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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/19045-8.txt b/19045-8.txt new file mode 100644 index 0000000..e7eb187 --- /dev/null +++ b/19045-8.txt @@ -0,0 +1,8810 @@ +Project Gutenberg's Peaux-rouges et Peaux-blanches, by Émile Chevalier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Peaux-rouges et Peaux-blanches + +Author: Émile Chevalier + +Release Date: August 14, 2006 [EBook #19045] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PEAUX-ROUGES ET PEAUX-BLANCHES *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + + A MON AMI + CAMILLE DE LA BOULIE + Directeur du Syndicat administratif de France. + + H.-E. CHEVALIER + + + + PEAUX-ROUGES + ET + PEAUX-BLANCHES + + PAR + + ÉMILE CHEVALIER + + PARIS + CALMANN-LEVY, ÉDITEURS + 3, RUE AUBER, 3 + + + + +A M. ÉMILE DESCHAMPS, + +Vous aussi, mon cher poète, si doux, si aimable, vous, l'une des gloires +de la France et le charme de notre petite colonie contrexevilloise, vous +avez conspiré avec mes amis, et m'avez imposé une tâche bien lourde, +l'HISTOIRE ANECDOTIQUE DU CANADA. Haute responsabilité. Ne +succomberai-je pas sous le fardeau? Pour m'encourager, pour me soutenir +et, peut-être, me garer en cas d'échec, je place l'oeuvre sous votre +patronage. En voici le premier volume, acceptez-le, et croyez, quel que +soit d'ailleurs son sort en ce wide, wide wold, mon amitié la plus +sincère... + +H-ÉMILE CHEVALIER. +Contrexeville (Vosges), juillet 1864. + + + + + CHAPITRE PREMIER + + LES DOUZE APOTRES + + +--Allons, Judas, verse-moi un verre de whisky, car je me sens altéré en +diable. + +--Vous pouvez bien vous servir vous-même! fut-il répondu d'un ton sec. + +--Et si je veux que ce soit toi qui me donnes à boire, reprit le +_Mangeux-d'Hommes_, en fronçant les sourcils. + +Judas leva dédaigneusement les épaules. + +--Par le Christ, mon frère aîné! ne m'entends-tu pas? continua le +premier. + +--La gourde est près de vous, riposta Judas. + +--Eh! ce n'est pas cela que je te demande... + +--L'enfer vous confonde! vous êtes ivre comme un Indien. + +--Ivre! ose répéter que je suis ivre, vilain Iscariote hurla l'autre en +assénant sur la table un coup de poing, dont les échos de la salle +répercutèrent longuement le son. + +--Oui, vous êtes ivre. + +Le Mangeux-d'Hommes se dressa, d'un bond, sur les pieds. + +Ce mouvement ne parut pas causer la moindre impression à Judas, qui +tailladait, avec son couteau, le banc sur lequel il était assis. Pourpre +d'alcool et de colère, son interlocuteur arma un revolver. + +--Si tu ne m'obéis pas, je te casse la tête! + +--En campagne je suis votre lieutenant, toujours prêt à me conformer à +vos ordres, mais ici, hors du service, votre égal. + +--Mon égal, toi!... + +--Voyons, capitaine, pas de bêtises! + +--Qu'entends-tu par des bêtises? + +--J'entends qu'il ne faut pas quereller pour des riens, quand nous avons +à causer de choses sérieuses. + +--Tu voudrais me braver, hein? + +--Du tout; je veux que vous soyez raisonnable. Vous avez bu outre +mesure, ce matin... + +--Tu mens! + +A cette insulte, le front de Judas se plissa, un éclair de ressentiment +flamboya dans ses yeux: néanmoins, il demeura maître de lui et repartit +avec calme: + +--A votre aise; mais rasseyez-vous, et parlons de notre projet. + +--Et s'il ne me plaît pas de me rasseoir! vociféra le Mangeux-d'Hommes, +en frappant de nouveau la table, avec son pistolet, mais si violemment +que plusieurs des coups dont il était chargé firent explosion et que la +crosse se brisa en vingt morceaux. + +Judas ne put réprimer un éclat de rire, ce qui acheva d'exaspérer son +chef. + +--Ah! brigand, tu te moques de moi! proféra-t-il entre les dents. + +--Le fait est que vous prêtez à la plaisanterie. + +--La plaisanterie! je vais t'en donner, des plaisanteries, moi! En +disant ces mots, le Mangeux-d'Hommes avait tiré de sa gaine un long +coutelas pendu à sa ceinture, et il se précipitait, écumant de rage, sur +son lieutenant. + +Celui-ci n'aurait pas eu de peine à se défendre contre un homme pris de +liqueurs et à le désarmer; mais, au même moment, la porte de la salle où +se passait cette scène s'ouvrit, pour livrer passage à une dizaine +d'individus, qui se jetèrent au devant du capitaine et l'arrêtèrent, +malgré ses menaces de mort, et la force prodigieuse qu'il déploya dans +sa lutte avec eux. + +Ainsi que Judas, ces gens étaient accoutrés et équipés en aventuriers du +nord-ouest américain. Ils portaient le casque ou toque en peau de +loutre; un capot ou capote, de laine blanche, boutonné jusqu'au menton, +et serré à la taille par une ceinture multicolore, dite ceinture +fléchée, parce que les bouts qui flottaient sur leur côté étaient coupés +en fer de flèche; des mitasses ou guêtres en cuir de caribou, ornées de +longues franges et de verroterie appelée rassade; des mocassins ou +chaussures en peau molle, semblablement agrémentés. + +A leur ceinture étaient passés un couteau, une hachette, une paire de +pistolets. + +Quelques-uns avaient à la main une carabine, de fabrication grossière, +mais dont la crosse était décorée de clous à tête de cuivre, figurant +des dessins bizarres, des initiales, et le canon chamarré de plumes +brillantes, de rubans aux vives couleurs. + +La plupart étaient robustes, taillés en Hercule; tous étaient marqués au +coin de l'audace; tous inspiraient l'effroi, ou l'aversion, car les +vicissitudes d'une existence coupable et turbulente avaient stigmatisé +leurs physionomies d'un cachet indélébile. + +Ils avaient nom: +Pierre; +André; +Jean; +Philippe; +Jacques-le-Majeur; +Barthelemy; +Thomas; +Mathieu; +Thadée; +Jacques-le-Mineur; +Paul. +Et finalement Judas,--sobriquétisé l'Ecorché--, l'alter ego de ce +Mangeux-d'Hommes, qui, par un incroyable blasphème, se faisait appeler +Jésus. + +Son surnom, l'Écorché le méritait de point en point. + +Sept pieds de haut, droit comme un if, efflanqué, maigre plus qu'un +phthisique au troisième degré, il n'avait que la peau et les os. + +Mais sous cette peau, tendue comme celle d'un tambour, les os faisaient +saillie partout. Et quoique longs, fuselés, aussi grêles que ceux d'un +loup après un hiver rigoureux, ils jouaient avec tant d'aisance sur +leurs charnières anguleuses, qu'on devinait aisément que l'ensemble +constituait une charpente solide comme le bronze, élastique comme +l'acier. + +De vrai, l'Écorché avait la souplesse et la vigueur d'un ressort. Chose +étrange, cependant! avec l'apparence d'un tempérament fiévreux, +excitable au possible, il était généralement froid, d'une irritante +impassibilité. Son costume différait peu de celui des autres +aventuriers: seulement la nuance du capot, plus foncée, tirait sur le +gris de fer. + +A son casque on remarquait une cocarde verte, symbole de son grade, et +sans doute aussi en souvenir de l'Irlande où il «avait reçu la +naissance,» suivant son expression. + +Judas était le lieutenant de Jésus, le Mangeux-d'Hommes, commandant des +Douze Apôtres ainsi s'intitulait fièrement la bande dont nous venons +d'esquisser le tableau. + +Ce titre, elle l'avait emprunté au lieu même qui lui servait de repaire: +les îles des Douze Apôtres, situées dans le lac Supérieur, près de son +extrémité occidentale. + +C'est un archipel, couvert de sombres forêts de pins, du haut des +rochers duquel la vue embrasse un horizon immense, et assez rapproché de +la terre ferme pour qu'un canot puisse aborder en quelques heures. + +Sur la plus grande des îles, les Français établirent,--y a bien des +années déjà,--un poste pour la traite des pelleteries. Appelé La Pointe, +parce qu'il s'élève au bout même de l'île, ce poste a conservé son nom, +quoiqu'il soit devenu, depuis le siècle dernier, la propriété des +Anglo-Saxons. + +Une compagnie de commerçants américains le possède aujourd'hui, et y fait +des échanges considérables avec les Indiens du voisinage. C'est un lieu +de rendez-vous annuel pour l'homme rouge et le trafiquant blanc un point +de départ pour les excursions aux vastes solitudes de l'Amérique +septentrionale. + +Bien défendu, bien garnisonné maintenant, le poste de la Pointe n'avait, +en 1836, que quelques employés, facteurs, commis, trappeurs et engagés, +pour la protéger contre la haine des Indiens et l'avidité des rôdeurs du +désert, hordes pillardes, composées de l'écume de la société civilisée +et de la lie des races sauvages ou métis, mais qui, sans cesse, errent +sur la frontière, dans le but de détrousser les chasseurs isolés et de +ravager les établissements des colons assez téméraires pour affronter +leur rapacité. + +Malgré le petit nombre de ses habitants, le poste de la Pointe était +cependant, grassement approvisionné. + +On disait que ses magasins renfermaient des fourrures pour plus de vingt +mille dollars, des articles de pacotille pour une somme égale et des +liqueurs en abondance. + +Ce bruit parvint jusqu'à un chef de bandits qui désolait les rives du +lac Supérieur. + +Le Mangeux-d'Hommes résolut de s'emparer de la factorerie et de s'y +retrancher comme dans une citadelle. + +Ce criminel dessein fut bientôt mis à exécution, mais non sans pertes +pour le brigand, dont la troupe se trouva, après le coup fait, réduite à +douze hommes. + +De là, l'idée de les baptiser les Douze Apôtres, du nom des îles dont +ils étaient devenus maîtres. + +Les Douze Apôtres commencèrent par faire bombance, sans s'inquiéter +beaucoup de leur sûreté personnelle, car ils savaient que de longtemps +on ne se hasarderait à les relancer dans leur repaire. + +Pour varier les plaisirs, ils se livraient à de fréquentes incursions +dans le voisinage, ruinaient les habitations des trappeurs, ravissaient +les jeunes Indiennes, et poussaient l'insolence jusqu'à inquiéter les +mineurs de la presqu'île Kiouinâ, ou diverses sociétés industrielles +avaient déjà entrepris l'extraction du minerai de cuivre sur une grande +échelle. + +Quand les misérables eurent gaspillé leur butin, ce fut pis encore. Ils +osèrent s'attaquer aux autres factoreries, comme celle de Fond du Lac, +et au printemps de 1831 ils interceptèrent la plupart des convois de +pelleteries destiné soit aux compagnies américaines, soit même à celle +de la baie d'Hudson, sur territoire Britannique. + +Si grande que fut l'animosité générale contre les Douze Apôtres, plus +grande était encore la terreur qu'ils inspiraient,--leur chef surtout. + +La légende, active, féconde, dans ces régions sauvages, s'était saisie +de lui. Elle en avait fait un être surnaturel, un dieu du mal. + +Le Mangeux-d'Hommes se trouvait, d'ailleurs, parfaitement à son aise +dans l'habit merveilleux dont on l'avait revêtu. + +D'une taille qui approchait celle de son lieutenant, mais d'une +corpulence démesurée, toutefois doué de proportions symétriques et d'un +visage qu'on ne pouvait s'empêcher d'admirer, malgré sa grosseur énorme. +Nulle ligne, dans ses membres, qui fût irrégulière; nul trait, dans sa +figure, qui ne fût d'une pureté antique. Si son air était dur, +impérieux, le plus souvent il savait l'adoucir, l'empreindre de +bienveillance, de tendresse, d'un charme infini, quand il le voulait. + +Et sa voix! une voix de Stentor, qui s'entendait à plus d'un mille, qui +portait l'effroi partout où elle retentissait, cette voix il la rendait +suave, harmonieuse, enchanteresse à ses heures d'amour. Elle émouvait +les hommes, elle enivrait les femmes. + +Une chose pourtant détonnait dans l'aspect de cet être superbe, ce +roi-démon de l'humanité. + +Son costume. + +Costume rouge qui lui prêtait les dehors d'un bourreau, toque, plume, +tunique de chasse, ceinture, culottes, bottes, tout était rouge, rouge +comme le sang. + +Ce qu'on racontait de lui, de ses prouesses, je dépenserais un volume à +le redire. + +Deux mots empruntés aux rapports des trappeurs suffiront pour donner une +idée de ce qu'il valait à leurs yeux: d'un coup de poing il avait +assommé un bison, il suivait un cheval à la course, logeait à deux cents +mètres de distance une balle dans l'oeil d'un daim, et à un mille +d'intervalle son oreille pouvait discerner, sur la prairie, le pas d'un +homme de celui d'une femme. + +Nous sommes loin de nous porter garant pour ces récits et nombre +d'autres plus extraordinaires dont le Mangeux-d'Hommes était alors le +héros; mais tel on le représentait, et tel nous ne pouvions nous +empêcher de le montrer. + +--Par le Christ, mon frère aîné, je vous égorgerai tous comme des +chevreaux, tas de racailles que vous êtes! s'écria-t-il, lorsque ses +gens l'eurent, à grand'peine, terrassé et désarmé. + +Assurément, répondit l'Écorché d'un ton paisible; mais quand nous aurons +fait une prise que je sais. + +--Toi, je te défends de parler! + +--Et, cependant, je parlerai, capitaine, car j'avais une bonne nouvelle +à vous annoncer... + +Tais-toi! fit le Mangeux-d'Hommes, roulant autour de lui des regards +furieux. + +--Si je me taisais, vous seriez bien attrapé. + +Le capitaine s'était relevé, toujours tenu par ses hommes qui +cherchaient à le calmer. + +--D'abord, poursuivit son lieutenant, j'étais entré dans votre chambre +pour vous dire qu'on attend, à la pointe Kiouinâ, un navire, avec une +lourde cargaison expédiée aux mineurs. + +--- Et c'est pour cela que tu m'as manqué de respect! + +--J'en laisse juges nos compagnons. Un article du Règlement des Apôtres +porte... + +--Je me moque des articles du Règlement! + +--Porte, répéta flegmatiquement l'Écorché, que tous nous vous devons +respect et soumission dans les affaires du service... + +--C'est vrai! dirent les bandits. + +--Mais, continua Judas, cet article ajoute que, hors du service, nous +jouissons des mêmes droits que vous. + +--C'est encore vrai, appuyèrent les auditeurs. + +--Or, ajouta le lieutenant, vous m'avez ordonné de vous verser à boire: +j'ai refusé; c'était mon droit. + +--Oui, oui. + +--Lâchez-moi commanda, le Mangeux-d'Hommes. + +--A une condition. + +--Laquelle? + +--Vous m'écouterez jusqu'à la fin. + +--On t'écoutera, fils de... + +--Pas d'injures. + +--Bien; va! fit le capitaine en s'asseyant, les bras croisés sur le bord +de la table. + +--Je disais donc, reprit l'Écorché, qu'en nous pressant un peu, nous +ferons une capture magnifique, qui remontera notre garde-manger, notre +cave, et nous procurera... + +--Encore une de tes idées folles! + +--Vous verrez, le navire attendu à la pointe Kiouinâ vient pour +ravitailler les gens des mines. + +--Tu l'as déjà dit! grommela le Mangeux-d'Hommes. Mais le moyen de s'en +emparer? + +--Le moyen! il n'est pas difficile. + +--Nous ne sommes que treize. Ils sont deux cents aux mines! sans cela, +depuis longtemps, je serais maître des trésors... + +--Suivez mes avis, capitaine, et ils seront à nous... avant un mois. + +--Hum! hum tu es un beau diseur + +--Et un bon faiseur, quand je m'y mets + +--Toi! fit le chef avec un geste de mépris. + +L'Écorché ne parut pas faire attention à ce mouvement. + +--Vous saurez, dit-il, qu'ils sont peu nombreux à bord du navire, une +quinzaine seulement. Nous n'en ferons pas deux bouchées. + +--D'où tiens-tu ces renseignements? + +--Je les tiens de Jacques-le-Mineur, qui arrive du Sault-Sainte-Marie, +ou il a vu appareiller le bâtiment. + +--Ah! ah! fit le capitaine, en se tournant vers l'homme que son +lieutenant venait de désigner. + +--Oui, affirma celui-ci. J'étais allé, d'après vos ordres, au +Sault-Sainte-Marie, pour chercher les lettres de New-York... + +--Je sais; passe. + +--Et j'ai remarque qu'on affrétait un bateau pour Kiouinâ. + +--Mais il est peut-être déjà arrivé à sa destination! + +--Du tout. Il devait mettre à la voile huit jours après mon départ. + +--En es-tu sûr? + +--Comme de raison, capitaine; j'ai pris, là-dessus, toutes mes +informations. + +--C'est qu'il y a loin d'ici Kiouinâ. + +--Deux fois quarante-huit heures de navigation, au plus, fit l'Écorché. +Et notez que nous commençons à jeûner. Le cellier se vide et les saloirs +aussi. Quant à la chasse ou à la pêche, nous n'en sommes pas friands! + +--Tout cela est bel et bon, mais comment s'emparer de ce bateau? murmura +le Mangeux-d'Hommes. + +--En faisant diligence, nous le surprendrons, à la faveur de la nuit, +dans quelque baie. Il paraît, d'ailleurs, qu'il a, à son bord, un jeune +Français, un ingénieur, qui pourrait joliment nous servir si nous +entreprenions l'exploitation des mines, dit le lieutenant avec un +sourire d'intelligence à son chef. + +--Par le Christ, mon frère aîné, j'adopte le projet, dit ce dernier en +se levant. Mais si tu nous mènes à une déception, maître Judas +Iscariote, gare à tes os j'en ferai des baguettes de tambour. + +La boutade du capitaine souleva l'hilarité des assistants. + +Je n'ai pas terminé, reprit l'Écorché, sans se fâcher ni partager la +gaîté des Apôtres. + +--Qu'est-ce encore? + +--C'est à vous seul que je dois parler. + +--Qu'on sorte d'ici! fit le capitaine à ses gens. Ils se retirèrent +aussitôt par la porte qui leur avait donné accès. + +--Eh bien? + +--Eh bien, j'ai, la nuit dernière, enlevé Meneh-Ouiakon. + +--Tu dis? + +--J'ai enlevé Meneh-Ouiakon. + +Le Mangeux-d'Hommes, qui avait frémi en entendant cette déclaration, se +prit à trembler. Son visage se colora et pâlit tour à tour; ses +paupières s'humectèrent, sa respiration devint chaude. Il se rapprocha +de son lieutenant, et, d'une voix altérée: + +--Tu as enlevé Meneh-Ouiakon? + +--Oui, près du poste de Fond-du-Lac. + +--La nuit dernière? + +--La nuit dernière. + +--Et?... + +Le capitaine ne put achever sa pensée, si vive était l'émotion qui le +poignait, mais ses yeux formulèrent éloquemment la question. + +Judas répondit avec son flegme habituel: + +--Elle est ici. + +--Ici! Meneh-Ouiakon est ici! et tu ne me le disais pas plus tôt? + +--Vous ne m'en avez pas laissé le temps. + +--Mais, en quel coin? exclama le Mangeux-d'Hommes, saisissant, dans sa +puissante main, l'épaule de son lieutenant, et l'étreignant à la lui +briser. + +--Je vais vous la montrer, répliqua l'Écorché avec une lenteur +désespérante. + + + + + CHAPITRE II + + LE SAULT-SAINTE-MARIE + + +On sait que le lac Supérieur est le plus vaste volume d'eau fraîche +connu sur le globe. En longueur il a 120 milles, 160 milles dans son +extrême largeur, et 1750 de périmètre.[1] + +[Note 1: Le mille anglais est environ le tiers de la lieue française.] + +L'État du Minnesota borde ses rives ouest et nord-ouest; au sud il +confine au Wisconsin et au Michigan; les autres côtes ont pour limites +les possessions britanniques, auxquelles la moitié du lac divisé par une +ligne imaginaire, appartient. + +Les eaux de ce lac sont d'une transparence étonnante[2]. + +[Note 2: Par un temps calme, j'ai souvent vu les poissons s'ébattre à +plus de dix brasses de profondeur.] + +Il les reçoit par plus de deux cents affluents. Elles y descendent d'un +bassin qui embrasse une superficie 100,000 miles carrés. + +Les parties nord et sud du Supérieur voient jaillir de leur sein une +foule d'îles. + +Le centre en est à peu près dépourvu. + +Au nord, plusieurs de ces îles forment d'excellents abris pour les +vaisseaux et offrent aux yeux du voyageur ses perspectives les plus +pittoresques. + +La côte elle-même est fortifiée par des rochers escarpés dont +quelques-uns dépassent 300 mètres d'élévation. + +Mais, au sud, le rivage se montre généralement bas et sablonneux, +quoique, en certaines places, il soit coupé par des chaînes de calcaire +ou des roches trapéennes et cuprifères énormes, comme le Portail ou les +Rochers Peints, la pointe Kiouinâ, les Douze-Apôtres, etc. + +Encore aux trois quarts sauvage aujourd'hui, le littoral du lac +Supérieur ne tardera pas à se peupler, et à se fertiliser au soleil +fécondant de la civilisation, car, malgré la rigueur de l'hiver qui +règne pendant plus de six mois dans cette région, la terre y est bonne, +productive, riche en minéraux, et les eaux du lac abondent poissons +excellents de toute espèce. + +Le Supérieur se relie aux lacs Huron et Michigan par une artère longue +de 63 milles, large d'un au plus, à laquelle nos missionnaires français, +qui en furent les premiers explorateurs, donnèrent, en 1642, le nom de +rivière Sainte-Marie, mais appelée par les indigènes Pauoiting, +c'est-à-dire Petite Cataracte. + +Le souvenir de ces hardis découvreurs européens mérite d'être conservé. + +C'était les pères Charles Rimbault et Isaac Jogues. + +A cette époque, ils habitaient la Mission Sainte-Marie, près du lac +Huron. + +Sur les bords de la rivière résidait une tribu sauvage qu'ils +convertirent. + +La tribu s'appelait _Pauoitigouei uhak_, mot à peu près impossible à +articuler pour une bouche française. + +Comme ces Peaux-Rouges témoignaient d'une grande agilité dans tous les +exercices du corps, mais principalement pour franchir les obstacles, nos +missionnaires convinrent de les nommer Sauteux ou Sauteurs, nom qui leur +est resté, comme celui de Sainte-Marie au canal que la nature a creusé +entre le lac Supérieur et les lacs Huron et Michigan. + +La rivière Sainte-Marie est interceptée par des rapides dangereux, au +pied desquels s'élève, au sud, sur la rive américaine, un village appelé +Sault-Sainte-Marie, et au nord, sur la rive anglaise, un poste occupé +par la compagnie de la baie d'Hudson. + +Le village est donc américain, le poste anglais. + +Dans le premier, le gouvernement des États-Unis a installé une petite +garnison pour la protection de ses nationaux, qui se livrent à la traite +des pelleteries ou à l'exploitation des précieuses mines de cuivre dont +est, comme nous l'avons dit, enrichie la rive méridionale du lac +Supérieur, «primitivement appelé lac Tracy, en l'honneur de M. de Tracy, +qui fut nommé vice-roi d'Amérique par le roi de France au mois de juin. +1665» [3]. Dans ses curieuses Lettres sur les États-Unis d'Amérique, où, +à travers quelques appréciations fausses, on trouve des considérations +du premier ordre et des descriptions fort remarquables, le colonel +Pisani, qui visita le Sault Sainte-Marie en 1856, en a fait un tableau +auquel je suis heureux d'emprunter les lignes suivantes: + +[Note 3: Mémoires de J. Long.] + +«La mission Sainte-Marie du Sault fut fondée en 1665 par le père +Allouez. + +«A cette époque, les missionnaires, et, par eux, le gouvernement du +Canada, connaissaient déjà parfaitement et la géographie du lac et la +nomenclature des tribus qui habitaient ses rives. Ces tribus étaient +nombreuses, et la liste de leurs noms est aussi longue que baroque; mais +la population de chacune d'elles était bien peu considérable. Trente +mille sauvages, au plus, erraient entre le lac Michigan, le +Haut-Mississipi et la baie d'Hudson, et avaient pour centre social, +géographique et religieux (si ces mots peuvent s'appliquer à des +agglomérations humaines à peine sorties de l'état de nature) la race +sud-est du grand lac. C'était principalement près du rapide ou +Sault-Sainte-Marie qu'ils se réunissaient, à l'époque du printemps, pour +s'y livrer à la pêche du poisson blanc, l'une des plus abondantes qu'il +y ait au monde, et pour vendre leurs pelleteries aux traitants +canadiens. Ces peuples se rattachent à trois langues mères, les langues +siouse, algonquine et huronne. C'est le nom d'Ouattouais [4] qui revient +le plus fréquemment dans les relations des jésuites, comme désignant les +tribus de l'extrême ouest par rapport au Canada. Ainsi les missions des +bords du lac étaient appelées missions chez les Ouattouais. + +[Note 4: Ce nom doit s'écrire Outaouais.--H.-E. C.] + +«Le christianisme, qui est la religion des races supérieures, eut peu de +prise sur les Ouattouais. Les jésuites furent presque toujours obligés +de tolérer chez les néophytes certains restes de leurs pratiques +idolâtriques, sous lesquels on feignait de trouver un fond de foi +orthodoxe. Mais si les succès des religieux furent contestables, leurs +succès politiques furent éclatants. En moins de dix ans, les missions du +Sault-Sainte-Marie, du Saint-Esprit, de Saint-Francois-Xavier avaient +fait du nom de la France l'objet de respect et de l'affection de toutes +les tribus de l'ouest [5]. En 1670, l'intendant du Canada Talon, l'un +des administrateurs les plus capables qu'ait eus la colonie, résolut de +mettre à profit ces bonnes dispositions, et d'établir d'une manière +solennelle et officielle le protectorat de la France sur ces contrées +dont il devinait l'avenir. L'entreprise n'était pas facile. Il +s'agissait, non pas de l'achat tel ou tel territoire, comme a fait Penn +sur les bonds de la Delaware, comme le font encore aujourd'hui plus ou +moins furtivement les Américains, mais d'une sorte d'annexion politique, +consentie librement par le suffrage universal. Qu'on me passe ces mots +du vocabulaire moderne, assez étranges à l'occasion d'un acte politique +du dix-septième siècle et d'un acte politique du roi Louis XIV; mais +ils sont nécessaires pour caractériser cette conquête de la France, +conquête qui ne ressemble guère à celle de la Franche-Comté, de la +Flandre et de l'Alsace, mais qui contraste avec ces dernières encore +plus par sa nature pacifique et philanthropique que par ses proportions +territoriales. + +[Note 5: Exemple frappant: Quoique Québec eût été prise, en 1759, par +les Anglais et que, dès lors, nous eussions perdu toute puissance +politique sur les rives du Saint-Laurent, les Indiens ne voulurent pas +reconnaître l'empire britannique avant 1763 un de leurs chefs les plus +influents, Pontiac, dont nous publierons prochainement. L'histoire, +forma même alors le projet d'expulser, au profit des Français, la race +saxonne du continent américain. Si la France l'eût soutenu, qui sait +s'il n'eût pas réussi? Mais l'éventail de madame de Pompadour faisait +la brise et la tempête.--H.-E. C.] + +«Talon choisit pour émissaire un nommé Nicolas Perrot, laïque, mais +employé longtemps au service des missionnaires. Perrot parcourut, +pendant le printemps et l'été de 1670, toutes les contrées de l'ouest. +Il ne s'arrêta, au midi, que chez les Miamis, c'est-à-dire chez les +peuples qui habitaient le pays où est bâtie, maintenant, la ville de +Chicago. Il décida toutes ces peuplades à envoyer, pour le printemps +suivant, des députés au Sault-Sainte-Marie, afin d'y procéder à la +reconnaissance du protectorat de la France sur les contrées qui forment +les bassins des lacs Supérieur, Huron, Erie, Michigan. Quatorze cents +sauvages furent fidèles au rendez-vous. M. de Saint-Lusson, délégué, par +l'intendant Talon, procéda solennellement à l'acte de reconnaissance. + +«Sur la prairie qui domine les Rapides, on avait préparé une Croix et +un poteau en Bois de cèdre surmonté d'un écusson aux armes de France. +Les Indiens, dans leur appareil de guerre, précédés du Délégué, +formaient un vaste cercle autour de ces derniers emblèmes de la foi +religieuse et de la domination politique. Au moment où l'on éleva le +premier, les missionnaires et les Français entonnèrent le _Vexilla_, +puis, quand les armes de France parurent dans les airs, _l'Exaudiat._ + +«Cela fait, le père Claude Allouez, très-versé dans la connaissance de +la langue algonquine, adressa aux Indiens un long discours pour leur +expliquer le but de la réunion et les avantages qu'ils retireraient du +protectorat de la France. Il termina par un éloge du monarque auquel ils +allaient se donner et par un pompeux tableau de sa puissance. Ce +discours a été conservé, en entier, dans les Relations des Jésuites: il +est fort curieux en ce qu'il montre l'extrême souplesse de l'esprit des +jésuites et leur habileté incomparable à adapter leur éloquence et leurs +moyens d'action au caractère particulier des peuples qu'ils avaient à +soumettre au joug de la civilisation et de la foi. + +«Il est probable que les Indiens furent fortement impressionnés de ce +discours, car, lorsque M. de Saint-Lusson, après que le père Allouez eut +fini de parler, leur demanda s'ils consentaient à se ranger, eux, leurs +descendants et leurs pays sous l'autorité du grand Ononthio [6], ce ne +fut qu'un cri d'assentiment. Les Français y répondirent par les +acclamations de Vive le roi! et des décharges de mousqueterie. La +cérémonie se termina par un _Te Deum_. + +«Cet acte est célèbre dans l'histoire de l'Amérique sous le nom de +Traité du Sault-Sainte-Marie. Il est peu de titres parmi ceux qui +garantissent les possessions territoriales des nations ou des princes +européens qui aient une origine aussi sérieuse, aussi authentique et +aussi libérale que le traité par lequel la France a possédé, pendant +quatre-vingt-dix ans, tout le nord-ouest des États-Unis [7]. + +[Note 6: C'est encore ainsi que les Indiens nomment le gouverneur du +Canada.--H.-E. C.] + +[Note 7: L'auteur aurait dû dire «de l'Amérique septentrionale,» puisque +le territoire de la baie d'Hudson qui fait partie de cette contrée et qui +est maintenant aux Anglais devint, par ce traité, notre +propriété.--H.-E. C.] + +«La guerre de Sept-Ans et le traité qui en a été la suite nous ont +dépouillés de ce magnifique héritage, mais aujourd'hui, quand un +Français y pénètre en étranger, il ne peut oublier que ses ancêtres le +reçurent jadis librement des mains d'une race faible et confiante; que, +fidèles à leurs engagements, ils avaient entrepris de la civiliser, et +que leurs successeurs, héritiers de leurs devoirs comme de leurs +droits, n'ont su que la dégrader, l'anéantir [8]. + +[Note 8: Civiliser les Indiens utopie, prétexte de l'ambition ou du +fanatisme religieux. Le sauvage est moins fait pour la civilisation que +le civilisé pour la vie sauvage. Les gens désintéressés, qui connaissent +les Peaux-Rouges, loin de songer à les civiliser, protestent contre les +tentatives faites à ce sujet. Écoutez Schoolcraft, un observateur +profond, un savant érudit, un écrivain consciencieux, qui passe la +moitié de sa vie au milieu du désert américain: + +«L'Indien est possédé d'un esprit de réminiscence qui se plaît dans des +allusions au passé. Il parle d'une sorte d'âge d'or où tout allait mieux +pour lui que maintenant, alors qu'il avait de meilleures lois, de +meilleurs chefs, que les crimes étaient plus promptement punis, que sa +langue était parlée avec une pureté plus grande, que les moeurs étaient +moins entachées de barbarie. Mais tout cela semble passer à travers le +cerveau indien comme un rêve, et lui fournit plutôt la source d'une +sorte de rétrospection agréable et secrète qu'un stimulant pour +l'exciter à des efforts présents ou futurs. Il languit comme un être +déchu et désespéré de se relever. Il ne paraît, pas ouvrir les yeux à la +perspective de la civilisation et de l'exaltation mentale déroulée +devant lui, comme si cette scène lui était nouvelle ou attrayante. +Depuis plus de deux siècles des instructeurs (teachers) et des +philanthropes lui ont peint ce tableau, mais il n'y a rien vu pour +secouer sa torpeur et s'élancer dans la carrière de la civilisation et +du perfectionnement. Il s'est plutôt éloigné de ce spectacle avec l'air +d'une personne pour qui toutes ces choses «nouvelles» étaient +«vieilles», et il a résolument préféré ses bois, son wigwam, son canot. +--_Algic Researches preliminary observations_, par H.-R. Schoolcraft. + +Je le répète, cela n'est que trop vrai pour ceux qui ont sérieusement +étudié les races indiennes de l'Amérique, septentrionale.--H.-E-C.] + +Le Sault-Sainte-Marie a donc une importance historique, considérable, et +dont tout Français a le droit d'être fier. + +Les Rapides étant un obstacle à la navigation, on a creusé un canal pour +obvier à cet inconvénient. + +«Ce canal, poursuit M. Pisani, a 1,600 mètres de long et une largeur +suffisante pour que les plus gros navires y puissent flotter. La +différence de niveau entre ses deux extrémités est de 8 mètres 37; c'est +précisément la hauteur des Rapides, et la moitié de celle des eaux du +lac Supérieur au-dessus des eaux du lac Michigan, le premier étant à 193 +mètres et le second à 482 mètres 65 au-dessus du niveau de la mer. Deux +écluses suffisent pour faire franchir aux bâtiments la différence du +niveau. + +«Le canal n'est ouvert que depuis six ans. Avant sa construction, un +chemin de fer de 1,600 mètres de parcours longeait les Rapides et +aboutissait à deux quais de débarquement, l'un en amont, l'autre en aval +de l'obstacle à franchir. Les marchandises apportées par les Lacs de +l'Est et du Midi et destinées à passer dans le lac Supérieur étaient +déchargées à l'entrée des Rapides, transbordées sur le chemin de fer, +embarquées de nouveau sur les bâtiments faisant le service spécial des +lacs. Telle a été jusqu'à ces dernières années, l'insuffisance des +ressources de toute espèce dans ces contrées reculées, que les bateaux à +vapeur ou à voiles, naviguant sur le lac Supérieur, n'étaient pas +construits sur ses rives, au-dessus des Rapides [9]. On les apportait, +par pièces, des ateliers de New-York ou de Cleveland; le chemin de fer +leur faisait franchir le saut et on les montait au-delà de Sainte-Marie. +On comprend que, dans de pareilles conditions, la navigation intérieure +du lac ne pouvait pas recevoir un bien grand développement. + +[Note 9: Le premier navire de quelque importance construit au +Sault-Sainte-Marie fut le schooner ou goélette John Jacob Astor, lancée, +si je ne me trompe, en 1835.--H.-E. C.] + +«Il y a une huitaine d'années, le Congrès, de concert avec la +législature de l'état de Michigan, décida que le chemin de fer serait +remplacé par un canal. Ce qui était difficile, ce n'était pas de +s'entendre avec Washington et Lansing, mais de trouver des entrepreneurs +qui, en échange d'une énorme avance de fonds, consentissent à recevoir +des terrains sans valeur actuelle et susceptibles d'en acquérir +seulement par suite de l'ouverture même du débouché. On ne doit pas +perdre de vue qu'à cette époque, le bassin du lac Supérieur, sans +communication autre que celle de la rivière Sainte-Marie avec le +continent américain, était un vrai pays perdu, tout à fait sauvage, d'un +avenir très-problématique. On y exploitait déjà, des mines de cuivre, +mais il était encore fort douteux que l'industrie métallurgique réussît +jamais à faire entrer cette contrée isolée dans le cercle de l'activité +américaine. Il n'y avait certainement pas six mille habitants +travaillant aux mines ou vivant d'un commerce de pacotilles sur les +rives du lac. Par le fait, il ne s'agissait pas de créer un débouché +pour une population déjà existante, mais de créer une population par +l'ouverture d'un débouché; méthode générale aux États-Unis, et inverse +de celle que nous employons en Europe. + +«Dans cette affaire, comme dans tant d'autres, le génie des entreprises +hasardeuses, qui fait la passion et la force des États-Unis, n'a pas +reculé devant le calcul des mauvaises chances. Une compagnie de Boston a +accepté les termes et s'est engagée à construire le canal. Le marché, +conclu sur ces bases, a été rapidement exécuté. Au mois de juin 1855 la +Compagnie a fait remise du canal à l'État, qui l'exploite à son profit. + +«Ce magnifique ouvrage a coûté environ sept millions de francs. En +contemplant les vastes solitudes qui l'entourent, la nature sauvage, +grandiose et glaciale, dont il constate la puissance vaincue, semblable +à un sceau mis par l'industrie humaine sur sa nouvelle conquête, on ne +peut s'empêcher d'admirer l'audace du peuple qui ne craint pas de se +lancer dans de pareilles entreprises aux extrémités perdues de son +immense territoire. + +Il faut une heure et demie ou deux heures à un bateau à vapeur pour +traverser les écluses et faire le chargement et le débarquement des +marchandises appartenant au commerce de Sainte-Marie. + +«Sainte-Marie est plutôt une bourgade qu'une petite ville. Les maisons, +presque toutes à un seul étage, sont en bois et isolées les unes des +autres, double caractère propre à tous les centres de population des +pays situés vers l'extrême nord, soit dans le nouveau, soit dans +l'ancien monde [10]. Les habitants sont au nombre de deux mille environ. +Le fond de cette population, la partie fixe et attachée au pays de père +en fils, provient d'un croisement d'anciens colons français avec la race +indienne. Ces métis parlent encore presque tous le français et +appartiennent à la religion catholique. Quant leur caractère ethnique, +c'est une moyenne entre le type caucasique et le type de la race rouge: +peau foncée, cheveux noirs, durs et abondants, os de la face +(principalement l'os et le cartilage nasal) très-proéminents. Ils +n'ont pas, il faut le dire, l'ardente activité des Yankees, leur +aptitude à amasser et à risquer les dollars, le génie du commerce, de +l'industrie et de la spéculation. Ils sont sédentaires bornés dans leurs +désirs, timides, mélancoliques, toujours prêts à céder la place aux +autres [11]. C'est bien là la descendance mélangée de deux races +vaincues, isolées et dédaignées au milieu des populations +anglo-saxonnes. Elle a trop de sang français pour devenir américaine. +Elle n'en a pas assez pour conserver et faire respecter sa nationalité! + +[Note 10: Cette réflexion manque de justesse. Dans l'Amérique entière, au +sud comme au nord, sur les terrains nouvellement colonisés, les maisons +sont ainsi construites. Rien de plus logique: on a de la place, on les +espace; on est trop pressé de se mettre à l'abri pour songer à élever +un étage sur le rez-de-chaussée.--H.-E. C.]. + +[Note 11: Faux. Ils ne sont que dissimulés. L'auteur ne les a point +pratiqués. Je renvoie à Poignet-d'Acier.--H.-E. C.] + +«Au milieu ou au-dessus de ce petit peuple de fermiers, manoeuvres, +pêcheurs et chasseurs, s'agite la colonie américaine, composée de +marchands de pacotilles, aventuriers, spéculateurs de terrains et de +mines, population d'une âpreté au gain et d'une mobilité extrême, qui +promène sur toute la ligne des bords du lac son existence nomade, +essayant de tout, fondant et abandonnant les villes avec une égale +facilité. Son activité se dépense à escompter, par tous les moyens et +sous toutes les formes possibles, les espérances de richesses que +l'exploitation d'une région presque vierge laisse entrevoir. + +Tel se présentait, en 1856, le Sault-Sainte-Marie, tel à peu près il se +montre au moment où nous écrivons; voyons, maintenant, ce qu'il était +une vingtaine d'années auparavant,--à l'époque de notre récit. + + + + + CHAPITRE III + + L'INGÉNIEUR FRANÇAIS + + +Comblez à demi le canal, supprimez le chemin de fer, et le paysage du +Sault-Sainte-Marie sera, aujourd'hui, à peu près semblable à ce qu'il +était en 1837. + +Dans le village aussi, il nous faudra supprimer ces riantes maisonnettes +blanchies à la chaux, le Chippewa Hotel, un temple protestant construit +avec goût, une douzaine de magasins fort bien approvisionnés. Et quoi +encore? Ah! les trottoirs en planches qui bordent les rues, et le +pavillon, d'apparence quelque peu aristocratique, on se tient le mess +[12] des officiers de la garnison du fort Brady. + +[Note: 12 Cantine ou pension.] + +Au lieu et place de ces modernités, nous aurons des cabanes moins +élégantes, des voies passagères plus fangeuses ou plus poudreuses, +suivant la saison, et des groupes de wigwams, en peaux de bison, tout +autour de la localité. + +Le nombre des Bois-Brûlés et des blancs ne sera pas aussi considérable; +mais la quantité des Peaux-Rouges sera double. La fanfare du coq +domestique ne réveillera point les habitants, mais, fréquemment encore, +les jappements du coyote, le beuglement du boeuf sauvage, le gloussement +de la poule des prairies, troubleront leur sommeil. + +Si, sur la place publique, on voit déjà parader le soldat de l'Union +Fédérale, souvent, aussi, on y entend encore le terrible cri de guerre +de l'Indien. + +Si, au pied des Rapides, la noire fumée des navires à vapeur se marie +rarement à la poussière argentée des ondes, des centaines de canots +d'écorce, dirigés par d'intrépides bateliers, sauteront journellement +les perfides écueils, au risque de se briser mille fois, et sans que +leurs conducteurs aient, un instant, souci du péril auquel ils +s'exposent. + +A présent, des milliers de touristes vont, chaque année, par trains de +plaisir, visiter le Sault-Sainte-Marie. La civilisation, la police, le +luxe, l'ont envahi; la crinoline, c'est tout dire, y a porté ses +cerceaux. + +Il existe,--qui l'eût cru, grand Dieu!--une gazette dans cette région +naguère si complètement ignorée, une gazette à prétentions spirituelles, +encore, le _Lake Superior Journal_. N'alléchait-elle pas, dernièrement, +les voyageurs, curieux de parcourir les merveilles de son site, par un +pompeux article, duquel nous détacherons cette ligne: + +«As-tu jamais vogué sur une gondole à Venise?» n'est plus une +question. Maintenant, on demande sans cesse: «As-tu jamais sauté les +Rapides de Sainte-Marie, dans un canot d'écorce?» Quiconque est +capable de répondre affirmativement à cette intéressante question», +peut se vanter d'avoir joui du plus agréable divertissement qu'il soit +possible de se procurer sur l'eau.» + +Tout en faisant mes réserves pour la vanité de clocher qui a présidé à +la rédaction de cette réclame, j'avoue que le divertissement a quelque +chose de fascinateur comme l'abîme, et que la scène dont on jouit sur le +bord de la chute est fort émouvante. M. Pisani, qu'on ne saurait +accuser de partialité aveugle, en parle en ces termes: + +«C'est un des plus beaux spectacles de l'Amérique. L'eau bouillonne et +tourbillonne comme si elle s'échappait du coursier d'une roue +hydraulique; seulement le coursier a quinze cents mètres de large et +quinze cents mètres de long. L'eau n'a guère plus que cinquante à +quatre-vingts centimètres, un mètre, au plus, au-dessus des rochers sur +lesquels et au milieu desquels elle bondit. Sans écumer précisément, +elle a une teinte blanchâtre très-prononcée qui contraste avec le bleu +profond de la rivière en amont et en aval de la chute. Dans certains +endroits où l'écartement des rochers et la grandeur de leurs dimensions +forment des enfoncements profonds, on voit se dessiner d'énormes vortex +d'une vitesse de rotation effrayante. Dans d'autres, la crête des +rochers dépasse les vagues qui semblent leur livrer un assaut furieux. +On dirait, par moments, que cette prodigieuse somme de force vive +appartient à quelque être animé, faisant des efforts désespérés pour +entraîner ces petits points noirs, immobiles et inébranlables, alors que +tout a cédé autour d'eux. Le fracas de ce bouillonnement immense est +assourdissant, quoique nul écho ne soit renvoyé par les noires forêts de +sapins qui couvrent les rives plates et noyées du fleuve.» + +On de ces vortex ou entonnoirs, comme, dans son langage éloquemment +figuré, les appelle le peuple canadien-français, a reçu le nom de Trou +de l'Enfer [13]. + +[Note 13: Ce nom est fort commun en Amérique pour designer les abîmes. +L'enfer et le diable jouent un grand rôle dans la nomenclature des +épouvantails populaires.] + +Il s'ouvre à une portée de fusil du village, entre deux chicots, dont +l'un, pointu comme une aiguille émerge à trois pieds de la surface de +l'eau, et l'autre forme un bloc de granit empâté dans le rivage. + +Ce bloc peut avoir quatre mètres d'élévation: il est couronné par une +plate-forme étroite, du haut de laquelle on plane sur la cataracte. + +Une distance de trois à quatre pas au plus sépare les deux rocs. + +C'est dans cet intervalle que les eaux se précipitent et roulent sur +elles-mêmes avec une rapidité vertigineuse et un vacarme particulier, +caverneux, qui domine le bruit général de la chute. Nonobstant son +étroitesse, le Trou de l'Enfer est fatal à toute créature vivante que le +sort lui a jetée. + +La tradition lui prête un nombre de victimes incroyable; et ces +victimes, rarement il les rend,--sinon broyées, hachées--cadavres +informes, méconnaissables. + +Malheur à qui l'affronte, malheur à qui ne le sait éviter! + +La sinistre renommée qu'il s'est acquise, le Trou de l'Enfer l'avait +déjà en 1837. + +Cependant, malgré la terreur dont il était entouré et le peu de sécurité +que paraissait offrir le rocher qui lui sert de margelle du côté de la +rive,--car ce rocher semble frémir sans cesse sous les pieds--en +1837, comme de nos jours, c'est à cet endroit que les curieux venaient +contempler les Rapides. + +Par une belle et piquante matinée du mois de mai de cette année-là, sur +la Pierre-Branlante,--ainsi la désignent les habitants du +Sault-Sainte-Marie,--un jeune homme, grossièrement mais confortablement +vêtu d'un paletot et d'un pantalon de drap noir, d'une casquette de même +étoffe, retenue sous le menton par un cordon et de fortes guêtres en +peau, qui lui montaient jusqu'au-dessus du genou, considérait d'un oeil +attentif le panorama déployé devant lui. + +Ce personnage n'était pas beau, dans l'acception vulgaire du mot; mais +la franchise, le courage respiraient dans sa physionomie hautement +intelligente. + +De longs cheveux noirs bouclés ondulaient librement sur ses épaules à la +brise du matin. + +Il portait une barbe de même couleur, courte et bien fournie, que +caressait souvent sa main gauche. Dans la droite, il tenait un marteau +de géologue, armé d'une hachette qui flamboyait aux rayons du soleil +levant. + +A sa tournure, à son costume, il était facile de voir que ce jeune homme +était étranger au pays. + +Une riche contrée--murmurait-il en bon français;--et penser que nous +l'avons perdue... perdue par notre faute!... qu'elle appartient +maintenant en partie à nos mortels ennemis les Anglais, dont le drapeau +flotte triomphalement de l'autre côté de cette rivière! Ah s'il était +possible de reconquérir... + +A cette pensée, il se prit à sourire. + +--Allons, Adrien, continua-t-il gaiement, es-tu fou, mon ami? Toi, +expulsé de l'École polytechnique pour insubordination la dernière année +de ton cours, au moment de passer officier dans le Genie; toi, obligé +de t'engager dans un régiment de Dragons et parvenu à grand'peine au +grade de Maréchal-des-logis-chef au bout de sept ans de service; toi, à +présent, simple ingénieur d'une compagnie en embryon, tu rêverais de +batailles, de victoires!... Laisse là les affaires politiques, mon ami. +Tu as passé la trentaine. Assez de bêtises comme ça. Songe à faire tout +doucement ton bonhomme de chemin... + +Un instant après, il ajouta, en se frappant sur la poitrine: + +--Ça ne fait rien! On est toujours Français, même en Amérique; et quand +on voit tout ce que nous possédions, tout ce que ces coquins d'Anglais +nous ont volé... + +Comme il en était là de son monologue, l'apparition d'un canot qui +s'engageait dans les Rapides changea le cours de ses idées. + +Ce canot d'écorce blanche, orné de figures rouges et bleues, était monté +par un Indien. + +Le malheureux! Mais il va se suicider s'écria Adrien, ignorant encore +que, d'habitude, les Peaux-Rouges sillonnent dans leurs frêles esquifs, +avec la légèreté de l'oiseau, ces abîmes inexorables. + +Il venait de pousser cette exclamation, quand le canot, saisi par un +courant, fut entraîné dans le Trou-de-l'Enfer, où il évolua cinq ou six +fois, en décrivant des cercles de plus en plus étroits, de plus en plus +rapides, et s'enfonça pour ne reparaître jamais. + +Le drame ne dura pas vingt secondes. + +Un moment épouvanté, sentant frissonner sous lui la roche sur laquelle +il se tenait, Adrien avait fermé les paupières, croyant que le cercueil +liquide allait s'ouvrir encore pour le recevoir et l'engloutir avec le +canot qu'il avait vu submerger si promptement. + +Prolongée, cette hallucination eût pu être funeste au jeune homme. Par +bonheur, elle fut passagère comme la cause qui l'avait produite. + +Adrien rouvrit les yeux. + +Ses regards se portèrent machinalement, quoique avec effroi, sur le +gouffre. + +D'abord, il ne vit rien, n'entendit rien que le grondement des eaux en +furie. + +Mais bientôt, au milieu des flots, il aperçut une tête, puis l'extrémité +supérieure d'un corps humain cramponné au rocher, vis-à-vis et à +quelques pas de lui. + +Le malheureux s'épuisait en efforts pour résister au tourbillon qui, +comme un serpent affamé, lui serrait les reins, les cuisses, les jambes +dans ses anneaux multiples. + +Cet infortuné, c'était l'Indien. + +Il ouvrait la bouche toute grande, il criait, il implorait du secours; +cela se voyait, cela se comprenait, mais cela n'arrivait pas aux +oreilles. + +Adrien était brave. + +S'il eût pu sauver la victime au péril de ses jours, il l'eût fait, il +se fût jeté à la nage. + +Il n'y fallait pas songer. Au lieu d'une proie, l'abîme en aurait dévoré +deux. + +Courir au village! Le temps ne pressait-il pas trop Adrien cherche, +cherche autour de lui. Il n'y a pas une planche, pas une perche! + +Inspiration du ciel! Voici un bouleau qui a crû, en ligne diagonale, +dans une anfractuosité de la Pierre-Branlante, au-dessus du +Trou-de-l'Enfer. L'arbre est grand, pas très-gros. Adrien se glisse à la +racine. D'une main il se tient au rocher, de l'autre il porte avec sa +hachette de vigoureux coups au bouleau, qui fléchit, se penche, +chancelle, tombe transversalement dans les Rapides. + +--Gare! crie le jeune homme, sans songer à l'inutilité de cet +avertissement. + +Sa voix se perd dans le roulement de la cataracte. + +Cependant le bouleau, tranché aux trois quarts, reste attaché, à son +pied, par des ligaments, tandis que, accroché par les branches aux +écueils des Rapides, son tronc forme une passerelle sur le +Trou-de-l'Enfer. + +Mais, en s'abattant, quelques rameaux ont atteint l'Indien que l'on ne +distingue plus. + +Adrien s'élance sur l'arbre. Il arrive à l'endroit où le sauvage a été +immergé. + +Une de ses mains apparaît encore crispée au rocher. + +Dubreuil casse les branches du bouleau, s'agenouille sur son pont +improvisé, tend le bras, saisit cette main, et, déployant toute sa +vigueur, il ramène à la surface la tête et le buste du Peau-Rouge. + +Mais celui-ci est affaibli, brisé par la lutte effroyable qu'il a +soutenue, qu'il soutient encore. + +Du geste, plutôt que de la voix, le Français l'encourage, tandis que, +lui passant les bras autour de son cou, il s'arcboute, se relève peu à +peu, et finit par le tirer entièrement de l'entonnoir. + +Sauvé! J'en remercie Dieu! dit le brave Adrien, en s'essuyant le front, +après avoir déposé le sauvage sur la tête du bouleau, dont une partie +seulement trempe dans la rivière. + +Comme il murmurait cet acte de reconnaissance, l'arbre, resté +jusque-là à peu près immobile, s'ébranle. + +Les filaments qui l'assujettissaient à sa racine ont cédé sous le poids +des deux hommes: ils s'allongent! Ils rompent! + +Le Trou-de-l'Enfer hurle déjà plus fort: plus vite, plus vite et plus +vite il roule ses mortelles spirales. Dans un froid linceul +ensevelira-t-il donc deux cadavres au lieu d'un? + +L'Indien est là, impassible, résigné. Ses lèvres remuent. + +Sans doute il a entonné un chant de mort. + +Pauvre Adrien! il songe à sa mère, à sa bonne et tendre mère qu'il ne +reverra plus, qui jamais, non, jamais, ne saura sa misérable destinée! + +A elle! a elle la digne et vertueuse femme, sa pensée suprême! car le +dernier lien qui retenait le bouleau à la rive s'en est séparé et déjà, +l es vagues entraînent le tronc! + +Mais non; ils ne périrons, pas. La Providence ne le permettra point. +Elle étend sur eux une main protectrice. + +En glissant contre le rocher, le bout de l'arbre, coupé en biseau, +rencontre une fente, il s'y arrête, s'y encastre. Et, loin de le +desceller, les flots rageurs ne font que l'enfoncer plus profondément +dans cette mortaise naturelle. + +Moins d'une minute après, Adrien et son compagnon sont sur le rivage. + +--On m'appelle Shungush-Ouseta, dit l'Indien au Français; si jamais +mon frère a besoin d'un bras pour le servir, qu'il se souvienne de ce +nom. + +--Comment, vous parlez ma langue? demanda Adrien. + +--C'est la langue des vaillants. + +--Merci du compliment! + +--Dans ma famille, la plus puissante des Nadoessis, tout le monde la +parle et l'écrit. + +--Vous écrivez aussi le français! + +Une Robe-Noire [14] l'apprit à mon grand-père, qui nous donna le secret +de cette grande médecine. + +[Note 14: Missionnaire.] + +--Mais pourquoi vous exposiez-vous au milieu de ces récifs dangereux? + +--Mon frère n'est-il donc pas Canadien? + +--Non; je suis Francis, répondit Adrien avec une nuance de vanité. + +--Français de la vieille France? reprit le sauvage d'un ton surpris. + +--Oui, de la vieille France. + +Shungush-Ouseta (le Bon-Chien) attacha sur son interlocuteur un regard +de respectueuse admiration; puis, se mettant à genoux devant lui: + +--Mon frère, dit-il en tremblant d'émotion, me fera-t-il l'amitié de me +donner la main? + +--Comment! s'écria Adrien surpris, mais c'est avec le plus grand plaisir +que je serrerai la vôtre, mon brave. Seulement, relevez-vous, je n'aime +pas les gens dans une posture semblable. Mais le Nadoessis, prenant la +main du Français sans changer d'attitude, la baisa révérencieusement. +Puis il dit en contemplant Dubreuil avec une sorte d'adoration: + +--J'aime mille fois le jour où je t'ai rencontré, mon frère, car j'ai +constaté que ta nation est aussi hardie aussi adroite que me l'avait +dépeinte mon grand-père. Maintenant que j'ai vu un Français, un Français +de la France, je n'ai plus rien à désirer. + +--Mais ne restez pas ainsi prosterné devant, moi, je ne suis pas une +idole! s'écria l'ingénieur, ne sachant trop s'il devait rire ou se +fâcher. Shungush-Ouseta se leva. + +--Comment, se porte notre chef, le Soleil? Pour le coup, Adrien crut +avoir affaire à un fou. + +--Je ne comprends pas, fit-il en secouant la tête. + +Le Nadoessis sourit d'un air fin. + +--Mon frère, dit-il, craint que je ne sois un traître, mais, ni moi ni +les miens n'avons accepté la violence des Habits-Rouges ou des +Longs-Couteaux [15]; moi et les miens nous sommes restés fidèles à la +France. Et toujours nous la servirons, elle et ses enfants [16]. + +[Note 15: Les Anglais et les Américains.] + +[Note 16: L'amour des Indiens de l'Amérique septentrionale pour les +Français est si vrai, si profond, que nos rivaux eux-mêmes n'ont osé le +contester, je le rappelle avec un légitime sentiment de fierté +nationale. Ainsi, à l'époque de la conquête du Canada par les Anglais, +en 1762, un de leurs officiers, le lieutenant Henry Timberlake écrivait +«A mon arrivée dans le pays des Cherokees, je remarquai chez ce peuple +un vif attachement pour les Français. Cette dernière nation a le talent +de se concilier l'affection de presque tous les Indiens avec lesquels +elle a des rapports, par les charmer de cette politesse qui coûte si peu +et qui est quelquefois si utile, et par son attention à se conformer aux +moeurs et a ne pas froisser le caractère de ces tribus, tandis que le +SOT ORGUEIL de nos officiers n'a souvent d'autre effet que de les +rebuter... Quelques années auparavant, un officier de la Compagnie de la +baie d'Hudson, J. Robson, déclarait qu'au bout d'un siècle la France +posséderait toute l'Amérique septentrionale, si grande était, en ce +pays, l'horreur du nom anglais. Voyez _An Account of six years residence +in Hudson Bay_, par Joseph Robson. Je pourrais citer vingt témoignages +semblables tant anglais qu'américains.] + +En même temps, le Bon-Chien tirait de son capot une large médaille, +pendue à son cou par un cordon de cuir. + +--Elle vient de nos ancêtres; c'est l'héritage du fils aîné dans ma +famille, dit-il avec orgueil en la montrant au Français. + +Celui-ci ne fut pas peu étonné de remarquer, sur cette médaille, +l'effigie de Louis XIV, gravée en relief, dans un nimbe de rayons de +soleil. + +A la pile on lisait: + + DONNÉE PAR NOUS, + LOUIS XIV, ROI DE FRANCE NAVARRE + ET + AMÉRIQUE, + AU + BRAVE CHEF DES NADOESSIS. + +C'était, en effet, un des symboles que les anciens gouverneurs français +du Canada remettaient aux sagamos indiens quand ceux-ci avaient rendu +des services à notre gouvernement. Adrien saisit alors le sens de la +question que Shungush-Ouseta lui avait faite par rapport à la santé du +«chef, le Soleil.» + +Le soleil ne mourant pas, l'Indien croyait que Louis XIV vivait encore +et éclairait le monde de sa lumière. + +--Qui vous a donné, cette médaille? demanda-t-il. + +--Mon père qui l'avait reçue de son père, qui... + +A ce moment, une voix agaçante, comme le grincement d'un méchant couteau +coupant du liège se fit entendre. + +--Ah! par exemple! vous voilà dans un joli état, mar'chef! J'en aurai +des maux pour astiquer votre fourniment. + + + + + CHAPITRE IV + + JACOT GODAILLEUR + + +C'était un étrange personnage que celui qui venait d'articuler cette +apostrophe. + +Imaginez, sur un corps maigre, sec comme un échalas, une tête piriforme, +dont le profile figure une serpe; des cheveux jaunes taillés en brosse; +des yeux à fleur de tête, surmontés de sourcils jaunes; un nez d'une +longueur phénoménale, et avec cela si pincé que les narines sont +imperceptibles; des moustaches jaunes mesurant quatre pouces, raides, +coupant la face comme les bras d'une croix; une bouche large à faire +envie à un crocodile; un menton qui semble avoir hâte de rattraper le +cou, lequel, effilé, droit, guindé, a assez l'aspect, en y ajoutant le +crâne, d'un point d'exclamation tourné en sens inverse;--imaginez cela, +et vous aurez une idée approximative du portrait de maître Jacot +Godailleur. Ah! n'oublions pas: un visage osseux comme celui d'un +Indien, gravelé, couturé, brouillé de petite-vérole. + +Le corps était à l'avenant. Les omoplates formaient angle droit avec le +col, angle droit avec les bras. Pour le buste, sa petitesse surprenait; +mais, en revanche, quelles jambes! quels pieds! Ils rappelaient à s'y +méprendre ceux de feu don Quichotte. + +A vrai dire, Jacot Godailleur n'avait pas que ce trait de ressemblance +avec le brave chevalier de la Manche. + +En l'examinant de près, soit au physique, soit au moral, on trouvait, +entre lui et le héros de Cervantes, un air de famille qui faisait +sincèrement douter que le premier eût été jamais le produit de +l'imagination du second. + +Comme les physiologistes prouvent--ils l'affirment,--que les petits-fils +empruntent généralement leur mine aux ancêtres, je suis assuré que le +créateur de don Quichotte s'était, pour sa création, inspiré de l'un des +aïeux de Jacot Godailleur. + +Mais nous n'en sommes pas encore au plus pittoresque de notre +description. + +Une vingtaine de gamins, peaux rouges, peaux jaunes, peaux blanches, +avaient suspendu leur jeu de la _bag-gat-iwag_ [17] ou de la crosse, +pour suivre Jacot par derrière. + +[Note 17: Sorte de jeu qui se joue avec des bâtons et une boule et que, +dans certaines parties de la France, les enfants nomment la truote.] + +Et ils paraissaient ébahis! + +Au milieu d'eux s'étaient même timidement glissées quelques femmes. + +Et elles paraissaient stupéfaites. + +Trois on quatre hommes s'approchaient encore! Et eux aussi paraissaient +étonnés. + +Le sujet de cet intérêt général, c'était Jacot; oui, Jacot Godailleur, +qui jamais, oh non, jamais n'avait été l'objet d'une pareille ovation. + +Mais je dis Jacot Godailleur. Affaire de politesse. La vérité veut qu'on +rende à Cesar ce qui appartient Cesar. + +Donc, il faut avouer de bonne foi que c'était à l'habit, non à l'homme, +--quelle que fût d'ailleurs la distinction naturelle de celui-ci,--que +les habitants du Sault-Sainte-Marie rendaient cet hommage de curiosité. + +Un habit bien ordinaire pourtant: un uniforme de dragon. + +Oui, un simple uniforme de dragon, petite tenue encore, s'il vous plaît. + +Bonnet de police sur le coin de l'oreille, col de crin, veste d'écurie, +pantalon de cheval, grandes bottes éperonnées. + +Nous coudoyons cela tous les jours, sans y faire plus attention qu'à une +blouse ou à un paletot. + +Mais, autres pays, autres costumes! + +On peut déclarer hardiment que jamais pareil équipement n'avait brillé +au soleil du Sault-Sainte-Marie. + +Là, tout le monde en était aussi émerveillé que nous le serions si un +Peau-Rouge passait près de nous dans sa robe de buffle. + +Le pantalon de cheval, rouge d'un côté, noir, ciré, luisant de l'autre, +faisait surtout l'admiration publique. + +J'ajouterai qu'il accumulait dans l'esprit des admirateurs des sommes +d'envie rien moins que favorables à la sécurité future du vêtement et +même à la santé de son honorable propriétaire. + +Cependant, Jacot Godailleur, la main droite légèrement infléchie et la +paume en avant, à la hauteur de son bonnet de police, le bras gauche +collé le long de la hanche, le petit doigt de la main sur la couture du +pantalon, les jambes rapprochées, le corps droit, immobile, répétait, +en faisant son salut militaire: + +--Ah! par exemple vous voilà dans un joli état, mar'chef J'en aurai des +maux pour astiquer votre fourniment. + +Pour bien rendre l'intonation qu'il donnait à son «maux,» il faudrait +renforcer ce terme de trois accents circonflexes. + +Pourquoi la langue écrite est-elle si pauvre, la langue parlée si +riche! + +En entendant cette interjection, l'ingénieur se retourna. + +Mais l'Indien ne bougea pas de place. + +--Tiens, c'est toi, Jacot! dit Adrien. + +--Jacot Godailleur, pour vous servir, mar'chef. Et le dragon fit trois +pas en avant avec toute la précision réglementaire. + +--Serait-ce, dit-il, un effet de votre bonté, mar'chef, de me permettre, +mar'chef... + +--Allons, explique-toi! + +--En deux mots, mar'chef, je désirerais, mar'chef, si ce n'était la +crainte, mar'chef... + +--Tu veux savoir pourquoi je suis mouillé? + +--Tout juste, mar'chef. On voit bien que vous êtes allé aux écoles; vous +devinez tout, vous, mar'chef! + +--C'est, reprit l'ingénieur que j'ai aidé cet Indien à se tirer de la +rivière où son bateau avait chaviré. + +--Ce particulier-là fit Jacot avec une moue méprisante et en étirant ses +moustaches pour en augmenter la rigidité. + +--Oui, ce particulier-là! répondit l'ingénieur d'un ton souriant. + +Et s'adressant au Peau-Rouge + +--Voici encore un Français! lui dit-il. + +--Oui, Français, mille carabines! corrobora Jacot Godailleur. + +Le Bon-Chien se tourna alors vers le dragon. + +--Il porte, dit-il lentement et d'un air dédaigneux, l'habit des +Anglais. + +--Anglais, moi! moi, Jacot Godailleur, un Anglais! Qui est-ce qui vous a +dit ça? proféra le dragon d'une voix menaçante. + +--Pourquoi ce casque rouge? reprit l'Indien. + +--Un casque! il prend mon bonnet de police pour un casque! Mais il est +toqué, votre bonhomme, mar'chef! L'ingénieur ne put s'empêcher de +sourire. Shungush-Ouseta continuait: + +--Pourquoi ce pantalon rouge? + +--Parce que c'est l'ordonnance, imbécile répliqua Godailleur d'une air +capable. + +Adrien crut alors devoir intervenir. + +--Parle avec plus de respect à cet homme, Jacot, dit-il: c'est un chef +de tribu. + +--Chef de quoi? + +--De tribu. + +--Une tribu! qu'est-ce que c'est que ça? + +--Une réunion d'Indiens. Il y a des tribus qui en comptent plusieurs +mille. + +--Et ce citoyen est un chef? + +--Oui. + +--Comme qui dirait un coronel? + +--Tu as trouvé, Jacot. + +--Alors on vous obéira, mar'chef, quoique ça n'empêche, il a une drôle +de frimousse pour un coronel, votre... + +--Tais-toi! interrompit sévèrement Adrien. + +--Suffit, on se tait! répondit le dragon, en reculant de trois pas, et +s'arrêtant fixe, comme s'il eût, été dans les rangs à un appel. + +--Cet homme est ton esclave? demanda alors l'Indien à son sauveur. + +--Non; c'est mon domestique. + +--Tu l'aimes? + +--Sans doute; nous avons servi ensemble dans l'armée française. Ces +questions... + +--Eh bien, si tu l'aimes, continua le Bon-Chien, conseille-lui de +changer le costume qu'il porte en ce moment; car on voudra le lui voler, +et pour le lui voler, on le tuera, s'il est nécessaire. + +--Mais qui? + +--Probablement des Indiens, et probablement aussi des trappeurs blancs; +les derniers aiment tout autant ce qui brille que les premiers. Vois-tu +ces squaws, là-bas? Et le doigt du Peau-Rouge indiqua les femmes qui +arrêtaient toujours sur le dragon des regards aussi avides que ravis. + +--Je les vois parfaitement, dit Adrien. + +--Alors sois prévenu que, pour un bouton de l'habit de ton engagé [18], +la plupart risqueraient leur vie. Adrien partit d'un éclat de rire. + +[Note 18: C'est le terme français usité dans l'Amérique septentrionale +pour signifier domestique.] + +--C'est impossible! dit-il en haussant les épaules. + +--Crois-en la parole de Shungush-Ouseta, qui n'a jamais laissé sortir un +mensonge de ses lèvres. + +--Mais... + +--Tu es donc arrivé depuis peu dans le pays? + +--Hier soir seulement. Tu viens chasser sans doute? + +--Non, je viens explorer des terrains miniers. Le front du Bon-Chien +s'éclaira. + +--Enfin! murmura-t-il. + +Puis à voix haute: + +--Les Français envoient-ils leurs jeunes guerriers pour reprendre le +territoire aux Anglais? + +--Cela se pourrait bien, dit Adrien, répondant à une secrète espérance +de son coeur plutôt qu'à la question de son interlocuteur. + +--Mon frère, dit ce dernier d'un ton ému, une affaire m'appelle vers +l'Ontario. Je serai de retour dans trois ou quatre lunes. Ma tribu est +campée à l'ouest du grand lac. Si, dans tes voyages, tu rencontres un +Nadoessis, présente-lui ce totem et le Nadoessis, homme, femme ou +enfant, sera heureux de se consacrer aussitôt à ton service. + +Avec ces mots, Shungush-Ouseta tira d'un sac de peau de vison pendu sur +sa poitrine un petit morceau de bois carré sur lequel était gravé +grossièrement un oiseau de proie enlevant un serpent dans ses griffes. + +Cette figure est le totem ou écusson des Nadoessis. + +Adrien prit l'objet et le mit dans sa poche sans y attacher grande +importance, tandis que Shungush-Ouseta descendait, en courant les +Rapides, dans la direction du lac Huron. + +--J'espère que c'en est là un original sans copie, sans vous manquer de +respect, mar'chef, clama alors Godailleur. + +--Les Indiens sont assurément fort bizarres, repartit pensivement le +jeune homme. + +--Ma foi, continua Jacot, si vous n'aviez pas été là, je lui aurais +flanqué une giroflée à cinq feuilles, sans vous manquer de respect, +mar'chef. Conçois-t-on un gueux pareil? m'appeler Anglais! moi, un +ancien cavalier de première classe, au septième régiment de dragons! + +--Bon, bon, regagnons notre logis, car je suis, trempé; et je sens qu'il +est temps de changer de vêtements. + +--Vous vous êtes donc jeté à l'eau pour ce conscrit-là? + +--Non, je l'ai simplement aidé à en sortir. + +--Ces sauvages, marmotta Godailleur, on nous disait que ça nageait comme +des poissons. Ah! voyez-vous, n'y a encore rien de tel que le 7e. Et il +se mit à fredonner sur un air inédit: + + Mais pour la grâce et bon ton + C'est le dragon Qu'a l'pompon. + +Ils revinrent au village, suivis d'une multitude de curieux qui alla +grossissant, jusqu'à ce qu'ils eussent pénétré dans la maisonnette où on +leur avait donnée l'hospitalité. Car, à cette époque, on ne comptait +pas, comme aujourd'hui, au Sault-Sainte-Marie, deux superbes hôtels: +l'un sur la rive américaine, le Chippewa Hotel; l'autre sur la rive +canadienne, le Pine Hotel. Les voyageurs entraient dans la cabane qui +leur convenait, et jamais ni l'abri ni la nourriture ne leur étaient +refusés. En partant, il ne fallait point parler de payer, l'hôte se +serait fâché. Pourvu que vous soldiez votre écot en nouvelles des pays +d'en bas ou d'en haut, il était satisfait. Telle était jadis la pratique +chez nos pères les Gaulois. Le voyageur trouvait bon accueil dans la +demeure où il lui plaisait de s'arrêter; et cette demeure on l'estimait +privilégiée. On l'aimait, on la jalousait. + +L'étranger restauré, reposé, chacun faisait cercle autour de lui pour +l'entendre raconter ce qu'il avait vu, ce qu'il savait. + +Puis, quand il partait, les voeux de la famille qui l'avait gratuitement +hébergée l'accompagnaient. + +Souvent même on se disputait le plaisir de lui offrir des provisions et +de le conduire à plusieurs heures de la localité où il avait fait halte. + +Tout cela est bien changé en Europe, tout cela change rapidement en +Amérique. + +Un siècle moins peut-être encore, et le désert, avec ses merveilleux +récits de chasse, de pêche, de guerre, ne sera plus qu'un souvenir dont +l'idée se heurtera fréquemment à l'incrédulité. + +Des bateaux à vapeur, des chemins de fer relient déjà le lac Supérieur +au monde policé: on projette un railroad à travers les prairies du +nord-ouest et les montagnes Rocheuses, pour marier l'océan Atlantique à +l'océan Pacifique. + +Sans la guerre qui désole présentement l'Union américaine, cette immense +artère serait, certes, en voie d'exécution; ainsi, les vieilles +habitudes des chasseurs nord-ouestiers, les antiques exploits de la race +rouge n'auront plus bientôt d'autres annales que la légende et la +tradition. + +Adrien Dubreuil songeait à ces évolutions de la civilisation, tout en +remplaçant par un costume sec et chaud son vêtement mouillé, dans la +chambrette où on l'avait logé, chez un honnête pêcheur canadien, le père +Rondeau. + +Non que la maison fût des plus commodes. Elle n'avait que deux pièces: +la première à l'entrée, la salle, et celle où se trouvait le jeune +homme; mais l'une et l'autre étaient propres à ravir et possédaient +plusieurs des ustensiles en usage dans les villes. + +Séparés par une mince cloison de sapin, un grand poêle de fonte à deux +étages les chauffait toutes deux. + +Des bancs-lits, peints en bleu, servaient de couchettes. + +Ces bancs-lits, formés par quatre planches réunies en carré long au +moyen de charnières, renferment des couvertures, et quelquefois, par +excès d'opulence, une maigre paillasse. + +Le soir, on les ouvre pour se coucher, et ils remplissent tant bien que +mal leurs fonctions de lit; le matin, on les ferme, et ils redeviennent +bancs pour la journée. + +Au besoin, ils font l'office de malle, voire même de garde-manger. + +Si ce meuble n'est ni élégant ni très-confortable, il a au moins +l'avantage d'être fort utile et peu coûteux. + +Dans la salle, on voyait encore une table longue, des escabeaux, des +instruments de pêche, de chasse, une chaudière de fonte et cinq on six +plats de terre grise, avec quatre ou cinq assiettes de faïence +historiée, ce qui passait alors pour un véritable luxe au +Sault-Sainte-Marie. + +Au plancher séchaient des chapelets de ce poisson Blanc [19] du lac +Supérieur, le plus exquis que je sache, des quartiers de venaison et des +bottes d'herbes aromatiques, entre autres des paquets de gin-seng, cette +plante qui, pendant le siècle dernier, passait pour une panacée +infaillible, et dont la découverte au Canada eut, à cette époque, tant +de retentissement en France. + +[Note 19: Les Indiens l'appellent _addik-kum-maig_.] + +La chambre d'Adrien était celle où le père Rondeau couchait d'ordinaire +mais il s'était fait un point d'honneur de la céder à son hôte, et avait +refusé formellement de la reprendre, alors même que celui-ci assurait +qu'accoutumé à la vie des camps il dormirait très-bien dans la salle, +avec son dragon. + +Outre ses deux bancs-lits, cette chambre renfermait une armoire en noyer +tendre, différents trophées de chasse, un christ en plâtre et quelques +images de saints outrageusement coloriées. + +Une demi-douzaine de livres d'oraison, jaunis par le temps, noircis aux +tranches par les doigts et rongés par les mites, étaient soigneusement +rangés sur un petit rayon, près de l'unique fenêtre, au-dessous d'un +bénitier en bois dans lequel baignait une branche de buis. + +A cette fenêtre, pas de vitres,--elles étaient presque inconnues au +Sault-Sainte-Marie,--mais des carreaux de parchemin qui tamisaient, à +l'intérieur de la pièce, un jour terne et jaunâtre. Pour plancher le sol +nu, battu comme l'aire d'une grange. + +Ce n'était vraiment point là la demeure de l'homme civilisé, mais ce +n'était plus celle du sauvage, ou du trappeur nomade; et, entre le +wigwam et cette cabane, il y avait bien la distance qu'il y a entre un +palais et une chaumière. + +Enfin, se dit Adrien Dubreuil, en se chauffant les mains au tuyau du +poêle, si je ne suis jamais plus malheureux que ça dans ce qu'ils +appellent le désert, je ne serai pas trop à plaindre. + +--Ce n'est pas pour dire, sans vous manquer de respect, mar'chef, mais +le rata du régiment ne valait pas celui qu'on mange ici, dit Jacot, qui +étendait le vêtement que venait de quitter son maître pour le faire +sécher. + +--Ah! tu flaires la soupe, toi, reprit l'ingénieur en souriant. + + + + + CHAPITRE V + + LE DÉPART + + +--Allons, bourgeois, la soupe est dressée! cria-t-on de la salle. + +--Nous y sommes, répondit Adrien en ouvrant la porte. + +--Bonjour! dit un homme qui achevait de mettre le couvert. + +--Bonjour, monsieur Rondeau. Vous vous portez bien? + +--Toujours bien, bourgeois; et vous? On m'a dit que vous aviez fait une +bonne action, ce matin. + +--Oh! il n'en faut pas parler. + +--Pas parler! pas parler! Savez-vous que ce n'est pas tout un chacun qui +peut arracher un homme au Trou de l'Enfer? N'en pas parler, ma +conscience! on en parlera dans cent ans. C'est moi qui vous le dis. Mais +il était donc fou, d'aller se jeter dans l'Entonnoir? + +--Je n'ai pas compris qu'il voulût descendre la chute avec son canot. + +--Sauter les Rapides? On le fait tous les jours. + +--Vraiment? + +--Etait-ce un Indien? + +--Oui; il m'a dit qu'il appartenait à la tribu des Nadoessis. + +--Ah! je conçois, dit le père Rondeau. C'est un étranger à la contrée... +il ne connaissait pas la passe. Il vous doit un fameux cierge, et il +peut se flatter d'être le premier qui en réchappe. Mais je bavasse comme +une femme à la rivière... Le déjeuner refroidit... A table. + +--Où donc est madame Rondeau? demanda Adrien. + +--Elle, elle est allée, avec les enfants, au bois, chercher un caribou +que j'ai tué la nuit dernière. + +--Comment! exclama notre Français surpris, car le caribou est un animal +de la grosseur d'un jeune taureau. + +--Ah! fit Rondeau, ça vous étonne. Mais ici nous avons adopté l'usage +indien. Rarement nous ramassons le gibier que nous tuons. Ce sont nos +femmes qui se chargent de le rapporter à la maison. Asseyez-vous. + +On se mit à table. + +Une soupe aux pois, un morceau de porc salé, des tranches de poisson +fumé, puis grillé à même sur les charbons, faisaient, avec une sorte de +galette, lourde comme du plomb, cuite sous la cendre, les frais du +repas, qui fut arrosé d'eau claire. + +Malgré sa simplicité Adrien le trouva délicieux, et Jacot jura, qu'on me +pardonne la locution, «qu'il n'avait jamais fait pareille noce.» + +--Si seulement, sans vous manquer de respect, mar'chef, dit-il en +avalant sa dernière bouchée, on avait pour deux sous de tord-boyaux... + +--Ça compléterait la fête, acheva Adrien en riant. + +--Attendez, mon brave, on va vous en servir, et du chenu! fit le père +Rondeau, qui se leva, prit dans un coin une cruche de grès au ventre +rebondi et l'apporta sur table. + +A cette vue, les gros yeux ronds de Godailleur roulèrent voluptueusement +dans leurs orbites, et il fit claquer sa langue contre son palais. + +--C'est de l'eau-de-vie de riz sauvage! goûtez-moi ça! dit +l'amphitryon en remplissant à demi les verres de ses convives, à la +grande jubilation de l'ex-cavalier de première classe, et malgré les +protestations d'Adrien, effrayé par cette libéralité. + +--A votre santé et à celle de la vieille France! dit le Canadien. + +--A la vôtre, monsieur! ajouta l'ingénieur. + +--Va pour la mienne, reprit le père Rondeau, mais _bumper_, alors + +--Bum... qu'est-ce que c'est que ça? interrogea Jacot, ne sachant s'il +devait boire ou laisser son verre, qu'il couvait d'un regard attendri. + +--C'est un mot anglais, qui veut dire: vide tout! lui souffla Adrien. + +--Quel joli mot! je le retiendrai, sans vous manquer de respect, +mar'chef; y en a-t-il beaucoup comme ça dans l'anglais? répliqua +Godailleur après avoir avalé, d'un trait, le contenu de son verre. + +Puis il continua en aparté: + +--Ils ont de bonnes choses, ces Anglais. J'ai eu tort de leur en vouloir +tant. Après tout, peut-être bien que ce mot bum... bonne... pompe,--oui +c'est ça même--ils nous l'ont aussi volé. Pompe, pardi c'est français; +pomper! sans vous commander, ni vous manquer de respect, c'est pomper, +le mot, n'est-ce pas, mar'chef? ajouta-t-il à mi-voix, en se penchant +vers l'ingénieur. + +--Laisse-moi, dit celui-ci, avec un geste de la main, car le père +Rondeau, ôtant de dessus sa tête sa tuque de laine bleue, avait pris la +parole. + +--Je ne suis pas trop curieux, bourgeois; mais pourrait-on savoir ce +que vous êtes venu faire par ici? + +--Oh! parfaitement. Je vais vous le dire. + +--Attendez, j'allume mon calumet. + +Ce disant, il tira de sa poche une torquette ou rouleau de tabac, cordé +comme un fouet et de la grosseur du pouce, en coupa, par tranches, une +petite quantité sur la table, acheva de réduire en pièces les hachures, +en les frottant fortement entre les paumes de ses mains, puis bourra un +fourneau de pierre, fixé à un roseau, et, avec un champignon sec, en +guise d'amadou, mit le feu à son tabac. + +--Si vous en désirez? fit-il ensuite. + +--Merci, répondit Adrien, j'ai des cigares. + +Le Canadien offrit aussi sa pipe au dragon. + +--Pouah! j'ai mon brûle-gueule! exclama Jacot. + +--Vous disiez donc, questionna de nouveau le père Rondeau, un coude +appuyé sur la table, la tête dans la main, les yeux à demi clos, et dans +l'attitude d'un homme qui digère délicieusement; vous disiez donc, +bourgeois... + +--C'est une affaire de mines qui m'a amené en Amérique. + +--Ah! j'entends. Quelque compagnie... + +--Oui et non. Je dois explorer le terrain, et si les fouilles répondent +à mon attente... + +--Mais, de quel côté vous dirigez-vous? + +--On m'a parlé de la pointe. + +--Connu. Il y a déjà des Bostonnais [20] qui y travaillent aux mines. +Des pas bonnes gens, bourgeois. Je ne vous engage pas à vous frotter à +eux. + +[Note 20: Depuis l'insurrection de 1775, les Yankees sont souvent ainsi +appelés par les Canadiens, parce que Boston fut un des principaux foyers +de cette insurrection.] + +--Peuh! siffla Jacot, vos Américains, mais j'en mangerais cent, à +chaque repas, pour ma part. + +--Bah! fit gaiement Adrien, ce ne sont pas des ogres. + +--Savez-vous l'anglais? + +--Un peu. + +--Tant mieux. Mais comment pensez-vous vous rendre à la Pointe? + +--N'y a-t-il pas des canots? + +Le Canadien secoua négativement la tête. + +--La navigation, dit-il, n'est pas encore ouverte sur les bonds du lac. +Ce n'est pas avant quinze jours que la glace sera fondue. Alors, +seulement, vous pourrez vous embarquer. + +Dubreuil ne s'attendait pas à ce contretemps. + +--Quinze jours! répéta-t-il d'un air désappointé. + +--Oui, quinze jours au moins. + +--Mais que faire, d'ici la? + +--Dame, bourgeois, ce que vous voudrez. + +--Il me semble, sans vous manquer de respect, mar'chef, insinua +Godailleur, que nous ne sommes pas mal ici. Pour peu que je trouve une +petite Indienne, ni trop déchirée, ni trop farouche... + +Et l'ex-cavalier de première classe tira galamment ses moustaches, en +faisant de nouveau claquer sa langue contre son palais. + +--Laisse-nous tranquilles avec tes sottes réflexions répliqua +impatiemment Dubreuil. + +Puis s'adressant au Canadien: + +--Mais, par terre, n'y aurait-il pas moyen?... + +--Par terre! impossible. On n'y pourrait aller en raquettes. Il n'y a +plus assez de neige sur le sol, et vous ne savez probablement pas +marcher avec des raquettes. + +--Vous avez des traîneaux, je crois?... + +--Ah! bien oui, la glace est pourrie... pourrie... qu'on cale [21] à +chaque pas. + +[Note 21: Terme canadien, il signifie enfoncer.] + +--Alors il faudra attendre! + +--Comme de raison. + +--Nous vous gênerons en restant si longtemps... + +--Me gêner! ma conscience! + +--Je vous indemniserai! + +--Indemniser, bourgeois! dit le père Rondeau en se levant indigné, +croyez-vous qu'il n'y ait plus de lard dans notre saloir, plus de +poisson dans les Rapides? + +--Pardon! fit Dubreuil, s'apercevant qu'il avait blessé le bonhomme; +vos coutumes sont si différentes des nôtres que je suis excusable... +Vous ne m'en voulez point, n'est-ce pas? + +Et il lui tendit la main. + +--A preuve que je ne vous en veux pas, c'est que nous allons encore +trinquer ensemble, dit Rondeau après lui avoir fait craquer les doigts +dans les siens. + +--Oui, c'est ça trinquons, sans vous manquer de respect, mar'chef, +intervint le dragon. + +Cette fois on but à la prospérité de l'hôtesse absente Puis Adrien +renoua l'entretien. + +--Comme cela, dit-il, vous pensez que, dans une quinzaine, nous pourrons +engager un batelier pour nous transporter à Kiouinâ. + +--Mieux que ça! mieux que ça! + +--En vérité? + +--La _Mouette_, un bâtiment de cinquante tonneaux doit appareiller +maintenant pour la Pointe; le capitaine est de mes amis. Il vous +arrangera... et pour pas cher... je m'en charge. + +--C'est trop de bontés! dit Dubreuil. + +--Mais, ajouta le Canadien, vous ferez bien de réfléchir avant de vous +embarquer. + +--Pourquoi? + +--Il y a du danger... beaucoup de danger... je parierais gros que si +vous connaissiez le pays comme moi vous n'iriez pas. + +--Ne dites pas qu'il y a du danger au mar'chef! c'est une double raison +pour l'y pousser, sans lui manquer de respect, s'écria Jacot. + +--Quant à vous, mon homme, poursuivit Rondeau, je vous conseille de +serrer votre uniforme dans votre valise car si vous le portez longtemps +encore, même ici, je ne réponds pas plus de votre peau que de lui. + +--Cacher mon uniforme! l'uniforme du 7e dragons! jamais! répondit +l'ex-cavalier avec un mouvement d'une grandeur héroï-comique. + +--Il le faudra, cependant, et dès aujourd'hui, dit Dubreuil. + +Jacot jeta sur l'ingénieur un regard où se peignaient la consternation +et la douleur. + +--Oui, appuya Adrien, je l'ordonne. + +A ce mot, la pipe du dragon lui tomba des dents et se brisa sur le sol. + +Deux grosses larmes brillèrent au coin de ses paupières et roulèrent sur +ses joues. + +--Puisque c'est la consigne on obéira, dit-il d'une voix altérée. + +Ce chagrin naïf, mais vrai, mais profond, touchait vivement Dubreuil. + +Cependant, il lui importait de ne pas faiblir, car il devinait les +ennuis, sinon les périls, auxquels les exposerait l'habit du dragon; il +feignit donc de ne point remarquer l'impression que son ordre avait +causée au pauvre Jacot. + +Ce dernier s'était levé, et lentement, tristement, la mort dans l'âme, +il s'avançait vers la porte de la chambre à coucher, pour remplacer sa +tenue par un habillement de chasse, mais, après avoir mis la main sur +le loquet, il s'arrêta et se tourna d'un air piteux, suppliant, vers +son maître. + +Ne l'apercevant pas ou voulant ne pas l'apercevoir, Dubreuil continua à +de causer avec leur hôte. + +Cinq minutes durant Godailleur resta immobile comme une statue. + +Puis, fatigué d'attendre, il toussa, toussa encore, et toussa comme s'il +eût été subitement pris d'un accès de coqueluche. + +Sa toux était si bruyante, elle menaçait de se prolonger tellement, que +Dubreuil leva enfin la tête vers lui. + +Aussitôt la quinte cessa comme par enchantement. + +--Que veux-tu encore? demanda l'ingénieur d'un ton sec. + +--Sans vous manquer de respect, mar'chef, balbutia Godailleur est-ce +qu'il n'y aurait pas moyen de garder mes bottes éperonnées? + +--Si, répliqua Adrien en riant, mais je te prévient que toi-même en +seras bien vite fatigué. + +--Merci de la complaisance, mar'chef, s'écria le dragon en faisant un +salut militaire. + +Et il rentra dans l'autre pièce. + +--Vous avez là un engagé comme il n'y en a pas beaucoup, dit le +Canadien. + +--C'est un ancien brosseur... + +Brosseur! je n'y suis pas. + +--En France, dans l'armée, les sous-officiers appellent brosseur l'homme +qui panse leur cheval et les sert. + +Bien. Mais que veut dire ce mar'chef qu'il met à toutes les sauces? + +--Maréchal-des-logis-chef. C'est une abréviation usitée au régiment, +dites-moi, y a-t-il loin d'ici Kiouinâ? + +--Quand le vent est bon, le bateau met trois à quatre jours, parce qu'on +ne marche guère la unit. La côte est trop dangereuse! Vous ferez bien de +louer deux ou trois chasseurs si vous ne voulez pas mourir de faim. + +J'y avais songé. + +--Je vous trouverai ça à raison d'un écu de trois francs par jour, leur +passage jusqu'à la Pointe payé par vous, bien entendu. Maintenant, +bourgeois, au revoir! je m'en vas à la pêche! Faites ici comme chez +vous! Mais, sans être trop curieux, qu'est-ce que c'est que ce palet que +vous avez là dans vos mains? + +Du doigt le père Rondeau indiquait le totem donné par Shungush-Ouseta à +Dubreuil, et que celui-ci faisait pirouetter sous ses doigts. + +--Oh! rien, répondit le jeune homme, une amulette indienne. C'est, +ajouta-t-il en riant, la récompense du sauvé au sauveur de ce matin. + +--Faites voir. + +Après avoir considéré l'objet, le Canadien dit à Adrien d'un ton +sérieux: + +--Gardez précieusement cette médecine, comme nous appelons ces +choses-là. Elle vous servira mieux que votre poudre, votre argent, ou +votre langue. + +Sur ce il sortit. + +Seize jours après, Adrien Dubreuil, accompagné de Godailleur en costume +de chasseur, plus les bottes éperonnées, faisait ses adieux à la famille +Rondeau. + +Il voulut offrir un souvenir: mais il ne réussit à faire accepter qu'un +paquet de cigares. + +Le Canadien conduisit ses hôtes au quai d'embarquement, à quatre milles +du village. + +La _Mouette_ était un joli navire ponté et gréé en barque, qui +semblait avide de prendre sa course sur l'onde. + +Comme elle inaugurait la réouverture de la navigation, on l'avait +pavoisée de cent flammes et banderoles aux couleurs de l'Union +américaine. + +Toute la population du Sault-Sainte-Marie s'était assemblée sur le +rivage pour assister au départ du bâtiment. + +Et ce spectacle était plein d'intérêt pour un étranger, par la diversité +des costumes, des physionomies, des idiomes. + +Ici c'était un groupe d'Indiens qui dansaient au son du tambourin en +poussant des cris assourdissants; là des Yankees faisaient retentir la +plage du chant de _Hail Columbia_; plus loin des Canadiens chantaient +_Par derrière chez mon père_, la _Marseillaise_, ou _Je m'en va-t-à la +fontaine_ [22]; plus loin encore des enfants de la verte Erin +entonnaient dévotieusement un hymne religieux. + +[Note 22: Quelques lecteurs me sauront gré de leur donner copie de cette +charmante chansonnette, que savent par coeur tous les bateliers et +trappeurs canadiens: + + J'm'en va-t-à la fontaine, + O gai, vive le roi, + J'm'en va-t-à la fontaine + O gai, vive le roi, + Pour remplir mon cruchon + Vive le roi et la reine, + Pour remplir mon cruchon, + Vive le roi, vive le roi! + + La fontaine est profonde, + J'me suis coulé au fond. + Que donnerez-vous, la belle, + Qui vous tir'rait du fond? + Tirez, tirez, dit-elle, + Après ça, nous verrons. + + Quand la belle fut tirée, + S'en va-t-à la maison, + S'assoit sur la fenêtre, + Compose une chanson. + Ce n'est pas ça, la belle, + Que nous vous demandons; + Vot' petit coeur en gage + Savoir si nous l'aurons. + + Mon petit coeur en gage + N'est pas pour un luron. + Ma mère l'a promis + A un joli garçon.] + +L'allégresse était partout, dans les coeurs comme sur les visages, car +l'hiver avait été dur; on avait cruellement souffert du froid et du +manque de provisions au Sault-Sainte-Marie,--plus d'un imprévoyant +était mort de faim,--et le départ de la _Mouette_ annonçait le départ +des mauvais jours, le retour de l'abondance et de la belle saison. + +A midi un coup de canon résonna. + +C'était le signal pour lever l'ancre. + +--Ma conscience! je suis tout comme un enfant, dit le père Rondeau à +Dubreuil; je vous connais à peine et déjà je vous aime autant que si +vous étiez mon fils. Laissez-moi vous embrasser; ça me fera du bien. + +--Oh! de tout mon coeur, répondit Adrien, en se précipitant dans les +bras du bonhomme. + +--Et moi soupira la bouche grimaçante de l'ex-cavalier de première +classe. + +--Toi repartit Rondeau, ça serait déjà fait si je n'avais peur de tes +crocs et de ta figure en lame de rasoir. Mais, tiens, ça ira tout de +même. Viens ici. + +--Sans vous manquer de respect, dit Jacot, en accolant vigoureusement le +Canadien, qui lui souffla à l'oreille: + +--Mon garçon, prends bien soin de ton maître, c'est le meilleur des +hommes! tu m'en réponds, entends-tu! + +--On vous obéira, sans vous manquer de respect, papa Rondeau. + +--Allons, messieurs, on n'attend plus que vous! cria le capitaine du +haut du pont. + +Le père Rondeau s'approcha encore de Dubreuil. + +--Avez-vous la médecine? lui demanda-t-il. + +--Soyez tranquille. + +--Surtout, ne la perdez pas. + +--J'y veillerai. + +--On vous appelle, à la revue [23]! + +--Au revoir, et merci pour toutes vos bontés! + +Les deux hommes échangèrent une poignée de main, et Dubreuil, suivi du +dragon, sauta sur le navire. + +Aussitôt les amarres furent larguées, et la _Mouette_, poussée par une +bonne brise nord-est, s'éloigna rapidement du rivage aux tumultueuses +acclamations des spectateurs. + +[Note 23: Locution canadienne; elle signifie _au revoir!_] + + + + + CHAPITRE VI + + A BORD DE LA MOUETTE + + +Avoir de dix-huit à trente ans, une imagination vive, un coeur chaud, +aimant, des ressources matérielles pour le présent; être libre, et +sillonner à bord d'un bâtiment léger, docile à la brise, ferme à la +vague, quelque grand cours d'eau de l'Amérique Septentrionale, en une +glorieuse journée de printemps, voilà un de ces plaisirs, je devrais +écrire bonheurs, dont on conserve éternellement la mémoire. + +L'hiver fut long; il fut rigoureux. Sa durée, cinq, six mois, huit +peut-être! Pendant la plus grande partie ce temps, ruisseau, rivière, +fleuve, a été couvert d'un monotone et lourd linceul de glace. De +verdure plus; la neige partout, au village, à la ville, comme à la +campagne, à la forêt. La vie végétale sommeille; la vie animale paraît +éteinte ailleurs que chez l'homme et ses animaux domestiques. + +On dirait que notre mère nourricière ne respire plus. + +Mais vienne le renouveau! Ainsi que la baguette d'un magicien, le +premier rayon de soleil chasse la torpeur, ravive le souffle, ranime la +nature engourdie. + +Entendez! c'est la glace qui craque et se rompt sous l'effort des ondes. +Elles bondissent, elles pétillent, elles courent, volent, joyeuses +d'échapper à la captivité; pour leur faire fête, une opulente draperie, +se plaît déjà à les revêtir. Ce double ruban d'émeraudes, mille fleurs +odorantes le diapreront bientôt, demain peut-être. + +Haut et loin filent les bandes d'oiseaux aquatiques. De cet arbre, hier +ployant sous des concrétions glaciales qui lui donnaient l'air d'une +girandole immense, de cet arbre, dont les verts bourgeons fendent, +aujourd'hui, leur capsule rougeâtre, s'élève un chant,--chant de +reconnaissance sans doute,--c'est celui du rossignol américain. + +A sa voix, à son appel, ne tardera pas à répondre le concert des autres +virtuoses des bois, auquel se joindra, peu après, la musique des +habitants des fleurs et des gazons. + +Moins de huit jours suffisent souvent à l'accomplissement de tous ces +prodiges annuels. + +Ah comme il est délicieux, je le répète, de profiter de la réouverture de +la navigation, quand le ciel est pur, le temps pas trop froid, pour +faire une excursion fluviatile. + +La _Mouette_ remontait gracieusement la Sainte-Marie, chamarrée de +glaçons qui brillaient au soleil comme des plaques d'or ou d'argent. + +Les bords de la rivière, à demi parés de leur toilette d'été, avaient +tout le charme du déshabillé. + +Des bouffées d'un air frais et balsamique invitaient la gaieté en +aiguisant les sens. + +Aussi les passagers du bâtiment se tenaient sur le pont, mêlant leurs +chants à ceux des matelots, occupés, soit à arrimer les marchandises +dans l'entrepont, soit disposer leur voilure pour entrer dans le lac +Supérieur, dont les deux sentinelles, postées à la porte, le Gros cap +[24] et le cap Iroquois, se profilaient hardiment à l'horizon. + +[Note 24: Les Indiens l'appellent Kitchi-Manitou, ou Divinité Suprême, +parce que, de loin, son sommet figure une tête d'homme. «Ce qui fait, +dit Charlevoix, que les sauvages l'ont pris pour le Dieu tutélaire de +leur pays.» Les Indiens nomment aussi le lac Supérieur _Kitchi-Gomi_, de +_kitchi_, grand, et _gomi_, eau.] + +Vers deux heures, les caps furent doublés, et Adrien Dubreuil se trouva, +pour la première fois, devant cette mer intérieure nommée lac Supérieur. + +Aussitôt la _Mouette_ commença à rouler et à donner de la bande, +pressée, foulée qu'elle était par une multitude de petites lames, +courtes, mais violentes, qui la battaient en tous sens. + +Le ballottement du navire rendait incommode le séjour sur le pont. +Cependant Dubreuil résolut d'y rester, autant pour jouir du spectacle +qu'il avait sous yeux que pour éviter la cabine, où l'on respirait une +odeur infecte d'huile de poisson, de goudron et de salaison. + +Inutile de dire que Jacot Godailleur demeurait en planton près de lui. + +Si grotesque que fût le digne ex-cavalier de première classe dans son +uniforme de dragon, il l'était bien autrement dans son costume de +trappeur, rehaussé de ses grandes bottes éperonnées! + +Il semblait que le tranchant de sa figure se fût effilé et que ses +moustaches jaunes eussent allongé. + +Constatons, toutefois, pour l'acquit de notre conscience, que le +malheureux dragon commençait à sentir les atteintes de cette affection +si désagréable, si accablante, qu'on appelle le mal de mer, et auquel +bien peu de personnes, même parmi les plus aguerries aux tourmentes de +l'océan, y échappent sur les grands lacs de l'Amérique Septentrionale. + +Dubreuil, cependant, n'en était point du tout incommodé. + +Assis sur une barrique, au pied du mat principal, et tenant à la main +son télescope de voyage, il humait avec délices un excellent havane, +sans trop s'inquiéter de Godailleur qui geignait près de lui. + +--Sauf votre respect, vous êtes bien heureux, vous, mar'chef, de pouvoir +fumer comme ça! dit celui-ci entre deux hoquets! + +--Veux-tu un cigare? + +--Une cigale! mar'chef! vous désirez ma mort, sans vous faire d'offense. + +--Tu les aimes pourtant? + +--Oui! à terre, on en fume tout de même des cigales, avec les camaraux, +quand on est en goguette, mais... + +Jacot n'acheva pas sa phrase. Saisi d'un besoin impérieux, il s'était +précipité, vers le plat-bord du bâtiment. + +Une minute après, il revint fort pâle à sa place, en s'essuyant la +moustache avec la manche de son capot. + +--Ça vous arrache l'âme, murmura-t-il; ah! si j'avais su! + +--Je t'avais prévenu! + +--Sans vous manquer de respect, mar'chef, je vous ai suivi et je vous +suivrais au bout du monde, même entre les tigres et les lions! mais ça +n'empêche que j'aime mieux le plancher des vaches... Voyez-vous, +mar'chef, ma tête vire... vire... et ça me gargouille là-dedans. + +Il se frappa la poitrine. + +--Oui, ça me gargouille... brrrout... + +Et Godailleur courut encore s'accouder à la préceinte. + +A son retour Dubreuil lui dit: + +--Décidément, ça te tient, mon pauvre vieux camarade. Emploie donc le +remède que je t'ai indiqué en traversant l'Atlantique. + +--Nom d'une carabine! je pensais plus. Ce que c'est pourtant que d'avoir +été aux écoles, voyez un peu, mar'chef, sans vous manquer de respect! +Vous m'aviez dit? + +--Écraser une pomme de reinette dans un petit verre d'eau-de-vie, verser +dessus environ une cartouche de poudre à fusil, mélanger le tout et +avaler d'un trait! + +--Ah! oui, c'est je m'en souviens. Mais si l'on mettait deux petits +verres d'eau-de-vie, est-ce que ça ferait le même effet, mar'chef? + +--Mets-en trois si tu veux, ivrogne! dit Dubreuil en riant. + +--C'est que, voyez-vous, j'ai l'estomac joliment détérioré par ces... + +--Tu trouveras tout ce qu'il faut, sur mon cadre, dans mon sac de nuit. + +Au bout d'un moment, le dragon remonta de la cabine en éternuant à faire +frémir la membrure du navire. + +--Ah! c'est raide, raide, comme si on avalait une douzaine de lattes, +s'écria-t-il. + +--Veux-tu fumer maintenant? + +--Tout de même si j'avais mon brûle-gueule culotté, celui qui venait du +7e! mais vous savez bien qu'il a été cassé le jour... Mon uniforme... +est-ce que je ne pourrais pas le mettre ici, mon uniforme, hein, +mar'chef. + +--Non. + +--Sans vous manquer de respect, nous ne sommes pourtant plus au +Sault-Sainte-Marie. Il n'y a qu'un sauvage sur le vaisseau. S'il disait +un mot je... + +--Je te défends de rendosser ton uniforme. + +--C'est que ça me permettrait de fumer! + +--Comment! comment! quelle sottise nouvelle encore. + +--Puisque, dit Godailleur d'un ton larmoyant, j'avais cassé ma pipe, une +pipe si bonne que vous m'aviez donnée il y a cinq ans, au régiment, +puisque je l'avais cassée le jour... le jour... où vous m'avez retiré la +permission... de porter... mon uniforme de petite tenue... j'ai... j'ai +jure... mar'chef... de ne plus fumer avant de l'avoir sur le dos... + +--Oh! le niais! je te donnerai une autre pipe. Jacot hocha +mélancoliquement la tête. + +--Ça ne sera pas comme l'ancienne... celle-là vous m'en aviez fait +cadeau le soir de votre promotion au grade de mar'chef. Ah! je m'en +souviens comme d'aujourd'hui! vous sortiez de la cantine... vous aviez +arrosé les galons, sans vous manquer de respect, mar'chef... C'était le +bon temps... J'espérais que nous y resterions toujours au régiment... +Dans deux ans, que je me disais, nous serons sous-lieutenant... on s'en +donnera alors du loisir... L'année suivante lieutenant... puis +capitaine... chef d'escadron après, avec la croix!... et s'il survient +un petit bout de guerre, ah! malheureux! avant dix ans coronel!... +coronel dans dix ans! quand j'y pense, mar'chef, quand j'y pense. + +Et l'ex-cavalier de première classe, dont la potion qu'il venait de +prendre avait singulièrement enflammé le sang, voulant ajouter du poids +à son idée, donna un grand coup de poing sur un tonneau près de lui. + +Sous la violence du choc, une douve céda, et le bras de Jacot plongea +tout entier dans la pièce. + +Aux éclats de rire des matelots et de Dubreuil, il l'en retira enduit +d'une épaisse couche de mélasse, dont il barbouilla affreusement ses +vêtements et son visage en voulant s'en débarrasser. + +--Allons, va te changer, lui dit son maître. + +--Oui, je vas me changer, et je vous prie de croire, sans vous manquer +de respect, mar'chef, que je leur revaudrai à tous ces pékins, pour +s'être... + +--Bien, bien! + +--Vous me le paierez, brigands! criait le dragon en montrant son poing +aux gens de l'équipage. + +La cloche du bord sonna alors le dîner, et Dubreuil descendit à la +cabine, où le capitaine de la _Mouette_, son pilote et quelques Yankees, +actionnaires ou propriétaires d'une partie des mines du lac Supérieur, +étaient réunis autour d'une table sans nappe, grossièrement servie. + +Un morceau de _mess pork_, entouré de patates cuites à l'eau, une oie +sauvage bouillie, des _pickles_ et du biscuit dur comme du silex, +composaient le menu. + +De même, que tous les repas américains, celui-ci fut silencieux; +silencieux cependant n'est pas le mot propre, car si l'on ne parla pas, +le cliquetis des mâchoires et des fourchettes, les craquements secs de +biscuit, chaque fois qu'on le rompait, constituèrent une somme, de sons +assez respectable. + +Le couvert enlevé, les Américains se mirent à boire du whiskey en +faisant une partie de bluff avec le capitaine. + +Dubreuil remonta sur le pont où il resta jusqu'au thé. + +La soirée étant très-fraîche, sa tasse de thé prise avec un cracker et +un peu de beurre salé, Adrien se coucha, tandis que les Yankees se +remettaient au jeu et au whiskey. + +Ils passèrent ainsi la nuit. + +Le lendemain l'un d'eux avait perdu cinq cents dollars. Cette perte ne +l'empêcha pas de reprendre les cartes aussitôt après le déjeuner. + +Il perdit encore ce jour-là, ainsi que le suivant, et ne s'en montra pas +plus triste. + +La même cabine servait de salle à manger, chambre coucher, tripot. + +Durant la troisième nuit, Dubreuil entendit l'infortuné perdant qui +disait à ses compagnons de jeu: + +Je possédais deux mille dollars, plus deux actions en valant autant; +vous m'avez tout gagné, il ne me reste pas un penny; vous voudrez bien +m'employer comme ouvrier aux mines. + +--Sans doute, John, répondirent-ils, nous ferons cela pour un ami. Vous +êtes fort, intelligent, vos services nous seront très-précieux. + +Et, sur leur promesse, John alla se toucher avec le calme d'un homme qui +a bien rempli sa journée. + +Cette insouciance de la fortune, ce stoïcisme dans l'adversité, joints à +cette âpreté au lucre, à cette dépense inouïe de forces pour acquérir, +par tous les moyens, richesse ou _famosité_, émerveillaient Dubreuil à +mesure qu'il s'initiait davantage aux moeurs de la population yankee. + +John couchait dans un cadre au-dessus de l'ingénieur français. Ce +dernier ne put s'empêcher de lui dire: + +--Je vous admire, monsieur, de passer ainsi, sans sourciller, de +l'aisance à la misère. + +--Bah! répondit l'Américain avec l'accent nasal particulier à ses +compatriotes, cela m'est parfaitement égal. En travaillant quinze jours +aux mines j'aurai gagné vingt dollars, plus ma nourriture, j'organiserai +une partie de cartes ou une affaire quelconque, et ce serait bien le +diable si, dans un mois ou deux, je n'avais pas regagné ce que je viens +de perdre. _Good night, stranger!_ + +--Bonne nuit, monsieur, repartit Dubreuil, qui ne tarda pas à +s'endormir. + +Plongé dans un profond sommeil, il rêvait à sa chère France, quand un +brusque et épouvantable mouvement de tangage, qui lui fit croire que le +navire sombrait, l'éveilla soudain. + +--Debout! cria t il en sautant à bas de son cadre. + +--Qu'avez-vous, étranger? demanda sans bouger son voisin du lit +supérieur. + +--Une tempête! + +--Ce n'est pas la peine de se lever. + +--Mais nous allons faire naufrage dit Adrien, qu'un nouveau coup de +tangage avait envoyé rouler à l'autre bout de la cabine. + +Il se rapprocha péniblement de son cadre, en s'aidant des mains et des +genoux. + +--Recouchez-vous, étranger, lui dit John. + +--Me recoucher! + +--Il n'y a aucun danger. Ce n'est qu'un caprice du lac! + +--Singulier caprice, murmura le jeune homme en s'habillant aussi vite +qu'il pouvait. + +Son pantalon passé, il monta, pieds nus, sur le pont. Une scène +extraordinaire, unique, se déroulait. + +Le jour paraissait, à ses naissantes clartés, on distinguait, à bâbord +et à tribord de la _Mouette_, la nappe du lac Supérieur unie comme une +glace. + +Mais en avant, en arrière, elle formait, à perte de vue, un pli +formidable, haut de plus de quinze mètres. + +Sur ce pli d'eau, au sommet duquel, comme une plume, voltigeait le léger +bâtiment, couraient des vagues énormes, qui le prenaient soit en proue, +soit en poupe, le portaient tantôt à la crête d'une, montagne, et tantôt +le précipitaient dans un abîme. + +C'était effrayant! c'était merveilleux! + +Avec cela, pas un souffle d'air, pas une ride, pas un froncement à la +surface du lac, de chaque côté du bâtiment. + +Il semblait que la _Mouette_ flottât dans l'air. + +Mais des mugissements terribles, caverneux, comme ceux qui précèdent les +éruptions dans les contrées volcaniques, se faisaient entendre; des +paquets d'eaux énormes submergeaient, à chaque minute, ou l'avant ou +l'arrière du vaisseau. + +Il était à craindre qu'il ne s'engloutit. + +Adrien Dubreuil se rappelait bien avoir lu la relation des singulières +tourmentes auxquelles sont sujets les lacs Supérieur et Huron, mais +combien ce qu'il voyait était loin même des récits qu'il avait taxés +d'exagération! + +Sur la _Mouette_, on avait serré toutes les voiles, à l'exception de +celles de beaupré. + +Le pilote, le capitaine et deux robustes matelots se tenaient à la +Barre. + +Leurs efforts réunis tendaient à profiter d'un des plongements du navire +entre deux vagues, pour le pousser hors de cette redoutable chaîne de +brisants. + +Longtemps ils échouèrent, et chaque tentative infructueuse faillit +causer la perte de la _Mouette_, les flots déferlant aussitôt sur le +pont et le couvrant en entier. + +Chaque fois, Dubreuil prenait un bain des pieds à la tête, et chaque +fois il regrettait d'avoir quitté la cabine. Mais il lui fallait +maintenant rester en place, cramponné au râtelier du grand mat, car on +avait fermé les écoutilles pour empêcher l'eau d'envahir l'intérieur du +vaisseau, et n'eussent-elles pas été fermées qu'en lâchant son étreinte +il eût couru risque d'être entraîné par la violence des flots. + +Enfin, la _Mouette_, habilement lancée dans une sorte de gorge, entre +deux caps liquides, d'une élévation qui dépassait de beaucoup la flèche +de ses mats, la _Mouette_ sortit de cet affreux défilé, dont les +hauteurs verdâtres se dressèrent à sa droite comme une impénétrable +barrière. + +--Vous l'avez échappé belle! dit le capitaine au jeune homme. Si pareil +accident nous arrive désormais, je ne vous conseille pas de monter sur +le pont admirer les beautés de la nature. + +--Vraiment, monsieur, je n'ai aucun regret de ce que j'ai fait, répondit +Adrien. Je n'imaginais pas être un jour témoin d'un spectacle... + +--Ce n'est pas fini interrompit le capitaine, regardez derrière vous. + +Dubreuil se retourna et vit, avec un étonnement nouveau, que le +renflement des eaux diminuait en longueur, pour se ramasser, se +condenser, s'exhausser à son milieu. + +Quelques minutes après, il figurait une colonne dont la base pouvait +avoir un kilomètre de circonférence et dont le fût, s'amincissant +progressivement, se perdait dans les airs. + +Des secousses, terribles comme des tremblements de terre, faisaient +tour à tour rouler et tanguer la _Mouette_. + +Le lac entier, si tranquille un moment auparavant, s'était agité; il +moutonnait, écumait bruyamment aux flancs du navire. + +Bientôt, le temps, clair et serein jusque-là, s'assombrit. La colonne +disparut dans une bruine grisâtre, à laquelle succéda une pluie +torrentielle, qui tomba tout le jour. + +Sur le soir, on jeta l'ancre sous le Portage du lac, au pied même de la +presqu'île ou pointe Kiouinâ. La _Mouette_ était arrivée à destination. + +Elle devait débarquer, le lendemain, ses passagers et son chargement. + +Sauf un homme de bossoir laissé en sentinelle, tout la monde se coucha +de bonne heure, car si l'équipage était excédé par les travaux de cette +dure journée, les passagers étaient fatigués par le ballottement qu'il +leur avait fallu endurer pendant plus de huit heures consécutives. + +Chacun reposait dans le navire, lorsque du pont partit un cri sinistre, +immédiatement suivi d'un coup de feu. + + + + + CHAPITRE VII + + L'OEUVRE DES APOTRES + + +Dans la cabine de la _Mouette_ chacun s'éveilla en sursaut. + +--Qu'est-ce? qu'y a-t-il? demanda Dubreuil. + +--Rien, étranger, peut-être une attaque de quelques rowdies [25], +répondit John en étirant paresseusement ses membres. + +[Note 25: A ce terme, fort usité chez les Yankees, je ne connais pas +d'équivalent en français. Il signifie vaurien, tapageur, bandit, suivant +l'acception qu'on lui veut donner.] + +--Nous sommes attaqués, messieurs; ça ne peut être que par les Apôtres; +préparons-nous à la résistance; car, avec eux, il faut vaincre ou +mourir! s'écria le capitaine du navire. + +Puis il sauta à bas de son lit, sur lequel il reposait demi-habillé, +saisit une paire de revolvers et s'assura qu'ils étaient convenablement +chargés. + +--Que veut-il dire, avec ses Apôtres? murmurait Adrien en passant à la +hâte un vêtement. + +--De braves gens, à qui on a fait, je crois, une trop mauvaise +réputation, repartit John sans trop se presser pour descendre de son +cadre. Ma foi, ajouta-t-il à mi-voix, si ce sont eux, ils viennent à +propos, car j'ai envie de m'engager dans leur bande. Ils gagnent des +dollars autant qu'ils veulent, et... + +Un deuxième coup de feu l'arrêta court dans son monologue. + +Le capitaine de la _Mouette_ poussa un gémissement. Ses revolvers lui +tombèrent des mains, et il roula mort aux pieds de John, qui dit à voix +haute: + +--Pas si vite! pas si vite! pas si vite! hé! étrangers; je suis des +vôtres, moi. Que diable, faites attention, et ne déchargez pas comme ça +vos armes à tort et à travers... + +--Qu'on se rende, et à l'instant! ordonna un homme d'une corpulence +géante, vêtu de rouge de la tête aux pieds, qui venait d'apparaître +au-dessous de l'écoutille. + +--Non-seulement je me rends, mais je déclare qu'à partir de ce moment je +vous appartiens corps et âme, étranger; je ferai votre treizième apôtre, +dit John, s'avançant à la rencontre de l'homme rouge et lui tendant +familièrement la main. + +Celui-ci répliqua à cet acte d'obséquiosité par une gourmade en plein +visage, qui renversa John, tout sanglant, sur le plancher. + +--Nom d'une carabine! est-ce que nous nous laisserons assassiner comme +ça par ces bandits! hurla Godailleur, en se précipitant sur le +meurtrier. + +--Qui de vous est Français? questionna Jésus, sans se préoccuper de +l'attaque dont il était l'objet. + +Ces paroles avaient été prononcées dans notre langue. + +--Moi, je suis Français, et je vas te l'apprendre, canaille! riposta +l'ex-cavalier de première classe, en cherchant à étreindre le +Mangeux-d'Hommes par la taille. + +--Est-ce toi qui es ingénieur? + +--Ce n'est pas moi, vilain soldat, mais le mar'chef que voici... là, +devant nous, et qui va m'aider... + +--Faut-il écraser ce ver de terre? dit l'Écorché, qui venait de pénétrer +dans la cabine, suivi de la moitié des Apôtres. + +--Non; ouvre un panneau. + +Judas obéit. + +Pendant ce temps, les brigands s'étaient emparés des passagers surpris, +terrifiés par la soudaineté de cette agression, et les garrottaient. + +Le panneau ouvert, Jésus, dont une des puissantes mains avait suffi à +maîtriser le bouillant Godailleur, souleva notre homme jusqu'à la +hauteur de sa bouche, le mordit au cou, et le lança comme une balle à +travers l'ouverture. + +L'on entendit un cri d'effroi, puis le son sourd d'un corps qui tombe à +l'eau. + +--Qu'il ne soit fait aucun mal au Français! commanda le Mangeux-d'Hommes. + +--Que me voulez-vous? lui dit Dubreuil, en se débattant aux mains de +Pierre et de Jean, qui essayaient de lui lier les bras. + +--Tu le sauras bientôt. + +--Vous êtes un misérable! + +--Possible, répondit flegmatiquement Jésus; mais cesse de résister, si +tu n'as pas envie de rejoindre ton compagnon. + +--Vous croyez que je me soumettrai lâchement... + +--Qu'on le porte sur le pont et qu'on l'attache au pied du mat! fit le +Mangeux-d'Hommes, dont la voix, de douce qu'elle avait été en parlant à +Dubreuil, devint, tout à coup, retentissante comme un éclat de tonnerre. + +Cédant au nombre et à la force, Adrien se laissa tranquillement monter +sur le pont de la _Mouette_. + +Là, à la lueur d'un falot, il vit un spectacle digne de pitié. + +Cinq ou six cadavres gisaient baignés dans une mare de sang; et tous les +gens de l'équipage, les mains et les pieds solidement liés, étaient +étendus le long du plat-bord. + +L'épouvante était peinte dans leurs traits. Quelques-uns priaient; +d'autres proféraient des imprécations; le plus grand nombre +paraissaient plongés dans une prostration complète. + +Auprès d'eux, les Apôtres déposèrent les corps des passagers, plus +surpris, mais aussi effrayés que les matelots. + +--Ah! je me doutais bien que ça finirait ainsi, marmottait un de ces +derniers; mais le capitaine est un entêté. Il n'a pas voulu m'écouter. +J'étais pourtant bien sûr que c'était un des Apôtres que j'avais vu au +Sault maintenant, nous allons filer notre dernier noeud! + +--Est-ce qu'ils nous tueront? s'enquit un passager. + +--Vous pouvez y compter, répondit le matelot. Quand est-ce que les +Apôtres ont jamais fait grâce à leurs victimes? nous n'en avons pas +pour longtemps. Tenez, voilà que ça commence; regardez. + +En ce moment, les Douze Apôtres étalent rassemblés sur le pont de la +_Mouette_, dont on avait levé les ancres, déferlé quelques basses +voiles, et qui rangeait la côte de la presqu'île Kiouinâ. + +En outre des falots trouvés sur le bâtiment, ils avaient allumé +plusieurs torches de résine, dont la flamme vacillante zébrait de +teintes rouges, et de volutes, de fumée grisâtre le noir de la nuit. +Noir opaque comme le métal, profond comme l'immensité, lourd comme +l'inconnu. + +Pas un rayon de lune, pas un scintillement d'étoile, mais, seulement, +autour de la _Mouette_, un miroitement d'eau lugubre, produit par la +clarté des lanternes, des torches, et qui ajoutait encore à l'horreur +des ténèbres environnantes. + +Quel drame au milieu de la zone lumineuse! + +Le Mangeux-d'Hommes, en son sanglant appareil, est le héros principal. +Il domine tout de sa taille et de sa beauté satanique. Sur lui aussi +tous les yeux sont tournés: ses gens, dignes serviteurs d'un tel +maître, attendent des ordres; ses captifs attendent une sentence qui, +trop tôt pour eux, hélas! tombera de sa bouche. + +Mais il sait être si grand, si majestueux dans son maintien, ce +capitaine de brigands, qu'Adrien Dubreuil ne le contemple pas sans une +sorte d 'admiration craintive. + +Combien d'exécrables criminels à qui il n'a manqué que les circonstances +et un théâtre convenable pour être glorifiés par la majorité des +hommes! + +--Allons, l'Ecorché, à l'oeuvre! clama Jésus de sa voix foudroyante. + +--Faut-il commencer par les vivants, ou par les morts? répondit Judas. + +--Par les morts, ça préparera les autres. Passe-moi le capitaine. + +--Voici reprit l'Écorché en tendant à son chef le cadavre du patron de +la Mouette qu'il avait ramassé sur le pont. + +--Ou est notre scribe Jean? + +--Présent, dit un des Apôtres, dont l'air arrogant se faisait encore +remarquer parmi toutes ces figures impudentes. + +--As-tu ton registre? + +--Oui. + +--Nous en sommes? + +--Au numéro 75 des Blancs, 246 des Rouges et des Cuivrés, dit Jean, en +s'asseyant sur une barrique, au-dessous d'une lanterne, après avoir +ouvert un livret de parchemin, tout maculé de taches dégoûtantes. + +--Ecris donc, continua Jésus. + +--J'y suis, fit Jean. + +Et il trempa une plume dans le sang qui coulait sur le pont. + +--Numéro 76 des Blancs. + +--Ça y est. + +--Capitaine de la barque la Mouette. + +En prononçant ces paroles, le Mangeux-d'Hommes tira de la gaine pendue à +son côté un poignard, le planta dans le coeur du cadavre, qu'il tenait à +la main, puis, avec ses dents, il lui fit une profonde morsure au cou et +le jeta par-dessus bord. + +--Et d'un. Dépêchons! à qui le tour? dit-il ensuite. + +--Le pilote, répondit l'Écorché, lui passant un autre corps. + +--Numéro 77 des Blancs, dit Jésus. + +--Nous y sommes, repartit Jean après avoir inscrit le chiffre. + +Le corps du pilote fut traité comme l'avait été celui du patron. + +Judas tendit à son chef un nouveau cadavre: c'était celui d'un Indien. + +--Numéro 247 des Rouges! cria-t-il à Jean. + +Mais, au lieu de lui déchirer le cou de ses dents, il pratiqua à cette +place une incision cruciale avec son poignard. + +Je laisse à penser de quelle horreur devaient être saisis les captifs +témoins de cette scène abominable, que le Mangeux-d'Hommes rendait plus +terrible encore par les monstrueuses plaisanteries dont il assaisonnait +chaque exécution: + +--Vous voyez, mes enfants, que je n'ai pas volé mon nom. C'est ainsi +qu'à chacun de vous je laisserai mon cachet. Et, comme vous êtes de la +couleur blanche, on vous fera l'honneur d'un coup de dents. Quant à ces +chiens de Peaux-Rouges, la marque des Apôtres au couteau suffit, +n'est-ce pas? mes bons amis. Il serait honteux d'accorder à des +sauvages les honneurs qu'on rend aux civilisés! + +La colère, l'indignation suffoquaient Dubreuil et l'empêchaient de +protester contre ces cruautés insensées. Mais il n'était pas au bout. + +--Le lot des morts est épuisé, dit tout à coup Judas, après quelques +actes comme ceux que nous venons de raconter. + +--Attaque le lot des vivants. + +L'Écorché saisit un des passagers yankees et le traîna aux pieds de +Jésus. + +C'était John, le voisin de lit de Dubreuil. + +--Vous ne voulez donc pas de moi pour votre treizième Apôtre! ça +m'aurait pourtant bien fait plaisir, et je vous aurais appris de fameux +tours! dit-il tranquillement au capitaine. + +Mais, sans souffler mot, Jésus empoigna froidement le malheureux par sa +ceinture, l'enleva du pont, lui enfonça son poignard dans le coeur, +imprima au cou de la victime son horrible scel, et la précipita dans les +flots. + +Adrien était parvenu au paroxysme de l'exaspération. Il recouvra +subitement la parole. + +--Misérable! proféra-t-il en brisant ses liens par une tentative +désespérée. + +Au même instant il se ruait sur le Mangeux-d'Hommes. + +--Au suivant! disait celui-ci d'un ton calme. + +--Oh! tu ne pousseras pas plus loin la carrière de tes crimes! cria +Dubreuil, essayant d'arracher à Jésus son couteau. + +Mais quelques Apôtres fondirent sur le brave jeune homme, le +renversèrent, avant qu'il eût pu accomplir son dessein, et ils allaient +l'écharper quand le chef leur dit: + +--J'ai ordonné qu'on ne lui fasse aucun mal. Garrottez-le mieux. Celui +qui l'avait si faiblement attaché sera, pour punition, privé du tiers de +son butin. + +Puis il ajouta, en se tournant vers son secrétaire et en assassinant un +deuxième passager: + +--Numéro 81 des Blancs! + +Dubreuil n'en entendit pas davantage. Accablé par les émotions autant +que par la lutte, il s'évanouit. + +Quand il reprit connaissance, la nuit avait disparu et le soleil était +déjà haut à l'horizon. + +Adrien se trouvait toujours couché au pied du grand mat de la _Mouette_, +mais sur lui on avait étendu quelques pelleteries pour le garantir de +l'humidité de l'atmosphère. + +Il avait le corps et l'esprit lourds; la mémoire des événements +auxquels il avait assisté lui échappait. + +Peu à peu, cependant, il coordonna ses souvenirs et se rappela ce qui +s'était passé la veille. Alors, il se mit sur son séant, roula autour de +lui des yeux inquiets. + +Toute trace du massacre et du désordre de la nuit précédente avait été, +effacée, à ce point que Dubreuil aurait pensé qu'il venait de faire un +mauvais rêve, si la vue du sanguinaire chef des Apôtres, se promenant +sur le pont, n'eût aussitôt confirmé dans son esprit la sinistre +réalité. + +Il ventait grand frais sud-est, et la _Mouette_ doublait l'île Manitou, +à l'extrémité orientale de la presqu'île Kiouinâ, projetée de vingt-cinq +lieues environ de la terre fertile dans le lac Supérieur. + +Amarrés à l'arrière du vaisseau flottaient deux canots en écorce de +bouleau, ceux-là même qui avaient amené les pirates; mais ils étaient +vides, car les Apôtres reposaient ou s'occupaient à la manoeuvre de leur +prise. + +Sombre et désolé surtout par la perte de son vieux compagnon, Dubreuil +réfléchissait, non sans amertume, aux périls de sa situation, quand le +Mangeux-d'Hommes s'approcha de lui: + +--D'où viens-tu? on allais-tu? et comment te nomme-t-on? lui +demanda-t-il de son air le plus impératif, en fixant sur le jeune homme +un regard scrutateur. + +Ces questions furent faites en français, bien qu'avec un accent flamand +très-prononcé. + +Le sentiment de sa dignité conseillait à Dubreuil de ne pas répondre à +cet interrogatoire. Mais il était au pou voir de son ennemi. D'un mot, +d'un signe, celui-ci le ferait égorger. Mieux valait se soumettre, +ruser. Il résolut donc de se plier aux circonstances. + +--On m'appelle Adrien, dit-il, sans ajouter son nom de famille que la +pudeur arrêta sur ses lèvres. + +--C'est bien. Tu es Français, j'imagine? + +--Oui. + +--Tu te rendais aux mines? + +--Oui. + +--Tu les connais, les mines? + +--Non. + +--Qui donc t'y avait envoyé? + +--Une compagnie. + +--Américaine? + +--Française. + +--Française! répéta Jésus sans cacher sa surprise. + +--Oui, une compagnie française, dit Dubreuil, examinant attentivement, à +son tour, le Mangeux-d'Hommes. + +--Depuis quand est-elle formée? reprit ce dernier. + +--Depuis six mois. + +--A-t-elle obtenu des concessions du gouvernement de Washington? + +--Je ne sais. + +--Quelle était ta mission en venant ici? + +--D'explorer le terrain. + +--Tu es ingénieur? + +--Je le suis. + +--Personne ne t'accompagnait? + +A cette demande, qui ne lui rappelait que trop le malheureux sort de +Godailleur, Dubreuil éprouva un accès de colère qui l'aurait poussé à +une tentative de vengeance s'il n'eût eu les poignets et les chevilles +liés par de fortes cordes. Jésus feignit de ne pas remarquer le courroux +qui brillait sur son visage. + +--Personne ne t'accompagnait? fit-il de nouveau. + +--Un seul homme, que vous... + +Le chef des Apôtres l'interrompit. + +--Oui, je me souviens; tu ne le reverras plus; il faut en prendre ton +parti, que veux-tu? Nous avons pour loi de ne faire jamais quartier à +personne. Tu es la première exception et encore n'est-il pas bien sûr +que je ne te dépêche comme les autres. Cela dépendra absolument de toi. + +Ces mots furent chantés de cette voix harmonieuse et souriante qui, +n'eût été sa stature, donnait à croire que Jésus était une femme +déguisée en homme. + +--Tuez-moi donc sur-le-champ! s'écria Dubreuil avec un geste de dégoût. + +--Te tuer? Non; causons d'abord. + +--Scélérat! + +Le Mangeux-d'Hommes haussa les épaules. + +--A quoi bon des injures! dit-il. Elles n'amélioreront pas ta position +et ne changeront pas mon caractère... + +--Je vous méprise... + +--Eh! que m'importe ton mépris! + +--Vos forfaits seront châtiés. + +--Peut-être. Mais, en attendant, sache me servir fidèlement, et je +saurai te récompenser. + +--Vous servir! moi! + +Loin de s'irriter du dédain dont cette exclamation fut empreinte, le +Mangeux-d'Hommes se prit à rire. + +--Oui, me servir, moi, Jésus-Christ, capitaine des Douze Apôtres; +n'est-ce pas un beau rôle? dit-il en se rengorgeant avec quelque +complaisance. + +--Blasphémateur! + +--Donc, reprit le Mangeux-d'Hommes, tu entres mon service, non comme +simple domestique, j'estime trop tes talents et mérites, mais comme +ingénieur. + +--Jamais! + +--Je te conduis à Kiouinâ, poursuivit froidement Jésus. Là, grâce à mon +aide et à celle de mes gens, tu fais tes explorations, sans être +inquiété par les Yankees ou les Anglais, qui t'auraient, sois-en +convaincu, joué quelque vilain tour de leur façon, car ils n'aiment pas +trop que des étrangers; et des Français surtout, viennent leur disputer +les mines ou les terrains qu'ils se sont appropriés. Ton exploration +finie, tu m'en livres le rapport. Combien te donnait la compagnie de +laquelle tu relevais? + +--Qu'est-ce que cela vous fait? s'écria Adrien avec emportement. + +--Enfin, soit le renseignement ne m'est pas indispensable, continua le +chef en allumant un cigare. Je te rémunérerai de façon à ce que tu +n'aies pas à te plaindre de ma générosité. J'y mets une seule +condition: tu seras sage, c'est-à-dire que, comprenant que tu es en ma +puissance, sachant que je me soucie moins de la vie d'un homme que d'un +bout de cigare, tu ne chercheras t'échapper, ni à nuire à l'honorable +société des Douze Apôtres à laquelle tu es maintenant adjoint. Est-ce +convenu? + +Dubreuil ne daigna pas lui répondre. + +--Ta parole de te conformer à mes avis, et je te fais délier, ajouta +négligemment le Mangeux-d'Hommes. + +--Plutôt mourir! + +--Comme il te plaira. Tu as vingt-quatre heures pour réfléchir. Après +quoi, si tu n'es pas plus raisonnable, mon poignard et mes mâchoires +feront leur office! + +En articulant son ultimatum, il écarta les lèvres et découvrit une +double rangée de dents blanches, longues, aiguës comme celles d'une bête +féroce. + +Vos menaces ne m'effraient pas plus que vos promesses ne m'ont séduit! +Si je dois périr, que la volonté de Dieu soit faite! dit Adrien en +détournant la tête avec horreur. + +Le Mangeux-d'Hommes appela son lieutenant. + +--Descends cet imbécile dans l'entrepont, et qu'on veille sur lui. + +Tandis que l'Écorché exécutait son ordre, Jésus murmurait en jetant un +coup d'oeil sur l'ingénieur français: + +--Par le Christ! mon frère aîné, il y a d'étranges ressemblances dans +l'humanité! C'est tout à fait son portrait. J'en ai été saisi... Ah! +bah! oublions ce passé! + +Et néanmoins il s'accouda soucieusement, la tête dans ses mains, sur le +plat-bord du vaisseau. + + + + + CHAPITRE VIII + + LES CAPTIFS + + +Après avoir de nouveau garrotté Dubreuil, l'Écorché le transporta dans +l'entrepont. + +--Où voulez-vous que je vous dépose? lui demanda-t-il + +--Là répondit l'ingénieur en indiquant son cadre. Judas le jeta sur le +cadre avec ces mots: + +--Bien, mais tâchez de ne pas bouger avant d'en avoir reçu l'ordre, sans +quoi je jure, foi d'Iscariote, que vous irez rejoindre vos compagnons. + +Puis il remonta sur le pont, laissant notre jeune homme sous la garde +d'un des Apôtres. + +Le corps et l'esprit brisés par la violence des impressions qu'il avait +revue, Adrien s'abandonnait au sommeil, sans se préoccuper de son +gardien qui furetait dans la cabine, avec l'espoir de trouver quelque +liqueur, quand il lui sembla entendre gratter sous son maigre matelas. + +D'abord il crut se tromper; le bruit continuant, il l'attribua à un +rat; mais un son de voix étouffé ne tarda pas à frapper son oreille: + +--Mar'chef! mar'chef! disait-on. + +--Suis-je le jouet d'une illusion de mes sens? pensa Dubreuil. + +Et, cependant, s'étant assuré que la sentinelle ne l'observait pas, il +releva furtivement, malgré les liens dont ses poignets étaient entourés, +un coin de son matelas, au fond du cadre. + +Aussitôt une main longue et décharnée parut entre les planchettes du +châlit. + +N'eût l'index de cette main été enserré par un large anneau de cuivre +rouge autour duquel la peau comprimée faisait bourrelet, qu'à la +dimension toute particulière des doigts Adrien en aurait aussitôt +reconnu l'heureux propriétaire et maître. + +C'est toi, Jacot? dit-il très-bas. + +Moi-même, sans vous offenser, mar'chef, fut-il répondu vivement. + +--Parle moins haut, reprit l'ingénieur tout ému, et en posant +affectueusement ses mains dans celle de l'ex-dragon. + +--Qu'est-ce que c'est? s'écria celui-ci au contact de la corde. + +--Chut! fit Dubreuil. + +--Les gueux vous ont donc attaché? mar'chef. + +--Du calme, du calme, mon ami. On me surveille. Mais par quel hasard?... + +--Une autre fois, je vous conterai mar'chef. A présent, voulez-vous que +je sorte de ce trou où j'étouffe, sans vous offenser? J'ai un couteau +dans ma poche, je couperai vos cordes, et à nous deux... + +--Non, non. Pas d'imprudence; ce serait courir à notre perte, reste où +tu es... + +--Cependant... + +--Silence! on vient, dit Dubreuil, laissant retomber le matelas et +feignant de dormir. + +C'était le factionnaire qui se rapprochait. + +Il tenait un de ces flacons carrés, en verre foncé, où les Américains +ont l'habitude de mettre les alcools. + +--Voulez-vous boire une gobe? dit-il en mauvais français à l'ingénieur. + +Dubreuil ne répondant point, l'Apôtre le secoua par le bras. + +--Ah! çà, bourgeois, continua-t-il, est-ce qu'on dort comme ça les uns +sans les autres? + +--Que me voulez-vous? fit Adrien paraissant s'éveiller. + +--On vous demande si vous avez envie de vous rafraîchir le gosier. + +--Merci, je n'ai pas soif. + +--A votre santé donc! reprit le gardien en plongeant le goulot du flacon +dans sa bouche. Mais, ajouta-t-il après avoir engouffré cinq ou six +gorgées sans reprendre haleine, n'en dites rien au capitaine ni aux +camarades, ou je vous ferai un mauvais parti. + +--Soyez tranquille, je ne vous trahirai pas. + +--Fameux rhum! oui, fameux, aussi vrai que je m'appelle Thomas. + +A ce moment un gros soupir partit de dessous le lit. + +Par bonheur, tout occupé à faire chanter à la sa bouteille un harmonieux +glou-glou, l'Apôtre Thomas ne l'entendit pas. + +A court de souffle, il suspendit son bachique concert et se mit à +chanter, en se dirigeant, non sans trébucher, vers l'extrémité de la +cabine: + + Nous irons sur l'eau nous y prom' promener + Nous irons jouer dans l'île, etc. + +Dès qu'il fut éloigné, Dubreuil souleva de nouveau son matelas. + +--Ah mar'chef, sans vous offenser, moi je n'aurais pas refusé sa goutte, +à ce brigand! dit Godailleur avec l'accent du regret le plus sincère. + +--Vraiment. + +--C'est que j'ai l'estomac aussi vide que celui de la baleine qui avala +ce civil de l'Histoire sainte... Comment qu'on l'appelait, sans vous +offenser, mar'chef? + +--Dis-moi un peu et rapidement qui t'a sauvé. + +--Qui? qui, mar'chef? mais Jacot Godailleur, donc. N'est-il pas assez +grand pour ça, sans vous offenser? + +--Enfin de quelle manière es-tu rentré ici? + +--Pas malaisé, mar'chef, pas malaisé. Votre grand scélérat des scélérats +de diable rouge m'avait mordu que les larmes m'en vinrent aux yeux et +que je pleurai, malheureux! comme jamais. Il me flanque à l'eau, sauf +votre respect, mar'chef, je nage comme un poisson, je m'accroche à un +des canots que les brigands avaient amarrés derrière notre barque; de +là, par un panneau, je me faufile dans la cabine et me fourre sous votre +lit, pour réfléchir. Mais je suis trempé, mar'chef, trempé comme une +vraie soupe. Avec rien dans le coffre. Ah! si j'avais seulement un +petit verre de n'importe quoi. + +--Tais-toi; voici du monde fit Dubreuil en se retournant. + +Le Mangeux-d'Hommes entrait dans la cabine, suivi de sept ou huit de ses +compagnons. + +--Thomas, appela-t-il. + +--Présent, capitaine, répondit la sentinelle d'une voix pâteuse. + +--Où est notre prisonnier? + +--Ici, dit Thomas en approchant avec difficulté. + +Quoiqu'il fit assez sombre dans l'entrepont, Jésus remarqua tout de +suite que son factionnaire avait bu outre mesure. + +--Cet homme est ivre, qu'on lui applique vingt-cinq coups de fouet, +dit-il. + +Thomas voulut protester. + +--Un seul mot encore et je te casse la tête, dit l'Écorché, qui marchait +derrière Jésus. + +--Combien êtes-vous hors de service? ajouta-t-il en s'adressant aux +autres Apôtres. + +--Six, lui répondit-on. + +L'Écorché alors tira de sa poche un carnet, dont il arracha quelques +feuilles de papier, en fit six morceaux, sur chacun desquels il traça un +numéro, roula les papiers entre ses doigts et les jeta dans son chapeau. + +--Le numéro 1 sera, dit-il, chargé d'exécuter la sentence. + +Tour à tour les six Apôtres tirèrent au sort. + +André ramena le numéro désigné. + +--Allons, dit-il à Thomas, ôte ton capot, mon camarade, et place-toi là +contre le mât. + +Le condamné se soumit sans opposer la moindre résistance. Il était +facile de voir que les Apôtres étaient accoutumés à pareilles +exécutions, car ils se rangèrent froidement autour de Thomas, qui, le +dos nu, s'était arcbouté le front contre le mat de la _Mouette_, et +attendait, avec une surprenante impassibilité, son châtiment. + +André, s'étant muni d'une corde à noeuds, l'Écorché lut sur son carnet: + + RÈGLEMENT DES APOTRES + +§ DISCIPLINE + +ART. V.--Sera puni de vingt-cinq coups de fouet ou de corde tout homme +qui s'enivrera une première fois, durant le service; de cinquante la +deuxième fois, de mort la troisième. + +Après ces mots, Judas dit à Thomas: + +--Tu déclares que ta punition est juste? + +--Oui, répondit le délinquant. + +--Va! ordonna le lieutenant, faisant signe à André. + +La corde siffla dans l'espace, et vingt-cinq fois de suite tomba +lourdement, comme une tige d'acier, sur les épaules et les reins du +supplicié, qui ne laissa pas échapper une plainte et, quoiqu'il eût les +membres libres, il ne fit pas un geste pour se soustraire à cette +cruelle flagellation. + +Cependant le sang ruisselait de son dos et la douleur faisait jaillir de +ses yeux des larmes brûlantes. + +Quand le bourreau eut terminé sa terrible besogne, Thomas se redressa +lentement et lui dit: + +Merci, mon cousin, tu as le poignet solide. Ça m'a dégrisé. Pose-moi un +linge huilé sur les épaules, et demain il n'y paraîtra plus. + +Pendant qu'André opérait le pansement, le Mangeux-d'Hommes s'avança +vers Dubreuil, aussi indigné de la barbarie de cette scène que surpris +de l'indifférence qu'y avaient apportée les spectateurs et jusqu'aux +acteurs. + +Tu vois, jeune homme, lui dit Jésus, qu'ici la discipline ne plaisante +pas. J'ai besoin de tes services, c'est à ce besoin que tu dois la vie. +Donne-moi ta parole de ne pas chercher à, t'évader, et je te rends la +liberté de tes mouvements. Inutile d'ajouter que si tu enfreignais ton +serment, tu signerais ton arrêt de mort. + +Bien qu'il lui répugnât de prendre un engagement vis-à-vis du bandit, +Adrien jugea prudent d'obéir. Ses liens furent tranchés, et Jésus +l'invita à dîner avec sa bande. + +L'ingénieur n'avait pas faim. Il eut d'abord l'intention de refuser. +Une réflexion l'engagea à accepter, et il se mit à table au milieu des +Apôtres. + +Ceux-ci firent un repas copieux, sans pourtant boire autre chose que de +l'eau, bien que le navire fût chargé de liqueurs fortes; mais, en +expédition, il leur était expressément défendu de goûter aux alcools. +Et, malgré sa passion pour les stimulants, le Mangeux-d'Hommes +s'astreignait alors à un régime aussi sévère que celui de ses gens. + +Si Dubreuil mangea peu, il n'en trouva pas moins le moyen de faire +disparaître adroitement une certaine, quantité d'aliments qu'il glissa +dans ses poches, les réservant pour Jacot. + +Après le dîner, sous prétexte d'arranger sa toilette, il regagna son +cadre et passa ces vivres au dragon en lui disant de ne pas bouger de sa +cachette. + +--Sans vous manquer de respect, mar'chef, dit Godailleur, je suis moulu +là-dessous. + +Tâche de t'y tenir encore jusqu'à ce soir. + +--Hum! c'est une fichue faction que vous m'imposez, mar'chef. + +--Que veux-tu que j'y fasse? si on te découvrait... + +--Oh! je sais bien, je sais bien, je serais flambé, n'est-ce pas, +mar'chef? Oh! les gueusards de gueusards! + +--Assez causé! dors jusqu'à mon retour! répondit Dubreuil en se +retirant, car il lui avait semblé que l'Écorché l'observait du coin de +l'oeil. + +Pour écarter les soupçons du lieutenant, si tant il était que ce dernier +en eût conçu, Adrien prit un air dégagé, alluma un cigare et monta sur +le pont. + +On n'y remarquait plus une trace de désordre, et la _Mouette_, gouvernée +comme par des marins de profession, sillait les eaux du lac Supérieur, +dont la rive méridionale, fortement échancrée, se profilait à quelques +milles à l'horizon. + +La vue de la côte ranima l'espérance dans le coeur de Dubreuil, et avec +l'espérance le désir de la liberté. + +Il jeta les yeux vers la poupe du navire mais les canots qui avaient +servi aux Apôtres n'y étaient plus: on les avait hissés aux flancs de +la Mouette. + +--Non, mon garçon, tu ne te sauveras pas, dit le Mangeux-d'Hommes à +Dubreuil en lui tapant familièrement sur l'épaule. + +Facile d'avoir été si bien deviné par car homme, dont la supériorité le +fatiguait, en dépit de l'aversion qu'il éprouvait pour lui, Adrian +redescendit, sans répondre, dans la cabine. + +La nuit venue, il se coucha, après avoir repoussé, comme inexécutables, +les propositions d'évasion que lui faisait Jacot, et exhorta le pauvre +dragon à la patience. + +A peine eut-il posé sa tête sur le traversin qu'un sommeil de plomb +s'empara de ses sens et les domina complètement. + +Quand Adrien s'éveilla, après douze heures de cet état voisin de la +léthargie, il était jour. Le navire semblait immobile. Mais un grand +bruit se faisait sur le pont. + +Dubreuil regarda dans la cabine. Il ne voyait personne. + +--Jacot dit-il, en écartant son matelas. + +Pas de réponse. + +Adrien, inquiet, plongea son bras sous le lit. La place était vide. + +--Mon Dieu! pensa l'ingénieur, l'infortuné aurait-il été découvert! + +S'élançant de son cadre, il s'habilla à la hâte, et voulut monter sur le +pont pour essayer de savoir ce qu'était devenu Godailleur. Mais, par +mégarde ou à dessein, on avait fermé l'écoutille. + +Le coeur débordant de chagrin, Dubreuil se mit à se promener dans la +cabine. + +Il se livrait aux plus noires réflexions, lorsqu'une voix l'interpella: + +--C'est pourtant vous, bourgeois, qui êtes cause de ce qui m'est arrivé! + +Adrien se retourna et aperçut Thomas couché sur un grabat au bout de la +pièce. + +--Je ne vous comprends pas, dit-il. + +--C'est pas difficile à comprendre. Si vous aviez accepté la gobe que je +vous offrais, il y aurait eu moins à boire dans la négresse[26]; s'il y +avait eu moins à boire, j'aurais moins bu; si j'avais moins bu, j'aurais +été moins dans le lof; si j'avais été moins dans le lof, notre capitaine +ne se serait pas aperçu que j'avais caressé la bouteille; s'il ne s'en +était pas aperçu, je n'aurais pas été puni; et si je n'avais pas été +puni, je ne serais pas étendu ici comme un marsouin sur une botte de +paille; c'est clair ça, comme dit frère Jean, notre secrétaire. + +[Note 26: Bouteille.] + +--Il est bien dur, votre capitaine! fit Dubreuil, heureux de trouver cet +homme et supposant qu'avec quelques flatteries il en obtiendrait des +renseignements. + +--Dur, le Mangeux-d'Hommes! qui est-ce qui a jamais entendu dire ça? il +est plus doux qu'une brebis, repartit Thomas d'un ton convaincu. + +--Mais, enfin, le traitement... + +--Puisque c'est la règle! + +--Quelle règle? + +--Eh! la règle des Apôtres! + +--Vous formez donc une association? + +--Je crois bien, bourgeois; et une association qui n'a pas sa pareille, +des Grands-Lacs aux montagnes de Roche, du golfe du Mexique à la baie +d'Hudson. + +--Association de brigands! ne put s'empêcher de murmurer Dubreuil. + +Et, à haute voix + +--Vous êtes Français, vous? + +--Moi? + +--Oui, vous. + +--Est-ce que je sais? + +--Mais vous parlez le français? + +--Comme je parle l'anglais, l'algonquin, le chippiouais, le chinouk et +bien d'autres langues, sans compter l'espagnol. + +--Où êtes-vous donc né? + +--Ah! bourgeois, répondit en riant le bandit, c'est une question que +j'ai oublié de faire à ma mère. + +--Mais vos parents? + +--Mes parents est-ce que j'en ai connu, des parents, moi! + +--Pauvre misérable! fit Adrien avec compassion. + +--Pauvre, moi! s'écria Thomas, à d'autres, bourgeois! Les Apôtres sont +tous riches, plus riches que les facteurs de la compagnie de la baie +d'Hudson. Pour ma part, j'ai cinq femmes! + +--Cinq femmes! + +--Cinq, et aussi bien huppées que celles de qui que ce soit, je m'en +flatte. Quand vous les aurez vues, vous m'en direz des nouvelles. + +--Où sont-elles donc? demanda Dubreuil, se figurant que Thomas délirait +ou voulait se moquer de lui. + +--Où elles sont? pas loin d'ici. + +--Vous plaisantez. + +--Puisque le bateau ne marche plus, c'est que nous sommes arrivés. +Entendez-vous ce vacarme là-haut? on décharge la cargaison. + +Mais arrivés en quel endroit? + +--Dans nos îles, les îles des Douze Apôtres, bourgeois, et vous pourrez +vous vanter d'être le premier philistin qui y soit entré vivant, depuis +que nous les habitons. Faut que vous ayez fièrement donné dans l'oeil au +capitaine, mille millions de serpents à sonnettes! pour qu'il ne vous +ait pas fait passer le goût de la viande. Mais ça viendra, allez, +bourgeois, vous ne perdrez rien pour attendre. + +L'Apôtre accompagna cette horrible plaisanterie d'un sourire qui fit +frissonner Dubreuil. + +Comme il allait poursuivre son interrogatoire, le panneau de +l'écoutille fut brusquement soulevé. + +--Filez vite, souffla Thomas, car si on me surprenait bavassant avec +vous, ma peau courrait risque de passer encore sous la main du tanneur, +et c'est un luxe dont il ne faut pas être prodigue. + + + + + CHAPITRE IX + + LA CÈNE DES APOTRES + + +--Adrien cria le capitaine. + +--Me voici, répondit Dubreuil, qui s'était empressé de regagner son +cadre. + +--Monte. + +L'ingénieur gravit lentement l'échelle qui conduisait sur le tillac de +la _Mouette_. + +Là, un spectacle nouveau, unique, l'attendait: le pont du navire était +littéralement encombré de femmes. Il y en avait une quarantaine au +moins, de tout âge, de tout costume, je dirais presque de toutes +couleurs, activement occupées à transborder la cargaison, sur une +multitude de canots en écorce disséminés autour de la barque. + +Quant aux Apôtres, ils fumaient, paresseusement accroupis sur le +gaillard d'arrière. + +On eût dit des sagamos surveillant le travail de leurs femmes. + +De fait, ces créatures les servaient de femmes pour la plupart: +Indiennes ou métis, elles étaient, par eux, traitées comme les squaws +peaux-rouges par les hommes de même race c'est-à-dire comme des bêtes +de somme. + +Après une chasse ou une expédition, elles étaient tenues d'aller ramasser +le gibier ou le butin et de le serrer dans les magasins de la troupe. En +campagne, elles portaient les fardeaux, tentes, piquets, ustensiles de +cuisine; au camp, elles dressaient les wigwams, allumaient les feux, +apprêtaient les aliments; et, quand le maître était de folâtre humeur, +elles partageaient sa peau d'ours. + +En retour des nombreuses obligations qu'il leur devait, celui-ci les +battait souvent, leur donnait à manger quelquefois, et parfois aussi les +laissait mourir de faim; mais il ne manquait guère, de les couvrir de +clinquant, parce que leur parure satisfaisait sa vanité et lui valait +cette réputation d'adresse qu'ambitionnent tous les aventuriers du +Nord-ouest américain. + +Aussi les femmes des Apôtres,--bande célèbre s'il y en eut +jamais,--étaient-elles étincelantes de pierreries fausses et de bijoux +en chrysocale. Outre cela, toutes portaient des jupes rouges, vertes, +bleues, jaunes, d'une vivacité de couleurs à blesser les yeux. + +Ces jupes, cependant, créaient de terribles jalousies parmi les beautés +du lac Supérieur. + +S'ils l'eussent voulu, les Apôtres auraient attiré à eux toutes les +jeunes squaws du pays, à cent milles à la ronde, tant la coquetterie à +d'empire sur l'esprit féminin des sauvagesses elles-mêmes. + +Mais un article de leur Règlement défendait que chacun plus de cinq +femmes; et, généralement, ils se montraient satisfaits de ce nombre... +assez raisonnable d'ailleurs. + +On peut se contenter à moins. + +Sauf l'addition du similor, soit dans leur chevelure, soit sur leur +habillement, nos rouges odalisques étaient vêtues à la mode +indienne:--robe courte, en laine ou calicot, à peine serrée à la taille, +mitas et mocassins de peau de daim, ornés de broderies en rassade ou +poil de porc-épic. + +Elles avaient la tête nue, les cheveux plats, peu longs et peu fournis, +divisés en deux bandeaux sur le milieu du front. + +Si quelques-unes pouvaient passer pour jolies, le plus grand nombre ne +paraissaient guère propres à inspirer de tendres sentiments. La laideur +d'une certaine quantité devait même être un antidote contre l'amour. + +C'est au moins la réflexion que se fit Dubreuil, en se trouvant tout à +coup au milieu de cet essaim d'Indiennes, car, pour les Apôtres, il est +probable qu'ils n'y regardaient pas de si près. + +--Tu vois notre harem, dit de sa voix mélodieuse le Mangeux-d'Hommes à +l'ingénieur. Si, pendant ton séjour avec nous, tu te sens quelque +désir, tu m'en avertiras. Mais garde-toi de faire les yeux doux à l'une +de ces femmes, car alors je ne répondrais pas de ta vie. Mes gens sont +jaloux comme des tigres, et ils ne souffrent pas qu'on se mêle à leurs +affaires de ménage. Sois tranquille du reste: il ne manque pas, aux +environs, de jeunes filles... + +--Merci pour votre complaisance, interrompit sèche ment Dubreuil; mais +que pensez-vous faire de moi? + +--Tu le sauras bientôt. Par le Christ, mon frère aîné, tu le sauras +bientôt! seulement, souviens-toi de ton serment. + +--Vous êtes le plus fort... + +--Assez! s'écria impatiemment Jésus. On va te mener à terre, dans cette +île que tu vois sur la droite. Tu seras libre de t'y promener. Mais, je +te le rappelle encore n'oublie pas que tu m'as donné ta parole de ne pas +chercher à fuir. En prononçant ces mots, le capitaine indiquait du doigt +un groupe d'îlots assez considérable qui marquetaient le lac, à une +portée de pistolet du lieu où la _Mouette_ était à l'ancre. + +Ces îles formaient l'archipel des Douze-Apôtres. + +Avec leurs côtes fantastiquement découpées, leurs rochers colorés en +vert, en bleu, en jaune, par le suintement des eaux pluviales à travers +des terrains miniers, leurs crêtes boisées et déjà tapissées d'une +luxuriante verdure, elles offraient, en vérité, un coup d'oeil charmant. + +Autant qu'on en pouvait juger du pont de la _Mouette_, la majorité des +îles des Douze-Apôtres était inhabitée; mais sur celle désignée à +Dubreuil par le Mangeux-d'Hommes se montraient divers bâtiments +entourés d'une haute palissade, aux pieux taillés en fer de lance. + +Tel était l'aspect extérieur de la Pointe, cet ancien poste de la +Compagnie américaine de pelleteries, actuellement occupé par le +Mangeux-d'Hommes et ses hideux compagnons. + +Tandis que Dubreuil considérait attentivement ce tableau et tâchait de +calculer la distance qui séparait l'îlet de la terre ferme, l'Écorché +lui ordonna de le suivre. + +Ils descendirent dans un canot; deux Indiennes, accroupies sur les +talons, se mirent à pagayer, l'une à l'avant, l'autre à l'arrière de +l'embarcation, et, en quelques minutes, ils touchèrent au rivage, sous +la palissade du fort. + +--Tu peux te promener on nous attendre ici, dit Judas à l'ingénieur +après l'avoir déposé à terre. + +Ensuite il retourna au navire, laissant sur la plage Dubreuil fort +embarrassé de ce qu'il devait faire. + +Mais il ne demeura pas longtemps dans cette perplexité. + +La _Mouette_ étant aux trois quarts déchargée, et ses marchandises +emmagasinées dans l'ancienne factorerie, les Apôtres fixèrent plusieurs +câbles au beaupré du navire et le remorquèrent, à l'aide de leurs +canots, dans une anse étroite, près de la Pointe. + +--Maintenant, camarades, faisons la cène! cria le Mangeux-d'Hommes dès +que la barque eut été solidement amarrée. Je permets de manger, de boire +et de se divertir jusqu'à demain. Mais, avant tout, pour éviter les +accidents, que chacun dépose ses armes dans l'arsenal. + +--Bravo! hourrah pour le capitaine! clamèrent les Apôtres. + +--Hourrah pour le capitaine! répondirent en écho leurs femmes. + +Puis tous se dirigèrent pêle-mêle vers la porte du fort, entraînant avec +eux Dubreuil étourdi, enivré par l'étrangeté des évènements auxquels il +assistait depuis deux jours. + +Sans trop savoir comment, il fut conduit dans une vaste salle basse que +partageait, dans toute sa longueur, une table immense, flanquée de +bancs, et qui ployait sous le poids des mets dont elle était couverte. + +On y voyait des daims rôtis tout entiers, des estomacs de caribous, +pendus par des ficelles au plafond et contenant la soupe[27], de +monstrueux boudins de pemmican, des bosses de bison cuites enveloppées +dans la peau de l'animal, des faisceaux d'os à moelle fumants, et +d'énormes chaudières renfermant la fameuse _tiaude_, espèce de ragoût +composé de poisson frais, saumon, esturgeon, maskinongé ou morue, et de +tranches de lard, en haut renom sur les bords du lac Supérieur et du +golfe Saint-Laurent. + +[Note 27: Voir Poignet-d'Acier.] + +Entre ces plats gigantesques, posés à même sur le bois brut, se +dressaient des cruches remplies de whisky, de rhum, ou d'eau-de-vie de +riz sauvage. + +La table pouvait aisément contenir cinquante personnes, mais le couvert +n'était mis que pour treize. + +Quel couvert! un morceau d'écorce en guise d'assiette, un vase de corne +ou de bois servant de verre, une épine au lieu de fourchette. + +Pour suppléer aux ustensiles qui manquaient, nos Apôtres n'avaient-ils +pas leurs couteaux? + +Les voici attablés, le Mangeux-d'Hommes à un bout, l'Écorché en face, +leurs gens dispersés à quatre ou cinq pieds les uns des autres. Mais les +concubines de chacun envahissent les espaces intermédiaires. Elles +s'empressent, par groupes, autour de leurs seigneurs, moins sans doute +pour les servir que pour en recevoir un os à demi rongé ou un coup +d'eau-de-feu. + +Toutefois, elles ne sont pas assises à la table,--c'est un bonheur +inconnu aux femmes dans le Far-West,--elles se tiennent +respectueusement debout. + +Seul, le capitaine n'est pas environné de femmes. Il a placé Dubreuil +auprès de lui; une vieille squaw leur passe les aliments qu'ils +désirent et leur verse à boire. + +Pendant une demi-heure, on n'entend que le cliquetis des mâchoires, +entrecoupé de quelques jurons énergiques à l'adresse des Indiennes qui +se chamaillent, ou des hurlements d'une douzaine de chiens qui disputent +ces dernières les miettes du festin; mais, pendant cette demi-heure, +les Apôtres et leur famélique suite ont englouti tout ce qui était +matière mangeable. + +Sur la table il ne reste plus que les cruches de grès demi vides. Le +Mangeux-d'Hommes se tourne vers sa squaw et lui dit: + +--Maggy, sorcière du diable, enlève les couteaux! + +Chaque Apôtre remet alors son couteau à la vieille Indienne, car l'orgie +va commencer, pantelante, échevelée, lubrique, ignoble, et il serait à +craindre que ses coryphées ne s'entre-déchirassent s'ils conservaient à +leur portée des armes d'aucune sorte. + +--Par le Christ! mon frère aîné, braille Jésus qu'excitent les fumées de +l'alcool, après avoir empli de whisky son gobelet, je bois camarades, au +succès qui a couronné notre dernière expédition! Grâce à la prise de ce +jeune homme, dans quelques mois nous posséderons plus de richesses que +la Compagnie de la baie d'Hudson. Mais l'on veille bien sur lui, car il +tient notre fortune entre ses mains. Allons, monsieur l'ingénieur +français, continua-t-il d'un air narquois, trinquez avec moi. + +--Viva! beuglèrent les brigands. A la santé du Français! + +Bon gré, mal gré, Dubreuil dut accepter ce toast et choquer sa coupe +contre celle des Apôtres. + +--Maintenant, une chanson pour nous égayer, car j'ai la liqueur triste +ce soir, reprit le capitaine. + +--Oui, une chanson! réclama-t-on de toutes parts. + +--Voici, cria Simon, jetant au milieu du brouhaha les beaux vers de +Byron: + + Fill the goblet again! for I never before + Felt the glow which now gladdens my heart to its core; + Let us drink! Who would not, etc. + +--A qui le tour? interrogea le Mangeux-d'Hommes quand Simon se fut +rassis. + +--Oui, à qui le tour? + +--A Barthelemy. + +--Va pour Barthelemy, mille buffles! + +--Tant mieux, il daubera encore les Anglais! + +--Qu'est-ce que tu dis, vilain Canadien? + +--Silence! intervint Jésus. Sachez, enfants, que vous n'avez point de +nationalité. Les Apôtres sont de toutes les origines, de tous les pays +du monde! + +--Bravo! hurla la foule. + +--Allons, Barthélémy, commence, nous t'écoutons. + +--Attendez d'abord que je m'éclaircisse le timbre, répondit Barthelemy, +qui se versa une rasade de rhum et l'avala comme si c'eût été un verre +d'eau. + +Puis il entonna, d'une voix de Stentor, les couplets suivants: + + C'est sti'là qu'a pincé Berg-op-Zoom [28], + C'est sti'là qu'a pincé Berg op-Zoom. + Qu'est un vrai moule à Te Deum, + Qu'est un vrai moule à Te Deum. + Dame! c'est sti'là, qu'a du mérite, + Et qui trousse un siège bien vite. + + Comme Alexandre il est petit, + Comme Alexandre il est petit. + Mais il a autant d'esprit; + Mais il a autant d'esprit. + Il en a toute la vaillance, + De Cesar toute la prudence, + +J'étrillons messieurs les Anglés. + +--Je m'oppose, interrompit un des Apôtres furieux. + +[Note 28: Cette chansonnette, fort populaire en France vers la fin du +siècle dernier,--après la prise de Berg-op-Zoom la Pucelle, par le comte +Lowenthall, qui commandait nos troupes,--est encore en vogue au +Canada.] + +--Et moi, je dispose, répliqua le Mangeux-d'Hommes avec un coup d'oeil +sévère à l'interrupteur, qui se rassit en maugréant. + +On applaudit chaudement au mot du capitaine, et Barthélémy reprit: + + J'étrillons messieurs les Anglés, + Qu'avions voulu faire les mauvés, + Qu'avions voulu faire les mauvés, + Dame! c'est qu'ils ont trouvé des drilles, + Qu'avec eux ont porté l'étrille. + +--Ta chanson, dit Jésus, ne marque pas de sel, mais je voudrais, ce +soir, quelque chose qui sentit le trappeur. Voyons, toi, +Jacques-le-Majeur, qu'as-tu dans ton sac? + +--Moi, je ne connais que _la Gloire des Bois-Brûlés_ [29]. + +[Note 29: Cette chanson a trait à un combat sanglant qui eut lieu en +1818, à la rivière Rouge (Voir la _Huronne_), entre les Bois-Brûlés et +les gens de lord Selkirk. On la chante toujours avec enthousiasme dans +les réunions de trappeurs canadiens.] + +--Eh bien! conte-nous la _Gloire des Bois-Brûlés_. + +--Avec plaisir, capitaine, fit Jacques-le Majeur, qui tout aussitôt +s'écria: + + Voulez-vous écouter chanter (bis) + Une chanson de vérité. (bis) + Le dix-neuf de juin, la bande des Bois-Brûlés + Sont arrivés comme de braves guerriers. + + En arrivant à la Grenouillère, + Nous avons fait trois prisonniers, + Trois prisonniers des Arkanys, [30] + Qui sont ici pour piller notre pays. + +[Note 30: Habitants des Îles Orkneys.] + + Étant sur le point de débarquer, + Deux de nos gens se sont écriés, + Deux de nos gens se sont écriés: + Voilà l'Anglais qui vient nous attaquer. + + Tous aussitôt nous avons déviré, + Nous avons été les rencontrer: + J'avons cerné la bande des grenadiers, + Ils sont immobiles, ils sont tous démontés. + + J'avons agi comme des gens d'honneur, + J'avons envoyé un ambassadeur + Le gouverneur, voulez-vous arrêter + Un petit moment, nous voulons vous parler. + + Le gouverneur, qui est enragé, + Il dit à ses soldats: Tirez. + Le premier coup c'est l'Anglais qui a tiré, + L'ambassadeur ils ont manqué tuer, + + Le gouverneur qui se croit empereur, + Il veut agir avec rigueur: + Le gouverneur qui se croit empereur, + A son malheur agit trop de rigueur. + + Ayant vu passer tous ces Bois-Brûlés + Il a parti pour les épouvanter; + Etant parti pour les épouvanter, + Il s'est trompé, il s'est bien fait tuer. + + Il s'est bien fait tuer + Quantité de grenadiers, + J'avons tué presque toute son armée, + Quatre ou cinq se sont sauvés. + + Si vous aviez vu tous ces Anglais, + Tous ces Bois-Brûlés après, + De butte en butte les Anglais culbutaient, + Les Bois-Brûlés jetaient des cris de joie. + + Qui a composé la chanson? + Perriche Falcon, ce bon garçon. + Elle a été faite et composée + Sur la victoire que nous avons gagnée. + +--Oui, ajouta le chanteur en finissant, car je l'ai connu, Perriche +Falcon, un brave trappeur, et j'y étais à la bataille que les +Bois-Brûlés ont gagnée sur les Anglais. Je bois à la santé des +Bois-Brûlés! + +--C'est pas étonnant, car tu l'es, toi, Bois-Brûlé dit un voisin de +Jacques-le-Majeur. + +On sait combien les aventuriers blancs et même les Indiens du désert +américain méprisent les métis. Nulle injure ne leur est, je crois, plus +sensible que l'appellation de Bois-Brûlé ou Demi-Sang. Aussi +Jacques-le-Majeur, dont le cerveau était déjà allumé par l'ivresse, +riposta-t-il en appliquant à l'insulteur un coup de poing à décorner un +boeuf. + +Sans broncher, celui-ci se précipita sur son adversaire, et une lutte +terrible s'engagea entre eux. + +Nul des spectateurs ne cherchant à les séparer, car la plupart avaient +déjà perdu la raison ou folâtraient assez indiscrètement avec leurs +squaws, il est probable que la rixe se serait prolongée jusqu'à ce que +l'un des antagonistes eût été assommé, si le Mangeux-d'Hommes n'avait +jugé convenable d'intervenir. + +Il se leva froidement de table, s'avança, sans se presser, vers les +combattants, les saisit l'un et l'autre par la ceinture, les souleva de +terre avec ses puissantes mains, et les séparant aussi aisément qu'il +eût fait de deux rameaux entrelacés, il dit de ce ton doux et musical +qui contrastait si étrangement avec ses formes gigantesques. + +--C'est un ami et non le capitaine qui vient vous réconcilier. Je ne +veux pas qu'on se dispute, car, par le Christ! mon frère aîné, j'ai juré +que les Apôtres consacreraient cette journée à la table et l'amour. +Faites la paix, et, pour la signer, je propose la santé de +Meneh-Ouiakon! + +--Oui, vive Meneh-Ouiakon! cria la bande. + +Jésus alors fit un signe à la vieille squaw, qui sortit et reparut +bientôt, poussant devant elle une jeune Indienne d'une beauté +merveilleuse. + + + + + CHAPITRE X + + MENEH-OUIAKON [31]. + + +[Note 31: Termes nadoessis: ils signifient l'Eau-de-Feu ou l'Esprit.] + +La nuit avait surpris les Apôtres à table; et, depuis quelque temps, des +torches de bois résineux, tenues par des femmes, éclairaient leur orgie. + +Ces torches, aux lueurs sanglantes, projetaient de lourdes vapeurs, +qui, se réunissant, se condensant au plafond de la salle, formaient sur +les convives un nuage épais, sous lequel leurs figures, si fortement +caractérisées, se détachaient en relief et semblaient flamboyer comme +dans une ardente fournaise. + +Il y avait là un de ces rares, un de ces puissants sujets de peinture +qui firent la joie et la gloire du chef de l'école hollandaise. Grand +cadre, fantastique distribution d'ombre et de lumière; personnages +étranges, aussi saisissants par la sauvage expression de leur mine que +par la forme, la couleur et la matière de leur accoutrement; la scène, +enfin, se fût à jamais gravée dans le cerveau d'un artiste. + +Quelle scène! + +Montrerai-je ces gens ivres d'alcool, enflammés de désirs sensuels, qui +sommeillent accoudés sur la table, ou bredouillent quelque sale refrain, +ou, l'haleine brûlante, les doigts et les prunelles avides, fourragent +brutalement les charmes grossiers de leurs maîtresses! Les +esquisserai-je, elles aussi, ces Indiennes, débraillées, demi nues, +mendiant à l'envi les dégoûtantes caresses du maître? Me faudra-t-il +faire entendre les conversations immondes, ou le retentissement des +lèvres qui se collent sur les chairs palpitantes, mêlés au bruit +écoeurant des hoquets? A quoi bon! le théâtre, les décors, les acteurs +sont suffisamment indiqués, continuons plutôt notre récit. + +L'entrée de Meneh-Ouiakon fut accueillie par des hourrahs formidables, +qui réveillèrent les dormeurs. + +Chacun des Apôtres prit une posture plus décente, et les squaws +réparèrent à la hâte le désordre de leur toilette. + +--A la santé de Meneh-Ouiakon! dit le Mangeux-d'Hommes, après avoir +versé quelques gouttes de whisky dans sa coupe qu'il tendit à la jeune +Indienne. + +--A sa santé et à celle de notre brave capitaine beugla toute la bande, +hommes et femmes. + +Épouvantés par le tintamarre, les chiens poussèrent un long hurlement. + +Cependant, Meneh-Ouiakon avait repoussé le gobelet du capitaine avec un +geste de dégoût, et en murmurant quelques paroles que Dubreuil ne +comprit pas, car elles avaient été prononcées dans un idiome indien. + +Mais le Mangeux-d'Hommes les entendit sans doute: il fronça les +sourcils, jeta sur Meneh-Ouiakon un regard sinistre et fit, du bras, un +mouvement comme pour lui jeter le gobelet au visage. Pour elle, cette +colère ne parut point l'émouvoir: debout, à deux pas du capitaine, +l'air provocateur, la lèvre dédaigneuse, elle semblait vouloir +exaspérer plutôt qu'apaiser le courroux du chef des Apôtres. + +Adrien Dubreuil se sentit frissonner pour cette créature si frêle, si +belle, qui ne craignait point de braver ce monstre sanguinaire. Un +instant, il crut que le colosse allait se ruer sur elle et la briser +comme un roseau. Mais il n'en fut rien: Jésus laissa retomber son bras, +éteignit sous leurs longues paupières le feu sombre qui brillait dans +ses prunelles, et dit dune voix sourde, après avoir précipitamment vidé +la coupe refusée par Meneh-Ouiakon: + +--Ouennokedjâ [32], chante-nous le chant de Pontiac. + +[Note 32: Terme naodessis: il signifie femme. C'est ainsi que les +Indiens du Lac Supérieur apostrophent les squaws. Rarement les +appellent-ils par leur nom propre.] + +--Oui, le chant de Pontiac! dirent plusieurs Apôtres. + +Cette demande changea sans doute les dispositions l'Indienne, car +l'expression méprisante de sa physionomie fit place à un fin sourire; +et, soulevant à la hauteur de la tête sa main gauche, au poignet de +laquelle était attaché par fine cordelette en écorce un tambourin, assez +semblable à un tambour de basque, elle fit résonner les coquilles et +becs d'oiseaux suspendus autour en guise de plaques de cuivre, et dit, +sur un ton rhythmique, tantôt élevé et hautain comme d'un sachem à ses +guerriers, tantôt doux et tendre comme la prière d'un amant à sa +maîtresse: + +«Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac! +Le coup d'oeil de l'aigle était le sien. Plus fine que celle de la +volverenne il avait l'oreille. Dans ses membres régnait la force des +bisons; dans son esprit séjournait l'habileté des grands sagamos. Suave +comme le miel pour ses amis, sa parole retentissait comme le tonnerre +quand il s'adressait à un ennemi. + +Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac! + +«Les perfides Saiganoschs [33] avaient déterré la hache de guerre contre +les braves Nitigusk [34]; Pontiac, qui aimait les derniers, rassembla ses +amis, et leur parla: + +[Note 33: Les Anglais.] + +[Note 34: Les Français.] + +«Un indien de la tribu des Lenapies désirait connaître le Maître de +la vie. Sans faire part de son dessein à qui que ce soit, il résolut +de se rendre au paradis où il savait que Dieu faisait sa résidence. +Mais quel était le chemin du ciel? Il l'ignorait. Pensant «qu'aucun de +ses amis n'était mieux informés que lui, il se mit à jeûner dans l'espoir +de tirer de ses rêves un présage favorable.» + +«Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à +Pontiac!» + +«Dans son rêve, l'Indien s'imagina qu'il n'avait, qu'à commencer «son +voyage, et qu'un chemin continu le mènerait au céleste séjour. Le +lendemain matin, de très-bonne heure, il s'équipa en chasseur, prit son +fusil, sa corne à poudre, ses munitions et sa chaudière pour cuire ses +aliments, et se mit en route. La première «partie de son voyage fut +assez favorable. Il marchait sans se décourager, avec la ferme +conviction qu'il arriverait à son but.» + +«Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à +Pontiac!» + +«Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi, sans qu'il rencontrât un obstacle +à ses désirs. Dans la soirée du huitième, il s'arrêta, au coucher du +soleil, sur le bord d'un ruisseau, à l'entrée d'une petite +prairie qui lui parut convenable pour son campement de nuit.» + +«Gloire au plus noble, etc.» + +«Comme il préparait son logement, il aperçut, à l'autre bout de la +prairie, trois sentiers larges et bien battus. Cela lui parut +singulier; mais il n'en continua pas moins d'arranger son wigwam. +Ensuite il alluma du feu, et fit cuire son repas. Cependant, quoique +l'obscurité devînt de plus en plus profonde, il remarqua «que les +sentiers devenaient aussi de plus en plus visibles, à mesure qu'elle +augmentait. Il en fut surpris et même effrayé.» + +«Gloire au plus noble, etc.» + +«Devait-il rester dans son camp, ou en aller établir un à quelque +distance? En cette incertitude, il se rappela son rêve. Le seul but +qu'il se proposait en entreprenant ce voyage n'était-il pas de voir le +Maître de la vie? Cette réflexion lui rendit le calme, et il se dit +que, probablement, l'une de ces routes conduisait au lieu qu'il +désirait visiter.» + +«Gloire au plus noble, etc.» + +«En conséquence il se détermina à demeurer dans son camp jusqu'au +matin, où il prendrait, au hasard, l'un de ces chemins. Cependant sa +curiosité lui laissa à peine le temps de manger, il «quitta son camp et +prit le plus large des sentiers. L'ayant suivi «jusqu'au milieu du jour +suivant, sans difficulté aucune, s'arrêta, vers le midi, pour souffler, +et vit tout à coup un feu qui «jaillissait du sol.» + +«Gloire au plus noble, etc.» + +«Ce spectacle attira son attention. Il s'approcha pour voir ce que +c'était, mais comme le feu semblait croître à mesure qu'il avançait, +notre Indien fut tellement frappé de terreur, qu'il rebroussa chemin, et +prit le plus large des deux autres sentiers.» + +«Gloire au plus noble, etc. + +«L'ayant suivi pendant le même espace de temps que le premier, il +trouva la même chose. Sa frayeur s'éveilla de nouveau et il fut obligé +de prendre le troisième sentier, le long duquel «marcha une journée +entière sans rien voir. Soudain, une montagne d'une blancheur +merveilleuse frappa ses regards. Quoique étonné au plus haut point, il +s'arma de courage et avança pour l'examiner.» + +«Gloire au plus noble, etc.» + +«Arrivé à son pied, il ne vit plus aucune trace de chemin. Cela le +plongea dans une tristesse profonde, car il ne savait plus comment +poursuivre sa route. Dans cette conjoncture, il regarda de tous +côtés, et découvrit une femme assise sur la montagne. Elle était d'une +beauté ravissante, et la blancheur de sa robe surpassait celle de la +neige.» + +«Gloire au plus noble, etc. + +«La femme lui dit dans la langue qu'il parlait: «Tu parais surpris de +ne plus trouver de chemin pour parvenir au terme de tes désirs. Je sais +que tu cherches le Maître de la vie. La route qui conduit à sa demeure +est sur la montagne. Pour y arriver, dépouille tous tes vêtements, lave +ton corps dans la rivière qui coule près de toi, et ensuite gravis la +montagne.» + +«Gloire au brave, etc. + +«L'Indien obéit ponctuellement aux ordres de la femme. Mais il restait +une difficulté à surmonter. Comment atteindre le sommet de la montagne, +qui était escarpée, sans un sentier, et unie comme une glace? Il demanda +conseil à la femme.--Si tu souhaites réellement, dit-elle, de voir le +Maître de la vie, tu dois grimper en te servant seulement de la main et +du pied gauches.» + +«Gloire au plus brave, etc. + +«Cela paraissait presque impossible à l'Indien. Cependant, encouragé +par la femme, il commence de monter, et réussit avec beaucoup de peine. +Parvenu au sommet, il fut étonné de ne voir personne, la femme avait +disparu. Il se trouva seul et sans guide. Trois villages inconnus +étaient en vue. Ils différaient du sien par leur construction, et +étaient beaucoup plus beaux et plus réguliers.» + +«Gloire au plus brave, etc.» + +«Après quelques moments de réflexion, il prit le chemin du plus +attrayant. Il n'était plus qu'à quelques pas du village, quand il se +rappela qu'il était nu. Alors, honteux, incertain, il s'arrêta. Mais +une voix lui dit de s'avancer et de marcher sans crainte puisqu'il +s'était purifié. Il marcha donc fermement jusqu'à un endroit qui lui +parut être la porte du village.» + +«Gloire au plus brave, etc.» + +«Tandis qu'il considérait l'extérieur du village, la porte fut +ouverte et l'Indien vit venir à lui un bel homme tout vêtu de blanc, qui +lui dit qu'il allait satisfaire ses désirs en le menant devant le +Maître de la vie. Et aussitôt il le conduisit dans un lieu d'une +incomparable beauté, où il vit le Maître de la vie qui le prit par la +main et lui donna pour siège un chapeau bordé d'or.» + +«Gloire au plus brave, etc.» + +«Craignant de gâter le chapeau, l'Indien hésitait à s'asseoir; mais, «en +ayant de nouveau reçu l'ordre, il obéit sans réplique. Alors Dieu lui +dit: «Je suis le Maître de la vie, que tu désires voir et à qui tu +désires parler; écoute ce que j'ai à te dire, à toi et à tous les +Indiens: + +«Je suis le Maître du ciel, de la terre, des arbres, des lacs, des +rivières, des hommes et de tout ce que tu vois et as vu sur la terre ou +dans les cieux; et parce que je t'aime toi et les Indiens, vous devez +faire ma volonté, vous devez aussi éviter ce que je hais; je hais que +vous buviez comme vous le faites, jusqu'à en perdre la raison; je +désire que vous ne vous battiez pas les uns les autres. + +«Vous prenez deux, trois, quatre femmes, ou courez après les femmes +des autres, vous faites mal. Je hais une pareille conduite. +Vous devriez n'avoir qu'une femme et la garder jusqu'à la mort. + +«Vous mentez, vous volez, vous assassinez, je hais tout cela. La terre +sur laquelle vous êtes, je l'ai faite pour vous. D'où vient que vous +souffrez que les blancs s'en emparent! + +«Ne pouvez-vous vous passer d'eux? Je sais que ceux que vous appelez +les enfants de votre grand Père fournissent à vos besoins. + +«Mais si vous n'étiez misérables comme vous l'êtes, ils ne vous seraient +pas nécessaires. Vous devriez vivre comme vous le faisiez avant de les +connaître. Avant que fussent arrivés ceux que vous appelez vos frères, +votre arc et vos flèches ne vous suffisaient-ils pas? + +«Vous n'aviez besoin ni de poudre, ni de plomb, ni de fusils. La chair +des animaux suffisait à votre nourriture, leur peau à votre +habillement. Mais quand je vous vis enclins au mal, je chassai les +animaux dans les profondeurs des forêts, afin que vous dépendiez de vos +frères pour vos aliments et vos vêtements. Redevenez bons, exécutez mes +volontés, et je vous renverrai des animaux en abondance. + +«Toutefois, je ne vous défends pas de souffrir parmi vous les enfants de +votre Père. Je les aime, ils me connaissent, ils me prient; je subviens +à leurs besoins, et leur donne ce qu'ils vous apportent. Mais il n'en +est pas de même pour ceux qui sont venue vous troubler dans vos +possessions [35]. Chassez-les, chassez-les; faites leur la guerre. Je ne +les aime pas, ils ne me connaissent point, ils sont les ennemis de vos +frères, ils sont les miens, repoussez-les dans les terres que je leur ai +faites. Qu'ils y restent. + +[Note 35 Les Anglais qui nous avaient récemment enlevé le Canada.] + +«Oui chassez les de votre territoire, ces chiens en habits rouges. + +«Ils vous font injure, vous déshonorent. Mais unissez-vous à vos autres +frères blancs qui me servent et m'adorent, pour les obliger à quitter +votre pays où ils ne sont restés que trop longtemps et ont commis trop +de méchancetés, de crimes, sur vous-mêmes, vos femmes et vos enfants. + +«Le Maître de la vie ayant fini de parler, l'Indien lui promit +d'exécuter sa volonté et de la faire observer aux hommes de sa race. +Son conducteur revint alors. Il le guida jusqu'au pied de la montagne +et lui dit de reprendre ses vêtements et de retourner à son village, +ce que l'autre s'empressa de faire. + +«Gloire au plus brave, etc.» + +«Son retour causa beaucoup de surprise aux habitants du village, qui +ne savaient ce qu'il était devenu. Ils lui demandèrent d'où il +arrivait. Mais comme le Maître de la vie lui avait recommandé de ne +parler à personne avant d'avoir vu le chef du village, il leur fit +signe avec la main qu'il arrivait d'en Haut. + +«Gloire au plus brave, etc. + +«Il alla immédiatement au wigwam du chef, à qui il transmit la parole du +Maître de la vie, pour que moi je vous la répète, illustres guerriers, +et vous excite à soutenir nos frères Nitigusks dans la guerre qu'ils ont +entreprise contre les Saiganoschs. Aiguisez vos flèches, affilez vos +couteaux à scalper, chargez vos fusils, et tous ensemble allons +combattre ces odieux ennemis. J'ai dit. + +«Tel fut le discours du chef, et moi j'ajoute: Gloire au plus noble, au +plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac! Le coup d'oeil de l'aigle +était le sien. Plus fine que celle de la volverenne il avait l'oreille. +Dans ses membres régnait la force des bisons; dans son esprit +séjournait l'habileté des grands sagamos. Douce comme le miel pour ses +amis, sa parole retentissait comme le tonnerre quand il s'adressait à +un ennemi.» + +«Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac!» + +Cette longue mélopée avait été dite en français, langue que parlent ou +comprennent généralement tous les aventuriers du Nord-ouest américain. + +Malgré leur ébriété, la plupart des Apôtres l'avaient écoutée avec une +attention soutenue, soit qu'ils fussent charmés par la voix mélodieuse +de Meneh-Ouiakon, soit par déférence pour leur capitaine, dont les yeux +couvaient avec amour la chanteuse. + +Mais, à peine eut-elle fini, que l'un d'eux, Thadée, celui qui s'était +senti blessé par les couplets de Jacques-le-Majeur, et qui, plus d'une +fois, avait tenté d'interrompre la jeune fille, se leva dans un +transport de rage. + +--On nous insulte! cria-t-il d'une voix altérée. + +--Qui? Quoi? demanda l'Écorché. + +--On insulte les Anglais, et nous sommes plusieurs ici de cette origine. + +--D'abord, fit le flegmatique Judas, nous ne reconnaissons pas de +nationalité ici. Tu as tort de te fâcher. + +--Eh bien, alors, par le diable, je vais chanter à mon tour, et rira +bien qui rira le dernier, reprit Thadée. + +--Chante si ça te fait plaisir. Mais il me semble que c'est assez de +chansons comme cela. + +--Non, j'ai dit que je chanterais, et je chanterai! + +--A ton aise, répliqua froidement l'Écorché. + +Aussitôt Thadée, sautant sur la table, se mit à invectiver la France en +une méchante pièce de vers, aussi absurde par le fond que détestable par +la forme, débutant par ces mots: + + Dam'nd France, dam'nd coward Frenchmen. + +Dubreuil aurait dû rire des efforts que faisait Thadée pour se rendre +comique et qui n'aboutissaient qu'au grotesque, mais notre ingénieur +avait la fibre nationale d'une délicatesse excessive; au premier +couplet, il sentit le rouge lui monter au visage, au second il faillit +éclater, au troisième, l'explosion eut lieu. + +--Scélérat! proféra-t-il, en faisant un bond pour se jeter sur Thadée. + +Par malheur, celui-ci le prévint. + +Saisissant une cruche de grès à demi pleine de whisky, il la lança à la +tête du jeune homme, qui, atteint par le projectile, roula aux pieds de +Meneh-Ouiakon, en poussant un cri douloureux, tandis que l'Apôtre +répétait de sa voix insultante: + + Dam'nd France, dam'nd coward Frenchmen! + + + + + CHAPITRE XI + + LE BLESSÉ + + +La nuit était noire, profonde; noire comme la tombe, profonde comme +l'immensité. Des sons lamentables emplissaient l'air: c'était +l'aboiement des chiens, auquel répondait le hurlement sinistre des +loups; puis, c'était le meuglement mélancolique des boeufs, auquel se +mêlaient, par brusques, par violentes rafales, les sifflements de la +bise. Et, faisant la basse dans ce sinistre concert, le lac Supérieur +broyait, avec un formidable fracas, ses ondes aux grèves rocheuses de +l'archipel des Douze-Apôtres. + +Un grand éclair violacé déchira tout à coup les ténèbres. + +A son éclat passager, mais intense, on eût pu voir une Indienne qui, +rapidement, furtivement, traversait la cour du fort _La Pointe_. + +Pour n'être point observée, sans doute, elle glissait le long de la +haute palissade dont la factorerie était entourée. + +Ainsi, avec légèreté, Meneh-Ouiakon,--vous l'auriez reconnue à +l'élégance de sa démarche,--atteignit une porte basse, garnie de lourds +montants en bois. + +Du bout du doigt elle gratta cette porte. + +Point de réponse à son signal. + +Le vacarme des éléments en furie avait probablement empêché que l'appel +de l'Indienne fût entendu. + +Sans hésitation, mais non sans une certaine impatience, elle frappa le +panneau avec son poing. + +La porte s'ouvrit. + +--Je suis la fille du sachem Nadoessis, dit Meneh-Ouiakon en étendant la +main. + +--Que la fille du sachem Nadoessis entre fut-il dit, d'un ton bas, par +une personne qu'il était impossible de distinguer, quoique ses yeux +étincelassent dans la nuit comme des escarboucles. + +--Mon frère au visage pâle est-il mieux? demanda Meneh-Ouiakon. + +--Ton frère au visage pâle est mieux. + +Meneh-Ouiakon, alors franchit le seuil de la porte, qui fut aussitôt +refermée doucement derrière elle. + +L'obscurité devint encore plus complète qu'au dehors. Un froid humide, +pénétrant, se faisait sentir. + +L'Indienne fit sept ou huit pas droit devant elle, comme si elle +possédait une connaissance exacte des lieux, et elle s'arrêta. + +--Tu peux pousser la porte, ma fille, elle n'est pas close, dit la voix +qui déjà avait parlé. + +Meneh-Ouiakon se conforma à cet avis. Elle allongea le bras, et fit +rouler sur ses gonds une grosse porte qui grinça aigrement en s'ouvrant. + +Aussitôt, un jet de lumière vive, éblouissante, enveloppa la jeune +Indienne. + +Elle se trouvait au bout d'une sorte de galerie taillée dans le roc, et, +sous ses yeux, se déployait une chambre ou salle qui semblait également +avoir été creusée au coeur d'un rocher. + +Cette chambre était nue. L'eau suintant à sa voûte et à ses parois y +avait formé des stalactites, figures étranges, qui resplendissaient +comme des pierreries aux rayons d'une petite lampe faite avec un crâne +d'animal et pendue par une corne de daim à un angle de la muraille. + +Sous cette lampe, et sur un méchant lit de mousse et de sapinette ou +branches de pin, était étendu un homme. + +Une peau de bison recouvrait ses membres. Au front, il portait un +grossier bandeau de toile ensanglantée qui lui cachait la moitié du +visage. + +Malgré son bandeau, malgré la pâleur et l'altération de ses traits, on +ne pouvait méconnaître cet homme. C'était Adrien Dubreuil. + +A la vue de Meneh-Ouiakon, un doux sourire erra sur les lèvres +desséchées du malade. + +--Je craignais, dit-il faiblement, que la vieille ne vous entendit pas +frapper; car elle est bien sourde. + +--Elle m'a entendue, répondit l'Indienne. Mais, parle, mon frère: le +feu qui brûlait tes veines commence-t-il à s'assoupir? + +--Oui, grâce à vous, noble fille, ma santé s'améliore. Une lueur de +satisfaction colora le visage de Meneh-Ouiakon. + +--Mais, continua Dubreuil, approchez, ma soeur, je vous en prie. +Donnez-moi votre main, que je la serre dans les miennes. Ce m'est, +hélas! le seul moyen de vous témoigner la reconnaissance qui déborde mon +coeur... + +--Ne parle pas de reconnaissance, dit l'Indienne d'un ton simple, +charmant, la reconnaissance est une chose ignorée chez nous. +Puisse-t-elle l'être toujours! + +En prononçant ces mots, elle s'accroupit près d'Adrien et reprit, après +lui avoir tendu sa main que le jeune homme pressa avec effusion: + +--Ta peau brûle encore; tu as soif, mon frère. + +--Ah! je vous aime! s'écria-t-il. + +--Et moi aussi, je t'aime! dit naïvement la séduisante Nadoessis. + +Dubreuil l'embrassa dans un regard si passionné que Meneh-Ouiakon rougit +et détourna la tête. + +--Mon frère a soif; je vais lui donner à boire, dit-elle en se +relevant. + +Dans un coin de la salle, il y avait une outre en cuir de caribou et une +écuelle de bois. Meneh-Ouiakon prit cette écuelle, y versa de l'eau +contenue dans l'outre, et, tirant de sa poche deux morceaux de sucre +d'érable, jaunes comme l'ambre, elle les frotta l'un contre l'autre +au-dessus de l'écuelle. Il en tomba une poudre abondante qui, remuée et +mélangée avec l'eau, produisit une boisson rafraîchissante et tonique +tout à la fois. + +Pendant cette opération, Adrien Dubreuil contemplait l'Indienne avec une +tendresse qui ne pouvait guère laisser de doute sur la nature des +sentiments que la jeune fille lui inspirait. + +Elle revint vers lui, son vase à la main, s'agenouilla, passa avec +précaution son bras sous la tête du jeune homme, la souleva tout +doucement et approcha l'écuelle de sa bouche ardente. + +Tableau saisissant, unique, que celui-là. + +Pour le peindre, il eût fallu la palette d'un Herrera. + +Voyez-vous cette grotte, mi-partie plongée dans une ombre rougeâtre, +mi-partie flamboyante de clartés indécises, flottantes, qui font +étinceler les murailles, la voussure et jusqu'au sol; et puis, +voyez-vous, là, dans la zone lumineuse, ces deux bustes gracieux, ces +deux figures souriantes, harmonieuses, mais dont l'ensemble, mais dont +le détail tranchent en un si puissant contraste! + +Le visage de l'Indienne est beau, nonobstant le peu de régularité des +lignes; mais comme il est étrange, comme ses teintes chaudes, bistrées, +sont en opposition avec la blancheur marmoréenne, livide du visage de +l'Européen! comme la barbe noire de celui-ci fait encore ressortir la +matité de sa carnation! comme enfin l'attitude, touchante et le costume +pittoresque de l'Américaine donnent de l'éclat, de la vie à cette scène +si grande dans sa simplicité! + +--C'est assez, ma soeur, dit Adrien après avoir savouré une gorgée et en +abaissant sur Meneh-Ouiakon un regard humide. + +--Mon frère ne veut plus boire? + +--Je n'ai plus soif. + +La jeune file désirait replacer la tête du malade sur la couche. + +--Non, demeurez ainsi, je vous en supplie, je suis si bien, dit-il en la +couvant des yeux. + +La belle Indienne palpitait. Son sein soulevait, par bonds inégaux, la +couverte drapée sur ses épaules. + +--Mon frère, dit-elle, en retirant son bras, et en arrangeant le lit du +malade avec une sollicitude toute maternelle, mon frère a besoin de +repos. + +--Oh non, j'ai dormi assez; laissez-moi causer avec vous. Je veux vous +remercier des bontés que vous avez eues pour un étranger, un inconnu... + +--Tu ne m'es ni étranger, ni inconnu, fit-elle gravement. + +--Ni étranger! ni inconnu! dit Adrien d'un air dubitatif. + +--Ni étranger, ni inconnu. + +--Je ne vous comprends pas, balbutia Dubreuil. + +--Qui t'a donné cela? questionna Meneh-Ouiakon, en montrant à +l'ingénieur le symbole qu'il avait reçu de Shungush-Ouseta. + +--Ça? + +--Oui, ce totem? + +--C'est un Indien. + +--Où te l'a-t-il donné, mon frère? + +--Au Sault-Sainte-Marie. + +--Au Sault-Sainte-Marie? + +--Oui. + +--Et cet Indien t'a-t-il dit son nom? + +--Oui, mais je ne me le rappelle pas. + +--Ah! fit-elle avec un soupir. + +--Seulement, reprit Dubreuil, je me souviens qu'il était de la tribu des +Nadoessis. + +--En es-tu bien sûr, mon frère? prononça-t-elle en plongeant ses yeux +dans ceux de son interlocuteur. + +--Parfaitement sûr. + +--Mais, dit-elle, après un moment de réflexion, pourquoi l'Indien +t'a-t-il fait ce présent? + +--Je lui avais rendu un service. + +Meneh-Ouiakon fit un geste d'étonnement. + +--Oui, poursuivit Adrien, son canot avait chaviré, et j'ai aidé le +Nadoessis à sortir du gouffre dans lequel son imprudence l'avait +entraîné. + +--Tu as sauvé la vie à Shungush-Ouseta. + +--Shungush-Ouseta! c'est en effet, je crois, le nom qu'il portait. + +--Ah exclama l'Indienne, si tu dis vrai, que le ciel soit toujours sur +ta tête, que ton sentier dans la vie soit droit, sans épines ni +cailloux; que le soleil t'éclaire sans cesse de ses rayons! + +--Ces paroles furent proférées avec une exaltation qui surprit +douloureusement Dubreuil. + +--Vous connaissez donc cet Indien? dit-il avec vivacité. + +--Oui, Meneh-Ouiakon le connaît bien. + +--Peut-être l'aimez-vous? hasarda le jeune homme. + +--Je l'aime. + +A cette déclaration si nette, faite d'un ton ferme, l'ingénieur +frissonna. + +Pour dissimuler le trouble qu'il éprouvait, il ramena sur son visage sa +couverture de peau de buffle. + +--Ainsi, reprit Meneh-Ouiakon au bout d'un instant, c'est en récompense +de ce que tu as fait pour lui que Shungush-Ouseta t'a fait présent de ce +totem? + +--Je vous l'ai dit. + +--Mon frère voudrait-il me conter comment la chose arriva? + +--Je vous le dirai, dit le malade avec un effort pour surmonter son +émotion. + +Et il narra brièvement, sans forfanterie, les circonstances qui avaient +accompagné sa rencontre avec le Bon-Chien au trou de l'Enfer. + +Quand il eut terminé, Meneh-Ouiakon, qui l'avait écouté avec un intérêt +marqué, lui dit: + +--Toi que j'aimais bien, je t'aime mieux encore. Commande et je +t'obéirai. Meneh-Ouiakon est ton esclave. + +--Mais vous aimez aussi ce Shungush-Ouseta. + +--Je l'aime dans l'étendue de mon coeur. + +Un sourire amer plissa le visage de Dubreuil. + +--Comment, dit-il avec ironie, les femmes de votre race ont-elles le +coeur si large qu'il puisse contenir deux amours à la fois? + +--Oui. + +--Vous vous moquez de moi! s'écria-t-il en haussant les épaules. + +--Quoi! les femmes des visages pâles ne peuvent-elles aimer leurs +enfants, leur mari?... + +--Mais Shungush-Ouseta n'est pas votre enfant? + +--Si tu ne m'avais pas interrompue, j'aurais ajouté: «leurs frères.» + +--Shungush-Ouseta serait votre frère? + +--C'est mon _osyaiman_. + +--Je ne comprends pas, dit Adrien en secouant la tête. + +--J'ai voulu dire qu'il est le fils de mon père, et de ma mère. + +--Vrai! s'écria le malade avec joie, vrai! c'est votre frère? + +--Mon frère aîné, celui qui doit remplacer mon père au conseil des +chefs. + +--Oh! alors, je suis doublement heureux d'avoir pu lui être de quelque +utilité. + +--Tu l'as arraché à la mort. Mais, sois assuré que, si elle le peut, la +soeur paiera la dette de son frère. + +--N'est-ce point moi qui suis votre obligé? Sans vous, le pauvre +Français aurait cessé de vivre. + +--Ne parlons point de moi. + +--Mais j'en veux parler! Que serais-je devenu, blessé à la tête, la +jambe cassée à la suite de ma chute, en proie à une fièvre cérébrale, si +vous n'eussiez pris soin de moi, en exposant votre propre sécurité; car, +j'en ai la conviction, c'est au péril de vos jours que vous venez me +visiter ainsi chaque nuit... + +--Mon frère se trompe, dit froidement l'Indienne. + +--Je me trompe! mais la vieille Maggy me l'a dit! + +--Maggy déraisonne. + +--Vainement, ô Meneh-Ouiakon! vous tenteriez de me dérober la vérité. +Votre dévouement pour le malheureux prisonnier m'est connu. Et quand +même Maggy, ma gardienne, n'aurait pas trahi votre secret, je l'ai +découvert. Plus d'une fois, quand vous me croyiez endormi, j'étais +éveillé. Je vous ai entendu causer avec ma geôlière. Je sais que vous +l'avez gagnée, qu'elle vous ouvre toutes les nuits la porte de cette +caverne... + +--Mon frère en est-il mécontent? demanda la jeune fille d'un air triste. + +--Mécontent! Le pouvez-vous penser?... Je vous aime... + +L'Indienne, qui se trouvait près du lit, tressaillit. Une brûlante +rougeur monta à ses joues, elle dégagea doucement sa main dont Dubreuil +s'était emparé, et qu'il pressait chaleureusement sur sa poitrine. + +--Ainaway-min (ami), dit-elle, nous devons, ce soir, causer +sérieusement. + +--Avant tout, dites-moi que vous m'aimez. + +--Je vous aime, répondit-elle d'un accent sincère, mais sans animation. + +--Dites-moi aussi, continua le Français, quel intérêt vous a poussée à +me servir? + +--Quand mon frère est tombé, frappé par son ennemi, je me suis baissée +pour aider à le relever. Mais mon frère n'avait plus le sentiment de +l'existence; on l'a emporté hors de la salle du banquet. Mais, à la +place qu'il occupait, j'ai trouvé ce totem. Il m'indiquait mon devoir, +j'y ai été fidèle. + +--Sans cela, sans ce carré de bois, vous m'eussiez laissé périr, dit +Dubreuil d'un ton sombre. + +L'Indienne ne répondit pas. + +Il y eut un moment de pénible silence, à peine troublé par les sourds +rugissements de la tempête qui déferlait au dehors. + +--Ah! soupira le malade, je comprends. Mais ce n'est pas ainsi que je +voudrais être aimé, pas ainsi que les femmes aiment dans mon pays... +Vous auriez mieux fait de m'abandonner à mon sort. + +--Je croyais que mon frère était un homme fort. Nos jeunes guerriers ne +savent pas pleurer. On les habillerait en femmes ceux-là qui verseraient +des larmes. + +--Mais que deviendrai-je? Je n'avais ici qu'un ami; il est perdu. +Maintenant, me voici captif, grelottant la fièvre, estropié et condamné +à ne plus voir la lumière du jour; car, dans ce cachot règne une nuit +éternelle, et l'air respirable n'arrive que difficilement par quelques +fissures imperceptibles. + +--L'impatience, mon frère, est l'arme des faibles. Prends courage, et tu +sortiras d'ici. + +--J'aimerais mieux n'en sortir jamais que de vous laissez au milieu de +ces brigands. + +--De qui mon frère veut-il parler? + +--Eh! de celui que vous appelez le Mangeux-d'Hommes et de ses complices +répliqua-t-il avec irritation. + +Le front de l'Indienne se couvrit d'un nuage que Dubreuil remarqua +aussitôt. + +--Ah! dit-il, avec une inflexion sarcastique, j'oubliais que vous +l'aimiez aussi, lui! + +--Jésus! murmura-t-elle d'une voix rêveuse, oui, je l'ai aimé, bien +aimé! + +--Et vous l'aimez encore siffla l'ingénieur entre ses dents serrées, en +croisant convulsivement les mains au-dessus de sa tête. + +--Mon frère, dit avec une exaspérante tranquillité Meneh-Ouiakon, +l'esprit de feu court toujours dans ton sang. Il faut l'arrêter, sans +quoi Kitchi-Manitou s'emparerait encore de toi, et je ne pourrais +remplir la promesse que j'ai faite au totem de mon frère. + +--Expliquez-vous, fut-il répondu sèchement. + +--J'ai rêvé, dit-elle, la nuit dernière, que je te rendais la liberté. +Il faut que mon rêve s'accomplisse [36]. + +[Note 36: Dans la première série des Drames de l'Amérique du Nord, j'ai +déjà eu occasion de montrer combien les sauvages sont superstitieux, +surtout à l'endroit de leurs songes. La plupart des voyageurs ont été, +comme moi, frappés de cette aberration qui ne compte encore, quoi que +nous en ayons, que trop de fidèles dans les sociétés civilisées. Mais si +la plupart des Indiens apportent souvent une grande bonne foi dans +l'explication des rêves, il en est qui savent très-bien les utiliser au +profit de leurs passions. En voici un exemple citée par un missionnaire. +Un sauvage ayant rêvé que le bonheur de sa vie était attaché à la +possession d'une femme mariée à l'un des plus considérables du village +où il demeurait, il lui fit faire la même proposition que Hortensius eut +la hardiesse de faire autrefois à Caton d'Utique. Le mari et la femme +vivaient dans une grande union et s'entr'aimaient beaucoup. La +séparation fut rude à l'un et à l'autre; cependant ils n'osèrent +refuser. Ils se séparèrent donc. La femme prit un nouvel engagement, et +le mari abandonné ayant été prié de se pourvoir ailleurs, il le fit par +complaisance, et pour ôter tout soupçon qu'il pensait encore à sa +première épouse. Il la reprit néanmoins après la mort de celui qui les +avait désunis, laquelle arrive quelque temps après. Dans ses Aventures +en Amérique, Le Beau raconte l'anecdote suivante «Un sauvage, de ce +qu'on avait donné la vie à un esclave dans sa cabane contre son +inclination, en conserva une haine mortelle pour lui, qu'il couva +pendant plusieurs années. Enfin pouvant plus dissimuler, il dit qu'il +avait rêvé de la chair humaine, et peu après, il déclara que c'était la +chair de l'esclave en question. On chercha vainement à éluder ce songe +barbare; on fit plusieurs figures d'hommes de pâte qu'on fit cuire sous +les cendres; il les rejeta. On n'omit rien pour lui faire changer de +pensée; il ne se rendit point, et il fallut faire casser la tête à +l'esclave.] + +Dubreuil fit un mouvement d'incrédulité et de dédain. + +A cet instant, un coup de tonnerre effroyable ébranla la caverne jusque +dans ses fondements, et une vieille squaw se précipita dans la salle par +le couloir qui avait donné accès à Meneh-Ouiakon, en s'écriant: + +--La fille des sachems et le visage pâle sont perdus! + + + + + CHAPITRE XII + + LE MAÎTRE + + +--Que veut-elle dire? demanda Dubreuil; car, si la vieille Indienne +avait poussé son exclamation en nadoessis, dialecte qu'il ne comprenait +pas, la soudaineté de son entrée dans la salle, le bouleversement de son +visage annonçaient suffisamment que quelque chose de grave était +survenu. + +--Tais-toi et sois calme, dit, dans son idiome, Meneh-Ouiakon à la squaw. + +Puis, s'adressant à Dubreuil: + +--Mon frère, du courage, du sang-froid; si l'on tentait de te faire du +mal, je te protégerais. + +Ces paroles soufflées rapidement, elle se glissa dans la ruelle du lit, +derrière le malade, et, en un clin d'oeil, elle eut tout à fait disparu +sous l'amas de brindilles dont se composait la couche. + +Un pas sec et cadencé résonnait dans le couloir. + +La porte extérieure s'ouvrit sans secousse, et, le lieutenant du +Mangeux-d'Hommes. Judas, pénétra dans la salle. + +Déjà Maggy, remise de son émoi, paraissait fort occupée auprès du +blessé. + +--Hors d'ici, vilaine peau-rouge, lui dit durement Judas. + +La squaw se courba en deux pour saluer le terrible lieutenant, et quitta +immédiatement la pièce. + +Dès qu'elle fut partie, Judas alla s'assurer que la porte était fermée; +ensuite, il se rapprocha de Dubreuil. + +--Jeune homme, lui dit-il lentement et en fixant sur l'ingénieur un +regard incisif, jeune homme, ta santé marche à son rétablissement. La +plaie que tu avais à la tête est presque guérie, n'est-ce pas? + +--Oui, la cicatrisation a fait de grands progrès. + +--Et ta jambe? + +--Je ne puis encore la remuer. + +--C'est juste, j'oubliais qu'elle est toujours emprisonnée dans les +éclisses de bois que j'y ai appliquées; car ta vie, tu me la dois, jeune +homme, tu ne l'oublieras pas, j'espère. Sans mes connaissances +médicales, et sans l'intérêt que je te porte depuis bientôt un mois tu +voyagerais sur la grande route de l'éternité. + +--Je vous sais gré de ce que vous avez fait pour moi. + +--Et je ferai plus encore, par la vertueuse Shelagh! épouse du +bienheureux saint Patrice, dit Judas en aiguisant davantage le regard +qu'il tenait rivé sur Dubreuil. + +--Je n'ai qu'un seul désir, insinua ce dernier. + +--Recouvrer ta liberté? + +--Oui. + +--Eh bien, tu la recouvreras. + +Adrian leva les yeux sur l'Apôtre. + +--Oui, appuya Judas, tu la recouvreras ta liberté;... mais à une +condition. + +--Laquelle? dites. + +Comme un feu follet, sur la face osseuse du lieutenant passa une lueur +de satisfaction qui s'évanouit dès qu'elle y eut répandu un faible +rayonnement. + +Avant de répondre, il se dirigea vers la porte, l'ouvrit pour s'assurer +qu'il n'y avait personne dans la galerie, et revint se placer devant le +lit du malade. + +--Ainsi, jeune homme, dit-il en traînant ses paroles, la liberté te +semble un bien inestimable, et tu sacrifierais volontiers quelques +années de ta vie pour l'obtenir, ce bien. + +--Quelques années répéta Dubreuil surpris. + +--J'entends quelques années qui ne te seraient pas sans profit. + +--Soyez plus clair, je vous prie. + +--D'abord, as-tu du courage? + +--Je le crois. + +--De l'audace? + +--Cela dépend. + +--Enfin, dit Judas, s'il s'agissait de faire ta fortune; une grande +fortune... une fortune de prince? + +--Par des moyens honnêtes! + +--Honnêtes! tous les moyens le sont, quand ils échappent à +l'appréciation. + +Dubreuil fit un geste de dénégation. + +--Qui veut la fin veut les moyens, reprit silencieusement Judas. Je +tiens ta liberté, ta vie entre mes mains. + +Et il se mit à se promener dans la longueur de la caverne. + +Il y eut une pause de quelques minutes. + +L'orage grondait toujours au dehors; toujours, de temps à autre, les +éclats de la foudre résonnaient comme de lointaines et formidables +décharges d'artillerie. + +Dubreuil était sous le coup d'une agitation fébrile que doublait la +présence de Meneh-Ouiakon. Si Judas la découvrait, elle serait perdue; +et si la situation se prolongeait, il pouvait se faire qu'il la +découvrît. + +C'est pourquoi Adrien, tâchant de dominer son émotion, se décida rompre +le silence. Il espérait, par une promesse vague, se débarrasser du +féroce lieutenant. + +--Mais enfin, dit-il, que proposez-vous? + +Cette question si directe émoussa l'impassibilité ordinaire de Judas. + +Il s'arrêta court au milieu de sa promenade. + +La trahison est peut-être--quel que soit d'ailleurs son but--le plus +affreux des forfaits. Les grands criminels y répugnent souvent. On en a +vu pour qui voler, violer, assassiner, incendier, torturer étaient un +jeu, qui se raillaient de la justice divine et humaine, mais pour qui +aussi l'appellation de traître eût été une injure sanglante, dont ils +auraient eu plus horreur que du bagne on de l'échafaud. + +Judas n'avait point de ces pudeurs dans le vice; cependant, malgré +l'absence de sens moral dont il faisait preuve et parade, il ne se +sentait pas tout à fait à l'aise dans le plan qu'il avait conçu, et +auquel sa pensée avait associé l'ingénieur français. + +--Ce que je propose, dit-il avec une lenteur rêveuse; oui, je vais te +les faire, mes propositions... + +Il s'avança de nouveau vers Dubreuil, se reprit à l'examiner comme s'il +eût voulu sonder jusqu'au plus profond de son âme, et brusquement lui +dit: + +--Tu es discret? + +--Sans doute, fit Adrien intrigué. + +--Ta parole que jamais tu ne révéleras ce que je te communiquerai? + +--Je vous la donne. + +--Du reste, tu sais, ajouta le lieutenant du Mangeux-d'Hommes avec +menace, si par imprudence ou autrement tu me trahissais, la mort serait, +de toute façon, ton châtiment. + +--Je vous ai engagé mon honneur, ne craignez rien. + +--Tu as dû remarquer, reprit froidement Judas, que notre chef +s'abandonne avec excès aux liqueurs fortes. Les débauches ont affaibli +ses facultés intellectuelles. Quoique une partie de nos gens tienne +encore à lui, plusieurs l'ont en aversion. Ils me voudraient pour +capitaine. Mais je suis las de cette vie vagabonde que je mène depuis +tant d'années. Le désir de revoir ma patrie, la belle Irlande, l'île +d'émeraude, s'est emparé de moi, et je n'attends qu'une occasion +favorable pour la satisfaire. Cette occasion, toi seul ici peux me la +fournir. Je connais, non loin du lieu que nous habitons, une mine d'or +dont l'exploitation... + +--Une mine d'or! interrompit Dubreuil; je doute que les terrains +avoisinant le lac Supérieur recèlent des gisements aurifères. + +--Tu en jugeras toi-même. Ce n'est pas une mine, mais une montagne d'or, +oui une montagne d'or, par la vertueuse Shilagh, épouse du bienheureux +saint Patrice[37]! s'écria l'Irlandais d'un ton enthousiaste qui +contrastait singulièrement avec son flegme habituel. Je te conduirai là, +dès que tu seras guéri, avec deux hommes qui me sont dévoués. Tu +dirigeras nos travaux, et bientôt nos richesses dépasseront celles des +plus grands seigneurs de la terre. Cela te convient-il? + +[Note 37: A cinq journées de Fond du Lac, sur le Supérieur, et au bord de +la rivière Outonagon, il existait alors un énorme rocher de cuivre pur, +que les coureurs des bois et les aventuriers du Nord-Ouest ont souvent +pris pour de l'or.] + +--Mais qui vous dit que le rocher dont vous parlez... + +--De l'or! c'est de l'or! c'est de l'or! tiens, regarde! + +En disant ces mots, Judas plaça sous les yeux de Dubreuil un gros +morceau de métal jaune qui brillait effectivement comme l'or. + +Mais, ni sa couleur, ni son éclat, ne pouvaient en imposer à +l'ingénieur. + +Il reconnut promptement que c'était du cuivre. Cependant, il crut +convenable d'entretenir Judas dans son erreur. + +--Mes yeux sont, dit-il, trop fatigués pour que je puisse bien apprécier +ce spécimen. Mais je crois, comme vous, que la mine d'où il sort est +très-précieuse. + +--Précieuse! mais il n'y en a pas une comparable au monde. De retour +dans mon pays, j'achèterai une seigneurie, et l'on ne me connaîtra plus +que sous le non de lord Peter O'Crane. Ah! j'ai longtemps dissimulé, oui +bien longtemps, pour atteindre le sommet auquel je voulais parvenir! + +--Si le rocher est considérable, pourquoi ne pas vous faire assister de +vos compagnons? questionna Dubreuil. + +--Mes compagnons je les méprise, je les exècre répliqua Judas d'une voix +sourde. + +--Mais votre capitaine? + +--Jésus! ne me parle pas de lui. Avant de quitter le fort, je me +vengerai. Il m'a ravi l'amour de la seule femme que j'aie jamais aimée +mais, vois-tu, je lui enlèverai sa préférée, sa Meneh-Ouiakon... + +Dubreuil tressaillit. + +--Oui, poursuivit Judas, cédant au cours de ses passions comme un +torrent, longtemps comprimé, qui a rompu ses digues, oui, oui, +j'enlèverai Meneh-Ouiakon. Elle me suivra dans les vieux pays. J'en +ferai ma femme, et le bonheur que j'ai attendu avec patience depuis tant +d'années, luira enfin sur ma vieillesse. + +Il se remit en marche en se frottant les mains, fit deux on trois tours +dans la chambre, et se rapprochant tout à coup de Dubreuil: + +--Ainsi, dit-il, c'est convenu? + +--Mais je ne puis bouger de mon lit. + +--Oh! nous te transporterons dans un canot. Dans deux jours, j'aurai +dépêché le capitaine chez le diable, dans huit au plus tard nous +partirons. Souviens-toi de ton serment. + +Là-dessus, Judas composa son maintien et sortit. + +Quand le bruit de la porte qui donnait sur la cour eut annoncé que le +lieutenant du Mangeux-d'Hommes était loin, Meneh-Ouiakon quitta sa +cachette. + +Elle était calme, mais triste. + +--Mon frère, dit-elle à Dubreuil, plus que jamais ta vie est en danger. + +--La vôtre, ne court-elle aucun risque? repartit-il avec un accent de +reproche. + +--Non, moi je n'ai rien à craindre. Mais toi, malade, infirme, tu peux +être assassiné par ces misérables. + +--Que faut-il faire? demanda Dubreuil sérieux. + +--Je cherche. Ah! si le fils de ma mère était ici. Il est habile, il est +fort; mon incertitude ne durerait guère. + +--Noble créature, dit Adrien, lui prenant une main qu'elle abandonna +volontiers, songez à vous plutôt qu'à moi. Qu'importe le sort qui m'est +réservé! je me sens si malade, que la vie serait plutôt un fardeau qu'un +bien pour moi. Mais vous, jeune, riche de santé, de bonté, pourvoyez à +votre salut, c'est votre droit, c'est votre devoir, c'est la prière que +je vous adresse au nom de l'affection que vous me témoignez. + +Inclinant sur le blessé un long et doux regard, Meneh-Ouiakon lui dit: + +--Mon frère n'a pas lu dans le coeur de la fille du sachem nadoessis. +Elle ne lui en veut pas; mais elle est affligée de son ignorance. +Meneh-Ouiakon a rêvé qu'elle rendait la liberté à son frère blanc: le +rêve de Meneh-Ouiakon s'accomplira. + +--Ne redoutez-vous pas?... + +--Meneh-Ouiakon ne redoute quoi que ce soit. + +--Mais, vous-même, vous êtes prisonnière? + +--Autant vaudrait prétendre retenir la vipère dans sa main sans en être +piqué, ou l'eau entre ses doigts sans soient mouillés, que d'espérer +retenir Meneh-Ouiakon captive quand elle a résolu de briser ses liens. +Maintenant, mon frère, ouvre ton oreille à mes paroles. As-tu des amis +près d'ici? + +--Hélas! non; j'en avais un, un seul, mais il est je le crains... dit +Adrien avec des larmes dans la voix. + +--Si, continua l'Indienne, comme si elle se parlait elle-même, si la +tribu des Nadoessis n'était en chasse sur les bords du lac des Bois +[38], j'irais trouver nos parents, nos alliés... + +[Note 38: Pour une description de ce lieu, voir la _Huronne_.] + +--Dans ce pays, interrompit Dubreuil, je connais pourtant une personne +qui s'intéresse peut-être à moi, c'est un Canadien-Français du +Sault-Sainte-Marie. + +--Que mon frère me dise le nom de ce Canadien-Français. + +--Il s'appelle Rondeau. + +--Rondeau, je m'en souviendrai. + +--Quel est donc votre projet? + +--Mon frère le saura quand je l'aurai exécuté. + +--Meneh-Ouiakon, j'ai confiance en vous; mais, je vous en conjure, ne +commettez point d'imprudence, n'exposez pas une existence qui m'est cent +fois plus chère que la mienne, dans l'intention de me servir. + +--Ami, dit-elle, tu seras quelques jours sans me voir. Mais ne te laisse +pas abattre par le chagrin. Le dévouement de Maggy t'est assure. Compte +sur elle. Je vais travailler à ta délivrance. + +--Non, s'écria Dubreuil; non, vous ne vous éloignerez pas avant que je +sache! + +--Cela n'est point nécessaire. + +--Meneh-Ouiakon, vous ne m'aimez pas! s'écria douloureusement +l'ingénieur. + +--J'ai déjà dit à mon frère qu'il ne savait pas lire dans mon coeur. + +--Mais enfin, renseignez-moi sur ce que vous allez faire. + +--Il n'est pas sage et il manque d'adresse, ou il est vaniteux, celui +qui cherche un conseil pour une chose qu'il a décidé d'exécuter. + +--Je mourrai d'anxiété, dit le jeune homme en attirant l'Indienne contre +sa poitrine. + +--Non, tu ne mourras pas, car mon rêve a dit que tu verrais bien des +hivers blanchir ta chevelure, répondit l'Eau-de-Feu d'un ton +prophétique. + +--Et, s'écria Dubreuil dominé par son accent fascinateur, votre rêve +a-t-il dit aussi que ma vie s'écoulerait avec vous? + +Meneh-Ouiakon ne répondit point; mais, tournant à lui, s'il touchait à +notre malade, il le faudrait tuer. Je suis ogiemau [39] de la dame des +femmes; je te le commande. + +[Note 39: Proprement chef, mais dans ce sens il signifie plutôt grand +maître, grande-maîtresse,] + +--Je le tuerais, dit la Perdrix-Grise. + +--A présent, va me chercher la peau du dernier veau que l'on a abattu. + +Maggy rentra dans le couloir, après avoir accroché sa lampe à un clou +fiché dans la muraille de la galerie. + +Au bout d'une minute la vieille squaw reparut. + +Elle traînait derrière elle la peau d'un veau fraîchement écorché. + +--Enveloppe-moi dans cette peau et couds-la sur mes membres, dit +Meneh-Ouiakon. + +Avec une aiguille faite d'une arête de poisson, et quelques menus nerfs +d'animal, Maggy exécuta, sans mot dire, l'ordre qu'elle avait reçu. + +--Maintenant, reprit la jeune Indienne se mettant résolument à quatre +pattes, conduis-moi à l'étable aux bestiaux; puis tu diras à la +sentinelle de garde à la porte de la factorerie qu'il est l'heure +d'envoyer brouter les bêtes. Après cela tu ouvriras les écuries, et tu +amuseras le factionnaire pendant que les animaux passeront sous la porte +du fort. + +Maggy inclina la tête en signe d'assentiment, et éteignit sa lampe. + +La nuit finissait et, à travers les nuages épais qui roulaient au ciel, +quelques teintes grises commençaient à se montrer vers l'Orient. + + + + + CHAPITRE XIII + + LA FUITE ET LES MERVEILLES DU LAC SUPÉRIEUR + + +Ainsi que la plupart des établissements de même espèce, la factorerie de +la Pointe renfermait une certaine quantité de bestiaux. Chaque matin, +ces bestiaux étaient lâchés sous la garde de quelques chiens, qui les +menaient paître autour du fort ou dans les îles voisines et les +ramenaient, le soir, aussi fidèlement que s'ils eussent été accompagnés +par des bergers [40]. + +[Note 40: Cette habitude de confier les troupeaux à la direction des +chiens, sans le concours de bergers, est très-générale dans l'Amérique +septentrionale. Sur le bord des fleuves, le bétail franchit souvent des +espaces considérables à la nage pour aller paître dans les îles +environnantes, et le soir il rentre sous la conduite du chien qui l'a +guidé dans ses excursions fluviatiles.] + +Revêtue de sa peau de jeune taureau, Meneh-Ouiakon se plaça résolument +au milieu du troupeau, que la vieille Maggy fit aussitôt sortir de +l'écurie à coups de houssine. + +--Tu ne te couches donc pas plus que les chouettes, sorcière! grommela +le factionnaire auquel elle demanda d'ouvrir la porte du fort. + +--Mon frère dormait, car, sans cela, il aurait vu que le jour va luire, +répondit ironiquement Maggy. + +--Le jour! le jour je suis sûr qu'il n'est pas plus de minuit... + +--Si je disais au chef qu'il m'a fallu éveiller mon frère... + +--Tais-toi! tais-toi! je te donnerai un verre d'eau-de-feu; surtout, ma +soeur, ma bonne soeur, ne dis pas au capitaine que je sommeillais, +repartit la sentinelle d'un ton singulièrement radouci. + +--Il ne le saura pas. Alors que mon frère se hâte de laisser passer les +bêtes, car le soleil ne tardera pas à se montrer. + +La porte fut immédiatement ouverte, et, mugissant, bondissant les uns +sur les autres, se bousculant, les bestiaux se précipitèrent, en +tumulte, sur la grève du lac. + +Malgré la prudence et l'agilité qu'elle déploya au milieu des lourds +ruminants, Meneh-Ouiakon faillit être victime de sa hardiesse dans ce +court mais périlleux trajet, car un fougueux taureau, voulant devancer +les autres, la heurta violemment. Et il l'aurait renversée, foulée aux +pieds, peut-être écrasée, si, par un mouvement rapide, elle n'eût fui +entre ses jambes. + +Cet accident évité, elle fut sauvée, en liberté! + +Le soleil n'était pas encore levé, mais déjà un brouillard épais +achevait de fondre les objets dans la pénombre du crépuscule matinal. + +On ne distinguait pas à cinq pas devant soi. + +Meneh-Ouiakon se redressa, se débarrassa, en un tour de main, de la peau +dont elle était couverte, la mit sous son bras, et sauta dans un des +canots d'écorce amarrés le long du rivage. + +Combien peu, même parmi les bateliers canadiens, ces hardis marins, les +plus intrépides du monde, eussent osé s'aventurer sur le lac Supérieur, +à travers cette brume si intense qu'on l'eût pu couper au couteau, pour +nous servir d'une locution du pays! + +Et, cependant, la jeune Indienne s'y élança, sans boussole, sans vivres +d'aucune sorte, avec son seul instinct pour phare, son amour de Dubreuil +pour espoir! + +Toute la journée elle resta, accroupie sur les talons, clans le léger +esquif, pagayant avec la vigueur d'un homme, ne s'arrêtant ni pour se +reposer, ni pour prendre de la nourriture. + +Mais, quelques heures après qu'elle se fut embarquée, l'astre du jour +avait, après une lutte opiniâtre, vaincu, et déchiré le voile grisâtre +qui l'enveloppait, et il s'était déployé dans toute sa glorieuse +splendeur, pour réjouir les êtres animés et féconder la terre. + +Meneh-Ouiakon, côtoyant le bord méridional du lac, avait passé tour à +tour la rivière Montréal, que commande à droite une haute montagne; la +pointe de la Petite-Fille; et enfin elle avait fait halte à la rivière +Noire. + +Là, elle déterra et mangea des oignons qui croissent abondamment dans +ces parages; puis, s'étant rafraîchie à l'onde du lac, elle se remit en +route avec autant d'ardeur que si elle eût fait un repas substantiel et +réparé ses forces par un long sommeil. + +Toute la nuit notre brave Nadoessis poursuivit sa route. Au matin, elle +se trouvait à la baie de la Pêcherie, où sa bonne fortune voulut qu'elle +rencontrât un de ces voliers de pigeons ramiers,--appelés _tourtes_ par +les Canadiens, _me-me_ par les Indiens du lac Supérieur,--qui se +présentent par bandes si nombreuses dans l'Amérique septentrionale, au +retour du printemps. + +Avec sa pagaie, Meneh-Ouiakon tua une vingtaine de ces volatiles, en fit +cuire deux dont elle déjeuna, serra les autres en un coin de son canot, +sous une couche d'herbages humides pour qu'ils se conservassent frais, +et repartit heureuse de n'avoir pas encore été troublée dans sa fuite. + +Comme le soleil allait se coucher, elle arriva à la presqu'île Kiouinâ. +Meneh-Ouiakon avait résolu d'y camper pendant la nuit, et de traverser +le lendemain la presqu'île, son canot sur les épaules, ce qui devait +abréger sa course de près de trente lieues. + +Le portage [41] a deux mille pas de longueur. + +[Note 41: Pour la signification de ce terme, voir la première série des +Drames de l'Amérique du Nord.] + +La jeune fille était trop fatiguée pour le faire ce soir-là. Elle +s'arrêta à la _pose_, à vingt pieds au-dessus du niveau du lac, et, +avec sa peau de veau étendue sur deux piquets, se dressa une petite +tente. + +Après avoir pris quelques aliments, elle s'étendit sur le sable, sous sa +tente, et tomba dans un profond sommeil, dont elle ne fut tirée que par +cette exclamation échappée au plus bruyant enthousiasme: + +--Cent mille millions de carabines! la jolie créature pour une +sauvagesse, sans t'offenser, mam'selle! + +Meneh-Ouiakon s'était éveillée en sursaut. Elle bondit sur ses pieds +avec la vivacité d'une panthère, et darda sur le perturbateur de son +repos un regard incisif. + +Aux naissantes clartés de l'aube, elle vit un personnage singulier, +étirant complaisamment de longues moustaches jaunes, qui la contemplait +avec une vivacité rien moins que modeste et dont le sons ne trompa point +la jeune Nadoessis. + +--Oui, là vraiment, tu es fièrement belle pour une sauvagesse, et si tu +avais seulement la chose de comprendre le français, nous nous +entendrions bien vite, ma poulette, fit-il en étendant la main +comme pour lui prendre la taille. + +Sans rien dire, l'Indienne recula d'un pas; mais le feu de ses prunelles +s'était adouci. + +--Quel malheur, poursuivit l'homme avec, un accent de regret sincère, +quel malheur que ça ne sache pas la langue des braves! Sans cela, ma +foi, je serais bien capable de lui offrir ma main, aussi sûr que je +m'appelle Jacot Godailleur Mais, ajouta agréablement l'ex-cavalier de +première classe, en roulant, de plus en plus belle, ses moustaches entre +le pouce et l'index et en se balançant, d'un air conquérant, sur la +pointe du pied, mais y a un langage que saisissent tous les coeurs, +blancs, rouges, jaunes on noirs. + +Et il se pencha, de nouveau, pour saisir Meneh-Ouiakon dans ses bras. + +--Que désire mon frère? demanda froidement celle-ci. + +--Vous parlez français! tu parles français! elle parle français! s'écria +le dragon d'un ton aussi stupéfait que s'il eût entendu un quadrupède +lui répondant dans sa langue. + +Puis, après un moment de silence, donné à la surprise, il reprit avec la +joyeuse insouciance qui lui était habituelle: + +--Mais ça me va parfaitement. D'abord, sans vous offenser, comment vous +appelle-t-on, mam'selle? + +Meneh-Ouiakon ne répliquant pas, Jacot Godailleur continua: + +--Vous voudrez bien, n'est-ce pas, m'obliger, et je vous récompenserai +comme vous le désirerez. Si le mariage même ne vous dégoûte pas, eh +bien! nous nous marierons, à la mode de mon pays ou du vôtre; c'est-il +dit? Si vous êtes aussi bonne que vous êtes belle, je ne ferai pas un +trop mauvais marché, après tout, car vous êtes tonnerrement taillée pour +l'amour, ma petite. Jacot Godailleur, ex-cavalier de 1re classe au 7e +régiment de dragons, s'y connaît, croyez-le. + +--Mon frère, dit la jeune fine, est l'esclave d'un chef français? + +--Esclave! moi! jamais! brosseur, à la bonne heure, et je m'en flatte, +mam'selle. J'ai été le brosseur de mon mar'chef, un propre soldat. Le +connaîtriez-vous? alors, si vous avez eu l'avantage de lui plaire, je +retire mes propositions. Sauf votre respect, mam'selle, je ne vais +jamais sur les brisées de mes supérieurs. Mais, où est le mar'chef, +dites? + +--Adrien Dubreuil est prisonnier, répondit Meneh-Ouiakon. + +--Les brigands ne l'ont donc pas tué? vous l'avez vu? vous lui avez +parlé? quand? où? s'enquit l'ex-dragon avec une volubilité extrême. + +--Je l'ai vu, je lui ai parlé, il y a trois nuits, dit l'Indienne. + +--Où, dites-moi. + +--Aux îles des Apôtres. + +--Connais pas, fit Jacot avec un mouvement des épaules. Mais, +ajouta-t-il d'un ton suppliant, vous m'indiquerez le chemin. + +--Non, dit Meneh-Ouiakon; si mon frère désire être utile à son maître, +il fera mieux de me suivre. + +--Vous suivre! mais j'irais au bout de la terre, sans vous manquer de +respect, mam'selle. Car figurez-vous que j'ai été pris avec le mar'chef +par ces scélérats d'assassins, que leur capitaine, un diable rouge, m'a +mordu au cou, jeté à l'eau; que je suis rentré à la nage dans le bateau, +ou j'ai retrouvé le mar'chef, mais pas pour longtemps, car, au milieu de +la nuit, regardant par un panneau de la goélette et voyant qu'elle +voguait près de terre, j'ai pensé que je ne pouvais pas servir le +mar'chef, tandis que je courais risque de me desservir beaucoup moi-même +en restant sur le navire, et j'ai pris de la poudre d'escampette. Ah! si +j'avais su! Je gagne le bord; j'attends le jour pour m'orienter. Je +découvre des tas de gens. Bon, je me dis, te voilà sauvé, Godailleur. +Mais c'étaient des Américains qui travaillaient aux mines de cuivre. Ils +ne me comprenaient pas, ni moi non plus. A grand'peine j'ai pu vivre +depuis ce temps-la... Quel coquin de pays, sauf votre respect, +mam'selle! Ça ne fait rien, si le mar'chef ne vous a pas... vous +m'entendez... et si vous pouvez me fournir le moyen de retourner en +France... ma foi, mille millions de carabines, je vous épouse! Mais, il +paraît que vous me connaissez aussi! + +--Je te connais, mon frère. + +--Ah! j'y suis, le mar'chef vous a parlé de moi! + +--Ton chef m'a parlé de toi. + +--Mais, sans vous offenser, fit alors Jacot Godailleur l'un ton +méditatif, vous me tutoyez comme si nous avions été camarades de lit +pendant tout un congé est-ce qu'il me serait permis de vous rendre la +réciproque, sauf votre respect? + +Cette question saugrenue demeura sans réponse. + +Meneh-Ouiakon ne l'avait pas entendue, tout occupée qu'elle était à +examiner un point presque imperceptible sur le lac. + +--Mon frère, dit-elle soudain, je vais chercher du secours pour ton +chef. Es-tu disposé à m'accompagner? + +--A l'extrémité du monde, je le répète. + +--Viens alors. + +--Mais où irons-nous? + +--Au Sault-Sainte-Marie. + +--C'est diablement loin, dit le dragon. + +--Ton coeur est-il timide comme celui d'un lièvre? Alors, reste ici. + +--Pas du tout, pas du tout, riposta Jacot. C'est que ce n'est pas gai +ici, ma colombe. J'aime bien mieux faire trois ou quatre étapes en tête +à tête avec un aussi gentil compagnon de route. + +Ce disant, le galant ex-cavalier de 1re classe se rapprocha de +Meneh-Ouiakon dans l'intention de lui prouver qu'il était un digne +appréciateur de ses charmes. + +Mais elle se rejeta en arrière en s'écriant d'un ton noble et fier qui +glaça les dispositions galantes de Jacot. + +--Esclave, sois respectueux, si tu veux que la fille des sachems +nadoessis te conserve une partie de l'amitié qu'elle a pour ton chef. + +Ensuite, elle replia sa tente, plaça son canot sur sa tête sans prêter +l'oreille aux instances de Godailleur, qui la priait de lui permettre de +porter l'embarcation, et, d'un pas rapide, s'avança vers la cime du cap. + +Emerveillé, fasciné, le dragon la suivit, en poussant, de temps à autre, +des exclamations laudatives. + +En moins d'un quart d'heure, ils atteignirent un terrain plat, +marécageux, planté de saules, de trembles nains et de frênes. + +A travers ce marais, qui pouvait avoir un mille d'étendue, et où +s'élevaient, çà et là, des huttes de castors, serpente un ruisseau d'eau +vive. + +L'Indienne y lança son canot et s'y établit à l'arrière, sa pagaie à la +main. + +--Sauf votre respect, mam'selle, cette coquille de noix ne pourra jamais +nous soutenir tous les deux! dit Jacot d'un ton inquiet. + +--Monte, mon frère, et ne crains rien. + +--Du diable si j'oserais. + +--N'aie donc pas peur! + +--Mais ça va chavirer, reprit Godailleur qui, entrant dans l'eau +jusqu'à mi-jambe, avait pose un pied dans le frêle esquif. + +--Couche-toi à l'avant et ne bouge pas. + +Jacot obéit, non sans trembler quelque peu, et le canot glissa dans la +baie profonde formée par le lac Supérieur au sein même de la presqu'île +Kiouinâ. + +Le ciel était d'un bleu sans tache, l'air vif. On respirait, à pleins +poumons, les fortifiantes senteurs des plantes qui commençaient à +fleurir; cent oiseaux, au brillant plumage, babillaient sur l'onde, ou +voltigeaient, en caquetant, dans les branches des arbres; Meneh-Ouiakon +se prit à adresser sa prière à l'Éternel: + + Rot Ko ni yest ne Ra nih ha, + Ne o ni Roe wâ ye, + Ne o ni ne sa da yough touh, + Ro ni gogh vi yough stouh...[42] + +[Note 42; Mot à mot: + + Au Père, au Fils, au Saint-Esprit, + Le Dieu que nous adorons, + Gloire soit, comme a été, est maintenant, + Et sera tout jamais.] + +Elle achevait cette hymne si belle, si musicale en l'idiome dont elle se +servait, quand le canot déboucha dans le lac Supérieur. + +--Vous avez déjà fini, mam'selle? demanda Godailleur d'un ton de regret. +Je n'y ai pas compris un mot, mais n'empêche qu'elle est diablement +harmonieuse, votre chanson, et si vous vouliez m'en dire encore un +couplet on deux... + +--Mon frère, ne remue pas ainsi, car tu ferais verser le canot, dit +Meneh-Ouiakon, à qui un mouvement du dragon avait failli faire perdre +l'équilibre. + +--C'est, répondit Jacot, que ça me transporte, sauf votre respect, +mam'selle. + +L'Indienne ne répondit pas, et, malgré sa bonne envie de jaser, +l'ex-cavalier de 1re classe ne réussit pas à lui arracher une parole +pendant le reste de la journée. + +Le canot, lourdement chargée, ne marchait pas au gré de l'impatience de +Meneh-Ouiakon, qui se serait repentie d'avoir emmené Godailleur avec +elle, si elle n'avait pensé qu'il l'aiderait près du père Rondeau, au +Sault-Sainte-Marie. + +A la nuit close, ils atterrirent à la pointe aux Gâteaux, près des îles +Huron, pour souper et se reposer. + +Jacot était moulu de fatigue, à cause de la position incommode qu'il +avait du observer. Mais, ignorant l'art de pagayer, il aurait plutôt +gêné sa batelière, en cherchant à la seconder, qu'en se tenant couché au +fond du canot. + +Le lendemain, ils repartirent avant l'aurore et atteignirent, vers midi, +le Détour, près de la Grande-Île. + +Pour la première fois, l'ex-dragon vit une de ces merveilles que la +Providence a libéralement semées dans le lac Supérieur et sur ses côtes. + +C'est un vase en grès jaune, ayant vingt pieds d'élévation, douze de +circonférence à son extrémité supérieure, et dont les dimensions sont +aussi parfaites que celles d'une coupe de cristal taillée par un ouvrier +habile [43]. Rien n'égale l'élégance de cette curiosité naturelle; Rien +de comparable à l'étonnement qu'elle cause, si ce n'est, cependant, la +série de prodiges de même espèce, dont elle n'est, en quelque sorte, que +le prélude. + +[Note 43: Nous croyons devoir faire remarquer que cette description, et +toutes celles que l'on va lire, ne sont pas le fruit de l'imagination de +l'auteur, mais d'une vérité que surpasse beaucoup encore la +réalité.--Editeur.] + +A six milles de là, vous trouvez l'Autel et l'Urne, deux nouveaux jeux +de la nature; un intervalle de cent mètres, coupé à distance égale par +un ruisseau, les sépare. De même que le Vase, ils sont en grès jaune +très-friable. Leur hauteur peut égaler dix mètres. L'Autel se compose de +trois blocs. L'Urne est un monolithe dont le sommet a cinq mètres de +rayon et le piédestal à peu près deux. + +Dressés sur le bord du lac, eux aussi semblent défier la production +humaine la plus parfaite. + +Mais nous ne faisons qu'aborder ces monuments gigantesques de la +puissance et de l'art divins. + +Voici que se présentent les Rochers-Peints, cet incroyable spectacle +dont le lac Supérieur a l'unique privilège. + +La rive méridionale croît, monte; elle touche aux nues. L'orgueil de +l'homme s'abaisse, il se rapetisse, il se replie, s'effraie devant la +sublimité de la scène. + +Ces rochers sourcilleux, suspendus dans les airs, couronnés par de +sombres forêts de pins, troués à leur base par de noires cavernes où les +eaux s'engouffrent avec des bruits plus effroyables que les roulements +du tonnerre, et ces couleurs éclatantes,--or, argent, pourpre, azur, +émeraude,--si savamment distribuées leur face, tout concourt à troubler +l'âme, à lui infliger le sentiment de son humilité et du pouvoir de +l'Éternel Créateur. Non-seulement ces couleurs sont ombrées et fondues +d'une manière surprenante, mais, comme le dit avec raison un voyageur +américain, elles offrent, en quelques places, de véritables tableaux +[44], dessinés sur le roc, avec une correction de lignes, une +combinaison, un brillant de teintes, dont la contemplation ne fatigue +jamais l'oeil, et auxquelles l'esprit ne parvient jamais à s'accoutumer +suffisamment pour les regarder sans que quelque crainte se mêle à son +admiration. + +[Note 44: Ces tableaux naturels, d'une grande régularité de dessin, ne +sont pas rares en Amérique. Dans les _Derniers Iroquois_, j'ai déjà +essayé de décrire celui que l'on remarque sur les bords si pittoresques +du Saguenay.] + +Ici, c'est un paysage avec des arbres dont vous reconnaissez +l'essence, le mur d'un parc ou d'un jardin, une pièce d'eau, et, tout à +fait dans le fond, broute un troupeau conduit par un berger, coulant du +faite des rockers, les eaux, trempées de minerai de fer ou de cuivre, +ont peint un château gothique. Et quel château! Un séjour de géants. Il +a deux cents pieds de haut, ses fenêtres ogivales, avec leurs vitraux en +losange, en ont cinquante ou soixante, et ses portes crénelées, +flanquées de tourelles, une centaine au moins! + +Passons à cette plaque de granit, veinée comme de l'agate et +resplendissante de mille feux aux rayons du soleil. Le morceau embrasse +vingt pieds carrés. Essayer de décrire la variété, la richesse de ses +tons, impossible! impossible! l'imagination y échouerait même. + +Mais j'aperçois flamboyer, sur cet immense rempart, cette oeuvre +cyclopéenne dont l'étendue, l'altitude, trompent mes sens; j'aperçois +flamboyer un incendie. C'est une forêt en feu. La fumée roule en larges +spirales; à travers ses nuages épais scintillent des flammèches; les +arbres se rompent, ils chancellent, roulent à terre, des troncs embrasés +s'échappent des tisons ardents; vous semble-t-il pas entendre le bruit +de leur chute? + +La conflagration brille au loin, elle nous poursuit, dévore tout sur +son passage;... mais enfin ses horreurs s'éteignent, se perdent dans de +profondes et fraîches vallées, aux verts ombrages toujours riants, ou +l'on aimerait se promener, à rêver, si le fracas affreux qui se fait +sous les pas ne rappelait bientôt que toutes ces scènes, vallons, +incendie, manoir, parc, troupeaux, ne sont que des fictions, des mirages +décevants. + +Notre vue s'est heurtée tout à coup aux lourdes assises du Château de +Roche, qui mesurent trois cents pieds de haut et se réfléchissent à plus +de soixante dans le miroir du lac, château tout hérissé de colonnes +brisées, de décombres énormes, dont les arêtes saillantes, les gouffres +informes, insondables, produits par l'accumulation des blocs tombés des +caps voisins, donnent le frisson, le vertige, quand on plonge les +regards à ses pieds. + +Silencieusement, avec une éblouissante rapidité, le canot qui porte +Meneh-Ouiakon et Jacot Godailleur a filé devant ce féerique panorama que +l'ex-dragon voit se dérouler sous ses yeux avec un mélange d'étonnement +et d'effroi, mais auquel l'Indienne ne prête pas la moindre attention. + +Elle pagaie, pagaie de toute sa vigueur. Son bras fatigue la rame sans +se lasser. + +Parfois elle tourne la tête, une seconde ses noires prunelles vers +l'ouest on apparaît un canot monté par un seul homme, et murmure: + +--C'est Judas. Je l'avais deviné à la pointe Kiouinâ; je le reconnais +maintenant. Il ne me reste qu'un moyen de lui échapper, c'est en me +réfugiant sous la Portaille. + + + + + CHAPITRE XIV + + LA FUITE ET LES MERVEILLES DU LAC SUPÉRIEUR, (suite) + + +La Portaille, disent les aventuriers français du Nord-Ouest, dans leur +langage si imagé, si vivement énergique; le Portail, écrirait un +puriste; _Cave Rock_, traduisent les Anglo-Saxons, dénaturant, comme +ils l'ont fait partout en Amérique, le nom primitif, et affaiblissant, +dans leur pauvre traduction, l'idée attachée à la chose par les premiers +découvreurs; la Portaille occupe une place prééminente entre les +colossales singularités des Rochers-Peints. + +C'est une sorte de tour quadrangulaire, qui se projette dans le lac +Supérieur, avec des pans coupés à pic et dont la base est percée, sur +trois faces, par trois ouvertures immenses assez semblables au portique +d'un temple. Ce remarquable rocher, d'une élévation qui dépasse +peut-être cent mètres, offre la même diversité de couleurs que les +strates avoisinantes; mais la corniche semble avoir blanchie par le +temps et l'action des éléments, ce qui ajoute encore à l'étrangeté de +son aspect. D'énormes fragments, détachés de la crête sans doute par les +mêmes agents, gisent alentour. + +On dirait vraiment que le tout est une oeuvre d'art dont des géants ont +été les constructeurs. + +--Mais, mam'selle, sans vous offenser, nous allons nous perdre s'écria +Jacot Godailleur, en voyant que Meneh-Ouiakon dirigeait le canot vers +l'arche occidentale de la Portaille. + +--Que mon frère se rassure, la fille des sachems connaît ce passage. + +--Se rassurer, se rassurer, que je me rassure; c'est bien aisé à dire, +murmura l'ex-dragon. Mais mille millions de carabines, ça ne doit pas +être agréable de naviguer là-dessous, avec une montagne sur la tête et +plus de cent pieds d'eau sous la semelle de ses bottes. Encore de l'eau +qui est claire, claire qu'on se verrait au fond si on y était. + +Tout haut il ajouta: + +--Pour l'amour de Dieu où du diable, car je ne sais pas au juste quelle +est votre religion, n'allons pas dans ce trou. + +Meneh-Ouiakon avait tourné la tête; le canot qui la poursuivait +approchait de plus en plus. Une portée de flèche à peine le séparait. + +La grande taille de Judas, lieutenant du Mangeux-d'Hommes, se +distinguait parfaitement au milieu de l'embarcation. + +L'Indienne redoubla d'efforts pour s'enfoncer promptement dans la +caverne. + +--Par la vertueuse Shilagh, femme du bienheureux saint Patrice, patron +de mon pays natal! tu as beau faire, négresse rouge, je te rattraperai, +cria Judas d'une voix perçante, dont les échos du rivage répétèrent dix +fois les accents. + +--Qui est-ce qui parle? qui est-ce qui parle, mam'selle? demanda +l'ex-cavalier de 1re classe en faisant un mouvement pour regarder du +côté d'où venait le son. + +Le canot vacilla et menaça de chavirer; sa course fut retardée de +quelques secondes. + +--Tiens-toi tranquille, mon frère, dit Meneh-Ouiakon avec une teinte +d'impatience. + +--Non, non, répétait Judas, tu ne m'échapperas pas, et je te donnerai +des leçons d'amour, moi, par Jésus-Christ! + +--Tiens, fit Jacot, qui, s'étant soulevé doucement sur ses coudes, avait +fini par apercevoir l'autre embarcation, quoiqu'il n'en pût être vu, +parce que l'Indienne le masquait, tiens, c'est ce grand escogriffe, ce +gibier de guillotine, qui.... + +Un coup de fusil l'interrompit. + +La balle frappa et troua la proue du canot, mais heureusement sans +atteindre nos fugitifs. + +--Oh! je ne voulais pas te tuer, la belle; seulement te casser le bras +pour t'arrêter, vociféra Judas, en rechargeant son fusil. + +--Le bandit des bandits! maugréait Jacot entre ses dents. Ah! si +j'avais seulement une bonne carabine du 7e dragons. + +--Silence! dit froidement Meneh-Ouiakon, que la détonation de l'arme à +feu n'avait pas fait sourciller. Ils entraient sous la voûte! + +--Silence? pourquoi? demanda Godailleur. + +--Nous sommes dans le séjour de Matchi-Monedo; interdit de parler, et +ceux qui n'obéissent pas à ses ordres, il les écrase, répondit la jeune +fille; car, bien qu'initiée depuis son enfance à la religion catholique, +elle ne pouvait encore, comme la plupart des Peaux-Rouges convertis, se +défendre d'un certain penchant aux superstitions qui caractérisent si +fortement les races sauvages. + +Suivant la tradition indienne, la Portaille est habitée par +Matchi-Monedo, le Mauvais-Esprit. On lui doit, on lui fait des +présents (monedo-oun). Mais il ne permet pas de causer dans son empire, +sans quoi il vous tue................................................. +très-tendre et très-friable, qui cède, tombe en fragment parfois +considérables, à la moindre pression. + +L'éclat de la voix suffit même à la faire choir, d'où l'idée naïve que +le Mauvais-Esprit punit de mort ceux qui ne savent pas retenir leur +langue dans son palais. + +Jacot Godailleur, ne connaissant point Matchi-Monedo ignorait ses +injonctions. Peut-être que s'il eût connu l'un il eût méprisé les +autres; peut-être aussi y eût-il déféré avec autant de soumission qu'un +Indien, car, tout civilisé que nous soyons, tout éclairés que nous nous +estimions nous n'avons pas encore renoncé à certains préjugés, certaines +chimères sucées avec le lait, et qui font, en maintes circonstances, des +plus fameux de nos héros, comme les Napoleon Ier, les Wellington, les +Pierre le Grand, des enfants pusillanimes et inavouables. + +Dans un sac de peau de vison, qu'elle portait pendu au cou, +Meneh-Ouiakon prit quelques grains de maïs, de riz sauvage, avec les +becs et les griffes des pigeons abattus l'avant-veille, et les jeta dans +l'eau. + +Puis, ayant quitté sa pagaie, qui fut déposé, doucement au fond du +canot, elle le fit avancer sous l'arche, en se servant de ses deux mains +comme de deux nageoires aux deux côtés de l'embarcation. + +Malgré la faiblesse apparente de ce moyen, l'esquif sillait vivement +les ondes diaphanes, et sans plus de bruit que s'il eût été conduit par +la baguette d'un enchanteur. + +Pour n'être pas positivement un poltron, l'ex-cavalier de 1re classe +ne se sentait pas à l'aise dans cette caverne, aux murailles +fantastiques, armées, comme une herse, de pointes longues, lourdes, +aussi affilées que des aiguilles, où de masses colossales de toutes +formes, et dont quelques-unes ne paraissaient soutenues que par un fil. + +Il frémissait la pensée que la chute d'un seul de ces mille pendentifs, +que les lueurs du jour, faiblissant à mesure qu'ils avançaient, +éclairaient de teintes lugubres, les submergerait à tout jamais, dans un +abîme dont la transparence extraordinaire du lac, sous la voûte, rendait +l'horreur plus grande encore. + +Lui, qui eût affronté en souriant la mort sur un champ de bataille, il +en concevait là une épouvante qui glaçait son sang et baignait ses +membres d'une sueur froide. + +Le silence de la tombe régnait dans ces lieux, que les anciens eussent +assurément pris pour la porte de leur Ténare: il en doublait l'effroi. + +Tout à coup retentit le ruissellement de deux avirons battant l'eau avec +violence. + +--Ah! je te tiens enfin! braille le lieutenant du Mangeux-d'Hommes. + +Et dans la caverne s'élance, comme un loup sur sa proie, le canot que +dirige Judas. + +--Oui, je te tiens répète-t-il avec les accents d'une joie frénétique; +je te tiens, et, par la vertueuse Shilagh, femme du bien... + +A ces cris, la Portaille s'était emplie de sons formidables comme la +répercussion de cent pièces d'artillerie. + +Tant de voix, tant de vibrations partaient, se heurtaient, se +fracassaient dans les cavités de l'antre, que l'oreille en était +assourdie, la tête brisée. + +Un instant, l'ex-dragon crut que son cerveau, martelant son crâne comme +une enclume, allait le faire éclater. + +Mais, alors que Judas proférait son juron favori, un grondement sourd, +mat, succède à ces meurtrières clameurs. L'eau jaillit avec force et +couvre d'une pluie battante le canot de Meneh-Ouiakon, qui se trouve +précipitamment chassé hors de la Portaille, par l'entrée orientale. + +--Matchi-Monedo est descendu de son toit, et il m'a délivrée de mon +ennemi, dit l'Indienne, en considérant avec émotion cette prodigieuse +quantité de rochers tombés de la voûte de la caverne, et qui interdit +maintenant le passage entre les deux orifices latéraux. + +--Mille millions de carabines! j'ai cru que je n'en reviendrais pas, +sauf votre respect, mam'selle, ajouta Jacot Godailleur en respirant à +pleins poumons. + +--Mon frère n'avait rien à redouter. Meneh-Ouiakon avait fait au +Mauvais-Esprit le _pugedinegay'win_ [45] nécessaire, et il +l'a protégée. + +[Note 45: Proprement, sacrifice.] + +--Le? demanda Jacot, en ouvrant de grands yeux. + +--Elle avait fait les présents nécessaires. + +--Ah! j'y suis. Et, comme ça, vous croyez, mam'selle, sans vous offenser, +que votre Mauvais-Esprit est venu tout exprès pour envoyer ad patres cet +efflanqué d'assassin, homicide, parricide... + +--Matchi-Monedo ne nuit pas à ceux qui lui sont fidèles. + +--Alors, sauf votre respect, c'est un bon et pas mauvais esprit. + +--Mon frère est trop subtil pour moi, dit l'Indienne, en se remettant à +pagayer. + +--Trop subtil, trop subtil! murmura l'ex-cavalier; il n'y a pas de +subtilité là-dedans: ou il est mauvais, ou il est bon? de deux choses +l'une. S'il est bon, pourquoi l'appeler mauvais? s'il est mauvais, +pourquoi nous a-t-il tirés des griffes de ce vaurien? Je ne connais que +ça, moi. Ah! si le mar'chef était ici, il m'aurait bien vite expliqué ce +mystère, comme disait monsieur notre curé. Mais, à propos, qu'est-ce +qu'il avait à nous poursuivre ainsi, le Judas bien nommé? Eh! mam'selle? + +--Que veut mon frère? + +--Maintenant que nous pouvons causer, voulez-vous avoir la bonté, sans +vous manquer de respect, de me permettre de vous poser une toute petite +question? + +--Mes oreilles sont ouvertes. Parle. + +--Vous ne vous fâcherez pas? + +--J'écoute, dit tranquillement Meneh-Ouiakon. + +--Je voudrais simplement savoir d'où vient que ce brigand courait après +vous. + +L'Indienne rougit quelque peu; mais aussitôt elle repartit: + +--J'ai dit à mon frère que j'allais au Sault-Sainte-Marie chercher du +secours pour son chef, qui est prisonnier du Mangeux-d'Hommes. + +--Ah! bien, je comprends. Mais vous restiez donc avec eux, les Apôtres, +sans vous manquer de respect? continua Jacot avec un air curieux. + +Meneh-Ouiakon répliqua d'un ton froid + +--Mon frère veut trop savoir; il ne saura rien. + +Après ces mots, elle retomba dans un mutisme complet, d'où elle ne +sortit qu'à leur arrivée dans la baie de la Chapelle. + +La nuit approchait. + +--Mon frère, dit Meneh-Ouiakon, il faut descendre du canot dans le lac. + +--Volontiers, mam'selle, mais dans quel but? + +--Parce que l'eau n'est pas assez profonde. + +--Oui, oui, je conçois, dit-il en se levant et tournant entre ses doigts +sa coiffure qu'il avait ôtée de dessus sa tête. + +Sa mine était si embarrassée que l'Indienne lui demanda: + +--Mon frère désire-t-il quelque chose? + +--Ah! si vous y consentiez! + +--Délie ta langue. + +--Souffrez, sauf votre respect, mam'selle, en la couvant du regard, que +je vous porte sur mes épaules jusqu'au rivage. + +Meneh-Ouiakon se mit à rire. + +--Non frère est fou, répliqua-t-elle. + +Et, sautant dans le lac avec légèreté, tandis que Godailleur en sortait +assez lourdement, elle s'attela au canot et le traîna jusqu'à la berge, +dans une petite anse, au pied même de la Chapelle. + +La chapelle, ou le _Doric Rock_, ainsi que l'ont rebaptisée les Anglais +[46], est le vestibule des Rochers-Peints. La structure de ce roc +étrange, son nom l'annonce. + +[Note 46: J'ai déjà montré, dans mes précédents ouvrages, combien cette +déplorable manie d'altérer les noms propres, déployée par la race +anglo-saxonne, remplit de confusion la géographie de l'Amérique +Septentrionale. Deux nouveaux exemples, pris sur les lieux mêmes dont je +parle, achèveront d'en illustrer le ridicule. Sur diverses cartes, le +Gros-Cap, situé, comme l'on sait, à l'entrée du lac Supérieur, est +désigné sous le nom de _Crow-Cape_, parce que les voyageurs +anglais, ignorant le français, ont prix _gros_ pour _crow_, +qui signifie corbeau. Ailleurs, sur le lac Huron, ils ont fait, +d'un passage appelé les Chenaux, The Snows (les neiges)! J'en pourrais +malheureusement citer bien d'autres!] + +Trois marches de grès naturelles, peu régulières, conduisent au temple, +qui s'élève à trente pieds environ la surface du lac. Ce temple +représente un arceau élevé d'une quarantaine de pieds, dont la voûte, +d'un mètre d'épaisseur, est supportée aux quatre angles par quatre +piliers, qui ont six à huit pieds de diamètre. Elle est excessivement +intéressante, mesure une longueur quinze mètres environ, et donne +naissance et vie à plusieurs cèdres fort gros et dont l'un atteint douze +pieds circonférence. + +Il est saisissant au possible l'effet produit par ce monarque des +forêts, qui, de loin, figure le clocher de la Chapelle. + +Quel pays, quelles scènes, quels spectacles grandioses! + +Le brave Godailleur s'imaginait faire un rêve, car toutes ces merveilles +il ne les avait pas soupçonnées, en effectuant sur la _Mouette_ le +trajet du Sault-Sainte-Marie à la pointe Kiouinâ. + +La tempête l'avait empêché de les voir. + +Aussi restait-il là, devant la Chapelle, les bras ballants, les +prunelles hors de leurs orbites et les pieds encore dans l'eau oubliant, +en son extase, de prêter aide à Meneh-Ouiakon. + +Les forces de la vaillante Indienne étaient considérablement épuisées. +Cependant, aussitôt à terre, elle ramassa du bois, alluma du feu avec +deux branches de cèdre sec frottées l'une contre l'autre, et fit cuire +le reste de sa provision de pigeons, qu'elle partagea avec son +compagnon. + +Ils se couchèrent ensuite, elle sur la grève, roulée dans sa peau de +veau, Jacot Godailleur derrière la Chapelle, à cent pas de la jeune +fille, sous un massif de saules qui le masquait entièrement. + +Inutile de dire qu'un sommeil pesant vint bientôt clore leurs paupières. + +La nuit avait envahi le lac Supérieur. Mais le ciel était azuré, +constellé de pierreries, et la lune ne tarda pas à monter à l'horizon. +L'immense mer intérieure apparut alors comme une cuve d'argent en fusion +où miroitaient mille lueurs tremblotantes. + +Les bruits autour de la Chapelle étaient légers, harmonieux; c'était la +brise qui frémissait dans le feuillage des sapinières, le frou-frou +d'une chauve-souris passant et repassant sous la voûte, et, à de rares +intervalles, le sautillement de quelque poisson blanc hors de l'onde +moirée. + +Tout à coup un son cadencé, quoique faible, trouble cette nocturne +musique: ou plutôt il la change, lui prête des notes nouvelles. + +Le sommeil des dormeurs n'en est pas interrompu. + +Le son prend de la consistance, il augmente, il domine le concert. + +Puis un canot débouche dans la baie, avance, touche légèrement au +rivage. + +Les premiers bruits autour de la Chapelle ont repris leur empire. + +Ce n'est plus que la brise qui frémit dans le feuillage des sapinières, +le frou-frou d'une chauve-souris passant et repassant dans les airs, et, +à de rares intervalles, le sautillement de quelque poisson blanc hors de +l'onde moirée. + +Cinq minutes s'écoulent. + +Le sommeil des dormeurs n'est pas interrompu. + +Meneh-Ouiakon fait un beau rêve. Elle soupire, ses bras s'entr'ouvrent +comme pour serrer une image chérie. Sur ses lèvres glissent des paroles +d'amour. + +Mais un cri d'effroi lui échappe maintenant. Elle se dresse, jette +autour d'elle des regards effarés. + +Comme dans un étau, une main rude l'a saisie par le poignet; un homme +est devant elle. + +C'est Judas, le lieutenant du Mangeux-d'Hommes + +--Asseyons-nous et causons, la belle, dit-il d'un ton sec et pénétrant +comme la lame d'un poignard. + +Meneh-Ouiakon recouvre sur-le-champ son sang-froid. + +--Mon frère est lâche comme le carcajou, dit-elle. + +--Possible. Mais asseyons-nous, car je suis fatigué et tu m'as fait +faire une course qui aurait dégoûté moins amoureux que moi. + +En disant ces mots, il la force à s'asseoir à côté de lui. + +--Tu sais, continua-t-il sans lui lâcher le bras, que ce n'est point par +affection pour Jésus que je t'ai enlevée de Fond-du-Lac, après ta +première fuite, pour te ramener à la Pointe. J'avais mes vues; oui, par +la vertueuse Shilagh, femme du bienheureux saint Patrice! + +--Je connais ta perfidie. + +--Très-bien, alors nous nous entendrons. + +--La tribu des Nadoessis saura me venger. + +--En attendant, tu es en mon pouvoir, et je, vais profiter de mes +droits; car je t'aime et j'ai décidé que tu serais à moi. Allons, soit +raisonnable et livre-toi de bon gré. + +--Fils de chienne s'écria Meneh-Ouiakon en le souffletant avec celle de +ses mains qui était libre. + +--Oh! tes injures ne me touchent guère, Judas. + +--Tu es si vil! + +--Tes coups sont caresses pour moi, ma charmante, et tes paroles, même +les plus mauvaises, douces comme miel. Va, cesse de te débattre. +Rends-toi plutôt à mes désirs, et je ferai ton bonheur! Vois! la sainte +Vierge me tient en sa garde. Sans elle, tout à l'heure, j'aurais et +écrasé, anéanti sous cette montagne de pierres qui s'est écroulée entre +mon canot et le tien. Viens donc avec moi, délicieuse fille du désert. +Je te donnerai autant de ouampums et de jupes de toutes les couleurs que +tu en pourras souhaiter. Jamais la chair d'animal ou de poisson ne +manquera dans notre wigwam, et je te jure par la vertueuse Shilagh, +femme du bienheureux saint Patrice, que toutes les squaws autour des +Grands-Lacs envieront ton sort. + +Judas avait mis dans l'accentuation de ces paroles une douceur mélangée +de passion qui ne lui était pas habituelle. Il fallait qu'il fût bien +sérieusement ému pour sortir ainsi de son flegme ordinaire. + +Ce n'était plus le même homme; au contact de la jeune fille son sang +s'échauffait, sa tête prenait feu, son coeur battait à rompre sa +poitrine. Il continua d'un ton agité: + +--Si tu comprenais ce que j'ai souffert alors que j'entendais Jésus te +parler d'amour! Je l'aurais tué cet homme!... oui, je l'aurais tué! mais +j'espérais qu'un jour tu me remarquerais, que tes yeux s'abaisseraient +sur moi, qui vivais seul, sans maîtresse, absorbé dans l'amour que tu +m'avais inspiré. + +--Et c'est parce que tu m'aimes que tu me traites ainsi? dit +ironiquement Meneh-Ouiakon. + +--Oui, c'est parce que je t'aime que j'ai couru après toi, dès que je me +suis aperçu de ta fuite. + +--L'amour de mon frère est comme l'amour de l'épervier pour la perdrix; +il dévore celle qui en est l'objet. + +--Veux-tu te donner à moi? dit-il en cherchant l'embrasser. + +--On ne donne, répliqua Meneh-Ouiakon en le repoussant, que ce que l'on +possède. Je ne suis pas libre. + +--Et si je te lâche, reprit-il d'une voix palpitante, m'accorderas-tu un +baiser? + +--L'esclave ne peut rien promettre. + +--Tiens fit-il en desserrant son étreinte, sois libre; mais je t'en +prie, je t'en conjure.... + +--Et je suis libre! interrompt Meneh-Ouiakon, se précipitant d'un bond +au bas des marches qui conduisaient à son canot, qu'elle poussa au large +et où elle monta, tandis que Judas s'écriait: + +--Imbécile! ma sottise me la fait perdre une seconde fois. Mais elle +n'ira pas loin; non, par la vertueuse femme du bienheureux saint +Patrice! + +Et il courut à son embarcation que, pour surprendre plus sûrement sa +victime, il avait laissé à une demi-portée de fusil de la Chapelle. + + + + + CHAPITRE XV + + LES GRANDS SABLES + + +Le jour allait bientôt poindre; une traînée lumineuse à l'est +l'indiquait. + +Meneh-Ouiakon fit appel à toute sa vigueur pour profiter des dernières +ombres de la nuit, et chercher dans quelque grotte de la côte un coin +où son farouche amant perdrait sa trace. + +Mais, avec le retour de l'aurore, le temps avait changé; d'épais nuages +d'un gris de plomb ne tardèrent pas à voiler le firmament; le vent du +nord-ouest se leva, sifflant avec violence et neutralisant les efforts +que faisait la jeune fine pour refouler les vagues blanchissantes qui +déjà montaient, hurlaient autour de son embarcation. + +Afin de résister à tant de puissantes colères combinées pour sa perte, +il fallait un courage héroïque, une force surhumaine; Meneh-Ouiakon +possédait le premier, l'instinct de la conservation lui prêta la +seconde. + +Accroupie dans son canot, elle pagaya pendant deux heures sans regarder +une seule fois derrière elle, pour ne pas perdre une seconde dans cette +lutte avec les éléments déchaînés. + +Mais elle savait bien que son ennemi la poursuivait; et, par intuition, +elle devinait qu'il marchait plus vite qu'elle. + +Un cri de joie qui, subitement, comme un éclat de la foudre, domina les +rugissements de la tempête, confirma ses funestes appréhensions. + +Meneh-Ouiakon alors tourne à demi la tête. + +Le canot de Judas n'est plus éloigné du sien que d'une vingtaine de +brasses. + +Que faire? + +L'Indienne promène autour d'elle un regard rapide. + +De plus en plus furieux, le lac enfle ses flots. Dans cinq minutes il +sera impossible à une fragile embarcation d'écorce de le tenir. + +Mais sur la droite, à peu de distance, se montre le rivage, dominé par +une haute montagne jaune comme le safran. + +Cette montagne, Meneh-Ouiakon la connaît; les Nadoessis la nomment +_Nega-Wadju_, c'est-à-dire la Montagne de Sable, ou les +Grands-Sables, suivant l'appellation qui lui a été donnée par les +Canadiens-Français. + +Le parti de l'Indienne est aussitôt pris. + +Elle tourne son canot vers cette falaise. L'abordage offre des +difficultés, du danger, car les lames, après s'être brisées avec fracas +à la grève, reviennent, se replient comme d'énormes serpents sur +elles-mêmes, et menacent de mettre en pièces tout ce qui tenterait de +leur faire obstacle. + +Mais Meneh-Ouiakon, bercée depuis son jeune âge sur le lac Supérieur, en +sait affronter les furies. + +Elle donne deux vigoureux coups de pagaie, se porte à la crête d'une +vague haute comme une colline, y maintient adroitement son esquif, +arrive à dix pas de la berge, et au moment où la vague qui l'a amenée va +se retirer, elle abandonne son canot pour sauter dans l'eau, et +s'accroche, avec l'énergie du désespoir, à une roche erratique, empâtée +dans le sable du rivage. + +Les flots s'éloignent, laissant pour un moment le batture à sec. + +Meneh-Ouiakon se hâte de saisir ce court intervalle et franchit les +premiers gradins de la montagne. + +Là elle est en sûreté; elle s'arrête pour reprendre haleine. Sa vue +tombe sur le lac qu'elle vient de quitter. + +Judas s'épuise à imiter son exemple; il n'y peut parvenir. Si parfois il +s'approche à quelques toises du bord, un paquet d'eau reflue brusquement +sur son embarcation et la repousse au loin. + +--Ah! crie-t-il, en grinçant des dents comme une bête fauve, si je +n'avais perdu ma carabine sous la Portaille, morte ou vive, je t'aurais +bientôt, maudite Peau-Rouge! Mais, patience, je te rejoindrai. Tu ne +perdras rien pour attendre! + +Après avoir respiré et remercié Dieu dans son coeur, Meneh-Ouiakon se +remit en marche. + +La montagne n'était pas facile à gravir, surtout alors qu'un ouragan +terrible bouleversait ses flancs. + +Notre héroïne enfonçait dans le sable jusqu'à mi-jambe, et des +tourbillons de gravier l'obligeaient, à tout moment, à se courber en +deux pour n'être pas aveuglée. + +En atteignant le faite, ce dernier inconvénient, au lieu de diminuer, +augmenta encore. + +Meneh-Ouiakon aurait pu s'adosser à quelques-uns des monticules coniques +dont est parsemé le sommet de cette montagne arénacée, et attendre que +la tourmente fût calmée, pour continuer sa route. + +Mais attendre ce calme, n'était-ce pas aussi attendre l'ennemi? + +Entre deux rafales, l'Indienne examina le lieu où elle se trouvait. + +Aussi loin que le regard pouvait s'étendre, on n'apercevait que du +sable. + +Cependant, à un mille à l'ouest apparaissait, comme une verte oasis dans +le désert, un bouquet de pins. + +Quoique cette direction fût contraire à celle que Meneh-Ouiakon devait +suivre pour se rendre au Sault-Sainte-Marie, la jeune fille se détermina +à la suivre, dans l'espoir de trouver quelque chose à manger dans ce +petit bois, car elle se sentait très-faible. + +Si la route n'était pas longue, elle était fort pénible; Meneh-Ouiakon +la fit à grand'peine. + +Arrivée dans le bois, elle découvrit qu'il se prolongeait à l'est et +entourait une charmante pièce d'eau, nommée par les Indiens +Negawadju-Sagaagun, ou lac de la Montagne-de-Sable. + +Ce lac abonde en coquillages de différentes espèces. + +Meneh-Ouiakon en mangea plusieurs avec délices, et, s'étant rafraîchie, +elle songea à prendre une heure on deux de repos. + +Pour satisfaire ce besoin sans s'exposer à retomber entre les mains de +son persécuteur, elle se blottit dans un buisson touffu et s'abandonna +au sommeil. + +Quand elle s'éveilla, l'ouragan s'était dissipé; mais on entendait +toujours les beuglements du lac Supérieur, se ruant, avec une rage +insensée, aux parois de son vaste bassin. + +Meneh-Ouiakon, du regard, interrogea le soleil. Il était sur son déclin. + +La jeune fille fit une provision de coquillages, les serra dans un coin +de sa jupe noué à la ceinture, et partit, en s'avançant vers l'orient. + +Elle cheminait depuis une demi-heure environ, sous le couvert du bois, +quand son pied trébucha dans un trou, et elle tomba sur les mains. En se +relevant, elle remarqua que le trou qui l'avait fait choir était d'une +grande profondeur, et que le sol à l'entour portait les traces d'un +affaissement général. + +Un coup d'oeil et une seconde de réflexion suffirent à l'Indienne pour +lui apprendre que ces traces étaient celles d'une cache [47] effondrée. + +[Note 47: Voir les Nez-Percés.] + +L'effondrement pouvait avoir été produit par les pluies, et la cache +pouvait n'être pas vide. + +Meneh-Ouiakon eut bien vite enlevé quelques mottes de gazon, et agrandi +l'ouverture de façon à y passer son corps. + +Elle entra ainsi dans une sorte de caveau, battu comme l'aire d'une +grange et tout enduit de glaise, qui le rendait imperméable, mais dont +une partie de la voûte était enfoncée. + +A l'intérieur, il y avait un taureau de pemmican [48], quelques fusils, +des couteaux mines et deux barillets renfermant, l'un du rhum, l'autre +du whisky. + +[Note 48: Voir la Tête-Plate.] + +Enchantée de sa trouvaille, l'Indienne s'arma de deux couteaux, d'un +fusil, puis elle chargea sur ses deux épaules l'énorme boudin de +pemmican... + +Désormais, elle n'aurait plus à redouter les tourments de la faim; +désormais elle serait en état de se défendre si elle était attaquée. + +Meneh-Ouiakon reprit sa marche, d'un pas plus alerte, après avoir +rebouché la cache aussi bien que possible. Mais un bruit étrange +l'arrêta bientôt. + +C'était comme un chant nasillard, qui allait des notes les plus basses +aux notes les plus aigues, s'éteignait parfois et reprenait tout à coup +avec une vivacité voisine de l'emportement. + +Depuis longtemps, Meneh-Ouiakon avait quitté le bois. Elle suivait +alors une piste à travers des broussailles et des arbustes nains. + +Voulant savoir ce que signifiait ce chant, elle se coula entre les +buissons, et, après avoir fait ainsi une cinquantaine de pas, elle +arriva levant une hutte toute grande ouverte, dans laquelle flambait un +feu pétillant. + +Autour du feu un vieil Indien misérablement vêtu de quelques oripeaux, +dansait et gesticulait en chantant. La nuit était tombée, mais grâce à +la flamme qui rayonnait du foyer, on voyait parfaitement l'intérieur de +la hutte. + +Quelle fut la surprise de Meneh-Ouiakon en y apercevant Jacot +Godailleur, attaché à un pieu et la consternation peinte sur les traits! + +Cachée dans un épais hallier, la Nadoessis ne pouvait être aperçue. Elle +jugea prudent d'attendre que l'Indien eût fini son chant pour se +présenter et tâcher d'arracher le pauvre dragon à sa déplorable +situation. + +Le vieillard disait, en langue chippiouaise: + +«Les visages-pâles, les chiens de visages-pâles ont égorgé mon père, mes +frères et mes fils; ils ont violé ma femme et mes filles; leurs victimes +crient depuis vingt hivers vengeance à mes oreilles, mais j'ai fait un +captif, un captif blanc, mais je le brûlerai, mon captif, mon captif +blanc, pour apaiser leurs manes et en l'honneur de Nanibojou.» + +«Car Nanibojou a fait la terre [49].» + +[Note 49: Nanibojou, appelé aussi Manabojou, est considéré comme le +créateur du monde par plusieurs tribus indiennes.] + +Ces paroles, il les répétait sur tous les tons imaginables, en se +démenant dans sa cabane comme un épileptique. + +Las enfin de vociférer et de se désarticuler les membres, il prit un +calumet, le bourra de tabac, et s'asseyant sur les talons, en face de +Jacot, plus mort que vif, il se mit à fumer. + +Meneh-Ouiakon alors se leva et entra résolument dans le wigwam. + +A sa vue, Godailleur fit un mouvement de joie. Mais elle lui adressa un +signe pour qu'il se contint. + +Quoique l'arrivée de la jeune squaw n'eût point échappé à l'Indien, il +ne bougea pas, n'ouvrit pas la bouche. + +--Je suis la fille des sachems nadoessis, dit Meneh-Ouiakon. + +--Je le sais, répondit le vieillard. + +--Mon père est il un jossakeed [50]? + +[Note 50: Sorcier; on les nomme aussi maakudayouickooùyga. Avis aux +amateurs de mots composés!] + +--Oui. + +--Alors, mon père n'ignore pas le motif qui m'amène. + +--Non, répondit le rusé sorcier, qui avait surpris le geste +d'intelligence échange entre son prisonnier et la jeune squaw. + +--Je connais le captif de mon père. Son coeur est grand. Il a obligé la +fille des sachems nadoessis. + +--- La fille des sachems nadoessis aime un visage-pâle répliqua l'Indien +avec mépris. + +Cette insinuation fit profondément rougir Meneh-Ouiakon. + +--Mon père se trompe, dit-elle, après un moment un silence, je n'aime +pas ce Visage-Pâle. + +--Quel intérêt alors t'a poussée ici? Si ce n'est pas l'amour, c'est la +haine, n'est-ce pas? En ce cas, ma fille tu seras satisfaite. Je vais +brûler le captif blanc. + +A ces mots, il se redressa, tourna pendant une minute sur les talons et +reprit en cabriolant autour du brasier, dans lequel il venait de jeter +un fagot de sapinette. + +«Les visages-pâles, les chiens de visages-pâles ont égorgé mon père, mes +frères et mes filles; ils ont violé ma femme et mes filles; leurs +victimes crient, depuis vingt hivers, vengeance à mes oreilles, mais +j'ai fait un captif, un captif blanc, mais je vais le brûler, mon +captif, mon captif blanc, pour apaiser leurs manes et en l'honneur de +Nanibojou.» + +«Car Nanibojou a fait la terre.» + +En terminant, il saisit un tison embrasée et l'approcha de Jacot +Godailleur, qui poussa des cris de détresse. + +--Mon père, dit Meneh-Ouiakon arrêtant le bras du vieillard, mon père +voudrait-il, avant de commencer, se réchauffer avec de l'eau-de-feu? + +--De l'eau-de-feu! Tu en as, ma fille! donne, donne vite, répondit +vivement l'Indien, qui laissa tomber le charbon à ses pieds. + +--Si mon père veut m'accompagner? + +--Ma fille, je crois que ta langue est fourchue, dit-il en jetant à +Meneh-Ouiakon un regard empreint de défiance. + +Que mon père vienne, et ses yeux verront, et son estomac se réjouira. + +--Ton intention est de m'enlever mon prisonnier. + +--J'ai dit que je savais où il y a de l'eau-de-feu. + +Le visage du jossakeed exprima encore une brûlante convoitise. + +--Nous irons la chercher après le sacrifice. + +--Mais elle est dans une cache ouverte, et on la pourrait voler pendant +ce temps. + +--Tu as raison. Est-ce loin? + +--A la distance de deux jets de flèche. + +--Je conduirai mon prisonnier avec moi. Mais n'essaie pas de me tromper, +car je vois dans ton coeur. + +--Mon père n'y peut voir le désir de lui faire mal. Par hasard, j'ai +découvert la cache qui renferme l'eau-de-feu, et je suis heureuse de +communiquer la bonne nouvelle à un puissant jossakeed chippiouais. + +Cette adroite flatterie caressa la vanité du vieillard; détacha +l'ex-dragon du pieu auquel il était assujetti, et le poussa devant lui, +en le tenant par le bout de la corde qui lui serrait les poignets. + +L'infortuné Jacot ne comprenait rien à cette scène. Cependant il se +sentait tout aise de s'éloigner du feu qui, pour lui, dégageait déjà de +mortelles émanations de chair brûlée. + +Allumant une torche de résine, Meneh-Ouiakon sortit négligemment la +première de la cabane, et ouvrit la marche. + +Au bout de quelques minutes, ils étaient à la cachette. + +L'Indien lia son prisonnier à un arbre, puis il dit à la jeune file: + +--Descends, et va me chercher l'eau-de-feu. Meneh-Ouiakon obéit avec un +empressement qui dissipa en partie les soupçons du jongleur. + +Elle rapporta les deux barils. + +L'Indien en déboucha un, l'approcha de ses lèvres; mais une idée +traversant son cerveau, il dit à la jeune squaw: + +--Goûte. Meneh-Ouiakon but une gorgée et rendit le baril au sorcier, qui +en appuya la bonde sur sa bouche. Il l'y tint longtemps collée, faisant +entendre un bruyant glou-glou, s'arrêta pour respirer, se remit à boire, +s'assit à terre, en roulant des yeux ravis de Meneh-Ouiakon à son +prisonnier, posa un instant le barillet à côté de lui, le reprit +encore, pour en pomper le liquide à grands traits, et après un quart +d'heure de ce manège, dont les deux spectateurs suivaient avec anxiété +les diverses péripéties, il repoussa le vase à demi vide, en tendant +ses bras décharnés vers la Nadoessis, et en balbutiant: + +--Tu es belle comme une Fleur des prairies... et bonne... comme cette +eau-de-feu... Ce soir tu partageras ma peau de buffle... quand nous +aurons brûlé mon prisonnier en l'honneur de Nanibojou.... + +Ensuite il essaya de chanter: + +Les Visages-Pâles, les chiens de Visages-Pâles ont égorgé...» + +Mais il n'en put articuler davantage. Vaincu par l'énorme quantité +d'alcool qu'il avait absorbée, son corps roula inerte sur le gazon. + +Aussitôt, d'un coup de couteau, Meneh-Ouiakon trancha les liens de +Godailleur. + +--Vite, en route, mon frère! dit-elle. + +--Ah! s'écria le dragon, avant de partir, sauf votre respect, mam'selle, +je vous demanderai la permission de siroter une larme de ce nectar, que +le malotru a renversé é terre, sans égard pour l'excellence de la chose. + +En parlant, il ramassa le baril et lui fit, sur-le-champ, une copieuse +saignée. + +--Bon! fameux! divin! du vrai rhum de la Jamaïque! exclamait-il en +reprenant haleine; et penser que voilà plus d'un mois que mon palais +était en deuil de pareille ambroisie Allons, encore un coup, un dernier, +sans vous offenser, mam'selle, et je vous suis. + +Ayant sablé une nouvelle rasade, il ajouta + +--Mais n'y aurait-il pas moyen d'emporter ce gentil petit tonneau avec +nous? Je m'en chargerais avec bien du plaisir. + +--Non, que mon frère se dépêche! répondit impatiemment Meneh-Ouiakon. + +Ils s'éloignèrent alors de la cache, revinrent à la hutte du sorcier, où +la jeune fille prit de la poudre et du plomb pour son fusil qu'elle confia +à l'ex-cavalier de 1re classe, et ils repartirent. + +En chemin Jacot raconta à la Nadoessis que, ne l'ayant pas trouvée quand +il s'était réveillé derrière la Chapelle, il l'avait appelée et cherchée +partout. + +Comme il continuait ses perquisitions, un Indien jeté sur lui à +l'improviste, l'avait garrotté et traîné à ce wigwam on elle l'avait +rencontré et arraché à une mort certaine. + +Ce dont Jacot Godailleur, ex-dragon de 1re classe au 7e régiment de +dragons, un propre régiment, sans vous offenser, mam'selle, vous aura +une reconnaissance éternelle! ajouta-t-il avec emphase, pour couronner +son récit. + +Huit jours après, les deux voyageurs arrivaient, sains et saufs, au +village du Sault-Sainte-Marie et descendaient chez le père Rondeau. + + + + + CHAPITRE XVI + + UNE EXPÉDITION DES APOTRES + + +ADRIEN DUBREUIL A SON AMI ERNEST LENORMAND. + + Fond-du-Lac, août, 1838. + +A la vue du nom du lieu d'où je t'écris, tu ouvres tes yeux tout grands; +prends donc, une carte de l'Amérique septentrionale, mon bon ami, et, un +peu au-dessous de l'angle occidental formé par le 47° de latitude et le +92° de longitude, tu apercevras, sans lunettes, je l'espère, un nom fort +peu connu maintenant des populations civilisées, mais auquel je ne +crains pas de prédire une notoriété considérable, d'ici un siècle ou +deux, rien que cela, si quelque folle comète ne s'avise, dans ses +nocturnes ébats, de donner un coup de queue à notre globe sublunaire, ce +que je ne lui souhaite pas, de mon vivant au moins! + +Quelle phrase! as-tu eu chaud pour la lire? je sue comme dans une étuve. +Le papier d'emballage sur lequel je t'écris t'en dira long. Si tu savais +quelle peine j'ai eue à me le procurer! D'encre ici il n'est point +question. Un peu de suie détrempée avec de l'eau en fait l'office. Quant +à ma plume, c'est un piquant de porc-épic que j'ai, tant bien que mal, +aiguisé sur un caillou, car on ne me permet pas d'avoir de couteau. Tu +t'étonnes! Ah! réserve tes surprises, mon cher; je vais t'en apprendre +bien d'autres. Mais procédons par ordre. + +Tu te souviens avec quelle joie je reçus la mission d'aller explorer les +mines du lac Supérieur. Pour moi qui aimais passionnément l'Amérique +pour ses institutions libérales, pour les splendeurs dont Chateaubriand +nous avait conté que son immense territoire était écrasé, et peut-être +aussi parce qu'il est de tradition dans ma famille que mes ancêtres +contribuèrent largement à la découverte et à la colonisation du +Nouveau-Monde; pour moi la place que j'obtenais était le comble de voeux +souvent caressés quoique dissimulés avec soin, car je craignais +d'affliger ma bonne mère. + +Ce mot d'Amérique, tu sais, la faisait tressaillir, fondre en +larmes. Était-ce au souvenir de mon frère aîné, parti depuis tant +d'années, sans que l'on eût jamais su ce qu'il était devenu? Mais qui +prouve qu'il soit allé sur cet hémisphère? + +Juge s'il m'en coûta beaucoup de déclarer cette tendre mère que j'avais +trouvé un emploi en Amérique et que je devais la quitter pour quelques +années. + +Cependant elle se montra plus forte, plus résignée que je ne l'aurais +cru. + +«Mon pauvre enfant, me dit-elle, ton départ me crève le coeur. Je n'ai +plus que toi ici-bas... mais je t'aime assez pour sacrifier ma tendresse +à ton bonheur si tu penses réussir là-bas. Une destinée fatale semble +vous y conduire tous. La plupart de tes aïeux ont votre nom et sont +morts de l'autre côté de l'Atlantique; ton père a péri dans le golfe +Saint-Laurent avec le navire qu'il commandait, et ton frère... + +Elle se mit à sangloter. + +«Ah ton frère aîné, mon bel Adolphe, poursuivit-elle à travers ses +sanglots, ah! si tu le rencontres, dis-lui que je lui pardonne, que son +père lui avait pardonné avant son dernier voyage, dans lequel, hélas! +il a succombé, dis-lui de revenir, que je l'en prie, que mes bras lui +sont ouverts, que je voudrais le voir une fois encore avant de rendre +mon âme à Dieu! + +Et je m'embarquai en compagnie de ce brave Jacot, mon ancien brosseur, +qui s'est attaché à moi comme hampe au drapeau, pour me servir de son +expression. + +Un voyage à travers l'océan n'a rien de très-divertissant, n'en parlons +pas. + +Nous voici à New-York, une ville dont le site est merveilleusement beau +et qui me semble destinée à conquérir le beau titre de capitale du monde +commercial Nulle part je n'ai vu un port plus vaste, plus commode, nulle +part un emplacement aussi bien disposé pour être l'emporium, comme on +dit ici, du trafic de l'univers. Et cet emplacement n'est pas seulement +avantageux aux gens du négoce, mais pour un artiste, pour un ami des +charmes de la nature, il n'en est guère, à mon avis, de plus attrayant. + +La ville, qui n'a que 200,000 âmes maintenant, en comptera peut-être un +million dans vingt ans [51], et, avant la fin du siècle sera la cité la +plus populeuse de notre planète. Pour le moment elle est +très-mouvementée, très-affairée, très-enfiévrée, pas du tout agréable +pour un Français. De monuments publics, il y a peu ou point; de lieux +de divertissements, je n'en ai pas entrevu l'ombre. Chacun s'occupe, +chacun songe _to make business_. Les seules distractions sont la bar ou +le café (méchante traduction d'une méchante chose); on s'y enivre. Le +soir, l'ivresse n'est pas déplacée. En plein soleil c'est une infamie. +Ainsi sont les gens, un peu partout d'ailleurs: ils répugnent à se +montrer sans un masque ou un voile sur la figure. + +[Note 51: C'est le chiffre actuel.] + +Élevons, mon cher, un autel à l'hypocrisie, ou plutôt quittons New-York +et suis-moi dans l'intérieur des terres. + +Là je remarque une activité prodigieuse, un esprit d'entreprise inouï. +On travaille avec une ardeur, dans une multiplicité de genres, dont un +Européen n'a pas idée. En cinq ans, d'une forêt vierge, on a fait un +village florissant, avec son église, sa maison commune, ses champs, ses +promenades et jusqu'à ses parterres ornés de fleurs; J'oublie de +mentionner l'imprimerie et le journal, car, dans ce pays, dès qu'un +groupe de cent individus s'est réuni, il lui faut sa presse et sa +gazette. Admirant ce concert si harmonieux et si fécond pour la +civilisation, je me suis pris à formuler un axiome: Plus grande est la +somme de liberté donnée aux hommes, moins grands sont les moyens d'en +abuser [52]. + +[Note 52: Voir l'Espion-Noir, par H.-E. Chevalier et F. Pharaon.] + +Pardonne-moi ce grain de vaniteuse philosophie. + +Je passe à Niagara, simplement pour constater que M. de Chateaubriand +nous a débité, sur cette prodigieuse cataracte des bourdes dignes de la +mythologie antique. Je ris encore comme un fou, en songeant à l'histoire +de son sapajou se suspendant aux lianes de la chute (où il n'y a point +de lianes) et repêchant dans le tourbillonnement des eaux des carcasses +d'orignaux. Or le sapajou est un mythe dans l'Amérique septentrionale, +et existât-il, que l'orignal est un quadrupède aussi gros qu'un boeuf. + +Tiens, laissons cela, traversons le lac Huron, remontons la rivière +Sainte-Marie et embarque-toi avec moi sur le lac Supérieur. + +Ici, bien cher, commence mon odyssée. Tu n'en croirais pas tes oreilles, +si j'étais là, près de toi, pour te la narrer (tu le vois, j'adopte déjà +le style épique); mais tâche de ne pas douter du témoignage de tes yeux. + +Note d'abord que nous quittons les établissements civilisés pour entrer +dans le désert, où police, gendarmerie, ni le moindre garde champêtre +n'est plus possible. + +Je suis sur un petit vaisseau appelé la Mouette, ayant pour société mon +intrépide Godailleur, qui jure, jour et nuit, contre le mal de mer, +d'eau, devrais-je dire, quoiqu'il n'en boive qu'à son corps défendant, +et cinq ou six Yankees, joueurs de cartes infatigables, les plus drôles +d'originaux que j'aie jamais coudoyés sous la calotte des cieux. + +Notre bâtiment a pour destination Kiouinâ, but de mon voyage. Nous +arrivons sans encombre en vue de la presqu'île. Je me couche dans +l'espérance de débarquer le lendemain et de faire connaissance avec ces +valeureux Peaux-Rouges dont j'ai entendu réciter de si éclatantes +prouesses. + +Ami, donne-moi toute ton attention. + +«C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit,» je suis éveillé en +sursaut. Des coups de fusil retentissent sur le pont du navire. Un +bandit d'opéra-comique tombe dans l'entrepont. Je crois rêver, je me +frotte les yeux. Mais, bon Dieu, je ne rêvais pas. Cet homme était vêtu +de rouge des pieds à la tête et beau comme Apollon. On le nomme le +Mangeux-d'Hommes! Quelle désignation! Il commande douze bandits, qu'il +appelle ses Apôtres, et lui-même s'intitule--le monstre!--Jésus. + +Je n'invente rien. Les Douze-Apôtres existent, par malheur. Et pour +repaire ils ont choisi les îles du lac Supérieur qui portent ce nom. Je +ne plaisante pas, tout ceci est de l'histoire, de l'histoire +contemporaine. Notre équipage fut tué, massacré. Je m'attendais à +partager le sort commun, quand il plut au capitaine de me réserver +pour... devine?... lui servir d'ingénieur. + +Oui, mon cher, me voici ingénieur en chef d'une troupe de brigands comme +il ne s'en voit plus guère que dans les Apennins ou la forêt Noire. Mais +ce n'est pas à leur creuser des souterrains qu'ils me destinent, du +tout, du tout. Les écumeurs du lac Supérieur habitent, au grand soleil, +un poste qu'ils ont enlevé à une compagnie américaine de pelleteries. +Plus habiles et plus grands dans leurs projets que nos voleurs +européens, ils convoitent la possession et l'exploitation des terrains +cuprifères de la pointe Kiouinâ, ou je devais faire mes opérations, et +ils veulent que je dirige leurs travaux. + +Singulière destinée que la mienne, n'est-il pas vrai? Poursuivons mon +récit. Je restai donc seul vivant de tous ceux qui s'étaient embarqués +sur la _Mouette_, à moins que mon pauvre Jacot n'ait échappé une +seconde fois à la cruauté des Apôtres, car, jeté à l'eau par le +Mangeux-d'Hommes, il avait réussi à rentrer inaperçu dans le bateau et +s'était caché sous mon lit; mais, durant la nuit, il a disparu et je +crains fort que, découvert pendant que je dormais on ne l'ait +impitoyablement égorgé. C'était le plus fidèle, le meilleur des +serviteurs. Je ne puis penser à lui sans pleurer. Ne dis rien, +cependant, je te prie, de tout cela à ma mère. Elle en mourrait. + +Quant à moi, on me conduit à la factorerie, occupée maintenant par ces +misérables, qui vivent avec un grand nombre d'Indiennes, aussi cruelles, +aussi débauchées qu'eux, quoique chacun ait une favorite, qui commande +aux autres concubines et se fait orgueilleusement appeler madame ou +mistress. + +Là, les Apôtres firent une orgie à laquelle je dus assister. Après le +festin, et en buvant des alcools, ils se mirent à chanter, les uns en +français, les autres en anglais, chacun ici parle et comprend ces deux +idiomes, fort corrompus du reste, comme bien tu peux l'imaginer. + +L'un des ivrognes se prend à entonner une sale diatribe contre notre +patrie. J'aurais dû en rire. Mais je suis vif, la tête près du bonnet; +je me laisse emporter, il me lance un vase à la tête et je roule sans +connaissance sous la table. + +Quand je repris mes sens, j'étais dans une caverne éclairée par une +lampe. + +Près de moi, attentive, se tenait une jeune Indienne: d'une beauté rare. +Elle s'exprimait assez facilement dans notre langue, et m'apprit que +dans ma chute je m'étais luxé la jambe. De plus, j'avais à la tête une +blessure qui avait déterminé un accès de fièvre cérébrale. Cette jeune +Indienne, cette noble fille me soignait; elle me soigna au péril de ses +jours, car ainsi que moi elle était captive, la bien-aimée du +Mangeux-d'Hommes, j'ose à peine l'avouer, et cependant je suis sûr, j'ai +l'intime conviction qu'elle n'est pas, n'a jamais été sa maîtresse. +Meneh-Ouiakon, maîtresse d'un vil assassin! elle si pure, si douce, si +digne, la fille d'un sachem nadoessis, oh non, cela n'est pas possible, +je le nie, je le déclarerais à la face de la terre!... Pourtant... Ah! +bannissons ces réflexions mauvaises, qui souillent la plus estimable des +créatures! Tu le vois, cher, j'aime Meneh-Ouiakon. Elle m'a sauvé la +vie; en ce moment même, peut-être est-elle exposée à mille dangers pour +moi. Ah! que le ciel me permette de la revoir, de contempler encore ses +traits adorés, de lui prouver mon amour. + +Pendant plus d'un mois, elle vint chaque nuit panser ma plaie et me +consoler. Elle avait, je ne sais comment, gagné une vieille Indienne, ma +geôlière. + +Une fois elle me dit: + +Ami, il faut te tirer d'ici. Je te rendrai la liberté, je l'ai résolu. +Je pars pour te chercher du secours. + +Et, malgré mes supplications, malgré les périls, elle s'est échappée du +fort, a entrepris un voyage de plusieurs centaines de lieues... Me +sera-t-il donné de la retrouver? + +Je me rétablis, je sortis de ma prison et pus vaguer dans l'enceinte +palissadée de l'ancien fort. Souvent je rencontrais le +Mangeux-d'Hommes, il paraissait triste, soucieux; et souvent aussi son +regard s'arrêtait sur moi avec une expression indéfinissable qui me +forçait à baisser les yeux. Cet homme est bien extraordinaire. Il exerce +sur tout ce qui l'entoure une fascination que je ne puis concevoir et +qui me gagne moi-même, malgré l'horreur qu'il m'inspire. + +Son lieutenant a quitté la troupe. Je crains qu'il ne soit à la +poursuite de Meneh-Ouiakon. Mais impossible de m'en assurer. Les secrets +de la bande sont gardés avec une fidélité religieuse et ses règlements +très-sévères observés avec une stricte ponctualité. + +Je commençais à trouver lourde ma captivité, quand, il y a environ un +mois, je vis les Apôtres faire de grands préparatifs. On m'annonça qu'on +se disposait à une expédition, et que j'en ferais partie. Je prévis bien +tout de suite de quelle nature serait cette expédition, et les barbaries +qu'elle entraînerait. Il me répugnait grandement d'en être encore le +témoin. Par malheur, je n'étais pas le maître. + +Nous partîmes en canot et remontâmes vers l'ouest. + +Le désir de m'évader s'empara d'abord de moi. Mais j'étais surveillé de +près, et je savais que toute tentative d'évasion serait, sans +miséricorde, punie de mort, si elle avortait. Où aller, du reste, au +milieu de ce désert sans limite? Que devenir? Périr de faim, ou être +scalpé par les Indiens, ou dévoré par les bêtes fauves. + +Le lendemain de notre embarquement, je renonçai cette idée et résolus +d'utiliser le voyage, quel qu'il fût au bénéfice de mon instruction. + +A partir de ce moment, chaque fois que nous abordâmes, soit pour fumer +une pipe [53], soit pour camper, j'étudiai la faune et la flore du pays. + +[Note 53: Dans le langage des bateliers nord-ouestiers, cette locution +exprime l'heure consacrée, chaque jour, vers le midi, pour se reposer à +terre.] + +Un soir, sur le bord d'une grande rivière qu'on appelle la +Rivière-Brûlée, si j'en ai gardé la mémoire, je découvris une hutte +abandonnée, puis une petite croix de bois, et au pied une fosse à demi +couverte de mousse. + +Dans la fosse gisait le cadavre d'un homme. + +--C'est Cadieux; c'est ce pauvre Cadieux! cria l'Apôtre qui m'escortait. + +--Qu'est-ce que Cadieux? demandai-je. + +Il me regarda avec plus d'étonnement que si je lui eusse demandé: +«Qu'est-ce qu'un canot?» + +--Je renouvelai ma question. + +Alors, il me conta que Cadieux avait été un célèbre interprète +canadien-français, connu dans toutes les parties du Far-West comme +_voyageur_, guerrier et poète; qu'il s'était attiré la haine d'une tribu +sauvage l'hiver précédent, et qu'on supposait qu'il avait été massacré, +par elle. + +Nous examinâmes le corps, qui n'était pas encore entré en +décomposition. Il ne portait la trace d'aucune blessure récente, +quoiqu'il fût criblé de vieilles cicatrices. Mais la maigreur du visage +et des membres indiquait une mort terriblement douloureuse. Le +malheureux, traqué par ses ennemis, sans doute, qui l'entouraient sans +le voir, car d'énormes rochers masquaient sa retraite, le malheureux, +privé de son canot, avait succombé aux atteintes de la faim et peut-être +aussi de ce mal terrible que les Canadiens-Français appellent la _folie +des bois_ [54]. Se voyant mourir, il avait creusé sa tombe et s'y était +étendu. + +[Note 54: Voir les Pieds-Noirs (Tom Slocomb).] + +Quoi qu'il en soit, ses mains croisées contre sa poitrine reposaient sur +une large feuille d'écorce de cèdre. + +Cette feuille je n'aurais point voulu la toucher, mais mon Apôtre +l'enleva, et je lui sais gré cette fois de sa brutalité, car elle m'a +permis de conserver le dernier chant du trappeur-poète. + +Sur l'écorce étaient gravées, en caractères grossiers, ces lignes si +touchantes et si éloquentes dans leur simplicité primitive, que, comme +les miennes, j'en suis certain, tes paupières se mouilleront en les +lisant: + + Petit rocher de la Haute-Montagne, + Je viens finir ici cette campagne! + Ah! doux échos, entendez mes soupirs, + En languissant je vais bientôt mourir. + + Petits oiseaux, vos douces harmonies, + Quand vous chantez, rattachent à la vie: + Ah! si j'avais des ailes comme vous, + Je s'rais heureux avant qu'il fût deux jours! + + Seul en ces bois, que j'ai eu de soucis! + Pensant toujours à mes si chers amis, + Je demandais: Hélas! sont-ils noyés? + Les Iroquois les auraient-ils tués? + + Un de ces jours que, m'étant éloigné, + En revenant je vis une fumée, + Je me suis dit: Ah! mon Dieu qu'est-ce ceci? + Les Iroquois m'ont-ils pris mon logis? + + Je me suis mis un peu à l'ambassade, + Afin de voir si c'était embuscade; + Alors je vis trois visages François + M'ont mis le coeur d'une trop grande joie. + + Mes genoux plient, ma faible voix s'arrête, + Je tombe... Hélas! à partir ils s'apprêtent: + Je reste seul.. Pas un qui me console, + Quand la mort vient par un si grand désole! + + Un loup hurlant vient près de ma cabane, + Voir si mon feu n'avait plus de boucane; + Je lui ai dit: Retire-toi d'ici, + Car, par ma foi, je percerai ton habit. + + Un noir corbeau, volant à l'aventure, + Vient, se percher tout près de ma toiture; + Je lui ai dit: Mangeur de chair humaine, + Va-t'en chercher autre viande que la mienne. + + Va-t'en là-bas, dans ces bois et marais, + Tu trouveras plusieurs corps iroquois: + Tu trouveras des chairs, aussi des os; + Va-t'en plus loin, laisse-moi en repos. + + Rossignolet, va dire à ma maîtresse, + A mes enfants qu'un adieu je leur laisse, + Que j'ai gardé mon amour et ma foi, + Et désormais faut renoncer à moi! + + C'est donc ici que le monde m'abandonne, + Mais j'ai recours en vous, Sauveur des hommes! + Très-Sainte Vierge, ah! ne m'abandonnez pas, + Permettez-moi d'mourir entre vos bras! + +N'est-ce pas, ami, qu'il n'est guère d'élégie plus pathétique, plus +saisissante, même parmi les plus correctement écrites? + +Pauvre! pauvre Cadieux [55]! + +[Note 55: Historique.] + +Nous lui rendîmes les derniers devoirs, et je retournai, tout attristé, +au camp. + +L'émotion que j'ai éprouvée en copiant, d'après l'écorce originale, ce +mélancolique adieu d'un bon et brave homme, m'empêche de continuer. +C'est enfant, mais j'ai envie de pleurer. + +Permets, ami, que j'ajourne la suite de mon récit. + +Affectueusement à toi, + +ADRIEN DUBREUIL. + + + + + CHAPITRE XVII + + LES APOTRES ET LES INDIENS + + +DU MÊME AU MÊME. + + Fond-du-Lac, fin septembre 1838. + +J'ai enfin retrouvé, mon cher Ernest, un moment favorable et les objets +indispensables pour t'écrire, car on me garde toujours à vue, et je +crois, je ne sais trop pourquoi, cependant, que le capitaine des Apôtres +verrait avec le plus vif déplaisir que j'entretinsse une correspondance +avec quelqu'un, surtout en France. Puisses-tu avoir reçu ma lettre du +mois d'août Sans cela, tu ne comprendras guère celle-ci. Je l'ai +furtivement remise à un Indien qui, pour quelque menue monnaie, s'est +chargé de la faire passer au Sault-Sainte-Marie, où la poste doit alors +en prendre soin. Mais à combien d'éventualités peut être soumis un +chétif chiffon de papier durant ce voyage de près de deux cents +lieues! c'est, au reste, le seul moyen de faire circuler les missives. +Et l'on assure que ceux qui acceptent cette commission, trappeurs blancs +ou trappeurs rouges, s'en acquittent avec une fidélité qui ferait +honneur à nos facteurs européens. C'est un trait de moeurs que j'aime +signaler en passant. + +J'avais, s'il m'en souvient bien, interrompu mon histoire à l'inhumation +de Cadieux. + +Nous étions alors à vingt milles de Fond-du-Lac. + +Quand je rentrai au camp, je remarquai qu'il s'était grossi d'une +quantité considérable d'hommes, appartenant à la plupart des nations +du globe. Les blancs et les métis portaient le costume de voyageurs +nord-ouestiers, c'est-à-dire méchant chapeau d'écorce de cèdre ou de +paille de riz sauvage, tout pavoisé de rubans aux vives nuances. Une +chemise grossière leur couvrait les épaules. Elle était en laine, coton, +on toile; des fanfreluches ornaient le devant. Une ceinture écarlate, +bleue verte, un pantalon, dont des bottes en cuir de boeuf ou des +mocassins recouvrent le bas, complètent l'ajustement, bigarré, chez +plusieurs, de verroteries et de dessins en piquants de porc-épic. + +Pour armes, les voyageurs avaient, en général, une longue carabine à la +main et une hache, un couteau, parfois un ou deux pistolets passés dans +la ceinture. + +Leur teint était bronzé, leur face osseuse, leur front bas, souvent +déprimé, leur mine audacieuse. Des cheveux raides, hérissés, des barbes +incultes ajoutaient encore à la dureté de leurs traits. + +Au cou de plusieurs pendait un scapulaire ou quelque amulette indienne. + +Quant aux Peaux-Rouges, leur vêtement se recommandait par une +simplicité vraiment adamique: c'était, en tout et partout, _l'auzeum_, +sorte de ceinture en écorce qui ceignait les reins et descendait à +mi cuisses. Ce qui ne les empêchait pas d'être supérieurement hideux; +car ils avaient une touffe de cheveux empanachée, dressée sur la tête, +le visage couturé de balafres et peint des couleurs les plus étranges +que tu te puisses imaginer, et la peau semblable à du vieux parchemin, +quand elle n'était pas, elle aussi, bariolée de peintures bizarres. + +Des casse-têtes, des tomahawks, espèce de pipe qui sert en même temps de +hachette, des fusils, des couteaux des sabres et jusqu'à des baïonnettes +annonçaient leurs intentions belliqueuses. + +Tout cela avait piqué ses tentes près des nôtres,--tentes en peaux de +bison,--et passa la nuit à boire et à chanter, car le Mangeux-d'Hommes +avait fait donner d'abondantes rations de whiskey, ou sirop d'avoine, +comme les Canadiens-Français ont baptisé cette détestable liqueur. + +De toute la nuit je ne pus fermer l'oeil, si grand fut le vacarme que +fit cette bande alcoolisée. Ce fut un train d'enfer. On échangea des +coups de couteau et des coups de fusil. Le lendemain, j'appris que +quatre hommes avaient été tués, cinq on six blessés. Mais la chose +paraissait si naturelle que nul n'en prenait souci. On me montra les +meurtriers qui, loin d'être intimidés, portaient la tête plus haut que +la veille. + +On enterra dans le sable deux des cadavres qui appartenaient aux blancs; +sur des échafauds formés de quatre pieux et d'une claie en branchages de +cèdre, on plaça les deux autres, roulés, cousus dans leurs robes de +buffle, avec quelques provisions et leurs armes aux côtés; puis, nous +nous embarquâmes. + +Le soir, nous touchâmes à Fond-du-Lac, qui n'est autre que l'extrémité +occidentale du lac Supérieur. Je connaissais alors le but et le motif de +notre expédition: un Canadien-Français, des nouveaux arrivés, m'en +avait informé. + +A vingt-quatre milles de Fond-du-Lac, sur la rivière Saint-Louis, qui +débouche dans la baie de ce nom, les Américains ont fondé un important +établissement pour la traite de la pelleterie. Jésus en était inquiet; +car, outre que ce poste avait un personnel de plus de cent employés, +on parlait d'y installer quelques troupes régulières, lesquelles +n'auraient pas manqué de faire aux Apôtres une guerre acharnée. Il +importait donc de s'emparer du fort avant l'arrivée de ces troupes. + +Le Mangeux-d'Hommes fit appel à cette tourbe malfaisante qui vit de +pillages et de rapines sur les frontières du désert, et assigna un +rendez-vous général à la Grande-Rivière Brûlée. Le féroce capitaine +était bien connu. Pas un, parmi les brigands du Nord-Ouest, visage pâle +ou visage rouge, qui ne désirât servir sous les ordres d'un chef aussi +fameux. Ils répondirent en masse à son appel. + +Quand nous eûmes atterri, Jésus distribua son monde en quatre +détachements. + +L'un devait suivre la rive droite de la rivière Saint-Louis, l'autre la +rive gauche, un troisième prendre par les bois, et le quatrième, formé +par les Apôtres dont je faisais forcément partie, se proposait de +remonter la rivière. + +Il avait été ordonné que l'attaque serait simultanée, et qu'elle aurait +lieu à deux heures du matin. + +Au moment convenu, nous débarquions sans bruit, dans une petite île, +vis-à-vis de laquelle les étoiles me permirent de voir huit à dix log +houses (maisons en troncs d'arbres), dont l'une surmontée du drapeau de +l'Union américaine. + +Une clôture de piquets enfermait un champ d'une certaine étendue +derrière ces maisons. Des tentes de toile, de cuir ou d'écorce étaient +disséminées alentour. Une flottille de canots se balançait dans la +rivière, au pied de la factorerie. + +Cet endroit me sembla charmant, et il l'est en effet; car dans le fond +des collines onduleuses, plantées de beaux arbres, l'abritent contre +les souffles trop violents, et le terrain jouit d'une fécondité +admirable. + +Jésus commanda aux Apôtres de se cacher dans une oseraie bordant le +rivage. Pour moi, je restai dans un canot sous la garde de deux chefs +Indiens qui avaient fait la navigation de la rivière avec nous. + +Je contemplais avec une noire mélancolie ce délicieux paysage qui, dans +un moment, serait le théâtre des plus exécrables forfaits, et je +m'apitoyais profondément sur le sort de ces malheureux, maintenant +plongés dans le sommeil et faisant peut-être des rêves de bonheur à +l'instant où la mort planait sur eux, quand un hurlement strident, +inqualifiable, comme je n'en avais jamais entendu, comme je souhaite +n'en entendre plus jamais, vint déchirer mes oreilles. + +Et, telle qu'une fourmilière, je vis alors une multitude d'êtres animés +se presser sur la berge en face de nous, assaillir le fort et l'investir +de toutes parts. + +Les cris ne discontinuaient pas. J'en étais étourdi. Bientôt des +lumières se montrèrent aux fenêtres de la factorerie; une vive fusillade +commença... + +Mon sang bouillait dans mes veines; ce spectacle acheva de m'enflammer. +Sans trop savoir ce que je faisais, mais avec le désir irrésistible de +porter secours aux assiégés, j'enjambai le canot pour me précipiter dans +la rivière. + +--Mon frère est leste comme un couguar, mais main du Serpent-Jaune est +plus leste encore, dit un de mes gardiens en m'arrêtant par le cou. + +Je n'essayai pas de lutter: il m'étranglait. + +Alors son compagnon et lui me lièrent les mains et les pieds et me +couchèrent au fond de l'embarcation. Je n'en fus pas fâché. Dans cette +position je ne pouvais plus considérer le drame horrible qui se jouait, +tout à l'heure, sous mes yeux. + +Cependant, le Mangeux-d'Hommes et ses Apôtres, qui n'avaient pas bougé +jusque-là, se mirent en devoir de passer la rivière. Je compris la +tactique du capitaine. Ne comptant qu'à demi sur la bonne foi de ses +auxiliaires, il avait voulu leur laisser engager l'action avant +d'exposer sa propre bande. S'ils l'avaient trompé ou s'ils avaient été +repoussés, il pouvait encore se sauver. Mais la victoire se rangeant de +son côté, il allait en recueillir les fruits. + +Quoique les vociférations augmentassent, les détonations des armes à feu +diminuaient sensiblement. + +Lorsque le jour se leva, elles avaient tout à fait cessé. On me +conduisit à l'autre bord, où je fus délié, mis en liberté. + +Des ruisseaux de sang coulaient sur le rivage, jonché de morts et de +mourants. + +Debout près d'un monceau de corps qu'on lui passait les uns après les +autres, le Mangeux-d'Hommes travaillait à prouver qu'il méritait son +abominable surnom. + +Chaque corps, il le mordait au cou s'il était blanc, lui enfonçait un +poignard dans le coeur quand il était rouge. + +Son secrétaire, Jean, inscrivait sur un registre le nombre des exécutés. +Je crois qu'il en était quatre-vingt-seize blancs, et deux cent +soixante-dix rouges! + +Permets que je n'achève pas cet odieux tableau; il te soulèverait le +coeur! + +Pendant les huit jours qui suivirent cette scène de carnage, ce fût un +wa-ba-na (débauche) indescriptible. La lecture des saturnales antiques +t'en donnerait une faible idée. La factorerie contenait une énorme +quantité de liqueurs. Ces liqueurs furent libéralement distribuées aux +alliés qui se livrèrent ensuite publiquement à des excès inimaginables. + +Après m'avoir fait donner une chambre dans le fort, Jésus m'engagea à ne +la point quitter tant que les Indiens seraient ivres, car autrement ma +vie courrait des dangers. Mais, par une étroite fenêtre, j'étais témoin +de leurs danses et des actes lubriques auxquels elles donnent lieu. + +Quoiqu'un grand nombre de squaws se fussent mêlées à eux après la +capture de la factorerie, j'ai remarqué qu'ils ne se contentaient pas de +ces créatures et leur préféraient souvent certains hommes déguisés en +femmes [56]. + +[Note 56: Longtemps contesté, ce fait est aujourd'hui certifié par le +témoignage des voyageurs les plus consciencieux, comme Schoolcraft, Mc +Kenney, le prince Maximilien de Wied-Neu Wied etc.] + +Les querelles, les rixes, les meurtres étaient journaliers, +non-seulement parmi les Peaux-Rouges, mais parmi les Bois-Brûlés ou +métis, et, j'ai regret à le confesser, parmi les gens de notre race, +qui, du reste, ont en majorité adopté, les usages indiens. + +Défense expresse avait été faite aux Apôtres de se mêler au wa-ba-na. +Ils passèrent les huit jours d'orgie à se partager le butin, composé de +pelleteries, poudre, plomb, spiritueux, instruments de chasse et de +pêche, étoffes, quincaillerie, et à le charger sur un schooner qui était +à l'ancre dans le port de la factorerie lorsqu'ils s'en rendirent +maîtres. + +Les sauvages et les alliés blancs reçurent une faible part de ce butin; +puis ils s'éloignèrent après avoir épuisé les rations d'eau-de-feu que +Jésus avait octroyées à chacun d'eux. + +Quelques-uns en voulaient davantage. Mais il s'y refusa. Je craignais +qu'une révolte ne fût le résultat de son refus et qu'il ne mit en péril +sa vie et celle de ses gens; car, me disais-je, que peuvent une douzaine +d'individus contre plus de deux cents! J'ignorais encore le prestige +exercé par les Apôtres sur les bords du lac Supérieur. + +Si les mécontents se retirèrent en murmurant, ils n'osèrent tenter la +plus légère démonstration d'hostilité. Depuis leur départ, je jouis ici +du repos le plus absolu. + +Jésus m'a donné ma liberté sur parole. Mais tous mes mouvements sont +surveillés, je le sais. Mon temps s'écoule entre la pêche, la chasse, +quelques excursions dans le voisinage et l'étude des moeurs indiennes. + +Ces moeurs sont curieuses à plus d'un titre. En veux-tu une esquisse, +mon cher Ernest? + +L'Indien de l'Amérique septentrionale n'est pas, suivant moi, un être +primitif. Il a vu, il a connu une civilisation fort avancée, je le +crois, et dont on retrouve une forte trace dans ses traditions, dans ses +usages, dans son culte, dans sa langue. Cette civilisation devait se +rapprocher de la civilisation asiatique. La proximité de l'Amérique +avec la Chine vient à l'appui de mon assertion. Je pense que le détroit +de Behring a été formé, dans des âges très-reculés, par une convulsion +terrestre, qui aurait divisé en deux vastes portions l'immense empire +mongolique. Nos Américains furent policés, ils eurent des villes, le +confort des arts et du luxe. Mais l'invasion les repoussa dans les +contrées inhabitées, ils oublièrent peu à peu, dans leur lutte pour la +pressante faction des besoins matériels, le culte des sciences et des +choses belles. De peuple pasteur ou commercial, ils devinrent peuple +chasseur, guerrier. + +Ne va pas m'objecter qu'alors ils auraient conservé le souvenir de ce +qu'ils ont été. La mémoire du passé s'oblitère vite parmi les races qui +végètent dans l'isolement. Quel est celui de nos paysans qui a +souvenance du gouvernement des druides? Et, sans aller aussi loin, +combien peu savent ce que c'est que la glorieuse révolution de 1789, qui +leur a donné l'émancipation. + +Dans le désert américain, l'oubli de l'éducation première marche d'un +tel pas que les blancs, je parle même de ceux qui occupent une position +honorable, comme les chefs facteurs des diverses compagnies de +pelleteries, ne rougissent pas de mener une existence identiquement +semblable à celle des sauvages. L'ivrognerie et la pluralité des femmes +sont de mode. La supercherie est estimée habileté, et la vie d'un homme +compte moins que rien. + +Les Peaux-Rouges qui hantent ces parages sont des Chippiouais ou des +Nadoessis. Du jour de leur naissance celui de leur mort, ils sont, +dressés à la chasse, c'est-à-dire à la guerre, au mépris de la +souffrance et de tout ce qui n'est pas d'une nécessité immédiate. + +La seule jouissance dont ils aient une idée exacte, c'est le repos, ou +plutôt l'inactivité la plus entière. + +«Ah! mon frère, me disait un Nadoessis, tu ne connaîtras jamais comme +nous le bonheur de ne penser à rien et de ne rien faire. Après le +sommeil, c'est ce qu'il y a de plus délicieux. Voilà comme nous étions +avant d'avoir eu le malheur de naître. Qui a mis dans la tête de tes +gens ce désir perpétuel d'être mieux nourris, mieux vêtus et de laisser +tant et tant de terres et d'argent à leurs enfants? Craignent-ils donc +que le soleil et la lune ne se lèvent pas pour eux, que la rosée des +nuages cesse de tomber, que les rivières tarissent, quand ils seront +partis pour l'Ouest [57]? Comme la fontaine qui sort du rocher, comme les +eaux de nos rapides et de nos chutes, ils ne se reposent jamais: dès +qu'ils ont récolté un champ, tout de suite ils en labourent un autre; +après avoir abattu et brûlé un arbre, ils vont en renverser et brûler un +autre; et, comme si le jour du soleil n'était pas assez long, j'en ai +vu qui travaillaient au clair de la lune. Qu'est-ce donc que leur vie +comparée à la nôtre, puisque le présent n'est rien pour eux! Il arrive, +aveugles qu'ils sont! ils le laissent passer. Nous autres, au contraire, +ne vivons que de cela, après être revenus de nos guerres et de nos +chasses. Semblable à la fumée que le vent dissipe et que l'air absorbe, +le passé n'est rien, nous disons nous; quant à l'avenir; il n'est point +encore arrivé, peut-être ne le verrons-nous jamais. Jouissons donc +aujourd'hui du présent; demain il sera déjà loin. + +[Note 57: C'est là que l'Indien place son paradis.] + +Tu nous parles de prévoyance, tourment de la vie: eh! ne sais-tu pas +que c'est le mauvais génie qui l'a donné aux blancs, pour les punir +d'être plus savants que nous? incessamment elle les blesse et les +aiguillonne sans pouvoir jamais les guérir, puisqu'elle ne peut jamais +prévenir l'arrivée du mal, qui s'attache aux enfants de la terre comme +les ronces aux jambes du voyageur.» + +Comment trouves-tu cette philosophie, mon cher Ernest? N'a-t-elle pas +son côté vrai, séduisant, et n'est-elle pas aussi logique que bon nombre +de savantes théories de nos sages civilisés? + +Encore un peu, je me sauvagiserais; grâce pour le barbarisme, il est de +circonstance. + +Quand l'Indien vient au monde, sa mère lui donne un nom, généralement +pris dans la nature. Il s'appellera l'Éclat-de-Tonnerre, le +Pied-de-Bison, le Grand-Chêne, l'Épervier, le Nuage-qui-File, si c'est +un garçon; la Feuille-Verte, la Petite-Corneille, l'Éclair, la +Colombe-Agile, si c'est une fille. + +Cet enfant, mâle ou femelle, est étendu sur une planche où on +l'assujettit par des courroies et où il demeure jusqu'à l'âge de trois +on quatre ans. Rarement la mère le change. En route, elle porte le +berceau sur son dos, à l'aide d'une bande de cuir ou d'écorce passée +devant son front; au repos, elle l'appuie obliquement contre un arbre, +une pierre, un canot, on le suspend à une branche. + +Dès que l'enfant marche, on lui apprend à se fabriquer un arc, des +flèches, ou à manier l'aiguille. + +A quinze ans, les garçons se préparent à accompagner leur père à la +chasse; A vingt, ils font leur grand jeûne pour aller à la guerre. + +Dès qu'ils ont scalpé: un ennemi, il leur est permis de courir +l'allumette, c'est-à-dire de se marier. Le jeune homme se rend +nuitamment dans la hutte de celle qu'il aime. Au foyer de la cabane, il +enflamme un brin de bois, et s'approche de la couche ou repose l'objet +de ses amours. Si elle souffle et éteint la flamme, le galant est +accepté; si elle laisse flamber le bois, il n'a qu'à se retirer au plus +vite, car les huées des autres habitants du wigwam le poursuivront +jusque chez lui. + +Libre de ses actions tant qu'elle est fille, honorée même, [58] en raison +du nombre de ses amants, l'Indienne devient esclave aussitôt après son +mariage. Dure, effroyable servitude que la sienne! le maître possède +toute autorité, elle aucune. Son fils même la pourra battre sans qu'elle +ait droit de se plaindre. C'est une bête de somme, qui travaille sans +cesse. Encore le cheval du Peau-Rouge est mieux traité qu'elle! La +famille change-t-elle de résidence, son seigneur portera seulement ses +armes; elle, il lui faudra porter un, quelquefois deux enfants, les +peaux et les pieux pour la tente, la chaudière pour la cuisine, et les +hardes de tout le ménage. Au camp, le mari s'accroupira sur le sol et +fumera tandis que la misérable squaw dressera le wigwam, ira couper +et chercher le bois pour allumer le feu, puisera de l'eau, et préparera +les aliments nécessaires au repas de la famille. Enceinte, on n'aura pas +plus d'égards pour elle. Prise des douleurs de l'enfantement, elle se +retirera dans quelque coin, se délivrera elle-même et retournera +aussitôt à ses accablantes occupations. + +[Note 58: Voir _Poignet-d'Acier ou les Chippiouais_.] + +Ainsi ou à peu près est traitée la femme orientale. + +Mais l'infortunée aura-t-elle une sépulture au moins? + +Rarement. Quant au guerrier, ses obsèques se font en grande pompe. Il +s'est réservé une place dans le séjour des esprits; mais il en a refusé +une à celle qui fut la compagne de sa vie. Qu'irait-elle y faire, +d'ailleurs? Le paradis des Peaux-Rouges est un lieu où l'on ne fait que +chasser et se battre. Il ressemble en cela à celui des héros +scandinaves; mais la charmante Walkyrie qui doit verser l'hydromel aux +braves n'y figure nulle part. Elle n'y a pas de rôle, car, avant +l'arrivée des Européens, l'Amérique ignorait les avantages d'une +civilisation qui lui a apporté les boissons fermentées et la +petite-vérole! + +Tu supposes probablement que le veuvage est pour les squaws une +condition très-enviable. Ah! bien oui! Le bourreau n'abandonne pas ainsi +sa victime. Ici, le mort prend le vif. Il y a quelques jours, je +remarquai une squaw déguenillée et portant soigneusement dans ses bras +une sorte de sac, arrangé comme une poupée. Je demandai ce que c'était; +on me répondit que c'était le gage des veuves. + +Voici l'explication: + +Un Indien vient-il à décéder, sa femme fait avec ses plus beaux +vêtements à elle un rouleau qu'elle place dans le sac où son mari +serrait les siens. Si elle a quelque bijoux, quelques ornements, elle +les fixe à la tête, du sac, et l'enveloppe finalement dans un morceau +d'étoffe. + +Elle appelle ce paquet son mari (onobaim'eman) et le doit toujours avoir +avec elle quand elle sort En marchant, elle le tient entre ses bras, +dans sa loge, près d'elle. Cela dure un an et plus, car la veuve ne peut +déposer son gage que quand une personne de la famille du défunt, +trouvant qu'elle l'a suffisamment pleuré, lui en donne la permission! + +Que te semble, mon cher Ernest, de cette coutume? + +Il est vrai que le frère du mort peut, à son gré, éviter à la veuve les +ennuis du gage en épousant celle-ci le jour même du décès, et qu'elle +est forcée de l'accepter! + +Un volume ne suffirait pas pour consigner les observations que j'ai +faites sur ces peuplades, mais le papier me manque, comprends-tu? Avant +que je puisse t'écrire de nouveau, il faudra que je me procure cet +article indispensable, presque aussi rare ici que le merle blanc chez +nous. + +Le Mangeux-d'Hommes est toujours le même avec moi. Il me parle peu et me +regarde souvent quand il croit que je ne fais pas attention à lui. +Parfois il m'aborde, de l'air d'un homme qui a quelque chose à me +demander. J'attends qu'il ouvre la bouche, et, tout à coup, il tourne +les talons. Au surplus, je n'ai pas--en tant que captif--à me plaindre +de ses procédés ou de ceux de ses gens à mon égard. On me surveille, +mais on me traite bien, comme un prisonnier de distinction. En somme, je +ne serais pas trop malheureux, si j'avais des nouvelles de ma mère et de +la femme qu'après elle j'aime le plus au monde. Mais, hélas! je n'ai +plus entendu parler de Meneh-Ouiakon depuis son évasion. Et Judas, le +lieutenant de Jésus, n'est pas revenu! Tout cela me cause de cruels +tourments.... + +Je suis au bout de ma dernière feuille de papier gris. Il me reste juste +la place nécessaire pour te dire que, je crois que nous passerons +l'hiver à la factorerie et que l'expédition de Kiouinâ semble remise. +J'en suis désolé, car l'espoir que, je trouverais l'occasion de fuir +l'exécrable société à laquelle je suis condamné. + +Embrasse bien vivement ma bonne mère pour moi. + +Ton tout dévoué, + +ADRIEN DUBREUIL. + +P. S. J'y pense. Tu pourrais m'envoyer une lettre l'adresse suivante: +Monsieur RONDEAU Au Sault-Sainte-Marie, Amérique du Nord. +Peut-être me parviendrait-elle. + + + + + CHAPITRE XVIII + + LA LOI DE LYNCH + + +Quelque temps après que Dubreuil eut expédié cette lettre, secrètement +remise, comme la première, à un coureur des Bois qui la devait jeter ou +faire jeter à la poste du Sault-Sainte-Marie, et un soir que l'ingénieur +se promenait derrière la factorerie, dans l'enclos renfermant le +cimetière des Blancs et celui des Indiens, Jésus vint à sa rencontre. + +--Tu aimes, dit-il de sa voix mélodieuse, les charmes de la nature? + +--Près d'un champ mortuaire je ne saurais les admirer, répondit +sèchement l'ingénieur. + +--Pourquoi? C'est le champ du repos, du seul et unique repos! murmura le +Mangeux-d'Hommes avec douceur. Moi aussi j'aime à rêver ici, devant ces +tombes qui parlent si éloquemment dans leur profond silence, alors que +l'oreille est réjouie par le concert de la grive, de l'oiseau jaune, de +l'oiseau bleu, de ce robin à la gorge écarlate, du whip-poor-whip [59] +dont le chant étrange ouvre carrière aux méditations de l'homme +réfléchi. + +[Note 59: Espèce de tiercelet dont le cri a quelque chose d'humain. +C'est surtout le soir et la nuit qu'il se fait entendre.] + +Ces paroles singulières dans la bouche d'un être comme le +Mangeux-d'Hommes furent prononcées d'un ton si simple que Dubreuil jeta +sur son interlocuteur un regard tout surpris. + +Mais aussitôt celui-ci changea de gamme: + +--On t'appelle?... dit-il impérativement. + +--Adrien. + +--Je sais, je sais, fit Jésus avec impatience. Mais, ton nom de famille, +tu en as un? + +--Sans doute. + +--Quel est-il? + +--Que vous importe de le savoir? + +Le Mangeux-d'Hommes fronça les sourcils. Dubreuil craignit qu'il ne se +livrât à une de ces fureurs aveugles auxquelles il était sujet quand un +de ses hommes n'obéissait pas avec la rapidité désirée. Mais le signe de +mauvaise humeur disparut aussitôt, et Jésus reprit avec, négligence en +quittant Dubreuil: + +--En rien, que m'importe! + +A partir de ce moment, il n'adressa plus la parole à l'ingénieur. + +Ce dernier avait fini par s'habituer à sa nouvelle existence, ou plutôt +il la supportait moins difficilement. Pour tromper les longues heures de +la journée, il formait des collections d'insectes et de plantes sur des +feuilles d'écorce de cèdre, car il ne pouvait se procurer de papier, et +il faisait de fréquentes visites aux familles indiennes établies dans le +voisinage. + +Une partie des Apôtres étaient retournés au fort la Pointe avec le butin +fait à la factorerie de Fond-du-Lac. Le reste habitait cette factorerie, +qui paraissait être devenue, depuis le commencement d'octobre, un +centre de recrutement. + +Chaque jour il y arrivait des trappeurs blancs qui subissaient une sorte +d'examen et d'inspection de la part du Mangeux-d'Hommes, puis étaient +renvoyés ou admis, et incorpores,--après avoir entendu la lecture d'un +règlement spécial et y avoir jure fidélité,--dans une compagnie, sous +les ordres d'un Apôtre. + +Il devait y avoir dix compagnies composées de vingt hommes chacune. Pour +y pouvoir entrer il fallait n'être ni Indien, ni métis, ni negro, +posséder la taille, la force d'un hercule, ne pas redouter le meurtre on +la potence, et savoir se soumettre à tous les ordres du chef suprême, le +Mangeux-d'Hommes. + +Évidemment, il se préparait une grande expédition. + +Dubreuil pensa qu'elle serait de longue durée, car, chaque jour, les +brigands allaient à la pêche et à la chasse et faisaient boucaner +quantité de chairs de poissons, bisons et daims, dont ils +convertissaient aussi une partie en taureaux de pemmican. + +L'hiver, le rigoureux hiver arriva. Notre ingénieur dut renoncer à ses +promenades, à ses excursions au dehors. Il y avait cinq pieds de neige +autour de la factorerie, et le thermomètre descendait souvent à +trente-cinq degrés au-dessous de zéro. + +Les gens du fort, Jésus en tête, n'en allaient pas moins traquer le +bison et les bêtes fauves. Dubreuil passa alors plus d'une journée seul, +sans livres, sans moyens d'écrire, trouvant l'inactivité mortelle, et +attisant, dans la solitude, l'ardent amour que Meneh-Ouiakon avait +allumé en son coeur. + +Ses ennuis, ses souffrances, je les tairai; mais qui de mes lecteurs ne +les devinera pas? Qui ne devinera les tortures de ce bon jeune homme, +bien élevé, aimant, enterré dans un cercueil de glace, à plus de deux +mille lieues de son pays natal, au milieu du désert, et réduit à +recevoir sa subsistance d'une horde d'assassins. + +Les plus mauvais jours s'en vont comme les bons. + +L'hiver tirait à sa fin, et le froid ne sévissait plus avec autant de +rigueur, lorsqu'un matin Dubreuil fut éveillé par un hourvari dans +l'enceinte du tort. + +C'étaient des aboiements de chiens, des cris d'hommes, des claquements +de fouets. + +Sortant de dessus le paquet de robes de buffles qui lui servait de lit, +Adrien courut à sa fenêtre, garnie avec des carreaux de parchemin, en +guise de vitres. + +Il l'ouvrit. + +La cour de la factorerie était pleine de monde et d'animaux. On attelait +des chiens à des traîneaux [60], dont les Apôtres avaient fabriqué en +grand nombre durant les derniers mois. Les chiens récalcitrants, +cruellement fustigés, hurlaient à fendre les oreilles; et les hommes, en +costume d'hiver, tuque rouge, couverte de molleton pantalon de même +étoffe, mocassins en cuir de caribou, juraient, tempêtaient à l'envi. + +[Note 60: Voir Poignet-d'Acier.] + +Il y avait là les préparatifs d'un départ. Dubreuil se hâta de finir sa +toilette. Ce ne fut pas long. + +Comme il achevait, on vint le prévenir d'avoir à se disposer à se mettre +en route. + +L'ingénieur jeta sur ses épaules un pardessus en peau d'ours, que le +Mangeux-d'Hommes lui avait donné, et descendit dans la cour. + +Jésus commanda à Dubreuil de monter dans l'un de ces véhicules, traîné +par cinq chiens-loups aussi blancs que la neige, et donna le signal du +départ. + +Les fouets firent aussitôt sonner l'air. Défilant lestement sous la +porte de la factorerie, laissée à la garde d'un Apôtre, avec une +vingtaine de recrues, les traîneaux, dirigés par le Mangeux-d'Hommes, +s'élancèrent sur la croûte de glace qui pontait la rivière de +Saint-Louis, et la longèrent, aux chants de ces coureurs des bois, qui +n'entreprennent jamais un voyage sans entonner quelques couplets de +leur propre facture. + +L'un disait: + + Tous les printemps, + Tant de nouvelles, + Tous les amants + Changent de maîtresses. + Le bon vin m'endort, + L'amour me réveille. + + Tous les amants + Changent de maîtresses. + Qu'ils changent qui voudront + Pour moi, je garde la mienne. + Le bon vin m'endort, + L'amour me réveille. + +Un autre reprenait: + + Dans mon chemin j'ai rencontré + Trois cavaliers bien montés. + Lon lon, laridon daine, + Lon lon, laridon dai. + + Trois cavaliers bien montés, + L'un à cheval et l'autre à pied. + Lon lon laridon daine, + Lon lon laridon dai. + +Un Anglais sentimental ajoutait: + +In the region of lakes, where the blue waters sleep, + Our beautiful fabric was built; +Light cedar supported its weight on the deep + And its sides with the sun-beams were built. + +The bright leafy bark of the Betula tree + A flexible sheathing provides; +And the fir's thready roots drew the parts to agree + And bound down its high-swelling sides. + +Le temps était superbe, quoique l'air fût vif et piquant. Chaudement +enveloppé de moelleuses fourrures, c'était une jouissance inexprimable +que de voyager, en slé[61], sous ce beau ciel bleu, profond, qui +ressemblait à un immense dais d'azur, placé sur une vaste nappe +d'argent, dont l'oeil ébloui ne pouvait saisir les franges, égarées à +l'horizon. + +[Note 61: Terme canadien. Il signifie traîneau, et vient de l'anglais +(sleigh).] + +Oubliant la compagnie au milieu de laquelle il se trouvait, Dubreuil +laissait son coeur se dilater. Il admirait, en artiste, cette longue +file de légers traîneaux, revêtus de peintures éclatantes et couverts +des pelleteries les plus précieuses, que l'on voyait se dérouler comme +les anneaux d'un serpent, à chaque coude de la rivière; il admirait les +piquants costumes des conducteurs, glissant agilement sur leurs larges +raquettes près des attelages, dont la tête était à demi noyée dans le +nuage de vapeurs qui s'échappait de leurs naseaux. + +De temps en temps la voix rude d'un Canadien-Français les apostrophait: + +--Eh, hie donc! + +Puis, c'était un coup de fouet suivi d'un plaintif aboiement, et le +cortège fantastique, entraîné par le Mangeux-d'Hommes, toujours habillé +de rouge, filait, filait comme l'équipage du prince des Enfers dans +quelque vieille légende allemande. + +La troupe arriva, de bonne heure, à l'embouchure de la rivière +Saint-Louis dans le lac Supérieur. + +On y fit halte, pour laisser reposer les hommes et les bêtes. + +Jésus vint trouver Dubreuil, en contemplation devant la plaine de glace +qui se déroulait à plusieurs lieues devant lui. + +--Tu sais où nous allons? lui dit-il. + +--Non. + +--Nous allons à Kiouinâ, où j'aurai besoin de tes services, et où je te +récompenserai suivant tes mérites. Si tu ambitionnes la fortune, tu +seras bientôt satisfait, car les mines sont riches; dans deux jours, +elles seront à moi, et par le Christ, mon frère aîné, je suis généreux +avec ceux qui me servent! + +Adrien ne jugea pas à propos de répliquer. + +--Mais, ajouta Jésus, en ponctuant ses paroles d'un regard plein de +fierté, il faut être entièrement à ma dévotion. Je tue les +désobéissants. Tu connais ma manière de procéder à leur égard, +ajouta-t-il avec un sourire sinistre. + +--Oui, je ne connais que trop votre odieuse.... + +--C'est bon. Je compte sur toi. Là-bas, tes instruments d'ingénieur te +seront rendus. Tu auras pleine liberté, et cent hommes sous ta +direction. Mais souviens-toi encore que toute tentative d'évasion serait +punie de mort. + +S'adressant alors é l'Apôtre qui conduisait le traîneau de Dubreuil + +--Tu réponds sur ta vie de cet homme; veille à sa conservation. + +Il rejoignit ensuite la tête de la colonne, qui s'ébranla de nouveau en +suivant la rive méridionale du lac. + +Dans la soirée, on bivouaqua sur la glace, après avoir allumé de grands +feux et dressé des tentes. + +On avait fait plus de cinquante milles. + +Le lendemain on se remit en route avant l'aube, et, durant huit jours +successifs, la bande s'avança, ainsi, à marches forcées, vers la +presqu'île Kiouinâ. + +Elle atteignit sans obstacle les bords de la rivière de la +Petite-Truite-Saumonée, à neuf milles du portage de la presqu'île. + +Là, Jésus réunit ses Apôtres en conseil, et délibéra longuement avec +eux. Les hommes étaient en bonne disposition, tous brûlaient d'attaquer +les établissements américains, où ils espéraient trouver des trésors +inépuisables, et tous comptaient sur une victoire facile. + +On n'avait signalé que deux désertions. + +Au conseil il fut résolu de partager la troupe en deux portions: l'une +quitterait le lac pour s'enfoncer dans les bois sur la droite et cerner +les Yankees au pied de la pointe; la seconde, dirigée par le +Mangeux-d'Hommes, remonterait le portage jusqu'au petit lac marécageux +dont nous avons précédemment parlé, et envelopperait les mineurs de +l'autre. + +Quoiqu'ils fussent quatre ou cinq cents, Jésus ne doutait pas que, pris +entre deux feux, et ignorant la force des assaillants, ils ne se +rendissent promptement à sa merci. + +Les ténèbres de la nuit devaient encore aider à l'exécution de +l'entreprise. + +La première bande, ayant un long trajet à faire, partit vers deux heures +de l'après-midi; l'autre ne commença ses opérations qu'à neuf heures du +soir. + +Tous les traîneaux, avec Dubreuil et quelques hommes de garde, furent +laissés au bas du portage. + +Le temps était noir, tempétueux. Il soufflait du nord une bise glaciale +qui chassait devant elle une aveuglante poudrerie de neige. + +Après avoir allumé, sous sa tente, un bon feu, Dubreuil s'étendit dans +sa robe de bison et essaya de dormir; mais l'émotion et le froid +l'empêchèrent longtemps de fermer les yeux. Cependant, vers le milieu de +la nuit, il finit par s'assoupir, et n'entendit pas la crépitation d'une +fusillade nourrie sur les caps qui dominaient le campement. + +Des cris tumultueux l'éveillèrent brusquement. + +Aux lueurs mourantes de son feu, il vit sa tente envahie par des gens +qu'il ne connaissait pas, qui se saisirent de lui, le garrottèrent +durement, en proférant en anglais mille malédictions contre les Apôtres. + +Ces gens appartenaient aux compagnies de mineurs de la Pointe. + +Prévenus par un des déserteurs de l'attaque que Jésus avait projetée +contre eux, ils s'étaient mis sur la défensive, et, au lieu d'une +victime endormie, incapable de résister, les Apôtres avaient rencontré +un ennemi armé jusqu'aux dents, fort par le nombre et la légitimité de +son droit, qui les avait repoussés et déroutés, après leur avoir tué une +cinquantaine d'hommes et fait prisonnier le redoutable Jésus, avec +plusieurs de ses subordonnés. + +Jésus s'était battu comme un lion. Mais, criblé de blessures, il tomba +dans la mêlée, et tenta de se donner la mort en se tirant un coup de +pistolet à la tête. + +Un Américain, qui l'avait reconnu à son costume rouge tranchant sur la +blancheur de la neige, détourna le canon de l'arme, s'empara du +Mangeux-d'Hommes, lui lia les mains derrière le dos et le traîna +triomphalement à la hutte qui servait de bureau à la compagnie des +Mines. + +C'est dans cette cabane que Dubreuil fut aussi déposé avec les autres +prisonniers. + +Il avait essayé de protester de son innocence, de raconter ses +mésaventures. + +Alors, loin de l'écouter, les Yankees s'étaient moqués de sa difficulté +à s'exprimer en anglais. + +Un moment l'infortuné jeune homme caressa encore l'idée que bientôt on +découvrirait l'erreur, et qu'il y avait plutôt lieu de se féliciter que +de s'affliger de sa situation. Ce moment fut, hélas! de courte durée. +La conversation de ses codétenus lui fit dresser les cheveux sur la +tête. + +--Nous serons pendus demain, disait tranquillement l'un. + +--C'est probable. + +--Après tout, un jour ou un autre, ça devait m'arriver. + +--Mais on fera une enquête? demanda Dubreuil. + +--Une enquête! + +--Oui, un procès? continua l'ingénieur tremblant. + +--Un procès, ici! ça serait du beau, ma foi! Qui aurait jamais vu ça? On +nous lynchera, mon brave! + +--Que voulez-vous dire? + +--Ah! vous n'êtes pas du pays, vous, ça se sent. Eh bien, être lynché ça +signifie être accroché par le cou à un arbre ou à une potence, sans +jugement d'aucune sorte, et pourtant «jusqu'à ce que mort s'ensuive,» +ajouta-t-il avec un ricanement cynique. + +Dubreuil frissonna, et passa le reste de la nuit livré aux plus +violentes impressions. + +Le Mangeux-d'Hommes ne prononça pas une parole, ne laissa pas échapper +une plainte, quoiqu'il souffrit atrocement de ses blessures. + +Parfois ses yeux s'attachaient avec intérêt sur Dubreuil; il eut l'air +de vouloir lui communiquer quelque chose, et cependant il demeura muet. + +Dès le matin un roulement de tambour annonça un évènement +extraordinaire. + +On fit sortir les prisonniers de la salle où ils étaient entassés. + +Devant le bureau de la compagnie il y avait une esplanade, et sur cette +esplanade trois grands chênes, dont les membres squelettiques pliaient +et gémissaient douloureusement aux rafales du nord-ouest. + +Des plus grosses branches pendaient des cordes munies d'un noeud +coulant. + +On en pouvait compter quinze, juste autant que de prisonniers. Au +sommet des arbres, quelques corbeaux tournoyaient lentement, en +poussant, par intervalles, des cris aigus. + +Le ciel était gris, sombre, il faisait, comme disent les +Canadiens-Français, «un froid noir». Une foule compacte de mineurs, +armés de leurs fusils, formait autour des arbres un cercle qui venait se +fermer de chaque côté du bureau. + +Un homme quitta le cercle, s'avança au milieu de l'esplanade, et avec un +accent grave, solennel, il dit: + +«Au nom de Dieu qui m'entend, je déclare, moi, Joseph Cartman, que, +nous étant réunis douze, sous la présidence de l'honorable Wilkinson, +pour juger sommairement les prisonniers que nous avons faits sur la bande +d'assassins dite les Douze Apôtres, et principalement leur chef, +surnommé le Mangeux-d'Hommes, les avons trouvés et trouvons coupables de +conspirations homicides et meurtres au premier degré, et les avons +condamnés à être pendus ce jour et à cet instant même. + +«Que Dieu ait pitié de leur âme!» + +Comme il terminait, Jésus s'écria d'une voix tonnante, en désignant du +regard Adrien Dubreuil, terrifié par ce spectacle lugubre: + +--Ce jeune homme ne doit pas partager notre sort. Il n'a rien de commun +avec nous. C'était mon captif. Je l'ai amené de force à Kiouinâ. Je +compte, citoyens, sur votre justice pour lui rendre la liberté. + +--Et je crois bien qu'on la lui rendra, la liberté! car il est innocent +comme l'enfant qui vient de naître, M. Dubreuil! ajouta un vieux +trappeur en se précipitant vers Adrien. + +--Et je vous le jure, moi aussi, qu'il est innocent, le mar'chef, sans +vous manquer de respect, cria un personnage aux longues moustaches +jaunes, se démenant comme un enragé entre les mains des mineurs qui +voulaient l'empêcher de forcer leurs rangs. + +--M. Rondeau! fit Dubreuil à la vue du trappeur. + +--Pas monsieur, mais le père Rondeau, s'il vous plaît. + +--Dubreuil! il s'appelle Dubreuil mes pressentiments ne me trompaient +donc pas? murmurait le Mangeux-d'Hommes en examinant Adrien avec la plus +vive attention. + +Les exécuteurs de la loi de Lynch se consultaient. Mais la plupart des +mineurs, connaissant le père Rondeau, se portèrent garants pour son +protégé, dont les liens furent aussitôt coupés. + +Maintenant, le supplice des coupables! reprit l'homme qui avait prononcé +la sentence. + +Quatorze individus, vêtus de noir et le visage barbouillé de charbon, +s'approchèrent des quatorze prisonniers. + +--Je demande à parler à ce jeune homme, dit alors Jésus. + +On lui accorda cette faveur. + +--Vous vous appelez Dubreuil? fit-il avec émotion. + +--Oui, répondit Adrien, que le père Rondeau tenait serré dans ses bras. + +--Vous êtes de Cambrai? + +--Oui. + +--Votre père était capitaine de vaisseau? continua le Mangeux-d'Hommes, +en proie à une agitation croissante. + +--Comment... + +--Et vous aviez un frère nommé Adolphe, qui s'enfuit de la maison +paternelle à la suite d'un vol qu'il avait commis pour satisfaire le +caprice d'une maîtresse... quand vous n'aviez guère que sept ou huit +ans?... + +--Vous seriez!... balbutia l'ingénieur dans un trouble inexprimable. + +--Je suis votre frère... Adieu! Je remercie le ciel de ne m'avoir pas +permis de couronner mes crimes par le plus abominable de tous. + +Il se livra au bourreau, pendant que le père Rondeau arrachait Dubreuil +à cette horrible scène d'expiation. + +Quelques minutes après, quatorze cadavres se balançaient aux rameaux +décharnés des chênes. + +Et les corbeaux rétrécissaient leurs cercles, en battant des ailes, +coassant et s'abaissant de plus, en plus sur les têtes de ces +cadavres! + + + + + CHAPITRE XIX + + PAUVRE INDIENNE + + +MENEH-OUIAKON A ADRIEN DUBREUIL + + Montréal, mois des neiges, 1837. + +_Ihouamé Miouah _[62], + +[Note 62: Mot à mot: amour à moi ou «mon amour».] + +Je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pensée, dont sans +cesse les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image. + +Que je te parle donc, au moyen de ces signes mystérieux que les bons +Visages-Pâles ont enseignés aux miens, dès le temps de mon illustre +aïeul Pontiac, en leur mettant, par vos longues robes noires [63] ta +langue dans la bouche, ta religion dans le coeur; oui, que je te parle +au moyen de ces signes muets qui disent tout, puisque ton absence comme +l'épaisseur d'une montagne te cache aux yeux corporels de Meneh-Ouiakon, +et que, comme la gelée d'hiver, elle a fermé ses lèvres. Pendant le +silence des nuits mon esprit inquiet songe à toi, et comme la surface +des eaux il réfléchit ta présence; pendant la chute du jour, je cherche +Celui qui à mon amour. Celui que je n'ai jamais eu le bonheur de +contempler aux rayons du soleil; je le cherche et ne le trouve plus. +Son ombre même m'a quittée. + +[Note 63: Les prêtres catholiques.] + +Puisses-tu ne pas trop languir là où Meneh-Ouiakon t'a laissé, il y a +bientôt six lunes, et puisse cette feuille plus légère que la feuille du +bouleau, cette feuille à laquelle je confie le chagrin et l'espoir de +mon coeur, te parvenir fidèlement, Ihouamé Miouah! + +Ouvre à mon récit, Aitigush-Ouseta [64], il est l'heure que tu remontes +avec la fille des sachems nadoessis le courant de sa vie, car si ton +amour est grand, généreux, le sien est grand aussi comme le chêne aux +verts ombrages, sous lequel il fait bon se reposer, et il est +transparent comme l'onde de la source. + +[Note 64: Français: bon.] + +Meneh-Ouiakon sent son âme lourde; elle l'ouvre celui qu'elle aime, afin +que le ciel devienne bleu et pur pour elle et pour lui. + +Je veux m'entretenir avec toi qui vis dans ma pensée, dont sans cesse +les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image. + +En ma famille, l'illustre famille de Pontiac vit la tradition, du beau. +On y a toujours aimé et on y aime toujours ardemment la race française. +Elle nous avait relevés, nous jadis les possesseurs heureux, fiers, mais +déchus de cet immense pays; pourquoi nous a-t-elle abandonnés? dis +Ihouamé Miouah pourquoi nous as-tu abandonnés? pourquoi nous avoir +laissés sans défense, à la merci des Habits-Rouges et des +Longs-Couteaux? si vous eussiez voulu? nos lacs poissonneux, nos +prairies, nos bois giboyeux, nos terres abondantes en trésors que vous +savez utiliser, comme jadis le surent, rapporte-t-on, les hommes de +notre origine, tout ce que nous possédons serait é vous Mes ancêtres +le disaient, mes ancêtres le désiraient, mes ancêtres ne mentaient pas. +Leur langue n'était pas fourchue, les sachems nadoessis n'ont pas renié +ce magnifique héritage. Ils aiment ton Dieu, sans le bien connaître, +car le temps a roulé, roulé; les arbres ont germé, grandi, ils sont +tombés de vieillesse dans la forêt et on ne vous a pas revus, ni ceux +qui nous montraient à servir, à votre manière, le Maître de la Vie. Sur +les bords du lac Supérieur, les rivières pleurent leur départ. Dis-moi, +Ihouamé Miouah que ces pleurs auront une fin. + +Je veux m'entretenir avec Toi qui vis dans ma pensée, dont sans cesse +les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image. + +Écoute mon discours. + +Nous avions planté nos loges près du fort Williams [65], pour y échanger +des pelleteries contre des couvertes, de la poudre et des munitions. Un +jour, j'étais seule dans le wigwam, mon frère et notre père faisaient la +traite à la factorerie. Un homme blanc entra. Sa parole était douce +comme le miel, sa langue, celle des Nitigush, il était si beau, son +regard avait une telle douceur, sa voix une suavité si grande, que je le +crus bon. «Je t'aime» me dit-il et moi, entendant cette musique +harmonieuse, comme après une chaude journée le frémissement de la brise +dans le feuillage, moi je ne pus lui répondre: «Je ne t'aime pas.» Il +m'avait troublée. Je songeai à lui toute la journée, quand il fut parti. +Mon frère et mon père ne revinrent pas le soir. Je m'endormis en rêvant +à cet homme blanc que j'avais vu. Tout à coup je m'éveille, on +m'emportait. Je veux me débattre, m'échapper, fuir! des bras de fer me +tiennent captive. A la clarté de la lune, j'avais reconnu le Visage-Pâle +dont la visite m'avait émue le matin. Il m'entraîna loin! loin! +cherchant à m'enivrer avec sa parole d'amour. Mais je n'étais pas libre. +La fille des sachems nadoessis n'entendait plus le langage de son +ennemi. En liberté, elle ne lui eût rien refusé; prisonnière, elle eût +soutenu jusqu'à la mort son droit de se donner. Je ne connaissais pas +Schedjah-Nitigush [66]. + +[Note 65: Sur le lac Supérieur. Voyez la _Huronne_.] + +[Note 66: Le mauvais Français. C'est ainsi que les Indiens du lac +Supérieur dénommaient Jésus, le Mangeux-d'Hommes.] + +Quand j'eus vu que son existence était sombre comme l'eau qui coule sous +les noirs sapins, quand j'eus vu que, comme le carcajou, il égorgeait +pour sucer le sang de sa victime, je le méprisai, et pourtant, je +l'avoue, puisque tu dois lire dans mon sein, Ihouamé Miouah je ne put +me défendre de l'aimer encore. Explique cela, toi, qui sais tout. +J'étais son esclave, et il me respectait; je ne pouvais rien contre lui, +et il obéissait à mes ordres, à mes moindres désirs. Pour moi les plus +brillants ouampums, les plus riches pelleteries, les parties les plus +délicates du gibier ou du Poisson qu'il prenait. Ses gens, sa bande me +traitaient en otah [67]. Un seul, peut-être, me regardait d'un oeil +étrange. C'était Judas, son lieutenant. Mais je n'avais d'ailleurs pas à +me plaindre de lui. Rusé comme le renard, il cachait son plan. + +[Note 67: Reine.] + +Meneh-Ouiakon sent son âme lourde, elle l'ouvre à celui qu'elle aime, +afin que le ciel devienne bleu et pur pour elle et pour lui. + +Je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pensée, dont sans cesse +les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image. + +Dans la troupe de Schedjah-Nitigush, il y avait une femme nadoessis, +nommée la Perdrix-Grise, que le capitaine avait aimée, mais délaissée +pour moi. Malgré la jalousie que je lui inspirais, cette femme m'était +dévouée, car j'étais Grande-Maîtresse d'une danse [68] à laquelle la +Perdrix-Grise appartenait dans notre tribu. Bientôt même, remarquant que +jamais Schedjah-Nitigush ne dormait avec moi, elle me porta de +l'attachement, et m'avertit, un soir, que Judas avait résolu de profiter +de l'absence momentanée de son capitaine pour se glisser sous ma peau +d'ours. + +[Note 68: Ces danses sont des sortes d'associations secrètes, dont les +chefs (ogeomau) exercent une puissance suprême sur les affiliés.] + +Tu le connaîtras, Ihouamé Miouah, et tu l'aimeras aussi comme +Meneh-Ouiakon. + +Je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pensée, dont sans cesse +les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image. + +Comme, après un long hiver, l'alouette attend avec impatience le +velours du soleil, ainsi Meneh-Ouiakon attendait le retour de Shungush +Unseta. Alors son ennemi, mais Judas veillait. Comme le vautour fond sur +sa proie, tandis qu'elle était à la pêche, il fondit sur elle, lui lia +les pieds et les mains et la transporta dans cette île où, Ihouamé +Miouah, elle a eu le bonheur de te voir et de t'aimer. + +Meneh-Ouiakon sent son âme légère, elle l'ouvre à celui qu'elle aime, +afin que le ciel devienne pour lui bleu et pur comme il l'est pour elle. + +Là, les jours de la fille des sachems nadoessis devaient être troubles, +mais le Maître de la Vie les fit clairs et sereins. Elle t'a aperçu, mon +frère, et au soleil de tes yeux son coeur s'est illuminé, ainsi que la +forêt s'embrase et flamboie au contact de l'étincelle. Sans tache +encore, purifiée en son esprit de son amour indigne par le feu que tu as +allumé en elle, elle aurait été joyeuse d'être ton épouse devant ton +Dieu qui est le sien et qui a proclamé l'égalité des races. L'amour de +Meneh-Ouiakon est immense comme les territoires de l'Ouest, inépuisable +comme les eaux du Grand-Lac. Cet amour, il est à toi. Tu le sais. Aussi +bien il te faudrait douter de la nourriture que tu manges, du breuvage +que tu prends, que de la tendresse qui gonfle mon coeur pour toi. J'en +suis fière, j'en suis heureuse, je l'annoncerais aux guerriers +nadoessis, dussent-ils me faire souffrir mille tortures. Mais toi, ô +Ihouamé Miouah as-tu bien sondé ton amour? sa profondeur t'est-elle +connue? les écueils dont il est environné, les as-tu tous explorés? +N'en est-il pas un inobservé par toi et sur lequel viendra échouer le +canot qui porte notre commune destinée? J'ai peur. Pardonne, ami, j'ai +peur! Le bonheur m'effraie Mon passé, mon ignorance, la couleur de mon +visage... Ah! je n'aurai fait qu'un rêve. + +Meneh-Ouiakon sent son âme lourde; elle l'ouvre à celui qu'elle aime +afin que le ciel ne devienne pas pour lui sombre et nuageux comme il +l'est pour elle. + +Hélas! oui, je me sens effrayée: j'ai vu vos villes merveilleuses, vos +palais de toutes sortes, vos temples superbes; j'ai vu ce que vous +appelez la civilisation, et j'ai pleuré la honte de mon étonnement, de +mon admiration. Que sommes-nous, que sommes-nous, misérables +Peaux-Rouges, à côté de vous, si grands, si puissants, que j'en suis à me +demander quelle peut être la supériorité de ce Dieu devant qui vous +courbez la tête! Non, non, jamais Meneh-Ouiakon, la fille des sachems +nadoessis, ne sera l'épouse d'un Visage-Pâle. Il la mépriserait; +pourrait-il faire autrement? et Meneh-Ouiakon ne saurait supporter un +affront de celui qu'elle aime Je sors tristement de ce doux songe. Mais, +si tu le veux, Ihouamé Meneh-Ouiakon sera ta servante. Elle demeurera +près de toi, contente de t'aimer, de t'admirer en silence, contente +d'entendre ta voix, de recevoir tes commandements, de soigner la vierge +blanche qu'un jour tu conduiras à ta couche. N'aie point sourire +dédaigneux à mon langage. Je puis aimer celle que tu aimeras. L'amour de +la fille indienne est plus grand que celui de la fille au visage pâle. +Souviens-toi. Je suis partie pour te chercher secours. Le Dieu de notre +culte m'a protégée. En route, j ai trouvé ton esclave, celui dont tu +déplorais la perte. Il m'a aidée à échapper aux griffes de Judas, qui me +poursuivait, et ensemble nous avons gagné le village du +Sault-Sainte-Marie. J'y ai vu cet excellent Canadien que tu m'avais +recommandé, otah [69] Rondeau. Sa loge nous a été ouverte avec son coeur. +C'est à lui que j'adresse cette lettre pour qu'il te la fasse parvenir. +Il aurait voulu, Ihouamé Miouah, courir à ta délivrance; il n'a pas +rencontré d'allié. Les Longs-Couteaux ont refusé de marcher avec lui. +Ils sont lâches pour seconder les intérêts des autres, brillants comme +le fer rouge pour les leurs. «Va, ma fille, m'a dit Rondeau, vas trouver +l'Ononthio [70] des Français à New-York, lui seul pourra servir notre +ami.» Je suis partie, laissant avec lui ton serviteur. Peut-être ont-ils +réussi à t'arracher à la captivité, car ils devaient tenter de réunir +des auxiliaires et de diriger une expédition centre les Apôtres! Ah! si +les succès ont accompagné leurs pas; si tu es libre, je ne demande plus +au ciel que de te voir une fois encore et mourir après! Mais te +verrai-je? Non, non, non, Ihouamé Miouah, je ne te verrai plus. Il y a +dans le fond de mon coeur, quelque chose qui me le dit, et voilà +pourquoi je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pensée dont +sans cesse les veux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image. +Ah! que je voudrais te revoir! que je voudrais suivre cette feuille qui +ira à toi, j'en suis sûre, et pourtant je sais qui te la portera. + +[Note 69: Le Père.] + +[Note 70; Consul.] + +Écoute encore. Que ton oeil ne se fatigue pas à suivre cette voie où je +laisse entière la piste d'un coeur qui t'aime et s'embaume de ton amour. +Sur cette piste, tu recueilleras quelques-unes des fleurs que tu m'as +offertes pendant ces courtes nuits où il m'était donné de te regarder, +de te sentir, d'entendre ces accents dont mon oreille avide ne se serait +lassée jamais! J'étais partie du Sault-Sainte-Marie, et traversais le +lac Huron pour me rendre à la ville habitée par le chef Français, +lorsque je rencontrai, au-dessous de Michillimakinack, un Indien +Nadoessis. Il m'apprit que mon frère désespérant de me retrouver, était +à Montréal, chez un de nos parents, interprète pour la Compagnie de la +baie d'Hudson. Mon frère est prudent, il est sage, il est habile; +Meneh-Ouiakon résolut de le consulter. Émerveillée par ces vastes +maisons flottantes, qu'elle rencontrait sur le Saint-Laurent; ravie, +puis épouvantée par le mugissement de ces longs canots qui marchent +conduits par le feu sous une ondoyante colonne de fumée; se croyant +transportée dans les lieux habités par le Maître de la Vie, à la vue de +ces hautes cabanes, de ces populeux villages, de ce mouvement +incomparable qu'elle distinguait sur les deux rives du fleuve, elle +arriva à Montréal. + +Ihouamé, Miouah, la fille des sachems nadoessis sent son âme lourde; +elle l'ouvre à celui aime, afin que le ciel ne devienne pas pour lui +sombre et orageux comme il l'est pour elle. + +Ici la douleur a tiré son voile sur ma radieuse journée. En présence des +filles blanches, lumineuses comme la lune, parfumées comme les fleurs de +nos bois, légères et gracieuses comme les biches, qu'est-ce qu'une +malheureuse squaw? L'onde des fontaines m'avait fait croire que j'avais +quelques charmes; vos miroirs me montrent si laide que je les évite; la +teinte de ma chair est hideuse, mes cheveux sont durs et raides comme +des flèches, mes joues sans rondeur n'offrent que des angles; j'ai la +taille maigre et sèche; mon plus beau costume est aussi disgracieux que +mes formes. Je sens tout cela, j'ai horreur de moi-même! Mon Dieu, +pourquoi cette distinction entre ma race et celle de mon bien-aimé? +Ihouamé Miouah tu ne reverras plus la fille des sachems nadoessis. Elle +n'était point faite pour toi. Non-seulement son coeur n'a ni la +vaillance, ni l'ardeur du tien, mais son esprit rampe comme la tortue, +et celui de l'homme blanc s'élève, vole comme l'aigle des Montagnes de +Roche. + +Meneh-Ouiakon veut s'entretenir avec le Toi qui vit dans sa pensée, dont +sans cesse les yeux de son esprit voient, pour l'adorer, la noble image. + +Le vent de la tempête souffle sur nous, Nitigush Ouseta! Mon frère, qui +réglait à Montréal une affaire avec notre parent de la Compagnie de la +baie d'Hudson, a appris de la bouche de Meneh-Ouiakon qu'elle t'aimait. +Il désapprouve notre amour. Sang rouge et sang blanc ne peuvent se +mêler, dit-il. Je le pensais. La fille des sachems nadoessis restera une +plante stérile. Plains-la, car son sort est biens cruel! T'avoir vu, +t'avoir souhaité t'avoir espéré, et s'éloigner volontairement de toi! +Mais, étais-je digne de ces délices? Non; mieux vaut encore les avoir +imaginées, que d'avoir savouré leur réalité pour les perdre ensuite. Tu +m'aimes sans doute, tu m'eusses aimée quelque temps, mais tu serais +revenu aux femmes de ton origine. Rien de plus naturel, rien de plus +juste. Adieu, comme ils disent ici, adieu, Ihouamé Miouah va, sois +heureux, tu le mérites, tu es beau, tu es bon, tu es brave; +Meneh-Ouiakon priera pour toi. On lui a raconté que des vierges se +réunissaient et s'enfermaient dans une enceinte particulière pour +implorer le Maître de la Vie en faveur de ceux qu'elles aiment. +Meneh-Ouiakon leur demandera asile, et si ses voeux sont exaucés, +Ihouamé Miouah, la félicité te prêtera chaque jour son bras, chaque nuit +elle bercera ton sommeil. Adieu donc, encore adieu, Ihouamé Miouah; je +me suis entretenue une dernière fois avec le Toi qui vit dans ma pensée, +dont sans cesse les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble +image. + +MENEH-OUIAKON. + +Un voyageur canadien portera cette lettre au Sault-Saint-Louis, et mon +frère, auquel j'ai dit ton nom, s'apprête à partir pour te délivrer. Il +a des choses importantes à te révéler. O Ihouamé Miouah, quand tu seras +par-delà le grand lac Salé, rappelle-toi, aux heures de loisir, la fille +des sachems nadoessis, dont le coeur ne cessera qu'avec le souffle de +battre pour le Toi qui vit dans sa triste pensée. + + + + + CHAPITRE XX + + LES MÉMOIRES DE FAMILLE + + +--Combien est difficile à combattre la puissance de l'amour, puisque ma +raison a beau protester contre le désir de revoir cette jeune Indienne, +la tentation l'emporte, je le sens, sur les meilleures barrières que +j'oppose à mon idée folle, oui, bien folle! car Meneh-Ouiakon ne m'aime +pas, après tout! Si elle m'aimait, bannirait-elle de son coeur +l'espérance de nous unir un jour? Les arguments contenus dans cette +lettre sont pitoyables! Du reste, elle a du être écrite à diverses +reprises. C'est plutôt un journal qu'une lettre, cela se voit; et, après +tout, je n'ai pas de préjugés de race, moi. Eh! j'épouserais aussi bien +une négresse, si elle me plaisait, que la plus blanche de nos +Françaises. Vraiment, elle me fait rire avec sa peau rouge! Elle a tout +bonnement la mine d'une Méridionale au sang chaud et généreux. Son +esprit est son caractère héroïque, elle possède l'âme d'une reine, et si +son extérieur offre, tant au moral qu'au physique, quelques +singularités, disons mieux, quelques bizarreries, six mois de séjour à +Paris la priveront complètement, hélas! de ce délicieux parfum +exotique. Est-elle belle! est-elle noble! Ah! comme je l'aime, comme je +comprends qu'on la puisse, qu'on la doive aimer. + +A cette réflexion Adrien Dubreuil, qui se promenait, la lettre de +Meneh-Ouiakon à la main, dans la chambrette qu'il avait occupée un an +environ auparavant chez le père Rondeau, au Sault-Sainte-Marie, Adrien +Dubreuil s'arrêta; il croisa les bras sur sa poitrine, pencha la tête, +et son front s'assombrit. + +--Cependant, continua-t-il après un moment, si elle avait aimé cet +homme... ce... Jésus... mon frère... elle avoue que son sein a battu +pour si... mais non, s'écria-t-il avec force, en frappant du pied, non, +c'est impossible... Meneh-Ouiakon, grande et courageuse comme je la +connais, se serait plutôt tuée que de se laisser souiller par les +embrassements d'un pareil... N'ajoutons rien, il fut mon frère... Il a +expié ses crimes!... Néanmoins, je ne puis donner mon nom à la femme qui +vécut au milieu de ses concubines, qui partagea peut-être leurs +débauches... la sagesse, le devoir me le défendent... j'accuse ma +bienfaitrice, je suis un misérable... c'est indigne. + +Dubreuil recommença à arpenter la pièce. Il était en proie à une vive +agitation. Des larmes roulaient sous ses paupières et coulaient +lentement de ses joues sur le sol. + +On frappa à la porte. Il n'entendit pas. + +Les coups redoublèrent; il n'entendit pas davantage. Alors la porte fut +ouverte discrètement, et Jacot Godailleur, en petite tenue de dragon, +parut dans l'entrebâillement. + +--Pardon de vous déranger, mar'chef, dit-il en portant la main droite à +son bonnet de police; pardon, mais sans vous manquer de respect, le +bourgeois demande quand vous serez prêt à partir. + +--Ah! c'est juste; dis-lui que je me tiens à sa disposition. + +--Il voudrait encore savoir si nous gagnons Montréal ou New-York. + +Adrien tressaillit. Il hésita, se frappa le front, et, au bout d'une +minute, répondit comme un homme entièrement irrésolu: + +--Eh bien, en route je me déciderai. + +Il allait reprendre sa marche dans la chambre. Jacot Godailleur l'en +empêcha. + +--C'est qu'il y a quelqu'un qui désire vous parler, dit-il niaisement. + +--Qui ça? + +--Un sauvage. Il arrive des pays d'en bas [71] comme dit le bourgeois +Rondeau, et il a une lettre pour vous. + +[Note 71: Les pays à l'est du désert, par opposition aux pays d'en haut. +Voir nos précédents ouvrages.] + +--Une lettre pour moi! qu'il entre, fit Adrien avec vivacité. + +Un Indien de haute taille et de belle prestance se présenta peu après. + +--On m'appelle, dit-il, Shungush-Ouseta: mon frère me reconnaît-il? il +m'a sauvé la vie, je ne l'ai pas oublié. + +--Shungush-Ouseta! Oh! oui, je vous reconnais, vous êtes le frère... + +Dubreuil s'interrompit, n'osant prononcer le nom de celle qu'il aimait. + +--Je suis, dit gravement le chef nadoessis, frère de Meneh-Ouiakon. +Voici sa parole qu'elle t'envoie par moi, pour que tes yeux en prennent +connaissance et la marquent dans ton esprit. + +Et il lui tendit une lettre. + +Adrien Dubreuil la parcourut rapidement, en frémissant et en pâlissant. +Puis, d'une voix altérée, il s'écria: + +--Quoi ce scélérat de Judas l'a poursuivie jusqu'à Montréal; il a tenté +de l'enlever, de lui faire violence, et, n'y pouvant parvenir, lui a +jeté une bouteille de vitriol au visage. Oh! le monstre!... Ah! je suis +déterminé, maintenant. J'irai droit au Canada, au lieu de retourner en +France, comme c'était mon intention... je vengerai Meneh-Ouiakon... et +l'épouserai!... Elle est malheureuse... elle est affligée... plus de +méprisables considérations mondaines... je serai son mari... son +protecteur naturel... + +Le brave jeune homme fondit en pleurs. + +Pendant ce temps, Shungush-Ouseta l'examinait en silence, mais avec une +attention soutenue. + +Le voyant un peu plus calme, il lui dit + +--Meneh-Ouiakon est vengée, que mon frère se rassure. Voilà la main qui +a frappé son lâche assaillant. + +--Mais elle, où est-elle? dites-le moi. + +--Meneh-Ouiakon, répondit l'Indien, est parmi les robes noires de +Montréal. + +--Au couvent? + +--Oui! s'exclama Dubreuil avec une explosion de douleur, j'ai mérité mon +sort! Si, au lieu de rester ici dans i'irrésolution, depuis que le père +Rondeau m'a remis la première lettre de cette pauvre Meneh-Ouiakon, il y +a déjà deux mois, j'étais parti pour Montréal... si j'avais écouté la +voix de l'honneur, la voix de l'amour... Mais, dites-moi, mon frère, ses +voeux sont-ils prononcés? + +--La parole de Meneh-Ouiakon, repartit le jeune chef, doit être écoutée. +Elle ne veut plus voir mon frère; que mon frère lui obéisse. A présent, +je vais t'adresser une question: tu es Français de race? + +--Oui, répondit distraitement Adrien. + +--Né à Cambrai? + +--Oui. + +Tes ancêtres ont vécu sur nos territoires de chasse? + +--Oui, fit encore l'ingénieur, reprenant quelque intérêt la +conversation. + +--Ils étaient chefs et s'appelaient du Breuil? + +--C'est juste; lors de la Révolution française, nous nous sommes +volontairement dépouillés de notre titre. + +--Et ton aïeul est mort ici? + +--Je l'ignore... + +--Il est mort glorieusement, en s'ensevelissant sous les ruines du fort +Sainte-Marie, pour ne pas tomber entre les mains des Anglais. + +--Comment savez-vous?... + +--Connais-tu cela? fit l'Indien. + +Et, tirant de son sac à médecine une miniature qui représentait un +capitaine du temps de Louis XV, il la montra à Dubreuil. + +--Mais, s'écria celui-ci, c'est mon grand-père; nous avons son portrait +en pied à la maison. D'où tenez-vous ce médaillon? + +--Je le tiens de mon père qui fut l'ami de ton aïeul, comme nos ancêtres +le furent des tiens depuis bien des hivers. Suis-moi, je vais te rendre +un héritage qui t'appartient. + +Dubreuil céda à cette invitation sans trop savoir ce qu'il faisait, tant +son coeur était gros d'émotions. + +Ils sortirent silencieusement, accompagnés par Jacot Godailleur et le +père Rondeau, munis de pioches et de pelles, et s'avancèrent à une +courte distance du village. + +Le printemps renaissait, égayé par les sourires de la nature et le +ramage des oiseaux. + +Nos quatre hommes firent halte sur une sorte de monticule, compose de +terre et de pierres, sur lequel avait crû un épais hallier. + +C'étaient les ruines, encore visibles, de l'ancien fort français du +Sault-Sainte-Marie, alors que village était un des plus considérables +établissements que nous eussions dans l'Amérique septentrionale pour la +traite des pelleteries. + +Shungush-Ouseta s'assit solennellement sur le sol, croisa ses jambes sous +lui, bourra son calumet, l'alluma, et s'adressant au père Rondeau: + +--Il faut fouiller là, dit-il, en indiquant le sommet du tertre. + +Le Canadien et l'ex-dragon se mirent à l'oeuvre, creusèrent un trou +profond de plusieurs mètres, et tout à coup un son sourd se fit +entendre. Ils étaient arrivés sur la voûte de l'un des caveaux de +l'ancien fort. + +Cette voûte fut défoncée. Dans le caveau, on trouva un coffret de fer, +annonçant par sa forme et ses fines ciselures l'art merveilleux du XVIe. + +--En voilà une jolie boîte, un peu plus propre que la caisse du 7e, sans +vous offenser, mar'chef! s'écria Jacot Godailleur à la vue du coffret. + +L'ayant soulevée, il ajouta en secouant la tête: + +--Mais tout ce qui reluit n'est pas or; sauf votre respect, mar'chef, +c'est léger comme une plume. + +La caisse fut apportée aux pieds de Dubreuil. Shungush-Ouseta, rompant la +taciturnité dans laquelle il était plongé, dit à l'ingénieur, en lui +présentant une clé qu'il avait prise dans son sac aux amulettes: + +--Ouvre, mon frère. + +D'une main tremblante, Adrien Dubreuil ouvrit le coffret. + +Il renfermait une épée brisée et un fort rouleau de parchemin avec ce +titre: + + LA VIE ET LES AVENTURES + DE DIVERS MEMBRES DE LA NOBLE FAMILLE DES DU BREUIL + ES-PAYS DE LA NOUVELLE-FRANCE. + +--Sans vous manquer de respect, mar'chef, vous nous lirez ça, dit Jacot +Godailleur à Adrien, qui considérait avec un respect religieux ces +souvenirs de ses aïeux. + +--Et, si vous m'en croyez, jeune homme, vous en ferez des livres +imprimés, afin qu'on sache dans la vieille France, qui nous a oubliés, +quoique nous l'aimions toujours, ce que valurent les Canadiens, si +malheureusement abandonnés par elle, continua le père Rondeau d'une voix +émue. + +--Et Shungush-Ouseta espère, ajouta le sagamo, que son frère n'omettra +pas de mentionner, dans sa parole écrite, la vaillance des Nadoessis et +leur vieil attachement pour les Français! + +--Vive la France! s'écria Jacot Godailleur en se levant. + +--Vive la France! répétèrent le Canadien et l'indien d'un ton +enthousiaste. + +--Mes amis, dit Adrien Dubreuil, profondément touché, j'essaierai de +vous satisfaire. + + + + +TABLE + + +I. Les douze Apôtres +II. Le Sault-Sainte-Marie +III. L'ingénieur français +IV. Jacot Godailleur +V. Le départ +VI. A bord de la _Mouette_ +VII. L'oeuvre des Apôtres +VIII. Les captifs +IX. La cène des Apôtres +X. Meneh-Ouiakon +XI. Le blessé +XII. Le traître +XIII. La fuite et les merveilles du lac Supérieur +XIV. La fuite et les merveilles du lac Supérieur (suite) +XV. Les grands sables +XVI. Une expédition des Apôtres +XVII. Les Apôtres et les Indiens +XVIII. La loi de Lynch +XIX. Pauvre Indienne +XX. Les mémoires de famille. + + +____________________________ +IMPRIMERIE DE CHOISY-LE-ROI. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Peaux-rouges et Peaux-blanches, by Émile Chevalier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PEAUX-ROUGES ET PEAUX-BLANCHES *** + +***** This file should be named 19045-8.txt or 19045-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/0/4/19045/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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