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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/19112-8.txt b/19112-8.txt new file mode 100644 index 0000000..085552a --- /dev/null +++ b/19112-8.txt @@ -0,0 +1,17429 @@ +The Project Gutenberg EBook of La foire aux vanités, Tome I, by +William Makepeace Thackeray + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La foire aux vanités, Tome I + +Author: William Makepeace Thackeray + +Release Date: August 24, 2006 [EBook #19112] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FOIRE AUX VANITÉS, TOME I *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze, Ralph Janke and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +LA FOIRE AUX VANITÉS + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR QUI SE VENDENT A LA MÊME LIBRAIRIE + + + + OEuvres de Thackeray, traduites de l'anglais. 9 vol. + Henry Esmond, traduit par Léon de Wailly. 2 vol. + Histoire de Pendennis, traduit par Ed. Scheffter. 3 vol. + Le livre des Snobs, traduit par F. Guiffrey. 1 vol. + Mémoires de Barry Lyndon, traduits par Léon de Wailly. 1 vol. + + +M. W. THACKERAY + +LA FOIRE AUX VANITÉS + +ROMAN ANGLAIS + +Traduit avec l'autorisation de l'auteur + +PAR GEORGES GUIFFREY + +TOME PREMIER + +PARIS + +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + + +1884 + + + + +PRÉFACE DU TRADUCTEUR. + + +Tout le monde connaît ces rendez-vous en plein air, ces réjouissances +annuelles et ambulantes qui appellent les amateurs de bruit, de +poussière et de plaisir. _La Foire aux Vanités_ est l'idéal du genre. +On y trouve même cohue, même tumulte, mêmes éclats de rire; toutefois, +à la différence de ces fêtes populaires qui n'ont lieu qu'à des +intervalles éloignés, _la Foire aux Vanités_ se tient en permanence; +elle a commencé avec le monde, elle ne finira qu'avec lui: c'est une +parade universelle où chacun a son rôle à jouer, où chacun tour à tour +rit du prochain et le fait rire à ses dépens. + +Mais, tandis que la plupart des acteurs de cette comédie humaine +disparaissent dans le tourbillon général sans laisser trace de leur +passage, quelques-uns sortent de la foule, fondent leur réputation +et s'élèvent aux yeux de la postérité au rang de chefs d'emploi et +de créateurs du genre. C'est ainsi que l'on peut nommer parmi tant +d'autres et Panurge, et Macette, et Tartufe, et Basile. À cette +galerie déjà peuplée de personnages si célèbres, M. Thackeray a ajouté +un type qui n'est ni moins expressif ni moins vrai que les précédents. +C'est celui d'une jeune fille sans famille, sans fortune et sans +coeur, mais aventurière ambitieuse, qui s'obstine à trouver un mari +avec les seules ressources d'une imagination précoce: c'est qu'un mari +équivaut pour elle à une position sociale, c'est qu'un mari est le +passe-port nécessaire sans lequel aucune femme ne saurait circuler +dans le monde honnête. Puis après le mariage vient la manière de s'en +servir. + +Mais nous ne voulons point retarder le lecteur au début de cette +excursion piquante et instructive, à laquelle le convie M. Thackeray. +Déjà les personnages s'agitent, les événements se pressent et +l'intrigue se noue. Qu'il nous suffise d'un dernier mot: on verra dans +ce roman que les baronnes d'Ange ne sont pas nées d'hier, qu'elles +existent dans tous les pays, et que l'Angleterre a aussi son +_Demi-Monde_. + +G. G. + + + + +LA FOIRE AUX VANITÉS. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Chiswick Mall. + + +Notre siècle marchait sur ses quinze ans.... Par une brillante matinée +de juin, une large voiture bourgeoise se dirigeait, avec une vitesse +de quatre milles à l'heure, vers la lourde grille du pensionnat +de jeunes demoiselles tenu par miss Pinkerton, à Chiswick Mall. +La voiture était attelée de deux chevaux bien nourris, aux harnais +étincelants et conduits par un cocher non moins bien nourri, et +ombragé d'un chapeau à trois cornes et d'une perruque. Sur le siége, à +coté du cocher, se trouvait un domestique noir, qui déplia ses jambes +recourbées au moment où la voiture s'arrêtait devant la porte de miss +Pinkerton. Au bruit de la cloche qu'il agita, une douzaine au moins +de jeunes têtes apparurent aux étroites croisées de ce vieux et +majestueux manoir bâti en brique. Un observateur attentif eût pu même +reconnaître le nez rouge et effilé de cette bonne miss Pinkerton, se +dressant au-dessus d'une touffe de géraniums qui ornaient la fenêtre +du salon. + +«C'est la voiture de M. Sedley, ma soeur, dit miss Jemima; c'est +Sambo, le domestique noir, qui vient de sonner, et le cocher a un +habit rouge tout neuf. + +--Avez-vous terminé tous les préparatifs nécessaires pour le départ de +miss Sedley, miss Jemima?» demanda miss Pinkerton. + +C'était une bien majestueuse personne que miss Pinkerton, la Sémiramis +d'Hammersmith, l'amie du docteur Johnson et la correspondante de +mistress Chapone. + +«Ces demoiselles sont à emballer leurs chiffons depuis quatre heures +du matin, ma soeur, répliqua miss Jemima, et nous leur avons préparé +une brassée de fleurs. + +--Dites un bouquet, ma soeur Jemima; cela est de meilleur ton. + +--Eh bien! soit, un bouquet qui était bien gros comme une botte de +foin. J'ai mis de plus deux bouteilles d'eau de giroflée pour miss +Sedley et la recette pour en faire, le tout dans la malle d'Amélia. + +--Et je pense, miss Jemima, que vous avez copié la note de +miss Sedley. La voici, n'est-ce pas?... C'est très-bien: +quatre-vingt-treize livres quatre schellings. Soyez assez bonne +pour mettre l'adresse à _Mr. John Sedley_, et cacheter ce billet que +j'écris à sa femme.» + +Aux yeux de miss Jemima, une lettre autographe de sa soeur était un +objet de grande vénération; elle n'en eût pas témoigné davantage pour +une lettre écrite de la main d'un souverain. Il était de notoriété +publique que miss Pinkerton n'écrivait aux parents des élèves que +lorsque les pensionnaires quittaient la maison ou se mariaient: elle +avait fait une seule exception lorsque cette pauvre miss Birch était +morte de la fièvre scarlatine. Miss Jemima était persuadée que, si +quelque chose avait pu consoler mistress Birch de la perte de sa +fille, c'était la pieuse et pathétique composition où miss Pinkerton +lui annonçait cette triste nouvelle. + +Dans la circonstance qui nous occupe, voici comme était conçue +l'épître de miss Pinkerton: + + «La Mall, Chiswick, 16 juin 18... + +«Après six années de séjour à La Mall, j'ai l'honneur et la +satisfaction de rendre miss Amélia Sedley à ses parents. C'est une +jeune personne accomplie, bien capable de tenir avec distinction sa +place dans une société élégante et cultivée. Ces qualités qui donnent +le cachet aux jeunes demoiselles du grand monde, ces perfections qui +conviennent à sa naissance et à sa condition, ne font point défaut +dans l'aimable miss Sedley. Son application et son obéissance lui ont +concilié tous ses maîtres, et la douceur charmante de son caractère a +séduit ses petites comme ses grandes compagnes. + +«Pour la musique, la danse et l'orthographe, pour tous les genres de +broderie et de travaux à l'aiguille, on ne peut manquer de trouver +qu'elle a réalisé les souhaits les plus légitimes de ses amis. La +géographie laisse encore beaucoup à désirer. Nous ne saurions trop +recommander aussi l'usage régulier d'un dossier orthopédique au moins +quatre heures par jour, et cela pendant trois ans: c'est le seul moyen +d'acquérir cette distinction de tournure et de maintien que l'on exige +des jeunes personnes à la mode. + +«Quant aux principes de religion et de moralité, on verra que miss +Sedley est digne d'un établissement qui a été honoré de la présence +du _grand lexicographe_ et du patronage de l'incomparable mistress +Chapone. En quittant La Mall, miss Amélia emporte avec elle +l'affection de ses compagnes et les sentiments les plus tendres de sa +maîtresse, qui a l'honneur de se dire, + + Madame, + + «Votre très-humble et très-obéissante servante, + «BARBARA PINKERTON. + +«P.S. Miss Sharp accompagne miss Sedley. Les plus vives instances pour +que le séjour de miss Sharp à Russell-Square ne dépasse pas dix jours. +L'honorable famille chez laquelle elle doit entrer voudrait avoir ses +services le plus tôt possible.» + +Cette lettre terminée, miss Pinkerton se mit à écrire son nom et celui +de miss Sedley sur la page blanche du Dictionnaire de Johnson, ouvrage +plein d'intérêt, qu'elle ne manquait jamais d'offrir à ses élèves +à leur départ de La Mall. Sur la couverture, il y avait copie des +_Conseils adressés à une jeune demoiselle à son départ du pensionnat +de miss Pinkerton, par feu le docteur Johnson, de si vénérable +mémoire_. C'est que le nom du _lexicographe_ était toujours sur +les lèvres de cette majestueuse personne, depuis qu'elle devait sa +réputation et sa fortune à une visite qu'elle avait reçue de lui. + +Obéissant à l'ordre de sa soeur aînée, d'aller quérir dans la grande +armoire le dictionnaire d'usage, miss Jemima tira du sanctuaire deux +exemplaires de l'ouvrage en question, et, quand miss Pinkerton eut +achevé sa dédicace sur le premier, Jemima d'un air hésitant et timide, +lui tendit le second. + +«Et pour qui celui-là, miss Jemima? dit miss Pinkerton avec une +froideur imposante. + +--Mais.... pour Becky Sharp, répondit Jemima toute tremblante, et la +rougeur lui montait à travers les rides de sa face et de son cou; pour +Becky Sharp, car elle s'en va aussi. + +--MISS JEMIMA! s'écria miss Pinkerton, comme si sa bouche eût ouvert +passage à des majuscules, êtes-vous bien dans votre bon sens? Remettez +le dictionnaire à sa place, et à l'avenir ne vous avisez plus de +prendre de telles libertés. + +--Cependant, ma soeur, vous n'en auriez que pour vingt-deux sous; et +cette pauvre Becky sera bien malheureuse si vous ne lui faites pas ce +présent. + +--Envoyez-moi sur-le-champ miss Sedley,» dit miss Pinkerton. + +Sans hasarder une parole de plus, la pauvre Jemima sortit tout en +désordre, les nerfs bouleversés. + +Le père de miss Sedley était un marchand de Londres qui vivait dans +une certaine aisance. Quant à miss Sharp, c'était une élève reçue +gratuitement, pour laquelle miss Pinkerton pensait avoir déjà bien +assez fait, sans lui accorder encore à son départ la haute faveur du +dictionnaire. + +Les lettres des maîtresses de pension ont droit à peu près à autant de +confiance que les épitaphes des cimetières. Cependant, de même qu'il +se trouve parfois au nombre des personnes défuntes un mort qui mérite +réellement les éloges que le marbrier prodigue à ses os, un mort qui +fut bon chrétien, bon père, bon fils, bon époux et qui, au moment de +son décès, laisse une famille inconsolable pour pleurer sa perte, de +même, dans les institutions de garçons comme de filles, on peut de +temps à autre mettre la main sur un élève vraiment digne des éloges +que lui accorde un maître désintéressé. Et certes, miss Amélia Sedley +était un de ces rares sujets, et méritait non-seulement tout ce que +miss Pinkerton disait à sa louange, mais encore elle avait nombre de +charmantes qualités que notre solennelle et vieille matrone ne pouvait +apercevoir, par suite de la différence d'âge et de rang, qui existait +entre elle et son élève. + +C'était beaucoup de chanter comme un rossignol ou comme mistress +Bellington, de danser comme Hillisberg ou Parisot, de broder comme +une fée, de mettre l'orthographe comme un dictionnaire; mais elle +possédait surtout un coeur si bon, si enjoué, si tendre, si +aimable, si généreux, qu'elle gagnait l'affection de tous ceux qui +l'approchaient, depuis la respectable matrone jusqu'à la moindre +laveuse, jusqu'à la fille de la marchande de gâteaux, pauvre femme +borgne qui avait l'autorisation de vendre sa marchandise une fois par +semaine aux demoiselles de La Mall. Amélia comptait douze amies de +coeur, douze intimes sur ses vingt-quatre compagnes. L'envieuse miss +Briggs elle-même n'avait jamais laissé échapper une mauvaise parole +sur son compte. La haute et puissante miss Saltire, petite-fille +de lord Dexter, lui trouvait une figure distinguée: et quant à miss +Swartz, la riche créole de Saint-Kitt, à l'épaisse chevelure, elle eut +un tel accès de larmes qu'on fut obligé d'envoyer chercher le docteur +Floss et de l'inonder de vinaigre aromatique. Miss Pinkerton lui +témoignait un attachement calme et digne, comme on peut penser, +d'après la haute position et les éminentes vertus de cette dame. Quant +à miss Jemima, elle avait déjà senti ses yeux se gonfler à plusieurs +reprises à la pensée du départ d'Amélia, et n'eût été la crainte de +sa soeur, elle se serait laissée aller à des crises violentes comme +l'héritière de Saint-Kitt, qui payait d'ailleurs double pension. Un +tel luxe de douleur ne pouvait se permettre qu'à des pensionnaires +en chambre. Pour l'honnête Jemima, qui avait à veiller aux notes, +au blanchissage, au raccommodage, à la fabrication des puddings, à +l'argenterie et à la vaisselle.... Mais à quoi bon parler d'elle? car +il est probable que nous ne la retrouverons plus d'ici au dénoûment, +et quand la grille de fer se sera fermée sur elle et sur sa vénérable +soeur, elles ne sortiront guère de leur retraite pour venir se mêler +aux personnages de ce récit. + +Nos rapports devant être des plus fréquents avec Amélia, il n'est pas +inutile de dire, dès cette première entrevue, que c'était une nature +douce et bonne par excellence. C'est un grand bonheur, dans la vie et +dans ce roman qui abonde surtout en scélérats de la plus noire espèce, +d'avoir en notre compagnie une si honnête et si bonne personne. Mais +comme ce n'est point une héroïne, je me dispenserai de faire son +portrait, car en vérité j'aurais peur que son nez ne fût un peu trop +court, que ses joues ne fussent un peu trop pleines et trop colorées +pour cet emploi. Quoi qu'il en soit, on voyait sur sa figure +s'épanouir les roses de la santé, et sur ses lèvres les plus frais +sourires. Elle avait des yeux où pétillait la gaieté la plus vive +et la plus franche, excepté toutefois lorsqu'ils se remplissaient de +larmes; et c'était bien trop souvent, car cette naïve créature aurait +éclaté en sanglots pour la mort de son serin, pour une souris que le +chat aurait étranglée au passage, ou pour une parole de réprimande, +s'il se fût trouvé des gens d'un coeur assez dur pour lui en faire. +Miss Pinkerton, cette rigide et irréprochable personne, avait cessé +bien vite de la gronder, quoiqu'elle ne s'entendît guère plus en +sensibilité qu'en algèbre; elle avait recommandé particulièrement à +tous les maîtres de traiter miss Sedley avec la plus grande douceur. +De la sévérité avec elle n'eût été qu'injustice. + +Aussi, quand vint le jour du départ, miss Sedley, toujours entre le +rire et les pleurs, se trouva fort embarrassée. Elle se réjouissait +de retourner chez elle, et elle s'attristait encore plus de quitter sa +pension. Pendant les trois jours qui précédèrent, Laura Martin ne la +quittait pas plus qu'un petit chien. Elle eut à faire et à recevoir au +moins quatorze présents, et à prendre quatorze engagements solennels +d'écrire chaque semaine. + +«Envoyez-moi mes lettres sous l'enveloppe de mon grand-père le comte +de Dexter, dit miss Saltire, qui, soit dit en passant, était fort +râpée. + +--N'attendez pas la poste, mais écrivez-moi chaque jour, mon cher +coeur,» dit l'impétueuse mais affectionnée miss Swartz. + +Et la petite Laura Martin prit la main de son amie et la regardant +d'un air sérieux: + +«Amélia, dans mes lettres, je vous appellerai ma maman.» + +(Eh bien, maître Jones[1], qui lisez ce livre à votre cercle, vous +traitez, j'en suis sûr, tous ces détails de bouffonneries grotesques +et de bavardage ultra-sentimental. Oui, je vous vois, maître Jones, +tout réjoui, en tête à tête avec votre morceau de mouton et votre +bouteille de vin, prendre votre crayon et écrire à la marge: +_Niaiseries_, _bavardages_, etc., etc.... Voilà bien un de ces génies +sublimes qui n'admirent que le grand, que l'héroïque, dans la vie +comme dans les romans. Dans ce cas, il fera bien de prendre congé +de nous et de tourner ses pas d'un autre côté. Ceci dit, nous +poursuivons.) + +[Note 1: Ceci est un colloque entre l'auteur et le lecteur anglais. Le +lecteur français n'a donc à y voir aucune personnalité à son endroit, +et peut se livrer sans respect humain à tous les entraînements de la +sensibilité. (_Note du traducteur._)] + +Pendant que Sambo plaçait dans la voiture les fleurs, les présents, +les malles et les boîtes à chapeaux de miss Sedley, ainsi qu'un +coffre en cuir bien petit, bien usé, sur lequel miss Sharp avait +très-proprement attaché son carton, et que M. Sambo tendit au +cocher avec une grimace à laquelle celui-ci répondit par un rire +d'intelligence, l'heure du départ arriva. + +La douleur de ces derniers moments fut moins vive, grâce à l'admirable +discours que miss Pinkerton adressa à son élève: non que ce discours +de séparation disposât Amélia à des réflexions philosophiques ou qu'il +l'eût armée de calme contre les épreuves de la vie, ce qui formait la +conclusion du discours; mais c'est qu'il était d'une épaisseur, d'une +prétention, d'un ennui qui dépassait toute limite, et miss Sedley +craignait trop sa maîtresse de pension pour laisser percer aucune +marque d'impatience. Un gâteau à l'anis, une bouteille de vin, furent +apportés dans le salon, comme aux occasions solennelles des visites +de parents. Après avoir pris sa part de ces rafraîchissements, miss +Sedley put songer à partir. + +«Voulez-vous entrer, Becky, et prendre congé de miss Pinkerton? +dit miss Jemima à une jeune fille à laquelle personne ne faisait +attention, et qui descendait l'escalier, tenant à la main son carton à +bonnets. + +--Je le dois,» dit miss Sharp avec un grand calme et au grand +étonnement de miss Jemima. + +Puis elle frappa à la porte, et, ayant reçu la permission d'entrer, +elle s'avança sans la moindre hésitation et dit en français, avec la +plus grande pureté d'accent: _Mademoiselle, je viens vous faire mes +adieux_. + +Miss Pinkerton ne comprenait rien au français, bien qu'elle dirigeât +des élèves qui l'entendaient. Elle se mordit les lèvres, releva sa +vénérable face ornée d'un nez à l'antique, et au sommet de laquelle se +dessinait un large et majestueux turban. + +«Miss Sharp, dit-elle, je vous souhaite le bonjour.» + +Et, en parlant, la Sémiramis d'Hammersmith allongeait le bras comme en +signe d'adieu et pour donner à miss Sharp l'occasion de serrer un des +doigts de sa main, qui resta en route dans ce dessein. + +Miss Sharp retira la main avec un sourire glacial et une profonde +révérence, et refusa l'honneur qu'on voulait lui faire. A +ce mouvement, le turban de la Sémiramis éprouva une secousse +d'indignation telle qu'il n'en ressentit jamais de pareille. Dans le +fait, c'était une petite lutte entre la jeune personne et la vieille +matrone, et celle-ci avait le dessous. + +«Le ciel vous bénisse, mon enfant! dit-elle en embrassant Amélia et +en lançant un regard flamboyant à miss Sharp par-dessus l'épaule de la +jeune fille. + +--Sortez vite, Becky,» dit miss Jemima tout en émoi à la jeune +personne, en la poussant hors du salon. + +Et la porte se referma sur elle pour toujours. + +Dans la cour commencèrent les scènes déchirantes du départ; les mots +nous manquent pour une telle peinture. Tous les domestiques étaient +réunis, toutes les bonnes amies, toutes les jeunes pensionnaires, +et jusqu'au maître de danse qui venait d'arriver. Ce n'étaient que +plaintes, embrassades, larmes et lamentations, sans oublier les crises +nerveuses de miss Swartz, l'élève en chambre, qui, de sa fenêtre se +livrait à des transports que la plume désespère de retracer; un coeur +sensible saura gré qu'on lui fasse grâce de ces détails. + +Les adieux sont finis, et nos voyageurs, ou plutôt miss Sedley a +quitté ses amies; car, pour miss Sharp, elle était entrée sans bruit +dans la voiture, et personne ne gémissait de la perdre. + +Sambo ferma la portière sur sa jeune maîtresse en larmes, et grimpa +derrière la voiture. + +«Arrêtez! cria miss Jemima s'élançant vers la grille avec un paquet. +Voici des sandwichs, ma chère, dit-elle à Amélia; vous pourriez avoir +faim; et vous, Becky, Becky Sharp, voici un livre pour vous que ma +soeur.... c'est-à-dire que je.... c'est ce dictionnaire de Johnson, +vous savez bien; vous ne pouvez nous quitter sans cela. Bon voyage! En +route, cocher. Dieu vous bénisse!» + +Cette excellente créature rentra dans le jardin, vaincue par ses +émotions; mais, au moment où le cocher fouettait les chevaux, miss +Sharp montrait sa pâle figure à la portière et lançait le livre dans +le jardin. + +Miss Jemima pensa s'évanouir d'épouvante. + +«Ah! je n'aurais jamais cru que l'audace....» + +L'émotion l'empêcha de compléter sa phrase; la voiture roulait grand +train, la grille était fermée, la cloche retentissait pour la leçon +de danse. Et maintenant que le monde s'ouvre à nos deux jeunes filles, +adieu à Chiswick Mall. + + + + +CHAPITRE II. + +Où miss Sharp et miss Sedley se disposent à entrer en campagne. + + +A peine miss Sharp, accomplissant l'acte héroïque mentionné au dernier +chapitre, eut-elle vu le dictionnaire rouler sur le sable du petit +jardin et tomber aux pieds de l'étonnée miss Jemima, que la figure de +la jeune fille, empreinte jusqu'alors de la pâleur de la haine, laissa +percer un léger sourire qui n'était guère plus gracieux. Puis elle se +jeta au fond de la voiture, et comme dégagée d'un grand poids: + +«Bon voyage à son dictionnaire, dit-elle, et, grâce à Dieu, me voici +hors de Chiswick.» + +En présence de ce défi jeté si résolument, miss Sedley ne resta pas +moins interdite que miss Jemima ne l'était de son côté. Elle venait de +quitter sa pension depuis une minute au plus, et ce n'est pas dans +un si court espace de temps que se dissipent les impressions de six +années. Cela est si vrai que chez quelques personnes ces terreurs et +ces effrois du jeune âge se conservent tout le reste de la vie. Je +connais, par exemple, un vieux gentilhomme de soixante-huit ans qui +me disait un matin à déjeuner, avec toutes les apparences d'une grande +agitation: «La nuit dernière, j'ai rêvé que je recevais le fouet du +docteur Raine.» Dans la durée d'un somme, son imagination l'avait fait +remonter à une quarantaine d'années. Le docteur Raine et son paquet +de verges lui inspiraient encore à soixante-huit ans autant de terreur +qu'ils lui en avaient causé à treize. Si le docteur avec son bouleau +flexible se fût dressé devant lui en chair et en os, et bien qu'il +marquât soixante et huit à l'horloge de la vie, lui eût dit de sa +voix redoutée: Allons, drôle, mettez bas votre pantal....? Aussi miss +Sedley resta toute stupéfaite de cet acte d'insubordination. + +Enfin, «qu'avez-vous fait, Rebecca? dit-elle après une pause. + +--Croyez-vous donc que miss Pinkerton va sortir pour m'ordonner de +rentrer dans sa prison d'enfer, dit Rebecca en riant. + +--Non, mais.... + +--J'exècre cette maison, continua miss Sharp emportée par sa colère; +j'espère ne jamais la revoir. Je voudrais qu'elle fût au fond de la +Tamise, et, si miss Pinkerton s'y trouvait, ce n'est certes pas moi +qui irais l'y pêcher. J'aurais plaisir à la voir au milieu de l'eau +avec son turban, ses jupes flottant à la suite, et son nez à l'avant, +formant la proue du navire. + +--Ciel! s'écria miss Sedley. + +--Eh bien! votre nègre ira-t-il le lui dire? continua miss Rebecca en +riant; qu'il descende s'il veut, et aille conter à miss Pinkerton que +je la déteste de toute mon âme. Je voudrais qu'il en eût envie; je +voudrais lui prouver mon aversion. Depuis deux ans, je n'ai reçu de sa +part qu'insulte et outrage; j'ai été traitée par elle plus mal qu'une +fille de cuisine. Jamais mot d'affection ni d'amitié, excepté de votre +part. J'étais bonne pour soigner les petites filles de la basse classe +et pour parler français aux jeunes demoiselles, jusqu'à m'en faire +prendre en dégoût ma langue maternelle. Quant à parler français à miss +Pinkerton, c'était le plus mauvais tour qu'on pût lui jouer. Elle n'y +comprenait mot, et était trop fière pour l'avouer. C'est là, je crois, +la cause de mon départ. J'en remercie le ciel, et cela me fait aimer +le français. _Vive la France! vive l'Empereur! vive Bonaparte!_ + +--Ô Rebecca, Rebecca, quelle honte!» s'écria miss Sedley, car c'était +le plus grand blasphème qui pût sortir de la bouche de Rebecca. + +Dire alors en Angleterre: «Longue vie à Bonaparte!» était comme si +l'on eût dit: «Longue vie à Lucifer!» + +«Pouvez-vous bien avoir ces mauvaises pensées de vengeance et de +haine? + +--Si la vengeance est une mauvaise pensée, elle est au moins +naturelle, repartit Rebecca, et je ne suis pas un ange.» + +Elle ne mentait pas. + +On a pu, en effet, remarquer que, dans cette conversation, miss Sharp +a eu deux fois l'occasion de remercier le ciel; la première pour +l'avoir délivrée de personnes qu'elle détestait, et, en second lieu, +pour lui avoir fourni l'occasion de mettre ses ennemis dans l'embarras +et de les couvrir de confusion. Ce ne sont pas là des motifs bien +légitimes de reconnaissance envers le ciel, ni de ceux qui peuvent +venir à l'esprit de personnes d'un caractère doux et bienveillant. + +Miss Rebecca n'avait rien de doux ni de bienveillant dans le +caractère. Tout le monde en usait mal avec elle, disait cette +jeune misanthrope (il vaut mieux dire _misogyne_, car, pour le +sexe masculin, on peut déclarer qu'elle en avait encore fort peu +l'expérience); tout le monde en usait mal à son égard, disait-elle; +cependant nous sommes disposés à croire que ces personnes de l'un +ou de l'autre sexe qui sont les victimes de tout le monde n'ont en +général que ce qu'elles méritent. Le monde est un miroir qui renvoie à +chacun ses propres traits; si vous froncez le sourcil en le regardant, +il vous jette un coup d'oeil renfrogné. Riez, au contraire, avec lui, +et il se montrera bon compagnon. Avis à vous, jeunes gens, pour régler +votre choix. Si on négligeait miss Sharp, c'est qu'elle était connue +pour n'avoir jamais rendu service à personne; on ne peut pas trouver +vingt-quatre jeunes demoiselles toutes aussi aimables que l'héroïne +de ce roman, miss Sedley, choisie précisément par nous comme la mieux +douée de toutes; autrement rien au monde ne nous eût empêché de mettre +à sa place miss Swartz ou miss Crump, ou miss Hopkins; on aurait eu +tort d'espérer rencontrer chez tout le monde le caractère doux et +aimable de miss Amélia Sedley, et cette bonne volonté à vaincre en +toute circonstance les brusqueries et les rebuts de Rebecca. + +Le père de miss Sharp était artiste, et, en cette qualité, avait donné +des leçons de dessin dans la maison de miss Pinkerton. C'était un +habile homme, bon vivant, bien réjoui, mais brouillé avec le travail. +Ses plus grandes dispositions étaient à faire des dettes, et son +faible le menait toujours à la taverne. Quand il avait bu, il était +dans l'usage de battre sa femme et sa fille; et le lendemain matin, +fatigué d'un grand mal de tête, il adressait ses injures à la foule +insouciante de son génie, puis décochait ses traits non moins vifs +et quelquefois bien ajustés, contre la sottise de ses confrères +les peintres. Comme il était fort mal à l'aise pour subvenir à ses +besoins, et que, dans Soho où il vivait, il devait de l'argent à un +mille à la ronde, il pensa améliorer sa position en épousant une jeune +femme, française d'origine et danseuse de profession. Miss Sharp ne +parlait jamais de l'humble condition de sa mère; mais elle vantait +beaucoup la noble et illustre famille des Entrechats, originaires de +Gascogne, et tirait vanité d'appartenir à de tels ancêtres. Il est +bon de constater que, plus elle avançait dans la vie, plus la race de +cette jeune dame gagnait en noblesse et en illustration. + +La mère de Rebecca avait fait son éducation on ne sait pas bien où, et +sa fille parlait le français avec la pureté des Parisiens. C'était à +cette époque une qualité précieuse, et qui valut à Rebecca son entrée +chez l'austère miss Pinkerton; car, sa mère étant morte, son père, qui +se trouvait lui-même dans un état désespéré, écrivit à miss Pinkerton, +après sa troisième attaque de _delirium tremens_, une lettre +pathétique où il mettait l'orpheline sous sa protection. Peu après il +descendit dans la tombe, en laissant deux baillis se débattre sur son +corps. Rebecca avait dix-sept ans lorsqu'elle vint à Chiswick. On la +traita comme une pensionnaire à bourse entière. Elle était tenue de +parler français, et jouissait en retour de l'avantage de vivre là +sans rien payer; et même, moyennant une somme modique par an, elle +recueillait des professeurs attachés à la maison quelques bribes +d'enseignement. + +Petite de taille, vive de tournure, elle était pâle et avait les +cheveux d'un blond rouge. Ses yeux, ordinairement baissés, s'ouvraient +si larges lorsqu'ils vous regardaient, et prenaient une expression si +singulière et si communicative, que le révérend Mr. Crisp, tout +frais sorti d'Oxford et vicaire du ministre de Chiswick, le révérend +Flowerdow, s'éprit d'amour pour miss Sharp. Un coup d'oeil l'avait +frappé à mort dans l'église même de Chiswick, un coup d'oeil dirigé +du banc des pensionnaires au pupitre de lecture. Notre jeune passionné +allait prendre le thé chez miss Pinkerton, à laquelle il avait été +présenté par sa maman. Il avait même prononcé le mot de mariage dans +un billet intercepté, que la marchande de pommes avait été chargée de +remettre. Mistress Crisp, appelée soudainement à Buxton, emmena +avec elle son cher fils. Mais l'idée seule qu'un vautour avait pu +s'introduire parmi les colombes de Chiswick souleva dans la poitrine +de miss Pinkerton un tel flot d'indignation, qu'elle eût renvoyé miss +Sharp, si elle n'eût pas été engagée par une parole solennelle. Malgré +toutes les protestations de la jeune personne, elle ne put jamais +croire que ses entretiens avec Mr. Crisp se fussent bornés à ceux +que Rebecca avait eus sous ses yeux en deux occasions, lorsqu'ils +s'étaient rencontrés pour prendre le thé. + +Auprès des grandes demoiselles de l'établissement, Rebecca Sharp +pouvait passer pour une enfant. Mais elle possédait cette désolante +expérience qu'on doit à la pauvreté. Elle avait eu affaire à plus d'un +créancier, et avait su l'éloigner de la porte de son père; elle savait +comment enjôler et mettre de bonne humeur les fournisseurs, pour +gagner de la sorte un repas de plus. D'ordinaire elle allait festoyer +avec son père, qui était très-fier de son esprit, et elle entendait +les propos de ses grossiers compagnons, souvent peu convenables +pour une jeune fille. Mais elle n'avait jamais été jeune fille, à +ce qu'elle disait, et était femme depuis huit ans. Pourquoi miss +Pinkerton avait-elle admis un oiseau si dangereux dans sa cage? + +Le fait est que la vieille dame tenait Rebecca pour la plus douce +créature, tant elle avait admirablement joué son rôle d'ingénue toutes +les fois que son père l'avait conduite à Chiswick! C'était à ses yeux +une modeste et innocente petite fille. L'année qui précéda celle où +elle fut admise dans la maison, elle était alors âgée de seize ans, +miss Pinkerton, de son air le plus majestueux, et à la suite d'un +petit discours, lui remit en présent une poupée confisquée à miss +Swindle, qu'on avait surprise à faire avec elle la dînette pendant les +heures de classe. Que de quolibets échangés entre le père et la fille +lorsqu'ils rentraient chez eux après une soirée passée chez miss +Pinkerton, et surtout au sujet des discours prononcés en présence des +professeurs réunis! Quelle n'eût pas été la colère de cette bonne miss +Pinkerton, si elle avait vu comme cette petite grimacière de Rebecca +la tournait en caricature à l'aide de sa poupée! Elle avait avec elle +de longs dialogues qui faisaient les délices de Newman-Street, +de Gerard-Street et de tout le quartier des artistes. Les jeunes +peintres, en venant prendre leur grog au genièvre chez leur doyen, si +bon diable et si paresseux, ne manquaient jamais de demander à Rebecca +si miss Pinkerton était à la maison; elle n'était que trop connue +d'eux, la pauvre créature! Une fois Rebecca eut l'honneur de passer +quelques jours à Chiswick; elle en remporta une Jemima, c'est-à-dire +une autre poupée à l'image de miss Jemmy. Et cependant l'honnête fille +lui avait donné en confitures et en pâtisseries de quoi régaler trois +enfants, et glissé de plus à son départ une pièce de sept schellings. +Mais l'esprit railleur de cette enfant était plus fort que la +reconnaissance, et elle sacrifia miss Jemmy avec aussi peu de pitié +que sa soeur. + +Lorsque la mort lui enleva son père, La Mall s'ouvrit pour elle comme +une nouvelle famille; mais les rigides observances de la maison lui +étaient insupportables. Les prières et les repas, les leçons et +les promenades, qui avaient lieu avec une ponctuelle régularité, la +mettaient à bout de patience, et, quand elle se reportait à la vie +libre et misérable du vieil atelier de Soho, elle se prenait à le +regretter. Tout le monde, et jusqu'à elle, s'imaginait qu'elle était +minée par la douleur de la perte de son père. Dans sa petite chambre, +nichée sous les combles, ses jeunes compagnes l'entendaient marcher +et sangloter pendant toute la nuit; mais c'était de rage et non de +douleur. Elle n'avait guère dissimulé jusqu'au moment où, jetée dans +l'abandon, elle apprit à feindre. Elle s'était peu mêlée à la société +des femmes. Son père, tout relégué du monde qu'il était, ne manquait +pas de talent, et sa conversation était cent fois plus agréable que le +bavardage de telle personne de son sexe, comme elle pouvait maintenant +en rencontrer. La prétentieuse vanité de la vieille maîtresse d'école, +la gaieté intempestive de sa soeur, les conversations un peu niaises +et les médisances des grandes pensionnaires, la glaciale exactitude +des maîtresses, lui causaient un égal ennui. Si elle avait eu un coeur +tendre et maternel, cette infortunée jeune fille, elle aurait trouvé +du charme et de l'intérêt dans le babil et les confidences des petites +filles qui lui étaient confiées. Mais elle vécut avec elles deux +années, et aucune ne regretta son départ. Il n'y avait que le bon et +tendre coeur d'Amélia qui pût la toucher et se faire aimer d'elle. +Mais qui aurait pu ne pas aimer Amélia? + +Le bonheur, les avantages sociaux que ses jeunes compagnes avaient +sur elle livraient Rebecca aux cruels tourments de l'envie. +«Voyez, disait-elle, quels airs se donne celle-là parce qu'elle est +petite-fille d'un comte! Comme elles s'inclinent et rampent devant +cette créole, et cela à cause de ses cent mille livres! Je suis cent +fois plus vive et plus agréable que cette créature avec tout son or; +ma naissance vaut bien celle de cette petite-fille de comte, avec tous +ses parchemins: et cependant chacun ici me laisse à l'écart, tandis +que chez mon père tous ses amis manquaient les bals et les fêtes, pour +venir passer la soirée avec moi!» + +Elle résolut en conséquence de s'affranchir à tout prix de la prison +où elle se trouvait. Elle se mit dès lors à travailler dans ce but et +à dresser ses plans pour l'avenir. + +D'abord elle profita des moyens de s'instruire que sa position lui +offrait. Déjà musicienne et possédant bien une langue étrangère, elle +parcourut rapidement le cercle des études regardées comme nécessaires +aux dames de cette époque. Elle travaillait sans relâche la musique, +et, un jour de sortie où elle était restée à la pension, notre auguste +matrone l'entendit exécuter un morceau avec une telle perfection, +qu'elle pensa sagement pouvoir s'épargner la dépense d'un maître pour +les plus petites, et annonça à miss Sharp qu'à l'avenir elle aurait à +leur enseigner la musique. + +La jeune fille refusa pour la première fois, et au grand étonnement de +la majestueuse maîtresse de pension. + +«Je suis ici, dit brusquement Rebecca, pour parler français avec les +enfants, non pour leur enseigner la musique et ménager votre argent. +Payez; et je la leur apprendrai.» + +Notre auguste matrone fut obligée de céder, et naturellement lui en +voulut à partir de ce jour. + +«Pendant trente-cinq ans, dit-elle, je n'ai jamais vu personne oser se +révolter dans ma propre maison contre mon autorité; j'ai réchauffé une +vipère dans mon sein. + +--Une vipère! vous badinez, dit miss Sharp presque pâle de +saisissement; vous m'avez prise parce que je vous étais utile. Ce +n'est point une question de reconnaissance entre nous. Je déteste +cette maison, et n'aspire qu'à la quitter. Je ne veux rien faire ici +que ce que je suis obligée d'y faire.» + +La vieille dame avait beau lui demander si elle songeait bien qu'elle +parlait à miss Pinkerton, Rebecca lui riait au nez d'un air insultant +et vraiment diabolique, au point que la maîtresse de pension en eut +presque une attaque de nerfs: + +«Donnez-moi de l'argent, dit la jeune fille, ou bien, si vous l'aimiez +mieux, trouvez-moi une bonne place, une bonne place de gouvernante +dans une noble famille; vous n'avez qu'à vouloir.» + +Dans toutes leurs querelles subséquentes, elle en revenait toujours à +cet argument: «Trouvez-moi une position; nous ne pouvons nous sentir, +et je suis prête à vous quitter.» + +La digne miss Pinkerton bien qu'elle fût décorée d'un nez à la +romaine et d'un turban, et qu'elle fût taillée comme un grenadier, ne +possédait pas cependant une volonté et une énergie égales à celles +de sa jeune pensionnaire; en vain elle lutta contre elle et chercha à +l'intimider. Se voyant une fois gourmandée par elle en public, Rebecca +eut recours au stratagème mentionné plus haut; elle répondit en +français, ce qui dérouta complétement la vieille femme. Pour maintenir +l'autorité dans la pension, il fallait écarter cette rebelle, ce +monstre, ce serpent, cette torche incendiaire. Sur ces entrefaites, +miss Pinkerton, ayant appris que la famille de sir Pitt Crawley avait +besoin d'une gouvernante, recommanda aussitôt miss Sharp pour cette +place, tout monstre et tout serpent qu'elle était. «Je n'ai rien à +reprendre, pensa-t-elle, dans la conduite de miss Sharp, si ce n'est +à mon égard, et ne puis lui refuser des connaissances et des talents +accomplis. Elle ne peut que faire honneur au système d'éducation +adopté dans ma maison.» C'était ainsi que la maîtresse de pension +mettait sa conscience d'accord avec ses recommandations, qu'elle +parvenait à dégager sa parole, et que sa pensionnaire se trouvait +libre enfin. La bataille décrite ici en quelques lignes dura +naturellement plusieurs mois. + +Miss Sedley avait aussi dix-sept ans et était sur le point de quitter +la pension. Par suite de l'amitié qu'elle ressentait pour miss Sharp, +seul point dans le caractère d'Amélia qui, de l'aveu de la vénérable +matrone, ne donnât pas satisfaction à sa maîtresse, elle l'invita à +venir passer une semaine chez ses parents avant de se rendre à ses +devoirs de gouvernante dans la maison où on l'attendait. + +Ainsi s'ouvrait le monde pour ces deux jeunes femmes. Pour Amélia, il +se présentait comme une fleur dans tout l'éclat de sa fraîcheur et +de sa nouveauté; il n'était pas aussi nouveau pour Rebecca, car, +s'il faut dire toute la vérité sur l'affaire du révérend Crisp, la +marchande de gâteaux insinua à quelqu'un, qui affirma le fait sous la +foi du serment à une autre personne, qu'il y en avait beaucoup plus +entre Mr. Crisp et miss Sharp qu'on n'en avait confié au public, +et que cette lettre était la réponse à une autre. Mais qui pourra +découvrir la vérité sur ce point? En tout cas, si ce n'était pas pour +Rebecca un début dans le monde, c'était du moins une rentrée. + +Dans le cours du trajet jusqu'à la barrière de Kensington, Amélia, +sans avoir oublié ses compagnes, avait fini par sécher ses larmes. +D'abord elle avait rougi avec un sentiment de plaisir à la vue d'un +jeune officier des Horse-Guards qui avait caracolé à la portière, et, +lui jetant un coup d'oeil, avait dit: «Vrai Dieu! la jolie fille.» +Puis, avant d'arriver à Russell-Square, la conversation s'était +longuement étendue sur l'article des modes. Les jeunes femmes +portaient-elles de la poudre sur leurs cheveux, des baleines dans +leurs jupes à la présentation? Miss Amélia aurait-elle cet honneur? +car elle savait qu'on devait la mener au bal du lord-maire. Arrivée à +la maison paternelle, miss Sedley, à l'aide du bras de Sambo, s'élança +aussi gaie, aussi radieuse qu'aucune fille de la bonne Cité de +Londres, et tous les serviteurs de la maison étaient réunis dans la +cour pour fêter leur jeune maîtresse et sourire à sa bienvenue. + +Après ces premiers embrassements, miss Sedley montra à Rebecca toutes +les chambres de la maison et ce qu'il y avait dans chaque chambre, +ses livres, son piano, ses robes, tous ses colliers, ses broches, ses +dentelles. Elle força Rebecca d'accepter des bagues de cornaline et +de turquoise, et une écharpe de mousseline légère qui maintenant était +trop petite pour elle; en dépit de la discrétion dont son amie s'était +armée, elle demanda à sa mère l'autorisation de lui offrir son châle +de cachemire blanc. Elle pouvait bien s'en passer, puisque son frère +Joseph lui en rapportait deux de l'Inde. + +Quand Rebecca vit les deux magnifiques châles de cachemire que Joseph +Sedley avait rapportés à sa soeur, elle dit avec un accent de vérité: +«Ce doit être très-bon d'avoir un frère;» ce qui toucha de compassion +le coeur sensible d'Amélia: elle pensait que son amie était seule au +monde, pauvre orpheline, sans amis, sans parents. + +«Non, vous ne serez pas abandonnée, Rebecca, dit Amélia; je serai +votre amie, je vous aimerai comme une soeur; oui, comme une soeur. + +--Mais où trouver des parents comme les vôtres, bons, riches, +affectionnés, qui vous donnent tout ce que vous désirez, et leur amour +plus précieux que tout le reste? Mon pauvre père ne me donnait rien, +et je n'avais en tout que deux robes. Vous avez un frère, un bon +frère! vous devez bien l'aimer!» + +Amélia se mit à rire. + +«Eh quoi! ne l'aimez-vous pas, vous qui dites que vous aimez tout le +monde? + +--Oui, sans doute.... seulement.... + +--Seulement, quoi? + +--Seulement Joseph semble s'inquiéter fort peu si je l'aime on non. Il +m'a donné ses deux doigts à serrer après une absence de dix années. +Il est très-bon, très-dévoué, mais il me parle rarement, et je crois +qu'il aime mieux sa pipe que sa....» + +Ici Amélia s'interrompit, car pourquoi dire du mal de son frère? + +«Il était très-bon pour moi quand j'étais enfant, continua-t-elle; je +n'avais que cinq ans quand il est parti. + +--Il doit être très-riche, reprit Rebecca, car on dit que tous les +nababs indiens le sont énormément. + +--Je crois qu'il a un très-gros revenu. + +--Est-elle gentille, votre belle-soeur? + +--Allons donc! Joseph n'est point marié,» dit Amélia se remettant à +rire. + +Peut-être en avait-elle déjà informé Rebecca; mais cette jeune femme +ne fit pas semblant de s'en souvenir. Elle répéta même plusieurs fois +qu'elle s'attendait à voir à Amélia toute une bande de neveux et de +nièces. Elle regrettait beaucoup que Mr. Sedley ne fût pas marié; elle +était sûre qu'Amélia lui avait dit qu'il l'était; pour sa part, elle +raffolait des petits enfants. + +«Je crois que vous en aviez suffisamment à Chiswick,» dit Amélia, tout +étonnée de cette tendresse subite de son amie. + +Hier encore, miss Sharp ne se serait pas hasardée à avancer des +propositions dont on eût pu si facilement démontrer la fausseté; mais +rappelons-nous qu'elle n'avait que dix-neuf ans, et qu'elle était +bien novice dans l'art de feindre, l'innocente créature. Toutefois, le +motif de cette série de questions pouvait se traduire tout simplement +de la sorte: «Si Mr. Joseph Sedley est riche et garçon, pourquoi ne +l'épouserai-je pas? Je n'ai que quinze jours devant moi, à la vérité, +mais je ne risque rien d'en faire l'essai.» + +Elle arrêta, dans son esprit, cette louable tentative. Elle redoubla +de caresses pour Amélia, elle couvrit de baisers le collier de +cornaline, et déclara qu'elle ne voulait jamais, jamais s'en séparer. +Lorsque sonna la cloche du dîner, elle descendit les escaliers, son +bras passé autour de la ceinture de son amie, comme font les jeunes +femmes. Elle était si émue à la porte du salon qu'elle trouva à peine +le courage d'entrer. + +«Sentez mon coeur, comme il bat, ma chère, dit-elle à son amie. + +--Mais je ne le sens pas, dit Amélia; entrons et n'ayez pas peur: mon +père ne vous fera pas de mal.» + + + + +CHAPITRE III. + +Rebecca en présence de l'ennemi. + + +Un gros et gras gaillard, en épaisses bottes de daim à la hongroise, +enseveli sous plusieurs cravates qui s'élevaient presque à la hauteur +de son nez, avec un gilet rayé de rouge et un habit vert pomme sur +lequel brillaient des boutons d'acier aussi larges qu'une couronne, +était à lire le journal au coin du feu, lorsque les deux jeunes filles +entrèrent. Il bondit de son fauteuil, rougit beaucoup, et, à cette +apparition, éclipsa presque toute sa face derrière sa cravate. + +«Ce n'est que votre soeur, Joseph, dit Amélia en riant et en lui +prenant les deux doigts qu'il lui présentait. Je suis revenue pour +tout de bon. Voici mon amie, miss Sharp dont vous m'avez déjà entendu +parler. + +--Non! jamais, sur ma parole, répondit la tête cachée sous les +cravates en redoublant de signes de dénégation, c'est-à-dire.... +si!... Il fait abominablement froid, mademoiselle; et en même temps +il tisonnait le feu de tout son pouvoir, bien qu'on fût au milieu de +juin. + +--Il est très-bien, dit Rebecca à Amélia, de manière à se faire +entendre. + +--Le pensez-vous, reprit celle-ci; alors je vais le lui dire. + +--Ma chère, pour tout au monde!» dit miss Sharp, tressaillant comme +une biche effarouchée. + +Elle avait d'abord fait un pudique et respectueux salut au jeune +homme, puis ses yeux s'étaient fixés si obstinément sur le tapis que +c'était merveille qu'elle eût pu l'entrevoir. + +«Je vous remercie, mon frère, de vos magnifiques châles, dit Amélia au +tisonneur; n'est-ce pas qu'ils sont beaux, Rebecca? + +--Oh! bien beaux!» répondit miss Sharp; et ses yeux allèrent droit du +tapis au chandelier. + +Joseph continua à faire grand bruit dans le feu avec la pelle et les +pincettes, tout soufflant, tout haletant et devenant aussi rouge que +sa face blême pouvait le permettre. + +«Je ne puis vous faire d'aussi jolis présents, continua sa soeur; +mais, pendant que j'étais à la pension, je vous ai brodé une jolie +paire de bretelles. + +--Mais, en vérité, Amélia, s'écria son frère en proie à une vive +agitation, je ne sais ce que vous voulez dire.» + +Et en même temps il se pendit de toutes ses forces au cordon de la +sonnette, qui lui resta entre les mains. Nouveau sujet de confusion +pour le pauvre garçon. + +«Pour l'amour du ciel, voyez si mon _buggy_ est à la porte. Je ne puis +attendre, je vais sortir; le diable emporte ce groom! il faut que je +m'en aille.» + +Au même instant entra le père de famille, secouant ses breloques comme +un vrai marchand anglais. + +«De quoi parlez-vous, Emmy? dit-il. + +--Joseph me prie de voir si son... son _buggy_ est à la porte. +Qu'est-ce qu'un _buggy_, papa? + +--C'est un palanquin à un cheval,» dit le vieux père, qui avait des +prétentions au bel esprit. + +Joseph se laissa aller à un violent accès de rire; mais, ayant +rencontré le regard de miss Sharp, il s'arrêta subitement comme frappé +d'un coup invisible. + +«Cette jeune dame est votre amie? Miss Sharp, je suis bien aise +de vous voir. Avez-vous déjà, avec Emmy, querellé Joseph sur ses +intentions de sortir? + +--C'est que j'ai promis à Bonamy, qui est employé avec moi, d'aller le +prendre pour dîner, repartit Joseph. + +--Allons donc! votre mère ne vous a-t-elle pas dit que vous dîniez +ici? + +--Mais sous ce costume c'est impossible. + +--Regardez-le un peu, miss Sharp; n'est-il pas assez bien pour dîner +partout?» + +Là-dessus miss Sharp regarda son amie, et elles partirent d'un éclat +de rire qui fit grand plaisir au vieux père. + +«Avez-vous jamais vu chez miss Pinkerton des bottes en peau de daim de +la tournure de celles-ci? continua-t-il en poursuivant ses avantages. + +--De grâce, mon père! s'écria Joseph. + +--Aurais-je blessé sa susceptibilité? Je crois, mistress Sedley, +ma chère amie, avoir blessé la susceptibilité de votre fils: j'ai +plaisanté sur ses bottes de daim. Demandez-lui, miss Sharp, si ce +n'est pas cela. Allons, Joseph, soyez ami avec miss Sharp, et allons +dîner. + +--Il y a un pilau, Joseph, juste comme vous les aimez, et papa a +rapporté le plus beau turbot de Billingsgate. + +--Vite, monsieur, donnez votre bras pour descendre à miss Sharp, et +je vous suivrai avec ces deux jeunes dames,» dit le père en prenant le +bras de sa femme et de sa fille et en sortant gaiement. + +Que miss Sharp ait résolu au fond de son coeur de faire la conquête +de ce gros et gras garçon, nous n'avons, mesdames, aucun droit de l'en +blâmer. Car, si le soin de la chasse aux maris est généralement, par +un sentiment de modestie très-louable, départi par les jeunes filles à +la sagesse de leurs mères, il faut se souvenir que miss Sharp n'avait +nul parent d'aucun genre pour entrer à sa place dans ces négociations +délicates. Si donc elle ne cherchait un mari pour son propre compte, +il y avait peu de chance qu'elle trouvât, dans tout l'univers, +quelqu'un qui s'en occupât pour elle. Qu'est-ce qui engage toute notre +belle jeunesse à aller dans le monde, si ce n'est la noble ambition +du mariage? Qu'est-ce qui fait partir toutes ces bandes pour les eaux? +Qu'est-ce qui fait danser jusqu'à cinq heures du matin dans une saison +mortelle? Qu'est-ce qui fait travailler les sonates au piano-forte et +apprendre quatre romances d'un maître à la mode, qu'on paye une guinée +le cachet; jouer de la harpe quand on a le bras joli et bien fait, +et porter des chapeaux et des fleurs vert Lincoln, si ce n'est +l'espérance qu'avec tout cet arsenal et ces traits meurtriers on +frappera au coeur quelque _souhaitable_ jeune homme? + +Qu'est-ce qui engage de respectables parents à mettre leur maison sens +dessus dessous, à dépenser la moitié de leur revenu en soupers de +bal et en champagne frappé? Serait-ce par amour désintéressé de leurs +semblables et par l'unique désir de voir les jeunes gens heureux au +milieu de la danse? Eh! mon Dieu, c'est qu'ils désirent marier leurs +filles; et, de même que mistress Sedley, dans les profondeurs de +son âme maternelle, avait déjà arrangé une douzaine de plans pour +l'établissement de son Amélia, de même Rebecca fort aimable mais sans +appui, se détermina à faire de son mieux pour s'assurer un mari qui +lui était encore plus nécessaire qu'à son amie. Son imagination, +très-vive d'ailleurs, était en outre excitée par les lectures qu'elle +avait faites dans les _Contes arabes_ et la _Géographie de Guthrie_, +et, en réalité, pendant qu'elle s'habillait pour le dîner, d'après +les renseignements recueillis auprès d'Amélia sur la richesse de son +frère, elle bâtissait les plus magnifiques châteaux en l'air, dont +on ne pouvait lui contester la libre disposition; elle entrevoyait +un mari qui était encore, il est vrai, dans les brouillards; elle +s'affublait d'une foule de châles, de turbans, de bracelets, de +diamants, elle se pavanait sur un éléphant au son de la marche de +Barbe-Bleue, pour aller rendre visite au grand Mogol. Douces visions +des _Mille et une Nuits_! Que de jeunes et vives créatures comme +Rebecca Sharp se sont arrêtées avec délices sur ces rêves fantastiques +que l'on fait les yeux ouverts! + +Joseph Sedley avait douze ans de plus que sa soeur Amélia. Il était +fonctionnaire civil dans la Compagnie des Indes orientales, et, au +temps où nous écrivons, son nom figurait à l'article _Bengale_ dans +l'_East India register_, comme receveur de Boggley-Wollah, poste +honorable et lucratif, comme tout le monde sait. Pour connaître les +places importantes que Joseph fut appelé à remplir dans le service, +nous renvoyons le lecteur à la même feuille périodique. + +Boggley-Wollah est situé dans un district solitaire, marécageux et +fort agréable du reste; il est renommé pour la chasse à la bécasse, +et de temps en temps on y peut tuer un tigre. Rangoon, qui possède un +magistrat, n'en est éloigné que de quarante milles, et à trente milles +plus loin se trouve une station de cavalerie; c'est du moins ce que +Joseph écrivit à ses parents quand il prit possession de sa place +de receveur. Joseph avait passé huit ans au milieu d'une solitude +complète dans ce charmant séjour. Il était bien rare qu'il vît une +face de chrétien plus de deux fois par an, alors que le détachement +escortait à Calcutta les impôts qu'il avait touchés. + +Il fut par bonheur atteint d'une maladie de foie. Obligé d'aller se +faire soigner en Europe, il trouva dans son pays natal mille occasions +de fêtes et de plaisirs. Il ne vivait pas à Londres au sein de sa +famille, mais avait son habitation à part, comme un joyeux et bon +compagnon. Avant de partir pour l'Inde, il était encore trop jeune +pour se mêler aux plaisirs enivrants de la ville; aussi il s'y plongea +à son retour avec une ardeur effrénée. Il conduisait les équipages au +Park, dînait aux tavernes à la mode, fréquentait les théâtres, comme +c'était de bon ton à cette époque, et se montrait à l'Opéra toujours +en pantalon collant et en chapeau à cornes. + +A son retour dans l'Inde, il raconta à tout propos et avec beaucoup +d'enthousiasme cette période de son existence, et donna à entendre que +Brummel et lui avaient été les lions à la mode. Et cependant il +vivait aussi solitaire que dans les broussailles de Boggley-Wollah. Il +connaissait à peine un homme dans le métropole; et sans son docteur, +ses pilules et sa maladie de foie, il serait mort d'ennui et de +solitude. Lourd, bourru, mais _bon vivant_, la vue d'une femme lui +causait les plus terribles paniques; aussi le voyait-on rarement +dans le salon de son père, à Russell-Square, où les lazzis du bonhomme +mettaient son amour-propre dans les transes. + +Joseph s'était vivement préoccupé et même alarmé de son embonpoint; +plusieurs fois déjà il avait voulu prendre un parti énergique pour se +débarrasser de cet excès de graisse, mais son indolence et l'amour de +ses aises l'avaient bien vite détourné de ses projets de réforme, et +il en était encore à ses trois repas par jour. Jamais il n'était +bien mis; et pourtant ce n'était pas faute de se donner beaucoup de +tourment pour parer sa grasse personne: il passait plusieurs heures +chaque jour à cette occupation. Son valet faisait sa fortune des +rebuts de sa garde robe, et sur sa toilette on trouvait plus de +pommades et plus d'essences que n'en employa jamais une beauté +décrépite. Pour avoir bonne tournure dans son habit, il avait recours +à toutes les sangles, brides et ceintures alors inventées. Comme tous +les hommes gras, il exigeait que ses habits fussent trop étroits, et +recherchait les plus brillantes couleurs et la coupe la plus jeune. +Lorsqu'il s'habillait dans l'après-midi, c'était pour aller au Park, +tout seul, faire sa promenade en voiture, puis il rentrait pour +s'habiller de nouveau et aller dîner, encore tout seul, au café +Piazza. Il était aussi vain qu'une fille, et peut-être cette extrême +sauvagerie venait-elle de son extrême vanité. Si miss Rebecca, dès son +entrée dans le monde, peut venir à bout de lui, c'est qu'elle est une +jeune personne d'une rare habileté. + +Son premier début prouvait d'ailleurs une grande adresse. En disant +que Sedley était bel homme, elle savait qu'Amélia le répéterait à sa +mère, qui le redirait probablement à Joseph, et de toute manière ne +lui en voudrait pas du compliment fait à son fils. Toutes les mères +sont les mêmes. + +Allez dire à Stycorax que son fils Caliban est aussi beau qu'Apollon, +elle en sera flattée dans son amour-propre de sorcière. + +Peut-être aussi Joseph Sedley avait-il surpris le compliment au +passage. Rebecca avait parlé assez haut pour cela; et, s'il l'avait +entendu, comme déjà dans son opinion il se tenait pour un très-beau +garçon, cet éloge avait dû caresser chacune des fibres de sa grasse +personne et les faire tressaillir de plaisir. Mais il lui vint une +amère pensée: «La petite fille se moquerait-elle de moi?» songea-t-il. +Voilà pourquoi il s'était aussitôt élancé vers la sonnette, +se disposant à la retraite, comme nous l'avons vu, quand +les plaisanteries de son père et les instances de sa mère le +contraignirent à rester au logis. Il conduisit la jeune demoiselle +à la salle à manger, l'esprit en proie aux plus vives incertitudes. +«Croit-elle réellement que je suis beau, pensa-t-il, ou seulement +s'amuse-t-elle de moi?» Nous avons dit que Joseph Sedley était aussi +vain qu'une jeune fille. Nous savons bien que les jeunes filles +retournent la médaille et disent d'une personne de leur sexe: «elle +est vaine comme un homme», et elles ont bien raison. Le sexe barbu est +aussi âpre à la louange, aussi précieux dans sa toilette, aussi +fier de sa puissance séductrice, aussi convaincu de ses avantages +personnels que la plus grande coquette du monde. + +Au bas des escaliers, Joseph rougissait de plus en plus, et Rebecca, +dans une tenue très-modeste, tenait ses yeux fixés à terre. Elle +portait une robe blanche; ses épaules nues avaient l'éclat de la +neige; l'image de la jeunesse, de l'innocence sans appui, l'humble +simplicité d'une vierge étaient empreintes dans toute sa tenue. +«Je n'ai plus maintenant qu'à garder le silence, pensa Rebecca, et +témoigner beaucoup d'intérêt pour tout ce qui concerne l'Inde.» + +A ce qu'il paraît, mistress Sedley avait préparé à son fils un +excellent _curry_[2], comme il les aimait, et, dans le courant du +dîner, on offrit une portion de ce plat à Rebecca. + +[Note 2: C'est ce que nos restaurateurs appellent _curriks_ ou +_achards de l'Inde_. (_Note du traducteur._)] + +«Qu'est-ce que cela? dit-elle en jetant un coup d'oeil interrogatif à +M. Joseph. + +--Parfait!» dit-il. Sa bouche était pleine, et sa face toute rouge +exprimait les jouissances de la mastication. «Ma mère, c'est aussi bon +que les _currys_ faits dans l'Inde. + +--Oh! j'en veux goûter, si c'est un plat indien, dit miss Rebecca. Il +me semble que tout ce qui vient de là doit être excellent. + +--Donnez du _curry_ à miss Sharp, ma chère,» dit M. Sedley en riant. + +Rebecca n'en avait goûté de sa vie. + +«Eh bien! trouvez vous toujours bon tout ce qui vient de l'Inde? +reprit M. Sedley. + +--C'est excellent, dit Rebecca, que le poivre de Cayenne mettait à la +torture. + +--Prenez avec cela un _chili_, dit Joseph, qui commençait à faire +attention. + +--Un _chili_, dit Rebecca qui n'en pouvait plus. Oh! oui.» + +Et elle pensait qu'un _chili_ était quelque chose de rafraîchissant. +On lui en apporta un. + +«Quelle couleur fraîche et verte!» dit-elle. + +Elle en mit un dans sa bouche; c'était plus cuisant encore que le +_curry_; elle ne put l'endurer plus longtemps. Elle laissa tomber sa +fourchette. + +«De l'eau! pour l'amour du ciel, de l'eau!» s'écria-t-elle. + +M. Sedley éclatait de rire; c'était un homme épais, un habitué de la +Bourse, où l'on aime bien ces plaisanteries à bout portant. + +«C'est ce qu'il y a de plus indien, je vous assure, ajouta-t-il. +Sambo, donnez de l'eau à miss Sharp.» + +L'hilarité paternelle trouva de l'écho auprès de Joseph, auquel +le tour parut excellent. Les dames rirent peu; elles pensaient aux +cruelles souffrances de la pauvre Rebecca. Pour Rebecca, elle +aurait étranglé de bon coeur le vieux Sedley; mais elle avala la +mortification aussi bien qu'elle avait fait auparavant de l'abominable +curry, et, aussitôt qu'elle put parler, elle dit d'un air de bonne +humeur: + +«J'aurais dû me rappeler le poivre que les princesses de Perse mettent +dans leurs tartes à la crème, suivant les _Mille et une nuits_. +Assaisonnez-vous donc dans l'Inde vos tartes à la crème avec du poivre +de Cayenne, monsieur?» + +Le vieux Sedley se remit à rire, et pensa que décidément Rebecca avait +un bon caractère. Joseph repartit simplement: + +«Des tartes à la crème, mademoiselle? Notre crème ne vaut rien au +Bengale; nous n'avons le plus souvent que du lait de chèvre, et j'ai +fini par m'y habituer. + +--Maintenant, vous n'aimez plus du tout ce qui vient de l'Inde?» +dit le vieux père; mais quand les dames se furent retirées, le rusé +compère dit à son fils: «Prenez garde, Joe, cette fille veut vous +faire tomber dans ses filets. + +--Peuh! je ne la crains pas, dit Joseph très-flatté de cette remarque. +Je me rappelle qu'il y avait à Dumdum une fille: c'était celle de +Cutler, qui était dans l'artillerie; elle épousa peu après Lance, +le chirurgien, qui nous en fit voir des siennes, l'an IV, à moi et +à Mulligatawney, dont je vous ai parlé avant dîner; c'était un bon +diable que ce Mulligatawney. Il est maintenant magistrat à Budgebudge, +et je suis sûr qu'il sera du conseil avant cinq ans. Eh bien! +monsieur, l'artillerie donna un bal, et Quintin, du 14e régiment +du roi, me dit: «Sedley, je parie avec vous, double contre simple, +qu'avant les pluies, Sophie Cutler vous aura englué.--Convenu, +dis-je... Par ma foi, voilà un bordeaux qui est des meilleurs; est-il +d'Adamson ou de Carbonell?» + +Un léger ronflement fut la seule réponse. L'honnête agent de change +s'était endormi, et l'histoire de Joseph fut perdue pour ce jour-là. +Heureusement qu'il était très-communicatif dans les réunions d'hommes, +et qu'il a répété ce conte délicieux à plus de cent reprises à son +apothicaire, le docteur Gollop, quand celui-ci venait s'informer de +son foie et de ses pilules. + +A cause de sa mauvaise santé, Joseph Sedley se contenta d'une +bouteille de bordeaux après son madère, puis dépêcha deux assiettées +de fraises et de crème et vingt-quatre gâteaux qu'on avait laissés +dans une assiette auprès de lui. Nous pouvons assurer de plus, car les +nouvellistes ont le privilége de tout savoir, qu'il pensa beaucoup +aux jeunes filles qui étaient à l'étage au-dessus. «C'est, ma foi, une +vive, aimable et gentille créature, pensa-t-il en lui-même. Comme elle +me regardait quand je lui ai ramassé son mouchoir à dîner! Elle l'a +laissé tomber deux fois. Qui est-ce qui chante maintenant au salon? Je +vais aller voir.» + +Mais sa timidité vint encore l'arrêter avec une force insurmontable. +Son père était endormi. Son chapeau se trouvait dans la pièce. Il y +avait là un fiacre tout prêt à partir pour Southampton-Row. + +«Je vais aller voir les Quarante voleurs, dit-il, et les nouveaux pas +de miss Decamp.» + +Et, sur cela, il s'esquiva tout doucement sur la pointe des pieds, +sans réveiller son digne père. + +«Voilà Joseph qui sort, dit Amélia à la fenêtre du salon, pendant que +Rebecca chantait au piano. + +--Miss Sharp lui a fait peur, dit mistress Sedley, pauvre Joe, +sera-t-il donc toujours aussi timide?» + + + + +CHAPITRE IV. + +La bourse de soie verte. + + +Les terreurs du pauvre Joe se prolongèrent deux ou trois jours, +pendant lesquels il ne se montra point dans la maison. Miss Rebecca +ne prononça même pas son nom; elle témoignait à mistress Sedley une +respectueuse reconnaissance, prenait grand plaisir à visiter les +magasins, et s'extasiait au théâtre avec une admiration à laquelle se +laissait prendre la bonne dame. Un jour Amélia eut mal à la tête et ne +put aller à une partie de plaisir où on avait convié les deux jeunes +filles. Rien ne put déterminer son amie à s'y rendre sans elle. + +«Vous avez fait entrer le bonheur et l'affection dans la vie de la +pauvre orpheline, et elle vous quitterait? Non, jamais!» + +En même temps les yeux de Rebecca se remplissaient de larmes, et +mistress Sedley ne pouvait s'empêcher d'avouer que l'amie de sa fille +lui ressemblait par sa charmante sensibilité. + +Quant aux bons mots de M. Sedley, Rebecca en riait de si bon coeur et +avec une telle persévérance, que le bonhomme en était ravi. Ce +n'était pas seulement auprès des chefs de la famille que miss Sharp se +trouvait en faveur; elle était au mieux avec mistress Blenkinsop, pour +avoir pris le plus grand intérêt à la confection de ses confitures +de framboises, opération qui s'accomplissait alors dans la salle +des conserves de la maison. Elle continuait à appeler Sambo son bon +monsieur, ou monsieur Sambo, à la grande satisfaction de cet honnête +domestique; elle s'excusait auprès de la femme de chambre de la peine +qu'elle lui donnait en la sonnant, et cela avec une si grande douceur, +une si grande humilité, qu'on la prônait autant à l'office qu'au +salon. + +Une fois, en regardant des dessins qu'Amélia avait fait venir de la +pension, il lui en tomba un entre les mains qui la fit soudain éclater +en larmes et quitter la chambre. C'était le jour où Joe Sedley faisait +sa seconde apparition. + +Amélia monta auprès de son amie pour connaître la cause de ce chagrin; +cette excellente jeune fille revint sans Rebecca, mais elle était pour +le moins aussi affectée qu'elle. + +«Vous savez, maman, que son père était notre maître de dessin. Il +faisait toujours ce qu'il y avait de mieux dans notre travail. + +--Oui, chère enfant, je me rappelle que j'ai entendu dire à miss +Pinkerton qu'il n'y touchait pas, mais qu'il leur donnait le coup de +force. + +--C'est cela, c'est ce qu'on appelle le coup de force, ma chère +maman. À la vue de ces dessins, Rebecca s'est rappelé son père, qui y +travaillait. Cette pensée lui est venue tout à coup, et voilà pourquoi +vous l'avez vue.... + +--La pauvre enfant est tout coeur, dit mistress Sedley. + +--Je voudrais bien qu'elle restât avec nous une semaine de plus, dit +Amélia. + +--Elle a, reprit Joe, quelque chose de diabolique comme miss Cutler, +que je rencontrai à Dumdum, mais elle est plus belle. Miss Cutler est +maintenant mariée avec Lance, chirurgien d'artillerie. Vous ai-je dit, +madame, qu'une fois Quintin, du 14e, paria avec moi que.... + +--Joseph, nous connaissons l'histoire, dit Amélia en riant; laissez +cela de côté, et persuadez à maman d'écrire un mot à sir Crawley. + +--N'avait-il pas un fils aux Indes dans les dragons légers du roi? + +--Eh bien! vous lui écrirez pour qu'il accorde encore quelques jours +de grâce à cette pauvre Rebecca. La voici, les yeux rouges d'avoir +pleuré. + +--Je suis mieux maintenant, dit la jeune fille avec son plus doux +sourire; puis, prenant la main que lui présentait la bonne mistress +Sedley, elle la baisa respectueusement. Que vous êtes tous bons pour +moi! Tous, ajouta-t-elle avec un sourire, excepté vous, monsieur +Joseph. + +--Moi, dit Joseph méditant un moment pour savoir s'il n'allait pas +partir. Juste ciel! grand dieu! miss Sharp! + +--Comment avez-vous pu être assez barbare pour me faire manger cet +horrible mets au poivre, le premier jour que je vous vis? Vous n'êtes +pas si bon pour moi que ma chère Amélia. + +--C'est qu'il ne vous connaît pas si bien, s'écria Amélia. + +--Je défie qui que ce soit de n'être pas bon pour vous, ma chère, +reprit la mère. + +--Le curry était excellent, en vérité il l'était, dit Joseph d'un ton +grave. Peut-être n'y avait-il pas assez de jus de citron. Non, il n'y +en avait pas assez. + +--Et les chilis? + +--Par Jupiter, y avait-il là de quoi vous faire crier si fort? dit +Joe, encore tout pénétré de ce qu'il y avait de risible dans cette +aventure, et éclatant d'un fou rire qui s'arrêta soudainement comme +d'habitude. + +--J'aurai soin de vous laisser choisir pour moi une autre fois,» dit +Rebecca. + +Et comme ils descendaient pour dîner: + +«Je ne comprends pas que des hommes trouvent du plaisir à mettre ainsi +de pauvres filles dans l'embarras. + +--Vraiment, miss Rebecca, je ne voudrais pas vous chagriner pour tout +au monde. + +--Non, dit-elle, je sais que vous ne le voudriez pas.» + +En même temps elle lui fit avec sa petite main un serrement gracieux +et la retira tout effrayée; puis, pour la première fois, le regardant +un instant en face, elle abaissa aussitôt les yeux sur les tringles du +tapis. Je ne voudrais pas affirmer que le coeur de Joe ne battit +pas d'aise à cette marque d'intérêt, pleine de timidité et de grâce, +venant d'une simple jeune fille. + +C'était une avance que peut-être des dames d'une conduite et d'un tact +irréprochables eussent condamnée comme un peu risquée; mais considérez +que la pauvre Rebecca avait tout à faire à elle seule. Quand une +personne est trop pauvre pour avoir une servante, quelque élégante +qu'elle soit, il faut bien qu'elle balaye sa chambre elle-même; quand +une jeune personne n'a pas de mère pour négocier ses affaires avec un +jeune homme, il faut bien qu'elle s'en occupe elle-même. + +C'est encore un bienfait du ciel que les femmes n'exercent pas leur +pouvoir plus souvent, car nous ne pourrions leur résister. Elles n'ont +qu'à montrer la plus légère inclination, les hommes sont aussitôt à +leurs genoux. Vieux ou laids, nous sommes tous les mêmes. Je pose en +principe qu'une femme, à moins d'être absolument bossue, peut +épouser _celui qu'elle préfère_. Félicitons-nous donc si ces aimables +créatures sont comme les oiseaux du ciel, et ne connaissent pas leur +pouvoir; autrement elles nous tiendraient à leur entière discrétion. + +«Voilà précisément, pensa Joseph en entrant dans la salle à manger, +comme j'ai commencé avec miss Cutler à Dumdum.» + +Pendant le dîner, miss Sharp lui adressa plusieurs oeillades moitié +tendres, moitié plaisantes, à propos des plats; elle était maintenant +avec la famille sur le pied d'une entière familiarité, et les deux +jeunes filles s'aimaient comme deux soeurs. C'est ce qui arrive +toujours à deux jeunes filles qui restent dix jours ensemble dans la +même maison. + +Comme pour mieux avancer encore les projets de Rebecca, Amélia rappela +à son frère une promesse qu'il lui avait faite aux dernières fêtes de +Pâques. + +«Quand j'étais à la pension, dit-elle en riant, vous, Joseph, vous +m'avez promis de me mener au Vauxhall. Maintenant que Rebecca est avec +nous, l'occasion ne saurait être meilleure. + +--Délicieux!» dit Rebecca battant des mains. + +Mais elle se recueillit aussitôt, et reprit un air de retenue qui +était bien fait pour une créature aussi modeste. + +«Aujourd'hui ce n'est pas le jour, dit Joe. + +--Eh bien! demain. + +--Demain, je dîne dehors avec votre père, dit mistress Sedley. + +--Vous ne supposez pas que je veuille y aller, madame Sedley! lui +dit son mari; et ce n'est pas à une femme de votre âge et de votre +condition à s'exposer au froid, dans un trou aussi humide. + +--Mais il faut que ces enfants aient quelqu'un avec eux, reprit +mistress Sedley. + +--Joe n'y va-t-il pas? dit le père en riant; il est assez gros à lui +tout seul pour nous remplacer tous deux.» + +Cette parole fit éclater de rire jusqu'à maître Sambo, qui se +trouvait au buffet, et le pauvre diable de Joseph eut une tentation de +parricide. + +«Desserrez son corset, continua l'impitoyable railleur, jetez-lui +un peu d'eau sur le visage, miss Sharp, ou bien remontez-le dans sa +chambre. Le malheureux se trouve mal: portez-le dans sa chambre; il ne +pèse pas une plume. + +--Le diable m'emporte si j'y tiens plus longtemps, monsieur! hurla +Joseph. + +--Sambo, faites avancer l'éléphant du seigneur Joe! cria le père; +envoyez à Exeter-Change.» + +Mais voyant Joseph prêt à éclater de dépit, le vieux plaisant cessa de +rire, et tendant la main à son fils: + +«On se permet tout à la Bourse, mon cher Joe. Et toi, Sambo, donne-moi +un verre de champagne, ainsi qu'à notre ami Joe. Boney lui-même n'en a +pas de pareil dans sa cave, mon garçon.» + +Un verre de champagne rendit à Joseph sa bonne humeur. Avant que la +bouteille fût vide, et en sa qualité de malade il n'en but que +les deux tiers, il consentit à conduire les deux jeunes filles au +Vauxhall. + +«Il faut, dit le père, que ces jeunes filles aient chacune un +cavalier. Joe perdra sûrement Emmy dans la foule, parce qu'il sera +accaparé par miss Sharp. Envoyez au 26 demander à George Osborne s'il +veut bien venir.» + +Je ne sais pourquoi mistress Sedley regarda son mari en riant. Les +yeux de M. Sedley prirent une expression de malice difficile à rendre. +Il regarda Amélia, et Amélia, penchant la tête, rougit comme les +jeunes personnes de dix-sept ans savent seules rougir, comme miss +Rebecca Sharp n'avait jamais rougi de sa vie, ou au moins depuis l'âge +de huit ans, où sa grand'mère l'avait surprise volant des confitures +dans l'armoire. + +«Amélia ferait bien d'écrire un mot, dit le père, et George Osborne +verrait la belle écriture que nous avons rapportée de chez miss +Pinkerton. Vous rappelez-vous, Emmy, quand vous lui avez écrit de +venir le jour des Rois et que vous n'aviez pas mis d'_s_ à rois? + +--Il y a longtemps de cela, dit Amélia. + +--Il me semble que c'est encore hier, John,» dit mistress Sedley à son +mari. + +Le même soir, dans le cours d'une conversation qui eut lieu dans +une pièce du premier étage, sous une espèce de tente faite de riche +mousseline de l'Inde avec des dessins bizarres et une doublure de +calicot rose tendre, et servant à abriter un lit de plumes bien +moelleux, garni de deux bons oreillers sur lesquels s'épanouissaient +deux faces rubicondes et bouffies, l'une dans un bonnet de nuit à +dentelles, l'autre dans un simple bonnet de coton se terminant par +une mèche; bref, dans _un sermon entre deux draps_, mistress Sedley +reprocha à son mari son acharnement contre le pauvre Joe. + +«C'est bien mal de votre part, monsieur Sedley, de tourmenter ainsi ce +pauvre garçon. + +--Ma chère amie, répliqua le bonnet de coton, se disposant à défendre +sa conduite, Joe a encore plus de vanité que vous n'en avez jamais eu, +et vous en aviez déjà beaucoup pour votre part. Ce n'est pas qu'il y +a quelque trentaine d'années.... vers 1780.... ou environ.... vous +n'ayez eu le droit d'être vaine. Mais je perds patience avec Joe et +sa pudeur pleine d'affectation. C'est être plus Joseph que Joseph +lui-même. Tout le temps se passe, pour le drôle, à penser à lui; avec +cela qu'il est beau garçon. Je serais bien étonné, madame, si nous +n'avions pas quelque affaire avec lui. Il y a ici une petite amie +d'Emmy qui lui fait l'amour de fort près, cela crève les yeux. S'il ne +tombe pas dans les filets de celle-là, ce sera dans ceux d'une autre. +La destinée de cet homme est d'être la pâture d'une femme, comme la +mienne est d'aller tous les jours à la Bourse. Et encore, ma chère, +nous devrons lui savoir gré de ne pas nous donner pour belle-fille une +négresse. Mais, notez bien mes paroles, la première qui lui jette une +amorce le fait mordre à l'hameçon. + +--Eh bien! elle partira demain, cette petite intrigante, dit mistress +Sedley dans un beau mouvement d'énergie. + +--Autant elle qu'une autre, mistress Sedley; cette jeune fille a la +peau blanche, après tout. Peu m'importe quelle femme épousera Joe; +laissons-le suivre ses goûts.» + +Les deux interlocuteurs se turent; à la place de leur voix on +n'entendit plus qu'une musique nasale, fort agréable sans doute, mais +peu romantique, et, sans les cloches qui sonnaient les heures et le +gardien de nuit qui les annonçait, le plus profond silence eût régné +dans la maison de John Sedley de Russell-Square. + +Quand le matin fut arrivé, la bonne mistress Sedley ne songea plus à +exécuter ses projets contre miss Sharp; car, bien qu'il n'y ait rien +au monde de plus douloureux, de plus commun ni de plus excusable que +la jalousie maternelle, cependant elle ne pouvait se persuader que +cette petite gouvernante si humble, si reconnaissante, si prévenante, +osât jeter ses vues sur un personnage aussi considérable que le +receveur de Boggley-Wollah. De plus, on avait déjà expédié la demande +en prolongation de séjour pour la jeune fille, et il eût été difficile +de trouver un prétexte pour la renvoyer si soudainement. + +Tout, jusqu'aux éléments, semblait conspirer en faveur de l'aimable +Rebecca, bien qu'ils parussent d'abord se déclarer contre elle. Le +soir marqué pour la partie du Vauxhall, George Osborne étant venu +dîner chez les Sedley, tandis que le père et la mère se rendaient à +leur invitation chez l'alderman Balls, à Highbury-Burn, il survint un +orage accompagné de tonnerre, comme il en éclate tout exprès lorsqu'on +doit aller au Vauxhall, et la bande joyeuse fut obligée de rester à +la maison. M. Osborne n'eut pas le moins du monde l'air fâché de ce +contre-temps. Lui et Joseph Sedley burent en tête-à-tête, dans la salle +à manger, une honnête quantité de vin de Porto; et, le verre à la +main, Sedley raconta une foule de ses meilleures histoires de l'Inde. +Il était très-communicatif en compagnie d'autres hommes. Miss Amélia +Sedley fit ensuite les honneurs du salon, et les quatre jeunes gens +passèrent ensemble une soirée si agréable, qu'ils se déclarèrent fort +satisfaits du coup de tonnerre qui les avait forcés de remettre leur +visite au Vauxhall. + +Osborne était le filleul de Sedley, et comptait à ce titre dans la +famille depuis à peu près vingt-trois ans. À six semaines, il avait +reçu de John Sedley une timbale d'argent; à six mois, un hochet en +corail avec sifflet et sonnettes d'or; et depuis lors, à la Noël, +il avait régulièrement touché ses étrennes du père Sedley. Il se +rappelait parfaitement qu'au retour de l'école il avait été rossé plus +d'une fois par Joseph Sedley lorsque celui-ci était un gros luron +et que George était encore un enragé gamin de dix ans. Aussi, ses +rapports avec elle étaient-ils aussi familiers que pouvaient les +rendre de vieilles relations et un échange continuel de bons procédés. + +«Vous rappelez-vous, Sedley, votre fureur lorsque je coupai les glands +de vos bottes à la hongroise, et comment miss.... je veux dire Amélia, +m'épargna une rossée en se jetant à genoux et en suppliant son frère +Joe de ne point battre son petit George?» + +Joe se rappelait parfaitement bien cette circonstance remarquable, +mais il déclara qu'il l'avait oubliée. + +«Eh bien! vous rappelez-vous d'être venu me voir dans un cabriolet +chez le docteur Swishtail avant de partir pour l'Inde, et de m'avoir +donné une demi-guinée et une tape sur la joue? Je m'étais mis dans la +tête que vous deviez avoir au moins sept pieds de haut, et je fus tout +étonné, à votre retour de l'Inde, de ne pas vous trouver plus grand +que moi. + +--Quel bon coeur que ce M. Sedley d'aller vous voir à la pension et +de vous donner de l'argent! dit Rebecca avec un accent marqué +d'approbation. + +--Surtout lorsque je lui avais coupé les glands de ses bottes. On +n'oublie jamais les présents reçus à la pension ni ceux qui les font. + +--J'aime beaucoup les bottes hongroises,» dit Rebecca. + +Joe Sedley, qui admirait singulièrement ses jambes et portait toujours +cette prétentieuse chaussure, fut fort satisfait de cette remarque, ce +qui ne l'empêcha pas pendant qu'on la faisait de cacher bien vite ses +jambes sous sa chaise. + +«Miss Sharp, dit George Osborne, vous qui avez un si beau talent +d'artiste, vous devriez faire un tableau historique de la scène +des bottes. On verrait Sedley secouant d'une main une de ses bottes +outragées, et de l'autre s'en prenant au jabot de ma chemise. Amélia +serait à genoux auprès de lui tendant ses petites mains, et on +chercherait pour ce tableau un titre allégorique, comme à tous les +frontispices des abécédaires. + +--Je n'ai pas le temps de le faire ici, dit Rebecca; je le ferai quand +je serai partie.» + +Et en même temps elle baissa la voix et laissa échapper un regard +si triste et si douloureux, que chacun sentit combien son sort était +cruel et combien on aurait de chagrin à se séparer d'elle. + +«Que je voudrais vous voir rester plus longtemps, ma chère Rebecca! +dit Amélia. + +--Pourquoi? répondit-elle avec un accent plus triste encore. Puissé-je +être la seule à ressentir toute la peine, tout le chagrin de cette +séparation!» + +Amélia commença à donner un libre cours à son infirmité naturelle, à +cette abondance de larmes qui, comme nous l'avons dit, était le seul +défaut de cette naïve créature. + +George Osborne regarda les deux jeunes femmes avec une émotion mêlée +de curiosité. Du fond de sa large poitrine, Joseph Sedley laissa +échapper quelque chose qui ressemblait à un soupir et en même temps il +jeta les yeux sur ses chères bottes à la hongroise. + +«Faisons de la musique, miss Sedley.... Amélia,» dit George, qui +éprouvait à ce moment un entraînement extraordinaire et presque +irrésistible à prendre dans ses bras la jeune fille et à la couvrir de +baisers devant toute la compagnie; et miss Sedley lui jetait aussi un +coup d'oeil rapide. + +Il ne serait peut-être pas vrai de dire que ce fut alors seulement +qu'ils ressentirent de l'amour l'un pour l'autre, car ces deux enfants +avaient été élevés par leurs parents avec la pensée d'un mariage à +venir, et depuis plus de dix ans il y avait entre les deux familles +comme une espèce de convention à ce sujet. On se dirigea vers le +piano, placé, comme tous les pianos, dans le salon de derrière, et, +comme il faisait presque sombre, miss Amélia donna tout naturellement +la main à M. Osborne, qui, beaucoup mieux qu'elle, pouvait distinguer +la route à travers les chaises et les canapés. Cet arrangement laissa +M. Joseph Sedley en tête-à-tête avec Rebecca à la table de l'autre +salon, où celle-ci achevait une bourse de soie verte. + +«Il n'y a pas besoin de demander les secrets de la famille, dit miss +Sharp, ils viennent de nous dire les leurs. + +--Aussitôt qu'il aura sa compagnie, dit Joseph, je crois que ce sera +une affaire réglée. George Osborne est le meilleur garçon de la terre. + +--Et votre soeur est la plus aimable créature qui soit au monde, +ajouta Rebecca; heureux celui qui l'aura pour femme!» + +Et Rebecca poussa un grand soupir. + +Lorsque deux jeunes gens non mariés traitent dans le tête-à-tête des +sujets aussi délicats, c'est la preuve qu'une grande confiance et une +grande intimité règnent entre eux. Il est inutile de faire un récit +bien détaillé de la conversation qui s'engagea entre M. Sedley et la +jeune fille; car, d'après le spécimen que nous venons d'en donner, +elle n'avait rien de bien saillant pour l'esprit et l'éloquence, deux +choses assez rares dans les sociétés intimes et même partout ailleurs, +si ce n'est dans certains romans qui ont la prétention d'en mettre +partout. Comme on faisait de la musique dans la chambre à côté, Joseph +et Rebecca furent conduits tout naturellement à parler à voix basse; +et cependant le couple qui se trouvait dans la pièce voisine n'eût +pas été dérangé par leur conversation, quelque haute qu'elle pût être, +tant il était occupé de ses propres affaires. + +C'était peut-être la première fois de sa vie que M. Sedley parlait +sans la moindre hésitation, la moindre timidité, à une personne de +l'autre sexe. Miss Rebecca lui adressa un grand nombre de questions +sur l'Inde, ce qui lui donna l'occasion de raconter plusieurs +anecdotes intéressantes sur ce pays et sur lui-même. Il dépeignit les +bals du palais du gouverneur, les moyens de se tenir au frais sous ce +climat brûlant, les nattes, les éventails et les autres ressources. +C'étaient tantôt des sorties railleuses contre tous ces Écossais que +lord Minto, le gouverneur général, avait pris sous sa protection, +tantôt la description d'une chasse au tigre, et comment le cornac +de son éléphant avait été arraché de son siége par un de ces animaux +furieux. Rebecca prenait plaisir aux bals du gouverneur, riait des +histoires des aides de camp écossais, en appelant M. Sedley mauvaise +langue, puis elle tremblait de crainte à l'histoire de l'éléphant. + +«Par affection pour votre mère, mon cher Sedley, disait-elle, par +affection pour vos amis, promettez-moi de ne plus jamais aller à ces +terribles expéditions. + +--Peuh! peuh! miss Sharp, dit-il en redressant les pointes de son col, +c'est le danger seul qui rend ce délassement plus agréable.» + +Il n'avait été qu'une fois à la chasse au tigre, le jour de l'accident +en question, et on l'avait ramené à moitié mort, non des morsures du +tigre, mais de l'effroi qu'il avait ressenti. À mesure qu'il parlait, +son courage grandissait; enfin il poussa l'audace jusqu'à demander +à Rebecca pour qui était cette bourse de soie verte, et il se sentit +tout surpris et tout charmé de la manière gracieuse dont il s'y +prenait. + +«C'est pour quelqu'un qui en a besoin,» dit Rebecca, lui décochant son +regard le plus séducteur. + +Sedley se préparait à lui adresser un discours plein d'éloquence: + +«Ô miss Sharp, comment....» + +Une romance exécutée dans l'autre pièce venait de finir, ce qui lui +permit de s'entendre parler si distinctement qu'il s'arrêta, rougit et +souffla dans son nez avec une grande agitation. + +«Avez-vous jamais rien entendu de pareil à l'éloquence de votre frère? +dit tout bas M. Osborne à Amélia. En vérité, votre amie fait des +miracles. + +--Plus elle en fera, mieux cela vaudra,» dit miss Amélia qui, comme +toutes les femmes ayant un écu au soleil, aimait à faire des mariages +et aurait été bien aise que Joseph emmenât une femme avec lui dans +l'Inde. Dans ce peu de jours de vie commune avec Rebecca, elle avait +senti croître son amitié pour elle par la découverte d'une foule de +vertus et d'aimables qualités dont elle ne s'était jamais aperçue +pendant qu'elles étaient ensemble à Chiswick. Car l'affection des +jeunes femmes pousse comme les arbres du pas des fées, et atteint +jusqu'au ciel en une nuit. Il ne faut pas leur en vouloir si, après +leur mariage, ce besoin d'aimer se dissipe. C'est ce que l'école +sentimentale, qui aime à se repaître de grands mots, appelle un +transport de l'âme vers l'idéal, et cela signifie simplement que +les femmes ne sont satisfaites que lorsqu'elles ont des maris et des +enfants sur lesquels elles peuvent concentrer leur affection, qui se +dépense pour eux en menue monnaie. + +Après avoir épuisé son petit répertoire de musique et être demeurée +assez longtemps dans le salon de derrière, il parut convenable à miss +Amélia de demander à son amie de chanter. + +«Vous ne m'auriez pas écoutée, dit-elle à M. Osborne, bien qu'elle +n'en pensât pas un mot, si vous aviez entendu mon amie la première. + +--Je déclare cependant à miss Sharp, répliqua M. Osborne, que, pour +moi, soit à tort soit à raison, miss Amélia Sedley est la première +chanteuse du monde. + +--Vous allez l'entendre,» dit Amélia. + +Joseph Sedley se trouvait désormais assez apprivoisé; aussi il +s'empressa de porter les bougies au piano. Osborne donna à entendre +qu'il aimerait autant rester dans l'obscurité mais miss Sedley, en +riant, refusa de lui faire plus longue compagnie, et tous deux, en +conséquence, suivirent M. Joseph. Rebecca chanta beaucoup mieux que +son amie, tout en laissant M. Osborne libre de garder son opinion; +elle se surpassa elle-même, au grand étonnement d'Amélia, qui ne +l'avait jamais entendue si bien exécuter. Elle chanta une romance +française que Joseph ne comprit pas le moins du monde, que George +déclara ne pas comprendre davantage, et de plus quelques-unes de +ces ballades à la mode il y a quarante ans et dont les _Loups de mer +anglais_, _Notre Roi_, la _Pauvre Suzanne_, _Marie aux yeux bleus_ +font en général le sujet. Elles ne sont pas très-brillantes, il +est vrai, au point de vue musical, mais contiennent un appel à ces +sentiments bons, naturels et simples, que le peuple comprend bien +mieux que ce mélange de _lagrime, sospiri e félicità_ de l'éternelle +musique de Donizzetti dont nous jouissons aujourd'hui. + +Une conversation du genre sentimental, en rapport avec le sujet, +prenait place entre chaque romance. Sambo, après avoir servi le thé, +le cordon bleu, et jusqu'à mistress Blenkinsop, la femme de charge, +vinrent écouter sur le palier. + +Parmi ces romances, il s'en trouvait une, la dernière du concert, dont +voici à peu près le sens: + + Sur la bruyère + Solitaire + Le vent courait en gémissant; + Dans la chaumière + Chaude et claire, + L'âtre flambait retentissant. +Un orphelin passa le long de la chaumière, +Et sentit du foyer le souffle bienfaisant: +La bise de la nuit lui parut plus glacée, +Et plus froide la neige à ses pieds amassée!... + Il s'éloignait, le pauvre enfant, + Engourdi, défaillant.... + De douces voix le saluèrent + Et tendrement le rappelèrent + Vers l'âtre hospitalier + Que la flamme colore. + Le jeune bachelier + Repartit à l'aurore, + Et l'âtre hospitalier + Quand il partit flambait encore. + Plus tristement chemine + Le pauvre voyageur.... +Las! écoutez le vent sur la colline! + Du pauvre voyageur, + Qui tristement chemine. + Prenez pitié, Seigneur!... + +Ces vers revenaient sur le sentiment précédemment exprimé par ces +mots: _Quand je serai partie_. À la fin de cette romance, la voix +de miss Sharp ne laissait plus échapper que des notes sourdes et +mélancoliques. Chacun comprit l'allusion à son départ et au triste +isolement de l'orpheline. Joseph Sedley, qui était fou de musique et +avait le coeur sensible, ressentit le plus vif ravissement tant que +dura la romance, et la plus profonde émotion lorsqu'elle fut finie. +S'il avait eu du courage, si miss Sedley et George Osborne fussent +restés, suivant la proposition de celui-ci, dans l'autre pièce, le +célibat de Joseph Sedley touchait à sa fin, et il n'y aurait pas eu +besoin d'écrire cette histoire. Mais, après avoir chanté, Rebecca +quitta le piano et, donnant la main à Amélia, passa dans l'autre +pièce, où régnait une demi-obscurité. Au même instant apparut maître +Sambo, portant un plateau couvert de sandwichs, de fruits confits, +de verres et de carafes de cristal, ce qui attira sans partage +l'attention de Joseph Sedley. Quand les parents rentrèrent de leur +dîner, ils trouvèrent les jeunes gens si occupés de leur conversation, +qu'ils n'avaient pas même entendu l'arrivée de la voiture et M. Joseph +était en train de dire: + +«Ma chère miss Sharp, une petite cuillerée de gelée, pour vous +remettre après votre admirable, votre délicieuse exécution. + +--Bravo! Joe,» fit M. Sedley. + +En entendant cette voix railleuse qui ne lui était que trop connue, +Joe, saisi d'effroi, retomba dans son silence accoutumé et s'esquiva +au plus vite. Il ne resta point éveillé toute la nuit à réfléchir +s'il était aimé ou non de miss Sharp: la passion de l'amour ne troubla +jamais ni l'appétit ni le sommeil de M. Joseph Sedley; mais il médita +quelque temps en lui-même qu'il serait bien délicieux d'entendre des +chants si doux lorsqu'il serait privé du grand théâtre, que cette +jeune fille était pleine de distinction, qu'elle parlerait français +mieux que la femme du gouverneur général et qu'elle produirait une +grande sensation dans les bals de Calcutta. + +«Il est évident que la pauvre colombe a de l'amour pour moi, +pensa-t-il. Pour la richesse, elle en a autant que toutes les filles +qui partent pour l'Inde. Je pourrais chercher plus loin et trouver +plus mal, en vérité!» + +Le sommeil le surprit au milieu de ses méditations. + +Nous ne chercherons pas à découvrir si miss Sharp, de son côté, passa +toute sa nuit à se demander ce qui allait advenir de tout ceci. +Le lendemain matin, M. Joseph se présenta avant le déjeuner, aussi +inévitable que la destinée. Jamais il n'avait fait autant d'honneur +à Russell-Square. George Osborne s'y trouvait aussi depuis quelque +temps, occupé, disait-il, à aider Amélia, qui écrivait à ses douze +meilleures amies de Chiswick-Mall, et Rebecca continuait son travail +de la veille, tandis que le buggy de Joe s'éloignait après que la +porte eut retenti sous un bruyant coup de marteau. + +Le receveur de Boggley-Wollah monta tout haletant les escaliers qui +conduisaient au salon. Des regards d'intelligence furent échangés +entre Osborne et miss Sedley qui, avec un sourire malicieux, +regardèrent Rebecca toute rougissante, et dont les longues boucles +cachaient à moitié la figure. Son coeur battait bien fort lorsque +Joseph se montra sur la porte, Joseph tout essoufflé avec des bottes +brillantes et dans tout leur premier vernis, Joseph dans un habit +qu'il mettait pour la première fois, tout rouge de chaleur et de bonne +santé derrière l'épais rempart de ses cravates. C'était un moment +critique pour tout le monde, et Amélia était encore dans de plus +grandes transes que les parties intéressées elles-mêmes. + +Sambo, qui avait annoncé M. Joseph, venait en riant à la suite du +receveur; il portait deux beaux bouquets de fleurs que le séducteur +avait eu la galanterie d'acheter le matin même au marché de +Covent-Garden. Ils n'étaient pas, à beaucoup près, aussi fournis que +ces espèces de bottes de foin que nos dames portent dans les soirées. + +Les jeunes filles reçurent avec grand plaisir ce présent, que Joseph +accompagna, pour chacune d'elles, d'un majestueux et gauche salut. + +«Bravo! Joe, s'écria Osborne. + +--Merci, mon cher Joseph,» dit Amélia, toute prête à embrasser son +frère, pour peu qu'il s'y fût prêté. + +Pour un baiser d'une aussi douce créature qu'Amélia, j'achèterais bien +sans marchander toutes les serres de M. Lee. + +«Oh! les belles, les admirables fleurs!» s'écria miss Sharp; puis elle +osait à peine les sentir, les pressait sur son sein, les contemplait +dans l'extase de l'admiration. Peut-être regardait-elle le bouquet de +si près pour s'assurer s'il n'y avait pas quelque billet doux caché +entre les fleurs. + +Mais il n'y avait point de lettre. + +«Dites-donc, Sedley, parle-t-on le langage des fleurs à +Boggley-Wollah? demanda Osborne en riant. + +--Laissez-nous avec vos fadaises, répliqua le sentimental jeune +homme. Je les ai achetées chez Nathan. Je suis bien aise que vous les +trouviez de votre goût. J'ai acheté en même temps un ananas que +j'ai donné à Sambo pour qu'il le prépare en salade; c'est +très-rafraîchissant et très-agréable par ce temps chaud.» + +Rebecca dit alors qu'elle n'avait jamais goûté d'ananas, et que depuis +longtemps elle désirait savoir ce que c'était. + +La conversation en était là, lorsque Osborne quitta la chambre, je +ne sais sous quel prétexte, et Amélia sortit aussi, peut-être pour +ordonner qu'on mît l'ananas en tranches; toujours est-il que Joseph +resta seul avec Rebecca, qui avait repris sa bourse de soie verte, et +dont les aiguilles se mouvaient avec rapidité sous ses doigts blancs +et effilés. + +«Quelle magnifique, quelle _mâââgnifique_ romance vous nous avez +chantée cette nuit, miss Sharp! lui dit le receveur; peu s'en est +fallu que je n'éclatasse en sanglots; d'honneur! peu s'en est fallu. + +--Parce que vous avez bon coeur, monsieur Joseph: il en est de même +chez tous les Sedley. + +--Elle m'a tenu éveillé toute la nuit, et j'essayais de la fredonner +ce matin dans mon lit. Oui, d'honneur, j'essayais. Gollop, mon +docteur, est venu à onze heures, car je suis un pauvre malade, vous +savez; et Gollop vient me voir tous les jours. Eh bien! il m'a trouvé +chantant comme un enragé. + +--En vérité, vous me faites rire; je voudrais bien vous entendre +chanter. + +--Moi! non pas moi, mais vous, miss Sharp, ma chère miss Sharp, +chantez-la encore. + +--Non, pas maintenant, monsieur Sedley, dit Rebecca avec un soupir; +je ne suis guère en humeur de chanter, et, de plus, il faut que je +termine cette bourse. Voulez-vous m'aider, monsieur Sedley?» + +Et, avant d'avoir eu le temps d'y réfléchir, M. Joseph Sedley, de la +compagnie de Indes-Orientales, se trouvait en tête-à-tête avec une +jeune femme à laquelle il adressait ses regards les plus brûlants, les +bras tendus vers elle, dans l'attitude la plus suppliante, les +mains engagées dans l'écheveau de soie verte qu'elle était occupée à +dévider. + + + +C'est dans cette position romantique qu'Osborne et Amélia trouvèrent +ce couple intéressant, quand ils revinrent annoncer que la salade +était prête. + +L'écheveau était enroulé autour de la carte, mais Joseph Sedley +n'avait encore parlé de rien. + +«Ce sera assurément pour ce soir, ma chère,» dit Amélia en serrant la +main de Rebecca. + +De son côté, Joseph Sedley, comme par une entente secrète, se dit à +lui-même: «J'aborderai la question de front, ce soir, au Vauxhall.» + + + + +CHAPITRE V. + +L'ami Dobbin. + + +La bataille entre Cuff et Dobbin, et l'issue inattendue de cette lutte +resteront longtemps dans la mémoire de tous ceux qui ont été élevés +dans la célèbre institution du docteur Swishtail. Dobbin, connu sous +les noms de Dobbin _le Cancre_, Dobbin _la Chiffe_, et autres termes +de mépris à l'usage des écoliers, passait pour être le plus engourdi, +le plus épais, le plus lourd de tous les pensionnaires du docteur +Swishtail. Il avait pour père un épicier de la Cité, et le bruit +courait qu'il était reçu dans la maison du docteur Swishtail d'après +un système de libre échange, c'est-à-dire que le montant de sa pension +était payé par son père en nature, et non en argent. Avec son pantalon +et sa jaquette de velours à côtes, dont ses membres gros et gras +faisaient craquer les coutures, il passait à l'intérieur de l'école +pour représenter de son chef tant de livres de thé, de sucre, de +chandelle, de savon, de raisins secs, dont la plus grande consommation +n'était pas pour les poudings de l'établissement. Ce fut un jour +néfaste pour le petit Dobbin que celui où l'un des plus jeunes de +l'école, ayant parcouru la ville pour aller faire la chasse aux +saucissons et aux nougats, reconnut à la porte de l'instituteur le +haquet de la maison Dobbin et Rudge, épiciers et marchands d'huile, +Thames Street, à Londres, pendant que l'on déchargeait un convoi de +marchandises dont cette maison faisait commerce. + +A partir de ce moment, il n'y eut plus de repos pour le jeune Dobbin. +Les plaisanteries tombèrent sur lui sans pitié. + +«Eh bien! Dobbin, disait un de ces drôles, bonnes nouvelles dans le +journal, le sucre est en hausse, mon garçon.» + +Un autre lui posait le problème suivant: «Si une livre de chandelle +vaut quatorze sous et demi, combien vaudra Dobbin?» + +Puis c'étaient des éclats de rire au milieu de cette troupe de +garnements, qui jugeaient dans leur sagesse que la vente en détail +est un commerce honteux et déshonorant, bon tout au plus à exciter le +mépris et le dédain des grands seigneurs de leur trempe. + +«Votre père, Osborne, n'est rien de plus qu'un marchand, dit Dobbin en +particulier au jeune drôle qui avait soulevé la tempête contre lui. + +--Mon père, répondit l'autre avec hauteur, est gentilhomme et sait +garder son rang. + +William Dobbin se retira dans un coin de la cour, où il passa le reste +de la récréation en proie à la plus vive tristesse, au chagrin le plus +cuisant. Qui parmi nous ne se rappelle ces heures pénibles et +amères, ces douleurs de notre enfance? Qui mieux qu'un enfant ressent +l'injustice? Qui tremble plus devant la raillerie? Qui a un sentiment +aussi pénétrant du mal qu'on lui fait, une gratitude aussi expansive +pour un acte de bonté? Et vous ne craignez pas de flétrir, de torturer +ces jeunes âmes! et pourquoi, mon Dieu? pour une malheureuse erreur +d'arithmétique, pour l'amour de ce damné latin. + +William, par suite de son incapacité à apprendre les éléments de +ladite langue tels qu'ils sont présentés dans le merveilleux +ouvrage intitulé _Grammaire latine d'Eton_, se vit relégué parmi les +commençants du docteur Swishtail. Il était toujours surpassé par de +petits enfants à la face joufflue et rose, portant des brassières +et des tabliers, au milieu desquels il s'élevait comme un géant. Son +regard errant et stupéfait, son abécédaire écorné et son pantalon +à côtes qui lui serrait la jambe, le désignaient aux sarcasmes +des autres écoliers; petits et grands, tous étaient après lui. Ils +s'amusaient à coudre ses culottes pour les faire encore plus étroites +qu'elles n'étaient. Ils coupaient les sangles de son lit. Ils +renversaient les tables et les bancs de manière à lui faire rompre +les jambes, ce qui ne manquait jamais. Ils lui envoyaient des paquets +renfermant du savon et des chandelles de chez son père. Le moindre +petit drôle avait une farce et une plaisanterie à l'adresse de Dobbin. +Il supportait tout avec une résignation muette et digne de pitié. + +Cuff, au contraire, était le meneur de la maison Swishtail et y +donnait le ton. Il y introduisait du vin en fraude, rossait les +externes et faisait venir son cheval à la porte de la pension pour +s'en retourner chez lui le samedi. Il avait apporté dans sa chambre +ses bottes à hautes tiges, avec lesquelles il allait à la chasse les +jours de congé. Il avait une montre d'or à répétition et il prenait +du tabac comme le docteur. C'était un des habitués de l'Opéra, et il +connaissait le fort et le faible de chaque acteur: il préférait Kean à +Kemble. Il pouvait vous mettre sur leurs pieds quarante vers latins +à l'heure, et n'était pas étranger à la poésie française. Que +ne savait-il pas? Que ne pouvait-il faire? Le docteur lui-même, +disait-on, tremblait devant sa supériorité. + +Cuff était donc le souverain reconnu par ses camarades; il les +gouvernait et les écrasait de son importance, sans que l'on songeât +le moins du monde à contester ses droits. L'un cirait ses souliers, +l'autre faisait griller son pain, d'autres étaient chargés de ses +commissions ou lui apportaient la balle au jeu de paume, dans les +grandes chaleurs de l'été. Dobbin était celui qu'il méprisait le plus. +Bien que toujours prêt à le bousculer et à rire de lui, il daignait +rarement lui adresser la parole. + +Un jour il y eut maille à partir entre ces deux jeunes gens. Dobbin +se trouvait seul dans la classe à griffonner un message pour la maison +paternelle; Cuff survient et lui enjoint de lui faire une commission +dont l'objet était probablement quelque tarte aux cerises. + +«Je ne puis, dit Dobbin, il faut que je finisse ma lettre. + +--_Vous ne pouvez pas_, dit maître Cuff, faisant mine de vouloir +s'emparer de la pièce d'écriture, dont beaucoup de mots étaient +grattés, beaucoup d'autres mal écrits, et qui avait cependant coûté à +Dobbin je ne sais combien de réflexions, de travail et de larmes; +car le pauvre garçon écrivait à sa mère, qui était folle de lui, +bien qu'elle fût la femme d'un épicier et qu'elle habitât une +arrière-boutique de Thames Street. «Vous ne pouvez pas, dit M. Cuff; +je voudrais bien savoir pourquoi, je vous prie? vous n'avez qu'à +écrire demain à la maman Figs. + +--Ne pouvez-vous l'appeler par son nom? dit Dobbin sortant de son banc +dans la plus grande agitation. + +--Eh bien! allez-vous partir? s'écria le tyran de l'école. + +--Laissez cette lettre, répliqua Dobbin; les _gensse_ bien élevés ne +lisent pas les lettres. + +--Comment! pas encore parti? dit l'autre. + +--Non, je ne partirai pas; et prenez garde de me toucher, ou je vous +assomme,» vociféra Dobbin en s'élançant sur un encrier de plomb, et +avec un regard si méchant que Cuff s'arrêta tout court, tira ses +bouts de manches, mit ses mains dans ses poches et sortit en ricanant. +Depuis lors il n'eut plus aucun rapport direct avec le fils de +l'épicier; nous devons toutefois lui rendre cette justice, qu'il +traitait M. Dobbin avec le plus souverain mépris quand celui-ci avait +le dos tourné. + +Quelque temps après cet événement, il arriva que M. Cuff se trouva, +par une chaude après-dînée, non loin de William Dobbin, qui, étendu +sous un arbre de la cour, s'absorbait sur son exemplaire favori +des _Mille et une Nuits_. À l'écart des autres pensionnaires qui +se livraient à divers jeux, il se trouvait presque heureux dans son +isolement. Si on laissait les enfants abandonnés à eux-mêmes, si les +maîtres cessaient de les tracasser, si les parents ne prétendaient pas +diriger leurs pensées et dominer leurs goûts, ces goûts ou pensées qui +sont un mystère pour tout le monde; car, vous et moi, que savons-nous +l'un de l'autre de nos enfants, de nos pères, de nos voisins?--et à +coup sûr les pensées de ces pauvres enfants sont bien plus pures, bien +plus sacrées que celles de ces êtres abrutis et corrompus auxquels +est remis le soin du les diriger,--je le répète, si les parents et les +maîtres laissaient un peu plus leurs enfants à eux-mêmes, le nombre +des mauvais sujets ne s'accroîtrait pas autant, et ils en seraient +quittes, pour le présent, à faire de moins grandes provisions de +science. + +William Dobbin, au moment où nous le prenons, avait oublié l'univers +pour un autre monde où il avait accompagné Simbad le marin dans la +vallée de diamants, ou le prince Whatdyecallem et la fée Péribano, +dans cette délicieuse caverne où le prince la rencontra et où nous +n'étions pas fâchés d'aller faire nous-mêmes un petit tour. Des cris +perçants comme ceux d'un enfant qui pleure le tirèrent de son agréable +rêverie, et levant les yeux il aperçut devant lui Cuff qui travaillait +les côtes d'un de ses jeunes camarades. + +C'était justement le petit drôle qui avait dénoncé le commerce de +l'épicier. Mais Dobbin, s'il avait du ressentiment, ne le gardait pas +contre les plus petits et les plus jeunes. + +«Pourquoi, petit gueux, vous êtes-vous avisé de casser cette +bouteille?» disait Cuff à sa victime en brandissant au-dessus de sa +tête une férule redoutable. + +Le jeune écolier avait reçu l'ordre d'escalader le mur de la cour à +un certain endroit où l'on avait eu soin d'enlever les tessons de +bouteilles qui en garnissaient la crête et de pratiquer des trous dans +la brique; puis il devait courir à un quart de mille de là, y acheter +une pinte de rhum à crédit, braver tous les espions du docteur, +et enfin redescendre dans la cour. C'était en accomplissant cette +dernière partie de ses instructions que le pied lui avait manqué, que +la bouteille s'était brisée, que la liqueur s'était répandue, que son +pantalon avait été taché; et il comparaissait devant son patron avec +l'effroi d'un coupable, quoique au fond il fût bien innocent. + +«Comment vous êtes-vous avisé de _la_ briser, disait Cuff, petit +fripon, petit voleur? Vous avez bu la liqueur et vous dites que vous +avez brisé la bouteille. Tendez la main, monsieur le drôle.» + +La férule s'abaissa avec force sur la main du pauvre enfant; un +gémissement se fit entendre. Dobbin leva les yeux. Simbad le marin, +la vallée de diamants, tout cela maintenant était bien loin dans les +nuages. Pour l'honnête William, il voyait ce qu'il avait tous les +jours sous les yeux, un gros garçon qui en battait un petit sans le +moindre motif. + +«À l'autre main, maître gourmand,» disait Cuff à son petit camarade, +dont la figure portait les contractions de la douleur. Dobbin, sous +ses étroits vêtements, sentit un frémissement et une crispation courir +par tous ses membres. + +«Voilà pour vous, petit mauvais sujet!» criait M. Cuff. Et +l'instrument de supplice retombait, sur la main de l'enfant. + +Que cela ne vous révolte pas, mesdames, c'est la sort de tout enfant +qui a été en pension. Vos enfants feront de même et subiront un pareil +traitement, selon toute probabilité. + +Quand la férule s'abaissa de nouveau, Dobbin se trouva debout. + +Je ne saurais trop dire pourquoi; car la torture dans une école +publique est aussi bien de mise que le knout en Russie, et jusqu'à +un certain point on n'aurait pas bon air de vouloir s'insurger contre +elle. Peut-être l'âme bonasse de Dobbin était-elle révoltée contre +cet acte de tyrannie; ou peut-être, en proie à un furieux désir de +vengeance, voulait-il se mesurer contre ce despotique et orgueilleux +bourreau, qui se donnait des airs de conquérant. Il en avait toute +la hauteur, toute l'arrogance, tous les priviléges. Devant lui les +drapeaux s'agitaient, les tambours battaient aux champs, et on lui +portait les armes. Quel que fût le motif de la détermination de +Dobbin, il ne fit qu'un bond, et d'une voix ferme: + +«Arrêtez, Cuff, et ne tourmentez plus cet entant, ou bien je vais.... + +--Ou bien vous allez quoi faire? demanda Cuff tout surpris de cette +interruption; allons, tendez votre main, petite bête, reprit-il +aussitôt. + +--Ou bien, je vais vous donner la roulée la plus soignée que vous ayez +reçue de votre vie,» dit Dobbin en réponse à la première partie des +paroles de Cuff. + +Le petit Osborne, tout pleurant et tout sanglotant, jeta un coup +d'oeil d'étonnement et d'incrédulité sur le champion qui venait de +surgir soudainement pour sa défense; l'étonnement de Cuff n'était pas +moins grand. + +Imaginez-vous notre monarque George III apprenant la révolte des +colonies de l'Amérique du Nord; imaginez-vous le géant Goliath ayant +devant lui le petit David qui vient le provoquer, et vous aurez une +idée des sentiments de M. Reginald Cuff en recevant la proposition de +ce cartel. + +«Après la classe,» répondit-il, mettant un temps d'arrêt et avec +un regard qui voulait dire: «Faites votre testament d'ici là, et +recommandez à vos amis vos dernières volontés. + +--À votre aise, dit Dobbin; vous me servirez de second, Osborne. + +Soit, si vous le désirez,» dit le petit Osborne; et comme son père +avait voiture, c'était tout au plus s'il ne rougissait pas d'un pareil +champion. + +Bien mieux, quand l'heure du combat fut venue, il avait presque honte +de lui dire: «Allons, Figs, à l'oeuvre.» Pendant les deux ou trois +premières passes de ce fameux combat, pas une voix dans la galerie ne +fit entendre un cri d'encouragement. Le brillant Cuff s'était avancé, +un sourire de dédain sur les lèvres, aussi allègre, aussi gai que s'il +fût allé au bal; il adressa si bien ses coups à son adversaire, qu'il +l'envoya par trois fois mesurer le sol. À chacune de ces chutes, +c'étaient des acclamations, c'était au plus pressé à fléchir le genou +devant le triomphateur. + +«Que de coups je vais recevoir quand ce sera fini! pensa le jeune +Osborne en relevant son homme. Vous feriez bien mieux de céder, dit-il +à Dobbin; ce n'est qu'un mauvais quart d'heure à passer, et vous savez +que j'en ai l'habitude.» + +Mais Figs, dont tous les membres éprouvaient un tremblement nerveux, +dont les narines soufflaient la rage, rejeta de côté son jeune second +et revint une quatrième fois à la charge. + +Ne sachant comment parer les coups dirigés contre lui, et Cuff ayant +commencé l'attaque les trois fois précédentes sans laisser à son +ennemi le temps de riposter, Figs résolut de prendre les devants à son +tour par une charge à fond de train. En conséquence, comme il était +gaucher, il porta son bras gauche au fort de l'action, et à deux +reprises l'étendit de toute sa force; la première fois, il atteignit +l'oeil gauche de M. Cuff, et la seconde, son admirable nez à la +romaine. + +Cuff roula par terre, au grand étonnement des spectateurs. + +«Bien touché, par Jupin, dit le petit Osborne avec un air de +connaisseur, en battant des mains derrière son champion. Ferme du bras +gauche, Figs, mon garçon.» + +Pendant tout le reste du combat, le bras gauche de Figs fit un +terrible ravage. Chaque fois Cuff allait rouler par terre. Au sixième +tour, les voix se partageaient à peu près pour crier: «Courage, Figs! +courage, Cuff!» Au douzième tour, ce dernier était hors de combat, et, +à ce qu'on m'a dit, avait perdu toute présence d'esprit, toute +vigueur pour l'attaque ou la défense. Figs, au contraire, était aussi +impassible qu'un quaker. Sa figure pâle, ses yeux animés, une +large balafre sous la lèvre qui laissait échapper beaucoup de sang, +donnaient à ce jeune héros un air belliqueux et farouche qui peut-être +frappait de terreur plus d'un spectateur. Son intrépide adversaire ne +s'en disposait pas moins à en venir aux mains pour la treizième fois. + +Si j'avais la plume de Napier ou de Bell, je voudrais m'arrêter à +décrire au long ce combat. C'était la dernière charge de la vieille +garde, ou plutôt elle devait ainsi s'exécuter un jour, car Waterloo +n'avait pas encore eu lieu. C'était la colonne de Ney abordant la +colonne de la Haie-Sainte, avec l'éclat de dix mille baïonnettes et +couronnée de vingt aigles. C'étaient les acclamations de l'Anglais, +lorsque descendant de la colline il s'élançait pour étreindre l'ennemi +dans une ceinture d'acier. En d'autres termes, Cuff faisait un suprême +effort, mais il revenait tout chancelant, tout étourdi. La main gauche +du marchand de figues alla s'abattre comme d'habitude sur le nez de +son adversaire et l'étendit pour la dernière fois sur le carreau. + +«Je pense qu'en voilà assez pour lui,» dit Figs, pendant que son +adversaire chancelant s'affaissait sur le gazon, comme une bille +bloquée dans une blouse de billard. Le fait est que, lorsqu'on le +rappela de nouveau, M. Reginald Cuff n'était plus en état, ou ne se +sentait plus le moindre goût pour continuer la lutte. + +Toute la bande d'écoliers poussa un tel hourra en l'honneur de Figs, +qu'on en aurait pu conclure que, pendant tout le combat, il avait été +leur champion préféré. Ce fut au point que le docteur Swishtail sortit +de la salle d'étude pour savoir la cause de ce rugissement; et il +se disposait à châtier Figs assez rudement, lorsque Cuff, qui était +revenu à lui et lavait ses blessures, se présenta et dit: + +«C'est ma faute, monsieur, et non celle de Figs.... de Dobbin. Je +maltraitais un de mes petits camarades, et j'ai ce que je mérite.» + +Ce discours magnanime évita non-seulement une correction à son +vainqueur, mais lui rendit en ascendant sur ses camarades tout ce que +sa défaite venait de lui ôter. + +Le jeune Osborne, au sujet de cette affaire, écrivit ce qui suit à ses +parents: + + «Richmond, mars, 18... + «Chère maman, + +«J'espère que vous allez bien; je vous serai fort obligé de m'envoyer +un gâteau et cinq schellings. Il y a eu ici bataille entre Cuff et +Dobbin. Cuff, vous le savez, était le roi de la pension. Il y a eu +treize passes et Dobbin l'a peloté; aussi Cuff n'est plus maintenant +que le roi en second. Cuff me battait parce que j'avais cassé une +bouteille de _lait_, et Figs n'a pas voulu le laisser faire. Nous +l'appelons Figs parce que son père est épicier, Figs et Rudge, Thames +Street, dans la Cité. Je pense que, comme il s'est battu pour moi, +vous ferez bien d'acheter désormais votre thé et votre sucre chez son +père. Cuff va ordinairement chez lui tous les samedis, mais il ne le +pourra pas cette fois-ci, parce qu'il a les deux yeux au beurre noir. +Il a un poney blanc qui va le chercher à la pension; je serais bien +aise si papa me permettait d'avoir un poney, et je suis, + + «Votre fils obéissant, + «GEORGE SEDLEY OSBORNE. + +«_P.S._ Embrassez bien pour moi la petite Emmy. Je lui découpe en ce +moment une voiture de carton.» + +Par suite de sa victoire, Dobbin grandit prodigieusement dans l'estime +de tous ses camarades, et le nom de Figs, qui avait été un objet de +risée, devint un sobriquet aussi populaire et aussi respectable que +tout autre ayant cours dans l'école, «Après tout, ce n'est pas sa +faute si son père est épicier,» disait George Osborne, qui, bien qu'un +peu rageur, ne manquait pas d'une certaine faveur parmi les jeunes +écoliers du docteur Swishtail, et dont les opinions étaient toujours +accueillies avec de grands égards. + +On regarda à l'avenir comme inconvenant de railler Dobbin sur ce +hasard de naissance. _Mon vieux Figs_ devint un nom d'amitié et de +tendresse, et les maîtres d'étude eux-mêmes lui témoignèrent de la +considération. + +Ce changement de position développa singulièrement l'esprit de Dobbin. +Il fit des progrès merveilleux dans ses études classiques. L'illustre +Cuff lui même, dont les condescendances faisaient rougir et +surprenaient Dobbin, Cuff l'aidait pour les vers latins, le +_voiturait_ les jours de sortie, l'emmenait triomphalement de la +classe des commençants pour le conduire dans celle du moyen collége, +et là même il était fort bien traité. On reconnut que, bien qu'il fût +un peu lourd dans les études littéraires, il mordait d'une manière +assez distinguée aux mathématiques. À la satisfaction générale, il fut +classé le troisième en algèbre, et obtint pour prix un livre français +à l'examen public du milieu de l'été. J'aurais voulu que vous vissiez +la figure de la mère quand le docteur remit à son fils _Télémaque_, +en présence de tous ses camarades, de tous les parents, de toute +l'assistance, avec l'inscription latine: _Guielmo Dobbino_. Tous les +enfants battirent des mains en signe d'approbation et de sympathie. Il +rougit, trébucha, chancela, s'embarrassa les pieds l'un dans l'autre +plus de vingt fois avant de regagner sa place. Le vieux Dobbin, son +père, qui dès lors et pour la première fois l'eut en estime, lui +donna publiquement deux guinées, et après les vacances il revint à la +pension avec un habit à queue. + +Dobbin était un garçon trop modeste pour supposer qu'il devait cet +heureux changement à la générosité et à l'énergie de sa conduite. Il +aima mieux, par un défaut de jugement, attribuer sa bonne fortune à +la seule intervention et à la seule bienveillance du petit George +Osborne, auquel il voua, en conséquence, une de ces amitiés et de ces +affections telles que les enfants sont seuls capables d'en ressentir; +une de ces affections telles que, dans les charmants contes de fées, +nous voyons le valeureux Orson en éprouver pour la jeune et belle +Valentine, sa maîtresse bien-aimée. C'est ainsi que Dobbin se mettait +aux pieds du petit Osborne et le chérissait de toute son âme. Avant de +faire ainsi connaissance, il admirait en secret Osborne, et maintenant +il était son valet, son petit chien, son Vendredi. Il croyait +qu'Osborne réussissait toutes les perfections, qu'il était le plus +beau, le plus brave, le plus actif, le plus adroit, le plus généreux +de tous les garçons nés et à naître. Il partageait son argent +avec lui. C'étaient, à n'en plus finir des cadeaux de couteaux, de +porte-crayons, de cachets en or, de café, de petites fauvettes, de +livres d'histoire et de grandes images de chevaliers et de voleurs +sur lesquelles on pouvait lire les inscriptions suivantes: «À George +Sedley Osborne, esquire, son ami dévoué, William Dobbin;» et George +recevait ses dédicaces avec toute la dignité qui convenait à son +mérite supérieur. + +Aussi, quand le lieutenant Osborne vint à Russell-Square le jour de la +partie du Vauxhall, il dit à mistress Sedley: + +«Madame, j'espère que vous m'accorderez une place pour Dobbin, que +j'ai prié d'être des nôtres pour dîner ici et nous accompagner au +Vauxhall. Il est presque aussi timide que Joe. + +--De la timidité! qu'est-ce à dire? dit notre gros et gras garçon, en +jetant une oeillade conquérante à miss Sharp. + +--Il est de plus.... mais sous le rapport de l'élégance, on ne peut +le comparer à vous, mon cher Sedley, ajouta Osborne en riant. Je l'ai +rencontré à Bedford en venant vous voir, et je lui ai dit que miss +Amélia était de retour chez ses parents, que nous avions formé des +projets de plaisirs nocturnes, et que mistress Sedley lui avait +pardonné le bol de punch qu'il avait cassé à cette réunion d'enfants. +Vous rappelez-vous, madame, cette catastrophe? il y a sept ans de +cela. + +--C'est la robe de soie ponceau de mistress Flamingo qui a tout reçu, +dit la bonne mistress Sedley; il était bien gauche! et ses soeurs +ne sont guère plus gracieuses. Lady Dobbin était à Highbury, la nuit +dernière, avec trois d'entre elles; grand Dieu! quelle figure elles y +faisaient! + +--L'alderman est très-riche, n'est-ce pas? dit malicieusement Osborne; +ne croyez-vous pas qu'une de ses filles serait une bonne emplette pour +moi, madame? + +--Vous êtes fou! Je voudrais bien savoir qui voudrait de vous, avec +votre face jaune. Et puis l'alderman Dobbin aura à partager entre +quatorze enfants. + +--Moi, une face jaune? attendez de voir Dobbin, lui qui a eu la fièvre +jaune trois fois, deux fois à Nassau, une fois à Saint-Kitts. + +--C'est bon, c'est bon, la vôtre est encore trop jaune pour nous, +n'est-ce pas, Emmy? dit mistress Sedley. + +Amélia se contenta de sourire en rougissant, regardant la pâle et +intéressante figure de George Osborne, et ces belles moustaches bien +noires, bien retroussées, bien luisantes, pour lesquelles le jeune +homme avait une complaisance particulière. Elle pensa, dans son petit +coeur, que dans toute l'armée de Sa Majesté, et même dans tout le +monde entier, il n'y avait pas une telle mine de héros. + +«Je me soucie peu, reprit-elle, de la physionomie ou de la gaucherie +de M. le capitaine Dobbin, mais je me sens de la sympathie pour lui.» + +Elle l'aimait parce qu'il avait été l'ami et le champion de George. + +«Il n'y a pas de cavalier plus accompli au service, dit Osborne, ni de +meilleur officier, quoiqu'il ne soit certainement pas un Adonis.» + +Et en même temps, avec la plus grande naïveté, il jeta un regard sur +la glace, où il rencontra les yeux de miss Sharp fixés sur lui; +il rougit un peu, et Rebecca pensa dans son coeur: «Ah! mon beau +monsieur, je pense vous tenir dans mes filets!» Adorable petite +coquette! + +Le soir, quand Amélia, en robe de mousseline blanche, arriva au salon +toute parée pour faire des conquêtes au Vauxhall, gazouillant comme +une alouette et fraîche comme une rose, un monsieur bien haut et bien +gauche, avec de grandes mains, de grands pieds, de grandes oreilles, +redressa à son approche sa tête garnie de cheveux noirs et coupés ras. +Il portait l'affreux costume militaire tout couvert de galons et le +chapeau à cornes de cette époque; il alla au-devant d'elle et lui fit +le salut le plus maladroit que jamais mortel ait fait. + +C'était en personne William Dobbin, capitaine dans le ***e régiment +d'infanterie de Sa Majesté, échappé à la fièvre jaune qu'il avait +attrapée aux Indes, où les chances du service avaient envoyé son +régiment pendant que tant d'autres de ses aimables compagnons +moissonnaient la gloire dans la Péninsule. + +Il avait frappé un coup si timide, si mal assuré, que les dames, du +haut de l'escalier, ne l'avaient pas entendu; autrement, vous pourriez +être sûr que miss Amélia ne se serait jamais hasardée à entrer en +chantant dans le salon. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette voix +douce et fraîche se fraya tout droit un passage au coeur du capitaine, +et lorsqu'elle lui tendit la main pour qu'il la prit, avant de la +serrer il fit une pause pour se dire à lui-même: + +«Est-il bien possible que ce soit là la petite fille que je me +rappelle avoir vue en petit tablier il y a si peu de temps, la nuit où +je renversai le bol de punch, juste au moment de ma nomination? Est-ce +bien là la petite fille que George Osborne disait vouloir épouser? +Quelle charmante et belle personne! quel beau morceau pour le drôle!» + +Tout en faisant ces réflexions avant de prendre la main d'Amélia, il +laissa tomber son chapeau à terre. + +Son histoire depuis sa sortie de l'école jusqu'au moment où nous avons +le plaisir de le retrouver, bien qu'elle n'ait pas été racontée tout +au long, a été cependant indiquée d'une manière suffisante, pour un +lecteur pénétrant, dans la conversation qui précède. Dobbin, l'épicier +méprisé, était devenu l'alderman Dobbin; l'alderman Dobbin, colonel +dans les chevau-légers de la Cité, brûlant d'un feu guerrier pour +résister à l'invasion française. Le corps du colonel Dobbin, où le +vieux M. Osborne n'avait qu'un grade très-subalterne, avait été passé +en revue par le souverain et le duc d'York. Le colonel et alderman +avait été fait chevalier, son fils était entré à l'armée, et le jeune +Osborne servait avec lui dans le même régiment. Ce régiment, après +avoir été envoyé aux Indes occidentales et au Canada, venait enfin +de rentrer dans sa patrie; l'amitié de Dobbin pour George s'était +conservée aussi ardente, aussi généreuse que lorsqu'ils étaient tous +deux camarades de pension. + +Tous ces braves et honnêtes gens se mirent à table pour dîner. On +parla de gloire et de Boney, de lord Wellington et des nouvelles +du jour. À cette fameuse époque, la gazette avait chaque jour une +victoire à enregistrer, et les deux jeunes gens auraient bien voulu +voir leurs noms sur cette liste glorieuse, et maudissaient leur +mauvaise étoile, qui retenait leur régiment loin des champs de la +gloire. Cette conversation exaltait l'enthousiasme de miss Sharp; mais +miss Sedley tremblait et pâlissait rien qu'à l'entendre. M. Joseph +raconta plusieurs histoires de chasse au tigre, et ne ménagea pas +celle de miss Cutler et de Lance le chirurgien; il offrit à Rebecca +de tout ce qu'il y avait sur la table, sans toutefois oublier de bien +boire et de bien manger. + +Il se précipita de la meilleure grâce au-devant des dames pour leur +ouvrir la porte quand elles se retirèrent, et, en reprenant sa place à +table, il se versa rasade sur rasade, et fit disparaître son bordeaux +avec une rapidité fébrile. + +«Il amorce son fusil,» dit tout bas Osborne à Dobbin. + +Enfin arriva l'heure de partir pour le Vauxhall. + + + + +CHAPITRE VI. + +Le Vauxhall. + + +Le ton sur lequel j'ai raconté cette histoire est jusqu'à présent fort +paisible (nous arrivons enfin aux chapitres effrayants), et je dois +prier l'aimable lecteur de se rappeler que nous ne l'avons encore +entretenu que de la famille d'un agent de change à Russell-Square, +où chacun se promène, déjeune, dîne, cause et fait l'amour absolument +comme dans la vie ordinaire, et sans qu'aucun événement merveilleux ou +passionné marque les progrès de cet amour. Notre sujet peut se résumer +de la sorte: Osborne aime Amélia et a invité un de ses vieux amis pour +le dîner et le Vauxhall. Joe Sedley aime Rebecca. L'épousera-t-il? +Voilà précisément ce qui reste à apprendre. + +Nous aurions pu traiter ce sujet dans le genre aristocratique, +romantique ou facétieux. Supposez que nous eussions placé la scène à +Grosvenor-Square, aurions-nous eu moins d'auditeurs? Supposez que nous +eussions montré comment Joseph Sedley se sentit pris d'amour; +comment le marquis d'Osborne fit la cour à lady Amélia avec le plein +consentement du duc son noble père. Ou bien, laissant là la fine +aristocratie, supposez que nous fussions descendus aux plus bas étages +et entrés dans le détail de ce qui se passe à la cuisine: comment le +noir Sambo était amoureux de la cuisinière, et il l'était en effet, +et comme il se battit avec le cocher pour ses beaux yeux; comment le +marmiton fut surpris volant une épaule de mouton froid et comment la +nouvelle femme de chambre de miss Sedley refusa d'aller se coucher si +on ne lui donnait pas de la bougie de cire. De tels incidents peuvent +avoir de quoi provoquer la gaieté la plus vive et passer pour des +scènes de la vie réelle. Ou encore, si nous nous étions senti en verve +pour des peintures terribles, nous aurions donné pour amant à la femme +de chambre un brigand qui, à la tête de sa bande, aurait brûlé la +maison et, après avoir égorgé le père, aurait emporté Amélia en +camisole de nuit; il nous eût été facile de fabriquer une histoire +d'un intérêt palpitant, dont le lecteur aurait traversé les chapitres +fantastiques dans une course furieuse et haletante. Figurez-vous en +tête de ce chapitre le titre suivant: + +LA NUIT D'ATTAQUE. + +La nuit était sombre et lugubre; les nuages étaient noirs, noirs, plus +noirs que la suie; sur le haut des vieilles masures, les cheminées +se tordaient sous l'effort d'un vent déchaîné, et les tuiles +tourbillonnaient avec grand fracas dans les rues désertes. Pas une +âme ne bravait la tempête. Les gardiens de nuit restaient blottis dans +leurs guérites, où des torrents de pluie les inondaient de leurs flots +grossis, et le feu retentissant de la foudre les frappait de mort; +c'est ainsi que l'un d'eux avait péri en face des Enfants-Trouvés. Un +manteau roussi, une lanterne brisée, un bâton rompu en deux par le +feu du ciel était tout ce qu'on avait retrouvé du gros Will Steadfast, +dans Southampton-Row. Un cocher de fiacre avait disparu de son +siége.... Vers quelle heure? L'ouragan ne donne d'autres nouvelles +de ses victimes que les derniers cris de l'agonie, alors qu'il les +emporte avec lui. Nuit horrible! Il faisait noir, aussi noir que dans +le tuyau de la cheminée. Pas de lune, non! pas la moindre lune, pas +une étoile. Pas une petite, faible, vacillante, solitaire étoile; une +seule s'était montrée dans la soirée, mais elle avait caché sa face, +toute tremblante au milieu du ciel assombri, et s'était bien vite +retirée. + +«Un, deux, trois; c'est le signal convenu avec la Visière-Noire. + +«Par la taule du raboin, est-ce vous, mes fanandels? cria une voix +sortie de dessous terre; avec le vingt-deux faites leur affaire en un +tour de main. + +--Assez de boniments, dépêchez-vous de leur engourdir la falourde +pour affurer le négriot; il faut goupiner avec prudence; nous pourrons +jaspiner quand nous aurons versé le raisiné. Toi, le Rouge, regarde +dans la taule du dabe, et mettez la main sur le mauricaud.» + +Et d'une voix plus basse et plus caverneuse on ajouta: + +«Je vais faire l'affaire d'Amélia.» + +Puis ce fut un silence de mort! + +«Allongez le crucifix à ressort,» dit la Visière-Noire.... + +Ou supposez que j'ai adopté le style aristocratique à l'eau de rose. + +Le marquis d'Osborne avait envoyé son _petit tigre_, porteur d'un +billet doux pour lady Amélia. + +La charmante créature l'avait reçu des mains de sa femme de chambre, +Mlle Anastasie. + +Ce cher marquis! quelle aimable prévoyance! Le billet de sa seigneurie +contient l'invitation tant désirée pour Devonshire-House! + +«Quelle est cette adorable jeune fille? dit le sémillant prince G--rge +de C--mbr--dge dans un hôtel de Piccadilly, au moment où il arrivait +de l'Opéra; mon cher Sedley, au nom du dieu de l'amour, je vous prie, +mon cher Sedley, présentez-moi à elle. + +--Son nom, monseigneur, dit lord Joseph, en s'inclinant gravement, est +Sedley. + +--Vous avez alors un bien beau nom, dit le jeune prince tournant +les talons avec un air désappointé, et écrasant le pied d'un vieux +monsieur qui, derrière lui, était plongé dans la plus profonde +admiration pour la beauté d'Amélia. + +--Trente mille tonnerres! hurla la victime se tordant dans l'agonie du +moment. + +--Je demande mille pardons à Votre Grâce,» dit le jeune étourdi +rougissant et inclinant ses belles boucles dans un humble salut. + +Il venait de marcher sur l'orteil du plus grand capitaine de l'époque. + +«Hé! Devonshire, cria le jeune prince à un grand et aimable seigneur +dont les traits indiquaient assez qu'il était du sang des Cavendish, +un mot s'il vous plaît: avez-vous toujours le projet de vous défaire +de votre collier de diamants? + +--Je l'ai vendu deux cent cinquante mille livres au prince Estherhazy. + +--_Und das war gar nicht theuor, postztausend!_» s'écria le prince +hongrois, etc., etc. + +Ainsi, vous voyez, mesdames, comment cette histoire aurait pu être +écrite, si l'auteur avait voulu s'en passer la fantaisie. Car, pour +dire la vérité, il connaît aussi bien Newgate que les palais de notre +auguste aristocratie; il a vu l'un et l'autre de ses propres yeux. +Mais il ne comprend pas plus les usages et l'argot des filous que ce +langage polyglotte[3] qui, d'après les écrivains à la mode, se parle +dans les salons du grand ton. Nous suivrons notre route, si +vous voulez bien le permettre, au milieu de ces scènes et de ces +personnages avec lesquels nous sommes en rapport plus familier. En un +mot, ce chapitre sur le Vauxhall eût été tellement court sans cette +petite digression, qu'il eût à peine mérité le nom de chapitre; et +cependant il ne manque pas d'importance. N'y a-t-il pas dans la vie +de chacun de nous de petits chapitres qui semblent n'être rien en +eux-mêmes, mais qui étendent cependant leur influence sur tout le +reste de l'histoire? + +[Note 3: Trait satirique contre le langage de l'aristocratie, qui +est un mélange d'anglais, de français, d'allemand. (_Note du +traducteur._)] + +Retournons maintenant à la voiture qui emmène toute la société de +Russell-Square et la conduit aux jardins du Vauxhall. Joe se trouve +serré contre miss Sharp sur la banquette de devant, et Osborne est +assis sur la banquette de derrière entre le capitaine Dobbin et +Amélia. + +Chacun dans la voiture était persuadé que cette nuit même Joe +proposerait à Rebecca de devenir mistress Sedley. Les parents ne +s'opposaient pas à cet arrangement; mais, pour le dire entre nous, le +vieux M. Sedley ressentait pour son fils quelque chose qui était fort +voisin du mépris. Il le disait vain, égoïste, engourdi et efféminé; il +ne pouvait endurer ses airs d'homme à la mode, et riait de bon coeur à +ses pompeuses histoires de pourfendeur de géants. + +«Je laisserai à ce garçon la moitié de mon bien, disait-il à sa femme, +et il aura en outre la jouissance du sien, mais je suis convaincu que +si vous, sa soeur et moi, venions à mourir demain, il dirait: «le +ciel en soit béni!» et ne mangerait pas un morceau de moins qu'à +son ordinaire. Je ne veux donc pas me faire de bile à cause de lui. +Laissons-le épouser la femme qu'il voudra, nous n'avons rien à y +voir.» + +Amélia, d'un autre coté, comme il convenait à une jeune personne de +son inexpérience et de son tempérament, était fort enthousiaste pour +ce mariage. Une ou deux fois Joe avait été sur le point d'épancher +dans son sein des secrets très-importants, et elle était toute +disposée à prêter l'oreille à ses confidences; mais le coeur manquait +à ce gros garçon pour se soulager auprès de sa soeur, au grand +désappointement de laquelle il se contentait de pousser un grand +soupir et de se tourner d'un autre côté. + +Ce mystère ne servait qu'à entretenir le trouble et l'incertitude dans +le pauvre petit coeur d'Amélia. Si elle ne parlait pas avec Rebecca +d'un sujet si délicat, elle prenait sa revanche dans de longues et +intimes conversations avec mistress Blenkinsop, la gouvernante, qui en +avait laissé transpirer quelque chose auprès de la femme de chambre, +qui en passant en avait touché quelques mots à la cuisinière, +laquelle, je n'en fais aucun doute, en avait porté la nouvelle à tous +les fournisseurs; en telle sorte que le mariage de Joe était le sujet +de toutes les causeries à la ronde dans le monde de Russell-Square. + +C'était l'opinion, bien naturelle d'ailleurs, de mistress Sedley que +son fils manquerait à son rang en épousant la fille d'un artiste. + +«Mais mon Dieu, madame, disait respectueusement mistress Blenkinsop, +nous n'étions que des épiciers quand nous nous sommes mariée avec M. +Sedley, alors clerc d'agent de change, et nous n'avions que cinq cents +livres à deux, et nous sommes assez riches maintenant.» + +Amélia était entièrement de cette opinion, à laquelle on finit peu à +peu par gagner la bonne mistress Sedley. + +M. Sedley restait neutre. + +«Laissons Joe épouser celle qu'il voudra, disait-il, ce n'est pas +notre affaire. Cette fille n'a pas de fortune, mistress Sedley n'en +avait pas davantage. Elle paraît réjouie et adroite, elle le mettra +peut-être au pas. Mieux vaut encore celle-là qu'une mistress Sedley +toute noire et une douzaine de petits enfants couleur acajou.» + +Tout semblait sourire à la fortune de Rebecca; elle avait pris le +bras de Joseph, comme cela était tout simple, pour aller dîner. Elle +s'était assise à côté de lui sur le siége de la voiture découverte. +C'était un fier gaillard lorsqu'il se trouvait à cette place, plein +d'une dignité majestueuse et conduisant son attelage pommelé. Personne +ne disait mot au sujet du mariage, et cependant la pensée en était +dans toutes les têtes. Il ne manquait plus maintenant que la demande, +et c'est alors que Rebecca sentait bien vivement la privation d'une +mère; une tendre mère qui en dix minutes aurait conduit l'affaire +à bonne fin, et, dans le cours d'une conversation délicate et +confidentielle, aurait amené sur les lèvres timides du jeune homme le +précieux aveu! + +Voilà où en étaient les affaires lorsque la voiture traversa le pont +de Westminster. La compagnie arriva sans autre encombre aux jardins +royaux du Vauxhall. Lorsque le majestueux Joseph descendit du fringant +équipage, la foule accueillit sa grosse personne avec un frémissement +de gaieté. Il rougit et porta sur elle un regard fier et hautain en +s'avançant avec Rebecca à son bras. George se chargea d'Amélia, qui +était épanouie comme une rose aux rayons du soleil. + +«Tiens, Dobbin, dit George, si tu veux prendre soin des châles et de +toutes les affaires, tu seras un bon garçon.» + +Et, pendant qu'il prenait pour lui miss Sedley, et que Joseph se +dirigeait vers les jardins avec Rebecca, l'honnête Dobbin se résignait +à prendre les châles sous son bras et à payer à la porte pour tout le +monde. + +Il marchait modestement à leur suite, sans songer à faire à ses amis +la moindre concurrence. Pour ce qui regardait Rebecca et Joseph, il +ne s'en souciait guère. Quant à Amélia, il trouvait en somme qu'elle +était bien ce qu'il fallait pour le brillant George Osborne, et en +voyant cet aimable couple parcourir ces belles promenades, au grand +étonnement et au grand plaisir de la jeune fille, il considérait cette +joie naïve avec une sorte de plaisir paternel. Peut-être aurait-il +désiré avoir quelque chose de plus que le châle à son bras. La foule +souriait en voyant ce jeune officier, un peu gauche à porter tout +cet attirail féminin; mais aucun calcul d'égoïsme ne pouvait venir +à l'esprit de Dobbin. Aurait-il songé à se plaindre tant que son +ami paraissait satisfait? Ce qui est certain, c'est que toutes les +séductions de ce lieu de délices, ces milliers de lampes qui jetaient +le plus vif éclat, ces joueurs de violon en chapeau à cornes, qui +faisaient retentir les plus ravissantes mélodies sous la conque +dorée qui s'élevait au milieu des jardins; ces chanteurs de +romances sentimentales ou comiques, qui charmaient les oreilles; ces +contredanses composées de _cokneys_ et _coknesses_ et exécutées au +milieu du bruit, des cabrioles, des bousculades et des rires; le +signal qui annonçait que Mme Saqui allait faire son ascension dans le +ciel sur une corde roide montant jusqu'aux étoiles; l'ermite que l'on +trouve toujours assis dans son ermitage si bien éclairé; ces sombres +allées si favorables à l'entrevue des jeunes amants; les pots de +porter présentés par des hommes en livrée vieille et râpée, et ces +cabinets tout resplendissants où l'on sert aux joyeux convives des +tranches de jambon presque invisibles: rien de tout cela ne provoquait +la moindre curiosité de la part du capitaine William Dobbin. + +Il promenait de tous côtés le châle de cachemire blanc d'Amélia, et +s'était arrêté devant l'estrade des musiciens pendant que mistress +Salmon exécutait la bataille de Borodine, cantate guerrière, composée +contre l'aventurier corse, qui venait d'éprouver dernièrement +des revers contre les Russes. M. Dobbin essaya de fredonner, en +s'éloignant, l'air qu'Amélia Sedley avait chanté dans l'escalier +en venant se mettre à table. Il se mit à rire de lui-même, car, en +vérité, il chantait bien comme un hibou. + +Il est bien entendu que nos jeunes gens, ainsi divisés deux par deux, +se firent les plus solennelles promesses de rester ensemble toute la +soirée; mais, au bout de dix minutes, ils se trouvaient déjà séparés. +Les sociétés se perdent au Vauxhall, mais c'est pour se retrouver au +souper, pour se raconter leurs aventures depuis le moment où elles se +sont quittées. + +Quelles furent les aventures de M. Osborne et de miss Amélia? Cela est +un secret. Mais soyez assurés qu'ils furent parfaitement heureux +et irréprochables dans leur conduite, et, comme ils avaient eu de +nombreuses occasions de se voir depuis quinze ans, leur tête-à-tête +n'offrait rien de bien particulier ni de bien nouveau. + +Mais quand Rebecca et son vaillant cavalier se furent perdus dans +une promenade solitaire où ils ne rencontrèrent guère plus d'une +soixantaine de couples errant de la même façon, ils sentirent tous +deux combien leur position devenait délicate et critique, et miss +Sharp pensa que c'était maintenant ou jamais le moment de provoquer +cette déclaration qui venait expirer sur les lèvres timides de M. +Sedley. + +Ils avaient d'abord été au panorama de Moscou, où un gros lourdaud +avait écrasé le pied de miss Sharp; elle en était presque tombée à la +renverse, en poussant un cri de douleur, dans les bras de M. Sedley. +Ce petit accident avait accru la tendresse et la confiance de +notre héros à un tel point qu'il lui avait raconté plusieurs de ses +histoires indiennes redites pour la sixième fois. + +«J'aimerais à voir l'Inde, dit Rebecca. + +--Vraiment?» dit Joseph de l'accent le plus tendre. + +Et on peut affirmer que cette adroite question en préparait une autre +plus tendre encore; sa respiration était toute entrecoupée, toute +haletante, et la main de Rebecca, placée sur son coeur, pouvait en +compter les pulsations fébriles. Mais... ô contre-temps! la cloche +sonna pour le feu d'artifice, et, emportés par le flot impétueux et +irrésistible, nos deux amants furent obligés de suivre le courant de +la foule. + +Le capitaine Dobbin avait eu quelque idée de rejoindre la société pour +le souper; car, en réalité, il ne prenait pas une part bien active +aux divertissements du Vauxhall. Il passa à deux reprises devant +le cabinet où se trouvaient maintenant réunis nos deux couples, et +personne ne fit attention à lui. Les couverts étaient mis seulement +pour quatre. Nos amoureux causaient entre eux avec un abandon où +respirait le bonheur, et quant à Dobbin, on paraissait s'en souvenir +aussi peu que s'il n'eût jamais existé. + +«Je serais de trop, dit le capitaine en les regardant avec attention; +je ferai mieux d'aller causer avec l'ermite.» + +Il s'éloigna de ce tumulte des cris de la foule, du bruit des plats, +pour se rendre à la sombre allée qui conduisait à l'habitation de +carton du fameux ermite. Tout cela n'était pas fort gai pour Dobbin, +et se trouver seul au Vauxhall, j'en ai jugé à mes dépens, est +peut-être le plus désagréable des plaisirs que puisse se donner un +célibataire. + +Les deux couples se trouvaient fort bien dans leurs cabinets, où +régnait la plus aimable et la plus libre conversation. Joe était +à l'apogée de sa gloire, donnant ses ordres au garçon avec la plus +grande majesté. Il faisait la salade, débouchait le champagne, +découpait les poulets, mangeait et buvait la plus grande partie de +ce qu'on mettait sur la table. Enfin il insista pour avoir un bol +de _rak-punch_; on ne va pas au Vauxhall sans prendre un bol de +_rak-punch_. + +«Garçon, un _rak-punch_.» + +Ce bol de rak-punch est la cause de toute cette histoire; pourquoi pas +un bol de rak-punch aussi bien que toute autre chose? N'est-ce pas un +bol d'acide prussique qui fut cause que la belle Rosemonde se +retira du monde? N'est-ce pas un bol de vin qui fut cause de la mort +d'Alexandre le Grand? Ainsi le dit le docteur Lemprière[4]. De même +ce bol de punch eut une grande influence sur les destinées de tous les +principaux personnages de notre roman. Cette influence s'étendit sur +toute leur vie, bien que le plus grand nombre d'entre eux n'y ait même +pas goûté. + +[Note 4: Le docteur Lemprière a fait un dictionnaire qui jouit en +Angleterre d'une estime égale à celle qu'a obtenue chez nous le +dictionnaire de M. Bouillet. (_Note du traducteur._)] + +Les jeunes dames n'en buvaient point, Osborne ne l'aimait pas. La +première conséquence fut que Joe, ce gros gourmand, avala tout le +contenu du bol; la seconde conséquence fut qu'après avoir avalé tout +le contenu du bol, il éprouva une exaltation qui étonna d'abord, et +de plus faillit avoir des suites désagréables. Il parlait et riait si +fort, qu'il amassa une haie de curieux autour du cabinet, à la grande +confusion de ses innocentes compagnes; puis il se mit à entonner +une chanson, et le fit sur ce ton aigre et insipide particulier aux +ivrognes de bonne compagnie. Sa voix attira tout l'auditoire qui +se pressait naguère autour des musiciens; on le couvrit +d'applaudissements. + +«Bravo, mon gros garçon, dit l'un; _encccôre_, Daniel Lambert! et +servez chaud! + +--Voilà un gaillard qui ferait bien sur la corde roide, s'écria un +autre farceur, dont la plaisanterie excita chez les dames la plus vive +terreur, et chez M. Osborne la plus grande colère. + +--Pour l'amour du ciel, Joe, lui dit-il, levons-nous et partons; et +les deux jeunes femmes se levèrent. + +--Arrêtez, ma petite _louloute_,» hurla Joseph, aussi hardi qu'un +lion; et il jeta sa main autour de la taille de Rebecca. + +Rebecca se détourna, mais ne put l'éviter. Les éclats de rire +redoublèrent au dehors. Joe continua à boire, à faire l'amour et à +chanter, en clignant de l'oeil et en saluant avec grâce l'auditoire de +son verre: et il engageait tous ceux qui voudraient à venir boire du +punch avec lui. + +Osborne se disposait à repousser un monsieur en bottes à revers qui +voulait profiter de l'invitation, et une lutte semblait inévitable, +quand, par le plus grand des bonheurs, un individu du nom de Dobbin, +qui s'était jusque-là promené dans les jardins, s'arrêta devant le +cabinet. + +«Place! badauds que vous êtes,» dit le nouvel arrivant. + +Il se fraya un passage à travers ces rangs serrés, qui se dissipèrent +devant son chapeau à cornes et sa belliqueuse tournure, et il pénétra +dans le cabinet, en proie à la plus vive agitation. + +«Au nom du ciel, Dobbin, où étiez-vous passé?» dit Osborne en +saisissant le châle de cachemire blanc que son ami portait à son bras, +et le roulant autour d'Amélia. Soyez bon à quelque chose: veillez sur +Joe pendant que je conduirai ces dames à la voiture.» + +Joe se levait déjà pour s'interposer, mais d'un seul coup de main +Osborne le renvoya tomber sur son siége, et le lieutenant put emmener +les dames en toute sûreté. Joe leur envoya des baisers pendant +qu'elles s'éloignaient, et au milieu de ses hoquets leur cria un +dernier: «Dieu vous bénisse! vous bénisse!» Puis, saisissant la main +du capitaine Dobbin et pleurant à faire pitié, il lui confia le secret +de ses amours. + +Il adorait cette jeune personne qui venait de partir; il lui avait +brisé le coeur, oui, par sa conduite, il lui avait brisé le coeur; il +voulait l'épouser le lendemain matin à Saint-Georges, Hanover-Square; +il voulait aller réveiller l'archevêque de Cantorbéry à Lambeth, il +le voulait, et sans retard. Le capitaine Dobbin, profitant de cette +pensée, lui persuada adroitement de sortir des jardins pour se rendre +à Lambeth-Palace, et, quand une fois il l'eut conduit hors des portes, +il fit sans peine monter le tapageur dans un fiacre qui le déposa +sain et sauf à son domicile. George Osborne, sans autre accident, +reconduisit les jeunes filles chez elles; puis, quand la porte se fut +refermée sur elles, en revenant par Russell-Square, il fut pris d'un +fou rire qui laissa tout étonnés les gardiens de nuit. + +Amélia regarda son amie avec tristesse, monta avec elle les escaliers, +l'embrassa, puis elles allèrent se coucher sans ajouter une parole. + +«C'est demain qu'il viendra faire sa demande, pensa Rebecca: il m'a +appelée la bien-aimée de son coeur; il m'a serré la main en présence +d'Amélia. Bien sûr la demande sera pour demain.» + +Amélia le croyait aussi: et j'ose avouer qu'elle pensait également +à la robe qu'elle porterait comme demoiselle d'honneur, aux présents +qu'elle ferait à sa bonne petite belle-soeur, à la cérémonie prochaine +où elle jouerait un des principaux rôles, etc., etc. + +Pauvres créatures ignorantes et crédules! que vous connaissez peu +l'effet d'un rak-punch! Quel rapport y a-t-il entre le rack qui se +trouve dans le punch de la nuit, et le rack qui se trouve dans la tête +le lendemain matin? À cette vérité, ajoutez, s'il vous plaît, qu'il +n'y a pas au monde de mal de tête comparable à celui que vous donne +un punch du Vauxhall. Dans l'espace de vingt années, je ne puis me +souvenir que de l'effet de deux verres! deux seulement, sur l'honneur +d'un gentilhomme! Et Joseph Sedley, atteint d'une maladie de foie, +avait englouti au moins un litre de cette abominable liqueur. + +Le jour suivant, que Rebecca espérait voir se lever sur sa fortune, +trouva Sedley poussant les lamentations d'un homme à l'agonie, telles +que la plume se refuse à les retracer. L'eau de Seltz n'étant pas +encore inventée, la bière blanche, le croirait-on? était la seule +boisson qui pût apaiser la fièvre que lui avait donnée l'orgie de la +nuit précédente. George Osborne trouva l'ex-receveur de Boggley-Wollah +ayant auprès de lui ce breuvage adoucissant, et occupé à geindre +sur un sofa. Dobbin était déjà dans la chambre, donnant des soins +empressés à cette victime de la nuit dernière. Les deux officiers, +après avoir jeté un regard sur le buveur de punch maintenant hors +de combat, échangèrent du coin de l'oeil un signe d'intelligence qui +n'avait rien de très-compatissant. Le valet même de Sedley, homme de +l'étiquette la plus irréprochable, aussi grave et silencieux qu'un +entrepreneur de pompes funèbres, eut de la peine à faire bonne +contenance en regardant son maître infortuné. + +«Je n'ai jamais vu M. Sedley en fureur comme cette nuit, dit-il tout +bas à Osborne, pendant que ce dernier montait l'escalier. Il voulait +battre son cocher, monsieur. Le capitaine a été obligé de le monter +dans ses bras, comme un enfant.» + +Un sourire passager effleura les traits de maître Brush pendant +qu'il parlait, mais ils retombèrent bientôt dans leur impassibilité +ordinaire; en même temps, il ouvrait la porte et annonçait: + +«M. Hosbin! + +--Comment vous trouvez-vous, Sedley? dit le jeune visiteur, +n'avez-vous point d'os rompus? il y a en bas un cocher qui a l'oeil +tout noir et la tête tout enveloppée. Il parle de vous citer en +justice. + +--Que voulez-vous dire avec la justice? demanda Sedley d'une voix +mourante. + +--Oui, pour l'avoir battu cette nuit, n'est-ce pas, Dobbin? Vous +l'avez poussé, mon cher, aussi rudement qu'aurait pu faire Molyneux. +Le gardien de nuit dit qu'il n'a jamais vu un pauvre diable renversé +aussi rudement. Demandez à Dobbin. + +--Oui, vous avez eu une bourrade avec le cocher, dit le capitaine +Dobbin, et vous l'avez assommé de coups. + +--Et l'homme du Vauxhall à l'habit blanc! Ah! Joe, comme vous l'avez +bousculé; et ces pauvres femmes, comme elles criaient: c'était plaisir +que de vous voir. J'ai cru que vous autres gens du civil n'aviez pas +de courage; mais je ne me mettrai jamais sur votre route quand vous +serez dans les vignes du Seigneur, mon gaillard. + +--Oui, je crois que je suis bien terrible lorsqu'on m'excite,» dit +Joseph dans son sofa avec une grimace d'une tristesse si burlesque, +que la politesse du capitaine ne put y résister plus longtemps, et que +lui et Osborne partirent d'un éclat de rire. + +Osborne, qui n'était pas fort aise qu'un membre de la famille dans +laquelle il allait entrer, lui, George Osborne du ***e régiment, +consentit à une mésalliance avec une petite fille de rien, une +aventurière de gouvernante, profita de l'état de faiblesse où il +voyait réduit le héros du Vauxhall et commença ainsi l'attaque: + +«Vous souvient-il de votre chanson d'hier? + +--Laquelle? demanda Joe. + +--Une chanson sentimentale, après laquelle vous avez appelé Rosa.... +Rebecca, je ne me rappelle déjà plus son nom, vous savez bien cette +petite amie d'Amélia, _votre petite louloute_.» + +Et, saisissant la main de Dobbin, il répéta la scène de la veille, +pour le plus grand supplice de celui qui y avait joué le principal +rôle, et en dépit de tous les efforts du bon Dobbin pour éveiller en +lui un peu de pitié. + +«Pourquoi l'aurais-je épargné, répondit Osborne aux remontrances de +son ami, quand il quitta l'invalide, le laissant entre les mains du +docteur Glober. De quel droit se donne-t-il ces airs protecteurs et +nous fait-il montrer au doigt au Vauxhall? Quelle est cette petite +institutrice qui le provoque de l'oeil pour se faire aimer de lui? +Ma foi! la famille n'est pas déjà si noble, sans la compter! Une +gouvernante, c'est fort bien, mais j'aime mieux autre chose pour +belle-soeur. J'ai des idées libérales mais j'ai aussi une juste mesure +d'amour-propre, et je sais ce que je dois à mon rang; quant à elle, +qu'elle ne sorte pas du sien. Je veillerai de près sur ce grand +fanfaron de nabab, et je l'empêcherai de se faire encore plus fou +qu'il n'est. Aussi lui ai-je dit de se tenir en garde contre toutes +les manoeuvres de la petite. + +--Sans doute, dit Dobbin avec un air qui démentait ses paroles, +personne ne peut savoir mieux que vous que vous avez toujours été +parmi les tories, et que votre famille est l'une des plus vieilles de +l'Angleterre; mais.... + +--Venez avec moi voir ces demoiselles, et faites l'amour pour votre +compte à miss Sharp,» dit le lieutenant en interrompant son ami; mais +le capitaine Dobbin refusa d'accompagner Osborne dans sa visite aux +dames de Russell-Square. + +En apercevant dans la maison des Sedley deux têtes qui faisaient le +guet à deux étages différents, Osborne ne put s'empêcher de rire. + +Le fait est que miss Amélia était à sa fenêtre, interrogeant de l'oeil +avec la plus grande anxiété le côté du square qui lui faisait face, et +où habitait M. Osborne, dans l'espérance de découvrir le lieutenant; +et miss Sharp, de la chambre à coucher située au second étage, +s'était mise en observation, comptant bien voir apparaître la masse +respectable qui avait nom Joseph. + +«Ma soeur Anne est à sa tour, dit Osborne à Amélia, mais elle ne voit +rien venir.» + +Et, tout joyeux de sa plaisanterie, il prit un malin plaisir à +dépeindre en termes grotesques à miss Sedley le fâcheux état de son +frère. + +«George, c'est très-mal à vous de rire,» lui dit-elle avec un air de +reproche. + +Mais George n'en continua que de plus belle en présence de sa mine +contrite et désappointée, et persista à croire que sa plaisanterie +était des plus divertissantes. Lorsque miss Sharp descendit, il la +railla beaucoup au sujet de l'effet que ses charmes avaient produit +sur le gros employé de la compagnie des Indes. + +«Ah! miss Sharp, si vous aviez pu le voir ce matin, dit-il, vagissant +dans sa robe de chambre à ramages et se tordant sur son sofa, si vous +l'aviez vu tirant la langue à son apothicaire Glauber.... + +--Voir qui? dit miss Sharp. + +--Qui? comment! qui! mais ce ne peut être que le bon capitaine Dobbin, +dont nous nous sommes si vivement préoccupés la nuit dernière. + +--Ah! nous nous sommes bien mal conduits avec lui; dit Emmy toute +rougissante; en effet, je l'avais.... complétement oublié. + +--Oh! pour cela, c'est vrai, s'écria Osborne redoublant ses éclats de +rire; et puis on ne peut pas toujours penser à Dobbin, n'est-ce pas, +Amélia? n'est-ce pas, miss Sharp? + +--Si ce n'est quand il a renversé son verre sur la table, répliqua +miss Sharp d'un air sec et avec un mouvement d'impatience; je n'ai pas +pris garde un seul moment à l'existence du capitaine Dobbin. + +--C'est bon, miss Sharp, je le lui dirai,» répondit Osborne. + +Comme il parlait, miss Sharp sentit naître en elle un sentiment de +défiance et de haine pour ce jeune officier, sans qu'il pût s'en +douter le moins du monde. «Peut-être veut-il s'amuser à mes dépens, +pensa Rebecca; peut-être m'a-t-il tournée en ridicule auprès de +Joseph; peut-être a-t-il renouvelé ses terreurs. Et l'autre ne viendra +pas.» + +Un nuage passa sur ses yeux et son coeur battit plus vite. + +«Vous plaisantez toujours, dit-elle avec un sourire aussi ingénu +qu'elle put le prendre; vous avez beau jeu, monsieur George, je n'ai +personne ici pour me défendre.» + +George Osborne, pendant qu'elle s'éloignait et qu'Amélia le grondait +du regard, éprouva un léger regret d'avoir mal à propos chagriné cette +pauvre créature, d'ailleurs si à plaindre; mais bientôt il reprit: + +«Ma chère Amélia, vous êtes trop bonne, trop indulgente; vous n'avez +pas encore comme moi l'expérience du monde. Il faut que votre petite +amie miss Sharp apprenne à rester à sa place. + +--Pensez-vous que Joseph.... + +--Sur ma parole, ma chère; je n'en sais rien; il peut le faire comme +ne pas le faire, je ne suis pas son maître. Mais je sais seulement +que c'est un garçon très-léger, très-vain, et qu'il a mis dans une +très-désagréable et très-fausse position ma chère petite louloute.» + +Il se remit à rire d'une façon si drôle qu'Emmy ne put s'empêcher de +rire avec lui. + +Joe ne vint pas de toute la journée. Mais cela inquiétait peu Amélia, +car la petite diplomate avait envoyé le groom aide de camp de maître +Sambo, à la maison de son frère, pour lui demander un livre qu'il lui +avait promis et s'informer de ses nouvelles. Il fut répondu par le +valet de Joe, M. Brush, que l'indisposition de son maître le retenait +au lit, et que le docteur était en ce moment auprès de lui. «Il +viendra demain,» pensa-t-elle. Mais elle ne se sentait point le +courage de rien dire à ce sujet à Rebecca, et cette jeune personne +elle-même ne fit aucune allusion à cette affaire dans toute la soirée +qui suivit la nuit passée au Vauxhall. + +Le lendemain cependant, comme les jeunes dames assises sur le sofa +s'occupaient à travailler, à écrire des lettres ou à lire des romans, +Sambo entra dans la pièce avec son air d'empressement habituel; il +portait un paquet sous le bras et une lettre sur un plateau. + +«Une lettre de M. Joseph pour mademoiselle,» dit Sambo. + +Amélia l'ouvrit tout en tremblant. + +Voici ce qu'elle disait: + + «Ma chère Amélia, + +«Je vous envoie _l'Orphelin de la Forêt_. Je me sentais trop mal +pour aller vous voir hier et aujourd'hui. Je quitte la ville pour +Cheltenham. Excusez-moi, si c'est possible, auprès de l'aimable +miss Sharp de ma conduite au Vauxhall. Priez-la de me pardonner et +d'oublier tout ce que je lui ai dit dans l'excitation de ce fatal +souper. Dès que je me sentirai mieux, car ma santé est fort ébranlée, +j'irai passer quelques mois en Écosse. + + «Votre bien affectionné, + «JOE SEDLEY.» + +C'était l'arrêt de mort, tout était perdu. Amélia n'osait regarder la +pâle figure et les yeux enflammés de Rebecca. Elle laissa tomber la +lettre sur les genoux de son amie; puis, sortant de la pièce, elle +alla se réfugier dans sa chambre, où son petit coeur éclata en +sanglots. + +Blenkinsop l'intendante l'y suivit pour lui prodiguer ses +consolations; Amélia, en épanchant ses larmes dans son sein, reprit un +peu de courage. + +«Ne vous laissez pas abattre, mademoiselle; je n'aurais pas voulu +vous le dire, mais personne de la maison ne l'a aimée, excepté au +commencement. Je l'ai vue, de mes propres yeux vue, lisant les lettres +de votre maman. Pinner dit qu'elle est toujours à fouiller dans votre +boîte à bijoux et dans vos tiroirs, et dans les tiroirs de tout le +monde. Elle est sûre qu'elle a mis votre ruban blanc dans sa malle. + +--Je le lui ai donné, je le lui ai donné,» répondit Amélia. + +Mais cela ne modifia en rien l'opinion de mistress Blenkinsop sur miss +Sharp. + +«Voyez-vous, Pinner, je ne me fie pas à toutes ces gouvernantes qui ne +sont ni chien ni loup. Elles se donnent les airs et les allures de nos +grandes dames, et souvent elles ne sont pas mieux payées que vous et +moi.» + +Il était désormais évident pour tous les habitants de la maison, +excepté pour la pauvre Amélia, que Rebecca devait partir; et grands et +petits, toujours à l'exception d'une seule personne, pensaient que ce +départ devait avoir lieu dans le plus bref délai. Cette bonne jeune +fille bouleversa tous les tiroirs, toutes les armoires, tous les sacs, +passa en revue ses robes, fichus, colifichets, chiffons, dentelles, +soieries et falbalas, choisissant une chose, puis l'autre, puis encore +une autre, pour en faire un petit paquet pour Rebecca. Puis, allant +trouver son père, ce généreux commerçant de la Cité, qui lui avait +promis autant de guinées qu'elle avait d'années, elle pria de donner +cet argent à sa chère Rebecca, qui en avait besoin, tandis qu'elle ne +manquait de rien. + +George Osborne lui-même fut mis à contribution, et il ne se fit pas +prier. Il alla à Bond-Street acheter le plus joli chapeau, le plus +élégant spencer. + +«Voilà le présent que George vous fait, ma chère Rebecca, dit Amélia +toute fière. Qu'il a bon goût! il n'y en a pas un comme lui. + +--Il n'y en a pas un, répondit Rebecca. Je lui suis bien +reconnaissante!» + +Dans le fond de son coeur elle se disait: «C'est George Osborne qui a +empêché mon mariage.» Aussi elle aimait George Osborne en conséquence. + +Elle fit ses paquets de la meilleure grâce du monde, et accepta tous +les jolis petits présents d'Amélia, après y avoir mis tout juste ce +qu'il fallait d'hésitation et de résistance. Elle ne manqua pas de +jurer à mistress Sedley une éternelle reconnaissance, tout en se +gardant bien d'importuner cette bonne dame qui se trouvait un peu +décontenancée et avait l'air de vouloir l'éviter. Elle baisa la main +de M. Sedley, et lui demanda la permission de le considérer à l'avenir +comme son meilleur ami, son plus sûr protecteur. Il y avait quelque +chose de si touchant dans toute sa personne, que M. Sedley fut sur +le point de lui donner un mandat de vingt livres. Mais il réprima sa +sensibilité, et comme la voiture l'attendait pour l'emmener dîner, il +s'éloigna en jetant à Rebecca un: «Dieu vous protége, mon enfant! +Vous aurez toujours ici une place quand vous viendrez à la ville; ne +l'oubliez pas.... James, à Mansion House.» + +Enfin arriva le moment de la séparation pour les deux amies. + +Après une scène où l'une prit son rôle au sérieux et l'autre le joua +en comédienne accomplie; après les plus tendres caresses, les larmes +les plus pathétiques, où le flacon à vinaigre ainsi que les meilleurs +sentiments du coeur purent trouver leur place, Rebecca et Amélia se +séparèrent, la première jurant à son amie de l'aimer toute sa vie et +encore au delà. + + + + +CHAPITRE VII. + +Crawley de Crawley-la-Reine. + + +Parmi les noms en C les plus respectés inscrits sur l'_Annuaire de +la cour_, l'an de grâce 18..., était celui de _Crawley (sir Pitt), +baronnet, Great-Gaunt-Street et Crawley-la-Reine dans le Hants_. Ce +nom honorable figurait aussi, depuis plusieurs années, accolé à +ceux de tous ces dignes candidats qui vont à tour de rôle quêter le +suffrage des électeurs. + +À propos du bourg de Crawley-la-Reine, on raconte que la reine +Elisabeth, dans une de ses tournées, s'arrêta à Crawley, pour y +déjeuner. L'excellente bière de l'Hampshire, que lui présenta le +Crawley d'alors, beau gaillard à longue barbe et au jarret d'acier, +la mit en si belle humeur qu'elle octroya au bourg de Crawley le +droit d'envoyer à l'avenir deux membres au parlement. En souvenir de +l'illustre visiteuse, ce pays reçut le nom de Crawley-la-Reine, et il +l'a conservé jusqu'à ce jour. Par un effet des changements causés par +le temps, des vicissitudes produites par les siècles dans les empires, +les cités et les bourgs, Crawley-la-Reine n'avait pas cessé d'être +aussi populeux qu'à l'époque de la reine Beth, et finissait par +tomber dans la catégorie dite des bourgs-pourris. Toutefois, sir Pitt +Crawley, avec son gros bon sens et sa rhétorique ordinaire, avait bien +soin de répéter: + +«Pourri! tant qu'on voudra; il ne m'en rapporte pas moins quinze cents +bonnes livres par an! + +Sir Pitt Crawley, ainsi appelé du nom de son illustre homonyme à la +chambre des communes, était fils de Walpole Crawley, premier baronnet, +dispensateur des sceaux et parchemins sous le règne de Georges II. À +l'exemple de tant d'honnêtes confrères de cette époque, il encourut +l'accusation de péculat. Walpole Crawley, chose presque superflue à +dire, était fils de John Churchill Crawley, du nom de l'un des plus +fameux capitaines du règne de la reine Anne. L'arbre généalogique +pendu dans la grande salle de Crawley-la-Reine mentionne en outre +Charles Stuart, fils de Crawley surnommé le Décharné, le Crawley +contemporain de Jacques Ier, et enfin le Crawley de la reine +Elisabeth, représenté à la tête du tableau en barbe et en cuirasse. De +son gilet part, suivant l'usage, le tronc nobiliaire où s'étalent +les noms illustres ci-dessus énumérés. Tout à côté du nom de sir Pitt +Crawley, le baronnet dont il est question dans ce chapitre, +s'alignent les noms de son frère, le révérend Bute Crawley, recteur de +Crawley-Snailby, et de différents autres descendants, tant mâles que +femelles, de la famille des Crawley. + +Sir Pitt avait d'abord épousé Griselle, sixième fille de Mungo Binkie, +lord Binkie, et cousine en conséquence de M. Dundas. Elle l'avait +rendu père de deux fils: Pitt, ainsi nommé non pas tant en l'honneur +de son père qu'en celui de notre bien-aimé et fameux ministre, et +Rawdon Crawley, appelé comme le favori du prince de Galles, si vite +oublié par S. M. Georges IV. Quelques années après le trépas de +milady, sir Pitt conduisit à l'autel Rosa, fille de M. G. Grafton de +Mudbury. Cette nouvelle épouse lui donna deux filles, qui, pour +leur plus grand avantage, allaient avoir miss Rebecca Sharp pour +gouvernante. Notre jeune institutrice se trouvait donc au milieu d'une +famille rehaussée, comme on l'a pu voir, par d'assez nobles alliances. +Bientôt sa diplomatie allait avoir à s'évertuer sur un théâtre plus +digne d'elle que le centre modeste de Russell-Square. + +La lettre d'avis qui l'appelait auprès de ses élèves lui vint sous une +enveloppe qui n'était plus d'une entière fraîcheur. Elle était ainsi +conçue: + +«Sir Pitt Crawley prie miss Sharp et _ses bas gages_ d'être _issis_ +mardi, car _je m'en vas_ à Crawley-la-Reine demain matin de _bonheur_. + + «Great-Gaunt-Street.» + +Rebecca avait beau interroger ses souvenirs, elle ne se rappelait +point avoir vu de baronnet; aussi, après ses adieux à Amélia et le +temps de se frotter les yeux avec son mouchoir, cérémonie qui dura +tout juste assez pour permettre à la voiture de dépasser le coin de +la rue, elle mit son esprit au supplice pour se faire une idée de la +tournure que pouvait avoir un baronnet. + +«Je voudrais bien savoir s'il porte un crachat, pensa-t-elle. +Peut-être le droit de porter des crachats appartient-il aux lords +seuls. Toujours, il aura une mise recherchée, quelque costume de cour. +Il porte sans doute des manchettes et doit avoir un oeil de poudre +dans les cheveux. Je le vois d'ici avec son air de hauteur; je serai +assurément traitée par lui avec le dernier mépris. Il faut encore +prendre mon mal en patience, car au moins je serai mêlée à des gens de +bonne société, et non plus à cette petite bourgeoisie si vulgaire dans +son genre.» + +Puis, pensant à Joseph et à ses amis de Russell-Square, elle +empruntait la philosophie du renard de la fable devant une treille +trop élevée. + +Après avoir passé Shiverly-Square, la voiture s'arrêta dans +Great-Gaunt-Street, devant une grande et sombre maison, encaissée +entre deux autres d'aussi lugubre apparence. Chacune portait un +écusson au-dessus de la principale croisée, comme on en voit presque +toujours aux maisons de Great-Gaunt-Street, où la mort, sans doute +attirée par la tristesse du lieu, semble avoir élu domicile à +perpétuité. Les volets des fenêtres du premier étage étaient fermés; +ceux de la salle à manger, à moitié entr'ouverts, laissaient voir de +vieux journaux enveloppant précieusement les cuivres des fenêtres. + +John le cocher, envoyé seul pour conduire la voiture et peu soucieux +de descendre pour aller sonner, réclama ce service d'un petit gamin +qui passait. La sonnette s'ébranla, une tête se montra aux volets +entre-bâillés de la salle à manger, et la porte s'ouvrit pour laisser +passer un homme en culotte de drap commun, en grosses guêtres, avec +une vieille veste tachée, une vieille cravate d'une couleur équivoque, +enroulée autour d'un cou velu, ayant la tête chauve et lisse, une face +rubiconde et niaise, des yeux gris et brillants, une bouche toujours +grimaçante. + +«Est-ce ici la maison de sir Pitt Crawley? demanda John de son siége. + +--Oui, dit l'homme de la maison avec un signe affirmatif. + +--Avancez ici pour enlever ces paquets, dit John. + +--Enlevez-les vous-même, dit le portier. + +--Vous ne voyez donc pas que je ne puis laisser mes bêtes? Allons, +allons, mon brave, la main à la besogne; la demoiselle vous donnera +quelque chose pour la peine,» dit John avec un gros rire. + +Miss Sharp ne pouvait prétendre aux égards de cet homme; ses rapports +avec la famille des Sedley allaient en rester là, et les domestiques +n'avaient rien reçu d'elle à son départ. + +Le bonhomme chauve sortit les mains des poches de sa culotte; puis, +obéissant à l'injonction du cocher, il chargea la malle de miss Sharp +sur son épaule et l'entra dans la maison. + +«Prenez encore ce panier et ce châle, et ouvrez-moi la porte, dit +miss Sharp en descendant de voiture toute courroucée. Quant à vous, +j'écrirai à M. Sedley pour l'informer de votre conduite, dit-elle au +cocher. + +--Ne soyez pas méchante, ma petite dame, répondit le domestique; vous +n'avez rien oublié, n'est-ce pas? Et les robes de mam'zelle Mélia, +les avez-vous aussi? Elles devaient revenir à la femme de chambre. +J'espère qu'elles seront à votre taille. Fermez la porte, Jim. C'est +pas d'elle qu'on peut attendre quéque chose, continua John en faisant +avec son pouce un geste démonstratif du côté de miss Sharp. Une belle +emplette pour vous, en vérité, une belle emplette!» + +Et en parlant ainsi, le cocher fouetta ses chevaux. En réalité, il +nourrissait de tendres sentiments pour la femme de chambre, et il +enrageait de la voir frustrée de ses petits profits. + +En entrant dans la salle à manger, sous la conduite du personnage en +guêtres, Rebecca trouva à l'appartement l'air de deuil qu'ils prennent +tous quand leurs nobles habitants disent adieu à la ville. Les pièces +semblent alors pousser la fidélité jusqu'à pleurer l'absence de leurs +maîtres. Un tapis de pied roulé sur lui-même cachait son air boudeur +sous le buffet. Les tableaux voilaient leur face sous de vieilles +enveloppes de papier gris. La lampe pendait au plafond, se dérobant +aux yeux dans un vieux sac de toile grise, et les rideaux des croisées +disparaissaient sous des housses de toutes les paroisses. Du fond de +son coin sombre, le buste en marbre de sir Walpole Crawley contemplait +la nudité du plancher et les chenets huilés pour prévenir la rouille. +Sur la cheminée, des étuis veufs de cartes à jouer; l'étagère poussée +derrière le tapis; les chaises les pieds en l'air et rangées contre +le mur; à l'opposé de la statue, dans un coin non moins sombre, sur +un petit guéridon, gisait une gaine à couteau, tout écorchée, dont la +forme attestait l'antiquité. + +Deux chaises de cuisine, une table ronde, une pelle et des pincettes +se groupaient autour du foyer, où un poêlon chauffait aux tièdes +clartés d'un feu mourant. On voyait sur la table à côté d'un morceau +de pain et de fromage, un chandelier en fer-blanc et un peu de porter +dans un cruchon. + +«Vous avez dîné, sans doute? Ceci serait peut-être trop long pour +votre estomac; voulez-vous une goutte de bière? + +--Où est sir Pitt Crawley? demanda miss Sharp avec un air de majesté. + +--Hi! hi! c'est moi qui _est_ sir Pitt Crawley. Vous me devez un bon +pourboire pour votre bagage. Hi! hi! demandez à mistress Tinker si +je ne le suis pas. Mistress Tinker, je vous présente miss Sharp. +Mademoiselle la gouvernante, voici ma femme de ménage, ho! ho!» + +La personne répondant au nom de mistress Tinker fit au même instant +son apparition dans la chambre; elle apportait la pipe et le tabac +demandés une minute avant l'arrivée de miss Sharp; elle remit le tout +entre les mains de sir Pitt, qui s'assit au coin du feu. + +«Et les liards? demanda-t-il; je vous ai donné trois pièces de six +liards. Vous avez à me rendre, vieille Tinker! + +--Voilà, répliqua mistress Tinker, lui jetant sa monnaie. Être +baronnet pour liarder de la sorte! + +--Un liard par jour, cela fait sept schellings par an, répondit +le maître de céans; sept schellings par an font l'intérêt de sept +guinées. Comptez par liards, vieille Tinker, et vous verrez bientôt +arriver les guinées. + +--C'est bien sir Pitt Crawley à ne pas vous y tromper, ma jeune dame; +il n'y en a pas un comme lui pour regarder de si près aux liards, dit +mistress Tinker d'un air maussade. D'ici à peu vous connaîtrez encore +mieux l'homme. + +--Et vous ne m'en aimerez pas moins, miss Sharp, dit le vieux +gentilhomme d'un air presque poli; je suis juste avant d'être +généreux. + +--Il n'a de sa vie fait cadeau d'un liard, bougonna la Tinker. + +--Et n'en a nulle envie pour l'avenir: c'est contre mes principes. +Allez chercher une chaise à la cuisine, Tinker, si vous avez envie de +vous asseoir, et puis nous dirons un mot au souper.» + +En attendant, le baronnet plongea sa fourchette dans la poêle et en +retira un morceau de tripe et un oignon; et, après un partage fait +avec la plus scrupuleuse équité, il prit, sa portion, ainsi que +mistress Tinker. + +«Vous voyez, miss Sharp, quand je ne suis pas ici, je paye à Tinker +ses frais de nourriture; mais, quand je suis à la ville, elle dîne +avec la famille. Ah! ah! je suis bien aise, mademoiselle, que vous +n'ayez pas faim, pas vrai, Tink?» + +Et ils attaquèrent à belles dents leur frugal repas. + +Après le souper, sir Pitt Crawley se mit à fumer sa pipe; quand il fit +tout à fait noir, il plaça un bout de chandelle sur un brûle-tout, et +tirant d'une poche sans fond une liasse formidable de dossiers, il se +mit à les lire et à les mettre en ordre. + +«Je suis ici pour des affaires de loi, ma chère, et voilà ce qui me +procure le plaisir d'avoir demain une si jolie compagne de voyage. + +--Il est toujours avec des procès, dit mistress Tinker en se versant à +boire. + +--Buvez et ne vous gênez pas, dit le baronnet. Oui, ma chère, Tinker +dit vrai, j'ai perdu et gagné plus de procès qu'aucun homme en +Angleterre. Jetez les yeux sur ceci: _Crawley, baronnet, contre +Snaffle_. J'en aurai raison ou j'y perdrai mon nom de Pitt +Crawley.--_Podder et Ce, contre Crawley, baronnet_;--_les contrôleurs +de la commune de Snailby contre Crawley, baronnet_. Qu'ils prouvent +donc que c'est du domaine public, je les en défie; ce terrain est bien +à moi; il n'appartient pas plus à la commune qu'à vous ou à Tinker +que voilà. Je les mettrai _à quia_, quand il devrait m'en coûter mille +guinées. Regardez un peu ces papiers; il ne tient qu'à vous, si +le coeur vous en dit, ma très-chère; avez-vous une belle main +pour écrire? Je vous mettrai en réquisition quand nous serons à +Crawley-la-Reine, miss Sharp. Maintenant que la douairière est morte, +j'ai besoin d'un aide. + +--Elle ne valait pas mieux que lui, reprit la Tinker; elle était +toujours en chicane avec ses fournisseurs; en quatre ans, elle a +congédié quarante-huit domestiques. + +--Elle était donc avare, très-avare? dit l'orpheline d'un ton de +naïveté. + +--Pour moi c'était une perle; elle me sauvait un homme d'affaires.» + +La conversation continua assez longtemps sur ce ton confidentiel, +au grand amusement de la nouvelle arrivée. Bonnes ou mauvaises, les +qualités de sir Pitt Crawley étaient mises par lui dans tout leur +jour, sans qu'il cherchât le moins du monde à les déguiser. Il ne +tarissait pas sur son compte, tantôt faisant usage du patois de +l'Hampshire dans toute sa rudesse et sa vulgarité, et tantôt adoptant +le langage de l'homme du monde. Enfin, on se souhaita le bonsoir, +après recommandation à miss Sharp d'être prête le lendemain à cinq +heures du matin. + +«Vous coucherez cette nuit avec Tinker, lui dit-il; c'est un grand lit +où l'on peut tenir deux: lady Crawley y est morte. Bonne nuit!» + +Sir Pitt se retira après ce compliment, et la très-solennelle +Tinker, le chandelier à la main, ouvrit la marche à travers de grands +escaliers en pierre, de longues enfilades de salons immenses dont +toutes les serrures étaient recouvertes de papier; elle arriva enfin +à la chambre où lady Crawley s'était endormie du dernier sommeil. +L'aspect de cette pièce avait quelque chose de si funèbre et de si +triste que non-seulement on était disposé à croire que lady Crawley y +avait rendu le dernier soupir, mais que le fantôme de la pauvre +dame n'avait pas cessé de l'habiter. Rebecca allait et venait dans +l'appartement avec un entrain des plus joyeux. Elle avait déjà sondé +les profondeurs des placards, des cabinets, des armoires; elle ouvrait +les tiroirs fermés, passait en revue les affreux tableaux suspendus +aux murs et tous les objets de toilette, tandis que la femme de +chambre s'occupait à dire ses prières. + +«Je ne voudrais pas m'endormir dans le lit que voici sans avoir la +conscience en repos, mademoiselle, dit la vieille servante. + +--Il y a dans cette chambre, reprit Rebecca, de quoi nous loger avec +une demi-douzaine de revenants. Contez-moi donc tout ce que vous savez +sur lady Crawley, sir Pitt Crawley et tous les autres, ma _chère_ +mistress Tinker.» + +Mais la vieille Tinker n'était pas une personne à se laisser tirer les +vers du nez par des questions en l'air. Elle intima à miss Sharp que +le lit était fait pour dormir et non pour causer; et bientôt, du coin +où elle reposait, s'éleva un ronflement comme il n'en peut sortir que +d'une conscience irréprochable. Rebecca resta éveillée longtemps, fort +longtemps; elle pensait au lendemain, au nouveau monde qui s'ouvrait +devant elle, aux chances de succès qu'elle y trouverait. La chandelle, +placée dans la cuvette, jetait une dernière lueur avant de s'éteindre; +la cheminée projeta une ombre épaisse sur la moitié d'un canevas +_pour marquer_, ouvrage, sans doute, de la feue milady, précieusement +encadré, et sur deux portraits de famille représentant deux jeunes +garçons l'un en habit de collége, l'autre en veste rouge de soldat. Au +moment de s'endormir, miss Sharp se demanda auquel elle devait rêver. + +À quatre heures, par une matinée d'été assez brillante pour donner +un aspect joyeux même aux sombres murailles de Great-Gaunt-Street, la +fidèle Tinker éveilla sa compagne de lit et l'avertit de se préparer +pour le départ; puis tirant les verroux du vestibule, et ouvrant la +grande porte dont les gonds firent par un long grincement tressaillir +les échos endormis de la rue, elle se dirigea vers Oxford-Street, et +prit un fiacre à la station de l'endroit. Il est inutile d'entrer dans +des détails sur le numéro de la voiture ou de constater que le cocher +était venu de grand matin dans le voisinage de Swallow-Street avec +l'espoir de trouver quelque jeune viveur au pas chancelant, qui +ayant besoin de l'assistance de son véhicule pour rentrer chez lui le +payerait avec la générosité de l'ivresse. + +Inutile de dire que si le cocher caressait cette espérance, il eut à +se détromper grandement. Car le digne baronnet qu'il voiturait dans +sa boîte jusqu'à la Cité ne lui donna pas un sou en sus du prix de +la course. Le pauvre John eut beau crier et tempêter, jeter dans le +ruisseau les coffres de miss Sharp et jurer qu'il en appellerait aux +tribunaux pour se faire payer son dû. + +«Songez-y à deux fois, dit l'un des valets d'écurie, vous avez à faire +à sir Pitt Crawley. + +--Entends-tu, Joe, cria le baronnet d'un air approbateur; je voudrais +bien voir un homme qui oserait me faire aller! + +--Et moi aussi! dit Joe en bougonnant entre ses dents et en chargeant +les bagages du baronnet sur la voiture. + +--Gardez le siége pour moi, conducteur, cria le membre du parlement au +cocher. + +--Oui, sir Pitt, répliqua celui-ci la main au chapeau et la rage +dans le coeur, car il avait promis cette place à un jeune étudiant de +Cambridge, dont il aurait eu au moins une couronne de pourboire. Miss +Sharp avait pris une place à l'intérieur de la voiture qui allait la +transporter dans un monde nouveau. + +Comment le jeune étudiant de Cambridge étendit cinq vêtements sur ses +genoux et se mit en frais, lorsque la petite miss Sharp obligée de +quitter l'intérieur, vint prendre place à côté de lui; comment il la +couvrit d'un de ses paletots, et finit par reprendre toute sa belle +humeur; + +Comment le monsieur asthmatique et la vieille précieuse qui jurait à +tout propos sur son honneur, qu'auparavant elle n'avait jamais voyagé +en voiture publique (il y avait toujours quelqu'une de ces dames dans +les voitures publiques du temps, hélas! où elles existaient encore, +car où sont-elles passées aujourd'hui?) et la grosse veuve avec +sa bouteille de brandy prirent successivement leur place sur les +banquettes de l'intérieur; + +Comment le conducteur leur demanda à tous de l'argent et recueillit +six sous du monsieur asthmatique et cinq liards crasseux de la grosse +veuve; + +Comment la voiture se mit enfin en route et traversa les sombres +ruelles d'Aldersgate, fit trembler en passant les vitraux de +Saint-Paul, franchit avec rapidité l'entrée des étrangers à +Fleet-Market qui, avec Exeter-Change, appartient désormais au monde +des souvenirs; + +Comment on passa l'Ours blanc de Piccadilly, tandis qu'on voyait +flotter un voile de brouillard sur les jardins de Knightsbridge; + +Comment on laissa derrière soi Turnham-Green, Brentford et Bagshot; + +Il n'est pas besoin de le dire ici. + +Celui qui écrit ses lignes ayant, dans ses jeunes années, parcouru +cette route enchanteresse par une radieuse et belle matinée, y ramène +sa pensée avec un sentiment de regret et de plaisir. Où est-elle +maintenant cette route avec le plaisant chapitre des accidents de +voyage? Il n'y a plus de Chelsea ou de Greenwich pour les vieux +et honnêtes cochers à la trogne rougie? Où sont-ils passés, je le +demande, tous ces joyeux compagnons? Le vieux Welder est-il vivant ou +mort? Et les garçons d'auberge avec leurs hôtels où l'on vous offrait +le boeuf froid servi à la hâte? Et ce palefrenier stupide avec son nez +bleu et gelé, son seau à l'anse criarde, où a-t-il passé? où sont ses +descendants? Pour tous ces grands génies en jupons qui écrivent des +nouvelles à l'intention des enfants de notre bien-aimé lecteur, ces +hommes et ces choses passeront à l'état de légende, comme l'histoire +de Ninive, de Coeur-de-Lion ou de Jean-Paul Chopart. Pour eux, la +diligence va usurper la place des châteaux enchantés; un attelage de +quatre chevaux bais ne prêtera pas moins au merveilleux que Bucéphale +et l'Hippogriffe. Ah! comme leur poil était brillant quand les garçons +d'écurie leur enlevaient la couverture! comme ils s'élançaient avec +ardeur sur la route! comme leur queue était belle à voir frissonner, +leurs flancs à voir fumer quand, au terme du relais, ils rentraient +dans la cour d'auberge avec la dignité du devoir accompli! Hélas! nous +n'entendrons plus les notes joyeuses et fausses du conducteur lorsque +les portes s'ouvraient à minuit pour laisser passer sa voiture? Mais +où nous emporte en ce moment l'omnibus de Trafalgar? + +Puis.... Mais, sans nous arrêter aux mille incidents de la route, +nous irons tout droit à Crawley-la-Reine, pour savoir comment va s'y +trouver miss Rebecca Sharp. + + + + +CHAPITRE VIII. + +Tout confidentiel. + + MISS REBECCA SHARP À MISS AMÉLIA SEDLEY. + Service de la chambre des communes + «Russell-Square, à Londres, + + «Très-chère et très-douce Amélia, + +«C'est avec une joie mêlée de tristesse que je prends la plume pour +écrire à l'amie de mon coeur. Quel changement d'hier à aujourd'hui! +Maintenant je suis seule, sans amie; hier j'étais comme dans ma +famille, je goûtais la tendre intimité d'une soeur que je chérirai +toujours, oh! oui, toujours! + +«Je ne vous dirai point mes larmes, mon affliction dans cette +fatale nuit passée loin de vous. Vous êtes allée mardi soir où vous +appelaient la joie et le bonheur; vous aviez près de vous votre mère, +le jeune soldat _qui vous est fiancé_. J'ai pensé à vous toute la +nuit, je vous voyais danser chez Perkins, la plus belle, je suis sûre, +entre toutes les jeunes filles du bal. Le cocher m'a conduite dans +la vieille voiture à la maison de ville de sir Pitt Crawley. Après +m'avoir traitée avec la dernière impertinence (hélas! qu'avait-il à +craindre en insultant la pauvreté, le malheur?), il m'a laissée entre +les mains de sir Pitt. Celui-ci m'a fait passer la nuit dans un +vieux lit d'un aspect sinistre, à côté d'une vieille bonne non moins +effrayante. C'est la gardienne de la maison. Je n'ai pas fermé l'oeil +de la nuit. + +«Sir Pitt ne répond pas à l'idée que, dans nos folles imaginations, +nous nous faisions d'un baronnet en lisant à Chiswick nos romans de +contrebande. Rien ne peut moins que lui ressembler à un Lovelace. +Figurez-vous un vieux bonhomme trapu, court, commun et malpropre; +vieux habits, guêtres râpées; il fume une ignoble pipe et fait +lui-même cuire dans la poêle un horrible souper. Il a parlé une espèce +de patois montagnard et a juré comme un Turc après la femme de charge, +puis après le cocher qui nous a menés à l'auberge d'où part la voiture +sur laquelle j'ai fait au grand air la plus grande partie de la route. + +«La femme de charge m'avait éveillée au point du jour. Arrivée à +l'auberge, j'avais d'abord pris place dans l'intérieur de la voiture; +mais à un certain endroit appelé Mudbury, où nous fûmes surpris par +une averse assez forte, eh bien! vous aurez peine à le croire, il +fallut me mettre dehors. Sir Pitt est un des propriétaires de la +voiture, et, comme il se présenta à Mudbury un voyageur pour une place +d'intérieur, je fus obligée de sortir et de recevoir la pluie. Par +bonheur, un étudiant du collége de Cambridge m'a donné l'hospitalité +sous un de ses énormes paletots. + +«Ce jeune homme et le conducteur avaient l'air de connaître fort bien +sir Pitt, et s'amusaient à ses dépens. D'un commun accord ils lui +décernaient l'épithète de _vieux pingre_, ce qui signifie une personne +très-chiche et très-avare. À les entendre, il n'aurait jamais donné +d'argent à personne. J'étais indignée de tant de lésinerie. Le jeune +étudiant me fit remarquer la lenteur avec laquelle nous faisions les +deux derniers relais, parce que sir Pitt avait pris place sur le siége +et était propriétaire de l'attelage pour cette partie du trajet. + +«Mais, n'est-ce pas que je leur donnerai du fouet à Squashmore, quand +je vais prendre les guides? dit le jeune étudiant de Cambridge. + +«--Ne les manquez pas, monsieur Jacques,» répondit le conducteur. + +«Lorsqu'on m'eut dit le mot de l'énigme et les projets de M. Jacques +pour le reste du chemin, et ses plans de vengeance sur le dos des +chevaux de sir Pitt, je ne pus m'empêcher de rire. + +«Une voiture attelée de quatre superbes chevaux portant sur leurs +harnais les armes du maître et seigneur, nous attendait à Leakington, +à quatre milles de Crawley-la-Reine. Notre entrée dans le parc du +baronnet se fit en toute solennité. Une magnifique avenue longue d'un +mille environ, conduit au château. Arrivés à la grille d'honneur, dont +les piliers sont surmontés d'une colombe et d'un serpent, supports des +armes des Crawley, nous fûmes reçus par une femme qui n'en finissait +plus de nous saluer, tout en s'empressant de nous ouvrir les vieilles +grilles de fer, trop semblables à celles de cet odieux Chiswick. + +«Une avenue d'un mille de long! me dit sir Pitt. Une rangée d'arbres +qui vous représente six mille livres en bois de charpente pour le +propriétaire! N'est-ce donc rien que cela?» + +«Il dit une _evenue_ et le _propiétaire_. Il fallait rire ou se mordre +les lèvres. À Leakington il avait fait monter avec lui M. Hodson, +espèce de rustre, avec lequel il se mit à causer saisies, ventes, +irrigations, culture, fermiers et fermages, toutes matières au-dessus +de ma portée. On avait surpris Sam Miles à braconner, et Pierre Bailey +était enfin parti pour l'hospice des indigents. + +«Tant mieux, dit sir Pitt, voilà une éternité que lui et sa famille +_étions_ à me filouter sur leur fermage.» Il me vint à l'esprit que +c'était quelque ancien fermier qui ne pouvait acquitter ses loyers. Un +autre aurait dit: _étaient_; mais les riches baronnets sont-ils tenus +envers la grammaire au même respect que les pauvres gouvernantes? + +«En passant, je remarquai la flèche d'un clocher s'élevant avec grâce +au-dessus des vieux ormes du parc; devant ceux-ci, au milieu d'une +prairie et de quelques hangars, était bâtie une vieille maison rouge +avec de grandes cheminées tapissées de lierre; les vitres étincelaient +au soleil. + +«Est-ce là votre église, sir Pitt? demandai-je. + +«--Oui, sac... à papier! dit sir Pitt. (Seulement, ma chère amie, +il se servit d'un mot beaucoup plus énergique.) Comment va la bête, +Hodson? La bête, c'est mon frère Bute, ma chère demoiselle, mon frère +le ministre. Je l'appelle la bête, il ne manque plus que la belle. Ah! +ah!» + +«Hodson riait aussi; mais soudain, avec un air de gravité et un +mouvement de tête: + +«C'est à désespérer de voir comme il va bien, sir Pitt, reprit-il. Il +est sorti hier sur son poney pour aller visiter nos récoltes. + +«--Il est allé chercher ses termes, le diable l'emporte! fit-il en +employant son autre juron favori. Le brandy et l'eau n'en auront +donc pas raison? Il est aussi coriace que le vieux.... Comment +l'appelez-vous? le vieux Mathusalem.» + +«M. Hodson se tenait les côtés. + +«Les jeunes gens sont arrivés du collége, ils se sont rués sur John +Scroggins, et l'ont laissé à peu près pour mort. + +«--Quoi! sur mon second garde! hurla sir Pitt. + +«--Il se trouvait sur les terres de la cure,» répliqua M. Hodson. + +«Sir Pitt, en fureur, jura que, si jamais il les prenait à braconner +sur ses terres, il les ferait transporter, et que le diable ne l'en +empêcherait pas. Toutefois il reprit: + +«J'ai vendu la présentation de cette cure, Hodson; pas un membre de +cette génération ne l'aura.» + +«M. Hodson lui répondit qu'il était parfaitement dans son droit. Pour +moi, j'entrevois que les deux frères sont à couteaux tirés, comme +cela arrive très-souvent entre frères et même entre soeurs. Vous +rappelez-vous les deux miss Scratchley, à Chiswick? elles étaient +toujours à se chamailler; et Maria Box, elle n'épargnait pas les +bourrades à Louisa. + +«Bientôt après, apercevant des petits garçons qui ramassaient des +branches mortes dans le bois, M. Hodson s'élança de la voiture sur +l'ordre de sir Pitt, et tomba sur eux à bras raccourcis. + +«Tape ferme, Hodson, criait le baronnet, fais sentir le fouet à ces +petits vauriens, et conduis au logis ces vagabonds. Je leur promets la +prison, aussi sûr que je m'appelle sir Pitt.» + +«En même temps nous entendions le fouet de M. Hodson résonner sur les +épaules de ces pauvres enfants tout en larmes. Sir Pitt, voyant les +malfaiteurs sous bonne garde, poursuivit sa course jusqu'au château. + +«Tous les domestiques étaient à leur poste pour nous recevoir +et........................ + +«Ici, ma chère, je fus interrompue, la nuit dernière, par un coup +terrible frappé à ma porte. Qui croyez-vous que c'était? Sir Pitt en +bonnet de nuit et en robe de chambre: vraiment il était à peindre! +Pendant que je reculais devant une pareille visite, il se dirigea vers +moi, et prenant ma chandelle: + +«Pas de chandelle ici après onze heures, miss Becky, me dit-il; allez +vous coucher sans lumière, jolie petite friponne (c'est ainsi qu'il +m'appelle), et, à moins que vous ne vouliez que je vienne éteindre +votre lumière tous les soirs, souvenez-vous d'être au lit à onze +heures.» + +«Là-dessus il se retira avec M. Horrocks le sommelier, en riant aux +éclats. + +«Vous pouvez être sûre que je prendrai mes précautions pour éviter de +nouvelles visites. Ils s'en allèrent ensuite lâcher deux boules-dogues +dont les hurlements se prolongèrent tout le reste de la nuit. + +«J'ai nommé mon chien Gorer, dit sir Pitt; il a tué son homme, ce +chien-là, et il viendrait à bout d'un taureau. Autrefois j'appelais +sa mère Flora; maintenant je l'appelle l'Édentée, parce qu'elle était +trop vieille pour mordre, ah! ah! ah!» + +«Devant le castel de Crawley-la-Reine, affreuse grange bâtie à +l'ancienne mode et en briques rouges avec de grandes cheminées et des +toits comme on en voyait sous le règne de la reine Beth, s'étend une +terrasse où l'on retrouve la colombe et le serpent traditionnels de +la famille; la salle d'honneur a une porte sur cette terrasse. Cette +grande salle, ma chère, est, j'en suis sûre, aussi triste et aussi +lugubre que celle du château des _Mystères d'Udolphe_. Il y a un +immense foyer où l'on pourrait faire tenir la moitié de l'institution +de miss Pinkerton, et un gril d'assez belle dimension pour faire +rôtir un boeuf pour le moins. Toutes les générations de Crawley +sont accrochées au mur, qui avec des barbes, qui avec de terribles +perruques et les pieds en dehors, qui avec de longues cottes ou robes +collantes sous lesquelles ils ont l'air aussi roides que des tours, +qui avec de longues boucles sur le cou, et on n'en voit guère qui +portent des corsets. + +«À l'une des extrémités de la salle se trouve un grand escalier en +chêne noir aussi effrayant que possible; de l'autre côté s'ouvrent de +grandes portes surmontées de têtes de cerfs et conduisant au billard, +à la bibliothèque, au grand salon jaune et aux petits appartements. +J'estime à vingt le nombre des chambres à coucher au premier étage. +Dans l'une d'elles on montre encore le lit où a dormi la reine +Elisabeth. + +«Mes nouvelles élèves m'ont promenée ce matin à travers ces beaux +appartements. Les fenêtres, toujours fermées, ne contribuent pas peu, +je vous l'assure, à leur donner un aspect sinistre, et dans chacune de +ces pièces je m'attendais à tout instant à voir paraître un spectre au +moindre rayon qui y pénétrait. + +«Ma chambre à coucher, placée au second étage, donne d'un côté sur le +cabinet d'études et de l'autre sur les chambres de mes jeunes élèves. +Ensuite vient l'appartement de M. Pitt, l'aîné des fils, qu'on désigne +sous le nom de M. Crawley; puis celui de M. Rawdon Crawley, officier +comme quelqu'un de notre connaissance; il est en ce moment en campagne +avec son régiment. Il y a de quoi loger tout le monde de Russell-Square +dans cette maison et avoir encore de la place de reste. + +«Une demi-heure après notre arrivée, la cloche sonna le dîner. Je +descendis avec mes deux élèves.--Ce sont deux petites créatures de +huit et de dix ans qui ne signifient pas encore grand'chose. J'avais +votre belle robe de mousseline, que cette détestable mistress Pinner +ne vous pardonne pas de m'avoir donnée. Pour l'ordinaire on me traite +comme une personne de la famille. Les jours de réception seulement, +nous dînons dans nos chambres avec mes élèves.--Je vous disais donc +que la cloche du dîner avait tinté; tout le monde se réunit dans le +petit salon où se tient lady Crawley, la seconde lady Crawley, la mère +de mes élèves. C'est la fille d'un quincaillier, et au moment de son +mariage elle passait pour un très-bon parti. Elle a la prétention +d'avoir été belle autrefois, et ses larmes sont intarissables sur +sa beauté perdue; elle est pâle, maigre avec des épaules élevées, et +c'est à peine si elle desserre les dents. Son beau-fils, M. Crawley, +était également dans la chambre; sa mise était des plus correctes; son +air est solennel comme celui d'un entrepreneur des pompes funèbres. +Figurez-vous un être chétif, laid, silencieux, des jambes comme des +allumettes, absence complète d'estomac, des favoris couleur de foin +foncé et des cheveux jaune pâle, enfin l'image vivante de sa mère +encadrée au-dessus de la cheminée, la bienheureuse Griselda de la +noble maison de Binkie. + +«Voici la nouvelle gouvernante, monsieur Crawley, dit lady Crawley en +allant à ma rencontre et en me prenant par la main; c'est miss Sharp. + +«--Oh? fit M. Crawley; puis, après un mouvement de tête de mon côté, +il se remit à lire une brochure dont la lecture semblait l'absorber. + +«--Je réclame votre indulgence pour mes filles, me dit lady Crawley +avec des yeux rouges et toujours larmoyants. + +«--Chère maman, elle en aura beaucoup,» reprit l'aînée. + +«Je vis du premier coup que cette femme n'était pas à craindre. + +«Madame est servie,» vint annoncer le sommelier tout de noir habillé +et orné d'un immense jabot qui semblait fait avec une collerette à +la mode de la reine Elisabeth et empruntée à l'un des tableaux de la +grande salle. + +«Prenant aussitôt le bras de M. Crawley, elle ouvrit la marche vers la +salle à manger. Je l'y suivis avec une de mes petites filles à chaque +main. + +«Sir Pitt était déjà dans la chambre, en face d'une cruche d'argent. +Il venait de la cave et avait fait de la toilette, c'est-à-dire +qu'il avait quitté ses guêtres et laissait voir ses jambes grosses +et courtes dans des bas de laine noire. Le buffet était couvert de +vieille argenterie bien brillante, de vieux vases, le tout en or et en +argent. Les salières et l'huilier faisaient ressembler cette pièce à +une boutique d'orfèvrerie: tout, sur la table, était aussi en argent. +Deux laquais aux cheveux rouges et en livrée couleur canari se +tenaient des deux côtés du buffet. + +«M. Crawley dit des grâces qui n'en finissaient plus; sir Pitt +répondit _Amen_, et l'on enleva les couvre-plats. + +«Qu'avons-nous à dîner, Betty? demanda le baronnet. + +«--Du bouillon de mouton, à ce que je crois, sir Pitt, répondit lady +Crawley. + +«--_Mouton aux navets_, ajouta avec gravité le sommelier; pour soupe, +un _potage de mouton à l'écossaise_; pour entremets, des _pommes de +terre au naturel_ et des _choux-fleurs à l'eau_. + +«--Le mouton, c'est toujours le mouton, reprit le baronnet. Que la +peste m'étrangle si je connais rien de meilleur! Quel était ce mouton, +Horrocks, et quand l'avez-vous tué? + +«--C'était un écossais noir, sir Pitt; nous l'avons tué jeudi. + +«--Et qui est-ce qui en a pris? + +«--Le boucher de Mudbury; il en a pris l'échine et les gigots; sir +Pitt; mais il a dit que le dernier était trop jeune, et qu'il y a tout +perdu, sir Pitt. + +«--Voulez-vous du potage, miss?... ah! miss.... Chart, dit M. Crawley. + +«--De l'excellent potage écossais, dit sir Pitt, malgré le nom +français dont on veut à toute force le décorer. + +«--Je crois que c'est l'usage, sir, dans la bonne société, reprit +Crawley d'un air choqué, d'appeler ce plat comme je l'appelle.» + +«Le potage nous fut servi, avec le mouton aux navets, dans des +assiettes creuses, en argent, par des laquais _serin_. Puis on apporta +de l'ale et de l'eau qu'on nous présenta, à nous autres demoiselles, +dans des verres de petite dimension. Je ne suis pas à même de juger +l'ale; mais je peux dire cependant, en toute conscience, que l'eau me +paraît préférable à celle-là. + +«Tandis que nous étions ainsi à savourer les morceaux, sir Pitt +demanda de nouveau ce qu'étaient devenues les épaules du mouton. + +«Je crois qu'on les a mangées à l'office, dit milady d'un ton de +soumission. + +«--Précisément, milady, ajouta Horrocks, avec d'autres débris.» + +«Sir Pitt eut un accès de rire bruyant, puis continua sa conversation +avec M. Horrocks. + +«Et ce petit cochon noir du Kent, il doit avoir joliment engraissé, +maintenant? + +«--Ce n'est pas ce qui le presse beaucoup, sir Pitt, dit le sommelier +avec une gravité imperturbable. + +«--Miss Crawley, miss Rose Crawley, dit M. Crawley, voilà un rire fort +déplacé et fort mal séant. + +«--Ne vous fâchez pas, milord, dit le baronnet. Nous goûterons du porc +samedi. Vous lui ferez son affaire samedi matin, John Horrocks; miss +Sharp adore le porc; n'est-ce pas, miss Sharp?» + +«Voilà en résumé les points les plus saillants de la conversation du +dîner. Le repas terminé, on plaça une cafetière d'eau chaude devant +sir Pitt, avec un flacon renfermant, je pense, du rhum. M. Horrocks +servit à moi et à mes élèves trois petits verres à liqueur, et on +versa un grand verre plein à milady. + +«Au sortir de table, elle tira de sa boîte à ouvrage une immense et +interminable pièce de tricot, et les jeunes filles se mirent à jouer +à la bataille avec un jeu de cartes couvert de crasse. Il n'y avait +qu'une chandelle allumée, mais dans un magnifique et vieux bougeoir +d'argent. Après quelques courtes questions de milady, elle me laissa +le choix pour me distraire entre un volume de sermons et une brochure +sur les céréales, celle que M. Crawley lisait avant dîner. + +«Nous restâmes assis de la sorte pendant une heure. Un bruit de pas se +fit alors entendre. + +«Cachez vos cartes, mes enfants, s'écria milady tout effarée; +mettez-les derrière les livres de M. Crawley, miss Sharp.» + +«À peine ces ordres étaient-ils exécutés, que M. Crawley entra dans la +chambre. + +«Nous allons, dit-il, mesdemoiselles, reprendre le discours d'hier à +l'endroit où nous l'avons laissé, et chacune de vous lira à son tour. +Ce sera pour miss.... miss Chart une occasion de vous entendre.» + +«Les pauvres filles commencèrent à écorcher un long et mortel sermon, +prononcé à Liverpool, dans la chapelle de Bethesda, pour l'oeuvre de +la mission chez les sauvages Chickasaw. L'aimable emploi de la soirée! + +«À dix heures, on donna l'ordre au domestique d'avertir sir Pitt et +toute la maison pour la prière. Sir Pitt arriva le premier, la figure +enluminée et gardant peu d'aplomb dans son assiette; après lui, le +sommelier, puis les _canari_, puis le valet de M. Crawley, puis trois +autres hommes exhalant une forte odeur d'écurie; enfin quatre femmes, +dont l'une, attifée avec une grande prétention, me jeta un regard de +mépris en tombant lourdement sur ses genoux. + +«Après une instruction pathétique de M. Crawley, on nous donna des +chandelles, et tout le monde alla se coucher. C'est alors, comme +je vous en ai fait part plus haut, que je fus troublée dans ma +composition, ma très-chère et très-douce Amélia. + +«Bonne nuit et mille millions de baisers! + +«_Samedi_.--Ce matin, à cinq heures, j'ai entendu les vagissements du +petit cochon noir; hier, Rose et Violette m'avaient présentée à lui et +conduite dans les étables, au chenil, près du jardinier qui cueillait +du fruit pour l'envoyer au marché. Elles lui demandèrent la permission +de prendre un grappillon à la treille; mais il répondit que sir Pitt +en avait numéroté les grains, et qu'il lui en coûterait sa place s'il +leur en donnait. Les petites espiègles attrapèrent un poulain dans +le pré, et me demandèrent si je voulais aller dessus; puis elles +se mirent elles-mêmes à l'enfourcher; le groom accourut en poussant +d'épouvantables jurons et les mit en fuite. + +«Lady Crawley ne quitte pas son tricot. Sir Pitt fait chaque soir +une excursion dans les vignes du Seigneur, en compagnie, je crois, +d'Horrocks le sommelier. M. Crawley nous lit des sermons pendant toute +la soirée, et le matin il s'enferme dans son cabinet, ou se rend à +cheval à Mudbury pour les affaires du comté, ou à Squashmore, pour +y prêcher, devant les habitants de l'endroit, les vendredis et les +lundis. + +«Mille compliments affectueux pour votre cher papa et votre chère +maman. Votre pauvre frère est-il remis de son rack-punch? Oh! ma +chère, ma chère, combien les hommes devraient se défier des effets du +punch! + +«Tout à vous et pour toujours, + +«REBECCA.» + + + +Tout bien considéré, il vaut autant, suivant nous, pour notre chère +Amélia Sedley de Russell-Square, que miss Sharp ne soit plus auprès +d'elle; car, au demeurant, c'est une drôle de créature que Rebecca. +Ces descriptions sur cette dame qui _pleure sa beauté perdue_, et +ce monsieur _aux favoris couleur de foin fané_ et _aux cheveux jaune +pâle_, sont fort piquantes et témoignent d'une connaissance +trop hâtive du monde. Et puis chacun de nous conviendra qu'étant +agenouillée elle avait mieux à faire qu'à penser aux rubans de miss +Horrocks. Mais notre cher lecteur se rappellera que cette histoire +annonce sur son titre, en gros caractères, la _Foire aux Vanités_, +et la foire aux Vanités est une place où l'on rencontre toutes les +vanités, toutes les dépravations, toutes les folies, où l'on +se coudoie avec toutes sortes de grimaces, de faussetés et de +prétentions. C'est que, voyez-vous, on est tenu de dire la vérité +autant qu'on la sait, sous les grelots de la folie comme sous la toque +du sage. Toutefois, avec un tel but, on peut rencontrer sur sa route +des choses fort désagréables à répéter. + +J'ai entendu un de mes collègues de la confrérie des Conteurs +haranguant au bord de la mer un nombreux auditoire d'honnêtes +fainéants s'emporter en belles colères contre les infâmes dont il +déroulait et inventait les exécrables forfaits. L'auditoire suivait +l'impulsion donnée, et bientôt, par un élan spontané, le conteur et +la foule éclataient en injures et en imprécations contre le monstre +imaginaire du récit. Le chapeau mis alors en circulation recevait +quelque menue monnaie au milieu d'un déchaînement unanime de +malédictions. + +Voyez encore les petits théâtres de Paris. Entendez le peuple crier: +_ah gredin! ah monstre!_ puis se démener sur ses bancs en maudissant +le traître. Les acteurs iront même jusqu'à refuser formellement +le rôle des _féroces Cosaques_, et aimeront mieux, avec un moindre +salaire, parader sous le costume des bons et généreux Français. + +En rapprochant ces deux exemples, vous pouvez vous assurer que ce +n'est pas dans des vues intéressées que le présent directeur veut +mettre ses traîtres sous vos yeux et les livrer à votre indignation. +Mais lui aussi leur a voué une haine implacable, il ne peut la +contenir, elle s'échappera en de louables transports sinon en termes +choisis. + +Je vous avertis donc, mes bons amis, que je vais vous conter une +histoire où vous rencontrerez les intrigues les plus atroces et les +plus ténébreuses, et, j'en ai aussi la confiance, tout ce qu'il y a de +plus attachant en fait de crime. Mes coquins ne sont pas des coquins +à l'eau de rose, je vous le promets. Quand nous irons dans le grand +monde, nous prendrons un langage fleuri, n'est-ce pas? Mais avec le +calme plat, il faut bien rester en place. Une tempête dans une cuvette +serait une absurdité; nous réserverons cette sorte de spectacle pour +le sublime océan, dans la solitude de la nuit. Le chapitre suivant +sera des plus douillets. Les autres.... Mais il ne faut point +anticiper. + +À mesure que j'introduirai de nouveaux personnages, ce sont des hommes +et vos frères, je vous demanderai la permission de vous les présenter, +et même à l'occasion de leur faire quitter les planches pour aller +causer avec vous. S'ils sont bons et honnêtes, vous leur accorderez +votre estime et une poignée de main; s'ils sont niais et bêtes, le +lecteur pourra en rire plus à son aise et tout bas dans sa barbe; +s'ils sont dépravés et sans coeur, oh! alors nous les attaquerons avec +toute l'énergie que permet la politesse. + +Autrement vous pourriez m'attribuer à moi les moqueries dédaigneuses +de miss Sharp en présence de ces pratiques de dévotion qu'elle trouve +si ridicules, son rire insolent à la vue du baronnet ivre comme le +vieux Silène. Loin de là, au contraire, ce rire part d'une personne +qui n'a de respect que pour l'opulence, d'admiration que pour le +succès. On en voit beaucoup de cette espèce vivre et réussir dans +le monde, gens auxquels il manque la foi, l'espérance et la charité. +Attaquons-les, mes chers amis, sans relâche ni merci. Il y en a +d'autres encore qui ont pour eux le succès, mais chez eux tout est +sottise et platitude; c'est pour les combattre et les marquer qu'on +nous a donné le ridicule. + + + + +CHAPITRE IX. + +Portraits de famille. + + +Sir Pitt Crawley était un philosophe aux goûts peu relevés. Son +premier mariage avec la fille du noble Binkie avait été uniquement +l'ouvrage de ses parents, et il avait souvent répété à lady Crawley, +pendant leur hyménée, qu'elle était une carogne d'humeur si hargneuse +et si fière, qu'à sa mort il ne se laisserait plus prendre à +s'embarrasser d'une autre femme de sa caste. Au décès de milady il +tint parole et prit pour seconde femme miss Rose Dawson, fille de +John-Thomas Dawson, quincaillier de Mudbury. Voilà une Rose bien +heureuse de devenir ainsi milady Crawley! + +Mais faisons un peu l'inventaire de son bonheur. D'abord, elle dut +rompre avec Peter Butt, brave jeune homme qui lui avait fait une cour +assidue, et qui dès lors se livra au braconnage, à la contrebande et +autres mauvais métiers. Ensuite, elle se brouilla, comme de juste, +avec tous les amis, toutes les compagnes de sa jeunesse, +qui, naturellement, ne pouvaient tous être reçus par milady à +Crawley-la-Reine. + +Parmi les personnes de son rang et à château comme elle, aucune ne +voulait la voir. Pouvait-il en être autrement? Sir Huddleston avait +trois filles qui toutes avaient espéré devenir lady Crawley. La +famille de sir Giles Wapshot enrageait de voir que la préférence dans +ce mariage n'avait pas été pour l'une des demoiselles Wapshot, et les +autres baronnets du comté s'indignaient d'une telle mésalliance chez +un des leurs; mais, sans plus nous inquiéter de ces divers membres du +parlement, nous les laisserons grogner sous l'anonyme. + +Sir Pitt, comme il le disait, ne se souciait pas plus d'eux que d'un +liard rogné. En somme, il avait sa petite Rose; satisfait de lui-même, +que lui importait le reste? Par application de ce principe, il ne +manquait jamais de vider son gobelet tous les soirs, de battre sa +petite Rose de temps à autre, et de la laisser dans l'Hampshire tandis +qu'il allait à Londres pour la session du parlement, sans compter un +seul ami dans cette vaste capitale. Mistress Bute Crawley, la femme du +ministre, refusait même de venir faire visite à la femme du baronnet; +elle ne pouvait consentir, disait-elle, à céder le pas à la fille d'un +marchand. + +Comme lady Crawley n'avait reçu de la nature d'autres agréments que +des joues pétries de rose et une peau de satin; comme elle n'avait, +du reste, ni caractère, ni talents, ni volonté, ni occupations, ni +amusements, ni cette âme fougueuse et ces passions ardentes qui sont +souvent le partage des femmes privées de sens, elle n'exerçait qu'un +bien faible pouvoir sur les affections de sir Pitt. Les roses de ses +joues s'étaient fanées, sa figure avait perdu sa première fraîcheur +par la naissance successive de deux enfants. Elle restait comme un +ustensile dans la maison de son mari, à peu près aussi utile que la +grande épinette de la dernière lady Crawley. Blonde, elle portait, +comme toutes les blondes, des vêtements de couleur claire, et semblait +arrêter ses préférences à un vert de mer sale et à un bleu de ciel +fané. Elle s'adonnait, jour et nuit, au tricot et à d'autres +ouvrages du même genre. Au bout de quelques années, tous les lits de +Crawley-la-Reine étaient parés de courtes-pointes de sa façon. + +Elle avait un petit parterre auquel elle semblait prendre quelque +intérêt; mais hors de là elle n'avait ni aversions ni préférences. +Quand son mari n'était que brutal, elle restait dans son apathie; +quand il la battait, elle criait. N'ayant pas assez d'énergie pour +se tourner vers la boisson, elle se lamentait toute la journée, en +souliers éculés et en papillottes. + +Ô foire aux Vanités, foire aux Vanités! sans vous elle aurait +peut-être été une aimable et bonne fille. Pierre Butt et Rose auraient +fait un heureux ménage dans une ferme florissante avec de jolis +marmots, le tout assaisonné d'une honnête portion de peines et de +plaisirs, d'espérances et de luttes. Mais un titre, une voiture à +quatre chevaux, sont, dans la foire aux Vanités, des hochets plus +précieux que le bonheur; si Henri VIII et Barbe-Bleue vivaient encore +et cherchaient une dixième femme, ils trouveraient toute prête, +croyez-le bien, la plus jolie fille présentée cette année à la cour! + +Cette sombre torpeur de la mère ne lui attirait pas, comme on peut le +supposer, une grande tendresse de la part des petites filles; elles +étaient surtout heureuses à l'office et à l'écurie. Le jardinier +écossais ayant par bonheur une excellente femme et de bons enfants, +toute leur société, toute leur instruction se bornait à ce qu'elles +avaient trouvé dans la loge; c'était là que se faisait leur éducation +avant l'arrivée de miss Sharp. + +On n'avait engagé une institutrice que sur les remontrances de M. Pitt +Crawley, le seul ami, le seul protecteur qu'eût jamais trouvé lady +Crawley; aussi, après ses filles, c'était la seule personne pour qui +elle éprouvât un peu d'attachement. M. Pitt avait du sang des nobles +Binkie, dont il descendait, et était l'homme de la politesse et de +la convenance. Arrivé à l'âge viril, à sa sortie du collége de +Christ-Church, il entreprit de réformer la discipline relâchée de la +maison, en dépit de son père auquel il inspirait un grand effroi. Il +était homme à porter la plus grande rigueur dans les moindres détails; +il serait plutôt mort de faim que de dîner sans cravate blanche. +Une fois, peu de temps après son départ du collége, Horrocks, le +sommelier, lui ayant apporté une lettre sans avoir eu le soin de la +placer sur un plateau, il lança un tel regard à ce domestique et lui +administra un si vert sermon, qu'Horrocks tremblait toujours comme une +feuille en sa présence. + +Toute la maison se courbait devant lui quand il était au logis. Lady +Crawley quittait plus matin ses papillottes, et l'on ne voyait point à +sir Pitt ses guêtres crottées. Bien que cet incorrigible vieillard +ne pût se défaire d'habitudes enracinées, en présence de son fils, +cependant, il ne se grisait jamais et parlait à ses domestiques d'une +façon beaucoup plus réservée et plus polie. Ceux-ci avaient remarqué +que sir Pitt ne jurait jamais après lady Crawley quand son fils se +trouvait dans la pièce. + +C'était lui qui avait appris au sommelier à dire: _Madame est servie_, +et qui tenait à donner le bras à milady pour se rendre à table. Il +lui parlait rarement, mais c'était toujours avec les marques du plus +profond respect. Il ne la laissait jamais sortir de l'appartement sans +se lever de la manière la plus solennelle pour lui ouvrir la porte et +la saluer selon les règles. + +À Eton, on l'appelait miss Crawley, et là, je suis fâché de le dire, +son jeune frère Rawdon le rossait d'importance. Bien que ses succès +fussent loin d'être brillants, il rachetait son absence de moyens par +une louable application. Pendant ses huit années de collége, on ne se +rappelait point l'avoir vu en punition, prodige dont un chérubin peut +seul être capable. + +À l'université, sa conduite avait été des plus exemplaires. Il s'y +était préparé à la vie politique, dans laquelle il devait faire son +entrée sous le patronage de son grand-père lord Binkie, en étudiant +avec une grande assiduité les orateurs anciens et modernes et en +parlant sans relâche dans des conférences préparatoires. Mais, avec +tout son flux de paroles débitées d'une petite voix flûtée, avec un +air d'importance et de contentement de lui-même, il ne mettait jamais +en avant que des opinions ou des sentiments vulgaires et rebattus, +enchâssés par-ci par-là de quelques citations latines. Et cependant il +ne réussissait pas, en dépit de sa médiocrité, gage certain de succès +pour tout autre. + +À sa sortie de l'université, il devint secrétaire particulier de +lord Binkie. Nommé, ensuite attaché à la légation de Poupernicle, +il remplit ce poste avec une probité parfaite. On le chargeait +de dépêches pour l'Angleterre consistant en pâtés de Strasbourg à +l'adresse du ministre des affaires étrangères d'alors. Après une +attente de dix ans comme attaché, et son protecteur lord Binkie étant +mort, il trouva l'avancement trop lent, prit en dégoût la carrière +diplomatique et se fit gentilhomme campagnard. + +Revenu en Angleterre, il écrivit une brochure sur la bière, car +c'était un homme d'ambition, toujours avide de se poser devant le +public; il prit une part active à la question de l'émancipation des +nègres, puis devint l'ami de M. Wilberforce, dont il approuvait la +conduite politique. Il eut une fameuse correspondance avec le révérend +Lilas Hornblower sur les missions dans les Indes. Il allait à Londres, +sinon pour la session du parlement, au moins en mai pour les meetings +religieux. Dans sa province, il était magistrat et se faisait +l'orateur infatigable des paysans privés d'instruction religieuse. +On disait qu'il adressait ses soins à lady de La Bergerie, troisième +fille de lord de La Moutonnière, dont la soeur, lady Emily, avait +écrit de délicieux petits livres: _la Boussole du Marin_ et _la +Marchande de pommes de Finchley-Common_. + +Le récit de miss Sharp sur ses occupations à Crawley-la-Reine n'était +point chargé. M. Crawley contraignait les domestiques aux exercices +de dévotion ci-dessus mentionnés, et forçait son père d'y prendre part +(et tant mieux qu'il en fût ainsi!). Il avait pris sous son patronage +une assemblée d'indépendants de la paroisse de Crawley; son oncle le +recteur s'en indignait, et sir Pitt, par contre, s'en frottait les +mains; il avait même assisté deux ou trois fois à ces réunions, ce +qui avait provoqué de violents sermons dans l'église de Crawley; des +diatribes avaient même été décochées en droite ligne au vieux banc +gothique du baronnet. L'honnête sir Pitt ne se montrait nullement +affecté de ces énergiques sorties et ne manquait jamais de ronfler +pendant toute la durée du sermon. + +M. Crawley aurait bien voulu, pour le plus grand bien de la nation +et de la chrétienté, que le vieux gentilhomme lui cédât sa place au +parlement; mais le papa ne voulait rien céder. Le père et le fils +étaient du reste trop sages pour donner quinze cents livres par an, +montant du second siége rempli à cette époque par M. Noiraud, avec +carte blanche sur la traite des nègres. Les propriétés de la famille +étaient obérées, et les revenus provenant du bourg passaient à +l'entretien de la maison de Crawley-la-Reine: car on ne s'était jamais +bien remis d'une lourde amende infligée à Walpole Crawley, premier +baronnet, pour malversation dans l'envoi des sceaux et parchemins. +Sir Walpole était un bon vivant, véritable bourreau d'argent (_alieni +appetens, sui profusus_, aurait dit M. Crawley avec un soupir); de +son temps on le chérissait dans le comté pour ses tonneaux toujours +en perce et la bonne hospitalité que l'on rencontrait à coup sûr à +Crawley-la-Reine. Les caves étaient garnies de bourgogne, les chenils +de chiens de chasse, les écuries de bons chevaux. Maintenant, à +Crawley-la-Reine, les quadrupèdes de cette dernière espèce allaient à +la charrue ou traînaient l'omnibus de Trafalgar. C'est par un de ces +attelages, un jour où on ne labourait pas, que miss Sharp fut conduite +au château; car tout rustre qu'il était, sir Pitt se montrait chez lui +fort chatouilleux sur le décorum. Il sortait rarement sans une voiture +à quatre chevaux, il mangeait du mouton bouilli à son dîner, mais il +se faisait toujours servir par trois laquais. + +Si la lésinerie pouvait à elle seule faire la fortune d'un homme, sir +Pitt Crawley aurait été l'homme le plus riche de la terre. Mettons-le +avocat dans une ville de province, sans autre capital que sa cervelle, +il en aurait tiré fort probablement un excellent parti, en se +procurant avec son aide influence et crédit; mais malheureusement il +sortait de bonne famille, il possédait une fortune considérable +bien qu'embarrassée, cette complication était pour lui plus nuisible +qu'utile. Il avait un goût prononcé pour la chicane, ce qui lui +coûtait plusieurs milliers de livres sterling par an. Étant trop +fin, comme il le disait, pour se laisser voler par un agent, il +en chargeait une douzaine du soin de mal mener ses affaires, sans +qu'aucun lui inspirât la moindre confiance. + +Comme propriétaire, il se montrait si dur qu'il ne se présentait pour +être fermiers chez lui que des banqueroutiers. Par avarice il rognait +à la terre sa portion de semence, et la nature, pour s'en venger, lui +rognait ses récoltes et réservait ses libéralités à des cultivateurs +plus généreux. Il se lançait dans toute espèce de spéculations; il +travaillait dans les mines, achetait des actions de canaux, montait +des services de voitures, passait des traités avec le gouvernement, et +était l'homme et le magistrat le plus affairé du comté. Trouvant que +d'honnêtes employés pour ses carrières lui coûtaient trop cher, il +avait la satisfaction d'apprendre que quatre de ses gérants étaient +partis en emportant avec eux la caisse en Amérique. Faute de +précautions convenables, ses mines de charbon se remplissaient d'eau. +Le gouvernement lui laissait pour compte ses fournitures de boeuf +gâté, et quant à ses voitures, tous les autres entrepreneurs savaient +qu'il était, de tout le comté, celui qui perdait le plus de chevaux, +pour les acheter trop bon marché et ne pas les nourrir. + +Il était d'humeur assez sociable et assurément loin d'être fier. +Il préférait la société d'un fermier et d'un maquignon à celle d'un +gentilhomme comme milord son fils. Il prenait son plaisir à boire, à +jurer et à caresser les filles des fermiers. On ne l'avait jamais vu +donner un schelling ou faire une bonne action; mais c'était un joyeux +et rusé compère, faisant volontiers la pointe et vidant sa cruche +avec un fermier, sauf à le surfaire le lendemain, et badinant avec +un braconnier, tout prêt à le faire transporter sans en avoir plus de +chagrin. Ses prévenances pour le beau sexe avaient déjà été notées par +miss Rebecca Sharp; en un mot, parmi tous les baronnets, les pairs et +les députés de l'Angleterre, il n'y avait pas un être plus rusé, plus +bas, plus égoïste, plus bête et plus mal famé que ce vieux ladre. Les +grosses mains rouges de sir Pitt Crawley ne pouvaient se trouver qu'au +bout de ses bras. C'est avec le plus vif chagrin et la plus grande +douleur que nous sommes obligés de reconnaître l'existence de si +mauvaises qualités chez une personne dont le nom est inscrit au livre +d'or de la pairie. + +Une des principales causes de la puissance de M. Crawley sur les +inclinations de son père résultait d'affaires d'argent. Le baronnet +devait à son fils une somme assez ronde sur la fortune de sa mère, +et il ne jugeait pas à propos de la lui payer; à vrai dire, l'idée +de payer quoi que ce fût lui donnait mal au coeur, et la force seule +pouvait le réduire à acquitter ses dettes. Miss Sharp calculait (car, +ainsi que nous le verrons bientôt, elle fut vite initiée à tous les +secrets de la famille) que le seul payement de ses créanciers coûtait +en frais à l'honorable baronnet plusieurs centaines de livres par an; +mais c'était un plaisir dont il ne pouvait se priver. Il éprouvait +une joie féroce à faire attendre ces pauvres diables et à remettre de +procès en procès, de termes en termes, l'époque de la satisfaction. + +«À quoi bon faire partie du parlement, disait-il, si c'est pour payer +ses dettes?» + +Pour lui rendre justice, il savait tirer tout le parti possible de sa +chaise curule. + +Foire aux Vanités! foire aux vanités! Voilà un homme à peine capable +d'épeler et ne se souciant point de lire; un homme qui a les allures +et la ruse d'un paysan, dont la passion est la chicane, sans autres +goûts, sans autres émotions, sans autres plaisirs que ceux d'une âme +sordide et bête, et il possède cependant rang, honneur et puissance; +il compte parmi les dignitaires du pays, les piliers de l'État; il est +grand shérif et va en équipage doré. De grands ministres, des hommes +d'État lui font la cour. Dans la foire aux Vanités, il a une place +plus élevée que celle du plus brillant génie, de la vertu la plus +immaculée. + +Sir Pitt avait une belle-soeur demoiselle, à laquelle sa mère avait +laissé une immense fortune. Le baronnet lui avait bien déjà proposé de +lui prendre son argent avec hypothèque; mais miss Crawley avait refusé +cette offre et aimait mieux placer ses fonds en immeubles. Elle avait +toutefois manifesté l'intention de partager également sa fortune entre +le second fils de sir Pitt et la famille du ministre. Elle avait en +outre, une fois ou deux, payé les dettes de Rawdon Crawley au collége +et à l'armée. Miss Crawley était en conséquence l'objet de la plus +grande vénération quand elle venait à Crawley-la-Reine; car elle avait +chez son banquier une balance capable de la faire aimer partout où +elle se serait présentée. + +Que de supériorité ajoute à une vieille lady une balance chez le +banquier! De quel oeil indulgent nous voyons ses fautes si c'est une +parente. Puisse le lecteur en avoir une vingtaine de la sorte! Quel +excellent caractère nous trouvons à cette vieille créature! Avec quel +air souriant les commis des plus grands magasins la reconduisent à sa +voiture marquée du bienheureux losange[5], et surmontée d'un cocher +gras et bouffi! Quand elle vient nous faire visite, comme nous avons +soin d'instruire fort à propos nos amis de son rang dans le monde! +nous disons, et c'est la vérité toute pure: + +[Note 5: Le losange dans les armoiries indique une héritière restée +fille. (_Note du traducteur._)] + +«Je voudrais bien avoir un billet de cinq mille livres, avec la +signature de miss Marc Whirter. + +--Elle ne s'en apercevrait même pas, reprend votre femme. + +--C'est ma tante,» ajoutez-vous avec un air insouciant et dégagé, +alors que votre ami vous demande si miss Mac Whirter est votre +parente. + +Votre femme est à lui envoyer sans cesse de petits témoignages +d'amitié; vos petites filles lui font sans relâche des cabas en +tapisserie, des pelottes et des coussins. L'âtre flambe toujours dans +la chambre où elle vous fait visite, tandis que votre femme lace son +corset sans feu. La maison, pendant son séjour, prend un air de fête, +de propreté, de chaleur, d'entrain, de bien-être qu'on ne lui connaît +point à toute autre époque. Vous-même, mon cher monsieur, vous-même +négligez votre somme après dîner, et vous éprouvez une subite passion +de whist, quoique vous y perdiez toujours. Quels bons dîners vous +faites alors! Du gibier tous les jours, du madère, et du plus vieux; +et l'on va et vient sur la route de Londres pour avoir du poisson plus +frais. + +Les domestiques mêmes à la cuisine ont leur part de la frairie +générale. Pendant le séjour du gros cocher de miss Mac Whirter, la +bière n'est plus baptisée, et à l'office où sa femme de chambre prend +ses repas, on ne regarde pas à la consommation du thé et du sucre. +Est-bien cela, oui ou non? J'en appelle à la bourgeoisie. + +Ah! puissances du ciel, je vous en conjure, envoyez-moi une tante, une +tante vieille fille, une tante avec un losange sur sa voiture et un +devant de cheveux couleur café! Comme mes enfants lui feraient +des sacs! comme ma Julie la soignerait! Douce vision! chimères de +l'esprit! + + + + +CHAPITRE X. + +Miss Sharp commence à se faire des amis. + + +Admise désormais parmi les membres de l'aimable famille dont nous +venons de donner une rapide esquisse, Rebecca devait naturellement +mettre tous ses efforts à s'y rendre agréable, comme elle disait. On +ne manquera pas d'admirer cette disposition à la reconnaissance +dans une orpheline sans appui, et, s'il entrait dans ses calculs une +certaine dose d'égoïsme, qui ne trouverait après tout à sa prudence de +fort légitimes excuses? + +«Je suis seule au monde, disait cette jeune fille, sans amis. Je n'ai +rien à espérer que de mon travail, tandis que cette petite Amélia aux +joues roses, sans avoir la moitié de mon intelligence, se voit à la +tête de dix mille livres et d'un établissement certain. La pauvre +Rebecca, dont la figure est bien au-dessus de la sienne, doit compter +seulement sur les ressources de son esprit. Eh bien, voyons si mon +esprit ne saura pas me créer une position honorable, et si quelque +jour miss Amélia n'aura pas à reconnaître de combien je lui suis +supérieure. Ce n'est pas que j'en veuille à la pauvre Amélia. +Qui pourrait en vouloir à une créature aussi inoffensive et aussi +avenante? Mais ce sera un beau jour que celui où, dans le monde, +je prendrai rang au-dessus d'elle. Et qu'y aurait-il, après tout, +d'étonnant à cela?» + +C'est ainsi que l'imagination romanesque de notre jeune amie +entrevoyait dans l'avenir mille visions dorées. Et pourquoi nous +scandaliser, si dans tous ces châteaux en Espagne elle plaçait un +mari pour principal habitant? Les jeunes filles peuvent-elles avoir +d'autres rêves qu'un mari? À quelle autre chose, dites-moi, rêvent +leurs chères mamans? «Je serai ma maman à moi-même,» disait Rebecca +avec un serrement de coeur, lorsqu'elle pensait à sa mésaventure avec +Joe Sedley. + +Elle résolut donc sagement de donner à sa position dans la famille de +Crawley-la-Reine tout le bien-être, toute la sécurité possible, et +ne songea plus, dans ce but, qu'à se faire des amis de tous ceux qui, +autour d'elle, pouvaient contribuer à son confort. + +Milady Crawley n'était point de ce nombre. Il y avait chez elle une +telle mollesse, une telle apathie de caractère, que dans sa maison +la pauvre dame comptait comme zéro. Rebecca reconnut bien vite qu'il +était aussi inutile de rechercher sa bienveillance qu'impossible +de l'obtenir. Devant ses élèves elle ne l'appelait jamais que leur +_pauvre maman_, et, tout en témoignant à cette dame un froid respect, +c'était surtout au reste de la famille qu'elle adressait avec une +profonde diplomatie la plus grande part de ses attentions. + +Avec ses jeunes élèves, dont elle se concilia tout à fait les bonnes +grâces, sa méthode était des plus simples. Elle ne surchargeait point +leur jeune cerveau de trop de science; au contraire, elle les laissait +s'élever à leur fantaisie. Quelle instruction est plus efficace +que celle qu'on acquiert par soi-même? L'aînée avait un penchant +particulier pour la lecture, et, comme la vieille bibliothèque de +Crawley-la-Reine possédait un nombre considérable de livres du dernier +siècle, français et anglais, d'une littérature légère (c'était une +emplette du secrétaire des sceaux et parchemins pendant sa disgrâce), +sans que personne songeât à les déranger de leurs rayons, Rebecca, de +la manière la plus agréable et sans beaucoup de peine, était à même de +faire faire de grands progrès à l'instruction de miss Rose Crawley. + +Elle lisait avec miss Rose de délicieux ouvrages anglais et français, +au nombre desquels on peut citer ceux du savant docteur Smollett, de +l'ingénieux M. Henry Fielding, du gracieux et fantastique M. Crébillon +le fils, tant admiré de notre immortel Gray, enfin de l'encyclopédique +M. de Voltaire. M. Crawley demanda un jour quel ouvrage elles lisaient +alors: + +«Smollett, répondit l'institutrice. + +--Oh! Smollett, reprit M. Crawley avec un air fort satisfait; son +histoire est moins animée, mais bien moins dangereuse que celle de M. +Hume. C'est donc de l'histoire que vous lisez? + +--Oui,» dit miss Rose, sans ajouter cependant que c'était celle du +chevalier de Faublas. + +En une autre occasion, comme il se montrait tout scandalisé de +trouver un recueil de pièces françaises dans les mains de sa soeur, +la gouvernante lui fit remarquer que c'était pour se familiariser avec +les idiotismes de cette langue dans la conversation, explication qui +le satisfit complétement. M. Crawley, comme ancien diplomate, était +fier de sa facilité à parler le français, et se sentait fort charmé +des compliments de l'institutrice au sujet de ses progrès. + +Les goûts de miss Violette étaient au contraire plus turbulents et +plus masculins: elle connaissait les coins les plus retirés où les +poules allaient pondre leurs oeufs; elle grimpait aux arbres pour +enlever les nids où les petits chanteurs ailés déposaient leur +tendre couvée. Son plaisir était d'enfourcher les jeunes poulains et +d'effleurer l'herbe comme Camille. Son père l'adorait ainsi que les +palefreniers; elle était tout à la fois l'enfant gâtée et la terreur +de la cuisine; elle découvrait toujours les cachettes des pots de +confitures, et leur faisait de larges brèches quand ils tombaient en +son pouvoir. Il y avait bataille perpétuelle entre elle et sa soeur. +Quand miss Sharp s'apercevait de ses escapades, elle n'en parlait +point à lady Crawley, qui l'aurait répété au père, ou, ce qui était +encore pis, à M. Crawley; mais elle promettait de n'en rien dire, à la +condition que miss Violette serait une bonne fille et aimerait bien sa +gouvernante. + +À l'égard de M. Crawley, miss Sharp était pleine de respect et de +déférence. Elle le consultait sur les passages français qu'elle ne +pouvait comprendre; bien qu'elle eût eu une mère française, elle le +trouvait seul capable de les expliquer à sa satisfaction. Il dirigeait +en outre ses études dans la littérature profane, et il était assez +bon pour lui désigner les livres d'un esprit sérieux et lui faire +l'honneur de lui adresser souvent la parole. Elle n'avait pas +assez d'admiration pour son éloquence à la société de secours des +Meurt-de-Faim, et elle prenait le plus vif intérêt à son pamphlet +sur la bière. Son émotion allait souvent jusqu'aux larmes dans les +conférences qu'il faisait le soir. + +«Oh! merci, monsieur,» disait-elle avec un soupir et les yeux levés au +ciel. + +Ce qui lui valait de temps à autre un serrement de main de M. Crawley. + +«Après tout, bon sang ne se dément jamais, disait ce saint parfumé +d'aristocratie; voilà pourquoi miss Sharp est touchée de mes paroles, +dont personne autre ici ne se montre impressionné. Il y a là pour +leur palais un mets trop fin et trop délicat. Il me faudra prendre des +tournures plus familières. Elle, elle me comprend: sa mère devait être +une Montmorency.» + +Et c'était bien, à ce qu'il paraît de cette illustre famille que miss +Sharp descendait du côté de sa mère. Mais elle ne racontait point que +sa mère était montée sur les planches, cela aurait pu troubler les +scrupules religieux de M. Crawley. D'ailleurs, que de nobles émigrées +plongées dans l'indigence par cette épouvantable Révolution! Avant +d'avoir fait un long séjour dans la maison, elle avait mis tout le +monde au courant de l'histoire de ses ancêtres. + +M. Crawley avait retrouvé quelques-uns des noms cités par elle dans +le dictionnaire de d'Hozier, qui se trouvait à la bibliothèque du +château, ce qui le confirmait encore dans sa croyance à l'illustre +origine de Rebecca. Avons-nous le droit d'inférer de ce mouvement de +curiosité, de ses recherches dans les dictionnaires, que notre héroïne +pouvait attribuer de tendres sentiments pour elle à M. Crawley? Non, +c'était purement de l'amitié. N'avons-nous pas d'ailleurs mentionné +plus haut les engagements de ce dernier avec lady de La Bergerie? + +Il avait fait une ou deux fois des remontrances à Rebecca sur ses +parties de trictrac avec sir Pitt. C'était, disait-il, un amusement +profane; son temps aurait été mieux employé à lire _le Legs de +Thrump_, ou _la Blanchisseuse aveugle de Morfield_, ou tout autre +livre du genre sérieux. Mais miss Sharp répondait que sa chère maman +avait fait souvent la partie du vieux comte de Trictrac et celle +du vénérable abbé du Cornet: elle avait là une excellente excuse en +faveur de cet amusement mondain et de bien d'autres. + +Ce n'était pas seulement en jouant au trictrac que la petite +gouvernante trouvait le moyen de se faire bien venir de son souverain +et maître; elle avait mille autres petites manières de s'utiliser +auprès de lui. Elle lisait à haute voix, avec une inépuisable +complaisance, tout ce grimoire judiciaire auquel, avant son arrivée +à Crawley-la-Reine, il lui avait promis de l'employer. Elle s'offrait +pour copier ses lettres et en corrigeait adroitement l'orthographe, +sous prétexte de se conformer aux usages actuels. Elle prenait intérêt +à tout ce qui se rattachait à ses propriétés, à ses fermes, à ses +parcs, à ses jardins, à ses écuries, et sa compagnie était devenue +si agréable au baronnet, que dans sa promenade après le déjeuner il +manquait rarement de l'emmener, elle et les enfants. Alors elle lui +donnait son avis sur les arbres à tailler, sur les plates-bandes à +retourner, sur les moissons à couper, sur les chevaux à mettre à la +charrette ou au labourage. + +Avant d'avoir passé une année à Crawley-la-Reine, Rebecca avait +conquis l'entière confiance du baronnet. Et la conversation du dîner, +qui, auparavant, se passait toute entre lui et M. Horrocks, avait lieu +presque exclusivement entre sir Pitt et miss Sharp. En l'absence de +M. Crawley, elle se trouvait presque la maîtresse du logis. Toutefois, +dans sa nouvelle et brillante position, elle savait se conduire avec +assez de prudence et de retenue pour ne point blesser les puissances +de la cuisine et de la basse-cour; au contraire, elle s'y montrait +toujours modeste et affable. Ce n'était plus cette petite fille +hautaine, mécontente, dédaigneuse, que nous avons connue tout d'abord. + +Cette métamorphose de caractère indiquait une grande sagesse ou un +sincère désir de s'améliorer ou du moins une grande puissance morale +de sa part. Mais était-ce bien le coeur qui inspirait ce nouveau +système de déférence et de soumission adopté par notre Rebecca? +Le reste de l'histoire nous le dira. Qui croirait cependant qu'une +personne de vingt et un ans puisse suivre pendant longtemps, sans se +démentir, un système d'hypocrisie? Nos lecteurs nous rappelleront que, +jeune d'années, notre héroïne était vieille dans l'expérience de la +vie, et ce récit manquerait son but si on n'avait pas la preuve que +c'était une femme des plus habiles. + +Les deux fils de la famille Crawley étaient comme la pluie et le beau +temps; on ne les voyait jamais ensemble au château. Ils se détestaient +cordialement. Rawdon Crawley, le cadet, avait un profond mépris pour +la demeure paternelle et n'y venait que lors de la visite annuelle de +sa tante. + +Nous avons déjà mentionné les excellentes qualités de cette vénérable +dame: elle possédait soixante-dix mille livres et avait presque adopté +Rawdon. Elle ressentait une aversion profonde pour l'aîné de ses +neveux, et le méprisait comme une espèce de poule mouillée. En retour, +ce dernier n'hésitait pas à vouer l'âme de sa vieille tante à la +damnation éternelle et, suivant lui, les chances de son frère pour +l'autre monde ne valaient guère mieux. + +«C'est une femme mondaine et sans foi, disait M. Crawley; elle vit +avec les athées et les Français. Je frémis de penser à cette +terrible situation. Si près de la tombe donner autant à la vanité, au +dérèglement, à des goûts profanes et insensés!» + +En réalité, la vieille dame se refusait complétement à écouter ses +lectures du soir, et, lorsqu'elle venait à Crawley-la-Reine, il était +obligé de suspendre le cours de ses pratiques religieuses. + +«Mettez de côté votre livre de sermons, disait son père, car miss +Crawley va nous arriver. Elle nous a écrit pour nous dire qu'elle ne +pouvait entendre prêcher. + +--Eh! monsieur, songez aux domestiques. + +--Que les domestiques aillent au diable, disait sir Pitt, et le fils +trouvait qu'il leur arriverait pis encore s'ils étaient privés du +bienfait de ses instructions. + +--Et que diable! disait le père après avoir écouté ses remontrances, +vous ne serez pas assez sot pour laisser sortir de la famille trois +mille livres de revenu? + +--Qu'est-ce que l'argent en comparaison de nos âmes? reprenait +Crawley. Croyez-vous donc que la vieille veuille vous dépouiller de +cet argent?» + +Qui sait si ce n'était pas le désir de sir Crawley? + +La vieille miss Crawley était bien certainement une réprouvée. Elle +avait une délicieuse petite habitation dans Park-Lane, et, comme elle +buvait et mangeait trop pendant son hiver à Londres, elle allait se +remettre l'été à Harrowgate ou à Cheltenham. De toutes les vieilles +vestales de l'époque, c'était la plus hospitalière et la plus enjouée. +Dans son jeune temps elle avait été une beauté, à ce qu'elle disait: +on sait fort bien que les vieilles femmes ont toutes été plus ou moins +des beautés dans leur temps. + +Elle avait de plus des prétentions au bel esprit et au libéralisme. +Pendant un séjour de quelque temps en France, Saint-Just, suivant +la rumeur publique, lui avait inspiré une passion malheureuse. Elle +aimait en conséquence les romans français, la pâtisserie française et +les vins français. Elle lisait Voltaire et savait Rousseau par coeur. +Elle discutait d'un ton assez dégagé la question du divorce, et +défendait avec énergie les droits de la femme. Elle avait des +portraits de Fox dans toutes les chambres de sa maison. Lorsque cet +homme d'État comptait dans les rangs de l'opposition, elle combattait +à ses côtés au pied du même drapeau; et quand il arriva au pouvoir, +elle était en grand crédit auprès de lui, pour avoir enrôlé dans ses +rangs sir Pitt et son collègue de Crawley-la-Reine. Sir Pitt y serait +bien entré de lui-même, sans la moindre peine de la part de cette +honnête demoiselle. + +Cette excellente et vieille fille avait pris en affection Rawdon +Crawley dès son enfance. Elle l'envoya à Cambridge, parce que son +frère était à Oxford; et, lorsque les directeurs de la première +université l'engagèrent à se retirer après deux ans de séjour, elle +lui acheta ses brevets de cornette et de lieutenant. + +Le jeune officier était à la ville un des plus élégants et des +plus renommés dandys. Il boxait, courait les coulisses, jouait la +bouillotte et conduisait à quatre chevaux; tel était le fond de la +science pour notre aristocratie d'alors, et il y était passé maître. +Bien qu'il fît partie de la maison militaire, dont le service se +bornait à parader autour du prince régent, et pour laquelle l'occasion +ne s'était jamais présentée de montrer sa valeur sur le champ de +bataille, Rawdon Crawley, pour des affaires de jeu, sa plus violente +passion, avait eu trois duels terribles où il avait assez donné de +preuves de son mépris pour la mort. + +«Et pour ce qui suit la mort,» ajoutait M. Crawley, attachant au +plafond ses yeux couleur groseille. + +Il pensait toujours à l'âme de son frère et à l'âme de ceux qui ne +partageaient pas ses opinions. C'est une sorte de consolation que se +donnent à elles-mêmes les personnes pleines de gravité. + +La ridicule et romanesque miss Crawley, loin de se fâcher des +étourderies de son Benjamin, ne manquait pas de payer ses dettes, +après ses duels, et n'aurait pas permis une parole de blâme sur sa +moralité. + +«Il jette sa gourme, disait-elle, et vaut cent fois mieux que son +pleurnicheur de frère avec ses hypocrisies.» + + + + +CHAPITRE XI. + +D'une simplicité toute pastorale. + + +Après avoir introduit le lecteur au milieu de ce respectable personnel +du château, dont la simplicité et l'innocence toute champêtre montrent +victorieusement la supériorité de la vie de la campagne sur celle de +la ville, nous devons aussi lui faire connaître les parents et voisins +du seigneur de l'endroit: le ministre Bute Crawley et son épouse. + +Le révérend père Bute Crawley était d'une taille élevée et +majestueuse, d'une humeur joviale, et portait des chapeaux à large +bord. Dans le comté, il jouissait d'une popularité bien plus grande +que le baronnet son frère. Au collége, il était la meilleure rame de +l'embarcation de Christ-Church; il avait cassé des dents aux meilleurs +boxeurs de la ville. Dans la vie privée, il n'avait pu se détacher +entièrement de ses goûts pour la boxe et les exercices gymnastiques. +Point de combat, à vingt milles à la ronde, auquel il ne fût un des +premiers; pas de courses de régates, de soirées d'élections, de dîners +de confrères, pas de grand gala enfin dans le comté, sans qu'il fût de +la partie. On était sûr de rencontrer sa jument noire et les lanternes +de son cabriolet à six milles de la cure, toutes les fois qu'il y +avait un dîner à Fuddleston, à Roxby, ou à Wapshot-Hall, ou chez +les gros bonnets du comté, avec lesquels il était dans les meilleurs +termes. Il avait une jolie voix, chantait _le Vent du midi_ et _le +Ciel nuageux_, courait le cerf en casaque de jockey, et passait pour +l'un des meilleurs pêcheurs du comté. + +Mistress Crawley, la femme du recteur, était une petite créature fort +remuante, qui composait les célestes homélies de son époux. Ménagère +par excellence, elle avait avec ses filles la haute main dans la +maison. Au presbytère elle régnait en despote, laissant pour tout +le reste carte blanche à son mari; il pouvait aller et venir, dîner +dehors autant que son caprice le lui disait. Quant à mistress Crawley, +c'était la femme économe qui sait le prix du vin de Porto. + +Depuis l'enlèvement du jeune ministre de Crawley-la-Reine par mistress +Bute (elle appartenait à une bonne famille; elle était fille de feu le +lieutenant-colonel Hector Mac Tavich, avait joué Bute contre sa mère, +et avait gagné la partie), cette dame était dans toute sa vie un +modèle de sagesse et d'économie; mais, malgré tous ses efforts, son +mari restait toujours avec des dettes. Il lui avait fallu dix ans pour +acquitter ses notes de collége, qui remontaient au vivant de son père. +En 179., comme il venait de se mettre à jour de son arriéré, il paria +de grosses sommes contre _Kangourou_, qui gagna le prix aux courses de +Derby. Le ministre, obligé d'emprunter à de ruineux intérêts, s'était +toujours trouvé gêné depuis. Sa soeur, de temps à autre, lui donnait +bien une centaine de livres sterling, mais c'était sur sa mort qu'il +fondait ses plus belles espérances. + +«Il faudra bien que le diable s'en mêle, disait-il, ou Mathilde me +laissera au moins la moitié de son argent.» + +Le baronnet et son frère avaient donc les meilleures raisons du monde +pour être tous deux comme chien et chat; sir Pitt avait toujours tondu +sur Bute dans les transactions de famille; le jeune Pitt, qui n'avait +pas même le mérite d'aimer la chasse, s'était avisé d'élever une +chapelle à la barbe de son oncle, enfin Rawdon devait venir en +partage dans la succession de miss Crawley. Ces affaires d'argent, ces +spéculations sur la vie et la mort inspiraient aux deux frères, l'un +pour l'autre, une de ces tendresses comme on en voit dans la Foire aux +Vanités. Pour ma part, je ne connais rien comme un billet de +banque pour troubler et rompre entre deux frères une affection d'un +demi-siècle, et je ne puis me lasser de penser que c'est une belle et +admirable chose que l'affection entre gens du monde! + +Il n'était pas à supposer que l'arrivée de Rebecca à Crawley-la-Reine +et ses progrès successifs dans les bonnes grâces des habitants du lieu +passeraient inaperçus pour mistress Bute, qui savait combien un aloyau +faisait de jours au château; combien il y avait de linge sale aux +grandes lessives; combien de pêches sur l'espalier du midi; combien +milady prenait de pilules quand elle était malade; car en province, +pour certaines personnes, ce sont là des matières du plus haut +intérêt. Mistress Bute ne pouvait donc laisser arriver l'institutrice +au château sans instruire une enquête sur ses antécédents et son +origine. D'ailleurs, la meilleure entente ne cessait de régner entre +les serviteurs de la cure et ceux du château. Il y avait toujours à +la cuisine du presbytère un bon verre d'ale pour les gens du château, +dont la ration à l'ordinaire était fort congrue. Mais, en revanche, la +femme du ministre savait, à une mesure près, ce qu'il entrait de bière +dans chaque tonneau du château; sans compter que des liens de parenté +existaient entre les domestiques comme entre les maîtres; par ce +canal, chaque famille était mise au courant des faits et gestes de ses +voisins. Règle générale: Êtes-vous bien avec votre frère, ses actes +vous sont indifférents; êtes-vous en pique avec lui, vous êtes informé +de ses allées et venues comme si une police secrète était à votre +disposition. + +Peu après son arrivée, Rebecca eut une place officielle dans +les bulletins que mistress Crawley recevait de la Hall. Voici un +spécimen:--On a tué le cochon noir--il pesait tant de livres--on a +salé les côtes--à dîner on a servi un pouding de porc--M. Cramp +de Mudbury, assisté de sir Pitt, a mis John Blackmore sous les +verroux--M. Pitt a tenu un meeting--(nom des assistants)--rien +de nouveau pour milady--les jeunes demoiselles sont avec leur +gouvernante. + +Le rapport continuait ainsi:--La nouvelle gouvernante est une +excellente ménagère--sir Pitt est fort prévenant avec elle--M. Crawley +aussi--Il lui lit ses brochures. + +«Voyez cette intrigante!» disait la petite, vive, alerte et noiraude +mistress Crawley. + +Les rapports finirent par dire que l'institutrice avait circonvenu +tout le monde. Elle écrivait les lettres de sir Pitt, expédiait ses +affaires, dressait ses comptes, menait à sa guise toute la maison, +milady, M. Crawley, les petites filles et le reste: sur quoi mistress +Crawley déclarait que c'était une artificieuse coquine, et qu'elle +avait en tête quelque terrible projet. Les événements du château +faisaient ainsi le principal sujet des conversations à la cure, et +les yeux perçants de mistress Bute Crawley voyaient les moindres +mouvements du camp ennemi, et plus encore. + + MISTRESS BUTE CRAWLEY À + MISS PINKERTON.--LA MALL, + CHISWICK. + + De la cure de Crawley-la-Reine, décembre.... + +Ma chère Madame, + +Les années écoulées depuis l'époque où je jouissais de votre agréable +et précieux enseignement n'ont rien changé aux sentiments de tendresse +et de respect que j'ai conçus pour miss Pinkerton et le _cher_ +Chiswick. J'espère que votre santé va toujours bien. Puissent le monde +et la cause de l'enseignement conserver, pour leur plus grande gloire +et pendant de longues années encore, miss Pinkerton! Une de mes amies, +lady Fuddleston, me demandait une gouvernante pour ses chères filles. +Je n'ai pas, hélas! le moyen d'en avoir une pour les miennes; mais +n'ai-je pas été élevée à Chiswick? «Qui, m'écriai-je aussitôt, +pouvons-nous mieux consulter que l'excellente et incomparable miss +Pinkerton?» En un mot, chère madame, avez-vous à votre disposition +quelque demoiselle dont les services puissent être utiles à ma chère +amie et voisine? Elle est résolue, je vous assure, à n'accepter de +gouvernante que de votre main. + +Mon cher mari prend plaisir à répéter qu'il aime tout ce qui sort de +la maison de miss Pinkerton. Je voudrais bien le présenter, ainsi +que nos filles bien-aimées, à l'amie de ma jeunesse, à la femme qui +faisait l'admiration du grand lexicographe de notre pays. Si jamais +vous passez par l'Hampshire, M. Crawley me charge de vous dire qu'il +espère pour notre presbytère de campagne l'honneur de votre présence. +C'est maintenant l'humble mais heureuse demeure + + De votre affectionnée + MARTHA CRAWLEY. + +P.S. Le frère de M. Crawley, le baronnet, avec lequel nous ne sommes +pas, hélas! dans les termes de cette parfaite concorde qui devrait +toujours régner entre frères, a pour ses petites filles une +gouvernante qui, à ce qu'on m'a dit, a eu le bonheur d'être élevée +à Chiswick. Il m'est venu des bruits assez contradictoires sur son +compte. Mon tendre intérêt pour mes petites nièces, qu'en dépit des +différends de famille je veux toujours considérer comme mes propres +enfants, mes sympathies pour toute élève qui sort de chez vous, me +font, ma chère miss Pinkerton, vous demander l'histoire de cette jeune +demoiselle dont, à votre considération, je suis très-désireuse de +devenir l'amie. M. C. + + + + MISS PINKERTON À MISTRESS BUTE CRAWLEY. + Johnson Home, Chiswick, déc. 18.... + +Chère Madame, + +J'ai l'honneur de vous annoncer réception de votre précieuse lettre, +et m'empresse d'y répondre. C'est pour moi une douce satisfaction +dans ma tâche épineuse de voir mes soins maternels récompensés par ces +retours d'affection, et de reconnaître dans l'aimable mistress Crawley +mon excellente élève d'autrefois, la sémillante et exemplaire miss +Martha Mac-Tavish. Je me félicite d'avoir maintenant sous ma direction +les filles de beaucoup de vos contemporaines. Ce serait pour moi un +véritable plaisir d'entourer vos chères filles de toute ma science et +de toute ma sollicitude. + +En offrant mes compliments respectueux à lady Fuddleston, j'ai +l'honneur de lui présenter mes deux amies, miss Tuffin et miss Hawky. + +Chacune de ces jeunes demoiselles est parfaitement en état d'enseigner +le grec, le latin, les premiers éléments d'hébreu, les mathématiques, +l'histoire, l'espagnol, le français, l'italien et la géographie, la +musique vocale et instrumentale, la danse sans l'aide d'un maître, +enfin les éléments des sciences naturelles. En outre, Tuffin, fille +de feu le révérend Thomas Tuffin professeur du collége de Corpus +à Cambridge, peut enseigner la syriaque et les éléments de droit +constitutionnel. Mais ses dix-huit ans et son extérieur fort agréable +seraient peut-être un obstacle à son entrée chez sir Huddleston +Fuddleston. + +Miss Lætitia Hawky, d'autre part, n'est pas dans sa personne +très-favorisée de la nature. Elle est âgée de vingt-neuf ans et sa +figure est marquée de petite vérole. De plus elle boite; elle a les +cheveux roux et une déviation dans la vue. Ces dames possèdent en +outre toutes les qualités morales et religieuses. Leurs prétentions, +naturellement, sont en rapport avec leur mérite. + +Pénétrée de la plus respectueuse reconnaissance pour le révérend Bute +Crawley, j'ai l'honneur d'être, + + Chère Madame, + + Votre très-humble et très-obéissante servante, + BARBARA PINKERTON. + +_P.S._ Cette miss Sharp dont vous me parlez comme gouvernante de sir +Pitt Crawley, baronnet, membre du parlement, était une de mes +élèves; je n'ai donc rien à dire contre elle. Si son extérieur est +désagréable, c'est qu'il ne tient pas à nous de réformer la nature +dans ses oeuvres. Quant à ses parents, il n'y a pas grand cas à en +faire; son père fut peintre et plusieurs fois banqueroutier; sa mère, +comme je l'ai appris depuis avec horreur, était danseuse à l'Opéra; +cependant Rebecca ne manquait pas de talent, et je ne saurais me +reprocher de l'avoir reçue par charité. Ma seule crainte est que +les principes de sa mère, qu'on m'avait d'abord dépeinte comme une +comtesse française obligée d'émigrer pendant les horreurs de la +dernière révolution, mais qui, d'après de nouvelles informations, +était une personne d'une moralité fort suspecte, n'aient passé chez +cette malheureuse jeune fille, que j'avais recueillie comme une pauvre +délaissée. Sa conduite, j'aime à le croire, sera sans doute restée +irréprochable, et je suis convaincue qu'elle ne rencontrera point +d'écueil dans l'élégante et exquise société de sir Pitt Crawley. + + + + MISS REBECCA SHARP À MISS AMÉLIA SEDLEY. + +Je n'ai pas écrit à ma bien chère Amélia depuis plusieurs semaines; +car que lui dire sur le palais de l'Ennui, comme je l'ai baptisé? Que +vous importe si la récolte des navets est bonne ou mauvaise; si le +cochon gras pesait treize ou quatorze livres, et si les bestiaux se +trouvent bien de leurs rations de betteraves? Un jour ressemble à +l'autre. Avant déjeuner, promenade avec sir Pitt et son sécateur; +après déjeuner, études telles quelles, dans notre salle. Après +l'étude, lecture des dossiers, correspondance avec les hommes de loi, +sur les baux, les mines de charbon et les canaux, car me voici +passée secrétaire de sir Pitt; après dîner, homélies de M. Crawley +ou trictrac du baronnet. Pendant cet enchaînement de plaisirs, l'air +placide de milady ne varie pas. Dernièrement une indisposition l'a +rendue un peu plus intéressante, ce qui a amené un nouveau personnage +au château dans la personne du jeune docteur. Voyez, ma chère, comme +les jeunes filles auraient tort de désespérer: le jeune docteur +a donné à entendre à l'une de vos amies que, si elle voulait être +mistress Glauber, elle pourrait devenir le plus bel ornement de la +chirurgie. J'ai répondu à cet impudent que la lancette et le mortier +devaient suffire à son bonheur. Comme si j'étais née, en vérité, pour +être femme d'un chirurgien de campagne! M. Glauber est rentré chez +lui tout à l'envers de ce refus; il a pris une potion calmante et +se trouve maintenant hors de danger. Sir Pitt a fort applaudi à +ma résolution; il serait, je crois, très-fâché de perdre son petit +secrétaire. Mais je ne compte sur l'affection de ce vieux bandit que +dans la mesure dont est capable un être de son espèce. Me marier! et +avec un apothicaire de province! surtout après!!! Non, non, on ne peut +si vite rompre avec de vieux souvenirs dont je ne veux pas, du reste, +vous parler davantage. Revenons au palais de l'Ennui. + +Depuis quelque temps, ma chère, il a cessé d'être le palais de +l'Ennui. Miss Crawley est arrivée avec ses chevaux gras, ses +domestiques gras, son épagneul gras; oui, l'immensément riche miss +Crawley, avec ses soixante-dix mille livres sterling placées à cinq +pour cent, devant laquelle ou plutôt devant _lesquelles_ ses deux +frères sont en adoration. Elle a l'air très-apoplectique, cette chère +âme: il n'est donc pas étonnant que ses deux frères se montrent +si fort aux petits soins pour elle. Il faut les voir rivaliser +d'empressement à lui apporter un coussin ou à lui présenter son café; +elle dit (car elle n'est pas sotte): «Quand je viens ici, je laisse +chez moi miss Briggs, ma demoiselle de compagnie. Mes frères sont ici +mes demoiselles de compagnie, et tout le monde n'en a pas, je vous +jure, une paire semblable!» + +Quand elle vient à la campagne, le château tient table ouverte, et, +pendant un mois au moins, on croirait que le vieux sir Walpole est +revenu l'habiter. Nous avons de grands dîners et nous allons à quatre +chevaux, les laquais endossent leur livrée canari la plus neuve; on +boit du bordeaux et du champagne comme si c'était l'ordinaire de toute +l'année; nous avons des bougies de cire dans la salle d'études et du +feu pour nous chauffer. Lady Crawley met sa robe la plus splendide, +et mes élèves quittent leurs gros souliers et leurs jupes de tartan +vieilles et écourtées pour porter des bas de soie et des robes de +mousseline, comme il convient aux élégantes demoiselles d'un baronnet. + +Rose est rentrée hier dans un état épouvantable. Le cochon de +Wiltshire, un de ses favoris, et des plus gros, je vous assure, l'a +jetée par terre et a mis en pièces sa robe de soie à fleurs lilas en +se roulant dessus. Si cela était arrivé la semaine passée, sir Pitt +aurait juré de la plus effroyable façon et allongé les oreilles de la +pauvre petite en la mettant au pain et à l'eau pour un mois. Il s'est +contenté de dire: «Nous réglerons cela, mademoiselle, après le départ +de votre tante.» Et il a pris en plaisanterie cet accident assez +bouffon. Espérons que son courroux sera dissipé avant le départ de +miss Crawley. + +Quel admirable élément de paix et de concorde que l'argent! + +Un merveilleux effet de la présence de miss Crawley avec ses +soixante-dix mille livres se manifeste surtout dans la conduite des +deux frères Crawley, le baronnet et le ministre, qui se détestent +pendant toute l'année et se montrent les meilleurs amis du monde à la +Noël. + +Je vous ai écrit l'an dernier comme quoi cet abominable ministre avait +l'habitude de décocher contre nous, à l'église, ses sermons ridicules, +et comment sir Pitt y répondait par d'énormes ronflements. Dès que +miss Crawley arrive ici, il n'est plus question de se chamailler; le +château rend visite au presbytère, et _vice versa_. Le ministre et +le baronnet parlent cochons, braconniers et affaires du comté avec la +bouche en coeur et sans jamais se quereller, même après boire. C'est +que miss Crawley a déclaré qu'elle ne voulait point de disputes, et +qu'elle laisserait son argent aux Crawley de Shropshire, si on +la contrariait. S'ils étaient des gens d'esprit, ces Crawley de +Shropshire, ils pourraient tout avoir. Mais le Crawley de Shropshire +est un ministre comme son cousin du Hampshire, et il a mortellement +offensé miss Crawley par ses allures de collet monté; elle est venue +ici dans un accès de rage contre son intolérance. Il aura, sans doute, +j'imagine, voulu faire la prière le soir. + +Le livre de sermons est fermé quand miss Crawley arrive, et M. Pitt, +qu'elle déteste, ne trouve rien de mieux que de partir pour la ville. +Aussitôt, le jeune élégant, le _lion_, c'est, je crois, l'expression +d'usage, le capitaine Crawley fait son apparition. Vous ne serez pas +fâchée, je suis sûr, d'en avoir une courte esquisse. + +Eh bien! c'est un grand et beau garçon, de six pieds de haut, à la +voix éclatante; il jure beaucoup et il fait trotter les domestiques, +qui l'adorent néanmoins, parce qu'il est très-généreux de son +argent; aussi feraient-ils tout pour lui. La semaine dernière, les +gardes-chasse ont presque assommé le bailli et son greffier, qui +venaient de Londres pour arrêter le capitaine. On les avait trouvés en +embuscade le long du mur du parc, on les a roués de coups après leur +avoir fait prendre un bain forcé, et on allait leur envoyer du plomb +comme à des braconniers, quand le baronnet s'est interposé. + +Le capitaine a un mépris filial pour son père; il l'appelle _vieux +pingre, vieux ladre, vieux bélître_. Il s'est fait une terrible +réputation parmi les dames. Il mène avec lui ses chevaux de chasse et +vit avec les squires du comté; il invite qui bon lui semble à dîner, +et sir Pitt n'ose rien dire; ce dernier craint, en offensant miss +Crawley, de manquer son legs quand elle mourra d'apoplexie. Vous +dirai-je un compliment du capitaine à mon endroit? Il en vaut la +peine, il est assez joli. Un soir où l'on dansait, il y avait sir +Huddleston, Fuddleston et sa famille, sir Giles Wapshot et ses jeunes +demoiselles et bien d'autres encore que je ne connais pas. Eh bien! +je lui ai entendu dire, en désignant votre humble servante: «Pardieu! +voilà une jolie petite pouliche!» Et il m'a fait l'honneur de danser +deux contredanses avec moi. Il est compère et compagnon avec les +jeunes squires, et en leur société il boit, parie, monte à cheval et +parle chasse et course; il traite de bégueules toutes les filles de ce +pays, et je crois qu'il n'a pas tort. + +Vous ne pouvez vous faire une idée de leur dédain pour ma pauvreté. +Quand on danse, je suis invariablement assise au piano. Mais l'autre +soir, en sortant de table, le capitaine, pris d'une pointe de vin +et me voyant condamnée au tabouret à perpétuité, jura tout haut que +j'étais la meilleure danseuse entre toutes, et donna sa parole qu'il +ferait venir des violons de Mudbury. + +«Je vais jouer une contredanse,» dit mistress Bute Crawley avec +beaucoup d'empressement. Figurez-vous une petite vieille à la peau +noire, avec un turban de travers et des yeux brillants. + +Peu après, le capitaine et votre petite Rebecca dansaient ensemble. +Mistress Bute s'approcha à la fin du quadrille pour me complimenter +sur ma grâce à danser; on n'en avait jamais tant entendu de +l'orgueilleuse mistress Crawley, cousine germaine du comte de Tiptoff, +qui aurait cru déroger en rendant visite à lady Crawley, excepté +toutefois lorsque sa belle-soeur venait à la campagne. Pauvre lady +Crawley! pendant la plus grande partie de ces jours de fête, elle +restait dans sa chambre à prendre des pilules. + +Mistress Bute s'est tout à coup prise d'une belle passion pour moi. + +«Ma chère miss Sharp, me disait-elle, envoyez donc vos élèves au +presbytère; leurs cousines seront bien aises de les voir.» + +Je la vois venir. Signor Clementi ne nous enseignait pas le piano pour +rien, et voilà le prix que mistress Bute voudrait donner à un maître +pour ses enfants. Je suis au fait de toutes ses petites malices comme +si elle prenait soin de m'en instruire. J'irai, toutefois, et je suis +résolue de lui être agréable. N'est-ce pas le devoir d'une pauvre +gouvernante qui n'a ni ami ni protecteur au monde? + +La femme du ministre m'a fait de grands compliments sur les progrès +de mes élèves; elle pensait sans doute me toucher le coeur, pauvre et +ingénue villageoise! comme si mes élèves me faisaient chaud ou froid. + +Votre robe de mousseline et votre écharpe de soie rose me vont à +merveille, à ce qu'on dit. Elles commencent à être bien usées; mais +vous savez, nous autres pauvres filles, nous ne pouvons pas avoir sans +cesse des toilettes fraîches. Heureuse, mille fois heureuse, vous qui +n'avez qu'à aller à Saint-James-Street, et qui possédez une tendre +mère pour vous donner tout ce que vous voulez! Adieu, mon coeur. + + Votre affectionnée, + REBECCA. + +P.S. Que n'étiez vous là pour voir la mine qu'ont faite les miss +Blackbrook, filles de l'amiral Blackbrook, de jolies filles, ma chère, +à la dernière mode de Londres, quand le capitaine Rawdon, malgré la +simplicité de mon costume, m'a choisie pour danseuse! + + + +Lorsque mistress Bute Crawley, dont l'adroite Rebecca avait pénétré +les artifices, eut obtenu de miss Sharp la promesse d'une visite, +elle pria la toute-puissante miss Crawley de demander l'approbation +indispensable de sir Pitt. Cette excellente vieille femme, toujours de +bonne humeur et désireuse de voir la gaieté et la joie autour +d'elle, fut enchantée de cette occasion d'affermir et de cimenter +une réconciliation entre ses deux frères. Il fut donc décidé que +la jeunesse des deux familles se rendrait à l'avenir de fréquentes +visites. Cette amitié dura tout le temps que la vieille et joyeuse +médiatrice se trouva là pour maintenir la paix. + +«Pourquoi avez-vous invité à dîner cet effronté de Pety Crawley? dit +le directeur à sa femme tandis qu'ils regagnaient leur logis à travers +le parc. Je n'ai que faire de ce drôle; il nous traite, nous autres +gens de campagne, comme de Turc à Maure. Il n'est content que +lorsqu'il attrape mon vin à cachet jaune qui me coûte dix schellings +la bouteille. Comme si c'était pour lui! Avec cela il a une tête +infernale. C'est un joueur, un ivrogne, un débauché dans toute la +force du terme. Il a tué un homme en duel; il a des dettes par-dessus +les oreilles; il m'a volé la meilleure part de l'héritage de miss +Crawley. La soeur (et ici le ministre, après avoir montré le poing à +la lune avec l'air d'un homme qui prête serment, continua d'une voix +mélancolique), la soeur assure qu'elle l'a couché sur son testament +pour cinquante mille livres; c'est tout au plus s'il y en aura trente +mille à partager. + +--Elle me fait l'effet de s'en aller, dit la femme du ministre; sa +figure était toute rouge quand nous sommes sortis de table. J'ai été +obligé de la délacer. + +--Elle a bu sept verres de champagne, dit à voix basse le révérend; +et quel champagne! mon frère veut nous empoisonner. Mais vous autres +femmes, vous ne vous y connaissez pas. + +--Nous n'y entendons rien, c'est vrai, dit mistress Bute Crawley. + +--Elle a bu de l'eau de cerises après dîner, continua le révérend, +et a pris son curaçao avec son café. Je n'en voudrais pas prendre +un petit verre pour cinq livres sterling; il y a de quoi brûler les +entrailles. Elle n'ira pas loin de ce train-là, mistress Crawley; il +faudra qu'elle succombe; c'est trop pour notre pauvre nature humaine. +Je vous parie cinq contre deux que Mathilde décampe cette année.» + +C'est en se livrant à ces profonds calculs, en pensant à ses dettes, +à son fils Jim, au collége, à Franck, à Woolwich, à ses quatre filles +qui n'étaient pas des beautés, les pauvres enfants, et qui n'avaient +d'autre dot que l'héritage à venir de leur tante, que le ministre et +sa femme poursuivaient leur promenade. + +«Pitt ne sera pas si gueux que de vendre la présentation à sa cure. +Son fils aîné, le farouche méthodiste, songe au parlement, continua M. +Crawley après une pause. + +--Sir Pitt Crawley pourra faire quelque chose, dit sa femme, si par +miss Crawley nous lui arrachons cette promesse en faveur de Jacques. + +--Pitt promettra tout, reprit son frère. Il avait promis d'ajouter une +autre aile à la cure; il avait promis de me faire abandon du champ de +Jibb et de la prairie de six arpents! Qu'a-t-il exécuté de toutes ses +promesses? Et c'est au fils de cet homme, à ce vaurien, à ce joueur, +à cet escroc, à ce bretteur de Rawdon Crawley, que Mathilde laisse +la moitié de son argent! Ce n'est pas agir en bonne chrétienne; +non, certes, par le diable! Ce gredin a tous les vices, excepté +l'hypocrisie, que son frère a prise pour sa part. + +--Silence! bijou! nous sommes sur les terres de sir Pitt, interrompit +sa femme. + +--Je le répète, c'est le ramassis de tous les vices, mistress Crawley. +Il n'y a pas là à me chercher noise, madame. N'a-t-il pas tué le +capitaine Longfeu? N'a-t-il pas volé le jeune lord Dovedale à la +taverne du _Cocotier_? Ne m'a-t-il pas fait perdre quarante livres en +interrompant le combat entre Bill Soames et Cheshire Trump? Vous le +savez bien. Pour ce qui est des femmes, n'avez-vous pas entendu dire +que devant moi, dans ma chambre de magistrat.... + +--Pour l'amour du ciel, monsieur Crawley, lui dit sa femme, +laissons-là ces détails. + +--Et vous invitez ce drôle chez vous? continua le ministre au comble +de l'exaspération. Vous, mère de famille; vous, femme de l'un des +ministres de l'Église d'Angleterre! Grands dieux! + +--Bute Crawley, vous êtes fou, dit la femme du ministre avec un air de +dédain. + +--Eh bien! madame, fou ou non.... car je n'ai jamais eu, Martha, la +prétention d'être aussi rusé que vous, non, jamais! je ne veux point +me rencontrer avec Rawdon Crawley, voilà qui est positif. J'irai chez +Huddleston, entendez-vous, j'irai voir son lévrier noir, et je ferai +courir Lancelot contre lui avec un pari de cinquante livres. Voilà ce +que je ferai, et contre tous les chiens de l'Angleterre. Mais je ne +veux pas être nez à nez avec cet animal de Rawdon Crawley. + +--Monsieur Crawley, vous êtes gris, suivant votre usage,» répliqua sa +femme. + +Le lendemain, lorsque le ministre, à son réveil, demanda un peu +de bière, elle lui rappela sa promesse d'aller voir sir Huddleston +Fuddleston le samedi suivant; et, comme les nuits étaient sereines, il +calcula qu'en faisant un peu de galop il pourrait être à temps à son +église le dimanche matin. Nous croyons avoir suffisamment démontré +que les paroissiens de Crawley avaient autant à s'applaudir de leur +ministre que de leur squire. + +Miss Crawley était à peine arrivée au château que, par sa puissance +fascinatrice, Rebecca avait déjà gagné le coeur de cette excellente +vieille évaporée, comme elle avait réussi à emporter celui des +innocents campagnards dont nous venons de tracer les portraits. + +Un jour, en allant à sa promenade accoutumée, elle jugea à propos de +demander la compagnie de la petite gouvernante. La promenade n'était +pas finie que Rebecca s'était déjà concilié les affections de la +vieille dame. Elle avait daigné sourire quatre fois et s'amuser +pendant tout le temps de la route. + +«Et pourquoi miss Sharp ne dîne-t-elle pas avec nous? dit-elle à sir +Pitt qui avait arrangé un dîner d'apparat et invité tous les baronnets +du voisinage. Mon cher, vous ne supposez pas que je veuille parler +poupons avec lady Fuddleston, ou procédure avec cette vieille oie de +sir Giles Wapshot! Je réclame une place pour Sharp. Que lady Crawley +reste dans sa chambre si nous sommes au complet; mais la petite miss +Sharp aura son couvert; de tout le comté, c'est la seule personne avec +qui l'on puisse causer!» + +Après un désir aussi impératif, on donna avis à miss Sharp la +gouvernante qu'elle aurait à dîner au rez-de-chaussée avec l'illustre +compagnie; et tandis que sir Huddleston, après avoir en grande pompe +et en grande cérémonie conduit miss Crawley dans la salle à manger, +se disposait à prendre place à côté d'elle, la vieille dame cria d'une +voix aiguë: + +«Becky Sharp, miss Sharp! venez à côté de moi, vous m'amuserez pendant +le dîner; sir Huddleston ira s'asseoir près de lady Wapshot.» + +Quand la soirée fut terminée, que les voitures furent parties, +l'insatiable miss Crawley répétait encore: + +«Venez avec moi dans mon cabinet de toilette; nous mettrons la +compagnie à toute sauce.» + +Et cette paire d'amies s'en acquitta à qui mieux mieux. Le vieux sir +Huddleston avait soufflé comme une baleine pendant tout le dîner. +Sir Giles Wapshot avait une manière à lui d'avaler sa soupe par une +bruyante aspiration; sa femme clignait de l'oeil gauche. Becky faisait +à ravir la charge de tous ces travers, aussi bien que des incidents +de la conversation dans le cours de la soirée, sur la politique, la +guerre, les sessions du parlement, graves et importants sujets +de toute conversation entre gentilshommes campagnards. Quant à +l'ébouriffante toilette de miss Wapshot, au fameux chapeau jaune +de lady Fuddleston, miss Sharp les mettait en morceaux, au grand +amusement de celle qui l'écoutait. + +«Ma chère, vous êtes une vraie trouvaille, s'écriait miss Crawley; +je voudrais vous emmener avec moi à Londres, mais je ne pourrais pas +faire de vous mon plastron comme de cette pauvre Briggs. Non! non! +vous êtes trop espiègle, trop fière, n'est-ce pas, Firkin?» + +Mistress Firkin, qui arrangeait les cheveux clair-semés sur le +crâne de miss Crawley, secoua la tête et dit avec un air des plus +sardoniques: + +«Oui, mademoiselle est très-fine.» + +Mistress Firkin éprouvait cette jalousie naturelle et commune aux plus +honnêtes femmes à l'égard des autres personnes de leur sexe. + +Après s'être débarrassée ainsi de sir Huddleston Fuddleston, miss +Crawley établit qu'à l'avenir Rawdon Crawley lui donnerait le bras +pour aller à table, et que Becky lui porterait son coussin, ou qu'à +son choix elle donnerait le bras à Becky et le coussin à Rawdon. + +«Nous sommes faits pour être ensemble, disait-elle. Nous sommes, ma +toute belle, les seuls vrais chrétiens du comté.» + +Elle ne donnait point par là une bien haute idée de la religion de +l'endroit. + +À côté de ses belles dispositions religieuses, miss Crawley affichait, +comme nous l'avons dit, des opinions ultra-libérales, et ne manquait +jamais l'occasion de les laisser percer de la manière la plus franche. + +«Belle chose que la naissance, ma chère! disait-elle à Rebecca, voyez +mon frère Pitt, voyez les Huddleston, qui sont ici depuis Henri +II, voyez cette pauvre Bute au presbytère. Y en a-t-il un parmi ces +gens-là qui vous vaille en intelligence, en bonnes manières? +Vous valoir? ils ne valent pas même cette pauvre chère Briggs, ma +demoiselle de compagnie, ou Rinceur, mon sommelier. Mais vous, mon +amour, vous êtes un petit prodige, un vrai bijou; vous avez plus de +cervelle dans votre tête que tout le comté ensemble; si le mérite +était à sa place dans ce monde, vous seriez duchesse. Mais non, il ne +devrait point y avoir de duchesses du tout, et vous ne devriez avoir +personne au-dessus de vous. À mes yeux, mon ange, vous êtes autant que +moi, et sous tous les rapports. Mettez un peu de charbon dans le +feu, ma chère. Voulez-vous prendre cette robe pour y faire quelques +changements? vous travaillez comme une fée.» + +C'est ainsi que cette vieille _égalitaire_ chargeait _son ange_ de ses +commissions et de ses reprises, et lui faisait lire des romans tous +les soirs jusqu'au moment où elle s'endormait. + +À l'époque où nous sommes, le monde élégant venait d'être mis en +révolution par deux aventures qui, comme le disaient les journaux +du temps, avaient de quoi donner de la besogne aux docteurs à longue +robe. L'enseigne Shafton était parti avec lady Barbara Fitzurze, fille +du comte des Brouillards et riche héritière. D'autre part, Vere-Vane, +homme de quarante ans sonnés, connu jusqu'alors pour sa conduite +irréprochable et à la tête d'une nombreuse famille, avait, d'une façon +subite et scandaleuse, quitté sa maison pour les beaux yeux d'une +actrice, mistress Rougemont, âgée de soixante-cinq ans. + +«C'était aussi ce qu'on avait de mieux à dire en faveur de ce cher +lord Nelson, disait miss Crawley; il aurait fait le diable pour une +femme. Un homme qui se conduit ainsi ne peut manquer d'avoir du bon. +J'adore ces mariages d'inclination. Un noble, à mon sens, ne peut +mieux faire que d'épouser la fille d'un meunier.... Voyez lord +Flowerdale.... Aussi toutes les femmes sont furieuses. Je voudrais +vous voir enlever, ma chère, par quelque noble amant; vous êtes assez +jolie pour cela, au moins. + +--Avec deux postillons!... oh! ce serait charmant, laissa échapper +Rebecca. + +--Et après, ce que j'aime le plus, c'est de voir un pauvre diable +épouser une jeune héritière. Je parierais que Rawdon finira par +enlever quelque femme. + +--Une riche ou une pauvre? + +--Ah! que vous êtes simple! Rawdon n'aurait pas un schelling sans ce +que je lui donne. Il est criblé de dettes. Il a à refaire sa fortune +et à s'avancer dans le monde. + +--Est-il donc fort habile? demanda Rebecca. + +--Habile, ma chérie? Il ne voit rien au monde au delà de ses chevaux, +de son régiment, de ses équipages de chasse, des plaisirs du jeu. Mais +il réussira; c'est un si délicieux mauvais sujet! Savez-vous qu'il a +tué un homme et envoyé une balle dans le chapeau d'un père qu'il +avait outragé? On l'adore à son régiment. Tous les jeunes gens de chez +Vatier et du Cocotier ne jurent que par lui.» + +Quand miss Rebecca Sharp écrivait à sa tendre amie le récit du petit +bal de Crawley-la-Reine et la manière dont elle avait été distinguée +pour la première fois par le capitaine Crawley, elle ne faisait +pas une relation tout à fait exacte des faits. Le capitaine l'avait +distinguée nombre de fois auparavant. Le capitaine l'avait rencontrée +dans maintes promenades. Le capitaine s'était trouvé en face d'elle +dans mille couloirs et passages. Vingt fois dans une soirée, le +capitaine se penchait sur le piano où elle chantait. + +Pendant ce temps, milady restait dans sa chambre, se trouvait +indisposée et on n'y prenait même pas garde. + +Le capitaine avait écrit des billets à Rebecca avec les plus beaux +jambages et la plus belle orthographe que pouvait y mettre un dragon +à peine dégrossi. Mais l'épaisseur est une qualité qui réussit tout +comme une autre auprès des femmes. Au premier billet qu'il déposa +entre les feuillets de la romance que chantait la petite gouvernante, +celle-ci se leva, le regarda fixement, et, prenant du bout des doigts +le poulet triangulaire, s'en amusa comme d'un chapeau à cornes; puis +s'avançant droit à l'ennemi, elle jeta le message au feu, fit une +profonde révérence, et allant reprendre sa place, se mit à chanter +plus gaiement qu'auparavant. + +«Qu'est-ce que cela? dit miss Crawley interrompue dans son somme +d'après dîner par cet arrêt de la musique. + +--C'est un poulet qui chante faux,» dit miss Sharp en riant. + +Rawdon Crawley écumait de rage et de dépit. + +En présence de l'engouement non équivoque de miss Crawley pour la +nouvelle gouvernante, il y avait de la générosité à mistress Bute +Crawley de n'être point jalouse et de faire à la cure un bon accueil +à cette jeune personne, à elle, à Rawdon Crawley surtout, le rival de +son mari pour le cinq pour cent de la vieille fille. Mistress Crawley +et son neveu ne pouvaient plus vivre l'un sans l'autre. Celui-ci +laissait la chasse, dédaignait les avances de Fuddleston, n'allait +point dîner avec les officiers du dépôt à Mudbury, et tout cela pour +le plaisir d'aller au presbytère de Crawley. C'est que miss Crawley +y était aussi. Leur maman étant malade, pourquoi les petites n'y +seraient-elles pas allées avec miss Sharp? Les petites filles, ces +pauvres enfants, y allaient donc avec miss Sharp. Et le soir on +revenait tous ensemble à pied, non pas miss Crawley, elle aimait +mieux sa voiture; mais la promenade à travers les prairies de la cure +jusqu'à la petite porte du parc, dans un bois épais, sous une des +sombres avenues de Crawley-la-Reine, était délicieuse au clair de lune +pour deux amants de la nature comme le capitaine et miss Rebecca. + +«Oh! les étoiles! les belles étoiles! disait miss Rebecca en levant au +ciel ses yeux verts et brillants. Il me semble que je ne tiens plus à +la terre lorsque je les contemple. + +--Oh!... ah!... certes.... oui.... c'est absolument comme moi, miss +Sharp, répliquait l'autre enthousiaste. Mon cigare ne vous incommode +point, miss Sharp?» + +En plein air, l'odeur du cigare était la chose que miss Sharp aimait +le mieux au monde. Elle en donna la preuve de la façon la plus +charmante. Prenant celui du capitaine, elle tira une bouffée, +poussa un petit cri accompagné d'un léger sourire, puis le rendit au +propriétaire. Celui-ci retroussa sa moustache aspira fortement, et le +petit brasier portatif jeta un reflet rouge sur les arbres voisins. + +«Morbleu! l'excellente _cigale_! c'est la meilleure que j'aie fumée de +ma vie! morbleu!» + +Son esprit et sa conversation avaient en verve et en éclat tout ce +qu'on pouvait attendre d'un dragon peu civilisé. + +Le vieux sir Pitt, tout en fumant sa pipe, en prenant sa bière et en +épiloguant avec John Horrocks sur le mouton destiné au couteau, épiait +le jeune couple de la fenêtre de son cabinet. Avec d'épouvantables +jurons il protesta que, si ce n'était pour miss Crawley, il prendrait +Rawdon par les deux épaules et le jetterait à la porte comme un drôle +qu'il était. + +«Bien sûr que ce n'est là qu'un mauvais garnement, faisait M. +Horrocks, et son valet Flethers est encore pis. L'autre jour il a fait +du train dans la chambre de l'intendante à cause des dîners et de la +bière, comme pas un maître n'en aurait fait, reprenait le complaisant +Horrocks; mais miss Sharp est bonne pour lui répondre, sir Pitt,» +continua-t-il après une pause. + +Eh oui! sans doute, au père comme au fils. + + + + +CHAPITRE XII. + +Où l'on fait du sentiment. + + +Nous allons maintenant quitter ce séjour pastoral et ces honnêtes +personnes pratiquant les vertus champêtres pour nous transporter à +Londres et voir ce qu'y devient miss Amélia. + +«C'est la moindre de nos préoccupations,» nous écrit un correspondant +inconnu avec les déliés les plus délicats et un cachet de cire rouge, +«Elle est fade et monotone.» On ne s'arrêterait pas si l'on voulait +aller jusqu'au bout dans cette charitable litanie. + +Mais bien que certaines personnes pour lesquelles je professe le plus +profond respect m'aient souvent dit que miss Brown est une petite +fille insignifiante; que mistress White n'a pour elle que son petit +minois chiffonné; qu'il n'y a rien à dire en faveur de mistress Black; +je me rappelle cependant avoir eu les plus délicieuses conversations +avec mistress Black,--et naturellement, chère madame, je dois être +discret. Je vois les hommes faire cercle autour de la chaise de +mistress White, et tous les jeunes gens se battre pour danser avec +mistress Brown. Je suis donc tenté de croire que les dédains de son +sexe sont souvent le plus bel éloge pour la femme qui en est l'objet. + +Sous ce rapport, les jeunes demoiselles de la société d'Amélia ne +laissaient rien à désirer. + +Ainsi l'on ne voyait point de plus touchant accord que celui des +demoiselles Osborne, soeurs de George, et des demoiselles Dobbin +dans l'estimation des très-minces mérites de miss Sedley. Elles n'en +revenaient pas de voir leurs frères lui trouver quelque charmes. + +Les demoiselles Osborne, jeunes filles aux noirs et beaux sourcils, +qui avaient eu les meilleures gouvernantes, les meilleurs maîtres et +les meilleures couturières, la traitaient avec tant d'affection et +de condescendance, la patronnaient avec tant de supériorité, que la +pauvre enfant restait muette en leur présence et avait tous les dehors +d'une personne pauvre d'esprit; leur charité se chargeait du +reste. Elle faisait de son côté de grands efforts pour les aimer; +n'étaient-elles pas les soeurs de son futur mari? Elle passait de +longues matinées avec elles et de plus terribles et plus sérieuses +après-dînées. Elle les accompagnait en grande pompe dans la voiture +de famille, avec miss Wirt leur gouvernante, cette vestale aux larges +omoplates. + +Par manière de distraction, elles la menaient au concert, à +l'Oratorio, à Saint-Paul, aux Enfants-Trouvés; et la terreur qu'elle +avait de ses amies était si grande qu'à la douce voix de ces enfants +elle n'osait pas se laisser aller à son émotion. Dans cette maison +respirait le bien-être. La table de leur père était somptueuse et +bien servie. Leur société avait des prétentions à l'élégance et à la +cérémonie. Leur amour-propre était excessif; elles avaient le plus +beau banc aux Enfants-Trouvés. Dans toutes leurs habitudes, il y avait +étalage de pompe et d'étiquette; elles prenaient tous leurs amusements +avec un air d'imperturbable convenance. + +Et cependant Amélia n'était jamais plus contente que lorsqu'elle ne +les rencontrait pas quand elle venait les voir; miss Jane Osborne, +miss Maria Osborne et miss Wirt se demandaient avec un étonnement +toujours croissant: «Qu'y a-t-il de si séduisant pour George dans +cette créature?» + +«Comment donc, va s'écrier quelque esprit chicanier, comment Amélia, +qui avait tant d'amis à la pension, qu'on y aimait si tendrement, se +trouve-t-elle en butte, dès son entrée dans le monde, aux critiques de +son sexe?» + +Mon cher monsieur, il n'y avait pas d'hommes chez miss Pinkerton, +excepté le maître de danse, et il n'avait rien en lui de bien propre +à allumer la guerre entre ses élèves. Mais quand George, le cavalier +accompli, sortait tout de suite après déjeuner et dînait dehors +environ six fois par semaine, il n'est pas étonnant que ses soeurs +négligées en ressentissent un peu de dépit. Quand le jeune Bullock, +de la maison Hulker, Bullock et Comp., banquiers, Lombard-Street, +fort empressé depuis deux ans auprès de miss Maria, allait demander à +Amélia de lui accorder un cotillon, pouvez-vous supposer que cela +fît plaisir à l'autre jeune dame? Et cependant, à l'entendre, elle se +donnait pour une petite fille bien naïve et sans rancune. + +«Je suis enchantée de vous voir aimer cette chère Amélia, disait-elle +d'un air fort tendre à M. Bullock à la suite d'une contredanse, elle +doit épouser mon frère George; il n'y a pas grand fonds chez elle, +mais c'est une si bonne fille et sans la moindre affectation! Nous +l'aimons _tant_ à la maison!» + +Chère demoiselle! qui pourrait dire le degré d'affection et +d'enthousiasme contenu dans ce _tant_? + +Miss Wirt et ces deux charitables jeunes filles s'extasiaient si +hautement et si souvent en présence de George Osborne sur l'énormité +du sacrifice qu'il faisait et sur sa générosité chevaleresque à se +mettre ainsi aux pieds d'Amélia, que je ne serais pas éloigné de +croire qu'il se regardait comme un des soldats les plus méritants +de l'armée anglaise, et qu'il se laissait adorer par esprit de +résignation. + +Toutefois, s'il quittait la maison tous les matins, comme on l'a dit, +s'il dînait dehors six jours par semaine, ce qui le faisait passer +auprès de ses soeurs pour un jeune passionné, toujours fourré dans les +jupons de miss Sedley, il n'en allait pas plus souvent pour cela chez +Amélia, malgré toutes les suppositions possibles. Plus d'une fois, +le capitaine Dobbin étant allé rendre visite à son ami, miss Osborne +(cette demoiselle accordait au capitaine une attention particulière et +aimait beaucoup à entendre ses histoires militaires et à apprendre +des nouvelles de sa chère maman), miss Osborne lui désignait en riant +l'autre côté du Square et lui disait: + +«Oh! pour trouver George, vous n'avez qu'à aller chez les Sedley; nous +ne le voyons plus de la journée.» + +Alors le capitaine prenait un rire maladroit et contraint et +détournait la conversation, comme un homme qui a un grand usage du +monde, sur quelque lieu commun d'un intérêt général, comme l'Opéra, +le dernier bal du prince à Carlton-House, la pluie et le beau temps, +cette suprême ressource des salons. + +«Qu'il est innocent votre bien-aimé! disait Maria à miss Jane après +le départ du capitaine; avez-vous remarqué sa rougeur quand je lui ai +parlé de George occupé à faire sa cour? + +--C'est dommage que Frédérick Bullock n'ait pas un peu de sa retenue, +Maria, répliqua la soeur aînée avec un hochement de tête. + +--De la retenue! vous voulez dire de la gaucherie, Jane. Je n'ai pas +besoin que Frédérick vienne faire un accroc à ma robe de mousseline, +comme le capitaine Dobbin à la vôtre chez MM. Perkins. + +--À votre robe, lui, lui! demanda miss Wirt; comment a-t-il fait cela? +Est-ce qu'il ne dansait pas avec Amélia?» + +De fait, lorsque le capitaine Dobbin rougissait et regardait d'une +façon si gauche, c'est qu'il pensait à quelque chose dont il ne +jugeait pas à propos d'informer ces jeunes dames, à savoir qu'il avait +déjà passé par la maison de M. Sedley, sous le prétexte tout naturel +de voir George. George n'y était point, et Dobbin avait trouvé la +pauvre petite Amélia toute seule, assise à la fenêtre du salon, avec +un air triste et pensif. + +Après quelques paroles insignifiantes et banales, elle s'était +aventurée à demander s'il était vrai que le régiment eût reçu un ordre +de départ prochain, et si le capitaine Dobbin avait vu M. Osborne ce +jour-là. + +Le régiment n'avait point reçu d'ordre de départ, et le capitaine +Dobbin n'avait pas vu George. + +«Il est très-probablement avec sa soeur, avait articulé le capitaine; +faut-il y aller et relancer ce paresseux?» + +Elle lui avait tendu la main en signe de remercîment, et on l'avait vu +traverser la place. + +Elle attendit, elle attendit longtemps, et George ne vint pas. + +Pauvre petit coeur! toujours à espérer et à battre, toujours patient +et plein de foi! Qu'y a-t-il à décrire dans cette vie-là? Ah! l'on +n'y trouve point ce qu'on appelle des incidents. Tout le long du jour, +c'est le même sentiment: «Quand viendra-t-il?» Même pensée le soir en +s'endormant, le matin au réveil. Et George jouait au billard avec le +capitaine Cannon dans Swallow-Street, pendant qu'Amélia s'informait +de lui auprès du capitaine Dobbin; car c'était un joyeux et aimable +compagnon, et il excellait à tous les jeux d'adresse. + +Une fois, après trois jours d'absence, miss Amélia prit son chapeau et +se rendit chez les Osborne. + +«Quoi! vous laissez notre frère pour venir nous voir? dirent les +jeunes filles; vous vous êtes donc querellés, Amélia? Contez-nous +cela!» + +Non, il n'y avait pas eu de querelle. + +«Qui pourrait se quereller avec lui?» répondit-elle les yeux remplis +de larmes. + +Elle venait seulement pour.... voir ses chères amies, avec lesquelles +elle ne s'était point trouvée depuis si longtemps. + +Ce jour-là, elle fut si maladroite et si gauche que les demoiselles +Osborne et leur gouvernante, qui étaient toujours aux carreaux pour la +voir s'en aller, s'étonnèrent de plus en plus que George pût trouver +quelque chose de bien dans cette pauvre petite Amélia. + +Et pourquoi aurait-elle livré son timide et tendre coeur à +l'inspection de ces jeunes demoiselles, à leurs yeux noirs et assurés? +Il valait mieux le cacher et le replier sur lui-même. Je sais bien que +les demoiselles Osborne excellaient à donner leur avis sur un châle +de cachemire ou une jupe de satin rose. Quand miss Turner avait fait +teindre le sien en pourpre, quand miss Pickford avait métamorphosé sa +palatine d'hermine en manchon et en garnitures, je vous assure que +ces changements n'avaient point échappé à ces pénétrantes demoiselles. +Mais, voyez-vous, il y a des choses plus délicates que la fourrure ou +le satin, que les splendeurs de Salomon, que toute la garde-robe de la +reine de Saba, des choses dont la beauté échappe à l'oeil de plus d'un +connaisseur. Il faut du soin pour pénétrer ces douces et tendres âmes, +semblables à ces fleurs parfumées qui s'épanouissent dans l'ombre et +la solitude, tandis que vous avez les yeux crevés par d'autres grandes +fleurs aussi larges que des bassinoires de cuivre et qui ont la +prétention de détrôner le soleil. Miss Sedley n'était pas une fleur de +cette dernière espèce. + +Une bonne jeune fille, placée sous l'aile maternelle, ne peut nous +offrir de ces péripéties émouvantes auxquelles prétendent les héroïnes +de roman. On peut voir les vieux oiseaux se débattre contre les piéges +ou fuir devant le fusil du chasseur; les voraces éperviers peuvent +les poursuivre, et alors il faut ou se dérober à leurs griffes ou +se résigner à périr. Mais les petits oiseaux qui sont encore au nid +mènent, dans le duvet et dans la mousse, une existence paisible et +peu romanesque. Leur tour viendra aussi de prendre leur essor. Becky +Sharp, dans la province, volait de ses propres ailes, sautant de +branches en branches au milieu d'une infinité de piéges, et de côté et +d'autre elle ramassait sa pâture avec assez de bonheur et de +succès; Amélia, au contraire, coulait une vie douce dans son nid de +Russell-Square. Allait-elle dans le monde, c'était sous la conduite +de personnes plus âgées. Et puis aucun malheur ne semblait pouvoir +l'atteindre dans cette maison où régnaient l'opulence et le bien-être, +où elle se sentait toujours protégée par la plus vive affection. + +Maman avait à s'occuper de ses affaires de ménage, de ses promenades +du jour, de cette délicieuse tournée dans les plus beaux magasins, +tout ce qui constitue l'amusement ou la profession, comme il vous +plaira de l'appeler, des riches ladies de Londres. Papa dirigeait ses +mystérieuses opérations au milieu de la Cité, centre d'agitation à +cette époque, où la guerre embrasait l'Europe, où l'on jouait +des royaumes. Alors le journal le _Courrier_ comptait dix mille +souscripteurs. Un jour on annonçait la bataille de Vittoria, un autre +jour l'incendie de Moscou; ou bien c'était le crieur public qui, +en passant à l'heure du dîner sous les fenêtres de Russell-Square, +faisait entendre les paroles suivantes: _Bataille de Leipsick_;--_six +cent mille hommes engagés_;--_déroute complète des Français_;--_deux +cent mille morts_. Le vieux Sedley était rentré une ou deux fois à +la maison avec un air préoccupé; il n'y avait rien d'étonnant à cela, +lorsque de telles nouvelles bouleversaient tous les coeurs et toutes +les banques de l'Europe. + +Cependant le même train se soutenait à Russell-Square, comme si les +affaires politiques n'eussent pas été dans un complet désarroi. La +retraite de Leipsick ne diminua pas le nombre des plats que maître +Sambo apportait de l'office; les alliés entraient en France, et la +cloche annonçait toujours le dîner à cinq heures précises, comme à +l'ordinaire. La pauvre Amélia ne se souciait guère plus de Brienne +que de Montmirail. Que lui importait la guerre? Enfin eut lieu +l'abdication de l'empereur. Alors elle battit des mains, et adressa +ses prières au ciel avec une vive reconnaissance. Dans l'élan de son +âme elle se jeta au cou de George Osborne, au grand étonnement de tous +les témoins de ce transport passionné. La paix était conclue, l'Europe +allait entrer dans une période de calme, et en conséquence le régiment +du lieutenant Osborne ne pouvait plus recevoir un ordre de départ. +C'était en ce sens que raisonnait Amélia. Les destinées de l'Europe +se résumaient pour elle dans le lieutenant Osborne. Il n'avait plus de +dangers à courir, elle pouvait donc remercier le ciel. À lui seul il +représentait pour elle l'Europe, l'empereur, les monarques alliés +et l'auguste Prince régent. Il était son soleil et sa lune, et je ne +serais pas éloigné de croire que, dans son esprit, l'illumination et +le bal de Mansion House offerts aux souverains n'avaient eu lieu qu'en +l'honneur de George Osborne. + +Nous avons montré comment miss Sharp avait été élevée à la dure école +de l'égoïsme et de la pauvreté. L'amour était maintenant le dernier +maître de miss Amélia Sedley, et notre jeune demoiselle faisait +des progrès vraiment merveilleux dans cette science si répandue. +En dix-huit mois d'application persévérante et quotidienne, que de +secrets Amélia avait appris de son puissant instituteur, dont ne se +doutaient même pas miss Wirt et les jeunes demoiselles d'en face, non +plus que la vieille miss Pinkerton de Chiswick! Ces mystères n'étaient +pas faits pour ces vierges précieuses et à l'air pincé. Quant à miss +Pinkerton et à miss Wirt, elles étaient hors de question; Dieu me +garde d'avoir à me reprocher une pareille idée à leur endroit! Miss +Maria Osborne avait bien un engagement avec M. Frédérick-Auguste +Bullock, de la maison Bullock et Comp.; mais c'était un engagement +des plus respectables, et il ne lui en aurait pas coûté davantage de +prendre le vieux Bullock, son esprit ne voyant dans le mariage que ce +que doit y voir une jeune demoiselle bien élevée, à savoir une maison +de ville à Park-Lane, une maison de campagne à Wimbledom, une calèche +avec deux magnifiques chevaux, des laquais à l'avenant, enfin un quart +dans les profits annuels de la forte maison Hulker et Bullock. C'était +sous cette forme que se présentait à elle la personne de Frédérick +Bullock. + +Si la mode nous eût déjà donné les fleurs d'oranger, emblème de la +chasteté féminine empruntée par nous à la France, où presque toutes +les demoiselles sont vendues en mariage, miss Maria, parée de la +couronne immaculée, n'aurait pas hésité à partir pour le voyage de la +vie à côté de Bullock Senior, malgré sa goutte, ses années, sa tête +chauve et son nez rouge, et, avec une modestie parfaite, elle eût fait +à son bonheur le sacrifice de sa belle jeunesse. Malheureusement le +vieillard était déjà marié; c'est pour cela qu'elle avait reporté ses +affections sur le jeune homme. Ô fleurs d'oranger à peine écloses! +L'autre jour je vis miss Trotter émaillée des fleurs susdites; elle +s'élançait dans la voiture de noces, à Saint-George-Hanover-Square, +et lord Mathusalem l'y suivait en clopinant. Avec quelle charmante +modestie elle baissa les stores de la voiture, cette chère innocente! +La moitié des voitures de la Foire aux Vanités s'étaient donné +rendez-vous à ce mariage. + +Ce n'était point dans ce genre d'amour qu'Amélia cherchait le +complément de son éducation. De bonne petite fille elle était devenue +en une année bonne demoiselle, pour finir par être une bonne femme +quand l'heureux moment en sera venu. Cette jeune demoiselle, et +peut-être y avait-il imprudence de la part de ses parents à se prêter +à cette adoration déréglée, à ces idées romanesques, enfin cette jeune +demoiselle aimait de tout son coeur le jeune officier au service de +Sa Majesté, avec lequel notre connaissance n'a été encore que fort +rapide. Il se présentait à elle comme la première pensée à son réveil, +le dernier nom à prononcer dans ses prières. Elle n'avait jamais vu +un cavalier aussi élégant, aussi spirituel, avec aussi bonne façon à +cheval, en un mot un tel héros. + +Ne nous parlez point de la grâce du Prince, celle de George était +bien autre chose! Elle avait vu M. Brumel, point de mire de toutes les +louanges. Mais il ne s'agissait pas de le comparer à son George! +Non, aucun des lions de l'Opéra n'était digne d'être son rival. +Il méritait, pour le moins, de devenir un prince des _Mille et +une Nuits_. Aussi quelle générosité à lui de s'abaisser jusqu'à +Cendrillon! Miss Pinkerton aurait sans doute cherché à ébranler cette +aveugle passion si elle avait été la confidente d'Amélia, mais sans +le moindre succès, croyez-le bien. Ainsi le veulent et la nature et +l'essence de certaines femmes; les unes sont faites pour dominer, les +autres pour aimer. Heureux ceux qui tombent de préférence sur une de +cette dernière espèce. + +Amélia, tout entière à cette passion absorbante, négligeait ses douze +bonnes amies de Chiswick avec toute l'insensibilité de l'égoïsme. Il +était naturel que ce seul sujet l'occupât tout entière. Miss Saltire +était trop froide, on ne pouvait la prendre pour confidente. Amélia +n'aurait jamais songé à en parler à miss Swartz, la jeune héritière +de Saint-Kitt à la chevelure laineuse. La petite Laura Martin venait +passer chez elle ses jours de congé, et ma persuasion est qu'elle lui +avait accordé sa confiance, qu'elle avait promis à Laura de la prendre +avec elle quand elle serait mariée. Elle devait être entrée avec Laura +dans de grands détails sur la passion de l'amour, étude singulièrement +utile et neuve pour cette petite personne. Hélas! hélas! je crains +bien que l'esprit de notre pauvre Amélia n'ait dévié de son aplomb. + +À quoi donc songeaient ses parents en n'empêchant pas ce petit coeur +de battre si fort? Le vieux Sedley n'avait pas l'air de prendre garde +à tout cela. Il paraissait beaucoup plus grave que d'habitude, et ses +affaires de banque semblaient l'absorber tout entier. Mistress Sedley +était d'une nature accommodante et peu curieuse, en sorte qu'elle +n'éprouvait pas même la moindre jalousie. Quant à M. Joe, il était, +à Cheltenham, l'objet d'un siége en règle de la part d'une veuve +irlandaise; Amélia était donc livrée à elle-même dans la maison +paternelle, et peut-être se trouvait-elle dans un trop grand +isolement. Ce n'est pas que le moindre doute effleurât son coeur, car +elle était sûre de George. Aux Horse-Guards, on n'avait pas toujours +la permission de quitter Chatham, et puis il avait à voir ses amis et +ses soeurs, à entretenir ses rapports de société quand il venait à +la ville: car la société n'avait pas de plus bel ornement! Et puis +encore, quand il était au régiment, il avait trop de besogne pour +écrire de longues lettres. Je sais fort bien où elle serrait le paquet +de celles qu'elle avait déjà reçues; je pourrais bien m'introduire +dans sa chambre et les lui dérober comme avec l'anneau de +Gygès....Non, non, ce serait mal. Je veux seulement y pénétrer comme +un rayon de lune, et jeter un chaste regard sur ce lit où repose la +fidélité, la beauté, l'innocence. + +Si les lettres d'Osborne avaient un laconisme militaire, celles de +miss Sedley à M. Osborne pourraient donner à ce roman une dimension +insupportable même pour le lecteur le plus sensible. Non-seulement +elle remplissait quatre pages de grand format; mais elle lui adressait +encore des tirades entières extraites de recueils de poésie, et citait +de longs passages avec la plus frénétique obstination. On eût dit +qu'elle prenait à tâche de donner partout des signes de son état +déplorable. Ses lettres fourmillaient de répétitions. Elle avait une +orthographe douteuse, et elle prenait de fréquentes licences avec la +prosodie. + +Mais, mesdames, si vous ne pouvez toucher le coeur en dehors des +règles de la syntaxe, si l'on ne peut vous aimer malgré vos fautes +contre la versification, j'envoie au diable l'art poétique, et prie la +peste d'étouffer le dernier pédant! + + + + +CHAPITRE XIII. + +Où l'on fait du sentiment et autre chose. + + +J'ai bien peur que le jeune homme auquel miss Amélia adressait ses +lettres n'eût un coeur léger et sceptique. Le lieutenant Osborne, +se voyant poursuivi, partout où il allait, de nombreux poulets qui +l'exposaient aux railleries de ses camarades, intima à son domestique +l'ordre de ne jamais lui remettre sa correspondance que dans son +cabinet. Le capitaine Dobbin, qui, j'en suis sûr, aurait donné +beaucoup pour avoir une de ces précieuses dépêches, l'avait vu à sa +grande stupéfaction allumer son cigare avec une de ces lettres. + +Pendant quelque temps, George essaya de tenir sa liaison secrète; mais +il laissait toutefois entrevoir qu'il s'agissait d'une femme. + +«Et pas la première venue, disait l'enseigne Spooney à l'enseigne +Stubbles; c'est un gaillard que cet Osborne. La fille du juge de +Demerara en était devenue folle; et puis, après, est venu le tour de +la belle mulâtresse Miss Pye, à Saint-Vincent, vous savez; et depuis +notre retour, on dit qu'il fait pis que don Juan et rendrait des +points au diable.» + +Stubbles et Spooney pensaient que faire pis que don Juan était se +distinguer par les plus belles qualités qu'un homme pût avoir. La +réputation de George était colossale parmi les jeunes officiers du +régiment: il était fameux comme chasseur, fameux comme chanteur, +fameux à la parade, fameux en tout et prodigue de l'argent qu'il +devait à la libéralité de son père; aucun habit, au régiment, n'avait +meilleure coupe que les siens, et personne n'en avait plus que lui. +Ses hommes l'adoraient. Aucun autre officier, même le colonel, le +vieil Heavytop, ne pouvait boire plus que lui. Il boutonnait au +fleuret Knuckles, le prévôt d'armes, qui serait passé caporal sans +son état perpétuel d'ivresse, et qui avait obtenu son diplôme dans un +assaut. Il excellait comme joueur aux boules et aux quilles. Sur son +cheval, l'_Éclair_, il avait gagné le prix offert par la garnison aux +courses de Québec, et Amélia n'était pas seule à l'admirer. Stubbles +et Spooney, du régiment, le tenaient pour un Apollon. Dobbin voyait en +lui un successeur de Lovelace, et la femme du major O'Dowd déclarait +qu'il était très-beau garçon et qu'il lui rappelait Fitz Jurl Fogarty, +second fils de lord Castle Fogarty. + +Toutes ces personnes, chacune de son côté, se livraient aux +conjectures les plus romanesques à propos de la correspondance +d'Osborne. Selon les uns, c'était une duchesse de Londres amourachée +de lui; selon les autres, la fille d'un général qui, ne pouvant se +dégager d'autres liens, l'aimait au moins d'un amour éperdu; d'autres +parlaient de la femme d'un membre du parlement qui lui aurait offert +quatre chevaux pour l'enlever; chacun enfin à sa guise y voyait une +victime de quelque passion enivrante, romanesque et scandaleuse. +Osborne refusait de jeter la moindre lumière sur toutes ces +conjectures, et laissait à ses jeunes amis le soin de lui fabriquer un +roman. + +Pour découvrir au régiment le mot de cette intrigue, il ne fallut rien +moins qu'une indiscrétion du capitaine Dobbin. Le capitaine prenait un +jour son déjeuner dans la salle commune où Cackle, l'aide-chirurgien, +avec Stubbles et Spooney, devisaient sur les amours d'Osborne. +Stubbles soutenait que la dame mystérieuse était duchesse à la cour de +la reine Charlotte, et Cackle penchait pour une danseuse de l'Opéra de +la plus détestable réputation. À cette idée, Dobbin éprouva une telle +indignation que, la bouche gonflée d'oeuf et de pain beurré, malgré +cette barrière opposée aux mouvements de sa langue, il essaya, +d'articuler les sons suivants: + +«Cake, vou êtes un fou stoupide, vou êtes toujou à dire des sottises +et pallé de scandale. Oborne n'est point aux pieds d'une duchesse et +ne songe point à se ruiner pour une plancheuse. Miss Sedley est la +plus charmante fille qui ait jamais existé. Depuis longtemps il y a +entre eux promesse de mariage, et l'homme qui voudrait s'attaquer à +elle fera mieux de se taire en ma présence.» + +En prononçant ces mots, Dobbin était devenu cramoisi, et il finit +presque de s'étrangler en jetant dans sa bouche une tasse de thé +bouillant. Au bout d'une demi-heure, l'histoire était connue de tout +le régiment, et le soir même mistress O'Dowd écrivait à sa soeur +Glorvina, à O'Dowdstown, de ne plus beaucoup se presser de quitter +Dublin, le jeune Osborne ayant dirigé ses recherches d'un autre côté. + +Dans la soirée, elle en fit son compliment au lieutenant par une +petite allocution fort bien tournée, qu'elle accompagna d'un verre de +wiskey, et il rentra chez lui furieux contre Dobbin, qui avait refusé +l'invitation de mistress O'Dowd pour rester dans sa chambre à jouer un +solo de flûte et à composer des vers d'un style mélancolique. L'orage +grondait sur la tête de Dobbin, pour avoir ainsi trahi le secret de +son ami. + +«Qui diable vous a prié de parler de mes affaires? lui cria Osborne +exaspéré; la belle avance que le régiment sache mon mariage! et puis +cette vieille et bavarde sorcière de Peggy O'Dowd ne se gêne point +pour dire de moi à sa maudite société toutes les sottises qui lui +passent par la tête, pour tambouriner mon hyménée par les trois +royaumes. Enfin de quel droit, je vous prie, aller dire que ma foi est +engagée? de quel droit vous immiscer dans mes affaires, Dobbin? + +--Il me semble.... commença le capitaine Dobbin. + +--Que le diable vous emporte, Dobbin, avec ce qu'il vous semble! +interrompit son jeune ami. Je vous ai des obligations, je le sais, +mais je n'y puis plus tenir; vous m'ennuyez, à la fin, avec vos +sermons; c'est abuser par trop du privilége des cinq années que vous +avez de plus que moi. Je n'entends point supporter plus longtemps vos +airs de supériorité, de pitié et de haute protection. De la pitié +et de la protection! Je voudrais bien savoir en quoi je vous suis +inférieur? + +--Y a-t-il promesse de mariage? demanda le capitaine Dobbin. + +--Est-ce que cela vous regarde plus que les autres? + +--Avez-vous à en rougir? reprit Dobbin. + +--De quel droit me faites-vous cette question? je voudrais bien le +savoir, demanda George. + +--Bon Dieu! vous ne songez point à dégager votre parole? reprit Dobbin +avec inquiétude. + +--En d'autres termes, vous me demandez si je suis un homme d'honneur, +dit Osborne avec fierté; c'est cela, n'est-ce pas, que vous voulez +dire? Depuis quelque temps vous prenez avec moi un ton que je ne veux +pas.... que je ne supporterai pas davantage. + +--Eh bien! oui, je vous ai dit que vous négligiez une charmante fille, +George; je vous ai dit qu'en allant à la ville vous devriez aller la +voir et ne point fréquenter les maisons de jeu de Saint-James. + +--C'est votre argent que vous réclamez? dit George d'un air moqueur. + +--Oui, sans doute; car je n'en ai pas tant à gaspiller, dit Dobbin, et +vous en parlez bien à votre aise. + +--Allons, William, je vous demande pardon, dit George cédant à la +voix du remords; je vous ai trouvé mon ami en mainte occasion, Dieu +le sait. Vous m'avez tiré de bien des mauvais pas. Lorsque Crawley des +gardes m'a gagné cette somme d'argent, que serais-je devenu sans vous? +Oh! je ne l'ai pas oublié. Mais vous ne devriez pas être si sévère +avec moi et venir toujours me faire de la morale; je suis fou +d'Amélia, je l'adore: ne vous fâchez donc plus. C'est une perfection, +je sais. Mais, voyons, ne peut-on pas jouer un peu? Le régiment +revient des Indes-Orientales; laissez-moi jouir de mon reste. Quand +je serai marié, je me réformerai. Oh! oui, sur mon honneur. Mais +maintenant, Dob, je dis que vous avez tort de vous fâcher; je vous +donnerai cent livres le mois prochain: car mon père, je le sais, a +l'intention de me faire un joli cadeau. Je vais, de ce pas, demander +une permission à Heavytop, et demain à la ville je verrai Amélia. +Dites-moi, êtes-vous content? + +--Il est impossible de vous en vouloir longtemps, George, dit +l'excellent capitaine. Quant à mon argent, mon garçon, je sais que, +si j'en deviens bien pressé, vous êtes prêt à partager votre dernier +schelling avec moi. + +--Certainement, par Dieu! Dobbin, dit George avec un grand air de +générosité, bien qu'il n'eût jamais le moindre argent dans sa poche. + +--Cependant, George, finissez au plus vite avec cette gourme de +jeunesse. Si vous aviez vu la figure de cette pauvre Emmy quand elle +vous demandait l'autre jour, vous auriez envoyé au diable et billes +et billard. Allez la consoler, double scélérat. Allez lui écrire une +longue lettre; faites quelque chose pour la rendre heureuse: il suffit +de si peu! + +--Je crois, en effet, qu'elle m'aime diablement,» dit le lieutenant +d'un air satisfait de lui-même. Et il alla dans la salle commune +rejoindre ses gais compagnons pour la fin de la soirée. + +Pendant ce temps, à Russell-Square, Amélia regardait la lune qui +répandait de pâles rayons sur sa paisible demeure comme sur la caserne +de Chatham, où le lieutenant Osborne avait son campement. Elle +se demandait à elle-même ce qui pouvait alors occuper son héros. +«Peut-être fait-il la ronde des sentinelles, pensait-elle; peut-être +est-il à bivouaquer; peut-être console-t-il un camarade blessé; +peut-être étudie-t-il l'art de la guerre dans sa chambre déserte.» Ses +douces pensées s'envolaient comme des anges ailés, et, traversant la +rivière jusqu'à Chatham, s'efforçaient de pénétrer dans la caserne de +George. + +Tout bien considéré, il valait autant que les portes fussent fermées +et que la sentinelle refusât le passage. Qu'auraient fait ces pauvres +petits anges à robe blanche, s'ils avaient entendu les chansons des +jeunes officiers autour d'un bol de punch aux bleuâtres clartés? + +Le lendemain de la petite conversation qui s'était tenue à la caserne, +le jeune Osborne, fidèle à sa parole, se disposa à aller en ville, et +mérita ainsi les éloges du capitaine Dobbin. + +«J'aurais désiré lui faire un petit présent, dit Osborne à son ami +avec un air de confidence; seulement ma bourse est à sec, et il faut +attendre qu'il plaise à mon père de la remplir.» + +Mais Dobbin ne voulut pas que ce bon mouvement de générosité restât +stérile, et il donna à M. Osborne quelques bank-notes que celui-ci +accepta après ce qu'il fallait tout juste d'hésitation. + +Il avait bien la bonne intention de faire une jolie emplette pour +Amélia; mais, en descendant de voiture, une superbe épingle de chemise +frappa ses yeux dans la montre d'un joaillier, et il ne put résister +à la tentation. Après l'avoir payée, il ne lui restait plus assez +d'argent pour le cadeau qu'il se proposait de faire. N'importe, +soyez-en sûr, ce n'était pas ses présents qu'Amélia demandait. Quand +il arriva à Russell-Square, la face de la pauvre petite s'illumina +comme un lever de soleil. Ses inquiétudes, ses craintes, ses larmes, +ses doutes, ses insomnies prolongées, tout avait disparu, tout était +oublié. Il avait suffi d'un seul sourire amoureux et vainqueur. + +Du seuil de la porte, George faisait comme un dieu descendre sur +elle les rayons de sa gloire; ses moustaches remplaçaient pour lui +l'auréole céleste. Sambo, en annonçant le capitaine Osborne (il avait +accordé de son chef cet avancement au jeune officier), laissa percer +sur sa figure un sourire d'intelligence, et vit la jeune fille +tressaillir, rougir et quitter son poste d'observation à la fenêtre. +Sambo se retira. Quand la porte fut fermée, elle s'élança sur le coeur +du lieutenant George Osborne, comme vers son asile naturel. + +Pauvre petit coeur agité! Le plus bel arbre de toute la forêt, avec +la tige la plus droite, les branches les plus fortes, le feuillage +le plus épais, que vous avez choisi pour y bâtir votre nid et pour +y gazouiller, est peut-être marqué, hélas! et tombera sous la hache +avant peu. Elle dit vrai depuis longtemps, cette comparaison entre les +hommes et les arbres! + +George embrassa avec tendresse le front de la jeune fille; il fut +très-empressé et très-aimable. Elle, de son côté, trouva son épingle +de diamant d'une grâce et d'un goût parfaits; elle ne se rappelait +point la lui avoir vue auparavant. + +Un lecteur attentif aura sans doute remarqué la conduite du jeune +lieutenant, se souviendra de son petit colloque avec le capitaine +Dobbin, et pourra en tirer ses conclusions sur le caractère de M. +Osborne. Un Français a dit, avec une certaine crudité de parole, qu'il +y avait deux contractants dans un marché d'amour: une personne +qui aime et une autre qui se laisse aimer. Tantôt l'amour vient de +l'homme, tantôt de la femme. Peut-être est-il arrivé à quelque +jeune passionné, par un effet d'optique amoureuse, de prendre +l'insensibilité pour de la modestie, la niaiserie pour une pudeur +virginale, la nullité d'esprit pour une aimable timidité. Peut-être +aussi quelque femme amoureuse a-t-elle paré un lourdaud avec la +splendeur et le charme de son imagination; admiré sa torpeur comme de +la bonhomie; vu dans son égoïsme le sentiment de sa supériorité, dans +sa pesanteur une gravité majestueuse; et imité dans sa conduite +celle de la belle reine des fées, Titania, à l'égard d'un certain +charpentier d'Athènes. Il me semble avoir vu de telles méprises dans +le monde. Toujours est-il certain qu'Amélia tenait son amant pour l'un +des plus brillants et des plus galants cavaliers des trois royaumes: +le lieutenant Osborne partageait peut-être cette opinion. + +Il frisait le mauvais sujet. Tous les jeunes gens le sont plus ou +moins, et les jeunes filles aiment encore mieux les mauvais sujets que +les garçons trop engourdis. Il n'avait pas fini de jeter sa gourme, +mais cela ne pouvait plus tarder beaucoup. Grâce au retour de la paix, +il allait pouvoir quitter l'armée. Désormais, plus d'avancement +à attendre, plus d'occasion de signaler sa valeur et ses talents +militaires. Son traitement, joint à la dot d'Amélia, leur permettrait +de prendre quelque part une jolie maison de campagne au milieu +d'aimables voisins. Il s'occuperait de chasse et de culture, et rien +ne manquerait à son bonheur. Il ne fallait pas songer à rester +à l'armée avec un ménage. Voyez-vous mistress Osborne suivant le +régiment en province, ou, mieux encore, dans les Indes, entourée +d'officiers, patronnée par _mistress_ O'Dowd! Amélia n'en pouvait plus +de rire aux histoires d'Osborne sur _mistress la major_ O'Dowd; et lui +aimait trop sa fiancée pour la faire souffrir des vulgarités de cette +grosse mère, et l'exposer à la pénible existence des camps. En cela +il n'y avait rien de personnel, oh! nullement. Son unique pensée était +pour cette chère enfant, qui devait prendre rang dans la société à +laquelle son mariage lui donnait droit de prétendre. Quant à elle, +vous êtes sûr d'avance qu'elle donnait son assentiment complet à ces +projets, ainsi qu'à tous autres sortis de la même cervelle. + +C'est au milieu de ces entretiens, de ces châteaux en Espagne ornés +par l'imagination d'Amélia de parterres, de promenades champêtres, +d'églises de village _et cætera_, et pourvus en outre, dans la pensée +de George, d'écuries, de chenil et de bonnes caves que ce jeune +couple passait les heures les plus agréables de sa vie. Le lieutenant, +n'ayant qu'un jour à rester à la ville et beaucoup de choses +très-importantes à y faire, proposa à miss Emmy de venir dîner avec +ses futures belles-soeurs; cette invitation la combla de joie. Il +la conduisit donc auprès de ses soeurs, la laissant causer avec un +entrain qui surprit beaucoup ces dignes demoiselles. Elles pensèrent +qu'après tout George finirait par en tirer quelque chose. Quant à lui, +il était parti à ses affaires. + +En sortant, il prit d'abord des glaces chez un pâtissier de +Charing-Cross; puis il alla essayer un nouvel habit à Pall-Mall, fit +une visite au capitaine Cannon, joua onze parties de billard avec +le susdit capitaine, en gagna huit, et retourna à Russell-Square en +retard d'une demi-heure pour le dîner, mais du reste en fort belle +humeur. + +Il n'en était pas de même du papa Osborne. À son retour de la Cité, +dès le premier pas qu'il fit dans le salon, où il trouva ses filles et +l'élégante miss Wirt, celles-ci reconnurent à son air solennel, à sa +figure jaune et refrognée comme il n'est pas possible, au froncement +et à l'agitation de ses sourcils, que le coeur du bonhomme était mal à +son aise et battait de travers sous son paletot blanc. Amélia s'avança +pour le saluer, ce qu'elle ne faisait jamais sans un grand effroi, +doublé encore par sa timidité. Le maître de la maison l'accueillit par +un grognement sourd pour témoigner qu'il la reconnaissait, et laissa +tomber de sa grosse patte velue cette main mignonne qu'on lui avait +tendue, sans chercher à la retenir. Puis il jeta un regard de +mauvaise humeur sur sa fille aînée. Ce coup d'oeil disait à ne pas s'y +méprendre: + +«Que diable vient-elle faire ici?» + +Celle-ci répondit sur-le-champ: + +«George est à la ville, cher papa; il est allé aux Horse-Guards, il +sera de retour pour dîner. + +--Ah! ah! il est ici? Eh bien! je ne veux pas qu'on fasse attendre le +dîner pour lui, Maria.» + +Puis alors, le digne homme se laissant aller sur sa chaise, un morne +silence régna dans l'élégant salon, et l'on n'entendit plus que le +bruyant tic tac d'une grande horloge française. + +Quand la pendule, où était représenté le sacrifice d'Iphigénie, +sonna cinq heures avec un timbre aussi formidable que celui d'une +cathédrale, M. Osborne tira violemment la sonnette, et le sommelier +entra. + +«Le dîner! cria M. Osborne. + +--M. George n'est pas encore rentré, monsieur, objecta timidement le +domestique. + +--La peste soit de M. George! Suis-je ou non le maître chez moi? Le +dîner! le dîner!» + +M. Osborne fronçait le sourcil, Amélia tremblait de tous ses membres, +une correspondance télégraphique s'était établie, à l'aide de leurs +yeux, entre les trois autres dames, et sans plus tarder le tintement +de la cloche obéissante annonçait le repas demandé. Au dernier coup, +le chef de la famille, plongeant ses mains dans les larges poches de +sa redingote bleue ornée de larges boutons de cuivre, descendit sans +nouvel avertissement, en lançant de temps à autre un coup d'oeil de +mauvaise humeur vers son escorte féminine. + +«Que veut dire cela, ma chère? fit l'une d'elles, tout en suivant à +pas comptés le maître de céans. + +--Que les fonds sont en baisse, sans doute,» répliqua miss Wirt. + +Le bataillon féminin marchait tout tremblant et en silence derrière +son farouche conducteur; chacun prit sa place en silence. M. Osborne +marmotta un _Benedicite_ qui ressemblait plutôt à une malédiction, +puis on enleva les grands couvre-plats d'argent. Amélia était comme +la feuille, car elle se trouvait à côté du rébarbatif Osborne, sans +soutien ni appui auprès d'elle, George manquant et sa place restant +vide. + +«De la soupe,» fit M. Osborne d'un ton sépulcral en prenant la grande +cuiller et en dirigeant ses yeux vers sa voisine. Il en offrit de la +même façon à tout le reste de la compagnie, puis ne prononça plus une +seule syllabe. «Enlevez l'assiette de miss Sedley, dit-il enfin; elle +ne peut pas plus que moi avaler cette soupe. Ce n'est pas mangeable. +Enlevez cette soupe, Hicks, et demain, Maria, vous chasserez la +cuisinière.» + +Après cette sortie contre la soupe, M. Osborne fit, avec la même +malveillance et la même dureté, quelques courtes remarques sur le +poisson; il se répandit en malédictions contre Billingsgate d'un ton +tout à fait tragique et bien en rapport avec un si grave sujet. Puis +il rentra dans le silence et avala coup sur coup plusieurs verres, +affectant un air de plus en plus féroce. Enfin un vigoureux coup de +marteau, annonçant l'arrivée de George, remit chacun un peu plus à son +aise. + +Il n'avait pu venir plus tôt, le général Daguilet l'avait fait +attendre aux Horse-Guards. Il saurait fort bien se passer de soupe et +de poisson. La première chose venue, tout lui allait. Il trouvait +le mouton excellent, tout excellent. Sa bonne humeur contrastait +singulièrement avec l'air renfrogné de son père. Il ne cessa de jaser +pendant tout le dîner, à la satisfaction de tout le monde en général +et en particulier d'une personne que nous croyons inutile de nommer. + +Dès que les jeunes demoiselles eurent avalé la salade d'orange et le +verre de vin qui formaient comme la conclusion obligée de ces tristes +dîners chez M. Osborne, on donna le signal de passer au salon; +aussitôt elles se levèrent toutes et partirent. Amélia espérait que +Georges viendrait bientôt la rejoindre. Elle joua à son intention ses +valses favorites sur le grand piano à queue qui ornait le salon du +premier étage. Cet innocent artifice resta sans succès; on aurait dit +qu'il fermait l'oreille. Elle joua peu à peu sur un ton de plus en +plus faible, et, toute désappointée, finit par quitter le piano. Ses +trois amies exécutèrent pour elle les morceaux les plus beaux et +les plus brillants du nouveau répertoire. Elle n'entendait point les +notes, et restait là toute rêveuse et comme envahie par de tristes +pressentiments. Le sourcil du vieil Osborne, toujours formidable, ne +lui avait jamais lancé d'éclairs si pétrifiants. Ses yeux fixés sur +elle lorsqu'elle avait quitté la pièce, semblaient lui reprocher +quelque noir forfait; enfin, quand on avait apporté le café elle avait +tressailli, comme si le sommelier Hicks lui présentait une coupe +de poison. Quel mystère se cachait là-dessous? Oh! les femmes! les +femmes! c'est un besoin pour elles de réchauffer leurs plus noirs +pressentiments, de caresser leurs plus affreuses pensées. C'est ainsi +qu'on les voit entourer de la plus vive tendresse un enfant difforme +et contrefait. + +Les sombres nuages de la figure paternelle avaient aussi communiqué +à Osborne quelque trouble et quelque anxiété. Avec ce sourcil à la +Jupiter, ce regard injecté de bile, comment obtenir du caissier donné +par la nature l'argent dont George avait absolument besoin? Il entama +l'éloge du vin de son père. C'était en général un des moyens qui +réussissaient le mieux pour apprivoiser le vieillard. + +«Aux Indes occidentales, monsieur, notre madère était loin de valoir +le vôtre. Le colonel Heavytop m'a pris trois bouteilles de celles que +vous m'avez envoyées l'autre jour. + +--En vérité? dit le vieux bonhomme; mais aussi il me revient à huit +schellings la bouteille. + +--Je vous en ferai vendre, quand vous voudrez, une douzaine pour six +guinées, dit George en riant. Je connais un des plus grands hommes du +royaume qui en demande. + +--En vérité, grommela le vieux bougon, je lui en souhaite, à celui-là. + +--Quand le général Daguilet était à Chatham, monsieur, Heavytop +lui donna à déjeuner, et il m'emprunta du vin. Le général le trouva +excellent, et il en aurait désiré une feuillette pour le commandant en +chef, qui est la main droite de son Altesse Royale. + +--Ah! mais c'est du fameux vin!» dit l'homme aux gros sourcils déjà +moins froncés. + +George songeait à prendre avantage de la satisfaction qu'il lui avait +donnée pour s'aventurer sur le brûlant terrain d'un emprunt à fonds +perdus, lorsque le père, reprenant son air solennel, quoique assez +cordial, lui dit de tirer la sonnette pour faire servir le bordeaux. + +«Nous verrons s'il est aussi bon que le madère, que Son Altesse Royale +elle-même, j'en suis sûr, ne dédaignerait pas, et tout en buvant j'ai +à vous entretenir d'affaires sérieuses.» + +Amélia avait entendu le coup de sonnette à l'intention du bordeaux, +et alors elle s'était assise avec une agitation fébrile. Cette cloche +éveillait en elle de fâcheux et tristes pressentiments. À force +d'avoir des pressentiments, on finit toujours par en avoir de vrais. + +«Ce que je veux connaître, George, dit le vieillard après avoir +doucement savouré son premier verre, ce que je veux connaître, c'est +où en sont vos affaires avec... cette petite fille qui est là-haut! + +--Il ne faut pas de bien bons yeux pour le voir, dit George en +faisant claquer sa langue avec volupté, c'est assez clair, monsieur... +L'excellent vin! + +--Qu'entendez-vous par: _C'est assez clair, monsieur_? + +--Eh! que diable, monsieur, ne me poussez pas ainsi l'épée dans les +reins, je suis un honnête homme, je ne passe point pour un bourreau +de femmes; mais enfin, il faut reconnaître qu'elle m'aime autant qu'on +peut aimer, et il ne faut pas avoir les yeux bien ouverts pour s'en +convaincre. + +--Et vous, le lui rendez-vous? + +--Eh! monsieur, n'ai-je pas votre consentement pour l'épouser? Je +suis un homme de parole. N'est-ce pas une convention arrêtée depuis +longtemps entre nos deux familles? + +--Oui, vous faites un joli garçon, en vérité, monsieur. J'ai appris +de vos exploits, avec lord Tarquin, le capitaine Crawley des gardes, +l'honorable M. Deuceace et consorts. Prenez garde, monsieur, prenez +garde!» + +Le vieillard prononça ces noms aristocratiques avec une bouche +emphatique; toutes les fois qu'il rencontrait un homme titré, il +n'aurait pas manqué de lui faire la courbette et de lui donner du +milord, comme doit faire tout sujet britannique aux idées libérales. +Puis en rentrant il lisait tout du long, dans le Dictionnaire de la +Pairie, l'histoire de l'homme qu'il avait rencontré, prenait plaisir à +le citer à tout propos, et faisait à ses filles un gros morceau de Sa +Seigneurie. C'était un bonheur pour lui de se prosterner aux pieds du +susdit personnage comme un mendiant napolitain s'étale aux rayons du +soleil. George se troubla en entendant ces noms: il eut peur d'abord +que son père ne fût instruit de quelque affaire de jeu. Mais le vieux +rabâcheur le mit à son aise en continuant d'une voix plus douce: + +«C'est bien, c'est bien; les jeunes gens sont des jeunes gens. Mon +but à moi, George, c'est que vous viviez avec la meilleure société de +l'Angleterre. C'est bien là, j'espère, ce que vous faites, comme vous +le pouvez avec ma fortune. + +--Merci, monsieur, dit George décidé à en venir à ses fins, merci! +Mais ce n'est pas avec rien que l'on peut vivre avec les gens du grand +monde, et regardez un peu cette bourse, monsieur.» + +Et il lui tendit une bourse de filet, présent d'Amélia, où se trouvait +le restant de la somme avancée par Dobbin. + +«Vous ne manquerez de rien, monsieur. Le fils d'un marchand anglais +ne doit manquer de rien. Mes guinées valent bien celles des autres, +George, mon garçon, et Dieu seul sait si je vous les refuse. Allez +chez M. Chopper demain, en passant par la Cité; il tient quelque chose +à votre disposition. Je ne vous refuserai jamais mon argent tant +que je serai sûr que vous fréquenterez la bonne société. C'est que, +voyez-vous, il y a toujours quelque chose à gagner dans la bonne +société. Je n'ai pas d'orgueil pour moi; ma naissance est des plus +humbles; mais les avantages seront pour vous. Tâchez d'en profiter: +fréquentez notre jeune noblesse. Elle en compte plus d'un, mon garçon, +qui n'a pas à dépenser un dollar contre vous une guinée, et pour ce +qui est des cotillons... (ici les sourcils du vieillard prirent un +air qui en disait plus long qu'il n'en savait) il faut que jeunesse +se passe. Seulement il y a une chose que je vous défends expressément; +autrement, vous n'obtiendrez plus un schelling de moi: c'est le jeu, +monsieur. + +--Cela va sans dire, monsieur. + +--Maintenant, revenons à cette petite Amélia. Croyez-vous donc que +vous n'avez pas mieux à prétendre qu'à la fille d'un agent de change? +George, je veux savoir votre pensée là-dessus. + +--Mon Dieu! monsieur, dit George en cassant des noix, c'est un +arrangement de famille; ce mariage est conclu depuis un siècle entre +vous et M. Sedley. + +--C'est la vérité; mais les positions changent, monsieur. J'avoue que +Sedley m'a aidé à faire ma fortune, ou plutôt m'a mis en passe de la +gagner par mes talents, mon génie et la brillante position que j'ai +acquise, je puis le dire, dans le commerce des suifs et dans la cité +de Londres. J'en ai déjà témoigné ma reconnaissance à Sedley, et il en +a éprouvé les effets, comme le marque mon livre de caisse. George, je +vous le dis en confidence, la tournure des affaires de M. Sedley ne me +plaît point. Mon premier commis, M. Chopper, ne l'aime pas non plus, +et c'est un vieux routier qui connaît la banque aussi bien qu'homme de +Londres. Hulker et Bullock lui battent froid. Il aura voulu jouer pour +son propre compte, c'est là toute ma peur. De plus, j'ai entendu dire +que _la Jeune-Amélie_, capturée par un corsaire américain, avait été +armée par lui. Ce qui est sûr, c'est que vous n'épouserez pas Amélia +avant que j'aie vu ses deux mille livres sterling. Je ne veux point +dans ma famille la fille d'un homme dont les affaires ne seraient pas +bonnes. Passez-moi le vin, monsieur, et sonnez pour le café.» + +Ceci dit, M. Osborne déploya la feuille du soir, et George reconnut +à ce signe que l'entretien était fini et que son père allait faire un +somme. + +Il monta rejoindre Amélia, se sentant en fort belle humeur. Depuis +bien longtemps il n'avait pas été aussi prévenant pour elle, +aussi empressé à la distraire, aussi tendre, aussi aimable dans la +conversation. Ah! sans doute son coeur généreux s'enflammait d'une +ardeur nouvelle à la pensée du malheur qui la menaçait, ou peut-être +la seule pensée de perdre cette chère petite fille la lui rendait +encore plus précieuse. + +Amélia vécut plusieurs jours des souvenirs de cette heureuse soirée. +Sa mémoire lui rappelait un mot, un regard, la romance qu'il avait +chantée, l'expression de sa figure lorsqu'il s'approchait d'elle ou la +contemplait de loin. Aucune des soirées passées chez M. Osborne ne lui +avait paru aussi rapide. Elle se sentit presque fâchée de voir arriver +M. Sambo, qui lui apportait son châle. + +Le lendemain, George vint tendrement prendre congé d'elle, puis se +rendit dans la Cité, où il alla voir M. Chopper, le premier commis de +son père. Il en reçut un morceau de papier qu'il échangea chez Hulker +et Bullock et qui lui remplit sa poche d'argent. Au moment où George +entrait dans la maison, le vieux John Sedley quittait le bureau du +caissier avec une figure fort triste. Mais le filleul était trop +joyeux pour remarquer la figure abattue du digne agent de change et +les regards affligés que l'excellent vieillard jetait de son côté. +Le jeune Bullock ne le reconduisit pas jusqu'à la porte en riant avec +lui, comme les jours précédents. + +Tandis que la porte de Hulker, Bullock et Comp. se refermait sur M. +Sedley, M. Quill, le caissier, dont les fonctions étaient de prendre +dans un tiroir les paquets de bank-notes et dans une sébille les +souverains pour les donner à qui de droit, M. Quill cligna de l'oeil +dans la direction de M. Driver, le commis du bureau de droite, et M. +Driver lui répondit par un autre clignement. + +«Valeur nulle, murmura M. Driver. + +--Qu'il ne faut prendre à aucun prix, répondit M. Quill. M. George +Osborne, voulez-vous vérifier?» + +George, en un tour de main, bourra ses poches de bank-notes, et il +paya le soir même à Dobbin les cinquante livres qu'il lui devait. + +Le même soir, Amélia lui écrivit une lettre des plus tendres et des +plus longues. Son coeur débordait d'amour, mais elle était encore en +proie à de funestes pressentiments, «Comment expliquer les farouches +regards de M. Osborne? lui demandait-elle; y aurait-il une brouille +entre mon père et lui?» Son pauvre père était revenu tout triste de la +Cité, et l'alarme était dans la maison. En somme, ses tendresses, ses +craintes, ses espérances et ses pressentiments montaient à un total de +quatre pages. + +«Pauvre petite Emmy, chère petite Emmy! elle est folle de moi, dit +George en lisant sa lettre; sacrebleu! ajouta-t-il, voilà un punch qui +m'a donné un affreux mal de tête!» Oh! oui, pauvre petite Emmy! + + + + +CHAPITRE XIV. + +Intérieur de miss Crawley. + + +Dans le même temps à peu près, on aurait pu voir, se dirigeant vers +une élégante maison de Park-Lane, une voiture de voyage avec une +losange sur la portière. Derrière la voiture était assise une femme +à l'air maussade, aux boucles pleureuses emprisonnées dans un voile +vert, et sur le siége trônait un gros domestique bouffi. C'était +l'équipage de notre amie miss Crawley, revenant du Hants. Les glaces +étaient levées. Le gros épagneul, qui d'ordinaire passait la tête et +la langue à l'une ou à l'autre portière, était couché sur les genoux +de la femme à l'air maussade. Quand le carrosse s'arrêta, il en +sortit, soutenue par de nombreux domestiques, une masse informe +enveloppée de châles, et une jeune dame qui accompagnait ce ballot de +vêtements. Sous cette épaisseur d'enveloppes se trouvait miss Crawley. +On la monta jusqu'à sa chambre, on la mit au lit, et on entretint +auprès d'elle une température de malade. Des estafettes furent +envoyées aux médecins et aux hommes de l'art. Ceux-ci arrivèrent +aussitôt, se réunirent en consultation, indiquèrent un régime et +prirent leurs chapeaux. La jeune compagne de miss Crawley s'était +présentée pour recevoir leurs instructions, et elle administra les +médicaments prescrits par les hommes de l'art. + +Le capitaine Crawley, des gardes, arriva le lendemain de la caserne +de Knightsbridge. Pendant que son coursier noir piaffait sur la paille +étendue devant la porte de la malade, il s'enquérait avec sollicitude +de l'état de sa respectable parente. Il semblait éprouver pour +celle-ci une tendresse des plus violentes. Aux premiers pas qu'il +fit dans la maison, il rencontra la femme de chambre de miss Crawley, +toute découragée et plus maussade que d'habitude, puis miss Briggs, +la demoiselle de compagnie, tout éplorée dans le salon désert. À +la nouvelle de l'indisposition de son amie bien-aimée, elle était +accourue en toute hâte pour s'asseoir à ce lit de souffrance, +dont elle, miss Briggs, avait si souvent adouci les amertumes. Et +maintenant on lui refusait l'entrée de la chambre de miss Crawley. +Une étrangère présentait à sa place les potions à sa chère amie; une +étrangère venue de la province, cette odieuse miss.... Les larmes +étouffaient la voix de la dame de compagnie, et elle en était réduite +à ensevelir ses affections froissées et son pauvre nez rouge dans son +mouchoir de couleur. + +Rawdon Crawley fit passer son nom par la femme de chambre à l'air +maussade, et la nouvelle compagne de miss Crawley arriva sur la pointe +du pied, mit sa petite main dans celle de l'officier qui s'empressait +à sa rencontre, et, jetant un regard de dédain sur la consternée miss +Briggs, fit signe au guerrier de la suivre hors du salon. Elle le +conduisit dans la salle à manger maintenant déserte, et dont les murs +avaient été jadis les témoins de si splendides festins. + +Ces deux personnes causèrent dix minutes ensemble, s'entretenant sans +aucun doute de la malade qui se trouvait à l'étage supérieur; après +quoi la sonnette retentit avec force et au même instant entra M. +Bowls, le gros sommelier de miss Crawley, qui, pour dire vrai, avait +écouté au trou de la serrure la plus grande partie de la conversation. +Le capitaine sortit en tordant ses moustaches, et enfourcha son cheval +qui piaffait toujours sur la paille, à la grande admiration des gamins +amassés dans la rue. + +Il fit faire de gracieuses courbettes à son cheval, tout en jetant un +dernier coup d'oeil vers la fenêtre de la salle à manger, où s'était +montrée un instant, pour disparaître presque aussitôt, la figure de la +jeune personne dont nous venons de parler; elle retournait sans doute +à l'étage supérieur pour y donner ses soins inspirés par pure charité. + +Quelle pouvait être cette jeune femme? c'est à vous que je le demande. +Le soir même était servi dans la salle à manger un petit dîner pour +deux personnes: mistress Firkin, la femme de chambre de miss Crawley, +se rendit alors auprès de sa maîtresse et y fit ses embarras en +l'absence de la nouvelle garde-malade, assise en compagnie de miss +Briggs devant un simple mais appétissant dîner. + +Briggs était dominée par une trop vive émotion pour avoir la force +d'avaler un morceau. La même jeune personne découpa une volaille +avec une adresse remarquable et demanda la sauce d'une voix si bien +articulée que la pauvre Briggs, qui l'avait devant elle, sauta sur sa +chaise, faillit casser la saucière et retomba de nouveau dans son état +d'affaissement et de torpeur. + +«Vous ne feriez pas mal de donner un verre de vin à miss Briggs, dit +la même personne à M. Bowls, le gros domestique de confiance.» + +Il obéit à cet ordre; miss Briggs prit le verre machinalement, l'avala +de même, puis poussa un soupir et se mit à jouer avec son poulet sur +son assiette. + +«Je crois que nous pourrons faire notre service nous-mêmes, n'est-ce +pas, miss Briggs? dit la même personne avec un organe caressant; nous +vous remercions de vos bons offices, maître Bowls, et, si cela vous +est égal, nous sonnerons quand nous aurons besoin de vous.» + +Le sommelier descendit, et, chemin faisant, il accabla des plus +horribles malédictions un pauvre domestique son subordonné. + +«C'est pitié de vous voir dans cet état, miss Briggs, dit la jeune +dame d'un air froid et légèrement moqueur. + +--Ma bonne amie est si malade, et ne veut.... eu.... eu.... pas me +voir, sanglota miss Briggs dans un nouvel accès de douleur. + +--Cela ne va plus si mal; consolez-vous, chère miss Briggs, elle a +un peu trop mangé; voilà tout. Elle se sent beaucoup mieux; elle sera +dans peu complétement remise. Les ventouses et le traitement médical +l'ont bien affaiblie; mais dans peu elle aura repris ses forces. Je +vous en prie, consolez-vous et prenez encore un verre de vin. + +--Mais pourquoi ne veut-elle plus me voir? disait miss Briggs en +gémissant. Oh! Mathilde! après vingt-quatre ans d'affection la plus +tendre, est-ce là le sort que vous réserviez à votre pauvre Arabelle? + +--Ne vous lamentez pas tant, pauvre Arabelle! reprit l'autre avez un +sourire imperceptible; elle ne veut point vous voir parce qu'elle +dit que vous ne la soignez pas aussi bien que moi. Allez! je n'ai +pas grand plaisir à rester sur pied toute ma nuit; je vous céderais +volontiers la place. + +--N'ai-je pas pris soin de cette chère créature pendant longues +années? reprit Arabelle; et maintenant.... + +--Maintenant elle en préfère une autre. Eh bien! les malades ont +des lubies; il faut subir leurs caprices. Quand elle ira bien, je +partirai. + +--Jamais! jamais! s'écria Arabelle en fourrant la moitié de son nez +dans son flacon de sels. + +--Que voulez-vous dire, miss Briggs? qu'elle n'ira jamais bien, ou que +je ne partirai jamais? reprit l'autre avec le même entrain. Peuh! elle +sera au mieux dans une quinzaine, et alors j'irai retrouver mes petits +élèves à Crawley-la-Reine, et leur mère qui est bien plus malade que +notre amie. Il ne faut pas être jalouse de moi, ma chère miss Briggs; +je suis une pauvre petite fille sans amis et bien inoffensive. Je ne +prétends point vous supplanter dans les bonnes grâces de miss Crawley. +Une semaine après mon départ, elle ne pensera plus à moi, tandis que +son affection pour vous est l'ouvrage de bien des années. Donnez-moi +un peu de vin, ma chère Briggs, et soyons amies; car, je vous +l'assure, j'ai bien besoin d'avoir des amis.» + +La pauvre Briggs, au coeur tendre et sans fiel, répondit à cet appel +en tendant silencieusement la main. Mais elle n'en était pas moins +chagrine de se voir délaissée, et donnait un libre cours à ses amères +récriminations contre les caprices de sa Mathilde. Au bout d'une +demi-heure, après le repas terminé, miss Rebecca Sharp, car, chose +qui vous surprendra sans doute, tel était le nom de la personne en +question, miss Rebecca Sharp remonta vers la malade, et, avec les +détours les plus polis, elle congédia l'infortunée Firkin. + +«Merci, mistress Firkin, cela suffit, vous faites à merveille. Je vous +sonnerai s'il manque quelque chose; merci bien.» + +Firkin descendit les escaliers, tourmentée par une effroyable tempête +de jalousie, d'autant plus terrible qu'il la fallait renfermer au fond +du coeur. + +Était-ce le souffle de cette tempête qui entre-bâilla la porte du +salon lorsqu'elle arriva sur le palier du premier étage? Non, cette +porte était doucement ouverte par la main de miss Briggs. Briggs avait +fait le guet, Briggs avait entendu le bruit des pas de Firkin sur les +marches de l'escalier, le choc de la cuiller contre les bords de la +tasse que descendait la malheureuse exilée. + +«Eh bien! Firkin? dit-elle comme l'autre entrait dans la pièce; eh +bien! Jane? + +--Cela va de pis en pis, miss Briggs, dit Firkin en branlant la tête. + +--Elle ne se sent donc pas mieux? + +--Elle ne m'a parlé qu'une seule fois. Je lui demandais si elle se +trouvait plus à son aise; elle m'a répondu de taire mon bec. Oh! miss +Briggs, je ne me serais jamais attendue à rien de pareil.» + +Les grandes eaux recommencèrent à jouer. + +«Quel est cette miss Sharp, Firkin? Ah! je ne me doutais guère, en +prenant part aux réjouissances de Noël chez mes bons amis, le révérend +Lionnel Delamarre et son aimable femme, non, je ne me doutais +guère que je trouverais une étrangère installée à ma place dans les +affections de cette chère, toujours chère Mathilde.» + +Comme on peut le voir à son langage, miss Briggs possédait une +teinture littéraire et sentimentale; elle avait jadis publié, par +souscription, un volume de poésie, les _Chants d'un rossignol_. + +«Voyez-vous, miss Briggs, cette jeune fille leur a tourné l'esprit à +tous, répondit Firkin; sir Pitt aurait bien voulu la garder avec +lui, mais il n'ose rien refuser à miss Crawley. Mistress Bute, au +presbytère, n'en est pas moins entichée; ils en sont tous à ne pouvoir +se passer d'elle. Le capitaine l'aime à la folie, et M. Crawley en est +jaloux. Depuis que miss Crawley a eu son indisposition, elle ne veut +plus souffrir auprès d'elle que miss Sharp. Expliquez-moi cela, +car pour moi je n'y comprends rien. On dirait qu'elle les a tous +ensorcelés.» + +Rebecca passa la nuit entière au chevet de miss Crawley. La nuit +suivante, la bonne dame dormait d'un si profond sommeil que Rebecca +eut le temps de prendre plusieurs heures de repos sur un sofa, au pied +du lit de sa protectrice. Peu de jours après miss Crawley se trouva +si bien qu'elle eut la force de se lever, et, pour son plus grand +divertissement, Rebecca lui donna traits pour traits la représentation +de miss Briggs et de sa douleur. Ses sanglots étouffés, sa manière de +se frotter la face avec son mouchoir, tout cela fut rendu avec un si +admirable naturel que miss Crawley reçut de la façon la plus gaie la +visite des docteurs, ce qui les étonna davantage, car ils trouvaient +toujours cette enfant du siècle en proie au plus terrible abattement, +à toutes les horreurs de la mort, dès qu'elle éprouvait le moindre +malaise. + +Le capitaine Crawley ne manquait pas un seul jour de venir, et Rebecca +lui faisait le bulletin de la santé de sa tante. La convalescence fut +si rapide que bientôt la pauvre miss Briggs fut admise au bonheur +de voir son amie. Les personnes au coeur sensible pourront seules se +faire une idée des émotions larmoyantes de ce tempérament sentimental +et du caractère touchant de cette entrevue. + +Miss Crawley eut du plaisir à voir miss Briggs. Rebecca contrefaisait +la pauvre fille à sa barbe avec une admirable gravité, et la +caricature n'en était que plus piquante pour sa vénérable protectrice. + +Les causes de la déplorable indisposition de miss Crawley et de son +départ de la maison de son frère sont d'une nature si peu romantique, +qu'on serait gêné de les expliquer dans un roman destiné à une société +élégante et sentimentale. Comment, en effet, faire comprendre à une +femme délicate et du grand monde que miss Crawley avait trop bu et +trop mangé, et que l'abus du homard à un souper de la cure était +l'origine de l'indisposition qu'elle s'obstinait à attribuer à +l'humidité du temps? Le malaise fut si violent que Mathilde, suivant +l'expression du révérend, avait bien manqué de faire le grand saut. +L'attente du testament avait donné la fièvre à toute la famille, et +Rawdon Crawley se voyait à la tête de quarante mille livres pour le +commencement de la saison de Londres. M. Crawley envoya à sa vieille +tante un choix de ses brochures religieuses pour la préparer à +quitter la Foire aux Vanités et Park-Lane pour un autre monde. Mais +un excellent médecin de Southampton appelé à temps triompha du homard +qui, un peu plus, serait devenu fatal à la vieille fille, et lui donna +assez de force pour la mettre en état de revenir à Londres. + +Le baronnet ne dissimula point son excessive mauvaise humeur sur le +dénoûment de cette affaire. + +Tandis que chacun se montrait fort empressé autour de miss Crawley, +et que des messagers, envoyés d'heure en heure du presbytère, +rapportaient des nouvelles de sa santé à ses affectionnés parents, +dans une autre partie de la maison se trouvait une dame beaucoup +plus malade, mais à qui on ne faisait aucune attention. C'était lady +Crawley elle-même. En la voyant, le bon docteur avait secoué la tête: +sir Pitt n'avait consenti à cette visite que parce qu'elle ne lui +coûtait rien. Il tirait ainsi parti de l'indisposition de miss +Crawley. On laissait milady toute seule dans sa chambre, abandonnée +aux progrès du mal; on ne prenait guère plus garde à elle qu'à une +mauvaise herbe du parc. + +Les jeunes demoiselles se trouvaient privées de l'inestimable +enseignement de leur gouvernante; car miss Sharp était une +garde-malade si dévouée que miss Crawley ne voulait recevoir ses +potions d'aucune autre main. Firkin était déjà supplantée longtemps +avant le retour de sa maîtresse de Crawley-la-Reine. Mais cette fidèle +domestique trouvait au moins dans sa tristesse une consolation à +retourner à Londres, à voir miss Briggs, à souffrir avec elle les +tortures de la jalousie, à partager avec elle les chagrins de leur +disgrâce commune. + +Le capitaine Rawdon s'était fait accorder un supplément de congé à +cause de la maladie de sa tante, et il restait religieusement à la +maison. Il était toujours à la porte de sa chambre, et il s'y trouva +plus d'une fois face à face avec son père. Arrivait-il sans penser à +mal par le corridor, aussitôt son père ouvrait sa porte, et la figure +crochue du vieux baronnet apparaissait dans la fente. Quel motif +avaient-ils de s'épier ainsi l'un l'autre? Ah! c'était sans doute un +généreux sentiment de rivalité, c'était à qui serait le plus empressé +autour du lit de la malade. Rebecca venait les consoler et leur rendre +à tous deux du courage, ou plutôt elle le faisait tantôt pour l'un et +tantôt pour l'autre. C'est que ces deux honnêtes personnages étaient +bien désireux d'avoir des nouvelles de la malade par son messager de +confiance. + +Au dîner, où elle ne paraissait qu'une demi-heure, elle s'interposait +pour les maintenir en bonne intelligence; puis après, elle +disparaissait pour le reste de la nuit. Alors Rawdon partait pour le +dépôt, à Mudbury, laissant son papa dans la société de M. Horrocks et +de son rhum. Miss Sharp passa ainsi une quinzaine bien fatigante et +presque mortelle dans la chambre de miss Crawley; mais ses petits +nerfs semblaient être d'acier. Les fatigues et l'ennui qui sont le +partage d'une garde-malade ne pouvaient lasser son dévouement à toute +épreuve. + +Jamais une plainte de sa part sur ses forces épuisées, sur les +dérangements de la nuit, sur la mauvaise humeur de la malade, sur sa +colère, sur ses terreurs de la mort; car la vieille dame passait de +longues heures à pousser des cris perçants dans l'effroi de cette +autre vie dont elle n'avait jamais l'air de se douter quand elle était +en bonne santé. Figurez-vous, aimable lectrice, une vieille femme +mondaine, égoïste, désagréable, au coeur sec, se tordant au milieu des +angoisses de la douleur et de l'épouvante; mettez-vous bien ce tableau +dans la tête, et, avant d'atteindre la vieillesse, apprenez à aimer et +à prier! + +Sharp veillait sur cette malade peu attrayante avec une patience +inaltérable; rien n'échappait à sa vigilance, et son zèle exemplaire +lui faisait tout prévoir. Pendant cette maladie, elle se montra +toujours alerte, dormant peu, éveillée au moindre bruit, et se +contentant tout au plus de quelques instants de repos. À peine +surprenait-on sur sa figure les traces de la fatigue. Son teint +pouvait être un peu plus pâle, ses yeux marqués d'un cercle un peu +plus noir que de coutume; mais, hors de la chambre de la malade, on +la trouvait toujours souriante, fraîche et bien mise, et, sous son +peignoir et son bonnet, elle était aussi séduisante que dans les plus +belles robes de bal. + +Le capitaine, du moins, le pensait ainsi et l'aimait à en devenir fou. +La flèche empennée de l'amour avait traversé son épaisse enveloppe. +Six semaines de rapports continuels et de vie commune avaient suffi +pour lui faire rendre les armes. Il mit dans sa confidence sa tante +du presbytère et tous ceux qui voulaient l'entendre. Mistress Bute le +plaisantait à ce propos; depuis longtemps elle s'était aperçue de +sa forte passion; elle lui disait de prendre garde, et finissait par +avouer que miss Sharp était la créature de l'Angleterre la plus vive, +la plus adroite, la plus originale, la plus naturelle et la plus +affectueuse. Rawdon ne devait pas jouer ainsi avec les affections de +cette jeune fille; car la chère miss Crawley ne le lui pardonnerait +jamais. Elle aussi était dans l'admiration de la petite gouvernante, +et l'aimait comme une fille. Le devoir commandait à Rawdon de +retourner à son régiment, dans la Babylone moderne, et de ne point +abuser des sentiments confiants d'une pauvre innocente. + +Plus d'une fois cette excellente dame, touchée des peines de coeur du +jeune militaire, lui donna l'occasion de voir miss Sharp à la cure et +de la reconduire au château, comme nous l'avons vu plus haut. Quand +de certains hommes vous aiment, mesdames, il ont beau voir la ligne +et l'hameçon et tout l'attirail qui va servir à les prendre, ils n'en +sont pas moins à tourner béants autour de l'amorce, il faut qu'ils y +viennent et qu'ils l'avalent. Les voilà pris, les voilà frétillant +sur le sable. Rawdon reconnut bien vite chez mistress Bute l'intention +manifeste de le faire tomber dans les filets de Rebecca. Il ne voyait +pas bien loin, il est vrai; mais enfin un certain usage du monde +faisait, à l'aide de la réflexion, pénétrer à travers les discours de +mistress Bute une faible lueur dans cette âme enveloppée de ténèbres. + +«Retenez bien mes paroles, Rawdon, lui disait-elle; miss Sharp sera un +jour de votre famille. + +--Et à quel titre, mistress Bute? disait l'officier en riant. Sera-ce +comme ma cousine? François est fort tendre avec elle? est-ce là ce que +vous voulez dire? + +--Mieux encore, reprenait mistress Bute avec un éclair dans les yeux. +Elle ne sera pas pour Pitt, c'est là qu'est votre erreur. Non, non, ce +pied-plat n'en goûtera pas, et puis d'ailleurs il a un engagement +avec Jane de la Moutonnière. Vous autres hommes, vous avez les yeux +bouchés; vous êtes de crédules et aveugles créatures. S'il arrive +quelque accident à lady Crawley, voulez-vous savoir ce qui en +résultera? Miss Sharp deviendra votre belle-mère.» + +À cette annonce, le chevalier Rawdon Crawley, pour témoigner de +sa surprise, souffla comme un cachalot. Il n'avait pas à dire non: +l'inclination peu dissimulée de son père pour miss Sharp ne lui +avait point échappé. Il connaissait fort bien le tempérament du vieux +baronnet: c'était un homme fort peu en peine des délicatesses de +conscience. Sans demander une plus longue explication, il entra au +logis en tordant sa moustache, et bien convaincu qu'il tenait enfin le +secret de la diplomatie de mistress Bute. + +«En vérité, c'est très-mal, c'est très-mal, en vérité, pensa Rawdon; +cette pauvre femme ne cherche qu'à jeter le discrédit sur la pauvre +enfant, pour l'empêcher d'entrer dans la famille et de devenir lady +Crawley.» + +Quand il fut seul avec Rebecca, il la plaisanta avec son bon goût +ordinaire sur les inclinations du baronnet pour elle. Celle-ci +redressa la tête avec un air de suprême dédain, le regarda en face et +lui dit: + +«Eh bien! supposons qu'il soit fou de moi. Je le connais pour ce qu'il +vaut, lui et bien d'autres de son espèce. Vous ne pensez pas au moins +qu'il me fasse peur, capitaine Crawley. Vous n'avez pas dans la tête +que je sois incapable de défendre mon honneur, dit cette petite femme +avec un regard de reine. + +--Oh!... ah!... hé!... vous êtes avertie.... vous savez.... et puis +voilà.... balbutia le tortilleur de moustaches. + +--Croiriez-vous donc à quelque honteuse intrigue?? reprit-elle avec un +accent d'indignation. + +--Oh!... dieux!... en vérité.... miss Rebecca, fit entendre le dragon +à la langue pâteuse. + +--Vous ne me supposez donc pas le sentiment de ma dignité personnelle, +parce que je suis pauvre et sans amis, et que les gens riches +eux-mêmes en manquent souvent? Toute gouvernante que je suis, il ne +faut pas croire que j'aie moins de jugement, de délicatesse, que je +sois de moins bonne race que tous vos hobereaux de l'Hampshire? Je +suis une Montmorency, pensez-y bien. Une Montmorency ne vaut-elle pas +une Crawley?» + +Lorsque miss Sharp, dans les grandes circonstances, faisait allusion +à sa lignée maternelle, elle prenait un accent légèrement étranger qui +ajoutait un grand charme à sa voix naturelle claire et sonore. + +«Non, non, continua-t-elle en s'enflammant de plus en plus dans son +apostrophe au capitaine; je puis endurer la pauvreté, mais non le +déshonneur; l'oubli, mais non l'insulte, surtout l'insulte venant.... +de vous!» + +Son émotion prenant alors un libre cours, elle versa un torrent de +larmes. + +«Le diable m'emporte, miss Sharp.... Rebecca.... Pour l'amour du +ciel.... Sur mon âme, je donnerai bien mille livres.... Arrêtez, +Rebecca....» + +Mais elle était déjà partie pour aller faire ce jour-là la promenade +de miss Crawley. Ceci se passa avant l'indisposition mentionnée plus +haut. Au dîner, Rebecca fut plus sémillante et plus gaie que jamais. +Elle n'avait pas l'air de s'apercevoir des signes, des clignements +d'yeux, des supplications maladroites de l'officier aux gardes; elle +le laissait à son humiliation et aux tortures de son fol amour. Chaque +jour la grosse cavalerie de Crawley essuyait quelque nouvelle déroute. +Le gros officier en perdait la tête et n'en était que plus fou et plus +amoureux. + +Si le baronnet de Crawley-la-Reine n'avait pas eu sans cesse devant +les yeux la crainte de perdre l'héritage de sa soeur, il n'aurait +jamais consenti à priver ses filles des utiles enseignements de leur +incomparable gouvernante. Le vieux château, en son absence, avait +l'air d'un désert, tant Rebecca avait su s'y rendre utile et agréable. +Sir Pitt n'avait plus ses lettres copiées et corrigées; ses écritures +n'étaient plus au courant; les affaires de sa maison et ses +nombreux dossiers souffraient beaucoup depuis le départ de son petit +secrétaire. Il était facile de voir quel besoin il avait d'un +tel secours, d'après le style, la rédaction et l'orthographe des +nombreuses lettres qu'il lui envoyait, avec prière et même avec +recommandation expresse de les corriger. Presque chaque jour on +apportait une lettre du baronnet, adressant à Becky les plus vives +instances pour son retour; à miss Crawley les raisonnements les +plus pathétiques au sujet de l'interruption fielleuse apportée dans +l'éducation de ses filles. C'était de la rhétorique perdue à l'endroit +de miss Crawley. + +Miss Briggs n'avait pas reçu positivement son congé comme demoiselle +de compagnie; mais sa place devenait une sinécure dérisoire. Elle +vivait désormais ou dans le salon, en société du gros épagneul, ou de +temps à autre dans le cabinet de la femme de charge, avec la maussade +Firkin. Cependant, bien que la vieille dame ne voulût en aucune +manière entendre au départ de Rebecca, celle-ci n'était point +installée comme titulaire de l'emploi à Park-Lane. Miss Crawley, à +l'exemple de beaucoup de gens riches, avait l'habitude d'accepter de +ses inférieurs tous les services qu'elle pouvait en tirer, et, sans +plus se faire de bile, de les camper là dès qu'elle n'en sentait plus +le besoin. La reconnaissance chez certaines personnes riches est peu +commune et presque inconnue; elles reçoivent les services des gens +nécessiteux comme chose qui leur est due. Et de quel droit vous +plaindriez-vous, parasites et pauvres gueux? Votre amitié pour les +riches est à peu près aussi sincère que celle qu'ils vous témoignent +en retour. C'est l'argent que vous aimez, et non pas l'homme; et, si +les rôles étaient intervertis entre Crésus et son laquais, vous savez +bien, mendiants de bonne maison, de quel côté se tourneraient vos +flatteries. + +En dépit du naturel et de la vivacité de Rebecca, de ses airs toujours +si avenants et si aimables, il pouvait bien se faire que notre vieille +rusée de Londres, à laquelle on prodiguait ces trésors d'amitié, +conçût quelques vagues soupçons sur le dévouement de sa garde-malade +et nouvelle amie. Miss Crawley avait souvent ruminé ce principe dans +sa tête, qu'on ne fait rien pour rien. Si elle jugeait les sentiments +des autres sur les siens, elle devait arriver nécessairement à cette +conclusion; et le fond de ses réflexions devait être que ceux-là ne +peuvent avoir d'amis, qui ne sont préoccupés que d'eux-mêmes. + +Quoi qu'il en soit, Becky lui était d'une grande utilité et d'une +grande distraction. Aussi la généreuse miss Crawley lui avait-elle +donné deux robes neuves, un vieux collier et un châle. C'était à elle +qu'elle se plaignait de ses amis les plus intimes: peut-on donner +une plus grande preuve de confiance et d'amitié? Elle lui bâtissait +parfois les plus brillants projets d'avenir, comme, par exemple, de +la marier à Clump, son apothicaire, ou de lui procurer quelque +établissement avantageux du même genre; le moins c'était de la +renvoyer à Crawley-la-Reine quand elle serait lasse de l'avoir auprès +d'elle et que la saison de Londres commencerait. + +Dès que miss Crawley, entrée en convalescence, put descendre au salon, +Becky lui chanta des romances et inventa mille moyens de la distraire. +Quand elle fut assez bien pour sortir en voiture, Becky l'accompagna. +Dans les promenades qu'elles firent ensemble, parmi toutes les +maisons où l'amitié bienveillante de miss Crawley pouvait l'aider +à s'introduire, miss Sharp dirigea ses tentatives du côté de +Russell-Square, vers la maison de John Sedley esquire. + +Avant d'en venir à une visite, bien des lettres avaient été échangées +entre les deux amies. Pendant le temps de la résidence de Rebecca +dans le Hampshire, leur amitié éternelle avait, s'il faut l'avouer, +souffert une baisse considérable, et son grand âge la rendait si +branlante et si caduque, qu'elle était menacée d'un prochain trépas. +Et puis les deux jeunes filles avaient eu chacune à songer à leurs +affaires; tandis que Rebecca cherchait à s'avancer de plus en plus +dans l'esprit de ceux dont elle dépendait, Amélia restait toujours +absorbée dans la même idée. Les jeunes filles, en se retrouvant, se +jetèrent dans les bras l'une de l'autre avec cette impétuosité qui +caractérise les affections de la jeunesse. Rebecca joua son rôle +dans cette rencontre avec la plus bruyante et la plus démonstrative +tendresse. La pauvre Amélia rougit, embrassa son amie et se trouva +coupable d'un peu de froideur à son égard. + +Cette première entrevue fut très-courte. Amélia était prête à sortir. +Miss Crawley attendait en bas dans sa voiture. Ses gens s'étonnaient +de se trouver en pareil lieu, et regardaient l'honnête Sambo, le nègre +de notre connaissance, comme un des naturels de l'endroit. Mais +quand Amélia descendit avec sa figure sereine et souriante pour être +présentée par son amie à miss Crawley, qui désirait la voir et était +trop mal pour quitter sa voiture, l'aristocratie galonnée de Park-Lane +fut plus que jamais surprise de rencontrer une pareille merveille à +Bloomsbury, et miss Crawley se sentit prendre aux charmes de la figure +aimable et rougissante de cette jeune fille, qui venait avec grâce et +timidité présenter ses hommages à la protectrice de son amie. + +«Quelle charmante tournure, ma chère, quelle douce voix! dit miss +Crawley pendant la route, après cette courte entrevue. Ma chère +Sharp, votre jeune amie est charmante. Faites-la venir à Park-Lane, +entendez-vous?» + +Miss Crawley avait bon goût, comme on voit: du naturel dans les +manières, joint à un peu de timidité, avait le don de la charmer. +Elle aimait les jolis minois, mais comme on aime à s'entourer de beaux +tableaux et de belle porcelaine. Ce jour-là, à diverses reprises, elle +parla avec enthousiasme d'Amélia; elle en entretint son neveu Rawdon, +qui vint religieusement partager, à dîner, le poulet de sa tante. + +Rebecca s'empressa aussitôt d'ajouter qu'Amélia allait sous peu se +marier au lieutenant Osborne; que c'était une ancienne passion. + +«Il appartient à un régiment de ligne?» demanda le capitaine Crawley; +puis, après un petit effort de mémoire, il se souvint, ainsi qu'il +convenait à un homme au service, qu'il devait être sur les cadres du +***e régiment. + +Rebecca crut se rappeler que c'était en effet le numéro du régiment. + +«Le capitaine, ajouta-t-elle, s'appelle le capitaine Dobbin. + +--Une grande perche toute dégingandée, reprit Crawley, et qui s'en va +de droite et de gauche; ah! je le connais bien. Osborne est un beau +jeune homme avec d'épaisses moustaches noires. + +--Colossales! reprit Rebecca Sharp. Elles lui donnent de la fierté, je +vous assure, à raison de leur dimension.» + +Le capitaine Rawdon Crawley fit alors entendre un gros rire; et les +dames le pressant de s'expliquer, il se disposa à les satisfaire dès +que son accès d'hilarité fut passé. + +«Il s'imagine, dit-il, savoir jouer au billard. Je lui ai gagné +deux cents livres sterling, au Cocotier. C'est qu'il a encore des +prétentions, ce jeune imprudent. Il aurait joué sa chemise ce jour-là, +sans son ami le capitaine Dobbin, qui l'a emmené de force; que la +peste l'étrangle! + +--Rawdon, Rawdon, ne vous faites pas plus noir que vous n'êtes, reprit +miss Crawley, fort réjouie de cette histoire. + +--C'est que, voyez-vous, madame, ce garçon est jobard comme il n'y en +a pas. Tarquin et Deuceace lui soutirent tout l'argent qu'ils veulent. +Il irait au diable pour se faire voir avec des monseigneurs. Il leur +paye des dîners à Greenwich, où ils amènent toute leur société. + +--Et c'est ce qu'il y a de mieux en fait de société? + +--Excellente, miss Sharp, excellente, comme cela doit être. On n'en +voit pas beaucoup comme cela. Ah! ah! ah!» + +Et le capitaine Rawdon de rire de plus belle, s'imaginant avoir fait +une délicieuse plaisanterie. + +«Rawdon! Rawdon! vous êtes une mauvaise langue! lui cria sa tante. + +--Son père est, à ce qu'on dit, un marchand de la Cité immensément +riche; et, ma foi, tous ces marchands de la Cité ont besoin d'être +saignés. Nous ne sommes pas à bout de compte avec lui, je vous assure. +Ah! ah! ah! + +--Fi donc! capitaine Crawley! j'en informerai Amélia. Un mari joueur! + +--Oh! c'est affreux, n'est-ce pas?» dit le capitaine d'un ton +solennel. Puis il ajouta aussitôt comme frappé d'une soudaine +inspiration: «Eh bien! madame, vous devriez le recevoir ici. + +--Est-il présentable? demanda la tante. + +--Présentable? mais oui, comme tout le monde, répondit le capitaine +Crawley. Il faudra l'avoir quand vous commencerez à recevoir un peu; +et sa.... comment l'appelez-vous déjà?... sa belle adorée.... enfin, +miss Sharp, vous savez bien.... qu'il nous l'amène. Moi, je vais lui +écrire un billet pour l'engager à venir, et nous verrons s'il est +aussi fort au piquet qu'au billard. Son adresse, miss Sharp?» + +Miss Sharp donna à Crawley l'adresse du lieutenant, et, peu de jours +après cette conversation, le lieutenant Osborne recevait une lettre +couverte des jambages boiteux du capitaine Rawdon, avec une invitation +de la part de miss Crawley. Rebecca envoya une autre invitation à sa +chère Amélia, qui n'hésita point à accepter, quand elle eut appris que +George devait être de la partie. Amélia, en conséquence, alla passer +la matinée chez les dames de Park-Lane, si bienveillantes pour elle. +Rebecca affecta un air de majestueuse protection. Elle était sans +contredit plus adroite que son amie; et, comme celle-ci se renfermait +dans un rôle de douceur et d'abnégation et cédait à quiconque voulait +la dominer, elle subit les usurpations de Rebecca avec une douceur +et une bonté inaltérables. Miss Crawley se montrait d'une amabilité +remarquable. Son enthousiasme pour la petite Amélia était poussé +au fanatisme. Elle n'était pas plus gênée pour parler d'elle en sa +présence que si c'eût été une poupée, une femme de chambre ou un +tableau. Son admiration dépassait toute limite. J'admire fort cette +admiration que le beau monde tient toujours au service d'une classe +inférieure. On a de quoi être flatté de tant de condescendance. Cette +bienveillance exagérée de miss Crawley finissait par peser beaucoup à +la pauvre petite Amélia, et peut-être bien, parmi les trois dames de +Park-Lane, la plus aimable à son goût était l'honnête miss Briggs. +Elle sympathisait avec l'honnête Briggs comme avec une personne +serviable et délaissée. Du reste, il lui manquait complétement ce +qu'on appelle le savoir-faire. + +George avait cru venir dîner en garçon avec le capitaine Crawley. +La grande voiture bourgeoise des Osborne transporta leur héritier de +Russell-Square à Park-Lane; ses jeunes soeurs, qui n'étaient point +invitées, dissimulèrent la mortification qu'elles éprouvaient de cette +omission. Toutefois, elle cherchèrent le nom de sir Pitt Crawley dans +le Dictionnaire de la noblesse, et étudièrent tous les détails donnés +par ce livre sur la famille Crawley, sur sa généalogie, sur les Binkie +et leur parenté, etc.... Rawdon Crawley fit à George Osborne un bon et +aimable accueil; il le loua sur son talent au billard, et se mit à sa +disposition pour la revanche. Il adressa à Osborne quelques questions +sur son régiment, et aurait engagé un piquet séance tenante, si miss +Crawley n'avait formellement banni de sa maison toute espèce de jeu. +Ce jour-là, le jeune lieutenant remporta sa bourse aussi pleine qu'il +l'avait apportée, au grand déplaisir de son amphitryon. Cependant +ils prirent rendez-vous pour aller voir, le lendemain, un cheval que +Crawley voulait vendre, pour l'essayer au Park, dîner ensemble et +passer la soirée en joyeuse compagnie. + +«C'est-à-dire, si vous n'êtes pas à soupirer aux pieds de miss Sedley, +fit Crawley avec un coup d'oeil d'intelligence. Pour jolie, en voilà +une qui l'est assurément,» eut-il la bonté d'ajouter. + +Osborne ne devait point aller soupirer le lendemain; il aurait donc un +véritable plaisir à rejoindre le capitaine Crawley. + +«Au fait, comment va la petite miss Sharp? demanda George à son ami, +tout en vidant un verre de liqueur. C'est une bonne petite fille. +En êtes-vous contents, à Crawley-la-Reine? continua-t-il d'un air de +suffisance. Miss Sedley avait pour elle une grande tendresse, l'année +dernière.» + +Les petits yeux bleus du capitaine Crawley avaient lancé au lieutenant +un regard plein de férocité, lorsque ce dernier s'était avancé pour +renouer connaissance avec la jolie gouvernante. Mais l'accueil qu'il +reçut de la jeune personne fut bien propre à apaiser toutes les +jalousies qui pouvaient gonfler le coeur de l'officier aux gardes. + +Après sa présentation à miss Crawley, Osborne se tourna vers Rebecca +d'un air protecteur et hautain, et, se disposant à la prendre sous +son bienveillant patronage, il lui tendit d'abord la main comme à +l'ancienne amie d'Amélia, et lui dit: + +«Eh bien! miss Sharp, comment vous portez-vous?» + +En même temps, il allongeait la main gauche de son côté, s'attendant à +la trouver toute fière de l'honneur qu'il lui faisait. + +Miss Sharp lui présenta seulement son petit doigt, et lui fit un petit +salut si glacial et si dédaigneux, que Rawdon Crawley, qui, de +l'autre pièce, surveillait tous les détails de cette aventure, ne +put s'empêcher de rire de l'embarras du lieutenant, qui d'abord avait +tressailli, puis, après une pause, s'était décidé enfin, d'une manière +assez maladroite, à prendre l'unique doigt qu'on lui tendait. + +«Elle en revendrait au diable, par ma foi, se disait le capitaine ravi +de son aplomb, tandis que le lieutenant, ne sachant comment entamer +la conversation, demandait à Rebecca si elle se trouvait bien dans sa +nouvelle place. + +--Ma place? dit miss Sharp avec froideur. Vous êtes bien bon d'y +penser! mais oui, c'est une assez bonne place. Les gages sont assez +honnêtes; cependant miss Wirt en a peut-être davantage pour l'engager +à rester auprès de vos soeurs, à Russell-Square; et comment vont ces +jeunes dames? quoique je puisse bien me dispenser de m'informer de +leurs nouvelles. + +--Que voulez-vous dire? fit M. Osborne tout étonné. + +--Ce que je veux dire? Eh! m'ont-elles jamais parlé? m'ont-elles +invitée chez elles pendant mon séjour chez Amélia! Mais nous autres, +pauvres gouvernantes, nous sommes habituées à ce manque d'égards. + +--J'entends, chère miss Sharp! fit Osborne d'une voix suppliante. + +--Au moins dans certaines familles, continua Rebecca; mais on n'en +agit point ainsi dans la maison où je suis maintenant. L'or n'est pas +si commun dans l'Hampshire que chez vous autres richards de la Cité; +mais là, au moins, j'y ai rencontré une bonne famille de la vieille +noblesse anglaise. Le père de sir Pitt, vous le savez sans doute, a +refusé la pairie. Voyez pourtant comme on m'y traite; je suis on ne +peut mieux. C'est en somme une excellente place. Mais c'est trop de +bonté à vous de vous arrêter à ces détails.» + +Osborne écumait. La petite gouvernante prenait un ton de supériorité +et de persiflage qui mettait notre jeune lion sur les épines, et +le sang-froid lui manquait pour couper court à cette piquante +conversation. + +«Vous n'avez pas, il me semble, toujours dédaigné de la sorte les +familles de la Cité, reprit-il d'un ton hautain. + +--Vous parlez de l'année dernière, quand je sentais encore derrière +moi cette affreuse pension? Oh! alors vous avez raison. À tout prix, +les jeunes pensionnaires veulent passer leurs jours de congé hors +des murs de leur cachot. Mais voyez un peu, monsieur Osborne, comme +dix-huit mois d'expérience nous changent! dix-huit mois, remarquez-le +bien, passés avec des personnes de bon ton et de noble race. Quant à +cette bonne Amélia, c'est une perle, j'en tombe d'accord avec vous, +et on aura toujours du plaisir à la revoir. Allons, vous voilà tout en +belle humeur; c'est qu'en effet ces bizarres habitants de la Cité!... +Et M. Joe, comment va-t-il, l'étonnant M. Joseph? + +--Mais il me semble que l'année dernière il ne vous déplaisait pas +trop, cet étonnant M. Joseph, dit Osborne avec un air de bonhomie. + +--Ah! c'est méchant! Eh bien! entre nous, mon amour pour lui ne m'a +pas fait maigrir. Cependant, s'il m'eût demandé ce que vous avez l'air +d'insinuer par vos regards fort charitables et fort significatifs, je +n'aurais pas dit non, je l'avoue.» + +Osborne arrêta sur elle un regard qui semblait dire: «En vérité, vous +êtes bien bonne.» + +«Ah! c'eût été un grand honneur pour moi de vous avoir pour +beau-frère, n'est-ce pas? Moi, devenir la belle-soeur de George +Osborne esquire, fils de John Osborne esquire, fils de.... Quel était +votre grand-papa, monsieur Osborne? Voyons, ne vous fâchez pas. Ce +n'est pas votre faute si vous avez un grand-papa. Et d'ailleurs, je +suis parfaitement d'accord avec vous que j'aurais, sans répugnance, +épousé M. Sedley. Que pouvait faire de mieux une pauvre fille sans +fortune? Maintenant vous avez tout mon secret. Je suis franche et +ouverte, et, tout bien considéré, c'est fort galant à vous de rappeler +cette circonstance, oui, fort galant et fort poli. Ma chère Amélia, M. +Osborne et moi nous parlions du pauvre Joseph. Comment va-t-il?» + +George ne savait plus où donner de la tête, non pas que Rebecca eût +raison contre lui, mais elle avait au moins réussi avec un plein +succès à le mettre dans son tort. Il battit donc en retraite tout +honteux et humilié, pensant que, s'il restait une minute de plus, il +pourrait avoir à jouer un rôle assez ridicule sous les yeux d'Amélia. + +Vaincu par Rebecca, ce n'est pas George qui aurait eu la petitesse de +se venger d'une femme en racontant par derrière ses petites histoires +scandaleuses. Il ne put toutefois s'empêcher de faire le lendemain +au capitaine Crawley d'adroites confidences sur le compte de miss +Rebecca: c'était une femme rusée, dangereuse, une coquette finie, +etc., etc.... Crawley reçut tous ses détails en riant, et avant +vingt-quatre heures Rebecca n'en ignorait pas un, tout lui était +rapporté. Cela ajouta encore beaucoup à l'estime particulière qu'elle +avait conçue pour M. Osborne. Je ne sais quel instinct de femme lui +disait que ses premières tentatives amoureuses avaient échoué par lui, +et elle l'affectionnait en conséquence. + +«Il est de mon devoir de vous avertir, dit-il à Rawdon Crawley, qui +venait de lui vendre son cheval et de lui gagner une vingtaine de +guinées après le dîner; il est de mon devoir de vous avertir, car je +me connais en femmes, et je vous engage à vous tenir sur vos gardes. + +--Merci bien, mon cher, dit Crawley avec un regard pétillant de +reconnaissance; vous avez l'oeil trop pénétrant pour qu'on vous +trompe.» + +Et George le quitta, pensant tout à fait comme lui. En revoyant +Amélia, il lui dit ce qu'il avait fait, et comme quoi il avait +conseillé à Rawdon Crawley, un bon diable, un bon garçon, tout rond, +d'être sur ses gardes contre cette astucieuse et fourbe miss Sharp. + +«Contre qui? demanda vivement Amélia. + +--Contre votre amie la gouvernante. Ne faites donc pas ainsi +l'étonnée. + +--Oh! George! qu'avez-vous fait?» dit Amélia. + +Avec la pénétration féminine, que l'amour rend encore plus subtile, un +instant lui avait suffi pour découvrir un secret qui avait échappé +à miss Crawley, à l'innocente miss Briggs et surtout à la vue un peu +obtuse du jeune lieutenant Osborne, aux épaisses moustaches. + +Un jour que Rebecca était allée mettre son châle et son chapeau à +l'étage supérieur, les deux amies profitèrent sans doute de l'occasion +pour échanger leurs secrets et tramer quelqu'une de ces petites +conspirations qui sont tout le bonheur de la vie féminine. Et nous, +avec notre privilége de romancier qui nous introduit partout, il +nous fut permis de voir Amélia se posant devant son amie Rebecca, lui +prenant les deux mains et lui disant ces seules paroles: + +«Je sais tout.» + +Sur quoi Rebecca l'embrassa. + +Pas un mot de plus ne fut échangé entre les deux jeunes femmes sur +ce charmant secret; mais il devait avant peu tomber dans le domaine +public. + +Peu après les événements que nous venons de rapporter, miss Rebecca +Sharp se trouvant encore chez sa protectrice à Park-Lane, on vit dans +Great-Gaunt-Street un écusson de plus figurer parmi ceux qui formaient +déjà la décoration de ce funèbre quartier. Placé sur la façade de la +maison de sir Pitt Crawley, il n'annonçait point cependant la mort +du digne baronnet. C'était un écusson de femme. Quelques années +auparavant il avait déjà servi pour la vieille mère de sir Pitt, feue +la douairière lady Crawley. Après son temps d'exposition, l'écusson +enlevé était resté à moisir dans quelque coin de la maison du +baronnet. Il revit le jour en l'honneur de la pauvre Rose Dawson. Sir +Pitt était veuf une seconde fois. Les armes écartelées sur l'écu avec +celles du baronnet n'appartenaient point à la pauvre Rose: la fille +du quincaillier n'avait point d'armoiries. Mais les anges peints sur +l'écu ne pouvaient-ils pas aussi bien lui aller qu'à la mère de sir +Pitt, ainsi que le _resurgam_ écrit en devise, et accompagné pour +support de la colombe et du serpent des Crawley? Des armoiries, un +écusson, le _resurgam_, quel sujet fécond pour moraliser! + +M. Crawley avait apporté ses soins et ses consolations à cette femme +délaissée sur son lit de souffrances; et elle avait quitté le monde, +raffermie par ses pieuses exhortations. Depuis bien des années il +était seul à lui témoigner des égards et des attentions. Telle était +dès longtemps l'unique consolation de cette âme faible et abandonnée. +La matière chez elle avait longtemps survécu à l'esprit. Le coeur +était mort pour qu'elle pût devenir la femme de sir Pitt. + +Tandis qu'elle trépassait à Crawley, son mari était à Londres à +négocier quelques-unes de ses innombrables spéculations et à se +disputer avec ses hommes de loi. Il trouvait néanmoins le temps +d'aller souvent à Park-Lane et d'écrire notes sur notes à Rebecca +pour la supplier, la conjurer, lui commander de revenir à la campagne +auprès de ses jeunes élèves, qui n'avaient plus personne pour les +surveiller depuis la maladie de leur mère. Mais miss Crawley ne +voulait pas entendre parler de départ; car, bien que Londres ne +possédât pas femme à la mode aussi disposée à mettre ses amis à +l'écart, sans le moindre regret, dès qu'elle se sentait lasse de +leur société, ni aussi prompte à s'en fatiguer, cependant elle était +excessive dans ses attachements pendant toute leur durée, et sa +passion pour Rebecca était encore dans sa première ardeur. + +La nouvelle de la mort de lady Crawley ne donna pas lieu à une grande +douleur ni à de longs commentaires dans la maison de miss Crawley. + +«Je ferai bien de remettre ma soirée du trois, dit miss Crawley; +puis, après une pause, elle ajouta: Je pense que mon frère aura la +convenance de ne pas convoler à de nouvelles noces. + +--C'est pour le coup que Pitt serait furieux», remarqua Rawdon, +toujours avec les mêmes sentiments fraternels pour son aîné. + +Rebecca ne disait rien. Elle semblait, de toute la famille, la plus +triste et la plus affectée de cet événement. Elle quitta ce jour-là le +salon avant le départ de Rawdon. Mais, par le plus grand des hasards, +ils se rencontrèrent en bas comme ce dernier allait partir, et ils +eurent ensemble une longue conversation. + +Le lendemain matin, Rebecca, regardant à la fenêtre, fit tressaillir +miss Crawley, tranquillement occupée à lire un roman français, +lorsqu'elle lui cria d'une voix alarmée: + +«Voici sir Pitt, madame!» + +On entendit en même temps le baronnet frapper à la porte. + +«Ma chère, je ne puis pas, je ne veux pas le voir. Dites à Bowls qu'il +réponde que je suis sortie, ou descendez vous-même, et dites que je me +sens trop mal pour recevoir personne. Mes nerfs sont trop agités pour +qu'il me soit possible de supporter la vue de mon frère en ce moment.» + +Cela dit, miss Crawley reprit son roman. + +«Elle est trop malade pour vous voir, dit Rebecca, descendant vers sir +Pitt, qui se disposait à monter. + +--Tant mieux, répondit sir Pitt, j'avais à vous parler, miss Becky; +venez avec moi dans le salon.» + +Ils entrèrent tous deux. + +«J'ai absolument besoin de vous à Crawley-la-Reine, mademoiselle», dit +le baronnet en fixant les yeux sur elle et en déposant sur la table +ses gants noirs et son chapeau orné d'un large crêpe. + +Ses yeux avaient une expression si étrange, il les arrêtait sur elle +si fixement, que Rebecca Sharp fut presque sur le point de trembler de +tous ses membres. + +«J'espère partir bientôt, dit-elle à voix basse, quand miss Crawley +ira mieux.... et aller retrouver.... mes chères élèves. + +--Vous me dites cela depuis trois mois, Becky, répliqua sir Pitt, et +vous n'en restez pas moins auprès de ma soeur, qui vous jettera de +côté un de ces quatre matins, comme une paire de vieux souliers dont +elle n'a plus que faire. Je vous le répète, j'ai absolument besoin de +vous. Je m'en vais pour l'enterrement. Voulez-vous venir avec moi, oui +ou non? + +--Je n'ose.... je ne crois pas.... il ne serait pas bien.... de m'en +aller seule avec vous, monsieur, dit Becky paraissant en proie à une +violente agitation. + +--Je vous le répète, j'ai besoin de vous, dit sir Pitt en frappant +sur la table. Je ne puis rien faire sans vous. Je ne sais ce qui nous +arriverait, si vous tardiez encore longtemps. La maison va tout +de travers. Rien n'est plus à sa place. Tous mes comptes sont +embrouillés. Il faut que vous reveniez. Revenez, chère Becky, revenez. + +--Revenir; mais à quel titre, monsieur? murmura Rebecca. + +--Revenez en qualité du lady Crawley, si vous le voulez, dit le +baronnet, agitant son chapeau de deuil. Cela peut-il vous satisfaire? +Revenez, et vous serez ma femme. Vous le méritez à coup sûr. Au diable +la naissance; vous valez toutes les ladies du monde. Vous avez autant +d'esprit dans votre petit doigt qu'il s'en trouve dans toutes +les têtes réunies de toutes les femmes des baronnets du comté. +Voulez-vous, oui ou non? + +--Oh! sir Pitt, dit Rebecca fort émue. + +--Dites oui, Becky, continua sir Pitt; je suis vieux, mais encore +solide au poste. J'ai au moins vingt ans devant moi. Je vous rendrai +heureuse; qu'en pensez-vous? Vous ferez tout ce qui vous plaira; vous +dépenserez ce que vous voudrez; rien ne vous sera refusé. Je vous +constituerai un douaire en cas de mort; tout se passera en règle. +Hésitez-vous encore?» + +En même temps le baronnet tombait à ses genoux avec un air de vieux +satyre. + +Rebecca, la figure toute consternée, fit un mouvement en arrière. Dans +le cours de cette histoire, nous ne l'avions pas encore vue manquer de +sang-froid; mais sa présence d'esprit lui fit ici complétement défaut. +Les larmes les plus vraies coulèrent de ses yeux. + +«Ah! monsieur.... ah! sir Pitt, dit-elle, je suis.... hélas!... _déjà +mariée_!» + + + + +CHAPITRE XV. + +Où l'un voit un bout de l'oreille du mari de miss Sharp. + + +Tout lecteur d'un caractère sentimental, et nous n'en voulons que de +ce genre, doit nous savoir gré du tableau qui couronne le dernier acte +de notre petit drame. Qu'y a-t-il en effet de plus beau qu'une image +de l'Amour à genoux devant la Beauté? + +Mais, quand l'Amour reçut de la Beauté l'aveu terrible qu'elle était +déjà mariée, il bondit soudain, et, quittant l'humble posture qu'il +avait sur le tapis, il laissa échapper des exclamations qui rendirent +la pauvre petite Beauté plus tremblante encore qu'elle n'était en +prononçant ces malencontreuses paroles. + +«Mariée! vous plaisantez, s'écria le baronnet après la première +explosion de rage et de surprise. Vous voulez vous jouer de moi, +Becky. Qui voudrait d'une femme sans un schelling de dot? + +--Mariée! oui, mariée!» dit Rebecca fondant en larmes, la voix +tremblante et son mouchoir sur ses yeux humides. + +En même temps elle appuyait sa tête contre le marbre de la cheminée. +On eût dit une statue de la Douleur, bien capable d'amollir le coeur +le plus endurci. + +«Oh! sir Pitt, cher sir Pitt, ne me croyez pas ingrate à toutes +vos bontés envers moi. C'est votre noble générosité qui vient de +m'arracher mon secret. + +--Au diable la générosité! hurla sir Pitt; à qui donc êtes-vous +mariée? où cela s'est-il fait? + +--Laissez-moi retourner avec vous à la campagne, monsieur! +permettez-moi de veiller sur vous avec le même dévouement! ne me +séparez point de mon cher Crawley-la-Reine! + +--Le ravisseur vous a donc abandonnée? dit le baronnet, s'imaginant +qu'il commençait à comprendre. Eh bien! Becky, venez si vous le +voulez. À parti pris conseil donné. L'offre que je vous faisais était +belle cependant. Revenez au moins comme gouvernante. Vous pourrez +toujours en faire à votre tête.» + +Elle lui tendit la main, elle poussa des sanglots à se briser le +coeur! ses boucles couvraient sa figure et elle se tenait accoudée sur +le marbre de la cheminée. + +«L'infâme est donc parti? reprit sir Pitt, dont l'esprit s'ouvrit à +une honteuse pensée; ne pensez plus à lui, Becky, je prendrai soin de +vous. + +--Oh! monsieur, ce sera le bonheur de ma vie de retourner à +Crawley-la-Reine et d'y prendre soin de vos enfants, de vous, comme +par le passé, alors que vous m'exprimiez votre satisfaction des +services de votre petite Rebecca. Quand je pense aux offres que vous +venez de me faire, mon coeur se remplit de gratitude; oh! oui, je vous +l'assure. Je ne puis être votre femme, permettez-moi.... d'être votre +fille!» + +À ces mots Rebecca tombait à genoux de la manière la plus tragique, +et, pressant la main noire et crochue de sir Pitt entre ses deux +petites mains blanches et lisses comme le satin, elle le regardait +en face avec une expression de tendresse et de confiance. La porte +s'ouvrit alors, et miss Crawley apparut sur le seuil. + +Mistress Firkin et miss Briggs s'étaient trouvées par hasard à la +porte du salon, comme le baronnet et Rebecca entraient dans cette +pièce, et par hasard aussi elles avaient vu, à travers le trou de la +serrure, le vieux bonhomme aux pieds de la gouvernante, et entendu ses +offres généreuses. À peine avait-il fini que mistress Firkin et miss +Briggs s'étaient élancées sur l'escalier, et, se précipitant dans la +chambre où miss Crawley lisait son roman français, avaient apporté à +cette vieille dame l'étourdissante nouvelle que sir Pitt, à genoux, +faisait une déclaration à miss Sharp. Si vous calculez le temps +nécessaire pour que le susdit dialogue ait pu s'achever, pour que miss +Briggs et mistress Firkin soient grimpées jusqu'à l'étage supérieur, +le temps nécessaire à miss Crawley pour s'étonner, laisser tomber +son volume de Pigault-Lebrun et enfin descendre les escaliers, vous +reconnaîtrez l'exacte précision de cette histoire et comment miss +Crawley dut se présenter à la porte de la salle, au moment où Rebecca +se trouvait dans une attitude suppliante. + +«C'est la dame qui est à genoux et non pas le monsieur, dit miss +Crawley avec un regard et une expression de dédain. On me disait que +vous étiez à genoux, sir Pitt: mettez-vous donc encore à genoux, et +voyons un peu le joli tableau que cela fait. + +--J'ai remercié sir Pitt, madame, dit Rebecca en se relevant, et je +lui ai dit que jamais je ne pourrais devenir lady Crawley. + +--Comment! vous avez refusé ses offres?» dit miss Crawley tout ébahie. + +Briggs et Firkin, se tenant sur la porte, ouvraient les yeux +d'étonnement et la bouche de stupéfaction. + +«Oui, je l'ai refusé, continua Rebecca d'une voix triste et +larmoyante. + +--Mais dois-je en croire mes oreilles, sir Pitt? et lui auriez-vous +fait une déclaration formelle? demanda la vieille dame. + +--Oui, dit le baronnet, c'est la vérité. + +--Et vous a-t-elle refusé, comme elle le dit? + +--Oui, dit sir Pitt avec un gros rire. + +--Cela n'a pas l'air de vous attrister beaucoup, observa miss Crawley. + +--Pas le moins du monde,» répondit sir Pitt avec un sang-froid, une +bonne humeur qui laissa miss Crawley tout étonnée. + +Qu'un vieux gentilhomme de bonne race se mette aux genoux d'une pauvre +gouvernante et éclate de rire quand elle lui refuse sa main, qu'une +pauvre gouvernante refuse un baronnet flanqué de quatre mille livres +sterling de revenu, miss Crawley ne pouvait s'expliquer ces mystères. +Il y avait là une intrigue qui surpassait en complication toutes +celles de son bien-aimé Pigault-Lebrun. + +«Je suis bien aise de vous voir si gai, mon frère, continua-t-elle +sans pouvoir revenir de sa surprise. + +--C'est fameux! dit sir Pitt, qui eût pensé cela? C'est un vrai démon, +un petit renard, disait-il à part lui en souriant de plaisir. + +--Qui eût pensé quoi? criait miss Crawley en frappant du pied. Voyons, +miss Sharp, est-ce que vous attendez le divorce du Prince régent, et +ne trouveriez-vous pas notre famille assez bonne pour vous? + +--L'attitude que j'avais, madame, dit Rebecca, quand vous êtes entrée, +témoigne assez du prix que j'attache à l'honneur que ce noble et +excellent homme daignait me faire. Il faudrait n'avoir point de coeur +si, en retour de tant de bonté, de tant d'affection pour la pauvre +orpheline, pour l'enfant abandonnée, elle vous payait par de la +froideur et de l'insensibilité. Oh! mes amis, mes bienfaiteurs! ma +tendresse, ma vie, mon dévouement, tout vous appartient pour l'appui +que j'ai trouvé auprès de vous. Douteriez-vous de ma reconnaissance, +miss Crawley? Ah! c'en est trop.... mon coeur succombe à tant +d'émotions....» + +En même temps, elle se laissa tomber d'une façon si tragique sur une +chaise voisine, que toute l'assistance fut attendrie de sa douleur. + +«Que vous m'épousiez ou non, vous êtes une bonne petite fille, Becky, +et je serai votre ami, entendez-vous?» dit Pitt en mettant son chapeau +à crêpe. + +Il partit, et Rebecca se sentit soulagée d'un grand poids; car ainsi +son secret restait ignoré de miss Crawley, et elle pouvait encore +jouir de quelque temps de répit. + +Elle s'essuya les yeux avec son mouchoir, et fit signe à l'honnête +Briggs, qui grillait de l'accompagner, de ne point la suivre dans sa +chambre. Briggs et miss Crawley, au comble de la curiosité, se mirent +à commenter ce singulier événement. Firkin, non moins émue, descendit +dans les régions de la cuisine, et mit au courant de l'affaire la +population mâle et femelle de l'endroit. Firkin fut si frappée de +cette aventure, qu'elle jugea à propos d'écrire, par le courrier du +soir, que, sauf le respect qu'elle devait à mistress Bute Crawley et à +la famille du ministre, sir Pitt avait offert sa main à miss Sharp, et +qu'elle l'avait refusée, à l'étonnement général. + +Dans la salle à manger, où la digne miss Briggs se réjouissait de +partager de nouveau les confidences de sa maîtresse, ces deux dames +n'en revenaient point de la proposition de sir Pitt et du refus de +Rebecca; Briggs supposait fort judicieusement qu'il devait s'élever +quelque obstacle par suite d'un attachement antérieur; autrement, +suivant elle, la jeune femme n'aurait pas refusé une offre si +avantageuse. + +«Vous auriez accepté, n'est-ce pas, Briggs? dit miss Crawley avec un +air de bonté. + +--Ne serait-ce pas un grand honneur pour moi de devenir la soeur de +miss Crawley? répondit Briggs par une périphrase évasive. + +--Eh bien! après tout, Becky eût fait une très-bonne lady Crawley,» +observa miss Crawley, fort attendrie du refus de la jeune fille. + +Elle était d'autant plus libérale dans son admiration qu'elle n'avait +plus de sacrifice à faire. + +«C'est une forte tête, continua-t-elle, avec plus d'esprit dans son +petit doigt que vous, ma pauvre Briggs, n'en avez dans toute votre +personne. Ses manières sont excellentes, et surtout depuis que je l'ai +formée. C'est une Montmorency, on le voit bien, Briggs, et le sang est +après tout quelque chose, quoique, pour ma part, je m'élève au-dessus +de ces préjugés. Elle eût tenu son rang au milieu de ces orgueilleux +et stupides personnages de l'Hampshire, bien mieux que la malheureuse +fille du quincaillier.» + +Briggs maintenait son opinion, et cet attachement antérieur devenait +l'objet de leurs conjectures. + +«Vous autres, pauvres créatures sans amies, vous avez toujours quelque +sot roman, dit miss Crawley; et vous-même, qu'avez-vous fait de votre +bel amour pour ce maître d'écriture? Allons, Briggs, ne pleurez pas; +et à quoi bon pleurer ainsi? Vos larmes ne le ressusciteront pas; et +je suppose que cette infortunée Becky n'aura pas été moins niaise, +moins sentimentale que.... Il y a là-dessous un apothicaire, un +commis, un peintre, un jeune ministre ou quelque chose de cette +espèce. + +--Pauvre enfant! pauvre enfant!» disait Briggs se reportant +à vingt-quatre ans en arrière et pensant au maître d'écriture +pulmonique, dont une mèche de cheveux jaunes et des lettres +remarquables par leur griffonnage restaient dans son pupitre comme +un aliment éternel pour son amour et ses regrets, «Pauvre enfant!» +répétait Briggs; elle se voyait encore avec ses joues fraîches et +ses dix-huit ans, allant le soir à l'église et chantant avec son +pulmonique sur le livre des psaumes. + +«Après une telle conduite de la part de Rebecca, dit miss Crawley +avec enthousiasme, notre famille doit faire quelque chose pour elle. +Cherchez à découvrir quel est l'individu, Briggs. Je l'établirai en +boutique, je lui ferai faire mon portrait, ou je parlerai de lui à mon +cousin l'évêque; je donnerai une dot à Becky, nous aurons une +noce, Briggs; vous ferez le déjeuner, et vous serez la demoiselle +d'honneur.» + +Briggs déclara que ce serait charmant et s'extasia sur l'inépuisable +bonté de sa chère miss Crawley. Elle monta dans la chambre de Rebecca +pour la consoler, pour causer de l'offre, du refus, de ses motifs +d'agir ainsi, pour lui faire part des généreuses intentions de miss +Crawley et pour tâcher de découvrir qui était le maître et seigneur du +coeur de miss Sharp. + +Rebecca, en proie à une vive émotion, répondit aux offres +bienveillantes que lui apportait miss Briggs avec toute la chaleur de +la reconnaissance. Elle lui avoua qu'il y avait là-dessous un secret +attachement entouré du plus délicieux mystère. Quel dommage que miss +Briggs ne fût pas restée une minute de plus au trou de la serrure! + +Rebecca allait peut-être lui en dire plus long; mais à peine miss +Briggs se trouvait-elle auprès de Rebecca depuis cinq minutes, que +miss Crawley s'y présenta en personne, honneur jusqu'alors inouï. +Son impatience ne lui ayant pas permis d'attendre le retour de son +ambassadrice, elle était venue elle-même. Elle dit à Briggs de +quitter la chambre, exprima hautement à Rebecca son approbation sur sa +conduite, et lui demanda des détails sur le colloque qui avait amené +l'offre surprenante de sir Pitt. + +Rebecca lui dit que, depuis longtemps, elle s'apercevait des +prévenances dont sir Pitt voulait bien l'honorer, car c'était son +habitude de faire connaître ses sentiments d'une manière assez +franche et assez peu déguisée. Elle eut soin de taire ses raisons +particulières de refus, dont elle ne voulait point, pour le moment, +occuper l'esprit de miss Crawley. L'âge, le rang, les habitudes de +sir Pitt lui avaient fait trouver ce mariage complétement impossible. +D'ailleurs, une femme qui possède le moindre sentiment de dignité +personnelle, de convenance, peut-elle écouter de pareilles +propositions à un tel moment, lorsque les funérailles de la dernière +épouse ne sont pas encore terminées? + +«À d'autres, ma chère, vous n'auriez pas refusé, s'il n'y avait pas +anguille sous roche, dit miss Crawley, arrivant brusquement à ses +fins. Dites-moi vos motifs; quels sont vos motifs personnels? Il y a +un amoureux là-dessous; il y a quelqu'un qui a touché votre coeur.» + +Rebecca, baissant les yeux, avoua qu'il y en avait un. + +«Vous avez deviné tout juste, ma chère dame, dit-elle d'une voix douce +et timide; vous vous étonnez qu'une pauvre fille sans amis ait trouvé +à placer son coeur? Mais je n'ai jamais entendu dire que la pauvreté +fût un obstacle à la loi commune. Ah! que n'a-t-il pu en être ainsi! + +--Pauvre chère âme, s'écria miss Crawley toujours prête à faire du +sentiment, votre amour n'est donc point partagé? nous pleurons donc +dans le secret et l'abandon? Contez-moi tout, que je puisse vous +consoler. + +--Que cela n'est-il en votre pouvoir, chère madame? dit Rebecca de la +même voix larmoyante. Ah! j'en aurais bien besoin!» + +Et elle appuyait sa tête sur l'épaule de miss Crawley, et pleurait +avec tant de naturel que la vieille dame, maîtrisée pas un mouvement +de sympathie, l'embrassa avec une tendresse presque maternelle, et +l'assura avec vivacité de son estime et de son affection, déclarant +qu'elle l'aimait comme une fille et qu'elle ferait tout au monde pour +lui être utile. + +«Et maintenant, ma chère, son nom? Est-ce le frère de cette charmante +miss Sedley? Vous m'avez touché un mot d'une affaire avec lui. Je +l'inviterai ici et il sera à vous. Vous pouvez compter dessus, ma +chère. + +--Ne m'interrogez point, dit Rebecca; plus tard, bientôt vous saurez +tout, oui, tout, chère et excellente miss Crawley! bien chère amie.... +Mais puis-je vous donner ce nom? + +--Je le veux, ma chère enfant, répliqua la vieille dame en +l'embrassant. + +--Il m'est impossible de vous rien dire maintenant, sanglota Rebecca; +je suis bien malheureuse!... mais aimez-moi toujours.... promettez-moi +de m'aimer toujours.» + +Toutes deux maintenant versaient des larmes, car l'émotion de la jeune +femme avait été contagieuse pour sa vieille protectrice. Miss Crawley +fit solennellement cette promesse et quitta ensuite sa petite +amie, pleine d'admiration pour cette simple, tendre, affectueuse et +incompréhensible créature. + +Seule et livrée à elle-même pour réfléchir sur les événements imprévus +et merveilleux de cette journée, sur ce qu'elle était, sur ce qu'elle +aurait pu être, quels furent, à votre avis, les sentiments intimes de +miss, non, j'en demande pardon, de mistress Rebecca? Un peu plus haut +votre serviteur a réclamé le privilége de jeter un regard furtif dans +la chambre de miss Amélia Sedley et a dévoilé avec l'omniscience du +nouvelliste tous les petits soucis, toutes les petites passions qui +voltigeaient à l'entour de cet innocent chevet; et pourquoi ici ne pas +nous déclarer le confident de Rebecca, le maître de ses secrets et le +geôlier de sa conscience? + +Rebecca se laissa d'abord aller aux regrets les plus vifs et les plus +sincères d'avoir été réduite à renoncer à la bonne fortune prodigieuse +qu'elle avait eue si près de sa main; c'était là assurément un +contre-temps qui lui attirera toute la sympathie des personnes +positives. + +«Eh quoi! se disait Rebecca, j'aurais pu être milady! J'aurais mené +ce vieux bonhomme par le nez. J'aurais dispensé mistress Bute de sa +protection et M. Pitt de ses airs de supériorité. J'aurais eu maison +de ville meublée à neuf et fraîchement décorée, je me serais promenée +dans le plus bel équipage de Londres, j'aurais eu ma loge à l'Opéra, +et, l'année prochaine, j'aurais été présentée à la cour. Voilà quelle +aurait pu être la réalité, tandis que l'avenir maintenant n'est plus +que doute et mystère.» + +Mais Rebecca était une jeune dame d'une résolution et d'un courage +trop énergiques pour se permettre longtemps ces lamentations +superflues sur un passé irrévocable. Après avoir fait à ces +préoccupations une part de regrets convenable, elle tourna toute son +attention vers l'avenir qui, par son importance, fixait bien davantage +ses méditations. Elle calcula donc quels étaient, dans sa situation, +ses espérances, ses doutes et ses chances de succès. + +D'abord elle était _mariée_, c'était là le point capital. Sir Pitt +le savait. Cet aveu de sa part était moins l'effet d'une surprise +que d'une décision prise sur-le-champ. Il aurait fallu tôt ou tard en +venir à cette déclaration. Pourquoi remettre ce qu'on peut faire tout +de suite? Lui qui aurait voulu l'épouser, garderait certainement le +silence sur son mariage. Mais comment miss Crawley recevrait-elle +cette nouvelle? C'était là la grande question. Rebecca flottait +dans le doute; et cependant elle ne pouvait oublier les opinions +manifestées par miss Crawley, son mépris déclaré pour la naissance, +ses opinions d'un libéralisme avancé, ses dispositions romanesques, +son vif attachement pour son neveu, enfin ses protestations, sans +cesse répétées, de tendresse pour Rebecca. + +«Elle est si éprise de moi, se dit Rebecca, qu'elle me pardonnera +tout. Elle est si habituée à moi, que je ne crois pas qu'elle puisse +se trouver bien en mon absence. Quand l'éclaircissement viendra, il +y aura encore une scène, des attaques de nerfs, des querelles, et une +réconciliation finale. En somme, pourquoi retarder encore? Le sort +l'avait voulu; aujourd'hui ou demain, tout cela revenait au même.» + +Ainsi donc, décidée à annoncer à miss Crawley la grande nouvelle, la +jeune personne interrogea son esprit sur la meilleure manière de +la lui présenter. Devait-elle faire face à l'orage, ou bien fuir et +éviter les premières fureurs de son déchaînement? C'est en proie à ces +méditations qu'elle écrivit la lettre suivante: + + Très-cher ami, + +La grande crise dont nous avons si souvent parlé va enfin éclater. La +moitié de mon secret est connue et de mûres réflexions m'ont persuadée +que le temps était enfin arrivé de révéler tout ce mystère. Sir Pitt +est venu me voir ce matin, et pourquoi? devinez.... Pour me faire une +déclaration en forme. Qu'en pensez-vous? Quel malheur! j'aurais pu +devenir lady Crawley. Qu'aurait dit mistress Bute, qu'aurait dit +cette bonne tante, surtout en me voyant prendre le pas sur elle? Je me +serais trouvée la maman de certaine personne au lieu d'être sa.... Oh! +je tremble, je tremble quand je pense que bientôt il faudra tout dire. + +Sir Pitt sait que je suis mariée; mais à qui? il l'ignore, et, grâce +à cela, n'en est pas autrement fâché. Actuellement ma tante n'est pas +contente de mon refus aux propositions du baronnet, mais cependant +elle est toute bonté et toute tendresse. Elle veut bien reconnaître +que j'eusse été pour lui une excellente femme et déclare qu'elle +tiendra lieu de mère à votre petite Rebecca. Quel coup pour elle à +la première ouverture qui va lui être faite! Mais qu'avons-nous à +craindre, sinon une colère d'un moment? C'est mon avis, c'est ma +conviction; elle raffole trop de vous, mauvais sujet et grand vaurien, +pour ne pas tout vous pardonner; et, en vérité, je crois qu'après +vous, je tiens la première place dans son coeur, et qu'elle serait +très-malheureuse sans moi. Très-cher ami, une voix me dit que nous en +sortirons victorieux. Vous laisserez là cet affreux régiment, le jeu, +les courses, et vous deviendrez un honnête garçon; nous vivrons tous +ensemble à Park-Lane, et nous hériterons un jour de tout l'argent de +ma tante. + +Je tâcherai d'aller me promener demain à la place ordinaire. Si miss +Briggs m'accompagne, venez dîner et apportez-moi la réponse que vous +mettrez dans le troisième volume des _Sermons de Porteus_. Mais, de +toute manière, venez voir celle qui est toute à vous. + + R... + + _À miss Élisa Styles, chez M. Barnet, sellier, Knightsbridge._ + +Nous sommes sûrs qu'il n'y a pas un lecteur de cette petite histoire +qui ne possède assez de pénétration pour avoir déjà découvert que +cette miss Styles, ancienne amie de pension, à ce que disait +Rebecca, avec laquelle elle avait dernièrement repris une active +correspondance, et qui allait chercher ses lettres chez le sellier, +portait des éperons en cuivre et de grandes moustaches retroussées, et +n'était autre que le capitaine Rawdon Crawley. + + + + +CHAPITRE XVI. + +La lettre sur la pelote. + + +Comment se fit ce mariage? Voilà un problème qui ne saurait +embarrasser personne. Comment empêcher un capitaine arrivé à sa +majorité d'épouser une jeune personne également majeure, d'acheter +une licence et de s'unir à elle dans l'une des églises de la ville? +Personne n'en est encore à apprendre que, lorsqu'une femme a une +volonté, elle trouve toujours moyen de l'accomplir. Voici ma version. +Un jour où miss Sharp était allée passer l'après-midi chez sa chère +amie miss Amélia Sedley, de Russell-Square, on avait pu voir une dame +fort semblable à elle entrer dans une église de la Cité en compagnie +d'un monsieur aux moustaches bien cirées, ressortir un quart d'heure +après cette entrée avec le même monsieur, qui l'avait conduite à un +fiacre stationnant à la porte; et ainsi s'était célébrée la cérémonie +du mariage. + +Personne au monde, après tant d'exemples quotidiens, n'ira, je +pense, mettre en doute qu'on puisse se marier avec la première +venue? N'a-t-on pas vu des gens sensés et instruits épouser leurs +cuisinières. Lord Elden lui-même, le plus sérieux des hommes, n'a-t-il +pas procédé à son mariage par enlèvement? Achille et Ajax n'ont-ils +pas fait l'amour avec leurs belles esclaves? Pouvait-on demander à un +robuste dragon, qui jamais dans sa vie n'avait cherché à régler ses +passions, d'aller subitement se métamorphoser en sage et résister aux +entraînements de ses caprices? Si l'on ne se mariait qu'avec poids et +mesure, le monde serait bien vite dépeuplé. + +Il me semble, pour ma part, que le mariage de M. Rawdon est l'une des +plus honnêtes actions que nous ayons trouvées sur notre route, dans la +biographie du susdit personnage. Qui songerait à lui faire un crime +de s'être laissé captiver par une femme, et, après s'être laissé +captiver, de l'avoir épousée en noces légitimes? L'admiration, le +plaisir, l'amour, l'étonnement, la confiance illimitée, l'adoration +frénétique qu'avait éprouvés par degrés ce brave et gras guerrier à +l'égard de la petite Rebecca étaient des sentiments qui, aux yeux +des dames, ne sauraient tourner qu'à son avantage. Si elle chantait, +chaque roulade de son gosier électrisait cette âme épaisse et vibrait +à travers cette masse de matière. Si elle causait, il disposait de +toutes les forces de son intelligence pour l'écouter et l'admirer. +Disait-elle une plaisanterie, il ruminait ce bon mot dans son esprit, +et, une demi-heure après, dans la rue, finissait par éclater de rire, +à la grande surprise de son groom, quand il était en tilbury, ou de +son camarade qui montait à cheval à côté de lui à Rotten-Row. Pour +lui, les paroles de Rebecca étaient des oracles, ses moindres actions +portaient l'empreinte de la grâce et de la sagesse. + +«Comme elle chante! comme elle peint! se disait-il à lui-même; comme +elle monte bien la jument qui me mène à Crawley-la-Reine!» Il allait +même jusqu'à lui dire dans ses moments d'épanchements: «Mon Dieu, +Becky, vous pourriez fort bien vous faire général en chef ou +archevêque de Cantorbéry.» + +Ces sentiments sont-ils donc si rares, et combien ne voit-on pas +chaque jour d'honnêtes Hercules dans les jupons de leur Omphale, et de +Samsons aux épaisses moustaches prosternés aux genoux de leur Dalila! + +Lors donc que Becky lui annonça l'approche de la grande crise et lui +dit que le temps de l'action était venu, Rawdon lui déclara qu'il +était prêt à agir sous ses ordres, et à faire charger ses troupes dès +le signal du colonel. Il ne fut pas nécessaire de mettre sa lettre +dans le troisième volume de Porteus. Rebecca trouva le moyen de se +débarrasser de Briggs, sa compagne, et rencontra le jour suivant +sa fidèle _amie_ au rendez-vous ordinaire. Elle avait mûri son +plan pendant la nuit et fit part à Rawdon du résultat de ses +déterminations. Celui-ci approuva tout, comme c'était son devoir. +Comment n'aurait-ce pas été pour le mieux, puisque c'était elle qui +avait tout réglé? Miss Crawley ne pouvait manquer de donner à la +fin son consentement ou tout au moins de s'apprivoiser, suivant +l'expression de Rawdon, au bout de quelque temps. Quant aux +résolutions de Rebecca, elles eussent été dans le sens opposé qu'il +les eût suivies aussi aveuglément. + +«Vous avez de la cervelle pour deux, Becky, lui disait-il, vous nous +tirerez de ce précipice; je n'ai jamais vu personne qui vous vaille, +et cependant je me suis trouvé avec des gens bien habiles, moi aussi.» + +Après cette profession de foi, le dragon au coeur brûlant s'en remit +à elle du soin de conduire l'exécution de son projet, conçu dans +l'intérêt commun, et il exécuta ponctuellement ses ordres sans même +en demander les raisons. Son rôle, dans l'affaire, se bornait tout +simplement à louer pour le capitaine et mistress Crawley un logement +retiré dans le voisinage de la caserne; car Rebecca s'était décidée, +et avec beaucoup de sagesse, selon nous, à se faire enlever. Rawdon +était ravi de cette résolution; depuis plusieurs semaines déjà il la +suppliait de prendre ce parti. Il se mettait en campagne pour retenir +les logements avec cette activité que l'amour seul peut donner: il +avait fait si peu de difficultés sur les deux guinées par semaine +demandées par la maîtresse d'hôtel, que celle-ci se reprocha de n'en +avoir pas exigé davantage. Il fit apporter un piano et assez de fleurs +pour remplir la moitié d'une serre. Tout était à l'avenant. Quant aux +châles, aux gants, aux bas de soie, aux montres en or, aux bracelets +et à la parfumerie, il en fit emplette avec toute la profusion d'un +amour aveugle et d'un crédit illimité. Après avoir soulagé son esprit +par ce débordement de générosité, ne sachant plus que faire de ses +nerfs, il alla au club attendre, en buvant, l'heure qui devait décider +de la félicité de sa vie. + +Les événements du jour précédent, l'admirable conduite de Rebecca +refusant de si brillantes propositions, le malheur mystérieux qui +planait sur elle, et la résignation silencieuse avec laquelle elle +supportait son affliction, ajoutèrent encore à la tendresse ordinaire +de miss Crawley. + +Dès qu'il s'agit de mariage, soit pour un refus, soit pour une +demande, c'en est assez pour mettre en branle des légions de femmes, +et donner du mouvement aux fibres nerveuses de chacune d'elles. Comme +observateur de la nature humaine, je fréquente régulièrement l'église +Saint-George pendant la saison des mariages dans le grand monde. +Jamais je n'ai vu les amis du fiancé fondre en larmes, jamais je n'ai +remarqué la moindre émotion dans le bedeau et le clergé qui officie. +Il n'est pas rare, au contraire, de voir des femmes qui n'ont plus +aucun intérêt à ce qui se passe, de vieilles ladies qui sont depuis +longtemps au delà de la limite où l'on se marie, d'honnêtes mères +de famille, entourées d'un cortége d'enfants, de voir, dis-je, ce +troupeau de femmes pleurer, sangloter, souffler, cacher leur figure +dans leur mouchoir de poche, s'abandonner aux transports de la plus +farouche émotion. + +En un mot, miss Crawley et miss Briggs, après la démarche de sir Pitt, +se livraient à une dépense immodérée de sentiments; Rebecca était +devenue l'objet du plus tendre intérêt pour miss Crawley, et, +tandis que Rebecca était retirée dans sa chambre, sa vieille amie se +consolait par la lecture des histoires les plus romanesques. La petite +Sharp était l'héroïne du jour, grâce au mystère de ses pensées de +coeur. + +Jamais Rebecca n'avait trouvé un chant si doux, une conversation si +séduisante que le soir qui suivit tous les préparatifs que nous venons +de raconter. Elle tenait dans sa main le coeur de miss Crawley. Elle +parlait d'un ton dédaigneux et moqueur de la proposition de sir Pitt, +en riait comme d'un caprice extravagant de vieillard. Ses yeux se +remplissaient de larmes, tandis que le coeur de Briggs débordait +de l'inexprimable douleur de se voir évincée par sa rivale, quand +celle-ci disait que son seul désir était de rester toujours auprès de +sa chère bienfaitrice. + +«Chère petite amie! disait la vieille dame; vous ne me quitterez +pas de longtemps, voilà qui est convenu. Quant à retourner chez mon +abominable frère, après ce qui s'est passé, il ne faut plus en parler. +Vous resterez ici avec moi et avec Briggs. Briggs fait très-souvent +visite à ses parents. Il ne tiendra qu'à elle d'aller les voir tant +qu'elle voudra. Mais vous, ma chère, vous serez là pour avoir soin de +la pauvre vieille.» + +Que Rawdon Crawley se fût trouvé là, au lieu d'être à boire à son +club pour endormir ses nerfs, le jeune couple, tombant aux pieds de la +vieille demoiselle, aurait, par un aveu complet obtenu son pardon en +un clin d'oeil. Mais ce coup de fortune fut refusé à nos jeunes +gens, sans doute pour le plus grand bonheur de cette histoire. Nombre +d'aventures merveilleuses auxquelles ils vont se trouver mêlés, les +auraient laissés bien tranquilles au coin de leur feu, sous un toit +confortable, avec l'intervention dès le début du pardon consolant, +mais peu dramatique de miss Crawley. + +Dans la maison de Park-Lane se trouvait, sous les ordres de mistress +Firkin, une jeune servante de l'Hampshire, qui, entre autres +fonctions, avait celle de frapper tous les matins à la porte de miss +Sharp avec la cruche d'eau chaude que Firkin ne lui aurait pas portée +elle-même, eût-il dû lui en coûter la tête. Cette fille avait été +élevée autrefois aux frais de la famille; elle avait un frère dans la +compagnie du capitaine Crawley, et, sans blesser la vérité, on pouvait +affirmer qu'elle était instruite de certains arrangements qui entrent +pour beaucoup dans les combinaisons de cette histoire. Toujours on ne +pourra nous contester qu'elle avait acheté un châle jaune, une paire +de bottines vertes, un chapeau bleu clair ombragé d'une plume rouge, +avec trois guinées provenant de Rebecca. Comme avec miss Sharp +l'argent était toujours placé à intérêt, c'était sans doute les +services de Betty Martin qui lui avaient valu cette largesse toute +royale. + +Le surlendemain des propositions de sir Pitt Crawley à miss Sharp, le +soleil se leva comme à son ordinaire, et à son ordinaire aussi Betty +Martin, chargée du service de l'étage supérieur, frappa à la porte de +la chambre à coucher de la gouvernante. + +Point de réponse. Nouveau coup à la porte: même silence. Sa cruche +d'eau chaude à la main, elle ouvrit et entra dans la chambre. + +La petite couchette, bien blanche, était aussi en ordre et aussi peu +froissée que la veille, après que Betty avait aidé Rebecca à faire +le lit. Dans un coin de la chambre se trouvaient deux petites malles +ficelées, et sur la table, devant la fenêtre, piquée à la pelote, +bien grosse et bien grasse, quoique doublée de satin rose, une lettre +attirait les regards; il est probable qu'elle avait passé là toute la +nuit. + +Betty se dirigea de ce côté sur la pointe du pied comme si elle eût +craint de la faire envoler, jeta autour d'elle un coup d'oeil de +surprise et de satisfaction, prit la lettre du bout des doigts, puis +se mit à rire de bon coeur en la retournant dans tous les sens, et +enfin la descendit à l'étage inférieur, chez miss Briggs. + +Comment Betty reconnut-elle que la lettre était à l'adresse de miss +Briggs? j'aimerais à l'apprendre! Elle avait eu beau suivre l'école du +dimanche faite par mistress Bute Crawley, elle ne savait pas plus lire +l'écriture que l'hébreu. + +«Holà! miss Briggs, s'écria cette grosse fille; ohé! miss, quelle +drôle de chose vient d'arriver! Il n'y a personne dans la chambre de +miss Sharp; le lit n'a pas été défait, et elle est partie en laissant +cette lettre pour vous, miss. + +--Qu'est-ce que cela? s'écria Briggs laissant tomber son peigne +et flotter sur ses épaules une petite corde de cheveux fanés; un +enlèvement! miss Sharp en fuite! Qu'est-ce à dire que cela?» + +En même temps elle rompait brusquement le cachet et, comme on dit, +dévorait le contenu de la lettre à elle adressée. + +«Chère miss Briggs (écrivait la fugitive), dans l'excellent coeur que +je vous connais, vous trouverez pitié, sympathie et excuse pour +votre pauvre amie. C'est en répandant mes larmes, mes prières, mes +bénédictions que je m'éloigne de cette maison, de cette maison où la +pauvre orpheline a toujours trouvé des trésors inépuisables de +bonté et d'affection. J'obéis à des droits supérieurs à ceux que ma +bienfaitrice peut avoir sur moi. Je me rends au devoir qui m'appelle +près de mon mari. Oui, je suis mariée, et mon mari m'ordonne de le +suivre sous l'humble toit qui doit désormais nous servir de demeure. +Très-chère miss Briggs, annoncez cette nouvelle, en vous inspirant +de votre excellent coeur, à ma chère, à ma bien-aimée amie et +protectrice. Dites-lui qu'avant de partir j'ai été verser des larmes +sur son oreiller, sur cet oreiller où j'ai si souvent calmé ses +souffrances, et sur lequel je désire veiller encore. Oh! avec quelle +joie je rentrerai à mon cher Park-Lane! Que je tremble en attendant +cette réponse qui va décider de mon sort! Quand sir Pitt a daigné +m'offrir sa main, honneur dont m'a trouvée digne ma bien-aimée miss +Crawley (et ce sera pour moi un sujet de la bénir éternellement, +puisqu'elle n'aurait pas dédaigné d'avoir la pauvre orpheline pour +soeur), j'ai dit alors à sir Pitt que j'étais déjà mariée et il m'a +pardonné; mais le courage m'a manqué sur le point de lui faire un +aveu complet, alors que j'allais lui dire que je ne pouvais devenir +sa femme, parce que j'étais déjà sa fille! J'ai épousé le meilleur, le +plus généreux des hommes: le Rawdon de miss Crawley est mon Rawdon! Il +ordonne, et j'incline la tête; il m'appelle dans notre humble demeure, +et je le suivrai par tout l'univers. Excellente et bonne amie, +intercédez auprès de la bien-aimée tante de mon Rawdon, pour lui et +pour la pauvre fille à laquelle sa noble race a montré une affection +sans égale. Suppliez miss Crawley de recevoir ses affectionnés +enfants; et, pour terminer, mille bénédictions sans fin sur la chère +maison que je quitte. + + «Votre dévouée et reconnaissante, + «REBECCA CRAWLEY. + + + +Minuit! + +Au moment où Briggs terminait la lecture de cette pièce intéressante +et pathétique, grâce à laquelle elle se voyait réintégrée dans sa +position de première confidente auprès de miss Crawley, mistress +Firkin entra dans la chambre. + +«Mistress Bute Crawley, lui dit-elle, vient d'arriver par la malle de +l'Hampshire et demande du thé; voulez-vous descendre pour lui préparer +à déjeuner, miss?» + +À la grande surprise de Firkin, Briggs, sa robe de chambre ramenée +devant elle, sa petite corde de cheveux flottant toujours à l'aventure +derrière sa tête, ses papillotes suspendues en grappes autour de son +front, Briggs descendit précipitamment vers mistress Bute, tenant à la +main la lettre où elle avait lu ces prodigieuses nouvelles. + +«Oh! mistress Firkin, s'écriait de son côté Betty, quelle affaire! +miss Sharp s'est enfuie avec le capitaine; ils sont en route pour +Gretna-Green.» + +Il y aurait un chapitre à écrire sur les émotions de mistress Firkin, +si la peinture des passions qui agitaient ses maîtresses n'était pas +une plus digne occupation pour notre aimable muse. + +Quand mistress Bute Crawley, transie d'un voyage nocturne et se +réchauffant à l'âtre pétillant de la salle à manger, apprit de miss +Briggs la nouvelle de ce mariage clandestin, elle répéta que son +arrivée dans un pareil moment, où il faudrait aider cette pauvre +miss Crawley à supporter un si terrible coup, était tout à fait +providentielle. Rebecca n'était plus qu'une petite scélérate pétrie +d'artifice et de fourberie; elle s'en était toujours défiée, et, +quant à Rawdon Crawley, elle cherchait en vain à s'expliquer la folle +tendresse de sa tante à son endroit. Depuis longtemps, elle ne voyait +en lui qu'un débauché, un dissipateur, un être abandonné de Dieu. +«Cette détestable équipée, ajoutait mistress Bute, aura du moins +pour utile résultat d'ouvrir les yeux à miss Crawley sur le véritable +caractère de ce misérable.» + +Mistress Bute prit alors son thé avec renfort de grillades beurrées. +Comme désormais il se trouvait une chambre vacante dans la maison, +rien ne la forçant plus à rester à l'hôtel Gloster, où l'avait +descendue la malle de Portsmouth, elle dépêcha M. Bowls avec +commission d'en rapporter ses bagages. + +Miss Crawley ne sortait jamais de sa chambre avant midi. Elle prenait +le matin son chocolat dans son lit, tandis que Becky Sharp lui lisait +le _Morning-Post_, faisait mille allées et venues ou la distrayait +d'autre manière. Les coryphées de l'étage inférieur convinrent qu'on +ménagerait la sensibilité de la chère dame jusqu'à son apparition dans +le salon; on lui avait cependant annoncé que la malle de l'Hampshire +avait déposé mistress Bute Crawley à l'hôtel Gloster, qu'elle envoyait +ses politesses à miss Crawley et lui demandait l'autorisation de +déjeuner avec miss Briggs. L'arrivée de mistress Bute, qui en tout +autre temps ne lui aurait fait aucun plaisir, lui causa alors une +certaine satisfaction. Miss Crawley n'était pas fâchée de parler +avec sa belle-soeur de feu lady Crawley, des préparatifs pour les +funérailles et des brusques propositions de sir Pitt à Rebecca. + +On laissa d'abord la vieille demoiselle s'installer à son aise dans +son grand fauteuil favori, échanger les embrassements et les questions +d'usage avec la nouvelle arrivée; alors enfin les conjurés jugèrent +le moment favorable pour lui faire subir l'opération. Qui n'a pas eu +occasion d'admirer les artifices et les ménagements délicats employés +par les femmes pour préparer leurs amis aux mauvaises nouvelles? +Les deux acolytes de miss Crawley s'entourèrent d'un tel appareil de +mystère que, sans lui avoir dit encore le premier mot de la fatale +nouvelle, elles avaient pourtant éveillé chez elle, dans une +proportion convenable, le doute et l'inquiétude. + +«Elle a refusé sir Pitt, ma chère miss Crawley, disait mistress +Bute.... voyons, du courage.... parce que.... parce qu'elle ne pouvait +pas faire autrement. + +--Il faut toujours un parce que, répondait miss Crawley, et c'est +parce qu'elle en aime un autre. Je l'ai dit hier à Briggs. + +--Oui, elle en aime un autre! reprenait Briggs à son tour; hélas! ma +chère et respectable amie, elle est déjà mariée! + +--Oui, déjà mariée,» reprenait mistress Bute, en appuyant sur la +chanterelle. + +Et toutes deux, les mains croisées, se regardaient l'une l'autre, puis +reportaient les yeux sur leur patiente. + +«Qu'elle vienne me trouver dès son retour, cette petite astucieuse! ne +me rien dire! s'écriait miss Crawley. + +--Ah! elle ne reviendra pas de sitôt; montrez ici tout votre courage, +ma chère amie; elle est partie, mais pour longtemps; elle.... elle est +partie pour tout à fait. + +--Dieux du ciel! et qui me fera mon chocolat! Vite, qu'on aille la +chercher et qu'elle revienne. Je veux qu'elle revienne! hurlait la +vieille fille. + +--Pour l'amour du ciel, qu'elle prenne son courage à deux mains, et ne +la torturez pas ainsi, miss Briggs. + +--Elle est mariée à qui? s'écria la vieille fille dans une +exaspération nerveuse. + +--À.... à un parent de.... + +--Allons, parlez; c'est de quoi me rendre folle, s'écria miss Crawley +à bout de patience. + +--Oh! ma chère dame..., miss Briggs soutenez-la, elle a épousé Rawdon +Crawley. + +--Rawdon marié.... à Rebecca.... une gouvernante.... non, non.... +Sortez de ma maison, vieille folle, vieille idiote! Que vous êtes +stupide, Briggs.... et vous osez?... vous êtes du complot.... c'est de +votre faute s'il s'est marié.... vous avez cru que je le dépouillerais +alors pour vous.... je vois bien ce que c'est, Martha!» + +Et la fureur de la vieille s'exhalait en phrases entrecoupées. + +«Ah! quelle affliction, madame! une personne de votre rang épouser la +fille d'un maître de dessin! + +--Sa mère était une Montmorency, s'écria la vieille dame arrachant +presque la sonnette. + +--Sa mère était une fille d'Opéra, une _plancheuse_, peut-être pis +encore,» repartit mistress Bute. + +Miss Crawley poussa un dernier cri et tomba sans connaissance. On la +remonta dans sa chambre, d'où elle venait de descendre. Les crises +nerveuses se succédaient sans interruption. On fit venir le docteur, +et l'apothicaire ne tarda pas à suivre ses pas. Mistress Bute +s'installa à son chevet comme garde-malade. + +«C'est le devoir de ses parents de veiller sur elle,» disait la +charitable Bute. + +À peine avait-on remonté miss Crawley dans sa chambre, que survint un +nouveau personnage qu'il fallut mettre au courant des faits. C'était +le baronnet. + +«Où est Becky? dit sir Pitt; où sont ses bagages? Je viens la chercher +pour partir avec moi pour Crawley-la-Reine. + +--Ne connaissez-vous donc point l'étonnante nouvelle de son mariage +clandestin? demanda Briggs. + +--Quéque ça me fait? fit sir Pitt. Eh bien! elle est mariée, et voilà +tout. Dites-lui de descendre sans plus de retard. + +--Vous ne savez donc pas, monsieur, lui demanda miss Briggs, qu'elle +n'est plus dans la maison, au grand désespoir de miss Crawley? La +pauvre femme a bien manqué mourir lorsque nous lui avons appris +l'union de la gouvernante avec le capitaine Rawdon.» + +Quand sir Pitt Crawley entendit annoncer que Rebecca était la femme +de son fils, il sortit de sa bouche une avalanche de jurons qui +sonneraient assez mal ici, et qui firent que la pauvre Briggs, toute +tremblante, s'élança de la chambre où il écumait. Nous pousserons avec +elle la porte sur cette figure décomposée par la colère, enflammée par +la haine et le désir. + +Le lendemain de son arrivée à Crawley-la-Reine, sir Pitt se livra aux +excès du délire le plus effréné, et, dans la chambre qu'avait occupée +miss Sharp, il enfonça les caisses à coups de pied et mit en pièces +ses papiers, ses robes et tous ses chiffons. Miss Horrocks, la fille +du sommelier, prit une partie de ces débris; les enfants s'affublèrent +du reste pour jouer la comédie. + +Il y avait à peine quelques jours que leur pauvre mère avait été +conduite à sa dernière demeure. Pas une larme, pas un regret n'avait +accompagné ses cendres déposées parmi tant d'autres, toutes étrangères +pour elles. + +«Mais si la vieille ne s'apaise pas, disait Rawdon à sa petite femme +dans leur élégante maison de Brompton, où celle-ci avait passé +sa matinée à essayer un nouveau piano, ses nouveaux gants qui lui +allaient à merveille, ses nouveaux châles qui lui seyaient on ne peut +mieux, ses nouvelles bagues qui brillaient à ses petits doigts, et sa +nouvelle montre qui faisait tic tac à son côté. Eh bien! Becky, si la +vieille femme s'entête? + +--Je me charge de votre fortune, reprit-elle; et Dalila caressait +Samson. + +--Vous pouvez tout, dit-il en déposant un baiser sur sa main mignonne; +aussi, mordieu! je m'en rapporte à vous!» + + + + +CHAPITRE XVII. + +Le capitaine Dobbin achète un piano. + + +S'il est au monde un endroit où la satire et le sentiment puissent se +donner rendez-vous, où le risible et le larmoyant se présentent avec +le plus bizarre contraste, où l'on ait le droit de se montrer +mordant et pathétique avec un parfait à propos, c'est dans une de ces +assemblées publiques dont l'annonce remplit chaque jour les dernières +colonnes du _Times_, et où chacun, pour son argent, est appelé à +prendre sa part de la bibliothèque, du mobilier, de la vaisselle, de +la garde-robe et des vins fins d'Épicure trépassé. + +Les restes de mylord Plutus reposent maintenant dans le caveau de +la famille. Les statuaires taillent dans le marbre une inscription +commémorative et véridique, comme on le sait, de ses vertus et de la +douleur de son héritier, désormais en possession de ses biens. Quel +convive de la table de Plutus peut passer devant sa maison jadis si +hospitalière pour lui, sans laisser échapper un soupir, devant cette +maison qui s'illuminait de si joyeuses clartés vers les sept heures +du soir, dont les portes étaient toujours toutes grandes ouvertes, +et dont les domestiques, tandis qu'on montait l'escalier garni de +moelleux tapis, faisaient retentir le nom du visiteur de palier en +palier jusqu'à ce qu'il eût pénétré dans l'élégant sanctuaire où +le vieux Plutus recevait ses amis! Il en comptait beaucoup! Il les +traitait si bien! Combien de gens voyait-on chez lui, spirituels sous +ses vaste portiques, moroses dès qu'ils en franchissaient le seuil. +Combien de gens aimables et prévenants à l'envi, qui partout ailleurs +se détestaient et se seraient égorgés l'un l'autre! Il avait une +certaine arrogance, mais sa cuisine aurait fait avaler bien pis +encore. Il était lourd et épais, mais le feu de son vin pétillait dans +toutes les conversations. + +«À tout prix nous aurons quelques bouteilles de son bourgogne, disent +à son cercle ses amis éplorés. + +--J'ai acheté cette tabatière à la vente du vieux Plutus, reprend l'un +d'eux en la faisant circuler; c'est le portrait d'une des maîtresses +de Louis XV; joli bijou, n'est-ce pas? charmante miniature?» + +Puis on se met à causer de la manière dont Plutus le jeune va dissiper +l'héritage. + +Dans l'hôtel, quelle métamorphose! la façade a disparu sous une +enveloppe d'affiches; tous les articles y sont inventoriés en lettres +majuscules. Un tapis est pendu comme échantillon à l'un des étages +supérieurs. Une demi-douzaine de commissionnaires sont échelonnés sur +les marches boueuses. La cour est envahie d'hôtes basanés à la figure +plus ou moins grecque, qui vous distribuent des cartes imprimées et +se proposent pour enchérir à votre compte. De vieilles femmes et +des amateurs indécis encombrent les étages du haut, tâtant les +couvre-pieds, fourrant les doigts dans la plume, retournant +les matelas, ouvrant les tiroirs des chiffonniers. De jeunes et +entreprenantes maîtresses de maison viennent mesurer la dimension +des rideaux et les miroirs, pour s'assurer qu'ils conviendront à leur +nouveau ménage. + +M. Martofrap, assis sur une grande table d'acajou dans la salle +à manger du bas, agite son marteau d'ivoire et emploie tous les +artifices de l'éloquence, de l'enthousiasme, de la prière, de la +raison, du désespoir pour allumer les acheteurs. Il décoche un trait +satirique à M. Juda sur son engourdissement, provoque du geste M. +Lévi. Il implore, commande et beugle jusqu'au moment où il laisse +tomber le fatal marteau et passe au lot suivant. + +Ô Plutus, qui aurait jamais pensé, lorsque nous étions en cercle +autour de votre large table étincelante de vaisselle et de linge +damassé, qu'on y verrait un jour figurer, en guise de plat, cet +étourdissant brocanteur? + +La vente tirait à sa fin. Déjà on avait vendu le magnifique +ameublement du salon, sorti des meilleurs ateliers; les vins rares, +qui avaient coûté des prix fabuleux et avaient été choisis avec +le goût que l'on connaissait à leur possesseur; les services +d'argenterie, d'une richesse et d'une ciselure remarquables. +Quelques-unes des meilleures bouteilles, renommées parmi tous les +amateurs du voisinage, avaient été achetées pour la cave de son maître +par le sommelier de notre ami Osborne, esquire de Russell-Square. Un +petit lot d'argenterie consistant en objets les plus indispensables, +avait été acquis pour le compte de jeunes agents de change de la Cité. +Il ne restait plus maintenant pour exciter la tentation du public +que des objets de moindre valeur. L'orateur, juché sur la table, +s'extasiait sur les mérites d'un tableau qu'il recommandait à +l'admiration des assistants. La foule des acheteurs était loin d'être +aussi choisie, aussi nombreuse qu'aux vacations précédentes. + +«Numéro 369! hurlait M. Martofrap. Portrait d'un monsieur sur un +éléphant. Qui parle pour le monsieur sur l'éléphant? Faites voir +aux amateurs, monsieur Criarson, qu'ils puissent examiner le +chef-d'oeuvre.» + +Un monsieur grand, pâle, à la tournure militaire, assis tranquillement +sur la table d'acajou, ne put s'empêcher de rire quand M. Criarson +promena ce précieux morceau sous les yeux du public. + +«Montrez l'éléphant au capitaine, Criarson. Eh bien! monsieur, que +disons-nous pour l'éléphant?» + +Le capitaine, au lieu de répondre, rougit, se troubla et détourna la +tête pendant que le vendeur renouvelait ses provocations. + +«Vingt guinées pour cet objet d'art? quinze.... cinq.... qu'on dise un +mot; le monsieur sans l'éléphant vaut à lui seul cinq livres. + +--Je m'étonne que l'éléphant ne plie pas sous un pareil fardeau, dit +un loustic de profession; son cavalier est assez gros pour cela.» + +En effet le monsieur placé sur l'éléphant faisait l'effet d'un gros et +grand gaillard. Un rire universel accueillit cette plaisanterie. + +«Ne dépréciez pas la valeur de mon lot, maître Lévi, dit Martofrap; +laissez la compagnie examiner cet objet d'art. La pose de cet +intelligent animal est tout à fait conforme à sa nature. Le monsieur +en veste de nankin, son fusil à l'épaule, s'en va à la chasse; dans +le lointain, on voit un bananier et une pagode; c'est probablement +quelque endroit célèbre dans nos fameuses possessions des Indes +orientales. Combien met-on sur ce lot? Allons, messieurs, ne restons +pas à coucher ici.» + +Une personne offrit cinq schellings; le militaire regarda du côté d'où +partait cette offre brillante; il aperçut alors un autre officier +et une jeune dame lui donnant le bras, qui paraissaient se divertir +beaucoup de cette scène, et à qui, en définitive, le lot fut adjugé +pour une demi-guinée. L'autre amateur fut plus surpris et plus +décontenancé que jamais à la vue du couple qui lui faisait face; il +enfonça tout à fait sa tête dans son col d'uniforme et tourna le dos +pour ne plus rencontrer cette vision désagréable. + +Nous n'avons nulle envie d'entretenir nos lecteurs des autres objets +que M. Martofrap eut en ce jour l'honneur d'offrir à l'avidité du +public, à l'exception d'un seul toutefois: c'était un petit piano +droit qu'on avait descendu des régions élevées de la maison; le grand +piano à queue était déjà vendu. La jeune dame dont nous avons parlé +le fit retentir sous ses doigts agiles et déliés, et l'officier, à +l'autre bout de la table, se mit à rougir et à tressaillir. + +La jeune dame fit pousser par un tiers les enchères du piano. Mais +il y avait concurrence. Le juif de l'officier du bout de la table +poussait contre le juif des acquéreurs de l'éléphant. Le petit piano +fut chaudement disputé; M. Martofrap stimulait encore l'ardeur des +combattants. La lutte se prolongea ainsi quelque temps, mais le +capitaine et à la dame à l'éléphant finirent par quitter la lice. Le +marteau tomba et le crieur fit entendre ces mots: + +«Pour M. Lévi, vingt-cinq quinées.» + +Le client de M. Lévi se trouva ainsi propriétaire du petit piano +droit. Après cette victoire il reprit sa position normale, et, ses +compétiteurs évincés jetant un coup d'oeil de son côté, la dame dit à +son cavalier: + +«Eh mais! Rawdon, c'est le capitaine Dobbin.» + +Peut-être Becky était-elle mécontente du nouveau piano que son mari +avait loué pour elle; peut-être les propriétaires de l'instrument +l'avaient-ils fait reprendre, refusant un plus gros crédit; peut-être +enfin attachait-elle un prix tout particulier à celui dont elle avait +voulu faire l'emplette, se souvenant du temps où elle en avait joué +dans la petite chambre de notre chère Amélia Sedley. + +La vente avait lieu dans la vieille maison de Russell-Square, où nous +avons passé quelques soirées au commencement de ce récit. Le bon vieux +John Sedley était ruiné, sa banqueroute affichée à la Bourse, et par +suite il avait fallu procéder à son exécution commerciale. + +Le sommelier de M. Osborne était venu acheter le fameux vin de Porto, +pour le transporter de l'autre côté de la place. Quant à la boîte de +petites cuillers de dessert, à la douzaine de couverts artistement +travaillés et vendus au poids, trois jeunes agents de change, MM. +Dale, Spiggot et Dale de Treadneedle-Street, qui avaient été en +rapports d'affaires avec le vieillard et l'avaient trouvé bon et +affable comme tous ceux qui traitaient avec lui, envoyèrent à sa +demeure actuelle ce petit débris arraché du naufrage, avec leurs +compliments pour la bonne mistress Sedley. Pour le piano d'Amélia, +comme elle allait en avoir incessamment besoin et que le capitaine +Dobbin ne savait pas plus en jouer que danser sur la corde roide, il +est probable qu'il n'avait pas fait là une acquisition pour son usage +personnel. + +Le soir même il fut porté dans une charmante maisonnette de l'une de +ces rues baptisées des noms les plus romantiques, où les habitations +ressemblent à de petites maisons de poupées, et où, lorsqu'on regarde +des fenêtres du premier étage, on a l'air, pour le passant, d'avoir +les pieds au rez-de-chaussée. Les arbres des petits jardins qui +s'étalent devant la façade de ces demeures sont couverts d'une +éternelle végétation de tabliers d'enfant, de petites chaussettes +rouges, de bonnets, etc. (_Polyandrie_, _polygynie_.) Malheur à +l'oreille qui s'aventure dans ces lieux écartés! elle sera écorchée +par les notes aiguës sortant de mauvaises épinettes et du gosier de +femmes qui font gémir les échos d'alentour. Tous les soirs on voit +les commis de la Cité aller dans ces réduits coquets se reposer des +fatigues du jour. C'était là que M. Clapp, le commis de M. Sedley, +avait son domicile, et c'était là que le bon vieillard avait trouvé un +asile pour lui, sa femme et sa fille, au moment de la catastrophe. + +Joe Sedley, en apprenant le malheur qui frappait sa famille, avait agi +comme on devait s'y attendre de la part d'un homme de son tempérament. +Il ne vint pas à Londres, mais il écrivit à sa mère de prendre +chez ses banquiers tout ce dont elle aurait besoin. Ainsi il était +tranquille sur le sort de ses parents; ils n'avaient plus rien à +craindre du côté de la pauvreté! Ces dispositions prises, Joe Sedley +alla à son restaurant de Cheltenham aussi gai que de coutume, à sa +promenade en voiture, buvant son bordeaux, jouant son whist, disant +ses histoires indiennes; et sa veuve irlandaise l'amadouait et le +flattait comme si de rien n'était. + +Ses offres d'argent, malgré le besoin qu'on en avait, firent peu +d'impression sur ses parents. Amélia racontait que, la première fois +qu'elle vit son père relever la tête depuis son malheur, fut le jour +où il reçut de la part du jeune agent de change le paquet de couverts, +accompagné de ses compliments. Alors il éclata en sanglots, alors il +se mit à pleurer comme un enfant, et parut plus touché que sa femme +elle-même, à qui le présent était destiné. Édouard Dale, le plus jeune +des associés qui avaient acheté ces couverts en commun, se montrait +toujours plein d'égards pour Amélia, et, en dépit du malheur de son +père, s'offrait encore pour l'épouser. En 1820, il se maria à miss +Louisa Cutts, fille de Cutts, un de nos plus grands facteurs en +grains, et sa femme lui apporta une belle fortune. Maintenant il +vit retiré dans l'opulence, au milieu d'une nombreuse famille, à son +élégante villa de Muswell-Hill. Mais la rencontre d'un excellent +coeur ne doit pas nous emporter trop loin du principal sujet de notre +histoire. + +Nous supposons que le lecteur s'est formé une trop haute idée du bon +sens du capitaine et de mistress Rebecca, pour leur jamais attribuer +la pensée de faire une visite dans un quartier aussi éloigné que +Bloomsbury, s'ils eussent pu soupçonner qu'ils allaient y trouver des +personnes non-seulement passées de mode, mais encore ruinées, et dont +la connaissance devait être sans profit pour eux. Rebecca fut toute +surprise de voir cette opulente demeure où elle avait jadis rencontré +si bon accueil, mise au pillage par les acheteurs et les marchands, +de trouver à chaque pas de précieux souvenirs de famille livrés à la +rapacité et à l'indifférence du public. Un mois après sa fuite, elle +s'était souvenue d'Amélia, et Rawdon, accueillant sa proposition +avec un rire sournois, s'était montré tout disposé à visiter George +Osborne. + +«Excellente connaissance, Beck! disait-il en se donnant un air +narquois; il faudra que je lui vende encore un cheval. Nous ferons +aussi quelques parties de billard. C'est ce que j'appelle une amitié +_utile_, madame Crawley, ah! ah!» + +On aurait tort peut-être de se hâter de conclure d'après ces paroles +que Rawdon Crawley trichait de propos délibéré en jouant avec M. +Osborne; il voulait simplement conserver sur lui cette supériorité que +chacun est bien aise de faire sentir à son voisin. + +La vieille tante n'avait pas l'air très-pressée de se radoucir. Un +mois s'était écoulé et M. Bowls continuait à refuser la porte à Rawdon +avec la même rigueur. Ses domestiques ne pouvaient pénétrer dans la +maison de Park-Lane, ses lettres lui étaient renvoyées sans qu'on eût +pris la peine de les ouvrir. Miss Crawley ne sortait point, elle se +sentait toujours indisposée. Mistress Bute veillait toujours sur elle +et ne la quittait pas d'un instant. Crawley et sa femme auguraient mal +de la présence assidue de mistress Bute. + +«Eh bien! je commence à comprendre pourquoi vous vouliez que je fusse +toujours avec elle à Crawley-la-Reine, dit Rawdon. + +--C'est une femme bien adroite et bien fourbe, fit Rebecca avec un +soupir. + +--Bah, laissez là les regrets, et je serai tout consolé,» s'écria le +capitaine dans un transport amoureux pour sa femme. + +Celle-ci pour récompense lui donna un baiser. Elle éprouvait un +certain plaisir de la généreuse confiance de son mari. + +«Avec un peu de cervelle dans cette tête-là, pensa-t-elle, j'en aurais +fait quelque chose.» + +Mais elle ne lui laissait jamais entrevoir sa manière de penser +sur son compte; elle écoutait avec une complaisance infatigable ses +histoires d'écurie et de régiment; elle riait de tous ses bons mots; +elle prenait le plus vif intérêt à Jack Spatterdash, dont le cheval +s'était abattu; à Bob Martingale, surpris dans une maison de jeu; +à Tom Cinq-Bars, qui devait courir dans un steeple-chase. Rawdon +rentrait-il à la maison, il trouvait Rebecca toujours vive et joyeuse; +voulait-il sortir, elle ne le retenait jamais; restait-il au logis, +elle jouait du piano, chantait pour lui plaire, faisait des sirops +qu'il aimait fort, veillait à son dîner, chauffait ses pantoufles +et inondait son âme de mille sons empressés. Une femme, suivant ma +grand'mère, ne peut être bonne si elle n'est hypocrite. Nous ne savons +jamais tout ce que l'autre sexe nous dissimule; quelle adresse +et quels artifices se cachent sous ce masque de franchise et de +confiance; combien de manoeuvres sont mises en jeu pour nous plaire, +nous tromper, nous désarmer à l'aide de ces sourires en apparence +si ouverts. Je ne parle point ici des grandes coquettes, mais de ces +modèles domestiques, de ces prodiges de vertu féminine. On voit tous +les jours des femmes couvrir avec habileté les sottises d'un mari +imbécile, ou apaiser les transports d'un furibond. Une bonne ménagère +commencera toujours par être une excellente diplomate. + +Ces prévenances avaient métamorphosé Rawdon Crawley; de vétéran de la +débauche il était devenu mari très-soumis et très-heureux. Il était +complétement brouillé avec ses anciennes habitudes. À son club, on +avait demandé une ou deux fois ce qu'il devenait, puis on avait fini +par ne plus s'apercevoir de son absence. Pour lui, ses soirées au coin +du feu, avec une femme joyeuse et souriante, une table bien servie, +avaient tout le mérite de la nouveauté et du mystère. Il avait eu soin +de faire son mariage sans l'annoncer dans le _Morning-Post_; autrement +il eût été assailli des réclamations étourdissantes de ses créanciers, +s'ils avaient su qu'il avait épousé une femme sans fortune. + +«Je ne crains point les reproches de mes parents,» disait Becky en +riant du bout des lèvres. + +Elle était résolue à ne point faire connaître au monde le nouveau rang +qu'elle y prenait, tant qu'il n'y aurait pas eu réconciliation avec la +vieille tante. Elle vivait ainsi à Brompton sans voir personne, si ce +n'est les amis de son mari, admis à l'intimité du petit couvert. Elle +les enchantait tous dans ces dîners en petit comité: une conversation +pleine d'entrain, puis les jouissances de la musique, charmaient +les privilégiés qui avaient part à ces plaisirs. Le major Martingale +n'aurait jamais demandé à voir leur acte de mariage. Le capitaine +Cinq-Bars ne tarissait pas sur le talent que la maîtresse du +logis déployait dans la confection du punch; le jeune lieutenant +Spatterdash, joueur enragé de piquet et fort souvent invité par +Crawley, était complétement sous le charme de mistress Crawley: mais +la modestie et la prudence n'abandonnaient jamais la nouvelle épouse, +et la réputation de Crawley comme brave à trois poils et comme jaloux +achevait de protéger complétement sa chère petite femme. + +Il existe dans cette ville des hommes de très-bonne race et fort à la +mode, qui jamais ne hasardent le pied dans un salon de femmes. Cela +explique comment le mariage de Crawley pouvait faire grand bruit dans +son comté, où mistress Bute se chargeait d'en répandre la nouvelle, +sans être le moins du monde l'objet des préoccupations et des +entretiens de la capitale. Quant à Rawdon, il vivait très-largement, +mais toujours à crédit. Il avait un actif de dettes fort respectable +qui, habilement exploité, pouvait mener un homme pendant encore assez +longtemps; avec des dettes, certains industriels des grandes villes +savent couler une vie cent fois plus agréable que beaucoup d'autres +avec de l'argent comptant. + +Un jour en lisant la gazette, Rawdon trouva l'indication suivante: «Le +lieutenant G. Osborne vient d'acheter le brevet de capitaine à +Smith, démissionnaire;» aussitôt il exprima sur l'amant d'Amélia +des sentiments d'estime dont la conséquence fut une visite à +Russell-Square. + +Rawdon et sa femme auraient bien voulu à la vente se rapprocher du +capitaine Dobbin et apprendre quelques détails sur la catastrophe +qui avait frappé les anciens amis de Rebecca; mais le capitaine avait +disparu dans la foule, et ils ne purent obtenir de renseignements que +de l'un des crieurs publics. + +«Voyez tous ces museaux crochus, disait Becky, son tableau sous le +bras et rentrant dans le buggy d'un pas assez allègre; ne dirait-on +pas des vautours après la bataille? + +--Je ne saurais vous dire, je n'ai jamais assisté à aucune bataille; +demandez à Martingale, qui était en Espagne aide de camp du général +Blazes. + +--C'était un honnête vieillard que ce M. Sedley, reprit Rebecca. Je +suis bien fâché du malheur qui lui arrive. + +--Peuh! agents de change.... banqueroutiers... C'est tout un, vous +savez, reprit Rawdon en chassant avec son fouet une mouche posée sur +l'oreille de son cheval. + +--J'aurais aimé à racheter, pour le leur offrir, quelque peu +d'argenterie, Rawdon, continua sa femme d'une voix sentimentale; mais +vingt-cinq guinées pour ce petit piano, c'est monstrueusement cher; +nous l'avions choisi avec Amélia au sortir de la pension, chez +Broadwood, il en a coûté alors trente-cinq. + +--Et votre.... comment l'appelez-vous?... Osborne, je crois.... Il +va tirer, je suppose, sa révérence à cette fille, maintenant que la +famille est ruinée. Ça va chagriner votre petite amie, miss Becky? + +--Bah! on se console,» dit Becky avec un sourire. + +Puis, pendant le reste de la promenade, ils parlèrent de tout autre +chose. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +Qui joua sur le piano acheté par le capitaine Dobbin. + + +Notre récit, pour un temps, se trouve mêlé à des événements et à des +noms fameux, et marche presque sur les brisées de l'histoire. Lorsque +les aigles de Napoléon Bonaparte prirent leur vol de la Provence, où +elles s'étaient abattues après un court séjour dans l'île d'Elbe, et, +de clochers en clochers, atteignirent les tours de Notre-Dame, les +aigles impériales firent sans doute peu d'attention à un petit coin de +la paroisse de Bloomsbury, à Londres, où l'on était aussi préoccupé de +bien autre chose que du battement de ces ailes puissantes! + +«Napoléon est débarqué à Cannes!» Une pareille nouvelle pouvait +répandre la panique à Vienne, renverser les plans de la Russie, +menacer l'intégrité de la Prusse, faire secouer la tête à Metternich +et à Talleyrand, et enfin abasourdir le prince Hardemberg et le +marquis de Londonderry; mais qui aurait jamais cru que la fatale +secousse de la grande lutte impériale dût faire ressentir son +contre-coup jusque sur les destinées d'une malheureuse enfant de +dix-huit ans, dont l'âme tout entière s'épanouissait en des pensées +d'amour? Pauvre et aimable fleur du toit domestique!... le souffle +impétueux de la guerre va aussi vous emporter dans ses tourbillons +impitoyables. Oui, Napoléon tente un coup suprême, et le dé fatal qui +roule porte avec lui le bonheur de la petite Amélia Sedley. + +La fortune de son père fut balayée sans espoir au souffle de ces +fatales nouvelles. Tout avait mal tourné pour le pauvre vieillard; +ses dernières opérations avaient échoué; ses banquiers avaient fait +faillite. Les fonds avaient monté quand il pensait les voir baisser. +Si le succès est rare et vient lentement, tout le monde sait que les +désastres sont rapides et toujours menaçants. + +Toutefois, le vieux Sedley avait renfermé sa tristesse en lui-même, et +tout semblait marcher comme d'habitude dans cette opulente et paisible +demeure. L'excellente mistress Sedley continuait chaque jour à se +livrer sans le moindre soupçon à son active oisiveté et à ses futiles +occupations. Sa fille s'absorbait de plus en plus dans une tendre +et égoïste pensée, en s'isolant du monde qui l'entourait, lorsque la +fatale secousse vint ébranler cette digne famille. + +Un soir, mistress Sedley préparait des lettres d'invitation pour une +fête qu'elle devait donner: les Osborne avait eu la leur; elle ne +pouvait rester en arrière. John Sedley, rentrant très-tard, s'assit +sans dire mot au coin du feu, pendant que sa femme bavardait à ses +côtés. Quant à Emmy, elle était remontée dans sa chambre, toute triste +et tout abattue. + +«Notre enfant n'est pas heureuse, hasarda la mère; Osborne la néglige. +Je ne puis souffrir les grands airs de cette famille. Les filles n'ont +pas mis le pied ici depuis trois semaines, et George est venu deux +fois à la ville sans nous rendre visite. Édouard Dale l'a vu à +l'Opéra. Édouard épouserait bien cette chère enfant, j'en suis sûre. +Il y a encore le capitaine Dobbin qui ne demanderait pas mieux; mais +j'ai horreur de tous ces militaires. Voyez comme George fait le beau +fils et le matamore! Il faudra apprendre à tous ces gens-là que nous +les valons bien. Encouragez le moins du monde Édouard Dale, et vous +verrez. Nous aurons une soirée, monsieur Sedley. Mais pourquoi ne +répondez-vous pas? Mon Dieu, qu'est-il arrivé?» + +John Sedley quitta sa chaise pour aller au-devant de sa femme qui +accourait vers lui. La serrant alors dans ses bras, il lui dit d'une +voix entrecoupée: + +«Nous sommes ruinés, Marie; il faut recommencer notre vie, ma chère! +J'aime mieux vous dire tout, tout sans restriction.» + +En parlant ainsi il frissonnait de tous ses membres et se sentait +défaillir; c'est qu'il craignait que sa femme ne pût supporter ces +nouvelles, sa femme à qui auparavant il n'avait jamais dit un mot +capable de la chagriner. Mais il était plus accablé qu'elle, malgré la +soudaineté du coup qui frappait sa chère compagne. Après cet effort +il retomba sur son siége, et ce fut sa femme qui s'empressa de +le consoler. Elle prit la main de cet honnête et excellent homme, +l'embrassa, la passa autour de son cou; puis, l'appelant son John, +son cher John, son vieux mari, son bon vieux, elle lui adressa mille +paroles inspirées par la tendresse et l'amour. Cette voix fidèle et +dévouée, ces simples caresses tenaient suspendu le coeur du pauvre +homme entre un bonheur et une tristesse inexprimables, et pénétraient +dans cette âme souffrante comme un rayon de joie et de consolation. + +Une fois seulement dans le cours de cette longue soirée, où, assis à +côté de sa femme, le vieux Sedley épancha dans son sein les douleurs +concentrées au fond de son âme et lui dit l'histoire de ses pertes +et de ses embarras, les trahisons de ses plus vieux amis, la noble +délicatesse de quelques personnes dont il ne croyait avoir rien à +attendre; une fois seulement, au milieu de ce retour douloureux sur le +passé, sa fidèle épouse donna un libre cours à son émotion. + +«Mon Dieu! s'écria-t-elle, cela va briser le coeur d'Emmy!» + +Le père n'avait plus pensé à la pauvre enfant. Elle était là-haut en +proie à l'insomnie et à la douleur, seule au milieu de ses amis, seule +dans la maison paternelle, auprès de bons et excellents parents. Y +a-t-il donc tant de personnes à qui l'on puisse tout avouer? Pourquoi +s'ouvrir à des âmes froides, insensibles, ou à des gens qui ne peuvent +comprendre? Notre chère petite Amélia se trouvait ainsi reléguée dans +sa solitude. Elle n'avait plus, pour ainsi dire, de confidente, depuis +le moment où elle avait des secrets à confier. Comment dire à sa chère +maman ses doutes et ses inquiétudes? Ses futures soeurs semblaient +chaque jour la mettre de plus en plus à l'écart. Et même ses doutes et +ses craintes, elle n'osait se les avouer à elle-même, bien qu'elle en +fît toujours l'objet de ses secrètes méditations. + +Son coeur faisait effort pour se rattacher à la conviction que George +Osborne était fidèle et digne de son amour, en dépit de toutes les +preuves contraires. Que de paroles d'amour lui avait-elle dites +cependant sans faire tressaillir ses fibres sensibles! combien de +soupçons trop justifiés d'égoïsme et d'indifférence n'avait-elle pas +eu à chasser de son coeur? À qui cette pauvre victime pouvait-elle +raconter ces luttes et ces tortures de chaque jour? Son héros même +ne comprenait pas son dévouement. Ah! le courage lui manquait pour +s'avouer combien l'homme qu'elle aimait lui était inférieur, combien +elle s'était trop pressée de donner son coeur. Mais il était donné, +et la pure et chaste jeune fille était trop modeste, trop tendre, trop +fidèle, trop faible, trop femme enfin pour le reprendre. + +Ce pauvre petit coeur était bien froissé, bien meurtri, lorsque, au +mois de mars de l'an du Seigneur 1815, Napoléon débarqua à Cannes et +Louis XVIII prit la fuite. Une panique générale s'empara de l'Europe; +les fonds baissèrent, et le vieux Sedley fut ruiné. + +Nous ne suivrons pas le digne agent de change à travers les +souffrances et l'agonie de son désastre, qui aboutit à sa mort +commerciale. On afficha son nom à la Bourse, il abandonna ses bureaux, +ses billets furent protestés; la banqueroute était flagrante. La +maison et l'ameublement de Russell-Square furent saisis et vendus à +la criée, et la famille mise à la porte, ainsi que nous l'avons vu, se +vit obligée de chercher un gîte dans le premier endroit venu. + +John Sedley, obligé par son indigence de se séparer de ses +domestiques, ne se sentit pas le courage de leur adresser ses derniers +adieux. Ces honnêtes gens se montrèrent surtout chagrins de perdre de +si bonnes places, et en somme ils se consolèrent assez vite du départ +de leurs maîtres bien-aimés. La femme de chambre d'Amélia se livra +à de longues doléances, mais elle s'en alla enfin toute résignée, en +pensant qu'il pourrait s'offrir à elle une place bien plus avantageuse +dans un des quartiers aristocratiques de la ville. Le noir Sambo, +avec son caractère avantageux et sûr de lui, résolut d'entrer dans un +hôtel. Quant à l'honnête et vieille mistress Blenkinsop, qui avait vu +naître Joe et Amélia, dont les services dataient même du mariage de +John Sedley et de sa femme, elle resta auprès d'eux gratuitement, +car elle avait amassé une somme assez ronde depuis son entrée dans +la maison. Elle suivit ses maîtres ruinés dans leur nouvel et modeste +asile, où elle leur prodigua toujours ses soins, et ses grognements de +temps à autre. + +Parmi les poursuites qui firent à l'âme de ce bon et excellent Sedley +la blessure la plus douloureuse et la plus profonde, et qui en six +semaines blanchirent plus ses cheveux que les soucis des quinze +années précédentes, celles de John Osborne se distinguèrent par leur +acharnement et leur âpreté. John Osborne avait été son ami et son +voisin; John Osborne avait, à ses débuts, trouvé appui et assistance +et lui avait mille obligations; John Osborne devait marier son fils +à la fille de Sedley. N'en était-ce pas assez pour expliquer ses +rigueurs et son animosité? + +Un homme a de très-grandes obligations à un autre: survient +une brouille entre eux. L'obligé doit alors, par égard pour les +convenances, se montrer bien plus exigeant que le premier venu; car +cet excès d'ingratitude ne devient légitime qu'en prouvant le crime +du bienfaiteur. Égoïste, brutal intéressé! vous ne l'êtes pas, vous +ne l'avez jamais été, mais vous êtes victime de la trahison la plus +honteuse, accompagnée de circonstances aggravantes. + +Règle générale dont s'accommodent fort les créanciers durs et +revêches: les hommes gênés dans leurs affaires sont tous des coquins. +Ils ont dissimulé leur situation, ils ont exagéré leurs chances de +gain, ils ont voulu en imposer, faire croire que tout allait bien +quand tout était perdu; ils promenaient partout une face souriante, +sourire bien douloureux alors qu'on se trouve sous le coup d'une +banqueroute! Ils étaient toujours prêts à saisir toutes les occasions +de remise, afin de retarder quelques jours de plus une ruine +inévitable. + +«C'est leur déloyauté qui est cause de tout, dit le créancier +triomphant, et il insulte à son ennemi dans la détresse. + +--C'est folie de s'accrocher à une paille,» dit la froide raison à +l'homme qui se noie. + +--Vous êtes un infâme, puisqu'on voit votre nom couché sur les +colonnes de la gazette,» dit toujours la prospérité au pauvre diable +qui se débat dans le gouffre de la misère. + +Qui n'a remarqué la promptitude des amis les plus intimes et des +hommes les plus honorables à se soupçonner, à s'accuser l'un l'autre +de mauvaise foi, pour peu qu'il s'agisse d'une question d'argent et +qu'elle tourne mal? Chacun en est là, chacun se trouve honnête, à +charge que tous les autres soient des gueux. Afin d'être justifié, le +bourreau a besoin de montrer un scélérat dans l'homme qu'il attache au +pilori; autrement, il ne serait lui-même qu'un misérable. + +Quant à Osborne, il se sentait blessé, aigri par le souvenir des +bienfaits qu'il avait reçus: c'est toujours là le grand motif de haine +et d'hostilité. Enfin il avait rompu le mariage projeté entre la +fille de Sedley et son fils. Comme on avait été fort loin, et comme +le bonheur et peut-être l'honneur de la pauvre fille se trouvaient +compromis, il fallait, pour arriver à une rupture, mettre en jeu les +raisons les plus fortes; John Osborne avait besoin de faire savoir à +tous que la réputation de John Sedley était des plus pitoyables. + +À toutes les réunions de créanciers, il affectait, à l'endroit de +Sedley, une brutalité et un mépris qui achevaient de briser le coeur +de ce malheureux, accablé déjà par sa ruine. Il s'opposa absolument à +toute entrevue entre George et Amélia, menaçant le jeune homme de sa +malédiction s'il contrevenait à ses ordres, et traitant cette pauvre +et innocente jeune fille comme la plus infâme et la plus artificieuse +des créatures. La colère et la haine jettent toujours le venin de +leurs calomnies sur l'objet détesté: c'est, comme on dit, une manière +d'être conséquent. + +La nouvelle du désastre de son père, le départ de Russell-Square, +furent pour Amélia comme la déclaration que tout était désormais +fini entre elle et George, entre elle et son amour, entre elle et son +bonheur, entre elle et sa foi en ce monde. Une lettre grossière et +insultante de John Osborne l'informa que la conduite de son père +renversait tous les engagements pris entre les deux familles. + +Amélia reçut cette nouvelle avec beaucoup plus de calme et de +résignation que sa mère ne l'avait espéré. Elle n'y voyait que la +confirmation des tristes pressentiments qui l'agitaient depuis si +longtemps. C'était la sentence portée contre le crime dont elle était +coupable depuis plusieurs années, d'aimer trop aveuglément, trop +passionnément, sans consulter la froide raison. Comme par le passé, +elle renferma en elle-même ses pensées intimes. Elle n'était guère +plus malheureuse maintenant, avec la certitude de ses espérances +déçues, qu'au temps où, sans vouloir la regarder, elle avait devant +les yeux la triste réalité. Elle passait ainsi d'un vaste hôtel à +un petit réduit sans se plaindre, sans être émue. Elle se renfermait +moins longtemps dans sa petite chambre, mais elle languissait en +silence, et chaque jour on pouvait signaler les progrès de son +affaiblissement. + +L'animosité que M. Osborne avait témoignée à l'occasion du projet +de mariage entre George et Amélia ne pouvait être comparée qu'au +ressentiment que manifestait le vieux Sedley toutes les fois qu'il +était question devant lui du même sujet. Il maudissait Osborne et +sa famille comme des êtres sans coeur, sans foi, sans gratitude; il +protestait qu'aucune force humaine ne l'amènerait à donner sa fille au +fils d'un tel misérable; il ordonnait à Emmy de bannir George de son +esprit et de lui renvoyer toutes les lettres et tous les présents +qu'elle avait reçus de lui. + +Elle promit d'obéir et se disposa à le faire. Elle enveloppa les +quelques bagatelles qui lui venaient de George, tira ses lettres de +l'endroit où elle les serrait et les relut d'un bout à l'autre, comme +si elle ne les savait pas encore par coeur. Mais elle n'avait pas le +courage de s'en séparer; cet effort était au-dessus de ses forces: +elle cacha ce paquet de lettres dans son sein, comme on voit une +mère éplorée y cacher son enfant mort. Il semblait à Amélia qu'elle +mourrait ou qu'elle deviendrait folle si on lui enlevait cette suprême +consolation. Quel rayonnement de joie s'épanouissait autrefois sur +sa figure, à l'arrivée de ces lettres! comme elle s'éloignait avec un +battement de coeur pour pouvoir les lire sans être vue! Si le style en +était glacial et froid, comme elle savait y trouver au contraire +toute la chaleur de la passion! Étaient-elles courtes et égoïstes, les +excuses ne lui manquaient pas en faveur de l'auteur. + +En relisant ces lettres, si peu dignes de tant d'amour, elle +s'abandonnait au cours de ses rêveries; elle revivait dans le passé. +Chaque lettre marquait pour elle un souvenir. Tout le passé se +pressait dans son esprit. Elle se rappelait son regard, sa voix, sa +tournure, ce qu'il avait dit et comme il l'avait dit. Hélas! de +toute cette affection éteinte il ne lui restait plus au monde que +ces tristes débris, et sa vie devait se passer désormais à enfouir sa +tristesse dans le silence. + +Soyez prudentes, jeunes demoiselles. Regardez-y à deux fois en +engageant votre coeur. Prenez garde de vous abandonner à un amour bien +sincère. Ne dites jamais tout ce que vous éprouvez, et mieux encore +n'éprouvez jamais grand'chose. Voyez où conduit une passion trop +loyale et trop confiante; ne vous fiez à personne. Mariez-vous comme +en France, où M. le maire sert de confident, où les registres de +l'état civil remplacent les billets amoureux. Enfin, n'ayez jamais de +ces sentiments qui puissent devenir pour vous une source de chagrin. +Ne faites jamais de ces promesses que vous ne puissiez pas retirer, en +cas de besoin, sans qu'il vous en coûte. Suivez cette méthode, si vous +voulez faire votre chemin et passer pour vertueuse dans la Foire aux +Vanités. + +Si Amélia avait entendu les commentaires dont elle était l'objet dans +la société dont la ruine de son père la retirait brusquement, elle +aurait appris la nature de ses crimes et en quoi elle avait compromis +sa réputation. Suivant mistress Smith, on n'avait pas l'exemple d'une +légèreté aussi criminelle; mistress Brown avait toujours condamné ces +scandaleuses familiarités, et c'était une leçon qui devait profiter à +ses filles. + +«Le capitaine Osborne ne peut pas épouser la fille d'un banqueroutier, +disait miss Dobbin; c'est bien assez déjà d'être victime des +escroqueries du père. Quant à cette petite Amélia, sa folie dépassait +tout.... + +--Tout quoi? demandait le capitaine Dobbin avec humeur. Ne sont-ils +pas promis l'un à l'autre depuis leur enfance? Cette promesse +n'est-elle pas aussi valable que le mariage? Qui ose proférer le +moindre mot contre la plus pure, la plus tendre, la plus angélique des +jeunes filles? + +--Tout beau, William! répondait miss Jane; il ne faut pas monter ainsi +avec nous sur votre cheval de bataille. Nous ne pouvons vous rendre +raison et nous battre avec vous. Nous ne disons rien contre miss +Sedley, si ce n'est que sa conduite a été des plus imprudentes, et +c'est le moins qu'on puisse en dire. Ce malheur, du reste, vient bien +à ses parents. + +--Allons, William, reprit miss Anne d'un ton moqueur, miss Sedley est +libre maintenant; c'est affaire à vous de vous mettre sur les rangs; +c'est un bien bon parti, ma foi: qu'en dites-vous? + +--Que je l'épouse! dit Dobbin tout rouge et précipitant ses paroles; +si vous aimez le changement, mesdemoiselles, croyez-vous qu'elle vous +ressemble? Moquez-vous de cette angélique jeune fille; elle ne peut se +défendre. Son malheur et sa peine doivent suffire, en effet, pour la +livrer à vos railleries. Courage, Anne! vous êtes le bel esprit de la +famille, et vos sottises y font florès. + +--Je vous ai déjà dit que nous n'étions pas au régiment! reprit miss +Anne. + +--Au régiment! morbleu, je voudrais bien entendre quelqu'un parler +comme vous au régiment, s'écria le digne Dobbin avec un enthousiasme +chevaleresque. Oui, je voudrais, morbleu! qu'un homme s'avisât de dire +quelque chose contre elle. Mais les hommes ne bavardent pas de cette +façon, Anne; il n'y a que des femmes pour s'ameuter de la sorte, pour +confondre ainsi leurs hurlements et leurs clabaudages. Eh bien! vous +allez vous mettre à pleurer pour cela. Vous n'êtes que des oies.» +Et William Dobbin s'apercevant que les yeux rouges de miss Anne +commençaient comme à l'ordinaire à se gonfler de larmes, dit aussitôt: +«Eh bien! vous n'êtes pas des oies, vous êtes des cygnes ou tout ce +que vous voudrez, seulement laissez tranquille miss Sedley. + +--Rien ne peut se comparer à l'ardeur chevaleresque de William au +sujet de cette petite effrontée coquette,» se disaient entre elles la +mère et les soeurs de Dobbin. + +Elles redoutaient fort que, son mariage avec Osborne n'ayant pas +de suite, elle ne trouvât sur-le-champ un autre admirateur dans le +capitaine. Ces honnêtes femmes réglaient sans doute leurs prévisions +d'après leur propre expérience, ou plutôt, car les occasions de +mariage et de coquetterie n'étaient pas fort communes pour elles, +selon leur manière de comprendre le bien et le mal, le juste et +l'injuste. + +«Il est fort heureux, ma chère maman, disaient ces jeunes filles, que +le régiment ait reçu son ordre de départ; au moins voilà un danger +auquel échappe notre frère.» + +Le régiment était en effet désigné pour partir, et c'est ainsi que +l'empereur des Français se trouve mêlé à notre histoire, qui, sans +l'auguste intervention de ce personnage muet, n'aurait point mérité +les honneurs de la publicité. C'était lui qui avait causé la ruine +des Bourbons et celle de M. John Sedley. C'était lui dont l'arrivée +à Paris faisait, en France, reprendre les armes pour le soutenir, et +dans toute l'Europe pour le chasser. Pendant que la nation française +et l'armée lui juraient fidélité autour des aigles, dans le champ de +Mai, les quatre plus puissantes armées de l'Europe se réunissaient +pour faire la _chasse à l'aigle_, et l'une d'elles, l'armée anglaise, +comptait dans ses rangs deux de nos héros; le capitaine Dobbin et le +capitaine Osborne. + +La nouvelle de l'évasion de Napoléon et de son débarquement en France +fut accueillie par le valeureux ***e avec cette joie belliqueuse et +enthousiaste que comprendront sans peine tous ceux qui connaissent ce +fameux régiment. Depuis le colonel jusqu'au moindre tambour, chacun +était rempli d'ambition, d'espoir et d'ardeur patriotique, chacun +savait gré à l'empereur des Français d'être ainsi venu troubler la +paix de l'Europe comme d'une faveur toute particulière. Il arrivait +enfin, ce temps si désiré par le ***e, où il pourrait aller montrer à +ses compagnons d'armes qu'il se comportait aussi bien sur le champ +de bataille que les vétérans de la Péninsule, et qu'il n'avait point +perdu sa valeur guerrière dans les Indes occidentales, au milieu des +ravages de la fièvre jaune. Stubble et Spooney pensaient obtenir une +compagnie sans avoir besoin de l'acheter. Avant la fin de la campagne, +dont elle était bien résolue à partager les fatigues, mistress la +major O'Dowd, espérait pouvoir signer: Mistress la colonel O'Dowd, +_chev. du Bain_. Nos deux amis, Dobbin et Osborne, partageaient, +chacun à sa manière, la fièvre générale: M. Dobbin, avec beaucoup de +calme, M. Osborne, avec une exaltation bruyante, se montraient +décidés à faire leur devoir et à obtenir leur part de gloire et de +distinctions. + +La commotion que ressentit le pays à cette nouvelle avait quelque +chose de si national, que toute question d'intérêt privé disparut. +C'est sans doute pour ce motif que George Osborne, tout récemment +promu à son nouveau grade, et songeant déjà à un nouvel avancement, ne +prit pas garde à d'autres événements qui eussent sans doute attiré son +attention dans des temps plus calmes. + +La catastrophe du bon M. Sedley ne l'attrista pas autrement. Il +essayait son nouvel uniforme, qui lui allait à merveille, le jour où +se tint la première réunion des créanciers de l'infortuné vieillard. +Son père lui avait dit que la frauduleuse et abominable conduite de +ce banqueroutier le forçait à lui renouveler ses injonctions au sujet +d'Amélia, et que c'en était fini pour toujours des projets de mariage. +Il lui compta ce soir-là une somme assez ronde pour payer son uniforme +et ses épaulettes, qui lui donnaient si bonne mine. Ce jeune homme, +peut-être trop libéral, faisait toujours bon accueil à l'argent, et il +accepta sans plus de cérémonie la généreuse gratification de son père. +Les affiches de vente tapissaient déjà la maison Sedley, où il avait +passé tant de journées heureuses. Il put les apercevoir en sortant le +soir de chez son père pour se rendre chez le vieux Slaughter, où il +descendait quand il venait à la ville; la lune les éclairait de ses +pâles rayons. Cette maison, où avait régné jadis le bien-être, était +fermée pour Amélia et ses parents. Où cette malheureuse famille +avait-elle trouvé un asile? La pensée de leur désastre fit sur lui +une impression profonde; il fut très-sombre ce soir-là au café de +Slaughter. Il but beaucoup, et ses camarades en firent la remarque. + +Dobbin, étant survenu, voulut l'empêcher de boire. Mais Osborne lui +dit qu'il buvait ainsi à cause de son excessive tristesse. Son ami le +pressa alors de maladroites questions, et lui demanda s'il avait des +nouvelles. Osborne refusa d'entrer dans aucun détail, disant seulement +qu'il avait l'esprit tout bouleversé et qu'il était bien malheureux. + +Trois jours après, Dobbin vint voir Osborne dans sa chambre, à la +caserne. Il avait la tête appuyée sur la table; des papiers étaient +jetés pêle-mêle autour de lui. Le jeune capitaine semblait en proie au +plus grand abattement. + +«Elle m'a renvoyé tout ce que je lui ai donné, tous ces petits +souvenirs; voyez un peu!» + +Il lui montra du doigt un paquet de lettres d'une écriture bien connue +du capitaine Dobbin, et puis plusieurs petits objets jetés au hasard; +une bague, un couteau d'argent qu'il avait achetés pour elle à une +foire, quand ils étaient enfants; une chaîne d'or et un médaillon +renfermant de ses cheveux. + +«Tout est là, disait-il d'une voix traînante et éteinte. Tenez cette +lettre, Will: vous pouvez lire, si vous voulez.» + +Il lui présentait en même temps une lettre contenant les lignes +suivantes: + +«D'après la volonté de mon père, je vous renvoie tous les présents +que vous m'avez faits dans des temps plus heureux. Cette lettre est la +dernière que je vous écris. Vous sentez, je pense, autant que moi, +le coup qui vient de nous frapper. Nos infortunes rendent impossible +l'union projetée entre nous; désormais vous êtes libre, je vous +rends votre parole. Vous ne partagerez point, j'en suis sûre, à notre +endroit, les cruels soupçons de M. Osborne qui viennent s'ajouter à +notre malheur comme un surcroît d'affliction. Adieu, je prie le ciel +de me donner la force de supporter cette épreuve et toutes les autres +qu'il lui plaira de m'envoyer; puisse-t-il faire descendre sur vous +ses bénédictions! + +«Je jouerai souvent sur le piano.... sur votre piano. À cet envoi, +j'ai reconnu la délicatesse de votre coeur. A.» + +Dobbin avait l'âme très-sensible. Les pleurs et les sanglots des +femmes et des enfants faisaient sur lui une très-vive impression. +L'idée d'Amélia, dans la solitude de sa douleur, mettait à la torture +cette âme dévouée. Il y avait chez lui un luxe d'émotion peut-être +excessif pour un homme. Il jurait qu'Amélia était un ange, et +qu'Osborne devait lui conserver son coeur pour toujours. Osborne +avait, lui aussi, fait un retour sur leurs deux existences si unies: +cette jeune fille lui apparaissait enfin telle qu'il l'avait vue +depuis son enfance, douce, innocente, charmante dans sa simplicité, +passionnée et tendre avec toute la franchise de son âme. + +Quelle affliction de perdre un pareil trésor, de n'avoir pas su +apprécier son bonheur alors qu'il en jouissait! Mille scènes de +famille se pressaient maintenant dans son esprit, et, au milieu de +tous ses souvenirs, il la revoyait toujours bonne et belle. Le remords +saisissait son âme et la honte lui montait au front, quand il se +rappelait son égoïsme et son indifférence contrastant avec cette +ravissante candeur. Les espérances de gloire, les chances de la +guerre, le monde entier avaient disparu pour un moment, et les deux +amis ne parlaient plus que d'elle et d'elle seule. + +«Où sont-ils? demanda Osborne après un long entretien, et non +toutefois sans éprouver quelque honte à la pensée de son peu +d'empressement à suivre sa fiancée; où sont-ils? Il n'y a point +d'adresse sur ce billet.» + +Dobbin savait l'adresse, lui. Non content d'envoyer le piano, il avait +écrit une lettre à mistress Sedley pour lui demander la permission +d'aller la voir. Et il l'avait vue la veille, ainsi qu'Amélia, avant +son retour à Chatham; bien plus, c'était lui qui avait apporté cette +lettre d'adieu, ce paquet qui causait aux deux amis une si vive +émotion. + +L'excellent garçon avait reçu de mistress Sedley le meilleur accueil. +Elle avait été fort touchée de l'arrivée du piano, qui, suivant ses +conjectures, était envoyé par George comme marque de dévouement et +d'amitié. Le capitaine Dobbin ne chercha point à détromper cette +honnête femme; mais il écouta tous ses malheurs, toutes ses plaintes +avec la plus vive sympathie. Il lui exprima la part qu'il prenait à +ses peines et à ses privations; d'accord avec elle, il blâma la dureté +de M. Osborne pour son ancien bienfaiteur. Puis, après avoir reçu les +épanchements de son coeur, les confidences de ses chagrins, Dobbin +se sentit assez de courage pour demander à voir Amélia, retirée comme +d'ordinaire dans sa chambre; sa mère amena la pauvre fille toute +tremblante. + +On eût dit un fantôme; sur son visage le désespoir se peignait en +traits si éloquents que l'honnête Dobbin frissonna à son aspect, +et lut les plus sinistres présages sur cette figure décolorée et +immobile. Au bout d'une ou deux minutes, elle lui remit le paquet et +lui dit: + +«Voici pour le capitaine Osborne, s'il vous plaît.... J'espère qu'il +va bien.... C'est très-bon à vous d'être venu nous voir.... Nous +aimons beaucoup notre nouvelle habitation.... Je crois, maman, que je +puis remonter, car je me sens un peu faible.» + +La pauvre enfant fit un salut accompagné d'un sourire et se retira. +La mère, en la reconduisant à sa chambre, jeta vers Dobbin un regard +désolé. Le pauvre garçon se sentait très-ému. Il éprouvait déjà pour +cette jeune fille une vive tendresse; car, lorsqu'il se retira, son +âme était en proie à la douleur, à la compassion, à la crainte, comme +s'il eût été coupable, comme si un remords poignant se fût glissé dans +son âme. + +Osborne, apprenant que son ami avait vu Amélia, lui fit les questions +les plus pressantes, les plus inquiètes, au sujet de la pauvre enfant. +Comment allait-elle? comment l'avait-il trouvée? que disait-elle? +Alors son ami lui prit la main, et, le regardant en face: + +«George, elle se meurt!» dit-il sans pouvoir ajouter un mot de +plus.... + +Dans la petite maison où la famille Sedley avait trouvé asile, il y +avait une bonne grosse fille irlandaise qui était là pour tout faire. +Cette fille tentait, en vain, depuis plusieurs jours, de donner aide +et consolation à Amélia. Emmy était trop triste pour lui répondre ou +même pour s'apercevoir de ses soins prévenants. + +Quatre heures s'étaient écoulées depuis la conversation que nous +venons de rapporter entre Dobbin et Osborne, lorsque cette servante +entra dans la chambre où Amélia était silencieuse comme à son +ordinaire et pensait à ses lettres, ses chers trésors. Cette fille, +toute souriante et avec un air espiègle et joyeux, fit ses efforts +pour attirer l'attention de la pauvre Emmy, sans pouvoir y parvenir. + +«Miss Emmy! dit-elle. + +--Me voilà, dit Emmy sans se détourner. + +--Un message, reprit la servante, c'est quelque chose.... +quelqu'un.... Enfin, voilà une nouvelle lettre pour vous; ne lisez +donc plus les vieilles.» + +Elle lui remit alors une lettre qu'Emmy prit et lut: + +«Il faut absolument que je vous voie, disait la lettre, chère Emmy, +cher amour, chère femme! Ne me repoussez pas.» + +Sa mère et George étaient sur le seuil de la porte, attendant qu'elle +eût terminé la lecture de la lettre. + + + + +CHAPITRE XIX. + +Miss Crawley et sa garde-malade. + + +Nous avons vu avec quelle ponctualité mistress Firkin, la femme de +chambre de miss Crawley, s'empressait de notifier à mistress Bute +Crawley les événements de quelque importance pour la famille, dès +qu'ils arrivaient à sa connaissance. Nous avons aussi indiqué de quels +bons procédés, de quelles attentions particulières cette excellente +dame honorait la femme de confiance de miss Crawley. Elle témoignait +enfin à miss Briggs, la demoiselle de compagnie, l'amitié la plus +cordiale. Les bonnes dispositions de cette dernière lui étaient +assurées par mille de ces petits soins et promesses qui coûtent si peu +et sont cependant d'une si grande influence sur la personne qui en est +l'objet. + +Une habile ménagère qui s'entend à son métier, sait combien ces +paroles aimables sont faciles à dire et quel prix elles donnent aux +faits les plus insignifiants de la vie. C'est un sot que celui qui a +dit que les belles paroles ne sauraient remplacer le beurre dans les +épinards. La moitié du temps, les épinards de la société ne seraient +pas mangeables si on ne les accommodait avec cette sauce oratoire. Une +douce parole, adroitement placée, aura de plus grands résultats que +des espèces sonnantes offertes par un imbécile. Les espèces sonnantes +pèsent sur certains estomacs, qui digèrent mieux les belles paroles +sans éprouver jamais la satiété. Mistress Bute avait si souvent parlé +à Briggs et à Firkin de la vivacité de son affection à leur endroit, +de ce qu'elle ferait pour des amis si dévoués dans le cas où la +fortune de miss Crawley lui arriverait, que les susdites personnes +nourrissaient pour elle la plus haute considération. Elles lui étaient +aussi dévouées, leur gratitude était aussi profonde que si mistress +Bute les eût comblées des plus magnifiques faveurs. + +Rawdon Crawley, sous son épaisse et égoïste enveloppe de soldat ne +s'était jamais préoccupé de mettre dans ses intérêts les aides de +camp de sa tante. Il témoignait au contraire pour ce couple féminin +le mépris le plus prononcé. Tantôt il faisait tirer ses bottes par +Firkin, et tantôt, malgré une pluie battante, il la chargeait des +commissions les plus puériles. Lui donnait-il une guinée, il la lui +jetait à la face ni plus ni moins qu'un soufflet. À l'imitation de +sa tante, le capitaine se servait de Briggs comme d'un plastron; +il l'accablait de plaisanteries à peu près aussi délicates et aussi +légères qu'un bon coup de pied de cheval. + +Mistress Bute, au contraire, la consultait sur toutes les questions +de goût, dans toutes les affaires difficiles; elle admirait son talent +poétique, et par ses politesses et ses prévenances témoignait en +quelle estime elle tenait miss Briggs. Faisait-elle à Firkin un +présent de six liards, elle l'accompagnait de tant de compliments que +dans le coeur reconnaissant de la femme de chambre les six liards se +changeaient en or; sans compter qu'elle caressait pour l'avenir les +plus magnifiques espérances. Il fallait seulement pour cela voir +mistress Bute à la tête de la fortune à laquelle elle avait tant de +droits. + +Ayez des louanges pour tout le monde, c'est un conseil à ceux qui +débutent dans la vie. Ne faites jamais les incorruptibles, mais +donnez de l'encensoir aux gens, quand vous devriez leur casser le nez; +louez-les encore par derrière, s'il y a chance qu'ils vous entendent; +ne laissez jamais échapper l'occasion de dire un mot aimable. Faites +enfin comme ce propriétaire qui ne voyait jamais un coin inoccupé +de ses terres sans prendre aussitôt dans sa poche un gland pour l'y +planter; semez ainsi vos compliments dans la vie. Un gland, c'est peu +de chose; mais il pourra quelque jour produire une grosse pièce de +bois. + +Pendant la durée de sa faveur, Rawdon Crawley n'obtenait qu'une +soumission forcée; après sa disgrâce, il ne trouva personne pour le +plaindre ou l'assister. Bien au contraire, quand mistress Bute prit le +commandement chez miss Crawley, la garnison fut charmée de se trouver +sous un pareil chef, attendant tout l'avancement possible de ses +promesses, de ses générosités et de ses paroles doucereuses. + +Mistress Bute Crawley était loin de se bercer d'illusions sur les +projets de l'ennemi; elle s'attendait à un assaut de sa part pour +reconquérir la position perdue. Elle connaissait toute l'habileté +et toute la ruse de Rebecca; elle la croyait capable de tout risquer +avant d'accepter son sort. Elle devait donc faire ses préparatifs de +combat et redoubler de surveillance, dans la crainte des tranchées, +des mines et des surprises de l'ennemi. + +D'abord, bien que maîtresse de la place, pouvait-elle compter sur +la principale habitante? Miss Crawley ferait-elle bonne résistance? +N'avait-elle pas un secret désir d'ouvrir les portes à l'ennemi +vaincu? La vieille dame aimait Rawdon, et surtout Rebecca, qui savait +la distraire. Mistress Bute ne pouvait se dissimuler qu'il n'y avait +aucun des gens de son parti capable, comme cette dernière, de réjouir +cette vieille mondaine. + +«La voix de mes filles, se disait avec candeur la femme du ministre, +n'est pas tolérable après celle de cette odieuse petite gouvernante. +Miss Crawley ne manquait jamais d'aller se coucher quand Martha et +Louisa exécutaient leurs duos. Les manières roides et pédantesques de +Jim, les tirades de ce pauvre Bute sur ses chiens et ses chevaux l'ont +toujours ennuyée. Que je la conduise au presbytère, elle nous prendra +tous en grippe, et nous la verrons bien vite partir, j'en suis sûre; +et pourquoi, pour aller retomber dans les filets de ce mécréant de +Rawdon, pour devenir la proie de cette petite vipère de Rebecca. Bien +qu'elle ne battît plus que d'une aile et qu'elle n'eût plus à aller +bien loin, encore fallait-il aviser à la mettre pendant ce temps à +l'abri des entreprises de ces gens sans foi ni loi. + +Lorsque miss Crawley était dans ses bons jours de santé, si on lui +disait qu'elle était malade ou qu'elle en avait l'air, la vieille dame +toute tremblante envoyait chercher le docteur. Après cette évasion si +soudaine, ce coup imprévu, bien capables du reste d'agiter des nerfs +plus solides que ceux de la vieille dame, mistress Bute pensa qu'il +était de son devoir de dire au médecin et à l'apothicaire, à la dame +de compagnie et aux domestiques, que miss Crawley était dans une +situation déplorable, et que chacun devait agir en conséquence. Dans +la rue, elle avait fait répandre de la paille jusqu'à la hauteur +du genou, et le marteau, par mesure de précaution, avait été +soigneusement enveloppé. Elle avait de plus exigé que le médecin +vînt deux fois par jour, et toutes les deux heures elle inondait sa +patiente de tisanes et de potions. Quand on pénétrait dans la chambre, +elle faisait entendre un _chut! chut!_ si redoutable et si perçant, +que la pauvre vieille en bondissait dans son lit. Miss Crawley ne +pouvait faire un mouvement sans apercevoir les yeux saillants de +mistress Bute s'abaissant sur elle avec une immobilité sépulcrale, et +ils semblaient briller au milieu des ténèbres, quand elle remuait dans +la chambre avec la souplesse et la légèreté d'un chat. + +Miss Crawley resta longtemps, bien longtemps dans son lit, et mistress +Bute lui lisait des livres de dévotion. Pendant ses longues insomnies, +elle n'entendait pour toute distraction que la voix du garde de nuit +et les pétillements de sa veilleuse. A minuit, elle recevait la visite +de l'apothicaire, qui s'approchait d'elle à pas comptés; puis il ne +lui restait plus qu'à contempler les yeux fantastiques de mistress +Bute et les reflets jaunes de la lumière projetée sur le plafond +dans une demi-obscurité qui avait quelque chose d'effrayant. Hygie +elle-même serait tombée malade avec un tel régime, et à plus forte +raison cette vieille femme nerveuse et affaiblie. + +Nous avons dit qu'en bonne société, et lorsqu'elle avait toute sa +belle humeur, cette vieille dissipée professait, sur la morale et la +religion, des idées aussi dégagées de préjugés qu'aurait pu le désirer +M. de Voltaire lui-même. Mais, aux premières atteintes de la maladie, +cette vieille pécheresse, aussi lâche qu'incrédule, était assaillie +par les plus affreuses terreurs de la mort. + +«Si seulement mon pauvre mari avait la tête un peu plus solide sur ses +épaules, pensait en elle-même mistress Bute Crawley, de quelle utilité +ne pourrait-il pas être en ce moment à son infortunée parente? Il la +ferait repentir de ses égarements passés, il la ferait rentrer dans la +bonne voie et déshériter cet infâme débauché qui s'est brouillé avec +toute sa famille; il pourrait enfin l'amener aux sentiments qu'elle +doit avoir pour mes chères filles et mes deux garçons, qui réclament +et méritent à tous égards l'appui qu'ils peuvent trouver dans leurs +proches.» + +Et, comme la haine du vice est toujours un progrès vers la vertu, +mistress Bute Crawley s'efforçait d'inspirer à sa belle-soeur une +légitime horreur des innombrables péchés de Rawdon Crawley. Cette +charitable dame en présentait un total suffisant pour faire à lui seul +condamner tous les jeunes officiers d'un régiment. Qu'un homme fasse +un faux pas en ce monde, il ne trouvera point devant le public de +censeurs plus inexorables que les membres de sa famille. + +Mistress Bute faisait preuve d'un intérêt touchant et d'une science +approfondie en ce qui concernait l'histoire de Rawdon. Elle savait les +menus détails de sa déplorable querelle avec le capitaine Longfeu, où +Rawdon, après avoir eu, dès le principe, les torts de son côté, avait +fini par tuer le capitaine. Elle savait comment le malheureux lord +Dovedale, dont la mère avait été s'établir à Oxford pour y suivre +l'éducation de son fils, et qui n'avait jamais touché une carte de +sa vie avant son arrivée à Londres, avait été perverti par la +fréquentation de Rawdon au Cocotier, plongé dans la plus complète +ivresse par cet abominable corrupteur de la jeunesse, et finalement +dépouillé au jeu de plus de quatre mille livres. + +Elle lui peignait, avec les couleurs les plus vives, le désespoir de +toutes les familles de province qu'il avait ruinées, dont il avait +précipité les fils dans le déshonneur et la pauvreté, et poussé les +filles à la honte et à l'infamie. Elle connaissait tous les malheureux +marchands que ses extravagances avaient conduits à la banqueroute; +elle dévoilait à miss Crawley les escroqueries et les honteuses +manoeuvres de son neveu, les mensonges révoltants à l'aide desquels il +en imposait à la plus généreuse des tantes, son ingratitude pour elle +et le ridicule dont il la couvrait en retour de tant de sacrifices. +Elle administrait à petites doses ces histoires à miss Crawley, sans +passer sur un seul article de cette litanie. En cela elle pensait +accomplir son devoir de chrétienne et de mère de famille, et sa langue +frappait sa victime sans le moindre remords ni le plus léger scrupule. +Bien au contraire, elle s'imaginait faire oeuvre pie et méritoire, et +se montrait glorieuse de son courage à l'accomplir. Oui, vous aurez +beau dire, il n'y a rien de tel que les gens de votre famille pour +se charger de vous mettre en morceaux. À dire vrai, en présence +des méfaits de Rawdon Crawley, la vérité seule aurait suffi pour sa +condamnation, et ces raffinements de la médisance étaient du superflu +de la part de sa charitable parente. + +Rebecca, comptant désormais dans la famille, devint aussi l'objet des +recherches minutieuses de l'excellente mistress Bute. S'étant assurée +par une rigoureuse consigne que la porte resterait close aux envoyés +et aux lettres de Rawdon, elle se mettait en quête de la vérité +avec un courage infatigable; elle se rendait dans la voiture de +miss Crawley chez sa vieille amie Pinkerton, à Minerva-House, +Chiswick-Mall, lui annonçait l'incroyable nouvelle de la séduction +du capitaine Rawdon par miss Sharp, et obtenait d'elle tous les +renseignements possibles sur la naissance de l'ex-gouvernante et +l'histoire de ses premières années. L'amie du lexicographe en avait +long à lui dire. On faisait apporter par miss Jemima les reçus et les +lettres du maître de dessin. L'une était écrite d'une prison de dettes +et réclamait humblement une avance. Dans une autre, le soussigné +ne trouvait pas de termes assez expressifs pour témoigner sa +reconnaissance aux dames de Chiswick à propos de l'admission de +Rebecca dans leur maison; enfin le dernier écrit sorti de la plume +de ce malheureux artiste était une lettre où de son lit de mort il +recommandait l'orpheline à la charité de miss Pinkerton. + +On retrouva aussi des lettres de l'enfance de Rebecca, où celle-ci +priait ces bonnes dames de venir en aide à son père, et les assurait +de sa propre reconnaissance. Prenez vos lettres qui remontent à dix +ans, vous ne trouverez peut-être rien qui prête plus à la satire: +voeux, amour, promesses, serments, reconnaissance, tout cela n'est +plus qu'un rêve bizarre au bout d'un certain temps! Il devrait y avoir +une loi prescrivant la destruction de toute pièce écrite, excepté +les notes acquittées des fournisseurs, et encore devraient-elles +être détruites après un bref délai déterminé. On devrait vouer à +l'extermination tous ces charlatans et ces misanthropes qui débitent +l'encre indélébile de la petite vertu, et faire des auto-da-fé de +leurs funestes marchandises. La meilleure encre serait celle qui +s'effacerait au bout d'un ou deux jours et laisserait le papier net +et blanc, de manière à ce qu'il pût encore servir à écrire comme la +première fois. + +De chez miss Pinkerton, l'infatigable mistress Bute suivit la trace de +Sharp et de sa fille dans les mansardes de Greek-Street, occupées par +le peintre jusqu'au jour de sa mort. Les portraits de l'hôtesse en +robe de satin blanc et de son mari en veste à boutons de cuivre, +chefs-d'oeuvre de Sharp, donnés en payement de loyers, décoraient +encore les murs du salon. Mistress Stokes était une personne +communicative; elle raconta sans se faire prier tout ce qu'elle savait +de M. Sharp, de sa vie de débauche et de misère; de sa bonne humeur et +de son entrain, des chasses que lui donnaient baillis et créanciers; +et à la grande indignation de l'hôtesse scandalisée, de son mariage +avec sa femme, retardé jusqu'aux derniers moments de la malheureuse, +que l'hôtesse ne pouvait même pas voir en peinture; des manières vives +et délurées de sa fille; de l'hilarité qu'elle excitait par son talent +à tourner tout le monde en caricature; c'était elle qu'on envoyait +chercher le genièvre au cabaret, et on la connaissait dans tous les +ateliers du quartier. En somme, mistress Bute recueillit les détails +les plus complets sur la parenté, l'éducation et le caractère de sa +nouvelle nièce. Rebecca n'eût peut être pas été fort aise d'apprendre +le résultat de l'enquête dont elle était l'objet. + +Ces recherches si habilement dirigées profitaient ensuite à +l'instruction de miss Crawley. On lui disait que mistress Rawdon +Crawley était la fille d'une danseuse d'Opéra; qu'elle-même avait +exercé cette profession; qu'elle avait servi de modèle chez les +peintres; qu'elle avait été élevée de manière à devenir la digne fille +de sa mère; qu'elle buvait le petit verre avec son père, etc., etc.; +qu'enfin c'était une femme perdue qui avait épousé un homme non moins +perdu. Et la moralité de la fable était, d'après mistress Bute, +qu'il n'y avait plus rien de bon à faire de ces deux êtres, et qu'une +personne respectable ne pouvait consentir à voir de tels fripons. + +Telles étaient les pièces de campagne dont mistress Bute s'entourait à +Park-Lane, les provisions et les munitions de guerre qu'elle amassait +dans la place, en prévision du siége que Rawdon et sa femme ne +manqueraient pas de faire subir à miss Crawley. + +S'il y avait un reproche à adresser à mistress Bute, c'était +d'apporter trop d'ardeur dans l'exécution de ses plans. Ses soins +étaient peut-être excessifs; elle faisait miss Crawley plus malade +qu'elle n'était en réalité. Bien que sa parente courbât la tête +sous le joug, elle ne demandait pas mieux que d'échapper le plus tôt +possible à une servitude si rigoureuse et si assommante. Ces femmes +à l'esprit dominateur, qui prétendent mieux savoir que les parties +intéressées ce qui convient à leurs voisins, ont le grand tort de +compter sans les éventualités d'une révolte domestique ou les fâcheux +résultats d'un abus d'autorité. + +Nous donnons comme exemple mistress Bute, animée des meilleures +intentions, compromettant sa santé à force de veilles, négligeant +repos et promenades pour le plus grand bien de sa belle-soeur +souffrante, et si pénétrée de la gravité du malaise de la vieille dame +que, pour un peu, elle eût été commander son cercueil. + +Un jour, en tête à tête avec M. Clump, le fidèle apothicaire, elle +entra dans quelques détails sur le dévouement dont elle faisait +preuve, sur les résultats qu'elle en espérait pour cette santé si +précieuse et si chère. + +«Mon cher monsieur Clump, disait-elle, je puis me donner ce témoignage +de n'avoir négligé aucune tentative pour rendre la santé à notre +chère malade, que l'ingratitude de son neveu a conduite à ce lit de +souffrance. Aucune fatigue ne m'effrayera, aucun sacrifice ne me fera +reculer. + +--Votre dévouement, il faut l'avouer, est admirable, dit M. Clump avec +un profond salut, mais.... + +--Je n'ai pas fermé l'oeil depuis mon arrivée. Sommeil, santé, +bien-être personnel, j'ai tout mis de côté en présence d'un seul +sentiment, celui du devoir. Quand mon pauvre James a eu la petite +vérole, je n'ai point confié à des mains mercenaires le soin de ce +cher enfant, oh non! + +--Vous êtes une bien bonne mère, chère madame, la meilleure des mères, +mais.... + +--Comme mère de famille, comme femme d'un ministre de l'Église +anglaise, j'ai l'humble confiance de suivre la bonne voie, dit +mistress Bute avec un ton béat et pénétré. Tant que le moindre souffle +animera mon être, jamais, Monsieur Clump, jamais je n'abandonnerai le +poste du devoir. D'autres ont pu conduire à ce lit de souffrance cette +vénérable femme et chagriner ses cheveux blancs....» + +En même temps par un mouvement oratoire, mistress Bute indiquait du +geste le devant de cheveux couleur café accroché à un clou du cabinet +de toilette. + +«Mais moi on me trouvera toujours assise à ce chevet. Ah! monsieur +Clump, je ne le sais que trop, cette couche a autant besoin des +secours spirituels que de ceux du médecin. + +--J'allais vous faire remarquer, ma chère madame, se décida à dire M. +Clump d'une voix doucereuse, j'allais vous faire observer, quand vous +avez donné un libre cours à des sentiments qui vous font honneur, que +précisément vous vous alarmez à tort pour cette excellente amie, et +que vous faites à cause d'elle trop bon marché de votre santé. + +--C'est que, voyez-vous, je donnerais ma vie pour mon devoir, pour les +membres de la famille de mon mari, répliqua mistress Bute. + +--Fort bien, madame, si cela était nécessaire; mais nous ne voulons +rien moins que le martyre de mistress Bute Crawley, reprit Clump avec +galanterie. Le docteur Squills et moi avons examiné l'état de miss +Crawley avec le plus grand soin, la plus vive sollicitude, comme vous +devez le penser. Nous l'avons trouvée dans un état de faiblesse et de +surexcitation nerveuse. Ces affaires de famille l'avaient mise tout en +émoi.... + +--Son neveu finira par la potence, fit mistress Bute d'un ton +prophétique. + +--L'avaient mise tout en émoi; alors vous êtes arrivée comme un ange +gardien; oui, ma chère madame, vous êtes venue, je le répète, comme +son ange gardien, pour la soulager dans l'accablement du malheur. Mais +le docteur Squills et moi nous pensons que l'état de notre aimable +cliente n'exige pas qu'elle garde le lit d'une façon aussi rigoureuse. +L'hypocondrie de son humeur ne peut qu'augmenter dans cet isolement, +il lui faut du changement; le grand air, de la gaieté. Ce sont +les meilleurs remèdes de ma pharmacie, dit M. Clump en riant et +en laissant voir une rangée de dents parfaitement conservées. +Conseillez-lui de se lever, chère madame; faites-la sortir de son +lit, secouez sa torpeur par des promenades en voiture, et bientôt vous +verrez aussi renaître les roses de vos joues, si je puis parler ainsi +sans manquer au respect que je dois à mistress Bute Crawley. + +--C'est qu'au parc, elle pourrait voir son abominable neveu, où l'on +m'a dit que l'infâme allait souvent se promener avec l'impudente +complice de ses crimes, répliqua mistress Bute laissant percer son +égoïste cupidité; il y en aurait assez pour lui donner une rechute +qui l'obligerait à reprendre le lit. Il ne faut pas qu'elle sorte, +monsieur Clump; elle ne sortira pas tant que je serai là pour veiller +sur elle. Et quant à ma santé, peu m'importe! j'en fais le sacrifice +avec joie, monsieur. C'est mon offrande sur l'autel du devoir. + +--Eh bien! sur ma parole, madame, reprit brusquement M. Clump, je ne +réponds point de sa vie si elle reste plus longtemps enfermée dans +l'air épais de sa chambre. Une attaque de nerfs pourra venir nous +l'enlever quelque jour, et, si vous voulez voir hériter le capitaine +Crawley, je vous le dis en toute sincérité, madame, vous en prenez +tout à fait le chemin. + +--Dieu du ciel! est-elle donc en danger de mort? s'écria mistress +Bute; pourquoi ne m'en avoir pas informée plus tôt?» + +La veille au soir, M. Clump et le docteur Squills avaient eu une +consultation sur miss Crawley et sa maladie, tout en vidant une +bouteille de vin chez sir Lapin Warren, dont la femme, pour la +treizième fois, allait lui décerner le titre de père. + +«Clump, disait le docteur Squills, c'est une véritable harpie sous +forme de femme, vomie par Hampshire pour agripper la vieille Tilly +Crawley. Excellent madère, ma foi! + +--Quelle folie aussi, répliqua Clump, à ce Rawdon Crawley, d'aller +épouser une gouvernante! Il est vrai qu'il y a du sang dans cette +fille. + +--Des yeux bleus, une jolie peau, une figure chiffonnée, un front +hardiment dessiné, continua Squills, c'est bien quelque chose, sans +compter que Crawley est un fou, Clump. + +--Oh! oui, et un fameux, repartit l'apothicaire. + +--Cette vieille fille va l'oublier, ajouta le médecin; puis après une +pause il ajouta: C'est un bon revenu pour vous, Clump, et vous lui +faites avaler des drogues pour de l'argent. + +--Un fameux, et que je ne céderais pas pour deux cents livres sterling +par an. + +--Prenez garde alors; car cette naturelle de l'Hampshire l'expédiera +en deux mois, Clump, mon garçon, si vous la laissez faire, dit le +docteur Squills. La vieillesse, les indigestions, les palpitations +de coeur, une congestion cérébrale, une attaque d'apoplexie, elle n'a +qu'à choisir, et son affaire est bonne. Remettez-la sur pied, Clump, +faites-la sortir, ou sans cela vous pourrez bien voir arrêter votre +revenu annuel.» + +Sous l'empire de cette pensée, le digne apothicaire s'était adressé à +mistress Bute Crawley, avec toute la candeur de son âme. + +Celle-ci faisant peser sa main de fer sur la vieille dame, la +consignait au lit, et, ne laissant approcher d'elle personne, +redoublait d'efforts pour lui faire changer son testament. Mais les +terreurs de miss Crawley à l'idée de la mort la reprenaient toutes les +fois qu'on venait à lui faire de ces funèbres propositions. Mistress +Bute avait donc à remettre sa patiente en belle humeur et en bonne +santé avant de poursuivre le but sérieux qu'elle se proposait. Mais +en quel lieu la conduire? Le seul endroit où il n'y eût pas chance de +rencontrer l'odieux couple des Rawdons était l'église, et la vieille +dame n'y aurait trouvé aucun plaisir; mistress Bute le savait. + +«Nous irons visiter les magnifiques faubourgs de Londres, pensait-elle +alors; rien n'est plus pittoresque, à ce qu'on dit.» + +Elle s'allumait ainsi d'une soudaine et belle passion pour Hampstead +et Hornsey: Dulwich ne lui avait jamais paru si féerique. Elle +chargeait sa victime sur la voiture, et lui faisait visiter ces +sites champêtres; elle avait soin d'assaisonner ces petits voyages de +conversations irritantes sur Rawdon et sa femme; elle n'épargnait à +la vieille dame aucune des histoires qui pouvaient provoquer son +indignation contre ce couple de réprouvés. + +Mais mistress Bute, pour vouloir trop bien faire, finissait par tendre +la corde trop roide. Tandis qu'elle s'efforçait d'inspirer à miss +Crawley l'aversion de son neveu rebelle, la malade sentait naître en +elle au contraire une haine profonde, une terreur secrète pour son +bourreau, et n'aspirait plus qu'à sortir de ses mains. Au bout de +quelque temps, elle leva l'étendard de l'insurrection contre Highgate +et Hornsey. Elle voulait aller au Parc. Mistress Bute craignait d'y +rencontrer l'abominable Rawdon, et ne se trompait pas. Un jour on vit +poindre à l'horizon le phaéton de Rawdon, où Rebecca était assise à +côté de lui. Dans le carrosse de l'ennemi, miss Crawley occupait sa +place ordinaire, mistress Bute était à sa gauche. Sur la banquette de +devant se trouvait miss Briggs avec le toutou. + +Le moment critique était donc enfin arrivé. Le coeur de Rebecca +battait avec violence quand elle reconnut la voiture; les deux +équipages s'avançaient l'un vers l'autre, et Rebecca, la tête penchée, +jeta sur la vieille demoiselle un regard où se peignaient la tendresse +et le dévouement. Rawdon lui-même tremblait, et sa figure rougit +sous ses épaisses moustaches. Le chapeau de miss Crawley était +imperturbablement tourné du côté de la petite rivière. Mistress Bute +redoublait de prévenances à l'égard du toutou, qu'elle appelait +son petit _doggy_, son petit bichon, son petit amour d'argent. Les +voitures roulaient toujours chacune dans son sens. + +«C'est une affaire toisée, dit Rawdon à sa femme. + +--Essayez encore une fois, Rawdon, répondit Rebecca, accrochez leur +voiture s'il le faut, cher ami.» + +Le coeur manqua à Rawdon pour exécuter cette dernière manoeuvre. Quand +les voitures se rencontrèrent de nouveau, il se leva debout dans son +phaéton, porta la main à son chapeau, tout prêt à saluer et regardant +de tous ses yeux. Cette fois la figure de miss Crawley n'était pas +tournée de l'autre côté; elle et mistress Bute jetèrent sur leur neveu +un coup d'oeil inexorable. Le malheureux retomba sur son siége, en +proférant un énorme juron, enfila une allée de côté et rentra chez lui +le désespoir dans l'âme. + +Ce fut pour mistress Bute un brillant et décisif triomphe; mais +elle comprit le danger qu'il y aurait à s'exposer à de nouvelles +rencontres, en voyant la surexcitation nerveuse où se trouvait miss +Crawley. Elle parvint à convaincre sa chère amie que, pour le bien +de sa santé, elle devait quitter la ville pour quelque temps, et elle +appuya fortement auprès d'elle en faveur de Brighton. + + + + +CHAPITRE XX. + +Le capitaine Dobbin négociateur de mariage. + + +Le capitaine Dobbin se trouva, sans savoir comment, ministre +plénipotentiaire pour la conclusion du mariage entre George Osborne et +Amélia. Sans lui cette union n'eût jamais eu lieu; il ne pouvait +trop se l'avouer à lui-même, et il lui venait sur les lèvres un +amer sourire, à la pensée que, parmi tant d'autres, le sort l'avait +précisément chargé du soin de faire réussir ce mariage. La conduite de +cette affaire était peut-être la plus pénible tâche qui pût lui être +imposée; mais, toutes les fois que le capitaine Dobbin se trouvait en +face d'un devoir, il marchait droit au but, sans beaucoup de paroles +ni d'hésitation. Ayant donc mis dans sa tête que, si miss Sedley +n'épousait pas George Osborne, elle en mourrait de douleur, il résolut +de mettre tout en oeuvre pour la conserver à la vie. + +Nous n'entrerons point dans des détails trop minutieux sur l'entretien +de George Osborne et d'Amélia, lorsque le jeune capitaine fut ramené +aux pieds, ou pour mieux dire dans les bras de sa jeune maîtresse, +grâce à l'amicale intervention de l'honnête William. Un coeur même +plus dur que celui de George n'aurait pu résister à la vue de +cette douce figure si douloureusement ravagée par le chagrin et le +désespoir, à ces simples et tendres accents avec lesquels elle lui +retraçait l'histoire de ses peines. Les forces ne lui avaient point +manqué lorsque sa mère avait conduit Osborne auprès d'elle; elle avait +seulement soulagé l'excès de sa tristesse en reposant sa tête sur +l'épaule de son amant et en y versant des larmes tendres, abondantes +et douces. Aussi la vieille mistress Sedley, toute joyeuse de cette +scène, voulut assurer à ces jeunes amants les joies et le mystère d'un +entretien secret. Elle laissa Emmy, qui couvrait les mains de George +de larmes et de baisers, comme celles de son maître et seigneur, et +semblait réclamer son indulgence et son pardon, comme si elle se fût +rendue par ses crimes indigne de ses bontés. + +Cette tendre et humble soumission pénétrait George Osborne d'une douce +et flatteuse émotion. Il trouvait une esclave prosternée et +obéissante dans cette simple et fidèle créature, et le sentiment de +sa toute-puissance faisait tressaillir agréablement son âme. Monarque +souverain, il se sentait enclin à la générosité, et daignait relever +cette Esther agenouillée pour lui faire prendre place à ses côtés sur +le trône. En outre, cette suave et mélancolique beauté avait pour lui +autant de charme que ces marques de soumission. En conséquence, il +rassura, encouragea la pauvre petite, et lui pardonna pour ainsi dire. + +Quant à elle, ses espérances, ses pensées, qui s'étaient flétries à +l'ombre en l'absence de leur soleil, retrouvèrent leur fraîcheur et +leur sève, grâce au retour de l'astre tout-puissant. Dans cette +petite figure rayonnante qui s'épanouissait désormais sur l'oreiller +d'Amélia, vous n'auriez pas reconnu celle qui était si pale, si +défaite, si indifférente à tout ce qui l'environnait. L'honnête +Irlandaise se réjouissait du changement, et demandait à déposer un +baiser sur cette figure qui avait subitement retrouvé toutes ses +roses. Amélia entourait de ses bras le cou de la jeune fille et +l'embrassait de tout coeur, comme aurait fait un enfant. Elle goûta +ce soir-là un sommeil calme et rafraîchissant. Une joie ineffable +resplendissait dans ses traits quand elle s'éveilla aux rayons de +l'aurore. + +«Je le verrai encore aujourd'hui, se disait tout bas Amélia; c'est le +plus noble et le meilleur des hommes.» + +Le fait est que George se tenait pour l'être le plus généreux de la +terre, et pensait faire un grand sacrifice en épousant cette jeune +fille. + +Tandis qu'elle avait avec Osborne un délicieux tête-à-tête dans la +salle du haut, la vieille mistress Sedley et le capitaine Dobbin +s'entretenaient en bas sur la situation des jeunes amants et avisaient +aux arrangements à prendre. Mistress Sedley, en épouse qui connaît +son mari, prévoyait déjà qu'aucun pouvoir humain ne pourrait faire +consentir M. Sedley au mariage de sa fille avec le fils de l'homme qui +l'avait traité d'une manière si outrageante et si inexorable. Elle +fit à Dobbin l'histoire détaillée du passé, alors qu'Osborne le père +menait une vie plus que modeste dans New-Road, et que sa femme se +montrait enchantée des petits jouets d'enfants dont Joe ne voulait +plus, et que mistress Sedley donnait aux enfants Osborne le jour de +leur naissance. L'ingratitude diabolique de cet homme avait, suivant +elle, fait une profonde blessure au coeur de M. Sedley, et, quant au +mariage, il n'y consentirait jamais, jamais, au grand jamais. + +«Il se fera alors par enlèvement, madame, dit Dobbin en riant, à +l'instar de celui du capitaine Rawdon avec la petite gouvernante, +l'amie de miss Emmy.» + +Mistress Sedley ne pouvait en croire ses oreilles; elle n'en revenait +pas. Enfin, tout absorbée de cette nouvelle, elle appela Blenkinsop +pour lui en faire part. + +Blenkinsop s'était toujours défiée de cette miss Sharp; Joe l'avait +échappé belle! et elle retraça tout au long les scènes sentimentales +qui s'étaient passées entre Rebecca et le receveur de Boggley-Wollah. + +Quant à Dobbin, ce n'étaient pas les fureurs de M. Sedley qui +l'effrayaient le plus. Il avouait que ses doutes et ses inquiétudes +les plus vives lui venaient au sujet des dispositions d'une espèce +d'autocrate russe aux épais sourcils, séant à Russell-Square, et qui +avait mis un veto absolu au mariage médité par Dobbin. Il connaissait +l'entêtement et la brutalité du père Osborne, il savait combien il +était tenace dans ses résolutions une fois prises. + +«Le seul moyen pour George de sortir d'embarras, disait son ami, c'est +de se distinguer dans la campagne qui va s'ouvrir. S'il est tué, la +mort ne tardera pas à réunir ces deux âmes; s'il se distingue, eh +bien! alors, comme il lui revient quelque argent de sa mère, à ce que +j'ai entendu dire, il pourra acheter un grade de major ou se défaire +de celui de capitaine, et aller s'occuper de défrichement au Canada, +ou encore se livrer à l'agriculture dans une petite habitation à la +campagne.» + +Avec une telle compagne, Dobbin trouvait que l'on aurait pu défier les +glaces de la Sibérie. Ce naïf et imprévoyant jeune homme ne fut pas +même arrêté un moment par la pensée que le manque d'espèces pour +acheter un bel équipage avec des chevaux, et l'absence d'un revenu +suffisant pour en mettre les propriétaires à même de faire bonne chère +à leurs amis, pussent devenir un obstacle à l'union de George et de +miss Sedley. + +Toutefois, sous l'influence de ces graves considérations, il pensa +qu'il fallait presser autant que possible ce mariage. Était-il donc +lui-même bien désireux d'en voir la conclusion? à peu près à la +façon de gens qui, après un décès, hâtent les cérémonies funèbres +ou avancent l'heure fixée pour une séparation inévitable. M. Dobbin +s'étant chargé de cette affaire avait grand désir de la terminer. Il +faisait sentir à George la nécessité d'une exécution immédiate; il lui +montrait les chances de réconciliation avec son père, si son nom était +porté à l'ordre du jour dans la Gazette. Dobbin consentait même, s'il +en était besoin, à affronter le courroux des deux pères. En tout cas, +il priait George d'en finir avant l'ordre de départ attendu de jour +en jour, et qui devait forcer le régiment à quitter l'Angleterre pour +aller guerroyer sur le continent. + +Tout dévoué à ces projets matrimoniaux, M. Dobbin, suivi de +l'approbation et des voeux de mistress Sedley, qui n'avait nulle envie +de traiter directement cette affaire avec son mari, se rendit auprès +de John Sedley, dans la maison où il descendait dans la Cité, au café +du Tapioca. C'était là que, depuis la fermeture de ses bureaux et les +rigueurs de sa destinée, le pauvre vieillard ruiné allait chaque +jour écrire et recevoir sa correspondance, réunissant ses lettres en +liasses mystérieuses qu'il fourrait dans les poches de ses habits. +Rien de plus triste que ce mystère, ces soucis, ces démarches où en +est réduit tout homme ruiné, ces lettres qu'il étale sous vos regards, +et où se lit la signature de quelque richard connu; ces papiers gras +et déchirés renfermant des promesses de secours et des compliments de +condoléances; fragile espoir sur lequel on se fonde pour un retour à +la fortune. + +Dobbin trouva au milieu de ces illusions de la misère celui qui avait +été jadis l'épanoui, le joyeux, l'opulent John Sedley. Ses habits, +autrefois coquets, étaient blancs sur les coutures. Le cuivre des +boutons commençait à percer. L'infortuné avait les traits pâles et +défaits. Sa cravate et son jabot chiffonnés tombaient en désordre +sur son gilet devenu trop large. Dans ses beaux jours, quand il avait +traité George et Dobbin au restaurant, personne n'y parlait et n'y +riait plus haut; tous les garçons se heurtaient autour de lui. On +éprouvait un sentiment de peine à voir maintenant l'humble et triste +figure de John au café du Tapioca. Un vieux garçon aux yeux éraillés, +aux bas crasseux, aux souliers pesants, avait pour office d'apporter +aux habitués de ce triste repaire des pains à cacheter dans des +verres, de l'encre dans des godets de plomb, et des morceaux de papier +qui semblaient être dans ce lieu l'unique objet de consommation. + +En apercevant William Dobbin qui lui avait servi de plastron en mille +occasions, le vieux Sedley lui tendit la main d'un air humble et +indécis; il l'appela _monsieur_. Un sentiment de tristesse et de peine +s'empara de William Dobbin, et il fut affecté de l'accueil et des +paroles de l'infortuné vieillard, comme si lui-même avait été coupable +du malheur qui le réduisait à cette piteuse situation. + +«Je suis aise de vous voir, capitaine Dobbin.... monsieur...,» dit-il +en jetant un oeil attristé sur son visiteur. + +La figure allongée et la tournure militaire du capitaine firent +briller de curiosité les yeux éraillés du garçon et tirèrent de son +assoupissement la vieille dame qui ronflait au comptoir au milieu de +ses tasses ébréchées. + +«Comment vont le digne alderman et milady votre excellente mère, +monsieur?» + +Il jetait un coup d'oeil au garçon en prononçant ce mot de milady, +comme s'il avait voulu dire: «Vous voyez, j'ai encore des amis, et +parmi les personnes de rang et de distinction.» + +«Venez-vous me demander quelque service, monsieur? Mes jeunes +amis Dale et Spiggot conduisent maintenant mes affaires jusqu'à +l'installation de mes nouveaux bureaux; car je ne suis ici que +très-provisoirement, vous savez, capitaine. Voyons, qu'y a-t-il pour +votre service? Voulez-vous accepter quelque chose?» + +Dobbin, plein d'hésitation, lui protesta en bredouillant qu'il n'avait +ni faim ni soif, qu'il ne venait point parler d'affaires avec lui, +qu'il venait seulement prendre des nouvelles de M. Sedley et serrer +la main à un vieil ami. Puis il ajouta en donnant la plus effroyable +entorse à la vérité: + +«Ma mère va assez bien... c'est-à-dire qu'elle a été très-souffrante; +elle attend le premier beau jour pour sortir et pour aller voir +mistress Sedley. Comment va mistress Sedley, monsieur? J'espère que sa +santé est toujours bonne.» + +Il s'arrêta, réfléchissant à l'excès de son hypocrisie. Le jour était +des plus beaux, le soleil n'avait jamais versé autant de lumière sur +Coffin-Court, où était situé le café du Tapioca. Dobbin se rappelait +en outre qu'il venait de quitter mistress Sedley il y avait au plus +une heure, lorsqu'il avait conduit Osborne en fiacre à Fulham, où il +l'avait laissé en tête-à-tête avec miss Amélia. + +«Ma femme sera très-heureuse de voir madame votre mère, dit Sedley +en sortant ses papiers de sa poche. Votre père m'a écrit une bien +excellente lettre, monsieur, et je vous charge pour lui de mes +respectueux compliments. Lady Dobbin trouvera notre maison bien plus +petite que celle où nous avions coutume de recevoir nos amis, mais +elle est fort commode, et le changement d'air a fait grand bien à ma +fille, à qui les brouillards de la ville n'allaient pas du tout. Vous +rappelez-vous la petite Emmy, monsieur? Eh bien! elle se sentait fort +mal ici.» + +Le vieillard promenait ses yeux de côté et d'autre, tandis qu'il +parlait avec un air distrait, et en même temps ses doigts jouaient +avec ses papiers et tortillaient maladroitement le fil rouge qui leur +servait de lien. + +«Vous êtes soldat, continua-t-il; eh bien! je vous le demande, Will +Dobbin, qui se serait attendu au retour de ce Corse, à son évasion +de l'île d'Elbe? Quand les souverains alliés étaient l'année dernière +ici, quand nous leur avons donné ce dîner dans la Cité, quand nous +avons vu ce temple à la Concorde, ces feux d'artifice, ce pont chinois +de Saint-James Park, un homme sensé pouvait-il supposer que la paix +ne tiendrait pas, surtout après un _Te Deum_ chanté en son honneur, +monsieur? Je dis, monsieur, que c'est par un tour de passe-passe que +Bonaparte s'est échappé de l'île d'Elbe. C'était une conspiration +de toutes les puissances de l'Europe pour faire baisser les fonds et +ruiner ce pays. C'est à cela que je dois d'être ici, William. Voilà +comment mon nom se trouve dans la gazette. Oui, monsieur, voilà où +m'a mené mon excès de confiance dans l'empereur de Russie et le prince +régent. Tenez, regardez ici, sur ces papiers. Voyez les fonds au 1er +mars, lorsque j'ai acheté du cinq pour cent français au comptant. +Voyez où cela est descendu maintenant.... Qu'est devenu le commissaire +anglais qui l'a laissé partir? On devrait le fusiller, ce commissaire! +monsieur, on devrait le faire passer à un conseil de guerre et le +fusiller, morbleu! + +--Nous ne tarderons pas, monsieur, à donner la chasse à Bonaparte, +dit Dobbin, un peu tourmenté des fureurs du vieillard, en voyant les +veines de son front s'injecter de sang et ses poings retomber à coups +redoublés sur ses paperasses. Oui, nous allons lui donner une chasse, +monsieur. Le duc est déjà en Belgique, et nous attendons chaque jour +les ordres de départ. + +--Ne lui faites point de quartier. Rapportez la tête de ce scélérat, +fusillez ce misérable! hurlait Sedley. J'avais des engagements à.... +Enfin me voilà ruiné, entendez-vous, ruiné par ce damné brigand et par +des escrocs sans pudeur dont j'ai fait la fortune, monsieur, et qui +roulent carrosse maintenant,» ajouta-il d'une voix enrouée. + +Dobbin se sentait vivement ému à la vue de ce vieux et excellent ami, +égaré par le malheur et se livrant à des colères inutiles. + +«Oui, continuait-il, ce sont des vipères que l'on s'amuse à réchauffer +dans son sein, et elles ne piquent ensuite que plus fort. Ce sont des +meurt-de-faim que vous mettez en voiture et qui sont les premiers à +vous écraser. Vous savez de qui je parle, William Dobbin, mon garçon. +Je parle de ce sac à écus de Russell-Square, si fier de sa dorure, +lui que j'ai connu sans un schelling. Je ne désire plus qu'une chose, +c'est de le revoir dans l'état de misère où il était quand nous nous +sommes liés ensemble. + +--Mon ami George, monsieur, m'en a touché quelques mots, dit Dobbin, +préoccupé d'en venir à ses fins. Ce débat l'a fort chagriné, monsieur, +et je viens vous apporter un message de sa part. + +--Et voilà le but de votre visite, sans doute? s'écria le vieillard +bondissant sur son siége. Heuh! il m'envoie ses compliments de +condoléance, n'est-ce pas? Il est vraiment trop bon ce beau monsieur; +qui veut répandre une odeur aristocratique et se roidit comme s'il +avait un bâton dans le dos. Qu'il vienne un peu rôder autour de ma +maison? si mon fils avait le courage d'un homme, il lui aurait déjà +logé une balle dans la tête. C'est un coquin tout comme son père. Je +ne veux pas qu'on prononce son nom chez moi; j'ai maudit le jour où je +lui ai ouvert ma maison, et j'aimerais cent fois mieux voir ma fille +morte que mariée à cet homme-là. + +--Il ne faut pas imputer à George les mauvais procédés de son père. +L'amour de votre fille pour son fils est autant votre ouvrage que +le sien. Avez-vous donc pensé vous jouer avec les affections de deux +jeunes gens pour les étouffer ensuite à votre gré? + +--Mettez-vous bien dans l'esprit, s'écria le vieux Sedley, que ce +n'est point le père de George qui rompt ce mariage, c'est moi qui +le défends. Il y a une barrière éternelle entre cette famille et la +mienne. Je suis tombé bien bas, mais pas encore à ce degré de honte. +Non! non! Vous pouvez le répéter à toute cette clique, père, fils, +soeurs et tout le reste. + +--Moi, je pense, monsieur, répondit Dobbin à voix basse, que vous +n'avez ni le pouvoir ni le droit de séparer ces deux coeurs, et que, +si vous ne donnez pas votre consentement à votre fille, elle fera bien +de s'en passer. Parce que vous avez la tête à l'envers, ce n'est pas +une raison pour qu'elle meure ou mène une vie malheureuse. À mon sens, +elle se trouve déjà aussi bien mariée que si tous les bans avaient +été publiés dans les églises de Londres. Et quelle meilleure réponse à +faire à toutes ces attaques d'Osborne contre vous, que de montrer son +fils entrant dans votre famille et épousant votre fille?» + +Un éclair de satisfaction parut briller sur le front du vieux Sedley à +cette dernière remarque, mais il n'en continuait pas moins à déclarer +que jamais on n'aurait son consentement pour le mariage d'Amélia et de +George. + +«Eh bien! on s'en passera,» dit Dobbin en souriant. + +Et il raconta à M. Sedley, comme il l'avait fait un peu auparavant +à sa femme, l'histoire de l'enlèvement de Rebecca par le capitaine +Crawley. Le vieillard s'en amusa beaucoup. + +«Vous êtes de terribles gaillards, vous autres capitaines,» dit-il en +ramassant ses papiers. + +Sa figure prenait presque en même temps une expression souriante, à la +grande surprise du garçon, qui n'avait jamais rien vu de semblable sur +les traits de Sedley depuis que l'infortuné fréquentait ce maussade +café. + +L'idée de jouer un pareil tour à son ennemi, à ce Richard d'Osborne, +avait un vif attrait pour le vieillard. Ils se quittèrent, Dobbin et +lui, les meilleurs amis du monde. + + + +«Mes soeurs prétendent qu'elle a des diamants gros comme des oeufs de +pigeon, disait George en riant; cela doit bien faire avec sa tournure! +Avec ces brillants à son cou, elle doit ressembler tout à fait à une +illumination publique. Ses cheveux noirs sont aussi laineux que ceux +de Sambo. Elle mettrait presque un anneau à son nez pour le jour de la +présentation à la cour. Avec un panache de plumes sur le chignon, elle +aura tout à fait l'air de la belle sauvage.» + +C'est ainsi que George plaisantait, en tête-à-tête avec Amélia, +de l'extérieur d'une jeune demoiselle dont son père et ses soeurs +venaient de faire la connaissance, et qui était, à Russell-Square, +l'objet des hommages de toute la famille. La rumeur publique lui +attribuait je ne sais combien de plantations aux Indes-Occidentales, +beaucoup d'argent placé sur les fonds publics et une grosse part +dans les actions de la Compagnie des Indes. Elle a une maison dans le +Surrey et une autre à Portland-Place. Le _Morning-Post_ avait retenti +de formules admiratives sur cette riche héritière, Mrs. Haggistoun, +veuve du colonel Haggistoun, lui servait de chaperon et avait la haute +main dans la maison. Elle venait de quitter la pension, et George et +ses soeurs l'avaient rencontrée dans une soirée chez le vieux Hulker, +Devonshire-Place. Hulker, Bullock et Comp, étaient depuis longtemps +les correspondants de la maison. + +Les demoiselles Osborne lui avaient fait toutes les chères possibles, +et l'héritière y avait répondu avec un grand laisser-aller. Les +demoiselles Osborne trouvaient qu'une orpheline dans sa position, avec +tant d'argent surtout, était quelque chose de bien intéressant. Elles +avaient la tête et la bouche pleines de leur nouvelle amie, quand +elles revinrent de Hulker-Hall, auprès de miss Wirt, leur demoiselle +de compagnie. Dès le lendemain, leur voiture les conduisit chez elle. + +Mrs. Haggistoun, veuve du colonel Haggistoun, parente de lord Binkie, +dont elle ramenait toujours le nom dans la conversation, avait tourné +la tête à ces simples ou plutôt à ces orgueilleuses jeunes filles trop +disposées à parler de leurs illustres connaissances. Quant à Rhoda, +elle avait toutes les qualités désirables, de la franchise, de la +bonté, de l'amabilité; elle n'était pas encore bien au courant du +monde, mais elle avait un si bon caractère! Dès la première entrevue, +ces demoiselles s'appelèrent de leur nom de baptême. + +«J'aurais voulu que vous vissiez sa robe de cour, Emmy, disait Osborne +se pâmant de rire; elle est venue la montrer à mes soeurs avant sa +présentation par milady Binkie, parente d'Haggistoun. Ses diamants +brillaient comme l'éclairage du Vauxhall, la nuit que nous y avons +passé ensemble. Vous rappelez-vous le Vauxhall et la voix passionnée +de Jos et: _Ma chère petite Louloute_?... Diamants et acajou, ma +chère! Quel heureux contraste! Et des plumes blanches dans les +cheveux, c'est-à-dire dans la toison. Ses boucles d'oreille +ressemblaient à des lustres, et, pour achever cette toilette, une robe +à queue de satin jaune qui traînait derrière elle comme la chevelure +lumineuse d'une comète. + +--Quel âge a-t-elle? demanda Emmy, lorsque George eut fini de +débiter, avec une volubilité sans égale, cette belle tirade sur son +enchanteresse d'ébène. + +--Cette reine de Congo, bien qu'elle vienne de quitter la pension, +doit avoir environ vingt-deux ou vingt-trois ans. Je voudrais que +vissiez son orthographe. Mistress la colonelle Haggistoun écrit +ordinairement ses lettres, mais sa tendresse pour mes soeurs l'a +emportée trop loin; elle s'est risquée à prendre la plume, et elle a +écrit _çatain_ et _Sain-Geams_ pour satin et Saint-James. + +--Ce ne peut être que miss Swartz, la pensionnaire en chambre, dit +Emmy, se rappelant la bonne et excellente mulâtresse qui avait eu des +attaques de nerfs le jour où Amélia avait quitté la maison de miss +Pinkerton. + +--C'est bien ce nom-là, dit George; son père était un Juif allemand +qui faisait la traite des nègres, à ce qu'on dit; enfin, je ne +sais comment, mais il était en rapport avec les cannibales et les +anthropophages. Il est mort l'année dernière, et miss Pinkerton a +présidé à l'éducation de sa fille: elle joue deux airs sur le piano et +sait trois romances; elle met l'orthographe quand Mrs. Haggistoun est +là pour lui dire les lettres. Jane et Maria se sont mises à l'aimer +comme une soeur. + +--Pourquoi ne m'ont-elles pas aimée aussi? dit Emmy avec tristesse; +elles m'ont toujours témoigné beaucoup de froideur. + +--Ma chère âme, elles vous auraient aimée si vous aviez eu à vous deux +cent mille livres, répliqua George; ainsi le veut l'éducation qu'elles +ont reçue. Dans notre société, on ne connaît que l'argent comptant. +Nous vivons au milieu des banquiers, des financiers de la Cité, et +chacun d'eux, en vous parlant, a besoin de faire sonner ses guinées +dans sa poche. Ils sont fiers de posséder dans leurs rangs ce lourdaud +de Frédérick Bullock qui va épouser Maria, Goldmore, le directeur de +la compagnie des Indes, Dipley, qui est dans le commerce des suifs, +notre commerce à nous, dit George avec un rire forcé et en rougissant. +Au diable ce troupeau de rogneurs d'écus! Je m'endors toujours à leurs +assommants et cérémonieux dîners. Je ne fais que rougir dans ces fêtes +ridicules données par mon père. Moi, j'ai l'habitude de vivre avec +des gentilshommes, des gens du monde, Emmy, et non point avec ces +grossiers commerçants. Chère petite femme, vous êtes la seule personne +de notre classe qui ait la tournure, les pensées et le langage d'une +grande dame. C'est qu'aussi vous êtes un ange, et vous avez beau +faire, il n'en sera ni plus ni moins. On dirait, en vous voyant, une +grande dame. Miss Crawley, qui a fréquenté les meilleures sociétés +de l'Europe, ne l'avait-elle pas remarqué? Et, quant à Crawley des +gardes-du-corps, vrai Dieu! voilà un fameux gaillard. Il me plaît pour +avoir épousé la femme qu'il aimait.» + +Amélia admirait beaucoup M. Crawley à cause de son équipée, trop +peut-être. Rebecca ne pouvait manquer d'être heureuse avec lui, et +elle disait en riant que Jos finirait bien par en prendre son parti. + +C'est ainsi que le couple amoureux était revenu aux épanchements des +premiers jours. Amélia avait repris toute sa confiance, tout en +se disant très-jalouse de miss Swartz et en témoignant, la petite +hypocrite, la plus vive terreur de se voir oubliée par George pour +l'héritière de Saint-Kitts aux immenses richesses et aux vastes +domaines. Mais, en fait, elle était trop heureuse pour ressentir +des craintes ou des doutes; elle voyait George à ses côtés; aucune +héritière, aucune beauté ne pouvait plus maintenant lui causer de +terreur. + +Quand le capitaine Dobbin revint dans l'après-midi pour rendre compte +de ses négociations, son coeur s'épanouit en voyant Amélia reprendre +la fraîcheur de la jeunesse, en l'entendant rire, badiner et chanter +au piano ses vieilles romances, jusqu'au moment où retentit la +sonnette de la porte. C'était M. Sedley qui rentrait, et George dut +battre en retraite devant lui. + +Après le premier sourire d'arrivée, miss Sedley ne s'était pas plus +inquiétée de Dobbin que s'il n'y était pas. Pour lui, il se sentait +heureux du bonheur de la jeune fille, et s'applaudissait de pouvoir +s'en faire l'instrument. + + + + +CHAPITRE XXI. + +Querelle à propos d'une héritière. + + +Les mérites incontestables que possédait miss Swartz avaient +assurément de quoi inspirer une violente passion, et l'âme du vieil +Osborne se berçait déjà de mille rêves ambitieux qu'il espérait +bientôt, grâce à cette héritière, voir passer à l'état de réalités. +Il était ravi des avances et des cajoleries que ses filles faisaient à +leur nouvelle amie, et il déclarait que sa plus grande joie comme père +était de voir ses enfants placer si bien leurs affections. + +«Il ne faut point chercher, disait-il à miss Rhoda, dans notre humble +retraite de Russell-Square, la splendeur et le luxe que vous offrent +les salons aristocratiques. Chère demoiselle, mes filles sont toutes +simples, tout ouvertes. Ce qu'on peut dire pour elles, c'est qu'elles +ont le coeur bien placé et ressentent pour vous une tendresse qui +prouve en leur faveur. Quant à moi, je ne suis qu'un négociant tout +uni et tout rond dans les affaires, et sans prétention, comme pourront +vous le dire Hulker et Bullock, les correspondants de feu votre père, +de si respectable mémoire. Vous trouverez chez nous cette cordialité +et cette franchise qui font le bonheur, et, pour tout dire en un +mot, une famille respectée, une table simple, des moeurs honnêtes, +un accueil affectueux. Ah! chère miss Rhoda, chère Rhoda, laissez-moi +vous appeler ainsi, car mon coeur, je vous le jure, s'épanouit de joie +à votre approche. Je vous le dis du fond du coeur, je ne sais quel +instinct me pousse vers vous. Vite, un verre de Champagne! Hicks, du +Champagne pour miss Swartz.» + +Pourquoi douter de la véracité du vieil Osborne, de la sincérité de +ses filles dans leurs protestations de tendresse pour miss Swartz? +Combien de gens y a-t-il ici-bas dont les affections savent aller +ainsi au-devant des écus et les saluent de loin! Leurs plus tendres +sympathies sont toujours prêtes pour ceux qui ont le bon esprit +d'avoir beaucoup d'argent et qui justifient l'amitié qu'on leur +accorde par leur rang dans le monde. Pendant quinze ans, les Osborne +n'avaient manifesté qu'une très-mince tendresse à la pauvre Amélia, +tandis qu'une seule soirée suffit pour les enflammer d'une belle +passion en faveur de miss Swartz, de manière à persuader les plus +incrédules sur la sympathie mystérieuse des coeurs. + +«Quel magnifique parti ce serait là pour George, disaient ses soeurs +avec miss Wirt, et qui lui vaudrait bien mieux que cette petite niaise +d'Amélia!» + +Un joli garçon comme lui, avec sa tournure, son grade, ses qualités, +était le mari qu'il fallait à la riche héritière. + +Les demoiselles Osborne avaient soin de parsemer l'horizon de bals +à Portland-Place, de présentations à la cour, d'invitations chez les +plus hauts personnages. Il n'était plus question que de George et de +ses brillantes connaissances auprès de leur nouvelle et bien chère +amie. + +Le vieil Osborne, de son côté, voyait là pour son fils une excellente +occasion. George laisserait l'armée pour le parlement, et prendrait sa +place dans les salons et la politique. Le sang du vieillard bouillait +dans ses veines quand il pensait que le nom des Osborne pourrait être +anobli dans la personne de son fils, et pour lui il se voyait déjà +le tronc d'une glorieuse lignée de baronnets. Dans la Cité et à la +Bourse, il se mit en quête des renseignements les plus complets sur la +fortune de l'héritière, sur la nature de ses biens, sur la situation +de ses immeubles. Le jeune Fred Bullock, qui lui avait fourni les +indications les plus détaillées aurait bien pris l'affaire pour son +propre compte (ce sont les expressions même du jeune banquier), si +déjà il n'avait pas été fiancé à Maria Osborne. Ne pouvant donc faire +sa femme de miss Swartz, ce désintéressé jeune homme aurait bien voulu +en faire tout au moins sa belle-soeur. + +«Que George marche à l'assaut franchement, continua-t-il sur le ton de +la plaisanterie, et l'enlève à la pointe de l'épée; il faut frapper le +fer pendant qu'il est rouge, comme on dit, et la prendre au débotté. +Dans une semaine ou deux, quelque petit freluquet de nos quartiers +aristocratiques viendra lui offrir son titre avec une fortune à +refaire, et nous autres gens de la Cité, nous en serons pour nos +frais, comme c'est arrivé l'année dernière pour lord Fitzrufus, et +miss Grogram, jusqu'alors fiancée à Podder de la maison Podder +et Brown. Le plus tôt, c'est le mieux, M. Osborne, tel est mon +sentiment.» + +Quand M. Osborne fut parti, M. Bullock se souvint alors d'Amélia, de +la grâce aimable de cette jeune fille si attachée à George Osborne, et +il préleva bien sur son temps dix précieuses secondes pour déplorer le +malheur qui avait frappé cette innocente enfant. + +Ainsi, pendant que l'inconstant George Osborne revenait aux pieds +d'Amélia, sous l'inspiration de son bon génie personnifié dans +l'excellent Dobbin, son père et ses soeurs préparaient pour lui un +brillant mariage, sans croire à aucun obstacle possible de sa part. + +Lorsque le vieil Osborne faisait ce qu'il appelait une _ouverture_, +il ne laissait point de place au doute par rapport à ses intentions. +Lorsque d'un coup de pied il précipitait un de ses valets du haut de +son escalier, c'était une ouverture pour engager celui-ci à quitter +son service. Avec sa rondeur, son tact ordinaires, il promit à +mistress Haggistoun de lui souscrire un billet à vue de dix mille +livres, le jour où son fils épouserait sa pupille: il appelait cela +une ouverture, et pensait avoir agi en diplomate consommé touchant +la susdite héritière. Il fit aussi une _ouverture_ à George; il lui +ordonna de l'épouser sur-le-champ, tout comme il aurait dit à son +sommelier de déboucher une bouteille, ou à son secrétaire d'écrire une +lettre. + +Cette ouverture du genre impératif fut accueillie par George avec une +vive contrariété. Il était alors dans le premier enthousiasme, dans le +premier feu de sa réconciliation avec Amélia, et jamais ses chaînes +ne lui avaient paru si douces. La comparaison de ses manières, de +sa tournure avec celles de miss Swartz, lui montrait une union avec +celle-ci sous des traits doublement burlesques et odieux. + +«Des voitures et des loges à l'Opéra, se disait-il, où l'on me verra à +côté de mon enchanteresse couleur acajou! J'en ai assez!» + +Il faut dire que le jeune Osborne était bien aussi entêté que le +vieux. Quand il voulait quelque chose, rien ne pouvait l'ébranler dans +sa résolution, et, si les fureurs du père étaient terribles, celles du +fils ne valaient guère mieux. + +La première fois que son père lui signifia d'un ton impératif qu'il +aurait à déposer ses hommages aux pieds de miss Swartz, Georges songea +à opposer la temporisation à l'ouverture du vieillard. + +«Vous auriez dû y penser plus tôt, mon père, lui dit-il; cela est +impossible maintenant: d'un moment à l'autre nous allons recevoir +nos ordres de départ. Ce sera pour mon retour, si tant est que j'en +revienne; et il s'efforçait pour lui faire sentir que c'était fort mal +prendre son temps pour conclure un mariage que de choisir précisément +celui où le régiment était menacé à chaque instant de quitter +l'Angleterre. Le peu de jours qui restaient devaient être consacrés +aux préparatifs de campagne, et non à des serments d'amour. Il +songerait tout à son aise à se marier quand il aurait son brevet +de major. Car, je vous le jure, continuait-il d'un air joyeux et +déterminé, vous verrez un de ces jours le nom de George Osborne tout +au long sur la Gazette.» + +Suivait la réplique du père, qui mettait en avant les renseignements +qu'il avait pris dans la cité: Mais le père avait à coeur d'empêcher +que quelque freluquet aristocratique ne fît main basse sur +l'héritière, dans le cas d'un plus long retard, et on pouvait au moins +par précaution procéder aux fiançailles, pour célébrer ensuite le +mariage au retour de George en Angleterre. D'ailleurs, c'était une +folie d'aller exposer sa vie sur le continent, lorsqu'on avait sous la +main une fortune de dix mille livres sterling de rente. + +«Vous voulez donc, monsieur, que je passe pour un lâche, répliqua +George, et que notre nom soit déshonoré, par tendresse pour les écus +de miss Swartz?» + +Cette objection jeta quelque incertitude dans l'esprit du vieillard; +mais, dominé par son entêtement naturel, il répondit: + +«Demain, vous dînerez ici, monsieur, et, toutes les fois que miss +Swartz y viendra, j'entends que vous soyez là pour lui faire votre +cour. Si vous avez besoin d'argent, vous pouvez passer chez M. +Chopper.» + +Un nouvel obstacle s'élevait donc à la traverse des projets de George +au sujet d'Amélia. Plus d'une conférence intime eut lieu à cette +occasion entre lui et Dobbin. L'opinion de ce dernier nous est déjà +connue; et quant à George, une fois qu'il s'était mis une chose en +tête, il ne s'arrêtait pas devant une difficulté de plus ou de moins. + +La négrillonne restait tout à fait étrangère à cette conspiration +tramée entre les principaux membres de la famille Osborne, et dont +elle était l'objet. Bien plus, sa tutrice et amie ne lui avait +rien laissé pénétrer, et l'héritière de Saint-Kitts prenait pour +très-sincères les flatteries de ses jeunes compagnes. Sa nature +impétueuse et ardente, comme nous avons eu occasion de le voir +précédemment, répondait à ces démonstrations multipliées avec une +chaleur toute tropicale. Et puis, il faut en convenir, elle trouvait +une jouissance personnelle dans ses visites à Russell-Square; elle +y rencontrait un charmant garçon, George Osborne, en un mot. Les +moustaches du jeune lieutenant avaient fait sur elle une vive +impression le soir où elle les avait vues au bal de MM. Hulker, et +comme nous le savons, elle n'était pas la première victime de leur +puissance séductrice. + +George savait prendre à la fois un air vaniteux et mélancolique, +langoureux et hautain, derrière lequel il affectait de laisser +entrevoir des passions, des secrets et tout un enchaînement mystérieux +de peines de coeur et d'aventures. Sa voix avait des notes douces et +sonores. Il disait: «Il fait chaud ce soir,» ou offrait une glace avec +cet accent triste et sentimental qu'il aurait mis à annoncer à la même +dame la mort de sa mère ou à lui faire une déclaration d'amour. Il +regardait du haut de sa grandeur les jeunes lions de la société de son +père et posait en héros parmi ces élégants de troisième ordre. Les +uns riaient de lui et le détestaient, les autres, comme Dobbin, +concevaient une admiration poussée jusqu'au fanatisme. Toujours est-il +que ses moustaches commençaient à produire leur effet sur le petit +coeur de miss Swartz et à l'enrouler _de leurs vrilles capricieuses_. + +Toutes les fois qu'il y avait chance de voir George Osborne à Russell +Square, cette naïve et excellente jeune fille n'avait point de paix +qu'elle ne fût auprès de ses chères amies. C'était une dépense et un +luxe de robes neuves, de bracelets et de chapeaux sur lesquels on +ne ménageait pas les plumes. Elle donnait à sa parure tous les soins +imaginables pour assurer son triomphe sur le conquérant, et avait +recours à toutes ses séductions pour obtenir ses bonnes grâces. Quand +les demoiselles Osborne lui demandaient de leur air le plus grave de +faire un peu de musique, elle chantait ses trois romances et jouait +ses deux morceaux avec un courage infatigable et un plaisir toujours +croissant. Pendant que les demoiselles Osborne se livraient à ces +délicieuses distractions, miss Wirt et la tutrice, se retirant dans +un coin de la pièce, se mettaient à étudier le _Dictionnaire de la +Pairie_ et à parler noblesse. + +Le lendemain du jour où George reçut l'_ouverture_ de son père +quelques instants avant le dîner, il s'étendit sur le sofa du salon, +dans la pose la plus naturelle à un homme mélancolique et rêveur. +D'après l'avis de son père, il avait passé, dans la journée, au bureau +de M. Chopper. Le vieux commerçant donnait de grosses sommes à son +fils, sans consulter, dans ses largesses, d'autre règle que son +caprice. Ensuite, George s'était rendu à Fulham, où il était resté +trois heures avec Amélia, sa chère petite Amélia, et enfin il était +venu retrouver ses soeurs, aussi empesées dans leur maintien que +leurs robes de mousseline. La société était réunie dans le salon; les +duègnes bavardaient dans leur coin, et l'honnête Swartz portait sa +robe favorite de satin jaune, des bracelets de turquoise, des bagues +à n'en plus finir, des fleurs, des plumes, et une collection de +breloques et de brimborions qui la faisaient ressembler à la boutique +d'une revendeuse à la toilette. + +Les demoiselles de la maison, après des efforts inutiles pour tirer +une parole de leur frère, se mirent sur le chapitre des modes et +parlèrent de la dernière réception à la cour. George ne tarda pas +à trouver ce babillage insupportable. Et puis ces tournures +étaient-elles à comparer à celle de la petite Emmy? Dans ces voix +brusques et saccadées, ces jupes roides d'empois, qu'y avait-il +de semblable à la douceur angélique, aux grâces modestes de sa +bien-aimée? La pauvre Swartz était justement assise à la place que +prenait autrefois Emmy; ses mains, couvertes de joyaux, s'étalaient +en éventail sur sa robe de satin jaune; ses broches et ses boucles +d'oreille lançaient des lueurs rutilantes, et ses gros yeux semblaient +vouloir se précipiter de leurs orbites. Elle exprimait dans toute sa +personne la parfaite satisfaction du désoeuvrement, avec un air qui +disait à tout le monde: «Admirez-moi!» Les deux soeurs trouvaient, du +reste, que le satin lui allait à ravir. + +«Le diable m'emporte, dit George en retrouvant le confident de son +coeur, si elle n'avait pas l'air d'un mandarin chinois qui n'a rien à +faire toute la journée qu'à branler la tête. Vrai Dieu, Will, j'étais +démangé de l'envie de lui jeter le coussin du sofa.» + +Il était parvenu toutefois à réprimer la pétulance de sa mauvaise +humeur. + +Ses soeurs se mirent à jouer la _Bataille de Prague_. + +«Encore cet infernal refrain! hurla George exaspéré, du sofa où il +était couché. Vous voulez donc me rendre fou! A la bonne heure si miss +Swartz nous jouait quelque chose; chantez-nous quelque chose, miss +Swartz, ce que vous voudrez, à l'exception toutefois de la _Bataille +de Prague_. + +--Que désirez-vous? _Marie aux yeux bleus_ ou l'air de la _Corbeille_? +demanda miss Swartz. + +--Il est fort joli, l'air de la _Corbeille_, reprirent en choeur les +deux demoiselles Osborne. + +--Connu! cria de son sofa le misanthrope. + +--Je puis vous chanter encore _Fleuve du Tage_, dit Swartz d'une voix +doucereuse; il ne me manque que les paroles.» + +Là s'arrêtait le répertoire de la jeune fille. + +«Oh! oui, _Fleuve du Tage_, s'écria miss Maria; nous avons la +romance.» + +Et elle alla chercher bien vite le recueil où elle se trouvait. + +Or, cette romance, qui jouissait de la vogue du moment, avait été +donnée aux deux soeurs par une de leurs amies, dont le nom était +écrit sur la première page. Miss Swartz reçut de George les plus +vifs applaudissements. C'était, en effet, une des romances favorites +d'Amélia, et il ne l'avait pas oublié. L'héritière de Saint-Kitts, +espérant sans doute qu'on la prierait de recommencer, jouait +négligemment avec les feuillets de la musique, lorsque son oeil +rencontra le nom d'Amélia Sedley, écrit au haut du premier feuillet. + +«Dites donc, s'écria miss Swartz en tournant vivement sur le tabouret, +est-ce là mon Amélia? l'Amélia qui était chez miss Pinkerton, à +Hammersmith? C'est elle, n'est-ce pas? Comment va-t-elle? où est-elle? + +--Ne répétez pas ce nom, s'empressa de dire Maria Osborne. Sa famille +est bien coupable. Son père a abusé de la confiance du nôtre, et, +quant à elle, son nom n'est plus prononcé ici.» + +Maria Osborne se vengeait ainsi de la sortie de George au sujet de la +_Bataille de Prague_. + +«Êtes-vous l'amie d'Amélia? demanda George en se redressant. Dieu vous +le rende alors, miss Swartz. Ne croyez pas un mot de tout le bavardage +de ces femmes. On n'a pas le moindre reproche à lui adresser. C'est la +meilleur.... + +--Vous savez bien, George, que vous ne devez point parler ainsi, +s'écria Jane tout effarée; papa le défend. + +--Je voudrais bien voir qu'on m'en empêchât, cria George en fureur; je +veux parler d'elle; je dis que c'est la plus accomplie, la plus +douce, la plus charmante des filles d'Angleterre. Que son père soit +banqueroutier ou non, mes soeurs ne sont pas dignes de délier les +cordons de ses souliers. Si vous l'aimez, allez la voir, miss Swartz, +elle n'a plus beaucoup d'amis maintenant, et, je le répète, Dieu +bénira ceux qui lui conservent quelque affection. Qui parle bien +d'elle est mon ami; qui en dit du mal est mon ennemi. Merci encore une +fois, miss Swartz.» + +Et, se levant, il alla lui serrer la main. + +«Ah! George fit une de ses soeurs d'une voix suppliante, ah! George, +que dites-vous là? + +--Je dis, répéta George d'un air de défi, que je remercie tous ceux +qui aiment Amélia Sed....» + +Il laissa son mot inachevé. Le vieil Osborne était dans la pièce, la +face livide de colère; ses yeux injectés de sang brillaient comme des +charbons ardents. + +Bien que George se fut arrêté tout court, le sang lui bouillonnait +dans les veines, et tous les Osborne de la terre ne l'auraient pas +fait reculer d'un pas. Maîtrisant bientôt son émotion, il répondit au +regard menaçant du vieillard par un coup d'oeil où se peignaient si +bien la résolution et le défi, que celui-ci, tout interdit à son +tour, porta les yeux d'un autre côté: il avait senti la résistance, et +comprenait que la lutte était désormais inévitable. + +«Mistress Haggistoun, votre bras pour aller à table; donnez le vôtre à +miss Swartz, George,» dit-il à son fils. + +Et l'on se mit en marche. + +«Miss Swartz, disait George à la riche héritière, j'aime Amélia, et +nous sommes fiancés l'un à l'autre depuis nos plus jeunes années.» + +Pendant le repas, George parla avec une volubilité qui le surprenait +lui-même et irritait de plus en plus les nerfs de son père. On eût +dit qu'il trouvait du plaisir à amonceler les nuages pour l'orage qui +allait éclater après le départ des dames. + +Mais il existait cette différence entre les deux champions, que le +père écumait de rage et était tout hors de lui, tandis que le fils +conservait le sang-froid et la clarté de pensées qui manquaient au +vieillard, et se trouvait armé ainsi, non-seulement pour l'attaque, +mais encore pour la riposte. Il ne se préoccupait point de la +bataille, trouvant qu'il serait assez tôt d'y penser quand le moment +serait enfin venu; il mangea donc avec le plus grand calme et du +meilleur appétit, attendant le signal pour commencer la mêlée. + +Le vieil Osborne, au contraire, était en proie à une agitation +nerveuse, vidant les verres les uns après les autres. Plus d'une fois +il perdit le fil de ses idées dans sa conversation avec ses voisines, +et le sang-froid de George redoublait encore sa colère. Il était +presque fou de voir l'impassibilité de son fils à jouer avec sa +serviette, à s'incliner profondément devant les dames qui se levaient +pour partir, à leur ouvrir la porte, à remplir son verre, à en +déguster à loisir le contenu, puis enfin à regarder son père entre les +deux yeux, en ayant l'air de lui dire: «Messieurs de la garde, tirez +les premiers.» Le vieillard voulut prendre du renfort, mais le carafon +heurtait son verre dans un choc convulsif, sans arriver à le remplir. + +Après avoir poussé un gros soupir, et avec la figure d'un homme qui +suffoque, M. Osborne commença la charge. + +«Vous êtes bien osé, monsieur, de venir prononcer devant miss Swartz, +et dans mon salon, le nom de cette personne. Voyons, monsieur, +pouvez-vous m'expliquer une pareille audace? + +--Prenez garde aux termes que vous employez, dit George; votre mot +d'_oser_ sonne mal aux oreilles d'un capitaine de l'armée anglaise. + +--Mon fils ne me dictera peut-être pas le choix des mots, monsieur. +Quand je le voudrai, il n'aura pas dans sa poche un schelling +vaillant; quand je le voudrai, il sera aussi pauvre que le dernier des +mendiants. Je parlerai comme il me plaît, poursuivit le vieillard. + +--Bien que votre fils, je suis gentilhomme, monsieur, répondit George +avec hauteur. Quelques avis que vous ayez à me donner, quelques ordres +que vous vouliez me transmettre, je vous prie de me parler avec la +politesse à laquelle j'ai droit de prétendre.» + +Toutes les fois qu'il s'élevait à ce ton d'arrogance, le jeune +officier portait son père au comble de la colère ou de la terreur. Le +vieil Osborne redoutait chez son fils l'usage du grand monde et des +belles manières, qui lui faisait complétement défaut; car rien, en +général, ne met plus mal à l'aise un manant que de sentir à côté de +lui un homme de bon ton. + +«Mon père n'a pas dépensé pour mon éducation tout ce que m'a coûté la +vôtre, il n'a pas fait les mêmes sacrifices, et je ne lui ai pas coûté +aussi cher. Si j'avais fréquenté la société où certains êtres peuvent +vivre, grâce à moi, mon fils n'aurait peut-être pas tant de motifs de +faire le fier, monsieur, et de tirer supériorité de ses airs de grand +seigneur.» + +Le vieil Osborne appuya en prononçant ces mots avec une intention +ironique. + +«De mon temps, on ne croyait pas qu'il fût d'un gentilhomme d'insulter +son père. Si j'avais rien fait de pareil, monsieur, le mien m'aurait +jeté à coups de pied à la porte, monsieur. + +--Je ne vous ai point insulté, monsieur. Je vous ai seulement prié +de vous souvenir que j'étais aussi gentilhomme que vous. Je sais +très-bien que vous me donnez de l'argent à discrétion, continua George +en serrant dans ses doigts un paquet de bank-notes que M. Chopper lui +avait délivré le matin même. Mais vous en êtes fastidieux avec vos +répétitions. Craignez-vous donc que je ne l'oublie? + +--Vous devriez avoir autant de mémoire pour tout le reste, monsieur, +répliqua le père de plus en plus irrité; vous devriez vous rappeler +que dans cette maison, aussi longtemps que vous daignerez l'honorer de +votre présence, je suis le maître, moi, que ce nom.... et que vous.... +et je veux.... + +--Quoi, monsieur? dit George avec un sourire moqueur; et il remplit de +nouveau son verre. + +--Mille tonnerres!... s'écria son père avec un effroyable jurement, +que ce nom des Sedley ne soit plus prononcé ici, monsieur; non, je ne +veux rien qui me rappelle cette damnée engeance! + +--Ce n'est pas moi, monsieur, qui le premier ai mis en avant le nom +de miss Sedley; mes soeurs en disaient du mal à miss Swartz, et je me +suis promis de la défendre en toute rencontre. Personne ne traitera +légèrement ce nom en ma présence. Notre famille lui a déjà fait assez +d'affronts, il est temps d'arrêter la calomnie devant la ruine de ces +malheureux: le premier qui s'avisera de parler contre elle sentira le +poids de ma main. + +--Allez donc, monsieur, allez donc, dit le vieux père dont les yeux +sortaient de leurs orbites. + +--Oui, certes, monsieur! Je prétends persévérer dans mes sentiments +pour cette angélique jeune fille. Si je l'aime, vous n'avez qu'à vous +en prendre à vous. J'aurais peut-être adressé mes hommages d'un autre +côté, élevé mes voeux plus haut, en dehors de notre cercle étroit, +mais je n'ai fait que vous obéir. Et maintenant que son coeur est à +moi, vous me dites de l'abandonner, de la punir d'un crime dont elle +est innocente, de causer sa mort peut-être, et tout cela pour les +fautes d'autrui! Voilà où seraient la lâcheté et la bassesse, voilà +où serait l'infamie, dit George cédant à l'exaltation de son +enthousiasme. Se jouer ainsi du coeur d'une jeune fille, d'un ange +descendu du ciel au milieu de ce monde dont ses vertus exciteraient +l'admiration, si sa douceur et son aménité ne réduisaient au silence +les accusations de la haine! Enfin, si je la délaissais, monsieur, +croyez-vous qu'elle m'oublierait? + +--Il ne me convient point, monsieur, de prêter l'oreille à ce +galimatias d'absurdités sentimentales, s'écria le père de George. Je +ne donnerai point la main à un mariage qui ferait entrer des gueux +dans ma famille. Du reste, à votre aise, monsieur, il ne tient qu'à +vous de laisser envoler huit mille livres sterling de rentes quand +vous n'avez qu'à vous baisser pour les avoir; mais alors songez, à +faire votre paquet. Une fois pour toutes, voulez-vous faire ce que je +vous dis, monsieur? + +--Épouser cette mulâtresse? dit George en redressant les pointes de +son faux-col; je n'aime pas la teinture, monsieur. Vous ferez mieux +d'envoyer chercher le nègre qui balaye à Fleet-Market; pour moi, +monsieur, je ne veux pas m'allier à la Vénus hottentote.» + +M. Osborne s'élança furieux vers la sonnette qui d'ordinaire servait +à faire venir le sommelier pour le bordeaux, et, d'une voix à moitié +étouffée par la colère, il lui donna l'ordre de faire avancer un +fiacre pour le capitaine Osborne. + + + +«C'est une affaire faite! dit George entrant une heure après chez +Slaughter avec une figure pâle et défaite. + +--Quelle affaire, mon garçon?» dit Dobbin. + +George lui exposa tout au long ce qui s'était passé entre lui et son +père. + +«Je l'épouserai demain, dit-il avec un jurement. Ah! Dobbin, Dobbin, +chaque jour je sens mon amour grandir pour elle.» + + + + +CHAPITRE XXII. + +Mariage et premiers quartiers de la lune de miel. + + +La garnison la plus déterminée et la plus courageuse ne peut tenir +contre la famine. Le vieil Osborne comptait sur cet auxiliaire dans la +lutte que nous lui avons vu engager avec son fils. Il ne doutait +point que George ne vînt faire une soumission complète dès qu'il se +trouverait à court d'espèces. Il était à regretter seulement que, le +jour même du premier assaut, l'ennemi eût ravitaillé la place; mais +les provisions ne devaient durer qu'un temps, et, suivant ses calculs, +le vieil Osborne s'attendait avant peu à une reddition. Pendant +plusieurs jours, toute communication cessa entre le père et le fils. +Le premier s'étonnait de ce silence, sans en être autrement inquiet; +car, ainsi qu'il disait avec son élégance habituelle, il savait +fort bien où le bât blessait George, et il s'en rapportait à +l'infaillibilité de ses prévisions. Il avait raconté minutieusement +à ses filles les détails de sa querelle avec son fils, tout en leur +enjoignant de rester étrangères à cette affaire et d'accueillir +George à son retour comme si rien ne s'était passé. Le couvert du +fils rebelle était mis tous les jours comme à l'ordinaire, et le vieux +marchand se préoccupait peut-être beaucoup plus de son absence +qu'il ne le disait et ne voulait le laisser paraître. Il envoya aux +informations chez Slaughter, où l'on ne put rien lui dire, sinon que +George et son ami le capitaine Dobbin avaient quitté la ville. + +Par une matinée maussade et pleureuse de la fin d'avril, des giboulées +balayaient par rafales le trottoir de la rue où se trouvait le café du +vieux Slaughter; George Osborne arriva dans le café, l'air pâle et les +yeux hagards. Sa mise cependant indiquait une certaine recherche; +il portait un habit bleu aux boutons bronzés, et un gilet en peau +de daim, suivant la mode du temps. Dobbin, qu'il retrouva dans cet +endroit, avait, lui aussi, abandonné la casaque militaire et le +pantalon gris dont il affublait d'ordinaire sa longue et osseuse +personne, pour l'habit bleu aux boutons bronzés. + +Dobbin venait de passer une heure et plus dans le café, à prendre +successivement tous les journaux sans pouvoir venir à bout d'en lire +un seul. Il avait plus de vingt fois jeté les yeux sur la pendule, +puis dans la rue, où la pluie balayait la chaussée, où les passants +faisaient retentir le pavé sous leurs socques, où leurs ombres +mouvantes miroitaient en longs reflets sur les dalles humides. Tantôt +il battait le rappel sur la table, puis rongeait ses ongles jusqu'à la +racine, ce qui ajoutait à la beauté de ses mains monumentales; ensuite +il mettait en équilibre sur le pot au lait une petite cuiller, et la +poussait avec une pichenette, etc., etc.... L'impatience de son +esprit se faisait jour dans ses moindres gestes et le portait à ces +déplorables distractions qui sont le suprême recours d'un esprit en +proie à toutes les anxiétés de l'attente. + +Quelques camarades du régiment, habitués de ce café, le plaisantaient +sur l'élégance de son costume et sur la surexcitation fébrile de ses +nerfs. On lui demandait si, par hasard, il n'allait pas se marier? +Dobbin riait du bout des lèvres et promettait à son ami, le major +Wagstaff, de lui envoyer un morceau de gâteau aussitôt après la +cérémonie. Enfin arriva le capitaine Osborne en grande tenue, comme +nous l'avons dit, mais très-pâle et très-agité. Il essuya avec son +foulard des Indes sa figure décomposée où perlait la sueur, et une +forte odeur d'eau de Cologne se répandit dans toute la pièce. George +serra ensuite la main de Dobbin, regarda à la pendule, dit à John le +garçon de lui apporter du curaçao, dont il avala deux verres avec une +précipitation fébrile, et son ami lui demanda comment il se portait. + +«Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit, Dob, dit celui-ci; j'ai eu le +frisson et un mal de tête épouvantable. Levé à neuf heures, je suis +sorti pour prendre un bain. C'est tout comme le jour où je me suis +rendu sur le terrain avec Rocket, à Québec, si vous vous en souvenez, +Dobbin. + +--Je crois bien, répondit William, mes diables de nerfs me +tiraillaient encore plus que vous ce matin-là; car même vous avez +joliment mangé, sans reproche. Puisque cela vous a si bien réussi, +recommencez, aujourd'hui. + +--Vous êtes toujours bon et prévenant, Will. Je veux boire à votre +santé, mon vieux, et au diable la.... + +--Non, non, deux verres c'est assez, fit Dobbin en l'arrêtant. John, +enlevez ce carafon. Voilà du poivre de Cayenne pour mettre avec votre +poulet, et dépêchez-vous, car nous devrions déjà être là-bas.» + +La pendule marquait onze heures et demie, quand les deux capitaines +échangeaient ces quelques paroles. Un fiacre, où le domestique +d'Osborne avait placé son nécessaire de voyage et sa valise, attendait +à la porte depuis quelques instants. Les deux jeunes gens gagnèrent +la voiture, abrités sous un parapluie, et le domestique grimpa sur le +siége en maugréant contre l'averse et contre l'humidité du manteau du +cocher, d'où se dégageait une épaisse vapeur. + +«Nous trouverons heureusement une meilleure voiture à la porte de +l'église,» se disait-il par manière de consolation. + +Le fiacre traversa Piccadilly, où alors encore Apsley-House et +l'hôpital Saint-Georges portaient leur robe de briques rouges, où l'on +voyait encore des réverbères à l'huile, où Achille[6] devait bientôt +se dresser sur son socle de granit, où devait s'élever dans peu l'arc +de triomphe de Pimlico, surmonté de ce monstre équestre[7] qui semble +vouloir enjamber tous les toits du voisinage. Enfin, ils s'arrêtèrent +à Brompton, devant une petite chapelle, au carrefour de Fulham. + +[Note 6: Le duc de Wellington en statue de bronze avec un casque pour +vêtement.] + +[Note 7: Un char de triomphe attelé de plusieurs chevaux et placé à +soixante pieds au-dessus du sol. (_Note du traducteur._)] + +Une voiture de poste attelée de quatre chevaux attendait à la porte; +par l'élégance de sa coupe, elle rappelait les voitures de remise; +quelques oisifs seulement bravaient cette fâcheuse averse. + +«Morbleu! dit George, je n'avais commandé que deux chevaux. + +--Mon maître en a voulu quatre,» répondit le domestique de M. Joseph, +posté sur le seuil en sentinelle. + +Le valet de M. Osborne et celui de M. Joseph trouvaient, tout en +suivant leurs maîtres dans l'église, que c'était donner un croc en +jambe aux convenances, que de faire une noce sans repas, sans bouquet, +sans rubans. + +«Ah! vous voici! dit à George Joseph Sedley, notre galant cavalier +du Vauxhall; vous êtes de cinq minutes en retard, George, mon garçon! +Quel temps, bon Dieu! Cela me rappelle la saison des pluies au +Bengale. Mais soyez tranquille, ma voiture est imperméable. Entrons: +Emmy et ma mère sont déjà à la sacristie.» + +Joe Sedley était dans toute sa splendeur: jamais on ne l'avait vu +si gras; jamais son faux-col n'était monté si haut, jamais sa face +n'avait été plus rubiconde. Son jabot s'étalait avec orgueil sur son +gilet à ramages; ses bottes à la hongroise resplendissaient sur la +rotondité de ses mollets. Sur son habit vert clair s'épanouissait la +rosette nuptiale, large et blanche comme la fleur du magnolia. + +George faisait son tout, George allait se marier. Ce seul mot explique +la pâleur de sa figure, l'excitation de ses nerfs, ses insomnies et +ses frissons. J'ai entendu des gens qui affrontaient la même épreuve +avouer la même émotion. À la troisième ou quatrième fois on finit par +s'y accoutumer sans doute, mais le premier plongeon coûte toujours +beaucoup à faire. + +La mariée avait une douillette de soie brune, comme me l'a appris +depuis le capitaine Dobbin, et portait un chapeau de paille avec un +ruban rose et un voile en dentelle blanche de Chantilly. Le capitaine +Dobbin, après lui en avoir demandé la permission, lui avait offert une +montre avec sa chaîne d'or, qu'elle portait pour la cérémonie. Sa mère +lui avait fait présent d'une broche en diamants, unique bijou resté +en possession de mistress Sedley. Pendant le service, cette excellente +mère, assise dans l'un des bancs, versait d'abondantes larmes, +tandis que la servante irlandaise et mistress Clapp, son hôtesse, +s'efforçaient de la consoler. Le vieux Sedley n'avait pas voulu +assister au mariage. Joe remplaçait son père et conduisait la mariée +à l'autel, tandis que le capitaine Dobbin remplissait, du côté de +George, les fonctions de garçon d'honneur. + +Dans l'église se trouvait seulement le clergé qui officiait. La pluie +sur les vitraux et les sanglots de mistress Sedley étaient le seul +bruit qui vint par moments interrompre le service divin. La voix du +ministre ébranlait les tristes échos de ces voûtes désertes. Le +oui d'Osborne se fit entendre grave et articulé. La réponse d'Emmy, +s'échappant avec peine de son petit coeur, parvint mourante à ses +lèvres, et n'arriva qu'aux seules oreilles du capitaine Dobbin. + +La cérémonie terminée, Joe Sedley embrassa sa soeur; c'était plus +qu'il n'en avait fait pour elle depuis plusieurs mois. George avait +déposé son air triste et semblait maintenant tout radieux. + +«À votre tour, William,» dit-il tout joyeux en frappant sur l'épaule +de Dobbin. + +Et Dobbin s'en alla embrasser Amélia sur la joue. + +On alla ensuite à la sacristie pour signer le registre. + +«Dieu vous bénisse, mon vieux Dobbin!» dit George en lui serrant la +main, la vue presque troublée par les larmes. + +William répondit par un mouvement de tête. Son coeur était trop ému +pour lui permettre d'en dire plus long. + +«Écrivez-nous régulièrement, et venez aussitôt que possible, n'est-ce +pas, mon ami?» dit Osborne. + +Après des adieux très-pathétiques qui eurent lieu entre mistress +Sedley et sa fille, le nouveau couple monta dans la voiture. + +«Gare là! petits polissons,» cria George à une troupe de gamins tout +trempés de pluie qui stationnaient devant la porte de l'église. + +L'averse cinglait sur la figure des deux époux, rien que pour monter +dans la voiture; les rubans des postillons se collaient sur leur veste +ruisselante. La troupe d'enfants poussa des hurlements diaboliques au +moment où la voiture s'éloigna en les éclaboussant. + +William Dobbin, de la porte de l'église, les regardait disparaître +avec une expression singulière dans le regard; la petite troupe de +curieux riait de son air bizarre; mais il se souciait bien des curieux +et de leur rire! + +«Allons manger un morceau, Dobbin,» lui cria une voix par derrière. + +En même temps une main pesante s'abaissant sur son épaule coupait +court aux rêveries du pauvre garçon; mais le capitaine ne se sentait +pas le coeur à se rendre aux provocations gastronomiques de Joe +Sedley. Il installa dans la voiture la vieille dame tout éplorée, vit +Joe monter à côté d'elle et les domestiques sur le siége, puis les +quitta sans leur faire de bien longs adieux; cette seconde voiture +disparut comme la première, et les gamins la poursuivirent encore de +leurs cris railleurs. + +«Voilà pour vous, petits mendiants,» dit Dobbin en leur jetant de la +menue monnaie; puis il s'en alla lui-même sans faire attention à la +pluie. + +Tout était donc fini. Il les voyait donc mariés et heureux, du moins +Dobbin le demandait au ciel. Quant à lui, le pauvre garçon, jamais il +ne s'était trouvé si seul et si abandonné. Il aurait déjà voulu être à +quelques jours de là pour _la_ revoir de nouveau. + +Dix jours environ après la cérémonie dont nous venons de parler, trois +jeunes gens de notre connaissance étaient à admirer ce magnifique +panorama de Brighton, où d'un côté se déroulent devant les yeux du +visiteur de délicieuses petites tourelles, et de l'autre l'azur de la +mer. Tantôt le citadin émerveillé contemple l'Océan, dont le sourire +des vents plisse la surface de rides sans nombre sur lesquelles mille +voiles blanches étincellent au soleil, et que couronne une coquette +ceinture de mystérieuses cabines. Tantôt un ami de la nature humaine, +qui la préfère aux sites les plus pittoresques, se tourne du côté des +tourelles, où un air de vie indique la présence de l'homme. Ici +l'on entend gémir un piano qu'une jeune demoiselle en tire-bouchons +martyrise six heures par jour pour le plus grand plaisir des autres +locataires; là une gentille petite bonne, l'aimable Polly, fait sauter +dans ses bras + + Un petit nourrisson dont on se croit le père, + +tandis que Jacob, _pater quem nuptiæ demonstrant_, mange des +sauterelles à l'étage au-dessous et dévore le _Times_ pour son +déjeuner. + +Là-bas ce sont des filles d'Ève qui regardent les jeunes officiers +de dragons en promenade sur la plage; ou bien c'est encore un bon +habitant de Londres en costume nautique, armé d'un télescope de la +dimension d'un canon du calibre six, qui a pointé son instrument sur +la mer et à l'inspection duquel n'échappe aucune barque de plaisance +ou de pêche, aucune cabine de baigneuse allant à la mer ou on +revenant, etc., etc.... Que n'avons-nous le loisir de décrire +Brighton? car Brighton, c'est la voluptueuse Parthénope avec des +lazzaroni aristocratiques; car Brighton a toujours l'air frais, +aimable et pimpant comme le costume d'un arlequin, car Brighton, +éloigné de sept heures de Londres à l'époque dont nous parlons, n'en +est plus qu'à une centaine du minutes et s'embellira peut-être encore +davantage, à moins que la flotte française ne juge à propos de venir +le bombarder. + +«Voilà une petite qui est diablement belle, dans cette maison, +au-dessus des modistes, dit un des promeneurs à son voisin; hein, +Crawley, avez-vous vu comme elle m'a fait de l'oeil quand je suis +passé? + +--N'allez pas la blesser au coeur, Joe, mauvais sujet que vous êtes, +répliqua l'autre; n'allez pas ainsi badiner avec les affections +féminines, monsieur le Don Juan. + +--Laissez-moi,» reprit Joe Sedley fort satisfait et jetant à la bonne +des oeillades assassines. Joe était encore plus brillant à Brighton +qu'au mariage de sa soeur. Il avait un choix de gilets du dernier +goût dont un seul eût suffi pour contenter un dandy plus modeste. Il +portait un habit d'uniforme orné de brandebourgs, de franges et de +boutons, mais avec des broderies tortueuses comme le Méandre. Il +affectait un costume militaire et toutes les allures de l'emploi, +se promenait avec ses deux amis, tous deux officiers dans l'armée, +faisait sonner ses bottes à éperons en l'honneur de toutes les +servantes qu'il jugeait dignes de ses regards meurtriers. + +--Qu'allons-nous faire, mes enfants, jusqu'au retour de ces dames?» +demanda notre lion. + +Ces dames étaient allées faire une promenade en voiture à Rottingdean. + +«Nous pourrions jouer au billard, reprit un de ses amis, le grand aux +moustaches cirées. + +--Non, diable! non, capitaine,» répliqua Joe un peu alarmé, pas de +billard aujourd'hui, Crawley, mon garçon; c'est bien assez d'y avoir +joué hier. + +--Cependant vous avez un coup de queue admirable, dit Crawley en +riant; n'est-ce pas, Osborne? comme il est fort avec son fameux coup +de cinq? + +--Très-fort, reprit Osborne, Joe est un rude jouteur au billard, sans +compter le reste. Je voudrais bien qu'il fût possible de chasser le +tigre dans les environs; nous serions allés en tuer quelques-uns avant +dîner.--Tenez, la jolie fille, quelle jambe. Joe!--Racontez-nous donc +l'histoire de votre chasse au tigre, et de l'entrevue que vous avez +eue avec lui dans les fourrés de l'Inde. Ah! Crawley, voilà une bien +merveilleuse histoire.» + +George Osborne manqua se casser la mâchoire par un énorme bâillement. + +«Que la vie est ennuyeuse ici-bas! continua-t-il; eh bien! que faire? + +--Si nous allions voir les chevaux qui viennent d'arriver de la foire +Lewes? dit Crawley. + +--Pourquoi ne pas aller plutôt chercher des petits gâteaux qui doivent +sortir du four? proposa ce scélérat de Joe, qui songeait à faire d'une +pierre deux coups. Elle est fort jolie, la pâtissière. + +--Encore mieux, allons au-devant de _l'Éclair_ qui va arriver; car +voici son heure,» dit George. + +Ce dernier avis l'emporta; on remit à un autre jour la visite à la +pâtissière et aux chevaux, et l'on se dirigea vers les bureaux de +_l'Éclair_. + +Sur leur route ces trois messieurs rencontrèrent la voiture découverte +de Joe Sedley, ornée de magnifiques armoiries. C'était dans ce +splendide équipage qu'il avait coutume de se produire en public, +majestueux dans son isolement, les bras croisés sur la poitrine, +son chapeau à cornes sur l'oreille, ou bien, dans ses jours de bonne +fortune, ayant des dames à ses côtés. + +Deux personnes occupaient alors la voiture: une jeune femme aux +cheveux un peu rouges, et mise à la dernière mode, et une autre en +douillette de soie brune, avec un chapeau de paille et des rubans +roses encadrant une figure ronde et vermeille qui faisait plaisir à +voir. Cette dernière fit arrêter la voiture quand elle fut proche des +trois jeunes gens, puis, comme toute honteuse de cet acte d'autorité, +elle s'empressa de rougir de la façon la plus ridicule. + +«Nous avons fait une délicieuse promenade, George, se mit-elle à dire; +et.... nous sommes bien aises d'être rentrées. Et... Joseph, ne faites +pas rentrer mon mari trop tard. + +--N'allez pas conduire nos maris à leur perte, monsieur Sedley, esprit +tentateur que vous êtes, reprit l'autre dame en menaçant Joe d'un +joli petit doigt précieusement serré sous un gant français. Point de +billard, point de fumerie! Soyez sage! + +--Ma chère mistress Crawley, je vous le jure.... sur mon honneur!...» + +Ce furent les seuls mots que l'éloquence de Joe put proférer pour +toute réponse. Mais si la parole lui manquait, il eut soin de prendre +une pose académique; il inclina légèrement la tête sur son épaule, +souffla d'une manière expressive en regardant sa victime d'autrefois; +en même temps une de ses mains reposait derrière lui sur sa canne, +tandis que l'autre, sur laquelle scintillait un gros brillant, +chiffonnait son jabot et jouait avec son gilet. Quand la voiture +repartit, il envoya mille baisers aux dames. Combien n'eût-il pas +donné pour que tout Brighton, tout Londres et tout Calcutta pussent le +voir dans cette attitude galante, au milieu des saluts qu'il adressait +à une si piquante beauté, et dans la compagnie d'un lion aussi renommé +que Crawley des Gardes! + +Nos nouveaux mariés étaient venus à Brighton après la célébration de +leur mariage et avaient passé, dans un appartement de l'hôtel de la +Marine, quelques jours de calme et de bonheur, en attendant +l'arrivée de Joe. Toutefois, ils se trouvèrent bien vite en pays de +connaissance; car une après-midi, en revenant d'une promenade au bord +de la mer, ils se rencontrèrent nez à nez avec Rebecca et son mari. + +Rebecca se jeta dans les bras de sa chère Amélia. Crawley et Osborne +se serrèrent la main avec assez de cordialité, et Becky, en quelques +heures, trouva le moyen de faire oublier à ce dernier les paroles un +peu dures de leur dernière entrevue. + +«Vous rappelez-vous la dernière fois que je vous vis, chez miss +Crowley? je vous ai un peu maltraité, mon cher capitaine: c'est que +vous aviez l'air d'être refroidi pour notre chère Amélia. Voilà ce +qui me fâchait, m'irritait jusqu'à me rendre méchante et même ingrate. +Votre main, capitaine, et passons l'éponge!» + +Et en même temps Rebecca lui tendait la main avec une grâce si franche +et si irrésistible, qu'Osborne ne trouva rien de mieux que de la +prendre et de croire à la sincérité de la démarche de Becky. + +Nos deux jeunes couples avaient beaucoup à se dire; chacun fit à +l'autre le récit de son mariage et raconta ses projets d'avenir avec +une franchise et un intérêt réciproques. Le mariage de George devait +être annoncé à son père par son ami le capitaine Dobbin, et le jeune +Osborne tremblait un peu des suites de cette communication; miss +Crawley, à laquelle se rattachait toutes les espérances de Rawdon, lui +tenait encore rigueur. Consigné à la porte de sa maison de Park-Lane, +il avait, avec sa femme, suivi cette chère tante à Brighton et posté +dans sa rue des émissaires en permanence. + +«Il faudra que nous vous fassions aussi connaître, ma chère, dit +Rebecca en riant, quels vigilants amis Rawdon tient en faction +perpétuelle à sa porte. Avez-vous jamais vu la mine d'un créancier +ou celle d'un bailli avec son assesseur? Deux abominables gredins qui +sont toute la semaine à nous épier de la boutique de l'épicier, de +telle sorte que nous ne pouvons sortir que le dimanche. Si la tante ne +s'apprivoise pas, gare au dénoûment!» + +Rawdon, avec de gros éclats de rire, raconta une douzaine de tours +fort divertissants qu'il avait joués à ses créanciers, et la manière +adroite dont Rebecca leur donnait congé. Il affirma avec un gros juron +qu'il n'y avait pas en Europe une femme qui fût comparable à la sienne +pour le talent d'envoyer paître les créanciers. Presque aussitôt après +son mariage, elle avait eu à recourir à ce don naturel, et son mari +avait pu alors l'apprécier à sa juste valeur. Ils avaient su se créer +un crédit illimité; mais ils avaient aussi des protêts à revendre, et +ils poursuivaient leurs projets au milieu d'une disette absolue de vil +métal. Ces embarras pécuniaires jetaient-ils quelques brouillards sur +la bonne humeur de Rawdon? Aucun. + +Le meilleur moyen pour vivre au sein de l'opulence, c'est d'être +criblé de dettes; on n'a rien alors à se refuser, et, dans cette +situation, l'esprit se trouve toujours allègre et dispos. Rawdon et +sa femme occupaient le plus bel appartement du plus bel hôtel de +Brighton; l'hôte, en leur présentant chaque plat, les saluait comme +ses plus gros consommateurs; Rawdon engloutissait ses dîners et son +vin avec un aplomb de magnat ou de prince russe. Des allures de grand +seigneur, des bottes et un costume irréprochables, de l'arrogance dans +la tournure, enfin une certaine rouerie, posent souvent beaucoup mieux +un homme que des fonds placés chez un banquier. + +Les deux couples ne pouvaient plus vivre l'un sans l'autre. Au bout de +deux ou trois jours, les messieurs organisèrent pour le soir une table +de piquet, tandis que leurs femmes se mettaient dans un coin à causer. +Les cartes avec George, le billard avec Joe Sedley, qui ne tarda pas +à arriver dans sa grande voiture découverte, aidèrent à combler les +vides de la bourse de Rawdon et lui procurèrent les avantages de cet +argent comptant, dont la disette met dans l'embarras les plus grands +génies eux-mêmes. + +Mais revenons à nos trois jeunes gens, qui s'en allaient au-devant de +_l'Éclair_. La voiture, d'une exactitude rigoureuse, était remplie à +l'intérieur et couverte au dehors d'êtres vivants. Le conducteur tira +de son cor ses modulations habituelles. _L'Éclair_ entra dans la rue +avec une rapidité digne de son nom et s'arrêta devant le bureau des +voitures. + +«Bravo! voilà Dobbin,» s'écria George enchanté de voir son vieil ami +perché sur l'impériale. + +Sa visite, différée de jour en jour, était impatiemment attendue. + +«Comment vous portez-vous, mon brave garçon? Vous êtes bien aimable +d'être venu. Emmy va être enchantée de vous voir,» dit Osborne donnant +une cordiale poignée de main à son ami quand celui-ci fut descendu +de son poste élevé. Puis, d'une voix plus basse: «M'apportez-vous des +nouvelles? Avez-vous été à Russell-Square? Que dit le père Rabat-joie? +ne me cachez rien.» + +La figure de Dobbin était pâle et grave. + +«J'ai vu votre père, répondit-il; comment va Amélia.... Mrs. George? +vous saurez toutes les nouvelles. Mais la plus grande de toutes, c'est +que.... + +--Vite, mon vieux camarade, dit George avec anxiété. + +--On nous envoie en Belgique; l'armée entière est commandée pour le +départ, le régiment des gardes comme les autres. Heavytop a ses accès +de goutte et enrage de ne pouvoir bouger. O'Dowd le remplace. Nous +nous embarquons à Chatham la semaine prochaine.» + +Ces nouvelles de guerre, tombant comme la foudre sur nos amants, les +plongèrent dans de sérieuses et tristes méditations. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +Où le capitaine fait preuve de diplomatie. + + +Qui pourra nous expliquer par quel mystère William Dobbin, qui, sur +les instances de ses parents, n'aurait fait aucune difficulté à aller +chercher sa cuisinière par la main pour l'épouser ensuite, et qui +était d'une humeur si indolente et si molle qu'en vue de son intérêt +personnel il n'eût pas trouvé le courage de traverser la rue, qui +pourra nous dire par quelle merveilleuse influence ce même Dobbin se +révéla tout à coup et à point nommé, dans la conduite des affaires de +George Osborne, comme le tacticien le plus actif, et montra au profit +de son ami l'habileté dont un diplomate consommé n'eût peut-être pas +été capable dans la poursuite de ses projets ambitieux? + +Pendant que George et sa femme étaient à Brighton, où ils s'enivraient +à longs traits des douceurs de la lune de miel, l'honnête William +restait à Londres en qualité de plénipotentiaire et avec mission de +faire toutes les démarches nécessitées par le mariage de son ami. Il +avait à voir le vieux Sedley, à le mettre de bonne humeur, à pousser +Joe à rejoindre son beau-frère, afin que l'éclat de sa position et +de son crédit comme receveur de Boggley-Wollah servît à couvrir le +désastre de son père, à faire tomber les préjugés du vieil Osborne +contre ce mariage en question, et à finir par l'apprendre au vieillard +en ménageant le plus possible son humeur irritable. + +Toutefois, avant de s'aventurer dans la maison d'Osborne avec les +nouvelles dont il était porteur, Dobbin réfléchit qu'il y aurait de la +politique de sa part à se créer des intelligences parmi les membres de +la famille, et à mettre au moins les dames de son côté. + +«Au fond du coeur, se disait-il, elles ne sauraient être fâchées de +tout ceci. Quelle femme a jamais été fâchée de voir entrer un peu de +roman dans un mariage? Il y aura bien sûr des larmes de répandues, +mais elles ne tarderont pas à se ranger du côté de leur frère; nous +serons trois alors à poursuivre le vieil Osborne dans ses derniers +retranchements.» + +Notre machiavélique capitaine se demandait ensuite à l'aide de quel +heureux stratagème il pourrait glisser en douceur, dans l'oreille des +demoiselles Osborne, le terrible secret de leur frère. + +Grâce à un interrogatoire préalable qu'il fit subir à sa mère sur +l'emploi de ses soirées, il se trouva bien vite au courant des salons +où il avait chance de rencontrer les soeurs de George. Malgré son +horreur pour les bals, horreur, hélas! partagée par plus d'un homme +sensé, il s'assura d'une invitation pour une soirée à laquelle +devaient assister les demoiselles qu'il cherchait. À peine arrivé, il +s'empressa de les faire danser à plusieurs reprises, se montra plein +de prévenances et de petits soins à leur égard, et poussa le courage +jusqu'à demander à miss Osborne quelques minutes d'entretien dans +la matinée du lendemain. C'était, dit-il, pour lui communiquer des +nouvelles de la dernière importance. + +Pourquoi cette jeune demoiselle se mit-elle à tressaillir de la sorte, +puis à regarder son cavalier, puis à baisser modestement les yeux vers +le sol, enfin à manquer de s'évanouir dans les bras de son danseur, +lorsque le capitaine lui écrasant maladroitement le pied, la rappela +fort à propos à un sentiment plus net de la réalité? Pourquoi, en un +mot, cette requête lui causa-t-elle une si vive agitation? Voilà un +mystère que jamais on ne pourra approfondir. On sait seulement que le +lendemain, quand le capitaine arriva à Russell-Square, Maria n'était +point au salon avec sa soeur, et que miss Wirt sortit sous prétexte +d'aller la chercher. Le capitaine et miss Osborne restèrent donc +en tête à tête. Un si profond silence régna d'abord, qu'on pouvait +très-distinctement entendre le tic tac de la pendule placée sur la +cheminée et représentant le sacrifice d'Iphigénie. + +«Quelle délicieuse soirée que celle d'hier! fit miss Osborne, comme +pour encourager son interlocuteur; vous voilà maintenant passé maître +à la danse, capitaine Dobbin. Vous avez pris des leçons, je gage, +continua-t-elle avec une aimable espièglerie. + +--Ah! je voudrais que vous me vissiez danser une bourrée écossaise +avec mistress _la major_ O'Dowd de notre régiment!... Et une gigue!... +avez-vous jamais vu danser une gigue? Mais qui ne danserait pas bien +avec vous, miss Osborne, vous qui dansez si bien? + +--La femme du major est-elle jeune et belle, capitaine? continua la +jolie questionneuse. C'est une bien terrible chose que d'être la femme +d'un soldat! Je m'étonne qu'on ait le coeur à la danse dans ces +temps de guerre! Si vous saviez, capitaine Dobbin, comme je tremble +quelquefois en pensant à notre cher George, aux dangers des pauvres +soldats! Y a-t-il beaucoup d'officiers mariés dans le ***e, capitaine +Dobbin? + +--Elle joue trop à cartes découvertes,» pensa miss Wirt en elle-même. + +Cette observation ne se place ici que comme parenthèse, et ne +s'entendit point à travers la fente de la porte, où la gouvernante la +murmura entre ses dents. + +«Un de nos jeunes officiers vient de se marier, dit Dobbin se +dirigeant vers son but; c'étaient d'anciennes affections, et les +jeunes gens sont pauvres comme des rats d'église. + +--Mais c'est charmant, mais c'est romantique,» s'écria miss Osborne, +comme le capitaine achevait ces mots: _anciennes affections_, _pauvres +comme des rats d'église_. + +Cette marque de sympathie l'encouragea. + +«C'est le plus beau garçon de notre régiment, continua-t-il; l'armée +entière ne compte pas dans ses rangs de plus brave et de plus brillant +officier. Et puis une femme accomplie! rien qu'à la voir, j'en suis +sûr, vous vous prendriez à l'aimer, miss Osborne.» + +La jeune demoiselle se crut à deux doigts du dénoûment. Il était bien +permis d'avoir cette pensée en présence de l'agitation nerveuse de +Dobbin se trahissant aux contractions de sa figure, au mouvement +saccadé de son large pied retombant en cadence sur le parquet, à +l'infatigable activité de ses mains à boutonner et à déboutonner son +habit, etc., etc. + +Miss Osborne supposa que la respiration avait manqué au capitaine, +et qu'il attendait que ses poumons se fussent remplis d'air pour lui +faire une confidence complète qu'elle se préparait à recevoir de grand +coeur. L'horloge de l'autel d'Iphigénie commença à sonner midi. Quand +les dernières vibrations eurent cessé d'agiter les rouages, miss +Osborne pensa qu'il était au moins une heure, tant lui paraissaient +longues les minutes qui tenaient en suspens son anxieuse curiosité. + +«Mais ce n'est pas en vue d'un mariage que je viens vous parler.... ou +plutôt c'est à propos d'un mariage.... c'est-à-dire.... je ne voudrais +pas vous laisser croire.... Enfin, ma chère miss Osborne, c'est de ce +cher George qu'il s'agit. + +--De George?» dit-elle d'un ton désappointé, qui excita l'hilarité de +Maria et de miss Wirt derrière la porte, et provoqua un sourire sur +les lèvres de ce traître de Dobbin; car il savait à quoi s'en tenir, +et plus d'une fois George lui avait dit en badinant: + +«Que diable, Dobbin, pourquoi ne prenez-vous pas la vieille Malcy? +vous n'avez qu'à la demander pour l'avoir. Je vous parie cent contre +deux qu'elle dira oui. + +--Eh! oui, de George, continua-t-il une fois lancé. Il s'est élevé une +querelle entre lui et M. Osborne; or, vous savez que je l'aime comme +un frère, ce cher George, et je voudrais faire en sorte d'étouffer +ce débat à sa naissance; nous allons partir pour l'étranger, miss +Osborne. Demain peut-être vont arriver les ordres d'embarquement; qui +oserait répondre des suites de la campagne? Allons, plus de calme, +miss Osborne, il faut au moins faire en sorte que le père et le fils +se séparent bons amis. + +--Mais il n'y a rien de grave, capitaine Dobbin; c'est une bouderie +comme il y en a si souvent entre eux, reprit la jeune demoiselle. +Nous attendons George d'un jour à l'autre. Ce qu'en disait son père, +c'était pour son bien. Il n'a qu'à revenir et il n'y paraîtra plus; +il n'y a pas jusqu'à cette chère Rhoda, qui ne soit prête, j'en suis +sûre, à lui pardonner. Les femmes, capitaine, ont toujours le pardon +trop facile. + +--Cela est vrai, surtout de vous, de votre coeur, dit Dobbin, avec la +plus noire perfidie. Aussi c'est un crime impardonnable à un homme +de causer de la peine à une femme. Vous, par exemple, que +deviendriez-vous si l'homme qui vous a juré sa foi vous était +infidèle? + +--Oh! alors, j'en mourrais! Je me précipiterais par la fenêtre! +j'avalerais du poison! je succomberais à l'excès de ma douleur! Oh! +oui, bien sûr, s'écria la sensible demoiselle, qui déjà avait vu +plusieurs amants lui échapper et n'en était pas moins vivante et +très-vivante. + +--Vous n'êtes pas la seule à penser de la sorte, continua Dobbin; il +y en a d'autres aussi sensibles que vous. Je ne parle point de +l'héritière des Indes, miss Osborne, mais d'une pauvre fille que +George a aimée autrefois, et qui, depuis son enfance, a fait de lui +l'unique objet de ses pensées. Je l'ai vue dans la misère, résignée à +son malheur, toujours pure, toujours irréprochable. Je vous parle de +miss Sedley. Ah! chère miss Osborne, votre coeur généreux peut-il +en vouloir à votre frère de lui avoir été fidèle? Un remords éternel +s'emparerait de lui, s'il délaissait cette pauvre fille. Ainsi, à +votre tour, aimez celle qui vous a toujours aimé.... Je viens de la +part de George vous dire qu'il se regarde lié envers elle par des +serments irrévocables, et vous prie, vous au moins, de vous rallier à +sa cause.» + +Quand M. Dobbin se sentait sous l'influence d'une forte émotion, il +éprouvait toujours quelque embarras à trouver ses premières paroles; +mais bientôt le reste suivait avec la plus grande volubilité, et, +à dire vrai, ce flux oratoire fit dans le cas présent une très-vive +impression sur la personne dont il devait gagner le suffrage. + +«Voici, dit-elle, qui est fort pénible et fort singulier. Refuser un +si brillant parti! En tout cas, capitaine Dobbin, George a trouvé en +vous un valeureux champion de sa cause. Pourquoi faut-il que tous +ces efforts soient en pure perte. Cependant, je vous le dis, +continua-t-elle après une pause, cette pauvre miss Sedley peut compter +sur mes sympathies les plus vraies et les plus sincères. Quant à ce +mariage, il ne nous a jamais paru bien sortable, bien qu'ici nous +ayons toujours témoigné à miss Sedley beaucoup d'affection, oh! oui, +beaucoup! mais jamais, j'en suis sûre, vous n'aurez le consentement de +mon père.... D'ailleurs une jeune fille bien élevée.... qui a de +bons principes, devrait.... George lui-même devrait n'y plus penser, +entendez-vous, mon cher capitaine Dobbin! + +--Un homme doit-il donc ne plus penser à la femme qu'il aimait du +moment où le malheur vient à la frapper? dit Dobbin en lui tendant +la main. Ah! chère miss Osborne, mes oreilles me trompent sans doute. +Aimez, aimez cette jeune fille, aimez-la tendrement. George ne peut +plus, il ne doit plus renoncer à elle. Croyez-vous qu'on renoncerait à +vous, si vous tombiez dans la pauvreté?» + +Cette adroite question impressionna vivement le coeur de miss Jane +Osborne. + +--J'ignore, capitaine, jusqu'à quel point, nous autres pauvres +filles, devons ajouter foi à toutes vos belles paroles, messieurs. La +tendresse des femmes les rend toujours trop confiantes, et vous n'en +profitez que pour nous abuser cruellement.» + +Dobbin sentit une pression non équivoque de la main de miss Osborne, +restée négligemment dans la sienne. Il fit un soubresaut sans savoir +où il en était, et les deux mains se trouvèrent séparées. + +«Nous des trompeurs! dit-il; non, chère miss Osborne, il n'en est +point ainsi de tous les hommes. Rayez d'abord votre frère de la liste. +George aimait et aime encore Amélia Sedley; tous les trésors de la +terre ne pourraient le décider à en épouser une autre. Serait-ce bien +vous qui lui conseilleriez de l'abandonner?» + +La réponse était difficile pour miss Jane, surtout avec ses vues +personnelles. Elle s'empressa de l'éluder: + +«Eh bien, alors, si vous n'êtes pas un trompeur, vous êtes au moins +très-romantique.» + +Le capitaine William laissa passer cette observation sans broncher +d'un pas, et lorsqu'enfin, à l'aide de nouveaux compliments, il pensa +miss Osborne assez préparée pour recevoir la grande nouvelle, il lui +glissa à l'oreille les paroles suivantes: + +«George Osborne ne peut plus désormais renoncer à Amélia, car ils sont +mariés.» + +Il entra alors dans le détail de toutes les circonstances que nous +connaissons déjà, et lui raconta comme quoi la pauvre petite serait +morte de chagrin, si son amant n'avait pas été fidèle à la foi jurée; +comme quoi le vieux Sedley avait refusé d'assister à ce mariage; comme +quoi Joe Sedley était venu de Cheltenham pour conduire la fiancée +à l'autel, et comme quoi les nouveaux époux étaient partis dans la +voiture à quatre chevaux de Joe, pour passer à Brighton leur lune de +miel; comme quoi enfin George comptait sur ses chères et excellentes +soeurs, sur ces coeurs de femmes si dévoués et si sincères, pour +réconcilier le père et le fils. Il termina en demandant à miss Osborne +la permission de venir la revoir encore, et la jeune demoiselle s'y +prêta avec un empressement des plus gracieux. + +Bien persuadé, et pour cause, que les nouvelles qu'il venait de +communiquer seraient, avant cinq minutes, portées à la connaissance +des autres dames, le capitaine Dobbin fit un profond salut et se +retira. + +À peine franchissait-il le seuil de la maison que miss Maria et miss +Wirt étaient déjà dans le salon auprès de miss Jane, qui les mettait +au courant de la surprenante nouvelle. Pour être juste à l'égard des +deux soeurs, nous devons dire que ni l'une ni l'autre ne se montra +bien courroucée. Un mariage par enlèvement plaît toujours par quelque +côté à de jeunes demoiselles, et Amélia avait presque fait des progrès +dans l'estime de ses belles-soeurs par le courage qu'elle avait +déployé en cette circonstance. Tandis que chacune disait son mot, et +que les conjectures allaient leur train sur ce que pourrait dire et +faire le père de George, le marteau retentit sur la porte comme le +tonnerre de la vengeance, et fit tressaillir les conjurées jusque dans +les plis de leurs robes. Voilà notre père, fut la pensée commune. Ce +n'était point lui, mais simplement M. Frédérick Bullock, qui arrivait +de la Cité au rendez-vous donné par ces dames pour les conduire à une +exposition d'horticulture. + +Le nouveau venu, comme on peut le penser, fut bien vite du secret. +Mais à cette nouvelle sa figure exprima une surprise bien différente +de la rêverie sentimentale qui se peignait dans les traits des deux +soeurs. M. Bullock, en homme d'affaires, en jeune associé d'une +riche maison, savait apprécier tout ce que vaut et tout ce que +peut l'argent; aussi ses petits yeux brillèrent d'une satisfaction +manifeste à cette révélation inattendue. Il regardait Maria en +souriant et calculait que par la folie de George elle allait lui +représenter trente mille livres de plus qu'il ne l'avait d'abord +évaluée! + +«Pardieu, Jane, dit-il en jetant un oeil de convoitise sur la soeur +aînée, comme si la cadette ne lui suffisait plus, Eels va s'arracher +les cheveux de vous avoir plantée là, car, savez-vous, vos actions +vont monter de trente mille livres, valeur vénale.» + +Les deux soeurs n'avaient pas jusqu'alors réfléchi à la question +d'argent, mais Fred Bullock revint sur ce sujet avec une humeur si +enjouée pendant tout le temps de cette excursion matinale, que peu à +peu elles finirent par grandir considérablement dans leur estime et +qu'elles étaient devenues à leurs yeux de fort grandes dames quand +elles rentrèrent pour le dîner. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +Où M. Osborne fait une rature sur la Bible de famille. + + +Après avoir pris ses précautions auprès des deux soeurs, Dobbin +s'empressa de se rendre dans la Cité: c'était là qu'il lui restait à +poursuivre sa tâche de médiateur dans sa partie la plus épineuse et +la plus difficile. La pensée de se trouver face à face avec le vieil +Osborne lui donnait la chair de poule, et plus d'une fois il songea +à laisser aux jeunes dames le soin de révéler à l'inexorable père +un secret que leur discrétion féminine ne pouvait leur permettre de +porter bien loin. Mais il avait promis à George de lui rendre compte +de la manière dont le vieil Osborne aurait reçu la nouvelle. Il partit +donc pour la Cité, où se trouvaient les bureaux de M. Osborne. Il eut +le soin, toutefois, de se faire précéder d'un billet pour le père de +George, lui demandant un entretien de quelques instants pour parler +avec lui des affaires de son fils. Le messager de Dobbin lui rapporta, +avec les compliments de M. Osborne, l'assurance que celui-ci aurait +grand plaisir à le voir sans plus tarder. + +Le capitaine entra dans les bureaux de M. Osborne avec une conscience +un peu troublée et la perspective d'une conversation désagréable +et orageuse. Sa démarche était chancelante, son air mal assuré. +Il traversa la première pièce, où trônait M. Chopper. Le commis de +confiance le regarda passer du haut de son tabouret avec une maligne +bonhomie qui acheva de décontenancer le pauvre capitaine. M. Chopper +cligna de l'oeil, secoua la tête et désigna du bout de sa plume la +porte du cabinet de son maître. + +«Entrez, le patron vous attend,» dit-il avec un ton de bonne humeur. + +Dobbin poussa la porte. Osborne se leva aussitôt, et lui donnant une +cordiale poignée de main: + +«Comment va la santé, mon cher?» lui dit-il. + +À cet accueil franc et amical, l'ambassadeur de George se sentit pris +de nouveaux remords et sa main resta insensible sous l'étreinte du +vieil Osborne. Sa conscience lui criait qu'il était le vrai coupable +dans tout ce qui venait de se passer. C'était lui qui avait ramené +George aux pieds d'Amélia; c'était lui qui avait approuvé, encouragé, +conduit tout ce mariage; et lorsqu'enfin il se présentait pour +dévoiler au père l'abîme où il avait poussé le fils, il trouvait +une figure riante, et s'entendait appeler _mon bon ami Dobbin_. Ah! +certes, il y avait bien là de quoi rougir et baisser la tête. + +Osborne avait l'intime conviction que Dobbin lui apportait la +soumission de son fils. Déjà, à l'arrivée du message qui annonçait +sa venue, M. Chopper et son patron, en causant de cette brouille +de famille, étaient tombés d'accord que George se rendait enfin aux +ordres paternels, et envoyait l'adhésion attendue depuis plusieurs +jours. + +«Dans peu vous verrez une fameuse noce,» disait M. Osborne avec un air +de triomphe à son commis; et en même temps il faisait claquer ses gros +doigts, et remuait les guinées confondues dans ses poches avec les +schellings. + +Lorsque Dobbin fut entré, Osborne, se prélassant dans son fauteuil, +continua avec une satisfaction toujours croissante à tirer de ses +poches un son métallique; pendant ce temps, le capitaine se tenait +pâle et silencieux sous ce regard où s'épanouissaient la sottise et la +présomption. + +«Quelle tournure de paysan pour un capitaine? pensait le vieil +Osborne. George aurait bien dû le dégrossir un peu et le styler aux +belles manières.» + +Dobbin finit par appeler tout son courage à son aide et prit le +premier la parole: + +«Monsieur, dit-il, les nouvelles dont je suis porteur sont de la plus +haute gravité. Je me suis rendu ce matin aux Horse-Guards, et notre +régiment recevra infailliblement son ordre de départ pour la Belgique +avant la fin de la semaine. Or, vous savez, monsieur, que nous ne +reviendrons ici qu'après une bataille qui pourra être fatale à plus +d'un parmi nous.» + +La figure d'Osborne prit une expression plus sérieuse. + +«Mon fils.... le régiment fera son devoir, j'en suis sûr, monsieur, +répondit-il. + +--Les français sont nombreux, continua Dobbin; il faudra encore du +temps aux troupes russes et autrichiennes pour arriver à notre aide: +le premier choc sera pour nous, monsieur, et comptez que Bonaparte +s'arrangera pour qu'il soit le plus rude possible. + +--Où voulez-vous en venir, Dobbin, dit son interlocuteur, mal à l'aise +et fronçant le sourcil. Ce ne sont pas ces damnés Français, j'imagine, +qui pourraient faire trembler un soldat des armées britanniques, +monsieur? + +--Certainement non, monsieur; mais j'ai seulement voulu vous dire +qu'en présence des périls nombreux et inévitables qui nous menacent, +vous feriez bien, monsieur, de passer l'éponge sur les petites +fâcheries qui peuvent exister entre vous et George, et de vous donner +la main, vous m'entendez? S'il lui arrivait quelque chose, ce serait +pour vous, j'en suis sûr, un sujet d'éternel regret de ne vous être +pas quittés bons amis.» + +En disant cela, le pauvre William Dobbin passait par les différentes +nuances du rouge pour arriver au violet. Il faisait intérieurement +son _mea culpa_ de toute cette malheureuse affaire; car, sans lui +peut-être, ce déchirement domestique n'aurait jamais eu lieu. Pourquoi +avoir tant pressé le mariage de George? Ne pouvait-il pas attendre +quelque temps? Amélia, délaissée par son fiancé, en eût conçu sans +doute une douleur mortelle; mais le temps, en grand médecin, aurait +peut-être fini par guérir les chagrins d'Amélia. Il fallait donc +s'en prendre à lui de ce mariage, de ses fâcheuses conséquences. Quel +mobile l'avait poussé à toutes ces démarches? Ah! c'est qu'il l'aimait +tant, qu'il ne pouvait souffrir de la voir malheureuse. Peut-être +aussi les tortures de l'incertitude étaient-elles si cuisantes à son +âme qu'il avait hâte de les étouffer. C'est ainsi qu'après un décès, +on se dépêche d'en finir avec les funérailles ou l'on devance le +moment du départ lorsqu'on doit quitter ceux qu'on aime. + +«Vous êtes un brave garçon, William, dit M. Osborne d'une voix +radoucie. George et moi nous ne pouvons nous quitter fâchés, c'est +impossible. Voyez-vous, dans ma tendresse pour lui j'ai fait tout ce +qui est au pouvoir d'un père. Il a eu de moi trois fois plus d'argent +que votre père, j'en suis sûr, ne vous en a jamais donné. Ce n'est +pas pour le lui reprocher si j'en parle, mais je ne saurais vous dire +toutes les préoccupations dont il a été sans cesse l'objet de ma part; +tout ce que j'ai dépensé pour lui de talent et d'énergie. Interrogez +Chopper, George lui-même, interrogez toute la Cité. Eh bien! quand je +lui propose un mariage à rendre jaloux les plus grands seigneurs de la +terre, pour la première chose que je lui demande il me refuse; +dites, monsieur Dobbin, les torts sont-ils de mon côté? La brouille +vient-elle de mon fait? Ce que je veux, n'est-ce pas son bien? son +bien en vue duquel je travaille comme un galérien depuis sa naissance? +Non, non, personne ne pourra dire que c'est l'égoïsme qui me pousse. +Qu'il revienne, et voilà ma main, je lui promets oubli et pardon. +Quant à se marier maintenant, il ne peut en être question, il fera +sa paix avec miss Swartz, et plus tard on avisera au mariage. À son +retour, avec le grade de colonel, car il sera colonel, morbleu! s'il +ne lui faut que des écus pour cela. Enfin je suis bien aise que +vous l'ayez ramené à de bons sentiments. C'est à vous que j'en suis +redevable, Dobbin, je le sais. Vous avez déjà été son Mentor en plus +d'une occasion. Qu'il revienne donc, et il trouvera de l'indulgence. +Son couvert sera mis ce soir à Russell-Square pour le dîner, même +heure, même rue, même numéro. Il se trouvera en face d'un cuisseau de +chevreuil et à l'abri de toutes récriminations.» + +Ces paroles confiantes et affectueuses émurent vivement le coeur +de Dobbin. Plus l'entretien prenait cette tournure, plus une voix +intérieure l'accusait de la plus noire des trahisons. + +«Monsieur, dit-il enfin, vous vous abusez, je crois; je puis même vous +affirmer que George a trop de noblesse dans l'âme pour s'abaisser à +un mariage d'argent, et quand à une menace d'exhérédation en cas +de désobéissance, elle n'aurait d'autre résultat que d'amener une +résistance plus formelle de sa part. + +--Que diable, monsieur, prenez-vous pour une menace l'offre de huit à +dix mille livres de rente? dit le vieil Osborne dans un accès de belle +humeur. Si miss Swartz voulait de moi, je lui dirais de suite: «Me +voilà.» Pour une nuance de peau un peu plus ou un peu moins claire, +faut-il donc faire le dégoûté?» + +Le vieux marchand, charmé de sa plaisanterie, poussa un grognement +expressif accompagné de gros éclats de rire. + +«Vous oubliez, monsieur, les engagements antérieurs du capitaine +Osborne, dit son ambassadeur avec gravité. + +--Qu'est-ce à dire, monsieur, de quels engagements venez-vous +nous parler? continua M. Osborne, dont la colère et la surprise, +s'éveillant à cette pensée subite, firent pressentir les plus +terribles éclats. Vous ne voulez pas dire, j'imagine, que mon fils est +assez misérablement fou pour se sentir encore épris de la fille d'un +escroc et d'un banqueroutier? Vous n'êtes pas venu, ici, je suppose, +pour me faire entrevoir son intention de l'épouser. L'épouser? une +belle fin qu'il ferait là. Mon fils, mon sang s'allier à la fille d'un +gueux, d'un mendiant! Il peut bien aller au diable, si jamais il lui +prend fantaisie pareille. Je lui conseille alors d'acheter un balai +et de se faite boueux. Oh! je me la rappelle bien, toujours autour de +lui, avec ses agaceries et ses oeillades. C'était un manége combiné, +j'en suis sûr, avec son vieux coquin de père. + +--M. Sedley a été un de vos bons amis, fit Dobbin, l'arrêtant tout +court et charmé de trouver un prétexte pour se mettre en colère. Il +fut un temps où vous saviez lui donner d'autres noms que ceux d'escroc +et de coquin. Qui plus que vous, d'ailleurs, a travaillé à cette +alliance? George n'a pas le droit de jouer ainsi à pile ou face +avec... + +--Pile ou face! pile ou face! hurla le vieil Osborne. Ah çà! le diable +m'emporte, ce sont les mêmes mots que mon gentilhomme de fils m'a +jetés à la figure, il y a eu jeudi quinze jours, quand il faisait +son rodomont, qu'il me menaçait de l'armée britannique et voulait +en remontrer à son père. C'est donc vous qui l'avez poussé à cette +rébellion? Je le vois maintenant, capitaine, et vous en remercie; mais +apprenez que je n'ai que faire de mendiants dans ma famille. Grand +merci encore une fois, capitaine! Épouser cette fille, et pourquoi +donc, s'il vous plaît? Croyez-vous donc qu'il ne puisse avoir ses +faveurs à meilleur marché? + +--Monsieur, dit Dobbin rouge de colère et mettant de côté tout +ménagement, je ne permettrai à personne de tenir de pareils propos en +ma présence, et à vous encore moins qu'à tout autre. + +--C'est donc, maintenant un cartel? Alors je vais sonner pour qu'on +nous apporte des pistolets pour deux. M. George vous a envoyé ici pour +insulter son père, sans doute, dit Osborne en sautant sur le cordon de +la sonnette. + +--M. Osborne, dit Dobbin d'une voix étouffée, c'est vous qui insultez +la plus douce créature que Dieu ait mise sur la terre. Vous feriez, +mieux, monsieur, de la ménager, car c'est la femme de votre fils.» + +À ces mots, Dobbin sortit, sentant qu'il n'avait rien à ajouter, et +Osborne retomba sur son fauteuil en jetant autour de lui un regard +furieux et sauvage. Un commis accourut au bruit de la sonnette, et +Dobbin était à peine au bas de l'escalier, qu'il vit descendre à +toutes jambes M. Chopper, le principal employé, courant après lui nu +tête et hors d'haleine. + +«Pour l'amour de Dieu, qu'y a-t-il? demanda M. Chopper, en saisissant +le capitaine par la basque de son habit. Le patron est en état de +convulsion. Qu'a fait M. George, capitaine Dobbin? + +--Il a épousé miss Sedley depuis cinq jours, répondit Dobbin; j'étais +son garçon d'honneur, M. Chopper, et vous serez toujours du nombre de +ses amis.» + +Le vieux commis branla la tête. + +«Cela va mal, cela va mal, capitaine. Le patron sera inflexible.» + +Dobbin, après avoir prié Chopper de venir à son hôtel l'informer +de tout ce qu'il pourrait apprendre sur cette affaire, se dirigea +tristement vers son quartier, sans apercevoir dans l'avenir des +consolations pour le passé. + +À l'heure du dîner, la famille de Russell-Square trouva ce jour-là +dans la salle à manger son chef assis à sa place ordinaire, mais +l'expression sombre et triste de sa figure fit régner un morne silence +parmi les convives. Les demoiselles Osborne et M. Bullock, qui était +du dîner, virent bien vite que le père de George était déjà au courant +de la grande nouvelle. Ses traits soucieux et moroses comprimaient la +joie intérieure de M. Bullock, réduisaient au silence son amabilité +et glaçaient sa belle humeur. Il redoublait toutefois d'attentions et +d'égards pour miss Maria, à côté de laquelle il était assis, et pour +sa soeur, qui présidait au haut bout de la table. + +Miss Wirt, en conséquence, se trouvait isolée à sa place; il y avait +une place vide entre elle et miss Jane Osborne, occupée par le couvert +de George que l'on continuait à mettre en attendant le retour de +l'enfant prodigue. Rien ne troubla la monotonie et le silence de +ce repas, si ce n'est les confidences langoureuses du souriant M. +Frédérick et le bruit heurté de la vaisselle et des porcelaines. + +Les valets entraient et sortaient sur la pointe du pied; on eût dit à +leur air des pleureurs aux funérailles. Le cuisseau de chevreuil +dont Osborne avait parlé à Dobbin, fut découpé par lui dans un morne +silence; il laissa enlever son assiette sans avoir presque touché à +son morceau. Mais en revanche, il buvait beaucoup et le sommelier ne +faisait que remplir son verre. + +Enfin, vers la fin du dîner, ses yeux firent le tour de la table et +se fixèrent un moment sur le couvert destiné à George; il fit un geste +avec l'index de sa main gauche comme pour le désigner aux domestiques; +ses filles regardaient sans comprendre, et les domestiques ne +s'expliquaient pas davantage le sens de cet ordre silencieux. + +«Enlevez cette assiette,» dit enfin M. Osborne, en se levant avec un +jurement. + +Et repoussant sa chaise du pied, il alla s'enfermer dans sa chambre. + +Derrière la salle à manger se trouvait la pièce servant de cabinet +à M. Osborne. C'était là le sanctuaire du maître de la maison. M. +Osborne s'y retirait le dimanche matin quand il ne voulait pas aller +à l'église, et y lisait son journal, étendu sur son grand fauteuil +de maroquin rouge. Deux corps de bibliothèque vitrés renfermaient les +ouvrages les plus connus, reliés en veau et dorés sur tranches. Du +1er janvier au 31 décembre, jamais une main profane ne dérangeait les +livres de leurs rayons. Aucun des membres de la famille n'aurait osé, +pour tout l'or du monde, y toucher du bout du doigt. Quelquefois le +dimanche soir, lorsqu'il n'y avait eu personne à dîner, on tirait de +leur coin la grande Bible rouge et le livre de prières placé à côté +d'un exemplaire du _Dictionnaire de la Pairie_. Les domestiques +étaient appelés dans la salle à manger, et Osborne, d'une voix aigre, +et emphatique, procédait devant la famille assemblée à la lecture du +service du soir. + +Enfants ou serviteurs, personne n'entrait dans cette pièce sans un +certain frisson d'épouvante. C'était là que M. Osborne révisait les +comptes du majordome et examinait le livret du sommelier. Des fenêtres +de son cabinet, qui avaient vue sur une cour bien sablée et à l'aide +d'une sonnette qui le mettait en communication avec l'écurie, il +donnait ses ordres au cocher et le poursuivait de ses jurements. +Quatre fois par an, miss Wirt entrait dans cette pièce pour toucher +ses appointements, et les demoiselles Osborne y allaient aussi +recevoir leur pension trimestrielle. Plus d'une fois, dans son +enfance, George y avait été fouetté, tandis que sa mère, tout en émoi, +comptait sur le palier les coups du martinet. Jamais ces corrections +n'avaient arraché un cri au bambin. La pauvre femme le caressait et +l'embrassait en secret après le supplice et lui donnait de l'argent +pour le consoler. + +Au-dessus de la cheminée s'élevait un tableau de famille qu'on avait +transporté à cette place depuis la mort de Mrs. Osborne. On y voyait +George sur un poney; sa soeur aînée tenait un gros bouquet à la +main, et sa cadette se cachait dans les jupes de sa mère. Tous ces +personnages avaient des roses sur les joues, des cerises sur les +lèvres, et se renvoyaient de l'un à l'autre le sourire traditionnel +des portraits de famille. Depuis longtemps la pauvre mère était +descendue dans le tombeau; depuis longtemps aussi on l'avait oubliée. +Frère et soeurs, chacun allait de son côté, et bien que membres de la +famille, ils étaient comme étrangers dans leurs rapports. Au bout de +quelque vingtaine d'années, quand les personnages représentés sur +des toiles ont atteint un certain âge, quelle amère épigramme ne +trouve-t-on pas dans ces tableaux de famille! Que reste-t-il souvent +de ces sourires menteurs, de tout ce fard sentimental? Le portrait +en pied d'Osborne, de son encrier d'argent massif, de son fauteuil de +cuir, avaient pris la place d'honneur occupée jadis, dans la salle à +manger, par cette grande toile de famille. + +Lorsque le vieil Osborne se fut retiré dans son cabinet, le reste +des convives, fort soulagé par son départ et celui des domestiques, +s'entretint à voix basse d'une manière fort animée. Les demoiselles +montèrent ensuite à l'étage supérieur, où M. Bullock les accompagna +sur la pointe des pieds. Il n'avait pas eu le courage de rester seul +à vider des bouteilles, et surtout dans le voisinage du cabinet où le +terrible vieillard s'était enfermé. + +Il faisait nuit depuis une heure environ, lorsque le sommelier, ne +recevant point d'ordres, s'aventura à frapper à la porte du cabinet, +pour donner à M. Osborne de la lumière et le thé. Le maître de la +maison, assis dans son fauteuil, paraissait tout occupé de la lecture +du journal. Quand le domestique eut placé devant son maître la bougie +et le plateau, il se releva, et M. Osborne alla fermer la porte au +verrou. Il n'y avait plus à s'y méprendre! une vague terreur répandue +dans la maison faisait pressentir une grande catastrophe suspendue sur +la tête de George et prête à le frapper d'un coup terrible. + +Un des tiroirs du grand bureau en acajou de M. Osborne était +spécialement affecté aux papiers concernant son fils. Là se trouvait +réuni tout ce qui se rattachait à lui depuis son enfance. La étaient +les prix qu'il avait remportés, les albums qu'il avait faits en +collaboration de son maître, ses premières lettres avec leurs jambages +indécis et vacillants: en général il y présentait ses tendresses à son +papa et à sa maman suivies de requête pour avoir des gâteaux. Son +cher parrain Sedley y était nommé plus d'une fois. Les malédictions se +pressaient sur les lèvres livides du vieil Osborne; un ressentiment, +une haine implacable torturaient son coeur toutes les fois que ce nom +lui apparaissait au milieu de tous ces papiers. Ils étaient arrangés, +étiquetés et liés ensemble avec un ruban rouge. On lisait sur l'un: +_Lettre de George, qui demande 5 schellings, 23 avril 18.... Répondu +le 25 avril_. Sur une autre: _De George, pour un poney, 13...._ et +ainsi de suite. Dans un autre paquet on trouvait: _Note du docteur +Swishtail...._ _Notes acquittées du tailleur de George...._ _Billets +tirés sur moi par G. Osborne, juin_, etc. Puis venaient les lettres +écrites de l'Inde, les lettres de son correspondant, les journaux +contenant sa nomination au grade de lieutenant; il s'y trouvait aussi +un fouet avec lequel George avait joué étant enfant, et dans un papier +un médaillon renfermant une boucle de ses cheveux, bijou qui n'avait +point quitté sa mère. + +Ce malheureux père passa plusieurs heures à prendre et à contempler +ces souvenirs l'un après l'autre et à méditer sur le passé. Tout était +là, vanités, ambitions, espérances, qui jadis avaient fait battre +son coeur. N'avait-il pas placé tout son orgueil dans son fils? Comme +enfant, en vit-on jamais un plus beau? Chacun le disait digne du sang +d'un grand seigneur. Une princesse royale l'avait remarqué parmi tous +les autres et demandé son nom. Quel bourgeois de Londres eût pu à plus +juste titre être fier de sa progéniture? Aussi quel fils de prince +était l'objet de plus de gâteries et de soins? + +À l'école, George avait toujours des schellings neufs à distribuer +à ses camarades. Quand George fut sur le point de partir avec son +régiment pour le Canada, son père avait donné à tous les officiers +un dîner qui n'eût pas été indigne de l'héritier de la couronne. +L'avait-on jamais vu refuser aucune lettre de change tirée par George? +Il les payait toujours sans la moindre observation. Plus d'un général +de l'armée pouvait lui envier ses chevaux de selle. À propos des +moindres circonstances, le passé de cet enfant de prédilection se +présentait à son esprit. Il le voyait encore après dîner traînant sa +chaise à côté de son père pour vider son verre avec la dignité d'un +lord; il le voyait à Brighton, sur son poney, sautant la haie comme le +meilleur cavalier, et encore le jour où il avait été présenté au petit +lever du prince régent, et où dans tout Saint-James on n'aurait pu +trouver un plus brillant militaire; tous ces rêves, tout cet +édifice de grandeur s'écroulait par son mariage avec la fille d'un +banqueroutier, par sa désertion devant le devoir et la fortune. Ô +honte! ô désespoir! ô tortures d'une âme déchirée dans ses ambitions +et ses tendresses! Quelle blessure et quel outrage pour la vanité et +les affections de ce vieux sectateur du monde et de ses pompes! + +Après un examen minutieux de tous ces papiers, poursuivi au milieu des +souffrances que cause cette affliction sans espoir réservée aux âmes +dont le bonheur doit se borner désormais à un amer retour sur le +passé, le père de George tira tous ces objets du tiroir où il les +tenait depuis si longtemps, les enferma dans son secrétaire, après les +avoir entourés d'un ruban sur lequel il apposa son sceau. Il ouvrit +ensuite la bibliothèque, prit la grande Bible rouge si rarement +ouverte et toute resplendissante de dorures. Sur le frontispice, on +voyait le sacrifice d'Abraham. Suivant l'usage, M. Osborne avait écrit +à la première page, d'une écriture boiteuse, la date de son mariage, +de la mort de sa femme, de la naissance de ses enfants, avec leurs +prénoms: Jane venait la première, ensuite George Sedley Osborne, puis +Maria Frances; le jour de leur baptême se trouvait aussi indiqué. + +M. Osborne prit une plume, la passa soigneusement sur les noms de +George. + +Puis, quand la page fut sèche, il remit la volume à la place où +il l'avait pris. Dans un autre tiroir où il serrait ses papiers +personnels, il tira une autre pièce écrite, la lut, la chiffonna, +l'alluma à l'une des bougies et la regarda brûler dans le foyer: +c'était son testament. Quand il ne resta plus que des cendres, il +s'assit, écrivit une lettre, sonna son domestique et la lui remit +avec ordre de la porter à son adresse dans la matinée. Il faisait jour +quand il alla se mettre au lit. Toute la maison brillait des premiers +feux du soleil. Les oiseaux gazouillaient sous les frais ombrages de +Russell-Square. + + + +Désireux de se faire le plus de recrues possible parmi les gens de la +maison Osborne et d'assurer à George leurs bonnes dispositions pour +l'heure de l'adversité, William Dobbin, qui connaissait la puissance +de la bonne chère et du bon vin sur l'âme humaine, écrivit à sa +rentrée à l'hôtel la lettre la plus aimable à Thomas Chopper, esquire, +avec prière d'accepter à dîner pour le lendemain, chez Slaughter. +Le billet parvint à M. Chopper avant son départ de la Cité, et il +répondit aussitôt: + +«M. Chopper présente ses respectueux compliments au capitaine Dobbin, +et aura l'honneur et le plaisir d'être exact au rendez-vous.» + +L'invitation et le brouillon de la réponse furent montrés à mistress +Chopper et à ses filles, lorsque le brave commis revint de son bureau. +La famille, assise autour de la table pour le thé, n'en finissait +point de s'extasier sur les gens de guerre et les grands seigneurs du +royaume britannique. Quand les filles eurent été se mettre au lit, M. +Chopper et sa femme s'entretinrent des singuliers événements qui se +passaient dans la famille de leur patron. Jamais le commis n'avait vu +son maître si ému que ce jour-là. Après le départ du capitaine Dobbin, +lorsque M. Chopper était accouru auprès du père, la figure cramoisie +et en proie à un tremblement nerveux, lui indiquèrent assez que +quelque scène violente avait dû avoir lieu entre M. Osborne et le +jeune capitaine. Chopper avait reçu l'ordre de faire le relevé des +sommes comptées au capitaine Osborne dans le cours des trois dernières +années. + +«Et il a mené l'argent grand train,» disait le principal commis, plein +de respect pour son vieux maître et d'admiration pour son fils qui +savait si généreusement faire rouler les guinées. + +Le sommeil du commis fut sans contredit beaucoup plus profond et +beaucoup plus calme que celui de son patron. Il embrassa ses enfants +après avoir déjeuné du meilleur appétit du monde, bien que, pour lui, +les douceurs de la vie se bornassent à mêler un peu de cassonade à la +coupe de la vie; il partit pour son bureau dans son plus bel habit des +dimanches et avec sa chemise à jabot, en promettant à sa femme, +ravie d'admiration pour sa tournure, de ne point abuser du porto du +capitaine Dobbin. + +L'extérieur de M. Osborne, lorsqu'il arriva à son heure ordinaire, +frappa de surprise tous ses employés; il paraissait pâle et défait. +À midi arriva M. Higgs, homme d'affaires avec lequel il avait +rendez-vous. M. Higgs fut introduit dans le cabinet du patron et y +resta plus d'une heure enfermé avec lui. Dans l'intervalle, M. Chopper +reçut un billet du capitaine Dobbin avec un pli pour M. Osborne, +auquel le commis s'empressa d'aller le remettre. Quelque temps après, +M. Chopper et M. Birch, le second employé, furent appelés pour donner +leurs signatures. + +«C'est un nouveau testament que je viens de faire,» dit M. Osborne. + +Ses deux employés signèrent comme témoins. Pas un mot ne fut prononcé. +M. Higgs en traversant l'antichambre avait une figure grave et +sérieuse; il jeta un coup d'oeil sur M. Chopper, mais on n'échangea +aucune parole. Le reste du jour, M. Osborne se montra bienveillant et +affable, à la grande surprise de ceux qui avaient mal auguré de +ses sinistres allures; il ne dit de sottises à personne, et on ne +l'entendit point jurer. Il quitta son bureau de bonne heure, mais +avant de partir il appela son principal commis; il lui fit des +recommandations générales, puis, après quelque hésitation, il lui +demanda s'il pensait que le capitaine Dobbin fût à la ville. + +Chopper dit qu'il le pensait. Du reste, tous deux savaient +parfaitement à quoi s'en tenir. + +Osborne chargea alors son commis d'une lettre pour cet officier, en +priant M. Chopper de la remettre le plus tôt possible à Dobbin en +personne. + +«Et maintenant, mon cher Chopper, dit-il en prenant son chapeau, et +avec une singulière expression dans la figure, je me sens bien mieux +dans mon assiette.» + +À deux heures, probablement d'après un rendez-vous convenu, M. +Frédérick Bullock vint le prendre, et ils sortirent ensemble. + +Le colonel du ***e régiment dont faisaient partie les compagnies +de MM. Dobbin et Osborne était un vieux général qui avait fait ses +premières armes sous Wolf, à Québec, et que son âge et sa faiblesse +avaient mis depuis longtemps hors d'état de commander. Il prenait +toutefois un vif intérêt au régiment dont il était le chef nominal et +recevait de temps à autre, à sa table, quelques jeunes sous-officiers. +Le capitaine Dobbin était l'un des privilégiés du vieux général. +Dobbin connaissait assez la littérature de sa profession pour savoir +qui était le grand Frédéric et l'impératrice Marie-Thérèse; il était +même en mesure, à propos des guerres de ces souverains, de discuter +avec le vieux général, assez indifférent aux victoires contemporaines +et admirateur exclusif des tacticiens du dernier siècle. + +Cet officier supérieur envoya à Dobbin une invitation à déjeuner le +matin même où M. Osborne avait changé son testament et où M. Chopper +avait mis sa chemise à jabot. Il apprit, au moins deux jours plus tôt, +à son jeune favori l'ordre de départ, attendu depuis si longtemps par +le régiment. Avant la fin de la semaine, les cadres étant portés +au complet, les troupes devaient commencer à s'embarquer. Le vieux +général espérait que les hommes qui l'avaient aidé à battre Montcalm +au Canada et à mettre en déroute M. Washington, à Long-Island, +soutiendraient leur réputation traditionnelle sur les champs de +bataille des Pays-Bas, illustrés déjà par tant de trophées. + +«Ainsi, mon bon ami, si vous avez quelque affaire qui vous remue par +là, dit le vieux général en prenant une prise de tabac de ses doigts +décharnés et en montrant du doigt la place où, sous sa robe de +chambre, son coeur ne donnait plus que de faibles battements, si vous +avez quelque Philis à consoler, à dire adieu à papa et à maman, à +mettre en ordre votre testament, faites au plus vite; il n'y a pas de +temps à perdre.» + +Là dessus, le vieux général tendit un doigt à son jeune ami, et de sa +tête poudrée et portant une queue lui fit un amical salut. Puis, quand +la porte se fut refermée sur Dobbin, le vieux guerrier se mit à écrire +un poulet dans un français dont il était très-fier, et mit l'adresse à +Mlle Aménaïde, du théâtre de Sa Majesté. + +En apprenant ces nouvelles, Dobbin sentit son âme s'assombrir; il +pensa à ses amis de Brighton. Il se fit un reproche de ce qu'Amélia +venait toujours la première à sa pensée, avant qui que ce fût, avant +père et mère, soeurs et devoirs; dès son réveil, pendant la nuit, +tout le long de la journée, il avait toujours son image présente +à l'esprit. De retour à son hôtel, il envoya à M. Osborne un petit +billet où il l'instruisait des renseignements qu'il venait de +recueillir, espérant l'ébranler par là et amener une réconciliation +entre George et son père. + +Ce billet, apporté par le même messager chargé la veille de +l'invitation à dîner pour Chopper, alarma beaucoup ce digne employé. +Le billet était à son adresse, et, en déchirant l'enveloppe, il +tremblait d'y voir remis le dîner pour lequel il avait fait de +si grands frais de toilette; il éprouva un grand soulagement en +s'assurant que ce pli n'avait d'autre objet que de lui rappeler le +rendez-vous qu'il n'avait pas oublié. + +«Je vous attends à cinq heures et demie,» lui écrivait le capitaine +Dobbin. + +Chopper était sans doute fort attaché à son patron; mais, que +voulez-vous! un bon dîner passait pour lui avant toute autre +considération. + +La communication du général à Dobbin n'avait rien de confidentiel. +Celui-ci se trouvait donc parfaitement autorisé à la répéter aux +autres officiers qu'il pourrait rencontrer dans le cours de ses +pérégrinations. Le premier qui s'offrit à lui fut le jeune enseigne +Stubble qui, n'écoutant que son ardeur belliqueuse, alla sur-le-champ +choisir une épée neuve chez l'armurier. Cet officier avait dix-sept +ans environ, soixante-six pouces de haut et une constitution déjà +débilitée par l'abus prématuré du brandy et de l'eau, mais du reste +un courage indomptable et un coeur de lion. Il pesa, plia, essaya la +lame, avec laquelle il pensait tailler des croupières aux Français, +faisant des _hop là!_ et frappant de son petit pied avec une énergie +furibonde. Il porta deux ou trois bottes au capitaine Dobbin, qui les +para en riant avec sa canne de bambou. + +M. Stubble, à en juger par sa haute stature et sa maigreur, avait sa +place marquée parmi les voltigeurs. L'enseigne Spooney, au contraire, +un gros et gras garçon, était du nombre des grenadiers du capitaine +Dobbin. Ce dernier s'occupait à essayer un gros chapeau à poils +tout neuf, sous lequel il avait l'air bien plus farouche que ne +le comportait son âge. Ces deux jeunes gens s'étaient rendus chez +Slaughter, où, après avoir ordonné un dîner splendide, ils se mirent +à écrire des lettres pour consoler leurs excellents parents. Dans ces +lettres, il y avait beaucoup de sentiment, beaucoup de tendresse, +un peu d'esprit et des fautes d'orthographe. À cette époque, que de +coeurs, en Angleterre, palpitaient d'inquiétude et de crainte! Plus +d'une mère dans la solitude secrète du foyer se livrait aux larmes et +à la prière. + +Le jeune Stubble, à l'une des tables du café de Slaughter, était +dans le feu de la composition; les larmes lui coulant le long du nez +finissaient par inonder son papier: le pauvre garçon pensait à sa mère +que peut-être il ne reverrait plus. Dobbin, de son côté, se disposa +à écrire une lettre à George Osborne, puis il changea d'avis et ferma +son portefeuille. + +«À quoi bon? dit-il, laissons-leur encore une nuit de calme et de +bonheur. J'irai voir demain mes parents de grand matin, et puis je +partirai dans la journée pour Brighton.» + +Cette résolution prise, il se leva et, se dirigeant vers Stubble, +il lui posa la main sur l'épaule; il dit à son jeune camarade qu'il +devrait renoncer au brandy et à l'eau, et qu'alors il deviendrait un +bon soldat comme il avait été jusqu'ici un loyal et excellent garçon. +Les yeux du jeune Stubble brillèrent de reconnaissance pour ces +paroles bienveillantes. Au régiment, Dobbin était l'objet de la plus +haute considération; on le tenait pour l'officier le plus habile et le +mieux entendu. + +«M. Dobbin, dit-il en essuyant une larme du revers de sa main, voilà +précisément ce que j'étais en train de _lui_ promettre quand vous +m'avez frappé sur l'épaule. C'est que, voyez-vous, capitaine, _elle_ +est _diablement_ bonne pour moi.» + +Les cascades se remirent alors à couler de plus belle, et nous +n'oserions pas affirmer que les yeux du tendre Dobbin ne finirent pas +aussi par s'humecter. + +Les deux enseignes, le capitaine et M. Chopper dînèrent à la même +table, dans le même cabinet. Chopper remit à Dobbin une lettre de la +part de M. Osborne. Celui-ci présentait brièvement ses compliments au +capitaine Dobbin, et le priait de faire parvenir la lettre incluse au +capitaine George Osborne. Chopper n'en savait pas plus long. Il donna +quelques indications sur la manière d'être de M. Osborne, parla de son +entrevue avec son homme d'affaires, de sa politesse inaccoutumée +avec tout le monde, et se perdit en commentaires et en conjectures. +À chaque verre il devenait de plus en plus confus et finit par n'être +plus du tout intelligible. Enfin, à une heure avancée, le capitaine +Dobbin fit entrer son convive dans un fiacre. M. Chopper se trouvait +dans un état de titubation complète et jurait au milieu de hoquets +redoublés, qu'il était l'ami du capitaine, à la vie, à la mort. + +Ainsi que nous l'avons vu, le capitaine Dobbin, en prenant congé +de miss Osborne, lui avait demandé la permission de se présenter +de nouveau. Le jour suivant, cette jeune demoiselle passa plusieurs +heures à l'attendre, et Dobbin ne vint pas. Peut-être, s'il eût fait +cette visite, s'il eût adressé la question pour laquelle elle tenait +sa réponse toute prête, peut-être alors, disons-nous, prenant en main +la cause de son frère, miss Jane eût-elle réussi à réconcilier George +avec un père irrité. Mais son attente fut aussi vaine que celle de ma +soeur Anne. Dobbin avait à mettre en règle ses propres affaires; il +avait à consoler ses parents, puis à s'embarquer sur _l'Éclair_ pour +aller retrouver ses amis à Brighton. + +Dans la journée, miss Osborne entendit son père donner l'ordre de +fermer la porte à cet intrigant de capitaine Dobbin, qui se mêlait de +tout ce qui ne le regardait pas. Cette parole fit tomber les secrètes +espérances de la demoiselle. + +M. Frédérick Bullock, d'une exactitude scrupuleuse, se montra fort +tendre pour Maria, fort empressé pour l'infortuné père. M. Osborne +répétait bien haut qu'il se sentait bien plus à son aise; mais les +moyens qu'il avait pris pour cela paraissaient manquer complétement +leur but, et il était visiblement affecté des événements accomplis +dans le cours des deux derniers jours. + + + + +CHAPITRE XXV. + +Où nos principaux personnages se décident à quitter Brighton. + + +Dès son arrivée à Brighton, Dobbin fut conduit auprès des dames, +à l'hôtel de _la Marine_. Jamais ce jeune officier ne se montra si +jovial et si causeur, tant il faisait chaque jour de progrès dans +l'art profond d'une hypocrite diplomatie. Il ne laissa rien paraître +des sentiments qui l'agitaient pour mieux étudier mistress George +Osborne dans sa nouvelle condition. Il ne voulait pas non plus qu'on +pût s'apercevoir des appréhensions et des craintes que lui donnaient +les mauvaises nouvelles dont il était porteur, et qui n'auraient pas +manqué d'avoir sur Amélia le plus mauvais effet. + +«Mon opinion, mon cher George, avait-il dit à ce dernier, mon +opinion est que l'empereur des Français va nous tomber sur les bras, +infanterie et cavalerie, avant trois semaines d'ici, et qu'entre le +duc et lui il va y avoir une danse auprès de laquelle les guerres de +la Péninsule ne sont que des jeux d'enfants. Mais c'est inutile à dire +à mistress Osborne, savez-vous bien? Après tout, nous pourrions bien +être dispensés de mettre la main à la pâte, et alors notre promenade +en Belgique se terminerait par une simple occupation militaire. +C'est une opinion, du reste, assez généralement répandue, et c'est à +Bruxelles une procession de beau monde et de dames à la mode.» + +Il fut, en conséquence, arrêté entre les deux amis que l'expédition +de l'armée anglaise en Belgique serait présentée à Amélia sous les +couleurs les plus rassurantes. + +Les conjurés d'accord, l'hypocrite Dobbin s'avança vers mistress +George Osborne avec un air de complet contentement; il lui commença +deux ou trois compliments sur les joies matrimoniales, et resta en +chemin d'une façon assez gauche, nous devons l'avouer, malgré l'estime +que nous avons pour notre ami. + +La conversation tomba ensuite sur Brighton, l'air de la mer, les +plaisirs de l'endroit, les beautés de la route, la douceur des +coussins et la rapidité des chevaux de _l'Éclair_. Amélia ouvrait de +grands yeux; Rebecca paraissait beaucoup se divertir et observait le +capitaine comme tous ceux avec qui elle se trouvait en rapport. + +La petite Amélia, pour le dire en passant, n'avait pas ce qu'on +appelle des regards prévenus pour l'ami de son mari, le capitaine +Dobbin. Il bégayait, était un peu bonasse, un peu timide, fort +emprunté et fort maladroit. Elle lui savait gré de son attachement +pour George, sans toutefois lui en faire un trop grand mérite; +d'ailleurs, qu'y avait-il d'étonnant qu'on aimât George, si bon, +si généreux? et ne faisait-il pas beaucoup pour son camarade en lui +accordant son amitié? Plus d'une fois, George s'était amusé devant +elle à contrefaire le bégayement et la tournure maladroite de Dobbin. +Toutefois, George ne parlait des qualités de son ami qu'avec le ton +de la plus profonde estime. Dans les premières joies de son amour, +pendant ses jours de triomphe, Amélia, se laissant tromper à l'écorce +grossière du capitaine, faisait assez bon marché de l'honnête +William. Le pauvre garçon savait parfaitement à quoi s'en tenir, et +se soumettait sans murmure à son sort. Un temps devait venir où, +connaissant mieux Dobbin, elle changerait de sentiments à son égard. +Mais ce temps était encore bien éloigné. + +Le capitaine Dobbin avait à peine passé deux heures avec ces dames, +que Rebecca était déjà maîtresse de son secret. Elle éprouvait pour +lui un sentiment de répulsion instinctive, de défiance secrète, et, de +son côté, Dobbin n'avait pas conçu pour elle de grandes sympathies. +Il était trop honnête pour se laisser prendre aux artifices et aux +cajoleries de l'enchanteresse, et il ne lui restait plus alors à son +endroit qu'une aversion bien marquée. Rebecca, supérieure à toutes +les autres faiblesses de son sexe, n'avait pas su s'affranchir de ces +inspirations jalouses qui sont un élément de la nature féminine, et +elle en voulait beaucoup au capitaine de ses préférences pour Amélia. +Mais, malgré ses froissements intérieurs, elle affectait envers lui +des manières pleines d'égard et de cordialité. Un ami des Osborne, de +ses chers bienfaiteurs! Elle parlait bien haut de sa vive affection +pour lui, et rappelait tous les détails de la nuit du Vauxhall, quitte +à en faire des gorges chaudes tout en s'habillant avec son amie pour +le dîner. Rawdon Crawley daignait à peine faire attention à Dobbin; +c'était pour lui un gros bêta, bonne pâte d'homme au demeurant, mais +dont l'ébauche était restée inachevée. Jos prenait avec lui des airs +majestueux et protecteurs. + +Lorsque George et Dobbin se trouvèrent seuls dans la chambre de ce +dernier, Dobbin tira de son nécessaire la lettre que M. Osborne lui +avait fait remettre pour son fils. + +«Ce n'est pas là l'écriture de mon père,» s'écria George tout alarmé. + +Il ne disait que trop vrai. La lettre était de l'homme d'affaires de +M. Osborne. En voici le contenu: + + «Bedford-Row, 7 mai 1815. + «Monsieur, + +«Je suis chargé par M. Osborne de vous informer qu'il reste +inébranlable dans ses résolutions antérieures. Aussi, par suite du +mariage que vous venez de contracter, il cesse de vous considérer +dorénavant comme membre de sa famille. Sa détermination est définitive +et formelle. + +Bien que les sommes dépensées à votre profit, pendant votre minorité, +et les billets à vue que vous ne lui avez pas ménagés dans le cours de +ces dernières années, dépassent de beaucoup le montant de la somme à +laquelle vous avez droit, à savoir, le tiers de la fortune de feu Mrs. +Osborne, fortune au partage de laquelle, par le décès de ladite dame, +vous avez été appelé en concurrence avec miss Jane Osborne et miss +Maria Frances Osborne, M. Osborne m'a chargé cependant de vous +informer qu'il renonce à toute reprise sur vos biens, et que la somme +de 2000 liv. en 4 pour 100 valeur courante et formant le tiers des +6000 liv. qui constituent la fortune de votre mère, vous sera payée +sur quittance, à vous ou à votre chargé d'affaires. + + «Votre très-obéissant serviteur, + «HIGGS.» + +«_P.S._ M. Osborne me prie de vous donner, pour la dernière fois, +avis qu'il ne recevra aucun message, lettre ou communication de votre +part sur ce sujet, pas plus que sur aucun autre.» + +«Voilà comme vous avez arrangé mes affaires, dit George en lançant à +Dobbin un regard fulminant. Tenez, lisez Dobbin.» + +Et il lui mit brusquement sous le nez la lettre de son père. + +«Il ne me reste d'autre parti à prendre que de mendier. Beau résultat +de ma stupidité chevaleresque! Aussi qui diable nous poussait tant +d'en finir? Nous pouvions attendre la fin de la guerre; une balle +m'aurait tiré d'embarras, comme c'est encore la plus sûre ressource +qui me reste; Emmy sera bien avancée quand elle se trouvera veuve d'un +mendiant. Vous avez fait là un beau coup; je vous conseille de vous en +vanter; mais vous n'avez eu ni repos ni cesse avant d'avoir consommé +à la fois ma ruine et mon mariage. Que faire maintenant, avec mes deux +mille livres sterlings? Dans deux ans j'en aurai vu la fin. Depuis que +nous sommes ici, Crawley m'a gagné aux cartes et au billard plus +de 450 liv. Soyez tranquille, je vous chargerai de mes affaires à +l'avenir! + +--Le fait est que la situation est difficile, répondit Dobbin, dont +la pâleur avait augmenté à mesure qu'il avançait dans la lecture de la +lettre; et, comme vous dites, j'y entre bien pour quelque chose. Mais +malgré cela, il y a encore des gens qui voudraient se mettre à votre +place, reprit-il avec un amer sourire. Croyez-vous que le régiment +compte beaucoup de capitaines avec deux mille livres à leur +disposition? Tâchez de vous suffire avec votre paye, jusqu'à ce que +votre père se rabatte un peu de sa sévérité, et si une balle vous +emporte, vous laisserez encore une rente de cent livres à votre femme. + +--Croyez-vous donc que ma paye et cent livres de rente puissent +suffire à mes habitudes, s'écria George exaspéré. Vous avez perdu la +tête Dobbin, cent livres pour tenir mon rang dans le monde, allons +donc, c'est une plaisanterie. D'abord, il m'est impossible de rien +changer à mes habitudes. Je ne puis me passer de mes aises; on ne m'a +pas élevé à manger à la gamelle comme Mac Whirter, ou à me nourrir +de pommes de terre comme le vieil O'Dowd. Voudriez-vous aussi voir +ma femme faire la lessive du soldat ou monter dans la charrette des +bagages? + +--C'est bien, c'est bien, dit Dobbin avec une parfaite égalité +d'humeur, nous nous arrangerons pour lui procurer une meilleure +voiture. Il faut, pour le moment, vous résigner au rôle de prince +détrôné, George, mon garçon; attendez avec patience la fin de l'orage. +Ce ne sera pas bien long à passer. Que votre nom soit seulement dans +la Gazette, et je vous promets que le vieux papa se relâchera de sa +sévérité. + +--Dans la Gazette! répondit George, et à quel titre, je vous +prie? parmi les morts et les blessés? et l'un des premiers +très-probablement. + +--Allons, allons, répliqua Dobbin, il sera assez temps de se lamenter +quand les choses seront venues. D'ailleurs, vous savez, George, je +possède quelque bien et me sens peu de dispositions matrimoniales, +eh bien, je n'oublierai pas mon filleul dans mon testament,» +continua-t-il avec un sourire. + +La dispute en resta là, comme cela ne manquait jamais entre Osborne et +son ami. Osborne s'en alla en disant qu'il n'y avait pas moyen de se +fâcher avec Dobbin. Il fut même assez généreux pour ne plus lui en +vouloir de la mauvaise querelle qu'il lui avait cherchée. + +«Je dis Becky.... criait Rawdon Crawley de son cabinet de toilette à +sa femme qui, dans sa chambre, mettait la dernière main à sa toilette +pour le dîner. + +--Quoi?» reprit Becky d'une voix perçante, tout en jetant un coup +d'oeil à sa glace par-dessus son épaule. + +Elle avait mis la robe blanche la plus délicieuse et la plus fraîche +qu'on pût voir. Avec ses épaules nues, son petit collier, sa ceinture +bleu clair, on l'eût prise pour la déesse de l'Innocence entourée +d'une auréole de bonheur. + +«Je dis, que deviendra mistress Osborne quand Osborne partira avec +le régiment? reprit Crawley sur le seuil de la chambre. Armé de deux +brosses impitoyables, il chassait ses mèches rebelles sur le devant +de sa tête, tout en admirant sa charmante femme à travers les +broussailles de sa chevelure. + +--Ses yeux vont se changer en fontaine, dit Becky. Déjà à plusieurs +reprises elle m'a étourdie de ses jérémiades à ce sujet. + +--Et vous, vous en prenez à votre aise, il me semble, dit Rawdon à +moitié fâché du ton indifférent de sa femme. + +--Allons, mauvaise tête! répliqua Becky, vous savez bien que je vous +accompagne. C'est fort différent pour _nous autres_, qui faisons +partie de l'état-major du général Tufto. Nous n'avons rien à démêler +avec les fantassins, ajouta-t-elle, rejetant sa tête en arrière d'un +air tout à la fois si comique et si séducteur que son mari ne put +l'empêcher de l'embrasser. + +--Rawdon, mon cher.... pensez-y.... il ne serait pas mal.... d'avoir +votre argent de Cupidon avant qu'il parte,» continua Becky en lui +lançant un coup d'oeil meurtrier. + +C'était George Osborne qu'elle décorait ainsi du nom de Cupidon. Déjà +plusieurs fois elle lui avait fait compliment de sa bonne mine, et +ne manquait jamais de se mettre à côté de lui quand il venait le soir +faire sa partie d'écarté avec Rawdon. + +Elle le traitait de dissipateur, de prodigue, le menaçait d'instruire +Emmy de ses inclinations perverses, de ses détestables habitudes; +prenant ses petits airs de charmante coquetterie, elle lui apportait +un cigare et l'allumait elle-même sachant d'avance les résultats de +cette tactique par l'expérience qu'elle en avait faite autrefois sur +Rawdon Crawley. Quant à Osborne, il la trouvait gaie, vive, espiègle, +distinguée, ravissante en un mot. Dans leurs promenades, dans leurs +dîners intimes, les hommages, les applaudissements étaient pour Becky, +et la pauvre Emmy était condamnée au silence et à l'abandon. Mistress +Crawley bavardait avec Osborne; Rawdon et Jos, quand ce dernier eut +rejoint nos deux ménages, vidaient les bouteilles sans prononcer une +seule parole. Qui se serait alors occupé de la pauvre Amélia? + +En présence de son amie, Amélia en était venue à douter du pouvoir +de ses charmes. L'esprit, l'entrain, les attraits de Rebecca lui +causaient un trouble inexprimable. À peine une semaine de mariage +écoulée et George souffrait déjà de l'ennui et recherchait une autre +société que la sienne! En vérité, l'avenir n'avait-il pas de quoi +exciter son effroi? + +«Comment, se disait-elle à elle-même, pourrait-il trouver quelque +plaisir avec moi, pauvre et humble créature, lui si aimable, si +séduisant! Déjà quelle générosité de sa part de m'avoir épousée, +d'avoir renoncé à tout pour se mettre à mes pieds! Mon devoir me +disait de refuser ce sacrifice, mais je n'en ai pas eu le courage; mon +devoir me disait de rester auprès de mon père pour prendre soin de sa +douleur et de ses vieux jours, et je ne l'ai point écouté!» + +Troublée alors avec quelque raison par la voix accusatrice de sa +conscience, elle se souvint pour la première fois de l'abandon où elle +avait laissé ses parents et se mit à rougir de honte. + +«Ah! continua-t-elle alors, mon égoïsme est bien coupable de m'avoir +fait ainsi oublier leurs chagrins, bien coupable d'avoir forcé George +à m'épouser! Je le reconnais, je ne suis pas digne de lui; sans moi il +eût trouvé le bonheur.... et pourtant j'ai fait tous mes efforts pour +lui rendre sa liberté.» + +Combien n'est-elle pas à plaindre la pauvre petite mariée qui, +après sept jours au plus de mariage, se surprend au milieu de ces +douloureuses pensées et de ces tristes aveux. Tel était pourtant le +supplice qu'endurait Amélia! + +La veille de l'arrivée de Dobbin, par une soirée tiède et embaumée +d'une belle journée de mai, on avait laissé ouverte la fenêtre +du balcon. George et mistress Crawley, appuyés sur la balustrade, +contemplaient les plaines argentées de l'Océan, tandis que Rawdon et +Jos faisaient à l'intérieur leur partie de trictrac et que la triste +Amélia restait sur le grand fauteuil dans l'oubli le plus complet, et +sentait le désespoir et le regret se glisser dans son âme avec leurs +amères douleurs. + +Une semaine à peine écoulée, tel était le présent! Quant à l'avenir, +elle en détournait les yeux, elle avait peur de le voir, car il +s'offrait encore à elle sous un plus sombre aspect. L'âme d'Emmy avait +trop besoin de protecteur et de guide pour oser fixer ses regards de +ce côté, pour s'aventurer seule sur ce vaste océan. Un autre devait +prendre le gouvernail pour elle; elle ne savait qu'aimer et souffrir. + +«Quelle soirée magnifique! comme la lune resplendit au ciel! dit +George en poussant une bouffée de tabac qui s'éleva en blanches +spirales. + +--J'adore cette odeur.... dit Rebecca, il embaume l'air, votre +cigare.... Croirait-on que la lune est à deux cent trente-six mille +huit cent quarante-sept milles de la terre? ajouta-t-elle avec +un sourire sur les lèvres en contemplant le disque aux clartés +vacillantes. J'ai bonne mémoire, comme vous voyez, n'est-ce pas? Peuh! +toutes ces belles choses, nous les avons apprises chez miss Pinkerton! +Comme la mer est calme! comme il fait clair ce soir. Je crois, en +vérité, que j'aperçois les côtes de la France.» + +Et ses yeux brillants s'élançaient dans les ténèbres et plongeaient +dans la nuit comme s'ils avaient pu en percer les voiles. + +«Vous ne savez pas ce que je compte faire un de ces matins, +reprit-elle en riant. Vous avez peut-être entendu parler de mes +talents comme nageuse: eh bien! un de ces jours, quand la demoiselle +de compagnie de ma tante Crawley, la vieille Briggs, vous vous la +rappelez bien, cette femme à bec de corbin et à la chevelure clair +semée, enfin un de ces jours, au moment où Briggs se mettra au bain, +je m'en irai sous l'eau la tirer par les pieds et la contraindre à +une réconciliation entre deux vagues. Ne trouvez-vous pas mon idée +sublime?» + +George éclata de rire à la pensée de cette entrevue aquatique. + +«Quel tapage faites-vous à vous deux?» cria Rawdon en secouant les +dés. + +Amélia, à moitié folle de douleur et retenant ses sanglots mal +étouffés, se retira dans sa chambre pour y donner un libre cours à ses +larmes. + + + +Ce chapitre a été contraint, par les nécessités du récit, de faire +une pointe en avant, puis de revenir en arrière, en suivant une marche +fort irrégulière en apparence. Mais l'arrivée de Dobbin à Brighton, +venant annoncer le départ de l'armée pour la Belgique, sous le +commandement de Sa Grâce le duc de Wellington, était un événement d'un +assez haut intérêt pour prendre le pas sur tous les menus détails +qui forment le fond de cette histoire. On nous pardonnera, nous +l'espérons, ce désordre nécessaire, à cause de son peu de gravité dans +ses conséquences; et maintenant que la chronologie se trouve rétablie, +nous allons rejoindre nos différents personnages dans leurs cabinets +de toilette respectifs, où ils s'habillent pour le dîner qui eut lieu +comme de coutume le soir de l'arrivée de Dobbin. + +Par égard pour sa femme ou dans sa préoccupation pour la noeud de sa +cravate, George ne dit rien à Amélia des nouvelles que son ami lui +avait apportées de Londres. Il entra cependant dans la chambre avec un +air si important, et tenant à la main la lettre de l'homme d'affaires +d'une façon si solennelle, que sa femme, toujours en défiance de +quelque malheur, s'imagina que pour le moins toutes les calamités de +la terre venaient de fondre sur eux. Elle courut toute tremblante +au devant de son mari et supplia son cher George de n'avoir point +de secret pour elle. Son ordre de départ était-il venu, devait-on se +battre la semaine suivante? Ce n'était rien moins que tout cela, elle +en était sûre! + +Le cher George éluda, par des réponses évasives, tout ce qui avait +trait au départ pour l'étranger, et, avec un mélancolique mouvement de +tête, il ajouta: + +«Non, Emmy, il n'est pas question de tout cela; mes inquiétudes sont +pour vous, non pour moi. Les nouvelles que j'ai reçues de mon père +sont fort mauvaises. Tous rapports sont rompus entre nous; il me ferme +sa porte, il nous livre à la pauvreté. Elle ne me fait point peur, +Emmy; mais vous, ma chère femme, comment la supporterez-vous? Tenez et +lisez.» + +Et il lui présenta la lettre. + +Amélia fixait un douloureux et tendre regard sur le héros de ses +pensées, grandi encore dans son imagination par la générosité des +sentiments qu'il étalait; puis, s'asseyant sur son lit, elle lut la +lettre que George lui tendait en se drapant dans une orgueilleuse +résignation de martyr. Ses traits prenaient une expression plus calme +et plus sereine à mesure qu'elle avançait dans sa lecture. L'idée de +partager la pauvreté et les privations de l'objet aimé est loin +d'être pénible pour un coeur de femme vivement épris. Amélia +plaçait désormais tout son bonheur dans cette pensée; puis, comme +à l'ordinaire, elle fut prise d'un remords subit pour cette joie si +intempestive, refoulant dans son âme ce bonheur bien innocent, elle +dit avec calme: + +«Oh George! George! votre excellent coeur doit saigner cruellement de +cette rupture avec votre père! + +--Ah! bien sûr! fit George avec un air de crucifié. + +--Mais sa colère ne pourra tenir contre vous, continua-t-elle. Qui +aurait le courage de vous en vouloir longtemps? Il vous pardonnera, +cher ami, et, s'il ne le faisait pas, ce serait pour moi un chagrin de +toute la vie. + +--Je me consolerais facilement des privations de la misère, ma pauvre +Emmy, reprit George, mes inquiétudes sont toutes pour vous! Que +m'importe à moi la pauvreté? Vanité à part, je possède assez de +talents pour faire mon chemin. + +--Oh! cela est sûr, dit sa femme persuadée qu'à la fin de la guerre +son mari ne pouvait manquer d'être nommé général. + +--Mon chemin est donc tout tracé, continua George; mais vous, ma toute +belle!... Ah! je ne puis m'accoutumer à cette idée de vous voir privée +de vos aises, de ce rang que ma femme était appelée à tenir dans le +monde. Penser que vous serez soumise à toutes les fatigues et les +souffrances de la vie du soldat. Ah! cette idée m'accable et me tue.» + +Emmy, toute joyeuse d'être l'unique objet de la sollicitude de son +mari, lui prit les mains, les serra dans les siennes, et, la figure +radieuse et souriante, se mit à gazouiller les couplets d'une de +ses romances favorites, dont l'héroïne, après avoir reproché à +son bien-aimé ses froideurs répétées, finit par lui promettre de +raccommoder ses culottes et de lui préparer son grog s'il est fidèle +et tendre et s'il ne la délaisse pas. + +«D'ailleurs, dit-elle après une pause pendant laquelle elle semblait +reprendre tout cet éclat de bonheur et de beauté qui sied si bien à +une femme; d'ailleurs, George n'avons-nous pas la somme énorme de deux +mille livres?» + +George se prit à rire de sa naïveté, et ils descendirent pour aller +se mettre à table. Amélia s'appuyait sur le bras de son mari, en +fredonnant encore les dernières notes de sa romance; elle avait +l'esprit bien plus allègre et bien plus satisfait que les jours +précédents. + +Le repas, au lieu de traîner comme à l'ordinaire, fut vif et animé. +L'esprit de George, s'enflammant à l'idée de la campagne prête à +s'ouvrir, avait secoué la première stupeur où l'avait jeté la lettre +qui le déshéritait. Dobbin continuait son rôle de beau parleur et +divertissait la compagnie par ses bavardages sur l'expédition en +Belgique; l'objet principal devait y être les plaisirs, les fêtes et +les toilettes. + +L'indiscret capitaine racontait que mistress la major O'Dowd était +dans tous les embarras de l'emballage; qu'elle avait serré les +épaulettes neuves de son mari dans la boîte à thé: qu'elle avait +mis sous une double enveloppe de papier gris son fameux turban jaune +surmonté d'un oiseau de paradis, et qu'il reposait finalement dans la +boîte en fer-blanc dont la destination première était pour le chapeau +à cornes du major. Cette brave femme avait la tête perdue de l'effet +qu'elle se promettait de faire à Gand à la cour du roi de France, ou à +Bruxelles dans les bals de l'armée. + +«Gand! Bruxelles! s'écria Amélia avec un tressaillement subit, le +régiment a donc reçu son ordre de départ, George? Ah! répondez-moi?» + +En même temps une expression d'effroi courait sur cette figure naguère +si souriante, et instinctivement Amélia se serrait contre George. + +«Ne vous effrayez pas pour si peu, ma chère, dit-il avec un air de +bonne humeur. Pour douze heures de traversée, ce n'est pas la peine de +vous bouleverser les sens. D'ailleurs, vous viendrez avec nous, Emmy. + +--Et moi aussi, je pars, dit Becky à son tour; je fais partie de +l'état-major. Je suis la passion du général Tufto; n'est-ce pas +Rawdon?» + +Rawdon fit ses gros éclats de rire ordinaires. William Dobbin devint +tout rouge. + +«_Elle_ ne peut nous accompagner, dit-il, songez....» + +Il allait ajouter au danger; mais toute sa conversation pendant le +dîner n'avait-elle pas eu pour but de prouver qu'il n'y avait rien à +craindre? Le silence seul vint à l'aide de sa confusion. + +«J'irai avec vous,» dit Amélia d'un ton résolu et impératif. + +George, tout fier de sa détermination, demanda à l'aimable assistance +si jamais on avait vu pareil grenadier en jupons de femme, et en même +temps il assura sa femme qu'elle ferait partie de l'expédition. + +«Mistress O'Dowd vous servira de chaperon,» dit-il. + +Tant qu'elle avait son mari auprès d'elle, que lui fallait-il de +plus? le départ donc n'avait plus rien de pénible. La guerre avec ses +dangers apparaissait bien à l'horizon, mais d'ici là, il y avait au +moins une distance de plusieurs mois. Cet intervalle permettait à la +timide Amélia de goûter une joie aussi pure que si l'on eût déclaré la +suspension définitive des hostilités. Dobbin applaudissait du fond du +coeur à cet arrangement; car voir Amélia était pour lui le rêve de +sa vie; et, dans le secret de son âme, il se sentait heureux d'avoir +bientôt à veiller sur elle et à la protéger. + +«Si elle était ma femme, pensait-il, elle ne partirait pas.» + +Mais George était le maître, et ce n'était point à Dobbin à lui faire +la leçon. + +Rebecca, passant le bras autour de la taille de son amie, quitta enfin +avec elle la table où ces graves affaires venaient d'être mises sur le +tapis; les messieurs, excités déjà par la plus folle gaieté, restèrent +pour se livrer aux plaisirs de la boisson et faire la chronique +scandaleuse du prochain. + +Dans le cours de la soirée, Rawdon reçut un billet tout confidentiel +de sa femme, qu'il froissa et brûla sur-le-champ à la bougie. Nous +avons heureusement pu le lire par-dessus l'épaule de Rebecca; et nous +en faisons profiter nos lecteurs: + +«Grandes nouvelles, écrivait-elle, mistress Bute est partie! Tâchez de +vous faire donner ce soir votre argent par Cupidon, demain il sera en +route selon toute probabilité. N'oubliez pas surtout ce dernier point. +R.» + +Aussi, au moment où ces messieurs se disposaient à passer dans +l'appartement des dames, pour y prendre le café, Rawdon tira Osborne +par le bras et lui dit, de son air le plus gracieux: + +«Ah ça, mon cher, si cela ne vous faisait rien, je vous prierais de me +donner cette petite bagatelle que vous savez.» + +Cela faisait bien quelque chose à Osborne, mais néanmoins il lui remit +une liasse de bank-notes qu'il tira de son portefeuille, et quelques +billets à une semaine d'échéance pour compléter la somme. + +Cette affaire terminée, George, Joe et Dobbin s'assemblèrent en grand +conseil de guerre, au milieu de la fumée des cigares, et on arrêta +que le lendemain on plierait ses tentes pour se mettre en marche sur +Londres, dans la voiture découverte de Joe. Joe eût peut-être mieux +aimé attendre à Brighton le départ de Rawdon Crawley; mais Dobbin +et George le forcèrent à se ranger à leur avis. Avec sa royale +gracieuseté, il consentit à les ramener à Londres dans son équipage, +et commanda quatre chevaux de poste: un homme comme lui ne pouvait pas +moins faire. Le lendemain, après déjeuner, leur départ eut lieu avec +une pompe toute seigneuriale. + +Ce jour-là, Amélia se leva de bonne heure, et fit ses paquets avec une +prestesse merveilleuse. Quant à Osborne, il resta au lit, gémissant de +la voir manquer du secours d'une femme de chambre. La pauvre enfant ne +se sentait pas d'aise d'avoir pu ainsi se suffire à elle-même. Mais +un sentiment pénible et vague torturait encore son âme à l'occasion de +Rebecca. Qui ne connaît la jalousie féminine? Et, malgré les tendres +embrassements du départ, nous pouvons affirmer que parmi les vertus de +son sexe, Amélia possédait celle-là au suprême degré. + +À côté de ces personnages dont nous venons de partager les allées +et venues, n'oublions pas certains autres de nos vieux amis qui se +trouvent aussi à Brighton. Miss Crawley, par exemple, et tout le +cortége attaché à sa personne. + +Quelques maisons à peine séparaient Rebecca et son mari de celle où +miss Crawley était venue loger ses infirmités et son ennui. Malgré +ce voisinage, la porte de la vieille dame leur était rigoureusement +fermée; la consigne était la même qu'à Londres. Aussi longtemps que +mistress Bute Crawley resta auprès de sa belle-soeur, elle eut soin +d'épargner à sa très-chère Mathilde les émotions d'une entrevue +avec son neveu. Quand la vieille demoiselle faisait sa promenade en +voiture, la fidèle mistress Bute était toujours à côté d'elle. Quand +miss Crawley allait prendre l'air dans son fauteuil roulant, mistress +Bute marchait à sa droite, tandis que l'honnête Briggs soutenait +l'aile gauche. Rencontrait-on par hasard Rawdon et sa femme, en +dépit des coups de chapeau respectueux et persévérants du capitaine, +l'escorte de miss Crawley passait près de lui avec une indifférence +si glaciale et si dédaigneuse, qu'il ne restait plus à Rawdon qu'à +s'arracher les cheveux ou à se casser la tête contre les murs. + +«Pour ce que nous faisons ici, répétait souvent le capitaine Rawdon, +d'un air mortifié, nous serions aussi bien à Londres. + +--Un bon hôtel à Brighton vaut toujours mieux que la prison de dette +à Chancery-Lane, répondait sa femme toujours en belle humeur. +Pensez-donc aux deux aides-de-camp de M. Moses, l'officier du shériff +qui, toute une semaine, nous ont fait l'honneur de monter la garde à +notre porte. La société dans laquelle nous vivons ici est insipide, +j'en conviens. Mais Rawdon, mon cher, M. Joe et le capitaine Cupidon +sont encore préférables aux acolytes de M. Moses. + +--Si quelque chose m'étonne, continua Rawdon en proie à un sombre +désespoir, c'est qu'ils ne m'aient pas relancé jusqu'ici avec leurs +mandats. + +--Eh bien après, n'aurions-nous pas encore trouvé la manière de leur +glisser dans la main, dit l'intrépide Becky, en insistant sur les +avantages et les profits qu'ils avaient retirés de leur rencontre avec +Joe et Osborne, ce renouvellement d'amitié n'était-il pas venu fort à +propos leur procurer un peu d'argent comptant? + +--Ce sera tout juste de quoi payer la note de l'hôtelier, grommela le +Horse-Guard. + +--À quoi bon le payer?» répondit son interlocutrice, qui ne restait +jamais court. + +Le valet de Rawdon, à l'instigation des maîtres, était resté en +échange de bons procédés avec le personnel mâle au service de miss +Crawley. Il avait ordre de payer à boire au cocher toutes les fois +qu'il le rencontrait, et c'est par là que le jeune couple était mis au +courant des faits et gestes de la chère tante. Rebecca, de plus, +avait eu l'heureuse idée de se sentir indisposée afin d'appeler auprès +d'elle le même apothicaire qui donnait ses soins à miss Crawley. Les +informations leur arrivaient de la sorte assez complètes et assez +régulières. L'attitude hostile de miss Briggs contre Rawdon et +sa femme était plutôt apparente que réelle. Au fond du coeur elle +penchait pour l'indulgence et le pardon. Son aversion pour Rebecca +avait disparu avec ses motifs de jalousie; elle ne se rappelait plus +que l'inaltérable bonne humeur et les délicieuses plaisanteries de +son ancienne rivale. En résumé, toute la maison de miss Crawley, à +commencer par elle et mistress Firkin, la femme de chambre, murmurait +en secret du despotisme et des envahissements de l'omnipotente +mistress Bute. + +En toute circonstance, cette digne mais impérieuse matrone voulait +pousser trop loin ses avantages et abusait sans pitié de ses succès. +Quelques semaines lui avaient suffi pour réduire la malade à une +obéissance passive pour ses moindres volontés. Miss Crawley +n'osait même plus se plaindre à Briggs et à Firkin de son état +d'asservissement. Mistress Bute mesurait avec un infatigable +dévouement les verres de vin que miss Crawley était autorisée à boire +chaque jour; ce contrôle était fort à charge à Firkin et au sommelier, +qui perdaient ainsi jusqu'à leurs droits sur la bouteille de Xérès. +Mistress Bute faisait même aux gens de l'office leur part de ris de +veau, de gelées et de volailles. Le matin, à midi et le soir, elle +arrivait auprès de miss Crawley avec les abominables médecines +prescrites par le docteur, et la patiente avait fini par les avaler +avec une si touchante soumission, que Firkin disait: + +«À voir ma pauvre maîtresse prendre ses drogues, ne dirait-on pas un +agneau?» + +C'était encore mistress Bute qui décidait si la promenade se ferait en +voiture ou dans le fauteuil roulant. En un mot, une jeune mère n'est +pas plus attentive à dorloter son premier-né. La patiente avait-elle +des velléités de résistance, suppliait-elle pour un morceau de plus à +dîner, ou une médecine de moins à prendre, aussitôt sa garde-malade la +menaçait de mort subite, et miss Crawley se rendait à une logique si +pressante. + +«Il ne lui reste pas une étincelle de vie, disait un jour Firkin à +Briggs, voilà trois semaines qu'elle ne m'a appelée vieille bête!» + +Mistress Bute lui faisait déjà des ouvertures pour congédier l'honnête +Firkin, M. Bowls, le gros sommelier, enfin Briggs elle-même, afin de +substituer ses filles à tous ces mercenaires, et de préparer la pauvre +malade à sa translation à Crawley-la-Reine. Mais hélas! un funeste +accident vint tout à coup détruire ses projets et l'enlever aux +devoirs dont elle s'acquittait avec un zèle si désintéressé. Le +révérend Bute Crawley, son mari, en revenant un soir à cheval, avait +fait une chute et s'était fracturé le col du fémur. La fièvre s'était +déclarée avec tous les symptômes de l'inflammation, et mistress Bute +Crawley avait été forcée de quitter le chevet de sa belle-soeur +pour courir à celui de son mari. Ce n'était pas toutefois sans avoir +promis, avant son départ, de revenir auprès de sa chère amie aussitôt +après le rétablissement de Bute. Elle avait laissé aux domestiques +les instructions les plus pressantes sur les soins à donner à leur +maîtresse; mais à peine la voiture de Southampton avait-elle fait +quelques tours de roue, qu'une jubilation universelle régna dans la +maison de miss Crawley. On y respirait plus à l'aise; depuis longtemps +on n'y avait joui d'une aussi grande liberté. Ce jour même, Bowls +déboucha, sans crainte de surprise, une bouteille de Xérès pour lui et +mistress Firkin; ce soir-là, miss Crawley et Briggs remplacèrent par +la partie de piquet la lecture fastidieuse et monotone des sermons +de Porteus. C'était comme dans les contes de fées où, d'un coup de +baguette, il s'opère une heureuse et paisible révolution dès que le +mauvais génie est mis en fuite. + +Deux ou trois fois par semaine, miss Briggs allait de grand matin +prendre ses ébats à la mer et se transformer en océanide sous la robe +de flanelle et le bonnet de toile cirée. Rebecca était, comme nous +l'avons vu, au fait de ses habitudes, et sans réaliser contre Briggs +sa conspiration aquatique et à l'aide d'un plongeon lui chatouiller la +plante des pieds, elle résolut de dresser une embuscade et d'attaquer +Briggs au sortir du bain, alors que toute fraîche et ragaillardie par +ses ablutions, elle se trouverait en belle humeur. + +Becky fut de très-bonne heure sur pied le lendemain, et apportant le +télescope sur le balcon qui faisait face à la mer, elle le braqua +dans la direction des baraques de baigneurs. Elle put voir de la sorte +Briggs arriver, entrer dans sa cabine et se mettre à l'eau; et elle +était à son poste, sur le rivage, épiant sa proie, lorsque l'océanide +sortit de sa cabine et s'avança sur les galets. Il y aurait eu de +quoi faire un charmant tableau de genre avec la plage et la troupe +de baigneuses sur le premier plan, et dans le lointain une chaîne de +rochers et de maisons étincelant aux premiers feux du soleil. Rebecca +avait paré sa figure de son plus tendre et de son plus aimable +sourire; elle tendit à Briggs sa petite main blanche en allant +au-devant d'elle. Briggs pouvait-elle repousser cette démonstration +amicale. + +«Ah! miss Sh.... mistress Crawley,» fit-elle. + +Mistress Crawley lui prit la main, la serra contre son coeur, puis, +comme si elle eût cédé à l'entraînement de son émotion, elle jeta ses +bras autour du cou de Briggs et l'embrassa avec une effusion pleine +d'une apparente sincérité. + +«Ah! ma bien bonne amie,» dit-elle d'un ton si naturel que Briggs se +mit incontinent à fondre en larmes, et que la fille des bains en fut +attendrie. + +Rebecca obtint sans peine de Briggs de longues et délicieuses +confidences. Briggs raconta et commenta tous les événements accomplis +chez miss Crawley, depuis la disparition subite de Becky jusqu'au +présent jour; elle couronna son récit par les détails de la retraite +si inattendue et si désirée de mistress Bute. Les symptômes de la +maladie de miss Crawley, les moindres circonstances de son traitement +médical furent exposés par cette honnête fille avec l'ampleur et la +complaisance que les femmes mettent toujours à s'étendre sur cette +matière. C'est toujours avec un nouveau plaisir qu'elles causent entre +elles de leurs malaises et de leur docteur. Briggs suivit, en cette +occasion, l'exemple des personnes de son sexe, et Rebecca ne s'en +plaignit point; elle ne pouvait assez répéter combien elle était +heureuse de penser que l'excellente Briggs, la fidèle Firkin étaient +restées auprès de leur bienfaitrice pour la soulager dans ses +souffrances. La Providence avait droit pour ce seul motif à ses plus +vives actions de grâce. + +Alors Rebecca, revenant sur sa conduite, lui faisait voir comment, +malgré les apparences, sa faute était cependant bien naturelle et bien +excusable. Pouvait-elle refuser sa main à l'homme qui avait trouvé le +chemin de son coeur? Pour toute réponse, la sensible Briggs éleva +les yeux au ciel, poussa un soupir de sympathie, car elle aussi avait +autrefois connu ces tendresses de coeur: Rebecca, en somme, n'était +donc pas bien criminelle. + +«Ah! je n'oublierai jamais, disait cette dernière, que miss Crawley +a donné asile à l'orpheline délaissée; non, non, bien qu'elle m'ait +bannie de sa présence, jamais je ne cesserai de l'aimer; ma vie est +à elle; sur un signe de sa part, je suis prête à lui en faire le +sacrifice. Comme ma bienfaitrice, comme la tante de mon bien-aimé +Rawdon, chère miss Briggs, miss Crawley domine dans ma tendresse et ma +vénération mes sentiments pour toute autre femme; immédiatement après +elle, mes affections s'adressent aux personnes qui lui donnent tant de +preuves de fidélité.» + +Il n'y avait que cette astucieuse et intrigante mistress Bute pour +traiter, comme elle l'avait fait, les coeurs dévoués à cette chère +demoiselle. + +«Tenez, continua Rebecca, mon Rawdon, qui est si bon, malgré la +rudesse et la brusquerie de ses manières, m'a dit mille fois les +larmes aux yeux qu'il bénissait le ciel d'avoir mis auprès de sa chère +tante deux femmes, deux anges, comme l'excellente et dévouée Firkin, +comme l'admirable miss Briggs.» + +Dans le cas où, à l'aide de ses menées ténébreuses, l'abominable +mistress Bute, suivant les craintes encore trop bien fondées de +Rebecca, parviendrait à écarter tous ceux qui avaient la confiance de +miss Crawley pour faire de cette pauvre femme la pâture des harpies du +presbytère, Rebecca priait miss Briggs de se souvenir que sa maison, +toute modeste qu'elle était, serait toujours ouverte pour elle. + +«Chère amie, s'écriait-elle dans un transport d'enthousiasme, il est +des coeurs pour lesquels le souvenir d'un bienfait est éternel! Toutes +les femmes ne sont pas des Bute Crawley! Mais après tout, dois-je me +plaindre d'elle, dois-je me plaindre d'avoir été l'instrument et la +victime de ses artifices, puisque sans elle je ne serais point devenue +la femme de Rawdon?» + +Alors Rebecca découvrit à Briggs les ruses et les fourberies de +mistress Bute à Crawley-la-Reine; jusqu'alors elle n'avait pu saisir +les fils cachés de sa conduite; mais les événements actuels les lui +faisaient toucher du doigt, après avoir par mille artifices allumé +une flamme réciproque, après avoir fait tomber deux innocents dans les +filets qu'elle leur avait préparée, mistress Bute les avait conduits +par l'amour et le mariage à la ruine la plus complète. + +C'était d'une vérité palpable, et tous ces stratagèmes sautaient aux +yeux de miss Briggs. Dans le mariage de Rawdon et de Rebecca, mistress +Bute était la grande, l'unique coupable. Mais en reconnaissant Becky +pour une victime bien innocente des embûches de mistress Bute, miss +Briggs ne pouvait dissimuler à son amie son peu d'espoir de voir +les affections de miss Crawley se ranimer en faveur de Rebecca, et +l'éloignement de la vieille fille à pardonner à son neveu ce mariage +inconsidéré. + +Sous ce rapport, Rebecca ne partageait point les idées de la +demoiselle de compagnie, et conservait bon courage. Miss Crawley +refusait quant à présent tout pardon: soit; mais tôt ou tard elle +finirait par se radoucir. Et d'ailleurs, d'autre part, qu'y avait-il +entre Rawdon et le titre de baronnet? Le maladif et souffreteux Pitt +Crawley. Quelle faculté de médecine aurait osé répondre de lui! Avoir +mis au grand jour les ténébreuses menées de mistress Bute, avoir +attiré sur elle les soupçons était une douce satisfaction pour +Rebecca, et cette manoeuvre ne pouvait d'ailleurs que tourner à +l'avantage de Rawdon. Rebecca, après une heure de causeries intimes +avec miss Briggs, ralliée désormais à sa cause, la quitta au milieu +des plus tendres protestations d'amitié, et parfaitement convaincue +que dans une heure au plus tard, miss Crawley saurait par le menu tout +ce qui venait de se dire. + +Après cette entrevue, Rebecca retourna en toute hâte à son hôtel. Déjà +la société des jours précédents s'y trouvait réunie pour un déjeuner +d'adieu. À voir Rebecca et Amélia étroitement embrassées au moment de +la séparation, on aurait dit deux soeurs tendrement unies. Mistress +Crawley tira grand parti de son mouchoir pour les effets dramatiques; +elle se suspendit au cou de son amie comme si elle n'avait plus dû +la revoir, et de sa fenêtre, tandis que la voiture s'éloignait, elle +agita son mouchoir qui, du reste, était parfaitement sec. Après cette +petite pantomime, elle vint reprendre sa place à table, et mangea +de très-bon appétit pour une femme émue. Tout en épluchant ses +sauterelles, elle instruisit Rawdon du résultat de sa promenade +matinale. Ses espérances étaient en hausse; elle fit partager sa +manière de voir à son mari: c'était en général l'habitude, et, soit +que ses opinions fussent tristes ou gaies, son mari finissait toujours +par voir comme elle. + +«Allez, lui dit-elle, mon cher ami, vous mettre à ce pupitre, et +écrivez-moi une jolie petite lettre pour miss Crawley, où vous lui +ferez comprendre que vous êtes un brave garçon et autres choses sur le +même ton.» + +Rawdon s'assit et écrivit fort couramment: + + «Brighton, jeudi. + «Ma chère tante....» + +Mais ici s'arrêta tout court la verve imaginative du brillant +officier. Il rongea le bout de sa plume en regardant la figure de +sa femme, et elle ne put s'empêcher de rire à la mine piteuse qu'il +faisait. Alors, se promenant en long et en large les mains derrière le +dos, elle lui dicta la lettre suivante: + +«Avant de quitter mon pays et de partir pour une guerre qui pourra +m'être fatale....» + +--Comment?» dit Rawdon un peu surpris; mais bientôt, saisissant la +finesse de la phrase, il fit de nouveau courir sa plume sur le papier, +en se livrant à de gros ricanements: + +«Qui pourra très-probablement m'être fatale, je suis venu à vous....» + +--Pourquoi pas _près de vous_, Becky? _près de vous_ est +très-grammatical, risqua le dragon. + +«Je suis venu à vous,» reprit Rebecca en frappant du pied, pour vous +faire mes adieux comme à ma meilleure et à ma plus ancienne amie. Ah! +avant de m'éloigner de vous, pour toujours peut-être, permettez-moi +une fois encore de presser cette main qui a répandu sur moi tant de +bienfaits.» + +--De bienfaits!» répéta Rawdon en griffonnant les derniers mots, et +tout émerveillé de la facilité de sa femme. + +«Je vous fais une seule demande, c'est de ne point me laisser partir +sous le poids de votre colère. Je partage le noble orgueil de ma +famille sans le pousser pourtant aussi loin qu'elle à de certains +égards; j'ai épousé la fille d'un peintre, et ne rougis point de cette +union.» + +--On m'enfoncerait plutôt dans le corps une épée jusqu'à la garde, +exclama Rawdon. + +--Taisez-vous, imbécile! dit Rebecca en lui tirant l'oreille, et +en regardant par-dessus son épaule pour voir s'il ne lui était pas +échappé quelque faute d'orthographe. Partir ne prend pas d'_e_ à la +fin, et il en faut un à colère.» + +Il corrigea ces mots en baissant pavillon devant l'éminente +supériorité de sa commandante. + +«Je vous croyais instruite du succès de ma flamme,» continua Rebecca, +«car mistress Bute Crawley l'approuvait et l'encourageait. Loin de me +plaindre d'avoir épousé une femme sans fortune, je m'applaudis encore +de ce que j'ai fait. Chère tante, disposez de votre fortune comme il +vous plaira; vous en avez le droit; je n'y trouverai jamais à redire. +Je voudrais seulement vous persuader que mon affection est pour vous +et non pour votre argent. Je ne puis quitter l'Angleterre sans votre +pardon; permettez-moi de vous voir, je vous en conjure, avant mon +départ. Dans un mois, une semaine, il sera trop tard, et je ne puis +m'accoutumer à la pensée de quitter ce pays sans une bonne parole +d'adieu de votre bouche.» + +--Elle ne reconnaîtra pas mon style, dit Becky; j'ai fait à dessein +des phrases courtes et coupées.» + +Cette missive officielle fut envoyée sous enveloppe à miss Briggs. + +La vieille miss Crawley se mit à rire quand Briggs, avec un air de +mystère, lui présenta cette candide et simple requête. + +«Maintenant, dit-elle, que nous voilà débarrassés de mistress Bute, +nous pouvons nous donner les plaisirs de la correspondance. Voyons, +Briggs, lisez-moi ça un peu, de votre plus belle voix.» + +Quand Briggs fut arrivée à la fin de l'épître, sa chère protectrice +redoubla d'hilarité. + +«Vous êtes bête comme une oie, dit-elle à Briggs, pour ne pas voir +qu'il n'y a pas là un mot de Rawdon, tandis que celle-ci gagnée au ton +de probité et de tendresse répandu dans tout ce message, se laissait +aller à sa sensibilité naturelle. Il ne m'a jamais écrit de sa vie +que pour me demander de l'argent, et puis ses lettres se trahissent +toujours par les fautes d'orthographe et les ratures. Ce petit monstre +de gouvernante le mène par le bout du nez. Les voilà bien tous les +mêmes, ajoutait miss Crawley à mi-voix, ils désirent tous ma mort +et soupirent après mon argent. Que m'importe, en définitive, de voir +Rawdon? ajouta-t-elle après une pause et du ton le plus indifférent; +je n'en irai ni mieux ni pis pour lui avoir donné une poignée de main. +Qu'il vienne s'il veut, mais à la condition que cette entrevue ne +tourne point au tragique! D'ailleurs, il serait aussi avancé de +souffler sur une glace. Mais, ma chère, il y a des bornes à tout, même +à la patience, et je me refuse positivement à voir mistress Rawdon. +Sur ce point, mon parti est pris. + +Force fut bien à miss Briggs de se contenter de ce message de +réconciliation. Elle pensa que la meilleure manière de raccommoder +la tante et le neveu était d'engager Rawdon à faire sentinelle sur +la falaise où miss Crawley venait chaque jour prendre l'air dans son +fauteuil. + +Ce fut là le théâtre de l'entrevue. Il nous serait impossible de dire +si miss Crawley éprouva aucun sentiment de tendresse ou d'émotion à la +vue de son ancien favori. Elle lui tendit deux doigts avec un sourire +de bonne humeur: à son air, on aurait dit qu'ils s'étaient quittés la +veille. Quant à Rawdon, il devint rouge comme un homard; il saisit par +mégarde la main de Briggs, tant son trouble et sa confusion étaient à +leur comble. Peut-être cette émotion avait-elle une cause intéressée; +peut-être venait-elle d'une affection sincère; peut-être enfin, ce bon +neveu était-il frappé de l'altération que quelques semaines de maladie +avaient portée dans les traits de sa tante. + +«La vieille fille m'a fait capot, dit-il à sa femme en lui racontant +sa conférence. Je me sentais tout drôle et tout chose, savez-vous?... +Je me tenais à côté de sa grande machine, savez-vous?... Je l'ai +conduite jusqu'à sa porte, où Bowls est venue au devant d'elle pour la +soutenir. J'aurais bien voulu entrer, savez-vous?... + +--Vous n'êtes pas entré, Rawdon! cria sa femme furieuse. + +--Non, ma chère, que la peste m'étouffe si je n'ai pas éprouvé un +tremblement du diable à ce moment-là. + +--Vous êtes un imbécile: il fallait entrer quand même et n'en plus +sortir, dit Rebecca. + +--Ne me dites pas de sottises, grogna notre gros guerrier; il est +possible que _j'aie été_ un imbécile, Becky; mais ce n'est pas à vous +de me dire cela.» + +Et il lança un coup d'oeil à sa femme, avec une expression hargneuse +et une physionomie plissée par la colère. + +«Voyons, mon bijou, dit Rebecca en s'efforçant d'adoucir le courroux +de son bien-aimé, tenez-vous prêt pour aller la revoir, qu'elle vous +engage ou non à une nouvelle visite.» + +À cela il répondit qu'il savait bien ce qu'il avait à faire, et la +pria seulement de garder pour elle ses aimables compliments. Le mari +froissé s'en alla sombre, silencieux et rancunier, passer le reste de +la journée à l'estaminet. + +Vers le soir, il fut obligé, comme toujours, de rendre les armes à +la haute et prévoyante intelligence de sa femme, en recevant la plus +triste confirmation des inquiétudes qu'elle avait manifestées à propos +de sa maladroite démarche. L'émotion avait sans doute été trop forte +pour miss Crawley, car elle resta longtemps accablée par ses rêveries, +et c'était une fatigue dont la vieille demoiselle voulut même +s'affranchir. + +«Comme Rawdon est devenu vieux et épais, dit-elle à sa compagne, son +nez s'est teint en rouge et sa personne tourne à l'obésité. Quel air +de vulgarité il a pris depuis son mariage avec cette femme! Mistress +Bute me disait qu'ils se grisaient ensemble, et j'en ai la certitude +maintenant; il répand une abominable odeur de genièvre. N'avez-vous +rien senti? c'était à suffoquer.» + +En vain Briggs fit valoir que mistress Bute parlait mal de tout le +monde, et qu'avec les faibles capacités d'une personne de son humble +condition elle la tenait pour une.... + +--Une intrigante de la pire espèce? Oh! vous avez raison, sa langue +s'en prend à tout le monde. Mais j'ai l'intime conviction que cette +Rebecca a donné à Rawdon des habitudes d'ivrognerie. Tous ces gens de +peu.... + +--Il a été très-ému en vous voyant, madame, dit la demoiselle de +compagnie, et je suis persuadée que si vous réfléchissez aux dangers +qu'il va courir, vous.... + +--Combien, Briggs, vous a-t-il promis pour être son avocat? cria la +vieille demoiselle prise d'un accès de fureur nerveuse. Bon! voilà +maintenant que vous allez vous mettre à pleurer. Je déteste les +scènes. Je ne pourrai donc jamais avoir la paix? Allez-vous-en pleurer +dans votre chambre et envoyez-moi Firkin. Non, restez, asseyez-vous +là, mouchez-vous et finissez-en avec vos larmes. Bien; prenez +maintenant ce qu'il vous faut pour écrire une lettre au capitaine +Crawley.» + +La pauvre Briggs, avec une obéissance passive, alla se placer devant +le buvard, dont chaque page portait les traces de l'écriture ferme +et courante du dernier secrétaire de la vieille fille, mistress Bute +Crawley. + +--Écrivez: «Mon cher monsieur,» ou «Cher monsieur,» cela vaudra mieux, +et dites que vous êtes chargée par miss Crawley.... par le médecin de +miss Crawley, M. Cramer, de l'informer que l'état chétif de ma +santé ne me permet pas d'affronter de trop fortes secousses; qu'en +conséquence, il m'est impossible d'avoir aucune discussion d'affaires, +aucune entrevue de famille; que je le remercie d'être venu à Brighton, +et que je le prie de ne pas y prolonger son séjour à cause de moi. +Ensuite, miss Briggs, vous pourrez ajouter que je lui souhaite un bon +voyage, et que s'il veut prendre la peine de passer chez mon notaire à +Grays'-Inn-Square, il y trouvera quelque chose qui ne lui fera pas +de peine. C'est bien; en voilà assez pour le déterminer à quitter +Brighton.» + +L'excellente Briggs écrivit la dernière phrase avec un sentiment de +très-vive satisfaction. + +«Vouloir me mettre en état de blocus le jour même du départ de M. +Bute, marmottait la vieille dame entre ses dents, c'est par trop fort. +Briggs, ma chère, écrivez aussi à mistress Bute Crawley qu'il est +inutile qu'elle revienne; elle n'a qu'à rester chez elle. Je serai +peut-être enfin la maîtresse chez moi. Je ne me laisserai pas à +plaisir étouffer sous les drogues et noyer dans le poison. Ils sont +tous acharnés à ma mort. Oui, tous, tous....» + +La vieille dame, écartant successivement tous les proches que +l'intérêt seul avait appelés autour d'elle, finissait par se trouver +dans un isolement complet; c'étaient alors des convulsions nerveuses +amenant un déluge de larmes et des lamentations sans fin. + +La dernière scène approchait pour elle dans la triste comédie de la +Foire aux Vanités. Peu à peu les lumières s'éteignaient, et bientôt +elle allait disparaître derrière le rideau fatal. + +Le dernier alinéa où miss Crawley engageait Rawdon à aller voir son +notaire à Londres, alinéa que miss Briggs avait écrit avec un +plaisir tout particulier, fut pour le dragon et sa femme une fiche de +consolation, après le refus explicite de la vieille fille pour toute +espèce de réconciliation. Ces lignes magiques produisirent donc +tout leur effet. Rawdon eut désormais le plus grand empressement à +retourner à Londres. + +Sans ses gains sur Jos et les bank-notes de George, Rawdon n'aurait su +comment payer sa dépense à l'hôtel. L'hôtelier ignora toujours combien +peu il s'en était fallu qu'il n'en eût été pour ses frais. Comme un +général expérimenté qui dans la retraite sauve ses bagages, Rebecca, +après avoir prudemment emballé tous ses effets de quelque valeur, les +avait expédiés pour Londres, sous la responsabilité du domestique de +George. Le jeu fournit heureusement à Rawdon les moyens d'être honnête +et de partir avec sa femme et sa note acquittée, le lendemain du +départ de nos autres personnages. + +«J'aurais bien voulu revoir cette vieille fille encore une fois, dit +Rawdon; elle est si épuisée et si changée, que, j'en suis sûr, elle +n'ira pas loin... Je suis fort intrigué de savoir le montant des +billets qui m'attend chez son notaire. Un billet de deux cents +livres... Oh! oui, deux cents livres au moins, n'est-ce pas, Becky?» + +Pour se soustraire aux assiduités persévérantes des importuns dont +nous avons parlé plus haut, Rawdon et sa femme n'allèrent point +reprendre leur appartement de Brompton, mais descendirent dans un +hôtel écarté. Le lendemain matin, Rebecca put apercevoir sur sa route +les susdits visages en se rendant à Fulham chez la vieille mistress +Sedley, où elle allait faire visite à Amélia et à ses amis de +Brighton. Ils étaient tous partis pour Chatham et de là pour Harwich, +d'où le régiment devait s'embarquer pour la Belgique. L'excellente +mistress Sedley était dans les larmes et dans la douleur. + +À son retour, Rebecca trouva son mari, qui rentrait de Gray's-Inn, où +il avait été apprendre son sort. Il étouffait de colère. + +«Mordieu! Becky, dit-il, elle nous donne vingt livres pour tout +potage!» + +Quoique la plaisanterie tournât à leur détriment, elle était des +meilleures, et Becky ne put s'empêcher de rire de la déconvenue de +Rawdon. + + + + +CHAPITRE XXVI. + +Entre Londres et Chatham. + + +Comme il convenait à un grand seigneur de son espèce, notre ami +George, en quittant Brighton, fit la route dans une berline à quatre +chevaux, et descendit dans un splendide hôtel de Cavendish-Square. Là, +le jeune gentleman prit, pour lui et sa nouvelle épouse, une longue +suite de salles magnifiquement décorées, une table garnie de vaisselle +plate, et se fit servir par une demi-douzaine de domestiques noirs, +silencieux comme les muets du sérail. George fit les honneurs à Jos +et à Dobbin avec une aisance toute princière. Pour la première fois, +Amélia, surmontant à peine sa timide gaucherie, présida ce que George +appelait pompeusement la table de sa femme. + +L'amphytrion faisait le difficile pour les vins, et ses airs de +monarque en imposaient aux domestiques. Jos avalait sa soupe à la +tortue avec une satisfaction gloutonne, et Dobbin lui complétait ce +qui faisait défaut sur son assiette par suite de l'inexpérience à +servir de la maîtresse de la maison; les yeux de Jos témoignaient au +capitaine de la reconnaissance de son estomac. + +La somptuosité du repas et de l'appartement provoqua la sollicitude du +bon Dobbin pour la bourse de son ami. Après le dîner, tandis que +Jos était à ronfler dans le grand fauteuil, il hasarda quelques +observations sur cette recherche dans les mets, cette prodigalité de +vin de Champagne vraiment digne d'un archevêque, mais ce fut en vain: + +«J'ai toujours été habitué à voyager en gentilhomme, répondit George, +et quand le diable y serait, ma femme aura toutes les aises auxquelles +elle doit prétendre dans son rang. Tant qu'il restera un sou dans ma +bourse, j'entends qu'elle vive au sein de l'abondance.» + +George paraissait trop satisfait de ses grands airs de générosité, +pour que Dobbin cherchât plus longtemps à lui persuader que le bonheur +d'Amélia n'était point dans une soupe à la tortue. + +Un peu après le dîner, Amélia exprima timidement le désir d'aller voir +sa mère à Fulham; George y consentit, mais non pas sans avoir d'abord +accueilli sa demande par de grondeuses paroles. Elle alla s'apprêter +dans son immense chambre à coucher où s'élevait un immense lit de +parade, «où avait dormi la soeur de l'empereur Alexandre lorsque les +_souffrants_ alliés s'étaient rendus à Londres.» Elle mit son petit +chapeau et son châle avec beaucoup d'empressement et de plaisir. +George, pendant ce temps, était resté dans la salle à manger à boire +du bordeaux, et quand elle revint il ne se dérangea pas le moins du +monde. + +«Est-ce que vous ne m'accompagnez pas, cher ami?» lui dit-elle d'un +ton câlin? + +Réponse négative! le _cher ami_ avait _à faire_ ce soir-là, et il +laissa à son valet de pied le soin d'accompagner milady. Quand la +voiture qu'on avait envoyé chercher fut arrivée à la porte de l'hôtel, +Amélia prit congé de George d'un petit air boudeur. Après deux ou +trois coups d'oeil inutiles, elle descendit tristement le grand +escalier. Le capitaine Dobbin la suivit par derrière, lui présenta +la main pour monter en voiture et la regarda partir. Le valet, pour +n'avoir point à rougir en donnant l'adresse au cocher devant les gens +de l'hôtel, lui promit de la lui indiquer un peu plus loin. + +Dobbin prit la route de son vieux quartier tout en pensant en lui-même +au plaisir qu'il aurait eu de se trouver dans le fiacre à côté de +mistress Osborne. George évidemment n'était pas dans les mêmes idées; +car lorsqu'il fut las de boire, il sortit et acheta une contremarque, +pour voir M. Kean dans le _Juif de Venise_. C'est que le capitaine +Osborne aimait beaucoup le théâtre, il avait même joué certains +premiers rôles d'une façon fort brillante, dans des représentations +données au régiment. + +Lorsque M. Joseph se réveilla en sursaut au bruit que faisait son +domestique en vidant les carafons placés sur la table, il faisait nuit +noire depuis longtemps. Un nouveau fiacre fut mis en réquisition à +la station voisine, et l'on transféra M. Joe d'abord chez lui et puis +ensuite dans son lit. + +La visite de la pauvre Amélia fit passer à mistress Sedley quelques +moments bien doux pour ses affections maternelles. Elle s'élança vers +la porte quand la voiture s'arrêta à la grille du jardin, et elle +serra avec effusion dans ses bras la jeune mariée tremblante et émue +jusqu'aux larmes. Le vieux M. Clapp, qui était en bras de chemise à +bêcher ses plates-bandes, se sauva tout honteux de son accoutrement, +et la grosse fille irlandaise franchit d'un bond l'escalier de la +cuisine pour faire son plus beau sourire à la nouvelle arrivée. +Amélia, chancelante, avait peine à arriver au salon. + +La mère et la fille laissèrent couler leurs pleurs sans contrainte dès +qu'elles purent, à l'abri de ce sanctuaire, se livrer à la vivacité +des sentiments qui débordaient dans leur coeur; il y eut bien des +larmes répandues, comme le comprendra tout lecteur sentimental! +Les larmes dans toutes occasions, soit tristes, soit joyeuses ne +sont-elles pas la suprême ressource des femmes? Une mère et sa +fille ont bien le droit de donner un libre cours à ces délicieux +épanchements. Les bonnes mères se remarient à la noce de leurs filles; +jugez de ce qui advient à un degré de plus! Tout le monde sait à quoi +s'en tenir sur les grand'mères et leur tendresse ultra-maternelle. Je +poserais volontiers en principe qu'on ne connaît bien l'amour maternel +que lorsqu'on est passé à l'état de grand'mère. Laissons dans la +demi-teinte d'obscurité qui règne au salon les sanglots, les larmes +et les rires d'Amélia et de sa mère. Le vieux Sedley nous en donne +lui-même l'exemple. Sa pénétration, à lui, n'avait pas été à deviner +qui se trouvait dans la voiture qui s'était arrêtée à la porte. Il +n'avait pas couru au devant de sa fille, mais il l'avait étroitement +serrée contre son sein lorsqu'elle était entrée dans la maison, où +il vivait au milieu de ses paperasses, de ses fils rouges et de ses +comptes. Il causa un instant avec la mère et la fille, puis sortit +discrètement de la pièce pour leur laisser toute liberté. + +Le laquais de George avait un air de superbe dédain à regarder +M. Clapp en bras de chemise arrosant ses rosiers. Il se découvrit +toutefois avec une affable courtoisie, quand M. Sedley lui demanda des +nouvelles de son gendre, de la voiture, de Joe, de la manière dont les +chevaux avaient supporté le voyage de Brighton, et l'infortuné finit +comme toujours par tomber sur le sujet de cet infernal sournois de +Bonaparte. La servante irlandaise apporta une bouteille et un +verre, car le vieux Sedley voulut à toute force que le domestique se +rafraîchit, et il lui donna une demi-guinée, que le laquais empocha +avec un mélange de surprise et de mépris. + +«Buvez ce verre de vin à la santé de votre maître et de sa femme, dit +Mr. Sedley, et n'oubliez pas de boire à la nôtre, Trotter, quand vous +serez chez vous.» + +Neuf jours à peine s'étaient écoulés depuis qu'Amélia avait quitté ce +modeste réduit, et cependant elle se sentait séparée par un bien long +intervalle des temps heureux qu'elle y avait passée. En faisant un +retour vers cette époque, quelle différence ne trouvait-elle pas +entre la situation présente de son esprit et celle de la jeune fille +absorbée dans son amour, dirigeant toutes les forces de son âme sur +l'objet unique de ses affections, et payant les soins affectueux +de ses parents, sinon par l'ingratitude, du moins par une froide +indifférence, tandis qu'elle réservait toute la chaleur de son coeur +et de son âme pour réchauffer une espérance dont un jour, peut-être, +elle aurait à reconnaître les illusions. Ce coup d'oeil rétrospectif +vers des temps tout à la fois voisins et si éloignés, la saisirent +d'une certaine honte, et la vue de son excellente mère, si affligée +dans sa solitude, la pénétra d'un tendre remords. Elle était bien +forcée d'avouer maintenant que, possédant ce qu'elle croyait le +paradis sur terre, ses désirs n'en étaient ni moins inquiets ni plus +satisfaits. + +Quand le nouvelliste, en mariant son héros et son héroïne, leur a fait +faire ce qu'on appelle le grand saut, il tire en général la toile sur +ce tableau. Eh! mon Dieu! le drame est-il donc fini? Les soucis et +les luttes de la vie respectent-ils cette limite? En un mot, ne +trouve-t-on plus que des objets couleur de rose sur les terres du +mariage? Doit-on croire que la femme et le mari n'aient plus alors +qu'à gagner paisiblement, au milieu des plus douces étreintes et des +plus ineffables jouissances, le terme de leur vieillesse? Notre petite +Amélia, toute fraîche débarquée sur ce nouveau rivage, jetait un +dernier regard de regret et d'adieu à ces tristes et charmantes +figures dont le courant ne la séparait pas encore assez pour +l'empêcher de voir leurs ombres disparaître dans le lointain. + +En l'honneur de la jeune mariée, mistress Sedley voulut faire quelque +chose d'extraordinaire. Aussi, après le premier feu de leur entretien, +elle quitta un instant mistress George Osborne, et descendit dans +les parties inférieures de la maison, où se trouvait une espèce de +cuisine, résidence habituelle de M. et mistress Clapp et de miss +Flannigan, la servante irlandaise, lorsqu'elle avait lavé la vaisselle +et ôté ses papillotes. Mistress Sedley se rendit donc dans +ces profondeurs pour faire préparer un thé remarquable par sa +magnificence. Chacun exprime sa tendresse à sa façon; la meilleure +pour mistress Sedley était de bourrer sa chère Amélia de gâteaux et de +salade d'oranges servie dans une coupe de cristal. + +Tandis qu'on s'occupait de la confection des susdites friandises dans +les parties basses de la maison, Amélia quittait le salon, montait +l'escalier et se retrouvait sans savoir trop comment, dans la petite +pièce qui lui avait servi de chambre avant son mariage, dans ce même +fauteuil où elle avait passé de si longues heures d'angoisses et +d'amertume. Elle éprouva le délicieux plaisir que l'on ressent à +revoir un vieux camarade. Puis ses pensées l'entraînèrent vers la +semaine à peine écoulée, et peu à peu elle revint sur son passé. +Rechercher dans le passé les souvenirs heureux, qui contrastent +douloureusement avec le présent; gémir sur ses espérances de bonheur +évanouies et remplacées par le doute et la souffrance, tel était le +sort de cette pauvre et infortunée créature, de cette brebis errante +au milieu des luttes et des presses de la _Foire aux Vanités_. + +Assise dans son vieux fauteuil, elle se rappelait avec tout son +enthousiasme d'autrefois cette image de George, objet de ses +confiantes et premières adorations. Fallait-il donc s'avouer +maintenant la différence entre la réalité et les traits imaginaires du +héros devant lequel elle eût volontiers jadis brûlé de l'encens? Pour +réduire à une pareille extrémité la vanité de la femme qui vous aime +et qui vous choisit, il faut ordinairement bien des années et bien +des trahisons.... Les yeux verts et perçants de Rebecca, son sourire +sinistre venaient ensuite remplir d'effroi la craintive Amélia. Elle +resta plongée dans le vague de ces méditations, dans ces rêveries +mélancoliques, les mêmes où l'avait trouvée l'honnête Irlandaise +lorsqu'elle lui apporta la lettre qui contenait les nouvelles +protestations de George et sa nouvelle demande en mariage. + +Ses yeux étaient fixés sur ce petit lit bien lisse et bien blanc où +naguère reposait encore sa tête de jeune fille! Mais il avait cessé +d'être à elle. Alors elle se prenait à penser au plaisir qu'elle +aurait à y dormir encore, à s'éveiller comme autrefois sous les +regards souriants de sa mère. Elle songeait avec terreur à ce grand +catafalque de damas qui s'élevait comme un tombeau dans cette vaste et +sombre pièce où elle devait passer la nuit à Cavendish-Square. Ô cher +petit lit bien blanc, que de confidences n'avez-vous pas reçues dans +ses longues insomnies! que de fois dans son désespoir ne l'avez-vous +pas entendue appeler la mort! Maintenant elle doit être bien heureuse +et ses désirs sont remplis. Le bien-aimé pour lequel elle a tant +soupiré, elle le possède pour toujours! Avec quelle vigilance, quelle +tendresse sa bonne mère n'avait-elle pas veillé sur cette couche +de l'innocence! Tous ces souvenirs, toutes ces pensées brisaient ce +pauvre petit coeur sensible et passionné. Amélia alla s'agenouiller +au pied de son humble couchette, et pour les froissements et les +blessures de son âme demanda le baume consolateur à celui auquel la +jeune fille s'était trop rarement adressée jusqu'alors. L'amour +avait été sa foi, et maintenant ce coeur saignant et rebuté cherchait +l'appui qui ne fait jamais défaut aux âmes souffrantes. Avons-nous +le droit d'écouter, de répéter ces prières? Ces mystères sacrés de la +conscience, mon cher lecteur, ne doivent point être troublés par le +tumulte de _la Foire aux Vanités_ au milieu de laquelle notre histoire +se passe. + +Nous dirons seulement que, quand on vint la chercher pour le thé, la +jeune femme descendit avec une âme plus sereine. Ses tristes visions +s'étaient évanouies, sa destinée lui paraissait moins amère; elle ne +pensait plus ni aux froideurs de George, ni aux yeux verts de Rebecca. +Elle embrassa tendrement son père et sa mère, et, par ses causeries +avec le vieux Sedley, pénétra son âme d'une joie à laquelle il n'était +plus accoutumé. Elle trouva le thé excellent, fit ses compliments à sa +mère sur la salade d'oranges, et, en cherchant à répandre le bonheur +autour d'elle, se sentit elle-même plus heureuse. Puis elle repartit +pour aller dormir dans le grand catafalque funèbre, et reçut George +avec un sourire sur les lèvres quand il rentra du théâtre. + +Le lendemain, maître George avait des _affaires_ d'une plus haute +importance que d'aller au théâtre applaudir M. Kean. Dès son arrivée à +Londres, il avait écrit aux hommes de loi de son père pour leur faire +savoir que, dans sa royale sagesse, il avait décidé qu'il aurait avec +eux une entrevue le jour suivant. Ses pertes au billard et aux cartes +contre le capitaine Crawley avaient presque vidé sa bourse, et il +désirait se monter en espèces avant son départ. Il n'avait d'autre +moyen pour cela que d'entamer les deux mille livres que le notaire +avait ordre de lui compter. Du reste, il ne doutait pas que son père, +avant peu, ne se relâchât beaucoup de ses sévérités. Quel père assez +dur pour ne point finir par ouvrir les yeux sur les mérites d'un +prodige de son espèce? Et si ce coeur de roc était capable de résister +à la voix du sang et à l'évidence de ses hautes vertus, eh bien! +George était décidé à recueillir tant de lauriers, à planter tant de +trophées sur les champs de bataille qui allaient s'ouvrir pour +lui, que le vieillard, vaincu, finirait par reprendre de meilleurs +sentiments pour son fils. D'ailleurs, George n'avait-il pas le monde +devant lui? Sa mauvaise chance aux cartes ne serait peut-être pas +éternelle, et deux mille livres, du reste, lui laissaient encore bien +du temps. + +Par ses soins, une voiture conduisit de nouveau Amélia auprès de sa +mère. Il donnait carte blanche à ces deux dames pour se conformer +dans leurs achats à toutes les exigences de la mode. Il voulait que +mistress George Osborne ne manquât de rien pour faire sensation à +son arrivée en pays étranger. Mais un jour, un seul jour pour de si +importantes emplettes, c'était bien peu; aussi fut-il grandement et +gravement rempli. Mistress Sedley courant en voiture chez la modiste +et la lingère, se voyant escortée jusqu'à son équipage par une foule +obséquieuse de commis empressés et polis, se crut un instant revenue +aux jours de ses grandeurs passées; c'était la première joie qu'elle +goûtait depuis ses rudes et pénibles épreuves. Mistress Amélia ne se +montra pas complétement indifférente au plaisir de s'arrêter dans les +boutiques, de voir, de marchander et d'acheter de jolies choses; il ne +lui en coûtait point du tout d'obéir aux ordres de son mari, et elle +se distinguait dans l'acquisition de ces objets de toilette par une +finesse et une élégance toute féminines, comme disent les marchands, +suivant une habitude traditionnelle. + +Quant à la guerre qu'on voyait poindre à l'horizon, mistress Osborne +ne s'en tourmentait pas beaucoup. L'affaire de Bonaparte était claire, +il ne pouvait manquer d'être écrasé au premier choc. Les navires de +Margate transportaient chaque jour à Gand et à Bruxelles une société +élégante et choisie. On avait plutôt l'air de se rendre à une partie +de plaisir qu'à une guerre sérieuse. Comment le Corse pourrait-il +tenir contre les armées coalisées de l'Europe et le génie de +Wellington! Amélia partageait ces sentiments; car il est inutile de +dire que cette douce et tendre créature acceptait sans contrôle les +impressions de ceux qui l'environnaient. Il y avait trop d'humilité +et de soumission dans cette âme pour qu'elle vînt jamais à prendre +l'initiative d'une opinion personnelle. Mais revenons à notre sujet; +Amélia et sa mère passèrent une grande journée à courir les boutiques +de Londres, et la jeune femme trouva à la fois grand succès et grand +plaisir à ses débuts dans le monde élégant. + +George, pendant ce temps, le chapeau sur l'oreille, les coudes en +équerre, l'air crâne et provocateur, se dirigeait vers Bedford-Row, et +s'avançait dans l'étude du notaire avec une démarche majestueuse, au +milieu de tous les clercs à mine de parchemin, occupés à griffonner +des mémoires indéchiffrables. Il enjoignit à l'un d'eux d'aller +prévenir M. Higgs que le capitaine Osborne était à l'attendre. Au ton +protecteur et arrogant d'Osborne, on aurait pu croire que ce _pékin_ +de notaire, qui avait trois fois plus de cervelle que lui, cinquante +fois plus d'argent et mille fois plus d'expérience, n'était qu'un +pauvre hère qui, toute affaire cessante, devait se mettre à la +disposition du capitaine. George ne s'aperçut pas du sourire de pitié +qui passa sur les lèvres de tous ces gratteurs de papier, comme il +les traitait dans son for intérieur, depuis le maître clerc jusqu'au +saute-ruisseau. Il s'assit, et tout en caressant avec sa canne la tige +de sa botte, il daigna abaisser ses pensées sur le ramassis de pauvres +diables qu'il avait devant les yeux. Ces pauvres diables étaient +au courant de ses affaires, et en parlaient le soir au café tout en +buvant leur bière avec des confrères. Quel secret y eut-il jamais +pour un notaire ou pour ses clercs? Rien n'échappe à cette puissance +scrutatrice, mais discrète; dans les études se règlent mystérieusement +les destinées de tous les habitants de la Cité. + +En entrant dans le cabinet de M. Higgs, George s'attendait peut-être +à le trouver chargé de quelque message de réconciliation de la part +de son père, et peut-être avait-il pris ces allures dédaigneuses et +superbes pour manifester, dans son extérieur, la résolution et +la fermeté de son âme. Mais ces prétentions à l'arrogance ne +rencontrèrent chez le notaire que froideur et indifférence, ce qui les +rendit encore plus ridicules. M. Higgs était occupé à écrire quand le +capitaine entra. + +«Avez la bonté de vous asseoir, monsieur, lui dit-il; je suis à vous à +la minute. Monsieur Poe, apportez-moi le dossier, s'il vous plaît.» + +Et il se remit à écrire. + +M. Poe ayant apporté les pièces, le patron demanda à George s'il +voulait ses deux mille livres en billets payables à vue, ou bien s'il +préférait qu'on lui achetât de la rente. + +«Un des exécuteurs testamentaires de feu M. Osborne est absent en ce +moment, dit-il avec le ton de l'indifférence, mais mon client consent +à se conformer à vos désirs pour terminer le plus tôt possible. + +--Faites-moi un billet, reprit le capitaine de fort mauvaise humeur, +je n'ai que faire de vos schellings et vos sous,» ajouta-t-il quand +l'homme de loi lui présenta le montant de la somme. + +Il se flattait d'avoir, par ce trait de majestueux mépris, confondu la +ridicule exactitude de ce vieil écrivassier, et il sortit du cabinet +le papier dans sa poche. + +«Dans deux ans ce garçon-là sera sous clef, dit M. Higgs à M. Poe. + +--Croyez-vous donc que le père Osborne ne finisse pas par se radoucir? + +--Je me fierais plutôt à l'attendrissement d'une borne, répliqua M. +Higgs. + +--Du reste, il la mène bonne et heureuse, reprit le clerc, voilà à +peine une semaine qu'il est marié, et je l'ai vu l'autre jour avec +d'autres individus de son régiment reconduire au sortir du théâtre +mistress High Flyer à sa voiture.» + +Puis la conversation prit un autre cours, et mistress George Osborne +s'effaça du souvenir de ces messieurs. + +Le billet était tiré sur nos amis de Lombard-Street Hulker et Bullock. +George jugea à propos de se diriger sur-le-champ de ce côté pendant +qu'il était en train de faire ses affaires: il avait hâte de recevoir +son argent. Fred Bullock, à la face bilieuse, était précisément à +regarder le travail d'un de ses employés, dans le bureau où George +se présenta, sa face jaune prit aussitôt une teinte livide, et il se +retira comme pour cacher les remords de sa conscience dans son cabinet +le plus reculé. George, tout occupé à couver des yeux son argent, +ne fit aucune attention aux variations de teint et à la fuite du +cadavérique adorateur de sa soeur. + +Fred Bullock instruisit le soir même le vieil Osborne de la démarche +de son fils. + +«Il est fier comme un écu neuf, lui dit son futur gendre. Il a pris +jusqu'au dernier schelling. Quelques centaines de livres n'iront pas +loin avec ce garçon-là.» + +Le vieil Osborne attesta par le plus terrible serment qu'il se +souciait peu du temps et de la manière qu'on mettrait à dépenser cet +argent. + +Quant à George, fort satisfait de l'emploi de sa journée, il fit +promptement tous ses préparatifs de départ, et Amélia reçut, pour +payer ses emplettes, des billets à vue que son mari lui remit avec une +générosité de grand seigneur. + + + + +CHAPITRE XXVII. + +Amélia au régiment. + + +Quand le splendide équipage de Joe s'arrêta à la porte de l'hôtel de +_Chatham_, la première figure qu'avait aperçue Amélia avait été celle +du brave capitaine Dobbin qui, depuis plus d'une heure, arpentait +la rue en attendant l'arrivée de ses amis. Le capitaine, avec ses +épaulettes, son habit d'uniforme, son ceinturon rouge et son sabre, +avait une tournure tout à fait martiale. Jos sentit alors un certain +orgueil à pouvoir parler de sa liaison avec lui; aussi mit-il dans son +bonjour bien plus de cordialité qu'il lui en avait jamais témoigné à +Brighton. + +Le capitaine avait avec lui l'enseigne Stubble qui, en voyant +descendre Amélia de voiture, ne put retenir l'exclamation suivante: + +«Vrai Dieu, la jolie fille!» + +Osborne se rengorgea à cette approbation spontanée et la prit comme un +hommage rendu à son bon goût. À vrai dire, Amélia dans sa pelisse de +mariée, avec ses rubans roses, la fraîcheur que donnait à ses joues un +voyage rapide et au grand air, justifiait assez, par la gentillesse et +le charme de sa figure, le compliment de l'enseigne. Dobbin au fond du +coeur en sut gré à son jeune camarade; puis, comme il s'avançait pour +aider la jeune femme à descendre de voiture, Stubble put voir le +joli petit pied qui posa à peine sur la marche. Il devint tout rouge +pendant qu'il faisait le plus profond salut à la jeune mariée. + +En voyant le numéro du régiment sur le casque de l'enseigne, Amélia +lui fit un petit signe de tête accompagné d'un doux sourire, ce qui +acheva de le clouer sur place. À partir de ce jour, le capitaine +Dobbin traita M. Stubble de la façon la plus affectueuse, et, à la +promenade comme à la caserne, il fut souvent question d'Amélia dans +leurs conversations. Bientôt, parmi les jeunes et braves officiers du +***e régiment, ce fut à qui aurait le plus d'admiration et de louanges +pour mistress Osborne. Ses manières simples et naturelles, son air +bienveillant et modeste lui gagnèrent tous les coeurs honnêtes. Notre +lecteur doit demander à son imagination plus encore qu'à nos paroles +une idée de cette douceur et de cette simplicité. La simplicité, voilà +un joyau inestimable pour une femme et qu'on peut reconnaître en +elle, rien qu'à lui entendre dire qu'elle est engagée pour le prochain +quadrille ou que la chaleur la fatigue. George, qui avait toujours +eu le pompon dans son régiment, grandit encore dans l'estime de ses +jeunes collègues, séduits par son désintéressement à prendre une femme +sans fortune et son bon goût à la choisir si charmante. + +Dans le salon commun, Amélia fut toute surprise de trouver une lettre +adressée à mistress la capitaine Osborne. C'était un billet rose de +forme triangulaire. Sur le cachet on voyait une colombe tenant dans +son bec un rameau d'olivier; la cire n'avait point été ménagée, et +l'écriture très-large et très-lâche accusait une main féminine. + +«Voilà qui sort du poignet de Peggy O'Dowd, dit George en riant; je le +reconnais aux bavures de la cire.» + +C'était bien en effet un billet de mistress la major O'Dowd, qui +priait mistress Osborne de venir passer la soirée chez elle en petit +comité. + +«Il faut y aller, dit George à sa femme; vous ferez connaissance avec +tous les officiers de notre corps. O'Dowd commande le régiment, et +Peggy commande O'Dowd.» + +Mais ils étaient à peine, depuis quelques minutes, en possession de la +lettre de mistress O'Dowd, que la porte s'ouvrit avec fracas et +qu'une bonne grosse mère, en amazone, suivie de quelques officiers du +régiment, s'avança à leur rencontre. + +«Me voilà! fit-elle, car je n'ai pas pu attendre au thé. George, mon +cher, présentez-moi à madame. Madame, charmée de faire la vôtre et de +vous présenter mon époux, le major O'Dowd.» + +Après ce compliment, la joyeuse et grosse amazone s'élança au cou +d'Amélia avec une effusion délirante, et celle-ci reconnut bien vite +l'original dont son mari s'était si souvent amusé à lui faire la +caricature. + +«Vous avez dû souvent entendre parler de moi à votre cher époux, +reprit cette dame avec beaucoup de vivacité. + +--Vous avez dû souvent en entendre parler,» répéta son mari le major +avec la précision d'une serinette. + +Amélia lui dit qu'en effet ils avaient souvent parlé d'elle avec son +mari. + +«Je suis sûre qu'il ne m'aura pas trop bien arrangée, répliqua +mistress O'Dowd en ajoutant que George était une mauvaise langue. + +--J'en répondrais,» continua le major essayant de prendre un air +malicieux, ce qui excita une vive hilarité de la part de George. + +Mistress O'Dowd fit claquer son fouet, en intimant au major l'ordre +de se tenir fixe sur toute la ligne. Puis elle demanda à George d'être +présentée à mistress la capitaine Osborne, suivant toutes les règles +de l'étiquette. + +«Je vous présente, ma chère femme, dit George avec son plus grand +sérieux, la très-bonne, très-aimable et très-excellente amie, Aurelia +Margaretta, autrement dite Peggy. + +--Vous y êtes; allez toujours, dit le major. + +--Autrement dite Peggy, femme de Michel O'Dowd, major de notre +régiment et fille de Fitzjurld Ber'sford de Burge Malony de Glen +Malony, comté de Kildare. + +--Et de Murgan-Square, à Dublin, reprit la dame avec un air de majesté +calme et digne. + +--Et de Murgan-Square, cela va sans dire, fit tout bas le major. + +--C'est là que vous m'avez fait la cour, mon cher major,» reprit la +dame. + +Le major eut un signe de tête affirmatif pour ces dernières paroles +comme pour celles qui les avaient précédées. + +Le major O'Dowd avait servi son souverain dans toutes les parties du +monde. Bien qu'il eût dû ses grades à quelque chose de plus honorable +que des intrigues de boudoir, il était cependant le plus modeste, le +plus silencieux, le plus doux et le plus paisible des hommes; c'était +un agneau que sa femme menait à sa fantaisie. Il venait en silence +prendre sa place à la table des officiers, buvait beaucoup, puis, +quand il était gorgé de liquides, il rentrait dans sa chambre pour +y cuver son vin. S'il ouvrait la bouche, c'était toujours pour être +d'accord sur n'importe quoi avec n'importe qui. Sa vie s'écoulait +ainsi heureuse et égale. Le soleil brûlant de l'Inde n'avait point +embrasé son sang, et la fièvre jaune n'avait point eu de prise sur +cette rude écorce. Il marchait à une batterie de canons avec la même +indifférence qu'il mettait à se rendre à une table servie. Son appétit +ne distinguait pas entre un rôti de cheval et une soupe à la tortue. +Il avait encore sa vieille mère, mistress O'Dowd de O'Dowdstown, +à laquelle il n'avait jamais désobéi qu'en prenant la fuite pour +s'enrôler et en s'obstinant à épouser cette gaillarde de Peggy Malony. + +Peggy était une des cinq demoiselles faisant partie des onze enfants +de la noble maison de Glen-Malony. Son mari, et tout à la fois son +cousin, lui était parent du côté maternel, et lui devait l'inestimable +avantage d'une alliance avec des Malonies, dont pas une famille au +monde n'égalait à ses yeux la noblesse. Après neuf saisons à Dublin et +deux à Bath et à Cheltenham, sans avoir pu trouver personne qui voulût +s'atteler avec elle au joug de l'hyménée, miss Malony ordonna à son +cousin Mick de l'épouser; elle marquait alors six lustres et demi +sonnés. L'honnête garçon obéit et emmena sa cousine dans les Indes +occidentales, où elle eut, comme doyenne d'âge, la présidence des +dames du ***e régiment dans lequel O'Dowd venait de passer par +mutation. + +Mistress O'Dowd avait à peine passé une demi-heure avec Amélia, +que celle-ci, subissant le sort commun à toutes les nouvelles +connaissances de la major, dut écouter d'un bout à l'autre l'histoire +de sa famille et la généalogie des Malonies. + +«Ma chère, disait-elle dans le laisser-aller de ses épanchements, +je voulais faire de George mon beau-frère, et ma soeur Glorvina lui +allait parfaitement; mais ce qui est fait n'est plus à faire, et, +puisqu'il vous a épousée, vous êtes désormais pour moi comme ma soeur. +Pas vrai? C'est maintenant comme si vous étiez de la famille. Vous +avez une petite mine chiffonnée qui me plaît, et je vois d'ici que +nous nous entendrons au mieux; et nous n'aurons au régiment qu'à +marquer un de plus au total. + +--C'est cela, nous n'aurons qu'à marquer un de plus au total,» dit +O'Dowd d'un air approbateur. + +Amélia, fort reconnaissante de ces bons procédés, se divertit +néanmoins beaucoup d'un accueil aussi cavalier, et de cette brusque +introduction au milieu de sa nouvelle et nombreuse famille. + +«Ici, nous sommes tous de bons diables, continua la femme du major. Il +n'y a pas un régiment au service où vous puissiez trouver plus d'union +et de concorde que dans le nôtre. Jamais de querelles, de mauvais +rapports, de médisance parmi nous. Il y règne, tout au contraire, une +affection réciproque à l'égard les uns des autres. + +--Exemple: mistress Magenis et vous, dit George en riant. + +--Mistress la capitaine Magenis et moi avons fait notre paix, et +pourtant elle s'était conduite avec moi à me rendre les cheveux tout +blancs et à me mettre à deux doigts du tombeau. + +--Ah! Peggy, ma chère, c'eût été dommage pour ces belles tresses +noires, s'écria le major. + +--Taisez votre bec, gros bêta! Voyez-vous, ces maris, mistress +Osborne, il faut toujours que ça lève la tête. Quant à Mick, je lui +ai dit qu'il ne devrait jamais ouvrir la bouche que pour donner le mot +d'ordre, boire et manger. Il faudra que je vous fasse connaître +notre personnel; je vous donnerai tous les renseignements dans le +tête-à-tête. Présentez-moi maintenant à votre frère; en vérité, +c'est un bel homme: il me rappelle mon cousin Dan Malony, Malony de +Ballymalony, ma chère; vous savez qu'il a épousé Ophélia Scully de +Oystherstown, cousine de lord Poldoody.... Monsieur Sedley.... charmée +de faire la vôtre. Vous dînerez, je pense, avec nous ce soir à la +table des officiers.... Pensez au docteur, Mick, et tenez-vous bien +pour ne pas vous mettre hors combat pour la réunion de ce soir. + +--Nous pourrions peut-être, ma chérie, fit observer le major, avoir +pour M. Sedley un billet d'invitation à ce dîner d'adieu que nous +donne le 150e. + +--Vite, Simple.... L'enseigne Simple de notre régiment; ma chère +Amélia, j'avais oublié de vous le présenter.... Courez en toute hâte: +vous offrirez au colonel Tavish les compliments de mistress la major +O'Dowd, et vous lui direz que le capitaine Osborne a amené avec +lui son beau-frère, et que nous le lui conduirons dans la salle du +banquet, à cinq heures sonnant. Voulez-vous, ma chère, venir prendre +avec moi quelque chose pour tromper la faim jusque-là? Allons, pas de +cérémonie, je vous prie.» + +Tandis que mistress O'Dowd continuait sa litanie, le jeune enseigne, +déjà au bas de l'escalier, courait s'acquitter de sa commission. +L'obéissance est l'âme du soldat! + +«Emmy, dit le capitaine George, nous allons à notre service. Pendant +ce temps, mistress O'Dowd voudra bien procéder à votre éducation +militaire.» + +Les deux capitaines prirent chacun un bras du major, et se firent l'un +à l'autre, par-dessus sa tête, une grimace d'intelligence. + +Une fois en possession de sa nouvelle amie, mistress O'Dowd l'accabla +d'une avalanche de renseignements, à laquelle ne pouvait résister +la mémoire de la pauvre petite patiente. Amélia fut initiée à toute +l'histoire secrète de la nombreuse famille dans les rangs de laquelle +la jeune dame s'étonnait d'être encore si vite entrée. + +«Mistress Heavytop, la femme du colonel, était morte à la Jamaïque, +d'une passion malheureuse, fortement compliquée de fièvre jaune. Quant +à ce vieux monstre de colonel, auquel on ne voyait pas plus de cheveux +sur la tête qu'il n'y en a sur un boulet de canon, il avait conté +fleurette à une fille métis de la localité. Mistress Magenis, à +laquelle manquaient les premiers rudiments de l'éducation, était au +demeurant une brave femme; mais elle avait une langue infernale, et +aurait triché sa mère au whist. Mistress la capitaine Kirk ne manquait +pas de lever au ciel ses grands yeux de homard effarouché dès qu'on +parlait de faire le plus innocent loto. Et pourtant, continuait la +major, mon père, l'homme le plus pieux qui soit entré dans une église, +le doyen Malony, mon oncle et notre cousin l'évêque, font tous les +soirs, en parfaite tranquillité de conscience, leur partie de mouche +ou de whist. Du reste, aucune de ces dames n'accompagne le régiment, +reprit mistress O'Dowd. Fanny Magenis reste avec sa mère, marchande, +comme vous savez, de charbon et de pommes de terre à Islington-Town, +tout près de Londres. Aussi la fille est-elle toujours à nous parler +des navires de son père et à nous appeler pour nous les faire voir +quand ils montent la rivière. Mistress Kirk et ses enfants resteront +ici, à Bethesda-Place, pour être plus à portée de leur prédicateur +favori, le docteur Ramshorn.... Mistress Bunny est dans une situation +intéressante, mais c'est pour elle un état normal: voilà le huitième +qu'elle va donner au lieutenant.... La femme de l'enseigne Posky, qui +nous est arrivée deux mois avant vous, ma chère, s'est déjà querellée +plus de vingt fois avec Tom Posky. On entend leur vacarme de toute la +caserne. D'après le bruit qui court, ils en seraient déjà à se jeter +les plats à la tête. Tom n'a point voulu s'expliquer la semaine +dernière sur un noir qu'il avait à l'oeil. Quant à madame, elle +va retourner chez sa mère, qui tient une pension de demoiselles à +Richemond. Pour en venir là, elle eût aussi bien fait de se tenir +tranquille au lieu de se laisser enlever!... Où avez-vous étudié, +ma chère? Moi, j'ai été élevée chez mistress Flanagan, aux Bosquets +d'Ilissus, près Dublin, et la pension y coûtait bon. Rien qu'une +marquise pour nous donner la prononciation de Paris, et un major +général retiré du service pour nous faire marcher au pas.» + +Amélia n'en revenait pas de ces singulières communications et de ces +titres de parenté qui, sans plus de cérémonie, lui donnaient mistress +O'Dowd pour soeur aînée. On la présenta le soir même au reste de sa +famille improvisée. Comme elle était timide et aimable, sans être +assez jolie pour donner de l'ombrage aux autres femmes, la première +impression fut en sa faveur. Mais les officiers du 150e étant survenus +et l'ayant jugée digne de leur attention particulière, toutes ses +soeurs se mirent bien vite à lui trouver des défauts. + +«Osborne en a donc fini avec ses folles dépenses, dit mistress Magenis +à mistress Bunny. + +--Si dans un débauché converti on peut tailler un bon mari, il y a +des chances pour que George devienne le modèle du genre, fit observer +mistress O'Dowd à mistress Posky, jusqu'alors la plus jeune mariée +du régiment, et furieuse par suite contre la nouvelle venue qui lui +prenait sa place.» + +Quant à mistress Kirck, l'assistante du docteur Ramshorn, elle posa +à mistress Osborne deux ou trois questions de principe sur le dogme, +pour voir si c'était une brebis marquée au sceau de l'élection. À la +simplicité des réponses de la jeune femme, elle décida que cette âme +errait encore dans les plus épaisses ténèbres. Pour la rapprocher le +plus possible de la lumière, elle lui remit trois excellents petits +livres à bon marché et ornés de vignettes. En voici les titres. + + _Les gémissements au désert_; + _La Blanchisseuse de Wandworth_; + _La Vraie Baïonnette du soldat anglais_. + +Désireuse de la tirer de ce chaos d'ignorance avant que le sommeil fût +venu fermer ses yeux, mistress Kirk pressa Amélia de lui promettre de +ne pas se coucher avant d'avoir lu ces petits manuels. + +Les hommes, étrangers à tous ces petits manéges, firent cercle autour +de la charmante femme de leur camarade et épuisèrent en son honneur +tout le répertoire de la galanterie militaire. Ce fut une véritable +ovation, qui ranima le courage d'Amélia et rendit à ses yeux tout leur +éclat. George se sentait fier des succès de sa femme et surtout du +mélange de grâce et de timidité avec lequel elle recevait les hommages +de ses jeunes adorateurs et répondait à leurs compliments. Quant +à lui, sous son brillant uniforme, il éclipsait tous les autres +officiers et tenait un regard d'affectueuse tendresse sans cesse +attaché sur sa femme. Ce soir-là, Amélia fut bien heureuse, et son +pauvre petit coeur en bondissait de joie. + +«Je veux être aimable pour tous ses amis, disait-elle en elle-même. +Il suffit qu'ils soient ceux de George pour devenir les miens, je +m'efforcerai de lui faire trouver la joie et la gaieté dans son +intérieur pour le lui faire chérir davantage.» + +L'entrée d'Amélia au régiment se fit donc par acclamations; les +capitaines la trouvaient charmante, les lieutenants chantaient +ses louanges, et les enseignes lui auraient brûlé de l'encens. Le +chirurgien-major, le vieux Cutler, risqua deux ou trois plaisanteries +qui sentent trop l'anatomie pour trouver place ici. Cackle, son aide, +qui avait pris ses grades à l'Université d'Édimbourg, daigna causer +avec elle littérature et lui adresser quelques citations françaises, +enfin, Stubble allait de l'un à l'autre glisser à l'oreille de chacun: + +«Hein! n'est-ce pas qu'elle est jolie?» + +Le vin chaud eut seul le pouvoir de le détourner de sa contemplation. +Quant au capitaine Dobbin, il ne dit mot à Amélia de toute la soirée, +mais il reconduisit Jos à son hôtel, assisté du capitaine Porter. +Le pauvre garçon avait la démarche fort vacillante. Le récit de ses +chasses au tigre avait eu un succès fou d'abord à table auprès des +officiers, puis, le soir, sur mistress O'Dowd, qui se prélassait +à l'ombre de son turban à l'oiseau de Paradis. Dobbin remit +l'ex-receveur aux mains de son domestique et resta à se promener et à +fumer son cigare sur le devant de l'hôtel. George, au moment de partir +de chez mistress O'Dowd, avait soigneusement enveloppé sa femme dans +son châle, et celle-ci donna à la ronde une poignée de main à tous +les officiers qui l'accompagnèrent jusqu'à sa voiture, et la suivirent +encore de leurs bruyantes acclamations. Amélia, pour descendre de +voiture, s'appuya sur la main de Dobbin et le gronda, en souriant, de +ne s'être pas approché d'elle de toute la soirée. + +Le capitaine fumait encore son cigare que déjà, depuis longtemps, +tout dormait dans l'hôtel et dans la rue. Il avait regardé la lumière +disparaître du salon de George, puis briller ensuite et s'éteindre +dans la chambre à coucher. + +Il rentra dans ses quartiers aux clartés incertaines d'un jour qui +commençait à poindre. Déjà un sourd murmure de cris et de manoeuvres +s'élevait du côté de la rivière: c'étaient les bâtiments de transport +qui recevaient leurs nombreux passagers pour les porter sur le +continent, bien loin des rives de la Tamise. + + + + +CHAPITRE XXVIII. + +Amélia arrive en Belgique. + + +Officiers et soldats dans le ***e devaient prendre passage sur les +navires équipés à cet effet par le gouvernement. Le surlendemain du +thé de mistress O'Dowd, au milieu des bruyantes clameurs des matelots +et des troupes, des fanfares de la musique répétant l'air national du +_God save the king_, des officiers qui agitaient leurs chapeaux, enfin +des hourras de la flotte entière, le convoi descendit lentement sur le +fleuve et appareilla pour Ostende. + +Joe, toujours galant, avait consenti à servir d'escorte à sa soeur, +et à la femme du major, dont les malles immenses, y compris le fameux +oiseau de paradis, étaient parties avec les bagages du régiment. Nos +deux héroïnes, après s'être rendues en voiture à Ramsgate sans le plus +mince paquet, s'embarquèrent pour Ostende, au milieu de la cohue des +passagers qui se pressaient en foule pour cette destination. + +Cette période de la vie de Jos à laquelle nous allons assister, est si +remplie d'incidents du genre le plus dramatique, qu'elle lui fournit +pendant longtemps des sujets de conversation aussi neuve qu'animée et +fit même beaucoup tort à la chasse au tigre, remplacée désormais par +les récits les plus émouvants de l'héroïque campagne de Waterloo. + +Dès qu'il eut prix le grand parti d'accompagner les dames, il cessa +de se raser la lèvre supérieure. À Chatham, il assistait avec la plus +invariable exactitude aux revues et aux exercices. Il prêtait une +oreille attentive aux conversations de _ses confrères les officiers_, +comme il se plaisait à les appeler, et il faisait tout son possible +pour retenir les expressions techniques du métier. L'excellente +mistress O'Dowd l'aidait beaucoup dans cette étude en lui prêtant le +secours de ses lumières. + +Le jour de l'embarquement à bord de _la Belle-Rose_, il arriva pour +le départ avec un habit à brandebourgs, un pantalon d'ordonnance et un +immense chapeau étincelant sous ses galons d'or. Il disait d'un air de +mystère à qui voulait l'entendre qu'il allait rejoindre l'armée du duc +de Wellington, et comme il avait sa voiture avec lui, on le prenait +pour quelque grand personnage, pour un commissaire général ou tout au +moins pour un courrier du gouvernement. + +Son coeur eut horriblement à souffrir du voyage; les dames éprouvèrent +aussi un état de malaise pitoyable. Mais Amélia sentit la vie renaître +en elle quand le navire entra dans le port d'Ostende: c'est qu'elle +voyait le bâtiment sur lequel se trouvait le régiment de son mari. +Jos alla tout droit à l'hôtel, le coeur encore mal à sa place; et le +capitaine Dobbin, après avoir escorté les dames, s'occupa de réclamer +au navire, puis à la douane, la voiture et les effets de M. Joe, car +M. Joe se trouvait alors sans valet. Le sien, d'accord avec celui +de M. Osborne, avait refusé catégoriquement de se livrer aux flots +trompeurs d'Amphytrite. Cette conspiration, ayant éclaté au dernier +moment, avait jeté la consternation dans l'âme de M. Joe Sedley, et il +s'en fallut de bien peu qu'il ne laissât le convoi partir tout +seul. Mais les railleries du capitaine Dobbin triomphèrent de ses +hésitations. Ses moustaches avaient d'ailleurs atteint toute leur +croissance; ce dernier motif acheva ce qu'avait commencé l'éloquence +de Dobbin, et Joe s'embarqua. + +Dobbin, pour récompenser Joe d'avoir obtempéré à sa demande, se mit +en quête d'un domestique et lui amena un petit Belge olivâtre qui +ne parlait aucun idiome connu, mais qui, par son air affairé et sa +ponctualité à n'appeler M. Sedley que milord, se concilia promptement +les bonnes grâces de notre ami. + +Ostende a bien changé de physionomie sous le rapport des Anglais qu'on +y voit maintenant: les grands seigneurs y sont fort rares, et ceux +qu'on y rencontre ne trahissent guère une origine aristocratique. +La plupart du temps, ce sont des gens mal vêtus, en linge sale, qui +sentent l'eau-de-vie et le tabac, et vont jouer aux cartes ou pousser +les billes dans des estaminets enfumés. + +Un ordre du duc de Wellington obligeait alors chacun dans l'armée à +payer rigoureusement sa dépense. Pour un peuple de marchands, c'est un +de ces souvenirs qui ne saurait s'effacer de la mémoire. Être envahi +par une armée de pratiques qui payent bien, avoir à nourrir des héros +parfaitement solvables, que peut désirer de plus un pays industriel? + +La Belgique n'est pas du reste, par elle-même, fort belliqueuse, +car son histoire atteste, depuis des siècles, qu'elle se contente de +fournir un champ de bataille aux autres nations. + +Ce riche et florissant royaume présentait aux premiers jours de l'été +de 1815, un air de bien-être et d'opulence qui rappelait les plus +beaux temps de son passé. Ses vastes campagnes et ses paisibles +cités s'animaient de la présence de nos beaux uniformes rouges; +ses magnifiques promenades étaient sillonnées en tout sens par de +fringants équipages, par de brillantes cavalcades; ses rivières +côtoyant de riches pâturages, d'antiques et pittoresques hameaux, de +vieux châteaux cachés sous d'épais ombrages, promenaient doucement sur +leurs ondes la foule indolente des touristes anglais; le soldat buvait +à l'auberge du village et, chose plus rare, payait libéralement sa +dépense; le Highlander, logé dans les fermes flamandes, berçait +le nouveau-né, tandis que Jean et Jeannette allaient rentrer les +fourrages. Un pinceau délicat trouverait là un charmant sujet comme +épisode de la guerre à cette époque. On eût dit les préparatifs d'une +revue inoffensive et brillante. Cependant Napoléon, abrité par une +ceinture de forteresses, se préparait, lui aussi, à envahir ce pays. + +Le général en chef de l'armée anglaise, le duc de Wellington, avait +su inspirer à tous ses soldats une foi comparable seulement à +l'enthousiasme fanatique des Français pour Napoléon. Ses dispositions +pour la défense étaient si bien combinées, ses renforts, en cas de +besoin, étaient si proches et si nombreux, que la crainte était +bannie de tous les coeurs, et que nos voyageurs, parmi lesquels s'en +trouvaient deux d'une timidité excessive, partageaient néanmoins la +sécurité générale. + +Le régiment parmi les officiers duquel sont nos amis allait être +transporté par eau jusqu'à Bruges et Gand et marcher ensuite de là +sur Bruxelles. Joe accompagnait les dames, qui prirent passage sur +les bateaux publics, dont le luxe et l'aménagement ont droit à quelque +place dans le souvenir des vieux touristes de Flandres. Ces lents mais +commodes véhicules s'étaient fait, pour la bonne chère, une réputation +parfaitement justifiée et à laquelle se rattache la tradition +suivante: Un voyageur anglais, qui était venu en Belgique avec +l'intention d'y passer seulement une semaine, étant monté à bord de +l'un de ces navires, se trouva si bien de la cuisine, qu'une fois +arrivé à Gand, il repartit pour Bruges, et recommença de nouveau +le même voyage. Enfin les chemins de fer furent inventés. Alors, de +désespoir, notre homme se noya dans le fleuve au moment où le dernier +navire qui faisait le dernier voyage touchait à sa destination. + +Joe ne devait point en venir à cette extrémité, mais il fit largement +honneur à la table servie devant lui. Mistress O'Dowd affirmait que, +pour compléter son bonheur, il ne lui manquait plus que d'épouser sa +soeur Glorvina. Toute la journée se passa pour lui à boire sur le +pont de la bière flamande, à tempêter contre Isidore, son nouveau +domestique, et à faire le galant auprès des dames. + +Son courage était monté à un diapason des plus élevés et devait +beaucoup aux fumées bachiques. + +«Que le Corse vienne donc nous attaquer! s'écriait-il; Emmy! ma chère +âme, si je tremble, ce n'est que pour lui. Dans deux mois, morbleu! +les alliés seront à Paris, et je vous payerai à dîner au Palais-Royal. +Trois cent mille Russes, entendez-vous? vont entrer en France par +Mayence et le Rhin; trois cent mille, ma chère soeur, sous les ordres +de Wittgenstein et de Barclay de Tolly. Vous n'êtes pas au fait de la +stratégie militaire, chère petite; mais en homme qui m'y connais, je +puis vous dire qu'il n'y a pas d'infanterie en France capable de +tenir tête à l'infanterie russe. Le Corse a-t-il un général en état de +moucher la chandelle à Wittgenstein? Viennent ensuite les Autrichiens, +au nombre de cinq cent mille, aussi vrai que me voilà. Avant dix +jours, vous les verrez à la frontière de France, sous les ordres +de Schwartzemberg et du prince Charles. Et puis les Prussiens, les +Prussiens, entendez-vous? commandés par le brave général Blücher. +Maintenant que Murat n'y est plus, trouvez-moi un général de cavalerie +à comparer à celui-là. N'est-ce pas, mistress O'Dowd, que votre jeune +amie aurait tort de se tourmenter? Allons, Isidore, ne tremblez pas +ainsi; vite, monsieur, versez-moi de la bière.» + +Mistress O'Dowd, pour toute réponse, insista sur le courage de +Glorvina. C'était une femme à ne pas reculer devant homme qui vive, et +encore moins devant un Français. Après cet éloge, elle avala un +verre de bière, et, par une grimace de satisfaction, témoigna de ses +sympathies pour ce genre de liquide. + +De fréquentes escarmouches avec l'ennemi, c'est-à-dire avec le beau +sexe de Cheltenham et de Bath, avaient fini par ôter beaucoup à +l'ancienne timidité de notre ami, l'ex-receveur de Boggley-Wollah. +Dans cette circonstance, enhardi par les fumées pétillantes de la +bière, il se sentait plus que jamais des dispositions à la faconde. Au +régiment, on était enchanté de lui; les jeunes officiers lui savaient +gré des splendides festins qu'il leur offrait et des occasions de +rire qu'il leur procurait par ses allures martiales. Dans l'armée, les +régiments adoptent tous, plus ou moins, un animal favori qui les suit +dans leurs pérégrinations. George, par allusion à son beau-frère, +disait que son régiment avait choisi un éléphant. + +George commençait à rougir un peu de la société à laquelle il s'était +vu forcé de présenter sa femme, et faisait part à Dobbin, à la grande +satisfaction de ce dernier, de ses intentions de passer le plus tôt +possible dans un autre corps, pour épargner à Amélia le contact d'un +entourage aussi vulgaire. Quant à mistress Osborne, son caractère +simple, sa nature franche et ouverte la rendaient exempte de ces +délicatesses exagérées que son mari prenait pour une preuve de bon +goût. + +Parce que mistress O'Dowd avait une poignée de plumes de coq sur son +chapeau, parce qu'elle laissait ballotter sur sa poitrine une grosse +montre à répétition et la faisait sonner à tout propos; parce qu'elle +racontait comment son père lui avait donné la susdite bassinoire +le jour de son mariage, au moment où elle mettait le pied dans +la voiture, et ajoutait mille autres petits détails non moins +intéressants, le délicat Osborne n'en pouvait plus; il souffrait +intérieurement de voir sa femme en si fâcheux voisinage. Amélia, au +contraire, riait des excentricités de l'honnête commère, sans rougir +le moins du monde de la société où le sort l'avait jetée. + +En dépit des susceptibilités de George, il était impossible de trouver +une compagne de route plus divertissante que mistress la major O'Dowd. +Sa conversation se distinguait par le pittoresque et l'imprévu. + +«En fait de bateaux de rivière, ne me parlez, ma toute belle, que +de ceux de Dublin à Ballinsloe; voilà ce qui s'appelle voyager +rapidement! Et puis, comme elle est belle la viande qu'on a par-là! +Savez-vous que mon père a obtenu la médaille d'or à l'un des concours? +Son Excellence elle-même a voulu manger une tranche du boeuf qui a +remporté le prix, et elle a dit que jamais sa dent n'avait broyé un +morceau si délicat. C'était une bête de quatre ans. Voyez si vous +pourrez me trouver son pareil dans ce pays-ci.» + +Jos déclara avec un soupir que l'Angleterre seule produisait de la +bonne viande de boucherie, tenant un juste milieu entre le gras et le +maigre. + +«Ah! l'Irlande mérite bien qu'on fasse exception en sa faveur,» dit la +dame du major, fort disposée, suivant l'usage de ses compatriotes, à +établir en toute rencontre la supériorité de son pays. Quant à l'idée +de comparer le marché de Bruges à ceux de Dublin, elle n'y voyait +qu'une folle et ridicule prétention qui lui faisait hausser les +épaules. + +Les rues, les places, les jardins publics étaient remplis de soldats +anglais. Le matin, on s'éveillait aux notes sonores des clairons; le +soir, on rentrait chez soi au bruit du fifre et du tambour. Ce +pays, l'Europe entière ressemblaient alors à un camp, et l'histoire +préparait ses tablettes dans l'attente de grands événements. L'honnête +Peggy O'Dowd continuait à discourir avec un aplomb imperturbable des +chevaux et des étables de Glen-Malony et des vins qu'on y buvait; Jos +Sedley faisait de graves dissertations sur le riz et le curry qu'on +mangeait à Dumdum; Amélia pensait à son mari et à la meilleure manière +de lui témoigner son amour. Comme si la réflexion n'avait pas eu alors +à s'exercer sur de plus graves sujets! + +Chacun, dans ce tourbillon joyeux, dont le centre était à Bruxelles, +se laissait entraîner à la poursuite des plaisirs ou par le cours de +ses pensées intimes. Il semblait qu'on ne voulût point voir l'avenir +avec ses menaces, apercevoir l'ennemi qu'on avait devant soi. + +Le régiment avait été désigné pour prendre ses quartiers à Bruxelles, +et nos voyageurs se trouvèrent ainsi avoir pour résidence une des plus +aimables et des plus brillantes capitales de l'Europe. Partout des +salons ouverts au jeu et à la danse; partout des festins dignes de +chatouiller le palais vorace de M. Jos. Quoi encore? un théâtre où un +rossignol, sous des traits de femme, charmait un auditoire d'élite; +des promenades fraîches et ombreuses, toutes chamarées de brillants +uniformes. Enfin, une ville antique, curieuse par ses bizarres +costumes, ses admirables monuments. Il y avait bien là de quoi faire +ouvrir les yeux à la petite Amélia qui n'était jamais sortie de son +île, et lui causer à chaque pas de délicieuses surprises. + +Au milieu des jouissances les plus pures, ce jeune ménage goûta +pendant quinze jours encore les douceurs trop fugitives de la lune +de miel. George était descendu dans un magnifique hôtel dont il +supportait la dépense de moitié avec Jos; George, toujours prodigue +de son argent, redoublait de petits soins et de prévenances pour sa +femme. Mistress Amélia dut alors se trouver plus heureuse qu'aucune +des jeunes mariées de l'Angleterre. + +Chaque jour de nouveaux plaisirs, de nouveaux divertissements: la +variété prévenait le dégoût; tantôt c'était une église à visiter; +dans le jour on faisait une excursion pour aller voir une galerie de +tableaux; tantôt on parcourait les environs, et le soir on allait à +l'Opéra. Les concerts militaires se succédaient au Parc, où l'on se +coudoyait avec les plus hauts personnages de l'Angleterre; on aurait +dit une fête militaire en permanence. Chaque soir, George conduisait +sa femme au restaurant et de là dans quelque lieu de plaisir, et, ravi +de lui-même, il s'empressait de se décerner des éloges sur sa vocation +matrimoniale. Être sans cesse avec George, être la compagne préférée +de ses plaisirs, c'était assez pour rendre bien heureuse la timide +et aimante Amélia. Sa reconnaissance pour son mari éclatait à chaque +ligne dans les lettres qu'elle écrivait alors à sa mère. Son mari +voulait lui voir colliers, dentelles, bijoux de toute espèce. C'était, +sans aucun doute, le modèle, le phénix des maris. + +George éprouvait un vif sentiment de plaisir à se rencontrer dans +les lieux publics avec cette foule nombreuse de lords et de +ladies, d'élégants et de hauts personnages dont les flots pressés +envahissaient Bruxelles de toutes parts. Dans cette course au plaisir, +on avait mis de côté cette froide étiquette, cette impertinence polie +qui est assez souvent le caractère distinctif des grands seigneurs +dans les murs de leur hôtel: sur la place publique, l'égalité reprend +tout son empire. Comment s'assurer que le voisin qui vous pousse a +bien le droit de vous coudoyer? Le plus simple est de prendre son +parti de bon coeur et de se fondre dans la nuance générale. + +Dans une soirée donnée par un officier supérieur, George obtint une +contredanse de lady Blanche Thistlewood, fille de lord Bareacres. Tout +fier d'un pareil honneur, il se montra fort empressé à procurer des +glaces et des rafraîchissements aux deux nobles dames; il ne voulut +laisser à personne autre le soin de faire avancer la voiture de +lady Bareacres; sa bouche n'était pas assez grande pour parler de la +comtesse, et le ton emphatique de son père, en pareille circonstance, +n'était rien auprès du sien. Le lendemain, il fit visite à ces dames, +caracola au Parc à côté de leur voiture et les invita à un grand dîner +chez le restaurateur. + +Il faillit avoir un transport au cerveau lorsqu'il les entendit +accepter son invitation. Le vieux Bareacres était trop peu fier et +beaucoup trop affamé pour ne pas aller dîner partout. + +«J'espère au moins que nous serons les seules femmes à ce dîner, dit +lady Bareacres en réfléchissant à cette invitation faite et acceptée +avec la même étourderie. + +--Grands dieux! maman, croyez-vous donc qu'il nous amène sa femme? fit +lady Blanche qui, la nuit précédente, s'abandonnait dans les bras de +George aux voluptueux vertiges de la valse. Passe encore pour le mari; +mais la femme! + +--Sa femme? Il vient de l'épouser; une charmante femme, ma foi, à ce +que j'ai entendu dire, reprit le vieux comte. + +--Allons, ma chère Blanche, dit la mère, si ton père y va, nous +pouvons bien le suivre; et d'ailleurs, une fois en Angleterre, nous +n'aurons qu'à ne plus les voir, entends-tu, mon enfant?» + +Cette résolution une fois prise, ces grands personnages acceptèrent +sans difficulté le dîner que George leur offrait à Bruxelles, +et daignèrent lui laisser payer la carte. Toutefois, pour ne pas +compromettre leur dignité, ils eurent soin de tenir sa femme à +distance, et ne lui permirent point de se mêler à la conversation. Les +dames anglaises du grand ton excellent à ravir à se donner ces airs de +supériorité dédaigneuse. + +Cette fête coûta fort cher à la bourse de George, et fut pour la +pauvre Amélia une des plus tristes soirées de sa lune de miel. Dans +les confidences à sa mère, elle lui écrivit de la façon la plus +lamentable comment la comtesse de Bareacres avait affecté de ne point +lui répondre pendant tout le dîner; comment lady Blanche la regardait +avec son lorgnon, et quelle avait été la fureur de Dobbin contre +ces airs de morgue et les exclamations de milord qui, en quittant la +table, avait demandé à voir la carte et s'était écrié que c'était à +la fois horriblement mauvais et horriblement cher. Mais, malgré les +plaintes d'Amélia sur la grossièreté de ses convives et sa fâcheuse +soirée, la vieille mistress Sedley n'en fut pas moins ravie d'avoir +à prononcer le nom de la nouvelle amie de sa fille, la comtesse de +Bareacres, et elle le fit même avec un zèle si persévérant que le +vieil Osborne finit par savoir que son fils recevait à sa table des +pairs et des pairesses. + +Ceux qui connaissent le général Tufto d'aujourd'hui, tel qu'on peut le +voir par un beau jour, se pavaner dans Pall-Mall, la poitrine garnie +de ouate, la taille serrée dans son corset, le jarret finement dessiné +dans ses bottes à hautes tiges, le torse cambré quoique décrépit, avec +un regard provocateur pour le beau sexe, ou bien encore sur sa jument +bai, tout pimpant et à la dernière mode, auraient peine à reconnaître +dans ce sir George Tufto d'aujourd'hui le vaillant officier des +guerres de la Péninsule et de la journée de Waterloo. Il porte +maintenant des cheveux bruns, épais et frisés, des sourcils noirs et +des moustaches du rouge le plus éclatant. + +En 1815, ses cheveux, de couleur claire, étaient fort rares sur sa +tête; il avait la taille plus ronde, et les mollets surtout, mieux +nourris; mais tout passe, les mollets comme la gloire du monde. À +soixante-dix ans, il en a maintenant quatre-vingts, ses cheveux, fort +clair-semés et presque blancs, devinrent, comme par enchantement, +épais, bruns et frisés; ses favoris et ses sourcils prirent la couleur +rutilante qu'ils n'ont plus quittée depuis lors. De mauvaises langues +cherchent bien à accréditer le bruit qu'il a un estomac de laine, et +que si ses cheveux n'ont jamais besoin des ciseaux du coiffeur, c'est +qu'ils n'ont point encore pris racine. Tom Tufto vous dira encore que +Mlle de Jaisey, actrice du Théâtre-Français à Londres, envoyait, +avec deux doigts, promener sur le parquet, tous les cheveux de son +grand-papa; mais Tom est un enfant terrible, et, d'ailleurs, la +perruque du général n'entre pour rien dans cette histoire. + +Nos amis du ***e, après avoir visité l'hôtel de ville de Bruxelles, +que mistress la major O'Dowd ne trouvait pas, à beaucoup près, aussi +grand et aussi beau que la maison de son père à Glen-Malony, étaient +à se promener sur le marché aux fleurs, lorsqu'ils aperçurent un +officier à cheval, suivi d'un ordonnance, qui se dirigeaient de ce +côté. Après avoir quitté sa monture, l'officier s'avança au milieu des +fleurs, et choisit un des plus beaux et des plus gros bouquets; +puis monta à cheval, après avoir fait soigneusement envelopper cette +magnifique botte de fleurs, et l'avoir remise à son ordonnance, qui +le reçut tout en grommelant, tandis que son chef repartait avec un air +fort content de lui et de son emplette. + +«Je voudrais vous faire voir nos fleurs de Glen-Malony, glissa en +passant mistress O'Dowd. Mon père a trois jardiniers et neuf aides. Il +y a chez lui un arpent tout couvert de serres chaudes, et les ananas +y sont aussi communs que les poires à Londres dans la saison. Nos +treilles portent des grappes du poids de six livres, et sur mon +honneur et ma conscience, je puis vous dire que nous avons des +magnolias bien grands, ma foi, comme des chaudrons.» + +Dobbin ne trouvant aucun plaisir aux ridicules tirades de mistress +O'Dowd, s'était écarté du reste de la bande, ayant peine à contenir +son hilarité. Enfin, lorsqu'il fut à une distance convenable, il lui +donna un libre cours, à la grande surprise des passants. + +«Eh bien! ou est-il donc, notre grand flandrin de capitaine, s'écria +mistress la major O'Dowd en regardant autour d'elle, est-ce qu'il +saigne encore du nez? Il dit toujours qu'il saigne du nez; il finira +par avoir cet organe totalement dépourvu de sang... N'est-ce pas, +O'Dowd, que les magnolias de Glen-Malony sont bien aussi larges que +des chaudrons? + +--Oh! certainement, Peggy, et même plus larges,» reprit le major +toujours prêt à certifier les assertions de sa femme. + +Cette charmante conversation fut interrompue par l'arrivée de +l'officier, qui a fait son apparition quelques lignes plus haut. + +«Le beau cheval! dit George; qui est-ce qui le monte? + +--Que serait-ce, si vous voyiez la bête de mon frère Molloy Malony, +qui a gagné une coupe ciselée à Curragh,» s'écria la femme du major, +reprenant son histoire de famille à un autre chapitre. + +Son mari, par extraordinaire, l'arrêta tout court. + +«Je ne me trompe pas, dit-il, c'est le général Tufto qui commande la +***e division de cavalerie. Puis il ajouta tranquillement: nous avons, +lui et moi, reçu un coup de feu à la même jambe au siége de Talavera. + +--C'est ce qui vous a fait marcher, dit George en riant. Le général +Tufto! ajouta-t-il ensuite en se tournant vers Amélia, ma chère, les +Crawley ne doivent pas être loin.» + +Amélia sentit un vertige et manqua se trouver mal sans savoir +pourquoi. Le soleil lui parut moins brillant, la ville moins curieuse +et moins pittoresque. Et cependant le ciel était illuminé par les +derniers feux au couchant, et il faisait une des plus belles journées +de la fin de mai. + + + + +CHAPITRE XXIX. + +Bruxelles. + + +M. Jos avait loué une paire de chevaux pour mettre à sa voiture +découverte, et avec cet attelage et son luxueux carrosse de Londres, +il faisait une assez passable figure dans les promenades qui entourent +Bruxelles. George s'était procuré un cheval de selle, et en compagnie +de Dobbin il caracolait autour de la voiture où Jos et sa soeur +allaient faire leur tournée quotidienne. Dans une de leurs excursions +au Parc, théâtre ordinaire de leurs promenades, ils purent s'assurer +de la justesse des conjectures de George sur l'arrivée de Rawdon +Crawley et de sa femme. En effet, au milieu d'un groupe de cavaliers, +composé des personnes les plus considérables de Bruxelles, ils +virent Rebecca bien serrée, bien coquette dans son costume d'amazone, +galopant sur un joli cheval arabe, qu'elle manoeuvrait dans la +perfection. Ses talents d'écuyère dataient de Crawley-la-Reine, où le +baronnet MM. Pitt et Rawdon lui avaient donné plus d'une leçon. À ses +côtés se trouvait le galant général Tufto. + +«En vérité, c'est le duc lui-même, criait à Jos mistress la major +O'Dowd, tandis que la rougeur commençait à monter au visage de +celui-ci. Oui, voilà lord Uxbridge sur le cheval bai; quelle tournure +élégante! il ressemble à mon frère Molloy Malony comme deux gouttes +d'eau.» + +Rebecca n'avait pas d'abord remarqué la voiture, mais en reconnaissant +son ancienne amie parmi les personnes qui s'y trouvaient, elle lui +adressa un gracieux sourire et lui fit un salut de la main. Puis elle +se tourna vers le général Tufto, qui lui demandait quel était ce gros +officier en chapeau tout galonné d'or. + +«C'est, répondit Beck, un officier au service de la compagnie des +Indes orientales.» + +Rawdon Crawley, se détachant alors de la cavalcade, se dirigea vers +Amélia pour lui donner une amicale poignée de main et demander de ses +nouvelles; puis ses regards se fixèrent sur mistress la major O'Dowd +et ses plumes de coq noires avec une attention imperturbable, que +la grosse mère s'empressa d'attribuer à la puissance de ses charmes +vainqueurs. + +George, qui se trouvait de quelques pas en arrière, accourut presque +aussitôt, accompagné de Dobbin; tous deux ôtèrent leurs chapeaux +aux augustes personnages, dans les rangs desquels Osborne distingua +mistress Crawley. Il était singulièrement flatté de voir Rawdon, +accoudé sur la portière, causer sans façon avec Amélia, et il répondit +par les protestations les plus obséquieuses aux cordiales avances de +l'aide de camp. Les saluts échangés entre Rawdon et Dobbin restèrent +tout juste dans les limites de la plus stricte politesse. + +Crawley engagea Osborne à venir le voir à l'hôtel du Parc, où il était +descendu avec le général Tufto, et George réclama de son ami un pareil +engagement. + +«Que je suis donc fâché de ne vous avoir pas rencontré trois jours +plus tôt, dit George à Rawdon, je vous aurais enlevé pour un dîner +que j'ai donné chez le restaurateur. C'était fort bien servi. Lord +Bareacres, la comtesse et lady Blanche ont bien voulu nous faire +l'amitié d'accepter notre invitation. Nous aurions été charmés de vous +avoir aussi pour convives.» + +Après avoir donné cette petite satisfaction à son amour-propre et à +ses prétentions d'homme à la mode, Osborne laissa Rawdon rejoindre +l'auguste cavalcade, qui s'enfonça au galop dans une allée détournée. +George et Dobbin reprirent leur place des deux côtés de la portière, +et la voiture continua sa promenade. + +«Que ce duc a bon air à cheval, observa mistress O'Dowd; les Wellesley +et les Malonys sont parents. Mais, dans ma position, j'attendrai pour +me présenter à Sa Grâce, qu'elle se souvienne la première de nos liens +de famille. + +--C'est un fameux capitaine, dit Jos, qui avait retrouvé toute sa +langue depuis que le héros n'était plus devant ses yeux. Trouvez-moi +une victoire à comparer à celle de Salamanque? Qu'en dites-vous, +Dobbin? Eh bien, savez-vous où il a puisé toutes ses connaissances +stratégiques? Dans l'Inde, mon cher, dans l'Inde, mettez-vous bien +dans la tête que, pour former un bon général, il n'y a rien de tel que +les _jungles_. Moi aussi je le connais, mistress O'Dowd; nous avons +tous deux dansé le même soir avec miss Cutler, la fille de Cutler +de l'artillerie, un beau brin de fille, morbleu! C'était dans le bon +temps, à Dumdum.» + +Cette rencontre avec de si illustres personnages fit les frais de la +conversation pendant le reste de la promenade, au dîner et jusqu'au +départ pour l'Opéra. + +Ce soir-là, au théâtre, on eût pu se croire, pour un moment, +transporté dans les murs de la vieille Albion. La salle était garnie +de figures anglaises, et un air d'intimité régnait parmi l'assistance; +les loges resplendissaient de ces merveilleuses toilettes qui +portèrent à un si haut degré la réputation des femmes anglaises. + +Mistress O'Dowd n'était pas moins remarquable dans sa mise. Sur son +front s'avançait une rangée de boucles surmontées d'un diadème en +cailloux d'Irlande, qui éclipsaient, à son avis, les parures de toutes +ses rivales. Sa présence mettait Osborne au supplice. Mais bon gré +mal gré, elle s'inscrivait d'office pour toutes les parties de plaisir +concertées entre ses amis, sans qu'il lui vînt jamais à l'esprit que +sa présence pût causer autre chose que du plaisir. + +«Jusqu'ici elle vous a été d'un grand secours, ma chère, disait +George à sa femme, se sentant fort tranquille toutes les fois qu'il +la laissait en cette compagnie; mais l'arrivée de Rebecca, dont +vous allez faire votre amie, vous permettra de laisser de côté cette +indigeste Irlandaise.» + +Amélia garda le silence. Le moyen alors de connaître le secret de sa +pensée? + +Pour mistress O'Dowd, elle trouvait le coup d'oeil assez joli; mais +il ne fallait pas établir de comparaison avec la salle du théâtre de +Fishamble-Street, à Dublin. La musique française était à cent piques +au-dessous des marches nationales de son pays. Les amis de la major +profitaient de toutes ces remarques accompagnées de bruyants éclats de +voix et des oscillations majestueuses de son immense éventail. + +«Savez-vous quelle est cette femme assise à côté d'Amélia, et qu'on +prendrait pour un grenadier déguisé, Rawdon, mon amour? disait dans +une loge vis-à-vis une dame, fort aimable avec son mari dans le +tête-à-tête, mais encore plus amoureuse de lui en public. D'où sort +cette créature avec un panache jaune fiché sur son turban, cette robe +de satin rouge et cette horloge qui lui bat les flancs? + +--À côté de la jolie petite dame en blanc? demanda une troisième +personne placée au second rang. C'était un monsieur entre les deux +âges et portant ruban à la boutonnière; il cachait son cou dans les +plis d'une immense cravate blanche, et sa poitrine sous une épaisse +quantité de gilets. + +--La jolie femme en blanc, général? C'est Amélia Osborne....Mais +vous avez des yeux pour toutes les jolies femmes, monsieur le mauvais +sujet. + +--Oh! je vous le jure, une seule, une seule au monde a su fixer mes +regards, dit le général enchanté de son esprit.» + +En même temps sa voisine levait sur lui son immense bouquet, comme si +elle eût voulu le frapper. + +«Parbleu, je ne me trompe pas, dit mistress O'Dowd, c'est bien le +bouquet et l'homme du marché aux fleurs!» + +Rebecca voyant que son amie tournait les yeux de son côté, lui envoya +un baiser avec la grâce que nous lui connaissons. La major O'Dowd +prenant la politesse pour elle, fit une légère inclinaison de tête +accompagnée d'un aimable sourire; Amélia, avec une vivacité nerveuse, +se rejeta dans le fond de sa loge. + +Pendant l'entr'acte, George alla présenter ses hommages à mistress +Crawley; il rencontra Crawley dans le corridor, et ils échangèrent +quelques mots sur les événements de la dernière quinzaine. + +«Eh bien! mon cher, mon banquier vous a payé mon billet sans la +moindre difficulté? dit George d'un air de familiarité: c'était bien +en règle? + +--Parfaitement en règle, lui répondit Rawdon. Je suis prêt pour la +revanche quand vous voudrez. Et le papa, s'apprivoise-t-il? + +--Pas trop, dit George, mais c'est une affaire de temps. Pour prendre +patience, j'ai eu à recueillir quelque peu de fortune au côté de ma +mère. Et pour vous, la tante est-elle moins féroce? + +--Ah! oui; au fait, elle a été jusqu'à me donner vingt livres, la +vieille avare. À quand, maintenant, pour nous retrouver? le général +dîne dehors mardi. Pouvez-vous venir ce jour-là? Dites donc à Sedley +de couper sa moustache. Que diable! un pékin a-t-il à faire d'une +moustache et d'une redingote à brandebourgs? Voilà qui est chose +convenue, je compte sur vous pour mardi.» + +Après ce petit colloque, Rawdon s'éloigna aux bras de deux coryphées +de la mode, faisant partie, comme lui, de l'état-major du général. + +George était un peu désappointé de voir que Rawdon avait précisément +choisi, pour l'inviter, le jour où le général devait dîner en ville. + +«Je vais de ce pas présenter mes hommages à votre femme, avait alors +dit George. + +--Comme il vous plaira,» répondit l'autre d'un air évidemment +contrarié. + +Les deux officiers qui étaient avec Rawdon échangèrent un coup d'oeil +d'intelligence, et George se dirigea vers la loge du général, dont il +avait soigneusement retenu le numéro. + +«Entrez,» fit une voix argentine après le petit coup frappé à la +porte, et notre ami se trouva en présence de Rebecca. + +Mistress Crawley vint à sa rencontre avec un grand étalage de +démonstrations; elle lui tendit ses deux mains, comme pour mieux lui +exprimer son ravissement de le revoir. Pendant ce temps, le général +décoré fixait le nouveau venu avec un froncement de sourcil, qu'on +pouvait traduire sans peine par un: «Au diable l'importun qui nous +dérange!» + +«Ce cher capitaine George! s'écria Rebecca avec un charmant sourire; +c'est bien gentil à vous d'être venu. Le général et moi commencions à +trouver une certaine monotonie dans le tête-à-tête. Général, je vous +présente le capitaine George, dont vous m'avez souvent entendu parler. + +--Fort bien, dit le général avec un salut imperceptible. À quel +régiment appartient le capitaine George?» + +George indiqua le numéro de son régiment. + +«C'est un régiment qui arrive des Indes-Occidentales, n'est-ce pas? +Il ne s'est pas beaucoup distingué dans la guerre. Avez-vous vos +quartiers à Bruxelles, capitaine George? continua le général avec une +morgue insultante. + +--Ce n'est pas le capitaine George; vous vous embrouillez, général: +c'est le capitaine Osborne, reprit Rebecca en riant.» + +Le général lançait des regards fulminants. + +«Capitaine Osborne, soit. Eh bien, capitaine Osborne, êtes-vous de la +même famille que les lords Osborne? + +--Nos armes sont les mêmes,» répondit George avec la plus exacte +vérité. + +M. Osborne, après avoir eu recours à un généalogiste, avait emprunté +au livre de la pairie l'écusson de son homonyme et le promenait depuis +quinze ans sur les panneaux de sa voiture. + +Le général ne dit plus un seul mot; mais, prenant sa lorgnette, il +parut porter toute son attention sur ce qui se passait dans la salle. +Toutefois il ne sut le faire avec assez d'adresse pour que Rebecca ne +s'aperçût pas qu'un de ses yeux était obstinément braqué sur elle et +lui lançait des regards de tigre ainsi qu'à George. + +Elle n'en devint que plus tendre et plus familière. + +«Et cette chère Amélia, comment va-t-elle? Mais à quoi bon le demander +lorsqu'on la voit si fraîche et si jolie! Quelle est donc la grande et +belle femme assise à côté d'elle? Une des passions de monsieur, sans +doute? Vous serez donc toujours un profond scélérat! Ah! M. Sedley se +met à manger des glaces; mais on dirait qu'il y prend goût! Général, +comment se fait-il que nous n'ayons pas aussi des glaces? + +--Je vais aller vous en chercher, dit le général outré de colère. + +--Laissez-moi ce soin, je vous prie, reprit George avec empressement. + +--Non, je veux aller voir Amélia dans sa loge. Cette chère et bonne +Amélia! Votre bras, capitaine George.» + +Après quoi, faisant un petit salut au général, elle partit au bras +de George. Rebecca souriait alors d'un sourire plein de finesse et +d'expression, comme pour dire à son cavalier: «Ne voyez-vous pas où +en sont les choses? Ce pauvre général n'a plus sa tête à lui.» Mais +George ne vit rien. Il était trop préoccupé de ses pensées, de ses +désirs, et dominé surtout par une vive admiration pour les charmes +triomphants de sa personne. + +Les malédictions dont le général poursuivit à mi-voix le ravisseur et +sa conquête sont telles que pas un imprimeur ne se chargerait de les +reproduire; aussi nous les passerons sous silence. Cependant, chez le +général, cela partait du fond du coeur; et c'est merveille de penser +que le coeur humain tient en réserve pour de telles occasions de +pareils trésors de bile et de fureur. + +Les jolis yeux d'Amélia suivaient aussi avec anxiété le couple dont +les faits et gestes excitaient si fortement l'humeur jalouse du +général. Quand Rebecca entra dans sa loge, elle se jeta dans les bras +de son amie avec un élan de tendresse enthousiaste, et, en dépit +du lieu où elle se trouvait, en dépit de la lorgnette du général, +obstinément braquée sur la loge d'Osborne, elle embrassa sa chère +amie en présence de la salle entière; mistress Crawley eut en outre un +gracieux salut pour Dobbin, admira la large broche de mistress O'Dowd +et ses magnifiques cailloux d'Irlande, ne pouvant se persuader qu'ils +ne vinssent pas en droite ligne de Golconde. Elle s'agitait, se +tournait, frétillait, décochait un sourire à celui-ci, une parole à +celui-là, et tout ce manége était à l'adresse de la lorgnette jalouse, +qui ne perdait pas un seul de ses mouvements. Quand la toile se leva +pour le ballet, où pas un danseur n'égala son talent de pantomime et +de comédienne, elle retourna à sa loge, s'appuyant cette fois sur +le bras du capitaine Dobbin. Elle avait refusé celui de George; elle +n'avait pas voulu l'enlever à sa chère et et excellente petite Amélia. + +«Quelle grimacière! murmura l'honnête Dobbin à l'oreille de George, +en revenant de la loge de Rebecca, où il avait conduit cette dernière +sans desserrer les dents et avec une mine d'entrepreneur de pompes +funèbres; elle se tord et se démène comme un serpent coupé en deux. +Tout le temps qu'elle est restée ici, je ne sais si vous vous en +êtes aperçu, George, mais c'était une vraie comédie à l'intention du +général qui se trouvait dans la loge. + +--Grimacière.... la comédie.... Au moins vous m'accorderez que c'est +la plus jolie femme de l'Angleterre! répliqua George en montrant une +rangée de dents blanches et en frisant sa moustache parfumée. Allons, +Dobbin, vous n'êtes pas un homme du monde. Mais voyez-la maintenant, +je vous prie: à peine a-t-elle dit deux mots au général, que le voilà +à rire!... Emmy, pourquoi donc n'avez-vous pas de bouquet? Toutes les +femmes ici ont des bouquets. + +--Et pourquoi ne lui en avez-vous pas acheté un?» répliqua mistress +O'Dowd. + +Amélia et Dobbin surent gré à cette excellente femme de l'à-propos de +sa repartie. Mais tout le reste de la soirée se passa dans un silence +complet. L'éclat séducteur, la conversation brillante de sa rivale +causaient à Amélia une tristesse insurmontable. Mistress O'Dowd +elle-même restait pensive et taciturne comme si l'apparition de cette +séduisante créature eût mis à néant les puissants attraits de la +major; le chroniqueur affirme que, de toute la soirée, il lui échappa +à peine un mot sur Glen-Malony. + +«Quand donc renoncerez-vous au jeu, suivant vos promesses mille fois +répétées? disait Dobbin à George, quelques jours après cette soirée à +l'Opéra. + +--Et vous, quand aurez-vous fini vos sermons, lui répondit son ami. +Que diable! je ne vois pas là de motifs de vous tourmenter si +fort; nous jouons un jeu très-modéré. D'ailleurs j'ai gagné la nuit +dernière. Croyez-vous donc que Crawley me triche? En jouant toujours +un jeu égal, les pertes et les gains se compensent à la fin de +l'année. + +--Mais s'il perd il ne vous payera pas,» dit Dobbin. + +Son conseil eut le sort qu'ils avaient tous d'ordinaire. Osborne et +Crawley étaient les deux inséparables; le général Tufto dînait souvent +en ville, et George était toujours le bienvenu dans les appartements +que l'aide de camp et sa femme occupaient à l'hôtel, tout à côté de +ceux du général. + +La première querelle entre George et Amélia faillit venir de l'ennui +et de la gêne qui perçaient, pendant la durée de ces visites chez les +Crawley, dans les traits et les manières de sa femme. George la gronda +beaucoup de sa répugnance manifeste à aller voir une ancienne amie, +du ton fier et dédaigneux qu'elle prenait avec mistress Crawley. La +pauvre Amélia ne dit rien, mais les regards irrités de son mari, les +coups d'oeil inquisiteurs de Rebecca redoublèrent sa gaucherie et son +embarras à la visite suivante. + +Rebecca ne s'en montrait que plus prévenante, ne voulant pas faire +semblant de s'apercevoir des froideurs de son amie. + +«On dirait qu'Emmy est devenue plus fière depuis que le nom de son +père a pu se lire dans la.... depuis les malheurs de M. Sedley, +reprit-elle en adoucissant charitablement sa phrase pour l'oreille de +George. À Brighton, elle me faisait l'honneur d'être jalouse de moi, +et maintenant elle se scandalise sans doute de nous voir vivre +en commun, moi, Rawdon et le général. Eh! mon Dieu! nos propres +ressources ne pourraient nous suffire si un ami ne se mettait de +moitié avec nous dans la dépense. Croit-elle donc que Rawdon n'est +pas de taille à avoir soin de mon honneur? En vérité, j'en suis fort +reconnaissante pour Emmy, oh! oui, excessivement reconnaissante! + +--C'est de la jalousie, fit George, et pas autre chose; toutes les +femmes sont jalouses, plus ou moins. + +--N'oubliez pas les hommes, reprit à son tour Rebecca; vous, l'autre +soir, à l'Opéra, n'étiez-vous pas jaloux du général Tufto? Ne +l'était-il pas de vous? Je crois qu'il m'aurait avalée quand j'ai été +auprès de cette petite mijaurée d'Amélia. Comme si je me souciais plus +de vous deux plus que de la tête d'une épingle; et elle accompagna ses +paroles d'un hochement de tête impertinent. Voulez-vous dîner avec moi +ce soir? Je suis toute seule. Mes deux dragons dînent chez le général +en chef. Au fait, vous savez les grandes nouvelles? Les Français ont, +dit-on, passé la frontière. Nous dînerons bien paisiblement.» + +George accepta malgré une légère indisposition qui retenait sa femme +au lit. Son mariage datait au plus de six semaines, et déjà une autre +femme pouvait diriger contre Amélia les saillies de sa verve moqueuse, +sans que cet excellent mari y mit la moindre opposition, sans qu'il +se reprochât à lui-même cette indifférence coupable. «C'est mal,» lui +disait tout bas sa conscience; mais il faut bien se résigner à +son sort lorsqu'une jolie femme vient se mettre à la traverse, et +d'ailleurs, toutes les fois qu'il avait fait devant Stubble, Spooney +et ses autres camarades la chronique de ses amours, se vantant que, +parmi toutes les femmes, il n'en avait jamais rencontré de cruelles, +ses prouesses en ce genre l'avaient élevé au plus haut degré dans +l'admiration de ses jeunes collègues. + +M. Osborne ne pouvait se défaire de la ferme conviction que sa +destinée était de porter les plus terribles ravages dans le coeur de +toutes les femmes. Ainsi le voulait le sort; il ne pouvait donc que +lui obéir sans résistance. Et comme Amélia, au lieu de fatiguer son +mari par des plaintes jalouses, se résignait à être malheureuse et +à verser des larmes dans le silence et l'abandon, George tenait à se +persuader qu'elle n'avait pas le moindre soupçon de ce qui n'était +plus un secret pour personne, de ses folles intrigues avec mistress +Crawley. Il faisait avec elle des promenades toutes les fois qu'elle +trouvait moyen de se débarrasser de son général, et George prétextait +auprès d'Amélia des affaires de service, mensonge dont elle n'était +point la dupe. + +Tandis que sa femme passait ses soirées dans le délaissement et +la solitude, ou en compagnie de son frère, il allait chez Crawley, +perdait son argent contre le mari, et se berçait de la douce illusion +que la femme séchait d'amour pour lui. On ne peut pas dire que ces +deux honnêtes personnes s'entendissent pour le dépouiller, mais +enfin la femme avait pris pour rôle d'étourdir le jeune homme par ses +cajoleries, et le mari de lui vider sa bourse. Osborne pouvait aller +et venir dans la maison sans que jamais la bonne humeur de Rawdon en +souffrît la moindre altération. + +George était désormais si empressé à courir chez ses amis, qu'il ne +voyait presque plus William Dobbin. Il l'évitait même dans le monde +et au régiment, et n'aimait pas beaucoup, comme nous l'avons vu, les +sermons que son Mentor était toujours prêt à lui adresser. D'ailleurs, +si certains points de sa conduite peinaient et attristaient le coeur +du capitaine, à quoi eût-il servi de dire à George que, malgré ses +épaisses moustaches et sa profonde expérience, il était encore aussi +novice qu'un écolier; que Rawdon le prenait pour sa dupe, que cela +remontait déjà assez loin, et qu'enfin, lorsqu'il lui aurait soutiré +jusqu'à son dernier schelling, il serait le premier à l'accabler de +ses mépris? George n'eût pas même écouté. Aussi, quand, par hasard, +à de rares intervalles, Dobbin, dans ses visites chez Osborne, +rencontrait son ancien ami, il évitait avec soin ces explications +inutiles et douloureuses. George continuait à savourer avec délices +les plaisirs enivrants de la Foire aux Vanités. + +Jamais armée, depuis le règne de Darius, ne surpassa ou n'égala même, +par les fastueuses splendeurs de son cortége, celle que le duc de +Wellington commandait en 1815, dans les Pays-Bas. Les fêtes et les +danses se prolongèrent, on peut le dire, jusqu'à la veille de la +bataille. Le bal donné à Bruxelles, le 15 juin de la susdite année, +par une noble duchesse, est devenu historique. Tout Bruxelles fut, +à l'occasion de ce bal, comme livré à une agitation fiévreuse et +frémissante, et longtemps après on pouvait encore recueillir cet +aveu des dames qui se trouvaient alors dans cette ville, que les +préoccupations de leur sexe étaient toutes pour le bal et les plaisirs +qu'il promettait, sans nul souci de l'ennemi campé à quelques heures +de marche. On aurait peine à se faire une idée des luttes, des +manoeuvres, des prières auxquelles il fallut recourir pour avoir des +billets. Les dames anglaises sont seules capables de dépenser tant de +diplomatie et d'adresse pour leurs divertissements et l'honneur d'être +admises chez quelque grand de leur nation. + +Jos et mistress O'Dowd, malgré leurs désirs et leurs démarches, ne +purent réussir à se procurer des billets. Nos autres amis furent +plus heureux. Grâce à l'intervention de milord Bareacres, qui rendait +ainsi, d'une manière économique, la politesse du dîner, George obtint +une carte pour lui et mistress Osborne, ce qui ajouta, s'il était +possible, à la vanité de ses sentiments. Dobbin, ami du général de +division sous les ordres duquel était son régiment, vint un jour +tout joyeux trouver mistress Osborne et lui montra une invitation +semblable. Jos en fut jaloux, et George se demanda avec surprise +ce que William avait à faire dans ces salons aristocratiques. M. +et mistress Rawdon furent tout naturellement invités, comme amis du +général commandant la brigade de cavalerie. + +George avait fait préparer pour sa femme les toilettes les plus +élégantes, les parures les plus nouvelles; mais la pauvre Amélia, +une fois arrivée dans ce bal qui acquit par la suite une si grande +célébrité, ne trouva personne à qui parler. + +Lady Bareacres répondit à peine au salut de George et lui tourna le +dos. Il lui avait offert à dîner; elle lui avait procuré un billet, +partant ils étaient quittes. De toute la soirée elle n'eut pas l'air +de l'apercevoir. George déposa Amélia sur une banquette où il la +laissa à ses réflexions. N'avait-il pas fait preuve de galanterie, +en lui achetant des robes, en la conduisant au bal; c'était à elle +maintenant de s'y amuser comme elle l'entendrait. La pauvre femme +était assaillie par les pensées les plus tristes et les plus pénibles, +et personne, à l'exception de l'honnête Dobbin, ne vint en troubler le +cours. + +L'échec fut complet pour Amélia, et son mari s'en mordit les lèvres +avec rage. Par contre, mistress Rawdon Crawley obtint un véritable +triomphe. Elle arriva à une heure fort avancée, sa figure était +rayonnante, sa toilette d'un goût exquis; son entrée fit sensation au +milieu de ces grands personnages, et tous les lorgnons se dirigèrent +sur elle. Rebecca paraissait aussi à son aise que si elle se fût +trouvée à la tête des pensionnaires de miss Pinkerton pour les +conduire au temple. + +La foule des élégants et des hommes à la mode, dont la plupart +l'avaient déjà vue, faisait cercle autour d'elle; les dames disaient +tout bas qu'enlevée par Rawdon dans un couvent, elle était alliée +avec la famille des Montmorency. La manière pure et facile dont elle +s'exprimait en français était bien de nature à donner à ces bruits +quelque apparence de vérité, et l'on s'accordait à reconnaître que +ses manières exquises et son air des plus distingués en étaient une +nouvelle confirmation. Plus de cinquante cavaliers se présentèrent +à la fois, se disputant l'honneur de danser avec elle. Elle répondit +qu'elle était engagée, qu'elle ne danserait que fort peu, et se +fit enfin passage jusqu'à l'endroit où Emmy, dans l'abandon le plus +absolu, souffrait un cruel supplice. + +Pour la pauvre enfant, ce fut le coup de grâce de se voir accablée, +par mistress Rawdon, des protestations les plus tendres, des airs les +plus protecteurs. Mistress Rawdon critiqua quelques détails défectueux +de sa coiffure et de sa toilette, et lui demanda comment elle avait +fait pour se chausser si mal. Elle lui donna l'adresse de sa marchande +de corsets, l'engageant à y passer le lendemain; puis elle lui fit +l'éloge du bal: il était charmant, surtout pour l'intimité qui y +régnait. On ne voyait dans la salle que fort peu de visages inconnus. + +Quinze jours et trois grands dîners avaient suffi à cette jeune femme +pour se familiariser avec la langue des salons, et maintenant elle la +parlait aussi bien que le premier des naturels de l'endroit. + +George avait laissé Emmy sur sa banquette dès son arrivée au bal; +mais, dès qu'il aperçut Rebecca à côté de sa chère amie, il +revint bien vite sur ses pas. Becky faisait précisément alors des +représentations à mistress Osborne sur les folies de son mari. + +«Pour l'amour de Dieu, ma chère, lui disait-elle, empêchez-le de +jouer, il se ruinera. Tous les soirs ce sont des parties de cartes +avec Rawdon; et comme il n'est pas riche, Rawdon aura bientôt fait de +lui gagner jusqu'à son dernier schelling. Vous avez tort, petite sans +souci, de ne rien faire pour le modérer. Venez donc passer vos soirées +avec nous, au lieu de vous ennuyer chez vous avec le capitaine Dobbin. +Il est très-aimable, j'en conviens, mais comment aimer un homme qui +a des pattes de cette largeur; à la bonne heure, votre mari, il a +des amours de pieds. Mais le voici qui se dirige de ce côté. D'où +venez-vous, mauvais sujet? Vous laissez ainsi toute seule cette pauvre +Emmy, et vous allez vous divertir, tandis qu'elle est à pleurer comme +une Madeleine. Mais qui vous ramène ici vers nous? Venez-vous me +prendre pour la contredanse?» + +Elle se débarrassa en même temps de son bouquet et de son écharpe +qu'elle laissa à côté d'Amélia, et rejoignit au bras de George les +groupes de danseurs. Les femmes, les femmes seules excellent à faire +de si cruelles blessures; la pointe acérée de leurs traits porte un +poison mille fois plus dangereux que les armes émoussées et pesantes +de l'homme. La pauvre Emmy, dont le coeur ne connaissait ni la haine +ni le dédain, était livrée sans défense aux mains de son impitoyable +ennemie. + +George dansa deux ou trois fois avec Rebecca, Amélia ne s'en aperçut +même pas, et nul ne fit attention à elle, à l'exception de Rawdon +qui vint lui adresser quelques-unes de ses phrases décousues, et du +capitaine Dobbin qui, vers la fin de la soirée, s'enhardit assez pour +lui apporter des glaces et s'asseoir à ses côtés. Il ne la questionna +point sur les causes de sa tristesse, il ne les savait que trop. Ne +pouvant lui cacher les larmes qui remplissaient ses yeux, elle lui +dit que mistress Crawley avait jeté le trouble dans son âme en lui +apprenant que George était toujours possédé de la même passion pour le +jeu. + +«Il est vraiment curieux, dit le capitaine Dobbin, de voir à quels +piéges grossiers se laisse prendre un homme aveuglé par l'amour du +jeu. + +--Hélas!» fit Emmy dominée par un violent chagrin, dans lequel +n'entraient pour rien les pertes de l'argent. + +Enfin George arriva; mais il venait chercher l'écharpe et les fleurs +de Becky. Elle partait, sans avoir daigné même faire ses adieux à +Amélia. La pauvre enfant, silencieuse comme un marbre, vit son mari +s'éloigner de nouveau. Sa tête retomba sur son sein. Dobbin avait +été entraîné d'un autre côté par le général de division son ami, et +paraissait avoir avec lui une conversation fort sérieuse. Dobbin ne +fut pas témoin de cette dernière douleur ajoutée à tant d'autres. + +George remit le bouquet à mistress Crawley; un billet doux s'y cachait +comme un serpent parmi les fleurs. L'oeil de Rebecca l'y découvrit +sur-le-champ, son éducation avait reçu un développement précoce sur +le chapitre des billets doux. Elle tendit la main, prit le bouquet, +et George put lire dans son regard qu'elle avait deviné la présence +de son message. Rawdon était trop absorbé sans doute dans ses idées +personnelles pour remarquer les signes d'intelligence échangés entre +son ami et sa femme au moment du départ. Du reste, il n'y avait rien +là d'extraordinaire. Un serrement de main, un coup d'oeil, un salut, +et puis ce fut tout; n'était-ce pas la manière dont on se disait adieu +tous les jours? George, tout exalté par les joies du triomphe, n'avait +pas fait la moindre attention à une phrase que Crawley lui avait dit +en entraînant Rebecca. Il n'avait rien entendu, rien répondu. + +Amélia avait vu en partie la scène du bouquet. George venant, à la +demande de Rebecca, chercher son écharpe et ses fleurs, qu'y avait-il +de plus naturel? C'était la répétition de ce qu'il avait fait vingt +fois depuis quelque temps. Mais c'en était trop pour Emmy, elle n'eut +pas la force d'y résister. + +«William, dit-elle en prenant convulsivement le bras de Dobbin qui se +trouvait près d'elle, vous êtes toujours si complaisant pour moi.... +je ne me sens pas bien.... je voudrais rentrer.» + +Elle l'avait appelé, sans y prendre garde, par son nom de baptême, +comme George faisait avec son vieux camarade. Amélia demeurait à +quelque pas de là; mais dans ce court trajet elle put remarquer dans +la rue une agitation, un frémissement qui n'étaient pas ordinaires. + +Plusieurs fois déjà George avait grondé sa femme pour avoir attendu +son retour jusqu'à une heure avancée; afin d'éviter de nouveaux +reproches elle se coucha de suite en rentrant. Il lui fut impossible +de dormir, et cependant ce n'était point le tumulte, le mouvement, +le galop des chevaux dans la rue, qui chassaient le sommeil de son +oreiller; elle n'entendit aucun de ces bruits; mais de plus pressantes +préoccupations accablaient son âme et causaient son insomnie. + +Osborne, ivre du succès qu'il venait de remporter, se dirigea vers une +table de jeu et se mit à jouer avec une folle audace. La chance était +toujours pour lui. + +«Tout me réussit ce soir, se disait-il dans ses joyeux transports; +son bonheur au jeu ne contribua nullement à calmer l'exaltation de son +âme. Il se leva au bout de quelques instants emportant les pièces +d'or qu'il avait gagnées; et se rendit au buffet où il avala plusieurs +verres de punch.» + +Il apostrophait tous ceux qui l'entouraient, riait tout haut et se +livrait aux saillies d'une folle gaieté. Ce fut là que Dobbin le +retrouva, après l'avoir vainement cherché à la table de jeu. La +figure pâle et sérieuse du capitaine contrastait avec l'air animé et +insouciant de son ami. + +«Ohé! Dobbin! venez donc boire, vieux Dobbin. Le vin du duc est +excellent. Hé! vous autres, encore du champagne!» + +Et d'une main tremblante George tendait son verre pour qu'on le +remplît de nouveau. + +«Partons, George, dit Dobbin, dont la figure s'assombrissait de plus +en plus; vous avez bu suffisamment. + +--À boire! à boire! ne faites donc pas ainsi la petite bouche. Un peu +de vermillon sur vos joues, mon vieux, ça ne leur fera pas de mal. +Tenez, voilà pour vous.» + +Dobbin, tirant George à part, lui glissa quelques mots à l'oreille. +George tressaillit, et, après une exclamation de surprise, il posa +son verre, quitta la table et partit sans plus de retard au bras du +capitaine Dobbin. + +«L'ennemi a passé la Sambre, lui avait dit William, notre gauche est +engagée, et nous serons en marche dans trois heures.» + +Un tressaillement nerveux s'était emparé de George à cette nouvelle si +impatiemment désirée, mais qui venait fondre sur lui rapide comme +un coup de foudre. Combien étaient loin maintenant ses intrigues +amoureuses, les enivrements d'une passion coupable! Mille pensées +assiégèrent son âme, tandis qu'il regagnait ses quartiers. Il +réfléchissait aux vicissitudes de sa vie passée, à la destinée que lui +réservait l'avenir; il songeait à sa femme, à l'enfant que peut-être +il ne verrait jamais. Ah! combien il aurait voulu jeter un voile +sur cette nuit dont chaque souvenir s'élevait comme un remords! +Pourrait-il, avec une conscience bien calme, dire adieu à la douce et +innocente créature dont il avait froissé l'amour avec une froideur si +outrageante? + +Son mariage remontait à quelques semaines au plus, et déjà il ne lui +restait plus rien de sa modeste fortune! N'était-ce pas, de sa part, +le comble de l'égoïsme et de l'insouciance? Non, il n'était pas digne +d'une pareille femme. En cas de malheur, que lui laisserait-il? Mais +aussi pourquoi aller se marier? Les devoirs de mari n'allaient ni à +son caractère ni à ses goûts. Pourquoi avait-il désobéi à son père +toujours si généreux envers lui. L'espérance, le remords, l'ambition, +la tendresse, mêlés d'un peu d'égoïsme, soulevaient tumultueusement +son âme. + +Il s'assit et écrivit à son père. L'aube commençait à poindre +lorsqu'il ferma sa lettre; il la cacheta et y déposa un baiser. +Il pensait à l'isolement de ce malheureux vieillard, aux mille +témoignages de bonté qu'il en avait reçus à travers toutes ses +sévérités. + +En rentrant, il avait jeté un coup d'oeil sur le lit où reposait +Amélia. Une respiration douce et régulière s'échappait de sa poitrine; +ses yeux étaient fermés; il crut qu'elle dormait et se réjouit +en voyant le calme de ses traits. Son planton s'occupait déjà des +préparatifs du départ; d'un signe il lui fit comprendre qu'il eût +à faire ses arrangements sans bruit et en toute célérité. George +hésitait pour savoir s'il devait éveiller Amélia ou charger son +beau-frère de lui apprendre son départ. Il entrouvrit la porte pour la +contempler une dernière fois. + +Lorsqu'il était arrivé, elle ne dormait pas, mais elle était restée +les yeux fermés. Elle voulait lui épargner même les remords des +insomnies qu'il lui causait; mais le voyant revenir de nouveau et à un +si court intervalle, son petit coeur craintif se sentit plus à l'aise; +elle fit un mouvement de son côté comme il se retirait sur la pointe +du pied, puis elle dormit d'un paisible sommeil. Quand George revint +pour le suprême adieu avec un redoublement de précaution, il put +distinguer à la faible lueur de la veilleuse cette pâle et douce +figure dont les paupières, rougies par les larmes, étaient à demi +closes et encadrées par un bras mollement arrondi et d'une blancheur +éblouissante. Quelle pureté dans ses traits! Quelle grâce, quelle +douceur et en même temps quelle tristesse! Chez lui, au contraire, +quel égoïsme, quelle dureté, quelle barbarie! Ah! ses fautes lui +apparaissaient maintenant dans toute leur immensité; la rougeur sur +le front, le désespoir dans l'âme, il s'arrêta au pied du lit à +contempler le sommeil de cette chaste enfant. + +Tandis qu'il restait ainsi incliné sur cette charmante figure, +immobile sur l'oreiller, deux bras s'enlacèrent tendrement autour de +son cou. + +«George, je ne dors plus, je suis éveillée, dit cette chère âme avec +un sanglot capable de faire éclater son pauvre coeur.» + +Éveillée! Hélas! oui, éveillée pour sa plus grande douleur, la pauvre +enfant, car au même instant les notes aiguës du clairon retentirent +sur la place d'armes pour s'étendre de là sur la ville entière. +Bientôt la cité se trouva sur pied au son du tambour et des fifres. + + + + +CHAPITRE XXX. + +Adieu, cher ange! il faut partir! + + +Nous n'élevons pas nos prétentions jusqu'à vouloir prendre rang parmi +les chroniqueurs de bataille. Notre place est marquée loin de +la mêlée, et nous y tenons. Pendant le branle-bas du combat nous +descendons à la cale pour y attendre héroïquement la fin de l'action. +À quoi bon venir nous jeter à la traverse des manoeuvres que de +braves gens exécutent au-dessus de nos têtes. Ainsi donc après avoir +accompagné le ***e aux portes de la ville, nous laissons le major +O'Dowd faire son devoir, et nous retournons auprès de la femme du +major, des autres dames et des bagages. + +Mais il est indispensable de dire auparavant que le major et sa femme +n'ayant pas été invités au bal où nous venons de voir figurer nos +autres amis, avaient eu, pour goûter les douceurs de l'édredon, bien +plus de temps que ceux qui avaient voulu partager la nuit entre le +plaisir et le devoir. + +«Peggy, ma chère, disait le major, en tirant tranquillement son bonnet +de nuit sur ses oreilles, laissez faire, et dans deux ou trois jours +nous allons commencer une danse comme on n'en a pas vu souvent de +pareilles.» + +Le lit, après un bon verre de genièvre, avalé à son aise, lui +paraissait bien préférable à l'ennui et à la fatigue de ces corvées +du grand monde. Quant à Peggy, elle regrettait de n'avoir pu faire à +l'éclat des lumières l'exhibition de son turban et de son oiseau de +paradis, lorsque les paroles de son mari vinrent lui offrir un plus +grave sujet de méditations. + +«Éveillez-moi, je vous prie, une heure avant le rappel, dit le major +à sa femme, vers une heure et demie, ma chère Peggy; donnez un coup +d'oeil à ce qu'il ne me manque rien. Je ne rentrerai pas pour déjeuner +mistress O'Dowd.» + +Après lui avoir ainsi fait comprendre que le régiment devait se mettre +en route le lendemain, le major cessa de parler et s'endormit. + +Mistress O'Dowd, en camisole et en papillottes, comme une ménagère, +sentit que c'était le moment d'agir et non de se coucher. + +«Nous aurons assez le temps de dormir, se dit-elle, quand Mick ne sera +plus là.» + +Elle se mit donc à l'oeuvre, prépara la valise de campagne, brossa +l'habit et le tricorne, disposa le reste du fourniment militaire de +manière à ce que son mari trouvât sous sa main ses affaires prêtes et +en ordre. Elle garnit les poches de son manteau d'une petite provision +de comestibles, y joignit une bouteille d'osier contenant presque une +pinte d'excellent cognac, qui était fort de son goût et de celui du +major. Lorsque l'aiguille de sa montre à répétition, dont la sonnerie +pouvait rivaliser avec les cloches d'une cathédrale, au dire de la +propriétaire, arriva enfin sur l'heure fatale et fit sonner comme un +glas funèbre, mistress O'Dowd éveilla le major. + +Une tasse de café, la meilleure peut-être qui eût été préparée ce +matin-là à Bruxelles, lui fut servie toute chaude par les soins de sa +femme. Les attentions délicates et empressées de cette digne épouse +n'auront-elles pas, aux yeux de tout le monde, un prix bien supérieur +à ces flots de larmes, à ces crises nerveuses qui sont toujours le +plus grand témoignage que les femmes sensibles sachent donner de leur +tendresse. Cette tasse de café prise en commun au bruit des clairons +et des tambours qui se répondaient des différents quartiers, +n'était-elle pas alors bien plus à sa place qu'un vain luxe de douleur +dont tant d'autres, en cette circonstance, ne se seraient pas fait +faute? Au moins le major put se montrer à la parade frais, allègre et +dispos, les joues roses et le menton rasé; et sa tournure martiale, +sur son cheval de bataille, répandirent la confiance et la bonne +humeur dans le coeur de tous ses hommes. + +Tous les officiers saluèrent le major quand le régiment défila sous le +balcon où se tenait cette digne épouse. Si elle n'accompagnait point +le brave ***e jusqu'au milieu de la mêlée, ce n'était point par manque +de courage, mais seulement par un sentiment de délicatesse et de +retenue féminine; ses voeux du moins étaient avec ces braves soldats. + +Dans les grandes circonstances, mistress O'Dowd avait coutume de lire +avec la plus religieuse attention quelques pages d'un énorme volume +de sermons composés par son oncle le doyen. Sur le point de faire +naufrage à son retour des Indes-Occidentales, elle avait puisé dans ce +livre une énergie et une force nouvelles. Elle chercha alors dans ce +volume des sujets de méditation, peut-être sans bien comprendre +ce qu'elle lisait. Son esprit avait peine à se détacher des +préoccupations qui l'accablaient; en vain elle avait placé à côté +d'elle sur l'oreiller le bonnet de coton du pauvre Mick, ses paupières +étaient restées sans sommeil. + +Ainsi va le monde. Pierre et Jacques courent à la gloire, le sac sur +le dos, et fredonnant gaiement: _Adieu! cher ange, il faut partir_. +Derrière eux un coeur aimant se consume dans l'incertitude de l'avenir +et dans d'amers retours sur le passé. + +Bien persuadée de l'inutilité des regrets, qui n'ont pour résultat que +de nous rendre plus malheureux, Rebecca jugea à propos de se dispenser +de ces émotions aussi superflues que fatigantes. Elle supporta le +départ de son mari avec l'héroïsme d'une fille de Sparte. + +Le capitaine Rawdon, au moment des adieux, était beaucoup plus ému que +cette petite créature pleine de résolution et d'énergie; il aimait et +adorait sa femme avec l'effusion d'une âme violemment éprise; car +les mois qu'il venait de passer avec elle depuis leur mariage lui +paraissaient les plus beaux et les plus heureux de sa vie. Les +courses, le régiment, la chasse, le jeu, ses intrigues précédentes +avec les modistes et les danseuses de l'Opéra, tous ces triomphes +faciles, tout son passé, en un mot, lui semblait fade et insipide en +comparaison des voluptés nouvelles que lui avait fait connaître cette +union légalement contractée. Et, il faut le dire, Rebecca avait eu le +talent de conduire son robuste Adonis de distractions en distractions, +et de lui faire trouver sa maison mille fois plus agréable, plus +charmante que tous les lieux de plaisir qui l'attiraient jadis. + +Sur le point d'aller se faire estropier pour la gloire, il se mit +à maudire ses extravagances passées, à gémir tristement sur cette +effroyable meute de créanciers qui pourraient un jour faire à sa femme +un fâcheux parti. Souvent, au milieu des confidences de l'alcôve, il +avait déposé dans le sein de Rebecca de pathétiques lamentations à ce +sujet, lui qui, avant son mariage, n'avait jamais eu pareil souci! + +«Morbleu! disait-il avec une expression peut-être plus énergique +encore, et empruntée à son naïf vocabulaire, avant mon mariage je +m'inquiétais fort peu de tous ces billets auxquels j'apposai +ma signature. Tant que Juda voulait bien attendre, ou que Lévi +m'accordait un renouvellement, je vivais joyeux et sans souci, mais +depuis que je suis marié, je n'ai plus touché, je vous le jure, à tous +ces billets d'usuriers, si ce n'est pour obtenir des sursis.» + +Rebecca savait toujours l'arrêter fort à propos sur cette pente +mélancolique. + +«Taisez-vous, gros bêta, disait-elle du plus grand sang-froid, tout +n'est pas perdu auprès de la tante. Si elle nous éclate dans la main, +nous aurons pour suprême ressource la dernière colonne de la Gazette. +Mais que l'oncle Bute rende seulement ses os à la terre, j'ai mon idée +là (et elle portait son index à son front). Le bénéfice revient +de droit au plus jeune frère, vous rendrez alors votre brevet de +capitaine, et vous vous ferez ministre.» + +Cette idée burlesque provoqua de la part de Rawdon la plus bruyante +hilarité. À l'heure de minuit, tout l'hôtel retentit des gros éclats +de rire de notre dragon. Ils arrivèrent jusqu'aux oreilles du +général Tufto, et le lendemain, à son déjeuner, Rebecca lui donna +la représentation du premier sermon du révérend Rawdon, ministre de +Crawley, etc.... L'esprit inventif de Rebecca savait ainsi charmer +le temps par ses saillies imprévues et piquantes. Mais enfin lorsque +arriva la nouvelle qui mit tout Bruxelles en émoi, lorsqu'on sut que +les hostilités étaient ouvertes et que les troupes marchaient, Rawdon +prit un air plus grave et Betty fit pleuvoir sur lui des épigrammes +dont le Horse-Guard se sentit presque offensé. + +«Ah! Becky, disait-il avec un frémissement dans la voix. N'allez pas +croire, au moins, que j'aie peur, c'est que, voyez-vous, si un coup +de fusil me décrochait, et j'offre une assez belle surface, je vous +laisserais vous et l'enfant que nous aurons peut-être en fort mauvaise +passe, sans avenir assuré, et ce serait moi qui vous aurais poussée +dans le précipice. Allez! tout cela mistress Crawley n'est pas si +risible que vous voulez bien le dire.» + +Rebecca, par mille caresses, par de douces paroles, essaya de mettre +du baume sur la blessure qu'elle venait de faire. Son caractère vif +et enjoué pouvait l'entraîner parfois à des sorties satiriques et +moqueuses, mais bientôt maîtrisant cette humeur naturelle, elle +finissait par rendre à sa figure une expression calme et impassible. + +«Cher ange, dit-elle à Rawdon, me supposez-vous un coeur de roc? Moi +aussi, je sais aimer, je sais sentir.» + +En même temps, elle avait l'air d'essuyer à la dérobée comme une larme +dans ses yeux et lançait à son mari le sourire le plus enivrant. + +Cette éloquence ne manquait jamais son effet. + +«Voyons, reprit Rawdon, si je meurs, faisons le compte de ce qui vous +restera. Dans ces derniers temps, la chance m'a assez favorisé au jeu, +et au total, voici deux cent trente livres. Je garde dix napoléons +dans ma poche; il ne m'en faut pas davantage avec le général qui paye +en prince. D'ailleurs, si une balle me donne mon compte, je n'aurai +plus besoin de rien. Allons, ne pleurez pas ainsi, cher petite; j'en +échapperai peut-être, et pour votre plus grand tourment. Il va sans +dire que je ne ferai pas la sottise de prendre un de mes chevaux; je +monterai un de ceux du général, ce sera plus économique: je l'ai déjà +averti que le mien avait mal au pied. Si je suis tué, vous aurez au +moins quelque chose à tirer de là. On m'a déjà offert quatre-vingt-dix +livres sterling de cette bête avant l'arrivée de ces maudites +nouvelles. Vous la vendrez bien encore à dix pour cent de perte. +_Couche tout nu_ ne perdra rien de son prix, mais je vous engage à +le vendre dans ce pays. Mes affaires sont si embrouillées avec les +maquignons anglais, qu'ils pourraient se mêler du marché; il vaut donc +mieux traiter loin de leurs griffes. La petite jument dont le général +vous a fait présent, mérite bien encore d'être portée pour quelque +chose, et ici vous n'avez point à craindre, comme à Londres, les +oppositions des créanciers.» + +Rawdon accompagna cette remarque d'un rire de satisfaction. + +«Voici mon nécessaire de toilette, qui coûte deux cents livres à votre +mari, ou plutôt au marchand, car je ne l'ai point encore payé; les +flacons, avec leurs bouchons en or ciselé, peuvent bien être évalués +de trente à quarante livres sterling. Il faudra tirer le meilleur +parti possible de tout cela, madame, ainsi que de mes épingles, +montre, chaîne et autres bijoux. Je vous réponds que cela fait encore +une somme. Miss Crawley a donné, je le sais, cent livres sterling pour +la chaîne et la _toquante_. Les bouchons et les flacons sont en or. +J'ai un remords maintenant: c'est de n'avoir pas écouté le marchand, +qui voulait de plus me faire prendre des tire-bottes en vermeil. Si +je m'étais laissé faire, j'aurais eu le nécessaire complet, avec la +bassinoire d'argent et le service d'argenterie. Mais enfin, Becky, à +la guerre comme à la guerre; il faudra faire de votre mieux.» + +Le capitaine Crawley qui, jusqu'à l'époque où l'amour vainqueur +l'avait fait passer sous son joug, avait été dominé par une pensée +exclusive de sa personne, se préoccupait ainsi du bien-être futur de +sa femme, dans le cas où il ne serait plus là pour veiller sur elle. + +Il éprouvait une vive satisfaction dans ce moment d'anxiété à faire +l'inventaire des différents objets d'une défaite facile à l'aide +desquels sa veuve pourrait se procurer quelques ressources. Voici +encore quelques articles du catalogue: + +«Mon fusil double, soit 40 guinées; mon manteau doublé de fourrure, +soit 50 livres; mes pistolets de duel dans leur étui en bois de rose, +avec lesquels j'ai tué le capitaine Market, 20 livres sterling; ma +selle d'ordonnance avec ses housses, ma selle de promenade, etc., +etc.» + +C'était à Rebecca à faire l'emploi de ces objets de la manière la plus +avantageuse. Fidèle à son principe d'économie, Rawdon prit ce qu'il +avait de plus râpé en uniforme et en épaulettes; ce qu'il avait de +plus neuf devait rester entre les mains de sa femme, et, qui sait? +peut-être de sa veuve. Avant de partir, il prit Rebecca dans ses bras, +la serra contre son coeur, qui battait à rompre sa poitrine, la tint +étroitement embrassée, tandis que le sang montait à sa figure et que +les larmes gonflaient ses yeux, puis il la remit à terre et la quitta. +Pendant quelque temps il chevaucha à côté du général, son cigare à +la bouche et gardant le plus profond silence, jusqu'au moment où ils +eurent rejoint le corps principal; ce fut alors seulement qu'il cessa +de friser sa moustache et rompit le silence. + +Rebecca, comme nous l'avons dit, avait sagement résolu de ne point +se livrer à propos de cette séparation aux écarts d'une sensiblerie +stérile et superflue. De la croisée elle lui fit un dernier signe +d'adieu, puis resta quelques minutes à jouir de la fraîcheur du matin. +Les tours de la cathédrale et les toits bizarres des vieilles maisons +de la ville commençaient à s'illuminer aux premiers feux du soleil. +Elle n'avait encore pris aucun repos de toute la nuit. Sa toilette de +bal qu'elle portait encore, ses belles boucles défrisées, descendant +sur son cou, un cercle d'azur autour de ses yeux accusaient assez une +nuit sans sommeil. + +«Je suis laide à faire peur, dit-elle en se regardant à la glace, ce +rose me fait paraître pâle.» + +Elle délaça aussitôt sa robe rose. Un billet tomba du corsage; elle +le ramassa en souriant et le ferma dans le tiroir de son meuble de +toilette. Puis, après avoir mis son bouquet de bal dans un verre +rempli d'eau, elle se jeta sur son lit et s'endormit du meilleur +somme. + +Un calme profond planait sur la ville lorsque mistress Crawley +s'éveilla vers les dix heures du matin; elle prit son café avec un +grand plaisir, ce qui l'aida beaucoup à se remettre de la fatigue de +la nuit et des émotions de la matinée. + +Son repas terminé, elle reprit les calculs que l'honnête Rawdon lui +avait faits la nuit précédente, et récapitula sa situation. Somme +toute, et en mettant les choses au plus mal, sa position n'était pas +encore si désespérée qu'elle aurait pu le craindre. Aux objets laissés +par son mari venaient s'ajouter ses bijoux et son propre trousseau, et +la générosité de Rawdon, à l'époque de son mariage, a déjà reçu dans +cette histoire les éloges qu'elle méritait. Outre la jument ci-dessus +mentionnée, le général, son intrépide admirateur, lui avait fait de +magnifiques présents, comme châles de cachemire achetés au rabais +à une vente après banqueroute et autres articles provenant de la +boutique des joailliers, et témoignant à la fois du goût et de la +fortune du donateur. + +Quant aux _toquantes_, suivant l'expression du pauvre Rawdon, leurs +tics tacs se répondaient de toutes les pièces de l'appartement. Un +soir, Rebecca s'étant plainte à Rawdon de celle qu'il lui avait donnée +comme ayant le double défaut d'aller mal et de sortir d'une fabrique +anglaise, le lendemain elle recevait un petit bijou portant le nom de +Leroy, dans une petite boîte enrichie de turquoises, et une montre à +la marque de Bréguet, couverte de perles et tout au plus grande comme +une demi-couronne. Le général Tufto et George Osborne lui avaient +aussi fait semblable cadeau. Mistress Osborne n'avait point de montre, +mais son mari lui en aurait certainement donné une si elle en avait +seulement exprimé le désir. L'honorable mistress Tufto, alors en +Angleterre, traînait à son côté, pour savoir l'heure, une vieille +mécanique, héritage de famille qui aurait remplacé avec avantage la +bassinoire d'argent dont Rawdon parlait plus haut. Si la plupart des +bijoux que vendent les joailliers allaient aux femmes, aux filles +des acquéreurs, combien ne verrait-on pas, dans les maisons les plus +honnêtes, de parures qui, hélas! prennent une tout autre route! + +Son compte fait, Rebecca put constater, avec un vif sentiment de +plaisir, qu'en définitive elle avait au moins à sa disposition de six +à sept cents livres sterling pour assurer sa rentrée dans le monde. +Elle fut trop occupée toute la matinée à ranger ses petits trésors +pour avoir un moment d'ennui. Parmi les papiers renfermés dans le +portefeuille de Rawdon était un billet de vingt livres, souscrit +par Osborne; ce fut pour Rebecca une occasion de penser à mistress +Osborne. + +«J'irai d'abord toucher le billet, se dit-elle, et voir ensuite cette +pauvre petite Emmy.» + +Si notre roman manque de héros, il possède du moins une héroïne. Dans +les rangs de l'armée anglaise, y compris le grand Duc lui-même, on +n'aurait pu trouver un homme aussi impassible, aussi maître de lui à +l'approche de la bataille que l'intrépide petite femme de l'aide de +camp. + +Il est une dernière personne de notre connaissance qui, n'étant point +un des acteurs du drame sanglant qui va se passer à quelques heures de +Bruxelles, tombe à ce titre sous notre juridiction et sur les émotions +duquel nous avons des droits imprescriptibles: nous voulons parler de +notre ami l'ex-collecteur de Boggley-Wollah, dont le sommeil, comme +celui de tout le monde, avait été troublé à une heure matinale par +le bruit aigu des clairons. Notre ami était, pour le sommeil, de la +famille des marmottes; son lit avait pour lui des charmes indicibles. +Peut-être, en dépit des tambours, des clairons et des fifres de toute +l'armée anglaise, ses ronflements se seraient-ils prolongés jusqu'à +l'heure ordinaire de son lever, si une interruption, à laquelle George +était tout à fait étranger, n'était venue le tirer de sa léthargie. + +George occupait le même appartement de moitié avec son beau-frère, +mais ses préparatifs et le chagrin de quitter sa femme ne lui +laissèrent pas le temps de songer à maître Jos, profondément enfoncé +dans ses draps. George n'entra donc pour rien dans l'attentat dirigé +contre le sommeil de son beau-frère: le capitaine Dobbin fut le seul +coupable. Le capitaine vint le secouer rudement dans son lit, ne +pouvant, disait-il, partir sans lui avoir serré la main. + +«C'est bien aimable à vous, fit Jos avec un épouvantable bâillement et +le sincère désir de voir le capitaine au diable. + +--C'est que.... vous savez.... je n'aurais pas voulu partir sans +vous dire adieu, dit Dobbin dont les paroles confuses trahissaient le +trouble des idées; parce que, voyez-vous, il en est plus d'un parmi +nous qui ne reviendra pas.... et alors je n'étais pas fâché de vous +voir tous en bonne santé.... et puis.... enfin.... voilà.... vous +m'entendez? + +--Je ne vous comprends pas!» dit Jos en se frottant les yeux. + +Mais le capitaine ne faisait pas la moindre attention au gros garçon +en bonnet de nuit pour lequel il venait de protester d'un si tendre +intérêt. L'hypocrite dirigeait toutes les facultés de son âme du côté +des appartements de George, dans l'espérance de recueillir un murmure, +d'apercevoir une ombre fugitive. Il allait et venait dans la chambre +de Jos, dérangeait les chaises, battait la mesure sur les vitres, +rongeait ses ongles et donnait mille preuves non équivoques du +désordre intérieur de son être. + +Jos, qui ne s'était jamais formé une bien haute idée du capitaine, +commença à concevoir quelques doutes sur son courage. + +--Qu'y a-t-il pour votre service, capitaine Dobbin? demanda-t-il d'un +ton railleur. + +--Je vais vous le dire, répondit le capitaine en s'approchant de son +lit. Le régiment part dans une heure, Sedley, et qui sait le sort +qui nous est réservé, à George et à moi! Comprenez bien ceci, vous ne +quitterez cette ville que lorsque vous serez bien renseigné sur l'état +des choses. Votre place, Jos, est marquée à côté de votre soeur, pour +veiller sur elle, lui donner du courage et la protéger contre +tout danger. Si quelque malheur arrivait à George, c'est à vous +qu'appartiendrait le soin de la défendre; en cas de défaite pour +l'armée, vous aurez à ramener votre soeur en Angleterre. Eh bien! +donnez-moi votre parole de ne point l'abandonner. Mais je n'ai pas +besoin de vous demander cette promesse. Quant à l'argent, comme vous +ne l'avez guère ménagé, si vous en avez besoin, je vous en offre, +parlez sans détour, avez-vous encore assez d'or pour effectuer votre +retour en Angleterre en cas de désastre? + +--Monsieur, dit Jos avec un air majestueux, quand j'ai besoin +d'argent, je sais où en prendre; et quant à ma soeur, je n'ai point à +apprendre de vous mes devoirs à son endroit. + +--Vous parlez en homme de coeur, Jos, repartit l'excellent Dobbin, +et je suis heureux de penser que George laisse sa femme en si bonnes +mains. Je pourrai donc lui reporter votre parole d'honneur, qu'elle +trouvera en vous appui et protection, si elle était menacée de quelque +péril. + +--Certainement, certainement, répondit M. Jos.» + +Dobbin le savait fort bien du reste, ce n'était pas les sacrifices +d'argent qui devaient coûter le plus au frère d'Amélia. + +«Et en cas de défaite, vous l'accompagnerez hors de Bruxelles, jusqu'à +ce qu'elle soit en sûreté. + +--La défaite?.... morbleu! monsieur, c'est chose impossible, vous +chercheriez en vain à m'effrayer, vociféra le héros, en allongeant sa +tête entre les deux draps de son lit.» + +Le capitaine se sentait l'esprit plus tranquille en entendant Jos se +prononcer si résolûment. + +«Au moins, pensa Dobbin, la retraite est assurée pour elle dans le cas +où nos affaires prendraient une mauvaise tournure.» + +Si le capitaine Dobbin avait espéré, avant son départ, puiser dans +la vue d'Amélia un nouveau courage, une dernière consolation, ce +mouvement d'égoïsme trouva sa punition dans la satisfaction même du +désir qu'il avait inspiré. + +Un salon commun à la famille séparait la chambre de Jos de celle +d'Amélia. C'était dans cette pièce que le domestique de George +procédait à l'emballage, à mesure que son maître lui apportait les +objets dont il pensait avoir besoin pour l'expédition. À travers les +portes à demi entr'ouvertes, Dobbin put contempler encore une fois les +traits d'Amélia. Mais, hélas! la pâleur, l'abattement, le désespoir, +étaient peints sur sa figure. Ce souvenir tortura longtemps l'âme de +Dobbin; cette image lui apparaissait comme un remords à travers les +douloureuses angoisses d'une tendresse inquiète et compatissante. + +Elle avait jeté à la hâte sur ses épaules son peignoir du matin, +ses cheveux tombaient en désordre, ses grands yeux étaient ternes et +fixes. Comme pour aider aux préparatifs de départ et montrer qu'en ces +circonstances critiques elle aussi pouvait être utile, elle avait pris +dans la commode le ceinturon de George, et le tenant toujours à la +main, suivait son mari pas à pas et en silence. Elle entra dans le +salon, et là, appuyée contre le mur, elle pressait ce ceinturon sur +son sein d'où l'écharpe cramoisie descendait comme une longue traînée +de sang. À ce pénible spectacle, notre bon et sensible capitaine +entendit une voix accusatrice s'élever dans sa conscience. + +«Mon Dieu, pensa-t-il, voilà pourtant l'affliction, dont je n'ai pas +su respecter le mystère.» + +C'était une de ces douleurs immenses que les paroles ne sauraient ni +calmer ni adoucir. Pénétré d'une vive sympathie, il s'arrêta un +moment à contempler cette femme avec la tendresse d'une mère qui voit +souffrir son enfant. + +Enfin George prit la main d'Emmy, la reconduisit dans sa chambre à +coucher, et reparut immédiatement, mais seul cette fois. Les derniers +adieux avaient eu lieu; il partit. + +«Grâce au ciel, pensa George en descendant l'escalier son épée sous le +bras, voilà un terrible moment de passé.» + +Il se rendit en toute hâte au lieu de ralliement, où soldats et +officiers arrivaient de toutes parts et en tumulte. Son pouls battait +bien fort, ses joues étaient bien brûlantes, on allait jouer au grand +jeu des batailles, et il avait sa part dans l'enjeu! + +George, répondant ainsi au premier appel de la trompette guerrière, +s'était élancé des bras de sa femme pour se soustraire à des pensées +qui auraient pu amollir son courage. Il rougissait presque de cette +faiblesse de coeur, de ce mouvement de tendresse. Ce reproche, hélas! +il n'avait eu, jusqu'ici, que trop rarement à se l'adresser. Du reste, +le même sentiment d'anxiété et d'exaltation régnait dans tout le +régiment, depuis le gros-major, qui conduisait ses hommes au feu, +jusqu'à l'enseigne Stubble, qui ce jour-là portait le drapeau. + +Le soleil se montrait à peine à l'horizon, lorsque le 2e régiment +commença à s'ébranler; il faisait beau à voir l'air martial de toutes +ces figures avec la musique en tête jouant une marche guerrière. Le +major venait ensuite sur Pyrame, son cheval de bataille, puis les +grenadiers commandés par leur capitaine, et au centre le drapeau +porté par de jeunes et vieux enseignes. Enfin George à la tête de sa +compagnie. + +Il leva les yeux, sourit à Amélia en passant sous sa fenêtre, puis +disparut avec ses hommes, et bientôt le son même de la musique se +perdit dans le lointain. + + + + +CHAPITRE XXXI. + +Dévouement de Jos Sedley pour sa soeur. + + +Tandis que chacun des officiers allait occuper sur le champ de +bataille le poste qui lui était désigné, Jos Sedley restait à +Bruxelles pour y commander la petite colonie que nous connaissons +déjà. Comme compensation du trouble où l'avaient jeté les confidences +de Dobbin et les événements de la matinée, il prolongea de plusieurs +heures les plaisirs du lit, et, n'ayant pas l'espoir de reprendre son +sommeil où il l'avait laissé, il se mit à réfléchir jusqu'à l'heure de +son lever sur les circonstances actuelles. Le soleil était déjà fort +avant dans sa course; déjà nos vaillants amis du ***e avaient parcouru +plusieurs milles, que le fonctionnaire civil ne s'était point encore +montré pour le déjeuner avec sa robe de chambre à ramages. + +En l'absence de George, Jos Sedley se sentait beaucoup plus à son +aise. Peut-être même au fond du coeur n'était-il pas fâché du départ +d'Osborne; car, en présence de ce dernier, son rôle dans la maison +était fort secondaire, et George ne se faisait aucun scrupule de +témoigner un mépris marqué pour ce gros et gras personnage. Emmy, +au contraire, avait toujours été pleine de prévenances pour +l'ex-receveur; c'était elle qui veillait au confortable de sa vie, qui +lui préparait mille petites friandises, qui l'accompagnait dans ses +promenades en voiture. + +Elle encore, qui par de doux sourires, savait lui faire oublier les +colères et le mépris de son mari. Combien de timides remontrances +n'avait-elle pas, à ce sujet, hasardées à l'oreille de George, et +combien de fois n'avait-il pas, d'un ton tranchant, coupé court à ses +boutades. + +«C'est dans mon caractère d'être franc, disait-il; j'ai un sentiment, +je le montre; c'est ainsi que doit agir tout homme de bien. +Prétendez-vous donc, ma chère, que j'irai prendre des gants pour +parler à un nigaud de l'espèce de votre frère?» + +En conséquence, Jos était fort satisfait de se voir débarrassé de +George. En voyant le chapeau rond et les gants du capitaine placés sur +un coin du buffet, il pensait avec plaisir que le propriétaire de ces +objets était déjà bien loin; un tressaillement de plaisir courait par +tout son être. + +«Au moins, ce matin, pensait-il, il ne m'accablera point de son +insolente et dédaigneuse fatuité.» + +Puis se tournant vers Isidore, son domestique: + +«Allez mettre, lui dit-il, le chapeau du capitaine dans +l'antichambre. + +--Peut-être n'en aura-t-il plus grand besoin, dit le laquais répondant +à son maître.» + +Il détestait George dont l'insolence à son égard justifiait tout ce +qu'on a dit des Anglais sous ce rapport. + +«Allez dire à Madame que le déjeuner est servi, dit M. Sedley, +avec une dignité majestueuse, et dédaignant de s'expliquer avec un +domestique sur son aversion pour George.» + +Il ne s'était pas cependant toujours montré aussi discret, et plus +d'une fois, en présence de M. Isidore, il avait donné libre carrière à +sa mauvaise humeur contre son beau-frère. + +Madame, hélas! n'était point en état de venir déjeuner, de couper à +Jos des tartines comme il les aimait. Madame se sentait beaucoup trop +indisposée pour cela; depuis le départ de son mari, suivant la réponse +de sa bonne, elle n'avait cessé d'être dans un état d'agitation +déplorable. La plus grande marque de sympathie que son frère pût +imaginer à son endroit, fut de verser pour elle une immense tasse de +thé: chacun a sa manière d'exprimer sa tendresse, c'était celle +de Jos. Non content de lui avoir envoyé son déjeuner, il pensa aux +friandises qui, au dîner, pourraient le plus flatter son goût. + +M. Isidore avait regardé d'un air sournois le domestique d'Osborne +faire les préparatifs du départ de son maître. Il en voulait +d'abord beaucoup à M. Osborne pour ses airs méprisants avec lui; les +domestiques du continent sont en général d'une nature peu endurante. +En second lieu, il était tout contristé de voir tant d'objets de prix +soustraits à sa convoitise pour passer en des mains autres que les +siennes après la déroute des Anglais. La défaite des alliés paraissait +inévitable à la plupart de ceux qui se trouvaient alors en Belgique. +L'opinion générale était que l'empereur, passant sur le ventre des +Prussiens et des Anglais, serait dans trois jours à Bruxelles. +En conséquence, M. Isidore s'attribuait déjà en esprit toute la +garde-robe et tous les meubles de ses maîtres actuels auxquels il ne +restait qu'à choisir entre être pris, tués, ou mis en fuite. + +Au milieu des soins que ce fidèle serviteur donnait chaque matin à Jos +pour la confection de sa toilette, il calculait, à mesure que chaque +objet lui passait dans les mains, le parti qu'il en pourrait tirer +pour son usage ou son avantage personnel. Il destinait les flacons +en argent et autres objets de même nature à une jeune personne, pour +laquelle il nourrissait de très-tendres sentiments. Il s'adjugeait les +rasoirs anglais avec une superbe épingle montée en rubis. Il se voyait +déjà se prélassant avec les chemises à jabots, le chapeau galonné +d'or, la redingote à brandebourgs, qu'on pourrait facilement rajuster +à sa taille, la canne à pomme d'or du capitaine, sa grosse bague +à double rangée de rubis, dont on lui ferait deux superbes boucles +d'oreille; comment Mlle Reine pourrait-elle alors résister aux charmes +fascinateurs de ce nouvel Adonis? + +«Ces doubles boutons m'iront à merveille, pensait-il en fixant ses +regards sur les susdits boutons qui scintillaient aux énormes poignets +de son maître. Avec ces boutons, je mettrai les bottes à éperons de +cuivre que le capitaine a laissées dans la chambre à côté, et alors, +corbleu! comme on va me regarder passer dans l'allée Verte!» + +Tandis que M. Isidore, saisissant d'une main hardie l'extrémité du +nez de son maître, lui rasait la partie inférieure de la figure, il +se voyait déjà en imagination s'avançant majestueusement dans l'allée +Verte, Mlle Reine au bras et l'habit à brandebourgs sur le dos, ou +bien encore, en face d'une cruche de faro, dans le cabaret qui se +trouve sur la route de Lacken. + +Mais, heureusement pour son repos, M. Jos Sedley n'avait nulle notion +des opérations intellectuelles qui s'accomplissaient dans le cerveau +de son domestique, pas plus que nous n'en savons en général sur ce +qu'on pense de nous à l'office. Le pauvre Jos ne se doutait pas plus +des funestes projets médités contre lui que les poulets qui figurant +sur la carte du traiteur n'ont eu la prescience de leur sort. + +La domestique d'Amélia était loin de se livrer à ces vues intéressées +et cupides. Il était dit que personne, et jusqu'aux subordonnés +eux-mêmes, ne pouvait approcher de cette aimable et douce créature +sans se sentir épris pour elle de dévouement et d'affection. Pauline +la cuisinière, pendant cette longue matinée, chercha à consoler de son +mieux sa jeune maîtresse. En voyant Amélia rester des heures entières +immobile et silencieuse à la fenêtre d'où elle avait vu disparaître la +dernière baïonnette du régiment, cette honnête fille, lui prenant la +main, lui dit d'un accent pénétré: + +«Et moi, madame, moi aussi, n'ai-je pas mon homme à l'armée?» + +Puis elle se mit à fondre en larmes. Amélia se jeta dans ses bras; +elles pleurèrent ensemble, et leur douleur s'adoucit dans cette +communauté de peines. + +Plusieurs fois pendant la journée M. Isidore alla parcourir la +ville en quête de nouvelles. Il s'arrêtait à la porte des hôtels qui +avoisinent le parc. Il se mêlait aux valets et aux gens de service, +et, dans la ville, saisissait à la volée les bruits divers qui +circulaient, et rapportait bien vite à son maître le bulletin du +moment. Tous les Belges étaient attachés au fond de l'âme à la cause +de l'empereur, et ils le voyaient déjà vainqueur et la campagne +terminée. La proclamation suivante avait été répandue à profusion dans +Bruxelles: + + PROCLAMATION. + + «Aveunes, 14 Juin 1815. + «Soldats! + +«C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de Friedland, +qui décidèrent deux fois du destin de l'Europe. Alors comme après +Austerlitz, comme après Wagram, nous fûmes trop généreux, nous crûmes +aux protestations et aux serments des princes que nous laissâmes sur +le trône; aujourd'hui cependant, coalisés entre eux, ils en veulent +à l'indépendance et aux droits les plus sacrés de la France. Ils ont +commencé la plus injuste des agressions; marchons à leur rencontre: +eux et nous ne sommes plus les mêmes hommes! + +«Soldats, à Iéna contre ces mêmes Prussiens, aujourd'hui si arrogants, +vous étiez un contre trois, et à Montmirail un contre six! + +«Que ceux d'entre vous qui ont été prisonniers des Anglais vous +fassent le récit de leurs pontons et des maux affreux qu'ils y ont +soufferts. + +«Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de la +Confédération du Rhin gémissent d'être obligés de prêter leurs bras à +la cause des princes ennemis de la justice et des droits de tous les +peuples. Ils savent que cette coalition est insatiable; après avoir +dévoré douze millions de Polonais, douze millions d'Italiens, un +million de Saxons, six millions de Belges, elle devra dévorer les +États du second ordre de l'Allemagne. + +«Les insensés, un moment de prospérité les aveugle; l'oppression et +l'humiliation du peuple français sont hors de leur pouvoir. S'ils +entrent en France, ils y trouveront leur tombeau. + +«Soldats, nous avons des marches forcées à faire, des batailles à +livrer, des périls à courir; mais, avec de la constance, la victoire +sera à nous; les droits de l'homme et le bonheur de la patrie seront +reconquis. Pour tout Français qui a du coeur, le moment est arrivé de +vaincre ou de périr. + + «Signé: NAPOLÉON.» + +Les partisans de l'empereur allaient plus loin: ils annonçaient +l'extermination de ses ennemis; parmi les Anglais et les Prussiens, +tout ce qui échapperait au fer et au canon devait infailliblement être +fait prisonnier et traîné à l'arrière-garde de l'armée conquérante. + +Tous ces bruits répandus dans la ville étaient rapportés à M. Sedley +avec une minutieuse exactitude. On avait bien soin de lui dire que le +duc de Wellington, après avoir rallié son avant-garde, qui, la nuit +précédente, avait été complétement écrasée, s'était mis en marche et +commençait sa retraite. + +«Écrasée! allons donc, disait Jos toujours fort courageux au sortir de +table. Oui, le duc est en marche, mais pour battre l'empereur comme il +a battu ses généraux. + +--Il a fait brûler ses papiers, partir ses bagages, et l'on prépare +le logement qu'il occupait pour le duc de Dalmatie, lui répondit son +empressé donneur de nouvelles. Ces renseignements, je les tiens de +son maître d'hôtel en personne. Les gens de milord le duc de Richemont +font les paquets en toute hâte et achèvent d'emballer son argenterie; +quant à Sa Grâce, elle a pris les devants et est allée rejoindre le +roi de France à Ostende. + +--Le roi de France est à Gand, mon ami! répondit Jos avec un sourire +railleur et sceptique. + +--Hier, le roi de France s'est sauvé à Bruges; aujourd'hui, il +s'embarque à Ostende. Le duc de Berri est prisonnier. Ceux qui +tiennent à leur peau n'ont qu'à partir au plus vite. Demain on va +rompre les digues; il sera trop tard de songer à fuir quand tout le +pays sera sous l'eau. + +--Chansons que tout cela, maître sot; nous sommes trois contre un, +entendez-vous? Buonaparte n'est pas en mesure de tenir un instant +contre nous. Les Autrichiens et les Russes sont en marche; il est +impossible que le Corse ne soit pas écrasé au milieu du choc, dit Jos +avec un grand coup de poing sur la table. + +--Les Prussiens étaient trois contre un à Iéna: eh bien! en une +semaine leur armée était battue et leur royaume conquis! ils étaient +six contre un à Montmirail, et lui les a dispersés comme un troupeau +de moutons. Les troupes autrichiennes sont en marche, mais avec le +roi de Rome et l'impératrice à leur tête; les Russes se disposent à +la retraite; et quant aux Anglais, point de quartier; leur compte est +bon; ils n'ont qu'à se tenir coi. Regardez un peu ici; lisez-moi ça +comme c'est rédigé: en voilà une crâne proclamation de Sa Majesté +l'empereur et roi!» + +M. Isidore tirant de sa poche le susdit papier, le fit passer d'un air +de défi sous le nez de son maître. Il croyait déjà n'avoir plus qu'à +mettre la main sur l'habit à brandebourgs et les autres objets de sa +convoitise. + +Jos, comme nous l'avons dit, sortait de table, et ces récits, tout en +ébranlant sa confiance, ne l'alarmaient pas encore très-vivement. + +«Mon habit, mon chapeau, monsieur, dit-il, et suivez-moi. Je veux +aller aux informations, et juger par moi-même de la vérité de tous ces +bruits.» + +Isidore était furieux; Jos mettait l'habit à brandebourgs. + +«Milord ferait mieux de mettre un autre habit qui ait une apparence +moins militaire. Les Français ont fait serment d'exterminer jusqu'au +dernier soldat anglais. + +--Silence, drôle!» répondit Jos d'une voix résolue. + +Et il enfila son bras dans la manche avec une intrépidité héroïque. + +Mistress Rawdon entrait au même instant: elle venait voir Amélia. +Trouvant la porte ouverte, elle n'avait pas eu la peine de sonner. + +Rebecca n'était ni moins jolie ni moins élégante qu'à son ordinaire. +Le paisible et profond repos qu'elle avait goûté depuis le départ de +Rawdon lui avait rendu la fraîcheur de son teint; ses joues roses +et souriantes faisaient plaisir à voir, surtout à voir au milieu des +figures pâles et inquiètes que l'on rencontrait à chaque pas dans la +ville. Elle ne put s'empêcher de rire à la vue de Jos, tout essoufflé +de ses efforts pour pénétrer dans les manches de sa redingote. + +«Vous vous disposez à rejoindre l'armée, monsieur Jos? demanda-t-elle. +Qui restera donc à Bruxelles pour nous protéger, nous autres, pauvres +femmes?» + +Le bras de Jos étant enfin parvenu à franchir l'entrée de la +redingote, notre séducteur s'avança tout rougissant, et balbutia +quelques excuses à la belle visiteuse, et lui demanda comment elle +avait supporté les fatigues du bal et les événements de la matinée. + +M. Isidore était allé serrer, pendant ce temps, la robe de chambre à +ramages. + +«Que c'est aimable à vous de vous informer ainsi de ma santé, dit-elle +en serrant une des mains de Jos dans les siennes. À la bonne heure: +au moins, vous êtes calme et de sang-froid, tandis que les autres ont +tous l'air de ne plus savoir où ils en sont. Et notre petite Emmy? la +séparation a dû être bien terrible pour elle. + +--Déchirante! dit Jos. + +--Vous autres hommes, vous êtes tous de roc; les séparations, les +dangers, rien ne vous émeut. Allons, vous vous disposez à rejoindre +l'armée, n'est-ce pas? vous voulez donc nous abandonner à notre +malheureux sort. Je savais bien que je devinais juste! j'en avais +comme un pressentiment. Cette pensée que vous alliez nous quitter m'a +mise tout en émoi, c'est que je pense souvent à vous quand je suis +seule, monsieur Jos, et alors je suis vite accourue pour vous supplier +de n'en rien faire, de ne point nous abandonner.» + +Voici maintenant de quelle manière on pouvait interpréter ces paroles: + +«Mon cher monsieur, dans le cas où l'armée éprouverait un échec et +serait forcée de battre en retraite, vous avez une excellente voiture +où je compte bien trouver une place.» + +La pénétration de Jos alla-t-elle jusqu'à découvrir ce sens caché? +Nous n'oserions le garantir. Jos gardait, du reste, à la dame un +profond ressentiment de ses airs d'indifférence pour lui pendant son +séjour à Bruxelles. L'avait-elle jamais présenté aux illustres amis de +Rawdon? C'était tout au plus si elle l'avait invité à ses réunions. +Il faut ajouter qu'il était d'une timidité excessive au jeu et ne +hasardait jamais beaucoup. George et Rawdon ne pouvaient le sentir; +peut-être n'étaient-ils pas bien aises de l'avoir pour témoin de leurs +amusements favoris. + +«C'est cela! pensait Jos, elle vient me trouver quand elle a besoin +de moi. Elle pense à son vieux Jos Sedley quand personne autre ne lui +trotte en tête.» + +Mais il se sentait surtout très-fier de l'opinion avantageuse que +Rebecca paraissait se faire de son courage. Il rougit de nouveau, se +rengorgea dans sa cravate, et d'un ton d'importance: + +«Il est vrai, dit-il, que je ne serais pas fâché d'assister à une +bataille rangée; c'est une pensée, d'ailleurs, que tout homme de coeur +aurait à ma place, n'est-ce pas? J'ai bien vu comme une guerre en +miniature dans les Indes, je voudrais voir maintenant de la haute +stratégie. + +--En vérité, messieurs, vous sacrifieriez tout à un plaisir, continua +Rebecca du même ton. Le capitaine Crawley m'a quittée ce matin aussi +gai que s'il allait à une partie de chasse. Que lui importaient, que +vous importent à vous les angoisses et les tortures de la femme que +vous abandonnez? Je viens, mon cher monsieur Sedley, je viens chercher +auprès de vous refuge et consolation. J'ai passé ma matinée dans les +larmes et la prière dans l'appréhension des périls qui menacent +nos maris, nos troupes, nos alliés. Et venant ici dans l'espoir d'y +trouver asile et protection auprès du seul ami qui me reste pour me +défendre au milieu de ces scènes de sang et de carnage, devais-je +m'attendre à vous voir partir, vous aussi? + +--Ah! chère madame, répondit Jos oubliant toutes les anciennes +rancunes, il ne faut pas vous tourmenter ainsi; je dis seulement que +j'aurais du plaisir à aller voir cela! c'est un langage que tiendrait +tout Anglais à ma place; mais mon devoir, à moi, m'enchaîne ici, et +je ne puis laisser cette pauvre soeur qui est là enfermée dans sa +chambre.» + +En même temps il désignait du doigt la porte d'Amélia. + +«Noble frère et excellent coeur! dit Rebecca en passant sur ses yeux +son mouchoir, qui sentait l'eau de Cologne, comme j'ai été injuste +envers vous, moi qui vous accusais de n'avoir point de coeur! + +--Oh! certes oui, je vous le jure, dit Jos en portant sa main sur +l'organe en question, vous avez été injuste envers moi, chère mistress +Rawdon, oh! oui, bien injuste! + +--Il faudrait être aveugle pour nier votre fidélité et votre +dévouement à votre soeur; mais vous, il y a deux ans, je m'en souviens +encore parfaitement, vous avez été bien perfide à mon endroit.» + +Et Rebecca, après avoir un instant fixé ses yeux sur lui, se dirigea +vers la fenêtre. + +Une vive rougeur monta aux oreilles de Jos. L'organe dont Rebecca +accusait l'absence chez lui se mit à faire de furieuses gambades. +Il se rappela son brusque éloignement, sa passion incandescente +d'autrefois, leurs promenades en voiture, la bourse de soie verte, le +temps où il contemplait avec un coeur épris la blancheur de ses bras +et l'éclat de ses yeux. + +«Je sais que vous me croyez ingrate, reprit Rebecca.» Et quittant +la fenêtre, elle se mit à le regarder de nouveau; puis elle continua +d'une voix émue et tremblante: + +«Votre froideur, vos regards dédaigneux, tout dans vos manières, +lorsque nous nous sommes retrouvés dernièrement, tout m'a prouvé votre +indifférence et votre oubli. Quant à moi, n'avais-je pas des motifs +pour vous éviter? Cherchez dans votre coeur la réponse à cette +question. Pensez-vous que mon mari fût d'humeur à vous voir avec +plaisir? Les seuls mots un peu durs qu'il m'ait adressés, je dois +cette justice au capitaine Crawley, me sont venus à votre occasion. +Quelle blessure, hélas! ne rouvraient-ils pas dans mon coeur! + +--Juste ciel! grands dieux! disait Joseph dans un transport de joie et +d'inquiétude; qu'ai-je fait pour.... pour.... + +--Ah! croyez-le bien, dit Rebecca, la jalousie est une terrible chose! +j'ai eu bien à souffrir de sa part à cause de vous. Cependant, en +dépit du passé, mon coeur lui appartient tout entier, et vous savez si +je suis innocente, monsieur Sedley.» + +Le sang de Jos lui brûlait les veines; il couvait du regard cette +victime, qui avait fini par subir le charme séducteur de sa personne. +D'adroites paroles, de tendres oeillades rallumèrent en un instant +ses ardeurs assoupies, et lui firent refouler bien loin et doutes et +soupçons. Y compris Salomon lui-même, les hommes les plus sages ne se +sont-ils pas toujours laissé prendre aux cajoleries des femmes? + +«En cas de désastre, pensa Becky, ma retraite est assurée. Je puis +maintenant compter sur la place d'honneur dans sa voiture.» + +Personne ne peut mesurer à quels amoureux transports, à quelles +brûlantes déclarations M. Jos se fût laissé entraîner dans le désordre +de ses sens, si M. Isidore ne fût aussitôt survenu pour remplir +auprès de lui les devoirs de sa charge. Jos tout prêt à se répandre en +tendres aveux, pensa étouffer de l'émotion qu'il lui fallut comprimer +en lui-même; et quant à Rebecca, elle jugea que désormais elle n'avait +plus rien de mieux à faire que d'aller consoler sa chère Amélia. + +«Au revoir, dit-elle, en faisant à M. Jos le geste de main le plus +amical, puis elle frappa doucement à la porte de mistress Osborne. + +Tandis qu'elle tirait la porte sur elle, Joseph s'affaissait sur +son fauteuil de la façon la plus tragique; à entendre ses soupirs on +aurait dit un soufflet de forge. + +«Voilà un vêtement qui doit gêner monsieur,» se risqua à dire Isidore, +les yeux fixés sur la redingote de Jos. + +Son maître n'entendit point; il pensait bien à son habit! Tantôt la +vision trop fugitive de son enchanteresse le plongeait dans une +folle extase, et tantôt il se laissait aller aux défaillances +d'une conscience coupable, croyant voir déjà le jaloux Rawdon, ses +moustaches fièrement retroussées et posant le doigt sur la détente de +ses terribles pistolets de duel. + +À la vue de Rebecca le coeur d'Emmy tressaillit d'effroi, et la pauvre +enfant fit un bond en arrière. La soirée de la veille lui revint +tout entière à l'esprit. Elle l'avait oubliée sous le poids de ses +terribles préoccupations; elle avait oublié Rebecca, sa jalousie et +le reste en présence du départ et des périls de son mari. Nous-mêmes +n'avons point voulu troubler le mystère de ses larmes et de sa douleur +jusqu'au moment où cette effrontée coquette rompit le charme et tourna +le bouton. Qui pourra dire les angoisses de ces longues heures passées +par cette pauvre enfant prosternée dans une prière muette au milieu +d'amères rêveries! Ceux qui racontent les batailles et chantent le +triomphe parlent rarement de ces pénibles détails. Au milieu des +hymnes de la victoire, le conquérant n'a jamais voulu entendre les +gémissements des veuves et les cris des mères! Jamais cependant plus +légitime et plus douloureuse protestation ne s'éleva contre les joies +lugubres et ensanglantées du triomphateur. + +Amélia éprouva d'abord une répulsion instinctive devant ce regard +glauque et brillant, cette fraîche toilette qui semblait défier +l'anxiété générale, ces bras tendus vers elle pour protester d'une +amitié mensongère. Puis un juste courroux s'empara de son coeur, le +sang monta à sa figure d'abord aussi pâle que la mort; elle renvoya +à Rebecca un coup d'oeil fixe et glacial, et sa rivale s'arrêta toute +surprise et presque troublée. + +Mais cet embarras fut de courte durée, et faisant un pas vers sa +victime: + +«Ma chère Amélia, lui dit-elle, vous avez l'air d'être souffrante; je +vous en prie, pour ma tranquillité, dites-moi, ce que vous avez?» + +Amélia recula de nouveau. Pour la première fois de sa vie, cette +âme confiante et sincère refusait d'ajouter foi à une démonstration +affectueuse et bienveillante. Elle recula et un frisson lui parcourut +tout le corps. + +«Vous ici, Rebecca?» dit-elle avec une froideur pleine de dignité. + +Ce regard fit naître quelque inquiétude dans l'esprit de la visiteuse. + +«Elle l'a vu au bal glisser la lettre dans le bouquet, pensa Rebecca. +Voyons, chère Amélia, reprit-elle tout haut et en baissant les yeux, +soyez plus calme, je viens voir si je puis.... si vous vous sentez +mieux. + +--Et vous-même, repartit Amélia, comment vous trouvez-vous? Oh! +fort bien sans doute, car vous n'aimez point votre mari. Autrement +seriez-vous ici! Vous avez été pour moi la source de bien cruelles +souffrances, et cependant avez-vous jamais trouvé en moi autre chose +qu'une amie tendre et dévouée? + +--Non, sans doute Amélia, répondit l'autre femme le front toujours +incliné. + +--Quand vous étiez malheureuse, n'ai-je pas été comme votre soeur? Ne +vous ai-je pas tendu les bras quand vous n'aviez ni parents ni amis, +et quand tous ces souvenirs devaient vous faire aimer mon bonheur, +vous engager au moins à le respecter, vous êtes venue porter le +trouble dans mes affections, vous êtes venue vous mettre entre mon +amour et lui! Qui êtes-vous donc pour porter la discorde où Dieu a +mis l'union, pour m'enlever le coeur de mon bien-aimé, de mon mari? +Pensez-vous l'aimer d'un amour aussi vrai, aussi pur que le mien? Sa +tendresse formait toute ma joie, vous le savez, et malgré cela +vous avez voulu me la ravir. Honte à vous, Rebecca, âme méchante et +dépravée! honte à vous, amie trompeuse et épouse infidèle! + +--Amélia, j'en prends Dieu à témoin, je n'ai aucun reproche à me faire +à l'égard de mon mari. + +--Ah! Rebecca, interrogez votre conscience, et voyez si elle vous en +dira autant pour ce qui me concerne. Si vous n'avez pas réussi, ce +n'est pas faute au moins d'y avoir essayé. + +--Elle ignore tout, pensa Rebecca plus rassurée. + +--Je ne sais quelle voix secrète disait à mon coeur qu'il échapperait +à vos piéges, à vos fourberies, et qu'enfin il reviendrait à moi. +J'étais sûre de la générosité de son coeur; j'avais foi dans son +amour, et son amour a été rendu à mes voeux.» + +La pauvre enfant prononça ces paroles avec une vivacité et une +effusion dont Rebecca ne l'avait jamais crue capable, et qui la +laissèrent muette. Amélia poursuivit d'une voix attendrie: + +«Vous ai-je jamais fait aucun mal pour chercher ainsi à m'enlever +celui que j'aime? Il est à moi depuis six semaines au plus. Vous +auriez dû, par pudeur au moins, respecter les premiers jours de notre +mariage; et vous semblez, au contraire, n'avoir rien eu de plus pressé +que de corrompre mon bonheur. Et vous venez sans doute maintenant +pour jouir du spectacle de mon affliction. Ah! quinze jours des plus +cruelles souffrances auraient dû m'épargner cette dernière insulte! + +--Mais, mon Dieu!... fit Rebecca; puis elle finit sa phrase de la +façon la plus maladroite: M'a-t-on jamais vue mettre le pied ici? + +--Jamais, vous dites la vérité; mais, par vos séductions, vous avez +enlevé mon mari à son intérieur. Venez-vous me le ravir encore? Il +n'est plus ici, il est bien loin maintenant.... Il s'est assis sur +ce sofa; c'est là que nous avons prononcé nos dernières paroles.... +J'étais sur ses genoux, ma tête inclinée sur la sienne. Nous avons +prié tous deux, et nous avons dit: Notre Père....» Oui, il était là et +on me l'a emmené; il est bien loin maintenant; mais il m'a promis de +revenir. + +--Il reviendra, chère Emmy, fit Rebecca en proie à une émotion +involontaire. + +--Regardez, dit Amélia: voici son ceinturon; n'est-il pas d'une jolie +couleur?» + +En même temps elle le portait à ses lèvres et le couvrait de baisers, +puis elle le passait autour de sa taille, et elle restait ainsi de +longs instants, immobile comme une statue de marbre. Elle ne pensait +plus ni à son courroux, ni à sa jalousie, ni à la présence même de sa +rivale. Enfin, à moitié souriante, elle alla caresser l'oreiller où +George reposait la nuit à côté d'elle. + +Rebecca quitta la chambre sans proférer une parole. + +«Comment se trouve Amélia? demanda Jos, toujours étendu dans son +fauteuil. + +--Je l'ai trouvée fort souffrante, répondit Rebecca; il faudrait +mettre quelqu'un auprès d'elle pour la soigner.» + +Après quoi elle partit toute sérieuse, malgré les vives instances de +Jos, qui la pressait d'accepter son dîner. + +En quittant Amélia, mistress Crawley rencontra la major O'Dowd, dans +l'âme de laquelle les sermons du Doyen n'avaient pu réussir à ramener +le calme. Peu habituée aux politesses de mistress Rawdon, elle fut +toute surprise de se voir abordée par elle. Rebecca lui apprit que +cette pauvre petite mistress Osborne était dans un état pitoyable, et +que le chagrin l'avait rendue presque folle. Qu'enfin ce serait une +bonne action à mistress O'Dowd d'aller consoler sa jeune amie. + +«J'ai déjà beaucoup de ma propre affliction, dit mistress O'Dowd avec +gravité, et cette pauvre Amélia doit fort peu désirer les visites; +toutefois, si elle est aussi souffrante que vous le dites, et si vos +occupations ne vous laissent pas le temps de rester auprès d'elle, +après toutes vos belles protestations de tendresse à son égard, je +vais voir ce que je pourrais faire pour elle. J'ai bien l'honneur +d'être la vôtre, madame.» + +Là-dessus, la dame au turban, après une légère inclination de tête, +tira sa révérence à mistress Crawley, dont la compagnie ne lui +paraissait aucunement désirable. + +Becky, avec un sourire sur les lèvres, s'arrêta pour voir s'éloigner +la majestueuse major. Enfin, son sérieux ne put tenir contre un +dernier regard que lui décocha mistress O'Dowd par-dessus son épaule, +comme la flèche du Parthe; et sa bonne humeur l'emporta. + +«Charmée, ma belle dame, marmotta Peggy entre ses dents, de vous voir +si gaie. Ce n'est pas votre chagrin qui vous abîme les yeux à force de +pleurer.» + +En même temps, elle se dirigea d'un pas rapide vers la demeure de +mistress Osborne. + +La pauvre femme se trouvait encore auprès du lit où l'avait laissée +Rebecca; elle était debout, toujours égarée par le chagrin. La femme +du major, d'un caractère plus ferme et plus énergique, essaya de son +mieux à consoler sa jeune amie. + +«Allons! du courage, Amélia, lui dit-elle avec douceur; il ne faut pas +qu'il vous trouve par trop souffrante, quand il vous reviendra après +la victoire. Vous n'êtes pas la seule aujourd'hui dont le sort repose +entre les mains de Dieu. + +--Hélas! fit Amélia, la force et le courage m'ont abandonnée.» + +Elle avait le sentiment de sa faiblesse; toutefois la présence d'une +personne plus énergique releva son moral, et elle se retint par la +crainte de donner à son amie le spectacle de ses défaillances. Pendant +le temps que ces deux femmes passèrent ensemble, leur coeur avait +rejoint le régiment, et en suivait la marche lointaine. Des craintes, +des prières et des voeux, tel est le triste lot des femmes dans la +guerre. Car la guerre lève son tribut sur les deux sexes: aux hommes +elle demande leur sang, aux femmes elle prend leurs larmes. + +Vers les deux heures et demie vint se placer un événement d'une haute +importance pour M. Joseph; il s'agissait de dîner. La mort pouvait +à quelques lieues de là faire sa terrible moisson, pour lui il n'en +perdait pas un coup de dent. Il se rendit lui-même auprès d'Amélia, +espérant la décider à prendre quelque nourriture, il eut recours dans +ce but à toute son éloquence culinaire. + +«Venez, dit-il, venez, la soupe est excellente. Allons Emmy, du +courage, que diable!» + +Et il lui baisa la main. + +Depuis bien des années, si l'on excepte le jour du mariage, il ne lui +avait fait pareille tendresse. + +«Vous êtes bien bon, Joseph, lui dit-elle; tout le monde est bien bon +pour moi, je vous en ai beaucoup de gré, mais je désire ne pas quitter +ma chambre de la journée.» + +Le fumet de la soupe produisit toutefois un si agréable chatouillement +sur les nerfs olfactifs de mistress O'Dowd, qu'elle s'offrit pour +tenir compagnie à M. Jos. Tous deux allèrent se mettre à table. + +«Grâces à Dieu, pour nous avoir donné cet excellent bouillon,» dit +avec solennité la femme du major. + +Elle pensait à son digne époux, chevauchant alors à la tête de ses +braves. + +«Ils feront un bien mauvais dîner aujourd'hui, ces pauvres enfants, +ajouta-t-elle avec un soupir; puis elle avala le contenu de son +assiette avec une résignation très-philosophique. + +Le courage de Jos grandissait en proportion des morceaux qu'il +mangeait: à la fin du dîner, pour boire, disait-il, à la santé du +régiment, il se fit apporter un verre de champagne. + +«Allons, mistress O'Dowd, fit-il avec un aimable salut à sa convive; +vous, Isidore, remplissez le verre de la major; et buvons à la santé +de ce bon O'Dowd et du brave ***e.» + +Tout à coup Isidore tressaillit, la femme du major laissa tomber son +couteau et sa fourchette, et, à travers les fenêtres toutes grandes +ouvertes, on put distinguer dans le lointain un roulement sourd et +continu. + +«Qu'avez-vous, drôle? demanda Jos en apostrophant son domestique. +Allons, versez-nous à boire. + +--N'entendez-vous pas? dit Isidore en courant à la fenêtre. + +--Dieu nous protége, s'écria mistress O'Dowd, c'est le canon.» + +Elle s'élança à la suite d'Isidore comme pour se rapprocher du bruit. + +Toutes les maisons étaient garnies de figures pâles et inquiètes, et +les rues de la ville encombrées d'une foule morne et silencieuse. + + + + +CHAPITRE XXXII. + +Où Joseph prend la fuite. + + +Bruxelles présentait alors des scènes de tumulte et d'effroi dont +notre plume ne peut donner qu'une idée affaiblie. Des flots de peuple +se précipitaient vers la porte de Namur, située dans la direction +du bruit. La route était couverte de gens à cheval, qui allaient aux +renseignements sur le sort de l'armée. On se demandait des nouvelles +de proche en proche. Les plus gros seigneurs et les plus grandes dames +de l'Angleterre ne faisaient aucune difficulté de parler au premier +venu. + +Les partisans de Napoléon couraient de côté et d'autre dans un état +d'exaltation fébrile et prédisaient le triomphe de leur empereur. Les +marchands fermaient précipitamment leurs boutiques pour prendre leur +part des inquiétudes de la foule et grossir le tumulte. Les femmes +se pressaient dans les églises, encombraient les chapelles et +s'agenouillaient pour prier jusque sur les dalles du porche. Les +sourds roulements du canon se succédaient de minute en minute. Des +voitures chargées de fuyards sillonnaient la ville, se dirigeant +vers la barrière de Gand. Déjà les prédictions du parti napoléonien +prenaient la consistance de faits accomplis. + +«Il a culbuté ses ennemis, disait-on, et il est en marche sur +Bruxelles. + +--En un tour de main il aura raison des Anglais, disait M. Isidore à +son maître, et il arrivera ici ce soir.» + +Le pauvre Jos était toujours par voie et par chemin, s'informant à +tous ceux qu'il rencontrait du désastre de ses compatriotes. À chaque +nouveau détail, sa figure pâlissait davantage et ce pacifique héros +commençait à céder à la panique générale; le champagne ne pouvait plus +suffire à remonter son courage. Avant la nuit, il en était arrivé à +un tel degré d'abattement et de faiblesse, qu'Isidore, au comble de la +joie, se voyait déjà propriétaire de la redingote à brandebourgs. + +Après avoir un moment prêté l'oreille à la fusillade, la femme du +major se souvint d'Amélia, restée seule dans la pièce voisine. +Elle courut auprès d'elle pour la consoler ou partager au moins ses +douleurs. Cette brave et digne femme puisait un redoublement d'énergie +dans la pensée que cette faible créature l'avait alors pour seul +appui. Ces deux femmes passèrent ensemble de longues heures, +pendant lesquelles l'honnête Irlandaise s'efforçait, tantôt par le +raisonnement, et tantôt par ses tendres paroles, de ramener le calme +dans cette âme agitée; puis elle-même s'adressait au ciel dans une +fervente prière. + +«Tant que le feu a duré, disait plus tard cette excellente femme, j'ai +gardé sa main dans la mienne.» + +Pauline, la bonne, était allée à l'église voisine prier pour son homme +à elle. + +Quand le canon eut cessé de gronder, mistress O'Dowd sortit de la +chambre d'Amélia et trouva dans la pièce voisine maître Joseph +en tête-à-tête avec deux bouteilles vides; mais elles avaient été +impuissantes à lui rendre le courage. Une ou deux fois il s'était +présenté à la porte de sa soeur avec une mine très-effarée; il avait +ouvert la bouche comme pour dire quelque chose; mais l'immobilité de +la femme du major l'avait fait battre en retraite sans qu'il ait pu +soulager son esprit des paroles qui le gênaient si fort. Il songeait à +la fuite, mais n'osait pas l'avouer. + +Cependant, lorsque mistress O'Dowd vint le rejoindre dans la salle où, +rendu plus mélancolique encore par une demi-obscurité, il se lamentait +en face de ses deux bouteilles de champagne, Joseph alors se hasarda à +lui ouvrir le fond de son coeur. + +«Mistress O'Dowd, lui dit-il, vous ferez bien de dire à Amélia de +s'apprêter. + +--Voulez-vous donc la mener prendre l'air? demanda la femme du major; +elle n'est pas de force à cela. + +--C'est que.... j'ai demandé ma voiture, dit-il, et.... des chevaux de +poste. Isidore est allé les chercher. + +--Vous prend-il donc fantaisie de vous promener au clair de la lune? +repartit mistress O'Dowd; quant à elle, ce dont elle a le plus besoin, +c'est son lit; aussi je viens de la faire coucher. + +--Allez la faire lever, il faut qu'elle se lève, s'écria Jos +en frappant du pied avec force. J'ai demandé des chevaux, +m'entendez-vous? des chevaux de poste. La déroute est complète, et.... + +--Et après? demande mistress O'Dowd. + +--Eh bien! je pars pour Gand, continua Jos. Tout le monde fait comme +moi. Il y a une place pour vous dans ma voiture. Il faut que nous +soyons en route dans une demi-heure.» + +La femme du major lui jeta un regard de suprême mépris. + +«Je ne bougerai pas, dit-elle, tant que je n'en aurai pas reçu l'avis +d'O'Dowd. Partez, si tel est votre bon plaisir, monsieur Sedley; mais, +je vous le jure, je reste ici avec Amélia. + +--Je veux qu'elle parte! vociféra Joseph avec de nouveaux +trépignements.» + +Mistress O'Dowd, la main fièrement campée sur la hanche, barra la +porte de la chambre à coucher. + +«Vous êtes trop bon frère, en vérité, monsieur Sedley, lui dit-elle; +mais vous irez tout seul vous mettre sous les jupes de petite maman. +Beaucoup de plaisir je vous souhaite, très-cher monsieur, et surtout +_débarquez sans naufrage_, comme dit la chanson. Toutefois, si j'ai +un conseil à vous donner, vous ferez bien de raser vos moustaches, ou +elles pourraient vous jouer un vilain tour. + +--Mille tonnerres!...» hurla Jos, partagé à la fois entre la crainte, +la rage et le dépit. + +Sur ces entrefaites, arriva Isidore. + +«Pas un cheval dans cette diable de ville!» maugréait le laquais +furieux. + +Les moindres quadrupèdes avaient été mis en réquisition, car Jos +n'était pas le seul à écouter les inspirations de la peur. + +Mais les terreurs de Jos, déjà si cruelles et si poignantes, devaient +atteindre avant peu aux dernières limites. Pauline, la femme de +chambre, avait, comme on l'a vu, _son homme à elle_ dans les rangs de +l'armée envoyée contre Napoléon. Cet homme, originaire de Bruxelles, +servait dans les hussards belges. Ses concitoyens se signalèrent, dans +cette lutte mémorable, par tout autre chose que la valeur, et le +jeune Régulus Van Cutsum, l'amant de Pauline, connaissait trop bien le +devoir du soldat pour ne pas obéir à l'ordre de sauve qui peut donné +par son colonel. + +Le jeune Régulus, ainsi nommé pour avoir eu un sans-culotte pour +parrain, venait passer tous les loisirs que lui laissait son état +dans la cuisine de sa Pauline, et les joies de son existence se +partageaient entre les faveurs et le bouillon de sa belle. Lorsqu'il +fallut partir avec le régiment, la sensible Pauline, tout en versant +des torrents de larmes, avait garni les poches et les fontes de son +hussard d'un choix de comestibles destinés à lui adoucir les ennuis du +bivouac. + +Pour lui, pour son régiment, la campagne fut bientôt finie. Il faisait +partie du détachement commandé par le prince d'Orange. À juger de la +bravoure de ces hommes par la longueur des épées et des moustaches, +par la richesse de l'uniforme et des harnais, Régulus et ses +compagnons devaient être le corps le plus vaillant qui ait jamais +défilé à la parade. + +Ney, s'étant porté aux avant-postes des ennemis, avait successivement +enlevé leurs positions. Tout semblait perdu pour les alliés, lorsque +la division anglaise, débouchant aux Quatre-Bras, changea à elle seule +la face de la lutte. Les escadrons parmi lesquels se trouvait Régulus +avaient été admirables dans leur ardeur à battre en retraite devant +les Français. Par politesse, sans doute, et pour laisser aux Anglais +le champ plus libre, ainsi que tous les honneurs de la guerre, nos +héros prirent la fuite dans toutes les directions. En un clin d'oeil +le régiment avait cessé d'exister; il n'était plus nulle part, et +quant à se rallier, il n'en sentait nul besoin. Ce fut ainsi que +Régulus se trouva galopant à plusieurs milles du lieu de l'action, +sans autre escorte que lui-même. Et maintenant pour lui quel refuge +plus sûr que la cuisine de sa Pauline, toujours si hospitalière, +toujours présente à sa mémoire, à son coeur, à son estomac +reconnaissant? + +Vers dix heures environ, dans la maison qu'habitaient les Osborne, +on entendit le cliquetis d'un sabre retentir sur les marches de +l'escalier. On poussa discrètement la porte de la cuisine, et la +pauvre Pauline pensa s'évanouir de terreur, quand, à son retour +de l'église, elle vit se dresser devant elle son hussard aux yeux +effarés. Il était aussi pâle que l'amant de Lénore dans la légende +allemande. Pauline pensa bien à crier; mais ses cris auraient fait +venir ses maîtres, et que serait alors devenu son bien-aimé? Elle +préféra donc étouffer toute exclamation. Après s'être assurée que son +héros n'était point un vain fantôme, elle lui servit de la bière +et les restes du dîner que Jos, dans l'excès de ses terreurs, avait +renvoyé presque intact. Entre chaque bouchée, le hussard faisait à sa +belle le récit de la déroute. + +Son régiment avait fait des prodiges de valeur et, un moment, avait +soutenu à lui seul l'effort de toute l'armée française; mais force +avait été de plier devant le nombre. Toute l'armée anglaise était +maintenant taillée en pièces, tous les régiments avaient été détruits +l'un après l'autre. En vain les Belges avaient tenté d'en sauver +quelques-uns du carnage; les soldats du duc de Brunswick, prenant +la fuite avaient laissé tuer leur duc, en un mot, la débâcle était +générale. Quant à Régulus, il ne désirait qu'une chose, c'était de +noyer dans des flots de bière la douleur de la défaite. + +Isidore, qui, sur ces entrefaites, était venu à la cuisine, s'empressa +d'aller tout répéter à M. Joseph. + +«Tout est fini, lui cria-t-il dès qu'il fut à portée d'être entendu, +le duc de Wellington est prisonnier, le duc de Brunswick est tué, +l'armée anglaise est en déroute.... Un seul homme a pu échapper au +massacre, il est en ce moment à la cuisine. Venez, venez, il vous dira +tout.» + +Jos s'élança aussitôt vers la cuisine, et trouva Régulus occupé à +venger sa défaite sur une bouteille de bière. À l'aide des phrases +les plus françaises qu'il put trouver, et qui étaient fort loin d'être +irréprochables au point de vue grammatical, Joseph pria le hussard +de recommencer son récit. Ce récit s'augmentait de détails de plus en +plus lugubres à chaque nouvelle édition donnée par Régulus. De tout +le régiment, il était le seul homme qui n'eût pas succombé à cette +boucherie. Il avait vu le duc de Brunswick étendu mort, les hussards +en fuite, et les Écossais hachés par le canon. + +«Et le ***e?» balbutia Jos. + +--Taillé en pièces,» répondit imperturbablement le hussard. + +À ces mots, Pauline fut prise d'une crise nerveuse, et remplit la +maison de ses cris et de ses sanglots. + +«Oh! ma chère maîtresse, ma bonne petite dame!» s'écriait-elle par +intervalles. + +Égaré par la terreur, Jos Sedley ne savait plus à quel coin du monde +demander son salut. De la cuisine il se précipita dans le salon +et regarda la porte d'Amélia avec une expression suppliante; mais +bientôt, se rappelant les dédains de mistress O'Dowd, il prêta +l'oreille pendant un moment, et, prenant un parti énergique, résolut +de s'aventurer dans la rue. + +Saisissant une chandelle avec tout le courage du désespoir, il se mit +à la recherche de son chapeau galonné, qu'il finit par retrouver à sa +place ordinaire, sur la console de l'antichambre, devant un miroir où +il avait coutume de donner le dernier coup d'oeil à sa toilette. Telle +est la puissance de l'habitude, que, malgré ses terreurs, il se mit +instinctivement devant la glace pour passer l'inspection d'usage. À la +vue de sa pâleur, il se sentit défaillir; mais ses moustaches surtout +attirèrent son attention; depuis sept semaines environ qu'on leur +avait permis de voir le jour, elles avaient atteint un degré de +développement bien capable de lui donner des inquiétudes dans la +circonstance actuelle. + +«On va me prendre pour un militaire,» pensa-t-il, en se rappelant +l'avis d'Isidore et les menaces de massacre proférées contre toute +l'armée anglaise. + +Il remonta précipitamment dans sa chambre et tira violemment la +sonnette. + +Isidore accourut. Jos était déjà sur sa chaise, sa cravate enlevée, +son col rabattu, sa tête renversée, et les deux mains autour du cou, +au-dessous du menton. + +«_Coupé moâ, Isidore_, criait-il, _vite, coupé moâ_.» + +Isidore pensa un moment que son maître, atteint d'aliénation mentale, +lui disait de lui couper la gorge. + +--_Les moustaches.... moâ vouloar descendre dans le rou.... coupé les +moustaches.... rasé vite_.» + +Son français se pressait avec assez de rapidité sur ses lèvres, mais +il était en révolte constante avec la grammaire. + +D'un coup de rasoir, les moustaches disparurent. À la suite de cette +opération, Isidore éprouva une satisfaction ineffable, lorsqu'il +entendit son maître lui concéder tous ses droits de propriété sur le +chapeau et l'habit si longtemps désirés. + +«_Moé ne porté plou le habit militaire, le bonné... donné à vou, vou +le prené dehors_.» + +Isidore allait donc pouvoir enfin figurer avec avantage dans l'allée +Verte. + +Après cet acte de générosité, Jos prit dans sa garde-robe un habit et +un gilet noirs, une cravate blanche et un castor à larges bords. +Il les trouvait encore trop petits. Dans ce costume il avait toute +l'allure de quelque honnête et gras ministre de l'Église réformée. + +--_Véné mainténant_, continua-t-il, _souivé moâ, allé, partons dans la +rou_. + +Après s'être assuré d'une escorte, il descendit l'escalier sur la +pointe du pied, comme pour ne pas donner l'éveil, et se trouva enfin +dans la rue. + +Au dire de Régulus il était le seul de son régiment, peut-être même +de toute l'armée alliée qui eût échappé à la boucherie générale. +Cependant bon nombre de ces prétendues victimes n'étaient pas aussi +mortes qu'il voulait bien l'affirmer, et déjà beaucoup d'autres +hussards commençaient à rentrer de toutes parts dans Bruxelles, tous +répétaient qu'ils n'avaient cédé qu'à la dernière extrémité et ainsi +s'accréditaient dans la ville les bruits d'une défaite pour les +alliés. D'un moment à l'autre on s'attendait à voir arriver les +Français, la panique était à son comble, et partout on se préparait +au départ.--Point de chevaux! pensait Jos au comble de l'effroi. Il +envoya Isidore en vingt endroits différents en demander, soit à vendre +soit à louer. La réponse était partout la même, tous les chevaux +étaient partis et à chaque fois le coeur de Jos était prêt à +défaillir. Faudrait-il donc entreprendre le voyage à pied? sous +l'influence de la peur, cette masse pesante aurait trouvé des ailes. + +Les hôtels donnant sur le parc étaient presque tous occupés par les +Anglais. Jos se mit à errer à l'aventure dans ce quartier, il allait +écoutant de groupe en groupe, il trouvait les esprits agités comme lui +par la crainte et la curiosité. Quelques familles assez heureuses pour +se procurer des chevaux se hâtaient de sortir de la ville. Le plus +grand nombre, aussi à plaindre que Jos, n'avait pu à aucun prix +s'assurer des moyens de retraite. Parmi les fuyards de cette +catégorie, Jos remarqua lady Bareacres et sa fille, qui étaient +assises toutes deux dans leur voiture, sous la porte cochère de leur +hôtel, leurs malles chargées sur l'impériale; elles n'avaient comme +Jos d'autre obstacle à leur fuite que le manque de chevaux. + +Mistress Rebecca Crawley habitait le même hôtel que ces dames, et, +jusqu'à cette époque, elles s'étaient efforcées de part et d'autre +à se prouver, dans leurs moindres rapports, combien elles se +détestaient. Si, par hasard, milady Bareacres rencontrait mistress +Crawley dans l'escalier, aussitôt elle détournait la tête avec +affectation. Toutes les fois qu'on prononçait devant elle le nom de sa +voisine, elle avait mille petites infamies à raconter sur sa conduite. +La comtesse ne pouvait digérer les familiarités du général Tufto avec +la femme de l'aide de camp, et lady Blanche la fuyait comme si c'eût +été la peste ou la vermine. Le comte seul échangeait volontiers +quelques paroles avec elle toutes les fois qu'il pouvait échapper à la +surveillance de ces dames. + +Rebecca allait pouvoir enfin se venger de tant d'outrages. Tout +l'hôtel savait que les chevaux du capitaine Crawley étaient restés à +l'écurie. Et, dès le commencement de l'alerte, lady Bareacres avait +daigné envoyer à Rebecca sa femme de chambre pour lui présenter ses +compliments et lui demander le prix qu'elle voulait de ses chevaux. + +Mistress Crawley lui retourna ses compliments dans un billet où elle +lui faisait savoir qu'il n'était pas dans ses habitudes de traiter +avec des femmes de chambre. + +À la suite de cette brève réponse, le comte en personne fut dépêché +auprès de Becky, mais son ambassade n'obtint pas plus de succès que la +précédente. + +«M'envoyer une femme de chambre, à moi! s'écriait mistress Crawley +simulant la fureur. Pourquoi lady Bareacres ne m'a-t-elle pas fait +dire tout de suite de mettre les chevaux à sa voiture? Est-ce milady +ou sa femme de chambre qui veut prendre la fuite?» + +Telles furent les seules paroles que le comte put arracher à mistress +Crawley, et qu'il alla reporter à la comtesse. + +Mais à quoi la nécessité ne peut-elle nous réduire? Après ce second +échec, la comtesse alla trouver elle-même mistress Crawley; elle la +supplia de lui céder ses chevaux, lui promit de les payer ce qu'elle +voudrait, s'engageant même à recevoir Becky à l'hôtel Bareacres si +celle-ci consentait à lui procurer tel moyens d'y rentrer. + +Mistress Crawley partit d'un éclat de rire. + +«Je me soucie peu de connaître la couleur de votre livrée, lui +dit-elle d'un ton moqueur; quant à vous, ma belle dame, vous ferez +bien de faire votre deuil de l'Angleterre, ou pour le moins de vos +diamants. Soyez tranquille, les Français s'en accommoderont. D'ici à +deux heures, vous les verrez à Bruxelles; pour moi, je serai déjà +à moitié chemin sur la route de Gand. Vous m'offririez, pour mes +chevaux, les deux gros diamants que Votre Seigneurie portait au bal, +que je n'en voudrais pas, entendez-vous, ma très-noble lady.» + +Lady Bareacres frémissait de rage et d'effroi; elle avait cousu une +partie de ses diamants dans la doublure de sa robe, et caché le reste +dans les habits et les bottes de milord. + +«Madame, reprenait-elle, mes diamants sont chez le banquier, et +j'entends avoir vos chevaux à l'instant.» + +Rebecca se mettait à rire de plus belle. + +La comtesse redescendit, toute bouleversée par la fureur, et elle +rentra dans sa voiture. La femme de chambre, le valet de pied et le +mari furent expédiés dans des directions opposées, pour tâcher de se +procurer une rosse quelconque. Malheur à qui manquerait à l'appel! +Milady était décidée à partir impitoyablement dès qu'elle aurait des +chevaux: tant pis pour son mari s'il ne se trouvait pas là. + +Rebecca, de sa fenêtre, eut la satisfaction de voir milady assise dans +sa voiture toute prête à partir, sauf les chevaux, et de lui adresser +de railleuses condoléances, tandis que la comtesse s'emportait contre +les lenteurs de ses maladroits émissaires. + +--Ne point trouver de chevaux! disait mistress Crawley, il y a de quoi +se désoler, lorsqu'on a tant de diamants cousus dans les coussins de +sa voiture! Les Français auront à se réjouir d'une si belle prise! je +ne parle que des diamants, bien entendu. + +Mistress Crawley se livrait ainsi tout haut à ses réflexions devant le +maître d'hôtel, les domestiques, les autres voyageurs et les flâneurs +amassés dans la cour, et si les yeux de lady Bareacres eussent été +alors des pistolets, Rebecca n'aurait plus eu longtemps à figurer +parmi les personnages de cette histoire. + +Joe apercevant Rebecca toute rayonnante de son triomphe sur son +ennemie humiliée, se dirigea aussitôt de son côté. Sa grosse figure +pâle et effarée trahissait assez le secret de son âme. Lui aussi +voulait fuir, et cherchait à s'assurer les moyens de retraite. + +«Il veut m'acheter mes chevaux, pensa Rebecca; je garderai pour moi ma +jument et lui vendrai les deux autres.» + +Joe, s'adressant à sa chère amie, lui répéta la question qu'il faisait +pour la centième fois depuis une heure: + +«Connaissez-vous des chevaux à vendre? + +--Eh quoi? dit Rebecca en riant, vous songez à fuir, monsieur Sedley, +vous, le champion, le défenseur des dames? + +--Je ne suis pas un militaire, balbutia Joe d'une voix étouffée. + +--Et Amélia, que deviendra-t-elle, qui protégera cette pauvre petite +soeur, demanda Rebecca; vous ne voulez pas l'abandonner, je suppose. + +--À quoi bon puis-je lui servir, si l'ennemi se présente? On ne lui +fera aucun mal; tandis que mon domestique m'a dit qu'ils avaient juré, +les lâches, de ne point faire de quartier aux hommes. + +--C'est affreux! fit Rebecca fort divertie de ses terreurs. + +--Et d'ailleurs, je ne veux point l'abandonner, s'écria cet excellent +frère; non, elle ne sera point abandonnée, car il y a une place +pour elle dans ma voiture, et une autre pour vous, ma chère mistress +Crawley, si vous voulez venir, et si je puis trouver des chevaux, +soupira-t-il. + +--J'en ai deux à vendre,» reprit son interlocutrice. + +Joe se serait volontiers jeté dans les bras de Rebecca. + +«Préparez la voiture, Isidore, s'écria-t-il; je les ai trouvés, je les +ai trouvés. + +--Mes chevaux n'ont jamais été attelés, observa mistress Crawley; +_Tintamarre_ mettra votre voiture en pièces s'il sent seulement le +brancard. + +--Mais au moins est-il facile à monter? demanda notre héros pacifique. + +--Doux comme un agneau et rapide comme un lièvre, répondit Rebecca. + +--Croyez-vous qu'il soit assez fort pour me porter?» dit Joe. + +Il se voyait déjà galopant sur Tintamarre à plusieurs milles de +Bruxelles, et ne pensait plus à la pauvre Amélia. Pour une personne +qui savait s'en servir l'occasion était magnifique. + +Rebecca engagea Joe à monter dans sa chambre, il franchit l'escalier +en quatre bonds et arriva tout haletant de la crainte de voir manquer +son marché. Dans toute la vie de Joe on peut dire que ce fut le +quart d'heure qui lui coûta le plus cher; Rebecca fixa le prix de sa +marchandise sur le désir que Joe éprouvait de s'en voir possesseur, et +sur la rareté de l'objet. La demande fut toutefois si considérable que +notre gros peureux recula d'un pas en arrière. + +«C'est à prendre ou à laisser!» dit résolûment Becky. + +Elle avait reçu de Rawdon la recommandation expresse de ne pas s'en +défaire à un prix moindre que celui qu'elle indiquait. Lord Bareacres, +à l'étage inférieur, n'en n'offrait ni plus ni moins, mais son +affection, son attachement sans borne pour la famille Sedley la +décidaient en faveur de Joe. Enfin, ce cher M. Joe avait le coeur trop +bon pour ne pas comprendre qu'il faut que tout le monde vive. Bref, +avec l'affection la plus tendre, il était impossible de se montrer +plus serré en affaire. + +Joseph finit par accéder au prix de Rebecca, comme il était facile de +le prévoir. La somme qu'il avait à lui compter était si importante, +qu'il fut obligé de lui demander quelque délai; si importante, qu'elle +constituait presque une fortune pour Rebecca. Elle eut bien vite +calculé que cette somme jointe au prix des autres effets de Rawdon et +à la pension qu'elle recevrait comme veuve, s'il restait sur le champ +de bataille, lui créerait une position indépendante dans le monde, et +que, désormais, elle n'avait plus à se préoccuper de voir arriver le +veuvage. + +Une ou deux fois dans le courant de la soirée, elle avait songé à fuir +comme les autres. Mais la réflexion lui suggéra un meilleur parti. + +«En admettant que les Français nous arrivent, pensa Becky, que +pourront-ils faire à la femme d'un pauvre officier? Allons! nous ne +sommes plus dans des temps de sac et de pillage; on nous laissera +tranquillement retourner chez nous; ou je pourrai encore me fixer sur +le continent avec un revenu assez honnête.» + +Joe, accompagné d'Isidore, descendit à l'écurie sans plus de retard +pour examiner les chevaux; puis il dit à son valet de les seller +sur-le-champ. Il voulait partir le soir même, à la minute. Il laissa +à son valet le soin de préparer les montures, et lui-même se dirigea +vers sa demeure pour y prendre ses dernières dispositions. Il voulait +s'entourer du plus grand mystère, ne se sentant pas le courage de +se présenter devant mistress O'Dowd et Amélia et de leur révéler ses +projets de fuite. + +Tandis que Joe achevait son marché avec Rebecca et faisait sa visite à +l'écurie, l'horizon commençait à s'éclairer des premières lumières du +jour. Cette nuit s'était passée sans repos pour la cité; tout le monde +était resté sur pied, toutes les fenêtres avaient de la lumière, à +toutes les portes il se formait des groupes, et une agitation inquiète +régnait dans toutes les rues. Les bruits les plus contradictoires +circulaient de bouche en bouche. L'un annonçait la défaite complète +des Prussiens, un autre la déroute des Anglais après une lutte +acharnée, un troisième affirmait au contraire qu'ils étaient maîtres +du champ de bataille. Peu à peu, ce dernier bruit finit par prendre +une certaine consistance. En effet, les Français ne paraissaient +point. Quelques traînards apportèrent de l'armée des nouvelles plus +favorables. Enfin, un aide de camp arriva avec des dépêches pour le +commandant de la place, et l'on put lire bientôt sur les murs de la +ville l'annonce officielle du succès des alliés aux Quatre-Bras. La +colonne, commandée par le maréchal Ney, avait battu en retraite après +un combat de six heures. + +Il faut placer l'arrivée de l'aide de camp à peu près vers le temps +où Joe achevait son marché avec Rebecca et allait examiner son +acquisition. + +Joe trouva, en rentrant, sur la porte de l'hôtel, une vingtaine de +personnes occupées à commenter les dernières nouvelles, auxquelles on +ajoutait une foi complète. Il monta aussitôt pour les communiquer aux +deux femmes placées sous sa garde. Il pensa qu'il était inutile de +les informer de ses projets de retraite, de son marché, et de l'argent +qu'il lui en coûtait. + +Le succès ou la défaite préoccupait moins ces deux femmes que le sort +de ceux qui leur étaient chers. À la nouvelle de la victoire, Amélia +se sentit prise d'une inquiétude plus vive encore que par le passé. +Elle voulait rejoindre l'armée, et tout en larmes suppliait son frère +de l'y conduire. L'anxiété et la terreur étaient arrivées chez elle au +dernier degré. La pauvre femme qui depuis plusieurs heures paraissait +en proie à une léthargie profonde courait maintenant de côté et +d'autre avec tous les symptômes de la folie: elle sanglotait, pleurait +et criait. + +Joe avait l'âme trop sensible pour supporter longtemps le spectacle +d'une telle douleur. Il laissa sa soeur aux mains de son énergique +compagne et redescendit à la porte de l'hôtel où l'on était encore +réuni à causer en attendant de plus amples informations. + +Le jour était enfin arrivé, et avec lui ne tardèrent pas à venir des +nouvelles plus complètes du champ de bataille. On les reçut de la +bouche même de ceux qui avaient été acteurs dans ce terrible drame. +Des charrettes, des voitures chargées de blessés commencèrent à entrer +dans la ville, au milieu des plaintes et des gémissements de ceux +qu'elles ramenaient. On apercevait sur des litières de paille des +figures décomposées par la souffrance. Un de ces fourgons attira plus +particulièrement la curiosité de Joe Sedley. Les cris de ceux qu'on +y avait couchés avaient de quoi fendre le coeur; les chevaux fatigués +pouvaient à peine traîner la voiture. + +«C'est là, cria une voix faible et méconnaissable,» et la voiture +s'arrêta en face de l'hôtel de Sedley. + +«C'est George, je le reconnais,» s'écria Amélia la figure toute +bouleversée et les cheveux en désordre. + +Ce n'était point George, mais au moins elle allait avoir de ses +nouvelles. C'était le pauvre Tom Stubble, qui vingt-quatre heures +auparavant partait d'un pas résolu agitant avec orgueil le drapeau de +son régiment. Il l'avait vaillamment défendu sur le champ de bataille, +et la cuisse traversée d'un coup de lance, il était tombé en serrant +toujours son étendard. À la fin de l'action notre jeune héros avait +trouvé une place dans une charrette qui l'avait ramené dans ce triste +état à Bruxelles. + +«Monsieur Sedley! monsieur Sedley!» criait le blessé d'une voix +défaillante. + +À cet appel, Joe tressaillit d'abord; puis s'avança tout effrayé. Le +pauvre Stubble lui tendait une main brûlante et affaiblie. + +«C'est ici qu'on doit me déposer, ajouta-t-il, Osborne et Dobbin l'ont +dit, et vous donnerez deux napoléons à l'homme de la charrette, ma +mère vous les rendra.» + +Pendant les longues heures passées dans la charrette, en proie aux +souffrances de la fièvre, le jeune enseigne s'était transporté en +imagination à la cure de son père, qu'il avait quittée quelques mois +auparavant, et par instant ses souvenirs l'avaient aidé à oublier sa +douleur. + +L'hôtel était vaste, ceux qui l'habitaient étaient bons et +compatissants. Les blessés de la charrette trouvèrent chacun un lit. +Le jeune enseigne fut porté dans l'appartement d'Osborne; Amélia et la +femme du major étaient venues à sa rencontre, après l'avoir reconnu +du balcon. Le coeur de ces femmes se sentit plus à l'aise lorsqu'elles +eurent appris que la lutte était interrompue et que leurs maris +n'avaient pas la moindre égratignure. Amélia, transportée de joie, +se jeta au cou de son amie, l'embrassa, et dans l'élan de sa +reconnaissance, tomba à genoux pour élever son coeur à Dieu et +remercier le Tout-Puissant d'avoir protégé son George bien-aimé. + +Tous les médecins de la terre n'auraient pu apporter à cette jeune +femme, dans son état de surexcitation nerveuse, un soulagement aussi +puissant que celui que le hasard lui offrait. Assistée de mistress +O'Dowd elle soigna le blessé et s'efforça d'adoucir ses cruelles +souffrances. Cette occupation forcée l'enlevait aux inquiétudes et +aux craintes de son esprit, et son activité fébrile prenait, de cette +manière, une autre direction. + +Notre jeune ami racontait avec la simplicité du soldat les événements +de la journée et les faits d'armes de ses vaillants compagnons du +***e. Ils avaient eu beaucoup à souffrir. Ils avaient perdu beaucoup +de monde. Le cheval du major avait été tué sous lui pendant une charge +du régiment, et on avait d'abord cru que c'en était fait d'O'Dowd +et que Dobbin allait lui succéder. Mais en revenant à leur point de +ralliement ils avaient trouvé le major assis sur le flanc de Pyrame +et demandant des consolations à la bouteille d'osier. Le capitaine +Osborne avait sabré le lancier qui avait blessé l'enseigne. + +À ce récit, une telle pâleur se répandit sur la figure d'Amélia, que +mistress O'Dowd interrompit bien vite le jeune enseigne. À la fin de +la journée, le capitaine Dobbin, bien que blessé lui-même, avait pris +son jeune camarade dans ses bras pour le porter aux chirurgiens; la +charrette l'avait ensuite ramené à Bruxelles. + +Le capitaine avait promis deux louis au conducteur pour transporter +l'enseigne à l'hôtel de M. Sedley, et annoncer à mistress la capitaine +Osborne que le feu avait cessé et que son mari n'avait pas la plus +légère blessure. + +«Il a bon coeur, ce William Dobbin, observa mistress O'Dowd, quoiqu'il +ait toujours l'air de rire de moi.» + +Le jeune Stubble déclara que Dobbin n'avait pas son pareil dans toute +l'armée. C'étaient des éloges sans fin sur les qualités de l'excellent +capitaine, sur sa modestie, sur sa bonté, sur son sang-froid au feu. +À toutes ces paroles, Amélia ne prêtait qu'une oreille fort distraite; +elle n'écoutait que lorsqu'on parlait de George, et lorsqu'on n'en +parlait plus, ses pensées étaient encore pour lui. + +La journée s'écoula assez rapide pour Amélia, au milieu des soins +qu'elle donnait au malade et des récits merveilleux de la bataille. +Pour elle, toutefois, il n'y avait qu'un homme dans l'armée +britannique, et son salut l'inquiétait bien plus que tous les +mouvements des alliés et les attaques de l'ennemi. Les nouvelles que +Joe lui rapportait de la rue faisaient à ses oreilles l'effet d'un +vague bourdonnement. Notre craintif ami ne s'y montrait pas toutefois +aussi indifférent que sa soeur, et il était en proie aux inquiétudes +les plus sérieuses. Les Français avaient été repoussés; mais, après +une lutte acharnée et indécise, soutenue par une seule division de +l'armée française. L'empereur, avec le corps principal, se trouvait +à Ligny, où il avait culbuté les Prussiens sur toute la ligne, et +débarrassé de ce premier obstacle, il se disposait à concentrer toutes +ses forces contre les alliés. Le duc de Wellington se repliait sur +Bruxelles. Toutes les éventualités étaient pour une grande bataille à +livrer sous les murs de la capitale, et dont l'issue paraissait fort +douteuse. Le duc de Wellington n'avait que vingt mille hommes +de troupes anglaises sur lesquelles il pût compter. Les troupes +allemandes se composaient de nouvelles recrues, et les Belges ne +suivaient le reste de l'armée qu'à contre coeur. Avec cette poignée +d'hommes le duc devait résister aux cinquante mille hommes qui +envahissaient la Belgique sous les ordres de Napoléon, jusqu'alors +invincible et avec lequel aucun capitaine ne semblait pouvoir se +mesurer avec chance de succès. + +En présence de ces réflexions qui se pressaient dans son esprit, Joe +ne trouvait d'autre ressource que de trembler de tous ses membres. Du +reste, tout le monde en était là à Bruxelles, car chacun comprenait +que le combat de la veille n'était que le prélude d'une bataille +inévitable et plus terrible encore. Déjà l'empereur avait fait subir +un échec à l'armée qu'il avait trouvée sur son chemin. Il lui en +coûterait à peine un effort pour passer sur le corps de quelques +Anglais qui le séparaient de Bruxelles. Malheur alors à ceux qu'il +y trouverait! On rédigeait d'avance les discours; les autorités +s'étaient réunies pour discuter en secret le cérémonial à observer. On +préparait les appartements, les drapeaux tricolores, les emblèmes de +triomphe pour l'entrée de Sa Majesté l'Empereur et Roi. + +L'émigration continuait de plus belle: dès qu'on avait trouvé des +moyens de transport, on suivait le mouvement général. Quand Joe se +présenta dans l'après-midi à l'hôtel de Rebecca, il remarque que la +voiture des Bareacres avait enfin débarrassé la porte cochère. Le +comte s'était procuré une paire de chevaux à un prix fabuleux, et, en +dépit de mistress Crawley, galopait maintenant sur la route de Gand. +Louis XVIII était tout prêt lui-même à abandonner les murs de cette +ville. Le malheur semblait s'acharner à poursuivre de pays en pays le +royal exilé. + +La pénétration de Joe allait jusqu'à prévoir l'imminence d'une crise +finale. D'un moment à l'autre, il allait avoir besoin des chevaux +qui lui coûtaient si cher. Cette journée se passa pour lui au milieu +d'angoisses impossibles à dépeindre. Par précaution, il ramena ses +chevaux des écuries où ils se trouvaient dans celles de son hôtel. +Dans un cas urgent, cette distance eût été encore trop grande; et, +en outre, il les tenait ainsi à l'abri d'un enlèvement de vive force. +Isidore faisait bonne garde à la porte de l'écurie. Les chevaux +étaient tout sellés et tout prêts, ce qui n'empêchait pas Joe +d'attendre la suite des événements avec la plus grande anxiété. + +Après l'accueil de la veille, Rebecca n'était pas fort pressée de +venir auprès de sa chère Amélia; mais la femme la fit penser au mari +et elle rafraîchit les queues du bouquet de George, en changea l'eau +et relut sa lettre. + +«L'infortunée, dit-elle en roulant entre l'index et le pouce le +coupable billet, avec cela je pourrais la rendre bien malheureuse! +Dire qu'elle a la bonté de se torturer le coeur pour un être pareil, +un sot, un fat, qui la néglige et la dédaigne! Mon pauvre Rawdon, tout +bête qu'il est, vaut dix fois plus.» + +Alors elle se mit à réfléchir sur ce qu'elle aurait à faire si.... +s'il arrivait quelque malheur au pauvre Rawdon. Il avait eu une bien +bonne idée de lui laisser ses chevaux. + +Mistress Crawley qui, dans le courant du jour, avait eu le regret de +voir les Bareacres trouver les moyens de partir, songea à son tour à +prendre les mêmes précautions que la comtesse. À l'aide de quelques +coups d'aiguille, elle mit en sûreté la meilleure partie de ses +bijoux, billets et bank-notes, et se trouva ainsi prête à tout +événement, soit qu'elle se décidât à prendre la fuite ou à attendre +de pied ferme les vainqueurs anglais ou français. Tandis que Rawdon, +enveloppé dans son manteau, bivouaque au mont Saint-Jean par une pluie +battante et pense de toutes les forces de son âme à sa chère petite +femme, qui pourrait affirmer que celle-ci ne songe pas, dans un +cas donné, à devenir Mme la maréchale et à se décorer d'un titre de +duchesse? + +Le lendemain, qui était un dimanche, mistress la major O'Dowd eut la +satisfaction de voir que le repos bienfaisant de la nuit avait rendu +le calme et le courage à ses deux malades. Elle-même avait pris +quelque sommeil sur le grand fauteuil de la chambre d'Amélia, toute +prête à courir auprès de son amie ou de l'enseigne, suivant que l'un +ou l'autre aurait réclamé ses soins. Dans la matinée, elle se rendit +à sa demeure pour procéder à sa toilette avec toute la recherche et +l'élégance qu'exigeait la solennité du jour. Il est fort possible que +se trouvant seule dans cette chambre qu'elle avait partagée avec +son mari, que, voyant le bonnet de coton du pauvre Mick encore sur +l'oreiller et sa canne dans un coin, elle ait adressé ses prières au +ciel pour le brave soldat. + +Elle rapporta avec elle son livre de prières et le fameux recueil +des sermons de son oncle le doyen; elle n'y comprenait trop rien à +la vérité, et ne prononçait même pas très-correctement tous ces mots +barbares et abstraits, mais elle n'aurait pour rien au monde manqué à +sa lecture des dimanches. + +«Que de fois, mon cher Mick, pensait-elle, a écouté avec recueillement +ces sermons que je lisais dans le calme de la traversée.» + +Ce jour-là elle comptait bien avoir pour auditeurs de cette lecture +intéressante Amélia et l'enseigne commis à ses soins. Le même jour, +le même office se lisait à la même heure dans plus de vingt mille +églises, et des millions d'hommes et de femmes imploraient à genoux, +de l'autre côté du détroit, la protection du Tout-Puissant. + +Mais leurs oreilles ne furent point troublées par le bruit qui émut +notre petite colonie de Bruxelles, bruit bien plus menaçant encore que +celui de la veille. Tandis que mistress O'Dowd débitait l'office de sa +voix la plus claire, le canon de Waterloo commença à gronder. + +À ce bruit redoutable, Joe, de plus en plus convaincu que son +tempérament ne lui permettait pas de supporter ces alertes si souvent +répétées, décida qu'il n'y avait plus à hésiter, et que, sans plus +tarder, il allait prendre la fuite. Il s'élança, en conséquence, vers +la chambre où nos trois amis avaient suspendu leurs prières pour mieux +saisir les moindres rumeurs. + +«Emmy, dit-il brusquement à sa soeur, il m'est impossible de rester +plus longtemps ici; je finirais par en mourir. Venez avec moi: j'ai +acheté un cheval pour vous; quant au prix, c'est mon affaire. Allons! +habillez-vous vite, et en route; vous monterez derrière Isidore.... + +--Dieu me pardonne, monsieur Sedley, vous m'avez tout l'air d'un +poltron, dit mistress O'Dowd en posant son livre. + +--Allons Amélia, entendez-vous, continua l'employé civil, ne vous +arrêtez pas aux sornettes de cette radoteuse; belle avance d'attendre +les Français pour être massacrés par eux! + +--Vous oubliez le ***e, mon cher monsieur, dit de son lit le jeune +Stubble, et vous mistress O'Dowd, vous consentiriez donc à me quitter. + +--Non, non, répondit-elle en s'approchant de lui; le caressant comme +elle eût fait à son enfant, ne craignez rien. Je ne bougerai pas +sans un ordre de Mick. La jolie figure que je ferais à califourchon +derrière ce monsieur.» + +Cette saillie fit éclater de rire le jeune malade, et provoqua même un +sourire de la part d'Amélia. + +«Est-ce qu'on la demande? murmurait Joe; est-ce qu'on lui parle, +seulement? Voyons, Amélia, une fois pour toutes, oui ou non, +voulez-vous venir? + +--Sans mon mari, Joseph,» fit Amélia avec un regard de surprise, et en +même temps elle tendit la main à la femme du major. + +La patience de Joe était à bout: + +«Eh bien! alors, bonsoir!» s'écria-t-il en brandissant son poing avec +colère et tirant violemment la porte par laquelle il venait de sortir. + +Une minute plus tard, Joe était en selle, et mistress O'Dowd entendait +le piétinement des chevaux qui franchissaient la porte de l'hôtel. +Elle alla à la fenêtre pour voir passer M. Joe, escorté d'Isidore en +chapeau galonné. Les deux montures, qui n'étaient pas sorties depuis +plusieurs jours, se livraient à des pointes de gaieté et faisaient +toutes sortes de courbettes dans la rue. Joe, naturellement gauche et +timide, avait toutes les peines du monde à se tenir en équilibre. + +«Regardez-le donc, Amélia ma chère, bon, le voilà qui va entrer par la +fenêtre du salon. Je n'ai jamais vu pareil magot dans les boutiques de +chinoiseries.» + +Enfin les deux cavaliers s'élancèrent au galop dans la direction +de Gand. Mistress O'Dowd les accompagna des railleries les plus +méprisantes tant qu'elle put les apercevoir. + +Nous connaissons tous par des ouï-dire ou par nos lectures le choc +terrible qui, pendant ce temps, avait lieu à quelques heures de +Bruxelles. Le souvenir de cette fameuse journée est resté gravé +dans le coeur de tous les braves soldats qui, vainqueurs ou vaincus, +prirent part à cette grande bataille. Faudra-t-il qu'une nouvelle +lutte donnant la victoire à ceux qui pleurent encore leur défaite, +fasse succéder nos enfants à un héritage maudit de haine et de +vengeance? Faudra-t-il ne voir jamais terminer ces massacres dans +lesquels deux nations généreuses arrosent les champs de bataille +du plus pur de leur sang? Depuis tant de siècles de lutte et +d'égorgement, Anglais et Français n'ont-ils pas payé assez chèrement +leur tribut à ce qu'on appelle le code de l'honneur. + +Tous nos amis se conduisirent en hommes de coeur dans cette grande +journée. Tandis que les femmes agenouillées priaient loin du champ de +bataille, les lignes inébranlables d'infanterie anglaises essuyaient +et repoussaient les charges furieuses des régiments français. La +fusillade, dont les roulements arrivaient jusqu'à Bruxelles, portait +la mort au milieu des rangs ennemis; ceux qui tombaient étaient +aussitôt remplacés par d'autres aussi résolus à faire leur devoir. +Vers le soir, l'attaque des Français, si bravement conduite, si +énergiquement repoussée, sembla se ralentir un peu. Ils semblaient +délibérer pour savoir s'ils tourneraient leurs efforts d'un autre +côté, où s'ils réuniraient leurs forces pour un suprême assaut. À +un signal donné, les colonnes de la garde impériale gravissent les +hauteurs du mont Saint-Jean pour débusquer les Anglais qui, tout le +jour, s'étaient maintenus dans leur position. Cette imposante colonne, +déployant ses mouvants anneaux dans la plaine, commença à escalader la +colline sans paraître entamée par l'artillerie anglaise qui vomissait +la mort du sein de nos bataillons. Déjà elle attaquait le sommet du +mamelon occupé par les Anglais, quand soudain elle se ralentit et +hésita dans sa marche. Elle s'arrêta alors faisant toujours face +au feu, mais enfin les Anglais repoussèrent leurs agresseurs et +conservèrent le poste d'où nul ennemi n'avait pu les déloger. + +Aucun bruit n'arrivait plus à Bruxelles, la lutte s'était engagée à +quelques milles plus loin. D'épaisses ténèbres couvraient de leurs +voiles la ville et le champ de bataille. Amélia adressait au ciel de +ferventes prières pour son bien-aimé, et George, couché sur la face, +gisait sans vie broyé par un boulet. + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + +TABLE DES CHAPITRES + +CONTENUS DANS LE PREMIER VOLUME. + + I. Chiswick Mall 1 + + II. Où miss Sharp et miss Sedley se disposent à entrer en + campagne 9 + + III. Rebecca en présence de l'ennemi 19 + + IV. La bourse de soie verte 28 + + V. L'ami Dobbin 43 + + VI. Le Vauxhall 56 + + VII. Crawley de Crawley-la-Reine 72 + + VIII. Tout confidentiel 82 + + IX. Portraits de famille 93 + + X. Miss Sharp commence à se faire des amis 102 + + XI. D'une simplicité toute pastorale 109 + + XII. Où l'on fait du sentiment 126 + + XIII. Où l'on fait du sentiment et autre chose 135 + + XIV. Intérieur de miss Crawley 149 + + XV. Où l'on voit un bout de l'oreille du mari de miss + Sharp 171 + + XVI. La lettre sur la pelote 181 + + XVII. Le capitaine Dobbin achète un piano 191 + + XVIII. Qui joua sur le piano acheté par le capitaine Dobbin 200 + + XIX. Miss Crawley et sa garde-malade 214 + + XX. Le capitaine Dobbin négociateur de mariages 225 + + XXI. Querelle à propos d'une héritière 236 + + XXII. Mariage et premiers quartiers de la lune de miel 248 + + XXIII. Où le capitaine fait preuve de diplomatie 259 + + XXIV. Où M. Osborne fait une rature sur la Bible de famille 266 + + XXV. Où nos principaux personnages se décident à quitter + Brighton 281 + + XXVI. Entre Londres et Chatham 296 + + XXVII. Amélia au régiment 314 + + XXVIII. Amélia arrive en Belgique 323 + + XXIX. Bruxelles 334 + + XXX. Adieu, cher ange! il faut partir! 350 + + XXXI. Dévouement de Jos Sedley pour sa soeur 361 + + XXXII. Où Joseph prend la fuite 376 + +FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La foire aux vanités, Tome I, by +William Makepeace Thackeray + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FOIRE AUX VANITÉS, TOME I *** + +***** This file should be named 19112-8.txt or 19112-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/1/1/19112/ + +Produced by Pierre Lacaze, Ralph Janke and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La foire aux vanités, Tome I + +Author: William Makepeace Thackeray + +Release Date: August 24, 2006 [EBook #19112] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FOIRE AUX VANITÉS, TOME I *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze, Ralph Janke and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h1>LA FOIRE AUX VANITÉS</h1> + +<h4>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR QUI SE VENDENT A LA MÊME LIBRAIRIE</h4> + + <hr /> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Œuvres de Thackeray, traduites de l'anglais. 9 vol.</p> +<p>Henry Esmond, traduit par Léon de Wailly. 2 vol.</p> +<p>Histoire de Pendennis, traduit par Ed. Scheffter. 3 vol.</p> +<p>Le livre des Snobs, traduit par F. Guiffrey. 1 vol.</p> +<p>Mémoires de Barry Lyndon, traduits par Léon de Wailly. 1 vol.</p> + </div> </div> + <hr /> + +<h2>M. W. THACKERAY</h2> + +<h1>LA FOIRE AUX VANITÉS</h1> + +<h4>ROMAN ANGLAIS</h4> + +<h4>Traduit avec l'autorisation de l'auteur</h4> + +<h4>PAR GEORGES GUIFFREY</h4> + +<h1>TOME PREMIER</h1> + +<h4>PARIS</h4> + +<h4>LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h4> + +<h4>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</h4> + + +<h4>1884</h4> + + + + +<h2>PRÉFACE DU TRADUCTEUR.</h2> + + +<p>Tout le monde connaît ces rendez-vous en plein air, +ces réjouissances annuelles et ambulantes qui appellent +les amateurs de bruit, de poussière et de plaisir. <i>La +Foire aux Vanités</i> est l'idéal du genre. On y trouve +même cohue, même tumulte, mêmes éclats de rire; +toutefois, à la différence de ces fêtes populaires qui +n'ont lieu qu'à des intervalles éloignés, <i>la Foire aux +Vanités</i> se tient en permanence; elle a commencé avec +le monde, elle ne finira qu'avec lui: c'est une parade +universelle où chacun a son rôle à jouer, où chacun +tour à tour rit du prochain et le fait rire à ses dépens.</p> + +<p>Mais, tandis que la plupart des acteurs de cette comédie +humaine disparaissent dans le tourbillon général +sans laisser trace de leur passage, quelques-uns +sortent de la foule, fondent leur réputation et s'élèvent +aux yeux de la postérité au rang de chefs d'emploi et +de créateurs du genre. C'est ainsi que l'on peut nommer +parmi tant d'autres et Panurge, et Macette, et +Tartufe, et Basile. À cette galerie déjà peuplée de personnages +si célèbres, M. Thackeray a ajouté un type +qui n'est ni moins expressif ni moins vrai que les précédents. +C'est celui d'une jeune fille sans famille, sans +fortune et sans cœur, mais aventurière ambitieuse, qui +s'obstine à trouver un mari avec les seules ressources +d'une imagination précoce: c'est qu'un mari équivaut +pour elle à une position sociale, c'est qu'un mari est +le passe-port nécessaire sans lequel aucune femme +ne saurait circuler dans le monde honnête. Puis après +le mariage vient la manière de s'en servir.</p> + +<p>Mais nous ne voulons point retarder le lecteur au +début de cette excursion piquante et instructive, à laquelle +le convie M. Thackeray. Déjà les personnages +s'agitent, les événements se pressent et l'intrigue se +noue. Qu'il nous suffise d'un dernier mot: on verra +dans ce roman que les baronnes d'Ange ne sont pas +nées d'hier, qu'elles existent dans tous les pays, et que +l'Angleterre a aussi son <i>Demi-Monde</i>.</p> + +<p>G. G.</p> + + + + +<h1>LA FOIRE AUX VANITÉS.</h1> + + + + +<h2><a id="I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h2> + +<h2>Chiswick Mall.</h2> + + +<p>Notre siècle marchait sur ses quinze ans.... Par une brillante +matinée de juin, une large voiture bourgeoise se dirigeait, avec +une vitesse de quatre milles à l'heure, vers la lourde grille du +pensionnat de jeunes demoiselles tenu par miss Pinkerton, à +Chiswick Mall. La voiture était attelée de deux chevaux bien +nourris, aux harnais étincelants et conduits par un cocher non +moins bien nourri, et ombragé d'un chapeau à trois cornes et +d'une perruque. Sur le siége, à coté du cocher, se trouvait un +domestique noir, qui déplia ses jambes recourbées au moment +où la voiture s'arrêtait devant la porte de miss Pinkerton. Au +bruit de la cloche qu'il agita, une douzaine au moins de jeunes +têtes apparurent aux étroites croisées de ce vieux et majestueux +manoir bâti en brique. Un observateur attentif eût pu même +reconnaître le nez rouge et effilé de cette bonne miss Pinkerton, +se dressant au-dessus d'une touffe de géraniums qui ornaient +la fenêtre du salon.</p> + +<p>«C'est la voiture de M. Sedley, ma sœur, dit miss Jemima; +c'est Sambo, le domestique noir, qui vient de sonner, et le +cocher a un habit rouge tout neuf.</p> + +<p>—Avez-vous terminé tous les préparatifs nécessaires pour +le départ de miss Sedley, miss Jemima?» demanda miss Pinkerton.</p> + +<p>C'était une bien majestueuse personne que miss Pinkerton, +la Sémiramis d'Hammersmith, l'amie du docteur Johnson et la +correspondante de mistress Chapone.</p> + +<p>«Ces demoiselles sont à emballer leurs chiffons depuis quatre +heures du matin, ma sœur, répliqua miss Jemima, et nous leur +avons préparé une brassée de fleurs.</p> + +<p>—Dites un bouquet, ma sœur Jemima; cela est de meilleur +ton.</p> + +<p>—Eh bien! soit, un bouquet qui était bien gros comme une +botte de foin. J'ai mis de plus deux bouteilles d'eau de giroflée +pour miss Sedley et la recette pour en faire, le tout dans la +malle d'Amélia.</p> + +<p>—Et je pense, miss Jemima, que vous avez copié la note de +miss Sedley. La voici, n'est-ce pas?... C'est très-bien: quatre-vingt-treize +livres quatre schellings. Soyez assez bonne pour +mettre l'adresse à <i>Mr. John Sedley</i>, et cacheter ce billet que +j'écris à sa femme.»</p> + +<p>Aux yeux de miss Jemima, une lettre autographe de sa sœur +était un objet de grande vénération; elle n'en eût pas témoigné +davantage pour une lettre écrite de la main d'un souverain. Il +était de notoriété publique que miss Pinkerton n'écrivait aux +parents des élèves que lorsque les pensionnaires quittaient la +maison ou se mariaient: elle avait fait une seule exception +lorsque cette pauvre miss Birch était morte de la fièvre scarlatine. +Miss Jemima était persuadée que, si quelque chose avait +pu consoler mistress Birch de la perte de sa fille, c'était la pieuse +et pathétique composition où miss Pinkerton lui annonçait cette +triste nouvelle.</p> + +<p>Dans la circonstance qui nous occupe, voici comme était conçue +l'épître de miss Pinkerton:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«La Mall, Chiswick, 16 juin 18...</p> + </div> </div> + +<p>«Après six années de séjour à La Mall, j'ai l'honneur et la +satisfaction de rendre miss Amélia Sedley à ses parents. C'est +une jeune personne accomplie, bien capable de tenir avec distinction +sa place dans une société élégante et cultivée. Ces +qualités qui donnent le cachet aux jeunes demoiselles du grand +monde, ces perfections qui conviennent à sa naissance et à sa +condition, ne font point défaut dans l'aimable miss Sedley. Son +application et son obéissance lui ont concilié tous ses maîtres, +et la douceur charmante de son caractère a séduit ses petites +comme ses grandes compagnes.</p> + +<p>«Pour la musique, la danse et l'orthographe, pour tous les +genres de broderie et de travaux à l'aiguille, on ne peut manquer +de trouver qu'elle a réalisé les souhaits les plus légitimes +de ses amis. La géographie laisse encore beaucoup à désirer. +Nous ne saurions trop recommander aussi l'usage régulier d'un +dossier orthopédique au moins quatre heures par jour, et cela +pendant trois ans: c'est le seul moyen d'acquérir cette distinction +de tournure et de maintien que l'on exige des jeunes personnes +à la mode.</p> + +<p>«Quant aux principes de religion et de moralité, on verra +que miss Sedley est digne d'un établissement qui a été honoré +de la présence du <i>grand lexicographe</i> et du patronage de l'incomparable +mistress Chapone. En quittant La Mall, miss Amélia +emporte avec elle l'affection de ses compagnes et les sentiments +les plus tendres de sa maîtresse, qui a l'honneur de +se dire,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Madame,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Votre très-humble et très-obéissante servante,</p> +<p>«BARBARA PINKERTON.</p> + </div> </div> + +<p>«P.S. Miss Sharp accompagne miss Sedley. Les plus vives +instances pour que le séjour de miss Sharp à Russell-Square +ne dépasse pas dix jours. L'honorable famille chez laquelle elle +doit entrer voudrait avoir ses services le plus tôt possible.»</p> + +<p>Cette lettre terminée, miss Pinkerton se mit à écrire son nom +et celui de miss Sedley sur la page blanche du Dictionnaire de +Johnson, ouvrage plein d'intérêt, qu'elle ne manquait jamais +d'offrir à ses élèves à leur départ de La Mall. Sur la couverture, +il y avait copie des <i>Conseils adressés à une jeune demoiselle à son +départ du pensionnat de miss Pinkerton, par feu le docteur Johnson, +de si vénérable mémoire</i>. C'est que le nom du <i>lexicographe</i> +était toujours sur les lèvres de cette majestueuse personne, +depuis qu'elle devait sa réputation et sa fortune à une visite +qu'elle avait reçue de lui.</p> + +<p>Obéissant à l'ordre de sa sœur aînée, d'aller quérir dans la +grande armoire le dictionnaire d'usage, miss Jemima tira du +sanctuaire deux exemplaires de l'ouvrage en question, et, quand +miss Pinkerton eut achevé sa dédicace sur le premier, Jemima +d'un air hésitant et timide, lui tendit le second.</p> + +<p>«Et pour qui celui-là, miss Jemima? dit miss Pinkerton avec +une froideur imposante.</p> + +<p>—Mais.... pour Becky Sharp, répondit Jemima toute tremblante, +et la rougeur lui montait à travers les rides de sa face +et de son cou; pour Becky Sharp, car elle s'en va aussi.</p> + +<p>—<span class="sc">Miss Jemima</span>! s'écria miss Pinkerton, comme si sa bouche +eût ouvert passage à des majuscules, êtes-vous bien dans votre +bon sens? Remettez le dictionnaire à sa place, et à l'avenir ne +vous avisez plus de prendre de telles libertés.</p> + +<p>—Cependant, ma sœur, vous n'en auriez que pour vingt-deux +sous; et cette pauvre Becky sera bien malheureuse si vous +ne lui faites pas ce présent.</p> + +<p>—Envoyez-moi sur-le-champ miss Sedley,» dit miss Pinkerton.</p> + +<p>Sans hasarder une parole de plus, la pauvre Jemima sortit +tout en désordre, les nerfs bouleversés.</p> + +<p>Le père de miss Sedley était un marchand de Londres qui +vivait dans une certaine aisance. Quant à miss Sharp, c'était +une élève reçue gratuitement, pour laquelle miss Pinkerton +pensait avoir déjà bien assez fait, sans lui accorder encore à +son départ la haute faveur du dictionnaire.</p> + +<p>Les lettres des maîtresses de pension ont droit à peu près à +autant de confiance que les épitaphes des cimetières. Cependant, +de même qu'il se trouve parfois au nombre des personnes +défuntes un mort qui mérite réellement les éloges que le marbrier +prodigue à ses os, un mort qui fut bon chrétien, bon père, +bon fils, bon époux et qui, au moment de son décès, laisse +une famille inconsolable pour pleurer sa perte, de même, dans +les institutions de garçons comme de filles, on peut de temps +à autre mettre la main sur un élève vraiment digne des éloges +que lui accorde un maître désintéressé. Et certes, miss Amélia +Sedley était un de ces rares sujets, et méritait non-seulement +tout ce que miss Pinkerton disait à sa louange, mais encore +elle avait nombre de charmantes qualités que notre solennelle +et vieille matrone ne pouvait apercevoir, par suite de la différence +d'âge et de rang, qui existait entre elle et son élève.</p> + +<p>C'était beaucoup de chanter comme un rossignol ou comme +mistress Bellington, de danser comme Hillisberg ou Parisot, +de broder comme une fée, de mettre l'orthographe comme un +dictionnaire; mais elle possédait surtout un cœur si bon, si +enjoué, si tendre, si aimable, si généreux, qu'elle gagnait l'affection +de tous ceux qui l'approchaient, depuis la respectable +matrone jusqu'à la moindre laveuse, jusqu'à la fille de la marchande +de gâteaux, pauvre femme borgne qui avait l'autorisation +de vendre sa marchandise une fois par semaine aux demoiselles +de La Mall. Amélia comptait douze amies de cœur, douze intimes +sur ses vingt-quatre compagnes. L'envieuse miss Briggs +elle-même n'avait jamais laissé échapper une mauvaise parole +sur son compte. La haute et puissante miss Saltire, petite-fille +de lord Dexter, lui trouvait une figure distinguée: et quant à +miss Swartz, la riche créole de Saint-Kitt, à l'épaisse chevelure, +elle eut un tel accès de larmes qu'on fut obligé d'envoyer chercher +le docteur Floss et de l'inonder de vinaigre aromatique. +Miss Pinkerton lui témoignait un attachement calme et digne, +comme on peut penser, d'après la haute position et les éminentes +vertus de cette dame. Quant à miss Jemima, elle avait +déjà senti ses yeux se gonfler à plusieurs reprises à la pensée +du départ d'Amélia, et n'eût été la crainte de sa sœur, elle se +serait laissée aller à des crises violentes comme l'héritière de +Saint-Kitt, qui payait d'ailleurs double pension. Un tel luxe +de douleur ne pouvait se permettre qu'à des pensionnaires en +chambre. Pour l'honnête Jemima, qui avait à veiller aux notes, +au blanchissage, au raccommodage, à la fabrication des puddings, +à l'argenterie et à la vaisselle.... Mais à quoi bon parler +d'elle? car il est probable que nous ne la retrouverons plus d'ici +au dénoûment, et quand la grille de fer se sera fermée sur +elle et sur sa vénérable sœur, elles ne sortiront guère de leur +retraite pour venir se mêler aux personnages de ce récit.</p> + +<p>Nos rapports devant être des plus fréquents avec Amélia, il +n'est pas inutile de dire, dès cette première entrevue, que c'était +une nature douce et bonne par excellence. C'est un grand bonheur, +dans la vie et dans ce roman qui abonde surtout en scélérats +de la plus noire espèce, d'avoir en notre compagnie une +si honnête et si bonne personne. Mais comme ce n'est point +une héroïne, je me dispenserai de faire son portrait, car en +vérité j'aurais peur que son nez ne fût un peu trop court, que ses +joues ne fussent un peu trop pleines et trop colorées pour cet +emploi. Quoi qu'il en soit, on voyait sur sa figure s'épanouir +les roses de la santé, et sur ses lèvres les plus frais sourires. +Elle avait des yeux où pétillait la gaieté la plus vive et la plus +franche, excepté toutefois lorsqu'ils se remplissaient de larmes; +et c'était bien trop souvent, car cette naïve créature aurait +éclaté en sanglots pour la mort de son serin, pour une souris +que le chat aurait étranglée au passage, ou pour une parole de +réprimande, s'il se fût trouvé des gens d'un coeur assez dur +pour lui en faire. Miss Pinkerton, cette rigide et irréprochable +personne, avait cessé bien vite de la gronder, quoiqu'elle ne +s'entendît guère plus en sensibilité qu'en algèbre; elle avait +recommandé particulièrement à tous les maîtres de traiter miss +Sedley avec la plus grande douceur. De la sévérité avec elle +n'eût été qu'injustice.</p> + +<p>Aussi, quand vint le jour du départ, miss Sedley, toujours +entre le rire et les pleurs, se trouva fort embarrassée. Elle se +réjouissait de retourner chez elle, et elle s'attristait encore plus +de quitter sa pension. Pendant les trois jours qui précédèrent, +Laura Martin ne la quittait pas plus qu'un petit chien. Elle eut +à faire et à recevoir au moins quatorze présents, et à prendre +quatorze engagements solennels d'écrire chaque semaine.</p> + +<p>«Envoyez-moi mes lettres sous l'enveloppe de mon grand-père +le comte de Dexter, dit miss Saltire, qui, soit dit en passant, +était fort râpée.</p> + +<p>—N'attendez pas la poste, mais écrivez-moi chaque jour, +mon cher cœur,» dit l'impétueuse mais affectionnée miss +Swartz.</p> + +<p>Et la petite Laura Martin prit la main de son amie et la regardant +d'un air sérieux:</p> + +<p>«Amélia, dans mes lettres, je vous appellerai ma maman.»</p> + +<p>(Eh bien, maître Jones<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, qui lisez ce livre à votre cercle, +vous traitez, j'en suis sûr, tous ces détails de bouffonneries +grotesques et de bavardage ultra-sentimental. Oui, je vous vois, +maître Jones, tout réjoui, en tête à tête avec votre morceau de +mouton et votre bouteille de vin, prendre votre crayon et écrire +à la marge: <i>Niaiseries</i>, <i>bavardages</i>, etc., etc.... Voilà bien un +de ces génies sublimes qui n'admirent que le grand, que l'héroïque, +dans la vie comme dans les romans. Dans ce cas, il fera +bien de prendre congé de nous et de tourner ses pas d'un autre +côté. Ceci dit, nous poursuivons.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b> Ceci est un colloque entre l'auteur et le lecteur anglais. Le lecteur +français n'a donc à y voir aucune personnalité à son endroit, et peut +se livrer sans respect humain à tous les entraînements de la sensibilité. +(<i>Note du traducteur.</i>)</blockquote> + +<p>Pendant que Sambo plaçait dans la voiture les fleurs, les +présents, les malles et les boîtes à chapeaux de miss Sedley, +ainsi qu'un coffre en cuir bien petit, bien usé, sur lequel miss +Sharp avait très-proprement attaché son carton, et que M. +Sambo tendit au cocher avec une grimace à laquelle celui-ci +répondit par un rire d'intelligence, l'heure du départ arriva.</p> + +<p>La douleur de ces derniers moments fut moins vive, grâce à +l'admirable discours que miss Pinkerton adressa à son élève: non +que ce discours de séparation disposât Amélia à des réflexions +philosophiques ou qu'il l'eût armée de calme contre les épreuves +de la vie, ce qui formait la conclusion du discours; mais c'est +qu'il était d'une épaisseur, d'une prétention, d'un ennui qui +dépassait toute limite, et miss Sedley craignait trop sa maîtresse +de pension pour laisser percer aucune marque d'impatience. +Un gâteau à l'anis, une bouteille de vin, furent apportés +dans le salon, comme aux occasions solennelles des visites de +parents. Après avoir pris sa part de ces rafraîchissements, miss +Sedley put songer à partir.</p> + +<p>«Voulez-vous entrer, Becky, et prendre congé de miss Pinkerton? +dit miss Jemima à une jeune fille à laquelle personne +ne faisait attention, et qui descendait l'escalier, tenant à la main +son carton à bonnets.</p> + +<p>—Je le dois,» dit miss Sharp avec un grand calme et au grand +étonnement de miss Jemima.</p> + +<p>Puis elle frappa à la porte, et, ayant reçu la permission d'entrer, +elle s'avança sans la moindre hésitation et dit en français, +avec la plus grande pureté d'accent: <i>Mademoiselle, je viens vous +faire mes adieux</i>.</p> + +<p>Miss Pinkerton ne comprenait rien au français, bien qu'elle +dirigeât des élèves qui l'entendaient. Elle se mordit les lèvres, +releva sa vénérable face ornée d'un nez à l'antique, et au +sommet de laquelle se dessinait un large et majestueux turban.</p> + +<p>«Miss Sharp, dit-elle, je vous souhaite le bonjour.»</p> + +<p>Et, en parlant, la Sémiramis d'Hammersmith allongeait le +bras comme en signe d'adieu et pour donner à miss Sharp l'occasion +de serrer un des doigts de sa main, qui resta en route +dans ce dessein.</p> + +<p>Miss Sharp retira la main avec un sourire glacial et une +profonde révérence, et refusa l'honneur qu'on voulait lui faire. +A ce mouvement, le turban de la Sémiramis éprouva une secousse +d'indignation telle qu'il n'en ressentit jamais de pareille. +Dans le fait, c'était une petite lutte entre la jeune personne et +la vieille matrone, et celle-ci avait le dessous.</p> + +<p>«Le ciel vous bénisse, mon enfant! dit-elle en embrassant +Amélia et en lançant un regard flamboyant à miss Sharp par-dessus +l'épaule de la jeune fille.</p> + +<p>—Sortez vite, Becky,» dit miss Jemima tout en émoi à la +jeune personne, en la poussant hors du salon.</p> + +<p>Et la porte se referma sur elle pour toujours.</p> + +<p>Dans la cour commencèrent les scènes déchirantes du départ; +les mots nous manquent pour une telle peinture. Tous +les domestiques étaient réunis, toutes les bonnes amies, toutes +les jeunes pensionnaires, et jusqu'au maître de danse qui venait +d'arriver. Ce n'étaient que plaintes, embrassades, larmes +et lamentations, sans oublier les crises nerveuses de miss +Swartz, l'élève en chambre, qui, de sa fenêtre se livrait à des +transports que la plume désespère de retracer; un cœur sensible +saura gré qu'on lui fasse grâce de ces détails.</p> + +<p>Les adieux sont finis, et nos voyageurs, ou plutôt miss Sedley +a quitté ses amies; car, pour miss Sharp, elle était entrée +sans bruit dans la voiture, et personne ne gémissait de la perdre.</p> + +<p>Sambo ferma la portière sur sa jeune maîtresse en larmes, +et grimpa derrière la voiture.</p> + +<p>«Arrêtez! cria miss Jemima s'élançant vers la grille avec +un paquet. Voici des sandwichs, ma chère, dit-elle à Amélia; +vous pourriez avoir faim; et vous, Becky, Becky Sharp, voici +un livre pour vous que ma sœur.... c'est-à-dire que je.... c'est +ce dictionnaire de Johnson, vous savez bien; vous ne pouvez +nous quitter sans cela. Bon voyage! En route, cocher. Dieu +vous bénisse!»</p> + +<p>Cette excellente créature rentra dans le jardin, vaincue par +ses émotions; mais, au moment où le cocher fouettait les chevaux, +miss Sharp montrait sa pâle figure à la portière et lançait +le livre dans le jardin.</p> + +<p>Miss Jemima pensa s'évanouir d'épouvante.</p> + +<p>«Ah! je n'aurais jamais cru que l'audace....»</p> + +<p>L'émotion l'empêcha de compléter sa phrase; la voiture roulait +grand train, la grille était fermée, la cloche retentissait +pour la leçon de danse. Et maintenant que le monde s'ouvre +à nos deux jeunes filles, adieu à Chiswick Mall.</p> + + + + +<h2><a id="II"></a>CHAPITRE II.</h2> + +<h2>Où miss Sharp et miss Sedley se disposent à entrer en +campagne.</h2> + + +<p>A peine miss Sharp, accomplissant l'acte héroïque mentionné +au dernier chapitre, eut-elle vu le dictionnaire rouler sur le +sable du petit jardin et tomber aux pieds de l'étonnée miss +Jemima, que la figure de la jeune fille, empreinte jusqu'alors +de la pâleur de la haine, laissa percer un léger sourire qui n'était +guère plus gracieux. Puis elle se jeta au fond de la voiture, +et comme dégagée d'un grand poids:</p> + +<p>«Bon voyage à son dictionnaire, dit-elle, et, grâce à Dieu, +me voici hors de Chiswick.»</p> + +<p>En présence de ce défi jeté si résolument, miss Sedley ne +resta pas moins interdite que miss Jemima ne l'était de son +côté. Elle venait de quitter sa pension depuis une minute au +plus, et ce n'est pas dans un si court espace de temps que se +dissipent les impressions de six années. Cela est si vrai que chez +quelques personnes ces terreurs et ces effrois du jeune âge se +conservent tout le reste de la vie. Je connais, par exemple, un +vieux gentilhomme de soixante-huit ans qui me disait un matin +à déjeuner, avec toutes les apparences d'une grande agitation: +«La nuit dernière, j'ai rêvé que je recevais le fouet du +docteur Raine.» Dans la durée d'un somme, son imagination +l'avait fait remonter à une quarantaine d'années. Le docteur +Raine et son paquet de verges lui inspiraient encore à soixante-huit +ans autant de terreur qu'ils lui en avaient causé à treize. +Si le docteur avec son bouleau flexible se fût dressé devant lui +en chair et en os, et bien qu'il marquât soixante et huit à l'horloge +de la vie, lui eût dit de sa voix redoutée: Allons, drôle, +mettez bas votre pantal....? Aussi miss Sedley resta toute +stupéfaite de cet acte d'insubordination.</p> + +<p>Enfin, «qu'avez-vous fait, Rebecca? dit-elle après une +pause.</p> + +<p>—Croyez-vous donc que miss Pinkerton va sortir pour +m'ordonner de rentrer dans sa prison d'enfer, dit Rebecca en +riant.</p> + +<p>—Non, mais....</p> + +<p>—J'exècre cette maison, continua miss Sharp emportée par +sa colère; j'espère ne jamais la revoir. Je voudrais qu'elle fût +au fond de la Tamise, et, si miss Pinkerton s'y trouvait, ce n'est +certes pas moi qui irais l'y pêcher. J'aurais plaisir à la voir au +milieu de l'eau avec son turban, ses jupes flottant à la suite, et +son nez à l'avant, formant la proue du navire.</p> + +<p>—Ciel! s'écria miss Sedley.</p> + +<p>—Eh bien! votre nègre ira-t-il le lui dire? continua miss +Rebecca en riant; qu'il descende s'il veut, et aille conter à miss +Pinkerton que je la déteste de toute mon âme. Je voudrais +qu'il en eût envie; je voudrais lui prouver mon aversion. Depuis +deux ans, je n'ai reçu de sa part qu'insulte et outrage; j'ai +été traitée par elle plus mal qu'une fille de cuisine. Jamais mot +d'affection ni d'amitié, excepté de votre part. J'étais bonne +pour soigner les petites filles de la basse classe et pour parler +français aux jeunes demoiselles, jusqu'à m'en faire prendre en +dégoût ma langue maternelle. Quant à parler français à miss +Pinkerton, c'était le plus mauvais tour qu'on pût lui jouer. +Elle n'y comprenait mot, et était trop fière pour l'avouer. +C'est là, je crois, la cause de mon départ. J'en remercie le ciel, +et cela me fait aimer le français. <i>Vive la France! vive l'Empereur! +vive Bonaparte!</i></p> + +<p>—Ô Rebecca, Rebecca, quelle honte!» s'écria miss Sedley, +car c'était le plus grand blasphème qui pût sortir de la bouche +de Rebecca.</p> + +<p>Dire alors en Angleterre: «Longue vie à Bonaparte!» était +comme si l'on eût dit: «Longue vie à Lucifer!»</p> + +<p>«Pouvez-vous bien avoir ces mauvaises pensées de vengeance +et de haine?</p> + +<p>—Si la vengeance est une mauvaise pensée, elle est au +moins naturelle, repartit Rebecca, et je ne suis pas un +ange.»</p> + +<p>Elle ne mentait pas.</p> + +<p>On a pu, en effet, remarquer que, dans cette conversation, +miss Sharp a eu deux fois l'occasion de remercier le ciel; la +première pour l'avoir délivrée de personnes qu'elle détestait, +et, en second lieu, pour lui avoir fourni l'occasion de mettre +ses ennemis dans l'embarras et de les couvrir de confusion. Ce +ne sont pas là des motifs bien légitimes de reconnaissance envers +le ciel, ni de ceux qui peuvent venir à l'esprit de personnes +d'un caractère doux et bienveillant.</p> + +<p>Miss Rebecca n'avait rien de doux ni de bienveillant dans le +caractère. Tout le monde en usait mal avec elle, disait cette +jeune misanthrope (il vaut mieux dire <i>misogyne</i>, car, pour le +sexe masculin, on peut déclarer qu'elle en avait encore fort +peu l'expérience); tout le monde en usait mal à son égard, disait-elle; +cependant nous sommes disposés à croire que ces personnes +de l'un ou de l'autre sexe qui sont les victimes de tout +le monde n'ont en général que ce qu'elles méritent. Le monde +est un miroir qui renvoie à chacun ses propres traits; si vous +froncez le sourcil en le regardant, il vous jette un coup d'œil +renfrogné. Riez, au contraire, avec lui, et il se montrera bon +compagnon. Avis à vous, jeunes gens, pour régler votre choix. +Si on négligeait miss Sharp, c'est qu'elle était connue pour +n'avoir jamais rendu service à personne; on ne peut pas trouver +vingt-quatre jeunes demoiselles toutes aussi aimables que +l'héroïne de ce roman, miss Sedley, choisie précisément par +nous comme la mieux douée de toutes; autrement rien au +monde ne nous eût empêché de mettre à sa place miss Swartz +ou miss Crump, ou miss Hopkins; on aurait eu tort d'espérer +rencontrer chez tout le monde le caractère doux et aimable de +miss Amélia Sedley, et cette bonne volonté à vaincre en toute +circonstance les brusqueries et les rebuts de Rebecca.</p> + +<p>Le père de miss Sharp était artiste, et, en cette qualité, +avait donné des leçons de dessin dans la maison de miss Pinkerton. +C'était un habile homme, bon vivant, bien réjoui, mais +brouillé avec le travail. Ses plus grandes dispositions étaient à +faire des dettes, et son faible le menait toujours à la taverne. +Quand il avait bu, il était dans l'usage de battre sa femme et +sa fille; et le lendemain matin, fatigué d'un grand mal de tête, +il adressait ses injures à la foule insouciante de son génie, puis +décochait ses traits non moins vifs et quelquefois bien ajustés, +contre la sottise de ses confrères les peintres. Comme il était +fort mal à l'aise pour subvenir à ses besoins, et que, dans Soho +où il vivait, il devait de l'argent à un mille à la ronde, il pensa +améliorer sa position en épousant une jeune femme, française +d'origine et danseuse de profession. Miss Sharp ne parlait jamais +de l'humble condition de sa mère; mais elle vantait beaucoup +la noble et illustre famille des Entrechats, originaires de +Gascogne, et tirait vanité d'appartenir à de tels ancêtres. Il est +bon de constater que, plus elle avançait dans la vie, plus la +race de cette jeune dame gagnait en noblesse et en illustration.</p> + +<p>La mère de Rebecca avait fait son éducation on ne sait pas +bien où, et sa fille parlait le français avec la pureté des Parisiens. +C'était à cette époque une qualité précieuse, et qui valut +à Rebecca son entrée chez l'austère miss Pinkerton; car, sa +mère étant morte, son père, qui se trouvait lui-même dans un +état désespéré, écrivit à miss Pinkerton, après sa troisième attaque +de <i>delirium tremens</i>, une lettre pathétique où il mettait +l'orpheline sous sa protection. Peu après il descendit dans la +tombe, en laissant deux baillis se débattre sur son corps. Rebecca +avait dix-sept ans lorsqu'elle vint à Chiswick. On la +traita comme une pensionnaire à bourse entière. Elle était tenue +de parler français, et jouissait en retour de l'avantage de +vivre là sans rien payer; et même, moyennant une somme modique +par an, elle recueillait des professeurs attachés à la maison +quelques bribes d'enseignement.</p> + +<p>Petite de taille, vive de tournure, elle était pâle et avait les +cheveux d'un blond rouge. Ses yeux, ordinairement baissés, +s'ouvraient si larges lorsqu'ils vous regardaient, et prenaient +une expression si singulière et si communicative, que le révérend +Mr. Crisp, tout frais sorti d'Oxford et vicaire du ministre +de Chiswick, le révérend Flowerdow, s'éprit d'amour pour +miss Sharp. Un coup d'œil l'avait frappé à mort dans l'église +même de Chiswick, un coup d'œil dirigé du banc des pensionnaires +au pupitre de lecture. Notre jeune passionné allait prendre +le thé chez miss Pinkerton, à laquelle il avait été présenté +par sa maman. Il avait même prononcé le mot de mariage dans +un billet intercepté, que la marchande de pommes avait été +chargée de remettre. Mistress Crisp, appelée soudainement à +Buxton, emmena avec elle son cher fils. Mais l'idée seule qu'un +vautour avait pu s'introduire parmi les colombes de Chiswick +souleva dans la poitrine de miss Pinkerton un tel flot d'indignation, +qu'elle eût renvoyé miss Sharp, si elle n'eût pas été +engagée par une parole solennelle. Malgré toutes les protestations +de la jeune personne, elle ne put jamais croire que ses +entretiens avec Mr. Crisp se fussent bornés à ceux que Rebecca +avait eus sous ses yeux en deux occasions, lorsqu'ils s'étaient +rencontrés pour prendre le thé.</p> + +<p>Auprès des grandes demoiselles de l'établissement, Rebecca +Sharp pouvait passer pour une enfant. Mais elle possédait cette désolante +expérience qu'on doit à la pauvreté. Elle avait eu affaire +à plus d'un créancier, et avait su l'éloigner de la porte de son père; +elle savait comment enjôler et mettre de bonne humeur les +fournisseurs, pour gagner de la sorte un repas de plus. D'ordinaire +elle allait festoyer avec son père, qui était très-fier de +son esprit, et elle entendait les propos de ses grossiers compagnons, +souvent peu convenables pour une jeune fille. Mais +elle n'avait jamais été jeune fille, à ce qu'elle disait, et était +femme depuis huit ans. Pourquoi miss Pinkerton avait-elle admis +un oiseau si dangereux dans sa cage?</p> + +<p>Le fait est que la vieille dame tenait Rebecca pour la plus +douce créature, tant elle avait admirablement joué son rôle +d'ingénue toutes les fois que son père l'avait conduite à Chiswick! +C'était à ses yeux une modeste et innocente petite fille. +L'année qui précéda celle où elle fut admise dans la maison, +elle était alors âgée de seize ans, miss Pinkerton, de son air le plus +majestueux, et à la suite d'un petit discours, lui remit en présent +une poupée confisquée à miss Swindle, qu'on avait surprise +à faire avec elle la dînette pendant les heures de classe. +Que de quolibets échangés entre le père et la fille lorsqu'ils +rentraient chez eux après une soirée passée chez miss Pinkerton, +et surtout au sujet des discours prononcés en présence des professeurs +réunis! Quelle n'eût pas été la colère de cette bonne +miss Pinkerton, si elle avait vu comme cette petite grimacière +de Rebecca la tournait en caricature à l'aide de sa poupée! +Elle avait avec elle de longs dialogues qui faisaient les délices +de Newman-Street, de Gerard-Street et de tout le quartier des +artistes. Les jeunes peintres, en venant prendre leur grog au +genièvre chez leur doyen, si bon diable et si paresseux, ne +manquaient jamais de demander à Rebecca si miss Pinkerton +était à la maison; elle n'était que trop connue d'eux, la pauvre +créature! Une fois Rebecca eut l'honneur de passer quelques +jours à Chiswick; elle en remporta une Jemima, c'est-à-dire +une autre poupée à l'image de miss Jemmy. Et cependant l'honnête +fille lui avait donné en confitures et en pâtisseries de quoi +régaler trois enfants, et glissé de plus à son départ une pièce +de sept schellings. Mais l'esprit railleur de cette enfant était +plus fort que la reconnaissance, et elle sacrifia miss Jemmy +avec aussi peu de pitié que sa sœur.</p> + +<p>Lorsque la mort lui enleva son père, La Mall s'ouvrit pour +elle comme une nouvelle famille; mais les rigides observances +de la maison lui étaient insupportables. Les prières et les repas, +les leçons et les promenades, qui avaient lieu avec une +ponctuelle régularité, la mettaient à bout de patience, et, quand +elle se reportait à la vie libre et misérable du vieil atelier de +Soho, elle se prenait à le regretter. Tout le monde, et jusqu'à +elle, s'imaginait qu'elle était minée par la douleur de +la perte de son père. Dans sa petite chambre, nichée sous +les combles, ses jeunes compagnes l'entendaient marcher et +sangloter pendant toute la nuit; mais c'était de rage et non de +douleur. Elle n'avait guère dissimulé jusqu'au moment où, jetée +dans l'abandon, elle apprit à feindre. Elle s'était peu mêlée +à la société des femmes. Son père, tout relégué du monde qu'il +était, ne manquait pas de talent, et sa conversation était cent +fois plus agréable que le bavardage de telle personne de son +sexe, comme elle pouvait maintenant en rencontrer. La prétentieuse +vanité de la vieille maîtresse d'école, la gaieté intempestive +de sa sœur, les conversations un peu niaises et les +médisances des grandes pensionnaires, la glaciale exactitude +des maîtresses, lui causaient un égal ennui. Si elle avait eu un +cœur tendre et maternel, cette infortunée jeune fille, elle aurait +trouvé du charme et de l'intérêt dans le babil et les confidences +des petites filles qui lui étaient confiées. Mais elle vécut +avec elles deux années, et aucune ne regretta son départ. Il +n'y avait que le bon et tendre cœur d'Amélia qui pût la toucher +et se faire aimer d'elle. Mais qui aurait pu ne pas aimer +Amélia?</p> + +<p>Le bonheur, les avantages sociaux que ses jeunes compagnes +avaient sur elle livraient Rebecca aux cruels tourments de l'envie. +«Voyez, disait-elle, quels airs se donne celle-là parce +qu'elle est petite-fille d'un comte! Comme elles s'inclinent et +rampent devant cette créole, et cela à cause de ses cent mille +livres! Je suis cent fois plus vive et plus agréable que cette +créature avec tout son or; ma naissance vaut bien celle de +cette petite-fille de comte, avec tous ses parchemins: et cependant +chacun ici me laisse à l'écart, tandis que chez mon père +tous ses amis manquaient les bals et les fêtes, pour venir passer +la soirée avec moi!»</p> + +<p>Elle résolut en conséquence de s'affranchir à tout prix de la +prison où elle se trouvait. Elle se mit dès lors à travailler dans +ce but et à dresser ses plans pour l'avenir.</p> + +<p>D'abord elle profita des moyens de s'instruire que sa position +lui offrait. Déjà musicienne et possédant bien une langue +étrangère, elle parcourut rapidement le cercle des études regardées +comme nécessaires aux dames de cette époque. Elle +travaillait sans relâche la musique, et, un jour de sortie où +elle était restée à la pension, notre auguste matrone l'entendit +exécuter un morceau avec une telle perfection, qu'elle pensa +sagement pouvoir s'épargner la dépense d'un maître pour les +plus petites, et annonça à miss Sharp qu'à l'avenir elle aurait +à leur enseigner la musique.</p> + +<p>La jeune fille refusa pour la première fois, et au grand étonnement +de la majestueuse maîtresse de pension.</p> + +<p>«Je suis ici, dit brusquement Rebecca, pour parler français +avec les enfants, non pour leur enseigner la musique et ménager +votre argent. Payez; et je la leur apprendrai.»</p> + +<p>Notre auguste matrone fut obligée de céder, et naturellement +lui en voulut à partir de ce jour.</p> + +<p>«Pendant trente-cinq ans, dit-elle, je n'ai jamais vu personne +oser se révolter dans ma propre maison contre mon autorité; +j'ai réchauffé une vipère dans mon sein.</p> + +<p>—Une vipère! vous badinez, dit miss Sharp presque pâle de +saisissement; vous m'avez prise parce que je vous étais utile. Ce +n'est point une question de reconnaissance entre nous. Je déteste +cette maison, et n'aspire qu'à la quitter. Je ne veux rien +faire ici que ce que je suis obligée d'y faire.»</p> + +<p>La vieille dame avait beau lui demander si elle songeait bien +qu'elle parlait à miss Pinkerton, Rebecca lui riait au nez d'un +air insultant et vraiment diabolique, au point que la maîtresse +de pension en eut presque une attaque de nerfs:</p> + +<p>«Donnez-moi de l'argent, dit la jeune fille, ou bien, si vous +l'aimiez mieux, trouvez-moi une bonne place, une bonne place +de gouvernante dans une noble famille; vous n'avez qu'à vouloir.»</p> + +<p>Dans toutes leurs querelles subséquentes, elle en revenait +toujours à cet argument: «Trouvez-moi une position; nous ne +pouvons nous sentir, et je suis prête à vous quitter.»</p> + +<p>La digne miss Pinkerton bien qu'elle fût décorée d'un nez à +la romaine et d'un turban, et qu'elle fût taillée comme un +grenadier, ne possédait pas cependant une volonté et une +énergie égales à celles de sa jeune pensionnaire; en vain elle +lutta contre elle et chercha à l'intimider. Se voyant une fois +gourmandée par elle en public, Rebecca eut recours au stratagème +mentionné plus haut; elle répondit en français, ce qui +dérouta complétement la vieille femme. Pour maintenir l'autorité +dans la pension, il fallait écarter cette rebelle, ce monstre, +ce serpent, cette torche incendiaire. Sur ces entrefaites, miss +Pinkerton, ayant appris que la famille de sir Pitt Crawley avait +besoin d'une gouvernante, recommanda aussitôt miss Sharp +pour cette place, tout monstre et tout serpent qu'elle était. +«Je n'ai rien à reprendre, pensa-t-elle, dans la conduite de +miss Sharp, si ce n'est à mon égard, et ne puis lui refuser des +connaissances et des talents accomplis. Elle ne peut que faire +honneur au système d'éducation adopté dans ma maison.» +C'était ainsi que la maîtresse de pension mettait sa conscience +d'accord avec ses recommandations, qu'elle parvenait à dégager +sa parole, et que sa pensionnaire se trouvait libre enfin. +La bataille décrite ici en quelques lignes dura naturellement +plusieurs mois.</p> + +<p>Miss Sedley avait aussi dix-sept ans et était sur le point de +quitter la pension. Par suite de l'amitié qu'elle ressentait pour +miss Sharp, seul point dans le caractère d'Amélia qui, de l'aveu +de la vénérable matrone, ne donnât pas satisfaction à sa maîtresse, +elle l'invita à venir passer une semaine chez ses parents +avant de se rendre à ses devoirs de gouvernante dans la maison +où on l'attendait.</p> + +<p>Ainsi s'ouvrait le monde pour ces deux jeunes femmes. Pour +Amélia, il se présentait comme une fleur dans tout l'éclat de +sa fraîcheur et de sa nouveauté; il n'était pas aussi nouveau +pour Rebecca, car, s'il faut dire toute la vérité sur l'affaire du +révérend Crisp, la marchande de gâteaux insinua à quelqu'un, +qui affirma le fait sous la foi du serment à une autre personne, +qu'il y en avait beaucoup plus entre Mr. Crisp et miss Sharp +qu'on n'en avait confié au public, et que cette lettre était la +réponse à une autre. Mais qui pourra découvrir la vérité sur +ce point? En tout cas, si ce n'était pas pour Rebecca un début +dans le monde, c'était du moins une rentrée.</p> + +<p>Dans le cours du trajet jusqu'à la barrière de Kensington, +Amélia, sans avoir oublié ses compagnes, avait fini par sécher +ses larmes. D'abord elle avait rougi avec un sentiment de plaisir +à la vue d'un jeune officier des Horse-Guards qui avait caracolé +à la portière, et, lui jetant un coup d'œil, avait dit: «Vrai +Dieu! la jolie fille.» Puis, avant d'arriver à Russell-Square, +la conversation s'était longuement étendue sur l'article des +modes. Les jeunes femmes portaient-elles de la poudre sur +leurs cheveux, des baleines dans leurs jupes à la présentation? +Miss Amélia aurait-elle cet honneur? car elle savait qu'on devait +la mener au bal du lord-maire. Arrivée à la maison paternelle, +miss Sedley, à l'aide du bras de Sambo, s'élança aussi +gaie, aussi radieuse qu'aucune fille de la bonne Cité de Londres, +et tous les serviteurs de la maison étaient réunis dans la +cour pour fêter leur jeune maîtresse et sourire à sa bienvenue.</p> + +<p>Après ces premiers embrassements, miss Sedley montra à +Rebecca toutes les chambres de la maison et ce qu'il y avait +dans chaque chambre, ses livres, son piano, ses robes, tous +ses colliers, ses broches, ses dentelles. Elle força Rebecca +d'accepter des bagues de cornaline et de turquoise, et une +écharpe de mousseline légère qui maintenant était trop petite +pour elle; en dépit de la discrétion dont son amie s'était armée, +elle demanda à sa mère l'autorisation de lui offrir son +châle de cachemire blanc. Elle pouvait bien s'en passer, +puisque son frère Joseph lui en rapportait deux de l'Inde.</p> + +<p>Quand Rebecca vit les deux magnifiques châles de cachemire +que Joseph Sedley avait rapportés à sa sœur, elle dit avec +un accent de vérité: «Ce doit être très-bon d'avoir un frère;» +ce qui toucha de compassion le cœur sensible d'Amélia: elle +pensait que son amie était seule au monde, pauvre orpheline, +sans amis, sans parents.</p> + +<p>«Non, vous ne serez pas abandonnée, Rebecca, dit Amélia; +je serai votre amie, je vous aimerai comme une sœur; oui, +comme une sœur.</p> + +<p>—Mais où trouver des parents comme les vôtres, bons, riches, +affectionnés, qui vous donnent tout ce que vous désirez, +et leur amour plus précieux que tout le reste? Mon pauvre +père ne me donnait rien, et je n'avais en tout que deux robes. +Vous avez un frère, un bon frère! vous devez bien l'aimer!»</p> + +<p>Amélia se mit à rire.</p> + +<p>«Eh quoi! ne l'aimez-vous pas, vous qui dites que vous +aimez tout le monde?</p> + +<p>—Oui, sans doute.... seulement....</p> + +<p>—Seulement, quoi?</p> + +<p>—Seulement Joseph semble s'inquiéter fort peu si je l'aime +on non. Il m'a donné ses deux doigts à serrer après une absence +de dix années. Il est très-bon, très-dévoué, mais il me +parle rarement, et je crois qu'il aime mieux sa pipe que sa....»</p> + +<p>Ici Amélia s'interrompit, car pourquoi dire du mal de son +frère?</p> + +<p>«Il était très-bon pour moi quand j'étais enfant, continua-t-elle; +je n'avais que cinq ans quand il est parti.</p> + +<p>—Il doit être très-riche, reprit Rebecca, car on dit que tous +les nababs indiens le sont énormément.</p> + +<p>—Je crois qu'il a un très-gros revenu.</p> + +<p>—Est-elle gentille, votre belle-sœur?</p> + +<p>—Allons donc! Joseph n'est point marié,» dit Amélia se +remettant à rire.</p> + +<p>Peut-être en avait-elle déjà informé Rebecca; mais cette +jeune femme ne fit pas semblant de s'en souvenir. Elle répéta +même plusieurs fois qu'elle s'attendait à voir à Amélia toute +une bande de neveux et de nièces. Elle regrettait beaucoup +que Mr. Sedley ne fût pas marié; elle était sûre qu'Amélia lui +avait dit qu'il l'était; pour sa part, elle raffolait des petits +enfants.</p> + +<p>«Je crois que vous en aviez suffisamment à Chiswick,» dit +Amélia, tout étonnée de cette tendresse subite de son amie.</p> + +<p>Hier encore, miss Sharp ne se serait pas hasardée à avancer +des propositions dont on eût pu si facilement démontrer la +fausseté; mais rappelons-nous qu'elle n'avait que dix-neuf ans, +et qu'elle était bien novice dans l'art de feindre, l'innocente +créature. Toutefois, le motif de cette série de questions pouvait +se traduire tout simplement de la sorte: «Si Mr. Joseph +Sedley est riche et garçon, pourquoi ne l'épouserai-je pas? Je +n'ai que quinze jours devant moi, à la vérité, mais je ne risque +rien d'en faire l'essai.»</p> + +<p>Elle arrêta, dans son esprit, cette louable tentative. Elle redoubla +de caresses pour Amélia, elle couvrit de baisers le +collier de cornaline, et déclara qu'elle ne voulait jamais, jamais +s'en séparer. Lorsque sonna la cloche du dîner, elle descendit +les escaliers, son bras passé autour de la ceinture de son amie, +comme font les jeunes femmes. Elle était si émue à la porte +du salon qu'elle trouva à peine le courage d'entrer.</p> + +<p>«Sentez mon cœur, comme il bat, ma chère, dit-elle à son +amie.</p> + +<p>—Mais je ne le sens pas, dit Amélia; entrons et n'ayez pas +peur: mon père ne vous fera pas de mal.»</p> + + + + +<h2><a id="III"></a>CHAPITRE III.</h2> + +<h2>Rebecca en présence de l'ennemi.</h2> + + +<p>Un gros et gras gaillard, en épaisses bottes de daim à la hongroise, +enseveli sous plusieurs cravates qui s'élevaient presque +à la hauteur de son nez, avec un gilet rayé de rouge et un +habit vert pomme sur lequel brillaient des boutons d'acier aussi +larges qu'une couronne, était à lire le journal au coin du feu, +lorsque les deux jeunes filles entrèrent. Il bondit de son +fauteuil, rougit beaucoup, et, à cette apparition, éclipsa presque +toute sa face derrière sa cravate.</p> + +<p>«Ce n'est que votre sœur, Joseph, dit Amélia en riant et +en lui prenant les deux doigts qu'il lui présentait. Je suis revenue +pour tout de bon. Voici mon amie, miss Sharp dont vous +m'avez déjà entendu parler.</p> + +<p>—Non! jamais, sur ma parole, répondit la tête cachée sous +les cravates en redoublant de signes de dénégation, c'est-à-dire.... +si!... Il fait abominablement froid, mademoiselle; et +en même temps il tisonnait le feu de tout son pouvoir, bien +qu'on fût au milieu de juin.</p> + +<p>—Il est très-bien, dit Rebecca à Amélia, de manière à se +faire entendre.</p> + +<p>—Le pensez-vous, reprit celle-ci; alors je vais le lui dire.</p> + +<p>—Ma chère, pour tout au monde!» dit miss Sharp, tressaillant +comme une biche effarouchée.</p> + +<p>Elle avait d'abord fait un pudique et respectueux salut au +jeune homme, puis ses yeux s'étaient fixés si obstinément sur +le tapis que c'était merveille qu'elle eût pu l'entrevoir.</p> + +<p>«Je vous remercie, mon frère, de vos magnifiques châles, +dit Amélia au tisonneur; n'est-ce pas qu'ils sont beaux, +Rebecca?</p> + +<p>—Oh! bien beaux!» répondit miss Sharp; et ses yeux allèrent +droit du tapis au chandelier.</p> + +<p>Joseph continua à faire grand bruit dans le feu avec la pelle +et les pincettes, tout soufflant, tout haletant et devenant aussi +rouge que sa face blême pouvait le permettre.</p> + +<p>«Je ne puis vous faire d'aussi jolis présents, continua sa +sœur; mais, pendant que j'étais à la pension, je vous ai brodé +une jolie paire de bretelles.</p> + +<p>—Mais, en vérité, Amélia, s'écria son frère en proie à une +vive agitation, je ne sais ce que vous voulez dire.»</p> + +<p>Et en même temps il se pendit de toutes ses forces au cordon +de la sonnette, qui lui resta entre les mains. Nouveau sujet de +confusion pour le pauvre garçon.</p> + +<p>«Pour l'amour du ciel, voyez si mon <i>buggy</i> est à la porte. +Je ne puis attendre, je vais sortir; le diable emporte ce groom! +il faut que je m'en aille.»</p> + +<p>Au même instant entra le père de famille, secouant ses breloques +comme un vrai marchand anglais.</p> + +<p>«De quoi parlez-vous, Emmy? dit-il.</p> + +<p>—Joseph me prie de voir si son... son <i>buggy</i> est à la porte. +Qu'est-ce qu'un <i>buggy</i>, papa?</p> + +<p>—C'est un palanquin à un cheval,» dit le vieux père, qui +avait des prétentions au bel esprit.</p> + +<p>Joseph se laissa aller à un violent accès de rire; mais, ayant +rencontré le regard de miss Sharp, il s'arrêta subitement +comme frappé d'un coup invisible.</p> + +<p>«Cette jeune dame est votre amie? Miss Sharp, je suis bien +aise de vous voir. Avez-vous déjà, avec Emmy, querellé Joseph +sur ses intentions de sortir?</p> + +<p>—C'est que j'ai promis à Bonamy, qui est employé avec +moi, d'aller le prendre pour dîner, repartit Joseph.</p> + +<p>—Allons donc! votre mère ne vous a-t-elle pas dit que vous +dîniez ici?</p> + +<p>—Mais sous ce costume c'est impossible.</p> + +<p>—Regardez-le un peu, miss Sharp; n'est-il pas assez bien +pour dîner partout?»</p> + +<p>Là-dessus miss Sharp regarda son amie, et elles partirent +d'un éclat de rire qui fit grand plaisir au vieux père.</p> + +<p>«Avez-vous jamais vu chez miss Pinkerton des bottes en +peau de daim de la tournure de celles-ci? continua-t-il en +poursuivant ses avantages.</p> + +<p>—De grâce, mon père! s'écria Joseph.</p> + +<p>—Aurais-je blessé sa susceptibilité? Je crois, mistress +Sedley, ma chère amie, avoir blessé la susceptibilité de votre +fils: j'ai plaisanté sur ses bottes de daim. Demandez-lui, miss +Sharp, si ce n'est pas cela. Allons, Joseph, soyez ami avec miss +Sharp, et allons dîner.</p> + +<p>—Il y a un pilau, Joseph, juste comme vous les aimez, et +papa a rapporté le plus beau turbot de Billingsgate.</p> + +<p>—Vite, monsieur, donnez votre bras pour descendre à miss +Sharp, et je vous suivrai avec ces deux jeunes dames,» dit le +père en prenant le bras de sa femme et de sa fille et en sortant +gaiement.</p> + +<p>Que miss Sharp ait résolu au fond de son cœur de faire la +conquête de ce gros et gras garçon, nous n'avons, mesdames, +aucun droit de l'en blâmer. Car, si le soin de la chasse aux +maris est généralement, par un sentiment de modestie très-louable, +départi par les jeunes filles à la sagesse de leurs mères, +il faut se souvenir que miss Sharp n'avait nul parent d'aucun +genre pour entrer à sa place dans ces négociations délicates. +Si donc elle ne cherchait un mari pour son propre compte, il y +avait peu de chance qu'elle trouvât, dans tout l'univers, quelqu'un +qui s'en occupât pour elle. Qu'est-ce qui engage toute +notre belle jeunesse à aller dans le monde, si ce n'est la noble +ambition du mariage? Qu'est-ce qui fait partir toutes ces bandes +pour les eaux? Qu'est-ce qui fait danser jusqu'à cinq heures +du matin dans une saison mortelle? Qu'est-ce qui fait travailler +les sonates au piano-forte et apprendre quatre romances d'un +maître à la mode, qu'on paye une guinée le cachet; jouer de +la harpe quand on a le bras joli et bien fait, et porter des +chapeaux et des fleurs vert Lincoln, si ce n'est l'espérance +qu'avec tout cet arsenal et ces traits meurtriers on frappera au +cœur quelque <i>souhaitable</i> jeune homme?</p> + +<p>Qu'est-ce qui engage de respectables parents à mettre leur +maison sens dessus dessous, à dépenser la moitié de leur revenu +en soupers de bal et en champagne frappé? Serait-ce par +amour désintéressé de leurs semblables et par l'unique désir +de voir les jeunes gens heureux au milieu de la danse? Eh! +mon Dieu, c'est qu'ils désirent marier leurs filles; et, de même +que mistress Sedley, dans les profondeurs de son âme maternelle, +avait déjà arrangé une douzaine de plans pour l'établissement +de son Amélia, de même Rebecca fort aimable +mais sans appui, se détermina à faire de son mieux pour s'assurer +un mari qui lui était encore plus nécessaire qu'à son +amie. Son imagination, très-vive d'ailleurs, était en outre excitée +par les lectures qu'elle avait faites dans les <i>Contes arabes</i> +et la <i>Géographie de Guthrie</i>, et, en réalité, pendant qu'elle +s'habillait pour le dîner, d'après les renseignements recueillis +auprès d'Amélia sur la richesse de son frère, elle bâtissait les +plus magnifiques châteaux en l'air, dont on ne pouvait lui contester +la libre disposition; elle entrevoyait un mari qui était +encore, il est vrai, dans les brouillards; elle s'affublait d'une +foule de châles, de turbans, de bracelets, de diamants, elle se +pavanait sur un éléphant au son de la marche de Barbe-Bleue, +pour aller rendre visite au grand Mogol. Douces visions des +<i>Mille et une Nuits</i>! Que de jeunes et vives créatures comme +Rebecca Sharp se sont arrêtées avec délices sur ces rêves fantastiques +que l'on fait les yeux ouverts!</p> + +<p>Joseph Sedley avait douze ans de plus que sa sœur Amélia. Il +était fonctionnaire civil dans la Compagnie des Indes orientales, +et, au temps où nous écrivons, son nom figurait à l'article <i>Bengale</i> +dans l'<i>East India register</i>, comme receveur de Boggley-Wollah, +poste honorable et lucratif, comme tout le monde sait. Pour +connaître les places importantes que Joseph fut appelé à remplir +dans le service, nous renvoyons le lecteur à la même +feuille périodique.</p> + +<p>Boggley-Wollah est situé dans un district solitaire, marécageux +et fort agréable du reste; il est renommé pour la chasse +à la bécasse, et de temps en temps on y peut tuer un tigre. +Rangoon, qui possède un magistrat, n'en est éloigné que de +quarante milles, et à trente milles plus loin se trouve une station +de cavalerie; c'est du moins ce que Joseph écrivit à ses +parents quand il prit possession de sa place de receveur. Joseph +avait passé huit ans au milieu d'une solitude complète +dans ce charmant séjour. Il était bien rare qu'il vît une face de +chrétien plus de deux fois par an, alors que le détachement +escortait à Calcutta les impôts qu'il avait touchés.</p> + +<p>Il fut par bonheur atteint d'une maladie de foie. Obligé d'aller +se faire soigner en Europe, il trouva dans son pays natal +mille occasions de fêtes et de plaisirs. Il ne vivait pas à Londres +au sein de sa famille, mais avait son habitation à part, +comme un joyeux et bon compagnon. Avant de partir pour +l'Inde, il était encore trop jeune pour se mêler aux plaisirs enivrants +de la ville; aussi il s'y plongea à son retour avec une +ardeur effrénée. Il conduisait les équipages au Park, dînait aux +tavernes à la mode, fréquentait les théâtres, comme c'était de +bon ton à cette époque, et se montrait à l'Opéra toujours en +pantalon collant et en chapeau à cornes.</p> + +<p>A son retour dans l'Inde, il raconta à tout propos et avec +beaucoup d'enthousiasme cette période de son existence, et +donna à entendre que Brummel et lui avaient été les lions à la +mode. Et cependant il vivait aussi solitaire que dans les broussailles +de Boggley-Wollah. Il connaissait à peine un homme +dans le métropole; et sans son docteur, ses pilules et sa maladie +de foie, il serait mort d'ennui et de solitude. Lourd, bourru, +mais <i>bon vivant</i>, la vue d'une femme lui causait les plus terribles +paniques; aussi le voyait-on rarement dans le salon de +son père, à Russell-Square, où les lazzis du bonhomme mettaient +son amour-propre dans les transes.</p> + +<p>Joseph s'était vivement préoccupé et même alarmé de son +embonpoint; plusieurs fois déjà il avait voulu prendre un parti +énergique pour se débarrasser de cet excès de graisse, mais +son indolence et l'amour de ses aises l'avaient bien vite détourné +de ses projets de réforme, et il en était encore à ses +trois repas par jour. Jamais il n'était bien mis; et pourtant +ce n'était pas faute de se donner beaucoup de tourment pour +parer sa grasse personne: il passait plusieurs heures chaque +jour à cette occupation. Son valet faisait sa fortune des rebuts +de sa garde robe, et sur sa toilette on trouvait plus de pommades +et plus d'essences que n'en employa jamais une beauté décrépite. +Pour avoir bonne tournure dans son habit, il avait recours à +toutes les sangles, brides et ceintures alors inventées. Comme +tous les hommes gras, il exigeait que ses habits fussent trop +étroits, et recherchait les plus brillantes couleurs et la coupe +la plus jeune. Lorsqu'il s'habillait dans l'après-midi, c'était +pour aller au Park, tout seul, faire sa promenade en voiture, +puis il rentrait pour s'habiller de nouveau et aller dîner, encore +tout seul, au café Piazza. Il était aussi vain qu'une fille, et +peut-être cette extrême sauvagerie venait-elle de son extrême +vanité. Si miss Rebecca, dès son entrée dans le monde, peut +venir à bout de lui, c'est qu'elle est une jeune personne d'une +rare habileté.</p> + +<p>Son premier début prouvait d'ailleurs une grande adresse. +En disant que Sedley était bel homme, elle savait qu'Amélia le +répéterait à sa mère, qui le redirait probablement à Joseph, et +de toute manière ne lui en voudrait pas du compliment fait à +son fils. Toutes les mères sont les mêmes.</p> + +<p>Allez dire à Stycorax que son fils Caliban est aussi beau +qu'Apollon, elle en sera flattée dans son amour-propre de sorcière.</p> + +<p>Peut-être aussi Joseph Sedley avait-il surpris le compliment +au passage. Rebecca avait parlé assez haut pour cela; et, s'il +l'avait entendu, comme déjà dans son opinion il se tenait pour +un très-beau garçon, cet éloge avait dû caresser chacune des +fibres de sa grasse personne et les faire tressaillir de plaisir. +Mais il lui vint une amère pensée: «La petite fille se moquerait-elle +de moi?» songea-t-il. Voilà pourquoi il s'était aussitôt +élancé vers la sonnette, se disposant à la retraite, comme nous +l'avons vu, quand les plaisanteries de son père et les instances +de sa mère le contraignirent à rester au logis. Il conduisit la +jeune demoiselle à la salle à manger, l'esprit en proie aux plus +vives incertitudes. «Croit-elle réellement que je suis beau, +pensa-t-il, ou seulement s'amuse-t-elle de moi?» Nous avons +dit que Joseph Sedley était aussi vain qu'une jeune fille. Nous +savons bien que les jeunes filles retournent la médaille et disent +d'une personne de leur sexe: «elle est vaine comme un homme», +et elles ont bien raison. Le sexe barbu est aussi âpre à la +louange, aussi précieux dans sa toilette, aussi fier de sa puissance +séductrice, aussi convaincu de ses avantages personnels +que la plus grande coquette du monde.</p> + +<p>Au bas des escaliers, Joseph rougissait de plus en plus, et +Rebecca, dans une tenue très-modeste, tenait ses yeux fixés à +terre. Elle portait une robe blanche; ses épaules nues avaient +l'éclat de la neige; l'image de la jeunesse, de l'innocence sans +appui, l'humble simplicité d'une vierge étaient empreintes dans +toute sa tenue. «Je n'ai plus maintenant qu'à garder le silence, +pensa Rebecca, et témoigner beaucoup d'intérêt pour tout ce +qui concerne l'Inde.»</p> + +<p>A ce qu'il paraît, mistress Sedley avait préparé à son fils un +excellent <i>curry</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, comme il les aimait, et, dans le courant du +dîner, on offrit une portion de ce plat à Rebecca.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b> C'est ce que nos restaurateurs appellent <i>curriks</i> ou <i>achards de l'Inde</i>. +(<i>Note du traducteur.</i>)</blockquote> + +<p>«Qu'est-ce que cela? dit-elle en jetant un coup d'œil interrogatif +à M. Joseph.</p> + +<p>—Parfait!» dit-il. Sa bouche était pleine, et sa face toute +rouge exprimait les jouissances de la mastication. «Ma mère, +c'est aussi bon que les <i>currys</i> faits dans l'Inde.</p> + +<p>—Oh! j'en veux goûter, si c'est un plat indien, dit miss Rebecca. +Il me semble que tout ce qui vient de là doit être excellent.</p> + +<p>—Donnez du <i>curry</i> à miss Sharp, ma chère,» dit M. Sedley +en riant.</p> + +<p>Rebecca n'en avait goûté de sa vie.</p> + +<p>«Eh bien! trouvez vous toujours bon tout ce qui vient de +l'Inde? reprit M. Sedley.</p> + +<p>—C'est excellent, dit Rebecca, que le poivre de Cayenne +mettait à la torture.</p> + +<p>—Prenez avec cela un <i>chili</i>, dit Joseph, qui commençait à +faire attention.</p> + +<p>—Un <i>chili</i>, dit Rebecca qui n'en pouvait plus. Oh! oui.»</p> + +<p>Et elle pensait qu'un <i>chili</i> était quelque chose de rafraîchissant. +On lui en apporta un.</p> + +<p>«Quelle couleur fraîche et verte!» dit-elle.</p> + +<p>Elle en mit un dans sa bouche; c'était plus cuisant encore +que le <i>curry</i>; elle ne put l'endurer plus longtemps. Elle laissa +tomber sa fourchette.</p> + +<p>«De l'eau! pour l'amour du ciel, de l'eau!» s'écria-t-elle.</p> + +<p>M. Sedley éclatait de rire; c'était un homme épais, un habitué +de la Bourse, où l'on aime bien ces plaisanteries à bout +portant.</p> + +<p>«C'est ce qu'il y a de plus indien, je vous assure, ajouta-t-il. +Sambo, donnez de l'eau à miss Sharp.»</p> + +<p>L'hilarité paternelle trouva de l'écho auprès de Joseph, auquel +le tour parut excellent. Les dames rirent peu; elles pensaient +aux cruelles souffrances de la pauvre Rebecca. Pour Rebecca, +elle aurait étranglé de bon cœur le vieux Sedley; mais +elle avala la mortification aussi bien qu'elle avait fait auparavant +de l'abominable curry, et, aussitôt qu'elle put parler, elle +dit d'un air de bonne humeur:</p> + +<p>«J'aurais dû me rappeler le poivre que les princesses de +Perse mettent dans leurs tartes à la crème, suivant les <i>Mille +et une nuits</i>. Assaisonnez-vous donc dans l'Inde vos tartes à la +crème avec du poivre de Cayenne, monsieur?»</p> + +<p>Le vieux Sedley se remit à rire, et pensa que décidément +Rebecca avait un bon caractère. Joseph repartit simplement:</p> + +<p>«Des tartes à la crème, mademoiselle? Notre crème ne vaut +rien au Bengale; nous n'avons le plus souvent que du lait de +chèvre, et j'ai fini par m'y habituer.</p> + +<p>—Maintenant, vous n'aimez plus du tout ce qui vient de +l'Inde?» dit le vieux père; mais quand les dames se furent +retirées, le rusé compère dit à son fils: «Prenez garde, Joe, +cette fille veut vous faire tomber dans ses filets.</p> + +<p>—Peuh! je ne la crains pas, dit Joseph très-flatté de cette +remarque. Je me rappelle qu'il y avait à Dumdum une fille: +c'était celle de Cutler, qui était dans l'artillerie; elle épousa +peu après Lance, le chirurgien, qui nous en fit voir des siennes, +l'an <span class="sc">iv</span>, à moi et à Mulligatawney, dont je vous ai parlé +avant dîner; c'était un bon diable que ce Mulligatawney. Il est +maintenant magistrat à Budgebudge, et je suis sûr qu'il sera +du conseil avant cinq ans. Eh bien! monsieur, l'artillerie donna +un bal, et Quintin, du 14<sup>e</sup> régiment du roi, me dit: «Sedley, +je parie avec vous, double contre simple, qu'avant les +pluies, Sophie Cutler vous aura englué.—Convenu, dis-je... Par +ma foi, voilà un bordeaux qui est des meilleurs; est-il +d'Adamson ou de Carbonell?»</p> + +<p>Un léger ronflement fut la seule réponse. L'honnête agent de +change s'était endormi, et l'histoire de Joseph fut perdue pour +ce jour-là. Heureusement qu'il était très-communicatif dans les +réunions d'hommes, et qu'il a répété ce conte délicieux à plus +de cent reprises à son apothicaire, le docteur Gollop, quand +celui-ci venait s'informer de son foie et de ses pilules.</p> + +<p>A cause de sa mauvaise santé, Joseph Sedley se contenta +d'une bouteille de bordeaux après son madère, puis dépêcha +deux assiettées de fraises et de crème et vingt-quatre gâteaux +qu'on avait laissés dans une assiette auprès de lui. Nous pouvons +assurer de plus, car les nouvellistes ont le privilége de +tout savoir, qu'il pensa beaucoup aux jeunes filles qui étaient +à l'étage au-dessus. «C'est, ma foi, une vive, aimable et gentille +créature, pensa-t-il en lui-même. Comme elle me regardait +quand je lui ai ramassé son mouchoir à dîner! Elle l'a +laissé tomber deux fois. Qui est-ce qui chante maintenant au +salon? Je vais aller voir.»</p> + +<p>Mais sa timidité vint encore l'arrêter avec une force insurmontable. +Son père était endormi. Son chapeau se trouvait +dans la pièce. Il y avait là un fiacre tout prêt à partir pour Southampton-Row.</p> + +<p>«Je vais aller voir les Quarante voleurs, dit-il, et les nouveaux +pas de miss Decamp.»</p> + +<p>Et, sur cela, il s'esquiva tout doucement sur la pointe des +pieds, sans réveiller son digne père.</p> + +<p>«Voilà Joseph qui sort, dit Amélia à la fenêtre du salon, +pendant que Rebecca chantait au piano.</p> + +<p>—Miss Sharp lui a fait peur, dit mistress Sedley, pauvre +Joe, sera-t-il donc toujours aussi timide?»</p> + + + + +<h2><a id="IV"></a>CHAPITRE IV.</h2> + +<h2>La bourse de soie verte.</h2> + + +<p>Les terreurs du pauvre Joe se prolongèrent deux ou trois +jours, pendant lesquels il ne se montra point dans la maison. +Miss Rebecca ne prononça même pas son nom; elle témoignait +à mistress Sedley une respectueuse reconnaissance, prenait +grand plaisir à visiter les magasins, et s'extasiait au théâtre +avec une admiration à laquelle se laissait prendre la bonne +dame. Un jour Amélia eut mal à la tête et ne put aller à une +partie de plaisir où on avait convié les deux jeunes filles. Rien +ne put déterminer son amie à s'y rendre sans elle.</p> + +<p>«Vous avez fait entrer le bonheur et l'affection dans la vie de +la pauvre orpheline, et elle vous quitterait? Non, jamais!»</p> + +<p>En même temps les yeux de Rebecca se remplissaient de +larmes, et mistress Sedley ne pouvait s'empêcher d'avouer +que l'amie de sa fille lui ressemblait par sa charmante sensibilité.</p> + +<p>Quant aux bons mots de M. Sedley, Rebecca en riait de si +bon cœur et avec une telle persévérance, que le bonhomme en +était ravi. Ce n'était pas seulement auprès des chefs de la famille +que miss Sharp se trouvait en faveur; elle était au mieux avec +mistress Blenkinsop, pour avoir pris le plus grand intérêt à la +confection de ses confitures de framboises, opération qui s'accomplissait +alors dans la salle des conserves de la maison. Elle +continuait à appeler Sambo son bon monsieur, ou monsieur +Sambo, à la grande satisfaction de cet honnête domestique; +elle s'excusait auprès de la femme de chambre de la peine +qu'elle lui donnait en la sonnant, et cela avec une si grande +douceur, une si grande humilité, qu'on la prônait autant à +l'office qu'au salon.</p> + +<p>Une fois, en regardant des dessins qu'Amélia avait fait venir +de la pension, il lui en tomba un entre les mains qui la fit soudain +éclater en larmes et quitter la chambre. C'était le jour où +Joe Sedley faisait sa seconde apparition.</p> + +<p>Amélia monta auprès de son amie pour connaître la cause de +ce chagrin; cette excellente jeune fille revint sans Rebecca, +mais elle était pour le moins aussi affectée qu'elle.</p> + +<p>«Vous savez, maman, que son père était notre maître de +dessin. Il faisait toujours ce qu'il y avait de mieux dans notre +travail.</p> + +<p>—Oui, chère enfant, je me rappelle que j'ai entendu dire à +miss Pinkerton qu'il n'y touchait pas, mais qu'il leur donnait +le coup de force.</p> + +<p>—C'est cela, c'est ce qu'on appelle le coup de force, ma chère +maman. À la vue de ces dessins, Rebecca s'est rappelé son +père, qui y travaillait. Cette pensée lui est venue tout à coup, +et voilà pourquoi vous l'avez vue....</p> + +<p>—La pauvre enfant est tout cœur, dit mistress Sedley.</p> + +<p>—Je voudrais bien qu'elle restât avec nous une semaine de +plus, dit Amélia.</p> + +<p>—Elle a, reprit Joe, quelque chose de diabolique comme miss +Cutler, que je rencontrai à Dumdum, mais elle est plus belle. +Miss Cutler est maintenant mariée avec Lance, chirurgien d'artillerie. +Vous ai-je dit, madame, qu'une fois Quintin, du 14<sup>e</sup>, +paria avec moi que....</p> + +<p>—Joseph, nous connaissons l'histoire, dit Amélia en riant; +laissez cela de côté, et persuadez à maman d'écrire un mot à +sir Crawley.</p> + +<p>—N'avait-il pas un fils aux Indes dans les dragons légers +du roi?</p> + +<p>—Eh bien! vous lui écrirez pour qu'il accorde encore quelques +jours de grâce à cette pauvre Rebecca. La voici, les yeux +rouges d'avoir pleuré.</p> + +<p>—Je suis mieux maintenant, dit la jeune fille avec son plus +doux sourire; puis, prenant la main que lui présentait la bonne +mistress Sedley, elle la baisa respectueusement. Que vous êtes +tous bons pour moi! Tous, ajouta-t-elle avec un sourire, excepté +vous, monsieur Joseph.</p> + +<p>—Moi, dit Joseph méditant un moment pour savoir s'il n'allait +pas partir. Juste ciel! grand dieu! miss Sharp!</p> + +<p>—Comment avez-vous pu être assez barbare pour me faire +manger cet horrible mets au poivre, le premier jour que je +vous vis? Vous n'êtes pas si bon pour moi que ma chère +Amélia.</p> + +<p>—C'est qu'il ne vous connaît pas si bien, s'écria Amélia.</p> + +<p>—Je défie qui que ce soit de n'être pas bon pour vous, ma +chère, reprit la mère.</p> + +<p>—Le curry était excellent, en vérité il l'était, dit Joseph d'un +ton grave. Peut-être n'y avait-il pas assez de jus de citron. +Non, il n'y en avait pas assez.</p> + +<p>—Et les chilis?</p> + +<p>—Par Jupiter, y avait-il là de quoi vous faire crier si fort? +dit Joe, encore tout pénétré de ce qu'il y avait de risible dans +cette aventure, et éclatant d'un fou rire qui s'arrêta soudainement +comme d'habitude.</p> + +<p>—J'aurai soin de vous laisser choisir pour moi une autre +fois,» dit Rebecca.</p> + +<p>Et comme ils descendaient pour dîner:</p> + +<p>«Je ne comprends pas que des hommes trouvent du plaisir +à mettre ainsi de pauvres filles dans l'embarras.</p> + +<p>—Vraiment, miss Rebecca, je ne voudrais pas vous chagriner +pour tout au monde.</p> + +<p>—Non, dit-elle, je sais que vous ne le voudriez pas.»</p> + +<p>En même temps elle lui fit avec sa petite main un serrement +gracieux et la retira tout effrayée; puis, pour la première fois, +le regardant un instant en face, elle abaissa aussitôt les yeux +sur les tringles du tapis. Je ne voudrais pas affirmer que le +cœur de Joe ne battit pas d'aise à cette marque d'intérêt, pleine +de timidité et de grâce, venant d'une simple jeune fille.</p> + +<p>C'était une avance que peut-être des dames d'une conduite +et d'un tact irréprochables eussent condamnée comme un peu +risquée; mais considérez que la pauvre Rebecca avait tout à +faire à elle seule. Quand une personne est trop pauvre pour +avoir une servante, quelque élégante qu'elle soit, il faut bien +qu'elle balaye sa chambre elle-même; quand une jeune personne +n'a pas de mère pour négocier ses affaires avec un jeune +homme, il faut bien qu'elle s'en occupe elle-même.</p> + +<p>C'est encore un bienfait du ciel que les femmes n'exercent +pas leur pouvoir plus souvent, car nous ne pourrions leur résister. +Elles n'ont qu'à montrer la plus légère inclination, les +hommes sont aussitôt à leurs genoux. Vieux ou laids, nous +sommes tous les mêmes. Je pose en principe qu'une femme, à +moins d'être absolument bossue, peut épouser <i>celui qu'elle préfère</i>. +Félicitons-nous donc si ces aimables créatures sont comme les +oiseaux du ciel, et ne connaissent pas leur pouvoir; autrement +elles nous tiendraient à leur entière discrétion.</p> + +<p>«Voilà précisément, pensa Joseph en entrant dans la salle à +manger, comme j'ai commencé avec miss Cutler à Dumdum.»</p> + +<p>Pendant le dîner, miss Sharp lui adressa plusieurs œillades +moitié tendres, moitié plaisantes, à propos des plats; elle était +maintenant avec la famille sur le pied d'une entière familiarité, +et les deux jeunes filles s'aimaient comme deux sœurs. C'est +ce qui arrive toujours à deux jeunes filles qui restent dix jours +ensemble dans la même maison.</p> + +<p>Comme pour mieux avancer encore les projets de Rebecca, +Amélia rappela à son frère une promesse qu'il lui avait faite aux +dernières fêtes de Pâques.</p> + +<p>«Quand j'étais à la pension, dit-elle en riant, vous, Joseph, +vous m'avez promis de me mener au Vauxhall. Maintenant que +Rebecca est avec nous, l'occasion ne saurait être meilleure.</p> + +<p>—Délicieux!» dit Rebecca battant des mains.</p> + +<p>Mais elle se recueillit aussitôt, et reprit un air de retenue qui +était bien fait pour une créature aussi modeste.</p> + +<p>«Aujourd'hui ce n'est pas le jour, dit Joe.</p> + +<p>—Eh bien! demain.</p> + +<p>—Demain, je dîne dehors avec votre père, dit mistress +Sedley.</p> + +<p>—Vous ne supposez pas que je veuille y aller, madame Sedley! +lui dit son mari; et ce n'est pas à une femme de votre +âge et de votre condition à s'exposer au froid, dans un trou +aussi humide.</p> + +<p>—Mais il faut que ces enfants aient quelqu'un avec eux, +reprit mistress Sedley.</p> + +<p>—Joe n'y va-t-il pas? dit le père en riant; il est assez gros +à lui tout seul pour nous remplacer tous deux.»</p> + +<p>Cette parole fit éclater de rire jusqu'à maître Sambo, qui se +trouvait au buffet, et le pauvre diable de Joseph eut une tentation +de parricide.</p> + +<p>«Desserrez son corset, continua l'impitoyable railleur, jetez-lui +un peu d'eau sur le visage, miss Sharp, ou bien remontez-le +dans sa chambre. Le malheureux se trouve mal: portez-le dans +sa chambre; il ne pèse pas une plume.</p> + +<p>—Le diable m'emporte si j'y tiens plus longtemps, monsieur! +hurla Joseph.</p> + +<p>—Sambo, faites avancer l'éléphant du seigneur Joe! cria le +père; envoyez à Exeter-Change.»</p> + +<p>Mais voyant Joseph prêt à éclater de dépit, le vieux plaisant +cessa de rire, et tendant la main à son fils:</p> + +<p>«On se permet tout à la Bourse, mon cher Joe. Et toi, Sambo, +donne-moi un verre de champagne, ainsi qu'à notre ami Joe. +Boney lui-même n'en a pas de pareil dans sa cave, mon garçon.»</p> + +<p>Un verre de champagne rendit à Joseph sa bonne humeur. +Avant que la bouteille fût vide, et en sa qualité de malade il +n'en but que les deux tiers, il consentit à conduire les deux +jeunes filles au Vauxhall.</p> + +<p>«Il faut, dit le père, que ces jeunes filles aient chacune un +cavalier. Joe perdra sûrement Emmy dans la foule, parce qu'il +sera accaparé par miss Sharp. Envoyez au 26 demander à +George Osborne s'il veut bien venir.»</p> + +<p>Je ne sais pourquoi mistress Sedley regarda son mari en +riant. Les yeux de M. Sedley prirent une expression de malice +difficile à rendre. Il regarda Amélia, et Amélia, penchant la +tête, rougit comme les jeunes personnes de dix-sept ans savent +seules rougir, comme miss Rebecca Sharp n'avait jamais rougi +de sa vie, ou au moins depuis l'âge de huit ans, où sa grand'mère +l'avait surprise volant des confitures dans l'armoire.</p> + +<p>«Amélia ferait bien d'écrire un mot, dit le père, et George +Osborne verrait la belle écriture que nous avons rapportée de +chez miss Pinkerton. Vous rappelez-vous, Emmy, quand vous +lui avez écrit de venir le jour des Rois et que vous n'aviez pas +mis d'<i>s</i> à rois?</p> + +<p>—Il y a longtemps de cela, dit Amélia.</p> + +<p>—Il me semble que c'est encore hier, John,» dit mistress +Sedley à son mari.</p> + +<p>Le même soir, dans le cours d'une conversation qui eut lieu +dans une pièce du premier étage, sous une espèce de tente +faite de riche mousseline de l'Inde avec des dessins bizarres et +une doublure de calicot rose tendre, et servant à abriter un lit +de plumes bien moelleux, garni de deux bons oreillers sur lesquels +s'épanouissaient deux faces rubicondes et bouffies, l'une +dans un bonnet de nuit à dentelles, l'autre dans un simple +bonnet de coton se terminant par une mèche; bref, dans <i>un +sermon entre deux draps</i>, mistress Sedley reprocha à son mari +son acharnement contre le pauvre Joe.</p> + +<p>«C'est bien mal de votre part, monsieur Sedley, de tourmenter +ainsi ce pauvre garçon.</p> + +<p>—Ma chère amie, répliqua le bonnet de coton, se disposant +à défendre sa conduite, Joe a encore plus de vanité que vous +n'en avez jamais eu, et vous en aviez déjà beaucoup pour votre +part. Ce n'est pas qu'il y a quelque trentaine d'années.... vers +1780.... ou environ.... vous n'ayez eu le droit d'être vaine. +Mais je perds patience avec Joe et sa pudeur pleine d'affectation. +C'est être plus Joseph que Joseph lui-même. Tout le +temps se passe, pour le drôle, à penser à lui; avec cela qu'il +est beau garçon. Je serais bien étonné, madame, si nous n'avions +pas quelque affaire avec lui. Il y a ici une petite amie +d'Emmy qui lui fait l'amour de fort près, cela crève les yeux. +S'il ne tombe pas dans les filets de celle-là, ce sera dans ceux +d'une autre. La destinée de cet homme est d'être la pâture +d'une femme, comme la mienne est d'aller tous les jours à la +Bourse. Et encore, ma chère, nous devrons lui savoir gré de ne +pas nous donner pour belle-fille une négresse. Mais, notez bien +mes paroles, la première qui lui jette une amorce le fait mordre +à l'hameçon.</p> + +<p>—Eh bien! elle partira demain, cette petite intrigante, dit +mistress Sedley dans un beau mouvement d'énergie.</p> + +<p>—Autant elle qu'une autre, mistress Sedley; cette jeune +fille a la peau blanche, après tout. Peu m'importe quelle femme +épousera Joe; laissons-le suivre ses goûts.»</p> + +<p>Les deux interlocuteurs se turent; à la place de leur voix on +n'entendit plus qu'une musique nasale, fort agréable sans doute, +mais peu romantique, et, sans les cloches qui sonnaient les +heures et le gardien de nuit qui les annonçait, le plus profond +silence eût régné dans la maison de John Sedley de Russell-Square.</p> + +<p>Quand le matin fut arrivé, la bonne mistress Sedley ne songea +plus à exécuter ses projets contre miss Sharp; car, bien qu'il +n'y ait rien au monde de plus douloureux, de plus commun ni +de plus excusable que la jalousie maternelle, cependant elle ne +pouvait se persuader que cette petite gouvernante si humble, +si reconnaissante, si prévenante, osât jeter ses vues sur un personnage +aussi considérable que le receveur de Boggley-Wollah. +De plus, on avait déjà expédié la demande en prolongation de +séjour pour la jeune fille, et il eût été difficile de trouver un +prétexte pour la renvoyer si soudainement.</p> + +<p>Tout, jusqu'aux éléments, semblait conspirer en faveur de +l'aimable Rebecca, bien qu'ils parussent d'abord se déclarer +contre elle. Le soir marqué pour la partie du Vauxhall, George +Osborne étant venu dîner chez les Sedley, tandis que le père +et la mère se rendaient à leur invitation chez l'alderman Balls, +à Highbury-Burn, il survint un orage accompagné de tonnerre, +comme il en éclate tout exprès lorsqu'on doit aller au Vauxhall, +et la bande joyeuse fut obligée de rester à la maison. +M. Osborne n'eut pas le moins du monde l'air fâché de ce contre-temps. +Lui et Joseph Sedley burent en tête-à-tête, dans la salle +à manger, une honnête quantité de vin de Porto; et, le verre +à la main, Sedley raconta une foule de ses meilleures histoires +de l'Inde. Il était très-communicatif en compagnie d'autres +hommes. Miss Amélia Sedley fit ensuite les honneurs du salon, +et les quatre jeunes gens passèrent ensemble une soirée si +agréable, qu'ils se déclarèrent fort satisfaits du coup de +tonnerre qui les avait forcés de remettre leur visite au +Vauxhall.</p> + +<p>Osborne était le filleul de Sedley, et comptait à ce titre +dans la famille depuis à peu près vingt-trois ans. À six semaines, +il avait reçu de John Sedley une timbale d'argent; à six +mois, un hochet en corail avec sifflet et sonnettes d'or; et depuis +lors, à la Noël, il avait régulièrement touché ses étrennes +du père Sedley. Il se rappelait parfaitement qu'au retour de +l'école il avait été rossé plus d'une fois par Joseph Sedley lorsque +celui-ci était un gros luron et que George était encore un +enragé gamin de dix ans. Aussi, ses rapports avec elle étaient-ils +aussi familiers que pouvaient les rendre de vieilles relations +et un échange continuel de bons procédés.</p> + +<p>«Vous rappelez-vous, Sedley, votre fureur lorsque je coupai +les glands de vos bottes à la hongroise, et comment miss.... +je veux dire Amélia, m'épargna une rossée en se jetant à +genoux et en suppliant son frère Joe de ne point battre son +petit George?»</p> + +<p>Joe se rappelait parfaitement bien cette circonstance remarquable, +mais il déclara qu'il l'avait oubliée.</p> + +<p>«Eh bien! vous rappelez-vous d'être venu me voir dans un +cabriolet chez le docteur Swishtail avant de partir pour l'Inde, +et de m'avoir donné une demi-guinée et une tape sur la joue? +Je m'étais mis dans la tête que vous deviez avoir au moins +sept pieds de haut, et je fus tout étonné, à votre retour de l'Inde, +de ne pas vous trouver plus grand que moi.</p> + +<p>—Quel bon coeur que ce M. Sedley d'aller vous voir à la +pension et de vous donner de l'argent! dit Rebecca avec un +accent marqué d'approbation.</p> + +<p>—Surtout lorsque je lui avais coupé les glands de ses +bottes. On n'oublie jamais les présents reçus à la pension ni +ceux qui les font.</p> + +<p>—J'aime beaucoup les bottes hongroises,» dit Rebecca.</p> + +<p>Joe Sedley, qui admirait singulièrement ses jambes et portait +toujours cette prétentieuse chaussure, fut fort satisfait de cette +remarque, ce qui ne l'empêcha pas pendant qu'on la faisait de +cacher bien vite ses jambes sous sa chaise.</p> + +<p>«Miss Sharp, dit George Osborne, vous qui avez un si +beau talent d'artiste, vous devriez faire un tableau historique +de la scène des bottes. On verrait Sedley secouant d'une main +une de ses bottes outragées, et de l'autre s'en prenant au +jabot de ma chemise. Amélia serait à genoux auprès de lui +tendant ses petites mains, et on chercherait pour ce tableau +un titre allégorique, comme à tous les frontispices des abécédaires.</p> + +<p>—Je n'ai pas le temps de le faire ici, dit Rebecca; je le ferai +quand je serai partie.»</p> + +<p>Et en même temps elle baissa la voix et laissa échapper un +regard si triste et si douloureux, que chacun sentit combien +son sort était cruel et combien on aurait de chagrin à se séparer +d'elle.</p> + +<p>«Que je voudrais vous voir rester plus longtemps, ma chère +Rebecca! dit Amélia.</p> + +<p>—Pourquoi? répondit-elle avec un accent plus triste encore. +Puissé-je être la seule à ressentir toute la peine, tout le chagrin +de cette séparation!»</p> + +<p>Amélia commença à donner un libre cours à son infirmité +naturelle, à cette abondance de larmes qui, comme nous l'avons +dit, était le seul défaut de cette naïve créature.</p> + +<p>George Osborne regarda les deux jeunes femmes avec une +émotion mêlée de curiosité. Du fond de sa large poitrine, Joseph +Sedley laissa échapper quelque chose qui ressemblait à un soupir +et en même temps il jeta les yeux sur ses chères bottes à +la hongroise.</p> + +<p>«Faisons de la musique, miss Sedley.... Amélia,» dit +George, qui éprouvait à ce moment un entraînement extraordinaire +et presque irrésistible à prendre dans ses bras la +jeune fille et à la couvrir de baisers devant toute la compagnie; +et miss Sedley lui jetait aussi un coup d'oeil rapide.</p> + +<p>Il ne serait peut-être pas vrai de dire que ce fut alors seulement +qu'ils ressentirent de l'amour l'un pour l'autre, car ces +deux enfants avaient été élevés par leurs parents avec la +pensée d'un mariage à venir, et depuis plus de dix ans il y +avait entre les deux familles comme une espèce de convention +à ce sujet. On se dirigea vers le piano, placé, comme tous les +pianos, dans le salon de derrière, et, comme il faisait presque +sombre, miss Amélia donna tout naturellement la main à +M. Osborne, qui, beaucoup mieux qu'elle, pouvait distinguer la +route à travers les chaises et les canapés. Cet arrangement +laissa M. Joseph Sedley en tête-à-tête avec Rebecca à la +table de l'autre salon, où celle-ci achevait une bourse de soie +verte.</p> + +<p>«Il n'y a pas besoin de demander les secrets de la famille, +dit miss Sharp, ils viennent de nous dire les leurs.</p> + +<p>—Aussitôt qu'il aura sa compagnie, dit Joseph, je crois que ce +sera une affaire réglée. George Osborne est le meilleur garçon +de la terre.</p> + +<p>—Et votre soeur est la plus aimable créature qui soit +au monde, ajouta Rebecca; heureux celui qui l'aura pour +femme!»</p> + +<p>Et Rebecca poussa un grand soupir.</p> + +<p>Lorsque deux jeunes gens non mariés traitent dans le tête-à-tête +des sujets aussi délicats, c'est la preuve qu'une grande +confiance et une grande intimité règnent entre eux. Il est inutile +de faire un récit bien détaillé de la conversation qui s'engagea +entre M. Sedley et la jeune fille; car, d'après le spécimen +que nous venons d'en donner, elle n'avait rien de bien +saillant pour l'esprit et l'éloquence, deux choses assez rares +dans les sociétés intimes et même partout ailleurs, si ce +n'est dans certains romans qui ont la prétention d'en mettre +partout. Comme on faisait de la musique dans la chambre à côté, +Joseph et Rebecca furent conduits tout naturellement à parler +à voix basse; et cependant le couple qui se trouvait dans la +pièce voisine n'eût pas été dérangé par leur conversation, quelque +haute qu'elle pût être, tant il était occupé de ses propres +affaires.</p> + +<p>C'était peut-être la première fois de sa vie que M. Sedley +parlait sans la moindre hésitation, la moindre timidité, à une +personne de l'autre sexe. Miss Rebecca lui adressa un grand +nombre de questions sur l'Inde, ce qui lui donna l'occasion de +raconter plusieurs anecdotes intéressantes sur ce pays et sur +lui-même. Il dépeignit les bals du palais du gouverneur, les +moyens de se tenir au frais sous ce climat brûlant, les nattes, +les éventails et les autres ressources. C'étaient tantôt des sorties +railleuses contre tous ces Écossais que lord Minto, le gouverneur +général, avait pris sous sa protection, tantôt la description +d'une chasse au tigre, et comment le cornac de son +éléphant avait été arraché de son siége par un de ces animaux +furieux. Rebecca prenait plaisir aux bals du gouverneur, riait +des histoires des aides de camp écossais, en appelant M. Sedley +mauvaise langue, puis elle tremblait de crainte à l'histoire +de l'éléphant.</p> + +<p>«Par affection pour votre mère, mon cher Sedley, disait-elle, +par affection pour vos amis, promettez-moi de ne plus jamais +aller à ces terribles expéditions.</p> + +<p>—Peuh! peuh! miss Sharp, dit-il en redressant les pointes de +son col, c'est le danger seul qui rend ce délassement plus +agréable.»</p> + +<p>Il n'avait été qu'une fois à la chasse au tigre, le jour de l'accident +en question, et on l'avait ramené à moitié mort, non des +morsures du tigre, mais de l'effroi qu'il avait ressenti. À mesure +qu'il parlait, son courage grandissait; enfin il poussa l'audace +jusqu'à demander à Rebecca pour qui était cette bourse de +soie verte, et il se sentit tout surpris et tout charmé de la manière +gracieuse dont il s'y prenait.</p> + +<p>«C'est pour quelqu'un qui en a besoin,» dit Rebecca, lui décochant +son regard le plus séducteur.</p> + +<p>Sedley se préparait à lui adresser un discours plein d'éloquence:</p> + +<p>«Ô miss Sharp, comment....»</p> + +<p>Une romance exécutée dans l'autre pièce venait de finir, +ce qui lui permit de s'entendre parler si distinctement qu'il +s'arrêta, rougit et souffla dans son nez avec une grande agitation.</p> + +<p>«Avez-vous jamais rien entendu de pareil à l'éloquence de +votre frère? dit tout bas M. Osborne à Amélia. En vérité, votre +amie fait des miracles.</p> + +<p>—Plus elle en fera, mieux cela vaudra,» dit miss Amélia qui, +comme toutes les femmes ayant un écu au soleil, aimait à faire +des mariages et aurait été bien aise que Joseph emmenât une +femme avec lui dans l'Inde. Dans ce peu de jours de vie commune +avec Rebecca, elle avait senti croître son amitié pour elle +par la découverte d'une foule de vertus et d'aimables qualités dont +elle ne s'était jamais aperçue pendant qu'elles étaient ensemble +à Chiswick. Car l'affection des jeunes femmes pousse comme +les arbres du pas des fées, et atteint jusqu'au ciel en une nuit. +Il ne faut pas leur en vouloir si, après leur mariage, ce besoin +d'aimer se dissipe. C'est ce que l'école sentimentale, qui aime +à se repaître de grands mots, appelle un transport de l'âme +vers l'idéal, et cela signifie simplement que les femmes ne sont +satisfaites que lorsqu'elles ont des maris et des enfants sur +lesquels elles peuvent concentrer leur affection, qui se dépense +pour eux en menue monnaie.</p> + +<p>Après avoir épuisé son petit répertoire de musique et être +demeurée assez longtemps dans le salon de derrière, il parut +convenable à miss Amélia de demander à son amie de chanter.</p> + +<p>«Vous ne m'auriez pas écoutée, dit-elle à M. Osborne, bien +qu'elle n'en pensât pas un mot, si vous aviez entendu mon amie +la première.</p> + +<p>—Je déclare cependant à miss Sharp, répliqua M. Osborne, +que, pour moi, soit à tort soit à raison, miss Amélia Sedley est +la première chanteuse du monde.</p> + +<p>—Vous allez l'entendre,» dit Amélia.</p> + +<p>Joseph Sedley se trouvait désormais assez apprivoisé; aussi +il s'empressa de porter les bougies au piano. Osborne donna à +entendre qu'il aimerait autant rester dans l'obscurité mais +miss Sedley, en riant, refusa de lui faire plus longue compagnie, +et tous deux, en conséquence, suivirent M. Joseph. Rebecca +chanta beaucoup mieux que son amie, tout en laissant +M. Osborne libre de garder son opinion; elle se surpassa elle-même, +au grand étonnement d'Amélia, qui ne l'avait jamais +entendue si bien exécuter. Elle chanta une romance française +que Joseph ne comprit pas le moins du monde, que George +déclara ne pas comprendre davantage, et de plus quelques-unes +de ces ballades à la mode il y a quarante ans et dont les <i>Loups +de mer anglais</i>, <i>Notre Roi</i>, la <i>Pauvre Suzanne</i>, <i>Marie aux yeux +bleus</i> font en général le sujet. Elles ne sont pas très-brillantes, +il est vrai, au point de vue musical, mais contiennent un appel +à ces sentiments bons, naturels et simples, que le peuple comprend +bien mieux que ce mélange de <i>lagrime, sospiri e félicità</i> +de l'éternelle musique de Donizzetti dont nous jouissons aujourd'hui.</p> + +<p>Une conversation du genre sentimental, en rapport avec le +sujet, prenait place entre chaque romance. Sambo, après avoir +servi le thé, le cordon bleu, et jusqu'à mistress Blenkinsop, la +femme de charge, vinrent écouter sur le palier.</p> + +<p>Parmi ces romances, il s'en trouvait une, la dernière du concert, +dont voici à peu près le sens:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2"> Sur la bruyère</p> +<p class="i4"> Solitaire</p> +<p class="i6"> Le vent courait en gémissant;</p> +<p class="i2"> Dans la chaumière</p> +<p class="i4"> Chaude et claire,</p> +<p class="i6"> L'âtre flambait retentissant.</p> +<p>Un orphelin passa le long de la chaumière,</p> +<p>Et sentit du foyer le souffle bienfaisant:</p> +<p>La bise de la nuit lui parut plus glacée,</p> +<p>Et plus froide la neige à ses pieds amassée!...</p> +<p class="i2"> Il s'éloignait, le pauvre enfant,</p> +<p class="i4"> Engourdi, défaillant....</p> +<p class="i2"> De douces voix le saluèrent</p> +<p class="i2"> Et tendrement le rappelèrent</p> +<p class="i4"> Vers l'âtre hospitalier</p> +<p class="i4"> Que la flamme colore.</p> +<p class="i4"> Le jeune bachelier</p> +<p class="i4"> Repartit à l'aurore,</p> +<p class="i4"> Et l'âtre hospitalier</p> +<p class="i2"> Quand il partit flambait encore.</p> +<p class="i4"> Plus tristement chemine</p> +<p class="i4"> Le pauvre voyageur....</p> +<p>Las! écoutez le vent sur la colline!</p> +<p class="i4"> Du pauvre voyageur,</p> +<p class="i4"> Qui tristement chemine.</p> +<p class="i4"> Prenez pitié, Seigneur!...</p> + </div> </div> + +<p>Ces vers revenaient sur le sentiment précédemment exprimé +par ces mots: <i>Quand je serai partie</i>. À la fin de cette romance, +la voix de miss Sharp ne laissait plus échapper que des notes +sourdes et mélancoliques. Chacun comprit l'allusion à son départ +et au triste isolement de l'orpheline. Joseph Sedley, qui +était fou de musique et avait le coeur sensible, ressentit le plus +vif ravissement tant que dura la romance, et la plus profonde +émotion lorsqu'elle fut finie. S'il avait eu du courage, si miss +Sedley et George Osborne fussent restés, suivant la proposition +de celui-ci, dans l'autre pièce, le célibat de Joseph Sedley touchait +à sa fin, et il n'y aurait pas eu besoin d'écrire cette histoire. +Mais, après avoir chanté, Rebecca quitta le piano et, +donnant la main à Amélia, passa dans l'autre pièce, où régnait +une demi-obscurité. Au même instant apparut maître Sambo, +portant un plateau couvert de sandwichs, de fruits confits, de +verres et de carafes de cristal, ce qui attira sans partage +l'attention de Joseph Sedley. Quand les parents rentrèrent de leur +dîner, ils trouvèrent les jeunes gens si occupés de leur +conversation, qu'ils n'avaient pas même entendu l'arrivée de la voiture +et M. Joseph était en train de dire:</p> + +<p>«Ma chère miss Sharp, une petite cuillerée de gelée, pour +vous remettre après votre admirable, votre délicieuse exécution.</p> + +<p>—Bravo! Joe,» fit M. Sedley.</p> + +<p>En entendant cette voix railleuse qui ne lui était que trop +connue, Joe, saisi d'effroi, retomba dans son silence accoutumé +et s'esquiva au plus vite. Il ne resta point éveillé toute la nuit +à réfléchir s'il était aimé ou non de miss Sharp: la passion de +l'amour ne troubla jamais ni l'appétit ni le sommeil de M. Joseph +Sedley; mais il médita quelque temps en lui-même qu'il serait +bien délicieux d'entendre des chants si doux lorsqu'il serait +privé du grand théâtre, que cette jeune fille était pleine de +distinction, qu'elle parlerait français mieux que la femme du +gouverneur général et qu'elle produirait une grande sensation dans +les bals de Calcutta.</p> + +<p>«Il est évident que la pauvre colombe a de l'amour pour moi, +pensa-t-il. Pour la richesse, elle en a autant que toutes les filles +qui partent pour l'Inde. Je pourrais chercher plus loin et trouver plus mal, en vérité!»</p> + +<p>Le sommeil le surprit au milieu de ses méditations.</p> + +<p>Nous ne chercherons pas à découvrir si miss Sharp, de son +côté, passa toute sa nuit à se demander ce qui allait advenir +de tout ceci. Le lendemain matin, M. Joseph se présenta avant +le déjeuner, aussi inévitable que la destinée. Jamais il n'avait +fait autant d'honneur à Russell-Square. George Osborne s'y trouvait +aussi depuis quelque temps, occupé, disait-il, à aider Amélia, +qui écrivait à ses douze meilleures amies de Chiswick-Mall, +et Rebecca continuait son travail de la veille, tandis que le +buggy de Joe s'éloignait après que la porte eut retenti sous un +bruyant coup de marteau.</p> + +<p>Le receveur de Boggley-Wollah monta tout haletant les escaliers +qui conduisaient au salon. Des regards d'intelligence furent +échangés entre Osborne et miss Sedley qui, avec un sourire +malicieux, regardèrent Rebecca toute rougissante, et dont +les longues boucles cachaient à moitié la figure. Son coeur +battait bien fort lorsque Joseph se montra sur la porte, Joseph +tout essoufflé avec des bottes brillantes et dans tout leur premier +vernis, Joseph dans un habit qu'il mettait pour la première +fois, tout rouge de chaleur et de bonne santé derrière l'épais +rempart de ses cravates. C'était un moment critique pour tout +le monde, et Amélia était encore dans de plus grandes transes +que les parties intéressées elles-mêmes.</p> + +<p>Sambo, qui avait annoncé M. Joseph, venait en riant à la +suite du receveur; il portait deux beaux bouquets de fleurs que +le séducteur avait eu la galanterie d'acheter le matin même au +marché de Covent-Garden. Ils n'étaient pas, à beaucoup près, +aussi fournis que ces espèces de bottes de foin que nos dames +portent dans les soirées.</p> + +<p>Les jeunes filles reçurent avec grand plaisir ce présent, +que Joseph accompagna, pour chacune d'elles, d'un majestueux +et gauche salut.</p> + +<p>«Bravo! Joe, s'écria Osborne.</p> + +<p>—Merci, mon cher Joseph,» dit Amélia, toute prête à embrasser +son frère, pour peu qu'il s'y fût prêté.</p> + +<p>Pour un baiser d'une aussi douce créature qu'Amélia, j'achèterais +bien sans marchander toutes les serres de M. Lee.</p> + +<p>«Oh! les belles, les admirables fleurs!» s'écria miss Sharp; +puis elle osait à peine les sentir, les pressait sur son sein, les +contemplait dans l'extase de l'admiration. Peut-être regardait-elle +le bouquet de si près pour s'assurer s'il n'y avait pas quelque +billet doux caché entre les fleurs.</p> + +<p>Mais il n'y avait point de lettre.</p> + +<p>«Dites-donc, Sedley, parle-t-on le langage des fleurs à +Boggley-Wollah? +demanda Osborne en riant.</p> + +<p>—Laissez-nous avec vos fadaises, répliqua le sentimental +jeune homme. Je les ai achetées chez Nathan. Je suis bien aise +que vous les trouviez de votre goût. J'ai acheté en même temps +un ananas que j'ai donné à Sambo pour qu'il le prépare en +salade; c'est très-rafraîchissant et très-agréable par ce temps +chaud.»</p> + +<p>Rebecca dit alors qu'elle n'avait jamais goûté d'ananas, et +que depuis longtemps elle désirait savoir ce que c'était.</p> + +<p>La conversation en était là, lorsque Osborne quitta la chambre, +je ne sais sous quel prétexte, et Amélia sortit aussi, peut-être +pour ordonner qu'on mît l'ananas en tranches; toujours +est-il que Joseph resta seul avec Rebecca, qui avait repris sa +bourse de soie verte, et dont les aiguilles se mouvaient avec +rapidité sous ses doigts blancs et effilés.</p> + +<p>«Quelle magnifique, quelle <i>mâââgnifique</i> romance vous +nous avez chantée cette nuit, miss Sharp! lui dit le receveur; +peu s'en est fallu que je n'éclatasse en sanglots; d'honneur! +peu s'en est fallu.</p> + +<p>—Parce que vous avez bon coeur, monsieur Joseph: il en +est de même chez tous les Sedley.</p> + +<p>—Elle m'a tenu éveillé toute la nuit, et j'essayais de la fredonner +ce matin dans mon lit. Oui, d'honneur, j'essayais. Gollop, +mon docteur, est venu à onze heures, car je suis un pauvre +malade, vous savez; et Gollop vient me voir tous les jours. +Eh bien! il m'a trouvé chantant comme un enragé.</p> + +<p>—En vérité, vous me faites rire; je voudrais bien vous entendre +chanter.</p> + +<p>—Moi! non pas moi, mais vous, miss Sharp, ma chère miss +Sharp, chantez-la encore.</p> + +<p>—Non, pas maintenant, monsieur Sedley, dit Rebecca avec +un soupir; je ne suis guère en humeur de chanter, et, de plus, +il faut que je termine cette bourse. Voulez-vous m'aider, monsieur +Sedley?»</p> + +<p>Et, avant d'avoir eu le temps d'y réfléchir, M. Joseph Sedley, +de la compagnie de Indes-Orientales, se trouvait en tête-à-tête +avec une jeune femme à laquelle il adressait ses regards +les plus brûlants, les bras tendus vers elle, dans l'attitude la +plus suppliante, les mains engagées dans l'écheveau de soie +verte qu'elle était occupée à dévider.</p> + + <hr /> + +<p>C'est dans cette position romantique qu'Osborne et Amélia +trouvèrent ce couple intéressant, quand ils revinrent annoncer +que la salade était prête.</p> + +<p>L'écheveau était enroulé autour de la carte, mais Joseph Sedley +n'avait encore parlé de rien.</p> + +<p>«Ce sera assurément pour ce soir, ma chère,» dit Amélia en +serrant la main de Rebecca.</p> + +<p>De son côté, Joseph Sedley, comme par une entente secrète, +se dit à lui-même: «J'aborderai la question de front, ce soir, +au Vauxhall.»</p> + + + + +<h2><a id="V"></a>CHAPITRE V.</h2> + +<h2>L'ami Dobbin.</h2> + + +<p>La bataille entre Cuff et Dobbin, et l'issue inattendue de cette +lutte resteront longtemps dans la mémoire de tous ceux qui ont +été élevés dans la célèbre institution du docteur Swishtail. +Dobbin, connu sous les noms de Dobbin <i>le Cancre</i>, Dobbin <i>la +Chiffe</i>, et autres termes de mépris à l'usage des écoliers, +passait +pour être le plus engourdi, le plus épais, le plus lourd de +tous les pensionnaires du docteur Swishtail. Il avait pour père un +épicier de la Cité, et le bruit courait qu'il était reçu dans la +maison du docteur Swishtail d'après un système de libre échange, +c'est-à-dire que le montant de sa pension était payé par son +père en nature, et non en argent. Avec son pantalon et sa jaquette +de velours à côtes, dont ses membres gros et gras faisaient +craquer les coutures, il passait à l'intérieur de l'école +pour représenter de son chef tant de livres de thé, de sucre, de +chandelle, de savon, de raisins secs, dont la plus grande consommation +n'était pas pour les poudings de l'établissement. Ce +fut un jour néfaste pour le petit Dobbin que celui où l'un des +plus jeunes de l'école, ayant parcouru la ville pour aller faire +la chasse aux saucissons et aux nougats, reconnut à la porte +de l'instituteur le haquet de la maison Dobbin et Rudge, épiciers +et marchands d'huile, Thames Street, à Londres, pendant +que l'on déchargeait un convoi de marchandises dont cette maison +faisait commerce.</p> + +<p>A partir de ce moment, il n'y eut plus de repos pour le jeune +Dobbin. Les plaisanteries tombèrent sur lui sans pitié.</p> + +<p>«Eh bien! Dobbin, disait un de ces drôles, bonnes nouvelles +dans le journal, le sucre est en hausse, mon garçon.»</p> + +<p>Un autre lui posait le problème suivant: «Si une livre de +chandelle vaut quatorze sous et demi, combien vaudra Dobbin?»</p> + +<p>Puis c'étaient des éclats de rire au milieu de cette troupe de +garnements, qui jugeaient dans leur sagesse que la vente en +détail est un commerce honteux et déshonorant, bon tout au +plus à exciter le mépris et le dédain des grands seigneurs de +leur trempe.</p> + +<p>«Votre père, Osborne, n'est rien de plus qu'un marchand, +dit Dobbin en particulier au jeune drôle qui avait soulevé la +tempête contre lui.</p> + +<p>—Mon père, répondit l'autre avec hauteur, est gentilhomme +et sait garder son rang.</p> + +<p>William Dobbin se retira dans un coin de la cour, où il passa +le reste de la récréation en proie à la plus vive tristesse, au +chagrin le plus cuisant. Qui parmi nous ne se rappelle ces +heures pénibles et amères, ces douleurs de notre enfance? Qui +mieux qu'un enfant ressent l'injustice? Qui tremble plus devant +la raillerie? Qui a un sentiment aussi pénétrant du mal +qu'on lui fait, une gratitude aussi expansive pour un acte de +bonté? Et vous ne craignez pas de flétrir, de torturer ces +jeunes âmes! et pourquoi, mon Dieu? pour une malheureuse +erreur d'arithmétique, pour l'amour de ce damné latin.</p> + +<p>William, par suite de son incapacité à apprendre les éléments +de ladite langue tels qu'ils sont présentés dans le merveilleux +ouvrage intitulé <i>Grammaire latine d'Eton</i>, se vit +relégué parmi les commençants du docteur Swishtail. Il était +toujours surpassé par de petits enfants à la face joufflue et rose, +portant des brassières et des tabliers, au milieu desquels il +s'élevait comme un géant. Son regard errant et stupéfait, son +abécédaire écorné et son pantalon à côtes qui lui serrait la +jambe, le désignaient aux sarcasmes des autres écoliers; petits +et grands, tous étaient après lui. Ils s'amusaient à coudre +ses culottes pour les faire encore plus étroites qu'elles n'étaient. +Ils coupaient les sangles de son lit. Ils renversaient les tables et les +bancs de manière à lui faire rompre les jambes, ce qui ne manquait +jamais. Ils lui envoyaient des paquets renfermant du savon +et des chandelles de chez son père. Le moindre petit drôle +avait une farce et une plaisanterie à l'adresse de Dobbin. Il +supportait tout avec une résignation muette et digne de pitié.</p> + +<p>Cuff, au contraire, était le meneur de la maison Swishtail et +y donnait le ton. Il y introduisait du vin en fraude, rossait les +externes et faisait venir son cheval à la porte de la pension +pour s'en retourner chez lui le samedi. Il avait apporté dans +sa chambre ses bottes à hautes tiges, avec lesquelles il allait à +la chasse les jours de congé. Il avait une montre d'or à répétition +et il prenait du tabac comme le docteur. C'était un des +habitués de l'Opéra, et il connaissait le fort et le faible de +chaque acteur: il préférait Kean à Kemble. Il pouvait vous +mettre sur leurs pieds quarante vers latins à l'heure, et n'était +pas étranger à la poésie française. Que ne savait-il pas? Que +ne pouvait-il faire? Le docteur lui-même, disait-on, tremblait +devant sa supériorité.</p> + +<p>Cuff était donc le souverain reconnu par ses camarades; il +les gouvernait et les écrasait de son importance, sans que l'on +songeât le moins du monde à contester ses droits. L'un cirait +ses souliers, l'autre faisait griller son pain, d'autres étaient +chargés de ses commissions ou lui apportaient la balle au jeu +de paume, dans les grandes chaleurs de l'été. Dobbin était celui +qu'il méprisait le plus. Bien que toujours prêt à le bousculer +et à rire de lui, il daignait rarement lui adresser la parole.</p> + +<p>Un jour il y eut maille à partir entre ces deux jeunes gens. +Dobbin se trouvait seul dans la classe à griffonner un message +pour la maison paternelle; Cuff survient et lui enjoint de lui +faire une commission dont l'objet était probablement quelque +tarte aux cerises.</p> + +<p>«Je ne puis, dit Dobbin, il faut que je finisse ma lettre.</p> + +<p>—<i>Vous ne pouvez pas</i>, dit maître Cuff, faisant mine de +vouloir s'emparer de la pièce d'écriture, dont beaucoup de +mots étaient grattés, beaucoup d'autres mal écrits, et qui avait +cependant coûté à Dobbin je ne sais combien de réflexions, de +travail et de larmes; car le pauvre garçon écrivait à sa mère, +qui était folle de lui, bien qu'elle fût la femme d'un épicier et +qu'elle habitât une arrière-boutique de Thames Street. «Vous +ne pouvez pas, dit M. Cuff; je voudrais bien savoir pourquoi, +je vous prie? vous n'avez qu'à écrire demain à la maman +Figs.</p> + +<p>—Ne pouvez-vous l'appeler par son nom? dit Dobbin sortant +de son banc dans la plus grande agitation.</p> + +<p>—Eh bien! allez-vous partir? s'écria le tyran de l'école.</p> + +<p>—Laissez cette lettre, répliqua Dobbin; les <i>gensse</i> bien +élevés ne lisent pas les lettres.</p> + +<p>—Comment! pas encore parti? dit l'autre.</p> + +<p>—Non, je ne partirai pas; et prenez garde de me toucher, +ou je vous assomme,» vociféra Dobbin en s'élançant sur un +encrier de plomb, et avec un regard si méchant que Cuff s'arrêta +tout court, tira ses bouts de manches, mit ses mains dans +ses poches et sortit en ricanant. Depuis lors il n'eut plus aucun +rapport direct avec le fils de l'épicier; nous devons toutefois +lui rendre cette justice, qu'il traitait M. Dobbin avec le plus +souverain mépris quand celui-ci avait le dos tourné.</p> + +<p>Quelque temps après cet événement, il arriva que M. Cuff +se trouva, par une chaude après-dînée, non loin de William +Dobbin, qui, étendu sous un arbre de la cour, s'absorbait sur +son exemplaire favori des <i>Mille et une Nuits</i>. À l'écart des +autres pensionnaires qui se livraient à divers jeux, il se trouvait +presque heureux dans son isolement. Si on laissait les enfants +abandonnés à eux-mêmes, si les maîtres cessaient de les +tracasser, si les parents ne prétendaient pas diriger leurs +pensées et dominer leurs goûts, ces goûts ou pensées qui sont +un mystère pour tout le monde; car, vous et moi, que savons-nous +l'un de l'autre de nos enfants, de nos pères, de nos voisins?—et +à coup sûr les pensées de ces pauvres enfants sont bien +plus pures, bien plus sacrées que celles de ces êtres abrutis et +corrompus auxquels est remis le soin du les diriger,—je le répète, +si les parents et les maîtres laissaient un peu plus leurs +enfants à eux-mêmes, le nombre des mauvais sujets ne s'accroîtrait +pas autant, et ils en seraient quittes, pour le présent, +à faire de moins grandes provisions de science.</p> + +<p>William Dobbin, au moment où nous le prenons, avait oublié +l'univers pour un autre monde où il avait accompagné +Simbad le marin dans la vallée de diamants, ou le prince +Whatdyecallem et la fée Péribano, dans cette délicieuse caverne +où le prince la rencontra et où nous n'étions pas fâchés +d'aller faire nous-mêmes un petit tour. Des cris perçants comme +ceux d'un enfant qui pleure le tirèrent de son agréable rêverie, +et levant les yeux il aperçut devant lui Cuff qui travaillait +les côtes d'un de ses jeunes camarades.</p> + +<p>C'était justement le petit drôle qui avait dénoncé le commerce +de l'épicier. Mais Dobbin, s'il avait du ressentiment, ne +le gardait pas contre les plus petits et les plus jeunes.</p> + +<p>«Pourquoi, petit gueux, vous êtes-vous avisé de casser +cette bouteille?» disait Cuff à sa victime en brandissant au-dessus +de sa tête une férule redoutable.</p> + +<p>Le jeune écolier avait reçu l'ordre d'escalader le mur de la +cour à un certain endroit où l'on avait eu soin d'enlever les +tessons de bouteilles qui en garnissaient la crête et de pratiquer +des trous dans la brique; puis il devait courir à un quart +de mille de là, y acheter une pinte de rhum à crédit, braver +tous les espions du docteur, et enfin redescendre dans la cour. +C'était en accomplissant cette dernière partie de ses instructions +que le pied lui avait manqué, que la bouteille s'était +brisée, que la liqueur s'était répandue, que son pantalon avait +été taché; et il comparaissait devant son patron avec l'effroi +d'un coupable, quoique au fond il fût bien innocent.</p> + +<p>«Comment vous êtes-vous avisé de <i>la</i> briser, disait Cuff, +petit fripon, petit voleur? Vous avez bu la liqueur et vous dites +que vous avez brisé la bouteille. Tendez la main, monsieur le +drôle.»</p> + +<p>La férule s'abaissa avec force sur la main du pauvre enfant; +un gémissement se fit entendre. Dobbin leva les yeux. Simbad +le marin, la vallée de diamants, tout cela maintenant était +bien loin dans les nuages. Pour l'honnête William, il voyait ce +qu'il avait tous les jours sous les yeux, un gros garçon qui en +battait un petit sans le moindre motif.</p> + +<p>«À l'autre main, maître gourmand,» disait Cuff à son petit +camarade, dont la figure portait les contractions de la douleur. +Dobbin, sous ses étroits vêtements, sentit un frémissement et +une crispation courir par tous ses membres.</p> + +<p>«Voilà pour vous, petit mauvais sujet!» criait M. Cuff. Et +l'instrument de supplice retombait, sur la main de l'enfant.</p> + +<p>Que cela ne vous révolte pas, mesdames, c'est la sort de +tout enfant qui a été en pension. Vos enfants feront de même +et subiront un pareil traitement, selon toute probabilité.</p> + +<p>Quand la férule s'abaissa de nouveau, Dobbin se trouva debout.</p> + +<p>Je ne saurais trop dire pourquoi; car la torture dans une +école publique est aussi bien de mise que le knout en Russie, +et jusqu'à un certain point on n'aurait pas bon air de vouloir +s'insurger contre elle. Peut-être l'âme bonasse de Dobbin était-elle +révoltée contre cet acte de tyrannie; ou peut-être, en +proie à un furieux désir de vengeance, voulait-il se mesurer +contre ce despotique et orgueilleux bourreau, qui se donnait +des airs de conquérant. Il en avait toute la hauteur, toute l'arrogance, +tous les priviléges. Devant lui les drapeaux s'agitaient, +les tambours battaient aux champs, et on lui portait les armes. +Quel que fût le motif de la détermination de Dobbin, il ne fit +qu'un bond, et d'une voix ferme:</p> + +<p>«Arrêtez, Cuff, et ne tourmentez plus cet entant, ou bien +je vais....</p> + +<p>—Ou bien vous allez quoi faire? demanda Cuff tout surpris +de cette interruption; allons, tendez votre main, petite bête, +reprit-il aussitôt.</p> + +<p>—Ou bien, je vais vous donner la roulée la plus soignée +que vous ayez reçue de votre vie,» dit Dobbin en réponse à la +première partie des paroles de Cuff.</p> + +<p>Le petit Osborne, tout pleurant et tout sanglotant, jeta un +coup d'oeil d'étonnement et d'incrédulité sur le champion qui +venait de surgir soudainement pour sa défense; l'étonnement +de Cuff n'était pas moins grand.</p> + +<p>Imaginez-vous notre monarque George III apprenant la +révolte des colonies de l'Amérique du Nord; imaginez-vous +le géant Goliath ayant devant lui le petit David qui vient le +provoquer, et vous aurez une idée des sentiments de M. Reginald +Cuff en recevant la proposition de ce cartel.</p> + +<p>«Après la classe,» répondit-il, mettant un temps d'arrêt et +avec un regard qui voulait dire: «Faites votre testament d'ici +là, et recommandez à vos amis vos dernières volontés.</p> + +<p>—À votre aise, dit Dobbin; vous me servirez de second, +Osborne.</p> + +<p>Soit, si vous le désirez,» dit le petit Osborne; et comme +son père avait voiture, c'était tout au plus s'il ne rougissait +pas d'un pareil champion.</p> + +<p>Bien mieux, quand l'heure du combat fut venue, il avait +presque honte de lui dire: «Allons, Figs, à l'oeuvre.» Pendant +les deux ou trois premières passes de ce fameux combat, pas +une voix dans la galerie ne fit entendre un cri d'encouragement. +Le brillant Cuff s'était avancé, un sourire de dédain sur +les lèvres, aussi allègre, aussi gai que s'il fût allé au bal; il +adressa si bien ses coups à son adversaire, qu'il l'envoya par +trois fois mesurer le sol. À chacune de ces chutes, c'étaient +des acclamations, c'était au plus pressé à fléchir le genou devant +le triomphateur.</p> + +<p>«Que de coups je vais recevoir quand ce sera fini! pensa +le jeune Osborne en relevant son homme. Vous feriez bien +mieux de céder, dit-il à Dobbin; ce n'est qu'un mauvais quart +d'heure à passer, et vous savez que j'en ai l'habitude.»</p> + +<p>Mais Figs, dont tous les membres éprouvaient un tremblement +nerveux, dont les narines soufflaient la rage, rejeta de +côté son jeune second et revint une quatrième fois à la charge.</p> + +<p>Ne sachant comment parer les coups dirigés contre lui, et +Cuff ayant commencé l'attaque les trois fois précédentes sans +laisser à son ennemi le temps de riposter, Figs résolut de +prendre les devants à son tour par une charge à fond de train. +En conséquence, comme il était gaucher, il porta son bras +gauche au fort de l'action, et à deux reprises l'étendit de toute +sa force; la première fois, il atteignit l'oeil gauche de M. Cuff, +et la seconde, son admirable nez à la romaine.</p> + +<p>Cuff roula par terre, au grand étonnement des spectateurs.</p> + +<p>«Bien touché, par Jupin, dit le petit Osborne avec un air +de connaisseur, en battant des mains derrière son champion. +Ferme du bras gauche, Figs, mon garçon.»</p> + +<p>Pendant tout le reste du combat, le bras gauche de Figs fit +un terrible ravage. Chaque fois Cuff allait rouler par terre. Au +sixième tour, les voix se partageaient à peu près pour crier: +«Courage, Figs! courage, Cuff!» Au douzième tour, ce dernier +était hors de combat, et, à ce qu'on m'a dit, avait perdu +toute présence d'esprit, toute vigueur pour l'attaque ou la défense. +Figs, au contraire, était aussi impassible qu'un quaker. +Sa figure pâle, ses yeux animés, une large balafre sous la lèvre +qui laissait échapper beaucoup de sang, donnaient à ce jeune +héros un air belliqueux et farouche qui peut-être frappait de +terreur plus d'un spectateur. Son intrépide adversaire ne s'en +disposait pas moins à en venir aux mains pour la treizième +fois.</p> + +<p>Si j'avais la plume de Napier ou de Bell, je voudrais m'arrêter +à décrire au long ce combat. C'était la dernière charge +de la vieille garde, ou plutôt elle devait ainsi s'exécuter un +jour, car Waterloo n'avait pas encore eu lieu. C'était la colonne +de Ney abordant la colonne de la Haie-Sainte, avec l'éclat de +dix mille baïonnettes et couronnée de vingt aigles. C'étaient les +acclamations de l'Anglais, lorsque descendant de la colline il +s'élançait pour étreindre l'ennemi dans une ceinture d'acier. En +d'autres termes, Cuff faisait un suprême effort, mais il revenait +tout chancelant, tout étourdi. La main gauche du marchand +de figues alla s'abattre comme d'habitude sur le nez +de son adversaire et l'étendit pour la dernière fois sur le +carreau.</p> + +<p>«Je pense qu'en voilà assez pour lui,» dit Figs, pendant +que son adversaire chancelant s'affaissait sur le gazon, comme +une bille bloquée dans une blouse de billard. Le fait est que, +lorsqu'on le rappela de nouveau, M. Reginald Cuff n'était plus +en état, ou ne se sentait plus le moindre goût pour continuer +la lutte.</p> + +<p>Toute la bande d'écoliers poussa un tel hourra en l'honneur +de Figs, qu'on en aurait pu conclure que, pendant tout le combat, +il avait été leur champion préféré. Ce fut au point que le +docteur Swishtail sortit de la salle d'étude pour savoir la cause +de ce rugissement; et il se disposait à châtier Figs assez rudement, +lorsque Cuff, qui était revenu à lui et lavait ses blessures, +se présenta et dit:</p> + +<p>«C'est ma faute, monsieur, et non celle de Figs.... de Dobbin. +Je maltraitais un de mes petits camarades, et j'ai ce que +je mérite.»</p> + +<p>Ce discours magnanime évita non-seulement une correction +à son vainqueur, mais lui rendit en ascendant sur ses camarades +tout ce que sa défaite venait de lui ôter.</p> + +<p>Le jeune Osborne, au sujet de cette affaire, écrivit ce qui +suit à ses parents:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Richmond, mars, 18...</p> +<p>«Chère maman,</p> + </div> </div> + +<p>«J'espère que vous allez bien; je vous serai fort obligé de +m'envoyer un gâteau et cinq schellings. Il y a eu ici bataille +entre Cuff et Dobbin. Cuff, vous le savez, était le roi de la +pension. Il y a eu treize passes et Dobbin l'a peloté; aussi Cuff +n'est plus maintenant que le roi en second. Cuff me battait +parce que j'avais cassé une bouteille de <i>lait</i>, et Figs n'a pas +voulu le laisser faire. Nous l'appelons Figs parce que son père +est épicier, Figs et Rudge, Thames Street, dans la Cité. Je +pense que, comme il s'est battu pour moi, vous ferez bien d'acheter +désormais votre thé et votre sucre chez son père. Cuff +va ordinairement chez lui tous les samedis, mais il ne le pourra +pas cette fois-ci, parce qu'il a les deux yeux au beurre noir. Il a +un poney blanc qui va le chercher à la pension; je serais bien +aise si papa me permettait d'avoir un poney, et je suis,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Votre fils obéissant,</p> +<p>«<span class="sc">George Sedley Osborne</span>.</p> + </div> </div> + +<p>«<i>P.S.</i> Embrassez bien pour moi la petite Emmy. Je lui découpe +en ce moment une voiture de carton.»</p> + +<p>Par suite de sa victoire, Dobbin grandit prodigieusement dans +l'estime de tous ses camarades, et le nom de Figs, qui avait été +un objet de risée, devint un sobriquet aussi populaire et aussi +respectable que tout autre ayant cours dans l'école, «Après +tout, ce n'est pas sa faute si son père est épicier,» disait +George Osborne, qui, bien qu'un peu rageur, ne manquait +pas d'une certaine faveur parmi les jeunes écoliers du docteur +Swishtail, et dont les opinions étaient toujours accueillies avec +de grands égards.</p> + +<p>On regarda à l'avenir comme inconvenant de railler Dobbin +sur ce hasard de naissance. <i>Mon vieux Figs</i> devint un nom +d'amitié et de tendresse, et les maîtres d'étude eux-mêmes lui +témoignèrent de la considération.</p> + +<p>Ce changement de position développa singulièrement l'esprit +de Dobbin. Il fit des progrès merveilleux dans ses études +classiques. L'illustre Cuff lui même, dont les condescendances +faisaient rougir et surprenaient Dobbin, Cuff l'aidait pour les +vers latins, le <i>voiturait</i> les jours de sortie, l'emmenait triomphalement +de la classe des commençants pour le conduire dans +celle du moyen collége, et là même il était fort bien traité. On +reconnut que, bien qu'il fût un peu lourd dans les études littéraires, +il mordait d'une manière assez distinguée aux mathématiques. +À la satisfaction générale, il fut classé le troisième +en algèbre, et obtint pour prix un livre français à l'examen +public du milieu de l'été. J'aurais voulu que vous vissiez la +figure de la mère quand le docteur remit à son fils <i>Télémaque</i>, +en présence de tous ses camarades, de tous les parents, de toute +l'assistance, avec l'inscription latine: <i>Guielmo Dobbino</i>. Tous +les enfants battirent des mains en signe d'approbation et de +sympathie. Il rougit, trébucha, chancela, s'embarrassa les pieds +l'un dans l'autre plus de vingt fois avant de regagner sa place. Le +vieux Dobbin, son père, qui dès lors et pour la première fois +l'eut en estime, lui donna publiquement deux guinées, et +après les vacances il revint à la pension avec un habit à +queue.</p> + +<p>Dobbin était un garçon trop modeste pour supposer qu'il +devait cet heureux changement à la générosité et à l'énergie +de sa conduite. Il aima mieux, par un défaut de jugement, attribuer +sa bonne fortune à la seule intervention et à la seule +bienveillance du petit George Osborne, auquel il voua, en +conséquence, une de ces amitiés et de ces affections telles que +les enfants sont seuls capables d'en ressentir; une de ces affections +telles que, dans les charmants contes de fées, nous +voyons le valeureux Orson en éprouver pour la jeune et belle +Valentine, sa maîtresse bien-aimée. C'est ainsi que Dobbin se +mettait aux pieds du petit Osborne et le chérissait de toute son +âme. Avant de faire ainsi connaissance, il admirait en secret +Osborne, et maintenant il était son valet, son petit chien, +son Vendredi. Il croyait qu'Osborne réussissait toutes les perfections, +qu'il était le plus beau, le plus brave, le plus actif, le +plus adroit, le plus généreux de tous les garçons nés et à naître. +Il partageait son argent avec lui. C'étaient, à n'en plus finir des +cadeaux de couteaux, de porte-crayons, de cachets en or, de +café, de petites fauvettes, de livres d'histoire et de grandes +images de chevaliers et de voleurs sur lesquelles on pouvait lire +les inscriptions suivantes: «À George Sedley Osborne, esquire, +son ami dévoué, William Dobbin;» et George recevait ses +dédicaces avec toute la dignité qui convenait à son mérite +supérieur.</p> + +<p>Aussi, quand le lieutenant Osborne vint à Russell-Square le +jour de la partie du Vauxhall, il dit à mistress Sedley:</p> + +<p>«Madame, j'espère que vous m'accorderez une place pour +Dobbin, que j'ai prié d'être des nôtres pour dîner ici et +nous accompagner au Vauxhall. Il est presque aussi timide +que Joe.</p> + +<p>—De la timidité! qu'est-ce à dire? dit notre gros et gras +garçon, en jetant une oeillade conquérante à miss Sharp.</p> + +<p>—Il est de plus.... mais sous le rapport de l'élégance, on +ne peut le comparer à vous, mon cher Sedley, ajouta Osborne +en riant. Je l'ai rencontré à Bedford en venant vous voir, et je +lui ai dit que miss Amélia était de retour chez ses parents, que +nous avions formé des projets de plaisirs nocturnes, et que +mistress Sedley lui avait pardonné le bol de punch qu'il avait +cassé à cette réunion d'enfants. Vous rappelez-vous, madame, +cette catastrophe? il y a sept ans de cela.</p> + +<p>—C'est la robe de soie ponceau de mistress Flamingo qui a +tout reçu, dit la bonne mistress Sedley; il était bien gauche! +et ses soeurs ne sont guère plus gracieuses. Lady Dobbin était +à Highbury, la nuit dernière, avec trois d'entre elles; grand +Dieu! quelle figure elles y faisaient!</p> + +<p>—L'alderman est très-riche, n'est-ce pas? dit malicieusement +Osborne; ne croyez-vous pas qu'une de ses filles serait +une bonne emplette pour moi, madame?</p> + +<p>—Vous êtes fou! Je voudrais bien savoir qui voudrait de +vous, avec votre face jaune. Et puis l'alderman Dobbin aura à +partager entre quatorze enfants.</p> + +<p>—Moi, une face jaune? attendez de voir Dobbin, lui qui a eu la +fièvre jaune trois fois, deux fois à Nassau, une fois à Saint-Kitts.</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon, la vôtre est encore trop jaune pour +nous, n'est-ce pas, Emmy? dit mistress Sedley.</p> + +<p>Amélia se contenta de sourire en rougissant, regardant la +pâle et intéressante figure de George Osborne, et ces belles +moustaches bien noires, bien retroussées, bien luisantes, pour +lesquelles le jeune homme avait une complaisance particulière. +Elle pensa, dans son petit coeur, que dans toute l'armée de Sa +Majesté, et même dans tout le monde entier, il n'y avait pas +une telle mine de héros.</p> + +<p>«Je me soucie peu, reprit-elle, de la physionomie ou de la +gaucherie de M. le capitaine Dobbin, mais je me sens de la +sympathie pour lui.»</p> + +<p>Elle l'aimait parce qu'il avait été l'ami et le champion de +George.</p> + +<p>«Il n'y a pas de cavalier plus accompli au service, dit Osborne, +ni de meilleur officier, quoiqu'il ne soit certainement +pas un Adonis.»</p> + +<p>Et en même temps, avec la plus grande naïveté, il jeta un +regard sur la glace, où il rencontra les yeux de miss Sharp +fixés sur lui; il rougit un peu, et Rebecca pensa dans son +coeur: «Ah! mon beau monsieur, je pense vous tenir dans +mes filets!» Adorable petite coquette!</p> + +<p>Le soir, quand Amélia, en robe de mousseline blanche, arriva +au salon toute parée pour faire des conquêtes au Vauxhall, +gazouillant comme une alouette et fraîche comme une rose, un +monsieur bien haut et bien gauche, avec de grandes mains, de +grands pieds, de grandes oreilles, redressa à son approche sa +tête garnie de cheveux noirs et coupés ras. Il portait l'affreux +costume militaire tout couvert de galons et le chapeau à cornes +de cette époque; il alla au-devant d'elle et lui fit le salut le +plus maladroit que jamais mortel ait fait.</p> + +<p>C'était en personne William Dobbin, capitaine dans le ***<sup>e</sup> régiment +d'infanterie de Sa Majesté, échappé à la fièvre jaune +qu'il avait attrapée aux Indes, où les chances du service avaient +envoyé son régiment pendant que tant d'autres de ses aimables +compagnons moissonnaient la gloire dans la Péninsule.</p> + +<p>Il avait frappé un coup si timide, si mal assuré, que les +dames, du haut de l'escalier, ne l'avaient pas entendu; autrement, +vous pourriez être sûr que miss Amélia ne se serait jamais +hasardée à entrer en chantant dans le salon. Ce qu'il y a +de certain, c'est que cette voix douce et fraîche se fraya tout +droit un passage au coeur du capitaine, et lorsqu'elle lui tendit +la main pour qu'il la prit, avant de la serrer il fit une pause +pour se dire à lui-même:</p> + +<p>«Est-il bien possible que ce soit là la petite fille que je me +rappelle avoir vue en petit tablier il y a si peu de temps, la +nuit où je renversai le bol de punch, juste au moment de ma +nomination? Est-ce bien là la petite fille que George Osborne +disait vouloir épouser? Quelle charmante et belle personne! +quel beau morceau pour le drôle!»</p> + +<p>Tout en faisant ces réflexions avant de prendre la main +d'Amélia, il laissa tomber son chapeau à terre.</p> + +<p>Son histoire depuis sa sortie de l'école jusqu'au moment où +nous avons le plaisir de le retrouver, bien qu'elle n'ait pas été +racontée tout au long, a été cependant indiquée d'une manière +suffisante, pour un lecteur pénétrant, dans la conversation qui +précède. Dobbin, l'épicier méprisé, était devenu l'alderman +Dobbin; l'alderman Dobbin, colonel dans les chevau-légers de +la Cité, brûlant d'un feu guerrier pour résister à l'invasion +française. Le corps du colonel Dobbin, où le vieux M. Osborne +n'avait qu'un grade très-subalterne, avait été passé en revue +par le souverain et le duc d'York. Le colonel et alderman avait +été fait chevalier, son fils était entré à l'armée, et le jeune +Osborne servait avec lui dans le même régiment. Ce régiment, +après avoir été envoyé aux Indes occidentales et au Canada, +venait enfin de rentrer dans sa patrie; l'amitié de Dobbin +pour George s'était conservée aussi ardente, aussi généreuse +que lorsqu'ils étaient tous deux camarades de pension.</p> + +<p>Tous ces braves et honnêtes gens se mirent à table pour +dîner. On parla de gloire et de Boney, de lord Wellington et +des nouvelles du jour. À cette fameuse époque, la gazette avait +chaque jour une victoire à enregistrer, et les deux jeunes gens +auraient bien voulu voir leurs noms sur cette liste glorieuse, et +maudissaient leur mauvaise étoile, qui retenait leur régiment +loin des champs de la gloire. Cette conversation exaltait l'enthousiasme +de miss Sharp; mais miss Sedley tremblait et pâlissait +rien qu'à l'entendre. M. Joseph raconta plusieurs histoires +de chasse au tigre, et ne ménagea pas celle de miss +Cutler et de Lance le chirurgien; il offrit à Rebecca de tout ce +qu'il y avait sur la table, sans toutefois oublier de bien boire +et de bien manger.</p> + +<p>Il se précipita de la meilleure grâce au-devant des dames +pour leur ouvrir la porte quand elles se retirèrent, et, en reprenant +sa place à table, il se versa rasade sur rasade, et fit +disparaître son bordeaux avec une rapidité fébrile.</p> + +<p>«Il amorce son fusil,» dit tout bas Osborne à Dobbin.</p> + +<p>Enfin arriva l'heure de partir pour le Vauxhall.</p> + + + + +<h2><a id="VI"></a>CHAPITRE VI.</h2> + +<h2>Le Vauxhall.</h2> + + +<p>Le ton sur lequel j'ai raconté cette histoire est jusqu'à présent +fort paisible (nous arrivons enfin aux chapitres effrayants), +et je dois prier l'aimable lecteur de se rappeler que nous ne +l'avons encore entretenu que de la famille d'un agent de change +à Russell-Square, où chacun se promène, déjeune, dîne, cause +et fait l'amour absolument comme dans la vie ordinaire, et sans +qu'aucun événement merveilleux ou passionné marque les +progrès de cet amour. Notre sujet peut se résumer de la sorte: +Osborne aime Amélia et a invité un de ses vieux amis pour le +dîner et le Vauxhall. Joe Sedley aime Rebecca. L'épousera-t-il? +Voilà précisément ce qui reste à apprendre.</p> + +<p>Nous aurions pu traiter ce sujet dans le genre aristocratique, +romantique ou facétieux. Supposez que nous eussions placé la +scène à Grosvenor-Square, aurions-nous eu moins d'auditeurs? +Supposez que nous eussions montré comment Joseph Sedley se +sentit pris d'amour; comment le marquis d'Osborne fit la cour +à lady Amélia avec le plein consentement du duc son noble +père. Ou bien, laissant là la fine aristocratie, supposez que +nous fussions descendus aux plus bas étages et entrés dans le +détail de ce qui se passe à la cuisine: comment le noir Sambo +était amoureux de la cuisinière, et il l'était en effet, et comme +il se battit avec le cocher pour ses beaux yeux; comment le +marmiton fut surpris volant une épaule de mouton froid et +comment la nouvelle femme de chambre de miss Sedley refusa +d'aller se coucher si on ne lui donnait pas de la bougie de cire. +De tels incidents peuvent avoir de quoi provoquer la gaieté +la plus vive et passer pour des scènes de la vie réelle. Ou +encore, si nous nous étions senti en verve pour des peintures +terribles, nous aurions donné pour amant à la femme +de chambre un brigand qui, à la tête de sa bande, aurait brûlé +la maison et, après avoir égorgé le père, aurait emporté Amélia +en camisole de nuit; il nous eût été facile de fabriquer une +histoire d'un intérêt palpitant, dont le lecteur aurait traversé +les chapitres fantastiques dans une course furieuse et haletante. +Figurez-vous en tête de ce chapitre le titre suivant:</p> + +<p>LA NUIT D'ATTAQUE.</p> + +<p>La nuit était sombre et lugubre; les nuages étaient noirs, +noirs, plus noirs que la suie; sur le haut des vieilles masures, +les cheminées se tordaient sous l'effort d'un vent déchaîné, et +les tuiles tourbillonnaient avec grand fracas dans les rues désertes. +Pas une âme ne bravait la tempête. Les gardiens de +nuit restaient blottis dans leurs guérites, où des torrents de +pluie les inondaient de leurs flots grossis, et le feu retentissant +de la foudre les frappait de mort; c'est ainsi que l'un +d'eux avait péri en face des Enfants-Trouvés. Un manteau +roussi, une lanterne brisée, un bâton rompu en deux par le feu +du ciel était tout ce qu'on avait retrouvé du gros Will Steadfast, +dans Southampton-Row. Un cocher de fiacre avait disparu +de son siége.... Vers quelle heure? L'ouragan ne donne +d'autres nouvelles de ses victimes que les derniers cris de +l'agonie, alors qu'il les emporte avec lui. Nuit horrible! Il faisait +noir, aussi noir que dans le tuyau de la cheminée. Pas de +lune, non! pas la moindre lune, pas une étoile. Pas une petite, +faible, vacillante, solitaire étoile; une seule s'était montrée +dans la soirée, mais elle avait caché sa face, toute tremblante +au milieu du ciel assombri, et s'était bien vite retirée.</p> + +<p>«Un, deux, trois; c'est le signal convenu avec la Visière-Noire.</p> + +<p>«Par la taule du raboin, est-ce vous, mes fanandels? cria +une voix sortie de dessous terre; avec le vingt-deux faites leur +affaire en un tour de main.</p> + +<p>—Assez de boniments, dépêchez-vous de leur engourdir la +falourde pour affurer le négriot; il faut goupiner avec prudence; +nous pourrons jaspiner quand nous aurons versé le raisiné. +Toi, le Rouge, regarde dans la taule du dabe, et mettez +la main sur le mauricaud.»</p> + +<p>Et d'une voix plus basse et plus caverneuse on ajouta:</p> + +<p>«Je vais faire l'affaire d'Amélia.»</p> + +<p>Puis ce fut un silence de mort!</p> + +<p>«Allongez le crucifix à ressort,» dit la Visière-Noire....</p> + +<p>Ou supposez que j'ai adopté le style aristocratique à l'eau de +rose.</p> + +<p>Le marquis d'Osborne avait envoyé son <i>petit tigre</i>, porteur +d'un billet doux pour lady Amélia.</p> + +<p>La charmante créature l'avait reçu des mains de sa femme +de chambre, Mlle Anastasie.</p> + +<p>Ce cher marquis! quelle aimable prévoyance! Le billet de sa +seigneurie contient l'invitation tant désirée pour Devonshire-House!</p> + +<p>«Quelle est cette adorable jeune fille? dit le sémillant prince +G—rge de C—mbr—dge dans un hôtel de Piccadilly, au moment +où il arrivait de l'Opéra; mon cher Sedley, au nom du +dieu de l'amour, je vous prie, mon cher Sedley, présentez-moi +à elle.</p> + +<p>—Son nom, monseigneur, dit lord Joseph, en s'inclinant +gravement, est Sedley.</p> + +<p>—Vous avez alors un bien beau nom, dit le jeune prince +tournant les talons avec un air désappointé, et écrasant le pied +d'un vieux monsieur qui, derrière lui, était plongé dans la plus +profonde admiration pour la beauté d'Amélia.</p> + +<p>—Trente mille tonnerres! hurla la victime se tordant dans +l'agonie du moment.</p> + +<p>—Je demande mille pardons à Votre Grâce,» dit le jeune +étourdi rougissant et inclinant ses belles boucles dans un humble +salut.</p> + +<p>Il venait de marcher sur l'orteil du plus grand capitaine de +l'époque.</p> + +<p>«Hé! Devonshire, cria le jeune prince à un grand et aimable +seigneur dont les traits indiquaient assez qu'il était du sang des +Cavendish, un mot s'il vous plaît: avez-vous toujours le projet +de vous défaire de votre collier de diamants?</p> + +<p>—Je l'ai vendu deux cent cinquante mille livres au prince +Estherhazy.</p> + +<p>—<i>Und das war gar nicht theuor, postztausend!</i>» s'écria le +prince hongrois, etc., etc.</p> + +<p>Ainsi, vous voyez, mesdames, comment cette histoire aurait +pu être écrite, si l'auteur avait voulu s'en passer la fantaisie. +Car, pour dire la vérité, il connaît aussi bien Newgate que les +palais de notre auguste aristocratie; il a vu l'un et l'autre de +ses propres yeux. Mais il ne comprend pas plus les usages et +l'argot des filous que ce langage polyglotte<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> qui, d'après les +écrivains à la mode, se parle dans les salons du grand ton. +Nous suivrons notre route, si vous voulez bien le permettre, au +milieu de ces scènes et de ces personnages avec lesquels nous +sommes en rapport plus familier. En un mot, ce chapitre sur le +Vauxhall eût été tellement court sans cette petite digression, +qu'il eût à peine mérité le nom de chapitre; et cependant il ne +manque pas d'importance. N'y a-t-il pas dans la vie de chacun +de nous de petits chapitres qui semblent n'être rien en eux-mêmes, +mais qui étendent cependant leur influence sur tout le +reste de l'histoire?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b> Trait satirique contre le langage de l'aristocratie, qui est +un mélange d'anglais, de français, d'allemand. (<i>Note du traducteur.</i>)</blockquote> + +<p>Retournons maintenant à la voiture qui emmène toute la +société de Russell-Square et la conduit aux jardins du Vauxhall. +Joe se trouve serré contre miss Sharp sur la banquette +de devant, et Osborne est assis sur la banquette de derrière +entre le capitaine Dobbin et Amélia.</p> + +<p>Chacun dans la voiture était persuadé que cette nuit même +Joe proposerait à Rebecca de devenir mistress Sedley. Les parents +ne s'opposaient pas à cet arrangement; mais, pour le +dire entre nous, le vieux M. Sedley ressentait pour son fils +quelque chose qui était fort voisin du mépris. Il le disait vain, +égoïste, engourdi et efféminé; il ne pouvait endurer ses airs +d'homme à la mode, et riait de bon coeur à ses pompeuses +histoires de pourfendeur de géants.</p> + +<p>«Je laisserai à ce garçon la moitié de mon bien, disait-il +à sa femme, et il aura en outre la jouissance du sien, mais je +suis convaincu que si vous, sa soeur et moi, venions à mourir +demain, il dirait: «le ciel en soit béni!» et ne mangerait pas +un morceau de moins qu'à son ordinaire. Je ne veux donc pas +me faire de bile à cause de lui. Laissons-le épouser la femme +qu'il voudra, nous n'avons rien à y voir.»</p> + +<p>Amélia, d'un autre coté, comme il convenait à une jeune +personne de son inexpérience et de son tempérament, était fort +enthousiaste pour ce mariage. Une ou deux fois Joe avait été +sur le point d'épancher dans son sein des secrets très-importants, +et elle était toute disposée à prêter l'oreille à ses confidences; +mais le coeur manquait à ce gros garçon pour se soulager +auprès de sa soeur, au grand désappointement de laquelle +il se contentait de pousser un grand soupir et de se tourner +d'un autre côté.</p> + +<p>Ce mystère ne servait qu'à entretenir le trouble et l'incertitude +dans le pauvre petit coeur d'Amélia. Si elle ne parlait pas +avec Rebecca d'un sujet si délicat, elle prenait sa revanche dans +de longues et intimes conversations avec mistress Blenkinsop, +la gouvernante, qui en avait laissé transpirer quelque chose +auprès de la femme de chambre, qui en passant en avait touché +quelques mots à la cuisinière, laquelle, je n'en fais aucun +doute, en avait porté la nouvelle à tous les fournisseurs; en +telle sorte que le mariage de Joe était le sujet de toutes les +causeries à la ronde dans le monde de Russell-Square.</p> + +<p>C'était l'opinion, bien naturelle d'ailleurs, de mistress Sedley +que son fils manquerait à son rang en épousant la fille d'un +artiste.</p> + +<p>«Mais mon Dieu, madame, disait respectueusement mistress +Blenkinsop, nous n'étions que des épiciers quand nous nous +sommes mariée avec M. Sedley, alors clerc d'agent de change, +et nous n'avions que cinq cents livres à deux, et nous sommes +assez riches maintenant.»</p> + +<p>Amélia était entièrement de cette opinion, à laquelle on finit +peu à peu par gagner la bonne mistress Sedley.</p> + +<p>M. Sedley restait neutre.</p> + +<p>«Laissons Joe épouser celle qu'il voudra, disait-il, ce n'est +pas notre affaire. Cette fille n'a pas de fortune, mistress Sedley +n'en avait pas davantage. Elle paraît réjouie et adroite, elle le +mettra peut-être au pas. Mieux vaut encore celle-là qu'une +mistress Sedley toute noire et une douzaine de petits enfants +couleur acajou.»</p> + +<p>Tout semblait sourire à la fortune de Rebecca; elle avait +pris le bras de Joseph, comme cela était tout simple, pour aller +dîner. Elle s'était assise à côté de lui sur le siége de la voiture +découverte. C'était un fier gaillard lorsqu'il se trouvait à cette +place, plein d'une dignité majestueuse et conduisant son attelage +pommelé. Personne ne disait mot au sujet du mariage, et +cependant la pensée en était dans toutes les têtes. Il ne manquait +plus maintenant que la demande, et c'est alors que +Rebecca sentait bien vivement la privation d'une mère; une +tendre mère qui en dix minutes aurait conduit l'affaire à bonne +fin, et, dans le cours d'une conversation délicate et confidentielle, +aurait amené sur les lèvres timides du jeune homme le +précieux aveu!</p> + +<p>Voilà où en étaient les affaires lorsque la voiture traversa le +pont de Westminster. La compagnie arriva sans autre encombre +aux jardins royaux du Vauxhall. Lorsque le majestueux Joseph +descendit du fringant équipage, la foule accueillit sa grosse personne +avec un frémissement de gaieté. Il rougit et porta sur elle +un regard fier et hautain en s'avançant avec Rebecca à son bras. +George se chargea d'Amélia, qui était épanouie comme une +rose aux rayons du soleil.</p> + +<p>«Tiens, Dobbin, dit George, si tu veux prendre soin des +châles et de toutes les affaires, tu seras un bon garçon.»</p> + +<p>Et, pendant qu'il prenait pour lui miss Sedley, et que Joseph +se dirigeait vers les jardins avec Rebecca, l'honnête Dobbin se +résignait à prendre les châles sous son bras et à payer à la +porte pour tout le monde.</p> + +<p>Il marchait modestement à leur suite, sans songer à faire à +ses amis la moindre concurrence. Pour ce qui regardait Rebecca +et Joseph, il ne s'en souciait guère. Quant à Amélia, il trouvait +en somme qu'elle était bien ce qu'il fallait pour le brillant +George Osborne, et en voyant cet aimable couple parcourir +ces belles promenades, au grand étonnement et au grand plaisir +de la jeune fille, il considérait cette joie naïve avec une sorte +de plaisir paternel. Peut-être aurait-il désiré avoir quelque chose +de plus que le châle à son bras. La foule souriait en voyant ce +jeune officier, un peu gauche à porter tout cet attirail féminin; +mais aucun calcul d'égoïsme ne pouvait venir à l'esprit de +Dobbin. Aurait-il songé à se plaindre tant que son ami paraissait +satisfait? Ce qui est certain, c'est que toutes les séductions +de ce lieu de délices, ces milliers de lampes qui jetaient +le plus vif éclat, ces joueurs de violon en chapeau à cornes, qui +faisaient retentir les plus ravissantes mélodies sous la conque +dorée qui s'élevait au milieu des jardins; ces chanteurs de romances +sentimentales ou comiques, qui charmaient les oreilles; +ces contredanses composées de <i>cokneys</i> et <i>coknesses</i> et exécutées +au milieu du bruit, des cabrioles, des bousculades et des +rires; le signal qui annonçait que Mme Saqui allait faire son +ascension dans le ciel sur une corde roide montant jusqu'aux +étoiles; l'ermite que l'on trouve toujours assis dans son ermitage +si bien éclairé; ces sombres allées si favorables à l'entrevue +des jeunes amants; les pots de porter présentés par des +hommes en livrée vieille et râpée, et ces cabinets tout resplendissants +où l'on sert aux joyeux convives des tranches +de jambon presque invisibles: rien de tout cela ne provoquait +la moindre curiosité de la part du capitaine William +Dobbin.</p> + +<p>Il promenait de tous côtés le châle de cachemire blanc d'Amélia, +et s'était arrêté devant l'estrade des musiciens pendant +que mistress Salmon exécutait la bataille de Borodine, cantate +guerrière, composée contre l'aventurier corse, qui venait d'éprouver +dernièrement des revers contre les Russes. M. Dobbin +essaya de fredonner, en s'éloignant, l'air qu'Amélia Sedley +avait chanté dans l'escalier en venant se mettre à table. Il se +mit à rire de lui-même, car, en vérité, il chantait bien comme +un hibou.</p> + +<p>Il est bien entendu que nos jeunes gens, ainsi divisés deux +par deux, se firent les plus solennelles promesses de rester +ensemble toute la soirée; mais, au bout de dix minutes, ils se +trouvaient déjà séparés. Les sociétés se perdent au Vauxhall, +mais c'est pour se retrouver au souper, pour se raconter leurs +aventures depuis le moment où elles se sont quittées.</p> + +<p>Quelles furent les aventures de M. Osborne et de miss Amélia? +Cela est un secret. Mais soyez assurés qu'ils furent parfaitement +heureux et irréprochables dans leur conduite, et, +comme ils avaient eu de nombreuses occasions de se voir depuis +quinze ans, leur tête-à-tête n'offrait rien de bien particulier ni +de bien nouveau.</p> + +<p>Mais quand Rebecca et son vaillant cavalier se furent perdus +dans une promenade solitaire où ils ne rencontrèrent guère plus +d'une soixantaine de couples errant de la même façon, ils +sentirent tous deux combien leur position devenait délicate et +critique, et miss Sharp pensa que c'était maintenant ou jamais +le moment de provoquer cette déclaration qui venait expirer +sur les lèvres timides de M. Sedley.</p> + +<p>Ils avaient d'abord été au panorama de Moscou, où un gros +lourdaud avait écrasé le pied de miss Sharp; elle en était presque +tombée à la renverse, en poussant un cri de douleur, dans les +bras de M. Sedley. Ce petit accident avait accru la tendresse +et la confiance de notre héros à un tel point qu'il lui avait raconté +plusieurs de ses histoires indiennes redites pour la sixième +fois.</p> + +<p>«J'aimerais à voir l'Inde, dit Rebecca.</p> + +<p>—Vraiment?» dit Joseph de l'accent le plus tendre.</p> + +<p>Et on peut affirmer que cette adroite question en préparait +une autre plus tendre encore; sa respiration était toute entrecoupée, +toute haletante, et la main de Rebecca, placée sur son +coeur, pouvait en compter les pulsations fébriles. Mais... ô +contre-temps! la cloche sonna pour le feu d'artifice, et, emportés +par le flot impétueux et irrésistible, nos deux amants +furent obligés de suivre le courant de la foule.</p> + +<p>Le capitaine Dobbin avait eu quelque idée de rejoindre la +société pour le souper; car, en réalité, il ne prenait pas une +part bien active aux divertissements du Vauxhall. Il passa à +deux reprises devant le cabinet où se trouvaient maintenant +réunis nos deux couples, et personne ne fit attention à lui. +Les couverts étaient mis seulement pour quatre. Nos amoureux +causaient entre eux avec un abandon où respirait le bonheur, +et quant à Dobbin, on paraissait s'en souvenir aussi peu +que s'il n'eût jamais existé.</p> + +<p>«Je serais de trop, dit le capitaine en les regardant avec +attention; je ferai mieux d'aller causer avec l'ermite.»</p> + +<p>Il s'éloigna de ce tumulte des cris de la foule, du bruit des +plats, pour se rendre à la sombre allée qui conduisait à l'habitation +de carton du fameux ermite. Tout cela n'était pas fort +gai pour Dobbin, et se trouver seul au Vauxhall, j'en ai jugé à +mes dépens, est peut-être le plus désagréable des plaisirs que +puisse se donner un célibataire.</p> + +<p>Les deux couples se trouvaient fort bien dans leurs cabinets, +où régnait la plus aimable et la plus libre conversation. Joe +était à l'apogée de sa gloire, donnant ses ordres au garçon avec +la plus grande majesté. Il faisait la salade, débouchait le champagne, +découpait les poulets, mangeait et buvait la plus grande +partie de ce qu'on mettait sur la table. Enfin il insista pour +avoir un bol de <i>rak-punch</i>; on ne va pas au Vauxhall sans +prendre un bol de <i>rak-punch</i>.</p> + +<p>«Garçon, un <i>rak-punch</i>.»</p> + +<p>Ce bol de rak-punch est la cause de toute cette histoire; +pourquoi pas un bol de rak-punch aussi bien que toute autre +chose? N'est-ce pas un bol d'acide prussique qui fut cause que +la belle Rosemonde se retira du monde? N'est-ce pas un bol +de vin qui fut cause de la mort d'Alexandre le Grand? Ainsi +le dit le docteur Lemprière<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. De même ce bol de punch eut +une grande influence sur les destinées de tous les principaux +personnages de notre roman. Cette influence s'étendit sur toute +leur vie, bien que le plus grand nombre d'entre eux n'y ait +même pas goûté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b> Le docteur Lemprière a fait un dictionnaire qui jouit en Angleterre +d'une estime égale à celle qu'a obtenue chez nous le dictionnaire de +M. Bouillet. (<i>Note du traducteur.</i>)</blockquote> + +<p>Les jeunes dames n'en buvaient point, Osborne ne l'aimait +pas. La première conséquence fut que Joe, ce gros gourmand, +avala tout le contenu du bol; la seconde conséquence fut +qu'après avoir avalé tout le contenu du bol, il éprouva une +exaltation qui étonna d'abord, et de plus faillit avoir des suites +désagréables. Il parlait et riait si fort, qu'il amassa une haie +de curieux autour du cabinet, à la grande confusion de ses innocentes +compagnes; puis il se mit à entonner une chanson, +et le fit sur ce ton aigre et insipide particulier aux ivrognes de +bonne compagnie. Sa voix attira tout l'auditoire qui se pressait +naguère autour des musiciens; on le couvrit d'applaudissements.</p> + +<p>«Bravo, mon gros garçon, dit l'un; <i>encccôre</i>, Daniel Lambert! +et servez chaud!</p> + +<p>—Voilà un gaillard qui ferait bien sur la corde roide, s'écria +un autre farceur, dont la plaisanterie excita chez les dames +la plus vive terreur, et chez M. Osborne la plus grande +colère.</p> + +<p>—Pour l'amour du ciel, Joe, lui dit-il, levons-nous et partons; +et les deux jeunes femmes se levèrent.</p> + +<p>—Arrêtez, ma petite <i>louloute</i>,» hurla Joseph, aussi hardi +qu'un lion; et il jeta sa main autour de la taille de Rebecca.</p> + +<p>Rebecca se détourna, mais ne put l'éviter. Les éclats de rire +redoublèrent au dehors. Joe continua à boire, à faire l'amour +et à chanter, en clignant de l'oeil et en saluant avec grâce l'auditoire +de son verre: et il engageait tous ceux qui voudraient +à venir boire du punch avec lui.</p> + +<p>Osborne se disposait à repousser un monsieur en bottes à +revers qui voulait profiter de l'invitation, et une lutte semblait +inévitable, quand, par le plus grand des bonheurs, un individu +du nom de Dobbin, qui s'était jusque-là promené dans les jardins, +s'arrêta devant le cabinet.</p> + +<p>«Place! badauds que vous êtes,» dit le nouvel arrivant.</p> + +<p>Il se fraya un passage à travers ces rangs serrés, qui se dissipèrent +devant son chapeau à cornes et sa belliqueuse tournure, +et il pénétra dans le cabinet, en proie à la plus vive agitation.</p> + +<p>«Au nom du ciel, Dobbin, où étiez-vous passé?» dit Osborne +en saisissant le châle de cachemire blanc que son ami portait +à son bras, et le roulant autour d'Amélia. Soyez bon à quelque +chose: veillez sur Joe pendant que je conduirai ces dames à la +voiture.»</p> + +<p>Joe se levait déjà pour s'interposer, mais d'un seul coup de +main Osborne le renvoya tomber sur son siége, et le lieutenant +put emmener les dames en toute sûreté. Joe leur envoya des +baisers pendant qu'elles s'éloignaient, et au milieu de ses hoquets +leur cria un dernier: «Dieu vous bénisse! vous bénisse!» Puis, +saisissant la main du capitaine Dobbin et pleurant à faire pitié, +il lui confia le secret de ses amours.</p> + +<p>Il adorait cette jeune personne qui venait de partir; il lui +avait brisé le coeur, oui, par sa conduite, il lui avait brisé le +coeur; il voulait l'épouser le lendemain matin à Saint-Georges, +Hanover-Square; il voulait aller réveiller l'archevêque de Cantorbéry +à Lambeth, il le voulait, et sans retard. Le capitaine +Dobbin, profitant de cette pensée, lui persuada adroitement de +sortir des jardins pour se rendre à Lambeth-Palace, et, quand +une fois il l'eut conduit hors des portes, il fit sans peine monter +le tapageur dans un fiacre qui le déposa sain et sauf à son domicile. +George Osborne, sans autre accident, reconduisit les +jeunes filles chez elles; puis, quand la porte se fut refermée sur +elles, en revenant par Russell-Square, il fut pris d'un fou rire +qui laissa tout étonnés les gardiens de nuit.</p> + +<p>Amélia regarda son amie avec tristesse, monta avec elle les +escaliers, l'embrassa, puis elles allèrent se coucher sans ajouter +une parole.</p> + +<p>«C'est demain qu'il viendra faire sa demande, pensa Rebecca: +il m'a appelée la bien-aimée de son coeur; il m'a serré +la main en présence d'Amélia. Bien sûr la demande sera pour +demain.»</p> + +<p>Amélia le croyait aussi: et j'ose avouer qu'elle pensait également +à la robe qu'elle porterait comme demoiselle d'honneur, +aux présents qu'elle ferait à sa bonne petite belle-soeur, +à la cérémonie prochaine où elle jouerait un des principaux +rôles, etc., etc.</p> + +<p>Pauvres créatures ignorantes et crédules! que vous connaissez +peu l'effet d'un rak-punch! Quel rapport y a-t-il entre le rack +qui se trouve dans le punch de la nuit, et le rack qui se trouve +dans la tête le lendemain matin? À cette vérité, ajoutez, s'il +vous plaît, qu'il n'y a pas au monde de mal de tête comparable +à celui que vous donne un punch du Vauxhall. Dans l'espace +de vingt années, je ne puis me souvenir que de l'effet de deux +verres! deux seulement, sur l'honneur d'un gentilhomme! Et +Joseph Sedley, atteint d'une maladie de foie, avait englouti +au moins un litre de cette abominable liqueur.</p> + +<p>Le jour suivant, que Rebecca espérait voir se lever sur sa +fortune, trouva Sedley poussant les lamentations d'un homme +à l'agonie, telles que la plume se refuse à les retracer. L'eau +de Seltz n'étant pas encore inventée, la bière blanche, le +croirait-on? +était la seule boisson qui pût apaiser la fièvre que lui +avait donnée l'orgie de la nuit précédente. George Osborne +trouva l'ex-receveur de Boggley-Wollah ayant auprès de lui ce +breuvage adoucissant, et occupé à geindre sur un sofa. Dobbin +était déjà dans la chambre, donnant des soins empressés à cette +victime de la nuit dernière. Les deux officiers, après avoir jeté +un regard sur le buveur de punch maintenant hors de combat, +échangèrent du coin de l'oeil un signe d'intelligence qui n'avait +rien de très-compatissant. Le valet même de Sedley, homme +de l'étiquette la plus irréprochable, aussi grave et silencieux +qu'un entrepreneur de pompes funèbres, eut de la peine à faire +bonne contenance en regardant son maître infortuné.</p> + +<p>«Je n'ai jamais vu M. Sedley en fureur comme cette nuit, +dit-il tout bas à Osborne, pendant que ce dernier montait +l'escalier. Il voulait battre son cocher, monsieur. Le capitaine +a été obligé de le monter dans ses bras, comme un enfant.»</p> + +<p>Un sourire passager effleura les traits de maître Brush pendant +qu'il parlait, mais ils retombèrent bientôt dans leur impassibilité +ordinaire; en même temps, il ouvrait la porte et +annonçait:</p> + +<p>«M. Hosbin!</p> + +<p>—Comment vous trouvez-vous, Sedley? dit le jeune visiteur, +n'avez-vous point d'os rompus? il y a en bas un cocher +qui a l'oeil tout noir et la tête tout enveloppée. Il parle de vous +citer en justice.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire avec la justice? demanda Sedley +d'une voix mourante.</p> + +<p>—Oui, pour l'avoir battu cette nuit, n'est-ce pas, Dobbin? +Vous l'avez poussé, mon cher, aussi rudement qu'aurait pu +faire Molyneux. Le gardien de nuit dit qu'il n'a jamais vu un +pauvre diable renversé aussi rudement. Demandez à Dobbin.</p> + +<p>—Oui, vous avez eu une bourrade avec le cocher, dit le capitaine +Dobbin, et vous l'avez assommé de coups.</p> + +<p>—Et l'homme du Vauxhall à l'habit blanc! Ah! Joe, comme +vous l'avez bousculé; et ces pauvres femmes, comme elles +criaient: c'était plaisir que de vous voir. J'ai cru que vous +autres gens du civil n'aviez pas de courage; mais je ne me +mettrai jamais sur votre route quand vous serez dans les vignes +du Seigneur, mon gaillard.</p> + +<p>—Oui, je crois que je suis bien terrible lorsqu'on m'excite,» +dit Joseph dans son sofa avec une grimace d'une tristesse si +burlesque, que la politesse du capitaine ne put y résister plus +longtemps, et que lui et Osborne partirent d'un éclat de rire.</p> + +<p>Osborne, qui n'était pas fort aise qu'un membre de la famille +dans laquelle il allait entrer, lui, George Osborne du +***<sup>e</sup> régiment, consentit à une mésalliance avec une petite fille +de rien, une aventurière de gouvernante, profita de l'état de +faiblesse où il voyait réduit le héros du Vauxhall et commença +ainsi l'attaque:</p> + +<p>«Vous souvient-il de votre chanson d'hier?</p> + +<p>—Laquelle? demanda Joe.</p> + +<p>—Une chanson sentimentale, après laquelle vous avez appelé +Rosa.... Rebecca, je ne me rappelle déjà plus son nom, +vous savez bien cette petite amie d'Amélia, <i>votre petite louloute</i>.»</p> + +<p>Et, saisissant la main de Dobbin, il répéta la scène de la +veille, pour le plus grand supplice de celui qui y avait joué +le principal rôle, et en dépit de tous les efforts du bon Dobbin +pour éveiller en lui un peu de pitié.</p> + +<p>«Pourquoi l'aurais-je épargné, répondit Osborne aux remontrances +de son ami, quand il quitta l'invalide, le laissant +entre les mains du docteur Glober. De quel droit se donne-t-il +ces airs protecteurs et nous fait-il montrer au doigt au Vauxhall? +Quelle est cette petite institutrice qui le provoque de l'oeil pour +se faire aimer de lui? Ma foi! la famille n'est pas déjà si noble, +sans la compter! Une gouvernante, c'est fort bien, mais +j'aime mieux autre chose pour belle-soeur. J'ai des idées libérales +mais j'ai aussi une juste mesure d'amour-propre, et je +sais ce que je dois à mon rang; quant à elle, qu'elle ne sorte +pas du sien. Je veillerai de près sur ce grand fanfaron de nabab, +et je l'empêcherai de se faire encore plus fou qu'il n'est. Aussi +lui ai-je dit de se tenir en garde contre toutes les manoeuvres +de la petite.</p> + +<p>—Sans doute, dit Dobbin avec un air qui démentait ses paroles, +personne ne peut savoir mieux que vous que vous avez +toujours été parmi les tories, et que votre famille est l'une des +plus vieilles de l'Angleterre; mais....</p> + +<p>—Venez avec moi voir ces demoiselles, et faites l'amour +pour votre compte à miss Sharp,» dit le lieutenant en interrompant +son ami; mais le capitaine Dobbin refusa d'accompagner +Osborne dans sa visite aux dames de Russell-Square.</p> + +<p>En apercevant dans la maison des Sedley deux têtes qui faisaient +le guet à deux étages différents, Osborne ne put s'empêcher +de rire.</p> + +<p>Le fait est que miss Amélia était à sa fenêtre, interrogeant +de l'oeil avec la plus grande anxiété le côté du square qui lui +faisait face, et où habitait M. Osborne, dans l'espérance de +découvrir le lieutenant; et miss Sharp, de la chambre à coucher +située au second étage, s'était mise en observation, +comptant bien voir apparaître la masse respectable qui avait +nom Joseph.</p> + +<p>«Ma soeur Anne est à sa tour, dit Osborne à Amélia, mais +elle ne voit rien venir.»</p> + +<p>Et, tout joyeux de sa plaisanterie, il prit un malin plaisir à +dépeindre en termes grotesques à miss Sedley le fâcheux état +de son frère.</p> + +<p>«George, c'est très-mal à vous de rire,» lui dit-elle avec +un air de reproche.</p> + +<p>Mais George n'en continua que de plus belle en présence +de sa mine contrite et désappointée, et persista à croire que sa +plaisanterie était des plus divertissantes. Lorsque miss Sharp +descendit, il la railla beaucoup au sujet de l'effet que ses +charmes avaient produit sur le gros employé de la compagnie +des Indes.</p> + +<p>«Ah! miss Sharp, si vous aviez pu le voir ce matin, dit-il, +vagissant dans sa robe de chambre à ramages et se tordant sur +son sofa, si vous l'aviez vu tirant la langue à son apothicaire +Glauber....</p> + +<p>—Voir qui? dit miss Sharp.</p> + +<p>—Qui? comment! qui! mais ce ne peut être que le bon capitaine +Dobbin, dont nous nous sommes si vivement préoccupés +la nuit dernière.</p> + +<p>—Ah! nous nous sommes bien mal conduits avec lui; dit +Emmy toute rougissante; en effet, je l'avais.... complétement +oublié.</p> + +<p>—Oh! pour cela, c'est vrai, s'écria Osborne redoublant ses +éclats de rire; et puis on ne peut pas toujours penser à Dobbin, +n'est-ce pas, Amélia? n'est-ce pas, miss Sharp?</p> + +<p>—Si ce n'est quand il a renversé son verre sur la table, +répliqua miss Sharp d'un air sec et avec un mouvement d'impatience; +je n'ai pas pris garde un seul moment à l'existence +du capitaine Dobbin.</p> + +<p>—C'est bon, miss Sharp, je le lui dirai,» répondit Osborne.</p> + +<p>Comme il parlait, miss Sharp sentit naître en elle un sentiment +de défiance et de haine pour ce jeune officier, sans +qu'il pût s'en douter le moins du monde. «Peut-être veut-il +s'amuser à mes dépens, pensa Rebecca; peut-être m'a-t-il +tournée en ridicule auprès de Joseph; peut-être a-t-il renouvelé +ses terreurs. Et l'autre ne viendra pas.»</p> + +<p>Un nuage passa sur ses yeux et son coeur battit plus vite.</p> + +<p>«Vous plaisantez toujours, dit-elle avec un sourire aussi +ingénu qu'elle put le prendre; vous avez beau jeu, monsieur +George, je n'ai personne ici pour me défendre.»</p> + +<p>George Osborne, pendant qu'elle s'éloignait et qu'Amélia +le grondait du regard, éprouva un léger regret d'avoir mal à +propos chagriné cette pauvre créature, d'ailleurs si à plaindre; +mais bientôt il reprit:</p> + +<p>«Ma chère Amélia, vous êtes trop bonne, trop indulgente; +vous n'avez pas encore comme moi l'expérience du monde. Il +faut que votre petite amie miss Sharp apprenne à rester à sa +place.</p> + +<p>—Pensez-vous que Joseph....</p> + +<p>—Sur ma parole, ma chère; je n'en sais rien; il peut le +faire comme ne pas le faire, je ne suis pas son maître. Mais je +sais seulement que c'est un garçon très-léger, très-vain, et +qu'il a mis dans une très-désagréable et très-fausse position +ma chère petite louloute.»</p> + +<p>Il se remit à rire d'une façon si drôle qu'Emmy ne put s'empêcher +de rire avec lui.</p> + +<p>Joe ne vint pas de toute la journée. Mais cela inquiétait peu +Amélia, car la petite diplomate avait envoyé le groom aide +de camp de maître Sambo, à la maison de son frère, pour lui +demander un livre qu'il lui avait promis et s'informer de ses +nouvelles. Il fut répondu par le valet de Joe, M. Brush, que +l'indisposition de son maître le retenait au lit, et que le docteur +était en ce moment auprès de lui. «Il viendra demain,» pensa-t-elle. +Mais elle ne se sentait point le courage de rien dire à +ce sujet à Rebecca, et cette jeune personne elle-même ne fit +aucune allusion à cette affaire dans toute la soirée qui suivit la +nuit passée au Vauxhall.</p> + +<p>Le lendemain cependant, comme les jeunes dames assises +sur le sofa s'occupaient à travailler, à écrire des lettres ou à +lire des romans, Sambo entra dans la pièce avec son air d'empressement +habituel; il portait un paquet sous le bras et une +lettre sur un plateau.</p> + +<p>«Une lettre de M. Joseph pour mademoiselle,» dit Sambo.</p> + +<p>Amélia l'ouvrit tout en tremblant.</p> + +<p>Voici ce qu'elle disait:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Ma chère Amélia,</p> + </div> </div> + +<p>«Je vous envoie <i>l'Orphelin de la Forêt</i>. Je me sentais trop +mal pour aller vous voir hier et aujourd'hui. Je quitte la ville +pour Cheltenham. Excusez-moi, si c'est possible, auprès de +l'aimable miss Sharp de ma conduite au Vauxhall. Priez-la +de me pardonner et d'oublier tout ce que je lui ai dit dans +l'excitation de ce fatal souper. Dès que je me sentirai mieux, +car ma santé est fort ébranlée, j'irai passer quelques mois en +Écosse.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Votre bien affectionné,</p> +<p>«<span class="sc">Joe Sedley</span>.»</p> + </div> </div> + +<p>C'était l'arrêt de mort, tout était perdu. Amélia n'osait regarder +la pâle figure et les yeux enflammés de Rebecca. Elle laissa +tomber la lettre sur les genoux de son amie; puis, sortant de +la pièce, elle alla se réfugier dans sa chambre, où son petit +coeur éclata en sanglots.</p> + +<p>Blenkinsop l'intendante l'y suivit pour lui prodiguer ses consolations; +Amélia, en épanchant ses larmes dans son sein, reprit +un peu de courage.</p> + +<p>«Ne vous laissez pas abattre, mademoiselle; je n'aurais pas +voulu vous le dire, mais personne de la maison ne l'a aimée, +excepté au commencement. Je l'ai vue, de mes propres yeux +vue, lisant les lettres de votre maman. Pinner dit qu'elle est +toujours à fouiller dans votre boîte à bijoux et dans vos tiroirs, +et dans les tiroirs de tout le monde. Elle est sûre qu'elle a mis +votre ruban blanc dans sa malle.</p> + +<p>—Je le lui ai donné, je le lui ai donné,» répondit Amélia.</p> + +<p>Mais cela ne modifia en rien l'opinion de mistress Blenkinsop +sur miss Sharp.</p> + +<p>«Voyez-vous, Pinner, je ne me fie pas à toutes ces gouvernantes +qui ne sont ni chien ni loup. Elles se donnent les airs +et les allures de nos grandes dames, et souvent elles ne sont +pas mieux payées que vous et moi.»</p> + +<p>Il était désormais évident pour tous les habitants de la maison, +excepté pour la pauvre Amélia, que Rebecca devait partir; +et grands et petits, toujours à l'exception d'une seule personne, +pensaient que ce départ devait avoir lieu dans le plus bref délai. +Cette bonne jeune fille bouleversa tous les tiroirs, toutes les +armoires, tous les sacs, passa en revue ses robes, fichus, colifichets, +chiffons, dentelles, soieries et falbalas, choisissant +une chose, puis l'autre, puis encore une autre, pour en faire +un petit paquet pour Rebecca. Puis, allant trouver son père, +ce généreux commerçant de la Cité, qui lui avait promis autant +de guinées qu'elle avait d'années, elle pria de donner cet +argent à sa chère Rebecca, qui en avait besoin, tandis qu'elle +ne manquait de rien.</p> + +<p>George Osborne lui-même fut mis à contribution, et il ne +se fit pas prier. Il alla à Bond-Street acheter le plus joli chapeau, +le plus élégant spencer.</p> + +<p>«Voilà le présent que George vous fait, ma chère Rebecca, +dit Amélia toute fière. Qu'il a bon goût! il n'y en a pas un +comme lui.</p> + +<p>—Il n'y en a pas un, répondit Rebecca. Je lui suis bien +reconnaissante!»</p> + +<p>Dans le fond de son coeur elle se disait: «C'est George Osborne +qui a empêché mon mariage.» Aussi elle aimait George +Osborne en conséquence.</p> + +<p>Elle fit ses paquets de la meilleure grâce du monde, et accepta +tous les jolis petits présents d'Amélia, après y avoir mis +tout juste ce qu'il fallait d'hésitation et de résistance. Elle ne +manqua pas de jurer à mistress Sedley une éternelle reconnaissance, +tout en se gardant bien d'importuner cette bonne +dame qui se trouvait un peu décontenancée et avait l'air de +vouloir l'éviter. Elle baisa la main de M. Sedley, et lui demanda +la permission de le considérer à l'avenir comme son meilleur +ami, son plus sûr protecteur. Il y avait quelque chose de si touchant +dans toute sa personne, que M. Sedley fut sur le point de +lui donner un mandat de vingt livres. Mais il réprima sa sensibilité, +et comme la voiture l'attendait pour l'emmener dîner, il +s'éloigna en jetant à Rebecca un: «Dieu vous protége, mon enfant! +Vous aurez toujours ici une place quand vous viendrez à +la ville; ne l'oubliez pas.... James, à Mansion House.»</p> + +<p>Enfin arriva le moment de la séparation pour les deux +amies.</p> + +<p>Après une scène où l'une prit son rôle au sérieux et l'autre +le joua en comédienne accomplie; après les plus tendres caresses, +les larmes les plus pathétiques, où le flacon à vinaigre +ainsi que les meilleurs sentiments du coeur purent trouver +leur place, Rebecca et Amélia se séparèrent, la première jurant +à son amie de l'aimer toute sa vie et encore au delà.</p> + + + + +<h2><a id="VII"></a>CHAPITRE VII.</h2> + +<h2>Crawley de Crawley-la-Reine.</h2> + + +<p>Parmi les noms en C les plus respectés inscrits sur l'<i>Annuaire +de la cour</i>, l'an de grâce 18..., était celui de <i>Crawley (sir Pitt), +baronnet, Great-Gaunt-Street et Crawley-la-Reine dans le Hants</i>. +Ce nom honorable figurait aussi, depuis plusieurs années, accolé +à ceux de tous ces dignes candidats qui vont à tour de +rôle quêter le suffrage des électeurs.</p> + +<p>À propos du bourg de Crawley-la-Reine, on raconte que la +reine Elisabeth, dans une de ses tournées, s'arrêta à Crawley, +pour y déjeuner. L'excellente bière de l'Hampshire, que lui +présenta le Crawley d'alors, beau gaillard à longue barbe et +au jarret d'acier, la mit en si belle humeur qu'elle octroya au +bourg de Crawley le droit d'envoyer à l'avenir deux membres +au parlement. En souvenir de l'illustre visiteuse, ce pays reçut +le nom de Crawley-la-Reine, et il l'a conservé jusqu'à ce jour. +Par un effet des changements causés par le temps, des vicissitudes +produites par les siècles dans les empires, les cités et +les bourgs, Crawley-la-Reine n'avait pas cessé d'être aussi populeux +qu'à l'époque de la reine Beth, et finissait par tomber +dans la catégorie dite des bourgs-pourris. Toutefois, sir Pitt +Crawley, avec son gros bon sens et sa rhétorique ordinaire, +avait bien soin de répéter:</p> + +<p>«Pourri! tant qu'on voudra; il ne m'en rapporte pas moins +quinze cents bonnes livres par an!</p> + +<p>Sir Pitt Crawley, ainsi appelé du nom de son illustre homonyme +à la chambre des communes, était fils de Walpole Crawley, +premier baronnet, dispensateur des sceaux et parchemins +sous le règne de Georges II. À l'exemple de tant d'honnêtes +confrères de cette époque, il encourut l'accusation de péculat. +Walpole Crawley, chose presque superflue à dire, était fils de +John Churchill Crawley, du nom de l'un des plus fameux capitaines +du règne de la reine Anne. L'arbre généalogique pendu +dans la grande salle de Crawley-la-Reine mentionne en outre +Charles Stuart, fils de Crawley surnommé le Décharné, le +Crawley contemporain de Jacques I<sup>er</sup>, et enfin le Crawley de la +reine Elisabeth, représenté à la tête du tableau en barbe et en +cuirasse. De son gilet part, suivant l'usage, le tronc nobiliaire +où s'étalent les noms illustres ci-dessus énumérés. Tout à côté +du nom de sir Pitt Crawley, le baronnet dont il est question +dans ce chapitre, s'alignent les noms de son frère, le révérend +Bute Crawley, recteur de Crawley-Snailby, et de différents +autres descendants, tant mâles que femelles, de la famille des +Crawley.</p> + +<p>Sir Pitt avait d'abord épousé Griselle, sixième fille de +Mungo Binkie, lord Binkie, et cousine en conséquence de +M. Dundas. Elle l'avait rendu père de deux fils: Pitt, ainsi +nommé non pas tant en l'honneur de son père qu'en celui de +notre bien-aimé et fameux ministre, et Rawdon Crawley, appelé +comme le favori du prince de Galles, si vite oublié par +S. M. Georges IV. Quelques années après le trépas de milady, +sir Pitt conduisit à l'autel Rosa, fille de M. G. Grafton de Mudbury. +Cette nouvelle épouse lui donna deux filles, qui, pour +leur plus grand avantage, allaient avoir miss Rebecca Sharp +pour gouvernante. Notre jeune institutrice se trouvait donc au +milieu d'une famille rehaussée, comme on l'a pu voir, par +d'assez nobles alliances. Bientôt sa diplomatie allait avoir à +s'évertuer sur un théâtre plus digne d'elle que le centre modeste +de Russell-Square.</p> + +<p>La lettre d'avis qui l'appelait auprès de ses élèves lui vint +sous une enveloppe qui n'était plus d'une entière fraîcheur. Elle +était ainsi conçue:</p> + +<p>«Sir Pitt Crawley prie miss Sharp et <i>ses bas gages</i> d'être +<i>issis</i> mardi, car <i>je m'en vas</i> à Crawley-la-Reine demain matin +de <i>bonheur</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Great-Gaunt-Street.»</p> + </div> </div> + +<p>Rebecca avait beau interroger ses souvenirs, elle ne se rappelait +point avoir vu de baronnet; aussi, après ses adieux à +Amélia et le temps de se frotter les yeux avec son mouchoir, +cérémonie qui dura tout juste assez pour permettre à la voiture +de dépasser le coin de la rue, elle mit son esprit au supplice +pour se faire une idée de la tournure que pouvait avoir un baronnet.</p> + +<p>«Je voudrais bien savoir s'il porte un crachat, pensa-t-elle. +Peut-être le droit de porter des crachats appartient-il aux lords +seuls. Toujours, il aura une mise recherchée, quelque costume +de cour. Il porte sans doute des manchettes et doit avoir un +oeil de poudre dans les cheveux. Je le vois d'ici avec son air de +hauteur; je serai assurément traitée par lui avec le dernier mépris. +Il faut encore prendre mon mal en patience, car au moins +je serai mêlée à des gens de bonne société, et non plus à cette +petite bourgeoisie si vulgaire dans son genre.»</p> + +<p>Puis, pensant à Joseph et à ses amis de Russell-Square, elle +empruntait la philosophie du renard de la fable devant une +treille trop élevée.</p> + +<p>Après avoir passé Shiverly-Square, la voiture s'arrêta dans +Great-Gaunt-Street, devant une grande et sombre maison, +encaissée entre deux autres d'aussi lugubre apparence. Chacune +portait un écusson au-dessus de la principale croisée, comme +on en voit presque toujours aux maisons de Great-Gaunt-Street, +où la mort, sans doute attirée par la tristesse du lieu, semble +avoir élu domicile à perpétuité. Les volets des fenêtres du +premier étage étaient fermés; ceux de la salle à manger, à +moitié entr'ouverts, laissaient voir de vieux journaux enveloppant +précieusement les cuivres des fenêtres.</p> + +<p>John le cocher, envoyé seul pour conduire la voiture et peu +soucieux de descendre pour aller sonner, réclama ce service +d'un petit gamin qui passait. La sonnette s'ébranla, une tête +se montra aux volets entre-bâillés de la salle à manger, et la +porte s'ouvrit pour laisser passer un homme en culotte de drap +commun, en grosses guêtres, avec une vieille veste tachée, +une vieille cravate d'une couleur équivoque, enroulée autour +d'un cou velu, ayant la tête chauve et lisse, une face rubiconde +et niaise, des yeux gris et brillants, une bouche toujours grimaçante.</p> + +<p>«Est-ce ici la maison de sir Pitt Crawley? demanda John de +son siége.</p> + +<p>—Oui, dit l'homme de la maison avec un signe affirmatif.</p> + +<p>—Avancez ici pour enlever ces paquets, dit John.</p> + +<p>—Enlevez-les vous-même, dit le portier.</p> + +<p>—Vous ne voyez donc pas que je ne puis laisser mes bêtes? +Allons, allons, mon brave, la main à la besogne; la demoiselle +vous donnera quelque chose pour la peine,» dit John avec un +gros rire.</p> + +<p>Miss Sharp ne pouvait prétendre aux égards de cet homme; +ses rapports avec la famille des Sedley allaient en rester là, et +les domestiques n'avaient rien reçu d'elle à son départ.</p> + +<p>Le bonhomme chauve sortit les mains des poches de sa +culotte; puis, obéissant à l'injonction du cocher, il chargea +la malle de miss Sharp sur son épaule et l'entra dans la +maison.</p> + +<p>«Prenez encore ce panier et ce châle, et ouvrez-moi la porte, +dit miss Sharp en descendant de voiture toute courroucée. +Quant à vous, j'écrirai à M. Sedley pour l'informer de votre +conduite, dit-elle au cocher.</p> + +<p>—Ne soyez pas méchante, ma petite dame, répondit le domestique; +vous n'avez rien oublié, n'est-ce pas? Et les robes +de mam'zelle Mélia, les avez-vous aussi? Elles devaient revenir +à la femme de chambre. J'espère qu'elles seront à votre taille. +Fermez la porte, Jim. C'est pas d'elle qu'on peut attendre quéque +chose, continua John en faisant avec son pouce un geste +démonstratif du côté de miss Sharp. Une belle emplette pour +vous, en vérité, une belle emplette!»</p> + +<p>Et en parlant ainsi, le cocher fouetta ses chevaux. En réalité, +il nourrissait de tendres sentiments pour la femme de chambre, +et il enrageait de la voir frustrée de ses petits profits.</p> + +<p>En entrant dans la salle à manger, sous la conduite du personnage +en guêtres, Rebecca trouva à l'appartement l'air de +deuil qu'ils prennent tous quand leurs nobles habitants disent +adieu à la ville. Les pièces semblent alors pousser la fidélité +jusqu'à pleurer l'absence de leurs maîtres. Un tapis de pied +roulé sur lui-même cachait son air boudeur sous le buffet. Les +tableaux voilaient leur face sous de vieilles enveloppes de +papier gris. La lampe pendait au plafond, se dérobant aux +yeux dans un vieux sac de toile grise, et les rideaux des croisées +disparaissaient sous des housses de toutes les paroisses. +Du fond de son coin sombre, le buste en marbre de sir Walpole +Crawley contemplait la nudité du plancher et les chenets huilés +pour prévenir la rouille. Sur la cheminée, des étuis veufs de +cartes à jouer; l'étagère poussée derrière le tapis; les chaises +les pieds en l'air et rangées contre le mur; à l'opposé de la +statue, dans un coin non moins sombre, sur un petit guéridon, +gisait une gaine à couteau, tout écorchée, dont la forme attestait +l'antiquité.</p> + +<p>Deux chaises de cuisine, une table ronde, une pelle et des +pincettes se groupaient autour du foyer, où un poêlon chauffait +aux tièdes clartés d'un feu mourant. On voyait sur la table à +côté d'un morceau de pain et de fromage, un chandelier en +fer-blanc et un peu de porter dans un cruchon.</p> + +<p>«Vous avez dîné, sans doute? Ceci serait peut-être trop long +pour votre estomac; voulez-vous une goutte de bière?</p> + +<p>—Où est sir Pitt Crawley? demanda miss Sharp avec un air +de majesté.</p> + +<p>—Hi! hi! c'est moi qui <i>est</i> sir Pitt Crawley. Vous me devez +un bon pourboire pour votre bagage. Hi! hi! demandez à mistress +Tinker si je ne le suis pas. Mistress Tinker, je vous présente +miss Sharp. Mademoiselle la gouvernante, voici ma femme +de ménage, ho! ho!»</p> + +<p>La personne répondant au nom de mistress Tinker fit au même +instant son apparition dans la chambre; elle apportait la pipe et +le tabac demandés une minute avant l'arrivée de miss Sharp; +elle remit le tout entre les mains de sir Pitt, qui s'assit au coin +du feu.</p> + +<p>«Et les liards? demanda-t-il; je vous ai donné trois pièces +de six liards. Vous avez à me rendre, vieille Tinker!</p> + +<p>—Voilà, répliqua mistress Tinker, lui jetant sa monnaie. +Être baronnet pour liarder de la sorte!</p> + +<p>—Un liard par jour, cela fait sept schellings par an, répondit +le maître de céans; sept schellings par an font l'intérêt de sept +guinées. Comptez par liards, vieille Tinker, et vous verrez bientôt +arriver les guinées.</p> + +<p>—C'est bien sir Pitt Crawley à ne pas vous y tromper, ma +jeune dame; il n'y en a pas un comme lui pour regarder de si +près aux liards, dit mistress Tinker d'un air maussade. D'ici à +peu vous connaîtrez encore mieux l'homme.</p> + +<p>—Et vous ne m'en aimerez pas moins, miss Sharp, dit le +vieux gentilhomme d'un air presque poli; je suis juste avant +d'être généreux.</p> + +<p>—Il n'a de sa vie fait cadeau d'un liard, bougonna la +Tinker.</p> + +<p>—Et n'en a nulle envie pour l'avenir: c'est contre mes +principes. Allez chercher une chaise à la cuisine, Tinker, si +vous avez envie de vous asseoir, et puis nous dirons un mot au +souper.»</p> + +<p>En attendant, le baronnet plongea sa fourchette dans la poêle +et en retira un morceau de tripe et un oignon; et, après un +partage fait avec la plus scrupuleuse équité, il prit, sa portion, +ainsi que mistress Tinker.</p> + +<p>«Vous voyez, miss Sharp, quand je ne suis pas ici, je paye +à Tinker ses frais de nourriture; mais, quand je suis à la ville, +elle dîne avec la famille. Ah! ah! je suis bien aise, mademoiselle, +que vous n'ayez pas faim, pas vrai, Tink?»</p> + +<p>Et ils attaquèrent à belles dents leur frugal repas.</p> + +<p>Après le souper, sir Pitt Crawley se mit à fumer sa pipe; +quand il fit tout à fait noir, il plaça un bout de chandelle sur +un brûle-tout, et tirant d'une poche sans fond une liasse +formidable de dossiers, il se mit à les lire et à les mettre en +ordre.</p> + +<p>«Je suis ici pour des affaires de loi, ma chère, et voilà ce +qui me procure le plaisir d'avoir demain une si jolie compagne +de voyage.</p> + +<p>—Il est toujours avec des procès, dit mistress Tinker en se +versant à boire.</p> + +<p>—Buvez et ne vous gênez pas, dit le baronnet. Oui, ma +chère, Tinker dit vrai, j'ai perdu et gagné plus de procès +qu'aucun homme en Angleterre. Jetez les yeux sur ceci: <i>Crawley, +baronnet, contre Snaffle</i>. J'en aurai raison ou j'y perdrai +mon nom de Pitt Crawley.—<i>Podder et C<sup>e</sup>, contre Crawley, +baronnet</i>;—<i>les contrôleurs de la commune de Snailby contre +Crawley, baronnet</i>. Qu'ils prouvent donc que c'est du domaine +public, je les en défie; ce terrain est bien à moi; il n'appartient +pas plus à la commune qu'à vous ou à Tinker que voilà. Je les +mettrai <i>à quia</i>, quand il devrait m'en coûter mille guinées. +Regardez un peu ces papiers; il ne tient qu'à vous, si le coeur +vous en dit, ma très-chère; avez-vous une belle main pour +écrire? Je vous mettrai en réquisition quand nous serons à +Crawley-la-Reine, miss Sharp. Maintenant que la douairière +est morte, j'ai besoin d'un aide.</p> + +<p>—Elle ne valait pas mieux que lui, reprit la Tinker; elle +était toujours en chicane avec ses fournisseurs; en quatre ans, +elle a congédié quarante-huit domestiques.</p> + +<p>—Elle était donc avare, très-avare? dit l'orpheline d'un ton +de naïveté.</p> + +<p>—Pour moi c'était une perle; elle me sauvait un homme +d'affaires.»</p> + +<p>La conversation continua assez longtemps sur ce ton confidentiel, +au grand amusement de la nouvelle arrivée. Bonnes +ou mauvaises, les qualités de sir Pitt Crawley étaient mises +par lui dans tout leur jour, sans qu'il cherchât le moins du +monde à les déguiser. Il ne tarissait pas sur son compte, tantôt +faisant usage du patois de l'Hampshire dans toute sa rudesse +et sa vulgarité, et tantôt adoptant le langage de l'homme +du monde. Enfin, on se souhaita le bonsoir, après recommandation +à miss Sharp d'être prête le lendemain à cinq heures +du matin.</p> + +<p>«Vous coucherez cette nuit avec Tinker, lui dit-il; c'est un +grand lit où l'on peut tenir deux: lady Crawley y est morte. +Bonne nuit!»</p> + +<p>Sir Pitt se retira après ce compliment, et la très-solennelle +Tinker, le chandelier à la main, ouvrit la marche à travers de +grands escaliers en pierre, de longues enfilades de salons immenses +dont toutes les serrures étaient recouvertes de papier; +elle arriva enfin à la chambre où lady Crawley s'était endormie +du dernier sommeil. L'aspect de cette pièce avait quelque chose +de si funèbre et de si triste que non-seulement on était disposé +à croire que lady Crawley y avait rendu le dernier soupir, +mais que le fantôme de la pauvre dame n'avait pas cessé de +l'habiter. Rebecca allait et venait dans l'appartement avec un +entrain des plus joyeux. Elle avait déjà sondé les profondeurs +des placards, des cabinets, des armoires; elle ouvrait les tiroirs +fermés, passait en revue les affreux tableaux suspendus aux +murs et tous les objets de toilette, tandis que la femme de +chambre s'occupait à dire ses prières.</p> + +<p>«Je ne voudrais pas m'endormir dans le lit que voici sans +avoir la conscience en repos, mademoiselle, dit la vieille servante.</p> + +<p>—Il y a dans cette chambre, reprit Rebecca, de quoi nous +loger avec une demi-douzaine de revenants. Contez-moi donc +tout ce que vous savez sur lady Crawley, sir Pitt Crawley et +tous les autres, ma <i>chère</i> mistress Tinker.»</p> + +<p>Mais la vieille Tinker n'était pas une personne à se laisser +tirer les vers du nez par des questions en l'air. Elle intima +à miss Sharp que le lit était fait pour dormir et non pour +causer; et bientôt, du coin où elle reposait, s'éleva un ronflement +comme il n'en peut sortir que d'une conscience irréprochable. +Rebecca resta éveillée longtemps, fort longtemps; +elle pensait au lendemain, au nouveau monde qui s'ouvrait +devant elle, aux chances de succès qu'elle y trouverait. La chandelle, +placée dans la cuvette, jetait une dernière lueur avant +de s'éteindre; la cheminée projeta une ombre épaisse sur la +moitié d'un canevas <i>pour marquer</i>, ouvrage, sans doute, de la +feue milady, précieusement encadré, et sur deux portraits de +famille représentant deux jeunes garçons l'un en habit de collége, +l'autre en veste rouge de soldat. Au moment de s'endormir, +miss Sharp se demanda auquel elle devait rêver.</p> + +<p>À quatre heures, par une matinée d'été assez brillante pour +donner un aspect joyeux même aux sombres murailles de +Great-Gaunt-Street, la fidèle Tinker éveilla sa compagne de lit +et l'avertit de se préparer pour le départ; puis tirant les verroux +du vestibule, et ouvrant la grande porte dont les gonds +firent par un long grincement tressaillir les échos endormis de +la rue, elle se dirigea vers Oxford-Street, et prit un fiacre à la +station de l'endroit. Il est inutile d'entrer dans des détails sur +le numéro de la voiture ou de constater que le cocher était +venu de grand matin dans le voisinage de Swallow-Street +avec l'espoir de trouver quelque jeune viveur au pas chancelant, +qui ayant besoin de l'assistance de son véhicule pour rentrer +chez lui le payerait avec la générosité de l'ivresse.</p> + +<p>Inutile de dire que si le cocher caressait cette espérance, il +eut à se détromper grandement. Car le digne baronnet qu'il voiturait +dans sa boîte jusqu'à la Cité ne lui donna pas un sou en +sus du prix de la course. Le pauvre John eut beau crier et tempêter, +jeter dans le ruisseau les coffres de miss Sharp et jurer +qu'il en appellerait aux tribunaux pour se faire payer son dû.</p> + +<p>«Songez-y à deux fois, dit l'un des valets d'écurie, vous +avez à faire à sir Pitt Crawley.</p> + +<p>—Entends-tu, Joe, cria le baronnet d'un air approbateur; je +voudrais bien voir un homme qui oserait me faire aller!</p> + +<p>—Et moi aussi! dit Joe en bougonnant entre ses dents et +en chargeant les bagages du baronnet sur la voiture.</p> + +<p>—Gardez le siége pour moi, conducteur, cria le membre du +parlement au cocher.</p> + +<p>—Oui, sir Pitt, répliqua celui-ci la main au chapeau et la +rage dans le coeur, car il avait promis cette place à un jeune +étudiant de Cambridge, dont il aurait eu au moins une couronne +de pourboire. Miss Sharp avait pris une place à l'intérieur +de la voiture qui allait la transporter dans un monde +nouveau.</p> + +<p>Comment le jeune étudiant de Cambridge étendit cinq vêtements +sur ses genoux et se mit en frais, lorsque la petite miss +Sharp obligée de quitter l'intérieur, vint prendre place à côté +de lui; comment il la couvrit d'un de ses paletots, et finit par +reprendre toute sa belle humeur;</p> + +<p>Comment le monsieur asthmatique et la vieille précieuse qui +jurait à tout propos sur son honneur, qu'auparavant elle n'avait +jamais voyagé en voiture publique (il y avait toujours quelqu'une +de ces dames dans les voitures publiques du temps, +hélas! où elles existaient encore, car où sont-elles passées aujourd'hui?) +et la grosse veuve avec sa bouteille de brandy prirent +successivement leur place sur les banquettes de l'intérieur;</p> + +<p>Comment le conducteur leur demanda à tous de l'argent et +recueillit six sous du monsieur asthmatique et cinq liards crasseux +de la grosse veuve;</p> + +<p>Comment la voiture se mit enfin en route et traversa les sombres +ruelles d'Aldersgate, fit trembler en passant les vitraux de +Saint-Paul, franchit avec rapidité l'entrée des étrangers à +Fleet-Market qui, avec Exeter-Change, appartient désormais +au monde des souvenirs;</p> + +<p>Comment on passa l'Ours blanc de Piccadilly, tandis qu'on +voyait flotter un voile de brouillard sur les jardins de Knightsbridge;</p> + +<p>Comment on laissa derrière soi Turnham-Green, Brentford +et Bagshot;</p> + +<p>Il n'est pas besoin de le dire ici.</p> + +<p>Celui qui écrit ses lignes ayant, dans ses jeunes années, +parcouru cette route enchanteresse par une radieuse et belle +matinée, y ramène sa pensée avec un sentiment de regret et de +plaisir. Où est-elle maintenant cette route avec le plaisant chapitre +des accidents de voyage? Il n'y a plus de Chelsea ou de +Greenwich pour les vieux et honnêtes cochers à la trogne rougie? +Où sont-ils passés, je le demande, tous ces joyeux compagnons? +Le vieux Welder est-il vivant ou mort? Et les garçons +d'auberge avec leurs hôtels où l'on vous offrait le boeuf +froid servi à la hâte? Et ce palefrenier stupide avec son nez +bleu et gelé, son seau à l'anse criarde, où a-t-il passé? où sont +ses descendants? Pour tous ces grands génies en jupons qui +écrivent des nouvelles à l'intention des enfants de notre bien-aimé +lecteur, ces hommes et ces choses passeront à l'état de +légende, comme l'histoire de Ninive, de Coeur-de-Lion ou de +Jean-Paul Chopart. Pour eux, la diligence va usurper la place +des châteaux enchantés; un attelage de quatre chevaux bais +ne prêtera pas moins au merveilleux que Bucéphale et l'Hippogriffe. +Ah! comme leur poil était brillant quand les garçons +d'écurie leur enlevaient la couverture! comme ils s'élançaient +avec ardeur sur la route! comme leur queue était belle à voir +frissonner, leurs flancs à voir fumer quand, au terme du relais, +ils rentraient dans la cour d'auberge avec la dignité du devoir +accompli! Hélas! nous n'entendrons plus les notes joyeuses et +fausses du conducteur lorsque les portes s'ouvraient à minuit +pour laisser passer sa voiture? Mais où nous emporte en ce +moment l'omnibus de Trafalgar?</p> + +<p>Puis.... Mais, sans nous arrêter aux mille incidents de la +route, nous irons tout droit à Crawley-la-Reine, pour savoir +comment va s'y trouver miss Rebecca Sharp.</p> + + + + +<h2><a id="VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h2> + +<h2>Tout confidentiel.</h2> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>MISS REBECCA SHARP À MISS AMÉLIA SEDLEY.</p> +<p>Service de la chambre des communes</p> +<p>«Russell-Square, à Londres,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Très-chère et très-douce Amélia,</p> + </div> </div> + +<p>«C'est avec une joie mêlée de tristesse que je prends la plume +pour écrire à l'amie de mon coeur. Quel changement d'hier à +aujourd'hui! Maintenant je suis seule, sans amie; hier j'étais +comme dans ma famille, je goûtais la tendre intimité d'une +soeur que je chérirai toujours, oh! oui, toujours!</p> + +<p>«Je ne vous dirai point mes larmes, mon affliction dans cette +fatale nuit passée loin de vous. Vous êtes allée mardi soir où +vous appelaient la joie et le bonheur; vous aviez près de vous +votre mère, le jeune soldat <i>qui vous est fiancé</i>. J'ai pensé à +vous toute la nuit, je vous voyais danser chez Perkins, la plus +belle, je suis sûre, entre toutes les jeunes filles du bal. Le cocher +m'a conduite dans la vieille voiture à la maison de ville +de sir Pitt Crawley. Après m'avoir traitée avec la dernière impertinence +(hélas! qu'avait-il à craindre en insultant la pauvreté, +le malheur?), il m'a laissée entre les mains de sir Pitt. +Celui-ci m'a fait passer la nuit dans un vieux lit d'un aspect +sinistre, à côté d'une vieille bonne non moins effrayante. +C'est la gardienne de la maison. Je n'ai pas fermé l'oeil de la +nuit.</p> + +<p>«Sir Pitt ne répond pas à l'idée que, dans nos folles imaginations, +nous nous faisions d'un baronnet en lisant à Chiswick +nos romans de contrebande. Rien ne peut moins que lui ressembler +à un Lovelace. Figurez-vous un vieux bonhomme +trapu, court, commun et malpropre; vieux habits, guêtres râpées; +il fume une ignoble pipe et fait lui-même cuire dans la +poêle un horrible souper. Il a parlé une espèce de patois montagnard +et a juré comme un Turc après la femme de charge, +puis après le cocher qui nous a menés à l'auberge d'où part +la voiture sur laquelle j'ai fait au grand air la plus grande +partie de la route.</p> + +<p>«La femme de charge m'avait éveillée au point du jour. Arrivée +à l'auberge, j'avais d'abord pris place dans l'intérieur de +la voiture; mais à un certain endroit appelé Mudbury, où nous +fûmes surpris par une averse assez forte, eh bien! vous aurez +peine à le croire, il fallut me mettre dehors. Sir Pitt est un des +propriétaires de la voiture, et, comme il se présenta à Mudbury +un voyageur pour une place d'intérieur, je fus obligée de sortir +et de recevoir la pluie. Par bonheur, un étudiant du collége de +Cambridge m'a donné l'hospitalité sous un de ses énormes paletots.</p> + +<p>«Ce jeune homme et le conducteur avaient l'air de connaître +fort bien sir Pitt, et s'amusaient à ses dépens. D'un commun +accord ils lui décernaient l'épithète de <i>vieux pingre</i>, ce qui +signifie une personne très-chiche et très-avare. À les entendre, +il n'aurait jamais donné d'argent à personne. J'étais indignée +de tant de lésinerie. Le jeune étudiant me fit remarquer la +lenteur avec laquelle nous faisions les deux derniers relais, +parce que sir Pitt avait pris place sur le siége et était propriétaire +de l'attelage pour cette partie du trajet.</p> + +<p>«Mais, n'est-ce pas que je leur donnerai du fouet à Squashmore, +quand je vais prendre les guides? dit le jeune étudiant +de Cambridge.</p> + +<p>«—Ne les manquez pas, monsieur Jacques,» répondit le +conducteur.</p> + +<p>«Lorsqu'on m'eut dit le mot de l'énigme et les projets de +M. Jacques pour le reste du chemin, et ses plans de vengeance +sur le dos des chevaux de sir Pitt, je ne pus m'empêcher de +rire.</p> + +<p>«Une voiture attelée de quatre superbes chevaux portant sur +leurs harnais les armes du maître et seigneur, nous attendait +à Leakington, à quatre milles de Crawley-la-Reine. Notre +entrée dans le parc du baronnet se fit en toute solennité. Une +magnifique avenue longue d'un mille environ, conduit au château. +Arrivés à la grille d'honneur, dont les piliers sont surmontés +d'une colombe et d'un serpent, supports des armes des +Crawley, nous fûmes reçus par une femme qui n'en finissait +plus de nous saluer, tout en s'empressant de nous ouvrir les +vieilles grilles de fer, trop semblables à celles de cet odieux +Chiswick.</p> + +<p>«Une avenue d'un mille de long! me dit sir Pitt. Une rangée +d'arbres qui vous représente six mille livres en bois de charpente +pour le propriétaire! N'est-ce donc rien que cela?»</p> + +<p>«Il dit une <i>evenue</i> et le <i>propiétaire</i>. Il fallait rire ou se +mordre les lèvres. À Leakington il avait fait monter avec lui +M. Hodson, espèce de rustre, avec lequel il se mit à causer +saisies, ventes, irrigations, culture, fermiers et fermages, +toutes matières au-dessus de ma portée. On avait surpris Sam +Miles à braconner, et Pierre Bailey était enfin parti pour l'hospice +des indigents.</p> + +<p>«Tant mieux, dit sir Pitt, voilà une éternité que lui et sa +famille <i>étions</i> à me filouter sur leur fermage.» Il me vint à +l'esprit que c'était quelque ancien fermier qui ne pouvait acquitter +ses loyers. Un autre aurait dit: <i>étaient</i>; mais les riches +baronnets sont-ils tenus envers la grammaire au même respect +que les pauvres gouvernantes?</p> + +<p>«En passant, je remarquai la flèche d'un clocher s'élevant +avec grâce au-dessus des vieux ormes du parc; devant ceux-ci, +au milieu d'une prairie et de quelques hangars, était bâtie une +vieille maison rouge avec de grandes cheminées tapissées de +lierre; les vitres étincelaient au soleil.</p> + +<p>«Est-ce là votre église, sir Pitt? demandai-je.</p> + +<p>«—Oui, sac... à papier! dit sir Pitt. (Seulement, ma chère +amie, il se servit d'un mot beaucoup plus énergique.) Comment +va la bête, Hodson? La bête, c'est mon frère Bute, ma +chère demoiselle, mon frère le ministre. Je l'appelle la bête, il +ne manque plus que la belle. Ah! ah!»</p> + +<p>«Hodson riait aussi; mais soudain, avec un air de gravité et +un mouvement de tête:</p> + +<p>«C'est à désespérer de voir comme il va bien, sir Pitt, reprit-il. +Il est sorti hier sur son poney pour aller visiter nos +récoltes.</p> + +<p>«—Il est allé chercher ses termes, le diable l'emporte! fit-il +en employant son autre juron favori. Le brandy et l'eau n'en +auront donc pas raison? Il est aussi coriace que le vieux.... +Comment l'appelez-vous? le vieux Mathusalem.»</p> + +<p>«M. Hodson se tenait les côtés.</p> + +<p>«Les jeunes gens sont arrivés du collége, ils se sont rués +sur John Scroggins, et l'ont laissé à peu près pour mort.</p> + +<p>«—Quoi! sur mon second garde! hurla sir Pitt.</p> + +<p>«—Il se trouvait sur les terres de la cure,» répliqua +M. Hodson.</p> + +<p>«Sir Pitt, en fureur, jura que, si jamais il les prenait à braconner +sur ses terres, il les ferait transporter, et que le diable +ne l'en empêcherait pas. Toutefois il reprit:</p> + +<p>«J'ai vendu la présentation de cette cure, Hodson; pas un +membre de cette génération ne l'aura.»</p> + +<p>«M. Hodson lui répondit qu'il était parfaitement dans son +droit. Pour moi, j'entrevois que les deux frères sont à couteaux +tirés, comme cela arrive très-souvent entre frères et même +entre soeurs. Vous rappelez-vous les deux miss Scratchley, à +Chiswick? elles étaient toujours à se chamailler; et Maria Box, +elle n'épargnait pas les bourrades à Louisa.</p> + +<p>«Bientôt après, apercevant des petits garçons qui ramassaient +des branches mortes dans le bois, M. Hodson s'élança +de la voiture sur l'ordre de sir Pitt, et tomba sur eux à bras +raccourcis.</p> + +<p>«Tape ferme, Hodson, criait le baronnet, fais sentir le fouet +à ces petits vauriens, et conduis au logis ces vagabonds. +Je leur promets la prison, aussi sûr que je m'appelle sir +Pitt.»</p> + +<p>«En même temps nous entendions le fouet de M. Hodson résonner +sur les épaules de ces pauvres enfants tout en larmes. +Sir Pitt, voyant les malfaiteurs sous bonne garde, poursuivit +sa course jusqu'au château.</p> + +<p>«Tous les domestiques étaient à leur poste pour nous recevoir +et........................</p> + +<p>«Ici, ma chère, je fus interrompue, la nuit dernière, par un +coup terrible frappé à ma porte. Qui croyez-vous que c'était? +Sir Pitt en bonnet de nuit et en robe de chambre: vraiment il +était à peindre! Pendant que je reculais devant une pareille +visite, il se dirigea vers moi, et prenant ma chandelle:</p> + +<p>«Pas de chandelle ici après onze heures, miss Becky, me +dit-il; allez vous coucher sans lumière, jolie petite friponne +(c'est ainsi qu'il m'appelle), et, à moins que vous ne vouliez que +je vienne éteindre votre lumière tous les soirs, souvenez-vous +d'être au lit à onze heures.»</p> + +<p>«Là-dessus il se retira avec M. Horrocks le sommelier, en +riant aux éclats.</p> + +<p>«Vous pouvez être sûre que je prendrai mes précautions pour +éviter de nouvelles visites. Ils s'en allèrent ensuite lâcher deux +boules-dogues dont les hurlements se prolongèrent tout le reste +de la nuit.</p> + +<p>«J'ai nommé mon chien Gorer, dit sir Pitt; il a tué son +homme, ce chien-là, et il viendrait à bout d'un taureau. Autrefois +j'appelais sa mère Flora; maintenant je l'appelle l'Édentée, +parce qu'elle était trop vieille pour mordre, ah! ah! ah!»</p> + +<p>«Devant le castel de Crawley-la-Reine, affreuse grange bâtie +à l'ancienne mode et en briques rouges avec de grandes cheminées +et des toits comme on en voyait sous le règne de la reine +Beth, s'étend une terrasse où l'on retrouve la colombe et le +serpent traditionnels de la famille; la salle d'honneur a une +porte sur cette terrasse. Cette grande salle, ma chère, est, j'en +suis sûre, aussi triste et aussi lugubre que celle du château des +<i>Mystères d'Udolphe</i>. Il y a un immense foyer où l'on pourrait +faire tenir la moitié de l'institution de miss Pinkerton, et un +gril d'assez belle dimension pour faire rôtir un boeuf pour le +moins. Toutes les générations de Crawley sont accrochées au +mur, qui avec des barbes, qui avec de terribles perruques et +les pieds en dehors, qui avec de longues cottes ou robes collantes +sous lesquelles ils ont l'air aussi roides que des tours, +qui avec de longues boucles sur le cou, et on n'en voit guère +qui portent des corsets.</p> + +<p>«À l'une des extrémités de la salle se trouve un grand escalier +en chêne noir aussi effrayant que possible; de l'autre côté +s'ouvrent de grandes portes surmontées de têtes de cerfs et conduisant +au billard, à la bibliothèque, au grand salon jaune et +aux petits appartements. J'estime à vingt le nombre des chambres +à coucher au premier étage. Dans l'une d'elles on montre +encore le lit où a dormi la reine Elisabeth.</p> + +<p>«Mes nouvelles élèves m'ont promenée ce matin à travers ces +beaux appartements. Les fenêtres, toujours fermées, ne contribuent +pas peu, je vous l'assure, à leur donner un aspect sinistre, +et dans chacune de ces pièces je m'attendais à tout instant +à voir paraître un spectre au moindre rayon qui y pénétrait.</p> + +<p>«Ma chambre à coucher, placée au second étage, donne d'un +côté sur le cabinet d'études et de l'autre sur les chambres de +mes jeunes élèves. Ensuite vient l'appartement de M. Pitt, +l'aîné des fils, qu'on désigne sous le nom de M. Crawley; puis +celui de M. Rawdon Crawley, officier comme quelqu'un de +notre connaissance; il est en ce moment en campagne avec son +régiment. Il y a de quoi loger tout le monde de Russell-Square +dans cette maison et avoir encore de la place de reste.</p> + +<p>«Une demi-heure après notre arrivée, la cloche sonna le dîner. +Je descendis avec mes deux élèves.—Ce sont deux petites +créatures de huit et de dix ans qui ne signifient pas encore +grand'chose. J'avais votre belle robe de mousseline, que cette +détestable mistress Pinner ne vous pardonne pas de m'avoir donnée. +Pour l'ordinaire on me traite comme une personne de la famille. +Les jours de réception seulement, nous dînons dans nos +chambres avec mes élèves.—Je vous disais donc que la cloche +du dîner avait tinté; tout le monde se réunit dans le petit salon +où se tient lady Crawley, la seconde lady Crawley, la mère de +mes élèves. C'est la fille d'un quincaillier, et au moment de +son mariage elle passait pour un très-bon parti. Elle a la prétention +d'avoir été belle autrefois, et ses larmes sont intarissables +sur sa beauté perdue; elle est pâle, maigre avec des +épaules élevées, et c'est à peine si elle desserre les dents. Son +beau-fils, M. Crawley, était également dans la chambre; sa +mise était des plus correctes; son air est solennel comme celui +d'un entrepreneur des pompes funèbres. Figurez-vous un être +chétif, laid, silencieux, des jambes comme des allumettes, absence +complète d'estomac, des favoris couleur de foin foncé et +des cheveux jaune pâle, enfin l'image vivante de sa mère encadrée +au-dessus de la cheminée, la bienheureuse Griselda de +la noble maison de Binkie.</p> + +<p>«Voici la nouvelle gouvernante, monsieur Crawley, dit lady +Crawley en allant à ma rencontre et en me prenant par la +main; c'est miss Sharp.</p> + +<p>«—Oh? fit M. Crawley; puis, après un mouvement de tête +de mon côté, il se remit à lire une brochure dont la lecture +semblait l'absorber.</p> + +<p>«—Je réclame votre indulgence pour mes filles, me dit lady +Crawley avec des yeux rouges et toujours larmoyants.</p> + +<p>«—Chère maman, elle en aura beaucoup,» reprit l'aînée.</p> + +<p>«Je vis du premier coup que cette femme n'était pas à +craindre.</p> + +<p>«Madame est servie,» vint annoncer le sommelier tout de +noir habillé et orné d'un immense jabot qui semblait fait avec +une collerette à la mode de la reine Elisabeth et empruntée à +l'un des tableaux de la grande salle.</p> + +<p>«Prenant aussitôt le bras de M. Crawley, elle ouvrit la marche +vers la salle à manger. Je l'y suivis avec une de mes petites +filles à chaque main.</p> + +<p>«Sir Pitt était déjà dans la chambre, en face d'une cruche +d'argent. Il venait de la cave et avait fait de la toilette, +c'est-à-dire +qu'il avait quitté ses guêtres et laissait voir ses jambes +grosses et courtes dans des bas de laine noire. Le buffet était +couvert de vieille argenterie bien brillante, de vieux vases, le +tout en or et en argent. Les salières et l'huilier faisaient ressembler +cette pièce à une boutique d'orfèvrerie: tout, sur la table, +était aussi en argent. Deux laquais aux cheveux rouges +et en livrée couleur canari se tenaient des deux côtés du +buffet.</p> + +<p>«M. Crawley dit des grâces qui n'en finissaient plus; sir Pitt +répondit <i>Amen</i>, et l'on enleva les couvre-plats.</p> + +<p>«Qu'avons-nous à dîner, Betty? demanda le baronnet.</p> + +<p>«—Du bouillon de mouton, à ce que je crois, sir Pitt, répondit lady +Crawley.</p> + +<p>«—<i>Mouton aux navets</i>, ajouta avec gravité le sommelier; +pour soupe, un <i>potage de mouton à l'écossaise</i>; pour entremets, +des <i>pommes de terre au naturel</i> et des <i>choux-fleurs à l'eau</i>.</p> + +<p>«—Le mouton, c'est toujours le mouton, reprit le baronnet. +Que la peste m'étrangle si je connais rien de meilleur! Quel +était ce mouton, Horrocks, et quand l'avez-vous tué?</p> + +<p>«—C'était un écossais noir, sir Pitt; nous l'avons tué jeudi.</p> + +<p>«—Et qui est-ce qui en a pris?</p> + +<p>«—Le boucher de Mudbury; il en a pris l'échine et les gigots; +sir Pitt; mais il a dit que le dernier était trop jeune, et +qu'il y a tout perdu, sir Pitt.</p> + +<p>«—Voulez-vous du potage, miss?... ah! miss.... Chart, dit +M. Crawley.</p> + +<p>«—De l'excellent potage écossais, dit sir Pitt, malgré le +nom français dont on veut à toute force le décorer.</p> + +<p>«—Je crois que c'est l'usage, sir, dans la bonne société, +reprit Crawley d'un air choqué, d'appeler ce plat comme je +l'appelle.»</p> + +<p>«Le potage nous fut servi, avec le mouton aux navets, dans +des assiettes creuses, en argent, par des laquais <i>serin</i>. Puis on +apporta de l'ale et de l'eau qu'on nous présenta, à nous autres +demoiselles, dans des verres de petite dimension. Je ne suis pas +à même de juger l'ale; mais je peux dire cependant, en toute +conscience, que l'eau me paraît préférable à celle-là.</p> + +<p>«Tandis que nous étions ainsi à savourer les morceaux, sir +Pitt demanda de nouveau ce qu'étaient devenues les épaules du +mouton.</p> + +<p>«Je crois qu'on les a mangées à l'office, dit milady d'un ton +de soumission.</p> + +<p>«—Précisément, milady, ajouta Horrocks, avec d'autres +débris.»</p> + +<p>«Sir Pitt eut un accès de rire bruyant, puis continua sa conversation +avec M. Horrocks.</p> + +<p>«Et ce petit cochon noir du Kent, il doit avoir joliment engraissé, +maintenant?</p> + +<p>«—Ce n'est pas ce qui le presse beaucoup, sir Pitt, dit le +sommelier avec une gravité imperturbable.</p> + +<p>«—Miss Crawley, miss Rose Crawley, dit M. Crawley, voilà +un rire fort déplacé et fort mal séant.</p> + +<p>«—Ne vous fâchez pas, milord, dit le baronnet. Nous goûterons +du porc samedi. Vous lui ferez son affaire samedi matin, +John Horrocks; miss Sharp adore le porc; n'est-ce pas, miss +Sharp?»</p> + +<p>«Voilà en résumé les points les plus saillants de la conversation +du dîner. Le repas terminé, on plaça une cafetière d'eau +chaude devant sir Pitt, avec un flacon renfermant, je pense, +du rhum. M. Horrocks servit à moi et à mes élèves trois petits +verres à liqueur, et on versa un grand verre plein à milady.</p> + +<p>«Au sortir de table, elle tira de sa boîte à ouvrage une immense +et interminable pièce de tricot, et les jeunes filles se +mirent à jouer à la bataille avec un jeu de cartes couvert de +crasse. Il n'y avait qu'une chandelle allumée, mais dans un magnifique +et vieux bougeoir d'argent. Après quelques courtes +questions de milady, elle me laissa le choix pour me distraire +entre un volume de sermons et une brochure sur les céréales, +celle que M. Crawley lisait avant dîner.</p> + +<p>«Nous restâmes assis de la sorte pendant une heure. Un +bruit de pas se fit alors entendre.</p> + +<p>«Cachez vos cartes, mes enfants, s'écria milady tout effarée; +mettez-les derrière les livres de M. Crawley, miss Sharp.»</p> + +<p>«À peine ces ordres étaient-ils exécutés, que M. Crawley +entra dans la chambre.</p> + +<p>«Nous allons, dit-il, mesdemoiselles, reprendre le discours +d'hier à l'endroit où nous l'avons laissé, et chacune de vous lira +à son tour. Ce sera pour miss.... miss Chart une occasion de +vous entendre.»</p> + +<p>«Les pauvres filles commencèrent à écorcher un long et mortel +sermon, prononcé à Liverpool, dans la chapelle de Bethesda, +pour l'œuvre de la mission chez les sauvages Chickasaw. L'aimable +emploi de la soirée!</p> + +<p>«À dix heures, on donna l'ordre au domestique d'avertir sir +Pitt et toute la maison pour la prière. Sir Pitt arriva le premier, +la figure enluminée et gardant peu d'aplomb dans son +assiette; après lui, le sommelier, puis les <i>canari</i>, puis le valet +de M. Crawley, puis trois autres hommes exhalant une forte +odeur d'écurie; enfin quatre femmes, dont l'une, attifée avec +une grande prétention, me jeta un regard de mépris en tombant +lourdement sur ses genoux.</p> + +<p>«Après une instruction pathétique de M. Crawley, on nous +donna des chandelles, et tout le monde alla se coucher. C'est +alors, comme je vous en ai fait part plus haut, que je fus +troublée dans ma composition, ma très-chère et très-douce +Amélia.</p> + +<p>«Bonne nuit et mille millions de baisers!</p> + +<p>«<i>Samedi</i>.—Ce matin, à cinq heures, j'ai entendu les vagissements +du petit cochon noir; hier, Rose et Violette m'avaient +présentée à lui et conduite dans les étables, au chenil, près du +jardinier qui cueillait du fruit pour l'envoyer au marché. Elles +lui demandèrent la permission de prendre un grappillon à la +treille; mais il répondit que sir Pitt en avait numéroté les +grains, et qu'il lui en coûterait sa place s'il leur en donnait. +Les petites espiègles attrapèrent un poulain dans le pré, et me +demandèrent si je voulais aller dessus; puis elles se mirent +elles-mêmes à l'enfourcher; le groom accourut en poussant d'épouvantables +jurons et les mit en fuite.</p> + +<p>«Lady Crawley ne quitte pas son tricot. Sir Pitt fait chaque +soir une excursion dans les vignes du Seigneur, en compagnie, +je crois, d'Horrocks le sommelier. M. Crawley nous lit des sermons +pendant toute la soirée, et le matin il s'enferme dans son +cabinet, ou se rend à cheval à Mudbury pour les affaires du +comté, ou à Squashmore, pour y prêcher, devant les habitants +de l'endroit, les vendredis et les lundis.</p> + +<p>«Mille compliments affectueux pour votre cher papa et votre +chère maman. Votre pauvre frère est-il remis de son rack-punch? +Oh! ma chère, ma chère, combien les hommes devraient +se défier des effets du punch!</p> + +<p>«Tout à vous et pour toujours,</p> + +<p>«<span class="sc">Rebecca</span>.»</p> + + <hr /> + +<p>Tout bien considéré, il vaut autant, suivant nous, pour notre +chère Amélia Sedley de Russell-Square, que miss Sharp ne soit +plus auprès d'elle; car, au demeurant, c'est une drôle de créature +que Rebecca. Ces descriptions sur cette dame qui <i>pleure +sa beauté perdue</i>, et ce monsieur <i>aux favoris couleur de foin +fané</i> et <i>aux cheveux jaune pâle</i>, sont fort piquantes et témoignent +d'une connaissance trop hâtive du monde. Et puis chacun +de nous conviendra qu'étant agenouillée elle avait mieux à faire +qu'à penser aux rubans de miss Horrocks. Mais notre cher lecteur +se rappellera que cette histoire annonce sur son titre, en +gros caractères, la <i>Foire aux Vanités</i>, et la foire aux Vanités +est une place où l'on rencontre toutes les vanités, toutes les +dépravations, toutes les folies, où l'on se coudoie avec toutes +sortes de grimaces, de faussetés et de prétentions. C'est que, +voyez-vous, on est tenu de dire la vérité autant qu'on la sait, +sous les grelots de la folie comme sous la toque du sage. Toutefois, +avec un tel but, on peut rencontrer sur sa route des choses +fort désagréables à répéter.</p> + +<p>J'ai entendu un de mes collègues de la confrérie des Conteurs +haranguant au bord de la mer un nombreux auditoire +d'honnêtes fainéants s'emporter en belles colères contre les infâmes +dont il déroulait et inventait les exécrables forfaits. L'auditoire +suivait l'impulsion donnée, et bientôt, par un élan spontané, +le conteur et la foule éclataient en injures et en imprécations +contre le monstre imaginaire du récit. Le chapeau mis +alors en circulation recevait quelque menue monnaie au milieu +d'un déchaînement unanime de malédictions.</p> + +<p>Voyez encore les petits théâtres de Paris. Entendez le peuple +crier: <i>ah gredin! ah monstre!</i> puis se démener sur ses bancs +en maudissant le traître. Les acteurs iront même jusqu'à refuser +formellement le rôle des <i>féroces Cosaques</i>, et aimeront mieux, +avec un moindre salaire, parader sous le costume des bons et +généreux Français.</p> + +<p>En rapprochant ces deux exemples, vous pouvez vous assurer +que ce n'est pas dans des vues intéressées que le présent +directeur veut mettre ses traîtres sous vos yeux et les livrer à +votre indignation. Mais lui aussi leur a voué une haine implacable, +il ne peut la contenir, elle s'échappera en de louables +transports sinon en termes choisis.</p> + +<p>Je vous avertis donc, mes bons amis, que je vais vous conter +une histoire où vous rencontrerez les intrigues les plus atroces +et les plus ténébreuses, et, j'en ai aussi la confiance, tout +ce qu'il y a de plus attachant en fait de crime. Mes coquins ne +sont pas des coquins à l'eau de rose, je vous le promets. Quand +nous irons dans le grand monde, nous prendrons un langage +fleuri, n'est-ce pas? Mais avec le calme plat, il faut bien rester +en place. Une tempête dans une cuvette serait une absurdité; +nous réserverons cette sorte de spectacle pour le sublime océan, +dans la solitude de la nuit. Le chapitre suivant sera des plus +douillets. Les autres.... Mais il ne faut point anticiper.</p> + +<p>À mesure que j'introduirai de nouveaux personnages, ce sont +des hommes et vos frères, je vous demanderai la permission de +vous les présenter, et même à l'occasion de leur faire quitter +les planches pour aller causer avec vous. S'ils sont bons et +honnêtes, vous leur accorderez votre estime et une poignée +de main; s'ils sont niais et bêtes, le lecteur pourra en rire +plus à son aise et tout bas dans sa barbe; s'ils sont dépravés +et sans coeur, oh! alors nous les attaquerons avec toute l'énergie +que permet la politesse.</p> + +<p>Autrement vous pourriez m'attribuer à moi les moqueries +dédaigneuses de miss Sharp en présence de ces pratiques de +dévotion qu'elle trouve si ridicules, son rire insolent à la vue +du baronnet ivre comme le vieux Silène. Loin de là, au contraire, +ce rire part d'une personne qui n'a de respect que pour +l'opulence, d'admiration que pour le succès. On en voit beaucoup +de cette espèce vivre et réussir dans le monde, gens auxquels +il manque la foi, l'espérance et la charité. Attaquons-les, +mes chers amis, sans relâche ni merci. Il y en a d'autres encore +qui ont pour eux le succès, mais chez eux tout est sottise +et platitude; c'est pour les combattre et les marquer qu'on nous +a donné le ridicule.</p> + + + + +<h2><a id="IX"></a>CHAPITRE IX.</h2> + +<h2>Portraits de famille.</h2> + + +<p>Sir Pitt Crawley était un philosophe aux goûts peu relevés. +Son premier mariage avec la fille du noble Binkie avait été uniquement +l'ouvrage de ses parents, et il avait souvent répété à +lady Crawley, pendant leur hyménée, qu'elle était une carogne +d'humeur si hargneuse et si fière, qu'à sa mort il ne se laisserait +plus prendre à s'embarrasser d'une autre femme de sa +caste. Au décès de milady il tint parole et prit pour seconde +femme miss Rose Dawson, fille de John-Thomas Dawson, +quincaillier de Mudbury. Voilà une Rose bien heureuse de devenir +ainsi milady Crawley!</p> + +<p>Mais faisons un peu l'inventaire de son bonheur. D'abord, +elle dut rompre avec Peter Butt, brave jeune homme qui lui +avait fait une cour assidue, et qui dès lors se livra au braconnage, +à la contrebande et autres mauvais métiers. Ensuite, elle +se brouilla, comme de juste, avec tous les amis, toutes les +compagnes de sa jeunesse, qui, naturellement, ne pouvaient +tous être reçus par milady à Crawley-la-Reine.</p> + +<p>Parmi les personnes de son rang et à château comme elle, aucune +ne voulait la voir. Pouvait-il en être autrement? Sir Huddleston +avait trois filles qui toutes avaient espéré devenir lady +Crawley. La famille de sir Giles Wapshot enrageait de voir que +la préférence dans ce mariage n'avait pas été pour l'une des +demoiselles Wapshot, et les autres baronnets du comté s'indignaient +d'une telle mésalliance chez un des leurs; mais, sans +plus nous inquiéter de ces divers membres du parlement, nous +les laisserons grogner sous l'anonyme.</p> + +<p>Sir Pitt, comme il le disait, ne se souciait pas plus d'eux que +d'un liard rogné. En somme, il avait sa petite Rose; satisfait de +lui-même, que lui importait le reste? Par application de ce +principe, il ne manquait jamais de vider son gobelet tous les +soirs, de battre sa petite Rose de temps à autre, et de la laisser +dans l'Hampshire tandis qu'il allait à Londres pour la session +du parlement, sans compter un seul ami dans cette vaste +capitale. Mistress Bute Crawley, la femme du ministre, refusait +même de venir faire visite à la femme du baronnet; elle ne +pouvait consentir, disait-elle, à céder le pas à la fille d'un marchand.</p> + +<p>Comme lady Crawley n'avait reçu de la nature d'autres +agréments que des joues pétries de rose et une peau de satin; +comme elle n'avait, du reste, ni caractère, ni talents, ni volonté, +ni occupations, ni amusements, ni cette âme fougueuse +et ces passions ardentes qui sont souvent le partage des femmes +privées de sens, elle n'exerçait qu'un bien faible pouvoir +sur les affections de sir Pitt. Les roses de ses joues s'étaient +fanées, sa figure avait perdu sa première fraîcheur par la naissance +successive de deux enfants. Elle restait comme un ustensile +dans la maison de son mari, à peu près aussi utile que la +grande épinette de la dernière lady Crawley. Blonde, elle portait, +comme toutes les blondes, des vêtements de couleur claire, +et semblait arrêter ses préférences à un vert de mer sale et à +un bleu de ciel fané. Elle s'adonnait, jour et nuit, au tricot et à +d'autres ouvrages du même genre. Au bout de quelques années, +tous les lits de Crawley-la-Reine étaient parés de courtes-pointes +de sa façon.</p> + +<p>Elle avait un petit parterre auquel elle semblait prendre quelque +intérêt; mais hors de là elle n'avait ni aversions ni préférences. +Quand son mari n'était que brutal, elle restait dans son +apathie; quand il la battait, elle criait. N'ayant pas assez d'énergie +pour se tourner vers la boisson, elle se lamentait toute +la journée, en souliers éculés et en papillottes.</p> + +<p>Ô foire aux Vanités, foire aux Vanités! sans vous elle aurait +peut-être été une aimable et bonne fille. Pierre Butt et Rose +auraient fait un heureux ménage dans une ferme florissante +avec de jolis marmots, le tout assaisonné d'une honnête portion +de peines et de plaisirs, d'espérances et de luttes. Mais un +titre, une voiture à quatre chevaux, sont, dans la foire aux +Vanités, des hochets plus précieux que le bonheur; si Henri VIII +et Barbe-Bleue vivaient encore et cherchaient une dixième +femme, ils trouveraient toute prête, croyez-le bien, la plus +jolie fille présentée cette année à la cour!</p> + +<p>Cette sombre torpeur de la mère ne lui attirait pas, comme +on peut le supposer, une grande tendresse de la part des petites +filles; elles étaient surtout heureuses à l'office et à l'écurie. +Le jardinier écossais ayant par bonheur une excellente femme +et de bons enfants, toute leur société, toute leur instruction +se bornait à ce qu'elles avaient trouvé dans la loge; +c'était là que se faisait leur éducation avant l'arrivée de +miss Sharp.</p> + +<p>On n'avait engagé une institutrice que sur les remontrances +de M. Pitt Crawley, le seul ami, le seul protecteur qu'eût jamais +trouvé lady Crawley; aussi, après ses filles, c'était la +seule personne pour qui elle éprouvât un peu d'attachement. +M. Pitt avait du sang des nobles Binkie, dont il descendait, et +était l'homme de la politesse et de la convenance. Arrivé à l'âge +viril, à sa sortie du collége de Christ-Church, il entreprit de réformer +la discipline relâchée de la maison, en dépit de son père +auquel il inspirait un grand effroi. Il était homme à porter la +plus grande rigueur dans les moindres détails; il serait plutôt +mort de faim que de dîner sans cravate blanche. Une fois, peu +de temps après son départ du collége, Horrocks, le sommelier, +lui ayant apporté une lettre sans avoir eu le soin de la placer +sur un plateau, il lança un tel regard à ce domestique et lui +administra un si vert sermon, qu'Horrocks tremblait toujours +comme une feuille en sa présence.</p> + +<p>Toute la maison se courbait devant lui quand il était au +logis. Lady Crawley quittait plus matin ses papillottes, et l'on +ne voyait point à sir Pitt ses guêtres crottées. Bien que cet +incorrigible vieillard ne pût se défaire d'habitudes enracinées, +en présence de son fils, cependant, il ne se grisait jamais et +parlait à ses domestiques d'une façon beaucoup plus réservée +et plus polie. Ceux-ci avaient remarqué que sir Pitt ne jurait +jamais après lady Crawley quand son fils se trouvait dans la +pièce.</p> + +<p>C'était lui qui avait appris au sommelier à dire: <i>Madame +est servie</i>, et qui tenait à donner le bras à milady pour se rendre +à table. Il lui parlait rarement, mais c'était toujours avec +les marques du plus profond respect. Il ne la laissait jamais +sortir de l'appartement sans se lever de la manière la plus +solennelle pour lui ouvrir la porte et la saluer selon les +règles.</p> + +<p>À Eton, on l'appelait miss Crawley, et là, je suis fâché de +le dire, son jeune frère Rawdon le rossait d'importance. Bien +que ses succès fussent loin d'être brillants, il rachetait son absence +de moyens par une louable application. Pendant ses huit +années de collége, on ne se rappelait point l'avoir vu en punition, +prodige dont un chérubin peut seul être capable.</p> + +<p>À l'université, sa conduite avait été des plus exemplaires. Il +s'y était préparé à la vie politique, dans laquelle il devait faire +son entrée sous le patronage de son grand-père lord Binkie, en +étudiant avec une grande assiduité les orateurs anciens et modernes +et en parlant sans relâche dans des conférences préparatoires. +Mais, avec tout son flux de paroles débitées d'une +petite voix flûtée, avec un air d'importance et de contentement +de lui-même, il ne mettait jamais en avant que des opinions +ou des sentiments vulgaires et rebattus, enchâssés par-ci +par-là de quelques citations latines. Et cependant il ne +réussissait pas, en dépit de sa médiocrité, gage certain de +succès pour tout autre.</p> + +<p>À sa sortie de l'université, il devint secrétaire particulier de +lord Binkie. Nommé, ensuite attaché à la légation de Poupernicle, +il remplit ce poste avec une probité parfaite. On le chargeait +de dépêches pour l'Angleterre consistant en pâtés de +Strasbourg à l'adresse du ministre des affaires étrangères +d'alors. Après une attente de dix ans comme attaché, et son +protecteur lord Binkie étant mort, il trouva l'avancement trop +lent, prit en dégoût la carrière diplomatique et se fit gentilhomme +campagnard.</p> + +<p>Revenu en Angleterre, il écrivit une brochure sur la bière, +car c'était un homme d'ambition, toujours avide de se poser +devant le public; il prit une part active à la question de l'émancipation +des nègres, puis devint l'ami de M. Wilberforce, dont +il approuvait la conduite politique. Il eut une fameuse correspondance +avec le révérend Lilas Hornblower sur les missions +dans les Indes. Il allait à Londres, sinon pour la session du +parlement, au moins en mai pour les meetings religieux. Dans +sa province, il était magistrat et se faisait l'orateur infatigable +des paysans privés d'instruction religieuse. On disait qu'il +adressait ses soins à lady de La Bergerie, troisième fille de lord +de La Moutonnière, dont la sœur, lady Emily, avait écrit de +délicieux petits livres: <i>la Boussole du Marin</i> et <i>la Marchande +de pommes de Finchley-Common</i>.</p> + +<p>Le récit de miss Sharp sur ses occupations à Crawley-la-Reine +n'était point chargé. M. Crawley contraignait les domestiques +aux exercices de dévotion ci-dessus mentionnés, +et forçait son père d'y prendre part (et tant mieux qu'il +en fût ainsi!). Il avait pris sous son patronage une assemblée +d'indépendants de la paroisse de Crawley; son oncle le +recteur s'en indignait, et sir Pitt, par contre, s'en frottait +les mains; il avait même assisté deux ou trois fois à ces réunions, +ce qui avait provoqué de violents sermons dans l'église +de Crawley; des diatribes avaient même été décochées en +droite ligne au vieux banc gothique du baronnet. L'honnête sir +Pitt ne se montrait nullement affecté de ces énergiques sorties +et ne manquait jamais de ronfler pendant toute la durée du +sermon.</p> + +<p>M. Crawley aurait bien voulu, pour le plus grand bien de la +nation et de la chrétienté, que le vieux gentilhomme lui cédât +sa place au parlement; mais le papa ne voulait rien céder. Le +père et le fils étaient du reste trop sages pour donner quinze +cents livres par an, montant du second siége rempli à cette +époque par M. Noiraud, avec carte blanche sur la traite des +nègres. Les propriétés de la famille étaient obérées, et les revenus +provenant du bourg passaient à l'entretien de la maison de +Crawley-la-Reine: car on ne s'était jamais bien remis d'une +lourde amende infligée à Walpole Crawley, premier baronnet, +pour malversation dans l'envoi des sceaux et parchemins. Sir +Walpole était un bon vivant, véritable bourreau d'argent +(<i>alieni appetens, sui profusus</i>, aurait dit M. Crawley avec un +soupir); de son temps on le chérissait dans le comté pour ses +tonneaux toujours en perce et la bonne hospitalité que l'on +rencontrait à coup sûr à Crawley-la-Reine. Les caves étaient +garnies de bourgogne, les chenils de chiens de chasse, les écuries +de bons chevaux. Maintenant, à Crawley-la-Reine, les +quadrupèdes de cette dernière espèce allaient à la charrue ou +traînaient l'omnibus de Trafalgar. C'est par un de ces attelages, +un jour où on ne labourait pas, que miss Sharp fut conduite +au château; car tout rustre qu'il était, sir Pitt se montrait +chez lui fort chatouilleux sur le décorum. Il sortait rarement +sans une voiture à quatre chevaux, il mangeait du mouton +bouilli à son dîner, mais il se faisait toujours servir par trois +laquais.</p> + +<p>Si la lésinerie pouvait à elle seule faire la fortune d'un +homme, sir Pitt Crawley aurait été l'homme le plus riche de la +terre. Mettons-le avocat dans une ville de province, sans autre +capital que sa cervelle, il en aurait tiré fort probablement un +excellent parti, en se procurant avec son aide influence et crédit; +mais malheureusement il sortait de bonne famille, il possédait +une fortune considérable bien qu'embarrassée, cette +complication était pour lui plus nuisible qu'utile. Il avait un +goût prononcé pour la chicane, ce qui lui coûtait plusieurs +milliers de livres sterling par an. Étant trop fin, comme il le +disait, pour se laisser voler par un agent, il en chargeait une +douzaine du soin de mal mener ses affaires, sans qu'aucun lui +inspirât la moindre confiance.</p> + +<p>Comme propriétaire, il se montrait si dur qu'il ne se présentait +pour être fermiers chez lui que des banqueroutiers. Par +avarice il rognait à la terre sa portion de semence, et la nature, +pour s'en venger, lui rognait ses récoltes et réservait ses +libéralités à des cultivateurs plus généreux. Il se lançait dans +toute espèce de spéculations; il travaillait dans les mines, +achetait des actions de canaux, montait des services de voitures, +passait des traités avec le gouvernement, et était +l'homme et le magistrat le plus affairé du comté. Trouvant que +d'honnêtes employés pour ses carrières lui coûtaient trop cher, +il avait la satisfaction d'apprendre que quatre de ses gérants +étaient partis en emportant avec eux la caisse en Amérique. +Faute de précautions convenables, ses mines de charbon se +remplissaient d'eau. Le gouvernement lui laissait pour compte +ses fournitures de bœuf gâté, et quant à ses voitures, tous les +autres entrepreneurs savaient qu'il était, de tout le comté, celui +qui perdait le plus de chevaux, pour les acheter trop bon +marché et ne pas les nourrir.</p> + +<p>Il était d'humeur assez sociable et assurément loin d'être +fier. Il préférait la société d'un fermier et d'un maquignon à +celle d'un gentilhomme comme milord son fils. Il prenait son +plaisir à boire, à jurer et à caresser les filles des fermiers. On +ne l'avait jamais vu donner un schelling ou faire une bonne +action; mais c'était un joyeux et rusé compère, faisant volontiers +la pointe et vidant sa cruche avec un fermier, sauf à le +surfaire le lendemain, et badinant avec un braconnier, tout +prêt à le faire transporter sans en avoir plus de chagrin. Ses +prévenances pour le beau sexe avaient déjà été notées par +miss Rebecca Sharp; en un mot, parmi tous les baronnets, les +pairs et les députés de l'Angleterre, il n'y avait pas un être +plus rusé, plus bas, plus égoïste, plus bête et plus mal famé +que ce vieux ladre. Les grosses mains rouges de sir Pitt Crawley +ne pouvaient se trouver qu'au bout de ses bras. C'est avec +le plus vif chagrin et la plus grande douleur que nous sommes +obligés de reconnaître l'existence de si mauvaises qualités chez +une personne dont le nom est inscrit au livre d'or de la pairie.</p> + +<p>Une des principales causes de la puissance de M. Crawley +sur les inclinations de son père résultait d'affaires d'argent. Le +baronnet devait à son fils une somme assez ronde sur la fortune +de sa mère, et il ne jugeait pas à propos de la lui payer; +à vrai dire, l'idée de payer quoi que ce fût lui donnait mal au +cœur, et la force seule pouvait le réduire à acquitter ses dettes. +Miss Sharp calculait (car, ainsi que nous le verrons bientôt, +elle fut vite initiée à tous les secrets de la famille) que le seul +payement de ses créanciers coûtait en frais à l'honorable baronnet +plusieurs centaines de livres par an; mais c'était un +plaisir dont il ne pouvait se priver. Il éprouvait une joie +féroce à faire attendre ces pauvres diables et à remettre de +procès en procès, de termes en termes, l'époque de la satisfaction.</p> + +<p>«À quoi bon faire partie du parlement, disait-il, si c'est pour +payer ses dettes?»</p> + +<p>Pour lui rendre justice, il savait tirer tout le parti possible de +sa chaise curule.</p> + +<p>Foire aux Vanités! foire aux vanités! Voilà un homme à +peine capable d'épeler et ne se souciant point de lire; un +homme qui a les allures et la ruse d'un paysan, dont la passion +est la chicane, sans autres goûts, sans autres émotions, sans +autres plaisirs que ceux d'une âme sordide et bête, et il possède +cependant rang, honneur et puissance; il compte parmi les +dignitaires du pays, les piliers de l'État; il est grand shérif et +va en équipage doré. De grands ministres, des hommes d'État +lui font la cour. Dans la foire aux Vanités, il a une place plus +élevée que celle du plus brillant génie, de la vertu la plus immaculée.</p> + +<p>Sir Pitt avait une belle-sœur demoiselle, à laquelle sa mère +avait laissé une immense fortune. Le baronnet lui avait bien +déjà proposé de lui prendre son argent avec hypothèque; mais +miss Crawley avait refusé cette offre et aimait mieux placer ses +fonds en immeubles. Elle avait toutefois manifesté l'intention +de partager également sa fortune entre le second fils de sir +Pitt et la famille du ministre. Elle avait en outre, une fois ou +deux, payé les dettes de Rawdon Crawley au collége et à l'armée. +Miss Crawley était en conséquence l'objet de la plus +grande vénération quand elle venait à Crawley-la-Reine; car +elle avait chez son banquier une balance capable de la faire +aimer partout où elle se serait présentée.</p> + +<p>Que de supériorité ajoute à une vieille lady une balance +chez le banquier! De quel œil indulgent nous voyons ses fautes +si c'est une parente. Puisse le lecteur en avoir une vingtaine +de la sorte! Quel excellent caractère nous trouvons à cette +vieille créature! Avec quel air souriant les commis des plus +grands magasins la reconduisent à sa voiture marquée du bienheureux +losange<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, et surmontée d'un cocher gras et bouffi! +Quand elle vient nous faire visite, comme nous avons soin d'instruire +fort à propos nos amis de son rang dans le monde! nous +disons, et c'est la vérité toute pure:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b> Le losange dans les armoiries indique une héritière restée fille. +(<i>Note du traducteur.</i>)</blockquote> + +<p>«Je voudrais bien avoir un billet de cinq mille livres, avec +la signature de miss Marc Whirter.</p> + +<p>—Elle ne s'en apercevrait même pas, reprend votre femme.</p> + +<p>—C'est ma tante,» ajoutez-vous avec un air insouciant et +dégagé, alors que votre ami vous demande si miss Mac Whirter +est votre parente.</p> + +<p>Votre femme est à lui envoyer sans cesse de petits témoignages +d'amitié; vos petites filles lui font sans relâche des cabas +en tapisserie, des pelottes et des coussins. L'âtre flambe +toujours dans la chambre où elle vous fait visite, tandis que +votre femme lace son corset sans feu. La maison, pendant son +séjour, prend un air de fête, de propreté, de chaleur, d'entrain, +de bien-être qu'on ne lui connaît point à toute autre +époque. Vous-même, mon cher monsieur, vous-même négligez +votre somme après dîner, et vous éprouvez une subite passion +de whist, quoique vous y perdiez toujours. Quels bons dîners +vous faites alors! Du gibier tous les jours, du madère, et du +plus vieux; et l'on va et vient sur la route de Londres pour +avoir du poisson plus frais.</p> + +<p>Les domestiques mêmes à la cuisine ont leur part de la frairie +générale. Pendant le séjour du gros cocher de miss Mac +Whirter, la bière n'est plus baptisée, et à l'office où sa femme +de chambre prend ses repas, on ne regarde pas à la consommation +du thé et du sucre. Est-bien cela, oui ou non? J'en appelle +à la bourgeoisie.</p> + +<p>Ah! puissances du ciel, je vous en conjure, envoyez-moi une +tante, une tante vieille fille, une tante avec un losange sur sa +voiture et un devant de cheveux couleur café! Comme mes enfants +lui feraient des sacs! comme ma Julie la soignerait! Douce +vision! chimères de l'esprit!</p> + + + + +<h2><a id="X"></a>CHAPITRE X.</h2> + +<h2>Miss Sharp commence à se faire des amis.</h2> + + +<p>Admise désormais parmi les membres de l'aimable famille +dont nous venons de donner une rapide esquisse, Rebecca devait +naturellement mettre tous ses efforts à s'y rendre agréable, +comme elle disait. On ne manquera pas d'admirer cette disposition +à la reconnaissance dans une orpheline sans appui, et, +s'il entrait dans ses calculs une certaine dose d'égoïsme, qui +ne trouverait après tout à sa prudence de fort légitimes +excuses?</p> + +<p>«Je suis seule au monde, disait cette jeune fille, sans amis. +Je n'ai rien à espérer que de mon travail, tandis que cette petite +Amélia aux joues roses, sans avoir la moitié de mon intelligence, +se voit à la tête de dix mille livres et d'un établissement +certain. La pauvre Rebecca, dont la figure est bien au-dessus +de la sienne, doit compter seulement sur les ressources de son +esprit. Eh bien, voyons si mon esprit ne saura pas me créer +une position honorable, et si quelque jour miss Amélia n'aura +pas à reconnaître de combien je lui suis supérieure. Ce n'est +pas que j'en veuille à la pauvre Amélia. Qui pourrait en vouloir +à une créature aussi inoffensive et aussi avenante? Mais ce +sera un beau jour que celui où, dans le monde, je prendrai +rang au-dessus d'elle. Et qu'y aurait-il, après tout, d'étonnant +à cela?»</p> + +<p>C'est ainsi que l'imagination romanesque de notre jeune amie +entrevoyait dans l'avenir mille visions dorées. Et pourquoi +nous scandaliser, si dans tous ces châteaux en Espagne elle +plaçait un mari pour principal habitant? Les jeunes filles peuvent-elles +avoir d'autres rêves qu'un mari? À quelle autre +chose, dites-moi, rêvent leurs chères mamans? «Je serai ma +maman à moi-même,» disait Rebecca avec un serrement de +cœur, lorsqu'elle pensait à sa mésaventure avec Joe Sedley.</p> + +<p>Elle résolut donc sagement de donner à sa position dans la +famille de Crawley-la-Reine tout le bien-être, toute la sécurité +possible, et ne songea plus, dans ce but, qu'à se faire des amis +de tous ceux qui, autour d'elle, pouvaient contribuer à +son confort.</p> + +<p>Milady Crawley n'était point de ce nombre. Il y avait chez +elle une telle mollesse, une telle apathie de caractère, que +dans sa maison la pauvre dame comptait comme zéro. Rebecca +reconnut bien vite qu'il était aussi inutile de rechercher sa bienveillance +qu'impossible de l'obtenir. Devant ses élèves elle ne +l'appelait jamais que leur <i>pauvre maman</i>, et, tout en témoignant +à cette dame un froid respect, c'était surtout au reste de +la famille qu'elle adressait avec une profonde diplomatie la +plus grande part de ses attentions.</p> + +<p>Avec ses jeunes élèves, dont elle se concilia tout à fait les +bonnes grâces, sa méthode était des plus simples. Elle ne surchargeait +point leur jeune cerveau de trop de science; au contraire, +elle les laissait s'élever à leur fantaisie. Quelle instruction +est plus efficace que celle qu'on acquiert par soi-même? +L'aînée avait un penchant particulier pour la lecture, et, comme +la vieille bibliothèque de Crawley-la-Reine possédait un nombre +considérable de livres du dernier siècle, français et anglais, +d'une littérature légère (c'était une emplette du secrétaire des +sceaux et parchemins pendant sa disgrâce), sans que personne +songeât à les déranger de leurs rayons, Rebecca, de la manière +la plus agréable et sans beaucoup de peine, était à même +de faire faire de grands progrès à l'instruction de miss Rose +Crawley.</p> + +<p>Elle lisait avec miss Rose de délicieux ouvrages anglais et +français, au nombre desquels on peut citer ceux du savant +docteur Smollett, de l'ingénieux M. Henry Fielding, du gracieux +et fantastique M. Crébillon le fils, tant admiré de notre immortel +Gray, enfin de l'encyclopédique M. de Voltaire. M. Crawley +demanda un jour quel ouvrage elles lisaient alors:</p> + +<p>«Smollett, répondit l'institutrice.</p> + +<p>—Oh! Smollett, reprit M. Crawley avec un air fort satisfait; +son histoire est moins animée, mais bien moins dangereuse +que celle de M. Hume. C'est donc de l'histoire que vous +lisez?</p> + +<p>—Oui,» dit miss Rose, sans ajouter cependant que c'était +celle du chevalier de Faublas.</p> + +<p>En une autre occasion, comme il se montrait tout scandalisé +de trouver un recueil de pièces françaises dans les mains de sa +sœur, la gouvernante lui fit remarquer que c'était pour se familiariser +avec les idiotismes de cette langue dans la conversation, +explication qui le satisfit complétement. M. Crawley, +comme ancien diplomate, était fier de sa facilité à parler le +français, et se sentait fort charmé des compliments de l'institutrice +au sujet de ses progrès.</p> + +<p>Les goûts de miss Violette étaient au contraire plus turbulents +et plus masculins: elle connaissait les coins les plus retirés +où les poules allaient pondre leurs œufs; elle grimpait aux +arbres pour enlever les nids où les petits chanteurs ailés déposaient +leur tendre couvée. Son plaisir était d'enfourcher les jeunes +poulains et d'effleurer l'herbe comme Camille. Son père l'adorait +ainsi que les palefreniers; elle était tout à la fois l'enfant +gâtée et la terreur de la cuisine; elle découvrait toujours les +cachettes des pots de confitures, et leur faisait de larges brèches +quand ils tombaient en son pouvoir. Il y avait bataille perpétuelle +entre elle et sa sœur. Quand miss Sharp s'apercevait de ses escapades, +elle n'en parlait point à lady Crawley, qui l'aurait répété +au père, ou, ce qui était encore pis, à M. Crawley; mais +elle promettait de n'en rien dire, à la condition que miss Violette +serait une bonne fille et aimerait bien sa gouvernante.</p> + +<p>À l'égard de M. Crawley, miss Sharp était pleine de respect +et de déférence. Elle le consultait sur les passages français +qu'elle ne pouvait comprendre; bien qu'elle eût eu une mère +française, elle le trouvait seul capable de les expliquer à sa satisfaction. +Il dirigeait en outre ses études dans la littérature +profane, et il était assez bon pour lui désigner les livres d'un +esprit sérieux et lui faire l'honneur de lui adresser souvent la +parole. Elle n'avait pas assez d'admiration pour son éloquence +à la société de secours des Meurt-de-Faim, et elle prenait le +plus vif intérêt à son pamphlet sur la bière. Son émotion allait +souvent jusqu'aux larmes dans les conférences qu'il faisait le +soir.</p> + +<p>«Oh! merci, monsieur,» disait-elle avec un soupir et les +yeux levés au ciel.</p> + +<p>Ce qui lui valait de temps à autre un serrement de main de +M. Crawley.</p> + +<p>«Après tout, bon sang ne se dément jamais, disait ce saint +parfumé d'aristocratie; voilà pourquoi miss Sharp est touchée +de mes paroles, dont personne autre ici ne se montre impressionné. +Il y a là pour leur palais un mets trop fin et trop délicat. +Il me faudra prendre des tournures plus familières. +Elle, elle me comprend: sa mère devait être une Montmorency.»</p> + +<p>Et c'était bien, à ce qu'il paraît de cette illustre famille que +miss Sharp descendait du côté de sa mère. Mais elle ne racontait +point que sa mère était montée sur les planches, cela aurait +pu troubler les scrupules religieux de M. Crawley. D'ailleurs, +que de nobles émigrées plongées dans l'indigence par cette +épouvantable Révolution! Avant d'avoir fait un long séjour dans +la maison, elle avait mis tout le monde au courant de l'histoire +de ses ancêtres.</p> + +<p>M. Crawley avait retrouvé quelques-uns des noms cités par +elle dans le dictionnaire de d'Hozier, qui se trouvait à la bibliothèque +du château, ce qui le confirmait encore dans sa croyance +à l'illustre origine de Rebecca. Avons-nous le droit d'inférer de +ce mouvement de curiosité, de ses recherches dans les dictionnaires, +que notre héroïne pouvait attribuer de tendres sentiments +pour elle à M. Crawley? Non, c'était purement de l'amitié. +N'avons-nous pas d'ailleurs mentionné plus haut les +engagements de ce dernier avec lady de La Bergerie?</p> + +<p>Il avait fait une ou deux fois des remontrances à Rebecca sur +ses parties de trictrac avec sir Pitt. C'était, disait-il, un amusement +profane; son temps aurait été mieux employé à lire <i>le Legs +de Thrump</i>, ou <i>la Blanchisseuse aveugle de Morfield</i>, ou tout autre +livre du genre sérieux. Mais miss Sharp répondait que sa +chère maman avait fait souvent la partie du vieux comte de +Trictrac et celle du vénérable abbé du Cornet: elle avait là une +excellente excuse en faveur de cet amusement mondain et de +bien d'autres.</p> + +<p>Ce n'était pas seulement en jouant au trictrac que la petite +gouvernante trouvait le moyen de se faire bien venir de son +souverain et maître; elle avait mille autres petites manières de +s'utiliser auprès de lui. Elle lisait à haute voix, avec une inépuisable +complaisance, tout ce grimoire judiciaire auquel, avant +son arrivée à Crawley-la-Reine, il lui avait promis de l'employer. +Elle s'offrait pour copier ses lettres et en corrigeait +adroitement l'orthographe, sous prétexte de se conformer aux +usages actuels. Elle prenait intérêt à tout ce qui se rattachait à +ses propriétés, à ses fermes, à ses parcs, à ses jardins, à ses +écuries, et sa compagnie était devenue si agréable au baronnet, +que dans sa promenade après le déjeuner il manquait rarement +de l'emmener, elle et les enfants. Alors elle lui donnait son avis +sur les arbres à tailler, sur les plates-bandes à retourner, sur +les moissons à couper, sur les chevaux à mettre à la charrette +ou au labourage.</p> + +<p>Avant d'avoir passé une année à Crawley-la-Reine, Rebecca +avait conquis l'entière confiance du baronnet. Et la conversation +du dîner, qui, auparavant, se passait toute entre lui et M. Horrocks, +avait lieu presque exclusivement entre sir Pitt et miss +Sharp. En l'absence de M. Crawley, elle se trouvait presque la +maîtresse du logis. Toutefois, dans sa nouvelle et brillante position, +elle savait se conduire avec assez de prudence et de retenue +pour ne point blesser les puissances de la cuisine et de la +basse-cour; au contraire, elle s'y montrait toujours modeste et +affable. Ce n'était plus cette petite fille hautaine, mécontente, +dédaigneuse, que nous avons connue tout d'abord.</p> + +<p>Cette métamorphose de caractère indiquait une grande sagesse +ou un sincère désir de s'améliorer ou du moins une grande +puissance morale de sa part. Mais était-ce bien le cœur qui +inspirait ce nouveau système de déférence et de soumission +adopté par notre Rebecca? Le reste de l'histoire nous le dira. +Qui croirait cependant qu'une personne de vingt et un ans +puisse suivre pendant longtemps, sans se démentir, un système +d'hypocrisie? Nos lecteurs nous rappelleront que, jeune d'années, +notre héroïne était vieille dans l'expérience de la vie, et +ce récit manquerait son but si on n'avait pas la preuve que +c'était une femme des plus habiles.</p> + +<p>Les deux fils de la famille Crawley étaient comme la pluie et +le beau temps; on ne les voyait jamais ensemble au château. +Ils se détestaient cordialement. Rawdon Crawley, le cadet, avait +un profond mépris pour la demeure paternelle et n'y venait que +lors de la visite annuelle de sa tante.</p> + +<p>Nous avons déjà mentionné les excellentes qualités de cette +vénérable dame: elle possédait soixante-dix mille livres et +avait presque adopté Rawdon. Elle ressentait une aversion profonde +pour l'aîné de ses neveux, et le méprisait comme une +espèce de poule mouillée. En retour, ce dernier n'hésitait pas +à vouer l'âme de sa vieille tante à la damnation éternelle et, +suivant lui, les chances de son frère pour l'autre monde ne +valaient guère mieux.</p> + +<p>«C'est une femme mondaine et sans foi, disait M. Crawley; +elle vit avec les athées et les Français. Je frémis de penser à +cette terrible situation. Si près de la tombe donner autant à la +vanité, au dérèglement, à des goûts profanes et insensés!»</p> + +<p>En réalité, la vieille dame se refusait complétement à écouter +ses lectures du soir, et, lorsqu'elle venait à Crawley-la-Reine, +il était obligé de suspendre le cours de ses pratiques +religieuses.</p> + +<p>«Mettez de côté votre livre de sermons, disait son père, car +miss Crawley va nous arriver. Elle nous a écrit pour nous dire +qu'elle ne pouvait entendre prêcher.</p> + +<p>—Eh! monsieur, songez aux domestiques.</p> + +<p>—Que les domestiques aillent au diable, disait sir Pitt, et le +fils trouvait qu'il leur arriverait pis encore s'ils étaient privés +du bienfait de ses instructions.</p> + +<p>—Et que diable! disait le père après avoir écouté ses remontrances, +vous ne serez pas assez sot pour laisser sortir de +la famille trois mille livres de revenu?</p> + +<p>—Qu'est-ce que l'argent en comparaison de nos âmes? reprenait +Crawley. Croyez-vous donc que la vieille veuille vous +dépouiller de cet argent?»</p> + +<p>Qui sait si ce n'était pas le désir de sir Crawley?</p> + +<p>La vieille miss Crawley était bien certainement une réprouvée. +Elle avait une délicieuse petite habitation dans Park-Lane, +et, comme elle buvait et mangeait trop pendant son +hiver à Londres, elle allait se remettre l'été à Harrowgate ou à +Cheltenham. De toutes les vieilles vestales de l'époque, c'était +la plus hospitalière et la plus enjouée. Dans son jeune temps +elle avait été une beauté, à ce qu'elle disait: on sait fort bien +que les vieilles femmes ont toutes été plus ou moins des beautés +dans leur temps.</p> + +<p>Elle avait de plus des prétentions au bel esprit et au libéralisme. +Pendant un séjour de quelque temps en France, Saint-Just, +suivant la rumeur publique, lui avait inspiré une passion +malheureuse. Elle aimait en conséquence les romans +français, la pâtisserie française et les vins français. Elle lisait +Voltaire et savait Rousseau par cœur. Elle discutait d'un ton +assez dégagé la question du divorce, et défendait avec énergie +les droits de la femme. Elle avait des portraits de Fox dans +toutes les chambres de sa maison. Lorsque cet homme d'État +comptait dans les rangs de l'opposition, elle combattait à ses +côtés au pied du même drapeau; et quand il arriva au pouvoir, +elle était en grand crédit auprès de lui, pour avoir enrôlé +dans ses rangs sir Pitt et son collègue de Crawley-la-Reine. +Sir Pitt y serait bien entré de lui-même, sans la moindre +peine de la part de cette honnête demoiselle.</p> + +<p>Cette excellente et vieille fille avait pris en affection Rawdon +Crawley dès son enfance. Elle l'envoya à Cambridge, parce +que son frère était à Oxford; et, lorsque les directeurs de la +première université l'engagèrent à se retirer après deux ans +de séjour, elle lui acheta ses brevets de cornette et de lieutenant.</p> + +<p>Le jeune officier était à la ville un des plus élégants et des +plus renommés dandys. Il boxait, courait les coulisses, jouait +la bouillotte et conduisait à quatre chevaux; tel était le fond +de la science pour notre aristocratie d'alors, et il y était passé +maître. Bien qu'il fît partie de la maison militaire, dont le service +se bornait à parader autour du prince régent, et pour laquelle +l'occasion ne s'était jamais présentée de montrer sa valeur +sur le champ de bataille, Rawdon Crawley, pour des +affaires de jeu, sa plus violente passion, avait eu trois duels +terribles où il avait assez donné de preuves de son mépris pour +la mort.</p> + +<p>«Et pour ce qui suit la mort,» ajoutait M. Crawley, attachant +au plafond ses yeux couleur groseille.</p> + +<p>Il pensait toujours à l'âme de son frère et à l'âme de ceux +qui ne partageaient pas ses opinions. C'est une sorte de consolation +que se donnent à elles-mêmes les personnes pleines +de gravité.</p> + +<p>La ridicule et romanesque miss Crawley, loin de se fâcher +des étourderies de son Benjamin, ne manquait pas de payer ses +dettes, après ses duels, et n'aurait pas permis une parole de +blâme sur sa moralité.</p> + +<p>«Il jette sa gourme, disait-elle, et vaut cent fois mieux que +son pleurnicheur de frère avec ses hypocrisies.»</p> + + + + +<h2><a id="XI"></a>CHAPITRE XI.</h2> + +<h2>D'une simplicité toute pastorale.</h2> + + +<p>Après avoir introduit le lecteur au milieu de ce respectable +personnel du château, dont la simplicité et l'innocence toute +champêtre montrent victorieusement la supériorité de la vie de +la campagne sur celle de la ville, nous devons aussi lui faire +connaître les parents et voisins du seigneur de l'endroit: le +ministre Bute Crawley et son épouse.</p> + +<p>Le révérend père Bute Crawley était d'une taille élevée et +majestueuse, d'une humeur joviale, et portait des chapeaux à +large bord. Dans le comté, il jouissait d'une popularité bien +plus grande que le baronnet son frère. Au collége, il était la +meilleure rame de l'embarcation de Christ-Church; il avait +cassé des dents aux meilleurs boxeurs de la ville. Dans la vie +privée, il n'avait pu se détacher entièrement de ses goûts pour +la boxe et les exercices gymnastiques. Point de combat, à vingt +milles à la ronde, auquel il ne fût un des premiers; pas de +courses de régates, de soirées d'élections, de dîners de confrères, +pas de grand gala enfin dans le comté, sans qu'il fût +de la partie. On était sûr de rencontrer sa jument noire et les +lanternes de son cabriolet à six milles de la cure, toutes les +fois qu'il y avait un dîner à Fuddleston, à Roxby, ou à Wapshot-Hall, +ou chez les gros bonnets du comté, avec lesquels il était +dans les meilleurs termes. Il avait une jolie voix, chantait <i>le +Vent du midi</i> et <i>le Ciel nuageux</i>, courait le cerf en casaque de +jockey, et passait pour l'un des meilleurs pêcheurs du comté.</p> + +<p>Mistress Crawley, la femme du recteur, était une petite +créature fort remuante, qui composait les célestes homélies de +son époux. Ménagère par excellence, elle avait avec ses filles +la haute main dans la maison. Au presbytère elle régnait en +despote, laissant pour tout le reste carte blanche à son mari; +il pouvait aller et venir, dîner dehors autant que son caprice +le lui disait. Quant à mistress Crawley, c'était la femme économe +qui sait le prix du vin de Porto.</p> + +<p>Depuis l'enlèvement du jeune ministre de Crawley-la-Reine +par mistress Bute (elle appartenait à une bonne famille; elle +était fille de feu le lieutenant-colonel Hector Mac Tavich, +avait joué Bute contre sa mère, et avait gagné la partie), cette +dame était dans toute sa vie un modèle de sagesse et d'économie; +mais, malgré tous ses efforts, son mari restait toujours +avec des dettes. Il lui avait fallu dix ans pour acquitter ses +notes de collége, qui remontaient au vivant de son père. +En 179., comme il venait de se mettre à jour de son arriéré, +il paria de grosses sommes contre <i>Kangourou</i>, qui gagna le +prix aux courses de Derby. Le ministre, obligé d'emprunter à +de ruineux intérêts, s'était toujours trouvé gêné depuis. Sa +sœur, de temps à autre, lui donnait bien une centaine de livres +sterling, mais c'était sur sa mort qu'il fondait ses plus belles +espérances.</p> + +<p>«Il faudra bien que le diable s'en mêle, disait-il, ou Mathilde +me laissera au moins la moitié de son argent.»</p> + +<p>Le baronnet et son frère avaient donc les meilleures raisons +du monde pour être tous deux comme chien et chat; sir Pitt +avait toujours tondu sur Bute dans les transactions de famille; +le jeune Pitt, qui n'avait pas même le mérite d'aimer la chasse, +s'était avisé d'élever une chapelle à la barbe de son oncle, +enfin Rawdon devait venir en partage dans la succession de +miss Crawley. Ces affaires d'argent, ces spéculations sur la +vie et la mort inspiraient aux deux frères, l'un pour l'autre, +une de ces tendresses comme on en voit dans la Foire aux +Vanités. Pour ma part, je ne connais rien comme un billet de +banque pour troubler et rompre entre deux frères une affection +d'un demi-siècle, et je ne puis me lasser de penser que c'est +une belle et admirable chose que l'affection entre gens du monde!</p> + +<p>Il n'était pas à supposer que l'arrivée de Rebecca à Crawley-la-Reine +et ses progrès successifs dans les bonnes grâces des +habitants du lieu passeraient inaperçus pour mistress Bute, +qui savait combien un aloyau faisait de jours au château; +combien il y avait de linge sale aux grandes lessives; combien +de pêches sur l'espalier du midi; combien milady prenait +de pilules quand elle était malade; car en province, +pour certaines personnes, ce sont là des matières du plus +haut intérêt. Mistress Bute ne pouvait donc laisser arriver +l'institutrice au château sans instruire une enquête sur ses +antécédents et son origine. D'ailleurs, la meilleure entente ne +cessait de régner entre les serviteurs de la cure et ceux du +château. Il y avait toujours à la cuisine du presbytère un bon +verre d'ale pour les gens du château, dont la ration à l'ordinaire +était fort congrue. Mais, en revanche, la femme du ministre +savait, à une mesure près, ce qu'il entrait de bière dans +chaque tonneau du château; sans compter que des liens de +parenté existaient entre les domestiques comme entre les +maîtres; par ce canal, chaque famille était mise au courant +des faits et gestes de ses voisins. Règle générale: Êtes-vous +bien avec votre frère, ses actes vous sont indifférents; êtes-vous +en pique avec lui, vous êtes informé de ses allées et +venues comme si une police secrète était à votre disposition.</p> + +<p>Peu après son arrivée, Rebecca eut une place officielle dans +les bulletins que mistress Crawley recevait de la Hall. Voici un +spécimen:—On a tué le cochon noir—il pesait tant de livres—on +a salé les côtes—à dîner on a servi un pouding de +porc—M. Cramp de Mudbury, assisté de sir Pitt, a mis John +Blackmore sous les verroux—M. Pitt a tenu un meeting—(nom +des assistants)—rien de nouveau pour milady—les +jeunes demoiselles sont avec leur gouvernante.</p> + +<p>Le rapport continuait ainsi:—La nouvelle gouvernante est +une excellente ménagère—sir Pitt est fort prévenant avec +elle—M. Crawley aussi—Il lui lit ses brochures.</p> + +<p>«Voyez cette intrigante!» disait la petite, vive, alerte et +noiraude mistress Crawley.</p> + +<p>Les rapports finirent par dire que l'institutrice avait circonvenu +tout le monde. Elle écrivait les lettres de sir Pitt, expédiait +ses affaires, dressait ses comptes, menait à sa guise +toute la maison, milady, M. Crawley, les petites filles et le +reste: sur quoi mistress Crawley déclarait que c'était une +artificieuse coquine, et qu'elle avait en tête quelque terrible +projet. Les événements du château faisaient ainsi le principal +sujet des conversations à la cure, et les yeux perçants de mistress +Bute Crawley voyaient les moindres mouvements du +camp ennemi, et plus encore.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>MISTRESS BUTE CRAWLEY À</p> +<p>MISS PINKERTON.—LA MALL,</p> +<p>CHISWICK.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De la cure de Crawley-la-Reine, décembre....</p> + </div> </div> + +<p>Ma chère Madame,</p> + +<p>Les années écoulées depuis l'époque où je jouissais de votre +agréable et précieux enseignement n'ont rien changé aux sentiments +de tendresse et de respect que j'ai conçus pour miss +Pinkerton et le <i>cher</i> Chiswick. J'espère que votre santé va +toujours bien. Puissent le monde et la cause de l'enseignement +conserver, pour leur plus grande gloire et pendant de longues +années encore, miss Pinkerton! Une de mes amies, lady +Fuddleston, me demandait une gouvernante pour ses chères +filles. Je n'ai pas, hélas! le moyen d'en avoir une pour les +miennes; mais n'ai-je pas été élevée à Chiswick? «Qui, m'écriai-je +aussitôt, pouvons-nous mieux consulter que l'excellente +et incomparable miss Pinkerton?» En un mot, chère +madame, avez-vous à votre disposition quelque demoiselle +dont les services puissent être utiles à ma chère amie et voisine? +Elle est résolue, je vous assure, à n'accepter de gouvernante +que de votre main.</p> + +<p>Mon cher mari prend plaisir à répéter qu'il aime tout ce qui +sort de la maison de miss Pinkerton. Je voudrais bien le présenter, +ainsi que nos filles bien-aimées, à l'amie de ma jeunesse, +à la femme qui faisait l'admiration du grand lexicographe +de notre pays. Si jamais vous passez par l'Hampshire, M. Crawley +me charge de vous dire qu'il espère pour notre presbytère de +campagne l'honneur de votre présence. C'est maintenant +l'humble mais heureuse demeure</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>De votre affectionnée</p> +<p><span class="sc">Martha Crawley</span>.</p> + </div> </div> + +<p>P.S. Le frère de M. Crawley, le baronnet, avec lequel nous +ne sommes pas, hélas! dans les termes de cette parfaite concorde +qui devrait toujours régner entre frères, a pour ses petites +filles une gouvernante qui, à ce qu'on m'a dit, a eu le +bonheur d'être élevée à Chiswick. Il m'est venu des bruits +assez contradictoires sur son compte. Mon tendre intérêt pour +mes petites nièces, qu'en dépit des différends de famille je +veux toujours considérer comme mes propres enfants, mes sympathies +pour toute élève qui sort de chez vous, me font, ma +chère miss Pinkerton, vous demander l'histoire de cette jeune +demoiselle dont, à votre considération, je suis très-désireuse +de devenir l'amie. M. C.</p> + + <hr /> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>MISS PINKERTON À MISTRESS BUTE CRAWLEY.</p> +<p>Johnson Home, Chiswick, déc. 18....</p> + </div> </div> + +<p>Chère Madame,</p> + +<p>J'ai l'honneur de vous annoncer réception de votre précieuse +lettre, et m'empresse d'y répondre. C'est pour moi une douce +satisfaction dans ma tâche épineuse de voir mes soins maternels +récompensés par ces retours d'affection, et de reconnaître dans +l'aimable mistress Crawley mon excellente élève d'autrefois, la +sémillante et exemplaire miss Martha Mac-Tavish. Je me félicite +d'avoir maintenant sous ma direction les filles de beaucoup +de vos contemporaines. Ce serait pour moi un véritable plaisir +d'entourer vos chères filles de toute ma science et de toute ma +sollicitude.</p> + +<p>En offrant mes compliments respectueux à lady Fuddleston, +j'ai l'honneur de lui présenter mes deux amies, miss Tuffin et +miss Hawky.</p> + +<p>Chacune de ces jeunes demoiselles est parfaitement en état +d'enseigner le grec, le latin, les premiers éléments d'hébreu, +les mathématiques, l'histoire, l'espagnol, le français, l'italien +et la géographie, la musique vocale et instrumentale, la danse +sans l'aide d'un maître, enfin les éléments des sciences naturelles. +En outre, Tuffin, fille de feu le révérend Thomas Tuffin +professeur du collége de Corpus à Cambridge, peut enseigner +la syriaque et les éléments de droit constitutionnel. Mais ses +dix-huit ans et son extérieur fort agréable seraient peut-être +un obstacle à son entrée chez sir Huddleston Fuddleston.</p> + +<p>Miss Lætitia Hawky, d'autre part, n'est pas dans sa personne +très-favorisée de la nature. Elle est âgée de vingt-neuf +ans et sa figure est marquée de petite vérole. De plus elle +boite; elle a les cheveux roux et une déviation dans la vue. +Ces dames possèdent en outre toutes les qualités morales et +religieuses. Leurs prétentions, naturellement, sont en rapport +avec leur mérite.</p> + +<p>Pénétrée de la plus respectueuse reconnaissance pour le révérend +Bute Crawley, j'ai l'honneur d'être,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Chère Madame,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Votre très-humble et très-obéissante servante,</p> +<p><span class="sc">Barbara Pinkerton</span>.</p> + </div> </div> + +<p><i>P.S.</i> Cette miss Sharp dont vous me parlez comme gouvernante +de sir Pitt Crawley, baronnet, membre du parlement, +était une de mes élèves; je n'ai donc rien à dire contre elle. Si +son extérieur est désagréable, c'est qu'il ne tient pas à nous de +réformer la nature dans ses œuvres. Quant à ses parents, il n'y +a pas grand cas à en faire; son père fut peintre et plusieurs fois +banqueroutier; sa mère, comme je l'ai appris depuis avec horreur, +était danseuse à l'Opéra; cependant Rebecca ne manquait +pas de talent, et je ne saurais me reprocher de l'avoir reçue +par charité. Ma seule crainte est que les principes de sa mère, +qu'on m'avait d'abord dépeinte comme une comtesse française +obligée d'émigrer pendant les horreurs de la dernière révolution, +mais qui, d'après de nouvelles informations, était une +personne d'une moralité fort suspecte, n'aient passé chez cette +malheureuse jeune fille, que j'avais recueillie comme une pauvre +délaissée. Sa conduite, j'aime à le croire, sera sans doute +restée irréprochable, et je suis convaincue qu'elle ne rencontrera +point d'écueil dans l'élégante et exquise société de sir Pitt +Crawley.</p> + + <hr /> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>MISS REBECCA SHARP À MISS AMÉLIA SEDLEY.</p> + </div> </div> + +<p>Je n'ai pas écrit à ma bien chère Amélia depuis plusieurs +semaines; car que lui dire sur le palais de l'Ennui, comme je +l'ai baptisé? Que vous importe si la récolte des navets est +bonne ou mauvaise; si le cochon gras pesait treize ou quatorze +livres, et si les bestiaux se trouvent bien de leurs rations de +betteraves? Un jour ressemble à l'autre. Avant déjeuner, promenade +avec sir Pitt et son sécateur; après déjeuner, études +telles quelles, dans notre salle. Après l'étude, lecture des dossiers, +correspondance avec les hommes de loi, sur les baux, les +mines de charbon et les canaux, car me voici passée secrétaire +de sir Pitt; après dîner, homélies de M. Crawley ou trictrac du +baronnet. Pendant cet enchaînement de plaisirs, l'air placide +de milady ne varie pas. Dernièrement une indisposition l'a +rendue un peu plus intéressante, ce qui a amené un nouveau +personnage au château dans la personne du jeune docteur. +Voyez, ma chère, comme les jeunes filles auraient tort de désespérer: +le jeune docteur a donné à entendre à l'une de vos +amies que, si elle voulait être mistress Glauber, elle pourrait +devenir le plus bel ornement de la chirurgie. J'ai répondu à cet +impudent que la lancette et le mortier devaient suffire à son +bonheur. Comme si j'étais née, en vérité, pour être femme d'un +chirurgien de campagne! M. Glauber est rentré chez lui tout à +l'envers de ce refus; il a pris une potion calmante et se trouve +maintenant hors de danger. Sir Pitt a fort applaudi à ma résolution; +il serait, je crois, très-fâché de perdre son petit secrétaire. +Mais je ne compte sur l'affection de ce vieux bandit que +dans la mesure dont est capable un être de son espèce. Me +marier! et avec un apothicaire de province! surtout après!!! +Non, non, on ne peut si vite rompre avec de vieux souvenirs +dont je ne veux pas, du reste, vous parler davantage. Revenons +au palais de l'Ennui.</p> + +<p>Depuis quelque temps, ma chère, il a cessé d'être le palais +de l'Ennui. Miss Crawley est arrivée avec ses chevaux gras, +ses domestiques gras, son épagneul gras; oui, l'immensément +riche miss Crawley, avec ses soixante-dix mille livres sterling +placées à cinq pour cent, devant laquelle ou plutôt devant <i>lesquelles</i> +ses deux frères sont en adoration. Elle a l'air très-apoplectique, +cette chère âme: il n'est donc pas étonnant que ses +deux frères se montrent si fort aux petits soins pour elle. Il +faut les voir rivaliser d'empressement à lui apporter un coussin +ou à lui présenter son café; elle dit (car elle n'est pas sotte): +«Quand je viens ici, je laisse chez moi miss Briggs, ma demoiselle +de compagnie. Mes frères sont ici mes demoiselles de +compagnie, et tout le monde n'en a pas, je vous jure, une paire +semblable!»</p> + +<p>Quand elle vient à la campagne, le château tient table ouverte, +et, pendant un mois au moins, on croirait que le vieux sir +Walpole est revenu l'habiter. Nous avons de grands dîners et +nous allons à quatre chevaux, les laquais endossent leur livrée +canari la plus neuve; on boit du bordeaux et du champagne +comme si c'était l'ordinaire de toute l'année; nous avons des +bougies de cire dans la salle d'études et du feu pour nous chauffer. +Lady Crawley met sa robe la plus splendide, et mes élèves +quittent leurs gros souliers et leurs jupes de tartan vieilles et +écourtées pour porter des bas de soie et des robes de mousseline, +comme il convient aux élégantes demoiselles d'un baronnet.</p> + +<p>Rose est rentrée hier dans un état épouvantable. Le cochon +de Wiltshire, un de ses favoris, et des plus gros, je vous assure, +l'a jetée par terre et a mis en pièces sa robe de soie à fleurs +lilas en se roulant dessus. Si cela était arrivé la semaine passée, +sir Pitt aurait juré de la plus effroyable façon et allongé les +oreilles de la pauvre petite en la mettant au pain et à l'eau +pour un mois. Il s'est contenté de dire: «Nous réglerons cela, +mademoiselle, après le départ de votre tante.» Et il a pris en +plaisanterie cet accident assez bouffon. Espérons que son courroux +sera dissipé avant le départ de miss Crawley.</p> + +<p>Quel admirable élément de paix et de concorde que l'argent!</p> + +<p>Un merveilleux effet de la présence de miss Crawley avec ses +soixante-dix mille livres se manifeste surtout dans la conduite +des deux frères Crawley, le baronnet et le ministre, qui se détestent +pendant toute l'année et se montrent les meilleurs amis +du monde à la Noël.</p> + +<p>Je vous ai écrit l'an dernier comme quoi cet abominable ministre +avait l'habitude de décocher contre nous, à l'église, ses +sermons ridicules, et comment sir Pitt y répondait par d'énormes +ronflements. Dès que miss Crawley arrive ici, il n'est plus +question de se chamailler; le château rend visite au presbytère, +et <i>vice versa</i>. Le ministre et le baronnet parlent cochons, braconniers +et affaires du comté avec la bouche en cœur et sans +jamais se quereller, même après boire. C'est que miss Crawley +a déclaré qu'elle ne voulait point de disputes, et qu'elle laisserait +son argent aux Crawley de Shropshire, si on la contrariait. +S'ils étaient des gens d'esprit, ces Crawley de Shropshire, +ils pourraient tout avoir. Mais le Crawley de Shropshire est un +ministre comme son cousin du Hampshire, et il a mortellement +offensé miss Crawley par ses allures de collet monté; elle est +venue ici dans un accès de rage contre son intolérance. Il +aura, sans doute, j'imagine, voulu faire la prière le soir.</p> + +<p>Le livre de sermons est fermé quand miss Crawley arrive, et +M. Pitt, qu'elle déteste, ne trouve rien de mieux que de partir +pour la ville. Aussitôt, le jeune élégant, le <i>lion</i>, c'est, je crois, +l'expression d'usage, le capitaine Crawley fait son apparition. +Vous ne serez pas fâchée, je suis sûr, d'en avoir une courte +esquisse.</p> + +<p>Eh bien! c'est un grand et beau garçon, de six pieds de +haut, à la voix éclatante; il jure beaucoup et il fait trotter les +domestiques, qui l'adorent néanmoins, parce qu'il est très-généreux +de son argent; aussi feraient-ils tout pour lui. La +semaine dernière, les gardes-chasse ont presque assommé le +bailli et son greffier, qui venaient de Londres pour arrêter le +capitaine. On les avait trouvés en embuscade le long du mur +du parc, on les a roués de coups après leur avoir fait prendre +un bain forcé, et on allait leur envoyer du plomb comme à des +braconniers, quand le baronnet s'est interposé.</p> + +<p>Le capitaine a un mépris filial pour son père; il l'appelle +<i>vieux pingre, vieux ladre, vieux bélître</i>. Il s'est fait une terrible +réputation parmi les dames. Il mène avec lui ses chevaux +de chasse et vit avec les squires du comté; il invite qui bon +lui semble à dîner, et sir Pitt n'ose rien dire; ce dernier craint, +en offensant miss Crawley, de manquer son legs quand elle +mourra d'apoplexie. Vous dirai-je un compliment du capitaine +à mon endroit? Il en vaut la peine, il est assez joli. Un +soir où l'on dansait, il y avait sir Huddleston, Fuddleston et +sa famille, sir Giles Wapshot et ses jeunes demoiselles et bien +d'autres encore que je ne connais pas. Eh bien! je lui ai entendu +dire, en désignant votre humble servante: «Pardieu! +voilà une jolie petite pouliche!» Et il m'a fait l'honneur de +danser deux contredanses avec moi. Il est compère et compagnon +avec les jeunes squires, et en leur société il boit, parie, +monte à cheval et parle chasse et course; il traite de bégueules +toutes les filles de ce pays, et je crois qu'il n'a pas tort.</p> + +<p>Vous ne pouvez vous faire une idée de leur dédain pour ma +pauvreté. Quand on danse, je suis invariablement assise au +piano. Mais l'autre soir, en sortant de table, le capitaine, pris +d'une pointe de vin et me voyant condamnée au tabouret à +perpétuité, jura tout haut que j'étais la meilleure danseuse +entre toutes, et donna sa parole qu'il ferait venir des violons +de Mudbury.</p> + +<p>«Je vais jouer une contredanse,» dit mistress Bute Crawley +avec beaucoup d'empressement. Figurez-vous une petite vieille +à la peau noire, avec un turban de travers et des yeux +brillants.</p> + +<p>Peu après, le capitaine et votre petite Rebecca dansaient +ensemble. Mistress Bute s'approcha à la fin du quadrille pour +me complimenter sur ma grâce à danser; on n'en avait jamais +tant entendu de l'orgueilleuse mistress Crawley, cousine germaine +du comte de Tiptoff, qui aurait cru déroger en rendant +visite à lady Crawley, excepté toutefois lorsque sa belle-sœur +venait à la campagne. Pauvre lady Crawley! pendant la plus +grande partie de ces jours de fête, elle restait dans sa chambre +à prendre des pilules.</p> + +<p>Mistress Bute s'est tout à coup prise d'une belle passion pour +moi.</p> + +<p>«Ma chère miss Sharp, me disait-elle, envoyez donc vos élèves +au presbytère; leurs cousines seront bien aises de les voir.»</p> + +<p>Je la vois venir. Signor Clementi ne nous enseignait pas le +piano pour rien, et voilà le prix que mistress Bute voudrait +donner à un maître pour ses enfants. Je suis au fait de toutes +ses petites malices comme si elle prenait soin de m'en instruire. +J'irai, toutefois, et je suis résolue de lui être agréable. N'est-ce +pas le devoir d'une pauvre gouvernante qui n'a ni ami ni protecteur +au monde?</p> + +<p>La femme du ministre m'a fait de grands compliments sur +les progrès de mes élèves; elle pensait sans doute me toucher +le cœur, pauvre et ingénue villageoise! comme si mes élèves +me faisaient chaud ou froid.</p> + +<p>Votre robe de mousseline et votre écharpe de soie rose me +vont à merveille, à ce qu'on dit. Elles commencent à être +bien usées; mais vous savez, nous autres pauvres filles, nous +ne pouvons pas avoir sans cesse des toilettes fraîches. Heureuse, +mille fois heureuse, vous qui n'avez qu'à aller à Saint-James-Street, +et qui possédez une tendre mère pour vous donner +tout ce que vous voulez! Adieu, mon cœur.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Votre affectionnée,</p> +<p><span class="sc">Rebecca</span>.</p> + </div> </div> + +<p>P.S. Que n'étiez vous là pour voir la mine qu'ont faite les +miss Blackbrook, filles de l'amiral Blackbrook, de jolies filles, +ma chère, à la dernière mode de Londres, quand le capitaine +Rawdon, malgré la simplicité de mon costume, m'a choisie +pour danseuse!</p> + + <hr /> + +<p>Lorsque mistress Bute Crawley, dont l'adroite Rebecca avait +pénétré les artifices, eut obtenu de miss Sharp la promesse +d'une visite, elle pria la toute-puissante miss Crawley de demander +l'approbation indispensable de sir Pitt. Cette excellente +vieille femme, toujours de bonne humeur et désireuse +de voir la gaieté et la joie autour d'elle, fut enchantée de cette +occasion d'affermir et de cimenter une réconciliation entre ses +deux frères. Il fut donc décidé que la jeunesse des deux familles +se rendrait à l'avenir de fréquentes visites. Cette amitié +dura tout le temps que la vieille et joyeuse médiatrice se +trouva là pour maintenir la paix.</p> + +<p>«Pourquoi avez-vous invité à dîner cet effronté de Pety +Crawley? dit le directeur à sa femme tandis qu'ils regagnaient +leur logis à travers le parc. Je n'ai que faire de ce drôle; il +nous traite, nous autres gens de campagne, comme de Turc à +Maure. Il n'est content que lorsqu'il attrape mon vin à cachet +jaune qui me coûte dix schellings la bouteille. Comme si c'était +pour lui! Avec cela il a une tête infernale. C'est un joueur, un +ivrogne, un débauché dans toute la force du terme. Il a tué un +homme en duel; il a des dettes par-dessus les oreilles; il m'a +volé la meilleure part de l'héritage de miss Crawley. La sœur +(et ici le ministre, après avoir montré le poing à la lune avec +l'air d'un homme qui prête serment, continua d'une voix mélancolique), +la sœur assure qu'elle l'a couché sur son testament +pour cinquante mille livres; c'est tout au plus s'il y en +aura trente mille à partager.</p> + +<p>—Elle me fait l'effet de s'en aller, dit la femme du ministre; +sa figure était toute rouge quand nous sommes sortis de table. +J'ai été obligé de la délacer.</p> + +<p>—Elle a bu sept verres de champagne, dit à voix basse le +révérend; et quel champagne! mon frère veut nous empoisonner. +Mais vous autres femmes, vous ne vous y connaissez +pas.</p> + +<p>—Nous n'y entendons rien, c'est vrai, dit mistress Bute +Crawley.</p> + +<p>—Elle a bu de l'eau de cerises après dîner, continua le révérend, +et a pris son curaçao avec son café. Je n'en voudrais +pas prendre un petit verre pour cinq livres sterling; il y a de +quoi brûler les entrailles. Elle n'ira pas loin de ce train-là, +mistress Crawley; il faudra qu'elle succombe; c'est trop pour +notre pauvre nature humaine. Je vous parie cinq contre deux +que Mathilde décampe cette année.»</p> + +<p>C'est en se livrant à ces profonds calculs, en pensant à ses +dettes, à son fils Jim, au collége, à Franck, à Woolwich, à +ses quatre filles qui n'étaient pas des beautés, les pauvres enfants, +et qui n'avaient d'autre dot que l'héritage à venir de +leur tante, que le ministre et sa femme poursuivaient leur promenade.</p> + +<p>«Pitt ne sera pas si gueux que de vendre la présentation à +sa cure. Son fils aîné, le farouche méthodiste, songe au parlement, +continua M. Crawley après une pause.</p> + +<p>—Sir Pitt Crawley pourra faire quelque chose, dit sa femme, +si par miss Crawley nous lui arrachons cette promesse en faveur +de Jacques.</p> + +<p>—Pitt promettra tout, reprit son frère. Il avait promis +d'ajouter une autre aile à la cure; il avait promis de me faire +abandon du champ de Jibb et de la prairie de six arpents! +Qu'a-t-il exécuté de toutes ses promesses? Et c'est au fils de +cet homme, à ce vaurien, à ce joueur, à cet escroc, à ce bretteur +de Rawdon Crawley, que Mathilde laisse la moitié de son +argent! Ce n'est pas agir en bonne chrétienne; non, certes, +par le diable! Ce gredin a tous les vices, excepté l'hypocrisie, +que son frère a prise pour sa part.</p> + +<p>—Silence! bijou! nous sommes sur les terres de sir Pitt, +interrompit sa femme.</p> + +<p>—Je le répète, c'est le ramassis de tous les vices, mistress +Crawley. Il n'y a pas là à me chercher noise, madame. N'a-t-il +pas tué le capitaine Longfeu? N'a-t-il pas volé le jeune +lord Dovedale à la taverne du <i>Cocotier</i>? Ne m'a-t-il pas fait +perdre quarante livres en interrompant le combat entre Bill +Soames et Cheshire Trump? Vous le savez bien. Pour ce qui +est des femmes, n'avez-vous pas entendu dire que devant moi, +dans ma chambre de magistrat....</p> + +<p>—Pour l'amour du ciel, monsieur Crawley, lui dit sa femme, +laissons-là ces détails.</p> + +<p>—Et vous invitez ce drôle chez vous? continua le ministre +au comble de l'exaspération. Vous, mère de famille; vous, femme +de l'un des ministres de l'Église d'Angleterre! Grands dieux!</p> + +<p>—Bute Crawley, vous êtes fou, dit la femme du ministre +avec un air de dédain.</p> + +<p>—Eh bien! madame, fou ou non.... car je n'ai jamais eu, +Martha, la prétention d'être aussi rusé que vous, non, jamais! +je ne veux point me rencontrer avec Rawdon Crawley, voilà +qui est positif. J'irai chez Huddleston, entendez-vous, j'irai +voir son lévrier noir, et je ferai courir Lancelot contre lui avec +un pari de cinquante livres. Voilà ce que je ferai, et contre tous +les chiens de l'Angleterre. Mais je ne veux pas être nez à nez +avec cet animal de Rawdon Crawley.</p> + +<p>—Monsieur Crawley, vous êtes gris, suivant votre usage,» +répliqua sa femme.</p> + +<p>Le lendemain, lorsque le ministre, à son réveil, demanda +un peu de bière, elle lui rappela sa promesse d'aller voir sir +Huddleston Fuddleston le samedi suivant; et, comme les nuits +étaient sereines, il calcula qu'en faisant un peu de galop il +pourrait être à temps à son église le dimanche matin. Nous +croyons avoir suffisamment démontré que les paroissiens de +Crawley avaient autant à s'applaudir de leur ministre que de +leur squire.</p> + +<p>Miss Crawley était à peine arrivée au château que, par sa +puissance fascinatrice, Rebecca avait déjà gagné le cœur de +cette excellente vieille évaporée, comme elle avait réussi à +emporter celui des innocents campagnards dont nous venons +de tracer les portraits.</p> + +<p>Un jour, en allant à sa promenade accoutumée, elle jugea +à propos de demander la compagnie de la petite gouvernante. +La promenade n'était pas finie que Rebecca s'était déjà concilié +les affections de la vieille dame. Elle avait daigné sourire +quatre fois et s'amuser pendant tout le temps de la +route.</p> + +<p>«Et pourquoi miss Sharp ne dîne-t-elle pas avec nous? dit-elle +à sir Pitt qui avait arrangé un dîner d'apparat et invité +tous les baronnets du voisinage. Mon cher, vous ne supposez +pas que je veuille parler poupons avec lady Fuddleston, ou +procédure avec cette vieille oie de sir Giles Wapshot! Je réclame +une place pour Sharp. Que lady Crawley reste dans sa +chambre si nous sommes au complet; mais la petite miss +Sharp aura son couvert; de tout le comté, c'est la seule personne +avec qui l'on puisse causer!»</p> + +<p>Après un désir aussi impératif, on donna avis à miss Sharp +la gouvernante qu'elle aurait à dîner au rez-de-chaussée avec +l'illustre compagnie; et tandis que sir Huddleston, après avoir +en grande pompe et en grande cérémonie conduit miss Crawley +dans la salle à manger, se disposait à prendre place à côté +d'elle, la vieille dame cria d'une voix aiguë:</p> + +<p>«Becky Sharp, miss Sharp! venez à côté de moi, vous +m'amuserez pendant le dîner; sir Huddleston ira s'asseoir près +de lady Wapshot.»</p> + +<p>Quand la soirée fut terminée, que les voitures furent parties, +l'insatiable miss Crawley répétait encore:</p> + +<p>«Venez avec moi dans mon cabinet de toilette; nous mettrons +la compagnie à toute sauce.»</p> + +<p>Et cette paire d'amies s'en acquitta à qui mieux mieux. Le +vieux sir Huddleston avait soufflé comme une baleine pendant +tout le dîner. Sir Giles Wapshot avait une manière à lui d'avaler +sa soupe par une bruyante aspiration; sa femme clignait +de l'œil gauche. Becky faisait à ravir la charge de tous ces travers, +aussi bien que des incidents de la conversation dans le +cours de la soirée, sur la politique, la guerre, les sessions du +parlement, graves et importants sujets de toute conversation +entre gentilshommes campagnards. Quant à l'ébouriffante toilette +de miss Wapshot, au fameux chapeau jaune de lady +Fuddleston, miss Sharp les mettait en morceaux, au grand +amusement de celle qui l'écoutait.</p> + +<p>«Ma chère, vous êtes une vraie trouvaille, s'écriait miss +Crawley; je voudrais vous emmener avec moi à Londres, +mais je ne pourrais pas faire de vous mon plastron comme de +cette pauvre Briggs. Non! non! vous êtes trop espiègle, trop +fière, n'est-ce pas, Firkin?»</p> + +<p>Mistress Firkin, qui arrangeait les cheveux clair-semés sur +le crâne de miss Crawley, secoua la tête et dit avec un air des +plus sardoniques:</p> + +<p>«Oui, mademoiselle est très-fine.»</p> + +<p>Mistress Firkin éprouvait cette jalousie naturelle et commune +aux plus honnêtes femmes à l'égard des autres personnes +de leur sexe.</p> + +<p>Après s'être débarrassée ainsi de sir Huddleston Fuddleston, +miss Crawley établit qu'à l'avenir Rawdon Crawley lui donnerait +le bras pour aller à table, et que Becky lui porterait son +coussin, ou qu'à son choix elle donnerait le bras à Becky et le +coussin à Rawdon.</p> + +<p>«Nous sommes faits pour être ensemble, disait-elle. Nous +sommes, ma toute belle, les seuls vrais chrétiens du comté.»</p> + +<p>Elle ne donnait point par là une bien haute idée de la religion +de l'endroit.</p> + +<p>À côté de ses belles dispositions religieuses, miss Crawley +affichait, comme nous l'avons dit, des opinions ultra-libérales, +et ne manquait jamais l'occasion de les laisser percer de la +manière la plus franche.</p> + +<p>«Belle chose que la naissance, ma chère! disait-elle à Rebecca, +voyez mon frère Pitt, voyez les Huddleston, qui sont +ici depuis Henri II, voyez cette pauvre Bute au presbytère. +Y en a-t-il un parmi ces gens-là qui vous vaille en intelligence, +en bonnes manières? Vous valoir? ils ne valent pas même cette +pauvre chère Briggs, ma demoiselle de compagnie, ou Rinceur, +mon sommelier. Mais vous, mon amour, vous êtes un petit +prodige, un vrai bijou; vous avez plus de cervelle dans votre +tête que tout le comté ensemble; si le mérite était à sa place +dans ce monde, vous seriez duchesse. Mais non, il ne devrait +point y avoir de duchesses du tout, et vous ne devriez avoir +personne au-dessus de vous. À mes yeux, mon ange, vous +êtes autant que moi, et sous tous les rapports. Mettez un peu +de charbon dans le feu, ma chère. Voulez-vous prendre cette +robe pour y faire quelques changements? vous travaillez comme +une fée.»</p> + +<p>C'est ainsi que cette vieille <i>égalitaire</i> chargeait <i>son ange</i> de +ses commissions et de ses reprises, et lui faisait lire des romans +tous les soirs jusqu'au moment où elle s'endormait.</p> + +<p>À l'époque où nous sommes, le monde élégant venait d'être +mis en révolution par deux aventures qui, comme le disaient +les journaux du temps, avaient de quoi donner de la besogne +aux docteurs à longue robe. L'enseigne Shafton était parti avec +lady Barbara Fitzurze, fille du comte des Brouillards et riche +héritière. D'autre part, Vere-Vane, homme de quarante ans +sonnés, connu jusqu'alors pour sa conduite irréprochable et à +la tête d'une nombreuse famille, avait, d'une façon subite et +scandaleuse, quitté sa maison pour les beaux yeux d'une actrice, +mistress Rougemont, âgée de soixante-cinq ans.</p> + +<p>«C'était aussi ce qu'on avait de mieux à dire en faveur de ce +cher lord Nelson, disait miss Crawley; il aurait fait le diable +pour une femme. Un homme qui se conduit ainsi ne peut manquer +d'avoir du bon. J'adore ces mariages d'inclination. Un +noble, à mon sens, ne peut mieux faire que d'épouser la fille +d'un meunier.... Voyez lord Flowerdale.... Aussi toutes les +femmes sont furieuses. Je voudrais vous voir enlever, ma +chère, par quelque noble amant; vous êtes assez jolie pour +cela, au moins.</p> + +<p>—Avec deux postillons!... oh! ce serait charmant, laissa +échapper Rebecca.</p> + +<p>—Et après, ce que j'aime le plus, c'est de voir un pauvre +diable épouser une jeune héritière. Je parierais que Rawdon +finira par enlever quelque femme.</p> + +<p>—Une riche ou une pauvre?</p> + +<p>—Ah! que vous êtes simple! Rawdon n'aurait pas un +schelling sans ce que je lui donne. Il est criblé de dettes. Il a à +refaire sa fortune et à s'avancer dans le monde.</p> + +<p>—Est-il donc fort habile? demanda Rebecca.</p> + +<p>—Habile, ma chérie? Il ne voit rien au monde au delà de +ses chevaux, de son régiment, de ses équipages de chasse, +des plaisirs du jeu. Mais il réussira; c'est un si délicieux mauvais +sujet! Savez-vous qu'il a tué un homme et envoyé une +balle dans le chapeau d'un père qu'il avait outragé? On l'adore +à son régiment. Tous les jeunes gens de chez Vatier et du Cocotier +ne jurent que par lui.»</p> + +<p>Quand miss Rebecca Sharp écrivait à sa tendre amie le récit +du petit bal de Crawley-la-Reine et la manière dont elle avait +été distinguée pour la première fois par le capitaine Crawley, +elle ne faisait pas une relation tout à fait exacte des faits. Le +capitaine l'avait distinguée nombre de fois auparavant. Le capitaine +l'avait rencontrée dans maintes promenades. Le capitaine +s'était trouvé en face d'elle dans mille couloirs et passages. +Vingt fois dans une soirée, le capitaine se penchait sur +le piano où elle chantait.</p> + +<p>Pendant ce temps, milady restait dans sa chambre, se trouvait +indisposée et on n'y prenait même pas garde.</p> + +<p>Le capitaine avait écrit des billets à Rebecca avec les plus +beaux jambages et la plus belle orthographe que pouvait y +mettre un dragon à peine dégrossi. Mais l'épaisseur est une +qualité qui réussit tout comme une autre auprès des femmes. +Au premier billet qu'il déposa entre les feuillets de la romance +que chantait la petite gouvernante, celle-ci se leva, le regarda +fixement, et, prenant du bout des doigts le poulet triangulaire, +s'en amusa comme d'un chapeau à cornes; puis s'avançant +droit à l'ennemi, elle jeta le message au feu, fit une +profonde révérence, et allant reprendre sa place, se mit à +chanter plus gaiement qu'auparavant.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela? dit miss Crawley interrompue dans +son somme d'après dîner par cet arrêt de la musique.</p> + +<p>—C'est un poulet qui chante faux,» dit miss Sharp en +riant.</p> + +<p>Rawdon Crawley écumait de rage et de dépit.</p> + +<p>En présence de l'engouement non équivoque de miss Crawley +pour la nouvelle gouvernante, il y avait de la générosité à +mistress Bute Crawley de n'être point jalouse et de faire à la +cure un bon accueil à cette jeune personne, à elle, à Rawdon +Crawley surtout, le rival de son mari pour le cinq pour cent de +la vieille fille. Mistress Crawley et son neveu ne pouvaient plus +vivre l'un sans l'autre. Celui-ci laissait la chasse, dédaignait +les avances de Fuddleston, n'allait point dîner avec les officiers +du dépôt à Mudbury, et tout cela pour le plaisir d'aller au +presbytère de Crawley. C'est que miss Crawley y était aussi. +Leur maman étant malade, pourquoi les petites n'y seraient-elles +pas allées avec miss Sharp? Les petites filles, ces pauvres +enfants, y allaient donc avec miss Sharp. Et le soir on +revenait tous ensemble à pied, non pas miss Crawley, elle +aimait mieux sa voiture; mais la promenade à travers les +prairies de la cure jusqu'à la petite porte du parc, dans un +bois épais, sous une des sombres avenues de Crawley-la-Reine, +était délicieuse au clair de lune pour deux amants de +la nature comme le capitaine et miss Rebecca.</p> + +<p>«Oh! les étoiles! les belles étoiles! disait miss Rebecca en +levant au ciel ses yeux verts et brillants. Il me semble que je +ne tiens plus à la terre lorsque je les contemple.</p> + +<p>—Oh!... ah!... certes.... oui.... c'est absolument comme +moi, miss Sharp, répliquait l'autre enthousiaste. Mon cigare +ne vous incommode point, miss Sharp?»</p> + +<p>En plein air, l'odeur du cigare était la chose que miss Sharp +aimait le mieux au monde. Elle en donna la preuve de la façon +la plus charmante. Prenant celui du capitaine, elle tira une +bouffée, poussa un petit cri accompagné d'un léger sourire, +puis le rendit au propriétaire. Celui-ci retroussa sa moustache +aspira fortement, et le petit brasier portatif jeta un reflet rouge +sur les arbres voisins.</p> + +<p>«Morbleu! l'excellente <i>cigale</i>! c'est la meilleure que j'aie +fumée de ma vie! morbleu!»</p> + +<p>Son esprit et sa conversation avaient en verve et en éclat +tout ce qu'on pouvait attendre d'un dragon peu civilisé.</p> + +<p>Le vieux sir Pitt, tout en fumant sa pipe, en prenant sa +bière et en épiloguant avec John Horrocks sur le mouton destiné +au couteau, épiait le jeune couple de la fenêtre de son +cabinet. Avec d'épouvantables jurons il protesta que, si ce +n'était pour miss Crawley, il prendrait Rawdon par les deux +épaules et le jetterait à la porte comme un drôle qu'il était.</p> + +<p>«Bien sûr que ce n'est là qu'un mauvais garnement, faisait +M. Horrocks, et son valet Flethers est encore pis. L'autre jour +il a fait du train dans la chambre de l'intendante à cause des +dîners et de la bière, comme pas un maître n'en aurait fait, +reprenait le complaisant Horrocks; mais miss Sharp est bonne +pour lui répondre, sir Pitt,» continua-t-il après une pause.</p> + +<p>Eh oui! sans doute, au père comme au fils.</p> + + + + +<h2><a id="XII"></a>CHAPITRE XII.</h2> + +<h2>Où l'on fait du sentiment.</h2> + + +<p>Nous allons maintenant quitter ce séjour pastoral et ces honnêtes +personnes pratiquant les vertus champêtres pour nous +transporter à Londres et voir ce qu'y devient miss Amélia.</p> + +<p>«C'est la moindre de nos préoccupations,» nous écrit un correspondant +inconnu avec les déliés les plus délicats et un cachet +de cire rouge, «Elle est fade et monotone.» On ne s'arrêterait +pas si l'on voulait aller jusqu'au bout dans cette +charitable litanie.</p> + +<p>Mais bien que certaines personnes pour lesquelles je professe +le plus profond respect m'aient souvent dit que miss Brown est +une petite fille insignifiante; que mistress White n'a pour elle +que son petit minois chiffonné; qu'il n'y a rien à dire en faveur +de mistress Black; je me rappelle cependant avoir eu les plus +délicieuses conversations avec mistress Black,—et naturellement, +chère madame, je dois être discret. Je vois les hommes +faire cercle autour de la chaise de mistress White, et tous les +jeunes gens se battre pour danser avec mistress Brown. Je suis +donc tenté de croire que les dédains de son sexe sont souvent +le plus bel éloge pour la femme qui en est l'objet.</p> + +<p>Sous ce rapport, les jeunes demoiselles de la société d'Amélia +ne laissaient rien à désirer.</p> + +<p>Ainsi l'on ne voyait point de plus touchant accord que celui +des demoiselles Osborne, sœurs de George, et des demoiselles +Dobbin dans l'estimation des très-minces mérites de miss Sedley. +Elles n'en revenaient pas de voir leurs frères lui trouver +quelque charmes.</p> + +<p>Les demoiselles Osborne, jeunes filles aux noirs et beaux +sourcils, qui avaient eu les meilleures gouvernantes, les meilleurs +maîtres et les meilleures couturières, la traitaient avec +tant d'affection et de condescendance, la patronnaient avec +tant de supériorité, que la pauvre enfant restait muette en +leur présence et avait tous les dehors d'une personne pauvre +d'esprit; leur charité se chargeait du reste. Elle faisait de son +côté de grands efforts pour les aimer; n'étaient-elles pas les +sœurs de son futur mari? Elle passait de longues matinées avec +elles et de plus terribles et plus sérieuses après-dînées. Elle +les accompagnait en grande pompe dans la voiture de famille, +avec miss Wirt leur gouvernante, cette vestale aux larges +omoplates.</p> + +<p>Par manière de distraction, elles la menaient au concert, à +l'Oratorio, à Saint-Paul, aux Enfants-Trouvés; et la terreur +qu'elle avait de ses amies était si grande qu'à la douce voix de +ces enfants elle n'osait pas se laisser aller à son émotion. Dans +cette maison respirait le bien-être. La table de leur père était +somptueuse et bien servie. Leur société avait des prétentions +à l'élégance et à la cérémonie. Leur amour-propre était +excessif; elles avaient le plus beau banc aux Enfants-Trouvés. +Dans toutes leurs habitudes, il y avait étalage de pompe et +d'étiquette; elles prenaient tous leurs amusements avec un +air d'imperturbable convenance.</p> + +<p>Et cependant Amélia n'était jamais plus contente que lorsqu'elle +ne les rencontrait pas quand elle venait les voir; miss +Jane Osborne, miss Maria Osborne et miss Wirt se demandaient +avec un étonnement toujours croissant: «Qu'y a-t-il de si +séduisant pour George dans cette créature?»</p> + +<p>«Comment donc, va s'écrier quelque esprit chicanier, comment +Amélia, qui avait tant d'amis à la pension, qu'on y aimait +si tendrement, se trouve-t-elle en butte, dès son entrée dans +le monde, aux critiques de son sexe?»</p> + +<p>Mon cher monsieur, il n'y avait pas d'hommes chez miss +Pinkerton, excepté le maître de danse, et il n'avait rien en lui +de bien propre à allumer la guerre entre ses élèves. Mais quand +George, le cavalier accompli, sortait tout de suite après déjeuner +et dînait dehors environ six fois par semaine, il n'est +pas étonnant que ses sœurs négligées en ressentissent un peu +de dépit. Quand le jeune Bullock, de la maison Hulker, Bullock +et Comp., banquiers, Lombard-Street, fort empressé +depuis deux ans auprès de miss Maria, allait demander à Amélia +de lui accorder un cotillon, pouvez-vous supposer que +cela fît plaisir à l'autre jeune dame? Et cependant, à l'entendre, +elle se donnait pour une petite fille bien naïve et sans +rancune.</p> + +<p>«Je suis enchantée de vous voir aimer cette chère Amélia, +disait-elle d'un air fort tendre à M. Bullock à la suite d'une +contredanse, elle doit épouser mon frère George; il n'y +a pas grand fonds chez elle, mais c'est une si bonne fille +et sans la moindre affectation! Nous l'aimons <i>tant</i> à la maison!»</p> + +<p>Chère demoiselle! qui pourrait dire le degré d'affection et +d'enthousiasme contenu dans ce <i>tant</i>?</p> + +<p>Miss Wirt et ces deux charitables jeunes filles s'extasiaient si +hautement et si souvent en présence de George Osborne sur +l'énormité du sacrifice qu'il faisait et sur sa générosité chevaleresque +à se mettre ainsi aux pieds d'Amélia, que je ne serais +pas éloigné de croire qu'il se regardait comme un des soldats +les plus méritants de l'armée anglaise, et qu'il se laissait adorer +par esprit de résignation.</p> + +<p>Toutefois, s'il quittait la maison tous les matins, comme on +l'a dit, s'il dînait dehors six jours par semaine, ce qui le faisait +passer auprès de ses sœurs pour un jeune passionné, toujours +fourré dans les jupons de miss Sedley, il n'en allait pas plus +souvent pour cela chez Amélia, malgré toutes les suppositions +possibles. Plus d'une fois, le capitaine Dobbin étant allé rendre +visite à son ami, miss Osborne (cette demoiselle accordait au +capitaine une attention particulière et aimait beaucoup à entendre +ses histoires militaires et à apprendre des nouvelles de sa +chère maman), miss Osborne lui désignait en riant l'autre côté +du Square et lui disait:</p> + +<p>«Oh! pour trouver George, vous n'avez qu'à aller chez les +Sedley; nous ne le voyons plus de la journée.»</p> + +<p>Alors le capitaine prenait un rire maladroit et contraint +et détournait la conversation, comme un homme qui a un +grand usage du monde, sur quelque lieu commun d'un intérêt +général, comme l'Opéra, le dernier bal du prince à Carlton-House, +la pluie et le beau temps, cette suprême ressource des +salons.</p> + +<p>«Qu'il est innocent votre bien-aimé! disait Maria à miss +Jane après le départ du capitaine; avez-vous remarqué sa +rougeur quand je lui ai parlé de George occupé à faire sa +cour?</p> + +<p>—C'est dommage que Frédérick Bullock n'ait pas un peu de +sa retenue, Maria, répliqua la sœur aînée avec un hochement +de tête.</p> + +<p>—De la retenue! vous voulez dire de la gaucherie, Jane. +Je n'ai pas besoin que Frédérick vienne faire un accroc à ma +robe de mousseline, comme le capitaine Dobbin à la vôtre chez +MM. Perkins.</p> + +<p>—À votre robe, lui, lui! demanda miss Wirt; comment +a-t-il fait cela? Est-ce qu'il ne dansait pas avec Amélia?»</p> + +<p>De fait, lorsque le capitaine Dobbin rougissait et regardait +d'une façon si gauche, c'est qu'il pensait à quelque chose dont +il ne jugeait pas à propos d'informer ces jeunes dames, à savoir +qu'il avait déjà passé par la maison de M. Sedley, sous le prétexte +tout naturel de voir George. George n'y était point, et +Dobbin avait trouvé la pauvre petite Amélia toute seule, assise +à la fenêtre du salon, avec un air triste et pensif.</p> + +<p>Après quelques paroles insignifiantes et banales, elle s'était +aventurée à demander s'il était vrai que le régiment eût reçu +un ordre de départ prochain, et si le capitaine Dobbin avait vu +M. Osborne ce jour-là.</p> + +<p>Le régiment n'avait point reçu d'ordre de départ, et le capitaine +Dobbin n'avait pas vu George.</p> + +<p>«Il est très-probablement avec sa sœur, avait articulé le +capitaine; faut-il y aller et relancer ce paresseux?»</p> + +<p>Elle lui avait tendu la main en signe de remercîment, et on +l'avait vu traverser la place.</p> + +<p>Elle attendit, elle attendit longtemps, et George ne vint pas.</p> + +<p>Pauvre petit cœur! toujours à espérer et à battre, toujours +patient et plein de foi! Qu'y a-t-il à décrire dans cette vie-là? +Ah! l'on n'y trouve point ce qu'on appelle des incidents. Tout +le long du jour, c'est le même sentiment: «Quand viendra-t-il?» +Même pensée le soir en s'endormant, le matin au réveil. Et +George jouait au billard avec le capitaine Cannon dans Swallow-Street, +pendant qu'Amélia s'informait de lui auprès du +capitaine Dobbin; car c'était un joyeux et aimable compagnon, +et il excellait à tous les jeux d'adresse.</p> + +<p>Une fois, après trois jours d'absence, miss Amélia prit son +chapeau et se rendit chez les Osborne.</p> + +<p>«Quoi! vous laissez notre frère pour venir nous voir? dirent +les jeunes filles; vous vous êtes donc querellés, Amélia? Contez-nous +cela!»</p> + +<p>Non, il n'y avait pas eu de querelle.</p> + +<p>«Qui pourrait se quereller avec lui?» répondit-elle les yeux +remplis de larmes.</p> + +<p>Elle venait seulement pour.... voir ses chères amies, avec +lesquelles elle ne s'était point trouvée depuis si longtemps.</p> + +<p>Ce jour-là, elle fut si maladroite et si gauche que les demoiselles +Osborne et leur gouvernante, qui étaient toujours aux +carreaux pour la voir s'en aller, s'étonnèrent de plus en plus +que George pût trouver quelque chose de bien dans cette pauvre +petite Amélia.</p> + +<p>Et pourquoi aurait-elle livré son timide et tendre cœur à +l'inspection de ces jeunes demoiselles, à leurs yeux noirs et +assurés? Il valait mieux le cacher et le replier sur lui-même. +Je sais bien que les demoiselles Osborne excellaient à donner +leur avis sur un châle de cachemire ou une jupe de satin rose. +Quand miss Turner avait fait teindre le sien en pourpre, quand +miss Pickford avait métamorphosé sa palatine d'hermine en +manchon et en garnitures, je vous assure que ces changements +n'avaient point échappé à ces pénétrantes demoiselles. Mais, +voyez-vous, il y a des choses plus délicates que la fourrure ou +le satin, que les splendeurs de Salomon, que toute la garde-robe +de la reine de Saba, des choses dont la beauté échappe à +l'œil de plus d'un connaisseur. Il faut du soin pour pénétrer +ces douces et tendres âmes, semblables à ces fleurs parfumées +qui s'épanouissent dans l'ombre et la solitude, tandis que vous +avez les yeux crevés par d'autres grandes fleurs aussi larges +que des bassinoires de cuivre et qui ont la prétention de détrôner +le soleil. Miss Sedley n'était pas une fleur de cette dernière +espèce.</p> + +<p>Une bonne jeune fille, placée sous l'aile maternelle, ne peut +nous offrir de ces péripéties émouvantes auxquelles prétendent +les héroïnes de roman. On peut voir les vieux oiseaux se débattre +contre les piéges ou fuir devant le fusil du chasseur; les +voraces éperviers peuvent les poursuivre, et alors il faut ou se +dérober à leurs griffes ou se résigner à périr. Mais les petits +oiseaux qui sont encore au nid mènent, dans le duvet et dans +la mousse, une existence paisible et peu romanesque. Leur tour +viendra aussi de prendre leur essor. Becky Sharp, dans la province, +volait de ses propres ailes, sautant de branches en +branches au milieu d'une infinité de piéges, et de côté et d'autre +elle ramassait sa pâture avec assez de bonheur et de succès; +Amélia, au contraire, coulait une vie douce dans son nid de +Russell-Square. Allait-elle dans le monde, c'était sous la conduite +de personnes plus âgées. Et puis aucun malheur ne semblait +pouvoir l'atteindre dans cette maison où régnaient l'opulence +et le bien-être, où elle se sentait toujours protégée par la +plus vive affection.</p> + +<p>Maman avait à s'occuper de ses affaires de ménage, de ses +promenades du jour, de cette délicieuse tournée dans les plus +beaux magasins, tout ce qui constitue l'amusement ou la profession, +comme il vous plaira de l'appeler, des riches ladies de +Londres. Papa dirigeait ses mystérieuses opérations au milieu +de la Cité, centre d'agitation à cette époque, où la guerre +embrasait l'Europe, où l'on jouait des royaumes. Alors le journal +le <i>Courrier</i> comptait dix mille souscripteurs. Un jour on +annonçait la bataille de Vittoria, un autre jour l'incendie de +Moscou; ou bien c'était le crieur public qui, en passant à +l'heure du dîner sous les fenêtres de Russell-Square, faisait +entendre les paroles suivantes: <i>Bataille de Leipsick</i>;—<i>six +cent mille hommes engagés</i>;—<i>déroute complète des Français</i>;—<i>deux +cent mille morts</i>. Le vieux Sedley était rentré une ou deux +fois à la maison avec un air préoccupé; il n'y avait rien d'étonnant +à cela, lorsque de telles nouvelles bouleversaient tous +les cœurs et toutes les banques de l'Europe.</p> + +<p>Cependant le même train se soutenait à Russell-Square, +comme si les affaires politiques n'eussent pas été dans un +complet désarroi. La retraite de Leipsick ne diminua pas le +nombre des plats que maître Sambo apportait de l'office; les +alliés entraient en France, et la cloche annonçait toujours le +dîner à cinq heures précises, comme à l'ordinaire. La pauvre +Amélia ne se souciait guère plus de Brienne que de Montmirail. +Que lui importait la guerre? Enfin eut lieu l'abdication de +l'empereur. Alors elle battit des mains, et adressa ses prières +au ciel avec une vive reconnaissance. Dans l'élan de son âme +elle se jeta au cou de George Osborne, au grand étonnement +de tous les témoins de ce transport passionné. La paix était +conclue, l'Europe allait entrer dans une période de calme, et en +conséquence le régiment du lieutenant Osborne ne pouvait plus +recevoir un ordre de départ. C'était en ce sens que raisonnait +Amélia. Les destinées de l'Europe se résumaient pour elle dans +le lieutenant Osborne. Il n'avait plus de dangers à courir, elle +pouvait donc remercier le ciel. À lui seul il représentait pour +elle l'Europe, l'empereur, les monarques alliés et l'auguste +Prince régent. Il était son soleil et sa lune, et je ne serais pas +éloigné de croire que, dans son esprit, l'illumination et le bal +de Mansion House offerts aux souverains n'avaient eu lieu +qu'en l'honneur de George Osborne.</p> + +<p>Nous avons montré comment miss Sharp avait été élevée à +la dure école de l'égoïsme et de la pauvreté. L'amour était +maintenant le dernier maître de miss Amélia Sedley, et notre +jeune demoiselle faisait des progrès vraiment merveilleux dans +cette science si répandue. En dix-huit mois d'application persévérante +et quotidienne, que de secrets Amélia avait appris +de son puissant instituteur, dont ne se doutaient même pas +miss Wirt et les jeunes demoiselles d'en face, non plus que la +vieille miss Pinkerton de Chiswick! Ces mystères n'étaient pas +faits pour ces vierges précieuses et à l'air pincé. Quant à miss +Pinkerton et à miss Wirt, elles étaient hors de question; Dieu +me garde d'avoir à me reprocher une pareille idée à leur endroit! +Miss Maria Osborne avait bien un engagement avec +M. Frédérick-Auguste Bullock, de la maison Bullock et Comp.; +mais c'était un engagement des plus respectables, et il ne lui +en aurait pas coûté davantage de prendre le vieux Bullock, son +esprit ne voyant dans le mariage que ce que doit y voir une +jeune demoiselle bien élevée, à savoir une maison de ville à +Park-Lane, une maison de campagne à Wimbledom, une calèche +avec deux magnifiques chevaux, des laquais à l'avenant, +enfin un quart dans les profits annuels de la forte maison Hulker +et Bullock. C'était sous cette forme que se présentait à elle la +personne de Frédérick Bullock.</p> + +<p>Si la mode nous eût déjà donné les fleurs d'oranger, emblème +de la chasteté féminine empruntée par nous à la France, +où presque toutes les demoiselles sont vendues en mariage, +miss Maria, parée de la couronne immaculée, n'aurait pas hésité +à partir pour le voyage de la vie à côté de Bullock Senior, +malgré sa goutte, ses années, sa tête chauve et son nez rouge, +et, avec une modestie parfaite, elle eût fait à son bonheur le +sacrifice de sa belle jeunesse. Malheureusement le vieillard +était déjà marié; c'est pour cela qu'elle avait reporté ses affections +sur le jeune homme. Ô fleurs d'oranger à peine écloses! +L'autre jour je vis miss Trotter émaillée des fleurs susdites; +elle s'élançait dans la voiture de noces, à +Saint-George-Hanover-Square, +et lord Mathusalem l'y suivait en clopinant. Avec +quelle charmante modestie elle baissa les stores de la voiture, +cette chère innocente! La moitié des voitures de la Foire aux +Vanités s'étaient donné rendez-vous à ce mariage.</p> + +<p>Ce n'était point dans ce genre d'amour qu'Amélia cherchait le +complément de son éducation. De bonne petite fille elle était +devenue en une année bonne demoiselle, pour finir par être une +bonne femme quand l'heureux moment en sera venu. Cette +jeune demoiselle, et peut-être y avait-il imprudence de la part +de ses parents à se prêter à cette adoration déréglée, à ces idées +romanesques, enfin cette jeune demoiselle aimait de tout son +cœur le jeune officier au service de Sa Majesté, avec lequel +notre connaissance n'a été encore que fort rapide. Il se présentait +à elle comme la première pensée à son réveil, le dernier nom +à prononcer dans ses prières. Elle n'avait jamais vu un cavalier +aussi élégant, aussi spirituel, avec aussi bonne façon à cheval, +en un mot un tel héros.</p> + +<p>Ne nous parlez point de la grâce du Prince, celle de George +était bien autre chose! Elle avait vu M. Brumel, point de mire +de toutes les louanges. Mais il ne s'agissait pas de le comparer +à son George! Non, aucun des lions de l'Opéra n'était digne +d'être son rival. Il méritait, pour le moins, de devenir un +prince des <i>Mille et une Nuits</i>. Aussi quelle générosité à lui de +s'abaisser jusqu'à Cendrillon! Miss Pinkerton aurait sans doute +cherché à ébranler cette aveugle passion si elle avait été la +confidente d'Amélia, mais sans le moindre succès, croyez-le +bien. Ainsi le veulent et la nature et l'essence de certaines +femmes; les unes sont faites pour dominer, les autres pour +aimer. Heureux ceux qui tombent de préférence sur une de cette +dernière espèce.</p> + +<p>Amélia, tout entière à cette passion absorbante, négligeait +ses douze bonnes amies de Chiswick avec toute l'insensibilité +de l'égoïsme. Il était naturel que ce seul sujet l'occupât tout +entière. Miss Saltire était trop froide, on ne pouvait la prendre +pour confidente. Amélia n'aurait jamais songé à en parler à +miss Swartz, la jeune héritière de Saint-Kitt à la chevelure +laineuse. La petite Laura Martin venait passer chez elle ses +jours de congé, et ma persuasion est qu'elle lui avait accordé +sa confiance, qu'elle avait promis à Laura de la prendre avec +elle quand elle serait mariée. Elle devait être entrée avec +Laura dans de grands détails sur la passion de l'amour, étude +singulièrement utile et neuve pour cette petite personne. +Hélas! hélas! je crains bien que l'esprit de notre pauvre +Amélia n'ait dévié de son aplomb.</p> + +<p>À quoi donc songeaient ses parents en n'empêchant pas ce +petit cœur de battre si fort? Le vieux Sedley n'avait pas l'air +de prendre garde à tout cela. Il paraissait beaucoup plus grave +que d'habitude, et ses affaires de banque semblaient l'absorber +tout entier. Mistress Sedley était d'une nature accommodante et +peu curieuse, en sorte qu'elle n'éprouvait pas même la moindre +jalousie. Quant à M. Joe, il était, à Cheltenham, l'objet d'un +siége en règle de la part d'une veuve irlandaise; Amélia était +donc livrée à elle-même dans la maison paternelle, et peut-être +se trouvait-elle dans un trop grand isolement. Ce n'est pas +que le moindre doute effleurât son cœur, car elle était sûre de +George. Aux Horse-Guards, on n'avait pas toujours la permission +de quitter Chatham, et puis il avait à voir ses amis +et ses sœurs, à entretenir ses rapports de société quand il +venait à la ville: car la société n'avait pas de plus bel ornement! +Et puis encore, quand il était au régiment, il avait trop +de besogne pour écrire de longues lettres. Je sais fort bien où +elle serrait le paquet de celles qu'elle avait déjà reçues; je +pourrais bien m'introduire dans sa chambre et les lui dérober +comme avec l'anneau de Gygès....Non, non, ce serait mal. Je +veux seulement y pénétrer comme un rayon de lune, et jeter +un chaste regard sur ce lit où repose la fidélité, la beauté, l'innocence.</p> + +<p>Si les lettres d'Osborne avaient un laconisme militaire, celles +de miss Sedley à M. Osborne pourraient donner à ce roman +une dimension insupportable même pour le lecteur le plus sensible. +Non-seulement elle remplissait quatre pages de grand +format; mais elle lui adressait encore des tirades entières extraites +de recueils de poésie, et citait de longs passages avec +la plus frénétique obstination. On eût dit qu'elle prenait à tâche +de donner partout des signes de son état déplorable. Ses lettres +fourmillaient de répétitions. Elle avait une orthographe douteuse, +et elle prenait de fréquentes licences avec la prosodie.</p> + +<p>Mais, mesdames, si vous ne pouvez toucher le cœur en +dehors des règles de la syntaxe, si l'on ne peut vous aimer +malgré vos fautes contre la versification, j'envoie au diable l'art +poétique, et prie la peste d'étouffer le dernier pédant!</p> + + + + +<h2><a id="XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h2> + +<h2>Où l'on fait du sentiment et autre chose.</h2> + + +<p>J'ai bien peur que le jeune homme auquel miss Amélia +adressait ses lettres n'eût un cœur léger et sceptique. Le lieutenant +Osborne, se voyant poursuivi, partout où il allait, de +nombreux poulets qui l'exposaient aux railleries de ses camarades, +intima à son domestique l'ordre de ne jamais lui remettre +sa correspondance que dans son cabinet. Le capitaine +Dobbin, qui, j'en suis sûr, aurait donné beaucoup pour avoir +une de ces précieuses dépêches, l'avait vu à sa grande stupéfaction +allumer son cigare avec une de ces lettres.</p> + +<p>Pendant quelque temps, George essaya de tenir sa liaison +secrète; mais il laissait toutefois entrevoir qu'il s'agissait d'une +femme.</p> + +<p>«Et pas la première venue, disait l'enseigne Spooney à +l'enseigne Stubbles; c'est un gaillard que cet Osborne. La fille +du juge de Demerara en était devenue folle; et puis, après, est +venu le tour de la belle mulâtresse Miss Pye, à Saint-Vincent, +vous savez; et depuis notre retour, on dit qu'il fait pis que +don Juan et rendrait des points au diable.»</p> + +<p>Stubbles et Spooney pensaient que faire pis que don Juan +était se distinguer par les plus belles qualités qu'un homme pût +avoir. La réputation de George était colossale parmi les jeunes +officiers du régiment: il était fameux comme chasseur, fameux +comme chanteur, fameux à la parade, fameux en tout et prodigue +de l'argent qu'il devait à la libéralité de son père; aucun +habit, au régiment, n'avait meilleure coupe que les siens, +et personne n'en avait plus que lui. Ses hommes l'adoraient. +Aucun autre officier, même le colonel, le vieil Heavytop, ne +pouvait boire plus que lui. Il boutonnait au fleuret Knuckles, +le prévôt d'armes, qui serait passé caporal sans son état perpétuel +d'ivresse, et qui avait obtenu son diplôme dans un assaut. +Il excellait comme joueur aux boules et aux quilles. Sur son +cheval, l'<i>Éclair</i>, il avait gagné le prix offert par la garnison +aux courses de Québec, et Amélia n'était pas seule à l'admirer. +Stubbles et Spooney, du régiment, le tenaient pour un +Apollon. Dobbin voyait en lui un successeur de Lovelace, et la +femme du major O'Dowd déclarait qu'il était très-beau garçon +et qu'il lui rappelait Fitz Jurl Fogarty, second fils de lord Castle +Fogarty.</p> + +<p>Toutes ces personnes, chacune de son côté, se livraient aux +conjectures les plus romanesques à propos de la correspondance +d'Osborne. Selon les uns, c'était une duchesse de Londres +amourachée de lui; selon les autres, la fille d'un général +qui, ne pouvant se dégager d'autres liens, l'aimait au moins +d'un amour éperdu; d'autres parlaient de la femme d'un membre +du parlement qui lui aurait offert quatre chevaux pour l'enlever; +chacun enfin à sa guise y voyait une victime de quelque +passion enivrante, romanesque et scandaleuse. Osborne refusait +de jeter la moindre lumière sur toutes ces conjectures, et +laissait à ses jeunes amis le soin de lui fabriquer un roman.</p> + +<p>Pour découvrir au régiment le mot de cette intrigue, il ne +fallut rien moins qu'une indiscrétion du capitaine Dobbin. Le +capitaine prenait un jour son déjeuner dans la salle commune +où Cackle, l'aide-chirurgien, avec Stubbles et Spooney, devisaient +sur les amours d'Osborne. Stubbles soutenait que la dame +mystérieuse était duchesse à la cour de la reine Charlotte, et +Cackle penchait pour une danseuse de l'Opéra de la plus détestable +réputation. À cette idée, Dobbin éprouva une telle indignation +que, la bouche gonflée d'œuf et de pain beurré, malgré +cette barrière opposée aux mouvements de sa langue, il essaya, +d'articuler les sons suivants:</p> + +<p>«Cake, vou êtes un fou stoupide, vou êtes toujou à dire des +sottises et pallé de scandale. Oborne n'est point aux pieds d'une +duchesse et ne songe point à se ruiner pour une plancheuse. +Miss Sedley est la plus charmante fille qui ait jamais existé. +Depuis longtemps il y a entre eux promesse de mariage, et +l'homme qui voudrait s'attaquer à elle fera mieux de se taire en +ma présence.»</p> + +<p>En prononçant ces mots, Dobbin était devenu cramoisi, et il +finit presque de s'étrangler en jetant dans sa bouche une tasse +de thé bouillant. Au bout d'une demi-heure, l'histoire était +connue de tout le régiment, et le soir même mistress O'Dowd +écrivait à sa sœur Glorvina, à O'Dowdstown, de ne plus beaucoup +se presser de quitter Dublin, le jeune Osborne ayant dirigé +ses recherches d'un autre côté.</p> + +<p>Dans la soirée, elle en fit son compliment au lieutenant par +une petite allocution fort bien tournée, qu'elle accompagna d'un +verre de wiskey, et il rentra chez lui furieux contre Dobbin, +qui avait refusé l'invitation de mistress O'Dowd pour rester +dans sa chambre à jouer un solo de flûte et à composer des +vers d'un style mélancolique. L'orage grondait sur la tête de +Dobbin, pour avoir ainsi trahi le secret de son ami.</p> + +<p>«Qui diable vous a prié de parler de mes affaires? lui cria +Osborne exaspéré; la belle avance que le régiment sache mon +mariage! et puis cette vieille et bavarde sorcière de Peggy +O'Dowd ne se gêne point pour dire de moi à sa maudite société +toutes les sottises qui lui passent par la tête, pour tambouriner +mon hyménée par les trois royaumes. Enfin de quel +droit, je vous prie, aller dire que ma foi est engagée? de quel +droit vous immiscer dans mes affaires, Dobbin?</p> + +<p>—Il me semble.... commença le capitaine Dobbin.</p> + +<p>—Que le diable vous emporte, Dobbin, avec ce qu'il vous +semble! interrompit son jeune ami. Je vous ai des obligations, +je le sais, mais je n'y puis plus tenir; vous m'ennuyez, à la fin, +avec vos sermons; c'est abuser par trop du privilége des cinq +années que vous avez de plus que moi. Je n'entends point supporter +plus longtemps vos airs de supériorité, de pitié et de +haute protection. De la pitié et de la protection! Je voudrais +bien savoir en quoi je vous suis inférieur?</p> + +<p>—Y a-t-il promesse de mariage? demanda le capitaine Dobbin.</p> + +<p>—Est-ce que cela vous regarde plus que les autres?</p> + +<p>—Avez-vous à en rougir? reprit Dobbin.</p> + +<p>—De quel droit me faites-vous cette question? je voudrais +bien le savoir, demanda George.</p> + +<p>—Bon Dieu! vous ne songez point à dégager votre parole? +reprit Dobbin avec inquiétude.</p> + +<p>—En d'autres termes, vous me demandez si je suis un homme +d'honneur, dit Osborne avec fierté; c'est cela, n'est-ce pas, que +vous voulez dire? Depuis quelque temps vous prenez avec moi +un ton que je ne veux pas.... que je ne supporterai pas davantage.</p> + +<p>—Eh bien! oui, je vous ai dit que vous négligiez une charmante +fille, George; je vous ai dit qu'en allant à la ville vous +devriez aller la voir et ne point fréquenter les maisons de jeu +de Saint-James.</p> + +<p>—C'est votre argent que vous réclamez? dit George d'un +air moqueur.</p> + +<p>—Oui, sans doute; car je n'en ai pas tant à gaspiller, dit +Dobbin, et vous en parlez bien à votre aise.</p> + +<p>—Allons, William, je vous demande pardon, dit George cédant +à la voix du remords; je vous ai trouvé mon ami en mainte +occasion, Dieu le sait. Vous m'avez tiré de bien des mauvais +pas. Lorsque Crawley des gardes m'a gagné cette somme d'argent, +que serais-je devenu sans vous? Oh! je ne l'ai pas oublié. +Mais vous ne devriez pas être si sévère avec moi et venir toujours +me faire de la morale; je suis fou d'Amélia, je l'adore: +ne vous fâchez donc plus. C'est une perfection, je sais. Mais, +voyons, ne peut-on pas jouer un peu? Le régiment revient des +Indes-Orientales; laissez-moi jouir de mon reste. Quand je serai +marié, je me réformerai. Oh! oui, sur mon honneur. Mais +maintenant, Dob, je dis que vous avez tort de vous fâcher; je +vous donnerai cent livres le mois prochain: car mon père, je +le sais, a l'intention de me faire un joli cadeau. Je vais, de ce +pas, demander une permission à Heavytop, et demain à la ville +je verrai Amélia. Dites-moi, êtes-vous content?</p> + +<p>—Il est impossible de vous en vouloir longtemps, George, +dit l'excellent capitaine. Quant à mon argent, mon garçon, je +sais que, si j'en deviens bien pressé, vous êtes prêt à partager +votre dernier schelling avec moi.</p> + +<p>—Certainement, par Dieu! Dobbin, dit George avec un grand +air de générosité, bien qu'il n'eût jamais le moindre argent dans +sa poche.</p> + +<p>—Cependant, George, finissez au plus vite avec cette gourme +de jeunesse. Si vous aviez vu la figure de cette pauvre Emmy +quand elle vous demandait l'autre jour, vous auriez envoyé au +diable et billes et billard. Allez la consoler, double scélérat. +Allez lui écrire une longue lettre; faites quelque chose pour la +rendre heureuse: il suffit de si peu!</p> + +<p>—Je crois, en effet, qu'elle m'aime diablement,» dit le lieutenant +d'un air satisfait de lui-même. Et il alla dans la salle +commune rejoindre ses gais compagnons pour la fin de la +soirée.</p> + +<p>Pendant ce temps, à Russell-Square, Amélia regardait la lune +qui répandait de pâles rayons sur sa paisible demeure comme +sur la caserne de Chatham, où le lieutenant Osborne avait son +campement. Elle se demandait à elle-même ce qui pouvait alors +occuper son héros. «Peut-être fait-il la ronde des sentinelles, +pensait-elle; peut-être est-il à bivouaquer; peut-être console-t-il +un camarade blessé; peut-être étudie-t-il l'art de la guerre +dans sa chambre déserte.» Ses douces pensées s'envolaient +comme des anges ailés, et, traversant la rivière jusqu'à Chatham, +s'efforçaient de pénétrer dans la caserne de George.</p> + +<p>Tout bien considéré, il valait autant que les portes fussent +fermées et que la sentinelle refusât le passage. Qu'auraient fait +ces pauvres petits anges à robe blanche, s'ils avaient entendu +les chansons des jeunes officiers autour d'un bol de punch aux +bleuâtres clartés?</p> + +<p>Le lendemain de la petite conversation qui s'était tenue à la +caserne, le jeune Osborne, fidèle à sa parole, se disposa à aller +en ville, et mérita ainsi les éloges du capitaine Dobbin.</p> + +<p>«J'aurais désiré lui faire un petit présent, dit Osborne à son +ami avec un air de confidence; seulement ma bourse est à sec, +et il faut attendre qu'il plaise à mon père de la remplir.»</p> + +<p>Mais Dobbin ne voulut pas que ce bon mouvement de générosité +restât stérile, et il donna à M. Osborne quelques bank-notes que +celui-ci accepta après ce qu'il fallait tout juste d'hésitation.</p> + +<p>Il avait bien la bonne intention de faire une jolie emplette +pour Amélia; mais, en descendant de voiture, une superbe +épingle de chemise frappa ses yeux dans la montre d'un joaillier, +et il ne put résister à la tentation. Après l'avoir payée, il +ne lui restait plus assez d'argent pour le cadeau qu'il se proposait +de faire. N'importe, soyez-en sûr, ce n'était pas ses présents +qu'Amélia demandait. Quand il arriva à Russell-Square, +la face de la pauvre petite s'illumina comme un lever de soleil. +Ses inquiétudes, ses craintes, ses larmes, ses doutes, ses insomnies +prolongées, tout avait disparu, tout était oublié. Il avait +suffi d'un seul sourire amoureux et vainqueur.</p> + +<p>Du seuil de la porte, George faisait comme un dieu descendre +sur elle les rayons de sa gloire; ses moustaches remplaçaient +pour lui l'auréole céleste. Sambo, en annonçant le capitaine +Osborne (il avait accordé de son chef cet avancement au jeune +officier), laissa percer sur sa figure un sourire d'intelligence, et +vit la jeune fille tressaillir, rougir et quitter son poste d'observation +à la fenêtre. Sambo se retira. Quand la porte fut fermée, +elle s'élança sur le cœur du lieutenant George Osborne, comme +vers son asile naturel.</p> + +<p>Pauvre petit cœur agité! Le plus bel arbre de toute la forêt, +avec la tige la plus droite, les branches les plus fortes, le feuillage +le plus épais, que vous avez choisi pour y bâtir votre nid +et pour y gazouiller, est peut-être marqué, hélas! et tombera +sous la hache avant peu. Elle dit vrai depuis longtemps, cette +comparaison entre les hommes et les arbres!</p> + +<p>George embrassa avec tendresse le front de la jeune fille; il +fut très-empressé et très-aimable. Elle, de son côté, trouva son +épingle de diamant d'une grâce et d'un goût parfaits; elle ne +se rappelait point la lui avoir vue auparavant.</p> + +<p>Un lecteur attentif aura sans doute remarqué la conduite du +jeune lieutenant, se souviendra de son petit colloque avec le +capitaine Dobbin, et pourra en tirer ses conclusions sur le caractère +de M. Osborne. Un Français a dit, avec une certaine +crudité de parole, qu'il y avait deux contractants dans un marché +d'amour: une personne qui aime et une autre qui se laisse +aimer. Tantôt l'amour vient de l'homme, tantôt de la femme. +Peut-être est-il arrivé à quelque jeune passionné, par un effet +d'optique amoureuse, de prendre l'insensibilité pour de la modestie, +la niaiserie pour une pudeur virginale, la nullité d'esprit +pour une aimable timidité. Peut-être aussi quelque femme +amoureuse a-t-elle paré un lourdaud avec la splendeur et le +charme de son imagination; admiré sa torpeur comme de la +bonhomie; vu dans son égoïsme le sentiment de sa supériorité, +dans sa pesanteur une gravité majestueuse; et imité dans sa +conduite celle de la belle reine des fées, Titania, à l'égard d'un +certain charpentier d'Athènes. Il me semble avoir vu de telles +méprises dans le monde. Toujours est-il certain qu'Amélia tenait +son amant pour l'un des plus brillants et des plus galants +cavaliers des trois royaumes: le lieutenant Osborne partageait +peut-être cette opinion.</p> + +<p>Il frisait le mauvais sujet. Tous les jeunes gens le sont plus +ou moins, et les jeunes filles aiment encore mieux les mauvais +sujets que les garçons trop engourdis. Il n'avait pas fini de jeter +sa gourme, mais cela ne pouvait plus tarder beaucoup. Grâce +au retour de la paix, il allait pouvoir quitter l'armée. Désormais, +plus d'avancement à attendre, plus d'occasion de signaler sa valeur +et ses talents militaires. Son traitement, joint à la dot d'Amélia, +leur permettrait de prendre quelque part une jolie maison de +campagne au milieu d'aimables voisins. Il s'occuperait de chasse +et de culture, et rien ne manquerait à son bonheur. Il ne fallait +pas songer à rester à l'armée avec un ménage. Voyez-vous mistress +Osborne suivant le régiment en province, ou, mieux encore, +dans les Indes, entourée d'officiers, patronnée par <i>mistress</i> +O'Dowd! Amélia n'en pouvait plus de rire aux histoires d'Osborne +sur <i>mistress la major</i> O'Dowd; et lui aimait trop sa fiancée +pour la faire souffrir des vulgarités de cette grosse mère, et +l'exposer à la pénible existence des camps. En cela il n'y avait +rien de personnel, oh! nullement. Son unique pensée était pour +cette chère enfant, qui devait prendre rang dans la société à +laquelle son mariage lui donnait droit de prétendre. Quant à elle, +vous êtes sûr d'avance qu'elle donnait son assentiment complet +à ces projets, ainsi qu'à tous autres sortis de la même cervelle.</p> + +<p>C'est au milieu de ces entretiens, de ces châteaux en Espagne +ornés par l'imagination d'Amélia de parterres, de promenades +champêtres, d'églises de village <i>et cætera</i>, et pourvus en outre, +dans la pensée de George, d'écuries, de chenil et de bonnes +caves que ce jeune couple passait les heures les plus agréables +de sa vie. Le lieutenant, n'ayant qu'un jour à rester à la ville et +beaucoup de choses très-importantes à y faire, proposa à miss +Emmy de venir dîner avec ses futures belles-sœurs; cette invitation +la combla de joie. Il la conduisit donc auprès de ses +sœurs, la laissant causer avec un entrain qui surprit beaucoup +ces dignes demoiselles. Elles pensèrent qu'après tout George +finirait par en tirer quelque chose. Quant à lui, il était parti à +ses affaires.</p> + +<p>En sortant, il prit d'abord des glaces chez un pâtissier de +Charing-Cross; puis il alla essayer un nouvel habit à Pall-Mall, +fit une visite au capitaine Cannon, joua onze parties de billard +avec le susdit capitaine, en gagna huit, et retourna à Russell-Square +en retard d'une demi-heure pour le dîner, mais du reste +en fort belle humeur.</p> + +<p>Il n'en était pas de même du papa Osborne. À son retour de +la Cité, dès le premier pas qu'il fit dans le salon, où il trouva +ses filles et l'élégante miss Wirt, celles-ci reconnurent à son air +solennel, à sa figure jaune et refrognée comme il n'est pas +possible, au froncement et à l'agitation de ses sourcils, que le +cœur du bonhomme était mal à son aise et battait de travers +sous son paletot blanc. Amélia s'avança pour le saluer, ce +qu'elle ne faisait jamais sans un grand effroi, doublé encore par +sa timidité. Le maître de la maison l'accueillit par un grognement +sourd pour témoigner qu'il la reconnaissait, et laissa tomber +de sa grosse patte velue cette main mignonne qu'on lui +avait tendue, sans chercher à la retenir. Puis il jeta un regard +de mauvaise humeur sur sa fille aînée. Ce coup d'œil disait à ne +pas s'y méprendre:</p> + +<p>«Que diable vient-elle faire ici?»</p> + +<p>Celle-ci répondit sur-le-champ:</p> + +<p>«George est à la ville, cher papa; il est allé aux Horse-Guards, +il sera de retour pour dîner.</p> + +<p>—Ah! ah! il est ici? Eh bien! je ne veux pas qu'on fasse +attendre le dîner pour lui, Maria.»</p> + +<p>Puis alors, le digne homme se laissant aller sur sa chaise, +un morne silence régna dans l'élégant salon, et l'on n'entendit +plus que le bruyant tic tac d'une grande horloge française.</p> + +<p>Quand la pendule, où était représenté le sacrifice d'Iphigénie, +sonna cinq heures avec un timbre aussi formidable que celui +d'une cathédrale, M. Osborne tira violemment la sonnette, et +le sommelier entra.</p> + +<p>«Le dîner! cria M. Osborne.</p> + +<p>—M. George n'est pas encore rentré, monsieur, objecta +timidement le domestique.</p> + +<p>—La peste soit de M. George! Suis-je ou non le maître +chez moi? Le dîner! le dîner!»</p> + +<p>M. Osborne fronçait le sourcil, Amélia tremblait de tous ses +membres, une correspondance télégraphique s'était établie, à +l'aide de leurs yeux, entre les trois autres dames, et sans plus +tarder le tintement de la cloche obéissante annonçait le repas +demandé. Au dernier coup, le chef de la famille, plongeant ses +mains dans les larges poches de sa redingote bleue ornée de +larges boutons de cuivre, descendit sans nouvel avertissement, +en lançant de temps à autre un coup d'œil de mauvaise humeur +vers son escorte féminine.</p> + +<p>«Que veut dire cela, ma chère? fit l'une d'elles, tout en suivant +à pas comptés le maître de céans.</p> + +<p>—Que les fonds sont en baisse, sans doute,» répliqua miss +Wirt.</p> + +<p>Le bataillon féminin marchait tout tremblant et en silence +derrière son farouche conducteur; chacun prit sa place en silence. +M. Osborne marmotta un <i>Benedicite</i> qui ressemblait plutôt +à une malédiction, puis on enleva les grands couvre-plats +d'argent. Amélia était comme la feuille, car elle se trouvait à +côté du rébarbatif Osborne, sans soutien ni appui auprès d'elle, +George manquant et sa place restant vide.</p> + +<p>«De la soupe,» fit M. Osborne d'un ton sépulcral en prenant +la grande cuiller et en dirigeant ses yeux vers sa voisine. Il en +offrit de la même façon à tout le reste de la compagnie, puis +ne prononça plus une seule syllabe. «Enlevez l'assiette de miss +Sedley, dit-il enfin; elle ne peut pas plus que moi avaler cette +soupe. Ce n'est pas mangeable. Enlevez cette soupe, Hicks, +et demain, Maria, vous chasserez la cuisinière.»</p> + +<p>Après cette sortie contre la soupe, M. Osborne fit, avec la +même malveillance et la même dureté, quelques courtes remarques +sur le poisson; il se répandit en malédictions contre +Billingsgate d'un ton tout à fait tragique et bien en rapport avec +un si grave sujet. Puis il rentra dans le silence et avala coup +sur coup plusieurs verres, affectant un air de plus en plus féroce. +Enfin un vigoureux coup de marteau, annonçant l'arrivée de +George, remit chacun un peu plus à son aise.</p> + +<p>Il n'avait pu venir plus tôt, le général Daguilet l'avait fait +attendre aux Horse-Guards. Il saurait fort bien se passer de +soupe et de poisson. La première chose venue, tout lui allait. Il +trouvait le mouton excellent, tout excellent. Sa bonne humeur +contrastait singulièrement avec l'air renfrogné de son père. Il ne +cessa de jaser pendant tout le dîner, à la satisfaction de tout le +monde en général et en particulier d'une personne que nous +croyons inutile de nommer.</p> + +<p>Dès que les jeunes demoiselles eurent avalé la salade d'orange +et le verre de vin qui formaient comme la conclusion obligée de +ces tristes dîners chez M. Osborne, on donna le signal de passer +au salon; aussitôt elles se levèrent toutes et partirent. +Amélia espérait que Georges viendrait bientôt la rejoindre. +Elle joua à son intention ses valses favorites sur le grand piano +à queue qui ornait le salon du premier étage. Cet innocent artifice +resta sans succès; on aurait dit qu'il fermait l'oreille. Elle +joua peu à peu sur un ton de plus en plus faible, et, toute désappointée, +finit par quitter le piano. Ses trois amies exécutèrent +pour elle les morceaux les plus beaux et les plus brillants +du nouveau répertoire. Elle n'entendait point les notes, +et restait là toute rêveuse et comme envahie par de tristes +pressentiments. Le sourcil du vieil Osborne, toujours formidable, +ne lui avait jamais lancé d'éclairs si pétrifiants. Ses yeux +fixés sur elle lorsqu'elle avait quitté la pièce, semblaient lui +reprocher quelque noir forfait; enfin, quand on avait apporté +le café elle avait tressailli, comme si le sommelier Hicks lui +présentait une coupe de poison. Quel mystère se cachait là-dessous? +Oh! les femmes! les femmes! c'est un besoin pour +elles de réchauffer leurs plus noirs pressentiments, de caresser +leurs plus affreuses pensées. C'est ainsi qu'on les voit entourer +de la plus vive tendresse un enfant difforme et contrefait.</p> + +<p>Les sombres nuages de la figure paternelle avaient aussi +communiqué à Osborne quelque trouble et quelque anxiété. +Avec ce sourcil à la Jupiter, ce regard injecté de bile, comment +obtenir du caissier donné par la nature l'argent dont George +avait absolument besoin? Il entama l'éloge du vin de son père. +C'était en général un des moyens qui réussissaient le mieux +pour apprivoiser le vieillard.</p> + +<p>«Aux Indes occidentales, monsieur, notre madère était loin +de valoir le vôtre. Le colonel Heavytop m'a pris trois bouteilles +de celles que vous m'avez envoyées l'autre jour.</p> + +<p>—En vérité? dit le vieux bonhomme; mais aussi il me revient +à huit schellings la bouteille.</p> + +<p>—Je vous en ferai vendre, quand vous voudrez, une douzaine +pour six guinées, dit George en riant. Je connais un des +plus grands hommes du royaume qui en demande.</p> + +<p>—En vérité, grommela le vieux bougon, je lui en souhaite, +à celui-là.</p> + +<p>—Quand le général Daguilet était à Chatham, monsieur, +Heavytop lui donna à déjeuner, et il m'emprunta du vin. Le +général le trouva excellent, et il en aurait désiré une feuillette +pour le commandant en chef, qui est la main droite de son +Altesse Royale.</p> + +<p>—Ah! mais c'est du fameux vin!» dit l'homme aux gros +sourcils déjà moins froncés.</p> + +<p>George songeait à prendre avantage de la satisfaction qu'il +lui avait donnée pour s'aventurer sur le brûlant terrain d'un +emprunt à fonds perdus, lorsque le père, reprenant son air solennel, +quoique assez cordial, lui dit de tirer la sonnette pour +faire servir le bordeaux.</p> + +<p>«Nous verrons s'il est aussi bon que le madère, que Son +Altesse Royale elle-même, j'en suis sûr, ne dédaignerait pas, +et tout en buvant j'ai à vous entretenir d'affaires sérieuses.»</p> + +<p>Amélia avait entendu le coup de sonnette à l'intention du +bordeaux, et alors elle s'était assise avec une agitation fébrile. +Cette cloche éveillait en elle de fâcheux et tristes pressentiments. +À force d'avoir des pressentiments, on finit toujours +par en avoir de vrais.</p> + +<p>«Ce que je veux connaître, George, dit le vieillard après +avoir doucement savouré son premier verre, ce que je veux +connaître, c'est où en sont vos affaires avec... cette petite fille +qui est là-haut!</p> + +<p>—Il ne faut pas de bien bons yeux pour le voir, dit George +en faisant claquer sa langue avec volupté, c'est assez clair, +monsieur... L'excellent vin!</p> + +<p>—Qu'entendez-vous par: <i>C'est assez clair, monsieur</i>?</p> + +<p>—Eh! que diable, monsieur, ne me poussez pas ainsi l'épée +dans les reins, je suis un honnête homme, je ne passe point +pour un bourreau de femmes; mais enfin, il faut reconnaître +qu'elle m'aime autant qu'on peut aimer, et il ne faut pas avoir +les yeux bien ouverts pour s'en convaincre.</p> + +<p>—Et vous, le lui rendez-vous?</p> + +<p>—Eh! monsieur, n'ai-je pas votre consentement pour l'épouser? +Je suis un homme de parole. N'est-ce pas une convention +arrêtée depuis longtemps entre nos deux familles?</p> + +<p>—Oui, vous faites un joli garçon, en vérité, monsieur. J'ai +appris de vos exploits, avec lord Tarquin, le capitaine Crawley +des gardes, l'honorable M. Deuceace et consorts. Prenez garde, +monsieur, prenez garde!»</p> + +<p>Le vieillard prononça ces noms aristocratiques avec une +bouche emphatique; toutes les fois qu'il rencontrait un homme +titré, il n'aurait pas manqué de lui faire la courbette et de lui +donner du milord, comme doit faire tout sujet britannique aux +idées libérales. Puis en rentrant il lisait tout du long, dans le +Dictionnaire de la Pairie, l'histoire de l'homme qu'il avait rencontré, +prenait plaisir à le citer à tout propos, et faisait à ses +filles un gros morceau de Sa Seigneurie. C'était un bonheur +pour lui de se prosterner aux pieds du susdit personnage comme +un mendiant napolitain s'étale aux rayons du soleil. George +se troubla en entendant ces noms: il eut peur d'abord que +son père ne fût instruit de quelque affaire de jeu. Mais le vieux +rabâcheur le mit à son aise en continuant d'une voix plus +douce:</p> + +<p>«C'est bien, c'est bien; les jeunes gens sont des jeunes gens. +Mon but à moi, George, c'est que vous viviez avec la meilleure +société de l'Angleterre. C'est bien là, j'espère, ce que +vous faites, comme vous le pouvez avec ma fortune.</p> + +<p>—Merci, monsieur, dit George décidé à en venir à ses fins, +merci! Mais ce n'est pas avec rien que l'on peut vivre avec les +gens du grand monde, et regardez un peu cette bourse, monsieur.»</p> + +<p>Et il lui tendit une bourse de filet, présent d'Amélia, où se +trouvait le restant de la somme avancée par Dobbin.</p> + +<p>«Vous ne manquerez de rien, monsieur. Le fils d'un marchand +anglais ne doit manquer de rien. Mes guinées valent bien +celles des autres, George, mon garçon, et Dieu seul sait si je +vous les refuse. Allez chez M. Chopper demain, en passant par +la Cité; il tient quelque chose à votre disposition. Je ne vous +refuserai jamais mon argent tant que je serai sûr que vous fréquenterez +la bonne société. C'est que, voyez-vous, il y a toujours +quelque chose à gagner dans la bonne société. Je n'ai pas +d'orgueil pour moi; ma naissance est des plus humbles; mais +les avantages seront pour vous. Tâchez d'en profiter: fréquentez +notre jeune noblesse. Elle en compte plus d'un, mon garçon, +qui n'a pas à dépenser un dollar contre vous une guinée, +et pour ce qui est des cotillons... (ici les sourcils du vieillard +prirent un air qui en disait plus long qu'il n'en savait) il faut +que jeunesse se passe. Seulement il y a une chose que je vous +défends expressément; autrement, vous n'obtiendrez plus un +schelling de moi: c'est le jeu, monsieur.</p> + +<p>—Cela va sans dire, monsieur.</p> + +<p>—Maintenant, revenons à cette petite Amélia. Croyez-vous +donc que vous n'avez pas mieux à prétendre qu'à la fille d'un +agent de change? George, je veux savoir votre pensée là-dessus.</p> + +<p>—Mon Dieu! monsieur, dit George en cassant des noix, c'est +un arrangement de famille; ce mariage est conclu depuis un +siècle entre vous et M. Sedley.</p> + +<p>—C'est la vérité; mais les positions changent, monsieur. +J'avoue que Sedley m'a aidé à faire ma fortune, ou plutôt m'a +mis en passe de la gagner par mes talents, mon génie et la +brillante position que j'ai acquise, je puis le dire, dans le commerce +des suifs et dans la cité de Londres. J'en ai déjà témoigné +ma reconnaissance à Sedley, et il en a éprouvé les effets, +comme le marque mon livre de caisse. George, je vous le dis +en confidence, la tournure des affaires de M. Sedley ne me +plaît point. Mon premier commis, M. Chopper, ne l'aime pas +non plus, et c'est un vieux routier qui connaît la banque aussi +bien qu'homme de Londres. Hulker et Bullock lui battent froid. +Il aura voulu jouer pour son propre compte, c'est là toute ma +peur. De plus, j'ai entendu dire que <i>la Jeune-Amélie</i>, capturée +par un corsaire américain, avait été armée par lui. Ce qui est +sûr, c'est que vous n'épouserez pas Amélia avant que j'aie vu +ses deux mille livres sterling. Je ne veux point dans ma famille +la fille d'un homme dont les affaires ne seraient pas +bonnes. Passez-moi le vin, monsieur, et sonnez pour le café.»</p> + +<p>Ceci dit, M. Osborne déploya la feuille du soir, et George +reconnut à ce signe que l'entretien était fini et que son père +allait faire un somme.</p> + +<p>Il monta rejoindre Amélia, se sentant en fort belle humeur. +Depuis bien longtemps il n'avait pas été aussi prévenant pour +elle, aussi empressé à la distraire, aussi tendre, aussi aimable +dans la conversation. Ah! sans doute son cœur généreux s'enflammait +d'une ardeur nouvelle à la pensée du malheur qui la +menaçait, ou peut-être la seule pensée de perdre cette chère +petite fille la lui rendait encore plus précieuse.</p> + +<p>Amélia vécut plusieurs jours des souvenirs de cette heureuse +soirée. Sa mémoire lui rappelait un mot, un regard, la romance +qu'il avait chantée, l'expression de sa figure lorsqu'il +s'approchait d'elle ou la contemplait de loin. Aucune des soirées +passées chez M. Osborne ne lui avait paru aussi rapide. +Elle se sentit presque fâchée de voir arriver M. Sambo, qui lui +apportait son châle.</p> + +<p>Le lendemain, George vint tendrement prendre congé d'elle, +puis se rendit dans la Cité, où il alla voir M. Chopper, le premier +commis de son père. Il en reçut un morceau de papier +qu'il échangea chez Hulker et Bullock et qui lui remplit sa +poche d'argent. Au moment où George entrait dans la maison, +le vieux John Sedley quittait le bureau du caissier avec une +figure fort triste. Mais le filleul était trop joyeux pour remarquer +la figure abattue du digne agent de change et les regards +affligés que l'excellent vieillard jetait de son côté. Le jeune Bullock +ne le reconduisit pas jusqu'à la porte en riant avec lui, +comme les jours précédents.</p> + +<p>Tandis que la porte de Hulker, Bullock et Comp. se refermait +sur M. Sedley, M. Quill, le caissier, dont les fonctions étaient +de prendre dans un tiroir les paquets de bank-notes et dans +une sébille les souverains pour les donner à qui de droit, +M. Quill cligna de l'œil dans la direction de M. Driver, le commis +du bureau de droite, et M. Driver lui répondit par un autre +clignement.</p> + +<p>«Valeur nulle, murmura M. Driver.</p> + +<p>—Qu'il ne faut prendre à aucun prix, répondit M. Quill. +M. George Osborne, voulez-vous vérifier?»</p> + +<p>George, en un tour de main, bourra ses poches de bank-notes, +et il paya le soir même à Dobbin les cinquante livres +qu'il lui devait.</p> + +<p>Le même soir, Amélia lui écrivit une lettre des plus tendres +et des plus longues. Son cœur débordait d'amour, mais elle +était encore en proie à de funestes pressentiments, «Comment +expliquer les farouches regards de M. Osborne? lui demandait-elle; +y aurait-il une brouille entre mon père et lui?» Son +pauvre père était revenu tout triste de la Cité, et l'alarme était +dans la maison. En somme, ses tendresses, ses craintes, ses +espérances et ses pressentiments montaient à un total de quatre pages.</p> + +<p>«Pauvre petite Emmy, chère petite Emmy! elle est folle de +moi, dit George en lisant sa lettre; sacrebleu! ajouta-t-il, +voilà un punch qui m'a donné un affreux mal de tête!» +Oh! oui, pauvre petite Emmy!</p> + + + + +<h2><a id="XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h2> + +<h2>Intérieur de miss Crawley.</h2> + + +<p>Dans le même temps à peu près, on aurait pu voir, se dirigeant +vers une élégante maison de Park-Lane, une voiture de +voyage avec une losange sur la portière. Derrière la voiture +était assise une femme à l'air maussade, aux boucles pleureuses +emprisonnées dans un voile vert, et sur le siége trônait +un gros domestique bouffi. C'était l'équipage de notre amie +miss Crawley, revenant du Hants. Les glaces étaient levées. +Le gros épagneul, qui d'ordinaire passait la tête et la langue à +l'une ou à l'autre portière, était couché sur les genoux de la +femme à l'air maussade. Quand le carrosse s'arrêta, il en +sortit, soutenue par de nombreux domestiques, une masse +informe enveloppée de châles, et une jeune dame qui accompagnait +ce ballot de vêtements. Sous cette épaisseur d'enveloppes +se trouvait miss Crawley. On la monta jusqu'à sa chambre, +on la mit au lit, et on entretint auprès d'elle une +température de malade. Des estafettes furent envoyées aux +médecins et aux hommes de l'art. Ceux-ci arrivèrent aussitôt, +se réunirent en consultation, indiquèrent un régime et prirent +leurs chapeaux. La jeune compagne de miss Crawley s'était +présentée pour recevoir leurs instructions, et elle administra +les médicaments prescrits par les hommes de l'art.</p> + +<p>Le capitaine Crawley, des gardes, arriva le lendemain de la +caserne de Knightsbridge. Pendant que son coursier noir piaffait +sur la paille étendue devant la porte de la malade, il s'enquérait +avec sollicitude de l'état de sa respectable parente. Il semblait +éprouver pour celle-ci une tendresse des plus violentes. +Aux premiers pas qu'il fit dans la maison, il rencontra la femme +de chambre de miss Crawley, toute découragée et plus maussade +que d'habitude, puis miss Briggs, la demoiselle de compagnie, +tout éplorée dans le salon désert. À la nouvelle de l'indisposition +de son amie bien-aimée, elle était accourue en toute +hâte pour s'asseoir à ce lit de souffrance, dont elle, miss Briggs, +avait si souvent adouci les amertumes. Et maintenant on lui +refusait l'entrée de la chambre de miss Crawley. Une étrangère +présentait à sa place les potions à sa chère amie; une +étrangère venue de la province, cette odieuse miss.... Les larmes +étouffaient la voix de la dame de compagnie, et elle en était +réduite à ensevelir ses affections froissées et son pauvre nez +rouge dans son mouchoir de couleur.</p> + +<p>Rawdon Crawley fit passer son nom par la femme de chambre +à l'air maussade, et la nouvelle compagne de miss Crawley +arriva sur la pointe du pied, mit sa petite main dans celle de +l'officier qui s'empressait à sa rencontre, et, jetant un regard +de dédain sur la consternée miss Briggs, fit signe au guerrier de +la suivre hors du salon. Elle le conduisit dans la salle à manger +maintenant déserte, et dont les murs avaient été jadis les témoins +de si splendides festins.</p> + +<p>Ces deux personnes causèrent dix minutes ensemble, s'entretenant +sans aucun doute de la malade qui se trouvait à +l'étage supérieur; après quoi la sonnette retentit avec force +et au même instant entra M. Bowls, le gros sommelier de miss +Crawley, qui, pour dire vrai, avait écouté au trou de la serrure +la plus grande partie de la conversation. Le capitaine sortit en +tordant ses moustaches, et enfourcha son cheval qui piaffait +toujours sur la paille, à la grande admiration des gamins amassés +dans la rue.</p> + +<p>Il fit faire de gracieuses courbettes à son cheval, tout en +jetant un dernier coup d'œil vers la fenêtre de la salle à manger, +où s'était montrée un instant, pour disparaître presque +aussitôt, la figure de la jeune personne dont nous venons de +parler; elle retournait sans doute à l'étage supérieur pour y +donner ses soins inspirés par pure charité.</p> + +<p>Quelle pouvait être cette jeune femme? c'est à vous que je +le demande. Le soir même était servi dans la salle à manger un +petit dîner pour deux personnes: mistress Firkin, la femme de +chambre de miss Crawley, se rendit alors auprès de sa maîtresse +et y fit ses embarras en l'absence de la nouvelle garde-malade, +assise en compagnie de miss Briggs devant un simple +mais appétissant dîner.</p> + +<p>Briggs était dominée par une trop vive émotion pour avoir +la force d'avaler un morceau. La même jeune personne découpa +une volaille avec une adresse remarquable et demanda la sauce +d'une voix si bien articulée que la pauvre Briggs, qui l'avait +devant elle, sauta sur sa chaise, faillit casser la saucière et +retomba de nouveau dans son état d'affaissement et de torpeur.</p> + +<p>«Vous ne feriez pas mal de donner un verre de vin à miss +Briggs, dit la même personne à M. Bowls, le gros domestique +de confiance.»</p> + +<p>Il obéit à cet ordre; miss Briggs prit le verre machinalement, +l'avala de même, puis poussa un soupir et se mit à jouer avec +son poulet sur son assiette.</p> + +<p>«Je crois que nous pourrons faire notre service nous-mêmes, +n'est-ce pas, miss Briggs? dit la même personne avec +un organe caressant; nous vous remercions de vos bons offices, +maître Bowls, et, si cela vous est égal, nous sonnerons quand +nous aurons besoin de vous.»</p> + +<p>Le sommelier descendit, et, chemin faisant, il accabla des +plus horribles malédictions un pauvre domestique son subordonné.</p> + +<p>«C'est pitié de vous voir dans cet état, miss Briggs, dit la +jeune dame d'un air froid et légèrement moqueur.</p> + +<p>—Ma bonne amie est si malade, et ne veut.... eu.... eu.... +pas me voir, sanglota miss Briggs dans un nouvel accès de +douleur.</p> + +<p>—Cela ne va plus si mal; consolez-vous, chère miss Briggs, +elle a un peu trop mangé; voilà tout. Elle se sent beaucoup +mieux; elle sera dans peu complétement remise. Les ventouses +et le traitement médical l'ont bien affaiblie; mais dans peu +elle aura repris ses forces. Je vous en prie, consolez-vous et +prenez encore un verre de vin.</p> + +<p>—Mais pourquoi ne veut-elle plus me voir? disait miss +Briggs en gémissant. Oh! Mathilde! après vingt-quatre ans +d'affection la plus tendre, est-ce là le sort que vous réserviez +à votre pauvre Arabelle?</p> + +<p>—Ne vous lamentez pas tant, pauvre Arabelle! reprit l'autre +avez un sourire imperceptible; elle ne veut point vous voir +parce qu'elle dit que vous ne la soignez pas aussi bien que +moi. Allez! je n'ai pas grand plaisir à rester sur pied toute ma +nuit; je vous céderais volontiers la place.</p> + +<p>—N'ai-je pas pris soin de cette chère créature pendant longues +années? reprit Arabelle; et maintenant....</p> + +<p>—Maintenant elle en préfère une autre. Eh bien! les malades +ont des lubies; il faut subir leurs caprices. Quand elle +ira bien, je partirai.</p> + +<p>—Jamais! jamais! s'écria Arabelle en fourrant la moitié de +son nez dans son flacon de sels.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, miss Briggs? qu'elle n'ira jamais +bien, ou que je ne partirai jamais? reprit l'autre avec le même +entrain. Peuh! elle sera au mieux dans une quinzaine, et alors +j'irai retrouver mes petits élèves à Crawley-la-Reine, et leur +mère qui est bien plus malade que notre amie. Il ne faut pas +être jalouse de moi, ma chère miss Briggs; je suis une pauvre +petite fille sans amis et bien inoffensive. Je ne prétends point +vous supplanter dans les bonnes grâces de miss Crawley. Une +semaine après mon départ, elle ne pensera plus à moi, tandis +que son affection pour vous est l'ouvrage de bien des années. +Donnez-moi un peu de vin, ma chère Briggs, et soyons amies; +car, je vous l'assure, j'ai bien besoin d'avoir des amis.»</p> + +<p>La pauvre Briggs, au cœur tendre et sans fiel, répondit à +cet appel en tendant silencieusement la main. Mais elle n'en +était pas moins chagrine de se voir délaissée, et donnait un +libre cours à ses amères récriminations contre les caprices de +sa Mathilde. Au bout d'une demi-heure, après le repas terminé, +miss Rebecca Sharp, car, chose qui vous surprendra +sans doute, tel était le nom de la personne en question, miss +Rebecca Sharp remonta vers la malade, et, avec les détours les +plus polis, elle congédia l'infortunée Firkin.</p> + +<p>«Merci, mistress Firkin, cela suffit, vous faites à merveille. +Je vous sonnerai s'il manque quelque chose; merci bien.»</p> + +<p>Firkin descendit les escaliers, tourmentée par une effroyable +tempête de jalousie, d'autant plus terrible qu'il la fallait renfermer +au fond du cœur.</p> + +<p>Était-ce le souffle de cette tempête qui entre-bâilla la porte +du salon lorsqu'elle arriva sur le palier du premier étage? Non, +cette porte était doucement ouverte par la main de miss +Briggs. Briggs avait fait le guet, Briggs avait entendu le bruit +des pas de Firkin sur les marches de l'escalier, le choc de la +cuiller contre les bords de la tasse que descendait la malheureuse +exilée.</p> + +<p>«Eh bien! Firkin? dit-elle comme l'autre entrait dans la +pièce; eh bien! Jane?</p> + +<p>—Cela va de pis en pis, miss Briggs, dit Firkin en branlant +la tête.</p> + +<p>—Elle ne se sent donc pas mieux?</p> + +<p>—Elle ne m'a parlé qu'une seule fois. Je lui demandais si +elle se trouvait plus à son aise; elle m'a répondu de taire mon +bec. Oh! miss Briggs, je ne me serais jamais attendue à rien +de pareil.»</p> + +<p>Les grandes eaux recommencèrent à jouer.</p> + +<p>«Quel est cette miss Sharp, Firkin? Ah! je ne me doutais +guère, en prenant part aux réjouissances de Noël chez mes +bons amis, le révérend Lionnel Delamarre et son aimable +femme, non, je ne me doutais guère que je trouverais une +étrangère installée à ma place dans les affections de cette +chère, toujours chère Mathilde.»</p> + +<p>Comme on peut le voir à son langage, miss Briggs possédait +une teinture littéraire et sentimentale; elle avait jadis publié, +par souscription, un volume de poésie, les <i>Chants d'un rossignol</i>.</p> + +<p>«Voyez-vous, miss Briggs, cette jeune fille leur a tourné +l'esprit à tous, répondit Firkin; sir Pitt aurait bien voulu la +garder avec lui, mais il n'ose rien refuser à miss Crawley. +Mistress Bute, au presbytère, n'en est pas moins entichée; ils +en sont tous à ne pouvoir se passer d'elle. Le capitaine l'aime +à la folie, et M. Crawley en est jaloux. Depuis que miss +Crawley a eu son indisposition, elle ne veut plus souffrir auprès +d'elle que miss Sharp. Expliquez-moi cela, car pour moi je n'y +comprends rien. On dirait qu'elle les a tous ensorcelés.»</p> + +<p>Rebecca passa la nuit entière au chevet de miss Crawley. +La nuit suivante, la bonne dame dormait d'un si profond sommeil +que Rebecca eut le temps de prendre plusieurs heures de +repos sur un sofa, au pied du lit de sa protectrice. Peu de +jours après miss Crawley se trouva si bien qu'elle eut la +force de se lever, et, pour son plus grand divertissement, +Rebecca lui donna traits pour traits la représentation de miss +Briggs et de sa douleur. Ses sanglots étouffés, sa manière de +se frotter la face avec son mouchoir, tout cela fut rendu avec +un si admirable naturel que miss Crawley reçut de la façon +la plus gaie la visite des docteurs, ce qui les étonna davantage, +car ils trouvaient toujours cette enfant du siècle en proie +au plus terrible abattement, à toutes les horreurs de la mort, +dès qu'elle éprouvait le moindre malaise.</p> + +<p>Le capitaine Crawley ne manquait pas un seul jour de +venir, et Rebecca lui faisait le bulletin de la santé de sa tante. +La convalescence fut si rapide que bientôt la pauvre miss +Briggs fut admise au bonheur de voir son amie. Les personnes +au cœur sensible pourront seules se faire une idée des émotions +larmoyantes de ce tempérament sentimental et du caractère +touchant de cette entrevue.</p> + +<p>Miss Crawley eut du plaisir à voir miss Briggs. Rebecca +contrefaisait la pauvre fille à sa barbe avec une admirable gravité, +et la caricature n'en était que plus piquante pour sa vénérable +protectrice.</p> + +<p>Les causes de la déplorable indisposition de miss Crawley +et de son départ de la maison de son frère sont d'une nature +si peu romantique, qu'on serait gêné de les expliquer dans un +roman destiné à une société élégante et sentimentale. Comment, +en effet, faire comprendre à une femme délicate et du +grand monde que miss Crawley avait trop bu et trop mangé, +et que l'abus du homard à un souper de la cure était l'origine +de l'indisposition qu'elle s'obstinait à attribuer à l'humidité du +temps? Le malaise fut si violent que Mathilde, suivant l'expression +du révérend, avait bien manqué de faire le grand +saut. L'attente du testament avait donné la fièvre à toute la +famille, et Rawdon Crawley se voyait à la tête de quarante +mille livres pour le commencement de la saison de Londres. +M. Crawley envoya à sa vieille tante un choix de ses brochures +religieuses pour la préparer à quitter la Foire aux Vanités +et Park-Lane pour un autre monde. Mais un excellent +médecin de Southampton appelé à temps triompha du homard +qui, un peu plus, serait devenu fatal à la vieille fille, et lui +donna assez de force pour la mettre en état de revenir à Londres.</p> + +<p>Le baronnet ne dissimula point son excessive mauvaise humeur +sur le dénoûment de cette affaire.</p> + +<p>Tandis que chacun se montrait fort empressé autour de +miss Crawley, et que des messagers, envoyés d'heure en heure +du presbytère, rapportaient des nouvelles de sa santé à ses +affectionnés parents, dans une autre partie de la maison se +trouvait une dame beaucoup plus malade, mais à qui on ne +faisait aucune attention. C'était lady Crawley elle-même. En +la voyant, le bon docteur avait secoué la tête: sir Pitt n'avait +consenti à cette visite que parce qu'elle ne lui coûtait rien. Il +tirait ainsi parti de l'indisposition de miss Crawley. On laissait +milady toute seule dans sa chambre, abandonnée aux +progrès du mal; on ne prenait guère plus garde à elle qu'à +une mauvaise herbe du parc.</p> + +<p>Les jeunes demoiselles se trouvaient privées de l'inestimable +enseignement de leur gouvernante; car miss Sharp était une +garde-malade si dévouée que miss Crawley ne voulait recevoir +ses potions d'aucune autre main. Firkin était déjà supplantée +longtemps avant le retour de sa maîtresse de Crawley-la-Reine. +Mais cette fidèle domestique trouvait au moins dans +sa tristesse une consolation à retourner à Londres, à voir miss +Briggs, à souffrir avec elle les tortures de la jalousie, à partager +avec elle les chagrins de leur disgrâce commune.</p> + +<p>Le capitaine Rawdon s'était fait accorder un supplément de +congé à cause de la maladie de sa tante, et il restait religieusement +à la maison. Il était toujours à la porte de sa chambre, et +il s'y trouva plus d'une fois face à face avec son père. Arrivait-il +sans penser à mal par le corridor, aussitôt son père ouvrait +sa porte, et la figure crochue du vieux baronnet apparaissait +dans la fente. Quel motif avaient-ils de s'épier ainsi l'un l'autre? +Ah! c'était sans doute un généreux sentiment de rivalité, c'était +à qui serait le plus empressé autour du lit de la malade. +Rebecca venait les consoler et leur rendre à tous deux du courage, +ou plutôt elle le faisait tantôt pour l'un et tantôt pour +l'autre. C'est que ces deux honnêtes personnages étaient bien +désireux d'avoir des nouvelles de la malade par son messager +de confiance.</p> + +<p>Au dîner, où elle ne paraissait qu'une demi-heure, elle s'interposait +pour les maintenir en bonne intelligence; puis après, +elle disparaissait pour le reste de la nuit. Alors Rawdon partait +pour le dépôt, à Mudbury, laissant son papa dans la société de +M. Horrocks et de son rhum. Miss Sharp passa ainsi une quinzaine +bien fatigante et presque mortelle dans la chambre de +miss Crawley; mais ses petits nerfs semblaient être d'acier. Les +fatigues et l'ennui qui sont le partage d'une garde-malade ne +pouvaient lasser son dévouement à toute épreuve.</p> + +<p>Jamais une plainte de sa part sur ses forces épuisées, sur +les dérangements de la nuit, sur la mauvaise humeur de la +malade, sur sa colère, sur ses terreurs de la mort; car la vieille +dame passait de longues heures à pousser des cris perçants +dans l'effroi de cette autre vie dont elle n'avait jamais l'air de +se douter quand elle était en bonne santé. Figurez-vous, aimable +lectrice, une vieille femme mondaine, égoïste, désagréable, +au cœur sec, se tordant au milieu des angoisses de +la douleur et de l'épouvante; mettez-vous bien ce tableau dans +la tête, et, avant d'atteindre la vieillesse, apprenez à aimer +et à prier!</p> + +<p>Sharp veillait sur cette malade peu attrayante avec une patience +inaltérable; rien n'échappait à sa vigilance, et son zèle +exemplaire lui faisait tout prévoir. Pendant cette maladie, elle +se montra toujours alerte, dormant peu, éveillée au moindre +bruit, et se contentant tout au plus de quelques instants de repos. +À peine surprenait-on sur sa figure les traces de la fatigue. +Son teint pouvait être un peu plus pâle, ses yeux marqués d'un +cercle un peu plus noir que de coutume; mais, hors de la +chambre de la malade, on la trouvait toujours souriante, fraîche +et bien mise, et, sous son peignoir et son bonnet, elle était +aussi séduisante que dans les plus belles robes de bal.</p> + +<p>Le capitaine, du moins, le pensait ainsi et l'aimait à en devenir +fou. La flèche empennée de l'amour avait traversé son +épaisse enveloppe. Six semaines de rapports continuels et de +vie commune avaient suffi pour lui faire rendre les armes. Il +mit dans sa confidence sa tante du presbytère et tous ceux qui +voulaient l'entendre. Mistress Bute le plaisantait à ce propos; +depuis longtemps elle s'était aperçue de sa forte passion; elle +lui disait de prendre garde, et finissait par avouer que miss +Sharp était la créature de l'Angleterre la plus vive, la plus +adroite, la plus originale, la plus naturelle et la plus affectueuse. +Rawdon ne devait pas jouer ainsi avec les affections de cette +jeune fille; car la chère miss Crawley ne le lui pardonnerait +jamais. Elle aussi était dans l'admiration de la petite gouvernante, +et l'aimait comme une fille. Le devoir commandait à +Rawdon de retourner à son régiment, dans la Babylone moderne, +et de ne point abuser des sentiments confiants d'une +pauvre innocente.</p> + +<p>Plus d'une fois cette excellente dame, touchée des peines de +cœur du jeune militaire, lui donna l'occasion de voir miss +Sharp à la cure et de la reconduire au château, comme nous +l'avons vu plus haut. Quand de certains hommes vous aiment, +mesdames, il ont beau voir la ligne et l'hameçon et tout l'attirail +qui va servir à les prendre, ils n'en sont pas moins à tourner +béants autour de l'amorce, il faut qu'ils y viennent et qu'ils +l'avalent. Les voilà pris, les voilà frétillant sur le sable. Rawdon +reconnut bien vite chez mistress Bute l'intention manifeste de +le faire tomber dans les filets de Rebecca. Il ne voyait pas bien +loin, il est vrai; mais enfin un certain usage du monde faisait, à +l'aide de la réflexion, pénétrer à travers les discours de mistress +Bute une faible lueur dans cette âme enveloppée de ténèbres.</p> + +<p>«Retenez bien mes paroles, Rawdon, lui disait-elle; miss +Sharp sera un jour de votre famille.</p> + +<p>—Et à quel titre, mistress Bute? disait l'officier en riant. +Sera-ce comme ma cousine? François est fort tendre avec elle? +est-ce là ce que vous voulez dire?</p> + +<p>—Mieux encore, reprenait mistress Bute avec un éclair dans +les yeux. Elle ne sera pas pour Pitt, c'est là qu'est votre erreur. +Non, non, ce pied-plat n'en goûtera pas, et puis d'ailleurs il a +un engagement avec Jane de la Moutonnière. Vous autres +hommes, vous avez les yeux bouchés; vous êtes de crédules +et aveugles créatures. S'il arrive quelque accident à lady +Crawley, voulez-vous savoir ce qui en résultera? Miss Sharp +deviendra votre belle-mère.»</p> + +<p>À cette annonce, le chevalier Rawdon Crawley, pour témoigner +de sa surprise, souffla comme un cachalot. Il n'avait +pas à dire non: l'inclination peu dissimulée de son père pour +miss Sharp ne lui avait point échappé. Il connaissait fort bien +le tempérament du vieux baronnet: c'était un homme fort peu +en peine des délicatesses de conscience. Sans demander une +plus longue explication, il entra au logis en tordant sa moustache, +et bien convaincu qu'il tenait enfin le secret de la diplomatie +de mistress Bute.</p> + +<p>«En vérité, c'est très-mal, c'est très-mal, en vérité, pensa +Rawdon; cette pauvre femme ne cherche qu'à jeter le discrédit +sur la pauvre enfant, pour l'empêcher d'entrer dans la famille +et de devenir lady Crawley.»</p> + +<p>Quand il fut seul avec Rebecca, il la plaisanta avec son bon +goût ordinaire sur les inclinations du baronnet pour elle. Celle-ci +redressa la tête avec un air de suprême dédain, le regarda +en face et lui dit:</p> + +<p>«Eh bien! supposons qu'il soit fou de moi. Je le connais +pour ce qu'il vaut, lui et bien d'autres de son espèce. Vous ne +pensez pas au moins qu'il me fasse peur, capitaine Crawley. +Vous n'avez pas dans la tête que je sois incapable de défendre +mon honneur, dit cette petite femme avec un regard de reine.</p> + +<p>—Oh!... ah!... hé!... vous êtes avertie.... vous savez.... et +puis voilà.... balbutia le tortilleur de moustaches.</p> + +<p>—Croiriez-vous donc à quelque honteuse intrigue?? reprit-elle +avec un accent d'indignation.</p> + +<p>—Oh!... dieux!... en vérité.... miss Rebecca, fit entendre +le dragon à la langue pâteuse.</p> + +<p>—Vous ne me supposez donc pas le sentiment de ma dignité +personnelle, parce que je suis pauvre et sans amis, et que les +gens riches eux-mêmes en manquent souvent? Toute gouvernante +que je suis, il ne faut pas croire que j'aie moins de +jugement, de délicatesse, que je sois de moins bonne race que +tous vos hobereaux de l'Hampshire? Je suis une Montmorency, +pensez-y bien. Une Montmorency ne vaut-elle pas une +Crawley?»</p> + +<p>Lorsque miss Sharp, dans les grandes circonstances, faisait +allusion à sa lignée maternelle, elle prenait un accent légèrement +étranger qui ajoutait un grand charme à sa voix naturelle +claire et sonore.</p> + +<p>«Non, non, continua-t-elle en s'enflammant de plus en plus +dans son apostrophe au capitaine; je puis endurer la pauvreté, +mais non le déshonneur; l'oubli, mais non l'insulte, surtout l'insulte +venant.... de vous!»</p> + +<p>Son émotion prenant alors un libre cours, elle versa un torrent +de larmes.</p> + +<p>«Le diable m'emporte, miss Sharp.... Rebecca.... Pour +l'amour du ciel.... Sur mon âme, je donnerai bien mille livres.... +Arrêtez, Rebecca....»</p> + +<p>Mais elle était déjà partie pour aller faire ce jour-là la promenade +de miss Crawley. Ceci se passa avant l'indisposition +mentionnée plus haut. Au dîner, Rebecca fut plus sémillante +et plus gaie que jamais. Elle n'avait pas l'air de s'apercevoir +des signes, des clignements d'yeux, des supplications maladroites +de l'officier aux gardes; elle le laissait à son humiliation +et aux tortures de son fol amour. Chaque jour la grosse +cavalerie de Crawley essuyait quelque nouvelle déroute. Le +gros officier en perdait la tête et n'en était que plus fou et plus +amoureux.</p> + +<p>Si le baronnet de Crawley-la-Reine n'avait pas eu sans cesse +devant les yeux la crainte de perdre l'héritage de sa sœur, il +n'aurait jamais consenti à priver ses filles des utiles enseignements +de leur incomparable gouvernante. Le vieux château, en +son absence, avait l'air d'un désert, tant Rebecca avait su s'y +rendre utile et agréable. Sir Pitt n'avait plus ses lettres copiées +et corrigées; ses écritures n'étaient plus au courant; les affaires +de sa maison et ses nombreux dossiers souffraient beaucoup +depuis le départ de son petit secrétaire. Il était facile de voir +quel besoin il avait d'un tel secours, d'après le style, la rédaction +et l'orthographe des nombreuses lettres qu'il lui envoyait, +avec prière et même avec recommandation expresse de les +corriger. Presque chaque jour on apportait une lettre du baronnet, +adressant à Becky les plus vives instances pour son retour; +à miss Crawley les raisonnements les plus pathétiques +au sujet de l'interruption fielleuse apportée dans l'éducation +de ses filles. C'était de la rhétorique perdue à l'endroit de +miss Crawley.</p> + +<p>Miss Briggs n'avait pas reçu positivement son congé comme +demoiselle de compagnie; mais sa place devenait une sinécure +dérisoire. Elle vivait désormais ou dans le salon, en société du +gros épagneul, ou de temps à autre dans le cabinet de la femme +de charge, avec la maussade Firkin. Cependant, bien que la +vieille dame ne voulût en aucune manière entendre au départ +de Rebecca, celle-ci n'était point installée comme titulaire de +l'emploi à Park-Lane. Miss Crawley, à l'exemple de beaucoup +de gens riches, avait l'habitude d'accepter de ses inférieurs +tous les services qu'elle pouvait en tirer, et, sans plus se faire +de bile, de les camper là dès qu'elle n'en sentait plus le besoin. +La reconnaissance chez certaines personnes riches est peu commune +et presque inconnue; elles reçoivent les services des +gens nécessiteux comme chose qui leur est due. Et de quel +droit vous plaindriez-vous, parasites et pauvres gueux? Votre +amitié pour les riches est à peu près aussi sincère que celle +qu'ils vous témoignent en retour. C'est l'argent que vous aimez, +et non pas l'homme; et, si les rôles étaient intervertis entre +Crésus et son laquais, vous savez bien, mendiants de bonne +maison, de quel côté se tourneraient vos flatteries.</p> + +<p>En dépit du naturel et de la vivacité de Rebecca, de ses airs +toujours si avenants et si aimables, il pouvait bien se faire que +notre vieille rusée de Londres, à laquelle on prodiguait ces +trésors d'amitié, conçût quelques vagues soupçons sur le dévouement +de sa garde-malade et nouvelle amie. Miss Crawley +avait souvent ruminé ce principe dans sa tête, qu'on ne +fait rien pour rien. Si elle jugeait les sentiments des autres +sur les siens, elle devait arriver nécessairement à cette conclusion; +et le fond de ses réflexions devait être que ceux-là +ne peuvent avoir d'amis, qui ne sont préoccupés que d'eux-mêmes.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, Becky lui était d'une grande utilité et +d'une grande distraction. Aussi la généreuse miss Crawley lui +avait-elle donné deux robes neuves, un vieux collier et un +châle. C'était à elle qu'elle se plaignait de ses amis les plus +intimes: peut-on donner une plus grande preuve de confiance +et d'amitié? Elle lui bâtissait parfois les plus brillants projets +d'avenir, comme, par exemple, de la marier à Clump, son apothicaire, +ou de lui procurer quelque établissement avantageux +du même genre; le moins c'était de la renvoyer à Crawley-la-Reine +quand elle serait lasse de l'avoir auprès d'elle et que la +saison de Londres commencerait.</p> + +<p>Dès que miss Crawley, entrée en convalescence, put descendre +au salon, Becky lui chanta des romances et inventa +mille moyens de la distraire. Quand elle fut assez bien pour sortir +en voiture, Becky l'accompagna. Dans les promenades qu'elles +firent ensemble, parmi toutes les maisons où l'amitié bienveillante +de miss Crawley pouvait l'aider à s'introduire, miss +Sharp dirigea ses tentatives du côté de Russell-Square, vers +la maison de John Sedley esquire.</p> + +<p>Avant d'en venir à une visite, bien des lettres avaient été +échangées entre les deux amies. Pendant le temps de la résidence +de Rebecca dans le Hampshire, leur amitié éternelle +avait, s'il faut l'avouer, souffert une baisse considérable, et son +grand âge la rendait si branlante et si caduque, qu'elle était +menacée d'un prochain trépas. Et puis les deux jeunes filles +avaient eu chacune à songer à leurs affaires; tandis que Rebecca +cherchait à s'avancer de plus en plus dans l'esprit de +ceux dont elle dépendait, Amélia restait toujours absorbée +dans la même idée. Les jeunes filles, en se retrouvant, se +jetèrent dans les bras l'une de l'autre avec cette impétuosité +qui caractérise les affections de la jeunesse. Rebecca joua +son rôle dans cette rencontre avec la plus bruyante et la +plus démonstrative tendresse. La pauvre Amélia rougit, embrassa +son amie et se trouva coupable d'un peu de froideur à +son égard.</p> + +<p>Cette première entrevue fut très-courte. Amélia était prête à +sortir. Miss Crawley attendait en bas dans sa voiture. Ses gens +s'étonnaient de se trouver en pareil lieu, et regardaient l'honnête +Sambo, le nègre de notre connaissance, comme un des +naturels de l'endroit. Mais quand Amélia descendit avec sa +figure sereine et souriante pour être présentée par son amie à +miss Crawley, qui désirait la voir et était trop mal pour quitter +sa voiture, l'aristocratie galonnée de Park-Lane fut plus que +jamais surprise de rencontrer une pareille merveille à Bloomsbury, +et miss Crawley se sentit prendre aux charmes de la +figure aimable et rougissante de cette jeune fille, qui venait +avec grâce et timidité présenter ses hommages à la protectrice +de son amie.</p> + +<p>«Quelle charmante tournure, ma chère, quelle douce voix! +dit miss Crawley pendant la route, après cette courte entrevue. +Ma chère Sharp, votre jeune amie est charmante. Faites-la +venir à Park-Lane, entendez-vous?»</p> + +<p>Miss Crawley avait bon goût, comme on voit: du naturel +dans les manières, joint à un peu de timidité, avait le don de +la charmer. Elle aimait les jolis minois, mais comme on aime +à s'entourer de beaux tableaux et de belle porcelaine. Ce jour-là, +à diverses reprises, elle parla avec enthousiasme d'Amélia; +elle en entretint son neveu Rawdon, qui vint religieusement +partager, à dîner, le poulet de sa tante.</p> + +<p>Rebecca s'empressa aussitôt d'ajouter qu'Amélia allait sous +peu se marier au lieutenant Osborne; que c'était une ancienne +passion.</p> + +<p>«Il appartient à un régiment de ligne?» demanda le capitaine +Crawley; puis, après un petit effort de mémoire, il se +souvint, ainsi qu'il convenait à un homme au service, qu'il devait +être sur les cadres du ***<sup>e</sup> régiment.</p> + +<p>Rebecca crut se rappeler que c'était en effet le numéro du +régiment.</p> + +<p>«Le capitaine, ajouta-t-elle, s'appelle le capitaine Dobbin.</p> + +<p>—Une grande perche toute dégingandée, reprit Crawley, et +qui s'en va de droite et de gauche; ah! je le connais bien. +Osborne est un beau jeune homme avec d'épaisses moustaches +noires.</p> + +<p>—Colossales! reprit Rebecca Sharp. Elles lui donnent de la +fierté, je vous assure, à raison de leur dimension.»</p> + +<p>Le capitaine Rawdon Crawley fit alors entendre un gros rire; +et les dames le pressant de s'expliquer, il se disposa à les satisfaire +dès que son accès d'hilarité fut passé.</p> + +<p>«Il s'imagine, dit-il, savoir jouer au billard. Je lui ai gagné +deux cents livres sterling, au Cocotier. C'est qu'il a encore des +prétentions, ce jeune imprudent. Il aurait joué sa chemise ce +jour-là, sans son ami le capitaine Dobbin, qui l'a emmené de +force; que la peste l'étrangle!</p> + +<p>—Rawdon, Rawdon, ne vous faites pas plus noir que vous +n'êtes, reprit miss Crawley, fort réjouie de cette histoire.</p> + +<p>—C'est que, voyez-vous, madame, ce garçon est jobard +comme il n'y en a pas. Tarquin et Deuceace lui soutirent tout +l'argent qu'ils veulent. Il irait au diable pour se faire voir avec +des monseigneurs. Il leur paye des dîners à Greenwich, où ils +amènent toute leur société.</p> + +<p>—Et c'est ce qu'il y a de mieux en fait de société?</p> + +<p>—Excellente, miss Sharp, excellente, comme cela doit être. +On n'en voit pas beaucoup comme cela. Ah! ah! ah!»</p> + +<p>Et le capitaine Rawdon de rire de plus belle, s'imaginant +avoir fait une délicieuse plaisanterie.</p> + +<p>«Rawdon! Rawdon! vous êtes une mauvaise langue! lui cria +sa tante.</p> + +<p>—Son père est, à ce qu'on dit, un marchand de la Cité immensément +riche; et, ma foi, tous ces marchands de la Cité +ont besoin d'être saignés. Nous ne sommes pas à bout de compte +avec lui, je vous assure. Ah! ah! ah!</p> + +<p>—Fi donc! capitaine Crawley! j'en informerai Amélia. Un +mari joueur!</p> + +<p>—Oh! c'est affreux, n'est-ce pas?» dit le capitaine d'un ton +solennel. Puis il ajouta aussitôt comme frappé d'une soudaine +inspiration: «Eh bien! madame, vous devriez le recevoir +ici.</p> + +<p>—Est-il présentable? demanda la tante.</p> + +<p>—Présentable? mais oui, comme tout le monde, répondit le +capitaine Crawley. Il faudra l'avoir quand vous commencerez +à recevoir un peu; et sa.... comment l'appelez-vous déjà?... +sa belle adorée.... enfin, miss Sharp, vous savez bien.... qu'il +nous l'amène. Moi, je vais lui écrire un billet pour l'engager à +venir, et nous verrons s'il est aussi fort au piquet qu'au billard. +Son adresse, miss Sharp?»</p> + +<p>Miss Sharp donna à Crawley l'adresse du lieutenant, et, peu +de jours après cette conversation, le lieutenant Osborne recevait +une lettre couverte des jambages boiteux du capitaine Rawdon, +avec une invitation de la part de miss Crawley. Rebecca +envoya une autre invitation à sa chère Amélia, qui n'hésita +point à accepter, quand elle eut appris que George devait être +de la partie. Amélia, en conséquence, alla passer la matinée +chez les dames de Park-Lane, si bienveillantes pour elle. Rebecca +affecta un air de majestueuse protection. Elle était sans +contredit plus adroite que son amie; et, comme celle-ci se renfermait +dans un rôle de douceur et d'abnégation et cédait à quiconque +voulait la dominer, elle subit les usurpations de Rebecca +avec une douceur et une bonté inaltérables. Miss Crawley +se montrait d'une amabilité remarquable. Son enthousiasme +pour la petite Amélia était poussé au fanatisme. Elle n'était pas +plus gênée pour parler d'elle en sa présence que si c'eût été +une poupée, une femme de chambre ou un tableau. Son admiration +dépassait toute limite. J'admire fort cette admiration que +le beau monde tient toujours au service d'une classe inférieure. +On a de quoi être flatté de tant de condescendance. Cette bienveillance +exagérée de miss Crawley finissait par peser beaucoup +à la pauvre petite Amélia, et peut-être bien, parmi les +trois dames de Park-Lane, la plus aimable à son goût était +l'honnête miss Briggs. Elle sympathisait avec l'honnête Briggs +comme avec une personne serviable et délaissée. Du reste, il +lui manquait complétement ce qu'on appelle le savoir-faire.</p> + +<p>George avait cru venir dîner en garçon avec le capitaine +Crawley. La grande voiture bourgeoise des Osborne transporta +leur héritier de Russell-Square à Park-Lane; ses jeunes sœurs, +qui n'étaient point invitées, dissimulèrent la mortification +qu'elles éprouvaient de cette omission. Toutefois, elle cherchèrent +le nom de sir Pitt Crawley dans le Dictionnaire de la noblesse, +et étudièrent tous les détails donnés par ce livre sur la +famille Crawley, sur sa généalogie, sur les Binkie et leur parenté, +etc.... Rawdon Crawley fit à George Osborne un bon +et aimable accueil; il le loua sur son talent au billard, et se +mit à sa disposition pour la revanche. Il adressa à Osborne +quelques questions sur son régiment, et aurait engagé un piquet +séance tenante, si miss Crawley n'avait formellement +banni de sa maison toute espèce de jeu. Ce jour-là, le jeune +lieutenant remporta sa bourse aussi pleine qu'il l'avait apportée, +au grand déplaisir de son amphitryon. Cependant ils prirent +rendez-vous pour aller voir, le lendemain, un cheval que +Crawley voulait vendre, pour l'essayer au Park, dîner ensemble +et passer la soirée en joyeuse compagnie.</p> + +<p>«C'est-à-dire, si vous n'êtes pas à soupirer aux pieds de miss +Sedley, fit Crawley avec un coup d'œil d'intelligence. Pour jolie, +en voilà une qui l'est assurément,» eut-il la bonté d'ajouter.</p> + +<p>Osborne ne devait point aller soupirer le lendemain; il aurait +donc un véritable plaisir à rejoindre le capitaine Crawley.</p> + +<p>«Au fait, comment va la petite miss Sharp? demanda George +à son ami, tout en vidant un verre de liqueur. C'est une bonne +petite fille. En êtes-vous contents, à Crawley-la-Reine? continua-t-il +d'un air de suffisance. Miss Sedley avait pour elle une +grande tendresse, l'année dernière.»</p> + +<p>Les petits yeux bleus du capitaine Crawley avaient lancé au +lieutenant un regard plein de férocité, lorsque ce dernier s'était +avancé pour renouer connaissance avec la jolie gouvernante. +Mais l'accueil qu'il reçut de la jeune personne fut bien +propre à apaiser toutes les jalousies qui pouvaient gonfler le +cœur de l'officier aux gardes.</p> + +<p>Après sa présentation à miss Crawley, Osborne se tourna +vers Rebecca d'un air protecteur et hautain, et, se disposant à +la prendre sous son bienveillant patronage, il lui tendit d'abord +la main comme à l'ancienne amie d'Amélia, et lui dit:</p> + +<p>«Eh bien! miss Sharp, comment vous portez-vous?»</p> + +<p>En même temps, il allongeait la main gauche de son côté, +s'attendant à la trouver toute fière de l'honneur qu'il lui faisait.</p> + +<p>Miss Sharp lui présenta seulement son petit doigt, et lui fit +un petit salut si glacial et si dédaigneux, que Rawdon Crawley, +qui, de l'autre pièce, surveillait tous les détails de cette aventure, +ne put s'empêcher de rire de l'embarras du lieutenant, +qui d'abord avait tressailli, puis, après une pause, s'était décidé +enfin, d'une manière assez maladroite, à prendre l'unique +doigt qu'on lui tendait.</p> + +<p>«Elle en revendrait au diable, par ma foi, se disait le capitaine +ravi de son aplomb, tandis que le lieutenant, ne sachant +comment entamer la conversation, demandait à Rebecca si elle +se trouvait bien dans sa nouvelle place.</p> + +<p>—Ma place? dit miss Sharp avec froideur. Vous êtes bien +bon d'y penser! mais oui, c'est une assez bonne place. Les gages +sont assez honnêtes; cependant miss Wirt en a peut-être davantage +pour l'engager à rester auprès de vos sœurs, à Russell-Square; +et comment vont ces jeunes dames? quoique je puisse +bien me dispenser de m'informer de leurs nouvelles.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? fit M. Osborne tout étonné.</p> + +<p>—Ce que je veux dire? Eh! m'ont-elles jamais parlé? m'ont-elles +invitée chez elles pendant mon séjour chez Amélia! Mais +nous autres, pauvres gouvernantes, nous sommes habituées à +ce manque d'égards.</p> + +<p>—J'entends, chère miss Sharp! fit Osborne d'une voix suppliante.</p> + +<p>—Au moins dans certaines familles, continua Rebecca; mais +on n'en agit point ainsi dans la maison où je suis maintenant. +L'or n'est pas si commun dans l'Hampshire que chez vous autres +richards de la Cité; mais là, au moins, j'y ai rencontré une +bonne famille de la vieille noblesse anglaise. Le père de sir +Pitt, vous le savez sans doute, a refusé la pairie. Voyez pourtant +comme on m'y traite; je suis on ne peut mieux. C'est en somme +une excellente place. Mais c'est trop de bonté à vous de vous +arrêter à ces détails.»</p> + +<p>Osborne écumait. La petite gouvernante prenait un ton de +supériorité et de persiflage qui mettait notre jeune lion sur les +épines, et le sang-froid lui manquait pour couper court à cette +piquante conversation.</p> + +<p>«Vous n'avez pas, il me semble, toujours dédaigné de la sorte +les familles de la Cité, reprit-il d'un ton hautain.</p> + +<p>—Vous parlez de l'année dernière, quand je sentais encore +derrière moi cette affreuse pension? Oh! alors vous avez raison. +À tout prix, les jeunes pensionnaires veulent passer leurs +jours de congé hors des murs de leur cachot. Mais voyez un peu, +monsieur Osborne, comme dix-huit mois d'expérience nous +changent! dix-huit mois, remarquez-le bien, passés avec des +personnes de bon ton et de noble race. Quant à cette bonne +Amélia, c'est une perle, j'en tombe d'accord avec vous, et on +aura toujours du plaisir à la revoir. Allons, vous voilà tout en +belle humeur; c'est qu'en effet ces bizarres habitants de la +Cité!... Et M. Joe, comment va-t-il, l'étonnant M. Joseph?</p> + +<p>—Mais il me semble que l'année dernière il ne vous déplaisait +pas trop, cet étonnant M. Joseph, dit Osborne avec un air +de bonhomie.</p> + +<p>—Ah! c'est méchant! Eh bien! entre nous, mon amour pour +lui ne m'a pas fait maigrir. Cependant, s'il m'eût demandé ce +que vous avez l'air d'insinuer par vos regards fort charitables +et fort significatifs, je n'aurais pas dit non, je l'avoue.»</p> + +<p>Osborne arrêta sur elle un regard qui semblait dire: «En +vérité, vous êtes bien bonne.»</p> + +<p>«Ah! c'eût été un grand honneur pour moi de vous avoir +pour beau-frère, n'est-ce pas? Moi, devenir la belle-sœur de +George Osborne esquire, fils de John Osborne esquire, fils +de.... Quel était votre grand-papa, monsieur Osborne? Voyons, +ne vous fâchez pas. Ce n'est pas votre faute si vous avez un +grand-papa. Et d'ailleurs, je suis parfaitement d'accord avec +vous que j'aurais, sans répugnance, épousé M. Sedley. Que +pouvait faire de mieux une pauvre fille sans fortune? Maintenant +vous avez tout mon secret. Je suis franche et ouverte, et, +tout bien considéré, c'est fort galant à vous de rappeler cette +circonstance, oui, fort galant et fort poli. Ma chère Amélia, +M. Osborne et moi nous parlions du pauvre Joseph. Comment +va-t-il?»</p> + +<p>George ne savait plus où donner de la tête, non pas que Rebecca +eût raison contre lui, mais elle avait au moins réussi +avec un plein succès à le mettre dans son tort. Il battit donc +en retraite tout honteux et humilié, pensant que, s'il restait +une minute de plus, il pourrait avoir à jouer un rôle assez ridicule +sous les yeux d'Amélia.</p> + +<p>Vaincu par Rebecca, ce n'est pas George qui aurait eu la +petitesse de se venger d'une femme en racontant par derrière +ses petites histoires scandaleuses. Il ne put toutefois s'empêcher +de faire le lendemain au capitaine Crawley d'adroites +confidences sur le compte de miss Rebecca: c'était une femme +rusée, dangereuse, une coquette finie, etc., etc.... Crawley +reçut tous ses détails en riant, et avant vingt-quatre heures +Rebecca n'en ignorait pas un, tout lui était rapporté. Cela +ajouta encore beaucoup à l'estime particulière qu'elle avait +conçue pour M. Osborne. Je ne sais quel instinct de femme lui +disait que ses premières tentatives amoureuses avaient échoué +par lui, et elle l'affectionnait en conséquence.</p> + +<p>«Il est de mon devoir de vous avertir, dit-il à Rawdon +Crawley, qui venait de lui vendre son cheval et de lui gagner +une vingtaine de guinées après le dîner; il est de mon devoir +de vous avertir, car je me connais en femmes, et je vous engage +à vous tenir sur vos gardes.</p> + +<p>—Merci bien, mon cher, dit Crawley avec un regard pétillant +de reconnaissance; vous avez l'œil trop pénétrant pour +qu'on vous trompe.»</p> + +<p>Et George le quitta, pensant tout à fait comme lui. En revoyant +Amélia, il lui dit ce qu'il avait fait, et comme quoi il +avait conseillé à Rawdon Crawley, un bon diable, un bon garçon, +tout rond, d'être sur ses gardes contre cette astucieuse et +fourbe miss Sharp.</p> + +<p>«Contre qui? demanda vivement Amélia.</p> + +<p>—Contre votre amie la gouvernante. Ne faites donc pas +ainsi l'étonnée.</p> + +<p>—Oh! George! qu'avez-vous fait?» dit Amélia.</p> + +<p>Avec la pénétration féminine, que l'amour rend encore plus +subtile, un instant lui avait suffi pour découvrir un secret qui +avait échappé à miss Crawley, à l'innocente miss Briggs et +surtout à la vue un peu obtuse du jeune lieutenant Osborne, +aux épaisses moustaches.</p> + +<p>Un jour que Rebecca était allée mettre son châle et son chapeau +à l'étage supérieur, les deux amies profitèrent sans doute +de l'occasion pour échanger leurs secrets et tramer quelqu'une +de ces petites conspirations qui sont tout le bonheur de la vie +féminine. Et nous, avec notre privilége de romancier qui nous +introduit partout, il nous fut permis de voir Amélia se posant +devant son amie Rebecca, lui prenant les deux mains et lui +disant ces seules paroles:</p> + +<p>«Je sais tout.»</p> + +<p>Sur quoi Rebecca l'embrassa.</p> + +<p>Pas un mot de plus ne fut échangé entre les deux jeunes +femmes sur ce charmant secret; mais il devait avant peu tomber +dans le domaine public.</p> + +<p>Peu après les événements que nous venons de rapporter, +miss Rebecca Sharp se trouvant encore chez sa protectrice à +Park-Lane, on vit dans Great-Gaunt-Street un écusson de +plus figurer parmi ceux qui formaient déjà la décoration de ce +funèbre quartier. Placé sur la façade de la maison de sir Pitt +Crawley, il n'annonçait point cependant la mort du digne baronnet. +C'était un écusson de femme. Quelques années auparavant +il avait déjà servi pour la vieille mère de sir Pitt, feue la +douairière lady Crawley. Après son temps d'exposition, l'écusson +enlevé était resté à moisir dans quelque coin de la maison +du baronnet. Il revit le jour en l'honneur de la pauvre Rose +Dawson. Sir Pitt était veuf une seconde fois. Les armes écartelées +sur l'écu avec celles du baronnet n'appartenaient point +à la pauvre Rose: la fille du quincaillier n'avait point d'armoiries. +Mais les anges peints sur l'écu ne pouvaient-ils pas +aussi bien lui aller qu'à la mère de sir Pitt, ainsi que le <i>resurgam</i> +écrit en devise, et accompagné pour support de la colombe +et du serpent des Crawley? Des armoiries, un écusson, le <i>resurgam</i>, +quel sujet fécond pour moraliser!</p> + +<p>M. Crawley avait apporté ses soins et ses consolations à +cette femme délaissée sur son lit de souffrances; et elle avait +quitté le monde, raffermie par ses pieuses exhortations. Depuis +bien des années il était seul à lui témoigner des égards et +des attentions. Telle était dès longtemps l'unique consolation +de cette âme faible et abandonnée. La matière chez elle avait +longtemps survécu à l'esprit. Le cœur était mort pour qu'elle +pût devenir la femme de sir Pitt.</p> + +<p>Tandis qu'elle trépassait à Crawley, son mari était à Londres +à négocier quelques-unes de ses innombrables spéculations +et à se disputer avec ses hommes de loi. Il trouvait +néanmoins le temps d'aller souvent à Park-Lane et d'écrire +notes sur notes à Rebecca pour la supplier, la conjurer, lui +commander de revenir à la campagne auprès de ses jeunes +élèves, qui n'avaient plus personne pour les surveiller depuis +la maladie de leur mère. Mais miss Crawley ne voulait pas +entendre parler de départ; car, bien que Londres ne possédât +pas femme à la mode aussi disposée à mettre ses amis à l'écart, +sans le moindre regret, dès qu'elle se sentait lasse de leur société, +ni aussi prompte à s'en fatiguer, cependant elle était +excessive dans ses attachements pendant toute leur durée, +et sa passion pour Rebecca était encore dans sa première +ardeur.</p> + +<p>La nouvelle de la mort de lady Crawley ne donna pas lieu à +une grande douleur ni à de longs commentaires dans la maison +de miss Crawley.</p> + +<p>«Je ferai bien de remettre ma soirée du trois, dit miss +Crawley; puis, après une pause, elle ajouta: Je pense que +mon frère aura la convenance de ne pas convoler à de nouvelles +noces.</p> + +<p>—C'est pour le coup que Pitt serait furieux», remarqua +Rawdon, toujours avec les mêmes sentiments fraternels pour +son aîné.</p> + +<p>Rebecca ne disait rien. Elle semblait, de toute la famille, la +plus triste et la plus affectée de cet événement. Elle quitta ce +jour-là le salon avant le départ de Rawdon. Mais, par le plus +grand des hasards, ils se rencontrèrent en bas comme ce dernier +allait partir, et ils eurent ensemble une longue conversation.</p> + +<p>Le lendemain matin, Rebecca, regardant à la fenêtre, fit +tressaillir miss Crawley, tranquillement occupée à lire un roman +français, lorsqu'elle lui cria d'une voix alarmée:</p> + +<p>«Voici sir Pitt, madame!»</p> + +<p>On entendit en même temps le baronnet frapper à la porte.</p> + +<p>«Ma chère, je ne puis pas, je ne veux pas le voir. Dites à +Bowls qu'il réponde que je suis sortie, ou descendez vous-même, +et dites que je me sens trop mal pour recevoir personne. +Mes nerfs sont trop agités pour qu'il me soit possible de supporter +la vue de mon frère en ce moment.»</p> + +<p>Cela dit, miss Crawley reprit son roman.</p> + +<p>«Elle est trop malade pour vous voir, dit Rebecca, descendant +vers sir Pitt, qui se disposait à monter.</p> + +<p>—Tant mieux, répondit sir Pitt, j'avais à vous parler, miss +Becky; venez avec moi dans le salon.»</p> + +<p>Ils entrèrent tous deux.</p> + +<p>«J'ai absolument besoin de vous à Crawley-la-Reine, mademoiselle», +dit le baronnet en fixant les yeux sur elle et en déposant +sur la table ses gants noirs et son chapeau orné d'un +large crêpe.</p> + +<p>Ses yeux avaient une expression si étrange, il les arrêtait +sur elle si fixement, que Rebecca Sharp fut presque sur le +point de trembler de tous ses membres.</p> + +<p>«J'espère partir bientôt, dit-elle à voix basse, quand miss +Crawley ira mieux.... et aller retrouver.... mes chères élèves.</p> + +<p>—Vous me dites cela depuis trois mois, Becky, répliqua sir +Pitt, et vous n'en restez pas moins auprès de ma sœur, qui +vous jettera de côté un de ces quatre matins, comme une paire +de vieux souliers dont elle n'a plus que faire. Je vous le répète, +j'ai absolument besoin de vous. Je m'en vais pour l'enterrement. +Voulez-vous venir avec moi, oui ou non?</p> + +<p>—Je n'ose.... je ne crois pas.... il ne serait pas bien.... de +m'en aller seule avec vous, monsieur, dit Becky paraissant en +proie à une violente agitation.</p> + +<p>—Je vous le répète, j'ai besoin de vous, dit sir Pitt en frappant +sur la table. Je ne puis rien faire sans vous. Je ne sais ce +qui nous arriverait, si vous tardiez encore longtemps. La maison +va tout de travers. Rien n'est plus à sa place. Tous mes +comptes sont embrouillés. Il faut que vous reveniez. Revenez, +chère Becky, revenez.</p> + +<p>—Revenir; mais à quel titre, monsieur? murmura Rebecca.</p> + +<p>—Revenez en qualité du lady Crawley, si vous le voulez, dit +le baronnet, agitant son chapeau de deuil. Cela peut-il vous +satisfaire? Revenez, et vous serez ma femme. Vous le méritez +à coup sûr. Au diable la naissance; vous valez toutes les ladies +du monde. Vous avez autant d'esprit dans votre petit +doigt qu'il s'en trouve dans toutes les têtes réunies de toutes +les femmes des baronnets du comté. Voulez-vous, oui ou non?</p> + +<p>—Oh! sir Pitt, dit Rebecca fort émue.</p> + +<p>—Dites oui, Becky, continua sir Pitt; je suis vieux, mais +encore solide au poste. J'ai au moins vingt ans devant moi. Je +vous rendrai heureuse; qu'en pensez-vous? Vous ferez tout ce +qui vous plaira; vous dépenserez ce que vous voudrez; rien ne +vous sera refusé. Je vous constituerai un douaire en cas de +mort; tout se passera en règle. Hésitez-vous encore?»</p> + +<p>En même temps le baronnet tombait à ses genoux avec un +air de vieux satyre.</p> + +<p>Rebecca, la figure toute consternée, fit un mouvement en +arrière. Dans le cours de cette histoire, nous ne l'avions pas +encore vue manquer de sang-froid; mais sa présence d'esprit +lui fit ici complétement défaut. Les larmes les plus vraies coulèrent +de ses yeux.</p> + +<p>«Ah! monsieur.... ah! sir Pitt, dit-elle, je suis.... hélas!... +<i>déjà mariée</i>!»</p> + + + + +<h2><a id="XV"></a>CHAPITRE XV.</h2> + +<h2>Où l'un voit un bout de l'oreille du mari de miss Sharp.</h2> + + +<p>Tout lecteur d'un caractère sentimental, et nous n'en voulons +que de ce genre, doit nous savoir gré du tableau qui couronne +le dernier acte de notre petit drame. Qu'y a-t-il en effet +de plus beau qu'une image de l'Amour à genoux devant la +Beauté?</p> + +<p>Mais, quand l'Amour reçut de la Beauté l'aveu terrible +qu'elle était déjà mariée, il bondit soudain, et, quittant l'humble +posture qu'il avait sur le tapis, il laissa échapper des exclamations +qui rendirent la pauvre petite Beauté plus tremblante +encore qu'elle n'était en prononçant ces malencontreuses +paroles.</p> + +<p>«Mariée! vous plaisantez, s'écria le baronnet après la première +explosion de rage et de surprise. Vous voulez vous jouer +de moi, Becky. Qui voudrait d'une femme sans un schelling +de dot?</p> + +<p>—Mariée! oui, mariée!» dit Rebecca fondant en larmes, la +voix tremblante et son mouchoir sur ses yeux humides.</p> + +<p>En même temps elle appuyait sa tête contre le marbre de la +cheminée. On eût dit une statue de la Douleur, bien capable +d'amollir le cœur le plus endurci.</p> + +<p>«Oh! sir Pitt, cher sir Pitt, ne me croyez pas ingrate à +toutes vos bontés envers moi. C'est votre noble générosité qui +vient de m'arracher mon secret.</p> + +<p>—Au diable la générosité! hurla sir Pitt; à qui donc êtes-vous +mariée? où cela s'est-il fait?</p> + +<p>—Laissez-moi retourner avec vous à la campagne, monsieur! +permettez-moi de veiller sur vous avec le même dévouement! +ne me séparez point de mon cher Crawley-la-Reine!</p> + +<p>—Le ravisseur vous a donc abandonnée? dit le baronnet, +s'imaginant qu'il commençait à comprendre. Eh bien! Becky, +venez si vous le voulez. À parti pris conseil donné. L'offre +que je vous faisais était belle cependant. Revenez au moins +comme gouvernante. Vous pourrez toujours en faire à votre +tête.»</p> + +<p>Elle lui tendit la main, elle poussa des sanglots à se briser +le cœur! ses boucles couvraient sa figure et elle se tenait +accoudée sur le marbre de la cheminée.</p> + +<p>«L'infâme est donc parti? reprit sir Pitt, dont l'esprit s'ouvrit +à une honteuse pensée; ne pensez plus à lui, Becky, je +prendrai soin de vous.</p> + +<p>—Oh! monsieur, ce sera le bonheur de ma vie de retourner +à Crawley-la-Reine et d'y prendre soin de vos enfants, de +vous, comme par le passé, alors que vous m'exprimiez votre +satisfaction des services de votre petite Rebecca. Quand je +pense aux offres que vous venez de me faire, mon cœur se +remplit de gratitude; oh! oui, je vous l'assure. Je ne puis être +votre femme, permettez-moi.... d'être votre fille!»</p> + +<p>À ces mots Rebecca tombait à genoux de la manière la plus +tragique, et, pressant la main noire et crochue de sir Pitt +entre ses deux petites mains blanches et lisses comme le +satin, elle le regardait en face avec une expression de tendresse +et de confiance. La porte s'ouvrit alors, et miss Crawley +apparut sur le seuil.</p> + +<p>Mistress Firkin et miss Briggs s'étaient trouvées par hasard +à la porte du salon, comme le baronnet et Rebecca entraient +dans cette pièce, et par hasard aussi elles avaient vu, à travers +le trou de la serrure, le vieux bonhomme aux pieds de +la gouvernante, et entendu ses offres généreuses. À peine +avait-il fini que mistress Firkin et miss Briggs s'étaient élancées +sur l'escalier, et, se précipitant dans la chambre où miss +Crawley lisait son roman français, avaient apporté à cette +vieille dame l'étourdissante nouvelle que sir Pitt, à genoux, +faisait une déclaration à miss Sharp. Si vous calculez le temps +nécessaire pour que le susdit dialogue ait pu s'achever, pour +que miss Briggs et mistress Firkin soient grimpées jusqu'à +l'étage supérieur, le temps nécessaire à miss Crawley pour +s'étonner, laisser tomber son volume de Pigault-Lebrun et +enfin descendre les escaliers, vous reconnaîtrez l'exacte précision +de cette histoire et comment miss Crawley dut se présenter +à la porte de la salle, au moment où Rebecca se trouvait +dans une attitude suppliante.</p> + +<p>«C'est la dame qui est à genoux et non pas le monsieur, +dit miss Crawley avec un regard et une expression de dédain. +On me disait que vous étiez à genoux, sir Pitt: mettez-vous +donc encore à genoux, et voyons un peu le joli tableau que +cela fait.</p> + +<p>—J'ai remercié sir Pitt, madame, dit Rebecca en se relevant, +et je lui ai dit que jamais je ne pourrais devenir lady +Crawley.</p> + +<p>—Comment! vous avez refusé ses offres?» dit miss Crawley +tout ébahie.</p> + +<p>Briggs et Firkin, se tenant sur la porte, ouvraient les yeux +d'étonnement et la bouche de stupéfaction.</p> + +<p>«Oui, je l'ai refusé, continua Rebecca d'une voix triste et +larmoyante.</p> + +<p>—Mais dois-je en croire mes oreilles, sir Pitt? et lui auriez-vous +fait une déclaration formelle? demanda la vieille +dame.</p> + +<p>—Oui, dit le baronnet, c'est la vérité.</p> + +<p>—Et vous a-t-elle refusé, comme elle le dit?</p> + +<p>—Oui, dit sir Pitt avec un gros rire.</p> + +<p>—Cela n'a pas l'air de vous attrister beaucoup, observa +miss Crawley.</p> + +<p>—Pas le moins du monde,» répondit sir Pitt avec un +sang-froid, une bonne humeur qui laissa miss Crawley tout +étonnée.</p> + +<p>Qu'un vieux gentilhomme de bonne race se mette aux genoux +d'une pauvre gouvernante et éclate de rire quand elle lui refuse +sa main, qu'une pauvre gouvernante refuse un baronnet +flanqué de quatre mille livres sterling de revenu, miss Crawley +ne pouvait s'expliquer ces mystères. Il y avait là une intrigue +qui surpassait en complication toutes celles de son bien-aimé +Pigault-Lebrun.</p> + +<p>«Je suis bien aise de vous voir si gai, mon frère, continua-t-elle +sans pouvoir revenir de sa surprise.</p> + +<p>—C'est fameux! dit sir Pitt, qui eût pensé cela? C'est un +vrai démon, un petit renard, disait-il à part lui en souriant de +plaisir.</p> + +<p>—Qui eût pensé quoi? criait miss Crawley en frappant du +pied. Voyons, miss Sharp, est-ce que vous attendez le divorce +du Prince régent, et ne trouveriez-vous pas notre famille assez +bonne pour vous?</p> + +<p>—L'attitude que j'avais, madame, dit Rebecca, quand vous +êtes entrée, témoigne assez du prix que j'attache à l'honneur +que ce noble et excellent homme daignait me faire. Il faudrait +n'avoir point de cœur si, en retour de tant de bonté, de tant +d'affection pour la pauvre orpheline, pour l'enfant abandonnée, +elle vous payait par de la froideur et de l'insensibilité. +Oh! mes amis, mes bienfaiteurs! ma tendresse, ma vie, mon +dévouement, tout vous appartient pour l'appui que j'ai trouvé +auprès de vous. Douteriez-vous de ma reconnaissance, miss +Crawley? Ah! c'en est trop.... mon cœur succombe à tant +d'émotions....»</p> + +<p>En même temps, elle se laissa tomber d'une façon si tragique +sur une chaise voisine, que toute l'assistance fut attendrie +de sa douleur.</p> + +<p>«Que vous m'épousiez ou non, vous êtes une bonne petite +fille, Becky, et je serai votre ami, entendez-vous?» dit Pitt en +mettant son chapeau à crêpe.</p> + +<p>Il partit, et Rebecca se sentit soulagée d'un grand poids; +car ainsi son secret restait ignoré de miss Crawley, et elle +pouvait encore jouir de quelque temps de répit.</p> + +<p>Elle s'essuya les yeux avec son mouchoir, et fit signe à +l'honnête Briggs, qui grillait de l'accompagner, de ne point la +suivre dans sa chambre. Briggs et miss Crawley, au comble +de la curiosité, se mirent à commenter ce singulier événement. +Firkin, non moins émue, descendit dans les régions de +la cuisine, et mit au courant de l'affaire la population mâle et +femelle de l'endroit. Firkin fut si frappée de cette aventure, +qu'elle jugea à propos d'écrire, par le courrier du soir, que, +sauf le respect qu'elle devait à mistress Bute Crawley et à la +famille du ministre, sir Pitt avait offert sa main à miss Sharp, +et qu'elle l'avait refusée, à l'étonnement général.</p> + +<p>Dans la salle à manger, où la digne miss Briggs se réjouissait +de partager de nouveau les confidences de sa maîtresse, +ces deux dames n'en revenaient point de la proposition de sir +Pitt et du refus de Rebecca; Briggs supposait fort judicieusement +qu'il devait s'élever quelque obstacle par suite d'un attachement +antérieur; autrement, suivant elle, la jeune femme +n'aurait pas refusé une offre si avantageuse.</p> + +<p>«Vous auriez accepté, n'est-ce pas, Briggs? dit miss Crawley +avec un air de bonté.</p> + +<p>—Ne serait-ce pas un grand honneur pour moi de devenir +la sœur de miss Crawley? répondit Briggs par une périphrase +évasive.</p> + +<p>—Eh bien! après tout, Becky eût fait une très-bonne lady +Crawley,» observa miss Crawley, fort attendrie du refus de la +jeune fille.</p> + +<p>Elle était d'autant plus libérale dans son admiration qu'elle +n'avait plus de sacrifice à faire.</p> + +<p>«C'est une forte tête, continua-t-elle, avec plus d'esprit +dans son petit doigt que vous, ma pauvre Briggs, n'en avez +dans toute votre personne. Ses manières sont excellentes, et +surtout depuis que je l'ai formée. C'est une Montmorency, on le +voit bien, Briggs, et le sang est après tout quelque chose, +quoique, pour ma part, je m'élève au-dessus de ces préjugés. +Elle eût tenu son rang au milieu de ces orgueilleux et stupides +personnages de l'Hampshire, bien mieux que la malheureuse +fille du quincaillier.»</p> + +<p>Briggs maintenait son opinion, et cet attachement antérieur +devenait l'objet de leurs conjectures.</p> + +<p>«Vous autres, pauvres créatures sans amies, vous avez +toujours quelque sot roman, dit miss Crawley; et vous-même, +qu'avez-vous fait de votre bel amour pour ce maître d'écriture? +Allons, Briggs, ne pleurez pas; et à quoi bon pleurer ainsi? +Vos larmes ne le ressusciteront pas; et je suppose que cette +infortunée Becky n'aura pas été moins niaise, moins sentimentale +que.... Il y a là-dessous un apothicaire, un commis, +un peintre, un jeune ministre ou quelque chose de cette +espèce.</p> + +<p>—Pauvre enfant! pauvre enfant!» disait Briggs se reportant +à vingt-quatre ans en arrière et pensant au maître d'écriture +pulmonique, dont une mèche de cheveux jaunes et des +lettres remarquables par leur griffonnage restaient dans son +pupitre comme un aliment éternel pour son amour et ses regrets, +«Pauvre enfant!» répétait Briggs; elle se voyait encore +avec ses joues fraîches et ses dix-huit ans, allant le soir à +l'église et chantant avec son pulmonique sur le livre des +psaumes.</p> + +<p>«Après une telle conduite de la part de Rebecca, dit miss +Crawley avec enthousiasme, notre famille doit faire quelque +chose pour elle. Cherchez à découvrir quel est l'individu, +Briggs. Je l'établirai en boutique, je lui ferai faire mon portrait, +ou je parlerai de lui à mon cousin l'évêque; je donnerai +une dot à Becky, nous aurons une noce, Briggs; vous ferez le +déjeuner, et vous serez la demoiselle d'honneur.»</p> + +<p>Briggs déclara que ce serait charmant et s'extasia sur l'inépuisable +bonté de sa chère miss Crawley. Elle monta dans la +chambre de Rebecca pour la consoler, pour causer de l'offre, +du refus, de ses motifs d'agir ainsi, pour lui faire part des +généreuses intentions de miss Crawley et pour tâcher de +découvrir qui était le maître et seigneur du cœur de miss +Sharp.</p> + +<p>Rebecca, en proie à une vive émotion, répondit aux offres +bienveillantes que lui apportait miss Briggs avec toute la chaleur +de la reconnaissance. Elle lui avoua qu'il y avait là-dessous +un secret attachement entouré du plus délicieux mystère. +Quel dommage que miss Briggs ne fût pas restée une minute +de plus au trou de la serrure!</p> + +<p>Rebecca allait peut-être lui en dire plus long; mais à peine +miss Briggs se trouvait-elle auprès de Rebecca depuis cinq +minutes, que miss Crawley s'y présenta en personne, honneur +jusqu'alors inouï. Son impatience ne lui ayant pas permis +d'attendre le retour de son ambassadrice, elle était venue elle-même. +Elle dit à Briggs de quitter la chambre, exprima hautement +à Rebecca son approbation sur sa conduite, et lui +demanda des détails sur le colloque qui avait amené l'offre +surprenante de sir Pitt.</p> + +<p>Rebecca lui dit que, depuis longtemps, elle s'apercevait des +prévenances dont sir Pitt voulait bien l'honorer, car c'était son +habitude de faire connaître ses sentiments d'une manière assez +franche et assez peu déguisée. Elle eut soin de taire ses raisons +particulières de refus, dont elle ne voulait point, pour le moment, +occuper l'esprit de miss Crawley. L'âge, le rang, les +habitudes de sir Pitt lui avaient fait trouver ce mariage complétement +impossible. D'ailleurs, une femme qui possède le +moindre sentiment de dignité personnelle, de convenance, +peut-elle écouter de pareilles propositions à un tel moment, +lorsque les funérailles de la dernière épouse ne sont pas encore +terminées?</p> + +<p>«À d'autres, ma chère, vous n'auriez pas refusé, s'il n'y +avait pas anguille sous roche, dit miss Crawley, arrivant +brusquement à ses fins. Dites-moi vos motifs; quels sont vos +motifs personnels? Il y a un amoureux là-dessous; il y a quelqu'un +qui a touché votre cœur.»</p> + +<p>Rebecca, baissant les yeux, avoua qu'il y en avait un.</p> + +<p>«Vous avez deviné tout juste, ma chère dame, dit-elle d'une +voix douce et timide; vous vous étonnez qu'une pauvre fille +sans amis ait trouvé à placer son cœur? Mais je n'ai jamais +entendu dire que la pauvreté fût un obstacle à la loi commune. +Ah! que n'a-t-il pu en être ainsi!</p> + +<p>—Pauvre chère âme, s'écria miss Crawley toujours prête à +faire du sentiment, votre amour n'est donc point partagé? +nous pleurons donc dans le secret et l'abandon? Contez-moi +tout, que je puisse vous consoler.</p> + +<p>—Que cela n'est-il en votre pouvoir, chère madame? dit +Rebecca de la même voix larmoyante. Ah! j'en aurais bien +besoin!»</p> + +<p>Et elle appuyait sa tête sur l'épaule de miss Crawley, et +pleurait avec tant de naturel que la vieille dame, maîtrisée pas +un mouvement de sympathie, l'embrassa avec une tendresse +presque maternelle, et l'assura avec vivacité de son estime et +de son affection, déclarant qu'elle l'aimait comme une fille et +qu'elle ferait tout au monde pour lui être utile.</p> + +<p>«Et maintenant, ma chère, son nom? Est-ce le frère de +cette charmante miss Sedley? Vous m'avez touché un mot +d'une affaire avec lui. Je l'inviterai ici et il sera à vous. Vous +pouvez compter dessus, ma chère.</p> + +<p>—Ne m'interrogez point, dit Rebecca; plus tard, bientôt +vous saurez tout, oui, tout, chère et excellente miss Crawley! +bien chère amie.... Mais puis-je vous donner ce nom?</p> + +<p>—Je le veux, ma chère enfant, répliqua la vieille dame en +l'embrassant.</p> + +<p>—Il m'est impossible de vous rien dire maintenant, sanglota +Rebecca; je suis bien malheureuse!... mais aimez-moi +toujours.... promettez-moi de m'aimer toujours.»</p> + +<p>Toutes deux maintenant versaient des larmes, car l'émotion +de la jeune femme avait été contagieuse pour sa vieille +protectrice. Miss Crawley fit solennellement cette promesse +et quitta ensuite sa petite amie, pleine d'admiration pour +cette simple, tendre, affectueuse et incompréhensible créature.</p> + +<p>Seule et livrée à elle-même pour réfléchir sur les événements +imprévus et merveilleux de cette journée, sur ce qu'elle était, +sur ce qu'elle aurait pu être, quels furent, à votre avis, les +sentiments intimes de miss, non, j'en demande pardon, de +mistress Rebecca? Un peu plus haut votre serviteur a réclamé +le privilége de jeter un regard furtif dans la chambre de miss +Amélia Sedley et a dévoilé avec l'omniscience du nouvelliste +tous les petits soucis, toutes les petites passions qui voltigeaient +à l'entour de cet innocent chevet; et pourquoi ici ne pas nous +déclarer le confident de Rebecca, le maître de ses secrets et le +geôlier de sa conscience?</p> + +<p>Rebecca se laissa d'abord aller aux regrets les plus vifs et +les plus sincères d'avoir été réduite à renoncer à la bonne fortune +prodigieuse qu'elle avait eue si près de sa main; c'était +là assurément un contre-temps qui lui attirera toute la sympathie +des personnes positives.</p> + +<p>«Eh quoi! se disait Rebecca, j'aurais pu être milady! J'aurais +mené ce vieux bonhomme par le nez. J'aurais dispensé +mistress Bute de sa protection et M. Pitt de ses airs de supériorité. +J'aurais eu maison de ville meublée à neuf et fraîchement +décorée, je me serais promenée dans le plus bel équipage +de Londres, j'aurais eu ma loge à l'Opéra, et, l'année prochaine, +j'aurais été présentée à la cour. Voilà quelle aurait +pu être la réalité, tandis que l'avenir maintenant n'est plus que +doute et mystère.»</p> + +<p>Mais Rebecca était une jeune dame d'une résolution et d'un +courage trop énergiques pour se permettre longtemps ces lamentations +superflues sur un passé irrévocable. Après avoir +fait à ces préoccupations une part de regrets convenable, elle +tourna toute son attention vers l'avenir qui, par son importance, +fixait bien davantage ses méditations. Elle calcula donc +quels étaient, dans sa situation, ses espérances, ses doutes et +ses chances de succès.</p> + +<p>D'abord elle était <i>mariée</i>, c'était là le point capital. Sir Pitt +le savait. Cet aveu de sa part était moins l'effet d'une surprise +que d'une décision prise sur-le-champ. Il aurait fallu tôt ou +tard en venir à cette déclaration. Pourquoi remettre ce qu'on +peut faire tout de suite? Lui qui aurait voulu l'épouser, garderait +certainement le silence sur son mariage. Mais comment +miss Crawley recevrait-elle cette nouvelle? C'était là la grande +question. Rebecca flottait dans le doute; et cependant elle ne +pouvait oublier les opinions manifestées par miss Crawley, son +mépris déclaré pour la naissance, ses opinions d'un libéralisme +avancé, ses dispositions romanesques, son vif attachement pour +son neveu, enfin ses protestations, sans cesse répétées, de tendresse +pour Rebecca.</p> + +<p>«Elle est si éprise de moi, se dit Rebecca, qu'elle me pardonnera +tout. Elle est si habituée à moi, que je ne crois pas +qu'elle puisse se trouver bien en mon absence. Quand l'éclaircissement +viendra, il y aura encore une scène, des attaques de +nerfs, des querelles, et une réconciliation finale. En somme, +pourquoi retarder encore? Le sort l'avait voulu; aujourd'hui +ou demain, tout cela revenait au même.»</p> + +<p>Ainsi donc, décidée à annoncer à miss Crawley la grande +nouvelle, la jeune personne interrogea son esprit sur la meilleure +manière de la lui présenter. Devait-elle faire face à l'orage, +ou bien fuir et éviter les premières fureurs de son déchaînement? +C'est en proie à ces méditations qu'elle écrivit la lettre +suivante:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Très-cher ami,</p> + </div> </div> + +<p>La grande crise dont nous avons si souvent parlé va enfin +éclater. La moitié de mon secret est connue et de mûres réflexions +m'ont persuadée que le temps était enfin arrivé de révéler +tout ce mystère. Sir Pitt est venu me voir ce matin, et +pourquoi? devinez.... Pour me faire une déclaration en forme. +Qu'en pensez-vous? Quel malheur! j'aurais pu devenir lady +Crawley. Qu'aurait dit mistress Bute, qu'aurait dit cette bonne +tante, surtout en me voyant prendre le pas sur elle? Je me serais +trouvée la maman de certaine personne au lieu d'être sa.... +Oh! je tremble, je tremble quand je pense que bientôt il faudra +tout dire.</p> + +<p>Sir Pitt sait que je suis mariée; mais à qui? il l'ignore, et, +grâce à cela, n'en est pas autrement fâché. Actuellement ma +tante n'est pas contente de mon refus aux propositions du +baronnet, mais cependant elle est toute bonté et toute tendresse. +Elle veut bien reconnaître que j'eusse été pour lui une +excellente femme et déclare qu'elle tiendra lieu de mère à votre +petite Rebecca. Quel coup pour elle à la première ouverture +qui va lui être faite! Mais qu'avons-nous à craindre, sinon une +colère d'un moment? C'est mon avis, c'est ma conviction; elle +raffole trop de vous, mauvais sujet et grand vaurien, pour ne +pas tout vous pardonner; et, en vérité, je crois qu'après vous, +je tiens la première place dans son cœur, et qu'elle serait très-malheureuse +sans moi. Très-cher ami, une voix me dit que +nous en sortirons victorieux. Vous laisserez là cet affreux régiment, +le jeu, les courses, et vous deviendrez un honnête +garçon; nous vivrons tous ensemble à Park-Lane, et nous hériterons +un jour de tout l'argent de ma tante.</p> + +<p>Je tâcherai d'aller me promener demain à la place ordinaire. +Si miss Briggs m'accompagne, venez dîner et apportez-moi la +réponse que vous mettrez dans le troisième volume des <i>Sermons +de Porteus</i>. Mais, de toute manière, venez voir celle qui est +toute à vous.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>R...</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>À miss Élisa Styles, chez M. Barnet, sellier, Knightsbridge.</i></p> + </div> </div> + +<p>Nous sommes sûrs qu'il n'y a pas un lecteur de cette petite +histoire qui ne possède assez de pénétration pour avoir déjà +découvert que cette miss Styles, ancienne amie de pension, à +ce que disait Rebecca, avec laquelle elle avait dernièrement +repris une active correspondance, et qui allait chercher ses +lettres chez le sellier, portait des éperons en cuivre et de +grandes moustaches retroussées, et n'était autre que le capitaine +Rawdon Crawley.</p> + + + + +<h2><a id="XVI"></a>CHAPITRE XVI.</h2> + +<h2>La lettre sur la pelote.</h2> + + +<p>Comment se fit ce mariage? Voilà un problème qui ne saurait +embarrasser personne. Comment empêcher un capitaine arrivé +à sa majorité d'épouser une jeune personne également majeure, +d'acheter une licence et de s'unir à elle dans l'une des églises +de la ville? Personne n'en est encore à apprendre que, lorsqu'une +femme a une volonté, elle trouve toujours moyen de +l'accomplir. Voici ma version. Un jour où miss Sharp était allée +passer l'après-midi chez sa chère amie miss Amélia Sedley, de +Russell-Square, on avait pu voir une dame fort semblable à +elle entrer dans une église de la Cité en compagnie d'un monsieur +aux moustaches bien cirées, ressortir un quart d'heure +après cette entrée avec le même monsieur, qui l'avait conduite +à un fiacre stationnant à la porte; et ainsi s'était célébrée la +cérémonie du mariage.</p> + +<p>Personne au monde, après tant d'exemples quotidiens, n'ira, +je pense, mettre en doute qu'on puisse se marier avec la première +venue? N'a-t-on pas vu des gens sensés et instruits +épouser leurs cuisinières. Lord Elden lui-même, le plus sérieux +des hommes, n'a-t-il pas procédé à son mariage par enlèvement? +Achille et Ajax n'ont-ils pas fait l'amour avec leurs +belles esclaves? Pouvait-on demander à un robuste dragon, +qui jamais dans sa vie n'avait cherché à régler ses passions, +d'aller subitement se métamorphoser en sage et résister aux +entraînements de ses caprices? Si l'on ne se mariait qu'avec +poids et mesure, le monde serait bien vite dépeuplé.</p> + +<p>Il me semble, pour ma part, que le mariage de M. Rawdon +est l'une des plus honnêtes actions que nous ayons trouvées +sur notre route, dans la biographie du susdit personnage. Qui +songerait à lui faire un crime de s'être laissé captiver par une +femme, et, après s'être laissé captiver, de l'avoir épousée en +noces légitimes? L'admiration, le plaisir, l'amour, l'étonnement, +la confiance illimitée, l'adoration frénétique qu'avait +éprouvés par degrés ce brave et gras guerrier à l'égard de la +petite Rebecca étaient des sentiments qui, aux yeux des dames, +ne sauraient tourner qu'à son avantage. Si elle chantait, chaque +roulade de son gosier électrisait cette âme épaisse et vibrait à +travers cette masse de matière. Si elle causait, il disposait de +toutes les forces de son intelligence pour l'écouter et l'admirer. +Disait-elle une plaisanterie, il ruminait ce bon mot dans son +esprit, et, une demi-heure après, dans la rue, finissait par éclater +de rire, à la grande surprise de son groom, quand il était en +tilbury, ou de son camarade qui montait à cheval à côté de lui +à Rotten-Row. Pour lui, les paroles de Rebecca étaient des +oracles, ses moindres actions portaient l'empreinte de la grâce +et de la sagesse.</p> + +<p>«Comme elle chante! comme elle peint! se disait-il à lui-même; +comme elle monte bien la jument qui me mène à Crawley-la-Reine!» +Il allait même jusqu'à lui dire dans ses moments +d'épanchements: «Mon Dieu, Becky, vous pourriez fort bien +vous faire général en chef ou archevêque de Cantorbéry.»</p> + +<p>Ces sentiments sont-ils donc si rares, et combien ne voit-on +pas chaque jour d'honnêtes Hercules dans les jupons de leur +Omphale, et de Samsons aux épaisses moustaches prosternés +aux genoux de leur Dalila!</p> + +<p>Lors donc que Becky lui annonça l'approche de la grande +crise et lui dit que le temps de l'action était venu, Rawdon +lui déclara qu'il était prêt à agir sous ses ordres, et à faire +charger ses troupes dès le signal du colonel. Il ne fut pas +nécessaire de mettre sa lettre dans le troisième volume de Porteus. +Rebecca trouva le moyen de se débarrasser de Briggs, sa +compagne, et rencontra le jour suivant sa fidèle <i>amie</i> au rendez-vous +ordinaire. Elle avait mûri son plan pendant la nuit et fit +part à Rawdon du résultat de ses déterminations. Celui-ci approuva +tout, comme c'était son devoir. Comment n'aurait-ce +pas été pour le mieux, puisque c'était elle qui avait tout réglé? +Miss Crawley ne pouvait manquer de donner à la fin son consentement +ou tout au moins de s'apprivoiser, suivant l'expression +de Rawdon, au bout de quelque temps. Quant aux résolutions +de Rebecca, elles eussent été dans le sens opposé qu'il +les eût suivies aussi aveuglément.</p> + +<p>«Vous avez de la cervelle pour deux, Becky, lui disait-il, +vous nous tirerez de ce précipice; je n'ai jamais vu personne +qui vous vaille, et cependant je me suis trouvé avec des gens +bien habiles, moi aussi.»</p> + +<p>Après cette profession de foi, le dragon au cœur brûlant s'en +remit à elle du soin de conduire l'exécution de son projet, +conçu dans l'intérêt commun, et il exécuta ponctuellement ses +ordres sans même en demander les raisons. Son rôle, dans +l'affaire, se bornait tout simplement à louer pour le capitaine +et mistress Crawley un logement retiré dans le voisinage de la +caserne; car Rebecca s'était décidée, et avec beaucoup de +sagesse, selon nous, à se faire enlever. Rawdon était ravi de +cette résolution; depuis plusieurs semaines déjà il la suppliait +de prendre ce parti. Il se mettait en campagne pour retenir les +logements avec cette activité que l'amour seul peut donner: il +avait fait si peu de difficultés sur les deux guinées par semaine +demandées par la maîtresse d'hôtel, que celle-ci se reprocha +de n'en avoir pas exigé davantage. Il fit apporter un piano et +assez de fleurs pour remplir la moitié d'une serre. Tout était à +l'avenant. Quant aux châles, aux gants, aux bas de soie, aux +montres en or, aux bracelets et à la parfumerie, il en fit emplette +avec toute la profusion d'un amour aveugle et d'un crédit illimité. +Après avoir soulagé son esprit par ce débordement de +générosité, ne sachant plus que faire de ses nerfs, il alla au +club attendre, en buvant, l'heure qui devait décider de la félicité +de sa vie.</p> + +<p>Les événements du jour précédent, l'admirable conduite de +Rebecca refusant de si brillantes propositions, le malheur mystérieux +qui planait sur elle, et la résignation silencieuse avec +laquelle elle supportait son affliction, ajoutèrent encore à la +tendresse ordinaire de miss Crawley.</p> + +<p>Dès qu'il s'agit de mariage, soit pour un refus, soit pour une +demande, c'en est assez pour mettre en branle des légions de +femmes, et donner du mouvement aux fibres nerveuses de +chacune d'elles. Comme observateur de la nature humaine, je +fréquente régulièrement l'église Saint-George pendant la saison +des mariages dans le grand monde. Jamais je n'ai vu les +amis du fiancé fondre en larmes, jamais je n'ai remarqué la +moindre émotion dans le bedeau et le clergé qui officie. Il +n'est pas rare, au contraire, de voir des femmes qui n'ont +plus aucun intérêt à ce qui se passe, de vieilles ladies qui sont +depuis longtemps au delà de la limite où l'on se marie, +d'honnêtes mères de famille, entourées d'un cortége d'enfants, de +voir, dis-je, ce troupeau de femmes pleurer, sangloter, souffler, +cacher leur figure dans leur mouchoir de poche, s'abandonner +aux transports de la plus farouche émotion.</p> + +<p>En un mot, miss Crawley et miss Briggs, après la démarche +de sir Pitt, se livraient à une dépense immodérée de sentiments; +Rebecca était devenue l'objet du plus tendre intérêt +pour miss Crawley, et, tandis que Rebecca était retirée dans +sa chambre, sa vieille amie se consolait par la lecture des histoires +les plus romanesques. La petite Sharp était l'héroïne du +jour, grâce au mystère de ses pensées de cœur.</p> + +<p>Jamais Rebecca n'avait trouvé un chant si doux, une conversation +si séduisante que le soir qui suivit tous les préparatifs +que nous venons de raconter. Elle tenait dans sa main le cœur +de miss Crawley. Elle parlait d'un ton dédaigneux et moqueur +de la proposition de sir Pitt, en riait comme d'un caprice +extravagant de vieillard. Ses yeux se remplissaient de larmes, +tandis que le cœur de Briggs débordait de l'inexprimable douleur +de se voir évincée par sa rivale, quand celle-ci disait que +son seul désir était de rester toujours auprès de sa chère bienfaitrice.</p> + +<p>«Chère petite amie! disait la vieille dame; vous ne me quitterez +pas de longtemps, voilà qui est convenu. Quant à retourner +chez mon abominable frère, après ce qui s'est passé, il ne +faut plus en parler. Vous resterez ici avec moi et avec Briggs. +Briggs fait très-souvent visite à ses parents. Il ne tiendra qu'à +elle d'aller les voir tant qu'elle voudra. Mais vous, ma chère, +vous serez là pour avoir soin de la pauvre vieille.»</p> + +<p>Que Rawdon Crawley se fût trouvé là, au lieu d'être à boire +à son club pour endormir ses nerfs, le jeune couple, tombant +aux pieds de la vieille demoiselle, aurait, par un aveu complet +obtenu son pardon en un clin d'œil. Mais ce coup de fortune +fut refusé à nos jeunes gens, sans doute pour le plus grand +bonheur de cette histoire. Nombre d'aventures merveilleuses +auxquelles ils vont se trouver mêlés, les auraient laissés bien +tranquilles au coin de leur feu, sous un toit confortable, avec +l'intervention dès le début du pardon consolant, mais peu dramatique +de miss Crawley.</p> + +<p>Dans la maison de Park-Lane se trouvait, sous les ordres de +mistress Firkin, une jeune servante de l'Hampshire, qui, entre +autres fonctions, avait celle de frapper tous les matins à la +porte de miss Sharp avec la cruche d'eau chaude que Firkin ne +lui aurait pas portée elle-même, eût-il dû lui en coûter la tête. +Cette fille avait été élevée autrefois aux frais de la famille; elle +avait un frère dans la compagnie du capitaine Crawley, et, sans +blesser la vérité, on pouvait affirmer qu'elle était instruite de +certains arrangements qui entrent pour beaucoup dans les combinaisons +de cette histoire. Toujours on ne pourra nous contester +qu'elle avait acheté un châle jaune, une paire de bottines +vertes, un chapeau bleu clair ombragé d'une plume rouge, +avec trois guinées provenant de Rebecca. Comme avec miss +Sharp l'argent était toujours placé à intérêt, c'était sans doute +les services de Betty Martin qui lui avaient valu cette largesse +toute royale.</p> + +<p>Le surlendemain des propositions de sir Pitt Crawley à miss +Sharp, le soleil se leva comme à son ordinaire, et à son ordinaire +aussi Betty Martin, chargée du service de l'étage supérieur, +frappa à la porte de la chambre à coucher de la gouvernante.</p> + +<p>Point de réponse. Nouveau coup à la porte: même silence. +Sa cruche d'eau chaude à la main, elle ouvrit et entra dans la +chambre.</p> + +<p>La petite couchette, bien blanche, était aussi en ordre et aussi +peu froissée que la veille, après que Betty avait aidé Rebecca à +faire le lit. Dans un coin de la chambre se trouvaient deux +petites malles ficelées, et sur la table, devant la fenêtre, piquée +à la pelote, bien grosse et bien grasse, quoique doublée de +satin rose, une lettre attirait les regards; il est probable qu'elle +avait passé là toute la nuit.</p> + +<p>Betty se dirigea de ce côté sur la pointe du pied comme si +elle eût craint de la faire envoler, jeta autour d'elle un coup +d'œil de surprise et de satisfaction, prit la lettre du bout des +doigts, puis se mit à rire de bon cœur en la retournant dans +tous les sens, et enfin la descendit à l'étage inférieur, chez miss +Briggs.</p> + +<p>Comment Betty reconnut-elle que la lettre était à l'adresse +de miss Briggs? j'aimerais à l'apprendre! Elle avait eu beau +suivre l'école du dimanche faite par mistress Bute Crawley, +elle ne savait pas plus lire l'écriture que l'hébreu.</p> + +<p>«Holà! miss Briggs, s'écria cette grosse fille; ohé! miss, +quelle drôle de chose vient d'arriver! Il n'y a personne dans +la chambre de miss Sharp; le lit n'a pas été défait, et elle est +partie en laissant cette lettre pour vous, miss.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? s'écria Briggs laissant tomber son +peigne et flotter sur ses épaules une petite corde de cheveux +fanés; un enlèvement! miss Sharp en fuite! Qu'est-ce à dire +que cela?»</p> + +<p>En même temps elle rompait brusquement le cachet et, comme +on dit, dévorait le contenu de la lettre à elle adressée.</p> + +<p>«Chère miss Briggs (écrivait la fugitive), dans l'excellent cœur +que je vous connais, vous trouverez pitié, sympathie et excuse +pour votre pauvre amie. C'est en répandant mes larmes, mes +prières, mes bénédictions que je m'éloigne de cette maison, de +cette maison où la pauvre orpheline a toujours trouvé des trésors +inépuisables de bonté et d'affection. J'obéis à des droits +supérieurs à ceux que ma bienfaitrice peut avoir sur moi. Je +me rends au devoir qui m'appelle près de mon mari. Oui, je +suis mariée, et mon mari m'ordonne de le suivre sous l'humble +toit qui doit désormais nous servir de demeure. Très-chère +miss Briggs, annoncez cette nouvelle, en vous inspirant de votre +excellent cœur, à ma chère, à ma bien-aimée amie et protectrice. +Dites-lui qu'avant de partir j'ai été verser des larmes sur +son oreiller, sur cet oreiller où j'ai si souvent calmé ses souffrances, +et sur lequel je désire veiller encore. Oh! avec quelle +joie je rentrerai à mon cher Park-Lane! Que je tremble en +attendant cette réponse qui va décider de mon sort! Quand sir +Pitt a daigné m'offrir sa main, honneur dont m'a trouvée digne +ma bien-aimée miss Crawley (et ce sera pour moi un sujet de +la bénir éternellement, puisqu'elle n'aurait pas dédaigné d'avoir +la pauvre orpheline pour sœur), j'ai dit alors à sir Pitt que +j'étais déjà mariée et il m'a pardonné; mais le courage m'a +manqué sur le point de lui faire un aveu complet, alors que +j'allais lui dire que je ne pouvais devenir sa femme, parce que +j'étais déjà sa fille! J'ai épousé le meilleur, le plus généreux +des hommes: le Rawdon de miss Crawley est mon Rawdon! +Il ordonne, et j'incline la tête; il m'appelle dans notre humble +demeure, et je le suivrai par tout l'univers. Excellente et bonne +amie, intercédez auprès de la bien-aimée tante de mon Rawdon, +pour lui et pour la pauvre fille à laquelle sa noble race a +montré une affection sans égale. Suppliez miss Crawley de +recevoir ses affectionnés enfants; et, pour terminer, mille bénédictions +sans fin sur la chère maison que je quitte.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Votre dévouée et reconnaissante,</p> +<p>«<span class="sc">Rebecca Crawley</span>.</p> + </div> </div> + + <hr /> + +<p>Minuit!</p> + +<p>Au moment où Briggs terminait la lecture de cette pièce intéressante +et pathétique, grâce à laquelle elle se voyait réintégrée +dans sa position de première confidente auprès de miss +Crawley, mistress Firkin entra dans la chambre.</p> + +<p>«Mistress Bute Crawley, lui dit-elle, vient d'arriver par la +malle de l'Hampshire et demande du thé; voulez-vous descendre +pour lui préparer à déjeuner, miss?»</p> + +<p>À la grande surprise de Firkin, Briggs, sa robe de chambre +ramenée devant elle, sa petite corde de cheveux flottant toujours +à l'aventure derrière sa tête, ses papillotes suspendues en grappes +autour de son front, Briggs descendit précipitamment vers mistress +Bute, tenant à la main la lettre où elle avait lu ces prodigieuses +nouvelles.</p> + +<p>«Oh! mistress Firkin, s'écriait de son côté Betty, quelle affaire! +miss Sharp s'est enfuie avec le capitaine; ils sont en route +pour Gretna-Green.»</p> + +<p>Il y aurait un chapitre à écrire sur les émotions de mistress +Firkin, si la peinture des passions qui agitaient ses maîtresses +n'était pas une plus digne occupation pour notre aimable muse.</p> + +<p>Quand mistress Bute Crawley, transie d'un voyage nocturne +et se réchauffant à l'âtre pétillant de la salle à manger, apprit +de miss Briggs la nouvelle de ce mariage clandestin, elle répéta +que son arrivée dans un pareil moment, où il faudrait aider +cette pauvre miss Crawley à supporter un si terrible coup, +était tout à fait providentielle. Rebecca n'était plus qu'une +petite scélérate pétrie d'artifice et de fourberie; elle s'en était +toujours défiée, et, quant à Rawdon Crawley, elle cherchait en +vain à s'expliquer la folle tendresse de sa tante à son endroit. +Depuis longtemps, elle ne voyait en lui qu'un débauché, un +dissipateur, un être abandonné de Dieu. «Cette détestable +équipée, ajoutait mistress Bute, aura du moins pour utile résultat +d'ouvrir les yeux à miss Crawley sur le véritable caractère +de ce misérable.»</p> + +<p>Mistress Bute prit alors son thé avec renfort de grillades +beurrées. Comme désormais il se trouvait une chambre vacante +dans la maison, rien ne la forçant plus à rester à l'hôtel Gloster, +où l'avait descendue la malle de Portsmouth, elle dépêcha +M. Bowls avec commission d'en rapporter ses bagages.</p> + +<p>Miss Crawley ne sortait jamais de sa chambre avant midi. +Elle prenait le matin son chocolat dans son lit, tandis que Becky +Sharp lui lisait le <i>Morning-Post</i>, faisait mille allées et venues +ou la distrayait d'autre manière. Les coryphées de l'étage +inférieur convinrent qu'on ménagerait la sensibilité de la +chère dame jusqu'à son apparition dans le salon; on lui avait +cependant annoncé que la malle de l'Hampshire avait déposé +mistress Bute Crawley à l'hôtel Gloster, qu'elle envoyait +ses politesses à miss Crawley et lui demandait l'autorisation +de déjeuner avec miss Briggs. L'arrivée de mistress Bute, qui +en tout autre temps ne lui aurait fait aucun plaisir, lui causa +alors une certaine satisfaction. Miss Crawley n'était pas fâchée +de parler avec sa belle-sœur de feu lady Crawley, des préparatifs +pour les funérailles et des brusques propositions de sir +Pitt à Rebecca.</p> + +<p>On laissa d'abord la vieille demoiselle s'installer à son aise +dans son grand fauteuil favori, échanger les embrassements et +les questions d'usage avec la nouvelle arrivée; alors enfin les +conjurés jugèrent le moment favorable pour lui faire subir l'opération. +Qui n'a pas eu occasion d'admirer les artifices et les +ménagements délicats employés par les femmes pour préparer +leurs amis aux mauvaises nouvelles? Les deux acolytes de miss +Crawley s'entourèrent d'un tel appareil de mystère que, sans +lui avoir dit encore le premier mot de la fatale nouvelle, elles +avaient pourtant éveillé chez elle, dans une proportion convenable, +le doute et l'inquiétude.</p> + +<p>«Elle a refusé sir Pitt, ma chère miss Crawley, disait mistress +Bute.... voyons, du courage.... parce que.... parce qu'elle ne +pouvait pas faire autrement.</p> + +<p>—Il faut toujours un parce que, répondait miss Crawley, et +c'est parce qu'elle en aime un autre. Je l'ai dit hier à Briggs.</p> + +<p>—Oui, elle en aime un autre! reprenait Briggs à son tour; +hélas! ma chère et respectable amie, elle est déjà mariée!</p> + +<p>—Oui, déjà mariée,» reprenait mistress Bute, en appuyant +sur la chanterelle.</p> + +<p>Et toutes deux, les mains croisées, se regardaient l'une l'autre, +puis reportaient les yeux sur leur patiente.</p> + +<p>«Qu'elle vienne me trouver dès son retour, cette petite astucieuse! +ne me rien dire! s'écriait miss Crawley.</p> + +<p>—Ah! elle ne reviendra pas de sitôt; montrez ici tout votre +courage, ma chère amie; elle est partie, mais pour longtemps; +elle.... elle est partie pour tout à fait.</p> + +<p>—Dieux du ciel! et qui me fera mon chocolat! Vite, qu'on +aille la chercher et qu'elle revienne. Je veux qu'elle revienne! +hurlait la vieille fille.</p> + +<p>—Pour l'amour du ciel, qu'elle prenne son courage à deux +mains, et ne la torturez pas ainsi, miss Briggs.</p> + +<p>—Elle est mariée à qui? s'écria la vieille fille dans une +exaspération nerveuse.</p> + +<p>—À.... à un parent de....</p> + +<p>—Allons, parlez; c'est de quoi me rendre folle, s'écria miss +Crawley à bout de patience.</p> + +<p>—Oh! ma chère dame..., miss Briggs soutenez-la, elle a +épousé Rawdon Crawley.</p> + +<p>—Rawdon marié.... à Rebecca.... une gouvernante.... non, +non.... Sortez de ma maison, vieille folle, vieille idiote! Que +vous êtes stupide, Briggs.... et vous osez?... vous êtes du complot.... +c'est de votre faute s'il s'est marié.... vous avez cru que +je le dépouillerais alors pour vous.... je vois bien ce que c'est, +Martha!»</p> + +<p>Et la fureur de la vieille s'exhalait en phrases entrecoupées.</p> + +<p>«Ah! quelle affliction, madame! une personne de votre rang +épouser la fille d'un maître de dessin!</p> + +<p>—Sa mère était une Montmorency, s'écria la vieille dame +arrachant presque la sonnette.</p> + +<p>—Sa mère était une fille d'Opéra, une <i>plancheuse</i>, peut-être +pis encore,» repartit mistress Bute.</p> + +<p>Miss Crawley poussa un dernier cri et tomba sans connaissance. +On la remonta dans sa chambre, d'où elle venait de +descendre. Les crises nerveuses se succédaient sans interruption. +On fit venir le docteur, et l'apothicaire ne tarda pas à +suivre ses pas. Mistress Bute s'installa à son chevet comme +garde-malade.</p> + +<p>«C'est le devoir de ses parents de veiller sur elle,» disait +la charitable Bute.</p> + +<p>À peine avait-on remonté miss Crawley dans sa chambre, que +survint un nouveau personnage qu'il fallut mettre au courant +des faits. C'était le baronnet.</p> + +<p>«Où est Becky? dit sir Pitt; où sont ses bagages? Je viens +la chercher pour partir avec moi pour Crawley-la-Reine.</p> + +<p>—Ne connaissez-vous donc point l'étonnante nouvelle de son +mariage clandestin? demanda Briggs.</p> + +<p>—Quéque ça me fait? fit sir Pitt. Eh bien! elle est mariée, +et voilà tout. Dites-lui de descendre sans plus de retard.</p> + +<p>—Vous ne savez donc pas, monsieur, lui demanda miss Briggs, +qu'elle n'est plus dans la maison, au grand désespoir de miss +Crawley? La pauvre femme a bien manqué mourir lorsque nous +lui avons appris l'union de la gouvernante avec le capitaine +Rawdon.»</p> + +<p>Quand sir Pitt Crawley entendit annoncer que Rebecca était +la femme de son fils, il sortit de sa bouche une avalanche de +jurons qui sonneraient assez mal ici, et qui firent que la pauvre +Briggs, toute tremblante, s'élança de la chambre où il écumait. +Nous pousserons avec elle la porte sur cette figure décomposée +par la colère, enflammée par la haine et le désir.</p> + +<p>Le lendemain de son arrivée à Crawley-la-Reine, sir Pitt se +livra aux excès du délire le plus effréné, et, dans la chambre +qu'avait occupée miss Sharp, il enfonça les caisses à coups de +pied et mit en pièces ses papiers, ses robes et tous ses chiffons. +Miss Horrocks, la fille du sommelier, prit une partie de ces +débris; les enfants s'affublèrent du reste pour jouer la comédie.</p> + +<p>Il y avait à peine quelques jours que leur pauvre mère avait +été conduite à sa dernière demeure. Pas une larme, pas un regret +n'avait accompagné ses cendres déposées parmi tant d'autres, +toutes étrangères pour elles.</p> + +<p>«Mais si la vieille ne s'apaise pas, disait Rawdon à sa petite +femme dans leur élégante maison de Brompton, où celle-ci avait +passé sa matinée à essayer un nouveau piano, ses nouveaux +gants qui lui allaient à merveille, ses nouveaux châles qui lui +seyaient on ne peut mieux, ses nouvelles bagues qui brillaient +à ses petits doigts, et sa nouvelle montre qui faisait tic tac à +son côté. Eh bien! Becky, si la vieille femme s'entête?</p> + +<p>—Je me charge de votre fortune, reprit-elle; et Dalila caressait Samson.</p> + +<p>—Vous pouvez tout, dit-il en déposant un baiser sur sa main +mignonne; aussi, mordieu! je m'en rapporte à vous!»</p> + + + + +<h2><a id="XVII"></a>CHAPITRE XVII.</h2> + +<h2>Le capitaine Dobbin achète un piano.</h2> + + +<p>S'il est au monde un endroit où la satire et le sentiment +puissent se donner rendez-vous, où le risible et le larmoyant +se présentent avec le plus bizarre contraste, où l'on ait le droit +de se montrer mordant et pathétique avec un parfait à propos, +c'est dans une de ces assemblées publiques dont l'annonce remplit +chaque jour les dernières colonnes du <i>Times</i>, et où chacun, +pour son argent, est appelé à prendre sa part de la bibliothèque, +du mobilier, de la vaisselle, de la garde-robe et des +vins fins d'Épicure trépassé.</p> + +<p>Les restes de mylord Plutus reposent maintenant dans le caveau +de la famille. Les statuaires taillent dans le marbre une +inscription commémorative et véridique, comme on le sait, de +ses vertus et de la douleur de son héritier, désormais en possession +de ses biens. Quel convive de la table de Plutus peut +passer devant sa maison jadis si hospitalière pour lui, sans laisser +échapper un soupir, devant cette maison qui s'illuminait +de si joyeuses clartés vers les sept heures du soir, dont les +portes étaient toujours toutes grandes ouvertes, et dont les +domestiques, tandis qu'on montait l'escalier garni de moelleux +tapis, faisaient retentir le nom du visiteur de palier en palier +jusqu'à ce qu'il eût pénétré dans l'élégant sanctuaire où le +vieux Plutus recevait ses amis! Il en comptait beaucoup! Il les +traitait si bien! Combien de gens voyait-on chez lui, spirituels +sous ses vaste portiques, moroses dès qu'ils en franchissaient +le seuil. Combien de gens aimables et prévenants à l'envi, qui +partout ailleurs se détestaient et se seraient égorgés l'un l'autre! +Il avait une certaine arrogance, mais sa cuisine aurait fait +avaler bien pis encore. Il était lourd et épais, mais le feu de +son vin pétillait dans toutes les conversations.</p> + +<p>«À tout prix nous aurons quelques bouteilles de son bourgogne, +disent à son cercle ses amis éplorés.</p> + +<p>—J'ai acheté cette tabatière à la vente du vieux Plutus, +reprend l'un d'eux en la faisant circuler; c'est le portrait d'une +des maîtresses de Louis XV; joli bijou, n'est-ce pas? charmante +miniature?»</p> + +<p>Puis on se met à causer de la manière dont Plutus le jeune +va dissiper l'héritage.</p> + +<p>Dans l'hôtel, quelle métamorphose! la façade a disparu +sous une enveloppe d'affiches; tous les articles y sont inventoriés +en lettres majuscules. Un tapis est pendu comme échantillon +à l'un des étages supérieurs. Une demi-douzaine de commissionnaires +sont échelonnés sur les marches boueuses. La +cour est envahie d'hôtes basanés à la figure plus ou moins +grecque, qui vous distribuent des cartes imprimées et se proposent +pour enchérir à votre compte. De vieilles femmes et des +amateurs indécis encombrent les étages du haut, tâtant les +couvre-pieds, fourrant les doigts dans la plume, retournant +les matelas, ouvrant les tiroirs des chiffonniers. De jeunes et +entreprenantes maîtresses de maison viennent mesurer la dimension +des rideaux et les miroirs, pour s'assurer qu'ils conviendront +à leur nouveau ménage.</p> + +<p>M. Martofrap, assis sur une grande table d'acajou dans la +salle à manger du bas, agite son marteau d'ivoire et emploie +tous les artifices de l'éloquence, de l'enthousiasme, de la +prière, de la raison, du désespoir pour allumer les acheteurs. +Il décoche un trait satirique à M. Juda sur son engourdissement, +provoque du geste M. Lévi. Il implore, commande et +beugle jusqu'au moment où il laisse tomber le fatal marteau et +passe au lot suivant.</p> + +<p>Ô Plutus, qui aurait jamais pensé, lorsque nous étions en +cercle autour de votre large table étincelante de vaisselle et de +linge damassé, qu'on y verrait un jour figurer, en guise de +plat, cet étourdissant brocanteur?</p> + +<p>La vente tirait à sa fin. Déjà on avait vendu le magnifique +ameublement du salon, sorti des meilleurs ateliers; les vins +rares, qui avaient coûté des prix fabuleux et avaient été +choisis avec le goût que l'on connaissait à leur possesseur; les +services d'argenterie, d'une richesse et d'une ciselure remarquables. +Quelques-unes des meilleures bouteilles, renommées +parmi tous les amateurs du voisinage, avaient été achetées +pour la cave de son maître par le sommelier de notre ami Osborne, +esquire de Russell-Square. Un petit lot d'argenterie +consistant en objets les plus indispensables, avait été acquis +pour le compte de jeunes agents de change de la Cité. Il ne +restait plus maintenant pour exciter la tentation du public que +des objets de moindre valeur. L'orateur, juché sur la table, +s'extasiait sur les mérites d'un tableau qu'il recommandait à +l'admiration des assistants. La foule des acheteurs était loin +d'être aussi choisie, aussi nombreuse qu'aux vacations précédentes.</p> + +<p>«Numéro 369! hurlait M. Martofrap. Portrait d'un monsieur +sur un éléphant. Qui parle pour le monsieur sur l'éléphant? +Faites voir aux amateurs, monsieur Criarson, qu'ils puissent +examiner le chef-d'œuvre.»</p> + +<p>Un monsieur grand, pâle, à la tournure militaire, assis +tranquillement sur la table d'acajou, ne put s'empêcher de +rire quand M. Criarson promena ce précieux morceau sous les +yeux du public.</p> + +<p>«Montrez l'éléphant au capitaine, Criarson. Eh bien! monsieur, +que disons-nous pour l'éléphant?»</p> + +<p>Le capitaine, au lieu de répondre, rougit, se troubla et +détourna la tête pendant que le vendeur renouvelait ses provocations.</p> + +<p>«Vingt guinées pour cet objet d'art? quinze.... cinq.... qu'on +dise un mot; le monsieur sans l'éléphant vaut à lui seul cinq +livres.</p> + +<p>—Je m'étonne que l'éléphant ne plie pas sous un pareil +fardeau, dit un loustic de profession; son cavalier est assez +gros pour cela.»</p> + +<p>En effet le monsieur placé sur l'éléphant faisait l'effet d'un +gros et grand gaillard. Un rire universel accueillit cette plaisanterie.</p> + +<p>«Ne dépréciez pas la valeur de mon lot, maître Lévi, dit +Martofrap; laissez la compagnie examiner cet objet d'art. La +pose de cet intelligent animal est tout à fait conforme à sa nature. +Le monsieur en veste de nankin, son fusil à l'épaule, +s'en va à la chasse; dans le lointain, on voit un bananier et +une pagode; c'est probablement quelque endroit célèbre dans +nos fameuses possessions des Indes orientales. Combien met-on +sur ce lot? Allons, messieurs, ne restons pas à coucher ici.»</p> + +<p>Une personne offrit cinq schellings; le militaire regarda du +côté d'où partait cette offre brillante; il aperçut alors un autre +officier et une jeune dame lui donnant le bras, qui paraissaient +se divertir beaucoup de cette scène, et à qui, en définitive, +le lot fut adjugé pour une demi-guinée. L'autre amateur fut +plus surpris et plus décontenancé que jamais à la vue du couple +qui lui faisait face; il enfonça tout à fait sa tête dans son +col d'uniforme et tourna le dos pour ne plus rencontrer cette +vision désagréable.</p> + +<p>Nous n'avons nulle envie d'entretenir nos lecteurs des autres +objets que M. Martofrap eut en ce jour l'honneur d'offrir à +l'avidité du public, à l'exception d'un seul toutefois: c'était +un petit piano droit qu'on avait descendu des régions élevées +de la maison; le grand piano à queue était déjà vendu. La +jeune dame dont nous avons parlé le fit retentir sous ses doigts +agiles et déliés, et l'officier, à l'autre bout de la table, se mit +à rougir et à tressaillir.</p> + +<p>La jeune dame fit pousser par un tiers les enchères du +piano. Mais il y avait concurrence. Le juif de l'officier du bout +de la table poussait contre le juif des acquéreurs de l'éléphant. +Le petit piano fut chaudement disputé; M. Martofrap stimulait +encore l'ardeur des combattants. La lutte se prolongea ainsi +quelque temps, mais le capitaine et à la dame à l'éléphant +finirent par quitter la lice. Le marteau tomba et le crieur fit +entendre ces mots:</p> + +<p>«Pour M. Lévi, vingt-cinq quinées.»</p> + +<p>Le client de M. Lévi se trouva ainsi propriétaire du petit +piano droit. Après cette victoire il reprit sa position normale, +et, ses compétiteurs évincés jetant un coup d'œil de son côté, +la dame dit à son cavalier:</p> + +<p>«Eh mais! Rawdon, c'est le capitaine Dobbin.»</p> + +<p>Peut-être Becky était-elle mécontente du nouveau piano +que son mari avait loué pour elle; peut-être les propriétaires +de l'instrument l'avaient-ils fait reprendre, refusant un plus +gros crédit; peut-être enfin attachait-elle un prix tout particulier +à celui dont elle avait voulu faire l'emplette, se souvenant +du temps où elle en avait joué dans la petite chambre de +notre chère Amélia Sedley.</p> + +<p>La vente avait lieu dans la vieille maison de Russell-Square, +où nous avons passé quelques soirées au commencement de +ce récit. Le bon vieux John Sedley était ruiné, sa banqueroute +affichée à la Bourse, et par suite il avait fallu procéder à son +exécution commerciale.</p> + +<p>Le sommelier de M. Osborne était venu acheter le fameux +vin de Porto, pour le transporter de l'autre côté de la place. +Quant à la boîte de petites cuillers de dessert, à la douzaine +de couverts artistement travaillés et vendus au poids, trois +jeunes agents de change, MM. Dale, Spiggot et Dale de Treadneedle-Street, +qui avaient été en rapports d'affaires avec le +vieillard et l'avaient trouvé bon et affable comme tous ceux +qui traitaient avec lui, envoyèrent à sa demeure actuelle ce +petit débris arraché du naufrage, avec leurs compliments +pour la bonne mistress Sedley. Pour le piano d'Amélia, comme +elle allait en avoir incessamment besoin et que le capitaine +Dobbin ne savait pas plus en jouer que danser sur la corde +roide, il est probable qu'il n'avait pas fait là une acquisition +pour son usage personnel.</p> + +<p>Le soir même il fut porté dans une charmante maisonnette +de l'une de ces rues baptisées des noms les plus romantiques, +où les habitations ressemblent à de petites maisons de poupées, +et où, lorsqu'on regarde des fenêtres du premier étage, on a +l'air, pour le passant, d'avoir les pieds au rez-de-chaussée. +Les arbres des petits jardins qui s'étalent devant la façade de +ces demeures sont couverts d'une éternelle végétation de tabliers +d'enfant, de petites chaussettes rouges, de bonnets, etc. +(<i>Polyandrie</i>, <i>polygynie</i>.) Malheur à l'oreille qui s'aventure +dans ces lieux écartés! elle sera écorchée par les notes aiguës +sortant de mauvaises épinettes et du gosier de femmes qui font +gémir les échos d'alentour. Tous les soirs on voit les commis +de la Cité aller dans ces réduits coquets se reposer des fatigues +du jour. C'était là que M. Clapp, le commis de M. Sedley, +avait son domicile, et c'était là que le bon vieillard avait trouvé +un asile pour lui, sa femme et sa fille, au moment de la catastrophe.</p> + +<p>Joe Sedley, en apprenant le malheur qui frappait sa famille, +avait agi comme on devait s'y attendre de la part d'un homme +de son tempérament. Il ne vint pas à Londres, mais il écrivit +à sa mère de prendre chez ses banquiers tout ce dont elle aurait +besoin. Ainsi il était tranquille sur le sort de ses parents; +ils n'avaient plus rien à craindre du côté de la pauvreté! Ces +dispositions prises, Joe Sedley alla à son restaurant de Cheltenham +aussi gai que de coutume, à sa promenade en voiture, +buvant son bordeaux, jouant son whist, disant ses histoires +indiennes; et sa veuve irlandaise l'amadouait et le flattait +comme si de rien n'était.</p> + +<p>Ses offres d'argent, malgré le besoin qu'on en avait, firent +peu d'impression sur ses parents. Amélia racontait que, la +première fois qu'elle vit son père relever la tête depuis son +malheur, fut le jour où il reçut de la part du jeune agent de +change le paquet de couverts, accompagné de ses compliments. +Alors il éclata en sanglots, alors il se mit à pleurer comme +un enfant, et parut plus touché que sa femme elle-même, à +qui le présent était destiné. Édouard Dale, le plus jeune des +associés qui avaient acheté ces couverts en commun, se montrait +toujours plein d'égards pour Amélia, et, en dépit du +malheur de son père, s'offrait encore pour l'épouser. En 1820, +il se maria à miss Louisa Cutts, fille de Cutts, un de nos plus +grands facteurs en grains, et sa femme lui apporta une belle +fortune. Maintenant il vit retiré dans l'opulence, au milieu +d'une nombreuse famille, à son élégante villa de Muswell-Hill. +Mais la rencontre d'un excellent cœur ne doit pas nous emporter +trop loin du principal sujet de notre histoire.</p> + +<p>Nous supposons que le lecteur s'est formé une trop haute +idée du bon sens du capitaine et de mistress Rebecca, pour +leur jamais attribuer la pensée de faire une visite dans un +quartier aussi éloigné que Bloomsbury, s'ils eussent pu soupçonner +qu'ils allaient y trouver des personnes non-seulement +passées de mode, mais encore ruinées, et dont la connaissance +devait être sans profit pour eux. Rebecca fut toute surprise de +voir cette opulente demeure où elle avait jadis rencontré si +bon accueil, mise au pillage par les acheteurs et les marchands, +de trouver à chaque pas de précieux souvenirs de +famille livrés à la rapacité et à l'indifférence du public. Un +mois après sa fuite, elle s'était souvenue d'Amélia, et Rawdon, +accueillant sa proposition avec un rire sournois, s'était +montré tout disposé à visiter George Osborne.</p> + +<p>«Excellente connaissance, Beck! disait-il en se donnant +un air narquois; il faudra que je lui vende encore un cheval. +Nous ferons aussi quelques parties de billard. C'est ce que +j'appelle une amitié <i>utile</i>, madame Crawley, ah! ah!»</p> + +<p>On aurait tort peut-être de se hâter de conclure d'après ces +paroles que Rawdon Crawley trichait de propos délibéré en +jouant avec M. Osborne; il voulait simplement conserver sur +lui cette supériorité que chacun est bien aise de faire sentir à +son voisin.</p> + +<p>La vieille tante n'avait pas l'air très-pressée de se radoucir. +Un mois s'était écoulé et M. Bowls continuait à refuser la +porte à Rawdon avec la même rigueur. Ses domestiques ne +pouvaient pénétrer dans la maison de Park-Lane, ses lettres +lui étaient renvoyées sans qu'on eût pris la peine de les ouvrir. +Miss Crawley ne sortait point, elle se sentait toujours indisposée. +Mistress Bute veillait toujours sur elle et ne la quittait pas +d'un instant. Crawley et sa femme auguraient mal de la présence +assidue de mistress Bute.</p> + +<p>«Eh bien! je commence à comprendre pourquoi vous vouliez +que je fusse toujours avec elle à Crawley-la-Reine, dit +Rawdon.</p> + +<p>—C'est une femme bien adroite et bien fourbe, fit Rebecca avec un +soupir.</p> + +<p>—Bah, laissez là les regrets, et je serai tout consolé,» +s'écria le capitaine dans un transport amoureux pour sa +femme.</p> + +<p>Celle-ci pour récompense lui donna un baiser. Elle éprouvait +un certain plaisir de la généreuse confiance de son mari.</p> + +<p>«Avec un peu de cervelle dans cette tête-là, pensa-t-elle, +j'en aurais fait quelque chose.»</p> + +<p>Mais elle ne lui laissait jamais entrevoir sa manière de +penser sur son compte; elle écoutait avec une complaisance +infatigable ses histoires d'écurie et de régiment; elle riait de +tous ses bons mots; elle prenait le plus vif intérêt à Jack Spatterdash, +dont le cheval s'était abattu; à Bob Martingale, surpris +dans une maison de jeu; à Tom Cinq-Bars, qui devait +courir dans un steeple-chase. Rawdon rentrait-il à la maison, +il trouvait Rebecca toujours vive et joyeuse; voulait-il sortir, +elle ne le retenait jamais; restait-il au logis, elle jouait du +piano, chantait pour lui plaire, faisait des sirops qu'il aimait +fort, veillait à son dîner, chauffait ses pantoufles et inondait +son âme de mille sons empressés. Une femme, suivant ma +grand'mère, ne peut être bonne si elle n'est hypocrite. Nous ne +savons jamais tout ce que l'autre sexe nous dissimule; quelle +adresse et quels artifices se cachent sous ce masque de franchise +et de confiance; combien de manœuvres sont mises en +jeu pour nous plaire, nous tromper, nous désarmer à l'aide +de ces sourires en apparence si ouverts. Je ne parle point ici +des grandes coquettes, mais de ces modèles domestiques, de +ces prodiges de vertu féminine. On voit tous les jours des +femmes couvrir avec habileté les sottises d'un mari imbécile, +ou apaiser les transports d'un furibond. Une bonne ménagère +commencera toujours par être une excellente diplomate.</p> + +<p>Ces prévenances avaient métamorphosé Rawdon Crawley; +de vétéran de la débauche il était devenu mari très-soumis et +très-heureux. Il était complétement brouillé avec ses anciennes +habitudes. À son club, on avait demandé une ou deux fois ce +qu'il devenait, puis on avait fini par ne plus s'apercevoir de +son absence. Pour lui, ses soirées au coin du feu, avec une +femme joyeuse et souriante, une table bien servie, avaient +tout le mérite de la nouveauté et du mystère. Il avait eu soin +de faire son mariage sans l'annoncer dans le <i>Morning-Post</i>; +autrement il eût été assailli des réclamations étourdissantes +de ses créanciers, s'ils avaient su qu'il avait épousé une +femme sans fortune.</p> + +<p>«Je ne crains point les reproches de mes parents,» disait +Becky en riant du bout des lèvres.</p> + +<p>Elle était résolue à ne point faire connaître au monde le +nouveau rang qu'elle y prenait, tant qu'il n'y aurait pas eu +réconciliation avec la vieille tante. Elle vivait ainsi à Brompton +sans voir personne, si ce n'est les amis de son mari, admis à +l'intimité du petit couvert. Elle les enchantait tous dans ces +dîners en petit comité: une conversation pleine d'entrain, puis +les jouissances de la musique, charmaient les privilégiés qui +avaient part à ces plaisirs. Le major Martingale n'aurait jamais +demandé à voir leur acte de mariage. Le capitaine Cinq-Bars +ne tarissait pas sur le talent que la maîtresse du logis déployait +dans la confection du punch; le jeune lieutenant Spatterdash, +joueur enragé de piquet et fort souvent invité par +Crawley, était complétement sous le charme de mistress +Crawley: mais la modestie et la prudence n'abandonnaient +jamais la nouvelle épouse, et la réputation de Crawley comme +brave à trois poils et comme jaloux achevait de protéger complétement +sa chère petite femme.</p> + +<p>Il existe dans cette ville des hommes de très-bonne race et +fort à la mode, qui jamais ne hasardent le pied dans un salon +de femmes. Cela explique comment le mariage de Crawley +pouvait faire grand bruit dans son comté, où mistress Bute se +chargeait d'en répandre la nouvelle, sans être le moins du +monde l'objet des préoccupations et des entretiens de la capitale. +Quant à Rawdon, il vivait très-largement, mais toujours +à crédit. Il avait un actif de dettes fort respectable qui, habilement +exploité, pouvait mener un homme pendant encore assez +longtemps; avec des dettes, certains industriels des grandes +villes savent couler une vie cent fois plus agréable que beaucoup +d'autres avec de l'argent comptant.</p> + +<p>Un jour en lisant la gazette, Rawdon trouva l'indication suivante: +«Le lieutenant G. Osborne vient d'acheter le brevet de +capitaine à Smith, démissionnaire;» aussitôt il exprima sur +l'amant d'Amélia des sentiments d'estime dont la conséquence +fut une visite à Russell-Square.</p> + +<p>Rawdon et sa femme auraient bien voulu à la vente se +rapprocher du capitaine Dobbin et apprendre quelques détails +sur la catastrophe qui avait frappé les anciens amis de +Rebecca; mais le capitaine avait disparu dans la foule, et ils ne +purent obtenir de renseignements que de l'un des crieurs publics.</p> + +<p>«Voyez tous ces museaux crochus, disait Becky, son tableau +sous le bras et rentrant dans le buggy d'un pas assez allègre; +ne dirait-on pas des vautours après la bataille?</p> + +<p>—Je ne saurais vous dire, je n'ai jamais assisté à aucune +bataille; demandez à Martingale, qui était en Espagne aide de +camp du général Blazes.</p> + +<p>—C'était un honnête vieillard que ce M. Sedley, reprit Rebecca. +Je suis bien fâché du malheur qui lui arrive.</p> + +<p>—Peuh! agents de change.... banqueroutiers... C'est tout +un, vous savez, reprit Rawdon en chassant avec son fouet une +mouche posée sur l'oreille de son cheval.</p> + +<p>—J'aurais aimé à racheter, pour le leur offrir, quelque peu +d'argenterie, Rawdon, continua sa femme d'une voix sentimentale; +mais vingt-cinq guinées pour ce petit piano, c'est +monstrueusement cher; nous l'avions choisi avec Amélia au +sortir de la pension, chez Broadwood, il en a coûté alors +trente-cinq.</p> + +<p>—Et votre.... comment l'appelez-vous?... Osborne, je +crois.... Il va tirer, je suppose, sa révérence à cette fille, maintenant +que la famille est ruinée. Ça va chagriner votre petite +amie, miss Becky?</p> + +<p>—Bah! on se console,» dit Becky avec un sourire.</p> + +<p>Puis, pendant le reste de la promenade, ils parlèrent de tout +autre chose.</p> + + + + +<h2><a id="XVIII"></a>CHAPITRE XVIII.</h2> + +<h2>Qui joua sur le piano acheté par le capitaine Dobbin.</h2> + + +<p>Notre récit, pour un temps, se trouve mêlé à des événements +et à des noms fameux, et marche presque sur les brisées +de l'histoire. Lorsque les aigles de Napoléon Bonaparte +prirent leur vol de la Provence, où elles s'étaient abattues après +un court séjour dans l'île d'Elbe, et, de clochers en clochers, +atteignirent les tours de Notre-Dame, les aigles impériales +firent sans doute peu d'attention à un petit coin de la paroisse +de Bloomsbury, à Londres, où l'on était aussi préoccupé de +bien autre chose que du battement de ces ailes puissantes!</p> + +<p>«Napoléon est débarqué à Cannes!» Une pareille nouvelle +pouvait répandre la panique à Vienne, renverser les plans de +la Russie, menacer l'intégrité de la Prusse, faire secouer la +tête à Metternich et à Talleyrand, et enfin abasourdir le prince +Hardemberg et le marquis de Londonderry; mais qui aurait +jamais cru que la fatale secousse de la grande lutte impériale +dût faire ressentir son contre-coup jusque sur les destinées +d'une malheureuse enfant de dix-huit ans, dont l'âme tout +entière s'épanouissait en des pensées d'amour? Pauvre et aimable +fleur du toit domestique!... le souffle impétueux de la +guerre va aussi vous emporter dans ses tourbillons impitoyables. +Oui, Napoléon tente un coup suprême, et le dé fatal qui +roule porte avec lui le bonheur de la petite Amélia Sedley.</p> + +<p>La fortune de son père fut balayée sans espoir au souffle de +ces fatales nouvelles. Tout avait mal tourné pour le pauvre +vieillard; ses dernières opérations avaient échoué; ses banquiers +avaient fait faillite. Les fonds avaient monté quand il +pensait les voir baisser. Si le succès est rare et vient lentement, +tout le monde sait que les désastres sont rapides et toujours +menaçants.</p> + +<p>Toutefois, le vieux Sedley avait renfermé sa tristesse en lui-même, +et tout semblait marcher comme d'habitude dans cette +opulente et paisible demeure. L'excellente mistress Sedley continuait +chaque jour à se livrer sans le moindre soupçon à son +active oisiveté et à ses futiles occupations. Sa fille s'absorbait +de plus en plus dans une tendre et égoïste pensée, en s'isolant +du monde qui l'entourait, lorsque la fatale secousse vint ébranler +cette digne famille.</p> + +<p>Un soir, mistress Sedley préparait des lettres d'invitation +pour une fête qu'elle devait donner: les Osborne avait eu la +leur; elle ne pouvait rester en arrière. John Sedley, rentrant +très-tard, s'assit sans dire mot au coin du feu, pendant que sa +femme bavardait à ses côtés. Quant à Emmy, elle était remontée +dans sa chambre, toute triste et tout abattue.</p> + +<p>«Notre enfant n'est pas heureuse, hasarda la mère; Osborne +la néglige. Je ne puis souffrir les grands airs de cette famille. +Les filles n'ont pas mis le pied ici depuis trois semaines, et +George est venu deux fois à la ville sans nous rendre visite. +Édouard Dale l'a vu à l'Opéra. Édouard épouserait bien cette +chère enfant, j'en suis sûre. Il y a encore le capitaine Dobbin +qui ne demanderait pas mieux; mais j'ai horreur de tous ces +militaires. Voyez comme George fait le beau fils et le matamore! +Il faudra apprendre à tous ces gens-là que nous les +valons bien. Encouragez le moins du monde Édouard Dale, et +vous verrez. Nous aurons une soirée, monsieur Sedley. Mais +pourquoi ne répondez-vous pas? Mon Dieu, qu'est-il arrivé?»</p> + +<p>John Sedley quitta sa chaise pour aller au-devant de sa femme +qui accourait vers lui. La serrant alors dans ses bras, il lui dit +d'une voix entrecoupée:</p> + +<p>«Nous sommes ruinés, Marie; il faut recommencer notre +vie, ma chère! J'aime mieux vous dire tout, tout sans restriction.»</p> + +<p>En parlant ainsi il frissonnait de tous ses membres et se sentait +défaillir; c'est qu'il craignait que sa femme ne pût supporter +ces nouvelles, sa femme à qui auparavant il n'avait +jamais dit un mot capable de la chagriner. Mais il était plus +accablé qu'elle, malgré la soudaineté du coup qui frappait sa +chère compagne. Après cet effort il retomba sur son siége, et +ce fut sa femme qui s'empressa de le consoler. Elle prit la +main de cet honnête et excellent homme, l'embrassa, la passa +autour de son cou; puis, l'appelant son John, son cher John, +son vieux mari, son bon vieux, elle lui adressa mille paroles +inspirées par la tendresse et l'amour. Cette voix fidèle et dévouée, +ces simples caresses tenaient suspendu le cœur du pauvre +homme entre un bonheur et une tristesse inexprimables, et +pénétraient dans cette âme souffrante comme un rayon de joie +et de consolation.</p> + +<p>Une fois seulement dans le cours de cette longue soirée, où, +assis à côté de sa femme, le vieux Sedley épancha dans son +sein les douleurs concentrées au fond de son âme et lui dit +l'histoire de ses pertes et de ses embarras, les trahisons de ses +plus vieux amis, la noble délicatesse de quelques personnes +dont il ne croyait avoir rien à attendre; une fois seulement, +au milieu de ce retour douloureux sur le passé, sa fidèle épouse +donna un libre cours à son émotion.</p> + +<p>«Mon Dieu! s'écria-t-elle, cela va briser le cœur d'Emmy!»</p> + +<p>Le père n'avait plus pensé à la pauvre enfant. Elle était là-haut +en proie à l'insomnie et à la douleur, seule au milieu de +ses amis, seule dans la maison paternelle, auprès de bons et +excellents parents. Y a-t-il donc tant de personnes à qui l'on +puisse tout avouer? Pourquoi s'ouvrir à des âmes froides, +insensibles, ou à des gens qui ne peuvent comprendre? Notre +chère petite Amélia se trouvait ainsi reléguée dans sa solitude. +Elle n'avait plus, pour ainsi dire, de confidente, depuis le moment +où elle avait des secrets à confier. Comment dire à sa +chère maman ses doutes et ses inquiétudes? Ses futures sœurs +semblaient chaque jour la mettre de plus en plus à l'écart. Et +même ses doutes et ses craintes, elle n'osait se les avouer à +elle-même, bien qu'elle en fît toujours l'objet de ses secrètes +méditations.</p> + +<p>Son cœur faisait effort pour se rattacher à la conviction que +George Osborne était fidèle et digne de son amour, en dépit +de toutes les preuves contraires. Que de paroles d'amour lui +avait-elle dites cependant sans faire tressaillir ses fibres sensibles! +combien de soupçons trop justifiés d'égoïsme et d'indifférence +n'avait-elle pas eu à chasser de son cœur? À qui cette +pauvre victime pouvait-elle raconter ces luttes et ces tortures +de chaque jour? Son héros même ne comprenait pas son dévouement. +Ah! le courage lui manquait pour s'avouer combien +l'homme qu'elle aimait lui était inférieur, combien elle +s'était trop pressée de donner son cœur. Mais il était donné, +et la pure et chaste jeune fille était trop modeste, trop +tendre, trop fidèle, trop faible, trop femme enfin pour le reprendre.</p> + +<p>Ce pauvre petit cœur était bien froissé, bien meurtri, lorsque, +au mois de mars de l'an du Seigneur 1815, Napoléon débarqua +à Cannes et Louis XVIII prit la fuite. Une panique +générale s'empara de l'Europe; les fonds baissèrent, et le vieux +Sedley fut ruiné.</p> + +<p>Nous ne suivrons pas le digne agent de change à travers les +souffrances et l'agonie de son désastre, qui aboutit à sa mort +commerciale. On afficha son nom à la Bourse, il abandonna ses +bureaux, ses billets furent protestés; la banqueroute était flagrante. +La maison et l'ameublement de Russell-Square furent +saisis et vendus à la criée, et la famille mise à la porte, ainsi +que nous l'avons vu, se vit obligée de chercher un gîte dans +le premier endroit venu.</p> + +<p>John Sedley, obligé par son indigence de se séparer de ses +domestiques, ne se sentit pas le courage de leur adresser ses +derniers adieux. Ces honnêtes gens se montrèrent surtout chagrins +de perdre de si bonnes places, et en somme ils se consolèrent +assez vite du départ de leurs maîtres bien-aimés. +La femme de chambre d'Amélia se livra à de longues doléances, +mais elle s'en alla enfin toute résignée, en pensant qu'il +pourrait s'offrir à elle une place bien plus avantageuse dans un +des quartiers aristocratiques de la ville. Le noir Sambo, avec +son caractère avantageux et sûr de lui, résolut d'entrer dans +un hôtel. Quant à l'honnête et vieille mistress Blenkinsop, qui +avait vu naître Joe et Amélia, dont les services dataient même +du mariage de John Sedley et de sa femme, elle resta auprès +d'eux gratuitement, car elle avait amassé une somme assez +ronde depuis son entrée dans la maison. Elle suivit ses maîtres +ruinés dans leur nouvel et modeste asile, où elle leur prodigua +toujours ses soins, et ses grognements de temps à +autre.</p> + +<p>Parmi les poursuites qui firent à l'âme de ce bon et excellent +Sedley la blessure la plus douloureuse et la plus profonde, et +qui en six semaines blanchirent plus ses cheveux que les soucis +des quinze années précédentes, celles de John Osborne se +distinguèrent par leur acharnement et leur âpreté. John Osborne +avait été son ami et son voisin; John Osborne avait, à ses débuts, +trouvé appui et assistance et lui avait mille obligations; +John Osborne devait marier son fils à la fille de Sedley. +N'en était-ce pas assez pour expliquer ses rigueurs et son animosité?</p> + +<p>Un homme a de très-grandes obligations à un autre: survient +une brouille entre eux. L'obligé doit alors, par égard +pour les convenances, se montrer bien plus exigeant que le +premier venu; car cet excès d'ingratitude ne devient légitime +qu'en prouvant le crime du bienfaiteur. Égoïste, brutal intéressé! +vous ne l'êtes pas, vous ne l'avez jamais été, mais vous +êtes victime de la trahison la plus honteuse, accompagnée de +circonstances aggravantes.</p> + +<p>Règle générale dont s'accommodent fort les créanciers durs +et revêches: les hommes gênés dans leurs affaires sont tous +des coquins. Ils ont dissimulé leur situation, ils ont exagéré +leurs chances de gain, ils ont voulu en imposer, faire croire +que tout allait bien quand tout était perdu; ils promenaient +partout une face souriante, sourire bien douloureux alors qu'on +se trouve sous le coup d'une banqueroute! Ils étaient toujours +prêts à saisir toutes les occasions de remise, afin de retarder +quelques jours de plus une ruine inévitable.</p> + +<p>«C'est leur déloyauté qui est cause de tout, dit le créancier +triomphant, et il insulte à son ennemi dans la détresse.</p> + +<p>—C'est folie de s'accrocher à une paille,» dit la froide raison +à l'homme qui se noie.</p> + +<p>—Vous êtes un infâme, puisqu'on voit votre nom couché sur +les colonnes de la gazette,» dit toujours la prospérité au pauvre +diable qui se débat dans le gouffre de la misère.</p> + +<p>Qui n'a remarqué la promptitude des amis les plus intimes +et des hommes les plus honorables à se soupçonner, à s'accuser +l'un l'autre de mauvaise foi, pour peu qu'il s'agisse d'une +question d'argent et qu'elle tourne mal? Chacun en est là, +chacun se trouve honnête, à charge que tous les autres soient +des gueux. Afin d'être justifié, le bourreau a besoin de montrer +un scélérat dans l'homme qu'il attache au pilori; autrement, +il ne serait lui-même qu'un misérable.</p> + +<p>Quant à Osborne, il se sentait blessé, aigri par le souvenir +des bienfaits qu'il avait reçus: c'est toujours là le grand motif +de haine et d'hostilité. Enfin il avait rompu le mariage +projeté entre la fille de Sedley et son fils. Comme on avait été +fort loin, et comme le bonheur et peut-être l'honneur de la +pauvre fille se trouvaient compromis, il fallait, pour arriver à +une rupture, mettre en jeu les raisons les plus fortes; John +Osborne avait besoin de faire savoir à tous que la réputation +de John Sedley était des plus pitoyables.</p> + +<p>À toutes les réunions de créanciers, il affectait, à l'endroit +de Sedley, une brutalité et un mépris qui achevaient de briser +le cœur de ce malheureux, accablé déjà par sa ruine. Il s'opposa +absolument à toute entrevue entre George et Amélia, +menaçant le jeune homme de sa malédiction s'il contrevenait +à ses ordres, et traitant cette pauvre et innocente jeune fille +comme la plus infâme et la plus artificieuse des créatures. La +colère et la haine jettent toujours le venin de leurs calomnies +sur l'objet détesté: c'est, comme on dit, une manière d'être +conséquent.</p> + +<p>La nouvelle du désastre de son père, le départ de Russell-Square, +furent pour Amélia comme la déclaration que tout +était désormais fini entre elle et George, entre elle et son +amour, entre elle et son bonheur, entre elle et sa foi en ce +monde. Une lettre grossière et insultante de John Osborne +l'informa que la conduite de son père renversait tous les engagements +pris entre les deux familles.</p> + +<p>Amélia reçut cette nouvelle avec beaucoup plus de calme +et de résignation que sa mère ne l'avait espéré. Elle n'y voyait +que la confirmation des tristes pressentiments qui l'agitaient +depuis si longtemps. C'était la sentence portée contre le crime +dont elle était coupable depuis plusieurs années, d'aimer trop +aveuglément, trop passionnément, sans consulter la froide +raison. Comme par le passé, elle renferma en elle-même ses +pensées intimes. Elle n'était guère plus malheureuse maintenant, +avec la certitude de ses espérances déçues, qu'au temps +où, sans vouloir la regarder, elle avait devant les yeux la triste +réalité. Elle passait ainsi d'un vaste hôtel à un petit réduit +sans se plaindre, sans être émue. Elle se renfermait moins +longtemps dans sa petite chambre, mais elle languissait en +silence, et chaque jour on pouvait signaler les progrès de son +affaiblissement.</p> + +<p>L'animosité que M. Osborne avait témoignée à l'occasion +du projet de mariage entre George et Amélia ne pouvait être +comparée qu'au ressentiment que manifestait le vieux Sedley +toutes les fois qu'il était question devant lui du même sujet. +Il maudissait Osborne et sa famille comme des êtres sans +cœur, sans foi, sans gratitude; il protestait qu'aucune force +humaine ne l'amènerait à donner sa fille au fils d'un tel misérable; +il ordonnait à Emmy de bannir George de son esprit +et de lui renvoyer toutes les lettres et tous les présents qu'elle +avait reçus de lui.</p> + +<p>Elle promit d'obéir et se disposa à le faire. Elle enveloppa +les quelques bagatelles qui lui venaient de George, tira ses +lettres de l'endroit où elle les serrait et les relut d'un bout à +l'autre, comme si elle ne les savait pas encore par cœur. Mais +elle n'avait pas le courage de s'en séparer; cet effort était au-dessus +de ses forces: elle cacha ce paquet de lettres dans son +sein, comme on voit une mère éplorée y cacher son enfant mort. +Il semblait à Amélia qu'elle mourrait ou qu'elle deviendrait folle +si on lui enlevait cette suprême consolation. Quel rayonnement +de joie s'épanouissait autrefois sur sa figure, à l'arrivée de ces +lettres! comme elle s'éloignait avec un battement de cœur pour +pouvoir les lire sans être vue! Si le style en était glacial et +froid, comme elle savait y trouver au contraire toute la chaleur +de la passion! Étaient-elles courtes et égoïstes, les excuses ne +lui manquaient pas en faveur de l'auteur.</p> + +<p>En relisant ces lettres, si peu dignes de tant d'amour, elle +s'abandonnait au cours de ses rêveries; elle revivait dans le +passé. Chaque lettre marquait pour elle un souvenir. Tout le +passé se pressait dans son esprit. Elle se rappelait son regard, +sa voix, sa tournure, ce qu'il avait dit et comme il l'avait dit. +Hélas! de toute cette affection éteinte il ne lui restait plus au +monde que ces tristes débris, et sa vie devait se passer désormais +à enfouir sa tristesse dans le silence.</p> + +<p>Soyez prudentes, jeunes demoiselles. Regardez-y à deux fois +en engageant votre cœur. Prenez garde de vous abandonner à +un amour bien sincère. Ne dites jamais tout ce que vous éprouvez, +et mieux encore n'éprouvez jamais grand'chose. Voyez où +conduit une passion trop loyale et trop confiante; ne vous fiez à +personne. Mariez-vous comme en France, où M. le maire sert +de confident, où les registres de l'état civil remplacent les billets +amoureux. Enfin, n'ayez jamais de ces sentiments qui +puissent devenir pour vous une source de chagrin. Ne faites +jamais de ces promesses que vous ne puissiez pas retirer, en +cas de besoin, sans qu'il vous en coûte. Suivez cette méthode, +si vous voulez faire votre chemin et passer pour vertueuse +dans la Foire aux Vanités.</p> + +<p>Si Amélia avait entendu les commentaires dont elle était +l'objet dans la société dont la ruine de son père la retirait +brusquement, elle aurait appris la nature de ses crimes et en +quoi elle avait compromis sa réputation. Suivant mistress +Smith, on n'avait pas l'exemple d'une légèreté aussi criminelle; +mistress Brown avait toujours condamné ces scandaleuses +familiarités, et c'était une leçon qui devait profiter à ses +filles.</p> + +<p>«Le capitaine Osborne ne peut pas épouser la fille d'un banqueroutier, +disait miss Dobbin; c'est bien assez déjà d'être victime +des escroqueries du père. Quant à cette petite Amélia, sa +folie dépassait tout....</p> + +<p>—Tout quoi? demandait le capitaine Dobbin avec humeur. +Ne sont-ils pas promis l'un à l'autre depuis leur enfance? Cette +promesse n'est-elle pas aussi valable que le mariage? Qui ose +proférer le moindre mot contre la plus pure, la plus tendre, la +plus angélique des jeunes filles?</p> + +<p>—Tout beau, William! répondait miss Jane; il ne faut pas +monter ainsi avec nous sur votre cheval de bataille. Nous ne +pouvons vous rendre raison et nous battre avec vous. Nous ne +disons rien contre miss Sedley, si ce n'est que sa conduite a été +des plus imprudentes, et c'est le moins qu'on puisse en dire. Ce +malheur, du reste, vient bien à ses parents.</p> + +<p>—Allons, William, reprit miss Anne d'un ton moqueur, +miss Sedley est libre maintenant; c'est affaire à vous de vous +mettre sur les rangs; c'est un bien bon parti, ma foi: qu'en +dites-vous?</p> + +<p>—Que je l'épouse! dit Dobbin tout rouge et précipitant ses +paroles; si vous aimez le changement, mesdemoiselles, croyez-vous +qu'elle vous ressemble? Moquez-vous de cette angélique +jeune fille; elle ne peut se défendre. Son malheur et sa peine +doivent suffire, en effet, pour la livrer à vos railleries. Courage, +Anne! vous êtes le bel esprit de la famille, et vos sottises y +font florès.</p> + +<p>—Je vous ai déjà dit que nous n'étions pas au régiment! reprit +miss Anne.</p> + +<p>—Au régiment! morbleu, je voudrais bien entendre quelqu'un +parler comme vous au régiment, s'écria le digne Dobbin +avec un enthousiasme chevaleresque. Oui, je voudrais, morbleu! +qu'un homme s'avisât de dire quelque chose contre elle. Mais +les hommes ne bavardent pas de cette façon, Anne; il n'y a +que des femmes pour s'ameuter de la sorte, pour confondre +ainsi leurs hurlements et leurs clabaudages. Eh bien! vous +allez vous mettre à pleurer pour cela. Vous n'êtes que des oies.» +Et William Dobbin s'apercevant que les yeux rouges de miss +Anne commençaient comme à l'ordinaire à se gonfler de larmes, +dit aussitôt: «Eh bien! vous n'êtes pas des oies, vous êtes des +cygnes ou tout ce que vous voudrez, seulement laissez tranquille +miss Sedley.</p> + +<p>—Rien ne peut se comparer à l'ardeur chevaleresque de +William au sujet de cette petite effrontée coquette,» se disaient +entre elles la mère et les sœurs de Dobbin.</p> + +<p>Elles redoutaient fort que, son mariage avec Osborne n'ayant +pas de suite, elle ne trouvât sur-le-champ un autre admirateur +dans le capitaine. Ces honnêtes femmes réglaient sans doute +leurs prévisions d'après leur propre expérience, ou plutôt, car +les occasions de mariage et de coquetterie n'étaient pas fort +communes pour elles, selon leur manière de comprendre le bien +et le mal, le juste et l'injuste.</p> + +<p>«Il est fort heureux, ma chère maman, disaient ces jeunes +filles, que le régiment ait reçu son ordre de départ; au moins +voilà un danger auquel échappe notre frère.»</p> + +<p>Le régiment était en effet désigné pour partir, et c'est ainsi +que l'empereur des Français se trouve mêlé à notre histoire, +qui, sans l'auguste intervention de ce personnage muet, n'aurait +point mérité les honneurs de la publicité. C'était lui qui avait +causé la ruine des Bourbons et celle de M. John Sedley. C'était +lui dont l'arrivée à Paris faisait, en France, reprendre les armes +pour le soutenir, et dans toute l'Europe pour le chasser. Pendant +que la nation française et l'armée lui juraient fidélité autour des +aigles, dans le champ de Mai, les quatre plus puissantes armées +de l'Europe se réunissaient pour faire la <i>chasse à l'aigle</i>, et l'une +d'elles, l'armée anglaise, comptait dans ses rangs deux de nos +héros; le capitaine Dobbin et le capitaine Osborne.</p> + +<p>La nouvelle de l'évasion de Napoléon et de son débarquement +en France fut accueillie par le valeureux ***<sup>e</sup> avec cette +joie belliqueuse et enthousiaste que comprendront sans peine +tous ceux qui connaissent ce fameux régiment. Depuis le colonel +jusqu'au moindre tambour, chacun était rempli d'ambition, +d'espoir et d'ardeur patriotique, chacun savait gré à l'empereur +des Français d'être ainsi venu troubler la paix de l'Europe +comme d'une faveur toute particulière. Il arrivait enfin, ce +temps si désiré par le ***<sup>e</sup>, où il pourrait aller montrer à ses +compagnons d'armes qu'il se comportait aussi bien sur le +champ de bataille que les vétérans de la Péninsule, et qu'il +n'avait point perdu sa valeur guerrière dans les Indes occidentales, +au milieu des ravages de la fièvre jaune. Stubble et +Spooney pensaient obtenir une compagnie sans avoir besoin de +l'acheter. Avant la fin de la campagne, dont elle était bien résolue +à partager les fatigues, mistress la major O'Dowd, espérait +pouvoir signer: Mistress la colonel O'Dowd, <i>chev. du Bain</i>. +Nos deux amis, Dobbin et Osborne, partageaient, chacun à sa +manière, la fièvre générale: M. Dobbin, avec beaucoup de +calme, M. Osborne, avec une exaltation bruyante, se montraient +décidés à faire leur devoir et à obtenir leur part de +gloire et de distinctions.</p> + +<p>La commotion que ressentit le pays à cette nouvelle avait +quelque chose de si national, que toute question d'intérêt privé +disparut. C'est sans doute pour ce motif que George Osborne, +tout récemment promu à son nouveau grade, et songeant déjà à +un nouvel avancement, ne prit pas garde à d'autres événements +qui eussent sans doute attiré son attention dans des temps plus +calmes.</p> + +<p>La catastrophe du bon M. Sedley ne l'attrista pas autrement. +Il essayait son nouvel uniforme, qui lui allait à merveille, le +jour où se tint la première réunion des créanciers de l'infortuné +vieillard. Son père lui avait dit que la frauduleuse et abominable +conduite de ce banqueroutier le forçait à lui renouveler ses injonctions +au sujet d'Amélia, et que c'en était fini pour toujours +des projets de mariage. Il lui compta ce soir-là une somme assez +ronde pour payer son uniforme et ses épaulettes, qui lui +donnaient si bonne mine. Ce jeune homme, peut-être trop libéral, +faisait toujours bon accueil à l'argent, et il accepta sans plus de +cérémonie la généreuse gratification de son père. Les affiches de +vente tapissaient déjà la maison Sedley, où il avait passé tant +de journées heureuses. Il put les apercevoir en sortant le soir +de chez son père pour se rendre chez le vieux Slaughter, où il +descendait quand il venait à la ville; la lune les éclairait de ses +pâles rayons. Cette maison, où avait régné jadis le bien-être, +était fermée pour Amélia et ses parents. Où cette malheureuse +famille avait-elle trouvé un asile? La pensée de leur désastre fit +sur lui une impression profonde; il fut très-sombre ce soir-là au +café de Slaughter. Il but beaucoup, et ses camarades en firent +la remarque.</p> + +<p>Dobbin, étant survenu, voulut l'empêcher de boire. Mais +Osborne lui dit qu'il buvait ainsi à cause de son excessive tristesse. +Son ami le pressa alors de maladroites questions, et lui +demanda s'il avait des nouvelles. Osborne refusa d'entrer dans +aucun détail, disant seulement qu'il avait l'esprit tout bouleversé +et qu'il était bien malheureux.</p> + +<p>Trois jours après, Dobbin vint voir Osborne dans sa chambre, +à la caserne. Il avait la tête appuyée sur la table; des papiers +étaient jetés pêle-mêle autour de lui. Le jeune capitaine +semblait en proie au plus grand abattement.</p> + +<p>«Elle m'a renvoyé tout ce que je lui ai donné, tous ces petits +souvenirs; voyez un peu!»</p> + +<p>Il lui montra du doigt un paquet de lettres d'une écriture +bien connue du capitaine Dobbin, et puis plusieurs petits objets +jetés au hasard; une bague, un couteau d'argent qu'il avait +achetés pour elle à une foire, quand ils étaient enfants; une +chaîne d'or et un médaillon renfermant de ses cheveux.</p> + +<p>«Tout est là, disait-il d'une voix traînante et éteinte. Tenez +cette lettre, Will: vous pouvez lire, si vous voulez.»</p> + +<p>Il lui présentait en même temps une lettre contenant les lignes +suivantes:</p> + +<p>«D'après la volonté de mon père, je vous renvoie tous les +présents que vous m'avez faits dans des temps plus heureux. +Cette lettre est la dernière que je vous écris. Vous sentez, je +pense, autant que moi, le coup qui vient de nous frapper. Nos +infortunes rendent impossible l'union projetée entre nous; désormais +vous êtes libre, je vous rends votre parole. Vous ne +partagerez point, j'en suis sûre, à notre endroit, les cruels +soupçons de M. Osborne qui viennent s'ajouter à notre malheur +comme un surcroît d'affliction. Adieu, je prie le ciel de me +donner la force de supporter cette épreuve et toutes les autres +qu'il lui plaira de m'envoyer; puisse-t-il faire descendre sur +vous ses bénédictions!</p> + +<p>«Je jouerai souvent sur le piano.... sur votre piano. À cet +envoi, j'ai reconnu la délicatesse de votre cœur. A.»</p> + +<p>Dobbin avait l'âme très-sensible. Les pleurs et les sanglots +des femmes et des enfants faisaient sur lui une très-vive impression. +L'idée d'Amélia, dans la solitude de sa douleur, mettait +à la torture cette âme dévouée. Il y avait chez lui un luxe +d'émotion peut-être excessif pour un homme. Il jurait qu'Amélia +était un ange, et qu'Osborne devait lui conserver son cœur pour +toujours. Osborne avait, lui aussi, fait un retour sur leurs deux +existences si unies: cette jeune fille lui apparaissait enfin telle +qu'il l'avait vue depuis son enfance, douce, innocente, charmante +dans sa simplicité, passionnée et tendre avec toute la +franchise de son âme.</p> + +<p>Quelle affliction de perdre un pareil trésor, de n'avoir pas su +apprécier son bonheur alors qu'il en jouissait! Mille scènes de +famille se pressaient maintenant dans son esprit, et, au milieu +de tous ses souvenirs, il la revoyait toujours bonne et belle. Le +remords saisissait son âme et la honte lui montait au front, +quand il se rappelait son égoïsme et son indifférence contrastant +avec cette ravissante candeur. Les espérances de gloire, les +chances de la guerre, le monde entier avaient disparu pour un +moment, et les deux amis ne parlaient plus que d'elle et d'elle +seule.</p> + +<p>«Où sont-ils? demanda Osborne après un long entretien, et +non toutefois sans éprouver quelque honte à la pensée de son +peu d'empressement à suivre sa fiancée; où sont-ils? Il n'y a +point d'adresse sur ce billet.»</p> + +<p>Dobbin savait l'adresse, lui. Non content d'envoyer le piano, +il avait écrit une lettre à mistress Sedley pour lui demander la +permission d'aller la voir. Et il l'avait vue la veille, ainsi qu'Amélia, +avant son retour à Chatham; bien plus, c'était lui qui +avait apporté cette lettre d'adieu, ce paquet qui causait aux +deux amis une si vive émotion.</p> + +<p>L'excellent garçon avait reçu de mistress Sedley le meilleur +accueil. Elle avait été fort touchée de l'arrivée du piano, qui, +suivant ses conjectures, était envoyé par George comme +marque de dévouement et d'amitié. Le capitaine Dobbin ne +chercha point à détromper cette honnête femme; mais il écouta +tous ses malheurs, toutes ses plaintes avec la plus vive sympathie. +Il lui exprima la part qu'il prenait à ses peines et à ses +privations; d'accord avec elle, il blâma la dureté de M. Osborne +pour son ancien bienfaiteur. Puis, après avoir reçu les épanchements +de son cœur, les confidences de ses chagrins, Dobbin +se sentit assez de courage pour demander à voir Amélia, retirée +comme d'ordinaire dans sa chambre; sa mère amena la +pauvre fille toute tremblante.</p> + +<p>On eût dit un fantôme; sur son visage le désespoir se peignait +en traits si éloquents que l'honnête Dobbin frissonna à son aspect, +et lut les plus sinistres présages sur cette figure décolorée +et immobile. Au bout d'une ou deux minutes, elle lui remit le +paquet et lui dit:</p> + +<p>«Voici pour le capitaine Osborne, s'il vous plaît.... J'espère +qu'il va bien.... C'est très-bon à vous d'être venu nous voir.... +Nous aimons beaucoup notre nouvelle habitation.... Je crois, +maman, que je puis remonter, car je me sens un peu faible.»</p> + +<p>La pauvre enfant fit un salut accompagné d'un sourire et se +retira. La mère, en la reconduisant à sa chambre, jeta vers +Dobbin un regard désolé. Le pauvre garçon se sentait très-ému. +Il éprouvait déjà pour cette jeune fille une vive tendresse; car, +lorsqu'il se retira, son âme était en proie à la douleur, à la compassion, +à la crainte, comme s'il eût été coupable, comme si un +remords poignant se fût glissé dans son âme.</p> + +<p>Osborne, apprenant que son ami avait vu Amélia, lui fit les +questions les plus pressantes, les plus inquiètes, au sujet de la +pauvre enfant. Comment allait-elle? comment l'avait-il trouvée? +que disait-elle? Alors son ami lui prit la main, et, le regardant +en face:</p> + +<p>«George, elle se meurt!» dit-il sans pouvoir ajouter un mot +de plus....</p> + +<p>Dans la petite maison où la famille Sedley avait trouvé asile, +il y avait une bonne grosse fille irlandaise qui était là pour tout +faire. Cette fille tentait, en vain, depuis plusieurs jours, de donner +aide et consolation à Amélia. Emmy était trop triste pour +lui répondre ou même pour s'apercevoir de ses soins prévenants.</p> + +<p>Quatre heures s'étaient écoulées depuis la conversation que +nous venons de rapporter entre Dobbin et Osborne, lorsque cette +servante entra dans la chambre où Amélia était silencieuse +comme à son ordinaire et pensait à ses lettres, ses chers trésors. +Cette fille, toute souriante et avec un air espiègle et joyeux, fit +ses efforts pour attirer l'attention de la pauvre Emmy, sans pouvoir +y parvenir.</p> + +<p>«Miss Emmy! dit-elle.</p> + +<p>—Me voilà, dit Emmy sans se détourner.</p> + +<p>—Un message, reprit la servante, c'est quelque chose.... +quelqu'un.... Enfin, voilà une nouvelle lettre pour vous; ne lisez +donc plus les vieilles.»</p> + +<p>Elle lui remit alors une lettre qu'Emmy prit et lut:</p> + +<p>«Il faut absolument que je vous voie, disait la lettre, +chère Emmy, cher amour, chère femme! Ne me repoussez +pas.»</p> + +<p>Sa mère et George étaient sur le seuil de la porte, attendant +qu'elle eût terminé la lecture de la lettre.</p> + + + + +<h2><a id="XIX"></a>CHAPITRE XIX.</h2> + +<h2>Miss Crawley et sa garde-malade.</h2> + + +<p>Nous avons vu avec quelle ponctualité mistress Firkin, la +femme de chambre de miss Crawley, s'empressait de notifier à +mistress Bute Crawley les événements de quelque importance +pour la famille, dès qu'ils arrivaient à sa connaissance. Nous +avons aussi indiqué de quels bons procédés, de quelles attentions +particulières cette excellente dame honorait la femme de +confiance de miss Crawley. Elle témoignait enfin à miss Briggs, +la demoiselle de compagnie, l'amitié la plus cordiale. Les bonnes +dispositions de cette dernière lui étaient assurées par mille de +ces petits soins et promesses qui coûtent si peu et sont cependant +d'une si grande influence sur la personne qui en est +l'objet.</p> + +<p>Une habile ménagère qui s'entend à son métier, sait combien +ces paroles aimables sont faciles à dire et quel prix elles donnent +aux faits les plus insignifiants de la vie. C'est un sot que +celui qui a dit que les belles paroles ne sauraient remplacer le +beurre dans les épinards. La moitié du temps, les épinards +de la société ne seraient pas mangeables si on ne les accommodait +avec cette sauce oratoire. Une douce parole, adroitement +placée, aura de plus grands résultats que des espèces +sonnantes offertes par un imbécile. Les espèces sonnantes +pèsent sur certains estomacs, qui digèrent mieux les belles paroles +sans éprouver jamais la satiété. Mistress Bute avait si +souvent parlé à Briggs et à Firkin de la vivacité de son affection +à leur endroit, de ce qu'elle ferait pour des amis si dévoués +dans le cas où la fortune de miss Crawley lui arriverait, que +les susdites personnes nourrissaient pour elle la plus haute +considération. Elles lui étaient aussi dévouées, leur gratitude +était aussi profonde que si mistress Bute les eût comblées des +plus magnifiques faveurs.</p> + +<p>Rawdon Crawley, sous son épaisse et égoïste enveloppe de +soldat ne s'était jamais préoccupé de mettre dans ses intérêts +les aides de camp de sa tante. Il témoignait au contraire pour +ce couple féminin le mépris le plus prononcé. Tantôt il faisait +tirer ses bottes par Firkin, et tantôt, malgré une pluie battante, +il la chargeait des commissions les plus puériles. Lui donnait-il +une guinée, il la lui jetait à la face ni plus ni moins qu'un soufflet. +À l'imitation de sa tante, le capitaine se servait de Briggs +comme d'un plastron; il l'accablait de plaisanteries à peu près +aussi délicates et aussi légères qu'un bon coup de pied de +cheval.</p> + +<p>Mistress Bute, au contraire, la consultait sur toutes les questions +de goût, dans toutes les affaires difficiles; elle admirait +son talent poétique, et par ses politesses et ses prévenances témoignait +en quelle estime elle tenait miss Briggs. Faisait-elle +à Firkin un présent de six liards, elle l'accompagnait de tant de +compliments que dans le cœur reconnaissant de la femme de +chambre les six liards se changeaient en or; sans compter +qu'elle caressait pour l'avenir les plus magnifiques espérances. +Il fallait seulement pour cela voir mistress Bute à la tête de la +fortune à laquelle elle avait tant de droits.</p> + +<p>Ayez des louanges pour tout le monde, c'est un conseil à +ceux qui débutent dans la vie. Ne faites jamais les incorruptibles, +mais donnez de l'encensoir aux gens, quand vous devriez +leur casser le nez; louez-les encore par derrière, s'il y a chance +qu'ils vous entendent; ne laissez jamais échapper l'occasion +de dire un mot aimable. Faites enfin comme ce propriétaire +qui ne voyait jamais un coin inoccupé de ses terres sans prendre +aussitôt dans sa poche un gland pour l'y planter; semez +ainsi vos compliments dans la vie. Un gland, c'est peu de +chose; mais il pourra quelque jour produire une grosse pièce +de bois.</p> + +<p>Pendant la durée de sa faveur, Rawdon Crawley n'obtenait +qu'une soumission forcée; après sa disgrâce, il ne trouva personne +pour le plaindre ou l'assister. Bien au contraire, quand +mistress Bute prit le commandement chez miss Crawley, la +garnison fut charmée de se trouver sous un pareil chef, attendant +tout l'avancement possible de ses promesses, de ses générosités +et de ses paroles doucereuses.</p> + +<p>Mistress Bute Crawley était loin de se bercer d'illusions sur +les projets de l'ennemi; elle s'attendait à un assaut de sa part +pour reconquérir la position perdue. Elle connaissait toute l'habileté +et toute la ruse de Rebecca; elle la croyait capable de +tout risquer avant d'accepter son sort. Elle devait donc faire +ses préparatifs de combat et redoubler de surveillance, dans la +crainte des tranchées, des mines et des surprises de l'ennemi.</p> + +<p>D'abord, bien que maîtresse de la place, pouvait-elle compter +sur la principale habitante? Miss Crawley ferait-elle bonne +résistance? N'avait-elle pas un secret désir d'ouvrir les portes +à l'ennemi vaincu? La vieille dame aimait Rawdon, et surtout +Rebecca, qui savait la distraire. Mistress Bute ne pouvait se +dissimuler qu'il n'y avait aucun des gens de son parti capable, +comme cette dernière, de réjouir cette vieille mondaine.</p> + +<p>«La voix de mes filles, se disait avec candeur la femme du +ministre, n'est pas tolérable après celle de cette odieuse petite +gouvernante. Miss Crawley ne manquait jamais d'aller se coucher +quand Martha et Louisa exécutaient leurs duos. Les manières +roides et pédantesques de Jim, les tirades de ce pauvre +Bute sur ses chiens et ses chevaux l'ont toujours ennuyée. Que +je la conduise au presbytère, elle nous prendra tous en grippe, +et nous la verrons bien vite partir, j'en suis sûre; et pourquoi, +pour aller retomber dans les filets de ce mécréant de Rawdon, +pour devenir la proie de cette petite vipère de Rebecca. Bien +qu'elle ne battît plus que d'une aile et qu'elle n'eût plus à aller +bien loin, encore fallait-il aviser à la mettre pendant ce temps +à l'abri des entreprises de ces gens sans foi ni loi.</p> + +<p>Lorsque miss Crawley était dans ses bons jours de santé, si +on lui disait qu'elle était malade ou qu'elle en avait l'air, la +vieille dame toute tremblante envoyait chercher le docteur. +Après cette évasion si soudaine, ce coup imprévu, bien capables +du reste d'agiter des nerfs plus solides que ceux de la +vieille dame, mistress Bute pensa qu'il était de son devoir de +dire au médecin et à l'apothicaire, à la dame de compagnie et +aux domestiques, que miss Crawley était dans une situation +déplorable, et que chacun devait agir en conséquence. Dans la +rue, elle avait fait répandre de la paille jusqu'à la hauteur du +genou, et le marteau, par mesure de précaution, avait été soigneusement +enveloppé. Elle avait de plus exigé que le médecin +vînt deux fois par jour, et toutes les deux heures elle inondait +sa patiente de tisanes et de potions. Quand on pénétrait dans +la chambre, elle faisait entendre un <i>chut! chut!</i> si redoutable et +si perçant, que la pauvre vieille en bondissait dans son lit. +Miss Crawley ne pouvait faire un mouvement sans apercevoir +les yeux saillants de mistress Bute s'abaissant sur elle avec une +immobilité sépulcrale, et ils semblaient briller au milieu des +ténèbres, quand elle remuait dans la chambre avec la souplesse +et la légèreté d'un chat.</p> + +<p>Miss Crawley resta longtemps, bien longtemps dans son lit, +et mistress Bute lui lisait des livres de dévotion. Pendant ses +longues insomnies, elle n'entendait pour toute distraction que +la voix du garde de nuit et les pétillements de sa veilleuse. A +minuit, elle recevait la visite de l'apothicaire, qui s'approchait +d'elle à pas comptés; puis il ne lui restait plus qu'à contempler +les yeux fantastiques de mistress Bute et les reflets jaunes de la +lumière projetée sur le plafond dans une demi-obscurité qui +avait quelque chose d'effrayant. Hygie elle-même serait tombée +malade avec un tel régime, et à plus forte raison cette vieille +femme nerveuse et affaiblie.</p> + +<p>Nous avons dit qu'en bonne société, et lorsqu'elle avait toute +sa belle humeur, cette vieille dissipée professait, sur la morale +et la religion, des idées aussi dégagées de préjugés qu'aurait +pu le désirer M. de Voltaire lui-même. Mais, aux premières +atteintes de la maladie, cette vieille pécheresse, aussi lâche qu'incrédule, +était assaillie par les plus affreuses terreurs de la mort.</p> + +<p>«Si seulement mon pauvre mari avait la tête un peu plus +solide sur ses épaules, pensait en elle-même mistress Bute +Crawley, de quelle utilité ne pourrait-il pas être en ce moment +à son infortunée parente? Il la ferait repentir de ses égarements +passés, il la ferait rentrer dans la bonne voie et déshériter +cet infâme débauché qui s'est brouillé avec toute sa famille; +il pourrait enfin l'amener aux sentiments qu'elle doit avoir +pour mes chères filles et mes deux garçons, qui réclament et +méritent à tous égards l'appui qu'ils peuvent trouver dans leurs +proches.»</p> + +<p>Et, comme la haine du vice est toujours un progrès vers la +vertu, mistress Bute Crawley s'efforçait d'inspirer à sa belle-sœur +une légitime horreur des innombrables péchés de Rawdon +Crawley. Cette charitable dame en présentait un total suffisant +pour faire à lui seul condamner tous les jeunes officiers d'un +régiment. Qu'un homme fasse un faux pas en ce monde, il ne +trouvera point devant le public de censeurs plus inexorables +que les membres de sa famille.</p> + +<p>Mistress Bute faisait preuve d'un intérêt touchant et d'une +science approfondie en ce qui concernait l'histoire de Rawdon. +Elle savait les menus détails de sa déplorable querelle avec le +capitaine Longfeu, où Rawdon, après avoir eu, dès le principe, +les torts de son côté, avait fini par tuer le capitaine. Elle savait +comment le malheureux lord Dovedale, dont la mère avait été +s'établir à Oxford pour y suivre l'éducation de son fils, et qui +n'avait jamais touché une carte de sa vie avant son arrivée à +Londres, avait été perverti par la fréquentation de Rawdon au +Cocotier, plongé dans la plus complète ivresse par cet abominable +corrupteur de la jeunesse, et finalement dépouillé au jeu +de plus de quatre mille livres.</p> + +<p>Elle lui peignait, avec les couleurs les plus vives, le désespoir +de toutes les familles de province qu'il avait ruinées, dont il +avait précipité les fils dans le déshonneur et la pauvreté, et +poussé les filles à la honte et à l'infamie. Elle connaissait tous +les malheureux marchands que ses extravagances avaient conduits +à la banqueroute; elle dévoilait à miss Crawley les escroqueries +et les honteuses manœuvres de son neveu, les mensonges +révoltants à l'aide desquels il en imposait à la plus +généreuse des tantes, son ingratitude pour elle et le ridicule +dont il la couvrait en retour de tant de sacrifices. Elle administrait +à petites doses ces histoires à miss Crawley, sans +passer sur un seul article de cette litanie. En cela elle pensait +accomplir son devoir de chrétienne et de mère de famille, et sa +langue frappait sa victime sans le moindre remords ni le plus +léger scrupule. Bien au contraire, elle s'imaginait faire œuvre +pie et méritoire, et se montrait glorieuse de son courage +à l'accomplir. Oui, vous aurez beau dire, il n'y a rien de tel +que les gens de votre famille pour se charger de vous mettre +en morceaux. À dire vrai, en présence des méfaits de Rawdon +Crawley, la vérité seule aurait suffi pour sa condamnation, et +ces raffinements de la médisance étaient du superflu de la part +de sa charitable parente.</p> + +<p>Rebecca, comptant désormais dans la famille, devint aussi +l'objet des recherches minutieuses de l'excellente mistress +Bute. S'étant assurée par une rigoureuse consigne que la porte +resterait close aux envoyés et aux lettres de Rawdon, elle se +mettait en quête de la vérité avec un courage infatigable; elle +se rendait dans la voiture de miss Crawley chez sa vieille amie +Pinkerton, à Minerva-House, Chiswick-Mall, lui annonçait +l'incroyable nouvelle de la séduction du capitaine Rawdon +par miss Sharp, et obtenait d'elle tous les renseignements possibles +sur la naissance de l'ex-gouvernante et l'histoire de ses +premières années. L'amie du lexicographe en avait long à lui +dire. On faisait apporter par miss Jemima les reçus et les lettres +du maître de dessin. L'une était écrite d'une prison de +dettes et réclamait humblement une avance. Dans une autre, +le soussigné ne trouvait pas de termes assez expressifs pour +témoigner sa reconnaissance aux dames de Chiswick à propos +de l'admission de Rebecca dans leur maison; enfin le dernier +écrit sorti de la plume de ce malheureux artiste était une lettre +où de son lit de mort il recommandait l'orpheline à la charité +de miss Pinkerton.</p> + +<p>On retrouva aussi des lettres de l'enfance de Rebecca, où +celle-ci priait ces bonnes dames de venir en aide à son père, et +les assurait de sa propre reconnaissance. Prenez vos lettres +qui remontent à dix ans, vous ne trouverez peut-être rien qui +prête plus à la satire: vœux, amour, promesses, serments, +reconnaissance, tout cela n'est plus qu'un rêve bizarre au bout +d'un certain temps! Il devrait y avoir une loi prescrivant la +destruction de toute pièce écrite, excepté les notes acquittées +des fournisseurs, et encore devraient-elles être détruites après +un bref délai déterminé. On devrait vouer à l'extermination +tous ces charlatans et ces misanthropes qui débitent l'encre +indélébile de la petite vertu, et faire des auto-da-fé de leurs +funestes marchandises. La meilleure encre serait celle qui s'effacerait +au bout d'un ou deux jours et laisserait le papier net +et blanc, de manière à ce qu'il pût encore servir à écrire +comme la première fois.</p> + +<p>De chez miss Pinkerton, l'infatigable mistress Bute suivit la +trace de Sharp et de sa fille dans les mansardes de Greek-Street, +occupées par le peintre jusqu'au jour de sa mort. Les +portraits de l'hôtesse en robe de satin blanc et de son mari en +veste à boutons de cuivre, chefs-d'œuvre de Sharp, donnés en +payement de loyers, décoraient encore les murs du salon. Mistress +Stokes était une personne communicative; elle raconta +sans se faire prier tout ce qu'elle savait de M. Sharp, de sa +vie de débauche et de misère; de sa bonne humeur et de son +entrain, des chasses que lui donnaient baillis et créanciers; +et à la grande indignation de l'hôtesse scandalisée, de son mariage +avec sa femme, retardé jusqu'aux derniers moments de +la malheureuse, que l'hôtesse ne pouvait même pas voir en +peinture; des manières vives et délurées de sa fille; de l'hilarité +qu'elle excitait par son talent à tourner tout le monde en +caricature; c'était elle qu'on envoyait chercher le genièvre au +cabaret, et on la connaissait dans tous les ateliers du quartier. +En somme, mistress Bute recueillit les détails les plus complets +sur la parenté, l'éducation et le caractère de sa nouvelle nièce. +Rebecca n'eût peut être pas été fort aise d'apprendre le résultat +de l'enquête dont elle était l'objet.</p> + +<p>Ces recherches si habilement dirigées profitaient ensuite à +l'instruction de miss Crawley. On lui disait que mistress +Rawdon Crawley était la fille d'une danseuse d'Opéra; qu'elle-même +avait exercé cette profession; qu'elle avait servi de modèle +chez les peintres; qu'elle avait été élevée de manière à devenir +la digne fille de sa mère; qu'elle buvait le petit verre avec +son père, etc., etc.; qu'enfin c'était une femme perdue qui avait +épousé un homme non moins perdu. Et la moralité de la fable +était, d'après mistress Bute, qu'il n'y avait plus rien de bon à +faire de ces deux êtres, et qu'une personne respectable ne +pouvait consentir à voir de tels fripons.</p> + +<p>Telles étaient les pièces de campagne dont mistress Bute s'entourait +à Park-Lane, les provisions et les munitions de guerre +qu'elle amassait dans la place, en prévision du siége que +Rawdon et sa femme ne manqueraient pas de faire subir à +miss Crawley.</p> + +<p>S'il y avait un reproche à adresser à mistress Bute, c'était +d'apporter trop d'ardeur dans l'exécution de ses plans. Ses soins +étaient peut-être excessifs; elle faisait miss Crawley plus malade +qu'elle n'était en réalité. Bien que sa parente courbât la +tête sous le joug, elle ne demandait pas mieux que d'échapper +le plus tôt possible à une servitude si rigoureuse et si assommante. +Ces femmes à l'esprit dominateur, qui prétendent +mieux savoir que les parties intéressées ce qui convient à +leurs voisins, ont le grand tort de compter sans les éventualités +d'une révolte domestique ou les fâcheux résultats d'un +abus d'autorité.</p> + +<p>Nous donnons comme exemple mistress Bute, animée des +meilleures intentions, compromettant sa santé à force de veilles, +négligeant repos et promenades pour le plus grand bien de sa +belle-sœur souffrante, et si pénétrée de la gravité du malaise +de la vieille dame que, pour un peu, elle eût été commander +son cercueil.</p> + +<p>Un jour, en tête à tête avec M. Clump, le fidèle apothicaire, +elle entra dans quelques détails sur le dévouement dont elle +faisait preuve, sur les résultats qu'elle en espérait pour cette +santé si précieuse et si chère.</p> + +<p>«Mon cher monsieur Clump, disait-elle, je puis me donner +ce témoignage de n'avoir négligé aucune tentative pour rendre +la santé à notre chère malade, que l'ingratitude de son neveu a +conduite à ce lit de souffrance. Aucune fatigue ne m'effrayera, +aucun sacrifice ne me fera reculer.</p> + +<p>—Votre dévouement, il faut l'avouer, est admirable, dit +M. Clump avec un profond salut, mais....</p> + +<p>—Je n'ai pas fermé l'œil depuis mon arrivée. Sommeil, +santé, bien-être personnel, j'ai tout mis de côté en présence +d'un seul sentiment, celui du devoir. Quand mon pauvre James +a eu la petite vérole, je n'ai point confié à des mains mercenaires +le soin de ce cher enfant, oh non!</p> + +<p>—Vous êtes une bien bonne mère, chère madame, la meilleure +des mères, mais....</p> + +<p>—Comme mère de famille, comme femme d'un ministre de +l'Église anglaise, j'ai l'humble confiance de suivre la bonne +voie, dit mistress Bute avec un ton béat et pénétré. Tant que +le moindre souffle animera mon être, jamais, Monsieur Clump, +jamais je n'abandonnerai le poste du devoir. D'autres ont pu +conduire à ce lit de souffrance cette vénérable femme et chagriner +ses cheveux blancs....»</p> + +<p>En même temps par un mouvement oratoire, mistress Bute +indiquait du geste le devant de cheveux couleur café accroché +à un clou du cabinet de toilette.</p> + +<p>«Mais moi on me trouvera toujours assise à ce chevet. +Ah! monsieur Clump, je ne le sais que trop, cette couche a +autant besoin des secours spirituels que de ceux du médecin.</p> + +<p>—J'allais vous faire remarquer, ma chère madame, se décida +à dire M. Clump d'une voix doucereuse, j'allais vous faire observer, +quand vous avez donné un libre cours à des sentiments +qui vous font honneur, que précisément vous vous alarmez à +tort pour cette excellente amie, et que vous faites à cause +d'elle trop bon marché de votre santé.</p> + +<p>—C'est que, voyez-vous, je donnerais ma vie pour mon +devoir, pour les membres de la famille de mon mari, répliqua +mistress Bute.</p> + +<p>—Fort bien, madame, si cela était nécessaire; mais nous ne +voulons rien moins que le martyre de mistress Bute Crawley, +reprit Clump avec galanterie. Le docteur Squills et moi avons +examiné l'état de miss Crawley avec le plus grand soin, la plus +vive sollicitude, comme vous devez le penser. Nous l'avons +trouvée dans un état de faiblesse et de surexcitation nerveuse. +Ces affaires de famille l'avaient mise tout en émoi....</p> + +<p>—Son neveu finira par la potence, fit mistress Bute d'un +ton prophétique.</p> + +<p>—L'avaient mise tout en émoi; alors vous êtes arrivée +comme un ange gardien; oui, ma chère madame, vous êtes +venue, je le répète, comme son ange gardien, pour la soulager +dans l'accablement du malheur. Mais le docteur Squills et moi +nous pensons que l'état de notre aimable cliente n'exige pas +qu'elle garde le lit d'une façon aussi rigoureuse. L'hypocondrie +de son humeur ne peut qu'augmenter dans cet isolement, il lui +faut du changement; le grand air, de la gaieté. Ce sont les +meilleurs remèdes de ma pharmacie, dit M. Clump en riant et +en laissant voir une rangée de dents parfaitement conservées. +Conseillez-lui de se lever, chère madame; faites-la sortir de +son lit, secouez sa torpeur par des promenades en voiture, et +bientôt vous verrez aussi renaître les roses de vos joues, si je +puis parler ainsi sans manquer au respect que je dois à mistress +Bute Crawley.</p> + +<p>—C'est qu'au parc, elle pourrait voir son abominable neveu, +où l'on m'a dit que l'infâme allait souvent se promener +avec l'impudente complice de ses crimes, répliqua mistress +Bute laissant percer son égoïste cupidité; il y en aurait assez +pour lui donner une rechute qui l'obligerait à reprendre le lit. +Il ne faut pas qu'elle sorte, monsieur Clump; elle ne sortira +pas tant que je serai là pour veiller sur elle. Et quant à ma +santé, peu m'importe! j'en fais le sacrifice avec joie, monsieur. +C'est mon offrande sur l'autel du devoir.</p> + +<p>—Eh bien! sur ma parole, madame, reprit brusquement +M. Clump, je ne réponds point de sa vie si elle reste plus longtemps +enfermée dans l'air épais de sa chambre. Une attaque de +nerfs pourra venir nous l'enlever quelque jour, et, si vous +voulez voir hériter le capitaine Crawley, je vous le dis en +toute sincérité, madame, vous en prenez tout à fait le chemin.</p> + +<p>—Dieu du ciel! est-elle donc en danger de mort? s'écria +mistress Bute; pourquoi ne m'en avoir pas informée plus tôt?»</p> + +<p>La veille au soir, M. Clump et le docteur Squills avaient eu +une consultation sur miss Crawley et sa maladie, tout en vidant +une bouteille de vin chez sir Lapin Warren, dont la +femme, pour la treizième fois, allait lui décerner le titre de +père.</p> + +<p>«Clump, disait le docteur Squills, c'est une véritable harpie +sous forme de femme, vomie par Hampshire pour agripper +la vieille Tilly Crawley. Excellent madère, ma foi!</p> + +<p>—Quelle folie aussi, répliqua Clump, à ce Rawdon Crawley, +d'aller épouser une gouvernante! Il est vrai qu'il y a du +sang dans cette fille.</p> + +<p>—Des yeux bleus, une jolie peau, une figure chiffonnée, un +front hardiment dessiné, continua Squills, c'est bien quelque +chose, sans compter que Crawley est un fou, Clump.</p> + +<p>—Oh! oui, et un fameux, repartit l'apothicaire.</p> + +<p>—Cette vieille fille va l'oublier, ajouta le médecin; puis +après une pause il ajouta: C'est un bon revenu pour vous, +Clump, et vous lui faites avaler des drogues pour de l'argent.</p> + +<p>—Un fameux, et que je ne céderais pas pour deux cents +livres sterling par an.</p> + +<p>—Prenez garde alors; car cette naturelle de l'Hampshire +l'expédiera en deux mois, Clump, mon garçon, si vous la +laissez faire, dit le docteur Squills. La vieillesse, les indigestions, +les palpitations de cœur, une congestion cérébrale, une +attaque d'apoplexie, elle n'a qu'à choisir, et son affaire est +bonne. Remettez-la sur pied, Clump, faites-la sortir, ou sans +cela vous pourrez bien voir arrêter votre revenu annuel.»</p> + +<p>Sous l'empire de cette pensée, le digne apothicaire s'était +adressé à mistress Bute Crawley, avec toute la candeur de +son âme.</p> + +<p>Celle-ci faisant peser sa main de fer sur la vieille dame, la +consignait au lit, et, ne laissant approcher d'elle personne, +redoublait d'efforts pour lui faire changer son testament. Mais +les terreurs de miss Crawley à l'idée de la mort la reprenaient +toutes les fois qu'on venait à lui faire de ces funèbres propositions. +Mistress Bute avait donc à remettre sa patiente en belle +humeur et en bonne santé avant de poursuivre le but sérieux +qu'elle se proposait. Mais en quel lieu la conduire? Le seul endroit +où il n'y eût pas chance de rencontrer l'odieux couple +des Rawdons était l'église, et la vieille dame n'y aurait trouvé +aucun plaisir; mistress Bute le savait.</p> + +<p>«Nous irons visiter les magnifiques faubourgs de Londres, +pensait-elle alors; rien n'est plus pittoresque, à ce qu'on dit.»</p> + +<p>Elle s'allumait ainsi d'une soudaine et belle passion pour +Hampstead et Hornsey: Dulwich ne lui avait jamais paru si +féerique. Elle chargeait sa victime sur la voiture, et lui faisait +visiter ces sites champêtres; elle avait soin d'assaisonner ces +petits voyages de conversations irritantes sur Rawdon et sa +femme; elle n'épargnait à la vieille dame aucune des histoires +qui pouvaient provoquer son indignation contre ce couple de +réprouvés.</p> + +<p>Mais mistress Bute, pour vouloir trop bien faire, finissait par +tendre la corde trop roide. Tandis qu'elle s'efforçait d'inspirer +à miss Crawley l'aversion de son neveu rebelle, la malade +sentait naître en elle au contraire une haine profonde, une +terreur secrète pour son bourreau, et n'aspirait plus qu'à +sortir de ses mains. Au bout de quelque temps, elle leva +l'étendard de l'insurrection contre Highgate et Hornsey. Elle +voulait aller au Parc. Mistress Bute craignait d'y rencontrer +l'abominable Rawdon, et ne se trompait pas. Un jour on +vit poindre à l'horizon le phaéton de Rawdon, où Rebecca +était assise à côté de lui. Dans le carrosse de l'ennemi, miss +Crawley occupait sa place ordinaire, mistress Bute était à sa +gauche. Sur la banquette de devant se trouvait miss Briggs +avec le toutou.</p> + +<p>Le moment critique était donc enfin arrivé. Le cœur de Rebecca +battait avec violence quand elle reconnut la voiture; les +deux équipages s'avançaient l'un vers l'autre, et Rebecca, la +tête penchée, jeta sur la vieille demoiselle un regard où se +peignaient la tendresse et le dévouement. Rawdon lui-même +tremblait, et sa figure rougit sous ses épaisses moustaches. Le +chapeau de miss Crawley était imperturbablement tourné du +côté de la petite rivière. Mistress Bute redoublait de prévenances +à l'égard du toutou, qu'elle appelait son petit <i>doggy</i>, +son petit bichon, son petit amour d'argent. Les voitures roulaient +toujours chacune dans son sens.</p> + +<p>«C'est une affaire toisée, dit Rawdon à sa femme.</p> + +<p>—Essayez encore une fois, Rawdon, répondit Rebecca, +accrochez leur voiture s'il le faut, cher ami.»</p> + +<p>Le cœur manqua à Rawdon pour exécuter cette dernière +manœuvre. Quand les voitures se rencontrèrent de nouveau, +il se leva debout dans son phaéton, porta la main à son chapeau, +tout prêt à saluer et regardant de tous ses yeux. Cette +fois la figure de miss Crawley n'était pas tournée de l'autre +côté; elle et mistress Bute jetèrent sur leur neveu un coup +d'œil inexorable. Le malheureux retomba sur son siége, en +proférant un énorme juron, enfila une allée de côté et rentra +chez lui le désespoir dans l'âme.</p> + +<p>Ce fut pour mistress Bute un brillant et décisif triomphe; +mais elle comprit le danger qu'il y aurait à s'exposer à de nouvelles +rencontres, en voyant la surexcitation nerveuse où se +trouvait miss Crawley. Elle parvint à convaincre sa chère amie +que, pour le bien de sa santé, elle devait quitter la ville pour +quelque temps, et elle appuya fortement auprès d'elle en faveur +de Brighton.</p> + + + + +<h2><a id="XX"></a>CHAPITRE XX.</h2> + +<h2>Le capitaine Dobbin négociateur de mariage.</h2> + + +<p>Le capitaine Dobbin se trouva, sans savoir comment, ministre +plénipotentiaire pour la conclusion du mariage entre +George Osborne et Amélia. Sans lui cette union n'eût jamais +eu lieu; il ne pouvait trop se l'avouer à lui-même, et il +lui venait sur les lèvres un amer sourire, à la pensée que, +parmi tant d'autres, le sort l'avait précisément chargé du soin +de faire réussir ce mariage. La conduite de cette affaire était +peut-être la plus pénible tâche qui pût lui être imposée; mais, +toutes les fois que le capitaine Dobbin se trouvait en face d'un +devoir, il marchait droit au but, sans beaucoup de paroles ni +d'hésitation. Ayant donc mis dans sa tête que, si miss Sedley +n'épousait pas George Osborne, elle en mourrait de douleur, +il résolut de mettre tout en œuvre pour la conserver à la vie.</p> + +<p>Nous n'entrerons point dans des détails trop minutieux sur +l'entretien de George Osborne et d'Amélia, lorsque le jeune +capitaine fut ramené aux pieds, ou pour mieux dire dans les +bras de sa jeune maîtresse, grâce à l'amicale intervention de +l'honnête William. Un cœur même plus dur que celui de +George n'aurait pu résister à la vue de cette douce figure si +douloureusement ravagée par le chagrin et le désespoir, à ces +simples et tendres accents avec lesquels elle lui retraçait +l'histoire de ses peines. Les forces ne lui avaient point manqué +lorsque sa mère avait conduit Osborne auprès d'elle; elle avait +seulement soulagé l'excès de sa tristesse en reposant sa tête +sur l'épaule de son amant et en y versant des larmes tendres, +abondantes et douces. Aussi la vieille mistress Sedley, toute +joyeuse de cette scène, voulut assurer à ces jeunes amants les +joies et le mystère d'un entretien secret. Elle laissa Emmy, +qui couvrait les mains de George de larmes et de baisers, +comme celles de son maître et seigneur, et semblait réclamer +son indulgence et son pardon, comme si elle se fût rendue par +ses crimes indigne de ses bontés.</p> + +<p>Cette tendre et humble soumission pénétrait George Osborne +d'une douce et flatteuse émotion. Il trouvait une esclave prosternée +et obéissante dans cette simple et fidèle créature, et le +sentiment de sa toute-puissance faisait tressaillir agréablement +son âme. Monarque souverain, il se sentait enclin à la générosité, +et daignait relever cette Esther agenouillée pour lui +faire prendre place à ses côtés sur le trône. En outre, cette +suave et mélancolique beauté avait pour lui autant de charme +que ces marques de soumission. En conséquence, il rassura, +encouragea la pauvre petite, et lui pardonna pour ainsi dire.</p> + +<p>Quant à elle, ses espérances, ses pensées, qui s'étaient +flétries à l'ombre en l'absence de leur soleil, retrouvèrent +leur fraîcheur et leur sève, grâce au retour de l'astre +tout-puissant. Dans cette petite figure rayonnante qui s'épanouissait +désormais sur l'oreiller d'Amélia, vous n'auriez pas reconnu +celle qui était si pale, si défaite, si indifférente à tout ce qui +l'environnait. L'honnête Irlandaise se réjouissait du changement, +et demandait à déposer un baiser sur cette figure qui +avait subitement retrouvé toutes ses roses. Amélia entourait +de ses bras le cou de la jeune fille et l'embrassait de tout cœur, +comme aurait fait un enfant. Elle goûta ce soir-là un sommeil +calme et rafraîchissant. Une joie ineffable resplendissait dans +ses traits quand elle s'éveilla aux rayons de l'aurore.</p> + +<p>«Je le verrai encore aujourd'hui, se disait tout bas Amélia; +c'est le plus noble et le meilleur des hommes.»</p> + +<p>Le fait est que George se tenait pour l'être le plus généreux +de la terre, et pensait faire un grand sacrifice en épousant cette +jeune fille.</p> + +<p>Tandis qu'elle avait avec Osborne un délicieux tête-à-tête +dans la salle du haut, la vieille mistress Sedley et le capitaine +Dobbin s'entretenaient en bas sur la situation des jeunes +amants et avisaient aux arrangements à prendre. Mistress +Sedley, en épouse qui connaît son mari, prévoyait déjà qu'aucun +pouvoir humain ne pourrait faire consentir M. Sedley au +mariage de sa fille avec le fils de l'homme qui l'avait traité +d'une manière si outrageante et si inexorable. Elle fit à Dobbin +l'histoire détaillée du passé, alors qu'Osborne le père menait +une vie plus que modeste dans New-Road, et que sa femme +se montrait enchantée des petits jouets d'enfants dont Joe ne +voulait plus, et que mistress Sedley donnait aux enfants Osborne +le jour de leur naissance. L'ingratitude diabolique de cet +homme avait, suivant elle, fait une profonde blessure au +cœur de M. Sedley, et, quant au mariage, il n'y consentirait +jamais, jamais, au grand jamais.</p> + +<p>«Il se fera alors par enlèvement, madame, dit Dobbin en +riant, à l'instar de celui du capitaine Rawdon avec la petite +gouvernante, l'amie de miss Emmy.»</p> + +<p>Mistress Sedley ne pouvait en croire ses oreilles; elle n'en +revenait pas. Enfin, tout absorbée de cette nouvelle, elle appela Blenkinsop pour lui en faire part.</p> + +<p>Blenkinsop s'était toujours défiée de cette miss Sharp; Joe +l'avait échappé belle! et elle retraça tout au long les scènes +sentimentales qui s'étaient passées entre Rebecca et le receveur +de Boggley-Wollah.</p> + +<p>Quant à Dobbin, ce n'étaient pas les fureurs de M. Sedley +qui l'effrayaient le plus. Il avouait que ses doutes et ses inquiétudes +les plus vives lui venaient au sujet des dispositions +d'une espèce d'autocrate russe aux épais sourcils, séant à +Russell-Square, et qui avait mis un veto absolu au mariage +médité par Dobbin. Il connaissait l'entêtement et la brutalité +du père Osborne, il savait combien il était tenace dans ses +résolutions une fois prises.</p> + +<p>«Le seul moyen pour George de sortir d'embarras, disait +son ami, c'est de se distinguer dans la campagne qui va s'ouvrir. +S'il est tué, la mort ne tardera pas à réunir ces deux +âmes; s'il se distingue, eh bien! alors, comme il lui revient +quelque argent de sa mère, à ce que j'ai entendu dire, il +pourra acheter un grade de major ou se défaire de celui de +capitaine, et aller s'occuper de défrichement au Canada, ou +encore se livrer à l'agriculture dans une petite habitation à la +campagne.»</p> + +<p>Avec une telle compagne, Dobbin trouvait que l'on aurait +pu défier les glaces de la Sibérie. Ce naïf et imprévoyant jeune +homme ne fut pas même arrêté un moment par la pensée que +le manque d'espèces pour acheter un bel équipage avec des +chevaux, et l'absence d'un revenu suffisant pour en mettre les +propriétaires à même de faire bonne chère à leurs amis, +pussent devenir un obstacle à l'union de George et de miss +Sedley.</p> + +<p>Toutefois, sous l'influence de ces graves considérations, il +pensa qu'il fallait presser autant que possible ce mariage. +Était-il donc lui-même bien désireux d'en voir la conclusion? +à peu près à la façon de gens qui, après un décès, hâtent les +cérémonies funèbres ou avancent l'heure fixée pour une séparation +inévitable. M. Dobbin s'étant chargé de cette affaire +avait grand désir de la terminer. Il faisait sentir à George la +nécessité d'une exécution immédiate; il lui montrait les +chances de réconciliation avec son père, si son nom était +porté à l'ordre du jour dans la Gazette. Dobbin consentait +même, s'il en était besoin, à affronter le courroux des deux +pères. En tout cas, il priait George d'en finir avant l'ordre +de départ attendu de jour en jour, et qui devait forcer le +régiment à quitter l'Angleterre pour aller guerroyer sur le +continent.</p> + +<p>Tout dévoué à ces projets matrimoniaux, M. Dobbin, suivi +de l'approbation et des vœux de mistress Sedley, qui n'avait +nulle envie de traiter directement cette affaire avec son mari, +se rendit auprès de John Sedley, dans la maison où il descendait +dans la Cité, au café du Tapioca. C'était là que, depuis +la fermeture de ses bureaux et les rigueurs de sa destinée, le +pauvre vieillard ruiné allait chaque jour écrire et recevoir sa +correspondance, réunissant ses lettres en liasses mystérieuses +qu'il fourrait dans les poches de ses habits. Rien de plus triste +que ce mystère, ces soucis, ces démarches où en est réduit +tout homme ruiné, ces lettres qu'il étale sous vos regards, et +où se lit la signature de quelque richard connu; ces papiers +gras et déchirés renfermant des promesses de secours et des +compliments de condoléances; fragile espoir sur lequel on se +fonde pour un retour à la fortune.</p> + +<p>Dobbin trouva au milieu de ces illusions de la misère celui +qui avait été jadis l'épanoui, le joyeux, l'opulent John Sedley. +Ses habits, autrefois coquets, étaient blancs sur les coutures. +Le cuivre des boutons commençait à percer. L'infortuné avait +les traits pâles et défaits. Sa cravate et son jabot chiffonnés +tombaient en désordre sur son gilet devenu trop large. Dans +ses beaux jours, quand il avait traité George et Dobbin au +restaurant, personne n'y parlait et n'y riait plus haut; tous +les garçons se heurtaient autour de lui. On éprouvait un sentiment +de peine à voir maintenant l'humble et triste figure de +John au café du Tapioca. Un vieux garçon aux yeux éraillés, +aux bas crasseux, aux souliers pesants, avait pour office d'apporter +aux habitués de ce triste repaire des pains à cacheter +dans des verres, de l'encre dans des godets de plomb, et des +morceaux de papier qui semblaient être dans ce lieu l'unique +objet de consommation.</p> + +<p>En apercevant William Dobbin qui lui avait servi de plastron +en mille occasions, le vieux Sedley lui tendit la main d'un air +humble et indécis; il l'appela <i>monsieur</i>. Un sentiment de +tristesse et de peine s'empara de William Dobbin, et il fut +affecté de l'accueil et des paroles de l'infortuné vieillard, +comme si lui-même avait été coupable du malheur qui le réduisait +à cette piteuse situation.</p> + +<p>«Je suis aise de vous voir, capitaine Dobbin.... monsieur...,» +dit-il en jetant un œil attristé sur son visiteur.</p> + +<p>La figure allongée et la tournure militaire du capitaine firent +briller de curiosité les yeux éraillés du garçon et tirèrent de +son assoupissement la vieille dame qui ronflait au comptoir au +milieu de ses tasses ébréchées.</p> + +<p>«Comment vont le digne alderman et milady votre excellente +mère, monsieur?»</p> + +<p>Il jetait un coup d'œil au garçon en prononçant ce mot de +milady, comme s'il avait voulu dire: «Vous voyez, j'ai +encore des amis, et parmi les personnes de rang et de distinction.»</p> + +<p>«Venez-vous me demander quelque service, monsieur? Mes +jeunes amis Dale et Spiggot conduisent maintenant mes affaires +jusqu'à l'installation de mes nouveaux bureaux; car je ne suis +ici que très-provisoirement, vous savez, capitaine. Voyons, +qu'y a-t-il pour votre service? Voulez-vous accepter quelque +chose?»</p> + +<p>Dobbin, plein d'hésitation, lui protesta en bredouillant qu'il +n'avait ni faim ni soif, qu'il ne venait point parler d'affaires +avec lui, qu'il venait seulement prendre des nouvelles de +M. Sedley et serrer la main à un vieil ami. Puis il ajouta en +donnant la plus effroyable entorse à la vérité:</p> + +<p>«Ma mère va assez bien... c'est-à-dire qu'elle a été +très-souffrante; +elle attend le premier beau jour pour sortir et pour +aller voir mistress Sedley. Comment va mistress Sedley, monsieur? +J'espère que sa santé est toujours bonne.»</p> + +<p>Il s'arrêta, réfléchissant à l'excès de son hypocrisie. Le jour +était des plus beaux, le soleil n'avait jamais versé autant de +lumière sur Coffin-Court, où était situé le café du Tapioca. +Dobbin se rappelait en outre qu'il venait de quitter mistress +Sedley il y avait au plus une heure, lorsqu'il avait conduit +Osborne en fiacre à Fulham, où il l'avait laissé en tête-à-tête +avec miss Amélia.</p> + +<p>«Ma femme sera très-heureuse de voir madame votre mère, +dit Sedley en sortant ses papiers de sa poche. Votre père m'a +écrit une bien excellente lettre, monsieur, et je vous charge +pour lui de mes respectueux compliments. Lady Dobbin trouvera +notre maison bien plus petite que celle où nous avions +coutume de recevoir nos amis, mais elle est fort commode, et +le changement d'air a fait grand bien à ma fille, à qui les +brouillards de la ville n'allaient pas du tout. Vous rappelez-vous +la petite Emmy, monsieur? Eh bien! elle se sentait fort +mal ici.»</p> + +<p>Le vieillard promenait ses yeux de côté et d'autre, tandis +qu'il parlait avec un air distrait, et en même temps ses doigts +jouaient avec ses papiers et tortillaient maladroitement le fil +rouge qui leur servait de lien.</p> + +<p>«Vous êtes soldat, continua-t-il; eh bien! je vous le demande, +Will Dobbin, qui se serait attendu au retour de ce +Corse, à son évasion de l'île d'Elbe? Quand les souverains alliés +étaient l'année dernière ici, quand nous leur avons donné +ce dîner dans la Cité, quand nous avons vu ce temple à la +Concorde, ces feux d'artifice, ce pont chinois de Saint-James +Park, un homme sensé pouvait-il supposer que la paix ne +tiendrait pas, surtout après un <i>Te Deum</i> chanté en son honneur, +monsieur? Je dis, monsieur, que c'est par un tour de +passe-passe que Bonaparte s'est échappé de l'île d'Elbe. C'était +une conspiration de toutes les puissances de l'Europe pour +faire baisser les fonds et ruiner ce pays. C'est à cela que je +dois d'être ici, William. Voilà comment mon nom se trouve +dans la gazette. Oui, monsieur, voilà où m'a mené mon excès +de confiance dans l'empereur de Russie et le prince régent. +Tenez, regardez ici, sur ces papiers. Voyez les fonds au +1<sup>er</sup> mars, lorsque j'ai acheté du cinq pour cent français au +comptant. Voyez où cela est descendu maintenant.... Qu'est +devenu le commissaire anglais qui l'a laissé partir? On devrait +le fusiller, ce commissaire! monsieur, on devrait le faire passer +à un conseil de guerre et le fusiller, morbleu!</p> + +<p>—Nous ne tarderons pas, monsieur, à donner la chasse à +Bonaparte, dit Dobbin, un peu tourmenté des fureurs du vieillard, +en voyant les veines de son front s'injecter de sang et ses +poings retomber à coups redoublés sur ses paperasses. Oui, +nous allons lui donner une chasse, monsieur. Le duc est déjà +en Belgique, et nous attendons chaque jour les ordres de départ.</p> + +<p>—Ne lui faites point de quartier. Rapportez la tête de ce +scélérat, fusillez ce misérable! hurlait Sedley. J'avais des engagements +à.... Enfin me voilà ruiné, entendez-vous, ruiné par +ce damné brigand et par des escrocs sans pudeur dont j'ai fait +la fortune, monsieur, et qui roulent carrosse maintenant,» +ajouta-il d'une voix enrouée.</p> + +<p>Dobbin se sentait vivement ému à la vue de ce vieux et excellent +ami, égaré par le malheur et se livrant à des colères +inutiles.</p> + +<p>«Oui, continuait-il, ce sont des vipères que l'on s'amuse à +réchauffer dans son sein, et elles ne piquent ensuite que plus +fort. Ce sont des meurt-de-faim que vous mettez en voiture et +qui sont les premiers à vous écraser. Vous savez de qui je +parle, William Dobbin, mon garçon. Je parle de ce sac à écus +de Russell-Square, si fier de sa dorure, lui que j'ai connu sans +un schelling. Je ne désire plus qu'une chose, c'est de le revoir +dans l'état de misère où il était quand nous nous sommes liés +ensemble.</p> + +<p>—Mon ami George, monsieur, m'en a touché quelques +mots, dit Dobbin, préoccupé d'en venir à ses fins. Ce débat l'a +fort chagriné, monsieur, et je viens vous apporter un message +de sa part.</p> + +<p>—Et voilà le but de votre visite, sans doute? s'écria le vieillard +bondissant sur son siége. Heuh! il m'envoie ses compliments +de condoléance, n'est-ce pas? Il est vraiment trop bon +ce beau monsieur; qui veut répandre une odeur aristocratique +et se roidit comme s'il avait un bâton dans le dos. Qu'il vienne +un peu rôder autour de ma maison? si mon fils avait le courage +d'un homme, il lui aurait déjà logé une balle dans la tête. +C'est un coquin tout comme son père. Je ne veux pas qu'on prononce +son nom chez moi; j'ai maudit le jour où je lui ai ouvert +ma maison, et j'aimerais cent fois mieux voir ma fille morte +que mariée à cet homme-là.</p> + +<p>—Il ne faut pas imputer à George les mauvais procédés +de son père. L'amour de votre fille pour son fils est autant +votre ouvrage que le sien. Avez-vous donc pensé vous jouer +avec les affections de deux jeunes gens pour les étouffer ensuite +à votre gré?</p> + +<p>—Mettez-vous bien dans l'esprit, s'écria le vieux Sedley, +que ce n'est point le père de George qui rompt ce mariage, +c'est moi qui le défends. Il y a une barrière éternelle entre cette +famille et la mienne. Je suis tombé bien bas, mais pas encore +à ce degré de honte. Non! non! Vous pouvez le répéter à toute +cette clique, père, fils, sœurs et tout le reste.</p> + +<p>—Moi, je pense, monsieur, répondit Dobbin à voix basse, +que vous n'avez ni le pouvoir ni le droit de séparer ces deux +cœurs, et que, si vous ne donnez pas votre consentement à +votre fille, elle fera bien de s'en passer. Parce que vous avez +la tête à l'envers, ce n'est pas une raison pour qu'elle meure +ou mène une vie malheureuse. À mon sens, elle se trouve +déjà aussi bien mariée que si tous les bans avaient été +publiés dans les églises de Londres. Et quelle meilleure réponse +à faire à toutes ces attaques d'Osborne contre vous, que de +montrer son fils entrant dans votre famille et épousant votre +fille?»</p> + +<p>Un éclair de satisfaction parut briller sur le front du vieux +Sedley à cette dernière remarque, mais il n'en continuait pas +moins à déclarer que jamais on n'aurait son consentement pour +le mariage d'Amélia et de George.</p> + +<p>«Eh bien! on s'en passera,» dit Dobbin en souriant.</p> + +<p>Et il raconta à M. Sedley, comme il l'avait fait un peu auparavant +à sa femme, l'histoire de l'enlèvement de Rebecca par +le capitaine Crawley. Le vieillard s'en amusa beaucoup.</p> + +<p>«Vous êtes de terribles gaillards, vous autres capitaines,» +dit-il en ramassant ses papiers.</p> + +<p>Sa figure prenait presque en même temps une expression +souriante, à la grande surprise du garçon, qui n'avait jamais +rien vu de semblable sur les traits de Sedley depuis que l'infortuné +fréquentait ce maussade café.</p> + +<p>L'idée de jouer un pareil tour à son ennemi, à ce Richard +d'Osborne, avait un vif attrait pour le vieillard. Ils se quittèrent, +Dobbin et lui, les meilleurs amis du monde.</p> + + <hr /> + +<p>«Mes sœurs prétendent qu'elle a des diamants gros comme +des œufs de pigeon, disait George en riant; cela doit bien +faire avec sa tournure! Avec ces brillants à son cou, elle doit +ressembler tout à fait à une illumination publique. Ses cheveux +noirs sont aussi laineux que ceux de Sambo. Elle mettrait +presque un anneau à son nez pour le jour de la présentation à +la cour. Avec un panache de plumes sur le chignon, elle aura +tout à fait l'air de la belle sauvage.»</p> + +<p>C'est ainsi que George plaisantait, en tête-à-tête avec Amélia, +de l'extérieur d'une jeune demoiselle dont son père et ses +sœurs venaient de faire la connaissance, et qui était, à +Russell-Square, +l'objet des hommages de toute la famille. La rumeur +publique lui attribuait je ne sais combien de plantations aux +Indes-Occidentales, beaucoup d'argent placé sur les fonds publics +et une grosse part dans les actions de la Compagnie des +Indes. Elle a une maison dans le Surrey et une autre à Portland-Place. +Le <i>Morning-Post</i> avait retenti de formules admiratives +sur cette riche héritière, Mrs. Haggistoun, veuve du colonel +Haggistoun, lui servait de chaperon et avait la haute main +dans la maison. Elle venait de quitter la pension, et George +et ses sœurs l'avaient rencontrée dans une soirée chez le vieux +Hulker, Devonshire-Place. Hulker, Bullock et Comp, étaient +depuis longtemps les correspondants de la maison.</p> + +<p>Les demoiselles Osborne lui avaient fait toutes les chères +possibles, et l'héritière y avait répondu avec un grand +laisser-aller. +Les demoiselles Osborne trouvaient qu'une orpheline +dans sa position, avec tant d'argent surtout, était quelque +chose de bien intéressant. Elles avaient la tête et la bouche +pleines de leur nouvelle amie, quand elles revinrent de Hulker-Hall, +auprès de miss Wirt, leur demoiselle de compagnie. Dès +le lendemain, leur voiture les conduisit chez elle.</p> + +<p>Mrs. Haggistoun, veuve du colonel Haggistoun, parente de +lord Binkie, dont elle ramenait toujours le nom dans la conversation, +avait tourné la tête à ces simples ou plutôt à ces orgueilleuses +jeunes filles trop disposées à parler de leurs illustres +connaissances. Quant à Rhoda, elle avait toutes les qualités +désirables, de la franchise, de la bonté, de l'amabilité; elle +n'était pas encore bien au courant du monde, mais elle avait +un si bon caractère! Dès la première entrevue, ces demoiselles +s'appelèrent de leur nom de baptême.</p> + +<p>«J'aurais voulu que vous vissiez sa robe de cour, Emmy, +disait Osborne se pâmant de rire; elle est venue la montrer à +mes sœurs avant sa présentation par milady Binkie, parente +d'Haggistoun. Ses diamants brillaient comme l'éclairage du +Vauxhall, la nuit que nous y avons passé ensemble. Vous rappelez-vous +le Vauxhall et la voix passionnée de Jos et: <i>Ma +chère petite Louloute</i>?... Diamants et acajou, ma chère! Quel +heureux contraste! Et des plumes blanches dans les cheveux, +c'est-à-dire dans la toison. Ses boucles d'oreille ressemblaient +à des lustres, et, pour achever cette toilette, une robe à queue +de satin jaune qui traînait derrière elle comme la chevelure lumineuse +d'une comète.</p> + +<p>—Quel âge a-t-elle? demanda Emmy, lorsque George eut +fini de débiter, avec une volubilité sans égale, cette belle tirade +sur son enchanteresse d'ébène.</p> + +<p>—Cette reine de Congo, bien qu'elle vienne de quitter la +pension, doit avoir environ vingt-deux ou vingt-trois ans. Je +voudrais que vissiez son orthographe. Mistress la colonelle +Haggistoun écrit ordinairement ses lettres, mais sa tendresse +pour mes sœurs l'a emportée trop loin; elle s'est risquée à +prendre la plume, et elle a écrit <i>çatain</i> et <i>Sain-Geams</i> pour +satin et Saint-James.</p> + +<p>—Ce ne peut être que miss Swartz, la pensionnaire en +chambre, dit Emmy, se rappelant la bonne et excellente mulâtresse +qui avait eu des attaques de nerfs le jour où Amélia +avait quitté la maison de miss Pinkerton.</p> + +<p>—C'est bien ce nom-là, dit George; son père était un Juif +allemand qui faisait la traite des nègres, à ce qu'on dit; enfin, +je ne sais comment, mais il était en rapport avec les cannibales +et les anthropophages. Il est mort l'année dernière, et miss Pinkerton +a présidé à l'éducation de sa fille: elle joue deux airs +sur le piano et sait trois romances; elle met l'orthographe +quand Mrs. Haggistoun est là pour lui dire les lettres. Jane et +Maria se sont mises à l'aimer comme une sœur.</p> + +<p>—Pourquoi ne m'ont-elles pas aimée aussi? dit Emmy avec +tristesse; elles m'ont toujours témoigné beaucoup de froideur.</p> + +<p>—Ma chère âme, elles vous auraient aimée si vous aviez eu +à vous deux cent mille livres, répliqua George; ainsi le veut +l'éducation qu'elles ont reçue. Dans notre société, on ne connaît +que l'argent comptant. Nous vivons au milieu des banquiers, +des financiers de la Cité, et chacun d'eux, en vous parlant, a +besoin de faire sonner ses guinées dans sa poche. Ils sont +fiers de posséder dans leurs rangs ce lourdaud de Frédérick +Bullock qui va épouser Maria, Goldmore, le directeur de la compagnie +des Indes, Dipley, qui est dans le commerce des suifs, +notre commerce à nous, dit George avec un rire forcé et en +rougissant. Au diable ce troupeau de rogneurs d'écus! Je m'endors +toujours à leurs assommants et cérémonieux dîners. Je ne +fais que rougir dans ces fêtes ridicules données par mon père. +Moi, j'ai l'habitude de vivre avec des gentilshommes, des gens +du monde, Emmy, et non point avec ces grossiers commerçants. +Chère petite femme, vous êtes la seule personne de notre classe +qui ait la tournure, les pensées et le langage d'une grande dame. +C'est qu'aussi vous êtes un ange, et vous avez beau faire, il n'en +sera ni plus ni moins. On dirait, en vous voyant, une grande +dame. Miss Crawley, qui a fréquenté les meilleures sociétés de +l'Europe, ne l'avait-elle pas remarqué? Et, quant à Crawley +des gardes-du-corps, vrai Dieu! voilà un fameux gaillard. Il +me plaît pour avoir épousé la femme qu'il aimait.»</p> + +<p>Amélia admirait beaucoup M. Crawley à cause de son équipée, +trop peut-être. Rebecca ne pouvait manquer d'être heureuse +avec lui, et elle disait en riant que Jos finirait bien par +en prendre son parti.</p> + +<p>C'est ainsi que le couple amoureux était revenu aux épanchements +des premiers jours. Amélia avait repris toute sa confiance, +tout en se disant très-jalouse de miss Swartz et en témoignant, +la petite hypocrite, la plus vive terreur de se voir +oubliée par George pour l'héritière de Saint-Kitts aux immenses +richesses et aux vastes domaines. Mais, en fait, elle +était trop heureuse pour ressentir des craintes ou des doutes; +elle voyait George à ses côtés; aucune héritière, aucune +beauté ne pouvait plus maintenant lui causer de terreur.</p> + +<p>Quand le capitaine Dobbin revint dans l'après-midi pour +rendre compte de ses négociations, son cœur s'épanouit en +voyant Amélia reprendre la fraîcheur de la jeunesse, en l'entendant +rire, badiner et chanter au piano ses vieilles romances, +jusqu'au moment où retentit la sonnette de la porte. C'était +M. Sedley qui rentrait, et George dut battre en retraite devant +lui.</p> + +<p>Après le premier sourire d'arrivée, miss Sedley ne s'était +pas plus inquiétée de Dobbin que s'il n'y était pas. Pour lui, +il se sentait heureux du bonheur de la jeune fille, et s'applaudissait +de pouvoir s'en faire l'instrument.</p> + + + + +<h2><a id="XXI"></a>CHAPITRE XXI.</h2> + +<h2>Querelle à propos d'une héritière.</h2> + + +<p>Les mérites incontestables que possédait miss Swartz avaient +assurément de quoi inspirer une violente passion, et l'âme du +vieil Osborne se berçait déjà de mille rêves ambitieux qu'il espérait +bientôt, grâce à cette héritière, voir passer à l'état de +réalités. Il était ravi des avances et des cajoleries que ses filles +faisaient à leur nouvelle amie, et il déclarait que sa plus +grande joie comme père était de voir ses enfants placer si bien +leurs affections.</p> + +<p>«Il ne faut point chercher, disait-il à miss Rhoda, dans +notre humble retraite de Russell-Square, la splendeur et le +luxe que vous offrent les salons aristocratiques. Chère demoiselle, +mes filles sont toutes simples, tout ouvertes. Ce qu'on +peut dire pour elles, c'est qu'elles ont le cœur bien placé et +ressentent pour vous une tendresse qui prouve en leur faveur. +Quant à moi, je ne suis qu'un négociant tout uni et tout rond dans +les affaires, et sans prétention, comme pourront vous le dire Hulker +et Bullock, les correspondants de feu votre père, de si respectable +mémoire. Vous trouverez chez nous cette cordialité et +cette franchise qui font le bonheur, et, pour tout dire en un +mot, une famille respectée, une table simple, des mœurs +honnêtes, un accueil affectueux. Ah! chère miss Rhoda, chère +Rhoda, laissez-moi vous appeler ainsi, car mon cœur, je vous +le jure, s'épanouit de joie à votre approche. Je vous le dis du +fond du cœur, je ne sais quel instinct me pousse vers vous. +Vite, un verre de Champagne! Hicks, du Champagne pour miss +Swartz.»</p> + +<p>Pourquoi douter de la véracité du vieil Osborne, de la sincérité +de ses filles dans leurs protestations de tendresse pour +miss Swartz? Combien de gens y a-t-il ici-bas dont les affections +savent aller ainsi au-devant des écus et les saluent de loin! +Leurs plus tendres sympathies sont toujours prêtes pour ceux +qui ont le bon esprit d'avoir beaucoup d'argent et qui justifient +l'amitié qu'on leur accorde par leur rang dans le monde. Pendant +quinze ans, les Osborne n'avaient manifesté qu'une très-mince +tendresse à la pauvre Amélia, tandis qu'une seule soirée +suffit pour les enflammer d'une belle passion en faveur de +miss Swartz, de manière à persuader les plus incrédules sur la +sympathie mystérieuse des cœurs.</p> + +<p>«Quel magnifique parti ce serait là pour George, disaient +ses sœurs avec miss Wirt, et qui lui vaudrait bien mieux que +cette petite niaise d'Amélia!»</p> + +<p>Un joli garçon comme lui, avec sa tournure, son grade, ses +qualités, était le mari qu'il fallait à la riche héritière.</p> + +<p>Les demoiselles Osborne avaient soin de parsemer l'horizon +de bals à Portland-Place, de présentations à la cour, d'invitations +chez les plus hauts personnages. Il n'était plus question +que de George et de ses brillantes connaissances auprès +de leur nouvelle et bien chère amie.</p> + +<p>Le vieil Osborne, de son côté, voyait là pour son fils une +excellente occasion. George laisserait l'armée pour le parlement, +et prendrait sa place dans les salons et la politique. Le +sang du vieillard bouillait dans ses veines quand il pensait que +le nom des Osborne pourrait être anobli dans la personne de +son fils, et pour lui il se voyait déjà le tronc d'une glorieuse +lignée de baronnets. Dans la Cité et à la Bourse, il se mit en +quête des renseignements les plus complets sur la fortune de +l'héritière, sur la nature de ses biens, sur la situation de ses +immeubles. Le jeune Fred Bullock, qui lui avait fourni les indications +les plus détaillées aurait bien pris l'affaire pour son +propre compte (ce sont les expressions même du jeune banquier), +si déjà il n'avait pas été fiancé à Maria Osborne. Ne +pouvant donc faire sa femme de miss Swartz, ce désintéressé +jeune homme aurait bien voulu en faire tout au moins sa +belle-sœur.</p> + +<p>«Que George marche à l'assaut franchement, continua-t-il +sur le ton de la plaisanterie, et l'enlève à la pointe de l'épée; il +faut frapper le fer pendant qu'il est rouge, comme on dit, et la +prendre au débotté. Dans une semaine ou deux, quelque petit +freluquet de nos quartiers aristocratiques viendra lui offrir son +titre avec une fortune à refaire, et nous autres gens de la Cité, +nous en serons pour nos frais, comme c'est arrivé l'année dernière +pour lord Fitzrufus, et miss Grogram, jusqu'alors fiancée +à Podder de la maison Podder et Brown. Le plus tôt, c'est le +mieux, M. Osborne, tel est mon sentiment.»</p> + +<p>Quand M. Osborne fut parti, M. Bullock se souvint alors d'Amélia, +de la grâce aimable de cette jeune fille si attachée à +George Osborne, et il préleva bien sur son temps dix précieuses +secondes pour déplorer le malheur qui avait frappé cette +innocente enfant.</p> + +<p>Ainsi, pendant que l'inconstant George Osborne revenait +aux pieds d'Amélia, sous l'inspiration de son bon génie personnifié +dans l'excellent Dobbin, son père et ses sœurs préparaient +pour lui un brillant mariage, sans croire à aucun obstacle +possible de sa part.</p> + +<p>Lorsque le vieil Osborne faisait ce qu'il appelait une <i>ouverture</i>, +il ne laissait point de place au doute par rapport à ses intentions. +Lorsque d'un coup de pied il précipitait un de ses +valets du haut de son escalier, c'était une ouverture pour engager +celui-ci à quitter son service. Avec sa rondeur, son tact +ordinaires, il promit à mistress Haggistoun de lui souscrire un +billet à vue de dix mille livres, le jour où son fils épouserait +sa pupille: il appelait cela une ouverture, et pensait avoir agi +en diplomate consommé touchant la susdite héritière. Il fit aussi +une <i>ouverture</i> à George; il lui ordonna de l'épouser sur-le-champ, +tout comme il aurait dit à son sommelier de déboucher +une bouteille, ou à son secrétaire d'écrire une lettre.</p> + +<p>Cette ouverture du genre impératif fut accueillie par George +avec une vive contrariété. Il était alors dans le premier enthousiasme, +dans le premier feu de sa réconciliation avec +Amélia, et jamais ses chaînes ne lui avaient paru si douces. +La comparaison de ses manières, de sa tournure avec celles de +miss Swartz, lui montrait une union avec celle-ci sous des +traits doublement burlesques et odieux.</p> + +<p>«Des voitures et des loges à l'Opéra, se disait-il, où l'on me +verra à côté de mon enchanteresse couleur acajou! J'en ai +assez!»</p> + +<p>Il faut dire que le jeune Osborne était bien aussi entêté que +le vieux. Quand il voulait quelque chose, rien ne pouvait +l'ébranler dans sa résolution, et, si les fureurs du père étaient +terribles, celles du fils ne valaient guère mieux.</p> + +<p>La première fois que son père lui signifia d'un ton impératif +qu'il aurait à déposer ses hommages aux pieds de miss Swartz, +Georges songea à opposer la temporisation à l'ouverture du +vieillard.</p> + +<p>«Vous auriez dû y penser plus tôt, mon père, lui dit-il; +cela est impossible maintenant: d'un moment à l'autre nous +allons recevoir nos ordres de départ. Ce sera pour mon retour, +si tant est que j'en revienne; et il s'efforçait pour lui faire +sentir que c'était fort mal prendre son temps pour conclure un +mariage que de choisir précisément celui où le régiment était +menacé à chaque instant de quitter l'Angleterre. Le peu de +jours qui restaient devaient être consacrés aux préparatifs de +campagne, et non à des serments d'amour. Il songerait tout à +son aise à se marier quand il aurait son brevet de major. Car, +je vous le jure, continuait-il d'un air joyeux et déterminé, vous +verrez un de ces jours le nom de George Osborne tout au long +sur la Gazette.»</p> + +<p>Suivait la réplique du père, qui mettait en avant les renseignements +qu'il avait pris dans la cité: Mais le père avait à cœur +d'empêcher que quelque freluquet aristocratique ne fît main +basse sur l'héritière, dans le cas d'un plus long retard, et on +pouvait au moins par précaution procéder aux fiançailles, pour +célébrer ensuite le mariage au retour de George en Angleterre. +D'ailleurs, c'était une folie d'aller exposer sa vie sur +le continent, lorsqu'on avait sous la main une fortune de dix +mille livres sterling de rente.</p> + +<p>«Vous voulez donc, monsieur, que je passe pour un lâche, +répliqua George, et que notre nom soit déshonoré, par tendresse +pour les écus de miss Swartz?»</p> + +<p>Cette objection jeta quelque incertitude dans l'esprit du +vieillard; mais, dominé par son entêtement naturel, il répondit:</p> + +<p>«Demain, vous dînerez ici, monsieur, et, toutes les fois que +miss Swartz y viendra, j'entends que vous soyez là pour lui +faire votre cour. Si vous avez besoin d'argent, vous pouvez +passer chez M. Chopper.»</p> + +<p>Un nouvel obstacle s'élevait donc à la traverse des projets +de George au sujet d'Amélia. Plus d'une conférence intime +eut lieu à cette occasion entre lui et Dobbin. L'opinion de ce +dernier nous est déjà connue; et quant à George, une fois +qu'il s'était mis une chose en tête, il ne s'arrêtait pas devant +une difficulté de plus ou de moins.</p> + +<p>La négrillonne restait tout à fait étrangère à cette conspiration +tramée entre les principaux membres de la famille Osborne, +et dont elle était l'objet. Bien plus, sa tutrice et amie +ne lui avait rien laissé pénétrer, et l'héritière de Saint-Kitts +prenait pour très-sincères les flatteries de ses jeunes compagnes. +Sa nature impétueuse et ardente, comme nous avons eu +occasion de le voir précédemment, répondait à ces démonstrations +multipliées avec une chaleur toute tropicale. Et puis, il +faut en convenir, elle trouvait une jouissance personnelle dans +ses visites à Russell-Square; elle y rencontrait un charmant +garçon, George Osborne, en un mot. Les moustaches du +jeune lieutenant avaient fait sur elle une vive impression le soir +où elle les avait vues au bal de MM. Hulker, et comme nous +le savons, elle n'était pas la première victime de leur puissance +séductrice.</p> + +<p>George savait prendre à la fois un air vaniteux et mélancolique, +langoureux et hautain, derrière lequel il affectait de laisser +entrevoir des passions, des secrets et tout un enchaînement +mystérieux de peines de cœur et d'aventures. Sa voix avait des +notes douces et sonores. Il disait: «Il fait chaud ce soir,» ou +offrait une glace avec cet accent triste et sentimental qu'il aurait +mis à annoncer à la même dame la mort de sa mère ou à lui faire +une déclaration d'amour. Il regardait du haut de sa grandeur +les jeunes lions de la société de son père et posait en héros +parmi ces élégants de troisième ordre. Les uns riaient de lui +et le détestaient, les autres, comme Dobbin, concevaient +une admiration poussée jusqu'au fanatisme. Toujours est-il +que ses moustaches commençaient à produire leur effet sur le +petit cœur de miss Swartz et à l'enrouler <i>de leurs vrilles capricieuses</i>.</p> + +<p>Toutes les fois qu'il y avait chance de voir George Osborne +à Russell Square, cette naïve et excellente jeune fille n'avait +point de paix qu'elle ne fût auprès de ses chères amies. C'était +une dépense et un luxe de robes neuves, de bracelets et de +chapeaux sur lesquels on ne ménageait pas les plumes. Elle +donnait à sa parure tous les soins imaginables pour assurer son +triomphe sur le conquérant, et avait recours à toutes ses séductions +pour obtenir ses bonnes grâces. Quand les demoiselles +Osborne lui demandaient de leur air le plus grave de +faire un peu de musique, elle chantait ses trois romances et +jouait ses deux morceaux avec un courage infatigable et un +plaisir toujours croissant. Pendant que les demoiselles Osborne +se livraient à ces délicieuses distractions, miss Wirt et +la tutrice, se retirant dans un coin de la pièce, se mettaient à +étudier le <i>Dictionnaire de la Pairie</i> et à parler noblesse.</p> + +<p>Le lendemain du jour où George reçut l'<i>ouverture</i> de son +père quelques instants avant le dîner, il s'étendit sur le sofa +du salon, dans la pose la plus naturelle à un homme mélancolique +et rêveur. D'après l'avis de son père, il avait passé, +dans la journée, au bureau de M. Chopper. Le vieux commerçant +donnait de grosses sommes à son fils, sans consulter, +dans ses largesses, d'autre règle que son caprice. Ensuite, +George s'était rendu à Fulham, où il était resté trois heures +avec Amélia, sa chère petite Amélia, et enfin il était venu +retrouver ses sœurs, aussi empesées dans leur maintien que +leurs robes de mousseline. La société était réunie dans le +salon; les duègnes bavardaient dans leur coin, et l'honnête +Swartz portait sa robe favorite de satin jaune, des bracelets +de turquoise, des bagues à n'en plus finir, des fleurs, +des plumes, et une collection de breloques et de brimborions +qui la faisaient ressembler à la boutique d'une revendeuse à +la toilette.</p> + +<p>Les demoiselles de la maison, après des efforts inutiles pour +tirer une parole de leur frère, se mirent sur le chapitre des +modes et parlèrent de la dernière réception à la cour. George +ne tarda pas à trouver ce babillage insupportable. Et puis ces +tournures étaient-elles à comparer à celle de la petite Emmy? +Dans ces voix brusques et saccadées, ces jupes roides d'empois, +qu'y avait-il de semblable à la douceur angélique, aux grâces +modestes de sa bien-aimée? La pauvre Swartz était justement +assise à la place que prenait autrefois Emmy; ses mains, +couvertes de joyaux, s'étalaient en éventail sur sa robe de satin +jaune; ses broches et ses boucles d'oreille lançaient des lueurs +rutilantes, et ses gros yeux semblaient vouloir se précipiter +de leurs orbites. Elle exprimait dans toute sa personne la parfaite +satisfaction du désœuvrement, avec un air qui disait à +tout le monde: «Admirez-moi!» Les deux sœurs trouvaient, +du reste, que le satin lui allait à ravir.</p> + +<p>«Le diable m'emporte, dit George en retrouvant le confident +de son cœur, si elle n'avait pas l'air d'un mandarin chinois +qui n'a rien à faire toute la journée qu'à branler la tête. +Vrai Dieu, Will, j'étais démangé de l'envie de lui jeter le coussin +du sofa.»</p> + +<p>Il était parvenu toutefois à réprimer la pétulance de sa +mauvaise humeur.</p> + +<p>Ses sœurs se mirent à jouer la <i>Bataille de Prague</i>.</p> + +<p>«Encore cet infernal refrain! hurla George exaspéré, du +sofa où il était couché. Vous voulez donc me rendre fou! A +la bonne heure si miss Swartz nous jouait quelque chose; +chantez-nous quelque chose, miss Swartz, ce que vous voudrez, +à l'exception toutefois de la <i>Bataille de Prague</i>.</p> + +<p>—Que désirez-vous? <i>Marie aux yeux bleus</i> ou l'air de la +<i>Corbeille</i>? demanda miss Swartz.</p> + +<p>—Il est fort joli, l'air de la <i>Corbeille</i>, reprirent en chœur les +deux demoiselles Osborne.</p> + +<p>—Connu! cria de son sofa le misanthrope.</p> + +<p>—Je puis vous chanter encore <i>Fleuve du Tage</i>, dit Swartz +d'une voix doucereuse; il ne me manque que les paroles.»</p> + +<p>Là s'arrêtait le répertoire de la jeune fille.</p> + +<p>«Oh! oui, <i>Fleuve du Tage</i>, s'écria miss Maria; nous avons +la romance.»</p> + +<p>Et elle alla chercher bien vite le recueil où elle se trouvait.</p> + +<p>Or, cette romance, qui jouissait de la vogue du moment, +avait été donnée aux deux sœurs par une de leurs amies, dont +le nom était écrit sur la première page. Miss Swartz reçut de +George les plus vifs applaudissements. C'était, en effet, une des +romances favorites d'Amélia, et il ne l'avait pas oublié. L'héritière +de Saint-Kitts, espérant sans doute qu'on la prierait de +recommencer, jouait négligemment avec les feuillets de la musique, +lorsque son œil rencontra le nom d'Amélia Sedley, +écrit au haut du premier feuillet.</p> + +<p>«Dites donc, s'écria miss Swartz en tournant vivement sur +le tabouret, est-ce là mon Amélia? l'Amélia qui était chez +miss Pinkerton, à Hammersmith? C'est elle, n'est-ce pas? +Comment va-t-elle? où est-elle?</p> + +<p>—Ne répétez pas ce nom, s'empressa de dire Maria Osborne. +Sa famille est bien coupable. Son père a abusé de la confiance +du nôtre, et, quant à elle, son nom n'est plus prononcé +ici.»</p> + +<p>Maria Osborne se vengeait ainsi de la sortie de George au +sujet de la <i>Bataille de Prague</i>.</p> + +<p>«Êtes-vous l'amie d'Amélia? demanda George en se redressant. +Dieu vous le rende alors, miss Swartz. Ne croyez pas +un mot de tout le bavardage de ces femmes. On n'a pas le +moindre reproche à lui adresser. C'est la meilleur....</p> + +<p>—Vous savez bien, George, que vous ne devez point parler +ainsi, s'écria Jane tout effarée; papa le défend.</p> + +<p>—Je voudrais bien voir qu'on m'en empêchât, cria George +en fureur; je veux parler d'elle; je dis que c'est la plus accomplie, +la plus douce, la plus charmante des filles d'Angleterre. +Que son père soit banqueroutier ou non, mes sœurs ne +sont pas dignes de délier les cordons de ses souliers. Si vous +l'aimez, allez la voir, miss Swartz, elle n'a plus beaucoup +d'amis maintenant, et, je le répète, Dieu bénira ceux qui lui +conservent quelque affection. Qui parle bien d'elle est mon +ami; qui en dit du mal est mon ennemi. Merci encore une +fois, miss Swartz.»</p> + +<p>Et, se levant, il alla lui serrer la main.</p> + +<p>«Ah! George fit une de ses sœurs d'une voix suppliante, +ah! George, que dites-vous là?</p> + +<p>—Je dis, répéta George d'un air de défi, que je remercie +tous ceux qui aiment Amélia Sed....»</p> + +<p>Il laissa son mot inachevé. Le vieil Osborne était dans la +pièce, la face livide de colère; ses yeux injectés de sang brillaient +comme des charbons ardents.</p> + +<p>Bien que George se fut arrêté tout court, le sang lui bouillonnait +dans les veines, et tous les Osborne de la terre ne +l'auraient pas fait reculer d'un pas. Maîtrisant bientôt son +émotion, il répondit au regard menaçant du vieillard par un +coup d'œil où se peignaient si bien la résolution et le défi, +que celui-ci, tout interdit à son tour, porta les yeux d'un +autre côté: il avait senti la résistance, et comprenait que la +lutte était désormais inévitable.</p> + +<p>«Mistress Haggistoun, votre bras pour aller à table; donnez +le vôtre à miss Swartz, George,» dit-il à son fils.</p> + +<p>Et l'on se mit en marche.</p> + +<p>«Miss Swartz, disait George à la riche héritière, j'aime +Amélia, et nous sommes fiancés l'un à l'autre depuis nos plus +jeunes années.»</p> + +<p>Pendant le repas, George parla avec une volubilité qui le +surprenait lui-même et irritait de plus en plus les nerfs de +son père. On eût dit qu'il trouvait du plaisir à amonceler +les nuages pour l'orage qui allait éclater après le départ des +dames.</p> + +<p>Mais il existait cette différence entre les deux champions, +que le père écumait de rage et était tout hors de lui, tandis +que le fils conservait le sang-froid et la clarté de pensées qui +manquaient au vieillard, et se trouvait armé ainsi, non-seulement +pour l'attaque, mais encore pour la riposte. Il ne se +préoccupait point de la bataille, trouvant qu'il serait assez tôt +d'y penser quand le moment serait enfin venu; il mangea donc +avec le plus grand calme et du meilleur appétit, attendant le +signal pour commencer la mêlée.</p> + +<p>Le vieil Osborne, au contraire, était en proie à une agitation +nerveuse, vidant les verres les uns après les autres. Plus d'une +fois il perdit le fil de ses idées dans sa conversation avec ses +voisines, et le sang-froid de George redoublait encore sa +colère. Il était presque fou de voir l'impassibilité de son fils à +jouer avec sa serviette, à s'incliner profondément devant les +dames qui se levaient pour partir, à leur ouvrir la porte, à +remplir son verre, à en déguster à loisir le contenu, puis +enfin à regarder son père entre les deux yeux, en ayant l'air +de lui dire: «Messieurs de la garde, tirez les premiers.» Le +vieillard voulut prendre du renfort, mais le carafon heurtait +son verre dans un choc convulsif, sans arriver à le remplir.</p> + +<p>Après avoir poussé un gros soupir, et avec la figure d'un +homme qui suffoque, M. Osborne commença la charge.</p> + +<p>«Vous êtes bien osé, monsieur, de venir prononcer devant +miss Swartz, et dans mon salon, le nom de cette personne. +Voyons, monsieur, pouvez-vous m'expliquer une pareille audace?</p> + +<p>—Prenez garde aux termes que vous employez, dit George; +votre mot d'<i>oser</i> sonne mal aux oreilles d'un capitaine de l'armée +anglaise.</p> + +<p>—Mon fils ne me dictera peut-être pas le choix des mots, +monsieur. Quand je le voudrai, il n'aura pas dans sa poche un +schelling vaillant; quand je le voudrai, il sera aussi pauvre +que le dernier des mendiants. Je parlerai comme il me plaît, +poursuivit le vieillard.</p> + +<p>—Bien que votre fils, je suis gentilhomme, monsieur, répondit +George avec hauteur. Quelques avis que vous ayez à +me donner, quelques ordres que vous vouliez me transmettre, +je vous prie de me parler avec la politesse à laquelle j'ai droit +de prétendre.»</p> + +<p>Toutes les fois qu'il s'élevait à ce ton d'arrogance, le jeune +officier portait son père au comble de la colère ou de la terreur. +Le vieil Osborne redoutait chez son fils l'usage du grand +monde et des belles manières, qui lui faisait complétement +défaut; car rien, en général, ne met plus mal à l'aise un manant +que de sentir à côté de lui un homme de bon ton.</p> + +<p>«Mon père n'a pas dépensé pour mon éducation tout ce que +m'a coûté la vôtre, il n'a pas fait les mêmes sacrifices, et +je ne lui ai pas coûté aussi cher. Si j'avais fréquenté la société +où certains êtres peuvent vivre, grâce à moi, mon fils +n'aurait peut-être pas tant de motifs de faire le fier, monsieur, +et de tirer supériorité de ses airs de grand seigneur.»</p> + +<p>Le vieil Osborne appuya en prononçant ces mots avec une +intention ironique.</p> + +<p>«De mon temps, on ne croyait pas qu'il fût d'un gentilhomme +d'insulter son père. Si j'avais rien fait de pareil, monsieur, +le mien m'aurait jeté à coups de pied à la porte, monsieur.</p> + +<p>—Je ne vous ai point insulté, monsieur. Je vous ai seulement +prié de vous souvenir que j'étais aussi gentilhomme que +vous. Je sais très-bien que vous me donnez de l'argent à discrétion, +continua George en serrant dans ses doigts un paquet +de bank-notes que M. Chopper lui avait délivré le matin même. +Mais vous en êtes fastidieux avec vos répétitions. Craignez-vous +donc que je ne l'oublie?</p> + +<p>—Vous devriez avoir autant de mémoire pour tout le reste, +monsieur, répliqua le père de plus en plus irrité; vous devriez +vous rappeler que dans cette maison, aussi longtemps +que vous daignerez l'honorer de votre présence, je suis le +maître, moi, que ce nom.... et que vous.... et je veux....</p> + +<p>—Quoi, monsieur? dit George avec un sourire moqueur; +et il remplit de nouveau son verre.</p> + +<p>—Mille tonnerres!... s'écria son père avec un effroyable +jurement, que ce nom des Sedley ne soit plus prononcé ici, +monsieur; non, je ne veux rien qui me rappelle cette damnée +engeance!</p> + +<p>—Ce n'est pas moi, monsieur, qui le premier ai mis en +avant le nom de miss Sedley; mes sœurs en disaient du mal à +miss Swartz, et je me suis promis de la défendre en toute +rencontre. Personne ne traitera légèrement ce nom en ma +présence. Notre famille lui a déjà fait assez d'affronts, il est +temps d'arrêter la calomnie devant la ruine de ces malheureux: +le premier qui s'avisera de parler contre elle sentira le +poids de ma main.</p> + +<p>—Allez donc, monsieur, allez donc, dit le vieux père dont +les yeux sortaient de leurs orbites.</p> + +<p>—Oui, certes, monsieur! Je prétends persévérer dans mes +sentiments pour cette angélique jeune fille. Si je l'aime, vous +n'avez qu'à vous en prendre à vous. J'aurais peut-être adressé +mes hommages d'un autre côté, élevé mes vœux plus haut, en +dehors de notre cercle étroit, mais je n'ai fait que vous obéir. +Et maintenant que son cœur est à moi, vous me dites de l'abandonner, +de la punir d'un crime dont elle est innocente, de +causer sa mort peut-être, et tout cela pour les fautes d'autrui! +Voilà où seraient la lâcheté et la bassesse, voilà où serait +l'infamie, dit George cédant à l'exaltation de son enthousiasme. +Se jouer ainsi du cœur d'une jeune fille, d'un ange +descendu du ciel au milieu de ce monde dont ses vertus exciteraient +l'admiration, si sa douceur et son aménité ne réduisaient +au silence les accusations de la haine! Enfin, si je la +délaissais, monsieur, croyez-vous qu'elle m'oublierait?</p> + +<p>—Il ne me convient point, monsieur, de prêter l'oreille à +ce galimatias d'absurdités sentimentales, s'écria le père de +George. Je ne donnerai point la main à un mariage qui ferait +entrer des gueux dans ma famille. Du reste, à votre aise, +monsieur, il ne tient qu'à vous de laisser envoler huit mille +livres sterling de rentes quand vous n'avez qu'à vous baisser +pour les avoir; mais alors songez, à faire votre paquet. Une fois +pour toutes, voulez-vous faire ce que je vous dis, monsieur?</p> + +<p>—Épouser cette mulâtresse? dit George en redressant les +pointes de son faux-col; je n'aime pas la teinture, monsieur. +Vous ferez mieux d'envoyer chercher le nègre qui balaye à +Fleet-Market; pour moi, monsieur, je ne veux pas m'allier à +la Vénus hottentote.»</p> + +<p>M. Osborne s'élança furieux vers la sonnette qui d'ordinaire +servait à faire venir le sommelier pour le bordeaux, et, d'une +voix à moitié étouffée par la colère, il lui donna l'ordre de faire +avancer un fiacre pour le capitaine Osborne.</p> + + <hr /> + +<p>«C'est une affaire faite! dit George entrant une heure +après chez Slaughter avec une figure pâle et défaite.</p> + +<p>—Quelle affaire, mon garçon?» dit Dobbin.</p> + +<p>George lui exposa tout au long ce qui s'était passé entre +lui et son père.</p> + +<p>«Je l'épouserai demain, dit-il avec un jurement. Ah! Dobbin, +Dobbin, chaque jour je sens mon amour grandir pour elle.»</p> + + + + +<h2><a id="XXII"></a>CHAPITRE XXII.</h2> + +<h2>Mariage et premiers quartiers de la lune de miel.</h2> + + +<p>La garnison la plus déterminée et la plus courageuse ne peut +tenir contre la famine. Le vieil Osborne comptait sur cet auxiliaire +dans la lutte que nous lui avons vu engager avec son fils. +Il ne doutait point que George ne vînt faire une soumission +complète dès qu'il se trouverait à court d'espèces. Il était à +regretter seulement que, le jour même du premier assaut, +l'ennemi eût ravitaillé la place; mais les provisions ne devaient +durer qu'un temps, et, suivant ses calculs, le vieil Osborne +s'attendait avant peu à une reddition. Pendant plusieurs jours, +toute communication cessa entre le père et le fils. Le premier +s'étonnait de ce silence, sans en être autrement inquiet; car, +ainsi qu'il disait avec son élégance habituelle, il savait fort bien +où le bât blessait George, et il s'en rapportait à l'infaillibilité +de ses prévisions. Il avait raconté minutieusement à ses filles les +détails de sa querelle avec son fils, tout en leur enjoignant de +rester étrangères à cette affaire et d'accueillir George à son retour +comme si rien ne s'était passé. Le couvert du fils rebelle +était mis tous les jours comme à l'ordinaire, et le vieux marchand +se préoccupait peut-être beaucoup plus de son absence qu'il ne +le disait et ne voulait le laisser paraître. Il envoya aux informations +chez Slaughter, où l'on ne put rien lui dire, sinon que +George et son ami le capitaine Dobbin avaient quitté la ville.</p> + +<p>Par une matinée maussade et pleureuse de la fin d'avril, des +giboulées balayaient par rafales le trottoir de la rue où se trouvait +le café du vieux Slaughter; George Osborne arriva dans +le café, l'air pâle et les yeux hagards. Sa mise cependant indiquait +une certaine recherche; il portait un habit bleu aux +boutons bronzés, et un gilet en peau de daim, suivant la mode +du temps. Dobbin, qu'il retrouva dans cet endroit, avait, lui +aussi, abandonné la casaque militaire et le pantalon gris dont +il affublait d'ordinaire sa longue et osseuse personne, pour +l'habit bleu aux boutons bronzés.</p> + +<p>Dobbin venait de passer une heure et plus dans le café, à +prendre successivement tous les journaux sans pouvoir venir +à bout d'en lire un seul. Il avait plus de vingt fois jeté les +yeux sur la pendule, puis dans la rue, où la pluie balayait la +chaussée, où les passants faisaient retentir le pavé sous leurs +socques, où leurs ombres mouvantes miroitaient en longs reflets +sur les dalles humides. Tantôt il battait le rappel sur la table, +puis rongeait ses ongles jusqu'à la racine, ce qui ajoutait à la +beauté de ses mains monumentales; ensuite il mettait en équilibre +sur le pot au lait une petite cuiller, et la poussait avec +une pichenette, etc., etc.... L'impatience de son esprit se +faisait jour dans ses moindres gestes et le portait à ces déplorables +distractions qui sont le suprême recours d'un esprit en +proie à toutes les anxiétés de l'attente.</p> + +<p>Quelques camarades du régiment, habitués de ce café, le plaisantaient +sur l'élégance de son costume et sur la surexcitation +fébrile de ses nerfs. On lui demandait si, par hasard, il n'allait +pas se marier? Dobbin riait du bout des lèvres et promettait à +son ami, le major Wagstaff, de lui envoyer un morceau de +gâteau aussitôt après la cérémonie. Enfin arriva le capitaine +Osborne en grande tenue, comme nous l'avons dit, mais très-pâle +et très-agité. Il essuya avec son foulard des Indes sa figure +décomposée où perlait la sueur, et une forte odeur d'eau +de Cologne se répandit dans toute la pièce. George serra +ensuite la main de Dobbin, regarda à la pendule, dit à John le +garçon de lui apporter du curaçao, dont il avala deux verres +avec une précipitation fébrile, et son ami lui demanda comment +il se portait.</p> + +<p>«Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, Dob, dit celui-ci; j'ai eu +le frisson et un mal de tête épouvantable. Levé à neuf heures, +je suis sorti pour prendre un bain. C'est tout comme le jour où +je me suis rendu sur le terrain avec Rocket, à Québec, si vous +vous en souvenez, Dobbin.</p> + +<p>—Je crois bien, répondit William, mes diables de nerfs me +tiraillaient encore plus que vous ce matin-là; car même vous +avez joliment mangé, sans reproche. Puisque cela vous a si +bien réussi, recommencez, aujourd'hui.</p> + +<p>—Vous êtes toujours bon et prévenant, Will. Je veux boire +à votre santé, mon vieux, et au diable la....</p> + +<p>—Non, non, deux verres c'est assez, fit Dobbin en l'arrêtant. +John, enlevez ce carafon. Voilà du poivre de Cayenne +pour mettre avec votre poulet, et dépêchez-vous, car nous devrions +déjà être là-bas.»</p> + +<p>La pendule marquait onze heures et demie, quand les deux +capitaines échangeaient ces quelques paroles. Un fiacre, où le +domestique d'Osborne avait placé son nécessaire de voyage et +sa valise, attendait à la porte depuis quelques instants. Les +deux jeunes gens gagnèrent la voiture, abrités sous un parapluie, +et le domestique grimpa sur le siége en maugréant contre +l'averse et contre l'humidité du manteau du cocher, d'où se +dégageait une épaisse vapeur.</p> + +<p>«Nous trouverons heureusement une meilleure voiture à la +porte de l'église,» se disait-il par manière de consolation.</p> + +<p>Le fiacre traversa Piccadilly, où alors encore Apsley-House +et l'hôpital Saint-Georges portaient leur robe de briques rouges, +où l'on voyait encore des réverbères à l'huile, où Achille<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> devait +bientôt se dresser sur son socle de granit, où devait s'élever +dans peu l'arc de triomphe de Pimlico, surmonté de ce monstre +équestre<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> qui semble vouloir enjamber tous les toits du voisinage. +Enfin, ils s'arrêtèrent à Brompton, devant une petite chapelle, +au carrefour de Fulham.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b> Le duc de Wellington en statue de bronze avec un casque pour vêtement.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b> Un char de triomphe attelé de plusieurs chevaux et placé à soixante +pieds au-dessus du sol. (<i>Note du traducteur.</i>)</blockquote> + +<p>Une voiture de poste attelée de quatre chevaux attendait à +la porte; par l'élégance de sa coupe, elle rappelait les voitures +de remise; quelques oisifs seulement bravaient cette fâcheuse +averse.</p> + +<p>«Morbleu! dit George, je n'avais commandé que deux chevaux.</p> + +<p>—Mon maître en a voulu quatre,» répondit le domestique +de M. Joseph, posté sur le seuil en sentinelle.</p> + +<p>Le valet de M. Osborne et celui de M. Joseph trouvaient, +tout en suivant leurs maîtres dans l'église, que c'était donner un +croc en jambe aux convenances, que de faire une noce sans repas, +sans bouquet, sans rubans.</p> + +<p>«Ah! vous voici! dit à George Joseph Sedley, notre galant +cavalier du Vauxhall; vous êtes de cinq minutes en retard, +George, mon garçon! Quel temps, bon Dieu! Cela me rappelle +la saison des pluies au Bengale. Mais soyez tranquille, ma voiture +est imperméable. Entrons: Emmy et ma mère sont déjà +à la sacristie.»</p> + +<p>Joe Sedley était dans toute sa splendeur: jamais on ne l'avait +vu si gras; jamais son faux-col n'était monté si haut, jamais +sa face n'avait été plus rubiconde. Son jabot s'étalait avec orgueil +sur son gilet à ramages; ses bottes à la hongroise resplendissaient +sur la rotondité de ses mollets. Sur son habit +vert clair s'épanouissait la rosette nuptiale, large et blanche +comme la fleur du magnolia.</p> + +<p>George faisait son tout, George allait se marier. Ce seul +mot explique la pâleur de sa figure, l'excitation de ses nerfs, +ses insomnies et ses frissons. J'ai entendu des gens qui affrontaient +la même épreuve avouer la même émotion. À la troisième +ou quatrième fois on finit par s'y accoutumer sans doute, mais +le premier plongeon coûte toujours beaucoup à faire.</p> + +<p>La mariée avait une douillette de soie brune, comme me l'a +appris depuis le capitaine Dobbin, et portait un chapeau de +paille avec un ruban rose et un voile en dentelle blanche de +Chantilly. Le capitaine Dobbin, après lui en avoir demandé la +permission, lui avait offert une montre avec sa chaîne d'or, +qu'elle portait pour la cérémonie. Sa mère lui avait fait présent +d'une broche en diamants, unique bijou resté en possession de +mistress Sedley. Pendant le service, cette excellente mère, +assise dans l'un des bancs, versait d'abondantes larmes, tandis +que la servante irlandaise et mistress Clapp, son hôtesse, s'efforçaient +de la consoler. Le vieux Sedley n'avait pas voulu +assister au mariage. Joe remplaçait son père et conduisait la +mariée à l'autel, tandis que le capitaine Dobbin remplissait, du +côté de George, les fonctions de garçon d'honneur.</p> + +<p>Dans l'église se trouvait seulement le clergé qui officiait. La +pluie sur les vitraux et les sanglots de mistress Sedley étaient +le seul bruit qui vint par moments interrompre le service divin. +La voix du ministre ébranlait les tristes échos de ces voûtes +désertes. Le oui d'Osborne se fit entendre grave et articulé. La +réponse d'Emmy, s'échappant avec peine de son petit cœur, +parvint mourante à ses lèvres, et n'arriva qu'aux seules oreilles +du capitaine Dobbin.</p> + +<p>La cérémonie terminée, Joe Sedley embrassa sa sœur; c'était +plus qu'il n'en avait fait pour elle depuis plusieurs mois. +George avait déposé son air triste et semblait maintenant tout +radieux.</p> + +<p>«À votre tour, William,» dit-il tout joyeux en frappant sur +l'épaule de Dobbin.</p> + +<p>Et Dobbin s'en alla embrasser Amélia sur la joue.</p> + +<p>On alla ensuite à la sacristie pour signer le registre.</p> + +<p>«Dieu vous bénisse, mon vieux Dobbin!» dit George en lui +serrant la main, la vue presque troublée par les larmes.</p> + +<p>William répondit par un mouvement de tête. Son cœur était +trop ému pour lui permettre d'en dire plus long.</p> + +<p>«Écrivez-nous régulièrement, et venez aussitôt que possible, +n'est-ce pas, mon ami?» dit Osborne.</p> + +<p>Après des adieux très-pathétiques qui eurent lieu entre +mistress Sedley et sa fille, le nouveau couple monta dans la +voiture.</p> + +<p>«Gare là! petits polissons,» cria George à une troupe de +gamins tout trempés de pluie qui stationnaient devant la porte +de l'église.</p> + +<p>L'averse cinglait sur la figure des deux époux, rien que pour +monter dans la voiture; les rubans des postillons se collaient +sur leur veste ruisselante. La troupe d'enfants poussa des hurlements +diaboliques au moment où la voiture s'éloigna en les +éclaboussant.</p> + +<p>William Dobbin, de la porte de l'église, les regardait disparaître +avec une expression singulière dans le regard; la petite +troupe de curieux riait de son air bizarre; mais il se souciait +bien des curieux et de leur rire!</p> + +<p>«Allons manger un morceau, Dobbin,» lui cria une voix par +derrière.</p> + +<p>En même temps une main pesante s'abaissant sur son épaule +coupait court aux rêveries du pauvre garçon; mais le capitaine +ne se sentait pas le cœur à se rendre aux provocations gastronomiques +de Joe Sedley. Il installa dans la voiture la vieille +dame tout éplorée, vit Joe monter à côté d'elle et les domestiques +sur le siége, puis les quitta sans leur faire de bien +longs adieux; cette seconde voiture disparut comme la première, +et les gamins la poursuivirent encore de leurs cris railleurs.</p> + +<p>«Voilà pour vous, petits mendiants,» dit Dobbin en leur jetant +de la menue monnaie; puis il s'en alla lui-même sans faire +attention à la pluie.</p> + +<p>Tout était donc fini. Il les voyait donc mariés et heureux, du +moins Dobbin le demandait au ciel. Quant à lui, le pauvre garçon, +jamais il ne s'était trouvé si seul et si abandonné. Il aurait +déjà voulu être à quelques jours de là pour <i>la</i> revoir de nouveau.</p> + +<p>Dix jours environ après la cérémonie dont nous venons de +parler, trois jeunes gens de notre connaissance étaient à admirer +ce magnifique panorama de Brighton, où d'un côté se déroulent +devant les yeux du visiteur de délicieuses petites tourelles, +et de l'autre l'azur de la mer. Tantôt le citadin émerveillé contemple +l'Océan, dont le sourire des vents plisse la surface de +rides sans nombre sur lesquelles mille voiles blanches étincellent +au soleil, et que couronne une coquette ceinture de mystérieuses +cabines. Tantôt un ami de la nature humaine, qui la +préfère aux sites les plus pittoresques, se tourne du côté des +tourelles, où un air de vie indique la présence de l'homme. Ici +l'on entend gémir un piano qu'une jeune demoiselle en tire-bouchons +martyrise six heures par jour pour le plus grand plaisir +des autres locataires; là une gentille petite bonne, l'aimable +Polly, fait sauter dans ses bras</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Un petit nourrisson dont on se croit le père,</p> + </div> </div> + +<p>tandis que Jacob, <i>pater quem nuptiæ demonstrant</i>, mange des +sauterelles à l'étage au-dessous et dévore le <i>Times</i> pour son +déjeuner.</p> + +<p>Là-bas ce sont des filles d'Ève qui regardent les jeunes officiers +de dragons en promenade sur la plage; ou bien c'est encore +un bon habitant de Londres en costume nautique, armé +d'un télescope de la dimension d'un canon du calibre six, qui a +pointé son instrument sur la mer et à l'inspection duquel n'échappe +aucune barque de plaisance ou de pêche, aucune cabine +de baigneuse allant à la mer ou on revenant, etc., etc.... Que +n'avons-nous le loisir de décrire Brighton? car Brighton, c'est +la voluptueuse Parthénope avec des lazzaroni aristocratiques; +car Brighton a toujours l'air frais, aimable et pimpant comme +le costume d'un arlequin, car Brighton, éloigné de sept heures +de Londres à l'époque dont nous parlons, n'en est plus qu'à +une centaine du minutes et s'embellira peut-être encore davantage, +à moins que la flotte française ne juge à propos de +venir le bombarder.</p> + +<p>«Voilà une petite qui est diablement belle, dans cette maison, +au-dessus des modistes, dit un des promeneurs à son voisin; +hein, Crawley, avez-vous vu comme elle m'a fait de l'œil +quand je suis passé?</p> + +<p>—N'allez pas la blesser au cœur, Joe, mauvais sujet que +vous êtes, répliqua l'autre; n'allez pas ainsi badiner avec les +affections féminines, monsieur le Don Juan.</p> + +<p>—Laissez-moi,» reprit Joe Sedley fort satisfait et jetant à la +bonne des œillades assassines. Joe était encore plus brillant à +Brighton qu'au mariage de sa sœur. Il avait un choix de gilets +du dernier goût dont un seul eût suffi pour contenter un dandy +plus modeste. Il portait un habit d'uniforme orné de brandebourgs, +de franges et de boutons, mais avec des broderies tortueuses +comme le Méandre. Il affectait un costume militaire et +toutes les allures de l'emploi, se promenait avec ses deux +amis, tous deux officiers dans l'armée, faisait sonner ses bottes +à éperons en l'honneur de toutes les servantes qu'il jugeait +dignes de ses regards meurtriers.</p> + +<p>—Qu'allons-nous faire, mes enfants, jusqu'au retour de ces +dames?» demanda notre lion.</p> + +<p>Ces dames étaient allées faire une promenade en voiture à +Rottingdean.</p> + +<p>«Nous pourrions jouer au billard, reprit un de ses amis, +le grand aux moustaches cirées.</p> + +<p>—Non, diable! non, capitaine,» répliqua Joe un peu +alarmé, pas de billard aujourd'hui, Crawley, mon garçon; +c'est bien assez d'y avoir joué hier.</p> + +<p>—Cependant vous avez un coup de queue admirable, dit +Crawley en riant; n'est-ce pas, Osborne? comme il est fort +avec son fameux coup de cinq?</p> + +<p>—Très-fort, reprit Osborne, Joe est un rude jouteur au +billard, sans compter le reste. Je voudrais bien qu'il fût possible +de chasser le tigre dans les environs; nous serions allés +en tuer quelques-uns avant dîner.—Tenez, la jolie fille, +quelle jambe. Joe!—Racontez-nous donc l'histoire de votre +chasse au tigre, et de l'entrevue que vous avez eue avec lui +dans les fourrés de l'Inde. Ah! Crawley, voilà une bien merveilleuse +histoire.»</p> + +<p>George Osborne manqua se casser la mâchoire par un +énorme bâillement.</p> + +<p>«Que la vie est ennuyeuse ici-bas! continua-t-il; eh bien! +que faire?</p> + +<p>—Si nous allions voir les chevaux qui viennent d'arriver de +la foire Lewes? dit Crawley.</p> + +<p>—Pourquoi ne pas aller plutôt chercher des petits gâteaux +qui doivent sortir du four? proposa ce scélérat de Joe, qui songeait +à faire d'une pierre deux coups. Elle est fort jolie, la pâtissière.</p> + +<p>—Encore mieux, allons au-devant de <i>l'Éclair</i> qui va arriver; +car voici son heure,» dit George.</p> + +<p>Ce dernier avis l'emporta; on remit à un autre jour la visite +à la pâtissière et aux chevaux, et l'on se dirigea vers les bureaux +de <i>l'Éclair</i>.</p> + +<p>Sur leur route ces trois messieurs rencontrèrent la voiture +découverte de Joe Sedley, ornée de magnifiques armoiries. +C'était dans ce splendide équipage qu'il avait coutume de se +produire en public, majestueux dans son isolement, les bras +croisés sur la poitrine, son chapeau à cornes sur l'oreille, ou +bien, dans ses jours de bonne fortune, ayant des dames à ses +côtés.</p> + +<p>Deux personnes occupaient alors la voiture: une jeune femme +aux cheveux un peu rouges, et mise à la dernière mode, et une +autre en douillette de soie brune, avec un chapeau de paille et des +rubans roses encadrant une figure ronde et vermeille qui faisait +plaisir à voir. Cette dernière fit arrêter la voiture quand elle fut +proche des trois jeunes gens, puis, comme toute honteuse de +cet acte d'autorité, elle s'empressa de rougir de la façon la plus +ridicule.</p> + +<p>«Nous avons fait une délicieuse promenade, George, se mit-elle +à dire; et.... nous sommes bien aises d'être rentrées. Et... +Joseph, ne faites pas rentrer mon mari trop tard.</p> + +<p>—N'allez pas conduire nos maris à leur perte, monsieur +Sedley, esprit tentateur que vous êtes, reprit l'autre dame +en menaçant Joe d'un joli petit doigt précieusement serré sous +un gant français. Point de billard, point de fumerie! Soyez +sage!</p> + +<p>—Ma chère mistress Crawley, je vous le jure.... sur mon +honneur!...»</p> + +<p>Ce furent les seuls mots que l'éloquence de Joe put proférer +pour toute réponse. Mais si la parole lui manquait, il eut soin +de prendre une pose académique; il inclina légèrement la tête +sur son épaule, souffla d'une manière expressive en regardant +sa victime d'autrefois; en même temps une de ses mains reposait +derrière lui sur sa canne, tandis que l'autre, sur laquelle +scintillait un gros brillant, chiffonnait son jabot et jouait avec +son gilet. Quand la voiture repartit, il envoya mille baisers aux +dames. Combien n'eût-il pas donné pour que tout Brighton, +tout Londres et tout Calcutta pussent le voir dans cette attitude +galante, au milieu des saluts qu'il adressait à une si piquante +beauté, et dans la compagnie d'un lion aussi renommé +que Crawley des Gardes!</p> + +<p>Nos nouveaux mariés étaient venus à Brighton après la célébration +de leur mariage et avaient passé, dans un appartement +de l'hôtel de la Marine, quelques jours de calme et de bonheur, +en attendant l'arrivée de Joe. Toutefois, ils se trouvèrent bien +vite en pays de connaissance; car une après-midi, en revenant +d'une promenade au bord de la mer, ils se rencontrèrent nez à +nez avec Rebecca et son mari.</p> + +<p>Rebecca se jeta dans les bras de sa chère Amélia. Crawley +et Osborne se serrèrent la main avec assez de cordialité, et +Becky, en quelques heures, trouva le moyen de faire oublier +à ce dernier les paroles un peu dures de leur dernière entrevue.</p> + +<p>«Vous rappelez-vous la dernière fois que je vous vis, chez +miss Crowley? je vous ai un peu maltraité, mon cher capitaine: +c'est que vous aviez l'air d'être refroidi pour notre chère +Amélia. Voilà ce qui me fâchait, m'irritait jusqu'à me rendre +méchante et même ingrate. Votre main, capitaine, et passons +l'éponge!»</p> + +<p>Et en même temps Rebecca lui tendait la main avec une grâce +si franche et si irrésistible, qu'Osborne ne trouva rien de mieux +que de la prendre et de croire à la sincérité de la démarche de +Becky.</p> + +<p>Nos deux jeunes couples avaient beaucoup à se dire; chacun +fit à l'autre le récit de son mariage et raconta ses projets d'avenir +avec une franchise et un intérêt réciproques. Le mariage de +George devait être annoncé à son père par son ami le capitaine +Dobbin, et le jeune Osborne tremblait un peu des suites de cette +communication; miss Crawley, à laquelle se rattachait toutes +les espérances de Rawdon, lui tenait encore rigueur. Consigné +à la porte de sa maison de Park-Lane, il avait, avec sa femme, +suivi cette chère tante à Brighton et posté dans sa rue des +émissaires en permanence.</p> + +<p>«Il faudra que nous vous fassions aussi connaître, ma chère, +dit Rebecca en riant, quels vigilants amis Rawdon tient en faction +perpétuelle à sa porte. Avez-vous jamais vu la mine d'un +créancier ou celle d'un bailli avec son assesseur? Deux abominables +gredins qui sont toute la semaine à nous épier de la boutique +de l'épicier, de telle sorte que nous ne pouvons sortir +que le dimanche. Si la tante ne s'apprivoise pas, gare au dénoûment!»</p> + +<p>Rawdon, avec de gros éclats de rire, raconta une douzaine +de tours fort divertissants qu'il avait joués à ses créanciers, et +la manière adroite dont Rebecca leur donnait congé. Il affirma +avec un gros juron qu'il n'y avait pas en Europe une femme qui +fût comparable à la sienne pour le talent d'envoyer paître les +créanciers. Presque aussitôt après son mariage, elle avait eu +à recourir à ce don naturel, et son mari avait pu alors l'apprécier +à sa juste valeur. Ils avaient su se créer un crédit illimité; +mais ils avaient aussi des protêts à revendre, et ils poursuivaient +leurs projets au milieu d'une disette absolue de vil métal. +Ces embarras pécuniaires jetaient-ils quelques brouillards +sur la bonne humeur de Rawdon? Aucun.</p> + +<p>Le meilleur moyen pour vivre au sein de l'opulence, c'est +d'être criblé de dettes; on n'a rien alors à se refuser, et, dans +cette situation, l'esprit se trouve toujours allègre et dispos. +Rawdon et sa femme occupaient le plus bel appartement du plus +bel hôtel de Brighton; l'hôte, en leur présentant chaque plat, +les saluait comme ses plus gros consommateurs; Rawdon engloutissait +ses dîners et son vin avec un aplomb de magnat ou +de prince russe. Des allures de grand seigneur, des bottes et un +costume irréprochables, de l'arrogance dans la tournure, enfin +une certaine rouerie, posent souvent beaucoup mieux un homme +que des fonds placés chez un banquier.</p> + +<p>Les deux couples ne pouvaient plus vivre l'un sans l'autre. Au +bout de deux ou trois jours, les messieurs organisèrent pour le +soir une table de piquet, tandis que leurs femmes se mettaient +dans un coin à causer. Les cartes avec George, le billard avec +Joe Sedley, qui ne tarda pas à arriver dans sa grande voiture +découverte, aidèrent à combler les vides de la bourse de Rawdon +et lui procurèrent les avantages de cet argent comptant, +dont la disette met dans l'embarras les plus grands génies eux-mêmes.</p> + +<p>Mais revenons à nos trois jeunes gens, qui s'en allaient au-devant +de <i>l'Éclair</i>. La voiture, d'une exactitude rigoureuse, était +remplie à l'intérieur et couverte au dehors d'êtres vivants. Le +conducteur tira de son cor ses modulations habituelles. <i>L'Éclair</i> +entra dans la rue avec une rapidité digne de son nom et s'arrêta +devant le bureau des voitures.</p> + +<p>«Bravo! voilà Dobbin,» s'écria George enchanté de voir +son vieil ami perché sur l'impériale.</p> + +<p>Sa visite, différée de jour en jour, était impatiemment attendue.</p> + +<p>«Comment vous portez-vous, mon brave garçon? Vous êtes +bien aimable d'être venu. Emmy va être enchantée de vous +voir,» dit Osborne donnant une cordiale poignée de main à son +ami quand celui-ci fut descendu de son poste élevé. Puis, d'une +voix plus basse: «M'apportez-vous des nouvelles? Avez-vous +été à Russell-Square? Que dit le père Rabat-joie? ne me cachez +rien.»</p> + +<p>La figure de Dobbin était pâle et grave.</p> + +<p>«J'ai vu votre père, répondit-il; comment va Amélia.... +Mrs. George? vous saurez toutes les nouvelles. Mais la plus +grande de toutes, c'est que....</p> + +<p>—Vite, mon vieux camarade, dit George avec anxiété.</p> + +<p>—On nous envoie en Belgique; l'armée entière est commandée +pour le départ, le régiment des gardes comme les autres. +Heavytop a ses accès de goutte et enrage de ne pouvoir bouger. +O'Dowd le remplace. Nous nous embarquons à Chatham la semaine +prochaine.»</p> + +<p>Ces nouvelles de guerre, tombant comme la foudre sur nos +amants, les plongèrent dans de sérieuses et tristes méditations.</p> + + + + +<h2><a id="XXIII"></a>CHAPITRE XXIII.</h2> + +<h2>Où le capitaine fait preuve de diplomatie.</h2> + + +<p>Qui pourra nous expliquer par quel mystère William Dobbin, +qui, sur les instances de ses parents, n'aurait fait aucune difficulté +à aller chercher sa cuisinière par la main pour l'épouser +ensuite, et qui était d'une humeur si indolente et si molle qu'en +vue de son intérêt personnel il n'eût pas trouvé le courage de +traverser la rue, qui pourra nous dire par quelle merveilleuse +influence ce même Dobbin se révéla tout à coup et à point +nommé, dans la conduite des affaires de George Osborne, +comme le tacticien le plus actif, et montra au profit de son +ami l'habileté dont un diplomate consommé n'eût peut-être +pas été capable dans la poursuite de ses projets ambitieux?</p> + +<p>Pendant que George et sa femme étaient à Brighton, où ils +s'enivraient à longs traits des douceurs de la lune de miel, +l'honnête William restait à Londres en qualité de plénipotentiaire +et avec mission de faire toutes les démarches nécessitées +par le mariage de son ami. Il avait à voir le vieux Sedley, à le +mettre de bonne humeur, à pousser Joe à rejoindre son beau-frère, +afin que l'éclat de sa position et de son crédit comme receveur +de Boggley-Wollah servît à couvrir le désastre de son +père, à faire tomber les préjugés du vieil Osborne contre ce mariage +en question, et à finir par l'apprendre au vieillard en ménageant +le plus possible son humeur irritable.</p> + +<p>Toutefois, avant de s'aventurer dans la maison d'Osborne +avec les nouvelles dont il était porteur, Dobbin réfléchit qu'il y +aurait de la politique de sa part à se créer des intelligences +parmi les membres de la famille, et à mettre au moins les dames +de son côté.</p> + +<p>«Au fond du cœur, se disait-il, elles ne sauraient être fâchées +de tout ceci. Quelle femme a jamais été fâchée de voir entrer un +peu de roman dans un mariage? Il y aura bien sûr des larmes +de répandues, mais elles ne tarderont pas à se ranger du côté de +leur frère; nous serons trois alors à poursuivre le vieil Osborne +dans ses derniers retranchements.»</p> + +<p>Notre machiavélique capitaine se demandait ensuite à l'aide +de quel heureux stratagème il pourrait glisser en douceur, +dans l'oreille des demoiselles Osborne, le terrible secret de leur +frère.</p> + +<p>Grâce à un interrogatoire préalable qu'il fit subir à sa mère +sur l'emploi de ses soirées, il se trouva bien vite au courant des +salons où il avait chance de rencontrer les sœurs de George. +Malgré son horreur pour les bals, horreur, hélas! partagée par +plus d'un homme sensé, il s'assura d'une invitation pour une +soirée à laquelle devaient assister les demoiselles qu'il cherchait. +À peine arrivé, il s'empressa de les faire danser à plusieurs +reprises, se montra plein de prévenances et de petits +soins à leur égard, et poussa le courage jusqu'à demander à +miss Osborne quelques minutes d'entretien dans la matinée du +lendemain. C'était, dit-il, pour lui communiquer des nouvelles +de la dernière importance.</p> + +<p>Pourquoi cette jeune demoiselle se mit-elle à tressaillir de la +sorte, puis à regarder son cavalier, puis à baisser modestement +les yeux vers le sol, enfin à manquer de s'évanouir dans les +bras de son danseur, lorsque le capitaine lui écrasant maladroitement +le pied, la rappela fort à propos à un sentiment +plus net de la réalité? Pourquoi, en un mot, cette requête lui +causa-t-elle une si vive agitation? Voilà un mystère que jamais +on ne pourra approfondir. On sait seulement que le lendemain, +quand le capitaine arriva à Russell-Square, Maria n'était point +au salon avec sa sœur, et que miss Wirt sortit sous prétexte +d'aller la chercher. Le capitaine et miss Osborne restèrent donc +en tête à tête. Un si profond silence régna d'abord, qu'on pouvait +très-distinctement entendre le tic tac de la pendule placée +sur la cheminée et représentant le sacrifice d'Iphigénie.</p> + +<p>«Quelle délicieuse soirée que celle d'hier! fit miss Osborne, +comme pour encourager son interlocuteur; vous voilà maintenant +passé maître à la danse, capitaine Dobbin. Vous avez pris +des leçons, je gage, continua-t-elle avec une aimable espièglerie.</p> + +<p>—Ah! je voudrais que vous me vissiez danser une bourrée +écossaise avec mistress <i>la major</i> O'Dowd de notre régiment!... +Et une gigue!... avez-vous jamais vu danser une gigue? Mais +qui ne danserait pas bien avec vous, miss Osborne, vous qui +dansez si bien?</p> + +<p>—La femme du major est-elle jeune et belle, capitaine? +continua la jolie questionneuse. C'est une bien terrible chose +que d'être la femme d'un soldat! Je m'étonne qu'on ait le cœur +à la danse dans ces temps de guerre! Si vous saviez, capitaine +Dobbin, comme je tremble quelquefois en pensant à notre cher +George, aux dangers des pauvres soldats! Y a-t-il beaucoup +d'officiers mariés dans le ***<sup>e</sup>, capitaine Dobbin?</p> + +<p>—Elle joue trop à cartes découvertes,» pensa miss Wirt en +elle-même.</p> + +<p>Cette observation ne se place ici que comme parenthèse, et +ne s'entendit point à travers la fente de la porte, où la gouvernante +la murmura entre ses dents.</p> + +<p>«Un de nos jeunes officiers vient de se marier, dit Dobbin se +dirigeant vers son but; c'étaient d'anciennes affections, et les +jeunes gens sont pauvres comme des rats d'église.</p> + +<p>—Mais c'est charmant, mais c'est romantique,» s'écria miss +Osborne, comme le capitaine achevait ces mots: <i>anciennes +affections</i>, <i>pauvres comme des rats d'église</i>.</p> + +<p>Cette marque de sympathie l'encouragea.</p> + +<p>«C'est le plus beau garçon de notre régiment, continua-t-il; +l'armée entière ne compte pas dans ses rangs de plus brave et +de plus brillant officier. Et puis une femme accomplie! rien +qu'à la voir, j'en suis sûr, vous vous prendriez à l'aimer, miss +Osborne.»</p> + +<p>La jeune demoiselle se crut à deux doigts du dénoûment. Il +était bien permis d'avoir cette pensée en présence de l'agitation +nerveuse de Dobbin se trahissant aux contractions de sa figure, +au mouvement saccadé de son large pied retombant en cadence +sur le parquet, à l'infatigable activité de ses mains à boutonner +et à déboutonner son habit, etc., etc.</p> + +<p>Miss Osborne supposa que la respiration avait manqué au +capitaine, et qu'il attendait que ses poumons se fussent remplis +d'air pour lui faire une confidence complète qu'elle se préparait +à recevoir de grand cœur. L'horloge de l'autel d'Iphigénie commença +à sonner midi. Quand les dernières vibrations eurent +cessé d'agiter les rouages, miss Osborne pensa qu'il était au +moins une heure, tant lui paraissaient longues les minutes qui +tenaient en suspens son anxieuse curiosité.</p> + +<p>«Mais ce n'est pas en vue d'un mariage que je viens vous +parler.... ou plutôt c'est à propos d'un mariage.... c'est-à-dire.... +je ne voudrais pas vous laisser croire.... Enfin, ma +chère miss Osborne, c'est de ce cher George qu'il s'agit.</p> + +<p>—De George?» dit-elle d'un ton désappointé, qui excita +l'hilarité de Maria et de miss Wirt derrière la porte, et provoqua +un sourire sur les lèvres de ce traître de Dobbin; car il +savait à quoi s'en tenir, et plus d'une fois George lui avait dit +en badinant:</p> + +<p>«Que diable, Dobbin, pourquoi ne prenez-vous pas la vieille +Malcy? vous n'avez qu'à la demander pour l'avoir. Je vous +parie cent contre deux qu'elle dira oui.</p> + +<p>—Eh! oui, de George, continua-t-il une fois lancé. Il +s'est élevé une querelle entre lui et M. Osborne; or, vous +savez que je l'aime comme un frère, ce cher George, et je +voudrais faire en sorte d'étouffer ce débat à sa naissance; +nous allons partir pour l'étranger, miss Osborne. Demain peut-être +vont arriver les ordres d'embarquement; qui oserait répondre +des suites de la campagne? Allons, plus de calme, miss +Osborne, il faut au moins faire en sorte que le père et le fils +se séparent bons amis.</p> + +<p>—Mais il n'y a rien de grave, capitaine Dobbin; c'est une +bouderie comme il y en a si souvent entre eux, reprit la +jeune demoiselle. Nous attendons George d'un jour à l'autre. +Ce qu'en disait son père, c'était pour son bien. Il n'a qu'à +revenir et il n'y paraîtra plus; il n'y a pas jusqu'à cette +chère Rhoda, qui ne soit prête, j'en suis sûre, à lui pardonner. +Les femmes, capitaine, ont toujours le pardon trop facile.</p> + +<p>—Cela est vrai, surtout de vous, de votre cœur, dit Dobbin, +avec la plus noire perfidie. Aussi c'est un crime impardonnable +à un homme de causer de la peine à une femme. Vous, par +exemple, que deviendriez-vous si l'homme qui vous a juré sa +foi vous était infidèle?</p> + +<p>—Oh! alors, j'en mourrais! Je me précipiterais par la fenêtre! +j'avalerais du poison! je succomberais à l'excès de ma +douleur! Oh! oui, bien sûr, s'écria la sensible demoiselle, qui +déjà avait vu plusieurs amants lui échapper et n'en était pas +moins vivante et très-vivante.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas la seule à penser de la sorte, continua +Dobbin; il y en a d'autres aussi sensibles que vous. Je ne parle +point de l'héritière des Indes, miss Osborne, mais d'une pauvre +fille que George a aimée autrefois, et qui, depuis son enfance, +a fait de lui l'unique objet de ses pensées. Je l'ai vue dans la +misère, résignée à son malheur, toujours pure, toujours irréprochable. +Je vous parle de miss Sedley. Ah! chère miss +Osborne, votre cœur généreux peut-il en vouloir à votre frère +de lui avoir été fidèle? Un remords éternel s'emparerait de lui, +s'il délaissait cette pauvre fille. Ainsi, à votre tour, aimez celle +qui vous a toujours aimé.... Je viens de la part de George vous +dire qu'il se regarde lié envers elle par des serments irrévocables, +et vous prie, vous au moins, de vous rallier à sa cause.»</p> + +<p>Quand M. Dobbin se sentait sous l'influence d'une forte +émotion, il éprouvait toujours quelque embarras à trouver ses +premières paroles; mais bientôt le reste suivait avec la plus +grande volubilité, et, à dire vrai, ce flux oratoire fit dans le +cas présent une très-vive impression sur la personne dont il +devait gagner le suffrage.</p> + +<p>«Voici, dit-elle, qui est fort pénible et fort singulier. Refuser +un si brillant parti! En tout cas, capitaine Dobbin, George a +trouvé en vous un valeureux champion de sa cause. Pourquoi faut-il +que tous ces efforts soient en pure perte. Cependant, je vous +le dis, continua-t-elle après une pause, cette pauvre miss Sedley +peut compter sur mes sympathies les plus vraies et les plus +sincères. Quant à ce mariage, il ne nous a jamais paru bien +sortable, bien qu'ici nous ayons toujours témoigné à miss Sedley +beaucoup d'affection, oh! oui, beaucoup! mais jamais, j'en suis +sûre, vous n'aurez le consentement de mon père.... D'ailleurs +une jeune fille bien élevée.... qui a de bons principes, devrait.... +George lui-même devrait n'y plus penser, entendez-vous, mon +cher capitaine Dobbin!</p> + +<p>—Un homme doit-il donc ne plus penser à la femme qu'il +aimait du moment où le malheur vient à la frapper? dit Dobbin +en lui tendant la main. Ah! chère miss Osborne, mes oreilles +me trompent sans doute. Aimez, aimez cette jeune fille, aimez-la +tendrement. George ne peut plus, il ne doit plus renoncer à +elle. Croyez-vous qu'on renoncerait à vous, si vous tombiez +dans la pauvreté?»</p> + +<p>Cette adroite question impressionna vivement le cœur de +miss Jane Osborne.</p> + +<p>—J'ignore, capitaine, jusqu'à quel point, nous autres pauvres +filles, devons ajouter foi à toutes vos belles paroles, +messieurs. La tendresse des femmes les rend toujours trop +confiantes, et vous n'en profitez que pour nous abuser cruellement.»</p> + +<p>Dobbin sentit une pression non équivoque de la main de +miss Osborne, restée négligemment dans la sienne. Il fit un soubresaut +sans savoir où il en était, et les deux mains se trouvèrent +séparées.</p> + +<p>«Nous des trompeurs! dit-il; non, chère miss Osborne, il +n'en est point ainsi de tous les hommes. Rayez d'abord votre +frère de la liste. George aimait et aime encore Amélia Sedley; +tous les trésors de la terre ne pourraient le décider à en épouser +une autre. Serait-ce bien vous qui lui conseilleriez de l'abandonner?»</p> + +<p>La réponse était difficile pour miss Jane, surtout avec ses vues +personnelles. Elle s'empressa de l'éluder:</p> + +<p>«Eh bien, alors, si vous n'êtes pas un trompeur, vous êtes +au moins très-romantique.»</p> + +<p>Le capitaine William laissa passer cette observation sans +broncher d'un pas, et lorsqu'enfin, à l'aide de nouveaux compliments, +il pensa miss Osborne assez préparée pour recevoir +la grande nouvelle, il lui glissa à l'oreille les paroles suivantes:</p> + +<p>«George Osborne ne peut plus désormais renoncer à Amélia, +car ils sont mariés.»</p> + +<p>Il entra alors dans le détail de toutes les circonstances que +nous connaissons déjà, et lui raconta comme quoi la pauvre +petite serait morte de chagrin, si son amant n'avait pas été +fidèle à la foi jurée; comme quoi le vieux Sedley avait refusé +d'assister à ce mariage; comme quoi Joe Sedley était venu de +Cheltenham pour conduire la fiancée à l'autel, et comme quoi +les nouveaux époux étaient partis dans la voiture à quatre +chevaux de Joe, pour passer à Brighton leur lune de miel; +comme quoi enfin George comptait sur ses chères et excellentes +sœurs, sur ces cœurs de femmes si dévoués et si sincères, +pour réconcilier le père et le fils. Il termina en demandant à +miss Osborne la permission de venir la revoir encore, et la +jeune demoiselle s'y prêta avec un empressement des plus +gracieux.</p> + +<p>Bien persuadé, et pour cause, que les nouvelles qu'il venait +de communiquer seraient, avant cinq minutes, portées à la connaissance +des autres dames, le capitaine Dobbin fit un profond +salut et se retira.</p> + +<p>À peine franchissait-il le seuil de la maison que miss Maria +et miss Wirt étaient déjà dans le salon auprès de miss Jane, +qui les mettait au courant de la surprenante nouvelle. Pour +être juste à l'égard des deux sœurs, nous devons dire que ni +l'une ni l'autre ne se montra bien courroucée. Un mariage par +enlèvement plaît toujours par quelque côté à de jeunes demoiselles, +et Amélia avait presque fait des progrès dans l'estime de +ses belles-sœurs par le courage qu'elle avait déployé en cette +circonstance. Tandis que chacune disait son mot, et que les +conjectures allaient leur train sur ce que pourrait dire et faire +le père de George, le marteau retentit sur la porte comme le +tonnerre de la vengeance, et fit tressaillir les conjurées jusque +dans les plis de leurs robes. Voilà notre père, fut la pensée +commune. Ce n'était point lui, mais simplement M. Frédérick +Bullock, qui arrivait de la Cité au rendez-vous donné par ces +dames pour les conduire à une exposition d'horticulture.</p> + +<p>Le nouveau venu, comme on peut le penser, fut bien vite du +secret. Mais à cette nouvelle sa figure exprima une surprise bien +différente de la rêverie sentimentale qui se peignait dans les +traits des deux sœurs. M. Bullock, en homme d'affaires, en jeune +associé d'une riche maison, savait apprécier tout ce que vaut +et tout ce que peut l'argent; aussi ses petits yeux brillèrent +d'une satisfaction manifeste à cette révélation inattendue. Il +regardait Maria en souriant et calculait que par la folie de +George elle allait lui représenter trente mille livres de plus qu'il +ne l'avait d'abord évaluée!</p> + +<p>«Pardieu, Jane, dit-il en jetant un œil de convoitise sur la +sœur aînée, comme si la cadette ne lui suffisait plus, Eels va +s'arracher les cheveux de vous avoir plantée là, car, savez-vous, +vos actions vont monter de trente mille livres, valeur +vénale.»</p> + +<p>Les deux sœurs n'avaient pas jusqu'alors réfléchi à la question +d'argent, mais Fred Bullock revint sur ce sujet avec une +humeur si enjouée pendant tout le temps de cette excursion +matinale, que peu à peu elles finirent par grandir considérablement +dans leur estime et qu'elles étaient devenues à leurs +yeux de fort grandes dames quand elles rentrèrent pour le dîner.</p> + + + + +<h2><a id="XXIV"></a>CHAPITRE XXIV.</h2> + +<h2>Où M. Osborne fait une rature sur la Bible de famille.</h2> + + +<p>Après avoir pris ses précautions auprès des deux sœurs, +Dobbin s'empressa de se rendre dans la Cité: c'était là qu'il +lui restait à poursuivre sa tâche de médiateur dans sa partie +la plus épineuse et la plus difficile. La pensée de se trouver +face à face avec le vieil Osborne lui donnait la chair de poule, et +plus d'une fois il songea à laisser aux jeunes dames le soin de +révéler à l'inexorable père un secret que leur discrétion féminine +ne pouvait leur permettre de porter bien loin. Mais il +avait promis à George de lui rendre compte de la manière dont +le vieil Osborne aurait reçu la nouvelle. Il partit donc pour la +Cité, où se trouvaient les bureaux de M. Osborne. Il eut le soin, +toutefois, de se faire précéder d'un billet pour le père de +George, lui demandant un entretien de quelques instants pour +parler avec lui des affaires de son fils. Le messager de Dobbin +lui rapporta, avec les compliments de M. Osborne, l'assurance +que celui-ci aurait grand plaisir à le voir sans plus +tarder.</p> + +<p>Le capitaine entra dans les bureaux de M. Osborne avec une +conscience un peu troublée et la perspective d'une conversation +désagréable et orageuse. Sa démarche était chancelante, +son air mal assuré. Il traversa la première pièce, où trônait M. +Chopper. Le commis de confiance le regarda passer du haut de +son tabouret avec une maligne bonhomie qui acheva de décontenancer +le pauvre capitaine. M. Chopper cligna de l'œil, secoua +la tête et désigna du bout de sa plume la porte du cabinet +de son maître.</p> + +<p>«Entrez, le patron vous attend,» dit-il avec un ton de bonne +humeur.</p> + +<p>Dobbin poussa la porte. Osborne se leva aussitôt, et lui donnant +une cordiale poignée de main:</p> + +<p>«Comment va la santé, mon cher?» lui dit-il.</p> + +<p>À cet accueil franc et amical, l'ambassadeur de George se +sentit pris de nouveaux remords et sa main resta insensible +sous l'étreinte du vieil Osborne. Sa conscience lui criait qu'il +était le vrai coupable dans tout ce qui venait de se passer. +C'était lui qui avait ramené George aux pieds d'Amélia; c'était +lui qui avait approuvé, encouragé, conduit tout ce mariage; +et lorsqu'enfin il se présentait pour dévoiler au père l'abîme +où il avait poussé le fils, il trouvait une figure riante, et s'entendait +appeler <i>mon bon ami Dobbin</i>. Ah! certes, il y avait +bien là de quoi rougir et baisser la tête.</p> + +<p>Osborne avait l'intime conviction que Dobbin lui apportait la +soumission de son fils. Déjà, à l'arrivée du message qui annonçait +sa venue, M. Chopper et son patron, en causant de cette +brouille de famille, étaient tombés d'accord que George se rendait +enfin aux ordres paternels, et envoyait l'adhésion attendue +depuis plusieurs jours.</p> + +<p>«Dans peu vous verrez une fameuse noce,» disait M. Osborne +avec un air de triomphe à son commis; et en même temps il +faisait claquer ses gros doigts, et remuait les guinées confondues +dans ses poches avec les schellings.</p> + +<p>Lorsque Dobbin fut entré, Osborne, se prélassant dans son +fauteuil, continua avec une satisfaction toujours croissante à +tirer de ses poches un son métallique; pendant ce temps, le capitaine +se tenait pâle et silencieux sous ce regard où s'épanouissaient +la sottise et la présomption.</p> + +<p>«Quelle tournure de paysan pour un capitaine? pensait le +vieil Osborne. George aurait bien dû le dégrossir un peu et le +styler aux belles manières.»</p> + +<p>Dobbin finit par appeler tout son courage à son aide et prit +le premier la parole:</p> + +<p>«Monsieur, dit-il, les nouvelles dont je suis porteur sont de +la plus haute gravité. Je me suis rendu ce matin aux Horse-Guards, +et notre régiment recevra infailliblement son ordre de +départ pour la Belgique avant la fin de la semaine. Or, vous +savez, monsieur, que nous ne reviendrons ici qu'après une +bataille qui pourra être fatale à plus d'un parmi nous.»</p> + +<p>La figure d'Osborne prit une expression plus sérieuse.</p> + +<p>«Mon fils.... le régiment fera son devoir, j'en suis sûr, +monsieur, répondit-il.</p> + +<p>—Les français sont nombreux, continua Dobbin; il faudra +encore du temps aux troupes russes et autrichiennes pour +arriver à notre aide: le premier choc sera pour nous, monsieur, +et comptez que Bonaparte s'arrangera pour qu'il soit le plus +rude possible.</p> + +<p>—Où voulez-vous en venir, Dobbin, dit son interlocuteur, +mal à l'aise et fronçant le sourcil. Ce ne sont pas ces damnés +Français, j'imagine, qui pourraient faire trembler un soldat des +armées britanniques, monsieur?</p> + +<p>—Certainement non, monsieur; mais j'ai seulement voulu +vous dire qu'en présence des périls nombreux et inévitables +qui nous menacent, vous feriez bien, monsieur, de passer l'éponge +sur les petites fâcheries qui peuvent exister entre vous +et George, et de vous donner la main, vous m'entendez? S'il +lui arrivait quelque chose, ce serait pour vous, j'en suis +sûr, un sujet d'éternel regret de ne vous être pas quittés bons +amis.»</p> + +<p>En disant cela, le pauvre William Dobbin passait par les +différentes nuances du rouge pour arriver au violet. Il faisait +intérieurement son <i>mea culpa</i> de toute cette malheureuse affaire; +car, sans lui peut-être, ce déchirement domestique n'aurait +jamais eu lieu. Pourquoi avoir tant pressé le mariage de +George? Ne pouvait-il pas attendre quelque temps? Amélia, +délaissée par son fiancé, en eût conçu sans doute une douleur +mortelle; mais le temps, en grand médecin, aurait peut-être +fini par guérir les chagrins d'Amélia. Il fallait donc s'en prendre +à lui de ce mariage, de ses fâcheuses conséquences. Quel mobile +l'avait poussé à toutes ces démarches? Ah! c'est qu'il +l'aimait tant, qu'il ne pouvait souffrir de la voir malheureuse. +Peut-être aussi les tortures de l'incertitude étaient-elles si cuisantes +à son âme qu'il avait hâte de les étouffer. C'est ainsi +qu'après un décès, on se dépêche d'en finir avec les funérailles +ou l'on devance le moment du départ lorsqu'on doit quitter +ceux qu'on aime.</p> + +<p>«Vous êtes un brave garçon, William, dit M. Osborne d'une +voix radoucie. George et moi nous ne pouvons nous quitter +fâchés, c'est impossible. Voyez-vous, dans ma tendresse pour +lui j'ai fait tout ce qui est au pouvoir d'un père. Il a eu de moi +trois fois plus d'argent que votre père, j'en suis sûr, ne vous en +a jamais donné. Ce n'est pas pour le lui reprocher si j'en parle, +mais je ne saurais vous dire toutes les préoccupations dont il a +été sans cesse l'objet de ma part; tout ce que j'ai dépensé pour +lui de talent et d'énergie. Interrogez Chopper, George lui-même, +interrogez toute la Cité. Eh bien! quand je lui propose un mariage +à rendre jaloux les plus grands seigneurs de la terre, +pour la première chose que je lui demande il me refuse; dites, +monsieur Dobbin, les torts sont-ils de mon côté? La brouille +vient-elle de mon fait? Ce que je veux, n'est-ce pas son bien? +son bien en vue duquel je travaille comme un galérien depuis +sa naissance? Non, non, personne ne pourra dire que c'est +l'égoïsme qui me pousse. Qu'il revienne, et voilà ma main, je +lui promets oubli et pardon. Quant à se marier maintenant, il +ne peut en être question, il fera sa paix avec miss Swartz, et +plus tard on avisera au mariage. À son retour, avec le grade de +colonel, car il sera colonel, morbleu! s'il ne lui faut que des +écus pour cela. Enfin je suis bien aise que vous l'ayez ramené +à de bons sentiments. C'est à vous que j'en suis redevable, +Dobbin, je le sais. Vous avez déjà été son Mentor en plus d'une +occasion. Qu'il revienne donc, et il trouvera de l'indulgence. +Son couvert sera mis ce soir à Russell-Square pour le dîner, +même heure, même rue, même numéro. Il se trouvera en +face d'un cuisseau de chevreuil et à l'abri de toutes récriminations.»</p> + +<p>Ces paroles confiantes et affectueuses émurent vivement le +cœur de Dobbin. Plus l'entretien prenait cette tournure, plus +une voix intérieure l'accusait de la plus noire des trahisons.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il enfin, vous vous abusez, je crois; je puis +même vous affirmer que George a trop de noblesse dans +l'âme pour s'abaisser à un mariage d'argent, et quand à une +menace d'exhérédation en cas de désobéissance, elle n'aurait +d'autre résultat que d'amener une résistance plus formelle de +sa part.</p> + +<p>—Que diable, monsieur, prenez-vous pour une menace +l'offre de huit à dix mille livres de rente? dit le vieil Osborne +dans un accès de belle humeur. Si miss Swartz voulait de moi, +je lui dirais de suite: «Me voilà.» Pour une nuance de peau +un peu plus ou un peu moins claire, faut-il donc faire le dégoûté?»</p> + +<p>Le vieux marchand, charmé de sa plaisanterie, poussa un +grognement expressif accompagné de gros éclats de rire.</p> + +<p>«Vous oubliez, monsieur, les engagements antérieurs du +capitaine Osborne, dit son ambassadeur avec gravité.</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire, monsieur, de quels engagements venez-vous +nous parler? continua M. Osborne, dont la colère et la +surprise, s'éveillant à cette pensée subite, firent pressentir les +plus terribles éclats. Vous ne voulez pas dire, j'imagine, que +mon fils est assez misérablement fou pour se sentir encore +épris de la fille d'un escroc et d'un banqueroutier? Vous n'êtes +pas venu, ici, je suppose, pour me faire entrevoir son intention +de l'épouser. L'épouser? une belle fin qu'il ferait là. Mon fils, +mon sang s'allier à la fille d'un gueux, d'un mendiant! Il peut +bien aller au diable, si jamais il lui prend fantaisie pareille. Je +lui conseille alors d'acheter un balai et de se faite boueux. Oh! +je me la rappelle bien, toujours autour de lui, avec ses agaceries +et ses œillades. C'était un manége combiné, j'en suis +sûr, avec son vieux coquin de père.</p> + +<p>—M. Sedley a été un de vos bons amis, fit Dobbin, l'arrêtant +tout court et charmé de trouver un prétexte pour se mettre +en colère. Il fut un temps où vous saviez lui donner d'autres +noms que ceux d'escroc et de coquin. Qui plus que vous, d'ailleurs, +a travaillé à cette alliance? George n'a pas le droit de +jouer ainsi à pile ou face avec...</p> + +<p>—Pile ou face! pile ou face! hurla le vieil Osborne. Ah çà! +le diable m'emporte, ce sont les mêmes mots que mon gentilhomme +de fils m'a jetés à la figure, il y a eu jeudi quinze jours, +quand il faisait son rodomont, qu'il me menaçait de l'armée +britannique et voulait en remontrer à son père. C'est donc vous +qui l'avez poussé à cette rébellion? Je le vois maintenant, capitaine, +et vous en remercie; mais apprenez que je n'ai que +faire de mendiants dans ma famille. Grand merci encore une +fois, capitaine! Épouser cette fille, et pourquoi donc, s'il vous +plaît? Croyez-vous donc qu'il ne puisse avoir ses faveurs à +meilleur marché?</p> + +<p>—Monsieur, dit Dobbin rouge de colère et mettant de côté +tout ménagement, je ne permettrai à personne de tenir de +pareils propos en ma présence, et à vous encore moins qu'à +tout autre.</p> + +<p>—C'est donc, maintenant un cartel? Alors je vais sonner +pour qu'on nous apporte des pistolets pour deux. M. George +vous a envoyé ici pour insulter son père, sans doute, dit Osborne +en sautant sur le cordon de la sonnette.</p> + +<p>—M. Osborne, dit Dobbin d'une voix étouffée, c'est vous +qui insultez la plus douce créature que Dieu ait mise sur la +terre. Vous feriez, mieux, monsieur, de la ménager, car c'est la +femme de votre fils.»</p> + +<p>À ces mots, Dobbin sortit, sentant qu'il n'avait rien à ajouter, +et Osborne retomba sur son fauteuil en jetant autour de lui un +regard furieux et sauvage. Un commis accourut au bruit de la +sonnette, et Dobbin était à peine au bas de l'escalier, qu'il vit +descendre à toutes jambes M. Chopper, le principal employé, +courant après lui nu tête et hors d'haleine.</p> + +<p>«Pour l'amour de Dieu, qu'y a-t-il? demanda M. Chopper, +en saisissant le capitaine par la basque de son habit. Le patron +est en état de convulsion. Qu'a fait M. George, capitaine Dobbin?</p> + +<p>—Il a épousé miss Sedley depuis cinq jours, répondit Dobbin; +j'étais son garçon d'honneur, M. Chopper, et vous serez +toujours du nombre de ses amis.»</p> + +<p>Le vieux commis branla la tête.</p> + +<p>«Cela va mal, cela va mal, capitaine. Le patron sera inflexible.»</p> + +<p>Dobbin, après avoir prié Chopper de venir à son hôtel l'informer +de tout ce qu'il pourrait apprendre sur cette affaire, se +dirigea tristement vers son quartier, sans apercevoir dans l'avenir +des consolations pour le passé.</p> + +<p>À l'heure du dîner, la famille de Russell-Square trouva ce +jour-là dans la salle à manger son chef assis à sa place ordinaire, +mais l'expression sombre et triste de sa figure fit régner un +morne silence parmi les convives. Les demoiselles Osborne et +M. Bullock, qui était du dîner, virent bien vite que le père de +George était déjà au courant de la grande nouvelle. Ses traits +soucieux et moroses comprimaient la joie intérieure de M. Bullock, +réduisaient au silence son amabilité et glaçaient sa belle +humeur. Il redoublait toutefois d'attentions et d'égards pour +miss Maria, à côté de laquelle il était assis, et pour sa sœur, +qui présidait au haut bout de la table.</p> + +<p>Miss Wirt, en conséquence, se trouvait isolée à sa place; il y +avait une place vide entre elle et miss Jane Osborne, occupée par +le couvert de George que l'on continuait à mettre en attendant +le retour de l'enfant prodigue. Rien ne troubla la monotonie et +le silence de ce repas, si ce n'est les confidences langoureuses +du souriant M. Frédérick et le bruit heurté de la vaisselle et +des porcelaines.</p> + +<p>Les valets entraient et sortaient sur la pointe du pied; on eût +dit à leur air des pleureurs aux funérailles. Le cuisseau de chevreuil +dont Osborne avait parlé à Dobbin, fut découpé par lui +dans un morne silence; il laissa enlever son assiette sans avoir +presque touché à son morceau. Mais en revanche, il buvait +beaucoup et le sommelier ne faisait que remplir son verre.</p> + +<p>Enfin, vers la fin du dîner, ses yeux firent le tour de la table +et se fixèrent un moment sur le couvert destiné à George; il fit +un geste avec l'index de sa main gauche comme pour le désigner +aux domestiques; ses filles regardaient sans comprendre, +et les domestiques ne s'expliquaient pas davantage le sens de +cet ordre silencieux.</p> + +<p>«Enlevez cette assiette,» dit enfin M. Osborne, en se levant +avec un jurement.</p> + +<p>Et repoussant sa chaise du pied, il alla s'enfermer dans sa +chambre.</p> + +<p>Derrière la salle à manger se trouvait la pièce servant de +cabinet à M. Osborne. C'était là le sanctuaire du maître de la +maison. M. Osborne s'y retirait le dimanche matin quand il +ne voulait pas aller à l'église, et y lisait son journal, étendu +sur son grand fauteuil de maroquin rouge. Deux corps de bibliothèque +vitrés renfermaient les ouvrages les plus connus, +reliés en veau et dorés sur tranches. Du 1<sup>er</sup> janvier au 31 décembre, +jamais une main profane ne dérangeait les livres de +leurs rayons. Aucun des membres de la famille n'aurait osé, +pour tout l'or du monde, y toucher du bout du doigt. Quelquefois +le dimanche soir, lorsqu'il n'y avait eu personne à dîner, +on tirait de leur coin la grande Bible rouge et le livre de prières +placé à côté d'un exemplaire du <i>Dictionnaire de la Pairie</i>. Les +domestiques étaient appelés dans la salle à manger, et Osborne, +d'une voix aigre, et emphatique, procédait devant la famille +assemblée à la lecture du service du soir.</p> + +<p>Enfants ou serviteurs, personne n'entrait dans cette pièce +sans un certain frisson d'épouvante. C'était là que M. Osborne +révisait les comptes du majordome et examinait le livret du +sommelier. Des fenêtres de son cabinet, qui avaient vue sur une +cour bien sablée et à l'aide d'une sonnette qui le mettait en +communication avec l'écurie, il donnait ses ordres au cocher et +le poursuivait de ses jurements. Quatre fois par an, miss Wirt +entrait dans cette pièce pour toucher ses appointements, et les +demoiselles Osborne y allaient aussi recevoir leur pension trimestrielle. +Plus d'une fois, dans son enfance, George y avait +été fouetté, tandis que sa mère, tout en émoi, comptait sur le +palier les coups du martinet. Jamais ces corrections n'avaient +arraché un cri au bambin. La pauvre femme le caressait et +l'embrassait en secret après le supplice et lui donnait de l'argent +pour le consoler.</p> + +<p>Au-dessus de la cheminée s'élevait un tableau de famille +qu'on avait transporté à cette place depuis la mort de Mrs. Osborne. +On y voyait George sur un poney; sa sœur aînée +tenait un gros bouquet à la main, et sa cadette se cachait dans +les jupes de sa mère. Tous ces personnages avaient des roses +sur les joues, des cerises sur les lèvres, et se renvoyaient de +l'un à l'autre le sourire traditionnel des portraits de famille. +Depuis longtemps la pauvre mère était descendue dans le tombeau; +depuis longtemps aussi on l'avait oubliée. Frère et sœurs, +chacun allait de son côté, et bien que membres de la famille, +ils étaient comme étrangers dans leurs rapports. Au bout de +quelque vingtaine d'années, quand les personnages représentés +sur des toiles ont atteint un certain âge, quelle amère +épigramme ne trouve-t-on pas dans ces tableaux de famille! +Que reste-t-il souvent de ces sourires menteurs, de tout ce +fard sentimental? Le portrait en pied d'Osborne, de son encrier +d'argent massif, de son fauteuil de cuir, avaient pris la +place d'honneur occupée jadis, dans la salle à manger, par +cette grande toile de famille.</p> + +<p>Lorsque le vieil Osborne se fut retiré dans son cabinet, le +reste des convives, fort soulagé par son départ et celui des domestiques, +s'entretint à voix basse d'une manière fort animée. +Les demoiselles montèrent ensuite à l'étage supérieur, où M. Bullock +les accompagna sur la pointe des pieds. Il n'avait pas eu le +courage de rester seul à vider des bouteilles, et surtout dans le +voisinage du cabinet où le terrible vieillard s'était enfermé.</p> + +<p>Il faisait nuit depuis une heure environ, lorsque le sommelier, +ne recevant point d'ordres, s'aventura à frapper à la porte +du cabinet, pour donner à M. Osborne de la lumière et le thé. +Le maître de la maison, assis dans son fauteuil, paraissait tout +occupé de la lecture du journal. Quand le domestique eut placé +devant son maître la bougie et le plateau, il se releva, et M. Osborne +alla fermer la porte au verrou. Il n'y avait plus à s'y +méprendre! une vague terreur répandue dans la maison faisait +pressentir une grande catastrophe suspendue sur la tête de +George et prête à le frapper d'un coup terrible.</p> + +<p>Un des tiroirs du grand bureau en acajou de M. Osborne était +spécialement affecté aux papiers concernant son fils. Là se trouvait +réuni tout ce qui se rattachait à lui depuis son enfance. La +étaient les prix qu'il avait remportés, les albums qu'il avait +faits en collaboration de son maître, ses premières lettres avec +leurs jambages indécis et vacillants: en général il y présentait +ses tendresses à son papa et à sa maman suivies de requête +pour avoir des gâteaux. Son cher parrain Sedley y était nommé +plus d'une fois. Les malédictions se pressaient sur les lèvres livides +du vieil Osborne; un ressentiment, une haine implacable +torturaient son cœur toutes les fois que ce nom lui apparaissait +au milieu de tous ces papiers. Ils étaient arrangés, étiquetés +et liés ensemble avec un ruban rouge. On lisait sur l'un: <i>Lettre +de George, qui demande 5 schellings, 23 avril 18.... Répondu le +25 avril</i>. Sur une autre: <i>De George, pour un poney, 13....</i> et +ainsi de suite. Dans un autre paquet on trouvait: <i>Note du docteur +Swishtail....</i> <i>Notes acquittées du tailleur de George....</i> <i>Billets +tirés sur moi par G. Osborne, juin</i>, etc. Puis venaient les +lettres écrites de l'Inde, les lettres de son correspondant, les +journaux contenant sa nomination au grade de lieutenant; il +s'y trouvait aussi un fouet avec lequel George avait joué étant +enfant, et dans un papier un médaillon renfermant une boucle +de ses cheveux, bijou qui n'avait point quitté sa mère.</p> + +<p>Ce malheureux père passa plusieurs heures à prendre et à +contempler ces souvenirs l'un après l'autre et à méditer sur le +passé. Tout était là, vanités, ambitions, espérances, qui jadis +avaient fait battre son cœur. N'avait-il pas placé tout son orgueil +dans son fils? Comme enfant, en vit-on jamais un plus +beau? Chacun le disait digne du sang d'un grand seigneur. Une +princesse royale l'avait remarqué parmi tous les autres et demandé +son nom. Quel bourgeois de Londres eût pu à plus juste +titre être fier de sa progéniture? Aussi quel fils de prince était +l'objet de plus de gâteries et de soins?</p> + +<p>À l'école, George avait toujours des schellings neufs à distribuer +à ses camarades. Quand George fut sur le point de partir +avec son régiment pour le Canada, son père avait donné à tous +les officiers un dîner qui n'eût pas été indigne de l'héritier de +la couronne. L'avait-on jamais vu refuser aucune lettre de +change tirée par George? Il les payait toujours sans la moindre +observation. Plus d'un général de l'armée pouvait lui envier ses +chevaux de selle. À propos des moindres circonstances, le +passé de cet enfant de prédilection se présentait à son esprit. +Il le voyait encore après dîner traînant sa chaise à côté de son +père pour vider son verre avec la dignité d'un lord; il le voyait +à Brighton, sur son poney, sautant la haie comme le meilleur +cavalier, et encore le jour où il avait été présenté au petit lever +du prince régent, et où dans tout Saint-James on n'aurait pu +trouver un plus brillant militaire; tous ces rêves, tout cet édifice +de grandeur s'écroulait par son mariage avec la fille d'un +banqueroutier, par sa désertion devant le devoir et la fortune. +Ô honte! ô désespoir! ô tortures d'une âme déchirée dans ses +ambitions et ses tendresses! Quelle blessure et quel outrage +pour la vanité et les affections de ce vieux sectateur du monde +et de ses pompes!</p> + +<p>Après un examen minutieux de tous ces papiers, poursuivi au +milieu des souffrances que cause cette affliction sans espoir réservée +aux âmes dont le bonheur doit se borner désormais à un +amer retour sur le passé, le père de George tira tous ces objets +du tiroir où il les tenait depuis si longtemps, les enferma dans +son secrétaire, après les avoir entourés d'un ruban sur lequel +il apposa son sceau. Il ouvrit ensuite la bibliothèque, prit la +grande Bible rouge si rarement ouverte et toute resplendissante +de dorures. Sur le frontispice, on voyait le sacrifice d'Abraham. +Suivant l'usage, M. Osborne avait écrit à la première +page, d'une écriture boiteuse, la date de son mariage, de la mort +de sa femme, de la naissance de ses enfants, avec leurs prénoms: +Jane venait la première, ensuite George Sedley Osborne, +puis Maria Frances; le jour de leur baptême se trouvait aussi +indiqué.</p> + +<p>M. Osborne prit une plume, la passa soigneusement sur les +noms de George.</p> + +<p>Puis, quand la page fut sèche, il remit la volume à la place +où il l'avait pris. Dans un autre tiroir où il serrait ses papiers +personnels, il tira une autre pièce écrite, la lut, la chiffonna, +l'alluma à l'une des bougies et la regarda brûler dans le foyer: +c'était son testament. Quand il ne resta plus que des cendres, +il s'assit, écrivit une lettre, sonna son domestique et la lui remit +avec ordre de la porter à son adresse dans la matinée. Il +faisait jour quand il alla se mettre au lit. Toute la maison brillait +des premiers feux du soleil. Les oiseaux gazouillaient sous +les frais ombrages de Russell-Square.</p> + + <hr /> + +<p>Désireux de se faire le plus de recrues possible parmi les +gens de la maison Osborne et d'assurer à George leurs bonnes +dispositions pour l'heure de l'adversité, William Dobbin, qui +connaissait la puissance de la bonne chère et du bon vin sur +l'âme humaine, écrivit à sa rentrée à l'hôtel la lettre la plus +aimable à Thomas Chopper, esquire, avec prière d'accepter à +dîner pour le lendemain, chez Slaughter. Le billet parvint à +M. Chopper avant son départ de la Cité, et il répondit aussitôt:</p> + +<p>«M. Chopper présente ses respectueux compliments au capitaine +Dobbin, et aura l'honneur et le plaisir d'être exact au +rendez-vous.»</p> + +<p>L'invitation et le brouillon de la réponse furent montrés à +mistress Chopper et à ses filles, lorsque le brave commis revint +de son bureau. La famille, assise autour de la table pour le thé, +n'en finissait point de s'extasier sur les gens de guerre et les +grands seigneurs du royaume britannique. Quand les filles eurent +été se mettre au lit, M. Chopper et sa femme s'entretinrent +des singuliers événements qui se passaient dans la famille +de leur patron. Jamais le commis n'avait vu son maître si ému +que ce jour-là. Après le départ du capitaine Dobbin, lorsque +M. Chopper était accouru auprès du père, la figure cramoisie +et en proie à un tremblement nerveux, lui indiquèrent assez +que quelque scène violente avait dû avoir lieu entre M. Osborne +et le jeune capitaine. Chopper avait reçu l'ordre de faire le relevé +des sommes comptées au capitaine Osborne dans le cours +des trois dernières années.</p> + +<p>«Et il a mené l'argent grand train,» disait le principal commis, +plein de respect pour son vieux maître et d'admiration +pour son fils qui savait si généreusement faire rouler les +guinées.</p> + +<p>Le sommeil du commis fut sans contredit beaucoup plus profond +et beaucoup plus calme que celui de son patron. Il embrassa +ses enfants après avoir déjeuné du meilleur appétit du +monde, bien que, pour lui, les douceurs de la vie se bornassent +à mêler un peu de cassonade à la coupe de la vie; il partit +pour son bureau dans son plus bel habit des dimanches et avec +sa chemise à jabot, en promettant à sa femme, ravie d'admiration +pour sa tournure, de ne point abuser du porto du capitaine +Dobbin.</p> + +<p>L'extérieur de M. Osborne, lorsqu'il arriva à son heure ordinaire, +frappa de surprise tous ses employés; il paraissait pâle +et défait. À midi arriva M. Higgs, homme d'affaires avec lequel +il avait rendez-vous. M. Higgs fut introduit dans le cabinet du +patron et y resta plus d'une heure enfermé avec lui. Dans l'intervalle, +M. Chopper reçut un billet du capitaine Dobbin avec +un pli pour M. Osborne, auquel le commis s'empressa d'aller le +remettre. Quelque temps après, M. Chopper et M. Birch, le +second employé, furent appelés pour donner leurs signatures.</p> + +<p>«C'est un nouveau testament que je viens de faire,» dit +M. Osborne.</p> + +<p>Ses deux employés signèrent comme témoins. Pas un mot ne +fut prononcé. M. Higgs en traversant l'antichambre avait une +figure grave et sérieuse; il jeta un coup d'œil sur M. Chopper, +mais on n'échangea aucune parole. Le reste du jour, M. Osborne +se montra bienveillant et affable, à la grande surprise de ceux +qui avaient mal auguré de ses sinistres allures; il ne dit de +sottises à personne, et on ne l'entendit point jurer. Il quitta son +bureau de bonne heure, mais avant de partir il appela son principal +commis; il lui fit des recommandations générales, puis, +après quelque hésitation, il lui demanda s'il pensait que le +capitaine Dobbin fût à la ville.</p> + +<p>Chopper dit qu'il le pensait. Du reste, tous deux savaient +parfaitement à quoi s'en tenir.</p> + +<p>Osborne chargea alors son commis d'une lettre pour cet officier, +en priant M. Chopper de la remettre le plus tôt possible +à Dobbin en personne.</p> + +<p>«Et maintenant, mon cher Chopper, dit-il en prenant son +chapeau, et avec une singulière expression dans la figure, je +me sens bien mieux dans mon assiette.»</p> + +<p>À deux heures, probablement d'après un rendez-vous convenu, +M. Frédérick Bullock vint le prendre, et ils sortirent ensemble.</p> + +<p>Le colonel du ***<sup>e</sup> régiment dont faisaient partie les compagnies +de MM. Dobbin et Osborne était un vieux général qui +avait fait ses premières armes sous Wolf, à Québec, et que son +âge et sa faiblesse avaient mis depuis longtemps hors d'état de +commander. Il prenait toutefois un vif intérêt au régiment dont +il était le chef nominal et recevait de temps à autre, à sa table, +quelques jeunes sous-officiers. Le capitaine Dobbin était l'un +des privilégiés du vieux général. Dobbin connaissait assez la +littérature de sa profession pour savoir qui était le grand Frédéric +et l'impératrice Marie-Thérèse; il était même en mesure, +à propos des guerres de ces souverains, de discuter avec le +vieux général, assez indifférent aux victoires contemporaines et +admirateur exclusif des tacticiens du dernier siècle.</p> + +<p>Cet officier supérieur envoya à Dobbin une invitation à déjeuner +le matin même où M. Osborne avait changé son testament +et où M. Chopper avait mis sa chemise à jabot. Il apprit, +au moins deux jours plus tôt, à son jeune favori l'ordre de départ, +attendu depuis si longtemps par le régiment. Avant la fin +de la semaine, les cadres étant portés au complet, les troupes +devaient commencer à s'embarquer. Le vieux général espérait +que les hommes qui l'avaient aidé à battre Montcalm au Canada +et à mettre en déroute M. Washington, à Long-Island, soutiendraient +leur réputation traditionnelle sur les champs de bataille +des Pays-Bas, illustrés déjà par tant de trophées.</p> + +<p>«Ainsi, mon bon ami, si vous avez quelque affaire qui vous +remue par là, dit le vieux général en prenant une prise de tabac +de ses doigts décharnés et en montrant du doigt la place où, +sous sa robe de chambre, son cœur ne donnait plus que de +faibles battements, si vous avez quelque Philis à consoler, à +dire adieu à papa et à maman, à mettre en ordre votre testament, +faites au plus vite; il n'y a pas de temps à perdre.»</p> + +<p>Là dessus, le vieux général tendit un doigt à son jeune ami, +et de sa tête poudrée et portant une queue lui fit un amical salut. +Puis, quand la porte se fut refermée sur Dobbin, le vieux +guerrier se mit à écrire un poulet dans un français dont il était +très-fier, et mit l'adresse à Mlle Aménaïde, du théâtre de Sa +Majesté.</p> + +<p>En apprenant ces nouvelles, Dobbin sentit son âme s'assombrir; +il pensa à ses amis de Brighton. Il se fit un reproche de +ce qu'Amélia venait toujours la première à sa pensée, avant +qui que ce fût, avant père et mère, sœurs et devoirs; dès son +réveil, pendant la nuit, tout le long de la journée, il avait toujours +son image présente à l'esprit. De retour à son hôtel, il +envoya à M. Osborne un petit billet où il l'instruisait des renseignements +qu'il venait de recueillir, espérant l'ébranler par là +et amener une réconciliation entre George et son père.</p> + +<p>Ce billet, apporté par le même messager chargé la veille de +l'invitation à dîner pour Chopper, alarma beaucoup ce digne +employé. Le billet était à son adresse, et, en déchirant l'enveloppe, +il tremblait d'y voir remis le dîner pour lequel il avait +fait de si grands frais de toilette; il éprouva un grand soulagement +en s'assurant que ce pli n'avait d'autre objet que de lui +rappeler le rendez-vous qu'il n'avait pas oublié.</p> + +<p>«Je vous attends à cinq heures et demie,» lui écrivait le +capitaine Dobbin.</p> + +<p>Chopper était sans doute fort attaché à son patron; mais, +que voulez-vous! un bon dîner passait pour lui avant toute +autre considération.</p> + +<p>La communication du général à Dobbin n'avait rien de confidentiel. +Celui-ci se trouvait donc parfaitement autorisé à la répéter +aux autres officiers qu'il pourrait rencontrer dans le cours de +ses pérégrinations. Le premier qui s'offrit à lui fut le jeune enseigne +Stubble qui, n'écoutant que son ardeur belliqueuse, alla +sur-le-champ choisir une épée neuve chez l'armurier. Cet officier +avait dix-sept ans environ, soixante-six pouces de haut et +une constitution déjà débilitée par l'abus prématuré du brandy +et de l'eau, mais du reste un courage indomptable et un cœur +de lion. Il pesa, plia, essaya la lame, avec laquelle il pensait +tailler des croupières aux Français, faisant des <i>hop là!</i> et frappant +de son petit pied avec une énergie furibonde. Il porta deux +ou trois bottes au capitaine Dobbin, qui les para en riant avec +sa canne de bambou.</p> + +<p>M. Stubble, à en juger par sa haute stature et sa maigreur, +avait sa place marquée parmi les voltigeurs. L'enseigne Spooney, +au contraire, un gros et gras garçon, était du nombre des +grenadiers du capitaine Dobbin. Ce dernier s'occupait à essayer +un gros chapeau à poils tout neuf, sous lequel il avait l'air +bien plus farouche que ne le comportait son âge. Ces deux jeunes +gens s'étaient rendus chez Slaughter, où, après avoir ordonné +un dîner splendide, ils se mirent à écrire des lettres pour consoler +leurs excellents parents. Dans ces lettres, il y avait beaucoup +de sentiment, beaucoup de tendresse, un peu d'esprit et +des fautes d'orthographe. À cette époque, que de cœurs, en +Angleterre, palpitaient d'inquiétude et de crainte! Plus d'une +mère dans la solitude secrète du foyer se livrait aux larmes et +à la prière.</p> + +<p>Le jeune Stubble, à l'une des tables du café de Slaughter, +était dans le feu de la composition; les larmes lui coulant le +long du nez finissaient par inonder son papier: le pauvre garçon +pensait à sa mère que peut-être il ne reverrait plus. Dobbin, +de son côté, se disposa à écrire une lettre à George Osborne, +puis il changea d'avis et ferma son portefeuille.</p> + +<p>«À quoi bon? dit-il, laissons-leur encore une nuit de calme +et de bonheur. J'irai voir demain mes parents de grand matin, +et puis je partirai dans la journée pour Brighton.»</p> + +<p>Cette résolution prise, il se leva et, se dirigeant vers Stubble, +il lui posa la main sur l'épaule; il dit à son jeune camarade +qu'il devrait renoncer au brandy et à l'eau, et qu'alors il deviendrait +un bon soldat comme il avait été jusqu'ici un loyal et +excellent garçon. Les yeux du jeune Stubble brillèrent de reconnaissance +pour ces paroles bienveillantes. Au régiment, +Dobbin était l'objet de la plus haute considération; on le tenait +pour l'officier le plus habile et le mieux entendu.</p> + +<p>«M. Dobbin, dit-il en essuyant une larme du revers de sa +main, voilà précisément ce que j'étais en train de <i>lui</i> promettre +quand vous m'avez frappé sur l'épaule. C'est que, voyez-vous, +capitaine, <i>elle</i> est <i>diablement</i> bonne pour moi.»</p> + +<p>Les cascades se remirent alors à couler de plus belle, et nous +n'oserions pas affirmer que les yeux du tendre Dobbin ne finirent +pas aussi par s'humecter.</p> + +<p>Les deux enseignes, le capitaine et M. Chopper dînèrent à +la même table, dans le même cabinet. Chopper remit à Dobbin +une lettre de la part de M. Osborne. Celui-ci présentait brièvement +ses compliments au capitaine Dobbin, et le priait de faire +parvenir la lettre incluse au capitaine George Osborne. Chopper +n'en savait pas plus long. Il donna quelques indications sur la +manière d'être de M. Osborne, parla de son entrevue avec son +homme d'affaires, de sa politesse inaccoutumée avec tout le +monde, et se perdit en commentaires et en conjectures. À chaque +verre il devenait de plus en plus confus et finit par n'être +plus du tout intelligible. Enfin, à une heure avancée, le capitaine +Dobbin fit entrer son convive dans un fiacre. M. Chopper +se trouvait dans un état de titubation complète et jurait au +milieu de hoquets redoublés, qu'il était l'ami du capitaine, à la +vie, à la mort.</p> + +<p>Ainsi que nous l'avons vu, le capitaine Dobbin, en prenant +congé de miss Osborne, lui avait demandé la permission de se +présenter de nouveau. Le jour suivant, cette jeune demoiselle +passa plusieurs heures à l'attendre, et Dobbin ne vint pas. Peut-être, +s'il eût fait cette visite, s'il eût adressé la question pour +laquelle elle tenait sa réponse toute prête, peut-être alors, disons-nous, +prenant en main la cause de son frère, miss Jane +eût-elle réussi à réconcilier George avec un père irrité. Mais +son attente fut aussi vaine que celle de ma sœur Anne. Dobbin +avait à mettre en règle ses propres affaires; il avait à consoler +ses parents, puis à s'embarquer sur <i>l'Éclair</i> pour aller retrouver +ses amis à Brighton.</p> + +<p>Dans la journée, miss Osborne entendit son père donner l'ordre +de fermer la porte à cet intrigant de capitaine Dobbin, qui +se mêlait de tout ce qui ne le regardait pas. Cette parole fit +tomber les secrètes espérances de la demoiselle.</p> + +<p>M. Frédérick Bullock, d'une exactitude scrupuleuse, se montra +fort tendre pour Maria, fort empressé pour l'infortuné père. +M. Osborne répétait bien haut qu'il se sentait bien plus à son +aise; mais les moyens qu'il avait pris pour cela paraissaient +manquer complétement leur but, et il était visiblement affecté +des événements accomplis dans le cours des deux derniers +jours.</p> + + + + +<h2><a id="XXV"></a>CHAPITRE XXV.</h2> + +<h2>Où nos principaux personnages se décident à quitter Brighton.</h2> + + +<p>Dès son arrivée à Brighton, Dobbin fut conduit auprès des +dames, à l'hôtel de <i>la Marine</i>. Jamais ce jeune officier ne se +montra si jovial et si causeur, tant il faisait chaque jour de progrès +dans l'art profond d'une hypocrite diplomatie. Il ne laissa +rien paraître des sentiments qui l'agitaient pour mieux étudier +mistress George Osborne dans sa nouvelle condition. Il ne voulait +pas non plus qu'on pût s'apercevoir des appréhensions et +des craintes que lui donnaient les mauvaises nouvelles dont il +était porteur, et qui n'auraient pas manqué d'avoir sur Amélia +le plus mauvais effet.</p> + +<p>«Mon opinion, mon cher George, avait-il dit à ce dernier, +mon opinion est que l'empereur des Français va nous tomber +sur les bras, infanterie et cavalerie, avant trois semaines d'ici, +et qu'entre le duc et lui il va y avoir une danse auprès de laquelle +les guerres de la Péninsule ne sont que des jeux d'enfants. +Mais c'est inutile à dire à mistress Osborne, savez-vous +bien? Après tout, nous pourrions bien être dispensés de mettre +la main à la pâte, et alors notre promenade en Belgique se terminerait +par une simple occupation militaire. C'est une opinion, +du reste, assez généralement répandue, et c'est à Bruxelles une +procession de beau monde et de dames à la mode.»</p> + +<p>Il fut, en conséquence, arrêté entre les deux amis que l'expédition +de l'armée anglaise en Belgique serait présentée à Amélia +sous les couleurs les plus rassurantes.</p> + +<p>Les conjurés d'accord, l'hypocrite Dobbin s'avança vers mistress +George Osborne avec un air de complet contentement; il +lui commença deux ou trois compliments sur les joies matrimoniales, +et resta en chemin d'une façon assez gauche, nous devons +l'avouer, malgré l'estime que nous avons pour notre ami.</p> + +<p>La conversation tomba ensuite sur Brighton, l'air de la mer, +les plaisirs de l'endroit, les beautés de la route, la douceur des +coussins et la rapidité des chevaux de <i>l'Éclair</i>. Amélia ouvrait +de grands yeux; Rebecca paraissait beaucoup se divertir et observait +le capitaine comme tous ceux avec qui elle se trouvait +en rapport.</p> + +<p>La petite Amélia, pour le dire en passant, n'avait pas ce +qu'on appelle des regards prévenus pour l'ami de son mari, le +capitaine Dobbin. Il bégayait, était un peu bonasse, un peu timide, +fort emprunté et fort maladroit. Elle lui savait gré de son +attachement pour George, sans toutefois lui en faire un trop +grand mérite; d'ailleurs, qu'y avait-il d'étonnant qu'on aimât +George, si bon, si généreux? et ne faisait-il pas beaucoup pour +son camarade en lui accordant son amitié? Plus d'une fois, +George s'était amusé devant elle à contrefaire le bégayement +et la tournure maladroite de Dobbin. Toutefois, George ne parlait +des qualités de son ami qu'avec le ton de la plus profonde +estime. Dans les premières joies de son amour, pendant ses +jours de triomphe, Amélia, se laissant tromper à l'écorce grossière +du capitaine, faisait assez bon marché de l'honnête William. +Le pauvre garçon savait parfaitement à quoi s'en tenir, +et se soumettait sans murmure à son sort. Un temps devait +venir où, connaissant mieux Dobbin, elle changerait de sentiments +à son égard. Mais ce temps était encore bien éloigné.</p> + +<p>Le capitaine Dobbin avait à peine passé deux heures avec ces +dames, que Rebecca était déjà maîtresse de son secret. Elle +éprouvait pour lui un sentiment de répulsion instinctive, de +défiance secrète, et, de son côté, Dobbin n'avait pas conçu pour +elle de grandes sympathies. Il était trop honnête pour se laisser +prendre aux artifices et aux cajoleries de l'enchanteresse, et il +ne lui restait plus alors à son endroit qu'une aversion bien marquée. +Rebecca, supérieure à toutes les autres faiblesses de son +sexe, n'avait pas su s'affranchir de ces inspirations jalouses qui +sont un élément de la nature féminine, et elle en voulait beaucoup +au capitaine de ses préférences pour Amélia. Mais, malgré +ses froissements intérieurs, elle affectait envers lui des manières +pleines d'égard et de cordialité. Un ami des Osborne, de +ses chers bienfaiteurs! Elle parlait bien haut de sa vive affection +pour lui, et rappelait tous les détails de la nuit du Vauxhall, +quitte à en faire des gorges chaudes tout en s'habillant +avec son amie pour le dîner. Rawdon Crawley daignait à peine +faire attention à Dobbin; c'était pour lui un gros bêta, bonne +pâte d'homme au demeurant, mais dont l'ébauche était restée +inachevée. Jos prenait avec lui des airs majestueux et protecteurs.</p> + +<p>Lorsque George et Dobbin se trouvèrent seuls dans la +chambre de ce dernier, Dobbin tira de son nécessaire la +lettre que M. Osborne lui avait fait remettre pour son fils.</p> + +<p>«Ce n'est pas là l'écriture de mon père,» s'écria George tout +alarmé.</p> + +<p>Il ne disait que trop vrai. La lettre était de l'homme d'affaires +de M. Osborne. En voici le contenu:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Bedford-Row, 7 mai 1815.</p> +<p>«Monsieur,</p> + </div> </div> + +<p>«Je suis chargé par M. Osborne de vous informer qu'il reste +inébranlable dans ses résolutions antérieures. Aussi, par suite +du mariage que vous venez de contracter, il cesse de vous +considérer dorénavant comme membre de sa famille. Sa détermination +est définitive et formelle.</p> + +<p>Bien que les sommes dépensées à votre profit, pendant +votre minorité, et les billets à vue que vous ne lui avez pas +ménagés dans le cours de ces dernières années, dépassent de +beaucoup le montant de la somme à laquelle vous avez droit, +à savoir, le tiers de la fortune de feu Mrs. Osborne, fortune +au partage de laquelle, par le décès de ladite dame, vous +avez été appelé en concurrence avec miss Jane Osborne et +miss Maria Frances Osborne, M. Osborne m'a chargé cependant +de vous informer qu'il renonce à toute reprise sur vos biens, +et que la somme de 2000 liv. en 4 pour 100 valeur courante +et formant le tiers des 6000 liv. qui constituent la fortune de +votre mère, vous sera payée sur quittance, à vous ou à votre +chargé d'affaires.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Votre très-obéissant serviteur,</p> +<p>«<span class="sc">Higgs.</span>»</p> + </div> </div> + +<p>«<i>P.S.</i> M. Osborne me prie de vous donner, pour la dernière +fois, avis qu'il ne recevra aucun message, lettre ou communication +de votre part sur ce sujet, pas plus que sur aucun +autre.»</p> + +<p>«Voilà comme vous avez arrangé mes affaires, dit George +en lançant à Dobbin un regard fulminant. Tenez, lisez +Dobbin.»</p> + +<p>Et il lui mit brusquement sous le nez la lettre de son père.</p> + +<p>«Il ne me reste d'autre parti à prendre que de mendier. +Beau résultat de ma stupidité chevaleresque! Aussi qui +diable nous poussait tant d'en finir? Nous pouvions attendre +la fin de la guerre; une balle m'aurait tiré d'embarras, comme +c'est encore la plus sûre ressource qui me reste; Emmy sera +bien avancée quand elle se trouvera veuve d'un mendiant. +Vous avez fait là un beau coup; je vous conseille de vous en +vanter; mais vous n'avez eu ni repos ni cesse avant d'avoir +consommé à la fois ma ruine et mon mariage. Que faire maintenant, +avec mes deux mille livres sterlings? Dans deux ans +j'en aurai vu la fin. Depuis que nous sommes ici, Crawley m'a +gagné aux cartes et au billard plus de 450 liv. Soyez tranquille, +je vous chargerai de mes affaires à l'avenir!</p> + +<p>—Le fait est que la situation est difficile, répondit Dobbin, +dont la pâleur avait augmenté à mesure qu'il avançait dans la +lecture de la lettre; et, comme vous dites, j'y entre bien pour +quelque chose. Mais malgré cela, il y a encore des gens qui +voudraient se mettre à votre place, reprit-il avec un amer sourire. +Croyez-vous que le régiment compte beaucoup de capitaines +avec deux mille livres à leur disposition? Tâchez de +vous suffire avec votre paye, jusqu'à ce que votre père se rabatte +un peu de sa sévérité, et si une balle vous emporte, vous laisserez +encore une rente de cent livres à votre femme.</p> + +<p>—Croyez-vous donc que ma paye et cent livres de rente +puissent suffire à mes habitudes, s'écria George exaspéré. +Vous avez perdu la tête Dobbin, cent livres pour tenir mon +rang dans le monde, allons donc, c'est une plaisanterie. +D'abord, il m'est impossible de rien changer à mes habitudes. +Je ne puis me passer de mes aises; on ne m'a pas élevé à +manger à la gamelle comme Mac Whirter, ou à me nourrir de +pommes de terre comme le vieil O'Dowd. Voudriez-vous aussi +voir ma femme faire la lessive du soldat ou monter dans la +charrette des bagages?</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien, dit Dobbin avec une parfaite égalité +d'humeur, nous nous arrangerons pour lui procurer une meilleure +voiture. Il faut, pour le moment, vous résigner au rôle +de prince détrôné, George, mon garçon; attendez avec patience +la fin de l'orage. Ce ne sera pas bien long à passer. Que votre +nom soit seulement dans la Gazette, et je vous promets que le +vieux papa se relâchera de sa sévérité.</p> + +<p>—Dans la Gazette! répondit George, et à quel titre, je vous +prie? parmi les morts et les blessés? et l'un des premiers très-probablement.</p> + +<p>—Allons, allons, répliqua Dobbin, il sera assez temps de se +lamenter quand les choses seront venues. D'ailleurs, vous +savez, George, je possède quelque bien et me sens peu de dispositions +matrimoniales, eh bien, je n'oublierai pas mon filleul +dans mon testament,» continua-t-il avec un sourire.</p> + +<p>La dispute en resta là, comme cela ne manquait jamais +entre Osborne et son ami. Osborne s'en alla en disant qu'il n'y +avait pas moyen de se fâcher avec Dobbin. Il fut même assez +généreux pour ne plus lui en vouloir de la mauvaise querelle +qu'il lui avait cherchée.</p> + +<p>«Je dis Becky.... criait Rawdon Crawley de son cabinet de +toilette à sa femme qui, dans sa chambre, mettait la dernière +main à sa toilette pour le dîner.</p> + +<p>—Quoi?» reprit Becky d'une voix perçante, tout en jetant +un coup d'œil à sa glace par-dessus son épaule.</p> + +<p>Elle avait mis la robe blanche la plus délicieuse et la plus +fraîche qu'on pût voir. Avec ses épaules nues, son petit collier, +sa ceinture bleu clair, on l'eût prise pour la déesse de l'Innocence +entourée d'une auréole de bonheur.</p> + +<p>«Je dis, que deviendra mistress Osborne quand Osborne +partira avec le régiment? reprit Crawley sur le seuil de la +chambre. Armé de deux brosses impitoyables, il chassait ses +mèches rebelles sur le devant de sa tête, tout en admirant sa +charmante femme à travers les broussailles de sa chevelure.</p> + +<p>—Ses yeux vont se changer en fontaine, dit Becky. Déjà +à plusieurs reprises elle m'a étourdie de ses jérémiades à ce +sujet.</p> + +<p>—Et vous, vous en prenez à votre aise, il me semble, dit +Rawdon à moitié fâché du ton indifférent de sa femme.</p> + +<p>—Allons, mauvaise tête! répliqua Becky, vous savez bien +que je vous accompagne. C'est fort différent pour <i>nous autres</i>, +qui faisons partie de l'état-major du général Tufto. Nous n'avons +rien à démêler avec les fantassins, ajouta-t-elle, rejetant +sa tête en arrière d'un air tout à la fois si comique et si séducteur +que son mari ne put l'empêcher de l'embrasser.</p> + +<p>—Rawdon, mon cher.... pensez-y.... il ne serait pas mal.... +d'avoir votre argent de Cupidon avant qu'il parte,» continua +Becky en lui lançant un coup d'œil meurtrier.</p> + +<p>C'était George Osborne qu'elle décorait ainsi du nom de +Cupidon. Déjà plusieurs fois elle lui avait fait compliment de +sa bonne mine, et ne manquait jamais de se mettre à côté de +lui quand il venait le soir faire sa partie d'écarté avec +Rawdon.</p> + +<p>Elle le traitait de dissipateur, de prodigue, le menaçait +d'instruire Emmy de ses inclinations perverses, de ses détestables +habitudes; prenant ses petits airs de charmante coquetterie, +elle lui apportait un cigare et l'allumait elle-même +sachant d'avance les résultats de cette tactique par l'expérience +qu'elle en avait faite autrefois sur Rawdon Crawley. +Quant à Osborne, il la trouvait gaie, vive, espiègle, distinguée, +ravissante en un mot. Dans leurs promenades, dans leurs dîners +intimes, les hommages, les applaudissements étaient pour +Becky, et la pauvre Emmy était condamnée au silence et à +l'abandon. Mistress Crawley bavardait avec Osborne; Rawdon +et Jos, quand ce dernier eut rejoint nos deux ménages, vidaient +les bouteilles sans prononcer une seule parole. Qui se serait +alors occupé de la pauvre Amélia?</p> + +<p>En présence de son amie, Amélia en était venue à douter +du pouvoir de ses charmes. L'esprit, l'entrain, les attraits de +Rebecca lui causaient un trouble inexprimable. À peine une +semaine de mariage écoulée et George souffrait déjà de l'ennui +et recherchait une autre société que la sienne! En vérité, +l'avenir n'avait-il pas de quoi exciter son effroi?</p> + +<p>«Comment, se disait-elle à elle-même, pourrait-il trouver +quelque plaisir avec moi, pauvre et humble créature, lui si +aimable, si séduisant! Déjà quelle générosité de sa part de +m'avoir épousée, d'avoir renoncé à tout pour se mettre à mes +pieds! Mon devoir me disait de refuser ce sacrifice, mais je +n'en ai pas eu le courage; mon devoir me disait de rester auprès +de mon père pour prendre soin de sa douleur et de ses +vieux jours, et je ne l'ai point écouté!»</p> + +<p>Troublée alors avec quelque raison par la voix accusatrice +de sa conscience, elle se souvint pour la première fois de +l'abandon où elle avait laissé ses parents et se mit à rougir de +honte.</p> + +<p>«Ah! continua-t-elle alors, mon égoïsme est bien coupable +de m'avoir fait ainsi oublier leurs chagrins, bien coupable +d'avoir forcé George à m'épouser! Je le reconnais, je ne suis +pas digne de lui; sans moi il eût trouvé le bonheur.... et pourtant +j'ai fait tous mes efforts pour lui rendre sa liberté.»</p> + +<p>Combien n'est-elle pas à plaindre la pauvre petite mariée +qui, après sept jours au plus de mariage, se surprend au milieu +de ces douloureuses pensées et de ces tristes aveux. Tel était +pourtant le supplice qu'endurait Amélia!</p> + +<p>La veille de l'arrivée de Dobbin, par une soirée tiède et embaumée +d'une belle journée de mai, on avait laissé ouverte la +fenêtre du balcon. George et mistress Crawley, appuyés sur +la balustrade, contemplaient les plaines argentées de l'Océan, +tandis que Rawdon et Jos faisaient à l'intérieur leur partie de +trictrac et que la triste Amélia restait sur le grand fauteuil +dans l'oubli le plus complet, et sentait le désespoir et le regret +se glisser dans son âme avec leurs amères douleurs.</p> + +<p>Une semaine à peine écoulée, tel était le présent! Quant à +l'avenir, elle en détournait les yeux, elle avait peur de le voir, +car il s'offrait encore à elle sous un plus sombre aspect. L'âme +d'Emmy avait trop besoin de protecteur et de guide pour oser +fixer ses regards de ce côté, pour s'aventurer seule sur ce +vaste océan. Un autre devait prendre le gouvernail pour elle; +elle ne savait qu'aimer et souffrir.</p> + +<p>«Quelle soirée magnifique! comme la lune resplendit au +ciel! dit George en poussant une bouffée de tabac qui s'éleva +en blanches spirales.</p> + +<p>—J'adore cette odeur.... dit Rebecca, il embaume l'air, +votre cigare.... Croirait-on que la lune est à deux cent trente-six +mille huit cent quarante-sept milles de la terre? ajouta-t-elle +avec un sourire sur les lèvres en contemplant le disque aux +clartés vacillantes. J'ai bonne mémoire, comme vous voyez, +n'est-ce pas? Peuh! toutes ces belles choses, nous les avons +apprises chez miss Pinkerton! Comme la mer est calme! comme +il fait clair ce soir. Je crois, en vérité, que j'aperçois les côtes +de la France.»</p> + +<p>Et ses yeux brillants s'élançaient dans les ténèbres et plongeaient +dans la nuit comme s'ils avaient pu en percer les +voiles.</p> + +<p>«Vous ne savez pas ce que je compte faire un de ces matins, +reprit-elle en riant. Vous avez peut-être entendu parler +de mes talents comme nageuse: eh bien! un de ces jours, +quand la demoiselle de compagnie de ma tante Crawley, la +vieille Briggs, vous vous la rappelez bien, cette femme à +bec de corbin et à la chevelure clair semée, enfin un de +ces jours, au moment où Briggs se mettra au bain, je m'en +irai sous l'eau la tirer par les pieds et la contraindre à une +réconciliation entre deux vagues. Ne trouvez-vous pas mon +idée sublime?»</p> + +<p>George éclata de rire à la pensée de cette entrevue aquatique.</p> + +<p>«Quel tapage faites-vous à vous deux?» cria Rawdon en +secouant les dés.</p> + +<p>Amélia, à moitié folle de douleur et retenant ses sanglots +mal étouffés, se retira dans sa chambre pour y donner un +libre cours à ses larmes.</p> + + <hr /> + +<p>Ce chapitre a été contraint, par les nécessités du récit, de +faire une pointe en avant, puis de revenir en arrière, en suivant +une marche fort irrégulière en apparence. Mais l'arrivée +de Dobbin à Brighton, venant annoncer le départ de l'armée +pour la Belgique, sous le commandement de Sa Grâce le duc +de Wellington, était un événement d'un assez haut intérêt +pour prendre le pas sur tous les menus détails qui forment le +fond de cette histoire. On nous pardonnera, nous l'espérons, +ce désordre nécessaire, à cause de son peu de gravité dans ses +conséquences; et maintenant que la chronologie se trouve rétablie, +nous allons rejoindre nos différents personnages dans +leurs cabinets de toilette respectifs, où ils s'habillent pour le +dîner qui eut lieu comme de coutume le soir de l'arrivée de +Dobbin.</p> + +<p>Par égard pour sa femme ou dans sa préoccupation pour la +nœud de sa cravate, George ne dit rien à Amélia des nouvelles +que son ami lui avait apportées de Londres. Il entra cependant +dans la chambre avec un air si important, et tenant à la main +la lettre de l'homme d'affaires d'une façon si solennelle, que +sa femme, toujours en défiance de quelque malheur, s'imagina +que pour le moins toutes les calamités de la terre venaient de +fondre sur eux. Elle courut toute tremblante au devant de son +mari et supplia son cher George de n'avoir point de secret +pour elle. Son ordre de départ était-il venu, devait-on se battre +la semaine suivante? Ce n'était rien moins que tout cela, elle +en était sûre!</p> + +<p>Le cher George éluda, par des réponses évasives, tout ce qui +avait trait au départ pour l'étranger, et, avec un mélancolique +mouvement de tête, il ajouta:</p> + +<p>«Non, Emmy, il n'est pas question de tout cela; mes inquiétudes +sont pour vous, non pour moi. Les nouvelles que +j'ai reçues de mon père sont fort mauvaises. Tous rapports +sont rompus entre nous; il me ferme sa porte, il nous livre à la +pauvreté. Elle ne me fait point peur, Emmy; mais vous, ma +chère femme, comment la supporterez-vous? Tenez et lisez.»</p> + +<p>Et il lui présenta la lettre.</p> + +<p>Amélia fixait un douloureux et tendre regard sur le héros de +ses pensées, grandi encore dans son imagination par la générosité +des sentiments qu'il étalait; puis, s'asseyant sur son lit, +elle lut la lettre que George lui tendait en se drapant dans une +orgueilleuse résignation de martyr. Ses traits prenaient une +expression plus calme et plus sereine à mesure qu'elle avançait +dans sa lecture. L'idée de partager la pauvreté et les privations +de l'objet aimé est loin d'être pénible pour un cœur de femme +vivement épris. Amélia plaçait désormais tout son bonheur +dans cette pensée; puis, comme à l'ordinaire, elle fut prise +d'un remords subit pour cette joie si intempestive, refoulant +dans son âme ce bonheur bien innocent, elle dit avec calme:</p> + +<p>«Oh George! George! votre excellent cœur doit saigner +cruellement de cette rupture avec votre père!</p> + +<p>—Ah! bien sûr! fit George avec un air de crucifié.</p> + +<p>—Mais sa colère ne pourra tenir contre vous, continua-t-elle. +Qui aurait le courage de vous en vouloir longtemps? Il vous +pardonnera, cher ami, et, s'il ne le faisait pas, ce serait pour +moi un chagrin de toute la vie.</p> + +<p>—Je me consolerais facilement des privations de la misère, +ma pauvre Emmy, reprit George, mes inquiétudes sont toutes +pour vous! Que m'importe à moi la pauvreté? Vanité à part, +je possède assez de talents pour faire mon chemin.</p> + +<p>—Oh! cela est sûr, dit sa femme persuadée qu'à la fin de +la guerre son mari ne pouvait manquer d'être nommé général.</p> + +<p>—Mon chemin est donc tout tracé, continua George; mais +vous, ma toute belle!... Ah! je ne puis m'accoutumer à cette +idée de vous voir privée de vos aises, de ce rang que ma +femme était appelée à tenir dans le monde. Penser que vous +serez soumise à toutes les fatigues et les souffrances de la vie +du soldat. Ah! cette idée m'accable et me tue.»</p> + +<p>Emmy, toute joyeuse d'être l'unique objet de la sollicitude +de son mari, lui prit les mains, les serra dans les siennes, et, +la figure radieuse et souriante, se mit à gazouiller les couplets +d'une de ses romances favorites, dont l'héroïne, après avoir +reproché à son bien-aimé ses froideurs répétées, finit par lui +promettre de raccommoder ses culottes et de lui préparer son +grog s'il est fidèle et tendre et s'il ne la délaisse pas.</p> + +<p>«D'ailleurs, dit-elle après une pause pendant laquelle elle +semblait reprendre tout cet éclat de bonheur et de beauté qui +sied si bien à une femme; d'ailleurs, George n'avons-nous pas +la somme énorme de deux mille livres?»</p> + +<p>George se prit à rire de sa naïveté, et ils descendirent pour +aller se mettre à table. Amélia s'appuyait sur le bras de son +mari, en fredonnant encore les dernières notes de sa romance; +elle avait l'esprit bien plus allègre et bien plus satisfait que +les jours précédents.</p> + +<p>Le repas, au lieu de traîner comme à l'ordinaire, fut vif et +animé. L'esprit de George, s'enflammant à l'idée de la campagne +prête à s'ouvrir, avait secoué la première stupeur où +l'avait jeté la lettre qui le déshéritait. Dobbin continuait son +rôle de beau parleur et divertissait la compagnie par ses bavardages +sur l'expédition en Belgique; l'objet principal devait +y être les plaisirs, les fêtes et les toilettes.</p> + +<p>L'indiscret capitaine racontait que mistress la major O'Dowd +était dans tous les embarras de l'emballage; qu'elle avait serré +les épaulettes neuves de son mari dans la boîte à thé: qu'elle +avait mis sous une double enveloppe de papier gris son fameux +turban jaune surmonté d'un oiseau de paradis, et qu'il reposait +finalement dans la boîte en fer-blanc dont la destination première +était pour le chapeau à cornes du major. Cette brave +femme avait la tête perdue de l'effet qu'elle se promettait de +faire à Gand à la cour du roi de France, ou à Bruxelles dans +les bals de l'armée.</p> + +<p>«Gand! Bruxelles! s'écria Amélia avec un tressaillement +subit, le régiment a donc reçu son ordre de départ, George? +Ah! répondez-moi?»</p> + +<p>En même temps une expression d'effroi courait sur cette figure +naguère si souriante, et instinctivement Amélia se serrait +contre George.</p> + +<p>«Ne vous effrayez pas pour si peu, ma chère, dit-il avec un +air de bonne humeur. Pour douze heures de traversée, ce +n'est pas la peine de vous bouleverser les sens. D'ailleurs, vous +viendrez avec nous, Emmy.</p> + +<p>—Et moi aussi, je pars, dit Becky à son tour; je fais partie +de l'état-major. Je suis la passion du général Tufto; n'est-ce +pas Rawdon?»</p> + +<p>Rawdon fit ses gros éclats de rire ordinaires. William Dobbin +devint tout rouge.</p> + +<p>«<i>Elle</i> ne peut nous accompagner, dit-il, songez....»</p> + +<p>Il allait ajouter au danger; mais toute sa conversation pendant +le dîner n'avait-elle pas eu pour but de prouver qu'il n'y +avait rien à craindre? Le silence seul vint à l'aide de sa confusion.</p> + +<p>«J'irai avec vous,» dit Amélia d'un ton résolu et impératif.</p> + +<p>George, tout fier de sa détermination, demanda à l'aimable +assistance si jamais on avait vu pareil grenadier en jupons de +femme, et en même temps il assura sa femme qu'elle ferait +partie de l'expédition.</p> + +<p>«Mistress O'Dowd vous servira de chaperon,» dit-il.</p> + +<p>Tant qu'elle avait son mari auprès d'elle, que lui fallait-il de +plus? le départ donc n'avait plus rien de pénible. La guerre avec +ses dangers apparaissait bien à l'horizon, mais d'ici là, il y avait +au moins une distance de plusieurs mois. Cet intervalle permettait +à la timide Amélia de goûter une joie aussi pure que +si l'on eût déclaré la suspension définitive des hostilités. +Dobbin applaudissait du fond du cœur à cet arrangement; car +voir Amélia était pour lui le rêve de sa vie; et, dans le secret +de son âme, il se sentait heureux d'avoir bientôt à veiller sur +elle et à la protéger.</p> + +<p>«Si elle était ma femme, pensait-il, elle ne partirait pas.»</p> + +<p>Mais George était le maître, et ce n'était point à Dobbin à lui +faire la leçon.</p> + +<p>Rebecca, passant le bras autour de la taille de son amie, +quitta enfin avec elle la table où ces graves affaires venaient +d'être mises sur le tapis; les messieurs, excités déjà par la +plus folle gaieté, restèrent pour se livrer aux plaisirs de la +boisson et faire la chronique scandaleuse du prochain.</p> + +<p>Dans le cours de la soirée, Rawdon reçut un billet tout confidentiel +de sa femme, qu'il froissa et brûla sur-le-champ à la +bougie. Nous avons heureusement pu le lire par-dessus l'épaule +de Rebecca; et nous en faisons profiter nos lecteurs:</p> + +<p>«Grandes nouvelles, écrivait-elle, mistress Bute est partie! +Tâchez de vous faire donner ce soir votre argent par Cupidon, +demain il sera en route selon toute probabilité. N'oubliez pas +surtout ce dernier point. R.»</p> + +<p>Aussi, au moment où ces messieurs se disposaient à passer +dans l'appartement des dames, pour y prendre le café, Rawdon +tira Osborne par le bras et lui dit, de son air le plus gracieux:</p> + +<p>«Ah ça, mon cher, si cela ne vous faisait rien, je vous +prierais de me donner cette petite bagatelle que vous savez.»</p> + +<p>Cela faisait bien quelque chose à Osborne, mais néanmoins +il lui remit une liasse de bank-notes qu'il tira de son portefeuille, +et quelques billets à une semaine d'échéance pour +compléter la somme.</p> + +<p>Cette affaire terminée, George, Joe et Dobbin s'assemblèrent +en grand conseil de guerre, au milieu de la fumée des cigares, +et on arrêta que le lendemain on plierait ses tentes pour se +mettre en marche sur Londres, dans la voiture découverte de +Joe. Joe eût peut-être mieux aimé attendre à Brighton le départ +de Rawdon Crawley; mais Dobbin et George le forcèrent à se +ranger à leur avis. Avec sa royale gracieuseté, il consentit à +les ramener à Londres dans son équipage, et commanda quatre +chevaux de poste: un homme comme lui ne pouvait pas moins +faire. Le lendemain, après déjeuner, leur départ eut lieu avec +une pompe toute seigneuriale.</p> + +<p>Ce jour-là, Amélia se leva de bonne heure, et fit ses paquets +avec une prestesse merveilleuse. Quant à Osborne, il resta au +lit, gémissant de la voir manquer du secours d'une femme de +chambre. La pauvre enfant ne se sentait pas d'aise d'avoir pu +ainsi se suffire à elle-même. Mais un sentiment pénible et vague +torturait encore son âme à l'occasion de Rebecca. Qui ne connaît +la jalousie féminine? Et, malgré les tendres embrassements +du départ, nous pouvons affirmer que parmi les vertus de son +sexe, Amélia possédait celle-là au suprême degré.</p> + +<p>À côté de ces personnages dont nous venons de partager les +allées et venues, n'oublions pas certains autres de nos vieux +amis qui se trouvent aussi à Brighton. Miss Crawley, par +exemple, et tout le cortége attaché à sa personne.</p> + +<p>Quelques maisons à peine séparaient Rebecca et son mari de +celle où miss Crawley était venue loger ses infirmités et son +ennui. Malgré ce voisinage, la porte de la vieille dame leur +était rigoureusement fermée; la consigne était la même qu'à +Londres. Aussi longtemps que mistress Bute Crawley resta +auprès de sa belle-sœur, elle eut soin d'épargner à sa très-chère +Mathilde les émotions d'une entrevue avec son neveu. Quand +la vieille demoiselle faisait sa promenade en voiture, la fidèle +mistress Bute était toujours à côté d'elle. Quand miss Crawley +allait prendre l'air dans son fauteuil roulant, mistress Bute +marchait à sa droite, tandis que l'honnête Briggs soutenait +l'aile gauche. Rencontrait-on par hasard Rawdon et sa femme, +en dépit des coups de chapeau respectueux et persévérants du +capitaine, l'escorte de miss Crawley passait près de lui avec +une indifférence si glaciale et si dédaigneuse, qu'il ne restait +plus à Rawdon qu'à s'arracher les cheveux ou à se casser la +tête contre les murs.</p> + +<p>«Pour ce que nous faisons ici, répétait souvent le capitaine +Rawdon, d'un air mortifié, nous serions aussi bien à +Londres.</p> + +<p>—Un bon hôtel à Brighton vaut toujours mieux que la prison +de dette à Chancery-Lane, répondait sa femme toujours +en belle humeur. Pensez-donc aux deux aides-de-camp de +M. Moses, l'officier du shériff qui, toute une semaine, nous +ont fait l'honneur de monter la garde à notre porte. La société +dans laquelle nous vivons ici est insipide, j'en conviens. Mais +Rawdon, mon cher, M. Joe et le capitaine Cupidon sont encore +préférables aux acolytes de M. Moses.</p> + +<p>—Si quelque chose m'étonne, continua Rawdon en proie à +un sombre désespoir, c'est qu'ils ne m'aient pas relancé jusqu'ici +avec leurs mandats.</p> + +<p>—Eh bien après, n'aurions-nous pas encore trouvé la manière +de leur glisser dans la main, dit l'intrépide Becky, en +insistant sur les avantages et les profits qu'ils avaient retirés +de leur rencontre avec Joe et Osborne, ce renouvellement +d'amitié n'était-il pas venu fort à propos leur procurer un peu +d'argent comptant?</p> + +<p>—Ce sera tout juste de quoi payer la note de l'hôtelier, +grommela le Horse-Guard.</p> + +<p>—À quoi bon le payer?» répondit son interlocutrice, qui +ne restait jamais court.</p> + +<p>Le valet de Rawdon, à l'instigation des maîtres, était resté +en échange de bons procédés avec le personnel mâle au service +de miss Crawley. Il avait ordre de payer à boire au cocher +toutes les fois qu'il le rencontrait, et c'est par là que le +jeune couple était mis au courant des faits et gestes de la chère +tante. Rebecca, de plus, avait eu l'heureuse idée de se sentir +indisposée afin d'appeler auprès d'elle le même apothicaire qui +donnait ses soins à miss Crawley. Les informations leur arrivaient +de la sorte assez complètes et assez régulières. L'attitude +hostile de miss Briggs contre Rawdon et sa femme était plutôt +apparente que réelle. Au fond du cœur elle penchait pour l'indulgence +et le pardon. Son aversion pour Rebecca avait disparu +avec ses motifs de jalousie; elle ne se rappelait plus que +l'inaltérable bonne humeur et les délicieuses plaisanteries de son +ancienne rivale. En résumé, toute la maison de miss Crawley, +à commencer par elle et mistress Firkin, la femme de chambre, +murmurait en secret du despotisme et des envahissements +de l'omnipotente mistress Bute.</p> + +<p>En toute circonstance, cette digne mais impérieuse matrone +voulait pousser trop loin ses avantages et abusait sans pitié de +ses succès. Quelques semaines lui avaient suffi pour réduire +la malade à une obéissance passive pour ses moindres volontés. +Miss Crawley n'osait même plus se plaindre à Briggs et à +Firkin de son état d'asservissement. Mistress Bute mesurait avec +un infatigable dévouement les verres de vin que miss Crawley +était autorisée à boire chaque jour; ce contrôle était fort à +charge à Firkin et au sommelier, qui perdaient ainsi jusqu'à +leurs droits sur la bouteille de Xérès. Mistress Bute faisait même +aux gens de l'office leur part de ris de veau, de gelées et de +volailles. Le matin, à midi et le soir, elle arrivait auprès de +miss Crawley avec les abominables médecines prescrites par le +docteur, et la patiente avait fini par les avaler avec une si touchante +soumission, que Firkin disait:</p> + +<p>«À voir ma pauvre maîtresse prendre ses drogues, ne +dirait-on pas un agneau?»</p> + +<p>C'était encore mistress Bute qui décidait si la promenade se +ferait en voiture ou dans le fauteuil roulant. En un mot, une +jeune mère n'est pas plus attentive à dorloter son premier-né. +La patiente avait-elle des velléités de résistance, suppliait-elle +pour un morceau de plus à dîner, ou une médecine de moins à +prendre, aussitôt sa garde-malade la menaçait de mort subite, +et miss Crawley se rendait à une logique si pressante.</p> + +<p>«Il ne lui reste pas une étincelle de vie, disait un jour Firkin +à Briggs, voilà trois semaines qu'elle ne m'a appelée vieille +bête!»</p> + +<p>Mistress Bute lui faisait déjà des ouvertures pour congédier +l'honnête Firkin, M. Bowls, le gros sommelier, enfin Briggs +elle-même, afin de substituer ses filles à tous ces mercenaires, +et de préparer la pauvre malade à sa translation à Crawley-la-Reine. +Mais hélas! un funeste accident vint tout à coup détruire +ses projets et l'enlever aux devoirs dont elle s'acquittait +avec un zèle si désintéressé. Le révérend Bute Crawley, son +mari, en revenant un soir à cheval, avait fait une chute et +s'était fracturé le col du fémur. La fièvre s'était déclarée avec +tous les symptômes de l'inflammation, et mistress Bute Crawley +avait été forcée de quitter le chevet de sa belle-sœur pour +courir à celui de son mari. Ce n'était pas toutefois sans avoir +promis, avant son départ, de revenir auprès de sa chère amie +aussitôt après le rétablissement de Bute. Elle avait laissé aux +domestiques les instructions les plus pressantes sur les soins à +donner à leur maîtresse; mais à peine la voiture de Southampton +avait-elle fait quelques tours de roue, qu'une jubilation +universelle régna dans la maison de miss Crawley. On y respirait +plus à l'aise; depuis longtemps on n'y avait joui d'une +aussi grande liberté. Ce jour même, Bowls déboucha, sans +crainte de surprise, une bouteille de Xérès pour lui et mistress +Firkin; ce soir-là, miss Crawley et Briggs remplacèrent +par la partie de piquet la lecture fastidieuse et monotone des +sermons de Porteus. C'était comme dans les contes de fées où, +d'un coup de baguette, il s'opère une heureuse et paisible +révolution dès que le mauvais génie est mis en fuite.</p> + +<p>Deux ou trois fois par semaine, miss Briggs allait de grand +matin prendre ses ébats à la mer et se transformer en océanide +sous la robe de flanelle et le bonnet de toile cirée. +Rebecca était, comme nous l'avons vu, au fait de ses habitudes, +et sans réaliser contre Briggs sa conspiration aquatique +et à l'aide d'un plongeon lui chatouiller la plante des pieds, +elle résolut de dresser une embuscade et d'attaquer Briggs au +sortir du bain, alors que toute fraîche et ragaillardie par ses +ablutions, elle se trouverait en belle humeur.</p> + +<p>Becky fut de très-bonne heure sur pied le lendemain, et apportant +le télescope sur le balcon qui faisait face à la mer, elle +le braqua dans la direction des baraques de baigneurs. Elle +put voir de la sorte Briggs arriver, entrer dans sa cabine et se +mettre à l'eau; et elle était à son poste, sur le rivage, épiant +sa proie, lorsque l'océanide sortit de sa cabine et s'avança sur +les galets. Il y aurait eu de quoi faire un charmant tableau de +genre avec la plage et la troupe de baigneuses sur le premier +plan, et dans le lointain une chaîne de rochers et de maisons +étincelant aux premiers feux du soleil. Rebecca avait paré sa +figure de son plus tendre et de son plus aimable sourire; elle +tendit à Briggs sa petite main blanche en allant au-devant d'elle. +Briggs pouvait-elle repousser cette démonstration amicale.</p> + +<p>«Ah! miss Sh.... mistress Crawley,» fit-elle.</p> + +<p>Mistress Crawley lui prit la main, la serra contre son cœur, +puis, comme si elle eût cédé à l'entraînement de son émotion, +elle jeta ses bras autour du cou de Briggs et l'embrassa avec +une effusion pleine d'une apparente sincérité.</p> + +<p>«Ah! ma bien bonne amie,» dit-elle d'un ton si naturel que +Briggs se mit incontinent à fondre en larmes, et que la fille des +bains en fut attendrie.</p> + +<p>Rebecca obtint sans peine de Briggs de longues et délicieuses +confidences. Briggs raconta et commenta tous les événements +accomplis chez miss Crawley, depuis la disparition subite de +Becky jusqu'au présent jour; elle couronna son récit par les +détails de la retraite si inattendue et si désirée de mistress Bute. +Les symptômes de la maladie de miss Crawley, les moindres +circonstances de son traitement médical furent exposés par +cette honnête fille avec l'ampleur et la complaisance que les +femmes mettent toujours à s'étendre sur cette matière. C'est +toujours avec un nouveau plaisir qu'elles causent entre elles +de leurs malaises et de leur docteur. Briggs suivit, en cette +occasion, l'exemple des personnes de son sexe, et Rebecca ne +s'en plaignit point; elle ne pouvait assez répéter combien elle +était heureuse de penser que l'excellente Briggs, la fidèle +Firkin étaient restées auprès de leur bienfaitrice pour la soulager +dans ses souffrances. La Providence avait droit pour ce +seul motif à ses plus vives actions de grâce.</p> + +<p>Alors Rebecca, revenant sur sa conduite, lui faisait voir +comment, malgré les apparences, sa faute était cependant bien +naturelle et bien excusable. Pouvait-elle refuser sa main à +l'homme qui avait trouvé le chemin de son cœur? Pour toute +réponse, la sensible Briggs éleva les yeux au ciel, poussa un +soupir de sympathie, car elle aussi avait autrefois connu ces +tendresses de cœur: Rebecca, en somme, n'était donc pas +bien criminelle.</p> + +<p>«Ah! je n'oublierai jamais, disait cette dernière, que +miss Crawley a donné asile à l'orpheline délaissée; non, non, +bien qu'elle m'ait bannie de sa présence, jamais je ne cesserai +de l'aimer; ma vie est à elle; sur un signe de sa part, je suis +prête à lui en faire le sacrifice. Comme ma bienfaitrice, comme +la tante de mon bien-aimé Rawdon, chère miss Briggs, miss +Crawley domine dans ma tendresse et ma vénération mes sentiments +pour toute autre femme; immédiatement après elle, +mes affections s'adressent aux personnes qui lui donnent tant +de preuves de fidélité.»</p> + +<p>Il n'y avait que cette astucieuse et intrigante mistress Bute +pour traiter, comme elle l'avait fait, les cœurs dévoués à cette +chère demoiselle.</p> + +<p>«Tenez, continua Rebecca, mon Rawdon, qui est si bon, +malgré la rudesse et la brusquerie de ses manières, m'a dit +mille fois les larmes aux yeux qu'il bénissait le ciel d'avoir mis +auprès de sa chère tante deux femmes, deux anges, comme +l'excellente et dévouée Firkin, comme l'admirable miss Briggs.»</p> + +<p>Dans le cas où, à l'aide de ses menées ténébreuses, l'abominable +mistress Bute, suivant les craintes encore trop bien fondées +de Rebecca, parviendrait à écarter tous ceux qui avaient +la confiance de miss Crawley pour faire de cette pauvre femme +la pâture des harpies du presbytère, Rebecca priait miss Briggs +de se souvenir que sa maison, toute modeste qu'elle était, +serait toujours ouverte pour elle.</p> + +<p>«Chère amie, s'écriait-elle dans un transport d'enthousiasme, +il est des cœurs pour lesquels le souvenir d'un bienfait +est éternel! Toutes les femmes ne sont pas des Bute +Crawley! Mais après tout, dois-je me plaindre d'elle, dois-je +me plaindre d'avoir été l'instrument et la victime de ses artifices, +puisque sans elle je ne serais point devenue la femme de +Rawdon?»</p> + +<p>Alors Rebecca découvrit à Briggs les ruses et les fourberies +de mistress Bute à Crawley-la-Reine; jusqu'alors elle n'avait +pu saisir les fils cachés de sa conduite; mais les événements +actuels les lui faisaient toucher du doigt, après avoir par mille +artifices allumé une flamme réciproque, après avoir fait tomber +deux innocents dans les filets qu'elle leur avait préparée, +mistress Bute les avait conduits par l'amour et le mariage à la +ruine la plus complète.</p> + +<p>C'était d'une vérité palpable, et tous ces stratagèmes sautaient +aux yeux de miss Briggs. Dans le mariage de Rawdon et +de Rebecca, mistress Bute était la grande, l'unique coupable. +Mais en reconnaissant Becky pour une victime bien innocente +des embûches de mistress Bute, miss Briggs ne pouvait dissimuler +à son amie son peu d'espoir de voir les affections de +miss Crawley se ranimer en faveur de Rebecca, et l'éloignement +de la vieille fille à pardonner à son neveu ce mariage inconsidéré.</p> + +<p>Sous ce rapport, Rebecca ne partageait point les idées de la +demoiselle de compagnie, et conservait bon courage. Miss +Crawley refusait quant à présent tout pardon: soit; mais tôt ou +tard elle finirait par se radoucir. Et d'ailleurs, d'autre part, +qu'y avait-il entre Rawdon et le titre de baronnet? Le maladif +et souffreteux Pitt Crawley. Quelle faculté de médecine aurait +osé répondre de lui! Avoir mis au grand jour les ténébreuses +menées de mistress Bute, avoir attiré sur elle les soupçons +était une douce satisfaction pour Rebecca, et cette manœuvre +ne pouvait d'ailleurs que tourner à l'avantage de Rawdon. +Rebecca, après une heure de causeries intimes avec miss Briggs, +ralliée désormais à sa cause, la quitta au milieu des plus tendres +protestations d'amitié, et parfaitement convaincue que +dans une heure au plus tard, miss Crawley saurait par le menu +tout ce qui venait de se dire.</p> + +<p>Après cette entrevue, Rebecca retourna en toute hâte à son +hôtel. Déjà la société des jours précédents s'y trouvait réunie +pour un déjeuner d'adieu. À voir Rebecca et Amélia étroitement +embrassées au moment de la séparation, on aurait dit deux +sœurs tendrement unies. Mistress Crawley tira grand parti de +son mouchoir pour les effets dramatiques; elle se suspendit +au cou de son amie comme si elle n'avait plus dû la revoir, et +de sa fenêtre, tandis que la voiture s'éloignait, elle agita son +mouchoir qui, du reste, était parfaitement sec. Après cette +petite pantomime, elle vint reprendre sa place à table, et mangea +de très-bon appétit pour une femme émue. Tout en épluchant +ses sauterelles, elle instruisit Rawdon du résultat de sa +promenade matinale. Ses espérances étaient en hausse; elle fit +partager sa manière de voir à son mari: c'était en général l'habitude, +et, soit que ses opinions fussent tristes ou gaies, son +mari finissait toujours par voir comme elle.</p> + +<p>«Allez, lui dit-elle, mon cher ami, vous mettre à ce pupitre, +et écrivez-moi une jolie petite lettre pour miss Crawley, +où vous lui ferez comprendre que vous êtes un brave garçon +et autres choses sur le même ton.»</p> + +<p>Rawdon s'assit et écrivit fort couramment:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Brighton, jeudi.</p> +<p>«Ma chère tante....»</p> + </div> </div> + +<p>Mais ici s'arrêta tout court la verve imaginative du brillant +officier. Il rongea le bout de sa plume en regardant la figure +de sa femme, et elle ne put s'empêcher de rire à la mine piteuse +qu'il faisait. Alors, se promenant en long et en large les +mains derrière le dos, elle lui dicta la lettre suivante:</p> + +<p>«Avant de quitter mon pays et de partir pour une guerre +qui pourra m'être fatale....»</p> + +<p>—Comment?» dit Rawdon un peu surpris; mais bientôt, +saisissant la finesse de la phrase, il fit de nouveau courir sa +plume sur le papier, en se livrant à de gros ricanements:</p> + +<p>«Qui pourra très-probablement m'être fatale, je suis venu +à vous....»</p> + +<p>—Pourquoi pas <i>près de vous</i>, Becky? <i>près de vous</i> est très-grammatical, +risqua le dragon.</p> + +<p>«Je suis venu à vous,» reprit Rebecca en frappant du pied, +pour vous faire mes adieux comme à ma meilleure et à ma +plus ancienne amie. Ah! avant de m'éloigner de vous, pour +toujours peut-être, permettez-moi une fois encore de presser +cette main qui a répandu sur moi tant de bienfaits.»</p> + +<p>—De bienfaits!» répéta Rawdon en griffonnant les derniers +mots, et tout émerveillé de la facilité de sa femme.</p> + +<p>«Je vous fais une seule demande, c'est de ne point me laisser +partir sous le poids de votre colère. Je partage le noble +orgueil de ma famille sans le pousser pourtant aussi loin +qu'elle à de certains égards; j'ai épousé la fille d'un peintre, +et ne rougis point de cette union.»</p> + +<p>—On m'enfoncerait plutôt dans le corps une épée jusqu'à la +garde, exclama Rawdon.</p> + +<p>—Taisez-vous, imbécile! dit Rebecca en lui tirant l'oreille, +et en regardant par-dessus son épaule pour voir s'il ne lui était +pas échappé quelque faute d'orthographe. Partir ne prend pas +d'<i>e</i> à la fin, et il en faut un à colère.»</p> + +<p>Il corrigea ces mots en baissant pavillon devant l'éminente +supériorité de sa commandante.</p> + +<p>«Je vous croyais instruite du succès de ma flamme,» continua +Rebecca, «car mistress Bute Crawley l'approuvait et l'encourageait. +Loin de me plaindre d'avoir épousé une femme +sans fortune, je m'applaudis encore de ce que j'ai fait. Chère +tante, disposez de votre fortune comme il vous plaira; vous en +avez le droit; je n'y trouverai jamais à redire. Je voudrais +seulement vous persuader que mon affection est pour vous et +non pour votre argent. Je ne puis quitter l'Angleterre sans +votre pardon; permettez-moi de vous voir, je vous en conjure, +avant mon départ. Dans un mois, une semaine, il sera trop +tard, et je ne puis m'accoutumer à la pensée de quitter ce +pays sans une bonne parole d'adieu de votre bouche.»</p> + +<p>—Elle ne reconnaîtra pas mon style, dit Becky; j'ai fait à +dessein des phrases courtes et coupées.»</p> + +<p>Cette missive officielle fut envoyée sous enveloppe à miss +Briggs.</p> + +<p>La vieille miss Crawley se mit à rire quand Briggs, avec un +air de mystère, lui présenta cette candide et simple requête.</p> + +<p>«Maintenant, dit-elle, que nous voilà débarrassés de mistress +Bute, nous pouvons nous donner les plaisirs de la correspondance. +Voyons, Briggs, lisez-moi ça un peu, de votre plus +belle voix.»</p> + +<p>Quand Briggs fut arrivée à la fin de l'épître, sa chère protectrice +redoubla d'hilarité.</p> + +<p>«Vous êtes bête comme une oie, dit-elle à Briggs, pour ne +pas voir qu'il n'y a pas là un mot de Rawdon, tandis que +celle-ci gagnée au ton de probité et de tendresse répandu +dans tout ce message, se laissait aller à sa sensibilité naturelle. +Il ne m'a jamais écrit de sa vie que pour me demander +de l'argent, et puis ses lettres se trahissent toujours par les +fautes d'orthographe et les ratures. Ce petit monstre de gouvernante +le mène par le bout du nez. Les voilà bien tous les +mêmes, ajoutait miss Crawley à mi-voix, ils désirent tous ma +mort et soupirent après mon argent. Que m'importe, en définitive, +de voir Rawdon? ajouta-t-elle après une pause et du +ton le plus indifférent; je n'en irai ni mieux ni pis pour lui +avoir donné une poignée de main. Qu'il vienne s'il veut, mais +à la condition que cette entrevue ne tourne point au tragique! +D'ailleurs, il serait aussi avancé de souffler sur une glace. Mais, +ma chère, il y a des bornes à tout, même à la patience, et je +me refuse positivement à voir mistress Rawdon. Sur ce point, +mon parti est pris.</p> + +<p>Force fut bien à miss Briggs de se contenter de ce message +de réconciliation. Elle pensa que la meilleure manière de raccommoder +la tante et le neveu était d'engager Rawdon à faire +sentinelle sur la falaise où miss Crawley venait chaque jour +prendre l'air dans son fauteuil.</p> + +<p>Ce fut là le théâtre de l'entrevue. Il nous serait impossible +de dire si miss Crawley éprouva aucun sentiment de tendresse +ou d'émotion à la vue de son ancien favori. Elle lui tendit deux +doigts avec un sourire de bonne humeur: à son air, on aurait +dit qu'ils s'étaient quittés la veille. Quant à Rawdon, il devint +rouge comme un homard; il saisit par mégarde la main de +Briggs, tant son trouble et sa confusion étaient à leur comble. +Peut-être cette émotion avait-elle une cause intéressée; peut-être +venait-elle d'une affection sincère; peut-être enfin, ce bon +neveu était-il frappé de l'altération que quelques semaines de +maladie avaient portée dans les traits de sa tante.</p> + +<p>«La vieille fille m'a fait capot, dit-il à sa femme en lui racontant +sa conférence. Je me sentais tout drôle et tout chose, +savez-vous?... Je me tenais à côté de sa grande machine, savez-vous?... +Je l'ai conduite jusqu'à sa porte, où Bowls est +venue au devant d'elle pour la soutenir. J'aurais bien voulu +entrer, savez-vous?...</p> + +<p>—Vous n'êtes pas entré, Rawdon! cria sa femme furieuse.</p> + +<p>—Non, ma chère, que la peste m'étouffe si je n'ai pas +éprouvé un tremblement du diable à ce moment-là.</p> + +<p>—Vous êtes un imbécile: il fallait entrer quand même et +n'en plus sortir, dit Rebecca.</p> + +<p>—Ne me dites pas de sottises, grogna notre gros guerrier; il +est possible que <i>j'aie été</i> un imbécile, Becky; mais ce n'est pas +à vous de me dire cela.»</p> + +<p>Et il lança un coup d'œil à sa femme, avec une expression +hargneuse et une physionomie plissée par la colère.</p> + +<p>«Voyons, mon bijou, dit Rebecca en s'efforçant d'adoucir +le courroux de son bien-aimé, tenez-vous prêt pour aller la +revoir, qu'elle vous engage ou non à une nouvelle visite.»</p> + +<p>À cela il répondit qu'il savait bien ce qu'il avait à faire, et +la pria seulement de garder pour elle ses aimables compliments. +Le mari froissé s'en alla sombre, silencieux et rancunier, +passer le reste de la journée à l'estaminet.</p> + +<p>Vers le soir, il fut obligé, comme toujours, de rendre les +armes à la haute et prévoyante intelligence de sa femme, en +recevant la plus triste confirmation des inquiétudes qu'elle +avait manifestées à propos de sa maladroite démarche. L'émotion +avait sans doute été trop forte pour miss Crawley, car +elle resta longtemps accablée par ses rêveries, et c'était une +fatigue dont la vieille demoiselle voulut même s'affranchir.</p> + +<p>«Comme Rawdon est devenu vieux et épais, dit-elle à sa +compagne, son nez s'est teint en rouge et sa personne tourne +à l'obésité. Quel air de vulgarité il a pris depuis son mariage +avec cette femme! Mistress Bute me disait qu'ils se grisaient +ensemble, et j'en ai la certitude maintenant; il répand une +abominable odeur de genièvre. N'avez-vous rien senti? c'était +à suffoquer.»</p> + +<p>En vain Briggs fit valoir que mistress Bute parlait mal de +tout le monde, et qu'avec les faibles capacités d'une personne +de son humble condition elle la tenait pour une....</p> + +<p>—Une intrigante de la pire espèce? Oh! vous avez raison, +sa langue s'en prend à tout le monde. Mais j'ai l'intime conviction +que cette Rebecca a donné à Rawdon des habitudes +d'ivrognerie. Tous ces gens de peu....</p> + +<p>—Il a été très-ému en vous voyant, madame, dit la demoiselle +de compagnie, et je suis persuadée que si vous réfléchissez +aux dangers qu'il va courir, vous....</p> + +<p>—Combien, Briggs, vous a-t-il promis pour être son avocat? +cria la vieille demoiselle prise d'un accès de fureur nerveuse. +Bon! voilà maintenant que vous allez vous mettre à pleurer. +Je déteste les scènes. Je ne pourrai donc jamais avoir la paix? +Allez-vous-en pleurer dans votre chambre et envoyez-moi +Firkin. Non, restez, asseyez-vous là, mouchez-vous et finissez-en +avec vos larmes. Bien; prenez maintenant ce qu'il vous +faut pour écrire une lettre au capitaine Crawley.»</p> + +<p>La pauvre Briggs, avec une obéissance passive, alla se placer +devant le buvard, dont chaque page portait les traces de l'écriture +ferme et courante du dernier secrétaire de la vieille fille, +mistress Bute Crawley.</p> + +<p>—Écrivez: «Mon cher monsieur,» ou «Cher monsieur,» +cela vaudra mieux, et dites que vous êtes chargée par +miss Crawley.... par le médecin de miss Crawley, M. Cramer, +de l'informer que l'état chétif de ma santé ne me permet pas +d'affronter de trop fortes secousses; qu'en conséquence, il +m'est impossible d'avoir aucune discussion d'affaires, aucune +entrevue de famille; que je le remercie d'être venu à Brighton, +et que je le prie de ne pas y prolonger son séjour à cause +de moi. Ensuite, miss Briggs, vous pourrez ajouter que je lui +souhaite un bon voyage, et que s'il veut prendre la peine de +passer chez mon notaire à Grays'-Inn-Square, il y trouvera +quelque chose qui ne lui fera pas de peine. C'est bien; en voilà +assez pour le déterminer à quitter Brighton.»</p> + +<p>L'excellente Briggs écrivit la dernière phrase avec un sentiment +de très-vive satisfaction.</p> + +<p>«Vouloir me mettre en état de blocus le jour même du +départ de M. Bute, marmottait la vieille dame entre ses dents, +c'est par trop fort. Briggs, ma chère, écrivez aussi à mistress Bute +Crawley qu'il est inutile qu'elle revienne; elle n'a qu'à rester +chez elle. Je serai peut-être enfin la maîtresse chez moi. Je ne +me laisserai pas à plaisir étouffer sous les drogues et noyer +dans le poison. Ils sont tous acharnés à ma mort. Oui, tous, +tous....»</p> + +<p>La vieille dame, écartant successivement tous les proches +que l'intérêt seul avait appelés autour d'elle, finissait par se +trouver dans un isolement complet; c'étaient alors des convulsions +nerveuses amenant un déluge de larmes et des lamentations +sans fin.</p> + +<p>La dernière scène approchait pour elle dans la triste comédie +de la Foire aux Vanités. Peu à peu les lumières s'éteignaient, +et bientôt elle allait disparaître derrière le rideau fatal.</p> + +<p>Le dernier alinéa où miss Crawley engageait Rawdon à aller +voir son notaire à Londres, alinéa que miss Briggs avait écrit +avec un plaisir tout particulier, fut pour le dragon et sa femme +une fiche de consolation, après le refus explicite de la vieille +fille pour toute espèce de réconciliation. Ces lignes magiques +produisirent donc tout leur effet. Rawdon eut désormais le plus +grand empressement à retourner à Londres.</p> + +<p>Sans ses gains sur Jos et les bank-notes de George, Rawdon +n'aurait su comment payer sa dépense à l'hôtel. L'hôtelier +ignora toujours combien peu il s'en était fallu qu'il n'en eût été +pour ses frais. Comme un général expérimenté qui dans la retraite +sauve ses bagages, Rebecca, après avoir prudemment +emballé tous ses effets de quelque valeur, les avait expédiés +pour Londres, sous la responsabilité du domestique de George. +Le jeu fournit heureusement à Rawdon les moyens d'être honnête +et de partir avec sa femme et sa note acquittée, le lendemain +du départ de nos autres personnages.</p> + +<p>«J'aurais bien voulu revoir cette vieille fille encore une +fois, dit Rawdon; elle est si épuisée et si changée, que, j'en +suis sûr, elle n'ira pas loin... Je suis fort intrigué de savoir le +montant des billets qui m'attend chez son notaire. Un billet de +deux cents livres... Oh! oui, deux cents livres au moins, n'est-ce +pas, Becky?»</p> + +<p>Pour se soustraire aux assiduités persévérantes des importuns +dont nous avons parlé plus haut, Rawdon et sa femme +n'allèrent point reprendre leur appartement de Brompton, +mais descendirent dans un hôtel écarté. Le lendemain matin, +Rebecca put apercevoir sur sa route les susdits visages en se +rendant à Fulham chez la vieille mistress Sedley, où elle allait +faire visite à Amélia et à ses amis de Brighton. Ils étaient tous +partis pour Chatham et de là pour Harwich, d'où le régiment +devait s'embarquer pour la Belgique. L'excellente mistress +Sedley était dans les larmes et dans la douleur.</p> + +<p>À son retour, Rebecca trouva son mari, qui rentrait de +Gray's-Inn, où il avait été apprendre son sort. Il étouffait de +colère.</p> + +<p>«Mordieu! Becky, dit-il, elle nous donne vingt livres pour +tout potage!»</p> + +<p>Quoique la plaisanterie tournât à leur détriment, elle était +des meilleures, et Becky ne put s'empêcher de rire de la déconvenue +de Rawdon.</p> + + + + +<h2><a id="XXVI"></a>CHAPITRE XXVI.</h2> + +<h2>Entre Londres et Chatham.</h2> + + +<p>Comme il convenait à un grand seigneur de son espèce, +notre ami George, en quittant Brighton, fit la route dans une +berline à quatre chevaux, et descendit dans un splendide hôtel +de Cavendish-Square. Là, le jeune gentleman prit, pour lui et +sa nouvelle épouse, une longue suite de salles magnifiquement +décorées, une table garnie de vaisselle plate, et se fit servir +par une demi-douzaine de domestiques noirs, silencieux comme +les muets du sérail. George fit les honneurs à Jos et à Dobbin +avec une aisance toute princière. Pour la première fois, Amélia, +surmontant à peine sa timide gaucherie, présida ce que +George appelait pompeusement la table de sa femme.</p> + +<p>L'amphytrion faisait le difficile pour les vins, et ses airs de +monarque en imposaient aux domestiques. Jos avalait sa soupe +à la tortue avec une satisfaction gloutonne, et Dobbin lui complétait +ce qui faisait défaut sur son assiette par suite de l'inexpérience +à servir de la maîtresse de la maison; les yeux de Jos +témoignaient au capitaine de la reconnaissance de son estomac.</p> + +<p>La somptuosité du repas et de l'appartement provoqua la +sollicitude du bon Dobbin pour la bourse de son ami. Après le +dîner, tandis que Jos était à ronfler dans le grand fauteuil, il +hasarda quelques observations sur cette recherche dans les +mets, cette prodigalité de vin de Champagne vraiment digne +d'un archevêque, mais ce fut en vain:</p> + +<p>«J'ai toujours été habitué à voyager en gentilhomme, répondit +George, et quand le diable y serait, ma femme aura +toutes les aises auxquelles elle doit prétendre dans son rang. +Tant qu'il restera un sou dans ma bourse, j'entends qu'elle +vive au sein de l'abondance.»</p> + +<p>George paraissait trop satisfait de ses grands airs de générosité, +pour que Dobbin cherchât plus longtemps à lui persuader +que le bonheur d'Amélia n'était point dans une soupe +à la tortue.</p> + +<p>Un peu après le dîner, Amélia exprima timidement le désir d'aller +voir sa mère à Fulham; George y consentit, mais non pas +sans avoir d'abord accueilli sa demande par de grondeuses +paroles. Elle alla s'apprêter dans son immense chambre à coucher +où s'élevait un immense lit de parade, «où avait dormi +la sœur de l'empereur Alexandre lorsque les <i>souffrants</i> alliés s'étaient +rendus à Londres.» Elle mit son petit chapeau et son châle +avec beaucoup d'empressement et de plaisir. George, pendant +ce temps, était resté dans la salle à manger à boire du bordeaux, +et quand elle revint il ne se dérangea pas le moins du monde.</p> + +<p>«Est-ce que vous ne m'accompagnez pas, cher ami?» lui +dit-elle d'un ton câlin?</p> + +<p>Réponse négative! le <i>cher ami</i> avait <i>à faire</i> ce soir-là, et il +laissa à son valet de pied le soin d'accompagner milady. Quand +la voiture qu'on avait envoyé chercher fut arrivée à la porte +de l'hôtel, Amélia prit congé de George d'un petit air boudeur. +Après deux ou trois coups d'œil inutiles, elle descendit tristement +le grand escalier. Le capitaine Dobbin la suivit par derrière, +lui présenta la main pour monter en voiture et la regarda +partir. Le valet, pour n'avoir point à rougir en donnant l'adresse +au cocher devant les gens de l'hôtel, lui promit de la +lui indiquer un peu plus loin.</p> + +<p>Dobbin prit la route de son vieux quartier tout en pensant +en lui-même au plaisir qu'il aurait eu de se trouver dans le fiacre +à côté de mistress Osborne. George évidemment n'était pas +dans les mêmes idées; car lorsqu'il fut las de boire, il sortit +et acheta une contremarque, pour voir M. Kean dans le <i>Juif +de Venise</i>. C'est que le capitaine Osborne aimait beaucoup le +théâtre, il avait même joué certains premiers rôles d'une façon +fort brillante, dans des représentations données au régiment.</p> + +<p>Lorsque M. Joseph se réveilla en sursaut au bruit que faisait +son domestique en vidant les carafons placés sur la table, il +faisait nuit noire depuis longtemps. Un nouveau fiacre fut mis +en réquisition à la station voisine, et l'on transféra M. Joe +d'abord chez lui et puis ensuite dans son lit.</p> + +<p>La visite de la pauvre Amélia fit passer à mistress Sedley +quelques moments bien doux pour ses affections maternelles. +Elle s'élança vers la porte quand la voiture s'arrêta à la grille +du jardin, et elle serra avec effusion dans ses bras la jeune +mariée tremblante et émue jusqu'aux larmes. Le vieux M. Clapp, +qui était en bras de chemise à bêcher ses plates-bandes, se +sauva tout honteux de son accoutrement, et la grosse fille irlandaise +franchit d'un bond l'escalier de la cuisine pour faire +son plus beau sourire à la nouvelle arrivée. Amélia, chancelante, +avait peine à arriver au salon.</p> + +<p>La mère et la fille laissèrent couler leurs pleurs sans contrainte +dès qu'elles purent, à l'abri de ce sanctuaire, se livrer à +la vivacité des sentiments qui débordaient dans leur cœur; il +y eut bien des larmes répandues, comme le comprendra tout +lecteur sentimental! Les larmes dans toutes occasions, soit +tristes, soit joyeuses ne sont-elles pas la suprême ressource +des femmes? Une mère et sa fille ont bien le droit de donner +un libre cours à ces délicieux épanchements. Les bonnes mères +se remarient à la noce de leurs filles; jugez de ce qui advient +à un degré de plus! Tout le monde sait à quoi s'en tenir sur +les grand'mères et leur tendresse ultra-maternelle. Je poserais +volontiers en principe qu'on ne connaît bien l'amour maternel +que lorsqu'on est passé à l'état de grand'mère. Laissons +dans la demi-teinte d'obscurité qui règne au salon les sanglots, +les larmes et les rires d'Amélia et de sa mère. Le vieux Sedley +nous en donne lui-même l'exemple. Sa pénétration, à lui, n'avait +pas été à deviner qui se trouvait dans la voiture qui s'était +arrêtée à la porte. Il n'avait pas couru au devant de sa fille, +mais il l'avait étroitement serrée contre son sein lorsqu'elle +était entrée dans la maison, où il vivait au milieu de ses paperasses, +de ses fils rouges et de ses comptes. Il causa un instant +avec la mère et la fille, puis sortit discrètement de la pièce +pour leur laisser toute liberté.</p> + +<p>Le laquais de George avait un air de superbe dédain à regarder +M. Clapp en bras de chemise arrosant ses rosiers. Il se +découvrit toutefois avec une affable courtoisie, quand M. Sedley +lui demanda des nouvelles de son gendre, de la voiture, de +Joe, de la manière dont les chevaux avaient supporté le voyage +de Brighton, et l'infortuné finit comme toujours par tomber +sur le sujet de cet infernal sournois de Bonaparte. La servante +irlandaise apporta une bouteille et un verre, car le vieux Sedley +voulut à toute force que le domestique se rafraîchit, et il lui +donna une demi-guinée, que le laquais empocha avec un mélange +de surprise et de mépris.</p> + +<p>«Buvez ce verre de vin à la santé de votre maître et de sa +femme, dit Mr. Sedley, et n'oubliez pas de boire à la nôtre, +Trotter, quand vous serez chez vous.»</p> + +<p>Neuf jours à peine s'étaient écoulés depuis qu'Amélia avait +quitté ce modeste réduit, et cependant elle se sentait séparée +par un bien long intervalle des temps heureux qu'elle y avait +passée. En faisant un retour vers cette époque, quelle différence +ne trouvait-elle pas entre la situation présente de son +esprit et celle de la jeune fille absorbée dans son amour, dirigeant +toutes les forces de son âme sur l'objet unique de ses affections, +et payant les soins affectueux de ses parents, sinon +par l'ingratitude, du moins par une froide indifférence, tandis +qu'elle réservait toute la chaleur de son cœur et de son âme +pour réchauffer une espérance dont un jour, peut-être, elle +aurait à reconnaître les illusions. Ce coup d'œil rétrospectif +vers des temps tout à la fois voisins et si éloignés, la saisirent +d'une certaine honte, et la vue de son excellente mère, si affligée +dans sa solitude, la pénétra d'un tendre remords. Elle était +bien forcée d'avouer maintenant que, possédant ce qu'elle +croyait le paradis sur terre, ses désirs n'en étaient ni moins +inquiets ni plus satisfaits.</p> + +<p>Quand le nouvelliste, en mariant son héros et son héroïne, +leur a fait faire ce qu'on appelle le grand saut, il tire en général +la toile sur ce tableau. Eh! mon Dieu! le drame est-il donc fini? +Les soucis et les luttes de la vie respectent-ils cette limite? +En un mot, ne trouve-t-on plus que des objets couleur de rose +sur les terres du mariage? Doit-on croire que la femme et le +mari n'aient plus alors qu'à gagner paisiblement, au milieu des +plus douces étreintes et des plus ineffables jouissances, le +terme de leur vieillesse? Notre petite Amélia, toute fraîche +débarquée sur ce nouveau rivage, jetait un dernier regard de +regret et d'adieu à ces tristes et charmantes figures dont le +courant ne la séparait pas encore assez pour l'empêcher de +voir leurs ombres disparaître dans le lointain.</p> + +<p>En l'honneur de la jeune mariée, mistress Sedley voulut +faire quelque chose d'extraordinaire. Aussi, après le premier +feu de leur entretien, elle quitta un instant mistress George +Osborne, et descendit dans les parties inférieures de la maison, +où se trouvait une espèce de cuisine, résidence habituelle +de M. et mistress Clapp et de miss Flannigan, la servante irlandaise, +lorsqu'elle avait lavé la vaisselle et ôté ses papillotes. +Mistress Sedley se rendit donc dans ces profondeurs pour faire +préparer un thé remarquable par sa magnificence. Chacun exprime +sa tendresse à sa façon; la meilleure pour mistress Sedley +était de bourrer sa chère Amélia de gâteaux et de salade d'oranges +servie dans une coupe de cristal.</p> + +<p>Tandis qu'on s'occupait de la confection des susdites friandises +dans les parties basses de la maison, Amélia quittait le +salon, montait l'escalier et se retrouvait sans savoir trop comment, +dans la petite pièce qui lui avait servi de chambre avant +son mariage, dans ce même fauteuil où elle avait passé de si +longues heures d'angoisses et d'amertume. Elle éprouva le +délicieux plaisir que l'on ressent à revoir un vieux camarade. +Puis ses pensées l'entraînèrent vers la semaine à peine écoulée, +et peu à peu elle revint sur son passé. Rechercher dans le +passé les souvenirs heureux, qui contrastent douloureusement +avec le présent; gémir sur ses espérances de bonheur évanouies +et remplacées par le doute et la souffrance, tel était le sort de +cette pauvre et infortunée créature, de cette brebis errante au +milieu des luttes et des presses de la <i>Foire aux Vanités</i>.</p> + +<p>Assise dans son vieux fauteuil, elle se rappelait avec tout +son enthousiasme d'autrefois cette image de George, objet de +ses confiantes et premières adorations. Fallait-il donc s'avouer +maintenant la différence entre la réalité et les traits imaginaires +du héros devant lequel elle eût volontiers jadis brûlé de l'encens? +Pour réduire à une pareille extrémité la vanité de la +femme qui vous aime et qui vous choisit, il faut ordinairement +bien des années et bien des trahisons.... Les yeux verts et +perçants de Rebecca, son sourire sinistre venaient ensuite remplir +d'effroi la craintive Amélia. Elle resta plongée dans le +vague de ces méditations, dans ces rêveries mélancoliques, les +mêmes où l'avait trouvée l'honnête Irlandaise lorsqu'elle lui +apporta la lettre qui contenait les nouvelles protestations de +George et sa nouvelle demande en mariage.</p> + +<p>Ses yeux étaient fixés sur ce petit lit bien lisse et bien blanc +où naguère reposait encore sa tête de jeune fille! Mais il +avait cessé d'être à elle. Alors elle se prenait à penser au plaisir +qu'elle aurait à y dormir encore, à s'éveiller comme autrefois +sous les regards souriants de sa mère. Elle songeait avec +terreur à ce grand catafalque de damas qui s'élevait comme un +tombeau dans cette vaste et sombre pièce où elle devait passer +la nuit à Cavendish-Square. Ô cher petit lit bien blanc, que de +confidences n'avez-vous pas reçues dans ses longues insomnies! +que de fois dans son désespoir ne l'avez-vous pas entendue +appeler la mort! Maintenant elle doit être bien heureuse +et ses désirs sont remplis. Le bien-aimé pour lequel elle a tant +soupiré, elle le possède pour toujours! Avec quelle vigilance, +quelle tendresse sa bonne mère n'avait-elle pas veillé sur cette +couche de l'innocence! Tous ces souvenirs, toutes ces pensées +brisaient ce pauvre petit cœur sensible et passionné. Amélia alla +s'agenouiller au pied de son humble couchette, et pour les +froissements et les blessures de son âme demanda le baume +consolateur à celui auquel la jeune fille s'était trop rarement +adressée jusqu'alors. L'amour avait été sa foi, et maintenant +ce cœur saignant et rebuté cherchait l'appui qui ne fait jamais +défaut aux âmes souffrantes. Avons-nous le droit d'écouter, +de répéter ces prières? Ces mystères sacrés de la conscience, +mon cher lecteur, ne doivent point être troublés par le tumulte +de <i>la Foire aux Vanités</i> au milieu de laquelle notre histoire se +passe.</p> + +<p>Nous dirons seulement que, quand on vint la chercher pour +le thé, la jeune femme descendit avec une âme plus sereine. +Ses tristes visions s'étaient évanouies, sa destinée lui paraissait +moins amère; elle ne pensait plus ni aux froideurs de +George, ni aux yeux verts de Rebecca. Elle embrassa tendrement +son père et sa mère, et, par ses causeries avec le vieux +Sedley, pénétra son âme d'une joie à laquelle il n'était plus +accoutumé. Elle trouva le thé excellent, fit ses compliments à +sa mère sur la salade d'oranges, et, en cherchant à répandre +le bonheur autour d'elle, se sentit elle-même plus heureuse. +Puis elle repartit pour aller dormir dans le grand catafalque +funèbre, et reçut George avec un sourire sur les lèvres quand +il rentra du théâtre.</p> + +<p>Le lendemain, maître George avait des <i>affaires</i> d'une plus +haute importance que d'aller au théâtre applaudir M. Kean. +Dès son arrivée à Londres, il avait écrit aux hommes de loi de +son père pour leur faire savoir que, dans sa royale sagesse, il +avait décidé qu'il aurait avec eux une entrevue le jour suivant. +Ses pertes au billard et aux cartes contre le capitaine Crawley avaient +presque vidé sa bourse, et il désirait se monter en espèces +avant son départ. Il n'avait d'autre moyen pour cela que +d'entamer les deux mille livres que le notaire avait ordre de +lui compter. Du reste, il ne doutait pas que son père, avant +peu, ne se relâchât beaucoup de ses sévérités. Quel père assez +dur pour ne point finir par ouvrir les yeux sur les mérites d'un +prodige de son espèce? Et si ce cœur de roc était capable de +résister à la voix du sang et à l'évidence de ses hautes vertus, +eh bien! George était décidé à recueillir tant de lauriers, à +planter tant de trophées sur les champs de bataille qui allaient +s'ouvrir pour lui, que le vieillard, vaincu, finirait par reprendre +de meilleurs sentiments pour son fils. D'ailleurs, George +n'avait-il pas le monde devant lui? Sa mauvaise chance aux +cartes ne serait peut-être pas éternelle, et deux mille livres, +du reste, lui laissaient encore bien du temps.</p> + +<p>Par ses soins, une voiture conduisit de nouveau Amélia auprès +de sa mère. Il donnait carte blanche à ces deux dames +pour se conformer dans leurs achats à toutes les exigences de +la mode. Il voulait que mistress George Osborne ne manquât de +rien pour faire sensation à son arrivée en pays étranger. Mais un +jour, un seul jour pour de si importantes emplettes, c'était bien +peu; aussi fut-il grandement et gravement rempli. Mistress Sedley +courant en voiture chez la modiste et la lingère, se voyant escortée +jusqu'à son équipage par une foule obséquieuse de commis +empressés et polis, se crut un instant revenue aux jours de ses +grandeurs passées; c'était la première joie qu'elle goûtait depuis +ses rudes et pénibles épreuves. Mistress Amélia ne se montra +pas complétement indifférente au plaisir de s'arrêter dans les +boutiques, de voir, de marchander et d'acheter de jolies choses; +il ne lui en coûtait point du tout d'obéir aux ordres de son +mari, et elle se distinguait dans l'acquisition de ces objets de +toilette par une finesse et une élégance toute féminines, comme +disent les marchands, suivant une habitude traditionnelle.</p> + +<p>Quant à la guerre qu'on voyait poindre à l'horizon, mistress +Osborne ne s'en tourmentait pas beaucoup. L'affaire de Bonaparte +était claire, il ne pouvait manquer d'être écrasé au premier +choc. Les navires de Margate transportaient chaque jour +à Gand et à Bruxelles une société élégante et choisie. On avait +plutôt l'air de se rendre à une partie de plaisir qu'à une guerre +sérieuse. Comment le Corse pourrait-il tenir contre les armées +coalisées de l'Europe et le génie de Wellington! Amélia partageait +ces sentiments; car il est inutile de dire que cette douce +et tendre créature acceptait sans contrôle les impressions de +ceux qui l'environnaient. Il y avait trop d'humilité et de soumission +dans cette âme pour qu'elle vînt jamais à prendre +l'initiative d'une opinion personnelle. Mais revenons à notre +sujet; Amélia et sa mère passèrent une grande journée à courir +les boutiques de Londres, et la jeune femme trouva à la +fois grand succès et grand plaisir à ses débuts dans le monde +élégant.</p> + +<p>George, pendant ce temps, le chapeau sur l'oreille, les coudes +en équerre, l'air crâne et provocateur, se dirigeait vers Bedford-Row, +et s'avançait dans l'étude du notaire avec une démarche +majestueuse, au milieu de tous les clercs à mine de parchemin, +occupés à griffonner des mémoires indéchiffrables. +Il enjoignit à l'un d'eux d'aller prévenir M. Higgs que le capitaine +Osborne était à l'attendre. Au ton protecteur et arrogant +d'Osborne, on aurait pu croire que ce <i>pékin</i> de notaire, qui +avait trois fois plus de cervelle que lui, cinquante fois plus d'argent +et mille fois plus d'expérience, n'était qu'un pauvre hère +qui, toute affaire cessante, devait se mettre à la disposition du +capitaine. George ne s'aperçut pas du sourire de pitié qui passa +sur les lèvres de tous ces gratteurs de papier, comme il les traitait +dans son for intérieur, depuis le maître clerc jusqu'au saute-ruisseau. +Il s'assit, et tout en caressant avec sa canne la tige +de sa botte, il daigna abaisser ses pensées sur le ramassis de +pauvres diables qu'il avait devant les yeux. Ces pauvres diables +étaient au courant de ses affaires, et en parlaient le soir +au café tout en buvant leur bière avec des confrères. Quel secret +y eut-il jamais pour un notaire ou pour ses clercs? Rien +n'échappe à cette puissance scrutatrice, mais discrète; dans +les études se règlent mystérieusement les destinées de tous les +habitants de la Cité.</p> + +<p>En entrant dans le cabinet de M. Higgs, George s'attendait +peut-être à le trouver chargé de quelque message de réconciliation +de la part de son père, et peut-être avait-il pris ces +allures dédaigneuses et superbes pour manifester, dans son +extérieur, la résolution et la fermeté de son âme. Mais ces +prétentions à l'arrogance ne rencontrèrent chez le notaire que +froideur et indifférence, ce qui les rendit encore plus ridicules. +M. Higgs était occupé à écrire quand le capitaine entra.</p> + +<p>«Avez la bonté de vous asseoir, monsieur, lui dit-il; je +suis à vous à la minute. Monsieur Poe, apportez-moi le dossier, +s'il vous plaît.»</p> + +<p>Et il se remit à écrire.</p> + +<p>M. Poe ayant apporté les pièces, le patron demanda à +George s'il voulait ses deux mille livres en billets payables à +vue, ou bien s'il préférait qu'on lui achetât de la rente.</p> + +<p>«Un des exécuteurs testamentaires de feu M. Osborne est +absent en ce moment, dit-il avec le ton de l'indifférence, mais +mon client consent à se conformer à vos désirs pour terminer +le plus tôt possible.</p> + +<p>—Faites-moi un billet, reprit le capitaine de fort mauvaise humeur, +je n'ai que faire de vos schellings et vos sous,» ajouta-t-il +quand l'homme de loi lui présenta le montant de la +somme.</p> + +<p>Il se flattait d'avoir, par ce trait de majestueux mépris, confondu +la ridicule exactitude de ce vieil écrivassier, et il sortit +du cabinet le papier dans sa poche.</p> + +<p>«Dans deux ans ce garçon-là sera sous clef, dit M. Higgs à +M. Poe.</p> + +<p>—Croyez-vous donc que le père Osborne ne finisse pas par +se radoucir?</p> + +<p>—Je me fierais plutôt à l'attendrissement d'une borne, répliqua +M. Higgs.</p> + +<p>—Du reste, il la mène bonne et heureuse, reprit le clerc, +voilà à peine une semaine qu'il est marié, et je l'ai vu l'autre +jour avec d'autres individus de son régiment reconduire au +sortir du théâtre mistress High Flyer à sa voiture.»</p> + +<p>Puis la conversation prit un autre cours, et mistress George +Osborne s'effaça du souvenir de ces messieurs.</p> + +<p>Le billet était tiré sur nos amis de Lombard-Street Hulker +et Bullock. George jugea à propos de se diriger sur-le-champ +de ce côté pendant qu'il était en train de faire ses affaires: il +avait hâte de recevoir son argent. Fred Bullock, à la face bilieuse, +était précisément à regarder le travail d'un de ses employés, +dans le bureau où George se présenta, sa face jaune +prit aussitôt une teinte livide, et il se retira comme pour cacher +les remords de sa conscience dans son cabinet le plus reculé. +George, tout occupé à couver des yeux son argent, ne fit aucune +attention aux variations de teint et à la fuite du cadavérique +adorateur de sa sœur.</p> + +<p>Fred Bullock instruisit le soir même le vieil Osborne de la +démarche de son fils.</p> + +<p>«Il est fier comme un écu neuf, lui dit son futur gendre. Il +a pris jusqu'au dernier schelling. Quelques centaines de livres +n'iront pas loin avec ce garçon-là.»</p> + +<p>Le vieil Osborne attesta par le plus terrible serment qu'il se +souciait peu du temps et de la manière qu'on mettrait à dépenser +cet argent.</p> + +<p>Quant à George, fort satisfait de l'emploi de sa journée, il +fit promptement tous ses préparatifs de départ, et Amélia reçut, +pour payer ses emplettes, des billets à vue que son mari +lui remit avec une générosité de grand seigneur.</p> + + + + +<h2><a id="XXVII"></a>CHAPITRE XXVII.</h2> + +<h2>Amélia au régiment.</h2> + + +<p>Quand le splendide équipage de Joe s'arrêta à la porte de +l'hôtel de <i>Chatham</i>, la première figure qu'avait aperçue Amélia +avait été celle du brave capitaine Dobbin qui, depuis plus d'une +heure, arpentait la rue en attendant l'arrivée de ses amis. Le +capitaine, avec ses épaulettes, son habit d'uniforme, son ceinturon +rouge et son sabre, avait une tournure tout à fait martiale. +Jos sentit alors un certain orgueil à pouvoir parler de sa +liaison avec lui; aussi mit-il dans son bonjour bien plus de +cordialité qu'il lui en avait jamais témoigné à Brighton.</p> + +<p>Le capitaine avait avec lui l'enseigne Stubble qui, en voyant +descendre Amélia de voiture, ne put retenir l'exclamation suivante:</p> + +<p>«Vrai Dieu, la jolie fille!»</p> + +<p>Osborne se rengorgea à cette approbation spontanée et la prit +comme un hommage rendu à son bon goût. À vrai dire, Amélia +dans sa pelisse de mariée, avec ses rubans roses, la fraîcheur +que donnait à ses joues un voyage rapide et au grand air, justifiait +assez, par la gentillesse et le charme de sa figure, le compliment +de l'enseigne. Dobbin au fond du cœur en sut gré à son +jeune camarade; puis, comme il s'avançait pour aider la jeune +femme à descendre de voiture, Stubble put voir le joli petit +pied qui posa à peine sur la marche. Il devint tout rouge +pendant qu'il faisait le plus profond salut à la jeune mariée.</p> + +<p>En voyant le numéro du régiment sur le casque de l'enseigne, +Amélia lui fit un petit signe de tête accompagné d'un doux sourire, +ce qui acheva de le clouer sur place. À partir de ce jour, +le capitaine Dobbin traita M. Stubble de la façon la plus affectueuse, +et, à la promenade comme à la caserne, il fut souvent +question d'Amélia dans leurs conversations. Bientôt, parmi les +jeunes et braves officiers du ***<sup>e</sup> régiment, ce fut à qui aurait le +plus d'admiration et de louanges pour mistress Osborne. Ses +manières simples et naturelles, son air bienveillant et modeste +lui gagnèrent tous les cœurs honnêtes. Notre lecteur doit demander +à son imagination plus encore qu'à nos paroles une idée +de cette douceur et de cette simplicité. La simplicité, voilà un +joyau inestimable pour une femme et qu'on peut reconnaître en +elle, rien qu'à lui entendre dire qu'elle est engagée pour le prochain +quadrille ou que la chaleur la fatigue. George, qui avait +toujours eu le pompon dans son régiment, grandit encore dans +l'estime de ses jeunes collègues, séduits par son désintéressement +à prendre une femme sans fortune et son bon goût à la choisir +si charmante.</p> + +<p>Dans le salon commun, Amélia fut toute surprise de trouver +une lettre adressée à mistress la capitaine Osborne. C'était un +billet rose de forme triangulaire. Sur le cachet on voyait une +colombe tenant dans son bec un rameau d'olivier; la cire n'avait +point été ménagée, et l'écriture très-large et très-lâche +accusait une main féminine.</p> + +<p>«Voilà qui sort du poignet de Peggy O'Dowd, dit George en +riant; je le reconnais aux bavures de la cire.»</p> + +<p>C'était bien en effet un billet de mistress la major O'Dowd, +qui priait mistress Osborne de venir passer la soirée chez elle +en petit comité.</p> + +<p>«Il faut y aller, dit George à sa femme; vous ferez connaissance +avec tous les officiers de notre corps. O'Dowd commande +le régiment, et Peggy commande O'Dowd.»</p> + +<p>Mais ils étaient à peine, depuis quelques minutes, en possession +de la lettre de mistress O'Dowd, que la porte s'ouvrit avec +fracas et qu'une bonne grosse mère, en amazone, suivie de +quelques officiers du régiment, s'avança à leur rencontre.</p> + +<p>«Me voilà! fit-elle, car je n'ai pas pu attendre au thé. George, +mon cher, présentez-moi à madame. Madame, charmée de faire +la vôtre et de vous présenter mon époux, le major O'Dowd.»</p> + +<p>Après ce compliment, la joyeuse et grosse amazone s'élança +au cou d'Amélia avec une effusion délirante, et celle-ci reconnut +bien vite l'original dont son mari s'était si souvent amusé +à lui faire la caricature.</p> + +<p>«Vous avez dû souvent entendre parler de moi à votre cher +époux, reprit cette dame avec beaucoup de vivacité.</p> + +<p>—Vous avez dû souvent en entendre parler,» répéta son +mari le major avec la précision d'une serinette.</p> + +<p>Amélia lui dit qu'en effet ils avaient souvent parlé d'elle avec +son mari.</p> + +<p>«Je suis sûre qu'il ne m'aura pas trop bien arrangée, répliqua +mistress O'Dowd en ajoutant que George était une mauvaise +langue.</p> + +<p>—J'en répondrais,» continua le major essayant de prendre +un air malicieux, ce qui excita une vive hilarité de la part de +George.</p> + +<p>Mistress O'Dowd fit claquer son fouet, en intimant au major +l'ordre de se tenir fixe sur toute la ligne. Puis elle demanda à +George d'être présentée à mistress la capitaine Osborne, suivant +toutes les règles de l'étiquette.</p> + +<p>«Je vous présente, ma chère femme, dit George avec son +plus grand sérieux, la très-bonne, très-aimable et très-excellente +amie, Aurelia Margaretta, autrement dite Peggy.</p> + +<p>—Vous y êtes; allez toujours, dit le major.</p> + +<p>—Autrement dite Peggy, femme de Michel O'Dowd, major de +notre régiment et fille de Fitzjurld Ber'sford de Burge Malony +de Glen Malony, comté de Kildare.</p> + +<p>—Et de Murgan-Square, à Dublin, reprit la dame avec un +air de majesté calme et digne.</p> + +<p>—Et de Murgan-Square, cela va sans dire, fit tout bas le +major.</p> + +<p>—C'est là que vous m'avez fait la cour, mon cher major,» +reprit la dame.</p> + +<p>Le major eut un signe de tête affirmatif pour ces dernières +paroles comme pour celles qui les avaient précédées.</p> + +<p>Le major O'Dowd avait servi son souverain dans toutes les +parties du monde. Bien qu'il eût dû ses grades à quelque chose +de plus honorable que des intrigues de boudoir, il était cependant +le plus modeste, le plus silencieux, le plus doux et le plus +paisible des hommes; c'était un agneau que sa femme menait +à sa fantaisie. Il venait en silence prendre sa place à la table +des officiers, buvait beaucoup, puis, quand il était gorgé de liquides, +il rentrait dans sa chambre pour y cuver son vin. S'il +ouvrait la bouche, c'était toujours pour être d'accord sur n'importe +quoi avec n'importe qui. Sa vie s'écoulait ainsi heureuse +et égale. Le soleil brûlant de l'Inde n'avait point embrasé son +sang, et la fièvre jaune n'avait point eu de prise sur cette rude +écorce. Il marchait à une batterie de canons avec la même indifférence +qu'il mettait à se rendre à une table servie. Son appétit +ne distinguait pas entre un rôti de cheval et une soupe à +la tortue. Il avait encore sa vieille mère, mistress O'Dowd de +O'Dowdstown, à laquelle il n'avait jamais désobéi qu'en prenant +la fuite pour s'enrôler et en s'obstinant à épouser cette +gaillarde de Peggy Malony.</p> + +<p>Peggy était une des cinq demoiselles faisant partie des onze +enfants de la noble maison de Glen-Malony. Son mari, et tout +à la fois son cousin, lui était parent du côté maternel, et lui +devait l'inestimable avantage d'une alliance avec des Malonies, +dont pas une famille au monde n'égalait à ses yeux la noblesse. +Après neuf saisons à Dublin et deux à Bath et à Cheltenham, +sans avoir pu trouver personne qui voulût s'atteler avec elle au +joug de l'hyménée, miss Malony ordonna à son cousin Mick de +l'épouser; elle marquait alors six lustres et demi sonnés. L'honnête +garçon obéit et emmena sa cousine dans les Indes occidentales, +où elle eut, comme doyenne d'âge, la présidence des +dames du ***<sup>e</sup> régiment dans lequel O'Dowd venait de passer +par mutation.</p> + +<p>Mistress O'Dowd avait à peine passé une demi-heure avec +Amélia, que celle-ci, subissant le sort commun à toutes les +nouvelles connaissances de la major, dut écouter d'un bout à +l'autre l'histoire de sa famille et la généalogie des Malonies.</p> + +<p>«Ma chère, disait-elle dans le laisser-aller de ses épanchements, +je voulais faire de George mon beau-frère, et ma sœur +Glorvina lui allait parfaitement; mais ce qui est fait n'est plus +à faire, et, puisqu'il vous a épousée, vous êtes désormais pour +moi comme ma sœur. Pas vrai? C'est maintenant comme si +vous étiez de la famille. Vous avez une petite mine chiffonnée +qui me plaît, et je vois d'ici que nous nous entendrons au +mieux; et nous n'aurons au régiment qu'à marquer un de plus +au total.</p> + +<p>—C'est cela, nous n'aurons qu'à marquer un de plus au total,» +dit O'Dowd d'un air approbateur.</p> + +<p>Amélia, fort reconnaissante de ces bons procédés, se divertit +néanmoins beaucoup d'un accueil aussi cavalier, et de cette +brusque introduction au milieu de sa nouvelle et nombreuse +famille.</p> + +<p>«Ici, nous sommes tous de bons diables, continua la femme +du major. Il n'y a pas un régiment au service où vous puissiez +trouver plus d'union et de concorde que dans le nôtre. Jamais +de querelles, de mauvais rapports, de médisance parmi nous. Il +y règne, tout au contraire, une affection réciproque à l'égard +les uns des autres.</p> + +<p>—Exemple: mistress Magenis et vous, dit George en riant.</p> + +<p>—Mistress la capitaine Magenis et moi avons fait notre paix, +et pourtant elle s'était conduite avec moi à me rendre les cheveux +tout blancs et à me mettre à deux doigts du tombeau.</p> + +<p>—Ah! Peggy, ma chère, c'eût été dommage pour ces belles +tresses noires, s'écria le major.</p> + +<p>—Taisez votre bec, gros bêta! Voyez-vous, ces maris, mistress +Osborne, il faut toujours que ça lève la tête. Quant à +Mick, je lui ai dit qu'il ne devrait jamais ouvrir la bouche que +pour donner le mot d'ordre, boire et manger. Il faudra que je +vous fasse connaître notre personnel; je vous donnerai tous les +renseignements dans le tête-à-tête. Présentez-moi maintenant +à votre frère; en vérité, c'est un bel homme: il me rappelle mon +cousin Dan Malony, Malony de Ballymalony, ma chère; vous +savez qu'il a épousé Ophélia Scully de Oystherstown, cousine +de lord Poldoody.... Monsieur Sedley.... charmée de faire la +vôtre. Vous dînerez, je pense, avec nous ce soir à la table des +officiers.... Pensez au docteur, Mick, et tenez-vous bien pour +ne pas vous mettre hors combat pour la réunion de ce soir.</p> + +<p>—Nous pourrions peut-être, ma chérie, fit observer le major, +avoir pour M. Sedley un billet d'invitation à ce dîner d'adieu +que nous donne le 150<sup>e</sup>.</p> + +<p>—Vite, Simple.... L'enseigne Simple de notre régiment; ma +chère Amélia, j'avais oublié de vous le présenter.... Courez en +toute hâte: vous offrirez au colonel Tavish les compliments de +mistress la major O'Dowd, et vous lui direz que le capitaine +Osborne a amené avec lui son beau-frère, et que nous le lui +conduirons dans la salle du banquet, à cinq heures sonnant. +Voulez-vous, ma chère, venir prendre avec moi quelque chose +pour tromper la faim jusque-là? Allons, pas de cérémonie, je +vous prie.»</p> + +<p>Tandis que mistress O'Dowd continuait sa litanie, le jeune +enseigne, déjà au bas de l'escalier, courait s'acquitter de sa +commission. L'obéissance est l'âme du soldat!</p> + +<p>«Emmy, dit le capitaine George, nous allons à notre service. +Pendant ce temps, mistress O'Dowd voudra bien procéder à +votre éducation militaire.»</p> + +<p>Les deux capitaines prirent chacun un bras du major, et se +firent l'un à l'autre, par-dessus sa tête, une grimace d'intelligence.</p> + +<p>Une fois en possession de sa nouvelle amie, mistress O'Dowd +l'accabla d'une avalanche de renseignements, à laquelle ne pouvait +résister la mémoire de la pauvre petite patiente. Amélia fut +initiée à toute l'histoire secrète de la nombreuse famille dans les +rangs de laquelle la jeune dame s'étonnait d'être encore si vite +entrée.</p> + +<p>«Mistress Heavytop, la femme du colonel, était morte à la +Jamaïque, d'une passion malheureuse, fortement compliquée +de fièvre jaune. Quant à ce vieux monstre de colonel, auquel +on ne voyait pas plus de cheveux sur la tête qu'il n'y en a sur un +boulet de canon, il avait conté fleurette à une fille métis de la +localité. Mistress Magenis, à laquelle manquaient les premiers +rudiments de l'éducation, était au demeurant une brave femme; +mais elle avait une langue infernale, et aurait triché sa mère +au whist. Mistress la capitaine Kirk ne manquait pas de lever +au ciel ses grands yeux de homard effarouché dès qu'on parlait +de faire le plus innocent loto. Et pourtant, continuait la major, +mon père, l'homme le plus pieux qui soit entré dans une église, +le doyen Malony, mon oncle et notre cousin l'évêque, font tous +les soirs, en parfaite tranquillité de conscience, leur partie de +mouche ou de whist. Du reste, aucune de ces dames n'accompagne +le régiment, reprit mistress O'Dowd. Fanny Magenis +reste avec sa mère, marchande, comme vous savez, de charbon +et de pommes de terre à Islington-Town, tout près de Londres. +Aussi la fille est-elle toujours à nous parler des navires +de son père et à nous appeler pour nous les faire voir quand ils +montent la rivière. Mistress Kirk et ses enfants resteront ici, à +Bethesda-Place, pour être plus à portée de leur prédicateur favori, +le docteur Ramshorn.... Mistress Bunny est dans une situation +intéressante, mais c'est pour elle un état normal: voilà +le huitième qu'elle va donner au lieutenant.... La femme de +l'enseigne Posky, qui nous est arrivée deux mois avant vous, +ma chère, s'est déjà querellée plus de vingt fois avec Tom Posky. +On entend leur vacarme de toute la caserne. D'après le bruit +qui court, ils en seraient déjà à se jeter les plats à la tête. Tom +n'a point voulu s'expliquer la semaine dernière sur un noir +qu'il avait à l'œil. Quant à madame, elle va retourner chez sa +mère, qui tient une pension de demoiselles à Richemond. Pour +en venir là, elle eût aussi bien fait de se tenir tranquille au lieu +de se laisser enlever!... Où avez-vous étudié, ma chère? Moi, +j'ai été élevée chez mistress Flanagan, aux Bosquets d'Ilissus, +près Dublin, et la pension y coûtait bon. Rien qu'une marquise +pour nous donner la prononciation de Paris, et un major général +retiré du service pour nous faire marcher au pas.»</p> + +<p>Amélia n'en revenait pas de ces singulières communications +et de ces titres de parenté qui, sans plus de cérémonie, lui donnaient +mistress O'Dowd pour soeur aînée. On la présenta le soir +même au reste de sa famille improvisée. Comme elle était timide +et aimable, sans être assez jolie pour donner de l'ombrage aux +autres femmes, la première impression fut en sa faveur. Mais +les officiers du 150<sup>e</sup> étant survenus et l'ayant jugée digne de +leur attention particulière, toutes ses sœurs se mirent bien vite +à lui trouver des défauts.</p> + +<p>«Osborne en a donc fini avec ses folles dépenses, dit mistress +Magenis à mistress Bunny.</p> + +<p>—Si dans un débauché converti on peut tailler un bon mari, +il y a des chances pour que George devienne le modèle du +genre, fit observer mistress O'Dowd à mistress Posky, jusqu'alors +la plus jeune mariée du régiment, et furieuse par suite contre +la nouvelle venue qui lui prenait sa place.»</p> + +<p>Quant à mistress Kirck, l'assistante du docteur Ramshorn, elle +posa à mistress Osborne deux ou trois questions de principe sur le +dogme, pour voir si c'était une brebis marquée au sceau de l'élection. +À la simplicité des réponses de la jeune femme, elle décida +que cette âme errait encore dans les plus épaisses ténèbres. +Pour la rapprocher le plus possible de la lumière, elle lui +remit trois excellents petits livres à bon marché et ornés de +vignettes. En voici les titres.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Les gémissements au désert</i>;</p> +<p><i>La Blanchisseuse de Wandworth</i>;</p> +<p><i>La Vraie Baïonnette du soldat anglais</i>.</p> + </div> </div> + +<p>Désireuse de la tirer de ce chaos d'ignorance avant que le +sommeil fût venu fermer ses yeux, mistress Kirk pressa Amélia de +lui promettre de ne pas se coucher avant d'avoir lu ces petits +manuels.</p> + +<p>Les hommes, étrangers à tous ces petits manéges, firent cercle +autour de la charmante femme de leur camarade et épuisèrent +en son honneur tout le répertoire de la galanterie militaire. Ce +fut une véritable ovation, qui ranima le courage d'Amélia et +rendit à ses yeux tout leur éclat. George se sentait fier des +succès de sa femme et surtout du mélange de grâce et de timidité +avec lequel elle recevait les hommages de ses jeunes adorateurs +et répondait à leurs compliments. Quant à lui, sous son +brillant uniforme, il éclipsait tous les autres officiers et tenait +un regard d'affectueuse tendresse sans cesse attaché sur sa +femme. Ce soir-là, Amélia fut bien heureuse, et son pauvre +petit cœur en bondissait de joie.</p> + +<p>«Je veux être aimable pour tous ses amis, disait-elle en elle-même. +Il suffit qu'ils soient ceux de George pour devenir les +miens, je m'efforcerai de lui faire trouver la joie et la gaieté +dans son intérieur pour le lui faire chérir davantage.»</p> + +<p>L'entrée d'Amélia au régiment se fit donc par acclamations; +les capitaines la trouvaient charmante, les lieutenants +chantaient ses louanges, et les enseignes lui auraient brûlé +de l'encens. Le chirurgien-major, le vieux Cutler, risqua deux +ou trois plaisanteries qui sentent trop l'anatomie pour trouver +place ici. Cackle, son aide, qui avait pris ses grades à l'Université +d'Édimbourg, daigna causer avec elle littérature et lui +adresser quelques citations françaises, enfin, Stubble allait de +l'un à l'autre glisser à l'oreille de chacun:</p> + +<p>«Hein! n'est-ce pas qu'elle est jolie?»</p> + +<p>Le vin chaud eut seul le pouvoir de le détourner de sa contemplation. +Quant au capitaine Dobbin, il ne dit mot à Amélia +de toute la soirée, mais il reconduisit Jos à son hôtel, assisté +du capitaine Porter. Le pauvre garçon avait la démarche fort +vacillante. Le récit de ses chasses au tigre avait eu un succès +fou d'abord à table auprès des officiers, puis, le soir, sur mistress +O'Dowd, qui se prélassait à l'ombre de son turban à l'oiseau +de Paradis. Dobbin remit l'ex-receveur aux mains de son domestique +et resta à se promener et à fumer son cigare sur le +devant de l'hôtel. George, au moment de partir de chez mistress +O'Dowd, avait soigneusement enveloppé sa femme dans +son châle, et celle-ci donna à la ronde une poignée de main +à tous les officiers qui l'accompagnèrent jusqu'à sa voiture, et +la suivirent encore de leurs bruyantes acclamations. Amélia, +pour descendre de voiture, s'appuya sur la main de Dobbin et +le gronda, en souriant, de ne s'être pas approché d'elle de toute +la soirée.</p> + +<p>Le capitaine fumait encore son cigare que déjà, depuis longtemps, +tout dormait dans l'hôtel et dans la rue. Il avait regardé +la lumière disparaître du salon de George, puis briller ensuite +et s'éteindre dans la chambre à coucher.</p> + +<p>Il rentra dans ses quartiers aux clartés incertaines d'un jour +qui commençait à poindre. Déjà un sourd murmure de cris et de +manœuvres s'élevait du côté de la rivière: c'étaient les bâtiments +de transport qui recevaient leurs nombreux passagers pour les +porter sur le continent, bien loin des rives de la Tamise.</p> + + + + +<h2><a id="XXVIII"></a>CHAPITRE XXVIII.</h2> + +<h2>Amélia arrive en Belgique.</h2> + + +<p>Officiers et soldats dans le ***<sup>e</sup> devaient prendre passage sur +les navires équipés à cet effet par le gouvernement. Le surlendemain +du thé de mistress O'Dowd, au milieu des bruyantes clameurs +des matelots et des troupes, des fanfares de la musique +répétant l'air national du <i>God save the king</i>, des officiers qui agitaient +leurs chapeaux, enfin des hourras de la flotte entière, le convoi +descendit lentement sur le fleuve et appareilla pour Ostende.</p> + +<p>Joe, toujours galant, avait consenti à servir d'escorte à sa +sœur, et à la femme du major, dont les malles immenses, y +compris le fameux oiseau de paradis, étaient parties avec les +bagages du régiment. Nos deux héroïnes, après s'être rendues +en voiture à Ramsgate sans le plus mince paquet, s'embarquèrent +pour Ostende, au milieu de la cohue des passagers qui +se pressaient en foule pour cette destination.</p> + +<p>Cette période de la vie de Jos à laquelle nous allons assister, +est si remplie d'incidents du genre le plus dramatique, qu'elle +lui fournit pendant longtemps des sujets de conversation aussi +neuve qu'animée et fit même beaucoup tort à la chasse au tigre, +remplacée désormais par les récits les plus émouvants de l'héroïque +campagne de Waterloo.</p> + +<p>Dès qu'il eut prix le grand parti d'accompagner les dames, +il cessa de se raser la lèvre supérieure. À Chatham, il assistait +avec la plus invariable exactitude aux revues et aux exercices. +Il prêtait une oreille attentive aux conversations de <i>ses confrères +les officiers</i>, comme il se plaisait à les appeler, et il faisait +tout son possible pour retenir les expressions techniques +du métier. L'excellente mistress O'Dowd l'aidait beaucoup dans +cette étude en lui prêtant le secours de ses lumières.</p> + +<p>Le jour de l'embarquement à bord de <i>la Belle-Rose</i>, il arriva +pour le départ avec un habit à brandebourgs, un pantalon d'ordonnance +et un immense chapeau étincelant sous ses galons +d'or. Il disait d'un air de mystère à qui voulait l'entendre qu'il +allait rejoindre l'armée du duc de Wellington, et comme il avait +sa voiture avec lui, on le prenait pour quelque grand personnage, +pour un commissaire général ou tout au moins pour un +courrier du gouvernement.</p> + +<p>Son cœur eut horriblement à souffrir du voyage; les dames +éprouvèrent aussi un état de malaise pitoyable. Mais Amélia +sentit la vie renaître en elle quand le navire entra dans le port +d'Ostende: c'est qu'elle voyait le bâtiment sur lequel se trouvait +le régiment de son mari. Jos alla tout droit à l'hôtel, le +cœur encore mal à sa place; et le capitaine Dobbin, après avoir +escorté les dames, s'occupa de réclamer au navire, puis à la +douane, la voiture et les effets de M. Joe, car M. Joe se trouvait +alors sans valet. Le sien, d'accord avec celui de M. Osborne, +avait refusé catégoriquement de se livrer aux flots +trompeurs d'Amphytrite. Cette conspiration, ayant éclaté au +dernier moment, avait jeté la consternation dans l'âme de +M. Joe Sedley, et il s'en fallut de bien peu qu'il ne laissât le +convoi partir tout seul. Mais les railleries du capitaine Dobbin +triomphèrent de ses hésitations. Ses moustaches avaient +d'ailleurs atteint toute leur croissance; ce dernier motif +acheva ce qu'avait commencé l'éloquence de Dobbin, et Joe +s'embarqua.</p> + +<p>Dobbin, pour récompenser Joe d'avoir obtempéré à sa demande, +se mit en quête d'un domestique et lui amena un +petit Belge olivâtre qui ne parlait aucun idiome connu, mais +qui, par son air affairé et sa ponctualité à n'appeler M. Sedley +que milord, se concilia promptement les bonnes grâces de +notre ami.</p> + +<p>Ostende a bien changé de physionomie sous le rapport des +Anglais qu'on y voit maintenant: les grands seigneurs y sont +fort rares, et ceux qu'on y rencontre ne trahissent guère une +origine aristocratique. La plupart du temps, ce sont des gens +mal vêtus, en linge sale, qui sentent l'eau-de-vie et le tabac, +et vont jouer aux cartes ou pousser les billes dans des estaminets +enfumés.</p> + +<p>Un ordre du duc de Wellington obligeait alors chacun +dans l'armée à payer rigoureusement sa dépense. Pour un +peuple de marchands, c'est un de ces souvenirs qui ne saurait +s'effacer de la mémoire. Être envahi par une armée de pratiques +qui payent bien, avoir à nourrir des héros parfaitement solvables, +que peut désirer de plus un pays industriel?</p> + +<p>La Belgique n'est pas du reste, par elle-même, fort belliqueuse, +car son histoire atteste, depuis des siècles, qu'elle se contente +de fournir un champ de bataille aux autres nations.</p> + +<p>Ce riche et florissant royaume présentait aux premiers jours +de l'été de 1815, un air de bien-être et d'opulence qui rappelait +les plus beaux temps de son passé. Ses vastes campagnes et ses +paisibles cités s'animaient de la présence de nos beaux uniformes +rouges; ses magnifiques promenades étaient sillonnées en +tout sens par de fringants équipages, par de brillantes cavalcades; +ses rivières côtoyant de riches pâturages, d'antiques et +pittoresques hameaux, de vieux châteaux cachés sous d'épais +ombrages, promenaient doucement sur leurs ondes la foule indolente +des touristes anglais; le soldat buvait à l'auberge du +village et, chose plus rare, payait libéralement sa dépense; le +Highlander, logé dans les fermes flamandes, berçait le nouveau-né, +tandis que Jean et Jeannette allaient rentrer les fourrages. +Un pinceau délicat trouverait là un charmant sujet comme épisode +de la guerre à cette époque. On eût dit les préparatifs d'une +revue inoffensive et brillante. Cependant Napoléon, abrité par +une ceinture de forteresses, se préparait, lui aussi, à envahir +ce pays.</p> + +<p>Le général en chef de l'armée anglaise, le duc de Wellington, +avait su inspirer à tous ses soldats une foi comparable seulement +à l'enthousiasme fanatique des Français pour Napoléon. +Ses dispositions pour la défense étaient si bien combinées, ses +renforts, en cas de besoin, étaient si proches et si nombreux, +que la crainte était bannie de tous les cœurs, et que nos voyageurs, +parmi lesquels s'en trouvaient deux d'une timidité excessive, +partageaient néanmoins la sécurité générale.</p> + +<p>Le régiment parmi les officiers duquel sont nos amis allait +être transporté par eau jusqu'à Bruges et Gand et marcher ensuite +de là sur Bruxelles. Joe accompagnait les dames, qui prirent +passage sur les bateaux publics, dont le luxe et l'aménagement +ont droit à quelque place dans le souvenir des vieux +touristes de Flandres. Ces lents mais commodes véhicules s'étaient +fait, pour la bonne chère, une réputation parfaitement +justifiée et à laquelle se rattache la tradition suivante: Un voyageur +anglais, qui était venu en Belgique avec l'intention d'y +passer seulement une semaine, étant monté à bord de l'un de +ces navires, se trouva si bien de la cuisine, qu'une fois arrivé +à Gand, il repartit pour Bruges, et recommença de nouveau le +même voyage. Enfin les chemins de fer furent inventés. Alors, +de désespoir, notre homme se noya dans le fleuve au moment +où le dernier navire qui faisait le dernier voyage touchait à sa +destination.</p> + +<p>Joe ne devait point en venir à cette extrémité, mais il fit +largement honneur à la table servie devant lui. Mistress O'Dowd +affirmait que, pour compléter son bonheur, il ne lui manquait +plus que d'épouser sa sœur Glorvina. Toute la journée se passa +pour lui à boire sur le pont de la bière flamande, à tempêter +contre Isidore, son nouveau domestique, et à faire le galant +auprès des dames.</p> + +<p>Son courage était monté à un diapason des plus élevés et devait +beaucoup aux fumées bachiques.</p> + +<p>«Que le Corse vienne donc nous attaquer! s'écriait-il; Emmy! +ma chère âme, si je tremble, ce n'est que pour lui. Dans deux +mois, morbleu! les alliés seront à Paris, et je vous payerai à +dîner au Palais-Royal. Trois cent mille Russes, entendez-vous? +vont entrer en France par Mayence et le Rhin; trois cent mille, +ma chère sœur, sous les ordres de Wittgenstein et de Barclay +de Tolly. Vous n'êtes pas au fait de la stratégie militaire, chère +petite; mais en homme qui m'y connais, je puis vous dire qu'il n'y +a pas d'infanterie en France capable de tenir tête à l'infanterie +russe. Le Corse a-t-il un général en état de moucher la chandelle +à Wittgenstein? Viennent ensuite les Autrichiens, au nombre +de cinq cent mille, aussi vrai que me voilà. Avant dix jours, +vous les verrez à la frontière de France, sous les ordres de +Schwartzemberg et du prince Charles. Et puis les Prussiens, +les Prussiens, entendez-vous? commandés par le brave général +Blücher. Maintenant que Murat n'y est plus, trouvez-moi un +général de cavalerie à comparer à celui-là. N'est-ce pas, +mistress O'Dowd, que votre jeune amie aurait tort de se tourmenter? +Allons, Isidore, ne tremblez pas ainsi; vite, monsieur, +versez-moi de la bière.»</p> + +<p>Mistress O'Dowd, pour toute réponse, insista sur le courage +de Glorvina. C'était une femme à ne pas reculer devant homme +qui vive, et encore moins devant un Français. Après cet éloge, +elle avala un verre de bière, et, par une grimace de satisfaction, +témoigna de ses sympathies pour ce genre de liquide.</p> + +<p>De fréquentes escarmouches avec l'ennemi, c'est-à-dire avec +le beau sexe de Cheltenham et de Bath, avaient fini par ôter +beaucoup à l'ancienne timidité de notre ami, l'ex-receveur de +Boggley-Wollah. Dans cette circonstance, enhardi par les fumées +pétillantes de la bière, il se sentait plus que jamais des +dispositions à la faconde. Au régiment, on était enchanté de +lui; les jeunes officiers lui savaient gré des splendides festins +qu'il leur offrait et des occasions de rire qu'il leur procurait par +ses allures martiales. Dans l'armée, les régiments adoptent tous, +plus ou moins, un animal favori qui les suit dans leurs pérégrinations. +George, par allusion à son beau-frère, disait que +son régiment avait choisi un éléphant.</p> + +<p>George commençait à rougir un peu de la société à laquelle +il s'était vu forcé de présenter sa femme, et faisait part à Dobbin, +à la grande satisfaction de ce dernier, de ses intentions +de passer le plus tôt possible dans un autre corps, pour épargner +à Amélia le contact d'un entourage aussi vulgaire. Quant +à mistress Osborne, son caractère simple, sa nature franche et +ouverte la rendaient exempte de ces délicatesses exagérées que +son mari prenait pour une preuve de bon goût.</p> + +<p>Parce que mistress O'Dowd avait une poignée de plumes de +coq sur son chapeau, parce qu'elle laissait ballotter sur sa poitrine +une grosse montre à répétition et la faisait sonner à tout +propos; parce qu'elle racontait comment son père lui avait +donné la susdite bassinoire le jour de son mariage, au moment +où elle mettait le pied dans la voiture, et ajoutait mille autres +petits détails non moins intéressants, le délicat Osborne n'en +pouvait plus; il souffrait intérieurement de voir sa femme en si +fâcheux voisinage. Amélia, au contraire, riait des excentricités +de l'honnête commère, sans rougir le moins du monde de la +société où le sort l'avait jetée.</p> + +<p>En dépit des susceptibilités de George, il était impossible de +trouver une compagne de route plus divertissante que mistress +la major O'Dowd. Sa conversation se distinguait par le pittoresque +et l'imprévu.</p> + +<p>«En fait de bateaux de rivière, ne me parlez, ma toute belle, +que de ceux de Dublin à Ballinsloe; voilà ce qui s'appelle +voyager rapidement! Et puis, comme elle est belle la viande +qu'on a par-là! Savez-vous que mon père a obtenu la médaille +d'or à l'un des concours? Son Excellence elle-même a voulu +manger une tranche du bœuf qui a remporté le prix, et elle a +dit que jamais sa dent n'avait broyé un morceau si délicat. +C'était une bête de quatre ans. Voyez si vous pourrez me trouver +son pareil dans ce pays-ci.»</p> + +<p>Jos déclara avec un soupir que l'Angleterre seule produisait +de la bonne viande de boucherie, tenant un juste milieu entre +le gras et le maigre.</p> + +<p>«Ah! l'Irlande mérite bien qu'on fasse exception en sa faveur,» +dit la dame du major, fort disposée, suivant l'usage de +ses compatriotes, à établir en toute rencontre la supériorité +de son pays. Quant à l'idée de comparer le marché de Bruges +à ceux de Dublin, elle n'y voyait qu'une folle et ridicule prétention +qui lui faisait hausser les épaules.</p> + +<p>Les rues, les places, les jardins publics étaient remplis de +soldats anglais. Le matin, on s'éveillait aux notes sonores des +clairons; le soir, on rentrait chez soi au bruit du fifre et du tambour. +Ce pays, l'Europe entière ressemblaient alors à un camp, +et l'histoire préparait ses tablettes dans l'attente de grands +événements. L'honnête Peggy O'Dowd continuait à discourir +avec un aplomb imperturbable des chevaux et des étables de +Glen-Malony et des vins qu'on y buvait; Jos Sedley faisait de +graves dissertations sur le riz et le curry qu'on mangeait à Dumdum; +Amélia pensait à son mari et à la meilleure manière de +lui témoigner son amour. Comme si la réflexion n'avait pas eu +alors à s'exercer sur de plus graves sujets!</p> + +<p>Chacun, dans ce tourbillon joyeux, dont le centre était à +Bruxelles, se laissait entraîner à la poursuite des plaisirs ou par +le cours de ses pensées intimes. Il semblait qu'on ne voulût +point voir l'avenir avec ses menaces, apercevoir l'ennemi qu'on +avait devant soi.</p> + +<p>Le régiment avait été désigné pour prendre ses quartiers à +Bruxelles, et nos voyageurs se trouvèrent ainsi avoir pour résidence +une des plus aimables et des plus brillantes capitales +de l'Europe. Partout des salons ouverts au jeu et à la danse; +partout des festins dignes de chatouiller le palais vorace de +M. Jos. Quoi encore? un théâtre où un rossignol, sous des traits +de femme, charmait un auditoire d'élite; des promenades fraîches +et ombreuses, toutes chamarées de brillants uniformes. +Enfin, une ville antique, curieuse par ses bizarres costumes, ses +admirables monuments. Il y avait bien là de quoi faire ouvrir +les yeux à la petite Amélia qui n'était jamais sortie de son île, +et lui causer à chaque pas de délicieuses surprises.</p> + +<p>Au milieu des jouissances les plus pures, ce jeune ménage +goûta pendant quinze jours encore les douceurs trop fugitives +de la lune de miel. George était descendu dans un magnifique +hôtel dont il supportait la dépense de moitié avec Jos; George, +toujours prodigue de son argent, redoublait de petits soins et de +prévenances pour sa femme. Mistress Amélia dut alors se trouver +plus heureuse qu'aucune des jeunes mariées de l'Angleterre.</p> + +<p>Chaque jour de nouveaux plaisirs, de nouveaux divertissements: +la variété prévenait le dégoût; tantôt c'était une église +à visiter; dans le jour on faisait une excursion pour aller voir +une galerie de tableaux; tantôt on parcourait les environs, et +le soir on allait à l'Opéra. Les concerts militaires se succédaient +au Parc, où l'on se coudoyait avec les plus hauts personnages +de l'Angleterre; on aurait dit une fête militaire en permanence. +Chaque soir, George conduisait sa femme au restaurant et de +là dans quelque lieu de plaisir, et, ravi de lui-même, il s'empressait +de se décerner des éloges sur sa vocation matrimoniale. +Être sans cesse avec George, être la compagne préférée de ses +plaisirs, c'était assez pour rendre bien heureuse la timide et aimante +Amélia. Sa reconnaissance pour son mari éclatait à chaque +ligne dans les lettres qu'elle écrivait alors à sa mère. Son +mari voulait lui voir colliers, dentelles, bijoux de toute espèce. +C'était, sans aucun doute, le modèle, le phénix des maris.</p> + +<p>George éprouvait un vif sentiment de plaisir à se rencontrer +dans les lieux publics avec cette foule nombreuse de lords et +de ladies, d'élégants et de hauts personnages dont les flots pressés +envahissaient Bruxelles de toutes parts. Dans cette course +au plaisir, on avait mis de côté cette froide étiquette, cette impertinence +polie qui est assez souvent le caractère distinctif des +grands seigneurs dans les murs de leur hôtel: sur la place publique, +l'égalité reprend tout son empire. Comment s'assurer +que le voisin qui vous pousse a bien le droit de vous coudoyer? +Le plus simple est de prendre son parti de bon cœur et de se +fondre dans la nuance générale.</p> + +<p>Dans une soirée donnée par un officier supérieur, George +obtint une contredanse de lady Blanche Thistlewood, fille de +lord Bareacres. Tout fier d'un pareil honneur, il se montra fort +empressé à procurer des glaces et des rafraîchissements aux +deux nobles dames; il ne voulut laisser à personne autre le +soin de faire avancer la voiture de lady Bareacres; sa bouche +n'était pas assez grande pour parler de la comtesse, et le ton +emphatique de son père, en pareille circonstance, n'était rien +auprès du sien. Le lendemain, il fit visite à ces dames, caracola +au Parc à côté de leur voiture et les invita à un grand dîner chez +le restaurateur.</p> + +<p>Il faillit avoir un transport au cerveau lorsqu'il les entendit +accepter son invitation. Le vieux Bareacres était trop peu fier +et beaucoup trop affamé pour ne pas aller dîner partout.</p> + +<p>«J'espère au moins que nous serons les seules femmes à ce +dîner, dit lady Bareacres en réfléchissant à cette invitation faite +et acceptée avec la même étourderie.</p> + +<p>—Grands dieux! maman, croyez-vous donc qu'il nous amène +sa femme? fit lady Blanche qui, la nuit précédente, s'abandonnait +dans les bras de George aux voluptueux vertiges de la +valse. Passe encore pour le mari; mais la femme!</p> + +<p>—Sa femme? Il vient de l'épouser; une charmante femme, +ma foi, à ce que j'ai entendu dire, reprit le vieux comte.</p> + +<p>—Allons, ma chère Blanche, dit la mère, si ton père y va, +nous pouvons bien le suivre; et d'ailleurs, une fois en Angleterre, +nous n'aurons qu'à ne plus les voir, entends-tu, mon +enfant?»</p> + +<p>Cette résolution une fois prise, ces grands personnages acceptèrent +sans difficulté le dîner que George leur offrait à Bruxelles, +et daignèrent lui laisser payer la carte. Toutefois, pour ne +pas compromettre leur dignité, ils eurent soin de tenir sa femme +à distance, et ne lui permirent point de se mêler à la conversation. +Les dames anglaises du grand ton excellent à ravir à +se donner ces airs de supériorité dédaigneuse.</p> + +<p>Cette fête coûta fort cher à la bourse de George, et fut pour +la pauvre Amélia une des plus tristes soirées de sa lune de +miel. Dans les confidences à sa mère, elle lui écrivit de la façon +la plus lamentable comment la comtesse de Bareacres avait affecté +de ne point lui répondre pendant tout le dîner; comment +lady Blanche la regardait avec son lorgnon, et quelle avait été +la fureur de Dobbin contre ces airs de morgue et les exclamations +de milord qui, en quittant la table, avait demandé à voir +la carte et s'était écrié que c'était à la fois horriblement mauvais +et horriblement cher. Mais, malgré les plaintes d'Amélia +sur la grossièreté de ses convives et sa fâcheuse soirée, la vieille +mistress Sedley n'en fut pas moins ravie d'avoir à prononcer le +nom de la nouvelle amie de sa fille, la comtesse de Bareacres, +et elle le fit même avec un zèle si persévérant que le vieil Osborne +finit par savoir que son fils recevait à sa table des pairs +et des pairesses.</p> + +<p>Ceux qui connaissent le général Tufto d'aujourd'hui, tel qu'on +peut le voir par un beau jour, se pavaner dans Pall-Mall, la +poitrine garnie de ouate, la taille serrée dans son corset, le +jarret finement dessiné dans ses bottes à hautes tiges, le torse +cambré quoique décrépit, avec un regard provocateur pour le +beau sexe, ou bien encore sur sa jument bai, tout pimpant et +à la dernière mode, auraient peine à reconnaître dans ce sir +George Tufto d'aujourd'hui le vaillant officier des guerres de la +Péninsule et de la journée de Waterloo. Il porte maintenant +des cheveux bruns, épais et frisés, des sourcils noirs et des +moustaches du rouge le plus éclatant.</p> + +<p>En 1815, ses cheveux, de couleur claire, étaient fort rares +sur sa tête; il avait la taille plus ronde, et les mollets surtout, +mieux nourris; mais tout passe, les mollets comme la gloire du +monde. À soixante-dix ans, il en a maintenant quatre-vingts, +ses cheveux, fort clair-semés et presque blancs, devinrent, +comme par enchantement, épais, bruns et frisés; ses favoris et +ses sourcils prirent la couleur rutilante qu'ils n'ont plus quittée +depuis lors. De mauvaises langues cherchent bien à accréditer +le bruit qu'il a un estomac de laine, et que si ses cheveux n'ont +jamais besoin des ciseaux du coiffeur, c'est qu'ils n'ont point +encore pris racine. Tom Tufto vous dira encore que Mlle de +Jaisey, actrice du Théâtre-Français à Londres, envoyait, avec +deux doigts, promener sur le parquet, tous les cheveux de son +grand-papa; mais Tom est un enfant terrible, et, d'ailleurs, la +perruque du général n'entre pour rien dans cette histoire.</p> + +<p>Nos amis du ***<sup>e</sup>, après avoir visité l'hôtel de ville de +Bruxelles, que mistress la major O'Dowd ne trouvait pas, à beaucoup +près, aussi grand et aussi beau que la maison de son père +à Glen-Malony, étaient à se promener sur le marché aux fleurs, +lorsqu'ils aperçurent un officier à cheval, suivi d'un ordonnance, +qui se dirigeaient de ce côté. Après avoir quitté sa monture, +l'officier s'avança au milieu des fleurs, et choisit un des +plus beaux et des plus gros bouquets; puis monta à cheval, +après avoir fait soigneusement envelopper cette magnifique +botte de fleurs, et l'avoir remise à son ordonnance, qui le reçut +tout en grommelant, tandis que son chef repartait avec un air +fort content de lui et de son emplette.</p> + +<p>«Je voudrais vous faire voir nos fleurs de Glen-Malony, +glissa en passant mistress O'Dowd. Mon père a trois jardiniers +et neuf aides. Il y a chez lui un arpent tout couvert de serres +chaudes, et les ananas y sont aussi communs que les poires à +Londres dans la saison. Nos treilles portent des grappes du poids +de six livres, et sur mon honneur et ma conscience, je puis vous +dire que nous avons des magnolias bien grands, ma foi, comme +des chaudrons.»</p> + +<p>Dobbin ne trouvant aucun plaisir aux ridicules tirades de +mistress O'Dowd, s'était écarté du reste de la bande, ayant +peine à contenir son hilarité. Enfin, lorsqu'il fut à une distance +convenable, il lui donna un libre cours, à la grande surprise +des passants.</p> + +<p>«Eh bien! ou est-il donc, notre grand flandrin de capitaine, +s'écria mistress la major O'Dowd en regardant autour d'elle, +est-ce qu'il saigne encore du nez? Il dit toujours qu'il saigne +du nez; il finira par avoir cet organe totalement dépourvu de +sang... N'est-ce pas, O'Dowd, que les magnolias de Glen-Malony +sont bien aussi larges que des chaudrons?</p> + +<p>—Oh! certainement, Peggy, et même plus larges,» reprit +le major toujours prêt à certifier les assertions de sa femme.</p> + +<p>Cette charmante conversation fut interrompue par l'arrivée +de l'officier, qui a fait son apparition quelques lignes plus haut.</p> + +<p>«Le beau cheval! dit George; qui est-ce qui le monte?</p> + +<p>—Que serait-ce, si vous voyiez la bête de mon frère Molloy +Malony, qui a gagné une coupe ciselée à Curragh,» s'écria la +femme du major, reprenant son histoire de famille à un autre +chapitre.</p> + +<p>Son mari, par extraordinaire, l'arrêta tout court.</p> + +<p>«Je ne me trompe pas, dit-il, c'est le général Tufto qui commande +la ***<sup>e</sup> division de cavalerie. Puis il ajouta tranquillement: +nous avons, lui et moi, reçu un coup de feu à la même +jambe au siége de Talavera.</p> + +<p>—C'est ce qui vous a fait marcher, dit George en riant. Le +général Tufto! ajouta-t-il ensuite en se tournant vers Amélia, +ma chère, les Crawley ne doivent pas être loin.»</p> + +<p>Amélia sentit un vertige et manqua se trouver mal sans +savoir pourquoi. Le soleil lui parut moins brillant, la ville +moins curieuse et moins pittoresque. Et cependant le ciel était +illuminé par les derniers feux au couchant, et il faisait une des +plus belles journées de la fin de mai.</p> + + + + +<h2><a id="XXIX"></a>CHAPITRE XXIX.</h2> + +<h2>Bruxelles.</h2> + + +<p>M. Jos avait loué une paire de chevaux pour mettre à sa voiture +découverte, et avec cet attelage et son luxueux carrosse de +Londres, il faisait une assez passable figure dans les promenades +qui entourent Bruxelles. George s'était procuré un cheval +de selle, et en compagnie de Dobbin il caracolait autour de +la voiture où Jos et sa sœur allaient faire leur tournée quotidienne. +Dans une de leurs excursions au Parc, théâtre ordinaire +de leurs promenades, ils purent s'assurer de la justesse des +conjectures de George sur l'arrivée de Rawdon Crawley et de +sa femme. En effet, au milieu d'un groupe de cavaliers, composé +des personnes les plus considérables de Bruxelles, ils +virent Rebecca bien serrée, bien coquette dans son costume +d'amazone, galopant sur un joli cheval arabe, qu'elle manœuvrait +dans la perfection. Ses talents d'écuyère dataient de +Crawley-la-Reine, où le baronnet MM. Pitt et Rawdon lui +avaient donné plus d'une leçon. À ses côtés se trouvait le galant +général Tufto.</p> + +<p>«En vérité, c'est le duc lui-même, criait à Jos mistress la +major O'Dowd, tandis que la rougeur commençait à monter +au visage de celui-ci. Oui, voilà lord Uxbridge sur le cheval +bai; quelle tournure élégante! il ressemble à mon frère Molloy +Malony comme deux gouttes d'eau.»</p> + +<p>Rebecca n'avait pas d'abord remarqué la voiture, mais en +reconnaissant son ancienne amie parmi les personnes qui s'y +trouvaient, elle lui adressa un gracieux sourire et lui fit un salut +de la main. Puis elle se tourna vers le général Tufto, qui lui demandait +quel était ce gros officier en chapeau tout galonné d'or.</p> + +<p>«C'est, répondit Beck, un officier au service de la compagnie +des Indes orientales.»</p> + +<p>Rawdon Crawley, se détachant alors de la cavalcade, se +dirigea vers Amélia pour lui donner une amicale poignée de +main et demander de ses nouvelles; puis ses regards se fixèrent +sur mistress la major O'Dowd et ses plumes de coq noires +avec une attention imperturbable, que la grosse mère s'empressa +d'attribuer à la puissance de ses charmes vainqueurs.</p> + +<p>George, qui se trouvait de quelques pas en arrière, accourut +presque aussitôt, accompagné de Dobbin; tous deux ôtèrent +leurs chapeaux aux augustes personnages, dans les rangs desquels +Osborne distingua mistress Crawley. Il était singulièrement +flatté de voir Rawdon, accoudé sur la portière, causer +sans façon avec Amélia, et il répondit par les protestations les +plus obséquieuses aux cordiales avances de l'aide de camp. +Les saluts échangés entre Rawdon et Dobbin restèrent tout +juste dans les limites de la plus stricte politesse.</p> + +<p>Crawley engagea Osborne à venir le voir à l'hôtel du Parc, +où il était descendu avec le général Tufto, et George réclama +de son ami un pareil engagement.</p> + +<p>«Que je suis donc fâché de ne vous avoir pas rencontré trois +jours plus tôt, dit George à Rawdon, je vous aurais enlevé pour +un dîner que j'ai donné chez le restaurateur. C'était fort bien +servi. Lord Bareacres, la comtesse et lady Blanche ont bien +voulu nous faire l'amitié d'accepter notre invitation. Nous aurions +été charmés de vous avoir aussi pour convives.»</p> + +<p>Après avoir donné cette petite satisfaction à son amour-propre +et à ses prétentions d'homme à la mode, Osborne laissa +Rawdon rejoindre l'auguste cavalcade, qui s'enfonça au galop +dans une allée détournée. George et Dobbin reprirent leur place +des deux côtés de la portière, et la voiture continua sa promenade.</p> + +<p>«Que ce duc a bon air à cheval, observa mistress O'Dowd; +les Wellesley et les Malonys sont parents. Mais, dans ma position, +j'attendrai pour me présenter à Sa Grâce, qu'elle se souvienne +la première de nos liens de famille.</p> + +<p>—C'est un fameux capitaine, dit Jos, qui avait retrouvé +toute sa langue depuis que le héros n'était plus devant ses +yeux. Trouvez-moi une victoire à comparer à celle de Salamanque? +Qu'en dites-vous, Dobbin? Eh bien, savez-vous où il a +puisé toutes ses connaissances stratégiques? Dans l'Inde, mon +cher, dans l'Inde, mettez-vous bien dans la tête que, pour former +un bon général, il n'y a rien de tel que les <i>jungles</i>. Moi +aussi je le connais, mistress O'Dowd; nous avons tous deux +dansé le même soir avec miss Cutler, la fille de Cutler de l'artillerie, +un beau brin de fille, morbleu! C'était dans le bon +temps, à Dumdum.»</p> + +<p>Cette rencontre avec de si illustres personnages fit les frais +de la conversation pendant le reste de la promenade, au dîner +et jusqu'au départ pour l'Opéra.</p> + +<p>Ce soir-là, au théâtre, on eût pu se croire, pour un moment, +transporté dans les murs de la vieille Albion. La salle était +garnie de figures anglaises, et un air d'intimité régnait parmi +l'assistance; les loges resplendissaient de ces merveilleuses toilettes +qui portèrent à un si haut degré la réputation des femmes +anglaises.</p> + +<p>Mistress O'Dowd n'était pas moins remarquable dans sa mise. +Sur son front s'avançait une rangée de boucles surmontées +d'un diadème en cailloux d'Irlande, qui éclipsaient, à son avis, +les parures de toutes ses rivales. Sa présence mettait Osborne +au supplice. Mais bon gré mal gré, elle s'inscrivait d'office pour +toutes les parties de plaisir concertées entre ses amis, sans qu'il +lui vînt jamais à l'esprit que sa présence pût causer autre chose +que du plaisir.</p> + +<p>«Jusqu'ici elle vous a été d'un grand secours, ma chère, +disait George à sa femme, se sentant fort tranquille toutes les +fois qu'il la laissait en cette compagnie; mais l'arrivée de Rebecca, +dont vous allez faire votre amie, vous permettra de +laisser de côté cette indigeste Irlandaise.»</p> + +<p>Amélia garda le silence. Le moyen alors de connaître le secret +de sa pensée?</p> + +<p>Pour mistress O'Dowd, elle trouvait le coup d'œil assez joli; +mais il ne fallait pas établir de comparaison avec la salle du +théâtre de Fishamble-Street, à Dublin. La musique française +était à cent piques au-dessous des marches nationales de son +pays. Les amis de la major profitaient de toutes ces remarques +accompagnées de bruyants éclats de voix et des oscillations +majestueuses de son immense éventail.</p> + +<p>«Savez-vous quelle est cette femme assise à côté d'Amélia, +et qu'on prendrait pour un grenadier déguisé, Rawdon, mon +amour? disait dans une loge vis-à-vis une dame, fort aimable +avec son mari dans le tête-à-tête, mais encore plus amoureuse +de lui en public. D'où sort cette créature avec un panache +jaune fiché sur son turban, cette robe de satin rouge et cette +horloge qui lui bat les flancs?</p> + +<p>—À côté de la jolie petite dame en blanc? demanda une +troisième personne placée au second rang. C'était un monsieur +entre les deux âges et portant ruban à la boutonnière; il cachait +son cou dans les plis d'une immense cravate blanche, et +sa poitrine sous une épaisse quantité de gilets.</p> + +<p>—La jolie femme en blanc, général? C'est Amélia Osborne....Mais +vous avez des yeux pour toutes les jolies femmes, monsieur +le mauvais sujet.</p> + +<p>—Oh! je vous le jure, une seule, une seule au monde a su +fixer mes regards, dit le général enchanté de son esprit.»</p> + +<p>En même temps sa voisine levait sur lui son immense bouquet, +comme si elle eût voulu le frapper.</p> + +<p>«Parbleu, je ne me trompe pas, dit mistress O'Dowd, c'est +bien le bouquet et l'homme du marché aux fleurs!»</p> + +<p>Rebecca voyant que son amie tournait les yeux de son côté, +lui envoya un baiser avec la grâce que nous lui connaissons. +La major O'Dowd prenant la politesse pour elle, fit une légère +inclinaison de tête accompagnée d'un aimable sourire; Amélia, +avec une vivacité nerveuse, se rejeta dans le fond de sa loge.</p> + +<p>Pendant l'entr'acte, George alla présenter ses hommages à +mistress Crawley; il rencontra Crawley dans le corridor, et +ils échangèrent quelques mots sur les événements de la dernière +quinzaine.</p> + +<p>«Eh bien! mon cher, mon banquier vous a payé mon billet +sans la moindre difficulté? dit George d'un air de familiarité: +c'était bien en règle?</p> + +<p>—Parfaitement en règle, lui répondit Rawdon. Je suis prêt +pour la revanche quand vous voudrez. Et le papa, s'apprivoise-t-il?</p> + +<p>—Pas trop, dit George, mais c'est une affaire de temps. +Pour prendre patience, j'ai eu à recueillir quelque peu de fortune +au côté de ma mère. Et pour vous, la tante est-elle moins +féroce?</p> + +<p>—Ah! oui; au fait, elle a été jusqu'à me donner vingt livres, +la vieille avare. À quand, maintenant, pour nous retrouver? +le général dîne dehors mardi. Pouvez-vous venir ce jour-là? +Dites donc à Sedley de couper sa moustache. Que diable! un +pékin a-t-il à faire d'une moustache et d'une redingote à brandebourgs? +Voilà qui est chose convenue, je compte sur vous +pour mardi.»</p> + +<p>Après ce petit colloque, Rawdon s'éloigna aux bras de deux +coryphées de la mode, faisant partie, comme lui, de l'état-major +du général.</p> + +<p>George était un peu désappointé de voir que Rawdon avait +précisément choisi, pour l'inviter, le jour où le général devait +dîner en ville.</p> + +<p>«Je vais de ce pas présenter mes hommages à votre femme, +avait alors dit George.</p> + +<p>—Comme il vous plaira,» répondit l'autre d'un air évidemment +contrarié.</p> + +<p>Les deux officiers qui étaient avec Rawdon échangèrent un +coup d'œil d'intelligence, et George se dirigea vers la loge du +général, dont il avait soigneusement retenu le numéro.</p> + +<p>«Entrez,» fit une voix argentine après le petit coup frappé à +la porte, et notre ami se trouva en présence de Rebecca.</p> + +<p>Mistress Crawley vint à sa rencontre avec un grand étalage +de démonstrations; elle lui tendit ses deux mains, comme +pour mieux lui exprimer son ravissement de le revoir. Pendant +ce temps, le général décoré fixait le nouveau venu avec un froncement +de sourcil, qu'on pouvait traduire sans peine par un: +«Au diable l'importun qui nous dérange!»</p> + +<p>«Ce cher capitaine George! s'écria Rebecca avec un charmant +sourire; c'est bien gentil à vous d'être venu. Le général +et moi commencions à trouver une certaine monotonie dans le +tête-à-tête. Général, je vous présente le capitaine George, dont +vous m'avez souvent entendu parler.</p> + +<p>—Fort bien, dit le général avec un salut imperceptible. +À quel régiment appartient le capitaine George?»</p> + +<p>George indiqua le numéro de son régiment.</p> + +<p>«C'est un régiment qui arrive des Indes-Occidentales, n'est-ce +pas? Il ne s'est pas beaucoup distingué dans la guerre. Avez-vous +vos quartiers à Bruxelles, capitaine George? continua le +général avec une morgue insultante.</p> + +<p>—Ce n'est pas le capitaine George; vous vous embrouillez, +général: c'est le capitaine Osborne, reprit Rebecca en riant.»</p> + +<p>Le général lançait des regards fulminants.</p> + +<p>«Capitaine Osborne, soit. Eh bien, capitaine Osborne, êtes-vous +de la même famille que les lords Osborne?</p> + +<p>—Nos armes sont les mêmes,» répondit George avec la plus +exacte vérité.</p> + +<p>M. Osborne, après avoir eu recours à un généalogiste, avait +emprunté au livre de la pairie l'écusson de son homonyme et le +promenait depuis quinze ans sur les panneaux de sa voiture.</p> + +<p>Le général ne dit plus un seul mot; mais, prenant sa lorgnette, +il parut porter toute son attention sur ce qui se passait +dans la salle. Toutefois il ne sut le faire avec assez d'adresse +pour que Rebecca ne s'aperçût pas qu'un de ses yeux était obstinément +braqué sur elle et lui lançait des regards de tigre +ainsi qu'à George.</p> + +<p>Elle n'en devint que plus tendre et plus familière.</p> + +<p>«Et cette chère Amélia, comment va-t-elle? Mais à quoi +bon le demander lorsqu'on la voit si fraîche et si jolie! Quelle +est donc la grande et belle femme assise à côté d'elle? Une des +passions de monsieur, sans doute? Vous serez donc toujours +un profond scélérat! Ah! M. Sedley se met à manger des glaces; +mais on dirait qu'il y prend goût! Général, comment se +fait-il que nous n'ayons pas aussi des glaces?</p> + +<p>—Je vais aller vous en chercher, dit le général outré de +colère.</p> + +<p>—Laissez-moi ce soin, je vous prie, reprit George avec empressement.</p> + +<p>—Non, je veux aller voir Amélia dans sa loge. Cette chère +et bonne Amélia! Votre bras, capitaine George.»</p> + +<p>Après quoi, faisant un petit salut au général, elle partit au +bras de George. Rebecca souriait alors d'un sourire plein de +finesse et d'expression, comme pour dire à son cavalier: «Ne +voyez-vous pas où en sont les choses? Ce pauvre général n'a +plus sa tête à lui.» Mais George ne vit rien. Il était trop préoccupé +de ses pensées, de ses désirs, et dominé surtout par une +vive admiration pour les charmes triomphants de sa personne.</p> + +<p>Les malédictions dont le général poursuivit à mi-voix le ravisseur +et sa conquête sont telles que pas un imprimeur ne se +chargerait de les reproduire; aussi nous les passerons sous silence. +Cependant, chez le général, cela partait du fond du cœur; +et c'est merveille de penser que le cœur humain tient en réserve +pour de telles occasions de pareils trésors de bile et de +fureur.</p> + +<p>Les jolis yeux d'Amélia suivaient aussi avec anxiété le couple +dont les faits et gestes excitaient si fortement l'humeur jalouse +du général. Quand Rebecca entra dans sa loge, elle se jeta dans +les bras de son amie avec un élan de tendresse enthousiaste, +et, en dépit du lieu où elle se trouvait, en dépit de la lorgnette +du général, obstinément braquée sur la loge d'Osborne, elle +embrassa sa chère amie en présence de la salle entière; mistress +Crawley eut en outre un gracieux salut pour Dobbin, admira +la large broche de mistress O'Dowd et ses magnifiques +cailloux d'Irlande, ne pouvant se persuader qu'ils ne vinssent +pas en droite ligne de Golconde. Elle s'agitait, se tournait, frétillait, +décochait un sourire à celui-ci, une parole à celui-là, et +tout ce manége était à l'adresse de la lorgnette jalouse, qui ne +perdait pas un seul de ses mouvements. Quand la toile se leva +pour le ballet, où pas un danseur n'égala son talent de pantomime +et de comédienne, elle retourna à sa loge, s'appuyant +cette fois sur le bras du capitaine Dobbin. Elle avait refusé +celui de George; elle n'avait pas voulu l'enlever à sa chère et +et excellente petite Amélia.</p> + +<p>«Quelle grimacière! murmura l'honnête Dobbin à l'oreille +de George, en revenant de la loge de Rebecca, où il avait conduit +cette dernière sans desserrer les dents et avec une mine +d'entrepreneur de pompes funèbres; elle se tord et se démène +comme un serpent coupé en deux. Tout le temps qu'elle est +restée ici, je ne sais si vous vous en êtes aperçu, George, mais +c'était une vraie comédie à l'intention du général qui se trouvait +dans la loge.</p> + +<p>—Grimacière.... la comédie.... Au moins vous m'accorderez +que c'est la plus jolie femme de l'Angleterre! répliqua George +en montrant une rangée de dents blanches et en frisant sa moustache +parfumée. Allons, Dobbin, vous n'êtes pas un homme du +monde. Mais voyez-la maintenant, je vous prie: à peine a-t-elle +dit deux mots au général, que le voilà à rire!... Emmy, pourquoi +donc n'avez-vous pas de bouquet? Toutes les femmes ici +ont des bouquets.</p> + +<p>—Et pourquoi ne lui en avez-vous pas acheté un?» répliqua +mistress O'Dowd.</p> + +<p>Amélia et Dobbin surent gré à cette excellente femme de l'à-propos +de sa repartie. Mais tout le reste de la soirée se passa +dans un silence complet. L'éclat séducteur, la conversation brillante +de sa rivale causaient à Amélia une tristesse insurmontable. +Mistress O'Dowd elle-même restait pensive et taciturne +comme si l'apparition de cette séduisante créature eût mis à +néant les puissants attraits de la major; le chroniqueur affirme +que, de toute la soirée, il lui échappa à peine un mot sur Glen-Malony.</p> + +<p>«Quand donc renoncerez-vous au jeu, suivant vos promesses +mille fois répétées? disait Dobbin à George, quelques jours +après cette soirée à l'Opéra.</p> + +<p>—Et vous, quand aurez-vous fini vos sermons, lui répondit +son ami. Que diable! je ne vois pas là de motifs de vous tourmenter +si fort; nous jouons un jeu très-modéré. D'ailleurs j'ai +gagné la nuit dernière. Croyez-vous donc que Crawley me triche? +En jouant toujours un jeu égal, les pertes et les gains se +compensent à la fin de l'année.</p> + +<p>—Mais s'il perd il ne vous payera pas,» dit Dobbin.</p> + +<p>Son conseil eut le sort qu'ils avaient tous d'ordinaire. Osborne +et Crawley étaient les deux inséparables; le général Tufto dînait +souvent en ville, et George était toujours le bienvenu dans +les appartements que l'aide de camp et sa femme occupaient à +l'hôtel, tout à côté de ceux du général.</p> + +<p>La première querelle entre George et Amélia faillit venir de +l'ennui et de la gêne qui perçaient, pendant la durée de ces visites +chez les Crawley, dans les traits et les manières de sa +femme. George la gronda beaucoup de sa répugnance manifeste +à aller voir une ancienne amie, du ton fier et dédaigneux +qu'elle prenait avec mistress Crawley. La pauvre Amélia +ne dit rien, mais les regards irrités de son mari, les coups +d'œil inquisiteurs de Rebecca redoublèrent sa gaucherie et son +embarras à la visite suivante.</p> + +<p>Rebecca ne s'en montrait que plus prévenante, ne voulant +pas faire semblant de s'apercevoir des froideurs de son amie.</p> + +<p>«On dirait qu'Emmy est devenue plus fière depuis que le +nom de son père a pu se lire dans la.... depuis les malheurs de +M. Sedley, reprit-elle en adoucissant charitablement sa phrase +pour l'oreille de George. À Brighton, elle me faisait l'honneur +d'être jalouse de moi, et maintenant elle se scandalise sans +doute de nous voir vivre en commun, moi, Rawdon et le général. +Eh! mon Dieu! nos propres ressources ne pourraient nous +suffire si un ami ne se mettait de moitié avec nous dans la dépense. +Croit-elle donc que Rawdon n'est pas de taille à avoir +soin de mon honneur? En vérité, j'en suis fort reconnaissante +pour Emmy, oh! oui, excessivement reconnaissante!</p> + +<p>—C'est de la jalousie, fit George, et pas autre chose; toutes +les femmes sont jalouses, plus ou moins.</p> + +<p>—N'oubliez pas les hommes, reprit à son tour Rebecca; +vous, l'autre soir, à l'Opéra, n'étiez-vous pas jaloux du général +Tufto? Ne l'était-il pas de vous? Je crois qu'il m'aurait avalée +quand j'ai été auprès de cette petite mijaurée d'Amélia. Comme +si je me souciais plus de vous deux plus que de la tête d'une +épingle; et elle accompagna ses paroles d'un hochement de tête +impertinent. Voulez-vous dîner avec moi ce soir? Je suis toute +seule. Mes deux dragons dînent chez le général en chef. Au +fait, vous savez les grandes nouvelles? Les Français ont, dit-on, +passé la frontière. Nous dînerons bien paisiblement.»</p> + +<p>George accepta malgré une légère indisposition qui retenait +sa femme au lit. Son mariage datait au plus de six semaines, +et déjà une autre femme pouvait diriger contre Amélia les saillies +de sa verve moqueuse, sans que cet excellent mari y mit +la moindre opposition, sans qu'il se reprochât à lui-même cette +indifférence coupable. «C'est mal,» lui disait tout bas sa conscience; +mais il faut bien se résigner à son sort lorsqu'une +jolie femme vient se mettre à la traverse, et d'ailleurs, toutes +les fois qu'il avait fait devant Stubble, Spooney et ses autres +camarades la chronique de ses amours, se vantant que, parmi +toutes les femmes, il n'en avait jamais rencontré de cruelles, +ses prouesses en ce genre l'avaient élevé au plus haut degré +dans l'admiration de ses jeunes collègues.</p> + +<p>M. Osborne ne pouvait se défaire de la ferme conviction que +sa destinée était de porter les plus terribles ravages dans le +cœur de toutes les femmes. Ainsi le voulait le sort; il ne pouvait +donc que lui obéir sans résistance. Et comme Amélia, au +lieu de fatiguer son mari par des plaintes jalouses, se résignait +à être malheureuse et à verser des larmes dans le silence et +l'abandon, George tenait à se persuader qu'elle n'avait pas le +moindre soupçon de ce qui n'était plus un secret pour personne, +de ses folles intrigues avec mistress Crawley. Il faisait +avec elle des promenades toutes les fois qu'elle trouvait moyen +de se débarrasser de son général, et George prétextait auprès +d'Amélia des affaires de service, mensonge dont elle n'était +point la dupe.</p> + +<p>Tandis que sa femme passait ses soirées dans le délaissement +et la solitude, ou en compagnie de son frère, il allait chez Crawley, +perdait son argent contre le mari, et se berçait de la douce +illusion que la femme séchait d'amour pour lui. On ne peut pas +dire que ces deux honnêtes personnes s'entendissent pour le dépouiller, +mais enfin la femme avait pris pour rôle d'étourdir le +jeune homme par ses cajoleries, et le mari de lui vider sa +bourse. Osborne pouvait aller et venir dans la maison sans que +jamais la bonne humeur de Rawdon en souffrît la moindre altération.</p> + +<p>George était désormais si empressé à courir chez ses amis, +qu'il ne voyait presque plus William Dobbin. Il l'évitait même +dans le monde et au régiment, et n'aimait pas beaucoup, comme +nous l'avons vu, les sermons que son Mentor était toujours prêt +à lui adresser. D'ailleurs, si certains points de sa conduite peinaient +et attristaient le cœur du capitaine, à quoi eût-il servi +de dire à George que, malgré ses épaisses moustaches et sa profonde +expérience, il était encore aussi novice qu'un écolier; que +Rawdon le prenait pour sa dupe, que cela remontait déjà assez +loin, et qu'enfin, lorsqu'il lui aurait soutiré jusqu'à son dernier +schelling, il serait le premier à l'accabler de ses mépris? +George n'eût pas même écouté. Aussi, quand, par hasard, à de +rares intervalles, Dobbin, dans ses visites chez Osborne, rencontrait +son ancien ami, il évitait avec soin ces explications +inutiles et douloureuses. George continuait à savourer avec délices +les plaisirs enivrants de la Foire aux Vanités.</p> + +<p>Jamais armée, depuis le règne de Darius, ne surpassa ou +n'égala même, par les fastueuses splendeurs de son cortége, +celle que le duc de Wellington commandait en 1815, dans les +Pays-Bas. Les fêtes et les danses se prolongèrent, on peut le +dire, jusqu'à la veille de la bataille. Le bal donné à Bruxelles, +le 15 juin de la susdite année, par une noble duchesse, est devenu +historique. Tout Bruxelles fut, à l'occasion de ce bal, +comme livré à une agitation fiévreuse et frémissante, et longtemps +après on pouvait encore recueillir cet aveu des dames +qui se trouvaient alors dans cette ville, que les préoccupations +de leur sexe étaient toutes pour le bal et les plaisirs qu'il promettait, +sans nul souci de l'ennemi campé à quelques heures +de marche. On aurait peine à se faire une idée des luttes, des +manœuvres, des prières auxquelles il fallut recourir pour avoir +des billets. Les dames anglaises sont seules capables de dépenser +tant de diplomatie et d'adresse pour leurs divertissements +et l'honneur d'être admises chez quelque grand de leur +nation.</p> + +<p>Jos et mistress O'Dowd, malgré leurs désirs et leurs démarches, +ne purent réussir à se procurer des billets. Nos autres +amis furent plus heureux. Grâce à l'intervention de milord +Bareacres, qui rendait ainsi, d'une manière économique, la politesse +du dîner, George obtint une carte pour lui et mistress +Osborne, ce qui ajouta, s'il était possible, à la vanité de ses sentiments. +Dobbin, ami du général de division sous les ordres duquel +était son régiment, vint un jour tout joyeux trouver +mistress Osborne et lui montra une invitation semblable. +Jos en fut jaloux, et George se demanda avec surprise ce que +William avait à faire dans ces salons aristocratiques. M. et +mistress Rawdon furent tout naturellement invités, comme amis +du général commandant la brigade de cavalerie.</p> + +<p>George avait fait préparer pour sa femme les toilettes les +plus élégantes, les parures les plus nouvelles; mais la pauvre +Amélia, une fois arrivée dans ce bal qui acquit par la suite +une si grande célébrité, ne trouva personne à qui parler.</p> + +<p>Lady Bareacres répondit à peine au salut de George et lui +tourna le dos. Il lui avait offert à dîner; elle lui avait procuré +un billet, partant ils étaient quittes. De toute la soirée elle +n'eut pas l'air de l'apercevoir. George déposa Amélia sur une +banquette où il la laissa à ses réflexions. N'avait-il pas fait +preuve de galanterie, en lui achetant des robes, en la conduisant +au bal; c'était à elle maintenant de s'y amuser comme elle +l'entendrait. La pauvre femme était assaillie par les pensées les +plus tristes et les plus pénibles, et personne, à l'exception de +l'honnête Dobbin, ne vint en troubler le cours.</p> + +<p>L'échec fut complet pour Amélia, et son mari s'en mordit les +lèvres avec rage. Par contre, mistress Rawdon Crawley obtint +un véritable triomphe. Elle arriva à une heure fort avancée, +sa figure était rayonnante, sa toilette d'un goût exquis; son +entrée fit sensation au milieu de ces grands personnages, et +tous les lorgnons se dirigèrent sur elle. Rebecca paraissait +aussi à son aise que si elle se fût trouvée à la tête des pensionnaires +de miss Pinkerton pour les conduire au temple.</p> + +<p>La foule des élégants et des hommes à la mode, dont la +plupart l'avaient déjà vue, faisait cercle autour d'elle; les +dames disaient tout bas qu'enlevée par Rawdon dans un couvent, +elle était alliée avec la famille des Montmorency. La +manière pure et facile dont elle s'exprimait en français était +bien de nature à donner à ces bruits quelque apparence de +vérité, et l'on s'accordait à reconnaître que ses manières exquises +et son air des plus distingués en étaient une nouvelle +confirmation. Plus de cinquante cavaliers se présentèrent à la +fois, se disputant l'honneur de danser avec elle. Elle répondit +qu'elle était engagée, qu'elle ne danserait que fort peu, et se +fit enfin passage jusqu'à l'endroit où Emmy, dans l'abandon le +plus absolu, souffrait un cruel supplice.</p> + +<p>Pour la pauvre enfant, ce fut le coup de grâce de se voir +accablée, par mistress Rawdon, des protestations les plus +tendres, des airs les plus protecteurs. Mistress Rawdon critiqua +quelques détails défectueux de sa coiffure et de sa toilette, +et lui demanda comment elle avait fait pour se chausser si +mal. Elle lui donna l'adresse de sa marchande de corsets, l'engageant +à y passer le lendemain; puis elle lui fit l'éloge du +bal: il était charmant, surtout pour l'intimité qui y régnait. +On ne voyait dans la salle que fort peu de visages inconnus.</p> + +<p>Quinze jours et trois grands dîners avaient suffi à cette +jeune femme pour se familiariser avec la langue des salons, et +maintenant elle la parlait aussi bien que le premier des naturels +de l'endroit.</p> + +<p>George avait laissé Emmy sur sa banquette dès son arrivée +au bal; mais, dès qu'il aperçut Rebecca à côté de sa chère +amie, il revint bien vite sur ses pas. Becky faisait précisément +alors des représentations à mistress Osborne sur les folies de +son mari.</p> + +<p>«Pour l'amour de Dieu, ma chère, lui disait-elle, empêchez-le +de jouer, il se ruinera. Tous les soirs ce sont des parties de +cartes avec Rawdon; et comme il n'est pas riche, Rawdon +aura bientôt fait de lui gagner jusqu'à son dernier schelling. +Vous avez tort, petite sans souci, de ne rien faire pour le modérer. +Venez donc passer vos soirées avec nous, au lieu de +vous ennuyer chez vous avec le capitaine Dobbin. Il est très-aimable, +j'en conviens, mais comment aimer un homme qui a +des pattes de cette largeur; à la bonne heure, votre mari, il a +des amours de pieds. Mais le voici qui se dirige de ce côté. D'où +venez-vous, mauvais sujet? Vous laissez ainsi toute seule cette +pauvre Emmy, et vous allez vous divertir, tandis qu'elle est à +pleurer comme une Madeleine. Mais qui vous ramène ici vers +nous? Venez-vous me prendre pour la contredanse?»</p> + +<p>Elle se débarrassa en même temps de son bouquet et de son +écharpe qu'elle laissa à côté d'Amélia, et rejoignit au bras de +George les groupes de danseurs. Les femmes, les femmes seules +excellent à faire de si cruelles blessures; la pointe acérée de +leurs traits porte un poison mille fois plus dangereux que les +armes émoussées et pesantes de l'homme. La pauvre Emmy, +dont le cœur ne connaissait ni la haine ni le dédain, était +livrée sans défense aux mains de son impitoyable ennemie.</p> + +<p>George dansa deux ou trois fois avec Rebecca, Amélia ne +s'en aperçut même pas, et nul ne fit attention à elle, à l'exception +de Rawdon qui vint lui adresser quelques-unes de ses +phrases décousues, et du capitaine Dobbin qui, vers la fin de la +soirée, s'enhardit assez pour lui apporter des glaces et s'asseoir +à ses côtés. Il ne la questionna point sur les causes de sa tristesse, +il ne les savait que trop. Ne pouvant lui cacher les larmes +qui remplissaient ses yeux, elle lui dit que mistress Crawley +avait jeté le trouble dans son âme en lui apprenant que George +était toujours possédé de la même passion pour le jeu.</p> + +<p>«Il est vraiment curieux, dit le capitaine Dobbin, de voir +à quels piéges grossiers se laisse prendre un homme aveuglé +par l'amour du jeu.</p> + +<p>—Hélas!» fit Emmy dominée par un violent chagrin, dans +lequel n'entraient pour rien les pertes de l'argent.</p> + +<p>Enfin George arriva; mais il venait chercher l'écharpe et les +fleurs de Becky. Elle partait, sans avoir daigné même faire ses +adieux à Amélia. La pauvre enfant, silencieuse comme un +marbre, vit son mari s'éloigner de nouveau. Sa tête retomba +sur son sein. Dobbin avait été entraîné d'un autre côté par le +général de division son ami, et paraissait avoir avec lui une +conversation fort sérieuse. Dobbin ne fut pas témoin de cette +dernière douleur ajoutée à tant d'autres.</p> + +<p>George remit le bouquet à mistress Crawley; un billet doux +s'y cachait comme un serpent parmi les fleurs. L'œil de Rebecca +l'y découvrit sur-le-champ, son éducation avait reçu un développement +précoce sur le chapitre des billets doux. Elle tendit +la main, prit le bouquet, et George put lire dans son regard +qu'elle avait deviné la présence de son message. Rawdon était +trop absorbé sans doute dans ses idées personnelles pour remarquer +les signes d'intelligence échangés entre son ami et sa +femme au moment du départ. Du reste, il n'y avait rien là +d'extraordinaire. Un serrement de main, un coup d'œil, un +salut, et puis ce fut tout; n'était-ce pas la manière dont on +se disait adieu tous les jours? George, tout exalté par les joies +du triomphe, n'avait pas fait la moindre attention à une phrase +que Crawley lui avait dit en entraînant Rebecca. Il n'avait +rien entendu, rien répondu.</p> + +<p>Amélia avait vu en partie la scène du bouquet. George venant, +à la demande de Rebecca, chercher son écharpe et ses +fleurs, qu'y avait-il de plus naturel? C'était la répétition de ce +qu'il avait fait vingt fois depuis quelque temps. Mais c'en était +trop pour Emmy, elle n'eut pas la force d'y résister.</p> + +<p>«William, dit-elle en prenant convulsivement le bras de +Dobbin qui se trouvait près d'elle, vous êtes toujours si complaisant +pour moi.... je ne me sens pas bien.... je voudrais +rentrer.»</p> + +<p>Elle l'avait appelé, sans y prendre garde, par son nom de +baptême, comme George faisait avec son vieux camarade. +Amélia demeurait à quelque pas de là; mais dans ce court +trajet elle put remarquer dans la rue une agitation, un frémissement +qui n'étaient pas ordinaires.</p> + +<p>Plusieurs fois déjà George avait grondé sa femme pour avoir +attendu son retour jusqu'à une heure avancée; afin d'éviter +de nouveaux reproches elle se coucha de suite en rentrant. Il +lui fut impossible de dormir, et cependant ce n'était point le +tumulte, le mouvement, le galop des chevaux dans la rue, qui +chassaient le sommeil de son oreiller; elle n'entendit aucun de +ces bruits; mais de plus pressantes préoccupations accablaient +son âme et causaient son insomnie.</p> + +<p>Osborne, ivre du succès qu'il venait de remporter, se dirigea +vers une table de jeu et se mit à jouer avec une folle audace. +La chance était toujours pour lui.</p> + +<p>«Tout me réussit ce soir, se disait-il dans ses joyeux transports; +son bonheur au jeu ne contribua nullement à calmer +l'exaltation de son âme. Il se leva au bout de quelques instants +emportant les pièces d'or qu'il avait gagnées; et se rendit au +buffet où il avala plusieurs verres de punch.»</p> + +<p>Il apostrophait tous ceux qui l'entouraient, riait tout haut et +se livrait aux saillies d'une folle gaieté. Ce fut là que Dobbin le +retrouva, après l'avoir vainement cherché à la table de jeu. La +figure pâle et sérieuse du capitaine contrastait avec l'air animé +et insouciant de son ami.</p> + +<p>«Ohé! Dobbin! venez donc boire, vieux Dobbin. Le vin du +duc est excellent. Hé! vous autres, encore du champagne!»</p> + +<p>Et d'une main tremblante George tendait son verre pour +qu'on le remplît de nouveau.</p> + +<p>«Partons, George, dit Dobbin, dont la figure s'assombrissait +de plus en plus; vous avez bu suffisamment.</p> + +<p>—À boire! à boire! ne faites donc pas ainsi la petite bouche. +Un peu de vermillon sur vos joues, mon vieux, ça ne leur fera +pas de mal. Tenez, voilà pour vous.»</p> + +<p>Dobbin, tirant George à part, lui glissa quelques mots à +l'oreille. George tressaillit, et, après une exclamation de surprise, +il posa son verre, quitta la table et partit sans plus de +retard au bras du capitaine Dobbin.</p> + +<p>«L'ennemi a passé la Sambre, lui avait dit William, notre +gauche est engagée, et nous serons en marche dans trois +heures.»</p> + +<p>Un tressaillement nerveux s'était emparé de George à cette +nouvelle si impatiemment désirée, mais qui venait fondre sur +lui rapide comme un coup de foudre. Combien étaient loin +maintenant ses intrigues amoureuses, les enivrements d'une +passion coupable! Mille pensées assiégèrent son âme, tandis +qu'il regagnait ses quartiers. Il réfléchissait aux vicissitudes de +sa vie passée, à la destinée que lui réservait l'avenir; il songeait +à sa femme, à l'enfant que peut-être il ne verrait jamais. +Ah! combien il aurait voulu jeter un voile sur cette nuit dont +chaque souvenir s'élevait comme un remords! Pourrait-il, avec +une conscience bien calme, dire adieu à la douce et innocente +créature dont il avait froissé l'amour avec une froideur si outrageante?</p> + +<p>Son mariage remontait à quelques semaines au plus, et déjà +il ne lui restait plus rien de sa modeste fortune! N'était-ce pas, +de sa part, le comble de l'égoïsme et de l'insouciance? Non, il +n'était pas digne d'une pareille femme. En cas de malheur, que +lui laisserait-il? Mais aussi pourquoi aller se marier? Les devoirs +de mari n'allaient ni à son caractère ni à ses goûts. +Pourquoi avait-il désobéi à son père toujours si généreux envers +lui. L'espérance, le remords, l'ambition, la tendresse, +mêlés d'un peu d'égoïsme, soulevaient tumultueusement son +âme.</p> + +<p>Il s'assit et écrivit à son père. L'aube commençait à poindre +lorsqu'il ferma sa lettre; il la cacheta et y déposa un baiser. +Il pensait à l'isolement de ce malheureux vieillard, aux mille +témoignages de bonté qu'il en avait reçus à travers toutes ses +sévérités.</p> + +<p>En rentrant, il avait jeté un coup d'œil sur le lit où reposait +Amélia. Une respiration douce et régulière s'échappait de sa +poitrine; ses yeux étaient fermés; il crut qu'elle dormait et se +réjouit en voyant le calme de ses traits. Son planton s'occupait +déjà des préparatifs du départ; d'un signe il lui fit comprendre +qu'il eût à faire ses arrangements sans bruit et en toute célérité. +George hésitait pour savoir s'il devait éveiller Amélia ou +charger son beau-frère de lui apprendre son départ. Il entrouvrit +la porte pour la contempler une dernière fois.</p> + +<p>Lorsqu'il était arrivé, elle ne dormait pas, mais elle était +restée les yeux fermés. Elle voulait lui épargner même les remords +des insomnies qu'il lui causait; mais le voyant revenir +de nouveau et à un si court intervalle, son petit cœur craintif +se sentit plus à l'aise; elle fit un mouvement de son côté comme +il se retirait sur la pointe du pied, puis elle dormit d'un paisible +sommeil. Quand George revint pour le suprême adieu +avec un redoublement de précaution, il put distinguer à la +faible lueur de la veilleuse cette pâle et douce figure dont les +paupières, rougies par les larmes, étaient à demi closes et encadrées +par un bras mollement arrondi et d'une blancheur +éblouissante. Quelle pureté dans ses traits! Quelle grâce, +quelle douceur et en même temps quelle tristesse! Chez lui, au +contraire, quel égoïsme, quelle dureté, quelle barbarie! Ah! +ses fautes lui apparaissaient maintenant dans toute leur immensité; +la rougeur sur le front, le désespoir dans l'âme, il +s'arrêta au pied du lit à contempler le sommeil de cette chaste +enfant.</p> + +<p>Tandis qu'il restait ainsi incliné sur cette charmante figure, +immobile sur l'oreiller, deux bras s'enlacèrent tendrement autour +de son cou.</p> + +<p>«George, je ne dors plus, je suis éveillée, dit cette chère +âme avec un sanglot capable de faire éclater son pauvre +cœur.»</p> + +<p>Éveillée! Hélas! oui, éveillée pour sa plus grande douleur, +la pauvre enfant, car au même instant les notes aiguës du +clairon retentirent sur la place d'armes pour s'étendre de là +sur la ville entière. Bientôt la cité se trouva sur pied au son du +tambour et des fifres.</p> + + + + +<h2><a id="XXX"></a>CHAPITRE XXX.</h2> + +<h2>Adieu, cher ange! il faut partir!</h2> + + +<p>Nous n'élevons pas nos prétentions jusqu'à vouloir prendre +rang parmi les chroniqueurs de bataille. Notre place est marquée +loin de la mêlée, et nous y tenons. Pendant le branle-bas +du combat nous descendons à la cale pour y attendre héroïquement +la fin de l'action. À quoi bon venir nous jeter à la traverse +des manœuvres que de braves gens exécutent au-dessus +de nos têtes. Ainsi donc après avoir accompagné le ***<sup>e</sup> aux +portes de la ville, nous laissons le major O'Dowd faire son devoir, +et nous retournons auprès de la femme du major, des autres +dames et des bagages.</p> + +<p>Mais il est indispensable de dire auparavant que le major et +sa femme n'ayant pas été invités au bal où nous venons de voir +figurer nos autres amis, avaient eu, pour goûter les douceurs +de l'édredon, bien plus de temps que ceux qui avaient voulu +partager la nuit entre le plaisir et le devoir.</p> + +<p>«Peggy, ma chère, disait le major, en tirant tranquillement +son bonnet de nuit sur ses oreilles, laissez faire, et dans deux ou +trois jours nous allons commencer une danse comme on n'en +a pas vu souvent de pareilles.»</p> + +<p>Le lit, après un bon verre de genièvre, avalé à son aise, lui +paraissait bien préférable à l'ennui et à la fatigue de ces corvées +du grand monde. Quant à Peggy, elle regrettait de n'avoir +pu faire à l'éclat des lumières l'exhibition de son turban et de +son oiseau de paradis, lorsque les paroles de son mari vinrent +lui offrir un plus grave sujet de méditations.</p> + +<p>«Éveillez-moi, je vous prie, une heure avant le rappel, dit +le major à sa femme, vers une heure et demie, ma chère Peggy; +donnez un coup d'œil à ce qu'il ne me manque rien. Je ne rentrerai +pas pour déjeuner mistress O'Dowd.»</p> + +<p>Après lui avoir ainsi fait comprendre que le régiment devait +se mettre en route le lendemain, le major cessa de parler et +s'endormit.</p> + +<p>Mistress O'Dowd, en camisole et en papillottes, comme une +ménagère, sentit que c'était le moment d'agir et non de se coucher.</p> + +<p>«Nous aurons assez le temps de dormir, se dit-elle, quand +Mick ne sera plus là.»</p> + +<p>Elle se mit donc à l'œuvre, prépara la valise de campagne, +brossa l'habit et le tricorne, disposa le reste du fourniment militaire +de manière à ce que son mari trouvât sous sa main ses +affaires prêtes et en ordre. Elle garnit les poches de son manteau +d'une petite provision de comestibles, y joignit une bouteille +d'osier contenant presque une pinte d'excellent cognac, +qui était fort de son goût et de celui du major. Lorsque l'aiguille +de sa montre à répétition, dont la sonnerie pouvait rivaliser +avec les cloches d'une cathédrale, au dire de la propriétaire, +arriva enfin sur l'heure fatale et fit sonner comme un +glas funèbre, mistress O'Dowd éveilla le major.</p> + +<p>Une tasse de café, la meilleure peut-être qui eût été préparée +ce matin-là à Bruxelles, lui fut servie toute chaude par les +soins de sa femme. Les attentions délicates et empressées de +cette digne épouse n'auront-elles pas, aux yeux de tout le +monde, un prix bien supérieur à ces flots de larmes, à ces +crises nerveuses qui sont toujours le plus grand témoignage +que les femmes sensibles sachent donner de leur tendresse. +Cette tasse de café prise en commun au bruit des clairons et +des tambours qui se répondaient des différents quartiers, n'était-elle +pas alors bien plus à sa place qu'un vain luxe de douleur +dont tant d'autres, en cette circonstance, ne se seraient +pas fait faute? Au moins le major put se montrer à la parade +frais, allègre et dispos, les joues roses et le menton rasé; et sa +tournure martiale, sur son cheval de bataille, répandirent la +confiance et la bonne humeur dans le cœur de tous ses +hommes.</p> + +<p>Tous les officiers saluèrent le major quand le régiment défila +sous le balcon où se tenait cette digne épouse. Si elle n'accompagnait +point le brave ***<sup>e</sup> jusqu'au milieu de la mêlée, ce n'était +point par manque de courage, mais seulement par un sentiment +de délicatesse et de retenue féminine; ses vœux du +moins étaient avec ces braves soldats.</p> + +<p>Dans les grandes circonstances, mistress O'Dowd avait coutume +de lire avec la plus religieuse attention quelques pages d'un +énorme volume de sermons composés par son oncle le doyen. +Sur le point de faire naufrage à son retour des Indes-Occidentales, +elle avait puisé dans ce livre une énergie et une force +nouvelles. Elle chercha alors dans ce volume des sujets de méditation, +peut-être sans bien comprendre ce qu'elle lisait. Son +esprit avait peine à se détacher des préoccupations qui l'accablaient; +en vain elle avait placé à côté d'elle sur l'oreiller le +bonnet de coton du pauvre Mick, ses paupières étaient restées +sans sommeil.</p> + +<p>Ainsi va le monde. Pierre et Jacques courent à la gloire, le +sac sur le dos, et fredonnant gaiement: <i>Adieu! cher ange, il +faut partir</i>. Derrière eux un cœur aimant se consume dans l'incertitude +de l'avenir et dans d'amers retours sur le passé.</p> + +<p>Bien persuadée de l'inutilité des regrets, qui n'ont pour résultat +que de nous rendre plus malheureux, Rebecca jugea à +propos de se dispenser de ces émotions aussi superflues que +fatigantes. Elle supporta le départ de son mari avec l'héroïsme +d'une fille de Sparte.</p> + +<p>Le capitaine Rawdon, au moment des adieux, était beaucoup +plus ému que cette petite créature pleine de résolution et d'énergie; +il aimait et adorait sa femme avec l'effusion d'une âme +violemment éprise; car les mois qu'il venait de passer avec +elle depuis leur mariage lui paraissaient les plus beaux et les +plus heureux de sa vie. Les courses, le régiment, la chasse, le +jeu, ses intrigues précédentes avec les modistes et les danseuses +de l'Opéra, tous ces triomphes faciles, tout son passé, en un +mot, lui semblait fade et insipide en comparaison des voluptés +nouvelles que lui avait fait connaître cette union légalement +contractée. Et, il faut le dire, Rebecca avait eu le talent de +conduire son robuste Adonis de distractions en distractions, et +de lui faire trouver sa maison mille fois plus agréable, plus +charmante que tous les lieux de plaisir qui l'attiraient jadis.</p> + +<p>Sur le point d'aller se faire estropier pour la gloire, il se mit +à maudire ses extravagances passées, à gémir tristement sur +cette effroyable meute de créanciers qui pourraient un jour +faire à sa femme un fâcheux parti. Souvent, au milieu des confidences +de l'alcôve, il avait déposé dans le sein de Rebecca de +pathétiques lamentations à ce sujet, lui qui, avant son mariage, +n'avait jamais eu pareil souci!</p> + +<p>«Morbleu! disait-il avec une expression peut-être plus +énergique encore, et empruntée à son naïf vocabulaire, avant +mon mariage je m'inquiétais fort peu de tous ces billets auxquels +j'apposai ma signature. Tant que Juda voulait bien attendre, +ou que Lévi m'accordait un renouvellement, je vivais +joyeux et sans souci, mais depuis que je suis marié, je n'ai +plus touché, je vous le jure, à tous ces billets d'usuriers, si ce +n'est pour obtenir des sursis.»</p> + +<p>Rebecca savait toujours l'arrêter fort à propos sur cette pente +mélancolique.</p> + +<p>«Taisez-vous, gros bêta, disait-elle du plus grand sang-froid, +tout n'est pas perdu auprès de la tante. Si elle nous +éclate dans la main, nous aurons pour suprême ressource la +dernière colonne de la Gazette. Mais que l'oncle Bute rende +seulement ses os à la terre, j'ai mon idée là (et elle portait son +index à son front). Le bénéfice revient de droit au plus jeune +frère, vous rendrez alors votre brevet de capitaine, et vous vous +ferez ministre.»</p> + +<p>Cette idée burlesque provoqua de la part de Rawdon la plus +bruyante hilarité. À l'heure de minuit, tout l'hôtel retentit des +gros éclats de rire de notre dragon. Ils arrivèrent jusqu'aux +oreilles du général Tufto, et le lendemain, à son déjeuner, Rebecca +lui donna la représentation du premier sermon du révérend +Rawdon, ministre de Crawley, etc.... L'esprit inventif de +Rebecca savait ainsi charmer le temps par ses saillies imprévues +et piquantes. Mais enfin lorsque arriva la nouvelle qui +mit tout Bruxelles en émoi, lorsqu'on sut que les hostilités +étaient ouvertes et que les troupes marchaient, Rawdon prit +un air plus grave et Betty fit pleuvoir sur lui des épigrammes +dont le Horse-Guard se sentit presque offensé.</p> + +<p>«Ah! Becky, disait-il avec un frémissement dans la voix. +N'allez pas croire, au moins, que j'aie peur, c'est que, voyez-vous, +si un coup de fusil me décrochait, et j'offre une +assez belle surface, je vous laisserais vous et l'enfant que nous +aurons peut-être en fort mauvaise passe, sans avenir assuré, et +ce serait moi qui vous aurais poussée dans le précipice. Allez! +tout cela mistress Crawley n'est pas si risible que vous voulez +bien le dire.»</p> + +<p>Rebecca, par mille caresses, par de douces paroles, essaya +de mettre du baume sur la blessure qu'elle venait de faire. Son +caractère vif et enjoué pouvait l'entraîner parfois à des sorties +satiriques et moqueuses, mais bientôt maîtrisant cette humeur +naturelle, elle finissait par rendre à sa figure une expression +calme et impassible.</p> + +<p>«Cher ange, dit-elle à Rawdon, me supposez-vous un +cœur de roc? Moi aussi, je sais aimer, je sais sentir.»</p> + +<p>En même temps, elle avait l'air d'essuyer à la dérobée +comme une larme dans ses yeux et lançait à son mari le sourire +le plus enivrant.</p> + +<p>Cette éloquence ne manquait jamais son effet.</p> + +<p>«Voyons, reprit Rawdon, si je meurs, faisons le compte de +ce qui vous restera. Dans ces derniers temps, la chance m'a +assez favorisé au jeu, et au total, voici deux cent trente livres. +Je garde dix napoléons dans ma poche; il ne m'en faut pas +davantage avec le général qui paye en prince. D'ailleurs, si une +balle me donne mon compte, je n'aurai plus besoin de rien. +Allons, ne pleurez pas ainsi, cher petite; j'en échapperai peut-être, +et pour votre plus grand tourment. Il va sans dire que je +ne ferai pas la sottise de prendre un de mes chevaux; je monterai +un de ceux du général, ce sera plus économique: je l'ai +déjà averti que le mien avait mal au pied. Si je suis tué, vous +aurez au moins quelque chose à tirer de là. On m'a déjà offert +quatre-vingt-dix livres sterling de cette bête avant l'arrivée de +ces maudites nouvelles. Vous la vendrez bien encore à dix +pour cent de perte. <i>Couche tout nu</i> ne perdra rien de son prix, +mais je vous engage à le vendre dans ce pays. Mes affaires +sont si embrouillées avec les maquignons anglais, qu'ils pourraient +se mêler du marché; il vaut donc mieux traiter loin de +leurs griffes. La petite jument dont le général vous a fait présent, +mérite bien encore d'être portée pour quelque chose, +et ici vous n'avez point à craindre, comme à Londres, les oppositions +des créanciers.»</p> + +<p>Rawdon accompagna cette remarque d'un rire de satisfaction.</p> + +<p>«Voici mon nécessaire de toilette, qui coûte deux cents livres +à votre mari, ou plutôt au marchand, car je ne l'ai point +encore payé; les flacons, avec leurs bouchons en or ciselé, peuvent +bien être évalués de trente à quarante livres sterling. Il +faudra tirer le meilleur parti possible de tout cela, madame, +ainsi que de mes épingles, montre, chaîne et autres bijoux. Je +vous réponds que cela fait encore une somme. Miss Crawley a +donné, je le sais, cent livres sterling pour la chaîne et la <i>toquante</i>. +Les bouchons et les flacons sont en or. J'ai un remords +maintenant: c'est de n'avoir pas écouté le marchand, qui voulait +de plus me faire prendre des tire-bottes en vermeil. Si je +m'étais laissé faire, j'aurais eu le nécessaire complet, avec la +bassinoire d'argent et le service d'argenterie. Mais enfin, Becky, +à la guerre comme à la guerre; il faudra faire de votre mieux.»</p> + +<p>Le capitaine Crawley qui, jusqu'à l'époque où l'amour vainqueur +l'avait fait passer sous son joug, avait été dominé par +une pensée exclusive de sa personne, se préoccupait ainsi du +bien-être futur de sa femme, dans le cas où il ne serait plus là +pour veiller sur elle.</p> + +<p>Il éprouvait une vive satisfaction dans ce moment d'anxiété +à faire l'inventaire des différents objets d'une défaite facile à +l'aide desquels sa veuve pourrait se procurer quelques ressources. +Voici encore quelques articles du catalogue:</p> + +<p>«Mon fusil double, soit 40 guinées; mon manteau doublé +de fourrure, soit 50 livres; mes pistolets de duel dans leur étui +en bois de rose, avec lesquels j'ai tué le capitaine Market, +20 livres sterling; ma selle d'ordonnance avec ses housses, ma +selle de promenade, etc., etc.»</p> + +<p>C'était à Rebecca à faire l'emploi de ces objets de la manière +la plus avantageuse. Fidèle à son principe d'économie, Rawdon +prit ce qu'il avait de plus râpé en uniforme et en épaulettes; +ce qu'il avait de plus neuf devait rester entre les mains de sa +femme, et, qui sait? peut-être de sa veuve. Avant de partir, il +prit Rebecca dans ses bras, la serra contre son cœur, qui battait +à rompre sa poitrine, la tint étroitement embrassée, tandis +que le sang montait à sa figure et que les larmes gonflaient ses +yeux, puis il la remit à terre et la quitta. Pendant quelque +temps il chevaucha à côté du général, son cigare à la bouche +et gardant le plus profond silence, jusqu'au moment où ils eurent +rejoint le corps principal; ce fut alors seulement qu'il +cessa de friser sa moustache et rompit le silence.</p> + +<p>Rebecca, comme nous l'avons dit, avait sagement résolu de +ne point se livrer à propos de cette séparation aux écarts d'une +sensiblerie stérile et superflue. De la croisée elle lui fit un dernier +signe d'adieu, puis resta quelques minutes à jouir de la +fraîcheur du matin. Les tours de la cathédrale et les toits bizarres +des vieilles maisons de la ville commençaient à s'illuminer +aux premiers feux du soleil. Elle n'avait encore pris aucun +repos de toute la nuit. Sa toilette de bal qu'elle portait encore, +ses belles boucles défrisées, descendant sur son cou, un cercle +d'azur autour de ses yeux accusaient assez une nuit sans sommeil.</p> + +<p>«Je suis laide à faire peur, dit-elle en se regardant à la +glace, ce rose me fait paraître pâle.»</p> + +<p>Elle délaça aussitôt sa robe rose. Un billet tomba du corsage; +elle le ramassa en souriant et le ferma dans le tiroir de son +meuble de toilette. Puis, après avoir mis son bouquet de bal +dans un verre rempli d'eau, elle se jeta sur son lit et s'endormit +du meilleur somme.</p> + +<p>Un calme profond planait sur la ville lorsque mistress Crawley +s'éveilla vers les dix heures du matin; elle prit son café +avec un grand plaisir, ce qui l'aida beaucoup à se remettre de +la fatigue de la nuit et des émotions de la matinée.</p> + +<p>Son repas terminé, elle reprit les calculs que l'honnête Rawdon +lui avait faits la nuit précédente, et récapitula sa situation. +Somme toute, et en mettant les choses au plus mal, sa position +n'était pas encore si désespérée qu'elle aurait pu le craindre. +Aux objets laissés par son mari venaient s'ajouter ses bijoux et +son propre trousseau, et la générosité de Rawdon, à l'époque +de son mariage, a déjà reçu dans cette histoire les éloges qu'elle +méritait. Outre la jument ci-dessus mentionnée, le général, son +intrépide admirateur, lui avait fait de magnifiques présents, +comme châles de cachemire achetés au rabais à une vente après +banqueroute et autres articles provenant de la boutique des +joailliers, et témoignant à la fois du goût et de la fortune du +donateur.</p> + +<p>Quant aux <i>toquantes</i>, suivant l'expression du pauvre Rawdon, +leurs tics tacs se répondaient de toutes les pièces de l'appartement. +Un soir, Rebecca s'étant plainte à Rawdon de celle qu'il +lui avait donnée comme ayant le double défaut d'aller mal et de +sortir d'une fabrique anglaise, le lendemain elle recevait un +petit bijou portant le nom de Leroy, dans une petite boîte enrichie +de turquoises, et une montre à la marque de Bréguet, +couverte de perles et tout au plus grande comme une demi-couronne. +Le général Tufto et George Osborne lui avaient aussi fait +semblable cadeau. Mistress Osborne n'avait point de montre, +mais son mari lui en aurait certainement donné une si elle en +avait seulement exprimé le désir. L'honorable mistress Tufto, +alors en Angleterre, traînait à son côté, pour savoir l'heure, +une vieille mécanique, héritage de famille qui aurait remplacé +avec avantage la bassinoire d'argent dont Rawdon parlait plus +haut. Si la plupart des bijoux que vendent les joailliers allaient +aux femmes, aux filles des acquéreurs, combien ne verrait-on +pas, dans les maisons les plus honnêtes, de parures qui, hélas! +prennent une tout autre route!</p> + +<p>Son compte fait, Rebecca put constater, avec un vif sentiment +de plaisir, qu'en définitive elle avait au moins à sa disposition +de six à sept cents livres sterling pour assurer sa rentrée +dans le monde. Elle fut trop occupée toute la matinée à ranger +ses petits trésors pour avoir un moment d'ennui. Parmi les papiers +renfermés dans le portefeuille de Rawdon était un billet +de vingt livres, souscrit par Osborne; ce fut pour Rebecca une +occasion de penser à mistress Osborne.</p> + +<p>«J'irai d'abord toucher le billet, se dit-elle, et voir ensuite +cette pauvre petite Emmy.»</p> + +<p>Si notre roman manque de héros, il possède du moins une +héroïne. Dans les rangs de l'armée anglaise, y compris le grand +Duc lui-même, on n'aurait pu trouver un homme aussi impassible, +aussi maître de lui à l'approche de la bataille que l'intrépide +petite femme de l'aide de camp.</p> + +<p>Il est une dernière personne de notre connaissance qui, n'étant +point un des acteurs du drame sanglant qui va se passer +à quelques heures de Bruxelles, tombe à ce titre sous notre juridiction +et sur les émotions duquel nous avons des droits imprescriptibles: +nous voulons parler de notre ami l'ex-collecteur +de Boggley-Wollah, dont le sommeil, comme celui de tout le +monde, avait été troublé à une heure matinale par le bruit aigu +des clairons. Notre ami était, pour le sommeil, de la famille +des marmottes; son lit avait pour lui des charmes indicibles. +Peut-être, en dépit des tambours, des clairons et des fifres de +toute l'armée anglaise, ses ronflements se seraient-ils prolongés +jusqu'à l'heure ordinaire de son lever, si une interruption, à +laquelle George était tout à fait étranger, n'était venue le tirer +de sa léthargie.</p> + +<p>George occupait le même appartement de moitié avec son +beau-frère, mais ses préparatifs et le chagrin de quitter sa +femme ne lui laissèrent pas le temps de songer à maître Jos, +profondément enfoncé dans ses draps. George n'entra donc +pour rien dans l'attentat dirigé contre le sommeil de son beau-frère: +le capitaine Dobbin fut le seul coupable. Le capitaine +vint le secouer rudement dans son lit, ne pouvant, disait-il, +partir sans lui avoir serré la main.</p> + +<p>«C'est bien aimable à vous, fit Jos avec un épouvantable +bâillement et le sincère désir de voir le capitaine au diable.</p> + +<p>—C'est que.... vous savez.... je n'aurais pas voulu partir +sans vous dire adieu, dit Dobbin dont les paroles confuses trahissaient +le trouble des idées; parce que, voyez-vous, il en est +plus d'un parmi nous qui ne reviendra pas.... et alors je n'étais +pas fâché de vous voir tous en bonne santé.... et puis.... enfin.... +voilà.... vous m'entendez?</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas!» dit Jos en se frottant les +yeux.</p> + +<p>Mais le capitaine ne faisait pas la moindre attention au gros +garçon en bonnet de nuit pour lequel il venait de protester d'un +si tendre intérêt. L'hypocrite dirigeait toutes les facultés de +son âme du côté des appartements de George, dans l'espérance +de recueillir un murmure, d'apercevoir une ombre fugitive. Il +allait et venait dans la chambre de Jos, dérangeait les chaises, +battait la mesure sur les vitres, rongeait ses ongles et donnait +mille preuves non équivoques du désordre intérieur de son être.</p> + +<p>Jos, qui ne s'était jamais formé une bien haute idée du capitaine, +commença à concevoir quelques doutes sur son courage.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il pour votre service, capitaine Dobbin? demanda-t-il +d'un ton railleur.</p> + +<p>—Je vais vous le dire, répondit le capitaine en s'approchant +de son lit. Le régiment part dans une heure, Sedley, et qui +sait le sort qui nous est réservé, à George et à moi! Comprenez +bien ceci, vous ne quitterez cette ville que lorsque vous serez +bien renseigné sur l'état des choses. Votre place, Jos, est marquée +à côté de votre sœur, pour veiller sur elle, lui donner du +courage et la protéger contre tout danger. Si quelque malheur +arrivait à George, c'est à vous qu'appartiendrait le soin de la +défendre; en cas de défaite pour l'armée, vous aurez à ramener +votre sœur en Angleterre. Eh bien! donnez-moi votre parole +de ne point l'abandonner. Mais je n'ai pas besoin de vous +demander cette promesse. Quant à l'argent, comme vous ne +l'avez guère ménagé, si vous en avez besoin, je vous en offre, +parlez sans détour, avez-vous encore assez d'or pour effectuer +votre retour en Angleterre en cas de désastre?</p> + +<p>—Monsieur, dit Jos avec un air majestueux, quand j'ai besoin +d'argent, je sais où en prendre; et quant à ma sœur, je +n'ai point à apprendre de vous mes devoirs à son endroit.</p> + +<p>—Vous parlez en homme de cœur, Jos, repartit l'excellent +Dobbin, et je suis heureux de penser que George laisse sa +femme en si bonnes mains. Je pourrai donc lui reporter votre +parole d'honneur, qu'elle trouvera en vous appui et protection, +si elle était menacée de quelque péril.</p> + +<p>—Certainement, certainement, répondit M. Jos.»</p> + +<p>Dobbin le savait fort bien du reste, ce n'était pas les sacrifices +d'argent qui devaient coûter le plus au frère d'Amélia.</p> + +<p>«Et en cas de défaite, vous l'accompagnerez hors de Bruxelles, +jusqu'à ce qu'elle soit en sûreté.</p> + +<p>—La défaite?.... morbleu! monsieur, c'est chose impossible, +vous chercheriez en vain à m'effrayer, vociféra le héros, en allongeant +sa tête entre les deux draps de son lit.»</p> + +<p>Le capitaine se sentait l'esprit plus tranquille en entendant +Jos se prononcer si résolûment.</p> + +<p>«Au moins, pensa Dobbin, la retraite est assurée pour +elle dans le cas où nos affaires prendraient une mauvaise tournure.»</p> + +<p>Si le capitaine Dobbin avait espéré, avant son départ, puiser +dans la vue d'Amélia un nouveau courage, une dernière consolation, +ce mouvement d'égoïsme trouva sa punition dans la +satisfaction même du désir qu'il avait inspiré.</p> + +<p>Un salon commun à la famille séparait la chambre de Jos de +celle d'Amélia. C'était dans cette pièce que le domestique de +George procédait à l'emballage, à mesure que son maître lui +apportait les objets dont il pensait avoir besoin pour l'expédition. +À travers les portes à demi entr'ouvertes, Dobbin put contempler +encore une fois les traits d'Amélia. Mais, hélas! la +pâleur, l'abattement, le désespoir, étaient peints sur sa figure. +Ce souvenir tortura longtemps l'âme de Dobbin; cette image +lui apparaissait comme un remords à travers les douloureuses +angoisses d'une tendresse inquiète et compatissante.</p> + +<p>Elle avait jeté à la hâte sur ses épaules son peignoir du matin, +ses cheveux tombaient en désordre, ses grands yeux +étaient ternes et fixes. Comme pour aider aux préparatifs de +départ et montrer qu'en ces circonstances critiques elle aussi +pouvait être utile, elle avait pris dans la commode le ceinturon +de George, et le tenant toujours à la main, suivait son +mari pas à pas et en silence. Elle entra dans le salon, et là, +appuyée contre le mur, elle pressait ce ceinturon sur son sein +d'où l'écharpe cramoisie descendait comme une longue traînée +de sang. À ce pénible spectacle, notre bon et sensible capitaine +entendit une voix accusatrice s'élever dans sa conscience.</p> + +<p>«Mon Dieu, pensa-t-il, voilà pourtant l'affliction, dont je +n'ai pas su respecter le mystère.»</p> + +<p>C'était une de ces douleurs immenses que les paroles ne sauraient +ni calmer ni adoucir. Pénétré d'une vive sympathie, il +s'arrêta un moment à contempler cette femme avec la tendresse +d'une mère qui voit souffrir son enfant.</p> + +<p>Enfin George prit la main d'Emmy, la reconduisit dans sa +chambre à coucher, et reparut immédiatement, mais seul cette +fois. Les derniers adieux avaient eu lieu; il partit.</p> + +<p>«Grâce au ciel, pensa George en descendant l'escalier son +épée sous le bras, voilà un terrible moment de passé.»</p> + +<p>Il se rendit en toute hâte au lieu de ralliement, où soldats +et officiers arrivaient de toutes parts et en tumulte. Son pouls +battait bien fort, ses joues étaient bien brûlantes, on allait jouer +au grand jeu des batailles, et il avait sa part dans l'enjeu!</p> + +<p>George, répondant ainsi au premier appel de la trompette +guerrière, s'était élancé des bras de sa femme pour se soustraire +à des pensées qui auraient pu amollir son courage. Il +rougissait presque de cette faiblesse de cœur, de ce mouvement +de tendresse. Ce reproche, hélas! il n'avait eu, jusqu'ici, que +trop rarement à se l'adresser. Du reste, le même sentiment +d'anxiété et d'exaltation régnait dans tout le régiment, depuis +le gros-major, qui conduisait ses hommes au feu, jusqu'à l'enseigne +Stubble, qui ce jour-là portait le drapeau.</p> + +<p>Le soleil se montrait à peine à l'horizon, lorsque le 2<sup>e</sup> régiment +commença à s'ébranler; il faisait beau à voir l'air martial +de toutes ces figures avec la musique en tête jouant une +marche guerrière. Le major venait ensuite sur Pyrame, son +cheval de bataille, puis les grenadiers commandés par leur +capitaine, et au centre le drapeau porté par de jeunes et vieux +enseignes. Enfin George à la tête de sa compagnie.</p> + +<p>Il leva les yeux, sourit à Amélia en passant sous sa fenêtre, +puis disparut avec ses hommes, et bientôt le son même de la +musique se perdit dans le lointain.</p> + + + + +<h2><a id="XXXI"></a>CHAPITRE XXXI.</h2> + +<h2>Dévouement de Jos Sedley pour sa sœur.</h2> + + +<p>Tandis que chacun des officiers allait occuper sur le champ +de bataille le poste qui lui était désigné, Jos Sedley restait à +Bruxelles pour y commander la petite colonie que nous connaissons +déjà. Comme compensation du trouble où l'avaient +jeté les confidences de Dobbin et les événements de la matinée, +il prolongea de plusieurs heures les plaisirs du lit, et, +n'ayant pas l'espoir de reprendre son sommeil où il l'avait +laissé, il se mit à réfléchir jusqu'à l'heure de son lever sur les +circonstances actuelles. Le soleil était déjà fort avant dans sa +course; déjà nos vaillants amis du ***<sup>e</sup> avaient parcouru plusieurs +milles, que le fonctionnaire civil ne s'était point encore +montré pour le déjeuner avec sa robe de chambre à ramages.</p> + +<p>En l'absence de George, Jos Sedley se sentait beaucoup +plus à son aise. Peut-être même au fond du cœur n'était-il pas +fâché du départ d'Osborne; car, en présence de ce dernier, son +rôle dans la maison était fort secondaire, et George ne se faisait +aucun scrupule de témoigner un mépris marqué pour ce +gros et gras personnage. Emmy, au contraire, avait toujours été +pleine de prévenances pour l'ex-receveur; c'était elle qui veillait +au confortable de sa vie, qui lui préparait mille petites +friandises, qui l'accompagnait dans ses promenades en voiture.</p> + +<p>Elle encore, qui par de doux sourires, savait lui faire oublier +les colères et le mépris de son mari. Combien de timides remontrances +n'avait-elle pas, à ce sujet, hasardées à l'oreille +de George, et combien de fois n'avait-il pas, d'un ton tranchant, +coupé court à ses boutades.</p> + +<p>«C'est dans mon caractère d'être franc, disait-il; j'ai un +sentiment, je le montre; c'est ainsi que doit agir tout homme +de bien. Prétendez-vous donc, ma chère, que j'irai prendre +des gants pour parler à un nigaud de l'espèce de votre frère?»</p> + +<p>En conséquence, Jos était fort satisfait de se voir débarrassé +de George. En voyant le chapeau rond et les gants du +capitaine placés sur un coin du buffet, il pensait avec plaisir +que le propriétaire de ces objets était déjà bien loin; un tressaillement +de plaisir courait par tout son être.</p> + +<p>«Au moins, ce matin, pensait-il, il ne m'accablera point de +son insolente et dédaigneuse fatuité.»</p> + +<p>Puis se tournant vers Isidore, son domestique:</p> + +<p>«Allez mettre, lui dit-il, le chapeau du capitaine dans l'antichambre.</p> + +<p>—Peut-être n'en aura-t-il plus grand besoin, dit le laquais +répondant à son maître.»</p> + +<p>Il détestait George dont l'insolence à son égard justifiait +tout ce qu'on a dit des Anglais sous ce rapport.</p> + +<p>«Allez dire à Madame que le déjeuner est servi, dit M. Sedley, +avec une dignité majestueuse, et dédaignant de s'expliquer +avec un domestique sur son aversion pour George.»</p> + +<p>Il ne s'était pas cependant toujours montré aussi discret, et +plus d'une fois, en présence de M. Isidore, il avait donné libre +carrière à sa mauvaise humeur contre son beau-frère.</p> + +<p>Madame, hélas! n'était point en état de venir déjeuner, de +couper à Jos des tartines comme il les aimait. Madame se sentait +beaucoup trop indisposée pour cela; depuis le départ de +son mari, suivant la réponse de sa bonne, elle n'avait cessé +d'être dans un état d'agitation déplorable. La plus grande marque +de sympathie que son frère pût imaginer à son endroit, +fut de verser pour elle une immense tasse de thé: chacun a sa +manière d'exprimer sa tendresse, c'était celle de Jos. Non +content de lui avoir envoyé son déjeuner, il pensa aux friandises +qui, au dîner, pourraient le plus flatter son goût.</p> + +<p>M. Isidore avait regardé d'un air sournois le domestique +d'Osborne faire les préparatifs du départ de son maître. Il en +voulait d'abord beaucoup à M. Osborne pour ses airs méprisants +avec lui; les domestiques du continent sont en général +d'une nature peu endurante. En second lieu, il était tout contristé +de voir tant d'objets de prix soustraits à sa convoitise +pour passer en des mains autres que les siennes après la déroute +des Anglais. La défaite des alliés paraissait inévitable à +la plupart de ceux qui se trouvaient alors en Belgique. L'opinion +générale était que l'empereur, passant sur le ventre des +Prussiens et des Anglais, serait dans trois jours à Bruxelles. +En conséquence, M. Isidore s'attribuait déjà en esprit toute la +garde-robe et tous les meubles de ses maîtres actuels auxquels +il ne restait qu'à choisir entre être pris, tués, ou mis en fuite.</p> + +<p>Au milieu des soins que ce fidèle serviteur donnait chaque +matin à Jos pour la confection de sa toilette, il calculait, à +mesure que chaque objet lui passait dans les mains, le parti +qu'il en pourrait tirer pour son usage ou son avantage personnel. +Il destinait les flacons en argent et autres objets de même +nature à une jeune personne, pour laquelle il nourrissait de +très-tendres sentiments. Il s'adjugeait les rasoirs anglais avec +une superbe épingle montée en rubis. Il se voyait déjà se prélassant +avec les chemises à jabots, le chapeau galonné d'or, la +redingote à brandebourgs, qu'on pourrait facilement rajuster +à sa taille, la canne à pomme d'or du capitaine, sa grosse bague +à double rangée de rubis, dont on lui ferait deux superbes +boucles d'oreille; comment Mlle Reine pourrait-elle alors résister +aux charmes fascinateurs de ce nouvel Adonis?</p> + +<p>«Ces doubles boutons m'iront à merveille, pensait-il en +fixant ses regards sur les susdits boutons qui scintillaient aux +énormes poignets de son maître. Avec ces boutons, je mettrai +les bottes à éperons de cuivre que le capitaine a laissées dans +la chambre à côté, et alors, corbleu! comme on va me regarder +passer dans l'allée Verte!»</p> + +<p>Tandis que M. Isidore, saisissant d'une main hardie l'extrémité +du nez de son maître, lui rasait la partie inférieure de la +figure, il se voyait déjà en imagination s'avançant majestueusement +dans l'allée Verte, Mlle Reine au bras et l'habit à brandebourgs +sur le dos, ou bien encore, en face d'une cruche de +faro, dans le cabaret qui se trouve sur la route de Lacken.</p> + +<p>Mais, heureusement pour son repos, M. Jos Sedley n'avait +nulle notion des opérations intellectuelles qui s'accomplissaient +dans le cerveau de son domestique, pas plus que nous n'en +savons en général sur ce qu'on pense de nous à l'office. Le +pauvre Jos ne se doutait pas plus des funestes projets médités +contre lui que les poulets qui figurant sur la carte du traiteur +n'ont eu la prescience de leur sort.</p> + +<p>La domestique d'Amélia était loin de se livrer à ces vues +intéressées et cupides. Il était dit que personne, et jusqu'aux +subordonnés eux-mêmes, ne pouvait approcher de cette aimable +et douce créature sans se sentir épris pour elle de dévouement +et d'affection. Pauline la cuisinière, pendant cette longue matinée, +chercha à consoler de son mieux sa jeune maîtresse. En +voyant Amélia rester des heures entières immobile et silencieuse +à la fenêtre d'où elle avait vu disparaître la dernière +baïonnette du régiment, cette honnête fille, lui prenant la main, +lui dit d'un accent pénétré:</p> + +<p>«Et moi, madame, moi aussi, n'ai-je pas mon homme à +l'armée?»</p> + +<p>Puis elle se mit à fondre en larmes. Amélia se jeta dans ses +bras; elles pleurèrent ensemble, et leur douleur s'adoucit dans +cette communauté de peines.</p> + +<p>Plusieurs fois pendant la journée M. Isidore alla parcourir la +ville en quête de nouvelles. Il s'arrêtait à la porte des hôtels +qui avoisinent le parc. Il se mêlait aux valets et aux gens de +service, et, dans la ville, saisissait à la volée les bruits divers +qui circulaient, et rapportait bien vite à son maître le bulletin +du moment. Tous les Belges étaient attachés au fond de l'âme +à la cause de l'empereur, et ils le voyaient déjà vainqueur et +la campagne terminée. La proclamation suivante avait été répandue +à profusion dans Bruxelles:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><span class="sc">proclamation</span>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Aveunes, 14 Juin 1815.</p> +<p>«Soldats!</p> + </div> </div> + +<p>«C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de Friedland, +qui décidèrent deux fois du destin de l'Europe. Alors +comme après Austerlitz, comme après Wagram, nous fûmes +trop généreux, nous crûmes aux protestations et aux serments +des princes que nous laissâmes sur le trône; aujourd'hui +cependant, coalisés entre eux, ils en veulent à l'indépendance +et aux droits les plus sacrés de la France. Ils ont commencé +la plus injuste des agressions; marchons à leur rencontre: eux +et nous ne sommes plus les mêmes hommes!</p> + +<p>«Soldats, à Iéna contre ces mêmes Prussiens, aujourd'hui +si arrogants, vous étiez un contre trois, et à Montmirail un +contre six!</p> + +<p>«Que ceux d'entre vous qui ont été prisonniers des Anglais +vous fassent le récit de leurs pontons et des maux affreux +qu'ils y ont soufferts.</p> + +<p>«Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de +la Confédération du Rhin gémissent d'être obligés de prêter +leurs bras à la cause des princes ennemis de la justice et des +droits de tous les peuples. Ils savent que cette coalition est +insatiable; après avoir dévoré douze millions de Polonais, +douze millions d'Italiens, un million de Saxons, six millions +de Belges, elle devra dévorer les États du second ordre de +l'Allemagne.</p> + +<p>«Les insensés, un moment de prospérité les aveugle; l'oppression +et l'humiliation du peuple français sont hors de leur +pouvoir. S'ils entrent en France, ils y trouveront leur tombeau.</p> + +<p>«Soldats, nous avons des marches forcées à faire, des batailles +à livrer, des périls à courir; mais, avec de la constance, +la victoire sera à nous; les droits de l'homme et le bonheur de +la patrie seront reconquis. Pour tout Français qui a du cœur, +le moment est arrivé de vaincre ou de périr.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Signé: <span class="sc">Napoléon</span>.»</p> + </div> </div> + +<p>Les partisans de l'empereur allaient plus loin: ils annonçaient +l'extermination de ses ennemis; parmi les Anglais et +les Prussiens, tout ce qui échapperait au fer et au canon devait +infailliblement être fait prisonnier et traîné à l'arrière-garde de +l'armée conquérante.</p> + +<p>Tous ces bruits répandus dans la ville étaient rapportés à +M. Sedley avec une minutieuse exactitude. On avait bien soin +de lui dire que le duc de Wellington, après avoir rallié son +avant-garde, qui, la nuit précédente, avait été complétement +écrasée, s'était mis en marche et commençait sa retraite.</p> + +<p>«Écrasée! allons donc, disait Jos toujours fort courageux au +sortir de table. Oui, le duc est en marche, mais pour battre +l'empereur comme il a battu ses généraux.</p> + +<p>—Il a fait brûler ses papiers, partir ses bagages, et l'on +prépare le logement qu'il occupait pour le duc de Dalmatie, +lui répondit son empressé donneur de nouvelles. Ces renseignements, +je les tiens de son maître d'hôtel en personne. Les +gens de milord le duc de Richemont font les paquets en toute +hâte et achèvent d'emballer son argenterie; quant à Sa Grâce, +elle a pris les devants et est allée rejoindre le roi de France à +Ostende.</p> + +<p>—Le roi de France est à Gand, mon ami! répondit Jos avec +un sourire railleur et sceptique.</p> + +<p>—Hier, le roi de France s'est sauvé à Bruges; aujourd'hui, +il s'embarque à Ostende. Le duc de Berri est prisonnier. Ceux +qui tiennent à leur peau n'ont qu'à partir au plus vite. Demain +on va rompre les digues; il sera trop tard de songer à fuir +quand tout le pays sera sous l'eau.</p> + +<p>—Chansons que tout cela, maître sot; nous sommes trois +contre un, entendez-vous? Buonaparte n'est pas en mesure de +tenir un instant contre nous. Les Autrichiens et les Russes +sont en marche; il est impossible que le Corse ne soit pas +écrasé au milieu du choc, dit Jos avec un grand coup de poing +sur la table.</p> + +<p>—Les Prussiens étaient trois contre un à Iéna: eh bien! en +une semaine leur armée était battue et leur royaume conquis! +ils étaient six contre un à Montmirail, et lui les a dispersés +comme un troupeau de moutons. Les troupes autrichiennes +sont en marche, mais avec le roi de Rome et l'impératrice à +leur tête; les Russes se disposent à la retraite; et quant aux +Anglais, point de quartier; leur compte est bon; ils n'ont qu'à +se tenir coi. Regardez un peu ici; lisez-moi ça comme c'est +rédigé: en voilà une crâne proclamation de Sa Majesté l'empereur +et roi!»</p> + +<p>M. Isidore tirant de sa poche le susdit papier, le fit passer +d'un air de défi sous le nez de son maître. Il croyait déjà +n'avoir plus qu'à mettre la main sur l'habit à brandebourgs et +les autres objets de sa convoitise.</p> + +<p>Jos, comme nous l'avons dit, sortait de table, et ces récits, +tout en ébranlant sa confiance, ne l'alarmaient pas encore +très-vivement.</p> + +<p>«Mon habit, mon chapeau, monsieur, dit-il, et suivez-moi. +Je veux aller aux informations, et juger par moi-même de la +vérité de tous ces bruits.»</p> + +<p>Isidore était furieux; Jos mettait l'habit à brandebourgs.</p> + +<p>«Milord ferait mieux de mettre un autre habit qui ait une +apparence moins militaire. Les Français ont fait serment d'exterminer +jusqu'au dernier soldat anglais.</p> + +<p>—Silence, drôle!» répondit Jos d'une voix résolue.</p> + +<p>Et il enfila son bras dans la manche avec une intrépidité héroïque.</p> + +<p>Mistress Rawdon entrait au même instant: elle venait voir +Amélia. Trouvant la porte ouverte, elle n'avait pas eu la peine +de sonner.</p> + +<p>Rebecca n'était ni moins jolie ni moins élégante qu'à son +ordinaire. Le paisible et profond repos qu'elle avait goûté +depuis le départ de Rawdon lui avait rendu la fraîcheur de +son teint; ses joues roses et souriantes faisaient plaisir à voir, +surtout à voir au milieu des figures pâles et inquiètes que l'on +rencontrait à chaque pas dans la ville. Elle ne put s'empêcher +de rire à la vue de Jos, tout essoufflé de ses efforts pour pénétrer +dans les manches de sa redingote.</p> + +<p>«Vous vous disposez à rejoindre l'armée, monsieur Jos? +demanda-t-elle. Qui restera donc à Bruxelles pour nous protéger, +nous autres, pauvres femmes?»</p> + +<p>Le bras de Jos étant enfin parvenu à franchir l'entrée de la +redingote, notre séducteur s'avança tout rougissant, et balbutia +quelques excuses à la belle visiteuse, et lui demanda comment +elle avait supporté les fatigues du bal et les événements de la +matinée.</p> + +<p>M. Isidore était allé serrer, pendant ce temps, la robe de +chambre à ramages.</p> + +<p>«Que c'est aimable à vous de vous informer ainsi de ma +santé, dit-elle en serrant une des mains de Jos dans les siennes. +À la bonne heure: au moins, vous êtes calme et de sang-froid, +tandis que les autres ont tous l'air de ne plus savoir où +ils en sont. Et notre petite Emmy? la séparation a dû être +bien terrible pour elle.</p> + +<p>—Déchirante! dit Jos.</p> + +<p>—Vous autres hommes, vous êtes tous de roc; les séparations, +les dangers, rien ne vous émeut. Allons, vous vous disposez +à rejoindre l'armée, n'est-ce pas? vous voulez donc nous +abandonner à notre malheureux sort. Je savais bien que je +devinais juste! j'en avais comme un pressentiment. Cette pensée +que vous alliez nous quitter m'a mise tout en émoi, c'est que +je pense souvent à vous quand je suis seule, monsieur Jos, et +alors je suis vite accourue pour vous supplier de n'en rien faire, +de ne point nous abandonner.»</p> + +<p>Voici maintenant de quelle manière on pouvait interpréter +ces paroles:</p> + +<p>«Mon cher monsieur, dans le cas où l'armée éprouverait un +échec et serait forcée de battre en retraite, vous avez une +excellente voiture où je compte bien trouver une place.»</p> + +<p>La pénétration de Jos alla-t-elle jusqu'à découvrir ce sens +caché? Nous n'oserions le garantir. Jos gardait, du reste, à la +dame un profond ressentiment de ses airs d'indifférence pour +lui pendant son séjour à Bruxelles. L'avait-elle jamais présenté +aux illustres amis de Rawdon? C'était tout au plus si elle l'avait +invité à ses réunions. Il faut ajouter qu'il était d'une timidité +excessive au jeu et ne hasardait jamais beaucoup. George et +Rawdon ne pouvaient le sentir; peut-être n'étaient-ils pas +bien aises de l'avoir pour témoin de leurs amusements +favoris.</p> + +<p>«C'est cela! pensait Jos, elle vient me trouver quand elle a +besoin de moi. Elle pense à son vieux Jos Sedley quand personne +autre ne lui trotte en tête.»</p> + +<p>Mais il se sentait surtout très-fier de l'opinion avantageuse +que Rebecca paraissait se faire de son courage. Il rougit de +nouveau, se rengorgea dans sa cravate, et d'un ton d'importance:</p> + +<p>«Il est vrai, dit-il, que je ne serais pas fâché d'assister à +une bataille rangée; c'est une pensée, d'ailleurs, que tout +homme de cœur aurait à ma place, n'est-ce pas? J'ai bien vu +comme une guerre en miniature dans les Indes, je voudrais +voir maintenant de la haute stratégie.</p> + +<p>—En vérité, messieurs, vous sacrifieriez tout à un plaisir, +continua Rebecca du même ton. Le capitaine Crawley m'a +quittée ce matin aussi gai que s'il allait à une partie de chasse. +Que lui importaient, que vous importent à vous les angoisses +et les tortures de la femme que vous abandonnez? Je viens, +mon cher monsieur Sedley, je viens chercher auprès de vous +refuge et consolation. J'ai passé ma matinée dans les larmes et +la prière dans l'appréhension des périls qui menacent nos maris, +nos troupes, nos alliés. Et venant ici dans l'espoir d'y trouver +asile et protection auprès du seul ami qui me reste pour me +défendre au milieu de ces scènes de sang et de carnage, devais-je +m'attendre à vous voir partir, vous aussi?</p> + +<p>—Ah! chère madame, répondit Jos oubliant toutes les anciennes +rancunes, il ne faut pas vous tourmenter ainsi; je dis +seulement que j'aurais du plaisir à aller voir cela! c'est un +langage que tiendrait tout Anglais à ma place; mais mon devoir, +à moi, m'enchaîne ici, et je ne puis laisser cette pauvre +sœur qui est là enfermée dans sa chambre.»</p> + +<p>En même temps il désignait du doigt la porte d'Amélia.</p> + +<p>«Noble frère et excellent cœur! dit Rebecca en passant sur +ses yeux son mouchoir, qui sentait l'eau de Cologne, comme +j'ai été injuste envers vous, moi qui vous accusais de n'avoir +point de cœur!</p> + +<p>—Oh! certes oui, je vous le jure, dit Jos en portant sa +main sur l'organe en question, vous avez été injuste envers +moi, chère mistress Rawdon, oh! oui, bien injuste!</p> + +<p>—Il faudrait être aveugle pour nier votre fidélité et votre +dévouement à votre sœur; mais vous, il y a deux ans, je m'en +souviens encore parfaitement, vous avez été bien perfide à +mon endroit.»</p> + +<p>Et Rebecca, après avoir un instant fixé ses yeux sur lui, se +dirigea vers la fenêtre.</p> + +<p>Une vive rougeur monta aux oreilles de Jos. L'organe dont +Rebecca accusait l'absence chez lui se mit à faire de furieuses +gambades. Il se rappela son brusque éloignement, sa passion +incandescente d'autrefois, leurs promenades en voiture, la +bourse de soie verte, le temps où il contemplait avec un cœur +épris la blancheur de ses bras et l'éclat de ses yeux.</p> + +<p>«Je sais que vous me croyez ingrate, reprit Rebecca.» Et +quittant la fenêtre, elle se mit à le regarder de nouveau; puis +elle continua d'une voix émue et tremblante:</p> + +<p>«Votre froideur, vos regards dédaigneux, tout dans vos +manières, lorsque nous nous sommes retrouvés dernièrement, +tout m'a prouvé votre indifférence et votre oubli. Quant à moi, +n'avais-je pas des motifs pour vous éviter? Cherchez dans +votre cœur la réponse à cette question. Pensez-vous que mon +mari fût d'humeur à vous voir avec plaisir? Les seuls mots un +peu durs qu'il m'ait adressés, je dois cette justice au capitaine +Crawley, me sont venus à votre occasion. Quelle blessure, hélas! +ne rouvraient-ils pas dans mon cœur!</p> + +<p>—Juste ciel! grands dieux! disait Joseph dans un transport +de joie et d'inquiétude; qu'ai-je fait pour.... pour....</p> + +<p>—Ah! croyez-le bien, dit Rebecca, la jalousie est une terrible +chose! j'ai eu bien à souffrir de sa part à cause de vous. +Cependant, en dépit du passé, mon cœur lui appartient tout +entier, et vous savez si je suis innocente, monsieur Sedley.»</p> + +<p>Le sang de Jos lui brûlait les veines; il couvait du regard +cette victime, qui avait fini par subir le charme séducteur +de sa personne. D'adroites paroles, de tendres œillades +rallumèrent en un instant ses ardeurs assoupies, et lui firent +refouler bien loin et doutes et soupçons. Y compris Salomon +lui-même, les hommes les plus sages ne se sont-ils pas toujours +laissé prendre aux cajoleries des femmes?</p> + +<p>«En cas de désastre, pensa Becky, ma retraite est assurée. +Je puis maintenant compter sur la place d'honneur dans sa +voiture.»</p> + +<p>Personne ne peut mesurer à quels amoureux transports, à +quelles brûlantes déclarations M. Jos se fût laissé entraîner +dans le désordre de ses sens, si M. Isidore ne fût aussitôt survenu +pour remplir auprès de lui les devoirs de sa charge. Jos tout +prêt à se répandre en tendres aveux, pensa étouffer de l'émotion +qu'il lui fallut comprimer en lui-même; et quant à Rebecca, +elle jugea que désormais elle n'avait plus rien de mieux à faire +que d'aller consoler sa chère Amélia.</p> + +<p>«Au revoir, dit-elle, en faisant à M. Jos le geste de main +le plus amical, puis elle frappa doucement à la porte de mistress +Osborne.</p> + +<p>Tandis qu'elle tirait la porte sur elle, Joseph s'affaissait sur +son fauteuil de la façon la plus tragique; à entendre ses soupirs +on aurait dit un soufflet de forge.</p> + +<p>«Voilà un vêtement qui doit gêner monsieur,» se risqua à +dire Isidore, les yeux fixés sur la redingote de Jos.</p> + +<p>Son maître n'entendit point; il pensait bien à son habit! +Tantôt la vision trop fugitive de son enchanteresse le plongeait +dans une folle extase, et tantôt il se laissait aller aux défaillances +d'une conscience coupable, croyant voir déjà le jaloux +Rawdon, ses moustaches fièrement retroussées et posant le +doigt sur la détente de ses terribles pistolets de duel.</p> + +<p>À la vue de Rebecca le cœur d'Emmy tressaillit d'effroi, et la +pauvre enfant fit un bond en arrière. La soirée de la veille lui +revint tout entière à l'esprit. Elle l'avait oubliée sous le poids +de ses terribles préoccupations; elle avait oublié Rebecca, sa +jalousie et le reste en présence du départ et des périls de son +mari. Nous-mêmes n'avons point voulu troubler le mystère de +ses larmes et de sa douleur jusqu'au moment où cette effrontée +coquette rompit le charme et tourna le bouton. Qui pourra +dire les angoisses de ces longues heures passées par cette +pauvre enfant prosternée dans une prière muette au milieu +d'amères rêveries! Ceux qui racontent les batailles et chantent +le triomphe parlent rarement de ces pénibles détails. Au milieu +des hymnes de la victoire, le conquérant n'a jamais voulu entendre +les gémissements des veuves et les cris des mères! Jamais +cependant plus légitime et plus douloureuse protestation +ne s'éleva contre les joies lugubres et ensanglantées du triomphateur.</p> + +<p>Amélia éprouva d'abord une répulsion instinctive devant ce +regard glauque et brillant, cette fraîche toilette qui semblait +défier l'anxiété générale, ces bras tendus vers elle pour protester +d'une amitié mensongère. Puis un juste courroux s'empara +de son cœur, le sang monta à sa figure d'abord aussi +pâle que la mort; elle renvoya à Rebecca un coup d'œil fixe et +glacial, et sa rivale s'arrêta toute surprise et presque troublée.</p> + +<p>Mais cet embarras fut de courte durée, et faisant un pas vers +sa victime:</p> + +<p>«Ma chère Amélia, lui dit-elle, vous avez l'air d'être souffrante; +je vous en prie, pour ma tranquillité, dites-moi, ce que +vous avez?»</p> + +<p>Amélia recula de nouveau. Pour la première fois de sa vie, +cette âme confiante et sincère refusait d'ajouter foi à une démonstration +affectueuse et bienveillante. Elle recula et un frisson +lui parcourut tout le corps.</p> + +<p>«Vous ici, Rebecca?» dit-elle avec une froideur pleine de +dignité.</p> + +<p>Ce regard fit naître quelque inquiétude dans l'esprit de la +visiteuse.</p> + +<p>«Elle l'a vu au bal glisser la lettre dans le bouquet, pensa +Rebecca. Voyons, chère Amélia, reprit-elle tout haut et en baissant +les yeux, soyez plus calme, je viens voir si je puis.... si +vous vous sentez mieux.</p> + +<p>—Et vous-même, repartit Amélia, comment vous trouvez-vous? +Oh! fort bien sans doute, car vous n'aimez point votre +mari. Autrement seriez-vous ici! Vous avez été pour moi la +source de bien cruelles souffrances, et cependant avez-vous +jamais trouvé en moi autre chose qu'une amie tendre et +dévouée?</p> + +<p>—Non, sans doute Amélia, répondit l'autre femme le front +toujours incliné.</p> + +<p>—Quand vous étiez malheureuse, n'ai-je pas été comme +votre sœur? Ne vous ai-je pas tendu les bras quand vous n'aviez +ni parents ni amis, et quand tous ces souvenirs devaient +vous faire aimer mon bonheur, vous engager au moins à le +respecter, vous êtes venue porter le trouble dans mes affections, +vous êtes venue vous mettre entre mon amour et lui! +Qui êtes-vous donc pour porter la discorde où Dieu a mis +l'union, pour m'enlever le cœur de mon bien-aimé, de mon +mari? Pensez-vous l'aimer d'un amour aussi vrai, aussi pur que +le mien? Sa tendresse formait toute ma joie, vous le savez, et +malgré cela vous avez voulu me la ravir. Honte à vous, Rebecca, +âme méchante et dépravée! honte à vous, amie trompeuse +et épouse infidèle!</p> + +<p>—Amélia, j'en prends Dieu à témoin, je n'ai aucun reproche +à me faire à l'égard de mon mari.</p> + +<p>—Ah! Rebecca, interrogez votre conscience, et voyez si elle +vous en dira autant pour ce qui me concerne. Si vous n'avez +pas réussi, ce n'est pas faute au moins d'y avoir essayé.</p> + +<p>—Elle ignore tout, pensa Rebecca plus rassurée.</p> + +<p>—Je ne sais quelle voix secrète disait à mon cœur qu'il +échapperait à vos piéges, à vos fourberies, et qu'enfin il reviendrait +à moi. J'étais sûre de la générosité de son cœur; +j'avais foi dans son amour, et son amour a été rendu à mes +vœux.»</p> + +<p>La pauvre enfant prononça ces paroles avec une vivacité et +une effusion dont Rebecca ne l'avait jamais crue capable, et +qui la laissèrent muette. Amélia poursuivit d'une voix attendrie:</p> + +<p>«Vous ai-je jamais fait aucun mal pour chercher ainsi à +m'enlever celui que j'aime? Il est à moi depuis six semaines +au plus. Vous auriez dû, par pudeur au moins, respecter les +premiers jours de notre mariage; et vous semblez, au contraire, +n'avoir rien eu de plus pressé que de corrompre mon +bonheur. Et vous venez sans doute maintenant pour jouir du +spectacle de mon affliction. Ah! quinze jours des plus cruelles +souffrances auraient dû m'épargner cette dernière insulte!</p> + +<p>—Mais, mon Dieu!... fit Rebecca; puis elle finit sa phrase +de la façon la plus maladroite: M'a-t-on jamais vue mettre le +pied ici?</p> + +<p>—Jamais, vous dites la vérité; mais, par vos séductions, +vous avez enlevé mon mari à son intérieur. Venez-vous me le +ravir encore? Il n'est plus ici, il est bien loin maintenant.... +Il s'est assis sur ce sofa; c'est là que nous avons prononcé +nos dernières paroles.... J'étais sur ses genoux, ma tête inclinée +sur la sienne. Nous avons prié tous deux, et nous avons +dit: Notre Père....» Oui, il était là et on me l'a emmené; il est +bien loin maintenant; mais il m'a promis de revenir.</p> + +<p>—Il reviendra, chère Emmy, fit Rebecca en proie à une +émotion involontaire.</p> + +<p>—Regardez, dit Amélia: voici son ceinturon; n'est-il pas +d'une jolie couleur?»</p> + +<p>En même temps elle le portait à ses lèvres et le couvrait de +baisers, puis elle le passait autour de sa taille, et elle restait +ainsi de longs instants, immobile comme une statue de marbre. +Elle ne pensait plus ni à son courroux, ni à sa jalousie, ni à la +présence même de sa rivale. Enfin, à moitié souriante, elle +alla caresser l'oreiller où George reposait la nuit à côté d'elle.</p> + +<p>Rebecca quitta la chambre sans proférer une parole.</p> + +<p>«Comment se trouve Amélia? demanda Jos, toujours +étendu dans son fauteuil.</p> + +<p>—Je l'ai trouvée fort souffrante, répondit Rebecca; il faudrait +mettre quelqu'un auprès d'elle pour la soigner.»</p> + +<p>Après quoi elle partit toute sérieuse, malgré les vives instances +de Jos, qui la pressait d'accepter son dîner.</p> + +<p>En quittant Amélia, mistress Crawley rencontra la major +O'Dowd, dans l'âme de laquelle les sermons du Doyen n'avaient +pu réussir à ramener le calme. Peu habituée aux politesses de +mistress Rawdon, elle fut toute surprise de se voir abordée par +elle. Rebecca lui apprit que cette pauvre petite mistress Osborne +était dans un état pitoyable, et que le chagrin l'avait rendue +presque folle. Qu'enfin ce serait une bonne action à mistress +O'Dowd d'aller consoler sa jeune amie.</p> + +<p>«J'ai déjà beaucoup de ma propre affliction, dit mistress +O'Dowd avec gravité, et cette pauvre Amélia doit fort peu désirer +les visites; toutefois, si elle est aussi souffrante que vous le dites, +et si vos occupations ne vous laissent pas le temps de rester +auprès d'elle, après toutes vos belles protestations de tendresse +à son égard, je vais voir ce que je pourrais faire pour +elle. J'ai bien l'honneur d'être la vôtre, madame.»</p> + +<p>Là-dessus, la dame au turban, après une légère inclination +de tête, tira sa révérence à mistress Crawley, dont la compagnie +ne lui paraissait aucunement désirable.</p> + +<p>Becky, avec un sourire sur les lèvres, s'arrêta pour voir s'éloigner +la majestueuse major. Enfin, son sérieux ne put +tenir contre un dernier regard que lui décocha mistress +O'Dowd par-dessus son épaule, comme la flèche du Parthe; +et sa bonne humeur l'emporta.</p> + +<p>«Charmée, ma belle dame, marmotta Peggy entre ses +dents, de vous voir si gaie. Ce n'est pas votre chagrin qui vous +abîme les yeux à force de pleurer.»</p> + +<p>En même temps, elle se dirigea d'un pas rapide vers la demeure +de mistress Osborne.</p> + +<p>La pauvre femme se trouvait encore auprès du lit où l'avait +laissée Rebecca; elle était debout, toujours égarée par le chagrin. +La femme du major, d'un caractère plus ferme et plus +énergique, essaya de son mieux à consoler sa jeune amie.</p> + +<p>«Allons! du courage, Amélia, lui dit-elle avec douceur; il +ne faut pas qu'il vous trouve par trop souffrante, quand il +vous reviendra après la victoire. Vous n'êtes pas la seule aujourd'hui +dont le sort repose entre les mains de Dieu.</p> + +<p>—Hélas! fit Amélia, la force et le courage m'ont abandonnée.»</p> + +<p>Elle avait le sentiment de sa faiblesse; toutefois la présence +d'une personne plus énergique releva son moral, et elle se retint +par la crainte de donner à son amie le spectacle de ses +défaillances. Pendant le temps que ces deux femmes passèrent +ensemble, leur cœur avait rejoint le régiment, et en suivait la +marche lointaine. Des craintes, des prières et des vœux, tel +est le triste lot des femmes dans la guerre. Car la guerre lève +son tribut sur les deux sexes: aux hommes elle demande leur +sang, aux femmes elle prend leurs larmes.</p> + +<p>Vers les deux heures et demie vint se placer un événement +d'une haute importance pour M. Joseph; il s'agissait de dîner. +La mort pouvait à quelques lieues de là faire sa terrible moisson, +pour lui il n'en perdait pas un coup de dent. Il se rendit +lui-même auprès d'Amélia, espérant la décider à prendre quelque +nourriture, il eut recours dans ce but à toute son éloquence +culinaire.</p> + +<p>«Venez, dit-il, venez, la soupe est excellente. Allons +Emmy, du courage, que diable!»</p> + +<p>Et il lui baisa la main.</p> + +<p>Depuis bien des années, si l'on excepte le jour du mariage, +il ne lui avait fait pareille tendresse.</p> + +<p>«Vous êtes bien bon, Joseph, lui dit-elle; tout le monde +est bien bon pour moi, je vous en ai beaucoup de gré, mais je +désire ne pas quitter ma chambre de la journée.»</p> + +<p>Le fumet de la soupe produisit toutefois un si agréable chatouillement +sur les nerfs olfactifs de mistress O'Dowd, qu'elle +s'offrit pour tenir compagnie à M. Jos. Tous deux allèrent se +mettre à table.</p> + +<p>«Grâces à Dieu, pour nous avoir donné cet excellent bouillon,» +dit avec solennité la femme du major.</p> + +<p>Elle pensait à son digne époux, chevauchant alors à la tête +de ses braves.</p> + +<p>«Ils feront un bien mauvais dîner aujourd'hui, ces pauvres +enfants, ajouta-t-elle avec un soupir; puis elle avala le +contenu de son assiette avec une résignation très-philosophique.</p> + +<p>Le courage de Jos grandissait en proportion des morceaux +qu'il mangeait: à la fin du dîner, pour boire, disait-il, à la +santé du régiment, il se fit apporter un verre de champagne.</p> + +<p>«Allons, mistress O'Dowd, fit-il avec un aimable salut à sa +convive; vous, Isidore, remplissez le verre de la major; et buvons +à la santé de ce bon O'Dowd et du brave ***<sup>e</sup>.»</p> + +<p>Tout à coup Isidore tressaillit, la femme du major laissa +tomber son couteau et sa fourchette, et, à travers les fenêtres +toutes grandes ouvertes, on put distinguer dans le lointain un +roulement sourd et continu.</p> + +<p>«Qu'avez-vous, drôle? demanda Jos en apostrophant son +domestique. Allons, versez-nous à boire.</p> + +<p>—N'entendez-vous pas? dit Isidore en courant à la fenêtre.</p> + +<p>—Dieu nous protége, s'écria mistress O'Dowd, c'est le canon.»</p> + +<p>Elle s'élança à la suite d'Isidore comme pour se rapprocher +du bruit.</p> + +<p>Toutes les maisons étaient garnies de figures pâles et inquiètes, +et les rues de la ville encombrées d'une foule morne et +silencieuse.</p> + + + + +<h2><a id="XXXII"></a>CHAPITRE XXXII.</h2> + +<h2>Où Joseph prend la fuite.</h2> + + +<p>Bruxelles présentait alors des scènes de tumulte et d'effroi +dont notre plume ne peut donner qu'une idée affaiblie. Des +flots de peuple se précipitaient vers la porte de Namur, située +dans la direction du bruit. La route était couverte de gens à +cheval, qui allaient aux renseignements sur le sort de l'armée. +On se demandait des nouvelles de proche en proche. Les plus +gros seigneurs et les plus grandes dames de l'Angleterre ne faisaient +aucune difficulté de parler au premier venu.</p> + +<p>Les partisans de Napoléon couraient de côté et d'autre dans +un état d'exaltation fébrile et prédisaient le triomphe de leur +empereur. Les marchands fermaient précipitamment leurs boutiques +pour prendre leur part des inquiétudes de la foule et +grossir le tumulte. Les femmes se pressaient dans les églises, +encombraient les chapelles et s'agenouillaient pour prier jusque +sur les dalles du porche. Les sourds roulements du canon se +succédaient de minute en minute. Des voitures chargées de +fuyards sillonnaient la ville, se dirigeant vers la barrière de +Gand. Déjà les prédictions du parti napoléonien prenaient la +consistance de faits accomplis.</p> + +<p>«Il a culbuté ses ennemis, disait-on, et il est en marche +sur Bruxelles.</p> + +<p>—En un tour de main il aura raison des Anglais, disait +M. Isidore à son maître, et il arrivera ici ce soir.»</p> + +<p>Le pauvre Jos était toujours par voie et par chemin, s'informant +à tous ceux qu'il rencontrait du désastre de ses compatriotes. +À chaque nouveau détail, sa figure pâlissait davantage +et ce pacifique héros commençait à céder à la panique générale; +le champagne ne pouvait plus suffire à remonter son courage. +Avant la nuit, il en était arrivé à un tel degré d'abattement et +de faiblesse, qu'Isidore, au comble de la joie, se voyait déjà +propriétaire de la redingote à brandebourgs.</p> + +<p>Après avoir un moment prêté l'oreille à la fusillade, la femme +du major se souvint d'Amélia, restée seule dans la pièce voisine. +Elle courut auprès d'elle pour la consoler ou partager au +moins ses douleurs. Cette brave et digne femme puisait un +redoublement d'énergie dans la pensée que cette faible créature +l'avait alors pour seul appui. Ces deux femmes passèrent +ensemble de longues heures, pendant lesquelles l'honnête Irlandaise +s'efforçait, tantôt par le raisonnement, et tantôt par ses +tendres paroles, de ramener le calme dans cette âme agitée; +puis elle-même s'adressait au ciel dans une fervente prière.</p> + +<p>«Tant que le feu a duré, disait plus tard cette excellente +femme, j'ai gardé sa main dans la mienne.»</p> + +<p>Pauline, la bonne, était allée à l'église voisine prier pour son +homme à elle.</p> + +<p>Quand le canon eut cessé de gronder, mistress O'Dowd sortit +de la chambre d'Amélia et trouva dans la pièce voisine maître Joseph +en tête-à-tête avec deux bouteilles vides; mais elles avaient +été impuissantes à lui rendre le courage. Une ou deux fois il +s'était présenté à la porte de sa sœur avec une mine très-effarée; +il avait ouvert la bouche comme pour dire quelque chose; +mais l'immobilité de la femme du major l'avait fait battre en +retraite sans qu'il ait pu soulager son esprit des paroles qui le +gênaient si fort. Il songeait à la fuite, mais n'osait pas l'avouer.</p> + +<p>Cependant, lorsque mistress O'Dowd vint le rejoindre dans la +salle où, rendu plus mélancolique encore par une demi-obscurité, +il se lamentait en face de ses deux bouteilles de champagne, +Joseph alors se hasarda à lui ouvrir le fond de son +cœur.</p> + +<p>«Mistress O'Dowd, lui dit-il, vous ferez bien de dire à Amélia +de s'apprêter.</p> + +<p>—Voulez-vous donc la mener prendre l'air? demanda la +femme du major; elle n'est pas de force à cela.</p> + +<p>—C'est que.... j'ai demandé ma voiture, dit-il, et.... des +chevaux de poste. Isidore est allé les chercher.</p> + +<p>—Vous prend-il donc fantaisie de vous promener au clair +de la lune? repartit mistress O'Dowd; quant à elle, ce dont elle +a le plus besoin, c'est son lit; aussi je viens de la faire +coucher.</p> + +<p>—Allez la faire lever, il faut qu'elle se lève, s'écria Jos en +frappant du pied avec force. J'ai demandé des chevaux, m'entendez-vous? +des chevaux de poste. La déroute est complète, +et....</p> + +<p>—Et après? demande mistress O'Dowd.</p> + +<p>—Eh bien! je pars pour Gand, continua Jos. Tout le monde +fait comme moi. Il y a une place pour vous dans ma voiture. +Il faut que nous soyons en route dans une demi-heure.»</p> + +<p>La femme du major lui jeta un regard de suprême mépris.</p> + +<p>«Je ne bougerai pas, dit-elle, tant que je n'en aurai pas reçu +l'avis d'O'Dowd. Partez, si tel est votre bon plaisir, monsieur +Sedley; mais, je vous le jure, je reste ici avec Amélia.</p> + +<p>—Je veux qu'elle parte! vociféra Joseph avec de nouveaux +trépignements.»</p> + +<p>Mistress O'Dowd, la main fièrement campée sur la hanche, +barra la porte de la chambre à coucher.</p> + +<p>«Vous êtes trop bon frère, en vérité, monsieur Sedley, lui +dit-elle; mais vous irez tout seul vous mettre sous les jupes de +petite maman. Beaucoup de plaisir je vous souhaite, très-cher +monsieur, et surtout <i>débarquez sans naufrage</i>, comme dit la +chanson. Toutefois, si j'ai un conseil à vous donner, vous ferez +bien de raser vos moustaches, ou elles pourraient vous jouer +un vilain tour.</p> + +<p>—Mille tonnerres!...» hurla Jos, partagé à la fois entre la +crainte, la rage et le dépit.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, arriva Isidore.</p> + +<p>«Pas un cheval dans cette diable de ville!» maugréait le laquais +furieux.</p> + +<p>Les moindres quadrupèdes avaient été mis en réquisition, +car Jos n'était pas le seul à écouter les inspirations de la +peur.</p> + +<p>Mais les terreurs de Jos, déjà si cruelles et si poignantes, devaient +atteindre avant peu aux dernières limites. Pauline, la +femme de chambre, avait, comme on l'a vu, <i>son homme à elle</i> +dans les rangs de l'armée envoyée contre Napoléon. Cet homme, +originaire de Bruxelles, servait dans les hussards belges. Ses +concitoyens se signalèrent, dans cette lutte mémorable, par tout +autre chose que la valeur, et le jeune Régulus Van Cutsum, +l'amant de Pauline, connaissait trop bien le devoir du soldat +pour ne pas obéir à l'ordre de sauve qui peut donné par son +colonel.</p> + +<p>Le jeune Régulus, ainsi nommé pour avoir eu un sans-culotte +pour parrain, venait passer tous les loisirs que lui laissait +son état dans la cuisine de sa Pauline, et les joies de son +existence se partageaient entre les faveurs et le bouillon de sa +belle. Lorsqu'il fallut partir avec le régiment, la sensible Pauline, +tout en versant des torrents de larmes, avait garni les +poches et les fontes de son hussard d'un choix de comestibles +destinés à lui adoucir les ennuis du bivouac.</p> + +<p>Pour lui, pour son régiment, la campagne fut bientôt finie. +Il faisait partie du détachement commandé par le prince d'Orange. +À juger de la bravoure de ces hommes par la longueur +des épées et des moustaches, par la richesse de l'uniforme et +des harnais, Régulus et ses compagnons devaient être le corps +le plus vaillant qui ait jamais défilé à la parade.</p> + +<p>Ney, s'étant porté aux avant-postes des ennemis, avait successivement +enlevé leurs positions. Tout semblait perdu pour +les alliés, lorsque la division anglaise, débouchant aux Quatre-Bras, +changea à elle seule la face de la lutte. Les escadrons +parmi lesquels se trouvait Régulus avaient été admirables dans +leur ardeur à battre en retraite devant les Français. Par politesse, +sans doute, et pour laisser aux Anglais le champ plus +libre, ainsi que tous les honneurs de la guerre, nos héros prirent +la fuite dans toutes les directions. En un clin d'œil le régiment +avait cessé d'exister; il n'était plus nulle part, et quant +à se rallier, il n'en sentait nul besoin. Ce fut ainsi que Régulus +se trouva galopant à plusieurs milles du lieu de l'action, sans +autre escorte que lui-même. Et maintenant pour lui quel refuge +plus sûr que la cuisine de sa Pauline, toujours si hospitalière, +toujours présente à sa mémoire, à son cœur, à son estomac +reconnaissant?</p> + +<p>Vers dix heures environ, dans la maison qu'habitaient les +Osborne, on entendit le cliquetis d'un sabre retentir sur les +marches de l'escalier. On poussa discrètement la porte de la +cuisine, et la pauvre Pauline pensa s'évanouir de terreur, +quand, à son retour de l'église, elle vit se dresser devant elle +son hussard aux yeux effarés. Il était aussi pâle que l'amant de +Lénore dans la légende allemande. Pauline pensa bien à crier; +mais ses cris auraient fait venir ses maîtres, et que serait alors +devenu son bien-aimé? Elle préféra donc étouffer toute exclamation. +Après s'être assurée que son héros n'était point un vain +fantôme, elle lui servit de la bière et les restes du dîner que +Jos, dans l'excès de ses terreurs, avait renvoyé presque intact. +Entre chaque bouchée, le hussard faisait à sa belle le récit de +la déroute.</p> + +<p>Son régiment avait fait des prodiges de valeur et, un moment, +avait soutenu à lui seul l'effort de toute l'armée française; +mais force avait été de plier devant le nombre. Toute l'armée +anglaise était maintenant taillée en pièces, tous les régiments +avaient été détruits l'un après l'autre. En vain les Belges avaient +tenté d'en sauver quelques-uns du carnage; les soldats du duc +de Brunswick, prenant la fuite avaient laissé tuer leur duc, +en un mot, la débâcle était générale. Quant à Régulus, il ne +désirait qu'une chose, c'était de noyer dans des flots de bière +la douleur de la défaite.</p> + +<p>Isidore, qui, sur ces entrefaites, était venu à la cuisine, +s'empressa d'aller tout répéter à M. Joseph.</p> + +<p>«Tout est fini, lui cria-t-il dès qu'il fut à portée d'être entendu, +le duc de Wellington est prisonnier, le duc de Brunswick +est tué, l'armée anglaise est en déroute.... Un seul homme +a pu échapper au massacre, il est en ce moment à la cuisine. +Venez, venez, il vous dira tout.»</p> + +<p>Jos s'élança aussitôt vers la cuisine, et trouva Régulus occupé +à venger sa défaite sur une bouteille de bière. À l'aide des +phrases les plus françaises qu'il put trouver, et qui étaient +fort loin d'être irréprochables au point de vue grammatical, +Joseph pria le hussard de recommencer son récit. Ce récit +s'augmentait de détails de plus en plus lugubres à chaque nouvelle +édition donnée par Régulus. De tout le régiment, il était +le seul homme qui n'eût pas succombé à cette boucherie. Il +avait vu le duc de Brunswick étendu mort, les hussards en +fuite, et les Écossais hachés par le canon.</p> + +<p>«Et le ***<sup>e</sup>?» balbutia Jos.</p> + +<p>—Taillé en pièces,» répondit imperturbablement le hussard.</p> + +<p>À ces mots, Pauline fut prise d'une crise nerveuse, et remplit +la maison de ses cris et de ses sanglots.</p> + +<p>«Oh! ma chère maîtresse, ma bonne petite dame!» s'écriait-elle +par intervalles.</p> + +<p>Égaré par la terreur, Jos Sedley ne savait plus à quel coin +du monde demander son salut. De la cuisine il se précipita +dans le salon et regarda la porte d'Amélia avec une expression +suppliante; mais bientôt, se rappelant les dédains de mistress +O'Dowd, il prêta l'oreille pendant un moment, et, prenant un +parti énergique, résolut de s'aventurer dans la rue.</p> + +<p>Saisissant une chandelle avec tout le courage du désespoir, +il se mit à la recherche de son chapeau galonné, qu'il finit par +retrouver à sa place ordinaire, sur la console de l'antichambre, +devant un miroir où il avait coutume de donner le dernier +coup d'œil à sa toilette. Telle est la puissance de l'habitude, +que, malgré ses terreurs, il se mit instinctivement devant la +glace pour passer l'inspection d'usage. À la vue de sa pâleur, +il se sentit défaillir; mais ses moustaches surtout attirèrent +son attention; depuis sept semaines environ qu'on leur avait +permis de voir le jour, elles avaient atteint un degré de développement +bien capable de lui donner des inquiétudes dans la +circonstance actuelle.</p> + +<p>«On va me prendre pour un militaire,» pensa-t-il, en se rappelant +l'avis d'Isidore et les menaces de massacre proférées +contre toute l'armée anglaise.</p> + +<p>Il remonta précipitamment dans sa chambre et tira violemment +la sonnette.</p> + +<p>Isidore accourut. Jos était déjà sur sa chaise, sa cravate enlevée, +son col rabattu, sa tête renversée, et les deux mains +autour du cou, au-dessous du menton.</p> + +<p>«<i>Coupé moâ, Isidore</i>, criait-il, <i>vite, coupé moâ</i>.»</p> + +<p>Isidore pensa un moment que son maître, atteint d'aliénation +mentale, lui disait de lui couper la gorge.</p> + +<p>—<i>Les moustaches.... moâ vouloar descendre dans le rou.... +coupé les moustaches.... rasé vite</i>.»</p> + +<p>Son français se pressait avec assez de rapidité sur ses lèvres, +mais il était en révolte constante avec la grammaire.</p> + +<p>D'un coup de rasoir, les moustaches disparurent. À la suite +de cette opération, Isidore éprouva une satisfaction ineffable, +lorsqu'il entendit son maître lui concéder tous ses droits de +propriété sur le chapeau et l'habit si longtemps désirés.</p> + +<p>«<i>Moé ne porté plou le habit militaire, le bonné... donné à +vou, vou le prené dehors</i>.»</p> + +<p>Isidore allait donc pouvoir enfin figurer avec avantage dans +l'allée Verte.</p> + +<p>Après cet acte de générosité, Jos prit dans sa garde-robe un +habit et un gilet noirs, une cravate blanche et un castor à larges +bords. Il les trouvait encore trop petits. Dans ce costume il +avait toute l'allure de quelque honnête et gras ministre de +l'Église réformée.</p> + +<p>—<i>Véné mainténant</i>, continua-t-il, <i>souivé moâ, allé, partons +dans la rou</i>.</p> + +<p>Après s'être assuré d'une escorte, il descendit l'escalier sur +la pointe du pied, comme pour ne pas donner l'éveil, et se +trouva enfin dans la rue.</p> + +<p>Au dire de Régulus il était le seul de son régiment, peut-être +même de toute l'armée alliée qui eût échappé à la boucherie +générale. Cependant bon nombre de ces prétendues victimes +n'étaient pas aussi mortes qu'il voulait bien l'affirmer, et +déjà beaucoup d'autres hussards commençaient à rentrer de +toutes parts dans Bruxelles, tous répétaient qu'ils n'avaient +cédé qu'à la dernière extrémité et ainsi s'accréditaient dans la +ville les bruits d'une défaite pour les alliés. D'un moment à l'autre +on s'attendait à voir arriver les Français, la panique était à son +comble, et partout on se préparait au départ.—Point de chevaux! +pensait Jos au comble de l'effroi. Il envoya Isidore en +vingt endroits différents en demander, soit à vendre soit à +louer. La réponse était partout la même, tous les chevaux +étaient partis et à chaque fois le cœur de Jos était prêt à défaillir. +Faudrait-il donc entreprendre le voyage à pied? sous l'influence +de la peur, cette masse pesante aurait trouvé des ailes.</p> + +<p>Les hôtels donnant sur le parc étaient presque tous occupés +par les Anglais. Jos se mit à errer à l'aventure dans ce quartier, +il allait écoutant de groupe en groupe, il trouvait les esprits +agités comme lui par la crainte et la curiosité. Quelques +familles assez heureuses pour se procurer des chevaux se hâtaient +de sortir de la ville. Le plus grand nombre, aussi à +plaindre que Jos, n'avait pu à aucun prix s'assurer des moyens +de retraite. Parmi les fuyards de cette catégorie, Jos remarqua +lady Bareacres et sa fille, qui étaient assises toutes deux +dans leur voiture, sous la porte cochère de leur hôtel, leurs +malles chargées sur l'impériale; elles n'avaient comme Jos +d'autre obstacle à leur fuite que le manque de chevaux.</p> + +<p>Mistress Rebecca Crawley habitait le même hôtel que ces +dames, et, jusqu'à cette époque, elles s'étaient efforcées de part +et d'autre à se prouver, dans leurs moindres rapports, combien +elles se détestaient. Si, par hasard, milady Bareacres rencontrait +mistress Crawley dans l'escalier, aussitôt elle détournait la +tête avec affectation. Toutes les fois qu'on prononçait devant +elle le nom de sa voisine, elle avait mille petites infamies à raconter +sur sa conduite. La comtesse ne pouvait digérer les +familiarités du général Tufto avec la femme de l'aide de camp, +et lady Blanche la fuyait comme si c'eût été la peste ou la vermine. +Le comte seul échangeait volontiers quelques paroles +avec elle toutes les fois qu'il pouvait échapper à la surveillance +de ces dames.</p> + +<p>Rebecca allait pouvoir enfin se venger de tant d'outrages. +Tout l'hôtel savait que les chevaux du capitaine Crawley étaient +restés à l'écurie. Et, dès le commencement de l'alerte, lady +Bareacres avait daigné envoyer à Rebecca sa femme de chambre +pour lui présenter ses compliments et lui demander le prix +qu'elle voulait de ses chevaux.</p> + +<p>Mistress Crawley lui retourna ses compliments dans un billet +où elle lui faisait savoir qu'il n'était pas dans ses habitudes +de traiter avec des femmes de chambre.</p> + +<p>À la suite de cette brève réponse, le comte en personne fut +dépêché auprès de Becky, mais son ambassade n'obtint pas +plus de succès que la précédente.</p> + +<p>«M'envoyer une femme de chambre, à moi! s'écriait mistress +Crawley simulant la fureur. Pourquoi lady Bareacres ne +m'a-t-elle pas fait dire tout de suite de mettre les chevaux à +sa voiture? Est-ce milady ou sa femme de chambre qui veut +prendre la fuite?»</p> + +<p>Telles furent les seules paroles que le comte put arracher à +mistress Crawley, et qu'il alla reporter à la comtesse.</p> + +<p>Mais à quoi la nécessité ne peut-elle nous réduire? Après ce second +échec, la comtesse alla trouver elle-même mistress Crawley; +elle la supplia de lui céder ses chevaux, lui promit de les +payer ce qu'elle voudrait, s'engageant même à recevoir Becky +à l'hôtel Bareacres si celle-ci consentait à lui procurer tel +moyens d'y rentrer.</p> + +<p>Mistress Crawley partit d'un éclat de rire.</p> + +<p>«Je me soucie peu de connaître la couleur de votre livrée, +lui dit-elle d'un ton moqueur; quant à vous, ma belle dame, +vous ferez bien de faire votre deuil de l'Angleterre, ou pour le +moins de vos diamants. Soyez tranquille, les Français s'en +accommoderont. D'ici à deux heures, vous les verrez à Bruxelles; +pour moi, je serai déjà à moitié chemin sur la route de +Gand. Vous m'offririez, pour mes chevaux, les deux gros diamants +que Votre Seigneurie portait au bal, que je n'en voudrais +pas, entendez-vous, ma très-noble lady.»</p> + +<p>Lady Bareacres frémissait de rage et d'effroi; elle avait +cousu une partie de ses diamants dans la doublure de sa robe, +et caché le reste dans les habits et les bottes de milord.</p> + +<p>«Madame, reprenait-elle, mes diamants sont chez le banquier, +et j'entends avoir vos chevaux à l'instant.»</p> + +<p>Rebecca se mettait à rire de plus belle.</p> + +<p>La comtesse redescendit, toute bouleversée par la fureur, et +elle rentra dans sa voiture. La femme de chambre, le valet de +pied et le mari furent expédiés dans des directions opposées, +pour tâcher de se procurer une rosse quelconque. Malheur à +qui manquerait à l'appel! Milady était décidée à partir impitoyablement +dès qu'elle aurait des chevaux: tant pis pour son +mari s'il ne se trouvait pas là.</p> + +<p>Rebecca, de sa fenêtre, eut la satisfaction de voir milady +assise dans sa voiture toute prête à partir, sauf les chevaux, +et de lui adresser de railleuses condoléances, tandis que la +comtesse s'emportait contre les lenteurs de ses maladroits +émissaires.</p> + +<p>—Ne point trouver de chevaux! disait mistress Crawley, il +y a de quoi se désoler, lorsqu'on a tant de diamants cousus dans +les coussins de sa voiture! Les Français auront à se réjouir +d'une si belle prise! je ne parle que des diamants, bien entendu.</p> + +<p>Mistress Crawley se livrait ainsi tout haut à ses réflexions +devant le maître d'hôtel, les domestiques, les autres voyageurs +et les flâneurs amassés dans la cour, et si les yeux de lady Bareacres +eussent été alors des pistolets, Rebecca n'aurait plus +eu longtemps à figurer parmi les personnages de cette histoire.</p> + +<p>Joe apercevant Rebecca toute rayonnante de son triomphe +sur son ennemie humiliée, se dirigea aussitôt de son côté. Sa +grosse figure pâle et effarée trahissait assez le secret de son +âme. Lui aussi voulait fuir, et cherchait à s'assurer les moyens +de retraite.</p> + +<p>«Il veut m'acheter mes chevaux, pensa Rebecca; je garderai +pour moi ma jument et lui vendrai les deux autres.»</p> + +<p>Joe, s'adressant à sa chère amie, lui répéta la question qu'il +faisait pour la centième fois depuis une heure:</p> + +<p>«Connaissez-vous des chevaux à vendre?</p> + +<p>—Eh quoi? dit Rebecca en riant, vous songez à fuir, monsieur +Sedley, vous, le champion, le défenseur des dames?</p> + +<p>—Je ne suis pas un militaire, balbutia Joe d'une voix +étouffée.</p> + +<p>—Et Amélia, que deviendra-t-elle, qui protégera cette pauvre +petite sœur, demanda Rebecca; vous ne voulez pas l'abandonner, +je suppose.</p> + +<p>—À quoi bon puis-je lui servir, si l'ennemi se présente? On +ne lui fera aucun mal; tandis que mon domestique m'a dit +qu'ils avaient juré, les lâches, de ne point faire de quartier aux +hommes.</p> + +<p>—C'est affreux! fit Rebecca fort divertie de ses terreurs.</p> + +<p>—Et d'ailleurs, je ne veux point l'abandonner, s'écria cet +excellent frère; non, elle ne sera point abandonnée, car il y a +une place pour elle dans ma voiture, et une autre pour vous, +ma chère mistress Crawley, si vous voulez venir, et si je puis +trouver des chevaux, soupira-t-il.</p> + +<p>—J'en ai deux à vendre,» reprit son interlocutrice.</p> + +<p>Joe se serait volontiers jeté dans les bras de Rebecca.</p> + +<p>«Préparez la voiture, Isidore, s'écria-t-il; je les ai trouvés, +je les ai trouvés.</p> + +<p>—Mes chevaux n'ont jamais été attelés, observa mistress +Crawley; <i>Tintamarre</i> mettra votre voiture en pièces s'il sent +seulement le brancard.</p> + +<p>—Mais au moins est-il facile à monter? demanda notre héros +pacifique.</p> + +<p>—Doux comme un agneau et rapide comme un lièvre, répondit +Rebecca.</p> + +<p>—Croyez-vous qu'il soit assez fort pour me porter?» dit +Joe.</p> + +<p>Il se voyait déjà galopant sur Tintamarre à plusieurs milles +de Bruxelles, et ne pensait plus à la pauvre Amélia. Pour +une personne qui savait s'en servir l'occasion était magnifique.</p> + +<p>Rebecca engagea Joe à monter dans sa chambre, il franchit +l'escalier en quatre bonds et arriva tout haletant de la crainte +de voir manquer son marché. Dans toute la vie de Joe on peut +dire que ce fut le quart d'heure qui lui coûta le plus cher; Rebecca +fixa le prix de sa marchandise sur le désir que Joe éprouvait +de s'en voir possesseur, et sur la rareté de l'objet. La demande +fut toutefois si considérable que notre gros peureux +recula d'un pas en arrière.</p> + +<p>«C'est à prendre ou à laisser!» dit résolûment Becky.</p> + +<p>Elle avait reçu de Rawdon la recommandation expresse de +ne pas s'en défaire à un prix moindre que celui qu'elle indiquait. +Lord Bareacres, à l'étage inférieur, n'en n'offrait ni plus +ni moins, mais son affection, son attachement sans borne pour +la famille Sedley la décidaient en faveur de Joe. Enfin, ce cher +M. Joe avait le cœur trop bon pour ne pas comprendre qu'il +faut que tout le monde vive. Bref, avec l'affection la plus tendre, +il était impossible de se montrer plus serré en affaire.</p> + +<p>Joseph finit par accéder au prix de Rebecca, comme il était +facile de le prévoir. La somme qu'il avait à lui compter était si +importante, qu'il fut obligé de lui demander quelque délai; si +importante, qu'elle constituait presque une fortune pour Rebecca. +Elle eut bien vite calculé que cette somme jointe au +prix des autres effets de Rawdon et à la pension qu'elle recevrait +comme veuve, s'il restait sur le champ de bataille, lui +créerait une position indépendante dans le monde, et que, désormais, +elle n'avait plus à se préoccuper de voir arriver le +veuvage.</p> + +<p>Une ou deux fois dans le courant de la soirée, elle avait +songé à fuir comme les autres. Mais la réflexion lui suggéra +un meilleur parti.</p> + +<p>«En admettant que les Français nous arrivent, pensa +Becky, que pourront-ils faire à la femme d'un pauvre officier? +Allons! nous ne sommes plus dans des temps de sac et de pillage; +on nous laissera tranquillement retourner chez nous; ou +je pourrai encore me fixer sur le continent avec un revenu assez +honnête.»</p> + +<p>Joe, accompagné d'Isidore, descendit à l'écurie sans plus de +retard pour examiner les chevaux; puis il dit à son valet de +les seller sur-le-champ. Il voulait partir le soir même, à la minute. +Il laissa à son valet le soin de préparer les montures, +et lui-même se dirigea vers sa demeure pour y prendre ses +dernières dispositions. Il voulait s'entourer du plus grand mystère, +ne se sentant pas le courage de se présenter devant mistress +O'Dowd et Amélia et de leur révéler ses projets de fuite.</p> + +<p>Tandis que Joe achevait son marché avec Rebecca et faisait +sa visite à l'écurie, l'horizon commençait à s'éclairer des premières +lumières du jour. Cette nuit s'était passée sans repos +pour la cité; tout le monde était resté sur pied, toutes les fenêtres +avaient de la lumière, à toutes les portes il se formait +des groupes, et une agitation inquiète régnait dans toutes les +rues. Les bruits les plus contradictoires circulaient de bouche +en bouche. L'un annonçait la défaite complète des Prussiens, +un autre la déroute des Anglais après une lutte acharnée, +un troisième affirmait au contraire qu'ils étaient maîtres du +champ de bataille. Peu à peu, ce dernier bruit finit par prendre +une certaine consistance. En effet, les Français ne paraissaient +point. Quelques traînards apportèrent de l'armée des +nouvelles plus favorables. Enfin, un aide de camp arriva avec +des dépêches pour le commandant de la place, et l'on put lire +bientôt sur les murs de la ville l'annonce officielle du succès +des alliés aux Quatre-Bras. La colonne, commandée par le maréchal +Ney, avait battu en retraite après un combat de six +heures.</p> + +<p>Il faut placer l'arrivée de l'aide de camp à peu près vers le +temps où Joe achevait son marché avec Rebecca et allait examiner +son acquisition.</p> + +<p>Joe trouva, en rentrant, sur la porte de l'hôtel, une vingtaine +de personnes occupées à commenter les dernières nouvelles, +auxquelles on ajoutait une foi complète. Il monta +aussitôt pour les communiquer aux deux femmes placées sous +sa garde. Il pensa qu'il était inutile de les informer de ses projets +de retraite, de son marché, et de l'argent qu'il lui en +coûtait.</p> + +<p>Le succès ou la défaite préoccupait moins ces deux femmes +que le sort de ceux qui leur étaient chers. À la nouvelle de la +victoire, Amélia se sentit prise d'une inquiétude plus vive +encore que par le passé. Elle voulait rejoindre l'armée, et tout +en larmes suppliait son frère de l'y conduire. L'anxiété et la +terreur étaient arrivées chez elle au dernier degré. La pauvre +femme qui depuis plusieurs heures paraissait en proie à une +léthargie profonde courait maintenant de côté et d'autre avec +tous les symptômes de la folie: elle sanglotait, pleurait et +criait.</p> + +<p>Joe avait l'âme trop sensible pour supporter longtemps le +spectacle d'une telle douleur. Il laissa sa soeur aux mains de +son énergique compagne et redescendit à la porte de l'hôtel +où l'on était encore réuni à causer en attendant de plus amples +informations.</p> + +<p>Le jour était enfin arrivé, et avec lui ne tardèrent pas à venir +des nouvelles plus complètes du champ de bataille. On les +reçut de la bouche même de ceux qui avaient été acteurs dans +ce terrible drame. Des charrettes, des voitures chargées de +blessés commencèrent à entrer dans la ville, au milieu des +plaintes et des gémissements de ceux qu'elles ramenaient. On +apercevait sur des litières de paille des figures décomposées +par la souffrance. Un de ces fourgons attira plus particulièrement +la curiosité de Joe Sedley. Les cris de ceux qu'on y avait +couchés avaient de quoi fendre le cœur; les chevaux fatigués +pouvaient à peine traîner la voiture.</p> + +<p>«C'est là, cria une voix faible et méconnaissable,» et la +voiture s'arrêta en face de l'hôtel de Sedley.</p> + +<p>«C'est George, je le reconnais,» s'écria Amélia la figure +toute bouleversée et les cheveux en désordre.</p> + +<p>Ce n'était point George, mais au moins elle allait avoir de +ses nouvelles. C'était le pauvre Tom Stubble, qui vingt-quatre +heures auparavant partait d'un pas résolu agitant avec orgueil +le drapeau de son régiment. Il l'avait vaillamment défendu +sur le champ de bataille, et la cuisse traversée d'un coup de +lance, il était tombé en serrant toujours son étendard. À la +fin de l'action notre jeune héros avait trouvé une place dans +une charrette qui l'avait ramené dans ce triste état à Bruxelles.</p> + +<p>«Monsieur Sedley! monsieur Sedley!» criait le blessé d'une +voix défaillante.</p> + +<p>À cet appel, Joe tressaillit d'abord; puis s'avança tout effrayé. +Le pauvre Stubble lui tendait une main brûlante et affaiblie.</p> + +<p>«C'est ici qu'on doit me déposer, ajouta-t-il, Osborne et +Dobbin l'ont dit, et vous donnerez deux napoléons à l'homme +de la charrette, ma mère vous les rendra.»</p> + +<p>Pendant les longues heures passées dans la charrette, en +proie aux souffrances de la fièvre, le jeune enseigne s'était +transporté en imagination à la cure de son père, qu'il avait +quittée quelques mois auparavant, et par instant ses souvenirs +l'avaient aidé à oublier sa douleur.</p> + +<p>L'hôtel était vaste, ceux qui l'habitaient étaient bons et +compatissants. Les blessés de la charrette trouvèrent chacun +un lit. Le jeune enseigne fut porté dans l'appartement d'Osborne; +Amélia et la femme du major étaient venues à sa rencontre, +après l'avoir reconnu du balcon. Le cœur de ces femmes +se sentit plus à l'aise lorsqu'elles eurent appris que la lutte +était interrompue et que leurs maris n'avaient pas la moindre +égratignure. Amélia, transportée de joie, se jeta au cou de +son amie, l'embrassa, et dans l'élan de sa reconnaissance, +tomba à genoux pour élever son cœur à Dieu et remercier le +Tout-Puissant d'avoir protégé son George bien-aimé.</p> + +<p>Tous les médecins de la terre n'auraient pu apporter à cette +jeune femme, dans son état de surexcitation nerveuse, un soulagement +aussi puissant que celui que le hasard lui offrait. +Assistée de mistress O'Dowd elle soigna le blessé et s'efforça d'adoucir +ses cruelles souffrances. Cette occupation forcée l'enlevait +aux inquiétudes et aux craintes de son esprit, et son +activité fébrile prenait, de cette manière, une autre direction.</p> + +<p>Notre jeune ami racontait avec la simplicité du soldat les +événements de la journée et les faits d'armes de ses vaillants +compagnons du ***<sup>e</sup>. Ils avaient eu beaucoup à souffrir. Ils +avaient perdu beaucoup de monde. Le cheval du major avait +été tué sous lui pendant une charge du régiment, et on avait +d'abord cru que c'en était fait d'O'Dowd et que Dobbin allait +lui succéder. Mais en revenant à leur point de ralliement ils +avaient trouvé le major assis sur le flanc de Pyrame et demandant +des consolations à la bouteille d'osier. Le capitaine +Osborne avait sabré le lancier qui avait blessé l'enseigne.</p> + +<p>À ce récit, une telle pâleur se répandit sur la figure d'Amélia, +que mistress O'Dowd interrompit bien vite le jeune enseigne. +À la fin de la journée, le capitaine Dobbin, bien que blessé lui-même, +avait pris son jeune camarade dans ses bras pour le +porter aux chirurgiens; la charrette l'avait ensuite ramené à +Bruxelles.</p> + +<p>Le capitaine avait promis deux louis au conducteur pour +transporter l'enseigne à l'hôtel de M. Sedley, et annoncer à +mistress la capitaine Osborne que le feu avait cessé et que son +mari n'avait pas la plus légère blessure.</p> + +<p>«Il a bon cœur, ce William Dobbin, observa mistress O'Dowd, +quoiqu'il ait toujours l'air de rire de moi.»</p> + +<p>Le jeune Stubble déclara que Dobbin n'avait pas son pareil +dans toute l'armée. C'étaient des éloges sans fin sur les qualités +de l'excellent capitaine, sur sa modestie, sur sa bonté, +sur son sang-froid au feu. À toutes ces paroles, Amélia ne +prêtait qu'une oreille fort distraite; elle n'écoutait que lorsqu'on +parlait de George, et lorsqu'on n'en parlait plus, ses +pensées étaient encore pour lui.</p> + +<p>La journée s'écoula assez rapide pour Amélia, au milieu des +soins qu'elle donnait au malade et des récits merveilleux de la +bataille. Pour elle, toutefois, il n'y avait qu'un homme dans +l'armée britannique, et son salut l'inquiétait bien plus que tous +les mouvements des alliés et les attaques de l'ennemi. Les +nouvelles que Joe lui rapportait de la rue faisaient à ses oreilles +l'effet d'un vague bourdonnement. Notre craintif ami ne s'y +montrait pas toutefois aussi indifférent que sa sœur, et il était +en proie aux inquiétudes les plus sérieuses. Les Français +avaient été repoussés; mais, après une lutte acharnée et indécise, +soutenue par une seule division de l'armée française. +L'empereur, avec le corps principal, se trouvait à Ligny, où +il avait culbuté les Prussiens sur toute la ligne, et débarrassé +de ce premier obstacle, il se disposait à concentrer toutes ses +forces contre les alliés. Le duc de Wellington se repliait sur +Bruxelles. Toutes les éventualités étaient pour une grande bataille +à livrer sous les murs de la capitale, et dont l'issue paraissait +fort douteuse. Le duc de Wellington n'avait que vingt +mille hommes de troupes anglaises sur lesquelles il pût compter. +Les troupes allemandes se composaient de nouvelles recrues, +et les Belges ne suivaient le reste de l'armée qu'à contre +coeur. Avec cette poignée d'hommes le duc devait résister aux +cinquante mille hommes qui envahissaient la Belgique sous +les ordres de Napoléon, jusqu'alors invincible et avec lequel +aucun capitaine ne semblait pouvoir se mesurer avec chance +de succès.</p> + +<p>En présence de ces réflexions qui se pressaient dans son +esprit, Joe ne trouvait d'autre ressource que de trembler +de tous ses membres. Du reste, tout le monde en était là à +Bruxelles, car chacun comprenait que le combat de la veille +n'était que le prélude d'une bataille inévitable et plus terrible +encore. Déjà l'empereur avait fait subir un échec à l'armée +qu'il avait trouvée sur son chemin. Il lui en coûterait à peine +un effort pour passer sur le corps de quelques Anglais qui le +séparaient de Bruxelles. Malheur alors à ceux qu'il y trouverait! +On rédigeait d'avance les discours; les autorités s'étaient +réunies pour discuter en secret le cérémonial à observer. On +préparait les appartements, les drapeaux tricolores, les emblèmes +de triomphe pour l'entrée de Sa Majesté l'Empereur +et Roi.</p> + +<p>L'émigration continuait de plus belle: dès qu'on avait trouvé +des moyens de transport, on suivait le mouvement général. +Quand Joe se présenta dans l'après-midi à l'hôtel de Rebecca, +il remarque que la voiture des Bareacres avait enfin débarrassé +la porte cochère. Le comte s'était procuré une paire de chevaux +à un prix fabuleux, et, en dépit de mistress Crawley, galopait +maintenant sur la route de Gand. Louis XVIII était tout +prêt lui-même à abandonner les murs de cette ville. Le malheur +semblait s'acharner à poursuivre de pays en pays le royal exilé.</p> + +<p>La pénétration de Joe allait jusqu'à prévoir l'imminence +d'une crise finale. D'un moment à l'autre, il allait avoir besoin +des chevaux qui lui coûtaient si cher. Cette journée se passa +pour lui au milieu d'angoisses impossibles à dépeindre. Par précaution, +il ramena ses chevaux des écuries où ils se trouvaient +dans celles de son hôtel. Dans un cas urgent, cette distance +eût été encore trop grande; et, en outre, il les tenait ainsi à +l'abri d'un enlèvement de vive force. Isidore faisait bonne +garde à la porte de l'écurie. Les chevaux étaient tout sellés et +tout prêts, ce qui n'empêchait pas Joe d'attendre la suite des +événements avec la plus grande anxiété.</p> + +<p>Après l'accueil de la veille, Rebecca n'était pas fort pressée +de venir auprès de sa chère Amélia; mais la femme la fit penser +au mari et elle rafraîchit les queues du bouquet de George, +en changea l'eau et relut sa lettre.</p> + +<p>«L'infortunée, dit-elle en roulant entre l'index et le pouce +le coupable billet, avec cela je pourrais la rendre bien malheureuse! +Dire qu'elle a la bonté de se torturer le cœur pour un +être pareil, un sot, un fat, qui la néglige et la dédaigne! Mon +pauvre Rawdon, tout bête qu'il est, vaut dix fois plus.»</p> + +<p>Alors elle se mit à réfléchir sur ce qu'elle aurait à faire si.... +s'il arrivait quelque malheur au pauvre Rawdon. Il avait eu +une bien bonne idée de lui laisser ses chevaux.</p> + +<p>Mistress Crawley qui, dans le courant du jour, avait eu le regret +de voir les Bareacres trouver les moyens de partir, songea +à son tour à prendre les mêmes précautions que la comtesse. +À l'aide de quelques coups d'aiguille, elle mit en sûreté la +meilleure partie de ses bijoux, billets et bank-notes, et se trouva +ainsi prête à tout événement, soit qu'elle se décidât à prendre +la fuite ou à attendre de pied ferme les vainqueurs anglais ou +français. Tandis que Rawdon, enveloppé dans son manteau, +bivouaque au mont Saint-Jean par une pluie battante et pense de +toutes les forces de son âme à sa chère petite femme, qui +pourrait affirmer que celle-ci ne songe pas, dans un cas donné, +à devenir Mme la maréchale et à se décorer d'un titre de duchesse?</p> + +<p>Le lendemain, qui était un dimanche, mistress la major +O'Dowd eut la satisfaction de voir que le repos bienfaisant de la +nuit avait rendu le calme et le courage à ses deux malades. +Elle-même avait pris quelque sommeil sur le grand fauteuil de la +chambre d'Amélia, toute prête à courir auprès de son amie ou +de l'enseigne, suivant que l'un ou l'autre aurait réclamé ses +soins. Dans la matinée, elle se rendit à sa demeure pour procéder +à sa toilette avec toute la recherche et l'élégance qu'exigeait +la solennité du jour. Il est fort possible que se trouvant +seule dans cette chambre qu'elle avait partagée avec son mari, +que, voyant le bonnet de coton du pauvre Mick encore sur +l'oreiller et sa canne dans un coin, elle ait adressé ses prières +au ciel pour le brave soldat.</p> + +<p>Elle rapporta avec elle son livre de prières et le fameux recueil +des sermons de son oncle le doyen; elle n'y comprenait trop +rien à la vérité, et ne prononçait même pas très-correctement +tous ces mots barbares et abstraits, mais elle n'aurait pour +rien au monde manqué à sa lecture des dimanches.</p> + +<p>«Que de fois, mon cher Mick, pensait-elle, a écouté avec +recueillement ces sermons que je lisais dans le calme de la +traversée.»</p> + +<p>Ce jour-là elle comptait bien avoir pour auditeurs de cette +lecture intéressante Amélia et l'enseigne commis à ses soins. +Le même jour, le même office se lisait à la même heure dans +plus de vingt mille églises, et des millions d'hommes et de femmes +imploraient à genoux, de l'autre côté du détroit, la protection +du Tout-Puissant.</p> + +<p>Mais leurs oreilles ne furent point troublées par le bruit qui +émut notre petite colonie de Bruxelles, bruit bien plus menaçant +encore que celui de la veille. Tandis que mistress O'Dowd +débitait l'office de sa voix la plus claire, le canon de Waterloo +commença à gronder.</p> + +<p>À ce bruit redoutable, Joe, de plus en plus convaincu que +son tempérament ne lui permettait pas de supporter ces alertes +si souvent répétées, décida qu'il n'y avait plus à hésiter, et +que, sans plus tarder, il allait prendre la fuite. Il s'élança, en +conséquence, vers la chambre où nos trois amis avaient suspendu +leurs prières pour mieux saisir les moindres rumeurs.</p> + +<p>«Emmy, dit-il brusquement à sa sœur, il m'est impossible +de rester plus longtemps ici; je finirais par en mourir. Venez +avec moi: j'ai acheté un cheval pour vous; quant au prix, +c'est mon affaire. Allons! habillez-vous vite, et en route; vous +monterez derrière Isidore....</p> + +<p>—Dieu me pardonne, monsieur Sedley, vous m'avez tout +l'air d'un poltron, dit mistress O'Dowd en posant son livre.</p> + +<p>—Allons Amélia, entendez-vous, continua l'employé civil, +ne vous arrêtez pas aux sornettes de cette radoteuse; belle +avance d'attendre les Français pour être massacrés par eux!</p> + +<p>—Vous oubliez le ***<sup>e</sup>, mon cher monsieur, dit de son lit le +jeune Stubble, et vous mistress O'Dowd, vous consentiriez donc +à me quitter.</p> + +<p>—Non, non, répondit-elle en s'approchant de lui; le caressant +comme elle eût fait à son enfant, ne craignez rien. Je ne +bougerai pas sans un ordre de Mick. La jolie figure que je ferais +à califourchon derrière ce monsieur.»</p> + +<p>Cette saillie fit éclater de rire le jeune malade, et provoqua +même un sourire de la part d'Amélia.</p> + +<p>«Est-ce qu'on la demande? murmurait Joe; est-ce qu'on lui +parle, seulement? Voyons, Amélia, une fois pour toutes, oui +ou non, voulez-vous venir?</p> + +<p>—Sans mon mari, Joseph,» fit Amélia avec un regard de +surprise, et en même temps elle tendit la main à la femme du +major.</p> + +<p>La patience de Joe était à bout:</p> + +<p>«Eh bien! alors, bonsoir!» s'écria-t-il en brandissant son +poing avec colère et tirant violemment la porte par laquelle il +venait de sortir.</p> + +<p>Une minute plus tard, Joe était en selle, et mistress O'Dowd +entendait le piétinement des chevaux qui franchissaient la porte +de l'hôtel. Elle alla à la fenêtre pour voir passer M. Joe, escorté +d'Isidore en chapeau galonné. Les deux montures, qui +n'étaient pas sorties depuis plusieurs jours, se livraient à des +pointes de gaieté et faisaient toutes sortes de courbettes dans +la rue. Joe, naturellement gauche et timide, avait toutes les +peines du monde à se tenir en équilibre.</p> + +<p>«Regardez-le donc, Amélia ma chère, bon, le voilà qui va +entrer par la fenêtre du salon. Je n'ai jamais vu pareil magot +dans les boutiques de chinoiseries.»</p> + +<p>Enfin les deux cavaliers s'élancèrent au galop dans la direction +de Gand. Mistress O'Dowd les accompagna des railleries les +plus méprisantes tant qu'elle put les apercevoir.</p> + +<p>Nous connaissons tous par des ouï-dire ou par nos lectures +le choc terrible qui, pendant ce temps, avait lieu à quelques +heures de Bruxelles. Le souvenir de cette fameuse journée est +resté gravé dans le cœur de tous les braves soldats qui, vainqueurs +ou vaincus, prirent part à cette grande bataille. Faudra-t-il +qu'une nouvelle lutte donnant la victoire à ceux qui +pleurent encore leur défaite, fasse succéder nos enfants à un +héritage maudit de haine et de vengeance? Faudra-t-il ne voir +jamais terminer ces massacres dans lesquels deux nations +généreuses arrosent les champs de bataille du plus pur de leur +sang? Depuis tant de siècles de lutte et d'égorgement, Anglais +et Français n'ont-ils pas payé assez chèrement leur tribut à ce +qu'on appelle le code de l'honneur.</p> + +<p>Tous nos amis se conduisirent en hommes de cœur dans cette +grande journée. Tandis que les femmes agenouillées priaient +loin du champ de bataille, les lignes inébranlables d'infanterie +anglaises essuyaient et repoussaient les charges furieuses des +régiments français. La fusillade, dont les roulements arrivaient +jusqu'à Bruxelles, portait la mort au milieu des rangs ennemis; +ceux qui tombaient étaient aussitôt remplacés par d'autres +aussi résolus à faire leur devoir. Vers le soir, l'attaque des +Français, si bravement conduite, si énergiquement repoussée, +sembla se ralentir un peu. Ils semblaient délibérer pour savoir +s'ils tourneraient leurs efforts d'un autre côté, où s'ils réuniraient +leurs forces pour un suprême assaut. À un signal donné, +les colonnes de la garde impériale gravissent les hauteurs du +mont Saint-Jean pour débusquer les Anglais qui, tout le jour, +s'étaient maintenus dans leur position. Cette imposante colonne, +déployant ses mouvants anneaux dans la plaine, commença +à escalader la colline sans paraître entamée par l'artillerie +anglaise qui vomissait la mort du sein de nos bataillons. +Déjà elle attaquait le sommet du mamelon occupé par les Anglais, +quand soudain elle se ralentit et hésita dans sa marche. +Elle s'arrêta alors faisant toujours face au feu, mais enfin les +Anglais repoussèrent leurs agresseurs et conservèrent le poste +d'où nul ennemi n'avait pu les déloger.</p> + +<p>Aucun bruit n'arrivait plus à Bruxelles, la lutte s'était engagée +à quelques milles plus loin. D'épaisses ténèbres couvraient +de leurs voiles la ville et le champ de bataille. Amélia +adressait au ciel de ferventes prières pour son bien-aimé, et +George, couché sur la face, gisait sans vie broyé par un +boulet.</p> + +<h3>FIN DU PREMIER VOLUME.</h3> + + + + +<h1>TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE PREMIER VOLUME.</h1> + +<p><a href="#I"> I. Chiswick Mall </a> </p> + +<p><a href="#II">II. Où miss Sharp et miss Sedley se disposent à entrer en campagne </a> </p> + +<p><a href="#III">III. Rebecca en présence de l'ennemi </a> </p> + +<p><a href="#IV">IV. La bourse de soie verte </a> </p> + +<p><a href="#V">V. L'ami Dobbin </a> </p> + +<p><a href="#VI">VI. Le Vauxhall </a> </p> + +<p><a href="#VII">VII. Crawley de Crawley-la-Reine </a> </p> + +<p><a href="#VIII">VIII. Tout confidentiel </a> </p> + +<p><a href="#IX">IX. Portraits de famille </a> </p> + +<p><a href="#X">X. Miss Sharp commence à se faire des amis </a> </p> + +<p><a href="#XI">XI. D'une simplicité toute pastorale </a> </p> + +<p><a href="#XII">XII. Où l'on fait du sentiment </a> </p> + +<p><a href="#XIII">XIII. Où l'on fait du sentiment et autre chose </a></p> + +<p><a href="#XIV">XIV. Intérieur de miss Crawley </a> </p> + +<p><a href="#XV">XV. Où l'on voit un bout de l'oreille du mari de miss Sharp </a> </p> + +<p><a href="#XVI">XVI. La lettre sur la pelote </a> </p> + +<p><a href="#XVII">XVII. Le capitaine Dobbin achète un piano </a> </p> + +<p><a href="#XVIII">XVIII. Qui joua sur le piano acheté par le capitaine Dobbin</a></p> + +<p><a href="#XIX">XIX. Miss Crawley et sa garde-malade </a> </p> + +<p><a href="#XX">XX. Le capitaine Dobbin négociateur de mariages </a> </p> + +<p><a href="#XXI">XXI. Querelle à propos d'une héritière </a> </p> + +<p><a href="#XXII">XXII. Mariage et premiers quartiers de la lune de miel </a> </p> + +<p><a href="#XXIII">XXIII. Où le capitaine fait preuve de diplomatie </a> </p> + +<p><a href="#XXIV">XXIV. Où M. Osborne fait une rature sur la Bible de famille </a> </p> + +<p><a href="#XXV">XXV. Où nos principaux personnages se décident à quitter Brighton </a></p> + +<p><a href="#XXVI">XXVI. Entre Londres et Chatham </a> </p> + +<p><a href="#XXVII">XXVII. Amélia au régiment </a> </p> + +<p><a href="#XXVIII">XXVIII. Amélia arrive en Belgique </a> </p> + +<p><a href="#XXIX">XXIX. Bruxelles </a> </p> + +<p><a href="#XXX">XXX. Adieu, cher ange! il faut partir! </a> </p> + +<p><a href="#XXXI">XXXI. Dévouement de Jos Sedley pour sa sœur </a></p> + +<p><a href="#XXXII">XXXII. Où Joseph prend la fuite </a> </p> + + +<h3>FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.</h3> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La foire aux vanités, Tome I, by +William Makepeace Thackeray + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FOIRE AUX VANITÉS, TOME I *** + +***** This file should be named 19112-h.htm or 19112-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/1/1/19112/ + +Produced by Pierre Lacaze, Ralph Janke and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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