+miss Sedley est libre maintenant; c'est affaire à vous de vous
+mettre sur les rangs; c'est un bien bon parti, ma foi: qu'en
+dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Que je l'épouse! dit Dobbin tout rouge et précipitant ses
+paroles; si vous aimez le changement, mesdemoiselles, croyez-vous
+qu'elle vous ressemble? Moquez-vous de cette angélique
+jeune fille; elle ne peut se défendre. Son malheur et sa peine
+doivent suffire, en effet, pour la livrer à vos railleries. Courage,
+Anne! vous êtes le bel esprit de la famille, et vos sottises y
+font florès.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai déjà dit que nous n'étions pas au régiment! reprit
+miss Anne.</p>
+
+<p>&mdash;Au régiment! morbleu, je voudrais bien entendre quelqu'un
+parler comme vous au régiment, s'écria le digne Dobbin
+avec un enthousiasme chevaleresque. Oui, je voudrais, morbleu!
+qu'un homme s'avisât de dire quelque chose contre elle. Mais
+les hommes ne bavardent pas de cette façon, Anne; il n'y a
+que des femmes pour s'ameuter de la sorte, pour confondre
+ainsi leurs hurlements et leurs clabaudages. Eh bien! vous
+allez vous mettre à pleurer pour cela. Vous n'êtes que des oies.»
+Et William Dobbin s'apercevant que les yeux rouges de miss
+Anne commençaient comme à l'ordinaire à se gonfler de larmes,
+dit aussitôt: «Eh bien! vous n'êtes pas des oies, vous êtes des
+cygnes ou tout ce que vous voudrez, seulement laissez tranquille
+miss Sedley.</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne peut se comparer à l'ardeur chevaleresque de
+William au sujet de cette petite effrontée coquette,» se disaient
+entre elles la mère et les s&oelig;urs de Dobbin.</p>
+
+<p>Elles redoutaient fort que, son mariage avec Osborne n'ayant
+pas de suite, elle ne trouvât sur-le-champ un autre admirateur
+dans le capitaine. Ces honnêtes femmes réglaient sans doute
+leurs prévisions d'après leur propre expérience, ou plutôt, car
+les occasions de mariage et de coquetterie n'étaient pas fort
+communes pour elles, selon leur manière de comprendre le bien
+et le mal, le juste et l'injuste.</p>
+
+<p>«Il est fort heureux, ma chère maman, disaient ces jeunes
+filles, que le régiment ait reçu son ordre de départ; au moins
+voilà un danger auquel échappe notre frère.»</p>
+
+<p>Le régiment était en effet désigné pour partir, et c'est ainsi
+que l'empereur des Français se trouve mêlé à notre histoire,
+qui, sans l'auguste intervention de ce personnage muet, n'aurait
+point mérité les honneurs de la publicité. C'était lui qui avait
+causé la ruine des Bourbons et celle de M. John Sedley. C'était
+lui dont l'arrivée à Paris faisait, en France, reprendre les armes
+pour le soutenir, et dans toute l'Europe pour le chasser. Pendant
+que la nation française et l'armée lui juraient fidélité autour des
+aigles, dans le champ de Mai, les quatre plus puissantes armées
+de l'Europe se réunissaient pour faire la <i>chasse à l'aigle</i>, et l'une
+d'elles, l'armée anglaise, comptait dans ses rangs deux de nos
+héros; le capitaine Dobbin et le capitaine Osborne.</p>
+
+<p>La nouvelle de l'évasion de Napoléon et de son débarquement
+en France fut accueillie par le valeureux ***<sup>e</sup> avec cette
+joie belliqueuse et enthousiaste que comprendront sans peine
+tous ceux qui connaissent ce fameux régiment. Depuis le colonel
+jusqu'au moindre tambour, chacun était rempli d'ambition,
+d'espoir et d'ardeur patriotique, chacun savait gré à l'empereur
+des Français d'être ainsi venu troubler la paix de l'Europe
+comme d'une faveur toute particulière. Il arrivait enfin, ce
+temps si désiré par le ***<sup>e</sup>, où il pourrait aller montrer à ses
+compagnons d'armes qu'il se comportait aussi bien sur le
+champ de bataille que les vétérans de la Péninsule, et qu'il
+n'avait point perdu sa valeur guerrière dans les Indes occidentales,
+au milieu des ravages de la fièvre jaune. Stubble et
+Spooney pensaient obtenir une compagnie sans avoir besoin de
+l'acheter. Avant la fin de la campagne, dont elle était bien résolue
+à partager les fatigues, mistress la major O'Dowd, espérait
+pouvoir signer: Mistress la colonel O'Dowd, <i>chev. du Bain</i>.
+Nos deux amis, Dobbin et Osborne, partageaient, chacun à sa
+manière, la fièvre générale: M. Dobbin, avec beaucoup de
+calme, M. Osborne, avec une exaltation bruyante, se montraient
+décidés à faire leur devoir et à obtenir leur part de
+gloire et de distinctions.</p>
+
+<p>La commotion que ressentit le pays à cette nouvelle avait
+quelque chose de si national, que toute question d'intérêt privé
+disparut. C'est sans doute pour ce motif que George Osborne,
+tout récemment promu à son nouveau grade, et songeant déjà à
+un nouvel avancement, ne prit pas garde à d'autres événements
+qui eussent sans doute attiré son attention dans des temps plus
+calmes.</p>
+
+<p>La catastrophe du bon M. Sedley ne l'attrista pas autrement.
+Il essayait son nouvel uniforme, qui lui allait à merveille, le
+jour où se tint la première réunion des créanciers de l'infortuné
+vieillard. Son père lui avait dit que la frauduleuse et abominable
+conduite de ce banqueroutier le forçait à lui renouveler ses injonctions
+au sujet d'Amélia, et que c'en était fini pour toujours
+des projets de mariage. Il lui compta ce soir-là une somme assez
+ronde pour payer son uniforme et ses épaulettes, qui lui
+donnaient si bonne mine. Ce jeune homme, peut-être trop libéral,
+faisait toujours bon accueil à l'argent, et il accepta sans plus de
+cérémonie la généreuse gratification de son père. Les affiches de
+vente tapissaient déjà la maison Sedley, où il avait passé tant
+de journées heureuses. Il put les apercevoir en sortant le soir
+de chez son père pour se rendre chez le vieux Slaughter, où il
+descendait quand il venait à la ville; la lune les éclairait de ses
+pâles rayons. Cette maison, où avait régné jadis le bien-être,
+était fermée pour Amélia et ses parents. Où cette malheureuse
+famille avait-elle trouvé un asile? La pensée de leur désastre fit
+sur lui une impression profonde; il fut très-sombre ce soir-là au
+café de Slaughter. Il but beaucoup, et ses camarades en firent
+la remarque.</p>
+
+<p>Dobbin, étant survenu, voulut l'empêcher de boire. Mais
+Osborne lui dit qu'il buvait ainsi à cause de son excessive tristesse.
+Son ami le pressa alors de maladroites questions, et lui
+demanda s'il avait des nouvelles. Osborne refusa d'entrer dans
+aucun détail, disant seulement qu'il avait l'esprit tout bouleversé
+et qu'il était bien malheureux.</p>
+
+<p>Trois jours après, Dobbin vint voir Osborne dans sa chambre,
+à la caserne. Il avait la tête appuyée sur la table; des papiers
+étaient jetés pêle-mêle autour de lui. Le jeune capitaine
+semblait en proie au plus grand abattement.</p>
+
+<p>«Elle m'a renvoyé tout ce que je lui ai donné, tous ces petits
+souvenirs; voyez un peu!»</p>
+
+<p>Il lui montra du doigt un paquet de lettres d'une écriture
+bien connue du capitaine Dobbin, et puis plusieurs petits objets
+jetés au hasard; une bague, un couteau d'argent qu'il avait
+achetés pour elle à une foire, quand ils étaient enfants; une
+chaîne d'or et un médaillon renfermant de ses cheveux.</p>
+
+<p>«Tout est là, disait-il d'une voix traînante et éteinte. Tenez
+cette lettre, Will: vous pouvez lire, si vous voulez.»</p>
+
+<p>Il lui présentait en même temps une lettre contenant les lignes
+suivantes:</p>
+
+<p>«D'après la volonté de mon père, je vous renvoie tous les
+présents que vous m'avez faits dans des temps plus heureux.
+Cette lettre est la dernière que je vous écris. Vous sentez, je
+pense, autant que moi, le coup qui vient de nous frapper. Nos
+infortunes rendent impossible l'union projetée entre nous; désormais
+vous êtes libre, je vous rends votre parole. Vous ne
+partagerez point, j'en suis sûre, à notre endroit, les cruels
+soupçons de M. Osborne qui viennent s'ajouter à notre malheur
+comme un surcroît d'affliction. Adieu, je prie le ciel de me
+donner la force de supporter cette épreuve et toutes les autres
+qu'il lui plaira de m'envoyer; puisse-t-il faire descendre sur
+vous ses bénédictions!</p>
+
+<p>«Je jouerai souvent sur le piano.... sur votre piano. À cet
+envoi, j'ai reconnu la délicatesse de votre c&oelig;ur. A.»</p>
+
+<p>Dobbin avait l'âme très-sensible. Les pleurs et les sanglots
+des femmes et des enfants faisaient sur lui une très-vive impression.
+L'idée d'Amélia, dans la solitude de sa douleur, mettait
+à la torture cette âme dévouée. Il y avait chez lui un luxe
+d'émotion peut-être excessif pour un homme. Il jurait qu'Amélia
+était un ange, et qu'Osborne devait lui conserver son c&oelig;ur pour
+toujours. Osborne avait, lui aussi, fait un retour sur leurs deux
+existences si unies: cette jeune fille lui apparaissait enfin telle
+qu'il l'avait vue depuis son enfance, douce, innocente, charmante
+dans sa simplicité, passionnée et tendre avec toute la
+franchise de son âme.</p>
+
+<p>Quelle affliction de perdre un pareil trésor, de n'avoir pas su
+apprécier son bonheur alors qu'il en jouissait! Mille scènes de
+famille se pressaient maintenant dans son esprit, et, au milieu
+de tous ses souvenirs, il la revoyait toujours bonne et belle. Le
+remords saisissait son âme et la honte lui montait au front,
+quand il se rappelait son égoïsme et son indifférence contrastant
+avec cette ravissante candeur. Les espérances de gloire, les
+chances de la guerre, le monde entier avaient disparu pour un
+moment, et les deux amis ne parlaient plus que d'elle et d'elle
+seule.</p>
+
+<p>«Où sont-ils? demanda Osborne après un long entretien, et
+non toutefois sans éprouver quelque honte à la pensée de son
+peu d'empressement à suivre sa fiancée; où sont-ils? Il n'y a
+point d'adresse sur ce billet.»</p>
+
+<p>Dobbin savait l'adresse, lui. Non content d'envoyer le piano,
+il avait écrit une lettre à mistress Sedley pour lui demander la
+permission d'aller la voir. Et il l'avait vue la veille, ainsi qu'Amélia,
+avant son retour à Chatham; bien plus, c'était lui qui
+avait apporté cette lettre d'adieu, ce paquet qui causait aux
+deux amis une si vive émotion.</p>
+
+<p>L'excellent garçon avait reçu de mistress Sedley le meilleur
+accueil. Elle avait été fort touchée de l'arrivée du piano, qui,
+suivant ses conjectures, était envoyé par George comme
+marque de dévouement et d'amitié. Le capitaine Dobbin ne
+chercha point à détromper cette honnête femme; mais il écouta
+tous ses malheurs, toutes ses plaintes avec la plus vive sympathie.
+Il lui exprima la part qu'il prenait à ses peines et à ses
+privations; d'accord avec elle, il blâma la dureté de M. Osborne
+pour son ancien bienfaiteur. Puis, après avoir reçu les épanchements
+de son c&oelig;ur, les confidences de ses chagrins, Dobbin
+se sentit assez de courage pour demander à voir Amélia, retirée
+comme d'ordinaire dans sa chambre; sa mère amena la
+pauvre fille toute tremblante.</p>
+
+<p>On eût dit un fantôme; sur son visage le désespoir se peignait
+en traits si éloquents que l'honnête Dobbin frissonna à son aspect,
+et lut les plus sinistres présages sur cette figure décolorée
+et immobile. Au bout d'une ou deux minutes, elle lui remit le
+paquet et lui dit:</p>
+
+<p>«Voici pour le capitaine Osborne, s'il vous plaît.... J'espère
+qu'il va bien.... C'est très-bon à vous d'être venu nous voir....
+Nous aimons beaucoup notre nouvelle habitation.... Je crois,
+maman, que je puis remonter, car je me sens un peu faible.»</p>
+
+<p>La pauvre enfant fit un salut accompagné d'un sourire et se
+retira. La mère, en la reconduisant à sa chambre, jeta vers
+Dobbin un regard désolé. Le pauvre garçon se sentait très-ému.
+Il éprouvait déjà pour cette jeune fille une vive tendresse; car,
+lorsqu'il se retira, son âme était en proie à la douleur, à la compassion,
+à la crainte, comme s'il eût été coupable, comme si un
+remords poignant se fût glissé dans son âme.</p>
+
+<p>Osborne, apprenant que son ami avait vu Amélia, lui fit les
+questions les plus pressantes, les plus inquiètes, au sujet de la
+pauvre enfant. Comment allait-elle? comment l'avait-il trouvée?
+que disait-elle? Alors son ami lui prit la main, et, le regardant
+en face:</p>
+
+<p>«George, elle se meurt!» dit-il sans pouvoir ajouter un mot
+de plus....</p>
+
+<p>Dans la petite maison où la famille Sedley avait trouvé asile,
+il y avait une bonne grosse fille irlandaise qui était là pour tout
+faire. Cette fille tentait, en vain, depuis plusieurs jours, de donner
+aide et consolation à Amélia. Emmy était trop triste pour
+lui répondre ou même pour s'apercevoir de ses soins prévenants.</p>
+
+<p>Quatre heures s'étaient écoulées depuis la conversation que
+nous venons de rapporter entre Dobbin et Osborne, lorsque cette
+servante entra dans la chambre où Amélia était silencieuse
+comme à son ordinaire et pensait à ses lettres, ses chers trésors.
+Cette fille, toute souriante et avec un air espiègle et joyeux, fit
+ses efforts pour attirer l'attention de la pauvre Emmy, sans pouvoir
+y parvenir.</p>
+
+<p>«Miss Emmy! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Me voilà, dit Emmy sans se détourner.</p>
+
+<p>&mdash;Un message, reprit la servante, c'est quelque chose....
+quelqu'un.... Enfin, voilà une nouvelle lettre pour vous; ne lisez
+donc plus les vieilles.»</p>
+
+<p>Elle lui remit alors une lettre qu'Emmy prit et lut:</p>
+
+<p>«Il faut absolument que je vous voie, disait la lettre,
+chère Emmy, cher amour, chère femme! Ne me repoussez
+pas.»</p>
+
+<p>Sa mère et George étaient sur le seuil de la porte, attendant
+qu'elle eût terminé la lecture de la lettre.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XIX"></a>CHAPITRE XIX.</h2>
+
+<h2>Miss Crawley et sa garde-malade.</h2>
+
+
+<p>Nous avons vu avec quelle ponctualité mistress Firkin, la
+femme de chambre de miss Crawley, s'empressait de notifier à
+mistress Bute Crawley les événements de quelque importance
+pour la famille, dès qu'ils arrivaient à sa connaissance. Nous
+avons aussi indiqué de quels bons procédés, de quelles attentions
+particulières cette excellente dame honorait la femme de
+confiance de miss Crawley. Elle témoignait enfin à miss Briggs,
+la demoiselle de compagnie, l'amitié la plus cordiale. Les bonnes
+dispositions de cette dernière lui étaient assurées par mille de
+ces petits soins et promesses qui coûtent si peu et sont cependant
+d'une si grande influence sur la personne qui en est
+l'objet.</p>
+
+<p>Une habile ménagère qui s'entend à son métier, sait combien
+ces paroles aimables sont faciles à dire et quel prix elles donnent
+aux faits les plus insignifiants de la vie. C'est un sot que
+celui qui a dit que les belles paroles ne sauraient remplacer le
+beurre dans les épinards. La moitié du temps, les épinards
+de la société ne seraient pas mangeables si on ne les accommodait
+avec cette sauce oratoire. Une douce parole, adroitement
+placée, aura de plus grands résultats que des espèces
+sonnantes offertes par un imbécile. Les espèces sonnantes
+pèsent sur certains estomacs, qui digèrent mieux les belles paroles
+sans éprouver jamais la satiété. Mistress Bute avait si
+souvent parlé à Briggs et à Firkin de la vivacité de son affection
+à leur endroit, de ce qu'elle ferait pour des amis si dévoués
+dans le cas où la fortune de miss Crawley lui arriverait, que
+les susdites personnes nourrissaient pour elle la plus haute
+considération. Elles lui étaient aussi dévouées, leur gratitude
+était aussi profonde que si mistress Bute les eût comblées des
+plus magnifiques faveurs.</p>
+
+<p>Rawdon Crawley, sous son épaisse et égoïste enveloppe de
+soldat ne s'était jamais préoccupé de mettre dans ses intérêts
+les aides de camp de sa tante. Il témoignait au contraire pour
+ce couple féminin le mépris le plus prononcé. Tantôt il faisait
+tirer ses bottes par Firkin, et tantôt, malgré une pluie battante,
+il la chargeait des commissions les plus puériles. Lui donnait-il
+une guinée, il la lui jetait à la face ni plus ni moins qu'un soufflet.
+À l'imitation de sa tante, le capitaine se servait de Briggs
+comme d'un plastron; il l'accablait de plaisanteries à peu près
+aussi délicates et aussi légères qu'un bon coup de pied de
+cheval.</p>
+
+<p>Mistress Bute, au contraire, la consultait sur toutes les questions
+de goût, dans toutes les affaires difficiles; elle admirait
+son talent poétique, et par ses politesses et ses prévenances témoignait
+en quelle estime elle tenait miss Briggs. Faisait-elle
+à Firkin un présent de six liards, elle l'accompagnait de tant de
+compliments que dans le c&oelig;ur reconnaissant de la femme de
+chambre les six liards se changeaient en or; sans compter
+qu'elle caressait pour l'avenir les plus magnifiques espérances.
+Il fallait seulement pour cela voir mistress Bute à la tête de la
+fortune à laquelle elle avait tant de droits.</p>
+
+<p>Ayez des louanges pour tout le monde, c'est un conseil à
+ceux qui débutent dans la vie. Ne faites jamais les incorruptibles,
+mais donnez de l'encensoir aux gens, quand vous devriez
+leur casser le nez; louez-les encore par derrière, s'il y a chance
+qu'ils vous entendent; ne laissez jamais échapper l'occasion
+de dire un mot aimable. Faites enfin comme ce propriétaire
+qui ne voyait jamais un coin inoccupé de ses terres sans prendre
+aussitôt dans sa poche un gland pour l'y planter; semez
+ainsi vos compliments dans la vie. Un gland, c'est peu de
+chose; mais il pourra quelque jour produire une grosse pièce
+de bois.</p>
+
+<p>Pendant la durée de sa faveur, Rawdon Crawley n'obtenait
+qu'une soumission forcée; après sa disgrâce, il ne trouva personne
+pour le plaindre ou l'assister. Bien au contraire, quand
+mistress Bute prit le commandement chez miss Crawley, la
+garnison fut charmée de se trouver sous un pareil chef, attendant
+tout l'avancement possible de ses promesses, de ses générosités
+et de ses paroles doucereuses.</p>
+
+<p>Mistress Bute Crawley était loin de se bercer d'illusions sur
+les projets de l'ennemi; elle s'attendait à un assaut de sa part
+pour reconquérir la position perdue. Elle connaissait toute l'habileté
+et toute la ruse de Rebecca; elle la croyait capable de
+tout risquer avant d'accepter son sort. Elle devait donc faire
+ses préparatifs de combat et redoubler de surveillance, dans la
+crainte des tranchées, des mines et des surprises de l'ennemi.</p>
+
+<p>D'abord, bien que maîtresse de la place, pouvait-elle compter
+sur la principale habitante? Miss Crawley ferait-elle bonne
+résistance? N'avait-elle pas un secret désir d'ouvrir les portes
+à l'ennemi vaincu? La vieille dame aimait Rawdon, et surtout
+Rebecca, qui savait la distraire. Mistress Bute ne pouvait se
+dissimuler qu'il n'y avait aucun des gens de son parti capable,
+comme cette dernière, de réjouir cette vieille mondaine.</p>
+
+<p>«La voix de mes filles, se disait avec candeur la femme du
+ministre, n'est pas tolérable après celle de cette odieuse petite
+gouvernante. Miss Crawley ne manquait jamais d'aller se coucher
+quand Martha et Louisa exécutaient leurs duos. Les manières
+roides et pédantesques de Jim, les tirades de ce pauvre
+Bute sur ses chiens et ses chevaux l'ont toujours ennuyée. Que
+je la conduise au presbytère, elle nous prendra tous en grippe,
+et nous la verrons bien vite partir, j'en suis sûre; et pourquoi,
+pour aller retomber dans les filets de ce mécréant de Rawdon,
+pour devenir la proie de cette petite vipère de Rebecca. Bien
+qu'elle ne battît plus que d'une aile et qu'elle n'eût plus à aller
+bien loin, encore fallait-il aviser à la mettre pendant ce temps
+à l'abri des entreprises de ces gens sans foi ni loi.</p>
+
+<p>Lorsque miss Crawley était dans ses bons jours de santé, si
+on lui disait qu'elle était malade ou qu'elle en avait l'air, la
+vieille dame toute tremblante envoyait chercher le docteur.
+Après cette évasion si soudaine, ce coup imprévu, bien capables
+du reste d'agiter des nerfs plus solides que ceux de la
+vieille dame, mistress Bute pensa qu'il était de son devoir de
+dire au médecin et à l'apothicaire, à la dame de compagnie et
+aux domestiques, que miss Crawley était dans une situation
+déplorable, et que chacun devait agir en conséquence. Dans la
+rue, elle avait fait répandre de la paille jusqu'à la hauteur du
+genou, et le marteau, par mesure de précaution, avait été soigneusement
+enveloppé. Elle avait de plus exigé que le médecin
+vînt deux fois par jour, et toutes les deux heures elle inondait
+sa patiente de tisanes et de potions. Quand on pénétrait dans
+la chambre, elle faisait entendre un <i>chut! chut!</i> si redoutable et
+si perçant, que la pauvre vieille en bondissait dans son lit.
+Miss Crawley ne pouvait faire un mouvement sans apercevoir
+les yeux saillants de mistress Bute s'abaissant sur elle avec une
+immobilité sépulcrale, et ils semblaient briller au milieu des
+ténèbres, quand elle remuait dans la chambre avec la souplesse
+et la légèreté d'un chat.</p>
+
+<p>Miss Crawley resta longtemps, bien longtemps dans son lit,
+et mistress Bute lui lisait des livres de dévotion. Pendant ses
+longues insomnies, elle n'entendait pour toute distraction que
+la voix du garde de nuit et les pétillements de sa veilleuse. A
+minuit, elle recevait la visite de l'apothicaire, qui s'approchait
+d'elle à pas comptés; puis il ne lui restait plus qu'à contempler
+les yeux fantastiques de mistress Bute et les reflets jaunes de la
+lumière projetée sur le plafond dans une demi-obscurité qui
+avait quelque chose d'effrayant. Hygie elle-même serait tombée
+malade avec un tel régime, et à plus forte raison cette vieille
+femme nerveuse et affaiblie.</p>
+
+<p>Nous avons dit qu'en bonne société, et lorsqu'elle avait toute
+sa belle humeur, cette vieille dissipée professait, sur la morale
+et la religion, des idées aussi dégagées de préjugés qu'aurait
+pu le désirer M. de Voltaire lui-même. Mais, aux premières
+atteintes de la maladie, cette vieille pécheresse, aussi lâche qu'incrédule,
+était assaillie par les plus affreuses terreurs de la mort.</p>
+
+<p>«Si seulement mon pauvre mari avait la tête un peu plus
+solide sur ses épaules, pensait en elle-même mistress Bute
+Crawley, de quelle utilité ne pourrait-il pas être en ce moment
+à son infortunée parente? Il la ferait repentir de ses égarements
+passés, il la ferait rentrer dans la bonne voie et déshériter
+cet infâme débauché qui s'est brouillé avec toute sa famille;
+il pourrait enfin l'amener aux sentiments qu'elle doit avoir
+pour mes chères filles et mes deux garçons, qui réclament et
+méritent à tous égards l'appui qu'ils peuvent trouver dans leurs
+proches.»</p>
+
+<p>Et, comme la haine du vice est toujours un progrès vers la
+vertu, mistress Bute Crawley s'efforçait d'inspirer à sa belle-s&oelig;ur
+une légitime horreur des innombrables péchés de Rawdon
+Crawley. Cette charitable dame en présentait un total suffisant
+pour faire à lui seul condamner tous les jeunes officiers d'un
+régiment. Qu'un homme fasse un faux pas en ce monde, il ne
+trouvera point devant le public de censeurs plus inexorables
+que les membres de sa famille.</p>
+
+<p>Mistress Bute faisait preuve d'un intérêt touchant et d'une
+science approfondie en ce qui concernait l'histoire de Rawdon.
+Elle savait les menus détails de sa déplorable querelle avec le
+capitaine Longfeu, où Rawdon, après avoir eu, dès le principe,
+les torts de son côté, avait fini par tuer le capitaine. Elle savait
+comment le malheureux lord Dovedale, dont la mère avait été
+s'établir à Oxford pour y suivre l'éducation de son fils, et qui
+n'avait jamais touché une carte de sa vie avant son arrivée à
+Londres, avait été perverti par la fréquentation de Rawdon au
+Cocotier, plongé dans la plus complète ivresse par cet abominable
+corrupteur de la jeunesse, et finalement dépouillé au jeu
+de plus de quatre mille livres.</p>
+
+<p>Elle lui peignait, avec les couleurs les plus vives, le désespoir
+de toutes les familles de province qu'il avait ruinées, dont il
+avait précipité les fils dans le déshonneur et la pauvreté, et
+poussé les filles à la honte et à l'infamie. Elle connaissait tous
+les malheureux marchands que ses extravagances avaient conduits
+à la banqueroute; elle dévoilait à miss Crawley les escroqueries
+et les honteuses man&oelig;uvres de son neveu, les mensonges
+révoltants à l'aide desquels il en imposait à la plus
+généreuse des tantes, son ingratitude pour elle et le ridicule
+dont il la couvrait en retour de tant de sacrifices. Elle administrait
+à petites doses ces histoires à miss Crawley, sans
+passer sur un seul article de cette litanie. En cela elle pensait
+accomplir son devoir de chrétienne et de mère de famille, et sa
+langue frappait sa victime sans le moindre remords ni le plus
+léger scrupule. Bien au contraire, elle s'imaginait faire &oelig;uvre
+pie et méritoire, et se montrait glorieuse de son courage
+à l'accomplir. Oui, vous aurez beau dire, il n'y a rien de tel
+que les gens de votre famille pour se charger de vous mettre
+en morceaux. À dire vrai, en présence des méfaits de Rawdon
+Crawley, la vérité seule aurait suffi pour sa condamnation, et
+ces raffinements de la médisance étaient du superflu de la part
+de sa charitable parente.</p>
+
+<p>Rebecca, comptant désormais dans la famille, devint aussi
+l'objet des recherches minutieuses de l'excellente mistress
+Bute. S'étant assurée par une rigoureuse consigne que la porte
+resterait close aux envoyés et aux lettres de Rawdon, elle se
+mettait en quête de la vérité avec un courage infatigable; elle
+se rendait dans la voiture de miss Crawley chez sa vieille amie
+Pinkerton, à Minerva-House, Chiswick-Mall, lui annonçait
+l'incroyable nouvelle de la séduction du capitaine Rawdon
+par miss Sharp, et obtenait d'elle tous les renseignements possibles
+sur la naissance de l'ex-gouvernante et l'histoire de ses
+premières années. L'amie du lexicographe en avait long à lui
+dire. On faisait apporter par miss Jemima les reçus et les lettres
+du maître de dessin. L'une était écrite d'une prison de
+dettes et réclamait humblement une avance. Dans une autre,
+le soussigné ne trouvait pas de termes assez expressifs pour
+témoigner sa reconnaissance aux dames de Chiswick à propos
+de l'admission de Rebecca dans leur maison; enfin le dernier
+écrit sorti de la plume de ce malheureux artiste était une lettre
+où de son lit de mort il recommandait l'orpheline à la charité
+de miss Pinkerton.</p>
+
+<p>On retrouva aussi des lettres de l'enfance de Rebecca, où
+celle-ci priait ces bonnes dames de venir en aide à son père, et
+les assurait de sa propre reconnaissance. Prenez vos lettres
+qui remontent à dix ans, vous ne trouverez peut-être rien qui
+prête plus à la satire: v&oelig;ux, amour, promesses, serments,
+reconnaissance, tout cela n'est plus qu'un rêve bizarre au bout
+d'un certain temps! Il devrait y avoir une loi prescrivant la
+destruction de toute pièce écrite, excepté les notes acquittées
+des fournisseurs, et encore devraient-elles être détruites après
+un bref délai déterminé. On devrait vouer à l'extermination
+tous ces charlatans et ces misanthropes qui débitent l'encre
+indélébile de la petite vertu, et faire des auto-da-fé de leurs
+funestes marchandises. La meilleure encre serait celle qui s'effacerait
+au bout d'un ou deux jours et laisserait le papier net
+et blanc, de manière à ce qu'il pût encore servir à écrire
+comme la première fois.</p>
+
+<p>De chez miss Pinkerton, l'infatigable mistress Bute suivit la
+trace de Sharp et de sa fille dans les mansardes de Greek-Street,
+occupées par le peintre jusqu'au jour de sa mort. Les
+portraits de l'hôtesse en robe de satin blanc et de son mari en
+veste à boutons de cuivre, chefs-d'&oelig;uvre de Sharp, donnés en
+payement de loyers, décoraient encore les murs du salon. Mistress
+Stokes était une personne communicative; elle raconta
+sans se faire prier tout ce qu'elle savait de M. Sharp, de sa
+vie de débauche et de misère; de sa bonne humeur et de son
+entrain, des chasses que lui donnaient baillis et créanciers;
+et à la grande indignation de l'hôtesse scandalisée, de son mariage
+avec sa femme, retardé jusqu'aux derniers moments de
+la malheureuse, que l'hôtesse ne pouvait même pas voir en
+peinture; des manières vives et délurées de sa fille; de l'hilarité
+qu'elle excitait par son talent à tourner tout le monde en
+caricature; c'était elle qu'on envoyait chercher le genièvre au
+cabaret, et on la connaissait dans tous les ateliers du quartier.
+En somme, mistress Bute recueillit les détails les plus complets
+sur la parenté, l'éducation et le caractère de sa nouvelle nièce.
+Rebecca n'eût peut être pas été fort aise d'apprendre le résultat
+de l'enquête dont elle était l'objet.</p>
+
+<p>Ces recherches si habilement dirigées profitaient ensuite à
+l'instruction de miss Crawley. On lui disait que mistress
+Rawdon Crawley était la fille d'une danseuse d'Opéra; qu'elle-même
+avait exercé cette profession; qu'elle avait servi de modèle
+chez les peintres; qu'elle avait été élevée de manière à devenir
+la digne fille de sa mère; qu'elle buvait le petit verre avec
+son père, etc., etc.; qu'enfin c'était une femme perdue qui avait
+épousé un homme non moins perdu. Et la moralité de la fable
+était, d'après mistress Bute, qu'il n'y avait plus rien de bon à
+faire de ces deux êtres, et qu'une personne respectable ne
+pouvait consentir à voir de tels fripons.</p>
+
+<p>Telles étaient les pièces de campagne dont mistress Bute s'entourait
+à Park-Lane, les provisions et les munitions de guerre
+qu'elle amassait dans la place, en prévision du siége que
+Rawdon et sa femme ne manqueraient pas de faire subir à
+miss Crawley.</p>
+
+<p>S'il y avait un reproche à adresser à mistress Bute, c'était
+d'apporter trop d'ardeur dans l'exécution de ses plans. Ses soins
+étaient peut-être excessifs; elle faisait miss Crawley plus malade
+qu'elle n'était en réalité. Bien que sa parente courbât la
+tête sous le joug, elle ne demandait pas mieux que d'échapper
+le plus tôt possible à une servitude si rigoureuse et si assommante.
+Ces femmes à l'esprit dominateur, qui prétendent
+mieux savoir que les parties intéressées ce qui convient à
+leurs voisins, ont le grand tort de compter sans les éventualités
+d'une révolte domestique ou les fâcheux résultats d'un
+abus d'autorité.</p>
+
+<p>Nous donnons comme exemple mistress Bute, animée des
+meilleures intentions, compromettant sa santé à force de veilles,
+négligeant repos et promenades pour le plus grand bien de sa
+belle-s&oelig;ur souffrante, et si pénétrée de la gravité du malaise
+de la vieille dame que, pour un peu, elle eût été commander
+son cercueil.</p>
+
+<p>Un jour, en tête à tête avec M. Clump, le fidèle apothicaire,
+elle entra dans quelques détails sur le dévouement dont elle
+faisait preuve, sur les résultats qu'elle en espérait pour cette
+santé si précieuse et si chère.</p>
+
+<p>«Mon cher monsieur Clump, disait-elle, je puis me donner
+ce témoignage de n'avoir négligé aucune tentative pour rendre
+la santé à notre chère malade, que l'ingratitude de son neveu a
+conduite à ce lit de souffrance. Aucune fatigue ne m'effrayera,
+aucun sacrifice ne me fera reculer.</p>
+
+<p>&mdash;Votre dévouement, il faut l'avouer, est admirable, dit
+M. Clump avec un profond salut, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas fermé l'&oelig;il depuis mon arrivée. Sommeil,
+santé, bien-être personnel, j'ai tout mis de côté en présence
+d'un seul sentiment, celui du devoir. Quand mon pauvre James
+a eu la petite vérole, je n'ai point confié à des mains mercenaires
+le soin de ce cher enfant, oh non!</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes une bien bonne mère, chère madame, la meilleure
+des mères, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Comme mère de famille, comme femme d'un ministre de
+l'Église anglaise, j'ai l'humble confiance de suivre la bonne
+voie, dit mistress Bute avec un ton béat et pénétré. Tant que
+le moindre souffle animera mon être, jamais, Monsieur Clump,
+jamais je n'abandonnerai le poste du devoir. D'autres ont pu
+conduire à ce lit de souffrance cette vénérable femme et chagriner
+ses cheveux blancs....»</p>
+
+<p>En même temps par un mouvement oratoire, mistress Bute
+indiquait du geste le devant de cheveux couleur café accroché
+à un clou du cabinet de toilette.</p>
+
+<p>«Mais moi on me trouvera toujours assise à ce chevet.
+Ah! monsieur Clump, je ne le sais que trop, cette couche a
+autant besoin des secours spirituels que de ceux du médecin.</p>
+
+<p>&mdash;J'allais vous faire remarquer, ma chère madame, se décida
+à dire M. Clump d'une voix doucereuse, j'allais vous faire observer,
+quand vous avez donné un libre cours à des sentiments
+qui vous font honneur, que précisément vous vous alarmez à
+tort pour cette excellente amie, et que vous faites à cause
+d'elle trop bon marché de votre santé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, voyez-vous, je donnerais ma vie pour mon
+devoir, pour les membres de la famille de mon mari, répliqua
+mistress Bute.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, madame, si cela était nécessaire; mais nous ne
+voulons rien moins que le martyre de mistress Bute Crawley,
+reprit Clump avec galanterie. Le docteur Squills et moi avons
+examiné l'état de miss Crawley avec le plus grand soin, la plus
+vive sollicitude, comme vous devez le penser. Nous l'avons
+trouvée dans un état de faiblesse et de surexcitation nerveuse.
+Ces affaires de famille l'avaient mise tout en émoi....</p>
+
+<p>&mdash;Son neveu finira par la potence, fit mistress Bute d'un
+ton prophétique.</p>
+
+<p>&mdash;L'avaient mise tout en émoi; alors vous êtes arrivée
+comme un ange gardien; oui, ma chère madame, vous êtes
+venue, je le répète, comme son ange gardien, pour la soulager
+dans l'accablement du malheur. Mais le docteur Squills et moi
+nous pensons que l'état de notre aimable cliente n'exige pas
+qu'elle garde le lit d'une façon aussi rigoureuse. L'hypocondrie
+de son humeur ne peut qu'augmenter dans cet isolement, il lui
+faut du changement; le grand air, de la gaieté. Ce sont les
+meilleurs remèdes de ma pharmacie, dit M. Clump en riant et
+en laissant voir une rangée de dents parfaitement conservées.
+Conseillez-lui de se lever, chère madame; faites-la sortir de
+son lit, secouez sa torpeur par des promenades en voiture, et
+bientôt vous verrez aussi renaître les roses de vos joues, si je
+puis parler ainsi sans manquer au respect que je dois à mistress
+Bute Crawley.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'au parc, elle pourrait voir son abominable neveu,
+où l'on m'a dit que l'infâme allait souvent se promener
+avec l'impudente complice de ses crimes, répliqua mistress
+Bute laissant percer son égoïste cupidité; il y en aurait assez
+pour lui donner une rechute qui l'obligerait à reprendre le lit.
+Il ne faut pas qu'elle sorte, monsieur Clump; elle ne sortira
+pas tant que je serai là pour veiller sur elle. Et quant à ma
+santé, peu m'importe! j'en fais le sacrifice avec joie, monsieur.
+C'est mon offrande sur l'autel du devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! sur ma parole, madame, reprit brusquement
+M. Clump, je ne réponds point de sa vie si elle reste plus longtemps
+enfermée dans l'air épais de sa chambre. Une attaque de
+nerfs pourra venir nous l'enlever quelque jour, et, si vous
+voulez voir hériter le capitaine Crawley, je vous le dis en
+toute sincérité, madame, vous en prenez tout à fait le chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu du ciel! est-elle donc en danger de mort? s'écria
+mistress Bute; pourquoi ne m'en avoir pas informée plus tôt?»</p>
+
+<p>La veille au soir, M. Clump et le docteur Squills avaient eu
+une consultation sur miss Crawley et sa maladie, tout en vidant
+une bouteille de vin chez sir Lapin Warren, dont la
+femme, pour la treizième fois, allait lui décerner le titre de
+père.</p>
+
+<p>«Clump, disait le docteur Squills, c'est une véritable harpie
+sous forme de femme, vomie par Hampshire pour agripper
+la vieille Tilly Crawley. Excellent madère, ma foi!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie aussi, répliqua Clump, à ce Rawdon Crawley,
+d'aller épouser une gouvernante! Il est vrai qu'il y a du
+sang dans cette fille.</p>
+
+<p>&mdash;Des yeux bleus, une jolie peau, une figure chiffonnée, un
+front hardiment dessiné, continua Squills, c'est bien quelque
+chose, sans compter que Crawley est un fou, Clump.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, et un fameux, repartit l'apothicaire.</p>
+
+<p>&mdash;Cette vieille fille va l'oublier, ajouta le médecin; puis
+après une pause il ajouta: C'est un bon revenu pour vous,
+Clump, et vous lui faites avaler des drogues pour de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Un fameux, et que je ne céderais pas pour deux cents
+livres sterling par an.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde alors; car cette naturelle de l'Hampshire
+l'expédiera en deux mois, Clump, mon garçon, si vous la
+laissez faire, dit le docteur Squills. La vieillesse, les indigestions,
+les palpitations de c&oelig;ur, une congestion cérébrale, une
+attaque d'apoplexie, elle n'a qu'à choisir, et son affaire est
+bonne. Remettez-la sur pied, Clump, faites-la sortir, ou sans
+cela vous pourrez bien voir arrêter votre revenu annuel.»</p>
+
+<p>Sous l'empire de cette pensée, le digne apothicaire s'était
+adressé à mistress Bute Crawley, avec toute la candeur de
+son âme.</p>
+
+<p>Celle-ci faisant peser sa main de fer sur la vieille dame, la
+consignait au lit, et, ne laissant approcher d'elle personne,
+redoublait d'efforts pour lui faire changer son testament. Mais
+les terreurs de miss Crawley à l'idée de la mort la reprenaient
+toutes les fois qu'on venait à lui faire de ces funèbres propositions.
+Mistress Bute avait donc à remettre sa patiente en belle
+humeur et en bonne santé avant de poursuivre le but sérieux
+qu'elle se proposait. Mais en quel lieu la conduire? Le seul endroit
+où il n'y eût pas chance de rencontrer l'odieux couple
+des Rawdons était l'église, et la vieille dame n'y aurait trouvé
+aucun plaisir; mistress Bute le savait.</p>
+
+<p>«Nous irons visiter les magnifiques faubourgs de Londres,
+pensait-elle alors; rien n'est plus pittoresque, à ce qu'on dit.»</p>
+
+<p>Elle s'allumait ainsi d'une soudaine et belle passion pour
+Hampstead et Hornsey: Dulwich ne lui avait jamais paru si
+féerique. Elle chargeait sa victime sur la voiture, et lui faisait
+visiter ces sites champêtres; elle avait soin d'assaisonner ces
+petits voyages de conversations irritantes sur Rawdon et sa
+femme; elle n'épargnait à la vieille dame aucune des histoires
+qui pouvaient provoquer son indignation contre ce couple de
+réprouvés.</p>
+
+<p>Mais mistress Bute, pour vouloir trop bien faire, finissait par
+tendre la corde trop roide. Tandis qu'elle s'efforçait d'inspirer
+à miss Crawley l'aversion de son neveu rebelle, la malade
+sentait naître en elle au contraire une haine profonde, une
+terreur secrète pour son bourreau, et n'aspirait plus qu'à
+sortir de ses mains. Au bout de quelque temps, elle leva
+l'étendard de l'insurrection contre Highgate et Hornsey. Elle
+voulait aller au Parc. Mistress Bute craignait d'y rencontrer
+l'abominable Rawdon, et ne se trompait pas. Un jour on
+vit poindre à l'horizon le phaéton de Rawdon, où Rebecca
+était assise à côté de lui. Dans le carrosse de l'ennemi, miss
+Crawley occupait sa place ordinaire, mistress Bute était à sa
+gauche. Sur la banquette de devant se trouvait miss Briggs
+avec le toutou.</p>
+
+<p>Le moment critique était donc enfin arrivé. Le c&oelig;ur de Rebecca
+battait avec violence quand elle reconnut la voiture; les
+deux équipages s'avançaient l'un vers l'autre, et Rebecca, la
+tête penchée, jeta sur la vieille demoiselle un regard où se
+peignaient la tendresse et le dévouement. Rawdon lui-même
+tremblait, et sa figure rougit sous ses épaisses moustaches. Le
+chapeau de miss Crawley était imperturbablement tourné du
+côté de la petite rivière. Mistress Bute redoublait de prévenances
+à l'égard du toutou, qu'elle appelait son petit <i>doggy</i>,
+son petit bichon, son petit amour d'argent. Les voitures roulaient
+toujours chacune dans son sens.</p>
+
+<p>«C'est une affaire toisée, dit Rawdon à sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Essayez encore une fois, Rawdon, répondit Rebecca,
+accrochez leur voiture s'il le faut, cher ami.»</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur manqua à Rawdon pour exécuter cette dernière
+man&oelig;uvre. Quand les voitures se rencontrèrent de nouveau,
+il se leva debout dans son phaéton, porta la main à son chapeau,
+tout prêt à saluer et regardant de tous ses yeux. Cette
+fois la figure de miss Crawley n'était pas tournée de l'autre
+côté; elle et mistress Bute jetèrent sur leur neveu un coup
+d'&oelig;il inexorable. Le malheureux retomba sur son siége, en
+proférant un énorme juron, enfila une allée de côté et rentra
+chez lui le désespoir dans l'âme.</p>
+
+<p>Ce fut pour mistress Bute un brillant et décisif triomphe;
+mais elle comprit le danger qu'il y aurait à s'exposer à de nouvelles
+rencontres, en voyant la surexcitation nerveuse où se
+trouvait miss Crawley. Elle parvint à convaincre sa chère amie
+que, pour le bien de sa santé, elle devait quitter la ville pour
+quelque temps, et elle appuya fortement auprès d'elle en faveur
+de Brighton.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XX"></a>CHAPITRE XX.</h2>
+
+<h2>Le capitaine Dobbin négociateur de mariage.</h2>
+
+
+<p>Le capitaine Dobbin se trouva, sans savoir comment, ministre
+plénipotentiaire pour la conclusion du mariage entre
+George Osborne et Amélia. Sans lui cette union n'eût jamais
+eu lieu; il ne pouvait trop se l'avouer à lui-même, et il
+lui venait sur les lèvres un amer sourire, à la pensée que,
+parmi tant d'autres, le sort l'avait précisément chargé du soin
+de faire réussir ce mariage. La conduite de cette affaire était
+peut-être la plus pénible tâche qui pût lui être imposée; mais,
+toutes les fois que le capitaine Dobbin se trouvait en face d'un
+devoir, il marchait droit au but, sans beaucoup de paroles ni
+d'hésitation. Ayant donc mis dans sa tête que, si miss Sedley
+n'épousait pas George Osborne, elle en mourrait de douleur,
+il résolut de mettre tout en &oelig;uvre pour la conserver à la vie.</p>
+
+<p>Nous n'entrerons point dans des détails trop minutieux sur
+l'entretien de George Osborne et d'Amélia, lorsque le jeune
+capitaine fut ramené aux pieds, ou pour mieux dire dans les
+bras de sa jeune maîtresse, grâce à l'amicale intervention de
+l'honnête William. Un c&oelig;ur même plus dur que celui de
+George n'aurait pu résister à la vue de cette douce figure si
+douloureusement ravagée par le chagrin et le désespoir, à ces
+simples et tendres accents avec lesquels elle lui retraçait
+l'histoire de ses peines. Les forces ne lui avaient point manqué
+lorsque sa mère avait conduit Osborne auprès d'elle; elle avait
+seulement soulagé l'excès de sa tristesse en reposant sa tête
+sur l'épaule de son amant et en y versant des larmes tendres,
+abondantes et douces. Aussi la vieille mistress Sedley, toute
+joyeuse de cette scène, voulut assurer à ces jeunes amants les
+joies et le mystère d'un entretien secret. Elle laissa Emmy,
+qui couvrait les mains de George de larmes et de baisers,
+comme celles de son maître et seigneur, et semblait réclamer
+son indulgence et son pardon, comme si elle se fût rendue par
+ses crimes indigne de ses bontés.</p>
+
+<p>Cette tendre et humble soumission pénétrait George Osborne
+d'une douce et flatteuse émotion. Il trouvait une esclave prosternée
+et obéissante dans cette simple et fidèle créature, et le
+sentiment de sa toute-puissance faisait tressaillir agréablement
+son âme. Monarque souverain, il se sentait enclin à la générosité,
+et daignait relever cette Esther agenouillée pour lui
+faire prendre place à ses côtés sur le trône. En outre, cette
+suave et mélancolique beauté avait pour lui autant de charme
+que ces marques de soumission. En conséquence, il rassura,
+encouragea la pauvre petite, et lui pardonna pour ainsi dire.</p>
+
+<p>Quant à elle, ses espérances, ses pensées, qui s'étaient
+flétries à l'ombre en l'absence de leur soleil, retrouvèrent
+leur fraîcheur et leur sève, grâce au retour de l'astre
+tout-puissant. Dans cette petite figure rayonnante qui s'épanouissait
+désormais sur l'oreiller d'Amélia, vous n'auriez pas reconnu
+celle qui était si pale, si défaite, si indifférente à tout ce qui
+l'environnait. L'honnête Irlandaise se réjouissait du changement,
+et demandait à déposer un baiser sur cette figure qui
+avait subitement retrouvé toutes ses roses. Amélia entourait
+de ses bras le cou de la jeune fille et l'embrassait de tout c&oelig;ur,
+comme aurait fait un enfant. Elle goûta ce soir-là un sommeil
+calme et rafraîchissant. Une joie ineffable resplendissait dans
+ses traits quand elle s'éveilla aux rayons de l'aurore.</p>
+
+<p>«Je le verrai encore aujourd'hui, se disait tout bas Amélia;
+c'est le plus noble et le meilleur des hommes.»</p>
+
+<p>Le fait est que George se tenait pour l'être le plus généreux
+de la terre, et pensait faire un grand sacrifice en épousant cette
+jeune fille.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle avait avec Osborne un délicieux tête-à-tête
+dans la salle du haut, la vieille mistress Sedley et le capitaine
+Dobbin s'entretenaient en bas sur la situation des jeunes
+amants et avisaient aux arrangements à prendre. Mistress
+Sedley, en épouse qui connaît son mari, prévoyait déjà qu'aucun
+pouvoir humain ne pourrait faire consentir M. Sedley au
+mariage de sa fille avec le fils de l'homme qui l'avait traité
+d'une manière si outrageante et si inexorable. Elle fit à Dobbin
+l'histoire détaillée du passé, alors qu'Osborne le père menait
+une vie plus que modeste dans New-Road, et que sa femme
+se montrait enchantée des petits jouets d'enfants dont Joe ne
+voulait plus, et que mistress Sedley donnait aux enfants Osborne
+le jour de leur naissance. L'ingratitude diabolique de cet
+homme avait, suivant elle, fait une profonde blessure au
+c&oelig;ur de M. Sedley, et, quant au mariage, il n'y consentirait
+jamais, jamais, au grand jamais.</p>
+
+<p>«Il se fera alors par enlèvement, madame, dit Dobbin en
+riant, à l'instar de celui du capitaine Rawdon avec la petite
+gouvernante, l'amie de miss Emmy.»</p>
+
+<p>Mistress Sedley ne pouvait en croire ses oreilles; elle n'en
+revenait pas. Enfin, tout absorbée de cette nouvelle, elle appela Blenkinsop pour lui en faire part.</p>
+
+<p>Blenkinsop s'était toujours défiée de cette miss Sharp; Joe
+l'avait échappé belle! et elle retraça tout au long les scènes
+sentimentales qui s'étaient passées entre Rebecca et le receveur
+de Boggley-Wollah.</p>
+
+<p>Quant à Dobbin, ce n'étaient pas les fureurs de M. Sedley
+qui l'effrayaient le plus. Il avouait que ses doutes et ses inquiétudes
+les plus vives lui venaient au sujet des dispositions
+d'une espèce d'autocrate russe aux épais sourcils, séant à
+Russell-Square, et qui avait mis un veto absolu au mariage
+médité par Dobbin. Il connaissait l'entêtement et la brutalité
+du père Osborne, il savait combien il était tenace dans ses
+résolutions une fois prises.</p>
+
+<p>«Le seul moyen pour George de sortir d'embarras, disait
+son ami, c'est de se distinguer dans la campagne qui va s'ouvrir.
+S'il est tué, la mort ne tardera pas à réunir ces deux
+âmes; s'il se distingue, eh bien! alors, comme il lui revient
+quelque argent de sa mère, à ce que j'ai entendu dire, il
+pourra acheter un grade de major ou se défaire de celui de
+capitaine, et aller s'occuper de défrichement au Canada, ou
+encore se livrer à l'agriculture dans une petite habitation à la
+campagne.»</p>
+
+<p>Avec une telle compagne, Dobbin trouvait que l'on aurait
+pu défier les glaces de la Sibérie. Ce naïf et imprévoyant jeune
+homme ne fut pas même arrêté un moment par la pensée que
+le manque d'espèces pour acheter un bel équipage avec des
+chevaux, et l'absence d'un revenu suffisant pour en mettre les
+propriétaires à même de faire bonne chère à leurs amis,
+pussent devenir un obstacle à l'union de George et de miss
+Sedley.</p>
+
+<p>Toutefois, sous l'influence de ces graves considérations, il
+pensa qu'il fallait presser autant que possible ce mariage.
+Était-il donc lui-même bien désireux d'en voir la conclusion?
+à peu près à la façon de gens qui, après un décès, hâtent les
+cérémonies funèbres ou avancent l'heure fixée pour une séparation
+inévitable. M. Dobbin s'étant chargé de cette affaire
+avait grand désir de la terminer. Il faisait sentir à George la
+nécessité d'une exécution immédiate; il lui montrait les
+chances de réconciliation avec son père, si son nom était
+porté à l'ordre du jour dans la Gazette. Dobbin consentait
+même, s'il en était besoin, à affronter le courroux des deux
+pères. En tout cas, il priait George d'en finir avant l'ordre
+de départ attendu de jour en jour, et qui devait forcer le
+régiment à quitter l'Angleterre pour aller guerroyer sur le
+continent.</p>
+
+<p>Tout dévoué à ces projets matrimoniaux, M. Dobbin, suivi
+de l'approbation et des v&oelig;ux de mistress Sedley, qui n'avait
+nulle envie de traiter directement cette affaire avec son mari,
+se rendit auprès de John Sedley, dans la maison où il descendait
+dans la Cité, au café du Tapioca. C'était là que, depuis
+la fermeture de ses bureaux et les rigueurs de sa destinée, le
+pauvre vieillard ruiné allait chaque jour écrire et recevoir sa
+correspondance, réunissant ses lettres en liasses mystérieuses
+qu'il fourrait dans les poches de ses habits. Rien de plus triste
+que ce mystère, ces soucis, ces démarches où en est réduit
+tout homme ruiné, ces lettres qu'il étale sous vos regards, et
+où se lit la signature de quelque richard connu; ces papiers
+gras et déchirés renfermant des promesses de secours et des
+compliments de condoléances; fragile espoir sur lequel on se
+fonde pour un retour à la fortune.</p>
+
+<p>Dobbin trouva au milieu de ces illusions de la misère celui
+qui avait été jadis l'épanoui, le joyeux, l'opulent John Sedley.
+Ses habits, autrefois coquets, étaient blancs sur les coutures.
+Le cuivre des boutons commençait à percer. L'infortuné avait
+les traits pâles et défaits. Sa cravate et son jabot chiffonnés
+tombaient en désordre sur son gilet devenu trop large. Dans
+ses beaux jours, quand il avait traité George et Dobbin au
+restaurant, personne n'y parlait et n'y riait plus haut; tous
+les garçons se heurtaient autour de lui. On éprouvait un sentiment
+de peine à voir maintenant l'humble et triste figure de
+John au café du Tapioca. Un vieux garçon aux yeux éraillés,
+aux bas crasseux, aux souliers pesants, avait pour office d'apporter
+aux habitués de ce triste repaire des pains à cacheter
+dans des verres, de l'encre dans des godets de plomb, et des
+morceaux de papier qui semblaient être dans ce lieu l'unique
+objet de consommation.</p>
+
+<p>En apercevant William Dobbin qui lui avait servi de plastron
+en mille occasions, le vieux Sedley lui tendit la main d'un air
+humble et indécis; il l'appela <i>monsieur</i>. Un sentiment de
+tristesse et de peine s'empara de William Dobbin, et il fut
+affecté de l'accueil et des paroles de l'infortuné vieillard,
+comme si lui-même avait été coupable du malheur qui le réduisait
+à cette piteuse situation.</p>
+
+<p>«Je suis aise de vous voir, capitaine Dobbin.... monsieur...,»
+dit-il en jetant un &oelig;il attristé sur son visiteur.</p>
+
+<p>La figure allongée et la tournure militaire du capitaine firent
+briller de curiosité les yeux éraillés du garçon et tirèrent de
+son assoupissement la vieille dame qui ronflait au comptoir au
+milieu de ses tasses ébréchées.</p>
+
+<p>«Comment vont le digne alderman et milady votre excellente
+mère, monsieur?»</p>
+
+<p>Il jetait un coup d'&oelig;il au garçon en prononçant ce mot de
+milady, comme s'il avait voulu dire: «Vous voyez, j'ai
+encore des amis, et parmi les personnes de rang et de distinction.»</p>
+
+<p>«Venez-vous me demander quelque service, monsieur? Mes
+jeunes amis Dale et Spiggot conduisent maintenant mes affaires
+jusqu'à l'installation de mes nouveaux bureaux; car je ne suis
+ici que très-provisoirement, vous savez, capitaine. Voyons,
+qu'y a-t-il pour votre service? Voulez-vous accepter quelque
+chose?»</p>
+
+<p>Dobbin, plein d'hésitation, lui protesta en bredouillant qu'il
+n'avait ni faim ni soif, qu'il ne venait point parler d'affaires
+avec lui, qu'il venait seulement prendre des nouvelles de
+M. Sedley et serrer la main à un vieil ami. Puis il ajouta en
+donnant la plus effroyable entorse à la vérité:</p>
+
+<p>«Ma mère va assez bien... c'est-à-dire qu'elle a été
+très-souffrante;
+elle attend le premier beau jour pour sortir et pour
+aller voir mistress Sedley. Comment va mistress Sedley, monsieur?
+J'espère que sa santé est toujours bonne.»</p>
+
+<p>Il s'arrêta, réfléchissant à l'excès de son hypocrisie. Le jour
+était des plus beaux, le soleil n'avait jamais versé autant de
+lumière sur Coffin-Court, où était situé le café du Tapioca.
+Dobbin se rappelait en outre qu'il venait de quitter mistress
+Sedley il y avait au plus une heure, lorsqu'il avait conduit
+Osborne en fiacre à Fulham, où il l'avait laissé en tête-à-tête
+avec miss Amélia.</p>
+
+<p>«Ma femme sera très-heureuse de voir madame votre mère,
+dit Sedley en sortant ses papiers de sa poche. Votre père m'a
+écrit une bien excellente lettre, monsieur, et je vous charge
+pour lui de mes respectueux compliments. Lady Dobbin trouvera
+notre maison bien plus petite que celle où nous avions
+coutume de recevoir nos amis, mais elle est fort commode, et
+le changement d'air a fait grand bien à ma fille, à qui les
+brouillards de la ville n'allaient pas du tout. Vous rappelez-vous
+la petite Emmy, monsieur? Eh bien! elle se sentait fort
+mal ici.»</p>
+
+<p>Le vieillard promenait ses yeux de côté et d'autre, tandis
+qu'il parlait avec un air distrait, et en même temps ses doigts
+jouaient avec ses papiers et tortillaient maladroitement le fil
+rouge qui leur servait de lien.</p>
+
+<p>«Vous êtes soldat, continua-t-il; eh bien! je vous le demande,
+Will Dobbin, qui se serait attendu au retour de ce
+Corse, à son évasion de l'île d'Elbe? Quand les souverains alliés
+étaient l'année dernière ici, quand nous leur avons donné
+ce dîner dans la Cité, quand nous avons vu ce temple à la
+Concorde, ces feux d'artifice, ce pont chinois de Saint-James
+Park, un homme sensé pouvait-il supposer que la paix ne
+tiendrait pas, surtout après un <i>Te Deum</i> chanté en son honneur,
+monsieur? Je dis, monsieur, que c'est par un tour de
+passe-passe que Bonaparte s'est échappé de l'île d'Elbe. C'était
+une conspiration de toutes les puissances de l'Europe pour
+faire baisser les fonds et ruiner ce pays. C'est à cela que je
+dois d'être ici, William. Voilà comment mon nom se trouve
+dans la gazette. Oui, monsieur, voilà où m'a mené mon excès
+de confiance dans l'empereur de Russie et le prince régent.
+Tenez, regardez ici, sur ces papiers. Voyez les fonds au
+1<sup>er</sup> mars, lorsque j'ai acheté du cinq pour cent français au
+comptant. Voyez où cela est descendu maintenant.... Qu'est
+devenu le commissaire anglais qui l'a laissé partir? On devrait
+le fusiller, ce commissaire! monsieur, on devrait le faire passer
+à un conseil de guerre et le fusiller, morbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne tarderons pas, monsieur, à donner la chasse à
+Bonaparte, dit Dobbin, un peu tourmenté des fureurs du vieillard,
+en voyant les veines de son front s'injecter de sang et ses
+poings retomber à coups redoublés sur ses paperasses. Oui,
+nous allons lui donner une chasse, monsieur. Le duc est déjà
+en Belgique, et nous attendons chaque jour les ordres de départ.</p>
+
+<p>&mdash;Ne lui faites point de quartier. Rapportez la tête de ce
+scélérat, fusillez ce misérable! hurlait Sedley. J'avais des engagements
+à.... Enfin me voilà ruiné, entendez-vous, ruiné par
+ce damné brigand et par des escrocs sans pudeur dont j'ai fait
+la fortune, monsieur, et qui roulent carrosse maintenant,»
+ajouta-il d'une voix enrouée.</p>
+
+<p>Dobbin se sentait vivement ému à la vue de ce vieux et excellent
+ami, égaré par le malheur et se livrant à des colères
+inutiles.</p>
+
+<p>«Oui, continuait-il, ce sont des vipères que l'on s'amuse à
+réchauffer dans son sein, et elles ne piquent ensuite que plus
+fort. Ce sont des meurt-de-faim que vous mettez en voiture et
+qui sont les premiers à vous écraser. Vous savez de qui je
+parle, William Dobbin, mon garçon. Je parle de ce sac à écus
+de Russell-Square, si fier de sa dorure, lui que j'ai connu sans
+un schelling. Je ne désire plus qu'une chose, c'est de le revoir
+dans l'état de misère où il était quand nous nous sommes liés
+ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami George, monsieur, m'en a touché quelques
+mots, dit Dobbin, préoccupé d'en venir à ses fins. Ce débat l'a
+fort chagriné, monsieur, et je viens vous apporter un message
+de sa part.</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà le but de votre visite, sans doute? s'écria le vieillard
+bondissant sur son siége. Heuh! il m'envoie ses compliments
+de condoléance, n'est-ce pas? Il est vraiment trop bon
+ce beau monsieur; qui veut répandre une odeur aristocratique
+et se roidit comme s'il avait un bâton dans le dos. Qu'il vienne
+un peu rôder autour de ma maison? si mon fils avait le courage
+d'un homme, il lui aurait déjà logé une balle dans la tête.
+C'est un coquin tout comme son père. Je ne veux pas qu'on prononce
+son nom chez moi; j'ai maudit le jour où je lui ai ouvert
+ma maison, et j'aimerais cent fois mieux voir ma fille morte
+que mariée à cet homme-là.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas imputer à George les mauvais procédés
+de son père. L'amour de votre fille pour son fils est autant
+votre ouvrage que le sien. Avez-vous donc pensé vous jouer
+avec les affections de deux jeunes gens pour les étouffer ensuite
+à votre gré?</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-vous bien dans l'esprit, s'écria le vieux Sedley,
+que ce n'est point le père de George qui rompt ce mariage,
+c'est moi qui le défends. Il y a une barrière éternelle entre cette
+famille et la mienne. Je suis tombé bien bas, mais pas encore
+à ce degré de honte. Non! non! Vous pouvez le répéter à toute
+cette clique, père, fils, s&oelig;urs et tout le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je pense, monsieur, répondit Dobbin à voix basse,
+que vous n'avez ni le pouvoir ni le droit de séparer ces deux
+c&oelig;urs, et que, si vous ne donnez pas votre consentement à
+votre fille, elle fera bien de s'en passer. Parce que vous avez
+la tête à l'envers, ce n'est pas une raison pour qu'elle meure
+ou mène une vie malheureuse. À mon sens, elle se trouve
+déjà aussi bien mariée que si tous les bans avaient été
+publiés dans les églises de Londres. Et quelle meilleure réponse
+à faire à toutes ces attaques d'Osborne contre vous, que de
+montrer son fils entrant dans votre famille et épousant votre
+fille?»</p>
+
+<p>Un éclair de satisfaction parut briller sur le front du vieux
+Sedley à cette dernière remarque, mais il n'en continuait pas
+moins à déclarer que jamais on n'aurait son consentement pour
+le mariage d'Amélia et de George.</p>
+
+<p>«Eh bien! on s'en passera,» dit Dobbin en souriant.</p>
+
+<p>Et il raconta à M. Sedley, comme il l'avait fait un peu auparavant
+à sa femme, l'histoire de l'enlèvement de Rebecca par
+le capitaine Crawley. Le vieillard s'en amusa beaucoup.</p>
+
+<p>«Vous êtes de terribles gaillards, vous autres capitaines,»
+dit-il en ramassant ses papiers.</p>
+
+<p>Sa figure prenait presque en même temps une expression
+souriante, à la grande surprise du garçon, qui n'avait jamais
+rien vu de semblable sur les traits de Sedley depuis que l'infortuné
+fréquentait ce maussade café.</p>
+
+<p>L'idée de jouer un pareil tour à son ennemi, à ce Richard
+d'Osborne, avait un vif attrait pour le vieillard. Ils se quittèrent,
+Dobbin et lui, les meilleurs amis du monde.</p>
+
+ <hr />
+
+<p>«Mes s&oelig;urs prétendent qu'elle a des diamants gros comme
+des &oelig;ufs de pigeon, disait George en riant; cela doit bien
+faire avec sa tournure! Avec ces brillants à son cou, elle doit
+ressembler tout à fait à une illumination publique. Ses cheveux
+noirs sont aussi laineux que ceux de Sambo. Elle mettrait
+presque un anneau à son nez pour le jour de la présentation à
+la cour. Avec un panache de plumes sur le chignon, elle aura
+tout à fait l'air de la belle sauvage.»</p>
+
+<p>C'est ainsi que George plaisantait, en tête-à-tête avec Amélia,
+de l'extérieur d'une jeune demoiselle dont son père et ses
+s&oelig;urs venaient de faire la connaissance, et qui était, à
+Russell-Square,
+l'objet des hommages de toute la famille. La rumeur
+publique lui attribuait je ne sais combien de plantations aux
+Indes-Occidentales, beaucoup d'argent placé sur les fonds publics
+et une grosse part dans les actions de la Compagnie des
+Indes. Elle a une maison dans le Surrey et une autre à Portland-Place.
+Le <i>Morning-Post</i> avait retenti de formules admiratives
+sur cette riche héritière, Mrs. Haggistoun, veuve du colonel
+Haggistoun, lui servait de chaperon et avait la haute main
+dans la maison. Elle venait de quitter la pension, et George
+et ses s&oelig;urs l'avaient rencontrée dans une soirée chez le vieux
+Hulker, Devonshire-Place. Hulker, Bullock et Comp, étaient
+depuis longtemps les correspondants de la maison.</p>
+
+<p>Les demoiselles Osborne lui avaient fait toutes les chères
+possibles, et l'héritière y avait répondu avec un grand
+laisser-aller.
+Les demoiselles Osborne trouvaient qu'une orpheline
+dans sa position, avec tant d'argent surtout, était quelque
+chose de bien intéressant. Elles avaient la tête et la bouche
+pleines de leur nouvelle amie, quand elles revinrent de Hulker-Hall,
+auprès de miss Wirt, leur demoiselle de compagnie. Dès
+le lendemain, leur voiture les conduisit chez elle.</p>
+
+<p>Mrs. Haggistoun, veuve du colonel Haggistoun, parente de
+lord Binkie, dont elle ramenait toujours le nom dans la conversation,
+avait tourné la tête à ces simples ou plutôt à ces orgueilleuses
+jeunes filles trop disposées à parler de leurs illustres
+connaissances. Quant à Rhoda, elle avait toutes les qualités
+désirables, de la franchise, de la bonté, de l'amabilité; elle
+n'était pas encore bien au courant du monde, mais elle avait
+un si bon caractère! Dès la première entrevue, ces demoiselles
+s'appelèrent de leur nom de baptême.</p>
+
+<p>«J'aurais voulu que vous vissiez sa robe de cour, Emmy,
+disait Osborne se pâmant de rire; elle est venue la montrer à
+mes s&oelig;urs avant sa présentation par milady Binkie, parente
+d'Haggistoun. Ses diamants brillaient comme l'éclairage du
+Vauxhall, la nuit que nous y avons passé ensemble. Vous rappelez-vous
+le Vauxhall et la voix passionnée de Jos et: <i>Ma
+chère petite Louloute</i>?... Diamants et acajou, ma chère! Quel
+heureux contraste! Et des plumes blanches dans les cheveux,
+c'est-à-dire dans la toison. Ses boucles d'oreille ressemblaient
+à des lustres, et, pour achever cette toilette, une robe à queue
+de satin jaune qui traînait derrière elle comme la chevelure lumineuse
+d'une comète.</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge a-t-elle? demanda Emmy, lorsque George eut
+fini de débiter, avec une volubilité sans égale, cette belle tirade
+sur son enchanteresse d'ébène.</p>
+
+<p>&mdash;Cette reine de Congo, bien qu'elle vienne de quitter la
+pension, doit avoir environ vingt-deux ou vingt-trois ans. Je
+voudrais que vissiez son orthographe. Mistress la colonelle
+Haggistoun écrit ordinairement ses lettres, mais sa tendresse
+pour mes s&oelig;urs l'a emportée trop loin; elle s'est risquée à
+prendre la plume, et elle a écrit <i>çatain</i> et <i>Sain-Geams</i> pour
+satin et Saint-James.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne peut être que miss Swartz, la pensionnaire en
+chambre, dit Emmy, se rappelant la bonne et excellente mulâtresse
+qui avait eu des attaques de nerfs le jour où Amélia
+avait quitté la maison de miss Pinkerton.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien ce nom-là, dit George; son père était un Juif
+allemand qui faisait la traite des nègres, à ce qu'on dit; enfin,
+je ne sais comment, mais il était en rapport avec les cannibales
+et les anthropophages. Il est mort l'année dernière, et miss Pinkerton
+a présidé à l'éducation de sa fille: elle joue deux airs
+sur le piano et sait trois romances; elle met l'orthographe
+quand Mrs. Haggistoun est là pour lui dire les lettres. Jane et
+Maria se sont mises à l'aimer comme une s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne m'ont-elles pas aimée aussi? dit Emmy avec
+tristesse; elles m'ont toujours témoigné beaucoup de froideur.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère âme, elles vous auraient aimée si vous aviez eu
+à vous deux cent mille livres, répliqua George; ainsi le veut
+l'éducation qu'elles ont reçue. Dans notre société, on ne connaît
+que l'argent comptant. Nous vivons au milieu des banquiers,
+des financiers de la Cité, et chacun d'eux, en vous parlant, a
+besoin de faire sonner ses guinées dans sa poche. Ils sont
+fiers de posséder dans leurs rangs ce lourdaud de Frédérick
+Bullock qui va épouser Maria, Goldmore, le directeur de la compagnie
+des Indes, Dipley, qui est dans le commerce des suifs,
+notre commerce à nous, dit George avec un rire forcé et en
+rougissant. Au diable ce troupeau de rogneurs d'écus! Je m'endors
+toujours à leurs assommants et cérémonieux dîners. Je ne
+fais que rougir dans ces fêtes ridicules données par mon père.
+Moi, j'ai l'habitude de vivre avec des gentilshommes, des gens
+du monde, Emmy, et non point avec ces grossiers commerçants.
+Chère petite femme, vous êtes la seule personne de notre classe
+qui ait la tournure, les pensées et le langage d'une grande dame.
+C'est qu'aussi vous êtes un ange, et vous avez beau faire, il n'en
+sera ni plus ni moins. On dirait, en vous voyant, une grande
+dame. Miss Crawley, qui a fréquenté les meilleures sociétés de
+l'Europe, ne l'avait-elle pas remarqué? Et, quant à Crawley
+des gardes-du-corps, vrai Dieu! voilà un fameux gaillard. Il
+me plaît pour avoir épousé la femme qu'il aimait.»</p>
+
+<p>Amélia admirait beaucoup M. Crawley à cause de son équipée,
+trop peut-être. Rebecca ne pouvait manquer d'être heureuse
+avec lui, et elle disait en riant que Jos finirait bien par
+en prendre son parti.</p>
+
+<p>C'est ainsi que le couple amoureux était revenu aux épanchements
+des premiers jours. Amélia avait repris toute sa confiance,
+tout en se disant très-jalouse de miss Swartz et en témoignant,
+la petite hypocrite, la plus vive terreur de se voir
+oubliée par George pour l'héritière de Saint-Kitts aux immenses
+richesses et aux vastes domaines. Mais, en fait, elle
+était trop heureuse pour ressentir des craintes ou des doutes;
+elle voyait George à ses côtés; aucune héritière, aucune
+beauté ne pouvait plus maintenant lui causer de terreur.</p>
+
+<p>Quand le capitaine Dobbin revint dans l'après-midi pour
+rendre compte de ses négociations, son c&oelig;ur s'épanouit en
+voyant Amélia reprendre la fraîcheur de la jeunesse, en l'entendant
+rire, badiner et chanter au piano ses vieilles romances,
+jusqu'au moment où retentit la sonnette de la porte. C'était
+M. Sedley qui rentrait, et George dut battre en retraite devant
+lui.</p>
+
+<p>Après le premier sourire d'arrivée, miss Sedley ne s'était
+pas plus inquiétée de Dobbin que s'il n'y était pas. Pour lui,
+il se sentait heureux du bonheur de la jeune fille, et s'applaudissait
+de pouvoir s'en faire l'instrument.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XXI"></a>CHAPITRE XXI.</h2>
+
+<h2>Querelle à propos d'une héritière.</h2>
+
+
+<p>Les mérites incontestables que possédait miss Swartz avaient
+assurément de quoi inspirer une violente passion, et l'âme du
+vieil Osborne se berçait déjà de mille rêves ambitieux qu'il espérait
+bientôt, grâce à cette héritière, voir passer à l'état de
+réalités. Il était ravi des avances et des cajoleries que ses filles
+faisaient à leur nouvelle amie, et il déclarait que sa plus
+grande joie comme père était de voir ses enfants placer si bien
+leurs affections.</p>
+
+<p>«Il ne faut point chercher, disait-il à miss Rhoda, dans
+notre humble retraite de Russell-Square, la splendeur et le
+luxe que vous offrent les salons aristocratiques. Chère demoiselle,
+mes filles sont toutes simples, tout ouvertes. Ce qu'on
+peut dire pour elles, c'est qu'elles ont le c&oelig;ur bien placé et
+ressentent pour vous une tendresse qui prouve en leur faveur.
+Quant à moi, je ne suis qu'un négociant tout uni et tout rond dans
+les affaires, et sans prétention, comme pourront vous le dire Hulker
+et Bullock, les correspondants de feu votre père, de si respectable
+mémoire. Vous trouverez chez nous cette cordialité et
+cette franchise qui font le bonheur, et, pour tout dire en un
+mot, une famille respectée, une table simple, des m&oelig;urs
+honnêtes, un accueil affectueux. Ah! chère miss Rhoda, chère
+Rhoda, laissez-moi vous appeler ainsi, car mon c&oelig;ur, je vous
+le jure, s'épanouit de joie à votre approche. Je vous le dis du
+fond du c&oelig;ur, je ne sais quel instinct me pousse vers vous.
+Vite, un verre de Champagne! Hicks, du Champagne pour miss
+Swartz.»</p>
+
+<p>Pourquoi douter de la véracité du vieil Osborne, de la sincérité
+de ses filles dans leurs protestations de tendresse pour
+miss Swartz? Combien de gens y a-t-il ici-bas dont les affections
+savent aller ainsi au-devant des écus et les saluent de loin!
+Leurs plus tendres sympathies sont toujours prêtes pour ceux
+qui ont le bon esprit d'avoir beaucoup d'argent et qui justifient
+l'amitié qu'on leur accorde par leur rang dans le monde. Pendant
+quinze ans, les Osborne n'avaient manifesté qu'une très-mince
+tendresse à la pauvre Amélia, tandis qu'une seule soirée
+suffit pour les enflammer d'une belle passion en faveur de
+miss Swartz, de manière à persuader les plus incrédules sur la
+sympathie mystérieuse des c&oelig;urs.</p>
+
+<p>«Quel magnifique parti ce serait là pour George, disaient
+ses s&oelig;urs avec miss Wirt, et qui lui vaudrait bien mieux que
+cette petite niaise d'Amélia!»</p>
+
+<p>Un joli garçon comme lui, avec sa tournure, son grade, ses
+qualités, était le mari qu'il fallait à la riche héritière.</p>
+
+<p>Les demoiselles Osborne avaient soin de parsemer l'horizon
+de bals à Portland-Place, de présentations à la cour, d'invitations
+chez les plus hauts personnages. Il n'était plus question
+que de George et de ses brillantes connaissances auprès
+de leur nouvelle et bien chère amie.</p>
+
+<p>Le vieil Osborne, de son côté, voyait là pour son fils une
+excellente occasion. George laisserait l'armée pour le parlement,
+et prendrait sa place dans les salons et la politique. Le
+sang du vieillard bouillait dans ses veines quand il pensait que
+le nom des Osborne pourrait être anobli dans la personne de
+son fils, et pour lui il se voyait déjà le tronc d'une glorieuse
+lignée de baronnets. Dans la Cité et à la Bourse, il se mit en
+quête des renseignements les plus complets sur la fortune de
+l'héritière, sur la nature de ses biens, sur la situation de ses
+immeubles. Le jeune Fred Bullock, qui lui avait fourni les indications
+les plus détaillées aurait bien pris l'affaire pour son
+propre compte (ce sont les expressions même du jeune banquier),
+si déjà il n'avait pas été fiancé à Maria Osborne. Ne
+pouvant donc faire sa femme de miss Swartz, ce désintéressé
+jeune homme aurait bien voulu en faire tout au moins sa
+belle-s&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Que George marche à l'assaut franchement, continua-t-il
+sur le ton de la plaisanterie, et l'enlève à la pointe de l'épée; il
+faut frapper le fer pendant qu'il est rouge, comme on dit, et la
+prendre au débotté. Dans une semaine ou deux, quelque petit
+freluquet de nos quartiers aristocratiques viendra lui offrir son
+titre avec une fortune à refaire, et nous autres gens de la Cité,
+nous en serons pour nos frais, comme c'est arrivé l'année dernière
+pour lord Fitzrufus, et miss Grogram, jusqu'alors fiancée
+à Podder de la maison Podder et Brown. Le plus tôt, c'est le
+mieux, M. Osborne, tel est mon sentiment.»</p>
+
+<p>Quand M. Osborne fut parti, M. Bullock se souvint alors d'Amélia,
+de la grâce aimable de cette jeune fille si attachée à
+George Osborne, et il préleva bien sur son temps dix précieuses
+secondes pour déplorer le malheur qui avait frappé cette
+innocente enfant.</p>
+
+<p>Ainsi, pendant que l'inconstant George Osborne revenait
+aux pieds d'Amélia, sous l'inspiration de son bon génie personnifié
+dans l'excellent Dobbin, son père et ses s&oelig;urs préparaient
+pour lui un brillant mariage, sans croire à aucun obstacle
+possible de sa part.</p>
+
+<p>Lorsque le vieil Osborne faisait ce qu'il appelait une <i>ouverture</i>,
+il ne laissait point de place au doute par rapport à ses intentions.
+Lorsque d'un coup de pied il précipitait un de ses
+valets du haut de son escalier, c'était une ouverture pour engager
+celui-ci à quitter son service. Avec sa rondeur, son tact
+ordinaires, il promit à mistress Haggistoun de lui souscrire un
+billet à vue de dix mille livres, le jour où son fils épouserait
+sa pupille: il appelait cela une ouverture, et pensait avoir agi
+en diplomate consommé touchant la susdite héritière. Il fit aussi
+une <i>ouverture</i> à George; il lui ordonna de l'épouser sur-le-champ,
+tout comme il aurait dit à son sommelier de déboucher
+une bouteille, ou à son secrétaire d'écrire une lettre.</p>
+
+<p>Cette ouverture du genre impératif fut accueillie par George
+avec une vive contrariété. Il était alors dans le premier enthousiasme,
+dans le premier feu de sa réconciliation avec
+Amélia, et jamais ses chaînes ne lui avaient paru si douces.
+La comparaison de ses manières, de sa tournure avec celles de
+miss Swartz, lui montrait une union avec celle-ci sous des
+traits doublement burlesques et odieux.</p>
+
+<p>«Des voitures et des loges à l'Opéra, se disait-il, où l'on me
+verra à côté de mon enchanteresse couleur acajou! J'en ai
+assez!»</p>
+
+<p>Il faut dire que le jeune Osborne était bien aussi entêté que
+le vieux. Quand il voulait quelque chose, rien ne pouvait
+l'ébranler dans sa résolution, et, si les fureurs du père étaient
+terribles, celles du fils ne valaient guère mieux.</p>
+
+<p>La première fois que son père lui signifia d'un ton impératif
+qu'il aurait à déposer ses hommages aux pieds de miss Swartz,
+Georges songea à opposer la temporisation à l'ouverture du
+vieillard.</p>
+
+<p>«Vous auriez dû y penser plus tôt, mon père, lui dit-il;
+cela est impossible maintenant: d'un moment à l'autre nous
+allons recevoir nos ordres de départ. Ce sera pour mon retour,
+si tant est que j'en revienne; et il s'efforçait pour lui faire
+sentir que c'était fort mal prendre son temps pour conclure un
+mariage que de choisir précisément celui où le régiment était
+menacé à chaque instant de quitter l'Angleterre. Le peu de
+jours qui restaient devaient être consacrés aux préparatifs de
+campagne, et non à des serments d'amour. Il songerait tout à
+son aise à se marier quand il aurait son brevet de major. Car,
+je vous le jure, continuait-il d'un air joyeux et déterminé, vous
+verrez un de ces jours le nom de George Osborne tout au long
+sur la Gazette.»</p>
+
+<p>Suivait la réplique du père, qui mettait en avant les renseignements
+qu'il avait pris dans la cité: Mais le père avait à c&oelig;ur
+d'empêcher que quelque freluquet aristocratique ne fît main
+basse sur l'héritière, dans le cas d'un plus long retard, et on
+pouvait au moins par précaution procéder aux fiançailles, pour
+célébrer ensuite le mariage au retour de George en Angleterre.
+D'ailleurs, c'était une folie d'aller exposer sa vie sur
+le continent, lorsqu'on avait sous la main une fortune de dix
+mille livres sterling de rente.</p>
+
+<p>«Vous voulez donc, monsieur, que je passe pour un lâche,
+répliqua George, et que notre nom soit déshonoré, par tendresse
+pour les écus de miss Swartz?»</p>
+
+<p>Cette objection jeta quelque incertitude dans l'esprit du
+vieillard; mais, dominé par son entêtement naturel, il répondit:</p>
+
+<p>«Demain, vous dînerez ici, monsieur, et, toutes les fois que
+miss Swartz y viendra, j'entends que vous soyez là pour lui
+faire votre cour. Si vous avez besoin d'argent, vous pouvez
+passer chez M. Chopper.»</p>
+
+<p>Un nouvel obstacle s'élevait donc à la traverse des projets
+de George au sujet d'Amélia. Plus d'une conférence intime
+eut lieu à cette occasion entre lui et Dobbin. L'opinion de ce
+dernier nous est déjà connue; et quant à George, une fois
+qu'il s'était mis une chose en tête, il ne s'arrêtait pas devant
+une difficulté de plus ou de moins.</p>
+
+<p>La négrillonne restait tout à fait étrangère à cette conspiration
+tramée entre les principaux membres de la famille Osborne,
+et dont elle était l'objet. Bien plus, sa tutrice et amie
+ne lui avait rien laissé pénétrer, et l'héritière de Saint-Kitts
+prenait pour très-sincères les flatteries de ses jeunes compagnes.
+Sa nature impétueuse et ardente, comme nous avons eu
+occasion de le voir précédemment, répondait à ces démonstrations
+multipliées avec une chaleur toute tropicale. Et puis, il
+faut en convenir, elle trouvait une jouissance personnelle dans
+ses visites à Russell-Square; elle y rencontrait un charmant
+garçon, George Osborne, en un mot. Les moustaches du
+jeune lieutenant avaient fait sur elle une vive impression le soir
+où elle les avait vues au bal de MM. Hulker, et comme nous
+le savons, elle n'était pas la première victime de leur puissance
+séductrice.</p>
+
+<p>George savait prendre à la fois un air vaniteux et mélancolique,
+langoureux et hautain, derrière lequel il affectait de laisser
+entrevoir des passions, des secrets et tout un enchaînement
+mystérieux de peines de c&oelig;ur et d'aventures. Sa voix avait des
+notes douces et sonores. Il disait: «Il fait chaud ce soir,» ou
+offrait une glace avec cet accent triste et sentimental qu'il aurait
+mis à annoncer à la même dame la mort de sa mère ou à lui faire
+une déclaration d'amour. Il regardait du haut de sa grandeur
+les jeunes lions de la société de son père et posait en héros
+parmi ces élégants de troisième ordre. Les uns riaient de lui
+et le détestaient, les autres, comme Dobbin, concevaient
+une admiration poussée jusqu'au fanatisme. Toujours est-il
+que ses moustaches commençaient à produire leur effet sur le
+petit c&oelig;ur de miss Swartz et à l'enrouler <i>de leurs vrilles capricieuses</i>.</p>
+
+<p>Toutes les fois qu'il y avait chance de voir George Osborne
+à Russell Square, cette naïve et excellente jeune fille n'avait
+point de paix qu'elle ne fût auprès de ses chères amies. C'était
+une dépense et un luxe de robes neuves, de bracelets et de
+chapeaux sur lesquels on ne ménageait pas les plumes. Elle
+donnait à sa parure tous les soins imaginables pour assurer son
+triomphe sur le conquérant, et avait recours à toutes ses séductions
+pour obtenir ses bonnes grâces. Quand les demoiselles
+Osborne lui demandaient de leur air le plus grave de
+faire un peu de musique, elle chantait ses trois romances et
+jouait ses deux morceaux avec un courage infatigable et un
+plaisir toujours croissant. Pendant que les demoiselles Osborne
+se livraient à ces délicieuses distractions, miss Wirt et
+la tutrice, se retirant dans un coin de la pièce, se mettaient à
+étudier le <i>Dictionnaire de la Pairie</i> et à parler noblesse.</p>
+
+<p>Le lendemain du jour où George reçut l'<i>ouverture</i> de son
+père quelques instants avant le dîner, il s'étendit sur le sofa
+du salon, dans la pose la plus naturelle à un homme mélancolique
+et rêveur. D'après l'avis de son père, il avait passé,
+dans la journée, au bureau de M. Chopper. Le vieux commerçant
+donnait de grosses sommes à son fils, sans consulter,
+dans ses largesses, d'autre règle que son caprice. Ensuite,
+George s'était rendu à Fulham, où il était resté trois heures
+avec Amélia, sa chère petite Amélia, et enfin il était venu
+retrouver ses s&oelig;urs, aussi empesées dans leur maintien que
+leurs robes de mousseline. La société était réunie dans le
+salon; les duègnes bavardaient dans leur coin, et l'honnête
+Swartz portait sa robe favorite de satin jaune, des bracelets
+de turquoise, des bagues à n'en plus finir, des fleurs,
+des plumes, et une collection de breloques et de brimborions
+qui la faisaient ressembler à la boutique d'une revendeuse à
+la toilette.</p>
+
+<p>Les demoiselles de la maison, après des efforts inutiles pour
+tirer une parole de leur frère, se mirent sur le chapitre des
+modes et parlèrent de la dernière réception à la cour. George
+ne tarda pas à trouver ce babillage insupportable. Et puis ces
+tournures étaient-elles à comparer à celle de la petite Emmy?
+Dans ces voix brusques et saccadées, ces jupes roides d'empois,
+qu'y avait-il de semblable à la douceur angélique, aux grâces
+modestes de sa bien-aimée? La pauvre Swartz était justement
+assise à la place que prenait autrefois Emmy; ses mains,
+couvertes de joyaux, s'étalaient en éventail sur sa robe de satin
+jaune; ses broches et ses boucles d'oreille lançaient des lueurs
+rutilantes, et ses gros yeux semblaient vouloir se précipiter
+de leurs orbites. Elle exprimait dans toute sa personne la parfaite
+satisfaction du dés&oelig;uvrement, avec un air qui disait à
+tout le monde: «Admirez-moi!» Les deux s&oelig;urs trouvaient,
+du reste, que le satin lui allait à ravir.</p>
+
+<p>«Le diable m'emporte, dit George en retrouvant le confident
+de son c&oelig;ur, si elle n'avait pas l'air d'un mandarin chinois
+qui n'a rien à faire toute la journée qu'à branler la tête.
+Vrai Dieu, Will, j'étais démangé de l'envie de lui jeter le coussin
+du sofa.»</p>
+
+<p>Il était parvenu toutefois à réprimer la pétulance de sa
+mauvaise humeur.</p>
+
+<p>Ses s&oelig;urs se mirent à jouer la <i>Bataille de Prague</i>.</p>
+
+<p>«Encore cet infernal refrain! hurla George exaspéré, du
+sofa où il était couché. Vous voulez donc me rendre fou! A
+la bonne heure si miss Swartz nous jouait quelque chose;
+chantez-nous quelque chose, miss Swartz, ce que vous voudrez,
+à l'exception toutefois de la <i>Bataille de Prague</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Que désirez-vous? <i>Marie aux yeux bleus</i> ou l'air de la
+<i>Corbeille</i>? demanda miss Swartz.</p>
+
+<p>&mdash;Il est fort joli, l'air de la <i>Corbeille</i>, reprirent en ch&oelig;ur les
+deux demoiselles Osborne.</p>
+
+<p>&mdash;Connu! cria de son sofa le misanthrope.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis vous chanter encore <i>Fleuve du Tage</i>, dit Swartz
+d'une voix doucereuse; il ne me manque que les paroles.»</p>
+
+<p>Là s'arrêtait le répertoire de la jeune fille.</p>
+
+<p>«Oh! oui, <i>Fleuve du Tage</i>, s'écria miss Maria; nous avons
+la romance.»</p>
+
+<p>Et elle alla chercher bien vite le recueil où elle se trouvait.</p>
+
+<p>Or, cette romance, qui jouissait de la vogue du moment,
+avait été donnée aux deux s&oelig;urs par une de leurs amies, dont
+le nom était écrit sur la première page. Miss Swartz reçut de
+George les plus vifs applaudissements. C'était, en effet, une des
+romances favorites d'Amélia, et il ne l'avait pas oublié. L'héritière
+de Saint-Kitts, espérant sans doute qu'on la prierait de
+recommencer, jouait négligemment avec les feuillets de la musique,
+lorsque son &oelig;il rencontra le nom d'Amélia Sedley,
+écrit au haut du premier feuillet.</p>
+
+<p>«Dites donc, s'écria miss Swartz en tournant vivement sur
+le tabouret, est-ce là mon Amélia? l'Amélia qui était chez
+miss Pinkerton, à Hammersmith? C'est elle, n'est-ce pas?
+Comment va-t-elle? où est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Ne répétez pas ce nom, s'empressa de dire Maria Osborne.
+Sa famille est bien coupable. Son père a abusé de la confiance
+du nôtre, et, quant à elle, son nom n'est plus prononcé
+ici.»</p>
+
+<p>Maria Osborne se vengeait ainsi de la sortie de George au
+sujet de la <i>Bataille de Prague</i>.</p>
+
+<p>«Êtes-vous l'amie d'Amélia? demanda George en se redressant.
+Dieu vous le rende alors, miss Swartz. Ne croyez pas
+un mot de tout le bavardage de ces femmes. On n'a pas le
+moindre reproche à lui adresser. C'est la meilleur....</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien, George, que vous ne devez point parler
+ainsi, s'écria Jane tout effarée; papa le défend.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien voir qu'on m'en empêchât, cria George
+en fureur; je veux parler d'elle; je dis que c'est la plus accomplie,
+la plus douce, la plus charmante des filles d'Angleterre.
+Que son père soit banqueroutier ou non, mes s&oelig;urs ne
+sont pas dignes de délier les cordons de ses souliers. Si vous
+l'aimez, allez la voir, miss Swartz, elle n'a plus beaucoup
+d'amis maintenant, et, je le répète, Dieu bénira ceux qui lui
+conservent quelque affection. Qui parle bien d'elle est mon
+ami; qui en dit du mal est mon ennemi. Merci encore une
+fois, miss Swartz.»</p>
+
+<p>Et, se levant, il alla lui serrer la main.</p>
+
+<p>«Ah! George fit une de ses s&oelig;urs d'une voix suppliante,
+ah! George, que dites-vous là?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, répéta George d'un air de défi, que je remercie
+tous ceux qui aiment Amélia Sed....»</p>
+
+<p>Il laissa son mot inachevé. Le vieil Osborne était dans la
+pièce, la face livide de colère; ses yeux injectés de sang brillaient
+comme des charbons ardents.</p>
+
+<p>Bien que George se fut arrêté tout court, le sang lui bouillonnait
+dans les veines, et tous les Osborne de la terre ne
+l'auraient pas fait reculer d'un pas. Maîtrisant bientôt son
+émotion, il répondit au regard menaçant du vieillard par un
+coup d'&oelig;il où se peignaient si bien la résolution et le défi,
+que celui-ci, tout interdit à son tour, porta les yeux d'un
+autre côté: il avait senti la résistance, et comprenait que la
+lutte était désormais inévitable.</p>
+
+<p>«Mistress Haggistoun, votre bras pour aller à table; donnez
+le vôtre à miss Swartz, George,» dit-il à son fils.</p>
+
+<p>Et l'on se mit en marche.</p>
+
+<p>«Miss Swartz, disait George à la riche héritière, j'aime
+Amélia, et nous sommes fiancés l'un à l'autre depuis nos plus
+jeunes années.»</p>
+
+<p>Pendant le repas, George parla avec une volubilité qui le
+surprenait lui-même et irritait de plus en plus les nerfs de
+son père. On eût dit qu'il trouvait du plaisir à amonceler
+les nuages pour l'orage qui allait éclater après le départ des
+dames.</p>
+
+<p>Mais il existait cette différence entre les deux champions,
+que le père écumait de rage et était tout hors de lui, tandis
+que le fils conservait le sang-froid et la clarté de pensées qui
+manquaient au vieillard, et se trouvait armé ainsi, non-seulement
+pour l'attaque, mais encore pour la riposte. Il ne se
+préoccupait point de la bataille, trouvant qu'il serait assez tôt
+d'y penser quand le moment serait enfin venu; il mangea donc
+avec le plus grand calme et du meilleur appétit, attendant le
+signal pour commencer la mêlée.</p>
+
+<p>Le vieil Osborne, au contraire, était en proie à une agitation
+nerveuse, vidant les verres les uns après les autres. Plus d'une
+fois il perdit le fil de ses idées dans sa conversation avec ses
+voisines, et le sang-froid de George redoublait encore sa
+colère. Il était presque fou de voir l'impassibilité de son fils à
+jouer avec sa serviette, à s'incliner profondément devant les
+dames qui se levaient pour partir, à leur ouvrir la porte, à
+remplir son verre, à en déguster à loisir le contenu, puis
+enfin à regarder son père entre les deux yeux, en ayant l'air
+de lui dire: «Messieurs de la garde, tirez les premiers.» Le
+vieillard voulut prendre du renfort, mais le carafon heurtait
+son verre dans un choc convulsif, sans arriver à le remplir.</p>
+
+<p>Après avoir poussé un gros soupir, et avec la figure d'un
+homme qui suffoque, M. Osborne commença la charge.</p>
+
+<p>«Vous êtes bien osé, monsieur, de venir prononcer devant
+miss Swartz, et dans mon salon, le nom de cette personne.
+Voyons, monsieur, pouvez-vous m'expliquer une pareille audace?</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde aux termes que vous employez, dit George;
+votre mot d'<i>oser</i> sonne mal aux oreilles d'un capitaine de l'armée
+anglaise.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils ne me dictera peut-être pas le choix des mots,
+monsieur. Quand je le voudrai, il n'aura pas dans sa poche un
+schelling vaillant; quand je le voudrai, il sera aussi pauvre
+que le dernier des mendiants. Je parlerai comme il me plaît,
+poursuivit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Bien que votre fils, je suis gentilhomme, monsieur, répondit
+George avec hauteur. Quelques avis que vous ayez à
+me donner, quelques ordres que vous vouliez me transmettre,
+je vous prie de me parler avec la politesse à laquelle j'ai droit
+de prétendre.»</p>
+
+<p>Toutes les fois qu'il s'élevait à ce ton d'arrogance, le jeune
+officier portait son père au comble de la colère ou de la terreur.
+Le vieil Osborne redoutait chez son fils l'usage du grand
+monde et des belles manières, qui lui faisait complétement
+défaut; car rien, en général, ne met plus mal à l'aise un manant
+que de sentir à côté de lui un homme de bon ton.</p>
+
+<p>«Mon père n'a pas dépensé pour mon éducation tout ce que
+m'a coûté la vôtre, il n'a pas fait les mêmes sacrifices, et
+je ne lui ai pas coûté aussi cher. Si j'avais fréquenté la société
+où certains êtres peuvent vivre, grâce à moi, mon fils
+n'aurait peut-être pas tant de motifs de faire le fier, monsieur,
+et de tirer supériorité de ses airs de grand seigneur.»</p>
+
+<p>Le vieil Osborne appuya en prononçant ces mots avec une
+intention ironique.</p>
+
+<p>«De mon temps, on ne croyait pas qu'il fût d'un gentilhomme
+d'insulter son père. Si j'avais rien fait de pareil, monsieur,
+le mien m'aurait jeté à coups de pied à la porte, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous ai point insulté, monsieur. Je vous ai seulement
+prié de vous souvenir que j'étais aussi gentilhomme que
+vous. Je sais très-bien que vous me donnez de l'argent à discrétion,
+continua George en serrant dans ses doigts un paquet
+de bank-notes que M. Chopper lui avait délivré le matin même.
+Mais vous en êtes fastidieux avec vos répétitions. Craignez-vous
+donc que je ne l'oublie?</p>
+
+<p>&mdash;Vous devriez avoir autant de mémoire pour tout le reste,
+monsieur, répliqua le père de plus en plus irrité; vous devriez
+vous rappeler que dans cette maison, aussi longtemps
+que vous daignerez l'honorer de votre présence, je suis le
+maître, moi, que ce nom.... et que vous.... et je veux....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, monsieur? dit George avec un sourire moqueur;
+et il remplit de nouveau son verre.</p>
+
+<p>&mdash;Mille tonnerres!... s'écria son père avec un effroyable
+jurement, que ce nom des Sedley ne soit plus prononcé ici,
+monsieur; non, je ne veux rien qui me rappelle cette damnée
+engeance!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi, monsieur, qui le premier ai mis en
+avant le nom de miss Sedley; mes s&oelig;urs en disaient du mal à
+miss Swartz, et je me suis promis de la défendre en toute
+rencontre. Personne ne traitera légèrement ce nom en ma
+présence. Notre famille lui a déjà fait assez d'affronts, il est
+temps d'arrêter la calomnie devant la ruine de ces malheureux:
+le premier qui s'avisera de parler contre elle sentira le
+poids de ma main.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc, monsieur, allez donc, dit le vieux père dont
+les yeux sortaient de leurs orbites.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, monsieur! Je prétends persévérer dans mes
+sentiments pour cette angélique jeune fille. Si je l'aime, vous
+n'avez qu'à vous en prendre à vous. J'aurais peut-être adressé
+mes hommages d'un autre côté, élevé mes v&oelig;ux plus haut, en
+dehors de notre cercle étroit, mais je n'ai fait que vous obéir.
+Et maintenant que son c&oelig;ur est à moi, vous me dites de l'abandonner,
+de la punir d'un crime dont elle est innocente, de
+causer sa mort peut-être, et tout cela pour les fautes d'autrui!
+Voilà où seraient la lâcheté et la bassesse, voilà où serait
+l'infamie, dit George cédant à l'exaltation de son enthousiasme.
+Se jouer ainsi du c&oelig;ur d'une jeune fille, d'un ange
+descendu du ciel au milieu de ce monde dont ses vertus exciteraient
+l'admiration, si sa douceur et son aménité ne réduisaient
+au silence les accusations de la haine! Enfin, si je la
+délaissais, monsieur, croyez-vous qu'elle m'oublierait?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me convient point, monsieur, de prêter l'oreille à
+ce galimatias d'absurdités sentimentales, s'écria le père de
+George. Je ne donnerai point la main à un mariage qui ferait
+entrer des gueux dans ma famille. Du reste, à votre aise,
+monsieur, il ne tient qu'à vous de laisser envoler huit mille
+livres sterling de rentes quand vous n'avez qu'à vous baisser
+pour les avoir; mais alors songez, à faire votre paquet. Une fois
+pour toutes, voulez-vous faire ce que je vous dis, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Épouser cette mulâtresse? dit George en redressant les
+pointes de son faux-col; je n'aime pas la teinture, monsieur.
+Vous ferez mieux d'envoyer chercher le nègre qui balaye à
+Fleet-Market; pour moi, monsieur, je ne veux pas m'allier à
+la Vénus hottentote.»</p>
+
+<p>M. Osborne s'élança furieux vers la sonnette qui d'ordinaire
+servait à faire venir le sommelier pour le bordeaux, et, d'une
+voix à moitié étouffée par la colère, il lui donna l'ordre de faire
+avancer un fiacre pour le capitaine Osborne.</p>
+
+ <hr />
+
+<p>«C'est une affaire faite! dit George entrant une heure
+après chez Slaughter avec une figure pâle et défaite.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle affaire, mon garçon?» dit Dobbin.</p>
+
+<p>George lui exposa tout au long ce qui s'était passé entre
+lui et son père.</p>
+
+<p>«Je l'épouserai demain, dit-il avec un jurement. Ah! Dobbin,
+Dobbin, chaque jour je sens mon amour grandir pour elle.»</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XXII"></a>CHAPITRE XXII.</h2>
+
+<h2>Mariage et premiers quartiers de la lune de miel.</h2>
+
+
+<p>La garnison la plus déterminée et la plus courageuse ne peut
+tenir contre la famine. Le vieil Osborne comptait sur cet auxiliaire
+dans la lutte que nous lui avons vu engager avec son fils.
+Il ne doutait point que George ne vînt faire une soumission
+complète dès qu'il se trouverait à court d'espèces. Il était à
+regretter seulement que, le jour même du premier assaut,
+l'ennemi eût ravitaillé la place; mais les provisions ne devaient
+durer qu'un temps, et, suivant ses calculs, le vieil Osborne
+s'attendait avant peu à une reddition. Pendant plusieurs jours,
+toute communication cessa entre le père et le fils. Le premier
+s'étonnait de ce silence, sans en être autrement inquiet; car,
+ainsi qu'il disait avec son élégance habituelle, il savait fort bien
+où le bât blessait George, et il s'en rapportait à l'infaillibilité
+de ses prévisions. Il avait raconté minutieusement à ses filles les
+détails de sa querelle avec son fils, tout en leur enjoignant de
+rester étrangères à cette affaire et d'accueillir George à son retour
+comme si rien ne s'était passé. Le couvert du fils rebelle
+était mis tous les jours comme à l'ordinaire, et le vieux marchand
+se préoccupait peut-être beaucoup plus de son absence qu'il ne
+le disait et ne voulait le laisser paraître. Il envoya aux informations
+chez Slaughter, où l'on ne put rien lui dire, sinon que
+George et son ami le capitaine Dobbin avaient quitté la ville.</p>
+
+<p>Par une matinée maussade et pleureuse de la fin d'avril, des
+giboulées balayaient par rafales le trottoir de la rue où se trouvait
+le café du vieux Slaughter; George Osborne arriva dans
+le café, l'air pâle et les yeux hagards. Sa mise cependant indiquait
+une certaine recherche; il portait un habit bleu aux
+boutons bronzés, et un gilet en peau de daim, suivant la mode
+du temps. Dobbin, qu'il retrouva dans cet endroit, avait, lui
+aussi, abandonné la casaque militaire et le pantalon gris dont
+il affublait d'ordinaire sa longue et osseuse personne, pour
+l'habit bleu aux boutons bronzés.</p>
+
+<p>Dobbin venait de passer une heure et plus dans le café, à
+prendre successivement tous les journaux sans pouvoir venir
+à bout d'en lire un seul. Il avait plus de vingt fois jeté les
+yeux sur la pendule, puis dans la rue, où la pluie balayait la
+chaussée, où les passants faisaient retentir le pavé sous leurs
+socques, où leurs ombres mouvantes miroitaient en longs reflets
+sur les dalles humides. Tantôt il battait le rappel sur la table,
+puis rongeait ses ongles jusqu'à la racine, ce qui ajoutait à la
+beauté de ses mains monumentales; ensuite il mettait en équilibre
+sur le pot au lait une petite cuiller, et la poussait avec
+une pichenette, etc., etc.... L'impatience de son esprit se
+faisait jour dans ses moindres gestes et le portait à ces déplorables
+distractions qui sont le suprême recours d'un esprit en
+proie à toutes les anxiétés de l'attente.</p>
+
+<p>Quelques camarades du régiment, habitués de ce café, le plaisantaient
+sur l'élégance de son costume et sur la surexcitation
+fébrile de ses nerfs. On lui demandait si, par hasard, il n'allait
+pas se marier? Dobbin riait du bout des lèvres et promettait à
+son ami, le major Wagstaff, de lui envoyer un morceau de
+gâteau aussitôt après la cérémonie. Enfin arriva le capitaine
+Osborne en grande tenue, comme nous l'avons dit, mais très-pâle
+et très-agité. Il essuya avec son foulard des Indes sa figure
+décomposée où perlait la sueur, et une forte odeur d'eau
+de Cologne se répandit dans toute la pièce. George serra
+ensuite la main de Dobbin, regarda à la pendule, dit à John le
+garçon de lui apporter du curaçao, dont il avala deux verres
+avec une précipitation fébrile, et son ami lui demanda comment
+il se portait.</p>
+
+<p>«Je n'ai pas fermé l'&oelig;il de la nuit, Dob, dit celui-ci; j'ai eu
+le frisson et un mal de tête épouvantable. Levé à neuf heures,
+je suis sorti pour prendre un bain. C'est tout comme le jour où
+je me suis rendu sur le terrain avec Rocket, à Québec, si vous
+vous en souvenez, Dobbin.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien, répondit William, mes diables de nerfs me
+tiraillaient encore plus que vous ce matin-là; car même vous
+avez joliment mangé, sans reproche. Puisque cela vous a si
+bien réussi, recommencez, aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes toujours bon et prévenant, Will. Je veux boire
+à votre santé, mon vieux, et au diable la....</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, deux verres c'est assez, fit Dobbin en l'arrêtant.
+John, enlevez ce carafon. Voilà du poivre de Cayenne
+pour mettre avec votre poulet, et dépêchez-vous, car nous devrions
+déjà être là-bas.»</p>
+
+<p>La pendule marquait onze heures et demie, quand les deux
+capitaines échangeaient ces quelques paroles. Un fiacre, où le
+domestique d'Osborne avait placé son nécessaire de voyage et
+sa valise, attendait à la porte depuis quelques instants. Les
+deux jeunes gens gagnèrent la voiture, abrités sous un parapluie,
+et le domestique grimpa sur le siége en maugréant contre
+l'averse et contre l'humidité du manteau du cocher, d'où se
+dégageait une épaisse vapeur.</p>
+
+<p>«Nous trouverons heureusement une meilleure voiture à la
+porte de l'église,» se disait-il par manière de consolation.</p>
+
+<p>Le fiacre traversa Piccadilly, où alors encore Apsley-House
+et l'hôpital Saint-Georges portaient leur robe de briques rouges,
+où l'on voyait encore des réverbères à l'huile, où Achille<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> devait
+bientôt se dresser sur son socle de granit, où devait s'élever
+dans peu l'arc de triomphe de Pimlico, surmonté de ce monstre
+équestre<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> qui semble vouloir enjamber tous les toits du voisinage.
+Enfin, ils s'arrêtèrent à Brompton, devant une petite chapelle,
+au carrefour de Fulham.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b> Le duc de Wellington en statue de bronze avec un casque pour vêtement.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b> Un char de triomphe attelé de plusieurs chevaux et placé à soixante
+pieds au-dessus du sol. (<i>Note du traducteur.</i>)</blockquote>
+
+<p>Une voiture de poste attelée de quatre chevaux attendait à
+la porte; par l'élégance de sa coupe, elle rappelait les voitures
+de remise; quelques oisifs seulement bravaient cette fâcheuse
+averse.</p>
+
+<p>«Morbleu! dit George, je n'avais commandé que deux chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon maître en a voulu quatre,» répondit le domestique
+de M. Joseph, posté sur le seuil en sentinelle.</p>
+
+<p>Le valet de M. Osborne et celui de M. Joseph trouvaient,
+tout en suivant leurs maîtres dans l'église, que c'était donner un
+croc en jambe aux convenances, que de faire une noce sans repas,
+sans bouquet, sans rubans.</p>
+
+<p>«Ah! vous voici! dit à George Joseph Sedley, notre galant
+cavalier du Vauxhall; vous êtes de cinq minutes en retard,
+George, mon garçon! Quel temps, bon Dieu! Cela me rappelle
+la saison des pluies au Bengale. Mais soyez tranquille, ma voiture
+est imperméable. Entrons: Emmy et ma mère sont déjà
+à la sacristie.»</p>
+
+<p>Joe Sedley était dans toute sa splendeur: jamais on ne l'avait
+vu si gras; jamais son faux-col n'était monté si haut, jamais
+sa face n'avait été plus rubiconde. Son jabot s'étalait avec orgueil
+sur son gilet à ramages; ses bottes à la hongroise resplendissaient
+sur la rotondité de ses mollets. Sur son habit
+vert clair s'épanouissait la rosette nuptiale, large et blanche
+comme la fleur du magnolia.</p>
+
+<p>George faisait son tout, George allait se marier. Ce seul
+mot explique la pâleur de sa figure, l'excitation de ses nerfs,
+ses insomnies et ses frissons. J'ai entendu des gens qui affrontaient
+la même épreuve avouer la même émotion. À la troisième
+ou quatrième fois on finit par s'y accoutumer sans doute, mais
+le premier plongeon coûte toujours beaucoup à faire.</p>
+
+<p>La mariée avait une douillette de soie brune, comme me l'a
+appris depuis le capitaine Dobbin, et portait un chapeau de
+paille avec un ruban rose et un voile en dentelle blanche de
+Chantilly. Le capitaine Dobbin, après lui en avoir demandé la
+permission, lui avait offert une montre avec sa chaîne d'or,
+qu'elle portait pour la cérémonie. Sa mère lui avait fait présent
+d'une broche en diamants, unique bijou resté en possession de
+mistress Sedley. Pendant le service, cette excellente mère,
+assise dans l'un des bancs, versait d'abondantes larmes, tandis
+que la servante irlandaise et mistress Clapp, son hôtesse, s'efforçaient
+de la consoler. Le vieux Sedley n'avait pas voulu
+assister au mariage. Joe remplaçait son père et conduisait la
+mariée à l'autel, tandis que le capitaine Dobbin remplissait, du
+côté de George, les fonctions de garçon d'honneur.</p>
+
+<p>Dans l'église se trouvait seulement le clergé qui officiait. La
+pluie sur les vitraux et les sanglots de mistress Sedley étaient
+le seul bruit qui vint par moments interrompre le service divin.
+La voix du ministre ébranlait les tristes échos de ces voûtes
+désertes. Le oui d'Osborne se fit entendre grave et articulé. La
+réponse d'Emmy, s'échappant avec peine de son petit c&oelig;ur,
+parvint mourante à ses lèvres, et n'arriva qu'aux seules oreilles
+du capitaine Dobbin.</p>
+
+<p>La cérémonie terminée, Joe Sedley embrassa sa s&oelig;ur; c'était
+plus qu'il n'en avait fait pour elle depuis plusieurs mois.
+George avait déposé son air triste et semblait maintenant tout
+radieux.</p>
+
+<p>«À votre tour, William,» dit-il tout joyeux en frappant sur
+l'épaule de Dobbin.</p>
+
+<p>Et Dobbin s'en alla embrasser Amélia sur la joue.</p>
+
+<p>On alla ensuite à la sacristie pour signer le registre.</p>
+
+<p>«Dieu vous bénisse, mon vieux Dobbin!» dit George en lui
+serrant la main, la vue presque troublée par les larmes.</p>
+
+<p>William répondit par un mouvement de tête. Son c&oelig;ur était
+trop ému pour lui permettre d'en dire plus long.</p>
+
+<p>«Écrivez-nous régulièrement, et venez aussitôt que possible,
+n'est-ce pas, mon ami?» dit Osborne.</p>
+
+<p>Après des adieux très-pathétiques qui eurent lieu entre
+mistress Sedley et sa fille, le nouveau couple monta dans la
+voiture.</p>
+
+<p>«Gare là! petits polissons,» cria George à une troupe de
+gamins tout trempés de pluie qui stationnaient devant la porte
+de l'église.</p>
+
+<p>L'averse cinglait sur la figure des deux époux, rien que pour
+monter dans la voiture; les rubans des postillons se collaient
+sur leur veste ruisselante. La troupe d'enfants poussa des hurlements
+diaboliques au moment où la voiture s'éloigna en les
+éclaboussant.</p>
+
+<p>William Dobbin, de la porte de l'église, les regardait disparaître
+avec une expression singulière dans le regard; la petite
+troupe de curieux riait de son air bizarre; mais il se souciait
+bien des curieux et de leur rire!</p>
+
+<p>«Allons manger un morceau, Dobbin,» lui cria une voix par
+derrière.</p>
+
+<p>En même temps une main pesante s'abaissant sur son épaule
+coupait court aux rêveries du pauvre garçon; mais le capitaine
+ne se sentait pas le c&oelig;ur à se rendre aux provocations gastronomiques
+de Joe Sedley. Il installa dans la voiture la vieille
+dame tout éplorée, vit Joe monter à côté d'elle et les domestiques
+sur le siége, puis les quitta sans leur faire de bien
+longs adieux; cette seconde voiture disparut comme la première,
+et les gamins la poursuivirent encore de leurs cris railleurs.</p>
+
+<p>«Voilà pour vous, petits mendiants,» dit Dobbin en leur jetant
+de la menue monnaie; puis il s'en alla lui-même sans faire
+attention à la pluie.</p>
+
+<p>Tout était donc fini. Il les voyait donc mariés et heureux, du
+moins Dobbin le demandait au ciel. Quant à lui, le pauvre garçon,
+jamais il ne s'était trouvé si seul et si abandonné. Il aurait
+déjà voulu être à quelques jours de là pour <i>la</i> revoir de nouveau.</p>
+
+<p>Dix jours environ après la cérémonie dont nous venons de
+parler, trois jeunes gens de notre connaissance étaient à admirer
+ce magnifique panorama de Brighton, où d'un côté se déroulent
+devant les yeux du visiteur de délicieuses petites tourelles,
+et de l'autre l'azur de la mer. Tantôt le citadin émerveillé contemple
+l'Océan, dont le sourire des vents plisse la surface de
+rides sans nombre sur lesquelles mille voiles blanches étincellent
+au soleil, et que couronne une coquette ceinture de mystérieuses
+cabines. Tantôt un ami de la nature humaine, qui la
+préfère aux sites les plus pittoresques, se tourne du côté des
+tourelles, où un air de vie indique la présence de l'homme. Ici
+l'on entend gémir un piano qu'une jeune demoiselle en tire-bouchons
+martyrise six heures par jour pour le plus grand plaisir
+des autres locataires; là une gentille petite bonne, l'aimable
+Polly, fait sauter dans ses bras</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Un petit nourrisson dont on se croit le père,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>tandis que Jacob, <i>pater quem nuptiæ demonstrant</i>, mange des
+sauterelles à l'étage au-dessous et dévore le <i>Times</i> pour son
+déjeuner.</p>
+
+<p>Là-bas ce sont des filles d'Ève qui regardent les jeunes officiers
+de dragons en promenade sur la plage; ou bien c'est encore
+un bon habitant de Londres en costume nautique, armé
+d'un télescope de la dimension d'un canon du calibre six, qui a
+pointé son instrument sur la mer et à l'inspection duquel n'échappe
+aucune barque de plaisance ou de pêche, aucune cabine
+de baigneuse allant à la mer ou on revenant, etc., etc.... Que
+n'avons-nous le loisir de décrire Brighton? car Brighton, c'est
+la voluptueuse Parthénope avec des lazzaroni aristocratiques;
+car Brighton a toujours l'air frais, aimable et pimpant comme
+le costume d'un arlequin, car Brighton, éloigné de sept heures
+de Londres à l'époque dont nous parlons, n'en est plus qu'à
+une centaine du minutes et s'embellira peut-être encore davantage,
+à moins que la flotte française ne juge à propos de
+venir le bombarder.</p>
+
+<p>«Voilà une petite qui est diablement belle, dans cette maison,
+au-dessus des modistes, dit un des promeneurs à son voisin;
+hein, Crawley, avez-vous vu comme elle m'a fait de l'&oelig;il
+quand je suis passé?</p>
+
+<p>&mdash;N'allez pas la blesser au c&oelig;ur, Joe, mauvais sujet que
+vous êtes, répliqua l'autre; n'allez pas ainsi badiner avec les
+affections féminines, monsieur le Don Juan.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi,» reprit Joe Sedley fort satisfait et jetant à la
+bonne des &oelig;illades assassines. Joe était encore plus brillant à
+Brighton qu'au mariage de sa s&oelig;ur. Il avait un choix de gilets
+du dernier goût dont un seul eût suffi pour contenter un dandy
+plus modeste. Il portait un habit d'uniforme orné de brandebourgs,
+de franges et de boutons, mais avec des broderies tortueuses
+comme le Méandre. Il affectait un costume militaire et
+toutes les allures de l'emploi, se promenait avec ses deux
+amis, tous deux officiers dans l'armée, faisait sonner ses bottes
+à éperons en l'honneur de toutes les servantes qu'il jugeait
+dignes de ses regards meurtriers.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allons-nous faire, mes enfants, jusqu'au retour de ces
+dames?» demanda notre lion.</p>
+
+<p>Ces dames étaient allées faire une promenade en voiture à
+Rottingdean.</p>
+
+<p>«Nous pourrions jouer au billard, reprit un de ses amis,
+le grand aux moustaches cirées.</p>
+
+<p>&mdash;Non, diable! non, capitaine,» répliqua Joe un peu
+alarmé, pas de billard aujourd'hui, Crawley, mon garçon;
+c'est bien assez d'y avoir joué hier.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant vous avez un coup de queue admirable, dit
+Crawley en riant; n'est-ce pas, Osborne? comme il est fort
+avec son fameux coup de cinq?</p>
+
+<p>&mdash;Très-fort, reprit Osborne, Joe est un rude jouteur au
+billard, sans compter le reste. Je voudrais bien qu'il fût possible
+de chasser le tigre dans les environs; nous serions allés
+en tuer quelques-uns avant dîner.&mdash;Tenez, la jolie fille,
+quelle jambe. Joe!&mdash;Racontez-nous donc l'histoire de votre
+chasse au tigre, et de l'entrevue que vous avez eue avec lui
+dans les fourrés de l'Inde. Ah! Crawley, voilà une bien merveilleuse
+histoire.»</p>
+
+<p>George Osborne manqua se casser la mâchoire par un
+énorme bâillement.</p>
+
+<p>«Que la vie est ennuyeuse ici-bas! continua-t-il; eh bien!
+que faire?</p>
+
+<p>&mdash;Si nous allions voir les chevaux qui viennent d'arriver de
+la foire Lewes? dit Crawley.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pas aller plutôt chercher des petits gâteaux
+qui doivent sortir du four? proposa ce scélérat de Joe, qui songeait
+à faire d'une pierre deux coups. Elle est fort jolie, la pâtissière.</p>
+
+<p>&mdash;Encore mieux, allons au-devant de <i>l'Éclair</i> qui va arriver;
+car voici son heure,» dit George.</p>
+
+<p>Ce dernier avis l'emporta; on remit à un autre jour la visite
+à la pâtissière et aux chevaux, et l'on se dirigea vers les bureaux
+de <i>l'Éclair</i>.</p>
+
+<p>Sur leur route ces trois messieurs rencontrèrent la voiture
+découverte de Joe Sedley, ornée de magnifiques armoiries.
+C'était dans ce splendide équipage qu'il avait coutume de se
+produire en public, majestueux dans son isolement, les bras
+croisés sur la poitrine, son chapeau à cornes sur l'oreille, ou
+bien, dans ses jours de bonne fortune, ayant des dames à ses
+côtés.</p>
+
+<p>Deux personnes occupaient alors la voiture: une jeune femme
+aux cheveux un peu rouges, et mise à la dernière mode, et une
+autre en douillette de soie brune, avec un chapeau de paille et des
+rubans roses encadrant une figure ronde et vermeille qui faisait
+plaisir à voir. Cette dernière fit arrêter la voiture quand elle fut
+proche des trois jeunes gens, puis, comme toute honteuse de
+cet acte d'autorité, elle s'empressa de rougir de la façon la plus
+ridicule.</p>
+
+<p>«Nous avons fait une délicieuse promenade, George, se mit-elle
+à dire; et.... nous sommes bien aises d'être rentrées. Et...
+Joseph, ne faites pas rentrer mon mari trop tard.</p>
+
+<p>&mdash;N'allez pas conduire nos maris à leur perte, monsieur
+Sedley, esprit tentateur que vous êtes, reprit l'autre dame
+en menaçant Joe d'un joli petit doigt précieusement serré sous
+un gant français. Point de billard, point de fumerie! Soyez
+sage!</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère mistress Crawley, je vous le jure.... sur mon
+honneur!...»</p>
+
+<p>Ce furent les seuls mots que l'éloquence de Joe put proférer
+pour toute réponse. Mais si la parole lui manquait, il eut soin
+de prendre une pose académique; il inclina légèrement la tête
+sur son épaule, souffla d'une manière expressive en regardant
+sa victime d'autrefois; en même temps une de ses mains reposait
+derrière lui sur sa canne, tandis que l'autre, sur laquelle
+scintillait un gros brillant, chiffonnait son jabot et jouait avec
+son gilet. Quand la voiture repartit, il envoya mille baisers aux
+dames. Combien n'eût-il pas donné pour que tout Brighton,
+tout Londres et tout Calcutta pussent le voir dans cette attitude
+galante, au milieu des saluts qu'il adressait à une si piquante
+beauté, et dans la compagnie d'un lion aussi renommé
+que Crawley des Gardes!</p>
+
+<p>Nos nouveaux mariés étaient venus à Brighton après la célébration
+de leur mariage et avaient passé, dans un appartement
+de l'hôtel de la Marine, quelques jours de calme et de bonheur,
+en attendant l'arrivée de Joe. Toutefois, ils se trouvèrent bien
+vite en pays de connaissance; car une après-midi, en revenant
+d'une promenade au bord de la mer, ils se rencontrèrent nez à
+nez avec Rebecca et son mari.</p>
+
+<p>Rebecca se jeta dans les bras de sa chère Amélia. Crawley
+et Osborne se serrèrent la main avec assez de cordialité, et
+Becky, en quelques heures, trouva le moyen de faire oublier
+à ce dernier les paroles un peu dures de leur dernière entrevue.</p>
+
+<p>«Vous rappelez-vous la dernière fois que je vous vis, chez
+miss Crowley? je vous ai un peu maltraité, mon cher capitaine:
+c'est que vous aviez l'air d'être refroidi pour notre chère
+Amélia. Voilà ce qui me fâchait, m'irritait jusqu'à me rendre
+méchante et même ingrate. Votre main, capitaine, et passons
+l'éponge!»</p>
+
+<p>Et en même temps Rebecca lui tendait la main avec une grâce
+si franche et si irrésistible, qu'Osborne ne trouva rien de mieux
+que de la prendre et de croire à la sincérité de la démarche de
+Becky.</p>
+
+<p>Nos deux jeunes couples avaient beaucoup à se dire; chacun
+fit à l'autre le récit de son mariage et raconta ses projets d'avenir
+avec une franchise et un intérêt réciproques. Le mariage de
+George devait être annoncé à son père par son ami le capitaine
+Dobbin, et le jeune Osborne tremblait un peu des suites de cette
+communication; miss Crawley, à laquelle se rattachait toutes
+les espérances de Rawdon, lui tenait encore rigueur. Consigné
+à la porte de sa maison de Park-Lane, il avait, avec sa femme,
+suivi cette chère tante à Brighton et posté dans sa rue des
+émissaires en permanence.</p>
+
+<p>«Il faudra que nous vous fassions aussi connaître, ma chère,
+dit Rebecca en riant, quels vigilants amis Rawdon tient en faction
+perpétuelle à sa porte. Avez-vous jamais vu la mine d'un
+créancier ou celle d'un bailli avec son assesseur? Deux abominables
+gredins qui sont toute la semaine à nous épier de la boutique
+de l'épicier, de telle sorte que nous ne pouvons sortir
+que le dimanche. Si la tante ne s'apprivoise pas, gare au dénoûment!»</p>
+
+<p>Rawdon, avec de gros éclats de rire, raconta une douzaine
+de tours fort divertissants qu'il avait joués à ses créanciers, et
+la manière adroite dont Rebecca leur donnait congé. Il affirma
+avec un gros juron qu'il n'y avait pas en Europe une femme qui
+fût comparable à la sienne pour le talent d'envoyer paître les
+créanciers. Presque aussitôt après son mariage, elle avait eu
+à recourir à ce don naturel, et son mari avait pu alors l'apprécier
+à sa juste valeur. Ils avaient su se créer un crédit illimité;
+mais ils avaient aussi des protêts à revendre, et ils poursuivaient
+leurs projets au milieu d'une disette absolue de vil métal.
+Ces embarras pécuniaires jetaient-ils quelques brouillards
+sur la bonne humeur de Rawdon? Aucun.</p>
+
+<p>Le meilleur moyen pour vivre au sein de l'opulence, c'est
+d'être criblé de dettes; on n'a rien alors à se refuser, et, dans
+cette situation, l'esprit se trouve toujours allègre et dispos.
+Rawdon et sa femme occupaient le plus bel appartement du plus
+bel hôtel de Brighton; l'hôte, en leur présentant chaque plat,
+les saluait comme ses plus gros consommateurs; Rawdon engloutissait
+ses dîners et son vin avec un aplomb de magnat ou
+de prince russe. Des allures de grand seigneur, des bottes et un
+costume irréprochables, de l'arrogance dans la tournure, enfin
+une certaine rouerie, posent souvent beaucoup mieux un homme
+que des fonds placés chez un banquier.</p>
+
+<p>Les deux couples ne pouvaient plus vivre l'un sans l'autre. Au
+bout de deux ou trois jours, les messieurs organisèrent pour le
+soir une table de piquet, tandis que leurs femmes se mettaient
+dans un coin à causer. Les cartes avec George, le billard avec
+Joe Sedley, qui ne tarda pas à arriver dans sa grande voiture
+découverte, aidèrent à combler les vides de la bourse de Rawdon
+et lui procurèrent les avantages de cet argent comptant,
+dont la disette met dans l'embarras les plus grands génies eux-mêmes.</p>
+
+<p>Mais revenons à nos trois jeunes gens, qui s'en allaient au-devant
+de <i>l'Éclair</i>. La voiture, d'une exactitude rigoureuse, était
+remplie à l'intérieur et couverte au dehors d'êtres vivants. Le
+conducteur tira de son cor ses modulations habituelles. <i>L'Éclair</i>
+entra dans la rue avec une rapidité digne de son nom et s'arrêta
+devant le bureau des voitures.</p>
+
+<p>«Bravo! voilà Dobbin,» s'écria George enchanté de voir
+son vieil ami perché sur l'impériale.</p>
+
+<p>Sa visite, différée de jour en jour, était impatiemment attendue.</p>
+
+<p>«Comment vous portez-vous, mon brave garçon? Vous êtes
+bien aimable d'être venu. Emmy va être enchantée de vous
+voir,» dit Osborne donnant une cordiale poignée de main à son
+ami quand celui-ci fut descendu de son poste élevé. Puis, d'une
+voix plus basse: «M'apportez-vous des nouvelles? Avez-vous
+été à Russell-Square? Que dit le père Rabat-joie? ne me cachez
+rien.»</p>
+
+<p>La figure de Dobbin était pâle et grave.</p>
+
+<p>«J'ai vu votre père, répondit-il; comment va Amélia....
+Mrs. George? vous saurez toutes les nouvelles. Mais la plus
+grande de toutes, c'est que....</p>
+
+<p>&mdash;Vite, mon vieux camarade, dit George avec anxiété.</p>
+
+<p>&mdash;On nous envoie en Belgique; l'armée entière est commandée
+pour le départ, le régiment des gardes comme les autres.
+Heavytop a ses accès de goutte et enrage de ne pouvoir bouger.
+O'Dowd le remplace. Nous nous embarquons à Chatham la semaine
+prochaine.»</p>
+
+<p>Ces nouvelles de guerre, tombant comme la foudre sur nos
+amants, les plongèrent dans de sérieuses et tristes méditations.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XXIII"></a>CHAPITRE XXIII.</h2>
+
+<h2>Où le capitaine fait preuve de diplomatie.</h2>
+
+
+<p>Qui pourra nous expliquer par quel mystère William Dobbin,
+qui, sur les instances de ses parents, n'aurait fait aucune difficulté
+à aller chercher sa cuisinière par la main pour l'épouser
+ensuite, et qui était d'une humeur si indolente et si molle qu'en
+vue de son intérêt personnel il n'eût pas trouvé le courage de
+traverser la rue, qui pourra nous dire par quelle merveilleuse
+influence ce même Dobbin se révéla tout à coup et à point
+nommé, dans la conduite des affaires de George Osborne,
+comme le tacticien le plus actif, et montra au profit de son
+ami l'habileté dont un diplomate consommé n'eût peut-être
+pas été capable dans la poursuite de ses projets ambitieux?</p>
+
+<p>Pendant que George et sa femme étaient à Brighton, où ils
+s'enivraient à longs traits des douceurs de la lune de miel,
+l'honnête William restait à Londres en qualité de plénipotentiaire
+et avec mission de faire toutes les démarches nécessitées
+par le mariage de son ami. Il avait à voir le vieux Sedley, à le
+mettre de bonne humeur, à pousser Joe à rejoindre son beau-frère,
+afin que l'éclat de sa position et de son crédit comme receveur
+de Boggley-Wollah servît à couvrir le désastre de son
+père, à faire tomber les préjugés du vieil Osborne contre ce mariage
+en question, et à finir par l'apprendre au vieillard en ménageant
+le plus possible son humeur irritable.</p>
+
+<p>Toutefois, avant de s'aventurer dans la maison d'Osborne
+avec les nouvelles dont il était porteur, Dobbin réfléchit qu'il y
+aurait de la politique de sa part à se créer des intelligences
+parmi les membres de la famille, et à mettre au moins les dames
+de son côté.</p>
+
+<p>«Au fond du c&oelig;ur, se disait-il, elles ne sauraient être fâchées
+de tout ceci. Quelle femme a jamais été fâchée de voir entrer un
+peu de roman dans un mariage? Il y aura bien sûr des larmes
+de répandues, mais elles ne tarderont pas à se ranger du côté de
+leur frère; nous serons trois alors à poursuivre le vieil Osborne
+dans ses derniers retranchements.»</p>
+
+<p>Notre machiavélique capitaine se demandait ensuite à l'aide
+de quel heureux stratagème il pourrait glisser en douceur,
+dans l'oreille des demoiselles Osborne, le terrible secret de leur
+frère.</p>
+
+<p>Grâce à un interrogatoire préalable qu'il fit subir à sa mère
+sur l'emploi de ses soirées, il se trouva bien vite au courant des
+salons où il avait chance de rencontrer les s&oelig;urs de George.
+Malgré son horreur pour les bals, horreur, hélas! partagée par
+plus d'un homme sensé, il s'assura d'une invitation pour une
+soirée à laquelle devaient assister les demoiselles qu'il cherchait.
+À peine arrivé, il s'empressa de les faire danser à plusieurs
+reprises, se montra plein de prévenances et de petits
+soins à leur égard, et poussa le courage jusqu'à demander à
+miss Osborne quelques minutes d'entretien dans la matinée du
+lendemain. C'était, dit-il, pour lui communiquer des nouvelles
+de la dernière importance.</p>
+
+<p>Pourquoi cette jeune demoiselle se mit-elle à tressaillir de la
+sorte, puis à regarder son cavalier, puis à baisser modestement
+les yeux vers le sol, enfin à manquer de s'évanouir dans les
+bras de son danseur, lorsque le capitaine lui écrasant maladroitement
+le pied, la rappela fort à propos à un sentiment
+plus net de la réalité? Pourquoi, en un mot, cette requête lui
+causa-t-elle une si vive agitation? Voilà un mystère que jamais
+on ne pourra approfondir. On sait seulement que le lendemain,
+quand le capitaine arriva à Russell-Square, Maria n'était point
+au salon avec sa s&oelig;ur, et que miss Wirt sortit sous prétexte
+d'aller la chercher. Le capitaine et miss Osborne restèrent donc
+en tête à tête. Un si profond silence régna d'abord, qu'on pouvait
+très-distinctement entendre le tic tac de la pendule placée
+sur la cheminée et représentant le sacrifice d'Iphigénie.</p>
+
+<p>«Quelle délicieuse soirée que celle d'hier! fit miss Osborne,
+comme pour encourager son interlocuteur; vous voilà maintenant
+passé maître à la danse, capitaine Dobbin. Vous avez pris
+des leçons, je gage, continua-t-elle avec une aimable espièglerie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je voudrais que vous me vissiez danser une bourrée
+écossaise avec mistress <i>la major</i> O'Dowd de notre régiment!...
+Et une gigue!... avez-vous jamais vu danser une gigue? Mais
+qui ne danserait pas bien avec vous, miss Osborne, vous qui
+dansez si bien?</p>
+
+<p>&mdash;La femme du major est-elle jeune et belle, capitaine?
+continua la jolie questionneuse. C'est une bien terrible chose
+que d'être la femme d'un soldat! Je m'étonne qu'on ait le c&oelig;ur
+à la danse dans ces temps de guerre! Si vous saviez, capitaine
+Dobbin, comme je tremble quelquefois en pensant à notre cher
+George, aux dangers des pauvres soldats! Y a-t-il beaucoup
+d'officiers mariés dans le ***<sup>e</sup>, capitaine Dobbin?</p>
+
+<p>&mdash;Elle joue trop à cartes découvertes,» pensa miss Wirt en
+elle-même.</p>
+
+<p>Cette observation ne se place ici que comme parenthèse, et
+ne s'entendit point à travers la fente de la porte, où la gouvernante
+la murmura entre ses dents.</p>
+
+<p>«Un de nos jeunes officiers vient de se marier, dit Dobbin se
+dirigeant vers son but; c'étaient d'anciennes affections, et les
+jeunes gens sont pauvres comme des rats d'église.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est charmant, mais c'est romantique,» s'écria miss
+Osborne, comme le capitaine achevait ces mots: <i>anciennes
+affections</i>, <i>pauvres comme des rats d'église</i>.</p>
+
+<p>Cette marque de sympathie l'encouragea.</p>
+
+<p>«C'est le plus beau garçon de notre régiment, continua-t-il;
+l'armée entière ne compte pas dans ses rangs de plus brave et
+de plus brillant officier. Et puis une femme accomplie! rien
+qu'à la voir, j'en suis sûr, vous vous prendriez à l'aimer, miss
+Osborne.»</p>
+
+<p>La jeune demoiselle se crut à deux doigts du dénoûment. Il
+était bien permis d'avoir cette pensée en présence de l'agitation
+nerveuse de Dobbin se trahissant aux contractions de sa figure,
+au mouvement saccadé de son large pied retombant en cadence
+sur le parquet, à l'infatigable activité de ses mains à boutonner
+et à déboutonner son habit, etc., etc.</p>
+
+<p>Miss Osborne supposa que la respiration avait manqué au
+capitaine, et qu'il attendait que ses poumons se fussent remplis
+d'air pour lui faire une confidence complète qu'elle se préparait
+à recevoir de grand c&oelig;ur. L'horloge de l'autel d'Iphigénie commença
+à sonner midi. Quand les dernières vibrations eurent
+cessé d'agiter les rouages, miss Osborne pensa qu'il était au
+moins une heure, tant lui paraissaient longues les minutes qui
+tenaient en suspens son anxieuse curiosité.</p>
+
+<p>«Mais ce n'est pas en vue d'un mariage que je viens vous
+parler.... ou plutôt c'est à propos d'un mariage.... c'est-à-dire....
+je ne voudrais pas vous laisser croire.... Enfin, ma
+chère miss Osborne, c'est de ce cher George qu'il s'agit.</p>
+
+<p>&mdash;De George?» dit-elle d'un ton désappointé, qui excita
+l'hilarité de Maria et de miss Wirt derrière la porte, et provoqua
+un sourire sur les lèvres de ce traître de Dobbin; car il
+savait à quoi s'en tenir, et plus d'une fois George lui avait dit
+en badinant:</p>
+
+<p>«Que diable, Dobbin, pourquoi ne prenez-vous pas la vieille
+Malcy? vous n'avez qu'à la demander pour l'avoir. Je vous
+parie cent contre deux qu'elle dira oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, de George, continua-t-il une fois lancé. Il
+s'est élevé une querelle entre lui et M. Osborne; or, vous
+savez que je l'aime comme un frère, ce cher George, et je
+voudrais faire en sorte d'étouffer ce débat à sa naissance;
+nous allons partir pour l'étranger, miss Osborne. Demain peut-être
+vont arriver les ordres d'embarquement; qui oserait répondre
+des suites de la campagne? Allons, plus de calme, miss
+Osborne, il faut au moins faire en sorte que le père et le fils
+se séparent bons amis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'y a rien de grave, capitaine Dobbin; c'est une
+bouderie comme il y en a si souvent entre eux, reprit la
+jeune demoiselle. Nous attendons George d'un jour à l'autre.
+Ce qu'en disait son père, c'était pour son bien. Il n'a qu'à
+revenir et il n'y paraîtra plus; il n'y a pas jusqu'à cette
+chère Rhoda, qui ne soit prête, j'en suis sûre, à lui pardonner.
+Les femmes, capitaine, ont toujours le pardon trop facile.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, surtout de vous, de votre c&oelig;ur, dit Dobbin,
+avec la plus noire perfidie. Aussi c'est un crime impardonnable
+à un homme de causer de la peine à une femme. Vous, par
+exemple, que deviendriez-vous si l'homme qui vous a juré sa
+foi vous était infidèle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, j'en mourrais! Je me précipiterais par la fenêtre!
+j'avalerais du poison! je succomberais à l'excès de ma
+douleur! Oh! oui, bien sûr, s'écria la sensible demoiselle, qui
+déjà avait vu plusieurs amants lui échapper et n'en était pas
+moins vivante et très-vivante.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas la seule à penser de la sorte, continua
+Dobbin; il y en a d'autres aussi sensibles que vous. Je ne parle
+point de l'héritière des Indes, miss Osborne, mais d'une pauvre
+fille que George a aimée autrefois, et qui, depuis son enfance,
+a fait de lui l'unique objet de ses pensées. Je l'ai vue dans la
+misère, résignée à son malheur, toujours pure, toujours irréprochable.
+Je vous parle de miss Sedley. Ah! chère miss
+Osborne, votre c&oelig;ur généreux peut-il en vouloir à votre frère
+de lui avoir été fidèle? Un remords éternel s'emparerait de lui,
+s'il délaissait cette pauvre fille. Ainsi, à votre tour, aimez celle
+qui vous a toujours aimé.... Je viens de la part de George vous
+dire qu'il se regarde lié envers elle par des serments irrévocables,
+et vous prie, vous au moins, de vous rallier à sa cause.»</p>
+
+<p>Quand M. Dobbin se sentait sous l'influence d'une forte
+émotion, il éprouvait toujours quelque embarras à trouver ses
+premières paroles; mais bientôt le reste suivait avec la plus
+grande volubilité, et, à dire vrai, ce flux oratoire fit dans le
+cas présent une très-vive impression sur la personne dont il
+devait gagner le suffrage.</p>
+
+<p>«Voici, dit-elle, qui est fort pénible et fort singulier. Refuser
+un si brillant parti! En tout cas, capitaine Dobbin, George a
+trouvé en vous un valeureux champion de sa cause. Pourquoi faut-il
+que tous ces efforts soient en pure perte. Cependant, je vous
+le dis, continua-t-elle après une pause, cette pauvre miss Sedley
+peut compter sur mes sympathies les plus vraies et les plus
+sincères. Quant à ce mariage, il ne nous a jamais paru bien
+sortable, bien qu'ici nous ayons toujours témoigné à miss Sedley
+beaucoup d'affection, oh! oui, beaucoup! mais jamais, j'en suis
+sûre, vous n'aurez le consentement de mon père.... D'ailleurs
+une jeune fille bien élevée.... qui a de bons principes, devrait....
+George lui-même devrait n'y plus penser, entendez-vous, mon
+cher capitaine Dobbin!</p>
+
+<p>&mdash;Un homme doit-il donc ne plus penser à la femme qu'il
+aimait du moment où le malheur vient à la frapper? dit Dobbin
+en lui tendant la main. Ah! chère miss Osborne, mes oreilles
+me trompent sans doute. Aimez, aimez cette jeune fille, aimez-la
+tendrement. George ne peut plus, il ne doit plus renoncer à
+elle. Croyez-vous qu'on renoncerait à vous, si vous tombiez
+dans la pauvreté?»</p>
+
+<p>Cette adroite question impressionna vivement le c&oelig;ur de
+miss Jane Osborne.</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore, capitaine, jusqu'à quel point, nous autres pauvres
+filles, devons ajouter foi à toutes vos belles paroles,
+messieurs. La tendresse des femmes les rend toujours trop
+confiantes, et vous n'en profitez que pour nous abuser cruellement.»</p>
+
+<p>Dobbin sentit une pression non équivoque de la main de
+miss Osborne, restée négligemment dans la sienne. Il fit un soubresaut
+sans savoir où il en était, et les deux mains se trouvèrent
+séparées.</p>
+
+<p>«Nous des trompeurs! dit-il; non, chère miss Osborne, il
+n'en est point ainsi de tous les hommes. Rayez d'abord votre
+frère de la liste. George aimait et aime encore Amélia Sedley;
+tous les trésors de la terre ne pourraient le décider à en épouser
+une autre. Serait-ce bien vous qui lui conseilleriez de l'abandonner?»</p>
+
+<p>La réponse était difficile pour miss Jane, surtout avec ses vues
+personnelles. Elle s'empressa de l'éluder:</p>
+
+<p>«Eh bien, alors, si vous n'êtes pas un trompeur, vous êtes
+au moins très-romantique.»</p>
+
+<p>Le capitaine William laissa passer cette observation sans
+broncher d'un pas, et lorsqu'enfin, à l'aide de nouveaux compliments,
+il pensa miss Osborne assez préparée pour recevoir
+la grande nouvelle, il lui glissa à l'oreille les paroles suivantes:</p>
+
+<p>«George Osborne ne peut plus désormais renoncer à Amélia,
+car ils sont mariés.»</p>
+
+<p>Il entra alors dans le détail de toutes les circonstances que
+nous connaissons déjà, et lui raconta comme quoi la pauvre
+petite serait morte de chagrin, si son amant n'avait pas été
+fidèle à la foi jurée; comme quoi le vieux Sedley avait refusé
+d'assister à ce mariage; comme quoi Joe Sedley était venu de
+Cheltenham pour conduire la fiancée à l'autel, et comme quoi
+les nouveaux époux étaient partis dans la voiture à quatre
+chevaux de Joe, pour passer à Brighton leur lune de miel;
+comme quoi enfin George comptait sur ses chères et excellentes
+s&oelig;urs, sur ces c&oelig;urs de femmes si dévoués et si sincères,
+pour réconcilier le père et le fils. Il termina en demandant à
+miss Osborne la permission de venir la revoir encore, et la
+jeune demoiselle s'y prêta avec un empressement des plus
+gracieux.</p>
+
+<p>Bien persuadé, et pour cause, que les nouvelles qu'il venait
+de communiquer seraient, avant cinq minutes, portées à la connaissance
+des autres dames, le capitaine Dobbin fit un profond
+salut et se retira.</p>
+
+<p>À peine franchissait-il le seuil de la maison que miss Maria
+et miss Wirt étaient déjà dans le salon auprès de miss Jane,
+qui les mettait au courant de la surprenante nouvelle. Pour
+être juste à l'égard des deux s&oelig;urs, nous devons dire que ni
+l'une ni l'autre ne se montra bien courroucée. Un mariage par
+enlèvement plaît toujours par quelque côté à de jeunes demoiselles,
+et Amélia avait presque fait des progrès dans l'estime de
+ses belles-s&oelig;urs par le courage qu'elle avait déployé en cette
+circonstance. Tandis que chacune disait son mot, et que les
+conjectures allaient leur train sur ce que pourrait dire et faire
+le père de George, le marteau retentit sur la porte comme le
+tonnerre de la vengeance, et fit tressaillir les conjurées jusque
+dans les plis de leurs robes. Voilà notre père, fut la pensée
+commune. Ce n'était point lui, mais simplement M. Frédérick
+Bullock, qui arrivait de la Cité au rendez-vous donné par ces
+dames pour les conduire à une exposition d'horticulture.</p>
+
+<p>Le nouveau venu, comme on peut le penser, fut bien vite du
+secret. Mais à cette nouvelle sa figure exprima une surprise bien
+différente de la rêverie sentimentale qui se peignait dans les
+traits des deux s&oelig;urs. M. Bullock, en homme d'affaires, en jeune
+associé d'une riche maison, savait apprécier tout ce que vaut
+et tout ce que peut l'argent; aussi ses petits yeux brillèrent
+d'une satisfaction manifeste à cette révélation inattendue. Il
+regardait Maria en souriant et calculait que par la folie de
+George elle allait lui représenter trente mille livres de plus qu'il
+ne l'avait d'abord évaluée!</p>
+
+<p>«Pardieu, Jane, dit-il en jetant un &oelig;il de convoitise sur la
+s&oelig;ur aînée, comme si la cadette ne lui suffisait plus, Eels va
+s'arracher les cheveux de vous avoir plantée là, car, savez-vous,
+vos actions vont monter de trente mille livres, valeur
+vénale.»</p>
+
+<p>Les deux s&oelig;urs n'avaient pas jusqu'alors réfléchi à la question
+d'argent, mais Fred Bullock revint sur ce sujet avec une
+humeur si enjouée pendant tout le temps de cette excursion
+matinale, que peu à peu elles finirent par grandir considérablement
+dans leur estime et qu'elles étaient devenues à leurs
+yeux de fort grandes dames quand elles rentrèrent pour le dîner.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XXIV"></a>CHAPITRE XXIV.</h2>
+
+<h2>Où M. Osborne fait une rature sur la Bible de famille.</h2>
+
+
+<p>Après avoir pris ses précautions auprès des deux s&oelig;urs,
+Dobbin s'empressa de se rendre dans la Cité: c'était là qu'il
+lui restait à poursuivre sa tâche de médiateur dans sa partie
+la plus épineuse et la plus difficile. La pensée de se trouver
+face à face avec le vieil Osborne lui donnait la chair de poule, et
+plus d'une fois il songea à laisser aux jeunes dames le soin de
+révéler à l'inexorable père un secret que leur discrétion féminine
+ne pouvait leur permettre de porter bien loin. Mais il
+avait promis à George de lui rendre compte de la manière dont
+le vieil Osborne aurait reçu la nouvelle. Il partit donc pour la
+Cité, où se trouvaient les bureaux de M. Osborne. Il eut le soin,
+toutefois, de se faire précéder d'un billet pour le père de
+George, lui demandant un entretien de quelques instants pour
+parler avec lui des affaires de son fils. Le messager de Dobbin
+lui rapporta, avec les compliments de M. Osborne, l'assurance
+que celui-ci aurait grand plaisir à le voir sans plus
+tarder.</p>
+
+<p>Le capitaine entra dans les bureaux de M. Osborne avec une
+conscience un peu troublée et la perspective d'une conversation
+désagréable et orageuse. Sa démarche était chancelante,
+son air mal assuré. Il traversa la première pièce, où trônait M.
+Chopper. Le commis de confiance le regarda passer du haut de
+son tabouret avec une maligne bonhomie qui acheva de décontenancer
+le pauvre capitaine. M. Chopper cligna de l'&oelig;il, secoua
+la tête et désigna du bout de sa plume la porte du cabinet
+de son maître.</p>
+
+<p>«Entrez, le patron vous attend,» dit-il avec un ton de bonne
+humeur.</p>
+
+<p>Dobbin poussa la porte. Osborne se leva aussitôt, et lui donnant
+une cordiale poignée de main:</p>
+
+<p>«Comment va la santé, mon cher?» lui dit-il.</p>
+
+<p>À cet accueil franc et amical, l'ambassadeur de George se
+sentit pris de nouveaux remords et sa main resta insensible
+sous l'étreinte du vieil Osborne. Sa conscience lui criait qu'il
+était le vrai coupable dans tout ce qui venait de se passer.
+C'était lui qui avait ramené George aux pieds d'Amélia; c'était
+lui qui avait approuvé, encouragé, conduit tout ce mariage;
+et lorsqu'enfin il se présentait pour dévoiler au père l'abîme
+où il avait poussé le fils, il trouvait une figure riante, et s'entendait
+appeler <i>mon bon ami Dobbin</i>. Ah! certes, il y avait
+bien là de quoi rougir et baisser la tête.</p>
+
+<p>Osborne avait l'intime conviction que Dobbin lui apportait la
+soumission de son fils. Déjà, à l'arrivée du message qui annonçait
+sa venue, M. Chopper et son patron, en causant de cette
+brouille de famille, étaient tombés d'accord que George se rendait
+enfin aux ordres paternels, et envoyait l'adhésion attendue
+depuis plusieurs jours.</p>
+
+<p>«Dans peu vous verrez une fameuse noce,» disait M. Osborne
+avec un air de triomphe à son commis; et en même temps il
+faisait claquer ses gros doigts, et remuait les guinées confondues
+dans ses poches avec les schellings.</p>
+
+<p>Lorsque Dobbin fut entré, Osborne, se prélassant dans son
+fauteuil, continua avec une satisfaction toujours croissante à
+tirer de ses poches un son métallique; pendant ce temps, le capitaine
+se tenait pâle et silencieux sous ce regard où s'épanouissaient
+la sottise et la présomption.</p>
+
+<p>«Quelle tournure de paysan pour un capitaine? pensait le
+vieil Osborne. George aurait bien dû le dégrossir un peu et le
+styler aux belles manières.»</p>
+
+<p>Dobbin finit par appeler tout son courage à son aide et prit
+le premier la parole:</p>
+
+<p>«Monsieur, dit-il, les nouvelles dont je suis porteur sont de
+la plus haute gravité. Je me suis rendu ce matin aux Horse-Guards,
+et notre régiment recevra infailliblement son ordre de
+départ pour la Belgique avant la fin de la semaine. Or, vous
+savez, monsieur, que nous ne reviendrons ici qu'après une
+bataille qui pourra être fatale à plus d'un parmi nous.»</p>
+
+<p>La figure d'Osborne prit une expression plus sérieuse.</p>
+
+<p>«Mon fils.... le régiment fera son devoir, j'en suis sûr,
+monsieur, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Les français sont nombreux, continua Dobbin; il faudra
+encore du temps aux troupes russes et autrichiennes pour
+arriver à notre aide: le premier choc sera pour nous, monsieur,
+et comptez que Bonaparte s'arrangera pour qu'il soit le plus
+rude possible.</p>
+
+<p>&mdash;Où voulez-vous en venir, Dobbin, dit son interlocuteur,
+mal à l'aise et fronçant le sourcil. Ce ne sont pas ces damnés
+Français, j'imagine, qui pourraient faire trembler un soldat des
+armées britanniques, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement non, monsieur; mais j'ai seulement voulu
+vous dire qu'en présence des périls nombreux et inévitables
+qui nous menacent, vous feriez bien, monsieur, de passer l'éponge
+sur les petites fâcheries qui peuvent exister entre vous
+et George, et de vous donner la main, vous m'entendez? S'il
+lui arrivait quelque chose, ce serait pour vous, j'en suis
+sûr, un sujet d'éternel regret de ne vous être pas quittés bons
+amis.»</p>
+
+<p>En disant cela, le pauvre William Dobbin passait par les
+différentes nuances du rouge pour arriver au violet. Il faisait
+intérieurement son <i>mea culpa</i> de toute cette malheureuse affaire;
+car, sans lui peut-être, ce déchirement domestique n'aurait
+jamais eu lieu. Pourquoi avoir tant pressé le mariage de
+George? Ne pouvait-il pas attendre quelque temps? Amélia,
+délaissée par son fiancé, en eût conçu sans doute une douleur
+mortelle; mais le temps, en grand médecin, aurait peut-être
+fini par guérir les chagrins d'Amélia. Il fallait donc s'en prendre
+à lui de ce mariage, de ses fâcheuses conséquences. Quel mobile
+l'avait poussé à toutes ces démarches? Ah! c'est qu'il
+l'aimait tant, qu'il ne pouvait souffrir de la voir malheureuse.
+Peut-être aussi les tortures de l'incertitude étaient-elles si cuisantes
+à son âme qu'il avait hâte de les étouffer. C'est ainsi
+qu'après un décès, on se dépêche d'en finir avec les funérailles
+ou l'on devance le moment du départ lorsqu'on doit quitter
+ceux qu'on aime.</p>
+
+<p>«Vous êtes un brave garçon, William, dit M. Osborne d'une
+voix radoucie. George et moi nous ne pouvons nous quitter
+fâchés, c'est impossible. Voyez-vous, dans ma tendresse pour
+lui j'ai fait tout ce qui est au pouvoir d'un père. Il a eu de moi
+trois fois plus d'argent que votre père, j'en suis sûr, ne vous en
+a jamais donné. Ce n'est pas pour le lui reprocher si j'en parle,
+mais je ne saurais vous dire toutes les préoccupations dont il a
+été sans cesse l'objet de ma part; tout ce que j'ai dépensé pour
+lui de talent et d'énergie. Interrogez Chopper, George lui-même,
+interrogez toute la Cité. Eh bien! quand je lui propose un mariage
+à rendre jaloux les plus grands seigneurs de la terre,
+pour la première chose que je lui demande il me refuse; dites,
+monsieur Dobbin, les torts sont-ils de mon côté? La brouille
+vient-elle de mon fait? Ce que je veux, n'est-ce pas son bien?
+son bien en vue duquel je travaille comme un galérien depuis
+sa naissance? Non, non, personne ne pourra dire que c'est
+l'égoïsme qui me pousse. Qu'il revienne, et voilà ma main, je
+lui promets oubli et pardon. Quant à se marier maintenant, il
+ne peut en être question, il fera sa paix avec miss Swartz, et
+plus tard on avisera au mariage. À son retour, avec le grade de
+colonel, car il sera colonel, morbleu! s'il ne lui faut que des
+écus pour cela. Enfin je suis bien aise que vous l'ayez ramené
+à de bons sentiments. C'est à vous que j'en suis redevable,
+Dobbin, je le sais. Vous avez déjà été son Mentor en plus d'une
+occasion. Qu'il revienne donc, et il trouvera de l'indulgence.
+Son couvert sera mis ce soir à Russell-Square pour le dîner,
+même heure, même rue, même numéro. Il se trouvera en
+face d'un cuisseau de chevreuil et à l'abri de toutes récriminations.»</p>
+
+<p>Ces paroles confiantes et affectueuses émurent vivement le
+c&oelig;ur de Dobbin. Plus l'entretien prenait cette tournure, plus
+une voix intérieure l'accusait de la plus noire des trahisons.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit-il enfin, vous vous abusez, je crois; je puis
+même vous affirmer que George a trop de noblesse dans
+l'âme pour s'abaisser à un mariage d'argent, et quand à une
+menace d'exhérédation en cas de désobéissance, elle n'aurait
+d'autre résultat que d'amener une résistance plus formelle de
+sa part.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable, monsieur, prenez-vous pour une menace
+l'offre de huit à dix mille livres de rente? dit le vieil Osborne
+dans un accès de belle humeur. Si miss Swartz voulait de moi,
+je lui dirais de suite: «Me voilà.» Pour une nuance de peau
+un peu plus ou un peu moins claire, faut-il donc faire le dégoûté?»</p>
+
+<p>Le vieux marchand, charmé de sa plaisanterie, poussa un
+grognement expressif accompagné de gros éclats de rire.</p>
+
+<p>«Vous oubliez, monsieur, les engagements antérieurs du
+capitaine Osborne, dit son ambassadeur avec gravité.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce à dire, monsieur, de quels engagements venez-vous
+nous parler? continua M. Osborne, dont la colère et la
+surprise, s'éveillant à cette pensée subite, firent pressentir les
+plus terribles éclats. Vous ne voulez pas dire, j'imagine, que
+mon fils est assez misérablement fou pour se sentir encore
+épris de la fille d'un escroc et d'un banqueroutier? Vous n'êtes
+pas venu, ici, je suppose, pour me faire entrevoir son intention
+de l'épouser. L'épouser? une belle fin qu'il ferait là. Mon fils,
+mon sang s'allier à la fille d'un gueux, d'un mendiant! Il peut
+bien aller au diable, si jamais il lui prend fantaisie pareille. Je
+lui conseille alors d'acheter un balai et de se faite boueux. Oh!
+je me la rappelle bien, toujours autour de lui, avec ses agaceries
+et ses &oelig;illades. C'était un manége combiné, j'en suis
+sûr, avec son vieux coquin de père.</p>
+
+<p>&mdash;M. Sedley a été un de vos bons amis, fit Dobbin, l'arrêtant
+tout court et charmé de trouver un prétexte pour se mettre
+en colère. Il fut un temps où vous saviez lui donner d'autres
+noms que ceux d'escroc et de coquin. Qui plus que vous, d'ailleurs,
+a travaillé à cette alliance? George n'a pas le droit de
+jouer ainsi à pile ou face avec...</p>
+
+<p>&mdash;Pile ou face! pile ou face! hurla le vieil Osborne. Ah çà!
+le diable m'emporte, ce sont les mêmes mots que mon gentilhomme
+de fils m'a jetés à la figure, il y a eu jeudi quinze jours,
+quand il faisait son rodomont, qu'il me menaçait de l'armée
+britannique et voulait en remontrer à son père. C'est donc vous
+qui l'avez poussé à cette rébellion? Je le vois maintenant, capitaine,
+et vous en remercie; mais apprenez que je n'ai que
+faire de mendiants dans ma famille. Grand merci encore une
+fois, capitaine! Épouser cette fille, et pourquoi donc, s'il vous
+plaît? Croyez-vous donc qu'il ne puisse avoir ses faveurs à
+meilleur marché?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Dobbin rouge de colère et mettant de côté
+tout ménagement, je ne permettrai à personne de tenir de
+pareils propos en ma présence, et à vous encore moins qu'à
+tout autre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc, maintenant un cartel? Alors je vais sonner
+pour qu'on nous apporte des pistolets pour deux. M. George
+vous a envoyé ici pour insulter son père, sans doute, dit Osborne
+en sautant sur le cordon de la sonnette.</p>
+
+<p>&mdash;M. Osborne, dit Dobbin d'une voix étouffée, c'est vous
+qui insultez la plus douce créature que Dieu ait mise sur la
+terre. Vous feriez, mieux, monsieur, de la ménager, car c'est la
+femme de votre fils.»</p>
+
+<p>À ces mots, Dobbin sortit, sentant qu'il n'avait rien à ajouter,
+et Osborne retomba sur son fauteuil en jetant autour de lui un
+regard furieux et sauvage. Un commis accourut au bruit de la
+sonnette, et Dobbin était à peine au bas de l'escalier, qu'il vit
+descendre à toutes jambes M. Chopper, le principal employé,
+courant après lui nu tête et hors d'haleine.</p>
+
+<p>«Pour l'amour de Dieu, qu'y a-t-il? demanda M. Chopper,
+en saisissant le capitaine par la basque de son habit. Le patron
+est en état de convulsion. Qu'a fait M. George, capitaine Dobbin?</p>
+
+<p>&mdash;Il a épousé miss Sedley depuis cinq jours, répondit Dobbin;
+j'étais son garçon d'honneur, M. Chopper, et vous serez
+toujours du nombre de ses amis.»</p>
+
+<p>Le vieux commis branla la tête.</p>
+
+<p>«Cela va mal, cela va mal, capitaine. Le patron sera inflexible.»</p>
+
+<p>Dobbin, après avoir prié Chopper de venir à son hôtel l'informer
+de tout ce qu'il pourrait apprendre sur cette affaire, se
+dirigea tristement vers son quartier, sans apercevoir dans l'avenir
+des consolations pour le passé.</p>
+
+<p>À l'heure du dîner, la famille de Russell-Square trouva ce
+jour-là dans la salle à manger son chef assis à sa place ordinaire,
+mais l'expression sombre et triste de sa figure fit régner un
+morne silence parmi les convives. Les demoiselles Osborne et
+M. Bullock, qui était du dîner, virent bien vite que le père de
+George était déjà au courant de la grande nouvelle. Ses traits
+soucieux et moroses comprimaient la joie intérieure de M. Bullock,
+réduisaient au silence son amabilité et glaçaient sa belle
+humeur. Il redoublait toutefois d'attentions et d'égards pour
+miss Maria, à côté de laquelle il était assis, et pour sa s&oelig;ur,
+qui présidait au haut bout de la table.</p>
+
+<p>Miss Wirt, en conséquence, se trouvait isolée à sa place; il y
+avait une place vide entre elle et miss Jane Osborne, occupée par
+le couvert de George que l'on continuait à mettre en attendant
+le retour de l'enfant prodigue. Rien ne troubla la monotonie et
+le silence de ce repas, si ce n'est les confidences langoureuses
+du souriant M. Frédérick et le bruit heurté de la vaisselle et
+des porcelaines.</p>
+
+<p>Les valets entraient et sortaient sur la pointe du pied; on eût
+dit à leur air des pleureurs aux funérailles. Le cuisseau de chevreuil
+dont Osborne avait parlé à Dobbin, fut découpé par lui
+dans un morne silence; il laissa enlever son assiette sans avoir
+presque touché à son morceau. Mais en revanche, il buvait
+beaucoup et le sommelier ne faisait que remplir son verre.</p>
+
+<p>Enfin, vers la fin du dîner, ses yeux firent le tour de la table
+et se fixèrent un moment sur le couvert destiné à George; il fit
+un geste avec l'index de sa main gauche comme pour le désigner
+aux domestiques; ses filles regardaient sans comprendre,
+et les domestiques ne s'expliquaient pas davantage le sens de
+cet ordre silencieux.</p>
+
+<p>«Enlevez cette assiette,» dit enfin M. Osborne, en se levant
+avec un jurement.</p>
+
+<p>Et repoussant sa chaise du pied, il alla s'enfermer dans sa
+chambre.</p>
+
+<p>Derrière la salle à manger se trouvait la pièce servant de
+cabinet à M. Osborne. C'était là le sanctuaire du maître de la
+maison. M. Osborne s'y retirait le dimanche matin quand il
+ne voulait pas aller à l'église, et y lisait son journal, étendu
+sur son grand fauteuil de maroquin rouge. Deux corps de bibliothèque
+vitrés renfermaient les ouvrages les plus connus,
+reliés en veau et dorés sur tranches. Du 1<sup>er</sup> janvier au 31 décembre,
+jamais une main profane ne dérangeait les livres de
+leurs rayons. Aucun des membres de la famille n'aurait osé,
+pour tout l'or du monde, y toucher du bout du doigt. Quelquefois
+le dimanche soir, lorsqu'il n'y avait eu personne à dîner,
+on tirait de leur coin la grande Bible rouge et le livre de prières
+placé à côté d'un exemplaire du <i>Dictionnaire de la Pairie</i>. Les
+domestiques étaient appelés dans la salle à manger, et Osborne,
+d'une voix aigre, et emphatique, procédait devant la famille
+assemblée à la lecture du service du soir.</p>
+
+<p>Enfants ou serviteurs, personne n'entrait dans cette pièce
+sans un certain frisson d'épouvante. C'était là que M. Osborne
+révisait les comptes du majordome et examinait le livret du
+sommelier. Des fenêtres de son cabinet, qui avaient vue sur une
+cour bien sablée et à l'aide d'une sonnette qui le mettait en
+communication avec l'écurie, il donnait ses ordres au cocher et
+le poursuivait de ses jurements. Quatre fois par an, miss Wirt
+entrait dans cette pièce pour toucher ses appointements, et les
+demoiselles Osborne y allaient aussi recevoir leur pension trimestrielle.
+Plus d'une fois, dans son enfance, George y avait
+été fouetté, tandis que sa mère, tout en émoi, comptait sur le
+palier les coups du martinet. Jamais ces corrections n'avaient
+arraché un cri au bambin. La pauvre femme le caressait et
+l'embrassait en secret après le supplice et lui donnait de l'argent
+pour le consoler.</p>
+
+<p>Au-dessus de la cheminée s'élevait un tableau de famille
+qu'on avait transporté à cette place depuis la mort de Mrs. Osborne.
+On y voyait George sur un poney; sa s&oelig;ur aînée
+tenait un gros bouquet à la main, et sa cadette se cachait dans
+les jupes de sa mère. Tous ces personnages avaient des roses
+sur les joues, des cerises sur les lèvres, et se renvoyaient de
+l'un à l'autre le sourire traditionnel des portraits de famille.
+Depuis longtemps la pauvre mère était descendue dans le tombeau;
+depuis longtemps aussi on l'avait oubliée. Frère et s&oelig;urs,
+chacun allait de son côté, et bien que membres de la famille,
+ils étaient comme étrangers dans leurs rapports. Au bout de
+quelque vingtaine d'années, quand les personnages représentés
+sur des toiles ont atteint un certain âge, quelle amère
+épigramme ne trouve-t-on pas dans ces tableaux de famille!
+Que reste-t-il souvent de ces sourires menteurs, de tout ce
+fard sentimental? Le portrait en pied d'Osborne, de son encrier
+d'argent massif, de son fauteuil de cuir, avaient pris la
+place d'honneur occupée jadis, dans la salle à manger, par
+cette grande toile de famille.</p>
+
+<p>Lorsque le vieil Osborne se fut retiré dans son cabinet, le
+reste des convives, fort soulagé par son départ et celui des domestiques,
+s'entretint à voix basse d'une manière fort animée.
+Les demoiselles montèrent ensuite à l'étage supérieur, où M. Bullock
+les accompagna sur la pointe des pieds. Il n'avait pas eu le
+courage de rester seul à vider des bouteilles, et surtout dans le
+voisinage du cabinet où le terrible vieillard s'était enfermé.</p>
+
+<p>Il faisait nuit depuis une heure environ, lorsque le sommelier,
+ne recevant point d'ordres, s'aventura à frapper à la porte
+du cabinet, pour donner à M. Osborne de la lumière et le thé.
+Le maître de la maison, assis dans son fauteuil, paraissait tout
+occupé de la lecture du journal. Quand le domestique eut placé
+devant son maître la bougie et le plateau, il se releva, et M. Osborne
+alla fermer la porte au verrou. Il n'y avait plus à s'y
+méprendre! une vague terreur répandue dans la maison faisait
+pressentir une grande catastrophe suspendue sur la tête de
+George et prête à le frapper d'un coup terrible.</p>
+
+<p>Un des tiroirs du grand bureau en acajou de M. Osborne était
+spécialement affecté aux papiers concernant son fils. Là se trouvait
+réuni tout ce qui se rattachait à lui depuis son enfance. La
+étaient les prix qu'il avait remportés, les albums qu'il avait
+faits en collaboration de son maître, ses premières lettres avec
+leurs jambages indécis et vacillants: en général il y présentait
+ses tendresses à son papa et à sa maman suivies de requête
+pour avoir des gâteaux. Son cher parrain Sedley y était nommé
+plus d'une fois. Les malédictions se pressaient sur les lèvres livides
+du vieil Osborne; un ressentiment, une haine implacable
+torturaient son c&oelig;ur toutes les fois que ce nom lui apparaissait
+au milieu de tous ces papiers. Ils étaient arrangés, étiquetés
+et liés ensemble avec un ruban rouge. On lisait sur l'un: <i>Lettre
+de George, qui demande 5 schellings, 23 avril 18.... Répondu le
+25 avril</i>. Sur une autre: <i>De George, pour un poney, 13....</i> et
+ainsi de suite. Dans un autre paquet on trouvait: <i>Note du docteur
+Swishtail....</i> <i>Notes acquittées du tailleur de George....</i> <i>Billets
+tirés sur moi par G. Osborne, juin</i>, etc. Puis venaient les
+lettres écrites de l'Inde, les lettres de son correspondant, les
+journaux contenant sa nomination au grade de lieutenant; il
+s'y trouvait aussi un fouet avec lequel George avait joué étant
+enfant, et dans un papier un médaillon renfermant une boucle
+de ses cheveux, bijou qui n'avait point quitté sa mère.</p>
+
+<p>Ce malheureux père passa plusieurs heures à prendre et à
+contempler ces souvenirs l'un après l'autre et à méditer sur le
+passé. Tout était là, vanités, ambitions, espérances, qui jadis
+avaient fait battre son c&oelig;ur. N'avait-il pas placé tout son orgueil
+dans son fils? Comme enfant, en vit-on jamais un plus
+beau? Chacun le disait digne du sang d'un grand seigneur. Une
+princesse royale l'avait remarqué parmi tous les autres et demandé
+son nom. Quel bourgeois de Londres eût pu à plus juste
+titre être fier de sa progéniture? Aussi quel fils de prince était
+l'objet de plus de gâteries et de soins?</p>
+
+<p>À l'école, George avait toujours des schellings neufs à distribuer
+à ses camarades. Quand George fut sur le point de partir
+avec son régiment pour le Canada, son père avait donné à tous
+les officiers un dîner qui n'eût pas été indigne de l'héritier de
+la couronne. L'avait-on jamais vu refuser aucune lettre de
+change tirée par George? Il les payait toujours sans la moindre
+observation. Plus d'un général de l'armée pouvait lui envier ses
+chevaux de selle. À propos des moindres circonstances, le
+passé de cet enfant de prédilection se présentait à son esprit.
+Il le voyait encore après dîner traînant sa chaise à côté de son
+père pour vider son verre avec la dignité d'un lord; il le voyait
+à Brighton, sur son poney, sautant la haie comme le meilleur
+cavalier, et encore le jour où il avait été présenté au petit lever
+du prince régent, et où dans tout Saint-James on n'aurait pu
+trouver un plus brillant militaire; tous ces rêves, tout cet édifice
+de grandeur s'écroulait par son mariage avec la fille d'un
+banqueroutier, par sa désertion devant le devoir et la fortune.
+Ô honte! ô désespoir! ô tortures d'une âme déchirée dans ses
+ambitions et ses tendresses! Quelle blessure et quel outrage
+pour la vanité et les affections de ce vieux sectateur du monde
+et de ses pompes!</p>
+
+<p>Après un examen minutieux de tous ces papiers, poursuivi au
+milieu des souffrances que cause cette affliction sans espoir réservée
+aux âmes dont le bonheur doit se borner désormais à un
+amer retour sur le passé, le père de George tira tous ces objets
+du tiroir où il les tenait depuis si longtemps, les enferma dans
+son secrétaire, après les avoir entourés d'un ruban sur lequel
+il apposa son sceau. Il ouvrit ensuite la bibliothèque, prit la
+grande Bible rouge si rarement ouverte et toute resplendissante
+de dorures. Sur le frontispice, on voyait le sacrifice d'Abraham.
+Suivant l'usage, M. Osborne avait écrit à la première
+page, d'une écriture boiteuse, la date de son mariage, de la mort
+de sa femme, de la naissance de ses enfants, avec leurs prénoms:
+Jane venait la première, ensuite George Sedley Osborne,
+puis Maria Frances; le jour de leur baptême se trouvait aussi
+indiqué.</p>
+
+<p>M. Osborne prit une plume, la passa soigneusement sur les
+noms de George.</p>
+
+<p>Puis, quand la page fut sèche, il remit la volume à la place
+où il l'avait pris. Dans un autre tiroir où il serrait ses papiers
+personnels, il tira une autre pièce écrite, la lut, la chiffonna,
+l'alluma à l'une des bougies et la regarda brûler dans le foyer:
+c'était son testament. Quand il ne resta plus que des cendres,
+il s'assit, écrivit une lettre, sonna son domestique et la lui remit
+avec ordre de la porter à son adresse dans la matinée. Il
+faisait jour quand il alla se mettre au lit. Toute la maison brillait
+des premiers feux du soleil. Les oiseaux gazouillaient sous
+les frais ombrages de Russell-Square.</p>
+
+ <hr />
+
+<p>Désireux de se faire le plus de recrues possible parmi les
+gens de la maison Osborne et d'assurer à George leurs bonnes
+dispositions pour l'heure de l'adversité, William Dobbin, qui
+connaissait la puissance de la bonne chère et du bon vin sur
+l'âme humaine, écrivit à sa rentrée à l'hôtel la lettre la plus
+aimable à Thomas Chopper, esquire, avec prière d'accepter à
+dîner pour le lendemain, chez Slaughter. Le billet parvint à
+M. Chopper avant son départ de la Cité, et il répondit aussitôt:</p>
+
+<p>«M. Chopper présente ses respectueux compliments au capitaine
+Dobbin, et aura l'honneur et le plaisir d'être exact au
+rendez-vous.»</p>
+
+<p>L'invitation et le brouillon de la réponse furent montrés à
+mistress Chopper et à ses filles, lorsque le brave commis revint
+de son bureau. La famille, assise autour de la table pour le thé,
+n'en finissait point de s'extasier sur les gens de guerre et les
+grands seigneurs du royaume britannique. Quand les filles eurent
+été se mettre au lit, M. Chopper et sa femme s'entretinrent
+des singuliers événements qui se passaient dans la famille
+de leur patron. Jamais le commis n'avait vu son maître si ému
+que ce jour-là. Après le départ du capitaine Dobbin, lorsque
+M. Chopper était accouru auprès du père, la figure cramoisie
+et en proie à un tremblement nerveux, lui indiquèrent assez
+que quelque scène violente avait dû avoir lieu entre M. Osborne
+et le jeune capitaine. Chopper avait reçu l'ordre de faire le relevé
+des sommes comptées au capitaine Osborne dans le cours
+des trois dernières années.</p>
+
+<p>«Et il a mené l'argent grand train,» disait le principal commis,
+plein de respect pour son vieux maître et d'admiration
+pour son fils qui savait si généreusement faire rouler les
+guinées.</p>
+
+<p>Le sommeil du commis fut sans contredit beaucoup plus profond
+et beaucoup plus calme que celui de son patron. Il embrassa
+ses enfants après avoir déjeuné du meilleur appétit du
+monde, bien que, pour lui, les douceurs de la vie se bornassent
+à mêler un peu de cassonade à la coupe de la vie; il partit
+pour son bureau dans son plus bel habit des dimanches et avec
+sa chemise à jabot, en promettant à sa femme, ravie d'admiration
+pour sa tournure, de ne point abuser du porto du capitaine
+Dobbin.</p>
+
+<p>L'extérieur de M. Osborne, lorsqu'il arriva à son heure ordinaire,
+frappa de surprise tous ses employés; il paraissait pâle
+et défait. À midi arriva M. Higgs, homme d'affaires avec lequel
+il avait rendez-vous. M. Higgs fut introduit dans le cabinet du
+patron et y resta plus d'une heure enfermé avec lui. Dans l'intervalle,
+M. Chopper reçut un billet du capitaine Dobbin avec
+un pli pour M. Osborne, auquel le commis s'empressa d'aller le
+remettre. Quelque temps après, M. Chopper et M. Birch, le
+second employé, furent appelés pour donner leurs signatures.</p>
+
+<p>«C'est un nouveau testament que je viens de faire,» dit
+M. Osborne.</p>
+
+<p>Ses deux employés signèrent comme témoins. Pas un mot ne
+fut prononcé. M. Higgs en traversant l'antichambre avait une
+figure grave et sérieuse; il jeta un coup d'&oelig;il sur M. Chopper,
+mais on n'échangea aucune parole. Le reste du jour, M. Osborne
+se montra bienveillant et affable, à la grande surprise de ceux
+qui avaient mal auguré de ses sinistres allures; il ne dit de
+sottises à personne, et on ne l'entendit point jurer. Il quitta son
+bureau de bonne heure, mais avant de partir il appela son principal
+commis; il lui fit des recommandations générales, puis,
+après quelque hésitation, il lui demanda s'il pensait que le
+capitaine Dobbin fût à la ville.</p>
+
+<p>Chopper dit qu'il le pensait. Du reste, tous deux savaient
+parfaitement à quoi s'en tenir.</p>
+
+<p>Osborne chargea alors son commis d'une lettre pour cet officier,
+en priant M. Chopper de la remettre le plus tôt possible
+à Dobbin en personne.</p>
+
+<p>«Et maintenant, mon cher Chopper, dit-il en prenant son
+chapeau, et avec une singulière expression dans la figure, je
+me sens bien mieux dans mon assiette.»</p>
+
+<p>À deux heures, probablement d'après un rendez-vous convenu,
+M. Frédérick Bullock vint le prendre, et ils sortirent ensemble.</p>
+
+<p>Le colonel du ***<sup>e</sup> régiment dont faisaient partie les compagnies
+de MM. Dobbin et Osborne était un vieux général qui
+avait fait ses premières armes sous Wolf, à Québec, et que son
+âge et sa faiblesse avaient mis depuis longtemps hors d'état de
+commander. Il prenait toutefois un vif intérêt au régiment dont
+il était le chef nominal et recevait de temps à autre, à sa table,
+quelques jeunes sous-officiers. Le capitaine Dobbin était l'un
+des privilégiés du vieux général. Dobbin connaissait assez la
+littérature de sa profession pour savoir qui était le grand Frédéric
+et l'impératrice Marie-Thérèse; il était même en mesure,
+à propos des guerres de ces souverains, de discuter avec le
+vieux général, assez indifférent aux victoires contemporaines et
+admirateur exclusif des tacticiens du dernier siècle.</p>
+
+<p>Cet officier supérieur envoya à Dobbin une invitation à déjeuner
+le matin même où M. Osborne avait changé son testament
+et où M. Chopper avait mis sa chemise à jabot. Il apprit,
+au moins deux jours plus tôt, à son jeune favori l'ordre de départ,
+attendu depuis si longtemps par le régiment. Avant la fin
+de la semaine, les cadres étant portés au complet, les troupes
+devaient commencer à s'embarquer. Le vieux général espérait
+que les hommes qui l'avaient aidé à battre Montcalm au Canada
+et à mettre en déroute M. Washington, à Long-Island, soutiendraient
+leur réputation traditionnelle sur les champs de bataille
+des Pays-Bas, illustrés déjà par tant de trophées.</p>
+
+<p>«Ainsi, mon bon ami, si vous avez quelque affaire qui vous
+remue par là, dit le vieux général en prenant une prise de tabac
+de ses doigts décharnés et en montrant du doigt la place où,
+sous sa robe de chambre, son c&oelig;ur ne donnait plus que de
+faibles battements, si vous avez quelque Philis à consoler, à
+dire adieu à papa et à maman, à mettre en ordre votre testament,
+faites au plus vite; il n'y a pas de temps à perdre.»</p>
+
+<p>Là dessus, le vieux général tendit un doigt à son jeune ami,
+et de sa tête poudrée et portant une queue lui fit un amical salut.
+Puis, quand la porte se fut refermée sur Dobbin, le vieux
+guerrier se mit à écrire un poulet dans un français dont il était
+très-fier, et mit l'adresse à Mlle Aménaïde, du théâtre de Sa
+Majesté.</p>
+
+<p>En apprenant ces nouvelles, Dobbin sentit son âme s'assombrir;
+il pensa à ses amis de Brighton. Il se fit un reproche de
+ce qu'Amélia venait toujours la première à sa pensée, avant
+qui que ce fût, avant père et mère, s&oelig;urs et devoirs; dès son
+réveil, pendant la nuit, tout le long de la journée, il avait toujours
+son image présente à l'esprit. De retour à son hôtel, il
+envoya à M. Osborne un petit billet où il l'instruisait des renseignements
+qu'il venait de recueillir, espérant l'ébranler par là
+et amener une réconciliation entre George et son père.</p>
+
+<p>Ce billet, apporté par le même messager chargé la veille de
+l'invitation à dîner pour Chopper, alarma beaucoup ce digne
+employé. Le billet était à son adresse, et, en déchirant l'enveloppe,
+il tremblait d'y voir remis le dîner pour lequel il avait
+fait de si grands frais de toilette; il éprouva un grand soulagement
+en s'assurant que ce pli n'avait d'autre objet que de lui
+rappeler le rendez-vous qu'il n'avait pas oublié.</p>
+
+<p>«Je vous attends à cinq heures et demie,» lui écrivait le
+capitaine Dobbin.</p>
+
+<p>Chopper était sans doute fort attaché à son patron; mais,
+que voulez-vous! un bon dîner passait pour lui avant toute
+autre considération.</p>
+
+<p>La communication du général à Dobbin n'avait rien de confidentiel.
+Celui-ci se trouvait donc parfaitement autorisé à la répéter
+aux autres officiers qu'il pourrait rencontrer dans le cours de
+ses pérégrinations. Le premier qui s'offrit à lui fut le jeune enseigne
+Stubble qui, n'écoutant que son ardeur belliqueuse, alla
+sur-le-champ choisir une épée neuve chez l'armurier. Cet officier
+avait dix-sept ans environ, soixante-six pouces de haut et
+une constitution déjà débilitée par l'abus prématuré du brandy
+et de l'eau, mais du reste un courage indomptable et un c&oelig;ur
+de lion. Il pesa, plia, essaya la lame, avec laquelle il pensait
+tailler des croupières aux Français, faisant des <i>hop là!</i> et frappant
+de son petit pied avec une énergie furibonde. Il porta deux
+ou trois bottes au capitaine Dobbin, qui les para en riant avec
+sa canne de bambou.</p>
+
+<p>M. Stubble, à en juger par sa haute stature et sa maigreur,
+avait sa place marquée parmi les voltigeurs. L'enseigne Spooney,
+au contraire, un gros et gras garçon, était du nombre des
+grenadiers du capitaine Dobbin. Ce dernier s'occupait à essayer
+un gros chapeau à poils tout neuf, sous lequel il avait l'air
+bien plus farouche que ne le comportait son âge. Ces deux jeunes
+gens s'étaient rendus chez Slaughter, où, après avoir ordonné
+un dîner splendide, ils se mirent à écrire des lettres pour consoler
+leurs excellents parents. Dans ces lettres, il y avait beaucoup
+de sentiment, beaucoup de tendresse, un peu d'esprit et
+des fautes d'orthographe. À cette époque, que de c&oelig;urs, en
+Angleterre, palpitaient d'inquiétude et de crainte! Plus d'une
+mère dans la solitude secrète du foyer se livrait aux larmes et
+à la prière.</p>
+
+<p>Le jeune Stubble, à l'une des tables du café de Slaughter,
+était dans le feu de la composition; les larmes lui coulant le
+long du nez finissaient par inonder son papier: le pauvre garçon
+pensait à sa mère que peut-être il ne reverrait plus. Dobbin,
+de son côté, se disposa à écrire une lettre à George Osborne,
+puis il changea d'avis et ferma son portefeuille.</p>
+
+<p>«À quoi bon? dit-il, laissons-leur encore une nuit de calme
+et de bonheur. J'irai voir demain mes parents de grand matin,
+et puis je partirai dans la journée pour Brighton.»</p>
+
+<p>Cette résolution prise, il se leva et, se dirigeant vers Stubble,
+il lui posa la main sur l'épaule; il dit à son jeune camarade
+qu'il devrait renoncer au brandy et à l'eau, et qu'alors il deviendrait
+un bon soldat comme il avait été jusqu'ici un loyal et
+excellent garçon. Les yeux du jeune Stubble brillèrent de reconnaissance
+pour ces paroles bienveillantes. Au régiment,
+Dobbin était l'objet de la plus haute considération; on le tenait
+pour l'officier le plus habile et le mieux entendu.</p>
+
+<p>«M. Dobbin, dit-il en essuyant une larme du revers de sa
+main, voilà précisément ce que j'étais en train de <i>lui</i> promettre
+quand vous m'avez frappé sur l'épaule. C'est que, voyez-vous,
+capitaine, <i>elle</i> est <i>diablement</i> bonne pour moi.»</p>
+
+<p>Les cascades se remirent alors à couler de plus belle, et nous
+n'oserions pas affirmer que les yeux du tendre Dobbin ne finirent
+pas aussi par s'humecter.</p>
+
+<p>Les deux enseignes, le capitaine et M. Chopper dînèrent à
+la même table, dans le même cabinet. Chopper remit à Dobbin
+une lettre de la part de M. Osborne. Celui-ci présentait brièvement
+ses compliments au capitaine Dobbin, et le priait de faire
+parvenir la lettre incluse au capitaine George Osborne. Chopper
+n'en savait pas plus long. Il donna quelques indications sur la
+manière d'être de M. Osborne, parla de son entrevue avec son
+homme d'affaires, de sa politesse inaccoutumée avec tout le
+monde, et se perdit en commentaires et en conjectures. À chaque
+verre il devenait de plus en plus confus et finit par n'être
+plus du tout intelligible. Enfin, à une heure avancée, le capitaine
+Dobbin fit entrer son convive dans un fiacre. M. Chopper
+se trouvait dans un état de titubation complète et jurait au
+milieu de hoquets redoublés, qu'il était l'ami du capitaine, à la
+vie, à la mort.</p>
+
+<p>Ainsi que nous l'avons vu, le capitaine Dobbin, en prenant
+congé de miss Osborne, lui avait demandé la permission de se
+présenter de nouveau. Le jour suivant, cette jeune demoiselle
+passa plusieurs heures à l'attendre, et Dobbin ne vint pas. Peut-être,
+s'il eût fait cette visite, s'il eût adressé la question pour
+laquelle elle tenait sa réponse toute prête, peut-être alors, disons-nous,
+prenant en main la cause de son frère, miss Jane
+eût-elle réussi à réconcilier George avec un père irrité. Mais
+son attente fut aussi vaine que celle de ma s&oelig;ur Anne. Dobbin
+avait à mettre en règle ses propres affaires; il avait à consoler
+ses parents, puis à s'embarquer sur <i>l'Éclair</i> pour aller retrouver
+ses amis à Brighton.</p>
+
+<p>Dans la journée, miss Osborne entendit son père donner l'ordre
+de fermer la porte à cet intrigant de capitaine Dobbin, qui
+se mêlait de tout ce qui ne le regardait pas. Cette parole fit
+tomber les secrètes espérances de la demoiselle.</p>
+
+<p>M. Frédérick Bullock, d'une exactitude scrupuleuse, se montra
+fort tendre pour Maria, fort empressé pour l'infortuné père.
+M. Osborne répétait bien haut qu'il se sentait bien plus à son
+aise; mais les moyens qu'il avait pris pour cela paraissaient
+manquer complétement leur but, et il était visiblement affecté
+des événements accomplis dans le cours des deux derniers
+jours.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XXV"></a>CHAPITRE XXV.</h2>
+
+<h2>Où nos principaux personnages se décident à quitter Brighton.</h2>
+
+
+<p>Dès son arrivée à Brighton, Dobbin fut conduit auprès des
+dames, à l'hôtel de <i>la Marine</i>. Jamais ce jeune officier ne se
+montra si jovial et si causeur, tant il faisait chaque jour de progrès
+dans l'art profond d'une hypocrite diplomatie. Il ne laissa
+rien paraître des sentiments qui l'agitaient pour mieux étudier
+mistress George Osborne dans sa nouvelle condition. Il ne voulait
+pas non plus qu'on pût s'apercevoir des appréhensions et
+des craintes que lui donnaient les mauvaises nouvelles dont il
+était porteur, et qui n'auraient pas manqué d'avoir sur Amélia
+le plus mauvais effet.</p>
+
+<p>«Mon opinion, mon cher George, avait-il dit à ce dernier,
+mon opinion est que l'empereur des Français va nous tomber
+sur les bras, infanterie et cavalerie, avant trois semaines d'ici,
+et qu'entre le duc et lui il va y avoir une danse auprès de laquelle
+les guerres de la Péninsule ne sont que des jeux d'enfants.
+Mais c'est inutile à dire à mistress Osborne, savez-vous
+bien? Après tout, nous pourrions bien être dispensés de mettre
+la main à la pâte, et alors notre promenade en Belgique se terminerait
+par une simple occupation militaire. C'est une opinion,
+du reste, assez généralement répandue, et c'est à Bruxelles une
+procession de beau monde et de dames à la mode.»</p>
+
+<p>Il fut, en conséquence, arrêté entre les deux amis que l'expédition
+de l'armée anglaise en Belgique serait présentée à Amélia
+sous les couleurs les plus rassurantes.</p>
+
+<p>Les conjurés d'accord, l'hypocrite Dobbin s'avança vers mistress
+George Osborne avec un air de complet contentement; il
+lui commença deux ou trois compliments sur les joies matrimoniales,
+et resta en chemin d'une façon assez gauche, nous devons
+l'avouer, malgré l'estime que nous avons pour notre ami.</p>
+
+<p>La conversation tomba ensuite sur Brighton, l'air de la mer,
+les plaisirs de l'endroit, les beautés de la route, la douceur des
+coussins et la rapidité des chevaux de <i>l'Éclair</i>. Amélia ouvrait
+de grands yeux; Rebecca paraissait beaucoup se divertir et observait
+le capitaine comme tous ceux avec qui elle se trouvait
+en rapport.</p>
+
+<p>La petite Amélia, pour le dire en passant, n'avait pas ce
+qu'on appelle des regards prévenus pour l'ami de son mari, le
+capitaine Dobbin. Il bégayait, était un peu bonasse, un peu timide,
+fort emprunté et fort maladroit. Elle lui savait gré de son
+attachement pour George, sans toutefois lui en faire un trop
+grand mérite; d'ailleurs, qu'y avait-il d'étonnant qu'on aimât
+George, si bon, si généreux? et ne faisait-il pas beaucoup pour
+son camarade en lui accordant son amitié? Plus d'une fois,
+George s'était amusé devant elle à contrefaire le bégayement
+et la tournure maladroite de Dobbin. Toutefois, George ne parlait
+des qualités de son ami qu'avec le ton de la plus profonde
+estime. Dans les premières joies de son amour, pendant ses
+jours de triomphe, Amélia, se laissant tromper à l'écorce grossière
+du capitaine, faisait assez bon marché de l'honnête William.
+Le pauvre garçon savait parfaitement à quoi s'en tenir,
+et se soumettait sans murmure à son sort. Un temps devait
+venir où, connaissant mieux Dobbin, elle changerait de sentiments
+à son égard. Mais ce temps était encore bien éloigné.</p>
+
+<p>Le capitaine Dobbin avait à peine passé deux heures avec ces
+dames, que Rebecca était déjà maîtresse de son secret. Elle
+éprouvait pour lui un sentiment de répulsion instinctive, de
+défiance secrète, et, de son côté, Dobbin n'avait pas conçu pour
+elle de grandes sympathies. Il était trop honnête pour se laisser
+prendre aux artifices et aux cajoleries de l'enchanteresse, et il
+ne lui restait plus alors à son endroit qu'une aversion bien marquée.
+Rebecca, supérieure à toutes les autres faiblesses de son
+sexe, n'avait pas su s'affranchir de ces inspirations jalouses qui
+sont un élément de la nature féminine, et elle en voulait beaucoup
+au capitaine de ses préférences pour Amélia. Mais, malgré
+ses froissements intérieurs, elle affectait envers lui des manières
+pleines d'égard et de cordialité. Un ami des Osborne, de
+ses chers bienfaiteurs! Elle parlait bien haut de sa vive affection
+pour lui, et rappelait tous les détails de la nuit du Vauxhall,
+quitte à en faire des gorges chaudes tout en s'habillant
+avec son amie pour le dîner. Rawdon Crawley daignait à peine
+faire attention à Dobbin; c'était pour lui un gros bêta, bonne
+pâte d'homme au demeurant, mais dont l'ébauche était restée
+inachevée. Jos prenait avec lui des airs majestueux et protecteurs.</p>
+
+<p>Lorsque George et Dobbin se trouvèrent seuls dans la
+chambre de ce dernier, Dobbin tira de son nécessaire la
+lettre que M. Osborne lui avait fait remettre pour son fils.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas là l'écriture de mon père,» s'écria George tout
+alarmé.</p>
+
+<p>Il ne disait que trop vrai. La lettre était de l'homme d'affaires
+de M. Osborne. En voici le contenu:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Bedford-Row, 7 mai 1815.</p>
+<p>«Monsieur,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Je suis chargé par M. Osborne de vous informer qu'il reste
+inébranlable dans ses résolutions antérieures. Aussi, par suite
+du mariage que vous venez de contracter, il cesse de vous
+considérer dorénavant comme membre de sa famille. Sa détermination
+est définitive et formelle.</p>
+
+<p>Bien que les sommes dépensées à votre profit, pendant
+votre minorité, et les billets à vue que vous ne lui avez pas
+ménagés dans le cours de ces dernières années, dépassent de
+beaucoup le montant de la somme à laquelle vous avez droit,
+à savoir, le tiers de la fortune de feu Mrs. Osborne, fortune
+au partage de laquelle, par le décès de ladite dame, vous
+avez été appelé en concurrence avec miss Jane Osborne et
+miss Maria Frances Osborne, M. Osborne m'a chargé cependant
+de vous informer qu'il renonce à toute reprise sur vos biens,
+et que la somme de 2000 liv. en 4 pour 100 valeur courante
+et formant le tiers des 6000 liv. qui constituent la fortune de
+votre mère, vous sera payée sur quittance, à vous ou à votre
+chargé d'affaires.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Votre très-obéissant serviteur,</p>
+<p>«<span class="sc">Higgs.</span>»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«<i>P.S.</i> M. Osborne me prie de vous donner, pour la dernière
+fois, avis qu'il ne recevra aucun message, lettre ou communication
+de votre part sur ce sujet, pas plus que sur aucun
+autre.»</p>
+
+<p>«Voilà comme vous avez arrangé mes affaires, dit George
+en lançant à Dobbin un regard fulminant. Tenez, lisez
+Dobbin.»</p>
+
+<p>Et il lui mit brusquement sous le nez la lettre de son père.</p>
+
+<p>«Il ne me reste d'autre parti à prendre que de mendier.
+Beau résultat de ma stupidité chevaleresque! Aussi qui
+diable nous poussait tant d'en finir? Nous pouvions attendre
+la fin de la guerre; une balle m'aurait tiré d'embarras, comme
+c'est encore la plus sûre ressource qui me reste; Emmy sera
+bien avancée quand elle se trouvera veuve d'un mendiant.
+Vous avez fait là un beau coup; je vous conseille de vous en
+vanter; mais vous n'avez eu ni repos ni cesse avant d'avoir
+consommé à la fois ma ruine et mon mariage. Que faire maintenant,
+avec mes deux mille livres sterlings? Dans deux ans
+j'en aurai vu la fin. Depuis que nous sommes ici, Crawley m'a
+gagné aux cartes et au billard plus de 450 liv. Soyez tranquille,
+je vous chargerai de mes affaires à l'avenir!</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que la situation est difficile, répondit Dobbin,
+dont la pâleur avait augmenté à mesure qu'il avançait dans la
+lecture de la lettre; et, comme vous dites, j'y entre bien pour
+quelque chose. Mais malgré cela, il y a encore des gens qui
+voudraient se mettre à votre place, reprit-il avec un amer sourire.
+Croyez-vous que le régiment compte beaucoup de capitaines
+avec deux mille livres à leur disposition? Tâchez de
+vous suffire avec votre paye, jusqu'à ce que votre père se rabatte
+un peu de sa sévérité, et si une balle vous emporte, vous laisserez
+encore une rente de cent livres à votre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc que ma paye et cent livres de rente
+puissent suffire à mes habitudes, s'écria George exaspéré.
+Vous avez perdu la tête Dobbin, cent livres pour tenir mon
+rang dans le monde, allons donc, c'est une plaisanterie.
+D'abord, il m'est impossible de rien changer à mes habitudes.
+Je ne puis me passer de mes aises; on ne m'a pas élevé à
+manger à la gamelle comme Mac Whirter, ou à me nourrir de
+pommes de terre comme le vieil O'Dowd. Voudriez-vous aussi
+voir ma femme faire la lessive du soldat ou monter dans la
+charrette des bagages?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien, dit Dobbin avec une parfaite égalité
+d'humeur, nous nous arrangerons pour lui procurer une meilleure
+voiture. Il faut, pour le moment, vous résigner au rôle
+de prince détrôné, George, mon garçon; attendez avec patience
+la fin de l'orage. Ce ne sera pas bien long à passer. Que votre
+nom soit seulement dans la Gazette, et je vous promets que le
+vieux papa se relâchera de sa sévérité.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la Gazette! répondit George, et à quel titre, je vous
+prie? parmi les morts et les blessés? et l'un des premiers très-probablement.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, répliqua Dobbin, il sera assez temps de se
+lamenter quand les choses seront venues. D'ailleurs, vous
+savez, George, je possède quelque bien et me sens peu de dispositions
+matrimoniales, eh bien, je n'oublierai pas mon filleul
+dans mon testament,» continua-t-il avec un sourire.</p>
+
+<p>La dispute en resta là, comme cela ne manquait jamais
+entre Osborne et son ami. Osborne s'en alla en disant qu'il n'y
+avait pas moyen de se fâcher avec Dobbin. Il fut même assez
+généreux pour ne plus lui en vouloir de la mauvaise querelle
+qu'il lui avait cherchée.</p>
+
+<p>«Je dis Becky.... criait Rawdon Crawley de son cabinet de
+toilette à sa femme qui, dans sa chambre, mettait la dernière
+main à sa toilette pour le dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?» reprit Becky d'une voix perçante, tout en jetant
+un coup d'&oelig;il à sa glace par-dessus son épaule.</p>
+
+<p>Elle avait mis la robe blanche la plus délicieuse et la plus
+fraîche qu'on pût voir. Avec ses épaules nues, son petit collier,
+sa ceinture bleu clair, on l'eût prise pour la déesse de l'Innocence
+entourée d'une auréole de bonheur.</p>
+
+<p>«Je dis, que deviendra mistress Osborne quand Osborne
+partira avec le régiment? reprit Crawley sur le seuil de la
+chambre. Armé de deux brosses impitoyables, il chassait ses
+mèches rebelles sur le devant de sa tête, tout en admirant sa
+charmante femme à travers les broussailles de sa chevelure.</p>
+
+<p>&mdash;Ses yeux vont se changer en fontaine, dit Becky. Déjà
+à plusieurs reprises elle m'a étourdie de ses jérémiades à ce
+sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, vous en prenez à votre aise, il me semble, dit
+Rawdon à moitié fâché du ton indifférent de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mauvaise tête! répliqua Becky, vous savez bien
+que je vous accompagne. C'est fort différent pour <i>nous autres</i>,
+qui faisons partie de l'état-major du général Tufto. Nous n'avons
+rien à démêler avec les fantassins, ajouta-t-elle, rejetant
+sa tête en arrière d'un air tout à la fois si comique et si séducteur
+que son mari ne put l'empêcher de l'embrasser.</p>
+
+<p>&mdash;Rawdon, mon cher.... pensez-y.... il ne serait pas mal....
+d'avoir votre argent de Cupidon avant qu'il parte,» continua
+Becky en lui lançant un coup d'&oelig;il meurtrier.</p>
+
+<p>C'était George Osborne qu'elle décorait ainsi du nom de
+Cupidon. Déjà plusieurs fois elle lui avait fait compliment de
+sa bonne mine, et ne manquait jamais de se mettre à côté de
+lui quand il venait le soir faire sa partie d'écarté avec
+Rawdon.</p>
+
+<p>Elle le traitait de dissipateur, de prodigue, le menaçait
+d'instruire Emmy de ses inclinations perverses, de ses détestables
+habitudes; prenant ses petits airs de charmante coquetterie,
+elle lui apportait un cigare et l'allumait elle-même
+sachant d'avance les résultats de cette tactique par l'expérience
+qu'elle en avait faite autrefois sur Rawdon Crawley.
+Quant à Osborne, il la trouvait gaie, vive, espiègle, distinguée,
+ravissante en un mot. Dans leurs promenades, dans leurs dîners
+intimes, les hommages, les applaudissements étaient pour
+Becky, et la pauvre Emmy était condamnée au silence et à
+l'abandon. Mistress Crawley bavardait avec Osborne; Rawdon
+et Jos, quand ce dernier eut rejoint nos deux ménages, vidaient
+les bouteilles sans prononcer une seule parole. Qui se serait
+alors occupé de la pauvre Amélia?</p>
+
+<p>En présence de son amie, Amélia en était venue à douter
+du pouvoir de ses charmes. L'esprit, l'entrain, les attraits de
+Rebecca lui causaient un trouble inexprimable. À peine une
+semaine de mariage écoulée et George souffrait déjà de l'ennui
+et recherchait une autre société que la sienne! En vérité,
+l'avenir n'avait-il pas de quoi exciter son effroi?</p>
+
+<p>«Comment, se disait-elle à elle-même, pourrait-il trouver
+quelque plaisir avec moi, pauvre et humble créature, lui si
+aimable, si séduisant! Déjà quelle générosité de sa part de
+m'avoir épousée, d'avoir renoncé à tout pour se mettre à mes
+pieds! Mon devoir me disait de refuser ce sacrifice, mais je
+n'en ai pas eu le courage; mon devoir me disait de rester auprès
+de mon père pour prendre soin de sa douleur et de ses
+vieux jours, et je ne l'ai point écouté!»</p>
+
+<p>Troublée alors avec quelque raison par la voix accusatrice
+de sa conscience, elle se souvint pour la première fois de
+l'abandon où elle avait laissé ses parents et se mit à rougir de
+honte.</p>
+
+<p>«Ah! continua-t-elle alors, mon égoïsme est bien coupable
+de m'avoir fait ainsi oublier leurs chagrins, bien coupable
+d'avoir forcé George à m'épouser! Je le reconnais, je ne suis
+pas digne de lui; sans moi il eût trouvé le bonheur.... et pourtant
+j'ai fait tous mes efforts pour lui rendre sa liberté.»</p>
+
+<p>Combien n'est-elle pas à plaindre la pauvre petite mariée
+qui, après sept jours au plus de mariage, se surprend au milieu
+de ces douloureuses pensées et de ces tristes aveux. Tel était
+pourtant le supplice qu'endurait Amélia!</p>
+
+<p>La veille de l'arrivée de Dobbin, par une soirée tiède et embaumée
+d'une belle journée de mai, on avait laissé ouverte la
+fenêtre du balcon. George et mistress Crawley, appuyés sur
+la balustrade, contemplaient les plaines argentées de l'Océan,
+tandis que Rawdon et Jos faisaient à l'intérieur leur partie de
+trictrac et que la triste Amélia restait sur le grand fauteuil
+dans l'oubli le plus complet, et sentait le désespoir et le regret
+se glisser dans son âme avec leurs amères douleurs.</p>
+
+<p>Une semaine à peine écoulée, tel était le présent! Quant à
+l'avenir, elle en détournait les yeux, elle avait peur de le voir,
+car il s'offrait encore à elle sous un plus sombre aspect. L'âme
+d'Emmy avait trop besoin de protecteur et de guide pour oser
+fixer ses regards de ce côté, pour s'aventurer seule sur ce
+vaste océan. Un autre devait prendre le gouvernail pour elle;
+elle ne savait qu'aimer et souffrir.</p>
+
+<p>«Quelle soirée magnifique! comme la lune resplendit au
+ciel! dit George en poussant une bouffée de tabac qui s'éleva
+en blanches spirales.</p>
+
+<p>&mdash;J'adore cette odeur.... dit Rebecca, il embaume l'air,
+votre cigare.... Croirait-on que la lune est à deux cent trente-six
+mille huit cent quarante-sept milles de la terre? ajouta-t-elle
+avec un sourire sur les lèvres en contemplant le disque aux
+clartés vacillantes. J'ai bonne mémoire, comme vous voyez,
+n'est-ce pas? Peuh! toutes ces belles choses, nous les avons
+apprises chez miss Pinkerton! Comme la mer est calme! comme
+il fait clair ce soir. Je crois, en vérité, que j'aperçois les côtes
+de la France.»</p>
+
+<p>Et ses yeux brillants s'élançaient dans les ténèbres et plongeaient
+dans la nuit comme s'ils avaient pu en percer les
+voiles.</p>
+
+<p>«Vous ne savez pas ce que je compte faire un de ces matins,
+reprit-elle en riant. Vous avez peut-être entendu parler
+de mes talents comme nageuse: eh bien! un de ces jours,
+quand la demoiselle de compagnie de ma tante Crawley, la
+vieille Briggs, vous vous la rappelez bien, cette femme à
+bec de corbin et à la chevelure clair semée, enfin un de
+ces jours, au moment où Briggs se mettra au bain, je m'en
+irai sous l'eau la tirer par les pieds et la contraindre à une
+réconciliation entre deux vagues. Ne trouvez-vous pas mon
+idée sublime?»</p>
+
+<p>George éclata de rire à la pensée de cette entrevue aquatique.</p>
+
+<p>«Quel tapage faites-vous à vous deux?» cria Rawdon en
+secouant les dés.</p>
+
+<p>Amélia, à moitié folle de douleur et retenant ses sanglots
+mal étouffés, se retira dans sa chambre pour y donner un
+libre cours à ses larmes.</p>
+
+ <hr />
+
+<p>Ce chapitre a été contraint, par les nécessités du récit, de
+faire une pointe en avant, puis de revenir en arrière, en suivant
+une marche fort irrégulière en apparence. Mais l'arrivée
+de Dobbin à Brighton, venant annoncer le départ de l'armée
+pour la Belgique, sous le commandement de Sa Grâce le duc
+de Wellington, était un événement d'un assez haut intérêt
+pour prendre le pas sur tous les menus détails qui forment le
+fond de cette histoire. On nous pardonnera, nous l'espérons,
+ce désordre nécessaire, à cause de son peu de gravité dans ses
+conséquences; et maintenant que la chronologie se trouve rétablie,
+nous allons rejoindre nos différents personnages dans
+leurs cabinets de toilette respectifs, où ils s'habillent pour le
+dîner qui eut lieu comme de coutume le soir de l'arrivée de
+Dobbin.</p>
+
+<p>Par égard pour sa femme ou dans sa préoccupation pour la
+n&oelig;ud de sa cravate, George ne dit rien à Amélia des nouvelles
+que son ami lui avait apportées de Londres. Il entra cependant
+dans la chambre avec un air si important, et tenant à la main
+la lettre de l'homme d'affaires d'une façon si solennelle, que
+sa femme, toujours en défiance de quelque malheur, s'imagina
+que pour le moins toutes les calamités de la terre venaient de
+fondre sur eux. Elle courut toute tremblante au devant de son
+mari et supplia son cher George de n'avoir point de secret
+pour elle. Son ordre de départ était-il venu, devait-on se battre
+la semaine suivante? Ce n'était rien moins que tout cela, elle
+en était sûre!</p>
+
+<p>Le cher George éluda, par des réponses évasives, tout ce qui
+avait trait au départ pour l'étranger, et, avec un mélancolique
+mouvement de tête, il ajouta:</p>
+
+<p>«Non, Emmy, il n'est pas question de tout cela; mes inquiétudes
+sont pour vous, non pour moi. Les nouvelles que
+j'ai reçues de mon père sont fort mauvaises. Tous rapports
+sont rompus entre nous; il me ferme sa porte, il nous livre à la
+pauvreté. Elle ne me fait point peur, Emmy; mais vous, ma
+chère femme, comment la supporterez-vous? Tenez et lisez.»</p>
+
+<p>Et il lui présenta la lettre.</p>
+
+<p>Amélia fixait un douloureux et tendre regard sur le héros de
+ses pensées, grandi encore dans son imagination par la générosité
+des sentiments qu'il étalait; puis, s'asseyant sur son lit,
+elle lut la lettre que George lui tendait en se drapant dans une
+orgueilleuse résignation de martyr. Ses traits prenaient une
+expression plus calme et plus sereine à mesure qu'elle avançait
+dans sa lecture. L'idée de partager la pauvreté et les privations
+de l'objet aimé est loin d'être pénible pour un c&oelig;ur de femme
+vivement épris. Amélia plaçait désormais tout son bonheur
+dans cette pensée; puis, comme à l'ordinaire, elle fut prise
+d'un remords subit pour cette joie si intempestive, refoulant
+dans son âme ce bonheur bien innocent, elle dit avec calme:</p>
+
+<p>«Oh George! George! votre excellent c&oelig;ur doit saigner
+cruellement de cette rupture avec votre père!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien sûr! fit George avec un air de crucifié.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sa colère ne pourra tenir contre vous, continua-t-elle.
+Qui aurait le courage de vous en vouloir longtemps? Il vous
+pardonnera, cher ami, et, s'il ne le faisait pas, ce serait pour
+moi un chagrin de toute la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Je me consolerais facilement des privations de la misère,
+ma pauvre Emmy, reprit George, mes inquiétudes sont toutes
+pour vous! Que m'importe à moi la pauvreté? Vanité à part,
+je possède assez de talents pour faire mon chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela est sûr, dit sa femme persuadée qu'à la fin de
+la guerre son mari ne pouvait manquer d'être nommé général.</p>
+
+<p>&mdash;Mon chemin est donc tout tracé, continua George; mais
+vous, ma toute belle!... Ah! je ne puis m'accoutumer à cette
+idée de vous voir privée de vos aises, de ce rang que ma
+femme était appelée à tenir dans le monde. Penser que vous
+serez soumise à toutes les fatigues et les souffrances de la vie
+du soldat. Ah! cette idée m'accable et me tue.»</p>
+
+<p>Emmy, toute joyeuse d'être l'unique objet de la sollicitude
+de son mari, lui prit les mains, les serra dans les siennes, et,
+la figure radieuse et souriante, se mit à gazouiller les couplets
+d'une de ses romances favorites, dont l'héroïne, après avoir
+reproché à son bien-aimé ses froideurs répétées, finit par lui
+promettre de raccommoder ses culottes et de lui préparer son
+grog s'il est fidèle et tendre et s'il ne la délaisse pas.</p>
+
+<p>«D'ailleurs, dit-elle après une pause pendant laquelle elle
+semblait reprendre tout cet éclat de bonheur et de beauté qui
+sied si bien à une femme; d'ailleurs, George n'avons-nous pas
+la somme énorme de deux mille livres?»</p>
+
+<p>George se prit à rire de sa naïveté, et ils descendirent pour
+aller se mettre à table. Amélia s'appuyait sur le bras de son
+mari, en fredonnant encore les dernières notes de sa romance;
+elle avait l'esprit bien plus allègre et bien plus satisfait que
+les jours précédents.</p>
+
+<p>Le repas, au lieu de traîner comme à l'ordinaire, fut vif et
+animé. L'esprit de George, s'enflammant à l'idée de la campagne
+prête à s'ouvrir, avait secoué la première stupeur où
+l'avait jeté la lettre qui le déshéritait. Dobbin continuait son
+rôle de beau parleur et divertissait la compagnie par ses bavardages
+sur l'expédition en Belgique; l'objet principal devait
+y être les plaisirs, les fêtes et les toilettes.</p>
+
+<p>L'indiscret capitaine racontait que mistress la major O'Dowd
+était dans tous les embarras de l'emballage; qu'elle avait serré
+les épaulettes neuves de son mari dans la boîte à thé: qu'elle
+avait mis sous une double enveloppe de papier gris son fameux
+turban jaune surmonté d'un oiseau de paradis, et qu'il reposait
+finalement dans la boîte en fer-blanc dont la destination première
+était pour le chapeau à cornes du major. Cette brave
+femme avait la tête perdue de l'effet qu'elle se promettait de
+faire à Gand à la cour du roi de France, ou à Bruxelles dans
+les bals de l'armée.</p>
+
+<p>«Gand! Bruxelles! s'écria Amélia avec un tressaillement
+subit, le régiment a donc reçu son ordre de départ, George?
+Ah! répondez-moi?»</p>
+
+<p>En même temps une expression d'effroi courait sur cette figure
+naguère si souriante, et instinctivement Amélia se serrait
+contre George.</p>
+
+<p>«Ne vous effrayez pas pour si peu, ma chère, dit-il avec un
+air de bonne humeur. Pour douze heures de traversée, ce
+n'est pas la peine de vous bouleverser les sens. D'ailleurs, vous
+viendrez avec nous, Emmy.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, je pars, dit Becky à son tour; je fais partie
+de l'état-major. Je suis la passion du général Tufto; n'est-ce
+pas Rawdon?»</p>
+
+<p>Rawdon fit ses gros éclats de rire ordinaires. William Dobbin
+devint tout rouge.</p>
+
+<p>«<i>Elle</i> ne peut nous accompagner, dit-il, songez....»</p>
+
+<p>Il allait ajouter au danger; mais toute sa conversation pendant
+le dîner n'avait-elle pas eu pour but de prouver qu'il n'y
+avait rien à craindre? Le silence seul vint à l'aide de sa confusion.</p>
+
+<p>«J'irai avec vous,» dit Amélia d'un ton résolu et impératif.</p>
+
+<p>George, tout fier de sa détermination, demanda à l'aimable
+assistance si jamais on avait vu pareil grenadier en jupons de
+femme, et en même temps il assura sa femme qu'elle ferait
+partie de l'expédition.</p>
+
+<p>«Mistress O'Dowd vous servira de chaperon,» dit-il.</p>
+
+<p>Tant qu'elle avait son mari auprès d'elle, que lui fallait-il de
+plus? le départ donc n'avait plus rien de pénible. La guerre avec
+ses dangers apparaissait bien à l'horizon, mais d'ici là, il y avait
+au moins une distance de plusieurs mois. Cet intervalle permettait
+à la timide Amélia de goûter une joie aussi pure que
+si l'on eût déclaré la suspension définitive des hostilités.
+Dobbin applaudissait du fond du c&oelig;ur à cet arrangement; car
+voir Amélia était pour lui le rêve de sa vie; et, dans le secret
+de son âme, il se sentait heureux d'avoir bientôt à veiller sur
+elle et à la protéger.</p>
+
+<p>«Si elle était ma femme, pensait-il, elle ne partirait pas.»</p>
+
+<p>Mais George était le maître, et ce n'était point à Dobbin à lui
+faire la leçon.</p>
+
+<p>Rebecca, passant le bras autour de la taille de son amie,
+quitta enfin avec elle la table où ces graves affaires venaient
+d'être mises sur le tapis; les messieurs, excités déjà par la
+plus folle gaieté, restèrent pour se livrer aux plaisirs de la
+boisson et faire la chronique scandaleuse du prochain.</p>
+
+<p>Dans le cours de la soirée, Rawdon reçut un billet tout confidentiel
+de sa femme, qu'il froissa et brûla sur-le-champ à la
+bougie. Nous avons heureusement pu le lire par-dessus l'épaule
+de Rebecca; et nous en faisons profiter nos lecteurs:</p>
+
+<p>«Grandes nouvelles, écrivait-elle, mistress Bute est partie!
+Tâchez de vous faire donner ce soir votre argent par Cupidon,
+demain il sera en route selon toute probabilité. N'oubliez pas
+surtout ce dernier point. R.»</p>
+
+<p>Aussi, au moment où ces messieurs se disposaient à passer
+dans l'appartement des dames, pour y prendre le café, Rawdon
+tira Osborne par le bras et lui dit, de son air le plus gracieux:</p>
+
+<p>«Ah ça, mon cher, si cela ne vous faisait rien, je vous
+prierais de me donner cette petite bagatelle que vous savez.»</p>
+
+<p>Cela faisait bien quelque chose à Osborne, mais néanmoins
+il lui remit une liasse de bank-notes qu'il tira de son portefeuille,
+et quelques billets à une semaine d'échéance pour
+compléter la somme.</p>
+
+<p>Cette affaire terminée, George, Joe et Dobbin s'assemblèrent
+en grand conseil de guerre, au milieu de la fumée des cigares,
+et on arrêta que le lendemain on plierait ses tentes pour se
+mettre en marche sur Londres, dans la voiture découverte de
+Joe. Joe eût peut-être mieux aimé attendre à Brighton le départ
+de Rawdon Crawley; mais Dobbin et George le forcèrent à se
+ranger à leur avis. Avec sa royale gracieuseté, il consentit à
+les ramener à Londres dans son équipage, et commanda quatre
+chevaux de poste: un homme comme lui ne pouvait pas moins
+faire. Le lendemain, après déjeuner, leur départ eut lieu avec
+une pompe toute seigneuriale.</p>
+
+<p>Ce jour-là, Amélia se leva de bonne heure, et fit ses paquets
+avec une prestesse merveilleuse. Quant à Osborne, il resta au
+lit, gémissant de la voir manquer du secours d'une femme de
+chambre. La pauvre enfant ne se sentait pas d'aise d'avoir pu
+ainsi se suffire à elle-même. Mais un sentiment pénible et vague
+torturait encore son âme à l'occasion de Rebecca. Qui ne connaît
+la jalousie féminine? Et, malgré les tendres embrassements
+du départ, nous pouvons affirmer que parmi les vertus de son
+sexe, Amélia possédait celle-là au suprême degré.</p>
+
+<p>À côté de ces personnages dont nous venons de partager les
+allées et venues, n'oublions pas certains autres de nos vieux
+amis qui se trouvent aussi à Brighton. Miss Crawley, par
+exemple, et tout le cortége attaché à sa personne.</p>
+
+<p>Quelques maisons à peine séparaient Rebecca et son mari de
+celle où miss Crawley était venue loger ses infirmités et son
+ennui. Malgré ce voisinage, la porte de la vieille dame leur
+était rigoureusement fermée; la consigne était la même qu'à
+Londres. Aussi longtemps que mistress Bute Crawley resta
+auprès de sa belle-s&oelig;ur, elle eut soin d'épargner à sa très-chère
+Mathilde les émotions d'une entrevue avec son neveu. Quand
+la vieille demoiselle faisait sa promenade en voiture, la fidèle
+mistress Bute était toujours à côté d'elle. Quand miss Crawley
+allait prendre l'air dans son fauteuil roulant, mistress Bute
+marchait à sa droite, tandis que l'honnête Briggs soutenait
+l'aile gauche. Rencontrait-on par hasard Rawdon et sa femme,
+en dépit des coups de chapeau respectueux et persévérants du
+capitaine, l'escorte de miss Crawley passait près de lui avec
+une indifférence si glaciale et si dédaigneuse, qu'il ne restait
+plus à Rawdon qu'à s'arracher les cheveux ou à se casser la
+tête contre les murs.</p>
+
+<p>«Pour ce que nous faisons ici, répétait souvent le capitaine
+Rawdon, d'un air mortifié, nous serions aussi bien à
+Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Un bon hôtel à Brighton vaut toujours mieux que la prison
+de dette à Chancery-Lane, répondait sa femme toujours
+en belle humeur. Pensez-donc aux deux aides-de-camp de
+M. Moses, l'officier du shériff qui, toute une semaine, nous
+ont fait l'honneur de monter la garde à notre porte. La société
+dans laquelle nous vivons ici est insipide, j'en conviens. Mais
+Rawdon, mon cher, M. Joe et le capitaine Cupidon sont encore
+préférables aux acolytes de M. Moses.</p>
+
+<p>&mdash;Si quelque chose m'étonne, continua Rawdon en proie à
+un sombre désespoir, c'est qu'ils ne m'aient pas relancé jusqu'ici
+avec leurs mandats.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien après, n'aurions-nous pas encore trouvé la manière
+de leur glisser dans la main, dit l'intrépide Becky, en
+insistant sur les avantages et les profits qu'ils avaient retirés
+de leur rencontre avec Joe et Osborne, ce renouvellement
+d'amitié n'était-il pas venu fort à propos leur procurer un peu
+d'argent comptant?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera tout juste de quoi payer la note de l'hôtelier,
+grommela le Horse-Guard.</p>
+
+<p>&mdash;À quoi bon le payer?» répondit son interlocutrice, qui
+ne restait jamais court.</p>
+
+<p>Le valet de Rawdon, à l'instigation des maîtres, était resté
+en échange de bons procédés avec le personnel mâle au service
+de miss Crawley. Il avait ordre de payer à boire au cocher
+toutes les fois qu'il le rencontrait, et c'est par là que le
+jeune couple était mis au courant des faits et gestes de la chère
+tante. Rebecca, de plus, avait eu l'heureuse idée de se sentir
+indisposée afin d'appeler auprès d'elle le même apothicaire qui
+donnait ses soins à miss Crawley. Les informations leur arrivaient
+de la sorte assez complètes et assez régulières. L'attitude
+hostile de miss Briggs contre Rawdon et sa femme était plutôt
+apparente que réelle. Au fond du c&oelig;ur elle penchait pour l'indulgence
+et le pardon. Son aversion pour Rebecca avait disparu
+avec ses motifs de jalousie; elle ne se rappelait plus que
+l'inaltérable bonne humeur et les délicieuses plaisanteries de son
+ancienne rivale. En résumé, toute la maison de miss Crawley,
+à commencer par elle et mistress Firkin, la femme de chambre,
+murmurait en secret du despotisme et des envahissements
+de l'omnipotente mistress Bute.</p>
+
+<p>En toute circonstance, cette digne mais impérieuse matrone
+voulait pousser trop loin ses avantages et abusait sans pitié de
+ses succès. Quelques semaines lui avaient suffi pour réduire
+la malade à une obéissance passive pour ses moindres volontés.
+Miss Crawley n'osait même plus se plaindre à Briggs et à
+Firkin de son état d'asservissement. Mistress Bute mesurait avec
+un infatigable dévouement les verres de vin que miss Crawley
+était autorisée à boire chaque jour; ce contrôle était fort à
+charge à Firkin et au sommelier, qui perdaient ainsi jusqu'à
+leurs droits sur la bouteille de Xérès. Mistress Bute faisait même
+aux gens de l'office leur part de ris de veau, de gelées et de
+volailles. Le matin, à midi et le soir, elle arrivait auprès de
+miss Crawley avec les abominables médecines prescrites par le
+docteur, et la patiente avait fini par les avaler avec une si touchante
+soumission, que Firkin disait:</p>
+
+<p>«À voir ma pauvre maîtresse prendre ses drogues, ne
+dirait-on pas un agneau?»</p>
+
+<p>C'était encore mistress Bute qui décidait si la promenade se
+ferait en voiture ou dans le fauteuil roulant. En un mot, une
+jeune mère n'est pas plus attentive à dorloter son premier-né.
+La patiente avait-elle des velléités de résistance, suppliait-elle
+pour un morceau de plus à dîner, ou une médecine de moins à
+prendre, aussitôt sa garde-malade la menaçait de mort subite,
+et miss Crawley se rendait à une logique si pressante.</p>
+
+<p>«Il ne lui reste pas une étincelle de vie, disait un jour Firkin
+à Briggs, voilà trois semaines qu'elle ne m'a appelée vieille
+bête!»</p>
+
+<p>Mistress Bute lui faisait déjà des ouvertures pour congédier
+l'honnête Firkin, M. Bowls, le gros sommelier, enfin Briggs
+elle-même, afin de substituer ses filles à tous ces mercenaires,
+et de préparer la pauvre malade à sa translation à Crawley-la-Reine.
+Mais hélas! un funeste accident vint tout à coup détruire
+ses projets et l'enlever aux devoirs dont elle s'acquittait
+avec un zèle si désintéressé. Le révérend Bute Crawley, son
+mari, en revenant un soir à cheval, avait fait une chute et
+s'était fracturé le col du fémur. La fièvre s'était déclarée avec
+tous les symptômes de l'inflammation, et mistress Bute Crawley
+avait été forcée de quitter le chevet de sa belle-s&oelig;ur pour
+courir à celui de son mari. Ce n'était pas toutefois sans avoir
+promis, avant son départ, de revenir auprès de sa chère amie
+aussitôt après le rétablissement de Bute. Elle avait laissé aux
+domestiques les instructions les plus pressantes sur les soins à
+donner à leur maîtresse; mais à peine la voiture de Southampton
+avait-elle fait quelques tours de roue, qu'une jubilation
+universelle régna dans la maison de miss Crawley. On y respirait
+plus à l'aise; depuis longtemps on n'y avait joui d'une
+aussi grande liberté. Ce jour même, Bowls déboucha, sans
+crainte de surprise, une bouteille de Xérès pour lui et mistress
+Firkin; ce soir-là, miss Crawley et Briggs remplacèrent
+par la partie de piquet la lecture fastidieuse et monotone des
+sermons de Porteus. C'était comme dans les contes de fées où,
+d'un coup de baguette, il s'opère une heureuse et paisible
+révolution dès que le mauvais génie est mis en fuite.</p>
+
+<p>Deux ou trois fois par semaine, miss Briggs allait de grand
+matin prendre ses ébats à la mer et se transformer en océanide
+sous la robe de flanelle et le bonnet de toile cirée.
+Rebecca était, comme nous l'avons vu, au fait de ses habitudes,
+et sans réaliser contre Briggs sa conspiration aquatique
+et à l'aide d'un plongeon lui chatouiller la plante des pieds,
+elle résolut de dresser une embuscade et d'attaquer Briggs au
+sortir du bain, alors que toute fraîche et ragaillardie par ses
+ablutions, elle se trouverait en belle humeur.</p>
+
+<p>Becky fut de très-bonne heure sur pied le lendemain, et apportant
+le télescope sur le balcon qui faisait face à la mer, elle
+le braqua dans la direction des baraques de baigneurs. Elle
+put voir de la sorte Briggs arriver, entrer dans sa cabine et se
+mettre à l'eau; et elle était à son poste, sur le rivage, épiant
+sa proie, lorsque l'océanide sortit de sa cabine et s'avança sur
+les galets. Il y aurait eu de quoi faire un charmant tableau de
+genre avec la plage et la troupe de baigneuses sur le premier
+plan, et dans le lointain une chaîne de rochers et de maisons
+étincelant aux premiers feux du soleil. Rebecca avait paré sa
+figure de son plus tendre et de son plus aimable sourire; elle
+tendit à Briggs sa petite main blanche en allant au-devant d'elle.
+Briggs pouvait-elle repousser cette démonstration amicale.</p>
+
+<p>«Ah! miss Sh.... mistress Crawley,» fit-elle.</p>
+
+<p>Mistress Crawley lui prit la main, la serra contre son c&oelig;ur,
+puis, comme si elle eût cédé à l'entraînement de son émotion,
+elle jeta ses bras autour du cou de Briggs et l'embrassa avec
+une effusion pleine d'une apparente sincérité.</p>
+
+<p>«Ah! ma bien bonne amie,» dit-elle d'un ton si naturel que
+Briggs se mit incontinent à fondre en larmes, et que la fille des
+bains en fut attendrie.</p>
+
+<p>Rebecca obtint sans peine de Briggs de longues et délicieuses
+confidences. Briggs raconta et commenta tous les événements
+accomplis chez miss Crawley, depuis la disparition subite de
+Becky jusqu'au présent jour; elle couronna son récit par les
+détails de la retraite si inattendue et si désirée de mistress Bute.
+Les symptômes de la maladie de miss Crawley, les moindres
+circonstances de son traitement médical furent exposés par
+cette honnête fille avec l'ampleur et la complaisance que les
+femmes mettent toujours à s'étendre sur cette matière. C'est
+toujours avec un nouveau plaisir qu'elles causent entre elles
+de leurs malaises et de leur docteur. Briggs suivit, en cette
+occasion, l'exemple des personnes de son sexe, et Rebecca ne
+s'en plaignit point; elle ne pouvait assez répéter combien elle
+était heureuse de penser que l'excellente Briggs, la fidèle
+Firkin étaient restées auprès de leur bienfaitrice pour la soulager
+dans ses souffrances. La Providence avait droit pour ce
+seul motif à ses plus vives actions de grâce.</p>
+
+<p>Alors Rebecca, revenant sur sa conduite, lui faisait voir
+comment, malgré les apparences, sa faute était cependant bien
+naturelle et bien excusable. Pouvait-elle refuser sa main à
+l'homme qui avait trouvé le chemin de son c&oelig;ur? Pour toute
+réponse, la sensible Briggs éleva les yeux au ciel, poussa un
+soupir de sympathie, car elle aussi avait autrefois connu ces
+tendresses de c&oelig;ur: Rebecca, en somme, n'était donc pas
+bien criminelle.</p>
+
+<p>«Ah! je n'oublierai jamais, disait cette dernière, que
+miss Crawley a donné asile à l'orpheline délaissée; non, non,
+bien qu'elle m'ait bannie de sa présence, jamais je ne cesserai
+de l'aimer; ma vie est à elle; sur un signe de sa part, je suis
+prête à lui en faire le sacrifice. Comme ma bienfaitrice, comme
+la tante de mon bien-aimé Rawdon, chère miss Briggs, miss
+Crawley domine dans ma tendresse et ma vénération mes sentiments
+pour toute autre femme; immédiatement après elle,
+mes affections s'adressent aux personnes qui lui donnent tant
+de preuves de fidélité.»</p>
+
+<p>Il n'y avait que cette astucieuse et intrigante mistress Bute
+pour traiter, comme elle l'avait fait, les c&oelig;urs dévoués à cette
+chère demoiselle.</p>
+
+<p>«Tenez, continua Rebecca, mon Rawdon, qui est si bon,
+malgré la rudesse et la brusquerie de ses manières, m'a dit
+mille fois les larmes aux yeux qu'il bénissait le ciel d'avoir mis
+auprès de sa chère tante deux femmes, deux anges, comme
+l'excellente et dévouée Firkin, comme l'admirable miss Briggs.»</p>
+
+<p>Dans le cas où, à l'aide de ses menées ténébreuses, l'abominable
+mistress Bute, suivant les craintes encore trop bien fondées
+de Rebecca, parviendrait à écarter tous ceux qui avaient
+la confiance de miss Crawley pour faire de cette pauvre femme
+la pâture des harpies du presbytère, Rebecca priait miss Briggs
+de se souvenir que sa maison, toute modeste qu'elle était,
+serait toujours ouverte pour elle.</p>
+
+<p>«Chère amie, s'écriait-elle dans un transport d'enthousiasme,
+il est des c&oelig;urs pour lesquels le souvenir d'un bienfait
+est éternel! Toutes les femmes ne sont pas des Bute
+Crawley! Mais après tout, dois-je me plaindre d'elle, dois-je
+me plaindre d'avoir été l'instrument et la victime de ses artifices,
+puisque sans elle je ne serais point devenue la femme de
+Rawdon?»</p>
+
+<p>Alors Rebecca découvrit à Briggs les ruses et les fourberies
+de mistress Bute à Crawley-la-Reine; jusqu'alors elle n'avait
+pu saisir les fils cachés de sa conduite; mais les événements
+actuels les lui faisaient toucher du doigt, après avoir par mille
+artifices allumé une flamme réciproque, après avoir fait tomber
+deux innocents dans les filets qu'elle leur avait préparée,
+mistress Bute les avait conduits par l'amour et le mariage à la
+ruine la plus complète.</p>
+
+<p>C'était d'une vérité palpable, et tous ces stratagèmes sautaient
+aux yeux de miss Briggs. Dans le mariage de Rawdon et
+de Rebecca, mistress Bute était la grande, l'unique coupable.
+Mais en reconnaissant Becky pour une victime bien innocente
+des embûches de mistress Bute, miss Briggs ne pouvait dissimuler
+à son amie son peu d'espoir de voir les affections de
+miss Crawley se ranimer en faveur de Rebecca, et l'éloignement
+de la vieille fille à pardonner à son neveu ce mariage inconsidéré.</p>
+
+<p>Sous ce rapport, Rebecca ne partageait point les idées de la
+demoiselle de compagnie, et conservait bon courage. Miss
+Crawley refusait quant à présent tout pardon: soit; mais tôt ou
+tard elle finirait par se radoucir. Et d'ailleurs, d'autre part,
+qu'y avait-il entre Rawdon et le titre de baronnet? Le maladif
+et souffreteux Pitt Crawley. Quelle faculté de médecine aurait
+osé répondre de lui! Avoir mis au grand jour les ténébreuses
+menées de mistress Bute, avoir attiré sur elle les soupçons
+était une douce satisfaction pour Rebecca, et cette man&oelig;uvre
+ne pouvait d'ailleurs que tourner à l'avantage de Rawdon.
+Rebecca, après une heure de causeries intimes avec miss Briggs,
+ralliée désormais à sa cause, la quitta au milieu des plus tendres
+protestations d'amitié, et parfaitement convaincue que
+dans une heure au plus tard, miss Crawley saurait par le menu
+tout ce qui venait de se dire.</p>
+
+<p>Après cette entrevue, Rebecca retourna en toute hâte à son
+hôtel. Déjà la société des jours précédents s'y trouvait réunie
+pour un déjeuner d'adieu. À voir Rebecca et Amélia étroitement
+embrassées au moment de la séparation, on aurait dit deux
+s&oelig;urs tendrement unies. Mistress Crawley tira grand parti de
+son mouchoir pour les effets dramatiques; elle se suspendit
+au cou de son amie comme si elle n'avait plus dû la revoir, et
+de sa fenêtre, tandis que la voiture s'éloignait, elle agita son
+mouchoir qui, du reste, était parfaitement sec. Après cette
+petite pantomime, elle vint reprendre sa place à table, et mangea
+de très-bon appétit pour une femme émue. Tout en épluchant
+ses sauterelles, elle instruisit Rawdon du résultat de sa
+promenade matinale. Ses espérances étaient en hausse; elle fit
+partager sa manière de voir à son mari: c'était en général l'habitude,
+et, soit que ses opinions fussent tristes ou gaies, son
+mari finissait toujours par voir comme elle.</p>
+
+<p>«Allez, lui dit-elle, mon cher ami, vous mettre à ce pupitre,
+et écrivez-moi une jolie petite lettre pour miss Crawley,
+où vous lui ferez comprendre que vous êtes un brave garçon
+et autres choses sur le même ton.»</p>
+
+<p>Rawdon s'assit et écrivit fort couramment:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Brighton, jeudi.</p>
+<p>«Ma chère tante....»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mais ici s'arrêta tout court la verve imaginative du brillant
+officier. Il rongea le bout de sa plume en regardant la figure
+de sa femme, et elle ne put s'empêcher de rire à la mine piteuse
+qu'il faisait. Alors, se promenant en long et en large les
+mains derrière le dos, elle lui dicta la lettre suivante:</p>
+
+<p>«Avant de quitter mon pays et de partir pour une guerre
+qui pourra m'être fatale....»</p>
+
+<p>&mdash;Comment?» dit Rawdon un peu surpris; mais bientôt,
+saisissant la finesse de la phrase, il fit de nouveau courir sa
+plume sur le papier, en se livrant à de gros ricanements:</p>
+
+<p>«Qui pourra très-probablement m'être fatale, je suis venu
+à vous....»</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas <i>près de vous</i>, Becky? <i>près de vous</i> est très-grammatical,
+risqua le dragon.</p>
+
+<p>«Je suis venu à vous,» reprit Rebecca en frappant du pied,
+pour vous faire mes adieux comme à ma meilleure et à ma
+plus ancienne amie. Ah! avant de m'éloigner de vous, pour
+toujours peut-être, permettez-moi une fois encore de presser
+cette main qui a répandu sur moi tant de bienfaits.»</p>
+
+<p>&mdash;De bienfaits!» répéta Rawdon en griffonnant les derniers
+mots, et tout émerveillé de la facilité de sa femme.</p>
+
+<p>«Je vous fais une seule demande, c'est de ne point me laisser
+partir sous le poids de votre colère. Je partage le noble
+orgueil de ma famille sans le pousser pourtant aussi loin
+qu'elle à de certains égards; j'ai épousé la fille d'un peintre,
+et ne rougis point de cette union.»</p>
+
+<p>&mdash;On m'enfoncerait plutôt dans le corps une épée jusqu'à la
+garde, exclama Rawdon.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, imbécile! dit Rebecca en lui tirant l'oreille,
+et en regardant par-dessus son épaule pour voir s'il ne lui était
+pas échappé quelque faute d'orthographe. Partir ne prend pas
+d'<i>e</i> à la fin, et il en faut un à colère.»</p>
+
+<p>Il corrigea ces mots en baissant pavillon devant l'éminente
+supériorité de sa commandante.</p>
+
+<p>«Je vous croyais instruite du succès de ma flamme,» continua
+Rebecca, «car mistress Bute Crawley l'approuvait et l'encourageait.
+Loin de me plaindre d'avoir épousé une femme
+sans fortune, je m'applaudis encore de ce que j'ai fait. Chère
+tante, disposez de votre fortune comme il vous plaira; vous en
+avez le droit; je n'y trouverai jamais à redire. Je voudrais
+seulement vous persuader que mon affection est pour vous et
+non pour votre argent. Je ne puis quitter l'Angleterre sans
+votre pardon; permettez-moi de vous voir, je vous en conjure,
+avant mon départ. Dans un mois, une semaine, il sera trop
+tard, et je ne puis m'accoutumer à la pensée de quitter ce
+pays sans une bonne parole d'adieu de votre bouche.»</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne reconnaîtra pas mon style, dit Becky; j'ai fait à
+dessein des phrases courtes et coupées.»</p>
+
+<p>Cette missive officielle fut envoyée sous enveloppe à miss
+Briggs.</p>
+
+<p>La vieille miss Crawley se mit à rire quand Briggs, avec un
+air de mystère, lui présenta cette candide et simple requête.</p>
+
+<p>«Maintenant, dit-elle, que nous voilà débarrassés de mistress
+Bute, nous pouvons nous donner les plaisirs de la correspondance.
+Voyons, Briggs, lisez-moi ça un peu, de votre plus
+belle voix.»</p>
+
+<p>Quand Briggs fut arrivée à la fin de l'épître, sa chère protectrice
+redoubla d'hilarité.</p>
+
+<p>«Vous êtes bête comme une oie, dit-elle à Briggs, pour ne
+pas voir qu'il n'y a pas là un mot de Rawdon, tandis que
+celle-ci gagnée au ton de probité et de tendresse répandu
+dans tout ce message, se laissait aller à sa sensibilité naturelle.
+Il ne m'a jamais écrit de sa vie que pour me demander
+de l'argent, et puis ses lettres se trahissent toujours par les
+fautes d'orthographe et les ratures. Ce petit monstre de gouvernante
+le mène par le bout du nez. Les voilà bien tous les
+mêmes, ajoutait miss Crawley à mi-voix, ils désirent tous ma
+mort et soupirent après mon argent. Que m'importe, en définitive,
+de voir Rawdon? ajouta-t-elle après une pause et du
+ton le plus indifférent; je n'en irai ni mieux ni pis pour lui
+avoir donné une poignée de main. Qu'il vienne s'il veut, mais
+à la condition que cette entrevue ne tourne point au tragique!
+D'ailleurs, il serait aussi avancé de souffler sur une glace. Mais,
+ma chère, il y a des bornes à tout, même à la patience, et je
+me refuse positivement à voir mistress Rawdon. Sur ce point,
+mon parti est pris.</p>
+
+<p>Force fut bien à miss Briggs de se contenter de ce message
+de réconciliation. Elle pensa que la meilleure manière de raccommoder
+la tante et le neveu était d'engager Rawdon à faire
+sentinelle sur la falaise où miss Crawley venait chaque jour
+prendre l'air dans son fauteuil.</p>
+
+<p>Ce fut là le théâtre de l'entrevue. Il nous serait impossible
+de dire si miss Crawley éprouva aucun sentiment de tendresse
+ou d'émotion à la vue de son ancien favori. Elle lui tendit deux
+doigts avec un sourire de bonne humeur: à son air, on aurait
+dit qu'ils s'étaient quittés la veille. Quant à Rawdon, il devint
+rouge comme un homard; il saisit par mégarde la main de
+Briggs, tant son trouble et sa confusion étaient à leur comble.
+Peut-être cette émotion avait-elle une cause intéressée; peut-être
+venait-elle d'une affection sincère; peut-être enfin, ce bon
+neveu était-il frappé de l'altération que quelques semaines de
+maladie avaient portée dans les traits de sa tante.</p>
+
+<p>«La vieille fille m'a fait capot, dit-il à sa femme en lui racontant
+sa conférence. Je me sentais tout drôle et tout chose,
+savez-vous?... Je me tenais à côté de sa grande machine, savez-vous?...
+Je l'ai conduite jusqu'à sa porte, où Bowls est
+venue au devant d'elle pour la soutenir. J'aurais bien voulu
+entrer, savez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas entré, Rawdon! cria sa femme furieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma chère, que la peste m'étouffe si je n'ai pas
+éprouvé un tremblement du diable à ce moment-là.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un imbécile: il fallait entrer quand même et
+n'en plus sortir, dit Rebecca.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me dites pas de sottises, grogna notre gros guerrier; il
+est possible que <i>j'aie été</i> un imbécile, Becky; mais ce n'est pas
+à vous de me dire cela.»</p>
+
+<p>Et il lança un coup d'&oelig;il à sa femme, avec une expression
+hargneuse et une physionomie plissée par la colère.</p>
+
+<p>«Voyons, mon bijou, dit Rebecca en s'efforçant d'adoucir
+le courroux de son bien-aimé, tenez-vous prêt pour aller la
+revoir, qu'elle vous engage ou non à une nouvelle visite.»</p>
+
+<p>À cela il répondit qu'il savait bien ce qu'il avait à faire, et
+la pria seulement de garder pour elle ses aimables compliments.
+Le mari froissé s'en alla sombre, silencieux et rancunier,
+passer le reste de la journée à l'estaminet.</p>
+
+<p>Vers le soir, il fut obligé, comme toujours, de rendre les
+armes à la haute et prévoyante intelligence de sa femme, en
+recevant la plus triste confirmation des inquiétudes qu'elle
+avait manifestées à propos de sa maladroite démarche. L'émotion
+avait sans doute été trop forte pour miss Crawley, car
+elle resta longtemps accablée par ses rêveries, et c'était une
+fatigue dont la vieille demoiselle voulut même s'affranchir.</p>
+
+<p>«Comme Rawdon est devenu vieux et épais, dit-elle à sa
+compagne, son nez s'est teint en rouge et sa personne tourne
+à l'obésité. Quel air de vulgarité il a pris depuis son mariage
+avec cette femme! Mistress Bute me disait qu'ils se grisaient
+ensemble, et j'en ai la certitude maintenant; il répand une
+abominable odeur de genièvre. N'avez-vous rien senti? c'était
+à suffoquer.»</p>
+
+<p>En vain Briggs fit valoir que mistress Bute parlait mal de
+tout le monde, et qu'avec les faibles capacités d'une personne
+de son humble condition elle la tenait pour une....</p>
+
+<p>&mdash;Une intrigante de la pire espèce? Oh! vous avez raison,
+sa langue s'en prend à tout le monde. Mais j'ai l'intime conviction
+que cette Rebecca a donné à Rawdon des habitudes
+d'ivrognerie. Tous ces gens de peu....</p>
+
+<p>&mdash;Il a été très-ému en vous voyant, madame, dit la demoiselle
+de compagnie, et je suis persuadée que si vous réfléchissez
+aux dangers qu'il va courir, vous....</p>
+
+<p>&mdash;Combien, Briggs, vous a-t-il promis pour être son avocat?
+cria la vieille demoiselle prise d'un accès de fureur nerveuse.
+Bon! voilà maintenant que vous allez vous mettre à pleurer.
+Je déteste les scènes. Je ne pourrai donc jamais avoir la paix?
+Allez-vous-en pleurer dans votre chambre et envoyez-moi
+Firkin. Non, restez, asseyez-vous là, mouchez-vous et finissez-en
+avec vos larmes. Bien; prenez maintenant ce qu'il vous
+faut pour écrire une lettre au capitaine Crawley.»</p>
+
+<p>La pauvre Briggs, avec une obéissance passive, alla se placer
+devant le buvard, dont chaque page portait les traces de l'écriture
+ferme et courante du dernier secrétaire de la vieille fille,
+mistress Bute Crawley.</p>
+
+<p>&mdash;Écrivez: «Mon cher monsieur,» ou «Cher monsieur,»
+cela vaudra mieux, et dites que vous êtes chargée par
+miss Crawley.... par le médecin de miss Crawley, M. Cramer,
+de l'informer que l'état chétif de ma santé ne me permet pas
+d'affronter de trop fortes secousses; qu'en conséquence, il
+m'est impossible d'avoir aucune discussion d'affaires, aucune
+entrevue de famille; que je le remercie d'être venu à Brighton,
+et que je le prie de ne pas y prolonger son séjour à cause
+de moi. Ensuite, miss Briggs, vous pourrez ajouter que je lui
+souhaite un bon voyage, et que s'il veut prendre la peine de
+passer chez mon notaire à Grays'-Inn-Square, il y trouvera
+quelque chose qui ne lui fera pas de peine. C'est bien; en voilà
+assez pour le déterminer à quitter Brighton.»</p>
+
+<p>L'excellente Briggs écrivit la dernière phrase avec un sentiment
+de très-vive satisfaction.</p>
+
+<p>«Vouloir me mettre en état de blocus le jour même du
+départ de M. Bute, marmottait la vieille dame entre ses dents,
+c'est par trop fort. Briggs, ma chère, écrivez aussi à mistress Bute
+Crawley qu'il est inutile qu'elle revienne; elle n'a qu'à rester
+chez elle. Je serai peut-être enfin la maîtresse chez moi. Je ne
+me laisserai pas à plaisir étouffer sous les drogues et noyer
+dans le poison. Ils sont tous acharnés à ma mort. Oui, tous,
+tous....»</p>
+
+<p>La vieille dame, écartant successivement tous les proches
+que l'intérêt seul avait appelés autour d'elle, finissait par se
+trouver dans un isolement complet; c'étaient alors des convulsions
+nerveuses amenant un déluge de larmes et des lamentations
+sans fin.</p>
+
+<p>La dernière scène approchait pour elle dans la triste comédie
+de la Foire aux Vanités. Peu à peu les lumières s'éteignaient,
+et bientôt elle allait disparaître derrière le rideau fatal.</p>
+
+<p>Le dernier alinéa où miss Crawley engageait Rawdon à aller
+voir son notaire à Londres, alinéa que miss Briggs avait écrit
+avec un plaisir tout particulier, fut pour le dragon et sa femme
+une fiche de consolation, après le refus explicite de la vieille
+fille pour toute espèce de réconciliation. Ces lignes magiques
+produisirent donc tout leur effet. Rawdon eut désormais le plus
+grand empressement à retourner à Londres.</p>
+
+<p>Sans ses gains sur Jos et les bank-notes de George, Rawdon
+n'aurait su comment payer sa dépense à l'hôtel. L'hôtelier
+ignora toujours combien peu il s'en était fallu qu'il n'en eût été
+pour ses frais. Comme un général expérimenté qui dans la retraite
+sauve ses bagages, Rebecca, après avoir prudemment
+emballé tous ses effets de quelque valeur, les avait expédiés
+pour Londres, sous la responsabilité du domestique de George.
+Le jeu fournit heureusement à Rawdon les moyens d'être honnête
+et de partir avec sa femme et sa note acquittée, le lendemain
+du départ de nos autres personnages.</p>
+
+<p>«J'aurais bien voulu revoir cette vieille fille encore une
+fois, dit Rawdon; elle est si épuisée et si changée, que, j'en
+suis sûr, elle n'ira pas loin... Je suis fort intrigué de savoir le
+montant des billets qui m'attend chez son notaire. Un billet de
+deux cents livres... Oh! oui, deux cents livres au moins, n'est-ce
+pas, Becky?»</p>
+
+<p>Pour se soustraire aux assiduités persévérantes des importuns
+dont nous avons parlé plus haut, Rawdon et sa femme
+n'allèrent point reprendre leur appartement de Brompton,
+mais descendirent dans un hôtel écarté. Le lendemain matin,
+Rebecca put apercevoir sur sa route les susdits visages en se
+rendant à Fulham chez la vieille mistress Sedley, où elle allait
+faire visite à Amélia et à ses amis de Brighton. Ils étaient tous
+partis pour Chatham et de là pour Harwich, d'où le régiment
+devait s'embarquer pour la Belgique. L'excellente mistress
+Sedley était dans les larmes et dans la douleur.</p>
+
+<p>À son retour, Rebecca trouva son mari, qui rentrait de
+Gray's-Inn, où il avait été apprendre son sort. Il étouffait de
+colère.</p>
+
+<p>«Mordieu! Becky, dit-il, elle nous donne vingt livres pour
+tout potage!»</p>
+
+<p>Quoique la plaisanterie tournât à leur détriment, elle était
+des meilleures, et Becky ne put s'empêcher de rire de la déconvenue
+de Rawdon.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XXVI"></a>CHAPITRE XXVI.</h2>
+
+<h2>Entre Londres et Chatham.</h2>
+
+
+<p>Comme il convenait à un grand seigneur de son espèce,
+notre ami George, en quittant Brighton, fit la route dans une
+berline à quatre chevaux, et descendit dans un splendide hôtel
+de Cavendish-Square. Là, le jeune gentleman prit, pour lui et
+sa nouvelle épouse, une longue suite de salles magnifiquement
+décorées, une table garnie de vaisselle plate, et se fit servir
+par une demi-douzaine de domestiques noirs, silencieux comme
+les muets du sérail. George fit les honneurs à Jos et à Dobbin
+avec une aisance toute princière. Pour la première fois, Amélia,
+surmontant à peine sa timide gaucherie, présida ce que
+George appelait pompeusement la table de sa femme.</p>
+
+<p>L'amphytrion faisait le difficile pour les vins, et ses airs de
+monarque en imposaient aux domestiques. Jos avalait sa soupe
+à la tortue avec une satisfaction gloutonne, et Dobbin lui complétait
+ce qui faisait défaut sur son assiette par suite de l'inexpérience
+à servir de la maîtresse de la maison; les yeux de Jos
+témoignaient au capitaine de la reconnaissance de son estomac.</p>
+
+<p>La somptuosité du repas et de l'appartement provoqua la
+sollicitude du bon Dobbin pour la bourse de son ami. Après le
+dîner, tandis que Jos était à ronfler dans le grand fauteuil, il
+hasarda quelques observations sur cette recherche dans les
+mets, cette prodigalité de vin de Champagne vraiment digne
+d'un archevêque, mais ce fut en vain:</p>
+
+<p>«J'ai toujours été habitué à voyager en gentilhomme, répondit
+George, et quand le diable y serait, ma femme aura
+toutes les aises auxquelles elle doit prétendre dans son rang.
+Tant qu'il restera un sou dans ma bourse, j'entends qu'elle
+vive au sein de l'abondance.»</p>
+
+<p>George paraissait trop satisfait de ses grands airs de générosité,
+pour que Dobbin cherchât plus longtemps à lui persuader
+que le bonheur d'Amélia n'était point dans une soupe
+à la tortue.</p>
+
+<p>Un peu après le dîner, Amélia exprima timidement le désir d'aller
+voir sa mère à Fulham; George y consentit, mais non pas
+sans avoir d'abord accueilli sa demande par de grondeuses
+paroles. Elle alla s'apprêter dans son immense chambre à coucher
+où s'élevait un immense lit de parade, «où avait dormi
+la s&oelig;ur de l'empereur Alexandre lorsque les <i>souffrants</i> alliés s'étaient
+rendus à Londres.» Elle mit son petit chapeau et son châle
+avec beaucoup d'empressement et de plaisir. George, pendant
+ce temps, était resté dans la salle à manger à boire du bordeaux,
+et quand elle revint il ne se dérangea pas le moins du monde.</p>
+
+<p>«Est-ce que vous ne m'accompagnez pas, cher ami?» lui
+dit-elle d'un ton câlin?</p>
+
+<p>Réponse négative! le <i>cher ami</i> avait <i>à faire</i> ce soir-là, et il
+laissa à son valet de pied le soin d'accompagner milady. Quand
+la voiture qu'on avait envoyé chercher fut arrivée à la porte
+de l'hôtel, Amélia prit congé de George d'un petit air boudeur.
+Après deux ou trois coups d'&oelig;il inutiles, elle descendit tristement
+le grand escalier. Le capitaine Dobbin la suivit par derrière,
+lui présenta la main pour monter en voiture et la regarda
+partir. Le valet, pour n'avoir point à rougir en donnant l'adresse
+au cocher devant les gens de l'hôtel, lui promit de la
+lui indiquer un peu plus loin.</p>
+
+<p>Dobbin prit la route de son vieux quartier tout en pensant
+en lui-même au plaisir qu'il aurait eu de se trouver dans le fiacre
+à côté de mistress Osborne. George évidemment n'était pas
+dans les mêmes idées; car lorsqu'il fut las de boire, il sortit
+et acheta une contremarque, pour voir M. Kean dans le <i>Juif
+de Venise</i>. C'est que le capitaine Osborne aimait beaucoup le
+théâtre, il avait même joué certains premiers rôles d'une façon
+fort brillante, dans des représentations données au régiment.</p>
+
+<p>Lorsque M. Joseph se réveilla en sursaut au bruit que faisait
+son domestique en vidant les carafons placés sur la table, il
+faisait nuit noire depuis longtemps. Un nouveau fiacre fut mis
+en réquisition à la station voisine, et l'on transféra M. Joe
+d'abord chez lui et puis ensuite dans son lit.</p>
+
+<p>La visite de la pauvre Amélia fit passer à mistress Sedley
+quelques moments bien doux pour ses affections maternelles.
+Elle s'élança vers la porte quand la voiture s'arrêta à la grille
+du jardin, et elle serra avec effusion dans ses bras la jeune
+mariée tremblante et émue jusqu'aux larmes. Le vieux M. Clapp,
+qui était en bras de chemise à bêcher ses plates-bandes, se
+sauva tout honteux de son accoutrement, et la grosse fille irlandaise
+franchit d'un bond l'escalier de la cuisine pour faire
+son plus beau sourire à la nouvelle arrivée. Amélia, chancelante,
+avait peine à arriver au salon.</p>
+
+<p>La mère et la fille laissèrent couler leurs pleurs sans contrainte
+dès qu'elles purent, à l'abri de ce sanctuaire, se livrer à
+la vivacité des sentiments qui débordaient dans leur c&oelig;ur; il
+y eut bien des larmes répandues, comme le comprendra tout
+lecteur sentimental! Les larmes dans toutes occasions, soit
+tristes, soit joyeuses ne sont-elles pas la suprême ressource
+des femmes? Une mère et sa fille ont bien le droit de donner
+un libre cours à ces délicieux épanchements. Les bonnes mères
+se remarient à la noce de leurs filles; jugez de ce qui advient
+à un degré de plus! Tout le monde sait à quoi s'en tenir sur
+les grand'mères et leur tendresse ultra-maternelle. Je poserais
+volontiers en principe qu'on ne connaît bien l'amour maternel
+que lorsqu'on est passé à l'état de grand'mère. Laissons
+dans la demi-teinte d'obscurité qui règne au salon les sanglots,
+les larmes et les rires d'Amélia et de sa mère. Le vieux Sedley
+nous en donne lui-même l'exemple. Sa pénétration, à lui, n'avait
+pas été à deviner qui se trouvait dans la voiture qui s'était
+arrêtée à la porte. Il n'avait pas couru au devant de sa fille,
+mais il l'avait étroitement serrée contre son sein lorsqu'elle
+était entrée dans la maison, où il vivait au milieu de ses paperasses,
+de ses fils rouges et de ses comptes. Il causa un instant
+avec la mère et la fille, puis sortit discrètement de la pièce
+pour leur laisser toute liberté.</p>
+
+<p>Le laquais de George avait un air de superbe dédain à regarder
+M. Clapp en bras de chemise arrosant ses rosiers. Il se
+découvrit toutefois avec une affable courtoisie, quand M. Sedley
+lui demanda des nouvelles de son gendre, de la voiture, de
+Joe, de la manière dont les chevaux avaient supporté le voyage
+de Brighton, et l'infortuné finit comme toujours par tomber
+sur le sujet de cet infernal sournois de Bonaparte. La servante
+irlandaise apporta une bouteille et un verre, car le vieux Sedley
+voulut à toute force que le domestique se rafraîchit, et il lui
+donna une demi-guinée, que le laquais empocha avec un mélange
+de surprise et de mépris.</p>
+
+<p>«Buvez ce verre de vin à la santé de votre maître et de sa
+femme, dit Mr. Sedley, et n'oubliez pas de boire à la nôtre,
+Trotter, quand vous serez chez vous.»</p>
+
+<p>Neuf jours à peine s'étaient écoulés depuis qu'Amélia avait
+quitté ce modeste réduit, et cependant elle se sentait séparée
+par un bien long intervalle des temps heureux qu'elle y avait
+passée. En faisant un retour vers cette époque, quelle différence
+ne trouvait-elle pas entre la situation présente de son
+esprit et celle de la jeune fille absorbée dans son amour, dirigeant
+toutes les forces de son âme sur l'objet unique de ses affections,
+et payant les soins affectueux de ses parents, sinon
+par l'ingratitude, du moins par une froide indifférence, tandis
+qu'elle réservait toute la chaleur de son c&oelig;ur et de son âme
+pour réchauffer une espérance dont un jour, peut-être, elle
+aurait à reconnaître les illusions. Ce coup d'&oelig;il rétrospectif
+vers des temps tout à la fois voisins et si éloignés, la saisirent
+d'une certaine honte, et la vue de son excellente mère, si affligée
+dans sa solitude, la pénétra d'un tendre remords. Elle était
+bien forcée d'avouer maintenant que, possédant ce qu'elle
+croyait le paradis sur terre, ses désirs n'en étaient ni moins
+inquiets ni plus satisfaits.</p>
+
+<p>Quand le nouvelliste, en mariant son héros et son héroïne,
+leur a fait faire ce qu'on appelle le grand saut, il tire en général
+la toile sur ce tableau. Eh! mon Dieu! le drame est-il donc fini?
+Les soucis et les luttes de la vie respectent-ils cette limite?
+En un mot, ne trouve-t-on plus que des objets couleur de rose
+sur les terres du mariage? Doit-on croire que la femme et le
+mari n'aient plus alors qu'à gagner paisiblement, au milieu des
+plus douces étreintes et des plus ineffables jouissances, le
+terme de leur vieillesse? Notre petite Amélia, toute fraîche
+débarquée sur ce nouveau rivage, jetait un dernier regard de
+regret et d'adieu à ces tristes et charmantes figures dont le
+courant ne la séparait pas encore assez pour l'empêcher de
+voir leurs ombres disparaître dans le lointain.</p>
+
+<p>En l'honneur de la jeune mariée, mistress Sedley voulut
+faire quelque chose d'extraordinaire. Aussi, après le premier
+feu de leur entretien, elle quitta un instant mistress George
+Osborne, et descendit dans les parties inférieures de la maison,
+où se trouvait une espèce de cuisine, résidence habituelle
+de M. et mistress Clapp et de miss Flannigan, la servante irlandaise,
+lorsqu'elle avait lavé la vaisselle et ôté ses papillotes.
+Mistress Sedley se rendit donc dans ces profondeurs pour faire
+préparer un thé remarquable par sa magnificence. Chacun exprime
+sa tendresse à sa façon; la meilleure pour mistress Sedley
+était de bourrer sa chère Amélia de gâteaux et de salade d'oranges
+servie dans une coupe de cristal.</p>
+
+<p>Tandis qu'on s'occupait de la confection des susdites friandises
+dans les parties basses de la maison, Amélia quittait le
+salon, montait l'escalier et se retrouvait sans savoir trop comment,
+dans la petite pièce qui lui avait servi de chambre avant
+son mariage, dans ce même fauteuil où elle avait passé de si
+longues heures d'angoisses et d'amertume. Elle éprouva le
+délicieux plaisir que l'on ressent à revoir un vieux camarade.
+Puis ses pensées l'entraînèrent vers la semaine à peine écoulée,
+et peu à peu elle revint sur son passé. Rechercher dans le
+passé les souvenirs heureux, qui contrastent douloureusement
+avec le présent; gémir sur ses espérances de bonheur évanouies
+et remplacées par le doute et la souffrance, tel était le sort de
+cette pauvre et infortunée créature, de cette brebis errante au
+milieu des luttes et des presses de la <i>Foire aux Vanités</i>.</p>
+
+<p>Assise dans son vieux fauteuil, elle se rappelait avec tout
+son enthousiasme d'autrefois cette image de George, objet de
+ses confiantes et premières adorations. Fallait-il donc s'avouer
+maintenant la différence entre la réalité et les traits imaginaires
+du héros devant lequel elle eût volontiers jadis brûlé de l'encens?
+Pour réduire à une pareille extrémité la vanité de la
+femme qui vous aime et qui vous choisit, il faut ordinairement
+bien des années et bien des trahisons.... Les yeux verts et
+perçants de Rebecca, son sourire sinistre venaient ensuite remplir
+d'effroi la craintive Amélia. Elle resta plongée dans le
+vague de ces méditations, dans ces rêveries mélancoliques, les
+mêmes où l'avait trouvée l'honnête Irlandaise lorsqu'elle lui
+apporta la lettre qui contenait les nouvelles protestations de
+George et sa nouvelle demande en mariage.</p>
+
+<p>Ses yeux étaient fixés sur ce petit lit bien lisse et bien blanc
+où naguère reposait encore sa tête de jeune fille! Mais il
+avait cessé d'être à elle. Alors elle se prenait à penser au plaisir
+qu'elle aurait à y dormir encore, à s'éveiller comme autrefois
+sous les regards souriants de sa mère. Elle songeait avec
+terreur à ce grand catafalque de damas qui s'élevait comme un
+tombeau dans cette vaste et sombre pièce où elle devait passer
+la nuit à Cavendish-Square. Ô cher petit lit bien blanc, que de
+confidences n'avez-vous pas reçues dans ses longues insomnies!
+que de fois dans son désespoir ne l'avez-vous pas entendue
+appeler la mort! Maintenant elle doit être bien heureuse
+et ses désirs sont remplis. Le bien-aimé pour lequel elle a tant
+soupiré, elle le possède pour toujours! Avec quelle vigilance,
+quelle tendresse sa bonne mère n'avait-elle pas veillé sur cette
+couche de l'innocence! Tous ces souvenirs, toutes ces pensées
+brisaient ce pauvre petit c&oelig;ur sensible et passionné. Amélia alla
+s'agenouiller au pied de son humble couchette, et pour les
+froissements et les blessures de son âme demanda le baume
+consolateur à celui auquel la jeune fille s'était trop rarement
+adressée jusqu'alors. L'amour avait été sa foi, et maintenant
+ce c&oelig;ur saignant et rebuté cherchait l'appui qui ne fait jamais
+défaut aux âmes souffrantes. Avons-nous le droit d'écouter,
+de répéter ces prières? Ces mystères sacrés de la conscience,
+mon cher lecteur, ne doivent point être troublés par le tumulte
+de <i>la Foire aux Vanités</i> au milieu de laquelle notre histoire se
+passe.</p>
+
+<p>Nous dirons seulement que, quand on vint la chercher pour
+le thé, la jeune femme descendit avec une âme plus sereine.
+Ses tristes visions s'étaient évanouies, sa destinée lui paraissait
+moins amère; elle ne pensait plus ni aux froideurs de
+George, ni aux yeux verts de Rebecca. Elle embrassa tendrement
+son père et sa mère, et, par ses causeries avec le vieux
+Sedley, pénétra son âme d'une joie à laquelle il n'était plus
+accoutumé. Elle trouva le thé excellent, fit ses compliments à
+sa mère sur la salade d'oranges, et, en cherchant à répandre
+le bonheur autour d'elle, se sentit elle-même plus heureuse.
+Puis elle repartit pour aller dormir dans le grand catafalque
+funèbre, et reçut George avec un sourire sur les lèvres quand
+il rentra du théâtre.</p>
+
+<p>Le lendemain, maître George avait des <i>affaires</i> d'une plus
+haute importance que d'aller au théâtre applaudir M. Kean.
+Dès son arrivée à Londres, il avait écrit aux hommes de loi de
+son père pour leur faire savoir que, dans sa royale sagesse, il
+avait décidé qu'il aurait avec eux une entrevue le jour suivant.
+Ses pertes au billard et aux cartes contre le capitaine Crawley avaient
+presque vidé sa bourse, et il désirait se monter en espèces
+avant son départ. Il n'avait d'autre moyen pour cela que
+d'entamer les deux mille livres que le notaire avait ordre de
+lui compter. Du reste, il ne doutait pas que son père, avant
+peu, ne se relâchât beaucoup de ses sévérités. Quel père assez
+dur pour ne point finir par ouvrir les yeux sur les mérites d'un
+prodige de son espèce? Et si ce c&oelig;ur de roc était capable de
+résister à la voix du sang et à l'évidence de ses hautes vertus,
+eh bien! George était décidé à recueillir tant de lauriers, à
+planter tant de trophées sur les champs de bataille qui allaient
+s'ouvrir pour lui, que le vieillard, vaincu, finirait par reprendre
+de meilleurs sentiments pour son fils. D'ailleurs, George
+n'avait-il pas le monde devant lui? Sa mauvaise chance aux
+cartes ne serait peut-être pas éternelle, et deux mille livres,
+du reste, lui laissaient encore bien du temps.</p>
+
+<p>Par ses soins, une voiture conduisit de nouveau Amélia auprès
+de sa mère. Il donnait carte blanche à ces deux dames
+pour se conformer dans leurs achats à toutes les exigences de
+la mode. Il voulait que mistress George Osborne ne manquât de
+rien pour faire sensation à son arrivée en pays étranger. Mais un
+jour, un seul jour pour de si importantes emplettes, c'était bien
+peu; aussi fut-il grandement et gravement rempli. Mistress Sedley
+courant en voiture chez la modiste et la lingère, se voyant escortée
+jusqu'à son équipage par une foule obséquieuse de commis
+empressés et polis, se crut un instant revenue aux jours de ses
+grandeurs passées; c'était la première joie qu'elle goûtait depuis
+ses rudes et pénibles épreuves. Mistress Amélia ne se montra
+pas complétement indifférente au plaisir de s'arrêter dans les
+boutiques, de voir, de marchander et d'acheter de jolies choses;
+il ne lui en coûtait point du tout d'obéir aux ordres de son
+mari, et elle se distinguait dans l'acquisition de ces objets de
+toilette par une finesse et une élégance toute féminines, comme
+disent les marchands, suivant une habitude traditionnelle.</p>
+
+<p>Quant à la guerre qu'on voyait poindre à l'horizon, mistress
+Osborne ne s'en tourmentait pas beaucoup. L'affaire de Bonaparte
+était claire, il ne pouvait manquer d'être écrasé au premier
+choc. Les navires de Margate transportaient chaque jour
+à Gand et à Bruxelles une société élégante et choisie. On avait
+plutôt l'air de se rendre à une partie de plaisir qu'à une guerre
+sérieuse. Comment le Corse pourrait-il tenir contre les armées
+coalisées de l'Europe et le génie de Wellington! Amélia partageait
+ces sentiments; car il est inutile de dire que cette douce
+et tendre créature acceptait sans contrôle les impressions de
+ceux qui l'environnaient. Il y avait trop d'humilité et de soumission
+dans cette âme pour qu'elle vînt jamais à prendre
+l'initiative d'une opinion personnelle. Mais revenons à notre
+sujet; Amélia et sa mère passèrent une grande journée à courir
+les boutiques de Londres, et la jeune femme trouva à la
+fois grand succès et grand plaisir à ses débuts dans le monde
+élégant.</p>
+
+<p>George, pendant ce temps, le chapeau sur l'oreille, les coudes
+en équerre, l'air crâne et provocateur, se dirigeait vers Bedford-Row,
+et s'avançait dans l'étude du notaire avec une démarche
+majestueuse, au milieu de tous les clercs à mine de parchemin,
+occupés à griffonner des mémoires indéchiffrables.
+Il enjoignit à l'un d'eux d'aller prévenir M. Higgs que le capitaine
+Osborne était à l'attendre. Au ton protecteur et arrogant
+d'Osborne, on aurait pu croire que ce <i>pékin</i> de notaire, qui
+avait trois fois plus de cervelle que lui, cinquante fois plus d'argent
+et mille fois plus d'expérience, n'était qu'un pauvre hère
+qui, toute affaire cessante, devait se mettre à la disposition du
+capitaine. George ne s'aperçut pas du sourire de pitié qui passa
+sur les lèvres de tous ces gratteurs de papier, comme il les traitait
+dans son for intérieur, depuis le maître clerc jusqu'au saute-ruisseau.
+Il s'assit, et tout en caressant avec sa canne la tige
+de sa botte, il daigna abaisser ses pensées sur le ramassis de
+pauvres diables qu'il avait devant les yeux. Ces pauvres diables
+étaient au courant de ses affaires, et en parlaient le soir
+au café tout en buvant leur bière avec des confrères. Quel secret
+y eut-il jamais pour un notaire ou pour ses clercs? Rien
+n'échappe à cette puissance scrutatrice, mais discrète; dans
+les études se règlent mystérieusement les destinées de tous les
+habitants de la Cité.</p>
+
+<p>En entrant dans le cabinet de M. Higgs, George s'attendait
+peut-être à le trouver chargé de quelque message de réconciliation
+de la part de son père, et peut-être avait-il pris ces
+allures dédaigneuses et superbes pour manifester, dans son
+extérieur, la résolution et la fermeté de son âme. Mais ces
+prétentions à l'arrogance ne rencontrèrent chez le notaire que
+froideur et indifférence, ce qui les rendit encore plus ridicules.
+M. Higgs était occupé à écrire quand le capitaine entra.</p>
+
+<p>«Avez la bonté de vous asseoir, monsieur, lui dit-il; je
+suis à vous à la minute. Monsieur Poe, apportez-moi le dossier,
+s'il vous plaît.»</p>
+
+<p>Et il se remit à écrire.</p>
+
+<p>M. Poe ayant apporté les pièces, le patron demanda à
+George s'il voulait ses deux mille livres en billets payables à
+vue, ou bien s'il préférait qu'on lui achetât de la rente.</p>
+
+<p>«Un des exécuteurs testamentaires de feu M. Osborne est
+absent en ce moment, dit-il avec le ton de l'indifférence, mais
+mon client consent à se conformer à vos désirs pour terminer
+le plus tôt possible.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi un billet, reprit le capitaine de fort mauvaise humeur,
+je n'ai que faire de vos schellings et vos sous,» ajouta-t-il
+quand l'homme de loi lui présenta le montant de la
+somme.</p>
+
+<p>Il se flattait d'avoir, par ce trait de majestueux mépris, confondu
+la ridicule exactitude de ce vieil écrivassier, et il sortit
+du cabinet le papier dans sa poche.</p>
+
+<p>«Dans deux ans ce garçon-là sera sous clef, dit M. Higgs à
+M. Poe.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc que le père Osborne ne finisse pas par
+se radoucir?</p>
+
+<p>&mdash;Je me fierais plutôt à l'attendrissement d'une borne, répliqua
+M. Higgs.</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, il la mène bonne et heureuse, reprit le clerc,
+voilà à peine une semaine qu'il est marié, et je l'ai vu l'autre
+jour avec d'autres individus de son régiment reconduire au
+sortir du théâtre mistress High Flyer à sa voiture.»</p>
+
+<p>Puis la conversation prit un autre cours, et mistress George
+Osborne s'effaça du souvenir de ces messieurs.</p>
+
+<p>Le billet était tiré sur nos amis de Lombard-Street Hulker
+et Bullock. George jugea à propos de se diriger sur-le-champ
+de ce côté pendant qu'il était en train de faire ses affaires: il
+avait hâte de recevoir son argent. Fred Bullock, à la face bilieuse,
+était précisément à regarder le travail d'un de ses employés,
+dans le bureau où George se présenta, sa face jaune
+prit aussitôt une teinte livide, et il se retira comme pour cacher
+les remords de sa conscience dans son cabinet le plus reculé.
+George, tout occupé à couver des yeux son argent, ne fit aucune
+attention aux variations de teint et à la fuite du cadavérique
+adorateur de sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Fred Bullock instruisit le soir même le vieil Osborne de la
+démarche de son fils.</p>
+
+<p>«Il est fier comme un écu neuf, lui dit son futur gendre. Il
+a pris jusqu'au dernier schelling. Quelques centaines de livres
+n'iront pas loin avec ce garçon-là.»</p>
+
+<p>Le vieil Osborne attesta par le plus terrible serment qu'il se
+souciait peu du temps et de la manière qu'on mettrait à dépenser
+cet argent.</p>
+
+<p>Quant à George, fort satisfait de l'emploi de sa journée, il
+fit promptement tous ses préparatifs de départ, et Amélia reçut,
+pour payer ses emplettes, des billets à vue que son mari
+lui remit avec une générosité de grand seigneur.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XXVII"></a>CHAPITRE XXVII.</h2>
+
+<h2>Amélia au régiment.</h2>
+
+
+<p>Quand le splendide équipage de Joe s'arrêta à la porte de
+l'hôtel de <i>Chatham</i>, la première figure qu'avait aperçue Amélia
+avait été celle du brave capitaine Dobbin qui, depuis plus d'une
+heure, arpentait la rue en attendant l'arrivée de ses amis. Le
+capitaine, avec ses épaulettes, son habit d'uniforme, son ceinturon
+rouge et son sabre, avait une tournure tout à fait martiale.
+Jos sentit alors un certain orgueil à pouvoir parler de sa
+liaison avec lui; aussi mit-il dans son bonjour bien plus de
+cordialité qu'il lui en avait jamais témoigné à Brighton.</p>
+
+<p>Le capitaine avait avec lui l'enseigne Stubble qui, en voyant
+descendre Amélia de voiture, ne put retenir l'exclamation suivante:</p>
+
+<p>«Vrai Dieu, la jolie fille!»</p>
+
+<p>Osborne se rengorgea à cette approbation spontanée et la prit
+comme un hommage rendu à son bon goût. À vrai dire, Amélia
+dans sa pelisse de mariée, avec ses rubans roses, la fraîcheur
+que donnait à ses joues un voyage rapide et au grand air, justifiait
+assez, par la gentillesse et le charme de sa figure, le compliment
+de l'enseigne. Dobbin au fond du c&oelig;ur en sut gré à son
+jeune camarade; puis, comme il s'avançait pour aider la jeune
+femme à descendre de voiture, Stubble put voir le joli petit
+pied qui posa à peine sur la marche. Il devint tout rouge
+pendant qu'il faisait le plus profond salut à la jeune mariée.</p>
+
+<p>En voyant le numéro du régiment sur le casque de l'enseigne,
+Amélia lui fit un petit signe de tête accompagné d'un doux sourire,
+ce qui acheva de le clouer sur place. À partir de ce jour,
+le capitaine Dobbin traita M. Stubble de la façon la plus affectueuse,
+et, à la promenade comme à la caserne, il fut souvent
+question d'Amélia dans leurs conversations. Bientôt, parmi les
+jeunes et braves officiers du ***<sup>e</sup> régiment, ce fut à qui aurait le
+plus d'admiration et de louanges pour mistress Osborne. Ses
+manières simples et naturelles, son air bienveillant et modeste
+lui gagnèrent tous les c&oelig;urs honnêtes. Notre lecteur doit demander
+à son imagination plus encore qu'à nos paroles une idée
+de cette douceur et de cette simplicité. La simplicité, voilà un
+joyau inestimable pour une femme et qu'on peut reconnaître en
+elle, rien qu'à lui entendre dire qu'elle est engagée pour le prochain
+quadrille ou que la chaleur la fatigue. George, qui avait
+toujours eu le pompon dans son régiment, grandit encore dans
+l'estime de ses jeunes collègues, séduits par son désintéressement
+à prendre une femme sans fortune et son bon goût à la choisir
+si charmante.</p>
+
+<p>Dans le salon commun, Amélia fut toute surprise de trouver
+une lettre adressée à mistress la capitaine Osborne. C'était un
+billet rose de forme triangulaire. Sur le cachet on voyait une
+colombe tenant dans son bec un rameau d'olivier; la cire n'avait
+point été ménagée, et l'écriture très-large et très-lâche
+accusait une main féminine.</p>
+
+<p>«Voilà qui sort du poignet de Peggy O'Dowd, dit George en
+riant; je le reconnais aux bavures de la cire.»</p>
+
+<p>C'était bien en effet un billet de mistress la major O'Dowd,
+qui priait mistress Osborne de venir passer la soirée chez elle
+en petit comité.</p>
+
+<p>«Il faut y aller, dit George à sa femme; vous ferez connaissance
+avec tous les officiers de notre corps. O'Dowd commande
+le régiment, et Peggy commande O'Dowd.»</p>
+
+<p>Mais ils étaient à peine, depuis quelques minutes, en possession
+de la lettre de mistress O'Dowd, que la porte s'ouvrit avec
+fracas et qu'une bonne grosse mère, en amazone, suivie de
+quelques officiers du régiment, s'avança à leur rencontre.</p>
+
+<p>«Me voilà! fit-elle, car je n'ai pas pu attendre au thé. George,
+mon cher, présentez-moi à madame. Madame, charmée de faire
+la vôtre et de vous présenter mon époux, le major O'Dowd.»</p>
+
+<p>Après ce compliment, la joyeuse et grosse amazone s'élança
+au cou d'Amélia avec une effusion délirante, et celle-ci reconnut
+bien vite l'original dont son mari s'était si souvent amusé
+à lui faire la caricature.</p>
+
+<p>«Vous avez dû souvent entendre parler de moi à votre cher
+époux, reprit cette dame avec beaucoup de vivacité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dû souvent en entendre parler,» répéta son
+mari le major avec la précision d'une serinette.</p>
+
+<p>Amélia lui dit qu'en effet ils avaient souvent parlé d'elle avec
+son mari.</p>
+
+<p>«Je suis sûre qu'il ne m'aura pas trop bien arrangée, répliqua
+mistress O'Dowd en ajoutant que George était une mauvaise
+langue.</p>
+
+<p>&mdash;J'en répondrais,» continua le major essayant de prendre
+un air malicieux, ce qui excita une vive hilarité de la part de
+George.</p>
+
+<p>Mistress O'Dowd fit claquer son fouet, en intimant au major
+l'ordre de se tenir fixe sur toute la ligne. Puis elle demanda à
+George d'être présentée à mistress la capitaine Osborne, suivant
+toutes les règles de l'étiquette.</p>
+
+<p>«Je vous présente, ma chère femme, dit George avec son
+plus grand sérieux, la très-bonne, très-aimable et très-excellente
+amie, Aurelia Margaretta, autrement dite Peggy.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y êtes; allez toujours, dit le major.</p>
+
+<p>&mdash;Autrement dite Peggy, femme de Michel O'Dowd, major de
+notre régiment et fille de Fitzjurld Ber'sford de Burge Malony
+de Glen Malony, comté de Kildare.</p>
+
+<p>&mdash;Et de Murgan-Square, à Dublin, reprit la dame avec un
+air de majesté calme et digne.</p>
+
+<p>&mdash;Et de Murgan-Square, cela va sans dire, fit tout bas le
+major.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là que vous m'avez fait la cour, mon cher major,»
+reprit la dame.</p>
+
+<p>Le major eut un signe de tête affirmatif pour ces dernières
+paroles comme pour celles qui les avaient précédées.</p>
+
+<p>Le major O'Dowd avait servi son souverain dans toutes les
+parties du monde. Bien qu'il eût dû ses grades à quelque chose
+de plus honorable que des intrigues de boudoir, il était cependant
+le plus modeste, le plus silencieux, le plus doux et le plus
+paisible des hommes; c'était un agneau que sa femme menait
+à sa fantaisie. Il venait en silence prendre sa place à la table
+des officiers, buvait beaucoup, puis, quand il était gorgé de liquides,
+il rentrait dans sa chambre pour y cuver son vin. S'il
+ouvrait la bouche, c'était toujours pour être d'accord sur n'importe
+quoi avec n'importe qui. Sa vie s'écoulait ainsi heureuse
+et égale. Le soleil brûlant de l'Inde n'avait point embrasé son
+sang, et la fièvre jaune n'avait point eu de prise sur cette rude
+écorce. Il marchait à une batterie de canons avec la même indifférence
+qu'il mettait à se rendre à une table servie. Son appétit
+ne distinguait pas entre un rôti de cheval et une soupe à
+la tortue. Il avait encore sa vieille mère, mistress O'Dowd de
+O'Dowdstown, à laquelle il n'avait jamais désobéi qu'en prenant
+la fuite pour s'enrôler et en s'obstinant à épouser cette
+gaillarde de Peggy Malony.</p>
+
+<p>Peggy était une des cinq demoiselles faisant partie des onze
+enfants de la noble maison de Glen-Malony. Son mari, et tout
+à la fois son cousin, lui était parent du côté maternel, et lui
+devait l'inestimable avantage d'une alliance avec des Malonies,
+dont pas une famille au monde n'égalait à ses yeux la noblesse.
+Après neuf saisons à Dublin et deux à Bath et à Cheltenham,
+sans avoir pu trouver personne qui voulût s'atteler avec elle au
+joug de l'hyménée, miss Malony ordonna à son cousin Mick de
+l'épouser; elle marquait alors six lustres et demi sonnés. L'honnête
+garçon obéit et emmena sa cousine dans les Indes occidentales,
+où elle eut, comme doyenne d'âge, la présidence des
+dames du ***<sup>e</sup> régiment dans lequel O'Dowd venait de passer
+par mutation.</p>
+
+<p>Mistress O'Dowd avait à peine passé une demi-heure avec
+Amélia, que celle-ci, subissant le sort commun à toutes les
+nouvelles connaissances de la major, dut écouter d'un bout à
+l'autre l'histoire de sa famille et la généalogie des Malonies.</p>
+
+<p>«Ma chère, disait-elle dans le laisser-aller de ses épanchements,
+je voulais faire de George mon beau-frère, et ma s&oelig;ur
+Glorvina lui allait parfaitement; mais ce qui est fait n'est plus
+à faire, et, puisqu'il vous a épousée, vous êtes désormais pour
+moi comme ma s&oelig;ur. Pas vrai? C'est maintenant comme si
+vous étiez de la famille. Vous avez une petite mine chiffonnée
+qui me plaît, et je vois d'ici que nous nous entendrons au
+mieux; et nous n'aurons au régiment qu'à marquer un de plus
+au total.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, nous n'aurons qu'à marquer un de plus au total,»
+dit O'Dowd d'un air approbateur.</p>
+
+<p>Amélia, fort reconnaissante de ces bons procédés, se divertit
+néanmoins beaucoup d'un accueil aussi cavalier, et de cette
+brusque introduction au milieu de sa nouvelle et nombreuse
+famille.</p>
+
+<p>«Ici, nous sommes tous de bons diables, continua la femme
+du major. Il n'y a pas un régiment au service où vous puissiez
+trouver plus d'union et de concorde que dans le nôtre. Jamais
+de querelles, de mauvais rapports, de médisance parmi nous. Il
+y règne, tout au contraire, une affection réciproque à l'égard
+les uns des autres.</p>
+
+<p>&mdash;Exemple: mistress Magenis et vous, dit George en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Mistress la capitaine Magenis et moi avons fait notre paix,
+et pourtant elle s'était conduite avec moi à me rendre les cheveux
+tout blancs et à me mettre à deux doigts du tombeau.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Peggy, ma chère, c'eût été dommage pour ces belles
+tresses noires, s'écria le major.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez votre bec, gros bêta! Voyez-vous, ces maris, mistress
+Osborne, il faut toujours que ça lève la tête. Quant à
+Mick, je lui ai dit qu'il ne devrait jamais ouvrir la bouche que
+pour donner le mot d'ordre, boire et manger. Il faudra que je
+vous fasse connaître notre personnel; je vous donnerai tous les
+renseignements dans le tête-à-tête. Présentez-moi maintenant
+à votre frère; en vérité, c'est un bel homme: il me rappelle mon
+cousin Dan Malony, Malony de Ballymalony, ma chère; vous
+savez qu'il a épousé Ophélia Scully de Oystherstown, cousine
+de lord Poldoody.... Monsieur Sedley.... charmée de faire la
+vôtre. Vous dînerez, je pense, avec nous ce soir à la table des
+officiers.... Pensez au docteur, Mick, et tenez-vous bien pour
+ne pas vous mettre hors combat pour la réunion de ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Nous pourrions peut-être, ma chérie, fit observer le major,
+avoir pour M. Sedley un billet d'invitation à ce dîner d'adieu
+que nous donne le 150<sup>e</sup>.</p>
+
+<p>&mdash;Vite, Simple.... L'enseigne Simple de notre régiment; ma
+chère Amélia, j'avais oublié de vous le présenter.... Courez en
+toute hâte: vous offrirez au colonel Tavish les compliments de
+mistress la major O'Dowd, et vous lui direz que le capitaine
+Osborne a amené avec lui son beau-frère, et que nous le lui
+conduirons dans la salle du banquet, à cinq heures sonnant.
+Voulez-vous, ma chère, venir prendre avec moi quelque chose
+pour tromper la faim jusque-là? Allons, pas de cérémonie, je
+vous prie.»</p>
+
+<p>Tandis que mistress O'Dowd continuait sa litanie, le jeune
+enseigne, déjà au bas de l'escalier, courait s'acquitter de sa
+commission. L'obéissance est l'âme du soldat!</p>
+
+<p>«Emmy, dit le capitaine George, nous allons à notre service.
+Pendant ce temps, mistress O'Dowd voudra bien procéder à
+votre éducation militaire.»</p>
+
+<p>Les deux capitaines prirent chacun un bras du major, et se
+firent l'un à l'autre, par-dessus sa tête, une grimace d'intelligence.</p>
+
+<p>Une fois en possession de sa nouvelle amie, mistress O'Dowd
+l'accabla d'une avalanche de renseignements, à laquelle ne pouvait
+résister la mémoire de la pauvre petite patiente. Amélia fut
+initiée à toute l'histoire secrète de la nombreuse famille dans les
+rangs de laquelle la jeune dame s'étonnait d'être encore si vite
+entrée.</p>
+
+<p>«Mistress Heavytop, la femme du colonel, était morte à la
+Jamaïque, d'une passion malheureuse, fortement compliquée
+de fièvre jaune. Quant à ce vieux monstre de colonel, auquel
+on ne voyait pas plus de cheveux sur la tête qu'il n'y en a sur un
+boulet de canon, il avait conté fleurette à une fille métis de la
+localité. Mistress Magenis, à laquelle manquaient les premiers
+rudiments de l'éducation, était au demeurant une brave femme;
+mais elle avait une langue infernale, et aurait triché sa mère
+au whist. Mistress la capitaine Kirk ne manquait pas de lever
+au ciel ses grands yeux de homard effarouché dès qu'on parlait
+de faire le plus innocent loto. Et pourtant, continuait la major,
+mon père, l'homme le plus pieux qui soit entré dans une église,
+le doyen Malony, mon oncle et notre cousin l'évêque, font tous
+les soirs, en parfaite tranquillité de conscience, leur partie de
+mouche ou de whist. Du reste, aucune de ces dames n'accompagne
+le régiment, reprit mistress O'Dowd. Fanny Magenis
+reste avec sa mère, marchande, comme vous savez, de charbon
+et de pommes de terre à Islington-Town, tout près de Londres.
+Aussi la fille est-elle toujours à nous parler des navires
+de son père et à nous appeler pour nous les faire voir quand ils
+montent la rivière. Mistress Kirk et ses enfants resteront ici, à
+Bethesda-Place, pour être plus à portée de leur prédicateur favori,
+le docteur Ramshorn.... Mistress Bunny est dans une situation
+intéressante, mais c'est pour elle un état normal: voilà
+le huitième qu'elle va donner au lieutenant.... La femme de
+l'enseigne Posky, qui nous est arrivée deux mois avant vous,
+ma chère, s'est déjà querellée plus de vingt fois avec Tom Posky.
+On entend leur vacarme de toute la caserne. D'après le bruit
+qui court, ils en seraient déjà à se jeter les plats à la tête. Tom
+n'a point voulu s'expliquer la semaine dernière sur un noir
+qu'il avait à l'&oelig;il. Quant à madame, elle va retourner chez sa
+mère, qui tient une pension de demoiselles à Richemond. Pour
+en venir là, elle eût aussi bien fait de se tenir tranquille au lieu
+de se laisser enlever!... Où avez-vous étudié, ma chère? Moi,
+j'ai été élevée chez mistress Flanagan, aux Bosquets d'Ilissus,
+près Dublin, et la pension y coûtait bon. Rien qu'une marquise
+pour nous donner la prononciation de Paris, et un major général
+retiré du service pour nous faire marcher au pas.»</p>
+
+<p>Amélia n'en revenait pas de ces singulières communications
+et de ces titres de parenté qui, sans plus de cérémonie, lui donnaient
+mistress O'Dowd pour soeur aînée. On la présenta le soir
+même au reste de sa famille improvisée. Comme elle était timide
+et aimable, sans être assez jolie pour donner de l'ombrage aux
+autres femmes, la première impression fut en sa faveur. Mais
+les officiers du 150<sup>e</sup> étant survenus et l'ayant jugée digne de
+leur attention particulière, toutes ses s&oelig;urs se mirent bien vite
+à lui trouver des défauts.</p>
+
+<p>«Osborne en a donc fini avec ses folles dépenses, dit mistress
+Magenis à mistress Bunny.</p>
+
+<p>&mdash;Si dans un débauché converti on peut tailler un bon mari,
+il y a des chances pour que George devienne le modèle du
+genre, fit observer mistress O'Dowd à mistress Posky, jusqu'alors
+la plus jeune mariée du régiment, et furieuse par suite contre
+la nouvelle venue qui lui prenait sa place.»</p>
+
+<p>Quant à mistress Kirck, l'assistante du docteur Ramshorn, elle
+posa à mistress Osborne deux ou trois questions de principe sur le
+dogme, pour voir si c'était une brebis marquée au sceau de l'élection.
+À la simplicité des réponses de la jeune femme, elle décida
+que cette âme errait encore dans les plus épaisses ténèbres.
+Pour la rapprocher le plus possible de la lumière, elle lui
+remit trois excellents petits livres à bon marché et ornés de
+vignettes. En voici les titres.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Les gémissements au désert</i>;</p>
+<p><i>La Blanchisseuse de Wandworth</i>;</p>
+<p><i>La Vraie Baïonnette du soldat anglais</i>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Désireuse de la tirer de ce chaos d'ignorance avant que le
+sommeil fût venu fermer ses yeux, mistress Kirk pressa Amélia de
+lui promettre de ne pas se coucher avant d'avoir lu ces petits
+manuels.</p>
+
+<p>Les hommes, étrangers à tous ces petits manéges, firent cercle
+autour de la charmante femme de leur camarade et épuisèrent
+en son honneur tout le répertoire de la galanterie militaire. Ce
+fut une véritable ovation, qui ranima le courage d'Amélia et
+rendit à ses yeux tout leur éclat. George se sentait fier des
+succès de sa femme et surtout du mélange de grâce et de timidité
+avec lequel elle recevait les hommages de ses jeunes adorateurs
+et répondait à leurs compliments. Quant à lui, sous son
+brillant uniforme, il éclipsait tous les autres officiers et tenait
+un regard d'affectueuse tendresse sans cesse attaché sur sa
+femme. Ce soir-là, Amélia fut bien heureuse, et son pauvre
+petit c&oelig;ur en bondissait de joie.</p>
+
+<p>«Je veux être aimable pour tous ses amis, disait-elle en elle-même.
+Il suffit qu'ils soient ceux de George pour devenir les
+miens, je m'efforcerai de lui faire trouver la joie et la gaieté
+dans son intérieur pour le lui faire chérir davantage.»</p>
+
+<p>L'entrée d'Amélia au régiment se fit donc par acclamations;
+les capitaines la trouvaient charmante, les lieutenants
+chantaient ses louanges, et les enseignes lui auraient brûlé
+de l'encens. Le chirurgien-major, le vieux Cutler, risqua deux
+ou trois plaisanteries qui sentent trop l'anatomie pour trouver
+place ici. Cackle, son aide, qui avait pris ses grades à l'Université
+d'Édimbourg, daigna causer avec elle littérature et lui
+adresser quelques citations françaises, enfin, Stubble allait de
+l'un à l'autre glisser à l'oreille de chacun:</p>
+
+<p>«Hein! n'est-ce pas qu'elle est jolie?»</p>
+
+<p>Le vin chaud eut seul le pouvoir de le détourner de sa contemplation.
+Quant au capitaine Dobbin, il ne dit mot à Amélia
+de toute la soirée, mais il reconduisit Jos à son hôtel, assisté
+du capitaine Porter. Le pauvre garçon avait la démarche fort
+vacillante. Le récit de ses chasses au tigre avait eu un succès
+fou d'abord à table auprès des officiers, puis, le soir, sur mistress
+O'Dowd, qui se prélassait à l'ombre de son turban à l'oiseau
+de Paradis. Dobbin remit l'ex-receveur aux mains de son domestique
+et resta à se promener et à fumer son cigare sur le
+devant de l'hôtel. George, au moment de partir de chez mistress
+O'Dowd, avait soigneusement enveloppé sa femme dans
+son châle, et celle-ci donna à la ronde une poignée de main
+à tous les officiers qui l'accompagnèrent jusqu'à sa voiture, et
+la suivirent encore de leurs bruyantes acclamations. Amélia,
+pour descendre de voiture, s'appuya sur la main de Dobbin et
+le gronda, en souriant, de ne s'être pas approché d'elle de toute
+la soirée.</p>
+
+<p>Le capitaine fumait encore son cigare que déjà, depuis longtemps,
+tout dormait dans l'hôtel et dans la rue. Il avait regardé
+la lumière disparaître du salon de George, puis briller ensuite
+et s'éteindre dans la chambre à coucher.</p>
+
+<p>Il rentra dans ses quartiers aux clartés incertaines d'un jour
+qui commençait à poindre. Déjà un sourd murmure de cris et de
+man&oelig;uvres s'élevait du côté de la rivière: c'étaient les bâtiments
+de transport qui recevaient leurs nombreux passagers pour les
+porter sur le continent, bien loin des rives de la Tamise.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XXVIII"></a>CHAPITRE XXVIII.</h2>
+
+<h2>Amélia arrive en Belgique.</h2>
+
+
+<p>Officiers et soldats dans le ***<sup>e</sup> devaient prendre passage sur
+les navires équipés à cet effet par le gouvernement. Le surlendemain
+du thé de mistress O'Dowd, au milieu des bruyantes clameurs
+des matelots et des troupes, des fanfares de la musique
+répétant l'air national du <i>God save the king</i>, des officiers qui agitaient
+leurs chapeaux, enfin des hourras de la flotte entière, le convoi
+descendit lentement sur le fleuve et appareilla pour Ostende.</p>
+
+<p>Joe, toujours galant, avait consenti à servir d'escorte à sa
+s&oelig;ur, et à la femme du major, dont les malles immenses, y
+compris le fameux oiseau de paradis, étaient parties avec les
+bagages du régiment. Nos deux héroïnes, après s'être rendues
+en voiture à Ramsgate sans le plus mince paquet, s'embarquèrent
+pour Ostende, au milieu de la cohue des passagers qui
+se pressaient en foule pour cette destination.</p>
+
+<p>Cette période de la vie de Jos à laquelle nous allons assister,
+est si remplie d'incidents du genre le plus dramatique, qu'elle
+lui fournit pendant longtemps des sujets de conversation aussi
+neuve qu'animée et fit même beaucoup tort à la chasse au tigre,
+remplacée désormais par les récits les plus émouvants de l'héroïque
+campagne de Waterloo.</p>
+
+<p>Dès qu'il eut prix le grand parti d'accompagner les dames,
+il cessa de se raser la lèvre supérieure. À Chatham, il assistait
+avec la plus invariable exactitude aux revues et aux exercices.
+Il prêtait une oreille attentive aux conversations de <i>ses confrères
+les officiers</i>, comme il se plaisait à les appeler, et il faisait
+tout son possible pour retenir les expressions techniques
+du métier. L'excellente mistress O'Dowd l'aidait beaucoup dans
+cette étude en lui prêtant le secours de ses lumières.</p>
+
+<p>Le jour de l'embarquement à bord de <i>la Belle-Rose</i>, il arriva
+pour le départ avec un habit à brandebourgs, un pantalon d'ordonnance
+et un immense chapeau étincelant sous ses galons
+d'or. Il disait d'un air de mystère à qui voulait l'entendre qu'il
+allait rejoindre l'armée du duc de Wellington, et comme il avait
+sa voiture avec lui, on le prenait pour quelque grand personnage,
+pour un commissaire général ou tout au moins pour un
+courrier du gouvernement.</p>
+
+<p>Son c&oelig;ur eut horriblement à souffrir du voyage; les dames
+éprouvèrent aussi un état de malaise pitoyable. Mais Amélia
+sentit la vie renaître en elle quand le navire entra dans le port
+d'Ostende: c'est qu'elle voyait le bâtiment sur lequel se trouvait
+le régiment de son mari. Jos alla tout droit à l'hôtel, le
+c&oelig;ur encore mal à sa place; et le capitaine Dobbin, après avoir
+escorté les dames, s'occupa de réclamer au navire, puis à la
+douane, la voiture et les effets de M. Joe, car M. Joe se trouvait
+alors sans valet. Le sien, d'accord avec celui de M. Osborne,
+avait refusé catégoriquement de se livrer aux flots
+trompeurs d'Amphytrite. Cette conspiration, ayant éclaté au
+dernier moment, avait jeté la consternation dans l'âme de
+M. Joe Sedley, et il s'en fallut de bien peu qu'il ne laissât le
+convoi partir tout seul. Mais les railleries du capitaine Dobbin
+triomphèrent de ses hésitations. Ses moustaches avaient
+d'ailleurs atteint toute leur croissance; ce dernier motif
+acheva ce qu'avait commencé l'éloquence de Dobbin, et Joe
+s'embarqua.</p>
+
+<p>Dobbin, pour récompenser Joe d'avoir obtempéré à sa demande,
+se mit en quête d'un domestique et lui amena un
+petit Belge olivâtre qui ne parlait aucun idiome connu, mais
+qui, par son air affairé et sa ponctualité à n'appeler M. Sedley
+que milord, se concilia promptement les bonnes grâces de
+notre ami.</p>
+
+<p>Ostende a bien changé de physionomie sous le rapport des
+Anglais qu'on y voit maintenant: les grands seigneurs y sont
+fort rares, et ceux qu'on y rencontre ne trahissent guère une
+origine aristocratique. La plupart du temps, ce sont des gens
+mal vêtus, en linge sale, qui sentent l'eau-de-vie et le tabac,
+et vont jouer aux cartes ou pousser les billes dans des estaminets
+enfumés.</p>
+
+<p>Un ordre du duc de Wellington obligeait alors chacun
+dans l'armée à payer rigoureusement sa dépense. Pour un
+peuple de marchands, c'est un de ces souvenirs qui ne saurait
+s'effacer de la mémoire. Être envahi par une armée de pratiques
+qui payent bien, avoir à nourrir des héros parfaitement solvables,
+que peut désirer de plus un pays industriel?</p>
+
+<p>La Belgique n'est pas du reste, par elle-même, fort belliqueuse,
+car son histoire atteste, depuis des siècles, qu'elle se contente
+de fournir un champ de bataille aux autres nations.</p>
+
+<p>Ce riche et florissant royaume présentait aux premiers jours
+de l'été de 1815, un air de bien-être et d'opulence qui rappelait
+les plus beaux temps de son passé. Ses vastes campagnes et ses
+paisibles cités s'animaient de la présence de nos beaux uniformes
+rouges; ses magnifiques promenades étaient sillonnées en
+tout sens par de fringants équipages, par de brillantes cavalcades;
+ses rivières côtoyant de riches pâturages, d'antiques et
+pittoresques hameaux, de vieux châteaux cachés sous d'épais
+ombrages, promenaient doucement sur leurs ondes la foule indolente
+des touristes anglais; le soldat buvait à l'auberge du
+village et, chose plus rare, payait libéralement sa dépense; le
+Highlander, logé dans les fermes flamandes, berçait le nouveau-né,
+tandis que Jean et Jeannette allaient rentrer les fourrages.
+Un pinceau délicat trouverait là un charmant sujet comme épisode
+de la guerre à cette époque. On eût dit les préparatifs d'une
+revue inoffensive et brillante. Cependant Napoléon, abrité par
+une ceinture de forteresses, se préparait, lui aussi, à envahir
+ce pays.</p>
+
+<p>Le général en chef de l'armée anglaise, le duc de Wellington,
+avait su inspirer à tous ses soldats une foi comparable seulement
+à l'enthousiasme fanatique des Français pour Napoléon.
+Ses dispositions pour la défense étaient si bien combinées, ses
+renforts, en cas de besoin, étaient si proches et si nombreux,
+que la crainte était bannie de tous les c&oelig;urs, et que nos voyageurs,
+parmi lesquels s'en trouvaient deux d'une timidité excessive,
+partageaient néanmoins la sécurité générale.</p>
+
+<p>Le régiment parmi les officiers duquel sont nos amis allait
+être transporté par eau jusqu'à Bruges et Gand et marcher ensuite
+de là sur Bruxelles. Joe accompagnait les dames, qui prirent
+passage sur les bateaux publics, dont le luxe et l'aménagement
+ont droit à quelque place dans le souvenir des vieux
+touristes de Flandres. Ces lents mais commodes véhicules s'étaient
+fait, pour la bonne chère, une réputation parfaitement
+justifiée et à laquelle se rattache la tradition suivante: Un voyageur
+anglais, qui était venu en Belgique avec l'intention d'y
+passer seulement une semaine, étant monté à bord de l'un de
+ces navires, se trouva si bien de la cuisine, qu'une fois arrivé
+à Gand, il repartit pour Bruges, et recommença de nouveau le
+même voyage. Enfin les chemins de fer furent inventés. Alors,
+de désespoir, notre homme se noya dans le fleuve au moment
+où le dernier navire qui faisait le dernier voyage touchait à sa
+destination.</p>
+
+<p>Joe ne devait point en venir à cette extrémité, mais il fit
+largement honneur à la table servie devant lui. Mistress O'Dowd
+affirmait que, pour compléter son bonheur, il ne lui manquait
+plus que d'épouser sa s&oelig;ur Glorvina. Toute la journée se passa
+pour lui à boire sur le pont de la bière flamande, à tempêter
+contre Isidore, son nouveau domestique, et à faire le galant
+auprès des dames.</p>
+
+<p>Son courage était monté à un diapason des plus élevés et devait
+beaucoup aux fumées bachiques.</p>
+
+<p>«Que le Corse vienne donc nous attaquer! s'écriait-il; Emmy!
+ma chère âme, si je tremble, ce n'est que pour lui. Dans deux
+mois, morbleu! les alliés seront à Paris, et je vous payerai à
+dîner au Palais-Royal. Trois cent mille Russes, entendez-vous?
+vont entrer en France par Mayence et le Rhin; trois cent mille,
+ma chère s&oelig;ur, sous les ordres de Wittgenstein et de Barclay
+de Tolly. Vous n'êtes pas au fait de la stratégie militaire, chère
+petite; mais en homme qui m'y connais, je puis vous dire qu'il n'y
+a pas d'infanterie en France capable de tenir tête à l'infanterie
+russe. Le Corse a-t-il un général en état de moucher la chandelle
+à Wittgenstein? Viennent ensuite les Autrichiens, au nombre
+de cinq cent mille, aussi vrai que me voilà. Avant dix jours,
+vous les verrez à la frontière de France, sous les ordres de
+Schwartzemberg et du prince Charles. Et puis les Prussiens,
+les Prussiens, entendez-vous? commandés par le brave général
+Blücher. Maintenant que Murat n'y est plus, trouvez-moi un
+général de cavalerie à comparer à celui-là. N'est-ce pas,
+mistress O'Dowd, que votre jeune amie aurait tort de se tourmenter?
+Allons, Isidore, ne tremblez pas ainsi; vite, monsieur,
+versez-moi de la bière.»</p>
+
+<p>Mistress O'Dowd, pour toute réponse, insista sur le courage
+de Glorvina. C'était une femme à ne pas reculer devant homme
+qui vive, et encore moins devant un Français. Après cet éloge,
+elle avala un verre de bière, et, par une grimace de satisfaction,
+témoigna de ses sympathies pour ce genre de liquide.</p>
+
+<p>De fréquentes escarmouches avec l'ennemi, c'est-à-dire avec
+le beau sexe de Cheltenham et de Bath, avaient fini par ôter
+beaucoup à l'ancienne timidité de notre ami, l'ex-receveur de
+Boggley-Wollah. Dans cette circonstance, enhardi par les fumées
+pétillantes de la bière, il se sentait plus que jamais des
+dispositions à la faconde. Au régiment, on était enchanté de
+lui; les jeunes officiers lui savaient gré des splendides festins
+qu'il leur offrait et des occasions de rire qu'il leur procurait par
+ses allures martiales. Dans l'armée, les régiments adoptent tous,
+plus ou moins, un animal favori qui les suit dans leurs pérégrinations.
+George, par allusion à son beau-frère, disait que
+son régiment avait choisi un éléphant.</p>
+
+<p>George commençait à rougir un peu de la société à laquelle
+il s'était vu forcé de présenter sa femme, et faisait part à Dobbin,
+à la grande satisfaction de ce dernier, de ses intentions
+de passer le plus tôt possible dans un autre corps, pour épargner
+à Amélia le contact d'un entourage aussi vulgaire. Quant
+à mistress Osborne, son caractère simple, sa nature franche et
+ouverte la rendaient exempte de ces délicatesses exagérées que
+son mari prenait pour une preuve de bon goût.</p>
+
+<p>Parce que mistress O'Dowd avait une poignée de plumes de
+coq sur son chapeau, parce qu'elle laissait ballotter sur sa poitrine
+une grosse montre à répétition et la faisait sonner à tout
+propos; parce qu'elle racontait comment son père lui avait
+donné la susdite bassinoire le jour de son mariage, au moment
+où elle mettait le pied dans la voiture, et ajoutait mille autres
+petits détails non moins intéressants, le délicat Osborne n'en
+pouvait plus; il souffrait intérieurement de voir sa femme en si
+fâcheux voisinage. Amélia, au contraire, riait des excentricités
+de l'honnête commère, sans rougir le moins du monde de la
+société où le sort l'avait jetée.</p>
+
+<p>En dépit des susceptibilités de George, il était impossible de
+trouver une compagne de route plus divertissante que mistress
+la major O'Dowd. Sa conversation se distinguait par le pittoresque
+et l'imprévu.</p>
+
+<p>«En fait de bateaux de rivière, ne me parlez, ma toute belle,
+que de ceux de Dublin à Ballinsloe; voilà ce qui s'appelle
+voyager rapidement! Et puis, comme elle est belle la viande
+qu'on a par-là! Savez-vous que mon père a obtenu la médaille
+d'or à l'un des concours? Son Excellence elle-même a voulu
+manger une tranche du b&oelig;uf qui a remporté le prix, et elle a
+dit que jamais sa dent n'avait broyé un morceau si délicat.
+C'était une bête de quatre ans. Voyez si vous pourrez me trouver
+son pareil dans ce pays-ci.»</p>
+
+<p>Jos déclara avec un soupir que l'Angleterre seule produisait
+de la bonne viande de boucherie, tenant un juste milieu entre
+le gras et le maigre.</p>
+
+<p>«Ah! l'Irlande mérite bien qu'on fasse exception en sa faveur,»
+dit la dame du major, fort disposée, suivant l'usage de
+ses compatriotes, à établir en toute rencontre la supériorité
+de son pays. Quant à l'idée de comparer le marché de Bruges
+à ceux de Dublin, elle n'y voyait qu'une folle et ridicule prétention
+qui lui faisait hausser les épaules.</p>
+
+<p>Les rues, les places, les jardins publics étaient remplis de
+soldats anglais. Le matin, on s'éveillait aux notes sonores des
+clairons; le soir, on rentrait chez soi au bruit du fifre et du tambour.
+Ce pays, l'Europe entière ressemblaient alors à un camp,
+et l'histoire préparait ses tablettes dans l'attente de grands
+événements. L'honnête Peggy O'Dowd continuait à discourir
+avec un aplomb imperturbable des chevaux et des étables de
+Glen-Malony et des vins qu'on y buvait; Jos Sedley faisait de
+graves dissertations sur le riz et le curry qu'on mangeait à Dumdum;
+Amélia pensait à son mari et à la meilleure manière de
+lui témoigner son amour. Comme si la réflexion n'avait pas eu
+alors à s'exercer sur de plus graves sujets!</p>
+
+<p>Chacun, dans ce tourbillon joyeux, dont le centre était à
+Bruxelles, se laissait entraîner à la poursuite des plaisirs ou par
+le cours de ses pensées intimes. Il semblait qu'on ne voulût
+point voir l'avenir avec ses menaces, apercevoir l'ennemi qu'on
+avait devant soi.</p>
+
+<p>Le régiment avait été désigné pour prendre ses quartiers à
+Bruxelles, et nos voyageurs se trouvèrent ainsi avoir pour résidence
+une des plus aimables et des plus brillantes capitales
+de l'Europe. Partout des salons ouverts au jeu et à la danse;
+partout des festins dignes de chatouiller le palais vorace de
+M. Jos. Quoi encore? un théâtre où un rossignol, sous des traits
+de femme, charmait un auditoire d'élite; des promenades fraîches
+et ombreuses, toutes chamarées de brillants uniformes.
+Enfin, une ville antique, curieuse par ses bizarres costumes, ses
+admirables monuments. Il y avait bien là de quoi faire ouvrir
+les yeux à la petite Amélia qui n'était jamais sortie de son île,
+et lui causer à chaque pas de délicieuses surprises.</p>
+
+<p>Au milieu des jouissances les plus pures, ce jeune ménage
+goûta pendant quinze jours encore les douceurs trop fugitives
+de la lune de miel. George était descendu dans un magnifique
+hôtel dont il supportait la dépense de moitié avec Jos; George,
+toujours prodigue de son argent, redoublait de petits soins et de
+prévenances pour sa femme. Mistress Amélia dut alors se trouver
+plus heureuse qu'aucune des jeunes mariées de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Chaque jour de nouveaux plaisirs, de nouveaux divertissements:
+la variété prévenait le dégoût; tantôt c'était une église
+à visiter; dans le jour on faisait une excursion pour aller voir
+une galerie de tableaux; tantôt on parcourait les environs, et
+le soir on allait à l'Opéra. Les concerts militaires se succédaient
+au Parc, où l'on se coudoyait avec les plus hauts personnages
+de l'Angleterre; on aurait dit une fête militaire en permanence.
+Chaque soir, George conduisait sa femme au restaurant et de
+là dans quelque lieu de plaisir, et, ravi de lui-même, il s'empressait
+de se décerner des éloges sur sa vocation matrimoniale.
+Être sans cesse avec George, être la compagne préférée de ses
+plaisirs, c'était assez pour rendre bien heureuse la timide et aimante
+Amélia. Sa reconnaissance pour son mari éclatait à chaque
+ligne dans les lettres qu'elle écrivait alors à sa mère. Son
+mari voulait lui voir colliers, dentelles, bijoux de toute espèce.
+C'était, sans aucun doute, le modèle, le phénix des maris.</p>
+
+<p>George éprouvait un vif sentiment de plaisir à se rencontrer
+dans les lieux publics avec cette foule nombreuse de lords et
+de ladies, d'élégants et de hauts personnages dont les flots pressés
+envahissaient Bruxelles de toutes parts. Dans cette course
+au plaisir, on avait mis de côté cette froide étiquette, cette impertinence
+polie qui est assez souvent le caractère distinctif des
+grands seigneurs dans les murs de leur hôtel: sur la place publique,
+l'égalité reprend tout son empire. Comment s'assurer
+que le voisin qui vous pousse a bien le droit de vous coudoyer?
+Le plus simple est de prendre son parti de bon c&oelig;ur et de se
+fondre dans la nuance générale.</p>
+
+<p>Dans une soirée donnée par un officier supérieur, George
+obtint une contredanse de lady Blanche Thistlewood, fille de
+lord Bareacres. Tout fier d'un pareil honneur, il se montra fort
+empressé à procurer des glaces et des rafraîchissements aux
+deux nobles dames; il ne voulut laisser à personne autre le
+soin de faire avancer la voiture de lady Bareacres; sa bouche
+n'était pas assez grande pour parler de la comtesse, et le ton
+emphatique de son père, en pareille circonstance, n'était rien
+auprès du sien. Le lendemain, il fit visite à ces dames, caracola
+au Parc à côté de leur voiture et les invita à un grand dîner chez
+le restaurateur.</p>
+
+<p>Il faillit avoir un transport au cerveau lorsqu'il les entendit
+accepter son invitation. Le vieux Bareacres était trop peu fier
+et beaucoup trop affamé pour ne pas aller dîner partout.</p>
+
+<p>«J'espère au moins que nous serons les seules femmes à ce
+dîner, dit lady Bareacres en réfléchissant à cette invitation faite
+et acceptée avec la même étourderie.</p>
+
+<p>&mdash;Grands dieux! maman, croyez-vous donc qu'il nous amène
+sa femme? fit lady Blanche qui, la nuit précédente, s'abandonnait
+dans les bras de George aux voluptueux vertiges de la
+valse. Passe encore pour le mari; mais la femme!</p>
+
+<p>&mdash;Sa femme? Il vient de l'épouser; une charmante femme,
+ma foi, à ce que j'ai entendu dire, reprit le vieux comte.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ma chère Blanche, dit la mère, si ton père y va,
+nous pouvons bien le suivre; et d'ailleurs, une fois en Angleterre,
+nous n'aurons qu'à ne plus les voir, entends-tu, mon
+enfant?»</p>
+
+<p>Cette résolution une fois prise, ces grands personnages acceptèrent
+sans difficulté le dîner que George leur offrait à Bruxelles,
+et daignèrent lui laisser payer la carte. Toutefois, pour ne
+pas compromettre leur dignité, ils eurent soin de tenir sa femme
+à distance, et ne lui permirent point de se mêler à la conversation.
+Les dames anglaises du grand ton excellent à ravir à
+se donner ces airs de supériorité dédaigneuse.</p>
+
+<p>Cette fête coûta fort cher à la bourse de George, et fut pour
+la pauvre Amélia une des plus tristes soirées de sa lune de
+miel. Dans les confidences à sa mère, elle lui écrivit de la façon
+la plus lamentable comment la comtesse de Bareacres avait affecté
+de ne point lui répondre pendant tout le dîner; comment
+lady Blanche la regardait avec son lorgnon, et quelle avait été
+la fureur de Dobbin contre ces airs de morgue et les exclamations
+de milord qui, en quittant la table, avait demandé à voir
+la carte et s'était écrié que c'était à la fois horriblement mauvais
+et horriblement cher. Mais, malgré les plaintes d'Amélia
+sur la grossièreté de ses convives et sa fâcheuse soirée, la vieille
+mistress Sedley n'en fut pas moins ravie d'avoir à prononcer le
+nom de la nouvelle amie de sa fille, la comtesse de Bareacres,
+et elle le fit même avec un zèle si persévérant que le vieil Osborne
+finit par savoir que son fils recevait à sa table des pairs
+et des pairesses.</p>
+
+<p>Ceux qui connaissent le général Tufto d'aujourd'hui, tel qu'on
+peut le voir par un beau jour, se pavaner dans Pall-Mall, la
+poitrine garnie de ouate, la taille serrée dans son corset, le
+jarret finement dessiné dans ses bottes à hautes tiges, le torse
+cambré quoique décrépit, avec un regard provocateur pour le
+beau sexe, ou bien encore sur sa jument bai, tout pimpant et
+à la dernière mode, auraient peine à reconnaître dans ce sir
+George Tufto d'aujourd'hui le vaillant officier des guerres de la
+Péninsule et de la journée de Waterloo. Il porte maintenant
+des cheveux bruns, épais et frisés, des sourcils noirs et des
+moustaches du rouge le plus éclatant.</p>
+
+<p>En 1815, ses cheveux, de couleur claire, étaient fort rares
+sur sa tête; il avait la taille plus ronde, et les mollets surtout,
+mieux nourris; mais tout passe, les mollets comme la gloire du
+monde. À soixante-dix ans, il en a maintenant quatre-vingts,
+ses cheveux, fort clair-semés et presque blancs, devinrent,
+comme par enchantement, épais, bruns et frisés; ses favoris et
+ses sourcils prirent la couleur rutilante qu'ils n'ont plus quittée
+depuis lors. De mauvaises langues cherchent bien à accréditer
+le bruit qu'il a un estomac de laine, et que si ses cheveux n'ont
+jamais besoin des ciseaux du coiffeur, c'est qu'ils n'ont point
+encore pris racine. Tom Tufto vous dira encore que Mlle de
+Jaisey, actrice du Théâtre-Français à Londres, envoyait, avec
+deux doigts, promener sur le parquet, tous les cheveux de son
+grand-papa; mais Tom est un enfant terrible, et, d'ailleurs, la
+perruque du général n'entre pour rien dans cette histoire.</p>
+
+<p>Nos amis du ***<sup>e</sup>, après avoir visité l'hôtel de ville de
+Bruxelles, que mistress la major O'Dowd ne trouvait pas, à beaucoup
+près, aussi grand et aussi beau que la maison de son père
+à Glen-Malony, étaient à se promener sur le marché aux fleurs,
+lorsqu'ils aperçurent un officier à cheval, suivi d'un ordonnance,
+qui se dirigeaient de ce côté. Après avoir quitté sa monture,
+l'officier s'avança au milieu des fleurs, et choisit un des
+plus beaux et des plus gros bouquets; puis monta à cheval,
+après avoir fait soigneusement envelopper cette magnifique
+botte de fleurs, et l'avoir remise à son ordonnance, qui le reçut
+tout en grommelant, tandis que son chef repartait avec un air
+fort content de lui et de son emplette.</p>
+
+<p>«Je voudrais vous faire voir nos fleurs de Glen-Malony,
+glissa en passant mistress O'Dowd. Mon père a trois jardiniers
+et neuf aides. Il y a chez lui un arpent tout couvert de serres
+chaudes, et les ananas y sont aussi communs que les poires à
+Londres dans la saison. Nos treilles portent des grappes du poids
+de six livres, et sur mon honneur et ma conscience, je puis vous
+dire que nous avons des magnolias bien grands, ma foi, comme
+des chaudrons.»</p>
+
+<p>Dobbin ne trouvant aucun plaisir aux ridicules tirades de
+mistress O'Dowd, s'était écarté du reste de la bande, ayant
+peine à contenir son hilarité. Enfin, lorsqu'il fut à une distance
+convenable, il lui donna un libre cours, à la grande surprise
+des passants.</p>
+
+<p>«Eh bien! ou est-il donc, notre grand flandrin de capitaine,
+s'écria mistress la major O'Dowd en regardant autour d'elle,
+est-ce qu'il saigne encore du nez? Il dit toujours qu'il saigne
+du nez; il finira par avoir cet organe totalement dépourvu de
+sang... N'est-ce pas, O'Dowd, que les magnolias de Glen-Malony
+sont bien aussi larges que des chaudrons?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certainement, Peggy, et même plus larges,» reprit
+le major toujours prêt à certifier les assertions de sa femme.</p>
+
+<p>Cette charmante conversation fut interrompue par l'arrivée
+de l'officier, qui a fait son apparition quelques lignes plus haut.</p>
+
+<p>«Le beau cheval! dit George; qui est-ce qui le monte?</p>
+
+<p>&mdash;Que serait-ce, si vous voyiez la bête de mon frère Molloy
+Malony, qui a gagné une coupe ciselée à Curragh,» s'écria la
+femme du major, reprenant son histoire de famille à un autre
+chapitre.</p>
+
+<p>Son mari, par extraordinaire, l'arrêta tout court.</p>
+
+<p>«Je ne me trompe pas, dit-il, c'est le général Tufto qui commande
+la ***<sup>e</sup> division de cavalerie. Puis il ajouta tranquillement:
+nous avons, lui et moi, reçu un coup de feu à la même
+jambe au siége de Talavera.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui vous a fait marcher, dit George en riant. Le
+général Tufto! ajouta-t-il ensuite en se tournant vers Amélia,
+ma chère, les Crawley ne doivent pas être loin.»</p>
+
+<p>Amélia sentit un vertige et manqua se trouver mal sans
+savoir pourquoi. Le soleil lui parut moins brillant, la ville
+moins curieuse et moins pittoresque. Et cependant le ciel était
+illuminé par les derniers feux au couchant, et il faisait une des
+plus belles journées de la fin de mai.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XXIX"></a>CHAPITRE XXIX.</h2>
+
+<h2>Bruxelles.</h2>
+
+
+<p>M. Jos avait loué une paire de chevaux pour mettre à sa voiture
+découverte, et avec cet attelage et son luxueux carrosse de
+Londres, il faisait une assez passable figure dans les promenades
+qui entourent Bruxelles. George s'était procuré un cheval
+de selle, et en compagnie de Dobbin il caracolait autour de
+la voiture où Jos et sa s&oelig;ur allaient faire leur tournée quotidienne.
+Dans une de leurs excursions au Parc, théâtre ordinaire
+de leurs promenades, ils purent s'assurer de la justesse des
+conjectures de George sur l'arrivée de Rawdon Crawley et de
+sa femme. En effet, au milieu d'un groupe de cavaliers, composé
+des personnes les plus considérables de Bruxelles, ils
+virent Rebecca bien serrée, bien coquette dans son costume
+d'amazone, galopant sur un joli cheval arabe, qu'elle man&oelig;uvrait
+dans la perfection. Ses talents d'écuyère dataient de
+Crawley-la-Reine, où le baronnet MM. Pitt et Rawdon lui
+avaient donné plus d'une leçon. À ses côtés se trouvait le galant
+général Tufto.</p>
+
+<p>«En vérité, c'est le duc lui-même, criait à Jos mistress la
+major O'Dowd, tandis que la rougeur commençait à monter
+au visage de celui-ci. Oui, voilà lord Uxbridge sur le cheval
+bai; quelle tournure élégante! il ressemble à mon frère Molloy
+Malony comme deux gouttes d'eau.»</p>
+
+<p>Rebecca n'avait pas d'abord remarqué la voiture, mais en
+reconnaissant son ancienne amie parmi les personnes qui s'y
+trouvaient, elle lui adressa un gracieux sourire et lui fit un salut
+de la main. Puis elle se tourna vers le général Tufto, qui lui demandait
+quel était ce gros officier en chapeau tout galonné d'or.</p>
+
+<p>«C'est, répondit Beck, un officier au service de la compagnie
+des Indes orientales.»</p>
+
+<p>Rawdon Crawley, se détachant alors de la cavalcade, se
+dirigea vers Amélia pour lui donner une amicale poignée de
+main et demander de ses nouvelles; puis ses regards se fixèrent
+sur mistress la major O'Dowd et ses plumes de coq noires
+avec une attention imperturbable, que la grosse mère s'empressa
+d'attribuer à la puissance de ses charmes vainqueurs.</p>
+
+<p>George, qui se trouvait de quelques pas en arrière, accourut
+presque aussitôt, accompagné de Dobbin; tous deux ôtèrent
+leurs chapeaux aux augustes personnages, dans les rangs desquels
+Osborne distingua mistress Crawley. Il était singulièrement
+flatté de voir Rawdon, accoudé sur la portière, causer
+sans façon avec Amélia, et il répondit par les protestations les
+plus obséquieuses aux cordiales avances de l'aide de camp.
+Les saluts échangés entre Rawdon et Dobbin restèrent tout
+juste dans les limites de la plus stricte politesse.</p>
+
+<p>Crawley engagea Osborne à venir le voir à l'hôtel du Parc,
+où il était descendu avec le général Tufto, et George réclama
+de son ami un pareil engagement.</p>
+
+<p>«Que je suis donc fâché de ne vous avoir pas rencontré trois
+jours plus tôt, dit George à Rawdon, je vous aurais enlevé pour
+un dîner que j'ai donné chez le restaurateur. C'était fort bien
+servi. Lord Bareacres, la comtesse et lady Blanche ont bien
+voulu nous faire l'amitié d'accepter notre invitation. Nous aurions
+été charmés de vous avoir aussi pour convives.»</p>
+
+<p>Après avoir donné cette petite satisfaction à son amour-propre
+et à ses prétentions d'homme à la mode, Osborne laissa
+Rawdon rejoindre l'auguste cavalcade, qui s'enfonça au galop
+dans une allée détournée. George et Dobbin reprirent leur place
+des deux côtés de la portière, et la voiture continua sa promenade.</p>
+
+<p>«Que ce duc a bon air à cheval, observa mistress O'Dowd;
+les Wellesley et les Malonys sont parents. Mais, dans ma position,
+j'attendrai pour me présenter à Sa Grâce, qu'elle se souvienne
+la première de nos liens de famille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un fameux capitaine, dit Jos, qui avait retrouvé
+toute sa langue depuis que le héros n'était plus devant ses
+yeux. Trouvez-moi une victoire à comparer à celle de Salamanque?
+Qu'en dites-vous, Dobbin? Eh bien, savez-vous où il a
+puisé toutes ses connaissances stratégiques? Dans l'Inde, mon
+cher, dans l'Inde, mettez-vous bien dans la tête que, pour former
+un bon général, il n'y a rien de tel que les <i>jungles</i>. Moi
+aussi je le connais, mistress O'Dowd; nous avons tous deux
+dansé le même soir avec miss Cutler, la fille de Cutler de l'artillerie,
+un beau brin de fille, morbleu! C'était dans le bon
+temps, à Dumdum.»</p>
+
+<p>Cette rencontre avec de si illustres personnages fit les frais
+de la conversation pendant le reste de la promenade, au dîner
+et jusqu'au départ pour l'Opéra.</p>
+
+<p>Ce soir-là, au théâtre, on eût pu se croire, pour un moment,
+transporté dans les murs de la vieille Albion. La salle était
+garnie de figures anglaises, et un air d'intimité régnait parmi
+l'assistance; les loges resplendissaient de ces merveilleuses toilettes
+qui portèrent à un si haut degré la réputation des femmes
+anglaises.</p>
+
+<p>Mistress O'Dowd n'était pas moins remarquable dans sa mise.
+Sur son front s'avançait une rangée de boucles surmontées
+d'un diadème en cailloux d'Irlande, qui éclipsaient, à son avis,
+les parures de toutes ses rivales. Sa présence mettait Osborne
+au supplice. Mais bon gré mal gré, elle s'inscrivait d'office pour
+toutes les parties de plaisir concertées entre ses amis, sans qu'il
+lui vînt jamais à l'esprit que sa présence pût causer autre chose
+que du plaisir.</p>
+
+<p>«Jusqu'ici elle vous a été d'un grand secours, ma chère,
+disait George à sa femme, se sentant fort tranquille toutes les
+fois qu'il la laissait en cette compagnie; mais l'arrivée de Rebecca,
+dont vous allez faire votre amie, vous permettra de
+laisser de côté cette indigeste Irlandaise.»</p>
+
+<p>Amélia garda le silence. Le moyen alors de connaître le secret
+de sa pensée?</p>
+
+<p>Pour mistress O'Dowd, elle trouvait le coup d'&oelig;il assez joli;
+mais il ne fallait pas établir de comparaison avec la salle du
+théâtre de Fishamble-Street, à Dublin. La musique française
+était à cent piques au-dessous des marches nationales de son
+pays. Les amis de la major profitaient de toutes ces remarques
+accompagnées de bruyants éclats de voix et des oscillations
+majestueuses de son immense éventail.</p>
+
+<p>«Savez-vous quelle est cette femme assise à côté d'Amélia,
+et qu'on prendrait pour un grenadier déguisé, Rawdon, mon
+amour? disait dans une loge vis-à-vis une dame, fort aimable
+avec son mari dans le tête-à-tête, mais encore plus amoureuse
+de lui en public. D'où sort cette créature avec un panache
+jaune fiché sur son turban, cette robe de satin rouge et cette
+horloge qui lui bat les flancs?</p>
+
+<p>&mdash;À côté de la jolie petite dame en blanc? demanda une
+troisième personne placée au second rang. C'était un monsieur
+entre les deux âges et portant ruban à la boutonnière; il cachait
+son cou dans les plis d'une immense cravate blanche, et
+sa poitrine sous une épaisse quantité de gilets.</p>
+
+<p>&mdash;La jolie femme en blanc, général? C'est Amélia Osborne....Mais
+vous avez des yeux pour toutes les jolies femmes, monsieur
+le mauvais sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous le jure, une seule, une seule au monde a su
+fixer mes regards, dit le général enchanté de son esprit.»</p>
+
+<p>En même temps sa voisine levait sur lui son immense bouquet,
+comme si elle eût voulu le frapper.</p>
+
+<p>«Parbleu, je ne me trompe pas, dit mistress O'Dowd, c'est
+bien le bouquet et l'homme du marché aux fleurs!»</p>
+
+<p>Rebecca voyant que son amie tournait les yeux de son côté,
+lui envoya un baiser avec la grâce que nous lui connaissons.
+La major O'Dowd prenant la politesse pour elle, fit une légère
+inclinaison de tête accompagnée d'un aimable sourire; Amélia,
+avec une vivacité nerveuse, se rejeta dans le fond de sa loge.</p>
+
+<p>Pendant l'entr'acte, George alla présenter ses hommages à
+mistress Crawley; il rencontra Crawley dans le corridor, et
+ils échangèrent quelques mots sur les événements de la dernière
+quinzaine.</p>
+
+<p>«Eh bien! mon cher, mon banquier vous a payé mon billet
+sans la moindre difficulté? dit George d'un air de familiarité:
+c'était bien en règle?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement en règle, lui répondit Rawdon. Je suis prêt
+pour la revanche quand vous voudrez. Et le papa, s'apprivoise-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop, dit George, mais c'est une affaire de temps.
+Pour prendre patience, j'ai eu à recueillir quelque peu de fortune
+au côté de ma mère. Et pour vous, la tante est-elle moins
+féroce?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui; au fait, elle a été jusqu'à me donner vingt livres,
+la vieille avare. À quand, maintenant, pour nous retrouver?
+le général dîne dehors mardi. Pouvez-vous venir ce jour-là?
+Dites donc à Sedley de couper sa moustache. Que diable! un
+pékin a-t-il à faire d'une moustache et d'une redingote à brandebourgs?
+Voilà qui est chose convenue, je compte sur vous
+pour mardi.»</p>
+
+<p>Après ce petit colloque, Rawdon s'éloigna aux bras de deux
+coryphées de la mode, faisant partie, comme lui, de l'état-major
+du général.</p>
+
+<p>George était un peu désappointé de voir que Rawdon avait
+précisément choisi, pour l'inviter, le jour où le général devait
+dîner en ville.</p>
+
+<p>«Je vais de ce pas présenter mes hommages à votre femme,
+avait alors dit George.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira,» répondit l'autre d'un air évidemment
+contrarié.</p>
+
+<p>Les deux officiers qui étaient avec Rawdon échangèrent un
+coup d'&oelig;il d'intelligence, et George se dirigea vers la loge du
+général, dont il avait soigneusement retenu le numéro.</p>
+
+<p>«Entrez,» fit une voix argentine après le petit coup frappé à
+la porte, et notre ami se trouva en présence de Rebecca.</p>
+
+<p>Mistress Crawley vint à sa rencontre avec un grand étalage
+de démonstrations; elle lui tendit ses deux mains, comme
+pour mieux lui exprimer son ravissement de le revoir. Pendant
+ce temps, le général décoré fixait le nouveau venu avec un froncement
+de sourcil, qu'on pouvait traduire sans peine par un:
+«Au diable l'importun qui nous dérange!»</p>
+
+<p>«Ce cher capitaine George! s'écria Rebecca avec un charmant
+sourire; c'est bien gentil à vous d'être venu. Le général
+et moi commencions à trouver une certaine monotonie dans le
+tête-à-tête. Général, je vous présente le capitaine George, dont
+vous m'avez souvent entendu parler.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, dit le général avec un salut imperceptible.
+À quel régiment appartient le capitaine George?»</p>
+
+<p>George indiqua le numéro de son régiment.</p>
+
+<p>«C'est un régiment qui arrive des Indes-Occidentales, n'est-ce
+pas? Il ne s'est pas beaucoup distingué dans la guerre. Avez-vous
+vos quartiers à Bruxelles, capitaine George? continua le
+général avec une morgue insultante.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le capitaine George; vous vous embrouillez,
+général: c'est le capitaine Osborne, reprit Rebecca en riant.»</p>
+
+<p>Le général lançait des regards fulminants.</p>
+
+<p>«Capitaine Osborne, soit. Eh bien, capitaine Osborne, êtes-vous
+de la même famille que les lords Osborne?</p>
+
+<p>&mdash;Nos armes sont les mêmes,» répondit George avec la plus
+exacte vérité.</p>
+
+<p>M. Osborne, après avoir eu recours à un généalogiste, avait
+emprunté au livre de la pairie l'écusson de son homonyme et le
+promenait depuis quinze ans sur les panneaux de sa voiture.</p>
+
+<p>Le général ne dit plus un seul mot; mais, prenant sa lorgnette,
+il parut porter toute son attention sur ce qui se passait
+dans la salle. Toutefois il ne sut le faire avec assez d'adresse
+pour que Rebecca ne s'aperçût pas qu'un de ses yeux était obstinément
+braqué sur elle et lui lançait des regards de tigre
+ainsi qu'à George.</p>
+
+<p>Elle n'en devint que plus tendre et plus familière.</p>
+
+<p>«Et cette chère Amélia, comment va-t-elle? Mais à quoi
+bon le demander lorsqu'on la voit si fraîche et si jolie! Quelle
+est donc la grande et belle femme assise à côté d'elle? Une des
+passions de monsieur, sans doute? Vous serez donc toujours
+un profond scélérat! Ah! M. Sedley se met à manger des glaces;
+mais on dirait qu'il y prend goût! Général, comment se
+fait-il que nous n'ayons pas aussi des glaces?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais aller vous en chercher, dit le général outré de
+colère.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi ce soin, je vous prie, reprit George avec empressement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je veux aller voir Amélia dans sa loge. Cette chère
+et bonne Amélia! Votre bras, capitaine George.»</p>
+
+<p>Après quoi, faisant un petit salut au général, elle partit au
+bras de George. Rebecca souriait alors d'un sourire plein de
+finesse et d'expression, comme pour dire à son cavalier: «Ne
+voyez-vous pas où en sont les choses? Ce pauvre général n'a
+plus sa tête à lui.» Mais George ne vit rien. Il était trop préoccupé
+de ses pensées, de ses désirs, et dominé surtout par une
+vive admiration pour les charmes triomphants de sa personne.</p>
+
+<p>Les malédictions dont le général poursuivit à mi-voix le ravisseur
+et sa conquête sont telles que pas un imprimeur ne se
+chargerait de les reproduire; aussi nous les passerons sous silence.
+Cependant, chez le général, cela partait du fond du c&oelig;ur;
+et c'est merveille de penser que le c&oelig;ur humain tient en réserve
+pour de telles occasions de pareils trésors de bile et de
+fureur.</p>
+
+<p>Les jolis yeux d'Amélia suivaient aussi avec anxiété le couple
+dont les faits et gestes excitaient si fortement l'humeur jalouse
+du général. Quand Rebecca entra dans sa loge, elle se jeta dans
+les bras de son amie avec un élan de tendresse enthousiaste,
+et, en dépit du lieu où elle se trouvait, en dépit de la lorgnette
+du général, obstinément braquée sur la loge d'Osborne, elle
+embrassa sa chère amie en présence de la salle entière; mistress
+Crawley eut en outre un gracieux salut pour Dobbin, admira
+la large broche de mistress O'Dowd et ses magnifiques
+cailloux d'Irlande, ne pouvant se persuader qu'ils ne vinssent
+pas en droite ligne de Golconde. Elle s'agitait, se tournait, frétillait,
+décochait un sourire à celui-ci, une parole à celui-là, et
+tout ce manége était à l'adresse de la lorgnette jalouse, qui ne
+perdait pas un seul de ses mouvements. Quand la toile se leva
+pour le ballet, où pas un danseur n'égala son talent de pantomime
+et de comédienne, elle retourna à sa loge, s'appuyant
+cette fois sur le bras du capitaine Dobbin. Elle avait refusé
+celui de George; elle n'avait pas voulu l'enlever à sa chère et
+et excellente petite Amélia.</p>
+
+<p>«Quelle grimacière! murmura l'honnête Dobbin à l'oreille
+de George, en revenant de la loge de Rebecca, où il avait conduit
+cette dernière sans desserrer les dents et avec une mine
+d'entrepreneur de pompes funèbres; elle se tord et se démène
+comme un serpent coupé en deux. Tout le temps qu'elle est
+restée ici, je ne sais si vous vous en êtes aperçu, George, mais
+c'était une vraie comédie à l'intention du général qui se trouvait
+dans la loge.</p>
+
+<p>&mdash;Grimacière.... la comédie.... Au moins vous m'accorderez
+que c'est la plus jolie femme de l'Angleterre! répliqua George
+en montrant une rangée de dents blanches et en frisant sa moustache
+parfumée. Allons, Dobbin, vous n'êtes pas un homme du
+monde. Mais voyez-la maintenant, je vous prie: à peine a-t-elle
+dit deux mots au général, que le voilà à rire!... Emmy, pourquoi
+donc n'avez-vous pas de bouquet? Toutes les femmes ici
+ont des bouquets.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne lui en avez-vous pas acheté un?» répliqua
+mistress O'Dowd.</p>
+
+<p>Amélia et Dobbin surent gré à cette excellente femme de l'à-propos
+de sa repartie. Mais tout le reste de la soirée se passa
+dans un silence complet. L'éclat séducteur, la conversation brillante
+de sa rivale causaient à Amélia une tristesse insurmontable.
+Mistress O'Dowd elle-même restait pensive et taciturne
+comme si l'apparition de cette séduisante créature eût mis à
+néant les puissants attraits de la major; le chroniqueur affirme
+que, de toute la soirée, il lui échappa à peine un mot sur Glen-Malony.</p>
+
+<p>«Quand donc renoncerez-vous au jeu, suivant vos promesses
+mille fois répétées? disait Dobbin à George, quelques jours
+après cette soirée à l'Opéra.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, quand aurez-vous fini vos sermons, lui répondit
+son ami. Que diable! je ne vois pas là de motifs de vous tourmenter
+si fort; nous jouons un jeu très-modéré. D'ailleurs j'ai
+gagné la nuit dernière. Croyez-vous donc que Crawley me triche?
+En jouant toujours un jeu égal, les pertes et les gains se
+compensent à la fin de l'année.</p>
+
+<p>&mdash;Mais s'il perd il ne vous payera pas,» dit Dobbin.</p>
+
+<p>Son conseil eut le sort qu'ils avaient tous d'ordinaire. Osborne
+et Crawley étaient les deux inséparables; le général Tufto dînait
+souvent en ville, et George était toujours le bienvenu dans
+les appartements que l'aide de camp et sa femme occupaient à
+l'hôtel, tout à côté de ceux du général.</p>
+
+<p>La première querelle entre George et Amélia faillit venir de
+l'ennui et de la gêne qui perçaient, pendant la durée de ces visites
+chez les Crawley, dans les traits et les manières de sa
+femme. George la gronda beaucoup de sa répugnance manifeste
+à aller voir une ancienne amie, du ton fier et dédaigneux
+qu'elle prenait avec mistress Crawley. La pauvre Amélia
+ne dit rien, mais les regards irrités de son mari, les coups
+d'&oelig;il inquisiteurs de Rebecca redoublèrent sa gaucherie et son
+embarras à la visite suivante.</p>
+
+<p>Rebecca ne s'en montrait que plus prévenante, ne voulant
+pas faire semblant de s'apercevoir des froideurs de son amie.</p>
+
+<p>«On dirait qu'Emmy est devenue plus fière depuis que le
+nom de son père a pu se lire dans la.... depuis les malheurs de
+M. Sedley, reprit-elle en adoucissant charitablement sa phrase
+pour l'oreille de George. À Brighton, elle me faisait l'honneur
+d'être jalouse de moi, et maintenant elle se scandalise sans
+doute de nous voir vivre en commun, moi, Rawdon et le général.
+Eh! mon Dieu! nos propres ressources ne pourraient nous
+suffire si un ami ne se mettait de moitié avec nous dans la dépense.
+Croit-elle donc que Rawdon n'est pas de taille à avoir
+soin de mon honneur? En vérité, j'en suis fort reconnaissante
+pour Emmy, oh! oui, excessivement reconnaissante!</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la jalousie, fit George, et pas autre chose; toutes
+les femmes sont jalouses, plus ou moins.</p>
+
+<p>&mdash;N'oubliez pas les hommes, reprit à son tour Rebecca;
+vous, l'autre soir, à l'Opéra, n'étiez-vous pas jaloux du général
+Tufto? Ne l'était-il pas de vous? Je crois qu'il m'aurait avalée
+quand j'ai été auprès de cette petite mijaurée d'Amélia. Comme
+si je me souciais plus de vous deux plus que de la tête d'une
+épingle; et elle accompagna ses paroles d'un hochement de tête
+impertinent. Voulez-vous dîner avec moi ce soir? Je suis toute
+seule. Mes deux dragons dînent chez le général en chef. Au
+fait, vous savez les grandes nouvelles? Les Français ont, dit-on,
+passé la frontière. Nous dînerons bien paisiblement.»</p>
+
+<p>George accepta malgré une légère indisposition qui retenait
+sa femme au lit. Son mariage datait au plus de six semaines,
+et déjà une autre femme pouvait diriger contre Amélia les saillies
+de sa verve moqueuse, sans que cet excellent mari y mit
+la moindre opposition, sans qu'il se reprochât à lui-même cette
+indifférence coupable. «C'est mal,» lui disait tout bas sa conscience;
+mais il faut bien se résigner à son sort lorsqu'une
+jolie femme vient se mettre à la traverse, et d'ailleurs, toutes
+les fois qu'il avait fait devant Stubble, Spooney et ses autres
+camarades la chronique de ses amours, se vantant que, parmi
+toutes les femmes, il n'en avait jamais rencontré de cruelles,
+ses prouesses en ce genre l'avaient élevé au plus haut degré
+dans l'admiration de ses jeunes collègues.</p>
+
+<p>M. Osborne ne pouvait se défaire de la ferme conviction que
+sa destinée était de porter les plus terribles ravages dans le
+c&oelig;ur de toutes les femmes. Ainsi le voulait le sort; il ne pouvait
+donc que lui obéir sans résistance. Et comme Amélia, au
+lieu de fatiguer son mari par des plaintes jalouses, se résignait
+à être malheureuse et à verser des larmes dans le silence et
+l'abandon, George tenait à se persuader qu'elle n'avait pas le
+moindre soupçon de ce qui n'était plus un secret pour personne,
+de ses folles intrigues avec mistress Crawley. Il faisait
+avec elle des promenades toutes les fois qu'elle trouvait moyen
+de se débarrasser de son général, et George prétextait auprès
+d'Amélia des affaires de service, mensonge dont elle n'était
+point la dupe.</p>
+
+<p>Tandis que sa femme passait ses soirées dans le délaissement
+et la solitude, ou en compagnie de son frère, il allait chez Crawley,
+perdait son argent contre le mari, et se berçait de la douce
+illusion que la femme séchait d'amour pour lui. On ne peut pas
+dire que ces deux honnêtes personnes s'entendissent pour le dépouiller,
+mais enfin la femme avait pris pour rôle d'étourdir le
+jeune homme par ses cajoleries, et le mari de lui vider sa
+bourse. Osborne pouvait aller et venir dans la maison sans que
+jamais la bonne humeur de Rawdon en souffrît la moindre altération.</p>
+
+<p>George était désormais si empressé à courir chez ses amis,
+qu'il ne voyait presque plus William Dobbin. Il l'évitait même
+dans le monde et au régiment, et n'aimait pas beaucoup, comme
+nous l'avons vu, les sermons que son Mentor était toujours prêt
+à lui adresser. D'ailleurs, si certains points de sa conduite peinaient
+et attristaient le c&oelig;ur du capitaine, à quoi eût-il servi
+de dire à George que, malgré ses épaisses moustaches et sa profonde
+expérience, il était encore aussi novice qu'un écolier; que
+Rawdon le prenait pour sa dupe, que cela remontait déjà assez
+loin, et qu'enfin, lorsqu'il lui aurait soutiré jusqu'à son dernier
+schelling, il serait le premier à l'accabler de ses mépris?
+George n'eût pas même écouté. Aussi, quand, par hasard, à de
+rares intervalles, Dobbin, dans ses visites chez Osborne, rencontrait
+son ancien ami, il évitait avec soin ces explications
+inutiles et douloureuses. George continuait à savourer avec délices
+les plaisirs enivrants de la Foire aux Vanités.</p>
+
+<p>Jamais armée, depuis le règne de Darius, ne surpassa ou
+n'égala même, par les fastueuses splendeurs de son cortége,
+celle que le duc de Wellington commandait en 1815, dans les
+Pays-Bas. Les fêtes et les danses se prolongèrent, on peut le
+dire, jusqu'à la veille de la bataille. Le bal donné à Bruxelles,
+le 15 juin de la susdite année, par une noble duchesse, est devenu
+historique. Tout Bruxelles fut, à l'occasion de ce bal,
+comme livré à une agitation fiévreuse et frémissante, et longtemps
+après on pouvait encore recueillir cet aveu des dames
+qui se trouvaient alors dans cette ville, que les préoccupations
+de leur sexe étaient toutes pour le bal et les plaisirs qu'il promettait,
+sans nul souci de l'ennemi campé à quelques heures
+de marche. On aurait peine à se faire une idée des luttes, des
+man&oelig;uvres, des prières auxquelles il fallut recourir pour avoir
+des billets. Les dames anglaises sont seules capables de dépenser
+tant de diplomatie et d'adresse pour leurs divertissements
+et l'honneur d'être admises chez quelque grand de leur
+nation.</p>
+
+<p>Jos et mistress O'Dowd, malgré leurs désirs et leurs démarches,
+ne purent réussir à se procurer des billets. Nos autres
+amis furent plus heureux. Grâce à l'intervention de milord
+Bareacres, qui rendait ainsi, d'une manière économique, la politesse
+du dîner, George obtint une carte pour lui et mistress
+Osborne, ce qui ajouta, s'il était possible, à la vanité de ses sentiments.
+Dobbin, ami du général de division sous les ordres duquel
+était son régiment, vint un jour tout joyeux trouver
+mistress Osborne et lui montra une invitation semblable.
+Jos en fut jaloux, et George se demanda avec surprise ce que
+William avait à faire dans ces salons aristocratiques. M. et
+mistress Rawdon furent tout naturellement invités, comme amis
+du général commandant la brigade de cavalerie.</p>
+
+<p>George avait fait préparer pour sa femme les toilettes les
+plus élégantes, les parures les plus nouvelles; mais la pauvre
+Amélia, une fois arrivée dans ce bal qui acquit par la suite
+une si grande célébrité, ne trouva personne à qui parler.</p>
+
+<p>Lady Bareacres répondit à peine au salut de George et lui
+tourna le dos. Il lui avait offert à dîner; elle lui avait procuré
+un billet, partant ils étaient quittes. De toute la soirée elle
+n'eut pas l'air de l'apercevoir. George déposa Amélia sur une
+banquette où il la laissa à ses réflexions. N'avait-il pas fait
+preuve de galanterie, en lui achetant des robes, en la conduisant
+au bal; c'était à elle maintenant de s'y amuser comme elle
+l'entendrait. La pauvre femme était assaillie par les pensées les
+plus tristes et les plus pénibles, et personne, à l'exception de
+l'honnête Dobbin, ne vint en troubler le cours.</p>
+
+<p>L'échec fut complet pour Amélia, et son mari s'en mordit les
+lèvres avec rage. Par contre, mistress Rawdon Crawley obtint
+un véritable triomphe. Elle arriva à une heure fort avancée,
+sa figure était rayonnante, sa toilette d'un goût exquis; son
+entrée fit sensation au milieu de ces grands personnages, et
+tous les lorgnons se dirigèrent sur elle. Rebecca paraissait
+aussi à son aise que si elle se fût trouvée à la tête des pensionnaires
+de miss Pinkerton pour les conduire au temple.</p>
+
+<p>La foule des élégants et des hommes à la mode, dont la
+plupart l'avaient déjà vue, faisait cercle autour d'elle; les
+dames disaient tout bas qu'enlevée par Rawdon dans un couvent,
+elle était alliée avec la famille des Montmorency. La
+manière pure et facile dont elle s'exprimait en français était
+bien de nature à donner à ces bruits quelque apparence de
+vérité, et l'on s'accordait à reconnaître que ses manières exquises
+et son air des plus distingués en étaient une nouvelle
+confirmation. Plus de cinquante cavaliers se présentèrent à la
+fois, se disputant l'honneur de danser avec elle. Elle répondit
+qu'elle était engagée, qu'elle ne danserait que fort peu, et se
+fit enfin passage jusqu'à l'endroit où Emmy, dans l'abandon le
+plus absolu, souffrait un cruel supplice.</p>
+
+<p>Pour la pauvre enfant, ce fut le coup de grâce de se voir
+accablée, par mistress Rawdon, des protestations les plus
+tendres, des airs les plus protecteurs. Mistress Rawdon critiqua
+quelques détails défectueux de sa coiffure et de sa toilette,
+et lui demanda comment elle avait fait pour se chausser si
+mal. Elle lui donna l'adresse de sa marchande de corsets, l'engageant
+à y passer le lendemain; puis elle lui fit l'éloge du
+bal: il était charmant, surtout pour l'intimité qui y régnait.
+On ne voyait dans la salle que fort peu de visages inconnus.</p>
+
+<p>Quinze jours et trois grands dîners avaient suffi à cette
+jeune femme pour se familiariser avec la langue des salons, et
+maintenant elle la parlait aussi bien que le premier des naturels
+de l'endroit.</p>
+
+<p>George avait laissé Emmy sur sa banquette dès son arrivée
+au bal; mais, dès qu'il aperçut Rebecca à côté de sa chère
+amie, il revint bien vite sur ses pas. Becky faisait précisément
+alors des représentations à mistress Osborne sur les folies de
+son mari.</p>
+
+<p>«Pour l'amour de Dieu, ma chère, lui disait-elle, empêchez-le
+de jouer, il se ruinera. Tous les soirs ce sont des parties de
+cartes avec Rawdon; et comme il n'est pas riche, Rawdon
+aura bientôt fait de lui gagner jusqu'à son dernier schelling.
+Vous avez tort, petite sans souci, de ne rien faire pour le modérer.
+Venez donc passer vos soirées avec nous, au lieu de
+vous ennuyer chez vous avec le capitaine Dobbin. Il est très-aimable,
+j'en conviens, mais comment aimer un homme qui a
+des pattes de cette largeur; à la bonne heure, votre mari, il a
+des amours de pieds. Mais le voici qui se dirige de ce côté. D'où
+venez-vous, mauvais sujet? Vous laissez ainsi toute seule cette
+pauvre Emmy, et vous allez vous divertir, tandis qu'elle est à
+pleurer comme une Madeleine. Mais qui vous ramène ici vers
+nous? Venez-vous me prendre pour la contredanse?»</p>
+
+<p>Elle se débarrassa en même temps de son bouquet et de son
+écharpe qu'elle laissa à côté d'Amélia, et rejoignit au bras de
+George les groupes de danseurs. Les femmes, les femmes seules
+excellent à faire de si cruelles blessures; la pointe acérée de
+leurs traits porte un poison mille fois plus dangereux que les
+armes émoussées et pesantes de l'homme. La pauvre Emmy,
+dont le c&oelig;ur ne connaissait ni la haine ni le dédain, était
+livrée sans défense aux mains de son impitoyable ennemie.</p>
+
+<p>George dansa deux ou trois fois avec Rebecca, Amélia ne
+s'en aperçut même pas, et nul ne fit attention à elle, à l'exception
+de Rawdon qui vint lui adresser quelques-unes de ses
+phrases décousues, et du capitaine Dobbin qui, vers la fin de la
+soirée, s'enhardit assez pour lui apporter des glaces et s'asseoir
+à ses côtés. Il ne la questionna point sur les causes de sa tristesse,
+il ne les savait que trop. Ne pouvant lui cacher les larmes
+qui remplissaient ses yeux, elle lui dit que mistress Crawley
+avait jeté le trouble dans son âme en lui apprenant que George
+était toujours possédé de la même passion pour le jeu.</p>
+
+<p>«Il est vraiment curieux, dit le capitaine Dobbin, de voir
+à quels piéges grossiers se laisse prendre un homme aveuglé
+par l'amour du jeu.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!» fit Emmy dominée par un violent chagrin, dans
+lequel n'entraient pour rien les pertes de l'argent.</p>
+
+<p>Enfin George arriva; mais il venait chercher l'écharpe et les
+fleurs de Becky. Elle partait, sans avoir daigné même faire ses
+adieux à Amélia. La pauvre enfant, silencieuse comme un
+marbre, vit son mari s'éloigner de nouveau. Sa tête retomba
+sur son sein. Dobbin avait été entraîné d'un autre côté par le
+général de division son ami, et paraissait avoir avec lui une
+conversation fort sérieuse. Dobbin ne fut pas témoin de cette
+dernière douleur ajoutée à tant d'autres.</p>
+
+<p>George remit le bouquet à mistress Crawley; un billet doux
+s'y cachait comme un serpent parmi les fleurs. L'&oelig;il de Rebecca
+l'y découvrit sur-le-champ, son éducation avait reçu un développement
+précoce sur le chapitre des billets doux. Elle tendit
+la main, prit le bouquet, et George put lire dans son regard
+qu'elle avait deviné la présence de son message. Rawdon était
+trop absorbé sans doute dans ses idées personnelles pour remarquer
+les signes d'intelligence échangés entre son ami et sa
+femme au moment du départ. Du reste, il n'y avait rien là
+d'extraordinaire. Un serrement de main, un coup d'&oelig;il, un
+salut, et puis ce fut tout; n'était-ce pas la manière dont on
+se disait adieu tous les jours? George, tout exalté par les joies
+du triomphe, n'avait pas fait la moindre attention à une phrase
+que Crawley lui avait dit en entraînant Rebecca. Il n'avait
+rien entendu, rien répondu.</p>
+
+<p>Amélia avait vu en partie la scène du bouquet. George venant,
+à la demande de Rebecca, chercher son écharpe et ses
+fleurs, qu'y avait-il de plus naturel? C'était la répétition de ce
+qu'il avait fait vingt fois depuis quelque temps. Mais c'en était
+trop pour Emmy, elle n'eut pas la force d'y résister.</p>
+
+<p>«William, dit-elle en prenant convulsivement le bras de
+Dobbin qui se trouvait près d'elle, vous êtes toujours si complaisant
+pour moi.... je ne me sens pas bien.... je voudrais
+rentrer.»</p>
+
+<p>Elle l'avait appelé, sans y prendre garde, par son nom de
+baptême, comme George faisait avec son vieux camarade.
+Amélia demeurait à quelque pas de là; mais dans ce court
+trajet elle put remarquer dans la rue une agitation, un frémissement
+qui n'étaient pas ordinaires.</p>
+
+<p>Plusieurs fois déjà George avait grondé sa femme pour avoir
+attendu son retour jusqu'à une heure avancée; afin d'éviter
+de nouveaux reproches elle se coucha de suite en rentrant. Il
+lui fut impossible de dormir, et cependant ce n'était point le
+tumulte, le mouvement, le galop des chevaux dans la rue, qui
+chassaient le sommeil de son oreiller; elle n'entendit aucun de
+ces bruits; mais de plus pressantes préoccupations accablaient
+son âme et causaient son insomnie.</p>
+
+<p>Osborne, ivre du succès qu'il venait de remporter, se dirigea
+vers une table de jeu et se mit à jouer avec une folle audace.
+La chance était toujours pour lui.</p>
+
+<p>«Tout me réussit ce soir, se disait-il dans ses joyeux transports;
+son bonheur au jeu ne contribua nullement à calmer
+l'exaltation de son âme. Il se leva au bout de quelques instants
+emportant les pièces d'or qu'il avait gagnées; et se rendit au
+buffet où il avala plusieurs verres de punch.»</p>
+
+<p>Il apostrophait tous ceux qui l'entouraient, riait tout haut et
+se livrait aux saillies d'une folle gaieté. Ce fut là que Dobbin le
+retrouva, après l'avoir vainement cherché à la table de jeu. La
+figure pâle et sérieuse du capitaine contrastait avec l'air animé
+et insouciant de son ami.</p>
+
+<p>«Ohé! Dobbin! venez donc boire, vieux Dobbin. Le vin du
+duc est excellent. Hé! vous autres, encore du champagne!»</p>
+
+<p>Et d'une main tremblante George tendait son verre pour
+qu'on le remplît de nouveau.</p>
+
+<p>«Partons, George, dit Dobbin, dont la figure s'assombrissait
+de plus en plus; vous avez bu suffisamment.</p>
+
+<p>&mdash;À boire! à boire! ne faites donc pas ainsi la petite bouche.
+Un peu de vermillon sur vos joues, mon vieux, ça ne leur fera
+pas de mal. Tenez, voilà pour vous.»</p>
+
+<p>Dobbin, tirant George à part, lui glissa quelques mots à
+l'oreille. George tressaillit, et, après une exclamation de surprise,
+il posa son verre, quitta la table et partit sans plus de
+retard au bras du capitaine Dobbin.</p>
+
+<p>«L'ennemi a passé la Sambre, lui avait dit William, notre
+gauche est engagée, et nous serons en marche dans trois
+heures.»</p>
+
+<p>Un tressaillement nerveux s'était emparé de George à cette
+nouvelle si impatiemment désirée, mais qui venait fondre sur
+lui rapide comme un coup de foudre. Combien étaient loin
+maintenant ses intrigues amoureuses, les enivrements d'une
+passion coupable! Mille pensées assiégèrent son âme, tandis
+qu'il regagnait ses quartiers. Il réfléchissait aux vicissitudes de
+sa vie passée, à la destinée que lui réservait l'avenir; il songeait
+à sa femme, à l'enfant que peut-être il ne verrait jamais.
+Ah! combien il aurait voulu jeter un voile sur cette nuit dont
+chaque souvenir s'élevait comme un remords! Pourrait-il, avec
+une conscience bien calme, dire adieu à la douce et innocente
+créature dont il avait froissé l'amour avec une froideur si outrageante?</p>
+
+<p>Son mariage remontait à quelques semaines au plus, et déjà
+il ne lui restait plus rien de sa modeste fortune! N'était-ce pas,
+de sa part, le comble de l'égoïsme et de l'insouciance? Non, il
+n'était pas digne d'une pareille femme. En cas de malheur, que
+lui laisserait-il? Mais aussi pourquoi aller se marier? Les devoirs
+de mari n'allaient ni à son caractère ni à ses goûts.
+Pourquoi avait-il désobéi à son père toujours si généreux envers
+lui. L'espérance, le remords, l'ambition, la tendresse,
+mêlés d'un peu d'égoïsme, soulevaient tumultueusement son
+âme.</p>
+
+<p>Il s'assit et écrivit à son père. L'aube commençait à poindre
+lorsqu'il ferma sa lettre; il la cacheta et y déposa un baiser.
+Il pensait à l'isolement de ce malheureux vieillard, aux mille
+témoignages de bonté qu'il en avait reçus à travers toutes ses
+sévérités.</p>
+
+<p>En rentrant, il avait jeté un coup d'&oelig;il sur le lit où reposait
+Amélia. Une respiration douce et régulière s'échappait de sa
+poitrine; ses yeux étaient fermés; il crut qu'elle dormait et se
+réjouit en voyant le calme de ses traits. Son planton s'occupait
+déjà des préparatifs du départ; d'un signe il lui fit comprendre
+qu'il eût à faire ses arrangements sans bruit et en toute célérité.
+George hésitait pour savoir s'il devait éveiller Amélia ou
+charger son beau-frère de lui apprendre son départ. Il entrouvrit
+la porte pour la contempler une dernière fois.</p>
+
+<p>Lorsqu'il était arrivé, elle ne dormait pas, mais elle était
+restée les yeux fermés. Elle voulait lui épargner même les remords
+des insomnies qu'il lui causait; mais le voyant revenir
+de nouveau et à un si court intervalle, son petit c&oelig;ur craintif
+se sentit plus à l'aise; elle fit un mouvement de son côté comme
+il se retirait sur la pointe du pied, puis elle dormit d'un paisible
+sommeil. Quand George revint pour le suprême adieu
+avec un redoublement de précaution, il put distinguer à la
+faible lueur de la veilleuse cette pâle et douce figure dont les
+paupières, rougies par les larmes, étaient à demi closes et encadrées
+par un bras mollement arrondi et d'une blancheur
+éblouissante. Quelle pureté dans ses traits! Quelle grâce,
+quelle douceur et en même temps quelle tristesse! Chez lui, au
+contraire, quel égoïsme, quelle dureté, quelle barbarie! Ah!
+ses fautes lui apparaissaient maintenant dans toute leur immensité;
+la rougeur sur le front, le désespoir dans l'âme, il
+s'arrêta au pied du lit à contempler le sommeil de cette chaste
+enfant.</p>
+
+<p>Tandis qu'il restait ainsi incliné sur cette charmante figure,
+immobile sur l'oreiller, deux bras s'enlacèrent tendrement autour
+de son cou.</p>
+
+<p>«George, je ne dors plus, je suis éveillée, dit cette chère
+âme avec un sanglot capable de faire éclater son pauvre
+c&oelig;ur.»</p>
+
+<p>Éveillée! Hélas! oui, éveillée pour sa plus grande douleur,
+la pauvre enfant, car au même instant les notes aiguës du
+clairon retentirent sur la place d'armes pour s'étendre de là
+sur la ville entière. Bientôt la cité se trouva sur pied au son du
+tambour et des fifres.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XXX"></a>CHAPITRE XXX.</h2>
+
+<h2>Adieu, cher ange! il faut partir!</h2>
+
+
+<p>Nous n'élevons pas nos prétentions jusqu'à vouloir prendre
+rang parmi les chroniqueurs de bataille. Notre place est marquée
+loin de la mêlée, et nous y tenons. Pendant le branle-bas
+du combat nous descendons à la cale pour y attendre héroïquement
+la fin de l'action. À quoi bon venir nous jeter à la traverse
+des man&oelig;uvres que de braves gens exécutent au-dessus
+de nos têtes. Ainsi donc après avoir accompagné le ***<sup>e</sup> aux
+portes de la ville, nous laissons le major O'Dowd faire son devoir,
+et nous retournons auprès de la femme du major, des autres
+dames et des bagages.</p>
+
+<p>Mais il est indispensable de dire auparavant que le major et
+sa femme n'ayant pas été invités au bal où nous venons de voir
+figurer nos autres amis, avaient eu, pour goûter les douceurs
+de l'édredon, bien plus de temps que ceux qui avaient voulu
+partager la nuit entre le plaisir et le devoir.</p>
+
+<p>«Peggy, ma chère, disait le major, en tirant tranquillement
+son bonnet de nuit sur ses oreilles, laissez faire, et dans deux ou
+trois jours nous allons commencer une danse comme on n'en
+a pas vu souvent de pareilles.»</p>
+
+<p>Le lit, après un bon verre de genièvre, avalé à son aise, lui
+paraissait bien préférable à l'ennui et à la fatigue de ces corvées
+du grand monde. Quant à Peggy, elle regrettait de n'avoir
+pu faire à l'éclat des lumières l'exhibition de son turban et de
+son oiseau de paradis, lorsque les paroles de son mari vinrent
+lui offrir un plus grave sujet de méditations.</p>
+
+<p>«Éveillez-moi, je vous prie, une heure avant le rappel, dit
+le major à sa femme, vers une heure et demie, ma chère Peggy;
+donnez un coup d'&oelig;il à ce qu'il ne me manque rien. Je ne rentrerai
+pas pour déjeuner mistress O'Dowd.»</p>
+
+<p>Après lui avoir ainsi fait comprendre que le régiment devait
+se mettre en route le lendemain, le major cessa de parler et
+s'endormit.</p>
+
+<p>Mistress O'Dowd, en camisole et en papillottes, comme une
+ménagère, sentit que c'était le moment d'agir et non de se coucher.</p>
+
+<p>«Nous aurons assez le temps de dormir, se dit-elle, quand
+Mick ne sera plus là.»</p>
+
+<p>Elle se mit donc à l'&oelig;uvre, prépara la valise de campagne,
+brossa l'habit et le tricorne, disposa le reste du fourniment militaire
+de manière à ce que son mari trouvât sous sa main ses
+affaires prêtes et en ordre. Elle garnit les poches de son manteau
+d'une petite provision de comestibles, y joignit une bouteille
+d'osier contenant presque une pinte d'excellent cognac,
+qui était fort de son goût et de celui du major. Lorsque l'aiguille
+de sa montre à répétition, dont la sonnerie pouvait rivaliser
+avec les cloches d'une cathédrale, au dire de la propriétaire,
+arriva enfin sur l'heure fatale et fit sonner comme un
+glas funèbre, mistress O'Dowd éveilla le major.</p>
+
+<p>Une tasse de café, la meilleure peut-être qui eût été préparée
+ce matin-là à Bruxelles, lui fut servie toute chaude par les
+soins de sa femme. Les attentions délicates et empressées de
+cette digne épouse n'auront-elles pas, aux yeux de tout le
+monde, un prix bien supérieur à ces flots de larmes, à ces
+crises nerveuses qui sont toujours le plus grand témoignage
+que les femmes sensibles sachent donner de leur tendresse.
+Cette tasse de café prise en commun au bruit des clairons et
+des tambours qui se répondaient des différents quartiers, n'était-elle
+pas alors bien plus à sa place qu'un vain luxe de douleur
+dont tant d'autres, en cette circonstance, ne se seraient
+pas fait faute? Au moins le major put se montrer à la parade
+frais, allègre et dispos, les joues roses et le menton rasé; et sa
+tournure martiale, sur son cheval de bataille, répandirent la
+confiance et la bonne humeur dans le c&oelig;ur de tous ses
+hommes.</p>
+
+<p>Tous les officiers saluèrent le major quand le régiment défila
+sous le balcon où se tenait cette digne épouse. Si elle n'accompagnait
+point le brave ***<sup>e</sup> jusqu'au milieu de la mêlée, ce n'était
+point par manque de courage, mais seulement par un sentiment
+de délicatesse et de retenue féminine; ses v&oelig;ux du
+moins étaient avec ces braves soldats.</p>
+
+<p>Dans les grandes circonstances, mistress O'Dowd avait coutume
+de lire avec la plus religieuse attention quelques pages d'un
+énorme volume de sermons composés par son oncle le doyen.
+Sur le point de faire naufrage à son retour des Indes-Occidentales,
+elle avait puisé dans ce livre une énergie et une force
+nouvelles. Elle chercha alors dans ce volume des sujets de méditation,
+peut-être sans bien comprendre ce qu'elle lisait. Son
+esprit avait peine à se détacher des préoccupations qui l'accablaient;
+en vain elle avait placé à côté d'elle sur l'oreiller le
+bonnet de coton du pauvre Mick, ses paupières étaient restées
+sans sommeil.</p>
+
+<p>Ainsi va le monde. Pierre et Jacques courent à la gloire, le
+sac sur le dos, et fredonnant gaiement: <i>Adieu! cher ange, il
+faut partir</i>. Derrière eux un c&oelig;ur aimant se consume dans l'incertitude
+de l'avenir et dans d'amers retours sur le passé.</p>
+
+<p>Bien persuadée de l'inutilité des regrets, qui n'ont pour résultat
+que de nous rendre plus malheureux, Rebecca jugea à
+propos de se dispenser de ces émotions aussi superflues que
+fatigantes. Elle supporta le départ de son mari avec l'héroïsme
+d'une fille de Sparte.</p>
+
+<p>Le capitaine Rawdon, au moment des adieux, était beaucoup
+plus ému que cette petite créature pleine de résolution et d'énergie;
+il aimait et adorait sa femme avec l'effusion d'une âme
+violemment éprise; car les mois qu'il venait de passer avec
+elle depuis leur mariage lui paraissaient les plus beaux et les
+plus heureux de sa vie. Les courses, le régiment, la chasse, le
+jeu, ses intrigues précédentes avec les modistes et les danseuses
+de l'Opéra, tous ces triomphes faciles, tout son passé, en un
+mot, lui semblait fade et insipide en comparaison des voluptés
+nouvelles que lui avait fait connaître cette union légalement
+contractée. Et, il faut le dire, Rebecca avait eu le talent de
+conduire son robuste Adonis de distractions en distractions, et
+de lui faire trouver sa maison mille fois plus agréable, plus
+charmante que tous les lieux de plaisir qui l'attiraient jadis.</p>
+
+<p>Sur le point d'aller se faire estropier pour la gloire, il se mit
+à maudire ses extravagances passées, à gémir tristement sur
+cette effroyable meute de créanciers qui pourraient un jour
+faire à sa femme un fâcheux parti. Souvent, au milieu des confidences
+de l'alcôve, il avait déposé dans le sein de Rebecca de
+pathétiques lamentations à ce sujet, lui qui, avant son mariage,
+n'avait jamais eu pareil souci!</p>
+
+<p>«Morbleu! disait-il avec une expression peut-être plus
+énergique encore, et empruntée à son naïf vocabulaire, avant
+mon mariage je m'inquiétais fort peu de tous ces billets auxquels
+j'apposai ma signature. Tant que Juda voulait bien attendre,
+ou que Lévi m'accordait un renouvellement, je vivais
+joyeux et sans souci, mais depuis que je suis marié, je n'ai
+plus touché, je vous le jure, à tous ces billets d'usuriers, si ce
+n'est pour obtenir des sursis.»</p>
+
+<p>Rebecca savait toujours l'arrêter fort à propos sur cette pente
+mélancolique.</p>
+
+<p>«Taisez-vous, gros bêta, disait-elle du plus grand sang-froid,
+tout n'est pas perdu auprès de la tante. Si elle nous
+éclate dans la main, nous aurons pour suprême ressource la
+dernière colonne de la Gazette. Mais que l'oncle Bute rende
+seulement ses os à la terre, j'ai mon idée là (et elle portait son
+index à son front). Le bénéfice revient de droit au plus jeune
+frère, vous rendrez alors votre brevet de capitaine, et vous vous
+ferez ministre.»</p>
+
+<p>Cette idée burlesque provoqua de la part de Rawdon la plus
+bruyante hilarité. À l'heure de minuit, tout l'hôtel retentit des
+gros éclats de rire de notre dragon. Ils arrivèrent jusqu'aux
+oreilles du général Tufto, et le lendemain, à son déjeuner, Rebecca
+lui donna la représentation du premier sermon du révérend
+Rawdon, ministre de Crawley, etc.... L'esprit inventif de
+Rebecca savait ainsi charmer le temps par ses saillies imprévues
+et piquantes. Mais enfin lorsque arriva la nouvelle qui
+mit tout Bruxelles en émoi, lorsqu'on sut que les hostilités
+étaient ouvertes et que les troupes marchaient, Rawdon prit
+un air plus grave et Betty fit pleuvoir sur lui des épigrammes
+dont le Horse-Guard se sentit presque offensé.</p>
+
+<p>«Ah! Becky, disait-il avec un frémissement dans la voix.
+N'allez pas croire, au moins, que j'aie peur, c'est que, voyez-vous,
+si un coup de fusil me décrochait, et j'offre une
+assez belle surface, je vous laisserais vous et l'enfant que nous
+aurons peut-être en fort mauvaise passe, sans avenir assuré, et
+ce serait moi qui vous aurais poussée dans le précipice. Allez!
+tout cela mistress Crawley n'est pas si risible que vous voulez
+bien le dire.»</p>
+
+<p>Rebecca, par mille caresses, par de douces paroles, essaya
+de mettre du baume sur la blessure qu'elle venait de faire. Son
+caractère vif et enjoué pouvait l'entraîner parfois à des sorties
+satiriques et moqueuses, mais bientôt maîtrisant cette humeur
+naturelle, elle finissait par rendre à sa figure une expression
+calme et impassible.</p>
+
+<p>«Cher ange, dit-elle à Rawdon, me supposez-vous un
+c&oelig;ur de roc? Moi aussi, je sais aimer, je sais sentir.»</p>
+
+<p>En même temps, elle avait l'air d'essuyer à la dérobée
+comme une larme dans ses yeux et lançait à son mari le sourire
+le plus enivrant.</p>
+
+<p>Cette éloquence ne manquait jamais son effet.</p>
+
+<p>«Voyons, reprit Rawdon, si je meurs, faisons le compte de
+ce qui vous restera. Dans ces derniers temps, la chance m'a
+assez favorisé au jeu, et au total, voici deux cent trente livres.
+Je garde dix napoléons dans ma poche; il ne m'en faut pas
+davantage avec le général qui paye en prince. D'ailleurs, si une
+balle me donne mon compte, je n'aurai plus besoin de rien.
+Allons, ne pleurez pas ainsi, cher petite; j'en échapperai peut-être,
+et pour votre plus grand tourment. Il va sans dire que je
+ne ferai pas la sottise de prendre un de mes chevaux; je monterai
+un de ceux du général, ce sera plus économique: je l'ai
+déjà averti que le mien avait mal au pied. Si je suis tué, vous
+aurez au moins quelque chose à tirer de là. On m'a déjà offert
+quatre-vingt-dix livres sterling de cette bête avant l'arrivée de
+ces maudites nouvelles. Vous la vendrez bien encore à dix
+pour cent de perte. <i>Couche tout nu</i> ne perdra rien de son prix,
+mais je vous engage à le vendre dans ce pays. Mes affaires
+sont si embrouillées avec les maquignons anglais, qu'ils pourraient
+se mêler du marché; il vaut donc mieux traiter loin de
+leurs griffes. La petite jument dont le général vous a fait présent,
+mérite bien encore d'être portée pour quelque chose,
+et ici vous n'avez point à craindre, comme à Londres, les oppositions
+des créanciers.»</p>
+
+<p>Rawdon accompagna cette remarque d'un rire de satisfaction.</p>
+
+<p>«Voici mon nécessaire de toilette, qui coûte deux cents livres
+à votre mari, ou plutôt au marchand, car je ne l'ai point
+encore payé; les flacons, avec leurs bouchons en or ciselé, peuvent
+bien être évalués de trente à quarante livres sterling. Il
+faudra tirer le meilleur parti possible de tout cela, madame,
+ainsi que de mes épingles, montre, chaîne et autres bijoux. Je
+vous réponds que cela fait encore une somme. Miss Crawley a
+donné, je le sais, cent livres sterling pour la chaîne et la <i>toquante</i>.
+Les bouchons et les flacons sont en or. J'ai un remords
+maintenant: c'est de n'avoir pas écouté le marchand, qui voulait
+de plus me faire prendre des tire-bottes en vermeil. Si je
+m'étais laissé faire, j'aurais eu le nécessaire complet, avec la
+bassinoire d'argent et le service d'argenterie. Mais enfin, Becky,
+à la guerre comme à la guerre; il faudra faire de votre mieux.»</p>
+
+<p>Le capitaine Crawley qui, jusqu'à l'époque où l'amour vainqueur
+l'avait fait passer sous son joug, avait été dominé par
+une pensée exclusive de sa personne, se préoccupait ainsi du
+bien-être futur de sa femme, dans le cas où il ne serait plus là
+pour veiller sur elle.</p>
+
+<p>Il éprouvait une vive satisfaction dans ce moment d'anxiété
+à faire l'inventaire des différents objets d'une défaite facile à
+l'aide desquels sa veuve pourrait se procurer quelques ressources.
+Voici encore quelques articles du catalogue:</p>
+
+<p>«Mon fusil double, soit 40 guinées; mon manteau doublé
+de fourrure, soit 50 livres; mes pistolets de duel dans leur étui
+en bois de rose, avec lesquels j'ai tué le capitaine Market,
+20 livres sterling; ma selle d'ordonnance avec ses housses, ma
+selle de promenade, etc., etc.»</p>
+
+<p>C'était à Rebecca à faire l'emploi de ces objets de la manière
+la plus avantageuse. Fidèle à son principe d'économie, Rawdon
+prit ce qu'il avait de plus râpé en uniforme et en épaulettes;
+ce qu'il avait de plus neuf devait rester entre les mains de sa
+femme, et, qui sait? peut-être de sa veuve. Avant de partir, il
+prit Rebecca dans ses bras, la serra contre son c&oelig;ur, qui battait
+à rompre sa poitrine, la tint étroitement embrassée, tandis
+que le sang montait à sa figure et que les larmes gonflaient ses
+yeux, puis il la remit à terre et la quitta. Pendant quelque
+temps il chevaucha à côté du général, son cigare à la bouche
+et gardant le plus profond silence, jusqu'au moment où ils eurent
+rejoint le corps principal; ce fut alors seulement qu'il
+cessa de friser sa moustache et rompit le silence.</p>
+
+<p>Rebecca, comme nous l'avons dit, avait sagement résolu de
+ne point se livrer à propos de cette séparation aux écarts d'une
+sensiblerie stérile et superflue. De la croisée elle lui fit un dernier
+signe d'adieu, puis resta quelques minutes à jouir de la
+fraîcheur du matin. Les tours de la cathédrale et les toits bizarres
+des vieilles maisons de la ville commençaient à s'illuminer
+aux premiers feux du soleil. Elle n'avait encore pris aucun
+repos de toute la nuit. Sa toilette de bal qu'elle portait encore,
+ses belles boucles défrisées, descendant sur son cou, un cercle
+d'azur autour de ses yeux accusaient assez une nuit sans sommeil.</p>
+
+<p>«Je suis laide à faire peur, dit-elle en se regardant à la
+glace, ce rose me fait paraître pâle.»</p>
+
+<p>Elle délaça aussitôt sa robe rose. Un billet tomba du corsage;
+elle le ramassa en souriant et le ferma dans le tiroir de son
+meuble de toilette. Puis, après avoir mis son bouquet de bal
+dans un verre rempli d'eau, elle se jeta sur son lit et s'endormit
+du meilleur somme.</p>
+
+<p>Un calme profond planait sur la ville lorsque mistress Crawley
+s'éveilla vers les dix heures du matin; elle prit son café
+avec un grand plaisir, ce qui l'aida beaucoup à se remettre de
+la fatigue de la nuit et des émotions de la matinée.</p>
+
+<p>Son repas terminé, elle reprit les calculs que l'honnête Rawdon
+lui avait faits la nuit précédente, et récapitula sa situation.
+Somme toute, et en mettant les choses au plus mal, sa position
+n'était pas encore si désespérée qu'elle aurait pu le craindre.
+Aux objets laissés par son mari venaient s'ajouter ses bijoux et
+son propre trousseau, et la générosité de Rawdon, à l'époque
+de son mariage, a déjà reçu dans cette histoire les éloges qu'elle
+méritait. Outre la jument ci-dessus mentionnée, le général, son
+intrépide admirateur, lui avait fait de magnifiques présents,
+comme châles de cachemire achetés au rabais à une vente après
+banqueroute et autres articles provenant de la boutique des
+joailliers, et témoignant à la fois du goût et de la fortune du
+donateur.</p>
+
+<p>Quant aux <i>toquantes</i>, suivant l'expression du pauvre Rawdon,
+leurs tics tacs se répondaient de toutes les pièces de l'appartement.
+Un soir, Rebecca s'étant plainte à Rawdon de celle qu'il
+lui avait donnée comme ayant le double défaut d'aller mal et de
+sortir d'une fabrique anglaise, le lendemain elle recevait un
+petit bijou portant le nom de Leroy, dans une petite boîte enrichie
+de turquoises, et une montre à la marque de Bréguet,
+couverte de perles et tout au plus grande comme une demi-couronne.
+Le général Tufto et George Osborne lui avaient aussi fait
+semblable cadeau. Mistress Osborne n'avait point de montre,
+mais son mari lui en aurait certainement donné une si elle en
+avait seulement exprimé le désir. L'honorable mistress Tufto,
+alors en Angleterre, traînait à son côté, pour savoir l'heure,
+une vieille mécanique, héritage de famille qui aurait remplacé
+avec avantage la bassinoire d'argent dont Rawdon parlait plus
+haut. Si la plupart des bijoux que vendent les joailliers allaient
+aux femmes, aux filles des acquéreurs, combien ne verrait-on
+pas, dans les maisons les plus honnêtes, de parures qui, hélas!
+prennent une tout autre route!</p>
+
+<p>Son compte fait, Rebecca put constater, avec un vif sentiment
+de plaisir, qu'en définitive elle avait au moins à sa disposition
+de six à sept cents livres sterling pour assurer sa rentrée
+dans le monde. Elle fut trop occupée toute la matinée à ranger
+ses petits trésors pour avoir un moment d'ennui. Parmi les papiers
+renfermés dans le portefeuille de Rawdon était un billet
+de vingt livres, souscrit par Osborne; ce fut pour Rebecca une
+occasion de penser à mistress Osborne.</p>
+
+<p>«J'irai d'abord toucher le billet, se dit-elle, et voir ensuite
+cette pauvre petite Emmy.»</p>
+
+<p>Si notre roman manque de héros, il possède du moins une
+héroïne. Dans les rangs de l'armée anglaise, y compris le grand
+Duc lui-même, on n'aurait pu trouver un homme aussi impassible,
+aussi maître de lui à l'approche de la bataille que l'intrépide
+petite femme de l'aide de camp.</p>
+
+<p>Il est une dernière personne de notre connaissance qui, n'étant
+point un des acteurs du drame sanglant qui va se passer
+à quelques heures de Bruxelles, tombe à ce titre sous notre juridiction
+et sur les émotions duquel nous avons des droits imprescriptibles:
+nous voulons parler de notre ami l'ex-collecteur
+de Boggley-Wollah, dont le sommeil, comme celui de tout le
+monde, avait été troublé à une heure matinale par le bruit aigu
+des clairons. Notre ami était, pour le sommeil, de la famille
+des marmottes; son lit avait pour lui des charmes indicibles.
+Peut-être, en dépit des tambours, des clairons et des fifres de
+toute l'armée anglaise, ses ronflements se seraient-ils prolongés
+jusqu'à l'heure ordinaire de son lever, si une interruption, à
+laquelle George était tout à fait étranger, n'était venue le tirer
+de sa léthargie.</p>
+
+<p>George occupait le même appartement de moitié avec son
+beau-frère, mais ses préparatifs et le chagrin de quitter sa
+femme ne lui laissèrent pas le temps de songer à maître Jos,
+profondément enfoncé dans ses draps. George n'entra donc
+pour rien dans l'attentat dirigé contre le sommeil de son beau-frère:
+le capitaine Dobbin fut le seul coupable. Le capitaine
+vint le secouer rudement dans son lit, ne pouvant, disait-il,
+partir sans lui avoir serré la main.</p>
+
+<p>«C'est bien aimable à vous, fit Jos avec un épouvantable
+bâillement et le sincère désir de voir le capitaine au diable.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que.... vous savez.... je n'aurais pas voulu partir
+sans vous dire adieu, dit Dobbin dont les paroles confuses trahissaient
+le trouble des idées; parce que, voyez-vous, il en est
+plus d'un parmi nous qui ne reviendra pas.... et alors je n'étais
+pas fâché de vous voir tous en bonne santé.... et puis.... enfin....
+voilà.... vous m'entendez?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas!» dit Jos en se frottant les
+yeux.</p>
+
+<p>Mais le capitaine ne faisait pas la moindre attention au gros
+garçon en bonnet de nuit pour lequel il venait de protester d'un
+si tendre intérêt. L'hypocrite dirigeait toutes les facultés de
+son âme du côté des appartements de George, dans l'espérance
+de recueillir un murmure, d'apercevoir une ombre fugitive. Il
+allait et venait dans la chambre de Jos, dérangeait les chaises,
+battait la mesure sur les vitres, rongeait ses ongles et donnait
+mille preuves non équivoques du désordre intérieur de son être.</p>
+
+<p>Jos, qui ne s'était jamais formé une bien haute idée du capitaine,
+commença à concevoir quelques doutes sur son courage.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il pour votre service, capitaine Dobbin? demanda-t-il
+d'un ton railleur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, répondit le capitaine en s'approchant
+de son lit. Le régiment part dans une heure, Sedley, et qui
+sait le sort qui nous est réservé, à George et à moi! Comprenez
+bien ceci, vous ne quitterez cette ville que lorsque vous serez
+bien renseigné sur l'état des choses. Votre place, Jos, est marquée
+à côté de votre s&oelig;ur, pour veiller sur elle, lui donner du
+courage et la protéger contre tout danger. Si quelque malheur
+arrivait à George, c'est à vous qu'appartiendrait le soin de la
+défendre; en cas de défaite pour l'armée, vous aurez à ramener
+votre s&oelig;ur en Angleterre. Eh bien! donnez-moi votre parole
+de ne point l'abandonner. Mais je n'ai pas besoin de vous
+demander cette promesse. Quant à l'argent, comme vous ne
+l'avez guère ménagé, si vous en avez besoin, je vous en offre,
+parlez sans détour, avez-vous encore assez d'or pour effectuer
+votre retour en Angleterre en cas de désastre?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Jos avec un air majestueux, quand j'ai besoin
+d'argent, je sais où en prendre; et quant à ma s&oelig;ur, je
+n'ai point à apprendre de vous mes devoirs à son endroit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez en homme de c&oelig;ur, Jos, repartit l'excellent
+Dobbin, et je suis heureux de penser que George laisse sa
+femme en si bonnes mains. Je pourrai donc lui reporter votre
+parole d'honneur, qu'elle trouvera en vous appui et protection,
+si elle était menacée de quelque péril.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, certainement, répondit M. Jos.»</p>
+
+<p>Dobbin le savait fort bien du reste, ce n'était pas les sacrifices
+d'argent qui devaient coûter le plus au frère d'Amélia.</p>
+
+<p>«Et en cas de défaite, vous l'accompagnerez hors de Bruxelles,
+jusqu'à ce qu'elle soit en sûreté.</p>
+
+<p>&mdash;La défaite?.... morbleu! monsieur, c'est chose impossible,
+vous chercheriez en vain à m'effrayer, vociféra le héros, en allongeant
+sa tête entre les deux draps de son lit.»</p>
+
+<p>Le capitaine se sentait l'esprit plus tranquille en entendant
+Jos se prononcer si résolûment.</p>
+
+<p>«Au moins, pensa Dobbin, la retraite est assurée pour
+elle dans le cas où nos affaires prendraient une mauvaise tournure.»</p>
+
+<p>Si le capitaine Dobbin avait espéré, avant son départ, puiser
+dans la vue d'Amélia un nouveau courage, une dernière consolation,
+ce mouvement d'égoïsme trouva sa punition dans la
+satisfaction même du désir qu'il avait inspiré.</p>
+
+<p>Un salon commun à la famille séparait la chambre de Jos de
+celle d'Amélia. C'était dans cette pièce que le domestique de
+George procédait à l'emballage, à mesure que son maître lui
+apportait les objets dont il pensait avoir besoin pour l'expédition.
+À travers les portes à demi entr'ouvertes, Dobbin put contempler
+encore une fois les traits d'Amélia. Mais, hélas! la
+pâleur, l'abattement, le désespoir, étaient peints sur sa figure.
+Ce souvenir tortura longtemps l'âme de Dobbin; cette image
+lui apparaissait comme un remords à travers les douloureuses
+angoisses d'une tendresse inquiète et compatissante.</p>
+
+<p>Elle avait jeté à la hâte sur ses épaules son peignoir du matin,
+ses cheveux tombaient en désordre, ses grands yeux
+étaient ternes et fixes. Comme pour aider aux préparatifs de
+départ et montrer qu'en ces circonstances critiques elle aussi
+pouvait être utile, elle avait pris dans la commode le ceinturon
+de George, et le tenant toujours à la main, suivait son
+mari pas à pas et en silence. Elle entra dans le salon, et là,
+appuyée contre le mur, elle pressait ce ceinturon sur son sein
+d'où l'écharpe cramoisie descendait comme une longue traînée
+de sang. À ce pénible spectacle, notre bon et sensible capitaine
+entendit une voix accusatrice s'élever dans sa conscience.</p>
+
+<p>«Mon Dieu, pensa-t-il, voilà pourtant l'affliction, dont je
+n'ai pas su respecter le mystère.»</p>
+
+<p>C'était une de ces douleurs immenses que les paroles ne sauraient
+ni calmer ni adoucir. Pénétré d'une vive sympathie, il
+s'arrêta un moment à contempler cette femme avec la tendresse
+d'une mère qui voit souffrir son enfant.</p>
+
+<p>Enfin George prit la main d'Emmy, la reconduisit dans sa
+chambre à coucher, et reparut immédiatement, mais seul cette
+fois. Les derniers adieux avaient eu lieu; il partit.</p>
+
+<p>«Grâce au ciel, pensa George en descendant l'escalier son
+épée sous le bras, voilà un terrible moment de passé.»</p>
+
+<p>Il se rendit en toute hâte au lieu de ralliement, où soldats
+et officiers arrivaient de toutes parts et en tumulte. Son pouls
+battait bien fort, ses joues étaient bien brûlantes, on allait jouer
+au grand jeu des batailles, et il avait sa part dans l'enjeu!</p>
+
+<p>George, répondant ainsi au premier appel de la trompette
+guerrière, s'était élancé des bras de sa femme pour se soustraire
+à des pensées qui auraient pu amollir son courage. Il
+rougissait presque de cette faiblesse de c&oelig;ur, de ce mouvement
+de tendresse. Ce reproche, hélas! il n'avait eu, jusqu'ici, que
+trop rarement à se l'adresser. Du reste, le même sentiment
+d'anxiété et d'exaltation régnait dans tout le régiment, depuis
+le gros-major, qui conduisait ses hommes au feu, jusqu'à l'enseigne
+Stubble, qui ce jour-là portait le drapeau.</p>
+
+<p>Le soleil se montrait à peine à l'horizon, lorsque le 2<sup>e</sup> régiment
+commença à s'ébranler; il faisait beau à voir l'air martial
+de toutes ces figures avec la musique en tête jouant une
+marche guerrière. Le major venait ensuite sur Pyrame, son
+cheval de bataille, puis les grenadiers commandés par leur
+capitaine, et au centre le drapeau porté par de jeunes et vieux
+enseignes. Enfin George à la tête de sa compagnie.</p>
+
+<p>Il leva les yeux, sourit à Amélia en passant sous sa fenêtre,
+puis disparut avec ses hommes, et bientôt le son même de la
+musique se perdit dans le lointain.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XXXI"></a>CHAPITRE XXXI.</h2>
+
+<h2>Dévouement de Jos Sedley pour sa s&oelig;ur.</h2>
+
+
+<p>Tandis que chacun des officiers allait occuper sur le champ
+de bataille le poste qui lui était désigné, Jos Sedley restait à
+Bruxelles pour y commander la petite colonie que nous connaissons
+déjà. Comme compensation du trouble où l'avaient
+jeté les confidences de Dobbin et les événements de la matinée,
+il prolongea de plusieurs heures les plaisirs du lit, et,
+n'ayant pas l'espoir de reprendre son sommeil où il l'avait
+laissé, il se mit à réfléchir jusqu'à l'heure de son lever sur les
+circonstances actuelles. Le soleil était déjà fort avant dans sa
+course; déjà nos vaillants amis du ***<sup>e</sup> avaient parcouru plusieurs
+milles, que le fonctionnaire civil ne s'était point encore
+montré pour le déjeuner avec sa robe de chambre à ramages.</p>
+
+<p>En l'absence de George, Jos Sedley se sentait beaucoup
+plus à son aise. Peut-être même au fond du c&oelig;ur n'était-il pas
+fâché du départ d'Osborne; car, en présence de ce dernier, son
+rôle dans la maison était fort secondaire, et George ne se faisait
+aucun scrupule de témoigner un mépris marqué pour ce
+gros et gras personnage. Emmy, au contraire, avait toujours été
+pleine de prévenances pour l'ex-receveur; c'était elle qui veillait
+au confortable de sa vie, qui lui préparait mille petites
+friandises, qui l'accompagnait dans ses promenades en voiture.</p>
+
+<p>Elle encore, qui par de doux sourires, savait lui faire oublier
+les colères et le mépris de son mari. Combien de timides remontrances
+n'avait-elle pas, à ce sujet, hasardées à l'oreille
+de George, et combien de fois n'avait-il pas, d'un ton tranchant,
+coupé court à ses boutades.</p>
+
+<p>«C'est dans mon caractère d'être franc, disait-il; j'ai un
+sentiment, je le montre; c'est ainsi que doit agir tout homme
+de bien. Prétendez-vous donc, ma chère, que j'irai prendre
+des gants pour parler à un nigaud de l'espèce de votre frère?»</p>
+
+<p>En conséquence, Jos était fort satisfait de se voir débarrassé
+de George. En voyant le chapeau rond et les gants du
+capitaine placés sur un coin du buffet, il pensait avec plaisir
+que le propriétaire de ces objets était déjà bien loin; un tressaillement
+de plaisir courait par tout son être.</p>
+
+<p>«Au moins, ce matin, pensait-il, il ne m'accablera point de
+son insolente et dédaigneuse fatuité.»</p>
+
+<p>Puis se tournant vers Isidore, son domestique:</p>
+
+<p>«Allez mettre, lui dit-il, le chapeau du capitaine dans l'antichambre.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être n'en aura-t-il plus grand besoin, dit le laquais
+répondant à son maître.»</p>
+
+<p>Il détestait George dont l'insolence à son égard justifiait
+tout ce qu'on a dit des Anglais sous ce rapport.</p>
+
+<p>«Allez dire à Madame que le déjeuner est servi, dit M. Sedley,
+avec une dignité majestueuse, et dédaignant de s'expliquer
+avec un domestique sur son aversion pour George.»</p>
+
+<p>Il ne s'était pas cependant toujours montré aussi discret, et
+plus d'une fois, en présence de M. Isidore, il avait donné libre
+carrière à sa mauvaise humeur contre son beau-frère.</p>
+
+<p>Madame, hélas! n'était point en état de venir déjeuner, de
+couper à Jos des tartines comme il les aimait. Madame se sentait
+beaucoup trop indisposée pour cela; depuis le départ de
+son mari, suivant la réponse de sa bonne, elle n'avait cessé
+d'être dans un état d'agitation déplorable. La plus grande marque
+de sympathie que son frère pût imaginer à son endroit,
+fut de verser pour elle une immense tasse de thé: chacun a sa
+manière d'exprimer sa tendresse, c'était celle de Jos. Non
+content de lui avoir envoyé son déjeuner, il pensa aux friandises
+qui, au dîner, pourraient le plus flatter son goût.</p>
+
+<p>M. Isidore avait regardé d'un air sournois le domestique
+d'Osborne faire les préparatifs du départ de son maître. Il en
+voulait d'abord beaucoup à M. Osborne pour ses airs méprisants
+avec lui; les domestiques du continent sont en général
+d'une nature peu endurante. En second lieu, il était tout contristé
+de voir tant d'objets de prix soustraits à sa convoitise
+pour passer en des mains autres que les siennes après la déroute
+des Anglais. La défaite des alliés paraissait inévitable à
+la plupart de ceux qui se trouvaient alors en Belgique. L'opinion
+générale était que l'empereur, passant sur le ventre des
+Prussiens et des Anglais, serait dans trois jours à Bruxelles.
+En conséquence, M. Isidore s'attribuait déjà en esprit toute la
+garde-robe et tous les meubles de ses maîtres actuels auxquels
+il ne restait qu'à choisir entre être pris, tués, ou mis en fuite.</p>
+
+<p>Au milieu des soins que ce fidèle serviteur donnait chaque
+matin à Jos pour la confection de sa toilette, il calculait, à
+mesure que chaque objet lui passait dans les mains, le parti
+qu'il en pourrait tirer pour son usage ou son avantage personnel.
+Il destinait les flacons en argent et autres objets de même
+nature à une jeune personne, pour laquelle il nourrissait de
+très-tendres sentiments. Il s'adjugeait les rasoirs anglais avec
+une superbe épingle montée en rubis. Il se voyait déjà se prélassant
+avec les chemises à jabots, le chapeau galonné d'or, la
+redingote à brandebourgs, qu'on pourrait facilement rajuster
+à sa taille, la canne à pomme d'or du capitaine, sa grosse bague
+à double rangée de rubis, dont on lui ferait deux superbes
+boucles d'oreille; comment Mlle Reine pourrait-elle alors résister
+aux charmes fascinateurs de ce nouvel Adonis?</p>
+
+<p>«Ces doubles boutons m'iront à merveille, pensait-il en
+fixant ses regards sur les susdits boutons qui scintillaient aux
+énormes poignets de son maître. Avec ces boutons, je mettrai
+les bottes à éperons de cuivre que le capitaine a laissées dans
+la chambre à côté, et alors, corbleu! comme on va me regarder
+passer dans l'allée Verte!»</p>
+
+<p>Tandis que M. Isidore, saisissant d'une main hardie l'extrémité
+du nez de son maître, lui rasait la partie inférieure de la
+figure, il se voyait déjà en imagination s'avançant majestueusement
+dans l'allée Verte, Mlle Reine au bras et l'habit à brandebourgs
+sur le dos, ou bien encore, en face d'une cruche de
+faro, dans le cabaret qui se trouve sur la route de Lacken.</p>
+
+<p>Mais, heureusement pour son repos, M. Jos Sedley n'avait
+nulle notion des opérations intellectuelles qui s'accomplissaient
+dans le cerveau de son domestique, pas plus que nous n'en
+savons en général sur ce qu'on pense de nous à l'office. Le
+pauvre Jos ne se doutait pas plus des funestes projets médités
+contre lui que les poulets qui figurant sur la carte du traiteur
+n'ont eu la prescience de leur sort.</p>
+
+<p>La domestique d'Amélia était loin de se livrer à ces vues
+intéressées et cupides. Il était dit que personne, et jusqu'aux
+subordonnés eux-mêmes, ne pouvait approcher de cette aimable
+et douce créature sans se sentir épris pour elle de dévouement
+et d'affection. Pauline la cuisinière, pendant cette longue matinée,
+chercha à consoler de son mieux sa jeune maîtresse. En
+voyant Amélia rester des heures entières immobile et silencieuse
+à la fenêtre d'où elle avait vu disparaître la dernière
+baïonnette du régiment, cette honnête fille, lui prenant la main,
+lui dit d'un accent pénétré:</p>
+
+<p>«Et moi, madame, moi aussi, n'ai-je pas mon homme à
+l'armée?»</p>
+
+<p>Puis elle se mit à fondre en larmes. Amélia se jeta dans ses
+bras; elles pleurèrent ensemble, et leur douleur s'adoucit dans
+cette communauté de peines.</p>
+
+<p>Plusieurs fois pendant la journée M. Isidore alla parcourir la
+ville en quête de nouvelles. Il s'arrêtait à la porte des hôtels
+qui avoisinent le parc. Il se mêlait aux valets et aux gens de
+service, et, dans la ville, saisissait à la volée les bruits divers
+qui circulaient, et rapportait bien vite à son maître le bulletin
+du moment. Tous les Belges étaient attachés au fond de l'âme
+à la cause de l'empereur, et ils le voyaient déjà vainqueur et
+la campagne terminée. La proclamation suivante avait été répandue
+à profusion dans Bruxelles:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><span class="sc">proclamation</span>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Aveunes, 14 Juin 1815.</p>
+<p>«Soldats!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de Friedland,
+qui décidèrent deux fois du destin de l'Europe. Alors
+comme après Austerlitz, comme après Wagram, nous fûmes
+trop généreux, nous crûmes aux protestations et aux serments
+des princes que nous laissâmes sur le trône; aujourd'hui
+cependant, coalisés entre eux, ils en veulent à l'indépendance
+et aux droits les plus sacrés de la France. Ils ont commencé
+la plus injuste des agressions; marchons à leur rencontre: eux
+et nous ne sommes plus les mêmes hommes!</p>
+
+<p>«Soldats, à Iéna contre ces mêmes Prussiens, aujourd'hui
+si arrogants, vous étiez un contre trois, et à Montmirail un
+contre six!</p>
+
+<p>«Que ceux d'entre vous qui ont été prisonniers des Anglais
+vous fassent le récit de leurs pontons et des maux affreux
+qu'ils y ont soufferts.</p>
+
+<p>«Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de
+la Confédération du Rhin gémissent d'être obligés de prêter
+leurs bras à la cause des princes ennemis de la justice et des
+droits de tous les peuples. Ils savent que cette coalition est
+insatiable; après avoir dévoré douze millions de Polonais,
+douze millions d'Italiens, un million de Saxons, six millions
+de Belges, elle devra dévorer les États du second ordre de
+l'Allemagne.</p>
+
+<p>«Les insensés, un moment de prospérité les aveugle; l'oppression
+et l'humiliation du peuple français sont hors de leur
+pouvoir. S'ils entrent en France, ils y trouveront leur tombeau.</p>
+
+<p>«Soldats, nous avons des marches forcées à faire, des batailles
+à livrer, des périls à courir; mais, avec de la constance,
+la victoire sera à nous; les droits de l'homme et le bonheur de
+la patrie seront reconquis. Pour tout Français qui a du c&oelig;ur,
+le moment est arrivé de vaincre ou de périr.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Signé: <span class="sc">Napoléon</span>.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Les partisans de l'empereur allaient plus loin: ils annonçaient
+l'extermination de ses ennemis; parmi les Anglais et
+les Prussiens, tout ce qui échapperait au fer et au canon devait
+infailliblement être fait prisonnier et traîné à l'arrière-garde de
+l'armée conquérante.</p>
+
+<p>Tous ces bruits répandus dans la ville étaient rapportés à
+M. Sedley avec une minutieuse exactitude. On avait bien soin
+de lui dire que le duc de Wellington, après avoir rallié son
+avant-garde, qui, la nuit précédente, avait été complétement
+écrasée, s'était mis en marche et commençait sa retraite.</p>
+
+<p>«Écrasée! allons donc, disait Jos toujours fort courageux au
+sortir de table. Oui, le duc est en marche, mais pour battre
+l'empereur comme il a battu ses généraux.</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait brûler ses papiers, partir ses bagages, et l'on
+prépare le logement qu'il occupait pour le duc de Dalmatie,
+lui répondit son empressé donneur de nouvelles. Ces renseignements,
+je les tiens de son maître d'hôtel en personne. Les
+gens de milord le duc de Richemont font les paquets en toute
+hâte et achèvent d'emballer son argenterie; quant à Sa Grâce,
+elle a pris les devants et est allée rejoindre le roi de France à
+Ostende.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi de France est à Gand, mon ami! répondit Jos avec
+un sourire railleur et sceptique.</p>
+
+<p>&mdash;Hier, le roi de France s'est sauvé à Bruges; aujourd'hui,
+il s'embarque à Ostende. Le duc de Berri est prisonnier. Ceux
+qui tiennent à leur peau n'ont qu'à partir au plus vite. Demain
+on va rompre les digues; il sera trop tard de songer à fuir
+quand tout le pays sera sous l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Chansons que tout cela, maître sot; nous sommes trois
+contre un, entendez-vous? Buonaparte n'est pas en mesure de
+tenir un instant contre nous. Les Autrichiens et les Russes
+sont en marche; il est impossible que le Corse ne soit pas
+écrasé au milieu du choc, dit Jos avec un grand coup de poing
+sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Les Prussiens étaient trois contre un à Iéna: eh bien! en
+une semaine leur armée était battue et leur royaume conquis!
+ils étaient six contre un à Montmirail, et lui les a dispersés
+comme un troupeau de moutons. Les troupes autrichiennes
+sont en marche, mais avec le roi de Rome et l'impératrice à
+leur tête; les Russes se disposent à la retraite; et quant aux
+Anglais, point de quartier; leur compte est bon; ils n'ont qu'à
+se tenir coi. Regardez un peu ici; lisez-moi ça comme c'est
+rédigé: en voilà une crâne proclamation de Sa Majesté l'empereur
+et roi!»</p>
+
+<p>M. Isidore tirant de sa poche le susdit papier, le fit passer
+d'un air de défi sous le nez de son maître. Il croyait déjà
+n'avoir plus qu'à mettre la main sur l'habit à brandebourgs et
+les autres objets de sa convoitise.</p>
+
+<p>Jos, comme nous l'avons dit, sortait de table, et ces récits,
+tout en ébranlant sa confiance, ne l'alarmaient pas encore
+très-vivement.</p>
+
+<p>«Mon habit, mon chapeau, monsieur, dit-il, et suivez-moi.
+Je veux aller aux informations, et juger par moi-même de la
+vérité de tous ces bruits.»</p>
+
+<p>Isidore était furieux; Jos mettait l'habit à brandebourgs.</p>
+
+<p>«Milord ferait mieux de mettre un autre habit qui ait une
+apparence moins militaire. Les Français ont fait serment d'exterminer
+jusqu'au dernier soldat anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, drôle!» répondit Jos d'une voix résolue.</p>
+
+<p>Et il enfila son bras dans la manche avec une intrépidité héroïque.</p>
+
+<p>Mistress Rawdon entrait au même instant: elle venait voir
+Amélia. Trouvant la porte ouverte, elle n'avait pas eu la peine
+de sonner.</p>
+
+<p>Rebecca n'était ni moins jolie ni moins élégante qu'à son
+ordinaire. Le paisible et profond repos qu'elle avait goûté
+depuis le départ de Rawdon lui avait rendu la fraîcheur de
+son teint; ses joues roses et souriantes faisaient plaisir à voir,
+surtout à voir au milieu des figures pâles et inquiètes que l'on
+rencontrait à chaque pas dans la ville. Elle ne put s'empêcher
+de rire à la vue de Jos, tout essoufflé de ses efforts pour pénétrer
+dans les manches de sa redingote.</p>
+
+<p>«Vous vous disposez à rejoindre l'armée, monsieur Jos?
+demanda-t-elle. Qui restera donc à Bruxelles pour nous protéger,
+nous autres, pauvres femmes?»</p>
+
+<p>Le bras de Jos étant enfin parvenu à franchir l'entrée de la
+redingote, notre séducteur s'avança tout rougissant, et balbutia
+quelques excuses à la belle visiteuse, et lui demanda comment
+elle avait supporté les fatigues du bal et les événements de la
+matinée.</p>
+
+<p>M. Isidore était allé serrer, pendant ce temps, la robe de
+chambre à ramages.</p>
+
+<p>«Que c'est aimable à vous de vous informer ainsi de ma
+santé, dit-elle en serrant une des mains de Jos dans les siennes.
+À la bonne heure: au moins, vous êtes calme et de sang-froid,
+tandis que les autres ont tous l'air de ne plus savoir où
+ils en sont. Et notre petite Emmy? la séparation a dû être
+bien terrible pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Déchirante! dit Jos.</p>
+
+<p>&mdash;Vous autres hommes, vous êtes tous de roc; les séparations,
+les dangers, rien ne vous émeut. Allons, vous vous disposez
+à rejoindre l'armée, n'est-ce pas? vous voulez donc nous
+abandonner à notre malheureux sort. Je savais bien que je
+devinais juste! j'en avais comme un pressentiment. Cette pensée
+que vous alliez nous quitter m'a mise tout en émoi, c'est que
+je pense souvent à vous quand je suis seule, monsieur Jos, et
+alors je suis vite accourue pour vous supplier de n'en rien faire,
+de ne point nous abandonner.»</p>
+
+<p>Voici maintenant de quelle manière on pouvait interpréter
+ces paroles:</p>
+
+<p>«Mon cher monsieur, dans le cas où l'armée éprouverait un
+échec et serait forcée de battre en retraite, vous avez une
+excellente voiture où je compte bien trouver une place.»</p>
+
+<p>La pénétration de Jos alla-t-elle jusqu'à découvrir ce sens
+caché? Nous n'oserions le garantir. Jos gardait, du reste, à la
+dame un profond ressentiment de ses airs d'indifférence pour
+lui pendant son séjour à Bruxelles. L'avait-elle jamais présenté
+aux illustres amis de Rawdon? C'était tout au plus si elle l'avait
+invité à ses réunions. Il faut ajouter qu'il était d'une timidité
+excessive au jeu et ne hasardait jamais beaucoup. George et
+Rawdon ne pouvaient le sentir; peut-être n'étaient-ils pas
+bien aises de l'avoir pour témoin de leurs amusements
+favoris.</p>
+
+<p>«C'est cela! pensait Jos, elle vient me trouver quand elle a
+besoin de moi. Elle pense à son vieux Jos Sedley quand personne
+autre ne lui trotte en tête.»</p>
+
+<p>Mais il se sentait surtout très-fier de l'opinion avantageuse
+que Rebecca paraissait se faire de son courage. Il rougit de
+nouveau, se rengorgea dans sa cravate, et d'un ton d'importance:</p>
+
+<p>«Il est vrai, dit-il, que je ne serais pas fâché d'assister à
+une bataille rangée; c'est une pensée, d'ailleurs, que tout
+homme de c&oelig;ur aurait à ma place, n'est-ce pas? J'ai bien vu
+comme une guerre en miniature dans les Indes, je voudrais
+voir maintenant de la haute stratégie.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, messieurs, vous sacrifieriez tout à un plaisir,
+continua Rebecca du même ton. Le capitaine Crawley m'a
+quittée ce matin aussi gai que s'il allait à une partie de chasse.
+Que lui importaient, que vous importent à vous les angoisses
+et les tortures de la femme que vous abandonnez? Je viens,
+mon cher monsieur Sedley, je viens chercher auprès de vous
+refuge et consolation. J'ai passé ma matinée dans les larmes et
+la prière dans l'appréhension des périls qui menacent nos maris,
+nos troupes, nos alliés. Et venant ici dans l'espoir d'y trouver
+asile et protection auprès du seul ami qui me reste pour me
+défendre au milieu de ces scènes de sang et de carnage, devais-je
+m'attendre à vous voir partir, vous aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! chère madame, répondit Jos oubliant toutes les anciennes
+rancunes, il ne faut pas vous tourmenter ainsi; je dis
+seulement que j'aurais du plaisir à aller voir cela! c'est un
+langage que tiendrait tout Anglais à ma place; mais mon devoir,
+à moi, m'enchaîne ici, et je ne puis laisser cette pauvre
+s&oelig;ur qui est là enfermée dans sa chambre.»</p>
+
+<p>En même temps il désignait du doigt la porte d'Amélia.</p>
+
+<p>«Noble frère et excellent c&oelig;ur! dit Rebecca en passant sur
+ses yeux son mouchoir, qui sentait l'eau de Cologne, comme
+j'ai été injuste envers vous, moi qui vous accusais de n'avoir
+point de c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certes oui, je vous le jure, dit Jos en portant sa
+main sur l'organe en question, vous avez été injuste envers
+moi, chère mistress Rawdon, oh! oui, bien injuste!</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait être aveugle pour nier votre fidélité et votre
+dévouement à votre s&oelig;ur; mais vous, il y a deux ans, je m'en
+souviens encore parfaitement, vous avez été bien perfide à
+mon endroit.»</p>
+
+<p>Et Rebecca, après avoir un instant fixé ses yeux sur lui, se
+dirigea vers la fenêtre.</p>
+
+<p>Une vive rougeur monta aux oreilles de Jos. L'organe dont
+Rebecca accusait l'absence chez lui se mit à faire de furieuses
+gambades. Il se rappela son brusque éloignement, sa passion
+incandescente d'autrefois, leurs promenades en voiture, la
+bourse de soie verte, le temps où il contemplait avec un c&oelig;ur
+épris la blancheur de ses bras et l'éclat de ses yeux.</p>
+
+<p>«Je sais que vous me croyez ingrate, reprit Rebecca.» Et
+quittant la fenêtre, elle se mit à le regarder de nouveau; puis
+elle continua d'une voix émue et tremblante:</p>
+
+<p>«Votre froideur, vos regards dédaigneux, tout dans vos
+manières, lorsque nous nous sommes retrouvés dernièrement,
+tout m'a prouvé votre indifférence et votre oubli. Quant à moi,
+n'avais-je pas des motifs pour vous éviter? Cherchez dans
+votre c&oelig;ur la réponse à cette question. Pensez-vous que mon
+mari fût d'humeur à vous voir avec plaisir? Les seuls mots un
+peu durs qu'il m'ait adressés, je dois cette justice au capitaine
+Crawley, me sont venus à votre occasion. Quelle blessure, hélas!
+ne rouvraient-ils pas dans mon c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Juste ciel! grands dieux! disait Joseph dans un transport
+de joie et d'inquiétude; qu'ai-je fait pour.... pour....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! croyez-le bien, dit Rebecca, la jalousie est une terrible
+chose! j'ai eu bien à souffrir de sa part à cause de vous.
+Cependant, en dépit du passé, mon c&oelig;ur lui appartient tout
+entier, et vous savez si je suis innocente, monsieur Sedley.»</p>
+
+<p>Le sang de Jos lui brûlait les veines; il couvait du regard
+cette victime, qui avait fini par subir le charme séducteur
+de sa personne. D'adroites paroles, de tendres &oelig;illades
+rallumèrent en un instant ses ardeurs assoupies, et lui firent
+refouler bien loin et doutes et soupçons. Y compris Salomon
+lui-même, les hommes les plus sages ne se sont-ils pas toujours
+laissé prendre aux cajoleries des femmes?</p>
+
+<p>«En cas de désastre, pensa Becky, ma retraite est assurée.
+Je puis maintenant compter sur la place d'honneur dans sa
+voiture.»</p>
+
+<p>Personne ne peut mesurer à quels amoureux transports, à
+quelles brûlantes déclarations M. Jos se fût laissé entraîner
+dans le désordre de ses sens, si M. Isidore ne fût aussitôt survenu
+pour remplir auprès de lui les devoirs de sa charge. Jos tout
+prêt à se répandre en tendres aveux, pensa étouffer de l'émotion
+qu'il lui fallut comprimer en lui-même; et quant à Rebecca,
+elle jugea que désormais elle n'avait plus rien de mieux à faire
+que d'aller consoler sa chère Amélia.</p>
+
+<p>«Au revoir, dit-elle, en faisant à M. Jos le geste de main
+le plus amical, puis elle frappa doucement à la porte de mistress
+Osborne.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle tirait la porte sur elle, Joseph s'affaissait sur
+son fauteuil de la façon la plus tragique; à entendre ses soupirs
+on aurait dit un soufflet de forge.</p>
+
+<p>«Voilà un vêtement qui doit gêner monsieur,» se risqua à
+dire Isidore, les yeux fixés sur la redingote de Jos.</p>
+
+<p>Son maître n'entendit point; il pensait bien à son habit!
+Tantôt la vision trop fugitive de son enchanteresse le plongeait
+dans une folle extase, et tantôt il se laissait aller aux défaillances
+d'une conscience coupable, croyant voir déjà le jaloux
+Rawdon, ses moustaches fièrement retroussées et posant le
+doigt sur la détente de ses terribles pistolets de duel.</p>
+
+<p>À la vue de Rebecca le c&oelig;ur d'Emmy tressaillit d'effroi, et la
+pauvre enfant fit un bond en arrière. La soirée de la veille lui
+revint tout entière à l'esprit. Elle l'avait oubliée sous le poids
+de ses terribles préoccupations; elle avait oublié Rebecca, sa
+jalousie et le reste en présence du départ et des périls de son
+mari. Nous-mêmes n'avons point voulu troubler le mystère de
+ses larmes et de sa douleur jusqu'au moment où cette effrontée
+coquette rompit le charme et tourna le bouton. Qui pourra
+dire les angoisses de ces longues heures passées par cette
+pauvre enfant prosternée dans une prière muette au milieu
+d'amères rêveries! Ceux qui racontent les batailles et chantent
+le triomphe parlent rarement de ces pénibles détails. Au milieu
+des hymnes de la victoire, le conquérant n'a jamais voulu entendre
+les gémissements des veuves et les cris des mères! Jamais
+cependant plus légitime et plus douloureuse protestation
+ne s'éleva contre les joies lugubres et ensanglantées du triomphateur.</p>
+
+<p>Amélia éprouva d'abord une répulsion instinctive devant ce
+regard glauque et brillant, cette fraîche toilette qui semblait
+défier l'anxiété générale, ces bras tendus vers elle pour protester
+d'une amitié mensongère. Puis un juste courroux s'empara
+de son c&oelig;ur, le sang monta à sa figure d'abord aussi
+pâle que la mort; elle renvoya à Rebecca un coup d'&oelig;il fixe et
+glacial, et sa rivale s'arrêta toute surprise et presque troublée.</p>
+
+<p>Mais cet embarras fut de courte durée, et faisant un pas vers
+sa victime:</p>
+
+<p>«Ma chère Amélia, lui dit-elle, vous avez l'air d'être souffrante;
+je vous en prie, pour ma tranquillité, dites-moi, ce que
+vous avez?»</p>
+
+<p>Amélia recula de nouveau. Pour la première fois de sa vie,
+cette âme confiante et sincère refusait d'ajouter foi à une démonstration
+affectueuse et bienveillante. Elle recula et un frisson
+lui parcourut tout le corps.</p>
+
+<p>«Vous ici, Rebecca?» dit-elle avec une froideur pleine de
+dignité.</p>
+
+<p>Ce regard fit naître quelque inquiétude dans l'esprit de la
+visiteuse.</p>
+
+<p>«Elle l'a vu au bal glisser la lettre dans le bouquet, pensa
+Rebecca. Voyons, chère Amélia, reprit-elle tout haut et en baissant
+les yeux, soyez plus calme, je viens voir si je puis.... si
+vous vous sentez mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous-même, repartit Amélia, comment vous trouvez-vous?
+Oh! fort bien sans doute, car vous n'aimez point votre
+mari. Autrement seriez-vous ici! Vous avez été pour moi la
+source de bien cruelles souffrances, et cependant avez-vous
+jamais trouvé en moi autre chose qu'une amie tendre et
+dévouée?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sans doute Amélia, répondit l'autre femme le front
+toujours incliné.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous étiez malheureuse, n'ai-je pas été comme
+votre s&oelig;ur? Ne vous ai-je pas tendu les bras quand vous n'aviez
+ni parents ni amis, et quand tous ces souvenirs devaient
+vous faire aimer mon bonheur, vous engager au moins à le
+respecter, vous êtes venue porter le trouble dans mes affections,
+vous êtes venue vous mettre entre mon amour et lui!
+Qui êtes-vous donc pour porter la discorde où Dieu a mis
+l'union, pour m'enlever le c&oelig;ur de mon bien-aimé, de mon
+mari? Pensez-vous l'aimer d'un amour aussi vrai, aussi pur que
+le mien? Sa tendresse formait toute ma joie, vous le savez, et
+malgré cela vous avez voulu me la ravir. Honte à vous, Rebecca,
+âme méchante et dépravée! honte à vous, amie trompeuse
+et épouse infidèle!</p>
+
+<p>&mdash;Amélia, j'en prends Dieu à témoin, je n'ai aucun reproche
+à me faire à l'égard de mon mari.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Rebecca, interrogez votre conscience, et voyez si elle
+vous en dira autant pour ce qui me concerne. Si vous n'avez
+pas réussi, ce n'est pas faute au moins d'y avoir essayé.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ignore tout, pensa Rebecca plus rassurée.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais quelle voix secrète disait à mon c&oelig;ur qu'il
+échapperait à vos piéges, à vos fourberies, et qu'enfin il reviendrait
+à moi. J'étais sûre de la générosité de son c&oelig;ur;
+j'avais foi dans son amour, et son amour a été rendu à mes
+v&oelig;ux.»</p>
+
+<p>La pauvre enfant prononça ces paroles avec une vivacité et
+une effusion dont Rebecca ne l'avait jamais crue capable, et
+qui la laissèrent muette. Amélia poursuivit d'une voix attendrie:</p>
+
+<p>«Vous ai-je jamais fait aucun mal pour chercher ainsi à
+m'enlever celui que j'aime? Il est à moi depuis six semaines
+au plus. Vous auriez dû, par pudeur au moins, respecter les
+premiers jours de notre mariage; et vous semblez, au contraire,
+n'avoir rien eu de plus pressé que de corrompre mon
+bonheur. Et vous venez sans doute maintenant pour jouir du
+spectacle de mon affliction. Ah! quinze jours des plus cruelles
+souffrances auraient dû m'épargner cette dernière insulte!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Dieu!... fit Rebecca; puis elle finit sa phrase
+de la façon la plus maladroite: M'a-t-on jamais vue mettre le
+pied ici?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, vous dites la vérité; mais, par vos séductions,
+vous avez enlevé mon mari à son intérieur. Venez-vous me le
+ravir encore? Il n'est plus ici, il est bien loin maintenant....
+Il s'est assis sur ce sofa; c'est là que nous avons prononcé
+nos dernières paroles.... J'étais sur ses genoux, ma tête inclinée
+sur la sienne. Nous avons prié tous deux, et nous avons
+dit: Notre Père....» Oui, il était là et on me l'a emmené; il est
+bien loin maintenant; mais il m'a promis de revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Il reviendra, chère Emmy, fit Rebecca en proie à une
+émotion involontaire.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, dit Amélia: voici son ceinturon; n'est-il pas
+d'une jolie couleur?»</p>
+
+<p>En même temps elle le portait à ses lèvres et le couvrait de
+baisers, puis elle le passait autour de sa taille, et elle restait
+ainsi de longs instants, immobile comme une statue de marbre.
+Elle ne pensait plus ni à son courroux, ni à sa jalousie, ni à la
+présence même de sa rivale. Enfin, à moitié souriante, elle
+alla caresser l'oreiller où George reposait la nuit à côté d'elle.</p>
+
+<p>Rebecca quitta la chambre sans proférer une parole.</p>
+
+<p>«Comment se trouve Amélia? demanda Jos, toujours
+étendu dans son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai trouvée fort souffrante, répondit Rebecca; il faudrait
+mettre quelqu'un auprès d'elle pour la soigner.»</p>
+
+<p>Après quoi elle partit toute sérieuse, malgré les vives instances
+de Jos, qui la pressait d'accepter son dîner.</p>
+
+<p>En quittant Amélia, mistress Crawley rencontra la major
+O'Dowd, dans l'âme de laquelle les sermons du Doyen n'avaient
+pu réussir à ramener le calme. Peu habituée aux politesses de
+mistress Rawdon, elle fut toute surprise de se voir abordée par
+elle. Rebecca lui apprit que cette pauvre petite mistress Osborne
+était dans un état pitoyable, et que le chagrin l'avait rendue
+presque folle. Qu'enfin ce serait une bonne action à mistress
+O'Dowd d'aller consoler sa jeune amie.</p>
+
+<p>«J'ai déjà beaucoup de ma propre affliction, dit mistress
+O'Dowd avec gravité, et cette pauvre Amélia doit fort peu désirer
+les visites; toutefois, si elle est aussi souffrante que vous le dites,
+et si vos occupations ne vous laissent pas le temps de rester
+auprès d'elle, après toutes vos belles protestations de tendresse
+à son égard, je vais voir ce que je pourrais faire pour
+elle. J'ai bien l'honneur d'être la vôtre, madame.»</p>
+
+<p>Là-dessus, la dame au turban, après une légère inclination
+de tête, tira sa révérence à mistress Crawley, dont la compagnie
+ne lui paraissait aucunement désirable.</p>
+
+<p>Becky, avec un sourire sur les lèvres, s'arrêta pour voir s'éloigner
+la majestueuse major. Enfin, son sérieux ne put
+tenir contre un dernier regard que lui décocha mistress
+O'Dowd par-dessus son épaule, comme la flèche du Parthe;
+et sa bonne humeur l'emporta.</p>
+
+<p>«Charmée, ma belle dame, marmotta Peggy entre ses
+dents, de vous voir si gaie. Ce n'est pas votre chagrin qui vous
+abîme les yeux à force de pleurer.»</p>
+
+<p>En même temps, elle se dirigea d'un pas rapide vers la demeure
+de mistress Osborne.</p>
+
+<p>La pauvre femme se trouvait encore auprès du lit où l'avait
+laissée Rebecca; elle était debout, toujours égarée par le chagrin.
+La femme du major, d'un caractère plus ferme et plus
+énergique, essaya de son mieux à consoler sa jeune amie.</p>
+
+<p>«Allons! du courage, Amélia, lui dit-elle avec douceur; il
+ne faut pas qu'il vous trouve par trop souffrante, quand il
+vous reviendra après la victoire. Vous n'êtes pas la seule aujourd'hui
+dont le sort repose entre les mains de Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! fit Amélia, la force et le courage m'ont abandonnée.»</p>
+
+<p>Elle avait le sentiment de sa faiblesse; toutefois la présence
+d'une personne plus énergique releva son moral, et elle se retint
+par la crainte de donner à son amie le spectacle de ses
+défaillances. Pendant le temps que ces deux femmes passèrent
+ensemble, leur c&oelig;ur avait rejoint le régiment, et en suivait la
+marche lointaine. Des craintes, des prières et des v&oelig;ux, tel
+est le triste lot des femmes dans la guerre. Car la guerre lève
+son tribut sur les deux sexes: aux hommes elle demande leur
+sang, aux femmes elle prend leurs larmes.</p>
+
+<p>Vers les deux heures et demie vint se placer un événement
+d'une haute importance pour M. Joseph; il s'agissait de dîner.
+La mort pouvait à quelques lieues de là faire sa terrible moisson,
+pour lui il n'en perdait pas un coup de dent. Il se rendit
+lui-même auprès d'Amélia, espérant la décider à prendre quelque
+nourriture, il eut recours dans ce but à toute son éloquence
+culinaire.</p>
+
+<p>«Venez, dit-il, venez, la soupe est excellente. Allons
+Emmy, du courage, que diable!»</p>
+
+<p>Et il lui baisa la main.</p>
+
+<p>Depuis bien des années, si l'on excepte le jour du mariage,
+il ne lui avait fait pareille tendresse.</p>
+
+<p>«Vous êtes bien bon, Joseph, lui dit-elle; tout le monde
+est bien bon pour moi, je vous en ai beaucoup de gré, mais je
+désire ne pas quitter ma chambre de la journée.»</p>
+
+<p>Le fumet de la soupe produisit toutefois un si agréable chatouillement
+sur les nerfs olfactifs de mistress O'Dowd, qu'elle
+s'offrit pour tenir compagnie à M. Jos. Tous deux allèrent se
+mettre à table.</p>
+
+<p>«Grâces à Dieu, pour nous avoir donné cet excellent bouillon,»
+dit avec solennité la femme du major.</p>
+
+<p>Elle pensait à son digne époux, chevauchant alors à la tête
+de ses braves.</p>
+
+<p>«Ils feront un bien mauvais dîner aujourd'hui, ces pauvres
+enfants, ajouta-t-elle avec un soupir; puis elle avala le
+contenu de son assiette avec une résignation très-philosophique.</p>
+
+<p>Le courage de Jos grandissait en proportion des morceaux
+qu'il mangeait: à la fin du dîner, pour boire, disait-il, à la
+santé du régiment, il se fit apporter un verre de champagne.</p>
+
+<p>«Allons, mistress O'Dowd, fit-il avec un aimable salut à sa
+convive; vous, Isidore, remplissez le verre de la major; et buvons
+à la santé de ce bon O'Dowd et du brave ***<sup>e</sup>.»</p>
+
+<p>Tout à coup Isidore tressaillit, la femme du major laissa
+tomber son couteau et sa fourchette, et, à travers les fenêtres
+toutes grandes ouvertes, on put distinguer dans le lointain un
+roulement sourd et continu.</p>
+
+<p>«Qu'avez-vous, drôle? demanda Jos en apostrophant son
+domestique. Allons, versez-nous à boire.</p>
+
+<p>&mdash;N'entendez-vous pas? dit Isidore en courant à la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu nous protége, s'écria mistress O'Dowd, c'est le canon.»</p>
+
+<p>Elle s'élança à la suite d'Isidore comme pour se rapprocher
+du bruit.</p>
+
+<p>Toutes les maisons étaient garnies de figures pâles et inquiètes,
+et les rues de la ville encombrées d'une foule morne et
+silencieuse.</p>
+
+
+
+
+<h2><a id="XXXII"></a>CHAPITRE XXXII.</h2>
+
+<h2>Où Joseph prend la fuite.</h2>
+
+
+<p>Bruxelles présentait alors des scènes de tumulte et d'effroi
+dont notre plume ne peut donner qu'une idée affaiblie. Des
+flots de peuple se précipitaient vers la porte de Namur, située
+dans la direction du bruit. La route était couverte de gens à
+cheval, qui allaient aux renseignements sur le sort de l'armée.
+On se demandait des nouvelles de proche en proche. Les plus
+gros seigneurs et les plus grandes dames de l'Angleterre ne faisaient
+aucune difficulté de parler au premier venu.</p>
+
+<p>Les partisans de Napoléon couraient de côté et d'autre dans
+un état d'exaltation fébrile et prédisaient le triomphe de leur
+empereur. Les marchands fermaient précipitamment leurs boutiques
+pour prendre leur part des inquiétudes de la foule et
+grossir le tumulte. Les femmes se pressaient dans les églises,
+encombraient les chapelles et s'agenouillaient pour prier jusque
+sur les dalles du porche. Les sourds roulements du canon se
+succédaient de minute en minute. Des voitures chargées de
+fuyards sillonnaient la ville, se dirigeant vers la barrière de
+Gand. Déjà les prédictions du parti napoléonien prenaient la
+consistance de faits accomplis.</p>
+
+<p>«Il a culbuté ses ennemis, disait-on, et il est en marche
+sur Bruxelles.</p>
+
+<p>&mdash;En un tour de main il aura raison des Anglais, disait
+M. Isidore à son maître, et il arrivera ici ce soir.»</p>
+
+<p>Le pauvre Jos était toujours par voie et par chemin, s'informant
+à tous ceux qu'il rencontrait du désastre de ses compatriotes.
+À chaque nouveau détail, sa figure pâlissait davantage
+et ce pacifique héros commençait à céder à la panique générale;
+le champagne ne pouvait plus suffire à remonter son courage.
+Avant la nuit, il en était arrivé à un tel degré d'abattement et
+de faiblesse, qu'Isidore, au comble de la joie, se voyait déjà
+propriétaire de la redingote à brandebourgs.</p>
+
+<p>Après avoir un moment prêté l'oreille à la fusillade, la femme
+du major se souvint d'Amélia, restée seule dans la pièce voisine.
+Elle courut auprès d'elle pour la consoler ou partager au
+moins ses douleurs. Cette brave et digne femme puisait un
+redoublement d'énergie dans la pensée que cette faible créature
+l'avait alors pour seul appui. Ces deux femmes passèrent
+ensemble de longues heures, pendant lesquelles l'honnête Irlandaise
+s'efforçait, tantôt par le raisonnement, et tantôt par ses
+tendres paroles, de ramener le calme dans cette âme agitée;
+puis elle-même s'adressait au ciel dans une fervente prière.</p>
+
+<p>«Tant que le feu a duré, disait plus tard cette excellente
+femme, j'ai gardé sa main dans la mienne.»</p>
+
+<p>Pauline, la bonne, était allée à l'église voisine prier pour son
+homme à elle.</p>
+
+<p>Quand le canon eut cessé de gronder, mistress O'Dowd sortit
+de la chambre d'Amélia et trouva dans la pièce voisine maître Joseph
+en tête-à-tête avec deux bouteilles vides; mais elles avaient
+été impuissantes à lui rendre le courage. Une ou deux fois il
+s'était présenté à la porte de sa s&oelig;ur avec une mine très-effarée;
+il avait ouvert la bouche comme pour dire quelque chose;
+mais l'immobilité de la femme du major l'avait fait battre en
+retraite sans qu'il ait pu soulager son esprit des paroles qui le
+gênaient si fort. Il songeait à la fuite, mais n'osait pas l'avouer.</p>
+
+<p>Cependant, lorsque mistress O'Dowd vint le rejoindre dans la
+salle où, rendu plus mélancolique encore par une demi-obscurité,
+il se lamentait en face de ses deux bouteilles de champagne,
+Joseph alors se hasarda à lui ouvrir le fond de son
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Mistress O'Dowd, lui dit-il, vous ferez bien de dire à Amélia
+de s'apprêter.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous donc la mener prendre l'air? demanda la
+femme du major; elle n'est pas de force à cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que.... j'ai demandé ma voiture, dit-il, et.... des
+chevaux de poste. Isidore est allé les chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Vous prend-il donc fantaisie de vous promener au clair
+de la lune? repartit mistress O'Dowd; quant à elle, ce dont elle
+a le plus besoin, c'est son lit; aussi je viens de la faire
+coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Allez la faire lever, il faut qu'elle se lève, s'écria Jos en
+frappant du pied avec force. J'ai demandé des chevaux, m'entendez-vous?
+des chevaux de poste. La déroute est complète,
+et....</p>
+
+<p>&mdash;Et après? demande mistress O'Dowd.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je pars pour Gand, continua Jos. Tout le monde
+fait comme moi. Il y a une place pour vous dans ma voiture.
+Il faut que nous soyons en route dans une demi-heure.»</p>
+
+<p>La femme du major lui jeta un regard de suprême mépris.</p>
+
+<p>«Je ne bougerai pas, dit-elle, tant que je n'en aurai pas reçu
+l'avis d'O'Dowd. Partez, si tel est votre bon plaisir, monsieur
+Sedley; mais, je vous le jure, je reste ici avec Amélia.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux qu'elle parte! vociféra Joseph avec de nouveaux
+trépignements.»</p>
+
+<p>Mistress O'Dowd, la main fièrement campée sur la hanche,
+barra la porte de la chambre à coucher.</p>
+
+<p>«Vous êtes trop bon frère, en vérité, monsieur Sedley, lui
+dit-elle; mais vous irez tout seul vous mettre sous les jupes de
+petite maman. Beaucoup de plaisir je vous souhaite, très-cher
+monsieur, et surtout <i>débarquez sans naufrage</i>, comme dit la
+chanson. Toutefois, si j'ai un conseil à vous donner, vous ferez
+bien de raser vos moustaches, ou elles pourraient vous jouer
+un vilain tour.</p>
+
+<p>&mdash;Mille tonnerres!...» hurla Jos, partagé à la fois entre la
+crainte, la rage et le dépit.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, arriva Isidore.</p>
+
+<p>«Pas un cheval dans cette diable de ville!» maugréait le laquais
+furieux.</p>
+
+<p>Les moindres quadrupèdes avaient été mis en réquisition,
+car Jos n'était pas le seul à écouter les inspirations de la
+peur.</p>
+
+<p>Mais les terreurs de Jos, déjà si cruelles et si poignantes, devaient
+atteindre avant peu aux dernières limites. Pauline, la
+femme de chambre, avait, comme on l'a vu, <i>son homme à elle</i>
+dans les rangs de l'armée envoyée contre Napoléon. Cet homme,
+originaire de Bruxelles, servait dans les hussards belges. Ses
+concitoyens se signalèrent, dans cette lutte mémorable, par tout
+autre chose que la valeur, et le jeune Régulus Van Cutsum,
+l'amant de Pauline, connaissait trop bien le devoir du soldat
+pour ne pas obéir à l'ordre de sauve qui peut donné par son
+colonel.</p>
+
+<p>Le jeune Régulus, ainsi nommé pour avoir eu un sans-culotte
+pour parrain, venait passer tous les loisirs que lui laissait
+son état dans la cuisine de sa Pauline, et les joies de son
+existence se partageaient entre les faveurs et le bouillon de sa
+belle. Lorsqu'il fallut partir avec le régiment, la sensible Pauline,
+tout en versant des torrents de larmes, avait garni les
+poches et les fontes de son hussard d'un choix de comestibles
+destinés à lui adoucir les ennuis du bivouac.</p>
+
+<p>Pour lui, pour son régiment, la campagne fut bientôt finie.
+Il faisait partie du détachement commandé par le prince d'Orange.
+À juger de la bravoure de ces hommes par la longueur
+des épées et des moustaches, par la richesse de l'uniforme et
+des harnais, Régulus et ses compagnons devaient être le corps
+le plus vaillant qui ait jamais défilé à la parade.</p>
+
+<p>Ney, s'étant porté aux avant-postes des ennemis, avait successivement
+enlevé leurs positions. Tout semblait perdu pour
+les alliés, lorsque la division anglaise, débouchant aux Quatre-Bras,
+changea à elle seule la face de la lutte. Les escadrons
+parmi lesquels se trouvait Régulus avaient été admirables dans
+leur ardeur à battre en retraite devant les Français. Par politesse,
+sans doute, et pour laisser aux Anglais le champ plus
+libre, ainsi que tous les honneurs de la guerre, nos héros prirent
+la fuite dans toutes les directions. En un clin d'&oelig;il le régiment
+avait cessé d'exister; il n'était plus nulle part, et quant
+à se rallier, il n'en sentait nul besoin. Ce fut ainsi que Régulus
+se trouva galopant à plusieurs milles du lieu de l'action, sans
+autre escorte que lui-même. Et maintenant pour lui quel refuge
+plus sûr que la cuisine de sa Pauline, toujours si hospitalière,
+toujours présente à sa mémoire, à son c&oelig;ur, à son estomac
+reconnaissant?</p>
+
+<p>Vers dix heures environ, dans la maison qu'habitaient les
+Osborne, on entendit le cliquetis d'un sabre retentir sur les
+marches de l'escalier. On poussa discrètement la porte de la
+cuisine, et la pauvre Pauline pensa s'évanouir de terreur,
+quand, à son retour de l'église, elle vit se dresser devant elle
+son hussard aux yeux effarés. Il était aussi pâle que l'amant de
+Lénore dans la légende allemande. Pauline pensa bien à crier;
+mais ses cris auraient fait venir ses maîtres, et que serait alors
+devenu son bien-aimé? Elle préféra donc étouffer toute exclamation.
+Après s'être assurée que son héros n'était point un vain
+fantôme, elle lui servit de la bière et les restes du dîner que
+Jos, dans l'excès de ses terreurs, avait renvoyé presque intact.
+Entre chaque bouchée, le hussard faisait à sa belle le récit de
+la déroute.</p>
+
+<p>Son régiment avait fait des prodiges de valeur et, un moment,
+avait soutenu à lui seul l'effort de toute l'armée française;
+mais force avait été de plier devant le nombre. Toute l'armée
+anglaise était maintenant taillée en pièces, tous les régiments
+avaient été détruits l'un après l'autre. En vain les Belges avaient
+tenté d'en sauver quelques-uns du carnage; les soldats du duc
+de Brunswick, prenant la fuite avaient laissé tuer leur duc,
+en un mot, la débâcle était générale. Quant à Régulus, il ne
+désirait qu'une chose, c'était de noyer dans des flots de bière
+la douleur de la défaite.</p>
+
+<p>Isidore, qui, sur ces entrefaites, était venu à la cuisine,
+s'empressa d'aller tout répéter à M. Joseph.</p>
+
+<p>«Tout est fini, lui cria-t-il dès qu'il fut à portée d'être entendu,
+le duc de Wellington est prisonnier, le duc de Brunswick
+est tué, l'armée anglaise est en déroute.... Un seul homme
+a pu échapper au massacre, il est en ce moment à la cuisine.
+Venez, venez, il vous dira tout.»</p>
+
+<p>Jos s'élança aussitôt vers la cuisine, et trouva Régulus occupé
+à venger sa défaite sur une bouteille de bière. À l'aide des
+phrases les plus françaises qu'il put trouver, et qui étaient
+fort loin d'être irréprochables au point de vue grammatical,
+Joseph pria le hussard de recommencer son récit. Ce récit
+s'augmentait de détails de plus en plus lugubres à chaque nouvelle
+édition donnée par Régulus. De tout le régiment, il était
+le seul homme qui n'eût pas succombé à cette boucherie. Il
+avait vu le duc de Brunswick étendu mort, les hussards en
+fuite, et les Écossais hachés par le canon.</p>
+
+<p>«Et le ***<sup>e</sup>?» balbutia Jos.</p>
+
+<p>&mdash;Taillé en pièces,» répondit imperturbablement le hussard.</p>
+
+<p>À ces mots, Pauline fut prise d'une crise nerveuse, et remplit
+la maison de ses cris et de ses sanglots.</p>
+
+<p>«Oh! ma chère maîtresse, ma bonne petite dame!» s'écriait-elle
+par intervalles.</p>
+
+<p>Égaré par la terreur, Jos Sedley ne savait plus à quel coin
+du monde demander son salut. De la cuisine il se précipita
+dans le salon et regarda la porte d'Amélia avec une expression
+suppliante; mais bientôt, se rappelant les dédains de mistress
+O'Dowd, il prêta l'oreille pendant un moment, et, prenant un
+parti énergique, résolut de s'aventurer dans la rue.</p>
+
+<p>Saisissant une chandelle avec tout le courage du désespoir,
+il se mit à la recherche de son chapeau galonné, qu'il finit par
+retrouver à sa place ordinaire, sur la console de l'antichambre,
+devant un miroir où il avait coutume de donner le dernier
+coup d'&oelig;il à sa toilette. Telle est la puissance de l'habitude,
+que, malgré ses terreurs, il se mit instinctivement devant la
+glace pour passer l'inspection d'usage. À la vue de sa pâleur,
+il se sentit défaillir; mais ses moustaches surtout attirèrent
+son attention; depuis sept semaines environ qu'on leur avait
+permis de voir le jour, elles avaient atteint un degré de développement
+bien capable de lui donner des inquiétudes dans la
+circonstance actuelle.</p>
+
+<p>«On va me prendre pour un militaire,» pensa-t-il, en se rappelant
+l'avis d'Isidore et les menaces de massacre proférées
+contre toute l'armée anglaise.</p>
+
+<p>Il remonta précipitamment dans sa chambre et tira violemment
+la sonnette.</p>
+
+<p>Isidore accourut. Jos était déjà sur sa chaise, sa cravate enlevée,
+son col rabattu, sa tête renversée, et les deux mains
+autour du cou, au-dessous du menton.</p>
+
+<p>«<i>Coupé moâ, Isidore</i>, criait-il, <i>vite, coupé moâ</i>.»</p>
+
+<p>Isidore pensa un moment que son maître, atteint d'aliénation
+mentale, lui disait de lui couper la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Les moustaches.... moâ vouloar descendre dans le rou....
+coupé les moustaches.... rasé vite</i>.»</p>
+
+<p>Son français se pressait avec assez de rapidité sur ses lèvres,
+mais il était en révolte constante avec la grammaire.</p>
+
+<p>D'un coup de rasoir, les moustaches disparurent. À la suite
+de cette opération, Isidore éprouva une satisfaction ineffable,
+lorsqu'il entendit son maître lui concéder tous ses droits de
+propriété sur le chapeau et l'habit si longtemps désirés.</p>
+
+<p>«<i>Moé ne porté plou le habit militaire, le bonné... donné à
+vou, vou le prené dehors</i>.»</p>
+
+<p>Isidore allait donc pouvoir enfin figurer avec avantage dans
+l'allée Verte.</p>
+
+<p>Après cet acte de générosité, Jos prit dans sa garde-robe un
+habit et un gilet noirs, une cravate blanche et un castor à larges
+bords. Il les trouvait encore trop petits. Dans ce costume il
+avait toute l'allure de quelque honnête et gras ministre de
+l'Église réformée.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Véné mainténant</i>, continua-t-il, <i>souivé moâ, allé, partons
+dans la rou</i>.</p>
+
+<p>Après s'être assuré d'une escorte, il descendit l'escalier sur
+la pointe du pied, comme pour ne pas donner l'éveil, et se
+trouva enfin dans la rue.</p>
+
+<p>Au dire de Régulus il était le seul de son régiment, peut-être
+même de toute l'armée alliée qui eût échappé à la boucherie
+générale. Cependant bon nombre de ces prétendues victimes
+n'étaient pas aussi mortes qu'il voulait bien l'affirmer, et
+déjà beaucoup d'autres hussards commençaient à rentrer de
+toutes parts dans Bruxelles, tous répétaient qu'ils n'avaient
+cédé qu'à la dernière extrémité et ainsi s'accréditaient dans la
+ville les bruits d'une défaite pour les alliés. D'un moment à l'autre
+on s'attendait à voir arriver les Français, la panique était à son
+comble, et partout on se préparait au départ.&mdash;Point de chevaux!
+pensait Jos au comble de l'effroi. Il envoya Isidore en
+vingt endroits différents en demander, soit à vendre soit à
+louer. La réponse était partout la même, tous les chevaux
+étaient partis et à chaque fois le c&oelig;ur de Jos était prêt à défaillir.
+Faudrait-il donc entreprendre le voyage à pied? sous l'influence
+de la peur, cette masse pesante aurait trouvé des ailes.</p>
+
+<p>Les hôtels donnant sur le parc étaient presque tous occupés
+par les Anglais. Jos se mit à errer à l'aventure dans ce quartier,
+il allait écoutant de groupe en groupe, il trouvait les esprits
+agités comme lui par la crainte et la curiosité. Quelques
+familles assez heureuses pour se procurer des chevaux se hâtaient
+de sortir de la ville. Le plus grand nombre, aussi à
+plaindre que Jos, n'avait pu à aucun prix s'assurer des moyens
+de retraite. Parmi les fuyards de cette catégorie, Jos remarqua
+lady Bareacres et sa fille, qui étaient assises toutes deux
+dans leur voiture, sous la porte cochère de leur hôtel, leurs
+malles chargées sur l'impériale; elles n'avaient comme Jos
+d'autre obstacle à leur fuite que le manque de chevaux.</p>
+
+<p>Mistress Rebecca Crawley habitait le même hôtel que ces
+dames, et, jusqu'à cette époque, elles s'étaient efforcées de part
+et d'autre à se prouver, dans leurs moindres rapports, combien
+elles se détestaient. Si, par hasard, milady Bareacres rencontrait
+mistress Crawley dans l'escalier, aussitôt elle détournait la
+tête avec affectation. Toutes les fois qu'on prononçait devant
+elle le nom de sa voisine, elle avait mille petites infamies à raconter
+sur sa conduite. La comtesse ne pouvait digérer les
+familiarités du général Tufto avec la femme de l'aide de camp,
+et lady Blanche la fuyait comme si c'eût été la peste ou la vermine.
+Le comte seul échangeait volontiers quelques paroles
+avec elle toutes les fois qu'il pouvait échapper à la surveillance
+de ces dames.</p>
+
+<p>Rebecca allait pouvoir enfin se venger de tant d'outrages.
+Tout l'hôtel savait que les chevaux du capitaine Crawley étaient
+restés à l'écurie. Et, dès le commencement de l'alerte, lady
+Bareacres avait daigné envoyer à Rebecca sa femme de chambre
+pour lui présenter ses compliments et lui demander le prix
+qu'elle voulait de ses chevaux.</p>
+
+<p>Mistress Crawley lui retourna ses compliments dans un billet
+où elle lui faisait savoir qu'il n'était pas dans ses habitudes
+de traiter avec des femmes de chambre.</p>
+
+<p>À la suite de cette brève réponse, le comte en personne fut
+dépêché auprès de Becky, mais son ambassade n'obtint pas
+plus de succès que la précédente.</p>
+
+<p>«M'envoyer une femme de chambre, à moi! s'écriait mistress
+Crawley simulant la fureur. Pourquoi lady Bareacres ne
+m'a-t-elle pas fait dire tout de suite de mettre les chevaux à
+sa voiture? Est-ce milady ou sa femme de chambre qui veut
+prendre la fuite?»</p>
+
+<p>Telles furent les seules paroles que le comte put arracher à
+mistress Crawley, et qu'il alla reporter à la comtesse.</p>
+
+<p>Mais à quoi la nécessité ne peut-elle nous réduire? Après ce second
+échec, la comtesse alla trouver elle-même mistress Crawley;
+elle la supplia de lui céder ses chevaux, lui promit de les
+payer ce qu'elle voudrait, s'engageant même à recevoir Becky
+à l'hôtel Bareacres si celle-ci consentait à lui procurer tel
+moyens d'y rentrer.</p>
+
+<p>Mistress Crawley partit d'un éclat de rire.</p>
+
+<p>«Je me soucie peu de connaître la couleur de votre livrée,
+lui dit-elle d'un ton moqueur; quant à vous, ma belle dame,
+vous ferez bien de faire votre deuil de l'Angleterre, ou pour le
+moins de vos diamants. Soyez tranquille, les Français s'en
+accommoderont. D'ici à deux heures, vous les verrez à Bruxelles;
+pour moi, je serai déjà à moitié chemin sur la route de
+Gand. Vous m'offririez, pour mes chevaux, les deux gros diamants
+que Votre Seigneurie portait au bal, que je n'en voudrais
+pas, entendez-vous, ma très-noble lady.»</p>
+
+<p>Lady Bareacres frémissait de rage et d'effroi; elle avait
+cousu une partie de ses diamants dans la doublure de sa robe,
+et caché le reste dans les habits et les bottes de milord.</p>
+
+<p>«Madame, reprenait-elle, mes diamants sont chez le banquier,
+et j'entends avoir vos chevaux à l'instant.»</p>
+
+<p>Rebecca se mettait à rire de plus belle.</p>
+
+<p>La comtesse redescendit, toute bouleversée par la fureur, et
+elle rentra dans sa voiture. La femme de chambre, le valet de
+pied et le mari furent expédiés dans des directions opposées,
+pour tâcher de se procurer une rosse quelconque. Malheur à
+qui manquerait à l'appel! Milady était décidée à partir impitoyablement
+dès qu'elle aurait des chevaux: tant pis pour son
+mari s'il ne se trouvait pas là.</p>
+
+<p>Rebecca, de sa fenêtre, eut la satisfaction de voir milady
+assise dans sa voiture toute prête à partir, sauf les chevaux,
+et de lui adresser de railleuses condoléances, tandis que la
+comtesse s'emportait contre les lenteurs de ses maladroits
+émissaires.</p>
+
+<p>&mdash;Ne point trouver de chevaux! disait mistress Crawley, il
+y a de quoi se désoler, lorsqu'on a tant de diamants cousus dans
+les coussins de sa voiture! Les Français auront à se réjouir
+d'une si belle prise! je ne parle que des diamants, bien entendu.</p>
+
+<p>Mistress Crawley se livrait ainsi tout haut à ses réflexions
+devant le maître d'hôtel, les domestiques, les autres voyageurs
+et les flâneurs amassés dans la cour, et si les yeux de lady Bareacres
+eussent été alors des pistolets, Rebecca n'aurait plus
+eu longtemps à figurer parmi les personnages de cette histoire.</p>
+
+<p>Joe apercevant Rebecca toute rayonnante de son triomphe
+sur son ennemie humiliée, se dirigea aussitôt de son côté. Sa
+grosse figure pâle et effarée trahissait assez le secret de son
+âme. Lui aussi voulait fuir, et cherchait à s'assurer les moyens
+de retraite.</p>
+
+<p>«Il veut m'acheter mes chevaux, pensa Rebecca; je garderai
+pour moi ma jument et lui vendrai les deux autres.»</p>
+
+<p>Joe, s'adressant à sa chère amie, lui répéta la question qu'il
+faisait pour la centième fois depuis une heure:</p>
+
+<p>«Connaissez-vous des chevaux à vendre?</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi? dit Rebecca en riant, vous songez à fuir, monsieur
+Sedley, vous, le champion, le défenseur des dames?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas un militaire, balbutia Joe d'une voix
+étouffée.</p>
+
+<p>&mdash;Et Amélia, que deviendra-t-elle, qui protégera cette pauvre
+petite s&oelig;ur, demanda Rebecca; vous ne voulez pas l'abandonner,
+je suppose.</p>
+
+<p>&mdash;À quoi bon puis-je lui servir, si l'ennemi se présente? On
+ne lui fera aucun mal; tandis que mon domestique m'a dit
+qu'ils avaient juré, les lâches, de ne point faire de quartier aux
+hommes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est affreux! fit Rebecca fort divertie de ses terreurs.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'ailleurs, je ne veux point l'abandonner, s'écria cet
+excellent frère; non, elle ne sera point abandonnée, car il y a
+une place pour elle dans ma voiture, et une autre pour vous,
+ma chère mistress Crawley, si vous voulez venir, et si je puis
+trouver des chevaux, soupira-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai deux à vendre,» reprit son interlocutrice.</p>
+
+<p>Joe se serait volontiers jeté dans les bras de Rebecca.</p>
+
+<p>«Préparez la voiture, Isidore, s'écria-t-il; je les ai trouvés,
+je les ai trouvés.</p>
+
+<p>&mdash;Mes chevaux n'ont jamais été attelés, observa mistress
+Crawley; <i>Tintamarre</i> mettra votre voiture en pièces s'il sent
+seulement le brancard.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins est-il facile à monter? demanda notre héros
+pacifique.</p>
+
+<p>&mdash;Doux comme un agneau et rapide comme un lièvre, répondit
+Rebecca.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous qu'il soit assez fort pour me porter?» dit
+Joe.</p>
+
+<p>Il se voyait déjà galopant sur Tintamarre à plusieurs milles
+de Bruxelles, et ne pensait plus à la pauvre Amélia. Pour
+une personne qui savait s'en servir l'occasion était magnifique.</p>
+
+<p>Rebecca engagea Joe à monter dans sa chambre, il franchit
+l'escalier en quatre bonds et arriva tout haletant de la crainte
+de voir manquer son marché. Dans toute la vie de Joe on peut
+dire que ce fut le quart d'heure qui lui coûta le plus cher; Rebecca
+fixa le prix de sa marchandise sur le désir que Joe éprouvait
+de s'en voir possesseur, et sur la rareté de l'objet. La demande
+fut toutefois si considérable que notre gros peureux
+recula d'un pas en arrière.</p>
+
+<p>«C'est à prendre ou à laisser!» dit résolûment Becky.</p>
+
+<p>Elle avait reçu de Rawdon la recommandation expresse de
+ne pas s'en défaire à un prix moindre que celui qu'elle indiquait.
+Lord Bareacres, à l'étage inférieur, n'en n'offrait ni plus
+ni moins, mais son affection, son attachement sans borne pour
+la famille Sedley la décidaient en faveur de Joe. Enfin, ce cher
+M. Joe avait le c&oelig;ur trop bon pour ne pas comprendre qu'il
+faut que tout le monde vive. Bref, avec l'affection la plus tendre,
+il était impossible de se montrer plus serré en affaire.</p>
+
+<p>Joseph finit par accéder au prix de Rebecca, comme il était
+facile de le prévoir. La somme qu'il avait à lui compter était si
+importante, qu'il fut obligé de lui demander quelque délai; si
+importante, qu'elle constituait presque une fortune pour Rebecca.
+Elle eut bien vite calculé que cette somme jointe au
+prix des autres effets de Rawdon et à la pension qu'elle recevrait
+comme veuve, s'il restait sur le champ de bataille, lui
+créerait une position indépendante dans le monde, et que, désormais,
+elle n'avait plus à se préoccuper de voir arriver le
+veuvage.</p>
+
+<p>Une ou deux fois dans le courant de la soirée, elle avait
+songé à fuir comme les autres. Mais la réflexion lui suggéra
+un meilleur parti.</p>
+
+<p>«En admettant que les Français nous arrivent, pensa
+Becky, que pourront-ils faire à la femme d'un pauvre officier?
+Allons! nous ne sommes plus dans des temps de sac et de pillage;
+on nous laissera tranquillement retourner chez nous; ou
+je pourrai encore me fixer sur le continent avec un revenu assez
+honnête.»</p>
+
+<p>Joe, accompagné d'Isidore, descendit à l'écurie sans plus de
+retard pour examiner les chevaux; puis il dit à son valet de
+les seller sur-le-champ. Il voulait partir le soir même, à la minute.
+Il laissa à son valet le soin de préparer les montures,
+et lui-même se dirigea vers sa demeure pour y prendre ses
+dernières dispositions. Il voulait s'entourer du plus grand mystère,
+ne se sentant pas le courage de se présenter devant mistress
+O'Dowd et Amélia et de leur révéler ses projets de fuite.</p>
+
+<p>Tandis que Joe achevait son marché avec Rebecca et faisait
+sa visite à l'écurie, l'horizon commençait à s'éclairer des premières
+lumières du jour. Cette nuit s'était passée sans repos
+pour la cité; tout le monde était resté sur pied, toutes les fenêtres
+avaient de la lumière, à toutes les portes il se formait
+des groupes, et une agitation inquiète régnait dans toutes les
+rues. Les bruits les plus contradictoires circulaient de bouche
+en bouche. L'un annonçait la défaite complète des Prussiens,
+un autre la déroute des Anglais après une lutte acharnée,
+un troisième affirmait au contraire qu'ils étaient maîtres du
+champ de bataille. Peu à peu, ce dernier bruit finit par prendre
+une certaine consistance. En effet, les Français ne paraissaient
+point. Quelques traînards apportèrent de l'armée des
+nouvelles plus favorables. Enfin, un aide de camp arriva avec
+des dépêches pour le commandant de la place, et l'on put lire
+bientôt sur les murs de la ville l'annonce officielle du succès
+des alliés aux Quatre-Bras. La colonne, commandée par le maréchal
+Ney, avait battu en retraite après un combat de six
+heures.</p>
+
+<p>Il faut placer l'arrivée de l'aide de camp à peu près vers le
+temps où Joe achevait son marché avec Rebecca et allait examiner
+son acquisition.</p>
+
+<p>Joe trouva, en rentrant, sur la porte de l'hôtel, une vingtaine
+de personnes occupées à commenter les dernières nouvelles,
+auxquelles on ajoutait une foi complète. Il monta
+aussitôt pour les communiquer aux deux femmes placées sous
+sa garde. Il pensa qu'il était inutile de les informer de ses projets
+de retraite, de son marché, et de l'argent qu'il lui en
+coûtait.</p>
+
+<p>Le succès ou la défaite préoccupait moins ces deux femmes
+que le sort de ceux qui leur étaient chers. À la nouvelle de la
+victoire, Amélia se sentit prise d'une inquiétude plus vive
+encore que par le passé. Elle voulait rejoindre l'armée, et tout
+en larmes suppliait son frère de l'y conduire. L'anxiété et la
+terreur étaient arrivées chez elle au dernier degré. La pauvre
+femme qui depuis plusieurs heures paraissait en proie à une
+léthargie profonde courait maintenant de côté et d'autre avec
+tous les symptômes de la folie: elle sanglotait, pleurait et
+criait.</p>
+
+<p>Joe avait l'âme trop sensible pour supporter longtemps le
+spectacle d'une telle douleur. Il laissa sa soeur aux mains de
+son énergique compagne et redescendit à la porte de l'hôtel
+où l'on était encore réuni à causer en attendant de plus amples
+informations.</p>
+
+<p>Le jour était enfin arrivé, et avec lui ne tardèrent pas à venir
+des nouvelles plus complètes du champ de bataille. On les
+reçut de la bouche même de ceux qui avaient été acteurs dans
+ce terrible drame. Des charrettes, des voitures chargées de
+blessés commencèrent à entrer dans la ville, au milieu des
+plaintes et des gémissements de ceux qu'elles ramenaient. On
+apercevait sur des litières de paille des figures décomposées
+par la souffrance. Un de ces fourgons attira plus particulièrement
+la curiosité de Joe Sedley. Les cris de ceux qu'on y avait
+couchés avaient de quoi fendre le c&oelig;ur; les chevaux fatigués
+pouvaient à peine traîner la voiture.</p>
+
+<p>«C'est là, cria une voix faible et méconnaissable,» et la
+voiture s'arrêta en face de l'hôtel de Sedley.</p>
+
+<p>«C'est George, je le reconnais,» s'écria Amélia la figure
+toute bouleversée et les cheveux en désordre.</p>
+
+<p>Ce n'était point George, mais au moins elle allait avoir de
+ses nouvelles. C'était le pauvre Tom Stubble, qui vingt-quatre
+heures auparavant partait d'un pas résolu agitant avec orgueil
+le drapeau de son régiment. Il l'avait vaillamment défendu
+sur le champ de bataille, et la cuisse traversée d'un coup de
+lance, il était tombé en serrant toujours son étendard. À la
+fin de l'action notre jeune héros avait trouvé une place dans
+une charrette qui l'avait ramené dans ce triste état à Bruxelles.</p>
+
+<p>«Monsieur Sedley! monsieur Sedley!» criait le blessé d'une
+voix défaillante.</p>
+
+<p>À cet appel, Joe tressaillit d'abord; puis s'avança tout effrayé.
+Le pauvre Stubble lui tendait une main brûlante et affaiblie.</p>
+
+<p>«C'est ici qu'on doit me déposer, ajouta-t-il, Osborne et
+Dobbin l'ont dit, et vous donnerez deux napoléons à l'homme
+de la charrette, ma mère vous les rendra.»</p>
+
+<p>Pendant les longues heures passées dans la charrette, en
+proie aux souffrances de la fièvre, le jeune enseigne s'était
+transporté en imagination à la cure de son père, qu'il avait
+quittée quelques mois auparavant, et par instant ses souvenirs
+l'avaient aidé à oublier sa douleur.</p>
+
+<p>L'hôtel était vaste, ceux qui l'habitaient étaient bons et
+compatissants. Les blessés de la charrette trouvèrent chacun
+un lit. Le jeune enseigne fut porté dans l'appartement d'Osborne;
+Amélia et la femme du major étaient venues à sa rencontre,
+après l'avoir reconnu du balcon. Le c&oelig;ur de ces femmes
+se sentit plus à l'aise lorsqu'elles eurent appris que la lutte
+était interrompue et que leurs maris n'avaient pas la moindre
+égratignure. Amélia, transportée de joie, se jeta au cou de
+son amie, l'embrassa, et dans l'élan de sa reconnaissance,
+tomba à genoux pour élever son c&oelig;ur à Dieu et remercier le
+Tout-Puissant d'avoir protégé son George bien-aimé.</p>
+
+<p>Tous les médecins de la terre n'auraient pu apporter à cette
+jeune femme, dans son état de surexcitation nerveuse, un soulagement
+aussi puissant que celui que le hasard lui offrait.
+Assistée de mistress O'Dowd elle soigna le blessé et s'efforça d'adoucir
+ses cruelles souffrances. Cette occupation forcée l'enlevait
+aux inquiétudes et aux craintes de son esprit, et son
+activité fébrile prenait, de cette manière, une autre direction.</p>
+
+<p>Notre jeune ami racontait avec la simplicité du soldat les
+événements de la journée et les faits d'armes de ses vaillants
+compagnons du ***<sup>e</sup>. Ils avaient eu beaucoup à souffrir. Ils
+avaient perdu beaucoup de monde. Le cheval du major avait
+été tué sous lui pendant une charge du régiment, et on avait
+d'abord cru que c'en était fait d'O'Dowd et que Dobbin allait
+lui succéder. Mais en revenant à leur point de ralliement ils
+avaient trouvé le major assis sur le flanc de Pyrame et demandant
+des consolations à la bouteille d'osier. Le capitaine
+Osborne avait sabré le lancier qui avait blessé l'enseigne.</p>
+
+<p>À ce récit, une telle pâleur se répandit sur la figure d'Amélia,
+que mistress O'Dowd interrompit bien vite le jeune enseigne.
+À la fin de la journée, le capitaine Dobbin, bien que blessé lui-même,
+avait pris son jeune camarade dans ses bras pour le
+porter aux chirurgiens; la charrette l'avait ensuite ramené à
+Bruxelles.</p>
+
+<p>Le capitaine avait promis deux louis au conducteur pour
+transporter l'enseigne à l'hôtel de M. Sedley, et annoncer à
+mistress la capitaine Osborne que le feu avait cessé et que son
+mari n'avait pas la plus légère blessure.</p>
+
+<p>«Il a bon c&oelig;ur, ce William Dobbin, observa mistress O'Dowd,
+quoiqu'il ait toujours l'air de rire de moi.»</p>
+
+<p>Le jeune Stubble déclara que Dobbin n'avait pas son pareil
+dans toute l'armée. C'étaient des éloges sans fin sur les qualités
+de l'excellent capitaine, sur sa modestie, sur sa bonté,
+sur son sang-froid au feu. À toutes ces paroles, Amélia ne
+prêtait qu'une oreille fort distraite; elle n'écoutait que lorsqu'on
+parlait de George, et lorsqu'on n'en parlait plus, ses
+pensées étaient encore pour lui.</p>
+
+<p>La journée s'écoula assez rapide pour Amélia, au milieu des
+soins qu'elle donnait au malade et des récits merveilleux de la
+bataille. Pour elle, toutefois, il n'y avait qu'un homme dans
+l'armée britannique, et son salut l'inquiétait bien plus que tous
+les mouvements des alliés et les attaques de l'ennemi. Les
+nouvelles que Joe lui rapportait de la rue faisaient à ses oreilles
+l'effet d'un vague bourdonnement. Notre craintif ami ne s'y
+montrait pas toutefois aussi indifférent que sa s&oelig;ur, et il était
+en proie aux inquiétudes les plus sérieuses. Les Français
+avaient été repoussés; mais, après une lutte acharnée et indécise,
+soutenue par une seule division de l'armée française.
+L'empereur, avec le corps principal, se trouvait à Ligny, où
+il avait culbuté les Prussiens sur toute la ligne, et débarrassé
+de ce premier obstacle, il se disposait à concentrer toutes ses
+forces contre les alliés. Le duc de Wellington se repliait sur
+Bruxelles. Toutes les éventualités étaient pour une grande bataille
+à livrer sous les murs de la capitale, et dont l'issue paraissait
+fort douteuse. Le duc de Wellington n'avait que vingt
+mille hommes de troupes anglaises sur lesquelles il pût compter.
+Les troupes allemandes se composaient de nouvelles recrues,
+et les Belges ne suivaient le reste de l'armée qu'à contre
+coeur. Avec cette poignée d'hommes le duc devait résister aux
+cinquante mille hommes qui envahissaient la Belgique sous
+les ordres de Napoléon, jusqu'alors invincible et avec lequel
+aucun capitaine ne semblait pouvoir se mesurer avec chance
+de succès.</p>
+
+<p>En présence de ces réflexions qui se pressaient dans son
+esprit, Joe ne trouvait d'autre ressource que de trembler
+de tous ses membres. Du reste, tout le monde en était là à
+Bruxelles, car chacun comprenait que le combat de la veille
+n'était que le prélude d'une bataille inévitable et plus terrible
+encore. Déjà l'empereur avait fait subir un échec à l'armée
+qu'il avait trouvée sur son chemin. Il lui en coûterait à peine
+un effort pour passer sur le corps de quelques Anglais qui le
+séparaient de Bruxelles. Malheur alors à ceux qu'il y trouverait!
+On rédigeait d'avance les discours; les autorités s'étaient
+réunies pour discuter en secret le cérémonial à observer. On
+préparait les appartements, les drapeaux tricolores, les emblèmes
+de triomphe pour l'entrée de Sa Majesté l'Empereur
+et Roi.</p>
+
+<p>L'émigration continuait de plus belle: dès qu'on avait trouvé
+des moyens de transport, on suivait le mouvement général.
+Quand Joe se présenta dans l'après-midi à l'hôtel de Rebecca,
+il remarque que la voiture des Bareacres avait enfin débarrassé
+la porte cochère. Le comte s'était procuré une paire de chevaux
+à un prix fabuleux, et, en dépit de mistress Crawley, galopait
+maintenant sur la route de Gand. Louis XVIII était tout
+prêt lui-même à abandonner les murs de cette ville. Le malheur
+semblait s'acharner à poursuivre de pays en pays le royal exilé.</p>
+
+<p>La pénétration de Joe allait jusqu'à prévoir l'imminence
+d'une crise finale. D'un moment à l'autre, il allait avoir besoin
+des chevaux qui lui coûtaient si cher. Cette journée se passa
+pour lui au milieu d'angoisses impossibles à dépeindre. Par précaution,
+il ramena ses chevaux des écuries où ils se trouvaient
+dans celles de son hôtel. Dans un cas urgent, cette distance
+eût été encore trop grande; et, en outre, il les tenait ainsi à
+l'abri d'un enlèvement de vive force. Isidore faisait bonne
+garde à la porte de l'écurie. Les chevaux étaient tout sellés et
+tout prêts, ce qui n'empêchait pas Joe d'attendre la suite des
+événements avec la plus grande anxiété.</p>
+
+<p>Après l'accueil de la veille, Rebecca n'était pas fort pressée
+de venir auprès de sa chère Amélia; mais la femme la fit penser
+au mari et elle rafraîchit les queues du bouquet de George,
+en changea l'eau et relut sa lettre.</p>
+
+<p>«L'infortunée, dit-elle en roulant entre l'index et le pouce
+le coupable billet, avec cela je pourrais la rendre bien malheureuse!
+Dire qu'elle a la bonté de se torturer le c&oelig;ur pour un
+être pareil, un sot, un fat, qui la néglige et la dédaigne! Mon
+pauvre Rawdon, tout bête qu'il est, vaut dix fois plus.»</p>
+
+<p>Alors elle se mit à réfléchir sur ce qu'elle aurait à faire si....
+s'il arrivait quelque malheur au pauvre Rawdon. Il avait eu
+une bien bonne idée de lui laisser ses chevaux.</p>
+
+<p>Mistress Crawley qui, dans le courant du jour, avait eu le regret
+de voir les Bareacres trouver les moyens de partir, songea
+à son tour à prendre les mêmes précautions que la comtesse.
+À l'aide de quelques coups d'aiguille, elle mit en sûreté la
+meilleure partie de ses bijoux, billets et bank-notes, et se trouva
+ainsi prête à tout événement, soit qu'elle se décidât à prendre
+la fuite ou à attendre de pied ferme les vainqueurs anglais ou
+français. Tandis que Rawdon, enveloppé dans son manteau,
+bivouaque au mont Saint-Jean par une pluie battante et pense de
+toutes les forces de son âme à sa chère petite femme, qui
+pourrait affirmer que celle-ci ne songe pas, dans un cas donné,
+à devenir Mme la maréchale et à se décorer d'un titre de duchesse?</p>
+
+<p>Le lendemain, qui était un dimanche, mistress la major
+O'Dowd eut la satisfaction de voir que le repos bienfaisant de la
+nuit avait rendu le calme et le courage à ses deux malades.
+Elle-même avait pris quelque sommeil sur le grand fauteuil de la
+chambre d'Amélia, toute prête à courir auprès de son amie ou
+de l'enseigne, suivant que l'un ou l'autre aurait réclamé ses
+soins. Dans la matinée, elle se rendit à sa demeure pour procéder
+à sa toilette avec toute la recherche et l'élégance qu'exigeait
+la solennité du jour. Il est fort possible que se trouvant
+seule dans cette chambre qu'elle avait partagée avec son mari,
+que, voyant le bonnet de coton du pauvre Mick encore sur
+l'oreiller et sa canne dans un coin, elle ait adressé ses prières
+au ciel pour le brave soldat.</p>
+
+<p>Elle rapporta avec elle son livre de prières et le fameux recueil
+des sermons de son oncle le doyen; elle n'y comprenait trop
+rien à la vérité, et ne prononçait même pas très-correctement
+tous ces mots barbares et abstraits, mais elle n'aurait pour
+rien au monde manqué à sa lecture des dimanches.</p>
+
+<p>«Que de fois, mon cher Mick, pensait-elle, a écouté avec
+recueillement ces sermons que je lisais dans le calme de la
+traversée.»</p>
+
+<p>Ce jour-là elle comptait bien avoir pour auditeurs de cette
+lecture intéressante Amélia et l'enseigne commis à ses soins.
+Le même jour, le même office se lisait à la même heure dans
+plus de vingt mille églises, et des millions d'hommes et de femmes
+imploraient à genoux, de l'autre côté du détroit, la protection
+du Tout-Puissant.</p>
+
+<p>Mais leurs oreilles ne furent point troublées par le bruit qui
+émut notre petite colonie de Bruxelles, bruit bien plus menaçant
+encore que celui de la veille. Tandis que mistress O'Dowd
+débitait l'office de sa voix la plus claire, le canon de Waterloo
+commença à gronder.</p>
+
+<p>À ce bruit redoutable, Joe, de plus en plus convaincu que
+son tempérament ne lui permettait pas de supporter ces alertes
+si souvent répétées, décida qu'il n'y avait plus à hésiter, et
+que, sans plus tarder, il allait prendre la fuite. Il s'élança, en
+conséquence, vers la chambre où nos trois amis avaient suspendu
+leurs prières pour mieux saisir les moindres rumeurs.</p>
+
+<p>«Emmy, dit-il brusquement à sa s&oelig;ur, il m'est impossible
+de rester plus longtemps ici; je finirais par en mourir. Venez
+avec moi: j'ai acheté un cheval pour vous; quant au prix,
+c'est mon affaire. Allons! habillez-vous vite, et en route; vous
+monterez derrière Isidore....</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me pardonne, monsieur Sedley, vous m'avez tout
+l'air d'un poltron, dit mistress O'Dowd en posant son livre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons Amélia, entendez-vous, continua l'employé civil,
+ne vous arrêtez pas aux sornettes de cette radoteuse; belle
+avance d'attendre les Français pour être massacrés par eux!</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez le ***<sup>e</sup>, mon cher monsieur, dit de son lit le
+jeune Stubble, et vous mistress O'Dowd, vous consentiriez donc
+à me quitter.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, répondit-elle en s'approchant de lui; le caressant
+comme elle eût fait à son enfant, ne craignez rien. Je ne
+bougerai pas sans un ordre de Mick. La jolie figure que je ferais
+à califourchon derrière ce monsieur.»</p>
+
+<p>Cette saillie fit éclater de rire le jeune malade, et provoqua
+même un sourire de la part d'Amélia.</p>
+
+<p>«Est-ce qu'on la demande? murmurait Joe; est-ce qu'on lui
+parle, seulement? Voyons, Amélia, une fois pour toutes, oui
+ou non, voulez-vous venir?</p>
+
+<p>&mdash;Sans mon mari, Joseph,» fit Amélia avec un regard de
+surprise, et en même temps elle tendit la main à la femme du
+major.</p>
+
+<p>La patience de Joe était à bout:</p>
+
+<p>«Eh bien! alors, bonsoir!» s'écria-t-il en brandissant son
+poing avec colère et tirant violemment la porte par laquelle il
+venait de sortir.</p>
+
+<p>Une minute plus tard, Joe était en selle, et mistress O'Dowd
+entendait le piétinement des chevaux qui franchissaient la porte
+de l'hôtel. Elle alla à la fenêtre pour voir passer M. Joe, escorté
+d'Isidore en chapeau galonné. Les deux montures, qui
+n'étaient pas sorties depuis plusieurs jours, se livraient à des
+pointes de gaieté et faisaient toutes sortes de courbettes dans
+la rue. Joe, naturellement gauche et timide, avait toutes les
+peines du monde à se tenir en équilibre.</p>
+
+<p>«Regardez-le donc, Amélia ma chère, bon, le voilà qui va
+entrer par la fenêtre du salon. Je n'ai jamais vu pareil magot
+dans les boutiques de chinoiseries.»</p>
+
+<p>Enfin les deux cavaliers s'élancèrent au galop dans la direction
+de Gand. Mistress O'Dowd les accompagna des railleries les
+plus méprisantes tant qu'elle put les apercevoir.</p>
+
+<p>Nous connaissons tous par des ouï-dire ou par nos lectures
+le choc terrible qui, pendant ce temps, avait lieu à quelques
+heures de Bruxelles. Le souvenir de cette fameuse journée est
+resté gravé dans le c&oelig;ur de tous les braves soldats qui, vainqueurs
+ou vaincus, prirent part à cette grande bataille. Faudra-t-il
+qu'une nouvelle lutte donnant la victoire à ceux qui
+pleurent encore leur défaite, fasse succéder nos enfants à un
+héritage maudit de haine et de vengeance? Faudra-t-il ne voir
+jamais terminer ces massacres dans lesquels deux nations
+généreuses arrosent les champs de bataille du plus pur de leur
+sang? Depuis tant de siècles de lutte et d'égorgement, Anglais
+et Français n'ont-ils pas payé assez chèrement leur tribut à ce
+qu'on appelle le code de l'honneur.</p>
+
+<p>Tous nos amis se conduisirent en hommes de c&oelig;ur dans cette
+grande journée. Tandis que les femmes agenouillées priaient
+loin du champ de bataille, les lignes inébranlables d'infanterie
+anglaises essuyaient et repoussaient les charges furieuses des
+régiments français. La fusillade, dont les roulements arrivaient
+jusqu'à Bruxelles, portait la mort au milieu des rangs ennemis;
+ceux qui tombaient étaient aussitôt remplacés par d'autres
+aussi résolus à faire leur devoir. Vers le soir, l'attaque des
+Français, si bravement conduite, si énergiquement repoussée,
+sembla se ralentir un peu. Ils semblaient délibérer pour savoir
+s'ils tourneraient leurs efforts d'un autre côté, où s'ils réuniraient
+leurs forces pour un suprême assaut. À un signal donné,
+les colonnes de la garde impériale gravissent les hauteurs du
+mont Saint-Jean pour débusquer les Anglais qui, tout le jour,
+s'étaient maintenus dans leur position. Cette imposante colonne,
+déployant ses mouvants anneaux dans la plaine, commença
+à escalader la colline sans paraître entamée par l'artillerie
+anglaise qui vomissait la mort du sein de nos bataillons.
+Déjà elle attaquait le sommet du mamelon occupé par les Anglais,
+quand soudain elle se ralentit et hésita dans sa marche.
+Elle s'arrêta alors faisant toujours face au feu, mais enfin les
+Anglais repoussèrent leurs agresseurs et conservèrent le poste
+d'où nul ennemi n'avait pu les déloger.</p>
+
+<p>Aucun bruit n'arrivait plus à Bruxelles, la lutte s'était engagée
+à quelques milles plus loin. D'épaisses ténèbres couvraient
+de leurs voiles la ville et le champ de bataille. Amélia
+adressait au ciel de ferventes prières pour son bien-aimé, et
+George, couché sur la face, gisait sans vie broyé par un
+boulet.</p>
+
+<h3>FIN DU PREMIER VOLUME.</h3>
+
+
+
+
+<h1>TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE PREMIER VOLUME.</h1>
+
+<p><a href="#I"> I. Chiswick Mall </a> </p>
+
+<p><a href="#II">II. Où miss Sharp et miss Sedley se disposent à entrer en campagne </a> </p>
+
+<p><a href="#III">III. Rebecca en présence de l'ennemi </a> </p>
+
+<p><a href="#IV">IV. La bourse de soie verte </a> </p>
+
+<p><a href="#V">V. L'ami Dobbin </a> </p>
+
+<p><a href="#VI">VI. Le Vauxhall </a> </p>
+
+<p><a href="#VII">VII. Crawley de Crawley-la-Reine </a> </p>
+
+<p><a href="#VIII">VIII. Tout confidentiel </a> </p>
+
+<p><a href="#IX">IX. Portraits de famille </a> </p>
+
+<p><a href="#X">X. Miss Sharp commence à se faire des amis </a> </p>
+
+<p><a href="#XI">XI. D'une simplicité toute pastorale </a> </p>
+
+<p><a href="#XII">XII. Où l'on fait du sentiment </a> </p>
+
+<p><a href="#XIII">XIII. Où l'on fait du sentiment et autre chose </a></p>
+
+<p><a href="#XIV">XIV. Intérieur de miss Crawley </a> </p>
+
+<p><a href="#XV">XV. Où l'on voit un bout de l'oreille du mari de miss Sharp </a> </p>
+
+<p><a href="#XVI">XVI. La lettre sur la pelote </a> </p>
+
+<p><a href="#XVII">XVII. Le capitaine Dobbin achète un piano </a> </p>
+
+<p><a href="#XVIII">XVIII. Qui joua sur le piano acheté par le capitaine Dobbin</a></p>
+
+<p><a href="#XIX">XIX. Miss Crawley et sa garde-malade </a> </p>
+
+<p><a href="#XX">XX. Le capitaine Dobbin négociateur de mariages </a> </p>
+
+<p><a href="#XXI">XXI. Querelle à propos d'une héritière </a> </p>
+
+<p><a href="#XXII">XXII. Mariage et premiers quartiers de la lune de miel </a> </p>
+
+<p><a href="#XXIII">XXIII. Où le capitaine fait preuve de diplomatie </a> </p>
+
+<p><a href="#XXIV">XXIV. Où M. Osborne fait une rature sur la Bible de famille </a> </p>
+
+<p><a href="#XXV">XXV. Où nos principaux personnages se décident à quitter Brighton </a></p>
+
+<p><a href="#XXVI">XXVI. Entre Londres et Chatham </a> </p>
+
+<p><a href="#XXVII">XXVII. Amélia au régiment </a> </p>
+
+<p><a href="#XXVIII">XXVIII. Amélia arrive en Belgique </a> </p>
+
+<p><a href="#XXIX">XXIX. Bruxelles </a> </p>
+
+<p><a href="#XXX">XXX. Adieu, cher ange! il faut partir! </a> </p>
+
+<p><a href="#XXXI">XXXI. Dévouement de Jos Sedley pour sa s&oelig;ur </a></p>
+
+<p><a href="#XXXII">XXXII. Où Joseph prend la fuite </a> </p>
+
+
+<h3>FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.</h3>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La foire aux vanités, Tome I, by
+William Makepeace Thackeray
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FOIRE AUX VANITÉS, TOME I ***
+
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+Produced by Pierre Lacaze, Ralph Janke and the Online
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+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
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+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+